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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mon frère Yves + +Author: Pierre Loti + +Release Date: May 20, 2006 [EBook #18427] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON FRÈRE YVES *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + +Pierre Loti + +MON FRÈRE YVES + +(1889) + + + + +Table des matières + +I. +II. +III. +IV. +V. +VI. +VII. +VIII. +IX. +X. +XI. +XII. +XIII. +XIV. +XV. +XVI. +XVII. +XVIII. +XIX. +XX. +XXI. +XXII. +XXIII. +XXIV. +XXV. +XXVI. +XXVII. +XXVIII. +XXIX. +XXX. +XXXI. +XXXII. +XXXIII. +XXXIV. +XXXV. +XXXVI. +XXXVII. +XXXVIII. +XXXIX. +XL. +XLI. +XLII. +XLIII. +XLIV. +XLV. +XLVI. +XLVII. +XLVIII. +XLIX. +L. +LI. +LII. +LIII. +LIV. +LV. +LVI. +LVII. +LVIII. +LIX. +LX. +LXI. +LXII. +LXIII. +LXIV. +LXV. +LXVI. +LXVII. +LXVIII. +LXIX. +LXX. +LXXI. +LXXII. +LXXIII. +LXXIV LETTRE D'YVES. +LXXV. +LXXVI LETTRE D'YVES. +LXXVII. +LXXVIII. +LXXIX. +LXXX. +LXXXI. +LXXXII. +LXXXIII. +LXXXIV. +LXXXV. +LXXXVI. +LXXXVII. +LXXXVIII. +LXXXIX. +XC. +XCI. +XCII. +XCIII. +XCIV. +XCV. +XCVI LETTRE D'YVES. +XCVII. +XCVIII. +XCIX. +C. +CI. +CII. +Ses oeuvres. + + + + +I + + +Le _livret de marin_ de mon frère Yves ressemble à tous les autres +livrets de tous les autres marins. + +Il est recouvert d'un papier parchemin de couleur jaune, et, comme il a +beaucoup voyagé sur la mer, dans différents caissons de navire, il +manque absolument de fraîcheur. + +En grosses lettres, il y a sur la couverture: + + Kermadec, 2091. P. + +Kermadec, c'est son nom de famille; 2091, son numéro dans l'armée de +mer, et P, la lettre initiale de Paimpol son port d'inscription. + +En ouvrant, on trouve, à la première page, les indications suivantes: + +«Kermadec (Yves-Marie), fils d'Yves-Marie et de Jeanne Danveoch. Né le +28 août 1851, à Saint-Pol-de-Léon (Finistère). Taille, 1 m 80. Cheveux +châtains, sourcils châtains, yeux châtains, nez moyen, menton ordinaire, +front ordinaire, visage ovale.» + +«Marques particulières: tatoué au sein gauche d'une ancre et, au poignet +droit, d'un bracelet avec un poisson.» + +Ces tatouages étaient encore de mode, il y a une dizaine d'années, pour +les vrais marins. Exécutés à bord de la _Flore_ par la main d'un ami +désoeuvré, ils sont devenus un objet de mortification pour Yves, qui +s'est plus d'une fois martyrisé dans l'espoir de les faire +disparaître.--L'idée qu'il est _marqué_ d'une manière indélébile et +qu'on le reconnaîtra toujours et partout à ces petits dessins bleus lui +est absolument insupportable. + +En tournant la page, on trouve une série de feuillets imprimés relatant, +dans un style net et concis, tous les manquements auxquels les matelots +sont sujets, avec, en regard, le tarif des peines encourues,--depuis les +désordres légers qui se payent par quelques nuits à la barre de fer +jusqu'aux grandes rébellions qu'on punit par la mort. + +Malheureusement cette lecture quotidienne n'a jamais suffi à inspirer +les terreurs salutaires qu'il faudrait, ni aux marins en général, ni à +mon pauvre Yves en particulier. + +Viennent ensuite plusieurs pages manuscrites portant des noms de navire, +avec des cachets bleus, des chiffres et des dates. Les fourriers, gens +de goût, ont orné cette partie d'élégants parafes. C'est là que sont +marquées ses campagnes et détaillés les salaires qu'il a reçus. + +Premières années, où il gagnait par mois quinze francs, dont il gardait +dix pour sa mère; années passées la poitrine au vent, à vivre demi-nu en +haut de ces grandes tiges oscillantes qui sont des mâts de navire, à +errer sans souci de rien au monde sur le désert changeant de la mer; +années plus troublées, où l'amour naissait, prenait forme dans l'âme +vierge et inculte,--puis se traduisait en ivresses brutales ou en rêves +naïvement purs au hasard des lieux où le vent le poussait, au hasard des +femmes jetées entre ses bras; éveils terribles du coeur et des sens, +grandes révoltes, et puis retour à la vie ascétique du large, à la +séquestration sur le couvent flottant; il y a tout cela sous-entendu +derrière ces chiffres, ces noms et ces dates qui s'accumulent, année par +année, sur un pauvre livret de marin. Tout un étrange grand poème +d'aventures et de misères tient là entre les feuillets jaunis. + + + + +II + + +Le 28 août 1851, il faisait, paraît-il, un beau temps d'été à +Saint-Pol-de-Léon, dans le Finistère. + +Le soleil pâle de la Bretagne souriait et faisait fête à ce petit +nouveau venu, qui devait plus tard tant aimer le soleil et tant aimer la +Bretagne. Yves apparut dans ce monde sous la forme d'un gros bébé tout +rond et tout bronzé. Les bonnes femmes présentes à son arrivée lui +donnèrent le surnom de _Bugel-Du_, qui, en français, signifie: _petit +enfant noir_. C'était, du reste, de famille, cette couleur de bronze, +les Kermadec, de père en fils, ayant été marins au long cours et gens +fortement passés au hâle de mer. + +Un beau jour d'été à Saint-Pol-de-Léon, c'est-à-dire une chose rare dans +cette région de brumes: une espèce de rayonnement mélancolique répandu +sur tout; la vieille ville du moyen âge comme réveillée de son morne +sommeil dans le brouillard, et rajeunie; le vieux granit se chauffant au +soleil; le clocher de Creizker, le géant des clochers bretons, baignant +dans le ciel bleu, en pleine lumière, ses fines découpures grises +marbrées de lichens jaunes. Et tout alentour la lande sauvage, aux +bruyères roses, aux ajoncs couleur d'or, exhalant une senteur douce de +genêts fleuris. + +Au baptême, il y avait une jeune fille, la marraine; un matelot, le +parrain, et, derrière, les deux petits frères, Goulven et Gildas, +donnant la main aux deux petites soeurs, Yvonne et Marie, avec des +bouquets. + +Lorsque le cortège fit son entrée dans l'antique église des évêques de +Léon, le bedeau, pendu à la corde d'une cloche, se tenait prêt à +commencer le carillon joyeux que commandait la circonstance. Mais M. Le +curé, survenant, lui dit d'une voix rude: + +«Reste en paix, Marie Bervrach, pour l'amour de Dieu! Ces Kermadec sont +des gens qui jamais ne donnent rien à l'offrande, et le père dépense au +cabaret tout son avoir. Nous ne sonnerons pas, s'il te plaît, pour ce +monde-là.» + +Et voilà comment mon frère Yves fit sur cette terre une entrée de +pauvre. + +Jeanne Danveoch, de son lit, prêtait l'oreille avec inquiétude, guettait +avec un mauvais pressentiment ces vibrations de bronze qui tardaient à +commencer. Elle écouta longtemps, n'entendit rien, comprit cet affront +public et pleura. + +Ses yeux étaient tout baignés de larmes quand le cortège rentra, penaud, +au logis. + +Toute la vie, cette humiliation resta sur le coeur d'Yves; il ne sut +jamais pardonner ce mauvais accueil fait à son entrée dans ce monde, ni +ces larmes cruelles versées par sa mère; il en garda au clergé romain +une rancune inoubliable et ferma à notre mère l'église son coeur breton. + + + + +III + + +C'était vingt-quatre ans plus tard, un soir de décembre, à Brest. + +La pluie tombait, fine, froide, pénétrante, continue; elle ruisselait +sur les murs, rendant plus noirs les hauts toits d'ardoise, les hautes +maisons de granit; elle arrosait comme à plaisir cette foule bruyante du +dimanche qui grouillait tout de même, mouillée et crottée, dans les rues +étroites, sous un triste crépuscule gris. + +Cette foule du dimanche, c'étaient des matelots ivres qui chantaient, +des soldats qui trébuchaient en faisant avec leur sabre un bruit +d'acier, des gens du peuple allant de travers,--ouvriers de grande ville +à la mine tirée et misérable, des femmes en petit châle de mérinos et en +coiffe pointue de mousseline, qui marchaient le regard allumé, les +pommettes rouges, avec une odeur d'eau-de-vie;--des vieux et des +vieilles à l'ivresse sale, qui étaient tombés et qu'on avait ramassés, +et qui s'en allaient devant eux le dos plein de boue. + +La pluie tombait, tombait, mouillant tout, les chapeaux à boucle +d'argent des Bretons, les bonnets sur l'oreille des matelots, les shakos +galonnés et les coiffes blanches et les parapluies. + +L'air avait quelque chose de tellement terne, de tellement éteint, qu'on +ne pouvait se figurer qu'il y eût quelque part un soleil; on en avait +perdu la notion. On se sentait emprisonné sous des couches et des +épaisseurs de grosses nuées humides qui vous inondaient; il ne semblait +pas qu'elles pussent jamais s'ouvrir et que derrière il y eût un ciel. +On respirait de l'eau. On avait perdu conscience de l'heure, ne sachant +plus si c'était l'obscurité de toute cette pluie ou si c'était la vraie +nuit d'hiver qui descendait. + +Les matelots apportaient dans ces rues une certaine note étonnante de +gaieté et de jeunesse, avec leurs figures ouvertes et leurs chansons, +avec leurs grands cols clairs et leurs pompons rouges tranchant sur le +bleu marine de leur habillement. Ils allaient et venaient d'un cabaret à +l'autre, poussant le monde, disant des choses qui n'avaient pas de sens +et qui les faisaient rire. Ou bien ils s'arrêtaient sous les gouttières, +aux étalages de toutes les boutiques où l'on vendait des choses à leur +usage: des mouchoirs rouges au milieu desquels étaient imprimés de beaux +navires qui s'appelaient la _Bretagne_, la _Triomphante_, ou la +_Dévastation_; des rubans pour leur bonnet avec de belles inscriptions +d'or; de petits ouvrages en corde très compliqués destinés à fermer +sûrement ces sacs de toile qu'ils ont à bord pour serrer leur trousseau; +d'élégants _amarrages_ en ficelle tressée pour suspendre au cou des +gabiers leur grand couteau; des sifflets en argent pour les +quartiers-maîtres, et enfin des ceintures rouges, des petits peignes et +des petits miroirs. + +De temps en temps, il y avait de grandes rafales qui faisaient envoler +les bonnets et tituber les passants ivres, et alors la pluie tombait +plus dure, plus torrentielle et fouettait comme grêle. + +La foule des matelots augmentait toujours; on les voyait surgir par +bandes à l'entrée de la rue de Siam; ils remontaient du port et de la +ville basse par les grands escaliers de granit et se répandaient en +chantant dans les rues. + +Ceux qui venaient de la rade étaient plus mouillés que les autres, plus +ruisselants de pluie et d'eau de mer. Leurs canots voilés, en +s'inclinant sous les _risées_ froides, en sautant au milieu des lames +pleines d'écume, les avaient amenés grand train dans le port. Et ils +grimpaient joyeusement ces escaliers qui menaient à la ville, en se +secouant comme des chats qu'on vient d'arroser. + +Le vent s'engouffrait dans les longues rues grises, et la nuit +s'annonçait mauvaise. + +En rade,--à bord d'un navire arrivé le matin même de l'Amérique du +Sud,--à quatre heures sonnantes, un quartier-maître avait donné un coup +de sifflet prolongé, suivi de trilles savants, qui signifiaient en +langage de marine: «Armez la chaloupe!» alors on avait entendu un +murmure de joie dans ce navire, où les matelots étaient parqués, à cause +de la pluie, dans l'obscurité du faux pont. C'est qu'on avait eu peur un +moment que la mer ne fût trop mauvaise pour communiquer avec Brest, et +on attendait avec anxiété ce coup de sifflet qui décidait la question. +Après trois ans de campagne, c'était la première fois qu'on allait +remettre les pieds sur la terre de France, et l'impatience était grande. + +Quand les hommes désignés, vêtus de petits costumes en toile cirée jaune +paille, furent tous embarqués dans la chaloupe et rangés à leur banc +d'une manière correcte et symétrique, le même quartier maître siffla de +nouveau et dit: «Les permissionnaires à l'appel!» + +Le vent et la mer faisaient grand bruit; les lointains de la rade +étaient noyés dans un brouillard blanchâtre fait d'embruns et de pluie. + +Les matelots permissionnaires montaient en courant, sortaient des +panneaux et venaient s'aligner, à mesure qu'on appelait leur numéro et +leur nom, la figure illuminée par cette grande joie de revoir Brest. Ils +avaient mis leurs beaux habits du dimanche; ils achevaient, sous l'ondée +torrentielle, des derniers détails de toilette, s'ajustant les uns les +autres avec des airs de coquetterie. + +Quand on appela: «218: Kermadec!» on vit paraître Yves, un grand garçon +de vingt-quatre ans, à l'air grave, portant bien son tricot rayé et son +large col bleu. + +Grand, maigre de la maigreur des antiques, avec les bras musculeux, le +col et la carrure d'un athlète, l'ensemble du personnage donnant le +sentiment de la force tranquille et légèrement dédaigneuse. Le visage +incolore, sous une couche uniforme de hâle brun, je ne sais quoi de +breton qui ne se peut définir, avec un teint d'Arabe. La parole brève et +l'accent du Finistère; la voix basse, vibrant d'une manière +particulière, comme ces instruments aux sons très puissants, mais qu'on +touche à peine de peur de faire trop de bruit. + +Les yeux gris-roux, un peu rapprochés et très renfoncés sous l'arcade +sourcilière, avec une expression impassible de regard en dedans; le nez +très fin et régulier; la lèvre inférieure s'avançant un peu, comme par +mépris. + +Figure immobile, marmoréenne, excepté dans les moments rares où paraît +le sourire; alors tout se transforme et on voit qu'Yves est très jeune. +Le sourire de ceux qui ont souffert: il a une douceur d'enfant et +illumine les traits durcis, un peu comme ces rayons de soleil, qui, par +hasard, passent sur les falaises bretonnes. + +Quand Yves parut, les autres marins qui étaient là le regardèrent tous +avec de bons sourires et une nuance inusitée de respect. + +C'est qu'il portait pour la première fois, sur sa manche, le double +galon rouge des quartiers-maîtres qu'on venait de lui donner. Et, à +bord, c'est quelqu'un, un quartier-maître de manoeuvre; ces pauvres +galons de laine, qui, dans l'armée, arrivent si vite au premier venu, +dans la marine représentent des années de misères; ils représentent la +force et la vie des jeunes hommes, dépensées à toute heure du jour et de +la nuit, là-haut, dans la mâture, ce domaine des gabiers que secouent +tous les vents du ciel. + +Le maître d'équipage, s'étant approché, tendit la main à Yves. Jadis il +avait été, lui aussi, un gabier dur à la peine; il s'y connaissait en +hommes courageux et forts. + +«Eh! Bien, Kermadec, dit-il, on va les _arroser_, ces galons? + +--Mais oui, maître...», répondit Yves à voix basse, en gardant un air +grave et très rêveur. + +Ce n'était pas de l'eau du ciel que voulait parler ce vieux maître; car, +sous ce rapport-là, l'arrosage était assuré. Non, en marine, arroser des +galons signifie se griser pour leur faire honneur le premier jour où on +les porte. + +Yves restait pensif devant la nécessité de cette cérémonie, parce qu'il +venait de me faire, à moi, un grand serment d'être sage et qu'il avait +envie de le tenir. + +Et puis il en avait assez, à la fin, de ces scènes de cabaret déjà +répétées dans tous les pays du monde. Traîner ses nuits dans tous les +bouges, à la tête des plus indomptés et des plus ivres, et se faire +ramasser le matin dans les ruisseaux, on se lasse à la longue de ces +plaisirs, si bon matelot qu'on soit. D'ailleurs, les lendemains sont +pénibles et se ressemblent tous. Yves savait cela et n'en voulait plus. + +Il était bien noir, ce temps de décembre pour un jour de retour. On +avait beau être insouciant et jeune, ce temps jetait sur la joie de +revenir une sorte de nuit sinistre. Yves éprouvait cette impression, qui +lui causait malgré lui un étonnement triste; car tout cela, en somme, +c'était sa Bretagne; il la sentait dans l'air et la reconnaissait rien +qu'à cette obscurité de rêve. + +La chaloupe partit, les emportant tous vers la terre. Elle s'en allait +toute penchée sous le vent d'ouest; elle bondissait sur les lames avec +un son creux de tambour, et, à chaque saut qu'elle faisait, une masse +d'eau de mer venait se plaquer sur eux, comme lancée par des mains +furieuses. Ils filaient très vite dans une espèce de nuage d'eau dont +les grosses gouttes salées leur fouettaient la figure. Ils se tenaient +tête baissée sous ce déluge, serrés les uns contre les autres, comme +font les moutons sous l'orage. + +Ils ne disaient plus rien, tout concentrés qu'ils étaient dans une +attente de plaisir. Il y avait là des jeunes hommes qui, depuis un an, +n'avaient pas mis les pieds sur la terre; leurs poches à tous étaient +garnies d'or, et des convoitises terribles bouillonnaient dans leur +sang. + +Yves, lui aussi, songeait un peu à ces femmes qui les attendaient dans +Brest, et parmi lesquelles tout à l'heure on pourrait choisir. Mais +c'est égal, lui seul était triste. Jamais tant de pensées à la fois +n'avaient troublé sa tête de pauvre abandonné. + +Il avait bien eu de ces mélancolies quelquefois, pendant le silence des +nuits de la mer; mais alors le retour lui apparaissait de là-bas sous +des couleurs toutes dorées. Et c'était aujourd'hui, ce retour, et au +contraire son coeur se serrait maintenant plus que jamais. Alors il ne +comprenait pas, ayant l'habitude, comme les simples et les enfants, de +subir ses impressions sans en démêler le sens. + +La tête tournée contre le vent, sans souci de l'eau qui ruisselait sur +son col bleu, il était resté debout, soutenu par le groupe des marins +qui se pressait contre lui. + +Toutes ces côtes de Brest qui se dessinaient en contours vagues à +travers les voiles de la pluie, lui renvoyaient des souvenirs de ses +années de mousse, passées là sur cette grande rade brumeuse, à regretter +sa mère.... Ce passé était rude, et, pour la première fois de sa vie, il +songeait à ce que pourrait bien être l'avenir. + +Sa mère!... C'était pourtant vrai que, depuis tantôt deux ans, il ne lui +avait pas écrit. Mais les matelots font ainsi, et, malgré tout, ils les +aiment bien, leurs mères! C'est la coutume: on disparaît pendant des +années, et puis, un bienheureux jour, on revient au village sans +prévenir, avec des galons sur sa manche, rapportant beaucoup d'argent +gagné à la peine, ramenant la joie et l'aisance au pauvre logis +abandonné. + +Ils filaient toujours sous la pluie glacée, sautant sur les lames +grises, poursuivis par des sifflements de vent et de grands bruits +d'eau. + +Yves songeait à beaucoup de choses, et ses yeux fixes ne regardaient +plus. L'image de sa mère avait pris tout à coup une douceur infinie; il +sentait qu'elle était là tout près, dans un petit village du pays +breton, sous ce même crépuscule d'hiver qui l'enveloppait, lui; encore +deux ou trois jours, et, avec une grande joie, il irait la surprendre et +l'embrasser. + +Les secousses de la mer, la vitesse et le vent, rendaient incohérentes +ses pensées qui changeaient. Maintenant il s'inquiétait de retrouver son +pays sous un jour si sombre. Là-bas, il s'était habitué à cette chaleur +et à cette limpidité bleue des tropiques, et, ici, il semblait qu'il y +eût un suaire jetant une nuit sinistre sur le monde. + +Et puis aussi il se disait qu'il ne voulait plus boire, non pas que ce +fût bien mal après tout, et, d'ailleurs, c'était la coutume pour les +marins bretons; mais il me l'avait promis d'abord, et ensuite, à +vingt-quatre ans, on est un grand garçon revenu de beaucoup de plaisirs, +et il semble qu'on sente le besoin de devenir un peu plus sage. + +Alors il pensait aux airs étonnés qu'auraient les autres à bord, +surtout Barrada, son grand ami, en le voyant rentrer demain matin, +debout et marchant droit. À cette idée drôle, on voyait tout à coup +passer sur sa figure mâle et grave un sourire d'enfant. + +Ils étaient arrivés presque sous le château de Brest, et, à l'abri des +énormes masses de granit, il se fit brusquement du calme. La chaloupe ne +dansait plus; elle allait tranquillement sous la pluie; ses voiles +étaient amenées, et les hommes habillés de toile cirée jaune la menaient +à coups cadencés de leurs grands avirons. + +Devant eux s'ouvrait cette baie profonde et noire qui est le port de +guerre; sur les quais, il y avait des alignements de canons et de choses +maritimes à l'air formidable. On ne voyait partout que de hautes et +interminables constructions de granit, toutes pareilles, surplombant +l'eau noire et s'étageant les unes par-dessus les autres avec des +rangées symétriques de petites portes et de petites fenêtres. Au-dessus +encore, les premières maisons de Brest et de recouvrance montraient +leurs toits mouillés, d'où sortaient de petites fumées blanches; elles +criaient leur misère humide et froide, et le vent s'engouffrait partout +avec un grand bruit triste. + +La nuit tombait tout à fait et les petites flammes du gaz commençaient à +piquer de brillants jaunes ces amoncellements de choses grises. Les +matelots entendaient déjà les roulements des voitures et les bruits de +la ville qui leur arrivaient d'en haut, par-dessus l'arsenal désert, +avec les chants des ivrognes. + +Yves, par prudence, avait confié à bord, à son ami Barrada, tout son +argent, qu'il destinait à sa mère, gardant seulement dans sa poche +cinquante francs pour sa nuit. + + + + +IV + + +«Et mon mari aussi, Madame Quémeneur, quand il est soûl, tout le temps +il dort. + +--Vous faites votre petit tour aussi, Madame Kervella? + +--Et j'attends mon mari, moi aussi donc, qui est arrivé aujourd'hui sur +le _Catinat_. + +--Et le mien, Madame Kerdoncuff, le jour qu'il était revenu de la Chine, +il avait dormi pendant deux jours; et moi aussi donc, je m'étais soûlée, +madame Kerdoncuff. Oh! comme j'ai eu honte aussi! Et ma fille aussi +donc, elle était tombée dans les escaliers!» + +Avec l'accent chantant et cadencé de Brest, tout cela se croise sous les +vieux parapluies retournés par le vent, entre des femmes en waterproof +et en coiffe pointue de mousseline, qui attendent là-haut, à l'entrée +des grands escaliers de granit. + +Leurs maris sont revenus sur ce même bâtiment qui a ramené Yves, et +elles sont là postées, soutenues déjà par quelque peu d'eau-de-vie, +elles font le guet, l'oeil moitié égrillard, moitié attendri. + +Ces vieux marins qu'elles attendent étaient jadis peut-être de braves +gabiers durs à la peine; et puis, gangrenés par les séjours dans Brest +et l'ivrognerie, ils ont épousé ces créatures et sont tombés dans les +bas-fonds sordides de la ville. + +Derrière ces dames, il y a d'autres groupes encore, où la vue se repose: +des jeunes femmes qui se tiennent dignes, vraies femmes de marins +celles-ci, recueillies dans la joie de revoir leur fiancé ou leur mari, +et regardant avec anxiété dans ce grand trou béant du port, par où les +désirés vont venir. Il y a des mères, arrivées des villages, ayant mis +leur beau costume breton des fêtes, la grande coiffe et la robe de drap +noir à broderies de soie; la pluie les gâte pourtant, ces belles +_hardes_ qu'on ne renouvelle pas deux fois dans la vie; mais il faut +bien faire honneur à ce fils qu'on va embrasser tout à l'heure devant +les autres. + +«Voilà ceux du _Magicien_ qui entrent dans le port, Madame Kerdoncuff! + +--Et voilà ceux du _Catinat_ aussi donc! Ils se suivent tous les deux, +Madame Quémeneur!» + +En bas, les canots accostent, tout au fond, sur les quais noirs, et ceux +qui sont attendus montent les premiers. + +D'abord les maris de ces _dames_, place aux anciens, qui passent devant! +Le goudron, le vent, le hâle, l'eau-de-vie, leur ont composé des minois +chiffonnés de singes.... Et on s'en va, bras dessus bras dessous, du +côté de Recouvrance, dans quelque vieille rue sombre aux hautes maisons +de granit; tout à l'heure, on montera dans une chambre humide qui sent +l'égout et le moisi de pauvre, où sur les meubles il y a des coquillages +dans de la poussière et des bouteilles pêle-mêle avec des chinoiseries. +Et, grâce à l'alcool acheté au cabaret d'en bas, on trouvera l'oubli de +cette séparation cruelle avec un renouveau de ses vingt ans. + +Puis viennent les autres, les jeunes hommes qu'attendent les fiancées, +les femmes ou les vieilles mères, et enfin, quatre à quatre, escaladant +les marches de granit, toute la bande des grands enfants sauvages +qu'Yves conduit à la fête de ses galons. + +Celles qui les attendent, ceux-ci, sont dans la rue des Sept-Saints, +déjà sorties sur leur porte et au guet: femmes aux cheveux à la chien +peignés sur les sourcils,--à la voix avinée et au geste horrible. + +Tout à l'heure, ce sera pour elles, leur sève, leurs ardeurs +contenues,--et leur argent.--C'est qu'ils payent bien, les matelots, le +jour du retour, et, en plus de ce qu'ils donnent, il y a surtout ce +qu'on leur prend après, quand par bonheur ils sont ivres à point.... + +Ils regardaient devant eux indécis, comme effarés, grisés déjà rien que +de se trouver à terre. + +Où aller? Par où commencer leurs plaisirs?... Ce vent, cette pluie +froide d'hiver et cette tombée sinistre de la nuit,--pour ceux qui ont +un logis, un foyer, tout cela ajoute à la joie qu'on a de rentrer. À +eux, cela leur faisait bien sentir le besoin de se mettre à l'abri, +d'aller se réchauffer quelque part; mais ils étaient sans gîte, ces +pauvres exilés qui revenaient.... + +D'abord ils errèrent, se tenant les uns les autres par le bras, riant à +propos de tout, obliquant de droite ou de gauche,--ayant des allures de +bêtes captives qu'on vient de lâcher. + +Puis ils entrèrent _À la descente des navires_, chez Madame Creachcadec. + +_À la descente des navires_, c'était un bouge de la rue de Siam. + +L'air chaud y sentait l'alcool. Il y avait un feu de charbon dans une +corbeille, et Yves s'assit devant. Depuis deux ou trois ans, c'était la +première fois qu'il se trouvait dans une chaise.--Et du feu!--Comme il +savourait ce bien-être tout à fait inusité, de se sécher devant un +brasier rouge!--À bord, jamais;--même dans les grands froids du cap Horn +ou de l'Islande; même dans les humidités pénétrantes, continues des +hautes latitudes, jamais on ne se chauffe, jamais on ne se sèche. +Pendant des jours, pendant des nuits, on reste mouillé, et on tâche de +se donner du mouvement, en attendant le soleil. + +C'était une vraie mère pour les matelots, cette Madame Creachcadec; tous +ceux qui la connaissaient pouvaient bien le dire. Et puis elle leur +comptait toujours, au plus juste prix, leurs dîners et leurs fêtes. + +D'ailleurs, elle les reconnaissait tous. Ayant déjà de l'alcool dans sa +tête grosse et rouge, elle essayait de répéter leurs noms, qu'elle les +entendait se dire entre eux; elle se souvenait bien de les avoir vus, du +temps qu'ils étaient canotiers à bord de la _Bretagne_;--et même elle +croyait se rappeler leur enfance de mousse, sur l'_Inflexible_. Mais +comme ils étaient devenus grands et beaux garçons depuis cette +époque!--Vraiment il fallait son oeil à elle, pour les reconnaître, +ainsi changés.... + +Et, au fond du cabaret, le dîner cuisait, sur des fourneaux qui +répandaient une assez bonne odeur de soupe. + +Dans la rue, on entendit un grand vacarme. Une troupe de matelots +arrivait, chantant, scandant à pleine voix, sur un air très gai, ces +paroles d'église: _Kyrie Christe, Dominum nostrum; Kyrie eleison..._ + +Ils entrèrent, chavirant les chaises, en même temps qu'une rafale du +vent d'ouest couchait la flamme des lampes. + +_Kyrie Christe, Dominum nostrum..._: les Bretons n'aimaient pas ce genre +de chanson, venu sans doute des barrières de quelque grande ville. +Pourtant cette discordance était drôle entre les mots et la musique, et +cela les fit rire. + +Du reste, c'était une bande débarquée de la _Gauloise_, et ils se +reconnaissaient, ceux-ci et les autres; ils avaient été mousses +ensemble. L'un d'eux vint embrasser Yves: c'était Kerboul, son voisin de +hamac à bord de l'_Inflexible_. Lui aussi était devenu grand et fort; il +était baleinier de l'amiral, et, comme il était assez sage, il portait +depuis longtemps sur sa manche les galons rouges. + +L'air manquait dans ce cabaret, et on y faisait grand tapage. Madame +Creachcadec apporta le vin chaud tout fumant, premier service du dîner +commandé,--et les têtes commencèrent à tourner.... + +Il y eut du bruit, cette nuit-là, dans Brest; les patrouilles eurent +fort à faire. + +Dans la rue des Sept-Saints et dans celle de Saint-Yves, on entendit +jusqu'au matin des chants et des cris; c'était comme si on y eût lâché +des barbares, des bandes échappées de l'ancienne Gaule; il y avait des +scènes de joie qui rappelaient les rudesses primitives. + +Les matelots chantaient. Et les femmes, qui guettaient leurs pièces +d'or,--agitées, échevelées dans ce grand coup de feu des retours de +navire,--mêlaient leurs voix aigres à ces voix profondes. + +Les derniers arrivés de la mer, on les reconnaissait à leur teint plus +bronzé, à leurs allures plus désinvoltes; et puis ils traînaient avec +eux des objets exotiques; il y en avait qui passaient avec des +perruches, mouillées, dans des cages; d'autres avec des singes. + +Ils chantaient, les matelots, à tue-tête, avec une sorte d'accent naïf, +des choses à faire frémir,--ou bien des airs du midi, des chansons +basques,--surtout, de tristes mélopées bretonnes qui semblaient de vieux +airs de _biniou_ légués par l'antiquité celtique. + +Les simples, les bons, faisaient des choeurs en parties; ils restaient +groupés par village, et répétaient dans leur langue les longues +complaintes du pays, retrouvant encore dans leur ivresse de belles voix +sonores et jeunes. D'autres bégayaient comme de petits enfants et +s'embrassaient; inconscients de leur force, ils brisaient des portes ou +assommaient des passants. + +La nuit s'avançait; les mauvais lieux seuls restaient ouverts, et, dans +les rues, la pluie tombait toujours sur l'exubérance des gaietés +sauvages.... + + + + +V + + +...Six heures du matin, le lendemain. Une masse noire ayant forme +humaine dans un ruisseau,--au bord d'une espèce de rue déserte +surplombée par des remparts.--Encore l'obscurité; encore la pluie, fine +et froide; et toujours le bruit de ce vent d'hiver--qui avait _veillé_, +comme on dit en marine, et passé la nuit à gémir. + +C'était en bas, un peu au-dessous du pont de Brest, au pied des grands +murs, à cet endroit où traînent d'habitude les marins sans gîte, ivres +morts, qui ont eu une intention vague de retourner vers leur navire et +sont tombés en route. + +Déjà une demi-lueur dans l'air; quelque chose de terne, de blafard, un +jour d'hiver se levant sur du granit. L'eau ruisselait sur cette forme +humaine qui était à terre, et, tout à côté, tombait en cascade dans le +trou d'un égout. + +Il commençait à faire un peu plus clair; une sorte de lumière se +décidait à descendre le long de ces hautes murailles de granit.--La +chose noire dans le ruisseau était bien un grand corps d'homme, un +matelot, qui était couché les bras étendus en croix. + +Un premier passant fit un bruit de sabots de bois sur les pavés durs, +comme en titubant. Puis un autre, puis plusieurs. Ils suivaient tous la +même direction, dans une rue plus basse qui aboutissait à la grille du +port de guerre. + +Bientôt cela devint extraordinaire, ce tapotement de sabots; c'était un +bruit fatigant, continu, martelant le silence comme une musique de +cauchemar. + +Des centaines et des centaines de sabots, piétinant avant jour, arrivant +de partout, défilant dans cette rue basse; une espèce de procession +matineuse de mauvais aloi:--c'étaient les ouvriers qui rentraient dans +l'arsenal, encore tout chancelants d'avoir tant bu la veille, la +démarche mal assurée, et le regard abruti. + +Il y avait aussi des femmes laides, hâves, mouillées, qui allaient de +droite et de gauche comme cherchant quelqu'un; dans le demi-jour, elles +regardaient sous le nez les hommes à grand chapeau breton,--guettant là, +pour voir si le mari, ou le fils, était enfin sorti des tavernes, s'il +irait faire sa journée de travail. + +L'homme couché dans le ruisseau fut aussi examiné par elles; deux ou +trois se baissèrent pour mieux distinguer sa figure. Elles virent des +traits jeunes, mais durcis, et comme figés dans une fixité cadavérique, +des lèvres contractées, des dents serrées. Non, elles ne le +connaissaient pas. Et puis ce n'était pas un ouvrier, celui-là; il +portait le grand col bleu des matelots. + +Cependant l'une, qui avait un fils marin, essaya, par bonté d'âme, de le +retirer de l'eau. Il était trop lourd. + +«Quel grand cadavre!» dit-elle en lui laissant retomber les bras. + +Ce corps sur lequel étaient tombées toutes les pluies de la nuit, +c'était Yves. + +Un peu plus tard, quand le jour fut tout à fait levé, ses camarades qui +passaient le reconnurent et l'emportèrent. + +On le coucha, tout trempé de l'eau du ruisseau, au fond de la grande +chaloupe, mouillée des embruns de la mer, et bientôt on se mit en route +à la voile. + +La mer était mauvaise; le vent debout. Ils louvoyèrent longtemps et ils +eurent du mal pour atteindre leur navire. + + + + +VI + + +...Yves s'éveilla lentement vers le soir; C'étaient d'abord des +sensations de douleur, qui revenaient une à une, comme au sortir d'une +espèce de mort. Il avait froid, froid jusqu'au coeur de ses membres. + +Surtout il était engourdi et meurtri,--étendu depuis des heures sur une +couche dure: alors il essaya un premier effort, à peine conscient, pour +se retourner. Mais son pied gauche, qui lui fit tout à coup grand mal, +était pris dans une chose rigide contre laquelle on sentait bien qu'il +n'y avait pas de lutte possible.--Ah! oui, il reconnaissait cette +sensation, il comprenait maintenant: les fers!... + +Il connaissait bien déjà ce lendemain inévitable des grandes nuits de +plaisirs: être rivé à la _barre_ par une boucle, pour des jours entiers! +Et ce lieu où il devait être, il le devinait sans prendre la peine +d'ouvrir les yeux, ce recoin étroit comme une armoire, et sombre, et +humide, avec une odeur de renfermé et un peu de jour pâle tombant d'en +haut par un trou: la cale du _Magicien_! + +Seulement il confondait ce lendemain de fête avec d'autres qui s'étaient +passés ailleurs,--là-bas, bien loin, en Amérique ou dans les ports de la +Chine.... Etait-ce pour avoir battu les alguazils de Buenos-Ayres? Ou +bien était-ce la mêlée sanglante de Rosario qui l'avait mené là? ou +encore l'affaire avec les matelots russes à Hong-Kong?... Il ne savait +plus bien, à quelques milliers de lieues près, n'ayant pas la notion du +pays où il se trouvait. + +Tous les vents et toutes les lames de la mer avaient bien pu promener le +_Magicien_ par tous les pays du monde; elles l'avaient secoué, roulé, +meurtri au dehors, mais sans parvenir à défaire l'arrangement de toutes +ces choses qui étaient dans cette cale, de toutes ces bobines de cordes +sur des étagères,--sans déplacer cet habit de plongeur qui devait être +là pendu derrière lui, avec ses gros yeux et son visage de morse; ni +changer cette odeur de rat, de moisissure et de goudron. + +Il sentait toujours ce froid, si profond, que c'était comme une douleur +jusque dans ses os; alors il comprit que ses vêtements étaient mouillés +et son corps aussi. Toute cette pluie de la veille, ce vent, ce ciel +sombre, lui revinrent vaguement à la mémoire.... On n'était donc plus +là-bas dans les pays bleus de l'équateur!... Non, il se rappelait +maintenant: c'était la France, la Bretagne, c'était le retour tant rêvé. + +Mais qu'avait-il fait pour être déjà aux fers, à peine arrivé dans son +pays? Il cherchait et ne trouvait pas. Puis un souvenir lui revint tout +à coup, comme d'un rêve: pendant qu'on le hissait à bord, il s'était un +peu réveillé, disant qu'il monterait tout seul et il avait vu justement +devant lui, par fatalité, certain vieux maître qu'il avait en aversion. +Il lui avait dit aussitôt de très vilaines injures; après, il y avait eu +bousculade, et puis il ne savait plus le reste, étant à ce moment-là +retombé inerte et sans connaissance. + +Mais alors.... La permission qu'on lui avait promise pour aller dans son +village de Plouherzel, on ne la lui donnerait pas!... Toutes ces choses +attendues, désirées pendant trois ans de misère, étaient perdues! Il +songea à sa mère et sentit un grand coup dans le coeur; ses yeux +s'ouvrirent effarés, regardant en dedans, dilatés dans une fixité +étrange par un tumulte de choses intérieures. Et, avec l'espoir que ce +n'était qu'un mauvais rêve, il essaya de secouer dans l'anneau de fer +son pied meurtri. + +Alors un éclat de rire sonore, profond, partit comme une fusée dans la +cale noire: un homme, vêtu d'un tricot rayé collant sur le torse, était +debout devant Yves et le regardait; dans son rire, il renversait en +arrière une tête admirable et montrait ses dents blanches avec une +expression féline. + +«Alors, tu te réveilles?» interrogea l'homme de sa voix mordante, qui +vibrait avec l'accent bordelais. + +Yves reconnut son ami Jean Barrada, le canonnier, et, levant les yeux +vers lui, il lui demanda _si je le savais_. + +«Té!» dit Barrada avec sa gouaillerie de Gascon, «s'il le sait! Il est +descendu trois fois et même il a mené le docteur ici pour te voir; tu +étais raide, tu leur as fait peur. Et je suis de faction ici, moi, pour +le prévenir si tu bouges. + +--Et pour quoi faire? Je n'ai pas besoin qu'il revienne, ni lui ni +personne. + +--N'y va pas, Barrada, entends-tu bien, je te le défends!...» + +Ainsi c'était fait; il était retombé encore, et toujours, dans son même +vice. Et, toutes les rares fois qu'il touchait la terre, cela finissait +ainsi, et il n'y pouvait rien! C'était donc vrai, ce qu'on lui avait +dit, que cette habitude était terrible et mortelle, et qu'on était bien +perdu quand une fois on l'avait prise. De rage contre lui-même, il +tordit ses bras musculeux qui craquèrent; il se souleva à demi, serrant +ses dents, qu'on entendit crisser, et puis retomba, la tête sur les +planches dures. Oh! Sa pauvre mère, elle était là tout près et il ne la +verrait pas, depuis trois ans qu'il en avait envie!... C'était ça, son +retour en France! Quelle misère et quelle angoisse! + +«Au moins tu devrais te changer, dit Barrada. Rester tout mouillé comme +tu es, ça n'est pas sain, et tu attraperas du mal. + +--Tant mieux alors, Barrada!... À présent, laisse-moi.» + +Il parlait d'un ton dur, le regard sombre et méchant; et Barrada, qui le +connaissait bien, comprit qu'en effet il fallait le laisser. + +Yves détourna la tête et se cacha d'abord le visage sous ses deux bras +relevés; puis, craignant que Barrada ne s'imaginât qu'il pleurait, par +fierté il changea sa pose et regarda devant lui. Ses yeux, dans leur +atonie fatiguée, gardaient une fixité farouche, et sa lèvre, plus +avancée que de coutume, exprimait ce défi de sauvage qu'en lui-même il +jetait à tout. Dans sa tête il formait de mauvais projets; des idées +conçues déjà autrefois, à des heures de rébellion et de ténèbres lui +étaient revenues. + +Oui, il s'en irait, comme son frère Goulven, comme ses frères; cette +fois, c'était bien décidé et bien fini. La vie de ces forbans qu'il +avait rencontrés sur les baleiniers d'Océanie, ou dans les lieux de +plaisir des villes de la Plata, cette vie aux hasards de la mer sans loi +et sans frein, depuis longtemps l'attirait: c'était dans son sang +d'ailleurs, c'était de famille. + +Déserter pour aller naviguer au commerce à l'étranger, ou faire la +grande pêche, c'est toujours le rêve qui obsède les matelots, et les +meilleurs surtout, dans leurs moments de révolte. + +Il y a de beaux jours en Amérique pour les déserteurs! Lui ne réussirait +pas, il se le disait bien; il était trop voué à la peine et au malheur; +mais, si c'est la misère, au moins, là-bas, on est affranchi de tout! + +Sa mère!... Eh bien, en se sauvant, il passerait par Plouherzel, la +nuit, pour l'embrasser. Toujours comme son frère Goulven, qui avait fait +cela, lui, jadis; il s'en souvenait, de l'avoir vu arriver une nuit, +avec l'air de se cacher; on avait tenu tout fermé pendant la journée +d'adieu qu'il avait passée à la maison. Leur pauvre mère avait beaucoup +pleuré, il est vrai. Mais qu'y faire? C'est fatal, cela!... Et ce frère +Goulven, comme il avait l'air décidé et fier! + +À part sa mère, Yves avait à ce moment tout le reste en haine. Il +songeait à ces années de sa vie déjà dépensées au service, dans la +séquestration des navires de guerre, sous le fouet de la discipline; il +se demandait au profit de qui et pourquoi. Son coeur débordait de +désespoirs amers, d'envies de vengeance, de rage d'être libre.... Et, +comme j'étais cause, moi, qu'il s'était rengagé pour cinq ans à l'état, +alors il m'en voulait aussi et me confondait dans son ressentiment +contre tous les autres. + +Barrada l'avait quitté, et la nuit de décembre était venue. Par le +panneau de la cale, on ne voyait plus descendre la lueur grise du jour; +ce n'était plus qu'une buée d'humidité qui tombait par là et qui était +glacée. + +Un homme de ronde était venu allumer un fanal, dans une cage grillée, et +tous les objets de la cale s'étaient éclairés confusément. Yves entendit +au-dessus de lui faire le branle-bas du soir, tous les hamacs qui +s'accrochaient, et puis le premier cri des hommes de quart marquant les +demi-heures de la nuit. + +Au dehors, il ventait toujours, et, à mesure que le silence des hommes +se faisait, on percevait plus fort les grandes voix inconscientes des +choses. En haut, il y avait un mugissement continu dans la mâture; on +entendait aussi la mer au milieu de laquelle on était et qui, de temps +en temps, secouait tout, comme par impatience. À chaque secousse, elle +faisait rouler la tête d'Yves sur le bois humide, et lui avait mis ses +mains dessous pour que cela lui fît moins de mal. + +La mer, elle aussi, était cette nuit-là sombre et méchante; tout le long +des parois du navire, on l'entendait sauter et faire son bruit. + +Sans doute, à cette heure, personne ne descendrait plus dans la cale. +Yves était seul par terre rivé à sa boucle, l'anneau de fer au pied, et +maintenant ses dents claquaient. + + + + +VII + + +Pourtant, une heure après, Jean Barrada reparut encore, ayant l'air +d'être venu ranger un de ces palans dont on se sert pour les canons. + +Et, cette fois, Yves l'appela tout bas: + +«Barrada, tu devrais bien me donner un peu d'eau douce pour boire.» + +Barrada alla vite chercher sa petite moque, qu'il portait pendue à sa +ceinture le jour et qu'il serrait la nuit dans un canon; il y mit de +l'eau, qui était couleur de rouille, ayant été rapportée de la Plata +dans une caisse de fer, et un peu de vin volé à la cambuse et un peu de +sucre volé à l'office du commandant. + +Et puis il souleva la tête d'Yves, tout doucement avec bonté, et le fit +boire. + +«Et à présent, dit-il, veux-tu te changer? + +--Oui», répondit Yves d'une toute petite voix, devenue presque +enfantine, et qui était drôle par contraste avec sa manière de tout à +l'heure. + +À deux, ils le déshabillèrent, lui se laissant câliner comme un enfant. +On essuya bien sa poitrine, ses épaules et ses bras, on lui mit des +vêtements secs et on le recoucha en plaçant sous sa tête un sac pour +qu'il pût mieux dormir. + +Quand il leur dit merci, un bon sourire, le premier, vint changer toute +sa figure. C'était la fin; son coeur était amolli et redevenu lui-même. +Aujourd'hui, cela n'avait pas été bien long. + +Il sentait un attendrissement infini en songeant à sa mère, et une envie +de pleurer; quelque chose comme une larme vint même dans ses yeux, qui +étaient durs pourtant à cette faiblesse-là.... Peut-être serait-on +encore un peu indulgent pour lui à cause de sa bonne conduite à bord, de +son courage à la peine et de son rude travail dans les mauvais +temps.--Si c'était possible,--si on ne lui donnait pas une punition trop +grave, il est certain qu'il ne recommencerait plus et se ferait tout +pardonner. + +C'était une grande résolution, cette fois. Quand il avait bu seulement +un verre d'eau-de-vie, après les longues abstinences de la mer, tout de +suite sa tête partait, et alors il lui en fallait d'autres, et d'autre +encore. Mais, en ne commençant pas du tout et en ne buvant jamais rien, +il aurait encore un moyen sûr de rester sage. + +Son repentir avait la sincérité d'un repentir d'enfant, et il croyait +beaucoup que, s'il pouvait échapper pour cette fois à ce _conseil_ +terrible qui mène les matelots en prison, ce serait sa dernière grande +faute. + +Il avait aussi espoir en moi, et puis, surtout, envie de me voir. Et il +pria Barrada de monter me chercher. + + + + +VIII + + +Il y avait sept ans qu'Yves était mon ami quand il fit cette équipée de +retour. + +Nous étions entrés dans la marine par des portes différentes: lui, deux +années avant moi, bien qu'il fût de quelques mois le plus jeune. + +Le jour où j'étais arrivé à Brest, en 1867, pour y prendre ce premier +uniforme de marin en toile dure, que je vois encore, le hasard m'avait +fait rencontrer Yves Kermadec chez un protecteur à lui, un vieux +commandant qui avait connu son père. Yves était alors un enfant de seize +ans. On me dit qu'il allait _passer novice_ après deux années de mousse. +Pour le moment, il revenait de son pays, à l'expiration d'une permission +de huit jours qu'on lui avait donnée; il semblait avoir le coeur très +gros des adieux qu'il venait de faire pour longtemps à sa mère. Cela, et +notre âge, qui était à peu près le même, c'était entre nous deux points +communs. + +Un peu plus tard, étant devenu midship, je retrouvai sur mon premier +navire ce Kermadec, qui s'était fait homme et qui était gabier. + +Alors je le choisis pour être mon _gabier de hamac_. + +Pour un midship, le gabier de hamac, c'est le matelot chargé de lui +accrocher tous les soirs son petit lit suspendu et de le lui décrocher +tous les matins. + +Avant d'emporter le hamac, il faut naturellement réveiller le dormeur +qui est dedans et le prier de descendre; cela se fait, en général, en +lui disant: + +«Il est branle-bas, capitaine.» + +On répète plusieurs fois cette phrase jusqu'à ce qu'elle ait produit son +effet. Après, on roule soigneusement la petite couchette suspendue et on +l'emporte. + +Yves s'acquittait très bien de ce service. De plus, nous nous +rencontrions journellement pour la manoeuvre, là-haut, dans la grande +hune. + +Il y avait une solidarité dans ce temps-là, entre les midships et les +gabiers, surtout pendant les campagnes lointaines comme celles que nous +faisions; cela devenait entre nous très cordial. À terre, dans les +milieux étranges où, quelquefois, nous rencontrions la nuit nos gabiers, +il nous arrivait de les appeler à la rescousse quand il y avait péril ou +mauvaise aventure; et alors, ainsi réunis, on pouvait faire la loi. + +Dans ces cas-là, Yves était notre allié le plus précieux. + +Comme notes au service, les siennes n'étaient pas excellentes: +«Exemplaire à bord; l'homme le plus capable et le plus marin; mais sa +conduite à terre n'est plus possible.» ou bien: «A montré un courage et +un dévouement admirables», et puis: «Indiscipliné, indomptable.» +ailleurs: «Zèle, honneur et fidélité», avec: «Incorrigible» en regard, +etc. Ses nuits de fer, ses jours de prison ne se comptaient plus. + +Au moral comme au physique, grand, fort, beau, avec quelques +irrégularités de détails. + +À bord, il était le gabier infatigable, toujours à l'ouvrage, toujours +vigilant, toujours leste, toujours propre. + +À terre, le marin en bordée, tapageur, ivre, c'était toujours lui; le +matelot qu'on ramassait le matin dans un ruisseau, à moitié nu, +dépouillé de ses vêtements comme un mort, par les nègres quelquefois, +ailleurs par les Indiens ou par les Chinois, c'était encore lui. Lui +aussi, le matelot échappé, qui battait les gendarmes ou jouait du +couteau contre les alguazils.... Tous les genres de sottises lui étaient +familiers. + +D'abord je m'amusais des choses que faisait ce Kermadec. Quand il allait +à terre avec sa bande, on se demandait au poste des midships: «Quelle +nouvelle histoire apprendrons-nous demain matin? dans quel état vont-ils +revenir?» Et moi je songeais: «Mon hamac ne sera pas fait d'au moins +deux jours.» + +Cela m'était égal pour mon hamac; seulement ce Kermadec était si dévoué, +il paraissait avoir un si brave coeur, que j'avais fini par m'attacher à +cette espèce de forban généralement gris. Je ne riais plus tant de ses +méfaits dangereux, et j'aurais préféré les empêcher. + +Cette première campagne terminée, et nous séparés, il se trouva que le +hasard nous réunit encore sur un autre navire. Oh! Alors, cela devint +presque de l'affection. + +Et puis il y eut, à ce second grand voyage, deux circonstances qui nous +rapprochèrent beaucoup. + +La première fois, c'était à Montevideo, un matin, avant le jour. Yves +était à terre depuis la veille, et moi j'arrivais au quai, dans un grand +canot armé de seize hommes, avec mission de faire provision d'eau douce. + +Je me rappelle cette demi-lueur fraîche du matin, ce ciel déjà lumineux +et encore étoilé, ce quai désert que nous longions, en ramant doucement, +cherchant l'aiguade, cette grande ville, qui avait un faux air d'Europe, +avec je ne sais quoi d'encore sauvage. + +En passant, nous voyions ces longues rues droites, immenses, s'ouvrir +l'une après l'autre sur ce ciel qui blanchissait. À cette heure indécise +où la nuit allait finir, plus une lumière, plus un bruit; de loin en +loin, quelque rôdeur sans gîte, à l'allure hésitante; le long de la mer, +des tavernes dangereuses, grandes bâtisses en planches, sentant les +épices et l'alcool, mais fermées et noires comme des tombeaux. + +Nous nous arrêtâmes devant une qui s'appelait la taverne de _la +Indépendancia_. + +Une chanson espagnole venant de l'intérieur, comme étouffée; une porte +entre-bâillée sur la rue; deux hommes dehors, se donnant des coups de +couteau; une femme ivre, qu'on entendait vomir le long du mur. Sur le +quai, des monceaux de peaux de boeufs des pampas fraîchement écorchés, +infectant l'air pur et délicieux d'une odeur de venaison.... + +Un convoi singulier sortit de cette taverne: quatre hommes en emportant +un autre, qui devait être très ivre, sans connaissance. Ils se hâtaient +vers les navires, comme ayant peur de nous. + +Nous connaissions ce jeu, qui est en usage dans les mauvais lieux de +cette côte; enivrer les marins, leur faire signer quelque engagement +insensé, et puis les embarquer de force quand ils ne tiennent plus +debout. Ensuite on appareille, bien vite, et, quand l'homme revient à +lui, le navire est loin; alors il est pris, sous un joug de fer, on +l'emmène, comme un esclave, pêcher la baleine, loin de toute terre +habitée. Une fois là, d'ailleurs, plus de danger qu'il ne s'échappe, car +il est _déserteur_ à son pays, perdu.... + +Donc, ce convoi qui passait nous semblait suspect. Ils se pressaient +comme des voleurs, et je dis aux matelots: «Courons-leur dessus!» + +Eux, alors, de lâcher leur fardeau, qui tomba lourdement par terre, et +puis de s'enfuir à toutes jambes. + +Le fardeau, c'était Kermadec. Du temps que nous étions occupés à le +ramasser, à le reconnaître, nous avions laissé échapper les autres, qui +s'étaient enfermés dans la taverne. Les matelots voulaient enfoncer les +portes, la prendre d'assaut, mais il en serait résulté des complications +diplomatiques avec l'Uruguay. + +D'ailleurs Yves était sauvé, et c'était l'essentiel. Je le rapportai à +bord, couché dans un manteau, sur les outres qui contenaient notre +provision d'eau douce. Cela m'attacha beaucoup à lui de lui avoir rendu +service. + +La seconde fois, c'était à Pernambuco. J'avais perdu sur parole, dans +une maison de jeu, avec des Portugais. Le lendemain, il fallait donner +cet argent, et, comme il ne m'en restait pas, ni aux amis du poste non +plus, cela devenait difficile. + +Yves avait pris cette situation très au tragique, et vite il était venu +m'offrir son argent à lui, qui était déposé sous ma garde dans un tiroir +de mon secrétaire. + +«Ça me ferait tant de plaisir, capitaine, si vous vouliez le prendre! +D'abord je n'ai plus besoin d'aller à terre, moi, et même ça me rendrait +service, vous le savez bien, de ne plus pouvoir y retourner. + +--Eh bien, oui, mon brave Yves, je l'accepterais pour quelques jours, +ton argent, puisque tu veux me le prêter; mais c'est que, vois-tu, il me +manquerait encore cent francs. Alors, tu comprends, ça ne vaut pas la +peine. + +--Encore cent francs? Je crois que je les ai en bas dans mon sac.» + +Et il s'en alla, me laissant très étonné. Dans son sac, encore cent +francs, cela n'était pas vraisemblable. + +Il fut très longtemps à revenir. Il ne trouvait pas. J'avais prévu cela. + +Enfin il reparut: + +«Voilà», dit-il en me tendant son pauvre porte-monnaie de matelot avec +une bonne figure heureuse. + +Alors une frayeur me vint, et je lui dis, pour voir: + +«Yves, prête-moi aussi ta montre, je te prie; j'ai laissé la mienne en +gage.» + +Il se troubla beaucoup, racontant qu'elle était cassée. J'avais deviné +juste: pour avoir ces cent francs, il venait de la vendre avec la +chaîne, moitié de son prix, à un quartier-maître du bord. + +Aussi Yves savait-il qu'il pouvait en appeler à moi en toute +circonstance. Et, quand Barrada vint me chercher de sa part, je +descendis le trouver dans la cale, aux fers. + +Mais il s'était mis cette fois dans un cas bien grave en bousculant ce +vieux maître, et j'eus beau intercéder pour lui, la punition fut dure. +Quatre mois après, il lui fallut repartir sans avoir vu sa mère. + +Au moment de m'embarquer avec lui sur la _Sibylle_ pour un tour du monde +en trois cents jours, je l'emmenai un dimanche à Saint-Pol-de-Léon, afin +de le consoler. + +C'était tout ce que je pouvais pour lui, car son Plouherzel était bien +loin de Brest, dans les Côtes-du-Nord, au fond d'un pays perdu, et on +n'avait encore construit par là aucun chemin de fer capable, en une +journée, de nous y conduire. + + + + +IX + + + 5 mai 1875. + +Il y avait des années qu'Yves rêvait de revoir ce Saint-Pol-de-Léon, le +pays de sa naissance. + +Du temps que nous naviguions ensemble sur la _mer brumeuse_, souvent en +passant au large, balancés par la houle grise, nous avions vu le clocher +légendaire de Creizker se dresser dans les lointains noirs, au-dessus de +cette bande triste et monotone qui représentait là-bas la terre de +Bretagne, le _pays de Léon._ + + Et les nuits de quart, nous chantions la chanson bretonne: + Je suis natif du Finistère, + À Saint-Pol j'ai reçu le jour. + Mon clocher est l'plus beau d'la terre, + Mon pays, l'plus beau d'alentour. + + ............ + + Rendez-moi ma bruyère, + Et mon clocher à jour. + +Mais c'était comme une fatalité, comme un sort jeté sur nous: jamais +nous n'avions pu réussir à y aller, à ce Saint-Pol. Au dernier moment, +quand nous nous mettions en route, toujours des empêchements nouveaux; +notre navire recevait des ordres inattendus et il fallait repartir. Et +nous avions fini par attacher je ne sais quelle pensée superstitieuse à +ce clocher de Creizker, entrevu seulement, et toujours de loin, en +silhouette, au bout de l'horizon sombre. + +Cette fois pourtant, cela semble assuré, nous y allons pour tout de bon. + +Dans le coupé d'une vieille diligence de campagne, nous sommes assis +tous deux à côté d'un curé breton. Les chevaux nous emportent assez bon +train vers le pays de Saint-Pol, et tout cela a un air très réel. + +C'est de bon matin, aux premiers jours de mai; cependant la pluie tombe +fine et grise comme une pluie d'hiver. Clopin-clopant, par la route +tortueuse, montant les pentes raides, descendant dans les bas-fonds +humides, nous roulons au milieu des bois et des rochers. Les hauteurs +sont couvertes de sapins noirs. Dans les lieux bas, ce sont de grands +chênes ou des hêtres, dont les feuilles toutes neuves, toutes mouillées, +sont d'un vert très tendre. Le long du chemin, il y a des tapis de +marguerites et de fleurs bretonnes; les premiers silènes roses et les +premières digitales. + +Au détour d'un rocher, la pluie cesse comme le vent et, du même coup, +tout change d'aspect. + +Nous découvrons à perte de vue un grand pays plat, une lande aride, nue +comme un désert: le vieux pays de Léon, au fond duquel, tout là-bas, le +Creizker dresse sa flèche de granit. + +Il a du charme pourtant, ce pays triste, et Yves sourit en apercevant +son clocher qui s'approche. + +Les ajoncs sont en fleur, et toute la plaine est d'une couleur d'or. Par +places, il y a des zones roses, qui sont des bruyères. Un voile de +vapeurs gris-perle, d'une teinte très douce, d'une teinte +septentrionale, couvre le ciel tout d'une pièce, et, dans la monotonie +de ce pays jaune et rose, tout au bout de l'horizon profond, rien que +ces points saillants: la silhouette de Saint-Pol et des trois clochers +noirs. + +Des petites filles bretonnes chassent devant elles des troupeaux de +moutons dans les bruyères; de jeunes gars les effarouchent en caracolant +sur des chevaux nus; des carrioles passent, chargées de femmes en coiffe +blanche qui s'en vont entendre la messe à la ville. Les cloches sonnent +la route s'anime joyeusement, nous arrivons. + + + + +X + + +Quand nous eûmes déjeuné tous deux dans l'auberge la plus comme il faut, +nous trouvâmes que la matinée d'hiver avait fait place à une belle +journée de mai. Dans les petites rues solitaires, des branches de lilas, +des grappes de glycines, des digitales roses que personne n'avait semées +égayaient les murs gris; il y avait du vrai soleil, et tout sentait le +printemps. + +Et Yves regardait partout, s'étonnant qu'aucun souvenir ne lui revînt de +sa petite enfance, cherchant, cherchant très loin dans sa mémoire, ne +reconnaissant rien, et alors, peu à peu, se trouvant désenchanté. + +Sur la grand'place de Saint-Pol, la foule du dimanche était assemblée, +et c'était comme un tableau du Moyen Âge. La cathédrale des anciens +évêques de Léon dominait cette place, l'écrasait de sa masse aux +dentelures noires, y jetant une grande ombre des temps passés. Autour, +il y avait des maisons antiques à pignons et à tourelles; tous les +buveurs du dimanche, portant de travers leur feutre large, étaient +attablés devant les portes. Cette foule en habits bretons, qui était là +vivante et alerte, était encore pareille à celle des anciens jours; dans +l'air, on n'entendait vibrer que les syllabes dures, le _ya_ +septentrional de la langue celtique. + +Yves passa assez distrait dans l'église, sur les dalles funéraires et +sur les vieux évêques endormis. + +Mais il s'arrêta tout pensif à la porte, devant les fonts baptismaux. + +«Regardez, dit-il, on m'a tenu là-dessus. Et nous devions demeurer tout +près d'ici; ma pauvre mère m'a souvent dit que, le jour de mon baptême, +quand on lui a fait ce vilain affront de ne pas sonner pour moi, vous +savez bien, de son lit, elle avait entendu chanter les prêtres.» + +Malheureusement Yves a négligé de prendre à Plouherzel, auprès de sa +mère, les indications qu'il nous aurait fallu pour retrouver cette +maison où ils demeuraient. + +Il avait compté sur sa marraine, nommée Yvonne Kergaoc, qui devait +habiter précisément sur cette place de l'église. Et, en arrivant, nous +avions demandé cette Yvonne Kergaoc; on s'en souvenait bien. + +«Mais d'où revenez-vous donc, mes bons messieurs?... Elle est morte +depuis douze ans!» + +Quant aux Kermadec, non, personne ne se les rappelait, ceux-là. Et il +n'y avait guère à s'en étonner: depuis plus de vingt ans, ils avaient +quitté le pays. + +Nous montâmes au clocher de Creizker; naturellement, c'était haut, cela +n'en finissait plus, cette pointe dans l'air. Nous dérangions beaucoup +les vieilles corneilles nichées dans le granit. + +Une merveilleuse dentelle de pierre grise, qui montait, qui montait +toujours, et qui était légère à donner le vertige. Nous nous élevions là +dedans par une spirale étroite et rapide, découvrant par toutes les +découpures du _clocher à jour_ des échappées infinies. + +En haut, isolés tous deux dans l'air vif et dans le ciel bleu, nous +regardions les choses comme en planant. Sous nos pieds d'abord, il y +avait les corneilles qui tournoyaient comme un nuage, nous donnant un +concert de cris tristes; beaucoup plus bas, la vieille ville de +Saint-Pol, tout aplatie, une foule lilliputienne s'agitant dans ses +petites rues grises, comme un essaim de _bugel-noz_; à perte de vue, du +côté du sud, s'étendait le pays breton jusqu'aux montagnes noires; et +puis, au nord, c'était le port de Roscoff avec des milliers de petits +rochers bizarres criblant de leurs têtes pointues le miroir de la +mer,--le miroir de la grande mer bleu pâle, qui s'en allait se fondre +là-bas très loin dans la pâleur semblable du ciel. + +Cela nous amusait d'avoir enfin réussi à monter dans ce Creizker, qui +nous avait tant de fois regardés passer au milieu de cette eau infinie; +lui, planté tranquille, toujours là, inaccessible et immuable, quand +nous, pauvres gens de la mer, nous étions malmenés par tous les mauvais +vents du large. + +Cette dentelle de granit qui nous soutenait en l'air était polie, rongée +par les vents et les pluies de quatre cents hivers. Elle était d'un gris +foncé à reflets roses; il y avait dessus, par plaques, ce lichen jaune, +cette mousse du granit qui met des siècles à pousser et qui jette ses +tons dorés sur toutes les vieilles églises bretonnes. Les gargouilles à +laide figure, les petits monstres aux traits vagues, qui vivent là-haut +dans l'air, grimaçaient à côté de nous au soleil, comme gênés d'être +regardés de si près, comme s'étonnant en eux-mêmes d'être si vieux, +d'avoir essuyé tant de tempêtes et de se retrouver en pleine lumière. +C'était ce monde-là qui avait présidé de haut à la naissance d'Yves; +c'était ce monde aussi qui de loin nous regardait avec bienveillance +passer sur la mer, quand nous ne distinguions, nous, qu'une indécise +flèche noire. Et nous faisions connaissance avec lui. + +Yves était toujours très désenchanté pourtant de n'avoir retrouvé aucune +trace de son ancienne demeure ni de son père; aucun souvenir, pas plus +dans la mémoire des autres que dans la sienne. Et il regardait toujours +à ses pieds les maisons grises, celles surtout qui étaient le plus près +de la base du clocher, attendant quelque intuition du lieu où il était +né. + +Nous n'avions plus qu'une demi-heure à passer à Saint-Pol avant de +prendre la diligence du soir. Le lendemain matin, nous devions être de +retour à Brest, où notre navire nous attendait pour nous emmener encore +une fois très loin de la Bretagne. + +Nous nous étions attablés à boire du cidre dans une auberge sur la place +de l'église, et, là encore, nous interrogions l'hôtesse, qui était une +très vieille femme. Mais celle-ci s'émut tout à coup en entendant le nom +d'Yves. + +«Vous êtes le fils d'Yves Kermadec? dit-elle. Oh! Si j'ai connu vos +parents, je crois bien! Nous étions voisins dans ce temps-là, monsieur, +et même, quand vous êtes arrivé au monde, on est venu me chercher. Mais +c'est que vous lui ressemblez, à votre père! Aussi je vous regardais +quand vous êtes entré. Vous n'êtes pas encore si beau que lui, dame! +quoique vous soyez pourtant un bien bel homme.» + +Yves, à ce compliment, me jette un coup d'oeil, avec une envie de rire; +et puis la vieille femme, très bavarde, se met à lui raconter un tas de +choses sur lesquelles un peu plus de vingt années ont passé et que lui +écoute, recueilli et tout ému. + +Ensuite elle appelle encore d'autres femmes qui étaient aussi des +voisines, et tout ce monde raconte. + +«_Jésus ma doué!_ disent-elles, comment cela se peut-il qu'on ne vous +ait pas répondu plus tôt. Tout le monde s'en souvient, de vos parents, +mon bon monsieur; mais les gens sont bêtes dans notre pays; et puis, +quand on voit des étrangers comme ça, pas étonnant qu'on ne soit pas +très causeur.» + +Le père d'Yves a laissé dans le pays le souvenir un peu légendaire d'une +sorte de géant qui était d'une rare beauté, mais qui ne savait faire +rien comme les autres. + +«Quel dommage, monsieur, qu'un homme comme ça fût si souvent dérangé! +Car il s'est ruiné au cabaret, votre pauvre père; pourtant il aimait +beaucoup sa femme et ses enfants, il était très doux avec eux, et dans +le pays tout le monde l'aimait, excepté monsieur le curé. + +--Excepté monsieur le curé!» me répéta tout bas Yves devenu sombre. +«Voyez-vous, c'est bien ce que je vous ai conté, au sujet de mon +baptême. + +--Un jour, il y avait une bataille, ici sur la place, en 1848, pour la +révolution, votre père avait tenu tête tout seul aux gens du marché et +sauvé la vie à monsieur le maire. + +--Il avait un grand cheval, dit l'hôtesse, qui était si méchant, que +personne n'osait l'approcher. Et on se garait, allez, quand il passait +monté sur cette bête. + +--Ah! dit Yves, frappé tout à coup comme d'une image qui lui serait +revenue de très loin, je me souviens de ce cheval, et je me rappelle que +mon père me prenait dans ses mains et m'asseyait dessus quand il était +amarré à l'écurie. C'est la première fois que je me souviens de mon +père, et que je revois un peu sa figure. Il devait être noir, ce cheval, +et il avait les pieds blancs. + +--C'est cela, c'est cela, dit la vieille femme, noir avec les pieds +blancs. C'était une bête terrible, et, _Jésus ma doué!_ quelle idée pour +un marin d'avoir un cheval!» + +L'auberge est remplie de buveurs de cidre qui font un joyeux tapage de +verres et de conversations bretonnes. On forme un peu cercle autour de +nous. + +L'hôtesse a quatre petites-filles, toutes pareilles, qui sont jolies à +ravir sous leur coiffe blanche. On ne dirait pas des filles d'auberge: +c'est le type accompli de la belle race bretonne du Nord, et puis elles +ont l'expression tranquille et réfléchie de ces femmes d'autrefois, que +les portraits anciens nous ont conservées. Elles aussi se tiennent près +de nous, regardent et écoutent. + +À notre tour, on nous interroge. Yves répond: + +«Ma mère habite toujours à Plouherzel avec mes deux soeurs. Mes deux +frères, Gildas et Goulven, naviguent à la grande pêche sur des +baleiniers américains. Moi seul, je navigue depuis dix ans à l'Etat.» + +Il n'y a pas beaucoup de temps à perdre pour nous qui voulons aller voir +avant de partir l'ancienne maison des Kermadec. Elle est là tout près, à +toucher l'église; on nous l'indique de la porte, en nous recommandant de +demander à entrer dans la chambre à gauche, au premier; c'est celle où +Yves est né. + +À côté de la maison, il y a le grand parc abandonné de l'évêché de Léon, +où, paraît-il, Yves, quand il était tout petit enfant, allait chaque +jour se rouler dans l'herbe avec Goulven. Elle est très haute +aujourd'hui, cette herbe de mai, remplie de marguerites et de silènes. +Dans ce parc, les rosiers, les lilas poussent maintenant au hasard, +comme dans un bois. + +Nous frappons à la porte de la maison que ces femmes nous ont indiquée, +et ceux qui demeurent là s'étonnent un peu de ce que nous venons +demander. Mais nous n'inspirons pas de méfiance, et on nous recommande +seulement de ne pas faire de bruit en entrant dans cette chambre du +premier, à cause d'une vieille grand-mère qui dort là et qui est sur le +point de mourir. Et puis on nous laisse seuls, par discrétion. + +Nous entrons sur la pointe du pied dans cette grande chambre qui est +pauvre et presque vide. Les choses ont l'air de pressentir cette +visiteuse sombre qui est attendue: on se demande même si elle n'est pas +déjà arrivée, et les yeux se portent avec inquiétude vers un lit dont +les rideaux sont fermés. Yves regarde partout, essayant de tendre son +intelligence vers le passé, s'efforçant de se souvenir. Mais non, c'est +fini; et, là même, il ne retrouve plus rien. + +Nous redescendions pour nous en aller, quand tout à coup quelque chose +lui revint comme une lueur lointaine. + +«Ah! dit-il, à présent, je crois que je reconnais cet escalier. Tenez, +en bas, il doit y avoir une porte de ce côté-là pour entrer dans la +cour, et un puits à gauche avec un grand arbre, et, au fond, l'écurie où +se tenait le cheval aux pieds blancs.» + +C'était comme si une éclaircie se fût faite tout à coup dans des nuages. +Yves s'était arrêté sur ces marches et, les yeux graves, il regardait +par cette trouée qui venait de s'ouvrir subitement sur le passé; il +était très saisi de se sentir aux prises avec cette chose mystérieuse +qui est le _souvenir_. + +En bas, dans la cour, nous trouvâmes bien tout comme il l'avait annoncé, +le puits à gauche, le grand arbre et l'écurie. Et Yves me dit avec une +sorte d'émotion de frayeur, en se découvrant comme sur un tombeau: + +«Maintenant, je revois très bien la figure de mon père!» + +Il était grand temps de partir, et la diligence nous attendait. Tout le +temps que nous mîmes à traverser la lande couleur d'or, pendant le long +crépuscule de mai, nos yeux se fixèrent sur le _clocher à jour_ qui +s'éloignait, qui se perdait là-bas au fond de l'obscurité limpide. Nous +lui faisions nos adieux; car nous allions partir le lendemain pour des +mers très lointaines, où il ne pourrait plus nous voir passer. + +«Demain matin, disait Yves, il faudra que vous me permettiez d'entrer +de bonne heure dans votre chambre, à bord, pour écrire sur votre bureau. +Je voudrais raconter tout cela à ma mère avant de partir de France. Et, +tenez je suis sûr que les larmes lui viendront dans les yeux quand on +lui lira ma lettre.» + + + + +XI + + Juin 1875. + + +...C'était par le vingtième parallèle de latitude, dans la région des +alizés, un matin vers six heures; sur le pont d'un navire qui était là +tout seul au milieu du bleu immense, un groupe de jeunes hommes se +tenait, le torse nu, au soleil levant. + +C'était la bande d'Yves, les gabiers de misaine et ceux du beaupré. + +Ayant tous attaché sur leurs épaules leur mouchoir, qu'ils venaient de +laver, ils restaient gravement le dos au soleil pour le faire sécher. +Leur figure brune, leur rire, avaient encore une grâce jeune d'enfant; +leur dandinement, la façon souple et moelleuse dont ils posaient leurs +pieds nus, avaient quelque chose du chat. + +Et, tous les matins, à cette même heure, à ce même soleil, dans ce même +costume, ce groupe se tenait sur ces mêmes planches qui les promenaient, +insouciants, au milieu des infinis de la mer. + +Ce matin-là, ils discutaient sur la lune, sur son visage humain, qui +leur était resté de la nuit comme une obsédante image blême gravée dans +leur mémoire. Pendant tout leur quart, ils l'avaient vue là-haut, +suspendue toute seule, toute ronde, au milieu de l'immense vide +bleuâtre; même ils avaient été obligés de se cacher le front (pendant +leur sommeil, le ventre en l'air à la belle étoile) à cause des maladies +et maléfices qu'elle jette sur les yeux des matelots, lorsque ceux-ci +s'endorment sous son regard. + +Ils étaient là quelques-uns qui conservaient toujours et quand même un +grand air de noblesse, je ne sais quoi de superbe dans l'expression et +la tournure, et le contraste était singulier entre leur aspect et les +choses naïves qu'ils faisaient. + +Il y avait Jean Barrada, le sceptique de cette compagnie, qui lançait de +temps à autre dans la discussion l'éclat mordant de son rire, montrant +ses dents blanches toujours et renversant sa belle tête en arrière. Il y +avait Clet Kerzulec, un Breton de l'île d'Ouessant, qui se préoccupait +surtout de ces traits humains estompés sur ce disque pâle. Et puis le +grand Barazère, qui jouait le sérieux et l'érudit, leur assurant que +c'était un monde beaucoup plus grand que le nôtre et dans lequel +vivaient des peuples étranges. + +Eux secouaient la tête, incrédules, et Yves disait, très songeur: + +«Tout ça, c'est des choses.... C'est des choses, vois-tu, Barazère, dans +lesquelles je crois que tu ne te connais pas beaucoup.» + +Et puis il ajoutait, d'un air qui tranchait la discussion, que +d'ailleurs il allait venir me trouver et se faire bien expliquer ce que +c'était que la lune. Après, il reviendrait le leur apprendre à tous. + +Nul doute, en effet, que je ne fusse très au courant des choses de la +lune comme de tout le reste. D'abord on m'avait souvent vu occupé à la +regarder marcher à travers un instrument de cuivre en compagnie d'un +timonier qui me comptait tout haut, d'une voix monotone d'horloge, les +minutes et les secondes tranquilles de la nuit. + +Cependant les petits mouchoirs séchaient sur les dos nus des jeunes +hommes, et le soleil montait dans le grand ciel bleu. Il y en avait, de +ces petits mouchoirs, qui étaient tout uniment blancs; d'autres qui +avaient des dessins de plusieurs couleurs, et même qui portaient de +beaux navires imprimés au milieu dans des cadres rouges. + +Moi, qui étais de quart, je commandai: «À larguer le ris de chasse!» et +le maître d'équipage fit irruption au milieu des causeurs en sifflant +dans son sifflet d'argent. Alors brusquement, en un clin d'oeil, comme +une bande de chats sur lesquels on a lancé un dogue, ils se dispersèrent +tous en courant dans la mâture. + +Yves habitait là-haut, dans sa hune. En regardant en l'air, on était sûr +de voir sa silhouette large et svelte sur le ciel; mais on le +rencontrait rarement en bas. + +C'est moi qui montais de temps en temps lui faire visite, bien que mon +service ne m'y obligeât plus depuis que j'avais franchi le grade de +midship; mais j'aimais assez ce domaine d'Yves, où on était éventé par +un air encore plus pur. + +Dans cette hune, il avait ses petites affaires; un jeu de cartes dans +une boîte, du fil et des aiguilles pour coudre, des bananes volées, des +salades prises la nuit dans les réserves du commandant, tout ce qu'il +pouvait ramasser de frais et de vert dans ses maraudes nocturnes (les +matelots sont friands de ces choses rares qui guérissent les gencives +fatiguées par le sel). Et puis il avait _sa perruche_ attachée par une +patte et fermant sous le soleil ses yeux clignotants. + +_Sa perruche_ était un hibou à grosse tête des pampas, tombé un jour à +bord à la suite d'un grand vent. + +Il y a de bizarres destinées sur la terre, ainsi celle de ce hibou +faisant le tour du monde en haut d'un mât. Quel sort inattendu! + +Il connaissait son maître et le saluait par de petits battements d'ailes +joyeux. Yves lui faisait régulièrement manger sa propre ration de +viande, ce qui pourtant ne l'empêchait pas d'élargir. + +Cela l'amusait beaucoup, en le regardant de tout près, de tout près, +dans les yeux, de le voir se retirer, se cambrer d'un air de dignité +offensée, en dodelinant de la tête avec un tic d'ours. Alors il était +pris de fou rire, et il lui disait avec son accent breton: + +«Oh! Mais comme tu as l'air bête, ma pauvre perruche!» + +De là-haut, on dominait comme de très loin le pont de la _Sibylle_, une +_Sibylle_ aplatie, fuyante, très drôle à regarder de ce domaine d'Yves, +ayant l'air d'une espèce de long poisson de bois, dont la couleur de +sapin neuf tranchait sur les bleus profonds, infinis de la mer. + +Et, dans tous ces bleus transparents, au milieu du sillage, derrière, +une petite chose grise, ayant la même forme que le navire et le suivant +toujours entre deux eaux: le requin. Il y a toujours un requin qui suit, +rarement deux; seulement, quand on l'a pêché, il en vient un autre. Il +suit pendant des nuits et des jours, il suit sans se lasser pour manger +tout ce qui tombe: débris quelconques, hommes vivants ou hommes morts. + +De temps en temps, il y avait de toutes petites hirondelles qui venaient +aussi nous faire cortège pour s'amuser, par caprice, picorant les +miettes de biscuit que nous semions derrière nous dans ce désert d'eau +et puis disparaissant au loin en décrivant des courbes joyeuses. Petites +bêtes d'une espèce rare, de couleur rousse à queue blanche, qui vivent +on ne sait comment, perdues au milieu des grandes eaux, toujours au plus +large des mers. + +Yves, qui en voulait une, leur tendait des pièges; mais elles, très +fines, ne venaient pas s'y prendre. + +Nous approchions de l'équateur, et le souffle régulier de l'alizé +commençait à mourir. C'étaient maintenant des brises folles qui +changeaient, et puis des instants de calme où tout s'immobilisait dans +une sorte d'immense resplendissement bleu, et alors on voyait les +vergues, les hunes, les grandes voiles blanches dessiner dans l'eau des +commencements d'images renversées qui ondulaient. + +La _Sibylle_ ne marchait plus, elle était lente et paresseuse, elle +avait des mouvements de quelqu'un qui s'endort. Dans la grande chaleur +humide, que les nuits mêmes ne diminuaient plus, les choses, comme les +hommes, se sentaient prises de sommeil. Peu à peu il se faisait dans +l'air des tranquillités étranges. Et maintenant des nuées lourdes, +obscures, se traînaient sur la mer chaude comme de grands rideaux noirs. +L'équateur était tout près. + +Quelquefois des troupes d'hirondelles, de grande taille celles-ci et +d'allures bizarres, surgissaient tout à coup de la mer, prenaient un vol +effaré avec de longues ailes pointues d'un bleu luisant, et puis +retombaient, et on ne les voyait plus; c'étaient des bancs de poissons +volants qui s'étaient heurtés à nous et que nous avions réveillés. + +Les voiles, les cordages pendaient inertes, comme choses mortes; nous +flottions sans vie comme une épave. + +En haut, dans le domaine d'Yves, on sentait encore des mouvements lents +qui n'étaient plus perceptibles en bas. Dans cet air immobile et saturé +de rayons, la hune continuait de se balancer avec une régularité +tranquille qui portait à dormir. C'étaient de longues oscillations +molles qu'accompagnaient toujours les mêmes frôlements des voiles +pendantes, les mêmes crissements des bois secs. + +Il faisait chaud, chaud, et la lumière avait une splendeur surprenante, +et la mer morne était d'un bleu laiteux, d'une couleur de turquoise +fondue. + +Mais, quand les grosses nuées étranges, qui voyageaient tout bas à +toucher les eaux, passaient sur nous, elles nous apportaient la nuit et +nous inondaient d'une pluie de déluge. + +Maintenant nous étions tout à fait sous l'équateur, et il semblait qu'il +n'y eût plus un souffle dans l'air pour nous en faire partir. + +Cela durait des heures, quelquefois tout un jour, ces obscurités et ces +pluies lourdes. Alors Yves et ses amis prenaient une tenue qu'ils +appelaient _tenue de sauvage_, et puis s'asseyaient insouciants sous +l'ondée chaude, et laissaient pleuvoir. + +Cela finissait toujours tout d'un coup; on voyait le rideau noir +s'éloigner lentement, continuer sa marche traînante sur la mer couleur +de turquoise, et la lumière splendide reparaissait plus étonnante après +ces ténèbres, et le grand soleil équatorial buvait très vite toute cette +eau tombée sur nous; les voiles, les bois du navire, les tentes +retrouvaient leur blancheur sous ce soleil; toute la _Sybille_ reprenait +sa couleur claire de chose sèche au milieu de la grande monotonie bleue +qui s'étendait alentour. + +De la hune où Yves habitait, en regardant en bas, on voyait que ce monde +bleu était sans limite; c'étaient des profondeurs limpides qui ne +finissaient plus; on sentait combien c'était loin, cet horizon, cette +dernière ligne des eaux, bien que ce fût toujours la même chose que de +près, toujours la même netteté, toujours la même couleur, toujours le +même poli de miroir. Et on avait conscience alors de la _courbure_ de la +terre, qui seule empêchait de voir au delà. + +Aux heures où se couchait le soleil, il y avait en l'air des espèces de +voûtes formées par des successions de tout petits nuages d'or; leurs +perspectives fuyantes s'en allaient, s'en allaient en diminuant se +perdre dans les lointains du vide; on les suivait jusqu'au vertige; +c'étaient comme des nefs de temples apocalyptiques n'ayant pas de fin. +Et tout était si pur, qu'il fallait l'horizon de la mer pour arrêter la +vue de ces profondeurs du ciel; les derniers petits nuages d'or venaient +_tangenter_ la ligne des eaux et semblaient, dans l'éloignement, aussi +minces que des hachures. + +Ou bien quelquefois c'étaient simplement de longues bandes qui +traversaient l'air, or sur or: les nuages d'un or clair et comme +incandescent, sur un fond byzantin d'or mat et terni. La mer prenait +là-dessous une certaine nuance bleu paon avec des reflets de métal +chaud. Ensuite tout cela s'éteignait très vite dans des limpidités +profondes, dans des couleurs d'ombre auxquelles on ne savait plus donner +de nom. + +Et les nuits qui venaient après, les nuits mêmes étaient lumineuses. +Quand tout s'était endormi dans des immobilités lourdes, dans des +silences morts, les étoiles apparaissaient en haut plus éclatantes que +dans aucune autre région du monde. + +Et la mer aussi éclairait par en dessous. Il y avait une sorte d'immense +lueur diffuse dans les eaux. Les mouvements les plus légers, le navire +dans sa marche lente, le requin en se retournant derrière, dégageaient +dans les remous tièdes des clartés couleur de ver-luisant. Et puis, sur +le grand miroir phosphorescent de la mer, il y avait des milliers de +flammes folles; c'étaient comme des petites lampes qui s'allumaient +d'elles-mêmes partout, mystérieuses, brûlaient quelques secondes et +puis mouraient. Ces nuits étaient pâmées de chaleur, pleines de +phosphore, et toute cette immensité éteinte couvait de la lumière, et +toutes ces eaux enfermaient de la vie latente à l'état rudimentaire +comme jadis les eaux mornes du monde primitif. + + + + +XII + + +Il y avait quelques jours que nous avions quitté ces tranquillités de +l'équateur, et nous filions doucement vers le sud, poussés par l'alizé +austral. Un matin Yves entra très affairé dans ma chambre pour préparer +ses lignes à prendre les oiseaux. «On avait vu, disait-il, les premiers +_damiers_ derrière.» + +Ces damiers sont des oiseaux du large, proches parents des goélands, et +les plus jolis de toute cette famille de la mer: d'un blanc de neige, +les plumes douces et soyeuses, avec un damier noir finement dessiné sur +les ailes. + +Les premiers damiers! C'est déjà un grand éloignement qu'indique leur +seule présence, signe qu'on a laissé bien loin derrière soi notre +hémisphère boréal et qu'on arrive aux régions froides qui sont sur +l'autre versant du monde, là-bas vers le sud. + +Ils étaient en avance pourtant, ces damiers-là; car nous naviguions +encore dans la zone bleue des alizés. Et c'était tous les jours, tous +les jours, toutes les nuits, le même souffle régulier, tiède, exquis à +respirer; et la même mer transparente, et les mêmes petits nuages +blancs, moutonnés, passant tranquillement sur le ciel profond; et les +mêmes bandes de poissons volants s'enlevant comme des fous avec leurs +longues ailes humides et brillant au soleil comme des oiseaux d'acier +bleui. + +Il y en avait des quantités, de ces poissons volants, et quand il s'en +trouvait d'assez étourdis pour s'abattre à bord, vite les gabiers leur +coupaient les ailes et les mangeaient. + +L'heure qu'Yves affectionnait pour descendre de sa hune et venir rendre +visite à ma chambre, c'était le soir, au moment surtout où les appels et +le branle-bas venaient de finir. Il arrivait tout doucement, sans faire +avec ses pieds nus plus de bruit qu'un chat. Il buvait à même un peu +d'eau douce dans une gargoulette à rafraîchir qui était pendue à mon +sabord, et puis il mettait en ordre diverses choses qui m'appartenaient +ou bien lisait quelque roman. Il y en avait un surtout de George Sand +qui le passionnait: _le marquis de Villemer_. À première lecture, je +l'avais surpris près de pleurer, vers la fin. + +Yves savait coudre très habilement, comme tous les bons matelots, et +c'était drôle de le voir se livrer à ce travail, étant donnés son aspect +et sa tournure. Dans ses visites du soir, il lui arrivait de passer en +revue mes vêtements de bord et d'y faire des réparations qu'il jugeait +mon domestique incapable d'exécuter comme il convenait. + + + + +XIII + + +Nous marchions toujours, toujours, avec toutes nos voiles, vers le sud. + +Maintenant, c'étaient des nuées de damiers et d'autres oiseaux de mer +qui voyageaient derrière nous. Ils nous suivaient étonnés et confiants, +depuis le matin jusqu'à la nuit, criant, se démenant, volant par courbes +folles,--comme pour nous souhaiter la bienvenue à nous, autre grand +oiseau aux ailes de toile, qui entrions dans leur domaine lointain et +infini, l'océan Austral. + +Et leur troupe grossissait toujours à mesure que nous descendions. Avec +les damiers, il y avait les pétrels gris-perle, le bec et les pattes +légèrement teintés de bleu et de rose;--et les malamochs tout noirs;--et +les gros albatros lourds, d'une teinte sale, avec leur air bête de +mouton, avec leurs ailes rigides et immenses, fendant l'air, piaulant +après nous. Même on en voyait un que les matelots se montraient: un +_amiral_, oiseau d'une espèce rare et énorme, ayant sur ses longues +pennes les _trois étoiles_ dessinées en noir. + +Le temps, changé, était devenu calme, brumeux, morne. L'alizé austral +était mort à son tour, et la limpidité des tropiques était perdue. Une +grande fraîcheur humide surprenait nos sens. On était en août, et +c'était le froid de l'autre hémisphère qui commençait. Quand on +regardait tout autour de soi l'horizon vide, il semblait que le nord, le +côté du soleil et des pays vivants, fût encore bleu et clair; tandis que +le sud, le côté du pôle et des déserts d'eau, était ténébreux.... + +Par ma grande protection, Yves avait obtenu, pour sa _perruche_, un +compartiment réservé dans une des cages à poules du commandant, et il +allait chaque soir la couvrir avec un vieux morceau de voile, pour +qu'elle ne fût pas incommodée par l'air de la nuit. + +Tous les jours, les matelots pêchaient avec leurs lignes des damiers et +des pétrels. On en voyait des rangées, écorchés comme des lapins, qui +pendaient tout rouges dans les haubans de misaine, attendant leur tour +pour être mangés. Au bout de deux ou trois jours, quand ils avaient +rendu toute l'huile de leur corps, on les faisait cuire. + +C'était le garde-manger des gabiers, ces haubans de misaine. À côté des +damiers et des pétrels, on y voyait même des rats quelquefois, +déshabillés aussi de leur peau et pendus par la queue. + +Une nuit, on entendit tout à coup se lever une grande voix terrible, et +tout le monde s'agiter et courir. + +En même temps, la _Sibylle_ s'inclinait toujours, toute frémissante, +comme sous l'étreinte d'une ténébreuse puissance. + +Alors ceux mêmes qui n'étaient pas de quart, ceux qui dormaient dans les +faux ponts, comprirent: c'était le commencement des grands vents et des +grandes houles; nous venions d'entrer dans les mauvais parages du sud, +au milieu desquels il allait falloir se débattre et marcher quand même. + +Et plus nous avancions dans cet océan sombre, plus ce grand vent +devenait froid, plus cette houle était énorme. + +Les tombées des nuits devenaient sinistres. C'étaient les parages du cap +Horn: désolation sur les seules terres un peu voisines, désolation sur +la mer, désert partout. À cette heure des crépuscules d'hiver, où on +sent plus particulièrement le besoin d'avoir un gîte, de rentrer près +d'un feu, de s'abriter pour dormir,--nous n'avions rien, nous,--nous +veillions, toujours sur le qui-vive perdus au milieu de toutes ces +choses mouvantes qui nous faisaient danser dans l'obscurité. + +On essayait bien de se faire des illusions de _chez_ soi, dans les +petites cabines rudement secouées, où vacillaient les lampes suspendues. +Mais non, rien de stable: on était dans une petite chose fragile, +égarée, loin de toute terre, au milieu du désert immense des eaux +australes. Et, au dehors, on entendait toujours ces grands bruits de +houle et cette grande voix lugubre du vent qui serrait le coeur. + +Et Yves, lui, n'avait guère que son pauvre hamac balancé, où, une nuit +sur deux, on lui laissait le loisir de dormir un peu chaudement. + + + + +XIV + + +Ce fut un matin, à l'entrée de la mer des Célèbes, que mourut cette +chouette qui était la _perruche_ d'Yves, un matin de grand vent où on +prenait le second ris aux huniers. Elle se laissa écraser, par +insouciance, entre le mât et la vergue. + +Yves, qui entendit son cri rauque, vola à son secours, mais trop tard. +Il redescendit de la hune, rapportant dans sa main sa pauvre perruche +morte, aplatie, n'ayant plus forme d'oiseau, un mélange de sang et de +plumes grises, au-dessus duquel remuait encore une pauvre patte crispée. + +Yves avait du chagrin, je le voyais bien dans ses yeux. Mais il se +contenta de me la montrer sans rien dire, en mordant sa lèvre +dédaigneuse. Puis il la lança à la mer, et le requin qui nous suivait la +croqua comme une ablette. + + + + +XV + + +En Bretagne, l'hiver de 1876. La _Sibylle_ était rentrée à Brest depuis +deux jours,--après avoir fini son tour complet par en-dessous,--et +j'étais avec Yves, un soir de février, dans une diligence de campagne +qui nous emportait vers Plouherzel. + +C'était un recoin bien perdu que ce pays de sa mère. Cette voiture +devait nous mener en quatre heures de Guingamp à Paimpol, où nous +comptions passer la nuit; et, de là, il nous faudrait encore marcher +longtemps à pied pour arriver au village. + +Nous nous en allions, cahotés sur une mauvaise petite route, nous +enfonçant de plus en plus dans le silence des campagnes tristes. La nuit +d'hiver tombait sur nous lentement et une pluie très fine embrouillait +les choses dans les buées grises. Les arbres passaient, passaient, +montrant l'un après l'autre leur silhouette morte. De loin en loin, les +villages passaient aussi;--villages bretons, chaumières noires au toit +de paille moussue, vieilles églises à mince flèche de granit;--gîtes +isolés, mélancoliques, qui se perdaient vite derrière nous dans la nuit. + +«Voyez-vous, disait Yves, j'ai fait cette route aussi la nuit, il y a +onze ans;--moi, j'en avais quatorze,--et je pleurais bien. C'était la +fois où j'ai quitté ma mère pour m'en aller tout seul m'engager mousse à +Brest...» + +J'accompagnais Yves un peu par désoeuvrement, dans ce voyage à +Plouherzel. La permission qu'on m'avait donnée était courte, et le temps +me manquait, cette fois, pour aller voir ma mère; alors j'allais voir +la sienne, et faire connaissance avec son village, qu'il aimait. + +Et, à présent, je regrettais de m'être mis en route Yves, tout absorbé +dans sa joie de revenir, me parlait bien toujours, par déférence; mais +son esprit n'était plus avec moi. Je me sentais un étranger dans ce coin +de monde où nous allions arriver, et toute cette Bretagne, que je +n'aimais pas encore, m'oppressait de sa tristesse.... + +Paimpol.--Nous roulons sur des pavés, entre des vieilles maisons noires, +et la diligence s'arrête. Des gens sont là, qui attendent avec des +lanternes. Les mots bretons s'entrecroisent avec les mots français. + +«Y a-t-il des voyageurs pour l'hôtel Le Pendreff?» demande une voix de +petit garçon. + +L'hôtel Le Pendreff,--j'en ai maintenant souvenance.... C'était, il y a +neuf ans, pendant ma première année de marine; je m'y étais reposé une +heure, un jour de juin, mon navire étant venu par hasard mouiller dans +une baie des environs. Oui, je me rappelle: une ancienne maison +seigneuriale, à tourelle et à pignon, et deux dames Le Pendreff toutes +pareilles, en grand bonnet blanc, faisant vignette d'autrefois. Nous +descendrons à l'hôtel Le Pendreff. + +Rien de changé dans la maison.--Seulement une des dames Le Pendreff est +morte.--Celle qui reste était déjà si vieille il y a neuf ans, qu'elle +n'a pu guère vieillir encore. Son type, son bonnet, l'honnêteté placide +de sa personne, tout cela est du vieux temps. + +Il fait bon souper devant le grand feu qui flambe; et la gaieté nous est +revenue. + +Après, dame Le Pendreff, munie d'un chandelier de cuivre, nous précède +dans l'escalier de granit et nous introduit dans une chambre immense, où +deux lits d'une forme très antique sont dressés sous des rideaux blancs. + +Yves, cependant, se déshabille avec lenteur, sans conviction aucune. + +«Ah!» dit-il tout à coup, remettant son col bleu, «tenez, je m'en +vais!--D'abord, vous comprenez, je ne pourrais pas dormir. Tant pis! +J'arriverai bien tard, je les réveillerai là-bas passé minuit, ça leur +fera un peu peur,--comme l'année où je suis revenu de la guerre. Mais +j'ai trop envie de les voir, il faut que je m'en aille...» + +Moi aussi, j'aurais fait comme lui. + +Paimpol dort quand nous sortons par un pâle clair de lune. Je +l'accompagne un bout de chemin, pour raccourcir ma soirée. Nous voici +dans les champs. + +Yves marche très vite, très agité, et repasse dans sa tête les souvenirs +de ses autres retours. + +«Oui, dit-il, après la guerre, je suis venu comme ça, vers deux heures +du matin, les réveiller. J'avais fait la route à pied depuis +Saint-brieuc; je m'en retournais, bien fatigué, du siège de Paris. Vous +pensez, j'étais tout jeune alors, je venais de passer matelot. + +«Et tenez, j'avais eu bien peur, cette nuit-là: contre la croix de +Kergrist, que nous allons voir au tournant de cette route; j'avais +trouvé un vieux petit homme très laid qui me regardait en tenant les +bras en l'air et qui ne bougeait pas. Et je suis sûr que c'était un +mort; car il a disparu tout d'un coup en remuant son doigt comme pour me +faire signe de venir.» + +Justement nous arrivions à cette croix de Kergrist. Nous la voyions +surgir devant nous comme quelqu'un qui se lève dans l'obscurité.--Mais +il n'y avait personne de blotti contre son pied. + +Ce fut là que je dis adieu à Yves et que je rebroussai chemin, moi qui +n'allais pas jusqu'à Plouherzel. Quand nous eûmes chacun perdu le bruit +de nos pas dans le silence de cette nuit d'hiver, le vieux petit homme +mort nous revint en tête, et nous nous mîmes à regarder malgré nous dans +les taillis noirs. + + + + +XVI + + +Le lendemain matin, j'ouvris les yeux dans la chambre immense de dame Le +Pendreff. Le soleil breton filtrait discrètement par les fenêtres. Il +devait faire très beau. + +Après ces quelques minutes qui sont toujours employées par moi à me +demander dans quel coin du monde je m'éveille, je retrouvai l'image +d'Yves et j'entendis dehors le piétinement d'une foule en sabots. Il y +avait grande foire à Paimpol ce jour-là, et je fis une toilette de +_frère de la côte_ pour ne pas effaroucher tous les amis nouveaux +auxquels j'allais être présenté comme un marin du midi. C'était entendu +avec Yves, cette mise en scène et cette histoire. + +Je descendis sur le perron de l'hôtel, où le soleil donnait. La place +était pleine de monde: des marins, des paysans, des pêcheurs. Yves était +là, lui aussi; revenu au petit jour pour cette foire avec tous ses +parents de Plouherzel, il m'attendait en bas pour me conduire à sa mère. + +Une très vieille femme, se tenant droite et un peu fière dans son +costume de paysanne, c'était la mère d'Yves. Elle avait un peu ses yeux, +mais son regard était dur. Je m'étonnai aussi de la trouver si âgée: +elle semblait plus que septuagénaire. Il est vrai, à la campagne, on +vieillit plus vite, surtout quand la fatigue s'en est mêlée, avec des +chagrins. + +Elle n'entendait pas un seul mot de _galleuc_ (de français) et me +regardait à peine. + +Mais il y avait un très grand nombre de cousins et d'amis qui tous +avaient l'accueil avenant et l'air de belle humeur. Ils étaient venus de +loin, de leurs petites chaumières moussues, éparpillées dans la campagne +sauvage, pour assister à cette grande fête de la ville. Et avec ceux-là +il fallait boire: du cidre, du vin; c'était à n'en plus finir. + +Le bruit allait croissant, et des marchands de complaintes à la voix +rauque chantaient, en breton, sous des parapluies rouges, des choses à +faire peur. + +Arriva un personnage duquel Yves m'avait entretenu souvent, son ami +d'enfance, Jean; un voisin de chaumière, qu'il avait ensuite retrouvé au +service, matelot comme lui. C'était un garçon de notre âge, avec une +jolie figure ouverte et intelligente. Il embrassa Yves tendrement, et +nous présenta Jeannie, qui, depuis quinze jours, était sa femme. + +Yves comblait sa vieille mère d'attentions et de caresses; ils se +racontaient beaucoup de choses en breton et parlaient tous les deux à la +fois. Lui s'en excusait bien un peu, mais cela faisait du bien de les +voir et de les entendre. Elle n'avait plus du tout l'air dur, quand elle +le regardait.... + +Les bonnes gens de la campagne ont toujours des affaires à n'en plus +finir chez le notaire; je les laissai tous se rendant chez celui de +Paimpol pour un très long partage. + +D'ailleurs, j'avais décidé de ne m'établir chez eux que demain, pour ne +pas les gêner pendant cette première journée, et je m'en allai seul, me +promener très loin. + + + + +XVII + + +Je marchais depuis une heure.--Au hasard, j'avais pris le même chemin +qu'hier avec Yves,--et j'étais repassé devant cette croix de Kergrist. + +Maintenant Paimpol et la mer, et les îles, et les caps boisés de sapins +sombres, tout cela venait de disparaître derrière un repli du terrain; +une campagne plus triste s'étendait devant moi. + +Cette journée de février était calme, très morne; l'air était presque +doux, et le ciel restait bleu par places, un peu voilé seulement, comme +toujours est le ciel breton. + +Je m'en allais par des sentiers humides, bordés, suivant le vieil usage, +de hauts talus en terre qui muraient tristement la vue. L'herbe rase, +les mousses mouillées, les branches nues sentaient l'hiver. À tous les +coins de ces chemins, de vieux calvaires étendaient leurs bras gris; ils +portaient des sculptures naïves, retouchées bizarrement par les siècles: +les instruments de la passion, ou bien des images grimaçantes du christ. + +De loin en loin, on voyait les chaumières à toit de paille, toutes +verdies de mousse, à demi enfouies dans la terre et les branchages +morts. Les arbres étaient rabougris, dépouillés par l'hiver, tourmentés +par le vent du large. Personne nulle part, et tout cela était +silencieux. + +Une chapelle de granit gris, avec un enclos de hêtres et des tombes.... +Ah! Oui, je la reconnaissais sans l'avoir jamais vue: la chapelle de +Plouherzel! Yves m'en avait souvent parlé à bord pendant les nuits de +quart, pendant les nuits limpides de là-bas où on rêvait du +pays:--«Quand on est rendu à la chapelle, disait-il, c'est tout près; on +n'a plus qu'à tourner dans le sentier à gauche, deux cents pas, et on +est chez nous.» + +Je tournai à gauche, et, au bord du sentier, j'aperçus la chaumière. + +Elle était isolée et toute basse sous de vieux hêtres. + +Elle regardait un grand paysage triste dont les lointains s'estompaient +dans les gris noirs. C'étaient des plaines, des plaines monotones avec +des fantômes d'arbres; un lac d'eau marine à l'heure de la basse mer, un +lac vide creusé dans des assises de granit, prairie profonde d'algues et +de varechs, avec une île au milieu. + +L'île, étrange, en granit tout d'une pièce, polie comme un dos, ayant +forme d'une grande bête assise. On cherchait des yeux la mer, la vraie +qui devait revenir pourtant à ces réservoirs abandonnés, et on ne la +découvrait nulle part. Une brume froide et sombre montait à l'horizon, +et le soleil d'hiver commençait à s'éteindre. + +Pauvre Yves! Une chaumière isolée au bord du chemin, c'est la sienne; +une pauvre petite chaumière bretonne, au détour d'un sentier perdu, bien +basse, sous un ciel obscur, à moitié dans la terre, avec de vieux petits +murs de granit où poussent les pariétaires et la mousse. + +Là sont tous ses souvenirs d'enfance, à lui; là était son berceau de +petit sauvage, là était son nid; foyer chéri habité par sa mère, foyer +auquel, dans les pays lointains, dans les grandes villes d'Amérique ou +d'Asie, son imagination toujours le ramenait. Il y songeait avec amour, +à ce petit coin de monde, pendant les belles nuits calmes de la mer et +pendant les nuits troublées, brutalement joyeuses, de sa vie +d'aventures. Une pauvre chaumière isolée, au détour d'un chemin, et +c'est tout. + +Dans ses rêves de marin, c'était là ce qu'il revoyait: sous le ciel +pluvieux, au milieu de la campagne morne du pays de Goëlo, ces vieux +petits murs humides, tout verdis de pariétaires; et les chaumières +voisines où des bonnes vieilles en coiffe le gâtaient au temps de son +enfance; et puis, au coin des chemins, les calvaires de granit, mangés +par les siècles.... + +Mon Dieu! Que ce pays est sombre et me serre le coeur! + +Je frappai à cette porte, et une jeune fille qui ressemblait à Yves +parut sur le seuil. + +Je lui demandai si c'était bien la maison des Kermadec. + +«Oui, dit-elle, un peu étonnée et craintive. + +Et puis, tout à coup: + +«C'est vous, monsieur, qui êtes l'ami de mon frère et qui êtes arrivé de +Brest hier au soir avec lui?...» + +Seulement elle s'inquiétait de me voir venir seul. + +J'entrai. Je vis les bahuts, les lits bretons, les vieilles assiettes +rangées au vaisselier. Tout cela avait la mine propre et honnête; mais +la chaumière était bien petite et modeste. + +«Tous nos parents sont riches», m'avait souvent dit Yves; «il n'y a que +nous autres qui sommes pauvres.» + +On me montra un de ces lits en forme d'armoire, à deux places, qui avait +été préparé pour Yves et pour moi. Je devais habiter l'étagère +supérieure, qui était garnie de gros draps de toile rousse bien propres +et bien raides. + +«Restez donc, monsieur; ils vont bientôt revenir de la ville.» + +Mais non, je remerciai pour ce premier jour et je m'en allai. + +À mi-chemin de Paimpol, nuit tombante, j'aperçus de loin un grand col +bleu, dans une carriole qui s'en revenait bon train vers Plouherzel: la +petite voiture de l'ami Jean ramenant Yves et sa mère. Je n'eus que le +temps de me jeter derrière les buissons; s'ils m'avaient reconnu, il +n'y aurait plus eu moyen de les quitter, bien certainement. + +Il faisait tout à fait nuit quand j'arrivai à Paimpol, et les petites +lanternes des rues étaient allumées. J'essayai de me mêler à cette foule +qui s'agitait sur la place: c'était de ces marins qu'on appelle là des +_Islandais_, qui s'exilent tous les étés, six mois durant, pour aller +faire la grande pêche dangereuse dans les mers froides. + +Aucun de ces hommes n'était seul. Ils circulaient en chantant par les +rues avec des jeunes femmes au bras, des soeurs, des fiancés, des +maîtresses. Et ces images de joie et de vie me donnaient le sentiment de +mon isolement profond. Je marchais seul, moi, triste et inconnu d'eux +tous, sous mon costume d'emprunt pareil au leur. On me dévisageait. «Qui +est celui-là? Un marin d'ailleurs, à la recherche d'un navire? Nous ne +l'avons jamais vu parmi nous.» + +Je me sentais froid au coeur, et brusquement je repris le chemin de +Plouherzel. Après tout, je ne les gênerais peut-être pas beaucoup, mes +amis simples de là-bas, en allant un peu me réchauffer près d'eux. + +J'avais oublié de dîner et je marchais d'un pas rapide, craignant +d'arriver bien tard, de trouver là-bas la chaumière fermée et mes amis +couchés. + + + + +XVIII + + +Au bout d'une heure, j'étais au milieu de la campagne absolument égaré. +Autour de moi rien que l'obscurité, le silence des nuits d'hiver. +J'errais dans des sentiers détrempés; personne à qui demander ma route, +aucun hameau, aucune lumière. Toujours des silhouettes noires d'arbres. +Et puis, de loin en loin, des calvaires; il y en avait de très grands +que je n'avais jamais rencontrés dans ma promenade du jour. + +Je rebroussai chemin en courant. Je courus longtemps dans toutes les +directions. Une pluie glaciale commençait à tomber, chassée par le vent +qui se levait. Cela m'était égal d'être égaré; seulement j'avais besoin +de voir quelqu'un d'ami et je me pressais pour essayer de retrouver +Yves. + +Il devait être fort tard quand je reconnus devant moi la chapelle de +Plouherzel et le lac d'eau marine, où tombait une lueur de lune, et la +masse noire de l'île de granit sur l'eau pâle, le dos de la grande bête +couchée. + +Près de la chapelle, j'entendis des voix. Dans le noir, deux hommes dont +l'un athlétique, se tenaient par la main et se parlaient fort +tendrement, à la manière des gens un peu gris: Yves et Jean,--et je +courus à eux. + +Un grand étonnement et une joie de me voir.--Et puis Jean, nous prenant +chacun par un bras, nous entraîna tous deux chez lui. + +La chaumière de Jean, isolée aussi, était dans le voisinage de celle +d'Yves, mais bien plus grande et plus cossue. + +On voyait tout de suite qu'on entrait chez des gens riches: les bahuts +et les lits avaient des fermoirs d'acier découpé qui reluisaient comme +des armures. Tout au fond était dressée une cheminée monumentale, où +flambait le tronc d'un chêne. + +Deux femmes étaient assises devant ce feu, Jeannie, la jeune épouse, et +puis la vieille mère en haute coiffure, filant à son rouet. + +C'était une jolie vieille à peindre, la mère de Jean. Elle avait aussi +un peu élevé Yves, qu'elle appelait en breton son autre enfant et +qu'elle embrassa sur les deux joues bien fort. + +Les femmes, depuis une heure, étaient inquiètes et veillaient pour les +attendre. Elles les reçurent avec indulgence, bien qu'ils fussent gris +(c'est l'usage entre amis du service qui se retrouvent), les grondèrent +un peu, puis se mirent en devoir de nous faire à tous trois des crêpes +et de la soupe. + +Un mauvais vent qui venait de se lever de la mer gémissait dehors, dans +le noir de la campagne déserte. De temps en temps, il descendait par la +cheminée, chassant en avant la flamme claire; alors de petits flocons de +cendre très légers se mettaient à danser en rond devant l'âtre, bien +bas, en rasant le sol, comme ces mauvaises âmes de nains qui virent +toute la nuit autour des Grandes-Pierres. + +Nous étions bien devant cette flamme qui séchait nos vêtements trempés +de pluie, et nous attendions avec impatience la bonne soupe chaude qu'on +allait nous servir. + + + + +XIX + + +Ces crêpes qu'on nous faisait ressemblaient à la lune, tant elles +étaient larges; on nous les passait à mesure toutes brûlantes, au bout +d'une longue palette de frêne taillée en forme d'aviron de chaloupe. + +Yves en laissa choir une sur une grosse poule qu'on n'avait pas vue par +terre et qui se sauva dans un recoin sombre, en secouant ce manteau d'un +air revêche et offensé. J'avais bonne envie de rire et Jeannie aussi; +mais nous n'osions pas, sachant bien tous deux que c'était un signe de +malheur. + +«Encore la grosse noire!» dit la vieille mère, lâchant son rouet et +regardant Yves d'un air consterné. «Jeannie, ma fille, rappelez-vous de +l'envoyer demain matin vendre au marché; c'est toujours la même qui rôde +à l'heure où toutes les autres poules sont couchées; elle finirait par +nous attirer du mal.» + +Nous coupions nos crêpes en petits morceaux pour les mettre dans nos +écuelles de soupe, et puis nous les mangions, bien trempées, avec nos +cuillères de bois. Et Jeannie nous faisait boire tous trois dans une +même grande moque qui était pleine d'un cidre très bon. + +Après, quand nous eûmes bien mangé et bien bu, Jean commença d'une jolie +voix haute une chanson de bord que connaissent tous les matelots +bretons. Yves et moi, nous chantions les basses, et la vieille mère +marquait la mesure avec sa tête et la pédale de son rouet. On +n'entendait plus les refrains tristes que le vent chantait tout seul +dehors. + +La chanson disait: + + Nous étions trois marins de Groix, + Nous étions trois marins de Groix, + Embarqués sur le Saint-françois. + Il vente!... + C'est le vent de la mer qui nous tourmente. + + Pauvre homme, 'l a tombé à la mer, + Pauvre homme, 'l a tombé à la mer, + Les autres étaient bien dans la peine. + Il vente!... + C'est le vent de la mer qui nous tourmente. + + Les autres étaient bien dans la peine, + Les autres étaient bien dans la peine. + Ils ont hissé l' pavillon _guen_ (pavillon blanc) + Il vente!... + C'est le vent de la mer qui nous tourmente. + + Ils ont hissé l' pavillon guen, + Ils ont hissé l' pavillon guen, + Ils n'ont trouvé que son chapeau. + Il vente!... + C'est le vent de la mer qui nous tourmente. + + Ils n'ont trouvé que son chapeau, + Ils n'ont trouvé que son chapeau, + Son garde-pipe et son couteau. + Il vente!... + C'est le vent de la mer qui nous tourmente. + + La maman qui s'en est allée, + La maman qui s'en est allée, + Prier la grande Sainte-Anne d'Auray. + Il vente!... + C'est le vent de la mer qui nous tourmente. + + «Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils, + Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils.» + La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit.... + Il vente!... + C'est le vent de la mer qui nous tourmente. + + La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit, + La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit: + + «Tu le retrouv'ras en paradis!» + Il vente!... + C'est le vent de la mer qui nous tourmente. + + Dans son village s'en est retournée, + Dans son village s'en est retournée. + L'endemain, pauv' femme, elle est trépassée. + Il vente!... + C'est le vent de la mer qui nous tourmente. + + + + +XX + + +Quand il fallut partir, il se trouva qu'Yves était beaucoup plus gris +qu'on n'aurait pu le croire. Dehors, il enfonçait jusqu'au genou dans +les flaques d'eau et marchait tout de travers. Pour le ramener, je +passai mon bras droit autour de sa taille, son bras gauche à lui +par-dessus mes épaules, le portant presque. Nous ne voyions plus rien +que le noir intense de la nuit; un grand vent nous fouettait la +poitrine, et, dans ces sentiers, Yves ne se reconnaissait plus. + +On était inquiet dans sa chaumière, et on veillait pour l'attendre. Sa +mère le gronda, de son air dur, en prenant une grosse voix, comme on +fait pour gronder les petits enfants, et lui s'en alla tout penaud +s'asseoir dans un coin. + +Tout de même on nous obligea de souper une seconde fois; c'est la +coutume. Une omelette, encore des crêpes, et des tartines de pain bis +avec du beurre. Ensuite, on procéda au coucher de la famille (les +hommes d'abord, puis on éteint la lumière, et les femmes se couchent +après). Il y avait sous nos matelas de hautes litières faites d'un amas +de branches de chêne et de hêtre; cela s'affaissait avec un bruit de +feuilles sèches, et on se sentait descendre, enfoncer dans un creux qui +vous tenait chaud. + +«_Hou! Hououou! Hou hououou!_» faisait le vent dehors, d'une voix de +hulotte, avec des aires de se fâcher, de s'indigner, et puis de se +plaindre et de mourir. + +Quand la chandelle fut éteinte et que la chaumière fut noire, on +entendit une voix douce de petite fille commencer une prière en breton +(c'était une toute petite de quatre ans qu'on avait recueillie, un +enfant que Gildas avait fait à une fille de Plouherzel, lors de son +dernier passage au pays). Une très longue prière, coupée de répons +graves de vieille femme; tous les saints de la Bretagne: saints Corentin +et Allain, saints Thénénan et Thégounec, saints Tuginal et Tugdual, +saints Clet et Gildas furent invoqués, et puis le silence se fit. Tout +près de moi, la respiration à peine perceptible d'Yves, déjà endormi +d'un sommeil profond.--Au pied de notre lit, les poules couchées, rêvant +tout haut sur leur perchoir. Un grillon donnant de temps à autre, dans +l'âtre encore chaud, une mystérieuse petite note de cristal. Et puis +dehors, autour de la chaumière isolée, toujours ce vent: un gémissement +immense courant sur tout le pays breton; une poussée incessante venue de +la mer avec la nuit et mettant dans la campagne un monotone remuement +noir, à l'heure des apparitions et des promenades de morts. + + + + +XXI + + +«Bonjour, Yves! + +--Bonjour, Pierre!» + +Et nous ouvrons à la lumière grise du matin les auvents de notre +armoire. + +Ce _bonjour, Pierre!_ précédé d'un petit sourire d'intelligence, m'est +dit avec hésitation, d'une voix intimidée; c'est _bonjour, capitaine_, +qu'Yves a l'habitude de dire, et il n'en revient pas de s'éveiller si +près de moi, avec la consigne de m'appeler par mon nom. Pour en faire +accroire aux gens de Plouherzel et garder la vraisemblance de mon +costume d'emprunt, nous avions concerté cette intimité. + +C'était fini du rayon de soleil d'hier et du grand vent de la nuit. Ce +matin, il faisait un vrai temps de Bretagne, et tout ce pays était +enveloppé d'une même immense nuée grise. Le jour était comme un +crépuscule, et il semblait que cette lueur si blême n'eût pas la force +d'entrer par les lucarnes des chaumières. On ne voyait plus rien des +lointains, et une petite pluie lente était répandue dans l'air comme une +fine poussière d'eau. + +Nous avions à faire toute la tournée promise chez les oncles, les +cousins, les amis d'enfance; et ces chaumières étaient fort disséminées +dans la campagne, Plouherzel n'étant pas un village, mais seulement une +région autour d'une chapelle. + +Les courses étaient longues, dans les sentiers humides, entre les talus +couverts de mousse, sous la voûte des vieux hêtres morts et sous le +voile du ciel gris. + +Et toutes ces chaumières étaient pareilles, basses, enterrées, sombres; +leur toit de paille, leurs murs de granit brut, tout verdis par les +cochléarias, les lichens, les fraîches mousses de l'hiver. Au dedans, +noires, sauvages, avec des lits en forme d'armoire gardés par des images +de saints ou des bonnes vierges en faïence. + +Nous étions reçus à coeur ouvert partout, et toujours il fallait manger +et boire. Il y avait de longues conversations en breton, auxquelles, en +mon honneur, on mêlait, tant bien que mal, un peu de français. C'était +surtout de l'enfance d'Yves que l'on aimait à causer. Des bons vieux et +des bonnes vieilles redisaient en riant ses mauvais tours d'autrefois, +et ils avaient été nombreux, à ce que je vis. + +«Oh! Le mauvais gars, monsieur, que ça faisait!» + +Et lui recevait ces compliments avec son grand air calme et buvait +toujours. + +Le forban couvait déjà, paraît-il, sous le petit sauvage breton; le +petit Yves, qui sautait pieds nus dans ces sentiers de Plouherzel, était +le germe inconscient du marin de plus tard, indompté et coureur de +bordées. + +Vers le soir, à marée basse, nous descendîmes, Yves et moi, dans le lit +du lac d'eau marine, dans la prairie d'algues rousses. Nous emportions +chacun une tartine de pain noir bien beurré et un grand couteau pour +prendre des _berniques_. Un régal de son enfance qu'il voulait +renouveler avec moi, des coquillages tout crus avec du pain et du +beurre. + +La mer avait découvert de plusieurs kilomètres, mettant à nu les vastes +champs de varech, la prairie profonde où l'herbe était brune et salée, +avec d'étranges fleurs vivantes. Tout alentour, des parois de granit +fermaient cette fosse immense, et l'île en forme de bête couchée, +dégarnie jusqu'aux pieds, montrait ses derniers soubassements noirs. Il +y en avait beaucoup d'autres aussi, d'autres blocs qui s'étaient tenus +cachés sous les eaux à mer haute, et qui maintenant se faisaient voir, +surgissaient, avec leurs longues garnitures d'algues, pendantes comme +des chevelures mouillées. Sur la plaine sombre, on en apercevait de +posés partout, dans d'étranges attitudes de réveil. + +L'air froid était rempli de la senteur âcre du goémon. La nuit venait +lentement, de son pas silencieux de loup, et tous ces grands dos de +pierre commençaient à faire songer à des troupeaux de monstres. Nous +prenions les _berniques_ au bout de nos couteaux, et nous les mangions +toutes vivantes, en mordant à même dans nos tartines, ayant faim tous +deux, nous dépêchant de finir, de peur de ne plus y voir. + +«Ce n'est plus si bon qu'autrefois», dit Yves quand il eut tout mangé, +«et puis il me semble que je me sens triste ici.... Quand j'étais petit, +je me rappelle que ça m'arrivait de temps en temps, la même chose, mais +pas si fort que ce soir. Allons-nous-en, voulez-vous?» + +Alors, moi, je lui répondis étonné de l'entendre: + +«Des manières de moi que tu prends là, mon pauvre Yves! + +--Des manières de vous, vous dites?» + +Et il me regarda avec un long sourire mélancolique, qui m'exprimait de +sa part des choses nouvelles, indicibles. Je compris ce soir-là qu'il +avait beaucoup plus que je ne l'aurais pensé des _manières de moi_, des +idées, des sensations pareilles aux miennes. + +«Tenez, continua-t-il, comme suivant toujours le même cours de pensées, +savez-vous une chose qui m'inquiète souvent quand nous sommes si loin, +en mer ou dans ces pays de là-bas? Je n'ose pas vous dire.... C'est +l'idée que je pourrais peut-être mourir et qu'on ne me mettrait pas dans +notre cimetière d'ici.» + +Et il montrait de la main la flèche de l'église de Plouherzel, qu'on +apercevait au-dessus des falaises de granit, très loin, comme une pointe +grise. + +«Ce n'est pas pour la religion, vous comprenez bien; car, moi, vous +savez, je n'aime pas beaucoup les curés. Non, une idée que j'ai comme +ça, je ne peux pas vous dire pourquoi. Et, quand j'ai le malheur de +penser à cette chose, ça m'empêche d'être brave.» + + + + +XXII + + +Ce fut le soir, après souper, que la mère d'Yves me recommanda +solennellement son fils, et cela resta toute la vie. + +Elle avait bien compris, avec son instinct de mère, que je n'étais pas +ce que je paraissais être et que je pourrais avoir sur la destinée de +son dernier fils une influence souveraine. + +«Elle dit, traduisait la jeune fille, que vous nous trompez, monsieur, +et qu'Yves aussi nous trompe pour vous faire plaisir; que vous n'êtes +pas quelqu'un comme nous autres.... Et elle demande, puisque vous +naviguez ensemble, si vous voudrez veiller sur lui.» + +Alors la vieille femme me commença l'histoire du père d'Yves, histoire, +que par Yves lui-même, je connaissais déjà depuis longtemps. Je +l'écoutai volontiers cependant, contée par cette jeune fille, devant la +grande cheminée bretonne où la flamme dansait sur une souche de hêtre. + +«.... Elle dit que notre père était un beau marin, si beau, qu'on +n'avait jamais vu dans le pays un si bel homme marcher sur terre. Il est +mort, nous laissant treize, treize enfants. Il est mort comme beaucoup +de marins de nos pays, monsieur. Un dimanche qu'il avait bu, il est +parti en mer le soir dans sa barque, malgré un grand vent qui soufflait +du nord-ouest, et on ne l'a jamais vu revenir. Comme ses fils, il avait +très bon coeur; mais sa tête était bien mauvaise.» + +Et la pauvre mère regardait son fils Yves.... + +«Elle dit, continua la jeune fille, que mes parents habitaient +Saint-Pol-de-Léon, dans le Finistère, qu'Yves avait un an, et que, moi, +je n'étais pas encore venue quand notre père est mort; alors elle a +quitté cette ville pour retourner à Plouherzel en Goëlo, son pays natal. +Mon père laissait nos affaires en grand désordre; presque tout l'argent +que nous avions eu autrefois était passé au cabaret, et ma mère n'avait +plus de pain à nous donner. C'est alors que nos deux frères aînés, +Gildas et Goulven, sont partis comme mousses sur des navires au long +cours. + +»On ne les a pas beaucoup vus au pays depuis leur départ, et pourtant on +ne peut pas dire qu'il ne nous aimaient pas. Ils se sont longtemps +privés de leur paye de matelot pour permettre à notre mère de nous +élever, nous les plus petits, Yves, ma soeur qui est ici, et puis moi. + +»Mais Goulven a déserté, monsieur, il y a plus de quinze ans, par un +mauvais coup de tête.... + +--Eux aussi, dit la vieille femme, sont de beaux et braves marins, leur +coeur est franc comme l'or.... Mais ils ont la tête de leur père, et +déjà ils se sont mis à boire.... + +--Mon frère Gildas, reprit la jeune fille, a navigué sept ans à bord +d'un américain pour faire, dans le Grand-Océan, la pêche à la baleine. +Cette campagne l'avait rendu très riche; mais il paraît que c'est un dur +métier, n'est-ce pas, monsieur? + +--Oui, un dur métier, en effet.... Je les ai vus à l'oeuvre, dans le +Grand-Océan, ces marins-là, moitié baleiniers, moitié forbans, qui +passent des années dans les grandes houles des mers Australes sans +aborder aucune terre habitée. + +--Il était si riche, mon frère Gildas, quand il est revenu de cette +pêche, qu'il avait un grand sac tout rempli de pièces d'or. + +--Il les avait versées là sur mes genoux, dit la vieille femme en +relevant les pans de sa robe, comme pour les retenir encore, et mon +tablier en était plein. De grosses pièces d'or des autres pays, marquées +de toute sorte de figures de rois et d'oiseaux. Il y en avait de toutes +neuves, qui représentaient le portrait d'une dame avec une couronne de +plumes, et qui valaient seules plus de cent francs, monsieur. Jamais +nous n'avions vu tant d'or.... Il donna mille francs à chacune de ses +soeurs, mille francs à moi sa mère, et m'acheta cette petite maison où +nous demeurons. Il dépensa le reste à s'amuser à Paimpol et à faire des +choses, qui certainement, n'étaient pas bien. Mais ils sont tous comme +ça, monsieur, vous le savez mieux que moi. Pendant deux mois, on ne +parlait que de lui dans la ville.... + +»Depuis il est reparti et nous ne l'avons pas revu. C'est un brave +marin, monsieur, que mon fils Gildas; mais il est perdu comme son père +parce que, lui aussi, s'est mis à boire.» + +Et la vielle femme courba douloureusement la tête en parlant de ce fléau +sans remède qui dévore les familles des marins bretons. + +Il y eut un silence, et elle parla de nouveau à sa fille d'une voix +grave en me regardant. + +«Elle demande, monsieur.... Si vous voulez lui faire cette promesse.... +Au sujet de mon frère...» + +Ce regard anxieux, profond, fixé sur moi, me causait une impression +étrange. C'est pourtant vrai que toutes les mères, quelles que soient +les distances qui les séparent, ont, à certaines heures, des expressions +pareilles.... Maintenant il me semblait que cette mère d'Yves avait +quelque chose de la mienne. + +«Dites-lui que je jure de veiller sur lui _toute ma vie, comme s'il +était mon frère_.» + +Et la jeune fille répéta, traduisant lentement en breton: + +«Il jure de veiller sur lui toute sa vie, comme s'il était son frère.» + +Elle s'était levée, la vieille mère, toujours droite, et rude, et +brusque; elle avait pris au mur une image du christ, et s'était avancée +vers moi, en me parlant comme pour me prendre au mot, là, avec une +naïveté, une indiscrétion sauvages. + +«C'est là-dessus, monsieur, qu'elle vous demande de jurer. + +--Non, ma mère, non», dit Yves tout confus, qui essayait de +s'interposer, de l'arrêter. + +Moi, j'étendis le bras vers cette image du christ, un peu surpris, un +peu ému peut-être, et je répétai: + +«Je jure de faire ce que je viens de dire.» + +Seulement mon bras tremblait légèrement, parce que je pressentais que +l'engagement serait grave dans l'avenir. + +Et puis je pris la main d'Yves, qui baissait la tête, rêveur: + +«Et toi, tu m'obéiras, tu me suivras... _Mon frère_?» + +Lui répondit tout bas, hésitant, détournant les yeux, avec le sourire +d'un enfant: + +«Mais oui.... Bien sûr...» + + + + +XXIII + + +Nous n'eûmes pas longtemps à dormir, cette nuit-là, _mon frère_ et moi, +dans notre lit en armoire. + +Dès que le vieux coucou de la chaumière eut dit quatre heures de sa voix +fêlée, vite il fallut nous lever; nous devions être à Paimpol avant le +jour, pour y prendre à six heures le diligence de Guingamp. + +À quatre heures et demie, ce triste matin d'hiver, la pauvre petite +porte s'ouvre pour nous laisser sortir; elle se referme sur un dernier +baiser à Yves, de sa mère qui pleure, sur une dernière pression de main +à moi. Nous nous éloignons tous deux dans la pluie froide et la nuit +noire, et en voilà pour cinq ans. + +Dans les familles de marins, c'est ainsi. + +À mi-chemin, nous entendons de loin sonner l'_Angélus_ derrière nous à +Plouherzel. Nous nous croyons en retard, et nous nous mettons à courir, +à courir. Nous avons le front baigné de sueur en arrivant à Paimpol. + +Nous nous étions trompés; on avait avancé l'heure de l'_Angelus_. + +Nous trouvons asile dans un cabaret déjà ouvert, où nous déjeunons en +compagnie d'_Islandais_ et d'autres _frères de la côte_. + +Et, le soir du même jour, à onze heures, nous arrivons à Brest pour +reprendre la mer. + + + + +XXIV + + +J'avais conscience d'avoir accepté une lourde charge en adoptant ce +frère insoumis, d'autant plus que je prenais très au sérieux mon +serment. + +Mais le sort nous sépara le surlendemain et mit bientôt entre nous deux +la moitié de la terre. + +Yves prit le large dans l'Atlantique, et, moi, je partis pour le Levant, +pour Stamboul. + +Ce fut seulement quinze mois plus tard, en mai 1877, que nous nous +retrouvâmes à bord d'une certaine _Médée_, qui naviguait du côté de la +Chine et des Indes. + + + + +XXV + + À bord de la _Médée_, avril 1877. + + +«Ça me va comme des guêtres à un lapin», disait Yves d'un air d'enfant, +en contemplant ses manches pagodes et sa robe en soie bleue de Birmanie. + +C'était à Yé, ville de Siam, au bord du golfe de Bengale. Il était assis +au fond d'une taverne de mariniers, sur un escabeau d'une forme +chinoise. + +Il était très ivre, et, quand il eut ainsi souri de se voir vêtu comme +un riche d'Asie, ses yeux redevinrent sombres et éteints, sa lèvre +contractée et dédaigneuse. À ces moments-là, il était capable de tout, +comme dans ses anciens jours. + +À côté de lui, il y avait le grand Kerboul, aussi gabier de misaine, qui +venait de se faire apporter quinze verres d'une eau-de-vie très coûteuse +de Singapoore, et les avait successivement vidés, puis brisés à coups de +poing, avec le terrible sérieux de l'ivresse bretonne. Et les débris de +ces quinze verres couvraient la table sur laquelle il venait de poser +ses deux pieds. + +Il y avait encore Barrada, le canonnier, toujours beau et tranquille, +avec son sourire félin. Les gabiers l'avaient, par exception, invité à +leur fête. Et puis Le Hello, Barazère, six autres du grand mât et quatre +du beaupré,--tous se carrant, avec des airs superbes, dans des robes +asiatiques. + +Il y avait même Le Hir l'idiot, un de l'île de Sein, qu'ils avaient +amené pour rire et qui buvait des ordures délayées dans son bol de rhum. +Enfin deux forbans, deux _black-boules_, déserteurs de tous les +pavillons, anciennes connaissances d'Yves, qui les avait, ce soir-là, +ramassés tendrement sur la plage. + +...C'était pour fêter sainte Épissoire, patronne des gabiers, qu'ils +s'étaient rassemblés, et l'usage me commandait d'y paraître avec eux, +comme officier de manoeuvre. + +Depuis un an, ils n'avaient pas mis le pied à terre. Et le commandant, +qui était content de son équipage, leur avait permis, à eux, les +meilleurs, de célébrer comme en France l'anniversaire de cette grande +sainte; il avait choisi cette ville de Yé, parce qu'elle lui semblait +pour nous la moins dangereuse, le peuple y étant plus inoffensif +qu'ailleurs et plus _maniable_. + +Dans cette salle, qui était vaste et basse, avec des murailles en +papier, il y avait en même temps que nous une bande de matelots de +commerce américains, qui buvaient avec des filles rousses à longues +dents, échappées des lupanars de l'Inde anglaise. + +Et ces intrus gênaient les gabiers, qui voulaient être seuls et le leur +donnaient à entendre. + +_Onze heures_.--Les bougies venaient d'être renouvelées dans les +girandoles de couleur, tandis qu'au dehors la ville siamoise s'endormait +dans la nuit chaude. Ici, on sentait qu'il y avait des coups de poing +dans l'air, que les bras avaient besoin de se détendre et de frapper. + +«Qu'est-ce que c'est?» dit un des Américains qui avait l'accent de +Marseille, «qu'est-ce que c'est que ces Français qui viennent ici faire +la loi? Et celui-là qui est avec eux (moi), le plus jeune de tous, qui a +l'air de poser et de les commander? + +--Celui-là, dit Yves faisant mine de ne pas seulement daigner tourner la +tête, celui-là faudrait _qu'il aurait des moustaches_, celui qui y +toucherait! + +--Celui-là, dit Barrada, qui il est? Attendez donc, nous allons vous +l'apprendre, sans qu'il ait besoin de se déranger, et vous aller voir, +enfants, _si ça va reluire_!» + +...Yves leur avait déjà lancé son escabeau de forme chinoise, qui venait +de crever le mur à toucher leurs têtes, et Barrada, d'un premier coup de +poing, en avait chaviré deux. Les autres renversés sur les premiers, +tous par terre, Kerboul assommait dans le tas, à grands coups de table, +éparpillant sur les ennemis les débris de ses quinze verres. + +Alors on entendit au dehors des gongs et des sonnettes, des frôlements +de soie, de petits rires aigres de femmes. + +Et les danseuses entrèrent. (Les gabiers s'étaient commandé des +danseuses.).... + +Ils s'arrêtèrent en les voyant paraître, car elles étaient étranges. +Peintes comme des images chinoises, couvertes d'or et de pierres +brillantes, des yeux à demi fermés, pareils à de petites fentes +blanches, elles s'avançaient au milieu de nous avec des sourires de +femmes mortes, tenant leurs bras en l'air et écartant leurs doigts +grêles, dont les grands ongles étaient enfermés dans des étuis d'or. + +En même temps, des odeurs de baume et d'encens; on brûlait des baguettes +dans un réchaud, et une fumée alanguissante se répandait comme un nuage +bleu. + +Les gongs sonnaient plus fort et ces fantômes dansaient, gardant leurs +pieds immobiles, exécutant une espèce de mouvement rythmé du ventre avec +des torsions de poignets. Toujours le sourire figé, le regard blanc des +cadavres; il semblait que cela seul eût vie en elles: ces gros reins +cambrés de goule qu'agitaient des trémoussements lascifs, et puis, au +bout des bras raidis, ces mains écartées, inquiétantes, qui se +tordaient. + +...Le Hello, qui, depuis longtemps, dormait par terre, entendant les +gongs sonner si fort, se réveilla et eut peur. + +«Té, pardi, les danseuses!» lui expliqua Barrada, gouailleur, riant de +lui. + +«Ah! Oui, les danseuses!» + +Il s'était levé et de sa large patte, qui cherchait en l'air, +incertaine, il essayait de rabattre ces bras tendus et ces griffes +dorées, balbutiant, la langue épaisse: + +«Faut pas, figure de paravent, faut pas montrer les mains comme ça, +c'est vilain.... Je croyais que c'était... que c'était... le diable!» + +Et il retomba par terre, endormi. + +Barrada, lui, qui avait dépassé ce soir sa dose habituelle, leur +reprochait d'avoir la peau jaune et leur parlait de la sienne qui était +blanche. «Blanche! Blanche!» il en rabâchait, de cette blancheur, qu'il +s'exagérait beaucoup du reste, et voulait maintenant la leur faire voir. +D'abord son bras, puis sa poitrine; il disait: «Tiens, regarde, si c'est +vrai!» + +Elles, les poupées jaunes d'Asie, continuaient leurs lents et lugubres +trémoussements de bête, gardant le mystère de leur rictus et de leurs +yeux blancs tirés vers les tempes. Et, à présent, lui, Barrada, +complètement nu, dansait devant elles, ayant l'air d'un marbre grec qui +aurait pris vie tout à coup pour quelque bacchanale antique. + +...Mais les Birmanes, montées comme des automates, dansèrent longtemps, +longtemps, plus longtemps que lui. Et, après, à la fin de la nuit, quand +les gongs eurent fait silence, les matelots furent pris de frayeur à +l'idée que ces femmes, payées pour leur plaisir, les attendaient. Les +uns après les autres, ils s'en allèrent du côté de la plage n'osant pas +les approcher. + + + + +XXVI + + +C'était le grand ami d'Yves, ce Barrada, qui s'était _débrouillé_, pour +repartir une troisième fois sur le même navire que nous. + +Enfant naturel, poussé à la belle étoile sur les quais de Bordeaux. Très +vicieux, avec un bon coeur; plein de contrastes, certaines notions +premières de respect humain lui manquaient absolument; son honneur, à +lui, c'était d'être plus beau que les autres, plus leste et plus fort, +plus _débrouillard_ aussi. (_débrouillard_ et _débrouillage_ sont deux +mots qui résument presque à eux seuls toute la marine; ils n'ont pas +d'équivalents académiques.) + +Moyennant salaire, ce Barrada professait à bord tous les genres +d'exercices en usage parmi les matelots: boxe, canne, chausson, avec la +gymnastique par-dessus le marché, et le chant, et la danse. Souple comme +un clown; l'ami de tous les hercules de foire posant chez des +sculpteurs; luttant pour de l'argent chez des saltimbanques. + +Au premier rang dans les fêtes de matelots, mais toujours en invité; +buvant beaucoup, mais ne payant pas; buvant beaucoup, mais jamais trop, +et passant au milieu de toutes les bacchanales, aussi droit, aussi +souriant, aussi frais. + +Il avait à tout des reparties gouailleuses que d'autres n'auraient pas +trouvées; l'accent gascon les rendait plus drôles; et puis il terminait +ses phrases par une espèce de son à lui: un demi-rire qui résonnait dans +sa poitrine profonde comme ce rauquement des lions qui bâillent. + +D'ailleurs, bon, reconnaissant, serviable pour tous et fidèle à ses +amis; n'ayant jamais qu'une parole et répondant toujours avec la +franchise renversante des enfants terribles. + +Faisant argent de tout, par exemple, même de sa beauté à l'occasion. Et +cela, naïvement, avec sa bonhomie de sauvage; tellement, que les autres, +qui le savaient, lui pardonnaient comme à un plus enfant qu'eux. Yves se +bornait à dire: + +«Oh! ça n'est pas joli, Barrada, je t'assure...» et ne lui en voulait +pas non plus. + +Tout cela s'amassait, s'amassait, se condensait en grosses pièces d'or +cousues contre ses reins dans une ceinture de cuir. Et c'était pour en +arriver, après son rengagement de cinq ans, à épouser une petite +Espagnole, qui faisait des modes, à Bordeaux, dans un beau magasin du +passage Sainte-catherine; petite ouvrière très raffinée, dont il portait +toujours sur lui une photographie de profil, avec des cheveux coupés sur +le front et une élégante toque en fourrure, ornée d'une aile d'oiseau. + +«Que voulez-vous! C'est une _amitié_ d'enfance!» disait-il, comme s'il +eût été nécessaire de s'en excuser. + +Et, en attendant cette petite fiancée, il s'abandonnait à beaucoup +d'autres par intérêt souvent, quelquefois aussi par vraie bonté d'âme, à +la manière d'Yves, pour ne pas faire de la peine. + + + + +XXVII + + En mer, mai 1877. + + +Depuis deux jours, la grande voix sinistre gémissait autour de nous. Le +ciel était très noir; il était comme dans ce tableau où le poussin a +voulu peindre le déluge; seulement toutes les nuées remuaient, +tourmentées par un vent qui faisait peur. + +Et cette grande voix s'enflait toujours, se faisait profonde, +incessante; c'était comme une fureur qui s'exaspérait. Nous nous +heurtions dans notre marche à d'énormes masses d'eau, qui s'enroulaient +en volutes à crêtes blanches et qui passaient avec des airs de se +poursuivre; elles se ruaient sur nous de toutes leurs forces: alors +c'étaient des secousses terribles et de grands bruits sourds. + +Quelquefois la _Médée_ se cabrait, leur montait dessus, comme prise, +elle aussi, de fureur contre elles. Et puis elle retombait toujours, la +tête en avant, dans des creux traîtres qui étaient derrière; elle +touchait le fond de ces espèces de vallées qu'on voyait s'ouvrir, +rapides, entre de hautes parois d'eau; et on avait hâte de remonter +encore, de sortir d'entre ces parois courbes, luisantes, verdâtres, près +de se refermer. + +Une pluie glacée rayait l'air en longues flèches blanches, fouettait, +cuisait comme des coups de lanières. Nous nous étions rapprochés du +nord, en nous élevant le long de la côte chinoise, et ce froid inattendu +nous saisissait. + +En haut, dans la mâture, on essayait de serrer les huniers, déjà au bas +ris; la _cape_ était déjà dure à tenir, et maintenant il fallait, coûte +que coûte, marcher droit contre le vent, à cause de terres douteuses qui +pouvaient être là, derrière nous. + +Il y avait deux heures que les gabiers étaient à ce travail, aveuglés, +cinglés, brûlés par tout ce qui leur tombait dessus, gerbes d'écume +lancées de la mer, pluie et grêle lancées du ciel; essayant, avec leurs +mains crispées de froid qui saignaient, de crocher dans cette toile +raide et mouillée qui ballonnait sous le vent furieux. + +Mais on ne se voyait plus, on ne s'entendait plus. + +On en aurait eu assez rien que de se tenir pour n'être pas emporté, rien +que de se cramponner à toutes ces choses remuantes, mouillées, +glissantes d'eau;--et il fallait encore travailler en l'air, sur ces +vergues qui se secouaient, qui avaient des mouvements brusques, +désordonnés, comme les derniers battements d'ailes d'un grand oiseau +blessé qui râle. + +Des cris d'angoisse venaient de là-haut, de cette espèce de grappe +humaine suspendue. Cris d'hommes, cris rauques, plus sinistres que ceux +des femmes, parce qu'on est moins habitué à les entendre; cris +d'horrible douleur: une main prise quelque part, des doigts accrochés, +qui se dépouillaient de leur chair ou s'arrachaient;--ou bien un +malheureux, moins fort que les autres, crispé de froid, qui sentait +qu'il ne se tenait plus, que le vertige venait, qu'il allait lâcher et +tomber. + +Et les autres, par pitié, l'attachaient, pour essayer de l'_affaler_ +jusqu'en bas. + +...Il y avait deux heures que cela durait; ils étaient épuisés; ils ne +pouvaient plus. Alors on les fit descendre, pour envoyer à leur place +ceux de bâbord qui étaient plus reposés et qui avaient moins froid. + +...Ils descendirent, blêmes, mouillés, l'eau glacée leur ruisselant dans +la poitrine et dans le dos, les mains sanglantes, les ongles décollés, +les dents qui claquaient. Depuis deux jours on vivait dans l'eau, on +avait à peine mangé, à peine dormi, et la force des hommes diminuait. + +C'est cette longue attente, cette longue fatigue dans le froid humide, +qui sont les vraies horreurs de la mer. Souvent les pauvres mourants, +avant de rendre leur dernier cri, leur dernier hoquet d'agonie, sont +restés des jours et des nuits, trempés, salis, couverts d'une couche +boueuse de sueur froide et de sel, d'un magma de mort. + +...Le grand bruit augmentait toujours. Il y avait des moments où ça +sifflait aigre et strident, comme dans un paroxysme d'exaspération +méchante: et puis d'autres où cela devenait grave, caverneux, puissant +comme des sons immenses de cataclysme. Et on sautait toujours d'une lame +à l'autre, et, à part la mer qui gardait encore sa mauvaise blancheur de +bave et d'écume, tout devenait plus noir. Un crépuscule glacial tombait +sur nous; derrière ces rideaux sombres, derrière toutes ces masses d'eau +qui étaient dans le ciel, le soleil venait de disparaître, parce que +c'était l'heure; il nous abandonnait, et il allait falloir se +débrouiller dans cette nuit.... + +...Yves était monté avec les bâbordais dans ce désarroi de la mâture, et +alors je regardais en haut, aveuglé moi aussi, ne percevant plus que par +instants la grappe humaine en l'air. + +Et tout à coup, dans une plus grande secousse, la silhouette de cette +grappe se rompit brusquement, changea de forme; deux corps s'en +détachèrent, et tombèrent les bras écartés dans les volutes mugissantes +de la mer, tandis qu'un autre s'aplatit sur le pont, sans un cri, comme +serait tombé un homme déjà mort. + +«Encore le _marchepied_ cassé!» dit le maître de quart, en frappant du +pied avec rage. «Du filin pourri, qu'ils nous ont donné dans ce sale +port de Brest! Le grand Kerboul, à la mer. Le second, qui est-ce?» + +D'autres, raccrochés par les mains à des cordages, un instant balancés +dans le vide, remontaient maintenant, à la force des poignets, en se +dépêchant,--très vite, comme des singes. + +Je reconnus Yves, un de ceux qui grimpaient,--et alors, je repris ma +respiration, que l'angoisse avait coupée. + +Ceux qui étaient à la mer, on jeta bien des bouées pour eux,--mais à +quoi bon?--on aimait encore mieux ne plus les voir reparaître, car +alors, à cause de ce danger de _tomber en travers à la lame_, on +n'aurait pas pu s'arrêter pour les reprendre, et il aurait fallu avoir +ce courage horrible de les abandonner. Seulement on fit l'appel de ceux +qui restaient, pour savoir le nom du second qu'on avait perdu: c'était +un petit novice très sage, que sa mère, une veuve déjà âgée, était venue +recommander au maître avant le départ de France. + +L'autre, celui qui s'était écrasé sur le pont, on le descendit tant bien +que mal, à quatre, en le faisant encore tomber en route; on le porta +dans l'infirmerie, qui était devenue un cloaque immonde, où +bouillonnaient deux pieds d'eau boueuse et noire, avec des fioles +brisées, des odeurs de tous les remèdes répandus. Pas même un endroit où +le laisser finir en paix; la mer n'avait seulement pas de pitié pour ce +mourant, elle continuait de le faire danser, de le _sauter_ de plus +belle. Il avait retrouvé une espèce de son de la gorge, un râlement qui +sortait encore, perdu dans tous les grands bruits des choses. On aurait +peut-être pu le secourir, prolonger son agonie, avec un peu de calme. +Mais il mourut là assez vite, entre les mains d'infirmiers devenus +stupides de peur, qui voulaient le faire manger. + +_Huit heures du soir_.--À ce moment, la charge du quart était lourde, et +c'était à mon tour de la prendre. + +On se tenait comme on pouvait. On ne voyait plus rien. On était au +milieu de tant de bruit, que la voix des hommes semblait n'avoir plus +aucun son; les sifflets d'argent, forcés à pleine poitrine, perçaient +mieux, comme des chants flûtés de tout petits oiseaux. + +On entendait des coups terribles frappés contre les murailles du navire +comme par des béliers énormes. Toujours les grands trous d'eau qui se +creusaient, tout béants, partout; on s'y sentait jeté, tête baissée, +dans la nuit profonde. Et puis une force vous heurtait d'une poussée +brutale, vous relançait très haut en l'air, et toute la _Médée_ vibrait, +en ressautant, comme un monstrueux tambour. Alors, on avait beau se +cramponner, on se sentait rebondir, et vite on se recramponnait plus +fort, en fermant la bouche et les yeux, parce qu'on devinait d'instinct, +sans voir, que c'était le moment où une épaisse masse d'eau allait +balayer l'air, et peut-être vous balayer aussi. + +Toujours cela recommençait, ces chutes en avant, et puis ces sauts avec +l'affreux bruit de tambour. + +Et, après chacun de ces chocs, il y avait encore des ruissellements de +l'eau qui retombait de partout, et mille objets qui se brisaient, mille +cassons qui roulaient dans l'obscurité, tout cela prolongeant en queue +sinistre l'effroi du premier grand bruit. + +...Et les gabiers, et mon pauvre Yves, que faisaient-ils là-haut? Les +mâts, les vergues, on les apercevait par instants, dans le noir, en +silhouettes, quand on pouvait encore regarder à travers cette douleur +cuisante que causait la grêle; on apercevait ces formes de grandes +croix, à deux étages comme les croix russes, agitées dans l'ombre avec +des mouvements de détresse, des gestes fous. + +«Faites-les descendre», me dit le commandant, qui préférait le danger de +ce hunier non serré à la peur de perdre encore des hommes. + +Je le donnai vite, avec joie, cet ordre-là. Mais Yves, d'en haut, me +répondit à l'aide de son sifflet, que c'était presque fini; plus que la +_jarretière du point_, qui était cassée, à remplacer par un _bout_ +quelconque, et puis ils allaient tous descendre, ayant serré leur voile, +achevé leur ouvrage. + +...Après, quand ils furent tous en bas et au complet, je respirai mieux. +Plus d'hommes en l'air, plus rien à faire là-haut, plus qu'à attendre. +Oh! Alors, je trouvai qu'il faisait presque beau, qu'on était presque +bien sur cette passerelle, à présent qu'on m'avait enlevé le poids si +lourd de cette inquiétude. + + + + +XXVIII + + +..._Minuit_,--la fin du quart,--l'heure d'aller se chercher un abri. + +En bas, dans la batterie calfeutrée, c'était la tempête avec ses dessous +de misère, avec ses réalités pitoyables. + +D'un bout à l'autre, on voyait cette sorte de longue halle sombre, à +demi éclairée par des fanaux qui vacillaient. Les gros canons, appuyés +sur leurs _jambes de force_, se tenaient tant bien que mal, cordés par +des câbles de fer. Et tout ce lieu remuait; il avait les mouvements +d'une chose qu'on secouerait dans un crible, qu'on secouerait sans +trêve, sans merci, perpétuellement, avec une rage aveugle; il craquait +de partout, il avait des tressaillements de chose animée qui souffre, +tiraillé, exténué, comme près de s'éventrer et de mourir. + +Et les grandes eaux du dehors, qui voulaient entrer, filtraient çà et là +en filets, en gerbes sinistres. + +On se sentait soulevé si vite, que les jambes pliaient,--et puis les +choses se dérobaient, les choses s'enfonçaient sous les pas,--et on +descendait avec tout, en se raidissant malgré soi comme pour une espèce +de résistance. + +Il y avait des sons aigres, faux, étonnants, qui sortaient de partout; +toute cette membrure en forme d'oiseau de mer qui était la _Médée_ se +disjoignait peu à peu, en gémissant sous l'effort terrible. Et, dehors, +derrière le mur de bois, toujours le même grand bruit sourd, la même +grande voix d'épouvante. + +Mais tout tenait bon quand même: la longue batterie demeurait intacte, +on la voyait toujours, d'un bout à l'autre, par moment toute penchée, à +demi retournée, ou bien se redressant toute droite avec une secousse, +ayant l'air plus longue encore dans cette obscurité où les fanaux +étaient perdus, paraissant se déformer et grandir, dans tout ce bruit, +comme un lieu vague de rêve.... + +Au plafond très bas étaient pendues d'interminables rangées de poches en +toile gonflées toutes par un contenu lourd, ayant l'air de ces nids que +les araignées accrochent aux murailles,--des poches grises enfermant +chacune un être humain, des hamacs de matelots. + +Çà et là, on voyait pendre un bras, ou une jambe nue. Les uns dormaient +bien, épuisés par les fatigues; d'autres s'agitaient et parlaient tout +haut dans de mauvais songes. Et tous ces hamacs gris se balançaient, se +frôlaient dans un mouvement perpétuel; ou bien se heurtaient durement, +et les têtes se blessaient. + +Sur le plancher, au-dessous des pauvres dormeurs, c'était un lac d'eau +noire qui roulait de droite et de gauche, entraînant des vêtements +souillés, des morceaux de pain ou de biscuit, des soupes chavirées, +toute sorte de détritus et de déjections immondes. Et, de temps en +temps, on voyait des hommes hâves, défaits, demi-nus, grelottants avec +leur chemise mouillée, qui erraient sous ces rangées de hamacs gris, +cherchant le leur, eux aussi, cherchant leur pauvre couchette suspendue, +leur seul gîte un peu chaud, un peu sec, où ils allaient trouver une +espèce de repos. Ils passaient en titubant, s'accrochant pour ne pas +tomber, et heurtant de la tête ceux qui dormaient: chacun pour soi en +pareil cas, on ne prend plus garde à personne. Leurs pieds glissaient +dans les flaques d'eau et d'immondices; ils étaient insouciants de leur +malpropreté comme les animaux en détresse. + +Une buée lourde à respirer emplissait cette batterie; toutes ces ordures +qui roulaient par terre donnaient l'impression d'un repaire de bêtes +malades, et on sentait cette puanteur âcre qui est particulière aux +bas-fonds des navires pendant les mauvais jours de la mer. + +À minuit, Yves, lui aussi, descendit dans la batterie avec les autres +gabiers de bâbord; ils avaient fait un supplément de quart d'une heure, +à cause des embarcations qu'il avait fallu _ressaisir_. Ils se coulèrent +par le panneau entre-bâillé qui se referma sur eux et vinrent se mêler à +cette misère flottante. + +Ils avaient passé cinq heures à leur rude travail, balancés dans le +vide, éventés par les grands souffles furieux de là-haut, et tout +trempés par cette pluie fouettante qui leur avait brûlé le visage. Ils +firent une grimace de dégoût en pénétrant dans ce lieu fermé où l'air +sentait la mort. + +Yves disait, avec son grand air dédaigneux: + +«Pour sûr, c'est encore ces _Parisiens_ qui nous ont apporté la peste +ici.» + +Ils n'étaient pas malades, eux qui étaient de vrais matelots; ils +avaient encore la poitrine dilatée par tout ce vent de la hune, et la +fatigue saine qu'ils venaient d'endurer allait leur donner un peu de bon +sommeil. + +Ils marchaient sur les boucles, sur les taquets, sur les bouts des +affûts, avec précaution, pour éviter l'eau boueuse et les +ordures,--posant leurs pieds nus sur toutes les saillies, se perchant +avec des frayeurs de chatte. Près de leurs hamacs, ils se +déshabillèrent, suspendant leurs bonnets, suspendant leurs grands +couteaux à chaîne de cuir, leurs vêtements trempés, suspendant tout, et +se suspendant eux-mêmes; et, quand ils furent nus, ils époussetèrent de +la main un peu d'eau qui ruisselait encore sur leur poitrine dure. + +Après quoi, ils s'enlevèrent au plafond avec une légèreté de clown, et +s'étendirent, tout contre les poutres blanches, dans leur étroite +couchette de toile. En haut, au-dessus d'eux après chaque grande +secousse, on entendait comme le passage d'une cataracte; c'étaient les +lames, les grandes masses d'eau qui balayaient le pont. Mais la rangée +de leurs hamacs prit quand même le balancement lourd des rangées +voisines en grinçant sur les crocs de fer, et eux s'endormirent +profondément au milieu du grand bruit terrible. + +...Bientôt, autour du hamac d'Yves, les femmes birmanes vinrent danser. +Au milieu du nuage d'encens, rendu plus ténébreux par le rêve, elles +arrivèrent l'une après l'autre avec leur sourire mort, en d'étranges +costumes de soie, toutes couvertes de pierreries. + +Elles balançaient leurs hanches mollement, au son du gong, tenant leurs +mains en l'air et leurs doigts écartés comme les fantômes. Elles avaient +des contournements épileptiques des poignets, qui faisaient +s'enchevêtrer leurs longues griffes enfermées dans des étuis d'or. + +Le gong, c'était la tempête qui en jouait, dehors, contre les +murailles.... + + + + +XXIX + + +Moi aussi, à minuit, quand j'eus fini mon quart et vu descendre Yves, je +rentrai dans ma chambre pour essayer de dormir. Après tout, cela ne nous +regardait plus ni l'un ni l'autre, le sort du navire; nous avions fourni +notre temps de veille et de travail. Nous pouvions nous coucher +maintenant avec cette insouciance absolue qu'on a sur mer lorsque les +heures de service sont finies. + +Dans ma chambre à moi, qui était sur le pont, l'air ne manquait pas,--au +contraire. Par les vitres brisées, toutes les rafales et la pluie +furieuse pouvaient entrer; les rideaux se tordaient en spirales et +montaient au plafond avec des bruits d'ailes. + +Comme Yves, je suspendis mes vêtements mouillés. L'eau ruisselait sur ma +poitrine. + +On n'était guère bien dans ma couchette, j'y fus vite endormi pourtant, +par excès de fatigue. Roulé, secoué, à demi chaviré, je me sentais m'en +aller de droite et de gauche, et ma tête se heurtait sur le bois, +douloureusement. J'avais conscience de tout cela dans mon sommeil, mais +je dormais. Je dormais et je rêvais d'Yves.--De l'avoir vu tomber, dans +le jour, cela m'avait laissé une espèce d'inquiétude et comme la notion +vague d'avoir été frôlé de près par une chose sinistre. + +Je rêvais que j'étais couché dans un hamac, comme autrefois au temps de +mes premières années de mer. Le hamac d'Yves était près du mien. Nous +étions balancés terriblement, et le sien se décrochait. Au-dessous de +nous, il y avait une agitation confuse de quelque chose de noir qui +devait être l'eau profonde,--et lui, allait tomber là-dedans. Alors je +cherchais à le retenir avec mes mains, qui n'avaient plus de force, qui +étaient molles comme dans les rêves. J'essayais de le prendre à +bras-le-corps, de nouer mes mains autour de sa poitrine, me rappelant +que sa mère me l'avait confié; et je comprenais avec angoisse que je ne +le pouvais pas, que je n'en étais plus capable; il allait m'échapper et +disparaître dans tout ce noir mouvant qui bruissait au-dessous de +nous.... Et puis ce qui me faisait peur, c'est qu'il ne se réveillait +pas et qu'il était glacé, d'un froid qui me pénétrait, moi aussi, +jusqu'à la moelle des os; même, la toile de son hamac était devenue +rigide comme la gaine d'une momie.... + +Et je sentais dans ma tête les vraies secousses, la vraie douleur de +tous ces chocs, je mêlais ce réel avec l'imaginaire de mon rêve, comme +il arrive dans les états d'extrême fatigue, et alors la vision sinistre +en prenait d'autant plus d'intensité et de vie.... + +Ensuite, je perdis conscience de tout, même du mouvement et du bruit, et +ce fut alors seulement que le repos commença.... + +...Quand je me réveillai, c'était le matin. La première lumière était de +cette couleur jaune qui est particulière aux levers du soleil les jours +de tempête et on entendait toujours le même grand bruit. + +Yves venait d'entr'ouvrir ma porte et me regardait. Il était arc-bouté +dans l'ouverture, se tenant d'une main, penchant son torse en avant et +en arrière, suivant les besoins de l'instant, pour conserver son +équilibre. Il avait repris ses pauvres vêtements mouillés, et il était +tout couvert du sel de la mer, qui s'était déposé dans ses cheveux, dans +sa barbe comme une poussière blanche. + +Il souriait, l'air tranquille et très doux. + +«J'avais envie de vous voir, dit-il; c'est que j'ai beaucoup rêvé sur +vous cette nuit. Tout le temps j'ai vu ces bonnes femmes de Birmanie +avec leurs grands ongles en or, vous savez? Elles vous entouraient avec +leurs mauvaises singeries, et je ne pouvais pas réussir à les renvoyer. +Après cela, elles voulaient vous manger. Heureusement qu'on a sonné le +branle-bas; j'en étais tout en sueur de la peur que ça me faisait.... + +--Ma foi, moi aussi, je suis content de te voir, mon pauvre Yves; car, +de mon côté, _j'ai beaucoup rêvé sur toi_.... Est-ce qu'il fait toujours +aussi mauvais qu'hier? + +--Peut-être un peu plus _maniable_. Et puis voilà le jour. Tant qu'il +fait clair, vous savez? C'est toujours mieux pour travailler dans la +mâture. Mais, quand il fait aussi noir que dans le trou du diable, comme +cette nuit, ça ne va pas du tout.» + +Yves promena un regard de satisfaction tout autour de ma chambre, +installée par lui en prévision du gros temps. Rien n'avait bougé, grâce +à son arrangement. Par terre, c'était bien un lac d'eau salée sur lequel +diverses choses flottaient; mais les objets auxquels je tenais un peu +étaient restés suspendus ou fixés, comme les meubles, aux panneaux des +murs par des clous et des cornières de fer. Tout était cordé, ficelé, +attaché avec un soin extrême au moyen de cordes goudronnées de toutes +les grosseurs. On voyait des armes, des bronzes noués avec des vêtements +dans un pêle-mêle bizarre. Des masques japonais à longue chevelure +humaine nous regardaient à travers des treillis de ficelle au goudron; +ils avaient le même rire lointain, le même tirement d'yeux que ces +femmes birmanes aux ongles d'or qui avaient voulu me manger dans le rêve +d'Yves.... + +...Une sonnerie de clairon tout à coup, alerte et joyeuse: _le rappel au +lavage!_ + +Ce clairon avait des vibrations grêles, un peu argentines, dans ce +beuglement formidable du vent. + +Laver le pont quand les lames déferlent dessus, cela semblerait une +opération très insensée à des gens de terre. Nous, nous ne trouvions pas +cela trop extraordinaire; cela se fait tous les matins, ce lavage, +toujours et quand même; c'est une des règles primordiales de la vie +maritime. Et Yves me quitta en disant, comme s'il se fût agi de la chose +du monde la plus naturelle: + +«Ah!... Je m'en vais à _mon poste de propreté_, alors...» + +Cependant ce clairon avait péché par excès de zèle et sonné sans ordre, +à son heure habituelle; car on ne lava pas le pont ce matin-là. + +...On sentait bien que c'était plus _maniable_, comme disait Yves: les +mouvements étaient plus allongés, plus réguliers, plus semblables à des +balancements de houle. La mer était moins dure, et on n'entendait plus +tant de ces grands chocs au bruit profond et sourd. + +Et puis le jour arrivait,--un vilain jour, il est vrai, une étrange +lividité jaune, mais enfin c'était le jour, moins sinistre que la nuit. + +...Notre heure n'était pas venue sans doute; car, le surlendemain, nous +retrouvâmes le calme dans un port, en Chine, à Hong-Kong. + + + + +XXX + + Septembre 1877. + + +La _Médée_ a rebroussé chemin depuis longtemps. + +Tous les vents, tous les courants l'ont favorisée. Elle a marché, marché +si vite, pendant des jours et des nuits, qu'on en a perdu la notion des +lieux et des distances. Vaguement on a vu passer le détroit de Malacca, +franchi à la course; la mer Rouge, remontée à la vapeur dans un +éblouissement grand lion couché de Gibraltar. Maintenant on veille +l'horizon, et la première terre qui paraîtra tout à l'heure sera une +terre bretonne. + +Je suis arrivé moi, sur cette _Médée_, juste pour finir la campagne, et, +cette fois, ma promenade avec Yves n'aura pas duré cinq mois. + +Au milieu de l'étendue grise, il y a maintenant des traînées blanches; +puis une tour avec de petits îlots sombres, éparpillés; tout cela encore +très lointain et à peine visible, sous le mauvais jour terne qui nous +enveloppe. + +Nous nous figurions sans peine être encore là-bas, dans cette extrême +Asie, que nous avons quittée hier; car les choses à bord n'ont pas +changé de place, ni les visages non plus. Nous sommes toujours encombrés +de chinoiseries; nous continuons à manger des fruits cueillis là-bas et +encore verts; nous traînons avec nous des odeurs chinoises. + +Mais pas du tout; notre maison s'est déplacée singulièrement vite; cette +tour et ces îlots, ce sont les Pierres-Noires; Brest est là tout près, +et, avant la nuit, nous y serons entrés. + +...Toujours une émotion de souvenir quand reparaît cette grande rade de +Brest, imposante et solennelle, et ces grands navires de la marine à +voiles qu'on est déshabitué de voir ailleurs. Toutes mes premières +impressions de marine, toutes mes premières impressions de Bretagne,--et +puis enfin c'est la France.... + +Le _Borda_, là-bas; je le regarde et je retrouve dans ma mémoire le +bureau sur lequel j'ai passé, accoudé, de longues heures d'étude; et le +tableau noir sur lequel j'écrivais fiévreusement, avant l'examen, les +formules compliquées de la mécanique et de l'astronomie. + +Yves, à cette époque, était un petit garçon qu'on eût dit sérieux et +sage, un petit novice breton, à la figure très douce, qui habitait le +vaisseau d'à côté, la _Bretagne_, le voisin et le compagnon du _Borda_. +Nous étions des enfants, alors,--aujourd'hui des hommes +faits,--demain... la vieillesse,--après-demain, mourir. + + + + +XXXI + + +Dimanche, jour de grande _soûlerie_ dans Brest. + +_Dix heures du soir_.--Nuit calme, clair de lune sur la mer tranquille; +à bord de la _Médée_, les matelots ont fini de chanter leurs longues +chansons, et le silence vient de se faire. + +Depuis la tombée de la nuit, mes yeux sont tournés vers les lumières de +la ville. J'attends avec inquiétude cette chaloupe dont Yves est le +patron: elle est allée à terre et ne revient pas. + +Enfin, voici son feu rouge qui s'avance, en retard de deux heures! + +La mer est sonore la nuit; déjà on entend des cris qui se mêlent au +bruit des avirons; il doit se passer dans cette chaloupe d'étranges +choses. + +...Elle est à peine accostée; trois maîtres ivres, furieux, se +précipitent à bord et me demandent la tête d'Yves: + +«Qu'on le mette aux fers pour commencer; qu'on le juge et qu'on le +fusille après car il a frappé ses supérieurs en service.» + +Yves est là debout, tremblant de la lutte qu'il vient de soutenir. Ces +trois maîtres l'ont battu, ou du moins ont essayé de le battre. + +«Ils croyaient me faire du mal!» dit-il avec mépris; et il jure qu'il +n'a pas rendu les coups de ces trois vieux; d'ailleurs, il les eût +chavirés ensemble du revers de sa main. Non: il les a laissés +s'accrocher à lui et le déchirer; ils lui ont égratigné le visage et mis +ses vêtements en lambeaux, parce qu'il refusait de leur laisser +conduire la chaloupe, à eux qui étaient ivres. + +Tous les chaloupiers aussi sont ivres, par la faute d'Yves, qui les a +laissés boire. + +...Et les trois maîtres se tiennent toujours là, tout près de lui, +continuant de crier, de l'injurier, de le menacer, trois vieux ivrognes, +grotesques dans leur bégaiement de fureur, et qui seraient très risibles +si la discipline, implacable, n'était pas derrière eux pour rendre cette +scène affreusement grave. + +Yves, debout, les poings serrés, les cheveux tombés sur le front, la +chemise déchirée, la poitrine toute nue, à bout de courage pour endurer +ces injures, prêt à frapper, en appelle à moi du regard, dans sa +détresse. + +Ô la discipline militaire! à certaines heures, elle est bien lourde. Je +suis l'officier de quart, moi, et il est contre toutes les règles que je +m'en mêle autrement que par des paroles calmes, et en les remettant tous +à la justice du capitaine d'armes. + +Contre toutes les règles, aussi, je saute à bas de la passerelle et je +me jette sur Yves:--il était temps!--je passe mes bras autour de ses +bras à lui, que j'arrête ainsi dans les miens au moment terrible où ils +allaient frapper. + +Et je les regarde, les autres, qui alors, en présence de ce renversement +de la situation, battent en retraite comme des chiens devant leur +maître. + +Heureusement c'est la nuit, et il n'y a pas de témoins. Les chaloupiers, +seuls,--et ils sont ivres.--Puis, d'ailleurs, je suis sûr d'eux: ce sont +de braves enfants, et, s'il faut aller devant un conseil, ils ne nous +chargeront pas. + +...Alors je prends Yves par les épaules, et, passant devant ses trois +ennemis, qui se rangent pour nous faire place, je l'emmène dans ma +chambre et l'y renferme à double tour. Là, pour le moment, il est en +sûreté. + +On m'appelle chez le commandant, que tout ce bruit a réveillé. Hélas! Il +faut le lui expliquer. + +Et j'explique, en atténuant le plus possible la faute de mon pauvre +Yves. J'explique; après, pendant quelques mortelles minutes, je supplie: +je crois que je n'avais supplié de ma vie, il me semble que ce n'est +plus moi qui parle. Et tout ce que je puis dire ou faire vient se briser +contre le raisonnement glacial de cet homme, qui tient entre ses mains +cette existence d'Yves, qu'on m'a confiée. + +J'ai bien réussi là-haut à écarter le plus grave, la question de coups +donnés à des supérieurs; mais restent les outrages et le refus +d'obéissance. Yves a fait tout cela: dans le fond, c'est peut-être +inique et révoltant; dans la lettre, c'est vrai. + +Ordre de le mettre aux fers tout de suite, pour commencer, et de l'y +envoyer conduire par la garde, à cause de ce bruit et de ce scandale. + +Pauvre Yves! C'était la fatalité acharnée contre lui, car, cette fois, +il n'était pas bien coupable. Et tout cela arrivait maintenant qu'il +était plus sage, maintenant qu'il faisait de grands efforts pour ne plus +boire et se bien conduire! + + + + +XXXII + + +Quand je revins dans ma chambre lui dire qu'on allait le mettre aux +fers, je le trouvai assis sur mon lit, les poings fermés, les dents +serrées de rage. Sa mauvaise tête de Breton avait pris le dessus. + +En frappant du pied, il déclara qu'il n'irait pas,--c'était trop +injuste!--à moins qu'on ne l'y portât de force, et encore il démolirait +les premiers qui viendraient pour le prendre. + +Alors, pour tout de bon, je le vis perdu, et l'angoisse commença à +m'étreindre le coeur. Que faire? Les hommes de garde étaient là, +derrière ma porte, attendant pour l'emmener, et je n'osais pas ouvrir; +les secondes et les instants s'envolaient, et ce que je faisais n'avait +plus de nom. + +Une idée me vint, tout à coup: je le priai très doucement, au nom de sa +mère, lui rappelant mon serment, et, pour la seconde fois de ma vie, +l'appelant mon frère. + +Yves pleura. C'était fini; il était vaincu et docile. + +Je jetai de l'eau sur son front, je rajustai un peu sa chemise et +j'ouvris ma porte. Tout cela n'avait pas duré trois minutes. + +Les hommes de garde parurent. Lui se leva et les suivit, doux comme un +enfant. Il se retourna pour me sourire, alla répondre avec calme à +l'interrogatoire du commandant, et se rendit tranquillement à la cale +pour se faire mettre aux fers. + +...Vers minuit, quand ce quart pénible fut terminé, j'allai me coucher, +envoyant à Yves une couverture et mon manteau. (Il faisait déjà très +froid cette nuit-là.) C'était, dans mon impuissance, tout ce que je +pouvais encore pour lui. + + + + +XXXIII + + +Le lendemain, un lundi, le commandant me fit appeler dès le matin, et +j'entrai chez lui avec un sentiment de rancune dans le coeur, avec des +paroles âpres toutes prêtes, que je lui aurais lancées dès l'abord pour +me venger de mes supplication d'hier si je n'avais craint d'aggraver le +sort d'Yves. + +Je m'étais trompé cependant: il avait été touché la veille et m'avait +compris. + +«Vous pouvez aller trouver votre ami. Sermonnez-le un peu tout de même, +mais dites-lui que je lui pardonne. L'affaire ne sortira pas du bord et +se réglera par une simple punition disciplinaire. Huit jours de fers, et +ce sera tout. J'inflige aux trois maîtres, sur votre demande, une +punition équivalente, huit jours d'arrêts forcés. Je fais cela pour +vous, qui le traitez en frère, et pour lui aussi, qui est, après tout, +le meilleur homme du bord.» + +Et je m'en allai autrement que je n'étais venu, emportant pour lui de la +reconnaissance et de l'affection. + + + + +XXXIV + + +Un coin de la cale de la _Médée_, en plein désarmement, dans le plus +grand désarroi. Un fanal éclaire un vaste fouillis d'objets hétérogènes +plus ou moins grignotés par les rats. + +Une douzaine de matelots,--Barrada, Guiaberry, Barazère, Le Hello, toute +la bande des amis,--entourent un homme couché par terre. C'est Yves qui +est aux fers, étendu sur les planches humides, la tête appuyée sur son +coude, le pied pris dans l'anneau à cadenas de la _barre de justice_. + +Son ennemi le plus acharné des trois, maître Lagatut, est devant lui, +qui le menace avec sa vieille voix d'ivrogne. Il le menace d'une +revanche de cette histoire de chaloupe, dans laquelle, à son gré, j'ai +trop mis la main. + +Il a quitté ses arrêts pour venir l'injurier;--et, moi qui suis de quart +et qui fais une ronde, j'arrive par derrière et je le trouve là,--comme +il est de bonne prise!--les matelots, qui me voient venir, rient tout +doucement, dans leur barbe, en songeant à ce qui va se passer. Yves, +lui, ne répond rien, se contentant de se coucher sur l'autre côté et de +lui tourner le dos avec une suprême insolence; lui aussi m'a vu venir. + +«Nous avons commencé une partie d'écarté ensemble, dit maître +Lagatut:--vous, Kermadec, quartier-maître de manoeuvre; moi, Lagatut, +premier maître canonnier, décoré de la légion d'honneur.--Grâce à des +officiers qui vous protègent, vous avez fait les deux premières levées; +reste à savoir qui va faire les trois autres. + +--Maître Lagatut, dis-je par derrière, nous jouerons cela à trois, si +vous voulez bien: un _rams_, ce sera plus gai. Et toi, mon bon Yves, +marque encore une levée.» + +Une poule qui trouve un couteau, un voleur qui trébuche sur un gendarme, +une souris qui, par mégarde, pose la patte sur un chat, n'ont pas la +mine plus longue que maître Lagatut. + +...Ce n'était peut-être pas très correct, cette plaisanterie que je +venais de faire. Mais la galerie, qui nous était très sympathique, +jouissait beaucoup de ce triomphe d'Yves. + + + + +XXXV + + +Huit jours après, c'était fini de notre frégate: désarmée au fond de +l'arsenal, son équipage dispersé, autant dire un navire mort. + +Je m'en allais, et Yves venait m'accompagner au chemin de fer. La gare +était encombrée de matelots: tous ceux de la _Médée_, qui partaient +aussi; d'autres encore, en bordée, venus pour les reconduire. + +Parmi eux, beaucoup d'anciennes connaissances à nous, des protégés, des +amis d'Yves. Et tous ces braves gens, un peu gris, mettaient bas leur +bonnet, nous faisant leurs adieux avec effusion. C'étaient les scènes +habituelles de tous les désarmements: un bateau qui finit, c'est +quelque chose à part; c'est l'explosion de toutes les reconnaissances et +de toutes les rancunes, de toutes les haines et de toutes les +sympathies. + +...À l'entrée des salles d'attente, en serrant les mains d'Yves, je lui +disais: + +«M'écriras-tu au moins?» + +Et lui répondait: + +«Je vais vous expliquer (et il hésitait toujours, avec un sourire doux +et intimidé). Eh bien, voilà, je vais vous expliquer: c'est que je ne +sais pas comment vous mettre au commencement.» + +En effet, les appellations de _capitaine_, _cher capitaine_, et autres +du même genre, ne pourraient plus nous aller. Alors, quoi? Je répondis: + +«Eh bien, mais c'est très simple...» (Et je cherche longtemps cette +chose simple, ne trouvant pas du tout.) «C'est très simple, tu +mettras.... Tu mettras: mon frère; ce sera vrai d'abord et, en style +épistolaire, ce sera très convenable.» + + + + +XXXVI + + +Il y avait environ six semaines que la Médée avait été désarmée à Brest +et que j'étais séparé d'Yves, quand un jour, à Athènes, je crois, je +reçus cette surprenante lettre: + + «Brest, 15 septembre 1877. + +»Mon bon frère, + +»Je vous écris ces quelques mots, bien à courir, pour vous faire savoir +que je me suis marié hier. Et, ma foi, j'aurais bien pu vous demander +conseil auparavant; mais, vous comprenez, je n'avais pas du tout de +temps à perdre, étant désigné pour faire la campagne de la _Cornélie_ et +n'ayant que huit jours devant moi à passer avec ma femme. + +»Je pense que vous trouverez, vous aussi, mon bon frère, que cela vaut +bien mieux que d'être toujours à courir, comme vous savez, d'un bord et +de l'autre. Ma femme s'appelle Marie Keremenen; je vous dirai qu'elle me +plaît beaucoup, et je crois que nous irions très bien ensemble si +seulement je pouvais rester. + +»Je vous écrirai un peu plus long avant de partir, mon bon frère, et je +vous promets que je suis bien triste de m'embarquer cette fois sans +vous. + +»Je termine en vous embrassant de tout mon coeur. + +»Votre frère qui vous aime. + +»À vous, + + »Yves Kermadec.» + +«P.-S.--Je viens d'apprendre que ma destination est changée; j'embarque +sur l'_Ariane_, qui ne part qu'à la mi-novembre. Cela me donne près de +deux mois à passer avec ma femme; nous aurons tout à fait le temps de +faire connaissance, et vous pensez que je suis bien content.» + +...Au retour de leurs campagnes, les matelots font mille extravagances +avec leur argent; c'est de règle. Les villes maritimes connaissent leurs +excentricités un peu sauvages. + +Quelquefois même ils épousent, en manière de passer temps, des femmes +quelconques pour avoir une occasion de mettre une redingote noire. + +Et Yves, lui, qui avait déjà épuisé autrefois tous les genres de +sottises, pour changer, avait fini par un mariage. + +Yves marié!... Et avec qui, mon Dieu?... Peut-être quelque effrontée de +la ville, ramassée au hasard dans un moment où il était gris! + +J'avais sujet d'être très inquiet, me rappelant certaine créature en +chapeau à plumes qu'il avait failli épouser par distraction,--à vingt +ans,--dans cette même ville de Brest. + + + + +XXXVII + + +Deux mois plus tard, quand cette _Ariane_ fut prête à partir, le sort +voulut que je fusse désigné, moi aussi, à la dernière heure, pour faire +partie de son état-major. + + + + +XXXVIII + + +Au moment du départ, je vis cette Marie Keremenen, que j'appréhendais de +connaître: c'était une jeune femme d'environ vingt ans, qui portait le +costume du village de Toulven, en basse Bretagne. + +Ses beaux yeux noirs regardaient clair et franc. Sans être absolument +jolie, elle était presque charmante avec son corsage de drap brodé, sa +coiffe blanche à grandes ailes, et sa large collerette rappelant les +fraises à la Médicis. + +Il y avait en elle quelque chose de candide et d'honnête qu'on aimait à +regarder. Il me parut que je l'aurais précisément désirée ainsi si +j'avais été chargé de la choisir moi-même pour mon frère Yves. + + + + +XXXIX + + +Le hasard les avait rapprochés tous deux un jour qu'elle était venue +voir sa marraine à Brest. + +Le galant avait été vite en besogne, et elle, séduite par le grand air +d'Yves, par son bon sourire doux, s'était laissée aller--avec une +certaine inquiétude cependant--à ce mariage précipité, qui allait, pour +commencer, la faire veuve pendant sept ou huit mois. + +Elle avait un peu de bien, comme on dit à la campagne, et devait s'en +retourner, aussitôt après notre départ, chez ses parents, dans son +village de Toulven. + +Yves me confia qu'on prévoyait l'arrivée d'un petit enfant. + +«Vous verrez, dit-il: je parierais qu'il arrivera juste pour notre +retour!» + +Et il embrassa sa femme qui pleurait. Nous partîmes. Encore une fois, +nous nous en allions ensemble nous promener là-bas dans le domaine bleu +des poissons volants et des dorades. + + + + +XL + + 15 novembre 1877. + + +La veille de ce départ, Yves avait obtenu par faveur d'aller à terre +dans le jour pour voir à l'hôpital maritime son grand frère Gildas, le +pêcheur de baleines, qui venait d'arriver à moitié perdu et qu'il +n'avait pas vu depuis dix ans. + +Gildas Kermadec était un homme de quarante ans, de haute taille, la +figure plus régulière que celle d'Yves. On voyait encore dans ses grands +yeux comme une flamme éteinte; il avait dû être très beau. + +Il était paralysé et mourant, perdu par l'eau-de-vie et les excès de +tout genre; il avait usé sa vie à plaisir, semé sa sève et ses forces +sur tous les grands chemins du monde. + +Il s'avança lentement, appuyé sur un bâton, encore droit et cambré, mais +traînant la jambe, et le regard égaré. + +«Ô Yves!...» dit-il par trois fois, «Ô Yves! Ô Yves!» + +C'était à peine articulé; la parole était aussi paralysée chez lui. Il +ouvrit les bras à Yves pour l'embrasser, et des larmes coulèrent sur ses +joues brunes. + +Yves aussi pleura.... Et puis, vite, il fallut partir. La permission +qu'on lui avait donnée n'était que d'une heure. + +Du reste, Gildas ne parlait plus, il avait fait asseoir Yves près de lui +sur un banc d'hôpital, et, lui tenant la main, il le regardait avec ses +yeux de fou près de mourir. D'abord il avait bien essayé de lui dire +plusieurs choses qui semblaient se presser dans sa tête; mais il ne +sortait de ses lèvres que des sons inarticulés, rauques, profonds, qui +faisaient mal à entendre. Non, il ne pouvait plus; alors il se +contentait de lui tenir la main et de le regarder avec une tristesse +infinie. + + * * * * * + + +Yves emporta une impression profonde de cette entrevue dernière avec +son frère Gildas. Ils ne s'étaient revus que deux fois depuis que Gildas +était parti pour la mer. Mais ils étaient frères, frères de la même +chaumière et du même sang, et c'est là quelque chose de mystérieux, un +lien qui résiste à tout. + +...Un mois plus tard, à notre première relâche, nous apprîmes que Gildas +était mort. Alors Yves mit un crêpe à sa manche de laine. + + + + +XLI + + À bord de l'_Ariane_, mai 1878. + + +...L'île de Ténériffe se dessinait devant nous comme une sorte de grand +édifice pyramidal posé sur une immense glace réfléchissante qui était la +mer. Les côtes tourmentées, les arêtes gigantesques des montagnes +étaient rapprochées, rapetissées par la limpidité extrême, +invraisemblable de l'air. On distinguait tout: les angles vifs un peu +rosés, les creux un peu bleus. Et tout cela posait sur la mer comme une +grande découpure légère, sans poids. Une bande très nette de nuages d'un +gris nacré coupait Ténériffe horizontalement par le milieu, et, +au-dessus, le pic dressait son grand cône baigné de soleil. + +Les goélands faisaient un tapage extraordinaire autour de nous; ils +étaient une bande qui criaient et battaient l'air de leurs ailes +blanches, dans un de ces accès de frénésie qui les prend quelquefois on +ne sait à quel propos. + +_Midi_.--Le dîner de l'équipage venait de finir; on avait sifflé: _les +tribordais à ramasser les plats!_ Et Yves, qui était tribordais à bord +de l'_Ariane_, remontait sur le pont et venait à moi, essayant tout +doucement son sifflet, pour s'assurer s'il marchait toujours bien. + +«Oh! mais qu'est-ce qu'ils ont aujourd'hui, les goélands? Piauler, +piauler.... Tout le temps du dîner, avez-vous entendu?» + +Vraiment non, je ne savais pas ce qu'ils pouvaient bien avoir, les +goélands. Cependant, comme il fallait, par politesse, répondre quelque +chose à Yves, je lui racontai à peu près ceci: + +«Ils ont demandé à parler à l'officier de quart, qui était précisément +moi. C'était pour s'informer de leur petit cousin Pierre Kermadec; alors +je leur ai répondu: «Messieurs, le petit Pierre Kermadec, mon filleul, +n'est pas encore né; c'est trop tôt, repassez dans quelques jours, quand +nous serons à Brest.» Aussi, tu vois, ils sont partis. Regarde-les tous +qui s'en vont là-bas. + +«Vous leur avez répondu tout à fait comme il faut, dit Yves, qui riait +assez rarement. Mais je vais vous dire, moi, j'ai beaucoup rêvé +là-dessus, encore cette nuit, et savez-vous une peur qui me vient? C'est +que ce soit une petite fille.» + +En effet, quelle contrariété si ce filleul attendu allait être une +petite fille! Il n'y aurait plus moyen de l'appeler Pierre. + +...Cette parenté du petit enfant d'Yves avec les goélands n'était pas de +mon invention: _goéland_ était le nom qu'on donnait aux gabiers à bord +de cette _Ariane_, et le nom qu'ils se donnaient entre eux. Il n'y avait +donc pas à s'étonner que mon petit filleul à venir dût avoir dans les +veines un peu de ce sang d'oiseau. + +Aussi, en parlant de lui dans nos conversations du soir, nous disions +toujours: + +«Quand le _petit goéland_ sera arrivé.» + +Jamais nous ne l'appelions d'une autre manière. + + + + +XLII + + Brest, 15 juin 1878. + + +Nous habitons pour aujourd'hui un logis de hasard, rue de Siam, à Brest, +où l'_Ariane_ est revenue mouiller ce matin. + +En réponse à l'avis de son arrivée, Yves a reçu de Toulven, du vieux +Keremenen, la dépêche suivante: + +«Petit garçon né cette nuit. Se porte très bien, Marie aussi. + + Corentin Keremenen.» + +La nuit venue et nous couchés, impossible de dormir. J'entendis Yves +dans son lit qui se tourne, se _vire_, comme il dit avec son accent +breton. À l'idée qu'il ira demain à Toulven voir ce petit nouveau-né, +son bon et brave coeur déborde de toute sorte de sentiments dans +lesquels il ne se reconnaît plus. + +...Deux jours après lui, je dois, moi aussi, me rendre à Toulven pour le +baptême. + +Et il fait mille projets pour cette cérémonie: + +«Je n'ose pas vous dire, mais, si vous vouliez, à Toulven, manger chez +nous? Dame, vous savez, chez mon beau-père, ça n'est pas comme à la +ville, bien sûr.» + + + + +XLIII + + Brest, 15 juin 1878. + + +Dès le matin, je pars pour Toulven, où Yves m'attend depuis hier. + +Temps splendide. La vieille Bretagne est verte et fleurie. Tout le long +du chemin, de grands bois, des rochers. + +Yves est là à l'arrivée de la diligence que j'ai prise à Bannalec. Près +de lui se tient une jeune fille de dix-huit ou vingt ans qui rougit, +bien jolie sous sa grande coiffe. + +«Voici Anne, me dit Yves, ma belle-soeur, la marraine.» + +Il y a encore une petite distance entre le bourg et la chaumière qu'ils +habitent à Trémeulé en Toulven. + +Des gars du village chargent mes malles sur leurs épaules, et me voilà +en route pour faire ma visite au goéland qui vient de naître; pour faire +connaissance aussi avec cette famille de bas Bretons, dans laquelle mon +pauvre Yves est entré par coup de tête, sans trop savoir pourquoi. + +Comment seront-ils, ces nouveaux parents de mon frère Yves,--et ce pays +qui va devenir le sien? + + + + +XLIV + + +Nous nous acheminons tous trois par des sentiers creux, très profonds, +qui fuient devant nous sous le couvert des hêtres et qui sont tout +pleins de fougères. + +C'est le soir; le ciel est couvert, et il fait dans ces chemins une +espèce de nuit qui sent le chèvrefeuille. + +Çà et là sont rangées, au bord, des chaumières grises, très antiques, +tapissées de mousse. + +...Il y en a une d'où part une chanson à dormir, chantée en cadence +lente par une voix très vieille aussi: + + Boudoul, boudoul, galaïchen! + Boudoul, boudoul, galaïch du!... + +«C'est _lui_ qu'on berce, dit Yves en souriant. Voici chez nous.» + +Elle est à moitié enfouie et toute moussue, cette chaumière des vieux +Keremenen. Les chênes et les hêtres étendent au-dessus leur voûte verte; +elle semble aussi ancienne que la terre des chemins. + +Au dedans, il fait sombre; on voit les lits en forme d'armoire alignés +avec les bahuts le long du granit brut des murs. + +Une grand-mère en large collerette blanche est là qui chante auprès du +nouveau-né, qui chante un air du temps de son enfance. + +Dans un berceau d'une mode bretonne d'autrefois, qui, avant lui, avait +bercé ses ancêtres, est couché le petit goéland: un gros bébé de trois +jours, tout rond, tout noir, déjà basané comme un marin, et qui dort, +les poings fermés sous son menton. Il a de tout petits cheveux qui +sortent de son bonnet sur son front comme des petits poils de souris. Je +l'embrasse, et de tout mon coeur, parce que c'est le bébé d'Yves. + +«Pauvre petit goéland!» dis-je en touchant le plus doucement possible +ses petits cheveux de souris, «il n'a pas encore beaucoup de plumes. + +--C'est vrai, dit Yves en riant. Et puis, regardez», ajoute-t-il en +étendant avec des précautions infinies la petite patte fermée dans sa +main rude, «je ne l'ai pas très bien réussi: il n'a pas du tout la _peau +d'entre-doigts_.» + +On nous dit que Marie Kermadec est couchée dans un de ces lits dont on a +refermé sur elle la petite porte de bois à jour, parce qu'elle vient de +s'endormir; nous baissons la voix de peur de l'éveiller, et nous +sortons, Yves et moi, pour aller faire dans le village plusieurs +démarches que nécessite la solennité de demain. + + + + +XLV + + +Nous trouvons drôle de nous voir tous deux faisant acte de citoyens +comme tout le monde. Chez m. Le maire, chez m. Le curé, nous nous +sentons très empruntés, ayant même par instants des envies de rire. + +Petit goéland est définitivement inscrit au registre de Toulven sous les +prénoms de Yves-Pierre,--celui de son père, et le mien, comme c'est +l'usage dans le pays. Quant à m. Le curé, il est convenu avec lui qu'il +nous attendra demain matin, à neuf heures, à l'église, et qu'il y aura +un _te deum_. + +«Maintenant rentrons tout droit, dit Yves; le _père_ doit être déjà de +retour, et nous les retarderions pour souper.» + + + + +XLVI + + +La nuit de juin descendait doucement, avec beaucoup de calme et de +silence, sur le pays breton. Dans le chemin creux, on commençait à ne +plus y voir. + +Le vieux Corentin Keremenen était de retour, en effet, de son travail +aux champs et nous attendait sur sa porte. Même il avait eu le temps de +faire sa toilette: il avait mis son grand chapeau à boucle d'argent et +sa veste des fêtes en drap bleu, ornée de paillettes de métal et d'une +broderie dans le dos, représentant le saint sacrement. + +...Il y a une agitation joyeuse dans cette chaumière, un air des grands +jours. Les chandeliers de cuivre sont allumés sur la table, qui est +recouverte d'une belle nappe. Les bahuts, les escabeaux, les vieilles +boiseries de chêne reluisent comme des miroirs; on sent qu'Yves a passé +par là. + +Ces chandeliers n'éclairent pas loin et il y a dans cette chaumière des +recoins noirs; on voit se mouvoir de grandes choses bien blanches, qui +sont les coiffes à larges ailes et les collerettes plissées des femmes; +autrement les fonds sont très obscurs; la lumière vient mourir en +tremblotant sur le granit des murailles, sur les solives irrégulières et +noircies par le temps qui portent le chaume du toit. Toujours ce chaume +et ce granit brut qui jettent encore dans les villages bretons une note +de l'époque primitive. + +...On apporte sur la table la bonne soupe qui fume et nous nous asseyons +alentour, Yves à ma gauche, Anne à ma droite. + +C'est un grand repas, plusieurs poulets à diverses sauces, des crêpes de +sarrasin, des omelettes au lard et au sucre; du vin et du cidre doré +qui mousse dans nos verres. + +Yves me dit à part, tout bas: + +«C'est un très bon homme, mon beau-père;--et ma belle-mère Marianne, +vous ne pouvez pas vous figurer quelle bonne femme elle est! J'aime +beaucoup mon beau-père et ma belle-mère.» + +Dans la soirée, une jeune fille apporte du village des choses empesées +de frais, très encombrantes. Anne se dépêche de serrer tout cela dans un +bahut pendant qu'Yves m'envoie un coup d'oeil d'intelligence, disant: + +«Vous voyez, tous ces préparatifs en votre honneur!» + +J'avais bien deviné ce que c'était: la coiffe de cérémonie et l'immense +collerette brodée de mille plis; qui doivent la parer pour la fête de +demain matin. + +De mon côté, j'ai différents petits paquets que je désire faire sortir +inaperçus de ma malle avec l'aide d'Yves: des bonbons, des dragées, une +croix d'or pour la marraine. Mais Anne aussi a vu tout cela du coin de +son oeil, et se met à rire. Tant pis! Et on ne peut pas réussir à se +faire des mystères dans un logis où il n'y a qu'une seule porte et qu'un +seul appartement pour tout le monde. + +Petit Pierre, lui, toujours tout rond comme un bébé de bronze, continue +de dormir dans la même pose, les poings fermés sous le menton; jamais +bébé naissant ne fut si beau ni si sage. + +...Quand je prends congé d'eux tous, Yves se lève aussi pour venir me +conduire jusqu'au village, où je dois coucher à l'auberge. + +...Dehors, dans le sentier creux, sous les branches, il fait absolument +noir; on y est enveloppé d'une obscurité double, celle des grands arbres +et celle de la nuit. + +C'est un genre de calme auquel nous ne sommes plus habitués, celui des +bois. Et puis la mer n'est pas là; ce pays de Toulven en est très +éloigné. Nous écoutons; il nous semble toujours que nous devons entendre +dans le lointain son bruit familier; mais non, c'est partout le silence. +Rien que des frôlements à peine perceptibles dans l'épaisseur verte, +faibles bruits d'ailes qui s'ouvrent, trémoussements légers d'oiseaux +qui ont de petits rêves dans leur sommeil. + +On sent toujours les chèvrefeuilles; mais, avec la nuit, il est venu une +fraîcheur pénétrante et des odeurs de mousse, de terre, d'humidité +bretonne. + +Toutes ces campagnes qui dorment, toutes ces collines boisées qui nous +entourent, tous ces sommeils d'arbres, toutes ces tranquillités nous +oppressent. Nous nous sentons un peu des étrangers au milieu de tout +cela, et la mer nous manque, la mer, qui est en somme le grand espace +ouvert, le grand champ libre sur lequel nous nous sommes accoutumés à +courir. + +Yves subit ces impressions et me les exprime d'une manière naïve, d'une +manière à lui, qui n'est guère intelligible que pour moi. Au milieu de +son bonheur, une inquiétude le trouble ce soir, presque un regret d'être +venu étourdiment fixer sa destinée dans cette chaumière perdue. + +Et puis nous rencontrons un calvaire, qui tend dans l'obscurité ses deux +bras gris, et nous songeons à toutes ces vieilles chapelles de granit, +qui sont posées çà et là autour de nous, isolées au milieu des bois de +hêtres et dans lesquelles veillent des esprits de morts. + + + + +XLVII + + +Le lendemain jeudi, 16 du mois de juin 1878, par un temps radieux, le +cortège de baptême s'organise dans la chaumière des vieux Keremenen. + +Anne, le dos tourné dans un coin, ajuste sa grande coiffe devant un +miroir, un peu embarrassée d'être obligée de faire cela devant moi; mais +les chaumières de Bretagne ne sont pas grandes, et elles n'ont pas +d'autres séparations au dedans que les petites armoires où l'on dort. + +Anne est vêtue d'un costume de drap noir dont le corsage ouvert est +brodé de soies de toutes couleurs et de paillettes d'argent; elle porte +un devantier de moire bleue, et, débordant sur ses épaules, une +collerette blanche à mille plis qui se tient rigide comme une fraise du +XVIe siècle. Moi, j'ai pris un uniforme aux dorures toutes fraîches, +et nous produirons certainement un bon effet tout à l'heure, nous +donnant le bras, dans le sentier vert. + +Auprès du petit enfant, il y a ce matin un nouveau personnage, une +vieille très laide et très extraordinaire, qui fait son entendue et à +qui on obéit:--c'est la sage-femme, à ce qu'il paraît. + +«Elle a l'air un peu sorcière», dit Anne, qui devine mon impression; +«mais c'est une très bonne femme. + +--Oh! oui, une très bonne femme, appuie le vieux Corentin; c'est un air +qu'elle a comme cela, monsieur, mais elle ne manque pas de religion, et +même elle a obtenu de grandes bénédictions, l'an passé, au pèlerinage de +Sainte-Anne.» + +Cassée en deux comme Carabosse, un nez crochu en bec de chouette et des +petits yeux gris bordés de rouge, qui clignotent très vite comme ceux +des poules, elle va de droite et de gauche, affairée, avec sa grande +collerette de cérémonie toute raide; quand elle parle, sa voix surprend +comme un son de la nuit; on croirait entendre la hulotte des sépulcres. + +Yves et moi, nous n'aimions pas d'abord cette vieille auprès du +nouveau-né; mais nous songeons ensuite que, depuis cinquante ans, elle +préside aux naissances des petits enfants du pays de Toulven, sans avoir +jamais porté malheur à aucun, bien au contraire. D'ailleurs, elle +observe en conscience tous les rites anciens, tels que faire boire au +petit avant le baptême un certain vin dans lequel on a trempé l'anneau +du mariage de sa mère, et plusieurs autres qui ne devraient jamais être +négligés. + +On y voit juste autant qu'il faut, dans cette chaumière, très enterrée +et très à l'ombre. Le jour entre un peu par la porte; au fond, il y a +aussi une lucarne ménagée dans l'épaisseur du granit, mais les fougères +l'ont envahie: on les voit par transparence, comme les fines découpures +d'un rideau vert. + +...Enfin petit Pierre a terminé sa toilette, et sans pousser un cri. Je +l'aurais mieux aimé en petit Breton; mais non, il est tout en blanc, le +fils d'Yves, avec une longue robe brodée et des noeuds de ruban, comme +un petit monsieur de la ville. Il a l'air encore plus vigoureux et plus +brun dans ce costume de poupée; les pauvres petits bébés des villes, qui +vont au baptême dans des toilettes pareilles, n'ont pas, en général, un +sang si vivace et si fort. + +Par exemple, je suis forcé de reconnaître qu'il n'est pas encore bien +joli; il est probable que cela viendra plus tard; mais, pour le moment, +il a un minois bouffi de petit chat naissant. + +...Dehors, dans le sentier plein de fougères, sous la voûte verte, +s'agitent déjà quelques grandes coiffes blanches de jeunes filles et des +corsages de drap à broderies, comme celui d'Anne. Elles sont sorties des +chaumières voisines et attendent pour nous voir passer. + +Bras dessus bras dessous, Anne et moi, nous nous mettons en route. Petit +Pierre prend les devants, sur les bras de la vieille au nez d'oiseau, +qui trotte vite et menu, avec un déhanchement bizarre comme les vieilles +fées. Et le grand Yves marche derrière nous, dans ses habits de mariage, +très grave, un peu étonné d'être à pareille fête, un peu intimidé aussi +de défiler tout seul, mais c'est la coutume. + +Par le beau matin de juin, nous descendons gaiement le sentier breton; +au-dessus de nos têtes, le couvert des chênes et des hêtres tamise des +petits ronds de lumière qui tombent par milliers à travers la verdure +comme une pluie blanche. Les clématites pendent, mêlées au +chèvrefeuille, et les oiseaux chantent tous la bienvenue au petit +goéland, qui fait sa première apparition au soleil. + +...Nous voici dans Toulven, qui est presque une petite ville. Les bonnes +gens sont sur leur porte, et nous défilons tout le long de la grand'rue +pour aller à l'église. + +Elle est très ancienne, cette église de Toulven; elle s'élève toute +grise dans le ciel bleu, avec sa haute flèche de granit à jours, que par +place les lichens ont dorée. Elle domine un grand étang immobile avec +des nénuphars, et une série de collines uniformément boisées qui font +par derrière un horizon sans âge. + +Tout autour, un antique enclos; c'est le cimetière. Des croix bordent la +sainte allée; elle sortent d'un tapis de fleurs, d'oeillets, de +giroflées, de blanches marguerites. Et dans les recoins plus abandonnés +où le temps a nivelé les bosses de gazon, il y a des fleurs encore pour +les morts: les silènes et les digitales des champs de Bretagne; la terre +en est toute rose. Les tombes se pressent là, aux portes de l'église +séculaire, comme un seuil mystérieux de l'éternité; cette grande chose +grise qui s'élève, cette flèche qui essaye de monter, il semble, en +effet, que tout cela protège un peu contre le néant; en se dressant vers +le ciel, cela appelle et cela supplie: et c'est comme une éternelle +prière immobilisée dans du granit. Et les pauvres tombes enfouies sous +l'herbe attendent là, plus confiantes, à ce seuil d'église, le son de la +dernière trompette et des grandes voix de l'Apocalypse. + +Là aussi, sans doute, quand, moi, je serai mort ou cassé par la +vieillesse, là on couchera mon frère Yves; il rendra à la terre bretonne +sa tête incrédule, et son corps qu'il lui avait pris. Plus tard encore y +viendra dormir le petit Pierre,--si la grande mer ne nous l'a pas +gardé,--et, sur leurs tombes, les fleurs roses des champs de Bretagne, +les digitales sauvages, l'herbe haute de juin, pousseront comme +aujourd'hui, au beau soleil des étés. + +...Sous le porche de l'église, il y avait tous les enfants du village +qui semblaient très recueillis. M. Le curé était là aussi qui nous +attendait dans ses habits de cérémonie. + +C'était un porche d'une architecture très primitive, et dont bien des +générations bretonnes avaient usé les pierres; il y avait des saints +difformes, taillés dans le granit, qui étaient alignés comme des +gnomes. + +La cérémonie fut longue à cette porte. La vieille à tête de chouette +avait posé le petit Pierre dans nos mains, et nous le tenions à deux +avec la marraine, comme le veut l'usage, elle du côté des pieds et moi +du côté de la tête. Yves, adossé aux piliers de granit, nous regardait +faire d'un air très rêveur, et Anne était bien jolie, sous ce porche +gris, avec son beau costume et sa grande fraise, tout en lumière, dans +un rayon de soleil. + +Petit Pierre marqua une légère grimace et passa sur sa lèvre le bout de +sa toute petite langue, d'un air mécontent, quand on lui fit goûter le +sel, emblème des amertumes de la vie. + +M. Le curé récita de longs _oremus_ en latin, après quoi, il dit dans la +même langue au petit goéland: _Ingredere, Petre, in domum Domini_. Et +alors nous entrâmes dans l'église. + +Des saintes qui étaient là, dans des niches, en costume du XVIe +siècle, regardaient petit Pierre faire son entrée, de ce même air +placide et mystique avec lequel elles ont vu naître et mourir dix +générations d'hommes. + +Sur les fonts baptismaux ce fut encore fort long, et puis il nous fallut +faire station, Anne et moi, devant la grille du choeur, agenouillés +comme deux nouveaux époux. + +Enfin, je dus prendre à moi tout seul le fils d'Yves, que je tremblais +de briser dans mes mains inhabiles, monter les marches de l'autel avec +ce précieux petit fardeau, et lui faire embrasser la nappe blanche sur +laquelle pose le saint sacrement. Je me sentais très gauche en uniforme, +j'avais l'air de porter un poids des plus lourds. Je ne m'imaginais pas +que ce fût une chose si difficile de tenir un nouveau-né; encore il +était endormi: s'il eût été en mouvement, jamais je n'aurais pu réussir. + +...Tous les enfants du village nous guettaient au départ, de petits gars +bretons avec des mines effarouchées, des joues bien rondes et de longs +cheveux. + +Les cloches sonnaient joyeusement en haut de l'antique flèche grise et +le _Te Deum_ venait d'éclater derrière nous, entonné à pleine voix par +des petits enfants de choeur en robe rouge et surplis blanc. + +On nous laissa passer, encore tranquilles et recueillis, dans l'allée +fleurie que bordaient les tombes;--mais après, quand nous fûmes +dehors!... + +Petit Pierre, cause de tout ce tapage, était parti devant, emporté de +plus en plus vite par la vieille au nez crochu, et dormant toujours de +son sommeil innocent. Anne et moi, nous étions assaillis; petits garçons +et petites filles nous entouraient avec des cris et des gambades; il y +en avait de ces petites qui avaient bien cinq ans, et qui portaient déjà +de grandes collerettes et de grandes coiffes pareilles à celles de leurs +mères; et elles sautaient autour de nous, comme des petites poupées très +comiques. + +C'était singulier, la joie de ce petit monde breton, rose avec de longs +cheveux de soie jaune; à peine éclos à la vie, et déjà dans des +costumes et des modes du vieux temps;--exubérants d'une joie +inconsciente,--comme autrefois leurs ancêtres, et ils sont morts! Joie +de la vie toute neuve, joie comme en ont les petits chats, les cabris, +et, après dix ans, ils meurent; les petits chiens, les petits moutons +ont de ces joies et font des sauts d'enfant,--et cela passe et on les +tue! + +Nous leur jetions des poignées de dragées, et toute notre route était +semée de bonbons. On se souviendra longtemps dans Toulven de ce baptême +du petit goéland. + +...Après, nous retrouvâmes le calme du sentier breton, la longue allée +verte, et, au bout, le hameau sauvage. + +Il était maintenant près de midi; les papillons et les mouches volaient +par bandes le long du chemin. Il faisait très chaud pour un temps de +Bretagne. + +En plein jour, c'était un vrai jardin que ce toit de chaume des vieux +Keremenen; une quantité de petites fleurs, blanches, jaunes, roses, s'y +étaient installées en compagnie d'une grande variété de fougères, et le +soleil s'éparpillait dessus, toujours tamisé par les chênes. + +Au dedans, il faisait encore frais, dans le demi-jour un peu vert, sous +la voûte basse et noire des vieilles solives. + +Le dîner était prêt sur la table, et la femme d'Yves, qui s'était levée +pour la première fois, nous attendait, assise à sa place, dans ses beaux +habits de fête. En quelques jours, sa jeunesse s'était envolée, elle +était pâle et maigrie. Yves la regarda avec un air de surprise déçue +qu'elle put voir; puis, comprenant que c'était mal, il alla l'embrasser +avec affection, un peu en grand seigneur. Et, moi, j'augurai de tristes +choses de cette entrevue de désenchantement. + +Toutefois ce dîner du baptême fut gai. Il se composait d'un grand nombre +de plats bretons et dura fort longtemps. + +Au dessert, on entendit dehors marmotter très vite, à deux voix, en +langue de basse Bretagne, des espèces de litanies. C'étaient deux +vieilles, deux pauvresses, qui se donnaient le bras, appuyées sur des +bâtons, comme font les fées quand elles prennent forme caduque pour +n'être pas reconnues. + +Elles demandèrent à entrer, étant venues pour dire la bonne aventure au +petit Pierre. Sur son berceau de chêne où on le balançait doucement, +elles firent des prédictions très heureuses, et puis se retirèrent en +bénissant tout le monde. + +Alors on leur remit de grosses aumônes, et Anne leur fit des tartines +beurrées. + + + + +XLVIII + + +Dans l'après-midi, il y eut une belle scène: mon pauvre Yves était gris +et voulait aller à Bannalec prendre le chemin de fer pour s'en retourner +à bord. + +Nous étions fort loin à nous promener dans un bois, Anne, lui et moi, +quand tout à coup cela le prit à propos d'un rien. Il nous avait +quittés, nous tournant le dos, disant qu'il ne reviendrait plus, et nous +l'avions suivi par inquiétude de ce qu'il allait faire. + +Quand nous arrivâmes après lui à la chaumière des vieux Keremenen, nous +le vîmes qui avait jeté à terre sa belle chemise blanche et ses beaux +habits de mariage; le torse nu, comme se mettent les matelots à bord +pour la tenue du matin, il cherchait partout son tricot de marin qu'on +lui avait caché. + +«Seigneur Jésus, mon Dieu! ayez pitié de nous», disait Marie, se femme, +en joignant ses pauvres mains pâles de convalescente. «Comment cela +s'est-il fait, seigneur? Car enfin il n'a pas bu! Ô monsieur, +empêchez-le», suppliait-elle en s'adressant à moi. «Et qu'est-ce qu'on +va dire dans Toulven quand il passera, de voir que mon mari a voulu me +quitter!» + +En effet, Yves avait très peu bu; le contentement, sans doute, lui avait +tourné la tête à ce dîner, et, de plus, nous lui avions fait faire une +course au grand soleil; il n'y avait pas tout à fait de sa faute. + +Quelquefois,--rarement il est vrai,--avec beaucoup de douceur, on +pouvait l'arrêter encore; je savais cela, mais je ne me sentais pas +capable aujourd'hui d'employer ce moyen. Non, c'était trop, à la fin! +Même ici, dans cette paix et ce bon jour de fête, apporter encore ces +scènes-là! + +Je dis simplement: + +«Yves ne sortira pas!» + +Et, pour lui couper la route, je me mis en travers de la porte, +arc-bouté aux vieux montants de chêne, qui étaient massifs et solides. + +Lui n'osait rien me répondre à moi-même, ni lever sur moi ses yeux +sombres et troubles. Il allait et venait, cherchant toujours ses habits +de bord, tournant comme une bête fauve que l'on tient captive. Il avait +dit à voix basse que rien ne l'empêcherait de sortir dès qu'il aurait +trouvé son bonnet pour se coiffer. Mais c'est égal, l'idée qu'il +faudrait me toucher pour essayer de sortir le retenait encore. + +Moi aussi, j'étais dans un mauvais jour et je ne sentais plus rien de +cette affection qui avait duré tant d'années, pardonné tant de choses. +Je voyais devant moi le forban ivre, ingrat, révolté, et c'était tout. + +Au fond de chaque homme, il y a toujours un sauvage caché qui +veille,--chez nous surtout qui avons roulé la mer.--C'étaient nos deux +sauvages qui étaient en présence et qui se regardaient, ils venaient de +se heurter l'un à l'autre, comme dans nos plus mauvais jours passés. + +Et dehors, autour de nous, c'était toujours le calme de la campagne, +l'ombre des chênes, la tranquille _nuit verte_. + +Le pauvre vieux Keremenen, lui, ne pouvait rien, et cela risquait de +devenir tout à fait odieux et pitoyable, quand on entendit Marie qui +pleurait; c'étaient ses premières larmes de femme, des larmes pressées, +amères, présage sans doute de beaucoup d'autres; des sanglots qui +étaient lugubres, au milieu de ce silence lourd que nous gardions tous. + +Alors Yves fut vaincu et s'approcha lentement pour l'embrasser: + +«Allons, j'ai tort, dit-il, et je demande pardon.» + +Et puis il vint à moi et se servit d'un nom qu'il avait quelquefois +écrit, mais qu'il n'avait jamais osé prononcer: + +«Il faut encore me pardonner, _frère_!...» + +Et il m'embrassa aussi. + +Après, il demanda pardon aux deux vieux Keremenen, qui lui donnèrent de +bons baisers de père et de mère; et pardon à son fils, le petit +goéland, en appuyant sa bouche sur ses petites mains fermées qui +débordaient du berceau. + +Il était tout à fait dégrisé et c'était fini; le vrai Yves, mon frère, +était revenu; il y avait comme toujours dans son repentir quelque chose +de simple et d'enfantin qui faisait qu'on lui pardonnait sans +arrière-pensée et qu'on oubliait tout. + +Maintenant il ramassait ses effets par terre, les époussetait et se +rhabillait sans rien dire, triste, épuisé, essuyant son front, où une +mauvaise sueur froide était venue perler. + +...Une heure après, je regardais Yves, qui était posé, avec sa tournure +d'athlète, auprès du berceau de son fils; il venait de l'endormir, en +le berçant lui-même, et, peu à peu, progressivement, avec beaucoup de +précautions, il arrêtait les balancements de la petite corbeille de +chêne, pour la laisser immobile, voyant que le sommeil était bien venu. +Ensuite il se pencha davantage pour le regarder de tout près, +l'examinant avec beaucoup de curiosité, comme ne l'ayant encore jamais +vu, touchant les petits poings fermés, les petits cheveux de souris qui +sortaient toujours du petit bonnet blanc. + +À mesure qu'il le contemplait, sa figure prenait une expression d'une +tendresse infinie; alors l'espoir me vint que ce serait peut-être un +jour sa sauvegarde et son salut, ce petit enfant.... + + + + +XLIX + + +Le soir, après souper, nous fîmes une promenade beaucoup plus calme que +celle du jour, Anne, Yves et moi. + +Et, à neuf heures, nous étions assis au bord d'un grand chemin qui +traversait les bois. + +Ce n'était pas encore la nuit, tant sont longues en Bretagne les soirées +du beau mois de juin; mais nous commencions tout de même à causer des +fantômes et des morts. + +Anne disait: + +«L'hiver, quand les loups viennent, nous les entendons de chez nous; +mais quelquefois les revenants aussi, monsieur, se mettent à crier comme +eux.» + +Ce soir-là, on entendait seulement passer les hannetons et les +cerfs-volants qui traversaient l'air tiède en décrivant des courbes, +avec de petits bourdonnements d'été. Et puis, dans le lointain du bois: +_hou!... Hou!..._ Un appel triste, chanté tout doucement d'une voix de +hibou. + +Et Yves disait: + +«Écoutez, frère, les perruches de France qui chantent» (c'était un +souvenir de sa _perruche_ de la _Sibylle_). + +Les graminées légères, avec leurs fleurs de poussière grise, étendaient +sur la terre une couche très haute, à peine palpable, où on enfonçait; +et les dernières phalènes, qui avaient fini de courir, plongeaient les +unes après les autres dans ces épaisseurs d'herbes, pour prendre leur +poste de sommeil le long des tiges. + +Et l'obscurité venait, lente et calme, avec un air de mystère. + +...Passa un jeune gars breton qui portait un bissac sur l'épaule, et +s'en revenait gris du pardon de Lannildu, la plume de paon au chapeau. +(Je ne sais pas bien ce que vient faire ceci dans l'histoire d'Yves: je +raconte au hasard des choses qui sont restées dans ma mémoire). Il +s'arrêta pour nous faire un discours. Après quoi, en manière de +péroraison, et montrant son bissac: + +«Tenez, dit-il, j'ai deux chats là-dedans.» (Cela n'avait aucun rapport +avec ce qu'il venait de nous dire). + +Il posa son fardeau par terre et jeta son grand chapeau dessus. Alors ce +bissac se mit à _jurer_, avec de grosses voix de matous en colère, et à +circuler par soubresauts sur le chemin. + +Quand nous fûmes bien convaincus que c'étaient des chats, il remit le +tout sur son épaule, salua, et continua sa route. + + + + +L + + 17 juin 1878. + + +De bonne heure, nous sommes debout pour aller dans les bois ramasser des +_luzes_ (petits fruits d'un noir bleu que l'on trouve dans les plus +épais fourrés, sur des plantes qui ressemblent au gui de chêne). + +Anne ne portait plus son beau costume de fête: elle avait mis une grande +collerette unie et une coiffe plus simple. Sa robe bretonne en drap bleu +était ornée de broderies jaunes: sur chaque côté de son corsage, +c'étaient des dessins imitant de ces rangées d'yeux comme en ont les +papillons sur leurs ailes. + +Le long des sentiers creux, dans la nuit verte, nous rencontrions des +femmes qui allaient à Toulven entendre la première messe du matin. Du +fond de ces longs couloirs de verdure, on les voyait venir avec leurs +collerettes, avec leurs hautes coiffes blanches, dont les pans +retombaient symétriques sur leurs oreilles, comme des bonnets +d'Egyptiens. Leur taille était très serrée dans des doubles corsages de +drap bleu qui ressemblaient à des corselets d'insectes et sur lesquels +étaient brodées toujours les mêmes bigarrures, les mêmes rangées d'yeux +de papillon. Au passage, elles nous disaient bonjour en langue bretonne, +et leur figure tranquille avait des expressions primitives. + +Et puis, sur les portes des chaumières antiques en granit gris qui +étaient enfouies dans les arbres, nous trouvions des vieilles assises +et gardant des petits enfants; des vieilles aux longs cheveux blancs +dépeignés, aux haillons de drap bleu coupés à la mode d'autrefois, avec +des restes de broderies bretonnes et de rangées d'yeux: la misère et la +sauvagerie du vieux temps. + +Des fougères, des fougères, tout le long de ces chemins,--les espèces +les plus découpées, les plus fines, les plus rares, agrandies là dans +l'ombre humide, formant des gerbes et des tapis;--et puis des digitales +pourprées s'élançant comme des fusées roses, et, plus roses encore que +les digitales, les silènes de Bretagne, semant sur toute cette verdure +fraîche leurs petites étoiles d'une couleur de carmin. + +...À nous peut-être la verdure semble plus verte, les bois plus +silencieux, les senteurs plus pénétrants, à nous qui habitons les +maisons de planches au milieu du bruit de la mer. + +«Moi, je trouve qu'on est très bien ici, disait Yves. Un peu plus tard, +quand le petit Pierre sera seulement assez grand pour que je l'emmène +par la main, nous nous en irons tous deux ramasser toute sorte de choses +dans les bois,--et puis chasser. C'est cela, j'achèterai un fusil, dès +que je serai un peu riche, pour tuer les loups. Il me semble à moi que +je ne m'ennuierai jamais dans ce pays...» + +Je savais bien, hélas! Qu'il s'y ennuierait à la longue; mais c'était +inutile de le lui dire et il fallait bien lui laisser sa joie, comme aux +enfants. + +D'ailleurs, lui aussi allait partir; deux jours après moi, il devait +rejoindre Brest, pour s'embarquer de nouveau. Ce n'était qu'un tout +petit repos dans notre vie, ce séjour en Toulven, qu'un petit entr'acte +de Bretagne après lequel notre métier de mer nous attendait. + +...Nous fûmes bientôt au milieu des bois; plus de sentiers ni de +chaumières; rien que des collines se succédant au loin, couvertes de +hêtres, de broussailles, de chênes et de bruyères. Et des fleurs, une +profusion de fleurs; tout ce pays était fleuri comme un éden: des +chèvrefeuilles, de grands asphodèles en quenouilles blanches et des +digitales en quenouilles roses. + +Dans le lointain, le chant des coucous dans les arbres, et, autour de +nous, des bruits d'abeilles. + +Les _luzes_ croissaient çà et là, sur le sol pierreux, mêlées aux +bruyères fleuries. Anne trouvait toujours les plus belles, et m'en +donnait à pleine main. Et le grand Yves nous regardait faire avec un +sourire très grave, ayant conscience de jouer, pour la première fois, +une espèce de rôle de mentor et s'en trouvant très surpris. + +Le lieu était sauvage. Ces collines boisées, ces tapis de lichen, cela +ressemblait à des paysages des temps passés, tout en ne portant la +marque d'aucune époque précise. Mais le costume d'Anne était du plein +moyen âge et alors on avait l'impression de cette période-là. + +Non pas le moyen âge sombre et crépusculaire compris par Gustave Doré, +mais le moyen âge au soleil et plein de fleurs, de ces mêmes éternelles +fleurs des champs de la Gaule qui s'épanouissaient aussi pour nos +ancêtres. + +...Onze heures quand nous revînmes à la chaumière des vieux Keremenen +pour dîner; il faisait très chaud cet été-là, en Bretagne; toutes ces +fougères, toutes ces fleurettes roses des chemins se courbaient sous ce +soleil inusité, qui les fatiguait même à travers les branchages verts. + +..._Une heure_.--Pour moi, temps de partir.--J'allai embrasser d'abord +petit Pierre, qui dormait toujours dans sa corbeille de chêne antique, +comme si ces quatre jours ne lui avaient pas suffi pour se remettre de +toute la fatigue qu'il avait prise pour venir au monde. + +Je fis mes adieux à tous. Yves, pensif, debout contre la porte, +m'attendait pour m'accompagner jusqu'à Toulven, où la diligence devait +me prendre et me mener à la station de Bannalec. Anne et le vieux +Corentin voulurent aussi me reconduire. + +...Et, quand je vis s'éloigner Toulven, le clocher gris et l'étang +triste, mon coeur se serra. Dans combien d'années reviendrais-je en +Bretagne? Encore une fois nous étions séparés, mon _frère_ et moi, et +tous deux nous en allions à l'inconnu. Je m'inquiétais de son avenir, +sur lequel je voyais peser des nuages très sombres.... Et puis je +songeais aussi à ces Keremenen, dont l'accueil m'avait touché; je me +demandais si mon pauvre cher Yves, avec ses défauts terribles et son +caractère indomptable, n'allait pas leur apporter le malheur, sous leur +toit de chaume couvert de petites fleurs roses. + + + + +LI + + Novembre 1880. + + +...Un peu plus de deux ans après. + +Petit Pierre avait froid. Il pleurait, en se tenant ses deux petites +mains, qu'il essayait de cacher sous son tablier. Il était dans une rue +de Brest, avant jour, un matin de novembre, sous la pluie fine. Il se +serrait contre sa mère, qui, elle aussi, pleurait. + +Elle était là, à ce coin de rue, Marie Kermadec, attendant, rôdant dans +l'obscurité comme une mauvaise femme. Yves rentrerait-il?... Où +était-il?... Où avait-il passé sa nuit? Dans quel bouge?... +Retournerait-il au moins à son bord, à l'heure du coup de canon, à temps +pour l'appel? + +D'autres femmes attendaient aussi. + +Une passa avec son mari, un quartier-maître comme Yves; il sortait ivre +d'un cabaret qu'on venait d'ouvrir. Il essaya de marcher, fit quelques +pas, puis tomba lourdement à terre, avec un bruit lugubre de sa tête +contre le granit dur. + +«Ah! mon Dieu! pleurait la femme; jésus, sainte Vierge Marie, ayez +pitié de nous!... Jamais je ne l'avais vu comme ça encore!...» + +Marie Kermadec l'aida à le remettre debout. Il avait une jolie figure +douce et sérieuse. + +«Merci, madame!» + +Et la femme continua de le faire marcher, en le soutenant de toutes ses +forces. + +Petit Pierre pleurait assez doucement, comme comprenant déjà qu'une +honte pesait sur eux, et qu'il ne fallait pas faire de bruit, baissant +sa petite tête, et cachant toujours sous son tablier ses pauvres petites +mains qui avaient froid. Il était assez bien couvert pourtant, mais il y +avait longtemps qu'il était là, tranquille, à ce coin de rue humide. +Les lanternes à gaz venaient de s'éteindre, et il faisait très noir. +Pauvre petite plante saine et fraîche, née dans les bois de Toulven, +comment était-il venu s'échouer dans cette misère de la ville? Il ne +s'expliquait pas bien ce changement, lui, il ne pouvait pas comprendre +encore pourquoi sa mère avait voulu suivre son mari dans ce Brest, et +habiter un logis sombre et froid, au fond d'une cour, dans une des rues +basses avoisinant le port. + +Un autre passa; il battait sa femme, celui-ci, il ne voulait pas se +laisser ramener, et c'était horrible. Marie poussa un cri, en entendant +le bruit creux d'un coup de poing frappé dans une poitrine; et puis elle +se cacha la figure, n'y pouvant rien. Non! Yves n'en était jamais arrivé +là, lui. Mais est-ce que cela viendrait? Est-ce qu'il faudrait aussi, un +de ces jours, descendre jusqu'à cette dernière misère?... + + + + +LII + + +Yves, à la fin, parut, marchant droit, cambré, la tête haute, mais +l'oeil atone, égaré. Il vit sa femme, mais passa sans en avoir l'air, +lui jetant un mauvais regard trouble. + +_Ce n'était plus lui_,--comme il le disait lui-même après, dans les bons +moments de repentir qu'il avait encore. + +Ce n'était plus lui, en effet: c'était la bête sauvage que l'ivresse +réveillait, quand sa vraie âme était obscurcie et disparue. + +Marie se garda de dire un mot, non seulement de faire un reproche, mais +même de supplier. Il ne fallait rien dire à Yves dans ces moments où sa +tête était perdue: il serait reparti encore. Elle savait cela; elle +était pliée à ce silence. + +Elle suivit, tête basse, sous la pluie, traînant par la main petit +Pierre, qui tâchait de pleurer encore plus doucement depuis qu'il avait +vu son père et qui mouillait ses pauvres petits pieds dans la boue du +ruisseau. Comment avait-elle pu le laisser marcher ainsi, et même le +faire sortir, comme cela, avant jour? À quoi pensait-elle donc? Où +avait-elle la tête?... Et elle le prit à son cou, le réchauffant contre +elle, l'embrassant avec amour. + +Yves fit mine de passer devant sa porte, pour voir,--facétie de +brute,--puis regarda derrière lui sa femme avec un sourire stupide qui +faisait mal, comme pour dire: «C'était une plaisanterie que je te +faisais, mais, tu vois, je vais rentrer.» + +Elle le suivit de loin, se dissimulant le long des murs de l'escalier +noir, se faisant petite, humble. Heureusement il n'était pas jour +encore, et sans doute les voisins ne seraient pas levés pour être +témoins de cette honte. + +Elle entra après lui dans leur chambre et ferma la porte. + +Pas de feu, un air de misère qui prenait au coeur. + +La chandelle allumée, Marie vit qu'Yves avait encore tout déchiré ses +vêtements neufs, qu'elle avait une première fois raccommodés avec tant +de soin; et puis son grand col bleu était froissé et maculé, et son +tricot à raies, les mailles rompues, bâillait sur sa poitrine. + +Il allait et venait, tournant comme une bête enfermée, dérangeant, +chavirant brusquement les choses qu'elle avait rangées, les morceaux de +pain qu'elle avait économisés. + +Elle, ayant recouché leur enfant dans son berceau et l'ayant bien +couvert, faisait semblant de s'occuper des choses de leur ménage. Il +fallait avoir un air naturel dans ces cas-là; autrement, si on semblait +trop s'occuper de lui, il s'exaspérait tout à coup, comme un fauve qui a +senti le sang; et il voulait repartir. Et, quand une fois il avait dit: +«Eh bien, je m'en vais! Je m'en vais retrouver mes camarades!» il s'en +allait avec un entêtement de brute; il n'y avait plus ni force, ni +prières, ni larmes capables de le retenir. + + + + +LIII + + +Quelquefois Yves tombait tout à coup comme un mort et dormait plusieurs +heures, puis c'était fini. Cela dépendait de l'espèce d'alcool qu'il +avait pris. + +D'autres fois, il tenait bon, on ne sait comment, et s'en retournait +sur son navire, dans le port, «à la Réserve», faire son service. + +Ce matin-là, quand il fut sept heures, Yves, un peu dégrisé, ayant eu +l'idée de lui-même de tremper sa tête dans de l'eau glacée, sortit et +prit le chemin de l'arsenal. + + + + +LIV + + +Alors Marie s'assit, brisée, anéantie, auprès du petit berceau où leur +fils venait de se rendormir. + +Par les fenêtres sans rideaux une lueur blanche commençait à entrer, une +lueur pâle, pâle, qui donnait froid. + +Encore un jour!--dans la rue, on entendait ce bruit caractéristique des +bas quartiers de Brest aux heures d'_embauchée_: des milliers de sabots +de bois martelant les pavés de granit dur. Les ouvriers rentraient dans +le port de guerre, s'arrêtant en chemin pour boire encore de +l'eau-de-vie, dans des cabarets à peine ouverts qui mêlaient au jour +naissant les lueurs sales de leurs petites lampes. + +Marie restait là, immobile, percevant avec une espèce d'acuité +douloureuse tous ces bruits déjà familiers des matins d'hiver qui +montaient de la rue, voix noyées d'alcool et grouillements de sabots. +C'était dans une de ces vieilles maisons hautes d'étages, profondes, +immenses, avec des cours noires, des murs de granit brut, épais comme +des remparts, renfermant toute sorte de monde, ouvriers, vétérans, +marins;--au moins trente ménages d'ivrognes. Il y avait quatre +mois--depuis qu'Yves était revenu des Antilles--qu'elle avait quitté +Toulven pour venir habiter là. + +Une clarté plus blanche entrait par les vitres, tombait sur ces murs +délabrés et sordides, pénétrait peu à peu toute cette grande chambre, où +leur modeste petit ménage, aujourd'hui tout en désordre, semblait +perdu.--Décidément c'était le jour; elle alla, par économie, souffler sa +chandelle, et puis revint s'asseoir. + +Qu'allait-elle faire de sa journée? Travaillerait-elle aujourd'hui? Non, +elle n'en avait pas le courage, et puis à quoi bon? Encore un jour qu'il +faudrait passer sans feu, avec la mort dans le coeur, à regarder tomber +la pluie et à attendre!... Attendre, attendre avec une anxiété qui +croîtrait d'heure en heure, attendre la tombée de la nuit, le moment où +le martellement des sabots recommencerait en bas dans la rue grise, la +_débauchée_. Car Yves et les autres marins dont les navires étaient dans +le port sortaient en même temps que les ouvriers de l'arsenal, et alors, +elle, chaque soir, appuyée à sa fenêtre, regardait passer ce flot +d'hommes, les yeux inquiets, fouillant le plus loin possible dans tous +ces groupes, cherchant celui qui lui avait pris sa vie. + +Elle le reconnaissait de loin, à sa haute taille droite, à sa carrure; +son col bleu dominait les autres. Quand elle l'avait découvert, marchant +vite, se hâtant vers le logis, il lui semblait que son pauvre coeur se +desserrait, qu'elle respirait mieux; quand elle l'avait vu enfin +au-dessous d'elle entrer par la vieille porte basse, elle était presque +heureuse. Il arrivait;--et quand il était là et qu'il les avait +embrassés tous deux, elle et le petit Pierre, le danger était fini, il +ne ressortait plus. + +Mais, s'il tardait à paraître, peu à peu elle sentait l'angoisse +l'étreindre.... Et, quand l'heure était passée, la nuit venue, la foule +des hommes dispersée, et que lui n'était pas rentré, oh! alors +commençaient ces soirées sinistres qu'elle connaissait si bien, ces +soirées mortelles d'attente qu'elle passait, la porte ouverte, assise +dans une chaise, les mains jointes, à dire des prières, l'oreille tendue +à tous les chants de matelots qui venaient du dehors, tremblant à tous +les bruits de pas qu'elle entendait dans l'escalier noir. + +Et puis, très tard, quand les autres, les voisines, étaient couchées et +ne pouvaient plus la voir, elle descendait; sous le froid, sous la +pluie, elle s'en allait comme une insensée attendre aux coins des rues, +écouter aux portes des bouges où l'on buvait encore, coller sa joue +pâlie aux vitres des cabarets.... + + + + +LV + + +Petit Pierre dormait toujours dans son berceau, pour rattraper son +pauvre petit sommeil perdu d'avant jour.--Et, ce matin-là, sa mère aussi +s'était assoupie près de lui dans sa chaise, accablée qu'elle était de +fatigue et de veille. + +Le grand jour pâle était tout à fait levé quand elle se réveilla, les +membres engourdis, ayant froid. En reprenant ses idées, vite elle +retrouva son angoisse. Pourquoi avait-elle quitté Toulven? Pourquoi +s'était-elle mariée? Pauvre fille de la campagne, que faisait-elle dans +ce Brest, où on regardait son costume de paysanne? Pourquoi était-elle +venue traîner dans les rues de la ville sa grande collerette blanche, +souvent trempée de pluie, que, par désespérance, par dégoût de tout, +elle laissait maintenant pendre toute fripée et sans apprêt sur ses +épaules? + +Elle avait épuisé tous les moyens pour ramener Yves. Il était encore si +doux, si bon, il aimait tant son petit Pierre dans ses moments +raisonnables, que souvent elle s'était reprise à espérer! Il avait des +repentirs très sincères, qui duraient plusieurs jours; et c'étaient des +jours de bonheur. + +«Il faut me pardonner, disait-il, tu vois bien que _ce n'était plus +moi_!» + +Et elle pardonnait; alors on ne se quittait plus; quand par hasard il +faisait un peu beau temps, on habillait petit Pierre dans ses habits +neufs, et on allait se promener, tous les trois, dans Brest. + +...Et puis, un beau soir, Yves ne rentrait pas, et c'était à +recommencer, il fallait retomber dans ce désespoir. + +Cela allait de mal en pis; le séjour à Brest exerçait sur lui cette même +influence qu'il a d'ordinaire sur tous les marins. Maintenant c'était +presque chaque semaine; cela devenait _une habitude_. À quoi bon +espérer? + +Il n'y avait plus d'argent dans leur tiroir. Comment faire? En emprunter +à ces femmes, les voisines, qui de temps en temps buvaient aussi, et +qu'elle dédaignait de connaître; elle en aurait trop honte! Pourtant +elle était à bout de moyens pour cacher sa détresse à ses parents, qui +ne savaient rien, eux, et qui s'étaient mis à aimer Yves comme leur vrai +fils. + +Eh bien, elle le leur dirait, qu'il n'en était pas digne. Une révolte se +faisait en elle. Elle le laisserait, cet homme; c'était trop à la fin, +et il n'avait pas de coeur.... + + + + +LVI + + +Et pourtant, si!--quelque chose lui disait qu'il en avait, du coeur, +mais qu'il était un grand enfant que la vie de la mer avait perdu. Avec +un attendrissement très doux, elle retrouvait sa figure noble et +tranquille, sa voix, son sourire des bons moments où il était sage.... + +L'abandonner?... À cette idée qu'il s'en irait seul, tout à fait perdu +alors, et jetant tout au diable, livré à ses vices et à ceux des autres, +recommencer sa vie de débauches avec d'autres femmes, naviguer au loin, +puis vieillir seul, délaissé, épuisé par l'alcool!... Oh! à cette idée +de le quitter, elle était prise d'une angoisse plus horrible que tout: +elle sentait qu'elle était rivée à lui maintenant par un lien plus fort +que toute raison, que toute volonté humaine. Elle l'aimait éperdument, +sans avoir conscience de la grandeur de son amour.... Non, plutôt, si +elle ne pouvait pas l'en retirer, elle se laisserait rouler avec lui +dans la dernière fange pour l'avoir encore dans ses bras jusqu'à l'heure +de mourir. + + + + +LVII + + +Petit Pierre n'aimait pas du tout Brest, lui; il trouvait que c'était +vilain et que c'était noir. + +Il y demeurait seulement depuis quatre mois, et déjà ses joues rondes +avaient un peu pâli sous leur teinte brune. Avant, elles étaient +pareilles à ces brugnons très mûrs des pays du Midi, qui sont d'une +couleur chaude et dorée, d'un rouge taché de soleil. + +Ses yeux étaient noirs et brillaient d'un éclat de jais, comme ceux de +sa mère, entre de très longs cils charmants. Dans ses petits sourcils, +il y avait déjà quelque chose de grave, qui était d'Yves. + +Il était beau à peindre, avec son expression réfléchie, et ce petit air +mâle et décidé qu'il prenait déjà comme un grand garçon. + +De temps en temps, il avait bien encore des moments de gaieté très +bruyante; il sautait, sautait tout autour de la chambre triste, en +faisant beaucoup de tapage. Mais cela ne lui venait plus aussi souvent +qu'à Toulven. + +Il regrettait, dans son petit souvenir encore vague, il regrettait les +petits camarades du sentier de hêtres, et les cajoleries de ses +grands-parents, et les chansons de sa vieille grand-mère. Là-bas, tout +le monde s'occupait de lui, tandis qu'ici il était presque toujours tout +seul. + +Non, il n'aimait pas la ville. Et puis il avait toujours froid, dans +cette chambre nue et dans ces vieux escaliers de pierre. + + + + +LVIII + + +«Il faut me pardonner; tu vois bien que ce n'était plus moi.» + +Quand une fois Yves avait dit cela, tout était bien fini; mais c'était +souvent très long à venir. Lorsque l'ivresse était passée, pendant deux +ou trois jours il restait sombre, morne, ne parlant plus, jusqu'au +moment où son sourire s'épanouissait de nouveau tout à coup à propos +d'un rien, avec une expression de confusion très enfantine.--Alors le +ciel se rouvrait pour la pauvre Marie, et elle lui souriait, elle aussi, +d'une façon particulière, sans jamais dire un mot de reproche; et +c'était la fin de l'épreuve. + +Une fois, elle osa lui demander très doucement: + +«Au moins, ne reste pas trois jours à bouder après, quand c'est passé.» + +Et lui, encore plus bas, avec un demi-sourire très naïf, la regardant de +côté, tout confus: + +«Ne pas rester trois jours à bouder, tu dis? Dame, est-ce que tu crois +que je suis bien content de moi quand j'ai fait de ces coups.... Comme +ceux-là? Oh! Mais ça n'est pas contre toi, ma pauvre Marie, bien sûr.» + +Alors elle s'approcha plus près, s'appuyant contre son épaule, et lui, +voyant ce qu'elle voulait, l'embrassa. + +«Oh! _la boisson! La boisson!_...» dit-il lentement, ses yeux se +détournant à demi fermés avec une expression farouche. «Mon père! mes +frères!... à présent, c'est mon tour!» + +Il n'avait encore jamais rien dit de pareil. Ce vice terrible, il n'en +parlait jamais, et il semblait qu'il ne s'en inquiétât pas. + +...Comment ne pas avoir encore de petits moments d'espoir quand on le +voyait ensuite si sage, si soumis, jouant au coin du feu avec son fils; +puis quittant tout à fait ses façons de seigneur, ayant pour sa femme +mille petites prévenances douces, afin de lui faire oublier sa peine? + +Comment croire que cet Yves-là pourrait bientôt et fatalement redevenir +l'_autre_, celui des mauvais jours, l'Yves au regard terne, l'Yves morne +et brutal, la bête égarée d'alcool, que rien ne toucherait plus? Alors +Marie l'entourait davantage de sa tendresse, concentrait sur lui toute +sa force de volonté, le veillait comme un petit enfant, tremblait en le +suivant des yeux quand seulement il descendait dans cette rue où +passaient les camarades à grand col bleu, et où s'ouvraient les portes +des bouges. + +...À terre, Yves était perdu; il le sentait bien lui-même, et se disait +tristement qu'il fallait essayer de repartir. + +Il avait grandi sur mer, au hasard, à la façon des plantes sauvages. On +ne s'était guère occupé jamais de lui donner des notions de devoir ni de +conduite, ni de rien au monde. Moi seul peut-être, moi, que sa destinée +et une prière de sa mère avaient mis sur son chemin, j'avais pu lui +parler de ces choses nouvelles, mais trop tard sans doute, ou trop +vaguement. La discipline du bord, c'était là le grand frein qui avait +conduit seul sa vie matérielle, la maintenant dans cette austérité rude +et saine qui fait les matelots forts. + +La _terre_ avait été longtemps pour lui un lieu de passage où on +devenait libre et où il y avait des femmes; on y descendait comme en +pays conquis, entre les longs voyages; alors on avait de l'argent, et, +dans les quartiers de plaisir, on faisait tout plier devant ses caprices +et sa force. + +Mais vivre d'une vie régulière avec un petit ménage, compter ses +dépenses chaque jour, se conduire soi-même et songer au lendemain, ses +allures de matelot ne cadraient plus avec ces obligations imprévues. +D'ailleurs, autour de lui, dans ce Brest abâtardi et pourri, l'alcool +semblait suinter des murs avec l'humidité malsaine. Alors il tombait +tout à fait bas comme tant d'autres qui, eux aussi, avaient été bons et +braves; il s'avilissait, se ravalait peu à peu au niveau de ce peuple +d'ivrognes; et sa débauche devenait repoussante et vulgaire comme une +débauche d'ouvrier. + + + + +LIX + + +...Un jour, je reçus une lettre qui m'appelait au secours. + +Elle était très simple, et ressemblait beaucoup à celle d'un enfant: + +«Mon bon frère, + +»Je ne sais comment vous dire, mais c'est vrai, je me suis mis à boire. +Aussi je ne voulais pas demeurer dans Brest, vous le savez bien, car +j'avais peur de cette chose. + +»J'ai déjà été puni trois fois de fers à la Réserve, et maintenant je ne +sais plus comment me débarrasser du bâtiment, car je vois bien qu'en +restant à bord il m'arrivera quelque malheur. + +»Mais il me semble que, si je pouvais embarquer encore près de vous, ce +serait tout à fait ce qu'il me faudrait. Mon bon frère, puisque vous +êtes bientôt pour repartir, si vous pouviez venir à Brest pour me +prendre, je serais bien mieux qu'ici, et, pour sûr, cela me sauverait. + +»Vous m'avez fait bien mal en me disant sur votre lettre que je n'aimais +pas ma femme ni mon fils; car, pour elle et mon petit Pierre, je ferais +tout. + +»Oui, mon bon frère, j'ai pleuré et je pleure encore dans le moment que +je vous écris, et je ne vois plus, avec les larmes qui me sont dans les +yeux. + +»Je n'espère que vous voir venir. Je vous embrasse de tout mon coeur, en +vous priant de ne pas oublier votre frère, malgré tous les chagrins +qu'il vous donne. + +»Bien à vous, + + »Yves Kermadec.» + + + + +LX + + +Un dimanche de décembre, je revins à Brest sans être annoncé et je +descendis dans le quartier bas de la Grand'rue, cherchant la maison +d'Yves. En lisant les numéros des portes, je longeais toutes ces hautes +constructions de granit, qui sont d'anciennes maisons de riches tombées +aux mains du peuple: en bas, partout des cabarets ouverts; en haut, des +fenêtres à rideaux de pauvre, avec de dernières fleurs maladives, sur +les appuis; des chrysanthèmes morts, dans des pots. + +C'était le matin. Des bandes de matelots circulaient déjà, dans leur +belle tenue propre, chantant, commençant la fête du dimanche. + +On respirait une brume blanche, une fraîcheur humide,--sensation +nouvelle de l'hiver.--Comme j'arrivais de l'Adriatique, encore +ensoleillée, les teintes de ce Brest me semblaient plus grises. + +Au numéro 154,--au-dessus de l'enseigne: _À la Pensée du beau +canonnier_.--Je montai trois étages d'un vieil escalier immense, et +trouvai la chambre des Kermadec. + +On entendait de la porte le bruit régulier d'un berceau. Petit Pierre, +bien gâté tout de même, avait gardé cette habitude de se faire +endormir, et Yves, seul avec son fils, était assis près de lui, le +berçant d'une main, très lentement. + +Il leva son regard triste, ému de me voir, mais osant à peine venir à +moi, son expression disant: «Ah! oui, frère, je sais, vous venez pour me +prendre; c'était bien ce que j'avais demandé; mais.... Mais je ne vous +attendais peut-être pas si vite; et, de m'en aller, cela va me faire +souffrir...» + +Physiquement, Yves avait changé beaucoup. Il était devenu plus pâle, à +l'abri du hâle de mer; son expression était différente, moins assurée, +et presque douloureuse. Il avait souffert, on le voyait bien; mais, sur +sa figure, toujours marmoréenne, incolore, le vice n'avait pu imprimer +aucune trace. + +Je regardais tout autour de moi avec une impression de surprise et un +serrement de coeur; en effet, je n'avais pas prévu ce que pourrait être, +à terre et dans une ville, le logis de mon frère Yves. Il était bien +différent de ces logis de mer où je l'avais longtemps connu: les hunes, +pleines de vent et de soleil. Ici, maintenant, au milieu de ces réalités +pauvres, je me trouvais, comme lui sans doute, dépaysé et mal à l'aise. + +Marie était dehors, à la fontaine, et petit Pierre dormait bien, ses +longs cils de petit enfant reposés sur ses joues. Nous étions seuls l'un +devant l'autre, et, comme il avait peur de se retrouver ainsi en face de +moi, vite il parla d'embarquement, de départ. + +Une permutation sur la _liste_ me mettait à Brest le premier à partir; +on allait armer deux ou trois bateaux,--pour la station de Chine, pour +les mers du sud, pour le Levant;--et il fallait s'attendre, d'une heure +à l'autre, à une de ces destinations-là. + +La semaine qui suivit fut une de ces périodes agitées comme on en +traverse souvent dans les existences maritimes: vivre en camp volant à +l'hôtel, dans le désordre des malles à moitié défaites, ignorant la +route qu'on prendra demain; s'occuper d'une quantité de choses, service +au port et préparatifs de campagne;--et puis des allées et venues, des +démarches pour Yves, afin de le retirer de cette Réserve et de le garder +sous ma main, prêt à partir avec moi. + +Les journées de décembre, très courtes, très sombres, s'enfuyaient vite. +Je montais souvent, quatre à quatre, le vieil escalier sordide des +Kermadec;--et Marie, toujours anxieuse des premiers mots que j'allais +dire, me souriait tristement, avec une confiance respectueuse et +résignée, attendant ma décision. + + + + +LXI + + En rade de Brest, 23 décembre 1880. + + +Une nuit de décembre, claire et froide;--un grand calme sur la mer, un +grand silence à bord. + +Dans une très petite chambre de navire, qui est peinte en blanc et qui a +des murs de ter, Yves est assis près de moi sur des malles, des caisses +ouvertes. C'est encore le désarroi de l'arrivée; il faudra s'installer +et se faire un chez-soi dans ce réduit qui va bientôt nous promener au +milieu des lames ou des houles de l'hiver. + +Tous ces embarquements prévus, ces longues campagnes projetées, n'ont +pas abouti. Et je me trouve tout simplement sur cette _Sèvre_ qui ne +quittera pas les côtes bretonnes. Depuis ce matin, Yves est de +l'équipage, et nous voilà ensemble encore, à vue humaine, pour un an. +Étant donné notre métier, c'est là un bonheur qui nous arrive; nous +pouvions d'un moment à l'autre nous quitter pour toujours. Et Yves a +donné joyeusement cent francs de sa bourse au marin qui a consenti à lui +céder sa place. + +Va pour cette _Sèvre_, puisque le sort nous y a jetés. Cela nous +rappellera le temps déjà lointain où nous naviguions tous deux sur la +_mer brumeuse_ protégée par le _clocher à jour_. + +Mais j'aurais mieux aimé être envoyé ailleurs, quelque part au soleil; +pour Yves surtout, j'aurais voulu l'emmener plus loin de Brest, plus +loin des mauvais amis et des tavernes de la côte. + + + + +LXII + + En mer, 25 décembre, Noël. + + +C'était le surlendemain, de très bonne heure, au petit jour. Je montais +sur le pont, ayant à peine dormi un moment, après un _quart de minuit à +quatre heures_ très dur: nous avions été malmenés toute la nuit par +grand vent et grosse mer. Yves était là, tout mouillé, mais très à son +aise dans son élément, et, dès qu'il me vit paraître, il me montra de la +main, en souriant, un pays singulier duquel nous nous approchions. + +Des falaises grises muraient les lointains de l'horizon comme un long +rempart.--Une espèce de calme venait de se faire dans les eaux, bien que +le vent continuât de nous envoyer sa poussée furieuse. Au ciel, des +nuées sombres et lourdes glissaient les unes sur les autres, très vite: +toute une voûte de plomb en mouvement; des choses immenses, obscures, +qui se déformaient, qui semblaient très pressées de passer, de courir +ailleurs, comme prises du vertige de quelque chute prochaine et +formidable. Autour de nous, des milliers d'écueils, des têtes noires qui +se dressaient partout au milieu de cet autre remuement argenté que les +lames faisaient; on eût dit d'immenses troupeaux de bêtes marines. À +perte de vue, il y en avait toujours, de ces dangereuses têtes noires, +la mer en était couverte. Et puis, là-bas, sur la falaise lointaine, les +silhouettes de trois clochers très vieux, ayant l'air plantés là tout +seuls au milieu d'un désert de granit, l'un dominant de beaucoup les +deux autres et dressant sa haute taille comme un géant qui observe et +qui préside.... + +Ah! oui!... je le reconnaissais bien, celui-là, et, comme Yves, je le +saluai d'un sourire; un peu inquiet cependant de le voir reparaître si +près de nous, et au milieu de cette fête de ténèbres, un matin où je ne +l'attendais pas.... Qu'étions-nous venus faire là, dans son voisinage? +Cela n'entrait pas dans nos projets, je ne comprenais plus. + +C'était une décision brusque du commandant, prise pendant mon heure de +sommeil: venir à l'entrée de la rade du taureau, tout près de +Saint-Pol-de-Léon, chercher un abri contre le vent du sud, la mer au +large s'étant faite trop grosse pour nous. + +...Et voilà comment, à son retour dans la _mer brumeuse_, la première +visite d'Yves fut pour son clocher. + + + + +LXIII + + Cherbourg, 27 décembre 1880. + + +À sept heures du matin, on me rapporte Yves, au fond d'un canot, ivre +mort. Ce sont d'anciens amis, des gabiers de la _Vénus_, qui l'ont +traîné toute la nuit dans les bouges,--pour fêter leur retour des +Antilles. + +Je suis de quart. Personne encore sur le pont; seulement quelques +matelots qui font leur _fourbissage_,--mais des dévoués, ceux-là, connus +de longue date, et sur qui on peut compter. Quatre hommes l'enlèvent, le +descendent furtivement par un panneau et le cachent dans ma chambre. + +Mauvais début à bord de cette _Sèvre_, où je l'avais pris sous ma garde, +comme en punition, et où il avait promis d'être exemplaire. Cette idée +sombre me venait pour la première fois, qu'il était perdu, bien perdu, +malgré tout ce que je pourrais tenter pour le sauver de lui-même. Et +aussi cette autre réflexion, plus désolante encore, que peut-être il +lui manquait quelque chose dans le coeur.... + +...Tout le jour, Yves ressemble à un mort. + +Il a perdu son bonnet, son porte-monnaie, son sifflet d'argent, et s'est +fait un trou dans la tête. + +Vers six heures du soir seulement, il donne signe de vie. Comme un +enfant qui se réveille, il sourit (il est encore ivre, sans cela il ne +sourirait pas) et demande à manger. + +Alors je dis à Jean-marie, mon domestique fidèle, un pêcheur d'Audierne: + +«Va-t-en à l'office du _carré_, lui chercher de la soupe.» + +Jean-marie apporte cette soupe, et Yves est là qui tourne, retourne sa +cuiller, n'ayant plus l'air de se rappeler par quel bout ça peut bien se +prendre. + +«Allons, Jean-marie, fais-le manger, va! + +--Elle est trop salée!...» dit Yves tout à coup, se reculant, faisant la +grimace, l'accent très breton, les yeux encore à moitié fermés. + +«Trop salée!... trop salée!...» + +Puis il se rendort, et, Jean-marie et moi, nous éclatons de rire. + +J'étais fort triste pourtant, mais cette idée et cet aplomb d'enfant +gâté étaient bien drôles.... + +...Le soir, à dix heures, Yves, revenu à lui-même, se leva furtivement, +et disparut. Pendant deux jours, il se tint caché sur l'avant du navire, +dans le poste de l'équipage, ne montant que pour son quart et pour la +manoeuvre, baissant la tête, n'osant plus me voir. + +Oh! ces résolutions qu'on a reprises vingt fois, qu'on n'a pas su +tenir.... On n'ose plus les reprendre encore, ou du moins on n'ose plus +le dire.... Et on s'affaisse, inerte, laissant passer les jours, +attendant le courage et l'estime de soi-même, qui ne reviennent pas.... + +Peu à peu cependant nous avions retrouvé notre manière d'être +habituelle. Je l'appelais le soir, et il venait faire auprès de moi +cette longue promenade automatique des marins, qui dure des heures entre +les mêmes planches. Nous causions à peu près comme autrefois, sous le +vent triste, sous la pluie fine. C'était bien toujours sa même façon, à +la fois très naïve et très profonde, de penser et de dire; c'était la +même chose, avec je ne sais quelle contrainte, quelle glace entre nous +deux, qui ne pouvait plus se fondre. J'attendais un mot de repentir qui +ne venait pas. + +L'hiver s'avançait, cet hiver de la Manche, qui enveloppe tout,--les +idées, les êtres et les choses,--dans le même crépuscule gris. Les +grands froids sombres étaient arrivés, et nous faisions notre promenade +de chaque soir plus vite, pressant le pas sous le vent humide de la mer. + +Quelquefois j'avais envie de lui dire en serrant sa main bien fort: +«Allons, frère, je t'ai pardonné, va; n'y pensons plus.» Cela +s'arrêtait sur mes lèvres: après tout, c'était à lui de me demander +pardon; et alors, je gardais une espèce de froideur hautaine qui +l'éloignait de moi. + +Non, cette _Sèvre_ décidément ne nous réussissait pas.... + + + + +LXIV + + +Petit Pierre est à Plouherzel, qui essaye de jouer devant la porte de sa +grand-mère;--tout dépaysé en regardant là-bas cette nappe d'eau immobile +avec cette grande forme de bête qui semble dormir au milieu, derrière +un voile de brume. On est bien au grand air ici, mais le vent y est plus +âpre qu'à Toulven, la campagne plus désolée; et les enfants sentent tout +cela d'instinct; en présence des tristesses des choses, ils ont des +mélancolies et des silences involontaires,--comme les petits oiseaux. + +Voilà bien deux petits camarades qui arrivent d'une chaumière voisine +pour le voir, lui, le nouveau venu. Mais ce ne sont plus ceux de +Toulven, ceux-ci; ils ne connaissent pas les mêmes jeux; les quelques +petits mots qu'ils savent dire ne sont plus du même breton. Alors, +n'osant pas trop ni les uns ni les autres, ils sont là tous trois qui +s'observent, avec des petits sourires, avec des petites mines comiques. + +...C'est hier que petit Pierre est arrivé à Plouherzel avec Marie +Kermadec. Yves a écrit à sa femme de faire bien vite ce voyage; une +idée lui est venue tout d'un coup, un espoir, que cela les +réconcilierait peut-être avec sa mère. C'est que la vieille femme, +toujours dure et volontaire, après avoir d'abord refusé net son +consentement à leur mariage, ne l'a donné ensuite que de mauvaise grâce, +et, depuis, ne veut plus seulement faire réponse à leurs lettres. + +Pauvre vieille délaissée!... De treize enfants que Dieu lui avait +donnés, trois sont morts tout petits. Sur huit garçons qui ont grandi, +tous marins, la mer lui en a pris sept,--sept, qui ont disparu dans des +naufrages, ou bien qui ont passé à l'étranger, comme Gildas et Goulven. + +Ses filles, mariées, dispersées. Des deux plus jeunes, qui demeuraient +au logis, l'une a épousé un _Islandais_, qui l'a emmenée à Tréguier; +l'autre, la tête tournée de religion, s'est mis en l'esprit d'entrer au +couvent des Dames de Saint-Gildas du Secours. + +Restait la toute petite, l'enfant abandonnée de Goulven. Ah! elle +s'était mise à la chérir, celle-là!--une fille naturelle, +cependant,--mais la dernière épave de ce long naufrage qui lui avait +emporté, l'un après l'autre, tous les autres. La petite aimait aller +regarder la marée monter, au bord du lac d'eau marine. On le lui avait +défendu pourtant. Mais, un jour, elle y était allée toute seule, et on +ne l'a plus vue revenir. La marée suivante a rapporté un petit cadavre +raidi, une petite fille de cire blanche, qu'on a couchée près de la +chapelle, sous une croix de bois et une bosse de gazon vert. + +Elle avait encore un espoir en son fils Yves, le dernier, le plus chéri, +parce qu'il était resté le plus longtemps au foyer.... Peut-être, au +moins, celui-là reviendrait-il quelque jour habiter près d'elle! + +Mais non, cette Marie Keremenen le lui avait pris; et, en même +temps,--chose qui comptait aussi dans sa rancune,--elle lui avait enlevé +l'argent que ce fils lui envoyait autrefois pour l'aider à vivre. + +Et, depuis deux ans, elle était seule, toute seule, jusqu'à son dernier +jour. + +Pour obéir à Yves, Marie est venue hier, après deux journées de voyage, +frapper à cette porte avec son enfant. Une vieille femme, aux traits +durs, qu'elle a reconnue tout de suite sans jamais l'avoir vue, est +venue lui ouvrir. + +«Je suis Marie, la femme d'Yves.... Bonjour, ma mère! + +--La femme d'Yves! la femme d'Yves!... Et, alors, c'est donc le petit +Pierre, celui-ci? C'est donc mon petit-fils?» + +Tout de même son oeil s'était adouci en regardant ce petit-fils. Elle +les avait fait entrer, bien manger, bien se chauffer, et leur avait +préparé son meilleur lit. Mais, c'est égal, c'était toujours un froid, +une glace que rien ne pouvait fondre. + +Dans les coins, en se cachant, la grand-mère embrassait son petit-fils +avec amour; mais, devant Marie, jamais! Toujours raide, revêche. + +Quelquefois on causait d'Yves, et Marie disait timidement que, depuis +leur mariage, il se corrigeait beaucoup. + +«Tra la la la!... se corriger!...» répétait la vieille mère, en prenant +son air mauvais.» Tra la la la, ma fille!... se corriger!... C'est la +tête de son père, c'est la même chose, c'est tout pareil, et vous n'avez +pas fini d'en voir avec lui; moi, je vous le dis.» + +Alors la pauvre Marie, le coeur gros, ne sachant plus que répondre, ni +que dire tout le long du jour, ni que faire d'elle-même, attendait avec +impatience le temps fixé par Yves pour repartir. Et, bien sûr, elle ne +reviendrait plus. + + + + +LXV + + +Au sortir de Paimpol, Marie est remontée avec son fils dans la +diligence, qui s'ébranle et les emmène. Par la portière, elle regarde sa +belle-mère, qui est tout de même venue de Plouherzel les conduire +jusqu'à la ville, mais qui leur a dit un bonjour glacial, un bonjour +bref à faire mal au coeur. + +Elle la regarde, et elle ne comprend plus: la voilà qui court +maintenant, qui court après la voiture,--et puis sa figure qui change, +qui leur fait comme une grimace. Qu'est-ce qu'elle leur veut? Et Marie +regarde presque effrayée. Elle grimace toujours. Ah!... C'est qu'elle +pleure! Ses pauvres traits se contractent tout à fait, et voici les +larmes qui coulent.... Elles se comprennent maintenant toutes les deux. + +«Pour l'amour de Dieu! Faites arrêter la voiture, monsieur», dit Marie +à un _Islandais_ qui est assis près d'elle, et qui a compris, lui aussi; +car il passe son bras au travers du petit carreau de devant et tire le +conducteur par sa manche. + +La voiture s'arrête. La grand-mère qui a toujours couru, est là +derrière, à toucher le marchepied; elle leur tend les mains, et sa +figure est toute baignée de larmes. + +Marie est descendue, et la vieille femme, la serrant dans ses bras, +l'embrassant, embrassant petit Pierre: + +«Ô ma chère fille, que le bon Dieu t'accompagne!» Et elle pleure à +sanglots. + +«Voyez-vous, ma fille, avec Yves, il faut être très douce, le prendre +par le coeur; vous verrez que vous pourrez être heureuse avec lui. Moi, +j'ai peut-être trop montré les gros yeux à son pauvre père. Dieu vous +bénisse, ma chère fille!...» + +Et les voilà, unies dans le même amour pour Yves, et pleurant ensemble. + +«Allons, les femmes! Crie le conducteur, quand vous aurez fini de +frotter vos museaux?» + +Il faut arracher l'une de l'autre. Et Marie, rassise dans son coin, +regarde en s'éloignant, avec ses yeux pleins de larmes, la vieille +femme, qui s'est affaissée en sanglotant, sur une borne, tandis que +petit Pierre, avec sa petite main potelée, lui fait adieu par la +portière. + + + + +LXVI + + 1er janvier 1881. + + +Au fond de l'arsenal de Brest, un peu avant le jour, le premier matin de +l'année 1881,--un lieu triste, ce fond de port; la _Sèvre_ y était +amarrée depuis une semaine. + +En haut, le ciel avait commencé à blanchir entre les grandes murailles +de granit qui nous enfermaient. Les réverbères, très rares, donnaient +dans la brume leur dernière petite lumière jaune. Et on voyait déjà des +silhouettes de choses formidables qui se dessinaient, éveillant des +idées de rigidité méchante; des machines haut perchées, des ancres +énormes dressant leurs pattes noires; toute sorte de formes indécises et +laides, et puis des navires désarmés, avec leurs gigantesques tournures +de poisson, immobiles sur leurs chaînes, comme de gros monstres morts. + +Un grand silence dans ce port, et un froid mortel.... + +Il n'y a pas de solitude comparable à celle des arsenaux de la marine de +guerre pendant les nuits, surtout pendant les nuits de fête. Aux +approches du coup de canon de retraite, tout le monde s'enfuit comme +d'un lieu pestiféré; des milliers d'hommes sortent de partout, +grouillant comme des fourmis, se hâtant vers les portes. Les derniers +courent, pris d'une frayeur d'arriver trop tard et de trouver les +grilles fermées. Le calme se fait. Et puis, la nuit, plus personne, plus +rien. + +De loin en loin, une ronde passe, hélée par les sentinelles et disant +tout bas les mots convenus. Et puis le peuple silencieux des rats +débouche de tous les trous, prend possession des navires déserts, des +chantiers vides. + +De garde à bord depuis la veille, je m'étais endormi très tard, dans ma +chambre glaciale aux murailles de fer. J'étais inquiet d'Yves, et, cette +nuit-là, ces chants, ces cris de matelots, qui m'arrivaient de très +loin, des mauvais quartiers de la ville, m'apportaient une tristesse. + +Marie et le petit Pierre étaient à faire leur voyage à Plouherzel en +Goëlo, et lui, Yves, avait voulu quand même passer cette soirée à terre +dans Brest, pour fêter le nouvel an avec d'anciens amis. J'aurais pu +l'arrêter en le priant de rester me tenir compagnie mais toujours cette +glace, entre nous deux, qui persistait: je l'avais laissé partir. Et +cette nuit du 31 décembre, c'est précisément la nuit dangereuse, où il +semble que tout ce Brest soit pris d'un vertige d'alcool.... + +En montant sur le pont, je saluai assez tristement ce premier matin de +l'année nouvelle, et je commençai la promenade machinale, les cent pas +du quart, en songeant à mille choses passées. + +Surtout je songeais beaucoup à Yves, qui était ma préoccupation +présente. Depuis quinze jours, sur cette _Sèvre_, il me semblait voir +lentement s'en aller, d'heure en heure, l'affection de ce frère simple +qui avait été longtemps mon seul vrai ami au monde. D'ailleurs, je lui +en voulais durement de ne pas savoir mieux se conduire, et il me +semblait que, moi aussi, je l'aimais moins.... + +Un oiseau noir passa au-dessus de ma tête, jetant un croassement +lamentable dans l'air. + +«Allons bon!» dit un matelot, qui faisait dans l'obscurité sa toilette +matinale à grande eau froide, «en voilà un qui nous souhaite la bonne +année!... Sale bête de malheur! Ah bien, c'est signe que nous en verrons +de belles!» + +...Yves rentra à sept heures, marchant très droit, et répondit à +l'appel. Après, il vint à moi, comme de coutume, me dire bonjour. + +À ses yeux un peu ternis, à sa voix un peu changée, je vis bien vite +qu'il n'avait pas été complètement sage. Alors je lui dis, d'un ton de +commandement brusque: + +«Yves, il ne faudra pas retourner à terre aujourd'hui.» + +Et puis j'affectai de parler à d'autres, ayant conscience d'avoir été +trop dur, et mécontent de moi-même. + +_Midi_.--L'arsenal, les navires se vidaient, se faisaient déserts comme +les jours de grande fête. De partout, on voyait sortir les matelots, +bien propres dans leur tenue des dimanches, s'époussetant d'une main +empressée, s'arrangeant les uns aux autres leur grand col bleu, et vite, +d'un pas alerte, gagnant les portes, s'élançant dans Brest. + +Quand vint le tour de ceux de la _Sèvre_, Yves parut avec les autres, +bien brossé, bien lavé, bien décolleté, dans ses plus beaux habits. + +«Yves, où vas-tu?» + +Lui, me regarda d'un mauvais regard que je ne lui connaissais pas, et +qui me défiait, et où je lisais encore la fièvre et l'égarement de +l'alcool. + +«Je vais retrouver mes amis, dit-il, des marins de mon pays, auxquels +j'ai promis, et qui m'attendent.» + +Alors j'essayai de le raisonner, le prenant à part; obligé de dire tout +cela très vite, car le temps pressait obligé de parler bas et de garder +un air très calme, car il fallait dissimuler cette scène aux autres, qui +étaient là, tout près de nous. Et je sentais que je faisais fausse +route, que je n'étais plus moi-même, que la patience m'abandonnait. Je +parlais de ce ton qui irrite, mais qui ne persuade pas. + +«Oh! si, je vous jure, j'irai!» dit-il à la fin en tremblant, les dents +serrées; «à moins de me mettre aux fers aujourd'hui, vous ne m'en +empêcherez pas.» + +Et il se dégageait, me bravant en face pour la première fois de sa vie, +s'en allant pour rejoindre les autres. + +«Aux fers?... Eh bien, oui, Yves, tu iras!» + +Et j'appelai un sergent d'armes, lui donnant tout haut l'ordre de l'y +conduire. + +Oh! Ce regard qu'il me jeta en se rendant aux fers, obligé de suivre le +sergent d'armes qui l'emmenait là, devant tout le monde, de descendre +dans la cale avec ses beaux habits du dimanche!... Il était dégrisé, +assurément; car il regardait profond et ses yeux étaient clairs. Ce fut +moi qui baissai la tête sous cette expression de reproche, d'étonnement +douloureux et suprême, de désillusion subite et de dédain. + +Et puis je rentrai chez moi.... + +Était-ce fini entre nous deux? Je le croyais. Cette fois, je l'avais +bien perdu. + +Avec son caractère breton, je savais qu'Yves ne reviendrait pas; son +coeur, une fois fermé, ne se rouvrirait plus. + +Je venais d'abuser de mon autorité contre lui et il était de ceux qui, +devant la force, se cabrent et ne cèdent plus. + +...J'avais prié l'officier de garde de me laisser pour ce jour-là +continuer le service, n'ayant pas le courage de quitter le bord,--et je +me promenais toujours sur ces éternelles planches. + +L'arsenal était désert entre ses grands murs.--Personne sur le +pont.--Des chants très lointains, arrivant des basses rues de +Brest.--Et, en bas, dans le poste de l'équipage, la voix des matelots de +garde criant à intervalles réguliers les nombres du _loto_ avec toujours +ces mêmes plaisanteries de bord, qui sont très vieilles et qui les font +rire: + +«22, les deux fourriers à la promenade! + +--33, les jambes du maître coq!» + +Et mon pauvre Yves était au-dessous d'eux, à fond de cale, dans +l'obscurité, étendu sur les planches par ce grand froid avec la boucle +au pied. + +Que faire?... Donner l'ordre de le mettre en liberté et de me l'envoyer? +Je devinais parfaitement ce qu'elle pourrait être, cette entrevue: lui +debout, impassible, farouche, m'ôtant très respectueusement son bonnet, +et me bravant par son silence, en détournant les yeux. + +Et puis, s'il refusait de venir,--et il en était très capable en ce +moment,--alors... ce refus d'obéissance... comment le sauver de là +ensuite? Comment le tirer de ce gâchis que j'aurais été commettre entre +nos affaires à nous et les choses aveugles de la discipline?... + +Maintenant, la nuit tombait, et il y avait près de cinq heures qu'Yves +était aux fers. Je songeais au petit Pierre et à Marie, aux bonnes gens +de Toulven, qui avaient mis leur espoir en moi, et puis à un serment que +j'avais fait à une vieille mère de Plouherzel. + +Surtout, je sentais que j'aimais toujours mon pauvre Yves comme un +frère.... Je rentrai chez moi, et vite je me mis à lui écrire; ce devait +être le seul moyen entre nous deux; avec nos caractères, les +explications ne nous réussissaient jamais.--Je me dépêchais, j'écrivais +en très grosses lettres, pour qu'il pût lire encore: la nuit venait +vite, et, dans l'arsenal, la lumière est chose défendue. + +Et puis je dis au sergent d'armes: + +«Allez chercher Kermadec, et amenez-le parler à _l'officier de quart_, +ici, dans ma chambre.» + +J'avais écrit: + +«Cher frère, + +«Je te pardonne et je te demande de me pardonner aussi. Tu sais bien que +nous sommes frères maintenant et que, malgré tout, c'est à la vie à la +mort entre nous deux. Veux-tu que tout ce que nous avons fait et dit +sur la _Sèvre_ soit oublié, et veux-tu essayer encore une fois une +grande résolution d'être sage? Je te le demande au nom de ta mère. Écris +seulement oui au bas de ce papier, veux-tu? Et tout sera fini, nous n'en +reparlerons plus. + + »Pierre.» + +Quand Yves se présenta, sans le regarder, ni attendre de réponse, je lui +dis simplement: + +«Lis ceci que je viens d'écrire pour toi», et je m'en allai, le laissant +seul. + +Lui fut vite parti, comme s'il avait eu peur de mon retour, et, dès que +je l'entendis s'éloigner, je rentrai pour voir. + +Au bas de mon papier,--en lettres encore plus grosses que les miennes, +car la nuit arrivait toujours,--il avait écrit: + +«Oui, frère!» + +et signé: + + «Yves.» + + + + +LXVII + + +«Jean-marie, dépêche-toi d'aller dire à Yves que je l'attends là, en +bas, à terre, sur le quai!» + +C'était dix minutes après. Il fallait bien se voir, après s'être écrit, +pour que la réconciliation fût complète. + +Quand Yves arriva, il avait sa figure changée, et son bon sourire, que +je n'avais plus vu depuis bien longtemps. Je pris sa main, sa pauvre +main de gabier dans les miennes; il fallait la serrer très fort pour +qu'elle sentît la pression, car le travail l'avait beaucoup durcie. + +«Aussi, pourquoi m'avez-vous fait cela? Ce n'était pas bien, allez!» + +Et ce fut tout ce qu'il trouva à me dire, en manière de reproche. + +Nous n'étions pas astreints à la garde de nuit sur cette _Sèvre_. + +«Sais-tu, Yves, nous allons passer cette soirée de premier de l'an +ensemble à terre, dans Brest, et tu dîneras en face de moi, _à la +bourse_. Cela ne nous est jamais arrivé, et cela nous amusera. Vite, va +faire épousseter ton dos (il s'était tout sali dans la cale aux fers), +et allons-nous-en. + +--Oh! Mais dépêchons-nous, alors. Plutôt, je m'époussetterai chez vous, +dans votre chambre de terre. Le canon va tirer, nous n'aurons jamais le +temps de sortir.» + +Nous étions justement tout au fond du port, très loin des portes et nous +voilà partis courant presque. + +Allons, bien! Le coup de canon, à moitié route et nous sommes pris! + +Obligés de rentrer à bord de cette _Sèvre_, où il fait froid et où il +fait noir. + +Au _carré_, il y a un méchant fanal, allumé dans une cage grillée par le +pompier de ronde, et pas de feu.--C'est là que nous passons notre soirée +de premier de l'an, privés de dîner par notre faute, mais contents tout +de même de nous être retrouvés et d'avoir fait la paix. + +Pourtant quelque chose encore préoccupait Yves. + +«Je n'ai pas pensé à vous dire cela plus tôt: vous auriez peut-être +mieux fait de me remettre aux fers jusqu'à demain matin, à cause des +autres, voyez-vous, qui n'auront pas trop compris...» + +Mais, sur sa conduite à venir, il n'avait plus d'inquiétude et se +sentait ce soir très fort de lui-même: + +«D'abord, disait-il, j'ai trouvé une manière sûre: je ne descendrai plus +jamais à terre qu'avec vous, quand vous m'emmènerez.--Ainsi, comme ça, +vous comprenez bien...» + + + + +LXVIII + + Dimanche, 31 mars 1881. + + +Toulven, au printemps; les sentiers pleins de primevères. Un premier +souffle un peu tiède passe et surprend délicieusement, passe sur les +branchages des chênes et des hêtres, sur les grands bois effeuillés, et +nous apporte, dans cette Bretagne grise, des effluves d'ailleurs, des +ressouvenirs de pays plus lumineux. Un été pâle va venir, avec de +longues, longues soirées douces. + +Nous sommes tous sortis sur la porte de la chaumière, les deux vieux +Keremenen, Yves, sa femme, et puis Anne, la petite Corentine et le petit +Pierre. Des chants d'église, que nous avions d'abord entendus dans le +lointain, se rapprochent très lentement. C'est la procession qui arrive +d'un pas rythmé, la première procession du printemps.--La voilà dans le +chemin vert,--elle va passer devant nous. + +«Monte-moi, parrain, monte!...» dit petit Pierre, qui me tend les bras +pour se faire prendre à mon cou, pour mieux voir. + +Mais Yves le veut pour lui, et, l'enlevant très haut, le pose tout +debout sur sa tête; alors petit Pierre sourit de se trouver si grand, et +plonge ses mains dans les branches moussues des vieux arbres. + +La bannière de la vierge passe, portée par deux jeunes hommes recueillis +et graves. Tous les hommes de Trémeulé et de Toulven la suivent, tête +nue, jeunes et vieux, leur feutre bas, de longs cheveux, blonds ou +blanchis par l'âge, qui tombent sur des vestes bretonnes ornées de +broderies vieilles. + +Toutes les femmes viennent derrière: des corselets noirs tous brodés +d'yeux, un petit brouhaha contenu de voix qui prononcent des mots +celtiques, un remuement de grandes choses en mousseline blanche sur les +têtes. La vieille sage-femme défile la dernière, courbée et trottant +menu, toujours avec son allure de fée; elle nous adresse un signe de +connaissance et menace petit Pierre, par plaisanterie, du bout de son +bâton. + +Cela s'éloigne et le bruit aussi.... + +Maintenant nous voyons, par derrière et de loin, toute cette file qui +monte entre les étroites parois de mousse, tout ce plein sentier de +coiffes à grandes ailes et de collerettes blanches. + +Cela s'en va, en zigzags, montant toujours vers Saint-Éloi de Toulven. +C'est très bizarre, cette queue de procession. + +«Oh!... toutes ces coiffes!» dit Anne, qui a fini son chapelet la +première, et qui se met à rire, saisie de l'effet de toutes ces têtes +blanches élargies par les tuyaux de mousseline. + +C'est fini,--perdu dans les lointains de la voûte de hêtres;--on ne voit +plus que le vert tendre du chemin, et les touffes de primevères semées +partout: végétations hâtives qui n'ont pas pris le temps de voir le +soleil, et qui se pressent sur la mousse en gros bouquets compacts, +d'un jaune pâle de soufre, d'une teinte laiteuse d'ambre. Les Bretons +les appellent _fleurs de lait_. + +Je prends petit Pierre par la main, et l'emmène avec moi dans les bois, +pour laisser Yves seul avec ses parents. Ils ont des affaires très +graves, paraît-il, à discuter ensemble; toujours ces questions d'intérêt +et de partage qui, à la campagne, tiennent une si grande place dans la +vie. + +Cette fois, il s'agit d'un rêve qu'ils ont fait tous deux, Yves et sa +femme: réunir tout leur avoir et bâtir une petite maison, _couverte en +ardoise_, dans Toulven. J'aurai ma chambre à moi, dans cette petite +maison, et on y mettra des vieilleries bretonnes que j'aime, et des +fleurs et des fougères. Ils ne veulent plus demeurer dans les grandes +villes, ni dans Brest surtout;--_c'est trop mauvais pour Yves_. + +«Comme ça, dit-il, c'est vrai que je n'habiterai pas bien souvent chez +moi; mais, quand je pourrai y venir, nous y serons tout à fait heureux. +Et puis, vous comprenez, c'est surtout pour plus tard, quand j'aurai ma +retraite; je serai très bien dans ma maison, avec mon petit jardin.» + +La retraite!... Toujours ce rêve que les matelots commencent à faire en +pleine jeunesse, comme si leur vie présente n'était qu'un temps +d'épreuve. Prendre sa retraite, vers quarante ans; après avoir fait les +cent coups par le monde, posséder un petit coin de terre à soi, y vivre +très sage et n'en plus sortir; devenir quelqu'un de posé dans son +hameau, dans sa paroisse,--marguillier après avoir été rouleur de mer; +vieux diable, se faire bon ermite, bien tranquille.... Combien d'entre +eux sont fauchés avant de l'atteindre, cette heure plus paisible de +l'âge mûr? Et, pourtant, interrogez-les, ils y songent tous. + +Cette _manière sûre_ qu'Yves avait trouvée pour être sage lui avait +réussi très bien; à bord, il était le marin exemplaire qu'il avait +toujours été, et, à terre, nous ne nous quittions plus. + +À dater de cette mauvaise journée qui avait commencé l'an 81, notre +façon d'être ensemble avait complètement changé, et je le traitais à +présent tout à fait en frère. + +Sur cette _Sèvre_, un très petit bateau où nous vivions, entre +officiers, dans une intimité bien cordiale, Yves était maintenant de +notre bande.--Au théâtre, dans notre loge; de part dans nos excursions, +dans nos entreprises généralement quelconques. Lui, intimidé d'abord, +refusant, se dérobant, avait fini par se laisser faire, parce qu'il se +sentait aimé de tous. Et moi, j'espérais dans ce moyen nouveau et +peut-être étrange: le rapprocher de moi le plus possible et l'élever +au-dessus de sa vie passée, de ses amis d'autrefois. + +Cette chose qu'on est convenu d'appeler éducation, cette espèce de +vernis, appliqué d'ailleurs assez grossièrement sur tant d'autres, +manquait tout à fait à mon frère Yves; mais il avait par nature un +certain tact, une délicatesse beaucoup plus rares et qui ne se donnent +pas. Quand il était avec nous, il se tenait si bien à sa place toujours, +que lui-même commençait à s'y trouver à l'aise. Il parlait très peu, et +jamais pour dire ces choses banales que tout le monde a dites. Et même, +lorsqu'il quittait sa tenue de marin pour prendre certain costume gris +fort bien ajusté avec des gants de Suède d'une nuance assortie, alors, +tout en gardant sa désinvolture de forban, sa tête en arrière et sa +peau bronzée, il prenait tout à coup fort grand air. + +Cela nous amusait, de le mener avec nous, de le présenter à de braves +gens auxquels son silence et sa carrure imposaient, et qui le trouvaient +dédaigneux. Et c'était drôle, le lendemain, de le voir redevenu matelot, +aussi bon gabier que devant. + +...Donc, nous étions dans les bois de Toulven, petit Pierre et moi, à +chercher des fleurs, pendant le conseil de famille. + +Nous en trouvions beaucoup, des primevères jaune pâle, des pervenches +violettes, des bourraches bleues, et même des silènes roses, les +premières du printemps. + +Petit Pierre en ramassait tant qu'il pouvait, très agité, ne sachant +jamais auxquelles courir, et poussant de gros soupirs, comme accablé +d'une besogne très importante; il me les apportait bien vite par petits +paquets, toutes mal cueillies, à moitié chiffonnées dans ses petits +doigts, et la queue trop courte. + +De la hauteur où nous étions, on voyait des bois à perte de vue; les +_épines-noires_ étaient déjà fleuries; toutes les branches, toutes les +brindilles rougeâtres, pleines de bourgeons, attendaient le printemps. +Et, là-bas, l'église de Toulven dressait au milieu de ce pays d'arbres +sa flèche grise. + +Nous étions restés si longtemps dehors, qu'on avait mis Corentine en +vigie dans le sentier vert pour annoncer notre retour. Nous la voyions +de loin qui sautait, qui sautait, qui faisait le diable toute seule, +avec sa grande coiffe et sa collerette au vent. Et elle criait bien +fort: + +«Les voilà qui arrivent, Pierre _brass_ et Pierre _vienn_! (Pierre grand +et Pierre petit) en se donnant main tous deux.» + +Et elle tournait la chose en chanson et la chantait sur un air de +Bretagne très vif, en dansant en mesure: + + Les voilà qui arrivent! + Et ils se donnent la main tous deux, + Pierre brass et Pierre vienn! + +Sa grande coiffe et sa collerette au vent, elle dansait comme une petite +poupée devenue folle. Et la nuit tombait, nuit de mars, toujours triste, +sous la voûte effeuillée des vieux arbres. Un froid courait tout à coup +comme un frisson de mort sur les bois, après le soleil tiède du jour: + + Et ils se donnent la main tous deux, + Pierre brass et Pierre vienn! + Et Pierre vienn bugel-du! + +_Bugel-du_ (le petit bonhomme noir), ce même surnom qu'Yves avait porté, +elle le donnait à son petit cousin Pierre, toujours à cause de cette +couleur bronzée des Kermadec. Alors je l'appelai: _Moisel vienn +pen-melen_ (petite demoiselle à tête jaune), et ce nom lui resta; il lui +allait bien, à cause de ses cheveux toujours échappés de sa coiffe, +comme des écheveaux de soie couleur d'or. + +Tout le monde avait l'air heureux dans la chaumière, et Yves me prit à +part pour me dire qu'on s'était très bien entendu. Le vieux Corentin +leur donnait deux mille francs, et une tante leur en prêtait mille +autres. Avec cela, ils pourraient acheter un terrain à terme et +commencer tout de suite à bâtir. + +Après dîner, vite il fallut aller prendre la voiture à Toulven, et le +train à Bannalec. Yves et moi, nous nous en retournions à Lorient, où +notre _Sèvre_ nous attendait dans le port. + +Vers onze heures, quand nous fûmes rentrés dans le logis de hasard que +nous avions loué en ville, Yves, avant de se coucher, arrangea dans des +vases nos fleurs des bois de Toulven. + +Pour la première fois de sa vie, il faisait pareil ouvrage; il était +étonné de lui-même et de trouver jolies ces pauvres fleurettes +auxquelles il n'avait encore jamais pris garde. + +«Eh bien, dit-il, quand j'aurai ma petite maison à Toulven, j'en mettrai +chez nous, car je trouve que ça fait très bien. C'est pourtant vous, +tenez, qui m'avez donné l'idée de ces choses...» + + + + +LXIX + + +En mer, le lendemain, 1er avril.--Route sur Saint-Nazaire.--Voilure du +grand largue; forte brise du nord-ouest; mauvais temps; on ne voit plus +les feux.--Entré dans le bassin au petit jour; cassé le bossoir; craqué +le petit mât de hune. + +Le 2, c'est jour de paye. Des hommes ivres tombent la nuit dans la cale +et se fendent la tête. + +Une petite permission de deux jours, inattendue. En route avec Yves pour +Trémeulé en Toulven. Cette _Sèvre_ est un bon bateau, qui ne nous +éloigne jamais bien longtemps. + +À dix heures du soir, au clair de lune, nous venons frapper à la porte +des vieux Keremenen et de Marie, qui ne nous attendent pas. + +On lève petit Pierre pour nous faire honneur, et on l'assied sur nos +genoux. Tout surpris dans son premier sommeil, il nous dit bonjour tout +bas, en souriant, et puis il ne fait plus grand cas de notre visite. Ses +yeux se ferment malgré lui et sa petite tête s'en va de tous les côtés. + +Et Yves, très inquiet, le voyant baisser la tête et regarder en dessous, +les cheveux dans les yeux: + +«Moi, je trouve qu'il a un air... qu'il a un air... sournois!» + +Et il me regarde anxieux de savoir ce que j'en pense, concevant déjà une +préoccupation grave pour l'avenir. + +Il n'y a au monde que mon cher Yves pour avoir des frayeurs aussi +drôles. Je fais sauter petit Pierre, qui alors se réveille pour tout de +bon et éclate de rire, ses beaux grands yeux bien ouverts entre leurs +longs cils. Yves se rassure et trouve qu'en effet il n'a plus la mine du +tout sournoise. + +Quand sa mère le met tout nu, il ressemble aux bébés classiques, aux +statues grecques de l'amour. + + + + +LXX + + Toulven, 30 avril. + + +Ceci se passe dans la chaumière des vieux Keremenen, à la tombée de la +nuit, un soir d'avril. Nous sommes toute une bande qui rentrons de la +promenade: Yves, Marie, Anne, la petite Corentine _Penmelen_ et le petit +Pierre _Bugel-du_. + +Il y a _quatre_ chandelles allumées dans la chaumière, (_trois_, cela +ferait _la noce du chat_, et cela porterait malheur). + +Sur la vieille table de chêne massif, polie par les années, on a préparé +du papier, des plumes, et du sable. On a rangé des bancs tout autour. +Des choses très solennelles vont se passer. + +Nous déposons notre moisson d'herbes et de fleurs, qui met dans la +chaumière noire une odeur d'avril, et puis nous prenons place. + +Encore deux bonnes vieilles qui entrent, l'air important; elles disent +bonsoir avec une révérence qui fait dresser tout debout leur grande +collerette empesée et s'assoient dans les coins. Puis Pierre Kerbras, le +fiancé d'Anne.--Enfin tout le monde est placé, nous sommes au complet. + +C'est la grande soirée des arrangements de famille, où les vieux +Keremenen vont exécuter la promesse qu'ils ont faite à leurs enfants. +Ils se lèvent tous deux pour ouvrir un bahut antique, dont les +sculptures représentent des _Sacré-Coeurs_ alternant avec des coqs; ils +remuent des papiers, des hardes, puis, tout au fond, prennent un petit +sac qui paraît lourd. Ensuite ils vont à leur lit, retournent la +paillasse et cherchent dessous: un second sac! + +Ils les vident sur la table, devant leur fils Yves, et on voit paraître +toutes ces belles pièces d'or et d'argent, marquées d'effigies +anciennes, qui, depuis un demi-siècle, s'étaient amassées une à une et +dormaient. On les compte par petits tas: ce sont les deux mille francs +promis. + +Maintenant c'est le tour de la vieille tante, qui se lève et vient vider +un troisième petit sac: encore mille francs d'or. + +La vieille voisine s'avance la dernière; elle en apporte cinq cents dans +un pied de bas. Tout cela, c'est pour prêter à Yves, tout cela s'entasse +devant lui. Il signe deux petits reçus sur du papier blanc et les remet +aux vieilles prêteuses qui font leur révérence pour partir, et que l'on +retient, comme l'usage le commande, pour boire un verre de cidre avec +nous. + +C'est fini. Tout cela s'est passé sans notaire, sans acte, sans +discussion, avec une confiance et une honnêteté qui sont choses de +Toulven. + +...Pan! pan! pan! à la porte. C'est l'entrepreneur maçon, et il arrive +juste à point. + +Avec celui-là, par exemple, on emploiera le papier timbré; c'est un +vieux roué de Quimper, qui n'entend qu'à moitié le français, mais qui +paraît pas mal sournois, tout de même, avec ses manières de la ville. + +J'ai mission de lui faire comprendre un plan de maison que nous avons +combiné dans nos soirées de bord, et où figure _ma chambre_. Je discute +la confection des moindres parties, et le prix de tous les matériaux, +prenant un air de m'y connaître qui impose à ce vieux, mais qui nous +fait rire, Yves et moi, quand par malheur nos yeux se rencontrent. + +Sur une feuille timbrée du prix de douze sous j'écris deux pages de +clauses et de détails: + +«Une maison bâtie en granit, cimentée avec du _sable de rivière_, +blanchie à la chaux, charpentée en châtaignier, avec jardin devant, +grenier à lucarne, auvents peints en vert, etc., etc., le tout terminé +avant le 1er mai de l'année prochaine et au prix fixé d'avance de 2, 950 +francs.» + +J'en ai une vraie fatigue, de ce travail et de cette tension d'esprit; +je suis très étonné de moi-même et je les vois tous émerveillés de ma +prévoyance et de mon économie! C'est inouï les choses que ces bonnes +gens me font faire. + +Enfin c'est signé, parafé. On boit du cidre, en se serrant la main à la +ronde. Et voilà Yves propriétaire en Toulven. Ils ont l'air si heureux, +Marie et lui, que je ne regrette pas ma peine, pour sûr. + +Les deux bonnes vieilles font leur révérence définitive, et tous les +autres, même petit Pierre, qui n'a pas voulu se coucher, viennent, par +la belle nuit qu'il fait, me reconduire, au clair de lune, jusqu'à +l'auberge. + + + Toulven, 1er mai 1881. + +Nous sommes très affairés dès le matin, Yves et moi, aidés du vieux +Corentin Keremenen, à mesurer avec une corde le terrain à acquérir. + +D'abord il a fallu en faire le choix, et cela nous a pris toute la +matinée d'hier. Pour Yves, c'était là une question très sérieuse, +arrêter l'emplacement de cette petite maison, où il entrevoit, au fond +d'un lointain mélancolique et étrange, sa retraite, sa vieillesse et sa +mort. + +Après beaucoup d'allées et de venues, nous nous sommes décidés pour cet +endroit-ci. C'est à l'entrée de Toulven, sur la route qui mène à +Rosporden, un point élevé, devant une petite place de village qui est +égayée ce matin par une population de poules tapageuses et d'enfants +roses. D'un côté, on verra Toulven et l'église, de l'autre les grands +bois. + +Pour le moment, ce n'est encore qu'un champ d'avoine très vert. Nous +l'avons bien mesuré dans toutes les dimensions; au prix où est le mètre +carré, il y en aura pour quatorze cent quatre-vingt-dix francs, plus les +honoraires du notaire. + +Comme il va falloir qu'Yves soit sage et fasse des économies pour payer +tout cela! Il devient très sérieux quand il y songe. + + + + +LXXI + + À bord de la _Sèvre_, mai 1881. + + +Yves, qui aura trente ans bientôt, me prie de lui rapporter de terre un +cahier relié pour commencer à y écrire ses impressions, à ma manière; il +regrette même de ne plus se rappeler assez les dates et les choses +passées pour reconstituer un journal rétrospectif de sa vie. + +Son intelligence s'ouvre à une foule de conceptions nouvelles; il se +façonne sur moi, c'est incontestable, et _se complique_ peut-être un peu +plus qu'il ne faudrait. Mais notre intimité amène un autre résultat +très inattendu, c'est que je me simplifie beaucoup à son contact; moi +aussi, je change, et presque autant que lui.... + + + Brest, juin 1881. + +À six heures, le soir de la Saint-jean, sur l'impériale d'un omnibus de +campagne, je revenais avec Yves du _pardon_ de Plougastel. + +Notre _Sèvre_ avait été, en mai, jusqu'à Alger, et nous sentions mieux, +par contraste, le charme particulier du pays breton. + +Les chevaux s'en allaient ventre à terre, tout enrubannés, ayant sur la +tête des bannières et des rameaux verts. Dans l'intérieur, on chantait, +et dessus, près de nous, trois matelots gris dansaient, bonnet sur +l'oreille, des fleurs aux boutonnières, des rubans, des trompettes, et, +par ironie pour les gens à vue faible, portant des lorgnons +bleus,--trois jeunes hommes à la tournure délurée, à la tête +intelligente, qui couraient leur _bordée_ de départ au moment de s'en +aller en Chine. + +Des bourgeois se fussent cassé le cou. Eux, qui avaient tant bu, +tenaient ferme, sautaient comme des cabris, et la voiture s'en allait +grand train, de droite et de gauche, dans les ornières, menée par un +cocher ivre. + +À Plougastel, nous avions trouvé le bruit d'une fête de village, des +chevaux de bois, une naine, une géante, _la famille Mouton_ qui se +désosse, et des jeux et des cabarets. Et puis, sur une place isolée, +entourée de chaumières grises, les binious bretons sonnaient un air +rapide et monotone du temps passé, des gens en vieux costume dansaient à +cette musique centenaire; hommes et femmes, se tenant par la main, +couraient, couraient dans le vent, comme des fous, en longue file +frénétique. Cela, c'était la vieille Bretagne, donnant encore sa note +sauvage, même aux portes de Brest, au milieu de ce tapage de foire. + +D'abord nous essayons, Yves et moi, de calmer ces trois matelots et de +les faire s'asseoir. + +Et puis nous trouvons drôle de nous voir, nous, leur faire ce sermon. + +«Après tout, dis-je à Yves, nous en avons bien fait d'autres. + +--Ah! Oui, bien sûr», répond-il avec conviction. + +Et nous nous contentons de tendre nos bras entre les montants de fer +pour les empêcher de tomber. + +...Et les routes, les villages sont tout remplis de gens qui reviennent +de ce pardon, et tous ces gens s'ébahissent de voir passer cet équipage +de fous, et ces trois matelots dansant sur cette voiture. + +La splendeur de juin jette sur toute cette Bretagne son charme et sa +vie; la brise est douce et tiède sous le ciel gris; les hauts foins, +tout pleins de fleurs roses; les arbres, d'un vert d'émeraude, remplis +de hannetons. + +Et les trois matelots dansent toujours en chantant, et, à chaque +couplet, les autres, dans l'intérieur, reprennent le refrain: + + Il est parti vent arrière, + Il reviendra en louvoyant. + +Les vitres de notre voiture en vibrent, et cet air, toujours le même, +répété deux lieues durant, est un très vieil air de France, si ancien +et si jeune, d'une gaieté si fraîche et de si bon aloi, qu'au bout d'un +moment, nous aussi, nous le chantons avec eux. + +Comme elle est belle et rajeunie, la Bretagne, et verte, au soleil de +juin! + +Nous autres, pauvres gens de la mer, quand nous trouvons le printemps +sur notre route, nous en jouissons plus que les autres, à cause de notre +vie séquestrée dans les couvents de planches. Il y avait huit ans +qu'Yves n'avait vu son printemps breton, et nous avions été longtemps +fatigués tous deux par l'hiver ou par cet éternel été qui resplendit +ailleurs sur la grande mer bleue, et nous nous laissions enivrer par ces +foins verts, par ces senteurs douces, par tout ce charme de juin que les +mots ne peuvent dire. + +Il y a encore de beaux jours dans la vie, de belles heures de jeunesse +et d'oubli. Au diable toutes les rêveries mélancoliques, tous les songes +maladifs des tristes poètes! Il fait bon courir, la poitrine au vent, en +compagnie des plus joyeux d'entre les enfants du peuple. La santé et la +jeunesse, c'est tout ce qu'il y a de vrai sur terre, avec la gaieté +simple et brutale, et les chants des matelots! + +Et nous allions toujours très vite et de travers, zigzaguant sur la +route au milieu de tout ce monde, entre les aubépines très hautes +formant deux haies vertes, et sous la voûte touffue des arbres. + +Bientôt parut Brest, avec son grand air solennel, ses grands remparts de +granit, ses grandes murailles grises, où poussaient aussi des herbes et +des digitales roses. Elle était comme enivrée, cette ville triste, +d'avoir par hasard un vrai jour d'été, une soirée pure et tiède; elle +était pleine de bruit, de mouvement et de monde, de coiffes blanches et +de marins qui chantaient. + + + + +LXXII + + 5 juillet 1881. + + +_En mer._--Nous revenons de la Manche. La _Sèvre_ marche tout doucement +dans une brume épaisse, poussant de minute en minute un coup de sifflet +qui résonne comme un appel de détresse sous ce suaire humide qui nous +enveloppe. Les solitudes grises de la mer sont autour de nous, et nous +en avons le sentiment sans les voir. Il semble que nous traînions avec +nous de longs voiles de ténèbres; on voudrait les percer, on est comme +oppressé de se sentir depuis tant d'heures enfermé là-dessous, et on +songe que ce rideau est immense, infini, qu'on pourrait faire des lieues +et des lieues sans vue, dans le même gris blafard, dans la même +atmosphère d'eau. Et la houle passe, lente, molle, régulière, patiente, +exaspérante. C'est comme de grands dos polis et luisants, qui s'enflent, +donnent leur coup d'épaule, vous soulèvent et vous laissent retomber. + +Brusquement, le soir, il se fait une éclaircie, et une chose noire se +dresse tout près de nous, surprenante, inattendue, comme un haut fantôme +surgissant de la mer: + +«_Ar Men Du_ (les Pierres-Noires)!» dit notre vieux pilote breton. + +Et, en même temps, partout le voile se déchire. Ouessant apparaît; +toutes ses roches sombres, tous ses écueils se dessinent en grisailles +obscures, battus par de hautes gerbes d'écume blanche, sous un ciel qui +paraît lourd comme un globe de plomb. + +Il n'est que temps de redresser la route, et vite, pendant l'éclaircie, +la _Sèvre_ met le cap sur Brest, ne sifflant plus, se hâtant, avec un +grand espoir d'arriver. Mais le rideau lentement se referme et retombe. +On n'y voit plus, la nuit vient, il faut remettre le cap au large. + +Et trois jours se passent ainsi sans plus rien voir. Les yeux se +fatiguent à veiller. + +C'est ma dernière traversée sur cette _Sèvre_, que je dois quitter +aussitôt notre retour à Brest. Yves, avec ses idées de Breton, voit +quelque chose de pas naturel dans cette brume, qui persiste en plein été +comme pour retarder mon départ. + +Cela lui semble un avertissement et un mauvais présage. + + + + +LXXIII + + Brest, 9 juillet 1881. + + +Nous venons d'arriver tout de même, et c'est mon dernier jour de garde à +bord; je débarque demain. + +Nous sommes dans ce fond du port de Brest, où notre _Sèvre_ revient de +temps en temps s'immobiliser entre deux grands murs. De hautes +constructions mornes nous surplombent; autour de nous des assises de +roches primitives portent des remparts, des chemins de ronde, tout un +lourd échafaudage de granit, suant la tristesse et l'humidité.--Je +connais par coeur toutes ces choses. + +Comme c'est en juillet, il y a des digitales, des touffes de silènes qui +s'accrochent çà et là aux pierres grises. Ces plantes roses des murs, +c'est la note de l'été dans ce Brest sans soleil. + +J'ai pourtant une espèce de joie de partir.... Cette Bretagne me cause +toujours, malgré tout, une oppression mélancolique; je le sens +maintenant, et, quand je songe au nouveau, à l'inconnu qui m'attend, il +me semble que je vais me réveiller au sortir d'une espèce de nuit.... Où +m'enverra-t-on? Qui sait? Comment s'appellera ce coin de la terre où il +faudra m'acclimater demain? Sans doute quelque pays de soleil où je +deviendrai un autre _moi_ avec des sens différents, et où j'oublierai, +hélas! Les choses aimées ailleurs. + +Mais mon pauvre Yves et mon petit Pierre, je souffre de les quitter tous +deux. + +Pauvre Yves, qui s'est souvent fait traiter en enfant gâté et +capricieux, c'est lui à présent, à l'heure de mon départ, qui m'entoure +de mille petites prévenances, presque enfantines, ne sachant plus +comment s'y prendre pour me montrer assez son affection. Et cette +manière d'être a plus de charme chez lui, parce qu'elle n'est pas dans +sa nature habituelle. + +Ce temps que nous venons de passer ensemble, dans une intimité +fraternelle de chaque jour, n'a pas été exempt d'orages entre nous. Il +mérite toujours un peu, malheureusement, ses notes passées +d'indiscipliné et d'indomptable; tout va bien mieux cependant, et, si +j'avais pu le garder près de moi, je l'aurais sauvé. + +Après dîner, nous montons sur le pont pour notre promenade habituelle du +soir. + +Je dis une dernière fois: + +«Yves, fais-moi une cigarette.» + +Et nous commençons nos cent pas réguliers sur ces planches de la +_Sèvre_. Là, nous connaissons par coeur tous les petits trous où l'eau +s'amasse, tous les taquets où l'on se prend les pieds, toutes les +boucles où l'on trébuche. + +Le ciel est voilé sur notre dernière promenade, la lune embrumée et +l'air humide. Dans le lointain, du côté de Recouvrance, toujours ces +éternels chants de matelots. + +Nous causons de beaucoup de choses. Je fais à Yves beaucoup de +recommandations; lui, très soumis, répond par beaucoup de promesses, et +il est fort tard quand il me quitte pour aller dormir dans son hamac. + +À midi, le lendemain, mes malles à peine fermées, mes visites pas +faites, je suis à la gare avec Yves et les amis du _carré_, qui me +reconduisent. Je serre la main à tous, je crois même que je les +embrasse, et me voilà parti. + +Un peu avant la nuit, j'arrive à Toulven, où j'ai voulu m'arrêter deux +heures pour leur faire mes adieux. + +Comme c'est vert et fleuri, ce Toulven, cette région fraîche et +ombreuse, la plus exquise de Bretagne! + +Là, on m'attendait pour couper les cheveux du petit Pierre. La pensée +qu'on pût me confier une pareille besogne ne me serait jamais venue. On +me dit «qu'il n'y avait que moi pour le faire rester tranquille». La +semaine passée, on avait mandé le barbier de Toulven, et petit Pierre +avait tellement fait le diable, que les ciseaux avaient entamé d'abord +ses petites oreilles; il avait fallu y renoncer. J'essayai tout de même, +pour leur faire plaisir, ayant une envie de rire très grande. + +Puis, quand ce fut fini, l'idée me vint de garder une de ces petites +mèches brunes que j'avais coupées, et je l'emportai, étonné de tant y +tenir. + + + + +LXXIV + +LETTRE D'YVES + + À bord de la _Sèvre_, Lisbonne, 1er août 1881. + + +«Cher frère, je vous réponds une petite lettre le jour même que je +reçois la vôtre. Je vous écris bien à courir, et encore je profite de +l'heure du déjeuner, et je suis sur le râtelier du grand mât. + +»Nous sommes entrés en relâche à Lisbonne hier au soir. Cher frère, nous +avons eu tout à fait un mauvais temps cette fois; nous avons perdu nos +focs, l'artimon de cape et la baleinière. Je vous fais savoir aussi que, +dans les grands coups de roulis, mon sac et mon armoire sont allés se +promener et tous mes effets aussi; j'ai à peu près pour cent francs de +perte dans toutes ces affaires-là. + +»Vous m'avez demandé qu'est-ce que j'avais fait de ma journée, dimanche, +il y a quinze jours. Mais, mon bon frère, je suis resté tranquillement à +bord, à finir de lire _Le Capitaine Fracasse_. Ainsi, depuis votre +départ, je n'ai été à terre que dimanche dernier; et j'étais très +tranquille, parce que d'abord j'avais tout envoyé l'argent de mon mois à +la maison; j'avais touché soixante-neuf francs et j'en avais envoyé +soixante-cinq à ma femme. + +»J'ai eu des nouvelles de Toulven et ils sont tous bien. Le petit Pierre +est très dégourdi et il sait très bien courir à présent. Seulement, il +est un peu mauvais quand il fait _sa petite tête de goéland_, comme moi, +vous savez; d'après ce que ma femme me dit sur sa lettre, il chavire +tout chez nous. La maçonnerie de notre maison est déjà montée à plus de +deux mètres de terre; je serai bien heureux qu'elle soit tout à fait +finie, et surtout de vous voir installé dans votre petite chambre. + +»Cher frère, vous me dites de penser à vous souvent; mais je vous jure +qu'il ne se passe pas d'heure sans que je manque d'y penser, et même +plusieurs fois par heure. Du reste, maintenant, vous comprenez, je n'ai +plus personne avec qui causer le soir,--et ma blague n'est plus souvent +pleine. + +»Je ne puis vous dire le jour de notre partance, mais je vous prie de +m'écrire à Oran. On dit que nous serons payés à Oran, pour pouvoir aller +à terre et acheter du tabac. + +»Je termine, cher frère, en vous embrassant de tout mon coeur. + +»Votre frère tout dévoué qui vous aime, + +» À vous pour la vie, + + »Yves Kermadec.» + +»P.-S.--Si j'ai beaucoup d'argent à Oran, je ferai une très grande +provision de tabac, et surtout pour vous, de celui qui est pareil au +tabac des Turcs et que vous aimez bien fumer. + +»Le major m'a remis pour vous une serviette, la dernière qui vous avait +servi à table. Je l'ai lavée, ça fait que je l'ai un peu déchirée. + +»Quant au cahier que vous m'aviez donné pour écrire mes histoires, il a +été aussi tout à fait écrasé par le coup de mer; alors maintenant j'ai +tout laissé de côté. + +»Cher frère, je vous embrasse encore de tout mon coeur. + + »Yves Kermadec.» + +» À bord, c'est toujours la même chose, et le commandant n'a pas changé +ses habitudes de crier pour la propreté du pont. Il y a eu une grande +dispute entre lui et le lieutenant, toujours au sujet du _cacatois_, +vous savez? Mais ils se sont très bien arrangés après. + +»J'ai aussi à vous dire que, dans sept ou huit mois, je pense encore +avoir un autre petit enfant. Une chose pourtant qui ne me fait pas bien +plaisir, car c'est un peu trop vite. + +»Votre frère, + »Yves.» + + + + +LXXV + + +C'est en Orient maintenant que viennent me trouver ces petites lettres +d'Yves; elles m'y apportent, dans leur simplicité, les senteurs déjà +lointaines du pays breton. + +Ils s'éloignent beaucoup, mes souvenirs de Bretagne. Déjà je les revois +passer comme à travers des voiles de rêve; les écueils connus de là-bas, +les feux de la côte, la pointe du Finistère avec ses grandes roches +sombres; et les approches dangereuses d'Ouessant les soirs d'hiver, et +le vent d'ouest qui courait sous le ciel morne, à la tombée des nuits +de décembre. D'ici, tout cela semble la vision d'un pays noir. + +La pauvre petite chaumière de Toulven! Elle était bien humble, bien +perdue au bord du sentier breton. Mais c'était la région des grands bois +de hêtres, des rochers gris, des lichens et des mousses; des vieilles +chapelles de granit et des hauts foins semés de fleurs roses. Ici, du +sable et des minarets blancs sous une voûte très bleue, et puis le +soleil, l'enchanteur éternel. + + + + +LXXVI + +LETTRE D'YVES + + Brest, le 10 septembre 1881. + + +«Mon bon frère, + +»Je vous fais savoir le désarmement de notre _Sèvre_; nous l'avons +remise hier à la _Direction_, et, ma foi, je n'en suis pas trop +mécontent. + +»Je compte rester quelque temps à terre, au quartier; aussi (comme +notre petite maison n'est pas très avancée, vous pensez bien), ma femme +est venue s'installer auprès de moi à Brest jusqu'à ce qu'elle soit +finie. Je pense que vous trouverez, cher frère, que nous avons bien +fait. Cette fois, nous avons loué presque dans la campagne, à +Recouvrance, du côté de Pontaniou. + +»Cher frère, je vous dirai que le petit Pierre a été bien malade par les +coliques, pour avoir mangé trop de _luzes_ dans les bois, ce dimanche +dernier que nous avons été à Toulven; mais cela lui a passé. Il devient +tout à fait mignon, et je reste des heures à jouer avec lui. Le soir, +nous allons nous promener tous les trois; nous ne sortons plus jamais +qu'ensemble, et puis, quand l'un rentre, les deux autres rentrent aussi. + +«Cher frère, si vous pouviez revenir à Brest, il me manquerait plus +rien; vous me verriez maintenant comme je suis, vous seriez tout à fait +content; car je n'étais jamais resté aussi tranquille. + +»Je voudrais encore embarquer avec vous, mon bon frère, et tomber sur +quelque bateau qui irait là-bas du côté du Levant vous retrouver; et +pourtant je vous promets que la vie que je fais maintenant, je voudrais +bien la continuer; mais cela n'est pas possible, car je suis trop +heureux. + +»Je termine en vous embrassant de tout mon coeur, et le petit Pierre +vous envoie ses respects. Ma femme et tous mes parents à Toulven vous +font bien des compliments. Ils ont très hâte de vous voir, et je vous +promets que moi aussi. + +»Votre frère, + + »Yves Kermadec.» + + + + +LXXVII + + Toulven, octobre 1881. + + +...Encore la pâle Bretagne au soleil d'automne! Encore les vieux +sentiers bretons, les hêtres et les bruyères. Je croyais avoir dit adieu +à ce pays pour longtemps, et je le retrouve avec une singulière +mélancolie. Mon retour a été brusque, inattendu, comme le sont souvent +nos retours ou nos départs de marins. + +Une belle journée d'octobre, un tiède soleil, une vapeur blanche et +légère répandue comme un voile sur la campagne. C'est partout cette +grande tranquillité qui est particulière aux derniers beaux jours; déjà +des senteurs d'humidité et de feuilles tombées, déjà un sentiment +d'automne répandu dans l'air. Je me retrouve dans les bois connus de +Trémeulé, sur la hauteur d'où on domine tout le pays de Toulven. À mes +pieds, l'étang, immobile sous cette vapeur qui plane, et, au loin, des +horizons tout boisés, comme ils devaient l'être au temps anciens de la +Gaule. + +Et ceux qui sont là près de moi, assis parmi les mille petites fleurs de +la bruyère, ce sont mes amis de Bretagne, mon frère Yves et le petit +Pierre, son fils. + +C'est un peu mon pays maintenant, ce Toulven. Il y a un très petit +nombre d'années, il m'était étranger, et Yves, auquel pourtant je +donnais déjà le nom de frère, comptait à peine pour moi. Les aspects de +la vie changent, tout arrive, se transforme et passe. + +Il y en a tant de ces bruyères, que, dans les lointains, on dirait des +tapis roses. Les scabieuses tardives sont encore fleuries, tout en haut +de leurs tiges longues; et les premières grandes ondées qui ont passé +ont déjà semé la terre de feuilles mortes. + +C'était vrai, ce qu'Yves m'avait écrit: il était devenu très sage. On +venait de l'embarquer sur un des vaisseaux en rade de Brest, ce qui +semblait lui assurer un séjour de deux ans dans son pays. Marie, sa +femme, s'était installée près de lui dans le faubourg de Recouvrance, en +attendant cette petite maison de Toulven, qui montait de terre +lentement, avec de gros murs bien épais et bien solides, à la mode +d'autrefois. Elle avait accueilli mon retour imprévu comme une +bénédiction du ciel; car ma présence à Brest, auprès d'eux, allait la +rassurer beaucoup. + +Yves devenu très sage, et, comme cela, tout de suite, sans qu'on sût +quelle circonstance décisive l'avait ainsi changé, on avait peine à y +croire! Et Marie me confirmait ce bonheur très timidement; elle en +parlait comme de ces choses instables, fugitives, qu'on a peur de faire +s'envoler rien qu'en les exprimant par des mots. + + + + +LXXVIII + + +Un jour, le démon de l'alcool revint passer sur leur route. Yves rentra +avec ce mauvais regard trouble dont Marie avait peur. + +C'était un dimanche d'octobre. Il arrivait du bord, où on l'avait mis +aux fers, disait-il; et il s'était échappé parce que c'était injuste. +Il semblait très exaspéré; son tricot bleu était déchiré et sa chemise +ouverte. + +Elle essayait de lui parler bien doucement, de le calmer. C'était +précisément une belle journée de dimanche; il faisait un de ces temps +rares d'arrière-automne qui ont une mélancolie paisible et exquise, qui +sont comme un dernier repos du soleil avant l'hiver. Elle s'était +habillée dans sa belle robe et sa collerette brodée, elle avait fait la +grande toilette du petit Pierre, comptant qu'ils iraient tous les trois +se promener ensemble à ce beau soleil doux. Dans la rue, des couples de +gens du peuple passaient, endimanchés, s'en allant sur les routes et +dans les bois comme au printemps. + +...Mais non, rien n'y faisait; Yves avait prononcé l'affreuse phrase de +brute qu'elle connaissait si bien: «Je m'en vais retrouver mes amis.» +C'était fini! + +Alors, sentant sa pauvre tête s'en aller de douleur, elle avait voulu +tenter un moyen extrême: pendant qu'il regardait dans la rue, elle avait +fermé la porte à double tour et caché la clef dans son corsage. Mais +lui, qui avait compris ce qu'elle venait de faire, se mit à dire, la +tête baissée, les yeux sombres: + +«Ouvre!... ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!» + +Il essaya de secouer cette porte sur ses ferrures; quelque chose le +retenait encore de la briser,--ce qu'il eût pu faire sans peine. Et +puis, non, il voulait que sa femme, qui l'avait fermée, vînt elle-même +la lui ouvrir. + +Et il tournait dans cette chambre, avec son air de grand fauve, +répétant: + +«Ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!» + +Les bruits joyeux du dimanche montaient dans la rue. Les femmes à grande +coiffe passaient au bras de leurs maris ou de leurs amants. Le beau +soleil d'automne les éclairait de sa lumière tranquille. + +Il frappait du pied et répétait cela à voix très basse: + +«Ouvre!... je te dis de m'ouvrir!» + +C'était la première fois qu'elle essayait de le retenir par force, et +elle voyait que cela réussissait mal, et elle avait étrangement peur. +Sans le regarder, elle s'était jetée à genoux dans un coin et disait des +prières, tout haut et très vite, comme une insensée. Il lui semblait +qu'elle touchait à un moment terrible, que ce qui allait arriver serait +plus affreux que toutes les choses d'avant. Et petit Pierre, debout, +ouvrait tout grands ses yeux profonds, ayant peur lui aussi, mais ne +comprenant pas. + +«Non, tu ne veux pas m'ouvrir?... Oh! mais je l'arracherai alors! Tu vas +voir!» + +Une secousse ébranla le plancher, puis on entendit un grand bruit sourd, +horrible. Yves venait de tomber de tout son haut. La poignée par +laquelle il avait voulu prendre cette porte lui était restée dans la +main, arrachée, et alors, lui, avait été jeté à la renverse sur son +fils, dont la petite tête avait porté, dans la cheminée, contre l'angle +d'un chenet de fer.... + +Ah! Ce fut un changement brusque. Marie ne priait plus; elle s'était +levée, les yeux dilatés et farouches, pour ôter son petit Pierre des +mains d'Yves, qui voulait le relever. Il était tombé sans crier, ce +petit enfant, tout saisi d'être blessé par son père; le sang coulait de +son front et il ne disait rien. Marie, le tenant serré contre sa +poitrine, prit la clef dans son corsage, ouvrit d'une main et poussa la +porte toute grande.. Yves la regardait, effrayé à son tour;--elle +s'était reculée et lui criait: + +«Va-t'en! va-t'en! va-t'en!» + +Pauvre Yves,--voilà qu'il hésitait à passer! Il cherchait à mieux +comprendre. Cette porte qu'on lui ouvrait maintenant, il n'en voulait +plus; il avait le sentiment vague que ce seuil allait être quelque chose +de funeste à franchir. Et puis ce sang qu'il voyait sur la figure de son +fils et sur sa petite collerette.... Oui, il cherchait à mieux +comprendre, à s'approcher d'eux. Il passait sa main sur ses tempes, +sentant qu'il était ivre, faisant un grand effort pour démêler ce qui +était arrivé.... Mon Dieu, non! Il ne pouvait pas; il ne comprenait +plus.... L'alcool, ses amis qui l'attendaient en bas, c'était tout. + +Elle, lui répétait toujours, en serrant son fils contre sa poitrine: + +«Va-t'en!... mais va-t'en!» + +Alors, tournant sur lui-même, il prit l'escalier et s'en alla.... + + + + +LXXIX + + +«Tiens! C'est vous, Kermadec? + +--Oui, monsieur Kerjean. + +--Et, en bordée, je parie? + +--Oui, Monsieur Kerjean.» + +En effet, cela se voyait à sa tenue. + +«Eh bien, je croyais que vous étiez marié, Yves? C'est quelqu'un de +Paimpol, le grand Lisbatz, je crois, qui m'avait conté que vous étiez +père de famille.» + +Yves secoua ses épaules d'un mouvement d'insouciance méchante, et dit: + +«S'il vous manquait du monde, Monsieur Kerjean,.... Ça m'irait, à moi, +de partir à votre bord.» + +Ce n'était pas la première fois que ce capitaine Kerjean enrôlait des +déserteurs. Il comprit. Il savait comment on les prend et ensuite +comment on les mène. Son navire, la _Belle-Rose_, qui naviguait sous un +pavillon d'Amérique, partait le lendemain pour la Californie. Yves lui +convenait; c'était une acquisition excellente pour un équipage comme le +sien. + +Ils s'isolèrent tous deux pour ébaucher, à voix basse, leur traité +d'alliance. + +Cela se passait au port de commerce, le matin du second jour, après sa +fuite de chez lui. + +La veille, il avait été à Recouvrance, en rasant les murs, pour tâcher +d'avoir des nouvelles de son petit Pierre. De loin, il l'avait aperçu, +qui regardait passer le monde à la fenêtre, avec un petit bandeau sur +son front. Alors il était revenu sur ses pas, suffisamment rassuré, +dans son égarement d'ivresse qui durait encore; il était revenu sur ses +pas pour «aller retrouver ses amis». + +Ce matin-là, il s'était réveillé au jour, sous un hangar du quai où ses +_amis_ l'avaient couché. L'ivresse était cette fois passée, bien +complètement passée. Il faisait toujours ce même beau temps d'octobre, +frais et pur; les choses avaient leurs aspects habituels, comme si de +rien n'était, et d'abord il songea avec attendrissement à son fils et à +Marie, prêt à se lever pour aller les retrouver là-bas et leur demander +pardon. Il lui fallut un moment pour se rappeler tout, et se dire que +c'était fini, qu'il était perdu.... + +Retourner près d'eux, maintenant?--Oh! non, jamais,--quelle honte! + +D'ailleurs, s'être échappé du bord étant puni de fers, et avoir ensuite +couru bordée trois jours, tout cela ne pouvait plus se racheter. Prendre +encore ces mêmes résolutions, reprises vingt fois, faire encore ces +mêmes promesses, dire encore ces mêmes mots de repentir... oh! non! +assez! Il en avait un mauvais sourire de pitié et de dégoût. + +Et puis sa femme lui avait dit: «Va-t'en!» il s'en souvenait bien, de +son regard de haine, en lui montrant la porte. Il avait beau l'avoir +mille fois mérité, il ne lui pardonnerait jamais cela, lui, habitué à +être le seigneur et le maître. Elle l'avait chassé; c'était bien, il +était parti, il suivrait sa destinée, elle ne le reverrait plus.... + +Cette rechute aussi lui était plus répugnante, après cette bonne période +de paix honnête, pendant laquelle il avait entrevu et compris une vie +plus haute; ce retour de misère lui paraissait quelque chose de décisif +et de fatal. À ce moment, il s'aperçut qu'il était couvert de +poussière, de boue, de souillures immondes, et il commença de +s'épousseter, en redressant sa tête, qui s'animait peu à peu, à ce +réveil, d'une expression dure et dédaigneuse. + +Être tombé comme une brute sur son fils et avoir meurtri ce pauvre petit +front!... Il se faisait tout à coup à lui-même l'effet d'un misérable +bien repoussant. + +Il brisait entre ses mains les planches d'une caisse qui traînait là +près de lui, et, à demi-voix, après un coup d'oeil instinctif pour +s'assurer qu'il était seul, il se disait, avec une espèce de rire +moqueur, d'odieuses injures de matelot. + +Maintenant il était debout avec un air fier et méchant. + +Déserter!... Si quelque navire pouvait l'emmener tout de suite!... Cela +devait se trouver sur les quais; justement il y en avait beaucoup ce +jour-là. Oh! oui! à n'importe quel prix, déserter, pour ne plus +reparaître! + +Sa décision venait d'être prise avec une volonté implacable. Il marchait +vers les navires, cambré, la tête haute, l'entêtement breton dans ses +yeux à demi fermés, dans ses sourcils froncés. + +Il se disait: «Je ne vaux rien, je le sais, je le savais, ils auraient +dû me laisser tous. J'ai essayé ce que j'ai pu, mais je suis fait ainsi +et ce n'est pas ma faute.» + +Et il avait raison peut-être: _ce n'était pas sa faute_. À cet instant, +il était irresponsable; il cédait à des influences lointaines et +mystérieuses qui lui venaient de son sang; il subissait la loi +d'hérédité de toute une famille, de toute une race. + + + + +LXXX + + +À deux heures, le même jour, après marché conclu, Yves ayant acheté des +hardes de marin du commerce et changé de costume clandestinement dans un +cabaret du quai, monta à bord de la _Belle-Rose_. + +Il se mit à faire le tour de ce bateau, qui était mal tenu, qui avait +des aspects de rudesse sauvage, mais qu'on sentait souple et fort, +taillé pour la course et les hasards de mer. + +Auprès des navires de l'état, celui-ci semblait petit, court, et surtout +vide: un air abandonné, presque personne à bord; même au mouillage, +cette espèce de solitude serrait le coeur. Trois ou quatre forbans +étaient là, qui rôdaient sur le pont; ils composaient tout l'équipage et +ils allaient devenir, pour des années peut-être, les seuls compagnons +d'Yves. + +Ils commencèrent par se dévisager, les uns les autres, avant de se +parler. + +Tout le jour, dura ce même beau temps tiède et tranquille, cette sorte +d'été mélancolique d'arrière-saison qui portait au recueillement. +Maintenant le calme se faisait pour Yves sur l'irrévocable de sa +décision. + +On lui montra sa petite armoire, mais il n'avait presque rien à y +mettre. Il se lava à grande eau fraîche, s'ajusta mieux, avec une +certaine coquetterie, dans son costume nouveau; ce n'était plus cette +livrée de l'état qui lui avait souvent paru lourde; il se sentait libre, +affranchi de tous ses liens passés, presque autant que par la mort. Il +essayait de jouir de son indépendance. + +Le lendemain matin, à la marée, la _Belle-Rose_ devait partir. Yves +flairait le large, la vie de mer qui allait recommencer, à la façon +nouvelle longtemps désirée. Il y avait des années que cette idée de +déserter l'obsédait d'une manière, et, à présent, c'était une chose +accomplie. Cela le relevait à ses propres yeux, d'avoir pris ce parti, +cela le grandissait de se sentir hors la loi, il n'avait plus honte de +se représenter devant sa femme, à présent qu'il était déserteur, et il +se disait qu'il aurait le courage d'y aller ce soir, avant de partir, au +moins pour lui porter l'argent qu'il avait reçu. + +À certains moments, quand la figure de son petit Pierre repassait devant +ses yeux, son coeur se déchirait affreusement; ce navire, silencieux et +vide, lui faisait l'effet d'une bière où il serait venu tout vivant +s'ensevelir lui-même, sa gorge s'étranglait; un flot de larmes voulait +monter, mais il le comprimait à temps, avec sa volonté dure, en pensant +à autre chose; vite il se mettait à parler à ses amis nouveaux. Ils +causaient de la façon de manoeuvrer avec si peu de monde, ou du jeu de +ces grosses poulies qu'on avait multipliées partout pour remplacer les +bras des hommes et qui, à son avis, alourdissaient beaucoup le gréement +de la _Belle-Rose_. + +Le soir, quand la nuit fut tombée, il alla à Recouvrance et monta sans +bruit jusqu'à sa porte. + +Il écouta d'abord avant d'ouvrir; on n'entendait rien. Il entra +timidement. + +Une lampe était allumée sur la table. Son fils était tout seul, endormi. +Il se pencha sur sa corbeille d'osier, qui sentait le nid de petit +oiseau, et appuya la bouche tout doucement sur la sienne pour sentir +encore une fois sa petite respiration douce, et puis il s'assit près de +lui et resta tranquille, afin d'avoir repris une figure calme quand sa +femme rentrerait. + + + + +LXXXI + + +Derrière lui, Marie était montée en tremblant; elle l'avait vu venir. + +Depuis deux jours, elle avait eu le temps d'envisager en face tous les +aspects de malheur. + +Elle n'avait pas voulu aller interroger les autres marins, comme font +les pauvres femmes des coureurs de bordée, pour apprendre d'eux si Yves +était rentré à son bord. Elle ne savait rien de lui, et elle attendait, +se tenant prête à tout. + +Peut-être qu'il ne reviendrait pas; elle s'y était préparée comme au +reste, et s'étonnait d'y songer avec tant de sang froid. Dans ce cas, +ses projets étaient faits; elle ne retournerait pas dans ce Toulven, de +peur de revoir leur petite maison commencée, de peur aussi d'entendre +chaque jour maudire le nom de son mari chez ses parents, qui la +recueilleraient. Non, là-bas, dans le pays de Goëlo, il y avait une +vieille femme qui ressemblait à Yves et dont les traits prenaient tout à +coup pour elle une douceur très grande. C'est à sa porte qu'elle irait +frapper. Celle-là serait indulgente pour lui, puisqu'elle était sa mère. +Elles pourraient parler sans haine de l'absent; elles vivraient là, les +deux abandonnées, ensemble, et veilleraient sur le petit Pierre, +réunissant leurs efforts pour le garder, ce dernier, pour qu'au moins +il ne fût pas marin. + +Et puis il lui semblait que, si, un jour, dans bien des années +peut-être, Yves, déserteur, voulait se rapprocher des siens, ce serait +là, dans ce petit coin de terre, à Plouherzel, qu'il reviendrait. Elle +avait fait, la nuit d'avant, l'étrange rêve d'un retour d'Yves: cela se +passait très loin, dans les années à venir, et elle-même était déjà +vieille. Yves arrivait dans sa chaumière de Plouherzel, le soir, vieux +lui aussi, changé, misérable; il lui demandait pardon. Derrière lui +étaient entrés Goulven et Gildas, ses frères, et _un autre Yves_, plus +grand qu'eux tous, qui avait les cheveux tout blancs et qui traînait à +ses jambes de longues franges de goémon. La vieille mère les accueillait +de son visage dur. Elle demandait avec une voix très sombre: + +«Comment se fait-il qu'ils soient tous ici? Mon mari pourtant a dû +mourir en mer, il y a déjà plus de soixante ans.... Goulven est en +Amérique,.... Gildas dans son trou de cimetière.... Comment se fait-il +qu'ils soient tous ici?» + +Alors Marie s'était réveillée de frayeur, comprenant qu'elle était +entourée de morts. + +Mais, ce soir, Yves était revenu vivant et jeune; elle avait reconnu +dans l'obscurité de la rue sa taille droite et son pas souple. À l'idée +qu'elle allait le revoir et être fixé sur son sort, tout son courage et +tout ses projets l'avaient abandonnée. Elle tremblait de plus en plus en +montant cet escalier.... Peut-être bien qu'il avait simplement passé ces +deux journées à bord et qu'il revenait comme de coutume, et que tout +s'arrangerait encore une fois. Elle s'arrêtait sur ces marches pour +demander à Dieu que ce fût vrai, dans une prière rapide. + +Quand elle ouvrit la porte, il était bien là, dans leur chambre, assis +auprès du berceau et regardant son fils endormi. + +Lui, pauvre petit Pierre, dormait d'un bon sommeil paisible, ayant +encore son bandeau sur le front, là où le chenet de fer l'avait blessé. + +Dès qu'elle fut entrée, pâle, son coeur battant à grandes secousses qui +lui faisaient mal, elle vit tout de suite qu'Yves n'avait pas bu +d'alcool: il avait levé les yeux sur elle et son regard était clair, et +puis il les avait baissés vite et restait penché sur son fils. + +«A-t-il eu beaucoup de mal?» demanda-t-il à demi-voix, lentement, avec +une tranquillité qui étonnait et qui faisait peur. + +«Non, j'ai été chercher le médecin pour le panser. Il a dit que ça ne +laisserait pas de marque. Il n'a pas du tout pleuré.» + +Ils se tenaient là, muets l'un devant l'autre, lui toujours assis près +de ce petit berceau, elle debout, blanche et tremblante. Ils ne s'en +voulaient plus; ils s'aimaient peut-être; mais maintenant l'irréparable +était accompli, et c'était trop tard. Elle regardait ce costume qu'elle +ne lui avait jamais vu: un tricot de laine noir et un bonnet de drap. +Pourquoi ces habits? Et ce paquet, près de lui, par terre, d'où sortait +un bout de col bleu? Il semblait renfermer ses effets de matelot, +quittés à tout jamais, comme si le vrai Yves était mort. + +Elle osa demander: + +«L'autre jour, tu es rentré à bord? + +--Non!» + +Encore un silence. Elle sentait l'angoisse qui venait plus forte. + +«Depuis trois jours, Yves, tu n'es pas rentré? + +--Non!» + +Alors elle n'osa plus parler, ayant peur de comprendre la chose +terrible; voulant retenir les minutes, même ces minutes qui étaient +faites d'incertitude et d'angoisse, parce qu'il était encore là, lui, +devant elle, peut-être pour la dernière fois. + +À la fin, la question poignante sortit de ses lèvres: + +«Que comptes-tu faire, alors?» + +Et lui, à voix basse, simplement, avec cette tranquillité des +résolutions implacables, laissa tomber ce mot lourd: + +«Déserter!» + +Déserter!... Oui, c'était bien ce qu'elle avait deviné depuis quelques +secondes, en voyant ce costume changé, ce petit paquet d'effets de +matelot soigneusement pliés dans un mouchoir. + +Elle s'était reculée, sous le poids de ce mot, s'appuyant derrière elle +au mur avec ses mains, la gorge étranglée. Déserteur! Yves! perdu! Dans +sa tête repassait l'image de Goulven, son frère, et des mers lointaines +d'où les marins ne reviennent plus. Et, comme elle sentait son +impuissance contre cette volonté qui l'écrasait, elle restait là, +anéantie. + +Yves s'était mis à lui parler, très doucement, avec son calme sombre lui +montrant le petit paquet d'effets qu'il avait apporté: + +«Tiens, ma pauvre Marie, demain, quand mon navire sera parti, tu +renverras cela d'abord, tu m'entends bien. On ne sait pas!... Si on me +reprenait.... C'est toujours plus grave, emporter les effets de l'état! +Et puis voilà d'abord les avances qu'on m'a données.... Vous retournerez +à Toulven.... Oh! Je t'enverrai de l'argent de là-bas, tout ce que je +gagnerai; tu comprends, il ne m'en faudra plus beaucoup à moi. Nous ne +nous reverrons plus, mais tu ne seras pas trop malheureuse.... Tant que +je vivrai.» + +Elle voulait l'entourer avec ses bras, le tenir de toutes ses forces, +lutter, s'accrocher à lui quand il s'en irait, se faire plutôt traîner +jusque dans les escaliers, jusque dans la rue.... Mais non, quelque +chose la clouait sur place: d'abord la conscience que tout serait +inutile, et puis une dignité, là, devant leur fils endormi.... Et elle +restait contre ce mur, sans un mouvement. + +Il avait posé deux cents francs en grosses pièces d'argent sur leur +table, près de lui. C'étaient ses avances, tout ce qui lui restait, ses +pauvres effets payés. Il la regardait maintenant d'un regard profond, +très doux, et il secouait avec sa manche de laine des larmes qui +venaient de couler sur ses joues. + +Mais c'était tout ce qu'il avait à lui dire. Et, à présent, c'était la +minute suprême, c'était fini. + +Il se pencha encore une dernière fois sur son fils, puis il redressa sa +haute taille et se leva pour partir. + + + + +LXXXII + + +...La mer de Corail!--C'est aux antipodes de notre vieux monde.--Rien +que le bleu immense.--Autour du navire qui file doucement, l'infini bleu +déploie son cercle parfait. L'étendue brille et miroite sous le soleil +éternel. + +Yves est là, seul, porté très haut dans l'air, par quelque chose qui +oscille légèrement;--il passe, dans sa hune. + +Il regarde, sans voir, le cercle sans limite; il est comme fatigué +d'espace et de lumière. Ses yeux atones s'arrêtent au hasard, car, +partout, tout est pareil. + +Partout, tout est pareil.... C'est la grande splendeur inconsciente et +aveugle des choses que les hommes croient faites pour eux. À la surface +des eaux courent des souffles vivifiants que personne ne respire; la +chaleur et la lumière sont répandues sans mesure; toutes les sources de +la vie sont ouvertes sur les solitudes silencieuses de la mer et les +font étrangement resplendir. + +...L'étendue brille et miroite sous le soleil éternel. Le grand +flamboiement de midi tombe dans le désert bleu comme une magnificence +inutile et perdue. Maintenant, Yves croit distinguer là-bas une traînée +moins bleue, et il y concentre son attention, égarée tout à l'heure dans +la monotonie étincelante et tranquille; c'est sans doute la mer qui +s'émiette là sur des blancheurs de corail, qui brise sur des îles +inconnues, à fleur d'eau, qu'aucune carte n'a jamais indiquées. + +...Comme c'est loin, la Bretagne!--et les chemins verts de Toulven!--et +son fils!... + +Yves est sorti de sa rêverie et il regarde, la main étendue au-dessus de +ses yeux, cette lointaine traînée qui blanchit toujours. + +...Il n'a pas l'air d'un déserteur, car il porte encore le grand col +bleu des matelots. Maintenant, il a très bien vu ces brisants et ce +corail, et, en se penchant un peu dans le vide, il crie pour ceux qui +sont en bas: «Des récifs par bâbord!» + +...Non, Yves n'a pas déserté, car le navire qui le porte est le +_Primauguet_, de la marine de guerre. + +Il n'a pas déserté, car il est toujours auprès de moi, et, quand il a +annoncé de là-haut l'approche de ces récifs, c'est moi qui monte le +trouver dans sa hune, pour les reconnaître avec lui. + +À Brest, ce mauvais jour où il avait voulu nous quitter, je l'avais vu +passer, en déserteur, portant ses effets de matelot si bien pliés dans +un mouchoir, et je l'avais suivi de loin jusqu'à Recouvrance. J'avais +laissé monter Marie, puis j'étais monté, moi aussi, après eux, et, en +sortant, il m'avait trouvé là, en travers de sa porte, lui barrant le +passage avec mes bras étendus,--comme jadis à Toulven. Seulement, cette +fois, il ne s'agissait plus d'arrêter un caprice d'enfant, mais +d'engager une lutte suprême avec lui. + +Elle avait été longue et cruelle, cette lutte, et je m'étais senti bien +près de perdre courage, de l'abandonner à la destinée sombre qui +l'emportait. Et puis elle s'était terminée brusquement par de bonnes +larmes qu'il avait versées, des larmes qui avaient besoin de couler +depuis deux jours,--et qui ne pouvaient pas, tant ses yeux étaient durs +à ce genre de faiblesse.--Alors on lui avait mis sur ses genoux son +petit Pierre, qui venait de se réveiller; il ne lui en voulait pas du +tout, lui, le petit Pierre, il lui avait tout de suite passé les bras +autour du cou. Et Yves avait fini par me dire: + +«Eh bien, oui, frère, je ferai tout ce que vous me direz de faire. Mais, +n'importe comment, vous voyez bien qu'à présent, je suis perdu...» + +C'était très grave, en effet, et je ne savais plus moi-même quel parti +prendre:--une espèce de rébellion, s'être esquivé du bord étant déjà +puni des fers, et trois jours d'absence! J'avais été sur le point de +leur dire, après les avoir fait s'embrasser: «Désertez tous les deux, +tous les trois, mes chers amis; car il est bien tard à présent pour +mieux faire: qu'Yves s'en aille sur sa _Belle-Rose_, et vous vous +rejoindrez en Amérique.» + +Mais non, c'était trop affreux cela, abandonner à jamais la terre +bretonne, et la petite maison de Toulven, et les pauvres vieux parents! + +Alors, en tremblant un peu de ma responsabilité, j'avais pris la +décision contraire: rendre le soir même les avances touchées, dégager +Yves des mains de ce capitaine Kerjean, et, dès le lendemain matin, +aussitôt le port ouvert, le remettre à la justice maritime. Des jours +pénibles avaient suivi, jours de démarches et d'attente, et enfin, avec +beaucoup de bienveillance, la chose avait été ainsi réglée: un mois de +fers et six mois de suspension de son grade de quartier-maître, avec +retour à la paye de simple matelot. + +Voilà comment mon pauvre Yves, reparti avec moi sur ce _Primauguet_, se +retrouvait dans la hune, encore gabier comme devant, et faisant son rude +métier d'autrefois. + +Debout tous les deux sur la vergue de misaine, le corps penché en dehors +dans le vide, mettant une main au-dessus de nos yeux, et, de l'autre, +nous tenant à des cordages, nous regardions ensemble, au fond des +resplendissantes solitudes bleues, ces brisants qui blanchissaient +toujours; leur bruissement continu était comme un son lointain d'orgues +d'église au milieu du silence de la mer. + +C'était bien une grande île de corail qu'aucun navigateur n'avait encore +relevée, elle était montée lentement des profondeurs d'en dessous; +pendant des siècles et des siècles, elle avait poussé avec patience ses +rameaux de pierre; elle n'était encore qu'une immense couronne d'écume +blanche faisant, au milieu des plus grands calmes de la mer, un bruit de +chose vivante, une sorte de mugissement mystérieux et éternel. + +Partout ailleurs, l'étendue bleue était uniforme, saine, profonde, +infinie; on pouvait continuer la route. + +«Tu as gagné _la double_, frère», dis-je à Yves. + +Je voulais dire: la double ration de vin au dîner de l'équipage. À bord, +cette _double_ est toujours la récompense des matelots qui ont annoncé +les premiers une terre ou un danger,--de ceux encore qui ont pris un rat +sans l'aide des pièges,--ou bien qui ont su s'habiller plus coquettement +que les autres à l'inspection du dimanche. + +Yves sourit, mais comme quelqu'un qui retrouve tout à coup un souvenir +triste: + +«Vus savez bien qu'à présent, le vin et moi.... Oh! mais ça ne fait +rien, il faut me la faire donner, les gabiers de mon plat la boiront +toujours...» + +En effet, depuis qu'une fois il avait renversé son petit Pierre sur les +chenets de la cheminée, là-bas, à Brest, il buvait de l'eau. Il avait +juré cela sur cette chère petite tête blessée, et c'était le premier +serment solennel de sa vie. + +Nous causions là tous deux, dans le bon air pur et vierge, au milieu des +voiles légèrement tendues, bien blanches sous le soleil, quand un coup +de sifflet partit d'en bas, un coup de sifflet très particulier, qui +voulait dire, en langage de bord: «On demande le chef de la hune de +misaine; qu'il descende bien vite!» + +C'était Yves, le chef de la hune de misaine; il descendit quatre à +quatre pour voir ce qu'on lui voulait.--Le commandant en second le +demandait chez lui;--et, moi, je savais bien pourquoi. + +Dans ces mers si lointaines et si tranquilles où nous naviguions, les +matelots se trouvaient tous un peu brouillés avec les saisons, avec les +mois, avec les jours; la notion des durées se perdait pour eux dans la +monotonie du temps. + +En effet, l'été, l'hiver, on n'en a plus conscience; on ne les sait +plus, car les climats sont changés. Même les choses de la nature ne +viennent plus les indiquer; c'est toujours l'eau infinie, toujours les +planches, et, au printemps, rien ne verdit. + +Yves avait repris sans peine son existence d'autrefois, ses habitudes de +gabier, sa vie de la hune, à peine vêtu, au vent et au soleil, avec son +couteau et son _amarrage_. Il n'avait plus compté ses jours parce qu'ils +étaient tous pareils, confondus par la régularité des quarts, par +l'alternance d'un soleil toujours chaud avec des nuits toujours pures. +Il avait accepté ce temps d'exil sans le mesurer. + +Mais c'était aujourd'hui même que ses six mois de punition expiraient, +et le commandant avait à lui dire de reprendre ses galons, son sifflet +d'argent et son autorité de quartier-maître. Il le lui dit même +amicalement, avec une poignée de main; car Yves, tant qu'avait duré sa +peine, s'était montré exemplaire de conduite et de courage, et jamais +hune n'avait été tenue comme la sienne. + +Yves revint me trouver avec une bonne figure heureuse: + +«Pourquoi ne m'aviez-vous pas dit que c'était aujourd'hui?» + +On lui avait promis que, s'il continuait, sa punition serait même +bientôt oubliée.--Décidément ce serment qu'il avait fait sur la tête +meurtrie de son petit Pierre, à la fin de la soirée terrible, lui +réussissait au delà de son espoir.... + + + + +LXXXIII + + +L'après-midi du même jour, Yves est dans ma chambre, qui se dépêche, qui +se dépêche avant la nuit de remettre des galons sur ses manches, +toujours drôle, avec son grand air de forban, quand il est occupé à +coudre. + +Ils ne sont plus très beaux, ses pauvres vêtements, ils ont beaucoup +servi. C'est qu'il n'était pas riche en quittant Brest, avec cette +réduction de paye; et, pour ne pas entamer son _décompte_, il n'a pas +voulu prendre trop d'effets au _magasin_. Mais ils sont si propres, les +petites pièces sont si bien mises les unes sur les autres, à chaque +coude, à chaque bas de manche, que cela peut très bien passer. Ces +galons neufs leur donnent même un certain lustre de jeunesse. +D'ailleurs, Yves a bonne tournure avec n'importe quoi; et puis, comme +on est très peu vêtu à bord, en ne les mettant que rarement, ils +pourront certainement finir la campagne. Quant à de l'argent, Yves n'en +a pas; il en oublie même l'usage et la valeur, comme il arrive souvent +aux marins,--car il _délègue_ à sa femme, à Brest, _sa solde et ses +chevrons_, tout ce qu'il gagne. + +La nuit venue, son ouvrage est achevé; il le plie avec soin, et balaye +ensuite les petits bouts de fil qu'il a pu faire tomber dans ma chambre. +Puis il s'informe très exactement du mois et de la date, allume une +bougie et se met à écrire. + +«En mer, à bord du _Primauguet_, 23 avril 1882. + +»Chère épouse, «je t'écris ces quelques mots à l'avance aujourd'hui, +dans la chambre de M. Pierre. Je les mettrai à la poste le mois +prochain, quand nous toucherons aux îles Hawaï (un pays.... Je suis sûr, +que tu ne sais pas trop où il se trouve). + +»C'est pour te dire que j'ai repris mes galons aujourd'hui, et que tu +peux être tranquille, ils ne repartiront plus; je les ai _cousus +solides_ à présent. + +»Chère épouse, cela me prouve pourtant qu'il n'y a que juste six mois +passés depuis notre départ, et alors nous ne sommes pas encore près de +nous revoir.--Pour moi, j'aurais pourtant déjà très hâte d'aller faire +un tour à Toulven, pour te donner la main à installer notre maison; et +encore, ce n'est pas tout à fait pour cela, tu penses, mais c'est +surtout pour rester quelque temps avec toi, et voir notre petit Pierre +courir un peu. Il faudra bien qu'on me donne une grande permission +quand nous reviendrons, au moins quinze ou vingt jours; peut-être même +que je n'aurai pas assez avec vingt, et que je demanderai jusqu'à +trente. + +»Chère Marie, je te dirai pourtant que je suis très heureux à bord, +surtout d'avoir pu repartir pour ces mers-ci avec M. Pierre; c'était ce +que je demandais depuis bien longtemps. C'est une si belle campagne, et +puis tout à fait économique, pour moi qui ai bien besoin de ramasser +beaucoup d'argent comme tu sais. Peut-être que je serai proposé pour +_second_ avant de débarquer, vu que je suis très bien avec tous les +officiers. + +»J'ai aussi à t'apprendre que les poissons volants...» + +Crac!... Sur le pont, on siffle: _En haut tout le monde!_ pour le ris de +chasse; Yves se sauve; et jamais personne n'a su la fin de cette +histoire de poissons. + +Il a conservé avec sa femme sa manière enfantine d'être et d'écrire. +Avec moi, c'est changé, et il est devenu un nouvel Yves, plus compliqué +et plus raffiné que celui d'autrefois. + + + + +LXXXIV + + +La nuit qui suit est claire et délicieuse. Nous allons tout doucement, +dans la Mer De Corail, par une petite brise tiède, avançant avec +précaution, de peur de rencontrer les îles blanches, écoutant le +silence, de peur d'entendre bruire les récifs. + +De minuit à quatre heures du matin, le temps du quart se passe à veiller +au milieu de ces grandes paix étranges des eaux australes. + +Tout est d'un bleu vert, d'un _bleu nuit_, d'une couleur de profondeur; +la lune, qui se tient d'abord très haut, jette sur la mer des petits +reflets qui dansent, comme si partout, sur les immenses plaines vides, +des mains mystérieuses agitaient sans bruit des milliers de petits +miroirs. + +Les demi-heures s'en vont l'une après l'autre, tranquilles, la brise +égale, les voiles très légèrement tendues. Les matelots de quart, en +vêtements de toile, dorment à plat pont, par rangées, couchés sur le +même côté tous, emboîtés les uns dans les autres, comme des séries de +momies blanches. + +À chaque demi-heure, on tressaille en entendant la cloche qui vibre; et +alors deux voix viennent de l'avant du navire, chantant d'une après +l'autre, sur une sorte de rythme lent: «Ouvre l'oeil au bossoir.... +Tribord!» dit l'une. «Ouvre l'oeil au bossoir.... Bâbord!» répond +l'autre. On est surpris par ce bruit, qui paraît une clameur effrayante +dans tout ce silence, et puis les vibrations des voix et de la cloche +tombent, et on n'entend plus rien. + +Cependant la lune s'abaisse lentement, et sa lumière bleue se ternit; +maintenant elle est plus près des eaux et y dessine une grande lueur +allongée qui traîne. + +Elle devient plus jaune, éclairant à peine, comme une lampe qui meurt. + +Lentement elle se met à grandir, à grandir, démesurée, et puis elle +devient rouge, se déforme, s'enfonce, étrange, effrayante. On ne sait +plus ce qu'on voit: à l'horizon, c'est un grand feu terne, sanglant. +C'est trop grand pour être la lune, et puis maintenant des choses +lointaines se dessinent devant en grandes ombres noires: des tours +colossales, des montagnes éboulées, des palais, des Babels! + +On sent comme un voile de ténèbres s'appesantir sur les sens; la notion +du réel est perdue. Il vous vient comme l'impression de cités +apocalyptiques, de nuées lourdes de sang, de malédictions suspendues. +C'est la conception des épouvantes gigantesques, des anéantissements +chaotiques, des fins de monde.... + +Une minute de sommeil intérieur qui vient de passer, malgré toute +volonté; un rêve de dormeur debout qui s'est envolé très vite. + +Mirage!... À présent, c'est fini, et la lune est couchée. Il n'y avait +rien là-bas que la mer infinie, et les vapeurs errantes, annonçant +l'approche du matin; maintenant que la lune n'est plus derrière, on ne +les distingue même pas. Tout vient de s'évanouir, et on retrouve la +nuit, la vraie nuit, toujours pure et tranquille. + +Ils sont bien loin de nous, ces pays de l'apocalypse; car nous sommes +dans la Mer De Corail, sur l'autre face du monde, et il n'y a rien ici +que le cercle immense, le miroir illimité des eaux.... + +Un timonier est allé regarder l'heure à la montre. Par déférence pour +la lune, il doit noter, sur ce grand registre toujours ouvert, qui est +le _journal du bord_, l'instant très précis auquel elle s'est couchée. + +Puis il revient pour me dire: + +«Capitaine, il est l'heure de _réveiller au quart_.» + +Déjà! Déjà finies mes quatre heures de nuit,--et l'officier de relève +qui va bientôt paraître. + +Je commande: + +«Chefs et chargeurs à réveiller au quart!» + +Alors, quelques-uns de ceux qui dormaient à plat pont comme des momies +blanches se lèvent en éveillent quelques autres; ils partent toute une +bande, et descendent. Et puis on entend en bas, dans le faux pont, une +vingtaine de voix chanter l'une après l'autre,--en cascade comme on fait +pour _frère Jacques_,--une sorte d'air très ancien, qui est joyeux et +moqueur. + +Ils chantent: + +«As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout, debout, +debout!... As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout, +debout, debout!...» + +Ils vont et viennent, courbés sous les hamacs suspendus, et, en passant, +secouent les dormeurs à grands coups d'épaule. + +Après, je commande, inexorable: + +«En haut, les tribordais, à l'appel!» + +Et ils montent, demi-nus; il y en a qui bâillent, d'autres qui +s'étirent, qui trébuchent. Ils se rangent par groupes à leur poste, +pendant qu'un homme, avec un fanal, les regardant sous le nez, les +compte. Les autres, qui dormaient sur le pont, vont aller en bas se +coucher à leur place. + +Yves est monté, lui aussi, avec ces tribordais qu'on vient de réveiller. +Je reconnais bien son coup de sifflet, que je n'avais plus entendu +depuis une année. Et puis je reconnais sa voix, qui résonne et commande +pour la première fois sur le pont du _Primauguet_. + +Alors je l'appelle très officiellement par son titre, qu'on vient de lui +rendre: «Maître de quart!» + +C'était seulement pour lui donner une poignée de main, lui souhaiter +bienvenue et bonne fin de nuit avant de m'en aller dormir. + + + + +LXXXV + + +«Hale le bout à bord, Goulven!» + +C'était dans un accostage difficile. Je venais, avec un canot du +_Primauguet_, aborder un bâtiment baleinier d'allures suspectes, qui ne +portait aucun pavillon. + +Dans l'océan austral, toujours; auprès de l'île Tonga-Tabou, du côté du +vent.--Le _Primauguet_, lui, était mouillé dans une baie de l'île, en +dedans de la ligne des récifs, à l'abri du corail. L'autre, le +baleinier, s'était tenu au large, presque en pleine mer, comme pour +rester prêt à fuir, et la houle était forte autour de lui. + +On m'envoyait en corvée pour le reconnaître, pour l'_arraisonner_, comme +on dit dans notre métier. + +«Hale à bord, Goulven! hale!» + +Je levai la tête vers l'homme qui s'appelait Goulven; c'était lui qui, +du haut du navire équivoque, tenait l'amarre qu'on venait de me lancer. +Et je fus saisi de cette figure, de ce regard déjà connu; c'était un +autre Yves, moins jeune, encore plus basané et plus athlétique +peut-être,--les traits plus durs, ayant plus souffert;--mais il avait +tellement ses yeux, son regard, que c'était comme un dédoublement de +lui-même qui m'impressionnait. + +Quelquefois j'avais pensé, en effet, que nous pourrions le rencontrer, +ce frère Goulven, sur quelqu'un de ces baleiniers que nous trouvions, de +loin en loin, dans les mouillages du Grand-Océan, et que nous +_arraisonnions_ quand ils avaient mauvais air. + +J'allai à lui d'abord, sans m'inquiéter du capitaine, qui était un +énorme Américain, à tête de pirate, avec une longue barbe épaisse comme +le goémon. J'entrais là comme en pays conquis, et les convenances +m'importaient peu. + +«C'est vous, Goulven Kermadec?» + +Et déjà je m'avançais en lui tendant la main, tant j'en étais sûr. Mais +lui blanchit sous son hâle brun, et recula. Il avait peur. + +Et, par un mouvement sauvage, je le vis qui rassemblait ses poings, +raidissait ses muscles, comme pour résister quand même, dans une lutte +désespérée. + +Pauvre Goulven! Cette surprise de m'entendre dire son nom,--et puis mon +uniforme,--et les seize matelots armés qui m'accompagnaient! Il avait +cru que je venais, au nom de la loi française, pour le reprendre, et il +était comme Yves, s'exaspérant devant la force. + +Il fallut un moment pour l'apprivoiser; et puis, quand il sut que son +_petit frère_ était devenu le mien, et qu'il était là, sur le navire de +guerre, il me demanda pardon de sa peur avec ce même bon sourire que je +connaissais déjà chez Yves. + +L'équipage avait singulière mine. Le navire lui-même avait les allures +et la tenue d'un bandit. Tout léché, éraillé par la mer, depuis trois +ans qu'il errait dans les houles du Grand-Océan sans avoir touché aucune +terre civilisée,--mais solide encore, et taillé pour la route. Dans ses +haubans, depuis le bas jusqu'en haut, à chaque enfléchure, pendaient +des fanons de baleine pareils à de longues franges noires; on eût dit +qu'il avait passé sous l'eau et s'était couvert d'une chevelure +d'algues. + +En dedans, il était chargé des graisses et des huiles des corps de +toutes ces grosses bêtes qu'il avait chassées. Il y en avait pour une +fortune, et le capitaine comptait bientôt retourner en Amérique, en +Californie, où était son port. + +Un équipage mêlé: deux Français, deux Américains, trois Espagnols, un +Allemand, un mousse indien, et un Chinois pour la cuisine. Plus une +_chola_ du Pérou,--à demi nue comme les hommes,--qui était la femme du +capitaine, et qui allaitait un enfant de deux mois conçu et né sur la +mer. + +Le logement de cette famille, à l'arrière, avait des murailles de chêne +épaisses comme des remparts, et des portes bardées de fer. Au dedans, +c'était un arsenal de revolvers, et de coups-de-poing, et de casse-tête. +Les précautions étaient prises; on pouvait, en cas de besoin, tenir là +un siège contre tout l'équipage. + +D'ailleurs, des papiers en règle. On n'avait pas hissé de pavillon parce +qu'on n'en avait plus; les cafards avaient mangé le dernier, dont on me +fit voir les lambeaux en s'excusant; il était bien aux couleurs +d'Amérique, rayé blanc et rouge, avec le _yak_ étoilé. Rien à dire; +c'était, en somme, correct. + +...Goulven me demandait si je connaissais Plouherzel; et alors je lui +contais que j'avais dormi une nuit sous le toit de sa vieille mère. + +«Et vous, dis-je, n'y reviendrez-vous jamais?» + +Il souffrait encore, et très cruellement, à ce souvenir; je le voyais +bien. + +«C'est trop tard à présent. Il y aurait ma punition à faire à l'état, et +je suis marié en Californie, j'ai deux enfants à Sacramento. + +--Voulez-vous venir avec moi voir Yves? + +--Venir avec vous?» répéta-t-il bas, d'une voix sombre, comme très +étonné de ce que je lui proposais. «Venir avec vous?... mais vous savez +bien... que je suis déserteur, moi?» + +À ce moment, il était tellement Yves, il avait dit cela tellement comme +lui, qu'il me fit mal. + +Après tout, je comprenais ses craintes d'homme libre et jaloux de sa +liberté; je respectais ses terreurs de la terre française,--car c'est +une terre française que le pont d'un navire de guerre;--à bord du +_Primauguet_, on était en droit de le reprendre, c'était la loi. + +«Au moins, dis-je, avez-vous envie de le voir? + +--Si j'ai envie de le voir!... mon pauvre petit Yves! + +--Allons, c'est bien, je vous l'amènerai. Quand il viendra, je vous +demande seulement de lui conseiller d'être sage. Vous me comprenez.... +Goulven?» + +Ce fut lui alors qui me prit la main, et la serra dans les siennes. + + + + +LXXXVI + + +J'avais accepté de dîner le lendemain chez ce capitaine baleinier. Nous +nous étions convenus à merveille. Il n'avait rien de la manière des +hommes policés, mais il n'était nullement banal. Et puis, surtout, +c'était le seul moyen pour moi d'amener Yves à son bord. + +Je m'attendais un peu le lendemain matin, au jour, à trouver le +baleinier disparu, envolé pendant la nuit comme un oiseau sauvage. Mais +non, on le voyait là-bas à son poste, au large, avec toutes ses franges +noires dans ses haubans, se détachant sur le grand miroir circulaire des +eaux, qui étaient ce jour-là immobiles, et lourdes, et polies, comme des +coulées d'argent. + +C'était sérieux, cette invitation, et on m'attendait. Par précaution, le +commandant avait voulu que les canotiers qui me mèneraient fussent armés +et restassent là, tout le temps avec moi. Justement cela tombait à +merveille pour Yves, et je le pris comme patron. + + + + +LXXXVII + + +Le capitaine me reçoit à la coupée, en tenue assez correcte de Yankee; +la _chola_, transformée, porte une robe en soie rose, avec un collier +magnifique en perles des îles Pomotou; j'admire combien elle est belle +et combien sa taille est parfaite. + +Nous voici dans le logis aux étonnantes murailles bardées de fer. Il y +fait sombre et lourd; mais, par les petites fenêtres épaisses, on voit +resplendir des choses qui semblent enchantées: une mer d'un bleu laiteux +et d'un poli de turquoise, une île lointaine, d'un violet rose d'iris, +et de tout petits nuages orangés flottant dans un profond ciel d'or +vert. + +Après, quand on a détourné ses yeux de ces petites fenêtres ouvertes, +de ces contemplations de lumière, on retrouve plus étrange le logis bas, +irrégulier sous ses énormes solives, avec son arsenal de revolvers, de +coups-de-poing, de lanières et de fouets. + +On mange à ce dîner des conserves de San-Francisco, des fruits exquis de +l'île Tonga-Tabou, des _aiguilles_, qui sont de petits poissons fins des +mers chaudes; on boit des vins de France, du _pisco_ péruvien et des +liqueurs anglaises. + +Le Chinois qui nous sert en robe de soie d'un violet d'évêque, et porte +des souliers à hautes semelles de papier. La _chola_ chante une +_zamacuéca_ du Chili, en pinçant sur sa _diguhela_ une sorte +d'accompagnement qui semble le dandinement monotone d'une mule au trot. +Les portes de la forteresse sont grandes ouvertes. Grâce à la présence +de mes seize hommes armés, règnent une sécurité, une intimité paisible, +qui sont vraiment fort touchantes. + +À l'avant, les hommes du _Primauguet_ boivent et chantent avec les +baleiniers. C'est fête partout. Et je vois de loin Yves et Goulven, qui +ne boivent pas, eux, mais qui font les cent pas en causant. Goulven, le +plus grand, a passé son bras sur les épaules de son frère, qui le tient, +lui, autour de la taille; isolés tous deux au milieu des autres, ils se +promènent en se parlant à voix basse. + +Les verres se vident partout dans des toasts bizarres. Le capitaine, qui +d'abord ressemblait à la statue impassible d'un dieu marin ou d'un +fleuve, s'anime, rit d'un rire puissant qui fait trembler tout son +corps; sa bouche s'ouvre comme celle d'un cétacé, et le voilà qui dit en +anglais des choses étranges, qui s'oublie avec moi dans des confidences +à le faire pendre; la conversation tourne en douce causerie de +pirate.... + +La _chola_ rentrée dans sa cabine, on fait venir un matelot tatoué, +qu'on déshabille au dessert. C'est pour me montrer ce tatouage, qui +représente une chasse au renard. + +Cela part du cou: des cavaliers, des chiens, qui galopent, descendent en +spirale autour du torse.--Vous ne voyez pas encore le renard? Me demanda +le capitaine avec son plus joyeux rire. + +Cela va être si drôle, paraît-il, la découverte de ce renard, qu'il en +est pâmé d'avance. Et il fait tourner l'homme, déjà ivre, plusieurs fois +sur lui-même pour suivre cette chasse qui descend toujours. Aux environs +des reins, cela se corse, et on prévoit que cela va finir. + +«Eh! le voilà, le renard!» crie le capitaine à tête de fleuve, au comble +de sa gaieté de sauvage, en se renversant, pâmé d'aise et de rire. + +La bête poursuivie se remisait dans son terrier; on n'en voyait que la +moitié. Et c'était la grande surprise finale. On invita ce matelot à +toaster avec nous, pour sa peine de s'être fait voir. + +Il était temps d'aller prendre sur le pont un peu d'air pur, l'air frais +et délicieux du soir. La mer, toujours aussi immobile et lourde, luisait +au loin, reflétait de dernières lueurs du côté de l'ouest. Maintenant +les hommes dansaient, au son d'une flûte qui jouait un air de gigue. + +En dansant, les baleiniers nous jetaient de côté des regards de chats, +moitié timidité curieuse, moitié dédain farouche. Ils avaient de ces +jeux de physionomie que les coureurs de mer ont gardés de l'homme +primitif; des gestes drôles à propos de tout, une mimique excessive, +comme les animaux à l'état libre. Tantôt ils se renversaient en arrière, +tout cambrés; tantôt, à force de souplesse naturelle et par habitude de +ruse, ils s'écrasaient, en enflant le dos, comme font les grands félins +quand ils marchent à la lumière du jour. Et ils tournaient tous, au son +de la petite musique flûtée, du petit turlututu sautillant et enfantin; +très sérieux, faisant les beaux danseurs, avec des poses gracieuses de +bras et des ronds de jambes. + +Mais Yves et Goulven se promenaient toujours enlacés. Ils se hâtaient +pour tout ce qu'ils avaient encore à se dire, ils pressaient leur +entretien dernier et suprême, comprenant que j'allais partir. Ils +s'étaient vus une fois, quinze ans auparavant, alors qu'Yves était petit +encore, pendant cette journée que Goulven était venu passer à +Plouherzel, en se cachant comme un banni. Et sans doute ils ne se +retrouveraient jamais plus. + +On vit tout à coup de ces danseurs qui se tenaient par la taille, se +jeter à terre, toujours serrés l'un à l'autre, et puis se débattre, +râler, pris d'une rage subite; ils cherchaient à s'enfoncer leur couteau +dans la poitrine, et le sang faisait déjà sur les planches ses marques +rouges. + +Le capitaine à tête de fleuve les sépara en les cinglant tous deux avec +une lanière en cuir d'hippopotame. + +«_No matter,_ dit-il; _they are drunk!_» (ce n'est rien, ils sont +ivres!) + +Il était temps de partir. Goulven et Yves s'embrassèrent, et je vis que +Goulven pleurait. + +Comme nous revenions sur la mer tranquille, les premières étoiles +australes s'allumant en haut, Yves me parlait de son frère: + +«Il n'est pas trop heureux. Pourtant il ne gagne pas mal d'argent, et il +a une petite maison en Californie, où il espère revenir. Mais voilà, +c'est le mal du pays qui le tue.» + +...Ce capitaine m'avait juré de venir le lendemain avec sa _chola_ dîner +à mon bord. Mais, pendant la nuit, le baleinier prit le large, +s'évanouit dans l'immensité vide; nous ne le vîmes plus. + + + + +LXXXVIII + + +«Vous êtes venue toucher votre _délègue_ aussi, Madame Quémeneur? + +--Et vous aussi donc, Madame Kerdoncuff? + +--Où est-ce qu'il navigue aussi, votre mari, Madame Quémeneur? + +--En Chine, Madame Kerdoncuff, dessus le _Kerguelen_. + +--Et le mien aussi donc, Madame Quémeneur; il navigue là-bas, dessus la +_Vénus_.» + +C'est dans la rue des Voûtes, à Brest, sous la pluie fine, que cela se +chante à deux voix fausses, dans des tonalités surprenantes. + +Cette rue des Voûtes est toute pleine de femmes qui attendent là depuis +le matin, à la porte d'une laide bâtisse en granit: la _Caisse des gens +de mer_. Femmes de Brest, que la pluie ne rebute plus, elles causent +aigrement les pieds dans l'eau, pressées contre les murs de la ruelle +triste, sous le brouillard gris. + +C'est le premier jour du trimestre. Elles font queue pour être payées, +et il était temps! L'argent manquait dans tous ces logis noirs de la +grande ville. + +Femmes dont les maris naviguent au loin, elles vont toucher leur +_délègue_ (lisez: délégation), la solde que ces marins leur abandonnent. + +Après, elles iront la boire. Il y a, en face, un cabaret qui est venu +s'établir là tout exprès. C'est: _À la mère de famille_, chez Madame +Pétavin. Dans Brest, on l'appelle: _le cabaret de la délègue_. Madame +Quémeneur, le visage plat comme un carlin, les mâchoires massives, le +ventre en avant, porte un waterproof et un bonnet de tulle noir avec des +coques bleues. + +Madame Kerdoncuff, malsaine, verdâtre, un aspect de mouche à viande, +montre une figure chafouine sous un chapeau orné de deux roses avec leur +feuillage. + +À mesure que l'heure approche, la foule des ivrognesses augmente. La +caisse est assiégée, il y a des contestations aux portes. Le guichet va +s'ouvrir. + +Et Marie, la femme d'Yves, est là aussi, dans cette promiscuité immonde, +tenant le petit Pierre par la main. Un peu timide, se sentant triste, +ayant une vague frayeur de toutes ces femmes, elle laisse passer les +plus pressées, et se tient contre le mur, du côté où la pluie ne donne +pas. + +«Entrez donc, ma petite dame, au lieu de faire mouiller comme cela ce +joli petit garçon.» + +C'est Madame Pétavin qui vient d'apparaître sur sa porte, très +souriante: + +«Faut-il vous servir quelque chose? Un peu de doux? + +--Oh! Merci, madame, je ne bois pas», répond Marie, qui, voyant le +cabaret encore vide, est entrée tout de même, de peur de faire enrhumer +son petit Pierre. «Mais si je vous gêne, madame...» + +Assurément non, elle ne gênait pas du tout Madame Pétavin, qui avait +l'âme bonne et qui la fit asseoir. + +Voici Madame Quémeneur et Madame Kerdoncuff, les premières payées, qui +entrent, ferment leur parapluie, et prennent place. + +«Madame! Madame! Mettez un _quart_ dans deux verres aussi donc!» + +Inutile de dire un quart de quoi: c'est d'eau-de-vie très raide qu'il +s'agit. + +Ces dames causent: + +«Et alors, qu'est-ce qu'il fait votre mari sur le _Kerguelen_, Madame +Quémeneur? + +--Il est chef d'hune, Madame Kerdoncuff. + +--Et le mien aussi donc, il est chef d'hune, Madame Quémeneur! Eh! Les +femmes de chef peuvent bien trinquer ensemble.... Alors, à la vôtre, +Victoire-Yvonne!» + +Ces dames s'appellent déjà par leur petit nom. Les verres se vident. + +Marie tourne vers elles son regard clair, les dévisageant tout à coup +avec une grande curiosité, comme on fait pour les bêtes de ménagerie. Et +puis elle a envie de s'en aller. Mais, dans la rue, la pluie tombe fort, +et, devant la porte de la caisse, il y a encore bien du monde. + +«À la vôtre, Victoire-Yvonne! + +--À la vôtre, Françoise!» + +Allons, le litre y passera. + +Ces dames se racontent leurs petites affaires: C'est dur tout de même +pour joindre les deux bouts! Mais tant pis! Le boulanger, lui, d'abord, +pourra bien attendre le trimestre prochain. Le boucher, eh bien, on lui +donnera un acompte. Aujourd'hui, un jour de paye, comment ne pas +s'égayer un peu? + +«Moi encore», dit Madame Kerdoncuff, avec un sourire de coquetterie +plein de sous-entendus, «je ne suis pas trop malheureuse, parce que, +voyez-vous, j'ai un _vétéran_ que je loge en garni, qui est +quartier-maître dans le port.» + +C'est compris. Même sourire sur le visage de Madame Quémeneur. + +«C'est comme moi, j'ai un fourrier... À la tienne, Françoise! (Ces dames +se tutoient.) Il est polisson, mon fourrier, si tu savais!...» + +Et le chapitre des confidences intimes est ouvert. + +Marie Kermadec se lève. A-t-elle bien entendu? Beaucoup de ces mots lui +sont inconnus, assurément, mais le sens en est transparent et le geste +vient à l'appui. Est-ce qu'il y a vraiment des femmes qui peuvent dire +des choses pareilles? Et elle sort, sans se retourner, sans dire merci, +rouge, sentant tout le sang qui lui est monté aux joues. + +«As-tu vu celle-là, la mouche qui l'a piquée? + +--Dame, vous savez, c'est de la campagne; ça porte encore la coiffe de +Bannalec, ça n'a pas d'usage. + +--À la tienne, Victoire-Yvonne!» + +Le cabaret se remplit. À la porte, les parapluies se ferment, les vieux +waterproofs se secouent; toutes ces dames entrent, les litres circulent. + +Et, au logis, il y a des petits qui piaulent avec des voix de chacal en +détresse; des enfants hâves qui crient le froid ou la faim.--Tant pis, à +la tienne, Françoise, c'est jour de paye! + +...Quand Marie fut dehors, elle aperçut un groupe de femmes en grande +coiffe qui étaient restées à l'écart pour laisser passer la presse des +effrontées; vite elle vint prendre place parmi elles afin de se +retrouver en honnête compagnie. Il y avait là de bonnes vieilles mères +des villages qui étaient venues pour toucher la délégation de leurs +enfants, et qui se tenaient sous leur parapluie de coton, avec de ces +figures dignes, pincées, que se font les paysannes à la ville. + +En attendant son tour, elle lia connaissance avec une vieille de +Kermézeau qui lui conta l'histoire de son fils, un canonnier de +l'_Astrée_. Il paraît que, dans sa première jeunesse, il avait fait des +tours comme Yves, et puis il était devenu tout à fait rangé en prenant +de l'âge; il ne fallait jamais désespérer des marins.... + +C'est égal, dans son indignation contre ces femmes de Brest, Marie +venait de prendre un grand parti: s'en retourner à Toulven, coûte que +coûte, et dès demain si c'était possible. + +Aussitôt rentrée au logis, elle se mit à écrire une longue lettre à Yves +pour lui motiver sa décision. Il est vrai, le loyer de Recouvrance +courrait encore pendant trois mois et la petite maison de Toulven ne +serait pas finie de longtemps; mais elle rattraperait tout cela à force +de travail et d'économie; elle se mettrait à repasser _pour le monde_, à +tuyauter les grandes collerettes du pays, un ouvrage difficile, qu'elle +savait parfaitement réussir au moyen d'un jeu de roseaux très fins. + +Ensuite elle raconta dans sa lettre toutes les nouvelles choses que +petit Pierre savait dire et faire; elle y mit, en termes très naïfs, sa +grande tendresse pour l'absent; elle y attacha une mèche de cheveux, +coupés sur une certaine petite tête brune très remuante; et puis enferma +la tout dans une enveloppe de papier mince et écrivit dessus: + + À Monsieur Kermadec, Yves, + chef d'hune à bord du _Primauguet_ dans les mers du sud, + aux soins du consul de France à Panama, + pour envoyer à la suite du navire. + +Pauvre petite lettre! Qui sait? Elle arrivera peut-être. Ça n'est pas +impossible, ça s'est vu. Dans cinq mois, dans dix mois, toute salie et +couverte de cachets américains; elle arrivera peut-être fidèlement, pour +porter à Yves l'amour profond de sa femme et les cheveux bruns de son +fils. + + + + +LXXXIX + + Mai 1882... + + +Ce soir-là, dans les solitudes australes, le vent s'était mis à gémir. +Dans tout cet immense mouvant où habitait le _Primauguet_, on voyait +courir l'une après l'autre les longues lames bleu sombre. La brise était +humide, et donnait froid. + +En bas, dans le faux pont, Le Hir, l'idiot, se dépêchait, avant la +nuit, de coudre un cadavre dans des morceaux de toile grise qui étaient +des débris de voiles. + +Yves et Barrada, debout, le surveillaient avec horreur. Ils étaient +obligés de se tenir tout près de lui, dans une très petite chambre +mortuaire qu'on avait faite avec d'autres voiles tendues et dont un +canonnier gardait l'entrée, le sabre d'abordage au poing. + +C'était Barazère qu'on cousait dans ces toiles grises. Il venait de +mourir d'un mal pris jadis à Alger,--une nuit de plaisir.... Plusieurs +fois on l'avait cru guéri; mais le poison incurable restait dans son +sang, reparaissait toujours et à la fin l'avait vaincu. Les derniers +jours, il était couvert de plaies hideuses, et ses amis ne +l'approchaient plus. + +C'était Le Hir qui le cousait, tous les autres ayant refusé, par peur de +son mal. Lui avait accepté à cause de deux _quarts_ de vin qu'on lui +avait promis. + +Le roulis le remuait, le gênait dans sa besogne, lui dérangeait son +cadavre, et il s'impatientait dans l'attente de ce vin qu'il allait +boire. D'abord les pieds; on lui avait recommandé de les bien serrer, à +cause du boulet qu'on y attache pour faire couler le mort. Ensuite il +cousait en remontant le long des jambes; on ne voyait déjà plus le +corps, enveloppé dans plusieurs doubles de toile dure; rien que la tête +pâle, reposée dans la mort, et restée très belle avec un sourire +tranquille. Et puis rudement, par un geste de brute, Le Hir ramena +dessus un pan de la toile grise, et ce visage fut voilé à jamais. + +Il avait de vieux parents, ce Barazère, qui l'attendaient dans un +village de France. + +Quand ce fut fini, Yves et Barrada sortirent de la chambre mortuaire, +poussant Le Hir devant eux par les épaules, afin de le conduire à la +poulaine et de lui faire laver les mains avant de le laisser boire. + +Ils avaient échangé sans doute leurs idées sur la mort, car Barrada en +sortant disait avec son accent bordelais: + +«Ah! ouatte! Les hommes, vois-tu, c'est comme le bêtes: on en fait +d'autres, mais ceux qui sont crevés...» + +Et il finit par cette espèce de rire à lui, qui sonnait creux et profond +comme un rugissement. + +Dans sa bouche, ce n'était pas une phrase impie; seulement il ne savait +pas mieux dire. + +Ils avaient même le coeur très serré tous les deux, ils regrettaient +Barazère. À présent, ce mal qui leur avait fait peur était enfermé, +oublié; dans leur souvenir, celui qui était mort se dégageait de cette +impureté finale, s'ennoblissait tout à coup; et ils le revoyaient comme +au temps de sa force, ils s'attendrissaient en pensant à lui. + + + + +XC + + Il y a rien d'faraud + Comme un matelot + Qu'a lavé sa peau + Dans cinq ou six eaux... + + +Le lendemain matin, au lever du soleil. La brise était restée fraîche et +vive. Le _Primauguet_ filait très vite et se secouait dans sa course, +avec ce déhanchement souple et vigoureux des grands coureurs. Sur +l'avant du navire, les hommes de la bordée de quart faisaient en +chantant leur première toilette. Nus, semblables à des antiques avec +leurs bras forts, ils se lavaient à grande eau froide; ils plongeaient +de la tête et des épaules dans les bailles, couvraient leur poitrine +d'une mousse blanche de savon, et puis s'associaient deux à deux, +naïvement, pour se mieux frotter le dos. + +Tout à coup ils se rappelèrent le mort, et leur chanson gaie s'arrêta. +D'ailleurs, ils venaient de voir les hommes de l'autre bordée qui +montaient au commandement de l'officier de quart, et se rangeaient en +ordre sur l'arrière, comme pour les inspections. Ils devinaient pourquoi +et ils s'approchèrent tous. + +Une grande planche toute neuve était posée en travers sur les +bastingages, débordant, faisant bascule au-dessus de la mer; et on +venait d'apporter d'en bas une chose sinistre qui semblait très lourde, +une gaine de toile grise qui accusait une forme humaine.... + +Quand Barazère fut couché sur la grande planche neuve, en porte-à-faux +au-dessus des lames pleines d'écume, tous les bonnets des marins +s'abaissèrent pour un salut suprême; un timonier récita une prière, des +mains firent des signes de croix,--et puis, à mon commandement, la +planche bascula et on entendit le bruit sourd d'un grand remous dans les +eaux. + +Le _Primauguet_ continuait de courir, et le corps de Barazère était +tombé dans ce gouffre, immense en profondeur et en étendue, qui est le +Grand-Océan. + +Alors, tout bas, comme un reproche, je répétai à Yves qui était près de +moi, la phrase de la veille: + +«Les hommes, c'est comme les bêtes: on en fait d'autres, mais.... + +--Oh! répondit-il, ce n'est pas moi qui ai dit cela; c'est lui.» +(_Lui_--c'est-à-dire Barrada,--l'entendit et tourna la tête vers nous. +Il pleurait à chaudes larmes.) + +Cependant on regardait derrière avec inquiétude, dans le sillage: c'est +qu'il arrive, quand le requin est là, qu'une tache de sang remonte à la +surface de la mer. + +Mais non, rien ne reparut; il était descendu en paix dans les +profondeurs d'en dessous. + +Descente infinie, d'abord rapide comme une chute; puis lente, lente, +alanguie peu à peu dans les couches de plus en plus denses. Mystérieux +voyage de plusieurs lieues dans des abîmes inconnus; où le soleil qui +s'obscurcit paraît semblable à une lune blême, puis verdit, tremble, +s'efface. Et alors l'obscurité éternelle commence; les eaux montent, +montent, s'entassent au-dessus de la tête du voyageur mort comme une +marée de déluge qui s'élèverait jusqu'aux astres. + +Mais, en bas, le cadavre tombé a perdu son horreur; la matière n'est +jamais immonde d'une façon absolue. Dans l'obscurité, les bêtes +invisibles des eaux profondes vont venir l'entourer; les madrépores +mystérieux vont pousser sur lui leurs branches, le manger très lentement +avec les mille petites bouches de leurs fleurs vivantes. + +Cette sépulture des marins n'est plus violable par aucune main humaine. +Celui qui est descendu dormir si bas est plus mort qu'aucun autre mort; +jamais rien de lui ne remontera; jamais il ne se mêlera plus à cette +vieille poussière d'hommes qui, à la surface, se cherche et se recombine +toujours dans un éternel effort pour revivre. Il appartient à la vie +d'en dessous; il va passer dans les plantes de pierre qui n'ont pas de +couleur, dans les bêtes lentes qui sont sans forme et sans yeux.... + + + + +XCI + + +Le soir de l'immersion de Barazère, Yves avait amené son ami Jean +Barrada dans ma chambre avec lui. Ils restaient maintenant les derniers +de toute l'ancienne bande: Kerboul, Le Hello, dormaient depuis longtemps +au fond de la mer, descendus, eux aussi, en pleine jeunesse; les autres, +partis pour naviguer au commerce, ou rentrés dans leurs villages; tous +dispersés. + +C'étaient de très anciens amis, Yves et ce Barrada. À terre, quand ils +étaient réunis, ils ne faisait pas bon se mettre en travers de leurs +fantaisies. + +Je les vois encore tous deux assis devant moi, de moitié sur la même +chaise à cause de l'exiguïté du logis, se tenant d'une main par habitude +de _rouler_, et me regardant avec leurs yeux attentifs. C'est que +j'essayais de leur démontrer ce soir-là que _les hommes ce n'était pas +comme les bêtes_, de leur parler du mystérieux après.... Et eux, ayant +cette mort toute fraîche dans la mémoire, m'écoutaient surpris, +captivés, au milieu de cette tranquillité très particulière des soirs où +la mer se calme, tranquillité qui prédispose à comprendre +l'incompréhensible. + +Vieux raisonnements ressassés d'école que je leur développais et qui +pouvaient impressionner encore leurs têtes jeunes.... C'était peut-être +très bête, ce cours d'immortalité; mais cela ne leur faisait aucun mal, +au contraire. + + + + +XCII + + +Ces mers où se tenait le _Primauguet_ étaient presque toujours du même +bleu de lapis; c'était la région des alizés et du beau temps qui ne +finit pas. + +Quelquefois, pour aller d'un groupe d'îles à un autre, il nous fallait +franchir l'équateur, passer par les grandes immobilités, les splendeurs +mornes. + +Et, après, quand l'alizé vivifiant reprenait dans un hémisphère ou dans +l'autre, quand le _Primauguet_ réveillé se remettait à courir, alors on +sentait mieux, par contraste, le charme d'aller vite, le charme d'être +sur cette grande chose inclinée, frémissante, qui semblait vivre et qui +vous obéissait, alerte et souple, en filant toujours. + +Quand nous courions vers l'est, c'était au plus près du vent, dans ces +régions d'alizés; alors le _Primauguet_ se lançait contre les lames +régulières et moutonnées des tropiques pendant des jours entiers, sans +se lasser, avec les mêmes petits trémoussements joyeux de poisson qui +s'amuse. Ensuite, quand nous revenions sur nos pas, vent arrière, tout +couverts de voiles, déployant toute notre large envergure blanche, notre +marche, toujours aussi rapide, devenait si facile, si glissante, que +nous ne nous sentions plus filer; nous étions comme soulevés par une +espèce de vol, et notre allure était comme un planement d'oiseau. + +Pour les matelots, les jours continuaient à se ressembler beaucoup. + +Chaque matin, c'était d'abord un délire de propreté qui les prenait dès +le branle-bas. À peine réveillés, on les voyait sauter, courir pour +commencer au plus vite le grand lavage. Tout nus, avec un bonnet à +pompon, ou bien habillés d'un _tricot de combat_ (qui est une petite +pièce tricotée pour le cou, à peu près comme une bavette de nouveau-né), +ils se dépêchaient de tout inonder. Des jets de pompe, des seaux d'eau +lancés à tour de bras. Ils se dépêchaient, s'en jetant dans les jambes, +dans le dos, tout éclaboussés, tout ruisselants, chavirant tout pour +tout laver; ensuite, usant le pont, déjà très blanc, avec du sable, des +frottes, des grattes, pour le blanchir encore. + +On les interrompait pour les envoyer sur les vergues faire quelque +manoeuvre du matin, larguer le ris de chasse ou rectifier la voilure; +alors ils se vêtaient à la hâte, par convenance, avant de monter, et +exécutaient vite cette manoeuvre commandée, pressés de revenir en bas +s'amuser dans l'eau. + +À ce métier, les bras se faisaient forts et les poitrines bombées; il +arrivait même que les pieds, par habitude de grimper nus, devenaient un +peu prenants, comme ceux des singes. + +Vers huit heures, ce lavage devait finir, à un certain roulement de +tambour. Alors, pendant que l'ardent soleil séchait très vite toutes ces +choses qu'ils avaient mouillées, eux commençaient à fourbir; les +cuivres, les ferrures, même les simples boucles, devaient briller clair +comme des miroirs. Chacun se mettait à la petite poulie, au petit objet, +dont la toilette lui était particulièrement confiée, et le polissait +avec sollicitude, se reculant de temps en temps d'un air entendu pour +voir si ça reluisait, si ça faisait bien. Et, autour de ces grands +enfants, le monde, c'était toujours et toujours le cercle bleu, +l'inexorable cercle bleu, la solitude resplendissante, profonde, qui ne +finissait pas, où rien ne changeait et où rien ne passait. + +Rien ne passait que les bandes étourdies des poissons-volants aux +allures de flèche, si rapides qu'on n'apercevait que des luisants +d'ailes, et c'était tout. Il y en avait de plusieurs sortes: d'abord les +gros, qui étaient couleur d'acier bleui, et puis de plus petits et de +plus rares qui semblaient avoir des nuances de mauve et de pivoine; on +était surpris par leur vol rose, et, quand on voulait les regarder, +c'était trop tard; un petit coin de l'eau crépitait encore et étincelait +de soleil comme sous une grêle de balles; c'était là qu'ils avaient fait +leur plongeon, mais ils n'y étaient plus. + +Quelquefois une frégate--grand oiseau mystérieux qui est toujours +seul--traversait à une excessive hauteur les espaces de l'air, filant +droit avec ses ailes minces et sa queue en ciseaux, se hâtant comme si +elle avait un but. Alors les matelots se montraient le voyageur étrange, +le suivaient des yeux tant qu'il restait visible, et son passage était +consigné sur le journal du bord. + +Mais des navires, jamais; elles sont trop grandes, ces mers australes; +on ne s'y rencontre pas. + +Une fois, on avait trouvé une petite île océanienne entourée d'une +blanche ceinture de corail. Des femmes qui habitaient là s'étaient +approchées dans des pirogues, et le commandant les avait laissées monter +à bord, devinant pourquoi elles étaient venues. Elles avaient toutes des +tailles admirables, des yeux très sauvages à peine ouverts entre des +cils trop lourds; des dents très blanches, que leur rire montrait +jusqu'au fond. Sur leur peau, couleur de cuivre rouge, des tatouages +très compliqués ressemblaient à des réseaux de dentelles bleues. + +Leur passage avait rompu pour un jour cette continence que les matelots +gardaient. Et puis l'île, à peine entrevue, s'était enfuie avec sa plage +blanche et ses palmes vertes, toute petite au milieu du grand désert des +eaux, et on n'y avait plus pensé. + +On ne s'ennuyait pas du tout à bord. Les journées étaient très +suffisamment remplies par des travaux ou des distractions. + +À certaines heures, à certains jours fixés d'avance, par le _tableau du +service à la mer_, on permettait aux matelots d'ouvrir les sacs de toile +où leurs trousseaux étaient renfermés (cela s'appelait: _aller aux +sacs_). Alors ils étalaient toutes leurs petites affaires, qui étaient +pliées là dedans avec un soin comique et le pont du _Primauguet_ +ressemblait tout à coup à un bazar. Ils ouvraient leurs boîtes à coudre, +disposaient des petites pièces très artistement taillées pour réparer +leurs vêtements, que le jeu continuel et la force des muscles usaient +vite; il y avait des marins qui se mettaient nus pour raccommoder +gravement leur chemise; d'autres, qui repassaient leurs grands cols par +des procédés extraordinaires (en se tenant longtemps assis dessus); +d'autres, qui prenaient dans leur boîte à écrire de pauvres petits +papiers jaunis, fanés, portant les timbres de différents recoins perdus +du pays breton ou du pays basque, et se mettaient à lire: c'étaient des +lettres des mères, des soeurs, des fiancées, qui habitaient dans les +villages de là-bas. + +Et ensuite, à un coup de sifflet roulé, très spécial, qui signifiait: +«Ramassez les sacs!» tout cela disparaissait comme par enchantement, +replié, resserré, redescendu à fond de cale, dans les casiers numérotés +que les terribles sergents d'armes venaient fermer avec des chaînettes +de fer. + +En les regardant, on aurait pu se tromper à leurs airs patients et +sages, si on ne les eût pas mieux connus; en les voyant si absorbés dans +ces occupations de petites filles, dans ces déballages de poupées, +impossible de s'imaginer de quoi ces mêmes jeunes hommes pouvaient +redevenir capables une fois lâchés sur terre. + +Il n'y avait qu'une heure de mélancolie inévitable, c'était quand la +prière du soir venait d'être dite, quand les signes de croix des Bretons +venaient de finir et que le soleil était couché; à cette heure-là, +assurément, beaucoup d'entre eux songeaient au pays. + +Même dans ces régions d'admirable lumière, il y a toujours cette heure +indécise entre le jour et la nuit, qui est triste. On voyait à cet +instant-là des têtes de matelots se tourner involontairement vers cette +dernière bande de lumière qui persistait du côté du couchant, très bas, +à toucher la ligne des eaux. + +Une bande nuancée toujours: sur l'horizon, c'était d'abord du rouge +sombre, un peu d'orangé au-dessus, un peu de vert pâle, une traînée de +phosphore, et puis cela se fondait en montant avec les gris éteints, +avec les nuances d'ombre et d'obscurité. De derniers reflets d'un jaune +triste restaient sur la mer, qui luisait encore çà et là avant de +prendre ses tons neutres de la nuit; ce dernier regard oblique du jour, +jeté sur les profondeurs désertes, avait quelque chose d'un peu +sinistre, et on s'inquiétait malgré soi de l'immensité des eaux. C'était +l'heure des révoltes intimes et des serrements de coeur. C'était +l'heure où les matelots avaient la notion vague que leur vie était +étrange et contre nature, où ils songeaient à leur jeunesse séquestrée +et perdue. Quelque lointaine image de femme passait devant leurs yeux, +entourée d'un charme alanguissant, d'une douceur délicieuse. Ou bien ils +faisaient, avec un trouble subit de leurs sens, le rêve de quelque fête +insensée de luxure et d'alcool pour se rattraper et s'étourdir, la +prochaine fois qu'on les déchaînerait à terre.... + +Mais, après, venait la vraie nuit, tiède, pleine d'étoiles, et +l'impression passagère était oubliée; les matelots venaient tous +s'asseoir ou s'étendre à l'avant du navire et commençaient à chanter. + +Il y avait des gabiers qui savaient de longues chansons très jolies, +dont les refrains se reprenaient en choeur. Les voix étaient belles et +vibrantes dans les silences sonores de ces nuits. + +Il y avait aussi un vieux maître qui contait toujours à un petit cercle +attentif d'interminables histoires; c'étaient des aventures très +certainement arrivées autrefois à de beaux gabiers, que des princesses +amoureuses avaient emmenés dans des châteaux. + +Il courait toujours, le _Primauguet_, traçant derrière lui, dans +l'obscurité, une vague traînée blanche qui s'effaçait à mesure, comme +une queue de météore. Il courait toutes les nuits, sans se reposer ni +dormir; seulement ses grandes ailes perdaient le soir leur blancheur de +goéland, et, sur les lueurs diffuses du ciel, on les voyait tout à coup +découper, en ombres chinoises, des pointes et des échancrures de +chauve-souris. + +Mais il avait beau courir, il était toujours au milieu du même grand +cercle qui semblait éternellement se reformer, s'étendre et le suivre. + +Quelquefois ce cercle était noir et dessinait nettement partout sa ligne +inexorable qui s'arrêtait aux premières étoiles du ciel, ou bien +l'immense contour était adouci par des vapeurs qui fondaient tout +ensemble; alors on se figurait courir dans une espèce de globe d'un bleu +gris, très étoilé, dont on s'étonnait de ne jamais rencontrer les parois +fuyantes. + +L'étendue était remplie des bruits légers de l'eau, l'étendue était +toujours bruissante à l'infini, mais d'une manière contenue et presque +silencieuse; elle rendait un son puissant et insaisissable, comme ferait +un orchestre de milliers de cordes que les archets frôleraient à peine +et avec grand mystère. + +Par instants, les étoiles australes se mettaient à briller d'éclats très +surprenants; les grandes nébuleuses étincelaient comme une poussière de +nacre, toutes les teintes de la nuit semblaient s'éclairer, par +transparence, de lumières étranges, on se serait cru à ces moments des +féeries où tout s'illumine pour quelque immense apothéose; et on se +disait: pourquoi est-ce que les choses resplendissent de cette manière, +qu'est-ce qui va se passer, qu'est-ce qu'il y a?... Eh! Bien non, il n'y +avait rien, jamais; c'était simplement la région des tropiques qui était +ainsi. Il n'y avait rien que les mers désertes, et toujours l'étendue +circulaire, absolument vide.... + +Ces nuits étaient bien d'exquises nuits d'été, douces, douces, plus que +nos plus douces nuits de juin. Et elles troublaient un peu tous ces +hommes dont les aînés n'avaient pas trente ans.... + +Ces obscurités tièdes apportaient des idées d'amour dont on n'aurait pas +voulu. On se voyait près de s'amollir encore dans des rêves troublants; +on sentait le besoin d'ouvrir ses bras à quelque forme humaine très +désirée, de l'étreindre avec une tendresse fraîche et rude, infinie. +Mais non, personne, rien.... Il fallait se raidir, rester seul, se +retourner sur les planches dures de ce pont de bois, puis penser à autre +chose, se remettre à chanter.... Et alors les belles chansons, gaies ou +tristes, vibraient plus fort, dans le vide de la mer. + +Pourtant, on était bien sur ce gaillard d'avant pendant ces veillées du +large; on y recevait en pleine poitrine les souffles frais de la nuit, +les brises vierges qui n'avaient jamais passé sur terre, qui +n'apportaient aucun effluve vivant, qui n'avaient aucune senteur. Quand +on était étendu là, on perdait peu à peu la notion de tout, excepté de +la vitesse, qui est toujours une chose amusante, même quand on n'a pas +de but et qu'on ne sait pas où l'on va. + +Ils n'avaient pas de but, les matelots, et ils ne savaient pas où ils +allaient. À quoi bon d'ailleurs, puisqu'on ne leur permettait nulle part +de mettre les pieds sur terre? Ils ignoraient la direction de cette +course rapide et l'infinie profondeur des solitudes où ils étaient; mais +cela les amusait d'aller droit devant eux, dans l'obscurité bleuâtre, +très vite, et de se sentir filer. En chantant leurs chansons du soir, +ils regardaient ce beaupré, toujours lancé en avant, avec ses deux +petites cornes et sa tournure d'arbalète tendue, qui sautillait sur la +mer, qui effleurait l'eau bruissante à la façon très légère d'un +poisson-volant. + + + + +XCIII + + +Sur ce _Primauguet_, mon cher Yves était sans reproche, comme il nous +l'avait promis. Les officiers le traitaient avec des égards un peu +particuliers à cause de sa tenue, de sa manière d'être, qui n'étaient +déjà plus celles de tous les autres. Et il restait, malgré tout, au +premier rang de cette rude bande dont le maître d'équipage disait avec +orgueil: + +«Ça, c'est moitié requin; ça n'a pas peur.» + +Il avait repris son habitude d'autrefois d'arriver le soir, à petits pas +de chat, dans ma chambre, aux heures où je la lui abandonnais. Il +s'installait à lire mes livres ou mes papiers, sachant bien qu'il avait +permission de tout regarder; il apprenait à comprendre les cartes +marines, s'amusait à y marquer des points et à y mesurer des distances. +Très souvent, il écrivait à sa femme, et il arrivait que ses petites +lettres, interrompues par la manoeuvre, restaient à courir parmi les +miennes. J'en trouvai une un jour qui était destinée sans doute à partir +sous double enveloppe, et sur laquelle il avait mis cette adresse drôle: + + À Madame Marie Kermadec, + + Chez ses parents, à Trémeulé en Toulven, pays de Bretagne, + commune des loups, paroisse des écureuils, à droite, + sous le plus gros chêne. + +On avait peine à se représenter ce grand Yves écrivant de ces choses de +petit enfant. + +C'était sa première longue absence depuis son mariage. De loin, il se +mettait à songer beaucoup à cette jeune femme qui avait déjà tant +souffert par lui, et qui l'avait tant aimé; maintenant elle lui +apparaissait, au fond de ce lointain, sous un aspect nouveau. + + + + +XCIV + + +En juillet,--le mauvais mois de l'hiver austral,--nous sortîmes de la +région des alizés pour redescendre jusqu'à Valparaiso. + +Là, je dus quitter le _Primauguet_ et m'embarquer sur un grand vaisseau +à voiles qui rentrait à Brest après son tour du monde. + +Il s'appelait le _Navarin_; on y embarqua aussi tous les hommes de notre +bord qui avaient fini leur temps de service: entre autres, Barrada, qui +s'en allait à Bordeaux, avec sa ceinture garnie d'or, épouser sa petite +fiancée espagnole. + +Très brusquement, comme toujours, je dis adieu à Yves, le recommandant +encore une fois à tous, et je partis pour la France par la grande route +du cap Horn. + + + + +XCV + + 20 octobre 1882. + + +Je me souviens de ce jour passé en Bretagne. Nous trois, courant sous le +ciel gris, dans ces bois de Toulven, Marie, Anne et moi. + +Ma tête encore toute pleine de soleil et de mer bleue, et cette Bretagne +revue tout à coup et si vite pour quelques heures, absolument comme dans +les rêves que nous en faisions à la mer.... Il me semblait comprendre +son charme pour la première fois. + +Et Yves resté là-bas, lui, dans le Grand-Océan. + +Le sentir si loin, et me retrouver seul dans ces sentiers de Toulven! + +Nous courions comme des fous tous les trois dans les chemins verts, +sous le ciel gris, elles avec leurs grandes coiffes au vent. La nuit +allait bientôt venir, et c'était pour faire pendant cette dernière heure +de jour la moisson de fougères et de bruyères bretonnes que je devais, +le lendemain matin, emporter avec moi à Paris. Oh! ces départs, toujours +rapides, changeant tout, jetant leur tristesse sur les choses qu'on va +quitter, et nous lançant après dans l'inconnu! + +Cette fois encore, c'était la grande mélancolie de l'arrière automne: +l'air resté tiède, la verdure admirable, presque l'intensité de vert des +tropiques, mais toujours ce ciel breton tout gris et sombre, et déjà des +senteurs de feuilles mortes et d'hiver.... + +Nous avions laissé petit Pierre à la maison pour courir plus vite. En +route, nous cueillions les dernières digitales, les derniers silènes +roses, les dernières scabieuses. + +Dans les chemins creux, dans la nuit verte, nous rencontrions les +vieillards à longue chevelure, les femmes au corselet de drap brodé de +rangées d'yeux. + +Il y avait des carrefours mystérieux au milieu de ces bois. Au loin, on +voyait les collines boisées s'étager en lignes monotones, toujours cet +horizon sans âge du pays de Toulven, ce même horizon que les Celtes +devaient voir, les derniers plans de la vue se perdant dans les +obscurités grises, dans les tons bleuâtres qui passaient au noir. + +Oh! mon cher petit Pierre, comme je l'avais embrassé fort en arrivant +sur cette route de Toulven! De très loin, j'avais vu venir ce petit +bonhomme, que je ne reconnaissais pas, et qui courait à ma rencontre en +sautant comme un cabri. On lui avait dit: «C'est ton parrain qui arrive +là-bas», et alors il avait pris sa course. Il était grandi et embelli, +avec un certain air plus entreprenant et plus tapageur. + +Ce fut à ce voyage que je vis pour la première et la dernière fois la +petite Yvonne, une fille d'Yves qui était née après notre départ, et qui +ne fit sur la terre qu'une courte apparition de quelques mois. Elle +était toute pareille à lui; mêmes yeux, même regard. Étrange +ressemblance que celle d'une si petite créature avec un homme. + +Un jour, elle s'en retourna dans les régions mystérieuses d'où elle +était venue, rappelée tout à coup par une maladie d'enfant, à laquelle +ni la vieille sage-femme ni la grande _penseuse_ de Toulven n'avaient +rien compris. Et on l'emporta là-bas au pied de l'église, ses yeux +semblables à ceux d'Yves fermés pour jamais. + +Dans ces bois, nous avions passé nos deux heures de jour. Après souper +seulement, nous étions allés, Marie et moi, voir au clair de lune où en +était leur nouveau logis. + +À la place du champ d'avoine que nous avions mesuré en juin de l'année +précédente s'élevaient maintenant les quatre murailles de la maison +d'Yves; elle n'avait encore ni auvent, ni plancher, ni toiture, et, au +clair de lune, elle ressemblait à une ruine. + +Nous nous assîmes au milieu, sur des pierres, nous trouvant seuls tous +deux pour la première fois. + +C'est d'Yves que nous parlions, cela va bien sans dire. Elle +m'interrogeait anxieusement sur lui, sur son avenir, pensant que je +connaissais plus profondément qu'elle ce mari qu'elle adorait avec une +espèce de crainte, sans le comprendre. Et moi, je la rassurais, car +j'espérais beaucoup: le forban avait pour lui son bon et brave coeur; +alors, en le prenant par là, nous devions à la fin réussir. + +Anne apparut tout à coup, venue sans bruit pour écouter, et nous fit +peur: + +«Oh! Marie, dit-elle, change de place bien vite; si tu voyais derrière +toi comme c'est vilain, ton ombre!» + +En effet, nous n'y avions pas pris garde. Sa tête seule éclairée par la +lune, avec les ailes de sa coiffe qui remuaient au vent, donnait +derrière elle, sur le mur tout neuf, l'image d'une chauve-souris très +grande et très laide. C'est assez pour nous porter malheur. + +Dans Toulven, les binious sonnaient. Pour rentrer à l'auberge, où elles +venaient toutes deux me reconduire, il nous fallut traverser une fête +inattendue, éclairée par la lune. C'était une noce de riches et on +dansait en plein air, sur la place. Je m'arrêtai, avec Anne et Marie, +pour regarder la longue chaîne de la gavotte tournoyer et courir, menée +par la voix aigre des cornemuses. La belle lune rendait plus blanches +les coiffes des femmes, qui passaient devant nous comme envolées dans le +vent et la vitesse; on voyait sur la poitrine des hommes briller +rapidement les gorgerins brodés, les paillettes d'argent. + +À l'autre bout de Toulven, encore du monde. Cela ne semblait pas +naturel, cette animation dans le village, la nuit. Encore des coiffes +qui couraient, qui se pressaient pour mieux voir. C'était une bande de +pèlerins qui revenaient de Lourdes et faisaient leur entrée en chantant +des cantiques. + +«Il y a eu deux miracles, monsieur; on l'a su ce soir par le +télégraphe.» + +Je me retournai et vis Pierre Kerbras, le fiancé d'Anne, qui me donnait +ce renseignement. + +Les pèlerins passèrent, ayant au cou leurs grands chapelets; derrière, +il y avait deux vieilles femmes infirmes qui n'avaient pas été guéries, +elles, et que des jeunes hommes rapportaient dans leurs bras. + +Le lendemain matin, le vieux Corentin, Anne et le petit Pierre, en +habits de dimanche, vinrent me reconduire dans le char à bancs de +Pierre Kerbras, jusqu'à la station de Bannalec. + +Dans le compartiment où je montai, deux vieilles dames anglaises étaient +déjà installées. + +On me fit passer petit Pierre, sa bonne figure couleur de pêche dorée, à +embrasser par la portière, et lui éclata de rire en apercevant un petit +chien _bull_ que les ladies portaient dans leur sac de voyage armorié. +Il avait pourtant du chagrin parce que je m'en allais; mais ce petit +chien dans ce sac, il le trouvait si drôle, qu'il n'en pouvait plus +revenir. Et les vieilles ladies souriaient aussi, disant que petit +Pierre était _a very beautiful baby_. + +Et puis ce fut fini de la Bretagne pour longtemps; j'y avais passé +vingt heures, et, le lendemain matin, elle était déjà bien loin de +moi.... + + + + +XCVI + +LETTRE D'YVES + + «Melbourne, septembre 1882. + + +»Cher frère, + +»Je vous fais savoir notre arrivée en Australie; nous avons eu une +traversée tout à fait belle et nous devons repartir demain pour le +Japon; car vous savez que nous avons reçu l'ordre de faire un petit tour +dans ce pays-là. + +»J'ai trouvé ici deux lettres de vous et aussi deux de ma femme; mais +j'ai bien hâte de lire celle que vous m'écrirez quand vous aurez passé +par Toulven. + +»Cher frère, votre remplaçant à bord est tout à fait comme vous; il est +très bon avec les marins. Tant qu'au remplaçant de M. Plumkett, il est +assez dur, mais pas à mon égard, au contraire. M. Plumkett m'avait dit +qu'il m'aurait recommandé à lui en partant, et c'est une chose que je +croirais assez. Les autres et le major sont toujours de même; ils me +parlent souvent de vous et me demandent de vos nouvelles. + +»Le commandant m'a donné à faire le service de second-maître depuis que +nous avons jeté à l'eau le pauvre Marsano, le Niçois, qu'on a trouvé tué +un matin dans son hamac en faisant le branle-bas. Et j'aime beaucoup ce +service-là. + +»Cher frère, on a envoyé deux fois les marins se promener à terre, à +San-Francisco, et vous pensez, sans vous, je n'ai pas seulement voulu +donner mon nom pour descendre avec eux. Même je vous dirai que les +gabiers ont fait une grande _baroufe_, la seconde nuit, contre des +Allemands, et il y a eu du mal avec les couteaux. + +»J'ai aussi à vous dire, cher frère, qu'on n'a pas encore ôté votre +carte de dessus la porte de votre chambre, et je pense qu'on l'oubliera +tout à fait à présent. Alors, le soir, je fais mon tour par le faux-pont +arrière pour passer devant. + +»L'année prochaine, quand nous reviendrons, j'ai espoir d'avoir une +bonne permission pour aller voir ma femme et mon petit Pierre, et ma +petite fille; mais ce sera toujours bien court, et certainement je ne +serai jamais tranquille avant d'avoir ma retraite. D'un autre côté, +quand je serai d'âge à laisser les cols bleus, mon petit Pierre sera +près de partir pour le service, lui, à son tour, ou bien il y aura +peut-être une place pour moi là-bas, du côté de l'étang, vers l'église: +vous savez quelle place je veux dire. + +»Cher frère, vous croyez que je prends des manières comme vous? Mais +non, je vous assure, je pense comme j'ai toujours pensé. + +»Pour les _têtes de coco_, je crois bien qu'elles sont perdues, car nous +ne passerons pas en Calédonie; mais enfin plus tard, je pourrai +peut-être y revenir et en acheter. Si vous passiez par le golfe Juan, +vous me feriez bien plaisir d'aller à Vallauris prendre pour moi deux de +ces flambeaux, comme ils en font dans ce pays, et qui ont des têtes de +_perruches de France_. Ça m'amuserait beaucoup d'en mettre comme ceux-là +chez moi. J'ai bien hâte, frère, d'installer ma petite maison. + +»Parmi toute espèce de choses qui me rendent triste quand je me +réveille, ce qui me fait le plus de peine, c'est que ma mère ne veut +plus du tout venir demeurer en Toulven. Il me semble que, si je pouvais +avoir une permission pour aller la chercher, avec moi, pour sûr, elle +viendrait. Mais, d'un autre côté, alors, je n'aurais plus personne à +Plouherzel, c'est tout à fait notre pays, vous savez bien. Si je pouvais +croire ce que vous m'avez dit souvent au sujet de revivre après qu'on +est mort, il est sûr que je me trouverais encore assez heureux. Mais, +tenez, je vois bien que, vous-même, vous n'y croyez pas beaucoup. +Pourtant je trouve très drôle que j'aie peur des revenants, et je +croirais assez, frère, que vous en avez peur aussi. + +»Je vous demande bien pardon de la feuille sale que je vous envoie, mais +ce n'est pas tout à fait moi la cause; vous comprenez, je n'ai plus +votre bureau à présent pour faire mes lettres dessus comme un officier. +Je vous écrivais assez tranquille à la fin de mon quart de nuit sur les +caissons de l'avant, et alors l'idiot de Le Hir m'a chaviré ma bougie. +Je n'ai pas le temps de faire ma petite écriture à ma façon comme je +fais quelquefois, vous savez, celle que vous trouvez jolie. J'écris à +courir, et je vous demande bien pardon. + +«Nous partons demain matin, dès le jour, pour ces pays du Japon; mais je +vous ferai parvenir ma lettre par le pilote qui viendra nous mettre +dehors. Je termine en vous embrassant bien des fois de tout mon coeur. + +»Votre frère, + + »Yves Kermadec. + +»Cher frère, je ne puis dire combien je vous aime. + + »Yves.» + + + + +XCVII + + Décembre 1882. + + +...Je passais sur les quais de Bordeaux. Quelqu'un de fort bien mis vint +à moi, le chapeau bas et la main tendue: Barrada!--Barrada transformé, +ayant coupé sa barbe noire, et quitté ses trente et un ans, sans doute +en même temps que ses cols bleus; les joues soigneusement rasées, la +moustache naissante, l'air d'un jeune amoureux de vingt ans. + +Toujours aussi parfaitement beau et noble de lignes mais la figure +meilleure et plus douce, comme éclaircie par une joie profonde. + +Il venait d'épouser enfin sa petite fiancée d'Espagne; l'or de sa +ceinture avait monté leur ménage, et il s'était fait _arrimeur_ de +navires, un métier très lucratif, paraît-il, où il utilisait à merveille +sa grande force et son instinct du _débrouillage_. Il fallut lui +promettre par serment qu'au retour du _Primauguet_, je passerais par +Bordeaux avec Yves pour venir le voir. + +Il était heureux, celui-là! + +Et la fin de ce rouleur de mer me donnait à réfléchir. Je me demandais +si mon pauvre Yves, qui, avec un coeur aussi bon, avait assurément +beaucoup moins forfait aux lois honnêtes, ne pouvait pas, lui aussi, +finir un jour par un peu de bonheur.... + + + + +XCVIII + + +_Télégramme_.--«Toulon, 3 avril 1883.--À Yves Kermadec, à bord du +_Primauguet_.--Brest. + +»Tu es nommé second-maître. + +»Je t'embrasse, + + »Pierre.» + +C'était sa joyeuse bienvenue, sa fête d'arrivée; car, depuis +vingt-quatre heures seulement, le _Primauguet_, revenu de sa promenade +lointaine dans le Grand-Océan, avait mouillé dans les eaux de France. + +Et ces galons d'or que j'envoyais à Yves par le télégraphe, il ne les +_arrosa_ pas, comme il avait fait jadis de ses galons de laine.--Non, +les temps étaient changés; il se sauva dans le faux-pont, dans un coin +où se trouvaient son sac et son armoire et qu'il considérait comme son +chez lui; vite, il descendit là, pour être tout seul à envisager cette +joie qui lui arrivait, à relire ce bienheureux petit papier bleu qui lui +ouvrait toute une ère nouvelle. + +C'était si beau, si inattendu, après sa mauvaise conduite passée! + +J'avais été à Paris demander cette faveur, intriguer beaucoup pour mon +frère d'adoption, en me portant garant de sa conduite à venir. Une femme +de coeur avait bien voulu employer à ma cause son influence très +puissante, et alors la promotion d'Yves avait été enlevée d'assaut, bien +qu'elle fût difficile. + +Et Yves n'en finissait plus de regarder son bonheur sous toutes ses +faces.... D'abord, au lieu d'avoir à demander une permission courte, +qu'on lui eût peut-être beaucoup marchandée,--avec ses galons d'or il +allait partir de droit pour Toulven; on allait l'envoyer en +_disponibilité_ pendant trois mois au moins, quatre peut-être; il aurait +tout l'été à passer là, avec sa femme et son fils, dans la petite maison +qui était finie et où on l'attendait justement pour tout installer.... +Et puis ils allaient se trouver très riches, ce qui ne gâterait rien.... + +Non, jamais dans sa vie de pauvre errant, toujours à la peine,--jamais +il n'avait eu une heure si belle, une joie si profonde que celle que son +frère Pierre venait de lui envoyer par le télégraphe.... + + + + +XCIX + + +Quand les vents me ramènent en Bretagne, c'est aux derniers jours de +mai, au plus beau du printemps breton. + +Il y a déjà six semaines qu'Yves est dans sa petite maison de Toulven, +arrangeant ma chambre, préparant tout pour mon arrivée. + +Le navire sur lequel je suis embarqué a quitté la Méditerranée pour +remonter dans l'Océan, vers les ports du Nord et désarmer à Brest. + +_18 mai, en mer_.--Déjà on sent la Bretagne approcher. Il fait beau +encore, mais un de ces beaux temps bretons qui sont tranquilles et +mélancoliques. La mer unie est d'un bleu pâle, l'air salin est frais et +sent le varech; il y a sur toute chose comme un voile de brumes +bleuâtres, très transparentes et très ténues. + +À huit heures du matin, doublé la pointe de Penmarch. Les granits +celtiques, les grandes falaises tristes peu à peu se dessinent et +s'approchent. + +Maintenant ce sont de vrais bancs de brumes,--mais très légers, brumes +d'été,--qui se reposent partout sur les lointains de l'horizon. + +À une heure, la passe des Toulinguets, et puis nous entrons à Brest. + +_19 mai_.--Permission de huit jours. À midi, je suis en chemin de fer, +en route pour Toulven. + +Pluie tout le long du chemin sur les campagnes bretonnes. Dans les prés, +dans les vallées ombreuses, tout est plein d'eau. + +De Bannalec à Toulven, une heure de voiture à travers les bois. Le +regard fixé en avant, je cherche la flèche en granit de l'église au fond +de l'horizon vert. + +La voilà qui paraît, reflétée profondément, en dessous, dans l'étang +morne. Le beau temps est revenu avec un pâle ciel bleu. + +Toulven!... La voiture s'arrête. Yves est là à m'attendre, tenant petit +Pierre par la main. + +Nous nous regardons tous deux,--et voilà que d'abord une même envie de +rire nous prend en même temps, à cause de nos moustaches. Cela change +nos figures et nous nous trouvons drôles. Nous ne nous étions pas vus +depuis que les marins ont le droit d'en porter. Yves exprime l'avis que +cela nous donne un air beaucoup plus dégourdi. + +Après, nous nous embrassons. + +Comme il est encore devenu beau, le petit Pierre, et plus grand, et plus +fort!... Nous partons ensemble, traversant Toulven, où les bonnes gens +me connaissent, et sortent sur leur porte pour me voir arriver. Nous +défilons dans l'étroite rue grise, aux maisons centenaires, aux murs de +granit massif. Je reconnais la vieille à profil de chouette qui a +présidé à la naissance de mon filleul; elle me fait bonjour de la tête +par une fenêtre ouverte. Les grandes coiffes, les collerettes, les +paillettes des corsages, se détachent dans les embrasures profondes, sur +les fonds obscurs, et tout cela me jette au passage ces impressions des +vieux temps morts qui sont particulières à la Bretagne. + +Petit Pierre, que nous tenons par la main, marche maintenant comme un +homme. Il n'avait encore rien dit, un peu saisi de me revoir; mais le +voilà qui cause; il lève vers moi sa figure ronde et me regarde déjà +comme quelqu'un d'ami à qui on fait part de ses réflexions. Petite voix +douce que je n'ai pas encore beaucoup entendue. Comme il a l'accent de +Bretagne! + +«Parrain, tu m'as apporté mon mouton?» + +Heureusement je m'étais rappelé cette promesse de l'an dernier; il était +dans ma malle, ce mouton à roulettes, pour mon petit Pierre. Et +j'apportais aussi des flambeaux, _ayant des figures de perruches de +France_, que j'avais promis à mon autre grand enfant,--Yves. + +Voici la maison, gaie et blanche, toute neuve, avec ses entourages de +fenêtres en granit breton, ses auvents verts, son grenier à lucarne, et, +derrière, l'horizon des bois. + +Nous entrons. En bas, dans la cuisine à grande cheminée, Marie et la +petite Corentine nous attendent. + +Mais tout de suite, Yves me prie de monter, car il a hâte de me faire +voir le haut, leur belle chambre blanche, avec ses rideaux de +mousseline et ses meubles de cerisier verni. + +Et puis il ouvre une autre porte: + +«À présent, frère, voilà chez vous!» + +Et il me regarde, anxieux de l'effet produit, après tant de mal qu'ils +se sont donné, sa femme et lui, pour que je trouve tout à mon goût. + +J'entre, touché, ému. Elle est toute blanche, ma chambre et on y sent un +parfum délicieux, il y a partout des fleurs qu'on est allé chercher très +loin pour moi; dans les vases de la cheminée, des touffes de réséda et +de gros bouquets de pois de senteur; dans le foyer, c'est rempli de +bruyères. + +Ils n'ont pas pu se décider, par exemple, à y mettre des vieux meubles, +des vieilleries bretonnes, et ils s'en excusent, n'ayant rien trouvé à +leur idée d'assez joli ni d'assez propre. On est allé à Quimper +m'acheter un lit comme le leur, en cerisier, qui est un bois clair, +d'une couleur gaie, un peu rose. Les tables et les chaises sont +pareilles. Les plus petits détails sont arrangés avec tendresse; sur les +murs, il y a, dans des cadres dorés, des dessins que j'ai faits jadis et +une grande photographie du clocher à jour de Saint-Pol-de-Léon, que +j'avais donnée à Yves du temps où nous naviguions ensemble sur la _mer +brumeuse_. + +Par terre, les planches sont nettes comme du bois neuf: + +«Vous voyez, frère, c'est tout blanc comme à bord», dit Yves, qui a +lui-même blanchi partout avec tant de soin, et qui se déchausse chaque +fois qu'il monte pour ne pas salir ses escaliers. + +Il faut tout voir, tout visiter, même le grenier à lucarne, où sont +rangées les pommes de terre et les cosses de bois pour l'hiver; même le +vestibule de l'escalier, où est suspendu, comme un _ex-voto_ de marin +dans une chapelle de la vierge, le bateau en miniature qu'Yves a +construit pendant ses loisirs dans sa hune du _Primauguet_; et puis le +jardin où des fraisiers et de petites salades commencent à pousser le +long des allées toutes fraîches. + +Maintenant nous sommes à table, Yves, Marie, la petite Corentine, le +petit Pierre et moi, autour de la nappe bien blanche sur laquelle le +dîner est posé. Yves, mon frère Yves, se trouve drôle et s'intimide tout +à coup dans son rôle de maître de maison. Alors c'est moi qui suis +obligé de découper, et, comme c'est la première fois de ma vie, je +m'embrouille aussi. + +À ce dîner, je mange pour leur faire plaisir; mais ce bonheur si complet +que je sens là près de moi et dont je suis un peu cause, cette +reconnaissance si profonde qui m'entoure, tout cela m'impressionne très +étrangement. Être au milieu de ces choses rares, cela me surprend comme +une nouveauté délicieuse. + +«Vous savez», me dit Yves, bas comme en confidence, «maintenant je vais +à la messe le dimanche avec elle.» + +Et il fait du côté de sa femme une petite grimace de soumission +enfantine, très comique avec son air sérieux. D'ailleurs sa manière +d'être avec Marie a tout à fait changé, et j'ai bien vu en entrant que +l'amour était enfin venu s'installer pour tout de bon dans la maison +neuve. Alors mes chers amis n'ont plus rien à attendre de meilleur sur +terre; comme Yves le dit, il faudrait seulement pouvoir _arrêter la +pendule du temps_ pour que cette grande joie de leurs rêves accomplis ne +s'en aille plus. + +Eux aussi sont silencieux dans leur bonheur, comme s'ils craignaient de +l'effaroucher en parlant trop fort et trop gaiement. + +D'ailleurs nous avons à causer des morts, de cette petite Yvonne qui +s'en est allée l'automne dernier sans attendre le retour du +_Primauguet_, et qu'Yves n'a jamais vue; puis du pauvre vieux Corentin, +son grand-père, qui a fini pendant les froids de décembre. + +C'est Marie qui raconte: + +«Il était devenu très difficile sur sa fin, monsieur, lui qui était un +homme si doux. Il disait que nous ne savions pas le soigner et il ne +faisait que demander son fils Yves: "Oh! Si Yves était ici, il +m'aiderait, lui, il me prendrait dans ses bons bras pour me retourner +dans mon lit." La dernière nuit, tout le temps, il l'appelait.» + +Et Yves reprend: + +«Ce qui me cause le plus de chagrin quand je pense à notre père, c'est +que justement nous nous étions un peu fâchés le jour que je suis parti, +vous savez, pour ce partage? Vous ne pouvez croire, frère, comme cela me +revient souvent en tête, cette dispute avec lui.» + +Le dîner est fini; c'est le soir, le long soir tiède de mai. Nous nous +acheminons, Yves et moi, vers l'église, pour faire visite à une croix +blanche qui est là sur un tertre avec des fleurs: + + _Yvonne Kermadec, treize mois._ + +«Il paraît qu'elle me ressemblait tout à fait», dit Yves. + +Et cette ressemblance de la petite morte avec lui le rend très pensif. + +En regardant la croix, le tertre et les fleurs, nous songeons tous deux +à ce mystère: petite fille qui était de son sang, issue de lui, qui +avait ses yeux, et alors.... Probablement aussi une âme pareille, et qui +est déjà rendue au sol breton. C'est comme si quelque chose de lui-même +s'en était déjà retourné à la terre; c'est comme des arrhes qu'il aurait +déjà données à la poussière éternelle.... + +Dans quatre ans, cette petite croix qu'on voyait de loin n'existera +plus; on enlèvera Yvonne, son tertre et ses fleurs. Même ses petits os +s'en iront aussi se mêler aux autres, aux antiques, sous l'église, dans +l'ossuaire. + +Quatre ans encore on la verra, cette croix, et on y lira ce nom de +petite fille.... + +Elle est tout au bord de l'étang; dans l'eau dormante et profonde, elle +se reflète à côté de la haute flèche grise. Sur le tertre, des oeillets +fleuris font des touffes blanches, déjà indécises dans la nuit qui +arrive. L'étang ressemble à un miroir, d'un jaune pâle, couleur de +lumière mourante, comme celle du ciel au couchant; et, tout autour, on +voit la ligne déjà noire des grands bois. + +Les fleurs des tombes donnent leurs odeurs douces du soir.--Un calme +tiède nous environne et semble s'épaissir.... + +On entend dans le lointain les hiboux qui s'appellent, on ne distingue +plus les oeillets blancs d'Yvonne.... La nuit d'été est venue.... + +Alors un grand bruit nous fait frissonner tout à coup, au milieu de ce +silence où nous songions aux morts. C'est l'_Angelus_ qui sonne, là, +très près, au-dessus de nous, dans la clocher; et l'air s'emplit de +lourdes vibrations d'airain. + +Pourtant nous n'avons vu personne entrer dans l'église, qui est fermée +et obscure. + +«Qui sonne? dit Yves, inquiet, qui peut sonner?... Pas moi qui voudrais +le faire, toujours.... Non, sûr que je n'entrerais pas dans l'église à +l'heure qu'il est, et pas même pour tout l'or du monde, encore!...» + +Nous nous en allons de ce cimetière; il s'y fait trop de bruit +décidément; l'_Angelus_ y est étrange; il y éveille des sonorités +inattendues, dans les eaux de l'étang, dans la terre des morts, dans la +nuit. Non pas que nous ayons peur de la pauvre petite tombe aux +oeillets blancs, mais ce sont les autres, ces bosses de gazon qui sont +autour de nous, ces tertres d'inconnus.... + +_Dix heures_.--Je vais dormir ma première nuit sous le toit de mon frère +Yves. + +_Dix heures sonnées_.--Nous nous sommes déjà dit bonsoir, et le voilà +qui rouvre ma porte. + +«C'est pour les fleurs. Elles pourraient peut-être vous faire du mal; +nous venons de penser cela...» + +Et il emporte tout, les résédas, les pois de senteur, même les gerbes de +bruyère. + + + + +C + + +La _pendule du temps_ a continué de marcher, même de marcher très vite. +La semaine qu'on m'avait accordée va bientôt finir. + +Tous les jours dans les bois.--Un temps splendide.--Les bruyères, les +digitales, les silènes roses, tout est fleuri. + +Il y a eu un grand pardon, le dimanche, un des plus renommés de cette +région de la Bretagne; c'était autour de la chapelle de _Notre-Dame de +Bonne Nouvelle_,--qui est seule au milieu des bois, comme si elle +s'était endormie là, et oubliée depuis le Moyen Âge. + +La veille, le samedi, nous étions justement venus nous asseoir, à +l'ombre, Yves, petit Pierre et moi, auprès de cette église, à l'heure du +grand calme de midi. Un lieu très silencieux, au-dessus duquel des +chênes et des hêtres séculaires nouaient comme des bras leurs grosses +branches moussues. + +Deux femmes étaient arrivées, l'une jeune, l'autre fort vieille et +caduque; elles portaient le costume de Rosporden et paraissaient avoir +fait longue route. Elles tenaient à la main de grandes clefs. + +C'était pour ouvrir le vieux sanctuaire, qui reste fermé tout le long de +l'année, et préparer l'autel pour la fête du lendemain. + +Dans le demi-jour vert des vitraux et des arbres, nous les apercevions +qui s'empressaient autour des vieux saints et des vieilles saintes, les +époussetant, les essuyant; puis balayant les dalles pleines de poussière +et de salpêtre. + +Sur le pied de la Notre-dame, on avait posé par pitié une tête de mort, +trouvée dans la terre du bois. Le crâne crevé, toute verdie, elle nous +regardait du fond de la chapelle avec ses deux trous noirs: + +«Dis parrain, qu'est-ce que c'est?... Dans la terre, on l'a trouvée, +cette figure, dis?...» + +C'est petit Pierre qui s'inquiète vaguement de cette chose qu'il n'a +jamais vue, comme si elle était pour lui la première révélation d'un +ordre d'objets sinistres habitant sous la terre.... + +Un temps un peu morne, mais exquis, pour ce jour de pardon. + +Dix heures durant, les binious ont sonné devant la chapelle, sous les +grands chênes,--et les gavottes ont tourné sur la mousse. + +Ce je ne sais quoi des étés bretons qui est mélancolique, on ne sait +comment le dire, c'est un composé où entrent mille choses: le charme de +ces longs jours tièdes, plus rares qu'ailleurs et plus vite partis; les +hautes herbes fraîches, avec l'extrême profusion des fleurs roses; et +puis un _sentiment d'autrefois_, qui dort, répandu partout. + +Vieux pays de Toulven, grands bois où il y a déjà des sapins noirs, +arbres du Nord, mêlés aux chênes et aux hêtres; campagnes bretonnes, +qu'on dirait toujours recueillies dans le passé.... + +Grandes pierres que couvrent les lichens gris, fins comme la barbe des +vieillards; plaines où le granit affleure le sol antique, plaines de +bruyères roses.... + +Ce sont des impressions de tranquillité, d'apaisement, que m'apporte ce +pays; c'est aussi une aspiration vers un repos plus complet sous la +mousse, au pied des chapelles qui sont dans les bois. Et, chez Yves, +tout cela est plus vague, plus inexprimable, mais aussi plus intense, +comme chez moi quand j'étais enfant. + +À nous voir ainsi tous deux assis dans ces bois, au calme de ces beaux +jours d'été, on n'imaginerait plus quels jeunes hommes nous avons pu +être, quelle vie nous avons menée, ni quelles scènes terribles entre +nous autrefois, aux premiers moments où nos deux natures, très +différentes et très semblables, se sont heurtées l'une à l'autre.... + +Chaque soir, aux veillées, qui sont courtes, on joue avec petit Pierre à +un jeu de Toulven, très amusant, qui consiste à se tenir à deux par le +menton et à réciter, sans rire toute une longue histoire: «Par la barbe +à Minette, je te tiens. Le premier de nous deux qui rira, etc.» À ce +jeu, petit Pierre est toujours pris. + +Après, c'est le _gymnase_. Yves le fait faire à son fils, le tournant, +le _virant_, la tête en bas, les jambes en l'air, à bout de bras, +l'élevant bien haut: «Dis, mon petit Pierre, quand auras-tu des bras +comme les miens? Réponds donc:--Jamais! oh! non, jamais des bras comme +toi, mon père; je ne verrai pas assez de misère pour ça, bien sûr.» + +Et quand Yves, tout dépeigné, las d'avoir tant fait le diable, dit, en +se rajustant, de son plus grand air sérieux: «Allons, petit Pierre a +fini son gymnase à présent,» petit Pierre alors vient à moi, avec ce +sourire qui fait qu'on lui donne toujours ce qu'il veut: «C'est à ton +tour, parrain, dis?» Et ce gymnase recommence. + + + + +CI + + +La grande pendule, inexorable, a encore marché; dans quelques heures, je +vais partir, et bientôt mon frère Yves s'en ira aussi, tous deux au +loin; à l'inconnu. + +C'est le dernier jour, le dernier soir. Yves, petit Pierre et moi, nous +allons à la chaumière des vieux Keremenen, pour ma visite d'adieu à la +grand-mère Marianne. + +Elle habite seule, maintenant, sous son toit plein de mousse, sous les +grands chênes étendus en voûte. Pierre Kerbras et Anne, qui se sont +mariés au printemps, font bâtir dans le village une vraie maison, en +granit, pareille à celle d'Yves. Tous les enfants sont partis. + +Pauvre chaumière où s'agitaient si joyeusement, le jour du baptême, les +belles coiffes et les collerettes blanches! Déjà passé, tout cela; à +présent, elle est vide et silencieuse. Nous nous asseyons sur les vieux +bancs de chêne, nous accoudant sur la table où nous avions fait le grand +repas joyeux. La grand-mère est sur un escabeau, filant à sa quenouille, +la tête basse; son air déjà devenu caduc et égaré. + +Bien que le soleil ne soit pas encore très bas, ici il fait noir. + +Autour de nous, rien que des choses d'autrefois, pauvres et primitives. +Des chapelets très grossiers sont suspendus aux pierres brutes, au +granit des murs; dans les coins perdus d'ombre, on aperçoit les cosses +de chêne amassées pour l'hiver, et de vieux ustensiles de ménage, +noircis et poudreux, aux formes anciennes et naïves. + +Jamais nous n'avions si bien senti combien tout cela est passé et loin +de nous. + +C'est la vieille Bretagne d'autrefois, bientôt morte. + +Par la cheminée filtre la lumière du ciel, des tons verts tombent d'en +haut sur les pierres de l'âtre, et par la porte ouverte on aperçoit le +sentier breton, avec un rayon du soleil couchant dans les chèvrefeuilles +et les fougères. + +Nous devenons rêveurs, Yves et moi, dans cette visite que nous sommes +venus faire au logis des grands-parents. + +D'ailleurs, la grand-mère Marianne ne parle que le breton. De temps en +temps, Yves lui adresse la parole dans cette langue du passé; elle +répond, sourit, l'air heureux de nous regarder; mais la conversation +tombe vite et le silence revient.... + +Tristesse vague du soir, rêverie des temps lointains dans ce vieux logis +qui bientôt s'affaissera au bord du chemin, qui tombera en ruine comme +ses vieux hôtes et qu'on ne relèvera plus.... + +Petit Pierre est là avec nous. Il affectionne beaucoup, lui, cette +chaumière, et cette vieille grand-mère, qui le gâte avec adoration. Il +aime surtout la petite corbeille de chêne, oeuvre d'un autre siècle, +dans laquelle on l'avait mis quand il est né. Il est plus long que son +berceau maintenant et s'en sert, assis dedans, comme d'une balançoire, +promenant autour de lui ses yeux noirs éveillés. Et voilà maintenant la +grand-mère, toute courbée, près de lui, l'échine arrondie sous sa +collerette à fraise, qui le berce elle-même pour l'amuser. Elle le berce +en chantant, et lui, de temps en temps, lance au milieu de ces notes +grêles l'éclat de son rire d'enfant. + + Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du! + +Chante, pauvre vieille, de ta voix cassée qui tremble, chante la +berceuse antique, l'air qui vient de loin dans la nuit des générations +mortes et que tes petits-enfants ne sauront plus. + + Boudoul, boudoul! galaïchen, galaïch du! + +On s'attend à voir par la grande cheminée, avec la lueur qui descend +d'en haut, des nains et des fées descendre. + +Au dehors, le soleil dore toujours les branches des chênes, les +chèvrefeuilles et les fougères. + +Au dedans, dans la chaumière isolée, tout est mystérieux et noir. + + Boudoul, boudoul! galaïchen, galaïch du! + +Berce encore ton petit-fils, vieille femme en fraise blanche. Bientôt ce +sera fini des chansons bretonnes et aussi des vieux Bretons. + +Maintenant petit Pierre joint ses mains pour faire sa prière du soir. + +Mot pour mot, d'une voix très douce qui a beaucoup l'accent de Toulven, +il répète en nous regardant tout ce que sa grand-mère sait de français: + +«Mon Dieu, ma bonne sainte Vierge, ma bonne Sainte-Anne, je vous prie +pour mon père, pour ma mère, pour mon parrain, pour mes grands-parents, +pour ma petite soeur Yvonne.... + +--Pour mon oncle Goulven, qui est bien loin sur la mer», ajoute Yves +d'une voix grave. + +Et, encore plus recueilli: + +«Pour ma grand-mère de Plouherzel. + +--Pour ma grand-mère de Plouherzel», répète le petit Pierre. + +Et puis il attend autre chose pour répéter encore, gardant toujours ses +mains jointes. + +Mais Yves a presque des larmes à ce souvenir poignant, qui lui revient +tout à coup de sa mère, de sa chaumière, à lui, de son village de +Plouherzel, que son fils connaîtra à peine et que lui ne reverra +peut-être plus. Ainsi est la vie pour les enfants de la côte, pour les +marins: ils s'en vont, les lois de leur métier de mer les séparent de +parents chéris qui savent à peine leur écrire et qu'ensuite ils ne +revoient plus. + +Je regarde Yves, et, comme nous nous comprenons sans nous parler, je +pressens très bien ce à quoi il va penser. + +Aujourd'hui il est heureux au delà de son rêve, beaucoup de choses +sombres sont éloignées et vaincues, et pourtant, et après? Le voilà tout +à coup plongé dans je ne sais quel songe de passé et d'avenir, +mélancolie étrange, et après? + + Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du! + +chante la vieille femme, le dos courbé sous sa fraise blanche. + +Et après?... Petit Pierre seul est en train de rire. Il tourne de côté +et d'autre sa tête vive, bronzée et vigoureuse; la gaieté, la flamme de +la vie toute neuve sont encore dans ses grands yeux noirs. + +Et après?... Tout est sombre dans la chaumière abandonnée; on dirait que +les objets causent entre eux avec mystère du passé; la nuit va +descendre autour de nous sur les grands bois. + +Et après?... Petit Pierre grandira, courra les mers, et nous, mon frère +nous passerons, et tout ce que nous avons aimé avec nous,--nos vieilles +mères d'abord,--puis tout et nous-mêmes, les vieilles mères des +chaumières bretonnes comme celles des villes, et la vieille Bretagne +aussi, et tout, et toutes les choses de ce monde! + + Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du! + +La nuit tombe, et une tristesse inattendue, profonde nous prend au +coeur.... Pourtant, aujourd'hui nous sommes heureux. + + + + +CII + + _Et les Celtes regrettaient trois pierres brutes,_ + _sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe rempli d'îlots._ + + Gustave Flaubert, _Salammbô_. + + +Nous sortons tous les deux, laissant petit Pierre à sa grand-mère. Nous +nous en allons par le sentier vert, sous la voûte des chênes et des +hêtres, entendant de loin, dans la sonorité du soir, le bruit du berceau +antique qui se balance, et la vieille chanson à dormir et l'éclat de +rire de l'enfant. + +Dehors, il fait encore grand jour; le soleil, très bas, dore la campagne +tranquille. + +«Allons encore jusqu'à la chapelle de Saint-Éloi», dit Yves. + +Elle est en haut de la colline, bien antique, toute rongée de mousse, +toute barbue de lichens, seule toujours, fermée et mystérieuse au milieu +des bois. + +Elle ne s'ouvre qu'une fois l'an, pour le _pardon des chevaux_, qui +viennent tous alentour, à l'heure d'une messe basse qu'on dit là pour +eux. C'était tout dernièrement ce pardon, et l'herbe est encore foulée +par les sabots des bêtes qui sont venues. + +Ce soir, c'est une tranquillité étrange autour de cette chapelle. Les +horizons boisés s'étendent au loin paisibles, comme pris de sommeil; il +semble que ce soit aussi le soir de notre vie et que nous n'ayons plus +qu'à nous reposer du repos éternel en regardant la nuit descendre sur +les campagnes bretonnes, à nous éteindre doucement dans cette nature +qui s'endort. + +«.... C'est égal, dit Yves très songeur, je crois bien que ce sera +quelque part _par là-bas_ (_par là-bas_ signifie Plouherzel) que je m'en +retournerai quand je serai devenu vieux, pour qu'on me mette près de la +chapelle de Kergrist, vous savez, là où je vous ai montré? Oui, sûr que +je m'en irai par là-bas mourir.» + +La chapelle de Kergrist, dans le pays de Goëlo, sous le ciel le plus +sombre; le lac d'eau marine et, au milieu, les îlots de granit, la +grande bête accroupie qui dort sur une plaine grise.... Je revois ce +lieu, qui m'est apparu, il y a déjà plusieurs années, un jour d'hiver. +Oui, je me rappelle que c'est là la terre d'Yves, le sol qui l'attend; +quand il est loin sur la mer, dans la nuit, dans le danger, c'est cette +sépulture qu'il rêve. + +«Yves, mon frère, nous sommes de grands enfants, je t'assure. Souvent +très gais quand il ne faudrait pas, nous voilà tristes et divaguant tout +à fait pour un moment de paix et de bonheur qui par hasard nous est +arrivé; c'est tout au plus si le manque d'habitude nous excuse. + +» À nous voir pourtant, qui se douterait que nous sommes capables de +rêver tout éveillés, simplement parce que la nuit vient et qu'il fait +calme dans ce bois? + +»Pense donc, nous avons à peu près trente-deux ans chacun; devant nous, +la vie peut être bien longue encore, et il y aura des voyages, des +dangers, des angoisses, et pour chacun de nous du soleil, et des +enivrements, et de l'amour, et, qui sait? Peut-être encore entre nous +deux des scènes, et des rébellions, et des luttes!» + +En beaucoup moins de mots qu'il n'y en a ci-dessus, tout cela tomba au +milieu de son rêve. Alors lui me répondit avec un air de reproche +triste: + +«Au moins, vous savez bien, frère, que je suis changé maintenant et +qu'il y a _quelque chose_ qui est bien fini; ce n'est pas de cela que +vous voulez parler?» + +Et, moi, je serrai la main de mon frère Yves, en essayant de sourire +comme quelqu'un qui aurait tout à fait confiance. + +Les histoires de la vie devraient pouvoir être arrêtées à volonté comme +celles des livres.... + + + + +Ses oeuvres + +1879 Aziyadé + +1880 Rarahu + +1881 Le roman d'un spahi + +1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch + +1883 Mon frère Yves + +1884 Les trois dames de la Kasbah + +1886 Pêcheur d'Islande + +1887 Madame Chrysanthème + +1887 Propos d'exil + +1889 Japoneries d'automne + +1890 Au Maroc + +1890 Le roman d'un enfant + +1891 Le livre de la pitié et de la mort + +1892 Fantôme d'Orient + +1893 L'exilée + +1893 Le matelot + +1894 Le désert. Jérusalem + +1894 La Galilée + +1897 Ramuntcho + +1898 Judith Renaudin + +1899 Reflets de la sombre route + +1902 Les derniers jours de Pékin + +1903 L'Inde sans les Anglais + +1904 Vers Ispahan + +1905 La troisième jeunesse de Mme Prune + +1906 Les désenchantées + +1909 La mort de Philae + +1910 Le château de la Belle au Bois dormant + +1912 Un pèlerin d'Angkor + +1913 La Turquie agonisante + +1916 La hyène enragée + +1917 Quelques aspects du vertige mondial + +1918 L'horreur allemande + +1919 Prime jeunesse + +1920 La mort de notre chère France en Orient + +1921 Suprêmes visions d'Orient + +1923 Un jeune officier pauvre, posthume. + +1924 Lettres à Juliette Adam, posthume. + +1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol + +1929 Correspondance inédite (1865-1904) + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mon frère Yves, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON FRÈRE YVES *** + +***** This file should be named 18427-8.txt or 18427-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/4/2/18427/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mon frère Yves + +Author: Pierre Loti + +Release Date: May 20, 2006 [EBook #18427] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON FRÈRE YVES *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + + +<h1>Pierre Loti</h1> + +<h1>MON FRÈRE YVES</h1> + +<h3>(1889)</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<table summary="table"> +<tr><td> +<a name="table" id="table"></a><b>Table des matières</b><br /> +<a href="#I"><b>I,</b></a> +<a href="#II"><b>II,</b></a> +<a href="#III"><b>III,</b></a> +<a href="#IV"><b>IV,</b></a> +<a href="#V"><b>V,</b></a> +<a href="#VI"><b>VI,</b></a> +<a href="#VII"><b>VII,</b></a> +<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a> +<a href="#IX"><b>IX,</b></a> +<a href="#X"><b>X,</b></a> +<a href="#XI"><b>XI,</b></a> +<a href="#XII"><b>XII,</b></a> +<a href="#XIII"><b>XIII,</b></a> +<a href="#XIV"><b>XIV,</b></a> +<a href="#XV"><b>XV,</b></a> +<a href="#XVI"><b>XVI,</b></a> +<a href="#XVII"><b>XVII,</b></a> +<a href="#XVIII"><b>XVIII,</b></a> +<a href="#XIX"><b>XIX,</b></a> +<a href="#XX"><b>XX,</b></a> +<a href="#XXI"><b>XXI,</b></a> +<a href="#XXII"><b>XXII,</b></a> +<a href="#XXIII"><b>XXIII,</b></a> +<a href="#XXIV"><b>XXIV,</b></a> +<a href="#XXV"><b>XXV,</b></a> +<a href="#XXVI"><b>XXVI,</b></a> +<a href="#XXVII"><b>XXVII,</b></a> +<a href="#XXVIII"><b>XXVIII,</b></a> +<a href="#XXIX"><b>XXIX,</b></a> +<a href="#XXX"><b>XXX,</b></a> +<a href="#XXXI"><b>XXXI,</b></a> +<a href="#XXXII"><b>XXXII,</b></a> +<a href="#XXXIII"><b>XXXIII,</b></a> +<a href="#XXXIV"><b>XXXIV,</b></a> +<a href="#XXXV"><b>XXXV,</b></a> +<a href="#XXXVI"><b>XXXVI,</b></a> +<a href="#XXXVII"><b>XXXVII,</b></a> +<a href="#XXXVIII"><b>XXXVIII,</b></a> +<a href="#XXXIX"><b>XXXIX,</b></a> +<a href="#XL"><b>XL,</b></a> +<a href="#XLI"><b>XLI,</b></a> +<a href="#XLII"><b>XLII,</b></a> +<a href="#XLIII"><b>XLIII,</b></a> +<a href="#XLIV"><b>XLIV,</b></a> +<a href="#XLV"><b>XLV,</b></a> +<a href="#XLVI"><b>XLVI,</b></a> +<a href="#XLVII"><b>XLVII,</b></a> +<a href="#XLVIII"><b>XLVIII,</b></a> +<a href="#XLIX"><b>XLIX,</b></a> +<a href="#L"><b>L,</b></a> +<a href="#LI"><b>LI,</b></a> +<a href="#LII"><b>LII,</b></a> +<a href="#LIII"><b>LIII,</b></a> +<a href="#LIV"><b>LIV,</b></a> +<a href="#LV"><b>LV,</b></a> +<a href="#LVI"><b>LVI,</b></a> +<a href="#LVII"><b>LVII,</b></a> +<a href="#LVIII"><b>LVIII,</b></a> +<a href="#LIX"><b>LIX,</b></a> +<a href="#LX"><b>LX,</b></a> +<a href="#LXI"><b>LXI,</b></a> +<a href="#LXII"><b>LXII,</b></a> +<a href="#LXIII"><b>LXIII,</b></a> +<a href="#LXIV"><b>LXIV,</b></a> +<a href="#LXV"><b>LXV,</b></a> +<a href="#LXVI"><b>LXVI,</b></a> +<a href="#LXVII"><b>LXVII,</b></a> +<a href="#LXVIII"><b>LXVIII,</b></a> +<a href="#LXIX"><b>LXIX,</b></a> +<a href="#LXX"><b>LXX,</b></a> +<a href="#LXXI"><b>LXXI,</b></a> +<a href="#LXXII"><b>LXXII,</b></a> +<a href="#LXXIII"><b>LXXIII,</b></a> +<a href="#LXXIV"><b>LXXIV,</b></a> +<a href="#LXXV"><b>LXXV,</b></a> +<a href="#LXXVI"><b>LXXVI,</b></a> +<a href="#LXXVII"><b>LXXVII,</b></a> +<a href="#LXXVIII"><b>LXXVIII,</b></a> +<a href="#LXXIX"><b>LXXIX,</b></a> +<a href="#LXXX"><b>LXXX,</b></a> +<a href="#LXXXI"><b>LXXXI,</b></a> +<a href="#LXXXII"><b>LXXXII,</b></a> +<a href="#LXXXIII"><b>LXXXIII,</b></a> +<a href="#LXXXIV"><b>LXXXIV,</b></a> +<a href="#LXXXV"><b>LXXXV,</b></a> +<a href="#LXXXVI"><b>LXXXVI,</b></a> +<a href="#LXXXVII"><b>LXXXVII,</b></a> +<a href="#LXXXVIII"><b>LXXXVIII,</b></a> +<a href="#LXXXIX"><b>LXXXIX,</b></a> +<a href="#XC"><b>XC,</b></a> +<a href="#XCI"><b>XCI,</b></a> +<a href="#XCII"><b>XCII,</b></a> +<a href="#XCIII"><b>XCIII,</b></a> +<a href="#XCIV"><b>XCIV,</b></a> +<a href="#XCV"><b>XCV,</b></a> +<a href="#XCVI"><b>XCVI,</b></a> +<a href="#XCVII"><b>XCVII,</b></a> +<a href="#XCVIII"><b>XCVIII,</b></a> +<a href="#XCIX"><b>XCIX,</b></a> +<a href="#C"><b>C,</b></a> +<a href="#CI"><b>CI,</b></a> +<a href="#CII"><b>CII</b></a><br /> +<a href="#sesoeuvres"><b>Ses Œuvres</b></a> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + + +<p>Le <i>livret de marin</i> de mon frère Yves ressemble à tous les autres +livrets de tous les autres marins.</p> + +<p>Il est recouvert d'un papier parchemin de couleur jaune, et, comme il a +beaucoup voyagé sur la mer, dans différents caissons de navire, il +manque absolument de fraîcheur.</p> + +<p>En grosses lettres, il y a sur la couverture:</p> + + +<p> +<span style="margin-left: 7.5em;">Kermadec, 2091. P.</span><br /> +</p> + + +<p>Kermadec, c'est son nom de famille; 2091, son numéro dans l'armée de +mer, et P, la lettre initiale de Paimpol son port d'inscription.</p> + +<p>En ouvrant, on trouve, à la première page, les indications suivantes:</p> + +<p>«Kermadec (Yves-Marie), fils d'Yves-Marie et de Jeanne Danveoch. Né le +28 août 1851, à Saint-Pol-de-Léon (Finistère). Taille, 1 m 80. Cheveux +châtains, sourcils châtains, yeux châtains, nez moyen, menton ordinaire, +front ordinaire, visage ovale.»</p> + +<p>«Marques particulières: tatoué au sein gauche d'une ancre et, au poignet +droit, d'un bracelet avec un poisson.»</p> + +<p>Ces tatouages étaient encore de mode, il y a une dizaine d'années, pour +les vrais marins. Exécutés à bord de la <i>Flore</i> par la main d'un ami +désœuvré, ils sont devenus un objet de mortification pour Yves, qui +s'est plus d'une fois martyrisé dans l'espoir de les faire +disparaître.—L'idée qu'il est <i>marqué</i> d'une manière indélébile et +qu'on le reconnaîtra toujours et partout à ces petits dessins bleus lui +est absolument insupportable.</p> + +<p>En tournant la page, on trouve une série de feuillets imprimés relatant, +dans un style net et concis, tous les manquements auxquels les matelots +sont sujets, avec, en regard, le tarif des peines encourues,—depuis les +désordres légers qui se payent par quelques nuits à la barre de fer +jusqu'aux grandes rébellions qu'on punit par la mort.</p> + +<p>Malheureusement cette lecture quotidienne n'a jamais suffi à inspirer +les terreurs salutaires qu'il faudrait, ni aux marins en général, ni à +mon pauvre Yves en particulier.</p> + +<p>Viennent ensuite plusieurs pages manuscrites portant des noms de navire, +avec des cachets bleus, des chiffres et des dates. Les fourriers, gens +de goût, ont orné cette partie d'élégants parafes. C'est là que sont +marquées ses campagnes et détaillés les salaires qu'il a reçus.</p> + +<p>Premières années, où il gagnait par mois quinze francs, dont il gardait +dix pour sa mère; années passées la poitrine au vent, à vivre demi-nu en +haut de ces grandes tiges oscillantes qui sont des mâts de navire, à +errer sans souci de rien au monde sur le désert changeant de la mer; +années plus troublées, où l'amour naissait, prenait forme dans l'âme +vierge et inculte,—puis se traduisait en ivresses brutales ou en rêves +naïvement purs au hasard des lieux où le vent le poussait, au hasard des +femmes jetées entre ses bras; éveils terribles du cœur et des sens, +grandes révoltes, et puis retour à la vie ascétique du large, à la +séquestration sur le couvent flottant; il y a tout cela sous-entendu +derrière ces chiffres, ces noms et ces dates qui s'accumulent, année par +année, sur un pauvre livret de marin. Tout un étrange grand poème +d'aventures et de misères tient là entre les feuillets jaunis.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + + +<p>Le 28 août 1851, il faisait, paraît-il, un beau temps d'été à +Saint-Pol-de-Léon, dans le Finistère.</p> + +<p>Le soleil pâle de la Bretagne souriait et faisait fête à ce petit +nouveau venu, qui devait plus tard tant aimer le soleil et tant aimer la +Bretagne. Yves apparut dans ce monde sous la forme d'un gros bébé tout +rond et tout bronzé. Les bonnes femmes présentes à son arrivée lui +donnèrent le surnom de <i>Bugel-Du</i>, qui, en français, signifie: <i>petit +enfant noir</i>. C'était, du reste, de famille, cette couleur de bronze, +les Kermadec, de père en fils, ayant été marins au long cours et gens +fortement passés au hâle de mer.</p> + +<p>Un beau jour d'été à Saint-Pol-de-Léon, c'est-à-dire une chose rare dans +cette région de brumes: une espèce de rayonnement mélancolique répandu +sur tout; la vieille ville du moyen âge comme réveillée de son morne +sommeil dans le brouillard, et rajeunie; le vieux granit se chauffant au +soleil; le clocher de Creizker, le géant des clochers bretons, baignant +dans le ciel bleu, en pleine lumière, ses fines découpures grises +marbrées de lichens jaunes. Et tout alentour la lande sauvage, aux +bruyères roses, aux ajoncs couleur d'or, exhalant une senteur douce de +genêts fleuris.</p> + +<p>Au baptême, il y avait une jeune fille, la marraine; un matelot, le +parrain, et, derrière, les deux petits frères, Goulven et Gildas, +donnant la main aux deux petites sœurs, Yvonne et Marie, avec des +bouquets.</p> + +<p>Lorsque le cortège fit son entrée dans l'antique église des évêques de +Léon, le bedeau, pendu à la corde d'une cloche, se tenait prêt à +commencer le carillon joyeux que commandait la circonstance. Mais M. Le +curé, survenant, lui dit d'une voix rude:</p> + +<p>«Reste en paix, Marie Bervrach, pour l'amour de Dieu! Ces Kermadec sont +des gens qui jamais ne donnent rien à l'offrande, et le père dépense au +cabaret tout son avoir. Nous ne sonnerons pas, s'il te plaît, pour ce +monde-là.»</p> + +<p>Et voilà comment mon frère Yves fit sur cette terre une entrée de +pauvre.</p> + +<p>Jeanne Danveoch, de son lit, prêtait l'oreille avec inquiétude, guettait +avec un mauvais pressentiment ces vibrations de bronze qui tardaient à +commencer. Elle écouta longtemps, n'entendit rien, comprit cet affront +public et pleura.</p> + +<p>Ses yeux étaient tout baignés de larmes quand le cortège rentra, penaud, +au logis. </p> + +<p>Toute la vie, cette humiliation resta sur le cœur d'Yves; il ne sut +jamais pardonner ce mauvais accueil fait à son entrée dans ce monde, ni +ces larmes cruelles versées par sa mère; il en garda au clergé romain +une rancune inoubliable et ferma à notre mère l'église son cœur breton.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2> + + +<p>C'était vingt-quatre ans plus tard, un soir de décembre, à Brest.</p> + +<p>La pluie tombait, fine, froide, pénétrante, continue; elle ruisselait +sur les murs, rendant plus noirs les hauts toits d'ardoise, les hautes +maisons de granit; elle arrosait comme à plaisir cette foule bruyante du +dimanche qui grouillait tout de même, mouillée et crottée, dans les rues +étroites, sous un triste crépuscule gris.</p> + +<p>Cette foule du dimanche, c'étaient des matelots ivres qui chantaient, +des soldats qui trébuchaient en faisant avec leur sabre un bruit +d'acier, des gens du peuple allant de travers,—ouvriers de grande ville +à la mine tirée et misérable, des femmes en petit châle de mérinos et en +coiffe pointue de mousseline, qui marchaient le regard allumé, les +pommettes rouges, avec une odeur d'eau-de-vie;—des vieux et des +vieilles à l'ivresse sale, qui étaient tombés et qu'on avait ramassés, +et qui s'en allaient devant eux le dos plein de boue.</p> + +<p>La pluie tombait, tombait, mouillant tout, les chapeaux à boucle +d'argent des Bretons, les bonnets sur l'oreille des matelots, les shakos +galonnés et les coiffes blanches et les parapluies.</p> + +<p>L'air avait quelque chose de tellement terne, de tellement éteint, qu'on +ne pouvait se figurer qu'il y eût quelque part un soleil; on en avait +perdu la notion. On se sentait emprisonné sous des couches et des +épaisseurs de grosses nuées humides qui vous inondaient; il ne semblait +pas qu'elles pussent jamais s'ouvrir et que derrière il y eût un ciel. +On respirait de l'eau. On avait perdu conscience de l'heure, ne sachant +plus si c'était l'obscurité de toute cette pluie ou si c'était la vraie +nuit d'hiver qui descendait.</p> + +<p>Les matelots apportaient dans ces rues une certaine note étonnante de +gaieté et de jeunesse, avec leurs figures ouvertes et leurs chansons, +avec leurs grands cols clairs et leurs pompons rouges tranchant sur le +bleu marine de leur habillement. Ils allaient et venaient d'un cabaret à +l'autre, poussant le monde, disant des choses qui n'avaient pas de sens +et qui les faisaient rire. Ou bien ils s'arrêtaient sous les gouttières, +aux étalages de toutes les boutiques où l'on vendait des choses à leur +usage: des mouchoirs rouges au milieu desquels étaient imprimés de beaux +navires qui s'appelaient la <i>Bretagne</i>, la <i>Triomphante</i>, ou la +<i>Dévastation</i>; des rubans pour leur bonnet avec de belles inscriptions +d'or; de petits ouvrages en corde très compliqués destinés à fermer +sûrement ces sacs de toile qu'ils ont à bord pour serrer leur trousseau; +d'élégants <i>amarrages</i> en ficelle tressée pour suspendre au cou des +gabiers leur grand couteau; des sifflets en argent pour les +quartiers-maîtres, et enfin des ceintures rouges, des petits peignes et +des petits miroirs.</p> + +<p>De temps en temps, il y avait de grandes rafales qui faisaient envoler +les bonnets et tituber les passants ivres, et alors la pluie tombait +plus dure, plus torrentielle et fouettait comme grêle.</p> + +<p>La foule des matelots augmentait toujours; on les voyait surgir par +bandes à l'entrée de la rue de Siam; ils remontaient du port et de la +ville basse par les grands escaliers de granit et se répandaient en +chantant dans les rues.</p> + +<p>Ceux qui venaient de la rade étaient plus mouillés que les autres, plus +ruisselants de pluie et d'eau de mer. Leurs canots voilés, en +s'inclinant sous les <i>risées</i> froides, en sautant au milieu des lames +pleines d'écume, les avaient amenés grand train dans le port. Et ils +grimpaient joyeusement ces escaliers qui menaient à la ville, en se +secouant comme des chats qu'on vient d'arroser.</p> + +<p>Le vent s'engouffrait dans les longues rues grises, et la nuit +s'annonçait mauvaise.</p> + +<p>En rade,—à bord d'un navire arrivé le matin même de l'Amérique du +Sud,—à quatre heures sonnantes, un quartier-maître avait donné un coup +de sifflet prolongé, suivi de trilles savants, qui signifiaient en +langage de marine: «Armez la chaloupe!» alors on avait entendu un +murmure de joie dans ce navire, où les matelots étaient parqués, à cause +de la pluie, dans l'obscurité du faux pont. C'est qu'on avait eu peur un +moment que la mer ne fût trop mauvaise pour communiquer avec Brest, et +on attendait avec anxiété ce coup de sifflet qui décidait la question. +Après trois ans de campagne, c'était la première fois qu'on allait +remettre les pieds sur la terre de France, et l'impatience était grande.</p> + +<p>Quand les hommes désignés, vêtus de petits costumes en toile cirée jaune +paille, furent tous embarqués dans la chaloupe et rangés à leur banc +d'une manière correcte et symétrique, le même quartier maître siffla de +nouveau et dit: «Les permissionnaires à l'appel!»</p> + +<p>Le vent et la mer faisaient grand bruit; les lointains de la rade +étaient noyés dans un brouillard blanchâtre fait d'embruns et de pluie.</p> + +<p>Les matelots permissionnaires montaient en courant, sortaient des +panneaux et venaient s'aligner, à mesure qu'on appelait leur numéro et +leur nom, la figure illuminée par cette grande joie de revoir Brest. Ils +avaient mis leurs beaux habits du dimanche; ils achevaient, sous l'ondée +torrentielle, des derniers détails de toilette, s'ajustant les uns les +autres avec des airs de coquetterie.</p> + +<p>Quand on appela: «218: Kermadec!» on vit paraître Yves, un grand garçon +de vingt-quatre ans, à l'air grave, portant bien son tricot rayé et son +large col bleu.</p> + +<p>Grand, maigre de la maigreur des antiques, avec les bras musculeux, le +col et la carrure d'un athlète, l'ensemble du personnage donnant le +sentiment de la force tranquille et légèrement dédaigneuse. Le visage +incolore, sous une couche uniforme de hâle brun, je ne sais quoi de +breton qui ne se peut définir, avec un teint d'Arabe. La parole brève et +l'accent du Finistère; la voix basse, vibrant d'une manière +particulière, comme ces instruments aux sons très puissants, mais qu'on +touche à peine de peur de faire trop de bruit.</p> + +<p>Les yeux gris-roux, un peu rapprochés et très renfoncés sous l'arcade +sourcilière, avec une expression impassible de regard en dedans; le nez +très fin et régulier; la lèvre inférieure s'avançant un peu, comme par +mépris.</p> + +<p>Figure immobile, marmoréenne, excepté dans les moments rares où paraît +le sourire; alors tout se transforme et on voit qu'Yves est très jeune. +Le sourire de ceux qui ont souffert: il a une douceur d'enfant et +illumine les traits durcis, un peu comme ces rayons de soleil, qui, par +hasard, passent sur les falaises bretonnes.</p> + +<p>Quand Yves parut, les autres marins qui étaient là le regardèrent tous +avec de bons sourires et une nuance inusitée de respect.</p> + +<p>C'est qu'il portait pour la première fois, sur sa manche, le double +galon rouge des quartiers-maîtres qu'on venait de lui donner. Et, à +bord, c'est quelqu'un, un quartier-maître de manœuvre; ces pauvres +galons de laine, qui, dans l'armée, arrivent si vite au premier venu, +dans la marine représentent des années de misères; ils représentent la +force et la vie des jeunes hommes, dépensées à toute heure du jour et de +la nuit, là-haut, dans la mâture, ce domaine des gabiers que secouent +tous les vents du ciel.</p> + +<p>Le maître d'équipage, s'étant approché, tendit la main à Yves. Jadis il +avait été, lui aussi, un gabier dur à la peine; il s'y connaissait en +hommes courageux et forts.</p> + +<p>«Eh! Bien, Kermadec, dit-il, on va les <i>arroser</i>, ces galons?</p> + +<p>—Mais oui, maître...», répondit Yves à voix basse, en gardant un air +grave et très rêveur.</p> + +<p>Ce n'était pas de l'eau du ciel que voulait parler ce vieux maître; car, +sous ce rapport-là, l'arrosage était assuré. Non, en marine, arroser des +galons signifie se griser pour leur faire honneur le premier jour où on +les porte.</p> + +<p>Yves restait pensif devant la nécessité de cette cérémonie, parce qu'il +venait de me faire, à moi, un grand serment d'être sage et qu'il avait +envie de le tenir.</p> + +<p>Et puis il en avait assez, à la fin, de ces scènes de cabaret déjà +répétées dans tous les pays du monde. Traîner ses nuits dans tous les +bouges, à la tête des plus indomptés et des plus ivres, et se faire +ramasser le matin dans les ruisseaux, on se lasse à la longue de ces +plaisirs, si bon matelot qu'on soit. D'ailleurs, les lendemains sont +pénibles et se ressemblent tous. Yves savait cela et n'en voulait plus.</p> + +<p>Il était bien noir, ce temps de décembre pour un jour de retour. On +avait beau être insouciant et jeune, ce temps jetait sur la joie de +revenir une sorte de nuit sinistre. Yves éprouvait cette impression, qui +lui causait malgré lui un étonnement triste; car tout cela, en somme, +c'était sa Bretagne; il la sentait dans l'air et la reconnaissait rien +qu'à cette obscurité de rêve.</p> + +<p>La chaloupe partit, les emportant tous vers la terre. Elle s'en allait +toute penchée sous le vent d'ouest; elle bondissait sur les lames avec +un son creux de tambour, et, à chaque saut qu'elle faisait, une masse +d'eau de mer venait se plaquer sur eux, comme lancée par des mains +furieuses. Ils filaient très vite dans une espèce de nuage d'eau dont +les grosses gouttes salées leur fouettaient la figure. Ils se tenaient +tête baissée sous ce déluge, serrés les uns contre les autres, comme +font les moutons sous l'orage. </p> + +<p>Ils ne disaient plus rien, tout concentrés qu'ils étaient dans une +attente de plaisir. Il y avait là des jeunes hommes qui, depuis un an, +n'avaient pas mis les pieds sur la terre; leurs poches à tous étaient +garnies d'or, et des convoitises terribles bouillonnaient dans leur +sang.</p> + +<p>Yves, lui aussi, songeait un peu à ces femmes qui les attendaient dans +Brest, et parmi lesquelles tout à l'heure on pourrait choisir. Mais +c'est égal, lui seul était triste. Jamais tant de pensées à la fois +n'avaient troublé sa tête de pauvre abandonné.</p> + +<p>Il avait bien eu de ces mélancolies quelquefois, pendant le silence des +nuits de la mer; mais alors le retour lui apparaissait de là-bas sous +des couleurs toutes dorées. Et c'était aujourd'hui, ce retour, et au +contraire son cœur se serrait maintenant plus que jamais. Alors il ne +comprenait pas, ayant l'habitude, comme les simples et les enfants, de +subir ses impressions sans en démêler le sens.</p> + +<p>La tête tournée contre le vent, sans souci de l'eau qui ruisselait sur +son col bleu, il était resté debout, soutenu par le groupe des marins +qui se pressait contre lui.</p> + +<p>Toutes ces côtes de Brest qui se dessinaient en contours vagues à +travers les voiles de la pluie, lui renvoyaient des souvenirs de ses +années de mousse, passées là sur cette grande rade brumeuse, à regretter +sa mère.... Ce passé était rude, et, pour la première fois de sa vie, il +songeait à ce que pourrait bien être l'avenir.</p> + +<p>Sa mère!... C'était pourtant vrai que, depuis tantôt deux ans, il ne lui +avait pas écrit. Mais les matelots font ainsi, et, malgré tout, ils les +aiment bien, leurs mères! C'est la coutume: on disparaît pendant des +années, et puis, un bienheureux jour, on revient au village sans +prévenir, avec des galons sur sa manche, rapportant beaucoup d'argent +gagné à la peine, ramenant la joie et l'aisance au pauvre logis +abandonné.</p> + +<p>Ils filaient toujours sous la pluie glacée, sautant sur les lames +grises, poursuivis par des sifflements de vent et de grands bruits +d'eau.</p> + +<p>Yves songeait à beaucoup de choses, et ses yeux fixes ne regardaient +plus. L'image de sa mère avait pris tout à coup une douceur infinie; il +sentait qu'elle était là tout près, dans un petit village du pays +breton, sous ce même crépuscule d'hiver qui l'enveloppait, lui; encore +deux ou trois jours, et, avec une grande joie, il irait la surprendre et +l'embrasser.</p> + +<p>Les secousses de la mer, la vitesse et le vent, rendaient incohérentes +ses pensées qui changeaient. Maintenant il s'inquiétait de retrouver son +pays sous un jour si sombre. Là-bas, il s'était habitué à cette chaleur +et à cette limpidité bleue des tropiques, et, ici, il semblait qu'il y +eût un suaire jetant une nuit sinistre sur le monde.</p> + +<p>Et puis aussi il se disait qu'il ne voulait plus boire, non pas que ce +fût bien mal après tout, et, d'ailleurs, c'était la coutume pour les +marins bretons; mais il me l'avait promis d'abord, et ensuite, à +vingt-quatre ans, on est un grand garçon revenu de beaucoup de plaisirs, +et il semble qu'on sente le besoin de devenir un peu plus sage.</p> + +<p>Alors il pensait aux airs étonnés qu'auraient les autres à bord, +surtout Barrada, son grand ami, en le voyant rentrer demain matin, +debout et marchant droit. À cette idée drôle, on voyait tout à coup +passer sur sa figure mâle et grave un sourire d'enfant.</p> + +<p>Ils étaient arrivés presque sous le château de Brest, et, à l'abri des +énormes masses de granit, il se fit brusquement du calme. La chaloupe ne +dansait plus; elle allait tranquillement sous la pluie; ses voiles +étaient amenées, et les hommes habillés de toile cirée jaune la menaient +à coups cadencés de leurs grands avirons.</p> + +<p>Devant eux s'ouvrait cette baie profonde et noire qui est le port de +guerre; sur les quais, il y avait des alignements de canons et de choses +maritimes à l'air formidable. On ne voyait partout que de hautes et +interminables constructions de granit, toutes pareilles, surplombant +l'eau noire et s'étageant les unes par-dessus les autres avec des +rangées symétriques de petites portes et de petites fenêtres. Au-dessus +encore, les premières maisons de Brest et de recouvrance montraient +leurs toits mouillés, d'où sortaient de petites fumées blanches; elles +criaient leur misère humide et froide, et le vent s'engouffrait partout +avec un grand bruit triste.</p> + +<p>La nuit tombait tout à fait et les petites flammes du gaz commençaient à +piquer de brillants jaunes ces amoncellements de choses grises. Les +matelots entendaient déjà les roulements des voitures et les bruits de +la ville qui leur arrivaient d'en haut, par-dessus l'arsenal désert, +avec les chants des ivrognes.</p> + +<p>Yves, par prudence, avait confié à bord, à son ami Barrada, tout son +argent, qu'il destinait à sa mère, gardant seulement dans sa poche +cinquante francs pour sa nuit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2> + + +<p>«Et mon mari aussi, Madame Quémeneur, quand il est soûl, tout le temps +il dort.</p> + +<p>—Vous faites votre petit tour aussi, Madame Kervella?</p> + +<p>—Et j'attends mon mari, moi aussi donc, qui est arrivé aujourd'hui sur +le <i>Catinat</i>.</p> + +<p>—Et le mien, Madame Kerdoncuff, le jour qu'il était revenu de la Chine, +il avait dormi pendant deux jours; et moi aussi donc, je m'étais soûlée, +madame Kerdoncuff. Oh! comme j'ai eu honte aussi! Et ma fille aussi +donc, elle était tombée dans les escaliers!»</p> + +<p>Avec l'accent chantant et cadencé de Brest, tout cela se croise sous les +vieux parapluies retournés par le vent, entre des femmes en waterproof +et en coiffe pointue de mousseline, qui attendent là-haut, à l'entrée +des grands escaliers de granit.</p> + +<p>Leurs maris sont revenus sur ce même bâtiment qui a ramené Yves, et +elles sont là postées, soutenues déjà par quelque peu d'eau-de-vie, +elles font le guet, l'œil moitié égrillard, moitié attendri.</p> + +<p>Ces vieux marins qu'elles attendent étaient jadis peut-être de braves +gabiers durs à la peine; et puis, gangrenés par les séjours dans Brest +et l'ivrognerie, ils ont épousé ces créatures et sont tombés dans les +bas-fonds sordides de la ville.</p> + +<p>Derrière ces dames, il y a d'autres groupes encore, où la vue se repose: +des jeunes femmes qui se tiennent dignes, vraies femmes de marins +celles-ci, recueillies dans la joie de revoir leur fiancé ou leur mari, +et regardant avec anxiété dans ce grand trou béant du port, par où les +désirés vont venir. Il y a des mères, arrivées des villages, ayant mis +leur beau costume breton des fêtes, la grande coiffe et la robe de drap +noir à broderies de soie; la pluie les gâte pourtant, ces belles +<i>hardes</i> qu'on ne renouvelle pas deux fois dans la vie; mais il faut +bien faire honneur à ce fils qu'on va embrasser tout à l'heure devant +les autres.</p> + +<p>«Voilà ceux du <i>Magicien</i> qui entrent dans le port, Madame Kerdoncuff!</p> + +<p>—Et voilà ceux du <i>Catinat</i> aussi donc! Ils se suivent tous les deux, +Madame Quémeneur!»</p> + +<p>En bas, les canots accostent, tout au fond, sur les quais noirs, et ceux +qui sont attendus montent les premiers.</p> + +<p>D'abord les maris de ces <i>dames</i>, place aux anciens, qui passent devant! +Le goudron, le vent, le hâle, l'eau-de-vie, leur ont composé des minois +chiffonnés de singes.... Et on s'en va, bras dessus bras dessous, du +côté de Recouvrance, dans quelque vieille rue sombre aux hautes maisons +de granit; tout à l'heure, on montera dans une chambre humide qui sent +l'égout et le moisi de pauvre, où sur les meubles il y a des coquillages +dans de la poussière et des bouteilles pêle-mêle avec des chinoiseries. +Et, grâce à l'alcool acheté au cabaret d'en bas, on trouvera l'oubli de +cette séparation cruelle avec un renouveau de ses vingt ans.</p> + +<p>Puis viennent les autres, les jeunes hommes qu'attendent les fiancées, +les femmes ou les vieilles mères, et enfin, quatre à quatre, escaladant +les marches de granit, toute la bande des grands enfants sauvages +qu'Yves conduit à la fête de ses galons.</p> + +<p>Celles qui les attendent, ceux-ci, sont dans la rue des Sept-Saints, +déjà sorties sur leur porte et au guet: femmes aux cheveux à la chien +peignés sur les sourcils,—à la voix avinée et au geste horrible.</p> + +<p>Tout à l'heure, ce sera pour elles, leur sève, leurs ardeurs +contenues,—et leur argent.—C'est qu'ils payent bien, les matelots, le +jour du retour, et, en plus de ce qu'ils donnent, il y a surtout ce +qu'on leur prend après, quand par bonheur ils sont ivres à point....</p> + +<p>Ils regardaient devant eux indécis, comme effarés, grisés déjà rien que +de se trouver à terre.</p> + +<p>Où aller? Par où commencer leurs plaisirs?... Ce vent, cette pluie +froide d'hiver et cette tombée sinistre de la nuit,—pour ceux qui ont +un logis, un foyer, tout cela ajoute à la joie qu'on a de rentrer. À +eux, cela leur faisait bien sentir le besoin de se mettre à l'abri, +d'aller se réchauffer quelque part; mais ils étaient sans gîte, ces +pauvres exilés qui revenaient....</p> + +<p>D'abord ils errèrent, se tenant les uns les autres par le bras, riant à +propos de tout, obliquant de droite ou de gauche,—ayant des allures de +bêtes captives qu'on vient de lâcher.</p> + +<p>Puis ils entrèrent <i>À la descente des navires</i>, chez Madame Creachcadec.</p> + +<p><i>À la descente des navires</i>, c'était un bouge de la rue de Siam.</p> + +<p>L'air chaud y sentait l'alcool. Il y avait un feu de charbon dans une +corbeille, et Yves s'assit devant. Depuis deux ou trois ans, c'était la +première fois qu'il se trouvait dans une chaise.—Et du feu!—Comme il +savourait ce bien-être tout à fait inusité, de se sécher devant un +brasier rouge!—À bord, jamais;—même dans les grands froids du cap Horn +ou de l'Islande; même dans les humidités pénétrantes, continues des +hautes latitudes, jamais on ne se chauffe, jamais on ne se sèche. +Pendant des jours, pendant des nuits, on reste mouillé, et on tâche de +se donner du mouvement, en attendant le soleil.</p> + +<p>C'était une vraie mère pour les matelots, cette Madame Creachcadec; tous +ceux qui la connaissaient pouvaient bien le dire. Et puis elle leur +comptait toujours, au plus juste prix, leurs dîners et leurs fêtes.</p> + +<p>D'ailleurs, elle les reconnaissait tous. Ayant déjà de l'alcool dans sa +tête grosse et rouge, elle essayait de répéter leurs noms, qu'elle les +entendait se dire entre eux; elle se souvenait bien de les avoir vus, du +temps qu'ils étaient canotiers à bord de la <i>Bretagne</i>;—et même elle +croyait se rappeler leur enfance de mousse, sur l'<i>Inflexible</i>. Mais +comme ils étaient devenus grands et beaux garçons depuis cette +époque!—Vraiment il fallait son œil à elle, pour les reconnaître, +ainsi changés....</p> + +<p>Et, au fond du cabaret, le dîner cuisait, sur des fourneaux qui +répandaient une assez bonne odeur de soupe.</p> + +<p>Dans la rue, on entendit un grand vacarme. Une troupe de matelots +arrivait, chantant, scandant à pleine voix, sur un air très gai, ces +paroles d'église: <i>Kyrie Christe, Dominum nostrum; Kyrie eleison...</i></p> + +<p>Ils entrèrent, chavirant les chaises, en même temps qu'une rafale du +vent d'ouest couchait la flamme des lampes.</p> + +<p><i>Kyrie Christe, Dominum nostrum...</i>: les Bretons n'aimaient pas ce genre +de chanson, venu sans doute des barrières de quelque grande ville. +Pourtant cette discordance était drôle entre les mots et la musique, et +cela les fit rire.</p> + +<p>Du reste, c'était une bande débarquée de la <i>Gauloise</i>, et ils se +reconnaissaient, ceux-ci et les autres; ils avaient été mousses +ensemble. L'un d'eux vint embrasser Yves: c'était Kerboul, son voisin de +hamac à bord de l'<i>Inflexible</i>. Lui aussi était devenu grand et fort; il +était baleinier de l'amiral, et, comme il était assez sage, il portait +depuis longtemps sur sa manche les galons rouges.</p> + +<p>L'air manquait dans ce cabaret, et on y faisait grand tapage. Madame +Creachcadec apporta le vin chaud tout fumant, premier service du dîner +commandé,—et les têtes commencèrent à tourner....</p> + +<p>Il y eut du bruit, cette nuit-là, dans Brest; les patrouilles eurent +fort à faire.</p> + +<p>Dans la rue des Sept-Saints et dans celle de Saint-Yves, on entendit +jusqu'au matin des chants et des cris; c'était comme si on y eût lâché +des barbares, des bandes échappées de l'ancienne Gaule; il y avait des +scènes de joie qui rappelaient les rudesses primitives.</p> + +<p>Les matelots chantaient. Et les femmes, qui guettaient leurs pièces +d'or,—agitées, échevelées dans ce grand coup de feu des retours de +navire,—mêlaient leurs voix aigres à ces voix profondes.</p> + +<p>Les derniers arrivés de la mer, on les reconnaissait à leur teint plus +bronzé, à leurs allures plus désinvoltes; et puis ils traînaient avec +eux des objets exotiques; il y en avait qui passaient avec des +perruches, mouillées, dans des cages; d'autres avec des singes.</p> + +<p>Ils chantaient, les matelots, à tue-tête, avec une sorte d'accent naïf, +des choses à faire frémir,—ou bien des airs du midi, des chansons +basques,—surtout, de tristes mélopées bretonnes qui semblaient de vieux +airs de <i>biniou</i> légués par l'antiquité celtique.</p> + +<p>Les simples, les bons, faisaient des chœurs en parties; ils restaient +groupés par village, et répétaient dans leur langue les longues +complaintes du pays, retrouvant encore dans leur ivresse de belles voix +sonores et jeunes. D'autres bégayaient comme de petits enfants et +s'embrassaient; inconscients de leur force, ils brisaient des portes ou +assommaient des passants.</p> + +<p>La nuit s'avançait; les mauvais lieux seuls restaient ouverts, et, dans +les rues, la pluie tombait toujours sur l'exubérance des gaietés +sauvages....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2> + + +<p>...Six heures du matin, le lendemain. Une masse noire ayant forme +humaine dans un ruisseau,—au bord d'une espèce de rue déserte +surplombée par des remparts.—Encore l'obscurité; encore la pluie, fine +et froide; et toujours le bruit de ce vent d'hiver—qui avait <i>veillé</i>, +comme on dit en marine, et passé la nuit à gémir.</p> + +<p>C'était en bas, un peu au-dessous du pont de Brest, au pied des grands +murs, à cet endroit où traînent d'habitude les marins sans gîte, ivres +morts, qui ont eu une intention vague de retourner vers leur navire et +sont tombés en route.</p> + +<p>Déjà une demi-lueur dans l'air; quelque chose de terne, de blafard, un +jour d'hiver se levant sur du granit. L'eau ruisselait sur cette forme +humaine qui était à terre, et, tout à côté, tombait en cascade dans le +trou d'un égout.</p> + +<p>Il commençait à faire un peu plus clair; une sorte de lumière se +décidait à descendre le long de ces hautes murailles de granit.—La +chose noire dans le ruisseau était bien un grand corps d'homme, un +matelot, qui était couché les bras étendus en croix.</p> + +<p>Un premier passant fit un bruit de sabots de bois sur les pavés durs, +comme en titubant. Puis un autre, puis plusieurs. Ils suivaient tous la +même direction, dans une rue plus basse qui aboutissait à la grille du +port de guerre.</p> + +<p>Bientôt cela devint extraordinaire, ce tapotement de sabots; c'était un +bruit fatigant, continu, martelant le silence comme une musique de +cauchemar.</p> + +<p>Des centaines et des centaines de sabots, piétinant avant jour, arrivant +de partout, défilant dans cette rue basse; une espèce de procession +matineuse de mauvais aloi:—c'étaient les ouvriers qui rentraient dans +l'arsenal, encore tout chancelants d'avoir tant bu la veille, la +démarche mal assurée, et le regard abruti.</p> + +<p>Il y avait aussi des femmes laides, hâves, mouillées, qui allaient de +droite et de gauche comme cherchant quelqu'un; dans le demi-jour, elles +regardaient sous le nez les hommes à grand chapeau breton,—guettant là, +pour voir si le mari, ou le fils, était enfin sorti des tavernes, s'il +irait faire sa journée de travail.</p> + +<p>L'homme couché dans le ruisseau fut aussi examiné par elles; deux ou +trois se baissèrent pour mieux distinguer sa figure. Elles virent des +traits jeunes, mais durcis, et comme figés dans une fixité cadavérique, +des lèvres contractées, des dents serrées. Non, elles ne le +connaissaient pas. Et puis ce n'était pas un ouvrier, celui-là; il +portait le grand col bleu des matelots.</p> + +<p>Cependant l'une, qui avait un fils marin, essaya, par bonté d'âme, de le +retirer de l'eau. Il était trop lourd.</p> + +<p>«Quel grand cadavre!» dit-elle en lui laissant retomber les bras.</p> + +<p>Ce corps sur lequel étaient tombées toutes les pluies de la nuit, +c'était Yves.</p> + +<p>Un peu plus tard, quand le jour fut tout à fait levé, ses camarades qui +passaient le reconnurent et l'emportèrent.</p> + +<p>On le coucha, tout trempé de l'eau du ruisseau, au fond de la grande +chaloupe, mouillée des embruns de la mer, et bientôt on se mit en route +à la voile.</p> + +<p>La mer était mauvaise; le vent debout. Ils louvoyèrent longtemps et ils +eurent du mal pour atteindre leur navire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2> + + +<p>...Yves s'éveilla lentement vers le soir; C'étaient d'abord des +sensations de douleur, qui revenaient une à une, comme au sortir d'une +espèce de mort. Il avait froid, froid jusqu'au cœur de ses membres.</p> + +<p>Surtout il était engourdi et meurtri,—étendu depuis des heures sur une +couche dure: alors il essaya un premier effort, à peine conscient, pour +se retourner. Mais son pied gauche, qui lui fit tout à coup grand mal, +était pris dans une chose rigide contre laquelle on sentait bien qu'il +n'y avait pas de lutte possible.—Ah! oui, il reconnaissait cette +sensation, il comprenait maintenant: les fers!...</p> + +<p>Il connaissait bien déjà ce lendemain inévitable des grandes nuits de +plaisirs: être rivé à la <i>barre</i> par une boucle, pour des jours entiers! +Et ce lieu où il devait être, il le devinait sans prendre la peine +d'ouvrir les yeux, ce recoin étroit comme une armoire, et sombre, et +humide, avec une odeur de renfermé et un peu de jour pâle tombant d'en +haut par un trou: la cale du <i>Magicien</i>!</p> + +<p>Seulement il confondait ce lendemain de fête avec d'autres qui s'étaient +passés ailleurs,—là-bas, bien loin, en Amérique ou dans les ports de la +Chine.... Etait-ce pour avoir battu les alguazils de Buenos-Ayres? Ou +bien était-ce la mêlée sanglante de Rosario qui l'avait mené là? ou +encore l'affaire avec les matelots russes à Hong-Kong?... Il ne savait +plus bien, à quelques milliers de lieues près, n'ayant pas la notion du +pays où il se trouvait.</p> + +<p>Tous les vents et toutes les lames de la mer avaient bien pu promener le +<i>Magicien</i> par tous les pays du monde; elles l'avaient secoué, roulé, +meurtri au dehors, mais sans parvenir à défaire l'arrangement de toutes +ces choses qui étaient dans cette cale, de toutes ces bobines de cordes +sur des étagères,—sans déplacer cet habit de plongeur qui devait être +là pendu derrière lui, avec ses gros yeux et son visage de morse; ni +changer cette odeur de rat, de moisissure et de goudron.</p> + +<p>Il sentait toujours ce froid, si profond, que c'était comme une douleur +jusque dans ses os; alors il comprit que ses vêtements étaient mouillés +et son corps aussi. Toute cette pluie de la veille, ce vent, ce ciel +sombre, lui revinrent vaguement à la mémoire.... On n'était donc plus +là-bas dans les pays bleus de l'équateur!... Non, il se rappelait +maintenant: c'était la France, la Bretagne, c'était le retour tant rêvé.</p> + +<p>Mais qu'avait-il fait pour être déjà aux fers, à peine arrivé dans son +pays? Il cherchait et ne trouvait pas. Puis un souvenir lui revint tout +à coup, comme d'un rêve: pendant qu'on le hissait à bord, il s'était un +peu réveillé, disant qu'il monterait tout seul et il avait vu justement +devant lui, par fatalité, certain vieux maître qu'il avait en aversion. +Il lui avait dit aussitôt de très vilaines injures; après, il y avait eu +bousculade, et puis il ne savait plus le reste, étant à ce moment-là +retombé inerte et sans connaissance.</p> + +<p>Mais alors.... La permission qu'on lui avait promise pour aller dans son +village de Plouherzel, on ne la lui donnerait pas!... Toutes ces choses +attendues, désirées pendant trois ans de misère, étaient perdues! Il +songea à sa mère et sentit un grand coup dans le cœur; ses yeux +s'ouvrirent effarés, regardant en dedans, dilatés dans une fixité +étrange par un tumulte de choses intérieures. Et, avec l'espoir que ce +n'était qu'un mauvais rêve, il essaya de secouer dans l'anneau de fer +son pied meurtri.</p> + +<p>Alors un éclat de rire sonore, profond, partit comme une fusée dans la +cale noire: un homme, vêtu d'un tricot rayé collant sur le torse, était +debout devant Yves et le regardait; dans son rire, il renversait en +arrière une tête admirable et montrait ses dents blanches avec une +expression féline.</p> + +<p>«Alors, tu te réveilles?» interrogea l'homme de sa voix mordante, qui +vibrait avec l'accent bordelais.</p> + +<p>Yves reconnut son ami Jean Barrada, le canonnier, et, levant les yeux +vers lui, il lui demanda <i>si je le savais</i>.</p> + +<p>«Té!» dit Barrada avec sa gouaillerie de Gascon, «s'il le sait! Il est +descendu trois fois et même il a mené le docteur ici pour te voir; tu +étais raide, tu leur as fait peur. Et je suis de faction ici, moi, pour +le prévenir si tu bouges.</p> + +<p>—Et pour quoi faire? Je n'ai pas besoin qu'il revienne, ni lui ni +personne.</p> + +<p>—N'y va pas, Barrada, entends-tu bien, je te le défends!...»</p> + +<p>Ainsi c'était fait; il était retombé encore, et toujours, dans son même +vice. Et, toutes les rares fois qu'il touchait la terre, cela finissait +ainsi, et il n'y pouvait rien! C'était donc vrai, ce qu'on lui avait +dit, que cette habitude était terrible et mortelle, et qu'on était bien +perdu quand une fois on l'avait prise. De rage contre lui-même, il +tordit ses bras musculeux qui craquèrent; il se souleva à demi, serrant +ses dents, qu'on entendit crisser, et puis retomba, la tête sur les +planches dures. Oh! Sa pauvre mère, elle était là tout près et il ne la +verrait pas, depuis trois ans qu'il en avait envie!... C'était ça, son +retour en France! Quelle misère et quelle angoisse!</p> + +<p>«Au moins tu devrais te changer, dit Barrada. Rester tout mouillé comme +tu es, ça n'est pas sain, et tu attraperas du mal.</p> + +<p>—Tant mieux alors, Barrada!... À présent, laisse-moi.»</p> + +<p>Il parlait d'un ton dur, le regard sombre et méchant; et Barrada, qui le +connaissait bien, comprit qu'en effet il fallait le laisser.</p> + +<p>Yves détourna la tête et se cacha d'abord le visage sous ses deux bras +relevés; puis, craignant que Barrada ne s'imaginât qu'il pleurait, par +fierté il changea sa pose et regarda devant lui. Ses yeux, dans leur +atonie fatiguée, gardaient une fixité farouche, et sa lèvre, plus +avancée que de coutume, exprimait ce défi de sauvage qu'en lui-même il +jetait à tout. Dans sa tête il formait de mauvais projets; des idées +conçues déjà autrefois, à des heures de rébellion et de ténèbres lui +étaient revenues.</p> + +<p>Oui, il s'en irait, comme son frère Goulven, comme ses frères; cette +fois, c'était bien décidé et bien fini. La vie de ces forbans qu'il +avait rencontrés sur les baleiniers d'Océanie, ou dans les lieux de +plaisir des villes de la Plata, cette vie aux hasards de la mer sans loi +et sans frein, depuis longtemps l'attirait: c'était dans son sang +d'ailleurs, c'était de famille.</p> + +<p>Déserter pour aller naviguer au commerce à l'étranger, ou faire la +grande pêche, c'est toujours le rêve qui obsède les matelots, et les +meilleurs surtout, dans leurs moments de révolte.</p> + +<p>Il y a de beaux jours en Amérique pour les déserteurs! Lui ne réussirait +pas, il se le disait bien; il était trop voué à la peine et au malheur; +mais, si c'est la misère, au moins, là-bas, on est affranchi de tout!</p> + +<p>Sa mère!... Eh bien, en se sauvant, il passerait par Plouherzel, la +nuit, pour l'embrasser. Toujours comme son frère Goulven, qui avait fait +cela, lui, jadis; il s'en souvenait, de l'avoir vu arriver une nuit, +avec l'air de se cacher; on avait tenu tout fermé pendant la journée +d'adieu qu'il avait passée à la maison. Leur pauvre mère avait beaucoup +pleuré, il est vrai. Mais qu'y faire? C'est fatal, cela!... Et ce frère +Goulven, comme il avait l'air décidé et fier!</p> + +<p>À part sa mère, Yves avait à ce moment tout le reste en haine. Il +songeait à ces années de sa vie déjà dépensées au service, dans la +séquestration des navires de guerre, sous le fouet de la discipline; il +se demandait au profit de qui et pourquoi. Son cœur débordait de +désespoirs amers, d'envies de vengeance, de rage d'être libre.... Et, +comme j'étais cause, moi, qu'il s'était rengagé pour cinq ans à l'état, +alors il m'en voulait aussi et me confondait dans son ressentiment +contre tous les autres.</p> + +<p>Barrada l'avait quitté, et la nuit de décembre était venue. Par le +panneau de la cale, on ne voyait plus descendre la lueur grise du jour; +ce n'était plus qu'une buée d'humidité qui tombait par là et qui était +glacée.</p> + +<p>Un homme de ronde était venu allumer un fanal, dans une cage grillée, et +tous les objets de la cale s'étaient éclairés confusément. Yves entendit +au-dessus de lui faire le branle-bas du soir, tous les hamacs qui +s'accrochaient, et puis le premier cri des hommes de quart marquant les +demi-heures de la nuit.</p> + +<p>Au dehors, il ventait toujours, et, à mesure que le silence des hommes +se faisait, on percevait plus fort les grandes voix inconscientes des +choses. En haut, il y avait un mugissement continu dans la mâture; on +entendait aussi la mer au milieu de laquelle on était et qui, de temps +en temps, secouait tout, comme par impatience. À chaque secousse, elle +faisait rouler la tête d'Yves sur le bois humide, et lui avait mis ses +mains dessous pour que cela lui fît moins de mal.</p> + +<p>La mer, elle aussi, était cette nuit-là sombre et méchante; tout le long +des parois du navire, on l'entendait sauter et faire son bruit.</p> + +<p>Sans doute, à cette heure, personne ne descendrait plus dans la cale. +Yves était seul par terre rivé à sa boucle, l'anneau de fer au pied, et +maintenant ses dents claquaient.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2> + + +<p>Pourtant, une heure après, Jean Barrada reparut encore, ayant l'air +d'être venu ranger un de ces palans dont on se sert pour les canons.</p> + +<p>Et, cette fois, Yves l'appela tout bas:</p> + +<p>«Barrada, tu devrais bien me donner un peu d'eau douce pour boire.»</p> + +<p>Barrada alla vite chercher sa petite moque, qu'il portait pendue à sa +ceinture le jour et qu'il serrait la nuit dans un canon; il y mit de +l'eau, qui était couleur de rouille, ayant été rapportée de la Plata +dans une caisse de fer, et un peu de vin volé à la cambuse et un peu de +sucre volé à l'office du commandant.</p> + +<p>Et puis il souleva la tête d'Yves, tout doucement avec bonté, et le fit +boire.</p> + +<p>«Et à présent, dit-il, veux-tu te changer?</p> + +<p>—Oui», répondit Yves d'une toute petite voix, devenue presque +enfantine, et qui était drôle par contraste avec sa manière de tout à +l'heure.</p> + +<p>À deux, ils le déshabillèrent, lui se laissant câliner comme un enfant. +On essuya bien sa poitrine, ses épaules et ses bras, on lui mit des +vêtements secs et on le recoucha en plaçant sous sa tête un sac pour +qu'il pût mieux dormir.</p> + +<p>Quand il leur dit merci, un bon sourire, le premier, vint changer toute +sa figure. C'était la fin; son cœur était amolli et redevenu lui-même. +Aujourd'hui, cela n'avait pas été bien long.</p> + +<p>Il sentait un attendrissement infini en songeant à sa mère, et une envie +de pleurer; quelque chose comme une larme vint même dans ses yeux, qui +étaient durs pourtant à cette faiblesse-là.... Peut-être serait-on +encore un peu indulgent pour lui à cause de sa bonne conduite à bord, de +son courage à la peine et de son rude travail dans les mauvais +temps.—Si c'était possible,—si on ne lui donnait pas une punition trop +grave, il est certain qu'il ne recommencerait plus et se ferait tout +pardonner.</p> + +<p>C'était une grande résolution, cette fois. Quand il avait bu seulement +un verre d'eau-de-vie, après les longues abstinences de la mer, tout de +suite sa tête partait, et alors il lui en fallait d'autres, et d'autre +encore. Mais, en ne commençant pas du tout et en ne buvant jamais rien, +il aurait encore un moyen sûr de rester sage.</p> + +<p>Son repentir avait la sincérité d'un repentir d'enfant, et il croyait +beaucoup que, s'il pouvait échapper pour cette fois à ce <i>conseil</i> +terrible qui mène les matelots en prison, ce serait sa dernière grande +faute.</p> + +<p>Il avait aussi espoir en moi, et puis, surtout, envie de me voir. Et il +pria Barrada de monter me chercher.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2> + + +<p>Il y avait sept ans qu'Yves était mon ami quand il fit cette équipée de +retour.</p> + +<p>Nous étions entrés dans la marine par des portes différentes: lui, deux +années avant moi, bien qu'il fût de quelques mois le plus jeune.</p> + +<p>Le jour où j'étais arrivé à Brest, en 1867, pour y prendre ce premier +uniforme de marin en toile dure, que je vois encore, le hasard m'avait +fait rencontrer Yves Kermadec chez un protecteur à lui, un vieux +commandant qui avait connu son père. Yves était alors un enfant de seize +ans. On me dit qu'il allait <i>passer novice</i> après deux années de mousse. +Pour le moment, il revenait de son pays, à l'expiration d'une permission +de huit jours qu'on lui avait donnée; il semblait avoir le cœur très +gros des adieux qu'il venait de faire pour longtemps à sa mère. Cela, et +notre âge, qui était à peu près le même, c'était entre nous deux points +communs.</p> + +<p>Un peu plus tard, étant devenu midship, je retrouvai sur mon premier +navire ce Kermadec, qui s'était fait homme et qui était gabier.</p> + +<p>Alors je le choisis pour être mon <i>gabier de hamac</i>. </p> + +<p>Pour un midship, le gabier de hamac, c'est le matelot chargé de lui +accrocher tous les soirs son petit lit suspendu et de le lui décrocher +tous les matins.</p> + +<p>Avant d'emporter le hamac, il faut naturellement réveiller le dormeur +qui est dedans et le prier de descendre; cela se fait, en général, en +lui disant:</p> + +<p>«Il est branle-bas, capitaine.»</p> + +<p>On répète plusieurs fois cette phrase jusqu'à ce qu'elle ait produit son +effet. Après, on roule soigneusement la petite couchette suspendue et on +l'emporte.</p> + +<p>Yves s'acquittait très bien de ce service. De plus, nous nous +rencontrions journellement pour la manœuvre, là-haut, dans la grande +hune.</p> + +<p>Il y avait une solidarité dans ce temps-là, entre les midships et les +gabiers, surtout pendant les campagnes lointaines comme celles que nous +faisions; cela devenait entre nous très cordial. À terre, dans les +milieux étranges où, quelquefois, nous rencontrions la nuit nos gabiers, +il nous arrivait de les appeler à la rescousse quand il y avait péril ou +mauvaise aventure; et alors, ainsi réunis, on pouvait faire la loi.</p> + +<p>Dans ces cas-là, Yves était notre allié le plus précieux.</p> + +<p>Comme notes au service, les siennes n'étaient pas excellentes: +«Exemplaire à bord; l'homme le plus capable et le plus marin; mais sa +conduite à terre n'est plus possible.» ou bien: «A montré un courage et +un dévouement admirables», et puis: «Indiscipliné, indomptable.» +ailleurs: «Zèle, honneur et fidélité», avec: «Incorrigible» en regard, +etc. Ses nuits de fer, ses jours de prison ne se comptaient plus.</p> + +<p>Au moral comme au physique, grand, fort, beau, avec quelques +irrégularités de détails.</p> + +<p>À bord, il était le gabier infatigable, toujours à l'ouvrage, toujours +vigilant, toujours leste, toujours propre.</p> + +<p>À terre, le marin en bordée, tapageur, ivre, c'était toujours lui; le +matelot qu'on ramassait le matin dans un ruisseau, à moitié nu, +dépouillé de ses vêtements comme un mort, par les nègres quelquefois, +ailleurs par les Indiens ou par les Chinois, c'était encore lui. Lui +aussi, le matelot échappé, qui battait les gendarmes ou jouait du +couteau contre les alguazils.... Tous les genres de sottises lui étaient +familiers.</p> + +<p>D'abord je m'amusais des choses que faisait ce Kermadec. Quand il allait +à terre avec sa bande, on se demandait au poste des midships: «Quelle +nouvelle histoire apprendrons-nous demain matin? dans quel état vont-ils +revenir?» Et moi je songeais: «Mon hamac ne sera pas fait d'au moins +deux jours.»</p> + +<p>Cela m'était égal pour mon hamac; seulement ce Kermadec était si dévoué, +il paraissait avoir un si brave cœur, que j'avais fini par m'attacher à +cette espèce de forban généralement gris. Je ne riais plus tant de ses +méfaits dangereux, et j'aurais préféré les empêcher.</p> + +<p>Cette première campagne terminée, et nous séparés, il se trouva que le +hasard nous réunit encore sur un autre navire. Oh! Alors, cela devint +presque de l'affection.</p> + +<p>Et puis il y eut, à ce second grand voyage, deux circonstances qui nous +rapprochèrent beaucoup.</p> + +<p>La première fois, c'était à Montevideo, un matin, avant le jour. Yves +était à terre depuis la veille, et moi j'arrivais au quai, dans un grand +canot armé de seize hommes, avec mission de faire provision d'eau douce.</p> + +<p>Je me rappelle cette demi-lueur fraîche du matin, ce ciel déjà lumineux +et encore étoilé, ce quai désert que nous longions, en ramant doucement, +cherchant l'aiguade, cette grande ville, qui avait un faux air d'Europe, +avec je ne sais quoi d'encore sauvage.</p> + +<p>En passant, nous voyions ces longues rues droites, immenses, s'ouvrir +l'une après l'autre sur ce ciel qui blanchissait. À cette heure indécise +où la nuit allait finir, plus une lumière, plus un bruit; de loin en +loin, quelque rôdeur sans gîte, à l'allure hésitante; le long de la mer, +des tavernes dangereuses, grandes bâtisses en planches, sentant les +épices et l'alcool, mais fermées et noires comme des tombeaux.</p> + +<p>Nous nous arrêtâmes devant une qui s'appelait la taverne de <i>la +Indépendancia</i>.</p> + +<p>Une chanson espagnole venant de l'intérieur, comme étouffée; une porte +entre-bâillée sur la rue; deux hommes dehors, se donnant des coups de +couteau; une femme ivre, qu'on entendait vomir le long du mur. Sur le +quai, des monceaux de peaux de bœufs des pampas fraîchement écorchés, +infectant l'air pur et délicieux d'une odeur de venaison....</p> + +<p>Un convoi singulier sortit de cette taverne: quatre hommes en emportant +un autre, qui devait être très ivre, sans connaissance. Ils se hâtaient +vers les navires, comme ayant peur de nous.</p> + +<p>Nous connaissions ce jeu, qui est en usage dans les mauvais lieux de +cette côte; enivrer les marins, leur faire signer quelque engagement +insensé, et puis les embarquer de force quand ils ne tiennent plus +debout. Ensuite on appareille, bien vite, et, quand l'homme revient à +lui, le navire est loin; alors il est pris, sous un joug de fer, on +l'emmène, comme un esclave, pêcher la baleine, loin de toute terre +habitée. Une fois là, d'ailleurs, plus de danger qu'il ne s'échappe, car +il est <i>déserteur</i> à son pays, perdu....</p> + +<p>Donc, ce convoi qui passait nous semblait suspect. Ils se pressaient +comme des voleurs, et je dis aux matelots: «Courons-leur dessus!»</p> + +<p>Eux, alors, de lâcher leur fardeau, qui tomba lourdement par terre, et +puis de s'enfuir à toutes jambes.</p> + +<p>Le fardeau, c'était Kermadec. Du temps que nous étions occupés à le +ramasser, à le reconnaître, nous avions laissé échapper les autres, qui +s'étaient enfermés dans la taverne. Les matelots voulaient enfoncer les +portes, la prendre d'assaut, mais il en serait résulté des complications +diplomatiques avec l'Uruguay.</p> + +<p>D'ailleurs Yves était sauvé, et c'était l'essentiel. Je le rapportai à +bord, couché dans un manteau, sur les outres qui contenaient notre +provision d'eau douce. Cela m'attacha beaucoup à lui de lui avoir rendu +service.</p> + +<p>La seconde fois, c'était à Pernambuco. J'avais perdu sur parole, dans +une maison de jeu, avec des Portugais. Le lendemain, il fallait donner +cet argent, et, comme il ne m'en restait pas, ni aux amis du poste non +plus, cela devenait difficile.</p> + +<p>Yves avait pris cette situation très au tragique, et vite il était venu +m'offrir son argent à lui, qui était déposé sous ma garde dans un tiroir +de mon secrétaire.</p> + +<p>«Ça me ferait tant de plaisir, capitaine, si vous vouliez le prendre! +D'abord je n'ai plus besoin d'aller à terre, moi, et même ça me rendrait +service, vous le savez bien, de ne plus pouvoir y retourner.</p> + +<p>—Eh bien, oui, mon brave Yves, je l'accepterais pour quelques jours, +ton argent, puisque tu veux me le prêter; mais c'est que, vois-tu, il me +manquerait encore cent francs. Alors, tu comprends, ça ne vaut pas la +peine.</p> + +<p>—Encore cent francs? Je crois que je les ai en bas dans mon sac.»</p> + +<p>Et il s'en alla, me laissant très étonné. Dans son sac, encore cent +francs, cela n'était pas vraisemblable.</p> + +<p>Il fut très longtemps à revenir. Il ne trouvait pas. J'avais prévu cela.</p> + +<p>Enfin il reparut:</p> + +<p>«Voilà», dit-il en me tendant son pauvre porte-monnaie de matelot avec +une bonne figure heureuse.</p> + +<p>Alors une frayeur me vint, et je lui dis, pour voir:</p> + +<p>«Yves, prête-moi aussi ta montre, je te prie; j'ai laissé la mienne en +gage.»</p> + +<p>Il se troubla beaucoup, racontant qu'elle était cassée. J'avais deviné +juste: pour avoir ces cent francs, il venait de la vendre avec la +chaîne, moitié de son prix, à un quartier-maître du bord.</p> + +<p>Aussi Yves savait-il qu'il pouvait en appeler à moi en toute +circonstance. Et, quand Barrada vint me chercher de sa part, je +descendis le trouver dans la cale, aux fers.</p> + +<p>Mais il s'était mis cette fois dans un cas bien grave en bousculant ce +vieux maître, et j'eus beau intercéder pour lui, la punition fut dure. +Quatre mois après, il lui fallut repartir sans avoir vu sa mère.</p> + +<p>Au moment de m'embarquer avec lui sur la <i>Sibylle</i> pour un tour du monde +en trois cents jours, je l'emmenai un dimanche à Saint-Pol-de-Léon, afin +de le consoler.</p> + +<p>C'était tout ce que je pouvais pour lui, car son Plouherzel était bien +loin de Brest, dans les Côtes-du-Nord, au fond d'un pays perdu, et on +n'avait encore construit par là aucun chemin de fer capable, en une +journée, de nous y conduire.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2> + + +<p class="droit">5 mai 1875.</p> + +<p>Il y avait des années qu'Yves rêvait de revoir ce Saint-Pol-de-Léon, le +pays de sa naissance.</p> + +<p>Du temps que nous naviguions ensemble sur la <i>mer brumeuse</i>, souvent en +passant au large, balancés par la houle grise, nous avions vu le clocher +légendaire de Creizker se dresser dans les lointains noirs, au-dessus de +cette bande triste et monotone qui représentait là-bas la terre de +Bretagne, le <i>pays de Léon.</i></p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Et les nuits de quart, nous chantions la chanson bretonne:</span> +<span class="i4">Je suis natif du Finistère,</span> +<span class="i4">À Saint-Pol j'ai reçu le jour.</span> +<span class="i4">Mon clocher est l'plus beau d'la terre,</span> +<span class="i4">Mon pays, l'plus beau d'alentour.</span><br /> + +<span class="i4">—————</span><br /> + +<span class="i4">Rendez-moi ma bruyère,</span> +<span class="i4">Et mon clocher à jour.</span> +</div></div> + + +<p>Mais c'était comme une fatalité, comme un sort jeté sur nous: jamais +nous n'avions pu réussir à y aller, à ce Saint-Pol. Au dernier moment, +quand nous nous mettions en route, toujours des empêchements nouveaux; +notre navire recevait des ordres inattendus et il fallait repartir. Et +nous avions fini par attacher je ne sais quelle pensée superstitieuse à +ce clocher de Creizker, entrevu seulement, et toujours de loin, en +silhouette, au bout de l'horizon sombre.</p> + +<p>Cette fois pourtant, cela semble assuré, nous y allons pour tout de bon.</p> + +<p>Dans le coupé d'une vieille diligence de campagne, nous sommes assis +tous deux à côté d'un curé breton. Les chevaux nous emportent assez bon +train vers le pays de Saint-Pol, et tout cela a un air très réel.</p> + +<p>C'est de bon matin, aux premiers jours de mai; cependant la pluie tombe +fine et grise comme une pluie d'hiver. Clopin-clopant, par la route +tortueuse, montant les pentes raides, descendant dans les bas-fonds +humides, nous roulons au milieu des bois et des rochers. Les hauteurs +sont couvertes de sapins noirs. Dans les lieux bas, ce sont de grands +chênes ou des hêtres, dont les feuilles toutes neuves, toutes mouillées, +sont d'un vert très tendre. Le long du chemin, il y a des tapis de +marguerites et de fleurs bretonnes; les premiers silènes roses et les +premières digitales.</p> + +<p>Au détour d'un rocher, la pluie cesse comme le vent et, du même coup, +tout change d'aspect.</p> + +<p>Nous découvrons à perte de vue un grand pays plat, une lande aride, nue +comme un désert: le vieux pays de Léon, au fond duquel, tout là-bas, le +Creizker dresse sa flèche de granit. </p> + +<p>Il a du charme pourtant, ce pays triste, et Yves sourit en apercevant +son clocher qui s'approche.</p> + +<p>Les ajoncs sont en fleur, et toute la plaine est d'une couleur d'or. Par +places, il y a des zones roses, qui sont des bruyères. Un voile de +vapeurs gris-perle, d'une teinte très douce, d'une teinte +septentrionale, couvre le ciel tout d'une pièce, et, dans la monotonie +de ce pays jaune et rose, tout au bout de l'horizon profond, rien que +ces points saillants: la silhouette de Saint-Pol et des trois clochers +noirs.</p> + +<p>Des petites filles bretonnes chassent devant elles des troupeaux de +moutons dans les bruyères; de jeunes gars les effarouchent en caracolant +sur des chevaux nus; des carrioles passent, chargées de femmes en coiffe +blanche qui s'en vont entendre la messe à la ville. Les cloches sonnent +la route s'anime joyeusement, nous arrivons.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2> + + +<p>Quand nous eûmes déjeuné tous deux dans l'auberge la plus comme il faut, +nous trouvâmes que la matinée d'hiver avait fait place à une belle +journée de mai. Dans les petites rues solitaires, des branches de lilas, +des grappes de glycines, des digitales roses que personne n'avait semées +égayaient les murs gris; il y avait du vrai soleil, et tout sentait le +printemps.</p> + +<p>Et Yves regardait partout, s'étonnant qu'aucun souvenir ne lui revînt de +sa petite enfance, cherchant, cherchant très loin dans sa mémoire, ne +reconnaissant rien, et alors, peu à peu, se trouvant désenchanté.</p> + +<p>Sur la grand'place de Saint-Pol, la foule du dimanche était assemblée, +et c'était comme un tableau du Moyen Âge. La cathédrale des anciens +évêques de Léon dominait cette place, l'écrasait de sa masse aux +dentelures noires, y jetant une grande ombre des temps passés. Autour, +il y avait des maisons antiques à pignons et à tourelles; tous les +buveurs du dimanche, portant de travers leur feutre large, étaient +attablés devant les portes. Cette foule en habits bretons, qui était là +vivante et alerte, était encore pareille à celle des anciens jours; dans +l'air, on n'entendait vibrer que les syllabes dures, le <i>ya</i> +septentrional de la langue celtique.</p> + +<p>Yves passa assez distrait dans l'église, sur les dalles funéraires et +sur les vieux évêques endormis.</p> + +<p>Mais il s'arrêta tout pensif à la porte, devant les fonts baptismaux.</p> + +<p>«Regardez, dit-il, on m'a tenu là-dessus. Et nous devions demeurer tout +près d'ici; ma pauvre mère m'a souvent dit que, le jour de mon baptême, +quand on lui a fait ce vilain affront de ne pas sonner pour moi, vous +savez bien, de son lit, elle avait entendu chanter les prêtres.»</p> + +<p>Malheureusement Yves a négligé de prendre à Plouherzel, auprès de sa +mère, les indications qu'il nous aurait fallu pour retrouver cette +maison où ils demeuraient.</p> + +<p>Il avait compté sur sa marraine, nommée Yvonne Kergaoc, qui devait +habiter précisément sur cette place de l'église. Et, en arrivant, nous +avions demandé cette Yvonne Kergaoc; on s'en souvenait bien.</p> + +<p>«Mais d'où revenez-vous donc, mes bons messieurs?... Elle est morte +depuis douze ans!»</p> + +<p>Quant aux Kermadec, non, personne ne se les rappelait, ceux-là. Et il +n'y avait guère à s'en étonner: depuis plus de vingt ans, ils avaient +quitté le pays.</p> + +<p>Nous montâmes au clocher de Creizker; naturellement, c'était haut, cela +n'en finissait plus, cette pointe dans l'air. Nous dérangions beaucoup +les vieilles corneilles nichées dans le granit.</p> + +<p>Une merveilleuse dentelle de pierre grise, qui montait, qui montait +toujours, et qui était légère à donner le vertige. Nous nous élevions là +dedans par une spirale étroite et rapide, découvrant par toutes les +découpures du <i>clocher à jour</i> des échappées infinies.</p> + +<p>En haut, isolés tous deux dans l'air vif et dans le ciel bleu, nous +regardions les choses comme en planant. Sous nos pieds d'abord, il y +avait les corneilles qui tournoyaient comme un nuage, nous donnant un +concert de cris tristes; beaucoup plus bas, la vieille ville de +Saint-Pol, tout aplatie, une foule lilliputienne s'agitant dans ses +petites rues grises, comme un essaim de <i>bugel-noz</i>; à perte de vue, du +côté du sud, s'étendait le pays breton jusqu'aux montagnes noires; et +puis, au nord, c'était le port de Roscoff avec des milliers de petits +rochers bizarres criblant de leurs têtes pointues le miroir de la +mer,—le miroir de la grande mer bleu pâle, qui s'en allait se fondre +là-bas très loin dans la pâleur semblable du ciel.</p> + +<p>Cela nous amusait d'avoir enfin réussi à monter dans ce Creizker, qui +nous avait tant de fois regardés passer au milieu de cette eau infinie; +lui, planté tranquille, toujours là, inaccessible et immuable, quand +nous, pauvres gens de la mer, nous étions malmenés par tous les mauvais +vents du large.</p> + +<p>Cette dentelle de granit qui nous soutenait en l'air était polie, rongée +par les vents et les pluies de quatre cents hivers. Elle était d'un gris +foncé à reflets roses; il y avait dessus, par plaques, ce lichen jaune, +cette mousse du granit qui met des siècles à pousser et qui jette ses +tons dorés sur toutes les vieilles églises bretonnes. Les gargouilles à +laide figure, les petits monstres aux traits vagues, qui vivent là-haut +dans l'air, grimaçaient à côté de nous au soleil, comme gênés d'être +regardés de si près, comme s'étonnant en eux-mêmes d'être si vieux, +d'avoir essuyé tant de tempêtes et de se retrouver en pleine lumière. +C'était ce monde-là qui avait présidé de haut à la naissance d'Yves; +c'était ce monde aussi qui de loin nous regardait avec bienveillance +passer sur la mer, quand nous ne distinguions, nous, qu'une indécise +flèche noire. Et nous faisions connaissance avec lui.</p> + +<p>Yves était toujours très désenchanté pourtant de n'avoir retrouvé aucune +trace de son ancienne demeure ni de son père; aucun souvenir, pas plus +dans la mémoire des autres que dans la sienne. Et il regardait toujours +à ses pieds les maisons grises, celles surtout qui étaient le plus près +de la base du clocher, attendant quelque intuition du lieu où il était +né.</p> + +<p>Nous n'avions plus qu'une demi-heure à passer à Saint-Pol avant de +prendre la diligence du soir. Le lendemain matin, nous devions être de +retour à Brest, où notre navire nous attendait pour nous emmener encore +une fois très loin de la Bretagne.</p> + +<p>Nous nous étions attablés à boire du cidre dans une auberge sur la place +de l'église, et, là encore, nous interrogions l'hôtesse, qui était une +très vieille femme. Mais celle-ci s'émut tout à coup en entendant le nom +d'Yves.</p> + +<p>«Vous êtes le fils d'Yves Kermadec? dit-elle. Oh! Si j'ai connu vos +parents, je crois bien! Nous étions voisins dans ce temps-là, monsieur, +et même, quand vous êtes arrivé au monde, on est venu me chercher. Mais +c'est que vous lui ressemblez, à votre père! Aussi je vous regardais +quand vous êtes entré. Vous n'êtes pas encore si beau que lui, dame! +quoique vous soyez pourtant un bien bel homme.»</p> + +<p>Yves, à ce compliment, me jette un coup d'œil, avec une envie de rire; +et puis la vieille femme, très bavarde, se met à lui raconter un tas de +choses sur lesquelles un peu plus de vingt années ont passé et que lui +écoute, recueilli et tout ému.</p> + +<p>Ensuite elle appelle encore d'autres femmes qui étaient aussi des +voisines, et tout ce monde raconte.</p> + +<p>«<i>Jésus ma doué!</i> disent-elles, comment cela se peut-il qu'on ne vous +ait pas répondu plus tôt. Tout le monde s'en souvient, de vos parents, +mon bon monsieur; mais les gens sont bêtes dans notre pays; et puis, +quand on voit des étrangers comme ça, pas étonnant qu'on ne soit pas +très causeur.»</p> + +<p>Le père d'Yves a laissé dans le pays le souvenir un peu légendaire d'une +sorte de géant qui était d'une rare beauté, mais qui ne savait faire +rien comme les autres.</p> + +<p>«Quel dommage, monsieur, qu'un homme comme ça fût si souvent dérangé! +Car il s'est ruiné au cabaret, votre pauvre père; pourtant il aimait +beaucoup sa femme et ses enfants, il était très doux avec eux, et dans +le pays tout le monde l'aimait, excepté monsieur le curé.</p> + +<p>—Excepté monsieur le curé!» me répéta tout bas Yves devenu sombre. +«Voyez-vous, c'est bien ce que je vous ai conté, au sujet de mon +baptême.</p> + +<p>—Un jour, il y avait une bataille, ici sur la place, en 1848, pour la +révolution, votre père avait tenu tête tout seul aux gens du marché et +sauvé la vie à monsieur le maire.</p> + +<p>—Il avait un grand cheval, dit l'hôtesse, qui était si méchant, que +personne n'osait l'approcher. Et on se garait, allez, quand il passait +monté sur cette bête.</p> + +<p>—Ah! dit Yves, frappé tout à coup comme d'une image qui lui serait +revenue de très loin, je me souviens de ce cheval, et je me rappelle que +mon père me prenait dans ses mains et m'asseyait dessus quand il était +amarré à l'écurie. C'est la première fois que je me souviens de mon +père, et que je revois un peu sa figure. Il devait être noir, ce cheval, +et il avait les pieds blancs.</p> + +<p>—C'est cela, c'est cela, dit la vieille femme, noir avec les pieds +blancs. C'était une bête terrible, et, <i>Jésus ma doué!</i> quelle idée pour +un marin d'avoir un cheval!»</p> + +<p>L'auberge est remplie de buveurs de cidre qui font un joyeux tapage de +verres et de conversations bretonnes. On forme un peu cercle autour de +nous.</p> + +<p>L'hôtesse a quatre petites-filles, toutes pareilles, qui sont jolies à +ravir sous leur coiffe blanche. On ne dirait pas des filles d'auberge: +c'est le type accompli de la belle race bretonne du Nord, et puis elles +ont l'expression tranquille et réfléchie de ces femmes d'autrefois, que +les portraits anciens nous ont conservées. Elles aussi se tiennent près +de nous, regardent et écoutent.</p> + +<p>À notre tour, on nous interroge. Yves répond:</p> + +<p>«Ma mère habite toujours à Plouherzel avec mes deux sœurs. Mes deux +frères, Gildas et Goulven, naviguent à la grande pêche sur des +baleiniers américains. Moi seul, je navigue depuis dix ans à l'Etat.»</p> + +<p>Il n'y a pas beaucoup de temps à perdre pour nous qui voulons aller voir +avant de partir l'ancienne maison des Kermadec. Elle est là tout près, à +toucher l'église; on nous l'indique de la porte, en nous recommandant de +demander à entrer dans la chambre à gauche, au premier; c'est celle où +Yves est né.</p> + +<p>À côté de la maison, il y a le grand parc abandonné de l'évêché de Léon, +où, paraît-il, Yves, quand il était tout petit enfant, allait chaque +jour se rouler dans l'herbe avec Goulven. Elle est très haute +aujourd'hui, cette herbe de mai, remplie de marguerites et de silènes. +Dans ce parc, les rosiers, les lilas poussent maintenant au hasard, +comme dans un bois.</p> + +<p>Nous frappons à la porte de la maison que ces femmes nous ont indiquée, +et ceux qui demeurent là s'étonnent un peu de ce que nous venons +demander. Mais nous n'inspirons pas de méfiance, et on nous recommande +seulement de ne pas faire de bruit en entrant dans cette chambre du +premier, à cause d'une vieille grand-mère qui dort là et qui est sur le +point de mourir. Et puis on nous laisse seuls, par discrétion.</p> + +<p>Nous entrons sur la pointe du pied dans cette grande chambre qui est +pauvre et presque vide. Les choses ont l'air de pressentir cette +visiteuse sombre qui est attendue: on se demande même si elle n'est pas +déjà arrivée, et les yeux se portent avec inquiétude vers un lit dont +les rideaux sont fermés. Yves regarde partout, essayant de tendre son +intelligence vers le passé, s'efforçant de se souvenir. Mais non, c'est +fini; et, là même, il ne retrouve plus rien.</p> + +<p>Nous redescendions pour nous en aller, quand tout à coup quelque chose +lui revint comme une lueur lointaine.</p> + +<p>«Ah! dit-il, à présent, je crois que je reconnais cet escalier. Tenez, +en bas, il doit y avoir une porte de ce côté-là pour entrer dans la +cour, et un puits à gauche avec un grand arbre, et, au fond, l'écurie où +se tenait le cheval aux pieds blancs.»</p> + +<p>C'était comme si une éclaircie se fût faite tout à coup dans des nuages. +Yves s'était arrêté sur ces marches et, les yeux graves, il regardait +par cette trouée qui venait de s'ouvrir subitement sur le passé; il +était très saisi de se sentir aux prises avec cette chose mystérieuse +qui est le <i>souvenir</i>. </p> + +<p>En bas, dans la cour, nous trouvâmes bien tout comme il l'avait annoncé, +le puits à gauche, le grand arbre et l'écurie. Et Yves me dit avec une +sorte d'émotion de frayeur, en se découvrant comme sur un tombeau:</p> + +<p>«Maintenant, je revois très bien la figure de mon père!»</p> + +<p>Il était grand temps de partir, et la diligence nous attendait. Tout le +temps que nous mîmes à traverser la lande couleur d'or, pendant le long +crépuscule de mai, nos yeux se fixèrent sur le <i>clocher à jour</i> qui +s'éloignait, qui se perdait là-bas au fond de l'obscurité limpide. Nous +lui faisions nos adieux; car nous allions partir le lendemain pour des +mers très lointaines, où il ne pourrait plus nous voir passer.</p> + +<p>«Demain matin, disait Yves, il faudra que vous me permettiez d'entrer +de bonne heure dans votre chambre, à bord, pour écrire sur votre bureau. +Je voudrais raconter tout cela à ma mère avant de partir de France. Et, +tenez je suis sûr que les larmes lui viendront dans les yeux quand on +lui lira ma lettre.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2> + + + +<p class="droit">Juin 1875.</p> + +<p>...C'était par le vingtième parallèle de latitude, dans la région des +alizés, un matin vers six heures; sur le pont d'un navire qui était là +tout seul au milieu du bleu immense, un groupe de jeunes hommes se +tenait, le torse nu, au soleil levant.</p> + +<p>C'était la bande d'Yves, les gabiers de misaine et ceux du beaupré.</p> + +<p>Ayant tous attaché sur leurs épaules leur mouchoir, qu'ils venaient de +laver, ils restaient gravement le dos au soleil pour le faire sécher. +Leur figure brune, leur rire, avaient encore une grâce jeune d'enfant; +leur dandinement, la façon souple et moelleuse dont ils posaient leurs +pieds nus, avaient quelque chose du chat. </p> + +<p>Et, tous les matins, à cette même heure, à ce même soleil, dans ce même +costume, ce groupe se tenait sur ces mêmes planches qui les promenaient, +insouciants, au milieu des infinis de la mer.</p> + +<p>Ce matin-là, ils discutaient sur la lune, sur son visage humain, qui +leur était resté de la nuit comme une obsédante image blême gravée dans +leur mémoire. Pendant tout leur quart, ils l'avaient vue là-haut, +suspendue toute seule, toute ronde, au milieu de l'immense vide +bleuâtre; même ils avaient été obligés de se cacher le front (pendant +leur sommeil, le ventre en l'air à la belle étoile) à cause des maladies +et maléfices qu'elle jette sur les yeux des matelots, lorsque ceux-ci +s'endorment sous son regard.</p> + +<p>Ils étaient là quelques-uns qui conservaient toujours et quand même un +grand air de noblesse, je ne sais quoi de superbe dans l'expression et +la tournure, et le contraste était singulier entre leur aspect et les +choses naïves qu'ils faisaient.</p> + +<p>Il y avait Jean Barrada, le sceptique de cette compagnie, qui lançait de +temps à autre dans la discussion l'éclat mordant de son rire, montrant +ses dents blanches toujours et renversant sa belle tête en arrière. Il y +avait Clet Kerzulec, un Breton de l'île d'Ouessant, qui se préoccupait +surtout de ces traits humains estompés sur ce disque pâle. Et puis le +grand Barazère, qui jouait le sérieux et l'érudit, leur assurant que +c'était un monde beaucoup plus grand que le nôtre et dans lequel +vivaient des peuples étranges.</p> + +<p>Eux secouaient la tête, incrédules, et Yves disait, très songeur: </p> + +<p>«Tout ça, c'est des choses.... C'est des choses, vois-tu, Barazère, dans +lesquelles je crois que tu ne te connais pas beaucoup.»</p> + +<p>Et puis il ajoutait, d'un air qui tranchait la discussion, que +d'ailleurs il allait venir me trouver et se faire bien expliquer ce que +c'était que la lune. Après, il reviendrait le leur apprendre à tous.</p> + +<p>Nul doute, en effet, que je ne fusse très au courant des choses de la +lune comme de tout le reste. D'abord on m'avait souvent vu occupé à la +regarder marcher à travers un instrument de cuivre en compagnie d'un +timonier qui me comptait tout haut, d'une voix monotone d'horloge, les +minutes et les secondes tranquilles de la nuit.</p> + +<p>Cependant les petits mouchoirs séchaient sur les dos nus des jeunes +hommes, et le soleil montait dans le grand ciel bleu. Il y en avait, de +ces petits mouchoirs, qui étaient tout uniment blancs; d'autres qui +avaient des dessins de plusieurs couleurs, et même qui portaient de +beaux navires imprimés au milieu dans des cadres rouges.</p> + +<p>Moi, qui étais de quart, je commandai: «À larguer le ris de chasse!» et +le maître d'équipage fit irruption au milieu des causeurs en sifflant +dans son sifflet d'argent. Alors brusquement, en un clin d'œil, comme +une bande de chats sur lesquels on a lancé un dogue, ils se dispersèrent +tous en courant dans la mâture.</p> + +<p>Yves habitait là-haut, dans sa hune. En regardant en l'air, on était sûr +de voir sa silhouette large et svelte sur le ciel; mais on le +rencontrait rarement en bas.</p> + +<p>C'est moi qui montais de temps en temps lui faire visite, bien que mon +service ne m'y obligeât plus depuis que j'avais franchi le grade de +midship; mais j'aimais assez ce domaine d'Yves, où on était éventé par +un air encore plus pur.</p> + +<p>Dans cette hune, il avait ses petites affaires; un jeu de cartes dans +une boîte, du fil et des aiguilles pour coudre, des bananes volées, des +salades prises la nuit dans les réserves du commandant, tout ce qu'il +pouvait ramasser de frais et de vert dans ses maraudes nocturnes (les +matelots sont friands de ces choses rares qui guérissent les gencives +fatiguées par le sel). Et puis il avait <i>sa perruche</i> attachée par une +patte et fermant sous le soleil ses yeux clignotants.</p> + +<p><i>Sa perruche</i> était un hibou à grosse tête des pampas, tombé un jour à +bord à la suite d'un grand vent.</p> + +<p>Il y a de bizarres destinées sur la terre, ainsi celle de ce hibou +faisant le tour du monde en haut d'un mât. Quel sort inattendu!</p> + +<p>Il connaissait son maître et le saluait par de petits battements d'ailes +joyeux. Yves lui faisait régulièrement manger sa propre ration de +viande, ce qui pourtant ne l'empêchait pas d'élargir.</p> + +<p>Cela l'amusait beaucoup, en le regardant de tout près, de tout près, +dans les yeux, de le voir se retirer, se cambrer d'un air de dignité +offensée, en dodelinant de la tête avec un tic d'ours. Alors il était +pris de fou rire, et il lui disait avec son accent breton:</p> + +<p>«Oh! Mais comme tu as l'air bête, ma pauvre perruche!» </p> + +<p>De là-haut, on dominait comme de très loin le pont de la <i>Sibylle</i>, une +<i>Sibylle</i> aplatie, fuyante, très drôle à regarder de ce domaine d'Yves, +ayant l'air d'une espèce de long poisson de bois, dont la couleur de +sapin neuf tranchait sur les bleus profonds, infinis de la mer.</p> + +<p>Et, dans tous ces bleus transparents, au milieu du sillage, derrière, +une petite chose grise, ayant la même forme que le navire et le suivant +toujours entre deux eaux: le requin. Il y a toujours un requin qui suit, +rarement deux; seulement, quand on l'a pêché, il en vient un autre. Il +suit pendant des nuits et des jours, il suit sans se lasser pour manger +tout ce qui tombe: débris quelconques, hommes vivants ou hommes morts.</p> + +<p>De temps en temps, il y avait de toutes petites hirondelles qui venaient +aussi nous faire cortège pour s'amuser, par caprice, picorant les +miettes de biscuit que nous semions derrière nous dans ce désert d'eau +et puis disparaissant au loin en décrivant des courbes joyeuses. Petites +bêtes d'une espèce rare, de couleur rousse à queue blanche, qui vivent +on ne sait comment, perdues au milieu des grandes eaux, toujours au plus +large des mers.</p> + +<p>Yves, qui en voulait une, leur tendait des pièges; mais elles, très +fines, ne venaient pas s'y prendre.</p> + +<p>Nous approchions de l'équateur, et le souffle régulier de l'alizé +commençait à mourir. C'étaient maintenant des brises folles qui +changeaient, et puis des instants de calme où tout s'immobilisait dans +une sorte d'immense resplendissement bleu, et alors on voyait les +vergues, les hunes, les grandes voiles blanches dessiner dans l'eau des +commencements d'images renversées qui ondulaient.</p> + +<p>La <i>Sibylle</i> ne marchait plus, elle était lente et paresseuse, elle +avait des mouvements de quelqu'un qui s'endort. Dans la grande chaleur +humide, que les nuits mêmes ne diminuaient plus, les choses, comme les +hommes, se sentaient prises de sommeil. Peu à peu il se faisait dans +l'air des tranquillités étranges. Et maintenant des nuées lourdes, +obscures, se traînaient sur la mer chaude comme de grands rideaux noirs. +L'équateur était tout près.</p> + +<p>Quelquefois des troupes d'hirondelles, de grande taille celles-ci et +d'allures bizarres, surgissaient tout à coup de la mer, prenaient un vol +effaré avec de longues ailes pointues d'un bleu luisant, et puis +retombaient, et on ne les voyait plus; c'étaient des bancs de poissons +volants qui s'étaient heurtés à nous et que nous avions réveillés. </p> + +<p>Les voiles, les cordages pendaient inertes, comme choses mortes; nous +flottions sans vie comme une épave.</p> + +<p>En haut, dans le domaine d'Yves, on sentait encore des mouvements lents +qui n'étaient plus perceptibles en bas. Dans cet air immobile et saturé +de rayons, la hune continuait de se balancer avec une régularité +tranquille qui portait à dormir. C'étaient de longues oscillations +molles qu'accompagnaient toujours les mêmes frôlements des voiles +pendantes, les mêmes crissements des bois secs.</p> + +<p>Il faisait chaud, chaud, et la lumière avait une splendeur surprenante, +et la mer morne était d'un bleu laiteux, d'une couleur de turquoise +fondue. </p> + +<p>Mais, quand les grosses nuées étranges, qui voyageaient tout bas à +toucher les eaux, passaient sur nous, elles nous apportaient la nuit et +nous inondaient d'une pluie de déluge.</p> + +<p>Maintenant nous étions tout à fait sous l'équateur, et il semblait qu'il +n'y eût plus un souffle dans l'air pour nous en faire partir.</p> + +<p>Cela durait des heures, quelquefois tout un jour, ces obscurités et ces +pluies lourdes. Alors Yves et ses amis prenaient une tenue qu'ils +appelaient <i>tenue de sauvage</i>, et puis s'asseyaient insouciants sous +l'ondée chaude, et laissaient pleuvoir.</p> + +<p>Cela finissait toujours tout d'un coup; on voyait le rideau noir +s'éloigner lentement, continuer sa marche traînante sur la mer couleur +de turquoise, et la lumière splendide reparaissait plus étonnante après +ces ténèbres, et le grand soleil équatorial buvait très vite toute cette +eau tombée sur nous; les voiles, les bois du navire, les tentes +retrouvaient leur blancheur sous ce soleil; toute la <i>Sybille</i> reprenait +sa couleur claire de chose sèche au milieu de la grande monotonie bleue +qui s'étendait alentour.</p> + +<p>De la hune où Yves habitait, en regardant en bas, on voyait que ce monde +bleu était sans limite; c'étaient des profondeurs limpides qui ne +finissaient plus; on sentait combien c'était loin, cet horizon, cette +dernière ligne des eaux, bien que ce fût toujours la même chose que de +près, toujours la même netteté, toujours la même couleur, toujours le +même poli de miroir. Et on avait conscience alors de la <i>courbure</i> de la +terre, qui seule empêchait de voir au delà. </p> + +<p>Aux heures où se couchait le soleil, il y avait en l'air des espèces de +voûtes formées par des successions de tout petits nuages d'or; leurs +perspectives fuyantes s'en allaient, s'en allaient en diminuant se +perdre dans les lointains du vide; on les suivait jusqu'au vertige; +c'étaient comme des nefs de temples apocalyptiques n'ayant pas de fin. +Et tout était si pur, qu'il fallait l'horizon de la mer pour arrêter la +vue de ces profondeurs du ciel; les derniers petits nuages d'or venaient +<i>tangenter</i> la ligne des eaux et semblaient, dans l'éloignement, aussi +minces que des hachures.</p> + +<p>Ou bien quelquefois c'étaient simplement de longues bandes qui +traversaient l'air, or sur or: les nuages d'un or clair et comme +incandescent, sur un fond byzantin d'or mat et terni. La mer prenait +là-dessous une certaine nuance bleu paon avec des reflets de métal +chaud. Ensuite tout cela s'éteignait très vite dans des limpidités +profondes, dans des couleurs d'ombre auxquelles on ne savait plus donner +de nom.</p> + +<p>Et les nuits qui venaient après, les nuits mêmes étaient lumineuses. +Quand tout s'était endormi dans des immobilités lourdes, dans des +silences morts, les étoiles apparaissaient en haut plus éclatantes que +dans aucune autre région du monde.</p> + +<p>Et la mer aussi éclairait par en dessous. Il y avait une sorte d'immense +lueur diffuse dans les eaux. Les mouvements les plus légers, le navire +dans sa marche lente, le requin en se retournant derrière, dégageaient +dans les remous tièdes des clartés couleur de ver-luisant. Et puis, sur +le grand miroir phosphorescent de la mer, il y avait des milliers de +flammes folles; c'étaient comme des petites lampes qui s'allumaient +d'elles-mêmes partout, mystérieuses, brûlaient quelques secondes et +puis mouraient. Ces nuits étaient pâmées de chaleur, pleines de +phosphore, et toute cette immensité éteinte couvait de la lumière, et +toutes ces eaux enfermaient de la vie latente à l'état rudimentaire +comme jadis les eaux mornes du monde primitif.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2> + + +<p>Il y avait quelques jours que nous avions quitté ces tranquillités de +l'équateur, et nous filions doucement vers le sud, poussés par l'alizé +austral. Un matin Yves entra très affairé dans ma chambre pour préparer +ses lignes à prendre les oiseaux. «On avait vu, disait-il, les premiers +<i>damiers</i> derrière.»</p> + +<p>Ces damiers sont des oiseaux du large, proches parents des goélands, et +les plus jolis de toute cette famille de la mer: d'un blanc de neige, +les plumes douces et soyeuses, avec un damier noir finement dessiné sur +les ailes.</p> + +<p>Les premiers damiers! C'est déjà un grand éloignement qu'indique leur +seule présence, signe qu'on a laissé bien loin derrière soi notre +hémisphère boréal et qu'on arrive aux régions froides qui sont sur +l'autre versant du monde, là-bas vers le sud.</p> + +<p>Ils étaient en avance pourtant, ces damiers-là; car nous naviguions +encore dans la zone bleue des alizés. Et c'était tous les jours, tous +les jours, toutes les nuits, le même souffle régulier, tiède, exquis à +respirer; et la même mer transparente, et les mêmes petits nuages +blancs, moutonnés, passant tranquillement sur le ciel profond; et les +mêmes bandes de poissons volants s'enlevant comme des fous avec leurs +longues ailes humides et brillant au soleil comme des oiseaux d'acier +bleui.</p> + +<p>Il y en avait des quantités, de ces poissons volants, et quand il s'en +trouvait d'assez étourdis pour s'abattre à bord, vite les gabiers leur +coupaient les ailes et les mangeaient.</p> + +<p>L'heure qu'Yves affectionnait pour descendre de sa hune et venir rendre +visite à ma chambre, c'était le soir, au moment surtout où les appels et +le branle-bas venaient de finir. Il arrivait tout doucement, sans faire +avec ses pieds nus plus de bruit qu'un chat. Il buvait à même un peu +d'eau douce dans une gargoulette à rafraîchir qui était pendue à mon +sabord, et puis il mettait en ordre diverses choses qui m'appartenaient +ou bien lisait quelque roman. Il y en avait un surtout de George Sand +qui le passionnait: <i>le marquis de Villemer</i>. À première lecture, je +l'avais surpris près de pleurer, vers la fin.</p> + +<p>Yves savait coudre très habilement, comme tous les bons matelots, et +c'était drôle de le voir se livrer à ce travail, étant donnés son aspect +et sa tournure. Dans ses visites du soir, il lui arrivait de passer en +revue mes vêtements de bord et d'y faire des réparations qu'il jugeait +mon domestique incapable d'exécuter comme il convenait.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2> + + +<p>Nous marchions toujours, toujours, avec toutes nos voiles, vers le sud.</p> + +<p>Maintenant, c'étaient des nuées de damiers et d'autres oiseaux de mer +qui voyageaient derrière nous. Ils nous suivaient étonnés et confiants, +depuis le matin jusqu'à la nuit, criant, se démenant, volant par courbes +folles,—comme pour nous souhaiter la bienvenue à nous, autre grand +oiseau aux ailes de toile, qui entrions dans leur domaine lointain et +infini, l'océan Austral.</p> + +<p>Et leur troupe grossissait toujours à mesure que nous descendions. Avec +les damiers, il y avait les pétrels gris-perle, le bec et les pattes +légèrement teintés de bleu et de rose;—et les malamochs tout noirs;—et +les gros albatros lourds, d'une teinte sale, avec leur air bête de +mouton, avec leurs ailes rigides et immenses, fendant l'air, piaulant +après nous. Même on en voyait un que les matelots se montraient: un +<i>amiral</i>, oiseau d'une espèce rare et énorme, ayant sur ses longues +pennes les <i>trois étoiles</i> dessinées en noir.</p> + +<p>Le temps, changé, était devenu calme, brumeux, morne. L'alizé austral +était mort à son tour, et la limpidité des tropiques était perdue. Une +grande fraîcheur humide surprenait nos sens. On était en août, et +c'était le froid de l'autre hémisphère qui commençait. Quand on +regardait tout autour de soi l'horizon vide, il semblait que le nord, le +côté du soleil et des pays vivants, fût encore bleu et clair; tandis que +le sud, le côté du pôle et des déserts d'eau, était ténébreux....</p> + +<p>Par ma grande protection, Yves avait obtenu, pour sa <i>perruche</i>, un +compartiment réservé dans une des cages à poules du commandant, et il +allait chaque soir la couvrir avec un vieux morceau de voile, pour +qu'elle ne fût pas incommodée par l'air de la nuit.</p> + +<p>Tous les jours, les matelots pêchaient avec leurs lignes des damiers et +des pétrels. On en voyait des rangées, écorchés comme des lapins, qui +pendaient tout rouges dans les haubans de misaine, attendant leur tour +pour être mangés. Au bout de deux ou trois jours, quand ils avaient +rendu toute l'huile de leur corps, on les faisait cuire.</p> + +<p>C'était le garde-manger des gabiers, ces haubans de misaine. À côté des +damiers et des pétrels, on y voyait même des rats quelquefois, +déshabillés aussi de leur peau et pendus par la queue.</p> + +<p>Une nuit, on entendit tout à coup se lever une grande voix terrible, et +tout le monde s'agiter et courir.</p> + +<p>En même temps, la <i>Sibylle</i> s'inclinait toujours, toute frémissante, +comme sous l'étreinte d'une ténébreuse puissance.</p> + +<p>Alors ceux mêmes qui n'étaient pas de quart, ceux qui dormaient dans les +faux ponts, comprirent: c'était le commencement des grands vents et des +grandes houles; nous venions d'entrer dans les mauvais parages du sud, +au milieu desquels il allait falloir se débattre et marcher quand même.</p> + +<p>Et plus nous avancions dans cet océan sombre, plus ce grand vent +devenait froid, plus cette houle était énorme.</p> + +<p>Les tombées des nuits devenaient sinistres. C'étaient les parages du cap +Horn: désolation sur les seules terres un peu voisines, désolation sur +la mer, désert partout. À cette heure des crépuscules d'hiver, où on +sent plus particulièrement le besoin d'avoir un gîte, de rentrer près +d'un feu, de s'abriter pour dormir,—nous n'avions rien, nous,—nous +veillions, toujours sur le qui-vive perdus au milieu de toutes ces +choses mouvantes qui nous faisaient danser dans l'obscurité.</p> + +<p>On essayait bien de se faire des illusions de <i>chez</i> soi, dans les +petites cabines rudement secouées, où vacillaient les lampes suspendues. +Mais non, rien de stable: on était dans une petite chose fragile, +égarée, loin de toute terre, au milieu du désert immense des eaux +australes. Et, au dehors, on entendait toujours ces grands bruits de +houle et cette grande voix lugubre du vent qui serrait le cœur.</p> + +<p>Et Yves, lui, n'avait guère que son pauvre hamac balancé, où, une nuit +sur deux, on lui laissait le loisir de dormir un peu chaudement.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2> + + +<p>Ce fut un matin, à l'entrée de la mer des Célèbes, que mourut cette +chouette qui était la <i>perruche</i> d'Yves, un matin de grand vent où on +prenait le second ris aux huniers. Elle se laissa écraser, par +insouciance, entre le mât et la vergue. </p> + +<p>Yves, qui entendit son cri rauque, vola à son secours, mais trop tard. +Il redescendit de la hune, rapportant dans sa main sa pauvre perruche +morte, aplatie, n'ayant plus forme d'oiseau, un mélange de sang et de +plumes grises, au-dessus duquel remuait encore une pauvre patte crispée.</p> + +<p>Yves avait du chagrin, je le voyais bien dans ses yeux. Mais il se +contenta de me la montrer sans rien dire, en mordant sa lèvre +dédaigneuse. Puis il la lança à la mer, et le requin qui nous suivait la +croqua comme une ablette.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2> + + +<p>En Bretagne, l'hiver de 1876. La <i>Sibylle</i> était rentrée à Brest depuis +deux jours,—après avoir fini son tour complet par en-dessous,—et +j'étais avec Yves, un soir de février, dans une diligence de campagne +qui nous emportait vers Plouherzel.</p> + +<p>C'était un recoin bien perdu que ce pays de sa mère. Cette voiture +devait nous mener en quatre heures de Guingamp à Paimpol, où nous +comptions passer la nuit; et, de là, il nous faudrait encore marcher +longtemps à pied pour arriver au village.</p> + +<p>Nous nous en allions, cahotés sur une mauvaise petite route, nous +enfonçant de plus en plus dans le silence des campagnes tristes. La nuit +d'hiver tombait sur nous lentement et une pluie très fine embrouillait +les choses dans les buées grises. Les arbres passaient, passaient, +montrant l'un après l'autre leur silhouette morte. De loin en loin, les +villages passaient aussi;—villages bretons, chaumières noires au toit +de paille moussue, vieilles églises à mince flèche de granit;—gîtes +isolés, mélancoliques, qui se perdaient vite derrière nous dans la nuit.</p> + +<p>«Voyez-vous, disait Yves, j'ai fait cette route aussi la nuit, il y a +onze ans;—moi, j'en avais quatorze,—et je pleurais bien. C'était la +fois où j'ai quitté ma mère pour m'en aller tout seul m'engager mousse à +Brest...»</p> + +<p>J'accompagnais Yves un peu par désœuvrement, dans ce voyage à +Plouherzel. La permission qu'on m'avait donnée était courte, et le temps +me manquait, cette fois, pour aller voir ma mère; alors j'allais voir +la sienne, et faire connaissance avec son village, qu'il aimait.</p> + +<p>Et, à présent, je regrettais de m'être mis en route Yves, tout absorbé +dans sa joie de revenir, me parlait bien toujours, par déférence; mais +son esprit n'était plus avec moi. Je me sentais un étranger dans ce coin +de monde où nous allions arriver, et toute cette Bretagne, que je +n'aimais pas encore, m'oppressait de sa tristesse....</p> + +<p>Paimpol.—Nous roulons sur des pavés, entre des vieilles maisons noires, +et la diligence s'arrête. Des gens sont là, qui attendent avec des +lanternes. Les mots bretons s'entrecroisent avec les mots français.</p> + +<p>«Y a-t-il des voyageurs pour l'hôtel Le Pendreff?» demande une voix de +petit garçon. </p> + +<p>L'hôtel Le Pendreff,—j'en ai maintenant souvenance.... C'était, il y a +neuf ans, pendant ma première année de marine; je m'y étais reposé une +heure, un jour de juin, mon navire étant venu par hasard mouiller dans +une baie des environs. Oui, je me rappelle: une ancienne maison +seigneuriale, à tourelle et à pignon, et deux dames Le Pendreff toutes +pareilles, en grand bonnet blanc, faisant vignette d'autrefois. Nous +descendrons à l'hôtel Le Pendreff.</p> + +<p>Rien de changé dans la maison.—Seulement une des dames Le Pendreff est +morte.—Celle qui reste était déjà si vieille il y a neuf ans, qu'elle +n'a pu guère vieillir encore. Son type, son bonnet, l'honnêteté placide +de sa personne, tout cela est du vieux temps.</p> + +<p>Il fait bon souper devant le grand feu qui flambe; et la gaieté nous est +revenue.</p> + +<p>Après, dame Le Pendreff, munie d'un chandelier de cuivre, nous précède +dans l'escalier de granit et nous introduit dans une chambre immense, où +deux lits d'une forme très antique sont dressés sous des rideaux blancs.</p> + +<p>Yves, cependant, se déshabille avec lenteur, sans conviction aucune.</p> + +<p>«Ah!» dit-il tout à coup, remettant son col bleu, «tenez, je m'en +vais!—D'abord, vous comprenez, je ne pourrais pas dormir. Tant pis! +J'arriverai bien tard, je les réveillerai là-bas passé minuit, ça leur +fera un peu peur,—comme l'année où je suis revenu de la guerre. Mais +j'ai trop envie de les voir, il faut que je m'en aille...»</p> + +<p>Moi aussi, j'aurais fait comme lui.</p> + +<p>Paimpol dort quand nous sortons par un pâle clair de lune. Je +l'accompagne un bout de chemin, pour raccourcir ma soirée. Nous voici +dans les champs.</p> + +<p>Yves marche très vite, très agité, et repasse dans sa tête les souvenirs +de ses autres retours.</p> + +<p>«Oui, dit-il, après la guerre, je suis venu comme ça, vers deux heures +du matin, les réveiller. J'avais fait la route à pied depuis +Saint-brieuc; je m'en retournais, bien fatigué, du siège de Paris. Vous +pensez, j'étais tout jeune alors, je venais de passer matelot.</p> + +<p>«Et tenez, j'avais eu bien peur, cette nuit-là: contre la croix de +Kergrist, que nous allons voir au tournant de cette route; j'avais +trouvé un vieux petit homme très laid qui me regardait en tenant les +bras en l'air et qui ne bougeait pas. Et je suis sûr que c'était un +mort; car il a disparu tout d'un coup en remuant son doigt comme pour me +faire signe de venir.»</p> + +<p>Justement nous arrivions à cette croix de Kergrist. Nous la voyions +surgir devant nous comme quelqu'un qui se lève dans l'obscurité.—Mais +il n'y avait personne de blotti contre son pied.</p> + +<p>Ce fut là que je dis adieu à Yves et que je rebroussai chemin, moi qui +n'allais pas jusqu'à Plouherzel. Quand nous eûmes chacun perdu le bruit +de nos pas dans le silence de cette nuit d'hiver, le vieux petit homme +mort nous revint en tête, et nous nous mîmes à regarder malgré nous dans +les taillis noirs.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2> + + +<p>Le lendemain matin, j'ouvris les yeux dans la chambre immense de dame Le +Pendreff. Le soleil breton filtrait discrètement par les fenêtres. Il +devait faire très beau.</p> + +<p>Après ces quelques minutes qui sont toujours employées par moi à me +demander dans quel coin du monde je m'éveille, je retrouvai l'image +d'Yves et j'entendis dehors le piétinement d'une foule en sabots. Il y +avait grande foire à Paimpol ce jour-là, et je fis une toilette de +<i>frère de la côte</i> pour ne pas effaroucher tous les amis nouveaux +auxquels j'allais être présenté comme un marin du midi. C'était entendu +avec Yves, cette mise en scène et cette histoire.</p> + +<p>Je descendis sur le perron de l'hôtel, où le soleil donnait. La place +était pleine de monde: des marins, des paysans, des pêcheurs. Yves était +là, lui aussi; revenu au petit jour pour cette foire avec tous ses +parents de Plouherzel, il m'attendait en bas pour me conduire à sa mère.</p> + +<p>Une très vieille femme, se tenant droite et un peu fière dans son +costume de paysanne, c'était la mère d'Yves. Elle avait un peu ses yeux, +mais son regard était dur. Je m'étonnai aussi de la trouver si âgée: +elle semblait plus que septuagénaire. Il est vrai, à la campagne, on +vieillit plus vite, surtout quand la fatigue s'en est mêlée, avec des +chagrins.</p> + +<p>Elle n'entendait pas un seul mot de <i>galleuc</i> (de français) et me +regardait à peine.</p> + +<p>Mais il y avait un très grand nombre de cousins et d'amis qui tous +avaient l'accueil avenant et l'air de belle humeur. Ils étaient venus de +loin, de leurs petites chaumières moussues, éparpillées dans la campagne +sauvage, pour assister à cette grande fête de la ville. Et avec ceux-là +il fallait boire: du cidre, du vin; c'était à n'en plus finir.</p> + +<p>Le bruit allait croissant, et des marchands de complaintes à la voix +rauque chantaient, en breton, sous des parapluies rouges, des choses à +faire peur. </p> + +<p>Arriva un personnage duquel Yves m'avait entretenu souvent, son ami +d'enfance, Jean; un voisin de chaumière, qu'il avait ensuite retrouvé au +service, matelot comme lui. C'était un garçon de notre âge, avec une +jolie figure ouverte et intelligente. Il embrassa Yves tendrement, et +nous présenta Jeannie, qui, depuis quinze jours, était sa femme.</p> + +<p>Yves comblait sa vieille mère d'attentions et de caresses; ils se +racontaient beaucoup de choses en breton et parlaient tous les deux à la +fois. Lui s'en excusait bien un peu, mais cela faisait du bien de les +voir et de les entendre. Elle n'avait plus du tout l'air dur, quand elle +le regardait....</p> + +<p>Les bonnes gens de la campagne ont toujours des affaires à n'en plus +finir chez le notaire; je les laissai tous se rendant chez celui de +Paimpol pour un très long partage.</p> + +<p>D'ailleurs, j'avais décidé de ne m'établir chez eux que demain, pour ne +pas les gêner pendant cette première journée, et je m'en allai seul, me +promener très loin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2> + + +<p>Je marchais depuis une heure.—Au hasard, j'avais pris le même chemin +qu'hier avec Yves,—et j'étais repassé devant cette croix de Kergrist. </p> + +<p>Maintenant Paimpol et la mer, et les îles, et les caps boisés de sapins +sombres, tout cela venait de disparaître derrière un repli du terrain; +une campagne plus triste s'étendait devant moi.</p> + +<p>Cette journée de février était calme, très morne; l'air était presque +doux, et le ciel restait bleu par places, un peu voilé seulement, comme +toujours est le ciel breton.</p> + +<p>Je m'en allais par des sentiers humides, bordés, suivant le vieil usage, +de hauts talus en terre qui muraient tristement la vue. L'herbe rase, +les mousses mouillées, les branches nues sentaient l'hiver. À tous les +coins de ces chemins, de vieux calvaires étendaient leurs bras gris; ils +portaient des sculptures naïves, retouchées bizarrement par les siècles: +les instruments de la passion, ou bien des images grimaçantes du christ.</p> + + +<p>De loin en loin, on voyait les chaumières à toit de paille, toutes +verdies de mousse, à demi enfouies dans la terre et les branchages +morts. Les arbres étaient rabougris, dépouillés par l'hiver, tourmentés +par le vent du large. Personne nulle part, et tout cela était +silencieux.</p> + +<p>Une chapelle de granit gris, avec un enclos de hêtres et des tombes.... +Ah! Oui, je la reconnaissais sans l'avoir jamais vue: la chapelle de +Plouherzel! Yves m'en avait souvent parlé à bord pendant les nuits de +quart, pendant les nuits limpides de là-bas où on rêvait du +pays:—«Quand on est rendu à la chapelle, disait-il, c'est tout près; on +n'a plus qu'à tourner dans le sentier à gauche, deux cents pas, et on +est chez nous.» </p> + +<p>Je tournai à gauche, et, au bord du sentier, j'aperçus la chaumière.</p> + +<p>Elle était isolée et toute basse sous de vieux hêtres.</p> + +<p>Elle regardait un grand paysage triste dont les lointains s'estompaient +dans les gris noirs. C'étaient des plaines, des plaines monotones avec +des fantômes d'arbres; un lac d'eau marine à l'heure de la basse mer, un +lac vide creusé dans des assises de granit, prairie profonde d'algues et +de varechs, avec une île au milieu.</p> + +<p>L'île, étrange, en granit tout d'une pièce, polie comme un dos, ayant +forme d'une grande bête assise. On cherchait des yeux la mer, la vraie +qui devait revenir pourtant à ces réservoirs abandonnés, et on ne la +découvrait nulle part. Une brume froide et sombre montait à l'horizon, +et le soleil d'hiver commençait à s'éteindre.</p> + +<p>Pauvre Yves! Une chaumière isolée au bord du chemin, c'est la sienne; +une pauvre petite chaumière bretonne, au détour d'un sentier perdu, bien +basse, sous un ciel obscur, à moitié dans la terre, avec de vieux petits +murs de granit où poussent les pariétaires et la mousse.</p> + +<p>Là sont tous ses souvenirs d'enfance, à lui; là était son berceau de +petit sauvage, là était son nid; foyer chéri habité par sa mère, foyer +auquel, dans les pays lointains, dans les grandes villes d'Amérique ou +d'Asie, son imagination toujours le ramenait. Il y songeait avec amour, +à ce petit coin de monde, pendant les belles nuits calmes de la mer et +pendant les nuits troublées, brutalement joyeuses, de sa vie +d'aventures. Une pauvre chaumière isolée, au détour d'un chemin, et +c'est tout. </p> + +<p>Dans ses rêves de marin, c'était là ce qu'il revoyait: sous le ciel +pluvieux, au milieu de la campagne morne du pays de Goëlo, ces vieux +petits murs humides, tout verdis de pariétaires; et les chaumières +voisines où des bonnes vieilles en coiffe le gâtaient au temps de son +enfance; et puis, au coin des chemins, les calvaires de granit, mangés +par les siècles....</p> + +<p>Mon Dieu! Que ce pays est sombre et me serre le cœur!</p> + +<p>Je frappai à cette porte, et une jeune fille qui ressemblait à Yves +parut sur le seuil.</p> + +<p>Je lui demandai si c'était bien la maison des Kermadec. </p> + +<p>«Oui, dit-elle, un peu étonnée et craintive.</p> + +<p>Et puis, tout à coup:</p> + +<p>«C'est vous, monsieur, qui êtes l'ami de mon frère et qui êtes arrivé de +Brest hier au soir avec lui?...»</p> + +<p>Seulement elle s'inquiétait de me voir venir seul.</p> + +<p>J'entrai. Je vis les bahuts, les lits bretons, les vieilles assiettes +rangées au vaisselier. Tout cela avait la mine propre et honnête; mais +la chaumière était bien petite et modeste.</p> + +<p>«Tous nos parents sont riches», m'avait souvent dit Yves; «il n'y a que +nous autres qui sommes pauvres.»</p> + +<p>On me montra un de ces lits en forme d'armoire, à deux places, qui avait +été préparé pour Yves et pour moi. Je devais habiter l'étagère +supérieure, qui était garnie de gros draps de toile rousse bien propres +et bien raides.</p> + +<p>«Restez donc, monsieur; ils vont bientôt revenir de la ville.»</p> + +<p>Mais non, je remerciai pour ce premier jour et je m'en allai.</p> + +<p>À mi-chemin de Paimpol, nuit tombante, j'aperçus de loin un grand col +bleu, dans une carriole qui s'en revenait bon train vers Plouherzel: la +petite voiture de l'ami Jean ramenant Yves et sa mère. Je n'eus que le +temps de me jeter derrière les buissons; s'ils m'avaient reconnu, il +n'y aurait plus eu moyen de les quitter, bien certainement.</p> + +<p>Il faisait tout à fait nuit quand j'arrivai à Paimpol, et les petites +lanternes des rues étaient allumées. J'essayai de me mêler à cette foule +qui s'agitait sur la place: c'était de ces marins qu'on appelle là des +<i>Islandais</i>, qui s'exilent tous les étés, six mois durant, pour aller +faire la grande pêche dangereuse dans les mers froides.</p> + +<p>Aucun de ces hommes n'était seul. Ils circulaient en chantant par les +rues avec des jeunes femmes au bras, des sœurs, des fiancés, des +maîtresses. Et ces images de joie et de vie me donnaient le sentiment de +mon isolement profond. Je marchais seul, moi, triste et inconnu d'eux +tous, sous mon costume d'emprunt pareil au leur. On me dévisageait. «Qui +est celui-là? Un marin d'ailleurs, à la recherche d'un navire? Nous ne +l'avons jamais vu parmi nous.»</p> + +<p>Je me sentais froid au cœur, et brusquement je repris le chemin de +Plouherzel. Après tout, je ne les gênerais peut-être pas beaucoup, mes +amis simples de là-bas, en allant un peu me réchauffer près d'eux.</p> + +<p>J'avais oublié de dîner et je marchais d'un pas rapide, craignant +d'arriver bien tard, de trouver là-bas la chaumière fermée et mes amis +couchés.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2> + + + +<p>Au bout d'une heure, j'étais au milieu de la campagne absolument égaré. +Autour de moi rien que l'obscurité, le silence des nuits d'hiver. +J'errais dans des sentiers détrempés; personne à qui demander ma route, +aucun hameau, aucune lumière. Toujours des silhouettes noires d'arbres. +Et puis, de loin en loin, des calvaires; il y en avait de très grands +que je n'avais jamais rencontrés dans ma promenade du jour.</p> + +<p>Je rebroussai chemin en courant. Je courus longtemps dans toutes les +directions. Une pluie glaciale commençait à tomber, chassée par le vent +qui se levait. Cela m'était égal d'être égaré; seulement j'avais besoin +de voir quelqu'un d'ami et je me pressais pour essayer de retrouver +Yves.</p> + +<p>Il devait être fort tard quand je reconnus devant moi la chapelle de +Plouherzel et le lac d'eau marine, où tombait une lueur de lune, et la +masse noire de l'île de granit sur l'eau pâle, le dos de la grande bête +couchée.</p> + +<p>Près de la chapelle, j'entendis des voix. Dans le noir, deux hommes dont +l'un athlétique, se tenaient par la main et se parlaient fort +tendrement, à la manière des gens un peu gris: Yves et Jean,—et je +courus à eux.</p> + +<p>Un grand étonnement et une joie de me voir.—Et puis Jean, nous prenant +chacun par un bras, nous entraîna tous deux chez lui.</p> + +<p>La chaumière de Jean, isolée aussi, était dans le voisinage de celle +d'Yves, mais bien plus grande et plus cossue. </p> + +<p>On voyait tout de suite qu'on entrait chez des gens riches: les bahuts +et les lits avaient des fermoirs d'acier découpé qui reluisaient comme +des armures. Tout au fond était dressée une cheminée monumentale, où +flambait le tronc d'un chêne.</p> + +<p>Deux femmes étaient assises devant ce feu, Jeannie, la jeune épouse, et +puis la vieille mère en haute coiffure, filant à son rouet.</p> + +<p>C'était une jolie vieille à peindre, la mère de Jean. Elle avait aussi +un peu élevé Yves, qu'elle appelait en breton son autre enfant et +qu'elle embrassa sur les deux joues bien fort.</p> + +<p>Les femmes, depuis une heure, étaient inquiètes et veillaient pour les +attendre. Elles les reçurent avec indulgence, bien qu'ils fussent gris +(c'est l'usage entre amis du service qui se retrouvent), les grondèrent +un peu, puis se mirent en devoir de nous faire à tous trois des crêpes +et de la soupe.</p> + +<p>Un mauvais vent qui venait de se lever de la mer gémissait dehors, dans +le noir de la campagne déserte. De temps en temps, il descendait par la +cheminée, chassant en avant la flamme claire; alors de petits flocons de +cendre très légers se mettaient à danser en rond devant l'âtre, bien +bas, en rasant le sol, comme ces mauvaises âmes de nains qui virent +toute la nuit autour des Grandes-Pierres.</p> + +<p>Nous étions bien devant cette flamme qui séchait nos vêtements trempés +de pluie, et nous attendions avec impatience la bonne soupe chaude qu'on +allait nous servir. </p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX</a></h2> + + +<p>Ces crêpes qu'on nous faisait ressemblaient à la lune, tant elles +étaient larges; on nous les passait à mesure toutes brûlantes, au bout +d'une longue palette de frêne taillée en forme d'aviron de chaloupe.</p> + +<p>Yves en laissa choir une sur une grosse poule qu'on n'avait pas vue par +terre et qui se sauva dans un recoin sombre, en secouant ce manteau d'un +air revêche et offensé. J'avais bonne envie de rire et Jeannie aussi; +mais nous n'osions pas, sachant bien tous deux que c'était un signe de +malheur.</p> + +<p>«Encore la grosse noire!» dit la vieille mère, lâchant son rouet et +regardant Yves d'un air consterné. «Jeannie, ma fille, rappelez-vous de +l'envoyer demain matin vendre au marché; c'est toujours la même qui rôde +à l'heure où toutes les autres poules sont couchées; elle finirait par +nous attirer du mal.»</p> + +<p>Nous coupions nos crêpes en petits morceaux pour les mettre dans nos +écuelles de soupe, et puis nous les mangions, bien trempées, avec nos +cuillères de bois. Et Jeannie nous faisait boire tous trois dans une +même grande moque qui était pleine d'un cidre très bon.</p> + +<p>Après, quand nous eûmes bien mangé et bien bu, Jean commença d'une jolie +voix haute une chanson de bord que connaissent tous les matelots +bretons. Yves et moi, nous chantions les basses, et la vieille mère +marquait la mesure avec sa tête et la pédale de son rouet. On +n'entendait plus les refrains tristes que le vent chantait tout seul +dehors.</p> + +<p>La chanson disait:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Nous étions trois marins de Groix,<br /></span> +<span class="i4">Nous étions trois marins de Groix,<br /></span> +<span class="i4">Embarqués sur le Saint-françois.<br /></span> +<span class="i4">Il vente!...<br /></span> +<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Pauvre homme, 'l a tombé à la mer,<br /></span> +<span class="i4">Pauvre homme, 'l a tombé à la mer,<br /></span> +<span class="i4">Les autres étaient bien dans la peine.<br /></span> +<span class="i4">Il vente!...<br /></span> +<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Les autres étaient bien dans la peine,<br /></span> +<span class="i4">Les autres étaient bien dans la peine.<br /></span> +<span class="i4">Ils ont hissé l' pavillon <i>guen</i> (pavillon blanc)<br /></span> +<span class="i4">Il vente!...<br /></span> +<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Ils ont hissé l' pavillon guen,<br /></span> +<span class="i4">Ils ont hissé l' pavillon guen,<br /></span> +<span class="i4">Ils n'ont trouvé que son chapeau.<br /></span> +<span class="i4">Il vente!...<br /></span> +<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Ils n'ont trouvé que son chapeau,<br /></span> +<span class="i4">Ils n'ont trouvé que son chapeau,<br /></span> +<span class="i4">Son garde-pipe et son couteau.<br /></span> +<span class="i4">Il vente!...<br /></span> +<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">La maman qui s'en est allée,<br /></span> +<span class="i4">La maman qui s'en est allée,<br /></span> +<span class="i4">Prier la grande Sainte-Anne d'Auray.<br /></span> +<span class="i4">Il vente!...<br /></span> +<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">«Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils,<br /></span> +<span class="i4">Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils.»<br /></span> +<span class="i4">La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit....<br /></span> +<span class="i4">Il vente!...<br /></span> +<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit,<br /></span> +<span class="i4">La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit:<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">«Tu le retrouv'ras en paradis!»<br /></span> +<span class="i4">Il vente!...<br /></span> +<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Dans son village s'en est retournée,<br /></span> +<span class="i4">Dans son village s'en est retournée.<br /></span> +<span class="i4">L'endemain, pauv' femme, elle est trépassée.<br /></span> +<span class="i4">Il vente!...<br /></span> +<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span> +</div></div> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#table">XX</a></h2> + + +<p>Quand il fallut partir, il se trouva qu'Yves était beaucoup plus gris +qu'on n'aurait pu le croire. Dehors, il enfonçait jusqu'au genou dans +les flaques d'eau et marchait tout de travers. Pour le ramener, je +passai mon bras droit autour de sa taille, son bras gauche à lui +par-dessus mes épaules, le portant presque. Nous ne voyions plus rien +que le noir intense de la nuit; un grand vent nous fouettait la +poitrine, et, dans ces sentiers, Yves ne se reconnaissait plus.</p> + +<p>On était inquiet dans sa chaumière, et on veillait pour l'attendre. Sa +mère le gronda, de son air dur, en prenant une grosse voix, comme on +fait pour gronder les petits enfants, et lui s'en alla tout penaud +s'asseoir dans un coin.</p> + +<p>Tout de même on nous obligea de souper une seconde fois; c'est la +coutume. Une omelette, encore des crêpes, et des tartines de pain bis +avec du beurre. Ensuite, on procéda au coucher de la famille (les +hommes d'abord, puis on éteint la lumière, et les femmes se couchent +après). Il y avait sous nos matelas de hautes litières faites d'un amas +de branches de chêne et de hêtre; cela s'affaissait avec un bruit de +feuilles sèches, et on se sentait descendre, enfoncer dans un creux qui +vous tenait chaud.</p> + +<p>«<i>Hou! Hououou! Hou hououou!</i>» faisait le vent dehors, d'une voix de +hulotte, avec des aires de se fâcher, de s'indigner, et puis de se +plaindre et de mourir.</p> + +<p>Quand la chandelle fut éteinte et que la chaumière fut noire, on +entendit une voix douce de petite fille commencer une prière en breton +(c'était une toute petite de quatre ans qu'on avait recueillie, un +enfant que Gildas avait fait à une fille de Plouherzel, lors de son +dernier passage au pays). Une très longue prière, coupée de répons +graves de vieille femme; tous les saints de la Bretagne: saints Corentin +et Allain, saints Thénénan et Thégounec, saints Tuginal et Tugdual, +saints Clet et Gildas furent invoqués, et puis le silence se fit. Tout +près de moi, la respiration à peine perceptible d'Yves, déjà endormi +d'un sommeil profond.—Au pied de notre lit, les poules couchées, rêvant +tout haut sur leur perchoir. Un grillon donnant de temps à autre, dans +l'âtre encore chaud, une mystérieuse petite note de cristal. Et puis +dehors, autour de la chaumière isolée, toujours ce vent: un gémissement +immense courant sur tout le pays breton; une poussée incessante venue de +la mer avec la nuit et mettant dans la campagne un monotone remuement +noir, à l'heure des apparitions et des promenades de morts.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#table">XXI</a></h2> + + +<p>«Bonjour, Yves!</p> + +<p>—Bonjour, Pierre!»</p> + +<p>Et nous ouvrons à la lumière grise du matin les auvents de notre +armoire.</p> + +<p>Ce <i>bonjour, Pierre!</i> précédé d'un petit sourire d'intelligence, m'est +dit avec hésitation, d'une voix intimidée; c'est <i>bonjour, capitaine</i>, +qu'Yves a l'habitude de dire, et il n'en revient pas de s'éveiller si +près de moi, avec la consigne de m'appeler par mon nom. Pour en faire +accroire aux gens de Plouherzel et garder la vraisemblance de mon +costume d'emprunt, nous avions concerté cette intimité.</p> + +<p>C'était fini du rayon de soleil d'hier et du grand vent de la nuit. Ce +matin, il faisait un vrai temps de Bretagne, et tout ce pays était +enveloppé d'une même immense nuée grise. Le jour était comme un +crépuscule, et il semblait que cette lueur si blême n'eût pas la force +d'entrer par les lucarnes des chaumières. On ne voyait plus rien des +lointains, et une petite pluie lente était répandue dans l'air comme une +fine poussière d'eau.</p> + +<p>Nous avions à faire toute la tournée promise chez les oncles, les +cousins, les amis d'enfance; et ces chaumières étaient fort disséminées +dans la campagne, Plouherzel n'étant pas un village, mais seulement une +région autour d'une chapelle.</p> + +<p>Les courses étaient longues, dans les sentiers humides, entre les talus +couverts de mousse, sous la voûte des vieux hêtres morts et sous le +voile du ciel gris.</p> + +<p>Et toutes ces chaumières étaient pareilles, basses, enterrées, sombres; +leur toit de paille, leurs murs de granit brut, tout verdis par les +cochléarias, les lichens, les fraîches mousses de l'hiver. Au dedans, +noires, sauvages, avec des lits en forme d'armoire gardés par des images +de saints ou des bonnes vierges en faïence.</p> + +<p>Nous étions reçus à cœur ouvert partout, et toujours il fallait manger +et boire. Il y avait de longues conversations en breton, auxquelles, en +mon honneur, on mêlait, tant bien que mal, un peu de français. C'était +surtout de l'enfance d'Yves que l'on aimait à causer. Des bons vieux et +des bonnes vieilles redisaient en riant ses mauvais tours d'autrefois, +et ils avaient été nombreux, à ce que je vis.</p> + +<p>«Oh! Le mauvais gars, monsieur, que ça faisait!»</p> + +<p>Et lui recevait ces compliments avec son grand air calme et buvait +toujours.</p> + +<p>Le forban couvait déjà, paraît-il, sous le petit sauvage breton; le +petit Yves, qui sautait pieds nus dans ces sentiers de Plouherzel, était +le germe inconscient du marin de plus tard, indompté et coureur de +bordées. </p> + +<p>Vers le soir, à marée basse, nous descendîmes, Yves et moi, dans le lit +du lac d'eau marine, dans la prairie d'algues rousses. Nous emportions +chacun une tartine de pain noir bien beurré et un grand couteau pour +prendre des <i>berniques</i>. Un régal de son enfance qu'il voulait +renouveler avec moi, des coquillages tout crus avec du pain et du +beurre.</p> + +<p>La mer avait découvert de plusieurs kilomètres, mettant à nu les vastes +champs de varech, la prairie profonde où l'herbe était brune et salée, +avec d'étranges fleurs vivantes. Tout alentour, des parois de granit +fermaient cette fosse immense, et l'île en forme de bête couchée, +dégarnie jusqu'aux pieds, montrait ses derniers soubassements noirs. Il +y en avait beaucoup d'autres aussi, d'autres blocs qui s'étaient tenus +cachés sous les eaux à mer haute, et qui maintenant se faisaient voir, +surgissaient, avec leurs longues garnitures d'algues, pendantes comme +des chevelures mouillées. Sur la plaine sombre, on en apercevait de +posés partout, dans d'étranges attitudes de réveil.</p> + +<p>L'air froid était rempli de la senteur âcre du goémon. La nuit venait +lentement, de son pas silencieux de loup, et tous ces grands dos de +pierre commençaient à faire songer à des troupeaux de monstres. Nous +prenions les <i>berniques</i> au bout de nos couteaux, et nous les mangions +toutes vivantes, en mordant à même dans nos tartines, ayant faim tous +deux, nous dépêchant de finir, de peur de ne plus y voir.</p> + +<p>«Ce n'est plus si bon qu'autrefois», dit Yves quand il eut tout mangé, +«et puis il me semble que je me sens triste ici.... Quand j'étais petit, +je me rappelle que ça m'arrivait de temps en temps, la même chose, mais +pas si fort que ce soir. Allons-nous-en, voulez-vous?» </p> + +<p>Alors, moi, je lui répondis étonné de l'entendre:</p> + +<p>«Des manières de moi que tu prends là, mon pauvre Yves!</p> + +<p>—Des manières de vous, vous dites?»</p> + +<p>Et il me regarda avec un long sourire mélancolique, qui m'exprimait de +sa part des choses nouvelles, indicibles. Je compris ce soir-là qu'il +avait beaucoup plus que je ne l'aurais pensé des <i>manières de moi</i>, des +idées, des sensations pareilles aux miennes.</p> + +<p>«Tenez, continua-t-il, comme suivant toujours le même cours de pensées, +savez-vous une chose qui m'inquiète souvent quand nous sommes si loin, +en mer ou dans ces pays de là-bas? Je n'ose pas vous dire.... C'est +l'idée que je pourrais peut-être mourir et qu'on ne me mettrait pas dans +notre cimetière d'ici.»</p> + +<p>Et il montrait de la main la flèche de l'église de Plouherzel, qu'on +apercevait au-dessus des falaises de granit, très loin, comme une pointe +grise.</p> + +<p>«Ce n'est pas pour la religion, vous comprenez bien; car, moi, vous +savez, je n'aime pas beaucoup les curés. Non, une idée que j'ai comme +ça, je ne peux pas vous dire pourquoi. Et, quand j'ai le malheur de +penser à cette chose, ça m'empêche d'être brave.»</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#table">XXII</a></h2> + + +<p>Ce fut le soir, après souper, que la mère d'Yves me recommanda +solennellement son fils, et cela resta toute la vie.</p> + +<p>Elle avait bien compris, avec son instinct de mère, que je n'étais pas +ce que je paraissais être et que je pourrais avoir sur la destinée de +son dernier fils une influence souveraine.</p> + +<p>«Elle dit, traduisait la jeune fille, que vous nous trompez, monsieur, +et qu'Yves aussi nous trompe pour vous faire plaisir; que vous n'êtes +pas quelqu'un comme nous autres.... Et elle demande, puisque vous +naviguez ensemble, si vous voudrez veiller sur lui.»</p> + +<p>Alors la vieille femme me commença l'histoire du père d'Yves, histoire, +que par Yves lui-même, je connaissais déjà depuis longtemps. Je +l'écoutai volontiers cependant, contée par cette jeune fille, devant la +grande cheminée bretonne où la flamme dansait sur une souche de hêtre.</p> + +<p>«.... Elle dit que notre père était un beau marin, si beau, qu'on +n'avait jamais vu dans le pays un si bel homme marcher sur terre. Il est +mort, nous laissant treize, treize enfants. Il est mort comme beaucoup +de marins de nos pays, monsieur. Un dimanche qu'il avait bu, il est +parti en mer le soir dans sa barque, malgré un grand vent qui soufflait +du nord-ouest, et on ne l'a jamais vu revenir. Comme ses fils, il avait +très bon cœur; mais sa tête était bien mauvaise.»</p> + +<p>Et la pauvre mère regardait son fils Yves....</p> + +<p>«Elle dit, continua la jeune fille, que mes parents habitaient +Saint-Pol-de-Léon, dans le Finistère, qu'Yves avait un an, et que, moi, +je n'étais pas encore venue quand notre père est mort; alors elle a +quitté cette ville pour retourner à Plouherzel en Goëlo, son pays natal. +Mon père laissait nos affaires en grand désordre; presque tout l'argent +que nous avions eu autrefois était passé au cabaret, et ma mère n'avait +plus de pain à nous donner. C'est alors que nos deux frères aînés, +Gildas et Goulven, sont partis comme mousses sur des navires au long +cours.</p> + +<p>»On ne les a pas beaucoup vus au pays depuis leur départ, et pourtant on +ne peut pas dire qu'il ne nous aimaient pas. Ils se sont longtemps +privés de leur paye de matelot pour permettre à notre mère de nous +élever, nous les plus petits, Yves, ma sœur qui est ici, et puis moi.</p> + +<p>»Mais Goulven a déserté, monsieur, il y a plus de quinze ans, par un +mauvais coup de tête....</p> + +<p>—Eux aussi, dit la vieille femme, sont de beaux et braves marins, leur +cœur est franc comme l'or.... Mais ils ont la tête de leur père, et +déjà ils se sont mis à boire....</p> + +<p>—Mon frère Gildas, reprit la jeune fille, a navigué sept ans à bord +d'un américain pour faire, dans le Grand-Océan, la pêche à la baleine. +Cette campagne l'avait rendu très riche; mais il paraît que c'est un dur +métier, n'est-ce pas, monsieur?</p> + +<p>—Oui, un dur métier, en effet.... Je les ai vus à l'œuvre, dans le +Grand-Océan, ces marins-là, moitié baleiniers, moitié forbans, qui +passent des années dans les grandes houles des mers Australes sans +aborder aucune terre habitée.</p> + +<p>—Il était si riche, mon frère Gildas, quand il est revenu de cette +pêche, qu'il avait un grand sac tout rempli de pièces d'or.</p> + +<p>—Il les avait versées là sur mes genoux, dit la vieille femme en +relevant les pans de sa robe, comme pour les retenir encore, et mon +tablier en était plein. De grosses pièces d'or des autres pays, marquées +de toute sorte de figures de rois et d'oiseaux. Il y en avait de toutes +neuves, qui représentaient le portrait d'une dame avec une couronne de +plumes, et qui valaient seules plus de cent francs, monsieur. Jamais +nous n'avions vu tant d'or.... Il donna mille francs à chacune de ses +sœurs, mille francs à moi sa mère, et m'acheta cette petite maison où +nous demeurons. Il dépensa le reste à s'amuser à Paimpol et à faire des +choses, qui certainement, n'étaient pas bien. Mais ils sont tous comme +ça, monsieur, vous le savez mieux que moi. Pendant deux mois, on ne +parlait que de lui dans la ville....</p> + +<p>»Depuis il est reparti et nous ne l'avons pas revu. C'est un brave +marin, monsieur, que mon fils Gildas; mais il est perdu comme son père +parce que, lui aussi, s'est mis à boire.»</p> + +<p>Et la vielle femme courba douloureusement la tête en parlant de ce fléau +sans remède qui dévore les familles des marins bretons.</p> + +<p>Il y eut un silence, et elle parla de nouveau à sa fille d'une voix +grave en me regardant.</p> + +<p>«Elle demande, monsieur.... Si vous voulez lui faire cette promesse.... +Au sujet de mon frère...»</p> + +<p>Ce regard anxieux, profond, fixé sur moi, me causait une impression +étrange. C'est pourtant vrai que toutes les mères, quelles que soient +les distances qui les séparent, ont, à certaines heures, des expressions +pareilles.... Maintenant il me semblait que cette mère d'Yves avait +quelque chose de la mienne.</p> + +<p>«Dites-lui que je jure de veiller sur lui <i>toute ma vie, comme s'il +était mon frère</i>.»</p> + +<p>Et la jeune fille répéta, traduisant lentement en breton: </p> + +<p>«Il jure de veiller sur lui toute sa vie, comme s'il était son frère.»</p> + +<p>Elle s'était levée, la vieille mère, toujours droite, et rude, et +brusque; elle avait pris au mur une image du christ, et s'était avancée +vers moi, en me parlant comme pour me prendre au mot, là, avec une +naïveté, une indiscrétion sauvages.</p> + +<p>«C'est là-dessus, monsieur, qu'elle vous demande de jurer.</p> + +<p>—Non, ma mère, non», dit Yves tout confus, qui essayait de +s'interposer, de l'arrêter.</p> + +<p>Moi, j'étendis le bras vers cette image du christ, un peu surpris, un +peu ému peut-être, et je répétai:</p> + +<p>«Je jure de faire ce que je viens de dire.»</p> + +<p>Seulement mon bras tremblait légèrement, parce que je pressentais que +l'engagement serait grave dans l'avenir.</p> + +<p>Et puis je pris la main d'Yves, qui baissait la tête, rêveur:</p> + +<p>«Et toi, tu m'obéiras, tu me suivras... <i>Mon frère</i>?»</p> + +<p>Lui répondit tout bas, hésitant, détournant les yeux, avec le sourire +d'un enfant:</p> + +<p>«Mais oui.... Bien sûr...» </p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#table">XXIII</a></h2> + + +<p>Nous n'eûmes pas longtemps à dormir, cette nuit-là, <i>mon frère</i> et moi, +dans notre lit en armoire.</p> + +<p>Dès que le vieux coucou de la chaumière eut dit quatre heures de sa voix +fêlée, vite il fallut nous lever; nous devions être à Paimpol avant le +jour, pour y prendre à six heures le diligence de Guingamp.</p> + +<p>À quatre heures et demie, ce triste matin d'hiver, la pauvre petite +porte s'ouvre pour nous laisser sortir; elle se referme sur un dernier +baiser à Yves, de sa mère qui pleure, sur une dernière pression de main +à moi. Nous nous éloignons tous deux dans la pluie froide et la nuit +noire, et en voilà pour cinq ans.</p> + +<p>Dans les familles de marins, c'est ainsi.</p> + +<p>À mi-chemin, nous entendons de loin sonner l'<i>Angélus</i> derrière nous à +Plouherzel. Nous nous croyons en retard, et nous nous mettons à courir, +à courir. Nous avons le front baigné de sueur en arrivant à Paimpol.</p> + +<p>Nous nous étions trompés; on avait avancé l'heure de l'<i>Angelus</i>.</p> + +<p>Nous trouvons asile dans un cabaret déjà ouvert, où nous déjeunons en +compagnie d'<i>Islandais</i> et d'autres <i>frères de la côte</i>.</p> + +<p>Et, le soir du même jour, à onze heures, nous arrivons à Brest pour +reprendre la mer.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a><a href="#table">XXIV</a></h2> + + +<p>J'avais conscience d'avoir accepté une lourde charge en adoptant ce +frère insoumis, d'autant plus que je prenais très au sérieux mon +serment.</p> + +<p>Mais le sort nous sépara le surlendemain et mit bientôt entre nous deux +la moitié de la terre.</p> + +<p>Yves prit le large dans l'Atlantique, et, moi, je partis pour le Levant, +pour Stamboul.</p> + +<p>Ce fut seulement quinze mois plus tard, en mai 1877, que nous nous +retrouvâmes à bord d'une certaine <i>Médée</i>, qui naviguait du côté de la +Chine et des Indes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a href="#table">XXV</a></h2> + + +<p class="droit">À bord de la <i>Médée</i>, avril 1877.</p> + +<p>«Ça me va comme des guêtres à un lapin», disait Yves d'un air d'enfant, +en contemplant ses manches pagodes et sa robe en soie bleue de Birmanie.</p> + +<p>C'était à Yé, ville de Siam, au bord du golfe de Bengale. Il était assis +au fond d'une taverne de mariniers, sur un escabeau d'une forme +chinoise.</p> + +<p>Il était très ivre, et, quand il eut ainsi souri de se voir vêtu comme +un riche d'Asie, ses yeux redevinrent sombres et éteints, sa lèvre +contractée et dédaigneuse. À ces moments-là, il était capable de tout, +comme dans ses anciens jours.</p> + +<p>À côté de lui, il y avait le grand Kerboul, aussi gabier de misaine, qui +venait de se faire apporter quinze verres d'une eau-de-vie très coûteuse +de Singapoore, et les avait successivement vidés, puis brisés à coups de +poing, avec le terrible sérieux de l'ivresse bretonne. Et les débris de +ces quinze verres couvraient la table sur laquelle il venait de poser +ses deux pieds.</p> + +<p>Il y avait encore Barrada, le canonnier, toujours beau et tranquille, +avec son sourire félin. Les gabiers l'avaient, par exception, invité à +leur fête. Et puis Le Hello, Barazère, six autres du grand mât et quatre +du beaupré,—tous se carrant, avec des airs superbes, dans des robes +asiatiques.</p> + +<p>Il y avait même Le Hir l'idiot, un de l'île de Sein, qu'ils avaient +amené pour rire et qui buvait des ordures délayées dans son bol de rhum. +Enfin deux forbans, deux <i>black-boules</i>, déserteurs de tous les +pavillons, anciennes connaissances d'Yves, qui les avait, ce soir-là, +ramassés tendrement sur la plage.</p> + +<p>...C'était pour fêter sainte Épissoire, patronne des gabiers, qu'ils +s'étaient rassemblés, et l'usage me commandait d'y paraître avec eux, +comme officier de manœuvre.</p> + +<p>Depuis un an, ils n'avaient pas mis le pied à terre. Et le commandant, +qui était content de son équipage, leur avait permis, à eux, les +meilleurs, de célébrer comme en France l'anniversaire de cette grande +sainte; il avait choisi cette ville de Yé, parce qu'elle lui semblait +pour nous la moins dangereuse, le peuple y étant plus inoffensif +qu'ailleurs et plus <i>maniable</i>.</p> + +<p>Dans cette salle, qui était vaste et basse, avec des murailles en +papier, il y avait en même temps que nous une bande de matelots de +commerce américains, qui buvaient avec des filles rousses à longues +dents, échappées des lupanars de l'Inde anglaise.</p> + +<p>Et ces intrus gênaient les gabiers, qui voulaient être seuls et le leur +donnaient à entendre.</p> + +<p><i>Onze heures</i>.—Les bougies venaient d'être renouvelées dans les +girandoles de couleur, tandis qu'au dehors la ville siamoise s'endormait +dans la nuit chaude. Ici, on sentait qu'il y avait des coups de poing +dans l'air, que les bras avaient besoin de se détendre et de frapper.</p> + +<p>«Qu'est-ce que c'est?» dit un des Américains qui avait l'accent de +Marseille, «qu'est-ce que c'est que ces Français qui viennent ici faire +la loi? Et celui-là qui est avec eux (moi), le plus jeune de tous, qui a +l'air de poser et de les commander?</p> + +<p>—Celui-là, dit Yves faisant mine de ne pas seulement daigner tourner la +tête, celui-là faudrait <i>qu'il aurait des moustaches</i>, celui qui y +toucherait!</p> + +<p>—Celui-là, dit Barrada, qui il est? Attendez donc, nous allons vous +l'apprendre, sans qu'il ait besoin de se déranger, et vous aller voir, +enfants, <i>si ça va reluire</i>!»</p> + +<p>...Yves leur avait déjà lancé son escabeau de forme chinoise, qui venait +de crever le mur à toucher leurs têtes, et Barrada, d'un premier coup de +poing, en avait chaviré deux. Les autres renversés sur les premiers, +tous par terre, Kerboul assommait dans le tas, à grands coups de table, +éparpillant sur les ennemis les débris de ses quinze verres.</p> + +<p>Alors on entendit au dehors des gongs et des sonnettes, des frôlements +de soie, de petits rires aigres de femmes.</p> + +<p>Et les danseuses entrèrent. (Les gabiers s'étaient commandé des +danseuses.)....</p> + +<p>Ils s'arrêtèrent en les voyant paraître, car elles étaient étranges. +Peintes comme des images chinoises, couvertes d'or et de pierres +brillantes, des yeux à demi fermés, pareils à de petites fentes +blanches, elles s'avançaient au milieu de nous avec des sourires de +femmes mortes, tenant leurs bras en l'air et écartant leurs doigts +grêles, dont les grands ongles étaient enfermés dans des étuis d'or.</p> + +<p>En même temps, des odeurs de baume et d'encens; on brûlait des baguettes +dans un réchaud, et une fumée alanguissante se répandait comme un nuage +bleu.</p> + +<p>Les gongs sonnaient plus fort et ces fantômes dansaient, gardant leurs +pieds immobiles, exécutant une espèce de mouvement rythmé du ventre avec +des torsions de poignets. Toujours le sourire figé, le regard blanc des +cadavres; il semblait que cela seul eût vie en elles: ces gros reins +cambrés de goule qu'agitaient des trémoussements lascifs, et puis, au +bout des bras raidis, ces mains écartées, inquiétantes, qui se +tordaient.</p> + +<p>...Le Hello, qui, depuis longtemps, dormait par terre, entendant les +gongs sonner si fort, se réveilla et eut peur.</p> + +<p>«Té, pardi, les danseuses!» lui expliqua Barrada, gouailleur, riant de +lui.</p> + +<p>«Ah! Oui, les danseuses!»</p> + +<p>Il s'était levé et de sa large patte, qui cherchait en l'air, +incertaine, il essayait de rabattre ces bras tendus et ces griffes +dorées, balbutiant, la langue épaisse: </p> + +<p>«Faut pas, figure de paravent, faut pas montrer les mains comme ça, +c'est vilain.... Je croyais que c'était... que c'était... le diable!»</p> + +<p>Et il retomba par terre, endormi.</p> + +<p>Barrada, lui, qui avait dépassé ce soir sa dose habituelle, leur +reprochait d'avoir la peau jaune et leur parlait de la sienne qui était +blanche. «Blanche! Blanche!» il en rabâchait, de cette blancheur, qu'il +s'exagérait beaucoup du reste, et voulait maintenant la leur faire voir. +D'abord son bras, puis sa poitrine; il disait: «Tiens, regarde, si c'est +vrai!»</p> + +<p>Elles, les poupées jaunes d'Asie, continuaient leurs lents et lugubres +trémoussements de bête, gardant le mystère de leur rictus et de leurs +yeux blancs tirés vers les tempes. Et, à présent, lui, Barrada, +complètement nu, dansait devant elles, ayant l'air d'un marbre grec qui +aurait pris vie tout à coup pour quelque bacchanale antique.</p> + +<p>...Mais les Birmanes, montées comme des automates, dansèrent longtemps, +longtemps, plus longtemps que lui. Et, après, à la fin de la nuit, quand +les gongs eurent fait silence, les matelots furent pris de frayeur à +l'idée que ces femmes, payées pour leur plaisir, les attendaient. Les +uns après les autres, ils s'en allèrent du côté de la plage n'osant pas +les approcher.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a href="#table">XXVI</a></h2> + + +<p>C'était le grand ami d'Yves, ce Barrada, qui s'était <i>débrouillé</i>, pour +repartir une troisième fois sur le même navire que nous.</p> + +<p>Enfant naturel, poussé à la belle étoile sur les quais de Bordeaux. Très +vicieux, avec un bon cœur; plein de contrastes, certaines notions +premières de respect humain lui manquaient absolument; son honneur, à +lui, c'était d'être plus beau que les autres, plus leste et plus fort, +plus <i>débrouillard</i> aussi. (<i>débrouillard</i> et <i>débrouillage</i> sont deux +mots qui résument presque à eux seuls toute la marine; ils n'ont pas +d'équivalents académiques.)</p> + +<p>Moyennant salaire, ce Barrada professait à bord tous les genres +d'exercices en usage parmi les matelots: boxe, canne, chausson, avec la +gymnastique par-dessus le marché, et le chant, et la danse. Souple comme +un clown; l'ami de tous les hercules de foire posant chez des +sculpteurs; luttant pour de l'argent chez des saltimbanques.</p> + +<p>Au premier rang dans les fêtes de matelots, mais toujours en invité; +buvant beaucoup, mais ne payant pas; buvant beaucoup, mais jamais trop, +et passant au milieu de toutes les bacchanales, aussi droit, aussi +souriant, aussi frais.</p> + +<p>Il avait à tout des reparties gouailleuses que d'autres n'auraient pas +trouvées; l'accent gascon les rendait plus drôles; et puis il terminait +ses phrases par une espèce de son à lui: un demi-rire qui résonnait dans +sa poitrine profonde comme ce rauquement des lions qui bâillent.</p> + +<p>D'ailleurs, bon, reconnaissant, serviable pour tous et fidèle à ses +amis; n'ayant jamais qu'une parole et répondant toujours avec la +franchise renversante des enfants terribles.</p> + +<p>Faisant argent de tout, par exemple, même de sa beauté à l'occasion. Et +cela, naïvement, avec sa bonhomie de sauvage; tellement, que les autres, +qui le savaient, lui pardonnaient comme à un plus enfant qu'eux. Yves se +bornait à dire:</p> + +<p>«Oh! ça n'est pas joli, Barrada, je t'assure...» et ne lui en voulait +pas non plus.</p> + +<p>Tout cela s'amassait, s'amassait, se condensait en grosses pièces d'or +cousues contre ses reins dans une ceinture de cuir. Et c'était pour en +arriver, après son rengagement de cinq ans, à épouser une petite +Espagnole, qui faisait des modes, à Bordeaux, dans un beau magasin du +passage Sainte-catherine; petite ouvrière très raffinée, dont il portait +toujours sur lui une photographie de profil, avec des cheveux coupés sur +le front et une élégante toque en fourrure, ornée d'une aile d'oiseau.</p> + +<p>«Que voulez-vous! C'est une <i>amitié</i> d'enfance!» disait-il, comme s'il +eût été nécessaire de s'en excuser.</p> + +<p>Et, en attendant cette petite fiancée, il s'abandonnait à beaucoup +d'autres par intérêt souvent, quelquefois aussi par vraie bonté d'âme, à +la manière d'Yves, pour ne pas faire de la peine.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a><a href="#table">XXVII</a></h2> + + +<p class="droit">En mer, mai 1877.</p> + +<p>Depuis deux jours, la grande voix sinistre gémissait autour de nous. Le +ciel était très noir; il était comme dans ce tableau où le poussin a +voulu peindre le déluge; seulement toutes les nuées remuaient, +tourmentées par un vent qui faisait peur.</p> + +<p>Et cette grande voix s'enflait toujours, se faisait profonde, +incessante; c'était comme une fureur qui s'exaspérait. Nous nous +heurtions dans notre marche à d'énormes masses d'eau, qui s'enroulaient +en volutes à crêtes blanches et qui passaient avec des airs de se +poursuivre; elles se ruaient sur nous de toutes leurs forces: alors +c'étaient des secousses terribles et de grands bruits sourds.</p> + +<p>Quelquefois la <i>Médée</i> se cabrait, leur montait dessus, comme prise, +elle aussi, de fureur contre elles. Et puis elle retombait toujours, la +tête en avant, dans des creux traîtres qui étaient derrière; elle +touchait le fond de ces espèces de vallées qu'on voyait s'ouvrir, +rapides, entre de hautes parois d'eau; et on avait hâte de remonter +encore, de sortir d'entre ces parois courbes, luisantes, verdâtres, près +de se refermer.</p> + +<p>Une pluie glacée rayait l'air en longues flèches blanches, fouettait, +cuisait comme des coups de lanières. Nous nous étions rapprochés du +nord, en nous élevant le long de la côte chinoise, et ce froid inattendu +nous saisissait.</p> + +<p>En haut, dans la mâture, on essayait de serrer les huniers, déjà au bas +ris; la <i>cape</i> était déjà dure à tenir, et maintenant il fallait, coûte +que coûte, marcher droit contre le vent, à cause de terres douteuses qui +pouvaient être là, derrière nous.</p> + +<p>Il y avait deux heures que les gabiers étaient à ce travail, aveuglés, +cinglés, brûlés par tout ce qui leur tombait dessus, gerbes d'écume +lancées de la mer, pluie et grêle lancées du ciel; essayant, avec leurs +mains crispées de froid qui saignaient, de crocher dans cette toile +raide et mouillée qui ballonnait sous le vent furieux. </p> + +<p>Mais on ne se voyait plus, on ne s'entendait plus.</p> + +<p>On en aurait eu assez rien que de se tenir pour n'être pas emporté, rien +que de se cramponner à toutes ces choses remuantes, mouillées, +glissantes d'eau;—et il fallait encore travailler en l'air, sur ces +vergues qui se secouaient, qui avaient des mouvements brusques, +désordonnés, comme les derniers battements d'ailes d'un grand oiseau +blessé qui râle.</p> + +<p>Des cris d'angoisse venaient de là-haut, de cette espèce de grappe +humaine suspendue. Cris d'hommes, cris rauques, plus sinistres que ceux +des femmes, parce qu'on est moins habitué à les entendre; cris +d'horrible douleur: une main prise quelque part, des doigts accrochés, +qui se dépouillaient de leur chair ou s'arrachaient;—ou bien un +malheureux, moins fort que les autres, crispé de froid, qui sentait +qu'il ne se tenait plus, que le vertige venait, qu'il allait lâcher et +tomber.</p> + +<p>Et les autres, par pitié, l'attachaient, pour essayer de l'<i>affaler</i> +jusqu'en bas.</p> + +<p>...Il y avait deux heures que cela durait; ils étaient épuisés; ils ne +pouvaient plus. Alors on les fit descendre, pour envoyer à leur place +ceux de bâbord qui étaient plus reposés et qui avaient moins froid.</p> + +<p>...Ils descendirent, blêmes, mouillés, l'eau glacée leur ruisselant dans +la poitrine et dans le dos, les mains sanglantes, les ongles décollés, +les dents qui claquaient. Depuis deux jours on vivait dans l'eau, on +avait à peine mangé, à peine dormi, et la force des hommes diminuait.</p> + +<p>C'est cette longue attente, cette longue fatigue dans le froid humide, +qui sont les vraies horreurs de la mer. Souvent les pauvres mourants, +avant de rendre leur dernier cri, leur dernier hoquet d'agonie, sont +restés des jours et des nuits, trempés, salis, couverts d'une couche +boueuse de sueur froide et de sel, d'un magma de mort.</p> + +<p>...Le grand bruit augmentait toujours. Il y avait des moments où ça +sifflait aigre et strident, comme dans un paroxysme d'exaspération +méchante: et puis d'autres où cela devenait grave, caverneux, puissant +comme des sons immenses de cataclysme. Et on sautait toujours d'une lame +à l'autre, et, à part la mer qui gardait encore sa mauvaise blancheur de +bave et d'écume, tout devenait plus noir. Un crépuscule glacial tombait +sur nous; derrière ces rideaux sombres, derrière toutes ces masses d'eau +qui étaient dans le ciel, le soleil venait de disparaître, parce que +c'était l'heure; il nous abandonnait, et il allait falloir se +débrouiller dans cette nuit....</p> + +<p>...Yves était monté avec les bâbordais dans ce désarroi de la mâture, et +alors je regardais en haut, aveuglé moi aussi, ne percevant plus que par +instants la grappe humaine en l'air.</p> + +<p>Et tout à coup, dans une plus grande secousse, la silhouette de cette +grappe se rompit brusquement, changea de forme; deux corps s'en +détachèrent, et tombèrent les bras écartés dans les volutes mugissantes +de la mer, tandis qu'un autre s'aplatit sur le pont, sans un cri, comme +serait tombé un homme déjà mort. </p> + +<p>«Encore le <i>marchepied</i> cassé!» dit le maître de quart, en frappant du +pied avec rage. «Du filin pourri, qu'ils nous ont donné dans ce sale +port de Brest! Le grand Kerboul, à la mer. Le second, qui est-ce?»</p> + +<p>D'autres, raccrochés par les mains à des cordages, un instant balancés +dans le vide, remontaient maintenant, à la force des poignets, en se +dépêchant,—très vite, comme des singes.</p> + +<p>Je reconnus Yves, un de ceux qui grimpaient,—et alors, je repris ma +respiration, que l'angoisse avait coupée.</p> + +<p>Ceux qui étaient à la mer, on jeta bien des bouées pour eux,—mais à +quoi bon?—on aimait encore mieux ne plus les voir reparaître, car +alors, à cause de ce danger de <i>tomber en travers à la lame</i>, on +n'aurait pas pu s'arrêter pour les reprendre, et il aurait fallu avoir +ce courage horrible de les abandonner. Seulement on fit l'appel de ceux +qui restaient, pour savoir le nom du second qu'on avait perdu: c'était +un petit novice très sage, que sa mère, une veuve déjà âgée, était venue +recommander au maître avant le départ de France.</p> + +<p>L'autre, celui qui s'était écrasé sur le pont, on le descendit tant bien +que mal, à quatre, en le faisant encore tomber en route; on le porta +dans l'infirmerie, qui était devenue un cloaque immonde, où +bouillonnaient deux pieds d'eau boueuse et noire, avec des fioles +brisées, des odeurs de tous les remèdes répandus. Pas même un endroit où +le laisser finir en paix; la mer n'avait seulement pas de pitié pour ce +mourant, elle continuait de le faire danser, de le <i>sauter</i> de plus +belle. Il avait retrouvé une espèce de son de la gorge, un râlement qui +sortait encore, perdu dans tous les grands bruits des choses. On aurait +peut-être pu le secourir, prolonger son agonie, avec un peu de calme. +Mais il mourut là assez vite, entre les mains d'infirmiers devenus +stupides de peur, qui voulaient le faire manger.</p> + +<p><i>Huit heures du soir</i>.—À ce moment, la charge du quart était lourde, et +c'était à mon tour de la prendre.</p> + +<p>On se tenait comme on pouvait. On ne voyait plus rien. On était au +milieu de tant de bruit, que la voix des hommes semblait n'avoir plus +aucun son; les sifflets d'argent, forcés à pleine poitrine, perçaient +mieux, comme des chants flûtés de tout petits oiseaux.</p> + +<p>On entendait des coups terribles frappés contre les murailles du navire +comme par des béliers énormes. Toujours les grands trous d'eau qui se +creusaient, tout béants, partout; on s'y sentait jeté, tête baissée, +dans la nuit profonde. Et puis une force vous heurtait d'une poussée +brutale, vous relançait très haut en l'air, et toute la <i>Médée</i> vibrait, +en ressautant, comme un monstrueux tambour. Alors, on avait beau se +cramponner, on se sentait rebondir, et vite on se recramponnait plus +fort, en fermant la bouche et les yeux, parce qu'on devinait d'instinct, +sans voir, que c'était le moment où une épaisse masse d'eau allait +balayer l'air, et peut-être vous balayer aussi.</p> + +<p>Toujours cela recommençait, ces chutes en avant, et puis ces sauts avec +l'affreux bruit de tambour.</p> + +<p>Et, après chacun de ces chocs, il y avait encore des ruissellements de +l'eau qui retombait de partout, et mille objets qui se brisaient, mille +cassons qui roulaient dans l'obscurité, tout cela prolongeant en queue +sinistre l'effroi du premier grand bruit.</p> + +<p>...Et les gabiers, et mon pauvre Yves, que faisaient-ils là-haut? Les +mâts, les vergues, on les apercevait par instants, dans le noir, en +silhouettes, quand on pouvait encore regarder à travers cette douleur +cuisante que causait la grêle; on apercevait ces formes de grandes +croix, à deux étages comme les croix russes, agitées dans l'ombre avec +des mouvements de détresse, des gestes fous.</p> + +<p>«Faites-les descendre», me dit le commandant, qui préférait le danger de +ce hunier non serré à la peur de perdre encore des hommes.</p> + +<p>Je le donnai vite, avec joie, cet ordre-là. Mais Yves, d'en haut, me +répondit à l'aide de son sifflet, que c'était presque fini; plus que la +<i>jarretière du point</i>, qui était cassée, à remplacer par un <i>bout</i> +quelconque, et puis ils allaient tous descendre, ayant serré leur voile, +achevé leur ouvrage.</p> + +<p>...Après, quand ils furent tous en bas et au complet, je respirai mieux. +Plus d'hommes en l'air, plus rien à faire là-haut, plus qu'à attendre. +Oh! Alors, je trouvai qu'il faisait presque beau, qu'on était presque +bien sur cette passerelle, à présent qu'on m'avait enlevé le poids si +lourd de cette inquiétude.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a><a href="#table">XXVIII</a></h2> + + + +<p>...<i>Minuit</i>,—la fin du quart,—l'heure d'aller se chercher un abri.</p> + +<p>En bas, dans la batterie calfeutrée, c'était la tempête avec ses dessous +de misère, avec ses réalités pitoyables.</p> + +<p>D'un bout à l'autre, on voyait cette sorte de longue halle sombre, à +demi éclairée par des fanaux qui vacillaient. Les gros canons, appuyés +sur leurs <i>jambes de force</i>, se tenaient tant bien que mal, cordés par +des câbles de fer. Et tout ce lieu remuait; il avait les mouvements +d'une chose qu'on secouerait dans un crible, qu'on secouerait sans +trêve, sans merci, perpétuellement, avec une rage aveugle; il craquait +de partout, il avait des tressaillements de chose animée qui souffre, +tiraillé, exténué, comme près de s'éventrer et de mourir. </p> + +<p>Et les grandes eaux du dehors, qui voulaient entrer, filtraient çà et là +en filets, en gerbes sinistres.</p> + +<p>On se sentait soulevé si vite, que les jambes pliaient,—et puis les +choses se dérobaient, les choses s'enfonçaient sous les pas,—et on +descendait avec tout, en se raidissant malgré soi comme pour une espèce +de résistance.</p> + +<p>Il y avait des sons aigres, faux, étonnants, qui sortaient de partout; +toute cette membrure en forme d'oiseau de mer qui était la <i>Médée</i> se +disjoignait peu à peu, en gémissant sous l'effort terrible. Et, dehors, +derrière le mur de bois, toujours le même grand bruit sourd, la même +grande voix d'épouvante.</p> + +<p>Mais tout tenait bon quand même: la longue batterie demeurait intacte, +on la voyait toujours, d'un bout à l'autre, par moment toute penchée, à +demi retournée, ou bien se redressant toute droite avec une secousse, +ayant l'air plus longue encore dans cette obscurité où les fanaux +étaient perdus, paraissant se déformer et grandir, dans tout ce bruit, +comme un lieu vague de rêve....</p> + +<p>Au plafond très bas étaient pendues d'interminables rangées de poches en +toile gonflées toutes par un contenu lourd, ayant l'air de ces nids que +les araignées accrochent aux murailles,—des poches grises enfermant +chacune un être humain, des hamacs de matelots.</p> + +<p>Çà et là, on voyait pendre un bras, ou une jambe nue. Les uns dormaient +bien, épuisés par les fatigues; d'autres s'agitaient et parlaient tout +haut dans de mauvais songes. Et tous ces hamacs gris se balançaient, se +frôlaient dans un mouvement perpétuel; ou bien se heurtaient durement, +et les têtes se blessaient.</p> + +<p>Sur le plancher, au-dessous des pauvres dormeurs, c'était un lac d'eau +noire qui roulait de droite et de gauche, entraînant des vêtements +souillés, des morceaux de pain ou de biscuit, des soupes chavirées, +toute sorte de détritus et de déjections immondes. Et, de temps en +temps, on voyait des hommes hâves, défaits, demi-nus, grelottants avec +leur chemise mouillée, qui erraient sous ces rangées de hamacs gris, +cherchant le leur, eux aussi, cherchant leur pauvre couchette suspendue, +leur seul gîte un peu chaud, un peu sec, où ils allaient trouver une +espèce de repos. Ils passaient en titubant, s'accrochant pour ne pas +tomber, et heurtant de la tête ceux qui dormaient: chacun pour soi en +pareil cas, on ne prend plus garde à personne. Leurs pieds glissaient +dans les flaques d'eau et d'immondices; ils étaient insouciants de leur +malpropreté comme les animaux en détresse.</p> + +<p>Une buée lourde à respirer emplissait cette batterie; toutes ces ordures +qui roulaient par terre donnaient l'impression d'un repaire de bêtes +malades, et on sentait cette puanteur âcre qui est particulière aux +bas-fonds des navires pendant les mauvais jours de la mer.</p> + +<p>À minuit, Yves, lui aussi, descendit dans la batterie avec les autres +gabiers de bâbord; ils avaient fait un supplément de quart d'une heure, +à cause des embarcations qu'il avait fallu <i>ressaisir</i>. Ils se coulèrent +par le panneau entre-bâillé qui se referma sur eux et vinrent se mêler à +cette misère flottante.</p> + +<p>Ils avaient passé cinq heures à leur rude travail, balancés dans le +vide, éventés par les grands souffles furieux de là-haut, et tout +trempés par cette pluie fouettante qui leur avait brûlé le visage. Ils +firent une grimace de dégoût en pénétrant dans ce lieu fermé où l'air +sentait la mort.</p> + +<p>Yves disait, avec son grand air dédaigneux:</p> + +<p>«Pour sûr, c'est encore ces <i>Parisiens</i> qui nous ont apporté la peste +ici.»</p> + +<p>Ils n'étaient pas malades, eux qui étaient de vrais matelots; ils +avaient encore la poitrine dilatée par tout ce vent de la hune, et la +fatigue saine qu'ils venaient d'endurer allait leur donner un peu de bon +sommeil. </p> + +<p>Ils marchaient sur les boucles, sur les taquets, sur les bouts des +affûts, avec précaution, pour éviter l'eau boueuse et les +ordures,—posant leurs pieds nus sur toutes les saillies, se perchant +avec des frayeurs de chatte. Près de leurs hamacs, ils se +déshabillèrent, suspendant leurs bonnets, suspendant leurs grands +couteaux à chaîne de cuir, leurs vêtements trempés, suspendant tout, et +se suspendant eux-mêmes; et, quand ils furent nus, ils époussetèrent de +la main un peu d'eau qui ruisselait encore sur leur poitrine dure.</p> + +<p>Après quoi, ils s'enlevèrent au plafond avec une légèreté de clown, et +s'étendirent, tout contre les poutres blanches, dans leur étroite +couchette de toile. En haut, au-dessus d'eux après chaque grande +secousse, on entendait comme le passage d'une cataracte; c'étaient les +lames, les grandes masses d'eau qui balayaient le pont. Mais la rangée +de leurs hamacs prit quand même le balancement lourd des rangées +voisines en grinçant sur les crocs de fer, et eux s'endormirent +profondément au milieu du grand bruit terrible.</p> + +<p>...Bientôt, autour du hamac d'Yves, les femmes birmanes vinrent danser. +Au milieu du nuage d'encens, rendu plus ténébreux par le rêve, elles +arrivèrent l'une après l'autre avec leur sourire mort, en d'étranges +costumes de soie, toutes couvertes de pierreries.</p> + +<p>Elles balançaient leurs hanches mollement, au son du gong, tenant leurs +mains en l'air et leurs doigts écartés comme les fantômes. Elles avaient +des contournements épileptiques des poignets, qui faisaient +s'enchevêtrer leurs longues griffes enfermées dans des étuis d'or.</p> + +<p>Le gong, c'était la tempête qui en jouait, dehors, contre les +murailles....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a href="#table">XXIX</a></h2> + + +<p>Moi aussi, à minuit, quand j'eus fini mon quart et vu descendre Yves, je +rentrai dans ma chambre pour essayer de dormir. Après tout, cela ne nous +regardait plus ni l'un ni l'autre, le sort du navire; nous avions fourni +notre temps de veille et de travail. Nous pouvions nous coucher +maintenant avec cette insouciance absolue qu'on a sur mer lorsque les +heures de service sont finies. </p> + +<p>Dans ma chambre à moi, qui était sur le pont, l'air ne manquait pas,—au +contraire. Par les vitres brisées, toutes les rafales et la pluie +furieuse pouvaient entrer; les rideaux se tordaient en spirales et +montaient au plafond avec des bruits d'ailes.</p> + +<p>Comme Yves, je suspendis mes vêtements mouillés. L'eau ruisselait sur ma +poitrine.</p> + +<p>On n'était guère bien dans ma couchette, j'y fus vite endormi pourtant, +par excès de fatigue. Roulé, secoué, à demi chaviré, je me sentais m'en +aller de droite et de gauche, et ma tête se heurtait sur le bois, +douloureusement. J'avais conscience de tout cela dans mon sommeil, mais +je dormais. Je dormais et je rêvais d'Yves.—De l'avoir vu tomber, dans +le jour, cela m'avait laissé une espèce d'inquiétude et comme la notion +vague d'avoir été frôlé de près par une chose sinistre.</p> + +<p>Je rêvais que j'étais couché dans un hamac, comme autrefois au temps de +mes premières années de mer. Le hamac d'Yves était près du mien. Nous +étions balancés terriblement, et le sien se décrochait. Au-dessous de +nous, il y avait une agitation confuse de quelque chose de noir qui +devait être l'eau profonde,—et lui, allait tomber là-dedans. Alors je +cherchais à le retenir avec mes mains, qui n'avaient plus de force, qui +étaient molles comme dans les rêves. J'essayais de le prendre à +bras-le-corps, de nouer mes mains autour de sa poitrine, me rappelant +que sa mère me l'avait confié; et je comprenais avec angoisse que je ne +le pouvais pas, que je n'en étais plus capable; il allait m'échapper et +disparaître dans tout ce noir mouvant qui bruissait au-dessous de +nous.... Et puis ce qui me faisait peur, c'est qu'il ne se réveillait +pas et qu'il était glacé, d'un froid qui me pénétrait, moi aussi, +jusqu'à la moelle des os; même, la toile de son hamac était devenue +rigide comme la gaine d'une momie....</p> + +<p>Et je sentais dans ma tête les vraies secousses, la vraie douleur de +tous ces chocs, je mêlais ce réel avec l'imaginaire de mon rêve, comme +il arrive dans les états d'extrême fatigue, et alors la vision sinistre +en prenait d'autant plus d'intensité et de vie....</p> + +<p>Ensuite, je perdis conscience de tout, même du mouvement et du bruit, et +ce fut alors seulement que le repos commença....</p> + +<p>...Quand je me réveillai, c'était le matin. La première lumière était de +cette couleur jaune qui est particulière aux levers du soleil les jours +de tempête et on entendait toujours le même grand bruit. </p> + +<p>Yves venait d'entr'ouvrir ma porte et me regardait. Il était arc-bouté +dans l'ouverture, se tenant d'une main, penchant son torse en avant et +en arrière, suivant les besoins de l'instant, pour conserver son +équilibre. Il avait repris ses pauvres vêtements mouillés, et il était +tout couvert du sel de la mer, qui s'était déposé dans ses cheveux, dans +sa barbe comme une poussière blanche.</p> + +<p>Il souriait, l'air tranquille et très doux.</p> + +<p>«J'avais envie de vous voir, dit-il; c'est que j'ai beaucoup rêvé sur +vous cette nuit. Tout le temps j'ai vu ces bonnes femmes de Birmanie +avec leurs grands ongles en or, vous savez? Elles vous entouraient avec +leurs mauvaises singeries, et je ne pouvais pas réussir à les renvoyer. +Après cela, elles voulaient vous manger. Heureusement qu'on a sonné le +branle-bas; j'en étais tout en sueur de la peur que ça me faisait....</p> + +<p>—Ma foi, moi aussi, je suis content de te voir, mon pauvre Yves; car, +de mon côté, <i>j'ai beaucoup rêvé sur toi</i>.... Est-ce qu'il fait toujours +aussi mauvais qu'hier?</p> + +<p>—Peut-être un peu plus <i>maniable</i>. Et puis voilà le jour. Tant qu'il +fait clair, vous savez? C'est toujours mieux pour travailler dans la +mâture. Mais, quand il fait aussi noir que dans le trou du diable, comme +cette nuit, ça ne va pas du tout.»</p> + +<p>Yves promena un regard de satisfaction tout autour de ma chambre, +installée par lui en prévision du gros temps. Rien n'avait bougé, grâce +à son arrangement. Par terre, c'était bien un lac d'eau salée sur lequel +diverses choses flottaient; mais les objets auxquels je tenais un peu +étaient restés suspendus ou fixés, comme les meubles, aux panneaux des +murs par des clous et des cornières de fer. Tout était cordé, ficelé, +attaché avec un soin extrême au moyen de cordes goudronnées de toutes +les grosseurs. On voyait des armes, des bronzes noués avec des vêtements +dans un pêle-mêle bizarre. Des masques japonais à longue chevelure +humaine nous regardaient à travers des treillis de ficelle au goudron; +ils avaient le même rire lointain, le même tirement d'yeux que ces +femmes birmanes aux ongles d'or qui avaient voulu me manger dans le rêve +d'Yves....</p> + +<p>...Une sonnerie de clairon tout à coup, alerte et joyeuse: <i>le rappel au +lavage!</i></p> + +<p>Ce clairon avait des vibrations grêles, un peu argentines, dans ce +beuglement formidable du vent.</p> + +<p>Laver le pont quand les lames déferlent dessus, cela semblerait une +opération très insensée à des gens de terre. Nous, nous ne trouvions pas +cela trop extraordinaire; cela se fait tous les matins, ce lavage, +toujours et quand même; c'est une des règles primordiales de la vie +maritime. Et Yves me quitta en disant, comme s'il se fût agi de la chose +du monde la plus naturelle:</p> + +<p>«Ah!... Je m'en vais à <i>mon poste de propreté</i>, alors...»</p> + +<p>Cependant ce clairon avait péché par excès de zèle et sonné sans ordre, +à son heure habituelle; car on ne lava pas le pont ce matin-là.</p> + +<p>...On sentait bien que c'était plus <i>maniable</i>, comme disait Yves: les +mouvements étaient plus allongés, plus réguliers, plus semblables à des +balancements de houle. La mer était moins dure, et on n'entendait plus +tant de ces grands chocs au bruit profond et sourd.</p> + +<p>Et puis le jour arrivait,—un vilain jour, il est vrai, une étrange +lividité jaune, mais enfin c'était le jour, moins sinistre que la nuit.</p> + +<p>...Notre heure n'était pas venue sans doute; car, le surlendemain, nous +retrouvâmes le calme dans un port, en Chine, à Hong-Kong.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXX" id="XXX"></a><a href="#table">XXX</a></h2> + + +<p class="droit">Septembre 1877.</p> + +<p>La <i>Médée</i> a rebroussé chemin depuis longtemps.</p> + +<p>Tous les vents, tous les courants l'ont favorisée. Elle a marché, marché +si vite, pendant des jours et des nuits, qu'on en a perdu la notion des +lieux et des distances. Vaguement on a vu passer le détroit de Malacca, +franchi à la course; la mer Rouge, remontée à la vapeur dans un +éblouissement grand lion couché de Gibraltar. Maintenant on veille +l'horizon, et la première terre qui paraîtra tout à l'heure sera une +terre bretonne.</p> + +<p>Je suis arrivé moi, sur cette <i>Médée</i>, juste pour finir la campagne, et, +cette fois, ma promenade avec Yves n'aura pas duré cinq mois.</p> + +<p>Au milieu de l'étendue grise, il y a maintenant des traînées blanches; +puis une tour avec de petits îlots sombres, éparpillés; tout cela encore +très lointain et à peine visible, sous le mauvais jour terne qui nous +enveloppe.</p> + +<p>Nous nous figurions sans peine être encore là-bas, dans cette extrême +Asie, que nous avons quittée hier; car les choses à bord n'ont pas +changé de place, ni les visages non plus. Nous sommes toujours encombrés +de chinoiseries; nous continuons à manger des fruits cueillis là-bas et +encore verts; nous traînons avec nous des odeurs chinoises.</p> + +<p>Mais pas du tout; notre maison s'est déplacée singulièrement vite; cette +tour et ces îlots, ce sont les Pierres-Noires; Brest est là tout près, +et, avant la nuit, nous y serons entrés.</p> + +<p>...Toujours une émotion de souvenir quand reparaît cette grande rade de +Brest, imposante et solennelle, et ces grands navires de la marine à +voiles qu'on est déshabitué de voir ailleurs. Toutes mes premières +impressions de marine, toutes mes premières impressions de Bretagne,—et +puis enfin c'est la France....</p> + +<p>Le <i>Borda</i>, là-bas; je le regarde et je retrouve dans ma mémoire le +bureau sur lequel j'ai passé, accoudé, de longues heures d'étude; et le +tableau noir sur lequel j'écrivais fiévreusement, avant l'examen, les +formules compliquées de la mécanique et de l'astronomie.</p> + +<p>Yves, à cette époque, était un petit garçon qu'on eût dit sérieux et +sage, un petit novice breton, à la figure très douce, qui habitait le +vaisseau d'à côté, la <i>Bretagne</i>, le voisin et le compagnon du <i>Borda</i>. +Nous étions des enfants, alors,—aujourd'hui des hommes +faits,—demain... la vieillesse,—après-demain, mourir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a><a href="#table">XXXI</a></h2> + + +<p>Dimanche, jour de grande <i>soûlerie</i> dans Brest.</p> + +<p><i>Dix heures du soir</i>.—Nuit calme, clair de lune sur la mer tranquille; +à bord de la <i>Médée</i>, les matelots ont fini de chanter leurs longues +chansons, et le silence vient de se faire.</p> + +<p>Depuis la tombée de la nuit, mes yeux sont tournés vers les lumières de +la ville. J'attends avec inquiétude cette chaloupe dont Yves est le +patron: elle est allée à terre et ne revient pas.</p> + +<p>Enfin, voici son feu rouge qui s'avance, en retard de deux heures!</p> + +<p>La mer est sonore la nuit; déjà on entend des cris qui se mêlent au +bruit des avirons; il doit se passer dans cette chaloupe d'étranges +choses. </p> + +<p>...Elle est à peine accostée; trois maîtres ivres, furieux, se +précipitent à bord et me demandent la tête d'Yves:</p> + +<p>«Qu'on le mette aux fers pour commencer; qu'on le juge et qu'on le +fusille après car il a frappé ses supérieurs en service.»</p> + +<p>Yves est là debout, tremblant de la lutte qu'il vient de soutenir. Ces +trois maîtres l'ont battu, ou du moins ont essayé de le battre.</p> + +<p>«Ils croyaient me faire du mal!» dit-il avec mépris; et il jure qu'il +n'a pas rendu les coups de ces trois vieux; d'ailleurs, il les eût +chavirés ensemble du revers de sa main. Non: il les a laissés +s'accrocher à lui et le déchirer; ils lui ont égratigné le visage et mis +ses vêtements en lambeaux, parce qu'il refusait de leur laisser +conduire la chaloupe, à eux qui étaient ivres.</p> + +<p>Tous les chaloupiers aussi sont ivres, par la faute d'Yves, qui les a +laissés boire.</p> + +<p>...Et les trois maîtres se tiennent toujours là, tout près de lui, +continuant de crier, de l'injurier, de le menacer, trois vieux ivrognes, +grotesques dans leur bégaiement de fureur, et qui seraient très risibles +si la discipline, implacable, n'était pas derrière eux pour rendre cette +scène affreusement grave.</p> + +<p>Yves, debout, les poings serrés, les cheveux tombés sur le front, la +chemise déchirée, la poitrine toute nue, à bout de courage pour endurer +ces injures, prêt à frapper, en appelle à moi du regard, dans sa +détresse.</p> + +<p>Ô la discipline militaire! à certaines heures, elle est bien lourde. Je +suis l'officier de quart, moi, et il est contre toutes les règles que je +m'en mêle autrement que par des paroles calmes, et en les remettant tous +à la justice du capitaine d'armes.</p> + +<p>Contre toutes les règles, aussi, je saute à bas de la passerelle et je +me jette sur Yves:—il était temps!—je passe mes bras autour de ses +bras à lui, que j'arrête ainsi dans les miens au moment terrible où ils +allaient frapper.</p> + +<p>Et je les regarde, les autres, qui alors, en présence de ce renversement +de la situation, battent en retraite comme des chiens devant leur +maître.</p> + +<p>Heureusement c'est la nuit, et il n'y a pas de témoins. Les chaloupiers, +seuls,—et ils sont ivres.—Puis, d'ailleurs, je suis sûr d'eux: ce sont +de braves enfants, et, s'il faut aller devant un conseil, ils ne nous +chargeront pas.</p> + +<p>...Alors je prends Yves par les épaules, et, passant devant ses trois +ennemis, qui se rangent pour nous faire place, je l'emmène dans ma +chambre et l'y renferme à double tour. Là, pour le moment, il est en +sûreté.</p> + +<p>On m'appelle chez le commandant, que tout ce bruit a réveillé. Hélas! Il +faut le lui expliquer.</p> + +<p>Et j'explique, en atténuant le plus possible la faute de mon pauvre +Yves. J'explique; après, pendant quelques mortelles minutes, je supplie: +je crois que je n'avais supplié de ma vie, il me semble que ce n'est +plus moi qui parle. Et tout ce que je puis dire ou faire vient se briser +contre le raisonnement glacial de cet homme, qui tient entre ses mains +cette existence d'Yves, qu'on m'a confiée.</p> + +<p>J'ai bien réussi là-haut à écarter le plus grave, la question de coups +donnés à des supérieurs; mais restent les outrages et le refus +d'obéissance. Yves a fait tout cela: dans le fond, c'est peut-être +inique et révoltant; dans la lettre, c'est vrai.</p> + +<p>Ordre de le mettre aux fers tout de suite, pour commencer, et de l'y +envoyer conduire par la garde, à cause de ce bruit et de ce scandale.</p> + +<p>Pauvre Yves! C'était la fatalité acharnée contre lui, car, cette fois, +il n'était pas bien coupable. Et tout cela arrivait maintenant qu'il +était plus sage, maintenant qu'il faisait de grands efforts pour ne plus +boire et se bien conduire!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a><a href="#table">XXXII</a></h2> + + +<p>Quand je revins dans ma chambre lui dire qu'on allait le mettre aux +fers, je le trouvai assis sur mon lit, les poings fermés, les dents +serrées de rage. Sa mauvaise tête de Breton avait pris le dessus. </p> + +<p>En frappant du pied, il déclara qu'il n'irait pas,—c'était trop +injuste!—à moins qu'on ne l'y portât de force, et encore il démolirait +les premiers qui viendraient pour le prendre.</p> + +<p>Alors, pour tout de bon, je le vis perdu, et l'angoisse commença à +m'étreindre le cœur. Que faire? Les hommes de garde étaient là, +derrière ma porte, attendant pour l'emmener, et je n'osais pas ouvrir; +les secondes et les instants s'envolaient, et ce que je faisais n'avait +plus de nom.</p> + +<p>Une idée me vint, tout à coup: je le priai très doucement, au nom de sa +mère, lui rappelant mon serment, et, pour la seconde fois de ma vie, +l'appelant mon frère.</p> + +<p>Yves pleura. C'était fini; il était vaincu et docile.</p> + +<p>Je jetai de l'eau sur son front, je rajustai un peu sa chemise et +j'ouvris ma porte. Tout cela n'avait pas duré trois minutes.</p> + +<p>Les hommes de garde parurent. Lui se leva et les suivit, doux comme un +enfant. Il se retourna pour me sourire, alla répondre avec calme à +l'interrogatoire du commandant, et se rendit tranquillement à la cale +pour se faire mettre aux fers.</p> + +<p>...Vers minuit, quand ce quart pénible fut terminé, j'allai me coucher, +envoyant à Yves une couverture et mon manteau. (Il faisait déjà très +froid cette nuit-là.) C'était, dans mon impuissance, tout ce que je +pouvais encore pour lui. </p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a><a href="#table">XXXIII</a></h2> + + +<p>Le lendemain, un lundi, le commandant me fit appeler dès le matin, et +j'entrai chez lui avec un sentiment de rancune dans le cœur, avec des +paroles âpres toutes prêtes, que je lui aurais lancées dès l'abord pour +me venger de mes supplication d'hier si je n'avais craint d'aggraver le +sort d'Yves.</p> + +<p>Je m'étais trompé cependant: il avait été touché la veille et m'avait +compris. </p> + +<p>«Vous pouvez aller trouver votre ami. Sermonnez-le un peu tout de même, +mais dites-lui que je lui pardonne. L'affaire ne sortira pas du bord et +se réglera par une simple punition disciplinaire. Huit jours de fers, et +ce sera tout. J'inflige aux trois maîtres, sur votre demande, une +punition équivalente, huit jours d'arrêts forcés. Je fais cela pour +vous, qui le traitez en frère, et pour lui aussi, qui est, après tout, +le meilleur homme du bord.»</p> + +<p>Et je m'en allai autrement que je n'étais venu, emportant pour lui de la +reconnaissance et de l'affection.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a><a href="#table">XXXIV</a></h2> + + +<p>Un coin de la cale de la <i>Médée</i>, en plein désarmement, dans le plus +grand désarroi. Un fanal éclaire un vaste fouillis d'objets hétérogènes +plus ou moins grignotés par les rats.</p> + +<p>Une douzaine de matelots,—Barrada, Guiaberry, Barazère, Le Hello, toute +la bande des amis,—entourent un homme couché par terre. C'est Yves qui +est aux fers, étendu sur les planches humides, la tête appuyée sur son +coude, le pied pris dans l'anneau à cadenas de la <i>barre de justice</i>.</p> + +<p>Son ennemi le plus acharné des trois, maître Lagatut, est devant lui, +qui le menace avec sa vieille voix d'ivrogne. Il le menace d'une +revanche de cette histoire de chaloupe, dans laquelle, à son gré, j'ai +trop mis la main.</p> + +<p>Il a quitté ses arrêts pour venir l'injurier;—et, moi qui suis de quart +et qui fais une ronde, j'arrive par derrière et je le trouve là,—comme +il est de bonne prise!—les matelots, qui me voient venir, rient tout +doucement, dans leur barbe, en songeant à ce qui va se passer. Yves, +lui, ne répond rien, se contentant de se coucher sur l'autre côté et de +lui tourner le dos avec une suprême insolence; lui aussi m'a vu venir.</p> + +<p>«Nous avons commencé une partie d'écarté ensemble, dit maître +Lagatut:—vous, Kermadec, quartier-maître de manœuvre; moi, Lagatut, +premier maître canonnier, décoré de la légion d'honneur.—Grâce à des +officiers qui vous protègent, vous avez fait les deux premières levées; +reste à savoir qui va faire les trois autres. </p> + +<p>—Maître Lagatut, dis-je par derrière, nous jouerons cela à trois, si +vous voulez bien: un <i>rams</i>, ce sera plus gai. Et toi, mon bon Yves, +marque encore une levée.»</p> + +<p>Une poule qui trouve un couteau, un voleur qui trébuche sur un gendarme, +une souris qui, par mégarde, pose la patte sur un chat, n'ont pas la +mine plus longue que maître Lagatut.</p> + +<p>...Ce n'était peut-être pas très correct, cette plaisanterie que je +venais de faire. Mais la galerie, qui nous était très sympathique, +jouissait beaucoup de ce triomphe d'Yves.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a><a href="#table">XXXV</a></h2> + + +<p>Huit jours après, c'était fini de notre frégate: désarmée au fond de +l'arsenal, son équipage dispersé, autant dire un navire mort.</p> + +<p>Je m'en allais, et Yves venait m'accompagner au chemin de fer. La gare +était encombrée de matelots: tous ceux de la <i>Médée</i>, qui partaient +aussi; d'autres encore, en bordée, venus pour les reconduire.</p> + +<p>Parmi eux, beaucoup d'anciennes connaissances à nous, des protégés, des +amis d'Yves. Et tous ces braves gens, un peu gris, mettaient bas leur +bonnet, nous faisant leurs adieux avec effusion. C'étaient les scènes +habituelles de tous les désarmements: un bateau qui finit, c'est +quelque chose à part; c'est l'explosion de toutes les reconnaissances et +de toutes les rancunes, de toutes les haines et de toutes les +sympathies.</p> + +<p>...À l'entrée des salles d'attente, en serrant les mains d'Yves, je lui +disais:</p> + +<p>«M'écriras-tu au moins?»</p> + +<p>Et lui répondait:</p> + +<p>«Je vais vous expliquer (et il hésitait toujours, avec un sourire doux +et intimidé). Eh bien, voilà, je vais vous expliquer: c'est que je ne +sais pas comment vous mettre au commencement.»</p> + +<p>En effet, les appellations de <i>capitaine</i>, <i>cher capitaine</i>, et autres +du même genre, ne pourraient plus nous aller. Alors, quoi? Je répondis:</p> + +<p>«Eh bien, mais c'est très simple...» (Et je cherche longtemps cette +chose simple, ne trouvant pas du tout.) «C'est très simple, tu +mettras.... Tu mettras: mon frère; ce sera vrai d'abord et, en style +épistolaire, ce sera très convenable.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a><a href="#table">XXXVI</a></h2> + + +<p>Il y avait environ six semaines que la Médée avait été désarmée à Brest +et que j'étais séparé d'Yves, quand un jour, à Athènes, je crois, je +reçus cette surprenante lettre:</p> + +<p class="droit">«Brest, 15 septembre 1877.</p> + +<p>»Mon bon frère,</p> + +<p>»Je vous écris ces quelques mots, bien à courir, pour vous faire savoir +que je me suis marié hier. Et, ma foi, j'aurais bien pu vous demander +conseil auparavant; mais, vous comprenez, je n'avais pas du tout de +temps à perdre, étant désigné pour faire la campagne de la <i>Cornélie</i> et +n'ayant que huit jours devant moi à passer avec ma femme. </p> + +<p>»Je pense que vous trouverez, vous aussi, mon bon frère, que cela vaut +bien mieux que d'être toujours à courir, comme vous savez, d'un bord et +de l'autre. Ma femme s'appelle Marie Keremenen; je vous dirai qu'elle me +plaît beaucoup, et je crois que nous irions très bien ensemble si +seulement je pouvais rester.</p> + +<p>»Je vous écrirai un peu plus long avant de partir, mon bon frère, et je +vous promets que je suis bien triste de m'embarquer cette fois sans +vous.</p> + +<p>»Je termine en vous embrassant de tout mon cœur.</p> + +<p>»Votre frère qui vous aime. </p> + +<p>»À vous,</p> + +<p class="droit">»Yves Kermadec.»</p> + +<p>«P.-S.—Je viens d'apprendre que ma destination est changée; j'embarque +sur l'<i>Ariane</i>, qui ne part qu'à la mi-novembre. Cela me donne près de +deux mois à passer avec ma femme; nous aurons tout à fait le temps de +faire connaissance, et vous pensez que je suis bien content.»</p> + + + +<p>...Au retour de leurs campagnes, les matelots font mille extravagances +avec leur argent; c'est de règle. Les villes maritimes connaissent leurs +excentricités un peu sauvages. </p> + +<p>Quelquefois même ils épousent, en manière de passer temps, des femmes +quelconques pour avoir une occasion de mettre une redingote noire.</p> + +<p>Et Yves, lui, qui avait déjà épuisé autrefois tous les genres de +sottises, pour changer, avait fini par un mariage.</p> + +<p>Yves marié!... Et avec qui, mon Dieu?... Peut-être quelque effrontée de +la ville, ramassée au hasard dans un moment où il était gris!</p> + +<p>J'avais sujet d'être très inquiet, me rappelant certaine créature en +chapeau à plumes qu'il avait failli épouser par distraction,—à vingt +ans,—dans cette même ville de Brest.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a><a href="#table">XXXVII</a></h2> + + +<p>Deux mois plus tard, quand cette <i>Ariane</i> fut prête à partir, le sort +voulut que je fusse désigné, moi aussi, à la dernière heure, pour faire +partie de son état-major.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a><a href="#table">XXXVIII</a></h2> + + + +<p>Au moment du départ, je vis cette Marie Keremenen, que j'appréhendais de +connaître: c'était une jeune femme d'environ vingt ans, qui portait le +costume du village de Toulven, en basse Bretagne.</p> + +<p>Ses beaux yeux noirs regardaient clair et franc. Sans être absolument +jolie, elle était presque charmante avec son corsage de drap brodé, sa +coiffe blanche à grandes ailes, et sa large collerette rappelant les +fraises à la Médicis.</p> + +<p>Il y avait en elle quelque chose de candide et d'honnête qu'on aimait à +regarder. Il me parut que je l'aurais précisément désirée ainsi si +j'avais été chargé de la choisir moi-même pour mon frère Yves.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a><a href="#table">XXXIX</a></h2> + + +<p>Le hasard les avait rapprochés tous deux un jour qu'elle était venue +voir sa marraine à Brest.</p> + +<p>Le galant avait été vite en besogne, et elle, séduite par le grand air +d'Yves, par son bon sourire doux, s'était laissée aller—avec une +certaine inquiétude cependant—à ce mariage précipité, qui allait, pour +commencer, la faire veuve pendant sept ou huit mois.</p> + +<p>Elle avait un peu de bien, comme on dit à la campagne, et devait s'en +retourner, aussitôt après notre départ, chez ses parents, dans son +village de Toulven.</p> + +<p>Yves me confia qu'on prévoyait l'arrivée d'un petit enfant.</p> + +<p>«Vous verrez, dit-il: je parierais qu'il arrivera juste pour notre +retour!»</p> + +<p>Et il embrassa sa femme qui pleurait. Nous partîmes. Encore une fois, +nous nous en allions ensemble nous promener là-bas dans le domaine bleu +des poissons volants et des dorades.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XL" id="XL"></a><a href="#table">XL</a></h2> + + +<p class="droit">15 novembre 1877.</p> + +<p>La veille de ce départ, Yves avait obtenu par faveur d'aller à terre +dans le jour pour voir à l'hôpital maritime son grand frère Gildas, le +pêcheur de baleines, qui venait d'arriver à moitié perdu et qu'il +n'avait pas vu depuis dix ans.</p> + +<p>Gildas Kermadec était un homme de quarante ans, de haute taille, la +figure plus régulière que celle d'Yves. On voyait encore dans ses grands +yeux comme une flamme éteinte; il avait dû être très beau.</p> + +<p>Il était paralysé et mourant, perdu par l'eau-de-vie et les excès de +tout genre; il avait usé sa vie à plaisir, semé sa sève et ses forces +sur tous les grands chemins du monde.</p> + +<p>Il s'avança lentement, appuyé sur un bâton, encore droit et cambré, mais +traînant la jambe, et le regard égaré.</p> + +<p>«Ô Yves!...» dit-il par trois fois, «Ô Yves! Ô Yves!»</p> + +<p>C'était à peine articulé; la parole était aussi paralysée chez lui. Il +ouvrit les bras à Yves pour l'embrasser, et des larmes coulèrent sur ses +joues brunes.</p> + +<p>Yves aussi pleura.... Et puis, vite, il fallut partir. La permission +qu'on lui avait donnée n'était que d'une heure.</p> + +<p>Du reste, Gildas ne parlait plus, il avait fait asseoir Yves près de lui +sur un banc d'hôpital, et, lui tenant la main, il le regardait avec ses +yeux de fou près de mourir. D'abord il avait bien essayé de lui dire +plusieurs choses qui semblaient se presser dans sa tête; mais il ne +sortait de ses lèvres que des sons inarticulés, rauques, profonds, qui +faisaient mal à entendre. Non, il ne pouvait plus; alors il se +contentait de lui tenir la main et de le regarder avec une tristesse +infinie.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p>Yves emporta une impression profonde de cette entrevue dernière avec +son frère Gildas. Ils ne s'étaient revus que deux fois depuis que Gildas +était parti pour la mer. Mais ils étaient frères, frères de la même +chaumière et du même sang, et c'est là quelque chose de mystérieux, un +lien qui résiste à tout.</p> + +<p>...Un mois plus tard, à notre première relâche, nous apprîmes que Gildas +était mort. Alors Yves mit un crêpe à sa manche de laine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLI" id="XLI"></a><a href="#table">XLI</a></h2> + + +<p class="droit">À bord de l'<i>Ariane</i>, mai 1878.</p> + +<p>...L'île de Ténériffe se dessinait devant nous comme une sorte de grand +édifice pyramidal posé sur une immense glace réfléchissante qui était la +mer. Les côtes tourmentées, les arêtes gigantesques des montagnes +étaient rapprochées, rapetissées par la limpidité extrême, +invraisemblable de l'air. On distinguait tout: les angles vifs un peu +rosés, les creux un peu bleus. Et tout cela posait sur la mer comme une +grande découpure légère, sans poids. Une bande très nette de nuages d'un +gris nacré coupait Ténériffe horizontalement par le milieu, et, +au-dessus, le pic dressait son grand cône baigné de soleil. </p> + +<p>Les goélands faisaient un tapage extraordinaire autour de nous; ils +étaient une bande qui criaient et battaient l'air de leurs ailes +blanches, dans un de ces accès de frénésie qui les prend quelquefois on +ne sait à quel propos.</p> + +<p><i>Midi</i>.—Le dîner de l'équipage venait de finir; on avait sifflé: <i>les +tribordais à ramasser les plats!</i> Et Yves, qui était tribordais à bord +de l'<i>Ariane</i>, remontait sur le pont et venait à moi, essayant tout +doucement son sifflet, pour s'assurer s'il marchait toujours bien.</p> + +<p>«Oh! mais qu'est-ce qu'ils ont aujourd'hui, les goélands? Piauler, +piauler.... Tout le temps du dîner, avez-vous entendu?»</p> + +<p>Vraiment non, je ne savais pas ce qu'ils pouvaient bien avoir, les +goélands. Cependant, comme il fallait, par politesse, répondre quelque +chose à Yves, je lui racontai à peu près ceci:</p> + +<p>«Ils ont demandé à parler à l'officier de quart, qui était précisément +moi. C'était pour s'informer de leur petit cousin Pierre Kermadec; alors +je leur ai répondu: «Messieurs, le petit Pierre Kermadec, mon filleul, +n'est pas encore né; c'est trop tôt, repassez dans quelques jours, quand +nous serons à Brest.» Aussi, tu vois, ils sont partis. Regarde-les tous +qui s'en vont là-bas.</p> + +<p>«Vous leur avez répondu tout à fait comme il faut, dit Yves, qui riait +assez rarement. Mais je vais vous dire, moi, j'ai beaucoup rêvé +là-dessus, encore cette nuit, et savez-vous une peur qui me vient? C'est +que ce soit une petite fille.» </p> + +<p>En effet, quelle contrariété si ce filleul attendu allait être une +petite fille! Il n'y aurait plus moyen de l'appeler Pierre.</p> + +<p>...Cette parenté du petit enfant d'Yves avec les goélands n'était pas de +mon invention: <i>goéland</i> était le nom qu'on donnait aux gabiers à bord +de cette <i>Ariane</i>, et le nom qu'ils se donnaient entre eux. Il n'y avait +donc pas à s'étonner que mon petit filleul à venir dût avoir dans les +veines un peu de ce sang d'oiseau.</p> + +<p>Aussi, en parlant de lui dans nos conversations du soir, nous disions +toujours:</p> + +<p>«Quand le <i>petit goéland</i> sera arrivé.»</p> + +<p>Jamais nous ne l'appelions d'une autre manière.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLII" id="XLII"></a><a href="#table">XLII</a></h2> + +<p class="droit">Brest, 15 juin 1878.</p> + +<p>Nous habitons pour aujourd'hui un logis de hasard, rue de Siam, à Brest, +où l'<i>Ariane</i> est revenue mouiller ce matin.</p> + +<p>En réponse à l'avis de son arrivée, Yves a reçu de Toulven, du vieux +Keremenen, la dépêche suivante:</p> + +<p>«Petit garçon né cette nuit. Se porte très bien, Marie aussi.</p> + +<p class="droit">Corentin Keremenen.»</p> + +<p>La nuit venue et nous couchés, impossible de dormir. J'entendis Yves +dans son lit qui se tourne, se <i>vire</i>, comme il dit avec son accent +breton. À l'idée qu'il ira demain à Toulven voir ce petit nouveau-né, +son bon et brave cœur déborde de toute sorte de sentiments dans +lesquels il ne se reconnaît plus.</p> + +<p>...Deux jours après lui, je dois, moi aussi, me rendre à Toulven pour le +baptême.</p> + +<p>Et il fait mille projets pour cette cérémonie:</p> + +<p>«Je n'ose pas vous dire, mais, si vous vouliez, à Toulven, manger chez +nous? Dame, vous savez, chez mon beau-père, ça n'est pas comme à la +ville, bien sûr.»</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLIII" id="XLIII"></a><a href="#table">XLIII</a></h2> + +<p class="droit">Brest, 15 juin 1878.</p> + + +<p>Dès le matin, je pars pour Toulven, où Yves m'attend depuis hier.</p> + +<p>Temps splendide. La vieille Bretagne est verte et fleurie. Tout le long +du chemin, de grands bois, des rochers. </p> + +<p>Yves est là à l'arrivée de la diligence que j'ai prise à Bannalec. Près +de lui se tient une jeune fille de dix-huit ou vingt ans qui rougit, +bien jolie sous sa grande coiffe.</p> + +<p>«Voici Anne, me dit Yves, ma belle-sœur, la marraine.»</p> + +<p>Il y a encore une petite distance entre le bourg et la chaumière qu'ils +habitent à Trémeulé en Toulven.</p> + +<p>Des gars du village chargent mes malles sur leurs épaules, et me voilà +en route pour faire ma visite au goéland qui vient de naître; pour faire +connaissance aussi avec cette famille de bas Bretons, dans laquelle mon +pauvre Yves est entré par coup de tête, sans trop savoir pourquoi.</p> + +<p>Comment seront-ils, ces nouveaux parents de mon frère Yves,—et ce pays +qui va devenir le sien?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLIV" id="XLIV"></a><a href="#table">XLIV</a></h2> + + +<p>Nous nous acheminons tous trois par des sentiers creux, très profonds, +qui fuient devant nous sous le couvert des hêtres et qui sont tout +pleins de fougères.</p> + +<p>C'est le soir; le ciel est couvert, et il fait dans ces chemins une +espèce de nuit qui sent le chèvrefeuille.</p> + +<p>Çà et là sont rangées, au bord, des chaumières grises, très antiques, +tapissées de mousse.</p> + +<p>...Il y en a une d'où part une chanson à dormir, chantée en cadence +lente par une voix très vieille aussi:</p> + + +<p class="center">Boudoul, boudoul, galaïchen!<br /> + Boudoul, boudoul, galaïch du!...</p> + + +<p>«C'est <i>lui</i> qu'on berce, dit Yves en souriant. Voici chez nous.»</p> + +<p>Elle est à moitié enfouie et toute moussue, cette chaumière des vieux +Keremenen. Les chênes et les hêtres étendent au-dessus leur voûte verte; +elle semble aussi ancienne que la terre des chemins.</p> + +<p>Au dedans, il fait sombre; on voit les lits en forme d'armoire alignés +avec les bahuts le long du granit brut des murs.</p> + +<p>Une grand-mère en large collerette blanche est là qui chante auprès du +nouveau-né, qui chante un air du temps de son enfance.</p> + +<p>Dans un berceau d'une mode bretonne d'autrefois, qui, avant lui, avait +bercé ses ancêtres, est couché le petit goéland: un gros bébé de trois +jours, tout rond, tout noir, déjà basané comme un marin, et qui dort, +les poings fermés sous son menton. Il a de tout petits cheveux qui +sortent de son bonnet sur son front comme des petits poils de souris. Je +l'embrasse, et de tout mon cœur, parce que c'est le bébé d'Yves.</p> + +<p>«Pauvre petit goéland!» dis-je en touchant le plus doucement possible +ses petits cheveux de souris, «il n'a pas encore beaucoup de plumes.</p> + +<p>—C'est vrai, dit Yves en riant. Et puis, regardez», ajoute-t-il en +étendant avec des précautions infinies la petite patte fermée dans sa +main rude, «je ne l'ai pas très bien réussi: il n'a pas du tout la <i>peau +d'entre-doigts</i>.»</p> + +<p>On nous dit que Marie Kermadec est couchée dans un de ces lits dont on a +refermé sur elle la petite porte de bois à jour, parce qu'elle vient de +s'endormir; nous baissons la voix de peur de l'éveiller, et nous +sortons, Yves et moi, pour aller faire dans le village plusieurs +démarches que nécessite la solennité de demain.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLV" id="XLV"></a><a href="#table">XLV</a></h2> + + +<p>Nous trouvons drôle de nous voir tous deux faisant acte de citoyens +comme tout le monde. Chez m. Le maire, chez m. Le curé, nous nous +sentons très empruntés, ayant même par instants des envies de rire.</p> + +<p>Petit goéland est définitivement inscrit au registre de Toulven sous les +prénoms de Yves-Pierre,—celui de son père, et le mien, comme c'est +l'usage dans le pays. Quant à m. Le curé, il est convenu avec lui qu'il +nous attendra demain matin, à neuf heures, à l'église, et qu'il y aura +un <i>te deum</i>.</p> + +<p>«Maintenant rentrons tout droit, dit Yves; le <i>père</i> doit être déjà de +retour, et nous les retarderions pour souper.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLVI" id="XLVI"></a><a href="#table">XLVI</a></h2> + + +<p>La nuit de juin descendait doucement, avec beaucoup de calme et de +silence, sur le pays breton. Dans le chemin creux, on commençait à ne +plus y voir.</p> + +<p>Le vieux Corentin Keremenen était de retour, en effet, de son travail +aux champs et nous attendait sur sa porte. Même il avait eu le temps de +faire sa toilette: il avait mis son grand chapeau à boucle d'argent et +sa veste des fêtes en drap bleu, ornée de paillettes de métal et d'une +broderie dans le dos, représentant le saint sacrement.</p> + +<p>...Il y a une agitation joyeuse dans cette chaumière, un air des grands +jours. Les chandeliers de cuivre sont allumés sur la table, qui est +recouverte d'une belle nappe. Les bahuts, les escabeaux, les vieilles +boiseries de chêne reluisent comme des miroirs; on sent qu'Yves a passé +par là. </p> + +<p>Ces chandeliers n'éclairent pas loin et il y a dans cette chaumière des +recoins noirs; on voit se mouvoir de grandes choses bien blanches, qui +sont les coiffes à larges ailes et les collerettes plissées des femmes; +autrement les fonds sont très obscurs; la lumière vient mourir en +tremblotant sur le granit des murailles, sur les solives irrégulières et +noircies par le temps qui portent le chaume du toit. Toujours ce chaume +et ce granit brut qui jettent encore dans les villages bretons une note +de l'époque primitive.</p> + +<p>...On apporte sur la table la bonne soupe qui fume et nous nous asseyons +alentour, Yves à ma gauche, Anne à ma droite.</p> + +<p>C'est un grand repas, plusieurs poulets à diverses sauces, des crêpes de +sarrasin, des omelettes au lard et au sucre; du vin et du cidre doré +qui mousse dans nos verres.</p> + +<p>Yves me dit à part, tout bas:</p> + +<p>«C'est un très bon homme, mon beau-père;—et ma belle-mère Marianne, +vous ne pouvez pas vous figurer quelle bonne femme elle est! J'aime +beaucoup mon beau-père et ma belle-mère.»</p> + +<p>Dans la soirée, une jeune fille apporte du village des choses empesées +de frais, très encombrantes. Anne se dépêche de serrer tout cela dans un +bahut pendant qu'Yves m'envoie un coup d'œil d'intelligence, disant:</p> + +<p>«Vous voyez, tous ces préparatifs en votre honneur!»</p> + +<p>J'avais bien deviné ce que c'était: la coiffe de cérémonie et l'immense +collerette brodée de mille plis; qui doivent la parer pour la fête de +demain matin.</p> + +<p>De mon côté, j'ai différents petits paquets que je désire faire sortir +inaperçus de ma malle avec l'aide d'Yves: des bonbons, des dragées, une +croix d'or pour la marraine. Mais Anne aussi a vu tout cela du coin de +son œil, et se met à rire. Tant pis! Et on ne peut pas réussir à se +faire des mystères dans un logis où il n'y a qu'une seule porte et qu'un +seul appartement pour tout le monde.</p> + +<p>Petit Pierre, lui, toujours tout rond comme un bébé de bronze, continue +de dormir dans la même pose, les poings fermés sous le menton; jamais +bébé naissant ne fut si beau ni si sage.</p> + +<p>...Quand je prends congé d'eux tous, Yves se lève aussi pour venir me +conduire jusqu'au village, où je dois coucher à l'auberge.</p> + +<p>...Dehors, dans le sentier creux, sous les branches, il fait absolument +noir; on y est enveloppé d'une obscurité double, celle des grands arbres +et celle de la nuit.</p> + +<p>C'est un genre de calme auquel nous ne sommes plus habitués, celui des +bois. Et puis la mer n'est pas là; ce pays de Toulven en est très +éloigné. Nous écoutons; il nous semble toujours que nous devons entendre +dans le lointain son bruit familier; mais non, c'est partout le silence. +Rien que des frôlements à peine perceptibles dans l'épaisseur verte, +faibles bruits d'ailes qui s'ouvrent, trémoussements légers d'oiseaux +qui ont de petits rêves dans leur sommeil. </p> + +<p>On sent toujours les chèvrefeuilles; mais, avec la nuit, il est venu une +fraîcheur pénétrante et des odeurs de mousse, de terre, d'humidité +bretonne.</p> + +<p>Toutes ces campagnes qui dorment, toutes ces collines boisées qui nous +entourent, tous ces sommeils d'arbres, toutes ces tranquillités nous +oppressent. Nous nous sentons un peu des étrangers au milieu de tout +cela, et la mer nous manque, la mer, qui est en somme le grand espace +ouvert, le grand champ libre sur lequel nous nous sommes accoutumés à +courir.</p> + +<p>Yves subit ces impressions et me les exprime d'une manière naïve, d'une +manière à lui, qui n'est guère intelligible que pour moi. Au milieu de +son bonheur, une inquiétude le trouble ce soir, presque un regret d'être +venu étourdiment fixer sa destinée dans cette chaumière perdue.</p> + +<p>Et puis nous rencontrons un calvaire, qui tend dans l'obscurité ses deux +bras gris, et nous songeons à toutes ces vieilles chapelles de granit, +qui sont posées çà et là autour de nous, isolées au milieu des bois de +hêtres et dans lesquelles veillent des esprits de morts.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLVII" id="XLVII"></a><a href="#table">XLVII</a></h2> + + +<p>Le lendemain jeudi, 16 du mois de juin 1878, par un temps radieux, le +cortège de baptême s'organise dans la chaumière des vieux Keremenen.</p> + +<p>Anne, le dos tourné dans un coin, ajuste sa grande coiffe devant un +miroir, un peu embarrassée d'être obligée de faire cela devant moi; mais +les chaumières de Bretagne ne sont pas grandes, et elles n'ont pas +d'autres séparations au dedans que les petites armoires où l'on dort.</p> + +<p>Anne est vêtue d'un costume de drap noir dont le corsage ouvert est +brodé de soies de toutes couleurs et de paillettes d'argent; elle porte +un devantier de moire bleue, et, débordant sur ses épaules, une +collerette blanche à mille plis qui se tient rigide comme une fraise du +<span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> siècle. Moi, j'ai pris un uniforme aux dorures toutes fraîches, +et nous produirons certainement un bon effet tout à l'heure, nous +donnant le bras, dans le sentier vert.</p> + +<p>Auprès du petit enfant, il y a ce matin un nouveau personnage, une +vieille très laide et très extraordinaire, qui fait son entendue et à +qui on obéit:—c'est la sage-femme, à ce qu'il paraît.</p> + +<p>«Elle a l'air un peu sorcière», dit Anne, qui devine mon impression; +«mais c'est une très bonne femme.</p> + +<p>—Oh! oui, une très bonne femme, appuie le vieux Corentin; c'est un air +qu'elle a comme cela, monsieur, mais elle ne manque pas de religion, et +même elle a obtenu de grandes bénédictions, l'an passé, au pèlerinage de +Sainte-Anne.»</p> + +<p>Cassée en deux comme Carabosse, un nez crochu en bec de chouette et des +petits yeux gris bordés de rouge, qui clignotent très vite comme ceux +des poules, elle va de droite et de gauche, affairée, avec sa grande +collerette de cérémonie toute raide; quand elle parle, sa voix surprend +comme un son de la nuit; on croirait entendre la hulotte des sépulcres.</p> + +<p>Yves et moi, nous n'aimions pas d'abord cette vieille auprès du +nouveau-né; mais nous songeons ensuite que, depuis cinquante ans, elle +préside aux naissances des petits enfants du pays de Toulven, sans avoir +jamais porté malheur à aucun, bien au contraire. D'ailleurs, elle +observe en conscience tous les rites anciens, tels que faire boire au +petit avant le baptême un certain vin dans lequel on a trempé l'anneau +du mariage de sa mère, et plusieurs autres qui ne devraient jamais être +négligés.</p> + +<p>On y voit juste autant qu'il faut, dans cette chaumière, très enterrée +et très à l'ombre. Le jour entre un peu par la porte; au fond, il y a +aussi une lucarne ménagée dans l'épaisseur du granit, mais les fougères +l'ont envahie: on les voit par transparence, comme les fines découpures +d'un rideau vert.</p> + +<p>...Enfin petit Pierre a terminé sa toilette, et sans pousser un cri. Je +l'aurais mieux aimé en petit Breton; mais non, il est tout en blanc, le +fils d'Yves, avec une longue robe brodée et des nœuds de ruban, comme +un petit monsieur de la ville. Il a l'air encore plus vigoureux et plus +brun dans ce costume de poupée; les pauvres petits bébés des villes, qui +vont au baptême dans des toilettes pareilles, n'ont pas, en général, un +sang si vivace et si fort.</p> + +<p>Par exemple, je suis forcé de reconnaître qu'il n'est pas encore bien +joli; il est probable que cela viendra plus tard; mais, pour le moment, +il a un minois bouffi de petit chat naissant. </p> + +<p>...Dehors, dans le sentier plein de fougères, sous la voûte verte, +s'agitent déjà quelques grandes coiffes blanches de jeunes filles et des +corsages de drap à broderies, comme celui d'Anne. Elles sont sorties des +chaumières voisines et attendent pour nous voir passer.</p> + +<p>Bras dessus bras dessous, Anne et moi, nous nous mettons en route. Petit +Pierre prend les devants, sur les bras de la vieille au nez d'oiseau, +qui trotte vite et menu, avec un déhanchement bizarre comme les vieilles +fées. Et le grand Yves marche derrière nous, dans ses habits de mariage, +très grave, un peu étonné d'être à pareille fête, un peu intimidé aussi +de défiler tout seul, mais c'est la coutume.</p> + +<p>Par le beau matin de juin, nous descendons gaiement le sentier breton; +au-dessus de nos têtes, le couvert des chênes et des hêtres tamise des +petits ronds de lumière qui tombent par milliers à travers la verdure +comme une pluie blanche. Les clématites pendent, mêlées au +chèvrefeuille, et les oiseaux chantent tous la bienvenue au petit +goéland, qui fait sa première apparition au soleil.</p> + +<p>...Nous voici dans Toulven, qui est presque une petite ville. Les bonnes +gens sont sur leur porte, et nous défilons tout le long de la grand'rue +pour aller à l'église.</p> + +<p>Elle est très ancienne, cette église de Toulven; elle s'élève toute +grise dans le ciel bleu, avec sa haute flèche de granit à jours, que par +place les lichens ont dorée. Elle domine un grand étang immobile avec +des nénuphars, et une série de collines uniformément boisées qui font +par derrière un horizon sans âge. </p> + +<p>Tout autour, un antique enclos; c'est le cimetière. Des croix bordent la +sainte allée; elle sortent d'un tapis de fleurs, d'œillets, de +giroflées, de blanches marguerites. Et dans les recoins plus abandonnés +où le temps a nivelé les bosses de gazon, il y a des fleurs encore pour +les morts: les silènes et les digitales des champs de Bretagne; la terre +en est toute rose. Les tombes se pressent là, aux portes de l'église +séculaire, comme un seuil mystérieux de l'éternité; cette grande chose +grise qui s'élève, cette flèche qui essaye de monter, il semble, en +effet, que tout cela protège un peu contre le néant; en se dressant vers +le ciel, cela appelle et cela supplie: et c'est comme une éternelle +prière immobilisée dans du granit. Et les pauvres tombes enfouies sous +l'herbe attendent là, plus confiantes, à ce seuil d'église, le son de la +dernière trompette et des grandes voix de l'Apocalypse. </p> + +<p>Là aussi, sans doute, quand, moi, je serai mort ou cassé par la +vieillesse, là on couchera mon frère Yves; il rendra à la terre bretonne +sa tête incrédule, et son corps qu'il lui avait pris. Plus tard encore y +viendra dormir le petit Pierre,—si la grande mer ne nous l'a pas +gardé,—et, sur leurs tombes, les fleurs roses des champs de Bretagne, +les digitales sauvages, l'herbe haute de juin, pousseront comme +aujourd'hui, au beau soleil des étés.</p> + +<p>...Sous le porche de l'église, il y avait tous les enfants du village +qui semblaient très recueillis. M. Le curé était là aussi qui nous +attendait dans ses habits de cérémonie.</p> + +<p>C'était un porche d'une architecture très primitive, et dont bien des +générations bretonnes avaient usé les pierres; il y avait des saints +difformes, taillés dans le granit, qui étaient alignés comme des +gnomes.</p> + +<p>La cérémonie fut longue à cette porte. La vieille à tête de chouette +avait posé le petit Pierre dans nos mains, et nous le tenions à deux +avec la marraine, comme le veut l'usage, elle du côté des pieds et moi +du côté de la tête. Yves, adossé aux piliers de granit, nous regardait +faire d'un air très rêveur, et Anne était bien jolie, sous ce porche +gris, avec son beau costume et sa grande fraise, tout en lumière, dans +un rayon de soleil.</p> + +<p>Petit Pierre marqua une légère grimace et passa sur sa lèvre le bout de +sa toute petite langue, d'un air mécontent, quand on lui fit goûter le +sel, emblème des amertumes de la vie.</p> + +<p>M. Le curé récita de longs <i>oremus</i> en latin, après quoi, il dit dans la +même langue au petit goéland: <i>Ingredere, Petre, in domum Domini</i>. Et +alors nous entrâmes dans l'église.</p> + +<p>Des saintes qui étaient là, dans des niches, en costume du <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> +siècle, regardaient petit Pierre faire son entrée, de ce même air +placide et mystique avec lequel elles ont vu naître et mourir dix +générations d'hommes.</p> + +<p>Sur les fonts baptismaux ce fut encore fort long, et puis il nous fallut +faire station, Anne et moi, devant la grille du chœur, agenouillés +comme deux nouveaux époux.</p> + +<p>Enfin, je dus prendre à moi tout seul le fils d'Yves, que je tremblais +de briser dans mes mains inhabiles, monter les marches de l'autel avec +ce précieux petit fardeau, et lui faire embrasser la nappe blanche sur +laquelle pose le saint sacrement. Je me sentais très gauche en uniforme, +j'avais l'air de porter un poids des plus lourds. Je ne m'imaginais pas +que ce fût une chose si difficile de tenir un nouveau-né; encore il +était endormi: s'il eût été en mouvement, jamais je n'aurais pu réussir.</p> + +<p>...Tous les enfants du village nous guettaient au départ, de petits gars +bretons avec des mines effarouchées, des joues bien rondes et de longs +cheveux.</p> + +<p>Les cloches sonnaient joyeusement en haut de l'antique flèche grise et +le <i>Te Deum</i> venait d'éclater derrière nous, entonné à pleine voix par +des petits enfants de chœur en robe rouge et surplis blanc.</p> + +<p>On nous laissa passer, encore tranquilles et recueillis, dans l'allée +fleurie que bordaient les tombes;—mais après, quand nous fûmes +dehors!...</p> + +<p>Petit Pierre, cause de tout ce tapage, était parti devant, emporté de +plus en plus vite par la vieille au nez crochu, et dormant toujours de +son sommeil innocent. Anne et moi, nous étions assaillis; petits garçons +et petites filles nous entouraient avec des cris et des gambades; il y +en avait de ces petites qui avaient bien cinq ans, et qui portaient déjà +de grandes collerettes et de grandes coiffes pareilles à celles de leurs +mères; et elles sautaient autour de nous, comme des petites poupées très +comiques.</p> + +<p>C'était singulier, la joie de ce petit monde breton, rose avec de longs +cheveux de soie jaune; à peine éclos à la vie, et déjà dans des costumes +et des modes du vieux temps;—exubérants d'une joie +inconsciente,—comme autrefois leurs ancêtres, et ils sont morts! Joie +de la vie toute neuve, joie comme en ont les petits chats, les cabris, +et, après dix ans, ils meurent; les petits chiens, les petits moutons +ont de ces joies et font des sauts d'enfant,—et cela passe et on les +tue!</p> + +<p>Nous leur jetions des poignées de dragées, et toute notre route était +semée de bonbons. On se souviendra longtemps dans Toulven de ce baptême +du petit goéland.</p> + +<p>...Après, nous retrouvâmes le calme du sentier breton, la longue allée +verte, et, au bout, le hameau sauvage.</p> + +<p>Il était maintenant près de midi; les papillons et les mouches volaient +par bandes le long du chemin. Il faisait très chaud pour un temps de +Bretagne.</p> + +<p>En plein jour, c'était un vrai jardin que ce toit de chaume des vieux +Keremenen; une quantité de petites fleurs, blanches, jaunes, roses, s'y +étaient installées en compagnie d'une grande variété de fougères, et le +soleil s'éparpillait dessus, toujours tamisé par les chênes.</p> + +<p>Au dedans, il faisait encore frais, dans le demi-jour un peu vert, sous +la voûte basse et noire des vieilles solives.</p> + +<p>Le dîner était prêt sur la table, et la femme d'Yves, qui s'était levée +pour la première fois, nous attendait, assise à sa place, dans ses beaux +habits de fête. En quelques jours, sa jeunesse s'était envolée, elle +était pâle et maigrie. Yves la regarda avec un air de surprise déçue +qu'elle put voir; puis, comprenant que c'était mal, il alla l'embrasser +avec affection, un peu en grand seigneur. Et, moi, j'augurai de tristes +choses de cette entrevue de désenchantement.</p> + +<p>Toutefois ce dîner du baptême fut gai. Il se composait d'un grand nombre +de plats bretons et dura fort longtemps.</p> + +<p>Au dessert, on entendit dehors marmotter très vite, à deux voix, en +langue de basse Bretagne, des espèces de litanies. C'étaient deux +vieilles, deux pauvresses, qui se donnaient le bras, appuyées sur des +bâtons, comme font les fées quand elles prennent forme caduque pour +n'être pas reconnues.</p> + +<p>Elles demandèrent à entrer, étant venues pour dire la bonne aventure au +petit Pierre. Sur son berceau de chêne où on le balançait doucement, +elles firent des prédictions très heureuses, et puis se retirèrent en +bénissant tout le monde.</p> + +<p>Alors on leur remit de grosses aumônes, et Anne leur fit des tartines +beurrées.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a><a href="#table">XLVIII</a></h2> + + +<p>Dans l'après-midi, il y eut une belle scène: mon pauvre Yves était gris +et voulait aller à Bannalec prendre le chemin de fer pour s'en retourner +à bord. </p> + +<p>Nous étions fort loin à nous promener dans un bois, Anne, lui et moi, +quand tout à coup cela le prit à propos d'un rien. Il nous avait +quittés, nous tournant le dos, disant qu'il ne reviendrait plus, et nous +l'avions suivi par inquiétude de ce qu'il allait faire.</p> + +<p>Quand nous arrivâmes après lui à la chaumière des vieux Keremenen, nous +le vîmes qui avait jeté à terre sa belle chemise blanche et ses beaux +habits de mariage; le torse nu, comme se mettent les matelots à bord +pour la tenue du matin, il cherchait partout son tricot de marin qu'on +lui avait caché.</p> + +<p>«Seigneur Jésus, mon Dieu! ayez pitié de nous», disait Marie, se femme, +en joignant ses pauvres mains pâles de convalescente. «Comment cela +s'est-il fait, seigneur? Car enfin il n'a pas bu! Ô monsieur, +empêchez-le», suppliait-elle en s'adressant à moi. «Et qu'est-ce qu'on +va dire dans Toulven quand il passera, de voir que mon mari a voulu me +quitter!»</p> + +<p>En effet, Yves avait très peu bu; le contentement, sans doute, lui avait +tourné la tête à ce dîner, et, de plus, nous lui avions fait faire une +course au grand soleil; il n'y avait pas tout à fait de sa faute.</p> + +<p>Quelquefois,—rarement il est vrai,—avec beaucoup de douceur, on +pouvait l'arrêter encore; je savais cela, mais je ne me sentais pas +capable aujourd'hui d'employer ce moyen. Non, c'était trop, à la fin! +Même ici, dans cette paix et ce bon jour de fête, apporter encore ces +scènes-là!</p> + +<p>Je dis simplement:</p> + +<p>«Yves ne sortira pas!»</p> + +<p>Et, pour lui couper la route, je me mis en travers de la porte, +arc-bouté aux vieux montants de chêne, qui étaient massifs et solides.</p> + +<p>Lui n'osait rien me répondre à moi-même, ni lever sur moi ses yeux +sombres et troubles. Il allait et venait, cherchant toujours ses habits +de bord, tournant comme une bête fauve que l'on tient captive. Il avait +dit à voix basse que rien ne l'empêcherait de sortir dès qu'il aurait +trouvé son bonnet pour se coiffer. Mais c'est égal, l'idée qu'il +faudrait me toucher pour essayer de sortir le retenait encore.</p> + +<p>Moi aussi, j'étais dans un mauvais jour et je ne sentais plus rien de +cette affection qui avait duré tant d'années, pardonné tant de choses. +Je voyais devant moi le forban ivre, ingrat, révolté, et c'était tout.</p> + +<p>Au fond de chaque homme, il y a toujours un sauvage caché qui +veille,—chez nous surtout qui avons roulé la mer.—C'étaient nos deux +sauvages qui étaient en présence et qui se regardaient, ils venaient de +se heurter l'un à l'autre, comme dans nos plus mauvais jours passés.</p> + +<p>Et dehors, autour de nous, c'était toujours le calme de la campagne, +l'ombre des chênes, la tranquille <i>nuit verte</i>.</p> + +<p>Le pauvre vieux Keremenen, lui, ne pouvait rien, et cela risquait de +devenir tout à fait odieux et pitoyable, quand on entendit Marie qui +pleurait; c'étaient ses premières larmes de femme, des larmes pressées, +amères, présage sans doute de beaucoup d'autres; des sanglots qui +étaient lugubres, au milieu de ce silence lourd que nous gardions tous.</p> + +<p>Alors Yves fut vaincu et s'approcha lentement pour l'embrasser:</p> + +<p>«Allons, j'ai tort, dit-il, et je demande pardon.»</p> + +<p>Et puis il vint à moi et se servit d'un nom qu'il avait quelquefois +écrit, mais qu'il n'avait jamais osé prononcer:</p> + +<p>«Il faut encore me pardonner, <i>frère</i>!...»</p> + +<p>Et il m'embrassa aussi.</p> + +<p>Après, il demanda pardon aux deux vieux Keremenen, qui lui donnèrent de +bons baisers de père et de mère; et pardon à son fils, le petit +goéland, en appuyant sa bouche sur ses petites mains fermées qui +débordaient du berceau.</p> + +<p>Il était tout à fait dégrisé et c'était fini; le vrai Yves, mon frère, +était revenu; il y avait comme toujours dans son repentir quelque chose +de simple et d'enfantin qui faisait qu'on lui pardonnait sans +arrière-pensée et qu'on oubliait tout.</p> + +<p>Maintenant il ramassait ses effets par terre, les époussetait et se +rhabillait sans rien dire, triste, épuisé, essuyant son front, où une +mauvaise sueur froide était venue perler.</p> + +<p>...Une heure après, je regardais Yves, qui était posé, avec sa tournure +d'athlète, auprès du berceau de son fils; il venait de l'endormir, en +le berçant lui-même, et, peu à peu, progressivement, avec beaucoup de +précautions, il arrêtait les balancements de la petite corbeille de +chêne, pour la laisser immobile, voyant que le sommeil était bien venu. +Ensuite il se pencha davantage pour le regarder de tout près, +l'examinant avec beaucoup de curiosité, comme ne l'ayant encore jamais +vu, touchant les petits poings fermés, les petits cheveux de souris qui +sortaient toujours du petit bonnet blanc.</p> + +<p>À mesure qu'il le contemplait, sa figure prenait une expression d'une +tendresse infinie; alors l'espoir me vint que ce serait peut-être un +jour sa sauvegarde et son salut, ce petit enfant....</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLIX" id="XLIX"></a><a href="#table">XLIX</a></h2> + + +<p>Le soir, après souper, nous fîmes une promenade beaucoup plus calme que +celle du jour, Anne, Yves et moi.</p> + +<p>Et, à neuf heures, nous étions assis au bord d'un grand chemin qui +traversait les bois.</p> + +<p>Ce n'était pas encore la nuit, tant sont longues en Bretagne les soirées +du beau mois de juin; mais nous commencions tout de même à causer des +fantômes et des morts.</p> + +<p>Anne disait: </p> + +<p>«L'hiver, quand les loups viennent, nous les entendons de chez nous; +mais quelquefois les revenants aussi, monsieur, se mettent à crier comme +eux.»</p> + +<p>Ce soir-là, on entendait seulement passer les hannetons et les +cerfs-volants qui traversaient l'air tiède en décrivant des courbes, +avec de petits bourdonnements d'été. Et puis, dans le lointain du bois: +<i>hou!... Hou!...</i> Un appel triste, chanté tout doucement d'une voix de +hibou.</p> + +<p>Et Yves disait:</p> + +<p>«Écoutez, frère, les perruches de France qui chantent» (c'était un +souvenir de sa <i>perruche</i> de la <i>Sibylle</i>).</p> + +<p>Les graminées légères, avec leurs fleurs de poussière grise, étendaient +sur la terre une couche très haute, à peine palpable, où on enfonçait; +et les dernières phalènes, qui avaient fini de courir, plongeaient les +unes après les autres dans ces épaisseurs d'herbes, pour prendre leur +poste de sommeil le long des tiges.</p> + +<p>Et l'obscurité venait, lente et calme, avec un air de mystère.</p> + +<p>...Passa un jeune gars breton qui portait un bissac sur l'épaule, et +s'en revenait gris du pardon de Lannildu, la plume de paon au chapeau. +(Je ne sais pas bien ce que vient faire ceci dans l'histoire d'Yves: je +raconte au hasard des choses qui sont restées dans ma mémoire). Il +s'arrêta pour nous faire un discours. Après quoi, en manière de +péroraison, et montrant son bissac:</p> + +<p>«Tenez, dit-il, j'ai deux chats là-dedans.» (Cela n'avait aucun rapport +avec ce qu'il venait de nous dire).</p> + +<p>Il posa son fardeau par terre et jeta son grand chapeau dessus. Alors ce +bissac se mit à <i>jurer</i>, avec de grosses voix de matous en colère, et à +circuler par soubresauts sur le chemin.</p> + +<p>Quand nous fûmes bien convaincus que c'étaient des chats, il remit le +tout sur son épaule, salua, et continua sa route.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="L" id="L"></a><a href="#table">L</a></h2> + +<p class="droit">17 juin 1878.</p> + +<p>De bonne heure, nous sommes debout pour aller dans les bois ramasser des +<i>luzes</i> (petits fruits d'un noir bleu que l'on trouve dans les plus +épais fourrés, sur des plantes qui ressemblent au gui de chêne).</p> + +<p>Anne ne portait plus son beau costume de fête: elle avait mis une grande +collerette unie et une coiffe plus simple. Sa robe bretonne en drap bleu +était ornée de broderies jaunes: sur chaque côté de son corsage, +c'étaient des dessins imitant de ces rangées d'yeux comme en ont les +papillons sur leurs ailes.</p> + +<p>Le long des sentiers creux, dans la nuit verte, nous rencontrions des +femmes qui allaient à Toulven entendre la première messe du matin. Du +fond de ces longs couloirs de verdure, on les voyait venir avec leurs +collerettes, avec leurs hautes coiffes blanches, dont les pans +retombaient symétriques sur leurs oreilles, comme des bonnets +d'Egyptiens. Leur taille était très serrée dans des doubles corsages de +drap bleu qui ressemblaient à des corselets d'insectes et sur lesquels +étaient brodées toujours les mêmes bigarrures, les mêmes rangées d'yeux +de papillon. Au passage, elles nous disaient bonjour en langue bretonne, +et leur figure tranquille avait des expressions primitives.</p> + +<p>Et puis, sur les portes des chaumières antiques en granit gris qui +étaient enfouies dans les arbres, nous trouvions des vieilles assises +et gardant des petits enfants; des vieilles aux longs cheveux blancs +dépeignés, aux haillons de drap bleu coupés à la mode d'autrefois, avec +des restes de broderies bretonnes et de rangées d'yeux: la misère et la +sauvagerie du vieux temps.</p> + +<p>Des fougères, des fougères, tout le long de ces chemins,—les espèces +les plus découpées, les plus fines, les plus rares, agrandies là dans +l'ombre humide, formant des gerbes et des tapis;—et puis des digitales +pourprées s'élançant comme des fusées roses, et, plus roses encore que +les digitales, les silènes de Bretagne, semant sur toute cette verdure +fraîche leurs petites étoiles d'une couleur de carmin.</p> + +<p>...À nous peut-être la verdure semble plus verte, les bois plus +silencieux, les senteurs plus pénétrants, à nous qui habitons les +maisons de planches au milieu du bruit de la mer.</p> + +<p>«Moi, je trouve qu'on est très bien ici, disait Yves. Un peu plus tard, +quand le petit Pierre sera seulement assez grand pour que je l'emmène +par la main, nous nous en irons tous deux ramasser toute sorte de choses +dans les bois,—et puis chasser. C'est cela, j'achèterai un fusil, dès +que je serai un peu riche, pour tuer les loups. Il me semble à moi que +je ne m'ennuierai jamais dans ce pays...»</p> + +<p>Je savais bien, hélas! Qu'il s'y ennuierait à la longue; mais c'était +inutile de le lui dire et il fallait bien lui laisser sa joie, comme aux +enfants.</p> + +<p>D'ailleurs, lui aussi allait partir; deux jours après moi, il devait +rejoindre Brest, pour s'embarquer de nouveau. Ce n'était qu'un tout +petit repos dans notre vie, ce séjour en Toulven, qu'un petit entr'acte +de Bretagne après lequel notre métier de mer nous attendait.</p> + +<p>...Nous fûmes bientôt au milieu des bois; plus de sentiers ni de +chaumières; rien que des collines se succédant au loin, couvertes de +hêtres, de broussailles, de chênes et de bruyères. Et des fleurs, une +profusion de fleurs; tout ce pays était fleuri comme un éden: des +chèvrefeuilles, de grands asphodèles en quenouilles blanches et des +digitales en quenouilles roses.</p> + +<p>Dans le lointain, le chant des coucous dans les arbres, et, autour de +nous, des bruits d'abeilles.</p> + +<p>Les <i>luzes</i> croissaient çà et là, sur le sol pierreux, mêlées aux +bruyères fleuries. Anne trouvait toujours les plus belles, et m'en +donnait à pleine main. Et le grand Yves nous regardait faire avec un +sourire très grave, ayant conscience de jouer, pour la première fois, +une espèce de rôle de mentor et s'en trouvant très surpris.</p> + +<p>Le lieu était sauvage. Ces collines boisées, ces tapis de lichen, cela +ressemblait à des paysages des temps passés, tout en ne portant la +marque d'aucune époque précise. Mais le costume d'Anne était du plein +moyen âge et alors on avait l'impression de cette période-là.</p> + +<p>Non pas le moyen âge sombre et crépusculaire compris par Gustave Doré, +mais le moyen âge au soleil et plein de fleurs, de ces mêmes éternelles +fleurs des champs de la Gaule qui s'épanouissaient aussi pour nos +ancêtres. </p> + +<p>...Onze heures quand nous revînmes à la chaumière des vieux Keremenen +pour dîner; il faisait très chaud cet été-là, en Bretagne; toutes ces +fougères, toutes ces fleurettes roses des chemins se courbaient sous ce +soleil inusité, qui les fatiguait même à travers les branchages verts.</p> + +<p>...<i>Une heure</i>.—Pour moi, temps de partir.—J'allai embrasser d'abord +petit Pierre, qui dormait toujours dans sa corbeille de chêne antique, +comme si ces quatre jours ne lui avaient pas suffi pour se remettre de +toute la fatigue qu'il avait prise pour venir au monde.</p> + +<p>Je fis mes adieux à tous. Yves, pensif, debout contre la porte, +m'attendait pour m'accompagner jusqu'à Toulven, où la diligence devait +me prendre et me mener à la station de Bannalec. Anne et le vieux +Corentin voulurent aussi me reconduire. </p> + +<p>...Et, quand je vis s'éloigner Toulven, le clocher gris et l'étang +triste, mon cœur se serra. Dans combien d'années reviendrais-je en +Bretagne? Encore une fois nous étions séparés, mon <i>frère</i> et moi, et +tous deux nous en allions à l'inconnu. Je m'inquiétais de son avenir, +sur lequel je voyais peser des nuages très sombres.... Et puis je +songeais aussi à ces Keremenen, dont l'accueil m'avait touché; je me +demandais si mon pauvre cher Yves, avec ses défauts terribles et son +caractère indomptable, n'allait pas leur apporter le malheur, sous leur +toit de chaume couvert de petites fleurs roses.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LI" id="LI"></a><a href="#table">LI</a></h2> + +<p class="droit">Novembre 1880.</p> + + +<p>...Un peu plus de deux ans après.</p> + +<p>Petit Pierre avait froid. Il pleurait, en se tenant ses deux petites +mains, qu'il essayait de cacher sous son tablier. Il était dans une rue +de Brest, avant jour, un matin de novembre, sous la pluie fine. Il se +serrait contre sa mère, qui, elle aussi, pleurait. </p> + +<p>Elle était là, à ce coin de rue, Marie Kermadec, attendant, rôdant dans +l'obscurité comme une mauvaise femme. Yves rentrerait-il?... Où +était-il?... Où avait-il passé sa nuit? Dans quel bouge?... +Retournerait-il au moins à son bord, à l'heure du coup de canon, à temps +pour l'appel?</p> + +<p>D'autres femmes attendaient aussi.</p> + +<p>Une passa avec son mari, un quartier-maître comme Yves; il sortait ivre +d'un cabaret qu'on venait d'ouvrir. Il essaya de marcher, fit quelques +pas, puis tomba lourdement à terre, avec un bruit lugubre de sa tête +contre le granit dur.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! pleurait la femme; jésus, sainte Vierge Marie, ayez +pitié de nous!... Jamais je ne l'avais vu comme ça encore!...»</p> + +<p>Marie Kermadec l'aida à le remettre debout. Il avait une jolie figure +douce et sérieuse.</p> + +<p>«Merci, madame!»</p> + +<p>Et la femme continua de le faire marcher, en le soutenant de toutes ses +forces.</p> + +<p>Petit Pierre pleurait assez doucement, comme comprenant déjà qu'une +honte pesait sur eux, et qu'il ne fallait pas faire de bruit, baissant +sa petite tête, et cachant toujours sous son tablier ses pauvres petites +mains qui avaient froid. Il était assez bien couvert pourtant, mais il y +avait longtemps qu'il était là, tranquille, à ce coin de rue humide. +Les lanternes à gaz venaient de s'éteindre, et il faisait très noir. +Pauvre petite plante saine et fraîche, née dans les bois de Toulven, +comment était-il venu s'échouer dans cette misère de la ville? Il ne +s'expliquait pas bien ce changement, lui, il ne pouvait pas comprendre +encore pourquoi sa mère avait voulu suivre son mari dans ce Brest, et +habiter un logis sombre et froid, au fond d'une cour, dans une des rues +basses avoisinant le port.</p> + +<p>Un autre passa; il battait sa femme, celui-ci, il ne voulait pas se +laisser ramener, et c'était horrible. Marie poussa un cri, en entendant +le bruit creux d'un coup de poing frappé dans une poitrine; et puis elle +se cacha la figure, n'y pouvant rien. Non! Yves n'en était jamais arrivé +là, lui. Mais est-ce que cela viendrait? Est-ce qu'il faudrait aussi, un +de ces jours, descendre jusqu'à cette dernière misère?... </p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LII" id="LII"></a><a href="#table">LII</a></h2> + + +<p>Yves, à la fin, parut, marchant droit, cambré, la tête haute, mais +l'œil atone, égaré. Il vit sa femme, mais passa sans en avoir l'air, +lui jetant un mauvais regard trouble.</p> + +<p><i>Ce n'était plus lui</i>,—comme il le disait lui-même après, dans les bons +moments de repentir qu'il avait encore.</p> + +<p>Ce n'était plus lui, en effet: c'était la bête sauvage que l'ivresse +réveillait, quand sa vraie âme était obscurcie et disparue.</p> + +<p>Marie se garda de dire un mot, non seulement de faire un reproche, mais +même de supplier. Il ne fallait rien dire à Yves dans ces moments où sa +tête était perdue: il serait reparti encore. Elle savait cela; elle +était pliée à ce silence.</p> + +<p>Elle suivit, tête basse, sous la pluie, traînant par la main petit +Pierre, qui tâchait de pleurer encore plus doucement depuis qu'il avait +vu son père et qui mouillait ses pauvres petits pieds dans la boue du +ruisseau. Comment avait-elle pu le laisser marcher ainsi, et même le +faire sortir, comme cela, avant jour? À quoi pensait-elle donc? Où +avait-elle la tête?... Et elle le prit à son cou, le réchauffant contre +elle, l'embrassant avec amour. </p> + +<p>Yves fit mine de passer devant sa porte, pour voir,—facétie de +brute,—puis regarda derrière lui sa femme avec un sourire stupide qui +faisait mal, comme pour dire: «C'était une plaisanterie que je te +faisais, mais, tu vois, je vais rentrer.»</p> + +<p>Elle le suivit de loin, se dissimulant le long des murs de l'escalier +noir, se faisant petite, humble. Heureusement il n'était pas jour +encore, et sans doute les voisins ne seraient pas levés pour être +témoins de cette honte.</p> + +<p>Elle entra après lui dans leur chambre et ferma la porte.</p> + +<p>Pas de feu, un air de misère qui prenait au cœur. </p> + +<p>La chandelle allumée, Marie vit qu'Yves avait encore tout déchiré ses +vêtements neufs, qu'elle avait une première fois raccommodés avec tant +de soin; et puis son grand col bleu était froissé et maculé, et son +tricot à raies, les mailles rompues, bâillait sur sa poitrine.</p> + +<p>Il allait et venait, tournant comme une bête enfermée, dérangeant, +chavirant brusquement les choses qu'elle avait rangées, les morceaux de +pain qu'elle avait économisés.</p> + +<p>Elle, ayant recouché leur enfant dans son berceau et l'ayant bien +couvert, faisait semblant de s'occuper des choses de leur ménage. Il +fallait avoir un air naturel dans ces cas-là; autrement, si on semblait +trop s'occuper de lui, il s'exaspérait tout à coup, comme un fauve qui a +senti le sang; et il voulait repartir. Et, quand une fois il avait dit: +«Eh bien, je m'en vais! Je m'en vais retrouver mes camarades!» il s'en +allait avec un entêtement de brute; il n'y avait plus ni force, ni +prières, ni larmes capables de le retenir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIII" id="LIII"></a><a href="#table">LIII</a></h2> + + +<p>Quelquefois Yves tombait tout à coup comme un mort et dormait plusieurs +heures, puis c'était fini. Cela dépendait de l'espèce d'alcool qu'il +avait pris.</p> + +<p>D'autres fois, il tenait bon, on ne sait comment, et s'en retournait +sur son navire, dans le port, «à la Réserve», faire son service.</p> + +<p>Ce matin-là, quand il fut sept heures, Yves, un peu dégrisé, ayant eu +l'idée de lui-même de tremper sa tête dans de l'eau glacée, sortit et +prit le chemin de l'arsenal.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIV" id="LIV"></a><a href="#table">LIV</a></h2> + + +<p>Alors Marie s'assit, brisée, anéantie, auprès du petit berceau où leur +fils venait de se rendormir. </p> + +<p>Par les fenêtres sans rideaux une lueur blanche commençait à entrer, une +lueur pâle, pâle, qui donnait froid.</p> + +<p>Encore un jour!—dans la rue, on entendait ce bruit caractéristique des +bas quartiers de Brest aux heures d'<i>embauchée</i>: des milliers de sabots +de bois martelant les pavés de granit dur. Les ouvriers rentraient dans +le port de guerre, s'arrêtant en chemin pour boire encore de +l'eau-de-vie, dans des cabarets à peine ouverts qui mêlaient au jour +naissant les lueurs sales de leurs petites lampes.</p> + +<p>Marie restait là, immobile, percevant avec une espèce d'acuité +douloureuse tous ces bruits déjà familiers des matins d'hiver qui +montaient de la rue, voix noyées d'alcool et grouillements de sabots. +C'était dans une de ces vieilles maisons hautes d'étages, profondes, +immenses, avec des cours noires, des murs de granit brut, épais comme +des remparts, renfermant toute sorte de monde, ouvriers, vétérans, +marins;—au moins trente ménages d'ivrognes. Il y avait quatre +mois—depuis qu'Yves était revenu des Antilles—qu'elle avait quitté +Toulven pour venir habiter là.</p> + +<p>Une clarté plus blanche entrait par les vitres, tombait sur ces murs +délabrés et sordides, pénétrait peu à peu toute cette grande chambre, où +leur modeste petit ménage, aujourd'hui tout en désordre, semblait +perdu.—Décidément c'était le jour; elle alla, par économie, souffler sa +chandelle, et puis revint s'asseoir.</p> + +<p>Qu'allait-elle faire de sa journée? Travaillerait-elle aujourd'hui? Non, +elle n'en avait pas le courage, et puis à quoi bon? Encore un jour qu'il +faudrait passer sans feu, avec la mort dans le cœur, à regarder tomber +la pluie et à attendre!... Attendre, attendre avec une anxiété qui +croîtrait d'heure en heure, attendre la tombée de la nuit, le moment où +le martellement des sabots recommencerait en bas dans la rue grise, la +<i>débauchée</i>. Car Yves et les autres marins dont les navires étaient dans +le port sortaient en même temps que les ouvriers de l'arsenal, et alors, +elle, chaque soir, appuyée à sa fenêtre, regardait passer ce flot +d'hommes, les yeux inquiets, fouillant le plus loin possible dans tous +ces groupes, cherchant celui qui lui avait pris sa vie.</p> + +<p>Elle le reconnaissait de loin, à sa haute taille droite, à sa carrure; +son col bleu dominait les autres. Quand elle l'avait découvert, marchant +vite, se hâtant vers le logis, il lui semblait que son pauvre cœur se +desserrait, qu'elle respirait mieux; quand elle l'avait vu enfin +au-dessous d'elle entrer par la vieille porte basse, elle était presque +heureuse. Il arrivait;—et quand il était là et qu'il les avait +embrassés tous deux, elle et le petit Pierre, le danger était fini, il +ne ressortait plus.</p> + +<p>Mais, s'il tardait à paraître, peu à peu elle sentait l'angoisse +l'étreindre.... Et, quand l'heure était passée, la nuit venue, la foule +des hommes dispersée, et que lui n'était pas rentré, oh! alors +commençaient ces soirées sinistres qu'elle connaissait si bien, ces +soirées mortelles d'attente qu'elle passait, la porte ouverte, assise +dans une chaise, les mains jointes, à dire des prières, l'oreille tendue +à tous les chants de matelots qui venaient du dehors, tremblant à tous +les bruits de pas qu'elle entendait dans l'escalier noir.</p> + +<p>Et puis, très tard, quand les autres, les voisines, étaient couchées et +ne pouvaient plus la voir, elle descendait; sous le froid, sous la +pluie, elle s'en allait comme une insensée attendre aux coins des rues, +écouter aux portes des bouges où l'on buvait encore, coller sa joue +pâlie aux vitres des cabarets....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LV" id="LV"></a><a href="#table">LV</a></h2> + + +<p>Petit Pierre dormait toujours dans son berceau, pour rattraper son +pauvre petit sommeil perdu d'avant jour.—Et, ce matin-là, sa mère aussi +s'était assoupie près de lui dans sa chaise, accablée qu'elle était de +fatigue et de veille. </p> + +<p>Le grand jour pâle était tout à fait levé quand elle se réveilla, les +membres engourdis, ayant froid. En reprenant ses idées, vite elle +retrouva son angoisse. Pourquoi avait-elle quitté Toulven? Pourquoi +s'était-elle mariée? Pauvre fille de la campagne, que faisait-elle dans +ce Brest, où on regardait son costume de paysanne? Pourquoi était-elle +venue traîner dans les rues de la ville sa grande collerette blanche, +souvent trempée de pluie, que, par désespérance, par dégoût de tout, +elle laissait maintenant pendre toute fripée et sans apprêt sur ses +épaules?</p> + +<p>Elle avait épuisé tous les moyens pour ramener Yves. Il était encore si +doux, si bon, il aimait tant son petit Pierre dans ses moments +raisonnables, que souvent elle s'était reprise à espérer! Il avait des +repentirs très sincères, qui duraient plusieurs jours; et c'étaient des +jours de bonheur.</p> + +<p>«Il faut me pardonner, disait-il, tu vois bien que <i>ce n'était plus +moi</i>!»</p> + +<p>Et elle pardonnait; alors on ne se quittait plus; quand par hasard il +faisait un peu beau temps, on habillait petit Pierre dans ses habits +neufs, et on allait se promener, tous les trois, dans Brest.</p> + +<p>...Et puis, un beau soir, Yves ne rentrait pas, et c'était à +recommencer, il fallait retomber dans ce désespoir.</p> + +<p>Cela allait de mal en pis; le séjour à Brest exerçait sur lui cette même +influence qu'il a d'ordinaire sur tous les marins. Maintenant c'était +presque chaque semaine; cela devenait <i>une habitude</i>. À quoi bon +espérer?</p> + +<p>Il n'y avait plus d'argent dans leur tiroir. Comment faire? En emprunter +à ces femmes, les voisines, qui de temps en temps buvaient aussi, et +qu'elle dédaignait de connaître; elle en aurait trop honte! Pourtant +elle était à bout de moyens pour cacher sa détresse à ses parents, qui +ne savaient rien, eux, et qui s'étaient mis à aimer Yves comme leur vrai +fils.</p> + +<p>Eh bien, elle le leur dirait, qu'il n'en était pas digne. Une révolte se +faisait en elle. Elle le laisserait, cet homme; c'était trop à la fin, +et il n'avait pas de cœur....</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LVI" id="LVI"></a><a href="#table">LVI</a></h2> + + +<p>Et pourtant, si!—quelque chose lui disait qu'il en avait, du cœur, +mais qu'il était un grand enfant que la vie de la mer avait perdu. Avec +un attendrissement très doux, elle retrouvait sa figure noble et +tranquille, sa voix, son sourire des bons moments où il était sage....</p> + +<p>L'abandonner?... À cette idée qu'il s'en irait seul, tout à fait perdu +alors, et jetant tout au diable, livré à ses vices et à ceux des autres, +recommencer sa vie de débauches avec d'autres femmes, naviguer au loin, +puis vieillir seul, délaissé, épuisé par l'alcool!... Oh! à cette idée +de le quitter, elle était prise d'une angoisse plus horrible que tout: +elle sentait qu'elle était rivée à lui maintenant par un lien plus fort +que toute raison, que toute volonté humaine. Elle l'aimait éperdument, +sans avoir conscience de la grandeur de son amour.... Non, plutôt, si +elle ne pouvait pas l'en retirer, elle se laisserait rouler avec lui +dans la dernière fange pour l'avoir encore dans ses bras jusqu'à l'heure +de mourir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LVII" id="LVII"></a><a href="#table">LVII</a></h2> + + +<p>Petit Pierre n'aimait pas du tout Brest, lui; il trouvait que c'était +vilain et que c'était noir.</p> + +<p>Il y demeurait seulement depuis quatre mois, et déjà ses joues rondes +avaient un peu pâli sous leur teinte brune. Avant, elles étaient +pareilles à ces brugnons très mûrs des pays du Midi, qui sont d'une +couleur chaude et dorée, d'un rouge taché de soleil.</p> + +<p>Ses yeux étaient noirs et brillaient d'un éclat de jais, comme ceux de +sa mère, entre de très longs cils charmants. Dans ses petits sourcils, +il y avait déjà quelque chose de grave, qui était d'Yves.</p> + +<p>Il était beau à peindre, avec son expression réfléchie, et ce petit air +mâle et décidé qu'il prenait déjà comme un grand garçon.</p> + +<p>De temps en temps, il avait bien encore des moments de gaieté très +bruyante; il sautait, sautait tout autour de la chambre triste, en +faisant beaucoup de tapage. Mais cela ne lui venait plus aussi souvent +qu'à Toulven.</p> + +<p>Il regrettait, dans son petit souvenir encore vague, il regrettait les +petits camarades du sentier de hêtres, et les cajoleries de ses +grands-parents, et les chansons de sa vieille grand-mère. Là-bas, tout +le monde s'occupait de lui, tandis qu'ici il était presque toujours tout +seul.</p> + +<p>Non, il n'aimait pas la ville. Et puis il avait toujours froid, dans +cette chambre nue et dans ces vieux escaliers de pierre.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LVIII" id="LVIII"></a><a href="#table">LVIII</a></h2> + + +<p>«Il faut me pardonner; tu vois bien que ce n'était plus moi.»</p> + +<p>Quand une fois Yves avait dit cela, tout était bien fini; mais c'était +souvent très long à venir. Lorsque l'ivresse était passée, pendant deux +ou trois jours il restait sombre, morne, ne parlant plus, jusqu'au +moment où son sourire s'épanouissait de nouveau tout à coup à propos +d'un rien, avec une expression de confusion très enfantine.—Alors le +ciel se rouvrait pour la pauvre Marie, et elle lui souriait, elle aussi, +d'une façon particulière, sans jamais dire un mot de reproche; et +c'était la fin de l'épreuve. </p> + +<p>Une fois, elle osa lui demander très doucement:</p> + +<p>«Au moins, ne reste pas trois jours à bouder après, quand c'est passé.»</p> + +<p>Et lui, encore plus bas, avec un demi-sourire très naïf, la regardant de +côté, tout confus:</p> + +<p>«Ne pas rester trois jours à bouder, tu dis? Dame, est-ce que tu crois +que je suis bien content de moi quand j'ai fait de ces coups.... Comme +ceux-là? Oh! Mais ça n'est pas contre toi, ma pauvre Marie, bien sûr.»</p> + +<p>Alors elle s'approcha plus près, s'appuyant contre son épaule, et lui, +voyant ce qu'elle voulait, l'embrassa. </p> + +<p>«Oh! <i>la boisson! La boisson!</i>...» dit-il lentement, ses yeux se +détournant à demi fermés avec une expression farouche. «Mon père! mes +frères!... à présent, c'est mon tour!»</p> + +<p>Il n'avait encore jamais rien dit de pareil. Ce vice terrible, il n'en +parlait jamais, et il semblait qu'il ne s'en inquiétât pas.</p> + +<p>...Comment ne pas avoir encore de petits moments d'espoir quand on le +voyait ensuite si sage, si soumis, jouant au coin du feu avec son fils; +puis quittant tout à fait ses façons de seigneur, ayant pour sa femme +mille petites prévenances douces, afin de lui faire oublier sa peine?</p> + +<p>Comment croire que cet Yves-là pourrait bientôt et fatalement redevenir +l'<i>autre</i>, celui des mauvais jours, l'Yves au regard terne, l'Yves morne +et brutal, la bête égarée d'alcool, que rien ne toucherait plus? Alors +Marie l'entourait davantage de sa tendresse, concentrait sur lui toute +sa force de volonté, le veillait comme un petit enfant, tremblait en le +suivant des yeux quand seulement il descendait dans cette rue où +passaient les camarades à grand col bleu, et où s'ouvraient les portes +des bouges.</p> + +<p>...À terre, Yves était perdu; il le sentait bien lui-même, et se disait +tristement qu'il fallait essayer de repartir.</p> + +<p>Il avait grandi sur mer, au hasard, à la façon des plantes sauvages. On +ne s'était guère occupé jamais de lui donner des notions de devoir ni de +conduite, ni de rien au monde. Moi seul peut-être, moi, que sa destinée +et une prière de sa mère avaient mis sur son chemin, j'avais pu lui +parler de ces choses nouvelles, mais trop tard sans doute, ou trop +vaguement. La discipline du bord, c'était là le grand frein qui avait +conduit seul sa vie matérielle, la maintenant dans cette austérité rude +et saine qui fait les matelots forts.</p> + +<p>La <i>terre</i> avait été longtemps pour lui un lieu de passage où on +devenait libre et où il y avait des femmes; on y descendait comme en +pays conquis, entre les longs voyages; alors on avait de l'argent, et, +dans les quartiers de plaisir, on faisait tout plier devant ses caprices +et sa force.</p> + +<p>Mais vivre d'une vie régulière avec un petit ménage, compter ses +dépenses chaque jour, se conduire soi-même et songer au lendemain, ses +allures de matelot ne cadraient plus avec ces obligations imprévues. +D'ailleurs, autour de lui, dans ce Brest abâtardi et pourri, l'alcool +semblait suinter des murs avec l'humidité malsaine. Alors il tombait +tout à fait bas comme tant d'autres qui, eux aussi, avaient été bons et +braves; il s'avilissait, se ravalait peu à peu au niveau de ce peuple +d'ivrognes; et sa débauche devenait repoussante et vulgaire comme une +débauche d'ouvrier.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIX" id="LIX"></a><a href="#table">LIX</a></h2> + + +<p>...Un jour, je reçus une lettre qui m'appelait au secours.</p> + +<p>Elle était très simple, et ressemblait beaucoup à celle d'un enfant: </p> + +<p>«Mon bon frère,</p> + +<p>»Je ne sais comment vous dire, mais c'est vrai, je me suis mis à boire. +Aussi je ne voulais pas demeurer dans Brest, vous le savez bien, car +j'avais peur de cette chose.</p> + +<p>»J'ai déjà été puni trois fois de fers à la Réserve, et maintenant je ne +sais plus comment me débarrasser du bâtiment, car je vois bien qu'en +restant à bord il m'arrivera quelque malheur.</p> + +<p>»Mais il me semble que, si je pouvais embarquer encore près de vous, ce +serait tout à fait ce qu'il me faudrait. Mon bon frère, puisque vous +êtes bientôt pour repartir, si vous pouviez venir à Brest pour me +prendre, je serais bien mieux qu'ici, et, pour sûr, cela me sauverait.</p> + +<p>»Vous m'avez fait bien mal en me disant sur votre lettre que je n'aimais +pas ma femme ni mon fils; car, pour elle et mon petit Pierre, je ferais +tout.</p> + +<p>»Oui, mon bon frère, j'ai pleuré et je pleure encore dans le moment que +je vous écris, et je ne vois plus, avec les larmes qui me sont dans les +yeux.</p> + +<p>»Je n'espère que vous voir venir. Je vous embrasse de tout mon cœur, en +vous priant de ne pas oublier votre frère, malgré tous les chagrins +qu'il vous donne.</p> + +<p>»Bien à vous, </p> + +<p class="droit">»Yves Kermadec.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LX" id="LX"></a><a href="#table">LX</a></h2> + + +<p>Un dimanche de décembre, je revins à Brest sans être annoncé et je +descendis dans le quartier bas de la Grand'rue, cherchant la maison +d'Yves. En lisant les numéros des portes, je longeais toutes ces hautes +constructions de granit, qui sont d'anciennes maisons de riches tombées +aux mains du peuple: en bas, partout des cabarets ouverts; en haut, des +fenêtres à rideaux de pauvre, avec de dernières fleurs maladives, sur +les appuis; des chrysanthèmes morts, dans des pots.</p> + +<p>C'était le matin. Des bandes de matelots circulaient déjà, dans leur +belle tenue propre, chantant, commençant la fête du dimanche.</p> + +<p>On respirait une brume blanche, une fraîcheur humide,—sensation +nouvelle de l'hiver.—Comme j'arrivais de l'Adriatique, encore +ensoleillée, les teintes de ce Brest me semblaient plus grises.</p> + +<p>Au numéro 154,—au-dessus de l'enseigne: <i>À la Pensée du beau +canonnier</i>.—Je montai trois étages d'un vieil escalier immense, et +trouvai la chambre des Kermadec.</p> + +<p>On entendait de la porte le bruit régulier d'un berceau. Petit Pierre, +bien gâté tout de même, avait gardé cette habitude de se faire +endormir, et Yves, seul avec son fils, était assis près de lui, le +berçant d'une main, très lentement.</p> + +<p>Il leva son regard triste, ému de me voir, mais osant à peine venir à +moi, son expression disant: «Ah! oui, frère, je sais, vous venez pour me +prendre; c'était bien ce que j'avais demandé; mais.... Mais je ne vous +attendais peut-être pas si vite; et, de m'en aller, cela va me faire +souffrir...»</p> + +<p>Physiquement, Yves avait changé beaucoup. Il était devenu plus pâle, à +l'abri du hâle de mer; son expression était différente, moins assurée, +et presque douloureuse. Il avait souffert, on le voyait bien; mais, sur +sa figure, toujours marmoréenne, incolore, le vice n'avait pu imprimer +aucune trace. </p> + +<p>Je regardais tout autour de moi avec une impression de surprise et un +serrement de cœur; en effet, je n'avais pas prévu ce que pourrait être, +à terre et dans une ville, le logis de mon frère Yves. Il était bien +différent de ces logis de mer où je l'avais longtemps connu: les hunes, +pleines de vent et de soleil. Ici, maintenant, au milieu de ces réalités +pauvres, je me trouvais, comme lui sans doute, dépaysé et mal à l'aise.</p> + +<p>Marie était dehors, à la fontaine, et petit Pierre dormait bien, ses +longs cils de petit enfant reposés sur ses joues. Nous étions seuls l'un +devant l'autre, et, comme il avait peur de se retrouver ainsi en face de +moi, vite il parla d'embarquement, de départ.</p> + +<p>Une permutation sur la <i>liste</i> me mettait à Brest le premier à partir; +on allait armer deux ou trois bateaux,—pour la station de Chine, pour +les mers du sud, pour le Levant;—et il fallait s'attendre, d'une heure +à l'autre, à une de ces destinations-là.</p> + +<p>La semaine qui suivit fut une de ces périodes agitées comme on en +traverse souvent dans les existences maritimes: vivre en camp volant à +l'hôtel, dans le désordre des malles à moitié défaites, ignorant la +route qu'on prendra demain; s'occuper d'une quantité de choses, service +au port et préparatifs de campagne;—et puis des allées et venues, des +démarches pour Yves, afin de le retirer de cette Réserve et de le garder +sous ma main, prêt à partir avec moi.</p> + +<p>Les journées de décembre, très courtes, très sombres, s'enfuyaient vite. +Je montais souvent, quatre à quatre, le vieil escalier sordide des +Kermadec;—et Marie, toujours anxieuse des premiers mots que j'allais +dire, me souriait tristement, avec une confiance respectueuse et +résignée, attendant ma décision.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXI" id="LXI"></a><a href="#table">LXI</a></h2> + +<p class="droit">En rade de Brest, 23 décembre 1880.</p> + + +<p>Une nuit de décembre, claire et froide;—un grand calme sur la mer, un +grand silence à bord.</p> + +<p>Dans une très petite chambre de navire, qui est peinte en blanc et qui a +des murs de ter, Yves est assis près de moi sur des malles, des caisses +ouvertes. C'est encore le désarroi de l'arrivée; il faudra s'installer +et se faire un chez-soi dans ce réduit qui va bientôt nous promener au +milieu des lames ou des houles de l'hiver.</p> + +<p>Tous ces embarquements prévus, ces longues campagnes projetées, n'ont +pas abouti. Et je me trouve tout simplement sur cette <i>Sèvre</i> qui ne +quittera pas les côtes bretonnes. Depuis ce matin, Yves est de +l'équipage, et nous voilà ensemble encore, à vue humaine, pour un an. +Étant donné notre métier, c'est là un bonheur qui nous arrive; nous +pouvions d'un moment à l'autre nous quitter pour toujours. Et Yves a +donné joyeusement cent francs de sa bourse au marin qui a consenti à lui +céder sa place.</p> + +<p>Va pour cette <i>Sèvre</i>, puisque le sort nous y a jetés. Cela nous +rappellera le temps déjà lointain où nous naviguions tous deux sur la +<i>mer brumeuse</i> protégée par le <i>clocher à jour</i>.</p> + +<p>Mais j'aurais mieux aimé être envoyé ailleurs, quelque part au soleil; +pour Yves surtout, j'aurais voulu l'emmener plus loin de Brest, plus +loin des mauvais amis et des tavernes de la côte.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXII" id="LXII"></a><a href="#table">LXII</a></h2> + +<p class="droit">En mer, 25 décembre, Noël.</p> + + +<p>C'était le surlendemain, de très bonne heure, au petit jour. Je montais +sur le pont, ayant à peine dormi un moment, après un <i>quart de minuit à +quatre heures</i> très dur: nous avions été malmenés toute la nuit par +grand vent et grosse mer. Yves était là, tout mouillé, mais très à son +aise dans son élément, et, dès qu'il me vit paraître, il me montra de la +main, en souriant, un pays singulier duquel nous nous approchions.</p> + +<p>Des falaises grises muraient les lointains de l'horizon comme un long +rempart.—Une espèce de calme venait de se faire dans les eaux, bien que +le vent continuât de nous envoyer sa poussée furieuse. Au ciel, des +nuées sombres et lourdes glissaient les unes sur les autres, très vite: +toute une voûte de plomb en mouvement; des choses immenses, obscures, +qui se déformaient, qui semblaient très pressées de passer, de courir +ailleurs, comme prises du vertige de quelque chute prochaine et +formidable. Autour de nous, des milliers d'écueils, des têtes noires qui +se dressaient partout au milieu de cet autre remuement argenté que les +lames faisaient; on eût dit d'immenses troupeaux de bêtes marines. À +perte de vue, il y en avait toujours, de ces dangereuses têtes noires, +la mer en était couverte. Et puis, là-bas, sur la falaise lointaine, les +silhouettes de trois clochers très vieux, ayant l'air plantés là tout +seuls au milieu d'un désert de granit, l'un dominant de beaucoup les +deux autres et dressant sa haute taille comme un géant qui observe et +qui préside....</p> + +<p>Ah! oui!... je le reconnaissais bien, celui-là, et, comme Yves, je le +saluai d'un sourire; un peu inquiet cependant de le voir reparaître si +près de nous, et au milieu de cette fête de ténèbres, un matin où je ne +l'attendais pas.... Qu'étions-nous venus faire là, dans son voisinage? +Cela n'entrait pas dans nos projets, je ne comprenais plus.</p> + +<p>C'était une décision brusque du commandant, prise pendant mon heure de +sommeil: venir à l'entrée de la rade du taureau, tout près de +Saint-Pol-de-Léon, chercher un abri contre le vent du sud, la mer au +large s'étant faite trop grosse pour nous.</p> + +<p>...Et voilà comment, à son retour dans la <i>mer brumeuse</i>, la première +visite d'Yves fut pour son clocher.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXIII" id="LXIII"></a><a href="#table">LXIII</a></h2> + +<p class="droit">Cherbourg, 27 décembre 1880.</p> + +<p>À sept heures du matin, on me rapporte Yves, au fond d'un canot, ivre +mort. Ce sont d'anciens amis, des gabiers de la <i>Vénus</i>, qui l'ont +traîné toute la nuit dans les bouges,—pour fêter leur retour des +Antilles.</p> + +<p>Je suis de quart. Personne encore sur le pont; seulement quelques +matelots qui font leur <i>fourbissage</i>,—mais des dévoués, ceux-là, connus +de longue date, et sur qui on peut compter. Quatre hommes l'enlèvent, le +descendent furtivement par un panneau et le cachent dans ma chambre.</p> + +<p>Mauvais début à bord de cette <i>Sèvre</i>, où je l'avais pris sous ma garde, +comme en punition, et où il avait promis d'être exemplaire. Cette idée +sombre me venait pour la première fois, qu'il était perdu, bien perdu, +malgré tout ce que je pourrais tenter pour le sauver de lui-même. Et +aussi cette autre réflexion, plus désolante encore, que peut-être il +lui manquait quelque chose dans le cœur....</p> + +<p>...Tout le jour, Yves ressemble à un mort.</p> + +<p>Il a perdu son bonnet, son porte-monnaie, son sifflet d'argent, et s'est +fait un trou dans la tête.</p> + +<p>Vers six heures du soir seulement, il donne signe de vie. Comme un +enfant qui se réveille, il sourit (il est encore ivre, sans cela il ne +sourirait pas) et demande à manger.</p> + +<p>Alors je dis à Jean-marie, mon domestique fidèle, un pêcheur d'Audierne:</p> + +<p>«Va-t-en à l'office du <i>carré</i>, lui chercher de la soupe.»</p> + +<p>Jean-marie apporte cette soupe, et Yves est là qui tourne, retourne sa +cuiller, n'ayant plus l'air de se rappeler par quel bout ça peut bien se +prendre.</p> + +<p>«Allons, Jean-marie, fais-le manger, va!</p> + +<p>—Elle est trop salée!...» dit Yves tout à coup, se reculant, faisant la +grimace, l'accent très breton, les yeux encore à moitié fermés.</p> + +<p>«Trop salée!... trop salée!...»</p> + +<p>Puis il se rendort, et, Jean-marie et moi, nous éclatons de rire.</p> + +<p>J'étais fort triste pourtant, mais cette idée et cet aplomb d'enfant +gâté étaient bien drôles....</p> + +<p>...Le soir, à dix heures, Yves, revenu à lui-même, se leva furtivement, +et disparut. Pendant deux jours, il se tint caché sur l'avant du navire, +dans le poste de l'équipage, ne montant que pour son quart et pour la +manœuvre, baissant la tête, n'osant plus me voir.</p> + +<p>Oh! ces résolutions qu'on a reprises vingt fois, qu'on n'a pas su +tenir.... On n'ose plus les reprendre encore, ou du moins on n'ose plus +le dire.... Et on s'affaisse, inerte, laissant passer les jours, +attendant le courage et l'estime de soi-même, qui ne reviennent pas....</p> + +<p>Peu à peu cependant nous avions retrouvé notre manière d'être +habituelle. Je l'appelais le soir, et il venait faire auprès de moi +cette longue promenade automatique des marins, qui dure des heures entre +les mêmes planches. Nous causions à peu près comme autrefois, sous le +vent triste, sous la pluie fine. C'était bien toujours sa même façon, à +la fois très naïve et très profonde, de penser et de dire; c'était la +même chose, avec je ne sais quelle contrainte, quelle glace entre nous +deux, qui ne pouvait plus se fondre. J'attendais un mot de repentir qui +ne venait pas.</p> + +<p>L'hiver s'avançait, cet hiver de la Manche, qui enveloppe tout,—les +idées, les êtres et les choses,—dans le même crépuscule gris. Les +grands froids sombres étaient arrivés, et nous faisions notre promenade +de chaque soir plus vite, pressant le pas sous le vent humide de la mer.</p> + +<p>Quelquefois j'avais envie de lui dire en serrant sa main bien fort: +«Allons, frère, je t'ai pardonné, va; n'y pensons plus.» Cela +s'arrêtait sur mes lèvres: après tout, c'était à lui de me demander +pardon; et alors, je gardais une espèce de froideur hautaine qui +l'éloignait de moi.</p> + +<p>Non, cette <i>Sèvre</i> décidément ne nous réussissait pas....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXIV" id="LXIV"></a><a href="#table">LXIV</a></h2> + + +<p>Petit Pierre est à Plouherzel, qui essaye de jouer devant la porte de sa +grand-mère;—tout dépaysé en regardant là-bas cette nappe d'eau immobile +avec cette grande forme de bête qui semble dormir au milieu, derrière +un voile de brume. On est bien au grand air ici, mais le vent y est plus +âpre qu'à Toulven, la campagne plus désolée; et les enfants sentent tout +cela d'instinct; en présence des tristesses des choses, ils ont des +mélancolies et des silences involontaires,—comme les petits oiseaux.</p> + +<p>Voilà bien deux petits camarades qui arrivent d'une chaumière voisine +pour le voir, lui, le nouveau venu. Mais ce ne sont plus ceux de +Toulven, ceux-ci; ils ne connaissent pas les mêmes jeux; les quelques +petits mots qu'ils savent dire ne sont plus du même breton. Alors, +n'osant pas trop ni les uns ni les autres, ils sont là tous trois qui +s'observent, avec des petits sourires, avec des petites mines comiques.</p> + +<p>...C'est hier que petit Pierre est arrivé à Plouherzel avec Marie +Kermadec. Yves a écrit à sa femme de faire bien vite ce voyage; une +idée lui est venue tout d'un coup, un espoir, que cela les +réconcilierait peut-être avec sa mère. C'est que la vieille femme, +toujours dure et volontaire, après avoir d'abord refusé net son +consentement à leur mariage, ne l'a donné ensuite que de mauvaise grâce, +et, depuis, ne veut plus seulement faire réponse à leurs lettres.</p> + +<p>Pauvre vieille délaissée!... De treize enfants que Dieu lui avait +donnés, trois sont morts tout petits. Sur huit garçons qui ont grandi, +tous marins, la mer lui en a pris sept,—sept, qui ont disparu dans des +naufrages, ou bien qui ont passé à l'étranger, comme Gildas et Goulven.</p> + +<p>Ses filles, mariées, dispersées. Des deux plus jeunes, qui demeuraient +au logis, l'une a épousé un <i>Islandais</i>, qui l'a emmenée à Tréguier; +l'autre, la tête tournée de religion, s'est mis en l'esprit d'entrer au +couvent des Dames de Saint-Gildas du Secours.</p> + +<p>Restait la toute petite, l'enfant abandonnée de Goulven. Ah! elle +s'était mise à la chérir, celle-là!—une fille naturelle, +cependant,—mais la dernière épave de ce long naufrage qui lui avait +emporté, l'un après l'autre, tous les autres. La petite aimait aller +regarder la marée monter, au bord du lac d'eau marine. On le lui avait +défendu pourtant. Mais, un jour, elle y était allée toute seule, et on +ne l'a plus vue revenir. La marée suivante a rapporté un petit cadavre +raidi, une petite fille de cire blanche, qu'on a couchée près de la +chapelle, sous une croix de bois et une bosse de gazon vert.</p> + +<p>Elle avait encore un espoir en son fils Yves, le dernier, le plus chéri, +parce qu'il était resté le plus longtemps au foyer.... Peut-être, au +moins, celui-là reviendrait-il quelque jour habiter près d'elle!</p> + +<p>Mais non, cette Marie Keremenen le lui avait pris; et, en même +temps,—chose qui comptait aussi dans sa rancune,—elle lui avait enlevé +l'argent que ce fils lui envoyait autrefois pour l'aider à vivre.</p> + +<p>Et, depuis deux ans, elle était seule, toute seule, jusqu'à son dernier +jour.</p> + +<p>Pour obéir à Yves, Marie est venue hier, après deux journées de voyage, +frapper à cette porte avec son enfant. Une vieille femme, aux traits +durs, qu'elle a reconnue tout de suite sans jamais l'avoir vue, est +venue lui ouvrir.</p> + +<p>«Je suis Marie, la femme d'Yves.... Bonjour, ma mère! </p> + +<p>—La femme d'Yves! la femme d'Yves!... Et, alors, c'est donc le petit +Pierre, celui-ci? C'est donc mon petit-fils?»</p> + +<p>Tout de même son œil s'était adouci en regardant ce petit-fils. Elle +les avait fait entrer, bien manger, bien se chauffer, et leur avait +préparé son meilleur lit. Mais, c'est égal, c'était toujours un froid, +une glace que rien ne pouvait fondre.</p> + +<p>Dans les coins, en se cachant, la grand-mère embrassait son petit-fils +avec amour; mais, devant Marie, jamais! Toujours raide, revêche.</p> + +<p>Quelquefois on causait d'Yves, et Marie disait timidement que, depuis +leur mariage, il se corrigeait beaucoup.</p> + +<p>«Tra la la la!... se corriger!...» répétait la vieille mère, en prenant +son air mauvais.» Tra la la la, ma fille!... se corriger!... C'est la +tête de son père, c'est la même chose, c'est tout pareil, et vous n'avez +pas fini d'en voir avec lui; moi, je vous le dis.»</p> + +<p>Alors la pauvre Marie, le cœur gros, ne sachant plus que répondre, ni +que dire tout le long du jour, ni que faire d'elle-même, attendait avec +impatience le temps fixé par Yves pour repartir. Et, bien sûr, elle ne +reviendrait plus.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXV" id="LXV"></a><a href="#table">LXV</a></h2> + + +<p>Au sortir de Paimpol, Marie est remontée avec son fils dans la +diligence, qui s'ébranle et les emmène. Par la portière, elle regarde sa +belle-mère, qui est tout de même venue de Plouherzel les conduire +jusqu'à la ville, mais qui leur a dit un bonjour glacial, un bonjour +bref à faire mal au cœur.</p> + +<p>Elle la regarde, et elle ne comprend plus: la voilà qui court +maintenant, qui court après la voiture,—et puis sa figure qui change, +qui leur fait comme une grimace. Qu'est-ce qu'elle leur veut? Et Marie +regarde presque effrayée. Elle grimace toujours. Ah!... C'est qu'elle +pleure! Ses pauvres traits se contractent tout à fait, et voici les +larmes qui coulent.... Elles se comprennent maintenant toutes les deux.</p> + +<p>«Pour l'amour de Dieu! Faites arrêter la voiture, monsieur», dit Marie +à un <i>Islandais</i> qui est assis près d'elle, et qui a compris, lui aussi; +car il passe son bras au travers du petit carreau de devant et tire le +conducteur par sa manche.</p> + +<p>La voiture s'arrête. La grand-mère qui a toujours couru, est là +derrière, à toucher le marchepied; elle leur tend les mains, et sa +figure est toute baignée de larmes.</p> + +<p>Marie est descendue, et la vieille femme, la serrant dans ses bras, +l'embrassant, embrassant petit Pierre:</p> + +<p>«Ô ma chère fille, que le bon Dieu t'accompagne!» Et elle pleure à +sanglots. </p> + +<p>«Voyez-vous, ma fille, avec Yves, il faut être très douce, le prendre +par le cœur; vous verrez que vous pourrez être heureuse avec lui. Moi, +j'ai peut-être trop montré les gros yeux à son pauvre père. Dieu vous +bénisse, ma chère fille!...»</p> + +<p>Et les voilà, unies dans le même amour pour Yves, et pleurant ensemble.</p> + +<p>«Allons, les femmes! Crie le conducteur, quand vous aurez fini de +frotter vos museaux?»</p> + +<p>Il faut arracher l'une de l'autre. Et Marie, rassise dans son coin, +regarde en s'éloignant, avec ses yeux pleins de larmes, la vieille +femme, qui s'est affaissée en sanglotant, sur une borne, tandis que +petit Pierre, avec sa petite main potelée, lui fait adieu par la +portière.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXVI" id="LXVI"></a><a href="#table">LXVI</a></h2> + + +<p class="droit">1<sup>er</sup> janvier 1881.</p> + +<p>Au fond de l'arsenal de Brest, un peu avant le jour, le premier matin de +l'année 1881,—un lieu triste, ce fond de port; la <i>Sèvre</i> y était +amarrée depuis une semaine.</p> + +<p>En haut, le ciel avait commencé à blanchir entre les grandes murailles +de granit qui nous enfermaient. Les réverbères, très rares, donnaient +dans la brume leur dernière petite lumière jaune. Et on voyait déjà des +silhouettes de choses formidables qui se dessinaient, éveillant des +idées de rigidité méchante; des machines haut perchées, des ancres +énormes dressant leurs pattes noires; toute sorte de formes indécises et +laides, et puis des navires désarmés, avec leurs gigantesques tournures +de poisson, immobiles sur leurs chaînes, comme de gros monstres morts.</p> + +<p>Un grand silence dans ce port, et un froid mortel....</p> + +<p>Il n'y a pas de solitude comparable à celle des arsenaux de la marine de +guerre pendant les nuits, surtout pendant les nuits de fête. Aux +approches du coup de canon de retraite, tout le monde s'enfuit comme +d'un lieu pestiféré; des milliers d'hommes sortent de partout, +grouillant comme des fourmis, se hâtant vers les portes. Les derniers +courent, pris d'une frayeur d'arriver trop tard et de trouver les +grilles fermées. Le calme se fait. Et puis, la nuit, plus personne, plus +rien.</p> + +<p>De loin en loin, une ronde passe, hélée par les sentinelles et disant +tout bas les mots convenus. Et puis le peuple silencieux des rats +débouche de tous les trous, prend possession des navires déserts, des +chantiers vides.</p> + +<p>De garde à bord depuis la veille, je m'étais endormi très tard, dans ma +chambre glaciale aux murailles de fer. J'étais inquiet d'Yves, et, cette +nuit-là, ces chants, ces cris de matelots, qui m'arrivaient de très +loin, des mauvais quartiers de la ville, m'apportaient une tristesse.</p> + +<p>Marie et le petit Pierre étaient à faire leur voyage à Plouherzel en +Goëlo, et lui, Yves, avait voulu quand même passer cette soirée à terre +dans Brest, pour fêter le nouvel an avec d'anciens amis. J'aurais pu +l'arrêter en le priant de rester me tenir compagnie mais toujours cette +glace, entre nous deux, qui persistait: je l'avais laissé partir. Et +cette nuit du 31 décembre, c'est précisément la nuit dangereuse, où il +semble que tout ce Brest soit pris d'un vertige d'alcool....</p> + +<p>En montant sur le pont, je saluai assez tristement ce premier matin de +l'année nouvelle, et je commençai la promenade machinale, les cent pas +du quart, en songeant à mille choses passées.</p> + +<p>Surtout je songeais beaucoup à Yves, qui était ma préoccupation +présente. Depuis quinze jours, sur cette <i>Sèvre</i>, il me semblait voir +lentement s'en aller, d'heure en heure, l'affection de ce frère simple +qui avait été longtemps mon seul vrai ami au monde. D'ailleurs, je lui +en voulais durement de ne pas savoir mieux se conduire, et il me +semblait que, moi aussi, je l'aimais moins....</p> + +<p>Un oiseau noir passa au-dessus de ma tête, jetant un croassement +lamentable dans l'air.</p> + +<p>«Allons bon!» dit un matelot, qui faisait dans l'obscurité sa toilette +matinale à grande eau froide, «en voilà un qui nous souhaite la bonne +année!... Sale bête de malheur! Ah bien, c'est signe que nous en verrons +de belles!»</p> + +<p>...Yves rentra à sept heures, marchant très droit, et répondit à +l'appel. Après, il vint à moi, comme de coutume, me dire bonjour. </p> + +<p>À ses yeux un peu ternis, à sa voix un peu changée, je vis bien vite +qu'il n'avait pas été complètement sage. Alors je lui dis, d'un ton de +commandement brusque:</p> + +<p>«Yves, il ne faudra pas retourner à terre aujourd'hui.»</p> + +<p>Et puis j'affectai de parler à d'autres, ayant conscience d'avoir été +trop dur, et mécontent de moi-même.</p> + +<p><i>Midi</i>.—L'arsenal, les navires se vidaient, se faisaient déserts comme +les jours de grande fête. De partout, on voyait sortir les matelots, +bien propres dans leur tenue des dimanches, s'époussetant d'une main +empressée, s'arrangeant les uns aux autres leur grand col bleu, et vite, +d'un pas alerte, gagnant les portes, s'élançant dans Brest. </p> + +<p>Quand vint le tour de ceux de la <i>Sèvre</i>, Yves parut avec les autres, +bien brossé, bien lavé, bien décolleté, dans ses plus beaux habits.</p> + +<p>«Yves, où vas-tu?»</p> + +<p>Lui, me regarda d'un mauvais regard que je ne lui connaissais pas, et +qui me défiait, et où je lisais encore la fièvre et l'égarement de +l'alcool.</p> + +<p>«Je vais retrouver mes amis, dit-il, des marins de mon pays, auxquels +j'ai promis, et qui m'attendent.»</p> + +<p>Alors j'essayai de le raisonner, le prenant à part; obligé de dire tout +cela très vite, car le temps pressait obligé de parler bas et de garder +un air très calme, car il fallait dissimuler cette scène aux autres, qui +étaient là, tout près de nous. Et je sentais que je faisais fausse +route, que je n'étais plus moi-même, que la patience m'abandonnait. Je +parlais de ce ton qui irrite, mais qui ne persuade pas.</p> + +<p>«Oh! si, je vous jure, j'irai!» dit-il à la fin en tremblant, les dents +serrées; «à moins de me mettre aux fers aujourd'hui, vous ne m'en +empêcherez pas.»</p> + +<p>Et il se dégageait, me bravant en face pour la première fois de sa vie, +s'en allant pour rejoindre les autres.</p> + +<p>«Aux fers?... Eh bien, oui, Yves, tu iras!»</p> + +<p>Et j'appelai un sergent d'armes, lui donnant tout haut l'ordre de l'y +conduire.</p> + +<p>Oh! Ce regard qu'il me jeta en se rendant aux fers, obligé de suivre le +sergent d'armes qui l'emmenait là, devant tout le monde, de descendre +dans la cale avec ses beaux habits du dimanche!... Il était dégrisé, +assurément; car il regardait profond et ses yeux étaient clairs. Ce fut +moi qui baissai la tête sous cette expression de reproche, d'étonnement +douloureux et suprême, de désillusion subite et de dédain.</p> + +<p>Et puis je rentrai chez moi....</p> + +<p>Était-ce fini entre nous deux? Je le croyais. Cette fois, je l'avais +bien perdu. </p> + +<p>Avec son caractère breton, je savais qu'Yves ne reviendrait pas; son +cœur, une fois fermé, ne se rouvrirait plus.</p> + +<p>Je venais d'abuser de mon autorité contre lui et il était de ceux qui, +devant la force, se cabrent et ne cèdent plus.</p> + +<p>...J'avais prié l'officier de garde de me laisser pour ce jour-là +continuer le service, n'ayant pas le courage de quitter le bord,—et je +me promenais toujours sur ces éternelles planches.</p> + +<p>L'arsenal était désert entre ses grands murs.—Personne sur le +pont.—Des chants très lointains, arrivant des basses rues de +Brest.—Et, en bas, dans le poste de l'équipage, la voix des matelots de +garde criant à intervalles réguliers les nombres du <i>loto</i> avec toujours +ces mêmes plaisanteries de bord, qui sont très vieilles et qui les font +rire:</p> + +<p>«22, les deux fourriers à la promenade!</p> + +<p>—33, les jambes du maître coq!»</p> + +<p>Et mon pauvre Yves était au-dessous d'eux, à fond de cale, dans +l'obscurité, étendu sur les planches par ce grand froid avec la boucle +au pied.</p> + +<p>Que faire?... Donner l'ordre de le mettre en liberté et de me l'envoyer? +Je devinais parfaitement ce qu'elle pourrait être, cette entrevue: lui +debout, impassible, farouche, m'ôtant très respectueusement son bonnet, +et me bravant par son silence, en détournant les yeux. </p> + +<p>Et puis, s'il refusait de venir,—et il en était très capable en ce +moment,—alors... ce refus d'obéissance... comment le sauver de là +ensuite? Comment le tirer de ce gâchis que j'aurais été commettre entre +nos affaires à nous et les choses aveugles de la discipline?...</p> + +<p>Maintenant, la nuit tombait, et il y avait près de cinq heures qu'Yves +était aux fers. Je songeais au petit Pierre et à Marie, aux bonnes gens +de Toulven, qui avaient mis leur espoir en moi, et puis à un serment que +j'avais fait à une vieille mère de Plouherzel.</p> + +<p>Surtout, je sentais que j'aimais toujours mon pauvre Yves comme un +frère.... Je rentrai chez moi, et vite je me mis à lui écrire; ce devait +être le seul moyen entre nous deux; avec nos caractères, les +explications ne nous réussissaient jamais.—Je me dépêchais, j'écrivais +en très grosses lettres, pour qu'il pût lire encore: la nuit venait +vite, et, dans l'arsenal, la lumière est chose défendue.</p> + +<p>Et puis je dis au sergent d'armes:</p> + +<p>«Allez chercher Kermadec, et amenez-le parler à <i>l'officier de quart</i>, +ici, dans ma chambre.»</p> + +<p>J'avais écrit:</p> + +<p>«Cher frère,</p> + +<p>«Je te pardonne et je te demande de me pardonner aussi. Tu sais bien que +nous sommes frères maintenant et que, malgré tout, c'est à la vie à la +mort entre nous deux. Veux-tu que tout ce que nous avons fait et dit +sur la <i>Sèvre</i> soit oublié, et veux-tu essayer encore une fois une +grande résolution d'être sage? Je te le demande au nom de ta mère. Écris +seulement oui au bas de ce papier, veux-tu? Et tout sera fini, nous n'en +reparlerons plus.</p> + +<p>»Pierre.»</p> + +<p>Quand Yves se présenta, sans le regarder, ni attendre de réponse, je lui +dis simplement:</p> + +<p>«Lis ceci que je viens d'écrire pour toi», et je m'en allai, le laissant +seul.</p> + +<p>Lui fut vite parti, comme s'il avait eu peur de mon retour, et, dès que +je l'entendis s'éloigner, je rentrai pour voir.</p> + +<p>Au bas de mon papier,—en lettres encore plus grosses que les miennes, +car la nuit arrivait toujours,—il avait écrit:</p> + +<p>«Oui, frère!»</p> + +<p>et signé:</p> + +<p class="droit">«Yves.»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXVII" id="LXVII"></a><a href="#table">LXVII</a></h2> + + +<p>«Jean-marie, dépêche-toi d'aller dire à Yves que je l'attends là, en +bas, à terre, sur le quai!»</p> + +<p>C'était dix minutes après. Il fallait bien se voir, après s'être écrit, +pour que la réconciliation fût complète.</p> + +<p>Quand Yves arriva, il avait sa figure changée, et son bon sourire, que +je n'avais plus vu depuis bien longtemps. Je pris sa main, sa pauvre +main de gabier dans les miennes; il fallait la serrer très fort pour +qu'elle sentît la pression, car le travail l'avait beaucoup durcie.</p> + +<p>«Aussi, pourquoi m'avez-vous fait cela? Ce n'était pas bien, allez!» </p> + +<p>Et ce fut tout ce qu'il trouva à me dire, en manière de reproche.</p> + +<p>Nous n'étions pas astreints à la garde de nuit sur cette <i>Sèvre</i>.</p> + +<p>«Sais-tu, Yves, nous allons passer cette soirée de premier de l'an +ensemble à terre, dans Brest, et tu dîneras en face de moi, <i>à la +bourse</i>. Cela ne nous est jamais arrivé, et cela nous amusera. Vite, va +faire épousseter ton dos (il s'était tout sali dans la cale aux fers), +et allons-nous-en.</p> + +<p>—Oh! Mais dépêchons-nous, alors. Plutôt, je m'époussetterai chez vous, +dans votre chambre de terre. Le canon va tirer, nous n'aurons jamais le +temps de sortir.» </p> + +<p>Nous étions justement tout au fond du port, très loin des portes et nous +voilà partis courant presque.</p> + +<p>Allons, bien! Le coup de canon, à moitié route et nous sommes pris!</p> + +<p>Obligés de rentrer à bord de cette <i>Sèvre</i>, où il fait froid et où il +fait noir.</p> + +<p>Au <i>carré</i>, il y a un méchant fanal, allumé dans une cage grillée par le +pompier de ronde, et pas de feu.—C'est là que nous passons notre soirée +de premier de l'an, privés de dîner par notre faute, mais contents tout +de même de nous être retrouvés et d'avoir fait la paix.</p> + +<p>Pourtant quelque chose encore préoccupait Yves. </p> + +<p>«Je n'ai pas pensé à vous dire cela plus tôt: vous auriez peut-être +mieux fait de me remettre aux fers jusqu'à demain matin, à cause des +autres, voyez-vous, qui n'auront pas trop compris...»</p> + +<p>Mais, sur sa conduite à venir, il n'avait plus d'inquiétude et se +sentait ce soir très fort de lui-même:</p> + +<p>«D'abord, disait-il, j'ai trouvé une manière sûre: je ne descendrai plus +jamais à terre qu'avec vous, quand vous m'emmènerez.—Ainsi, comme ça, +vous comprenez bien...»</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXVIII" id="LXVIII"></a><a href="#table">LXVIII</a></h2> + +<p class="droit">Dimanche, 31 mars 1881.</p> + +<p>Toulven, au printemps; les sentiers pleins de primevères. Un premier +souffle un peu tiède passe et surprend délicieusement, passe sur les +branchages des chênes et des hêtres, sur les grands bois effeuillés, et +nous apporte, dans cette Bretagne grise, des effluves d'ailleurs, des +ressouvenirs de pays plus lumineux. Un été pâle va venir, avec de +longues, longues soirées douces.</p> + +<p>Nous sommes tous sortis sur la porte de la chaumière, les deux vieux +Keremenen, Yves, sa femme, et puis Anne, la petite Corentine et le petit +Pierre. Des chants d'église, que nous avions d'abord entendus dans le +lointain, se rapprochent très lentement. C'est la procession qui arrive +d'un pas rythmé, la première procession du printemps.—La voilà dans le +chemin vert,—elle va passer devant nous.</p> + +<p>«Monte-moi, parrain, monte!...» dit petit Pierre, qui me tend les bras +pour se faire prendre à mon cou, pour mieux voir.</p> + +<p>Mais Yves le veut pour lui, et, l'enlevant très haut, le pose tout +debout sur sa tête; alors petit Pierre sourit de se trouver si grand, et +plonge ses mains dans les branches moussues des vieux arbres.</p> + +<p>La bannière de la vierge passe, portée par deux jeunes hommes recueillis +et graves. Tous les hommes de Trémeulé et de Toulven la suivent, tête +nue, jeunes et vieux, leur feutre bas, de longs cheveux, blonds ou +blanchis par l'âge, qui tombent sur des vestes bretonnes ornées de +broderies vieilles.</p> + +<p>Toutes les femmes viennent derrière: des corselets noirs tous brodés +d'yeux, un petit brouhaha contenu de voix qui prononcent des mots +celtiques, un remuement de grandes choses en mousseline blanche sur les +têtes. La vieille sage-femme défile la dernière, courbée et trottant +menu, toujours avec son allure de fée; elle nous adresse un signe de +connaissance et menace petit Pierre, par plaisanterie, du bout de son +bâton.</p> + +<p>Cela s'éloigne et le bruit aussi.... </p> + +<p>Maintenant nous voyons, par derrière et de loin, toute cette file qui +monte entre les étroites parois de mousse, tout ce plein sentier de +coiffes à grandes ailes et de collerettes blanches.</p> + +<p>Cela s'en va, en zigzags, montant toujours vers Saint-Éloi de Toulven. +C'est très bizarre, cette queue de procession.</p> + +<p>«Oh!... toutes ces coiffes!» dit Anne, qui a fini son chapelet la +première, et qui se met à rire, saisie de l'effet de toutes ces têtes +blanches élargies par les tuyaux de mousseline.</p> + +<p>C'est fini,—perdu dans les lointains de la voûte de hêtres;—on ne voit +plus que le vert tendre du chemin, et les touffes de primevères semées +partout: végétations hâtives qui n'ont pas pris le temps de voir le +soleil, et qui se pressent sur la mousse en gros bouquets compacts, +d'un jaune pâle de soufre, d'une teinte laiteuse d'ambre. Les Bretons +les appellent <i>fleurs de lait</i>.</p> + +<p>Je prends petit Pierre par la main, et l'emmène avec moi dans les bois, +pour laisser Yves seul avec ses parents. Ils ont des affaires très +graves, paraît-il, à discuter ensemble; toujours ces questions d'intérêt +et de partage qui, à la campagne, tiennent une si grande place dans la +vie.</p> + +<p>Cette fois, il s'agit d'un rêve qu'ils ont fait tous deux, Yves et sa +femme: réunir tout leur avoir et bâtir une petite maison, <i>couverte en +ardoise</i>, dans Toulven. J'aurai ma chambre à moi, dans cette petite +maison, et on y mettra des vieilleries bretonnes que j'aime, et des +fleurs et des fougères. Ils ne veulent plus demeurer dans les grandes +villes, ni dans Brest surtout;—<i>c'est trop mauvais pour Yves</i>.</p> + +<p>«Comme ça, dit-il, c'est vrai que je n'habiterai pas bien souvent chez +moi; mais, quand je pourrai y venir, nous y serons tout à fait heureux. +Et puis, vous comprenez, c'est surtout pour plus tard, quand j'aurai ma +retraite; je serai très bien dans ma maison, avec mon petit jardin.»</p> + +<p>La retraite!... Toujours ce rêve que les matelots commencent à faire en +pleine jeunesse, comme si leur vie présente n'était qu'un temps +d'épreuve. Prendre sa retraite, vers quarante ans; après avoir fait les +cent coups par le monde, posséder un petit coin de terre à soi, y vivre +très sage et n'en plus sortir; devenir quelqu'un de posé dans son +hameau, dans sa paroisse,—marguillier après avoir été rouleur de mer; +vieux diable, se faire bon ermite, bien tranquille.... Combien d'entre +eux sont fauchés avant de l'atteindre, cette heure plus paisible de +l'âge mûr? Et, pourtant, interrogez-les, ils y songent tous.</p> + +<p>Cette <i>manière sûre</i> qu'Yves avait trouvée pour être sage lui avait +réussi très bien; à bord, il était le marin exemplaire qu'il avait +toujours été, et, à terre, nous ne nous quittions plus.</p> + +<p>À dater de cette mauvaise journée qui avait commencé l'an 81, notre +façon d'être ensemble avait complètement changé, et je le traitais à +présent tout à fait en frère.</p> + +<p>Sur cette <i>Sèvre</i>, un très petit bateau où nous vivions, entre +officiers, dans une intimité bien cordiale, Yves était maintenant de +notre bande.—Au théâtre, dans notre loge; de part dans nos excursions, +dans nos entreprises généralement quelconques. Lui, intimidé d'abord, +refusant, se dérobant, avait fini par se laisser faire, parce qu'il se +sentait aimé de tous. Et moi, j'espérais dans ce moyen nouveau et +peut-être étrange: le rapprocher de moi le plus possible et l'élever +au-dessus de sa vie passée, de ses amis d'autrefois.</p> + +<p>Cette chose qu'on est convenu d'appeler éducation, cette espèce de +vernis, appliqué d'ailleurs assez grossièrement sur tant d'autres, +manquait tout à fait à mon frère Yves; mais il avait par nature un +certain tact, une délicatesse beaucoup plus rares et qui ne se donnent +pas. Quand il était avec nous, il se tenait si bien à sa place toujours, +que lui-même commençait à s'y trouver à l'aise. Il parlait très peu, et +jamais pour dire ces choses banales que tout le monde a dites. Et même, +lorsqu'il quittait sa tenue de marin pour prendre certain costume gris +fort bien ajusté avec des gants de Suède d'une nuance assortie, alors, +tout en gardant sa désinvolture de forban, sa tête en arrière et sa +peau bronzée, il prenait tout à coup fort grand air.</p> + +<p>Cela nous amusait, de le mener avec nous, de le présenter à de braves +gens auxquels son silence et sa carrure imposaient, et qui le trouvaient +dédaigneux. Et c'était drôle, le lendemain, de le voir redevenu matelot, +aussi bon gabier que devant.</p> + +<p>...Donc, nous étions dans les bois de Toulven, petit Pierre et moi, à +chercher des fleurs, pendant le conseil de famille.</p> + +<p>Nous en trouvions beaucoup, des primevères jaune pâle, des pervenches +violettes, des bourraches bleues, et même des silènes roses, les +premières du printemps.</p> + +<p>Petit Pierre en ramassait tant qu'il pouvait, très agité, ne sachant +jamais auxquelles courir, et poussant de gros soupirs, comme accablé +d'une besogne très importante; il me les apportait bien vite par petits +paquets, toutes mal cueillies, à moitié chiffonnées dans ses petits +doigts, et la queue trop courte.</p> + +<p>De la hauteur où nous étions, on voyait des bois à perte de vue; les +<i>épines-noires</i> étaient déjà fleuries; toutes les branches, toutes les +brindilles rougeâtres, pleines de bourgeons, attendaient le printemps. +Et, là-bas, l'église de Toulven dressait au milieu de ce pays d'arbres +sa flèche grise.</p> + +<p>Nous étions restés si longtemps dehors, qu'on avait mis Corentine en +vigie dans le sentier vert pour annoncer notre retour. Nous la voyions +de loin qui sautait, qui sautait, qui faisait le diable toute seule, +avec sa grande coiffe et sa collerette au vent. Et elle criait bien +fort:</p> + +<p>«Les voilà qui arrivent, Pierre <i>brass</i> et Pierre <i>vienn</i>! (Pierre grand +et Pierre petit) en se donnant main tous deux.»</p> + +<p>Et elle tournait la chose en chanson et la chantait sur un air de +Bretagne très vif, en dansant en mesure:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Les voilà qui arrivent!</span> +<span class="i4">Et ils se donnent la main tous deux,</span> +<span class="i4">Pierre brass et Pierre vienn!</span> +</div></div> + + +<p>Sa grande coiffe et sa collerette au vent, elle dansait comme une petite +poupée devenue folle. Et la nuit tombait, nuit de mars, toujours triste, +sous la voûte effeuillée des vieux arbres. Un froid courait tout à coup +comme un frisson de mort sur les bois, après le soleil tiède du jour:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Et ils se donnent la main tous deux,</span> +<span class="i4">Pierre brass et Pierre vienn!</span> +<span class="i4">Et Pierre vienn bugel-du!</span></div></div> + +<p><i>Bugel-du</i> (le petit bonhomme noir), ce même surnom qu'Yves avait porté, +elle le donnait à son petit cousin Pierre, toujours à cause de cette +couleur bronzée des Kermadec. Alors je l'appelai: <i>Moisel vienn +pen-melen</i> (petite demoiselle à tête jaune), et ce nom lui resta; il lui +allait bien, à cause de ses cheveux toujours échappés de sa coiffe, +comme des écheveaux de soie couleur d'or.</p> + +<p>Tout le monde avait l'air heureux dans la chaumière, et Yves me prit à +part pour me dire qu'on s'était très bien entendu. Le vieux Corentin +leur donnait deux mille francs, et une tante leur en prêtait mille +autres. Avec cela, ils pourraient acheter un terrain à terme et +commencer tout de suite à bâtir.</p> + +<p>Après dîner, vite il fallut aller prendre la voiture à Toulven, et le +train à Bannalec. Yves et moi, nous nous en retournions à Lorient, où +notre <i>Sèvre</i> nous attendait dans le port.</p> + +<p>Vers onze heures, quand nous fûmes rentrés dans le logis de hasard que +nous avions loué en ville, Yves, avant de se coucher, arrangea dans des +vases nos fleurs des bois de Toulven.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie, il faisait pareil ouvrage; il était +étonné de lui-même et de trouver jolies ces pauvres fleurettes +auxquelles il n'avait encore jamais pris garde.</p> + +<p>«Eh bien, dit-il, quand j'aurai ma petite maison à Toulven, j'en mettrai +chez nous, car je trouve que ça fait très bien. C'est pourtant vous, +tenez, qui m'avez donné l'idée de ces choses...» </p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXIX" id="LXIX"></a><a href="#table">LXIX</a></h2> + + +<p>En mer, le lendemain, 1<sup>er</sup> avril.—Route sur Saint-Nazaire.—Voilure du +grand largue; forte brise du nord-ouest; mauvais temps; on ne voit plus +les feux.—Entré dans le bassin au petit jour; cassé le bossoir; craqué +le petit mât de hune.</p> + +<p>Le 2, c'est jour de paye. Des hommes ivres tombent la nuit dans la cale +et se fendent la tête. </p> + +<p>Une petite permission de deux jours, inattendue. En route avec Yves pour +Trémeulé en Toulven. Cette <i>Sèvre</i> est un bon bateau, qui ne nous +éloigne jamais bien longtemps.</p> + +<p>À dix heures du soir, au clair de lune, nous venons frapper à la porte +des vieux Keremenen et de Marie, qui ne nous attendent pas.</p> + +<p>On lève petit Pierre pour nous faire honneur, et on l'assied sur nos +genoux. Tout surpris dans son premier sommeil, il nous dit bonjour tout +bas, en souriant, et puis il ne fait plus grand cas de notre visite. Ses +yeux se ferment malgré lui et sa petite tête s'en va de tous les côtés.</p> + +<p>Et Yves, très inquiet, le voyant baisser la tête et regarder en dessous, +les cheveux dans les yeux: </p> + +<p>«Moi, je trouve qu'il a un air... qu'il a un air... sournois!»</p> + +<p>Et il me regarde anxieux de savoir ce que j'en pense, concevant déjà une +préoccupation grave pour l'avenir.</p> + +<p>Il n'y a au monde que mon cher Yves pour avoir des frayeurs aussi +drôles. Je fais sauter petit Pierre, qui alors se réveille pour tout de +bon et éclate de rire, ses beaux grands yeux bien ouverts entre leurs +longs cils. Yves se rassure et trouve qu'en effet il n'a plus la mine du +tout sournoise.</p> + +<p>Quand sa mère le met tout nu, il ressemble aux bébés classiques, aux +statues grecques de l'amour. </p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXX" id="LXX"></a><a href="#table">LXX</a></h2> + +<p class="droit">Toulven, 30 avril.</p> + +<p>Ceci se passe dans la chaumière des vieux Keremenen, à la tombée de la +nuit, un soir d'avril. Nous sommes toute une bande qui rentrons de la +promenade: Yves, Marie, Anne, la petite Corentine <i>Penmelen</i> et le petit +Pierre <i>Bugel-du</i>.</p> + +<p>Il y a <i>quatre</i> chandelles allumées dans la chaumière, (<i>trois</i>, cela +ferait <i>la noce du chat</i>, et cela porterait malheur).</p> + +<p>Sur la vieille table de chêne massif, polie par les années, on a préparé +du papier, des plumes, et du sable. On a rangé des bancs tout autour. +Des choses très solennelles vont se passer.</p> + +<p>Nous déposons notre moisson d'herbes et de fleurs, qui met dans la +chaumière noire une odeur d'avril, et puis nous prenons place.</p> + +<p>Encore deux bonnes vieilles qui entrent, l'air important; elles disent +bonsoir avec une révérence qui fait dresser tout debout leur grande +collerette empesée et s'assoient dans les coins. Puis Pierre Kerbras, le +fiancé d'Anne.—Enfin tout le monde est placé, nous sommes au complet.</p> + +<p>C'est la grande soirée des arrangements de famille, où les vieux +Keremenen vont exécuter la promesse qu'ils ont faite à leurs enfants. +Ils se lèvent tous deux pour ouvrir un bahut antique, dont les +sculptures représentent des <i>Sacré-Cœurs</i> alternant avec des coqs; ils +remuent des papiers, des hardes, puis, tout au fond, prennent un petit +sac qui paraît lourd. Ensuite ils vont à leur lit, retournent la +paillasse et cherchent dessous: un second sac!</p> + +<p>Ils les vident sur la table, devant leur fils Yves, et on voit paraître +toutes ces belles pièces d'or et d'argent, marquées d'effigies +anciennes, qui, depuis un demi-siècle, s'étaient amassées une à une et +dormaient. On les compte par petits tas: ce sont les deux mille francs +promis.</p> + +<p>Maintenant c'est le tour de la vieille tante, qui se lève et vient vider +un troisième petit sac: encore mille francs d'or.</p> + +<p>La vieille voisine s'avance la dernière; elle en apporte cinq cents dans +un pied de bas. Tout cela, c'est pour prêter à Yves, tout cela s'entasse +devant lui. Il signe deux petits reçus sur du papier blanc et les remet +aux vieilles prêteuses qui font leur révérence pour partir, et que l'on +retient, comme l'usage le commande, pour boire un verre de cidre avec +nous.</p> + +<p>C'est fini. Tout cela s'est passé sans notaire, sans acte, sans +discussion, avec une confiance et une honnêteté qui sont choses de +Toulven. </p> + +<p>...Pan! pan! pan! à la porte. C'est l'entrepreneur maçon, et il arrive +juste à point.</p> + +<p>Avec celui-là, par exemple, on emploiera le papier timbré; c'est un +vieux roué de Quimper, qui n'entend qu'à moitié le français, mais qui +paraît pas mal sournois, tout de même, avec ses manières de la ville.</p> + +<p>J'ai mission de lui faire comprendre un plan de maison que nous avons +combiné dans nos soirées de bord, et où figure <i>ma chambre</i>. Je discute +la confection des moindres parties, et le prix de tous les matériaux, +prenant un air de m'y connaître qui impose à ce vieux, mais qui nous +fait rire, Yves et moi, quand par malheur nos yeux se rencontrent.</p> + +<p>Sur une feuille timbrée du prix de douze sous j'écris deux pages de +clauses et de détails:</p> + +<p>«Une maison bâtie en granit, cimentée avec du <i>sable de rivière</i>, +blanchie à la chaux, charpentée en châtaignier, avec jardin devant, +grenier à lucarne, auvents peints en vert, etc., etc., le tout terminé +avant le 1<sup>er</sup> mai de l'année prochaine et au prix fixé d'avance de 2, 950 +francs.»</p> + +<p>J'en ai une vraie fatigue, de ce travail et de cette tension d'esprit; +je suis très étonné de moi-même et je les vois tous émerveillés de ma +prévoyance et de mon économie! C'est inouï les choses que ces bonnes +gens me font faire.</p> + +<p>Enfin c'est signé, parafé. On boit du cidre, en se serrant la main à la +ronde. Et voilà Yves propriétaire en Toulven. Ils ont l'air si heureux, +Marie et lui, que je ne regrette pas ma peine, pour sûr.</p> + +<p>Les deux bonnes vieilles font leur révérence définitive, et tous les +autres, même petit Pierre, qui n'a pas voulu se coucher, viennent, par +la belle nuit qu'il fait, me reconduire, au clair de lune, jusqu'à +l'auberge.</p> + +<p class="droit">Toulven, 1<sup>er</sup> mai 1881.</p> + + +<p>Nous sommes très affairés dès le matin, Yves et moi, aidés du vieux +Corentin Keremenen, à mesurer avec une corde le terrain à acquérir.</p> + +<p>D'abord il a fallu en faire le choix, et cela nous a pris toute la +matinée d'hier. Pour Yves, c'était là une question très sérieuse, +arrêter l'emplacement de cette petite maison, où il entrevoit, au fond +d'un lointain mélancolique et étrange, sa retraite, sa vieillesse et sa +mort.</p> + +<p>Après beaucoup d'allées et de venues, nous nous sommes décidés pour cet +endroit-ci. C'est à l'entrée de Toulven, sur la route qui mène à +Rosporden, un point élevé, devant une petite place de village qui est +égayée ce matin par une population de poules tapageuses et d'enfants +roses. D'un côté, on verra Toulven et l'église, de l'autre les grands +bois.</p> + +<p>Pour le moment, ce n'est encore qu'un champ d'avoine très vert. Nous +l'avons bien mesuré dans toutes les dimensions; au prix où est le mètre +carré, il y en aura pour quatorze cent quatre-vingt-dix francs, plus les +honoraires du notaire.</p> + +<p>Comme il va falloir qu'Yves soit sage et fasse des économies pour payer +tout cela! Il devient très sérieux quand il y songe.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXI" id="LXXI"></a><a href="#table">LXXI</a></h2> + + + + +<p class="droit">À bord de la <i>Sèvre</i>, mai 1881.</p> + + +<p>Yves, qui aura trente ans bientôt, me prie de lui rapporter de terre un +cahier relié pour commencer à y écrire ses impressions, à ma manière; il +regrette même de ne plus se rappeler assez les dates et les choses +passées pour reconstituer un journal rétrospectif de sa vie.</p> + +<p>Son intelligence s'ouvre à une foule de conceptions nouvelles; il se +façonne sur moi, c'est incontestable, et <i>se complique</i> peut-être un peu +plus qu'il ne faudrait. Mais notre intimité amène un autre résultat +très inattendu, c'est que je me simplifie beaucoup à son contact; moi +aussi, je change, et presque autant que lui....</p> + + + +<p class="droit">Brest, juin 1881.</p> + + +<p>À six heures, le soir de la Saint-jean, sur l'impériale d'un omnibus de +campagne, je revenais avec Yves du <i>pardon</i> de Plougastel.</p> + +<p>Notre <i>Sèvre</i> avait été, en mai, jusqu'à Alger, et nous sentions mieux, +par contraste, le charme particulier du pays breton.</p> + +<p>Les chevaux s'en allaient ventre à terre, tout enrubannés, ayant sur la +tête des bannières et des rameaux verts. Dans l'intérieur, on chantait, +et dessus, près de nous, trois matelots gris dansaient, bonnet sur +l'oreille, des fleurs aux boutonnières, des rubans, des trompettes, et, +par ironie pour les gens à vue faible, portant des lorgnons +bleus,—trois jeunes hommes à la tournure délurée, à la tête +intelligente, qui couraient leur <i>bordée</i> de départ au moment de s'en +aller en Chine.</p> + +<p>Des bourgeois se fussent cassé le cou. Eux, qui avaient tant bu, +tenaient ferme, sautaient comme des cabris, et la voiture s'en allait +grand train, de droite et de gauche, dans les ornières, menée par un +cocher ivre. </p> + +<p>À Plougastel, nous avions trouvé le bruit d'une fête de village, des +chevaux de bois, une naine, une géante, <i>la famille Mouton</i> qui se +désosse, et des jeux et des cabarets. Et puis, sur une place isolée, +entourée de chaumières grises, les binious bretons sonnaient un air +rapide et monotone du temps passé, des gens en vieux costume dansaient à +cette musique centenaire; hommes et femmes, se tenant par la main, +couraient, couraient dans le vent, comme des fous, en longue file +frénétique. Cela, c'était la vieille Bretagne, donnant encore sa note +sauvage, même aux portes de Brest, au milieu de ce tapage de foire.</p> + +<p>D'abord nous essayons, Yves et moi, de calmer ces trois matelots et de +les faire s'asseoir.</p> + +<p>Et puis nous trouvons drôle de nous voir, nous, leur faire ce sermon.</p> + +<p>«Après tout, dis-je à Yves, nous en avons bien fait d'autres.</p> + +<p>—Ah! Oui, bien sûr», répond-il avec conviction.</p> + +<p>Et nous nous contentons de tendre nos bras entre les montants de fer +pour les empêcher de tomber.</p> + +<p>...Et les routes, les villages sont tout remplis de gens qui reviennent +de ce pardon, et tous ces gens s'ébahissent de voir passer cet équipage +de fous, et ces trois matelots dansant sur cette voiture.</p> + +<p>La splendeur de juin jette sur toute cette Bretagne son charme et sa +vie; la brise est douce et tiède sous le ciel gris; les hauts foins, +tout pleins de fleurs roses; les arbres, d'un vert d'émeraude, remplis +de hannetons.</p> + +<p>Et les trois matelots dansent toujours en chantant, et, à chaque +couplet, les autres, dans l'intérieur, reprennent le refrain:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Il est parti vent arrière,</span> +<span class="i4">Il reviendra en louvoyant.</span></div></div> + + +<p>Les vitres de notre voiture en vibrent, et cet air, toujours le même, +répété deux lieues durant, est un très vieil air de France, si ancien +et si jeune, d'une gaieté si fraîche et de si bon aloi, qu'au bout d'un +moment, nous aussi, nous le chantons avec eux.</p> + +<p>Comme elle est belle et rajeunie, la Bretagne, et verte, au soleil de +juin!</p> + +<p>Nous autres, pauvres gens de la mer, quand nous trouvons le printemps +sur notre route, nous en jouissons plus que les autres, à cause de notre +vie séquestrée dans les couvents de planches. Il y avait huit ans +qu'Yves n'avait vu son printemps breton, et nous avions été longtemps +fatigués tous deux par l'hiver ou par cet éternel été qui resplendit +ailleurs sur la grande mer bleue, et nous nous laissions enivrer par ces +foins verts, par ces senteurs douces, par tout ce charme de juin que les +mots ne peuvent dire. </p> + +<p>Il y a encore de beaux jours dans la vie, de belles heures de jeunesse +et d'oubli. Au diable toutes les rêveries mélancoliques, tous les songes +maladifs des tristes poètes! Il fait bon courir, la poitrine au vent, en +compagnie des plus joyeux d'entre les enfants du peuple. La santé et la +jeunesse, c'est tout ce qu'il y a de vrai sur terre, avec la gaieté +simple et brutale, et les chants des matelots!</p> + +<p>Et nous allions toujours très vite et de travers, zigzaguant sur la +route au milieu de tout ce monde, entre les aubépines très hautes +formant deux haies vertes, et sous la voûte touffue des arbres.</p> + +<p>Bientôt parut Brest, avec son grand air solennel, ses grands remparts de +granit, ses grandes murailles grises, où poussaient aussi des herbes et +des digitales roses. Elle était comme enivrée, cette ville triste, +d'avoir par hasard un vrai jour d'été, une soirée pure et tiède; elle +était pleine de bruit, de mouvement et de monde, de coiffes blanches et +de marins qui chantaient.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXII" id="LXXII"></a><a href="#table">LXXII</a></h2> + + +<p class="droit">5 juillet 1881.</p> + +<p><i>En mer.</i>—Nous revenons de la Manche. La <i>Sèvre</i> marche tout doucement +dans une brume épaisse, poussant de minute en minute un coup de sifflet +qui résonne comme un appel de détresse sous ce suaire humide qui nous +enveloppe. Les solitudes grises de la mer sont autour de nous, et nous +en avons le sentiment sans les voir. Il semble que nous traînions avec +nous de longs voiles de ténèbres; on voudrait les percer, on est comme +oppressé de se sentir depuis tant d'heures enfermé là-dessous, et on +songe que ce rideau est immense, infini, qu'on pourrait faire des lieues +et des lieues sans vue, dans le même gris blafard, dans la même +atmosphère d'eau. Et la houle passe, lente, molle, régulière, patiente, +exaspérante. C'est comme de grands dos polis et luisants, qui s'enflent, +donnent leur coup d'épaule, vous soulèvent et vous laissent retomber.</p> + +<p>Brusquement, le soir, il se fait une éclaircie, et une chose noire se +dresse tout près de nous, surprenante, inattendue, comme un haut fantôme +surgissant de la mer:</p> + +<p>«<i>Ar Men Du</i> (les Pierres-Noires)!» dit notre vieux pilote breton.</p> + +<p>Et, en même temps, partout le voile se déchire. Ouessant apparaît; +toutes ses roches sombres, tous ses écueils se dessinent en grisailles +obscures, battus par de hautes gerbes d'écume blanche, sous un ciel qui +paraît lourd comme un globe de plomb.</p> + +<p>Il n'est que temps de redresser la route, et vite, pendant l'éclaircie, +la <i>Sèvre</i> met le cap sur Brest, ne sifflant plus, se hâtant, avec un +grand espoir d'arriver. Mais le rideau lentement se referme et retombe. +On n'y voit plus, la nuit vient, il faut remettre le cap au large.</p> + +<p>Et trois jours se passent ainsi sans plus rien voir. Les yeux se +fatiguent à veiller.</p> + +<p>C'est ma dernière traversée sur cette <i>Sèvre</i>, que je dois quitter +aussitôt notre retour à Brest. Yves, avec ses idées de Breton, voit +quelque chose de pas naturel dans cette brume, qui persiste en plein été +comme pour retarder mon départ.</p> + +<p>Cela lui semble un avertissement et un mauvais présage.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXIII" id="LXXIII"></a><a href="#table">LXXIII</a></h2> + + + + +<p class="droit">Brest, 9 juillet 1881.</p> + + +<p>Nous venons d'arriver tout de même, et c'est mon dernier jour de garde à +bord; je débarque demain.</p> + +<p>Nous sommes dans ce fond du port de Brest, où notre <i>Sèvre</i> revient de +temps en temps s'immobiliser entre deux grands murs. De hautes +constructions mornes nous surplombent; autour de nous des assises de +roches primitives portent des remparts, des chemins de ronde, tout un +lourd échafaudage de granit, suant la tristesse et l'humidité.—Je +connais par cœur toutes ces choses.</p> + +<p>Comme c'est en juillet, il y a des digitales, des touffes de silènes qui +s'accrochent çà et là aux pierres grises. Ces plantes roses des murs, +c'est la note de l'été dans ce Brest sans soleil.</p> + +<p>J'ai pourtant une espèce de joie de partir.... Cette Bretagne me cause +toujours, malgré tout, une oppression mélancolique; je le sens +maintenant, et, quand je songe au nouveau, à l'inconnu qui m'attend, il +me semble que je vais me réveiller au sortir d'une espèce de nuit.... Où +m'enverra-t-on? Qui sait? Comment s'appellera ce coin de la terre où il +faudra m'acclimater demain? Sans doute quelque pays de soleil où je +deviendrai un autre <i>moi</i> avec des sens différents, et où j'oublierai, +hélas! Les choses aimées ailleurs. </p> + +<p>Mais mon pauvre Yves et mon petit Pierre, je souffre de les quitter tous +deux.</p> + +<p>Pauvre Yves, qui s'est souvent fait traiter en enfant gâté et +capricieux, c'est lui à présent, à l'heure de mon départ, qui m'entoure +de mille petites prévenances, presque enfantines, ne sachant plus +comment s'y prendre pour me montrer assez son affection. Et cette +manière d'être a plus de charme chez lui, parce qu'elle n'est pas dans +sa nature habituelle.</p> + +<p>Ce temps que nous venons de passer ensemble, dans une intimité +fraternelle de chaque jour, n'a pas été exempt d'orages entre nous. Il +mérite toujours un peu, malheureusement, ses notes passées +d'indiscipliné et d'indomptable; tout va bien mieux cependant, et, si +j'avais pu le garder près de moi, je l'aurais sauvé.</p> + +<p>Après dîner, nous montons sur le pont pour notre promenade habituelle du +soir.</p> + +<p>Je dis une dernière fois:</p> + +<p>«Yves, fais-moi une cigarette.»</p> + +<p>Et nous commençons nos cent pas réguliers sur ces planches de la +<i>Sèvre</i>. Là, nous connaissons par cœur tous les petits trous où l'eau +s'amasse, tous les taquets où l'on se prend les pieds, toutes les +boucles où l'on trébuche.</p> + +<p>Le ciel est voilé sur notre dernière promenade, la lune embrumée et +l'air humide. Dans le lointain, du côté de Recouvrance, toujours ces +éternels chants de matelots.</p> + +<p>Nous causons de beaucoup de choses. Je fais à Yves beaucoup de +recommandations; lui, très soumis, répond par beaucoup de promesses, et +il est fort tard quand il me quitte pour aller dormir dans son hamac.</p> + +<p>À midi, le lendemain, mes malles à peine fermées, mes visites pas +faites, je suis à la gare avec Yves et les amis du <i>carré</i>, qui me +reconduisent. Je serre la main à tous, je crois même que je les +embrasse, et me voilà parti.</p> + +<p>Un peu avant la nuit, j'arrive à Toulven, où j'ai voulu m'arrêter deux +heures pour leur faire mes adieux. </p> + +<p>Comme c'est vert et fleuri, ce Toulven, cette région fraîche et +ombreuse, la plus exquise de Bretagne!</p> + +<p>Là, on m'attendait pour couper les cheveux du petit Pierre. La pensée +qu'on pût me confier une pareille besogne ne me serait jamais venue. On +me dit «qu'il n'y avait que moi pour le faire rester tranquille». La +semaine passée, on avait mandé le barbier de Toulven, et petit Pierre +avait tellement fait le diable, que les ciseaux avaient entamé d'abord +ses petites oreilles; il avait fallu y renoncer. J'essayai tout de même, +pour leur faire plaisir, ayant une envie de rire très grande.</p> + +<p>Puis, quand ce fut fini, l'idée me vint de garder une de ces petites +mèches brunes que j'avais coupées, et je l'emportai, étonné de tant y +tenir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXIV" id="LXXIV"></a><a href="#table">LXXIV</a></h2> + +<h2>LETTRE D'YVES</h2> + + +<p class="droit">À bord de la <i>Sèvre</i>, Lisbonne, 1<sup>er</sup> août 1881.</p> + + +<p>«Cher frère, je vous réponds une petite lettre le jour même que je +reçois la vôtre. Je vous écris bien à courir, et encore je profite de +l'heure du déjeuner, et je suis sur le râtelier du grand mât.</p> + +<p>»Nous sommes entrés en relâche à Lisbonne hier au soir. Cher frère, nous +avons eu tout à fait un mauvais temps cette fois; nous avons perdu nos +focs, l'artimon de cape et la baleinière. Je vous fais savoir aussi que, +dans les grands coups de roulis, mon sac et mon armoire sont allés se +promener et tous mes effets aussi; j'ai à peu près pour cent francs de +perte dans toutes ces affaires-là.</p> + +<p>»Vous m'avez demandé qu'est-ce que j'avais fait de ma journée, dimanche, +il y a quinze jours. Mais, mon bon frère, je suis resté tranquillement à +bord, à finir de lire <i>Le Capitaine Fracasse</i>. Ainsi, depuis votre +départ, je n'ai été à terre que dimanche dernier; et j'étais très +tranquille, parce que d'abord j'avais tout envoyé l'argent de mon mois à +la maison; j'avais touché soixante-neuf francs et j'en avais envoyé +soixante-cinq à ma femme.</p> + +<p>»J'ai eu des nouvelles de Toulven et ils sont tous bien. Le petit Pierre +est très dégourdi et il sait très bien courir à présent. Seulement, il +est un peu mauvais quand il fait <i>sa petite tête de goéland</i>, comme moi, +vous savez; d'après ce que ma femme me dit sur sa lettre, il chavire +tout chez nous. La maçonnerie de notre maison est déjà montée à plus de +deux mètres de terre; je serai bien heureux qu'elle soit tout à fait +finie, et surtout de vous voir installé dans votre petite chambre.</p> + +<p>»Cher frère, vous me dites de penser à vous souvent; mais je vous jure +qu'il ne se passe pas d'heure sans que je manque d'y penser, et même +plusieurs fois par heure. Du reste, maintenant, vous comprenez, je n'ai +plus personne avec qui causer le soir,—et ma blague n'est plus souvent +pleine.</p> + +<p>»Je ne puis vous dire le jour de notre partance, mais je vous prie de +m'écrire à Oran. On dit que nous serons payés à Oran, pour pouvoir aller +à terre et acheter du tabac.</p> + +<p>»Je termine, cher frère, en vous embrassant de tout mon cœur.</p> + +<p>»Votre frère tout dévoué qui vous aime,</p> + +<p>»À vous pour la vie,</p> + +<p class="droit">»Yves Kermadec.»</p> + +<p>»P.-S.—Si j'ai beaucoup d'argent à Oran, je ferai une très grande +provision de tabac, et surtout pour vous, de celui qui est pareil au +tabac des Turcs et que vous aimez bien fumer.</p> + +<p>»Le major m'a remis pour vous une serviette, la dernière qui vous avait +servi à table. Je l'ai lavée, ça fait que je l'ai un peu déchirée.</p> + +<p>»Quant au cahier que vous m'aviez donné pour écrire mes histoires, il a +été aussi tout à fait écrasé par le coup de mer; alors maintenant j'ai +tout laissé de côté.</p> + +<p>»Cher frère, je vous embrasse encore de tout mon cœur. </p> + +<p class="droit">»Yves Kermadec.»</p> + +<p>» À bord, c'est toujours la même chose, et le commandant n'a pas changé +ses habitudes de crier pour la propreté du pont. Il y a eu une grande +dispute entre lui et le lieutenant, toujours au sujet du <i>cacatois</i>, +vous savez? Mais ils se sont très bien arrangés après.</p> + +<p>»J'ai aussi à vous dire que, dans sept ou huit mois, je pense encore +avoir un autre petit enfant. Une chose pourtant qui ne me fait pas bien +plaisir, car c'est un peu trop vite.</p> + +<p>»Votre frère,</p> + +<p class="droit">»Yves.» </p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXV" id="LXXV"></a><a href="#table">LXXV</a></h2> + + +<p>C'est en Orient maintenant que viennent me trouver ces petites lettres +d'Yves; elles m'y apportent, dans leur simplicité, les senteurs déjà +lointaines du pays breton.</p> + +<p>Ils s'éloignent beaucoup, mes souvenirs de Bretagne. Déjà je les revois +passer comme à travers des voiles de rêve; les écueils connus de là-bas, +les feux de la côte, la pointe du Finistère avec ses grandes roches +sombres; et les approches dangereuses d'Ouessant les soirs d'hiver, et +le vent d'ouest qui courait sous le ciel morne, à la tombée des nuits +de décembre. D'ici, tout cela semble la vision d'un pays noir.</p> + +<p>La pauvre petite chaumière de Toulven! Elle était bien humble, bien +perdue au bord du sentier breton. Mais c'était la région des grands bois +de hêtres, des rochers gris, des lichens et des mousses; des vieilles +chapelles de granit et des hauts foins semés de fleurs roses. Ici, du +sable et des minarets blancs sous une voûte très bleue, et puis le +soleil, l'enchanteur éternel.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXVI" id="LXXVI"></a><a href="#table">LXXVI</a></h2> + +<h2>LETTRE D'YVES</h2> + + +<p class="droit">Brest, le 10 septembre 1881.</p> + + +<p>«Mon bon frère,</p> + +<p>»Je vous fais savoir le désarmement de notre <i>Sèvre</i>; nous l'avons +remise hier à la <i>Direction</i>, et, ma foi, je n'en suis pas trop +mécontent.</p> + +<p>»Je compte rester quelque temps à terre, au quartier; aussi (comme +notre petite maison n'est pas très avancée, vous pensez bien), ma femme +est venue s'installer auprès de moi à Brest jusqu'à ce qu'elle soit +finie. Je pense que vous trouverez, cher frère, que nous avons bien +fait. Cette fois, nous avons loué presque dans la campagne, à +Recouvrance, du côté de Pontaniou.</p> + +<p>»Cher frère, je vous dirai que le petit Pierre a été bien malade par les +coliques, pour avoir mangé trop de <i>luzes</i> dans les bois, ce dimanche +dernier que nous avons été à Toulven; mais cela lui a passé. Il devient +tout à fait mignon, et je reste des heures à jouer avec lui. Le soir, +nous allons nous promener tous les trois; nous ne sortons plus jamais +qu'ensemble, et puis, quand l'un rentre, les deux autres rentrent aussi.</p> + + +<p>«Cher frère, si vous pouviez revenir à Brest, il me manquerait plus +rien; vous me verriez maintenant comme je suis, vous seriez tout à fait +content; car je n'étais jamais resté aussi tranquille.</p> + +<p>»Je voudrais encore embarquer avec vous, mon bon frère, et tomber sur +quelque bateau qui irait là-bas du côté du Levant vous retrouver; et +pourtant je vous promets que la vie que je fais maintenant, je voudrais +bien la continuer; mais cela n'est pas possible, car je suis trop +heureux.</p> + +<p>»Je termine en vous embrassant de tout mon cœur, et le petit Pierre +vous envoie ses respects. Ma femme et tous mes parents à Toulven vous +font bien des compliments. Ils ont très hâte de vous voir, et je vous +promets que moi aussi. </p> + +<p>»Votre frère,</p> + +<p class="droit">»Yves Kermadec.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXVII" id="LXXVII"></a><a href="#table">LXXVII</a></h2> + + + +<p class="droit">Toulven, octobre 1881.</p> + + + +<p>...Encore la pâle Bretagne au soleil d'automne! Encore les vieux +sentiers bretons, les hêtres et les bruyères. Je croyais avoir dit adieu +à ce pays pour longtemps, et je le retrouve avec une singulière +mélancolie. Mon retour a été brusque, inattendu, comme le sont souvent +nos retours ou nos départs de marins.</p> + +<p>Une belle journée d'octobre, un tiède soleil, une vapeur blanche et +légère répandue comme un voile sur la campagne. C'est partout cette +grande tranquillité qui est particulière aux derniers beaux jours; déjà +des senteurs d'humidité et de feuilles tombées, déjà un sentiment +d'automne répandu dans l'air. Je me retrouve dans les bois connus de +Trémeulé, sur la hauteur d'où on domine tout le pays de Toulven. À mes +pieds, l'étang, immobile sous cette vapeur qui plane, et, au loin, des +horizons tout boisés, comme ils devaient l'être au temps anciens de la +Gaule.</p> + +<p>Et ceux qui sont là près de moi, assis parmi les mille petites fleurs de +la bruyère, ce sont mes amis de Bretagne, mon frère Yves et le petit +Pierre, son fils.</p> + +<p>C'est un peu mon pays maintenant, ce Toulven. Il y a un très petit +nombre d'années, il m'était étranger, et Yves, auquel pourtant je +donnais déjà le nom de frère, comptait à peine pour moi. Les aspects de +la vie changent, tout arrive, se transforme et passe.</p> + +<p>Il y en a tant de ces bruyères, que, dans les lointains, on dirait des +tapis roses. Les scabieuses tardives sont encore fleuries, tout en haut +de leurs tiges longues; et les premières grandes ondées qui ont passé +ont déjà semé la terre de feuilles mortes.</p> + +<p>C'était vrai, ce qu'Yves m'avait écrit: il était devenu très sage. On +venait de l'embarquer sur un des vaisseaux en rade de Brest, ce qui +semblait lui assurer un séjour de deux ans dans son pays. Marie, sa +femme, s'était installée près de lui dans le faubourg de Recouvrance, en +attendant cette petite maison de Toulven, qui montait de terre +lentement, avec de gros murs bien épais et bien solides, à la mode +d'autrefois. Elle avait accueilli mon retour imprévu comme une +bénédiction du ciel; car ma présence à Brest, auprès d'eux, allait la +rassurer beaucoup.</p> + +<p>Yves devenu très sage, et, comme cela, tout de suite, sans qu'on sût +quelle circonstance décisive l'avait ainsi changé, on avait peine à y +croire! Et Marie me confirmait ce bonheur très timidement; elle en +parlait comme de ces choses instables, fugitives, qu'on a peur de faire +s'envoler rien qu'en les exprimant par des mots.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXVIII" id="LXXVIII"></a><a href="#table">LXXVIII</a></h2> + + +<p>Un jour, le démon de l'alcool revint passer sur leur route. Yves rentra +avec ce mauvais regard trouble dont Marie avait peur.</p> + +<p>C'était un dimanche d'octobre. Il arrivait du bord, où on l'avait mis +aux fers, disait-il; et il s'était échappé parce que c'était injuste. +Il semblait très exaspéré; son tricot bleu était déchiré et sa chemise +ouverte.</p> + +<p>Elle essayait de lui parler bien doucement, de le calmer. C'était +précisément une belle journée de dimanche; il faisait un de ces temps +rares d'arrière-automne qui ont une mélancolie paisible et exquise, qui +sont comme un dernier repos du soleil avant l'hiver. Elle s'était +habillée dans sa belle robe et sa collerette brodée, elle avait fait la +grande toilette du petit Pierre, comptant qu'ils iraient tous les trois +se promener ensemble à ce beau soleil doux. Dans la rue, des couples de +gens du peuple passaient, endimanchés, s'en allant sur les routes et +dans les bois comme au printemps.</p> + +<p>...Mais non, rien n'y faisait; Yves avait prononcé l'affreuse phrase de +brute qu'elle connaissait si bien: «Je m'en vais retrouver mes amis.» +C'était fini!</p> + +<p>Alors, sentant sa pauvre tête s'en aller de douleur, elle avait voulu +tenter un moyen extrême: pendant qu'il regardait dans la rue, elle avait +fermé la porte à double tour et caché la clef dans son corsage. Mais +lui, qui avait compris ce qu'elle venait de faire, se mit à dire, la +tête baissée, les yeux sombres:</p> + +<p>«Ouvre!... ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!»</p> + +<p>Il essaya de secouer cette porte sur ses ferrures; quelque chose le +retenait encore de la briser,—ce qu'il eût pu faire sans peine. Et +puis, non, il voulait que sa femme, qui l'avait fermée, vînt elle-même +la lui ouvrir.</p> + +<p>Et il tournait dans cette chambre, avec son air de grand fauve, +répétant:</p> + +<p>«Ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!»</p> + +<p>Les bruits joyeux du dimanche montaient dans la rue. Les femmes à grande +coiffe passaient au bras de leurs maris ou de leurs amants. Le beau +soleil d'automne les éclairait de sa lumière tranquille.</p> + +<p>Il frappait du pied et répétait cela à voix très basse:</p> + +<p>«Ouvre!... je te dis de m'ouvrir!»</p> + +<p>C'était la première fois qu'elle essayait de le retenir par force, et +elle voyait que cela réussissait mal, et elle avait étrangement peur. +Sans le regarder, elle s'était jetée à genoux dans un coin et disait des +prières, tout haut et très vite, comme une insensée. Il lui semblait +qu'elle touchait à un moment terrible, que ce qui allait arriver serait +plus affreux que toutes les choses d'avant. Et petit Pierre, debout, +ouvrait tout grands ses yeux profonds, ayant peur lui aussi, mais ne +comprenant pas.</p> + +<p>«Non, tu ne veux pas m'ouvrir?... Oh! mais je l'arracherai alors! Tu vas +voir!»</p> + +<p>Une secousse ébranla le plancher, puis on entendit un grand bruit sourd, +horrible. Yves venait de tomber de tout son haut. La poignée par +laquelle il avait voulu prendre cette porte lui était restée dans la +main, arrachée, et alors, lui, avait été jeté à la renverse sur son +fils, dont la petite tête avait porté, dans la cheminée, contre l'angle +d'un chenet de fer....</p> + +<p>Ah! Ce fut un changement brusque. Marie ne priait plus; elle s'était +levée, les yeux dilatés et farouches, pour ôter son petit Pierre des +mains d'Yves, qui voulait le relever. Il était tombé sans crier, ce +petit enfant, tout saisi d'être blessé par son père; le sang coulait de +son front et il ne disait rien. Marie, le tenant serré contre sa +poitrine, prit la clef dans son corsage, ouvrit d'une main et poussa la +porte toute grande.. Yves la regardait, effrayé à son tour;—elle +s'était reculée et lui criait:</p> + +<p>«Va-t'en! va-t'en! va-t'en!» </p> + +<p>Pauvre Yves,—voilà qu'il hésitait à passer! Il cherchait à mieux +comprendre. Cette porte qu'on lui ouvrait maintenant, il n'en voulait +plus; il avait le sentiment vague que ce seuil allait être quelque chose +de funeste à franchir. Et puis ce sang qu'il voyait sur la figure de son +fils et sur sa petite collerette.... Oui, il cherchait à mieux +comprendre, à s'approcher d'eux. Il passait sa main sur ses tempes, +sentant qu'il était ivre, faisant un grand effort pour démêler ce qui +était arrivé.... Mon Dieu, non! Il ne pouvait pas; il ne comprenait +plus.... L'alcool, ses amis qui l'attendaient en bas, c'était tout.</p> + +<p>Elle, lui répétait toujours, en serrant son fils contre sa poitrine:</p> + +<p>«Va-t'en!... mais va-t'en!»</p> + +<p>Alors, tournant sur lui-même, il prit l'escalier et s'en alla....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXIX" id="LXXIX"></a><a href="#table">LXXIX</a></h2> + + +<p>«Tiens! C'est vous, Kermadec?</p> + +<p>—Oui, monsieur Kerjean.</p> + +<p>—Et, en bordée, je parie?</p> + +<p>—Oui, Monsieur Kerjean.»</p> + +<p>En effet, cela se voyait à sa tenue.</p> + +<p>«Eh bien, je croyais que vous étiez marié, Yves? C'est quelqu'un de +Paimpol, le grand Lisbatz, je crois, qui m'avait conté que vous étiez +père de famille.»</p> + +<p>Yves secoua ses épaules d'un mouvement d'insouciance méchante, et dit:</p> + +<p>«S'il vous manquait du monde, Monsieur Kerjean,.... Ça m'irait, à moi, +de partir à votre bord.»</p> + +<p>Ce n'était pas la première fois que ce capitaine Kerjean enrôlait des +déserteurs. Il comprit. Il savait comment on les prend et ensuite +comment on les mène. Son navire, la <i>Belle-Rose</i>, qui naviguait sous un +pavillon d'Amérique, partait le lendemain pour la Californie. Yves lui +convenait; c'était une acquisition excellente pour un équipage comme le +sien.</p> + +<p>Ils s'isolèrent tous deux pour ébaucher, à voix basse, leur traité +d'alliance.</p> + +<p>Cela se passait au port de commerce, le matin du second jour, après sa +fuite de chez lui.</p> + +<p>La veille, il avait été à Recouvrance, en rasant les murs, pour tâcher +d'avoir des nouvelles de son petit Pierre. De loin, il l'avait aperçu, +qui regardait passer le monde à la fenêtre, avec un petit bandeau sur +son front. Alors il était revenu sur ses pas, suffisamment rassuré, +dans son égarement d'ivresse qui durait encore; il était revenu sur ses +pas pour «aller retrouver ses amis».</p> + +<p>Ce matin-là, il s'était réveillé au jour, sous un hangar du quai où ses +<i>amis</i> l'avaient couché. L'ivresse était cette fois passée, bien +complètement passée. Il faisait toujours ce même beau temps d'octobre, +frais et pur; les choses avaient leurs aspects habituels, comme si de +rien n'était, et d'abord il songea avec attendrissement à son fils et à +Marie, prêt à se lever pour aller les retrouver là-bas et leur demander +pardon. Il lui fallut un moment pour se rappeler tout, et se dire que +c'était fini, qu'il était perdu....</p> + +<p>Retourner près d'eux, maintenant?—Oh! non, jamais,—quelle honte!</p> + +<p>D'ailleurs, s'être échappé du bord étant puni de fers, et avoir ensuite +couru bordée trois jours, tout cela ne pouvait plus se racheter. Prendre +encore ces mêmes résolutions, reprises vingt fois, faire encore ces +mêmes promesses, dire encore ces mêmes mots de repentir... oh! non! +assez! Il en avait un mauvais sourire de pitié et de dégoût.</p> + +<p>Et puis sa femme lui avait dit: «Va-t'en!» il s'en souvenait bien, de +son regard de haine, en lui montrant la porte. Il avait beau l'avoir +mille fois mérité, il ne lui pardonnerait jamais cela, lui, habitué à +être le seigneur et le maître. Elle l'avait chassé; c'était bien, il +était parti, il suivrait sa destinée, elle ne le reverrait plus....</p> + +<p>Cette rechute aussi lui était plus répugnante, après cette bonne période +de paix honnête, pendant laquelle il avait entrevu et compris une vie +plus haute; ce retour de misère lui paraissait quelque chose de décisif +et de fatal. À ce moment, il s'aperçut qu'il était couvert de +poussière, de boue, de souillures immondes, et il commença de +s'épousseter, en redressant sa tête, qui s'animait peu à peu, à ce +réveil, d'une expression dure et dédaigneuse.</p> + +<p>Être tombé comme une brute sur son fils et avoir meurtri ce pauvre petit +front!... Il se faisait tout à coup à lui-même l'effet d'un misérable +bien repoussant.</p> + +<p>Il brisait entre ses mains les planches d'une caisse qui traînait là +près de lui, et, à demi-voix, après un coup d'œil instinctif pour +s'assurer qu'il était seul, il se disait, avec une espèce de rire +moqueur, d'odieuses injures de matelot.</p> + +<p>Maintenant il était debout avec un air fier et méchant.</p> + +<p>Déserter!... Si quelque navire pouvait l'emmener tout de suite!... Cela +devait se trouver sur les quais; justement il y en avait beaucoup ce +jour-là. Oh! oui! à n'importe quel prix, déserter, pour ne plus +reparaître!</p> + +<p>Sa décision venait d'être prise avec une volonté implacable. Il marchait +vers les navires, cambré, la tête haute, l'entêtement breton dans ses +yeux à demi fermés, dans ses sourcils froncés.</p> + +<p>Il se disait: «Je ne vaux rien, je le sais, je le savais, ils auraient +dû me laisser tous. J'ai essayé ce que j'ai pu, mais je suis fait ainsi +et ce n'est pas ma faute.»</p> + +<p>Et il avait raison peut-être: <i>ce n'était pas sa faute</i>. À cet instant, +il était irresponsable; il cédait à des influences lointaines et +mystérieuses qui lui venaient de son sang; il subissait la loi +d'hérédité de toute une famille, de toute une race.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXX" id="LXXX"></a><a href="#table">LXXX</a></h2> + + +<p>À deux heures, le même jour, après marché conclu, Yves ayant acheté des +hardes de marin du commerce et changé de costume clandestinement dans un +cabaret du quai, monta à bord de la <i>Belle-Rose</i>. </p> + +<p>Il se mit à faire le tour de ce bateau, qui était mal tenu, qui avait +des aspects de rudesse sauvage, mais qu'on sentait souple et fort, +taillé pour la course et les hasards de mer.</p> + +<p>Auprès des navires de l'état, celui-ci semblait petit, court, et surtout +vide: un air abandonné, presque personne à bord; même au mouillage, +cette espèce de solitude serrait le cœur. Trois ou quatre forbans +étaient là, qui rôdaient sur le pont; ils composaient tout l'équipage et +ils allaient devenir, pour des années peut-être, les seuls compagnons +d'Yves.</p> + +<p>Ils commencèrent par se dévisager, les uns les autres, avant de se +parler.</p> + +<p>Tout le jour, dura ce même beau temps tiède et tranquille, cette sorte +d'été mélancolique d'arrière-saison qui portait au recueillement. +Maintenant le calme se faisait pour Yves sur l'irrévocable de sa +décision.</p> + +<p>On lui montra sa petite armoire, mais il n'avait presque rien à y +mettre. Il se lava à grande eau fraîche, s'ajusta mieux, avec une +certaine coquetterie, dans son costume nouveau; ce n'était plus cette +livrée de l'état qui lui avait souvent paru lourde; il se sentait libre, +affranchi de tous ses liens passés, presque autant que par la mort. Il +essayait de jouir de son indépendance.</p> + +<p>Le lendemain matin, à la marée, la <i>Belle-Rose</i> devait partir. Yves +flairait le large, la vie de mer qui allait recommencer, à la façon +nouvelle longtemps désirée. Il y avait des années que cette idée de +déserter l'obsédait d'une manière, et, à présent, c'était une chose +accomplie. Cela le relevait à ses propres yeux, d'avoir pris ce parti, +cela le grandissait de se sentir hors la loi, il n'avait plus honte de +se représenter devant sa femme, à présent qu'il était déserteur, et il +se disait qu'il aurait le courage d'y aller ce soir, avant de partir, au +moins pour lui porter l'argent qu'il avait reçu.</p> + +<p>À certains moments, quand la figure de son petit Pierre repassait devant +ses yeux, son cœur se déchirait affreusement; ce navire, silencieux et +vide, lui faisait l'effet d'une bière où il serait venu tout vivant +s'ensevelir lui-même, sa gorge s'étranglait; un flot de larmes voulait +monter, mais il le comprimait à temps, avec sa volonté dure, en pensant +à autre chose; vite il se mettait à parler à ses amis nouveaux. Ils +causaient de la façon de manœuvrer avec si peu de monde, ou du jeu de +ces grosses poulies qu'on avait multipliées partout pour remplacer les +bras des hommes et qui, à son avis, alourdissaient beaucoup le gréement +de la <i>Belle-Rose</i>.</p> + +<p>Le soir, quand la nuit fut tombée, il alla à Recouvrance et monta sans +bruit jusqu'à sa porte.</p> + +<p>Il écouta d'abord avant d'ouvrir; on n'entendait rien. Il entra +timidement.</p> + +<p>Une lampe était allumée sur la table. Son fils était tout seul, endormi. +Il se pencha sur sa corbeille d'osier, qui sentait le nid de petit +oiseau, et appuya la bouche tout doucement sur la sienne pour sentir +encore une fois sa petite respiration douce, et puis il s'assit près de +lui et resta tranquille, afin d'avoir repris une figure calme quand sa +femme rentrerait.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXXI" id="LXXXI"></a><a href="#table">LXXXI</a></h2> + + +<p>Derrière lui, Marie était montée en tremblant; elle l'avait vu venir.</p> + +<p>Depuis deux jours, elle avait eu le temps d'envisager en face tous les +aspects de malheur.</p> + +<p>Elle n'avait pas voulu aller interroger les autres marins, comme font +les pauvres femmes des coureurs de bordée, pour apprendre d'eux si Yves +était rentré à son bord. Elle ne savait rien de lui, et elle attendait, +se tenant prête à tout.</p> + +<p>Peut-être qu'il ne reviendrait pas; elle s'y était préparée comme au +reste, et s'étonnait d'y songer avec tant de sang froid. Dans ce cas, +ses projets étaient faits; elle ne retournerait pas dans ce Toulven, de +peur de revoir leur petite maison commencée, de peur aussi d'entendre +chaque jour maudire le nom de son mari chez ses parents, qui la +recueilleraient. Non, là-bas, dans le pays de Goëlo, il y avait une +vieille femme qui ressemblait à Yves et dont les traits prenaient tout à +coup pour elle une douceur très grande. C'est à sa porte qu'elle irait +frapper. Celle-là serait indulgente pour lui, puisqu'elle était sa mère. +Elles pourraient parler sans haine de l'absent; elles vivraient là, les +deux abandonnées, ensemble, et veilleraient sur le petit Pierre, +réunissant leurs efforts pour le garder, ce dernier, pour qu'au moins +il ne fût pas marin.</p> + +<p>Et puis il lui semblait que, si, un jour, dans bien des années +peut-être, Yves, déserteur, voulait se rapprocher des siens, ce serait +là, dans ce petit coin de terre, à Plouherzel, qu'il reviendrait. Elle +avait fait, la nuit d'avant, l'étrange rêve d'un retour d'Yves: cela se +passait très loin, dans les années à venir, et elle-même était déjà +vieille. Yves arrivait dans sa chaumière de Plouherzel, le soir, vieux +lui aussi, changé, misérable; il lui demandait pardon. Derrière lui +étaient entrés Goulven et Gildas, ses frères, et <i>un autre Yves</i>, plus +grand qu'eux tous, qui avait les cheveux tout blancs et qui traînait à +ses jambes de longues franges de goémon. La vieille mère les accueillait +de son visage dur. Elle demandait avec une voix très sombre: </p> + +<p>«Comment se fait-il qu'ils soient tous ici? Mon mari pourtant a dû +mourir en mer, il y a déjà plus de soixante ans.... Goulven est en +Amérique,.... Gildas dans son trou de cimetière.... Comment se fait-il +qu'ils soient tous ici?»</p> + +<p>Alors Marie s'était réveillée de frayeur, comprenant qu'elle était +entourée de morts.</p> + +<p>Mais, ce soir, Yves était revenu vivant et jeune; elle avait reconnu +dans l'obscurité de la rue sa taille droite et son pas souple. À l'idée +qu'elle allait le revoir et être fixé sur son sort, tout son courage et +tout ses projets l'avaient abandonnée. Elle tremblait de plus en plus en +montant cet escalier.... Peut-être bien qu'il avait simplement passé ces +deux journées à bord et qu'il revenait comme de coutume, et que tout +s'arrangerait encore une fois. Elle s'arrêtait sur ces marches pour +demander à Dieu que ce fût vrai, dans une prière rapide.</p> + +<p>Quand elle ouvrit la porte, il était bien là, dans leur chambre, assis +auprès du berceau et regardant son fils endormi.</p> + +<p>Lui, pauvre petit Pierre, dormait d'un bon sommeil paisible, ayant +encore son bandeau sur le front, là où le chenet de fer l'avait blessé.</p> + +<p>Dès qu'elle fut entrée, pâle, son cœur battant à grandes secousses qui +lui faisaient mal, elle vit tout de suite qu'Yves n'avait pas bu +d'alcool: il avait levé les yeux sur elle et son regard était clair, et +puis il les avait baissés vite et restait penché sur son fils.</p> + +<p>«A-t-il eu beaucoup de mal?» demanda-t-il à demi-voix, lentement, avec +une tranquillité qui étonnait et qui faisait peur.</p> + +<p>«Non, j'ai été chercher le médecin pour le panser. Il a dit que ça ne +laisserait pas de marque. Il n'a pas du tout pleuré.»</p> + +<p>Ils se tenaient là, muets l'un devant l'autre, lui toujours assis près +de ce petit berceau, elle debout, blanche et tremblante. Ils ne s'en +voulaient plus; ils s'aimaient peut-être; mais maintenant l'irréparable +était accompli, et c'était trop tard. Elle regardait ce costume qu'elle +ne lui avait jamais vu: un tricot de laine noir et un bonnet de drap. +Pourquoi ces habits? Et ce paquet, près de lui, par terre, d'où sortait +un bout de col bleu? Il semblait renfermer ses effets de matelot, +quittés à tout jamais, comme si le vrai Yves était mort.</p> + +<p>Elle osa demander:</p> + +<p>«L'autre jour, tu es rentré à bord?</p> + +<p>—Non!»</p> + +<p>Encore un silence. Elle sentait l'angoisse qui venait plus forte.</p> + +<p>«Depuis trois jours, Yves, tu n'es pas rentré?</p> + +<p>—Non!»</p> + +<p>Alors elle n'osa plus parler, ayant peur de comprendre la chose +terrible; voulant retenir les minutes, même ces minutes qui étaient +faites d'incertitude et d'angoisse, parce qu'il était encore là, lui, +devant elle, peut-être pour la dernière fois.</p> + +<p>À la fin, la question poignante sortit de ses lèvres:</p> + +<p>«Que comptes-tu faire, alors?»</p> + +<p>Et lui, à voix basse, simplement, avec cette tranquillité des +résolutions implacables, laissa tomber ce mot lourd:</p> + +<p>«Déserter!»</p> + +<p>Déserter!... Oui, c'était bien ce qu'elle avait deviné depuis quelques +secondes, en voyant ce costume changé, ce petit paquet d'effets de +matelot soigneusement pliés dans un mouchoir. </p> + +<p>Elle s'était reculée, sous le poids de ce mot, s'appuyant derrière elle +au mur avec ses mains, la gorge étranglée. Déserteur! Yves! perdu! Dans +sa tête repassait l'image de Goulven, son frère, et des mers lointaines +d'où les marins ne reviennent plus. Et, comme elle sentait son +impuissance contre cette volonté qui l'écrasait, elle restait là, +anéantie.</p> + +<p>Yves s'était mis à lui parler, très doucement, avec son calme sombre lui +montrant le petit paquet d'effets qu'il avait apporté:</p> + +<p>«Tiens, ma pauvre Marie, demain, quand mon navire sera parti, tu +renverras cela d'abord, tu m'entends bien. On ne sait pas!... Si on me +reprenait.... C'est toujours plus grave, emporter les effets de l'état! +Et puis voilà d'abord les avances qu'on m'a données.... Vous retournerez +à Toulven.... Oh! Je t'enverrai de l'argent de là-bas, tout ce que je +gagnerai; tu comprends, il ne m'en faudra plus beaucoup à moi. Nous ne +nous reverrons plus, mais tu ne seras pas trop malheureuse.... Tant que +je vivrai.»</p> + +<p>Elle voulait l'entourer avec ses bras, le tenir de toutes ses forces, +lutter, s'accrocher à lui quand il s'en irait, se faire plutôt traîner +jusque dans les escaliers, jusque dans la rue.... Mais non, quelque +chose la clouait sur place: d'abord la conscience que tout serait +inutile, et puis une dignité, là, devant leur fils endormi.... Et elle +restait contre ce mur, sans un mouvement.</p> + +<p>Il avait posé deux cents francs en grosses pièces d'argent sur leur +table, près de lui. C'étaient ses avances, tout ce qui lui restait, ses +pauvres effets payés. Il la regardait maintenant d'un regard profond, +très doux, et il secouait avec sa manche de laine des larmes qui +venaient de couler sur ses joues.</p> + +<p>Mais c'était tout ce qu'il avait à lui dire. Et, à présent, c'était la +minute suprême, c'était fini.</p> + +<p>Il se pencha encore une dernière fois sur son fils, puis il redressa sa +haute taille et se leva pour partir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXXII" id="LXXXII"></a><a href="#table">LXXXII</a></h2> + + + +<p>...La mer de Corail!—C'est aux antipodes de notre vieux monde.—Rien +que le bleu immense.—Autour du navire qui file doucement, l'infini bleu +déploie son cercle parfait. L'étendue brille et miroite sous le soleil +éternel.</p> + +<p>Yves est là, seul, porté très haut dans l'air, par quelque chose qui +oscille légèrement;—il passe, dans sa hune.</p> + +<p>Il regarde, sans voir, le cercle sans limite; il est comme fatigué +d'espace et de lumière. Ses yeux atones s'arrêtent au hasard, car, +partout, tout est pareil.</p> + +<p>Partout, tout est pareil.... C'est la grande splendeur inconsciente et +aveugle des choses que les hommes croient faites pour eux. À la surface +des eaux courent des souffles vivifiants que personne ne respire; la +chaleur et la lumière sont répandues sans mesure; toutes les sources de +la vie sont ouvertes sur les solitudes silencieuses de la mer et les +font étrangement resplendir.</p> + +<p>...L'étendue brille et miroite sous le soleil éternel. Le grand +flamboiement de midi tombe dans le désert bleu comme une magnificence +inutile et perdue. Maintenant, Yves croit distinguer là-bas une traînée +moins bleue, et il y concentre son attention, égarée tout à l'heure dans +la monotonie étincelante et tranquille; c'est sans doute la mer qui +s'émiette là sur des blancheurs de corail, qui brise sur des îles +inconnues, à fleur d'eau, qu'aucune carte n'a jamais indiquées.</p> + +<p>...Comme c'est loin, la Bretagne!—et les chemins verts de Toulven!—et +son fils!...</p> + +<p>Yves est sorti de sa rêverie et il regarde, la main étendue au-dessus de +ses yeux, cette lointaine traînée qui blanchit toujours.</p> + +<p>...Il n'a pas l'air d'un déserteur, car il porte encore le grand col +bleu des matelots. Maintenant, il a très bien vu ces brisants et ce +corail, et, en se penchant un peu dans le vide, il crie pour ceux qui +sont en bas: «Des récifs par bâbord!»</p> + +<p>...Non, Yves n'a pas déserté, car le navire qui le porte est le +<i>Primauguet</i>, de la marine de guerre.</p> + +<p>Il n'a pas déserté, car il est toujours auprès de moi, et, quand il a +annoncé de là-haut l'approche de ces récifs, c'est moi qui monte le +trouver dans sa hune, pour les reconnaître avec lui.</p> + +<p>À Brest, ce mauvais jour où il avait voulu nous quitter, je l'avais vu +passer, en déserteur, portant ses effets de matelot si bien pliés dans +un mouchoir, et je l'avais suivi de loin jusqu'à Recouvrance. J'avais +laissé monter Marie, puis j'étais monté, moi aussi, après eux, et, en +sortant, il m'avait trouvé là, en travers de sa porte, lui barrant le +passage avec mes bras étendus,—comme jadis à Toulven. Seulement, cette +fois, il ne s'agissait plus d'arrêter un caprice d'enfant, mais +d'engager une lutte suprême avec lui.</p> + +<p>Elle avait été longue et cruelle, cette lutte, et je m'étais senti bien +près de perdre courage, de l'abandonner à la destinée sombre qui +l'emportait. Et puis elle s'était terminée brusquement par de bonnes +larmes qu'il avait versées, des larmes qui avaient besoin de couler +depuis deux jours,—et qui ne pouvaient pas, tant ses yeux étaient durs +à ce genre de faiblesse.—Alors on lui avait mis sur ses genoux son +petit Pierre, qui venait de se réveiller; il ne lui en voulait pas du +tout, lui, le petit Pierre, il lui avait tout de suite passé les bras +autour du cou. Et Yves avait fini par me dire:</p> + +<p>«Eh bien, oui, frère, je ferai tout ce que vous me direz de faire. Mais, +n'importe comment, vous voyez bien qu'à présent, je suis perdu...»</p> + +<p>C'était très grave, en effet, et je ne savais plus moi-même quel parti +prendre:—une espèce de rébellion, s'être esquivé du bord étant déjà +puni des fers, et trois jours d'absence! J'avais été sur le point de +leur dire, après les avoir fait s'embrasser: «Désertez tous les deux, +tous les trois, mes chers amis; car il est bien tard à présent pour +mieux faire: qu'Yves s'en aille sur sa <i>Belle-Rose</i>, et vous vous +rejoindrez en Amérique.»</p> + +<p>Mais non, c'était trop affreux cela, abandonner à jamais la terre +bretonne, et la petite maison de Toulven, et les pauvres vieux parents!</p> + +<p>Alors, en tremblant un peu de ma responsabilité, j'avais pris la +décision contraire: rendre le soir même les avances touchées, dégager +Yves des mains de ce capitaine Kerjean, et, dès le lendemain matin, +aussitôt le port ouvert, le remettre à la justice maritime. Des jours +pénibles avaient suivi, jours de démarches et d'attente, et enfin, avec +beaucoup de bienveillance, la chose avait été ainsi réglée: un mois de +fers et six mois de suspension de son grade de quartier-maître, avec +retour à la paye de simple matelot.</p> + +<p>Voilà comment mon pauvre Yves, reparti avec moi sur ce <i>Primauguet</i>, se +retrouvait dans la hune, encore gabier comme devant, et faisant son rude +métier d'autrefois.</p> + +<p>Debout tous les deux sur la vergue de misaine, le corps penché en dehors +dans le vide, mettant une main au-dessus de nos yeux, et, de l'autre, +nous tenant à des cordages, nous regardions ensemble, au fond des +resplendissantes solitudes bleues, ces brisants qui blanchissaient +toujours; leur bruissement continu était comme un son lointain d'orgues +d'église au milieu du silence de la mer.</p> + +<p>C'était bien une grande île de corail qu'aucun navigateur n'avait encore +relevée, elle était montée lentement des profondeurs d'en dessous; +pendant des siècles et des siècles, elle avait poussé avec patience ses +rameaux de pierre; elle n'était encore qu'une immense couronne d'écume +blanche faisant, au milieu des plus grands calmes de la mer, un bruit de +chose vivante, une sorte de mugissement mystérieux et éternel.</p> + +<p>Partout ailleurs, l'étendue bleue était uniforme, saine, profonde, +infinie; on pouvait continuer la route.</p> + +<p>«Tu as gagné <i>la double</i>, frère», dis-je à Yves.</p> + +<p>Je voulais dire: la double ration de vin au dîner de l'équipage. À bord, +cette <i>double</i> est toujours la récompense des matelots qui ont annoncé +les premiers une terre ou un danger,—de ceux encore qui ont pris un rat +sans l'aide des pièges,—ou bien qui ont su s'habiller plus coquettement +que les autres à l'inspection du dimanche.</p> + +<p>Yves sourit, mais comme quelqu'un qui retrouve tout à coup un souvenir +triste:</p> + +<p>«Vus savez bien qu'à présent, le vin et moi.... Oh! mais ça ne fait +rien, il faut me la faire donner, les gabiers de mon plat la boiront +toujours...»</p> + +<p>En effet, depuis qu'une fois il avait renversé son petit Pierre sur les +chenets de la cheminée, là-bas, à Brest, il buvait de l'eau. Il avait +juré cela sur cette chère petite tête blessée, et c'était le premier +serment solennel de sa vie.</p> + +<p>Nous causions là tous deux, dans le bon air pur et vierge, au milieu des +voiles légèrement tendues, bien blanches sous le soleil, quand un coup +de sifflet partit d'en bas, un coup de sifflet très particulier, qui +voulait dire, en langage de bord: «On demande le chef de la hune de +misaine; qu'il descende bien vite!»</p> + +<p>C'était Yves, le chef de la hune de misaine; il descendit quatre à +quatre pour voir ce qu'on lui voulait.—Le commandant en second le +demandait chez lui;—et, moi, je savais bien pourquoi.</p> + +<p>Dans ces mers si lointaines et si tranquilles où nous naviguions, les +matelots se trouvaient tous un peu brouillés avec les saisons, avec les +mois, avec les jours; la notion des durées se perdait pour eux dans la +monotonie du temps.</p> + +<p>En effet, l'été, l'hiver, on n'en a plus conscience; on ne les sait +plus, car les climats sont changés. Même les choses de la nature ne +viennent plus les indiquer; c'est toujours l'eau infinie, toujours les +planches, et, au printemps, rien ne verdit.</p> + +<p>Yves avait repris sans peine son existence d'autrefois, ses habitudes de +gabier, sa vie de la hune, à peine vêtu, au vent et au soleil, avec son +couteau et son <i>amarrage</i>. Il n'avait plus compté ses jours parce qu'ils +étaient tous pareils, confondus par la régularité des quarts, par +l'alternance d'un soleil toujours chaud avec des nuits toujours pures. +Il avait accepté ce temps d'exil sans le mesurer.</p> + +<p>Mais c'était aujourd'hui même que ses six mois de punition expiraient, +et le commandant avait à lui dire de reprendre ses galons, son sifflet +d'argent et son autorité de quartier-maître. Il le lui dit même +amicalement, avec une poignée de main; car Yves, tant qu'avait duré sa +peine, s'était montré exemplaire de conduite et de courage, et jamais +hune n'avait été tenue comme la sienne.</p> + +<p>Yves revint me trouver avec une bonne figure heureuse:</p> + +<p>«Pourquoi ne m'aviez-vous pas dit que c'était aujourd'hui?»</p> + +<p>On lui avait promis que, s'il continuait, sa punition serait même +bientôt oubliée.—Décidément ce serment qu'il avait fait sur la tête +meurtrie de son petit Pierre, à la fin de la soirée terrible, lui +réussissait au delà de son espoir....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXXIII" id="LXXXIII"></a><a href="#table">LXXXIII</a></h2> + + +<p>L'après-midi du même jour, Yves est dans ma chambre, qui se dépêche, qui +se dépêche avant la nuit de remettre des galons sur ses manches, +toujours drôle, avec son grand air de forban, quand il est occupé à +coudre.</p> + +<p>Ils ne sont plus très beaux, ses pauvres vêtements, ils ont beaucoup +servi. C'est qu'il n'était pas riche en quittant Brest, avec cette +réduction de paye; et, pour ne pas entamer son <i>décompte</i>, il n'a pas +voulu prendre trop d'effets au <i>magasin</i>. Mais ils sont si propres, les +petites pièces sont si bien mises les unes sur les autres, à chaque +coude, à chaque bas de manche, que cela peut très bien passer. Ces +galons neufs leur donnent même un certain lustre de jeunesse. +D'ailleurs, Yves a bonne tournure avec n'importe quoi; et puis, comme +on est très peu vêtu à bord, en ne les mettant que rarement, ils +pourront certainement finir la campagne. Quant à de l'argent, Yves n'en +a pas; il en oublie même l'usage et la valeur, comme il arrive souvent +aux marins,—car il <i>délègue</i> à sa femme, à Brest, <i>sa solde et ses +chevrons</i>, tout ce qu'il gagne.</p> + +<p>La nuit venue, son ouvrage est achevé; il le plie avec soin, et balaye +ensuite les petits bouts de fil qu'il a pu faire tomber dans ma chambre. +Puis il s'informe très exactement du mois et de la date, allume une +bougie et se met à écrire.</p> + +<p>«En mer, à bord du <i>Primauguet</i>, 23 avril 1882.</p> + +<p>»Chère épouse, «je t'écris ces quelques mots à l'avance aujourd'hui, +dans la chambre de M. Pierre. Je les mettrai à la poste le mois +prochain, quand nous toucherons aux îles Hawaï (un pays.... Je suis sûr, +que tu ne sais pas trop où il se trouve).</p> + +<p>»C'est pour te dire que j'ai repris mes galons aujourd'hui, et que tu +peux être tranquille, ils ne repartiront plus; je les ai <i>cousus +solides</i> à présent.</p> + +<p>»Chère épouse, cela me prouve pourtant qu'il n'y a que juste six mois +passés depuis notre départ, et alors nous ne sommes pas encore près de +nous revoir.—Pour moi, j'aurais pourtant déjà très hâte d'aller faire +un tour à Toulven, pour te donner la main à installer notre maison; et +encore, ce n'est pas tout à fait pour cela, tu penses, mais c'est +surtout pour rester quelque temps avec toi, et voir notre petit Pierre +courir un peu. Il faudra bien qu'on me donne une grande permission +quand nous reviendrons, au moins quinze ou vingt jours; peut-être même +que je n'aurai pas assez avec vingt, et que je demanderai jusqu'à +trente.</p> + +<p>»Chère Marie, je te dirai pourtant que je suis très heureux à bord, +surtout d'avoir pu repartir pour ces mers-ci avec M. Pierre; c'était ce +que je demandais depuis bien longtemps. C'est une si belle campagne, et +puis tout à fait économique, pour moi qui ai bien besoin de ramasser +beaucoup d'argent comme tu sais. Peut-être que je serai proposé pour +<i>second</i> avant de débarquer, vu que je suis très bien avec tous les +officiers.</p> + +<p>»J'ai aussi à t'apprendre que les poissons volants...»</p> + +<p>Crac!... Sur le pont, on siffle: <i>En haut tout le monde!</i> pour le ris de +chasse; Yves se sauve; et jamais personne n'a su la fin de cette +histoire de poissons.</p> + +<p>Il a conservé avec sa femme sa manière enfantine d'être et d'écrire. +Avec moi, c'est changé, et il est devenu un nouvel Yves, plus compliqué +et plus raffiné que celui d'autrefois.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXXIV" id="LXXXIV"></a><a href="#table">LXXXIV</a></h2> + + +<p>La nuit qui suit est claire et délicieuse. Nous allons tout doucement, +dans la Mer De Corail, par une petite brise tiède, avançant avec +précaution, de peur de rencontrer les îles blanches, écoutant le +silence, de peur d'entendre bruire les récifs.</p> + +<p>De minuit à quatre heures du matin, le temps du quart se passe à veiller +au milieu de ces grandes paix étranges des eaux australes.</p> + +<p>Tout est d'un bleu vert, d'un <i>bleu nuit</i>, d'une couleur de profondeur; +la lune, qui se tient d'abord très haut, jette sur la mer des petits +reflets qui dansent, comme si partout, sur les immenses plaines vides, +des mains mystérieuses agitaient sans bruit des milliers de petits +miroirs.</p> + +<p>Les demi-heures s'en vont l'une après l'autre, tranquilles, la brise +égale, les voiles très légèrement tendues. Les matelots de quart, en +vêtements de toile, dorment à plat pont, par rangées, couchés sur le +même côté tous, emboîtés les uns dans les autres, comme des séries de +momies blanches.</p> + +<p>À chaque demi-heure, on tressaille en entendant la cloche qui vibre; et +alors deux voix viennent de l'avant du navire, chantant d'une après +l'autre, sur une sorte de rythme lent: «Ouvre l'œil au bossoir.... +Tribord!» dit l'une. «Ouvre l'œil au bossoir.... Bâbord!» répond +l'autre. On est surpris par ce bruit, qui paraît une clameur effrayante +dans tout ce silence, et puis les vibrations des voix et de la cloche +tombent, et on n'entend plus rien.</p> + +<p>Cependant la lune s'abaisse lentement, et sa lumière bleue se ternit; +maintenant elle est plus près des eaux et y dessine une grande lueur +allongée qui traîne. </p> + +<p>Elle devient plus jaune, éclairant à peine, comme une lampe qui meurt.</p> + +<p>Lentement elle se met à grandir, à grandir, démesurée, et puis elle +devient rouge, se déforme, s'enfonce, étrange, effrayante. On ne sait +plus ce qu'on voit: à l'horizon, c'est un grand feu terne, sanglant. +C'est trop grand pour être la lune, et puis maintenant des choses +lointaines se dessinent devant en grandes ombres noires: des tours +colossales, des montagnes éboulées, des palais, des Babels!</p> + +<p>On sent comme un voile de ténèbres s'appesantir sur les sens; la notion +du réel est perdue. Il vous vient comme l'impression de cités +apocalyptiques, de nuées lourdes de sang, de malédictions suspendues. +C'est la conception des épouvantes gigantesques, des anéantissements +chaotiques, des fins de monde....</p> + +<p>Une minute de sommeil intérieur qui vient de passer, malgré toute +volonté; un rêve de dormeur debout qui s'est envolé très vite.</p> + +<p>Mirage!... À présent, c'est fini, et la lune est couchée. Il n'y avait +rien là-bas que la mer infinie, et les vapeurs errantes, annonçant +l'approche du matin; maintenant que la lune n'est plus derrière, on ne +les distingue même pas. Tout vient de s'évanouir, et on retrouve la +nuit, la vraie nuit, toujours pure et tranquille.</p> + +<p>Ils sont bien loin de nous, ces pays de l'apocalypse; car nous sommes +dans la Mer De Corail, sur l'autre face du monde, et il n'y a rien ici +que le cercle immense, le miroir illimité des eaux....</p> + +<p>Un timonier est allé regarder l'heure à la montre. Par déférence pour +la lune, il doit noter, sur ce grand registre toujours ouvert, qui est +le <i>journal du bord</i>, l'instant très précis auquel elle s'est couchée.</p> + +<p>Puis il revient pour me dire:</p> + +<p>«Capitaine, il est l'heure de <i>réveiller au quart</i>.»</p> + +<p>Déjà! Déjà finies mes quatre heures de nuit,—et l'officier de relève +qui va bientôt paraître.</p> + +<p>Je commande:</p> + +<p>«Chefs et chargeurs à réveiller au quart!» </p> + +<p>Alors, quelques-uns de ceux qui dormaient à plat pont comme des momies +blanches se lèvent en éveillent quelques autres; ils partent toute une +bande, et descendent. Et puis on entend en bas, dans le faux pont, une +vingtaine de voix chanter l'une après l'autre,—en cascade comme on fait +pour <i>frère Jacques</i>,—une sorte d'air très ancien, qui est joyeux et +moqueur.</p> + +<p>Ils chantent:</p> + +<p>«As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout, debout, +debout!... As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout, +debout, debout!...»</p> + +<p>Ils vont et viennent, courbés sous les hamacs suspendus, et, en passant, +secouent les dormeurs à grands coups d'épaule.</p> + +<p>Après, je commande, inexorable:</p> + +<p>«En haut, les tribordais, à l'appel!»</p> + +<p>Et ils montent, demi-nus; il y en a qui bâillent, d'autres qui +s'étirent, qui trébuchent. Ils se rangent par groupes à leur poste, +pendant qu'un homme, avec un fanal, les regardant sous le nez, les +compte. Les autres, qui dormaient sur le pont, vont aller en bas se +coucher à leur place.</p> + +<p>Yves est monté, lui aussi, avec ces tribordais qu'on vient de réveiller. +Je reconnais bien son coup de sifflet, que je n'avais plus entendu +depuis une année. Et puis je reconnais sa voix, qui résonne et commande +pour la première fois sur le pont du <i>Primauguet</i>.</p> + +<p>Alors je l'appelle très officiellement par son titre, qu'on vient de lui +rendre: «Maître de quart!»</p> + +<p>C'était seulement pour lui donner une poignée de main, lui souhaiter +bienvenue et bonne fin de nuit avant de m'en aller dormir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXXV" id="LXXXV"></a><a href="#table">LXXXV</a></h2> + + +<p>«Hale le bout à bord, Goulven!»</p> + +<p>C'était dans un accostage difficile. Je venais, avec un canot du +<i>Primauguet</i>, aborder un bâtiment baleinier d'allures suspectes, qui ne +portait aucun pavillon.</p> + +<p>Dans l'océan austral, toujours; auprès de l'île Tonga-Tabou, du côté du +vent.—Le <i>Primauguet</i>, lui, était mouillé dans une baie de l'île, en +dedans de la ligne des récifs, à l'abri du corail. L'autre, le +baleinier, s'était tenu au large, presque en pleine mer, comme pour +rester prêt à fuir, et la houle était forte autour de lui.</p> + +<p>On m'envoyait en corvée pour le reconnaître, pour l'<i>arraisonner</i>, comme +on dit dans notre métier.</p> + +<p>«Hale à bord, Goulven! hale!»</p> + +<p>Je levai la tête vers l'homme qui s'appelait Goulven; c'était lui qui, +du haut du navire équivoque, tenait l'amarre qu'on venait de me lancer. +Et je fus saisi de cette figure, de ce regard déjà connu; c'était un +autre Yves, moins jeune, encore plus basané et plus athlétique +peut-être,—les traits plus durs, ayant plus souffert;—mais il avait +tellement ses yeux, son regard, que c'était comme un dédoublement de +lui-même qui m'impressionnait.</p> + +<p>Quelquefois j'avais pensé, en effet, que nous pourrions le rencontrer, +ce frère Goulven, sur quelqu'un de ces baleiniers que nous trouvions, de +loin en loin, dans les mouillages du Grand-Océan, et que nous +<i>arraisonnions</i> quand ils avaient mauvais air. </p> + +<p>J'allai à lui d'abord, sans m'inquiéter du capitaine, qui était un +énorme Américain, à tête de pirate, avec une longue barbe épaisse comme +le goémon. J'entrais là comme en pays conquis, et les convenances +m'importaient peu.</p> + +<p>«C'est vous, Goulven Kermadec?»</p> + +<p>Et déjà je m'avançais en lui tendant la main, tant j'en étais sûr. Mais +lui blanchit sous son hâle brun, et recula. Il avait peur.</p> + +<p>Et, par un mouvement sauvage, je le vis qui rassemblait ses poings, +raidissait ses muscles, comme pour résister quand même, dans une lutte +désespérée.</p> + +<p>Pauvre Goulven! Cette surprise de m'entendre dire son nom,—et puis mon +uniforme,—et les seize matelots armés qui m'accompagnaient! Il avait +cru que je venais, au nom de la loi française, pour le reprendre, et il +était comme Yves, s'exaspérant devant la force.</p> + +<p>Il fallut un moment pour l'apprivoiser; et puis, quand il sut que son +<i>petit frère</i> était devenu le mien, et qu'il était là, sur le navire de +guerre, il me demanda pardon de sa peur avec ce même bon sourire que je +connaissais déjà chez Yves.</p> + +<p>L'équipage avait singulière mine. Le navire lui-même avait les allures +et la tenue d'un bandit. Tout léché, éraillé par la mer, depuis trois +ans qu'il errait dans les houles du Grand-Océan sans avoir touché aucune +terre civilisée,—mais solide encore, et taillé pour la route. Dans ses +haubans, depuis le bas jusqu'en haut, à chaque enfléchure, pendaient +des fanons de baleine pareils à de longues franges noires; on eût dit +qu'il avait passé sous l'eau et s'était couvert d'une chevelure +d'algues.</p> + +<p>En dedans, il était chargé des graisses et des huiles des corps de +toutes ces grosses bêtes qu'il avait chassées. Il y en avait pour une +fortune, et le capitaine comptait bientôt retourner en Amérique, en +Californie, où était son port.</p> + +<p>Un équipage mêlé: deux Français, deux Américains, trois Espagnols, un +Allemand, un mousse indien, et un Chinois pour la cuisine. Plus une +<i>chola</i> du Pérou,—à demi nue comme les hommes,—qui était la femme du +capitaine, et qui allaitait un enfant de deux mois conçu et né sur la +mer.</p> + +<p>Le logement de cette famille, à l'arrière, avait des murailles de chêne +épaisses comme des remparts, et des portes bardées de fer. Au dedans, +c'était un arsenal de revolvers, et de coups-de-poing, et de casse-tête. +Les précautions étaient prises; on pouvait, en cas de besoin, tenir là +un siège contre tout l'équipage.</p> + +<p>D'ailleurs, des papiers en règle. On n'avait pas hissé de pavillon parce +qu'on n'en avait plus; les cafards avaient mangé le dernier, dont on me +fit voir les lambeaux en s'excusant; il était bien aux couleurs +d'Amérique, rayé blanc et rouge, avec le <i>yak</i> étoilé. Rien à dire; +c'était, en somme, correct.</p> + +<p>...Goulven me demandait si je connaissais Plouherzel; et alors je lui +contais que j'avais dormi une nuit sous le toit de sa vieille mère.</p> + +<p>«Et vous, dis-je, n'y reviendrez-vous jamais?»</p> + +<p>Il souffrait encore, et très cruellement, à ce souvenir; je le voyais +bien.</p> + +<p>«C'est trop tard à présent. Il y aurait ma punition à faire à l'état, et +je suis marié en Californie, j'ai deux enfants à Sacramento.</p> + +<p>—Voulez-vous venir avec moi voir Yves?</p> + +<p>—Venir avec vous?» répéta-t-il bas, d'une voix sombre, comme très +étonné de ce que je lui proposais. «Venir avec vous?... mais vous savez +bien... que je suis déserteur, moi?»</p> + +<p>À ce moment, il était tellement Yves, il avait dit cela tellement comme +lui, qu'il me fit mal.</p> + +<p>Après tout, je comprenais ses craintes d'homme libre et jaloux de sa +liberté; je respectais ses terreurs de la terre française,—car c'est +une terre française que le pont d'un navire de guerre;—à bord du +<i>Primauguet</i>, on était en droit de le reprendre, c'était la loi.</p> + +<p>«Au moins, dis-je, avez-vous envie de le voir?</p> + +<p>—Si j'ai envie de le voir!... mon pauvre petit Yves!</p> + +<p>—Allons, c'est bien, je vous l'amènerai. Quand il viendra, je vous +demande seulement de lui conseiller d'être sage. Vous me comprenez.... +Goulven?» </p> + +<p>Ce fut lui alors qui me prit la main, et la serra dans les siennes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXXVI" id="LXXXVI"></a><a href="#table">LXXXVI</a></h2> + + +<p>J'avais accepté de dîner le lendemain chez ce capitaine baleinier. Nous +nous étions convenus à merveille. Il n'avait rien de la manière des +hommes policés, mais il n'était nullement banal. Et puis, surtout, +c'était le seul moyen pour moi d'amener Yves à son bord.</p> + +<p>Je m'attendais un peu le lendemain matin, au jour, à trouver le +baleinier disparu, envolé pendant la nuit comme un oiseau sauvage. Mais +non, on le voyait là-bas à son poste, au large, avec toutes ses franges +noires dans ses haubans, se détachant sur le grand miroir circulaire des +eaux, qui étaient ce jour-là immobiles, et lourdes, et polies, comme des +coulées d'argent.</p> + +<p>C'était sérieux, cette invitation, et on m'attendait. Par précaution, le +commandant avait voulu que les canotiers qui me mèneraient fussent armés +et restassent là, tout le temps avec moi. Justement cela tombait à +merveille pour Yves, et je le pris comme patron.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXXVII" id="LXXXVII"></a><a href="#table">LXXXVII</a></h2> + + +<p>Le capitaine me reçoit à la coupée, en tenue assez correcte de Yankee; +la <i>chola</i>, transformée, porte une robe en soie rose, avec un collier +magnifique en perles des îles Pomotou; j'admire combien elle est belle +et combien sa taille est parfaite.</p> + +<p>Nous voici dans le logis aux étonnantes murailles bardées de fer. Il y +fait sombre et lourd; mais, par les petites fenêtres épaisses, on voit +resplendir des choses qui semblent enchantées: une mer d'un bleu laiteux +et d'un poli de turquoise, une île lointaine, d'un violet rose d'iris, +et de tout petits nuages orangés flottant dans un profond ciel d'or +vert.</p> + +<p>Après, quand on a détourné ses yeux de ces petites fenêtres ouvertes, +de ces contemplations de lumière, on retrouve plus étrange le logis bas, +irrégulier sous ses énormes solives, avec son arsenal de revolvers, de +coups-de-poing, de lanières et de fouets.</p> + +<p>On mange à ce dîner des conserves de San-Francisco, des fruits exquis de +l'île Tonga-Tabou, des <i>aiguilles</i>, qui sont de petits poissons fins des +mers chaudes; on boit des vins de France, du <i>pisco</i> péruvien et des +liqueurs anglaises.</p> + +<p>Le Chinois qui nous sert en robe de soie d'un violet d'évêque, et porte +des souliers à hautes semelles de papier. La <i>chola</i> chante une +<i>zamacuéca</i> du Chili, en pinçant sur sa <i>diguhela</i> une sorte +d'accompagnement qui semble le dandinement monotone d'une mule au trot. +Les portes de la forteresse sont grandes ouvertes. Grâce à la présence +de mes seize hommes armés, règnent une sécurité, une intimité paisible, +qui sont vraiment fort touchantes.</p> + +<p>À l'avant, les hommes du <i>Primauguet</i> boivent et chantent avec les +baleiniers. C'est fête partout. Et je vois de loin Yves et Goulven, qui +ne boivent pas, eux, mais qui font les cent pas en causant. Goulven, le +plus grand, a passé son bras sur les épaules de son frère, qui le tient, +lui, autour de la taille; isolés tous deux au milieu des autres, ils se +promènent en se parlant à voix basse.</p> + +<p>Les verres se vident partout dans des toasts bizarres. Le capitaine, qui +d'abord ressemblait à la statue impassible d'un dieu marin ou d'un +fleuve, s'anime, rit d'un rire puissant qui fait trembler tout son +corps; sa bouche s'ouvre comme celle d'un cétacé, et le voilà qui dit en +anglais des choses étranges, qui s'oublie avec moi dans des confidences +à le faire pendre; la conversation tourne en douce causerie de +pirate....</p> + +<p>La <i>chola</i> rentrée dans sa cabine, on fait venir un matelot tatoué, +qu'on déshabille au dessert. C'est pour me montrer ce tatouage, qui +représente une chasse au renard.</p> + +<p>Cela part du cou: des cavaliers, des chiens, qui galopent, descendent en +spirale autour du torse.—Vous ne voyez pas encore le renard? Me demanda +le capitaine avec son plus joyeux rire.</p> + +<p>Cela va être si drôle, paraît-il, la découverte de ce renard, qu'il en +est pâmé d'avance. Et il fait tourner l'homme, déjà ivre, plusieurs fois +sur lui-même pour suivre cette chasse qui descend toujours. Aux environs +des reins, cela se corse, et on prévoit que cela va finir.</p> + +<p>«Eh! le voilà, le renard!» crie le capitaine à tête de fleuve, au comble +de sa gaieté de sauvage, en se renversant, pâmé d'aise et de rire.</p> + +<p>La bête poursuivie se remisait dans son terrier; on n'en voyait que la +moitié. Et c'était la grande surprise finale. On invita ce matelot à +toaster avec nous, pour sa peine de s'être fait voir.</p> + +<p>Il était temps d'aller prendre sur le pont un peu d'air pur, l'air frais +et délicieux du soir. La mer, toujours aussi immobile et lourde, luisait +au loin, reflétait de dernières lueurs du côté de l'ouest. Maintenant +les hommes dansaient, au son d'une flûte qui jouait un air de gigue.</p> + +<p>En dansant, les baleiniers nous jetaient de côté des regards de chats, +moitié timidité curieuse, moitié dédain farouche. Ils avaient de ces +jeux de physionomie que les coureurs de mer ont gardés de l'homme +primitif; des gestes drôles à propos de tout, une mimique excessive, +comme les animaux à l'état libre. Tantôt ils se renversaient en arrière, +tout cambrés; tantôt, à force de souplesse naturelle et par habitude de +ruse, ils s'écrasaient, en enflant le dos, comme font les grands félins +quand ils marchent à la lumière du jour. Et ils tournaient tous, au son +de la petite musique flûtée, du petit turlututu sautillant et enfantin; +très sérieux, faisant les beaux danseurs, avec des poses gracieuses de +bras et des ronds de jambes.</p> + +<p>Mais Yves et Goulven se promenaient toujours enlacés. Ils se hâtaient +pour tout ce qu'ils avaient encore à se dire, ils pressaient leur +entretien dernier et suprême, comprenant que j'allais partir. Ils +s'étaient vus une fois, quinze ans auparavant, alors qu'Yves était petit +encore, pendant cette journée que Goulven était venu passer à +Plouherzel, en se cachant comme un banni. Et sans doute ils ne se +retrouveraient jamais plus.</p> + +<p>On vit tout à coup de ces danseurs qui se tenaient par la taille, se +jeter à terre, toujours serrés l'un à l'autre, et puis se débattre, +râler, pris d'une rage subite; ils cherchaient à s'enfoncer leur couteau +dans la poitrine, et le sang faisait déjà sur les planches ses marques +rouges.</p> + +<p>Le capitaine à tête de fleuve les sépara en les cinglant tous deux avec +une lanière en cuir d'hippopotame.</p> + +<p>«<i>No matter,</i> dit-il; <i>they are drunk!</i>» (ce n'est rien, ils sont +ivres!)</p> + +<p>Il était temps de partir. Goulven et Yves s'embrassèrent, et je vis que +Goulven pleurait.</p> + +<p>Comme nous revenions sur la mer tranquille, les premières étoiles +australes s'allumant en haut, Yves me parlait de son frère:</p> + +<p>«Il n'est pas trop heureux. Pourtant il ne gagne pas mal d'argent, et il +a une petite maison en Californie, où il espère revenir. Mais voilà, +c'est le mal du pays qui le tue.»</p> + +<p>...Ce capitaine m'avait juré de venir le lendemain avec sa <i>chola</i> dîner +à mon bord. Mais, pendant la nuit, le baleinier prit le large, +s'évanouit dans l'immensité vide; nous ne le vîmes plus. </p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXXVIII" id="LXXXVIII"></a><a href="#table">LXXXVIII</a></h2> + + +<p>«Vous êtes venue toucher votre <i>délègue</i> aussi, Madame Quémeneur?</p> + +<p>—Et vous aussi donc, Madame Kerdoncuff?</p> + +<p>—Où est-ce qu'il navigue aussi, votre mari, Madame Quémeneur?</p> + +<p>—En Chine, Madame Kerdoncuff, dessus le <i>Kerguelen</i>. </p> + +<p>—Et le mien aussi donc, Madame Quémeneur; il navigue là-bas, dessus la +<i>Vénus</i>.»</p> + +<p>C'est dans la rue des Voûtes, à Brest, sous la pluie fine, que cela se +chante à deux voix fausses, dans des tonalités surprenantes.</p> + +<p>Cette rue des Voûtes est toute pleine de femmes qui attendent là depuis +le matin, à la porte d'une laide bâtisse en granit: la <i>Caisse des gens +de mer</i>. Femmes de Brest, que la pluie ne rebute plus, elles causent +aigrement les pieds dans l'eau, pressées contre les murs de la ruelle +triste, sous le brouillard gris.</p> + +<p>C'est le premier jour du trimestre. Elles font queue pour être payées, +et il était temps! L'argent manquait dans tous ces logis noirs de la +grande ville.</p> + +<p>Femmes dont les maris naviguent au loin, elles vont toucher leur +<i>délègue</i> (lisez: délégation), la solde que ces marins leur abandonnent.</p> + +<p>Après, elles iront la boire. Il y a, en face, un cabaret qui est venu +s'établir là tout exprès. C'est: <i>À la mère de famille</i>, chez Madame +Pétavin. Dans Brest, on l'appelle: <i>le cabaret de la délègue</i>. Madame +Quémeneur, le visage plat comme un carlin, les mâchoires massives, le +ventre en avant, porte un waterproof et un bonnet de tulle noir avec des +coques bleues.</p> + +<p>Madame Kerdoncuff, malsaine, verdâtre, un aspect de mouche à viande, +montre une figure chafouine sous un chapeau orné de deux roses avec leur +feuillage. </p> + +<p>À mesure que l'heure approche, la foule des ivrognesses augmente. La +caisse est assiégée, il y a des contestations aux portes. Le guichet va +s'ouvrir.</p> + +<p>Et Marie, la femme d'Yves, est là aussi, dans cette promiscuité immonde, +tenant le petit Pierre par la main. Un peu timide, se sentant triste, +ayant une vague frayeur de toutes ces femmes, elle laisse passer les +plus pressées, et se tient contre le mur, du côté où la pluie ne donne +pas.</p> + +<p>«Entrez donc, ma petite dame, au lieu de faire mouiller comme cela ce +joli petit garçon.»</p> + +<p>C'est Madame Pétavin qui vient d'apparaître sur sa porte, très +souriante:</p> + +<p>«Faut-il vous servir quelque chose? Un peu de doux?</p> + +<p>—Oh! Merci, madame, je ne bois pas», répond Marie, qui, voyant le +cabaret encore vide, est entrée tout de même, de peur de faire enrhumer +son petit Pierre. «Mais si je vous gêne, madame...»</p> + +<p>Assurément non, elle ne gênait pas du tout Madame Pétavin, qui avait +l'âme bonne et qui la fit asseoir.</p> + +<p>Voici Madame Quémeneur et Madame Kerdoncuff, les premières payées, qui +entrent, ferment leur parapluie, et prennent place.</p> + +<p>«Madame! Madame! Mettez un <i>quart</i> dans deux verres aussi donc!»</p> + +<p>Inutile de dire un quart de quoi: c'est d'eau-de-vie très raide qu'il +s'agit.</p> + +<p>Ces dames causent:</p> + +<p>«Et alors, qu'est-ce qu'il fait votre mari sur le <i>Kerguelen</i>, Madame +Quémeneur?</p> + +<p>—Il est chef d'hune, Madame Kerdoncuff.</p> + +<p>—Et le mien aussi donc, il est chef d'hune, Madame Quémeneur! Eh! Les +femmes de chef peuvent bien trinquer ensemble.... Alors, à la vôtre, +Victoire-Yvonne!»</p> + +<p>Ces dames s'appellent déjà par leur petit nom. Les verres se vident.</p> + +<p>Marie tourne vers elles son regard clair, les dévisageant tout à coup +avec une grande curiosité, comme on fait pour les bêtes de ménagerie. Et +puis elle a envie de s'en aller. Mais, dans la rue, la pluie tombe fort, +et, devant la porte de la caisse, il y a encore bien du monde.</p> + +<p>«À la vôtre, Victoire-Yvonne!</p> + +<p>—À la vôtre, Françoise!»</p> + +<p>Allons, le litre y passera.</p> + +<p>Ces dames se racontent leurs petites affaires: C'est dur tout de même +pour joindre les deux bouts! Mais tant pis! Le boulanger, lui, d'abord, +pourra bien attendre le trimestre prochain. Le boucher, eh bien, on lui +donnera un acompte. Aujourd'hui, un jour de paye, comment ne pas +s'égayer un peu?</p> + +<p>«Moi encore», dit Madame Kerdoncuff, avec un sourire de coquetterie +plein de sous-entendus, «je ne suis pas trop malheureuse, parce que, +voyez-vous, j'ai un <i>vétéran</i> que je loge en garni, qui est +quartier-maître dans le port.»</p> + +<p>C'est compris. Même sourire sur le visage de Madame Quémeneur.</p> + +<p>«C'est comme moi, j'ai un fourrier... À la tienne, Françoise! (Ces dames +se tutoient.) Il est polisson, mon fourrier, si tu savais!...» </p> + +<p>Et le chapitre des confidences intimes est ouvert.</p> + +<p>Marie Kermadec se lève. A-t-elle bien entendu? Beaucoup de ces mots lui +sont inconnus, assurément, mais le sens en est transparent et le geste +vient à l'appui. Est-ce qu'il y a vraiment des femmes qui peuvent dire +des choses pareilles? Et elle sort, sans se retourner, sans dire merci, +rouge, sentant tout le sang qui lui est monté aux joues.</p> + +<p>«As-tu vu celle-là, la mouche qui l'a piquée?</p> + +<p>—Dame, vous savez, c'est de la campagne; ça porte encore la coiffe de +Bannalec, ça n'a pas d'usage.</p> + +<p>—À la tienne, Victoire-Yvonne!»</p> + +<p>Le cabaret se remplit. À la porte, les parapluies se ferment, les vieux +waterproofs se secouent; toutes ces dames entrent, les litres circulent.</p> + +<p>Et, au logis, il y a des petits qui piaulent avec des voix de chacal en +détresse; des enfants hâves qui crient le froid ou la faim.—Tant pis, à +la tienne, Françoise, c'est jour de paye!</p> + +<p>...Quand Marie fut dehors, elle aperçut un groupe de femmes en grande +coiffe qui étaient restées à l'écart pour laisser passer la presse des +effrontées; vite elle vint prendre place parmi elles afin de se +retrouver en honnête compagnie. Il y avait là de bonnes vieilles mères +des villages qui étaient venues pour toucher la délégation de leurs +enfants, et qui se tenaient sous leur parapluie de coton, avec de ces +figures dignes, pincées, que se font les paysannes à la ville.</p> + +<p>En attendant son tour, elle lia connaissance avec une vieille de +Kermézeau qui lui conta l'histoire de son fils, un canonnier de +l'<i>Astrée</i>. Il paraît que, dans sa première jeunesse, il avait fait des +tours comme Yves, et puis il était devenu tout à fait rangé en prenant +de l'âge; il ne fallait jamais désespérer des marins....</p> + +<p>C'est égal, dans son indignation contre ces femmes de Brest, Marie +venait de prendre un grand parti: s'en retourner à Toulven, coûte que +coûte, et dès demain si c'était possible.</p> + +<p>Aussitôt rentrée au logis, elle se mit à écrire une longue lettre à Yves +pour lui motiver sa décision. Il est vrai, le loyer de Recouvrance +courrait encore pendant trois mois et la petite maison de Toulven ne +serait pas finie de longtemps; mais elle rattraperait tout cela à force +de travail et d'économie; elle se mettrait à repasser <i>pour le monde</i>, à +tuyauter les grandes collerettes du pays, un ouvrage difficile, qu'elle +savait parfaitement réussir au moyen d'un jeu de roseaux très fins.</p> + +<p>Ensuite elle raconta dans sa lettre toutes les nouvelles choses que +petit Pierre savait dire et faire; elle y mit, en termes très naïfs, sa +grande tendresse pour l'absent; elle y attacha une mèche de cheveux, +coupés sur une certaine petite tête brune très remuante; et puis enferma +la tout dans une enveloppe de papier mince et écrivit dessus:</p> + + +<p class="center"> +À Monsieur Kermadec, Yves,<br /> +chef d'hune à bord du <i>Primauguet</i> dans les mers du sud,<br /> +aux soins du consul de France à Panama,<br /> +pour envoyer à la suite du navire.<br /> +</p> + + +<p>Pauvre petite lettre! Qui sait? Elle arrivera peut-être. Ça n'est pas +impossible, ça s'est vu. Dans cinq mois, dans dix mois, toute salie et +couverte de cachets américains; elle arrivera peut-être fidèlement, pour +porter à Yves l'amour profond de sa femme et les cheveux bruns de son +fils.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LXXXIX" id="LXXXIX"></a><a href="#table">LXXXIX</a></h2> + + + +<p class="droit">Mai 1882...</p> + + +<p>Ce soir-là, dans les solitudes australes, le vent s'était mis à gémir. +Dans tout cet immense mouvant où habitait le <i>Primauguet</i>, on voyait +courir l'une après l'autre les longues lames bleu sombre. La brise était +humide, et donnait froid.</p> + +<p>En bas, dans le faux pont, Le Hir, l'idiot, se dépêchait, avant la +nuit, de coudre un cadavre dans des morceaux de toile grise qui étaient +des débris de voiles.</p> + +<p>Yves et Barrada, debout, le surveillaient avec horreur. Ils étaient +obligés de se tenir tout près de lui, dans une très petite chambre +mortuaire qu'on avait faite avec d'autres voiles tendues et dont un +canonnier gardait l'entrée, le sabre d'abordage au poing.</p> + +<p>C'était Barazère qu'on cousait dans ces toiles grises. Il venait de +mourir d'un mal pris jadis à Alger,—une nuit de plaisir.... Plusieurs +fois on l'avait cru guéri; mais le poison incurable restait dans son +sang, reparaissait toujours et à la fin l'avait vaincu. Les derniers +jours, il était couvert de plaies hideuses, et ses amis ne +l'approchaient plus. </p> + +<p>C'était Le Hir qui le cousait, tous les autres ayant refusé, par peur de +son mal. Lui avait accepté à cause de deux <i>quarts</i> de vin qu'on lui +avait promis.</p> + +<p>Le roulis le remuait, le gênait dans sa besogne, lui dérangeait son +cadavre, et il s'impatientait dans l'attente de ce vin qu'il allait +boire. D'abord les pieds; on lui avait recommandé de les bien serrer, à +cause du boulet qu'on y attache pour faire couler le mort. Ensuite il +cousait en remontant le long des jambes; on ne voyait déjà plus le +corps, enveloppé dans plusieurs doubles de toile dure; rien que la tête +pâle, reposée dans la mort, et restée très belle avec un sourire +tranquille. Et puis rudement, par un geste de brute, Le Hir ramena +dessus un pan de la toile grise, et ce visage fut voilé à jamais. </p> + +<p>Il avait de vieux parents, ce Barazère, qui l'attendaient dans un +village de France.</p> + +<p>Quand ce fut fini, Yves et Barrada sortirent de la chambre mortuaire, +poussant Le Hir devant eux par les épaules, afin de le conduire à la +poulaine et de lui faire laver les mains avant de le laisser boire.</p> + +<p>Ils avaient échangé sans doute leurs idées sur la mort, car Barrada en +sortant disait avec son accent bordelais:</p> + +<p>«Ah! ouatte! Les hommes, vois-tu, c'est comme le bêtes: on en fait +d'autres, mais ceux qui sont crevés...»</p> + +<p>Et il finit par cette espèce de rire à lui, qui sonnait creux et profond +comme un rugissement.</p> + +<p>Dans sa bouche, ce n'était pas une phrase impie; seulement il ne savait +pas mieux dire.</p> + +<p>Ils avaient même le cœur très serré tous les deux, ils regrettaient +Barazère. À présent, ce mal qui leur avait fait peur était enfermé, +oublié; dans leur souvenir, celui qui était mort se dégageait de cette +impureté finale, s'ennoblissait tout à coup; et ils le revoyaient comme +au temps de sa force, ils s'attendrissaient en pensant à lui.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XC" id="XC"></a><a href="#table">XC</a></h2> + + +<p class="droit"> +Il y a rien d'faraud<br /> +Comme un matelot<br /> +Qu'a lavé sa peau<br /> +Dans cinq ou six eaux...<br /> +</p> + + +<p>Le lendemain matin, au lever du soleil. La brise était restée fraîche et +vive. Le <i>Primauguet</i> filait très vite et se secouait dans sa course, +avec ce déhanchement souple et vigoureux des grands coureurs. Sur +l'avant du navire, les hommes de la bordée de quart faisaient en +chantant leur première toilette. Nus, semblables à des antiques avec +leurs bras forts, ils se lavaient à grande eau froide; ils plongeaient +de la tête et des épaules dans les bailles, couvraient leur poitrine +d'une mousse blanche de savon, et puis s'associaient deux à deux, +naïvement, pour se mieux frotter le dos.</p> + +<p>Tout à coup ils se rappelèrent le mort, et leur chanson gaie s'arrêta. +D'ailleurs, ils venaient de voir les hommes de l'autre bordée qui +montaient au commandement de l'officier de quart, et se rangeaient en +ordre sur l'arrière, comme pour les inspections. Ils devinaient pourquoi +et ils s'approchèrent tous.</p> + +<p>Une grande planche toute neuve était posée en travers sur les +bastingages, débordant, faisant bascule au-dessus de la mer; et on +venait d'apporter d'en bas une chose sinistre qui semblait très lourde, +une gaine de toile grise qui accusait une forme humaine....</p> + +<p>Quand Barazère fut couché sur la grande planche neuve, en porte-à-faux +au-dessus des lames pleines d'écume, tous les bonnets des marins +s'abaissèrent pour un salut suprême; un timonier récita une prière, des +mains firent des signes de croix,—et puis, à mon commandement, la +planche bascula et on entendit le bruit sourd d'un grand remous dans les +eaux.</p> + +<p>Le <i>Primauguet</i> continuait de courir, et le corps de Barazère était +tombé dans ce gouffre, immense en profondeur et en étendue, qui est le +Grand-Océan.</p> + +<p>Alors, tout bas, comme un reproche, je répétai à Yves qui était près de +moi, la phrase de la veille:</p> + +<p>«Les hommes, c'est comme les bêtes: on en fait d'autres, mais....</p> + +<p>—Oh! répondit-il, ce n'est pas moi qui ai dit cela; c'est lui.» +(<i>Lui</i>—c'est-à-dire Barrada,—l'entendit et tourna la tête vers nous. +Il pleurait à chaudes larmes.)</p> + +<p>Cependant on regardait derrière avec inquiétude, dans le sillage: c'est +qu'il arrive, quand le requin est là, qu'une tache de sang remonte à la +surface de la mer.</p> + +<p>Mais non, rien ne reparut; il était descendu en paix dans les +profondeurs d'en dessous.</p> + +<p>Descente infinie, d'abord rapide comme une chute; puis lente, lente, +alanguie peu à peu dans les couches de plus en plus denses. Mystérieux +voyage de plusieurs lieues dans des abîmes inconnus; où le soleil qui +s'obscurcit paraît semblable à une lune blême, puis verdit, tremble, +s'efface. Et alors l'obscurité éternelle commence; les eaux montent, +montent, s'entassent au-dessus de la tête du voyageur mort comme une +marée de déluge qui s'élèverait jusqu'aux astres.</p> + +<p>Mais, en bas, le cadavre tombé a perdu son horreur; la matière n'est +jamais immonde d'une façon absolue. Dans l'obscurité, les bêtes +invisibles des eaux profondes vont venir l'entourer; les madrépores +mystérieux vont pousser sur lui leurs branches, le manger très lentement +avec les mille petites bouches de leurs fleurs vivantes.</p> + +<p>Cette sépulture des marins n'est plus violable par aucune main humaine. +Celui qui est descendu dormir si bas est plus mort qu'aucun autre mort; +jamais rien de lui ne remontera; jamais il ne se mêlera plus à cette +vieille poussière d'hommes qui, à la surface, se cherche et se recombine +toujours dans un éternel effort pour revivre. Il appartient à la vie +d'en dessous; il va passer dans les plantes de pierre qui n'ont pas de +couleur, dans les bêtes lentes qui sont sans forme et sans yeux....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XCI" id="XCI"></a><a href="#table">XCI</a></h2> + + +<p>Le soir de l'immersion de Barazère, Yves avait amené son ami Jean +Barrada dans ma chambre avec lui. Ils restaient maintenant les derniers +de toute l'ancienne bande: Kerboul, Le Hello, dormaient depuis longtemps +au fond de la mer, descendus, eux aussi, en pleine jeunesse; les autres, +partis pour naviguer au commerce, ou rentrés dans leurs villages; tous +dispersés.</p> + +<p>C'étaient de très anciens amis, Yves et ce Barrada. À terre, quand ils +étaient réunis, ils ne faisait pas bon se mettre en travers de leurs +fantaisies.</p> + +<p>Je les vois encore tous deux assis devant moi, de moitié sur la même +chaise à cause de l'exiguïté du logis, se tenant d'une main par habitude +de <i>rouler</i>, et me regardant avec leurs yeux attentifs. C'est que +j'essayais de leur démontrer ce soir-là que <i>les hommes ce n'était pas +comme les bêtes</i>, de leur parler du mystérieux après.... Et eux, ayant +cette mort toute fraîche dans la mémoire, m'écoutaient surpris, +captivés, au milieu de cette tranquillité très particulière des soirs où +la mer se calme, tranquillité qui prédispose à comprendre +l'incompréhensible.</p> + +<p>Vieux raisonnements ressassés d'école que je leur développais et qui +pouvaient impressionner encore leurs têtes jeunes.... C'était peut-être +très bête, ce cours d'immortalité; mais cela ne leur faisait aucun mal, +au contraire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XCII" id="XCII"></a><a href="#table">XCII</a></h2> + + +<p>Ces mers où se tenait le <i>Primauguet</i> étaient presque toujours du même +bleu de lapis; c'était la région des alizés et du beau temps qui ne +finit pas.</p> + +<p>Quelquefois, pour aller d'un groupe d'îles à un autre, il nous fallait +franchir l'équateur, passer par les grandes immobilités, les splendeurs +mornes.</p> + +<p>Et, après, quand l'alizé vivifiant reprenait dans un hémisphère ou dans +l'autre, quand le <i>Primauguet</i> réveillé se remettait à courir, alors on +sentait mieux, par contraste, le charme d'aller vite, le charme d'être +sur cette grande chose inclinée, frémissante, qui semblait vivre et qui +vous obéissait, alerte et souple, en filant toujours. </p> + +<p>Quand nous courions vers l'est, c'était au plus près du vent, dans ces +régions d'alizés; alors le <i>Primauguet</i> se lançait contre les lames +régulières et moutonnées des tropiques pendant des jours entiers, sans +se lasser, avec les mêmes petits trémoussements joyeux de poisson qui +s'amuse. Ensuite, quand nous revenions sur nos pas, vent arrière, tout +couverts de voiles, déployant toute notre large envergure blanche, notre +marche, toujours aussi rapide, devenait si facile, si glissante, que +nous ne nous sentions plus filer; nous étions comme soulevés par une +espèce de vol, et notre allure était comme un planement d'oiseau.</p> + +<p>Pour les matelots, les jours continuaient à se ressembler beaucoup.</p> + +<p>Chaque matin, c'était d'abord un délire de propreté qui les prenait dès +le branle-bas. À peine réveillés, on les voyait sauter, courir pour +commencer au plus vite le grand lavage. Tout nus, avec un bonnet à +pompon, ou bien habillés d'un <i>tricot de combat</i> (qui est une petite +pièce tricotée pour le cou, à peu près comme une bavette de nouveau-né), +ils se dépêchaient de tout inonder. Des jets de pompe, des seaux d'eau +lancés à tour de bras. Ils se dépêchaient, s'en jetant dans les jambes, +dans le dos, tout éclaboussés, tout ruisselants, chavirant tout pour +tout laver; ensuite, usant le pont, déjà très blanc, avec du sable, des +frottes, des grattes, pour le blanchir encore.</p> + +<p>On les interrompait pour les envoyer sur les vergues faire quelque +manœuvre du matin, larguer le ris de chasse ou rectifier la voilure; +alors ils se vêtaient à la hâte, par convenance, avant de monter, et +exécutaient vite cette manœuvre commandée, pressés de revenir en bas +s'amuser dans l'eau. </p> + +<p>À ce métier, les bras se faisaient forts et les poitrines bombées; il +arrivait même que les pieds, par habitude de grimper nus, devenaient un +peu prenants, comme ceux des singes.</p> + +<p>Vers huit heures, ce lavage devait finir, à un certain roulement de +tambour. Alors, pendant que l'ardent soleil séchait très vite toutes ces +choses qu'ils avaient mouillées, eux commençaient à fourbir; les +cuivres, les ferrures, même les simples boucles, devaient briller clair +comme des miroirs. Chacun se mettait à la petite poulie, au petit objet, +dont la toilette lui était particulièrement confiée, et le polissait +avec sollicitude, se reculant de temps en temps d'un air entendu pour +voir si ça reluisait, si ça faisait bien. Et, autour de ces grands +enfants, le monde, c'était toujours et toujours le cercle bleu, +l'inexorable cercle bleu, la solitude resplendissante, profonde, qui ne +finissait pas, où rien ne changeait et où rien ne passait.</p> + +<p>Rien ne passait que les bandes étourdies des poissons-volants aux +allures de flèche, si rapides qu'on n'apercevait que des luisants +d'ailes, et c'était tout. Il y en avait de plusieurs sortes: d'abord les +gros, qui étaient couleur d'acier bleui, et puis de plus petits et de +plus rares qui semblaient avoir des nuances de mauve et de pivoine; on +était surpris par leur vol rose, et, quand on voulait les regarder, +c'était trop tard; un petit coin de l'eau crépitait encore et étincelait +de soleil comme sous une grêle de balles; c'était là qu'ils avaient fait +leur plongeon, mais ils n'y étaient plus.</p> + +<p>Quelquefois une frégate—grand oiseau mystérieux qui est toujours +seul—traversait à une excessive hauteur les espaces de l'air, filant +droit avec ses ailes minces et sa queue en ciseaux, se hâtant comme si +elle avait un but. Alors les matelots se montraient le voyageur étrange, +le suivaient des yeux tant qu'il restait visible, et son passage était +consigné sur le journal du bord.</p> + +<p>Mais des navires, jamais; elles sont trop grandes, ces mers australes; +on ne s'y rencontre pas.</p> + +<p>Une fois, on avait trouvé une petite île océanienne entourée d'une +blanche ceinture de corail. Des femmes qui habitaient là s'étaient +approchées dans des pirogues, et le commandant les avait laissées monter +à bord, devinant pourquoi elles étaient venues. Elles avaient toutes des +tailles admirables, des yeux très sauvages à peine ouverts entre des +cils trop lourds; des dents très blanches, que leur rire montrait +jusqu'au fond. Sur leur peau, couleur de cuivre rouge, des tatouages +très compliqués ressemblaient à des réseaux de dentelles bleues.</p> + +<p>Leur passage avait rompu pour un jour cette continence que les matelots +gardaient. Et puis l'île, à peine entrevue, s'était enfuie avec sa plage +blanche et ses palmes vertes, toute petite au milieu du grand désert des +eaux, et on n'y avait plus pensé.</p> + +<p>On ne s'ennuyait pas du tout à bord. Les journées étaient très +suffisamment remplies par des travaux ou des distractions.</p> + +<p>À certaines heures, à certains jours fixés d'avance, par le <i>tableau du +service à la mer</i>, on permettait aux matelots d'ouvrir les sacs de toile +où leurs trousseaux étaient renfermés (cela s'appelait: <i>aller aux +sacs</i>). Alors ils étalaient toutes leurs petites affaires, qui étaient +pliées là dedans avec un soin comique et le pont du <i>Primauguet</i> +ressemblait tout à coup à un bazar. Ils ouvraient leurs boîtes à coudre, +disposaient des petites pièces très artistement taillées pour réparer +leurs vêtements, que le jeu continuel et la force des muscles usaient +vite; il y avait des marins qui se mettaient nus pour raccommoder +gravement leur chemise; d'autres, qui repassaient leurs grands cols par +des procédés extraordinaires (en se tenant longtemps assis dessus); +d'autres, qui prenaient dans leur boîte à écrire de pauvres petits +papiers jaunis, fanés, portant les timbres de différents recoins perdus +du pays breton ou du pays basque, et se mettaient à lire: c'étaient des +lettres des mères, des sœurs, des fiancées, qui habitaient dans les +villages de là-bas.</p> + +<p>Et ensuite, à un coup de sifflet roulé, très spécial, qui signifiait: +«Ramassez les sacs!» tout cela disparaissait comme par enchantement, +replié, resserré, redescendu à fond de cale, dans les casiers numérotés +que les terribles sergents d'armes venaient fermer avec des chaînettes +de fer.</p> + +<p>En les regardant, on aurait pu se tromper à leurs airs patients et +sages, si on ne les eût pas mieux connus; en les voyant si absorbés dans +ces occupations de petites filles, dans ces déballages de poupées, +impossible de s'imaginer de quoi ces mêmes jeunes hommes pouvaient +redevenir capables une fois lâchés sur terre.</p> + +<p>Il n'y avait qu'une heure de mélancolie inévitable, c'était quand la +prière du soir venait d'être dite, quand les signes de croix des Bretons +venaient de finir et que le soleil était couché; à cette heure-là, +assurément, beaucoup d'entre eux songeaient au pays.</p> + +<p>Même dans ces régions d'admirable lumière, il y a toujours cette heure +indécise entre le jour et la nuit, qui est triste. On voyait à cet +instant-là des têtes de matelots se tourner involontairement vers cette +dernière bande de lumière qui persistait du côté du couchant, très bas, +à toucher la ligne des eaux.</p> + +<p>Une bande nuancée toujours: sur l'horizon, c'était d'abord du rouge +sombre, un peu d'orangé au-dessus, un peu de vert pâle, une traînée de +phosphore, et puis cela se fondait en montant avec les gris éteints, +avec les nuances d'ombre et d'obscurité. De derniers reflets d'un jaune +triste restaient sur la mer, qui luisait encore çà et là avant de +prendre ses tons neutres de la nuit; ce dernier regard oblique du jour, +jeté sur les profondeurs désertes, avait quelque chose d'un peu +sinistre, et on s'inquiétait malgré soi de l'immensité des eaux. C'était +l'heure des révoltes intimes et des serrements de cœur. C'était +l'heure où les matelots avaient la notion vague que leur vie était +étrange et contre nature, où ils songeaient à leur jeunesse séquestrée +et perdue. Quelque lointaine image de femme passait devant leurs yeux, +entourée d'un charme alanguissant, d'une douceur délicieuse. Ou bien ils +faisaient, avec un trouble subit de leurs sens, le rêve de quelque fête +insensée de luxure et d'alcool pour se rattraper et s'étourdir, la +prochaine fois qu'on les déchaînerait à terre....</p> + +<p>Mais, après, venait la vraie nuit, tiède, pleine d'étoiles, et +l'impression passagère était oubliée; les matelots venaient tous +s'asseoir ou s'étendre à l'avant du navire et commençaient à chanter.</p> + +<p>Il y avait des gabiers qui savaient de longues chansons très jolies, +dont les refrains se reprenaient en chœur. Les voix étaient belles et +vibrantes dans les silences sonores de ces nuits.</p> + +<p>Il y avait aussi un vieux maître qui contait toujours à un petit cercle +attentif d'interminables histoires; c'étaient des aventures très +certainement arrivées autrefois à de beaux gabiers, que des princesses +amoureuses avaient emmenés dans des châteaux.</p> + +<p>Il courait toujours, le <i>Primauguet</i>, traçant derrière lui, dans +l'obscurité, une vague traînée blanche qui s'effaçait à mesure, comme +une queue de météore. Il courait toutes les nuits, sans se reposer ni +dormir; seulement ses grandes ailes perdaient le soir leur blancheur de +goéland, et, sur les lueurs diffuses du ciel, on les voyait tout à coup +découper, en ombres chinoises, des pointes et des échancrures de +chauve-souris. </p> + +<p>Mais il avait beau courir, il était toujours au milieu du même grand +cercle qui semblait éternellement se reformer, s'étendre et le suivre.</p> + +<p>Quelquefois ce cercle était noir et dessinait nettement partout sa ligne +inexorable qui s'arrêtait aux premières étoiles du ciel, ou bien +l'immense contour était adouci par des vapeurs qui fondaient tout +ensemble; alors on se figurait courir dans une espèce de globe d'un bleu +gris, très étoilé, dont on s'étonnait de ne jamais rencontrer les parois +fuyantes.</p> + +<p>L'étendue était remplie des bruits légers de l'eau, l'étendue était +toujours bruissante à l'infini, mais d'une manière contenue et presque +silencieuse; elle rendait un son puissant et insaisissable, comme ferait +un orchestre de milliers de cordes que les archets frôleraient à peine +et avec grand mystère.</p> + +<p>Par instants, les étoiles australes se mettaient à briller d'éclats très +surprenants; les grandes nébuleuses étincelaient comme une poussière de +nacre, toutes les teintes de la nuit semblaient s'éclairer, par +transparence, de lumières étranges, on se serait cru à ces moments des +féeries où tout s'illumine pour quelque immense apothéose; et on se +disait: pourquoi est-ce que les choses resplendissent de cette manière, +qu'est-ce qui va se passer, qu'est-ce qu'il y a?... Eh! Bien non, il n'y +avait rien, jamais; c'était simplement la région des tropiques qui était +ainsi. Il n'y avait rien que les mers désertes, et toujours l'étendue +circulaire, absolument vide....</p> + +<p>Ces nuits étaient bien d'exquises nuits d'été, douces, douces, plus que +nos plus douces nuits de juin. Et elles troublaient un peu tous ces +hommes dont les aînés n'avaient pas trente ans....</p> + +<p>Ces obscurités tièdes apportaient des idées d'amour dont on n'aurait pas +voulu. On se voyait près de s'amollir encore dans des rêves troublants; +on sentait le besoin d'ouvrir ses bras à quelque forme humaine très +désirée, de l'étreindre avec une tendresse fraîche et rude, infinie. +Mais non, personne, rien.... Il fallait se raidir, rester seul, se +retourner sur les planches dures de ce pont de bois, puis penser à autre +chose, se remettre à chanter.... Et alors les belles chansons, gaies ou +tristes, vibraient plus fort, dans le vide de la mer.</p> + +<p>Pourtant, on était bien sur ce gaillard d'avant pendant ces veillées du +large; on y recevait en pleine poitrine les souffles frais de la nuit, +les brises vierges qui n'avaient jamais passé sur terre, qui +n'apportaient aucun effluve vivant, qui n'avaient aucune senteur. Quand +on était étendu là, on perdait peu à peu la notion de tout, excepté de +la vitesse, qui est toujours une chose amusante, même quand on n'a pas +de but et qu'on ne sait pas où l'on va.</p> + +<p>Ils n'avaient pas de but, les matelots, et ils ne savaient pas où ils +allaient. À quoi bon d'ailleurs, puisqu'on ne leur permettait nulle part +de mettre les pieds sur terre? Ils ignoraient la direction de cette +course rapide et l'infinie profondeur des solitudes où ils étaient; mais +cela les amusait d'aller droit devant eux, dans l'obscurité bleuâtre, +très vite, et de se sentir filer. En chantant leurs chansons du soir, +ils regardaient ce beaupré, toujours lancé en avant, avec ses deux +petites cornes et sa tournure d'arbalète tendue, qui sautillait sur la +mer, qui effleurait l'eau bruissante à la façon très légère d'un +poisson-volant. </p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XCIII" id="XCIII"></a><a href="#table">XCIII</a></h2> + + +<p>Sur ce <i>Primauguet</i>, mon cher Yves était sans reproche, comme il nous +l'avait promis. Les officiers le traitaient avec des égards un peu +particuliers à cause de sa tenue, de sa manière d'être, qui n'étaient +déjà plus celles de tous les autres. Et il restait, malgré tout, au +premier rang de cette rude bande dont le maître d'équipage disait avec +orgueil:</p> + +<p>«Ça, c'est moitié requin; ça n'a pas peur.»</p> + +<p>Il avait repris son habitude d'autrefois d'arriver le soir, à petits pas +de chat, dans ma chambre, aux heures où je la lui abandonnais. Il +s'installait à lire mes livres ou mes papiers, sachant bien qu'il avait +permission de tout regarder; il apprenait à comprendre les cartes +marines, s'amusait à y marquer des points et à y mesurer des distances. +Très souvent, il écrivait à sa femme, et il arrivait que ses petites +lettres, interrompues par la manœuvre, restaient à courir parmi les +miennes. J'en trouvai une un jour qui était destinée sans doute à partir +sous double enveloppe, et sur laquelle il avait mis cette adresse drôle:</p> + + +<p class="center"> +À Madame Marie Kermadec,<br /> +<br /> +Chez ses parents, à Trémeulé en Toulven, pays de Bretagne,<br /> +commune des loups, paroisse des écureuils, à droite,<br /> +sous le plus gros chêne.<br /> +</p> + + +<p>On avait peine à se représenter ce grand Yves écrivant de ces choses de +petit enfant.</p> + +<p>C'était sa première longue absence depuis son mariage. De loin, il se +mettait à songer beaucoup à cette jeune femme qui avait déjà tant +souffert par lui, et qui l'avait tant aimé; maintenant elle lui +apparaissait, au fond de ce lointain, sous un aspect nouveau.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XCIV" id="XCIV"></a><a href="#table">XCIV</a></h2> + + +<p>En juillet,—le mauvais mois de l'hiver austral,—nous sortîmes de la +région des alizés pour redescendre jusqu'à Valparaiso.</p> + +<p>Là, je dus quitter le <i>Primauguet</i> et m'embarquer sur un grand vaisseau +à voiles qui rentrait à Brest après son tour du monde.</p> + +<p>Il s'appelait le <i>Navarin</i>; on y embarqua aussi tous les hommes de notre +bord qui avaient fini leur temps de service: entre autres, Barrada, qui +s'en allait à Bordeaux, avec sa ceinture garnie d'or, épouser sa petite +fiancée espagnole.</p> + +<p>Très brusquement, comme toujours, je dis adieu à Yves, le recommandant +encore une fois à tous, et je partis pour la France par la grande route +du cap Horn.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XCV" id="XCV"></a><a href="#table">XCV</a></h2> + + +<p class="droit">20 octobre 1882.</p> + +<p>Je me souviens de ce jour passé en Bretagne. Nous trois, courant sous le +ciel gris, dans ces bois de Toulven, Marie, Anne et moi.</p> + +<p>Ma tête encore toute pleine de soleil et de mer bleue, et cette Bretagne +revue tout à coup et si vite pour quelques heures, absolument comme dans +les rêves que nous en faisions à la mer.... Il me semblait comprendre +son charme pour la première fois.</p> + +<p>Et Yves resté là-bas, lui, dans le Grand-Océan.</p> + +<p>Le sentir si loin, et me retrouver seul dans ces sentiers de Toulven!</p> + +<p>Nous courions comme des fous tous les trois dans les chemins verts, +sous le ciel gris, elles avec leurs grandes coiffes au vent. La nuit +allait bientôt venir, et c'était pour faire pendant cette dernière heure +de jour la moisson de fougères et de bruyères bretonnes que je devais, +le lendemain matin, emporter avec moi à Paris. Oh! ces départs, toujours +rapides, changeant tout, jetant leur tristesse sur les choses qu'on va +quitter, et nous lançant après dans l'inconnu!</p> + +<p>Cette fois encore, c'était la grande mélancolie de l'arrière automne: +l'air resté tiède, la verdure admirable, presque l'intensité de vert des +tropiques, mais toujours ce ciel breton tout gris et sombre, et déjà des +senteurs de feuilles mortes et d'hiver....</p> + +<p>Nous avions laissé petit Pierre à la maison pour courir plus vite. En +route, nous cueillions les dernières digitales, les derniers silènes +roses, les dernières scabieuses.</p> + +<p>Dans les chemins creux, dans la nuit verte, nous rencontrions les +vieillards à longue chevelure, les femmes au corselet de drap brodé de +rangées d'yeux.</p> + +<p>Il y avait des carrefours mystérieux au milieu de ces bois. Au loin, on +voyait les collines boisées s'étager en lignes monotones, toujours cet +horizon sans âge du pays de Toulven, ce même horizon que les Celtes +devaient voir, les derniers plans de la vue se perdant dans les +obscurités grises, dans les tons bleuâtres qui passaient au noir.</p> + +<p>Oh! mon cher petit Pierre, comme je l'avais embrassé fort en arrivant +sur cette route de Toulven! De très loin, j'avais vu venir ce petit +bonhomme, que je ne reconnaissais pas, et qui courait à ma rencontre en +sautant comme un cabri. On lui avait dit: «C'est ton parrain qui arrive +là-bas», et alors il avait pris sa course. Il était grandi et embelli, +avec un certain air plus entreprenant et plus tapageur.</p> + +<p>Ce fut à ce voyage que je vis pour la première et la dernière fois la +petite Yvonne, une fille d'Yves qui était née après notre départ, et qui +ne fit sur la terre qu'une courte apparition de quelques mois. Elle +était toute pareille à lui; mêmes yeux, même regard. Étrange +ressemblance que celle d'une si petite créature avec un homme.</p> + +<p>Un jour, elle s'en retourna dans les régions mystérieuses d'où elle +était venue, rappelée tout à coup par une maladie d'enfant, à laquelle +ni la vieille sage-femme ni la grande <i>penseuse</i> de Toulven n'avaient +rien compris. Et on l'emporta là-bas au pied de l'église, ses yeux +semblables à ceux d'Yves fermés pour jamais.</p> + +<p>Dans ces bois, nous avions passé nos deux heures de jour. Après souper +seulement, nous étions allés, Marie et moi, voir au clair de lune où en +était leur nouveau logis.</p> + +<p>À la place du champ d'avoine que nous avions mesuré en juin de l'année +précédente s'élevaient maintenant les quatre murailles de la maison +d'Yves; elle n'avait encore ni auvent, ni plancher, ni toiture, et, au +clair de lune, elle ressemblait à une ruine.</p> + +<p>Nous nous assîmes au milieu, sur des pierres, nous trouvant seuls tous +deux pour la première fois.</p> + +<p>C'est d'Yves que nous parlions, cela va bien sans dire. Elle +m'interrogeait anxieusement sur lui, sur son avenir, pensant que je +connaissais plus profondément qu'elle ce mari qu'elle adorait avec une +espèce de crainte, sans le comprendre. Et moi, je la rassurais, car +j'espérais beaucoup: le forban avait pour lui son bon et brave cœur; +alors, en le prenant par là, nous devions à la fin réussir.</p> + +<p>Anne apparut tout à coup, venue sans bruit pour écouter, et nous fit +peur:</p> + +<p>«Oh! Marie, dit-elle, change de place bien vite; si tu voyais derrière +toi comme c'est vilain, ton ombre!»</p> + +<p>En effet, nous n'y avions pas pris garde. Sa tête seule éclairée par la +lune, avec les ailes de sa coiffe qui remuaient au vent, donnait +derrière elle, sur le mur tout neuf, l'image d'une chauve-souris très +grande et très laide. C'est assez pour nous porter malheur.</p> + +<p>Dans Toulven, les binious sonnaient. Pour rentrer à l'auberge, où elles +venaient toutes deux me reconduire, il nous fallut traverser une fête +inattendue, éclairée par la lune. C'était une noce de riches et on +dansait en plein air, sur la place. Je m'arrêtai, avec Anne et Marie, +pour regarder la longue chaîne de la gavotte tournoyer et courir, menée +par la voix aigre des cornemuses. La belle lune rendait plus blanches +les coiffes des femmes, qui passaient devant nous comme envolées dans le +vent et la vitesse; on voyait sur la poitrine des hommes briller +rapidement les gorgerins brodés, les paillettes d'argent.</p> + +<p>À l'autre bout de Toulven, encore du monde. Cela ne semblait pas +naturel, cette animation dans le village, la nuit. Encore des coiffes +qui couraient, qui se pressaient pour mieux voir. C'était une bande de +pèlerins qui revenaient de Lourdes et faisaient leur entrée en chantant +des cantiques.</p> + +<p>«Il y a eu deux miracles, monsieur; on l'a su ce soir par le +télégraphe.»</p> + +<p>Je me retournai et vis Pierre Kerbras, le fiancé d'Anne, qui me donnait +ce renseignement.</p> + +<p>Les pèlerins passèrent, ayant au cou leurs grands chapelets; derrière, +il y avait deux vieilles femmes infirmes qui n'avaient pas été guéries, +elles, et que des jeunes hommes rapportaient dans leurs bras.</p> + +<p>Le lendemain matin, le vieux Corentin, Anne et le petit Pierre, en +habits de dimanche, vinrent me reconduire dans le char à bancs de +Pierre Kerbras, jusqu'à la station de Bannalec.</p> + +<p>Dans le compartiment où je montai, deux vieilles dames anglaises étaient +déjà installées.</p> + +<p>On me fit passer petit Pierre, sa bonne figure couleur de pêche dorée, à +embrasser par la portière, et lui éclata de rire en apercevant un petit +chien <i>bull</i> que les ladies portaient dans leur sac de voyage armorié. +Il avait pourtant du chagrin parce que je m'en allais; mais ce petit +chien dans ce sac, il le trouvait si drôle, qu'il n'en pouvait plus +revenir. Et les vieilles ladies souriaient aussi, disant que petit +Pierre était <i>a very beautiful baby</i>.</p> + +<p>Et puis ce fut fini de la Bretagne pour longtemps; j'y avais passé +vingt heures, et, le lendemain matin, elle était déjà bien loin de +moi....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XCVI" id="XCVI"></a><a href="#table">XCVI</a></h2> + +<h2>LETTRE D'YVES</h2> + + + +<p class="droit">«Melbourne, septembre 1882.</p> + + +<p>»Cher frère,</p> + +<p>»Je vous fais savoir notre arrivée en Australie; nous avons eu une +traversée tout à fait belle et nous devons repartir demain pour le +Japon; car vous savez que nous avons reçu l'ordre de faire un petit tour +dans ce pays-là.</p> + +<p>»J'ai trouvé ici deux lettres de vous et aussi deux de ma femme; mais +j'ai bien hâte de lire celle que vous m'écrirez quand vous aurez passé +par Toulven.</p> + +<p>»Cher frère, votre remplaçant à bord est tout à fait comme vous; il est +très bon avec les marins. Tant qu'au remplaçant de M. Plumkett, il est +assez dur, mais pas à mon égard, au contraire. M. Plumkett m'avait dit +qu'il m'aurait recommandé à lui en partant, et c'est une chose que je +croirais assez. Les autres et le major sont toujours de même; ils me +parlent souvent de vous et me demandent de vos nouvelles.</p> + +<p>»Le commandant m'a donné à faire le service de second-maître depuis que +nous avons jeté à l'eau le pauvre Marsano, le Niçois, qu'on a trouvé tué +un matin dans son hamac en faisant le branle-bas. Et j'aime beaucoup ce +service-là.</p> + +<p>»Cher frère, on a envoyé deux fois les marins se promener à terre, à +San-Francisco, et vous pensez, sans vous, je n'ai pas seulement voulu +donner mon nom pour descendre avec eux. Même je vous dirai que les +gabiers ont fait une grande <i>baroufe</i>, la seconde nuit, contre des +Allemands, et il y a eu du mal avec les couteaux. </p> + +<p>»J'ai aussi à vous dire, cher frère, qu'on n'a pas encore ôté votre +carte de dessus la porte de votre chambre, et je pense qu'on l'oubliera +tout à fait à présent. Alors, le soir, je fais mon tour par le faux-pont +arrière pour passer devant.</p> + +<p>»L'année prochaine, quand nous reviendrons, j'ai espoir d'avoir une +bonne permission pour aller voir ma femme et mon petit Pierre, et ma +petite fille; mais ce sera toujours bien court, et certainement je ne +serai jamais tranquille avant d'avoir ma retraite. D'un autre côté, +quand je serai d'âge à laisser les cols bleus, mon petit Pierre sera +près de partir pour le service, lui, à son tour, ou bien il y aura +peut-être une place pour moi là-bas, du côté de l'étang, vers l'église: +vous savez quelle place je veux dire. </p> + +<p>»Cher frère, vous croyez que je prends des manières comme vous? Mais +non, je vous assure, je pense comme j'ai toujours pensé.</p> + +<p>»Pour les <i>têtes de coco</i>, je crois bien qu'elles sont perdues, car nous +ne passerons pas en Calédonie; mais enfin plus tard, je pourrai +peut-être y revenir et en acheter. Si vous passiez par le golfe Juan, +vous me feriez bien plaisir d'aller à Vallauris prendre pour moi deux de +ces flambeaux, comme ils en font dans ce pays, et qui ont des têtes de +<i>perruches de France</i>. Ça m'amuserait beaucoup d'en mettre comme ceux-là +chez moi. J'ai bien hâte, frère, d'installer ma petite maison.</p> + +<p>»Parmi toute espèce de choses qui me rendent triste quand je me +réveille, ce qui me fait le plus de peine, c'est que ma mère ne veut +plus du tout venir demeurer en Toulven. Il me semble que, si je pouvais +avoir une permission pour aller la chercher, avec moi, pour sûr, elle +viendrait. Mais, d'un autre côté, alors, je n'aurais plus personne à +Plouherzel, c'est tout à fait notre pays, vous savez bien. Si je pouvais +croire ce que vous m'avez dit souvent au sujet de revivre après qu'on +est mort, il est sûr que je me trouverais encore assez heureux. Mais, +tenez, je vois bien que, vous-même, vous n'y croyez pas beaucoup. +Pourtant je trouve très drôle que j'aie peur des revenants, et je +croirais assez, frère, que vous en avez peur aussi.</p> + +<p>»Je vous demande bien pardon de la feuille sale que je vous envoie, mais +ce n'est pas tout à fait moi la cause; vous comprenez, je n'ai plus +votre bureau à présent pour faire mes lettres dessus comme un officier. +Je vous écrivais assez tranquille à la fin de mon quart de nuit sur les +caissons de l'avant, et alors l'idiot de Le Hir m'a chaviré ma bougie. +Je n'ai pas le temps de faire ma petite écriture à ma façon comme je +fais quelquefois, vous savez, celle que vous trouvez jolie. J'écris à +courir, et je vous demande bien pardon.</p> + +<p>«Nous partons demain matin, dès le jour, pour ces pays du Japon; mais je +vous ferai parvenir ma lettre par le pilote qui viendra nous mettre +dehors. Je termine en vous embrassant bien des fois de tout mon cœur.</p> + +<p>»Votre frère,</p> + +<p class="droit">»Yves Kermadec.</p> + +<p>»Cher frère, je ne puis dire combien je vous aime.</p> + +<p class="droit">»Yves.» </p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XCVII" id="XCVII"></a><a href="#table">XCVII</a></h2> + + + +<p class="droit">Décembre 1882.</p> + + +<p>...Je passais sur les quais de Bordeaux. Quelqu'un de fort bien mis vint +à moi, le chapeau bas et la main tendue: Barrada!—Barrada transformé, +ayant coupé sa barbe noire, et quitté ses trente et un ans, sans doute +en même temps que ses cols bleus; les joues soigneusement rasées, la +moustache naissante, l'air d'un jeune amoureux de vingt ans.</p> + +<p>Toujours aussi parfaitement beau et noble de lignes mais la figure +meilleure et plus douce, comme éclaircie par une joie profonde.</p> + +<p>Il venait d'épouser enfin sa petite fiancée d'Espagne; l'or de sa +ceinture avait monté leur ménage, et il s'était fait <i>arrimeur</i> de +navires, un métier très lucratif, paraît-il, où il utilisait à merveille +sa grande force et son instinct du <i>débrouillage</i>. Il fallut lui +promettre par serment qu'au retour du <i>Primauguet</i>, je passerais par +Bordeaux avec Yves pour venir le voir.</p> + +<p>Il était heureux, celui-là!</p> + +<p>Et la fin de ce rouleur de mer me donnait à réfléchir. Je me demandais +si mon pauvre Yves, qui, avec un cœur aussi bon, avait assurément +beaucoup moins forfait aux lois honnêtes, ne pouvait pas, lui aussi, +finir un jour par un peu de bonheur....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XCVIII" id="XCVIII"></a><a href="#table">XCVIII</a></h2> + +<p><i>Télégramme</i>.—«Toulon, 3 avril 1883.—À Yves Kermadec, à bord du +<i>Primauguet</i>.—Brest.</p> + +<p>»Tu es nommé second-maître.</p> + +<p>»Je t'embrasse,</p> + +<p class="droit">»Pierre.»</p> + + +<p>C'était sa joyeuse bienvenue, sa fête d'arrivée; car, depuis +vingt-quatre heures seulement, le <i>Primauguet</i>, revenu de sa promenade +lointaine dans le Grand-Océan, avait mouillé dans les eaux de France.</p> + +<p>Et ces galons d'or que j'envoyais à Yves par le télégraphe, il ne les +<i>arrosa</i> pas, comme il avait fait jadis de ses galons de laine.—Non, +les temps étaient changés; il se sauva dans le faux-pont, dans un coin +où se trouvaient son sac et son armoire et qu'il considérait comme son +chez lui; vite, il descendit là, pour être tout seul à envisager cette +joie qui lui arrivait, à relire ce bienheureux petit papier bleu qui lui +ouvrait toute une ère nouvelle.</p> + +<p>C'était si beau, si inattendu, après sa mauvaise conduite passée!</p> + +<p>J'avais été à Paris demander cette faveur, intriguer beaucoup pour mon +frère d'adoption, en me portant garant de sa conduite à venir. Une femme +de cœur avait bien voulu employer à ma cause son influence très +puissante, et alors la promotion d'Yves avait été enlevée d'assaut, bien +qu'elle fût difficile.</p> + +<p>Et Yves n'en finissait plus de regarder son bonheur sous toutes ses +faces.... D'abord, au lieu d'avoir à demander une permission courte, +qu'on lui eût peut-être beaucoup marchandée,—avec ses galons d'or il +allait partir de droit pour Toulven; on allait l'envoyer en +<i>disponibilité</i> pendant trois mois au moins, quatre peut-être; il aurait +tout l'été à passer là, avec sa femme et son fils, dans la petite maison +qui était finie et où on l'attendait justement pour tout installer.... +Et puis ils allaient se trouver très riches, ce qui ne gâterait rien....</p> + +<p>Non, jamais dans sa vie de pauvre errant, toujours à la peine,—jamais +il n'avait eu une heure si belle, une joie si profonde que celle que son +frère Pierre venait de lui envoyer par le télégraphe....</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XCIX" id="XCIX"></a><a href="#table">XCIX</a></h2> + + +<p>Quand les vents me ramènent en Bretagne, c'est aux derniers jours de +mai, au plus beau du printemps breton.</p> + +<p>Il y a déjà six semaines qu'Yves est dans sa petite maison de Toulven, +arrangeant ma chambre, préparant tout pour mon arrivée.</p> + +<p>Le navire sur lequel je suis embarqué a quitté la Méditerranée pour +remonter dans l'Océan, vers les ports du Nord et désarmer à Brest. </p> + +<p><i>18 mai, en mer</i>.—Déjà on sent la Bretagne approcher. Il fait beau +encore, mais un de ces beaux temps bretons qui sont tranquilles et +mélancoliques. La mer unie est d'un bleu pâle, l'air salin est frais et +sent le varech; il y a sur toute chose comme un voile de brumes +bleuâtres, très transparentes et très ténues.</p> + +<p>À huit heures du matin, doublé la pointe de Penmarch. Les granits +celtiques, les grandes falaises tristes peu à peu se dessinent et +s'approchent.</p> + +<p>Maintenant ce sont de vrais bancs de brumes,—mais très légers, brumes +d'été,—qui se reposent partout sur les lointains de l'horizon.</p> + +<p>À une heure, la passe des Toulinguets, et puis nous entrons à Brest. </p> + +<p><i>19 mai</i>.—Permission de huit jours. À midi, je suis en chemin de fer, +en route pour Toulven.</p> + +<p>Pluie tout le long du chemin sur les campagnes bretonnes. Dans les prés, +dans les vallées ombreuses, tout est plein d'eau.</p> + +<p>De Bannalec à Toulven, une heure de voiture à travers les bois. Le +regard fixé en avant, je cherche la flèche en granit de l'église au fond +de l'horizon vert.</p> + +<p>La voilà qui paraît, reflétée profondément, en dessous, dans l'étang +morne. Le beau temps est revenu avec un pâle ciel bleu.</p> + +<p>Toulven!... La voiture s'arrête. Yves est là à m'attendre, tenant petit +Pierre par la main.</p> + +<p>Nous nous regardons tous deux,—et voilà que d'abord une même envie de +rire nous prend en même temps, à cause de nos moustaches. Cela change +nos figures et nous nous trouvons drôles. Nous ne nous étions pas vus +depuis que les marins ont le droit d'en porter. Yves exprime l'avis que +cela nous donne un air beaucoup plus dégourdi.</p> + +<p>Après, nous nous embrassons.</p> + +<p>Comme il est encore devenu beau, le petit Pierre, et plus grand, et plus +fort!... Nous partons ensemble, traversant Toulven, où les bonnes gens +me connaissent, et sortent sur leur porte pour me voir arriver. Nous +défilons dans l'étroite rue grise, aux maisons centenaires, aux murs de +granit massif. Je reconnais la vieille à profil de chouette qui a +présidé à la naissance de mon filleul; elle me fait bonjour de la tête +par une fenêtre ouverte. Les grandes coiffes, les collerettes, les +paillettes des corsages, se détachent dans les embrasures profondes, sur +les fonds obscurs, et tout cela me jette au passage ces impressions des +vieux temps morts qui sont particulières à la Bretagne.</p> + +<p>Petit Pierre, que nous tenons par la main, marche maintenant comme un +homme. Il n'avait encore rien dit, un peu saisi de me revoir; mais le +voilà qui cause; il lève vers moi sa figure ronde et me regarde déjà +comme quelqu'un d'ami à qui on fait part de ses réflexions. Petite voix +douce que je n'ai pas encore beaucoup entendue. Comme il a l'accent de +Bretagne!</p> + +<p>«Parrain, tu m'as apporté mon mouton?» </p> + +<p>Heureusement je m'étais rappelé cette promesse de l'an dernier; il était +dans ma malle, ce mouton à roulettes, pour mon petit Pierre. Et +j'apportais aussi des flambeaux, <i>ayant des figures de perruches de +France</i>, que j'avais promis à mon autre grand enfant,—Yves.</p> + +<p>Voici la maison, gaie et blanche, toute neuve, avec ses entourages de +fenêtres en granit breton, ses auvents verts, son grenier à lucarne, et, +derrière, l'horizon des bois.</p> + +<p>Nous entrons. En bas, dans la cuisine à grande cheminée, Marie et la +petite Corentine nous attendent.</p> + +<p>Mais tout de suite, Yves me prie de monter, car il a hâte de me faire +voir le haut, leur belle chambre blanche, avec ses rideaux de +mousseline et ses meubles de cerisier verni.</p> + +<p>Et puis il ouvre une autre porte:</p> + +<p>«À présent, frère, voilà chez vous!»</p> + +<p>Et il me regarde, anxieux de l'effet produit, après tant de mal qu'ils +se sont donné, sa femme et lui, pour que je trouve tout à mon goût.</p> + +<p>J'entre, touché, ému. Elle est toute blanche, ma chambre et on y sent un +parfum délicieux, il y a partout des fleurs qu'on est allé chercher très +loin pour moi; dans les vases de la cheminée, des touffes de réséda et +de gros bouquets de pois de senteur; dans le foyer, c'est rempli de +bruyères. </p> + +<p>Ils n'ont pas pu se décider, par exemple, à y mettre des vieux meubles, +des vieilleries bretonnes, et ils s'en excusent, n'ayant rien trouvé à +leur idée d'assez joli ni d'assez propre. On est allé à Quimper +m'acheter un lit comme le leur, en cerisier, qui est un bois clair, +d'une couleur gaie, un peu rose. Les tables et les chaises sont +pareilles. Les plus petits détails sont arrangés avec tendresse; sur les +murs, il y a, dans des cadres dorés, des dessins que j'ai faits jadis et +une grande photographie du clocher à jour de Saint-Pol-de-Léon, que +j'avais donnée à Yves du temps où nous naviguions ensemble sur la <i>mer +brumeuse</i>.</p> + +<p>Par terre, les planches sont nettes comme du bois neuf:</p> + +<p>«Vous voyez, frère, c'est tout blanc comme à bord», dit Yves, qui a +lui-même blanchi partout avec tant de soin, et qui se déchausse chaque +fois qu'il monte pour ne pas salir ses escaliers.</p> + +<p>Il faut tout voir, tout visiter, même le grenier à lucarne, où sont +rangées les pommes de terre et les cosses de bois pour l'hiver; même le +vestibule de l'escalier, où est suspendu, comme un <i>ex-voto</i> de marin +dans une chapelle de la vierge, le bateau en miniature qu'Yves a +construit pendant ses loisirs dans sa hune du <i>Primauguet</i>; et puis le +jardin où des fraisiers et de petites salades commencent à pousser le +long des allées toutes fraîches.</p> + +<p>Maintenant nous sommes à table, Yves, Marie, la petite Corentine, le +petit Pierre et moi, autour de la nappe bien blanche sur laquelle le +dîner est posé. Yves, mon frère Yves, se trouve drôle et s'intimide tout +à coup dans son rôle de maître de maison. Alors c'est moi qui suis +obligé de découper, et, comme c'est la première fois de ma vie, je +m'embrouille aussi.</p> + +<p>À ce dîner, je mange pour leur faire plaisir; mais ce bonheur si complet +que je sens là près de moi et dont je suis un peu cause, cette +reconnaissance si profonde qui m'entoure, tout cela m'impressionne très +étrangement. Être au milieu de ces choses rares, cela me surprend comme +une nouveauté délicieuse.</p> + +<p>«Vous savez», me dit Yves, bas comme en confidence, «maintenant je vais +à la messe le dimanche avec elle.»</p> + +<p>Et il fait du côté de sa femme une petite grimace de soumission +enfantine, très comique avec son air sérieux. D'ailleurs sa manière +d'être avec Marie a tout à fait changé, et j'ai bien vu en entrant que +l'amour était enfin venu s'installer pour tout de bon dans la maison +neuve. Alors mes chers amis n'ont plus rien à attendre de meilleur sur +terre; comme Yves le dit, il faudrait seulement pouvoir <i>arrêter la +pendule du temps</i> pour que cette grande joie de leurs rêves accomplis ne +s'en aille plus.</p> + +<p>Eux aussi sont silencieux dans leur bonheur, comme s'ils craignaient de +l'effaroucher en parlant trop fort et trop gaiement.</p> + +<p>D'ailleurs nous avons à causer des morts, de cette petite Yvonne qui +s'en est allée l'automne dernier sans attendre le retour du +<i>Primauguet</i>, et qu'Yves n'a jamais vue; puis du pauvre vieux Corentin, +son grand-père, qui a fini pendant les froids de décembre. </p> + +<p>C'est Marie qui raconte:</p> + +<p>«Il était devenu très difficile sur sa fin, monsieur, lui qui était un +homme si doux. Il disait que nous ne savions pas le soigner et il ne +faisait que demander son fils Yves: "Oh! Si Yves était ici, il +m'aiderait, lui, il me prendrait dans ses bons bras pour me retourner +dans mon lit." La dernière nuit, tout le temps, il l'appelait.»</p> + +<p>Et Yves reprend:</p> + +<p>«Ce qui me cause le plus de chagrin quand je pense à notre père, c'est +que justement nous nous étions un peu fâchés le jour que je suis parti, +vous savez, pour ce partage? Vous ne pouvez croire, frère, comme cela me +revient souvent en tête, cette dispute avec lui.» </p> + +<p>Le dîner est fini; c'est le soir, le long soir tiède de mai. Nous nous +acheminons, Yves et moi, vers l'église, pour faire visite à une croix +blanche qui est là sur un tertre avec des fleurs:</p> + + +<p> +<span style="margin-left: 7.5em;"><i>Yvonne Kermadec, treize mois.</i></span><br /> +</p> + + +<p>«Il paraît qu'elle me ressemblait tout à fait», dit Yves.</p> + +<p>Et cette ressemblance de la petite morte avec lui le rend très pensif.</p> + +<p>En regardant la croix, le tertre et les fleurs, nous songeons tous deux +à ce mystère: petite fille qui était de son sang, issue de lui, qui +avait ses yeux, et alors.... Probablement aussi une âme pareille, et qui +est déjà rendue au sol breton. C'est comme si quelque chose de lui-même +s'en était déjà retourné à la terre; c'est comme des arrhes qu'il aurait +déjà données à la poussière éternelle....</p> + +<p>Dans quatre ans, cette petite croix qu'on voyait de loin n'existera +plus; on enlèvera Yvonne, son tertre et ses fleurs. Même ses petits os +s'en iront aussi se mêler aux autres, aux antiques, sous l'église, dans +l'ossuaire.</p> + +<p>Quatre ans encore on la verra, cette croix, et on y lira ce nom de +petite fille.... </p> + +<p>Elle est tout au bord de l'étang; dans l'eau dormante et profonde, elle +se reflète à côté de la haute flèche grise. Sur le tertre, des œillets +fleuris font des touffes blanches, déjà indécises dans la nuit qui +arrive. L'étang ressemble à un miroir, d'un jaune pâle, couleur de +lumière mourante, comme celle du ciel au couchant; et, tout autour, on +voit la ligne déjà noire des grands bois.</p> + +<p>Les fleurs des tombes donnent leurs odeurs douces du soir.—Un calme +tiède nous environne et semble s'épaissir....</p> + +<p>On entend dans le lointain les hiboux qui s'appellent, on ne distingue +plus les œillets blancs d'Yvonne.... La nuit d'été est venue....</p> + +<p>Alors un grand bruit nous fait frissonner tout à coup, au milieu de ce +silence où nous songions aux morts. C'est l'<i>Angelus</i> qui sonne, là, +très près, au-dessus de nous, dans la clocher; et l'air s'emplit de +lourdes vibrations d'airain.</p> + +<p>Pourtant nous n'avons vu personne entrer dans l'église, qui est fermée +et obscure.</p> + +<p>«Qui sonne? dit Yves, inquiet, qui peut sonner?... Pas moi qui voudrais +le faire, toujours.... Non, sûr que je n'entrerais pas dans l'église à +l'heure qu'il est, et pas même pour tout l'or du monde, encore!...»</p> + +<p>Nous nous en allons de ce cimetière; il s'y fait trop de bruit +décidément; l'<i>Angelus</i> y est étrange; il y éveille des sonorités +inattendues, dans les eaux de l'étang, dans la terre des morts, dans la +nuit. Non pas que nous ayons peur de la pauvre petite tombe aux +œillets blancs, mais ce sont les autres, ces bosses de gazon qui sont +autour de nous, ces tertres d'inconnus....</p> + +<p><i>Dix heures</i>.—Je vais dormir ma première nuit sous le toit de mon frère +Yves.</p> + +<p><i>Dix heures sonnées</i>.—Nous nous sommes déjà dit bonsoir, et le voilà +qui rouvre ma porte.</p> + +<p>«C'est pour les fleurs. Elles pourraient peut-être vous faire du mal; +nous venons de penser cela...»</p> + +<p>Et il emporte tout, les résédas, les pois de senteur, même les gerbes de +bruyère. </p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="C" id="C"></a><a href="#table">C</a></h2> + + +<p>La <i>pendule du temps</i> a continué de marcher, même de marcher très vite. +La semaine qu'on m'avait accordée va bientôt finir.</p> + +<p>Tous les jours dans les bois.—Un temps splendide.—Les bruyères, les +digitales, les silènes roses, tout est fleuri.</p> + +<p>Il y a eu un grand pardon, le dimanche, un des plus renommés de cette +région de la Bretagne; c'était autour de la chapelle de <i>Notre-Dame de +Bonne Nouvelle</i>,—qui est seule au milieu des bois, comme si elle +s'était endormie là, et oubliée depuis le Moyen Âge.</p> + +<p>La veille, le samedi, nous étions justement venus nous asseoir, à +l'ombre, Yves, petit Pierre et moi, auprès de cette église, à l'heure du +grand calme de midi. Un lieu très silencieux, au-dessus duquel des +chênes et des hêtres séculaires nouaient comme des bras leurs grosses +branches moussues.</p> + +<p>Deux femmes étaient arrivées, l'une jeune, l'autre fort vieille et +caduque; elles portaient le costume de Rosporden et paraissaient avoir +fait longue route. Elles tenaient à la main de grandes clefs.</p> + +<p>C'était pour ouvrir le vieux sanctuaire, qui reste fermé tout le long de +l'année, et préparer l'autel pour la fête du lendemain.</p> + +<p>Dans le demi-jour vert des vitraux et des arbres, nous les apercevions +qui s'empressaient autour des vieux saints et des vieilles saintes, les +époussetant, les essuyant; puis balayant les dalles pleines de poussière +et de salpêtre.</p> + +<p>Sur le pied de la Notre-dame, on avait posé par pitié une tête de mort, +trouvée dans la terre du bois. Le crâne crevé, toute verdie, elle nous +regardait du fond de la chapelle avec ses deux trous noirs:</p> + +<p>«Dis parrain, qu'est-ce que c'est?... Dans la terre, on l'a trouvée, +cette figure, dis?...»</p> + +<p>C'est petit Pierre qui s'inquiète vaguement de cette chose qu'il n'a +jamais vue, comme si elle était pour lui la première révélation d'un +ordre d'objets sinistres habitant sous la terre....</p> + + + +<p>Un temps un peu morne, mais exquis, pour ce jour de pardon.</p> + +<p>Dix heures durant, les binious ont sonné devant la chapelle, sous les +grands chênes,—et les gavottes ont tourné sur la mousse.</p> + +<p>Ce je ne sais quoi des étés bretons qui est mélancolique, on ne sait +comment le dire, c'est un composé où entrent mille choses: le charme de +ces longs jours tièdes, plus rares qu'ailleurs et plus vite partis; les +hautes herbes fraîches, avec l'extrême profusion des fleurs roses; et +puis un <i>sentiment d'autrefois</i>, qui dort, répandu partout.</p> + +<p>Vieux pays de Toulven, grands bois où il y a déjà des sapins noirs, +arbres du Nord, mêlés aux chênes et aux hêtres; campagnes bretonnes, +qu'on dirait toujours recueillies dans le passé....</p> + +<p>Grandes pierres que couvrent les lichens gris, fins comme la barbe des +vieillards; plaines où le granit affleure le sol antique, plaines de +bruyères roses....</p> + +<p>Ce sont des impressions de tranquillité, d'apaisement, que m'apporte ce +pays; c'est aussi une aspiration vers un repos plus complet sous la +mousse, au pied des chapelles qui sont dans les bois. Et, chez Yves, +tout cela est plus vague, plus inexprimable, mais aussi plus intense, +comme chez moi quand j'étais enfant. </p> + +<p>À nous voir ainsi tous deux assis dans ces bois, au calme de ces beaux +jours d'été, on n'imaginerait plus quels jeunes hommes nous avons pu +être, quelle vie nous avons menée, ni quelles scènes terribles entre +nous autrefois, aux premiers moments où nos deux natures, très +différentes et très semblables, se sont heurtées l'une à l'autre....</p> + +<p>Chaque soir, aux veillées, qui sont courtes, on joue avec petit Pierre à +un jeu de Toulven, très amusant, qui consiste à se tenir à deux par le +menton et à réciter, sans rire toute une longue histoire: «Par la barbe +à Minette, je te tiens. Le premier de nous deux qui rira, etc.» À ce +jeu, petit Pierre est toujours pris.</p> + +<p>Après, c'est le <i>gymnase</i>. Yves le fait faire à son fils, le tournant, +le <i>virant</i>, la tête en bas, les jambes en l'air, à bout de bras, +l'élevant bien haut: «Dis, mon petit Pierre, quand auras-tu des bras +comme les miens? Réponds donc:—Jamais! oh! non, jamais des bras comme +toi, mon père; je ne verrai pas assez de misère pour ça, bien sûr.»</p> + +<p>Et quand Yves, tout dépeigné, las d'avoir tant fait le diable, dit, en +se rajustant, de son plus grand air sérieux: «Allons, petit Pierre a +fini son gymnase à présent,» petit Pierre alors vient à moi, avec ce +sourire qui fait qu'on lui donne toujours ce qu'il veut: «C'est à ton +tour, parrain, dis?» Et ce gymnase recommence.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CI" id="CI"></a><a href="#table">CI</a></h2> + + +<p>La grande pendule, inexorable, a encore marché; dans quelques heures, je +vais partir, et bientôt mon frère Yves s'en ira aussi, tous deux au +loin; à l'inconnu.</p> + +<p>C'est le dernier jour, le dernier soir. Yves, petit Pierre et moi, nous +allons à la chaumière des vieux Keremenen, pour ma visite d'adieu à la +grand-mère Marianne.</p> + +<p>Elle habite seule, maintenant, sous son toit plein de mousse, sous les +grands chênes étendus en voûte. Pierre Kerbras et Anne, qui se sont +mariés au printemps, font bâtir dans le village une vraie maison, en +granit, pareille à celle d'Yves. Tous les enfants sont partis.</p> + +<p>Pauvre chaumière où s'agitaient si joyeusement, le jour du baptême, les +belles coiffes et les collerettes blanches! Déjà passé, tout cela; à +présent, elle est vide et silencieuse. Nous nous asseyons sur les vieux +bancs de chêne, nous accoudant sur la table où nous avions fait le grand +repas joyeux. La grand-mère est sur un escabeau, filant à sa quenouille, +la tête basse; son air déjà devenu caduc et égaré.</p> + +<p>Bien que le soleil ne soit pas encore très bas, ici il fait noir.</p> + +<p>Autour de nous, rien que des choses d'autrefois, pauvres et primitives. +Des chapelets très grossiers sont suspendus aux pierres brutes, au +granit des murs; dans les coins perdus d'ombre, on aperçoit les cosses +de chêne amassées pour l'hiver, et de vieux ustensiles de ménage, +noircis et poudreux, aux formes anciennes et naïves. </p> + +<p>Jamais nous n'avions si bien senti combien tout cela est passé et loin +de nous.</p> + +<p>C'est la vieille Bretagne d'autrefois, bientôt morte.</p> + +<p>Par la cheminée filtre la lumière du ciel, des tons verts tombent d'en +haut sur les pierres de l'âtre, et par la porte ouverte on aperçoit le +sentier breton, avec un rayon du soleil couchant dans les chèvrefeuilles +et les fougères.</p> + +<p>Nous devenons rêveurs, Yves et moi, dans cette visite que nous sommes +venus faire au logis des grands-parents.</p> + +<p>D'ailleurs, la grand-mère Marianne ne parle que le breton. De temps en +temps, Yves lui adresse la parole dans cette langue du passé; elle +répond, sourit, l'air heureux de nous regarder; mais la conversation +tombe vite et le silence revient....</p> + +<p>Tristesse vague du soir, rêverie des temps lointains dans ce vieux logis +qui bientôt s'affaissera au bord du chemin, qui tombera en ruine comme +ses vieux hôtes et qu'on ne relèvera plus....</p> + +<p>Petit Pierre est là avec nous. Il affectionne beaucoup, lui, cette +chaumière, et cette vieille grand-mère, qui le gâte avec adoration. Il +aime surtout la petite corbeille de chêne, œuvre d'un autre siècle, +dans laquelle on l'avait mis quand il est né. Il est plus long que son +berceau maintenant et s'en sert, assis dedans, comme d'une balançoire, +promenant autour de lui ses yeux noirs éveillés. Et voilà maintenant la +grand-mère, toute courbée, près de lui, l'échine arrondie sous sa +collerette à fraise, qui le berce elle-même pour l'amuser. Elle le berce +en chantant, et lui, de temps en temps, lance au milieu de ces notes +grêles l'éclat de son rire d'enfant.</p> + + +<p class="center"> +Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du!<br /></p> + + +<p>Chante, pauvre vieille, de ta voix cassée qui tremble, chante la +berceuse antique, l'air qui vient de loin dans la nuit des générations +mortes et que tes petits-enfants ne sauront plus.</p> + + + +<p class="center"> +Boudoul, boudoul! galaïchen, galaïch du!<br /></p> + + +<p>On s'attend à voir par la grande cheminée, avec la lueur qui descend +d'en haut, des nains et des fées descendre.</p> + +<p>Au dehors, le soleil dore toujours les branches des chênes, les +chèvrefeuilles et les fougères.</p> + +<p>Au dedans, dans la chaumière isolée, tout est mystérieux et noir.</p> + + +<p class="center"> +Boudoul, boudoul! galaïchen, galaïch du!</p> + + +<p>Berce encore ton petit-fils, vieille femme en fraise blanche. Bientôt ce +sera fini des chansons bretonnes et aussi des vieux Bretons.</p> + +<p>Maintenant petit Pierre joint ses mains pour faire sa prière du soir.</p> + +<p>Mot pour mot, d'une voix très douce qui a beaucoup l'accent de Toulven, +il répète en nous regardant tout ce que sa grand-mère sait de français:</p> + +<p>«Mon Dieu, ma bonne sainte Vierge, ma bonne Sainte-Anne, je vous prie +pour mon père, pour ma mère, pour mon parrain, pour mes grands-parents, +pour ma petite sœur Yvonne....</p> + +<p>—Pour mon oncle Goulven, qui est bien loin sur la mer», ajoute Yves +d'une voix grave.</p> + +<p>Et, encore plus recueilli:</p> + +<p>«Pour ma grand-mère de Plouherzel.</p> + +<p>—Pour ma grand-mère de Plouherzel», répète le petit Pierre.</p> + +<p>Et puis il attend autre chose pour répéter encore, gardant toujours ses +mains jointes.</p> + +<p>Mais Yves a presque des larmes à ce souvenir poignant, qui lui revient +tout à coup de sa mère, de sa chaumière, à lui, de son village de +Plouherzel, que son fils connaîtra à peine et que lui ne reverra +peut-être plus. Ainsi est la vie pour les enfants de la côte, pour les +marins: ils s'en vont, les lois de leur métier de mer les séparent de +parents chéris qui savent à peine leur écrire et qu'ensuite ils ne +revoient plus.</p> + +<p>Je regarde Yves, et, comme nous nous comprenons sans nous parler, je +pressens très bien ce à quoi il va penser.</p> + +<p>Aujourd'hui il est heureux au delà de son rêve, beaucoup de choses +sombres sont éloignées et vaincues, et pourtant, et après? Le voilà tout +à coup plongé dans je ne sais quel songe de passé et d'avenir, +mélancolie étrange, et après?</p> + + +<p class="center"> +Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du!</p> + + +<p>chante la vieille femme, le dos courbé sous sa fraise blanche.</p> + +<p>Et après?... Petit Pierre seul est en train de rire. Il tourne de côté +et d'autre sa tête vive, bronzée et vigoureuse; la gaieté, la flamme de +la vie toute neuve sont encore dans ses grands yeux noirs.</p> + +<p>Et après?... Tout est sombre dans la chaumière abandonnée; on dirait que +les objets causent entre eux avec mystère du passé; la nuit va +descendre autour de nous sur les grands bois.</p> + +<p>Et après?... Petit Pierre grandira, courra les mers, et nous, mon frère +nous passerons, et tout ce que nous avons aimé avec nous,—nos vieilles +mères d'abord,—puis tout et nous-mêmes, les vieilles mères des +chaumières bretonnes comme celles des villes, et la vieille Bretagne +aussi, et tout, et toutes les choses de ce monde!</p> + + +<p class="center"> +Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du!</p> + + +<p>La nuit tombe, et une tristesse inattendue, profonde nous prend au +cœur.... Pourtant, aujourd'hui nous sommes heureux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CII" id="CII"></a><a href="#table">CII</a></h2> + + + +<p class="droit"> +<i>Et les Celtes regrettaient trois pierres brutes,</i><br /> +<i>sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe rempli d'îlots.</i><br /> +<br /> +Gustave Flaubert, <i>Salammbô</i>.<br /> +</p> + + + +<p>Nous sortons tous les deux, laissant petit Pierre à sa grand-mère. Nous +nous en allons par le sentier vert, sous la voûte des chênes et des +hêtres, entendant de loin, dans la sonorité du soir, le bruit du berceau +antique qui se balance, et la vieille chanson à dormir et l'éclat de +rire de l'enfant.</p> + +<p>Dehors, il fait encore grand jour; le soleil, très bas, dore la campagne +tranquille.</p> + +<p>«Allons encore jusqu'à la chapelle de Saint-Éloi», dit Yves. </p> + +<p>Elle est en haut de la colline, bien antique, toute rongée de mousse, +toute barbue de lichens, seule toujours, fermée et mystérieuse au milieu +des bois.</p> + +<p>Elle ne s'ouvre qu'une fois l'an, pour le <i>pardon des chevaux</i>, qui +viennent tous alentour, à l'heure d'une messe basse qu'on dit là pour +eux. C'était tout dernièrement ce pardon, et l'herbe est encore foulée +par les sabots des bêtes qui sont venues.</p> + +<p>Ce soir, c'est une tranquillité étrange autour de cette chapelle. Les +horizons boisés s'étendent au loin paisibles, comme pris de sommeil; il +semble que ce soit aussi le soir de notre vie et que nous n'ayons plus +qu'à nous reposer du repos éternel en regardant la nuit descendre sur +les campagnes bretonnes, à nous éteindre doucement dans cette nature +qui s'endort.</p> + +<p>«.... C'est égal, dit Yves très songeur, je crois bien que ce sera +quelque part <i>par là-bas</i> (<i>par là-bas</i> signifie Plouherzel) que je m'en +retournerai quand je serai devenu vieux, pour qu'on me mette près de la +chapelle de Kergrist, vous savez, là où je vous ai montré? Oui, sûr que +je m'en irai par là-bas mourir.»</p> + +<p>La chapelle de Kergrist, dans le pays de Goëlo, sous le ciel le plus +sombre; le lac d'eau marine et, au milieu, les îlots de granit, la +grande bête accroupie qui dort sur une plaine grise.... Je revois ce +lieu, qui m'est apparu, il y a déjà plusieurs années, un jour d'hiver. +Oui, je me rappelle que c'est là la terre d'Yves, le sol qui l'attend; +quand il est loin sur la mer, dans la nuit, dans le danger, c'est cette +sépulture qu'il rêve.</p> + +<p>«Yves, mon frère, nous sommes de grands enfants, je t'assure. Souvent +très gais quand il ne faudrait pas, nous voilà tristes et divaguant tout +à fait pour un moment de paix et de bonheur qui par hasard nous est +arrivé; c'est tout au plus si le manque d'habitude nous excuse.</p> + +<p>» À nous voir pourtant, qui se douterait que nous sommes capables de +rêver tout éveillés, simplement parce que la nuit vient et qu'il fait +calme dans ce bois?</p> + +<p>»Pense donc, nous avons à peu près trente-deux ans chacun; devant nous, +la vie peut être bien longue encore, et il y aura des voyages, des +dangers, des angoisses, et pour chacun de nous du soleil, et des +enivrements, et de l'amour, et, qui sait? Peut-être encore entre nous +deux des scènes, et des rébellions, et des luttes!»</p> + +<p>En beaucoup moins de mots qu'il n'y en a ci-dessus, tout cela tomba au +milieu de son rêve. Alors lui me répondit avec un air de reproche +triste:</p> + +<p>«Au moins, vous savez bien, frère, que je suis changé maintenant et +qu'il y a <i>quelque chose</i> qui est bien fini; ce n'est pas de cela que +vous voulez parler?»</p> + +<p>Et, moi, je serrai la main de mon frère Yves, en essayant de sourire +comme quelqu'un qui aurait tout à fait confiance.</p> + +<p>Les histoires de la vie devraient pouvoir être arrêtées à volonté comme +celles des livres....</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3><a name="sesoeuvres" id="sesoeuvres"></a><a href="#table">Ses œuvres</a></h3> + +<p class="center"> +1879 Aziyadé<br /> +<br /> +1880 Rarahu<br /> +<br /> +1881 Le roman d'un spahi<br /> +<br /> +1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch<br /> +<br /> +1883 Mon frère Yves<br /> +<br /> +1884 Les trois dames de la Kasbah<br /> +<br /> +1886 Pêcheur d'Islande<br /> +<br /> +1887 Madame Chrysanthème<br /> +<br /> +1887 Propos d'exil<br /> +<br /> +1889 Japoneries d'automne<br /> +<br /> +1890 Au Maroc<br /> +<br /> +1890 Le roman d'un enfant<br /> +<br /> +1891 Le livre de la pitié et de la mort<br /> +<br /> +1892 Fantôme d'Orient<br /> +<br /> +1893 L'exilée<br /> +<br /> +1893 Le matelot<br /> +<br /> +1894 Le désert. Jérusalem<br /> +<br /> +1894 La Galilée<br /> +<br /> +1897 Ramuntcho<br /> +<br /> +1898 Judith Renaudin<br /> +<br /> +1899 Reflets de la sombre route<br /> +<br /> +1902 Les derniers jours de Pékin<br /> +<br /> +1903 L'Inde sans les Anglais<br /> +<br /> +1904 Vers Ispahan<br /> +<br /> +1905 La troisième jeunesse de Mme Prune<br /> +<br /> +1906 Les désenchantées<br /> +<br /> +1909 La mort de Philae<br /> +<br /> +1910 Le château de la Belle au Bois dormant<br /> +<br /> +1912 Un pèlerin d'Angkor<br /> +<br /> +1913 La Turquie agonisante<br /> +<br /> +1916 La hyène enragée<br /> +<br /> +1917 Quelques aspects du vertige mondial<br /> +<br /> +1918 L'horreur allemande<br /> +<br /> +1919 Prime jeunesse<br /> +<br /> +1920 La mort de notre chère France en Orient<br /> +<br /> +1921 Suprêmes visions d'Orient<br /> +<br /> +1923 Un jeune officier pauvre, posthume.<br /> +<br /> +1924 Lettres à Juliette Adam, posthume.<br /> +<br /> +1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol<br /> +<br /> +1929 Correspondance inédite (1865-1904)<br /> +</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mon frère Yves, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON FRÈRE YVES *** + +***** This file should be named 18427-h.htm or 18427-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/4/2/18427/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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