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+The Project Gutenberg EBook of Mon frère Yves, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mon frère Yves
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: May 20, 2006 [EBook #18427]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON FRÈRE YVES ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+Pierre Loti
+
+MON FRÈRE YVES
+
+(1889)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+I.
+II.
+III.
+IV.
+V.
+VI.
+VII.
+VIII.
+IX.
+X.
+XI.
+XII.
+XIII.
+XIV.
+XV.
+XVI.
+XVII.
+XVIII.
+XIX.
+XX.
+XXI.
+XXII.
+XXIII.
+XXIV.
+XXV.
+XXVI.
+XXVII.
+XXVIII.
+XXIX.
+XXX.
+XXXI.
+XXXII.
+XXXIII.
+XXXIV.
+XXXV.
+XXXVI.
+XXXVII.
+XXXVIII.
+XXXIX.
+XL.
+XLI.
+XLII.
+XLIII.
+XLIV.
+XLV.
+XLVI.
+XLVII.
+XLVIII.
+XLIX.
+L.
+LI.
+LII.
+LIII.
+LIV.
+LV.
+LVI.
+LVII.
+LVIII.
+LIX.
+LX.
+LXI.
+LXII.
+LXIII.
+LXIV.
+LXV.
+LXVI.
+LXVII.
+LXVIII.
+LXIX.
+LXX.
+LXXI.
+LXXII.
+LXXIII.
+LXXIV LETTRE D'YVES.
+LXXV.
+LXXVI LETTRE D'YVES.
+LXXVII.
+LXXVIII.
+LXXIX.
+LXXX.
+LXXXI.
+LXXXII.
+LXXXIII.
+LXXXIV.
+LXXXV.
+LXXXVI.
+LXXXVII.
+LXXXVIII.
+LXXXIX.
+XC.
+XCI.
+XCII.
+XCIII.
+XCIV.
+XCV.
+XCVI LETTRE D'YVES.
+XCVII.
+XCVIII.
+XCIX.
+C.
+CI.
+CII.
+Ses oeuvres.
+
+
+
+
+I
+
+
+Le _livret de marin_ de mon frère Yves ressemble à tous les autres
+livrets de tous les autres marins.
+
+Il est recouvert d'un papier parchemin de couleur jaune, et, comme il a
+beaucoup voyagé sur la mer, dans différents caissons de navire, il
+manque absolument de fraîcheur.
+
+En grosses lettres, il y a sur la couverture:
+
+ Kermadec, 2091. P.
+
+Kermadec, c'est son nom de famille; 2091, son numéro dans l'armée de
+mer, et P, la lettre initiale de Paimpol son port d'inscription.
+
+En ouvrant, on trouve, à la première page, les indications suivantes:
+
+«Kermadec (Yves-Marie), fils d'Yves-Marie et de Jeanne Danveoch. Né le
+28 août 1851, à Saint-Pol-de-Léon (Finistère). Taille, 1 m 80. Cheveux
+châtains, sourcils châtains, yeux châtains, nez moyen, menton ordinaire,
+front ordinaire, visage ovale.»
+
+«Marques particulières: tatoué au sein gauche d'une ancre et, au poignet
+droit, d'un bracelet avec un poisson.»
+
+Ces tatouages étaient encore de mode, il y a une dizaine d'années, pour
+les vrais marins. Exécutés à bord de la _Flore_ par la main d'un ami
+désoeuvré, ils sont devenus un objet de mortification pour Yves, qui
+s'est plus d'une fois martyrisé dans l'espoir de les faire
+disparaître.--L'idée qu'il est _marqué_ d'une manière indélébile et
+qu'on le reconnaîtra toujours et partout à ces petits dessins bleus lui
+est absolument insupportable.
+
+En tournant la page, on trouve une série de feuillets imprimés relatant,
+dans un style net et concis, tous les manquements auxquels les matelots
+sont sujets, avec, en regard, le tarif des peines encourues,--depuis les
+désordres légers qui se payent par quelques nuits à la barre de fer
+jusqu'aux grandes rébellions qu'on punit par la mort.
+
+Malheureusement cette lecture quotidienne n'a jamais suffi à inspirer
+les terreurs salutaires qu'il faudrait, ni aux marins en général, ni à
+mon pauvre Yves en particulier.
+
+Viennent ensuite plusieurs pages manuscrites portant des noms de navire,
+avec des cachets bleus, des chiffres et des dates. Les fourriers, gens
+de goût, ont orné cette partie d'élégants parafes. C'est là que sont
+marquées ses campagnes et détaillés les salaires qu'il a reçus.
+
+Premières années, où il gagnait par mois quinze francs, dont il gardait
+dix pour sa mère; années passées la poitrine au vent, à vivre demi-nu en
+haut de ces grandes tiges oscillantes qui sont des mâts de navire, à
+errer sans souci de rien au monde sur le désert changeant de la mer;
+années plus troublées, où l'amour naissait, prenait forme dans l'âme
+vierge et inculte,--puis se traduisait en ivresses brutales ou en rêves
+naïvement purs au hasard des lieux où le vent le poussait, au hasard des
+femmes jetées entre ses bras; éveils terribles du coeur et des sens,
+grandes révoltes, et puis retour à la vie ascétique du large, à la
+séquestration sur le couvent flottant; il y a tout cela sous-entendu
+derrière ces chiffres, ces noms et ces dates qui s'accumulent, année par
+année, sur un pauvre livret de marin. Tout un étrange grand poème
+d'aventures et de misères tient là entre les feuillets jaunis.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le 28 août 1851, il faisait, paraît-il, un beau temps d'été à
+Saint-Pol-de-Léon, dans le Finistère.
+
+Le soleil pâle de la Bretagne souriait et faisait fête à ce petit
+nouveau venu, qui devait plus tard tant aimer le soleil et tant aimer la
+Bretagne. Yves apparut dans ce monde sous la forme d'un gros bébé tout
+rond et tout bronzé. Les bonnes femmes présentes à son arrivée lui
+donnèrent le surnom de _Bugel-Du_, qui, en français, signifie: _petit
+enfant noir_. C'était, du reste, de famille, cette couleur de bronze,
+les Kermadec, de père en fils, ayant été marins au long cours et gens
+fortement passés au hâle de mer.
+
+Un beau jour d'été à Saint-Pol-de-Léon, c'est-à-dire une chose rare dans
+cette région de brumes: une espèce de rayonnement mélancolique répandu
+sur tout; la vieille ville du moyen âge comme réveillée de son morne
+sommeil dans le brouillard, et rajeunie; le vieux granit se chauffant au
+soleil; le clocher de Creizker, le géant des clochers bretons, baignant
+dans le ciel bleu, en pleine lumière, ses fines découpures grises
+marbrées de lichens jaunes. Et tout alentour la lande sauvage, aux
+bruyères roses, aux ajoncs couleur d'or, exhalant une senteur douce de
+genêts fleuris.
+
+Au baptême, il y avait une jeune fille, la marraine; un matelot, le
+parrain, et, derrière, les deux petits frères, Goulven et Gildas,
+donnant la main aux deux petites soeurs, Yvonne et Marie, avec des
+bouquets.
+
+Lorsque le cortège fit son entrée dans l'antique église des évêques de
+Léon, le bedeau, pendu à la corde d'une cloche, se tenait prêt à
+commencer le carillon joyeux que commandait la circonstance. Mais M. Le
+curé, survenant, lui dit d'une voix rude:
+
+«Reste en paix, Marie Bervrach, pour l'amour de Dieu! Ces Kermadec sont
+des gens qui jamais ne donnent rien à l'offrande, et le père dépense au
+cabaret tout son avoir. Nous ne sonnerons pas, s'il te plaît, pour ce
+monde-là.»
+
+Et voilà comment mon frère Yves fit sur cette terre une entrée de
+pauvre.
+
+Jeanne Danveoch, de son lit, prêtait l'oreille avec inquiétude, guettait
+avec un mauvais pressentiment ces vibrations de bronze qui tardaient à
+commencer. Elle écouta longtemps, n'entendit rien, comprit cet affront
+public et pleura.
+
+Ses yeux étaient tout baignés de larmes quand le cortège rentra, penaud,
+au logis.
+
+Toute la vie, cette humiliation resta sur le coeur d'Yves; il ne sut
+jamais pardonner ce mauvais accueil fait à son entrée dans ce monde, ni
+ces larmes cruelles versées par sa mère; il en garda au clergé romain
+une rancune inoubliable et ferma à notre mère l'église son coeur breton.
+
+
+
+
+III
+
+
+C'était vingt-quatre ans plus tard, un soir de décembre, à Brest.
+
+La pluie tombait, fine, froide, pénétrante, continue; elle ruisselait
+sur les murs, rendant plus noirs les hauts toits d'ardoise, les hautes
+maisons de granit; elle arrosait comme à plaisir cette foule bruyante du
+dimanche qui grouillait tout de même, mouillée et crottée, dans les rues
+étroites, sous un triste crépuscule gris.
+
+Cette foule du dimanche, c'étaient des matelots ivres qui chantaient,
+des soldats qui trébuchaient en faisant avec leur sabre un bruit
+d'acier, des gens du peuple allant de travers,--ouvriers de grande ville
+à la mine tirée et misérable, des femmes en petit châle de mérinos et en
+coiffe pointue de mousseline, qui marchaient le regard allumé, les
+pommettes rouges, avec une odeur d'eau-de-vie;--des vieux et des
+vieilles à l'ivresse sale, qui étaient tombés et qu'on avait ramassés,
+et qui s'en allaient devant eux le dos plein de boue.
+
+La pluie tombait, tombait, mouillant tout, les chapeaux à boucle
+d'argent des Bretons, les bonnets sur l'oreille des matelots, les shakos
+galonnés et les coiffes blanches et les parapluies.
+
+L'air avait quelque chose de tellement terne, de tellement éteint, qu'on
+ne pouvait se figurer qu'il y eût quelque part un soleil; on en avait
+perdu la notion. On se sentait emprisonné sous des couches et des
+épaisseurs de grosses nuées humides qui vous inondaient; il ne semblait
+pas qu'elles pussent jamais s'ouvrir et que derrière il y eût un ciel.
+On respirait de l'eau. On avait perdu conscience de l'heure, ne sachant
+plus si c'était l'obscurité de toute cette pluie ou si c'était la vraie
+nuit d'hiver qui descendait.
+
+Les matelots apportaient dans ces rues une certaine note étonnante de
+gaieté et de jeunesse, avec leurs figures ouvertes et leurs chansons,
+avec leurs grands cols clairs et leurs pompons rouges tranchant sur le
+bleu marine de leur habillement. Ils allaient et venaient d'un cabaret à
+l'autre, poussant le monde, disant des choses qui n'avaient pas de sens
+et qui les faisaient rire. Ou bien ils s'arrêtaient sous les gouttières,
+aux étalages de toutes les boutiques où l'on vendait des choses à leur
+usage: des mouchoirs rouges au milieu desquels étaient imprimés de beaux
+navires qui s'appelaient la _Bretagne_, la _Triomphante_, ou la
+_Dévastation_; des rubans pour leur bonnet avec de belles inscriptions
+d'or; de petits ouvrages en corde très compliqués destinés à fermer
+sûrement ces sacs de toile qu'ils ont à bord pour serrer leur trousseau;
+d'élégants _amarrages_ en ficelle tressée pour suspendre au cou des
+gabiers leur grand couteau; des sifflets en argent pour les
+quartiers-maîtres, et enfin des ceintures rouges, des petits peignes et
+des petits miroirs.
+
+De temps en temps, il y avait de grandes rafales qui faisaient envoler
+les bonnets et tituber les passants ivres, et alors la pluie tombait
+plus dure, plus torrentielle et fouettait comme grêle.
+
+La foule des matelots augmentait toujours; on les voyait surgir par
+bandes à l'entrée de la rue de Siam; ils remontaient du port et de la
+ville basse par les grands escaliers de granit et se répandaient en
+chantant dans les rues.
+
+Ceux qui venaient de la rade étaient plus mouillés que les autres, plus
+ruisselants de pluie et d'eau de mer. Leurs canots voilés, en
+s'inclinant sous les _risées_ froides, en sautant au milieu des lames
+pleines d'écume, les avaient amenés grand train dans le port. Et ils
+grimpaient joyeusement ces escaliers qui menaient à la ville, en se
+secouant comme des chats qu'on vient d'arroser.
+
+Le vent s'engouffrait dans les longues rues grises, et la nuit
+s'annonçait mauvaise.
+
+En rade,--à bord d'un navire arrivé le matin même de l'Amérique du
+Sud,--à quatre heures sonnantes, un quartier-maître avait donné un coup
+de sifflet prolongé, suivi de trilles savants, qui signifiaient en
+langage de marine: «Armez la chaloupe!» alors on avait entendu un
+murmure de joie dans ce navire, où les matelots étaient parqués, à cause
+de la pluie, dans l'obscurité du faux pont. C'est qu'on avait eu peur un
+moment que la mer ne fût trop mauvaise pour communiquer avec Brest, et
+on attendait avec anxiété ce coup de sifflet qui décidait la question.
+Après trois ans de campagne, c'était la première fois qu'on allait
+remettre les pieds sur la terre de France, et l'impatience était grande.
+
+Quand les hommes désignés, vêtus de petits costumes en toile cirée jaune
+paille, furent tous embarqués dans la chaloupe et rangés à leur banc
+d'une manière correcte et symétrique, le même quartier maître siffla de
+nouveau et dit: «Les permissionnaires à l'appel!»
+
+Le vent et la mer faisaient grand bruit; les lointains de la rade
+étaient noyés dans un brouillard blanchâtre fait d'embruns et de pluie.
+
+Les matelots permissionnaires montaient en courant, sortaient des
+panneaux et venaient s'aligner, à mesure qu'on appelait leur numéro et
+leur nom, la figure illuminée par cette grande joie de revoir Brest. Ils
+avaient mis leurs beaux habits du dimanche; ils achevaient, sous l'ondée
+torrentielle, des derniers détails de toilette, s'ajustant les uns les
+autres avec des airs de coquetterie.
+
+Quand on appela: «218: Kermadec!» on vit paraître Yves, un grand garçon
+de vingt-quatre ans, à l'air grave, portant bien son tricot rayé et son
+large col bleu.
+
+Grand, maigre de la maigreur des antiques, avec les bras musculeux, le
+col et la carrure d'un athlète, l'ensemble du personnage donnant le
+sentiment de la force tranquille et légèrement dédaigneuse. Le visage
+incolore, sous une couche uniforme de hâle brun, je ne sais quoi de
+breton qui ne se peut définir, avec un teint d'Arabe. La parole brève et
+l'accent du Finistère; la voix basse, vibrant d'une manière
+particulière, comme ces instruments aux sons très puissants, mais qu'on
+touche à peine de peur de faire trop de bruit.
+
+Les yeux gris-roux, un peu rapprochés et très renfoncés sous l'arcade
+sourcilière, avec une expression impassible de regard en dedans; le nez
+très fin et régulier; la lèvre inférieure s'avançant un peu, comme par
+mépris.
+
+Figure immobile, marmoréenne, excepté dans les moments rares où paraît
+le sourire; alors tout se transforme et on voit qu'Yves est très jeune.
+Le sourire de ceux qui ont souffert: il a une douceur d'enfant et
+illumine les traits durcis, un peu comme ces rayons de soleil, qui, par
+hasard, passent sur les falaises bretonnes.
+
+Quand Yves parut, les autres marins qui étaient là le regardèrent tous
+avec de bons sourires et une nuance inusitée de respect.
+
+C'est qu'il portait pour la première fois, sur sa manche, le double
+galon rouge des quartiers-maîtres qu'on venait de lui donner. Et, à
+bord, c'est quelqu'un, un quartier-maître de manoeuvre; ces pauvres
+galons de laine, qui, dans l'armée, arrivent si vite au premier venu,
+dans la marine représentent des années de misères; ils représentent la
+force et la vie des jeunes hommes, dépensées à toute heure du jour et de
+la nuit, là-haut, dans la mâture, ce domaine des gabiers que secouent
+tous les vents du ciel.
+
+Le maître d'équipage, s'étant approché, tendit la main à Yves. Jadis il
+avait été, lui aussi, un gabier dur à la peine; il s'y connaissait en
+hommes courageux et forts.
+
+«Eh! Bien, Kermadec, dit-il, on va les _arroser_, ces galons?
+
+--Mais oui, maître...», répondit Yves à voix basse, en gardant un air
+grave et très rêveur.
+
+Ce n'était pas de l'eau du ciel que voulait parler ce vieux maître; car,
+sous ce rapport-là, l'arrosage était assuré. Non, en marine, arroser des
+galons signifie se griser pour leur faire honneur le premier jour où on
+les porte.
+
+Yves restait pensif devant la nécessité de cette cérémonie, parce qu'il
+venait de me faire, à moi, un grand serment d'être sage et qu'il avait
+envie de le tenir.
+
+Et puis il en avait assez, à la fin, de ces scènes de cabaret déjà
+répétées dans tous les pays du monde. Traîner ses nuits dans tous les
+bouges, à la tête des plus indomptés et des plus ivres, et se faire
+ramasser le matin dans les ruisseaux, on se lasse à la longue de ces
+plaisirs, si bon matelot qu'on soit. D'ailleurs, les lendemains sont
+pénibles et se ressemblent tous. Yves savait cela et n'en voulait plus.
+
+Il était bien noir, ce temps de décembre pour un jour de retour. On
+avait beau être insouciant et jeune, ce temps jetait sur la joie de
+revenir une sorte de nuit sinistre. Yves éprouvait cette impression, qui
+lui causait malgré lui un étonnement triste; car tout cela, en somme,
+c'était sa Bretagne; il la sentait dans l'air et la reconnaissait rien
+qu'à cette obscurité de rêve.
+
+La chaloupe partit, les emportant tous vers la terre. Elle s'en allait
+toute penchée sous le vent d'ouest; elle bondissait sur les lames avec
+un son creux de tambour, et, à chaque saut qu'elle faisait, une masse
+d'eau de mer venait se plaquer sur eux, comme lancée par des mains
+furieuses. Ils filaient très vite dans une espèce de nuage d'eau dont
+les grosses gouttes salées leur fouettaient la figure. Ils se tenaient
+tête baissée sous ce déluge, serrés les uns contre les autres, comme
+font les moutons sous l'orage.
+
+Ils ne disaient plus rien, tout concentrés qu'ils étaient dans une
+attente de plaisir. Il y avait là des jeunes hommes qui, depuis un an,
+n'avaient pas mis les pieds sur la terre; leurs poches à tous étaient
+garnies d'or, et des convoitises terribles bouillonnaient dans leur
+sang.
+
+Yves, lui aussi, songeait un peu à ces femmes qui les attendaient dans
+Brest, et parmi lesquelles tout à l'heure on pourrait choisir. Mais
+c'est égal, lui seul était triste. Jamais tant de pensées à la fois
+n'avaient troublé sa tête de pauvre abandonné.
+
+Il avait bien eu de ces mélancolies quelquefois, pendant le silence des
+nuits de la mer; mais alors le retour lui apparaissait de là-bas sous
+des couleurs toutes dorées. Et c'était aujourd'hui, ce retour, et au
+contraire son coeur se serrait maintenant plus que jamais. Alors il ne
+comprenait pas, ayant l'habitude, comme les simples et les enfants, de
+subir ses impressions sans en démêler le sens.
+
+La tête tournée contre le vent, sans souci de l'eau qui ruisselait sur
+son col bleu, il était resté debout, soutenu par le groupe des marins
+qui se pressait contre lui.
+
+Toutes ces côtes de Brest qui se dessinaient en contours vagues à
+travers les voiles de la pluie, lui renvoyaient des souvenirs de ses
+années de mousse, passées là sur cette grande rade brumeuse, à regretter
+sa mère.... Ce passé était rude, et, pour la première fois de sa vie, il
+songeait à ce que pourrait bien être l'avenir.
+
+Sa mère!... C'était pourtant vrai que, depuis tantôt deux ans, il ne lui
+avait pas écrit. Mais les matelots font ainsi, et, malgré tout, ils les
+aiment bien, leurs mères! C'est la coutume: on disparaît pendant des
+années, et puis, un bienheureux jour, on revient au village sans
+prévenir, avec des galons sur sa manche, rapportant beaucoup d'argent
+gagné à la peine, ramenant la joie et l'aisance au pauvre logis
+abandonné.
+
+Ils filaient toujours sous la pluie glacée, sautant sur les lames
+grises, poursuivis par des sifflements de vent et de grands bruits
+d'eau.
+
+Yves songeait à beaucoup de choses, et ses yeux fixes ne regardaient
+plus. L'image de sa mère avait pris tout à coup une douceur infinie; il
+sentait qu'elle était là tout près, dans un petit village du pays
+breton, sous ce même crépuscule d'hiver qui l'enveloppait, lui; encore
+deux ou trois jours, et, avec une grande joie, il irait la surprendre et
+l'embrasser.
+
+Les secousses de la mer, la vitesse et le vent, rendaient incohérentes
+ses pensées qui changeaient. Maintenant il s'inquiétait de retrouver son
+pays sous un jour si sombre. Là-bas, il s'était habitué à cette chaleur
+et à cette limpidité bleue des tropiques, et, ici, il semblait qu'il y
+eût un suaire jetant une nuit sinistre sur le monde.
+
+Et puis aussi il se disait qu'il ne voulait plus boire, non pas que ce
+fût bien mal après tout, et, d'ailleurs, c'était la coutume pour les
+marins bretons; mais il me l'avait promis d'abord, et ensuite, à
+vingt-quatre ans, on est un grand garçon revenu de beaucoup de plaisirs,
+et il semble qu'on sente le besoin de devenir un peu plus sage.
+
+Alors il pensait aux airs étonnés qu'auraient les autres à bord,
+surtout Barrada, son grand ami, en le voyant rentrer demain matin,
+debout et marchant droit. À cette idée drôle, on voyait tout à coup
+passer sur sa figure mâle et grave un sourire d'enfant.
+
+Ils étaient arrivés presque sous le château de Brest, et, à l'abri des
+énormes masses de granit, il se fit brusquement du calme. La chaloupe ne
+dansait plus; elle allait tranquillement sous la pluie; ses voiles
+étaient amenées, et les hommes habillés de toile cirée jaune la menaient
+à coups cadencés de leurs grands avirons.
+
+Devant eux s'ouvrait cette baie profonde et noire qui est le port de
+guerre; sur les quais, il y avait des alignements de canons et de choses
+maritimes à l'air formidable. On ne voyait partout que de hautes et
+interminables constructions de granit, toutes pareilles, surplombant
+l'eau noire et s'étageant les unes par-dessus les autres avec des
+rangées symétriques de petites portes et de petites fenêtres. Au-dessus
+encore, les premières maisons de Brest et de recouvrance montraient
+leurs toits mouillés, d'où sortaient de petites fumées blanches; elles
+criaient leur misère humide et froide, et le vent s'engouffrait partout
+avec un grand bruit triste.
+
+La nuit tombait tout à fait et les petites flammes du gaz commençaient à
+piquer de brillants jaunes ces amoncellements de choses grises. Les
+matelots entendaient déjà les roulements des voitures et les bruits de
+la ville qui leur arrivaient d'en haut, par-dessus l'arsenal désert,
+avec les chants des ivrognes.
+
+Yves, par prudence, avait confié à bord, à son ami Barrada, tout son
+argent, qu'il destinait à sa mère, gardant seulement dans sa poche
+cinquante francs pour sa nuit.
+
+
+
+
+IV
+
+
+«Et mon mari aussi, Madame Quémeneur, quand il est soûl, tout le temps
+il dort.
+
+--Vous faites votre petit tour aussi, Madame Kervella?
+
+--Et j'attends mon mari, moi aussi donc, qui est arrivé aujourd'hui sur
+le _Catinat_.
+
+--Et le mien, Madame Kerdoncuff, le jour qu'il était revenu de la Chine,
+il avait dormi pendant deux jours; et moi aussi donc, je m'étais soûlée,
+madame Kerdoncuff. Oh! comme j'ai eu honte aussi! Et ma fille aussi
+donc, elle était tombée dans les escaliers!»
+
+Avec l'accent chantant et cadencé de Brest, tout cela se croise sous les
+vieux parapluies retournés par le vent, entre des femmes en waterproof
+et en coiffe pointue de mousseline, qui attendent là-haut, à l'entrée
+des grands escaliers de granit.
+
+Leurs maris sont revenus sur ce même bâtiment qui a ramené Yves, et
+elles sont là postées, soutenues déjà par quelque peu d'eau-de-vie,
+elles font le guet, l'oeil moitié égrillard, moitié attendri.
+
+Ces vieux marins qu'elles attendent étaient jadis peut-être de braves
+gabiers durs à la peine; et puis, gangrenés par les séjours dans Brest
+et l'ivrognerie, ils ont épousé ces créatures et sont tombés dans les
+bas-fonds sordides de la ville.
+
+Derrière ces dames, il y a d'autres groupes encore, où la vue se repose:
+des jeunes femmes qui se tiennent dignes, vraies femmes de marins
+celles-ci, recueillies dans la joie de revoir leur fiancé ou leur mari,
+et regardant avec anxiété dans ce grand trou béant du port, par où les
+désirés vont venir. Il y a des mères, arrivées des villages, ayant mis
+leur beau costume breton des fêtes, la grande coiffe et la robe de drap
+noir à broderies de soie; la pluie les gâte pourtant, ces belles
+_hardes_ qu'on ne renouvelle pas deux fois dans la vie; mais il faut
+bien faire honneur à ce fils qu'on va embrasser tout à l'heure devant
+les autres.
+
+«Voilà ceux du _Magicien_ qui entrent dans le port, Madame Kerdoncuff!
+
+--Et voilà ceux du _Catinat_ aussi donc! Ils se suivent tous les deux,
+Madame Quémeneur!»
+
+En bas, les canots accostent, tout au fond, sur les quais noirs, et ceux
+qui sont attendus montent les premiers.
+
+D'abord les maris de ces _dames_, place aux anciens, qui passent devant!
+Le goudron, le vent, le hâle, l'eau-de-vie, leur ont composé des minois
+chiffonnés de singes.... Et on s'en va, bras dessus bras dessous, du
+côté de Recouvrance, dans quelque vieille rue sombre aux hautes maisons
+de granit; tout à l'heure, on montera dans une chambre humide qui sent
+l'égout et le moisi de pauvre, où sur les meubles il y a des coquillages
+dans de la poussière et des bouteilles pêle-mêle avec des chinoiseries.
+Et, grâce à l'alcool acheté au cabaret d'en bas, on trouvera l'oubli de
+cette séparation cruelle avec un renouveau de ses vingt ans.
+
+Puis viennent les autres, les jeunes hommes qu'attendent les fiancées,
+les femmes ou les vieilles mères, et enfin, quatre à quatre, escaladant
+les marches de granit, toute la bande des grands enfants sauvages
+qu'Yves conduit à la fête de ses galons.
+
+Celles qui les attendent, ceux-ci, sont dans la rue des Sept-Saints,
+déjà sorties sur leur porte et au guet: femmes aux cheveux à la chien
+peignés sur les sourcils,--à la voix avinée et au geste horrible.
+
+Tout à l'heure, ce sera pour elles, leur sève, leurs ardeurs
+contenues,--et leur argent.--C'est qu'ils payent bien, les matelots, le
+jour du retour, et, en plus de ce qu'ils donnent, il y a surtout ce
+qu'on leur prend après, quand par bonheur ils sont ivres à point....
+
+Ils regardaient devant eux indécis, comme effarés, grisés déjà rien que
+de se trouver à terre.
+
+Où aller? Par où commencer leurs plaisirs?... Ce vent, cette pluie
+froide d'hiver et cette tombée sinistre de la nuit,--pour ceux qui ont
+un logis, un foyer, tout cela ajoute à la joie qu'on a de rentrer. À
+eux, cela leur faisait bien sentir le besoin de se mettre à l'abri,
+d'aller se réchauffer quelque part; mais ils étaient sans gîte, ces
+pauvres exilés qui revenaient....
+
+D'abord ils errèrent, se tenant les uns les autres par le bras, riant à
+propos de tout, obliquant de droite ou de gauche,--ayant des allures de
+bêtes captives qu'on vient de lâcher.
+
+Puis ils entrèrent _À la descente des navires_, chez Madame Creachcadec.
+
+_À la descente des navires_, c'était un bouge de la rue de Siam.
+
+L'air chaud y sentait l'alcool. Il y avait un feu de charbon dans une
+corbeille, et Yves s'assit devant. Depuis deux ou trois ans, c'était la
+première fois qu'il se trouvait dans une chaise.--Et du feu!--Comme il
+savourait ce bien-être tout à fait inusité, de se sécher devant un
+brasier rouge!--À bord, jamais;--même dans les grands froids du cap Horn
+ou de l'Islande; même dans les humidités pénétrantes, continues des
+hautes latitudes, jamais on ne se chauffe, jamais on ne se sèche.
+Pendant des jours, pendant des nuits, on reste mouillé, et on tâche de
+se donner du mouvement, en attendant le soleil.
+
+C'était une vraie mère pour les matelots, cette Madame Creachcadec; tous
+ceux qui la connaissaient pouvaient bien le dire. Et puis elle leur
+comptait toujours, au plus juste prix, leurs dîners et leurs fêtes.
+
+D'ailleurs, elle les reconnaissait tous. Ayant déjà de l'alcool dans sa
+tête grosse et rouge, elle essayait de répéter leurs noms, qu'elle les
+entendait se dire entre eux; elle se souvenait bien de les avoir vus, du
+temps qu'ils étaient canotiers à bord de la _Bretagne_;--et même elle
+croyait se rappeler leur enfance de mousse, sur l'_Inflexible_. Mais
+comme ils étaient devenus grands et beaux garçons depuis cette
+époque!--Vraiment il fallait son oeil à elle, pour les reconnaître,
+ainsi changés....
+
+Et, au fond du cabaret, le dîner cuisait, sur des fourneaux qui
+répandaient une assez bonne odeur de soupe.
+
+Dans la rue, on entendit un grand vacarme. Une troupe de matelots
+arrivait, chantant, scandant à pleine voix, sur un air très gai, ces
+paroles d'église: _Kyrie Christe, Dominum nostrum; Kyrie eleison..._
+
+Ils entrèrent, chavirant les chaises, en même temps qu'une rafale du
+vent d'ouest couchait la flamme des lampes.
+
+_Kyrie Christe, Dominum nostrum..._: les Bretons n'aimaient pas ce genre
+de chanson, venu sans doute des barrières de quelque grande ville.
+Pourtant cette discordance était drôle entre les mots et la musique, et
+cela les fit rire.
+
+Du reste, c'était une bande débarquée de la _Gauloise_, et ils se
+reconnaissaient, ceux-ci et les autres; ils avaient été mousses
+ensemble. L'un d'eux vint embrasser Yves: c'était Kerboul, son voisin de
+hamac à bord de l'_Inflexible_. Lui aussi était devenu grand et fort; il
+était baleinier de l'amiral, et, comme il était assez sage, il portait
+depuis longtemps sur sa manche les galons rouges.
+
+L'air manquait dans ce cabaret, et on y faisait grand tapage. Madame
+Creachcadec apporta le vin chaud tout fumant, premier service du dîner
+commandé,--et les têtes commencèrent à tourner....
+
+Il y eut du bruit, cette nuit-là, dans Brest; les patrouilles eurent
+fort à faire.
+
+Dans la rue des Sept-Saints et dans celle de Saint-Yves, on entendit
+jusqu'au matin des chants et des cris; c'était comme si on y eût lâché
+des barbares, des bandes échappées de l'ancienne Gaule; il y avait des
+scènes de joie qui rappelaient les rudesses primitives.
+
+Les matelots chantaient. Et les femmes, qui guettaient leurs pièces
+d'or,--agitées, échevelées dans ce grand coup de feu des retours de
+navire,--mêlaient leurs voix aigres à ces voix profondes.
+
+Les derniers arrivés de la mer, on les reconnaissait à leur teint plus
+bronzé, à leurs allures plus désinvoltes; et puis ils traînaient avec
+eux des objets exotiques; il y en avait qui passaient avec des
+perruches, mouillées, dans des cages; d'autres avec des singes.
+
+Ils chantaient, les matelots, à tue-tête, avec une sorte d'accent naïf,
+des choses à faire frémir,--ou bien des airs du midi, des chansons
+basques,--surtout, de tristes mélopées bretonnes qui semblaient de vieux
+airs de _biniou_ légués par l'antiquité celtique.
+
+Les simples, les bons, faisaient des choeurs en parties; ils restaient
+groupés par village, et répétaient dans leur langue les longues
+complaintes du pays, retrouvant encore dans leur ivresse de belles voix
+sonores et jeunes. D'autres bégayaient comme de petits enfants et
+s'embrassaient; inconscients de leur force, ils brisaient des portes ou
+assommaient des passants.
+
+La nuit s'avançait; les mauvais lieux seuls restaient ouverts, et, dans
+les rues, la pluie tombait toujours sur l'exubérance des gaietés
+sauvages....
+
+
+
+
+V
+
+
+...Six heures du matin, le lendemain. Une masse noire ayant forme
+humaine dans un ruisseau,--au bord d'une espèce de rue déserte
+surplombée par des remparts.--Encore l'obscurité; encore la pluie, fine
+et froide; et toujours le bruit de ce vent d'hiver--qui avait _veillé_,
+comme on dit en marine, et passé la nuit à gémir.
+
+C'était en bas, un peu au-dessous du pont de Brest, au pied des grands
+murs, à cet endroit où traînent d'habitude les marins sans gîte, ivres
+morts, qui ont eu une intention vague de retourner vers leur navire et
+sont tombés en route.
+
+Déjà une demi-lueur dans l'air; quelque chose de terne, de blafard, un
+jour d'hiver se levant sur du granit. L'eau ruisselait sur cette forme
+humaine qui était à terre, et, tout à côté, tombait en cascade dans le
+trou d'un égout.
+
+Il commençait à faire un peu plus clair; une sorte de lumière se
+décidait à descendre le long de ces hautes murailles de granit.--La
+chose noire dans le ruisseau était bien un grand corps d'homme, un
+matelot, qui était couché les bras étendus en croix.
+
+Un premier passant fit un bruit de sabots de bois sur les pavés durs,
+comme en titubant. Puis un autre, puis plusieurs. Ils suivaient tous la
+même direction, dans une rue plus basse qui aboutissait à la grille du
+port de guerre.
+
+Bientôt cela devint extraordinaire, ce tapotement de sabots; c'était un
+bruit fatigant, continu, martelant le silence comme une musique de
+cauchemar.
+
+Des centaines et des centaines de sabots, piétinant avant jour, arrivant
+de partout, défilant dans cette rue basse; une espèce de procession
+matineuse de mauvais aloi:--c'étaient les ouvriers qui rentraient dans
+l'arsenal, encore tout chancelants d'avoir tant bu la veille, la
+démarche mal assurée, et le regard abruti.
+
+Il y avait aussi des femmes laides, hâves, mouillées, qui allaient de
+droite et de gauche comme cherchant quelqu'un; dans le demi-jour, elles
+regardaient sous le nez les hommes à grand chapeau breton,--guettant là,
+pour voir si le mari, ou le fils, était enfin sorti des tavernes, s'il
+irait faire sa journée de travail.
+
+L'homme couché dans le ruisseau fut aussi examiné par elles; deux ou
+trois se baissèrent pour mieux distinguer sa figure. Elles virent des
+traits jeunes, mais durcis, et comme figés dans une fixité cadavérique,
+des lèvres contractées, des dents serrées. Non, elles ne le
+connaissaient pas. Et puis ce n'était pas un ouvrier, celui-là; il
+portait le grand col bleu des matelots.
+
+Cependant l'une, qui avait un fils marin, essaya, par bonté d'âme, de le
+retirer de l'eau. Il était trop lourd.
+
+«Quel grand cadavre!» dit-elle en lui laissant retomber les bras.
+
+Ce corps sur lequel étaient tombées toutes les pluies de la nuit,
+c'était Yves.
+
+Un peu plus tard, quand le jour fut tout à fait levé, ses camarades qui
+passaient le reconnurent et l'emportèrent.
+
+On le coucha, tout trempé de l'eau du ruisseau, au fond de la grande
+chaloupe, mouillée des embruns de la mer, et bientôt on se mit en route
+à la voile.
+
+La mer était mauvaise; le vent debout. Ils louvoyèrent longtemps et ils
+eurent du mal pour atteindre leur navire.
+
+
+
+
+VI
+
+
+...Yves s'éveilla lentement vers le soir; C'étaient d'abord des
+sensations de douleur, qui revenaient une à une, comme au sortir d'une
+espèce de mort. Il avait froid, froid jusqu'au coeur de ses membres.
+
+Surtout il était engourdi et meurtri,--étendu depuis des heures sur une
+couche dure: alors il essaya un premier effort, à peine conscient, pour
+se retourner. Mais son pied gauche, qui lui fit tout à coup grand mal,
+était pris dans une chose rigide contre laquelle on sentait bien qu'il
+n'y avait pas de lutte possible.--Ah! oui, il reconnaissait cette
+sensation, il comprenait maintenant: les fers!...
+
+Il connaissait bien déjà ce lendemain inévitable des grandes nuits de
+plaisirs: être rivé à la _barre_ par une boucle, pour des jours entiers!
+Et ce lieu où il devait être, il le devinait sans prendre la peine
+d'ouvrir les yeux, ce recoin étroit comme une armoire, et sombre, et
+humide, avec une odeur de renfermé et un peu de jour pâle tombant d'en
+haut par un trou: la cale du _Magicien_!
+
+Seulement il confondait ce lendemain de fête avec d'autres qui s'étaient
+passés ailleurs,--là-bas, bien loin, en Amérique ou dans les ports de la
+Chine.... Etait-ce pour avoir battu les alguazils de Buenos-Ayres? Ou
+bien était-ce la mêlée sanglante de Rosario qui l'avait mené là? ou
+encore l'affaire avec les matelots russes à Hong-Kong?... Il ne savait
+plus bien, à quelques milliers de lieues près, n'ayant pas la notion du
+pays où il se trouvait.
+
+Tous les vents et toutes les lames de la mer avaient bien pu promener le
+_Magicien_ par tous les pays du monde; elles l'avaient secoué, roulé,
+meurtri au dehors, mais sans parvenir à défaire l'arrangement de toutes
+ces choses qui étaient dans cette cale, de toutes ces bobines de cordes
+sur des étagères,--sans déplacer cet habit de plongeur qui devait être
+là pendu derrière lui, avec ses gros yeux et son visage de morse; ni
+changer cette odeur de rat, de moisissure et de goudron.
+
+Il sentait toujours ce froid, si profond, que c'était comme une douleur
+jusque dans ses os; alors il comprit que ses vêtements étaient mouillés
+et son corps aussi. Toute cette pluie de la veille, ce vent, ce ciel
+sombre, lui revinrent vaguement à la mémoire.... On n'était donc plus
+là-bas dans les pays bleus de l'équateur!... Non, il se rappelait
+maintenant: c'était la France, la Bretagne, c'était le retour tant rêvé.
+
+Mais qu'avait-il fait pour être déjà aux fers, à peine arrivé dans son
+pays? Il cherchait et ne trouvait pas. Puis un souvenir lui revint tout
+à coup, comme d'un rêve: pendant qu'on le hissait à bord, il s'était un
+peu réveillé, disant qu'il monterait tout seul et il avait vu justement
+devant lui, par fatalité, certain vieux maître qu'il avait en aversion.
+Il lui avait dit aussitôt de très vilaines injures; après, il y avait eu
+bousculade, et puis il ne savait plus le reste, étant à ce moment-là
+retombé inerte et sans connaissance.
+
+Mais alors.... La permission qu'on lui avait promise pour aller dans son
+village de Plouherzel, on ne la lui donnerait pas!... Toutes ces choses
+attendues, désirées pendant trois ans de misère, étaient perdues! Il
+songea à sa mère et sentit un grand coup dans le coeur; ses yeux
+s'ouvrirent effarés, regardant en dedans, dilatés dans une fixité
+étrange par un tumulte de choses intérieures. Et, avec l'espoir que ce
+n'était qu'un mauvais rêve, il essaya de secouer dans l'anneau de fer
+son pied meurtri.
+
+Alors un éclat de rire sonore, profond, partit comme une fusée dans la
+cale noire: un homme, vêtu d'un tricot rayé collant sur le torse, était
+debout devant Yves et le regardait; dans son rire, il renversait en
+arrière une tête admirable et montrait ses dents blanches avec une
+expression féline.
+
+«Alors, tu te réveilles?» interrogea l'homme de sa voix mordante, qui
+vibrait avec l'accent bordelais.
+
+Yves reconnut son ami Jean Barrada, le canonnier, et, levant les yeux
+vers lui, il lui demanda _si je le savais_.
+
+«Té!» dit Barrada avec sa gouaillerie de Gascon, «s'il le sait! Il est
+descendu trois fois et même il a mené le docteur ici pour te voir; tu
+étais raide, tu leur as fait peur. Et je suis de faction ici, moi, pour
+le prévenir si tu bouges.
+
+--Et pour quoi faire? Je n'ai pas besoin qu'il revienne, ni lui ni
+personne.
+
+--N'y va pas, Barrada, entends-tu bien, je te le défends!...»
+
+Ainsi c'était fait; il était retombé encore, et toujours, dans son même
+vice. Et, toutes les rares fois qu'il touchait la terre, cela finissait
+ainsi, et il n'y pouvait rien! C'était donc vrai, ce qu'on lui avait
+dit, que cette habitude était terrible et mortelle, et qu'on était bien
+perdu quand une fois on l'avait prise. De rage contre lui-même, il
+tordit ses bras musculeux qui craquèrent; il se souleva à demi, serrant
+ses dents, qu'on entendit crisser, et puis retomba, la tête sur les
+planches dures. Oh! Sa pauvre mère, elle était là tout près et il ne la
+verrait pas, depuis trois ans qu'il en avait envie!... C'était ça, son
+retour en France! Quelle misère et quelle angoisse!
+
+«Au moins tu devrais te changer, dit Barrada. Rester tout mouillé comme
+tu es, ça n'est pas sain, et tu attraperas du mal.
+
+--Tant mieux alors, Barrada!... À présent, laisse-moi.»
+
+Il parlait d'un ton dur, le regard sombre et méchant; et Barrada, qui le
+connaissait bien, comprit qu'en effet il fallait le laisser.
+
+Yves détourna la tête et se cacha d'abord le visage sous ses deux bras
+relevés; puis, craignant que Barrada ne s'imaginât qu'il pleurait, par
+fierté il changea sa pose et regarda devant lui. Ses yeux, dans leur
+atonie fatiguée, gardaient une fixité farouche, et sa lèvre, plus
+avancée que de coutume, exprimait ce défi de sauvage qu'en lui-même il
+jetait à tout. Dans sa tête il formait de mauvais projets; des idées
+conçues déjà autrefois, à des heures de rébellion et de ténèbres lui
+étaient revenues.
+
+Oui, il s'en irait, comme son frère Goulven, comme ses frères; cette
+fois, c'était bien décidé et bien fini. La vie de ces forbans qu'il
+avait rencontrés sur les baleiniers d'Océanie, ou dans les lieux de
+plaisir des villes de la Plata, cette vie aux hasards de la mer sans loi
+et sans frein, depuis longtemps l'attirait: c'était dans son sang
+d'ailleurs, c'était de famille.
+
+Déserter pour aller naviguer au commerce à l'étranger, ou faire la
+grande pêche, c'est toujours le rêve qui obsède les matelots, et les
+meilleurs surtout, dans leurs moments de révolte.
+
+Il y a de beaux jours en Amérique pour les déserteurs! Lui ne réussirait
+pas, il se le disait bien; il était trop voué à la peine et au malheur;
+mais, si c'est la misère, au moins, là-bas, on est affranchi de tout!
+
+Sa mère!... Eh bien, en se sauvant, il passerait par Plouherzel, la
+nuit, pour l'embrasser. Toujours comme son frère Goulven, qui avait fait
+cela, lui, jadis; il s'en souvenait, de l'avoir vu arriver une nuit,
+avec l'air de se cacher; on avait tenu tout fermé pendant la journée
+d'adieu qu'il avait passée à la maison. Leur pauvre mère avait beaucoup
+pleuré, il est vrai. Mais qu'y faire? C'est fatal, cela!... Et ce frère
+Goulven, comme il avait l'air décidé et fier!
+
+À part sa mère, Yves avait à ce moment tout le reste en haine. Il
+songeait à ces années de sa vie déjà dépensées au service, dans la
+séquestration des navires de guerre, sous le fouet de la discipline; il
+se demandait au profit de qui et pourquoi. Son coeur débordait de
+désespoirs amers, d'envies de vengeance, de rage d'être libre.... Et,
+comme j'étais cause, moi, qu'il s'était rengagé pour cinq ans à l'état,
+alors il m'en voulait aussi et me confondait dans son ressentiment
+contre tous les autres.
+
+Barrada l'avait quitté, et la nuit de décembre était venue. Par le
+panneau de la cale, on ne voyait plus descendre la lueur grise du jour;
+ce n'était plus qu'une buée d'humidité qui tombait par là et qui était
+glacée.
+
+Un homme de ronde était venu allumer un fanal, dans une cage grillée, et
+tous les objets de la cale s'étaient éclairés confusément. Yves entendit
+au-dessus de lui faire le branle-bas du soir, tous les hamacs qui
+s'accrochaient, et puis le premier cri des hommes de quart marquant les
+demi-heures de la nuit.
+
+Au dehors, il ventait toujours, et, à mesure que le silence des hommes
+se faisait, on percevait plus fort les grandes voix inconscientes des
+choses. En haut, il y avait un mugissement continu dans la mâture; on
+entendait aussi la mer au milieu de laquelle on était et qui, de temps
+en temps, secouait tout, comme par impatience. À chaque secousse, elle
+faisait rouler la tête d'Yves sur le bois humide, et lui avait mis ses
+mains dessous pour que cela lui fît moins de mal.
+
+La mer, elle aussi, était cette nuit-là sombre et méchante; tout le long
+des parois du navire, on l'entendait sauter et faire son bruit.
+
+Sans doute, à cette heure, personne ne descendrait plus dans la cale.
+Yves était seul par terre rivé à sa boucle, l'anneau de fer au pied, et
+maintenant ses dents claquaient.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Pourtant, une heure après, Jean Barrada reparut encore, ayant l'air
+d'être venu ranger un de ces palans dont on se sert pour les canons.
+
+Et, cette fois, Yves l'appela tout bas:
+
+«Barrada, tu devrais bien me donner un peu d'eau douce pour boire.»
+
+Barrada alla vite chercher sa petite moque, qu'il portait pendue à sa
+ceinture le jour et qu'il serrait la nuit dans un canon; il y mit de
+l'eau, qui était couleur de rouille, ayant été rapportée de la Plata
+dans une caisse de fer, et un peu de vin volé à la cambuse et un peu de
+sucre volé à l'office du commandant.
+
+Et puis il souleva la tête d'Yves, tout doucement avec bonté, et le fit
+boire.
+
+«Et à présent, dit-il, veux-tu te changer?
+
+--Oui», répondit Yves d'une toute petite voix, devenue presque
+enfantine, et qui était drôle par contraste avec sa manière de tout à
+l'heure.
+
+À deux, ils le déshabillèrent, lui se laissant câliner comme un enfant.
+On essuya bien sa poitrine, ses épaules et ses bras, on lui mit des
+vêtements secs et on le recoucha en plaçant sous sa tête un sac pour
+qu'il pût mieux dormir.
+
+Quand il leur dit merci, un bon sourire, le premier, vint changer toute
+sa figure. C'était la fin; son coeur était amolli et redevenu lui-même.
+Aujourd'hui, cela n'avait pas été bien long.
+
+Il sentait un attendrissement infini en songeant à sa mère, et une envie
+de pleurer; quelque chose comme une larme vint même dans ses yeux, qui
+étaient durs pourtant à cette faiblesse-là.... Peut-être serait-on
+encore un peu indulgent pour lui à cause de sa bonne conduite à bord, de
+son courage à la peine et de son rude travail dans les mauvais
+temps.--Si c'était possible,--si on ne lui donnait pas une punition trop
+grave, il est certain qu'il ne recommencerait plus et se ferait tout
+pardonner.
+
+C'était une grande résolution, cette fois. Quand il avait bu seulement
+un verre d'eau-de-vie, après les longues abstinences de la mer, tout de
+suite sa tête partait, et alors il lui en fallait d'autres, et d'autre
+encore. Mais, en ne commençant pas du tout et en ne buvant jamais rien,
+il aurait encore un moyen sûr de rester sage.
+
+Son repentir avait la sincérité d'un repentir d'enfant, et il croyait
+beaucoup que, s'il pouvait échapper pour cette fois à ce _conseil_
+terrible qui mène les matelots en prison, ce serait sa dernière grande
+faute.
+
+Il avait aussi espoir en moi, et puis, surtout, envie de me voir. Et il
+pria Barrada de monter me chercher.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Il y avait sept ans qu'Yves était mon ami quand il fit cette équipée de
+retour.
+
+Nous étions entrés dans la marine par des portes différentes: lui, deux
+années avant moi, bien qu'il fût de quelques mois le plus jeune.
+
+Le jour où j'étais arrivé à Brest, en 1867, pour y prendre ce premier
+uniforme de marin en toile dure, que je vois encore, le hasard m'avait
+fait rencontrer Yves Kermadec chez un protecteur à lui, un vieux
+commandant qui avait connu son père. Yves était alors un enfant de seize
+ans. On me dit qu'il allait _passer novice_ après deux années de mousse.
+Pour le moment, il revenait de son pays, à l'expiration d'une permission
+de huit jours qu'on lui avait donnée; il semblait avoir le coeur très
+gros des adieux qu'il venait de faire pour longtemps à sa mère. Cela, et
+notre âge, qui était à peu près le même, c'était entre nous deux points
+communs.
+
+Un peu plus tard, étant devenu midship, je retrouvai sur mon premier
+navire ce Kermadec, qui s'était fait homme et qui était gabier.
+
+Alors je le choisis pour être mon _gabier de hamac_.
+
+Pour un midship, le gabier de hamac, c'est le matelot chargé de lui
+accrocher tous les soirs son petit lit suspendu et de le lui décrocher
+tous les matins.
+
+Avant d'emporter le hamac, il faut naturellement réveiller le dormeur
+qui est dedans et le prier de descendre; cela se fait, en général, en
+lui disant:
+
+«Il est branle-bas, capitaine.»
+
+On répète plusieurs fois cette phrase jusqu'à ce qu'elle ait produit son
+effet. Après, on roule soigneusement la petite couchette suspendue et on
+l'emporte.
+
+Yves s'acquittait très bien de ce service. De plus, nous nous
+rencontrions journellement pour la manoeuvre, là-haut, dans la grande
+hune.
+
+Il y avait une solidarité dans ce temps-là, entre les midships et les
+gabiers, surtout pendant les campagnes lointaines comme celles que nous
+faisions; cela devenait entre nous très cordial. À terre, dans les
+milieux étranges où, quelquefois, nous rencontrions la nuit nos gabiers,
+il nous arrivait de les appeler à la rescousse quand il y avait péril ou
+mauvaise aventure; et alors, ainsi réunis, on pouvait faire la loi.
+
+Dans ces cas-là, Yves était notre allié le plus précieux.
+
+Comme notes au service, les siennes n'étaient pas excellentes:
+«Exemplaire à bord; l'homme le plus capable et le plus marin; mais sa
+conduite à terre n'est plus possible.» ou bien: «A montré un courage et
+un dévouement admirables», et puis: «Indiscipliné, indomptable.»
+ailleurs: «Zèle, honneur et fidélité», avec: «Incorrigible» en regard,
+etc. Ses nuits de fer, ses jours de prison ne se comptaient plus.
+
+Au moral comme au physique, grand, fort, beau, avec quelques
+irrégularités de détails.
+
+À bord, il était le gabier infatigable, toujours à l'ouvrage, toujours
+vigilant, toujours leste, toujours propre.
+
+À terre, le marin en bordée, tapageur, ivre, c'était toujours lui; le
+matelot qu'on ramassait le matin dans un ruisseau, à moitié nu,
+dépouillé de ses vêtements comme un mort, par les nègres quelquefois,
+ailleurs par les Indiens ou par les Chinois, c'était encore lui. Lui
+aussi, le matelot échappé, qui battait les gendarmes ou jouait du
+couteau contre les alguazils.... Tous les genres de sottises lui étaient
+familiers.
+
+D'abord je m'amusais des choses que faisait ce Kermadec. Quand il allait
+à terre avec sa bande, on se demandait au poste des midships: «Quelle
+nouvelle histoire apprendrons-nous demain matin? dans quel état vont-ils
+revenir?» Et moi je songeais: «Mon hamac ne sera pas fait d'au moins
+deux jours.»
+
+Cela m'était égal pour mon hamac; seulement ce Kermadec était si dévoué,
+il paraissait avoir un si brave coeur, que j'avais fini par m'attacher à
+cette espèce de forban généralement gris. Je ne riais plus tant de ses
+méfaits dangereux, et j'aurais préféré les empêcher.
+
+Cette première campagne terminée, et nous séparés, il se trouva que le
+hasard nous réunit encore sur un autre navire. Oh! Alors, cela devint
+presque de l'affection.
+
+Et puis il y eut, à ce second grand voyage, deux circonstances qui nous
+rapprochèrent beaucoup.
+
+La première fois, c'était à Montevideo, un matin, avant le jour. Yves
+était à terre depuis la veille, et moi j'arrivais au quai, dans un grand
+canot armé de seize hommes, avec mission de faire provision d'eau douce.
+
+Je me rappelle cette demi-lueur fraîche du matin, ce ciel déjà lumineux
+et encore étoilé, ce quai désert que nous longions, en ramant doucement,
+cherchant l'aiguade, cette grande ville, qui avait un faux air d'Europe,
+avec je ne sais quoi d'encore sauvage.
+
+En passant, nous voyions ces longues rues droites, immenses, s'ouvrir
+l'une après l'autre sur ce ciel qui blanchissait. À cette heure indécise
+où la nuit allait finir, plus une lumière, plus un bruit; de loin en
+loin, quelque rôdeur sans gîte, à l'allure hésitante; le long de la mer,
+des tavernes dangereuses, grandes bâtisses en planches, sentant les
+épices et l'alcool, mais fermées et noires comme des tombeaux.
+
+Nous nous arrêtâmes devant une qui s'appelait la taverne de _la
+Indépendancia_.
+
+Une chanson espagnole venant de l'intérieur, comme étouffée; une porte
+entre-bâillée sur la rue; deux hommes dehors, se donnant des coups de
+couteau; une femme ivre, qu'on entendait vomir le long du mur. Sur le
+quai, des monceaux de peaux de boeufs des pampas fraîchement écorchés,
+infectant l'air pur et délicieux d'une odeur de venaison....
+
+Un convoi singulier sortit de cette taverne: quatre hommes en emportant
+un autre, qui devait être très ivre, sans connaissance. Ils se hâtaient
+vers les navires, comme ayant peur de nous.
+
+Nous connaissions ce jeu, qui est en usage dans les mauvais lieux de
+cette côte; enivrer les marins, leur faire signer quelque engagement
+insensé, et puis les embarquer de force quand ils ne tiennent plus
+debout. Ensuite on appareille, bien vite, et, quand l'homme revient à
+lui, le navire est loin; alors il est pris, sous un joug de fer, on
+l'emmène, comme un esclave, pêcher la baleine, loin de toute terre
+habitée. Une fois là, d'ailleurs, plus de danger qu'il ne s'échappe, car
+il est _déserteur_ à son pays, perdu....
+
+Donc, ce convoi qui passait nous semblait suspect. Ils se pressaient
+comme des voleurs, et je dis aux matelots: «Courons-leur dessus!»
+
+Eux, alors, de lâcher leur fardeau, qui tomba lourdement par terre, et
+puis de s'enfuir à toutes jambes.
+
+Le fardeau, c'était Kermadec. Du temps que nous étions occupés à le
+ramasser, à le reconnaître, nous avions laissé échapper les autres, qui
+s'étaient enfermés dans la taverne. Les matelots voulaient enfoncer les
+portes, la prendre d'assaut, mais il en serait résulté des complications
+diplomatiques avec l'Uruguay.
+
+D'ailleurs Yves était sauvé, et c'était l'essentiel. Je le rapportai à
+bord, couché dans un manteau, sur les outres qui contenaient notre
+provision d'eau douce. Cela m'attacha beaucoup à lui de lui avoir rendu
+service.
+
+La seconde fois, c'était à Pernambuco. J'avais perdu sur parole, dans
+une maison de jeu, avec des Portugais. Le lendemain, il fallait donner
+cet argent, et, comme il ne m'en restait pas, ni aux amis du poste non
+plus, cela devenait difficile.
+
+Yves avait pris cette situation très au tragique, et vite il était venu
+m'offrir son argent à lui, qui était déposé sous ma garde dans un tiroir
+de mon secrétaire.
+
+«Ça me ferait tant de plaisir, capitaine, si vous vouliez le prendre!
+D'abord je n'ai plus besoin d'aller à terre, moi, et même ça me rendrait
+service, vous le savez bien, de ne plus pouvoir y retourner.
+
+--Eh bien, oui, mon brave Yves, je l'accepterais pour quelques jours,
+ton argent, puisque tu veux me le prêter; mais c'est que, vois-tu, il me
+manquerait encore cent francs. Alors, tu comprends, ça ne vaut pas la
+peine.
+
+--Encore cent francs? Je crois que je les ai en bas dans mon sac.»
+
+Et il s'en alla, me laissant très étonné. Dans son sac, encore cent
+francs, cela n'était pas vraisemblable.
+
+Il fut très longtemps à revenir. Il ne trouvait pas. J'avais prévu cela.
+
+Enfin il reparut:
+
+«Voilà», dit-il en me tendant son pauvre porte-monnaie de matelot avec
+une bonne figure heureuse.
+
+Alors une frayeur me vint, et je lui dis, pour voir:
+
+«Yves, prête-moi aussi ta montre, je te prie; j'ai laissé la mienne en
+gage.»
+
+Il se troubla beaucoup, racontant qu'elle était cassée. J'avais deviné
+juste: pour avoir ces cent francs, il venait de la vendre avec la
+chaîne, moitié de son prix, à un quartier-maître du bord.
+
+Aussi Yves savait-il qu'il pouvait en appeler à moi en toute
+circonstance. Et, quand Barrada vint me chercher de sa part, je
+descendis le trouver dans la cale, aux fers.
+
+Mais il s'était mis cette fois dans un cas bien grave en bousculant ce
+vieux maître, et j'eus beau intercéder pour lui, la punition fut dure.
+Quatre mois après, il lui fallut repartir sans avoir vu sa mère.
+
+Au moment de m'embarquer avec lui sur la _Sibylle_ pour un tour du monde
+en trois cents jours, je l'emmenai un dimanche à Saint-Pol-de-Léon, afin
+de le consoler.
+
+C'était tout ce que je pouvais pour lui, car son Plouherzel était bien
+loin de Brest, dans les Côtes-du-Nord, au fond d'un pays perdu, et on
+n'avait encore construit par là aucun chemin de fer capable, en une
+journée, de nous y conduire.
+
+
+
+
+IX
+
+
+ 5 mai 1875.
+
+Il y avait des années qu'Yves rêvait de revoir ce Saint-Pol-de-Léon, le
+pays de sa naissance.
+
+Du temps que nous naviguions ensemble sur la _mer brumeuse_, souvent en
+passant au large, balancés par la houle grise, nous avions vu le clocher
+légendaire de Creizker se dresser dans les lointains noirs, au-dessus de
+cette bande triste et monotone qui représentait là-bas la terre de
+Bretagne, le _pays de Léon._
+
+ Et les nuits de quart, nous chantions la chanson bretonne:
+ Je suis natif du Finistère,
+ À Saint-Pol j'ai reçu le jour.
+ Mon clocher est l'plus beau d'la terre,
+ Mon pays, l'plus beau d'alentour.
+
+ ............
+
+ Rendez-moi ma bruyère,
+ Et mon clocher à jour.
+
+Mais c'était comme une fatalité, comme un sort jeté sur nous: jamais
+nous n'avions pu réussir à y aller, à ce Saint-Pol. Au dernier moment,
+quand nous nous mettions en route, toujours des empêchements nouveaux;
+notre navire recevait des ordres inattendus et il fallait repartir. Et
+nous avions fini par attacher je ne sais quelle pensée superstitieuse à
+ce clocher de Creizker, entrevu seulement, et toujours de loin, en
+silhouette, au bout de l'horizon sombre.
+
+Cette fois pourtant, cela semble assuré, nous y allons pour tout de bon.
+
+Dans le coupé d'une vieille diligence de campagne, nous sommes assis
+tous deux à côté d'un curé breton. Les chevaux nous emportent assez bon
+train vers le pays de Saint-Pol, et tout cela a un air très réel.
+
+C'est de bon matin, aux premiers jours de mai; cependant la pluie tombe
+fine et grise comme une pluie d'hiver. Clopin-clopant, par la route
+tortueuse, montant les pentes raides, descendant dans les bas-fonds
+humides, nous roulons au milieu des bois et des rochers. Les hauteurs
+sont couvertes de sapins noirs. Dans les lieux bas, ce sont de grands
+chênes ou des hêtres, dont les feuilles toutes neuves, toutes mouillées,
+sont d'un vert très tendre. Le long du chemin, il y a des tapis de
+marguerites et de fleurs bretonnes; les premiers silènes roses et les
+premières digitales.
+
+Au détour d'un rocher, la pluie cesse comme le vent et, du même coup,
+tout change d'aspect.
+
+Nous découvrons à perte de vue un grand pays plat, une lande aride, nue
+comme un désert: le vieux pays de Léon, au fond duquel, tout là-bas, le
+Creizker dresse sa flèche de granit.
+
+Il a du charme pourtant, ce pays triste, et Yves sourit en apercevant
+son clocher qui s'approche.
+
+Les ajoncs sont en fleur, et toute la plaine est d'une couleur d'or. Par
+places, il y a des zones roses, qui sont des bruyères. Un voile de
+vapeurs gris-perle, d'une teinte très douce, d'une teinte
+septentrionale, couvre le ciel tout d'une pièce, et, dans la monotonie
+de ce pays jaune et rose, tout au bout de l'horizon profond, rien que
+ces points saillants: la silhouette de Saint-Pol et des trois clochers
+noirs.
+
+Des petites filles bretonnes chassent devant elles des troupeaux de
+moutons dans les bruyères; de jeunes gars les effarouchent en caracolant
+sur des chevaux nus; des carrioles passent, chargées de femmes en coiffe
+blanche qui s'en vont entendre la messe à la ville. Les cloches sonnent
+la route s'anime joyeusement, nous arrivons.
+
+
+
+
+X
+
+
+Quand nous eûmes déjeuné tous deux dans l'auberge la plus comme il faut,
+nous trouvâmes que la matinée d'hiver avait fait place à une belle
+journée de mai. Dans les petites rues solitaires, des branches de lilas,
+des grappes de glycines, des digitales roses que personne n'avait semées
+égayaient les murs gris; il y avait du vrai soleil, et tout sentait le
+printemps.
+
+Et Yves regardait partout, s'étonnant qu'aucun souvenir ne lui revînt de
+sa petite enfance, cherchant, cherchant très loin dans sa mémoire, ne
+reconnaissant rien, et alors, peu à peu, se trouvant désenchanté.
+
+Sur la grand'place de Saint-Pol, la foule du dimanche était assemblée,
+et c'était comme un tableau du Moyen Âge. La cathédrale des anciens
+évêques de Léon dominait cette place, l'écrasait de sa masse aux
+dentelures noires, y jetant une grande ombre des temps passés. Autour,
+il y avait des maisons antiques à pignons et à tourelles; tous les
+buveurs du dimanche, portant de travers leur feutre large, étaient
+attablés devant les portes. Cette foule en habits bretons, qui était là
+vivante et alerte, était encore pareille à celle des anciens jours; dans
+l'air, on n'entendait vibrer que les syllabes dures, le _ya_
+septentrional de la langue celtique.
+
+Yves passa assez distrait dans l'église, sur les dalles funéraires et
+sur les vieux évêques endormis.
+
+Mais il s'arrêta tout pensif à la porte, devant les fonts baptismaux.
+
+«Regardez, dit-il, on m'a tenu là-dessus. Et nous devions demeurer tout
+près d'ici; ma pauvre mère m'a souvent dit que, le jour de mon baptême,
+quand on lui a fait ce vilain affront de ne pas sonner pour moi, vous
+savez bien, de son lit, elle avait entendu chanter les prêtres.»
+
+Malheureusement Yves a négligé de prendre à Plouherzel, auprès de sa
+mère, les indications qu'il nous aurait fallu pour retrouver cette
+maison où ils demeuraient.
+
+Il avait compté sur sa marraine, nommée Yvonne Kergaoc, qui devait
+habiter précisément sur cette place de l'église. Et, en arrivant, nous
+avions demandé cette Yvonne Kergaoc; on s'en souvenait bien.
+
+«Mais d'où revenez-vous donc, mes bons messieurs?... Elle est morte
+depuis douze ans!»
+
+Quant aux Kermadec, non, personne ne se les rappelait, ceux-là. Et il
+n'y avait guère à s'en étonner: depuis plus de vingt ans, ils avaient
+quitté le pays.
+
+Nous montâmes au clocher de Creizker; naturellement, c'était haut, cela
+n'en finissait plus, cette pointe dans l'air. Nous dérangions beaucoup
+les vieilles corneilles nichées dans le granit.
+
+Une merveilleuse dentelle de pierre grise, qui montait, qui montait
+toujours, et qui était légère à donner le vertige. Nous nous élevions là
+dedans par une spirale étroite et rapide, découvrant par toutes les
+découpures du _clocher à jour_ des échappées infinies.
+
+En haut, isolés tous deux dans l'air vif et dans le ciel bleu, nous
+regardions les choses comme en planant. Sous nos pieds d'abord, il y
+avait les corneilles qui tournoyaient comme un nuage, nous donnant un
+concert de cris tristes; beaucoup plus bas, la vieille ville de
+Saint-Pol, tout aplatie, une foule lilliputienne s'agitant dans ses
+petites rues grises, comme un essaim de _bugel-noz_; à perte de vue, du
+côté du sud, s'étendait le pays breton jusqu'aux montagnes noires; et
+puis, au nord, c'était le port de Roscoff avec des milliers de petits
+rochers bizarres criblant de leurs têtes pointues le miroir de la
+mer,--le miroir de la grande mer bleu pâle, qui s'en allait se fondre
+là-bas très loin dans la pâleur semblable du ciel.
+
+Cela nous amusait d'avoir enfin réussi à monter dans ce Creizker, qui
+nous avait tant de fois regardés passer au milieu de cette eau infinie;
+lui, planté tranquille, toujours là, inaccessible et immuable, quand
+nous, pauvres gens de la mer, nous étions malmenés par tous les mauvais
+vents du large.
+
+Cette dentelle de granit qui nous soutenait en l'air était polie, rongée
+par les vents et les pluies de quatre cents hivers. Elle était d'un gris
+foncé à reflets roses; il y avait dessus, par plaques, ce lichen jaune,
+cette mousse du granit qui met des siècles à pousser et qui jette ses
+tons dorés sur toutes les vieilles églises bretonnes. Les gargouilles à
+laide figure, les petits monstres aux traits vagues, qui vivent là-haut
+dans l'air, grimaçaient à côté de nous au soleil, comme gênés d'être
+regardés de si près, comme s'étonnant en eux-mêmes d'être si vieux,
+d'avoir essuyé tant de tempêtes et de se retrouver en pleine lumière.
+C'était ce monde-là qui avait présidé de haut à la naissance d'Yves;
+c'était ce monde aussi qui de loin nous regardait avec bienveillance
+passer sur la mer, quand nous ne distinguions, nous, qu'une indécise
+flèche noire. Et nous faisions connaissance avec lui.
+
+Yves était toujours très désenchanté pourtant de n'avoir retrouvé aucune
+trace de son ancienne demeure ni de son père; aucun souvenir, pas plus
+dans la mémoire des autres que dans la sienne. Et il regardait toujours
+à ses pieds les maisons grises, celles surtout qui étaient le plus près
+de la base du clocher, attendant quelque intuition du lieu où il était
+né.
+
+Nous n'avions plus qu'une demi-heure à passer à Saint-Pol avant de
+prendre la diligence du soir. Le lendemain matin, nous devions être de
+retour à Brest, où notre navire nous attendait pour nous emmener encore
+une fois très loin de la Bretagne.
+
+Nous nous étions attablés à boire du cidre dans une auberge sur la place
+de l'église, et, là encore, nous interrogions l'hôtesse, qui était une
+très vieille femme. Mais celle-ci s'émut tout à coup en entendant le nom
+d'Yves.
+
+«Vous êtes le fils d'Yves Kermadec? dit-elle. Oh! Si j'ai connu vos
+parents, je crois bien! Nous étions voisins dans ce temps-là, monsieur,
+et même, quand vous êtes arrivé au monde, on est venu me chercher. Mais
+c'est que vous lui ressemblez, à votre père! Aussi je vous regardais
+quand vous êtes entré. Vous n'êtes pas encore si beau que lui, dame!
+quoique vous soyez pourtant un bien bel homme.»
+
+Yves, à ce compliment, me jette un coup d'oeil, avec une envie de rire;
+et puis la vieille femme, très bavarde, se met à lui raconter un tas de
+choses sur lesquelles un peu plus de vingt années ont passé et que lui
+écoute, recueilli et tout ému.
+
+Ensuite elle appelle encore d'autres femmes qui étaient aussi des
+voisines, et tout ce monde raconte.
+
+«_Jésus ma doué!_ disent-elles, comment cela se peut-il qu'on ne vous
+ait pas répondu plus tôt. Tout le monde s'en souvient, de vos parents,
+mon bon monsieur; mais les gens sont bêtes dans notre pays; et puis,
+quand on voit des étrangers comme ça, pas étonnant qu'on ne soit pas
+très causeur.»
+
+Le père d'Yves a laissé dans le pays le souvenir un peu légendaire d'une
+sorte de géant qui était d'une rare beauté, mais qui ne savait faire
+rien comme les autres.
+
+«Quel dommage, monsieur, qu'un homme comme ça fût si souvent dérangé!
+Car il s'est ruiné au cabaret, votre pauvre père; pourtant il aimait
+beaucoup sa femme et ses enfants, il était très doux avec eux, et dans
+le pays tout le monde l'aimait, excepté monsieur le curé.
+
+--Excepté monsieur le curé!» me répéta tout bas Yves devenu sombre.
+«Voyez-vous, c'est bien ce que je vous ai conté, au sujet de mon
+baptême.
+
+--Un jour, il y avait une bataille, ici sur la place, en 1848, pour la
+révolution, votre père avait tenu tête tout seul aux gens du marché et
+sauvé la vie à monsieur le maire.
+
+--Il avait un grand cheval, dit l'hôtesse, qui était si méchant, que
+personne n'osait l'approcher. Et on se garait, allez, quand il passait
+monté sur cette bête.
+
+--Ah! dit Yves, frappé tout à coup comme d'une image qui lui serait
+revenue de très loin, je me souviens de ce cheval, et je me rappelle que
+mon père me prenait dans ses mains et m'asseyait dessus quand il était
+amarré à l'écurie. C'est la première fois que je me souviens de mon
+père, et que je revois un peu sa figure. Il devait être noir, ce cheval,
+et il avait les pieds blancs.
+
+--C'est cela, c'est cela, dit la vieille femme, noir avec les pieds
+blancs. C'était une bête terrible, et, _Jésus ma doué!_ quelle idée pour
+un marin d'avoir un cheval!»
+
+L'auberge est remplie de buveurs de cidre qui font un joyeux tapage de
+verres et de conversations bretonnes. On forme un peu cercle autour de
+nous.
+
+L'hôtesse a quatre petites-filles, toutes pareilles, qui sont jolies à
+ravir sous leur coiffe blanche. On ne dirait pas des filles d'auberge:
+c'est le type accompli de la belle race bretonne du Nord, et puis elles
+ont l'expression tranquille et réfléchie de ces femmes d'autrefois, que
+les portraits anciens nous ont conservées. Elles aussi se tiennent près
+de nous, regardent et écoutent.
+
+À notre tour, on nous interroge. Yves répond:
+
+«Ma mère habite toujours à Plouherzel avec mes deux soeurs. Mes deux
+frères, Gildas et Goulven, naviguent à la grande pêche sur des
+baleiniers américains. Moi seul, je navigue depuis dix ans à l'Etat.»
+
+Il n'y a pas beaucoup de temps à perdre pour nous qui voulons aller voir
+avant de partir l'ancienne maison des Kermadec. Elle est là tout près, à
+toucher l'église; on nous l'indique de la porte, en nous recommandant de
+demander à entrer dans la chambre à gauche, au premier; c'est celle où
+Yves est né.
+
+À côté de la maison, il y a le grand parc abandonné de l'évêché de Léon,
+où, paraît-il, Yves, quand il était tout petit enfant, allait chaque
+jour se rouler dans l'herbe avec Goulven. Elle est très haute
+aujourd'hui, cette herbe de mai, remplie de marguerites et de silènes.
+Dans ce parc, les rosiers, les lilas poussent maintenant au hasard,
+comme dans un bois.
+
+Nous frappons à la porte de la maison que ces femmes nous ont indiquée,
+et ceux qui demeurent là s'étonnent un peu de ce que nous venons
+demander. Mais nous n'inspirons pas de méfiance, et on nous recommande
+seulement de ne pas faire de bruit en entrant dans cette chambre du
+premier, à cause d'une vieille grand-mère qui dort là et qui est sur le
+point de mourir. Et puis on nous laisse seuls, par discrétion.
+
+Nous entrons sur la pointe du pied dans cette grande chambre qui est
+pauvre et presque vide. Les choses ont l'air de pressentir cette
+visiteuse sombre qui est attendue: on se demande même si elle n'est pas
+déjà arrivée, et les yeux se portent avec inquiétude vers un lit dont
+les rideaux sont fermés. Yves regarde partout, essayant de tendre son
+intelligence vers le passé, s'efforçant de se souvenir. Mais non, c'est
+fini; et, là même, il ne retrouve plus rien.
+
+Nous redescendions pour nous en aller, quand tout à coup quelque chose
+lui revint comme une lueur lointaine.
+
+«Ah! dit-il, à présent, je crois que je reconnais cet escalier. Tenez,
+en bas, il doit y avoir une porte de ce côté-là pour entrer dans la
+cour, et un puits à gauche avec un grand arbre, et, au fond, l'écurie où
+se tenait le cheval aux pieds blancs.»
+
+C'était comme si une éclaircie se fût faite tout à coup dans des nuages.
+Yves s'était arrêté sur ces marches et, les yeux graves, il regardait
+par cette trouée qui venait de s'ouvrir subitement sur le passé; il
+était très saisi de se sentir aux prises avec cette chose mystérieuse
+qui est le _souvenir_.
+
+En bas, dans la cour, nous trouvâmes bien tout comme il l'avait annoncé,
+le puits à gauche, le grand arbre et l'écurie. Et Yves me dit avec une
+sorte d'émotion de frayeur, en se découvrant comme sur un tombeau:
+
+«Maintenant, je revois très bien la figure de mon père!»
+
+Il était grand temps de partir, et la diligence nous attendait. Tout le
+temps que nous mîmes à traverser la lande couleur d'or, pendant le long
+crépuscule de mai, nos yeux se fixèrent sur le _clocher à jour_ qui
+s'éloignait, qui se perdait là-bas au fond de l'obscurité limpide. Nous
+lui faisions nos adieux; car nous allions partir le lendemain pour des
+mers très lointaines, où il ne pourrait plus nous voir passer.
+
+«Demain matin, disait Yves, il faudra que vous me permettiez d'entrer
+de bonne heure dans votre chambre, à bord, pour écrire sur votre bureau.
+Je voudrais raconter tout cela à ma mère avant de partir de France. Et,
+tenez je suis sûr que les larmes lui viendront dans les yeux quand on
+lui lira ma lettre.»
+
+
+
+
+XI
+
+ Juin 1875.
+
+
+...C'était par le vingtième parallèle de latitude, dans la région des
+alizés, un matin vers six heures; sur le pont d'un navire qui était là
+tout seul au milieu du bleu immense, un groupe de jeunes hommes se
+tenait, le torse nu, au soleil levant.
+
+C'était la bande d'Yves, les gabiers de misaine et ceux du beaupré.
+
+Ayant tous attaché sur leurs épaules leur mouchoir, qu'ils venaient de
+laver, ils restaient gravement le dos au soleil pour le faire sécher.
+Leur figure brune, leur rire, avaient encore une grâce jeune d'enfant;
+leur dandinement, la façon souple et moelleuse dont ils posaient leurs
+pieds nus, avaient quelque chose du chat.
+
+Et, tous les matins, à cette même heure, à ce même soleil, dans ce même
+costume, ce groupe se tenait sur ces mêmes planches qui les promenaient,
+insouciants, au milieu des infinis de la mer.
+
+Ce matin-là, ils discutaient sur la lune, sur son visage humain, qui
+leur était resté de la nuit comme une obsédante image blême gravée dans
+leur mémoire. Pendant tout leur quart, ils l'avaient vue là-haut,
+suspendue toute seule, toute ronde, au milieu de l'immense vide
+bleuâtre; même ils avaient été obligés de se cacher le front (pendant
+leur sommeil, le ventre en l'air à la belle étoile) à cause des maladies
+et maléfices qu'elle jette sur les yeux des matelots, lorsque ceux-ci
+s'endorment sous son regard.
+
+Ils étaient là quelques-uns qui conservaient toujours et quand même un
+grand air de noblesse, je ne sais quoi de superbe dans l'expression et
+la tournure, et le contraste était singulier entre leur aspect et les
+choses naïves qu'ils faisaient.
+
+Il y avait Jean Barrada, le sceptique de cette compagnie, qui lançait de
+temps à autre dans la discussion l'éclat mordant de son rire, montrant
+ses dents blanches toujours et renversant sa belle tête en arrière. Il y
+avait Clet Kerzulec, un Breton de l'île d'Ouessant, qui se préoccupait
+surtout de ces traits humains estompés sur ce disque pâle. Et puis le
+grand Barazère, qui jouait le sérieux et l'érudit, leur assurant que
+c'était un monde beaucoup plus grand que le nôtre et dans lequel
+vivaient des peuples étranges.
+
+Eux secouaient la tête, incrédules, et Yves disait, très songeur:
+
+«Tout ça, c'est des choses.... C'est des choses, vois-tu, Barazère, dans
+lesquelles je crois que tu ne te connais pas beaucoup.»
+
+Et puis il ajoutait, d'un air qui tranchait la discussion, que
+d'ailleurs il allait venir me trouver et se faire bien expliquer ce que
+c'était que la lune. Après, il reviendrait le leur apprendre à tous.
+
+Nul doute, en effet, que je ne fusse très au courant des choses de la
+lune comme de tout le reste. D'abord on m'avait souvent vu occupé à la
+regarder marcher à travers un instrument de cuivre en compagnie d'un
+timonier qui me comptait tout haut, d'une voix monotone d'horloge, les
+minutes et les secondes tranquilles de la nuit.
+
+Cependant les petits mouchoirs séchaient sur les dos nus des jeunes
+hommes, et le soleil montait dans le grand ciel bleu. Il y en avait, de
+ces petits mouchoirs, qui étaient tout uniment blancs; d'autres qui
+avaient des dessins de plusieurs couleurs, et même qui portaient de
+beaux navires imprimés au milieu dans des cadres rouges.
+
+Moi, qui étais de quart, je commandai: «À larguer le ris de chasse!» et
+le maître d'équipage fit irruption au milieu des causeurs en sifflant
+dans son sifflet d'argent. Alors brusquement, en un clin d'oeil, comme
+une bande de chats sur lesquels on a lancé un dogue, ils se dispersèrent
+tous en courant dans la mâture.
+
+Yves habitait là-haut, dans sa hune. En regardant en l'air, on était sûr
+de voir sa silhouette large et svelte sur le ciel; mais on le
+rencontrait rarement en bas.
+
+C'est moi qui montais de temps en temps lui faire visite, bien que mon
+service ne m'y obligeât plus depuis que j'avais franchi le grade de
+midship; mais j'aimais assez ce domaine d'Yves, où on était éventé par
+un air encore plus pur.
+
+Dans cette hune, il avait ses petites affaires; un jeu de cartes dans
+une boîte, du fil et des aiguilles pour coudre, des bananes volées, des
+salades prises la nuit dans les réserves du commandant, tout ce qu'il
+pouvait ramasser de frais et de vert dans ses maraudes nocturnes (les
+matelots sont friands de ces choses rares qui guérissent les gencives
+fatiguées par le sel). Et puis il avait _sa perruche_ attachée par une
+patte et fermant sous le soleil ses yeux clignotants.
+
+_Sa perruche_ était un hibou à grosse tête des pampas, tombé un jour à
+bord à la suite d'un grand vent.
+
+Il y a de bizarres destinées sur la terre, ainsi celle de ce hibou
+faisant le tour du monde en haut d'un mât. Quel sort inattendu!
+
+Il connaissait son maître et le saluait par de petits battements d'ailes
+joyeux. Yves lui faisait régulièrement manger sa propre ration de
+viande, ce qui pourtant ne l'empêchait pas d'élargir.
+
+Cela l'amusait beaucoup, en le regardant de tout près, de tout près,
+dans les yeux, de le voir se retirer, se cambrer d'un air de dignité
+offensée, en dodelinant de la tête avec un tic d'ours. Alors il était
+pris de fou rire, et il lui disait avec son accent breton:
+
+«Oh! Mais comme tu as l'air bête, ma pauvre perruche!»
+
+De là-haut, on dominait comme de très loin le pont de la _Sibylle_, une
+_Sibylle_ aplatie, fuyante, très drôle à regarder de ce domaine d'Yves,
+ayant l'air d'une espèce de long poisson de bois, dont la couleur de
+sapin neuf tranchait sur les bleus profonds, infinis de la mer.
+
+Et, dans tous ces bleus transparents, au milieu du sillage, derrière,
+une petite chose grise, ayant la même forme que le navire et le suivant
+toujours entre deux eaux: le requin. Il y a toujours un requin qui suit,
+rarement deux; seulement, quand on l'a pêché, il en vient un autre. Il
+suit pendant des nuits et des jours, il suit sans se lasser pour manger
+tout ce qui tombe: débris quelconques, hommes vivants ou hommes morts.
+
+De temps en temps, il y avait de toutes petites hirondelles qui venaient
+aussi nous faire cortège pour s'amuser, par caprice, picorant les
+miettes de biscuit que nous semions derrière nous dans ce désert d'eau
+et puis disparaissant au loin en décrivant des courbes joyeuses. Petites
+bêtes d'une espèce rare, de couleur rousse à queue blanche, qui vivent
+on ne sait comment, perdues au milieu des grandes eaux, toujours au plus
+large des mers.
+
+Yves, qui en voulait une, leur tendait des pièges; mais elles, très
+fines, ne venaient pas s'y prendre.
+
+Nous approchions de l'équateur, et le souffle régulier de l'alizé
+commençait à mourir. C'étaient maintenant des brises folles qui
+changeaient, et puis des instants de calme où tout s'immobilisait dans
+une sorte d'immense resplendissement bleu, et alors on voyait les
+vergues, les hunes, les grandes voiles blanches dessiner dans l'eau des
+commencements d'images renversées qui ondulaient.
+
+La _Sibylle_ ne marchait plus, elle était lente et paresseuse, elle
+avait des mouvements de quelqu'un qui s'endort. Dans la grande chaleur
+humide, que les nuits mêmes ne diminuaient plus, les choses, comme les
+hommes, se sentaient prises de sommeil. Peu à peu il se faisait dans
+l'air des tranquillités étranges. Et maintenant des nuées lourdes,
+obscures, se traînaient sur la mer chaude comme de grands rideaux noirs.
+L'équateur était tout près.
+
+Quelquefois des troupes d'hirondelles, de grande taille celles-ci et
+d'allures bizarres, surgissaient tout à coup de la mer, prenaient un vol
+effaré avec de longues ailes pointues d'un bleu luisant, et puis
+retombaient, et on ne les voyait plus; c'étaient des bancs de poissons
+volants qui s'étaient heurtés à nous et que nous avions réveillés.
+
+Les voiles, les cordages pendaient inertes, comme choses mortes; nous
+flottions sans vie comme une épave.
+
+En haut, dans le domaine d'Yves, on sentait encore des mouvements lents
+qui n'étaient plus perceptibles en bas. Dans cet air immobile et saturé
+de rayons, la hune continuait de se balancer avec une régularité
+tranquille qui portait à dormir. C'étaient de longues oscillations
+molles qu'accompagnaient toujours les mêmes frôlements des voiles
+pendantes, les mêmes crissements des bois secs.
+
+Il faisait chaud, chaud, et la lumière avait une splendeur surprenante,
+et la mer morne était d'un bleu laiteux, d'une couleur de turquoise
+fondue.
+
+Mais, quand les grosses nuées étranges, qui voyageaient tout bas à
+toucher les eaux, passaient sur nous, elles nous apportaient la nuit et
+nous inondaient d'une pluie de déluge.
+
+Maintenant nous étions tout à fait sous l'équateur, et il semblait qu'il
+n'y eût plus un souffle dans l'air pour nous en faire partir.
+
+Cela durait des heures, quelquefois tout un jour, ces obscurités et ces
+pluies lourdes. Alors Yves et ses amis prenaient une tenue qu'ils
+appelaient _tenue de sauvage_, et puis s'asseyaient insouciants sous
+l'ondée chaude, et laissaient pleuvoir.
+
+Cela finissait toujours tout d'un coup; on voyait le rideau noir
+s'éloigner lentement, continuer sa marche traînante sur la mer couleur
+de turquoise, et la lumière splendide reparaissait plus étonnante après
+ces ténèbres, et le grand soleil équatorial buvait très vite toute cette
+eau tombée sur nous; les voiles, les bois du navire, les tentes
+retrouvaient leur blancheur sous ce soleil; toute la _Sybille_ reprenait
+sa couleur claire de chose sèche au milieu de la grande monotonie bleue
+qui s'étendait alentour.
+
+De la hune où Yves habitait, en regardant en bas, on voyait que ce monde
+bleu était sans limite; c'étaient des profondeurs limpides qui ne
+finissaient plus; on sentait combien c'était loin, cet horizon, cette
+dernière ligne des eaux, bien que ce fût toujours la même chose que de
+près, toujours la même netteté, toujours la même couleur, toujours le
+même poli de miroir. Et on avait conscience alors de la _courbure_ de la
+terre, qui seule empêchait de voir au delà.
+
+Aux heures où se couchait le soleil, il y avait en l'air des espèces de
+voûtes formées par des successions de tout petits nuages d'or; leurs
+perspectives fuyantes s'en allaient, s'en allaient en diminuant se
+perdre dans les lointains du vide; on les suivait jusqu'au vertige;
+c'étaient comme des nefs de temples apocalyptiques n'ayant pas de fin.
+Et tout était si pur, qu'il fallait l'horizon de la mer pour arrêter la
+vue de ces profondeurs du ciel; les derniers petits nuages d'or venaient
+_tangenter_ la ligne des eaux et semblaient, dans l'éloignement, aussi
+minces que des hachures.
+
+Ou bien quelquefois c'étaient simplement de longues bandes qui
+traversaient l'air, or sur or: les nuages d'un or clair et comme
+incandescent, sur un fond byzantin d'or mat et terni. La mer prenait
+là-dessous une certaine nuance bleu paon avec des reflets de métal
+chaud. Ensuite tout cela s'éteignait très vite dans des limpidités
+profondes, dans des couleurs d'ombre auxquelles on ne savait plus donner
+de nom.
+
+Et les nuits qui venaient après, les nuits mêmes étaient lumineuses.
+Quand tout s'était endormi dans des immobilités lourdes, dans des
+silences morts, les étoiles apparaissaient en haut plus éclatantes que
+dans aucune autre région du monde.
+
+Et la mer aussi éclairait par en dessous. Il y avait une sorte d'immense
+lueur diffuse dans les eaux. Les mouvements les plus légers, le navire
+dans sa marche lente, le requin en se retournant derrière, dégageaient
+dans les remous tièdes des clartés couleur de ver-luisant. Et puis, sur
+le grand miroir phosphorescent de la mer, il y avait des milliers de
+flammes folles; c'étaient comme des petites lampes qui s'allumaient
+d'elles-mêmes partout, mystérieuses, brûlaient quelques secondes et
+puis mouraient. Ces nuits étaient pâmées de chaleur, pleines de
+phosphore, et toute cette immensité éteinte couvait de la lumière, et
+toutes ces eaux enfermaient de la vie latente à l'état rudimentaire
+comme jadis les eaux mornes du monde primitif.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Il y avait quelques jours que nous avions quitté ces tranquillités de
+l'équateur, et nous filions doucement vers le sud, poussés par l'alizé
+austral. Un matin Yves entra très affairé dans ma chambre pour préparer
+ses lignes à prendre les oiseaux. «On avait vu, disait-il, les premiers
+_damiers_ derrière.»
+
+Ces damiers sont des oiseaux du large, proches parents des goélands, et
+les plus jolis de toute cette famille de la mer: d'un blanc de neige,
+les plumes douces et soyeuses, avec un damier noir finement dessiné sur
+les ailes.
+
+Les premiers damiers! C'est déjà un grand éloignement qu'indique leur
+seule présence, signe qu'on a laissé bien loin derrière soi notre
+hémisphère boréal et qu'on arrive aux régions froides qui sont sur
+l'autre versant du monde, là-bas vers le sud.
+
+Ils étaient en avance pourtant, ces damiers-là; car nous naviguions
+encore dans la zone bleue des alizés. Et c'était tous les jours, tous
+les jours, toutes les nuits, le même souffle régulier, tiède, exquis à
+respirer; et la même mer transparente, et les mêmes petits nuages
+blancs, moutonnés, passant tranquillement sur le ciel profond; et les
+mêmes bandes de poissons volants s'enlevant comme des fous avec leurs
+longues ailes humides et brillant au soleil comme des oiseaux d'acier
+bleui.
+
+Il y en avait des quantités, de ces poissons volants, et quand il s'en
+trouvait d'assez étourdis pour s'abattre à bord, vite les gabiers leur
+coupaient les ailes et les mangeaient.
+
+L'heure qu'Yves affectionnait pour descendre de sa hune et venir rendre
+visite à ma chambre, c'était le soir, au moment surtout où les appels et
+le branle-bas venaient de finir. Il arrivait tout doucement, sans faire
+avec ses pieds nus plus de bruit qu'un chat. Il buvait à même un peu
+d'eau douce dans une gargoulette à rafraîchir qui était pendue à mon
+sabord, et puis il mettait en ordre diverses choses qui m'appartenaient
+ou bien lisait quelque roman. Il y en avait un surtout de George Sand
+qui le passionnait: _le marquis de Villemer_. À première lecture, je
+l'avais surpris près de pleurer, vers la fin.
+
+Yves savait coudre très habilement, comme tous les bons matelots, et
+c'était drôle de le voir se livrer à ce travail, étant donnés son aspect
+et sa tournure. Dans ses visites du soir, il lui arrivait de passer en
+revue mes vêtements de bord et d'y faire des réparations qu'il jugeait
+mon domestique incapable d'exécuter comme il convenait.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Nous marchions toujours, toujours, avec toutes nos voiles, vers le sud.
+
+Maintenant, c'étaient des nuées de damiers et d'autres oiseaux de mer
+qui voyageaient derrière nous. Ils nous suivaient étonnés et confiants,
+depuis le matin jusqu'à la nuit, criant, se démenant, volant par courbes
+folles,--comme pour nous souhaiter la bienvenue à nous, autre grand
+oiseau aux ailes de toile, qui entrions dans leur domaine lointain et
+infini, l'océan Austral.
+
+Et leur troupe grossissait toujours à mesure que nous descendions. Avec
+les damiers, il y avait les pétrels gris-perle, le bec et les pattes
+légèrement teintés de bleu et de rose;--et les malamochs tout noirs;--et
+les gros albatros lourds, d'une teinte sale, avec leur air bête de
+mouton, avec leurs ailes rigides et immenses, fendant l'air, piaulant
+après nous. Même on en voyait un que les matelots se montraient: un
+_amiral_, oiseau d'une espèce rare et énorme, ayant sur ses longues
+pennes les _trois étoiles_ dessinées en noir.
+
+Le temps, changé, était devenu calme, brumeux, morne. L'alizé austral
+était mort à son tour, et la limpidité des tropiques était perdue. Une
+grande fraîcheur humide surprenait nos sens. On était en août, et
+c'était le froid de l'autre hémisphère qui commençait. Quand on
+regardait tout autour de soi l'horizon vide, il semblait que le nord, le
+côté du soleil et des pays vivants, fût encore bleu et clair; tandis que
+le sud, le côté du pôle et des déserts d'eau, était ténébreux....
+
+Par ma grande protection, Yves avait obtenu, pour sa _perruche_, un
+compartiment réservé dans une des cages à poules du commandant, et il
+allait chaque soir la couvrir avec un vieux morceau de voile, pour
+qu'elle ne fût pas incommodée par l'air de la nuit.
+
+Tous les jours, les matelots pêchaient avec leurs lignes des damiers et
+des pétrels. On en voyait des rangées, écorchés comme des lapins, qui
+pendaient tout rouges dans les haubans de misaine, attendant leur tour
+pour être mangés. Au bout de deux ou trois jours, quand ils avaient
+rendu toute l'huile de leur corps, on les faisait cuire.
+
+C'était le garde-manger des gabiers, ces haubans de misaine. À côté des
+damiers et des pétrels, on y voyait même des rats quelquefois,
+déshabillés aussi de leur peau et pendus par la queue.
+
+Une nuit, on entendit tout à coup se lever une grande voix terrible, et
+tout le monde s'agiter et courir.
+
+En même temps, la _Sibylle_ s'inclinait toujours, toute frémissante,
+comme sous l'étreinte d'une ténébreuse puissance.
+
+Alors ceux mêmes qui n'étaient pas de quart, ceux qui dormaient dans les
+faux ponts, comprirent: c'était le commencement des grands vents et des
+grandes houles; nous venions d'entrer dans les mauvais parages du sud,
+au milieu desquels il allait falloir se débattre et marcher quand même.
+
+Et plus nous avancions dans cet océan sombre, plus ce grand vent
+devenait froid, plus cette houle était énorme.
+
+Les tombées des nuits devenaient sinistres. C'étaient les parages du cap
+Horn: désolation sur les seules terres un peu voisines, désolation sur
+la mer, désert partout. À cette heure des crépuscules d'hiver, où on
+sent plus particulièrement le besoin d'avoir un gîte, de rentrer près
+d'un feu, de s'abriter pour dormir,--nous n'avions rien, nous,--nous
+veillions, toujours sur le qui-vive perdus au milieu de toutes ces
+choses mouvantes qui nous faisaient danser dans l'obscurité.
+
+On essayait bien de se faire des illusions de _chez_ soi, dans les
+petites cabines rudement secouées, où vacillaient les lampes suspendues.
+Mais non, rien de stable: on était dans une petite chose fragile,
+égarée, loin de toute terre, au milieu du désert immense des eaux
+australes. Et, au dehors, on entendait toujours ces grands bruits de
+houle et cette grande voix lugubre du vent qui serrait le coeur.
+
+Et Yves, lui, n'avait guère que son pauvre hamac balancé, où, une nuit
+sur deux, on lui laissait le loisir de dormir un peu chaudement.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Ce fut un matin, à l'entrée de la mer des Célèbes, que mourut cette
+chouette qui était la _perruche_ d'Yves, un matin de grand vent où on
+prenait le second ris aux huniers. Elle se laissa écraser, par
+insouciance, entre le mât et la vergue.
+
+Yves, qui entendit son cri rauque, vola à son secours, mais trop tard.
+Il redescendit de la hune, rapportant dans sa main sa pauvre perruche
+morte, aplatie, n'ayant plus forme d'oiseau, un mélange de sang et de
+plumes grises, au-dessus duquel remuait encore une pauvre patte crispée.
+
+Yves avait du chagrin, je le voyais bien dans ses yeux. Mais il se
+contenta de me la montrer sans rien dire, en mordant sa lèvre
+dédaigneuse. Puis il la lança à la mer, et le requin qui nous suivait la
+croqua comme une ablette.
+
+
+
+
+XV
+
+
+En Bretagne, l'hiver de 1876. La _Sibylle_ était rentrée à Brest depuis
+deux jours,--après avoir fini son tour complet par en-dessous,--et
+j'étais avec Yves, un soir de février, dans une diligence de campagne
+qui nous emportait vers Plouherzel.
+
+C'était un recoin bien perdu que ce pays de sa mère. Cette voiture
+devait nous mener en quatre heures de Guingamp à Paimpol, où nous
+comptions passer la nuit; et, de là, il nous faudrait encore marcher
+longtemps à pied pour arriver au village.
+
+Nous nous en allions, cahotés sur une mauvaise petite route, nous
+enfonçant de plus en plus dans le silence des campagnes tristes. La nuit
+d'hiver tombait sur nous lentement et une pluie très fine embrouillait
+les choses dans les buées grises. Les arbres passaient, passaient,
+montrant l'un après l'autre leur silhouette morte. De loin en loin, les
+villages passaient aussi;--villages bretons, chaumières noires au toit
+de paille moussue, vieilles églises à mince flèche de granit;--gîtes
+isolés, mélancoliques, qui se perdaient vite derrière nous dans la nuit.
+
+«Voyez-vous, disait Yves, j'ai fait cette route aussi la nuit, il y a
+onze ans;--moi, j'en avais quatorze,--et je pleurais bien. C'était la
+fois où j'ai quitté ma mère pour m'en aller tout seul m'engager mousse à
+Brest...»
+
+J'accompagnais Yves un peu par désoeuvrement, dans ce voyage à
+Plouherzel. La permission qu'on m'avait donnée était courte, et le temps
+me manquait, cette fois, pour aller voir ma mère; alors j'allais voir
+la sienne, et faire connaissance avec son village, qu'il aimait.
+
+Et, à présent, je regrettais de m'être mis en route Yves, tout absorbé
+dans sa joie de revenir, me parlait bien toujours, par déférence; mais
+son esprit n'était plus avec moi. Je me sentais un étranger dans ce coin
+de monde où nous allions arriver, et toute cette Bretagne, que je
+n'aimais pas encore, m'oppressait de sa tristesse....
+
+Paimpol.--Nous roulons sur des pavés, entre des vieilles maisons noires,
+et la diligence s'arrête. Des gens sont là, qui attendent avec des
+lanternes. Les mots bretons s'entrecroisent avec les mots français.
+
+«Y a-t-il des voyageurs pour l'hôtel Le Pendreff?» demande une voix de
+petit garçon.
+
+L'hôtel Le Pendreff,--j'en ai maintenant souvenance.... C'était, il y a
+neuf ans, pendant ma première année de marine; je m'y étais reposé une
+heure, un jour de juin, mon navire étant venu par hasard mouiller dans
+une baie des environs. Oui, je me rappelle: une ancienne maison
+seigneuriale, à tourelle et à pignon, et deux dames Le Pendreff toutes
+pareilles, en grand bonnet blanc, faisant vignette d'autrefois. Nous
+descendrons à l'hôtel Le Pendreff.
+
+Rien de changé dans la maison.--Seulement une des dames Le Pendreff est
+morte.--Celle qui reste était déjà si vieille il y a neuf ans, qu'elle
+n'a pu guère vieillir encore. Son type, son bonnet, l'honnêteté placide
+de sa personne, tout cela est du vieux temps.
+
+Il fait bon souper devant le grand feu qui flambe; et la gaieté nous est
+revenue.
+
+Après, dame Le Pendreff, munie d'un chandelier de cuivre, nous précède
+dans l'escalier de granit et nous introduit dans une chambre immense, où
+deux lits d'une forme très antique sont dressés sous des rideaux blancs.
+
+Yves, cependant, se déshabille avec lenteur, sans conviction aucune.
+
+«Ah!» dit-il tout à coup, remettant son col bleu, «tenez, je m'en
+vais!--D'abord, vous comprenez, je ne pourrais pas dormir. Tant pis!
+J'arriverai bien tard, je les réveillerai là-bas passé minuit, ça leur
+fera un peu peur,--comme l'année où je suis revenu de la guerre. Mais
+j'ai trop envie de les voir, il faut que je m'en aille...»
+
+Moi aussi, j'aurais fait comme lui.
+
+Paimpol dort quand nous sortons par un pâle clair de lune. Je
+l'accompagne un bout de chemin, pour raccourcir ma soirée. Nous voici
+dans les champs.
+
+Yves marche très vite, très agité, et repasse dans sa tête les souvenirs
+de ses autres retours.
+
+«Oui, dit-il, après la guerre, je suis venu comme ça, vers deux heures
+du matin, les réveiller. J'avais fait la route à pied depuis
+Saint-brieuc; je m'en retournais, bien fatigué, du siège de Paris. Vous
+pensez, j'étais tout jeune alors, je venais de passer matelot.
+
+«Et tenez, j'avais eu bien peur, cette nuit-là: contre la croix de
+Kergrist, que nous allons voir au tournant de cette route; j'avais
+trouvé un vieux petit homme très laid qui me regardait en tenant les
+bras en l'air et qui ne bougeait pas. Et je suis sûr que c'était un
+mort; car il a disparu tout d'un coup en remuant son doigt comme pour me
+faire signe de venir.»
+
+Justement nous arrivions à cette croix de Kergrist. Nous la voyions
+surgir devant nous comme quelqu'un qui se lève dans l'obscurité.--Mais
+il n'y avait personne de blotti contre son pied.
+
+Ce fut là que je dis adieu à Yves et que je rebroussai chemin, moi qui
+n'allais pas jusqu'à Plouherzel. Quand nous eûmes chacun perdu le bruit
+de nos pas dans le silence de cette nuit d'hiver, le vieux petit homme
+mort nous revint en tête, et nous nous mîmes à regarder malgré nous dans
+les taillis noirs.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Le lendemain matin, j'ouvris les yeux dans la chambre immense de dame Le
+Pendreff. Le soleil breton filtrait discrètement par les fenêtres. Il
+devait faire très beau.
+
+Après ces quelques minutes qui sont toujours employées par moi à me
+demander dans quel coin du monde je m'éveille, je retrouvai l'image
+d'Yves et j'entendis dehors le piétinement d'une foule en sabots. Il y
+avait grande foire à Paimpol ce jour-là, et je fis une toilette de
+_frère de la côte_ pour ne pas effaroucher tous les amis nouveaux
+auxquels j'allais être présenté comme un marin du midi. C'était entendu
+avec Yves, cette mise en scène et cette histoire.
+
+Je descendis sur le perron de l'hôtel, où le soleil donnait. La place
+était pleine de monde: des marins, des paysans, des pêcheurs. Yves était
+là, lui aussi; revenu au petit jour pour cette foire avec tous ses
+parents de Plouherzel, il m'attendait en bas pour me conduire à sa mère.
+
+Une très vieille femme, se tenant droite et un peu fière dans son
+costume de paysanne, c'était la mère d'Yves. Elle avait un peu ses yeux,
+mais son regard était dur. Je m'étonnai aussi de la trouver si âgée:
+elle semblait plus que septuagénaire. Il est vrai, à la campagne, on
+vieillit plus vite, surtout quand la fatigue s'en est mêlée, avec des
+chagrins.
+
+Elle n'entendait pas un seul mot de _galleuc_ (de français) et me
+regardait à peine.
+
+Mais il y avait un très grand nombre de cousins et d'amis qui tous
+avaient l'accueil avenant et l'air de belle humeur. Ils étaient venus de
+loin, de leurs petites chaumières moussues, éparpillées dans la campagne
+sauvage, pour assister à cette grande fête de la ville. Et avec ceux-là
+il fallait boire: du cidre, du vin; c'était à n'en plus finir.
+
+Le bruit allait croissant, et des marchands de complaintes à la voix
+rauque chantaient, en breton, sous des parapluies rouges, des choses à
+faire peur.
+
+Arriva un personnage duquel Yves m'avait entretenu souvent, son ami
+d'enfance, Jean; un voisin de chaumière, qu'il avait ensuite retrouvé au
+service, matelot comme lui. C'était un garçon de notre âge, avec une
+jolie figure ouverte et intelligente. Il embrassa Yves tendrement, et
+nous présenta Jeannie, qui, depuis quinze jours, était sa femme.
+
+Yves comblait sa vieille mère d'attentions et de caresses; ils se
+racontaient beaucoup de choses en breton et parlaient tous les deux à la
+fois. Lui s'en excusait bien un peu, mais cela faisait du bien de les
+voir et de les entendre. Elle n'avait plus du tout l'air dur, quand elle
+le regardait....
+
+Les bonnes gens de la campagne ont toujours des affaires à n'en plus
+finir chez le notaire; je les laissai tous se rendant chez celui de
+Paimpol pour un très long partage.
+
+D'ailleurs, j'avais décidé de ne m'établir chez eux que demain, pour ne
+pas les gêner pendant cette première journée, et je m'en allai seul, me
+promener très loin.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Je marchais depuis une heure.--Au hasard, j'avais pris le même chemin
+qu'hier avec Yves,--et j'étais repassé devant cette croix de Kergrist.
+
+Maintenant Paimpol et la mer, et les îles, et les caps boisés de sapins
+sombres, tout cela venait de disparaître derrière un repli du terrain;
+une campagne plus triste s'étendait devant moi.
+
+Cette journée de février était calme, très morne; l'air était presque
+doux, et le ciel restait bleu par places, un peu voilé seulement, comme
+toujours est le ciel breton.
+
+Je m'en allais par des sentiers humides, bordés, suivant le vieil usage,
+de hauts talus en terre qui muraient tristement la vue. L'herbe rase,
+les mousses mouillées, les branches nues sentaient l'hiver. À tous les
+coins de ces chemins, de vieux calvaires étendaient leurs bras gris; ils
+portaient des sculptures naïves, retouchées bizarrement par les siècles:
+les instruments de la passion, ou bien des images grimaçantes du christ.
+
+De loin en loin, on voyait les chaumières à toit de paille, toutes
+verdies de mousse, à demi enfouies dans la terre et les branchages
+morts. Les arbres étaient rabougris, dépouillés par l'hiver, tourmentés
+par le vent du large. Personne nulle part, et tout cela était
+silencieux.
+
+Une chapelle de granit gris, avec un enclos de hêtres et des tombes....
+Ah! Oui, je la reconnaissais sans l'avoir jamais vue: la chapelle de
+Plouherzel! Yves m'en avait souvent parlé à bord pendant les nuits de
+quart, pendant les nuits limpides de là-bas où on rêvait du
+pays:--«Quand on est rendu à la chapelle, disait-il, c'est tout près; on
+n'a plus qu'à tourner dans le sentier à gauche, deux cents pas, et on
+est chez nous.»
+
+Je tournai à gauche, et, au bord du sentier, j'aperçus la chaumière.
+
+Elle était isolée et toute basse sous de vieux hêtres.
+
+Elle regardait un grand paysage triste dont les lointains s'estompaient
+dans les gris noirs. C'étaient des plaines, des plaines monotones avec
+des fantômes d'arbres; un lac d'eau marine à l'heure de la basse mer, un
+lac vide creusé dans des assises de granit, prairie profonde d'algues et
+de varechs, avec une île au milieu.
+
+L'île, étrange, en granit tout d'une pièce, polie comme un dos, ayant
+forme d'une grande bête assise. On cherchait des yeux la mer, la vraie
+qui devait revenir pourtant à ces réservoirs abandonnés, et on ne la
+découvrait nulle part. Une brume froide et sombre montait à l'horizon,
+et le soleil d'hiver commençait à s'éteindre.
+
+Pauvre Yves! Une chaumière isolée au bord du chemin, c'est la sienne;
+une pauvre petite chaumière bretonne, au détour d'un sentier perdu, bien
+basse, sous un ciel obscur, à moitié dans la terre, avec de vieux petits
+murs de granit où poussent les pariétaires et la mousse.
+
+Là sont tous ses souvenirs d'enfance, à lui; là était son berceau de
+petit sauvage, là était son nid; foyer chéri habité par sa mère, foyer
+auquel, dans les pays lointains, dans les grandes villes d'Amérique ou
+d'Asie, son imagination toujours le ramenait. Il y songeait avec amour,
+à ce petit coin de monde, pendant les belles nuits calmes de la mer et
+pendant les nuits troublées, brutalement joyeuses, de sa vie
+d'aventures. Une pauvre chaumière isolée, au détour d'un chemin, et
+c'est tout.
+
+Dans ses rêves de marin, c'était là ce qu'il revoyait: sous le ciel
+pluvieux, au milieu de la campagne morne du pays de Goëlo, ces vieux
+petits murs humides, tout verdis de pariétaires; et les chaumières
+voisines où des bonnes vieilles en coiffe le gâtaient au temps de son
+enfance; et puis, au coin des chemins, les calvaires de granit, mangés
+par les siècles....
+
+Mon Dieu! Que ce pays est sombre et me serre le coeur!
+
+Je frappai à cette porte, et une jeune fille qui ressemblait à Yves
+parut sur le seuil.
+
+Je lui demandai si c'était bien la maison des Kermadec.
+
+«Oui, dit-elle, un peu étonnée et craintive.
+
+Et puis, tout à coup:
+
+«C'est vous, monsieur, qui êtes l'ami de mon frère et qui êtes arrivé de
+Brest hier au soir avec lui?...»
+
+Seulement elle s'inquiétait de me voir venir seul.
+
+J'entrai. Je vis les bahuts, les lits bretons, les vieilles assiettes
+rangées au vaisselier. Tout cela avait la mine propre et honnête; mais
+la chaumière était bien petite et modeste.
+
+«Tous nos parents sont riches», m'avait souvent dit Yves; «il n'y a que
+nous autres qui sommes pauvres.»
+
+On me montra un de ces lits en forme d'armoire, à deux places, qui avait
+été préparé pour Yves et pour moi. Je devais habiter l'étagère
+supérieure, qui était garnie de gros draps de toile rousse bien propres
+et bien raides.
+
+«Restez donc, monsieur; ils vont bientôt revenir de la ville.»
+
+Mais non, je remerciai pour ce premier jour et je m'en allai.
+
+À mi-chemin de Paimpol, nuit tombante, j'aperçus de loin un grand col
+bleu, dans une carriole qui s'en revenait bon train vers Plouherzel: la
+petite voiture de l'ami Jean ramenant Yves et sa mère. Je n'eus que le
+temps de me jeter derrière les buissons; s'ils m'avaient reconnu, il
+n'y aurait plus eu moyen de les quitter, bien certainement.
+
+Il faisait tout à fait nuit quand j'arrivai à Paimpol, et les petites
+lanternes des rues étaient allumées. J'essayai de me mêler à cette foule
+qui s'agitait sur la place: c'était de ces marins qu'on appelle là des
+_Islandais_, qui s'exilent tous les étés, six mois durant, pour aller
+faire la grande pêche dangereuse dans les mers froides.
+
+Aucun de ces hommes n'était seul. Ils circulaient en chantant par les
+rues avec des jeunes femmes au bras, des soeurs, des fiancés, des
+maîtresses. Et ces images de joie et de vie me donnaient le sentiment de
+mon isolement profond. Je marchais seul, moi, triste et inconnu d'eux
+tous, sous mon costume d'emprunt pareil au leur. On me dévisageait. «Qui
+est celui-là? Un marin d'ailleurs, à la recherche d'un navire? Nous ne
+l'avons jamais vu parmi nous.»
+
+Je me sentais froid au coeur, et brusquement je repris le chemin de
+Plouherzel. Après tout, je ne les gênerais peut-être pas beaucoup, mes
+amis simples de là-bas, en allant un peu me réchauffer près d'eux.
+
+J'avais oublié de dîner et je marchais d'un pas rapide, craignant
+d'arriver bien tard, de trouver là-bas la chaumière fermée et mes amis
+couchés.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Au bout d'une heure, j'étais au milieu de la campagne absolument égaré.
+Autour de moi rien que l'obscurité, le silence des nuits d'hiver.
+J'errais dans des sentiers détrempés; personne à qui demander ma route,
+aucun hameau, aucune lumière. Toujours des silhouettes noires d'arbres.
+Et puis, de loin en loin, des calvaires; il y en avait de très grands
+que je n'avais jamais rencontrés dans ma promenade du jour.
+
+Je rebroussai chemin en courant. Je courus longtemps dans toutes les
+directions. Une pluie glaciale commençait à tomber, chassée par le vent
+qui se levait. Cela m'était égal d'être égaré; seulement j'avais besoin
+de voir quelqu'un d'ami et je me pressais pour essayer de retrouver
+Yves.
+
+Il devait être fort tard quand je reconnus devant moi la chapelle de
+Plouherzel et le lac d'eau marine, où tombait une lueur de lune, et la
+masse noire de l'île de granit sur l'eau pâle, le dos de la grande bête
+couchée.
+
+Près de la chapelle, j'entendis des voix. Dans le noir, deux hommes dont
+l'un athlétique, se tenaient par la main et se parlaient fort
+tendrement, à la manière des gens un peu gris: Yves et Jean,--et je
+courus à eux.
+
+Un grand étonnement et une joie de me voir.--Et puis Jean, nous prenant
+chacun par un bras, nous entraîna tous deux chez lui.
+
+La chaumière de Jean, isolée aussi, était dans le voisinage de celle
+d'Yves, mais bien plus grande et plus cossue.
+
+On voyait tout de suite qu'on entrait chez des gens riches: les bahuts
+et les lits avaient des fermoirs d'acier découpé qui reluisaient comme
+des armures. Tout au fond était dressée une cheminée monumentale, où
+flambait le tronc d'un chêne.
+
+Deux femmes étaient assises devant ce feu, Jeannie, la jeune épouse, et
+puis la vieille mère en haute coiffure, filant à son rouet.
+
+C'était une jolie vieille à peindre, la mère de Jean. Elle avait aussi
+un peu élevé Yves, qu'elle appelait en breton son autre enfant et
+qu'elle embrassa sur les deux joues bien fort.
+
+Les femmes, depuis une heure, étaient inquiètes et veillaient pour les
+attendre. Elles les reçurent avec indulgence, bien qu'ils fussent gris
+(c'est l'usage entre amis du service qui se retrouvent), les grondèrent
+un peu, puis se mirent en devoir de nous faire à tous trois des crêpes
+et de la soupe.
+
+Un mauvais vent qui venait de se lever de la mer gémissait dehors, dans
+le noir de la campagne déserte. De temps en temps, il descendait par la
+cheminée, chassant en avant la flamme claire; alors de petits flocons de
+cendre très légers se mettaient à danser en rond devant l'âtre, bien
+bas, en rasant le sol, comme ces mauvaises âmes de nains qui virent
+toute la nuit autour des Grandes-Pierres.
+
+Nous étions bien devant cette flamme qui séchait nos vêtements trempés
+de pluie, et nous attendions avec impatience la bonne soupe chaude qu'on
+allait nous servir.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Ces crêpes qu'on nous faisait ressemblaient à la lune, tant elles
+étaient larges; on nous les passait à mesure toutes brûlantes, au bout
+d'une longue palette de frêne taillée en forme d'aviron de chaloupe.
+
+Yves en laissa choir une sur une grosse poule qu'on n'avait pas vue par
+terre et qui se sauva dans un recoin sombre, en secouant ce manteau d'un
+air revêche et offensé. J'avais bonne envie de rire et Jeannie aussi;
+mais nous n'osions pas, sachant bien tous deux que c'était un signe de
+malheur.
+
+«Encore la grosse noire!» dit la vieille mère, lâchant son rouet et
+regardant Yves d'un air consterné. «Jeannie, ma fille, rappelez-vous de
+l'envoyer demain matin vendre au marché; c'est toujours la même qui rôde
+à l'heure où toutes les autres poules sont couchées; elle finirait par
+nous attirer du mal.»
+
+Nous coupions nos crêpes en petits morceaux pour les mettre dans nos
+écuelles de soupe, et puis nous les mangions, bien trempées, avec nos
+cuillères de bois. Et Jeannie nous faisait boire tous trois dans une
+même grande moque qui était pleine d'un cidre très bon.
+
+Après, quand nous eûmes bien mangé et bien bu, Jean commença d'une jolie
+voix haute une chanson de bord que connaissent tous les matelots
+bretons. Yves et moi, nous chantions les basses, et la vieille mère
+marquait la mesure avec sa tête et la pédale de son rouet. On
+n'entendait plus les refrains tristes que le vent chantait tout seul
+dehors.
+
+La chanson disait:
+
+ Nous étions trois marins de Groix,
+ Nous étions trois marins de Groix,
+ Embarqués sur le Saint-françois.
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ Pauvre homme, 'l a tombé à la mer,
+ Pauvre homme, 'l a tombé à la mer,
+ Les autres étaient bien dans la peine.
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ Les autres étaient bien dans la peine,
+ Les autres étaient bien dans la peine.
+ Ils ont hissé l' pavillon _guen_ (pavillon blanc)
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ Ils ont hissé l' pavillon guen,
+ Ils ont hissé l' pavillon guen,
+ Ils n'ont trouvé que son chapeau.
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ Ils n'ont trouvé que son chapeau,
+ Ils n'ont trouvé que son chapeau,
+ Son garde-pipe et son couteau.
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ La maman qui s'en est allée,
+ La maman qui s'en est allée,
+ Prier la grande Sainte-Anne d'Auray.
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ «Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils,
+ Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils.»
+ La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit....
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit,
+ La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit:
+
+ «Tu le retrouv'ras en paradis!»
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ Dans son village s'en est retournée,
+ Dans son village s'en est retournée.
+ L'endemain, pauv' femme, elle est trépassée.
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Quand il fallut partir, il se trouva qu'Yves était beaucoup plus gris
+qu'on n'aurait pu le croire. Dehors, il enfonçait jusqu'au genou dans
+les flaques d'eau et marchait tout de travers. Pour le ramener, je
+passai mon bras droit autour de sa taille, son bras gauche à lui
+par-dessus mes épaules, le portant presque. Nous ne voyions plus rien
+que le noir intense de la nuit; un grand vent nous fouettait la
+poitrine, et, dans ces sentiers, Yves ne se reconnaissait plus.
+
+On était inquiet dans sa chaumière, et on veillait pour l'attendre. Sa
+mère le gronda, de son air dur, en prenant une grosse voix, comme on
+fait pour gronder les petits enfants, et lui s'en alla tout penaud
+s'asseoir dans un coin.
+
+Tout de même on nous obligea de souper une seconde fois; c'est la
+coutume. Une omelette, encore des crêpes, et des tartines de pain bis
+avec du beurre. Ensuite, on procéda au coucher de la famille (les
+hommes d'abord, puis on éteint la lumière, et les femmes se couchent
+après). Il y avait sous nos matelas de hautes litières faites d'un amas
+de branches de chêne et de hêtre; cela s'affaissait avec un bruit de
+feuilles sèches, et on se sentait descendre, enfoncer dans un creux qui
+vous tenait chaud.
+
+«_Hou! Hououou! Hou hououou!_» faisait le vent dehors, d'une voix de
+hulotte, avec des aires de se fâcher, de s'indigner, et puis de se
+plaindre et de mourir.
+
+Quand la chandelle fut éteinte et que la chaumière fut noire, on
+entendit une voix douce de petite fille commencer une prière en breton
+(c'était une toute petite de quatre ans qu'on avait recueillie, un
+enfant que Gildas avait fait à une fille de Plouherzel, lors de son
+dernier passage au pays). Une très longue prière, coupée de répons
+graves de vieille femme; tous les saints de la Bretagne: saints Corentin
+et Allain, saints Thénénan et Thégounec, saints Tuginal et Tugdual,
+saints Clet et Gildas furent invoqués, et puis le silence se fit. Tout
+près de moi, la respiration à peine perceptible d'Yves, déjà endormi
+d'un sommeil profond.--Au pied de notre lit, les poules couchées, rêvant
+tout haut sur leur perchoir. Un grillon donnant de temps à autre, dans
+l'âtre encore chaud, une mystérieuse petite note de cristal. Et puis
+dehors, autour de la chaumière isolée, toujours ce vent: un gémissement
+immense courant sur tout le pays breton; une poussée incessante venue de
+la mer avec la nuit et mettant dans la campagne un monotone remuement
+noir, à l'heure des apparitions et des promenades de morts.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+«Bonjour, Yves!
+
+--Bonjour, Pierre!»
+
+Et nous ouvrons à la lumière grise du matin les auvents de notre
+armoire.
+
+Ce _bonjour, Pierre!_ précédé d'un petit sourire d'intelligence, m'est
+dit avec hésitation, d'une voix intimidée; c'est _bonjour, capitaine_,
+qu'Yves a l'habitude de dire, et il n'en revient pas de s'éveiller si
+près de moi, avec la consigne de m'appeler par mon nom. Pour en faire
+accroire aux gens de Plouherzel et garder la vraisemblance de mon
+costume d'emprunt, nous avions concerté cette intimité.
+
+C'était fini du rayon de soleil d'hier et du grand vent de la nuit. Ce
+matin, il faisait un vrai temps de Bretagne, et tout ce pays était
+enveloppé d'une même immense nuée grise. Le jour était comme un
+crépuscule, et il semblait que cette lueur si blême n'eût pas la force
+d'entrer par les lucarnes des chaumières. On ne voyait plus rien des
+lointains, et une petite pluie lente était répandue dans l'air comme une
+fine poussière d'eau.
+
+Nous avions à faire toute la tournée promise chez les oncles, les
+cousins, les amis d'enfance; et ces chaumières étaient fort disséminées
+dans la campagne, Plouherzel n'étant pas un village, mais seulement une
+région autour d'une chapelle.
+
+Les courses étaient longues, dans les sentiers humides, entre les talus
+couverts de mousse, sous la voûte des vieux hêtres morts et sous le
+voile du ciel gris.
+
+Et toutes ces chaumières étaient pareilles, basses, enterrées, sombres;
+leur toit de paille, leurs murs de granit brut, tout verdis par les
+cochléarias, les lichens, les fraîches mousses de l'hiver. Au dedans,
+noires, sauvages, avec des lits en forme d'armoire gardés par des images
+de saints ou des bonnes vierges en faïence.
+
+Nous étions reçus à coeur ouvert partout, et toujours il fallait manger
+et boire. Il y avait de longues conversations en breton, auxquelles, en
+mon honneur, on mêlait, tant bien que mal, un peu de français. C'était
+surtout de l'enfance d'Yves que l'on aimait à causer. Des bons vieux et
+des bonnes vieilles redisaient en riant ses mauvais tours d'autrefois,
+et ils avaient été nombreux, à ce que je vis.
+
+«Oh! Le mauvais gars, monsieur, que ça faisait!»
+
+Et lui recevait ces compliments avec son grand air calme et buvait
+toujours.
+
+Le forban couvait déjà, paraît-il, sous le petit sauvage breton; le
+petit Yves, qui sautait pieds nus dans ces sentiers de Plouherzel, était
+le germe inconscient du marin de plus tard, indompté et coureur de
+bordées.
+
+Vers le soir, à marée basse, nous descendîmes, Yves et moi, dans le lit
+du lac d'eau marine, dans la prairie d'algues rousses. Nous emportions
+chacun une tartine de pain noir bien beurré et un grand couteau pour
+prendre des _berniques_. Un régal de son enfance qu'il voulait
+renouveler avec moi, des coquillages tout crus avec du pain et du
+beurre.
+
+La mer avait découvert de plusieurs kilomètres, mettant à nu les vastes
+champs de varech, la prairie profonde où l'herbe était brune et salée,
+avec d'étranges fleurs vivantes. Tout alentour, des parois de granit
+fermaient cette fosse immense, et l'île en forme de bête couchée,
+dégarnie jusqu'aux pieds, montrait ses derniers soubassements noirs. Il
+y en avait beaucoup d'autres aussi, d'autres blocs qui s'étaient tenus
+cachés sous les eaux à mer haute, et qui maintenant se faisaient voir,
+surgissaient, avec leurs longues garnitures d'algues, pendantes comme
+des chevelures mouillées. Sur la plaine sombre, on en apercevait de
+posés partout, dans d'étranges attitudes de réveil.
+
+L'air froid était rempli de la senteur âcre du goémon. La nuit venait
+lentement, de son pas silencieux de loup, et tous ces grands dos de
+pierre commençaient à faire songer à des troupeaux de monstres. Nous
+prenions les _berniques_ au bout de nos couteaux, et nous les mangions
+toutes vivantes, en mordant à même dans nos tartines, ayant faim tous
+deux, nous dépêchant de finir, de peur de ne plus y voir.
+
+«Ce n'est plus si bon qu'autrefois», dit Yves quand il eut tout mangé,
+«et puis il me semble que je me sens triste ici.... Quand j'étais petit,
+je me rappelle que ça m'arrivait de temps en temps, la même chose, mais
+pas si fort que ce soir. Allons-nous-en, voulez-vous?»
+
+Alors, moi, je lui répondis étonné de l'entendre:
+
+«Des manières de moi que tu prends là, mon pauvre Yves!
+
+--Des manières de vous, vous dites?»
+
+Et il me regarda avec un long sourire mélancolique, qui m'exprimait de
+sa part des choses nouvelles, indicibles. Je compris ce soir-là qu'il
+avait beaucoup plus que je ne l'aurais pensé des _manières de moi_, des
+idées, des sensations pareilles aux miennes.
+
+«Tenez, continua-t-il, comme suivant toujours le même cours de pensées,
+savez-vous une chose qui m'inquiète souvent quand nous sommes si loin,
+en mer ou dans ces pays de là-bas? Je n'ose pas vous dire.... C'est
+l'idée que je pourrais peut-être mourir et qu'on ne me mettrait pas dans
+notre cimetière d'ici.»
+
+Et il montrait de la main la flèche de l'église de Plouherzel, qu'on
+apercevait au-dessus des falaises de granit, très loin, comme une pointe
+grise.
+
+«Ce n'est pas pour la religion, vous comprenez bien; car, moi, vous
+savez, je n'aime pas beaucoup les curés. Non, une idée que j'ai comme
+ça, je ne peux pas vous dire pourquoi. Et, quand j'ai le malheur de
+penser à cette chose, ça m'empêche d'être brave.»
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Ce fut le soir, après souper, que la mère d'Yves me recommanda
+solennellement son fils, et cela resta toute la vie.
+
+Elle avait bien compris, avec son instinct de mère, que je n'étais pas
+ce que je paraissais être et que je pourrais avoir sur la destinée de
+son dernier fils une influence souveraine.
+
+«Elle dit, traduisait la jeune fille, que vous nous trompez, monsieur,
+et qu'Yves aussi nous trompe pour vous faire plaisir; que vous n'êtes
+pas quelqu'un comme nous autres.... Et elle demande, puisque vous
+naviguez ensemble, si vous voudrez veiller sur lui.»
+
+Alors la vieille femme me commença l'histoire du père d'Yves, histoire,
+que par Yves lui-même, je connaissais déjà depuis longtemps. Je
+l'écoutai volontiers cependant, contée par cette jeune fille, devant la
+grande cheminée bretonne où la flamme dansait sur une souche de hêtre.
+
+«.... Elle dit que notre père était un beau marin, si beau, qu'on
+n'avait jamais vu dans le pays un si bel homme marcher sur terre. Il est
+mort, nous laissant treize, treize enfants. Il est mort comme beaucoup
+de marins de nos pays, monsieur. Un dimanche qu'il avait bu, il est
+parti en mer le soir dans sa barque, malgré un grand vent qui soufflait
+du nord-ouest, et on ne l'a jamais vu revenir. Comme ses fils, il avait
+très bon coeur; mais sa tête était bien mauvaise.»
+
+Et la pauvre mère regardait son fils Yves....
+
+«Elle dit, continua la jeune fille, que mes parents habitaient
+Saint-Pol-de-Léon, dans le Finistère, qu'Yves avait un an, et que, moi,
+je n'étais pas encore venue quand notre père est mort; alors elle a
+quitté cette ville pour retourner à Plouherzel en Goëlo, son pays natal.
+Mon père laissait nos affaires en grand désordre; presque tout l'argent
+que nous avions eu autrefois était passé au cabaret, et ma mère n'avait
+plus de pain à nous donner. C'est alors que nos deux frères aînés,
+Gildas et Goulven, sont partis comme mousses sur des navires au long
+cours.
+
+»On ne les a pas beaucoup vus au pays depuis leur départ, et pourtant on
+ne peut pas dire qu'il ne nous aimaient pas. Ils se sont longtemps
+privés de leur paye de matelot pour permettre à notre mère de nous
+élever, nous les plus petits, Yves, ma soeur qui est ici, et puis moi.
+
+»Mais Goulven a déserté, monsieur, il y a plus de quinze ans, par un
+mauvais coup de tête....
+
+--Eux aussi, dit la vieille femme, sont de beaux et braves marins, leur
+coeur est franc comme l'or.... Mais ils ont la tête de leur père, et
+déjà ils se sont mis à boire....
+
+--Mon frère Gildas, reprit la jeune fille, a navigué sept ans à bord
+d'un américain pour faire, dans le Grand-Océan, la pêche à la baleine.
+Cette campagne l'avait rendu très riche; mais il paraît que c'est un dur
+métier, n'est-ce pas, monsieur?
+
+--Oui, un dur métier, en effet.... Je les ai vus à l'oeuvre, dans le
+Grand-Océan, ces marins-là, moitié baleiniers, moitié forbans, qui
+passent des années dans les grandes houles des mers Australes sans
+aborder aucune terre habitée.
+
+--Il était si riche, mon frère Gildas, quand il est revenu de cette
+pêche, qu'il avait un grand sac tout rempli de pièces d'or.
+
+--Il les avait versées là sur mes genoux, dit la vieille femme en
+relevant les pans de sa robe, comme pour les retenir encore, et mon
+tablier en était plein. De grosses pièces d'or des autres pays, marquées
+de toute sorte de figures de rois et d'oiseaux. Il y en avait de toutes
+neuves, qui représentaient le portrait d'une dame avec une couronne de
+plumes, et qui valaient seules plus de cent francs, monsieur. Jamais
+nous n'avions vu tant d'or.... Il donna mille francs à chacune de ses
+soeurs, mille francs à moi sa mère, et m'acheta cette petite maison où
+nous demeurons. Il dépensa le reste à s'amuser à Paimpol et à faire des
+choses, qui certainement, n'étaient pas bien. Mais ils sont tous comme
+ça, monsieur, vous le savez mieux que moi. Pendant deux mois, on ne
+parlait que de lui dans la ville....
+
+»Depuis il est reparti et nous ne l'avons pas revu. C'est un brave
+marin, monsieur, que mon fils Gildas; mais il est perdu comme son père
+parce que, lui aussi, s'est mis à boire.»
+
+Et la vielle femme courba douloureusement la tête en parlant de ce fléau
+sans remède qui dévore les familles des marins bretons.
+
+Il y eut un silence, et elle parla de nouveau à sa fille d'une voix
+grave en me regardant.
+
+«Elle demande, monsieur.... Si vous voulez lui faire cette promesse....
+Au sujet de mon frère...»
+
+Ce regard anxieux, profond, fixé sur moi, me causait une impression
+étrange. C'est pourtant vrai que toutes les mères, quelles que soient
+les distances qui les séparent, ont, à certaines heures, des expressions
+pareilles.... Maintenant il me semblait que cette mère d'Yves avait
+quelque chose de la mienne.
+
+«Dites-lui que je jure de veiller sur lui _toute ma vie, comme s'il
+était mon frère_.»
+
+Et la jeune fille répéta, traduisant lentement en breton:
+
+«Il jure de veiller sur lui toute sa vie, comme s'il était son frère.»
+
+Elle s'était levée, la vieille mère, toujours droite, et rude, et
+brusque; elle avait pris au mur une image du christ, et s'était avancée
+vers moi, en me parlant comme pour me prendre au mot, là, avec une
+naïveté, une indiscrétion sauvages.
+
+«C'est là-dessus, monsieur, qu'elle vous demande de jurer.
+
+--Non, ma mère, non», dit Yves tout confus, qui essayait de
+s'interposer, de l'arrêter.
+
+Moi, j'étendis le bras vers cette image du christ, un peu surpris, un
+peu ému peut-être, et je répétai:
+
+«Je jure de faire ce que je viens de dire.»
+
+Seulement mon bras tremblait légèrement, parce que je pressentais que
+l'engagement serait grave dans l'avenir.
+
+Et puis je pris la main d'Yves, qui baissait la tête, rêveur:
+
+«Et toi, tu m'obéiras, tu me suivras... _Mon frère_?»
+
+Lui répondit tout bas, hésitant, détournant les yeux, avec le sourire
+d'un enfant:
+
+«Mais oui.... Bien sûr...»
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Nous n'eûmes pas longtemps à dormir, cette nuit-là, _mon frère_ et moi,
+dans notre lit en armoire.
+
+Dès que le vieux coucou de la chaumière eut dit quatre heures de sa voix
+fêlée, vite il fallut nous lever; nous devions être à Paimpol avant le
+jour, pour y prendre à six heures le diligence de Guingamp.
+
+À quatre heures et demie, ce triste matin d'hiver, la pauvre petite
+porte s'ouvre pour nous laisser sortir; elle se referme sur un dernier
+baiser à Yves, de sa mère qui pleure, sur une dernière pression de main
+à moi. Nous nous éloignons tous deux dans la pluie froide et la nuit
+noire, et en voilà pour cinq ans.
+
+Dans les familles de marins, c'est ainsi.
+
+À mi-chemin, nous entendons de loin sonner l'_Angélus_ derrière nous à
+Plouherzel. Nous nous croyons en retard, et nous nous mettons à courir,
+à courir. Nous avons le front baigné de sueur en arrivant à Paimpol.
+
+Nous nous étions trompés; on avait avancé l'heure de l'_Angelus_.
+
+Nous trouvons asile dans un cabaret déjà ouvert, où nous déjeunons en
+compagnie d'_Islandais_ et d'autres _frères de la côte_.
+
+Et, le soir du même jour, à onze heures, nous arrivons à Brest pour
+reprendre la mer.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+J'avais conscience d'avoir accepté une lourde charge en adoptant ce
+frère insoumis, d'autant plus que je prenais très au sérieux mon
+serment.
+
+Mais le sort nous sépara le surlendemain et mit bientôt entre nous deux
+la moitié de la terre.
+
+Yves prit le large dans l'Atlantique, et, moi, je partis pour le Levant,
+pour Stamboul.
+
+Ce fut seulement quinze mois plus tard, en mai 1877, que nous nous
+retrouvâmes à bord d'une certaine _Médée_, qui naviguait du côté de la
+Chine et des Indes.
+
+
+
+
+XXV
+
+ À bord de la _Médée_, avril 1877.
+
+
+«Ça me va comme des guêtres à un lapin», disait Yves d'un air d'enfant,
+en contemplant ses manches pagodes et sa robe en soie bleue de Birmanie.
+
+C'était à Yé, ville de Siam, au bord du golfe de Bengale. Il était assis
+au fond d'une taverne de mariniers, sur un escabeau d'une forme
+chinoise.
+
+Il était très ivre, et, quand il eut ainsi souri de se voir vêtu comme
+un riche d'Asie, ses yeux redevinrent sombres et éteints, sa lèvre
+contractée et dédaigneuse. À ces moments-là, il était capable de tout,
+comme dans ses anciens jours.
+
+À côté de lui, il y avait le grand Kerboul, aussi gabier de misaine, qui
+venait de se faire apporter quinze verres d'une eau-de-vie très coûteuse
+de Singapoore, et les avait successivement vidés, puis brisés à coups de
+poing, avec le terrible sérieux de l'ivresse bretonne. Et les débris de
+ces quinze verres couvraient la table sur laquelle il venait de poser
+ses deux pieds.
+
+Il y avait encore Barrada, le canonnier, toujours beau et tranquille,
+avec son sourire félin. Les gabiers l'avaient, par exception, invité à
+leur fête. Et puis Le Hello, Barazère, six autres du grand mât et quatre
+du beaupré,--tous se carrant, avec des airs superbes, dans des robes
+asiatiques.
+
+Il y avait même Le Hir l'idiot, un de l'île de Sein, qu'ils avaient
+amené pour rire et qui buvait des ordures délayées dans son bol de rhum.
+Enfin deux forbans, deux _black-boules_, déserteurs de tous les
+pavillons, anciennes connaissances d'Yves, qui les avait, ce soir-là,
+ramassés tendrement sur la plage.
+
+...C'était pour fêter sainte Épissoire, patronne des gabiers, qu'ils
+s'étaient rassemblés, et l'usage me commandait d'y paraître avec eux,
+comme officier de manoeuvre.
+
+Depuis un an, ils n'avaient pas mis le pied à terre. Et le commandant,
+qui était content de son équipage, leur avait permis, à eux, les
+meilleurs, de célébrer comme en France l'anniversaire de cette grande
+sainte; il avait choisi cette ville de Yé, parce qu'elle lui semblait
+pour nous la moins dangereuse, le peuple y étant plus inoffensif
+qu'ailleurs et plus _maniable_.
+
+Dans cette salle, qui était vaste et basse, avec des murailles en
+papier, il y avait en même temps que nous une bande de matelots de
+commerce américains, qui buvaient avec des filles rousses à longues
+dents, échappées des lupanars de l'Inde anglaise.
+
+Et ces intrus gênaient les gabiers, qui voulaient être seuls et le leur
+donnaient à entendre.
+
+_Onze heures_.--Les bougies venaient d'être renouvelées dans les
+girandoles de couleur, tandis qu'au dehors la ville siamoise s'endormait
+dans la nuit chaude. Ici, on sentait qu'il y avait des coups de poing
+dans l'air, que les bras avaient besoin de se détendre et de frapper.
+
+«Qu'est-ce que c'est?» dit un des Américains qui avait l'accent de
+Marseille, «qu'est-ce que c'est que ces Français qui viennent ici faire
+la loi? Et celui-là qui est avec eux (moi), le plus jeune de tous, qui a
+l'air de poser et de les commander?
+
+--Celui-là, dit Yves faisant mine de ne pas seulement daigner tourner la
+tête, celui-là faudrait _qu'il aurait des moustaches_, celui qui y
+toucherait!
+
+--Celui-là, dit Barrada, qui il est? Attendez donc, nous allons vous
+l'apprendre, sans qu'il ait besoin de se déranger, et vous aller voir,
+enfants, _si ça va reluire_!»
+
+...Yves leur avait déjà lancé son escabeau de forme chinoise, qui venait
+de crever le mur à toucher leurs têtes, et Barrada, d'un premier coup de
+poing, en avait chaviré deux. Les autres renversés sur les premiers,
+tous par terre, Kerboul assommait dans le tas, à grands coups de table,
+éparpillant sur les ennemis les débris de ses quinze verres.
+
+Alors on entendit au dehors des gongs et des sonnettes, des frôlements
+de soie, de petits rires aigres de femmes.
+
+Et les danseuses entrèrent. (Les gabiers s'étaient commandé des
+danseuses.)....
+
+Ils s'arrêtèrent en les voyant paraître, car elles étaient étranges.
+Peintes comme des images chinoises, couvertes d'or et de pierres
+brillantes, des yeux à demi fermés, pareils à de petites fentes
+blanches, elles s'avançaient au milieu de nous avec des sourires de
+femmes mortes, tenant leurs bras en l'air et écartant leurs doigts
+grêles, dont les grands ongles étaient enfermés dans des étuis d'or.
+
+En même temps, des odeurs de baume et d'encens; on brûlait des baguettes
+dans un réchaud, et une fumée alanguissante se répandait comme un nuage
+bleu.
+
+Les gongs sonnaient plus fort et ces fantômes dansaient, gardant leurs
+pieds immobiles, exécutant une espèce de mouvement rythmé du ventre avec
+des torsions de poignets. Toujours le sourire figé, le regard blanc des
+cadavres; il semblait que cela seul eût vie en elles: ces gros reins
+cambrés de goule qu'agitaient des trémoussements lascifs, et puis, au
+bout des bras raidis, ces mains écartées, inquiétantes, qui se
+tordaient.
+
+...Le Hello, qui, depuis longtemps, dormait par terre, entendant les
+gongs sonner si fort, se réveilla et eut peur.
+
+«Té, pardi, les danseuses!» lui expliqua Barrada, gouailleur, riant de
+lui.
+
+«Ah! Oui, les danseuses!»
+
+Il s'était levé et de sa large patte, qui cherchait en l'air,
+incertaine, il essayait de rabattre ces bras tendus et ces griffes
+dorées, balbutiant, la langue épaisse:
+
+«Faut pas, figure de paravent, faut pas montrer les mains comme ça,
+c'est vilain.... Je croyais que c'était... que c'était... le diable!»
+
+Et il retomba par terre, endormi.
+
+Barrada, lui, qui avait dépassé ce soir sa dose habituelle, leur
+reprochait d'avoir la peau jaune et leur parlait de la sienne qui était
+blanche. «Blanche! Blanche!» il en rabâchait, de cette blancheur, qu'il
+s'exagérait beaucoup du reste, et voulait maintenant la leur faire voir.
+D'abord son bras, puis sa poitrine; il disait: «Tiens, regarde, si c'est
+vrai!»
+
+Elles, les poupées jaunes d'Asie, continuaient leurs lents et lugubres
+trémoussements de bête, gardant le mystère de leur rictus et de leurs
+yeux blancs tirés vers les tempes. Et, à présent, lui, Barrada,
+complètement nu, dansait devant elles, ayant l'air d'un marbre grec qui
+aurait pris vie tout à coup pour quelque bacchanale antique.
+
+...Mais les Birmanes, montées comme des automates, dansèrent longtemps,
+longtemps, plus longtemps que lui. Et, après, à la fin de la nuit, quand
+les gongs eurent fait silence, les matelots furent pris de frayeur à
+l'idée que ces femmes, payées pour leur plaisir, les attendaient. Les
+uns après les autres, ils s'en allèrent du côté de la plage n'osant pas
+les approcher.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+C'était le grand ami d'Yves, ce Barrada, qui s'était _débrouillé_, pour
+repartir une troisième fois sur le même navire que nous.
+
+Enfant naturel, poussé à la belle étoile sur les quais de Bordeaux. Très
+vicieux, avec un bon coeur; plein de contrastes, certaines notions
+premières de respect humain lui manquaient absolument; son honneur, à
+lui, c'était d'être plus beau que les autres, plus leste et plus fort,
+plus _débrouillard_ aussi. (_débrouillard_ et _débrouillage_ sont deux
+mots qui résument presque à eux seuls toute la marine; ils n'ont pas
+d'équivalents académiques.)
+
+Moyennant salaire, ce Barrada professait à bord tous les genres
+d'exercices en usage parmi les matelots: boxe, canne, chausson, avec la
+gymnastique par-dessus le marché, et le chant, et la danse. Souple comme
+un clown; l'ami de tous les hercules de foire posant chez des
+sculpteurs; luttant pour de l'argent chez des saltimbanques.
+
+Au premier rang dans les fêtes de matelots, mais toujours en invité;
+buvant beaucoup, mais ne payant pas; buvant beaucoup, mais jamais trop,
+et passant au milieu de toutes les bacchanales, aussi droit, aussi
+souriant, aussi frais.
+
+Il avait à tout des reparties gouailleuses que d'autres n'auraient pas
+trouvées; l'accent gascon les rendait plus drôles; et puis il terminait
+ses phrases par une espèce de son à lui: un demi-rire qui résonnait dans
+sa poitrine profonde comme ce rauquement des lions qui bâillent.
+
+D'ailleurs, bon, reconnaissant, serviable pour tous et fidèle à ses
+amis; n'ayant jamais qu'une parole et répondant toujours avec la
+franchise renversante des enfants terribles.
+
+Faisant argent de tout, par exemple, même de sa beauté à l'occasion. Et
+cela, naïvement, avec sa bonhomie de sauvage; tellement, que les autres,
+qui le savaient, lui pardonnaient comme à un plus enfant qu'eux. Yves se
+bornait à dire:
+
+«Oh! ça n'est pas joli, Barrada, je t'assure...» et ne lui en voulait
+pas non plus.
+
+Tout cela s'amassait, s'amassait, se condensait en grosses pièces d'or
+cousues contre ses reins dans une ceinture de cuir. Et c'était pour en
+arriver, après son rengagement de cinq ans, à épouser une petite
+Espagnole, qui faisait des modes, à Bordeaux, dans un beau magasin du
+passage Sainte-catherine; petite ouvrière très raffinée, dont il portait
+toujours sur lui une photographie de profil, avec des cheveux coupés sur
+le front et une élégante toque en fourrure, ornée d'une aile d'oiseau.
+
+«Que voulez-vous! C'est une _amitié_ d'enfance!» disait-il, comme s'il
+eût été nécessaire de s'en excuser.
+
+Et, en attendant cette petite fiancée, il s'abandonnait à beaucoup
+d'autres par intérêt souvent, quelquefois aussi par vraie bonté d'âme, à
+la manière d'Yves, pour ne pas faire de la peine.
+
+
+
+
+XXVII
+
+ En mer, mai 1877.
+
+
+Depuis deux jours, la grande voix sinistre gémissait autour de nous. Le
+ciel était très noir; il était comme dans ce tableau où le poussin a
+voulu peindre le déluge; seulement toutes les nuées remuaient,
+tourmentées par un vent qui faisait peur.
+
+Et cette grande voix s'enflait toujours, se faisait profonde,
+incessante; c'était comme une fureur qui s'exaspérait. Nous nous
+heurtions dans notre marche à d'énormes masses d'eau, qui s'enroulaient
+en volutes à crêtes blanches et qui passaient avec des airs de se
+poursuivre; elles se ruaient sur nous de toutes leurs forces: alors
+c'étaient des secousses terribles et de grands bruits sourds.
+
+Quelquefois la _Médée_ se cabrait, leur montait dessus, comme prise,
+elle aussi, de fureur contre elles. Et puis elle retombait toujours, la
+tête en avant, dans des creux traîtres qui étaient derrière; elle
+touchait le fond de ces espèces de vallées qu'on voyait s'ouvrir,
+rapides, entre de hautes parois d'eau; et on avait hâte de remonter
+encore, de sortir d'entre ces parois courbes, luisantes, verdâtres, près
+de se refermer.
+
+Une pluie glacée rayait l'air en longues flèches blanches, fouettait,
+cuisait comme des coups de lanières. Nous nous étions rapprochés du
+nord, en nous élevant le long de la côte chinoise, et ce froid inattendu
+nous saisissait.
+
+En haut, dans la mâture, on essayait de serrer les huniers, déjà au bas
+ris; la _cape_ était déjà dure à tenir, et maintenant il fallait, coûte
+que coûte, marcher droit contre le vent, à cause de terres douteuses qui
+pouvaient être là, derrière nous.
+
+Il y avait deux heures que les gabiers étaient à ce travail, aveuglés,
+cinglés, brûlés par tout ce qui leur tombait dessus, gerbes d'écume
+lancées de la mer, pluie et grêle lancées du ciel; essayant, avec leurs
+mains crispées de froid qui saignaient, de crocher dans cette toile
+raide et mouillée qui ballonnait sous le vent furieux.
+
+Mais on ne se voyait plus, on ne s'entendait plus.
+
+On en aurait eu assez rien que de se tenir pour n'être pas emporté, rien
+que de se cramponner à toutes ces choses remuantes, mouillées,
+glissantes d'eau;--et il fallait encore travailler en l'air, sur ces
+vergues qui se secouaient, qui avaient des mouvements brusques,
+désordonnés, comme les derniers battements d'ailes d'un grand oiseau
+blessé qui râle.
+
+Des cris d'angoisse venaient de là-haut, de cette espèce de grappe
+humaine suspendue. Cris d'hommes, cris rauques, plus sinistres que ceux
+des femmes, parce qu'on est moins habitué à les entendre; cris
+d'horrible douleur: une main prise quelque part, des doigts accrochés,
+qui se dépouillaient de leur chair ou s'arrachaient;--ou bien un
+malheureux, moins fort que les autres, crispé de froid, qui sentait
+qu'il ne se tenait plus, que le vertige venait, qu'il allait lâcher et
+tomber.
+
+Et les autres, par pitié, l'attachaient, pour essayer de l'_affaler_
+jusqu'en bas.
+
+...Il y avait deux heures que cela durait; ils étaient épuisés; ils ne
+pouvaient plus. Alors on les fit descendre, pour envoyer à leur place
+ceux de bâbord qui étaient plus reposés et qui avaient moins froid.
+
+...Ils descendirent, blêmes, mouillés, l'eau glacée leur ruisselant dans
+la poitrine et dans le dos, les mains sanglantes, les ongles décollés,
+les dents qui claquaient. Depuis deux jours on vivait dans l'eau, on
+avait à peine mangé, à peine dormi, et la force des hommes diminuait.
+
+C'est cette longue attente, cette longue fatigue dans le froid humide,
+qui sont les vraies horreurs de la mer. Souvent les pauvres mourants,
+avant de rendre leur dernier cri, leur dernier hoquet d'agonie, sont
+restés des jours et des nuits, trempés, salis, couverts d'une couche
+boueuse de sueur froide et de sel, d'un magma de mort.
+
+...Le grand bruit augmentait toujours. Il y avait des moments où ça
+sifflait aigre et strident, comme dans un paroxysme d'exaspération
+méchante: et puis d'autres où cela devenait grave, caverneux, puissant
+comme des sons immenses de cataclysme. Et on sautait toujours d'une lame
+à l'autre, et, à part la mer qui gardait encore sa mauvaise blancheur de
+bave et d'écume, tout devenait plus noir. Un crépuscule glacial tombait
+sur nous; derrière ces rideaux sombres, derrière toutes ces masses d'eau
+qui étaient dans le ciel, le soleil venait de disparaître, parce que
+c'était l'heure; il nous abandonnait, et il allait falloir se
+débrouiller dans cette nuit....
+
+...Yves était monté avec les bâbordais dans ce désarroi de la mâture, et
+alors je regardais en haut, aveuglé moi aussi, ne percevant plus que par
+instants la grappe humaine en l'air.
+
+Et tout à coup, dans une plus grande secousse, la silhouette de cette
+grappe se rompit brusquement, changea de forme; deux corps s'en
+détachèrent, et tombèrent les bras écartés dans les volutes mugissantes
+de la mer, tandis qu'un autre s'aplatit sur le pont, sans un cri, comme
+serait tombé un homme déjà mort.
+
+«Encore le _marchepied_ cassé!» dit le maître de quart, en frappant du
+pied avec rage. «Du filin pourri, qu'ils nous ont donné dans ce sale
+port de Brest! Le grand Kerboul, à la mer. Le second, qui est-ce?»
+
+D'autres, raccrochés par les mains à des cordages, un instant balancés
+dans le vide, remontaient maintenant, à la force des poignets, en se
+dépêchant,--très vite, comme des singes.
+
+Je reconnus Yves, un de ceux qui grimpaient,--et alors, je repris ma
+respiration, que l'angoisse avait coupée.
+
+Ceux qui étaient à la mer, on jeta bien des bouées pour eux,--mais à
+quoi bon?--on aimait encore mieux ne plus les voir reparaître, car
+alors, à cause de ce danger de _tomber en travers à la lame_, on
+n'aurait pas pu s'arrêter pour les reprendre, et il aurait fallu avoir
+ce courage horrible de les abandonner. Seulement on fit l'appel de ceux
+qui restaient, pour savoir le nom du second qu'on avait perdu: c'était
+un petit novice très sage, que sa mère, une veuve déjà âgée, était venue
+recommander au maître avant le départ de France.
+
+L'autre, celui qui s'était écrasé sur le pont, on le descendit tant bien
+que mal, à quatre, en le faisant encore tomber en route; on le porta
+dans l'infirmerie, qui était devenue un cloaque immonde, où
+bouillonnaient deux pieds d'eau boueuse et noire, avec des fioles
+brisées, des odeurs de tous les remèdes répandus. Pas même un endroit où
+le laisser finir en paix; la mer n'avait seulement pas de pitié pour ce
+mourant, elle continuait de le faire danser, de le _sauter_ de plus
+belle. Il avait retrouvé une espèce de son de la gorge, un râlement qui
+sortait encore, perdu dans tous les grands bruits des choses. On aurait
+peut-être pu le secourir, prolonger son agonie, avec un peu de calme.
+Mais il mourut là assez vite, entre les mains d'infirmiers devenus
+stupides de peur, qui voulaient le faire manger.
+
+_Huit heures du soir_.--À ce moment, la charge du quart était lourde, et
+c'était à mon tour de la prendre.
+
+On se tenait comme on pouvait. On ne voyait plus rien. On était au
+milieu de tant de bruit, que la voix des hommes semblait n'avoir plus
+aucun son; les sifflets d'argent, forcés à pleine poitrine, perçaient
+mieux, comme des chants flûtés de tout petits oiseaux.
+
+On entendait des coups terribles frappés contre les murailles du navire
+comme par des béliers énormes. Toujours les grands trous d'eau qui se
+creusaient, tout béants, partout; on s'y sentait jeté, tête baissée,
+dans la nuit profonde. Et puis une force vous heurtait d'une poussée
+brutale, vous relançait très haut en l'air, et toute la _Médée_ vibrait,
+en ressautant, comme un monstrueux tambour. Alors, on avait beau se
+cramponner, on se sentait rebondir, et vite on se recramponnait plus
+fort, en fermant la bouche et les yeux, parce qu'on devinait d'instinct,
+sans voir, que c'était le moment où une épaisse masse d'eau allait
+balayer l'air, et peut-être vous balayer aussi.
+
+Toujours cela recommençait, ces chutes en avant, et puis ces sauts avec
+l'affreux bruit de tambour.
+
+Et, après chacun de ces chocs, il y avait encore des ruissellements de
+l'eau qui retombait de partout, et mille objets qui se brisaient, mille
+cassons qui roulaient dans l'obscurité, tout cela prolongeant en queue
+sinistre l'effroi du premier grand bruit.
+
+...Et les gabiers, et mon pauvre Yves, que faisaient-ils là-haut? Les
+mâts, les vergues, on les apercevait par instants, dans le noir, en
+silhouettes, quand on pouvait encore regarder à travers cette douleur
+cuisante que causait la grêle; on apercevait ces formes de grandes
+croix, à deux étages comme les croix russes, agitées dans l'ombre avec
+des mouvements de détresse, des gestes fous.
+
+«Faites-les descendre», me dit le commandant, qui préférait le danger de
+ce hunier non serré à la peur de perdre encore des hommes.
+
+Je le donnai vite, avec joie, cet ordre-là. Mais Yves, d'en haut, me
+répondit à l'aide de son sifflet, que c'était presque fini; plus que la
+_jarretière du point_, qui était cassée, à remplacer par un _bout_
+quelconque, et puis ils allaient tous descendre, ayant serré leur voile,
+achevé leur ouvrage.
+
+...Après, quand ils furent tous en bas et au complet, je respirai mieux.
+Plus d'hommes en l'air, plus rien à faire là-haut, plus qu'à attendre.
+Oh! Alors, je trouvai qu'il faisait presque beau, qu'on était presque
+bien sur cette passerelle, à présent qu'on m'avait enlevé le poids si
+lourd de cette inquiétude.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+..._Minuit_,--la fin du quart,--l'heure d'aller se chercher un abri.
+
+En bas, dans la batterie calfeutrée, c'était la tempête avec ses dessous
+de misère, avec ses réalités pitoyables.
+
+D'un bout à l'autre, on voyait cette sorte de longue halle sombre, à
+demi éclairée par des fanaux qui vacillaient. Les gros canons, appuyés
+sur leurs _jambes de force_, se tenaient tant bien que mal, cordés par
+des câbles de fer. Et tout ce lieu remuait; il avait les mouvements
+d'une chose qu'on secouerait dans un crible, qu'on secouerait sans
+trêve, sans merci, perpétuellement, avec une rage aveugle; il craquait
+de partout, il avait des tressaillements de chose animée qui souffre,
+tiraillé, exténué, comme près de s'éventrer et de mourir.
+
+Et les grandes eaux du dehors, qui voulaient entrer, filtraient çà et là
+en filets, en gerbes sinistres.
+
+On se sentait soulevé si vite, que les jambes pliaient,--et puis les
+choses se dérobaient, les choses s'enfonçaient sous les pas,--et on
+descendait avec tout, en se raidissant malgré soi comme pour une espèce
+de résistance.
+
+Il y avait des sons aigres, faux, étonnants, qui sortaient de partout;
+toute cette membrure en forme d'oiseau de mer qui était la _Médée_ se
+disjoignait peu à peu, en gémissant sous l'effort terrible. Et, dehors,
+derrière le mur de bois, toujours le même grand bruit sourd, la même
+grande voix d'épouvante.
+
+Mais tout tenait bon quand même: la longue batterie demeurait intacte,
+on la voyait toujours, d'un bout à l'autre, par moment toute penchée, à
+demi retournée, ou bien se redressant toute droite avec une secousse,
+ayant l'air plus longue encore dans cette obscurité où les fanaux
+étaient perdus, paraissant se déformer et grandir, dans tout ce bruit,
+comme un lieu vague de rêve....
+
+Au plafond très bas étaient pendues d'interminables rangées de poches en
+toile gonflées toutes par un contenu lourd, ayant l'air de ces nids que
+les araignées accrochent aux murailles,--des poches grises enfermant
+chacune un être humain, des hamacs de matelots.
+
+Çà et là, on voyait pendre un bras, ou une jambe nue. Les uns dormaient
+bien, épuisés par les fatigues; d'autres s'agitaient et parlaient tout
+haut dans de mauvais songes. Et tous ces hamacs gris se balançaient, se
+frôlaient dans un mouvement perpétuel; ou bien se heurtaient durement,
+et les têtes se blessaient.
+
+Sur le plancher, au-dessous des pauvres dormeurs, c'était un lac d'eau
+noire qui roulait de droite et de gauche, entraînant des vêtements
+souillés, des morceaux de pain ou de biscuit, des soupes chavirées,
+toute sorte de détritus et de déjections immondes. Et, de temps en
+temps, on voyait des hommes hâves, défaits, demi-nus, grelottants avec
+leur chemise mouillée, qui erraient sous ces rangées de hamacs gris,
+cherchant le leur, eux aussi, cherchant leur pauvre couchette suspendue,
+leur seul gîte un peu chaud, un peu sec, où ils allaient trouver une
+espèce de repos. Ils passaient en titubant, s'accrochant pour ne pas
+tomber, et heurtant de la tête ceux qui dormaient: chacun pour soi en
+pareil cas, on ne prend plus garde à personne. Leurs pieds glissaient
+dans les flaques d'eau et d'immondices; ils étaient insouciants de leur
+malpropreté comme les animaux en détresse.
+
+Une buée lourde à respirer emplissait cette batterie; toutes ces ordures
+qui roulaient par terre donnaient l'impression d'un repaire de bêtes
+malades, et on sentait cette puanteur âcre qui est particulière aux
+bas-fonds des navires pendant les mauvais jours de la mer.
+
+À minuit, Yves, lui aussi, descendit dans la batterie avec les autres
+gabiers de bâbord; ils avaient fait un supplément de quart d'une heure,
+à cause des embarcations qu'il avait fallu _ressaisir_. Ils se coulèrent
+par le panneau entre-bâillé qui se referma sur eux et vinrent se mêler à
+cette misère flottante.
+
+Ils avaient passé cinq heures à leur rude travail, balancés dans le
+vide, éventés par les grands souffles furieux de là-haut, et tout
+trempés par cette pluie fouettante qui leur avait brûlé le visage. Ils
+firent une grimace de dégoût en pénétrant dans ce lieu fermé où l'air
+sentait la mort.
+
+Yves disait, avec son grand air dédaigneux:
+
+«Pour sûr, c'est encore ces _Parisiens_ qui nous ont apporté la peste
+ici.»
+
+Ils n'étaient pas malades, eux qui étaient de vrais matelots; ils
+avaient encore la poitrine dilatée par tout ce vent de la hune, et la
+fatigue saine qu'ils venaient d'endurer allait leur donner un peu de bon
+sommeil.
+
+Ils marchaient sur les boucles, sur les taquets, sur les bouts des
+affûts, avec précaution, pour éviter l'eau boueuse et les
+ordures,--posant leurs pieds nus sur toutes les saillies, se perchant
+avec des frayeurs de chatte. Près de leurs hamacs, ils se
+déshabillèrent, suspendant leurs bonnets, suspendant leurs grands
+couteaux à chaîne de cuir, leurs vêtements trempés, suspendant tout, et
+se suspendant eux-mêmes; et, quand ils furent nus, ils époussetèrent de
+la main un peu d'eau qui ruisselait encore sur leur poitrine dure.
+
+Après quoi, ils s'enlevèrent au plafond avec une légèreté de clown, et
+s'étendirent, tout contre les poutres blanches, dans leur étroite
+couchette de toile. En haut, au-dessus d'eux après chaque grande
+secousse, on entendait comme le passage d'une cataracte; c'étaient les
+lames, les grandes masses d'eau qui balayaient le pont. Mais la rangée
+de leurs hamacs prit quand même le balancement lourd des rangées
+voisines en grinçant sur les crocs de fer, et eux s'endormirent
+profondément au milieu du grand bruit terrible.
+
+...Bientôt, autour du hamac d'Yves, les femmes birmanes vinrent danser.
+Au milieu du nuage d'encens, rendu plus ténébreux par le rêve, elles
+arrivèrent l'une après l'autre avec leur sourire mort, en d'étranges
+costumes de soie, toutes couvertes de pierreries.
+
+Elles balançaient leurs hanches mollement, au son du gong, tenant leurs
+mains en l'air et leurs doigts écartés comme les fantômes. Elles avaient
+des contournements épileptiques des poignets, qui faisaient
+s'enchevêtrer leurs longues griffes enfermées dans des étuis d'or.
+
+Le gong, c'était la tempête qui en jouait, dehors, contre les
+murailles....
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Moi aussi, à minuit, quand j'eus fini mon quart et vu descendre Yves, je
+rentrai dans ma chambre pour essayer de dormir. Après tout, cela ne nous
+regardait plus ni l'un ni l'autre, le sort du navire; nous avions fourni
+notre temps de veille et de travail. Nous pouvions nous coucher
+maintenant avec cette insouciance absolue qu'on a sur mer lorsque les
+heures de service sont finies.
+
+Dans ma chambre à moi, qui était sur le pont, l'air ne manquait pas,--au
+contraire. Par les vitres brisées, toutes les rafales et la pluie
+furieuse pouvaient entrer; les rideaux se tordaient en spirales et
+montaient au plafond avec des bruits d'ailes.
+
+Comme Yves, je suspendis mes vêtements mouillés. L'eau ruisselait sur ma
+poitrine.
+
+On n'était guère bien dans ma couchette, j'y fus vite endormi pourtant,
+par excès de fatigue. Roulé, secoué, à demi chaviré, je me sentais m'en
+aller de droite et de gauche, et ma tête se heurtait sur le bois,
+douloureusement. J'avais conscience de tout cela dans mon sommeil, mais
+je dormais. Je dormais et je rêvais d'Yves.--De l'avoir vu tomber, dans
+le jour, cela m'avait laissé une espèce d'inquiétude et comme la notion
+vague d'avoir été frôlé de près par une chose sinistre.
+
+Je rêvais que j'étais couché dans un hamac, comme autrefois au temps de
+mes premières années de mer. Le hamac d'Yves était près du mien. Nous
+étions balancés terriblement, et le sien se décrochait. Au-dessous de
+nous, il y avait une agitation confuse de quelque chose de noir qui
+devait être l'eau profonde,--et lui, allait tomber là-dedans. Alors je
+cherchais à le retenir avec mes mains, qui n'avaient plus de force, qui
+étaient molles comme dans les rêves. J'essayais de le prendre à
+bras-le-corps, de nouer mes mains autour de sa poitrine, me rappelant
+que sa mère me l'avait confié; et je comprenais avec angoisse que je ne
+le pouvais pas, que je n'en étais plus capable; il allait m'échapper et
+disparaître dans tout ce noir mouvant qui bruissait au-dessous de
+nous.... Et puis ce qui me faisait peur, c'est qu'il ne se réveillait
+pas et qu'il était glacé, d'un froid qui me pénétrait, moi aussi,
+jusqu'à la moelle des os; même, la toile de son hamac était devenue
+rigide comme la gaine d'une momie....
+
+Et je sentais dans ma tête les vraies secousses, la vraie douleur de
+tous ces chocs, je mêlais ce réel avec l'imaginaire de mon rêve, comme
+il arrive dans les états d'extrême fatigue, et alors la vision sinistre
+en prenait d'autant plus d'intensité et de vie....
+
+Ensuite, je perdis conscience de tout, même du mouvement et du bruit, et
+ce fut alors seulement que le repos commença....
+
+...Quand je me réveillai, c'était le matin. La première lumière était de
+cette couleur jaune qui est particulière aux levers du soleil les jours
+de tempête et on entendait toujours le même grand bruit.
+
+Yves venait d'entr'ouvrir ma porte et me regardait. Il était arc-bouté
+dans l'ouverture, se tenant d'une main, penchant son torse en avant et
+en arrière, suivant les besoins de l'instant, pour conserver son
+équilibre. Il avait repris ses pauvres vêtements mouillés, et il était
+tout couvert du sel de la mer, qui s'était déposé dans ses cheveux, dans
+sa barbe comme une poussière blanche.
+
+Il souriait, l'air tranquille et très doux.
+
+«J'avais envie de vous voir, dit-il; c'est que j'ai beaucoup rêvé sur
+vous cette nuit. Tout le temps j'ai vu ces bonnes femmes de Birmanie
+avec leurs grands ongles en or, vous savez? Elles vous entouraient avec
+leurs mauvaises singeries, et je ne pouvais pas réussir à les renvoyer.
+Après cela, elles voulaient vous manger. Heureusement qu'on a sonné le
+branle-bas; j'en étais tout en sueur de la peur que ça me faisait....
+
+--Ma foi, moi aussi, je suis content de te voir, mon pauvre Yves; car,
+de mon côté, _j'ai beaucoup rêvé sur toi_.... Est-ce qu'il fait toujours
+aussi mauvais qu'hier?
+
+--Peut-être un peu plus _maniable_. Et puis voilà le jour. Tant qu'il
+fait clair, vous savez? C'est toujours mieux pour travailler dans la
+mâture. Mais, quand il fait aussi noir que dans le trou du diable, comme
+cette nuit, ça ne va pas du tout.»
+
+Yves promena un regard de satisfaction tout autour de ma chambre,
+installée par lui en prévision du gros temps. Rien n'avait bougé, grâce
+à son arrangement. Par terre, c'était bien un lac d'eau salée sur lequel
+diverses choses flottaient; mais les objets auxquels je tenais un peu
+étaient restés suspendus ou fixés, comme les meubles, aux panneaux des
+murs par des clous et des cornières de fer. Tout était cordé, ficelé,
+attaché avec un soin extrême au moyen de cordes goudronnées de toutes
+les grosseurs. On voyait des armes, des bronzes noués avec des vêtements
+dans un pêle-mêle bizarre. Des masques japonais à longue chevelure
+humaine nous regardaient à travers des treillis de ficelle au goudron;
+ils avaient le même rire lointain, le même tirement d'yeux que ces
+femmes birmanes aux ongles d'or qui avaient voulu me manger dans le rêve
+d'Yves....
+
+...Une sonnerie de clairon tout à coup, alerte et joyeuse: _le rappel au
+lavage!_
+
+Ce clairon avait des vibrations grêles, un peu argentines, dans ce
+beuglement formidable du vent.
+
+Laver le pont quand les lames déferlent dessus, cela semblerait une
+opération très insensée à des gens de terre. Nous, nous ne trouvions pas
+cela trop extraordinaire; cela se fait tous les matins, ce lavage,
+toujours et quand même; c'est une des règles primordiales de la vie
+maritime. Et Yves me quitta en disant, comme s'il se fût agi de la chose
+du monde la plus naturelle:
+
+«Ah!... Je m'en vais à _mon poste de propreté_, alors...»
+
+Cependant ce clairon avait péché par excès de zèle et sonné sans ordre,
+à son heure habituelle; car on ne lava pas le pont ce matin-là.
+
+...On sentait bien que c'était plus _maniable_, comme disait Yves: les
+mouvements étaient plus allongés, plus réguliers, plus semblables à des
+balancements de houle. La mer était moins dure, et on n'entendait plus
+tant de ces grands chocs au bruit profond et sourd.
+
+Et puis le jour arrivait,--un vilain jour, il est vrai, une étrange
+lividité jaune, mais enfin c'était le jour, moins sinistre que la nuit.
+
+...Notre heure n'était pas venue sans doute; car, le surlendemain, nous
+retrouvâmes le calme dans un port, en Chine, à Hong-Kong.
+
+
+
+
+XXX
+
+ Septembre 1877.
+
+
+La _Médée_ a rebroussé chemin depuis longtemps.
+
+Tous les vents, tous les courants l'ont favorisée. Elle a marché, marché
+si vite, pendant des jours et des nuits, qu'on en a perdu la notion des
+lieux et des distances. Vaguement on a vu passer le détroit de Malacca,
+franchi à la course; la mer Rouge, remontée à la vapeur dans un
+éblouissement grand lion couché de Gibraltar. Maintenant on veille
+l'horizon, et la première terre qui paraîtra tout à l'heure sera une
+terre bretonne.
+
+Je suis arrivé moi, sur cette _Médée_, juste pour finir la campagne, et,
+cette fois, ma promenade avec Yves n'aura pas duré cinq mois.
+
+Au milieu de l'étendue grise, il y a maintenant des traînées blanches;
+puis une tour avec de petits îlots sombres, éparpillés; tout cela encore
+très lointain et à peine visible, sous le mauvais jour terne qui nous
+enveloppe.
+
+Nous nous figurions sans peine être encore là-bas, dans cette extrême
+Asie, que nous avons quittée hier; car les choses à bord n'ont pas
+changé de place, ni les visages non plus. Nous sommes toujours encombrés
+de chinoiseries; nous continuons à manger des fruits cueillis là-bas et
+encore verts; nous traînons avec nous des odeurs chinoises.
+
+Mais pas du tout; notre maison s'est déplacée singulièrement vite; cette
+tour et ces îlots, ce sont les Pierres-Noires; Brest est là tout près,
+et, avant la nuit, nous y serons entrés.
+
+...Toujours une émotion de souvenir quand reparaît cette grande rade de
+Brest, imposante et solennelle, et ces grands navires de la marine à
+voiles qu'on est déshabitué de voir ailleurs. Toutes mes premières
+impressions de marine, toutes mes premières impressions de Bretagne,--et
+puis enfin c'est la France....
+
+Le _Borda_, là-bas; je le regarde et je retrouve dans ma mémoire le
+bureau sur lequel j'ai passé, accoudé, de longues heures d'étude; et le
+tableau noir sur lequel j'écrivais fiévreusement, avant l'examen, les
+formules compliquées de la mécanique et de l'astronomie.
+
+Yves, à cette époque, était un petit garçon qu'on eût dit sérieux et
+sage, un petit novice breton, à la figure très douce, qui habitait le
+vaisseau d'à côté, la _Bretagne_, le voisin et le compagnon du _Borda_.
+Nous étions des enfants, alors,--aujourd'hui des hommes
+faits,--demain... la vieillesse,--après-demain, mourir.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Dimanche, jour de grande _soûlerie_ dans Brest.
+
+_Dix heures du soir_.--Nuit calme, clair de lune sur la mer tranquille;
+à bord de la _Médée_, les matelots ont fini de chanter leurs longues
+chansons, et le silence vient de se faire.
+
+Depuis la tombée de la nuit, mes yeux sont tournés vers les lumières de
+la ville. J'attends avec inquiétude cette chaloupe dont Yves est le
+patron: elle est allée à terre et ne revient pas.
+
+Enfin, voici son feu rouge qui s'avance, en retard de deux heures!
+
+La mer est sonore la nuit; déjà on entend des cris qui se mêlent au
+bruit des avirons; il doit se passer dans cette chaloupe d'étranges
+choses.
+
+...Elle est à peine accostée; trois maîtres ivres, furieux, se
+précipitent à bord et me demandent la tête d'Yves:
+
+«Qu'on le mette aux fers pour commencer; qu'on le juge et qu'on le
+fusille après car il a frappé ses supérieurs en service.»
+
+Yves est là debout, tremblant de la lutte qu'il vient de soutenir. Ces
+trois maîtres l'ont battu, ou du moins ont essayé de le battre.
+
+«Ils croyaient me faire du mal!» dit-il avec mépris; et il jure qu'il
+n'a pas rendu les coups de ces trois vieux; d'ailleurs, il les eût
+chavirés ensemble du revers de sa main. Non: il les a laissés
+s'accrocher à lui et le déchirer; ils lui ont égratigné le visage et mis
+ses vêtements en lambeaux, parce qu'il refusait de leur laisser
+conduire la chaloupe, à eux qui étaient ivres.
+
+Tous les chaloupiers aussi sont ivres, par la faute d'Yves, qui les a
+laissés boire.
+
+...Et les trois maîtres se tiennent toujours là, tout près de lui,
+continuant de crier, de l'injurier, de le menacer, trois vieux ivrognes,
+grotesques dans leur bégaiement de fureur, et qui seraient très risibles
+si la discipline, implacable, n'était pas derrière eux pour rendre cette
+scène affreusement grave.
+
+Yves, debout, les poings serrés, les cheveux tombés sur le front, la
+chemise déchirée, la poitrine toute nue, à bout de courage pour endurer
+ces injures, prêt à frapper, en appelle à moi du regard, dans sa
+détresse.
+
+Ô la discipline militaire! à certaines heures, elle est bien lourde. Je
+suis l'officier de quart, moi, et il est contre toutes les règles que je
+m'en mêle autrement que par des paroles calmes, et en les remettant tous
+à la justice du capitaine d'armes.
+
+Contre toutes les règles, aussi, je saute à bas de la passerelle et je
+me jette sur Yves:--il était temps!--je passe mes bras autour de ses
+bras à lui, que j'arrête ainsi dans les miens au moment terrible où ils
+allaient frapper.
+
+Et je les regarde, les autres, qui alors, en présence de ce renversement
+de la situation, battent en retraite comme des chiens devant leur
+maître.
+
+Heureusement c'est la nuit, et il n'y a pas de témoins. Les chaloupiers,
+seuls,--et ils sont ivres.--Puis, d'ailleurs, je suis sûr d'eux: ce sont
+de braves enfants, et, s'il faut aller devant un conseil, ils ne nous
+chargeront pas.
+
+...Alors je prends Yves par les épaules, et, passant devant ses trois
+ennemis, qui se rangent pour nous faire place, je l'emmène dans ma
+chambre et l'y renferme à double tour. Là, pour le moment, il est en
+sûreté.
+
+On m'appelle chez le commandant, que tout ce bruit a réveillé. Hélas! Il
+faut le lui expliquer.
+
+Et j'explique, en atténuant le plus possible la faute de mon pauvre
+Yves. J'explique; après, pendant quelques mortelles minutes, je supplie:
+je crois que je n'avais supplié de ma vie, il me semble que ce n'est
+plus moi qui parle. Et tout ce que je puis dire ou faire vient se briser
+contre le raisonnement glacial de cet homme, qui tient entre ses mains
+cette existence d'Yves, qu'on m'a confiée.
+
+J'ai bien réussi là-haut à écarter le plus grave, la question de coups
+donnés à des supérieurs; mais restent les outrages et le refus
+d'obéissance. Yves a fait tout cela: dans le fond, c'est peut-être
+inique et révoltant; dans la lettre, c'est vrai.
+
+Ordre de le mettre aux fers tout de suite, pour commencer, et de l'y
+envoyer conduire par la garde, à cause de ce bruit et de ce scandale.
+
+Pauvre Yves! C'était la fatalité acharnée contre lui, car, cette fois,
+il n'était pas bien coupable. Et tout cela arrivait maintenant qu'il
+était plus sage, maintenant qu'il faisait de grands efforts pour ne plus
+boire et se bien conduire!
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Quand je revins dans ma chambre lui dire qu'on allait le mettre aux
+fers, je le trouvai assis sur mon lit, les poings fermés, les dents
+serrées de rage. Sa mauvaise tête de Breton avait pris le dessus.
+
+En frappant du pied, il déclara qu'il n'irait pas,--c'était trop
+injuste!--à moins qu'on ne l'y portât de force, et encore il démolirait
+les premiers qui viendraient pour le prendre.
+
+Alors, pour tout de bon, je le vis perdu, et l'angoisse commença à
+m'étreindre le coeur. Que faire? Les hommes de garde étaient là,
+derrière ma porte, attendant pour l'emmener, et je n'osais pas ouvrir;
+les secondes et les instants s'envolaient, et ce que je faisais n'avait
+plus de nom.
+
+Une idée me vint, tout à coup: je le priai très doucement, au nom de sa
+mère, lui rappelant mon serment, et, pour la seconde fois de ma vie,
+l'appelant mon frère.
+
+Yves pleura. C'était fini; il était vaincu et docile.
+
+Je jetai de l'eau sur son front, je rajustai un peu sa chemise et
+j'ouvris ma porte. Tout cela n'avait pas duré trois minutes.
+
+Les hommes de garde parurent. Lui se leva et les suivit, doux comme un
+enfant. Il se retourna pour me sourire, alla répondre avec calme à
+l'interrogatoire du commandant, et se rendit tranquillement à la cale
+pour se faire mettre aux fers.
+
+...Vers minuit, quand ce quart pénible fut terminé, j'allai me coucher,
+envoyant à Yves une couverture et mon manteau. (Il faisait déjà très
+froid cette nuit-là.) C'était, dans mon impuissance, tout ce que je
+pouvais encore pour lui.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Le lendemain, un lundi, le commandant me fit appeler dès le matin, et
+j'entrai chez lui avec un sentiment de rancune dans le coeur, avec des
+paroles âpres toutes prêtes, que je lui aurais lancées dès l'abord pour
+me venger de mes supplication d'hier si je n'avais craint d'aggraver le
+sort d'Yves.
+
+Je m'étais trompé cependant: il avait été touché la veille et m'avait
+compris.
+
+«Vous pouvez aller trouver votre ami. Sermonnez-le un peu tout de même,
+mais dites-lui que je lui pardonne. L'affaire ne sortira pas du bord et
+se réglera par une simple punition disciplinaire. Huit jours de fers, et
+ce sera tout. J'inflige aux trois maîtres, sur votre demande, une
+punition équivalente, huit jours d'arrêts forcés. Je fais cela pour
+vous, qui le traitez en frère, et pour lui aussi, qui est, après tout,
+le meilleur homme du bord.»
+
+Et je m'en allai autrement que je n'étais venu, emportant pour lui de la
+reconnaissance et de l'affection.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Un coin de la cale de la _Médée_, en plein désarmement, dans le plus
+grand désarroi. Un fanal éclaire un vaste fouillis d'objets hétérogènes
+plus ou moins grignotés par les rats.
+
+Une douzaine de matelots,--Barrada, Guiaberry, Barazère, Le Hello, toute
+la bande des amis,--entourent un homme couché par terre. C'est Yves qui
+est aux fers, étendu sur les planches humides, la tête appuyée sur son
+coude, le pied pris dans l'anneau à cadenas de la _barre de justice_.
+
+Son ennemi le plus acharné des trois, maître Lagatut, est devant lui,
+qui le menace avec sa vieille voix d'ivrogne. Il le menace d'une
+revanche de cette histoire de chaloupe, dans laquelle, à son gré, j'ai
+trop mis la main.
+
+Il a quitté ses arrêts pour venir l'injurier;--et, moi qui suis de quart
+et qui fais une ronde, j'arrive par derrière et je le trouve là,--comme
+il est de bonne prise!--les matelots, qui me voient venir, rient tout
+doucement, dans leur barbe, en songeant à ce qui va se passer. Yves,
+lui, ne répond rien, se contentant de se coucher sur l'autre côté et de
+lui tourner le dos avec une suprême insolence; lui aussi m'a vu venir.
+
+«Nous avons commencé une partie d'écarté ensemble, dit maître
+Lagatut:--vous, Kermadec, quartier-maître de manoeuvre; moi, Lagatut,
+premier maître canonnier, décoré de la légion d'honneur.--Grâce à des
+officiers qui vous protègent, vous avez fait les deux premières levées;
+reste à savoir qui va faire les trois autres.
+
+--Maître Lagatut, dis-je par derrière, nous jouerons cela à trois, si
+vous voulez bien: un _rams_, ce sera plus gai. Et toi, mon bon Yves,
+marque encore une levée.»
+
+Une poule qui trouve un couteau, un voleur qui trébuche sur un gendarme,
+une souris qui, par mégarde, pose la patte sur un chat, n'ont pas la
+mine plus longue que maître Lagatut.
+
+...Ce n'était peut-être pas très correct, cette plaisanterie que je
+venais de faire. Mais la galerie, qui nous était très sympathique,
+jouissait beaucoup de ce triomphe d'Yves.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Huit jours après, c'était fini de notre frégate: désarmée au fond de
+l'arsenal, son équipage dispersé, autant dire un navire mort.
+
+Je m'en allais, et Yves venait m'accompagner au chemin de fer. La gare
+était encombrée de matelots: tous ceux de la _Médée_, qui partaient
+aussi; d'autres encore, en bordée, venus pour les reconduire.
+
+Parmi eux, beaucoup d'anciennes connaissances à nous, des protégés, des
+amis d'Yves. Et tous ces braves gens, un peu gris, mettaient bas leur
+bonnet, nous faisant leurs adieux avec effusion. C'étaient les scènes
+habituelles de tous les désarmements: un bateau qui finit, c'est
+quelque chose à part; c'est l'explosion de toutes les reconnaissances et
+de toutes les rancunes, de toutes les haines et de toutes les
+sympathies.
+
+...À l'entrée des salles d'attente, en serrant les mains d'Yves, je lui
+disais:
+
+«M'écriras-tu au moins?»
+
+Et lui répondait:
+
+«Je vais vous expliquer (et il hésitait toujours, avec un sourire doux
+et intimidé). Eh bien, voilà, je vais vous expliquer: c'est que je ne
+sais pas comment vous mettre au commencement.»
+
+En effet, les appellations de _capitaine_, _cher capitaine_, et autres
+du même genre, ne pourraient plus nous aller. Alors, quoi? Je répondis:
+
+«Eh bien, mais c'est très simple...» (Et je cherche longtemps cette
+chose simple, ne trouvant pas du tout.) «C'est très simple, tu
+mettras.... Tu mettras: mon frère; ce sera vrai d'abord et, en style
+épistolaire, ce sera très convenable.»
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Il y avait environ six semaines que la Médée avait été désarmée à Brest
+et que j'étais séparé d'Yves, quand un jour, à Athènes, je crois, je
+reçus cette surprenante lettre:
+
+ «Brest, 15 septembre 1877.
+
+»Mon bon frère,
+
+»Je vous écris ces quelques mots, bien à courir, pour vous faire savoir
+que je me suis marié hier. Et, ma foi, j'aurais bien pu vous demander
+conseil auparavant; mais, vous comprenez, je n'avais pas du tout de
+temps à perdre, étant désigné pour faire la campagne de la _Cornélie_ et
+n'ayant que huit jours devant moi à passer avec ma femme.
+
+»Je pense que vous trouverez, vous aussi, mon bon frère, que cela vaut
+bien mieux que d'être toujours à courir, comme vous savez, d'un bord et
+de l'autre. Ma femme s'appelle Marie Keremenen; je vous dirai qu'elle me
+plaît beaucoup, et je crois que nous irions très bien ensemble si
+seulement je pouvais rester.
+
+»Je vous écrirai un peu plus long avant de partir, mon bon frère, et je
+vous promets que je suis bien triste de m'embarquer cette fois sans
+vous.
+
+»Je termine en vous embrassant de tout mon coeur.
+
+»Votre frère qui vous aime.
+
+»À vous,
+
+ »Yves Kermadec.»
+
+«P.-S.--Je viens d'apprendre que ma destination est changée; j'embarque
+sur l'_Ariane_, qui ne part qu'à la mi-novembre. Cela me donne près de
+deux mois à passer avec ma femme; nous aurons tout à fait le temps de
+faire connaissance, et vous pensez que je suis bien content.»
+
+...Au retour de leurs campagnes, les matelots font mille extravagances
+avec leur argent; c'est de règle. Les villes maritimes connaissent leurs
+excentricités un peu sauvages.
+
+Quelquefois même ils épousent, en manière de passer temps, des femmes
+quelconques pour avoir une occasion de mettre une redingote noire.
+
+Et Yves, lui, qui avait déjà épuisé autrefois tous les genres de
+sottises, pour changer, avait fini par un mariage.
+
+Yves marié!... Et avec qui, mon Dieu?... Peut-être quelque effrontée de
+la ville, ramassée au hasard dans un moment où il était gris!
+
+J'avais sujet d'être très inquiet, me rappelant certaine créature en
+chapeau à plumes qu'il avait failli épouser par distraction,--à vingt
+ans,--dans cette même ville de Brest.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Deux mois plus tard, quand cette _Ariane_ fut prête à partir, le sort
+voulut que je fusse désigné, moi aussi, à la dernière heure, pour faire
+partie de son état-major.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Au moment du départ, je vis cette Marie Keremenen, que j'appréhendais de
+connaître: c'était une jeune femme d'environ vingt ans, qui portait le
+costume du village de Toulven, en basse Bretagne.
+
+Ses beaux yeux noirs regardaient clair et franc. Sans être absolument
+jolie, elle était presque charmante avec son corsage de drap brodé, sa
+coiffe blanche à grandes ailes, et sa large collerette rappelant les
+fraises à la Médicis.
+
+Il y avait en elle quelque chose de candide et d'honnête qu'on aimait à
+regarder. Il me parut que je l'aurais précisément désirée ainsi si
+j'avais été chargé de la choisir moi-même pour mon frère Yves.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Le hasard les avait rapprochés tous deux un jour qu'elle était venue
+voir sa marraine à Brest.
+
+Le galant avait été vite en besogne, et elle, séduite par le grand air
+d'Yves, par son bon sourire doux, s'était laissée aller--avec une
+certaine inquiétude cependant--à ce mariage précipité, qui allait, pour
+commencer, la faire veuve pendant sept ou huit mois.
+
+Elle avait un peu de bien, comme on dit à la campagne, et devait s'en
+retourner, aussitôt après notre départ, chez ses parents, dans son
+village de Toulven.
+
+Yves me confia qu'on prévoyait l'arrivée d'un petit enfant.
+
+«Vous verrez, dit-il: je parierais qu'il arrivera juste pour notre
+retour!»
+
+Et il embrassa sa femme qui pleurait. Nous partîmes. Encore une fois,
+nous nous en allions ensemble nous promener là-bas dans le domaine bleu
+des poissons volants et des dorades.
+
+
+
+
+XL
+
+ 15 novembre 1877.
+
+
+La veille de ce départ, Yves avait obtenu par faveur d'aller à terre
+dans le jour pour voir à l'hôpital maritime son grand frère Gildas, le
+pêcheur de baleines, qui venait d'arriver à moitié perdu et qu'il
+n'avait pas vu depuis dix ans.
+
+Gildas Kermadec était un homme de quarante ans, de haute taille, la
+figure plus régulière que celle d'Yves. On voyait encore dans ses grands
+yeux comme une flamme éteinte; il avait dû être très beau.
+
+Il était paralysé et mourant, perdu par l'eau-de-vie et les excès de
+tout genre; il avait usé sa vie à plaisir, semé sa sève et ses forces
+sur tous les grands chemins du monde.
+
+Il s'avança lentement, appuyé sur un bâton, encore droit et cambré, mais
+traînant la jambe, et le regard égaré.
+
+«Ô Yves!...» dit-il par trois fois, «Ô Yves! Ô Yves!»
+
+C'était à peine articulé; la parole était aussi paralysée chez lui. Il
+ouvrit les bras à Yves pour l'embrasser, et des larmes coulèrent sur ses
+joues brunes.
+
+Yves aussi pleura.... Et puis, vite, il fallut partir. La permission
+qu'on lui avait donnée n'était que d'une heure.
+
+Du reste, Gildas ne parlait plus, il avait fait asseoir Yves près de lui
+sur un banc d'hôpital, et, lui tenant la main, il le regardait avec ses
+yeux de fou près de mourir. D'abord il avait bien essayé de lui dire
+plusieurs choses qui semblaient se presser dans sa tête; mais il ne
+sortait de ses lèvres que des sons inarticulés, rauques, profonds, qui
+faisaient mal à entendre. Non, il ne pouvait plus; alors il se
+contentait de lui tenir la main et de le regarder avec une tristesse
+infinie.
+
+ * * * * *
+
+
+Yves emporta une impression profonde de cette entrevue dernière avec
+son frère Gildas. Ils ne s'étaient revus que deux fois depuis que Gildas
+était parti pour la mer. Mais ils étaient frères, frères de la même
+chaumière et du même sang, et c'est là quelque chose de mystérieux, un
+lien qui résiste à tout.
+
+...Un mois plus tard, à notre première relâche, nous apprîmes que Gildas
+était mort. Alors Yves mit un crêpe à sa manche de laine.
+
+
+
+
+XLI
+
+ À bord de l'_Ariane_, mai 1878.
+
+
+...L'île de Ténériffe se dessinait devant nous comme une sorte de grand
+édifice pyramidal posé sur une immense glace réfléchissante qui était la
+mer. Les côtes tourmentées, les arêtes gigantesques des montagnes
+étaient rapprochées, rapetissées par la limpidité extrême,
+invraisemblable de l'air. On distinguait tout: les angles vifs un peu
+rosés, les creux un peu bleus. Et tout cela posait sur la mer comme une
+grande découpure légère, sans poids. Une bande très nette de nuages d'un
+gris nacré coupait Ténériffe horizontalement par le milieu, et,
+au-dessus, le pic dressait son grand cône baigné de soleil.
+
+Les goélands faisaient un tapage extraordinaire autour de nous; ils
+étaient une bande qui criaient et battaient l'air de leurs ailes
+blanches, dans un de ces accès de frénésie qui les prend quelquefois on
+ne sait à quel propos.
+
+_Midi_.--Le dîner de l'équipage venait de finir; on avait sifflé: _les
+tribordais à ramasser les plats!_ Et Yves, qui était tribordais à bord
+de l'_Ariane_, remontait sur le pont et venait à moi, essayant tout
+doucement son sifflet, pour s'assurer s'il marchait toujours bien.
+
+«Oh! mais qu'est-ce qu'ils ont aujourd'hui, les goélands? Piauler,
+piauler.... Tout le temps du dîner, avez-vous entendu?»
+
+Vraiment non, je ne savais pas ce qu'ils pouvaient bien avoir, les
+goélands. Cependant, comme il fallait, par politesse, répondre quelque
+chose à Yves, je lui racontai à peu près ceci:
+
+«Ils ont demandé à parler à l'officier de quart, qui était précisément
+moi. C'était pour s'informer de leur petit cousin Pierre Kermadec; alors
+je leur ai répondu: «Messieurs, le petit Pierre Kermadec, mon filleul,
+n'est pas encore né; c'est trop tôt, repassez dans quelques jours, quand
+nous serons à Brest.» Aussi, tu vois, ils sont partis. Regarde-les tous
+qui s'en vont là-bas.
+
+«Vous leur avez répondu tout à fait comme il faut, dit Yves, qui riait
+assez rarement. Mais je vais vous dire, moi, j'ai beaucoup rêvé
+là-dessus, encore cette nuit, et savez-vous une peur qui me vient? C'est
+que ce soit une petite fille.»
+
+En effet, quelle contrariété si ce filleul attendu allait être une
+petite fille! Il n'y aurait plus moyen de l'appeler Pierre.
+
+...Cette parenté du petit enfant d'Yves avec les goélands n'était pas de
+mon invention: _goéland_ était le nom qu'on donnait aux gabiers à bord
+de cette _Ariane_, et le nom qu'ils se donnaient entre eux. Il n'y avait
+donc pas à s'étonner que mon petit filleul à venir dût avoir dans les
+veines un peu de ce sang d'oiseau.
+
+Aussi, en parlant de lui dans nos conversations du soir, nous disions
+toujours:
+
+«Quand le _petit goéland_ sera arrivé.»
+
+Jamais nous ne l'appelions d'une autre manière.
+
+
+
+
+XLII
+
+ Brest, 15 juin 1878.
+
+
+Nous habitons pour aujourd'hui un logis de hasard, rue de Siam, à Brest,
+où l'_Ariane_ est revenue mouiller ce matin.
+
+En réponse à l'avis de son arrivée, Yves a reçu de Toulven, du vieux
+Keremenen, la dépêche suivante:
+
+«Petit garçon né cette nuit. Se porte très bien, Marie aussi.
+
+ Corentin Keremenen.»
+
+La nuit venue et nous couchés, impossible de dormir. J'entendis Yves
+dans son lit qui se tourne, se _vire_, comme il dit avec son accent
+breton. À l'idée qu'il ira demain à Toulven voir ce petit nouveau-né,
+son bon et brave coeur déborde de toute sorte de sentiments dans
+lesquels il ne se reconnaît plus.
+
+...Deux jours après lui, je dois, moi aussi, me rendre à Toulven pour le
+baptême.
+
+Et il fait mille projets pour cette cérémonie:
+
+«Je n'ose pas vous dire, mais, si vous vouliez, à Toulven, manger chez
+nous? Dame, vous savez, chez mon beau-père, ça n'est pas comme à la
+ville, bien sûr.»
+
+
+
+
+XLIII
+
+ Brest, 15 juin 1878.
+
+
+Dès le matin, je pars pour Toulven, où Yves m'attend depuis hier.
+
+Temps splendide. La vieille Bretagne est verte et fleurie. Tout le long
+du chemin, de grands bois, des rochers.
+
+Yves est là à l'arrivée de la diligence que j'ai prise à Bannalec. Près
+de lui se tient une jeune fille de dix-huit ou vingt ans qui rougit,
+bien jolie sous sa grande coiffe.
+
+«Voici Anne, me dit Yves, ma belle-soeur, la marraine.»
+
+Il y a encore une petite distance entre le bourg et la chaumière qu'ils
+habitent à Trémeulé en Toulven.
+
+Des gars du village chargent mes malles sur leurs épaules, et me voilà
+en route pour faire ma visite au goéland qui vient de naître; pour faire
+connaissance aussi avec cette famille de bas Bretons, dans laquelle mon
+pauvre Yves est entré par coup de tête, sans trop savoir pourquoi.
+
+Comment seront-ils, ces nouveaux parents de mon frère Yves,--et ce pays
+qui va devenir le sien?
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Nous nous acheminons tous trois par des sentiers creux, très profonds,
+qui fuient devant nous sous le couvert des hêtres et qui sont tout
+pleins de fougères.
+
+C'est le soir; le ciel est couvert, et il fait dans ces chemins une
+espèce de nuit qui sent le chèvrefeuille.
+
+Çà et là sont rangées, au bord, des chaumières grises, très antiques,
+tapissées de mousse.
+
+...Il y en a une d'où part une chanson à dormir, chantée en cadence
+lente par une voix très vieille aussi:
+
+ Boudoul, boudoul, galaïchen!
+ Boudoul, boudoul, galaïch du!...
+
+«C'est _lui_ qu'on berce, dit Yves en souriant. Voici chez nous.»
+
+Elle est à moitié enfouie et toute moussue, cette chaumière des vieux
+Keremenen. Les chênes et les hêtres étendent au-dessus leur voûte verte;
+elle semble aussi ancienne que la terre des chemins.
+
+Au dedans, il fait sombre; on voit les lits en forme d'armoire alignés
+avec les bahuts le long du granit brut des murs.
+
+Une grand-mère en large collerette blanche est là qui chante auprès du
+nouveau-né, qui chante un air du temps de son enfance.
+
+Dans un berceau d'une mode bretonne d'autrefois, qui, avant lui, avait
+bercé ses ancêtres, est couché le petit goéland: un gros bébé de trois
+jours, tout rond, tout noir, déjà basané comme un marin, et qui dort,
+les poings fermés sous son menton. Il a de tout petits cheveux qui
+sortent de son bonnet sur son front comme des petits poils de souris. Je
+l'embrasse, et de tout mon coeur, parce que c'est le bébé d'Yves.
+
+«Pauvre petit goéland!» dis-je en touchant le plus doucement possible
+ses petits cheveux de souris, «il n'a pas encore beaucoup de plumes.
+
+--C'est vrai, dit Yves en riant. Et puis, regardez», ajoute-t-il en
+étendant avec des précautions infinies la petite patte fermée dans sa
+main rude, «je ne l'ai pas très bien réussi: il n'a pas du tout la _peau
+d'entre-doigts_.»
+
+On nous dit que Marie Kermadec est couchée dans un de ces lits dont on a
+refermé sur elle la petite porte de bois à jour, parce qu'elle vient de
+s'endormir; nous baissons la voix de peur de l'éveiller, et nous
+sortons, Yves et moi, pour aller faire dans le village plusieurs
+démarches que nécessite la solennité de demain.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Nous trouvons drôle de nous voir tous deux faisant acte de citoyens
+comme tout le monde. Chez m. Le maire, chez m. Le curé, nous nous
+sentons très empruntés, ayant même par instants des envies de rire.
+
+Petit goéland est définitivement inscrit au registre de Toulven sous les
+prénoms de Yves-Pierre,--celui de son père, et le mien, comme c'est
+l'usage dans le pays. Quant à m. Le curé, il est convenu avec lui qu'il
+nous attendra demain matin, à neuf heures, à l'église, et qu'il y aura
+un _te deum_.
+
+«Maintenant rentrons tout droit, dit Yves; le _père_ doit être déjà de
+retour, et nous les retarderions pour souper.»
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+La nuit de juin descendait doucement, avec beaucoup de calme et de
+silence, sur le pays breton. Dans le chemin creux, on commençait à ne
+plus y voir.
+
+Le vieux Corentin Keremenen était de retour, en effet, de son travail
+aux champs et nous attendait sur sa porte. Même il avait eu le temps de
+faire sa toilette: il avait mis son grand chapeau à boucle d'argent et
+sa veste des fêtes en drap bleu, ornée de paillettes de métal et d'une
+broderie dans le dos, représentant le saint sacrement.
+
+...Il y a une agitation joyeuse dans cette chaumière, un air des grands
+jours. Les chandeliers de cuivre sont allumés sur la table, qui est
+recouverte d'une belle nappe. Les bahuts, les escabeaux, les vieilles
+boiseries de chêne reluisent comme des miroirs; on sent qu'Yves a passé
+par là.
+
+Ces chandeliers n'éclairent pas loin et il y a dans cette chaumière des
+recoins noirs; on voit se mouvoir de grandes choses bien blanches, qui
+sont les coiffes à larges ailes et les collerettes plissées des femmes;
+autrement les fonds sont très obscurs; la lumière vient mourir en
+tremblotant sur le granit des murailles, sur les solives irrégulières et
+noircies par le temps qui portent le chaume du toit. Toujours ce chaume
+et ce granit brut qui jettent encore dans les villages bretons une note
+de l'époque primitive.
+
+...On apporte sur la table la bonne soupe qui fume et nous nous asseyons
+alentour, Yves à ma gauche, Anne à ma droite.
+
+C'est un grand repas, plusieurs poulets à diverses sauces, des crêpes de
+sarrasin, des omelettes au lard et au sucre; du vin et du cidre doré
+qui mousse dans nos verres.
+
+Yves me dit à part, tout bas:
+
+«C'est un très bon homme, mon beau-père;--et ma belle-mère Marianne,
+vous ne pouvez pas vous figurer quelle bonne femme elle est! J'aime
+beaucoup mon beau-père et ma belle-mère.»
+
+Dans la soirée, une jeune fille apporte du village des choses empesées
+de frais, très encombrantes. Anne se dépêche de serrer tout cela dans un
+bahut pendant qu'Yves m'envoie un coup d'oeil d'intelligence, disant:
+
+«Vous voyez, tous ces préparatifs en votre honneur!»
+
+J'avais bien deviné ce que c'était: la coiffe de cérémonie et l'immense
+collerette brodée de mille plis; qui doivent la parer pour la fête de
+demain matin.
+
+De mon côté, j'ai différents petits paquets que je désire faire sortir
+inaperçus de ma malle avec l'aide d'Yves: des bonbons, des dragées, une
+croix d'or pour la marraine. Mais Anne aussi a vu tout cela du coin de
+son oeil, et se met à rire. Tant pis! Et on ne peut pas réussir à se
+faire des mystères dans un logis où il n'y a qu'une seule porte et qu'un
+seul appartement pour tout le monde.
+
+Petit Pierre, lui, toujours tout rond comme un bébé de bronze, continue
+de dormir dans la même pose, les poings fermés sous le menton; jamais
+bébé naissant ne fut si beau ni si sage.
+
+...Quand je prends congé d'eux tous, Yves se lève aussi pour venir me
+conduire jusqu'au village, où je dois coucher à l'auberge.
+
+...Dehors, dans le sentier creux, sous les branches, il fait absolument
+noir; on y est enveloppé d'une obscurité double, celle des grands arbres
+et celle de la nuit.
+
+C'est un genre de calme auquel nous ne sommes plus habitués, celui des
+bois. Et puis la mer n'est pas là; ce pays de Toulven en est très
+éloigné. Nous écoutons; il nous semble toujours que nous devons entendre
+dans le lointain son bruit familier; mais non, c'est partout le silence.
+Rien que des frôlements à peine perceptibles dans l'épaisseur verte,
+faibles bruits d'ailes qui s'ouvrent, trémoussements légers d'oiseaux
+qui ont de petits rêves dans leur sommeil.
+
+On sent toujours les chèvrefeuilles; mais, avec la nuit, il est venu une
+fraîcheur pénétrante et des odeurs de mousse, de terre, d'humidité
+bretonne.
+
+Toutes ces campagnes qui dorment, toutes ces collines boisées qui nous
+entourent, tous ces sommeils d'arbres, toutes ces tranquillités nous
+oppressent. Nous nous sentons un peu des étrangers au milieu de tout
+cela, et la mer nous manque, la mer, qui est en somme le grand espace
+ouvert, le grand champ libre sur lequel nous nous sommes accoutumés à
+courir.
+
+Yves subit ces impressions et me les exprime d'une manière naïve, d'une
+manière à lui, qui n'est guère intelligible que pour moi. Au milieu de
+son bonheur, une inquiétude le trouble ce soir, presque un regret d'être
+venu étourdiment fixer sa destinée dans cette chaumière perdue.
+
+Et puis nous rencontrons un calvaire, qui tend dans l'obscurité ses deux
+bras gris, et nous songeons à toutes ces vieilles chapelles de granit,
+qui sont posées çà et là autour de nous, isolées au milieu des bois de
+hêtres et dans lesquelles veillent des esprits de morts.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Le lendemain jeudi, 16 du mois de juin 1878, par un temps radieux, le
+cortège de baptême s'organise dans la chaumière des vieux Keremenen.
+
+Anne, le dos tourné dans un coin, ajuste sa grande coiffe devant un
+miroir, un peu embarrassée d'être obligée de faire cela devant moi; mais
+les chaumières de Bretagne ne sont pas grandes, et elles n'ont pas
+d'autres séparations au dedans que les petites armoires où l'on dort.
+
+Anne est vêtue d'un costume de drap noir dont le corsage ouvert est
+brodé de soies de toutes couleurs et de paillettes d'argent; elle porte
+un devantier de moire bleue, et, débordant sur ses épaules, une
+collerette blanche à mille plis qui se tient rigide comme une fraise du
+XVIe siècle. Moi, j'ai pris un uniforme aux dorures toutes fraîches,
+et nous produirons certainement un bon effet tout à l'heure, nous
+donnant le bras, dans le sentier vert.
+
+Auprès du petit enfant, il y a ce matin un nouveau personnage, une
+vieille très laide et très extraordinaire, qui fait son entendue et à
+qui on obéit:--c'est la sage-femme, à ce qu'il paraît.
+
+«Elle a l'air un peu sorcière», dit Anne, qui devine mon impression;
+«mais c'est une très bonne femme.
+
+--Oh! oui, une très bonne femme, appuie le vieux Corentin; c'est un air
+qu'elle a comme cela, monsieur, mais elle ne manque pas de religion, et
+même elle a obtenu de grandes bénédictions, l'an passé, au pèlerinage de
+Sainte-Anne.»
+
+Cassée en deux comme Carabosse, un nez crochu en bec de chouette et des
+petits yeux gris bordés de rouge, qui clignotent très vite comme ceux
+des poules, elle va de droite et de gauche, affairée, avec sa grande
+collerette de cérémonie toute raide; quand elle parle, sa voix surprend
+comme un son de la nuit; on croirait entendre la hulotte des sépulcres.
+
+Yves et moi, nous n'aimions pas d'abord cette vieille auprès du
+nouveau-né; mais nous songeons ensuite que, depuis cinquante ans, elle
+préside aux naissances des petits enfants du pays de Toulven, sans avoir
+jamais porté malheur à aucun, bien au contraire. D'ailleurs, elle
+observe en conscience tous les rites anciens, tels que faire boire au
+petit avant le baptême un certain vin dans lequel on a trempé l'anneau
+du mariage de sa mère, et plusieurs autres qui ne devraient jamais être
+négligés.
+
+On y voit juste autant qu'il faut, dans cette chaumière, très enterrée
+et très à l'ombre. Le jour entre un peu par la porte; au fond, il y a
+aussi une lucarne ménagée dans l'épaisseur du granit, mais les fougères
+l'ont envahie: on les voit par transparence, comme les fines découpures
+d'un rideau vert.
+
+...Enfin petit Pierre a terminé sa toilette, et sans pousser un cri. Je
+l'aurais mieux aimé en petit Breton; mais non, il est tout en blanc, le
+fils d'Yves, avec une longue robe brodée et des noeuds de ruban, comme
+un petit monsieur de la ville. Il a l'air encore plus vigoureux et plus
+brun dans ce costume de poupée; les pauvres petits bébés des villes, qui
+vont au baptême dans des toilettes pareilles, n'ont pas, en général, un
+sang si vivace et si fort.
+
+Par exemple, je suis forcé de reconnaître qu'il n'est pas encore bien
+joli; il est probable que cela viendra plus tard; mais, pour le moment,
+il a un minois bouffi de petit chat naissant.
+
+...Dehors, dans le sentier plein de fougères, sous la voûte verte,
+s'agitent déjà quelques grandes coiffes blanches de jeunes filles et des
+corsages de drap à broderies, comme celui d'Anne. Elles sont sorties des
+chaumières voisines et attendent pour nous voir passer.
+
+Bras dessus bras dessous, Anne et moi, nous nous mettons en route. Petit
+Pierre prend les devants, sur les bras de la vieille au nez d'oiseau,
+qui trotte vite et menu, avec un déhanchement bizarre comme les vieilles
+fées. Et le grand Yves marche derrière nous, dans ses habits de mariage,
+très grave, un peu étonné d'être à pareille fête, un peu intimidé aussi
+de défiler tout seul, mais c'est la coutume.
+
+Par le beau matin de juin, nous descendons gaiement le sentier breton;
+au-dessus de nos têtes, le couvert des chênes et des hêtres tamise des
+petits ronds de lumière qui tombent par milliers à travers la verdure
+comme une pluie blanche. Les clématites pendent, mêlées au
+chèvrefeuille, et les oiseaux chantent tous la bienvenue au petit
+goéland, qui fait sa première apparition au soleil.
+
+...Nous voici dans Toulven, qui est presque une petite ville. Les bonnes
+gens sont sur leur porte, et nous défilons tout le long de la grand'rue
+pour aller à l'église.
+
+Elle est très ancienne, cette église de Toulven; elle s'élève toute
+grise dans le ciel bleu, avec sa haute flèche de granit à jours, que par
+place les lichens ont dorée. Elle domine un grand étang immobile avec
+des nénuphars, et une série de collines uniformément boisées qui font
+par derrière un horizon sans âge.
+
+Tout autour, un antique enclos; c'est le cimetière. Des croix bordent la
+sainte allée; elle sortent d'un tapis de fleurs, d'oeillets, de
+giroflées, de blanches marguerites. Et dans les recoins plus abandonnés
+où le temps a nivelé les bosses de gazon, il y a des fleurs encore pour
+les morts: les silènes et les digitales des champs de Bretagne; la terre
+en est toute rose. Les tombes se pressent là, aux portes de l'église
+séculaire, comme un seuil mystérieux de l'éternité; cette grande chose
+grise qui s'élève, cette flèche qui essaye de monter, il semble, en
+effet, que tout cela protège un peu contre le néant; en se dressant vers
+le ciel, cela appelle et cela supplie: et c'est comme une éternelle
+prière immobilisée dans du granit. Et les pauvres tombes enfouies sous
+l'herbe attendent là, plus confiantes, à ce seuil d'église, le son de la
+dernière trompette et des grandes voix de l'Apocalypse.
+
+Là aussi, sans doute, quand, moi, je serai mort ou cassé par la
+vieillesse, là on couchera mon frère Yves; il rendra à la terre bretonne
+sa tête incrédule, et son corps qu'il lui avait pris. Plus tard encore y
+viendra dormir le petit Pierre,--si la grande mer ne nous l'a pas
+gardé,--et, sur leurs tombes, les fleurs roses des champs de Bretagne,
+les digitales sauvages, l'herbe haute de juin, pousseront comme
+aujourd'hui, au beau soleil des étés.
+
+...Sous le porche de l'église, il y avait tous les enfants du village
+qui semblaient très recueillis. M. Le curé était là aussi qui nous
+attendait dans ses habits de cérémonie.
+
+C'était un porche d'une architecture très primitive, et dont bien des
+générations bretonnes avaient usé les pierres; il y avait des saints
+difformes, taillés dans le granit, qui étaient alignés comme des
+gnomes.
+
+La cérémonie fut longue à cette porte. La vieille à tête de chouette
+avait posé le petit Pierre dans nos mains, et nous le tenions à deux
+avec la marraine, comme le veut l'usage, elle du côté des pieds et moi
+du côté de la tête. Yves, adossé aux piliers de granit, nous regardait
+faire d'un air très rêveur, et Anne était bien jolie, sous ce porche
+gris, avec son beau costume et sa grande fraise, tout en lumière, dans
+un rayon de soleil.
+
+Petit Pierre marqua une légère grimace et passa sur sa lèvre le bout de
+sa toute petite langue, d'un air mécontent, quand on lui fit goûter le
+sel, emblème des amertumes de la vie.
+
+M. Le curé récita de longs _oremus_ en latin, après quoi, il dit dans la
+même langue au petit goéland: _Ingredere, Petre, in domum Domini_. Et
+alors nous entrâmes dans l'église.
+
+Des saintes qui étaient là, dans des niches, en costume du XVIe
+siècle, regardaient petit Pierre faire son entrée, de ce même air
+placide et mystique avec lequel elles ont vu naître et mourir dix
+générations d'hommes.
+
+Sur les fonts baptismaux ce fut encore fort long, et puis il nous fallut
+faire station, Anne et moi, devant la grille du choeur, agenouillés
+comme deux nouveaux époux.
+
+Enfin, je dus prendre à moi tout seul le fils d'Yves, que je tremblais
+de briser dans mes mains inhabiles, monter les marches de l'autel avec
+ce précieux petit fardeau, et lui faire embrasser la nappe blanche sur
+laquelle pose le saint sacrement. Je me sentais très gauche en uniforme,
+j'avais l'air de porter un poids des plus lourds. Je ne m'imaginais pas
+que ce fût une chose si difficile de tenir un nouveau-né; encore il
+était endormi: s'il eût été en mouvement, jamais je n'aurais pu réussir.
+
+...Tous les enfants du village nous guettaient au départ, de petits gars
+bretons avec des mines effarouchées, des joues bien rondes et de longs
+cheveux.
+
+Les cloches sonnaient joyeusement en haut de l'antique flèche grise et
+le _Te Deum_ venait d'éclater derrière nous, entonné à pleine voix par
+des petits enfants de choeur en robe rouge et surplis blanc.
+
+On nous laissa passer, encore tranquilles et recueillis, dans l'allée
+fleurie que bordaient les tombes;--mais après, quand nous fûmes
+dehors!...
+
+Petit Pierre, cause de tout ce tapage, était parti devant, emporté de
+plus en plus vite par la vieille au nez crochu, et dormant toujours de
+son sommeil innocent. Anne et moi, nous étions assaillis; petits garçons
+et petites filles nous entouraient avec des cris et des gambades; il y
+en avait de ces petites qui avaient bien cinq ans, et qui portaient déjà
+de grandes collerettes et de grandes coiffes pareilles à celles de leurs
+mères; et elles sautaient autour de nous, comme des petites poupées très
+comiques.
+
+C'était singulier, la joie de ce petit monde breton, rose avec de longs
+cheveux de soie jaune; à peine éclos à la vie, et déjà dans des
+costumes et des modes du vieux temps;--exubérants d'une joie
+inconsciente,--comme autrefois leurs ancêtres, et ils sont morts! Joie
+de la vie toute neuve, joie comme en ont les petits chats, les cabris,
+et, après dix ans, ils meurent; les petits chiens, les petits moutons
+ont de ces joies et font des sauts d'enfant,--et cela passe et on les
+tue!
+
+Nous leur jetions des poignées de dragées, et toute notre route était
+semée de bonbons. On se souviendra longtemps dans Toulven de ce baptême
+du petit goéland.
+
+...Après, nous retrouvâmes le calme du sentier breton, la longue allée
+verte, et, au bout, le hameau sauvage.
+
+Il était maintenant près de midi; les papillons et les mouches volaient
+par bandes le long du chemin. Il faisait très chaud pour un temps de
+Bretagne.
+
+En plein jour, c'était un vrai jardin que ce toit de chaume des vieux
+Keremenen; une quantité de petites fleurs, blanches, jaunes, roses, s'y
+étaient installées en compagnie d'une grande variété de fougères, et le
+soleil s'éparpillait dessus, toujours tamisé par les chênes.
+
+Au dedans, il faisait encore frais, dans le demi-jour un peu vert, sous
+la voûte basse et noire des vieilles solives.
+
+Le dîner était prêt sur la table, et la femme d'Yves, qui s'était levée
+pour la première fois, nous attendait, assise à sa place, dans ses beaux
+habits de fête. En quelques jours, sa jeunesse s'était envolée, elle
+était pâle et maigrie. Yves la regarda avec un air de surprise déçue
+qu'elle put voir; puis, comprenant que c'était mal, il alla l'embrasser
+avec affection, un peu en grand seigneur. Et, moi, j'augurai de tristes
+choses de cette entrevue de désenchantement.
+
+Toutefois ce dîner du baptême fut gai. Il se composait d'un grand nombre
+de plats bretons et dura fort longtemps.
+
+Au dessert, on entendit dehors marmotter très vite, à deux voix, en
+langue de basse Bretagne, des espèces de litanies. C'étaient deux
+vieilles, deux pauvresses, qui se donnaient le bras, appuyées sur des
+bâtons, comme font les fées quand elles prennent forme caduque pour
+n'être pas reconnues.
+
+Elles demandèrent à entrer, étant venues pour dire la bonne aventure au
+petit Pierre. Sur son berceau de chêne où on le balançait doucement,
+elles firent des prédictions très heureuses, et puis se retirèrent en
+bénissant tout le monde.
+
+Alors on leur remit de grosses aumônes, et Anne leur fit des tartines
+beurrées.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+Dans l'après-midi, il y eut une belle scène: mon pauvre Yves était gris
+et voulait aller à Bannalec prendre le chemin de fer pour s'en retourner
+à bord.
+
+Nous étions fort loin à nous promener dans un bois, Anne, lui et moi,
+quand tout à coup cela le prit à propos d'un rien. Il nous avait
+quittés, nous tournant le dos, disant qu'il ne reviendrait plus, et nous
+l'avions suivi par inquiétude de ce qu'il allait faire.
+
+Quand nous arrivâmes après lui à la chaumière des vieux Keremenen, nous
+le vîmes qui avait jeté à terre sa belle chemise blanche et ses beaux
+habits de mariage; le torse nu, comme se mettent les matelots à bord
+pour la tenue du matin, il cherchait partout son tricot de marin qu'on
+lui avait caché.
+
+«Seigneur Jésus, mon Dieu! ayez pitié de nous», disait Marie, se femme,
+en joignant ses pauvres mains pâles de convalescente. «Comment cela
+s'est-il fait, seigneur? Car enfin il n'a pas bu! Ô monsieur,
+empêchez-le», suppliait-elle en s'adressant à moi. «Et qu'est-ce qu'on
+va dire dans Toulven quand il passera, de voir que mon mari a voulu me
+quitter!»
+
+En effet, Yves avait très peu bu; le contentement, sans doute, lui avait
+tourné la tête à ce dîner, et, de plus, nous lui avions fait faire une
+course au grand soleil; il n'y avait pas tout à fait de sa faute.
+
+Quelquefois,--rarement il est vrai,--avec beaucoup de douceur, on
+pouvait l'arrêter encore; je savais cela, mais je ne me sentais pas
+capable aujourd'hui d'employer ce moyen. Non, c'était trop, à la fin!
+Même ici, dans cette paix et ce bon jour de fête, apporter encore ces
+scènes-là!
+
+Je dis simplement:
+
+«Yves ne sortira pas!»
+
+Et, pour lui couper la route, je me mis en travers de la porte,
+arc-bouté aux vieux montants de chêne, qui étaient massifs et solides.
+
+Lui n'osait rien me répondre à moi-même, ni lever sur moi ses yeux
+sombres et troubles. Il allait et venait, cherchant toujours ses habits
+de bord, tournant comme une bête fauve que l'on tient captive. Il avait
+dit à voix basse que rien ne l'empêcherait de sortir dès qu'il aurait
+trouvé son bonnet pour se coiffer. Mais c'est égal, l'idée qu'il
+faudrait me toucher pour essayer de sortir le retenait encore.
+
+Moi aussi, j'étais dans un mauvais jour et je ne sentais plus rien de
+cette affection qui avait duré tant d'années, pardonné tant de choses.
+Je voyais devant moi le forban ivre, ingrat, révolté, et c'était tout.
+
+Au fond de chaque homme, il y a toujours un sauvage caché qui
+veille,--chez nous surtout qui avons roulé la mer.--C'étaient nos deux
+sauvages qui étaient en présence et qui se regardaient, ils venaient de
+se heurter l'un à l'autre, comme dans nos plus mauvais jours passés.
+
+Et dehors, autour de nous, c'était toujours le calme de la campagne,
+l'ombre des chênes, la tranquille _nuit verte_.
+
+Le pauvre vieux Keremenen, lui, ne pouvait rien, et cela risquait de
+devenir tout à fait odieux et pitoyable, quand on entendit Marie qui
+pleurait; c'étaient ses premières larmes de femme, des larmes pressées,
+amères, présage sans doute de beaucoup d'autres; des sanglots qui
+étaient lugubres, au milieu de ce silence lourd que nous gardions tous.
+
+Alors Yves fut vaincu et s'approcha lentement pour l'embrasser:
+
+«Allons, j'ai tort, dit-il, et je demande pardon.»
+
+Et puis il vint à moi et se servit d'un nom qu'il avait quelquefois
+écrit, mais qu'il n'avait jamais osé prononcer:
+
+«Il faut encore me pardonner, _frère_!...»
+
+Et il m'embrassa aussi.
+
+Après, il demanda pardon aux deux vieux Keremenen, qui lui donnèrent de
+bons baisers de père et de mère; et pardon à son fils, le petit
+goéland, en appuyant sa bouche sur ses petites mains fermées qui
+débordaient du berceau.
+
+Il était tout à fait dégrisé et c'était fini; le vrai Yves, mon frère,
+était revenu; il y avait comme toujours dans son repentir quelque chose
+de simple et d'enfantin qui faisait qu'on lui pardonnait sans
+arrière-pensée et qu'on oubliait tout.
+
+Maintenant il ramassait ses effets par terre, les époussetait et se
+rhabillait sans rien dire, triste, épuisé, essuyant son front, où une
+mauvaise sueur froide était venue perler.
+
+...Une heure après, je regardais Yves, qui était posé, avec sa tournure
+d'athlète, auprès du berceau de son fils; il venait de l'endormir, en
+le berçant lui-même, et, peu à peu, progressivement, avec beaucoup de
+précautions, il arrêtait les balancements de la petite corbeille de
+chêne, pour la laisser immobile, voyant que le sommeil était bien venu.
+Ensuite il se pencha davantage pour le regarder de tout près,
+l'examinant avec beaucoup de curiosité, comme ne l'ayant encore jamais
+vu, touchant les petits poings fermés, les petits cheveux de souris qui
+sortaient toujours du petit bonnet blanc.
+
+À mesure qu'il le contemplait, sa figure prenait une expression d'une
+tendresse infinie; alors l'espoir me vint que ce serait peut-être un
+jour sa sauvegarde et son salut, ce petit enfant....
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Le soir, après souper, nous fîmes une promenade beaucoup plus calme que
+celle du jour, Anne, Yves et moi.
+
+Et, à neuf heures, nous étions assis au bord d'un grand chemin qui
+traversait les bois.
+
+Ce n'était pas encore la nuit, tant sont longues en Bretagne les soirées
+du beau mois de juin; mais nous commencions tout de même à causer des
+fantômes et des morts.
+
+Anne disait:
+
+«L'hiver, quand les loups viennent, nous les entendons de chez nous;
+mais quelquefois les revenants aussi, monsieur, se mettent à crier comme
+eux.»
+
+Ce soir-là, on entendait seulement passer les hannetons et les
+cerfs-volants qui traversaient l'air tiède en décrivant des courbes,
+avec de petits bourdonnements d'été. Et puis, dans le lointain du bois:
+_hou!... Hou!..._ Un appel triste, chanté tout doucement d'une voix de
+hibou.
+
+Et Yves disait:
+
+«Écoutez, frère, les perruches de France qui chantent» (c'était un
+souvenir de sa _perruche_ de la _Sibylle_).
+
+Les graminées légères, avec leurs fleurs de poussière grise, étendaient
+sur la terre une couche très haute, à peine palpable, où on enfonçait;
+et les dernières phalènes, qui avaient fini de courir, plongeaient les
+unes après les autres dans ces épaisseurs d'herbes, pour prendre leur
+poste de sommeil le long des tiges.
+
+Et l'obscurité venait, lente et calme, avec un air de mystère.
+
+...Passa un jeune gars breton qui portait un bissac sur l'épaule, et
+s'en revenait gris du pardon de Lannildu, la plume de paon au chapeau.
+(Je ne sais pas bien ce que vient faire ceci dans l'histoire d'Yves: je
+raconte au hasard des choses qui sont restées dans ma mémoire). Il
+s'arrêta pour nous faire un discours. Après quoi, en manière de
+péroraison, et montrant son bissac:
+
+«Tenez, dit-il, j'ai deux chats là-dedans.» (Cela n'avait aucun rapport
+avec ce qu'il venait de nous dire).
+
+Il posa son fardeau par terre et jeta son grand chapeau dessus. Alors ce
+bissac se mit à _jurer_, avec de grosses voix de matous en colère, et à
+circuler par soubresauts sur le chemin.
+
+Quand nous fûmes bien convaincus que c'étaient des chats, il remit le
+tout sur son épaule, salua, et continua sa route.
+
+
+
+
+L
+
+ 17 juin 1878.
+
+
+De bonne heure, nous sommes debout pour aller dans les bois ramasser des
+_luzes_ (petits fruits d'un noir bleu que l'on trouve dans les plus
+épais fourrés, sur des plantes qui ressemblent au gui de chêne).
+
+Anne ne portait plus son beau costume de fête: elle avait mis une grande
+collerette unie et une coiffe plus simple. Sa robe bretonne en drap bleu
+était ornée de broderies jaunes: sur chaque côté de son corsage,
+c'étaient des dessins imitant de ces rangées d'yeux comme en ont les
+papillons sur leurs ailes.
+
+Le long des sentiers creux, dans la nuit verte, nous rencontrions des
+femmes qui allaient à Toulven entendre la première messe du matin. Du
+fond de ces longs couloirs de verdure, on les voyait venir avec leurs
+collerettes, avec leurs hautes coiffes blanches, dont les pans
+retombaient symétriques sur leurs oreilles, comme des bonnets
+d'Egyptiens. Leur taille était très serrée dans des doubles corsages de
+drap bleu qui ressemblaient à des corselets d'insectes et sur lesquels
+étaient brodées toujours les mêmes bigarrures, les mêmes rangées d'yeux
+de papillon. Au passage, elles nous disaient bonjour en langue bretonne,
+et leur figure tranquille avait des expressions primitives.
+
+Et puis, sur les portes des chaumières antiques en granit gris qui
+étaient enfouies dans les arbres, nous trouvions des vieilles assises
+et gardant des petits enfants; des vieilles aux longs cheveux blancs
+dépeignés, aux haillons de drap bleu coupés à la mode d'autrefois, avec
+des restes de broderies bretonnes et de rangées d'yeux: la misère et la
+sauvagerie du vieux temps.
+
+Des fougères, des fougères, tout le long de ces chemins,--les espèces
+les plus découpées, les plus fines, les plus rares, agrandies là dans
+l'ombre humide, formant des gerbes et des tapis;--et puis des digitales
+pourprées s'élançant comme des fusées roses, et, plus roses encore que
+les digitales, les silènes de Bretagne, semant sur toute cette verdure
+fraîche leurs petites étoiles d'une couleur de carmin.
+
+...À nous peut-être la verdure semble plus verte, les bois plus
+silencieux, les senteurs plus pénétrants, à nous qui habitons les
+maisons de planches au milieu du bruit de la mer.
+
+«Moi, je trouve qu'on est très bien ici, disait Yves. Un peu plus tard,
+quand le petit Pierre sera seulement assez grand pour que je l'emmène
+par la main, nous nous en irons tous deux ramasser toute sorte de choses
+dans les bois,--et puis chasser. C'est cela, j'achèterai un fusil, dès
+que je serai un peu riche, pour tuer les loups. Il me semble à moi que
+je ne m'ennuierai jamais dans ce pays...»
+
+Je savais bien, hélas! Qu'il s'y ennuierait à la longue; mais c'était
+inutile de le lui dire et il fallait bien lui laisser sa joie, comme aux
+enfants.
+
+D'ailleurs, lui aussi allait partir; deux jours après moi, il devait
+rejoindre Brest, pour s'embarquer de nouveau. Ce n'était qu'un tout
+petit repos dans notre vie, ce séjour en Toulven, qu'un petit entr'acte
+de Bretagne après lequel notre métier de mer nous attendait.
+
+...Nous fûmes bientôt au milieu des bois; plus de sentiers ni de
+chaumières; rien que des collines se succédant au loin, couvertes de
+hêtres, de broussailles, de chênes et de bruyères. Et des fleurs, une
+profusion de fleurs; tout ce pays était fleuri comme un éden: des
+chèvrefeuilles, de grands asphodèles en quenouilles blanches et des
+digitales en quenouilles roses.
+
+Dans le lointain, le chant des coucous dans les arbres, et, autour de
+nous, des bruits d'abeilles.
+
+Les _luzes_ croissaient çà et là, sur le sol pierreux, mêlées aux
+bruyères fleuries. Anne trouvait toujours les plus belles, et m'en
+donnait à pleine main. Et le grand Yves nous regardait faire avec un
+sourire très grave, ayant conscience de jouer, pour la première fois,
+une espèce de rôle de mentor et s'en trouvant très surpris.
+
+Le lieu était sauvage. Ces collines boisées, ces tapis de lichen, cela
+ressemblait à des paysages des temps passés, tout en ne portant la
+marque d'aucune époque précise. Mais le costume d'Anne était du plein
+moyen âge et alors on avait l'impression de cette période-là.
+
+Non pas le moyen âge sombre et crépusculaire compris par Gustave Doré,
+mais le moyen âge au soleil et plein de fleurs, de ces mêmes éternelles
+fleurs des champs de la Gaule qui s'épanouissaient aussi pour nos
+ancêtres.
+
+...Onze heures quand nous revînmes à la chaumière des vieux Keremenen
+pour dîner; il faisait très chaud cet été-là, en Bretagne; toutes ces
+fougères, toutes ces fleurettes roses des chemins se courbaient sous ce
+soleil inusité, qui les fatiguait même à travers les branchages verts.
+
+..._Une heure_.--Pour moi, temps de partir.--J'allai embrasser d'abord
+petit Pierre, qui dormait toujours dans sa corbeille de chêne antique,
+comme si ces quatre jours ne lui avaient pas suffi pour se remettre de
+toute la fatigue qu'il avait prise pour venir au monde.
+
+Je fis mes adieux à tous. Yves, pensif, debout contre la porte,
+m'attendait pour m'accompagner jusqu'à Toulven, où la diligence devait
+me prendre et me mener à la station de Bannalec. Anne et le vieux
+Corentin voulurent aussi me reconduire.
+
+...Et, quand je vis s'éloigner Toulven, le clocher gris et l'étang
+triste, mon coeur se serra. Dans combien d'années reviendrais-je en
+Bretagne? Encore une fois nous étions séparés, mon _frère_ et moi, et
+tous deux nous en allions à l'inconnu. Je m'inquiétais de son avenir,
+sur lequel je voyais peser des nuages très sombres.... Et puis je
+songeais aussi à ces Keremenen, dont l'accueil m'avait touché; je me
+demandais si mon pauvre cher Yves, avec ses défauts terribles et son
+caractère indomptable, n'allait pas leur apporter le malheur, sous leur
+toit de chaume couvert de petites fleurs roses.
+
+
+
+
+LI
+
+ Novembre 1880.
+
+
+...Un peu plus de deux ans après.
+
+Petit Pierre avait froid. Il pleurait, en se tenant ses deux petites
+mains, qu'il essayait de cacher sous son tablier. Il était dans une rue
+de Brest, avant jour, un matin de novembre, sous la pluie fine. Il se
+serrait contre sa mère, qui, elle aussi, pleurait.
+
+Elle était là, à ce coin de rue, Marie Kermadec, attendant, rôdant dans
+l'obscurité comme une mauvaise femme. Yves rentrerait-il?... Où
+était-il?... Où avait-il passé sa nuit? Dans quel bouge?...
+Retournerait-il au moins à son bord, à l'heure du coup de canon, à temps
+pour l'appel?
+
+D'autres femmes attendaient aussi.
+
+Une passa avec son mari, un quartier-maître comme Yves; il sortait ivre
+d'un cabaret qu'on venait d'ouvrir. Il essaya de marcher, fit quelques
+pas, puis tomba lourdement à terre, avec un bruit lugubre de sa tête
+contre le granit dur.
+
+«Ah! mon Dieu! pleurait la femme; jésus, sainte Vierge Marie, ayez
+pitié de nous!... Jamais je ne l'avais vu comme ça encore!...»
+
+Marie Kermadec l'aida à le remettre debout. Il avait une jolie figure
+douce et sérieuse.
+
+«Merci, madame!»
+
+Et la femme continua de le faire marcher, en le soutenant de toutes ses
+forces.
+
+Petit Pierre pleurait assez doucement, comme comprenant déjà qu'une
+honte pesait sur eux, et qu'il ne fallait pas faire de bruit, baissant
+sa petite tête, et cachant toujours sous son tablier ses pauvres petites
+mains qui avaient froid. Il était assez bien couvert pourtant, mais il y
+avait longtemps qu'il était là, tranquille, à ce coin de rue humide.
+Les lanternes à gaz venaient de s'éteindre, et il faisait très noir.
+Pauvre petite plante saine et fraîche, née dans les bois de Toulven,
+comment était-il venu s'échouer dans cette misère de la ville? Il ne
+s'expliquait pas bien ce changement, lui, il ne pouvait pas comprendre
+encore pourquoi sa mère avait voulu suivre son mari dans ce Brest, et
+habiter un logis sombre et froid, au fond d'une cour, dans une des rues
+basses avoisinant le port.
+
+Un autre passa; il battait sa femme, celui-ci, il ne voulait pas se
+laisser ramener, et c'était horrible. Marie poussa un cri, en entendant
+le bruit creux d'un coup de poing frappé dans une poitrine; et puis elle
+se cacha la figure, n'y pouvant rien. Non! Yves n'en était jamais arrivé
+là, lui. Mais est-ce que cela viendrait? Est-ce qu'il faudrait aussi, un
+de ces jours, descendre jusqu'à cette dernière misère?...
+
+
+
+
+LII
+
+
+Yves, à la fin, parut, marchant droit, cambré, la tête haute, mais
+l'oeil atone, égaré. Il vit sa femme, mais passa sans en avoir l'air,
+lui jetant un mauvais regard trouble.
+
+_Ce n'était plus lui_,--comme il le disait lui-même après, dans les bons
+moments de repentir qu'il avait encore.
+
+Ce n'était plus lui, en effet: c'était la bête sauvage que l'ivresse
+réveillait, quand sa vraie âme était obscurcie et disparue.
+
+Marie se garda de dire un mot, non seulement de faire un reproche, mais
+même de supplier. Il ne fallait rien dire à Yves dans ces moments où sa
+tête était perdue: il serait reparti encore. Elle savait cela; elle
+était pliée à ce silence.
+
+Elle suivit, tête basse, sous la pluie, traînant par la main petit
+Pierre, qui tâchait de pleurer encore plus doucement depuis qu'il avait
+vu son père et qui mouillait ses pauvres petits pieds dans la boue du
+ruisseau. Comment avait-elle pu le laisser marcher ainsi, et même le
+faire sortir, comme cela, avant jour? À quoi pensait-elle donc? Où
+avait-elle la tête?... Et elle le prit à son cou, le réchauffant contre
+elle, l'embrassant avec amour.
+
+Yves fit mine de passer devant sa porte, pour voir,--facétie de
+brute,--puis regarda derrière lui sa femme avec un sourire stupide qui
+faisait mal, comme pour dire: «C'était une plaisanterie que je te
+faisais, mais, tu vois, je vais rentrer.»
+
+Elle le suivit de loin, se dissimulant le long des murs de l'escalier
+noir, se faisant petite, humble. Heureusement il n'était pas jour
+encore, et sans doute les voisins ne seraient pas levés pour être
+témoins de cette honte.
+
+Elle entra après lui dans leur chambre et ferma la porte.
+
+Pas de feu, un air de misère qui prenait au coeur.
+
+La chandelle allumée, Marie vit qu'Yves avait encore tout déchiré ses
+vêtements neufs, qu'elle avait une première fois raccommodés avec tant
+de soin; et puis son grand col bleu était froissé et maculé, et son
+tricot à raies, les mailles rompues, bâillait sur sa poitrine.
+
+Il allait et venait, tournant comme une bête enfermée, dérangeant,
+chavirant brusquement les choses qu'elle avait rangées, les morceaux de
+pain qu'elle avait économisés.
+
+Elle, ayant recouché leur enfant dans son berceau et l'ayant bien
+couvert, faisait semblant de s'occuper des choses de leur ménage. Il
+fallait avoir un air naturel dans ces cas-là; autrement, si on semblait
+trop s'occuper de lui, il s'exaspérait tout à coup, comme un fauve qui a
+senti le sang; et il voulait repartir. Et, quand une fois il avait dit:
+«Eh bien, je m'en vais! Je m'en vais retrouver mes camarades!» il s'en
+allait avec un entêtement de brute; il n'y avait plus ni force, ni
+prières, ni larmes capables de le retenir.
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Quelquefois Yves tombait tout à coup comme un mort et dormait plusieurs
+heures, puis c'était fini. Cela dépendait de l'espèce d'alcool qu'il
+avait pris.
+
+D'autres fois, il tenait bon, on ne sait comment, et s'en retournait
+sur son navire, dans le port, «à la Réserve», faire son service.
+
+Ce matin-là, quand il fut sept heures, Yves, un peu dégrisé, ayant eu
+l'idée de lui-même de tremper sa tête dans de l'eau glacée, sortit et
+prit le chemin de l'arsenal.
+
+
+
+
+LIV
+
+
+Alors Marie s'assit, brisée, anéantie, auprès du petit berceau où leur
+fils venait de se rendormir.
+
+Par les fenêtres sans rideaux une lueur blanche commençait à entrer, une
+lueur pâle, pâle, qui donnait froid.
+
+Encore un jour!--dans la rue, on entendait ce bruit caractéristique des
+bas quartiers de Brest aux heures d'_embauchée_: des milliers de sabots
+de bois martelant les pavés de granit dur. Les ouvriers rentraient dans
+le port de guerre, s'arrêtant en chemin pour boire encore de
+l'eau-de-vie, dans des cabarets à peine ouverts qui mêlaient au jour
+naissant les lueurs sales de leurs petites lampes.
+
+Marie restait là, immobile, percevant avec une espèce d'acuité
+douloureuse tous ces bruits déjà familiers des matins d'hiver qui
+montaient de la rue, voix noyées d'alcool et grouillements de sabots.
+C'était dans une de ces vieilles maisons hautes d'étages, profondes,
+immenses, avec des cours noires, des murs de granit brut, épais comme
+des remparts, renfermant toute sorte de monde, ouvriers, vétérans,
+marins;--au moins trente ménages d'ivrognes. Il y avait quatre
+mois--depuis qu'Yves était revenu des Antilles--qu'elle avait quitté
+Toulven pour venir habiter là.
+
+Une clarté plus blanche entrait par les vitres, tombait sur ces murs
+délabrés et sordides, pénétrait peu à peu toute cette grande chambre, où
+leur modeste petit ménage, aujourd'hui tout en désordre, semblait
+perdu.--Décidément c'était le jour; elle alla, par économie, souffler sa
+chandelle, et puis revint s'asseoir.
+
+Qu'allait-elle faire de sa journée? Travaillerait-elle aujourd'hui? Non,
+elle n'en avait pas le courage, et puis à quoi bon? Encore un jour qu'il
+faudrait passer sans feu, avec la mort dans le coeur, à regarder tomber
+la pluie et à attendre!... Attendre, attendre avec une anxiété qui
+croîtrait d'heure en heure, attendre la tombée de la nuit, le moment où
+le martellement des sabots recommencerait en bas dans la rue grise, la
+_débauchée_. Car Yves et les autres marins dont les navires étaient dans
+le port sortaient en même temps que les ouvriers de l'arsenal, et alors,
+elle, chaque soir, appuyée à sa fenêtre, regardait passer ce flot
+d'hommes, les yeux inquiets, fouillant le plus loin possible dans tous
+ces groupes, cherchant celui qui lui avait pris sa vie.
+
+Elle le reconnaissait de loin, à sa haute taille droite, à sa carrure;
+son col bleu dominait les autres. Quand elle l'avait découvert, marchant
+vite, se hâtant vers le logis, il lui semblait que son pauvre coeur se
+desserrait, qu'elle respirait mieux; quand elle l'avait vu enfin
+au-dessous d'elle entrer par la vieille porte basse, elle était presque
+heureuse. Il arrivait;--et quand il était là et qu'il les avait
+embrassés tous deux, elle et le petit Pierre, le danger était fini, il
+ne ressortait plus.
+
+Mais, s'il tardait à paraître, peu à peu elle sentait l'angoisse
+l'étreindre.... Et, quand l'heure était passée, la nuit venue, la foule
+des hommes dispersée, et que lui n'était pas rentré, oh! alors
+commençaient ces soirées sinistres qu'elle connaissait si bien, ces
+soirées mortelles d'attente qu'elle passait, la porte ouverte, assise
+dans une chaise, les mains jointes, à dire des prières, l'oreille tendue
+à tous les chants de matelots qui venaient du dehors, tremblant à tous
+les bruits de pas qu'elle entendait dans l'escalier noir.
+
+Et puis, très tard, quand les autres, les voisines, étaient couchées et
+ne pouvaient plus la voir, elle descendait; sous le froid, sous la
+pluie, elle s'en allait comme une insensée attendre aux coins des rues,
+écouter aux portes des bouges où l'on buvait encore, coller sa joue
+pâlie aux vitres des cabarets....
+
+
+
+
+LV
+
+
+Petit Pierre dormait toujours dans son berceau, pour rattraper son
+pauvre petit sommeil perdu d'avant jour.--Et, ce matin-là, sa mère aussi
+s'était assoupie près de lui dans sa chaise, accablée qu'elle était de
+fatigue et de veille.
+
+Le grand jour pâle était tout à fait levé quand elle se réveilla, les
+membres engourdis, ayant froid. En reprenant ses idées, vite elle
+retrouva son angoisse. Pourquoi avait-elle quitté Toulven? Pourquoi
+s'était-elle mariée? Pauvre fille de la campagne, que faisait-elle dans
+ce Brest, où on regardait son costume de paysanne? Pourquoi était-elle
+venue traîner dans les rues de la ville sa grande collerette blanche,
+souvent trempée de pluie, que, par désespérance, par dégoût de tout,
+elle laissait maintenant pendre toute fripée et sans apprêt sur ses
+épaules?
+
+Elle avait épuisé tous les moyens pour ramener Yves. Il était encore si
+doux, si bon, il aimait tant son petit Pierre dans ses moments
+raisonnables, que souvent elle s'était reprise à espérer! Il avait des
+repentirs très sincères, qui duraient plusieurs jours; et c'étaient des
+jours de bonheur.
+
+«Il faut me pardonner, disait-il, tu vois bien que _ce n'était plus
+moi_!»
+
+Et elle pardonnait; alors on ne se quittait plus; quand par hasard il
+faisait un peu beau temps, on habillait petit Pierre dans ses habits
+neufs, et on allait se promener, tous les trois, dans Brest.
+
+...Et puis, un beau soir, Yves ne rentrait pas, et c'était à
+recommencer, il fallait retomber dans ce désespoir.
+
+Cela allait de mal en pis; le séjour à Brest exerçait sur lui cette même
+influence qu'il a d'ordinaire sur tous les marins. Maintenant c'était
+presque chaque semaine; cela devenait _une habitude_. À quoi bon
+espérer?
+
+Il n'y avait plus d'argent dans leur tiroir. Comment faire? En emprunter
+à ces femmes, les voisines, qui de temps en temps buvaient aussi, et
+qu'elle dédaignait de connaître; elle en aurait trop honte! Pourtant
+elle était à bout de moyens pour cacher sa détresse à ses parents, qui
+ne savaient rien, eux, et qui s'étaient mis à aimer Yves comme leur vrai
+fils.
+
+Eh bien, elle le leur dirait, qu'il n'en était pas digne. Une révolte se
+faisait en elle. Elle le laisserait, cet homme; c'était trop à la fin,
+et il n'avait pas de coeur....
+
+
+
+
+LVI
+
+
+Et pourtant, si!--quelque chose lui disait qu'il en avait, du coeur,
+mais qu'il était un grand enfant que la vie de la mer avait perdu. Avec
+un attendrissement très doux, elle retrouvait sa figure noble et
+tranquille, sa voix, son sourire des bons moments où il était sage....
+
+L'abandonner?... À cette idée qu'il s'en irait seul, tout à fait perdu
+alors, et jetant tout au diable, livré à ses vices et à ceux des autres,
+recommencer sa vie de débauches avec d'autres femmes, naviguer au loin,
+puis vieillir seul, délaissé, épuisé par l'alcool!... Oh! à cette idée
+de le quitter, elle était prise d'une angoisse plus horrible que tout:
+elle sentait qu'elle était rivée à lui maintenant par un lien plus fort
+que toute raison, que toute volonté humaine. Elle l'aimait éperdument,
+sans avoir conscience de la grandeur de son amour.... Non, plutôt, si
+elle ne pouvait pas l'en retirer, elle se laisserait rouler avec lui
+dans la dernière fange pour l'avoir encore dans ses bras jusqu'à l'heure
+de mourir.
+
+
+
+
+LVII
+
+
+Petit Pierre n'aimait pas du tout Brest, lui; il trouvait que c'était
+vilain et que c'était noir.
+
+Il y demeurait seulement depuis quatre mois, et déjà ses joues rondes
+avaient un peu pâli sous leur teinte brune. Avant, elles étaient
+pareilles à ces brugnons très mûrs des pays du Midi, qui sont d'une
+couleur chaude et dorée, d'un rouge taché de soleil.
+
+Ses yeux étaient noirs et brillaient d'un éclat de jais, comme ceux de
+sa mère, entre de très longs cils charmants. Dans ses petits sourcils,
+il y avait déjà quelque chose de grave, qui était d'Yves.
+
+Il était beau à peindre, avec son expression réfléchie, et ce petit air
+mâle et décidé qu'il prenait déjà comme un grand garçon.
+
+De temps en temps, il avait bien encore des moments de gaieté très
+bruyante; il sautait, sautait tout autour de la chambre triste, en
+faisant beaucoup de tapage. Mais cela ne lui venait plus aussi souvent
+qu'à Toulven.
+
+Il regrettait, dans son petit souvenir encore vague, il regrettait les
+petits camarades du sentier de hêtres, et les cajoleries de ses
+grands-parents, et les chansons de sa vieille grand-mère. Là-bas, tout
+le monde s'occupait de lui, tandis qu'ici il était presque toujours tout
+seul.
+
+Non, il n'aimait pas la ville. Et puis il avait toujours froid, dans
+cette chambre nue et dans ces vieux escaliers de pierre.
+
+
+
+
+LVIII
+
+
+«Il faut me pardonner; tu vois bien que ce n'était plus moi.»
+
+Quand une fois Yves avait dit cela, tout était bien fini; mais c'était
+souvent très long à venir. Lorsque l'ivresse était passée, pendant deux
+ou trois jours il restait sombre, morne, ne parlant plus, jusqu'au
+moment où son sourire s'épanouissait de nouveau tout à coup à propos
+d'un rien, avec une expression de confusion très enfantine.--Alors le
+ciel se rouvrait pour la pauvre Marie, et elle lui souriait, elle aussi,
+d'une façon particulière, sans jamais dire un mot de reproche; et
+c'était la fin de l'épreuve.
+
+Une fois, elle osa lui demander très doucement:
+
+«Au moins, ne reste pas trois jours à bouder après, quand c'est passé.»
+
+Et lui, encore plus bas, avec un demi-sourire très naïf, la regardant de
+côté, tout confus:
+
+«Ne pas rester trois jours à bouder, tu dis? Dame, est-ce que tu crois
+que je suis bien content de moi quand j'ai fait de ces coups.... Comme
+ceux-là? Oh! Mais ça n'est pas contre toi, ma pauvre Marie, bien sûr.»
+
+Alors elle s'approcha plus près, s'appuyant contre son épaule, et lui,
+voyant ce qu'elle voulait, l'embrassa.
+
+«Oh! _la boisson! La boisson!_...» dit-il lentement, ses yeux se
+détournant à demi fermés avec une expression farouche. «Mon père! mes
+frères!... à présent, c'est mon tour!»
+
+Il n'avait encore jamais rien dit de pareil. Ce vice terrible, il n'en
+parlait jamais, et il semblait qu'il ne s'en inquiétât pas.
+
+...Comment ne pas avoir encore de petits moments d'espoir quand on le
+voyait ensuite si sage, si soumis, jouant au coin du feu avec son fils;
+puis quittant tout à fait ses façons de seigneur, ayant pour sa femme
+mille petites prévenances douces, afin de lui faire oublier sa peine?
+
+Comment croire que cet Yves-là pourrait bientôt et fatalement redevenir
+l'_autre_, celui des mauvais jours, l'Yves au regard terne, l'Yves morne
+et brutal, la bête égarée d'alcool, que rien ne toucherait plus? Alors
+Marie l'entourait davantage de sa tendresse, concentrait sur lui toute
+sa force de volonté, le veillait comme un petit enfant, tremblait en le
+suivant des yeux quand seulement il descendait dans cette rue où
+passaient les camarades à grand col bleu, et où s'ouvraient les portes
+des bouges.
+
+...À terre, Yves était perdu; il le sentait bien lui-même, et se disait
+tristement qu'il fallait essayer de repartir.
+
+Il avait grandi sur mer, au hasard, à la façon des plantes sauvages. On
+ne s'était guère occupé jamais de lui donner des notions de devoir ni de
+conduite, ni de rien au monde. Moi seul peut-être, moi, que sa destinée
+et une prière de sa mère avaient mis sur son chemin, j'avais pu lui
+parler de ces choses nouvelles, mais trop tard sans doute, ou trop
+vaguement. La discipline du bord, c'était là le grand frein qui avait
+conduit seul sa vie matérielle, la maintenant dans cette austérité rude
+et saine qui fait les matelots forts.
+
+La _terre_ avait été longtemps pour lui un lieu de passage où on
+devenait libre et où il y avait des femmes; on y descendait comme en
+pays conquis, entre les longs voyages; alors on avait de l'argent, et,
+dans les quartiers de plaisir, on faisait tout plier devant ses caprices
+et sa force.
+
+Mais vivre d'une vie régulière avec un petit ménage, compter ses
+dépenses chaque jour, se conduire soi-même et songer au lendemain, ses
+allures de matelot ne cadraient plus avec ces obligations imprévues.
+D'ailleurs, autour de lui, dans ce Brest abâtardi et pourri, l'alcool
+semblait suinter des murs avec l'humidité malsaine. Alors il tombait
+tout à fait bas comme tant d'autres qui, eux aussi, avaient été bons et
+braves; il s'avilissait, se ravalait peu à peu au niveau de ce peuple
+d'ivrognes; et sa débauche devenait repoussante et vulgaire comme une
+débauche d'ouvrier.
+
+
+
+
+LIX
+
+
+...Un jour, je reçus une lettre qui m'appelait au secours.
+
+Elle était très simple, et ressemblait beaucoup à celle d'un enfant:
+
+«Mon bon frère,
+
+»Je ne sais comment vous dire, mais c'est vrai, je me suis mis à boire.
+Aussi je ne voulais pas demeurer dans Brest, vous le savez bien, car
+j'avais peur de cette chose.
+
+»J'ai déjà été puni trois fois de fers à la Réserve, et maintenant je ne
+sais plus comment me débarrasser du bâtiment, car je vois bien qu'en
+restant à bord il m'arrivera quelque malheur.
+
+»Mais il me semble que, si je pouvais embarquer encore près de vous, ce
+serait tout à fait ce qu'il me faudrait. Mon bon frère, puisque vous
+êtes bientôt pour repartir, si vous pouviez venir à Brest pour me
+prendre, je serais bien mieux qu'ici, et, pour sûr, cela me sauverait.
+
+»Vous m'avez fait bien mal en me disant sur votre lettre que je n'aimais
+pas ma femme ni mon fils; car, pour elle et mon petit Pierre, je ferais
+tout.
+
+»Oui, mon bon frère, j'ai pleuré et je pleure encore dans le moment que
+je vous écris, et je ne vois plus, avec les larmes qui me sont dans les
+yeux.
+
+»Je n'espère que vous voir venir. Je vous embrasse de tout mon coeur, en
+vous priant de ne pas oublier votre frère, malgré tous les chagrins
+qu'il vous donne.
+
+»Bien à vous,
+
+ »Yves Kermadec.»
+
+
+
+
+LX
+
+
+Un dimanche de décembre, je revins à Brest sans être annoncé et je
+descendis dans le quartier bas de la Grand'rue, cherchant la maison
+d'Yves. En lisant les numéros des portes, je longeais toutes ces hautes
+constructions de granit, qui sont d'anciennes maisons de riches tombées
+aux mains du peuple: en bas, partout des cabarets ouverts; en haut, des
+fenêtres à rideaux de pauvre, avec de dernières fleurs maladives, sur
+les appuis; des chrysanthèmes morts, dans des pots.
+
+C'était le matin. Des bandes de matelots circulaient déjà, dans leur
+belle tenue propre, chantant, commençant la fête du dimanche.
+
+On respirait une brume blanche, une fraîcheur humide,--sensation
+nouvelle de l'hiver.--Comme j'arrivais de l'Adriatique, encore
+ensoleillée, les teintes de ce Brest me semblaient plus grises.
+
+Au numéro 154,--au-dessus de l'enseigne: _À la Pensée du beau
+canonnier_.--Je montai trois étages d'un vieil escalier immense, et
+trouvai la chambre des Kermadec.
+
+On entendait de la porte le bruit régulier d'un berceau. Petit Pierre,
+bien gâté tout de même, avait gardé cette habitude de se faire
+endormir, et Yves, seul avec son fils, était assis près de lui, le
+berçant d'une main, très lentement.
+
+Il leva son regard triste, ému de me voir, mais osant à peine venir à
+moi, son expression disant: «Ah! oui, frère, je sais, vous venez pour me
+prendre; c'était bien ce que j'avais demandé; mais.... Mais je ne vous
+attendais peut-être pas si vite; et, de m'en aller, cela va me faire
+souffrir...»
+
+Physiquement, Yves avait changé beaucoup. Il était devenu plus pâle, à
+l'abri du hâle de mer; son expression était différente, moins assurée,
+et presque douloureuse. Il avait souffert, on le voyait bien; mais, sur
+sa figure, toujours marmoréenne, incolore, le vice n'avait pu imprimer
+aucune trace.
+
+Je regardais tout autour de moi avec une impression de surprise et un
+serrement de coeur; en effet, je n'avais pas prévu ce que pourrait être,
+à terre et dans une ville, le logis de mon frère Yves. Il était bien
+différent de ces logis de mer où je l'avais longtemps connu: les hunes,
+pleines de vent et de soleil. Ici, maintenant, au milieu de ces réalités
+pauvres, je me trouvais, comme lui sans doute, dépaysé et mal à l'aise.
+
+Marie était dehors, à la fontaine, et petit Pierre dormait bien, ses
+longs cils de petit enfant reposés sur ses joues. Nous étions seuls l'un
+devant l'autre, et, comme il avait peur de se retrouver ainsi en face de
+moi, vite il parla d'embarquement, de départ.
+
+Une permutation sur la _liste_ me mettait à Brest le premier à partir;
+on allait armer deux ou trois bateaux,--pour la station de Chine, pour
+les mers du sud, pour le Levant;--et il fallait s'attendre, d'une heure
+à l'autre, à une de ces destinations-là.
+
+La semaine qui suivit fut une de ces périodes agitées comme on en
+traverse souvent dans les existences maritimes: vivre en camp volant à
+l'hôtel, dans le désordre des malles à moitié défaites, ignorant la
+route qu'on prendra demain; s'occuper d'une quantité de choses, service
+au port et préparatifs de campagne;--et puis des allées et venues, des
+démarches pour Yves, afin de le retirer de cette Réserve et de le garder
+sous ma main, prêt à partir avec moi.
+
+Les journées de décembre, très courtes, très sombres, s'enfuyaient vite.
+Je montais souvent, quatre à quatre, le vieil escalier sordide des
+Kermadec;--et Marie, toujours anxieuse des premiers mots que j'allais
+dire, me souriait tristement, avec une confiance respectueuse et
+résignée, attendant ma décision.
+
+
+
+
+LXI
+
+ En rade de Brest, 23 décembre 1880.
+
+
+Une nuit de décembre, claire et froide;--un grand calme sur la mer, un
+grand silence à bord.
+
+Dans une très petite chambre de navire, qui est peinte en blanc et qui a
+des murs de ter, Yves est assis près de moi sur des malles, des caisses
+ouvertes. C'est encore le désarroi de l'arrivée; il faudra s'installer
+et se faire un chez-soi dans ce réduit qui va bientôt nous promener au
+milieu des lames ou des houles de l'hiver.
+
+Tous ces embarquements prévus, ces longues campagnes projetées, n'ont
+pas abouti. Et je me trouve tout simplement sur cette _Sèvre_ qui ne
+quittera pas les côtes bretonnes. Depuis ce matin, Yves est de
+l'équipage, et nous voilà ensemble encore, à vue humaine, pour un an.
+Étant donné notre métier, c'est là un bonheur qui nous arrive; nous
+pouvions d'un moment à l'autre nous quitter pour toujours. Et Yves a
+donné joyeusement cent francs de sa bourse au marin qui a consenti à lui
+céder sa place.
+
+Va pour cette _Sèvre_, puisque le sort nous y a jetés. Cela nous
+rappellera le temps déjà lointain où nous naviguions tous deux sur la
+_mer brumeuse_ protégée par le _clocher à jour_.
+
+Mais j'aurais mieux aimé être envoyé ailleurs, quelque part au soleil;
+pour Yves surtout, j'aurais voulu l'emmener plus loin de Brest, plus
+loin des mauvais amis et des tavernes de la côte.
+
+
+
+
+LXII
+
+ En mer, 25 décembre, Noël.
+
+
+C'était le surlendemain, de très bonne heure, au petit jour. Je montais
+sur le pont, ayant à peine dormi un moment, après un _quart de minuit à
+quatre heures_ très dur: nous avions été malmenés toute la nuit par
+grand vent et grosse mer. Yves était là, tout mouillé, mais très à son
+aise dans son élément, et, dès qu'il me vit paraître, il me montra de la
+main, en souriant, un pays singulier duquel nous nous approchions.
+
+Des falaises grises muraient les lointains de l'horizon comme un long
+rempart.--Une espèce de calme venait de se faire dans les eaux, bien que
+le vent continuât de nous envoyer sa poussée furieuse. Au ciel, des
+nuées sombres et lourdes glissaient les unes sur les autres, très vite:
+toute une voûte de plomb en mouvement; des choses immenses, obscures,
+qui se déformaient, qui semblaient très pressées de passer, de courir
+ailleurs, comme prises du vertige de quelque chute prochaine et
+formidable. Autour de nous, des milliers d'écueils, des têtes noires qui
+se dressaient partout au milieu de cet autre remuement argenté que les
+lames faisaient; on eût dit d'immenses troupeaux de bêtes marines. À
+perte de vue, il y en avait toujours, de ces dangereuses têtes noires,
+la mer en était couverte. Et puis, là-bas, sur la falaise lointaine, les
+silhouettes de trois clochers très vieux, ayant l'air plantés là tout
+seuls au milieu d'un désert de granit, l'un dominant de beaucoup les
+deux autres et dressant sa haute taille comme un géant qui observe et
+qui préside....
+
+Ah! oui!... je le reconnaissais bien, celui-là, et, comme Yves, je le
+saluai d'un sourire; un peu inquiet cependant de le voir reparaître si
+près de nous, et au milieu de cette fête de ténèbres, un matin où je ne
+l'attendais pas.... Qu'étions-nous venus faire là, dans son voisinage?
+Cela n'entrait pas dans nos projets, je ne comprenais plus.
+
+C'était une décision brusque du commandant, prise pendant mon heure de
+sommeil: venir à l'entrée de la rade du taureau, tout près de
+Saint-Pol-de-Léon, chercher un abri contre le vent du sud, la mer au
+large s'étant faite trop grosse pour nous.
+
+...Et voilà comment, à son retour dans la _mer brumeuse_, la première
+visite d'Yves fut pour son clocher.
+
+
+
+
+LXIII
+
+ Cherbourg, 27 décembre 1880.
+
+
+À sept heures du matin, on me rapporte Yves, au fond d'un canot, ivre
+mort. Ce sont d'anciens amis, des gabiers de la _Vénus_, qui l'ont
+traîné toute la nuit dans les bouges,--pour fêter leur retour des
+Antilles.
+
+Je suis de quart. Personne encore sur le pont; seulement quelques
+matelots qui font leur _fourbissage_,--mais des dévoués, ceux-là, connus
+de longue date, et sur qui on peut compter. Quatre hommes l'enlèvent, le
+descendent furtivement par un panneau et le cachent dans ma chambre.
+
+Mauvais début à bord de cette _Sèvre_, où je l'avais pris sous ma garde,
+comme en punition, et où il avait promis d'être exemplaire. Cette idée
+sombre me venait pour la première fois, qu'il était perdu, bien perdu,
+malgré tout ce que je pourrais tenter pour le sauver de lui-même. Et
+aussi cette autre réflexion, plus désolante encore, que peut-être il
+lui manquait quelque chose dans le coeur....
+
+...Tout le jour, Yves ressemble à un mort.
+
+Il a perdu son bonnet, son porte-monnaie, son sifflet d'argent, et s'est
+fait un trou dans la tête.
+
+Vers six heures du soir seulement, il donne signe de vie. Comme un
+enfant qui se réveille, il sourit (il est encore ivre, sans cela il ne
+sourirait pas) et demande à manger.
+
+Alors je dis à Jean-marie, mon domestique fidèle, un pêcheur d'Audierne:
+
+«Va-t-en à l'office du _carré_, lui chercher de la soupe.»
+
+Jean-marie apporte cette soupe, et Yves est là qui tourne, retourne sa
+cuiller, n'ayant plus l'air de se rappeler par quel bout ça peut bien se
+prendre.
+
+«Allons, Jean-marie, fais-le manger, va!
+
+--Elle est trop salée!...» dit Yves tout à coup, se reculant, faisant la
+grimace, l'accent très breton, les yeux encore à moitié fermés.
+
+«Trop salée!... trop salée!...»
+
+Puis il se rendort, et, Jean-marie et moi, nous éclatons de rire.
+
+J'étais fort triste pourtant, mais cette idée et cet aplomb d'enfant
+gâté étaient bien drôles....
+
+...Le soir, à dix heures, Yves, revenu à lui-même, se leva furtivement,
+et disparut. Pendant deux jours, il se tint caché sur l'avant du navire,
+dans le poste de l'équipage, ne montant que pour son quart et pour la
+manoeuvre, baissant la tête, n'osant plus me voir.
+
+Oh! ces résolutions qu'on a reprises vingt fois, qu'on n'a pas su
+tenir.... On n'ose plus les reprendre encore, ou du moins on n'ose plus
+le dire.... Et on s'affaisse, inerte, laissant passer les jours,
+attendant le courage et l'estime de soi-même, qui ne reviennent pas....
+
+Peu à peu cependant nous avions retrouvé notre manière d'être
+habituelle. Je l'appelais le soir, et il venait faire auprès de moi
+cette longue promenade automatique des marins, qui dure des heures entre
+les mêmes planches. Nous causions à peu près comme autrefois, sous le
+vent triste, sous la pluie fine. C'était bien toujours sa même façon, à
+la fois très naïve et très profonde, de penser et de dire; c'était la
+même chose, avec je ne sais quelle contrainte, quelle glace entre nous
+deux, qui ne pouvait plus se fondre. J'attendais un mot de repentir qui
+ne venait pas.
+
+L'hiver s'avançait, cet hiver de la Manche, qui enveloppe tout,--les
+idées, les êtres et les choses,--dans le même crépuscule gris. Les
+grands froids sombres étaient arrivés, et nous faisions notre promenade
+de chaque soir plus vite, pressant le pas sous le vent humide de la mer.
+
+Quelquefois j'avais envie de lui dire en serrant sa main bien fort:
+«Allons, frère, je t'ai pardonné, va; n'y pensons plus.» Cela
+s'arrêtait sur mes lèvres: après tout, c'était à lui de me demander
+pardon; et alors, je gardais une espèce de froideur hautaine qui
+l'éloignait de moi.
+
+Non, cette _Sèvre_ décidément ne nous réussissait pas....
+
+
+
+
+LXIV
+
+
+Petit Pierre est à Plouherzel, qui essaye de jouer devant la porte de sa
+grand-mère;--tout dépaysé en regardant là-bas cette nappe d'eau immobile
+avec cette grande forme de bête qui semble dormir au milieu, derrière
+un voile de brume. On est bien au grand air ici, mais le vent y est plus
+âpre qu'à Toulven, la campagne plus désolée; et les enfants sentent tout
+cela d'instinct; en présence des tristesses des choses, ils ont des
+mélancolies et des silences involontaires,--comme les petits oiseaux.
+
+Voilà bien deux petits camarades qui arrivent d'une chaumière voisine
+pour le voir, lui, le nouveau venu. Mais ce ne sont plus ceux de
+Toulven, ceux-ci; ils ne connaissent pas les mêmes jeux; les quelques
+petits mots qu'ils savent dire ne sont plus du même breton. Alors,
+n'osant pas trop ni les uns ni les autres, ils sont là tous trois qui
+s'observent, avec des petits sourires, avec des petites mines comiques.
+
+...C'est hier que petit Pierre est arrivé à Plouherzel avec Marie
+Kermadec. Yves a écrit à sa femme de faire bien vite ce voyage; une
+idée lui est venue tout d'un coup, un espoir, que cela les
+réconcilierait peut-être avec sa mère. C'est que la vieille femme,
+toujours dure et volontaire, après avoir d'abord refusé net son
+consentement à leur mariage, ne l'a donné ensuite que de mauvaise grâce,
+et, depuis, ne veut plus seulement faire réponse à leurs lettres.
+
+Pauvre vieille délaissée!... De treize enfants que Dieu lui avait
+donnés, trois sont morts tout petits. Sur huit garçons qui ont grandi,
+tous marins, la mer lui en a pris sept,--sept, qui ont disparu dans des
+naufrages, ou bien qui ont passé à l'étranger, comme Gildas et Goulven.
+
+Ses filles, mariées, dispersées. Des deux plus jeunes, qui demeuraient
+au logis, l'une a épousé un _Islandais_, qui l'a emmenée à Tréguier;
+l'autre, la tête tournée de religion, s'est mis en l'esprit d'entrer au
+couvent des Dames de Saint-Gildas du Secours.
+
+Restait la toute petite, l'enfant abandonnée de Goulven. Ah! elle
+s'était mise à la chérir, celle-là!--une fille naturelle,
+cependant,--mais la dernière épave de ce long naufrage qui lui avait
+emporté, l'un après l'autre, tous les autres. La petite aimait aller
+regarder la marée monter, au bord du lac d'eau marine. On le lui avait
+défendu pourtant. Mais, un jour, elle y était allée toute seule, et on
+ne l'a plus vue revenir. La marée suivante a rapporté un petit cadavre
+raidi, une petite fille de cire blanche, qu'on a couchée près de la
+chapelle, sous une croix de bois et une bosse de gazon vert.
+
+Elle avait encore un espoir en son fils Yves, le dernier, le plus chéri,
+parce qu'il était resté le plus longtemps au foyer.... Peut-être, au
+moins, celui-là reviendrait-il quelque jour habiter près d'elle!
+
+Mais non, cette Marie Keremenen le lui avait pris; et, en même
+temps,--chose qui comptait aussi dans sa rancune,--elle lui avait enlevé
+l'argent que ce fils lui envoyait autrefois pour l'aider à vivre.
+
+Et, depuis deux ans, elle était seule, toute seule, jusqu'à son dernier
+jour.
+
+Pour obéir à Yves, Marie est venue hier, après deux journées de voyage,
+frapper à cette porte avec son enfant. Une vieille femme, aux traits
+durs, qu'elle a reconnue tout de suite sans jamais l'avoir vue, est
+venue lui ouvrir.
+
+«Je suis Marie, la femme d'Yves.... Bonjour, ma mère!
+
+--La femme d'Yves! la femme d'Yves!... Et, alors, c'est donc le petit
+Pierre, celui-ci? C'est donc mon petit-fils?»
+
+Tout de même son oeil s'était adouci en regardant ce petit-fils. Elle
+les avait fait entrer, bien manger, bien se chauffer, et leur avait
+préparé son meilleur lit. Mais, c'est égal, c'était toujours un froid,
+une glace que rien ne pouvait fondre.
+
+Dans les coins, en se cachant, la grand-mère embrassait son petit-fils
+avec amour; mais, devant Marie, jamais! Toujours raide, revêche.
+
+Quelquefois on causait d'Yves, et Marie disait timidement que, depuis
+leur mariage, il se corrigeait beaucoup.
+
+«Tra la la la!... se corriger!...» répétait la vieille mère, en prenant
+son air mauvais.» Tra la la la, ma fille!... se corriger!... C'est la
+tête de son père, c'est la même chose, c'est tout pareil, et vous n'avez
+pas fini d'en voir avec lui; moi, je vous le dis.»
+
+Alors la pauvre Marie, le coeur gros, ne sachant plus que répondre, ni
+que dire tout le long du jour, ni que faire d'elle-même, attendait avec
+impatience le temps fixé par Yves pour repartir. Et, bien sûr, elle ne
+reviendrait plus.
+
+
+
+
+LXV
+
+
+Au sortir de Paimpol, Marie est remontée avec son fils dans la
+diligence, qui s'ébranle et les emmène. Par la portière, elle regarde sa
+belle-mère, qui est tout de même venue de Plouherzel les conduire
+jusqu'à la ville, mais qui leur a dit un bonjour glacial, un bonjour
+bref à faire mal au coeur.
+
+Elle la regarde, et elle ne comprend plus: la voilà qui court
+maintenant, qui court après la voiture,--et puis sa figure qui change,
+qui leur fait comme une grimace. Qu'est-ce qu'elle leur veut? Et Marie
+regarde presque effrayée. Elle grimace toujours. Ah!... C'est qu'elle
+pleure! Ses pauvres traits se contractent tout à fait, et voici les
+larmes qui coulent.... Elles se comprennent maintenant toutes les deux.
+
+«Pour l'amour de Dieu! Faites arrêter la voiture, monsieur», dit Marie
+à un _Islandais_ qui est assis près d'elle, et qui a compris, lui aussi;
+car il passe son bras au travers du petit carreau de devant et tire le
+conducteur par sa manche.
+
+La voiture s'arrête. La grand-mère qui a toujours couru, est là
+derrière, à toucher le marchepied; elle leur tend les mains, et sa
+figure est toute baignée de larmes.
+
+Marie est descendue, et la vieille femme, la serrant dans ses bras,
+l'embrassant, embrassant petit Pierre:
+
+«Ô ma chère fille, que le bon Dieu t'accompagne!» Et elle pleure à
+sanglots.
+
+«Voyez-vous, ma fille, avec Yves, il faut être très douce, le prendre
+par le coeur; vous verrez que vous pourrez être heureuse avec lui. Moi,
+j'ai peut-être trop montré les gros yeux à son pauvre père. Dieu vous
+bénisse, ma chère fille!...»
+
+Et les voilà, unies dans le même amour pour Yves, et pleurant ensemble.
+
+«Allons, les femmes! Crie le conducteur, quand vous aurez fini de
+frotter vos museaux?»
+
+Il faut arracher l'une de l'autre. Et Marie, rassise dans son coin,
+regarde en s'éloignant, avec ses yeux pleins de larmes, la vieille
+femme, qui s'est affaissée en sanglotant, sur une borne, tandis que
+petit Pierre, avec sa petite main potelée, lui fait adieu par la
+portière.
+
+
+
+
+LXVI
+
+ 1er janvier 1881.
+
+
+Au fond de l'arsenal de Brest, un peu avant le jour, le premier matin de
+l'année 1881,--un lieu triste, ce fond de port; la _Sèvre_ y était
+amarrée depuis une semaine.
+
+En haut, le ciel avait commencé à blanchir entre les grandes murailles
+de granit qui nous enfermaient. Les réverbères, très rares, donnaient
+dans la brume leur dernière petite lumière jaune. Et on voyait déjà des
+silhouettes de choses formidables qui se dessinaient, éveillant des
+idées de rigidité méchante; des machines haut perchées, des ancres
+énormes dressant leurs pattes noires; toute sorte de formes indécises et
+laides, et puis des navires désarmés, avec leurs gigantesques tournures
+de poisson, immobiles sur leurs chaînes, comme de gros monstres morts.
+
+Un grand silence dans ce port, et un froid mortel....
+
+Il n'y a pas de solitude comparable à celle des arsenaux de la marine de
+guerre pendant les nuits, surtout pendant les nuits de fête. Aux
+approches du coup de canon de retraite, tout le monde s'enfuit comme
+d'un lieu pestiféré; des milliers d'hommes sortent de partout,
+grouillant comme des fourmis, se hâtant vers les portes. Les derniers
+courent, pris d'une frayeur d'arriver trop tard et de trouver les
+grilles fermées. Le calme se fait. Et puis, la nuit, plus personne, plus
+rien.
+
+De loin en loin, une ronde passe, hélée par les sentinelles et disant
+tout bas les mots convenus. Et puis le peuple silencieux des rats
+débouche de tous les trous, prend possession des navires déserts, des
+chantiers vides.
+
+De garde à bord depuis la veille, je m'étais endormi très tard, dans ma
+chambre glaciale aux murailles de fer. J'étais inquiet d'Yves, et, cette
+nuit-là, ces chants, ces cris de matelots, qui m'arrivaient de très
+loin, des mauvais quartiers de la ville, m'apportaient une tristesse.
+
+Marie et le petit Pierre étaient à faire leur voyage à Plouherzel en
+Goëlo, et lui, Yves, avait voulu quand même passer cette soirée à terre
+dans Brest, pour fêter le nouvel an avec d'anciens amis. J'aurais pu
+l'arrêter en le priant de rester me tenir compagnie mais toujours cette
+glace, entre nous deux, qui persistait: je l'avais laissé partir. Et
+cette nuit du 31 décembre, c'est précisément la nuit dangereuse, où il
+semble que tout ce Brest soit pris d'un vertige d'alcool....
+
+En montant sur le pont, je saluai assez tristement ce premier matin de
+l'année nouvelle, et je commençai la promenade machinale, les cent pas
+du quart, en songeant à mille choses passées.
+
+Surtout je songeais beaucoup à Yves, qui était ma préoccupation
+présente. Depuis quinze jours, sur cette _Sèvre_, il me semblait voir
+lentement s'en aller, d'heure en heure, l'affection de ce frère simple
+qui avait été longtemps mon seul vrai ami au monde. D'ailleurs, je lui
+en voulais durement de ne pas savoir mieux se conduire, et il me
+semblait que, moi aussi, je l'aimais moins....
+
+Un oiseau noir passa au-dessus de ma tête, jetant un croassement
+lamentable dans l'air.
+
+«Allons bon!» dit un matelot, qui faisait dans l'obscurité sa toilette
+matinale à grande eau froide, «en voilà un qui nous souhaite la bonne
+année!... Sale bête de malheur! Ah bien, c'est signe que nous en verrons
+de belles!»
+
+...Yves rentra à sept heures, marchant très droit, et répondit à
+l'appel. Après, il vint à moi, comme de coutume, me dire bonjour.
+
+À ses yeux un peu ternis, à sa voix un peu changée, je vis bien vite
+qu'il n'avait pas été complètement sage. Alors je lui dis, d'un ton de
+commandement brusque:
+
+«Yves, il ne faudra pas retourner à terre aujourd'hui.»
+
+Et puis j'affectai de parler à d'autres, ayant conscience d'avoir été
+trop dur, et mécontent de moi-même.
+
+_Midi_.--L'arsenal, les navires se vidaient, se faisaient déserts comme
+les jours de grande fête. De partout, on voyait sortir les matelots,
+bien propres dans leur tenue des dimanches, s'époussetant d'une main
+empressée, s'arrangeant les uns aux autres leur grand col bleu, et vite,
+d'un pas alerte, gagnant les portes, s'élançant dans Brest.
+
+Quand vint le tour de ceux de la _Sèvre_, Yves parut avec les autres,
+bien brossé, bien lavé, bien décolleté, dans ses plus beaux habits.
+
+«Yves, où vas-tu?»
+
+Lui, me regarda d'un mauvais regard que je ne lui connaissais pas, et
+qui me défiait, et où je lisais encore la fièvre et l'égarement de
+l'alcool.
+
+«Je vais retrouver mes amis, dit-il, des marins de mon pays, auxquels
+j'ai promis, et qui m'attendent.»
+
+Alors j'essayai de le raisonner, le prenant à part; obligé de dire tout
+cela très vite, car le temps pressait obligé de parler bas et de garder
+un air très calme, car il fallait dissimuler cette scène aux autres, qui
+étaient là, tout près de nous. Et je sentais que je faisais fausse
+route, que je n'étais plus moi-même, que la patience m'abandonnait. Je
+parlais de ce ton qui irrite, mais qui ne persuade pas.
+
+«Oh! si, je vous jure, j'irai!» dit-il à la fin en tremblant, les dents
+serrées; «à moins de me mettre aux fers aujourd'hui, vous ne m'en
+empêcherez pas.»
+
+Et il se dégageait, me bravant en face pour la première fois de sa vie,
+s'en allant pour rejoindre les autres.
+
+«Aux fers?... Eh bien, oui, Yves, tu iras!»
+
+Et j'appelai un sergent d'armes, lui donnant tout haut l'ordre de l'y
+conduire.
+
+Oh! Ce regard qu'il me jeta en se rendant aux fers, obligé de suivre le
+sergent d'armes qui l'emmenait là, devant tout le monde, de descendre
+dans la cale avec ses beaux habits du dimanche!... Il était dégrisé,
+assurément; car il regardait profond et ses yeux étaient clairs. Ce fut
+moi qui baissai la tête sous cette expression de reproche, d'étonnement
+douloureux et suprême, de désillusion subite et de dédain.
+
+Et puis je rentrai chez moi....
+
+Était-ce fini entre nous deux? Je le croyais. Cette fois, je l'avais
+bien perdu.
+
+Avec son caractère breton, je savais qu'Yves ne reviendrait pas; son
+coeur, une fois fermé, ne se rouvrirait plus.
+
+Je venais d'abuser de mon autorité contre lui et il était de ceux qui,
+devant la force, se cabrent et ne cèdent plus.
+
+...J'avais prié l'officier de garde de me laisser pour ce jour-là
+continuer le service, n'ayant pas le courage de quitter le bord,--et je
+me promenais toujours sur ces éternelles planches.
+
+L'arsenal était désert entre ses grands murs.--Personne sur le
+pont.--Des chants très lointains, arrivant des basses rues de
+Brest.--Et, en bas, dans le poste de l'équipage, la voix des matelots de
+garde criant à intervalles réguliers les nombres du _loto_ avec toujours
+ces mêmes plaisanteries de bord, qui sont très vieilles et qui les font
+rire:
+
+«22, les deux fourriers à la promenade!
+
+--33, les jambes du maître coq!»
+
+Et mon pauvre Yves était au-dessous d'eux, à fond de cale, dans
+l'obscurité, étendu sur les planches par ce grand froid avec la boucle
+au pied.
+
+Que faire?... Donner l'ordre de le mettre en liberté et de me l'envoyer?
+Je devinais parfaitement ce qu'elle pourrait être, cette entrevue: lui
+debout, impassible, farouche, m'ôtant très respectueusement son bonnet,
+et me bravant par son silence, en détournant les yeux.
+
+Et puis, s'il refusait de venir,--et il en était très capable en ce
+moment,--alors... ce refus d'obéissance... comment le sauver de là
+ensuite? Comment le tirer de ce gâchis que j'aurais été commettre entre
+nos affaires à nous et les choses aveugles de la discipline?...
+
+Maintenant, la nuit tombait, et il y avait près de cinq heures qu'Yves
+était aux fers. Je songeais au petit Pierre et à Marie, aux bonnes gens
+de Toulven, qui avaient mis leur espoir en moi, et puis à un serment que
+j'avais fait à une vieille mère de Plouherzel.
+
+Surtout, je sentais que j'aimais toujours mon pauvre Yves comme un
+frère.... Je rentrai chez moi, et vite je me mis à lui écrire; ce devait
+être le seul moyen entre nous deux; avec nos caractères, les
+explications ne nous réussissaient jamais.--Je me dépêchais, j'écrivais
+en très grosses lettres, pour qu'il pût lire encore: la nuit venait
+vite, et, dans l'arsenal, la lumière est chose défendue.
+
+Et puis je dis au sergent d'armes:
+
+«Allez chercher Kermadec, et amenez-le parler à _l'officier de quart_,
+ici, dans ma chambre.»
+
+J'avais écrit:
+
+«Cher frère,
+
+«Je te pardonne et je te demande de me pardonner aussi. Tu sais bien que
+nous sommes frères maintenant et que, malgré tout, c'est à la vie à la
+mort entre nous deux. Veux-tu que tout ce que nous avons fait et dit
+sur la _Sèvre_ soit oublié, et veux-tu essayer encore une fois une
+grande résolution d'être sage? Je te le demande au nom de ta mère. Écris
+seulement oui au bas de ce papier, veux-tu? Et tout sera fini, nous n'en
+reparlerons plus.
+
+ »Pierre.»
+
+Quand Yves se présenta, sans le regarder, ni attendre de réponse, je lui
+dis simplement:
+
+«Lis ceci que je viens d'écrire pour toi», et je m'en allai, le laissant
+seul.
+
+Lui fut vite parti, comme s'il avait eu peur de mon retour, et, dès que
+je l'entendis s'éloigner, je rentrai pour voir.
+
+Au bas de mon papier,--en lettres encore plus grosses que les miennes,
+car la nuit arrivait toujours,--il avait écrit:
+
+«Oui, frère!»
+
+et signé:
+
+ «Yves.»
+
+
+
+
+LXVII
+
+
+«Jean-marie, dépêche-toi d'aller dire à Yves que je l'attends là, en
+bas, à terre, sur le quai!»
+
+C'était dix minutes après. Il fallait bien se voir, après s'être écrit,
+pour que la réconciliation fût complète.
+
+Quand Yves arriva, il avait sa figure changée, et son bon sourire, que
+je n'avais plus vu depuis bien longtemps. Je pris sa main, sa pauvre
+main de gabier dans les miennes; il fallait la serrer très fort pour
+qu'elle sentît la pression, car le travail l'avait beaucoup durcie.
+
+«Aussi, pourquoi m'avez-vous fait cela? Ce n'était pas bien, allez!»
+
+Et ce fut tout ce qu'il trouva à me dire, en manière de reproche.
+
+Nous n'étions pas astreints à la garde de nuit sur cette _Sèvre_.
+
+«Sais-tu, Yves, nous allons passer cette soirée de premier de l'an
+ensemble à terre, dans Brest, et tu dîneras en face de moi, _à la
+bourse_. Cela ne nous est jamais arrivé, et cela nous amusera. Vite, va
+faire épousseter ton dos (il s'était tout sali dans la cale aux fers),
+et allons-nous-en.
+
+--Oh! Mais dépêchons-nous, alors. Plutôt, je m'époussetterai chez vous,
+dans votre chambre de terre. Le canon va tirer, nous n'aurons jamais le
+temps de sortir.»
+
+Nous étions justement tout au fond du port, très loin des portes et nous
+voilà partis courant presque.
+
+Allons, bien! Le coup de canon, à moitié route et nous sommes pris!
+
+Obligés de rentrer à bord de cette _Sèvre_, où il fait froid et où il
+fait noir.
+
+Au _carré_, il y a un méchant fanal, allumé dans une cage grillée par le
+pompier de ronde, et pas de feu.--C'est là que nous passons notre soirée
+de premier de l'an, privés de dîner par notre faute, mais contents tout
+de même de nous être retrouvés et d'avoir fait la paix.
+
+Pourtant quelque chose encore préoccupait Yves.
+
+«Je n'ai pas pensé à vous dire cela plus tôt: vous auriez peut-être
+mieux fait de me remettre aux fers jusqu'à demain matin, à cause des
+autres, voyez-vous, qui n'auront pas trop compris...»
+
+Mais, sur sa conduite à venir, il n'avait plus d'inquiétude et se
+sentait ce soir très fort de lui-même:
+
+«D'abord, disait-il, j'ai trouvé une manière sûre: je ne descendrai plus
+jamais à terre qu'avec vous, quand vous m'emmènerez.--Ainsi, comme ça,
+vous comprenez bien...»
+
+
+
+
+LXVIII
+
+ Dimanche, 31 mars 1881.
+
+
+Toulven, au printemps; les sentiers pleins de primevères. Un premier
+souffle un peu tiède passe et surprend délicieusement, passe sur les
+branchages des chênes et des hêtres, sur les grands bois effeuillés, et
+nous apporte, dans cette Bretagne grise, des effluves d'ailleurs, des
+ressouvenirs de pays plus lumineux. Un été pâle va venir, avec de
+longues, longues soirées douces.
+
+Nous sommes tous sortis sur la porte de la chaumière, les deux vieux
+Keremenen, Yves, sa femme, et puis Anne, la petite Corentine et le petit
+Pierre. Des chants d'église, que nous avions d'abord entendus dans le
+lointain, se rapprochent très lentement. C'est la procession qui arrive
+d'un pas rythmé, la première procession du printemps.--La voilà dans le
+chemin vert,--elle va passer devant nous.
+
+«Monte-moi, parrain, monte!...» dit petit Pierre, qui me tend les bras
+pour se faire prendre à mon cou, pour mieux voir.
+
+Mais Yves le veut pour lui, et, l'enlevant très haut, le pose tout
+debout sur sa tête; alors petit Pierre sourit de se trouver si grand, et
+plonge ses mains dans les branches moussues des vieux arbres.
+
+La bannière de la vierge passe, portée par deux jeunes hommes recueillis
+et graves. Tous les hommes de Trémeulé et de Toulven la suivent, tête
+nue, jeunes et vieux, leur feutre bas, de longs cheveux, blonds ou
+blanchis par l'âge, qui tombent sur des vestes bretonnes ornées de
+broderies vieilles.
+
+Toutes les femmes viennent derrière: des corselets noirs tous brodés
+d'yeux, un petit brouhaha contenu de voix qui prononcent des mots
+celtiques, un remuement de grandes choses en mousseline blanche sur les
+têtes. La vieille sage-femme défile la dernière, courbée et trottant
+menu, toujours avec son allure de fée; elle nous adresse un signe de
+connaissance et menace petit Pierre, par plaisanterie, du bout de son
+bâton.
+
+Cela s'éloigne et le bruit aussi....
+
+Maintenant nous voyons, par derrière et de loin, toute cette file qui
+monte entre les étroites parois de mousse, tout ce plein sentier de
+coiffes à grandes ailes et de collerettes blanches.
+
+Cela s'en va, en zigzags, montant toujours vers Saint-Éloi de Toulven.
+C'est très bizarre, cette queue de procession.
+
+«Oh!... toutes ces coiffes!» dit Anne, qui a fini son chapelet la
+première, et qui se met à rire, saisie de l'effet de toutes ces têtes
+blanches élargies par les tuyaux de mousseline.
+
+C'est fini,--perdu dans les lointains de la voûte de hêtres;--on ne voit
+plus que le vert tendre du chemin, et les touffes de primevères semées
+partout: végétations hâtives qui n'ont pas pris le temps de voir le
+soleil, et qui se pressent sur la mousse en gros bouquets compacts,
+d'un jaune pâle de soufre, d'une teinte laiteuse d'ambre. Les Bretons
+les appellent _fleurs de lait_.
+
+Je prends petit Pierre par la main, et l'emmène avec moi dans les bois,
+pour laisser Yves seul avec ses parents. Ils ont des affaires très
+graves, paraît-il, à discuter ensemble; toujours ces questions d'intérêt
+et de partage qui, à la campagne, tiennent une si grande place dans la
+vie.
+
+Cette fois, il s'agit d'un rêve qu'ils ont fait tous deux, Yves et sa
+femme: réunir tout leur avoir et bâtir une petite maison, _couverte en
+ardoise_, dans Toulven. J'aurai ma chambre à moi, dans cette petite
+maison, et on y mettra des vieilleries bretonnes que j'aime, et des
+fleurs et des fougères. Ils ne veulent plus demeurer dans les grandes
+villes, ni dans Brest surtout;--_c'est trop mauvais pour Yves_.
+
+«Comme ça, dit-il, c'est vrai que je n'habiterai pas bien souvent chez
+moi; mais, quand je pourrai y venir, nous y serons tout à fait heureux.
+Et puis, vous comprenez, c'est surtout pour plus tard, quand j'aurai ma
+retraite; je serai très bien dans ma maison, avec mon petit jardin.»
+
+La retraite!... Toujours ce rêve que les matelots commencent à faire en
+pleine jeunesse, comme si leur vie présente n'était qu'un temps
+d'épreuve. Prendre sa retraite, vers quarante ans; après avoir fait les
+cent coups par le monde, posséder un petit coin de terre à soi, y vivre
+très sage et n'en plus sortir; devenir quelqu'un de posé dans son
+hameau, dans sa paroisse,--marguillier après avoir été rouleur de mer;
+vieux diable, se faire bon ermite, bien tranquille.... Combien d'entre
+eux sont fauchés avant de l'atteindre, cette heure plus paisible de
+l'âge mûr? Et, pourtant, interrogez-les, ils y songent tous.
+
+Cette _manière sûre_ qu'Yves avait trouvée pour être sage lui avait
+réussi très bien; à bord, il était le marin exemplaire qu'il avait
+toujours été, et, à terre, nous ne nous quittions plus.
+
+À dater de cette mauvaise journée qui avait commencé l'an 81, notre
+façon d'être ensemble avait complètement changé, et je le traitais à
+présent tout à fait en frère.
+
+Sur cette _Sèvre_, un très petit bateau où nous vivions, entre
+officiers, dans une intimité bien cordiale, Yves était maintenant de
+notre bande.--Au théâtre, dans notre loge; de part dans nos excursions,
+dans nos entreprises généralement quelconques. Lui, intimidé d'abord,
+refusant, se dérobant, avait fini par se laisser faire, parce qu'il se
+sentait aimé de tous. Et moi, j'espérais dans ce moyen nouveau et
+peut-être étrange: le rapprocher de moi le plus possible et l'élever
+au-dessus de sa vie passée, de ses amis d'autrefois.
+
+Cette chose qu'on est convenu d'appeler éducation, cette espèce de
+vernis, appliqué d'ailleurs assez grossièrement sur tant d'autres,
+manquait tout à fait à mon frère Yves; mais il avait par nature un
+certain tact, une délicatesse beaucoup plus rares et qui ne se donnent
+pas. Quand il était avec nous, il se tenait si bien à sa place toujours,
+que lui-même commençait à s'y trouver à l'aise. Il parlait très peu, et
+jamais pour dire ces choses banales que tout le monde a dites. Et même,
+lorsqu'il quittait sa tenue de marin pour prendre certain costume gris
+fort bien ajusté avec des gants de Suède d'une nuance assortie, alors,
+tout en gardant sa désinvolture de forban, sa tête en arrière et sa
+peau bronzée, il prenait tout à coup fort grand air.
+
+Cela nous amusait, de le mener avec nous, de le présenter à de braves
+gens auxquels son silence et sa carrure imposaient, et qui le trouvaient
+dédaigneux. Et c'était drôle, le lendemain, de le voir redevenu matelot,
+aussi bon gabier que devant.
+
+...Donc, nous étions dans les bois de Toulven, petit Pierre et moi, à
+chercher des fleurs, pendant le conseil de famille.
+
+Nous en trouvions beaucoup, des primevères jaune pâle, des pervenches
+violettes, des bourraches bleues, et même des silènes roses, les
+premières du printemps.
+
+Petit Pierre en ramassait tant qu'il pouvait, très agité, ne sachant
+jamais auxquelles courir, et poussant de gros soupirs, comme accablé
+d'une besogne très importante; il me les apportait bien vite par petits
+paquets, toutes mal cueillies, à moitié chiffonnées dans ses petits
+doigts, et la queue trop courte.
+
+De la hauteur où nous étions, on voyait des bois à perte de vue; les
+_épines-noires_ étaient déjà fleuries; toutes les branches, toutes les
+brindilles rougeâtres, pleines de bourgeons, attendaient le printemps.
+Et, là-bas, l'église de Toulven dressait au milieu de ce pays d'arbres
+sa flèche grise.
+
+Nous étions restés si longtemps dehors, qu'on avait mis Corentine en
+vigie dans le sentier vert pour annoncer notre retour. Nous la voyions
+de loin qui sautait, qui sautait, qui faisait le diable toute seule,
+avec sa grande coiffe et sa collerette au vent. Et elle criait bien
+fort:
+
+«Les voilà qui arrivent, Pierre _brass_ et Pierre _vienn_! (Pierre grand
+et Pierre petit) en se donnant main tous deux.»
+
+Et elle tournait la chose en chanson et la chantait sur un air de
+Bretagne très vif, en dansant en mesure:
+
+ Les voilà qui arrivent!
+ Et ils se donnent la main tous deux,
+ Pierre brass et Pierre vienn!
+
+Sa grande coiffe et sa collerette au vent, elle dansait comme une petite
+poupée devenue folle. Et la nuit tombait, nuit de mars, toujours triste,
+sous la voûte effeuillée des vieux arbres. Un froid courait tout à coup
+comme un frisson de mort sur les bois, après le soleil tiède du jour:
+
+ Et ils se donnent la main tous deux,
+ Pierre brass et Pierre vienn!
+ Et Pierre vienn bugel-du!
+
+_Bugel-du_ (le petit bonhomme noir), ce même surnom qu'Yves avait porté,
+elle le donnait à son petit cousin Pierre, toujours à cause de cette
+couleur bronzée des Kermadec. Alors je l'appelai: _Moisel vienn
+pen-melen_ (petite demoiselle à tête jaune), et ce nom lui resta; il lui
+allait bien, à cause de ses cheveux toujours échappés de sa coiffe,
+comme des écheveaux de soie couleur d'or.
+
+Tout le monde avait l'air heureux dans la chaumière, et Yves me prit à
+part pour me dire qu'on s'était très bien entendu. Le vieux Corentin
+leur donnait deux mille francs, et une tante leur en prêtait mille
+autres. Avec cela, ils pourraient acheter un terrain à terme et
+commencer tout de suite à bâtir.
+
+Après dîner, vite il fallut aller prendre la voiture à Toulven, et le
+train à Bannalec. Yves et moi, nous nous en retournions à Lorient, où
+notre _Sèvre_ nous attendait dans le port.
+
+Vers onze heures, quand nous fûmes rentrés dans le logis de hasard que
+nous avions loué en ville, Yves, avant de se coucher, arrangea dans des
+vases nos fleurs des bois de Toulven.
+
+Pour la première fois de sa vie, il faisait pareil ouvrage; il était
+étonné de lui-même et de trouver jolies ces pauvres fleurettes
+auxquelles il n'avait encore jamais pris garde.
+
+«Eh bien, dit-il, quand j'aurai ma petite maison à Toulven, j'en mettrai
+chez nous, car je trouve que ça fait très bien. C'est pourtant vous,
+tenez, qui m'avez donné l'idée de ces choses...»
+
+
+
+
+LXIX
+
+
+En mer, le lendemain, 1er avril.--Route sur Saint-Nazaire.--Voilure du
+grand largue; forte brise du nord-ouest; mauvais temps; on ne voit plus
+les feux.--Entré dans le bassin au petit jour; cassé le bossoir; craqué
+le petit mât de hune.
+
+Le 2, c'est jour de paye. Des hommes ivres tombent la nuit dans la cale
+et se fendent la tête.
+
+Une petite permission de deux jours, inattendue. En route avec Yves pour
+Trémeulé en Toulven. Cette _Sèvre_ est un bon bateau, qui ne nous
+éloigne jamais bien longtemps.
+
+À dix heures du soir, au clair de lune, nous venons frapper à la porte
+des vieux Keremenen et de Marie, qui ne nous attendent pas.
+
+On lève petit Pierre pour nous faire honneur, et on l'assied sur nos
+genoux. Tout surpris dans son premier sommeil, il nous dit bonjour tout
+bas, en souriant, et puis il ne fait plus grand cas de notre visite. Ses
+yeux se ferment malgré lui et sa petite tête s'en va de tous les côtés.
+
+Et Yves, très inquiet, le voyant baisser la tête et regarder en dessous,
+les cheveux dans les yeux:
+
+«Moi, je trouve qu'il a un air... qu'il a un air... sournois!»
+
+Et il me regarde anxieux de savoir ce que j'en pense, concevant déjà une
+préoccupation grave pour l'avenir.
+
+Il n'y a au monde que mon cher Yves pour avoir des frayeurs aussi
+drôles. Je fais sauter petit Pierre, qui alors se réveille pour tout de
+bon et éclate de rire, ses beaux grands yeux bien ouverts entre leurs
+longs cils. Yves se rassure et trouve qu'en effet il n'a plus la mine du
+tout sournoise.
+
+Quand sa mère le met tout nu, il ressemble aux bébés classiques, aux
+statues grecques de l'amour.
+
+
+
+
+LXX
+
+ Toulven, 30 avril.
+
+
+Ceci se passe dans la chaumière des vieux Keremenen, à la tombée de la
+nuit, un soir d'avril. Nous sommes toute une bande qui rentrons de la
+promenade: Yves, Marie, Anne, la petite Corentine _Penmelen_ et le petit
+Pierre _Bugel-du_.
+
+Il y a _quatre_ chandelles allumées dans la chaumière, (_trois_, cela
+ferait _la noce du chat_, et cela porterait malheur).
+
+Sur la vieille table de chêne massif, polie par les années, on a préparé
+du papier, des plumes, et du sable. On a rangé des bancs tout autour.
+Des choses très solennelles vont se passer.
+
+Nous déposons notre moisson d'herbes et de fleurs, qui met dans la
+chaumière noire une odeur d'avril, et puis nous prenons place.
+
+Encore deux bonnes vieilles qui entrent, l'air important; elles disent
+bonsoir avec une révérence qui fait dresser tout debout leur grande
+collerette empesée et s'assoient dans les coins. Puis Pierre Kerbras, le
+fiancé d'Anne.--Enfin tout le monde est placé, nous sommes au complet.
+
+C'est la grande soirée des arrangements de famille, où les vieux
+Keremenen vont exécuter la promesse qu'ils ont faite à leurs enfants.
+Ils se lèvent tous deux pour ouvrir un bahut antique, dont les
+sculptures représentent des _Sacré-Coeurs_ alternant avec des coqs; ils
+remuent des papiers, des hardes, puis, tout au fond, prennent un petit
+sac qui paraît lourd. Ensuite ils vont à leur lit, retournent la
+paillasse et cherchent dessous: un second sac!
+
+Ils les vident sur la table, devant leur fils Yves, et on voit paraître
+toutes ces belles pièces d'or et d'argent, marquées d'effigies
+anciennes, qui, depuis un demi-siècle, s'étaient amassées une à une et
+dormaient. On les compte par petits tas: ce sont les deux mille francs
+promis.
+
+Maintenant c'est le tour de la vieille tante, qui se lève et vient vider
+un troisième petit sac: encore mille francs d'or.
+
+La vieille voisine s'avance la dernière; elle en apporte cinq cents dans
+un pied de bas. Tout cela, c'est pour prêter à Yves, tout cela s'entasse
+devant lui. Il signe deux petits reçus sur du papier blanc et les remet
+aux vieilles prêteuses qui font leur révérence pour partir, et que l'on
+retient, comme l'usage le commande, pour boire un verre de cidre avec
+nous.
+
+C'est fini. Tout cela s'est passé sans notaire, sans acte, sans
+discussion, avec une confiance et une honnêteté qui sont choses de
+Toulven.
+
+...Pan! pan! pan! à la porte. C'est l'entrepreneur maçon, et il arrive
+juste à point.
+
+Avec celui-là, par exemple, on emploiera le papier timbré; c'est un
+vieux roué de Quimper, qui n'entend qu'à moitié le français, mais qui
+paraît pas mal sournois, tout de même, avec ses manières de la ville.
+
+J'ai mission de lui faire comprendre un plan de maison que nous avons
+combiné dans nos soirées de bord, et où figure _ma chambre_. Je discute
+la confection des moindres parties, et le prix de tous les matériaux,
+prenant un air de m'y connaître qui impose à ce vieux, mais qui nous
+fait rire, Yves et moi, quand par malheur nos yeux se rencontrent.
+
+Sur une feuille timbrée du prix de douze sous j'écris deux pages de
+clauses et de détails:
+
+«Une maison bâtie en granit, cimentée avec du _sable de rivière_,
+blanchie à la chaux, charpentée en châtaignier, avec jardin devant,
+grenier à lucarne, auvents peints en vert, etc., etc., le tout terminé
+avant le 1er mai de l'année prochaine et au prix fixé d'avance de 2, 950
+francs.»
+
+J'en ai une vraie fatigue, de ce travail et de cette tension d'esprit;
+je suis très étonné de moi-même et je les vois tous émerveillés de ma
+prévoyance et de mon économie! C'est inouï les choses que ces bonnes
+gens me font faire.
+
+Enfin c'est signé, parafé. On boit du cidre, en se serrant la main à la
+ronde. Et voilà Yves propriétaire en Toulven. Ils ont l'air si heureux,
+Marie et lui, que je ne regrette pas ma peine, pour sûr.
+
+Les deux bonnes vieilles font leur révérence définitive, et tous les
+autres, même petit Pierre, qui n'a pas voulu se coucher, viennent, par
+la belle nuit qu'il fait, me reconduire, au clair de lune, jusqu'à
+l'auberge.
+
+
+ Toulven, 1er mai 1881.
+
+Nous sommes très affairés dès le matin, Yves et moi, aidés du vieux
+Corentin Keremenen, à mesurer avec une corde le terrain à acquérir.
+
+D'abord il a fallu en faire le choix, et cela nous a pris toute la
+matinée d'hier. Pour Yves, c'était là une question très sérieuse,
+arrêter l'emplacement de cette petite maison, où il entrevoit, au fond
+d'un lointain mélancolique et étrange, sa retraite, sa vieillesse et sa
+mort.
+
+Après beaucoup d'allées et de venues, nous nous sommes décidés pour cet
+endroit-ci. C'est à l'entrée de Toulven, sur la route qui mène à
+Rosporden, un point élevé, devant une petite place de village qui est
+égayée ce matin par une population de poules tapageuses et d'enfants
+roses. D'un côté, on verra Toulven et l'église, de l'autre les grands
+bois.
+
+Pour le moment, ce n'est encore qu'un champ d'avoine très vert. Nous
+l'avons bien mesuré dans toutes les dimensions; au prix où est le mètre
+carré, il y en aura pour quatorze cent quatre-vingt-dix francs, plus les
+honoraires du notaire.
+
+Comme il va falloir qu'Yves soit sage et fasse des économies pour payer
+tout cela! Il devient très sérieux quand il y songe.
+
+
+
+
+LXXI
+
+ À bord de la _Sèvre_, mai 1881.
+
+
+Yves, qui aura trente ans bientôt, me prie de lui rapporter de terre un
+cahier relié pour commencer à y écrire ses impressions, à ma manière; il
+regrette même de ne plus se rappeler assez les dates et les choses
+passées pour reconstituer un journal rétrospectif de sa vie.
+
+Son intelligence s'ouvre à une foule de conceptions nouvelles; il se
+façonne sur moi, c'est incontestable, et _se complique_ peut-être un peu
+plus qu'il ne faudrait. Mais notre intimité amène un autre résultat
+très inattendu, c'est que je me simplifie beaucoup à son contact; moi
+aussi, je change, et presque autant que lui....
+
+
+ Brest, juin 1881.
+
+À six heures, le soir de la Saint-jean, sur l'impériale d'un omnibus de
+campagne, je revenais avec Yves du _pardon_ de Plougastel.
+
+Notre _Sèvre_ avait été, en mai, jusqu'à Alger, et nous sentions mieux,
+par contraste, le charme particulier du pays breton.
+
+Les chevaux s'en allaient ventre à terre, tout enrubannés, ayant sur la
+tête des bannières et des rameaux verts. Dans l'intérieur, on chantait,
+et dessus, près de nous, trois matelots gris dansaient, bonnet sur
+l'oreille, des fleurs aux boutonnières, des rubans, des trompettes, et,
+par ironie pour les gens à vue faible, portant des lorgnons
+bleus,--trois jeunes hommes à la tournure délurée, à la tête
+intelligente, qui couraient leur _bordée_ de départ au moment de s'en
+aller en Chine.
+
+Des bourgeois se fussent cassé le cou. Eux, qui avaient tant bu,
+tenaient ferme, sautaient comme des cabris, et la voiture s'en allait
+grand train, de droite et de gauche, dans les ornières, menée par un
+cocher ivre.
+
+À Plougastel, nous avions trouvé le bruit d'une fête de village, des
+chevaux de bois, une naine, une géante, _la famille Mouton_ qui se
+désosse, et des jeux et des cabarets. Et puis, sur une place isolée,
+entourée de chaumières grises, les binious bretons sonnaient un air
+rapide et monotone du temps passé, des gens en vieux costume dansaient à
+cette musique centenaire; hommes et femmes, se tenant par la main,
+couraient, couraient dans le vent, comme des fous, en longue file
+frénétique. Cela, c'était la vieille Bretagne, donnant encore sa note
+sauvage, même aux portes de Brest, au milieu de ce tapage de foire.
+
+D'abord nous essayons, Yves et moi, de calmer ces trois matelots et de
+les faire s'asseoir.
+
+Et puis nous trouvons drôle de nous voir, nous, leur faire ce sermon.
+
+«Après tout, dis-je à Yves, nous en avons bien fait d'autres.
+
+--Ah! Oui, bien sûr», répond-il avec conviction.
+
+Et nous nous contentons de tendre nos bras entre les montants de fer
+pour les empêcher de tomber.
+
+...Et les routes, les villages sont tout remplis de gens qui reviennent
+de ce pardon, et tous ces gens s'ébahissent de voir passer cet équipage
+de fous, et ces trois matelots dansant sur cette voiture.
+
+La splendeur de juin jette sur toute cette Bretagne son charme et sa
+vie; la brise est douce et tiède sous le ciel gris; les hauts foins,
+tout pleins de fleurs roses; les arbres, d'un vert d'émeraude, remplis
+de hannetons.
+
+Et les trois matelots dansent toujours en chantant, et, à chaque
+couplet, les autres, dans l'intérieur, reprennent le refrain:
+
+ Il est parti vent arrière,
+ Il reviendra en louvoyant.
+
+Les vitres de notre voiture en vibrent, et cet air, toujours le même,
+répété deux lieues durant, est un très vieil air de France, si ancien
+et si jeune, d'une gaieté si fraîche et de si bon aloi, qu'au bout d'un
+moment, nous aussi, nous le chantons avec eux.
+
+Comme elle est belle et rajeunie, la Bretagne, et verte, au soleil de
+juin!
+
+Nous autres, pauvres gens de la mer, quand nous trouvons le printemps
+sur notre route, nous en jouissons plus que les autres, à cause de notre
+vie séquestrée dans les couvents de planches. Il y avait huit ans
+qu'Yves n'avait vu son printemps breton, et nous avions été longtemps
+fatigués tous deux par l'hiver ou par cet éternel été qui resplendit
+ailleurs sur la grande mer bleue, et nous nous laissions enivrer par ces
+foins verts, par ces senteurs douces, par tout ce charme de juin que les
+mots ne peuvent dire.
+
+Il y a encore de beaux jours dans la vie, de belles heures de jeunesse
+et d'oubli. Au diable toutes les rêveries mélancoliques, tous les songes
+maladifs des tristes poètes! Il fait bon courir, la poitrine au vent, en
+compagnie des plus joyeux d'entre les enfants du peuple. La santé et la
+jeunesse, c'est tout ce qu'il y a de vrai sur terre, avec la gaieté
+simple et brutale, et les chants des matelots!
+
+Et nous allions toujours très vite et de travers, zigzaguant sur la
+route au milieu de tout ce monde, entre les aubépines très hautes
+formant deux haies vertes, et sous la voûte touffue des arbres.
+
+Bientôt parut Brest, avec son grand air solennel, ses grands remparts de
+granit, ses grandes murailles grises, où poussaient aussi des herbes et
+des digitales roses. Elle était comme enivrée, cette ville triste,
+d'avoir par hasard un vrai jour d'été, une soirée pure et tiède; elle
+était pleine de bruit, de mouvement et de monde, de coiffes blanches et
+de marins qui chantaient.
+
+
+
+
+LXXII
+
+ 5 juillet 1881.
+
+
+_En mer._--Nous revenons de la Manche. La _Sèvre_ marche tout doucement
+dans une brume épaisse, poussant de minute en minute un coup de sifflet
+qui résonne comme un appel de détresse sous ce suaire humide qui nous
+enveloppe. Les solitudes grises de la mer sont autour de nous, et nous
+en avons le sentiment sans les voir. Il semble que nous traînions avec
+nous de longs voiles de ténèbres; on voudrait les percer, on est comme
+oppressé de se sentir depuis tant d'heures enfermé là-dessous, et on
+songe que ce rideau est immense, infini, qu'on pourrait faire des lieues
+et des lieues sans vue, dans le même gris blafard, dans la même
+atmosphère d'eau. Et la houle passe, lente, molle, régulière, patiente,
+exaspérante. C'est comme de grands dos polis et luisants, qui s'enflent,
+donnent leur coup d'épaule, vous soulèvent et vous laissent retomber.
+
+Brusquement, le soir, il se fait une éclaircie, et une chose noire se
+dresse tout près de nous, surprenante, inattendue, comme un haut fantôme
+surgissant de la mer:
+
+«_Ar Men Du_ (les Pierres-Noires)!» dit notre vieux pilote breton.
+
+Et, en même temps, partout le voile se déchire. Ouessant apparaît;
+toutes ses roches sombres, tous ses écueils se dessinent en grisailles
+obscures, battus par de hautes gerbes d'écume blanche, sous un ciel qui
+paraît lourd comme un globe de plomb.
+
+Il n'est que temps de redresser la route, et vite, pendant l'éclaircie,
+la _Sèvre_ met le cap sur Brest, ne sifflant plus, se hâtant, avec un
+grand espoir d'arriver. Mais le rideau lentement se referme et retombe.
+On n'y voit plus, la nuit vient, il faut remettre le cap au large.
+
+Et trois jours se passent ainsi sans plus rien voir. Les yeux se
+fatiguent à veiller.
+
+C'est ma dernière traversée sur cette _Sèvre_, que je dois quitter
+aussitôt notre retour à Brest. Yves, avec ses idées de Breton, voit
+quelque chose de pas naturel dans cette brume, qui persiste en plein été
+comme pour retarder mon départ.
+
+Cela lui semble un avertissement et un mauvais présage.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+ Brest, 9 juillet 1881.
+
+
+Nous venons d'arriver tout de même, et c'est mon dernier jour de garde à
+bord; je débarque demain.
+
+Nous sommes dans ce fond du port de Brest, où notre _Sèvre_ revient de
+temps en temps s'immobiliser entre deux grands murs. De hautes
+constructions mornes nous surplombent; autour de nous des assises de
+roches primitives portent des remparts, des chemins de ronde, tout un
+lourd échafaudage de granit, suant la tristesse et l'humidité.--Je
+connais par coeur toutes ces choses.
+
+Comme c'est en juillet, il y a des digitales, des touffes de silènes qui
+s'accrochent çà et là aux pierres grises. Ces plantes roses des murs,
+c'est la note de l'été dans ce Brest sans soleil.
+
+J'ai pourtant une espèce de joie de partir.... Cette Bretagne me cause
+toujours, malgré tout, une oppression mélancolique; je le sens
+maintenant, et, quand je songe au nouveau, à l'inconnu qui m'attend, il
+me semble que je vais me réveiller au sortir d'une espèce de nuit.... Où
+m'enverra-t-on? Qui sait? Comment s'appellera ce coin de la terre où il
+faudra m'acclimater demain? Sans doute quelque pays de soleil où je
+deviendrai un autre _moi_ avec des sens différents, et où j'oublierai,
+hélas! Les choses aimées ailleurs.
+
+Mais mon pauvre Yves et mon petit Pierre, je souffre de les quitter tous
+deux.
+
+Pauvre Yves, qui s'est souvent fait traiter en enfant gâté et
+capricieux, c'est lui à présent, à l'heure de mon départ, qui m'entoure
+de mille petites prévenances, presque enfantines, ne sachant plus
+comment s'y prendre pour me montrer assez son affection. Et cette
+manière d'être a plus de charme chez lui, parce qu'elle n'est pas dans
+sa nature habituelle.
+
+Ce temps que nous venons de passer ensemble, dans une intimité
+fraternelle de chaque jour, n'a pas été exempt d'orages entre nous. Il
+mérite toujours un peu, malheureusement, ses notes passées
+d'indiscipliné et d'indomptable; tout va bien mieux cependant, et, si
+j'avais pu le garder près de moi, je l'aurais sauvé.
+
+Après dîner, nous montons sur le pont pour notre promenade habituelle du
+soir.
+
+Je dis une dernière fois:
+
+«Yves, fais-moi une cigarette.»
+
+Et nous commençons nos cent pas réguliers sur ces planches de la
+_Sèvre_. Là, nous connaissons par coeur tous les petits trous où l'eau
+s'amasse, tous les taquets où l'on se prend les pieds, toutes les
+boucles où l'on trébuche.
+
+Le ciel est voilé sur notre dernière promenade, la lune embrumée et
+l'air humide. Dans le lointain, du côté de Recouvrance, toujours ces
+éternels chants de matelots.
+
+Nous causons de beaucoup de choses. Je fais à Yves beaucoup de
+recommandations; lui, très soumis, répond par beaucoup de promesses, et
+il est fort tard quand il me quitte pour aller dormir dans son hamac.
+
+À midi, le lendemain, mes malles à peine fermées, mes visites pas
+faites, je suis à la gare avec Yves et les amis du _carré_, qui me
+reconduisent. Je serre la main à tous, je crois même que je les
+embrasse, et me voilà parti.
+
+Un peu avant la nuit, j'arrive à Toulven, où j'ai voulu m'arrêter deux
+heures pour leur faire mes adieux.
+
+Comme c'est vert et fleuri, ce Toulven, cette région fraîche et
+ombreuse, la plus exquise de Bretagne!
+
+Là, on m'attendait pour couper les cheveux du petit Pierre. La pensée
+qu'on pût me confier une pareille besogne ne me serait jamais venue. On
+me dit «qu'il n'y avait que moi pour le faire rester tranquille». La
+semaine passée, on avait mandé le barbier de Toulven, et petit Pierre
+avait tellement fait le diable, que les ciseaux avaient entamé d'abord
+ses petites oreilles; il avait fallu y renoncer. J'essayai tout de même,
+pour leur faire plaisir, ayant une envie de rire très grande.
+
+Puis, quand ce fut fini, l'idée me vint de garder une de ces petites
+mèches brunes que j'avais coupées, et je l'emportai, étonné de tant y
+tenir.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+LETTRE D'YVES
+
+ À bord de la _Sèvre_, Lisbonne, 1er août 1881.
+
+
+«Cher frère, je vous réponds une petite lettre le jour même que je
+reçois la vôtre. Je vous écris bien à courir, et encore je profite de
+l'heure du déjeuner, et je suis sur le râtelier du grand mât.
+
+»Nous sommes entrés en relâche à Lisbonne hier au soir. Cher frère, nous
+avons eu tout à fait un mauvais temps cette fois; nous avons perdu nos
+focs, l'artimon de cape et la baleinière. Je vous fais savoir aussi que,
+dans les grands coups de roulis, mon sac et mon armoire sont allés se
+promener et tous mes effets aussi; j'ai à peu près pour cent francs de
+perte dans toutes ces affaires-là.
+
+»Vous m'avez demandé qu'est-ce que j'avais fait de ma journée, dimanche,
+il y a quinze jours. Mais, mon bon frère, je suis resté tranquillement à
+bord, à finir de lire _Le Capitaine Fracasse_. Ainsi, depuis votre
+départ, je n'ai été à terre que dimanche dernier; et j'étais très
+tranquille, parce que d'abord j'avais tout envoyé l'argent de mon mois à
+la maison; j'avais touché soixante-neuf francs et j'en avais envoyé
+soixante-cinq à ma femme.
+
+»J'ai eu des nouvelles de Toulven et ils sont tous bien. Le petit Pierre
+est très dégourdi et il sait très bien courir à présent. Seulement, il
+est un peu mauvais quand il fait _sa petite tête de goéland_, comme moi,
+vous savez; d'après ce que ma femme me dit sur sa lettre, il chavire
+tout chez nous. La maçonnerie de notre maison est déjà montée à plus de
+deux mètres de terre; je serai bien heureux qu'elle soit tout à fait
+finie, et surtout de vous voir installé dans votre petite chambre.
+
+»Cher frère, vous me dites de penser à vous souvent; mais je vous jure
+qu'il ne se passe pas d'heure sans que je manque d'y penser, et même
+plusieurs fois par heure. Du reste, maintenant, vous comprenez, je n'ai
+plus personne avec qui causer le soir,--et ma blague n'est plus souvent
+pleine.
+
+»Je ne puis vous dire le jour de notre partance, mais je vous prie de
+m'écrire à Oran. On dit que nous serons payés à Oran, pour pouvoir aller
+à terre et acheter du tabac.
+
+»Je termine, cher frère, en vous embrassant de tout mon coeur.
+
+»Votre frère tout dévoué qui vous aime,
+
+» À vous pour la vie,
+
+ »Yves Kermadec.»
+
+»P.-S.--Si j'ai beaucoup d'argent à Oran, je ferai une très grande
+provision de tabac, et surtout pour vous, de celui qui est pareil au
+tabac des Turcs et que vous aimez bien fumer.
+
+»Le major m'a remis pour vous une serviette, la dernière qui vous avait
+servi à table. Je l'ai lavée, ça fait que je l'ai un peu déchirée.
+
+»Quant au cahier que vous m'aviez donné pour écrire mes histoires, il a
+été aussi tout à fait écrasé par le coup de mer; alors maintenant j'ai
+tout laissé de côté.
+
+»Cher frère, je vous embrasse encore de tout mon coeur.
+
+ »Yves Kermadec.»
+
+» À bord, c'est toujours la même chose, et le commandant n'a pas changé
+ses habitudes de crier pour la propreté du pont. Il y a eu une grande
+dispute entre lui et le lieutenant, toujours au sujet du _cacatois_,
+vous savez? Mais ils se sont très bien arrangés après.
+
+»J'ai aussi à vous dire que, dans sept ou huit mois, je pense encore
+avoir un autre petit enfant. Une chose pourtant qui ne me fait pas bien
+plaisir, car c'est un peu trop vite.
+
+»Votre frère,
+ »Yves.»
+
+
+
+
+LXXV
+
+
+C'est en Orient maintenant que viennent me trouver ces petites lettres
+d'Yves; elles m'y apportent, dans leur simplicité, les senteurs déjà
+lointaines du pays breton.
+
+Ils s'éloignent beaucoup, mes souvenirs de Bretagne. Déjà je les revois
+passer comme à travers des voiles de rêve; les écueils connus de là-bas,
+les feux de la côte, la pointe du Finistère avec ses grandes roches
+sombres; et les approches dangereuses d'Ouessant les soirs d'hiver, et
+le vent d'ouest qui courait sous le ciel morne, à la tombée des nuits
+de décembre. D'ici, tout cela semble la vision d'un pays noir.
+
+La pauvre petite chaumière de Toulven! Elle était bien humble, bien
+perdue au bord du sentier breton. Mais c'était la région des grands bois
+de hêtres, des rochers gris, des lichens et des mousses; des vieilles
+chapelles de granit et des hauts foins semés de fleurs roses. Ici, du
+sable et des minarets blancs sous une voûte très bleue, et puis le
+soleil, l'enchanteur éternel.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+LETTRE D'YVES
+
+ Brest, le 10 septembre 1881.
+
+
+«Mon bon frère,
+
+»Je vous fais savoir le désarmement de notre _Sèvre_; nous l'avons
+remise hier à la _Direction_, et, ma foi, je n'en suis pas trop
+mécontent.
+
+»Je compte rester quelque temps à terre, au quartier; aussi (comme
+notre petite maison n'est pas très avancée, vous pensez bien), ma femme
+est venue s'installer auprès de moi à Brest jusqu'à ce qu'elle soit
+finie. Je pense que vous trouverez, cher frère, que nous avons bien
+fait. Cette fois, nous avons loué presque dans la campagne, à
+Recouvrance, du côté de Pontaniou.
+
+»Cher frère, je vous dirai que le petit Pierre a été bien malade par les
+coliques, pour avoir mangé trop de _luzes_ dans les bois, ce dimanche
+dernier que nous avons été à Toulven; mais cela lui a passé. Il devient
+tout à fait mignon, et je reste des heures à jouer avec lui. Le soir,
+nous allons nous promener tous les trois; nous ne sortons plus jamais
+qu'ensemble, et puis, quand l'un rentre, les deux autres rentrent aussi.
+
+«Cher frère, si vous pouviez revenir à Brest, il me manquerait plus
+rien; vous me verriez maintenant comme je suis, vous seriez tout à fait
+content; car je n'étais jamais resté aussi tranquille.
+
+»Je voudrais encore embarquer avec vous, mon bon frère, et tomber sur
+quelque bateau qui irait là-bas du côté du Levant vous retrouver; et
+pourtant je vous promets que la vie que je fais maintenant, je voudrais
+bien la continuer; mais cela n'est pas possible, car je suis trop
+heureux.
+
+»Je termine en vous embrassant de tout mon coeur, et le petit Pierre
+vous envoie ses respects. Ma femme et tous mes parents à Toulven vous
+font bien des compliments. Ils ont très hâte de vous voir, et je vous
+promets que moi aussi.
+
+»Votre frère,
+
+ »Yves Kermadec.»
+
+
+
+
+LXXVII
+
+ Toulven, octobre 1881.
+
+
+...Encore la pâle Bretagne au soleil d'automne! Encore les vieux
+sentiers bretons, les hêtres et les bruyères. Je croyais avoir dit adieu
+à ce pays pour longtemps, et je le retrouve avec une singulière
+mélancolie. Mon retour a été brusque, inattendu, comme le sont souvent
+nos retours ou nos départs de marins.
+
+Une belle journée d'octobre, un tiède soleil, une vapeur blanche et
+légère répandue comme un voile sur la campagne. C'est partout cette
+grande tranquillité qui est particulière aux derniers beaux jours; déjà
+des senteurs d'humidité et de feuilles tombées, déjà un sentiment
+d'automne répandu dans l'air. Je me retrouve dans les bois connus de
+Trémeulé, sur la hauteur d'où on domine tout le pays de Toulven. À mes
+pieds, l'étang, immobile sous cette vapeur qui plane, et, au loin, des
+horizons tout boisés, comme ils devaient l'être au temps anciens de la
+Gaule.
+
+Et ceux qui sont là près de moi, assis parmi les mille petites fleurs de
+la bruyère, ce sont mes amis de Bretagne, mon frère Yves et le petit
+Pierre, son fils.
+
+C'est un peu mon pays maintenant, ce Toulven. Il y a un très petit
+nombre d'années, il m'était étranger, et Yves, auquel pourtant je
+donnais déjà le nom de frère, comptait à peine pour moi. Les aspects de
+la vie changent, tout arrive, se transforme et passe.
+
+Il y en a tant de ces bruyères, que, dans les lointains, on dirait des
+tapis roses. Les scabieuses tardives sont encore fleuries, tout en haut
+de leurs tiges longues; et les premières grandes ondées qui ont passé
+ont déjà semé la terre de feuilles mortes.
+
+C'était vrai, ce qu'Yves m'avait écrit: il était devenu très sage. On
+venait de l'embarquer sur un des vaisseaux en rade de Brest, ce qui
+semblait lui assurer un séjour de deux ans dans son pays. Marie, sa
+femme, s'était installée près de lui dans le faubourg de Recouvrance, en
+attendant cette petite maison de Toulven, qui montait de terre
+lentement, avec de gros murs bien épais et bien solides, à la mode
+d'autrefois. Elle avait accueilli mon retour imprévu comme une
+bénédiction du ciel; car ma présence à Brest, auprès d'eux, allait la
+rassurer beaucoup.
+
+Yves devenu très sage, et, comme cela, tout de suite, sans qu'on sût
+quelle circonstance décisive l'avait ainsi changé, on avait peine à y
+croire! Et Marie me confirmait ce bonheur très timidement; elle en
+parlait comme de ces choses instables, fugitives, qu'on a peur de faire
+s'envoler rien qu'en les exprimant par des mots.
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+
+Un jour, le démon de l'alcool revint passer sur leur route. Yves rentra
+avec ce mauvais regard trouble dont Marie avait peur.
+
+C'était un dimanche d'octobre. Il arrivait du bord, où on l'avait mis
+aux fers, disait-il; et il s'était échappé parce que c'était injuste.
+Il semblait très exaspéré; son tricot bleu était déchiré et sa chemise
+ouverte.
+
+Elle essayait de lui parler bien doucement, de le calmer. C'était
+précisément une belle journée de dimanche; il faisait un de ces temps
+rares d'arrière-automne qui ont une mélancolie paisible et exquise, qui
+sont comme un dernier repos du soleil avant l'hiver. Elle s'était
+habillée dans sa belle robe et sa collerette brodée, elle avait fait la
+grande toilette du petit Pierre, comptant qu'ils iraient tous les trois
+se promener ensemble à ce beau soleil doux. Dans la rue, des couples de
+gens du peuple passaient, endimanchés, s'en allant sur les routes et
+dans les bois comme au printemps.
+
+...Mais non, rien n'y faisait; Yves avait prononcé l'affreuse phrase de
+brute qu'elle connaissait si bien: «Je m'en vais retrouver mes amis.»
+C'était fini!
+
+Alors, sentant sa pauvre tête s'en aller de douleur, elle avait voulu
+tenter un moyen extrême: pendant qu'il regardait dans la rue, elle avait
+fermé la porte à double tour et caché la clef dans son corsage. Mais
+lui, qui avait compris ce qu'elle venait de faire, se mit à dire, la
+tête baissée, les yeux sombres:
+
+«Ouvre!... ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!»
+
+Il essaya de secouer cette porte sur ses ferrures; quelque chose le
+retenait encore de la briser,--ce qu'il eût pu faire sans peine. Et
+puis, non, il voulait que sa femme, qui l'avait fermée, vînt elle-même
+la lui ouvrir.
+
+Et il tournait dans cette chambre, avec son air de grand fauve,
+répétant:
+
+«Ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!»
+
+Les bruits joyeux du dimanche montaient dans la rue. Les femmes à grande
+coiffe passaient au bras de leurs maris ou de leurs amants. Le beau
+soleil d'automne les éclairait de sa lumière tranquille.
+
+Il frappait du pied et répétait cela à voix très basse:
+
+«Ouvre!... je te dis de m'ouvrir!»
+
+C'était la première fois qu'elle essayait de le retenir par force, et
+elle voyait que cela réussissait mal, et elle avait étrangement peur.
+Sans le regarder, elle s'était jetée à genoux dans un coin et disait des
+prières, tout haut et très vite, comme une insensée. Il lui semblait
+qu'elle touchait à un moment terrible, que ce qui allait arriver serait
+plus affreux que toutes les choses d'avant. Et petit Pierre, debout,
+ouvrait tout grands ses yeux profonds, ayant peur lui aussi, mais ne
+comprenant pas.
+
+«Non, tu ne veux pas m'ouvrir?... Oh! mais je l'arracherai alors! Tu vas
+voir!»
+
+Une secousse ébranla le plancher, puis on entendit un grand bruit sourd,
+horrible. Yves venait de tomber de tout son haut. La poignée par
+laquelle il avait voulu prendre cette porte lui était restée dans la
+main, arrachée, et alors, lui, avait été jeté à la renverse sur son
+fils, dont la petite tête avait porté, dans la cheminée, contre l'angle
+d'un chenet de fer....
+
+Ah! Ce fut un changement brusque. Marie ne priait plus; elle s'était
+levée, les yeux dilatés et farouches, pour ôter son petit Pierre des
+mains d'Yves, qui voulait le relever. Il était tombé sans crier, ce
+petit enfant, tout saisi d'être blessé par son père; le sang coulait de
+son front et il ne disait rien. Marie, le tenant serré contre sa
+poitrine, prit la clef dans son corsage, ouvrit d'une main et poussa la
+porte toute grande.. Yves la regardait, effrayé à son tour;--elle
+s'était reculée et lui criait:
+
+«Va-t'en! va-t'en! va-t'en!»
+
+Pauvre Yves,--voilà qu'il hésitait à passer! Il cherchait à mieux
+comprendre. Cette porte qu'on lui ouvrait maintenant, il n'en voulait
+plus; il avait le sentiment vague que ce seuil allait être quelque chose
+de funeste à franchir. Et puis ce sang qu'il voyait sur la figure de son
+fils et sur sa petite collerette.... Oui, il cherchait à mieux
+comprendre, à s'approcher d'eux. Il passait sa main sur ses tempes,
+sentant qu'il était ivre, faisant un grand effort pour démêler ce qui
+était arrivé.... Mon Dieu, non! Il ne pouvait pas; il ne comprenait
+plus.... L'alcool, ses amis qui l'attendaient en bas, c'était tout.
+
+Elle, lui répétait toujours, en serrant son fils contre sa poitrine:
+
+«Va-t'en!... mais va-t'en!»
+
+Alors, tournant sur lui-même, il prit l'escalier et s'en alla....
+
+
+
+
+LXXIX
+
+
+«Tiens! C'est vous, Kermadec?
+
+--Oui, monsieur Kerjean.
+
+--Et, en bordée, je parie?
+
+--Oui, Monsieur Kerjean.»
+
+En effet, cela se voyait à sa tenue.
+
+«Eh bien, je croyais que vous étiez marié, Yves? C'est quelqu'un de
+Paimpol, le grand Lisbatz, je crois, qui m'avait conté que vous étiez
+père de famille.»
+
+Yves secoua ses épaules d'un mouvement d'insouciance méchante, et dit:
+
+«S'il vous manquait du monde, Monsieur Kerjean,.... Ça m'irait, à moi,
+de partir à votre bord.»
+
+Ce n'était pas la première fois que ce capitaine Kerjean enrôlait des
+déserteurs. Il comprit. Il savait comment on les prend et ensuite
+comment on les mène. Son navire, la _Belle-Rose_, qui naviguait sous un
+pavillon d'Amérique, partait le lendemain pour la Californie. Yves lui
+convenait; c'était une acquisition excellente pour un équipage comme le
+sien.
+
+Ils s'isolèrent tous deux pour ébaucher, à voix basse, leur traité
+d'alliance.
+
+Cela se passait au port de commerce, le matin du second jour, après sa
+fuite de chez lui.
+
+La veille, il avait été à Recouvrance, en rasant les murs, pour tâcher
+d'avoir des nouvelles de son petit Pierre. De loin, il l'avait aperçu,
+qui regardait passer le monde à la fenêtre, avec un petit bandeau sur
+son front. Alors il était revenu sur ses pas, suffisamment rassuré,
+dans son égarement d'ivresse qui durait encore; il était revenu sur ses
+pas pour «aller retrouver ses amis».
+
+Ce matin-là, il s'était réveillé au jour, sous un hangar du quai où ses
+_amis_ l'avaient couché. L'ivresse était cette fois passée, bien
+complètement passée. Il faisait toujours ce même beau temps d'octobre,
+frais et pur; les choses avaient leurs aspects habituels, comme si de
+rien n'était, et d'abord il songea avec attendrissement à son fils et à
+Marie, prêt à se lever pour aller les retrouver là-bas et leur demander
+pardon. Il lui fallut un moment pour se rappeler tout, et se dire que
+c'était fini, qu'il était perdu....
+
+Retourner près d'eux, maintenant?--Oh! non, jamais,--quelle honte!
+
+D'ailleurs, s'être échappé du bord étant puni de fers, et avoir ensuite
+couru bordée trois jours, tout cela ne pouvait plus se racheter. Prendre
+encore ces mêmes résolutions, reprises vingt fois, faire encore ces
+mêmes promesses, dire encore ces mêmes mots de repentir... oh! non!
+assez! Il en avait un mauvais sourire de pitié et de dégoût.
+
+Et puis sa femme lui avait dit: «Va-t'en!» il s'en souvenait bien, de
+son regard de haine, en lui montrant la porte. Il avait beau l'avoir
+mille fois mérité, il ne lui pardonnerait jamais cela, lui, habitué à
+être le seigneur et le maître. Elle l'avait chassé; c'était bien, il
+était parti, il suivrait sa destinée, elle ne le reverrait plus....
+
+Cette rechute aussi lui était plus répugnante, après cette bonne période
+de paix honnête, pendant laquelle il avait entrevu et compris une vie
+plus haute; ce retour de misère lui paraissait quelque chose de décisif
+et de fatal. À ce moment, il s'aperçut qu'il était couvert de
+poussière, de boue, de souillures immondes, et il commença de
+s'épousseter, en redressant sa tête, qui s'animait peu à peu, à ce
+réveil, d'une expression dure et dédaigneuse.
+
+Être tombé comme une brute sur son fils et avoir meurtri ce pauvre petit
+front!... Il se faisait tout à coup à lui-même l'effet d'un misérable
+bien repoussant.
+
+Il brisait entre ses mains les planches d'une caisse qui traînait là
+près de lui, et, à demi-voix, après un coup d'oeil instinctif pour
+s'assurer qu'il était seul, il se disait, avec une espèce de rire
+moqueur, d'odieuses injures de matelot.
+
+Maintenant il était debout avec un air fier et méchant.
+
+Déserter!... Si quelque navire pouvait l'emmener tout de suite!... Cela
+devait se trouver sur les quais; justement il y en avait beaucoup ce
+jour-là. Oh! oui! à n'importe quel prix, déserter, pour ne plus
+reparaître!
+
+Sa décision venait d'être prise avec une volonté implacable. Il marchait
+vers les navires, cambré, la tête haute, l'entêtement breton dans ses
+yeux à demi fermés, dans ses sourcils froncés.
+
+Il se disait: «Je ne vaux rien, je le sais, je le savais, ils auraient
+dû me laisser tous. J'ai essayé ce que j'ai pu, mais je suis fait ainsi
+et ce n'est pas ma faute.»
+
+Et il avait raison peut-être: _ce n'était pas sa faute_. À cet instant,
+il était irresponsable; il cédait à des influences lointaines et
+mystérieuses qui lui venaient de son sang; il subissait la loi
+d'hérédité de toute une famille, de toute une race.
+
+
+
+
+LXXX
+
+
+À deux heures, le même jour, après marché conclu, Yves ayant acheté des
+hardes de marin du commerce et changé de costume clandestinement dans un
+cabaret du quai, monta à bord de la _Belle-Rose_.
+
+Il se mit à faire le tour de ce bateau, qui était mal tenu, qui avait
+des aspects de rudesse sauvage, mais qu'on sentait souple et fort,
+taillé pour la course et les hasards de mer.
+
+Auprès des navires de l'état, celui-ci semblait petit, court, et surtout
+vide: un air abandonné, presque personne à bord; même au mouillage,
+cette espèce de solitude serrait le coeur. Trois ou quatre forbans
+étaient là, qui rôdaient sur le pont; ils composaient tout l'équipage et
+ils allaient devenir, pour des années peut-être, les seuls compagnons
+d'Yves.
+
+Ils commencèrent par se dévisager, les uns les autres, avant de se
+parler.
+
+Tout le jour, dura ce même beau temps tiède et tranquille, cette sorte
+d'été mélancolique d'arrière-saison qui portait au recueillement.
+Maintenant le calme se faisait pour Yves sur l'irrévocable de sa
+décision.
+
+On lui montra sa petite armoire, mais il n'avait presque rien à y
+mettre. Il se lava à grande eau fraîche, s'ajusta mieux, avec une
+certaine coquetterie, dans son costume nouveau; ce n'était plus cette
+livrée de l'état qui lui avait souvent paru lourde; il se sentait libre,
+affranchi de tous ses liens passés, presque autant que par la mort. Il
+essayait de jouir de son indépendance.
+
+Le lendemain matin, à la marée, la _Belle-Rose_ devait partir. Yves
+flairait le large, la vie de mer qui allait recommencer, à la façon
+nouvelle longtemps désirée. Il y avait des années que cette idée de
+déserter l'obsédait d'une manière, et, à présent, c'était une chose
+accomplie. Cela le relevait à ses propres yeux, d'avoir pris ce parti,
+cela le grandissait de se sentir hors la loi, il n'avait plus honte de
+se représenter devant sa femme, à présent qu'il était déserteur, et il
+se disait qu'il aurait le courage d'y aller ce soir, avant de partir, au
+moins pour lui porter l'argent qu'il avait reçu.
+
+À certains moments, quand la figure de son petit Pierre repassait devant
+ses yeux, son coeur se déchirait affreusement; ce navire, silencieux et
+vide, lui faisait l'effet d'une bière où il serait venu tout vivant
+s'ensevelir lui-même, sa gorge s'étranglait; un flot de larmes voulait
+monter, mais il le comprimait à temps, avec sa volonté dure, en pensant
+à autre chose; vite il se mettait à parler à ses amis nouveaux. Ils
+causaient de la façon de manoeuvrer avec si peu de monde, ou du jeu de
+ces grosses poulies qu'on avait multipliées partout pour remplacer les
+bras des hommes et qui, à son avis, alourdissaient beaucoup le gréement
+de la _Belle-Rose_.
+
+Le soir, quand la nuit fut tombée, il alla à Recouvrance et monta sans
+bruit jusqu'à sa porte.
+
+Il écouta d'abord avant d'ouvrir; on n'entendait rien. Il entra
+timidement.
+
+Une lampe était allumée sur la table. Son fils était tout seul, endormi.
+Il se pencha sur sa corbeille d'osier, qui sentait le nid de petit
+oiseau, et appuya la bouche tout doucement sur la sienne pour sentir
+encore une fois sa petite respiration douce, et puis il s'assit près de
+lui et resta tranquille, afin d'avoir repris une figure calme quand sa
+femme rentrerait.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+
+Derrière lui, Marie était montée en tremblant; elle l'avait vu venir.
+
+Depuis deux jours, elle avait eu le temps d'envisager en face tous les
+aspects de malheur.
+
+Elle n'avait pas voulu aller interroger les autres marins, comme font
+les pauvres femmes des coureurs de bordée, pour apprendre d'eux si Yves
+était rentré à son bord. Elle ne savait rien de lui, et elle attendait,
+se tenant prête à tout.
+
+Peut-être qu'il ne reviendrait pas; elle s'y était préparée comme au
+reste, et s'étonnait d'y songer avec tant de sang froid. Dans ce cas,
+ses projets étaient faits; elle ne retournerait pas dans ce Toulven, de
+peur de revoir leur petite maison commencée, de peur aussi d'entendre
+chaque jour maudire le nom de son mari chez ses parents, qui la
+recueilleraient. Non, là-bas, dans le pays de Goëlo, il y avait une
+vieille femme qui ressemblait à Yves et dont les traits prenaient tout à
+coup pour elle une douceur très grande. C'est à sa porte qu'elle irait
+frapper. Celle-là serait indulgente pour lui, puisqu'elle était sa mère.
+Elles pourraient parler sans haine de l'absent; elles vivraient là, les
+deux abandonnées, ensemble, et veilleraient sur le petit Pierre,
+réunissant leurs efforts pour le garder, ce dernier, pour qu'au moins
+il ne fût pas marin.
+
+Et puis il lui semblait que, si, un jour, dans bien des années
+peut-être, Yves, déserteur, voulait se rapprocher des siens, ce serait
+là, dans ce petit coin de terre, à Plouherzel, qu'il reviendrait. Elle
+avait fait, la nuit d'avant, l'étrange rêve d'un retour d'Yves: cela se
+passait très loin, dans les années à venir, et elle-même était déjà
+vieille. Yves arrivait dans sa chaumière de Plouherzel, le soir, vieux
+lui aussi, changé, misérable; il lui demandait pardon. Derrière lui
+étaient entrés Goulven et Gildas, ses frères, et _un autre Yves_, plus
+grand qu'eux tous, qui avait les cheveux tout blancs et qui traînait à
+ses jambes de longues franges de goémon. La vieille mère les accueillait
+de son visage dur. Elle demandait avec une voix très sombre:
+
+«Comment se fait-il qu'ils soient tous ici? Mon mari pourtant a dû
+mourir en mer, il y a déjà plus de soixante ans.... Goulven est en
+Amérique,.... Gildas dans son trou de cimetière.... Comment se fait-il
+qu'ils soient tous ici?»
+
+Alors Marie s'était réveillée de frayeur, comprenant qu'elle était
+entourée de morts.
+
+Mais, ce soir, Yves était revenu vivant et jeune; elle avait reconnu
+dans l'obscurité de la rue sa taille droite et son pas souple. À l'idée
+qu'elle allait le revoir et être fixé sur son sort, tout son courage et
+tout ses projets l'avaient abandonnée. Elle tremblait de plus en plus en
+montant cet escalier.... Peut-être bien qu'il avait simplement passé ces
+deux journées à bord et qu'il revenait comme de coutume, et que tout
+s'arrangerait encore une fois. Elle s'arrêtait sur ces marches pour
+demander à Dieu que ce fût vrai, dans une prière rapide.
+
+Quand elle ouvrit la porte, il était bien là, dans leur chambre, assis
+auprès du berceau et regardant son fils endormi.
+
+Lui, pauvre petit Pierre, dormait d'un bon sommeil paisible, ayant
+encore son bandeau sur le front, là où le chenet de fer l'avait blessé.
+
+Dès qu'elle fut entrée, pâle, son coeur battant à grandes secousses qui
+lui faisaient mal, elle vit tout de suite qu'Yves n'avait pas bu
+d'alcool: il avait levé les yeux sur elle et son regard était clair, et
+puis il les avait baissés vite et restait penché sur son fils.
+
+«A-t-il eu beaucoup de mal?» demanda-t-il à demi-voix, lentement, avec
+une tranquillité qui étonnait et qui faisait peur.
+
+«Non, j'ai été chercher le médecin pour le panser. Il a dit que ça ne
+laisserait pas de marque. Il n'a pas du tout pleuré.»
+
+Ils se tenaient là, muets l'un devant l'autre, lui toujours assis près
+de ce petit berceau, elle debout, blanche et tremblante. Ils ne s'en
+voulaient plus; ils s'aimaient peut-être; mais maintenant l'irréparable
+était accompli, et c'était trop tard. Elle regardait ce costume qu'elle
+ne lui avait jamais vu: un tricot de laine noir et un bonnet de drap.
+Pourquoi ces habits? Et ce paquet, près de lui, par terre, d'où sortait
+un bout de col bleu? Il semblait renfermer ses effets de matelot,
+quittés à tout jamais, comme si le vrai Yves était mort.
+
+Elle osa demander:
+
+«L'autre jour, tu es rentré à bord?
+
+--Non!»
+
+Encore un silence. Elle sentait l'angoisse qui venait plus forte.
+
+«Depuis trois jours, Yves, tu n'es pas rentré?
+
+--Non!»
+
+Alors elle n'osa plus parler, ayant peur de comprendre la chose
+terrible; voulant retenir les minutes, même ces minutes qui étaient
+faites d'incertitude et d'angoisse, parce qu'il était encore là, lui,
+devant elle, peut-être pour la dernière fois.
+
+À la fin, la question poignante sortit de ses lèvres:
+
+«Que comptes-tu faire, alors?»
+
+Et lui, à voix basse, simplement, avec cette tranquillité des
+résolutions implacables, laissa tomber ce mot lourd:
+
+«Déserter!»
+
+Déserter!... Oui, c'était bien ce qu'elle avait deviné depuis quelques
+secondes, en voyant ce costume changé, ce petit paquet d'effets de
+matelot soigneusement pliés dans un mouchoir.
+
+Elle s'était reculée, sous le poids de ce mot, s'appuyant derrière elle
+au mur avec ses mains, la gorge étranglée. Déserteur! Yves! perdu! Dans
+sa tête repassait l'image de Goulven, son frère, et des mers lointaines
+d'où les marins ne reviennent plus. Et, comme elle sentait son
+impuissance contre cette volonté qui l'écrasait, elle restait là,
+anéantie.
+
+Yves s'était mis à lui parler, très doucement, avec son calme sombre lui
+montrant le petit paquet d'effets qu'il avait apporté:
+
+«Tiens, ma pauvre Marie, demain, quand mon navire sera parti, tu
+renverras cela d'abord, tu m'entends bien. On ne sait pas!... Si on me
+reprenait.... C'est toujours plus grave, emporter les effets de l'état!
+Et puis voilà d'abord les avances qu'on m'a données.... Vous retournerez
+à Toulven.... Oh! Je t'enverrai de l'argent de là-bas, tout ce que je
+gagnerai; tu comprends, il ne m'en faudra plus beaucoup à moi. Nous ne
+nous reverrons plus, mais tu ne seras pas trop malheureuse.... Tant que
+je vivrai.»
+
+Elle voulait l'entourer avec ses bras, le tenir de toutes ses forces,
+lutter, s'accrocher à lui quand il s'en irait, se faire plutôt traîner
+jusque dans les escaliers, jusque dans la rue.... Mais non, quelque
+chose la clouait sur place: d'abord la conscience que tout serait
+inutile, et puis une dignité, là, devant leur fils endormi.... Et elle
+restait contre ce mur, sans un mouvement.
+
+Il avait posé deux cents francs en grosses pièces d'argent sur leur
+table, près de lui. C'étaient ses avances, tout ce qui lui restait, ses
+pauvres effets payés. Il la regardait maintenant d'un regard profond,
+très doux, et il secouait avec sa manche de laine des larmes qui
+venaient de couler sur ses joues.
+
+Mais c'était tout ce qu'il avait à lui dire. Et, à présent, c'était la
+minute suprême, c'était fini.
+
+Il se pencha encore une dernière fois sur son fils, puis il redressa sa
+haute taille et se leva pour partir.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+
+...La mer de Corail!--C'est aux antipodes de notre vieux monde.--Rien
+que le bleu immense.--Autour du navire qui file doucement, l'infini bleu
+déploie son cercle parfait. L'étendue brille et miroite sous le soleil
+éternel.
+
+Yves est là, seul, porté très haut dans l'air, par quelque chose qui
+oscille légèrement;--il passe, dans sa hune.
+
+Il regarde, sans voir, le cercle sans limite; il est comme fatigué
+d'espace et de lumière. Ses yeux atones s'arrêtent au hasard, car,
+partout, tout est pareil.
+
+Partout, tout est pareil.... C'est la grande splendeur inconsciente et
+aveugle des choses que les hommes croient faites pour eux. À la surface
+des eaux courent des souffles vivifiants que personne ne respire; la
+chaleur et la lumière sont répandues sans mesure; toutes les sources de
+la vie sont ouvertes sur les solitudes silencieuses de la mer et les
+font étrangement resplendir.
+
+...L'étendue brille et miroite sous le soleil éternel. Le grand
+flamboiement de midi tombe dans le désert bleu comme une magnificence
+inutile et perdue. Maintenant, Yves croit distinguer là-bas une traînée
+moins bleue, et il y concentre son attention, égarée tout à l'heure dans
+la monotonie étincelante et tranquille; c'est sans doute la mer qui
+s'émiette là sur des blancheurs de corail, qui brise sur des îles
+inconnues, à fleur d'eau, qu'aucune carte n'a jamais indiquées.
+
+...Comme c'est loin, la Bretagne!--et les chemins verts de Toulven!--et
+son fils!...
+
+Yves est sorti de sa rêverie et il regarde, la main étendue au-dessus de
+ses yeux, cette lointaine traînée qui blanchit toujours.
+
+...Il n'a pas l'air d'un déserteur, car il porte encore le grand col
+bleu des matelots. Maintenant, il a très bien vu ces brisants et ce
+corail, et, en se penchant un peu dans le vide, il crie pour ceux qui
+sont en bas: «Des récifs par bâbord!»
+
+...Non, Yves n'a pas déserté, car le navire qui le porte est le
+_Primauguet_, de la marine de guerre.
+
+Il n'a pas déserté, car il est toujours auprès de moi, et, quand il a
+annoncé de là-haut l'approche de ces récifs, c'est moi qui monte le
+trouver dans sa hune, pour les reconnaître avec lui.
+
+À Brest, ce mauvais jour où il avait voulu nous quitter, je l'avais vu
+passer, en déserteur, portant ses effets de matelot si bien pliés dans
+un mouchoir, et je l'avais suivi de loin jusqu'à Recouvrance. J'avais
+laissé monter Marie, puis j'étais monté, moi aussi, après eux, et, en
+sortant, il m'avait trouvé là, en travers de sa porte, lui barrant le
+passage avec mes bras étendus,--comme jadis à Toulven. Seulement, cette
+fois, il ne s'agissait plus d'arrêter un caprice d'enfant, mais
+d'engager une lutte suprême avec lui.
+
+Elle avait été longue et cruelle, cette lutte, et je m'étais senti bien
+près de perdre courage, de l'abandonner à la destinée sombre qui
+l'emportait. Et puis elle s'était terminée brusquement par de bonnes
+larmes qu'il avait versées, des larmes qui avaient besoin de couler
+depuis deux jours,--et qui ne pouvaient pas, tant ses yeux étaient durs
+à ce genre de faiblesse.--Alors on lui avait mis sur ses genoux son
+petit Pierre, qui venait de se réveiller; il ne lui en voulait pas du
+tout, lui, le petit Pierre, il lui avait tout de suite passé les bras
+autour du cou. Et Yves avait fini par me dire:
+
+«Eh bien, oui, frère, je ferai tout ce que vous me direz de faire. Mais,
+n'importe comment, vous voyez bien qu'à présent, je suis perdu...»
+
+C'était très grave, en effet, et je ne savais plus moi-même quel parti
+prendre:--une espèce de rébellion, s'être esquivé du bord étant déjà
+puni des fers, et trois jours d'absence! J'avais été sur le point de
+leur dire, après les avoir fait s'embrasser: «Désertez tous les deux,
+tous les trois, mes chers amis; car il est bien tard à présent pour
+mieux faire: qu'Yves s'en aille sur sa _Belle-Rose_, et vous vous
+rejoindrez en Amérique.»
+
+Mais non, c'était trop affreux cela, abandonner à jamais la terre
+bretonne, et la petite maison de Toulven, et les pauvres vieux parents!
+
+Alors, en tremblant un peu de ma responsabilité, j'avais pris la
+décision contraire: rendre le soir même les avances touchées, dégager
+Yves des mains de ce capitaine Kerjean, et, dès le lendemain matin,
+aussitôt le port ouvert, le remettre à la justice maritime. Des jours
+pénibles avaient suivi, jours de démarches et d'attente, et enfin, avec
+beaucoup de bienveillance, la chose avait été ainsi réglée: un mois de
+fers et six mois de suspension de son grade de quartier-maître, avec
+retour à la paye de simple matelot.
+
+Voilà comment mon pauvre Yves, reparti avec moi sur ce _Primauguet_, se
+retrouvait dans la hune, encore gabier comme devant, et faisant son rude
+métier d'autrefois.
+
+Debout tous les deux sur la vergue de misaine, le corps penché en dehors
+dans le vide, mettant une main au-dessus de nos yeux, et, de l'autre,
+nous tenant à des cordages, nous regardions ensemble, au fond des
+resplendissantes solitudes bleues, ces brisants qui blanchissaient
+toujours; leur bruissement continu était comme un son lointain d'orgues
+d'église au milieu du silence de la mer.
+
+C'était bien une grande île de corail qu'aucun navigateur n'avait encore
+relevée, elle était montée lentement des profondeurs d'en dessous;
+pendant des siècles et des siècles, elle avait poussé avec patience ses
+rameaux de pierre; elle n'était encore qu'une immense couronne d'écume
+blanche faisant, au milieu des plus grands calmes de la mer, un bruit de
+chose vivante, une sorte de mugissement mystérieux et éternel.
+
+Partout ailleurs, l'étendue bleue était uniforme, saine, profonde,
+infinie; on pouvait continuer la route.
+
+«Tu as gagné _la double_, frère», dis-je à Yves.
+
+Je voulais dire: la double ration de vin au dîner de l'équipage. À bord,
+cette _double_ est toujours la récompense des matelots qui ont annoncé
+les premiers une terre ou un danger,--de ceux encore qui ont pris un rat
+sans l'aide des pièges,--ou bien qui ont su s'habiller plus coquettement
+que les autres à l'inspection du dimanche.
+
+Yves sourit, mais comme quelqu'un qui retrouve tout à coup un souvenir
+triste:
+
+«Vus savez bien qu'à présent, le vin et moi.... Oh! mais ça ne fait
+rien, il faut me la faire donner, les gabiers de mon plat la boiront
+toujours...»
+
+En effet, depuis qu'une fois il avait renversé son petit Pierre sur les
+chenets de la cheminée, là-bas, à Brest, il buvait de l'eau. Il avait
+juré cela sur cette chère petite tête blessée, et c'était le premier
+serment solennel de sa vie.
+
+Nous causions là tous deux, dans le bon air pur et vierge, au milieu des
+voiles légèrement tendues, bien blanches sous le soleil, quand un coup
+de sifflet partit d'en bas, un coup de sifflet très particulier, qui
+voulait dire, en langage de bord: «On demande le chef de la hune de
+misaine; qu'il descende bien vite!»
+
+C'était Yves, le chef de la hune de misaine; il descendit quatre à
+quatre pour voir ce qu'on lui voulait.--Le commandant en second le
+demandait chez lui;--et, moi, je savais bien pourquoi.
+
+Dans ces mers si lointaines et si tranquilles où nous naviguions, les
+matelots se trouvaient tous un peu brouillés avec les saisons, avec les
+mois, avec les jours; la notion des durées se perdait pour eux dans la
+monotonie du temps.
+
+En effet, l'été, l'hiver, on n'en a plus conscience; on ne les sait
+plus, car les climats sont changés. Même les choses de la nature ne
+viennent plus les indiquer; c'est toujours l'eau infinie, toujours les
+planches, et, au printemps, rien ne verdit.
+
+Yves avait repris sans peine son existence d'autrefois, ses habitudes de
+gabier, sa vie de la hune, à peine vêtu, au vent et au soleil, avec son
+couteau et son _amarrage_. Il n'avait plus compté ses jours parce qu'ils
+étaient tous pareils, confondus par la régularité des quarts, par
+l'alternance d'un soleil toujours chaud avec des nuits toujours pures.
+Il avait accepté ce temps d'exil sans le mesurer.
+
+Mais c'était aujourd'hui même que ses six mois de punition expiraient,
+et le commandant avait à lui dire de reprendre ses galons, son sifflet
+d'argent et son autorité de quartier-maître. Il le lui dit même
+amicalement, avec une poignée de main; car Yves, tant qu'avait duré sa
+peine, s'était montré exemplaire de conduite et de courage, et jamais
+hune n'avait été tenue comme la sienne.
+
+Yves revint me trouver avec une bonne figure heureuse:
+
+«Pourquoi ne m'aviez-vous pas dit que c'était aujourd'hui?»
+
+On lui avait promis que, s'il continuait, sa punition serait même
+bientôt oubliée.--Décidément ce serment qu'il avait fait sur la tête
+meurtrie de son petit Pierre, à la fin de la soirée terrible, lui
+réussissait au delà de son espoir....
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+
+L'après-midi du même jour, Yves est dans ma chambre, qui se dépêche, qui
+se dépêche avant la nuit de remettre des galons sur ses manches,
+toujours drôle, avec son grand air de forban, quand il est occupé à
+coudre.
+
+Ils ne sont plus très beaux, ses pauvres vêtements, ils ont beaucoup
+servi. C'est qu'il n'était pas riche en quittant Brest, avec cette
+réduction de paye; et, pour ne pas entamer son _décompte_, il n'a pas
+voulu prendre trop d'effets au _magasin_. Mais ils sont si propres, les
+petites pièces sont si bien mises les unes sur les autres, à chaque
+coude, à chaque bas de manche, que cela peut très bien passer. Ces
+galons neufs leur donnent même un certain lustre de jeunesse.
+D'ailleurs, Yves a bonne tournure avec n'importe quoi; et puis, comme
+on est très peu vêtu à bord, en ne les mettant que rarement, ils
+pourront certainement finir la campagne. Quant à de l'argent, Yves n'en
+a pas; il en oublie même l'usage et la valeur, comme il arrive souvent
+aux marins,--car il _délègue_ à sa femme, à Brest, _sa solde et ses
+chevrons_, tout ce qu'il gagne.
+
+La nuit venue, son ouvrage est achevé; il le plie avec soin, et balaye
+ensuite les petits bouts de fil qu'il a pu faire tomber dans ma chambre.
+Puis il s'informe très exactement du mois et de la date, allume une
+bougie et se met à écrire.
+
+«En mer, à bord du _Primauguet_, 23 avril 1882.
+
+»Chère épouse, «je t'écris ces quelques mots à l'avance aujourd'hui,
+dans la chambre de M. Pierre. Je les mettrai à la poste le mois
+prochain, quand nous toucherons aux îles Hawaï (un pays.... Je suis sûr,
+que tu ne sais pas trop où il se trouve).
+
+»C'est pour te dire que j'ai repris mes galons aujourd'hui, et que tu
+peux être tranquille, ils ne repartiront plus; je les ai _cousus
+solides_ à présent.
+
+»Chère épouse, cela me prouve pourtant qu'il n'y a que juste six mois
+passés depuis notre départ, et alors nous ne sommes pas encore près de
+nous revoir.--Pour moi, j'aurais pourtant déjà très hâte d'aller faire
+un tour à Toulven, pour te donner la main à installer notre maison; et
+encore, ce n'est pas tout à fait pour cela, tu penses, mais c'est
+surtout pour rester quelque temps avec toi, et voir notre petit Pierre
+courir un peu. Il faudra bien qu'on me donne une grande permission
+quand nous reviendrons, au moins quinze ou vingt jours; peut-être même
+que je n'aurai pas assez avec vingt, et que je demanderai jusqu'à
+trente.
+
+»Chère Marie, je te dirai pourtant que je suis très heureux à bord,
+surtout d'avoir pu repartir pour ces mers-ci avec M. Pierre; c'était ce
+que je demandais depuis bien longtemps. C'est une si belle campagne, et
+puis tout à fait économique, pour moi qui ai bien besoin de ramasser
+beaucoup d'argent comme tu sais. Peut-être que je serai proposé pour
+_second_ avant de débarquer, vu que je suis très bien avec tous les
+officiers.
+
+»J'ai aussi à t'apprendre que les poissons volants...»
+
+Crac!... Sur le pont, on siffle: _En haut tout le monde!_ pour le ris de
+chasse; Yves se sauve; et jamais personne n'a su la fin de cette
+histoire de poissons.
+
+Il a conservé avec sa femme sa manière enfantine d'être et d'écrire.
+Avec moi, c'est changé, et il est devenu un nouvel Yves, plus compliqué
+et plus raffiné que celui d'autrefois.
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+
+La nuit qui suit est claire et délicieuse. Nous allons tout doucement,
+dans la Mer De Corail, par une petite brise tiède, avançant avec
+précaution, de peur de rencontrer les îles blanches, écoutant le
+silence, de peur d'entendre bruire les récifs.
+
+De minuit à quatre heures du matin, le temps du quart se passe à veiller
+au milieu de ces grandes paix étranges des eaux australes.
+
+Tout est d'un bleu vert, d'un _bleu nuit_, d'une couleur de profondeur;
+la lune, qui se tient d'abord très haut, jette sur la mer des petits
+reflets qui dansent, comme si partout, sur les immenses plaines vides,
+des mains mystérieuses agitaient sans bruit des milliers de petits
+miroirs.
+
+Les demi-heures s'en vont l'une après l'autre, tranquilles, la brise
+égale, les voiles très légèrement tendues. Les matelots de quart, en
+vêtements de toile, dorment à plat pont, par rangées, couchés sur le
+même côté tous, emboîtés les uns dans les autres, comme des séries de
+momies blanches.
+
+À chaque demi-heure, on tressaille en entendant la cloche qui vibre; et
+alors deux voix viennent de l'avant du navire, chantant d'une après
+l'autre, sur une sorte de rythme lent: «Ouvre l'oeil au bossoir....
+Tribord!» dit l'une. «Ouvre l'oeil au bossoir.... Bâbord!» répond
+l'autre. On est surpris par ce bruit, qui paraît une clameur effrayante
+dans tout ce silence, et puis les vibrations des voix et de la cloche
+tombent, et on n'entend plus rien.
+
+Cependant la lune s'abaisse lentement, et sa lumière bleue se ternit;
+maintenant elle est plus près des eaux et y dessine une grande lueur
+allongée qui traîne.
+
+Elle devient plus jaune, éclairant à peine, comme une lampe qui meurt.
+
+Lentement elle se met à grandir, à grandir, démesurée, et puis elle
+devient rouge, se déforme, s'enfonce, étrange, effrayante. On ne sait
+plus ce qu'on voit: à l'horizon, c'est un grand feu terne, sanglant.
+C'est trop grand pour être la lune, et puis maintenant des choses
+lointaines se dessinent devant en grandes ombres noires: des tours
+colossales, des montagnes éboulées, des palais, des Babels!
+
+On sent comme un voile de ténèbres s'appesantir sur les sens; la notion
+du réel est perdue. Il vous vient comme l'impression de cités
+apocalyptiques, de nuées lourdes de sang, de malédictions suspendues.
+C'est la conception des épouvantes gigantesques, des anéantissements
+chaotiques, des fins de monde....
+
+Une minute de sommeil intérieur qui vient de passer, malgré toute
+volonté; un rêve de dormeur debout qui s'est envolé très vite.
+
+Mirage!... À présent, c'est fini, et la lune est couchée. Il n'y avait
+rien là-bas que la mer infinie, et les vapeurs errantes, annonçant
+l'approche du matin; maintenant que la lune n'est plus derrière, on ne
+les distingue même pas. Tout vient de s'évanouir, et on retrouve la
+nuit, la vraie nuit, toujours pure et tranquille.
+
+Ils sont bien loin de nous, ces pays de l'apocalypse; car nous sommes
+dans la Mer De Corail, sur l'autre face du monde, et il n'y a rien ici
+que le cercle immense, le miroir illimité des eaux....
+
+Un timonier est allé regarder l'heure à la montre. Par déférence pour
+la lune, il doit noter, sur ce grand registre toujours ouvert, qui est
+le _journal du bord_, l'instant très précis auquel elle s'est couchée.
+
+Puis il revient pour me dire:
+
+«Capitaine, il est l'heure de _réveiller au quart_.»
+
+Déjà! Déjà finies mes quatre heures de nuit,--et l'officier de relève
+qui va bientôt paraître.
+
+Je commande:
+
+«Chefs et chargeurs à réveiller au quart!»
+
+Alors, quelques-uns de ceux qui dormaient à plat pont comme des momies
+blanches se lèvent en éveillent quelques autres; ils partent toute une
+bande, et descendent. Et puis on entend en bas, dans le faux pont, une
+vingtaine de voix chanter l'une après l'autre,--en cascade comme on fait
+pour _frère Jacques_,--une sorte d'air très ancien, qui est joyeux et
+moqueur.
+
+Ils chantent:
+
+«As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout, debout,
+debout!... As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout,
+debout, debout!...»
+
+Ils vont et viennent, courbés sous les hamacs suspendus, et, en passant,
+secouent les dormeurs à grands coups d'épaule.
+
+Après, je commande, inexorable:
+
+«En haut, les tribordais, à l'appel!»
+
+Et ils montent, demi-nus; il y en a qui bâillent, d'autres qui
+s'étirent, qui trébuchent. Ils se rangent par groupes à leur poste,
+pendant qu'un homme, avec un fanal, les regardant sous le nez, les
+compte. Les autres, qui dormaient sur le pont, vont aller en bas se
+coucher à leur place.
+
+Yves est monté, lui aussi, avec ces tribordais qu'on vient de réveiller.
+Je reconnais bien son coup de sifflet, que je n'avais plus entendu
+depuis une année. Et puis je reconnais sa voix, qui résonne et commande
+pour la première fois sur le pont du _Primauguet_.
+
+Alors je l'appelle très officiellement par son titre, qu'on vient de lui
+rendre: «Maître de quart!»
+
+C'était seulement pour lui donner une poignée de main, lui souhaiter
+bienvenue et bonne fin de nuit avant de m'en aller dormir.
+
+
+
+
+LXXXV
+
+
+«Hale le bout à bord, Goulven!»
+
+C'était dans un accostage difficile. Je venais, avec un canot du
+_Primauguet_, aborder un bâtiment baleinier d'allures suspectes, qui ne
+portait aucun pavillon.
+
+Dans l'océan austral, toujours; auprès de l'île Tonga-Tabou, du côté du
+vent.--Le _Primauguet_, lui, était mouillé dans une baie de l'île, en
+dedans de la ligne des récifs, à l'abri du corail. L'autre, le
+baleinier, s'était tenu au large, presque en pleine mer, comme pour
+rester prêt à fuir, et la houle était forte autour de lui.
+
+On m'envoyait en corvée pour le reconnaître, pour l'_arraisonner_, comme
+on dit dans notre métier.
+
+«Hale à bord, Goulven! hale!»
+
+Je levai la tête vers l'homme qui s'appelait Goulven; c'était lui qui,
+du haut du navire équivoque, tenait l'amarre qu'on venait de me lancer.
+Et je fus saisi de cette figure, de ce regard déjà connu; c'était un
+autre Yves, moins jeune, encore plus basané et plus athlétique
+peut-être,--les traits plus durs, ayant plus souffert;--mais il avait
+tellement ses yeux, son regard, que c'était comme un dédoublement de
+lui-même qui m'impressionnait.
+
+Quelquefois j'avais pensé, en effet, que nous pourrions le rencontrer,
+ce frère Goulven, sur quelqu'un de ces baleiniers que nous trouvions, de
+loin en loin, dans les mouillages du Grand-Océan, et que nous
+_arraisonnions_ quand ils avaient mauvais air.
+
+J'allai à lui d'abord, sans m'inquiéter du capitaine, qui était un
+énorme Américain, à tête de pirate, avec une longue barbe épaisse comme
+le goémon. J'entrais là comme en pays conquis, et les convenances
+m'importaient peu.
+
+«C'est vous, Goulven Kermadec?»
+
+Et déjà je m'avançais en lui tendant la main, tant j'en étais sûr. Mais
+lui blanchit sous son hâle brun, et recula. Il avait peur.
+
+Et, par un mouvement sauvage, je le vis qui rassemblait ses poings,
+raidissait ses muscles, comme pour résister quand même, dans une lutte
+désespérée.
+
+Pauvre Goulven! Cette surprise de m'entendre dire son nom,--et puis mon
+uniforme,--et les seize matelots armés qui m'accompagnaient! Il avait
+cru que je venais, au nom de la loi française, pour le reprendre, et il
+était comme Yves, s'exaspérant devant la force.
+
+Il fallut un moment pour l'apprivoiser; et puis, quand il sut que son
+_petit frère_ était devenu le mien, et qu'il était là, sur le navire de
+guerre, il me demanda pardon de sa peur avec ce même bon sourire que je
+connaissais déjà chez Yves.
+
+L'équipage avait singulière mine. Le navire lui-même avait les allures
+et la tenue d'un bandit. Tout léché, éraillé par la mer, depuis trois
+ans qu'il errait dans les houles du Grand-Océan sans avoir touché aucune
+terre civilisée,--mais solide encore, et taillé pour la route. Dans ses
+haubans, depuis le bas jusqu'en haut, à chaque enfléchure, pendaient
+des fanons de baleine pareils à de longues franges noires; on eût dit
+qu'il avait passé sous l'eau et s'était couvert d'une chevelure
+d'algues.
+
+En dedans, il était chargé des graisses et des huiles des corps de
+toutes ces grosses bêtes qu'il avait chassées. Il y en avait pour une
+fortune, et le capitaine comptait bientôt retourner en Amérique, en
+Californie, où était son port.
+
+Un équipage mêlé: deux Français, deux Américains, trois Espagnols, un
+Allemand, un mousse indien, et un Chinois pour la cuisine. Plus une
+_chola_ du Pérou,--à demi nue comme les hommes,--qui était la femme du
+capitaine, et qui allaitait un enfant de deux mois conçu et né sur la
+mer.
+
+Le logement de cette famille, à l'arrière, avait des murailles de chêne
+épaisses comme des remparts, et des portes bardées de fer. Au dedans,
+c'était un arsenal de revolvers, et de coups-de-poing, et de casse-tête.
+Les précautions étaient prises; on pouvait, en cas de besoin, tenir là
+un siège contre tout l'équipage.
+
+D'ailleurs, des papiers en règle. On n'avait pas hissé de pavillon parce
+qu'on n'en avait plus; les cafards avaient mangé le dernier, dont on me
+fit voir les lambeaux en s'excusant; il était bien aux couleurs
+d'Amérique, rayé blanc et rouge, avec le _yak_ étoilé. Rien à dire;
+c'était, en somme, correct.
+
+...Goulven me demandait si je connaissais Plouherzel; et alors je lui
+contais que j'avais dormi une nuit sous le toit de sa vieille mère.
+
+«Et vous, dis-je, n'y reviendrez-vous jamais?»
+
+Il souffrait encore, et très cruellement, à ce souvenir; je le voyais
+bien.
+
+«C'est trop tard à présent. Il y aurait ma punition à faire à l'état, et
+je suis marié en Californie, j'ai deux enfants à Sacramento.
+
+--Voulez-vous venir avec moi voir Yves?
+
+--Venir avec vous?» répéta-t-il bas, d'une voix sombre, comme très
+étonné de ce que je lui proposais. «Venir avec vous?... mais vous savez
+bien... que je suis déserteur, moi?»
+
+À ce moment, il était tellement Yves, il avait dit cela tellement comme
+lui, qu'il me fit mal.
+
+Après tout, je comprenais ses craintes d'homme libre et jaloux de sa
+liberté; je respectais ses terreurs de la terre française,--car c'est
+une terre française que le pont d'un navire de guerre;--à bord du
+_Primauguet_, on était en droit de le reprendre, c'était la loi.
+
+«Au moins, dis-je, avez-vous envie de le voir?
+
+--Si j'ai envie de le voir!... mon pauvre petit Yves!
+
+--Allons, c'est bien, je vous l'amènerai. Quand il viendra, je vous
+demande seulement de lui conseiller d'être sage. Vous me comprenez....
+Goulven?»
+
+Ce fut lui alors qui me prit la main, et la serra dans les siennes.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+
+J'avais accepté de dîner le lendemain chez ce capitaine baleinier. Nous
+nous étions convenus à merveille. Il n'avait rien de la manière des
+hommes policés, mais il n'était nullement banal. Et puis, surtout,
+c'était le seul moyen pour moi d'amener Yves à son bord.
+
+Je m'attendais un peu le lendemain matin, au jour, à trouver le
+baleinier disparu, envolé pendant la nuit comme un oiseau sauvage. Mais
+non, on le voyait là-bas à son poste, au large, avec toutes ses franges
+noires dans ses haubans, se détachant sur le grand miroir circulaire des
+eaux, qui étaient ce jour-là immobiles, et lourdes, et polies, comme des
+coulées d'argent.
+
+C'était sérieux, cette invitation, et on m'attendait. Par précaution, le
+commandant avait voulu que les canotiers qui me mèneraient fussent armés
+et restassent là, tout le temps avec moi. Justement cela tombait à
+merveille pour Yves, et je le pris comme patron.
+
+
+
+
+LXXXVII
+
+
+Le capitaine me reçoit à la coupée, en tenue assez correcte de Yankee;
+la _chola_, transformée, porte une robe en soie rose, avec un collier
+magnifique en perles des îles Pomotou; j'admire combien elle est belle
+et combien sa taille est parfaite.
+
+Nous voici dans le logis aux étonnantes murailles bardées de fer. Il y
+fait sombre et lourd; mais, par les petites fenêtres épaisses, on voit
+resplendir des choses qui semblent enchantées: une mer d'un bleu laiteux
+et d'un poli de turquoise, une île lointaine, d'un violet rose d'iris,
+et de tout petits nuages orangés flottant dans un profond ciel d'or
+vert.
+
+Après, quand on a détourné ses yeux de ces petites fenêtres ouvertes,
+de ces contemplations de lumière, on retrouve plus étrange le logis bas,
+irrégulier sous ses énormes solives, avec son arsenal de revolvers, de
+coups-de-poing, de lanières et de fouets.
+
+On mange à ce dîner des conserves de San-Francisco, des fruits exquis de
+l'île Tonga-Tabou, des _aiguilles_, qui sont de petits poissons fins des
+mers chaudes; on boit des vins de France, du _pisco_ péruvien et des
+liqueurs anglaises.
+
+Le Chinois qui nous sert en robe de soie d'un violet d'évêque, et porte
+des souliers à hautes semelles de papier. La _chola_ chante une
+_zamacuéca_ du Chili, en pinçant sur sa _diguhela_ une sorte
+d'accompagnement qui semble le dandinement monotone d'une mule au trot.
+Les portes de la forteresse sont grandes ouvertes. Grâce à la présence
+de mes seize hommes armés, règnent une sécurité, une intimité paisible,
+qui sont vraiment fort touchantes.
+
+À l'avant, les hommes du _Primauguet_ boivent et chantent avec les
+baleiniers. C'est fête partout. Et je vois de loin Yves et Goulven, qui
+ne boivent pas, eux, mais qui font les cent pas en causant. Goulven, le
+plus grand, a passé son bras sur les épaules de son frère, qui le tient,
+lui, autour de la taille; isolés tous deux au milieu des autres, ils se
+promènent en se parlant à voix basse.
+
+Les verres se vident partout dans des toasts bizarres. Le capitaine, qui
+d'abord ressemblait à la statue impassible d'un dieu marin ou d'un
+fleuve, s'anime, rit d'un rire puissant qui fait trembler tout son
+corps; sa bouche s'ouvre comme celle d'un cétacé, et le voilà qui dit en
+anglais des choses étranges, qui s'oublie avec moi dans des confidences
+à le faire pendre; la conversation tourne en douce causerie de
+pirate....
+
+La _chola_ rentrée dans sa cabine, on fait venir un matelot tatoué,
+qu'on déshabille au dessert. C'est pour me montrer ce tatouage, qui
+représente une chasse au renard.
+
+Cela part du cou: des cavaliers, des chiens, qui galopent, descendent en
+spirale autour du torse.--Vous ne voyez pas encore le renard? Me demanda
+le capitaine avec son plus joyeux rire.
+
+Cela va être si drôle, paraît-il, la découverte de ce renard, qu'il en
+est pâmé d'avance. Et il fait tourner l'homme, déjà ivre, plusieurs fois
+sur lui-même pour suivre cette chasse qui descend toujours. Aux environs
+des reins, cela se corse, et on prévoit que cela va finir.
+
+«Eh! le voilà, le renard!» crie le capitaine à tête de fleuve, au comble
+de sa gaieté de sauvage, en se renversant, pâmé d'aise et de rire.
+
+La bête poursuivie se remisait dans son terrier; on n'en voyait que la
+moitié. Et c'était la grande surprise finale. On invita ce matelot à
+toaster avec nous, pour sa peine de s'être fait voir.
+
+Il était temps d'aller prendre sur le pont un peu d'air pur, l'air frais
+et délicieux du soir. La mer, toujours aussi immobile et lourde, luisait
+au loin, reflétait de dernières lueurs du côté de l'ouest. Maintenant
+les hommes dansaient, au son d'une flûte qui jouait un air de gigue.
+
+En dansant, les baleiniers nous jetaient de côté des regards de chats,
+moitié timidité curieuse, moitié dédain farouche. Ils avaient de ces
+jeux de physionomie que les coureurs de mer ont gardés de l'homme
+primitif; des gestes drôles à propos de tout, une mimique excessive,
+comme les animaux à l'état libre. Tantôt ils se renversaient en arrière,
+tout cambrés; tantôt, à force de souplesse naturelle et par habitude de
+ruse, ils s'écrasaient, en enflant le dos, comme font les grands félins
+quand ils marchent à la lumière du jour. Et ils tournaient tous, au son
+de la petite musique flûtée, du petit turlututu sautillant et enfantin;
+très sérieux, faisant les beaux danseurs, avec des poses gracieuses de
+bras et des ronds de jambes.
+
+Mais Yves et Goulven se promenaient toujours enlacés. Ils se hâtaient
+pour tout ce qu'ils avaient encore à se dire, ils pressaient leur
+entretien dernier et suprême, comprenant que j'allais partir. Ils
+s'étaient vus une fois, quinze ans auparavant, alors qu'Yves était petit
+encore, pendant cette journée que Goulven était venu passer à
+Plouherzel, en se cachant comme un banni. Et sans doute ils ne se
+retrouveraient jamais plus.
+
+On vit tout à coup de ces danseurs qui se tenaient par la taille, se
+jeter à terre, toujours serrés l'un à l'autre, et puis se débattre,
+râler, pris d'une rage subite; ils cherchaient à s'enfoncer leur couteau
+dans la poitrine, et le sang faisait déjà sur les planches ses marques
+rouges.
+
+Le capitaine à tête de fleuve les sépara en les cinglant tous deux avec
+une lanière en cuir d'hippopotame.
+
+«_No matter,_ dit-il; _they are drunk!_» (ce n'est rien, ils sont
+ivres!)
+
+Il était temps de partir. Goulven et Yves s'embrassèrent, et je vis que
+Goulven pleurait.
+
+Comme nous revenions sur la mer tranquille, les premières étoiles
+australes s'allumant en haut, Yves me parlait de son frère:
+
+«Il n'est pas trop heureux. Pourtant il ne gagne pas mal d'argent, et il
+a une petite maison en Californie, où il espère revenir. Mais voilà,
+c'est le mal du pays qui le tue.»
+
+...Ce capitaine m'avait juré de venir le lendemain avec sa _chola_ dîner
+à mon bord. Mais, pendant la nuit, le baleinier prit le large,
+s'évanouit dans l'immensité vide; nous ne le vîmes plus.
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+
+«Vous êtes venue toucher votre _délègue_ aussi, Madame Quémeneur?
+
+--Et vous aussi donc, Madame Kerdoncuff?
+
+--Où est-ce qu'il navigue aussi, votre mari, Madame Quémeneur?
+
+--En Chine, Madame Kerdoncuff, dessus le _Kerguelen_.
+
+--Et le mien aussi donc, Madame Quémeneur; il navigue là-bas, dessus la
+_Vénus_.»
+
+C'est dans la rue des Voûtes, à Brest, sous la pluie fine, que cela se
+chante à deux voix fausses, dans des tonalités surprenantes.
+
+Cette rue des Voûtes est toute pleine de femmes qui attendent là depuis
+le matin, à la porte d'une laide bâtisse en granit: la _Caisse des gens
+de mer_. Femmes de Brest, que la pluie ne rebute plus, elles causent
+aigrement les pieds dans l'eau, pressées contre les murs de la ruelle
+triste, sous le brouillard gris.
+
+C'est le premier jour du trimestre. Elles font queue pour être payées,
+et il était temps! L'argent manquait dans tous ces logis noirs de la
+grande ville.
+
+Femmes dont les maris naviguent au loin, elles vont toucher leur
+_délègue_ (lisez: délégation), la solde que ces marins leur abandonnent.
+
+Après, elles iront la boire. Il y a, en face, un cabaret qui est venu
+s'établir là tout exprès. C'est: _À la mère de famille_, chez Madame
+Pétavin. Dans Brest, on l'appelle: _le cabaret de la délègue_. Madame
+Quémeneur, le visage plat comme un carlin, les mâchoires massives, le
+ventre en avant, porte un waterproof et un bonnet de tulle noir avec des
+coques bleues.
+
+Madame Kerdoncuff, malsaine, verdâtre, un aspect de mouche à viande,
+montre une figure chafouine sous un chapeau orné de deux roses avec leur
+feuillage.
+
+À mesure que l'heure approche, la foule des ivrognesses augmente. La
+caisse est assiégée, il y a des contestations aux portes. Le guichet va
+s'ouvrir.
+
+Et Marie, la femme d'Yves, est là aussi, dans cette promiscuité immonde,
+tenant le petit Pierre par la main. Un peu timide, se sentant triste,
+ayant une vague frayeur de toutes ces femmes, elle laisse passer les
+plus pressées, et se tient contre le mur, du côté où la pluie ne donne
+pas.
+
+«Entrez donc, ma petite dame, au lieu de faire mouiller comme cela ce
+joli petit garçon.»
+
+C'est Madame Pétavin qui vient d'apparaître sur sa porte, très
+souriante:
+
+«Faut-il vous servir quelque chose? Un peu de doux?
+
+--Oh! Merci, madame, je ne bois pas», répond Marie, qui, voyant le
+cabaret encore vide, est entrée tout de même, de peur de faire enrhumer
+son petit Pierre. «Mais si je vous gêne, madame...»
+
+Assurément non, elle ne gênait pas du tout Madame Pétavin, qui avait
+l'âme bonne et qui la fit asseoir.
+
+Voici Madame Quémeneur et Madame Kerdoncuff, les premières payées, qui
+entrent, ferment leur parapluie, et prennent place.
+
+«Madame! Madame! Mettez un _quart_ dans deux verres aussi donc!»
+
+Inutile de dire un quart de quoi: c'est d'eau-de-vie très raide qu'il
+s'agit.
+
+Ces dames causent:
+
+«Et alors, qu'est-ce qu'il fait votre mari sur le _Kerguelen_, Madame
+Quémeneur?
+
+--Il est chef d'hune, Madame Kerdoncuff.
+
+--Et le mien aussi donc, il est chef d'hune, Madame Quémeneur! Eh! Les
+femmes de chef peuvent bien trinquer ensemble.... Alors, à la vôtre,
+Victoire-Yvonne!»
+
+Ces dames s'appellent déjà par leur petit nom. Les verres se vident.
+
+Marie tourne vers elles son regard clair, les dévisageant tout à coup
+avec une grande curiosité, comme on fait pour les bêtes de ménagerie. Et
+puis elle a envie de s'en aller. Mais, dans la rue, la pluie tombe fort,
+et, devant la porte de la caisse, il y a encore bien du monde.
+
+«À la vôtre, Victoire-Yvonne!
+
+--À la vôtre, Françoise!»
+
+Allons, le litre y passera.
+
+Ces dames se racontent leurs petites affaires: C'est dur tout de même
+pour joindre les deux bouts! Mais tant pis! Le boulanger, lui, d'abord,
+pourra bien attendre le trimestre prochain. Le boucher, eh bien, on lui
+donnera un acompte. Aujourd'hui, un jour de paye, comment ne pas
+s'égayer un peu?
+
+«Moi encore», dit Madame Kerdoncuff, avec un sourire de coquetterie
+plein de sous-entendus, «je ne suis pas trop malheureuse, parce que,
+voyez-vous, j'ai un _vétéran_ que je loge en garni, qui est
+quartier-maître dans le port.»
+
+C'est compris. Même sourire sur le visage de Madame Quémeneur.
+
+«C'est comme moi, j'ai un fourrier... À la tienne, Françoise! (Ces dames
+se tutoient.) Il est polisson, mon fourrier, si tu savais!...»
+
+Et le chapitre des confidences intimes est ouvert.
+
+Marie Kermadec se lève. A-t-elle bien entendu? Beaucoup de ces mots lui
+sont inconnus, assurément, mais le sens en est transparent et le geste
+vient à l'appui. Est-ce qu'il y a vraiment des femmes qui peuvent dire
+des choses pareilles? Et elle sort, sans se retourner, sans dire merci,
+rouge, sentant tout le sang qui lui est monté aux joues.
+
+«As-tu vu celle-là, la mouche qui l'a piquée?
+
+--Dame, vous savez, c'est de la campagne; ça porte encore la coiffe de
+Bannalec, ça n'a pas d'usage.
+
+--À la tienne, Victoire-Yvonne!»
+
+Le cabaret se remplit. À la porte, les parapluies se ferment, les vieux
+waterproofs se secouent; toutes ces dames entrent, les litres circulent.
+
+Et, au logis, il y a des petits qui piaulent avec des voix de chacal en
+détresse; des enfants hâves qui crient le froid ou la faim.--Tant pis, à
+la tienne, Françoise, c'est jour de paye!
+
+...Quand Marie fut dehors, elle aperçut un groupe de femmes en grande
+coiffe qui étaient restées à l'écart pour laisser passer la presse des
+effrontées; vite elle vint prendre place parmi elles afin de se
+retrouver en honnête compagnie. Il y avait là de bonnes vieilles mères
+des villages qui étaient venues pour toucher la délégation de leurs
+enfants, et qui se tenaient sous leur parapluie de coton, avec de ces
+figures dignes, pincées, que se font les paysannes à la ville.
+
+En attendant son tour, elle lia connaissance avec une vieille de
+Kermézeau qui lui conta l'histoire de son fils, un canonnier de
+l'_Astrée_. Il paraît que, dans sa première jeunesse, il avait fait des
+tours comme Yves, et puis il était devenu tout à fait rangé en prenant
+de l'âge; il ne fallait jamais désespérer des marins....
+
+C'est égal, dans son indignation contre ces femmes de Brest, Marie
+venait de prendre un grand parti: s'en retourner à Toulven, coûte que
+coûte, et dès demain si c'était possible.
+
+Aussitôt rentrée au logis, elle se mit à écrire une longue lettre à Yves
+pour lui motiver sa décision. Il est vrai, le loyer de Recouvrance
+courrait encore pendant trois mois et la petite maison de Toulven ne
+serait pas finie de longtemps; mais elle rattraperait tout cela à force
+de travail et d'économie; elle se mettrait à repasser _pour le monde_, à
+tuyauter les grandes collerettes du pays, un ouvrage difficile, qu'elle
+savait parfaitement réussir au moyen d'un jeu de roseaux très fins.
+
+Ensuite elle raconta dans sa lettre toutes les nouvelles choses que
+petit Pierre savait dire et faire; elle y mit, en termes très naïfs, sa
+grande tendresse pour l'absent; elle y attacha une mèche de cheveux,
+coupés sur une certaine petite tête brune très remuante; et puis enferma
+la tout dans une enveloppe de papier mince et écrivit dessus:
+
+ À Monsieur Kermadec, Yves,
+ chef d'hune à bord du _Primauguet_ dans les mers du sud,
+ aux soins du consul de France à Panama,
+ pour envoyer à la suite du navire.
+
+Pauvre petite lettre! Qui sait? Elle arrivera peut-être. Ça n'est pas
+impossible, ça s'est vu. Dans cinq mois, dans dix mois, toute salie et
+couverte de cachets américains; elle arrivera peut-être fidèlement, pour
+porter à Yves l'amour profond de sa femme et les cheveux bruns de son
+fils.
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+ Mai 1882...
+
+
+Ce soir-là, dans les solitudes australes, le vent s'était mis à gémir.
+Dans tout cet immense mouvant où habitait le _Primauguet_, on voyait
+courir l'une après l'autre les longues lames bleu sombre. La brise était
+humide, et donnait froid.
+
+En bas, dans le faux pont, Le Hir, l'idiot, se dépêchait, avant la
+nuit, de coudre un cadavre dans des morceaux de toile grise qui étaient
+des débris de voiles.
+
+Yves et Barrada, debout, le surveillaient avec horreur. Ils étaient
+obligés de se tenir tout près de lui, dans une très petite chambre
+mortuaire qu'on avait faite avec d'autres voiles tendues et dont un
+canonnier gardait l'entrée, le sabre d'abordage au poing.
+
+C'était Barazère qu'on cousait dans ces toiles grises. Il venait de
+mourir d'un mal pris jadis à Alger,--une nuit de plaisir.... Plusieurs
+fois on l'avait cru guéri; mais le poison incurable restait dans son
+sang, reparaissait toujours et à la fin l'avait vaincu. Les derniers
+jours, il était couvert de plaies hideuses, et ses amis ne
+l'approchaient plus.
+
+C'était Le Hir qui le cousait, tous les autres ayant refusé, par peur de
+son mal. Lui avait accepté à cause de deux _quarts_ de vin qu'on lui
+avait promis.
+
+Le roulis le remuait, le gênait dans sa besogne, lui dérangeait son
+cadavre, et il s'impatientait dans l'attente de ce vin qu'il allait
+boire. D'abord les pieds; on lui avait recommandé de les bien serrer, à
+cause du boulet qu'on y attache pour faire couler le mort. Ensuite il
+cousait en remontant le long des jambes; on ne voyait déjà plus le
+corps, enveloppé dans plusieurs doubles de toile dure; rien que la tête
+pâle, reposée dans la mort, et restée très belle avec un sourire
+tranquille. Et puis rudement, par un geste de brute, Le Hir ramena
+dessus un pan de la toile grise, et ce visage fut voilé à jamais.
+
+Il avait de vieux parents, ce Barazère, qui l'attendaient dans un
+village de France.
+
+Quand ce fut fini, Yves et Barrada sortirent de la chambre mortuaire,
+poussant Le Hir devant eux par les épaules, afin de le conduire à la
+poulaine et de lui faire laver les mains avant de le laisser boire.
+
+Ils avaient échangé sans doute leurs idées sur la mort, car Barrada en
+sortant disait avec son accent bordelais:
+
+«Ah! ouatte! Les hommes, vois-tu, c'est comme le bêtes: on en fait
+d'autres, mais ceux qui sont crevés...»
+
+Et il finit par cette espèce de rire à lui, qui sonnait creux et profond
+comme un rugissement.
+
+Dans sa bouche, ce n'était pas une phrase impie; seulement il ne savait
+pas mieux dire.
+
+Ils avaient même le coeur très serré tous les deux, ils regrettaient
+Barazère. À présent, ce mal qui leur avait fait peur était enfermé,
+oublié; dans leur souvenir, celui qui était mort se dégageait de cette
+impureté finale, s'ennoblissait tout à coup; et ils le revoyaient comme
+au temps de sa force, ils s'attendrissaient en pensant à lui.
+
+
+
+
+XC
+
+ Il y a rien d'faraud
+ Comme un matelot
+ Qu'a lavé sa peau
+ Dans cinq ou six eaux...
+
+
+Le lendemain matin, au lever du soleil. La brise était restée fraîche et
+vive. Le _Primauguet_ filait très vite et se secouait dans sa course,
+avec ce déhanchement souple et vigoureux des grands coureurs. Sur
+l'avant du navire, les hommes de la bordée de quart faisaient en
+chantant leur première toilette. Nus, semblables à des antiques avec
+leurs bras forts, ils se lavaient à grande eau froide; ils plongeaient
+de la tête et des épaules dans les bailles, couvraient leur poitrine
+d'une mousse blanche de savon, et puis s'associaient deux à deux,
+naïvement, pour se mieux frotter le dos.
+
+Tout à coup ils se rappelèrent le mort, et leur chanson gaie s'arrêta.
+D'ailleurs, ils venaient de voir les hommes de l'autre bordée qui
+montaient au commandement de l'officier de quart, et se rangeaient en
+ordre sur l'arrière, comme pour les inspections. Ils devinaient pourquoi
+et ils s'approchèrent tous.
+
+Une grande planche toute neuve était posée en travers sur les
+bastingages, débordant, faisant bascule au-dessus de la mer; et on
+venait d'apporter d'en bas une chose sinistre qui semblait très lourde,
+une gaine de toile grise qui accusait une forme humaine....
+
+Quand Barazère fut couché sur la grande planche neuve, en porte-à-faux
+au-dessus des lames pleines d'écume, tous les bonnets des marins
+s'abaissèrent pour un salut suprême; un timonier récita une prière, des
+mains firent des signes de croix,--et puis, à mon commandement, la
+planche bascula et on entendit le bruit sourd d'un grand remous dans les
+eaux.
+
+Le _Primauguet_ continuait de courir, et le corps de Barazère était
+tombé dans ce gouffre, immense en profondeur et en étendue, qui est le
+Grand-Océan.
+
+Alors, tout bas, comme un reproche, je répétai à Yves qui était près de
+moi, la phrase de la veille:
+
+«Les hommes, c'est comme les bêtes: on en fait d'autres, mais....
+
+--Oh! répondit-il, ce n'est pas moi qui ai dit cela; c'est lui.»
+(_Lui_--c'est-à-dire Barrada,--l'entendit et tourna la tête vers nous.
+Il pleurait à chaudes larmes.)
+
+Cependant on regardait derrière avec inquiétude, dans le sillage: c'est
+qu'il arrive, quand le requin est là, qu'une tache de sang remonte à la
+surface de la mer.
+
+Mais non, rien ne reparut; il était descendu en paix dans les
+profondeurs d'en dessous.
+
+Descente infinie, d'abord rapide comme une chute; puis lente, lente,
+alanguie peu à peu dans les couches de plus en plus denses. Mystérieux
+voyage de plusieurs lieues dans des abîmes inconnus; où le soleil qui
+s'obscurcit paraît semblable à une lune blême, puis verdit, tremble,
+s'efface. Et alors l'obscurité éternelle commence; les eaux montent,
+montent, s'entassent au-dessus de la tête du voyageur mort comme une
+marée de déluge qui s'élèverait jusqu'aux astres.
+
+Mais, en bas, le cadavre tombé a perdu son horreur; la matière n'est
+jamais immonde d'une façon absolue. Dans l'obscurité, les bêtes
+invisibles des eaux profondes vont venir l'entourer; les madrépores
+mystérieux vont pousser sur lui leurs branches, le manger très lentement
+avec les mille petites bouches de leurs fleurs vivantes.
+
+Cette sépulture des marins n'est plus violable par aucune main humaine.
+Celui qui est descendu dormir si bas est plus mort qu'aucun autre mort;
+jamais rien de lui ne remontera; jamais il ne se mêlera plus à cette
+vieille poussière d'hommes qui, à la surface, se cherche et se recombine
+toujours dans un éternel effort pour revivre. Il appartient à la vie
+d'en dessous; il va passer dans les plantes de pierre qui n'ont pas de
+couleur, dans les bêtes lentes qui sont sans forme et sans yeux....
+
+
+
+
+XCI
+
+
+Le soir de l'immersion de Barazère, Yves avait amené son ami Jean
+Barrada dans ma chambre avec lui. Ils restaient maintenant les derniers
+de toute l'ancienne bande: Kerboul, Le Hello, dormaient depuis longtemps
+au fond de la mer, descendus, eux aussi, en pleine jeunesse; les autres,
+partis pour naviguer au commerce, ou rentrés dans leurs villages; tous
+dispersés.
+
+C'étaient de très anciens amis, Yves et ce Barrada. À terre, quand ils
+étaient réunis, ils ne faisait pas bon se mettre en travers de leurs
+fantaisies.
+
+Je les vois encore tous deux assis devant moi, de moitié sur la même
+chaise à cause de l'exiguïté du logis, se tenant d'une main par habitude
+de _rouler_, et me regardant avec leurs yeux attentifs. C'est que
+j'essayais de leur démontrer ce soir-là que _les hommes ce n'était pas
+comme les bêtes_, de leur parler du mystérieux après.... Et eux, ayant
+cette mort toute fraîche dans la mémoire, m'écoutaient surpris,
+captivés, au milieu de cette tranquillité très particulière des soirs où
+la mer se calme, tranquillité qui prédispose à comprendre
+l'incompréhensible.
+
+Vieux raisonnements ressassés d'école que je leur développais et qui
+pouvaient impressionner encore leurs têtes jeunes.... C'était peut-être
+très bête, ce cours d'immortalité; mais cela ne leur faisait aucun mal,
+au contraire.
+
+
+
+
+XCII
+
+
+Ces mers où se tenait le _Primauguet_ étaient presque toujours du même
+bleu de lapis; c'était la région des alizés et du beau temps qui ne
+finit pas.
+
+Quelquefois, pour aller d'un groupe d'îles à un autre, il nous fallait
+franchir l'équateur, passer par les grandes immobilités, les splendeurs
+mornes.
+
+Et, après, quand l'alizé vivifiant reprenait dans un hémisphère ou dans
+l'autre, quand le _Primauguet_ réveillé se remettait à courir, alors on
+sentait mieux, par contraste, le charme d'aller vite, le charme d'être
+sur cette grande chose inclinée, frémissante, qui semblait vivre et qui
+vous obéissait, alerte et souple, en filant toujours.
+
+Quand nous courions vers l'est, c'était au plus près du vent, dans ces
+régions d'alizés; alors le _Primauguet_ se lançait contre les lames
+régulières et moutonnées des tropiques pendant des jours entiers, sans
+se lasser, avec les mêmes petits trémoussements joyeux de poisson qui
+s'amuse. Ensuite, quand nous revenions sur nos pas, vent arrière, tout
+couverts de voiles, déployant toute notre large envergure blanche, notre
+marche, toujours aussi rapide, devenait si facile, si glissante, que
+nous ne nous sentions plus filer; nous étions comme soulevés par une
+espèce de vol, et notre allure était comme un planement d'oiseau.
+
+Pour les matelots, les jours continuaient à se ressembler beaucoup.
+
+Chaque matin, c'était d'abord un délire de propreté qui les prenait dès
+le branle-bas. À peine réveillés, on les voyait sauter, courir pour
+commencer au plus vite le grand lavage. Tout nus, avec un bonnet à
+pompon, ou bien habillés d'un _tricot de combat_ (qui est une petite
+pièce tricotée pour le cou, à peu près comme une bavette de nouveau-né),
+ils se dépêchaient de tout inonder. Des jets de pompe, des seaux d'eau
+lancés à tour de bras. Ils se dépêchaient, s'en jetant dans les jambes,
+dans le dos, tout éclaboussés, tout ruisselants, chavirant tout pour
+tout laver; ensuite, usant le pont, déjà très blanc, avec du sable, des
+frottes, des grattes, pour le blanchir encore.
+
+On les interrompait pour les envoyer sur les vergues faire quelque
+manoeuvre du matin, larguer le ris de chasse ou rectifier la voilure;
+alors ils se vêtaient à la hâte, par convenance, avant de monter, et
+exécutaient vite cette manoeuvre commandée, pressés de revenir en bas
+s'amuser dans l'eau.
+
+À ce métier, les bras se faisaient forts et les poitrines bombées; il
+arrivait même que les pieds, par habitude de grimper nus, devenaient un
+peu prenants, comme ceux des singes.
+
+Vers huit heures, ce lavage devait finir, à un certain roulement de
+tambour. Alors, pendant que l'ardent soleil séchait très vite toutes ces
+choses qu'ils avaient mouillées, eux commençaient à fourbir; les
+cuivres, les ferrures, même les simples boucles, devaient briller clair
+comme des miroirs. Chacun se mettait à la petite poulie, au petit objet,
+dont la toilette lui était particulièrement confiée, et le polissait
+avec sollicitude, se reculant de temps en temps d'un air entendu pour
+voir si ça reluisait, si ça faisait bien. Et, autour de ces grands
+enfants, le monde, c'était toujours et toujours le cercle bleu,
+l'inexorable cercle bleu, la solitude resplendissante, profonde, qui ne
+finissait pas, où rien ne changeait et où rien ne passait.
+
+Rien ne passait que les bandes étourdies des poissons-volants aux
+allures de flèche, si rapides qu'on n'apercevait que des luisants
+d'ailes, et c'était tout. Il y en avait de plusieurs sortes: d'abord les
+gros, qui étaient couleur d'acier bleui, et puis de plus petits et de
+plus rares qui semblaient avoir des nuances de mauve et de pivoine; on
+était surpris par leur vol rose, et, quand on voulait les regarder,
+c'était trop tard; un petit coin de l'eau crépitait encore et étincelait
+de soleil comme sous une grêle de balles; c'était là qu'ils avaient fait
+leur plongeon, mais ils n'y étaient plus.
+
+Quelquefois une frégate--grand oiseau mystérieux qui est toujours
+seul--traversait à une excessive hauteur les espaces de l'air, filant
+droit avec ses ailes minces et sa queue en ciseaux, se hâtant comme si
+elle avait un but. Alors les matelots se montraient le voyageur étrange,
+le suivaient des yeux tant qu'il restait visible, et son passage était
+consigné sur le journal du bord.
+
+Mais des navires, jamais; elles sont trop grandes, ces mers australes;
+on ne s'y rencontre pas.
+
+Une fois, on avait trouvé une petite île océanienne entourée d'une
+blanche ceinture de corail. Des femmes qui habitaient là s'étaient
+approchées dans des pirogues, et le commandant les avait laissées monter
+à bord, devinant pourquoi elles étaient venues. Elles avaient toutes des
+tailles admirables, des yeux très sauvages à peine ouverts entre des
+cils trop lourds; des dents très blanches, que leur rire montrait
+jusqu'au fond. Sur leur peau, couleur de cuivre rouge, des tatouages
+très compliqués ressemblaient à des réseaux de dentelles bleues.
+
+Leur passage avait rompu pour un jour cette continence que les matelots
+gardaient. Et puis l'île, à peine entrevue, s'était enfuie avec sa plage
+blanche et ses palmes vertes, toute petite au milieu du grand désert des
+eaux, et on n'y avait plus pensé.
+
+On ne s'ennuyait pas du tout à bord. Les journées étaient très
+suffisamment remplies par des travaux ou des distractions.
+
+À certaines heures, à certains jours fixés d'avance, par le _tableau du
+service à la mer_, on permettait aux matelots d'ouvrir les sacs de toile
+où leurs trousseaux étaient renfermés (cela s'appelait: _aller aux
+sacs_). Alors ils étalaient toutes leurs petites affaires, qui étaient
+pliées là dedans avec un soin comique et le pont du _Primauguet_
+ressemblait tout à coup à un bazar. Ils ouvraient leurs boîtes à coudre,
+disposaient des petites pièces très artistement taillées pour réparer
+leurs vêtements, que le jeu continuel et la force des muscles usaient
+vite; il y avait des marins qui se mettaient nus pour raccommoder
+gravement leur chemise; d'autres, qui repassaient leurs grands cols par
+des procédés extraordinaires (en se tenant longtemps assis dessus);
+d'autres, qui prenaient dans leur boîte à écrire de pauvres petits
+papiers jaunis, fanés, portant les timbres de différents recoins perdus
+du pays breton ou du pays basque, et se mettaient à lire: c'étaient des
+lettres des mères, des soeurs, des fiancées, qui habitaient dans les
+villages de là-bas.
+
+Et ensuite, à un coup de sifflet roulé, très spécial, qui signifiait:
+«Ramassez les sacs!» tout cela disparaissait comme par enchantement,
+replié, resserré, redescendu à fond de cale, dans les casiers numérotés
+que les terribles sergents d'armes venaient fermer avec des chaînettes
+de fer.
+
+En les regardant, on aurait pu se tromper à leurs airs patients et
+sages, si on ne les eût pas mieux connus; en les voyant si absorbés dans
+ces occupations de petites filles, dans ces déballages de poupées,
+impossible de s'imaginer de quoi ces mêmes jeunes hommes pouvaient
+redevenir capables une fois lâchés sur terre.
+
+Il n'y avait qu'une heure de mélancolie inévitable, c'était quand la
+prière du soir venait d'être dite, quand les signes de croix des Bretons
+venaient de finir et que le soleil était couché; à cette heure-là,
+assurément, beaucoup d'entre eux songeaient au pays.
+
+Même dans ces régions d'admirable lumière, il y a toujours cette heure
+indécise entre le jour et la nuit, qui est triste. On voyait à cet
+instant-là des têtes de matelots se tourner involontairement vers cette
+dernière bande de lumière qui persistait du côté du couchant, très bas,
+à toucher la ligne des eaux.
+
+Une bande nuancée toujours: sur l'horizon, c'était d'abord du rouge
+sombre, un peu d'orangé au-dessus, un peu de vert pâle, une traînée de
+phosphore, et puis cela se fondait en montant avec les gris éteints,
+avec les nuances d'ombre et d'obscurité. De derniers reflets d'un jaune
+triste restaient sur la mer, qui luisait encore çà et là avant de
+prendre ses tons neutres de la nuit; ce dernier regard oblique du jour,
+jeté sur les profondeurs désertes, avait quelque chose d'un peu
+sinistre, et on s'inquiétait malgré soi de l'immensité des eaux. C'était
+l'heure des révoltes intimes et des serrements de coeur. C'était
+l'heure où les matelots avaient la notion vague que leur vie était
+étrange et contre nature, où ils songeaient à leur jeunesse séquestrée
+et perdue. Quelque lointaine image de femme passait devant leurs yeux,
+entourée d'un charme alanguissant, d'une douceur délicieuse. Ou bien ils
+faisaient, avec un trouble subit de leurs sens, le rêve de quelque fête
+insensée de luxure et d'alcool pour se rattraper et s'étourdir, la
+prochaine fois qu'on les déchaînerait à terre....
+
+Mais, après, venait la vraie nuit, tiède, pleine d'étoiles, et
+l'impression passagère était oubliée; les matelots venaient tous
+s'asseoir ou s'étendre à l'avant du navire et commençaient à chanter.
+
+Il y avait des gabiers qui savaient de longues chansons très jolies,
+dont les refrains se reprenaient en choeur. Les voix étaient belles et
+vibrantes dans les silences sonores de ces nuits.
+
+Il y avait aussi un vieux maître qui contait toujours à un petit cercle
+attentif d'interminables histoires; c'étaient des aventures très
+certainement arrivées autrefois à de beaux gabiers, que des princesses
+amoureuses avaient emmenés dans des châteaux.
+
+Il courait toujours, le _Primauguet_, traçant derrière lui, dans
+l'obscurité, une vague traînée blanche qui s'effaçait à mesure, comme
+une queue de météore. Il courait toutes les nuits, sans se reposer ni
+dormir; seulement ses grandes ailes perdaient le soir leur blancheur de
+goéland, et, sur les lueurs diffuses du ciel, on les voyait tout à coup
+découper, en ombres chinoises, des pointes et des échancrures de
+chauve-souris.
+
+Mais il avait beau courir, il était toujours au milieu du même grand
+cercle qui semblait éternellement se reformer, s'étendre et le suivre.
+
+Quelquefois ce cercle était noir et dessinait nettement partout sa ligne
+inexorable qui s'arrêtait aux premières étoiles du ciel, ou bien
+l'immense contour était adouci par des vapeurs qui fondaient tout
+ensemble; alors on se figurait courir dans une espèce de globe d'un bleu
+gris, très étoilé, dont on s'étonnait de ne jamais rencontrer les parois
+fuyantes.
+
+L'étendue était remplie des bruits légers de l'eau, l'étendue était
+toujours bruissante à l'infini, mais d'une manière contenue et presque
+silencieuse; elle rendait un son puissant et insaisissable, comme ferait
+un orchestre de milliers de cordes que les archets frôleraient à peine
+et avec grand mystère.
+
+Par instants, les étoiles australes se mettaient à briller d'éclats très
+surprenants; les grandes nébuleuses étincelaient comme une poussière de
+nacre, toutes les teintes de la nuit semblaient s'éclairer, par
+transparence, de lumières étranges, on se serait cru à ces moments des
+féeries où tout s'illumine pour quelque immense apothéose; et on se
+disait: pourquoi est-ce que les choses resplendissent de cette manière,
+qu'est-ce qui va se passer, qu'est-ce qu'il y a?... Eh! Bien non, il n'y
+avait rien, jamais; c'était simplement la région des tropiques qui était
+ainsi. Il n'y avait rien que les mers désertes, et toujours l'étendue
+circulaire, absolument vide....
+
+Ces nuits étaient bien d'exquises nuits d'été, douces, douces, plus que
+nos plus douces nuits de juin. Et elles troublaient un peu tous ces
+hommes dont les aînés n'avaient pas trente ans....
+
+Ces obscurités tièdes apportaient des idées d'amour dont on n'aurait pas
+voulu. On se voyait près de s'amollir encore dans des rêves troublants;
+on sentait le besoin d'ouvrir ses bras à quelque forme humaine très
+désirée, de l'étreindre avec une tendresse fraîche et rude, infinie.
+Mais non, personne, rien.... Il fallait se raidir, rester seul, se
+retourner sur les planches dures de ce pont de bois, puis penser à autre
+chose, se remettre à chanter.... Et alors les belles chansons, gaies ou
+tristes, vibraient plus fort, dans le vide de la mer.
+
+Pourtant, on était bien sur ce gaillard d'avant pendant ces veillées du
+large; on y recevait en pleine poitrine les souffles frais de la nuit,
+les brises vierges qui n'avaient jamais passé sur terre, qui
+n'apportaient aucun effluve vivant, qui n'avaient aucune senteur. Quand
+on était étendu là, on perdait peu à peu la notion de tout, excepté de
+la vitesse, qui est toujours une chose amusante, même quand on n'a pas
+de but et qu'on ne sait pas où l'on va.
+
+Ils n'avaient pas de but, les matelots, et ils ne savaient pas où ils
+allaient. À quoi bon d'ailleurs, puisqu'on ne leur permettait nulle part
+de mettre les pieds sur terre? Ils ignoraient la direction de cette
+course rapide et l'infinie profondeur des solitudes où ils étaient; mais
+cela les amusait d'aller droit devant eux, dans l'obscurité bleuâtre,
+très vite, et de se sentir filer. En chantant leurs chansons du soir,
+ils regardaient ce beaupré, toujours lancé en avant, avec ses deux
+petites cornes et sa tournure d'arbalète tendue, qui sautillait sur la
+mer, qui effleurait l'eau bruissante à la façon très légère d'un
+poisson-volant.
+
+
+
+
+XCIII
+
+
+Sur ce _Primauguet_, mon cher Yves était sans reproche, comme il nous
+l'avait promis. Les officiers le traitaient avec des égards un peu
+particuliers à cause de sa tenue, de sa manière d'être, qui n'étaient
+déjà plus celles de tous les autres. Et il restait, malgré tout, au
+premier rang de cette rude bande dont le maître d'équipage disait avec
+orgueil:
+
+«Ça, c'est moitié requin; ça n'a pas peur.»
+
+Il avait repris son habitude d'autrefois d'arriver le soir, à petits pas
+de chat, dans ma chambre, aux heures où je la lui abandonnais. Il
+s'installait à lire mes livres ou mes papiers, sachant bien qu'il avait
+permission de tout regarder; il apprenait à comprendre les cartes
+marines, s'amusait à y marquer des points et à y mesurer des distances.
+Très souvent, il écrivait à sa femme, et il arrivait que ses petites
+lettres, interrompues par la manoeuvre, restaient à courir parmi les
+miennes. J'en trouvai une un jour qui était destinée sans doute à partir
+sous double enveloppe, et sur laquelle il avait mis cette adresse drôle:
+
+ À Madame Marie Kermadec,
+
+ Chez ses parents, à Trémeulé en Toulven, pays de Bretagne,
+ commune des loups, paroisse des écureuils, à droite,
+ sous le plus gros chêne.
+
+On avait peine à se représenter ce grand Yves écrivant de ces choses de
+petit enfant.
+
+C'était sa première longue absence depuis son mariage. De loin, il se
+mettait à songer beaucoup à cette jeune femme qui avait déjà tant
+souffert par lui, et qui l'avait tant aimé; maintenant elle lui
+apparaissait, au fond de ce lointain, sous un aspect nouveau.
+
+
+
+
+XCIV
+
+
+En juillet,--le mauvais mois de l'hiver austral,--nous sortîmes de la
+région des alizés pour redescendre jusqu'à Valparaiso.
+
+Là, je dus quitter le _Primauguet_ et m'embarquer sur un grand vaisseau
+à voiles qui rentrait à Brest après son tour du monde.
+
+Il s'appelait le _Navarin_; on y embarqua aussi tous les hommes de notre
+bord qui avaient fini leur temps de service: entre autres, Barrada, qui
+s'en allait à Bordeaux, avec sa ceinture garnie d'or, épouser sa petite
+fiancée espagnole.
+
+Très brusquement, comme toujours, je dis adieu à Yves, le recommandant
+encore une fois à tous, et je partis pour la France par la grande route
+du cap Horn.
+
+
+
+
+XCV
+
+ 20 octobre 1882.
+
+
+Je me souviens de ce jour passé en Bretagne. Nous trois, courant sous le
+ciel gris, dans ces bois de Toulven, Marie, Anne et moi.
+
+Ma tête encore toute pleine de soleil et de mer bleue, et cette Bretagne
+revue tout à coup et si vite pour quelques heures, absolument comme dans
+les rêves que nous en faisions à la mer.... Il me semblait comprendre
+son charme pour la première fois.
+
+Et Yves resté là-bas, lui, dans le Grand-Océan.
+
+Le sentir si loin, et me retrouver seul dans ces sentiers de Toulven!
+
+Nous courions comme des fous tous les trois dans les chemins verts,
+sous le ciel gris, elles avec leurs grandes coiffes au vent. La nuit
+allait bientôt venir, et c'était pour faire pendant cette dernière heure
+de jour la moisson de fougères et de bruyères bretonnes que je devais,
+le lendemain matin, emporter avec moi à Paris. Oh! ces départs, toujours
+rapides, changeant tout, jetant leur tristesse sur les choses qu'on va
+quitter, et nous lançant après dans l'inconnu!
+
+Cette fois encore, c'était la grande mélancolie de l'arrière automne:
+l'air resté tiède, la verdure admirable, presque l'intensité de vert des
+tropiques, mais toujours ce ciel breton tout gris et sombre, et déjà des
+senteurs de feuilles mortes et d'hiver....
+
+Nous avions laissé petit Pierre à la maison pour courir plus vite. En
+route, nous cueillions les dernières digitales, les derniers silènes
+roses, les dernières scabieuses.
+
+Dans les chemins creux, dans la nuit verte, nous rencontrions les
+vieillards à longue chevelure, les femmes au corselet de drap brodé de
+rangées d'yeux.
+
+Il y avait des carrefours mystérieux au milieu de ces bois. Au loin, on
+voyait les collines boisées s'étager en lignes monotones, toujours cet
+horizon sans âge du pays de Toulven, ce même horizon que les Celtes
+devaient voir, les derniers plans de la vue se perdant dans les
+obscurités grises, dans les tons bleuâtres qui passaient au noir.
+
+Oh! mon cher petit Pierre, comme je l'avais embrassé fort en arrivant
+sur cette route de Toulven! De très loin, j'avais vu venir ce petit
+bonhomme, que je ne reconnaissais pas, et qui courait à ma rencontre en
+sautant comme un cabri. On lui avait dit: «C'est ton parrain qui arrive
+là-bas», et alors il avait pris sa course. Il était grandi et embelli,
+avec un certain air plus entreprenant et plus tapageur.
+
+Ce fut à ce voyage que je vis pour la première et la dernière fois la
+petite Yvonne, une fille d'Yves qui était née après notre départ, et qui
+ne fit sur la terre qu'une courte apparition de quelques mois. Elle
+était toute pareille à lui; mêmes yeux, même regard. Étrange
+ressemblance que celle d'une si petite créature avec un homme.
+
+Un jour, elle s'en retourna dans les régions mystérieuses d'où elle
+était venue, rappelée tout à coup par une maladie d'enfant, à laquelle
+ni la vieille sage-femme ni la grande _penseuse_ de Toulven n'avaient
+rien compris. Et on l'emporta là-bas au pied de l'église, ses yeux
+semblables à ceux d'Yves fermés pour jamais.
+
+Dans ces bois, nous avions passé nos deux heures de jour. Après souper
+seulement, nous étions allés, Marie et moi, voir au clair de lune où en
+était leur nouveau logis.
+
+À la place du champ d'avoine que nous avions mesuré en juin de l'année
+précédente s'élevaient maintenant les quatre murailles de la maison
+d'Yves; elle n'avait encore ni auvent, ni plancher, ni toiture, et, au
+clair de lune, elle ressemblait à une ruine.
+
+Nous nous assîmes au milieu, sur des pierres, nous trouvant seuls tous
+deux pour la première fois.
+
+C'est d'Yves que nous parlions, cela va bien sans dire. Elle
+m'interrogeait anxieusement sur lui, sur son avenir, pensant que je
+connaissais plus profondément qu'elle ce mari qu'elle adorait avec une
+espèce de crainte, sans le comprendre. Et moi, je la rassurais, car
+j'espérais beaucoup: le forban avait pour lui son bon et brave coeur;
+alors, en le prenant par là, nous devions à la fin réussir.
+
+Anne apparut tout à coup, venue sans bruit pour écouter, et nous fit
+peur:
+
+«Oh! Marie, dit-elle, change de place bien vite; si tu voyais derrière
+toi comme c'est vilain, ton ombre!»
+
+En effet, nous n'y avions pas pris garde. Sa tête seule éclairée par la
+lune, avec les ailes de sa coiffe qui remuaient au vent, donnait
+derrière elle, sur le mur tout neuf, l'image d'une chauve-souris très
+grande et très laide. C'est assez pour nous porter malheur.
+
+Dans Toulven, les binious sonnaient. Pour rentrer à l'auberge, où elles
+venaient toutes deux me reconduire, il nous fallut traverser une fête
+inattendue, éclairée par la lune. C'était une noce de riches et on
+dansait en plein air, sur la place. Je m'arrêtai, avec Anne et Marie,
+pour regarder la longue chaîne de la gavotte tournoyer et courir, menée
+par la voix aigre des cornemuses. La belle lune rendait plus blanches
+les coiffes des femmes, qui passaient devant nous comme envolées dans le
+vent et la vitesse; on voyait sur la poitrine des hommes briller
+rapidement les gorgerins brodés, les paillettes d'argent.
+
+À l'autre bout de Toulven, encore du monde. Cela ne semblait pas
+naturel, cette animation dans le village, la nuit. Encore des coiffes
+qui couraient, qui se pressaient pour mieux voir. C'était une bande de
+pèlerins qui revenaient de Lourdes et faisaient leur entrée en chantant
+des cantiques.
+
+«Il y a eu deux miracles, monsieur; on l'a su ce soir par le
+télégraphe.»
+
+Je me retournai et vis Pierre Kerbras, le fiancé d'Anne, qui me donnait
+ce renseignement.
+
+Les pèlerins passèrent, ayant au cou leurs grands chapelets; derrière,
+il y avait deux vieilles femmes infirmes qui n'avaient pas été guéries,
+elles, et que des jeunes hommes rapportaient dans leurs bras.
+
+Le lendemain matin, le vieux Corentin, Anne et le petit Pierre, en
+habits de dimanche, vinrent me reconduire dans le char à bancs de
+Pierre Kerbras, jusqu'à la station de Bannalec.
+
+Dans le compartiment où je montai, deux vieilles dames anglaises étaient
+déjà installées.
+
+On me fit passer petit Pierre, sa bonne figure couleur de pêche dorée, à
+embrasser par la portière, et lui éclata de rire en apercevant un petit
+chien _bull_ que les ladies portaient dans leur sac de voyage armorié.
+Il avait pourtant du chagrin parce que je m'en allais; mais ce petit
+chien dans ce sac, il le trouvait si drôle, qu'il n'en pouvait plus
+revenir. Et les vieilles ladies souriaient aussi, disant que petit
+Pierre était _a very beautiful baby_.
+
+Et puis ce fut fini de la Bretagne pour longtemps; j'y avais passé
+vingt heures, et, le lendemain matin, elle était déjà bien loin de
+moi....
+
+
+
+
+XCVI
+
+LETTRE D'YVES
+
+ «Melbourne, septembre 1882.
+
+
+»Cher frère,
+
+»Je vous fais savoir notre arrivée en Australie; nous avons eu une
+traversée tout à fait belle et nous devons repartir demain pour le
+Japon; car vous savez que nous avons reçu l'ordre de faire un petit tour
+dans ce pays-là.
+
+»J'ai trouvé ici deux lettres de vous et aussi deux de ma femme; mais
+j'ai bien hâte de lire celle que vous m'écrirez quand vous aurez passé
+par Toulven.
+
+»Cher frère, votre remplaçant à bord est tout à fait comme vous; il est
+très bon avec les marins. Tant qu'au remplaçant de M. Plumkett, il est
+assez dur, mais pas à mon égard, au contraire. M. Plumkett m'avait dit
+qu'il m'aurait recommandé à lui en partant, et c'est une chose que je
+croirais assez. Les autres et le major sont toujours de même; ils me
+parlent souvent de vous et me demandent de vos nouvelles.
+
+»Le commandant m'a donné à faire le service de second-maître depuis que
+nous avons jeté à l'eau le pauvre Marsano, le Niçois, qu'on a trouvé tué
+un matin dans son hamac en faisant le branle-bas. Et j'aime beaucoup ce
+service-là.
+
+»Cher frère, on a envoyé deux fois les marins se promener à terre, à
+San-Francisco, et vous pensez, sans vous, je n'ai pas seulement voulu
+donner mon nom pour descendre avec eux. Même je vous dirai que les
+gabiers ont fait une grande _baroufe_, la seconde nuit, contre des
+Allemands, et il y a eu du mal avec les couteaux.
+
+»J'ai aussi à vous dire, cher frère, qu'on n'a pas encore ôté votre
+carte de dessus la porte de votre chambre, et je pense qu'on l'oubliera
+tout à fait à présent. Alors, le soir, je fais mon tour par le faux-pont
+arrière pour passer devant.
+
+»L'année prochaine, quand nous reviendrons, j'ai espoir d'avoir une
+bonne permission pour aller voir ma femme et mon petit Pierre, et ma
+petite fille; mais ce sera toujours bien court, et certainement je ne
+serai jamais tranquille avant d'avoir ma retraite. D'un autre côté,
+quand je serai d'âge à laisser les cols bleus, mon petit Pierre sera
+près de partir pour le service, lui, à son tour, ou bien il y aura
+peut-être une place pour moi là-bas, du côté de l'étang, vers l'église:
+vous savez quelle place je veux dire.
+
+»Cher frère, vous croyez que je prends des manières comme vous? Mais
+non, je vous assure, je pense comme j'ai toujours pensé.
+
+»Pour les _têtes de coco_, je crois bien qu'elles sont perdues, car nous
+ne passerons pas en Calédonie; mais enfin plus tard, je pourrai
+peut-être y revenir et en acheter. Si vous passiez par le golfe Juan,
+vous me feriez bien plaisir d'aller à Vallauris prendre pour moi deux de
+ces flambeaux, comme ils en font dans ce pays, et qui ont des têtes de
+_perruches de France_. Ça m'amuserait beaucoup d'en mettre comme ceux-là
+chez moi. J'ai bien hâte, frère, d'installer ma petite maison.
+
+»Parmi toute espèce de choses qui me rendent triste quand je me
+réveille, ce qui me fait le plus de peine, c'est que ma mère ne veut
+plus du tout venir demeurer en Toulven. Il me semble que, si je pouvais
+avoir une permission pour aller la chercher, avec moi, pour sûr, elle
+viendrait. Mais, d'un autre côté, alors, je n'aurais plus personne à
+Plouherzel, c'est tout à fait notre pays, vous savez bien. Si je pouvais
+croire ce que vous m'avez dit souvent au sujet de revivre après qu'on
+est mort, il est sûr que je me trouverais encore assez heureux. Mais,
+tenez, je vois bien que, vous-même, vous n'y croyez pas beaucoup.
+Pourtant je trouve très drôle que j'aie peur des revenants, et je
+croirais assez, frère, que vous en avez peur aussi.
+
+»Je vous demande bien pardon de la feuille sale que je vous envoie, mais
+ce n'est pas tout à fait moi la cause; vous comprenez, je n'ai plus
+votre bureau à présent pour faire mes lettres dessus comme un officier.
+Je vous écrivais assez tranquille à la fin de mon quart de nuit sur les
+caissons de l'avant, et alors l'idiot de Le Hir m'a chaviré ma bougie.
+Je n'ai pas le temps de faire ma petite écriture à ma façon comme je
+fais quelquefois, vous savez, celle que vous trouvez jolie. J'écris à
+courir, et je vous demande bien pardon.
+
+«Nous partons demain matin, dès le jour, pour ces pays du Japon; mais je
+vous ferai parvenir ma lettre par le pilote qui viendra nous mettre
+dehors. Je termine en vous embrassant bien des fois de tout mon coeur.
+
+»Votre frère,
+
+ »Yves Kermadec.
+
+»Cher frère, je ne puis dire combien je vous aime.
+
+ »Yves.»
+
+
+
+
+XCVII
+
+ Décembre 1882.
+
+
+...Je passais sur les quais de Bordeaux. Quelqu'un de fort bien mis vint
+à moi, le chapeau bas et la main tendue: Barrada!--Barrada transformé,
+ayant coupé sa barbe noire, et quitté ses trente et un ans, sans doute
+en même temps que ses cols bleus; les joues soigneusement rasées, la
+moustache naissante, l'air d'un jeune amoureux de vingt ans.
+
+Toujours aussi parfaitement beau et noble de lignes mais la figure
+meilleure et plus douce, comme éclaircie par une joie profonde.
+
+Il venait d'épouser enfin sa petite fiancée d'Espagne; l'or de sa
+ceinture avait monté leur ménage, et il s'était fait _arrimeur_ de
+navires, un métier très lucratif, paraît-il, où il utilisait à merveille
+sa grande force et son instinct du _débrouillage_. Il fallut lui
+promettre par serment qu'au retour du _Primauguet_, je passerais par
+Bordeaux avec Yves pour venir le voir.
+
+Il était heureux, celui-là!
+
+Et la fin de ce rouleur de mer me donnait à réfléchir. Je me demandais
+si mon pauvre Yves, qui, avec un coeur aussi bon, avait assurément
+beaucoup moins forfait aux lois honnêtes, ne pouvait pas, lui aussi,
+finir un jour par un peu de bonheur....
+
+
+
+
+XCVIII
+
+
+_Télégramme_.--«Toulon, 3 avril 1883.--À Yves Kermadec, à bord du
+_Primauguet_.--Brest.
+
+»Tu es nommé second-maître.
+
+»Je t'embrasse,
+
+ »Pierre.»
+
+C'était sa joyeuse bienvenue, sa fête d'arrivée; car, depuis
+vingt-quatre heures seulement, le _Primauguet_, revenu de sa promenade
+lointaine dans le Grand-Océan, avait mouillé dans les eaux de France.
+
+Et ces galons d'or que j'envoyais à Yves par le télégraphe, il ne les
+_arrosa_ pas, comme il avait fait jadis de ses galons de laine.--Non,
+les temps étaient changés; il se sauva dans le faux-pont, dans un coin
+où se trouvaient son sac et son armoire et qu'il considérait comme son
+chez lui; vite, il descendit là, pour être tout seul à envisager cette
+joie qui lui arrivait, à relire ce bienheureux petit papier bleu qui lui
+ouvrait toute une ère nouvelle.
+
+C'était si beau, si inattendu, après sa mauvaise conduite passée!
+
+J'avais été à Paris demander cette faveur, intriguer beaucoup pour mon
+frère d'adoption, en me portant garant de sa conduite à venir. Une femme
+de coeur avait bien voulu employer à ma cause son influence très
+puissante, et alors la promotion d'Yves avait été enlevée d'assaut, bien
+qu'elle fût difficile.
+
+Et Yves n'en finissait plus de regarder son bonheur sous toutes ses
+faces.... D'abord, au lieu d'avoir à demander une permission courte,
+qu'on lui eût peut-être beaucoup marchandée,--avec ses galons d'or il
+allait partir de droit pour Toulven; on allait l'envoyer en
+_disponibilité_ pendant trois mois au moins, quatre peut-être; il aurait
+tout l'été à passer là, avec sa femme et son fils, dans la petite maison
+qui était finie et où on l'attendait justement pour tout installer....
+Et puis ils allaient se trouver très riches, ce qui ne gâterait rien....
+
+Non, jamais dans sa vie de pauvre errant, toujours à la peine,--jamais
+il n'avait eu une heure si belle, une joie si profonde que celle que son
+frère Pierre venait de lui envoyer par le télégraphe....
+
+
+
+
+XCIX
+
+
+Quand les vents me ramènent en Bretagne, c'est aux derniers jours de
+mai, au plus beau du printemps breton.
+
+Il y a déjà six semaines qu'Yves est dans sa petite maison de Toulven,
+arrangeant ma chambre, préparant tout pour mon arrivée.
+
+Le navire sur lequel je suis embarqué a quitté la Méditerranée pour
+remonter dans l'Océan, vers les ports du Nord et désarmer à Brest.
+
+_18 mai, en mer_.--Déjà on sent la Bretagne approcher. Il fait beau
+encore, mais un de ces beaux temps bretons qui sont tranquilles et
+mélancoliques. La mer unie est d'un bleu pâle, l'air salin est frais et
+sent le varech; il y a sur toute chose comme un voile de brumes
+bleuâtres, très transparentes et très ténues.
+
+À huit heures du matin, doublé la pointe de Penmarch. Les granits
+celtiques, les grandes falaises tristes peu à peu se dessinent et
+s'approchent.
+
+Maintenant ce sont de vrais bancs de brumes,--mais très légers, brumes
+d'été,--qui se reposent partout sur les lointains de l'horizon.
+
+À une heure, la passe des Toulinguets, et puis nous entrons à Brest.
+
+_19 mai_.--Permission de huit jours. À midi, je suis en chemin de fer,
+en route pour Toulven.
+
+Pluie tout le long du chemin sur les campagnes bretonnes. Dans les prés,
+dans les vallées ombreuses, tout est plein d'eau.
+
+De Bannalec à Toulven, une heure de voiture à travers les bois. Le
+regard fixé en avant, je cherche la flèche en granit de l'église au fond
+de l'horizon vert.
+
+La voilà qui paraît, reflétée profondément, en dessous, dans l'étang
+morne. Le beau temps est revenu avec un pâle ciel bleu.
+
+Toulven!... La voiture s'arrête. Yves est là à m'attendre, tenant petit
+Pierre par la main.
+
+Nous nous regardons tous deux,--et voilà que d'abord une même envie de
+rire nous prend en même temps, à cause de nos moustaches. Cela change
+nos figures et nous nous trouvons drôles. Nous ne nous étions pas vus
+depuis que les marins ont le droit d'en porter. Yves exprime l'avis que
+cela nous donne un air beaucoup plus dégourdi.
+
+Après, nous nous embrassons.
+
+Comme il est encore devenu beau, le petit Pierre, et plus grand, et plus
+fort!... Nous partons ensemble, traversant Toulven, où les bonnes gens
+me connaissent, et sortent sur leur porte pour me voir arriver. Nous
+défilons dans l'étroite rue grise, aux maisons centenaires, aux murs de
+granit massif. Je reconnais la vieille à profil de chouette qui a
+présidé à la naissance de mon filleul; elle me fait bonjour de la tête
+par une fenêtre ouverte. Les grandes coiffes, les collerettes, les
+paillettes des corsages, se détachent dans les embrasures profondes, sur
+les fonds obscurs, et tout cela me jette au passage ces impressions des
+vieux temps morts qui sont particulières à la Bretagne.
+
+Petit Pierre, que nous tenons par la main, marche maintenant comme un
+homme. Il n'avait encore rien dit, un peu saisi de me revoir; mais le
+voilà qui cause; il lève vers moi sa figure ronde et me regarde déjà
+comme quelqu'un d'ami à qui on fait part de ses réflexions. Petite voix
+douce que je n'ai pas encore beaucoup entendue. Comme il a l'accent de
+Bretagne!
+
+«Parrain, tu m'as apporté mon mouton?»
+
+Heureusement je m'étais rappelé cette promesse de l'an dernier; il était
+dans ma malle, ce mouton à roulettes, pour mon petit Pierre. Et
+j'apportais aussi des flambeaux, _ayant des figures de perruches de
+France_, que j'avais promis à mon autre grand enfant,--Yves.
+
+Voici la maison, gaie et blanche, toute neuve, avec ses entourages de
+fenêtres en granit breton, ses auvents verts, son grenier à lucarne, et,
+derrière, l'horizon des bois.
+
+Nous entrons. En bas, dans la cuisine à grande cheminée, Marie et la
+petite Corentine nous attendent.
+
+Mais tout de suite, Yves me prie de monter, car il a hâte de me faire
+voir le haut, leur belle chambre blanche, avec ses rideaux de
+mousseline et ses meubles de cerisier verni.
+
+Et puis il ouvre une autre porte:
+
+«À présent, frère, voilà chez vous!»
+
+Et il me regarde, anxieux de l'effet produit, après tant de mal qu'ils
+se sont donné, sa femme et lui, pour que je trouve tout à mon goût.
+
+J'entre, touché, ému. Elle est toute blanche, ma chambre et on y sent un
+parfum délicieux, il y a partout des fleurs qu'on est allé chercher très
+loin pour moi; dans les vases de la cheminée, des touffes de réséda et
+de gros bouquets de pois de senteur; dans le foyer, c'est rempli de
+bruyères.
+
+Ils n'ont pas pu se décider, par exemple, à y mettre des vieux meubles,
+des vieilleries bretonnes, et ils s'en excusent, n'ayant rien trouvé à
+leur idée d'assez joli ni d'assez propre. On est allé à Quimper
+m'acheter un lit comme le leur, en cerisier, qui est un bois clair,
+d'une couleur gaie, un peu rose. Les tables et les chaises sont
+pareilles. Les plus petits détails sont arrangés avec tendresse; sur les
+murs, il y a, dans des cadres dorés, des dessins que j'ai faits jadis et
+une grande photographie du clocher à jour de Saint-Pol-de-Léon, que
+j'avais donnée à Yves du temps où nous naviguions ensemble sur la _mer
+brumeuse_.
+
+Par terre, les planches sont nettes comme du bois neuf:
+
+«Vous voyez, frère, c'est tout blanc comme à bord», dit Yves, qui a
+lui-même blanchi partout avec tant de soin, et qui se déchausse chaque
+fois qu'il monte pour ne pas salir ses escaliers.
+
+Il faut tout voir, tout visiter, même le grenier à lucarne, où sont
+rangées les pommes de terre et les cosses de bois pour l'hiver; même le
+vestibule de l'escalier, où est suspendu, comme un _ex-voto_ de marin
+dans une chapelle de la vierge, le bateau en miniature qu'Yves a
+construit pendant ses loisirs dans sa hune du _Primauguet_; et puis le
+jardin où des fraisiers et de petites salades commencent à pousser le
+long des allées toutes fraîches.
+
+Maintenant nous sommes à table, Yves, Marie, la petite Corentine, le
+petit Pierre et moi, autour de la nappe bien blanche sur laquelle le
+dîner est posé. Yves, mon frère Yves, se trouve drôle et s'intimide tout
+à coup dans son rôle de maître de maison. Alors c'est moi qui suis
+obligé de découper, et, comme c'est la première fois de ma vie, je
+m'embrouille aussi.
+
+À ce dîner, je mange pour leur faire plaisir; mais ce bonheur si complet
+que je sens là près de moi et dont je suis un peu cause, cette
+reconnaissance si profonde qui m'entoure, tout cela m'impressionne très
+étrangement. Être au milieu de ces choses rares, cela me surprend comme
+une nouveauté délicieuse.
+
+«Vous savez», me dit Yves, bas comme en confidence, «maintenant je vais
+à la messe le dimanche avec elle.»
+
+Et il fait du côté de sa femme une petite grimace de soumission
+enfantine, très comique avec son air sérieux. D'ailleurs sa manière
+d'être avec Marie a tout à fait changé, et j'ai bien vu en entrant que
+l'amour était enfin venu s'installer pour tout de bon dans la maison
+neuve. Alors mes chers amis n'ont plus rien à attendre de meilleur sur
+terre; comme Yves le dit, il faudrait seulement pouvoir _arrêter la
+pendule du temps_ pour que cette grande joie de leurs rêves accomplis ne
+s'en aille plus.
+
+Eux aussi sont silencieux dans leur bonheur, comme s'ils craignaient de
+l'effaroucher en parlant trop fort et trop gaiement.
+
+D'ailleurs nous avons à causer des morts, de cette petite Yvonne qui
+s'en est allée l'automne dernier sans attendre le retour du
+_Primauguet_, et qu'Yves n'a jamais vue; puis du pauvre vieux Corentin,
+son grand-père, qui a fini pendant les froids de décembre.
+
+C'est Marie qui raconte:
+
+«Il était devenu très difficile sur sa fin, monsieur, lui qui était un
+homme si doux. Il disait que nous ne savions pas le soigner et il ne
+faisait que demander son fils Yves: "Oh! Si Yves était ici, il
+m'aiderait, lui, il me prendrait dans ses bons bras pour me retourner
+dans mon lit." La dernière nuit, tout le temps, il l'appelait.»
+
+Et Yves reprend:
+
+«Ce qui me cause le plus de chagrin quand je pense à notre père, c'est
+que justement nous nous étions un peu fâchés le jour que je suis parti,
+vous savez, pour ce partage? Vous ne pouvez croire, frère, comme cela me
+revient souvent en tête, cette dispute avec lui.»
+
+Le dîner est fini; c'est le soir, le long soir tiède de mai. Nous nous
+acheminons, Yves et moi, vers l'église, pour faire visite à une croix
+blanche qui est là sur un tertre avec des fleurs:
+
+ _Yvonne Kermadec, treize mois._
+
+«Il paraît qu'elle me ressemblait tout à fait», dit Yves.
+
+Et cette ressemblance de la petite morte avec lui le rend très pensif.
+
+En regardant la croix, le tertre et les fleurs, nous songeons tous deux
+à ce mystère: petite fille qui était de son sang, issue de lui, qui
+avait ses yeux, et alors.... Probablement aussi une âme pareille, et qui
+est déjà rendue au sol breton. C'est comme si quelque chose de lui-même
+s'en était déjà retourné à la terre; c'est comme des arrhes qu'il aurait
+déjà données à la poussière éternelle....
+
+Dans quatre ans, cette petite croix qu'on voyait de loin n'existera
+plus; on enlèvera Yvonne, son tertre et ses fleurs. Même ses petits os
+s'en iront aussi se mêler aux autres, aux antiques, sous l'église, dans
+l'ossuaire.
+
+Quatre ans encore on la verra, cette croix, et on y lira ce nom de
+petite fille....
+
+Elle est tout au bord de l'étang; dans l'eau dormante et profonde, elle
+se reflète à côté de la haute flèche grise. Sur le tertre, des oeillets
+fleuris font des touffes blanches, déjà indécises dans la nuit qui
+arrive. L'étang ressemble à un miroir, d'un jaune pâle, couleur de
+lumière mourante, comme celle du ciel au couchant; et, tout autour, on
+voit la ligne déjà noire des grands bois.
+
+Les fleurs des tombes donnent leurs odeurs douces du soir.--Un calme
+tiède nous environne et semble s'épaissir....
+
+On entend dans le lointain les hiboux qui s'appellent, on ne distingue
+plus les oeillets blancs d'Yvonne.... La nuit d'été est venue....
+
+Alors un grand bruit nous fait frissonner tout à coup, au milieu de ce
+silence où nous songions aux morts. C'est l'_Angelus_ qui sonne, là,
+très près, au-dessus de nous, dans la clocher; et l'air s'emplit de
+lourdes vibrations d'airain.
+
+Pourtant nous n'avons vu personne entrer dans l'église, qui est fermée
+et obscure.
+
+«Qui sonne? dit Yves, inquiet, qui peut sonner?... Pas moi qui voudrais
+le faire, toujours.... Non, sûr que je n'entrerais pas dans l'église à
+l'heure qu'il est, et pas même pour tout l'or du monde, encore!...»
+
+Nous nous en allons de ce cimetière; il s'y fait trop de bruit
+décidément; l'_Angelus_ y est étrange; il y éveille des sonorités
+inattendues, dans les eaux de l'étang, dans la terre des morts, dans la
+nuit. Non pas que nous ayons peur de la pauvre petite tombe aux
+oeillets blancs, mais ce sont les autres, ces bosses de gazon qui sont
+autour de nous, ces tertres d'inconnus....
+
+_Dix heures_.--Je vais dormir ma première nuit sous le toit de mon frère
+Yves.
+
+_Dix heures sonnées_.--Nous nous sommes déjà dit bonsoir, et le voilà
+qui rouvre ma porte.
+
+«C'est pour les fleurs. Elles pourraient peut-être vous faire du mal;
+nous venons de penser cela...»
+
+Et il emporte tout, les résédas, les pois de senteur, même les gerbes de
+bruyère.
+
+
+
+
+C
+
+
+La _pendule du temps_ a continué de marcher, même de marcher très vite.
+La semaine qu'on m'avait accordée va bientôt finir.
+
+Tous les jours dans les bois.--Un temps splendide.--Les bruyères, les
+digitales, les silènes roses, tout est fleuri.
+
+Il y a eu un grand pardon, le dimanche, un des plus renommés de cette
+région de la Bretagne; c'était autour de la chapelle de _Notre-Dame de
+Bonne Nouvelle_,--qui est seule au milieu des bois, comme si elle
+s'était endormie là, et oubliée depuis le Moyen Âge.
+
+La veille, le samedi, nous étions justement venus nous asseoir, à
+l'ombre, Yves, petit Pierre et moi, auprès de cette église, à l'heure du
+grand calme de midi. Un lieu très silencieux, au-dessus duquel des
+chênes et des hêtres séculaires nouaient comme des bras leurs grosses
+branches moussues.
+
+Deux femmes étaient arrivées, l'une jeune, l'autre fort vieille et
+caduque; elles portaient le costume de Rosporden et paraissaient avoir
+fait longue route. Elles tenaient à la main de grandes clefs.
+
+C'était pour ouvrir le vieux sanctuaire, qui reste fermé tout le long de
+l'année, et préparer l'autel pour la fête du lendemain.
+
+Dans le demi-jour vert des vitraux et des arbres, nous les apercevions
+qui s'empressaient autour des vieux saints et des vieilles saintes, les
+époussetant, les essuyant; puis balayant les dalles pleines de poussière
+et de salpêtre.
+
+Sur le pied de la Notre-dame, on avait posé par pitié une tête de mort,
+trouvée dans la terre du bois. Le crâne crevé, toute verdie, elle nous
+regardait du fond de la chapelle avec ses deux trous noirs:
+
+«Dis parrain, qu'est-ce que c'est?... Dans la terre, on l'a trouvée,
+cette figure, dis?...»
+
+C'est petit Pierre qui s'inquiète vaguement de cette chose qu'il n'a
+jamais vue, comme si elle était pour lui la première révélation d'un
+ordre d'objets sinistres habitant sous la terre....
+
+Un temps un peu morne, mais exquis, pour ce jour de pardon.
+
+Dix heures durant, les binious ont sonné devant la chapelle, sous les
+grands chênes,--et les gavottes ont tourné sur la mousse.
+
+Ce je ne sais quoi des étés bretons qui est mélancolique, on ne sait
+comment le dire, c'est un composé où entrent mille choses: le charme de
+ces longs jours tièdes, plus rares qu'ailleurs et plus vite partis; les
+hautes herbes fraîches, avec l'extrême profusion des fleurs roses; et
+puis un _sentiment d'autrefois_, qui dort, répandu partout.
+
+Vieux pays de Toulven, grands bois où il y a déjà des sapins noirs,
+arbres du Nord, mêlés aux chênes et aux hêtres; campagnes bretonnes,
+qu'on dirait toujours recueillies dans le passé....
+
+Grandes pierres que couvrent les lichens gris, fins comme la barbe des
+vieillards; plaines où le granit affleure le sol antique, plaines de
+bruyères roses....
+
+Ce sont des impressions de tranquillité, d'apaisement, que m'apporte ce
+pays; c'est aussi une aspiration vers un repos plus complet sous la
+mousse, au pied des chapelles qui sont dans les bois. Et, chez Yves,
+tout cela est plus vague, plus inexprimable, mais aussi plus intense,
+comme chez moi quand j'étais enfant.
+
+À nous voir ainsi tous deux assis dans ces bois, au calme de ces beaux
+jours d'été, on n'imaginerait plus quels jeunes hommes nous avons pu
+être, quelle vie nous avons menée, ni quelles scènes terribles entre
+nous autrefois, aux premiers moments où nos deux natures, très
+différentes et très semblables, se sont heurtées l'une à l'autre....
+
+Chaque soir, aux veillées, qui sont courtes, on joue avec petit Pierre à
+un jeu de Toulven, très amusant, qui consiste à se tenir à deux par le
+menton et à réciter, sans rire toute une longue histoire: «Par la barbe
+à Minette, je te tiens. Le premier de nous deux qui rira, etc.» À ce
+jeu, petit Pierre est toujours pris.
+
+Après, c'est le _gymnase_. Yves le fait faire à son fils, le tournant,
+le _virant_, la tête en bas, les jambes en l'air, à bout de bras,
+l'élevant bien haut: «Dis, mon petit Pierre, quand auras-tu des bras
+comme les miens? Réponds donc:--Jamais! oh! non, jamais des bras comme
+toi, mon père; je ne verrai pas assez de misère pour ça, bien sûr.»
+
+Et quand Yves, tout dépeigné, las d'avoir tant fait le diable, dit, en
+se rajustant, de son plus grand air sérieux: «Allons, petit Pierre a
+fini son gymnase à présent,» petit Pierre alors vient à moi, avec ce
+sourire qui fait qu'on lui donne toujours ce qu'il veut: «C'est à ton
+tour, parrain, dis?» Et ce gymnase recommence.
+
+
+
+
+CI
+
+
+La grande pendule, inexorable, a encore marché; dans quelques heures, je
+vais partir, et bientôt mon frère Yves s'en ira aussi, tous deux au
+loin; à l'inconnu.
+
+C'est le dernier jour, le dernier soir. Yves, petit Pierre et moi, nous
+allons à la chaumière des vieux Keremenen, pour ma visite d'adieu à la
+grand-mère Marianne.
+
+Elle habite seule, maintenant, sous son toit plein de mousse, sous les
+grands chênes étendus en voûte. Pierre Kerbras et Anne, qui se sont
+mariés au printemps, font bâtir dans le village une vraie maison, en
+granit, pareille à celle d'Yves. Tous les enfants sont partis.
+
+Pauvre chaumière où s'agitaient si joyeusement, le jour du baptême, les
+belles coiffes et les collerettes blanches! Déjà passé, tout cela; à
+présent, elle est vide et silencieuse. Nous nous asseyons sur les vieux
+bancs de chêne, nous accoudant sur la table où nous avions fait le grand
+repas joyeux. La grand-mère est sur un escabeau, filant à sa quenouille,
+la tête basse; son air déjà devenu caduc et égaré.
+
+Bien que le soleil ne soit pas encore très bas, ici il fait noir.
+
+Autour de nous, rien que des choses d'autrefois, pauvres et primitives.
+Des chapelets très grossiers sont suspendus aux pierres brutes, au
+granit des murs; dans les coins perdus d'ombre, on aperçoit les cosses
+de chêne amassées pour l'hiver, et de vieux ustensiles de ménage,
+noircis et poudreux, aux formes anciennes et naïves.
+
+Jamais nous n'avions si bien senti combien tout cela est passé et loin
+de nous.
+
+C'est la vieille Bretagne d'autrefois, bientôt morte.
+
+Par la cheminée filtre la lumière du ciel, des tons verts tombent d'en
+haut sur les pierres de l'âtre, et par la porte ouverte on aperçoit le
+sentier breton, avec un rayon du soleil couchant dans les chèvrefeuilles
+et les fougères.
+
+Nous devenons rêveurs, Yves et moi, dans cette visite que nous sommes
+venus faire au logis des grands-parents.
+
+D'ailleurs, la grand-mère Marianne ne parle que le breton. De temps en
+temps, Yves lui adresse la parole dans cette langue du passé; elle
+répond, sourit, l'air heureux de nous regarder; mais la conversation
+tombe vite et le silence revient....
+
+Tristesse vague du soir, rêverie des temps lointains dans ce vieux logis
+qui bientôt s'affaissera au bord du chemin, qui tombera en ruine comme
+ses vieux hôtes et qu'on ne relèvera plus....
+
+Petit Pierre est là avec nous. Il affectionne beaucoup, lui, cette
+chaumière, et cette vieille grand-mère, qui le gâte avec adoration. Il
+aime surtout la petite corbeille de chêne, oeuvre d'un autre siècle,
+dans laquelle on l'avait mis quand il est né. Il est plus long que son
+berceau maintenant et s'en sert, assis dedans, comme d'une balançoire,
+promenant autour de lui ses yeux noirs éveillés. Et voilà maintenant la
+grand-mère, toute courbée, près de lui, l'échine arrondie sous sa
+collerette à fraise, qui le berce elle-même pour l'amuser. Elle le berce
+en chantant, et lui, de temps en temps, lance au milieu de ces notes
+grêles l'éclat de son rire d'enfant.
+
+ Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du!
+
+Chante, pauvre vieille, de ta voix cassée qui tremble, chante la
+berceuse antique, l'air qui vient de loin dans la nuit des générations
+mortes et que tes petits-enfants ne sauront plus.
+
+ Boudoul, boudoul! galaïchen, galaïch du!
+
+On s'attend à voir par la grande cheminée, avec la lueur qui descend
+d'en haut, des nains et des fées descendre.
+
+Au dehors, le soleil dore toujours les branches des chênes, les
+chèvrefeuilles et les fougères.
+
+Au dedans, dans la chaumière isolée, tout est mystérieux et noir.
+
+ Boudoul, boudoul! galaïchen, galaïch du!
+
+Berce encore ton petit-fils, vieille femme en fraise blanche. Bientôt ce
+sera fini des chansons bretonnes et aussi des vieux Bretons.
+
+Maintenant petit Pierre joint ses mains pour faire sa prière du soir.
+
+Mot pour mot, d'une voix très douce qui a beaucoup l'accent de Toulven,
+il répète en nous regardant tout ce que sa grand-mère sait de français:
+
+«Mon Dieu, ma bonne sainte Vierge, ma bonne Sainte-Anne, je vous prie
+pour mon père, pour ma mère, pour mon parrain, pour mes grands-parents,
+pour ma petite soeur Yvonne....
+
+--Pour mon oncle Goulven, qui est bien loin sur la mer», ajoute Yves
+d'une voix grave.
+
+Et, encore plus recueilli:
+
+«Pour ma grand-mère de Plouherzel.
+
+--Pour ma grand-mère de Plouherzel», répète le petit Pierre.
+
+Et puis il attend autre chose pour répéter encore, gardant toujours ses
+mains jointes.
+
+Mais Yves a presque des larmes à ce souvenir poignant, qui lui revient
+tout à coup de sa mère, de sa chaumière, à lui, de son village de
+Plouherzel, que son fils connaîtra à peine et que lui ne reverra
+peut-être plus. Ainsi est la vie pour les enfants de la côte, pour les
+marins: ils s'en vont, les lois de leur métier de mer les séparent de
+parents chéris qui savent à peine leur écrire et qu'ensuite ils ne
+revoient plus.
+
+Je regarde Yves, et, comme nous nous comprenons sans nous parler, je
+pressens très bien ce à quoi il va penser.
+
+Aujourd'hui il est heureux au delà de son rêve, beaucoup de choses
+sombres sont éloignées et vaincues, et pourtant, et après? Le voilà tout
+à coup plongé dans je ne sais quel songe de passé et d'avenir,
+mélancolie étrange, et après?
+
+ Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du!
+
+chante la vieille femme, le dos courbé sous sa fraise blanche.
+
+Et après?... Petit Pierre seul est en train de rire. Il tourne de côté
+et d'autre sa tête vive, bronzée et vigoureuse; la gaieté, la flamme de
+la vie toute neuve sont encore dans ses grands yeux noirs.
+
+Et après?... Tout est sombre dans la chaumière abandonnée; on dirait que
+les objets causent entre eux avec mystère du passé; la nuit va
+descendre autour de nous sur les grands bois.
+
+Et après?... Petit Pierre grandira, courra les mers, et nous, mon frère
+nous passerons, et tout ce que nous avons aimé avec nous,--nos vieilles
+mères d'abord,--puis tout et nous-mêmes, les vieilles mères des
+chaumières bretonnes comme celles des villes, et la vieille Bretagne
+aussi, et tout, et toutes les choses de ce monde!
+
+ Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du!
+
+La nuit tombe, et une tristesse inattendue, profonde nous prend au
+coeur.... Pourtant, aujourd'hui nous sommes heureux.
+
+
+
+
+CII
+
+ _Et les Celtes regrettaient trois pierres brutes,_
+ _sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe rempli d'îlots._
+
+ Gustave Flaubert, _Salammbô_.
+
+
+Nous sortons tous les deux, laissant petit Pierre à sa grand-mère. Nous
+nous en allons par le sentier vert, sous la voûte des chênes et des
+hêtres, entendant de loin, dans la sonorité du soir, le bruit du berceau
+antique qui se balance, et la vieille chanson à dormir et l'éclat de
+rire de l'enfant.
+
+Dehors, il fait encore grand jour; le soleil, très bas, dore la campagne
+tranquille.
+
+«Allons encore jusqu'à la chapelle de Saint-Éloi», dit Yves.
+
+Elle est en haut de la colline, bien antique, toute rongée de mousse,
+toute barbue de lichens, seule toujours, fermée et mystérieuse au milieu
+des bois.
+
+Elle ne s'ouvre qu'une fois l'an, pour le _pardon des chevaux_, qui
+viennent tous alentour, à l'heure d'une messe basse qu'on dit là pour
+eux. C'était tout dernièrement ce pardon, et l'herbe est encore foulée
+par les sabots des bêtes qui sont venues.
+
+Ce soir, c'est une tranquillité étrange autour de cette chapelle. Les
+horizons boisés s'étendent au loin paisibles, comme pris de sommeil; il
+semble que ce soit aussi le soir de notre vie et que nous n'ayons plus
+qu'à nous reposer du repos éternel en regardant la nuit descendre sur
+les campagnes bretonnes, à nous éteindre doucement dans cette nature
+qui s'endort.
+
+«.... C'est égal, dit Yves très songeur, je crois bien que ce sera
+quelque part _par là-bas_ (_par là-bas_ signifie Plouherzel) que je m'en
+retournerai quand je serai devenu vieux, pour qu'on me mette près de la
+chapelle de Kergrist, vous savez, là où je vous ai montré? Oui, sûr que
+je m'en irai par là-bas mourir.»
+
+La chapelle de Kergrist, dans le pays de Goëlo, sous le ciel le plus
+sombre; le lac d'eau marine et, au milieu, les îlots de granit, la
+grande bête accroupie qui dort sur une plaine grise.... Je revois ce
+lieu, qui m'est apparu, il y a déjà plusieurs années, un jour d'hiver.
+Oui, je me rappelle que c'est là la terre d'Yves, le sol qui l'attend;
+quand il est loin sur la mer, dans la nuit, dans le danger, c'est cette
+sépulture qu'il rêve.
+
+«Yves, mon frère, nous sommes de grands enfants, je t'assure. Souvent
+très gais quand il ne faudrait pas, nous voilà tristes et divaguant tout
+à fait pour un moment de paix et de bonheur qui par hasard nous est
+arrivé; c'est tout au plus si le manque d'habitude nous excuse.
+
+» À nous voir pourtant, qui se douterait que nous sommes capables de
+rêver tout éveillés, simplement parce que la nuit vient et qu'il fait
+calme dans ce bois?
+
+»Pense donc, nous avons à peu près trente-deux ans chacun; devant nous,
+la vie peut être bien longue encore, et il y aura des voyages, des
+dangers, des angoisses, et pour chacun de nous du soleil, et des
+enivrements, et de l'amour, et, qui sait? Peut-être encore entre nous
+deux des scènes, et des rébellions, et des luttes!»
+
+En beaucoup moins de mots qu'il n'y en a ci-dessus, tout cela tomba au
+milieu de son rêve. Alors lui me répondit avec un air de reproche
+triste:
+
+«Au moins, vous savez bien, frère, que je suis changé maintenant et
+qu'il y a _quelque chose_ qui est bien fini; ce n'est pas de cela que
+vous voulez parler?»
+
+Et, moi, je serrai la main de mon frère Yves, en essayant de sourire
+comme quelqu'un qui aurait tout à fait confiance.
+
+Les histoires de la vie devraient pouvoir être arrêtées à volonté comme
+celles des livres....
+
+
+
+
+Ses oeuvres
+
+1879 Aziyadé
+
+1880 Rarahu
+
+1881 Le roman d'un spahi
+
+1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch
+
+1883 Mon frère Yves
+
+1884 Les trois dames de la Kasbah
+
+1886 Pêcheur d'Islande
+
+1887 Madame Chrysanthème
+
+1887 Propos d'exil
+
+1889 Japoneries d'automne
+
+1890 Au Maroc
+
+1890 Le roman d'un enfant
+
+1891 Le livre de la pitié et de la mort
+
+1892 Fantôme d'Orient
+
+1893 L'exilée
+
+1893 Le matelot
+
+1894 Le désert. Jérusalem
+
+1894 La Galilée
+
+1897 Ramuntcho
+
+1898 Judith Renaudin
+
+1899 Reflets de la sombre route
+
+1902 Les derniers jours de Pékin
+
+1903 L'Inde sans les Anglais
+
+1904 Vers Ispahan
+
+1905 La troisième jeunesse de Mme Prune
+
+1906 Les désenchantées
+
+1909 La mort de Philae
+
+1910 Le château de la Belle au Bois dormant
+
+1912 Un pèlerin d'Angkor
+
+1913 La Turquie agonisante
+
+1916 La hyène enragée
+
+1917 Quelques aspects du vertige mondial
+
+1918 L'horreur allemande
+
+1919 Prime jeunesse
+
+1920 La mort de notre chère France en Orient
+
+1921 Suprêmes visions d'Orient
+
+1923 Un jeune officier pauvre, posthume.
+
+1924 Lettres à Juliette Adam, posthume.
+
+1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol
+
+1929 Correspondance inédite (1865-1904)
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mon frère Yves, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON FRÈRE YVES ***
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
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+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
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+Literary Archive Foundation
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+works.
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+The Project Gutenberg EBook of Mon frère Yves, by Pierre Loti
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mon frère Yves
+
+Author: Pierre Loti
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+Release Date: May 20, 2006 [EBook #18427]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON FRÈRE YVES ***
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+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+<h1>Pierre Loti</h1>
+
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+
+<h3>(1889)</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a name="table" id="table"></a><b>Table des mati&egrave;res</b><br />
+<a href="#I"><b>I,</b></a>
+<a href="#II"><b>II,</b></a>
+<a href="#III"><b>III,</b></a>
+<a href="#IV"><b>IV,</b></a>
+<a href="#V"><b>V,</b></a>
+<a href="#VI"><b>VI,</b></a>
+<a href="#VII"><b>VII,</b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a>
+<a href="#IX"><b>IX,</b></a>
+<a href="#X"><b>X,</b></a>
+<a href="#XI"><b>XI,</b></a>
+<a href="#XII"><b>XII,</b></a>
+<a href="#XIII"><b>XIII,</b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV,</b></a>
+<a href="#XV"><b>XV,</b></a>
+<a href="#XVI"><b>XVI,</b></a>
+<a href="#XVII"><b>XVII,</b></a>
+<a href="#XVIII"><b>XVIII,</b></a>
+<a href="#XIX"><b>XIX,</b></a>
+<a href="#XX"><b>XX,</b></a>
+<a href="#XXI"><b>XXI,</b></a>
+<a href="#XXII"><b>XXII,</b></a>
+<a href="#XXIII"><b>XXIII,</b></a>
+<a href="#XXIV"><b>XXIV,</b></a>
+<a href="#XXV"><b>XXV,</b></a>
+<a href="#XXVI"><b>XXVI,</b></a>
+<a href="#XXVII"><b>XXVII,</b></a>
+<a href="#XXVIII"><b>XXVIII,</b></a>
+<a href="#XXIX"><b>XXIX,</b></a>
+<a href="#XXX"><b>XXX,</b></a>
+<a href="#XXXI"><b>XXXI,</b></a>
+<a href="#XXXII"><b>XXXII,</b></a>
+<a href="#XXXIII"><b>XXXIII,</b></a>
+<a href="#XXXIV"><b>XXXIV,</b></a>
+<a href="#XXXV"><b>XXXV,</b></a>
+<a href="#XXXVI"><b>XXXVI,</b></a>
+<a href="#XXXVII"><b>XXXVII,</b></a>
+<a href="#XXXVIII"><b>XXXVIII,</b></a>
+<a href="#XXXIX"><b>XXXIX,</b></a>
+<a href="#XL"><b>XL,</b></a>
+<a href="#XLI"><b>XLI,</b></a>
+<a href="#XLII"><b>XLII,</b></a>
+<a href="#XLIII"><b>XLIII,</b></a>
+<a href="#XLIV"><b>XLIV,</b></a>
+<a href="#XLV"><b>XLV,</b></a>
+<a href="#XLVI"><b>XLVI,</b></a>
+<a href="#XLVII"><b>XLVII,</b></a>
+<a href="#XLVIII"><b>XLVIII,</b></a>
+<a href="#XLIX"><b>XLIX,</b></a>
+<a href="#L"><b>L,</b></a>
+<a href="#LI"><b>LI,</b></a>
+<a href="#LII"><b>LII,</b></a>
+<a href="#LIII"><b>LIII,</b></a>
+<a href="#LIV"><b>LIV,</b></a>
+<a href="#LV"><b>LV,</b></a>
+<a href="#LVI"><b>LVI,</b></a>
+<a href="#LVII"><b>LVII,</b></a>
+<a href="#LVIII"><b>LVIII,</b></a>
+<a href="#LIX"><b>LIX,</b></a>
+<a href="#LX"><b>LX,</b></a>
+<a href="#LXI"><b>LXI,</b></a>
+<a href="#LXII"><b>LXII,</b></a>
+<a href="#LXIII"><b>LXIII,</b></a>
+<a href="#LXIV"><b>LXIV,</b></a>
+<a href="#LXV"><b>LXV,</b></a>
+<a href="#LXVI"><b>LXVI,</b></a>
+<a href="#LXVII"><b>LXVII,</b></a>
+<a href="#LXVIII"><b>LXVIII,</b></a>
+<a href="#LXIX"><b>LXIX,</b></a>
+<a href="#LXX"><b>LXX,</b></a>
+<a href="#LXXI"><b>LXXI,</b></a>
+<a href="#LXXII"><b>LXXII,</b></a>
+<a href="#LXXIII"><b>LXXIII,</b></a>
+<a href="#LXXIV"><b>LXXIV,</b></a>
+<a href="#LXXV"><b>LXXV,</b></a>
+<a href="#LXXVI"><b>LXXVI,</b></a>
+<a href="#LXXVII"><b>LXXVII,</b></a>
+<a href="#LXXVIII"><b>LXXVIII,</b></a>
+<a href="#LXXIX"><b>LXXIX,</b></a>
+<a href="#LXXX"><b>LXXX,</b></a>
+<a href="#LXXXI"><b>LXXXI,</b></a>
+<a href="#LXXXII"><b>LXXXII,</b></a>
+<a href="#LXXXIII"><b>LXXXIII,</b></a>
+<a href="#LXXXIV"><b>LXXXIV,</b></a>
+<a href="#LXXXV"><b>LXXXV,</b></a>
+<a href="#LXXXVI"><b>LXXXVI,</b></a>
+<a href="#LXXXVII"><b>LXXXVII,</b></a>
+<a href="#LXXXVIII"><b>LXXXVIII,</b></a>
+<a href="#LXXXIX"><b>LXXXIX,</b></a>
+<a href="#XC"><b>XC,</b></a>
+<a href="#XCI"><b>XCI,</b></a>
+<a href="#XCII"><b>XCII,</b></a>
+<a href="#XCIII"><b>XCIII,</b></a>
+<a href="#XCIV"><b>XCIV,</b></a>
+<a href="#XCV"><b>XCV,</b></a>
+<a href="#XCVI"><b>XCVI,</b></a>
+<a href="#XCVII"><b>XCVII,</b></a>
+<a href="#XCVIII"><b>XCVIII,</b></a>
+<a href="#XCIX"><b>XCIX,</b></a>
+<a href="#C"><b>C,</b></a>
+<a href="#CI"><b>CI,</b></a>
+<a href="#CII"><b>CII</b></a><br />
+<a href="#sesoeuvres"><b>Ses &OElig;uvres</b></a>
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+
+<p>Le <i>livret de marin</i> de mon fr&egrave;re Yves ressemble &agrave; tous les autres
+livrets de tous les autres marins.</p>
+
+<p>Il est recouvert d'un papier parchemin de couleur jaune, et, comme il a
+beaucoup voyag&eacute; sur la mer, dans diff&eacute;rents caissons de navire, il
+manque absolument de fra&icirc;cheur.</p>
+
+<p>En grosses lettres, il y a sur la couverture:</p>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 7.5em;">Kermadec, 2091. P.</span><br />
+</p>
+
+
+<p>Kermadec, c'est son nom de famille; 2091, son num&eacute;ro dans l'arm&eacute;e de
+mer, et P, la lettre initiale de Paimpol son port d'inscription.</p>
+
+<p>En ouvrant, on trouve, &agrave; la premi&egrave;re page, les indications suivantes:</p>
+
+<p>&laquo;Kermadec (Yves-Marie), fils d'Yves-Marie et de Jeanne Danveoch. N&eacute; le
+28 ao&ucirc;t 1851, &agrave; Saint-Pol-de-L&eacute;on (Finist&egrave;re). Taille, 1 m 80. Cheveux
+ch&acirc;tains, sourcils ch&acirc;tains, yeux ch&acirc;tains, nez moyen, menton ordinaire,
+front ordinaire, visage ovale.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Marques particuli&egrave;res: tatou&eacute; au sein gauche d'une ancre et, au poignet
+droit, d'un bracelet avec un poisson.&raquo;</p>
+
+<p>Ces tatouages &eacute;taient encore de mode, il y a une dizaine d'ann&eacute;es, pour
+les vrais marins. Ex&eacute;cut&eacute;s &agrave; bord de la <i>Flore</i> par la main d'un ami
+d&eacute;s&oelig;uvr&eacute;, ils sont devenus un objet de mortification pour Yves, qui
+s'est plus d'une fois martyris&eacute; dans l'espoir de les faire
+dispara&icirc;tre.&mdash;L'id&eacute;e qu'il est <i>marqu&eacute;</i> d'une mani&egrave;re ind&eacute;l&eacute;bile et
+qu'on le reconna&icirc;tra toujours et partout &agrave; ces petits dessins bleus lui
+est absolument insupportable.</p>
+
+<p>En tournant la page, on trouve une s&eacute;rie de feuillets imprim&eacute;s relatant,
+dans un style net et concis, tous les manquements auxquels les matelots
+sont sujets, avec, en regard, le tarif des peines encourues,&mdash;depuis les
+d&eacute;sordres l&eacute;gers qui se payent par quelques nuits &agrave; la barre de fer
+jusqu'aux grandes r&eacute;bellions qu'on punit par la mort.</p>
+
+<p>Malheureusement cette lecture quotidienne n'a jamais suffi &agrave; inspirer
+les terreurs salutaires qu'il faudrait, ni aux marins en g&eacute;n&eacute;ral, ni &agrave;
+mon pauvre Yves en particulier.</p>
+
+<p>Viennent ensuite plusieurs pages manuscrites portant des noms de navire,
+avec des cachets bleus, des chiffres et des dates. Les fourriers, gens
+de go&ucirc;t, ont orn&eacute; cette partie d'&eacute;l&eacute;gants parafes. C'est l&agrave; que sont
+marqu&eacute;es ses campagnes et d&eacute;taill&eacute;s les salaires qu'il a re&ccedil;us.</p>
+
+<p>Premi&egrave;res ann&eacute;es, o&ugrave; il gagnait par mois quinze francs, dont il gardait
+dix pour sa m&egrave;re; ann&eacute;es pass&eacute;es la poitrine au vent, &agrave; vivre demi-nu en
+haut de ces grandes tiges oscillantes qui sont des m&acirc;ts de navire, &agrave;
+errer sans souci de rien au monde sur le d&eacute;sert changeant de la mer;
+ann&eacute;es plus troubl&eacute;es, o&ugrave; l'amour naissait, prenait forme dans l'&acirc;me
+vierge et inculte,&mdash;puis se traduisait en ivresses brutales ou en r&ecirc;ves
+na&iuml;vement purs au hasard des lieux o&ugrave; le vent le poussait, au hasard des
+femmes jet&eacute;es entre ses bras; &eacute;veils terribles du c&oelig;ur et des sens,
+grandes r&eacute;voltes, et puis retour &agrave; la vie asc&eacute;tique du large, &agrave; la
+s&eacute;questration sur le couvent flottant; il y a tout cela sous-entendu
+derri&egrave;re ces chiffres, ces noms et ces dates qui s'accumulent, ann&eacute;e par
+ann&eacute;e, sur un pauvre livret de marin. Tout un &eacute;trange grand po&egrave;me
+d'aventures et de mis&egrave;res tient l&agrave; entre les feuillets jaunis.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+
+<p>Le 28 ao&ucirc;t 1851, il faisait, para&icirc;t-il, un beau temps d'&eacute;t&eacute; &agrave;
+Saint-Pol-de-L&eacute;on, dans le Finist&egrave;re.</p>
+
+<p>Le soleil p&acirc;le de la Bretagne souriait et faisait f&ecirc;te &agrave; ce petit
+nouveau venu, qui devait plus tard tant aimer le soleil et tant aimer la
+Bretagne. Yves apparut dans ce monde sous la forme d'un gros b&eacute;b&eacute; tout
+rond et tout bronz&eacute;. Les bonnes femmes pr&eacute;sentes &agrave; son arriv&eacute;e lui
+donn&egrave;rent le surnom de <i>Bugel-Du</i>, qui, en fran&ccedil;ais, signifie: <i>petit
+enfant noir</i>. C'&eacute;tait, du reste, de famille, cette couleur de bronze,
+les Kermadec, de p&egrave;re en fils, ayant &eacute;t&eacute; marins au long cours et gens
+fortement pass&eacute;s au h&acirc;le de mer.</p>
+
+<p>Un beau jour d'&eacute;t&eacute; &agrave; Saint-Pol-de-L&eacute;on, c'est-&agrave;-dire une chose rare dans
+cette r&eacute;gion de brumes: une esp&egrave;ce de rayonnement m&eacute;lancolique r&eacute;pandu
+sur tout; la vieille ville du moyen &acirc;ge comme r&eacute;veill&eacute;e de son morne
+sommeil dans le brouillard, et rajeunie; le vieux granit se chauffant au
+soleil; le clocher de Creizker, le g&eacute;ant des clochers bretons, baignant
+dans le ciel bleu, en pleine lumi&egrave;re, ses fines d&eacute;coupures grises
+marbr&eacute;es de lichens jaunes. Et tout alentour la lande sauvage, aux
+bruy&egrave;res roses, aux ajoncs couleur d'or, exhalant une senteur douce de
+gen&ecirc;ts fleuris.</p>
+
+<p>Au bapt&ecirc;me, il y avait une jeune fille, la marraine; un matelot, le
+parrain, et, derri&egrave;re, les deux petits fr&egrave;res, Goulven et Gildas,
+donnant la main aux deux petites s&oelig;urs, Yvonne et Marie, avec des
+bouquets.</p>
+
+<p>Lorsque le cort&egrave;ge fit son entr&eacute;e dans l'antique &eacute;glise des &eacute;v&ecirc;ques de
+L&eacute;on, le bedeau, pendu &agrave; la corde d'une cloche, se tenait pr&ecirc;t &agrave;
+commencer le carillon joyeux que commandait la circonstance. Mais M. Le
+cur&eacute;, survenant, lui dit d'une voix rude:</p>
+
+<p>&laquo;Reste en paix, Marie Bervrach, pour l'amour de Dieu! Ces Kermadec sont
+des gens qui jamais ne donnent rien &agrave; l'offrande, et le p&egrave;re d&eacute;pense au
+cabaret tout son avoir. Nous ne sonnerons pas, s'il te pla&icirc;t, pour ce
+monde-l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Et voil&agrave; comment mon fr&egrave;re Yves fit sur cette terre une entr&eacute;e de
+pauvre.</p>
+
+<p>Jeanne Danveoch, de son lit, pr&ecirc;tait l'oreille avec inqui&eacute;tude, guettait
+avec un mauvais pressentiment ces vibrations de bronze qui tardaient &agrave;
+commencer. Elle &eacute;couta longtemps, n'entendit rien, comprit cet affront
+public et pleura.</p>
+
+<p>Ses yeux &eacute;taient tout baign&eacute;s de larmes quand le cort&egrave;ge rentra, penaud,
+au logis. </p>
+
+<p>Toute la vie, cette humiliation resta sur le c&oelig;ur d'Yves; il ne sut
+jamais pardonner ce mauvais accueil fait &agrave; son entr&eacute;e dans ce monde, ni
+ces larmes cruelles vers&eacute;es par sa m&egrave;re; il en garda au clerg&eacute; romain
+une rancune inoubliable et ferma &agrave; notre m&egrave;re l'&eacute;glise son c&oelig;ur breton.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+
+<p>C'&eacute;tait vingt-quatre ans plus tard, un soir de d&eacute;cembre, &agrave; Brest.</p>
+
+<p>La pluie tombait, fine, froide, p&eacute;n&eacute;trante, continue; elle ruisselait
+sur les murs, rendant plus noirs les hauts toits d'ardoise, les hautes
+maisons de granit; elle arrosait comme &agrave; plaisir cette foule bruyante du
+dimanche qui grouillait tout de m&ecirc;me, mouill&eacute;e et crott&eacute;e, dans les rues
+&eacute;troites, sous un triste cr&eacute;puscule gris.</p>
+
+<p>Cette foule du dimanche, c'&eacute;taient des matelots ivres qui chantaient,
+des soldats qui tr&eacute;buchaient en faisant avec leur sabre un bruit
+d'acier, des gens du peuple allant de travers,&mdash;ouvriers de grande ville
+&agrave; la mine tir&eacute;e et mis&eacute;rable, des femmes en petit ch&acirc;le de m&eacute;rinos et en
+coiffe pointue de mousseline, qui marchaient le regard allum&eacute;, les
+pommettes rouges, avec une odeur d'eau-de-vie;&mdash;des vieux et des
+vieilles &agrave; l'ivresse sale, qui &eacute;taient tomb&eacute;s et qu'on avait ramass&eacute;s,
+et qui s'en allaient devant eux le dos plein de boue.</p>
+
+<p>La pluie tombait, tombait, mouillant tout, les chapeaux &agrave; boucle
+d'argent des Bretons, les bonnets sur l'oreille des matelots, les shakos
+galonn&eacute;s et les coiffes blanches et les parapluies.</p>
+
+<p>L'air avait quelque chose de tellement terne, de tellement &eacute;teint, qu'on
+ne pouvait se figurer qu'il y e&ucirc;t quelque part un soleil; on en avait
+perdu la notion. On se sentait emprisonn&eacute; sous des couches et des
+&eacute;paisseurs de grosses nu&eacute;es humides qui vous inondaient; il ne semblait
+pas qu'elles pussent jamais s'ouvrir et que derri&egrave;re il y e&ucirc;t un ciel.
+On respirait de l'eau. On avait perdu conscience de l'heure, ne sachant
+plus si c'&eacute;tait l'obscurit&eacute; de toute cette pluie ou si c'&eacute;tait la vraie
+nuit d'hiver qui descendait.</p>
+
+<p>Les matelots apportaient dans ces rues une certaine note &eacute;tonnante de
+gaiet&eacute; et de jeunesse, avec leurs figures ouvertes et leurs chansons,
+avec leurs grands cols clairs et leurs pompons rouges tranchant sur le
+bleu marine de leur habillement. Ils allaient et venaient d'un cabaret &agrave;
+l'autre, poussant le monde, disant des choses qui n'avaient pas de sens
+et qui les faisaient rire. Ou bien ils s'arr&ecirc;taient sous les goutti&egrave;res,
+aux &eacute;talages de toutes les boutiques o&ugrave; l'on vendait des choses &agrave; leur
+usage: des mouchoirs rouges au milieu desquels &eacute;taient imprim&eacute;s de beaux
+navires qui s'appelaient la <i>Bretagne</i>, la <i>Triomphante</i>, ou la
+<i>D&eacute;vastation</i>; des rubans pour leur bonnet avec de belles inscriptions
+d'or; de petits ouvrages en corde tr&egrave;s compliqu&eacute;s destin&eacute;s &agrave; fermer
+s&ucirc;rement ces sacs de toile qu'ils ont &agrave; bord pour serrer leur trousseau;
+d'&eacute;l&eacute;gants <i>amarrages</i> en ficelle tress&eacute;e pour suspendre au cou des
+gabiers leur grand couteau; des sifflets en argent pour les
+quartiers-ma&icirc;tres, et enfin des ceintures rouges, des petits peignes et
+des petits miroirs.</p>
+
+<p>De temps en temps, il y avait de grandes rafales qui faisaient envoler
+les bonnets et tituber les passants ivres, et alors la pluie tombait
+plus dure, plus torrentielle et fouettait comme gr&ecirc;le.</p>
+
+<p>La foule des matelots augmentait toujours; on les voyait surgir par
+bandes &agrave; l'entr&eacute;e de la rue de Siam; ils remontaient du port et de la
+ville basse par les grands escaliers de granit et se r&eacute;pandaient en
+chantant dans les rues.</p>
+
+<p>Ceux qui venaient de la rade &eacute;taient plus mouill&eacute;s que les autres, plus
+ruisselants de pluie et d'eau de mer. Leurs canots voil&eacute;s, en
+s'inclinant sous les <i>ris&eacute;es</i> froides, en sautant au milieu des lames
+pleines d'&eacute;cume, les avaient amen&eacute;s grand train dans le port. Et ils
+grimpaient joyeusement ces escaliers qui menaient &agrave; la ville, en se
+secouant comme des chats qu'on vient d'arroser.</p>
+
+<p>Le vent s'engouffrait dans les longues rues grises, et la nuit
+s'annon&ccedil;ait mauvaise.</p>
+
+<p>En rade,&mdash;&agrave; bord d'un navire arriv&eacute; le matin m&ecirc;me de l'Am&eacute;rique du
+Sud,&mdash;&agrave; quatre heures sonnantes, un quartier-ma&icirc;tre avait donn&eacute; un coup
+de sifflet prolong&eacute;, suivi de trilles savants, qui signifiaient en
+langage de marine: &laquo;Armez la chaloupe!&raquo; alors on avait entendu un
+murmure de joie dans ce navire, o&ugrave; les matelots &eacute;taient parqu&eacute;s, &agrave; cause
+de la pluie, dans l'obscurit&eacute; du faux pont. C'est qu'on avait eu peur un
+moment que la mer ne f&ucirc;t trop mauvaise pour communiquer avec Brest, et
+on attendait avec anxi&eacute;t&eacute; ce coup de sifflet qui d&eacute;cidait la question.
+Apr&egrave;s trois ans de campagne, c'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'on allait
+remettre les pieds sur la terre de France, et l'impatience &eacute;tait grande.</p>
+
+<p>Quand les hommes d&eacute;sign&eacute;s, v&ecirc;tus de petits costumes en toile cir&eacute;e jaune
+paille, furent tous embarqu&eacute;s dans la chaloupe et rang&eacute;s &agrave; leur banc
+d'une mani&egrave;re correcte et sym&eacute;trique, le m&ecirc;me quartier ma&icirc;tre siffla de
+nouveau et dit: &laquo;Les permissionnaires &agrave; l'appel!&raquo;</p>
+
+<p>Le vent et la mer faisaient grand bruit; les lointains de la rade
+&eacute;taient noy&eacute;s dans un brouillard blanch&acirc;tre fait d'embruns et de pluie.</p>
+
+<p>Les matelots permissionnaires montaient en courant, sortaient des
+panneaux et venaient s'aligner, &agrave; mesure qu'on appelait leur num&eacute;ro et
+leur nom, la figure illumin&eacute;e par cette grande joie de revoir Brest. Ils
+avaient mis leurs beaux habits du dimanche; ils achevaient, sous l'ond&eacute;e
+torrentielle, des derniers d&eacute;tails de toilette, s'ajustant les uns les
+autres avec des airs de coquetterie.</p>
+
+<p>Quand on appela: &laquo;218: Kermadec!&raquo; on vit para&icirc;tre Yves, un grand gar&ccedil;on
+de vingt-quatre ans, &agrave; l'air grave, portant bien son tricot ray&eacute; et son
+large col bleu.</p>
+
+<p>Grand, maigre de la maigreur des antiques, avec les bras musculeux, le
+col et la carrure d'un athl&egrave;te, l'ensemble du personnage donnant le
+sentiment de la force tranquille et l&eacute;g&egrave;rement d&eacute;daigneuse. Le visage
+incolore, sous une couche uniforme de h&acirc;le brun, je ne sais quoi de
+breton qui ne se peut d&eacute;finir, avec un teint d'Arabe. La parole br&egrave;ve et
+l'accent du Finist&egrave;re; la voix basse, vibrant d'une mani&egrave;re
+particuli&egrave;re, comme ces instruments aux sons tr&egrave;s puissants, mais qu'on
+touche &agrave; peine de peur de faire trop de bruit.</p>
+
+<p>Les yeux gris-roux, un peu rapproch&eacute;s et tr&egrave;s renfonc&eacute;s sous l'arcade
+sourcili&egrave;re, avec une expression impassible de regard en dedans; le nez
+tr&egrave;s fin et r&eacute;gulier; la l&egrave;vre inf&eacute;rieure s'avan&ccedil;ant un peu, comme par
+m&eacute;pris.</p>
+
+<p>Figure immobile, marmor&eacute;enne, except&eacute; dans les moments rares o&ugrave; para&icirc;t
+le sourire; alors tout se transforme et on voit qu'Yves est tr&egrave;s jeune.
+Le sourire de ceux qui ont souffert: il a une douceur d'enfant et
+illumine les traits durcis, un peu comme ces rayons de soleil, qui, par
+hasard, passent sur les falaises bretonnes.</p>
+
+<p>Quand Yves parut, les autres marins qui &eacute;taient l&agrave; le regard&egrave;rent tous
+avec de bons sourires et une nuance inusit&eacute;e de respect.</p>
+
+<p>C'est qu'il portait pour la premi&egrave;re fois, sur sa manche, le double
+galon rouge des quartiers-ma&icirc;tres qu'on venait de lui donner. Et, &agrave;
+bord, c'est quelqu'un, un quartier-ma&icirc;tre de man&oelig;uvre; ces pauvres
+galons de laine, qui, dans l'arm&eacute;e, arrivent si vite au premier venu,
+dans la marine repr&eacute;sentent des ann&eacute;es de mis&egrave;res; ils repr&eacute;sentent la
+force et la vie des jeunes hommes, d&eacute;pens&eacute;es &agrave; toute heure du jour et de
+la nuit, l&agrave;-haut, dans la m&acirc;ture, ce domaine des gabiers que secouent
+tous les vents du ciel.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage, s'&eacute;tant approch&eacute;, tendit la main &agrave; Yves. Jadis il
+avait &eacute;t&eacute;, lui aussi, un gabier dur &agrave; la peine; il s'y connaissait en
+hommes courageux et forts.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! Bien, Kermadec, dit-il, on va les <i>arroser</i>, ces galons?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, ma&icirc;tre...&raquo;, r&eacute;pondit Yves &agrave; voix basse, en gardant un air
+grave et tr&egrave;s r&ecirc;veur.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas de l'eau du ciel que voulait parler ce vieux ma&icirc;tre; car,
+sous ce rapport-l&agrave;, l'arrosage &eacute;tait assur&eacute;. Non, en marine, arroser des
+galons signifie se griser pour leur faire honneur le premier jour o&ugrave; on
+les porte.</p>
+
+<p>Yves restait pensif devant la n&eacute;cessit&eacute; de cette c&eacute;r&eacute;monie, parce qu'il
+venait de me faire, &agrave; moi, un grand serment d'&ecirc;tre sage et qu'il avait
+envie de le tenir.</p>
+
+<p>Et puis il en avait assez, &agrave; la fin, de ces sc&egrave;nes de cabaret d&eacute;j&agrave;
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;es dans tous les pays du monde. Tra&icirc;ner ses nuits dans tous les
+bouges, &agrave; la t&ecirc;te des plus indompt&eacute;s et des plus ivres, et se faire
+ramasser le matin dans les ruisseaux, on se lasse &agrave; la longue de ces
+plaisirs, si bon matelot qu'on soit. D'ailleurs, les lendemains sont
+p&eacute;nibles et se ressemblent tous. Yves savait cela et n'en voulait plus.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait bien noir, ce temps de d&eacute;cembre pour un jour de retour. On
+avait beau &ecirc;tre insouciant et jeune, ce temps jetait sur la joie de
+revenir une sorte de nuit sinistre. Yves &eacute;prouvait cette impression, qui
+lui causait malgr&eacute; lui un &eacute;tonnement triste; car tout cela, en somme,
+c'&eacute;tait sa Bretagne; il la sentait dans l'air et la reconnaissait rien
+qu'&agrave; cette obscurit&eacute; de r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>La chaloupe partit, les emportant tous vers la terre. Elle s'en allait
+toute pench&eacute;e sous le vent d'ouest; elle bondissait sur les lames avec
+un son creux de tambour, et, &agrave; chaque saut qu'elle faisait, une masse
+d'eau de mer venait se plaquer sur eux, comme lanc&eacute;e par des mains
+furieuses. Ils filaient tr&egrave;s vite dans une esp&egrave;ce de nuage d'eau dont
+les grosses gouttes sal&eacute;es leur fouettaient la figure. Ils se tenaient
+t&ecirc;te baiss&eacute;e sous ce d&eacute;luge, serr&eacute;s les uns contre les autres, comme
+font les moutons sous l'orage. </p>
+
+<p>Ils ne disaient plus rien, tout concentr&eacute;s qu'ils &eacute;taient dans une
+attente de plaisir. Il y avait l&agrave; des jeunes hommes qui, depuis un an,
+n'avaient pas mis les pieds sur la terre; leurs poches &agrave; tous &eacute;taient
+garnies d'or, et des convoitises terribles bouillonnaient dans leur
+sang.</p>
+
+<p>Yves, lui aussi, songeait un peu &agrave; ces femmes qui les attendaient dans
+Brest, et parmi lesquelles tout &agrave; l'heure on pourrait choisir. Mais
+c'est &eacute;gal, lui seul &eacute;tait triste. Jamais tant de pens&eacute;es &agrave; la fois
+n'avaient troubl&eacute; sa t&ecirc;te de pauvre abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>Il avait bien eu de ces m&eacute;lancolies quelquefois, pendant le silence des
+nuits de la mer; mais alors le retour lui apparaissait de l&agrave;-bas sous
+des couleurs toutes dor&eacute;es. Et c'&eacute;tait aujourd'hui, ce retour, et au
+contraire son c&oelig;ur se serrait maintenant plus que jamais. Alors il ne
+comprenait pas, ayant l'habitude, comme les simples et les enfants, de
+subir ses impressions sans en d&eacute;m&ecirc;ler le sens.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te tourn&eacute;e contre le vent, sans souci de l'eau qui ruisselait sur
+son col bleu, il &eacute;tait rest&eacute; debout, soutenu par le groupe des marins
+qui se pressait contre lui.</p>
+
+<p>Toutes ces c&ocirc;tes de Brest qui se dessinaient en contours vagues &agrave;
+travers les voiles de la pluie, lui renvoyaient des souvenirs de ses
+ann&eacute;es de mousse, pass&eacute;es l&agrave; sur cette grande rade brumeuse, &agrave; regretter
+sa m&egrave;re.... Ce pass&eacute; &eacute;tait rude, et, pour la premi&egrave;re fois de sa vie, il
+songeait &agrave; ce que pourrait bien &ecirc;tre l'avenir.</p>
+
+<p>Sa m&egrave;re!... C'&eacute;tait pourtant vrai que, depuis tant&ocirc;t deux ans, il ne lui
+avait pas &eacute;crit. Mais les matelots font ainsi, et, malgr&eacute; tout, ils les
+aiment bien, leurs m&egrave;res! C'est la coutume: on dispara&icirc;t pendant des
+ann&eacute;es, et puis, un bienheureux jour, on revient au village sans
+pr&eacute;venir, avec des galons sur sa manche, rapportant beaucoup d'argent
+gagn&eacute; &agrave; la peine, ramenant la joie et l'aisance au pauvre logis
+abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>Ils filaient toujours sous la pluie glac&eacute;e, sautant sur les lames
+grises, poursuivis par des sifflements de vent et de grands bruits
+d'eau.</p>
+
+<p>Yves songeait &agrave; beaucoup de choses, et ses yeux fixes ne regardaient
+plus. L'image de sa m&egrave;re avait pris tout &agrave; coup une douceur infinie; il
+sentait qu'elle &eacute;tait l&agrave; tout pr&egrave;s, dans un petit village du pays
+breton, sous ce m&ecirc;me cr&eacute;puscule d'hiver qui l'enveloppait, lui; encore
+deux ou trois jours, et, avec une grande joie, il irait la surprendre et
+l'embrasser.</p>
+
+<p>Les secousses de la mer, la vitesse et le vent, rendaient incoh&eacute;rentes
+ses pens&eacute;es qui changeaient. Maintenant il s'inqui&eacute;tait de retrouver son
+pays sous un jour si sombre. L&agrave;-bas, il s'&eacute;tait habitu&eacute; &agrave; cette chaleur
+et &agrave; cette limpidit&eacute; bleue des tropiques, et, ici, il semblait qu'il y
+e&ucirc;t un suaire jetant une nuit sinistre sur le monde.</p>
+
+<p>Et puis aussi il se disait qu'il ne voulait plus boire, non pas que ce
+f&ucirc;t bien mal apr&egrave;s tout, et, d'ailleurs, c'&eacute;tait la coutume pour les
+marins bretons; mais il me l'avait promis d'abord, et ensuite, &agrave;
+vingt-quatre ans, on est un grand gar&ccedil;on revenu de beaucoup de plaisirs,
+et il semble qu'on sente le besoin de devenir un peu plus sage.</p>
+
+<p>Alors il pensait aux airs &eacute;tonn&eacute;s qu'auraient les autres &agrave; bord,
+surtout Barrada, son grand ami, en le voyant rentrer demain matin,
+debout et marchant droit. &Agrave; cette id&eacute;e dr&ocirc;le, on voyait tout &agrave; coup
+passer sur sa figure m&acirc;le et grave un sourire d'enfant.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient arriv&eacute;s presque sous le ch&acirc;teau de Brest, et, &agrave; l'abri des
+&eacute;normes masses de granit, il se fit brusquement du calme. La chaloupe ne
+dansait plus; elle allait tranquillement sous la pluie; ses voiles
+&eacute;taient amen&eacute;es, et les hommes habill&eacute;s de toile cir&eacute;e jaune la menaient
+&agrave; coups cadenc&eacute;s de leurs grands avirons.</p>
+
+<p>Devant eux s'ouvrait cette baie profonde et noire qui est le port de
+guerre; sur les quais, il y avait des alignements de canons et de choses
+maritimes &agrave; l'air formidable. On ne voyait partout que de hautes et
+interminables constructions de granit, toutes pareilles, surplombant
+l'eau noire et s'&eacute;tageant les unes par-dessus les autres avec des
+rang&eacute;es sym&eacute;triques de petites portes et de petites fen&ecirc;tres. Au-dessus
+encore, les premi&egrave;res maisons de Brest et de recouvrance montraient
+leurs toits mouill&eacute;s, d'o&ugrave; sortaient de petites fum&eacute;es blanches; elles
+criaient leur mis&egrave;re humide et froide, et le vent s'engouffrait partout
+avec un grand bruit triste.</p>
+
+<p>La nuit tombait tout &agrave; fait et les petites flammes du gaz commen&ccedil;aient &agrave;
+piquer de brillants jaunes ces amoncellements de choses grises. Les
+matelots entendaient d&eacute;j&agrave; les roulements des voitures et les bruits de
+la ville qui leur arrivaient d'en haut, par-dessus l'arsenal d&eacute;sert,
+avec les chants des ivrognes.</p>
+
+<p>Yves, par prudence, avait confi&eacute; &agrave; bord, &agrave; son ami Barrada, tout son
+argent, qu'il destinait &agrave; sa m&egrave;re, gardant seulement dans sa poche
+cinquante francs pour sa nuit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+
+<p>&laquo;Et mon mari aussi, Madame Qu&eacute;meneur, quand il est so&ucirc;l, tout le temps
+il dort.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites votre petit tour aussi, Madame Kervella?</p>
+
+<p>&mdash;Et j'attends mon mari, moi aussi donc, qui est arriv&eacute; aujourd'hui sur
+le <i>Catinat</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et le mien, Madame Kerdoncuff, le jour qu'il &eacute;tait revenu de la Chine,
+il avait dormi pendant deux jours; et moi aussi donc, je m'&eacute;tais so&ucirc;l&eacute;e,
+madame Kerdoncuff. Oh! comme j'ai eu honte aussi! Et ma fille aussi
+donc, elle &eacute;tait tomb&eacute;e dans les escaliers!&raquo;</p>
+
+<p>Avec l'accent chantant et cadenc&eacute; de Brest, tout cela se croise sous les
+vieux parapluies retourn&eacute;s par le vent, entre des femmes en waterproof
+et en coiffe pointue de mousseline, qui attendent l&agrave;-haut, &agrave; l'entr&eacute;e
+des grands escaliers de granit.</p>
+
+<p>Leurs maris sont revenus sur ce m&ecirc;me b&acirc;timent qui a ramen&eacute; Yves, et
+elles sont l&agrave; post&eacute;es, soutenues d&eacute;j&agrave; par quelque peu d'eau-de-vie,
+elles font le guet, l'&oelig;il moiti&eacute; &eacute;grillard, moiti&eacute; attendri.</p>
+
+<p>Ces vieux marins qu'elles attendent &eacute;taient jadis peut-&ecirc;tre de braves
+gabiers durs &agrave; la peine; et puis, gangren&eacute;s par les s&eacute;jours dans Brest
+et l'ivrognerie, ils ont &eacute;pous&eacute; ces cr&eacute;atures et sont tomb&eacute;s dans les
+bas-fonds sordides de la ville.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re ces dames, il y a d'autres groupes encore, o&ugrave; la vue se repose:
+des jeunes femmes qui se tiennent dignes, vraies femmes de marins
+celles-ci, recueillies dans la joie de revoir leur fianc&eacute; ou leur mari,
+et regardant avec anxi&eacute;t&eacute; dans ce grand trou b&eacute;ant du port, par o&ugrave; les
+d&eacute;sir&eacute;s vont venir. Il y a des m&egrave;res, arriv&eacute;es des villages, ayant mis
+leur beau costume breton des f&ecirc;tes, la grande coiffe et la robe de drap
+noir &agrave; broderies de soie; la pluie les g&acirc;te pourtant, ces belles
+<i>hardes</i> qu'on ne renouvelle pas deux fois dans la vie; mais il faut
+bien faire honneur &agrave; ce fils qu'on va embrasser tout &agrave; l'heure devant
+les autres.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; ceux du <i>Magicien</i> qui entrent dans le port, Madame Kerdoncuff!</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave; ceux du <i>Catinat</i> aussi donc! Ils se suivent tous les deux,
+Madame Qu&eacute;meneur!&raquo;</p>
+
+<p>En bas, les canots accostent, tout au fond, sur les quais noirs, et ceux
+qui sont attendus montent les premiers.</p>
+
+<p>D'abord les maris de ces <i>dames</i>, place aux anciens, qui passent devant!
+Le goudron, le vent, le h&acirc;le, l'eau-de-vie, leur ont compos&eacute; des minois
+chiffonn&eacute;s de singes.... Et on s'en va, bras dessus bras dessous, du
+c&ocirc;t&eacute; de Recouvrance, dans quelque vieille rue sombre aux hautes maisons
+de granit; tout &agrave; l'heure, on montera dans une chambre humide qui sent
+l'&eacute;gout et le moisi de pauvre, o&ugrave; sur les meubles il y a des coquillages
+dans de la poussi&egrave;re et des bouteilles p&ecirc;le-m&ecirc;le avec des chinoiseries.
+Et, gr&acirc;ce &agrave; l'alcool achet&eacute; au cabaret d'en bas, on trouvera l'oubli de
+cette s&eacute;paration cruelle avec un renouveau de ses vingt ans.</p>
+
+<p>Puis viennent les autres, les jeunes hommes qu'attendent les fianc&eacute;es,
+les femmes ou les vieilles m&egrave;res, et enfin, quatre &agrave; quatre, escaladant
+les marches de granit, toute la bande des grands enfants sauvages
+qu'Yves conduit &agrave; la f&ecirc;te de ses galons.</p>
+
+<p>Celles qui les attendent, ceux-ci, sont dans la rue des Sept-Saints,
+d&eacute;j&agrave; sorties sur leur porte et au guet: femmes aux cheveux &agrave; la chien
+peign&eacute;s sur les sourcils,&mdash;&agrave; la voix avin&eacute;e et au geste horrible.</p>
+
+<p>Tout &agrave; l'heure, ce sera pour elles, leur s&egrave;ve, leurs ardeurs
+contenues,&mdash;et leur argent.&mdash;C'est qu'ils payent bien, les matelots, le
+jour du retour, et, en plus de ce qu'ils donnent, il y a surtout ce
+qu'on leur prend apr&egrave;s, quand par bonheur ils sont ivres &agrave; point....</p>
+
+<p>Ils regardaient devant eux ind&eacute;cis, comme effar&eacute;s, gris&eacute;s d&eacute;j&agrave; rien que
+de se trouver &agrave; terre.</p>
+
+<p>O&ugrave; aller? Par o&ugrave; commencer leurs plaisirs?... Ce vent, cette pluie
+froide d'hiver et cette tomb&eacute;e sinistre de la nuit,&mdash;pour ceux qui ont
+un logis, un foyer, tout cela ajoute &agrave; la joie qu'on a de rentrer. &Agrave;
+eux, cela leur faisait bien sentir le besoin de se mettre &agrave; l'abri,
+d'aller se r&eacute;chauffer quelque part; mais ils &eacute;taient sans g&icirc;te, ces
+pauvres exil&eacute;s qui revenaient....</p>
+
+<p>D'abord ils err&egrave;rent, se tenant les uns les autres par le bras, riant &agrave;
+propos de tout, obliquant de droite ou de gauche,&mdash;ayant des allures de
+b&ecirc;tes captives qu'on vient de l&acirc;cher.</p>
+
+<p>Puis ils entr&egrave;rent <i>&Agrave; la descente des navires</i>, chez Madame Creachcadec.</p>
+
+<p><i>&Agrave; la descente des navires</i>, c'&eacute;tait un bouge de la rue de Siam.</p>
+
+<p>L'air chaud y sentait l'alcool. Il y avait un feu de charbon dans une
+corbeille, et Yves s'assit devant. Depuis deux ou trois ans, c'&eacute;tait la
+premi&egrave;re fois qu'il se trouvait dans une chaise.&mdash;Et du feu!&mdash;Comme il
+savourait ce bien-&ecirc;tre tout &agrave; fait inusit&eacute;, de se s&eacute;cher devant un
+brasier rouge!&mdash;&Agrave; bord, jamais;&mdash;m&ecirc;me dans les grands froids du cap Horn
+ou de l'Islande; m&ecirc;me dans les humidit&eacute;s p&eacute;n&eacute;trantes, continues des
+hautes latitudes, jamais on ne se chauffe, jamais on ne se s&egrave;che.
+Pendant des jours, pendant des nuits, on reste mouill&eacute;, et on t&acirc;che de
+se donner du mouvement, en attendant le soleil.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une vraie m&egrave;re pour les matelots, cette Madame Creachcadec; tous
+ceux qui la connaissaient pouvaient bien le dire. Et puis elle leur
+comptait toujours, au plus juste prix, leurs d&icirc;ners et leurs f&ecirc;tes.</p>
+
+<p>D'ailleurs, elle les reconnaissait tous. Ayant d&eacute;j&agrave; de l'alcool dans sa
+t&ecirc;te grosse et rouge, elle essayait de r&eacute;p&eacute;ter leurs noms, qu'elle les
+entendait se dire entre eux; elle se souvenait bien de les avoir vus, du
+temps qu'ils &eacute;taient canotiers &agrave; bord de la <i>Bretagne</i>;&mdash;et m&ecirc;me elle
+croyait se rappeler leur enfance de mousse, sur l'<i>Inflexible</i>. Mais
+comme ils &eacute;taient devenus grands et beaux gar&ccedil;ons depuis cette
+&eacute;poque!&mdash;Vraiment il fallait son &oelig;il &agrave; elle, pour les reconna&icirc;tre,
+ainsi chang&eacute;s....</p>
+
+<p>Et, au fond du cabaret, le d&icirc;ner cuisait, sur des fourneaux qui
+r&eacute;pandaient une assez bonne odeur de soupe.</p>
+
+<p>Dans la rue, on entendit un grand vacarme. Une troupe de matelots
+arrivait, chantant, scandant &agrave; pleine voix, sur un air tr&egrave;s gai, ces
+paroles d'&eacute;glise: <i>Kyrie Christe, Dominum nostrum; Kyrie eleison...</i></p>
+
+<p>Ils entr&egrave;rent, chavirant les chaises, en m&ecirc;me temps qu'une rafale du
+vent d'ouest couchait la flamme des lampes.</p>
+
+<p><i>Kyrie Christe, Dominum nostrum...</i>: les Bretons n'aimaient pas ce genre
+de chanson, venu sans doute des barri&egrave;res de quelque grande ville.
+Pourtant cette discordance &eacute;tait dr&ocirc;le entre les mots et la musique, et
+cela les fit rire.</p>
+
+<p>Du reste, c'&eacute;tait une bande d&eacute;barqu&eacute;e de la <i>Gauloise</i>, et ils se
+reconnaissaient, ceux-ci et les autres; ils avaient &eacute;t&eacute; mousses
+ensemble. L'un d'eux vint embrasser Yves: c'&eacute;tait Kerboul, son voisin de
+hamac &agrave; bord de l'<i>Inflexible</i>. Lui aussi &eacute;tait devenu grand et fort; il
+&eacute;tait baleinier de l'amiral, et, comme il &eacute;tait assez sage, il portait
+depuis longtemps sur sa manche les galons rouges.</p>
+
+<p>L'air manquait dans ce cabaret, et on y faisait grand tapage. Madame
+Creachcadec apporta le vin chaud tout fumant, premier service du d&icirc;ner
+command&eacute;,&mdash;et les t&ecirc;tes commenc&egrave;rent &agrave; tourner....</p>
+
+<p>Il y eut du bruit, cette nuit-l&agrave;, dans Brest; les patrouilles eurent
+fort &agrave; faire.</p>
+
+<p>Dans la rue des Sept-Saints et dans celle de Saint-Yves, on entendit
+jusqu'au matin des chants et des cris; c'&eacute;tait comme si on y e&ucirc;t l&acirc;ch&eacute;
+des barbares, des bandes &eacute;chapp&eacute;es de l'ancienne Gaule; il y avait des
+sc&egrave;nes de joie qui rappelaient les rudesses primitives.</p>
+
+<p>Les matelots chantaient. Et les femmes, qui guettaient leurs pi&egrave;ces
+d'or,&mdash;agit&eacute;es, &eacute;chevel&eacute;es dans ce grand coup de feu des retours de
+navire,&mdash;m&ecirc;laient leurs voix aigres &agrave; ces voix profondes.</p>
+
+<p>Les derniers arriv&eacute;s de la mer, on les reconnaissait &agrave; leur teint plus
+bronz&eacute;, &agrave; leurs allures plus d&eacute;sinvoltes; et puis ils tra&icirc;naient avec
+eux des objets exotiques; il y en avait qui passaient avec des
+perruches, mouill&eacute;es, dans des cages; d'autres avec des singes.</p>
+
+<p>Ils chantaient, les matelots, &agrave; tue-t&ecirc;te, avec une sorte d'accent na&iuml;f,
+des choses &agrave; faire fr&eacute;mir,&mdash;ou bien des airs du midi, des chansons
+basques,&mdash;surtout, de tristes m&eacute;lop&eacute;es bretonnes qui semblaient de vieux
+airs de <i>biniou</i> l&eacute;gu&eacute;s par l'antiquit&eacute; celtique.</p>
+
+<p>Les simples, les bons, faisaient des ch&oelig;urs en parties; ils restaient
+group&eacute;s par village, et r&eacute;p&eacute;taient dans leur langue les longues
+complaintes du pays, retrouvant encore dans leur ivresse de belles voix
+sonores et jeunes. D'autres b&eacute;gayaient comme de petits enfants et
+s'embrassaient; inconscients de leur force, ils brisaient des portes ou
+assommaient des passants.</p>
+
+<p>La nuit s'avan&ccedil;ait; les mauvais lieux seuls restaient ouverts, et, dans
+les rues, la pluie tombait toujours sur l'exub&eacute;rance des gaiet&eacute;s
+sauvages....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+
+<p>...Six heures du matin, le lendemain. Une masse noire ayant forme
+humaine dans un ruisseau,&mdash;au bord d'une esp&egrave;ce de rue d&eacute;serte
+surplomb&eacute;e par des remparts.&mdash;Encore l'obscurit&eacute;; encore la pluie, fine
+et froide; et toujours le bruit de ce vent d'hiver&mdash;qui avait <i>veill&eacute;</i>,
+comme on dit en marine, et pass&eacute; la nuit &agrave; g&eacute;mir.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en bas, un peu au-dessous du pont de Brest, au pied des grands
+murs, &agrave; cet endroit o&ugrave; tra&icirc;nent d'habitude les marins sans g&icirc;te, ivres
+morts, qui ont eu une intention vague de retourner vers leur navire et
+sont tomb&eacute;s en route.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; une demi-lueur dans l'air; quelque chose de terne, de blafard, un
+jour d'hiver se levant sur du granit. L'eau ruisselait sur cette forme
+humaine qui &eacute;tait &agrave; terre, et, tout &agrave; c&ocirc;t&eacute;, tombait en cascade dans le
+trou d'un &eacute;gout.</p>
+
+<p>Il commen&ccedil;ait &agrave; faire un peu plus clair; une sorte de lumi&egrave;re se
+d&eacute;cidait &agrave; descendre le long de ces hautes murailles de granit.&mdash;La
+chose noire dans le ruisseau &eacute;tait bien un grand corps d'homme, un
+matelot, qui &eacute;tait couch&eacute; les bras &eacute;tendus en croix.</p>
+
+<p>Un premier passant fit un bruit de sabots de bois sur les pav&eacute;s durs,
+comme en titubant. Puis un autre, puis plusieurs. Ils suivaient tous la
+m&ecirc;me direction, dans une rue plus basse qui aboutissait &agrave; la grille du
+port de guerre.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t cela devint extraordinaire, ce tapotement de sabots; c'&eacute;tait un
+bruit fatigant, continu, martelant le silence comme une musique de
+cauchemar.</p>
+
+<p>Des centaines et des centaines de sabots, pi&eacute;tinant avant jour, arrivant
+de partout, d&eacute;filant dans cette rue basse; une esp&egrave;ce de procession
+matineuse de mauvais aloi:&mdash;c'&eacute;taient les ouvriers qui rentraient dans
+l'arsenal, encore tout chancelants d'avoir tant bu la veille, la
+d&eacute;marche mal assur&eacute;e, et le regard abruti.</p>
+
+<p>Il y avait aussi des femmes laides, h&acirc;ves, mouill&eacute;es, qui allaient de
+droite et de gauche comme cherchant quelqu'un; dans le demi-jour, elles
+regardaient sous le nez les hommes &agrave; grand chapeau breton,&mdash;guettant l&agrave;,
+pour voir si le mari, ou le fils, &eacute;tait enfin sorti des tavernes, s'il
+irait faire sa journ&eacute;e de travail.</p>
+
+<p>L'homme couch&eacute; dans le ruisseau fut aussi examin&eacute; par elles; deux ou
+trois se baiss&egrave;rent pour mieux distinguer sa figure. Elles virent des
+traits jeunes, mais durcis, et comme fig&eacute;s dans une fixit&eacute; cadav&eacute;rique,
+des l&egrave;vres contract&eacute;es, des dents serr&eacute;es. Non, elles ne le
+connaissaient pas. Et puis ce n'&eacute;tait pas un ouvrier, celui-l&agrave;; il
+portait le grand col bleu des matelots.</p>
+
+<p>Cependant l'une, qui avait un fils marin, essaya, par bont&eacute; d'&acirc;me, de le
+retirer de l'eau. Il &eacute;tait trop lourd.</p>
+
+<p>&laquo;Quel grand cadavre!&raquo; dit-elle en lui laissant retomber les bras.</p>
+
+<p>Ce corps sur lequel &eacute;taient tomb&eacute;es toutes les pluies de la nuit,
+c'&eacute;tait Yves.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, quand le jour fut tout &agrave; fait lev&eacute;, ses camarades qui
+passaient le reconnurent et l'emport&egrave;rent.</p>
+
+<p>On le coucha, tout tremp&eacute; de l'eau du ruisseau, au fond de la grande
+chaloupe, mouill&eacute;e des embruns de la mer, et bient&ocirc;t on se mit en route
+&agrave; la voile.</p>
+
+<p>La mer &eacute;tait mauvaise; le vent debout. Ils louvoy&egrave;rent longtemps et ils
+eurent du mal pour atteindre leur navire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+
+<p>...Yves s'&eacute;veilla lentement vers le soir; C'&eacute;taient d'abord des
+sensations de douleur, qui revenaient une &agrave; une, comme au sortir d'une
+esp&egrave;ce de mort. Il avait froid, froid jusqu'au c&oelig;ur de ses membres.</p>
+
+<p>Surtout il &eacute;tait engourdi et meurtri,&mdash;&eacute;tendu depuis des heures sur une
+couche dure: alors il essaya un premier effort, &agrave; peine conscient, pour
+se retourner. Mais son pied gauche, qui lui fit tout &agrave; coup grand mal,
+&eacute;tait pris dans une chose rigide contre laquelle on sentait bien qu'il
+n'y avait pas de lutte possible.&mdash;Ah! oui, il reconnaissait cette
+sensation, il comprenait maintenant: les fers!...</p>
+
+<p>Il connaissait bien d&eacute;j&agrave; ce lendemain in&eacute;vitable des grandes nuits de
+plaisirs: &ecirc;tre riv&eacute; &agrave; la <i>barre</i> par une boucle, pour des jours entiers!
+Et ce lieu o&ugrave; il devait &ecirc;tre, il le devinait sans prendre la peine
+d'ouvrir les yeux, ce recoin &eacute;troit comme une armoire, et sombre, et
+humide, avec une odeur de renferm&eacute; et un peu de jour p&acirc;le tombant d'en
+haut par un trou: la cale du <i>Magicien</i>!</p>
+
+<p>Seulement il confondait ce lendemain de f&ecirc;te avec d'autres qui s'&eacute;taient
+pass&eacute;s ailleurs,&mdash;l&agrave;-bas, bien loin, en Am&eacute;rique ou dans les ports de la
+Chine.... Etait-ce pour avoir battu les alguazils de Buenos-Ayres? Ou
+bien &eacute;tait-ce la m&ecirc;l&eacute;e sanglante de Rosario qui l'avait men&eacute; l&agrave;? ou
+encore l'affaire avec les matelots russes &agrave; Hong-Kong?... Il ne savait
+plus bien, &agrave; quelques milliers de lieues pr&egrave;s, n'ayant pas la notion du
+pays o&ugrave; il se trouvait.</p>
+
+<p>Tous les vents et toutes les lames de la mer avaient bien pu promener le
+<i>Magicien</i> par tous les pays du monde; elles l'avaient secou&eacute;, roul&eacute;,
+meurtri au dehors, mais sans parvenir &agrave; d&eacute;faire l'arrangement de toutes
+ces choses qui &eacute;taient dans cette cale, de toutes ces bobines de cordes
+sur des &eacute;tag&egrave;res,&mdash;sans d&eacute;placer cet habit de plongeur qui devait &ecirc;tre
+l&agrave; pendu derri&egrave;re lui, avec ses gros yeux et son visage de morse; ni
+changer cette odeur de rat, de moisissure et de goudron.</p>
+
+<p>Il sentait toujours ce froid, si profond, que c'&eacute;tait comme une douleur
+jusque dans ses os; alors il comprit que ses v&ecirc;tements &eacute;taient mouill&eacute;s
+et son corps aussi. Toute cette pluie de la veille, ce vent, ce ciel
+sombre, lui revinrent vaguement &agrave; la m&eacute;moire.... On n'&eacute;tait donc plus
+l&agrave;-bas dans les pays bleus de l'&eacute;quateur!... Non, il se rappelait
+maintenant: c'&eacute;tait la France, la Bretagne, c'&eacute;tait le retour tant r&ecirc;v&eacute;.</p>
+
+<p>Mais qu'avait-il fait pour &ecirc;tre d&eacute;j&agrave; aux fers, &agrave; peine arriv&eacute; dans son
+pays? Il cherchait et ne trouvait pas. Puis un souvenir lui revint tout
+&agrave; coup, comme d'un r&ecirc;ve: pendant qu'on le hissait &agrave; bord, il s'&eacute;tait un
+peu r&eacute;veill&eacute;, disant qu'il monterait tout seul et il avait vu justement
+devant lui, par fatalit&eacute;, certain vieux ma&icirc;tre qu'il avait en aversion.
+Il lui avait dit aussit&ocirc;t de tr&egrave;s vilaines injures; apr&egrave;s, il y avait eu
+bousculade, et puis il ne savait plus le reste, &eacute;tant &agrave; ce moment-l&agrave;
+retomb&eacute; inerte et sans connaissance.</p>
+
+<p>Mais alors.... La permission qu'on lui avait promise pour aller dans son
+village de Plouherzel, on ne la lui donnerait pas!... Toutes ces choses
+attendues, d&eacute;sir&eacute;es pendant trois ans de mis&egrave;re, &eacute;taient perdues! Il
+songea &agrave; sa m&egrave;re et sentit un grand coup dans le c&oelig;ur; ses yeux
+s'ouvrirent effar&eacute;s, regardant en dedans, dilat&eacute;s dans une fixit&eacute;
+&eacute;trange par un tumulte de choses int&eacute;rieures. Et, avec l'espoir que ce
+n'&eacute;tait qu'un mauvais r&ecirc;ve, il essaya de secouer dans l'anneau de fer
+son pied meurtri.</p>
+
+<p>Alors un &eacute;clat de rire sonore, profond, partit comme une fus&eacute;e dans la
+cale noire: un homme, v&ecirc;tu d'un tricot ray&eacute; collant sur le torse, &eacute;tait
+debout devant Yves et le regardait; dans son rire, il renversait en
+arri&egrave;re une t&ecirc;te admirable et montrait ses dents blanches avec une
+expression f&eacute;line.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, tu te r&eacute;veilles?&raquo; interrogea l'homme de sa voix mordante, qui
+vibrait avec l'accent bordelais.</p>
+
+<p>Yves reconnut son ami Jean Barrada, le canonnier, et, levant les yeux
+vers lui, il lui demanda <i>si je le savais</i>.</p>
+
+<p>&laquo;T&eacute;!&raquo; dit Barrada avec sa gouaillerie de Gascon, &laquo;s'il le sait! Il est
+descendu trois fois et m&ecirc;me il a men&eacute; le docteur ici pour te voir; tu
+&eacute;tais raide, tu leur as fait peur. Et je suis de faction ici, moi, pour
+le pr&eacute;venir si tu bouges.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour quoi faire? Je n'ai pas besoin qu'il revienne, ni lui ni
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;N'y va pas, Barrada, entends-tu bien, je te le d&eacute;fends!...&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi c'&eacute;tait fait; il &eacute;tait retomb&eacute; encore, et toujours, dans son m&ecirc;me
+vice. Et, toutes les rares fois qu'il touchait la terre, cela finissait
+ainsi, et il n'y pouvait rien! C'&eacute;tait donc vrai, ce qu'on lui avait
+dit, que cette habitude &eacute;tait terrible et mortelle, et qu'on &eacute;tait bien
+perdu quand une fois on l'avait prise. De rage contre lui-m&ecirc;me, il
+tordit ses bras musculeux qui craqu&egrave;rent; il se souleva &agrave; demi, serrant
+ses dents, qu'on entendit crisser, et puis retomba, la t&ecirc;te sur les
+planches dures. Oh! Sa pauvre m&egrave;re, elle &eacute;tait l&agrave; tout pr&egrave;s et il ne la
+verrait pas, depuis trois ans qu'il en avait envie!... C'&eacute;tait &ccedil;a, son
+retour en France! Quelle mis&egrave;re et quelle angoisse!</p>
+
+<p>&laquo;Au moins tu devrais te changer, dit Barrada. Rester tout mouill&eacute; comme
+tu es, &ccedil;a n'est pas sain, et tu attraperas du mal.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux alors, Barrada!... &Agrave; pr&eacute;sent, laisse-moi.&raquo;</p>
+
+<p>Il parlait d'un ton dur, le regard sombre et m&eacute;chant; et Barrada, qui le
+connaissait bien, comprit qu'en effet il fallait le laisser.</p>
+
+<p>Yves d&eacute;tourna la t&ecirc;te et se cacha d'abord le visage sous ses deux bras
+relev&eacute;s; puis, craignant que Barrada ne s'imagin&acirc;t qu'il pleurait, par
+fiert&eacute; il changea sa pose et regarda devant lui. Ses yeux, dans leur
+atonie fatigu&eacute;e, gardaient une fixit&eacute; farouche, et sa l&egrave;vre, plus
+avanc&eacute;e que de coutume, exprimait ce d&eacute;fi de sauvage qu'en lui-m&ecirc;me il
+jetait &agrave; tout. Dans sa t&ecirc;te il formait de mauvais projets; des id&eacute;es
+con&ccedil;ues d&eacute;j&agrave; autrefois, &agrave; des heures de r&eacute;bellion et de t&eacute;n&egrave;bres lui
+&eacute;taient revenues.</p>
+
+<p>Oui, il s'en irait, comme son fr&egrave;re Goulven, comme ses fr&egrave;res; cette
+fois, c'&eacute;tait bien d&eacute;cid&eacute; et bien fini. La vie de ces forbans qu'il
+avait rencontr&eacute;s sur les baleiniers d'Oc&eacute;anie, ou dans les lieux de
+plaisir des villes de la Plata, cette vie aux hasards de la mer sans loi
+et sans frein, depuis longtemps l'attirait: c'&eacute;tait dans son sang
+d'ailleurs, c'&eacute;tait de famille.</p>
+
+<p>D&eacute;serter pour aller naviguer au commerce &agrave; l'&eacute;tranger, ou faire la
+grande p&ecirc;che, c'est toujours le r&ecirc;ve qui obs&egrave;de les matelots, et les
+meilleurs surtout, dans leurs moments de r&eacute;volte.</p>
+
+<p>Il y a de beaux jours en Am&eacute;rique pour les d&eacute;serteurs! Lui ne r&eacute;ussirait
+pas, il se le disait bien; il &eacute;tait trop vou&eacute; &agrave; la peine et au malheur;
+mais, si c'est la mis&egrave;re, au moins, l&agrave;-bas, on est affranchi de tout!</p>
+
+<p>Sa m&egrave;re!... Eh bien, en se sauvant, il passerait par Plouherzel, la
+nuit, pour l'embrasser. Toujours comme son fr&egrave;re Goulven, qui avait fait
+cela, lui, jadis; il s'en souvenait, de l'avoir vu arriver une nuit,
+avec l'air de se cacher; on avait tenu tout ferm&eacute; pendant la journ&eacute;e
+d'adieu qu'il avait pass&eacute;e &agrave; la maison. Leur pauvre m&egrave;re avait beaucoup
+pleur&eacute;, il est vrai. Mais qu'y faire? C'est fatal, cela!... Et ce fr&egrave;re
+Goulven, comme il avait l'air d&eacute;cid&eacute; et fier!</p>
+
+<p>&Agrave; part sa m&egrave;re, Yves avait &agrave; ce moment tout le reste en haine. Il
+songeait &agrave; ces ann&eacute;es de sa vie d&eacute;j&agrave; d&eacute;pens&eacute;es au service, dans la
+s&eacute;questration des navires de guerre, sous le fouet de la discipline; il
+se demandait au profit de qui et pourquoi. Son c&oelig;ur d&eacute;bordait de
+d&eacute;sespoirs amers, d'envies de vengeance, de rage d'&ecirc;tre libre.... Et,
+comme j'&eacute;tais cause, moi, qu'il s'&eacute;tait rengag&eacute; pour cinq ans &agrave; l'&eacute;tat,
+alors il m'en voulait aussi et me confondait dans son ressentiment
+contre tous les autres.</p>
+
+<p>Barrada l'avait quitt&eacute;, et la nuit de d&eacute;cembre &eacute;tait venue. Par le
+panneau de la cale, on ne voyait plus descendre la lueur grise du jour;
+ce n'&eacute;tait plus qu'une bu&eacute;e d'humidit&eacute; qui tombait par l&agrave; et qui &eacute;tait
+glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Un homme de ronde &eacute;tait venu allumer un fanal, dans une cage grill&eacute;e, et
+tous les objets de la cale s'&eacute;taient &eacute;clair&eacute;s confus&eacute;ment. Yves entendit
+au-dessus de lui faire le branle-bas du soir, tous les hamacs qui
+s'accrochaient, et puis le premier cri des hommes de quart marquant les
+demi-heures de la nuit.</p>
+
+<p>Au dehors, il ventait toujours, et, &agrave; mesure que le silence des hommes
+se faisait, on percevait plus fort les grandes voix inconscientes des
+choses. En haut, il y avait un mugissement continu dans la m&acirc;ture; on
+entendait aussi la mer au milieu de laquelle on &eacute;tait et qui, de temps
+en temps, secouait tout, comme par impatience. &Agrave; chaque secousse, elle
+faisait rouler la t&ecirc;te d'Yves sur le bois humide, et lui avait mis ses
+mains dessous pour que cela lui f&icirc;t moins de mal.</p>
+
+<p>La mer, elle aussi, &eacute;tait cette nuit-l&agrave; sombre et m&eacute;chante; tout le long
+des parois du navire, on l'entendait sauter et faire son bruit.</p>
+
+<p>Sans doute, &agrave; cette heure, personne ne descendrait plus dans la cale.
+Yves &eacute;tait seul par terre riv&eacute; &agrave; sa boucle, l'anneau de fer au pied, et
+maintenant ses dents claquaient.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+
+<p>Pourtant, une heure apr&egrave;s, Jean Barrada reparut encore, ayant l'air
+d'&ecirc;tre venu ranger un de ces palans dont on se sert pour les canons.</p>
+
+<p>Et, cette fois, Yves l'appela tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;Barrada, tu devrais bien me donner un peu d'eau douce pour boire.&raquo;</p>
+
+<p>Barrada alla vite chercher sa petite moque, qu'il portait pendue &agrave; sa
+ceinture le jour et qu'il serrait la nuit dans un canon; il y mit de
+l'eau, qui &eacute;tait couleur de rouille, ayant &eacute;t&eacute; rapport&eacute;e de la Plata
+dans une caisse de fer, et un peu de vin vol&eacute; &agrave; la cambuse et un peu de
+sucre vol&eacute; &agrave; l'office du commandant.</p>
+
+<p>Et puis il souleva la t&ecirc;te d'Yves, tout doucement avec bont&eacute;, et le fit
+boire.</p>
+
+<p>&laquo;Et &agrave; pr&eacute;sent, dit-il, veux-tu te changer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui&raquo;, r&eacute;pondit Yves d'une toute petite voix, devenue presque
+enfantine, et qui &eacute;tait dr&ocirc;le par contraste avec sa mani&egrave;re de tout &agrave;
+l'heure.</p>
+
+<p>&Agrave; deux, ils le d&eacute;shabill&egrave;rent, lui se laissant c&acirc;liner comme un enfant.
+On essuya bien sa poitrine, ses &eacute;paules et ses bras, on lui mit des
+v&ecirc;tements secs et on le recoucha en pla&ccedil;ant sous sa t&ecirc;te un sac pour
+qu'il p&ucirc;t mieux dormir.</p>
+
+<p>Quand il leur dit merci, un bon sourire, le premier, vint changer toute
+sa figure. C'&eacute;tait la fin; son c&oelig;ur &eacute;tait amolli et redevenu lui-m&ecirc;me.
+Aujourd'hui, cela n'avait pas &eacute;t&eacute; bien long.</p>
+
+<p>Il sentait un attendrissement infini en songeant &agrave; sa m&egrave;re, et une envie
+de pleurer; quelque chose comme une larme vint m&ecirc;me dans ses yeux, qui
+&eacute;taient durs pourtant &agrave; cette faiblesse-l&agrave;.... Peut-&ecirc;tre serait-on
+encore un peu indulgent pour lui &agrave; cause de sa bonne conduite &agrave; bord, de
+son courage &agrave; la peine et de son rude travail dans les mauvais
+temps.&mdash;Si c'&eacute;tait possible,&mdash;si on ne lui donnait pas une punition trop
+grave, il est certain qu'il ne recommencerait plus et se ferait tout
+pardonner.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une grande r&eacute;solution, cette fois. Quand il avait bu seulement
+un verre d'eau-de-vie, apr&egrave;s les longues abstinences de la mer, tout de
+suite sa t&ecirc;te partait, et alors il lui en fallait d'autres, et d'autre
+encore. Mais, en ne commen&ccedil;ant pas du tout et en ne buvant jamais rien,
+il aurait encore un moyen s&ucirc;r de rester sage.</p>
+
+<p>Son repentir avait la sinc&eacute;rit&eacute; d'un repentir d'enfant, et il croyait
+beaucoup que, s'il pouvait &eacute;chapper pour cette fois &agrave; ce <i>conseil</i>
+terrible qui m&egrave;ne les matelots en prison, ce serait sa derni&egrave;re grande
+faute.</p>
+
+<p>Il avait aussi espoir en moi, et puis, surtout, envie de me voir. Et il
+pria Barrada de monter me chercher.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+
+<p>Il y avait sept ans qu'Yves &eacute;tait mon ami quand il fit cette &eacute;quip&eacute;e de
+retour.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions entr&eacute;s dans la marine par des portes diff&eacute;rentes: lui, deux
+ann&eacute;es avant moi, bien qu'il f&ucirc;t de quelques mois le plus jeune.</p>
+
+<p>Le jour o&ugrave; j'&eacute;tais arriv&eacute; &agrave; Brest, en 1867, pour y prendre ce premier
+uniforme de marin en toile dure, que je vois encore, le hasard m'avait
+fait rencontrer Yves Kermadec chez un protecteur &agrave; lui, un vieux
+commandant qui avait connu son p&egrave;re. Yves &eacute;tait alors un enfant de seize
+ans. On me dit qu'il allait <i>passer novice</i> apr&egrave;s deux ann&eacute;es de mousse.
+Pour le moment, il revenait de son pays, &agrave; l'expiration d'une permission
+de huit jours qu'on lui avait donn&eacute;e; il semblait avoir le c&oelig;ur tr&egrave;s
+gros des adieux qu'il venait de faire pour longtemps &agrave; sa m&egrave;re. Cela, et
+notre &acirc;ge, qui &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s le m&ecirc;me, c'&eacute;tait entre nous deux points
+communs.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, &eacute;tant devenu midship, je retrouvai sur mon premier
+navire ce Kermadec, qui s'&eacute;tait fait homme et qui &eacute;tait gabier.</p>
+
+<p>Alors je le choisis pour &ecirc;tre mon <i>gabier de hamac</i>. </p>
+
+<p>Pour un midship, le gabier de hamac, c'est le matelot charg&eacute; de lui
+accrocher tous les soirs son petit lit suspendu et de le lui d&eacute;crocher
+tous les matins.</p>
+
+<p>Avant d'emporter le hamac, il faut naturellement r&eacute;veiller le dormeur
+qui est dedans et le prier de descendre; cela se fait, en g&eacute;n&eacute;ral, en
+lui disant:</p>
+
+<p>&laquo;Il est branle-bas, capitaine.&raquo;</p>
+
+<p>On r&eacute;p&egrave;te plusieurs fois cette phrase jusqu'&agrave; ce qu'elle ait produit son
+effet. Apr&egrave;s, on roule soigneusement la petite couchette suspendue et on
+l'emporte.</p>
+
+<p>Yves s'acquittait tr&egrave;s bien de ce service. De plus, nous nous
+rencontrions journellement pour la man&oelig;uvre, l&agrave;-haut, dans la grande
+hune.</p>
+
+<p>Il y avait une solidarit&eacute; dans ce temps-l&agrave;, entre les midships et les
+gabiers, surtout pendant les campagnes lointaines comme celles que nous
+faisions; cela devenait entre nous tr&egrave;s cordial. &Agrave; terre, dans les
+milieux &eacute;tranges o&ugrave;, quelquefois, nous rencontrions la nuit nos gabiers,
+il nous arrivait de les appeler &agrave; la rescousse quand il y avait p&eacute;ril ou
+mauvaise aventure; et alors, ainsi r&eacute;unis, on pouvait faire la loi.</p>
+
+<p>Dans ces cas-l&agrave;, Yves &eacute;tait notre alli&eacute; le plus pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>Comme notes au service, les siennes n'&eacute;taient pas excellentes:
+&laquo;Exemplaire &agrave; bord; l'homme le plus capable et le plus marin; mais sa
+conduite &agrave; terre n'est plus possible.&raquo; ou bien: &laquo;A montr&eacute; un courage et
+un d&eacute;vouement admirables&raquo;, et puis: &laquo;Indisciplin&eacute;, indomptable.&raquo;
+ailleurs: &laquo;Z&egrave;le, honneur et fid&eacute;lit&eacute;&raquo;, avec: &laquo;Incorrigible&raquo; en regard,
+etc. Ses nuits de fer, ses jours de prison ne se comptaient plus.</p>
+
+<p>Au moral comme au physique, grand, fort, beau, avec quelques
+irr&eacute;gularit&eacute;s de d&eacute;tails.</p>
+
+<p>&Agrave; bord, il &eacute;tait le gabier infatigable, toujours &agrave; l'ouvrage, toujours
+vigilant, toujours leste, toujours propre.</p>
+
+<p>&Agrave; terre, le marin en bord&eacute;e, tapageur, ivre, c'&eacute;tait toujours lui; le
+matelot qu'on ramassait le matin dans un ruisseau, &agrave; moiti&eacute; nu,
+d&eacute;pouill&eacute; de ses v&ecirc;tements comme un mort, par les n&egrave;gres quelquefois,
+ailleurs par les Indiens ou par les Chinois, c'&eacute;tait encore lui. Lui
+aussi, le matelot &eacute;chapp&eacute;, qui battait les gendarmes ou jouait du
+couteau contre les alguazils.... Tous les genres de sottises lui &eacute;taient
+familiers.</p>
+
+<p>D'abord je m'amusais des choses que faisait ce Kermadec. Quand il allait
+&agrave; terre avec sa bande, on se demandait au poste des midships: &laquo;Quelle
+nouvelle histoire apprendrons-nous demain matin? dans quel &eacute;tat vont-ils
+revenir?&raquo; Et moi je songeais: &laquo;Mon hamac ne sera pas fait d'au moins
+deux jours.&raquo;</p>
+
+<p>Cela m'&eacute;tait &eacute;gal pour mon hamac; seulement ce Kermadec &eacute;tait si d&eacute;vou&eacute;,
+il paraissait avoir un si brave c&oelig;ur, que j'avais fini par m'attacher &agrave;
+cette esp&egrave;ce de forban g&eacute;n&eacute;ralement gris. Je ne riais plus tant de ses
+m&eacute;faits dangereux, et j'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute; les emp&ecirc;cher.</p>
+
+<p>Cette premi&egrave;re campagne termin&eacute;e, et nous s&eacute;par&eacute;s, il se trouva que le
+hasard nous r&eacute;unit encore sur un autre navire. Oh! Alors, cela devint
+presque de l'affection.</p>
+
+<p>Et puis il y eut, &agrave; ce second grand voyage, deux circonstances qui nous
+rapproch&egrave;rent beaucoup.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re fois, c'&eacute;tait &agrave; Montevideo, un matin, avant le jour. Yves
+&eacute;tait &agrave; terre depuis la veille, et moi j'arrivais au quai, dans un grand
+canot arm&eacute; de seize hommes, avec mission de faire provision d'eau douce.</p>
+
+<p>Je me rappelle cette demi-lueur fra&icirc;che du matin, ce ciel d&eacute;j&agrave; lumineux
+et encore &eacute;toil&eacute;, ce quai d&eacute;sert que nous longions, en ramant doucement,
+cherchant l'aiguade, cette grande ville, qui avait un faux air d'Europe,
+avec je ne sais quoi d'encore sauvage.</p>
+
+<p>En passant, nous voyions ces longues rues droites, immenses, s'ouvrir
+l'une apr&egrave;s l'autre sur ce ciel qui blanchissait. &Agrave; cette heure ind&eacute;cise
+o&ugrave; la nuit allait finir, plus une lumi&egrave;re, plus un bruit; de loin en
+loin, quelque r&ocirc;deur sans g&icirc;te, &agrave; l'allure h&eacute;sitante; le long de la mer,
+des tavernes dangereuses, grandes b&acirc;tisses en planches, sentant les
+&eacute;pices et l'alcool, mais ferm&eacute;es et noires comme des tombeaux.</p>
+
+<p>Nous nous arr&ecirc;t&acirc;mes devant une qui s'appelait la taverne de <i>la
+Ind&eacute;pendancia</i>.</p>
+
+<p>Une chanson espagnole venant de l'int&eacute;rieur, comme &eacute;touff&eacute;e; une porte
+entre-b&acirc;ill&eacute;e sur la rue; deux hommes dehors, se donnant des coups de
+couteau; une femme ivre, qu'on entendait vomir le long du mur. Sur le
+quai, des monceaux de peaux de b&oelig;ufs des pampas fra&icirc;chement &eacute;corch&eacute;s,
+infectant l'air pur et d&eacute;licieux d'une odeur de venaison....</p>
+
+<p>Un convoi singulier sortit de cette taverne: quatre hommes en emportant
+un autre, qui devait &ecirc;tre tr&egrave;s ivre, sans connaissance. Ils se h&acirc;taient
+vers les navires, comme ayant peur de nous.</p>
+
+<p>Nous connaissions ce jeu, qui est en usage dans les mauvais lieux de
+cette c&ocirc;te; enivrer les marins, leur faire signer quelque engagement
+insens&eacute;, et puis les embarquer de force quand ils ne tiennent plus
+debout. Ensuite on appareille, bien vite, et, quand l'homme revient &agrave;
+lui, le navire est loin; alors il est pris, sous un joug de fer, on
+l'emm&egrave;ne, comme un esclave, p&ecirc;cher la baleine, loin de toute terre
+habit&eacute;e. Une fois l&agrave;, d'ailleurs, plus de danger qu'il ne s'&eacute;chappe, car
+il est <i>d&eacute;serteur</i> &agrave; son pays, perdu....</p>
+
+<p>Donc, ce convoi qui passait nous semblait suspect. Ils se pressaient
+comme des voleurs, et je dis aux matelots: &laquo;Courons-leur dessus!&raquo;</p>
+
+<p>Eux, alors, de l&acirc;cher leur fardeau, qui tomba lourdement par terre, et
+puis de s'enfuir &agrave; toutes jambes.</p>
+
+<p>Le fardeau, c'&eacute;tait Kermadec. Du temps que nous &eacute;tions occup&eacute;s &agrave; le
+ramasser, &agrave; le reconna&icirc;tre, nous avions laiss&eacute; &eacute;chapper les autres, qui
+s'&eacute;taient enferm&eacute;s dans la taverne. Les matelots voulaient enfoncer les
+portes, la prendre d'assaut, mais il en serait r&eacute;sult&eacute; des complications
+diplomatiques avec l'Uruguay.</p>
+
+<p>D'ailleurs Yves &eacute;tait sauv&eacute;, et c'&eacute;tait l'essentiel. Je le rapportai &agrave;
+bord, couch&eacute; dans un manteau, sur les outres qui contenaient notre
+provision d'eau douce. Cela m'attacha beaucoup &agrave; lui de lui avoir rendu
+service.</p>
+
+<p>La seconde fois, c'&eacute;tait &agrave; Pernambuco. J'avais perdu sur parole, dans
+une maison de jeu, avec des Portugais. Le lendemain, il fallait donner
+cet argent, et, comme il ne m'en restait pas, ni aux amis du poste non
+plus, cela devenait difficile.</p>
+
+<p>Yves avait pris cette situation tr&egrave;s au tragique, et vite il &eacute;tait venu
+m'offrir son argent &agrave; lui, qui &eacute;tait d&eacute;pos&eacute; sous ma garde dans un tiroir
+de mon secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a me ferait tant de plaisir, capitaine, si vous vouliez le prendre!
+D'abord je n'ai plus besoin d'aller &agrave; terre, moi, et m&ecirc;me &ccedil;a me rendrait
+service, vous le savez bien, de ne plus pouvoir y retourner.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, mon brave Yves, je l'accepterais pour quelques jours,
+ton argent, puisque tu veux me le pr&ecirc;ter; mais c'est que, vois-tu, il me
+manquerait encore cent francs. Alors, tu comprends, &ccedil;a ne vaut pas la
+peine.</p>
+
+<p>&mdash;Encore cent francs? Je crois que je les ai en bas dans mon sac.&raquo;</p>
+
+<p>Et il s'en alla, me laissant tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;. Dans son sac, encore cent
+francs, cela n'&eacute;tait pas vraisemblable.</p>
+
+<p>Il fut tr&egrave;s longtemps &agrave; revenir. Il ne trouvait pas. J'avais pr&eacute;vu cela.</p>
+
+<p>Enfin il reparut:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;&raquo;, dit-il en me tendant son pauvre porte-monnaie de matelot avec
+une bonne figure heureuse.</p>
+
+<p>Alors une frayeur me vint, et je lui dis, pour voir:</p>
+
+<p>&laquo;Yves, pr&ecirc;te-moi aussi ta montre, je te prie; j'ai laiss&eacute; la mienne en
+gage.&raquo;</p>
+
+<p>Il se troubla beaucoup, racontant qu'elle &eacute;tait cass&eacute;e. J'avais devin&eacute;
+juste: pour avoir ces cent francs, il venait de la vendre avec la
+cha&icirc;ne, moiti&eacute; de son prix, &agrave; un quartier-ma&icirc;tre du bord.</p>
+
+<p>Aussi Yves savait-il qu'il pouvait en appeler &agrave; moi en toute
+circonstance. Et, quand Barrada vint me chercher de sa part, je
+descendis le trouver dans la cale, aux fers.</p>
+
+<p>Mais il s'&eacute;tait mis cette fois dans un cas bien grave en bousculant ce
+vieux ma&icirc;tre, et j'eus beau interc&eacute;der pour lui, la punition fut dure.
+Quatre mois apr&egrave;s, il lui fallut repartir sans avoir vu sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Au moment de m'embarquer avec lui sur la <i>Sibylle</i> pour un tour du monde
+en trois cents jours, je l'emmenai un dimanche &agrave; Saint-Pol-de-L&eacute;on, afin
+de le consoler.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait tout ce que je pouvais pour lui, car son Plouherzel &eacute;tait bien
+loin de Brest, dans les C&ocirc;tes-du-Nord, au fond d'un pays perdu, et on
+n'avait encore construit par l&agrave; aucun chemin de fer capable, en une
+journ&eacute;e, de nous y conduire.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+
+<p class="droit">5 mai 1875.</p>
+
+<p>Il y avait des ann&eacute;es qu'Yves r&ecirc;vait de revoir ce Saint-Pol-de-L&eacute;on, le
+pays de sa naissance.</p>
+
+<p>Du temps que nous naviguions ensemble sur la <i>mer brumeuse</i>, souvent en
+passant au large, balanc&eacute;s par la houle grise, nous avions vu le clocher
+l&eacute;gendaire de Creizker se dresser dans les lointains noirs, au-dessus de
+cette bande triste et monotone qui repr&eacute;sentait l&agrave;-bas la terre de
+Bretagne, le <i>pays de L&eacute;on.</i></p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Et les nuits de quart, nous chantions la chanson bretonne:</span>
+<span class="i4">Je suis natif du Finist&egrave;re,</span>
+<span class="i4">&Agrave; Saint-Pol j'ai re&ccedil;u le jour.</span>
+<span class="i4">Mon clocher est l'plus beau d'la terre,</span>
+<span class="i4">Mon pays, l'plus beau d'alentour.</span><br />
+
+<span class="i4">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</span><br />
+
+<span class="i4">Rendez-moi ma bruy&egrave;re,</span>
+<span class="i4">Et mon clocher &agrave; jour.</span>
+</div></div>
+
+
+<p>Mais c'&eacute;tait comme une fatalit&eacute;, comme un sort jet&eacute; sur nous: jamais
+nous n'avions pu r&eacute;ussir &agrave; y aller, &agrave; ce Saint-Pol. Au dernier moment,
+quand nous nous mettions en route, toujours des emp&ecirc;chements nouveaux;
+notre navire recevait des ordres inattendus et il fallait repartir. Et
+nous avions fini par attacher je ne sais quelle pens&eacute;e superstitieuse &agrave;
+ce clocher de Creizker, entrevu seulement, et toujours de loin, en
+silhouette, au bout de l'horizon sombre.</p>
+
+<p>Cette fois pourtant, cela semble assur&eacute;, nous y allons pour tout de bon.</p>
+
+<p>Dans le coup&eacute; d'une vieille diligence de campagne, nous sommes assis
+tous deux &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un cur&eacute; breton. Les chevaux nous emportent assez bon
+train vers le pays de Saint-Pol, et tout cela a un air tr&egrave;s r&eacute;el.</p>
+
+<p>C'est de bon matin, aux premiers jours de mai; cependant la pluie tombe
+fine et grise comme une pluie d'hiver. Clopin-clopant, par la route
+tortueuse, montant les pentes raides, descendant dans les bas-fonds
+humides, nous roulons au milieu des bois et des rochers. Les hauteurs
+sont couvertes de sapins noirs. Dans les lieux bas, ce sont de grands
+ch&ecirc;nes ou des h&ecirc;tres, dont les feuilles toutes neuves, toutes mouill&eacute;es,
+sont d'un vert tr&egrave;s tendre. Le long du chemin, il y a des tapis de
+marguerites et de fleurs bretonnes; les premiers sil&egrave;nes roses et les
+premi&egrave;res digitales.</p>
+
+<p>Au d&eacute;tour d'un rocher, la pluie cesse comme le vent et, du m&ecirc;me coup,
+tout change d'aspect.</p>
+
+<p>Nous d&eacute;couvrons &agrave; perte de vue un grand pays plat, une lande aride, nue
+comme un d&eacute;sert: le vieux pays de L&eacute;on, au fond duquel, tout l&agrave;-bas, le
+Creizker dresse sa fl&egrave;che de granit. </p>
+
+<p>Il a du charme pourtant, ce pays triste, et Yves sourit en apercevant
+son clocher qui s'approche.</p>
+
+<p>Les ajoncs sont en fleur, et toute la plaine est d'une couleur d'or. Par
+places, il y a des zones roses, qui sont des bruy&egrave;res. Un voile de
+vapeurs gris-perle, d'une teinte tr&egrave;s douce, d'une teinte
+septentrionale, couvre le ciel tout d'une pi&egrave;ce, et, dans la monotonie
+de ce pays jaune et rose, tout au bout de l'horizon profond, rien que
+ces points saillants: la silhouette de Saint-Pol et des trois clochers
+noirs.</p>
+
+<p>Des petites filles bretonnes chassent devant elles des troupeaux de
+moutons dans les bruy&egrave;res; de jeunes gars les effarouchent en caracolant
+sur des chevaux nus; des carrioles passent, charg&eacute;es de femmes en coiffe
+blanche qui s'en vont entendre la messe &agrave; la ville. Les cloches sonnent
+la route s'anime joyeusement, nous arrivons.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+
+<p>Quand nous e&ucirc;mes d&eacute;jeun&eacute; tous deux dans l'auberge la plus comme il faut,
+nous trouv&acirc;mes que la matin&eacute;e d'hiver avait fait place &agrave; une belle
+journ&eacute;e de mai. Dans les petites rues solitaires, des branches de lilas,
+des grappes de glycines, des digitales roses que personne n'avait sem&eacute;es
+&eacute;gayaient les murs gris; il y avait du vrai soleil, et tout sentait le
+printemps.</p>
+
+<p>Et Yves regardait partout, s'&eacute;tonnant qu'aucun souvenir ne lui rev&icirc;nt de
+sa petite enfance, cherchant, cherchant tr&egrave;s loin dans sa m&eacute;moire, ne
+reconnaissant rien, et alors, peu &agrave; peu, se trouvant d&eacute;senchant&eacute;.</p>
+
+<p>Sur la grand'place de Saint-Pol, la foule du dimanche &eacute;tait assembl&eacute;e,
+et c'&eacute;tait comme un tableau du Moyen &Acirc;ge. La cath&eacute;drale des anciens
+&eacute;v&ecirc;ques de L&eacute;on dominait cette place, l'&eacute;crasait de sa masse aux
+dentelures noires, y jetant une grande ombre des temps pass&eacute;s. Autour,
+il y avait des maisons antiques &agrave; pignons et &agrave; tourelles; tous les
+buveurs du dimanche, portant de travers leur feutre large, &eacute;taient
+attabl&eacute;s devant les portes. Cette foule en habits bretons, qui &eacute;tait l&agrave;
+vivante et alerte, &eacute;tait encore pareille &agrave; celle des anciens jours; dans
+l'air, on n'entendait vibrer que les syllabes dures, le <i>ya</i>
+septentrional de la langue celtique.</p>
+
+<p>Yves passa assez distrait dans l'&eacute;glise, sur les dalles fun&eacute;raires et
+sur les vieux &eacute;v&ecirc;ques endormis.</p>
+
+<p>Mais il s'arr&ecirc;ta tout pensif &agrave; la porte, devant les fonts baptismaux.</p>
+
+<p>&laquo;Regardez, dit-il, on m'a tenu l&agrave;-dessus. Et nous devions demeurer tout
+pr&egrave;s d'ici; ma pauvre m&egrave;re m'a souvent dit que, le jour de mon bapt&ecirc;me,
+quand on lui a fait ce vilain affront de ne pas sonner pour moi, vous
+savez bien, de son lit, elle avait entendu chanter les pr&ecirc;tres.&raquo;</p>
+
+<p>Malheureusement Yves a n&eacute;glig&eacute; de prendre &agrave; Plouherzel, aupr&egrave;s de sa
+m&egrave;re, les indications qu'il nous aurait fallu pour retrouver cette
+maison o&ugrave; ils demeuraient.</p>
+
+<p>Il avait compt&eacute; sur sa marraine, nomm&eacute;e Yvonne Kergaoc, qui devait
+habiter pr&eacute;cis&eacute;ment sur cette place de l'&eacute;glise. Et, en arrivant, nous
+avions demand&eacute; cette Yvonne Kergaoc; on s'en souvenait bien.</p>
+
+<p>&laquo;Mais d'o&ugrave; revenez-vous donc, mes bons messieurs?... Elle est morte
+depuis douze ans!&raquo;</p>
+
+<p>Quant aux Kermadec, non, personne ne se les rappelait, ceux-l&agrave;. Et il
+n'y avait gu&egrave;re &agrave; s'en &eacute;tonner: depuis plus de vingt ans, ils avaient
+quitt&eacute; le pays.</p>
+
+<p>Nous mont&acirc;mes au clocher de Creizker; naturellement, c'&eacute;tait haut, cela
+n'en finissait plus, cette pointe dans l'air. Nous d&eacute;rangions beaucoup
+les vieilles corneilles nich&eacute;es dans le granit.</p>
+
+<p>Une merveilleuse dentelle de pierre grise, qui montait, qui montait
+toujours, et qui &eacute;tait l&eacute;g&egrave;re &agrave; donner le vertige. Nous nous &eacute;levions l&agrave;
+dedans par une spirale &eacute;troite et rapide, d&eacute;couvrant par toutes les
+d&eacute;coupures du <i>clocher &agrave; jour</i> des &eacute;chapp&eacute;es infinies.</p>
+
+<p>En haut, isol&eacute;s tous deux dans l'air vif et dans le ciel bleu, nous
+regardions les choses comme en planant. Sous nos pieds d'abord, il y
+avait les corneilles qui tournoyaient comme un nuage, nous donnant un
+concert de cris tristes; beaucoup plus bas, la vieille ville de
+Saint-Pol, tout aplatie, une foule lilliputienne s'agitant dans ses
+petites rues grises, comme un essaim de <i>bugel-noz</i>; &agrave; perte de vue, du
+c&ocirc;t&eacute; du sud, s'&eacute;tendait le pays breton jusqu'aux montagnes noires; et
+puis, au nord, c'&eacute;tait le port de Roscoff avec des milliers de petits
+rochers bizarres criblant de leurs t&ecirc;tes pointues le miroir de la
+mer,&mdash;le miroir de la grande mer bleu p&acirc;le, qui s'en allait se fondre
+l&agrave;-bas tr&egrave;s loin dans la p&acirc;leur semblable du ciel.</p>
+
+<p>Cela nous amusait d'avoir enfin r&eacute;ussi &agrave; monter dans ce Creizker, qui
+nous avait tant de fois regard&eacute;s passer au milieu de cette eau infinie;
+lui, plant&eacute; tranquille, toujours l&agrave;, inaccessible et immuable, quand
+nous, pauvres gens de la mer, nous &eacute;tions malmen&eacute;s par tous les mauvais
+vents du large.</p>
+
+<p>Cette dentelle de granit qui nous soutenait en l'air &eacute;tait polie, rong&eacute;e
+par les vents et les pluies de quatre cents hivers. Elle &eacute;tait d'un gris
+fonc&eacute; &agrave; reflets roses; il y avait dessus, par plaques, ce lichen jaune,
+cette mousse du granit qui met des si&egrave;cles &agrave; pousser et qui jette ses
+tons dor&eacute;s sur toutes les vieilles &eacute;glises bretonnes. Les gargouilles &agrave;
+laide figure, les petits monstres aux traits vagues, qui vivent l&agrave;-haut
+dans l'air, grima&ccedil;aient &agrave; c&ocirc;t&eacute; de nous au soleil, comme g&ecirc;n&eacute;s d'&ecirc;tre
+regard&eacute;s de si pr&egrave;s, comme s'&eacute;tonnant en eux-m&ecirc;mes d'&ecirc;tre si vieux,
+d'avoir essuy&eacute; tant de temp&ecirc;tes et de se retrouver en pleine lumi&egrave;re.
+C'&eacute;tait ce monde-l&agrave; qui avait pr&eacute;sid&eacute; de haut &agrave; la naissance d'Yves;
+c'&eacute;tait ce monde aussi qui de loin nous regardait avec bienveillance
+passer sur la mer, quand nous ne distinguions, nous, qu'une ind&eacute;cise
+fl&egrave;che noire. Et nous faisions connaissance avec lui.</p>
+
+<p>Yves &eacute;tait toujours tr&egrave;s d&eacute;senchant&eacute; pourtant de n'avoir retrouv&eacute; aucune
+trace de son ancienne demeure ni de son p&egrave;re; aucun souvenir, pas plus
+dans la m&eacute;moire des autres que dans la sienne. Et il regardait toujours
+&agrave; ses pieds les maisons grises, celles surtout qui &eacute;taient le plus pr&egrave;s
+de la base du clocher, attendant quelque intuition du lieu o&ugrave; il &eacute;tait
+n&eacute;.</p>
+
+<p>Nous n'avions plus qu'une demi-heure &agrave; passer &agrave; Saint-Pol avant de
+prendre la diligence du soir. Le lendemain matin, nous devions &ecirc;tre de
+retour &agrave; Brest, o&ugrave; notre navire nous attendait pour nous emmener encore
+une fois tr&egrave;s loin de la Bretagne.</p>
+
+<p>Nous nous &eacute;tions attabl&eacute;s &agrave; boire du cidre dans une auberge sur la place
+de l'&eacute;glise, et, l&agrave; encore, nous interrogions l'h&ocirc;tesse, qui &eacute;tait une
+tr&egrave;s vieille femme. Mais celle-ci s'&eacute;mut tout &agrave; coup en entendant le nom
+d'Yves.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes le fils d'Yves Kermadec? dit-elle. Oh! Si j'ai connu vos
+parents, je crois bien! Nous &eacute;tions voisins dans ce temps-l&agrave;, monsieur,
+et m&ecirc;me, quand vous &ecirc;tes arriv&eacute; au monde, on est venu me chercher. Mais
+c'est que vous lui ressemblez, &agrave; votre p&egrave;re! Aussi je vous regardais
+quand vous &ecirc;tes entr&eacute;. Vous n'&ecirc;tes pas encore si beau que lui, dame!
+quoique vous soyez pourtant un bien bel homme.&raquo;</p>
+
+<p>Yves, &agrave; ce compliment, me jette un coup d'&oelig;il, avec une envie de rire;
+et puis la vieille femme, tr&egrave;s bavarde, se met &agrave; lui raconter un tas de
+choses sur lesquelles un peu plus de vingt ann&eacute;es ont pass&eacute; et que lui
+&eacute;coute, recueilli et tout &eacute;mu.</p>
+
+<p>Ensuite elle appelle encore d'autres femmes qui &eacute;taient aussi des
+voisines, et tout ce monde raconte.</p>
+
+<p>&laquo;<i>J&eacute;sus ma dou&eacute;!</i> disent-elles, comment cela se peut-il qu'on ne vous
+ait pas r&eacute;pondu plus t&ocirc;t. Tout le monde s'en souvient, de vos parents,
+mon bon monsieur; mais les gens sont b&ecirc;tes dans notre pays; et puis,
+quand on voit des &eacute;trangers comme &ccedil;a, pas &eacute;tonnant qu'on ne soit pas
+tr&egrave;s causeur.&raquo;</p>
+
+<p>Le p&egrave;re d'Yves a laiss&eacute; dans le pays le souvenir un peu l&eacute;gendaire d'une
+sorte de g&eacute;ant qui &eacute;tait d'une rare beaut&eacute;, mais qui ne savait faire
+rien comme les autres.</p>
+
+<p>&laquo;Quel dommage, monsieur, qu'un homme comme &ccedil;a f&ucirc;t si souvent d&eacute;rang&eacute;!
+Car il s'est ruin&eacute; au cabaret, votre pauvre p&egrave;re; pourtant il aimait
+beaucoup sa femme et ses enfants, il &eacute;tait tr&egrave;s doux avec eux, et dans
+le pays tout le monde l'aimait, except&eacute; monsieur le cur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Except&eacute; monsieur le cur&eacute;!&raquo; me r&eacute;p&eacute;ta tout bas Yves devenu sombre.
+&laquo;Voyez-vous, c'est bien ce que je vous ai cont&eacute;, au sujet de mon
+bapt&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Un jour, il y avait une bataille, ici sur la place, en 1848, pour la
+r&eacute;volution, votre p&egrave;re avait tenu t&ecirc;te tout seul aux gens du march&eacute; et
+sauv&eacute; la vie &agrave; monsieur le maire.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait un grand cheval, dit l'h&ocirc;tesse, qui &eacute;tait si m&eacute;chant, que
+personne n'osait l'approcher. Et on se garait, allez, quand il passait
+mont&eacute; sur cette b&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Yves, frapp&eacute; tout &agrave; coup comme d'une image qui lui serait
+revenue de tr&egrave;s loin, je me souviens de ce cheval, et je me rappelle que
+mon p&egrave;re me prenait dans ses mains et m'asseyait dessus quand il &eacute;tait
+amarr&eacute; &agrave; l'&eacute;curie. C'est la premi&egrave;re fois que je me souviens de mon
+p&egrave;re, et que je revois un peu sa figure. Il devait &ecirc;tre noir, ce cheval,
+et il avait les pieds blancs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, c'est cela, dit la vieille femme, noir avec les pieds
+blancs. C'&eacute;tait une b&ecirc;te terrible, et, <i>J&eacute;sus ma dou&eacute;!</i> quelle id&eacute;e pour
+un marin d'avoir un cheval!&raquo;</p>
+
+<p>L'auberge est remplie de buveurs de cidre qui font un joyeux tapage de
+verres et de conversations bretonnes. On forme un peu cercle autour de
+nous.</p>
+
+<p>L'h&ocirc;tesse a quatre petites-filles, toutes pareilles, qui sont jolies &agrave;
+ravir sous leur coiffe blanche. On ne dirait pas des filles d'auberge:
+c'est le type accompli de la belle race bretonne du Nord, et puis elles
+ont l'expression tranquille et r&eacute;fl&eacute;chie de ces femmes d'autrefois, que
+les portraits anciens nous ont conserv&eacute;es. Elles aussi se tiennent pr&egrave;s
+de nous, regardent et &eacute;coutent.</p>
+
+<p>&Agrave; notre tour, on nous interroge. Yves r&eacute;pond:</p>
+
+<p>&laquo;Ma m&egrave;re habite toujours &agrave; Plouherzel avec mes deux s&oelig;urs. Mes deux
+fr&egrave;res, Gildas et Goulven, naviguent &agrave; la grande p&ecirc;che sur des
+baleiniers am&eacute;ricains. Moi seul, je navigue depuis dix ans &agrave; l'Etat.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'y a pas beaucoup de temps &agrave; perdre pour nous qui voulons aller voir
+avant de partir l'ancienne maison des Kermadec. Elle est l&agrave; tout pr&egrave;s, &agrave;
+toucher l'&eacute;glise; on nous l'indique de la porte, en nous recommandant de
+demander &agrave; entrer dans la chambre &agrave; gauche, au premier; c'est celle o&ugrave;
+Yves est n&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de la maison, il y a le grand parc abandonn&eacute; de l'&eacute;v&ecirc;ch&eacute; de L&eacute;on,
+o&ugrave;, para&icirc;t-il, Yves, quand il &eacute;tait tout petit enfant, allait chaque
+jour se rouler dans l'herbe avec Goulven. Elle est tr&egrave;s haute
+aujourd'hui, cette herbe de mai, remplie de marguerites et de sil&egrave;nes.
+Dans ce parc, les rosiers, les lilas poussent maintenant au hasard,
+comme dans un bois.</p>
+
+<p>Nous frappons &agrave; la porte de la maison que ces femmes nous ont indiqu&eacute;e,
+et ceux qui demeurent l&agrave; s'&eacute;tonnent un peu de ce que nous venons
+demander. Mais nous n'inspirons pas de m&eacute;fiance, et on nous recommande
+seulement de ne pas faire de bruit en entrant dans cette chambre du
+premier, &agrave; cause d'une vieille grand-m&egrave;re qui dort l&agrave; et qui est sur le
+point de mourir. Et puis on nous laisse seuls, par discr&eacute;tion.</p>
+
+<p>Nous entrons sur la pointe du pied dans cette grande chambre qui est
+pauvre et presque vide. Les choses ont l'air de pressentir cette
+visiteuse sombre qui est attendue: on se demande m&ecirc;me si elle n'est pas
+d&eacute;j&agrave; arriv&eacute;e, et les yeux se portent avec inqui&eacute;tude vers un lit dont
+les rideaux sont ferm&eacute;s. Yves regarde partout, essayant de tendre son
+intelligence vers le pass&eacute;, s'effor&ccedil;ant de se souvenir. Mais non, c'est
+fini; et, l&agrave; m&ecirc;me, il ne retrouve plus rien.</p>
+
+<p>Nous redescendions pour nous en aller, quand tout &agrave; coup quelque chose
+lui revint comme une lueur lointaine.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dit-il, &agrave; pr&eacute;sent, je crois que je reconnais cet escalier. Tenez,
+en bas, il doit y avoir une porte de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave; pour entrer dans la
+cour, et un puits &agrave; gauche avec un grand arbre, et, au fond, l'&eacute;curie o&ugrave;
+se tenait le cheval aux pieds blancs.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait comme si une &eacute;claircie se f&ucirc;t faite tout &agrave; coup dans des nuages.
+Yves s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; sur ces marches et, les yeux graves, il regardait
+par cette trou&eacute;e qui venait de s'ouvrir subitement sur le pass&eacute;; il
+&eacute;tait tr&egrave;s saisi de se sentir aux prises avec cette chose myst&eacute;rieuse
+qui est le <i>souvenir</i>. </p>
+
+<p>En bas, dans la cour, nous trouv&acirc;mes bien tout comme il l'avait annonc&eacute;,
+le puits &agrave; gauche, le grand arbre et l'&eacute;curie. Et Yves me dit avec une
+sorte d'&eacute;motion de frayeur, en se d&eacute;couvrant comme sur un tombeau:</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, je revois tr&egrave;s bien la figure de mon p&egrave;re!&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait grand temps de partir, et la diligence nous attendait. Tout le
+temps que nous m&icirc;mes &agrave; traverser la lande couleur d'or, pendant le long
+cr&eacute;puscule de mai, nos yeux se fix&egrave;rent sur le <i>clocher &agrave; jour</i> qui
+s'&eacute;loignait, qui se perdait l&agrave;-bas au fond de l'obscurit&eacute; limpide. Nous
+lui faisions nos adieux; car nous allions partir le lendemain pour des
+mers tr&egrave;s lointaines, o&ugrave; il ne pourrait plus nous voir passer.</p>
+
+<p>&laquo;Demain matin, disait Yves, il faudra que vous me permettiez d'entrer
+de bonne heure dans votre chambre, &agrave; bord, pour &eacute;crire sur votre bureau.
+Je voudrais raconter tout cela &agrave; ma m&egrave;re avant de partir de France. Et,
+tenez je suis s&ucirc;r que les larmes lui viendront dans les yeux quand on
+lui lira ma lettre.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+
+
+<p class="droit">Juin 1875.</p>
+
+<p>...C'&eacute;tait par le vingti&egrave;me parall&egrave;le de latitude, dans la r&eacute;gion des
+aliz&eacute;s, un matin vers six heures; sur le pont d'un navire qui &eacute;tait l&agrave;
+tout seul au milieu du bleu immense, un groupe de jeunes hommes se
+tenait, le torse nu, au soleil levant.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la bande d'Yves, les gabiers de misaine et ceux du beaupr&eacute;.</p>
+
+<p>Ayant tous attach&eacute; sur leurs &eacute;paules leur mouchoir, qu'ils venaient de
+laver, ils restaient gravement le dos au soleil pour le faire s&eacute;cher.
+Leur figure brune, leur rire, avaient encore une gr&acirc;ce jeune d'enfant;
+leur dandinement, la fa&ccedil;on souple et moelleuse dont ils posaient leurs
+pieds nus, avaient quelque chose du chat. </p>
+
+<p>Et, tous les matins, &agrave; cette m&ecirc;me heure, &agrave; ce m&ecirc;me soleil, dans ce m&ecirc;me
+costume, ce groupe se tenait sur ces m&ecirc;mes planches qui les promenaient,
+insouciants, au milieu des infinis de la mer.</p>
+
+<p>Ce matin-l&agrave;, ils discutaient sur la lune, sur son visage humain, qui
+leur &eacute;tait rest&eacute; de la nuit comme une obs&eacute;dante image bl&ecirc;me grav&eacute;e dans
+leur m&eacute;moire. Pendant tout leur quart, ils l'avaient vue l&agrave;-haut,
+suspendue toute seule, toute ronde, au milieu de l'immense vide
+bleu&acirc;tre; m&ecirc;me ils avaient &eacute;t&eacute; oblig&eacute;s de se cacher le front (pendant
+leur sommeil, le ventre en l'air &agrave; la belle &eacute;toile) &agrave; cause des maladies
+et mal&eacute;fices qu'elle jette sur les yeux des matelots, lorsque ceux-ci
+s'endorment sous son regard.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient l&agrave; quelques-uns qui conservaient toujours et quand m&ecirc;me un
+grand air de noblesse, je ne sais quoi de superbe dans l'expression et
+la tournure, et le contraste &eacute;tait singulier entre leur aspect et les
+choses na&iuml;ves qu'ils faisaient.</p>
+
+<p>Il y avait Jean Barrada, le sceptique de cette compagnie, qui lan&ccedil;ait de
+temps &agrave; autre dans la discussion l'&eacute;clat mordant de son rire, montrant
+ses dents blanches toujours et renversant sa belle t&ecirc;te en arri&egrave;re. Il y
+avait Clet Kerzulec, un Breton de l'&icirc;le d'Ouessant, qui se pr&eacute;occupait
+surtout de ces traits humains estomp&eacute;s sur ce disque p&acirc;le. Et puis le
+grand Baraz&egrave;re, qui jouait le s&eacute;rieux et l'&eacute;rudit, leur assurant que
+c'&eacute;tait un monde beaucoup plus grand que le n&ocirc;tre et dans lequel
+vivaient des peuples &eacute;tranges.</p>
+
+<p>Eux secouaient la t&ecirc;te, incr&eacute;dules, et Yves disait, tr&egrave;s songeur: </p>
+
+<p>&laquo;Tout &ccedil;a, c'est des choses.... C'est des choses, vois-tu, Baraz&egrave;re, dans
+lesquelles je crois que tu ne te connais pas beaucoup.&raquo;</p>
+
+<p>Et puis il ajoutait, d'un air qui tranchait la discussion, que
+d'ailleurs il allait venir me trouver et se faire bien expliquer ce que
+c'&eacute;tait que la lune. Apr&egrave;s, il reviendrait le leur apprendre &agrave; tous.</p>
+
+<p>Nul doute, en effet, que je ne fusse tr&egrave;s au courant des choses de la
+lune comme de tout le reste. D'abord on m'avait souvent vu occup&eacute; &agrave; la
+regarder marcher &agrave; travers un instrument de cuivre en compagnie d'un
+timonier qui me comptait tout haut, d'une voix monotone d'horloge, les
+minutes et les secondes tranquilles de la nuit.</p>
+
+<p>Cependant les petits mouchoirs s&eacute;chaient sur les dos nus des jeunes
+hommes, et le soleil montait dans le grand ciel bleu. Il y en avait, de
+ces petits mouchoirs, qui &eacute;taient tout uniment blancs; d'autres qui
+avaient des dessins de plusieurs couleurs, et m&ecirc;me qui portaient de
+beaux navires imprim&eacute;s au milieu dans des cadres rouges.</p>
+
+<p>Moi, qui &eacute;tais de quart, je commandai: &laquo;&Agrave; larguer le ris de chasse!&raquo; et
+le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage fit irruption au milieu des causeurs en sifflant
+dans son sifflet d'argent. Alors brusquement, en un clin d'&oelig;il, comme
+une bande de chats sur lesquels on a lanc&eacute; un dogue, ils se dispers&egrave;rent
+tous en courant dans la m&acirc;ture.</p>
+
+<p>Yves habitait l&agrave;-haut, dans sa hune. En regardant en l'air, on &eacute;tait s&ucirc;r
+de voir sa silhouette large et svelte sur le ciel; mais on le
+rencontrait rarement en bas.</p>
+
+<p>C'est moi qui montais de temps en temps lui faire visite, bien que mon
+service ne m'y oblige&acirc;t plus depuis que j'avais franchi le grade de
+midship; mais j'aimais assez ce domaine d'Yves, o&ugrave; on &eacute;tait &eacute;vent&eacute; par
+un air encore plus pur.</p>
+
+<p>Dans cette hune, il avait ses petites affaires; un jeu de cartes dans
+une bo&icirc;te, du fil et des aiguilles pour coudre, des bananes vol&eacute;es, des
+salades prises la nuit dans les r&eacute;serves du commandant, tout ce qu'il
+pouvait ramasser de frais et de vert dans ses maraudes nocturnes (les
+matelots sont friands de ces choses rares qui gu&eacute;rissent les gencives
+fatigu&eacute;es par le sel). Et puis il avait <i>sa perruche</i> attach&eacute;e par une
+patte et fermant sous le soleil ses yeux clignotants.</p>
+
+<p><i>Sa perruche</i> &eacute;tait un hibou &agrave; grosse t&ecirc;te des pampas, tomb&eacute; un jour &agrave;
+bord &agrave; la suite d'un grand vent.</p>
+
+<p>Il y a de bizarres destin&eacute;es sur la terre, ainsi celle de ce hibou
+faisant le tour du monde en haut d'un m&acirc;t. Quel sort inattendu!</p>
+
+<p>Il connaissait son ma&icirc;tre et le saluait par de petits battements d'ailes
+joyeux. Yves lui faisait r&eacute;guli&egrave;rement manger sa propre ration de
+viande, ce qui pourtant ne l'emp&ecirc;chait pas d'&eacute;largir.</p>
+
+<p>Cela l'amusait beaucoup, en le regardant de tout pr&egrave;s, de tout pr&egrave;s,
+dans les yeux, de le voir se retirer, se cambrer d'un air de dignit&eacute;
+offens&eacute;e, en dodelinant de la t&ecirc;te avec un tic d'ours. Alors il &eacute;tait
+pris de fou rire, et il lui disait avec son accent breton:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! Mais comme tu as l'air b&ecirc;te, ma pauvre perruche!&raquo; </p>
+
+<p>De l&agrave;-haut, on dominait comme de tr&egrave;s loin le pont de la <i>Sibylle</i>, une
+<i>Sibylle</i> aplatie, fuyante, tr&egrave;s dr&ocirc;le &agrave; regarder de ce domaine d'Yves,
+ayant l'air d'une esp&egrave;ce de long poisson de bois, dont la couleur de
+sapin neuf tranchait sur les bleus profonds, infinis de la mer.</p>
+
+<p>Et, dans tous ces bleus transparents, au milieu du sillage, derri&egrave;re,
+une petite chose grise, ayant la m&ecirc;me forme que le navire et le suivant
+toujours entre deux eaux: le requin. Il y a toujours un requin qui suit,
+rarement deux; seulement, quand on l'a p&ecirc;ch&eacute;, il en vient un autre. Il
+suit pendant des nuits et des jours, il suit sans se lasser pour manger
+tout ce qui tombe: d&eacute;bris quelconques, hommes vivants ou hommes morts.</p>
+
+<p>De temps en temps, il y avait de toutes petites hirondelles qui venaient
+aussi nous faire cort&egrave;ge pour s'amuser, par caprice, picorant les
+miettes de biscuit que nous semions derri&egrave;re nous dans ce d&eacute;sert d'eau
+et puis disparaissant au loin en d&eacute;crivant des courbes joyeuses. Petites
+b&ecirc;tes d'une esp&egrave;ce rare, de couleur rousse &agrave; queue blanche, qui vivent
+on ne sait comment, perdues au milieu des grandes eaux, toujours au plus
+large des mers.</p>
+
+<p>Yves, qui en voulait une, leur tendait des pi&egrave;ges; mais elles, tr&egrave;s
+fines, ne venaient pas s'y prendre.</p>
+
+<p>Nous approchions de l'&eacute;quateur, et le souffle r&eacute;gulier de l'aliz&eacute;
+commen&ccedil;ait &agrave; mourir. C'&eacute;taient maintenant des brises folles qui
+changeaient, et puis des instants de calme o&ugrave; tout s'immobilisait dans
+une sorte d'immense resplendissement bleu, et alors on voyait les
+vergues, les hunes, les grandes voiles blanches dessiner dans l'eau des
+commencements d'images renvers&eacute;es qui ondulaient.</p>
+
+<p>La <i>Sibylle</i> ne marchait plus, elle &eacute;tait lente et paresseuse, elle
+avait des mouvements de quelqu'un qui s'endort. Dans la grande chaleur
+humide, que les nuits m&ecirc;mes ne diminuaient plus, les choses, comme les
+hommes, se sentaient prises de sommeil. Peu &agrave; peu il se faisait dans
+l'air des tranquillit&eacute;s &eacute;tranges. Et maintenant des nu&eacute;es lourdes,
+obscures, se tra&icirc;naient sur la mer chaude comme de grands rideaux noirs.
+L'&eacute;quateur &eacute;tait tout pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Quelquefois des troupes d'hirondelles, de grande taille celles-ci et
+d'allures bizarres, surgissaient tout &agrave; coup de la mer, prenaient un vol
+effar&eacute; avec de longues ailes pointues d'un bleu luisant, et puis
+retombaient, et on ne les voyait plus; c'&eacute;taient des bancs de poissons
+volants qui s'&eacute;taient heurt&eacute;s &agrave; nous et que nous avions r&eacute;veill&eacute;s. </p>
+
+<p>Les voiles, les cordages pendaient inertes, comme choses mortes; nous
+flottions sans vie comme une &eacute;pave.</p>
+
+<p>En haut, dans le domaine d'Yves, on sentait encore des mouvements lents
+qui n'&eacute;taient plus perceptibles en bas. Dans cet air immobile et satur&eacute;
+de rayons, la hune continuait de se balancer avec une r&eacute;gularit&eacute;
+tranquille qui portait &agrave; dormir. C'&eacute;taient de longues oscillations
+molles qu'accompagnaient toujours les m&ecirc;mes fr&ocirc;lements des voiles
+pendantes, les m&ecirc;mes crissements des bois secs.</p>
+
+<p>Il faisait chaud, chaud, et la lumi&egrave;re avait une splendeur surprenante,
+et la mer morne &eacute;tait d'un bleu laiteux, d'une couleur de turquoise
+fondue. </p>
+
+<p>Mais, quand les grosses nu&eacute;es &eacute;tranges, qui voyageaient tout bas &agrave;
+toucher les eaux, passaient sur nous, elles nous apportaient la nuit et
+nous inondaient d'une pluie de d&eacute;luge.</p>
+
+<p>Maintenant nous &eacute;tions tout &agrave; fait sous l'&eacute;quateur, et il semblait qu'il
+n'y e&ucirc;t plus un souffle dans l'air pour nous en faire partir.</p>
+
+<p>Cela durait des heures, quelquefois tout un jour, ces obscurit&eacute;s et ces
+pluies lourdes. Alors Yves et ses amis prenaient une tenue qu'ils
+appelaient <i>tenue de sauvage</i>, et puis s'asseyaient insouciants sous
+l'ond&eacute;e chaude, et laissaient pleuvoir.</p>
+
+<p>Cela finissait toujours tout d'un coup; on voyait le rideau noir
+s'&eacute;loigner lentement, continuer sa marche tra&icirc;nante sur la mer couleur
+de turquoise, et la lumi&egrave;re splendide reparaissait plus &eacute;tonnante apr&egrave;s
+ces t&eacute;n&egrave;bres, et le grand soleil &eacute;quatorial buvait tr&egrave;s vite toute cette
+eau tomb&eacute;e sur nous; les voiles, les bois du navire, les tentes
+retrouvaient leur blancheur sous ce soleil; toute la <i>Sybille</i> reprenait
+sa couleur claire de chose s&egrave;che au milieu de la grande monotonie bleue
+qui s'&eacute;tendait alentour.</p>
+
+<p>De la hune o&ugrave; Yves habitait, en regardant en bas, on voyait que ce monde
+bleu &eacute;tait sans limite; c'&eacute;taient des profondeurs limpides qui ne
+finissaient plus; on sentait combien c'&eacute;tait loin, cet horizon, cette
+derni&egrave;re ligne des eaux, bien que ce f&ucirc;t toujours la m&ecirc;me chose que de
+pr&egrave;s, toujours la m&ecirc;me nettet&eacute;, toujours la m&ecirc;me couleur, toujours le
+m&ecirc;me poli de miroir. Et on avait conscience alors de la <i>courbure</i> de la
+terre, qui seule emp&ecirc;chait de voir au del&agrave;. </p>
+
+<p>Aux heures o&ugrave; se couchait le soleil, il y avait en l'air des esp&egrave;ces de
+vo&ucirc;tes form&eacute;es par des successions de tout petits nuages d'or; leurs
+perspectives fuyantes s'en allaient, s'en allaient en diminuant se
+perdre dans les lointains du vide; on les suivait jusqu'au vertige;
+c'&eacute;taient comme des nefs de temples apocalyptiques n'ayant pas de fin.
+Et tout &eacute;tait si pur, qu'il fallait l'horizon de la mer pour arr&ecirc;ter la
+vue de ces profondeurs du ciel; les derniers petits nuages d'or venaient
+<i>tangenter</i> la ligne des eaux et semblaient, dans l'&eacute;loignement, aussi
+minces que des hachures.</p>
+
+<p>Ou bien quelquefois c'&eacute;taient simplement de longues bandes qui
+traversaient l'air, or sur or: les nuages d'un or clair et comme
+incandescent, sur un fond byzantin d'or mat et terni. La mer prenait
+l&agrave;-dessous une certaine nuance bleu paon avec des reflets de m&eacute;tal
+chaud. Ensuite tout cela s'&eacute;teignait tr&egrave;s vite dans des limpidit&eacute;s
+profondes, dans des couleurs d'ombre auxquelles on ne savait plus donner
+de nom.</p>
+
+<p>Et les nuits qui venaient apr&egrave;s, les nuits m&ecirc;mes &eacute;taient lumineuses.
+Quand tout s'&eacute;tait endormi dans des immobilit&eacute;s lourdes, dans des
+silences morts, les &eacute;toiles apparaissaient en haut plus &eacute;clatantes que
+dans aucune autre r&eacute;gion du monde.</p>
+
+<p>Et la mer aussi &eacute;clairait par en dessous. Il y avait une sorte d'immense
+lueur diffuse dans les eaux. Les mouvements les plus l&eacute;gers, le navire
+dans sa marche lente, le requin en se retournant derri&egrave;re, d&eacute;gageaient
+dans les remous ti&egrave;des des clart&eacute;s couleur de ver-luisant. Et puis, sur
+le grand miroir phosphorescent de la mer, il y avait des milliers de
+flammes folles; c'&eacute;taient comme des petites lampes qui s'allumaient
+d'elles-m&ecirc;mes partout, myst&eacute;rieuses, br&ucirc;laient quelques secondes et
+puis mouraient. Ces nuits &eacute;taient p&acirc;m&eacute;es de chaleur, pleines de
+phosphore, et toute cette immensit&eacute; &eacute;teinte couvait de la lumi&egrave;re, et
+toutes ces eaux enfermaient de la vie latente &agrave; l'&eacute;tat rudimentaire
+comme jadis les eaux mornes du monde primitif.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+
+<p>Il y avait quelques jours que nous avions quitt&eacute; ces tranquillit&eacute;s de
+l'&eacute;quateur, et nous filions doucement vers le sud, pouss&eacute;s par l'aliz&eacute;
+austral. Un matin Yves entra tr&egrave;s affair&eacute; dans ma chambre pour pr&eacute;parer
+ses lignes &agrave; prendre les oiseaux. &laquo;On avait vu, disait-il, les premiers
+<i>damiers</i> derri&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Ces damiers sont des oiseaux du large, proches parents des go&eacute;lands, et
+les plus jolis de toute cette famille de la mer: d'un blanc de neige,
+les plumes douces et soyeuses, avec un damier noir finement dessin&eacute; sur
+les ailes.</p>
+
+<p>Les premiers damiers! C'est d&eacute;j&agrave; un grand &eacute;loignement qu'indique leur
+seule pr&eacute;sence, signe qu'on a laiss&eacute; bien loin derri&egrave;re soi notre
+h&eacute;misph&egrave;re bor&eacute;al et qu'on arrive aux r&eacute;gions froides qui sont sur
+l'autre versant du monde, l&agrave;-bas vers le sud.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient en avance pourtant, ces damiers-l&agrave;; car nous naviguions
+encore dans la zone bleue des aliz&eacute;s. Et c'&eacute;tait tous les jours, tous
+les jours, toutes les nuits, le m&ecirc;me souffle r&eacute;gulier, ti&egrave;de, exquis &agrave;
+respirer; et la m&ecirc;me mer transparente, et les m&ecirc;mes petits nuages
+blancs, moutonn&eacute;s, passant tranquillement sur le ciel profond; et les
+m&ecirc;mes bandes de poissons volants s'enlevant comme des fous avec leurs
+longues ailes humides et brillant au soleil comme des oiseaux d'acier
+bleui.</p>
+
+<p>Il y en avait des quantit&eacute;s, de ces poissons volants, et quand il s'en
+trouvait d'assez &eacute;tourdis pour s'abattre &agrave; bord, vite les gabiers leur
+coupaient les ailes et les mangeaient.</p>
+
+<p>L'heure qu'Yves affectionnait pour descendre de sa hune et venir rendre
+visite &agrave; ma chambre, c'&eacute;tait le soir, au moment surtout o&ugrave; les appels et
+le branle-bas venaient de finir. Il arrivait tout doucement, sans faire
+avec ses pieds nus plus de bruit qu'un chat. Il buvait &agrave; m&ecirc;me un peu
+d'eau douce dans une gargoulette &agrave; rafra&icirc;chir qui &eacute;tait pendue &agrave; mon
+sabord, et puis il mettait en ordre diverses choses qui m'appartenaient
+ou bien lisait quelque roman. Il y en avait un surtout de George Sand
+qui le passionnait: <i>le marquis de Villemer</i>. &Agrave; premi&egrave;re lecture, je
+l'avais surpris pr&egrave;s de pleurer, vers la fin.</p>
+
+<p>Yves savait coudre tr&egrave;s habilement, comme tous les bons matelots, et
+c'&eacute;tait dr&ocirc;le de le voir se livrer &agrave; ce travail, &eacute;tant donn&eacute;s son aspect
+et sa tournure. Dans ses visites du soir, il lui arrivait de passer en
+revue mes v&ecirc;tements de bord et d'y faire des r&eacute;parations qu'il jugeait
+mon domestique incapable d'ex&eacute;cuter comme il convenait.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2>
+
+
+<p>Nous marchions toujours, toujours, avec toutes nos voiles, vers le sud.</p>
+
+<p>Maintenant, c'&eacute;taient des nu&eacute;es de damiers et d'autres oiseaux de mer
+qui voyageaient derri&egrave;re nous. Ils nous suivaient &eacute;tonn&eacute;s et confiants,
+depuis le matin jusqu'&agrave; la nuit, criant, se d&eacute;menant, volant par courbes
+folles,&mdash;comme pour nous souhaiter la bienvenue &agrave; nous, autre grand
+oiseau aux ailes de toile, qui entrions dans leur domaine lointain et
+infini, l'oc&eacute;an Austral.</p>
+
+<p>Et leur troupe grossissait toujours &agrave; mesure que nous descendions. Avec
+les damiers, il y avait les p&eacute;trels gris-perle, le bec et les pattes
+l&eacute;g&egrave;rement teint&eacute;s de bleu et de rose;&mdash;et les malamochs tout noirs;&mdash;et
+les gros albatros lourds, d'une teinte sale, avec leur air b&ecirc;te de
+mouton, avec leurs ailes rigides et immenses, fendant l'air, piaulant
+apr&egrave;s nous. M&ecirc;me on en voyait un que les matelots se montraient: un
+<i>amiral</i>, oiseau d'une esp&egrave;ce rare et &eacute;norme, ayant sur ses longues
+pennes les <i>trois &eacute;toiles</i> dessin&eacute;es en noir.</p>
+
+<p>Le temps, chang&eacute;, &eacute;tait devenu calme, brumeux, morne. L'aliz&eacute; austral
+&eacute;tait mort &agrave; son tour, et la limpidit&eacute; des tropiques &eacute;tait perdue. Une
+grande fra&icirc;cheur humide surprenait nos sens. On &eacute;tait en ao&ucirc;t, et
+c'&eacute;tait le froid de l'autre h&eacute;misph&egrave;re qui commen&ccedil;ait. Quand on
+regardait tout autour de soi l'horizon vide, il semblait que le nord, le
+c&ocirc;t&eacute; du soleil et des pays vivants, f&ucirc;t encore bleu et clair; tandis que
+le sud, le c&ocirc;t&eacute; du p&ocirc;le et des d&eacute;serts d'eau, &eacute;tait t&eacute;n&eacute;breux....</p>
+
+<p>Par ma grande protection, Yves avait obtenu, pour sa <i>perruche</i>, un
+compartiment r&eacute;serv&eacute; dans une des cages &agrave; poules du commandant, et il
+allait chaque soir la couvrir avec un vieux morceau de voile, pour
+qu'elle ne f&ucirc;t pas incommod&eacute;e par l'air de la nuit.</p>
+
+<p>Tous les jours, les matelots p&ecirc;chaient avec leurs lignes des damiers et
+des p&eacute;trels. On en voyait des rang&eacute;es, &eacute;corch&eacute;s comme des lapins, qui
+pendaient tout rouges dans les haubans de misaine, attendant leur tour
+pour &ecirc;tre mang&eacute;s. Au bout de deux ou trois jours, quand ils avaient
+rendu toute l'huile de leur corps, on les faisait cuire.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le garde-manger des gabiers, ces haubans de misaine. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; des
+damiers et des p&eacute;trels, on y voyait m&ecirc;me des rats quelquefois,
+d&eacute;shabill&eacute;s aussi de leur peau et pendus par la queue.</p>
+
+<p>Une nuit, on entendit tout &agrave; coup se lever une grande voix terrible, et
+tout le monde s'agiter et courir.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, la <i>Sibylle</i> s'inclinait toujours, toute fr&eacute;missante,
+comme sous l'&eacute;treinte d'une t&eacute;n&eacute;breuse puissance.</p>
+
+<p>Alors ceux m&ecirc;mes qui n'&eacute;taient pas de quart, ceux qui dormaient dans les
+faux ponts, comprirent: c'&eacute;tait le commencement des grands vents et des
+grandes houles; nous venions d'entrer dans les mauvais parages du sud,
+au milieu desquels il allait falloir se d&eacute;battre et marcher quand m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Et plus nous avancions dans cet oc&eacute;an sombre, plus ce grand vent
+devenait froid, plus cette houle &eacute;tait &eacute;norme.</p>
+
+<p>Les tomb&eacute;es des nuits devenaient sinistres. C'&eacute;taient les parages du cap
+Horn: d&eacute;solation sur les seules terres un peu voisines, d&eacute;solation sur
+la mer, d&eacute;sert partout. &Agrave; cette heure des cr&eacute;puscules d'hiver, o&ugrave; on
+sent plus particuli&egrave;rement le besoin d'avoir un g&icirc;te, de rentrer pr&egrave;s
+d'un feu, de s'abriter pour dormir,&mdash;nous n'avions rien, nous,&mdash;nous
+veillions, toujours sur le qui-vive perdus au milieu de toutes ces
+choses mouvantes qui nous faisaient danser dans l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>On essayait bien de se faire des illusions de <i>chez</i> soi, dans les
+petites cabines rudement secou&eacute;es, o&ugrave; vacillaient les lampes suspendues.
+Mais non, rien de stable: on &eacute;tait dans une petite chose fragile,
+&eacute;gar&eacute;e, loin de toute terre, au milieu du d&eacute;sert immense des eaux
+australes. Et, au dehors, on entendait toujours ces grands bruits de
+houle et cette grande voix lugubre du vent qui serrait le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et Yves, lui, n'avait gu&egrave;re que son pauvre hamac balanc&eacute;, o&ugrave;, une nuit
+sur deux, on lui laissait le loisir de dormir un peu chaudement.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2>
+
+
+<p>Ce fut un matin, &agrave; l'entr&eacute;e de la mer des C&eacute;l&egrave;bes, que mourut cette
+chouette qui &eacute;tait la <i>perruche</i> d'Yves, un matin de grand vent o&ugrave; on
+prenait le second ris aux huniers. Elle se laissa &eacute;craser, par
+insouciance, entre le m&acirc;t et la vergue. </p>
+
+<p>Yves, qui entendit son cri rauque, vola &agrave; son secours, mais trop tard.
+Il redescendit de la hune, rapportant dans sa main sa pauvre perruche
+morte, aplatie, n'ayant plus forme d'oiseau, un m&eacute;lange de sang et de
+plumes grises, au-dessus duquel remuait encore une pauvre patte crisp&eacute;e.</p>
+
+<p>Yves avait du chagrin, je le voyais bien dans ses yeux. Mais il se
+contenta de me la montrer sans rien dire, en mordant sa l&egrave;vre
+d&eacute;daigneuse. Puis il la lan&ccedil;a &agrave; la mer, et le requin qui nous suivait la
+croqua comme une ablette.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2>
+
+
+<p>En Bretagne, l'hiver de 1876. La <i>Sibylle</i> &eacute;tait rentr&eacute;e &agrave; Brest depuis
+deux jours,&mdash;apr&egrave;s avoir fini son tour complet par en-dessous,&mdash;et
+j'&eacute;tais avec Yves, un soir de f&eacute;vrier, dans une diligence de campagne
+qui nous emportait vers Plouherzel.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un recoin bien perdu que ce pays de sa m&egrave;re. Cette voiture
+devait nous mener en quatre heures de Guingamp &agrave; Paimpol, o&ugrave; nous
+comptions passer la nuit; et, de l&agrave;, il nous faudrait encore marcher
+longtemps &agrave; pied pour arriver au village.</p>
+
+<p>Nous nous en allions, cahot&eacute;s sur une mauvaise petite route, nous
+enfon&ccedil;ant de plus en plus dans le silence des campagnes tristes. La nuit
+d'hiver tombait sur nous lentement et une pluie tr&egrave;s fine embrouillait
+les choses dans les bu&eacute;es grises. Les arbres passaient, passaient,
+montrant l'un apr&egrave;s l'autre leur silhouette morte. De loin en loin, les
+villages passaient aussi;&mdash;villages bretons, chaumi&egrave;res noires au toit
+de paille moussue, vieilles &eacute;glises &agrave; mince fl&egrave;che de granit;&mdash;g&icirc;tes
+isol&eacute;s, m&eacute;lancoliques, qui se perdaient vite derri&egrave;re nous dans la nuit.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez-vous, disait Yves, j'ai fait cette route aussi la nuit, il y a
+onze ans;&mdash;moi, j'en avais quatorze,&mdash;et je pleurais bien. C'&eacute;tait la
+fois o&ugrave; j'ai quitt&eacute; ma m&egrave;re pour m'en aller tout seul m'engager mousse &agrave;
+Brest...&raquo;</p>
+
+<p>J'accompagnais Yves un peu par d&eacute;s&oelig;uvrement, dans ce voyage &agrave;
+Plouherzel. La permission qu'on m'avait donn&eacute;e &eacute;tait courte, et le temps
+me manquait, cette fois, pour aller voir ma m&egrave;re; alors j'allais voir
+la sienne, et faire connaissance avec son village, qu'il aimait.</p>
+
+<p>Et, &agrave; pr&eacute;sent, je regrettais de m'&ecirc;tre mis en route Yves, tout absorb&eacute;
+dans sa joie de revenir, me parlait bien toujours, par d&eacute;f&eacute;rence; mais
+son esprit n'&eacute;tait plus avec moi. Je me sentais un &eacute;tranger dans ce coin
+de monde o&ugrave; nous allions arriver, et toute cette Bretagne, que je
+n'aimais pas encore, m'oppressait de sa tristesse....</p>
+
+<p>Paimpol.&mdash;Nous roulons sur des pav&eacute;s, entre des vieilles maisons noires,
+et la diligence s'arr&ecirc;te. Des gens sont l&agrave;, qui attendent avec des
+lanternes. Les mots bretons s'entrecroisent avec les mots fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&laquo;Y a-t-il des voyageurs pour l'h&ocirc;tel Le Pendreff?&raquo; demande une voix de
+petit gar&ccedil;on. </p>
+
+<p>L'h&ocirc;tel Le Pendreff,&mdash;j'en ai maintenant souvenance.... C'&eacute;tait, il y a
+neuf ans, pendant ma premi&egrave;re ann&eacute;e de marine; je m'y &eacute;tais repos&eacute; une
+heure, un jour de juin, mon navire &eacute;tant venu par hasard mouiller dans
+une baie des environs. Oui, je me rappelle: une ancienne maison
+seigneuriale, &agrave; tourelle et &agrave; pignon, et deux dames Le Pendreff toutes
+pareilles, en grand bonnet blanc, faisant vignette d'autrefois. Nous
+descendrons &agrave; l'h&ocirc;tel Le Pendreff.</p>
+
+<p>Rien de chang&eacute; dans la maison.&mdash;Seulement une des dames Le Pendreff est
+morte.&mdash;Celle qui reste &eacute;tait d&eacute;j&agrave; si vieille il y a neuf ans, qu'elle
+n'a pu gu&egrave;re vieillir encore. Son type, son bonnet, l'honn&ecirc;tet&eacute; placide
+de sa personne, tout cela est du vieux temps.</p>
+
+<p>Il fait bon souper devant le grand feu qui flambe; et la gaiet&eacute; nous est
+revenue.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, dame Le Pendreff, munie d'un chandelier de cuivre, nous pr&eacute;c&egrave;de
+dans l'escalier de granit et nous introduit dans une chambre immense, o&ugrave;
+deux lits d'une forme tr&egrave;s antique sont dress&eacute;s sous des rideaux blancs.</p>
+
+<p>Yves, cependant, se d&eacute;shabille avec lenteur, sans conviction aucune.</p>
+
+<p>&laquo;Ah!&raquo; dit-il tout &agrave; coup, remettant son col bleu, &laquo;tenez, je m'en
+vais!&mdash;D'abord, vous comprenez, je ne pourrais pas dormir. Tant pis!
+J'arriverai bien tard, je les r&eacute;veillerai l&agrave;-bas pass&eacute; minuit, &ccedil;a leur
+fera un peu peur,&mdash;comme l'ann&eacute;e o&ugrave; je suis revenu de la guerre. Mais
+j'ai trop envie de les voir, il faut que je m'en aille...&raquo;</p>
+
+<p>Moi aussi, j'aurais fait comme lui.</p>
+
+<p>Paimpol dort quand nous sortons par un p&acirc;le clair de lune. Je
+l'accompagne un bout de chemin, pour raccourcir ma soir&eacute;e. Nous voici
+dans les champs.</p>
+
+<p>Yves marche tr&egrave;s vite, tr&egrave;s agit&eacute;, et repasse dans sa t&ecirc;te les souvenirs
+de ses autres retours.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, dit-il, apr&egrave;s la guerre, je suis venu comme &ccedil;a, vers deux heures
+du matin, les r&eacute;veiller. J'avais fait la route &agrave; pied depuis
+Saint-brieuc; je m'en retournais, bien fatigu&eacute;, du si&egrave;ge de Paris. Vous
+pensez, j'&eacute;tais tout jeune alors, je venais de passer matelot.</p>
+
+<p>&laquo;Et tenez, j'avais eu bien peur, cette nuit-l&agrave;: contre la croix de
+Kergrist, que nous allons voir au tournant de cette route; j'avais
+trouv&eacute; un vieux petit homme tr&egrave;s laid qui me regardait en tenant les
+bras en l'air et qui ne bougeait pas. Et je suis s&ucirc;r que c'&eacute;tait un
+mort; car il a disparu tout d'un coup en remuant son doigt comme pour me
+faire signe de venir.&raquo;</p>
+
+<p>Justement nous arrivions &agrave; cette croix de Kergrist. Nous la voyions
+surgir devant nous comme quelqu'un qui se l&egrave;ve dans l'obscurit&eacute;.&mdash;Mais
+il n'y avait personne de blotti contre son pied.</p>
+
+<p>Ce fut l&agrave; que je dis adieu &agrave; Yves et que je rebroussai chemin, moi qui
+n'allais pas jusqu'&agrave; Plouherzel. Quand nous e&ucirc;mes chacun perdu le bruit
+de nos pas dans le silence de cette nuit d'hiver, le vieux petit homme
+mort nous revint en t&ecirc;te, et nous nous m&icirc;mes &agrave; regarder malgr&eacute; nous dans
+les taillis noirs.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain matin, j'ouvris les yeux dans la chambre immense de dame Le
+Pendreff. Le soleil breton filtrait discr&egrave;tement par les fen&ecirc;tres. Il
+devait faire tr&egrave;s beau.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces quelques minutes qui sont toujours employ&eacute;es par moi &agrave; me
+demander dans quel coin du monde je m'&eacute;veille, je retrouvai l'image
+d'Yves et j'entendis dehors le pi&eacute;tinement d'une foule en sabots. Il y
+avait grande foire &agrave; Paimpol ce jour-l&agrave;, et je fis une toilette de
+<i>fr&egrave;re de la c&ocirc;te</i> pour ne pas effaroucher tous les amis nouveaux
+auxquels j'allais &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute; comme un marin du midi. C'&eacute;tait entendu
+avec Yves, cette mise en sc&egrave;ne et cette histoire.</p>
+
+<p>Je descendis sur le perron de l'h&ocirc;tel, o&ugrave; le soleil donnait. La place
+&eacute;tait pleine de monde: des marins, des paysans, des p&ecirc;cheurs. Yves &eacute;tait
+l&agrave;, lui aussi; revenu au petit jour pour cette foire avec tous ses
+parents de Plouherzel, il m'attendait en bas pour me conduire &agrave; sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Une tr&egrave;s vieille femme, se tenant droite et un peu fi&egrave;re dans son
+costume de paysanne, c'&eacute;tait la m&egrave;re d'Yves. Elle avait un peu ses yeux,
+mais son regard &eacute;tait dur. Je m'&eacute;tonnai aussi de la trouver si &acirc;g&eacute;e:
+elle semblait plus que septuag&eacute;naire. Il est vrai, &agrave; la campagne, on
+vieillit plus vite, surtout quand la fatigue s'en est m&ecirc;l&eacute;e, avec des
+chagrins.</p>
+
+<p>Elle n'entendait pas un seul mot de <i>galleuc</i> (de fran&ccedil;ais) et me
+regardait &agrave; peine.</p>
+
+<p>Mais il y avait un tr&egrave;s grand nombre de cousins et d'amis qui tous
+avaient l'accueil avenant et l'air de belle humeur. Ils &eacute;taient venus de
+loin, de leurs petites chaumi&egrave;res moussues, &eacute;parpill&eacute;es dans la campagne
+sauvage, pour assister &agrave; cette grande f&ecirc;te de la ville. Et avec ceux-l&agrave;
+il fallait boire: du cidre, du vin; c'&eacute;tait &agrave; n'en plus finir.</p>
+
+<p>Le bruit allait croissant, et des marchands de complaintes &agrave; la voix
+rauque chantaient, en breton, sous des parapluies rouges, des choses &agrave;
+faire peur. </p>
+
+<p>Arriva un personnage duquel Yves m'avait entretenu souvent, son ami
+d'enfance, Jean; un voisin de chaumi&egrave;re, qu'il avait ensuite retrouv&eacute; au
+service, matelot comme lui. C'&eacute;tait un gar&ccedil;on de notre &acirc;ge, avec une
+jolie figure ouverte et intelligente. Il embrassa Yves tendrement, et
+nous pr&eacute;senta Jeannie, qui, depuis quinze jours, &eacute;tait sa femme.</p>
+
+<p>Yves comblait sa vieille m&egrave;re d'attentions et de caresses; ils se
+racontaient beaucoup de choses en breton et parlaient tous les deux &agrave; la
+fois. Lui s'en excusait bien un peu, mais cela faisait du bien de les
+voir et de les entendre. Elle n'avait plus du tout l'air dur, quand elle
+le regardait....</p>
+
+<p>Les bonnes gens de la campagne ont toujours des affaires &agrave; n'en plus
+finir chez le notaire; je les laissai tous se rendant chez celui de
+Paimpol pour un tr&egrave;s long partage.</p>
+
+<p>D'ailleurs, j'avais d&eacute;cid&eacute; de ne m'&eacute;tablir chez eux que demain, pour ne
+pas les g&ecirc;ner pendant cette premi&egrave;re journ&eacute;e, et je m'en allai seul, me
+promener tr&egrave;s loin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2>
+
+
+<p>Je marchais depuis une heure.&mdash;Au hasard, j'avais pris le m&ecirc;me chemin
+qu'hier avec Yves,&mdash;et j'&eacute;tais repass&eacute; devant cette croix de Kergrist. </p>
+
+<p>Maintenant Paimpol et la mer, et les &icirc;les, et les caps bois&eacute;s de sapins
+sombres, tout cela venait de dispara&icirc;tre derri&egrave;re un repli du terrain;
+une campagne plus triste s'&eacute;tendait devant moi.</p>
+
+<p>Cette journ&eacute;e de f&eacute;vrier &eacute;tait calme, tr&egrave;s morne; l'air &eacute;tait presque
+doux, et le ciel restait bleu par places, un peu voil&eacute; seulement, comme
+toujours est le ciel breton.</p>
+
+<p>Je m'en allais par des sentiers humides, bord&eacute;s, suivant le vieil usage,
+de hauts talus en terre qui muraient tristement la vue. L'herbe rase,
+les mousses mouill&eacute;es, les branches nues sentaient l'hiver. &Agrave; tous les
+coins de ces chemins, de vieux calvaires &eacute;tendaient leurs bras gris; ils
+portaient des sculptures na&iuml;ves, retouch&eacute;es bizarrement par les si&egrave;cles:
+les instruments de la passion, ou bien des images grima&ccedil;antes du christ.</p>
+
+
+<p>De loin en loin, on voyait les chaumi&egrave;res &agrave; toit de paille, toutes
+verdies de mousse, &agrave; demi enfouies dans la terre et les branchages
+morts. Les arbres &eacute;taient rabougris, d&eacute;pouill&eacute;s par l'hiver, tourment&eacute;s
+par le vent du large. Personne nulle part, et tout cela &eacute;tait
+silencieux.</p>
+
+<p>Une chapelle de granit gris, avec un enclos de h&ecirc;tres et des tombes....
+Ah! Oui, je la reconnaissais sans l'avoir jamais vue: la chapelle de
+Plouherzel! Yves m'en avait souvent parl&eacute; &agrave; bord pendant les nuits de
+quart, pendant les nuits limpides de l&agrave;-bas o&ugrave; on r&ecirc;vait du
+pays:&mdash;&laquo;Quand on est rendu &agrave; la chapelle, disait-il, c'est tout pr&egrave;s; on
+n'a plus qu'&agrave; tourner dans le sentier &agrave; gauche, deux cents pas, et on
+est chez nous.&raquo; </p>
+
+<p>Je tournai &agrave; gauche, et, au bord du sentier, j'aper&ccedil;us la chaumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait isol&eacute;e et toute basse sous de vieux h&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Elle regardait un grand paysage triste dont les lointains s'estompaient
+dans les gris noirs. C'&eacute;taient des plaines, des plaines monotones avec
+des fant&ocirc;mes d'arbres; un lac d'eau marine &agrave; l'heure de la basse mer, un
+lac vide creus&eacute; dans des assises de granit, prairie profonde d'algues et
+de varechs, avec une &icirc;le au milieu.</p>
+
+<p>L'&icirc;le, &eacute;trange, en granit tout d'une pi&egrave;ce, polie comme un dos, ayant
+forme d'une grande b&ecirc;te assise. On cherchait des yeux la mer, la vraie
+qui devait revenir pourtant &agrave; ces r&eacute;servoirs abandonn&eacute;s, et on ne la
+d&eacute;couvrait nulle part. Une brume froide et sombre montait &agrave; l'horizon,
+et le soleil d'hiver commen&ccedil;ait &agrave; s'&eacute;teindre.</p>
+
+<p>Pauvre Yves! Une chaumi&egrave;re isol&eacute;e au bord du chemin, c'est la sienne;
+une pauvre petite chaumi&egrave;re bretonne, au d&eacute;tour d'un sentier perdu, bien
+basse, sous un ciel obscur, &agrave; moiti&eacute; dans la terre, avec de vieux petits
+murs de granit o&ugrave; poussent les pari&eacute;taires et la mousse.</p>
+
+<p>L&agrave; sont tous ses souvenirs d'enfance, &agrave; lui; l&agrave; &eacute;tait son berceau de
+petit sauvage, l&agrave; &eacute;tait son nid; foyer ch&eacute;ri habit&eacute; par sa m&egrave;re, foyer
+auquel, dans les pays lointains, dans les grandes villes d'Am&eacute;rique ou
+d'Asie, son imagination toujours le ramenait. Il y songeait avec amour,
+&agrave; ce petit coin de monde, pendant les belles nuits calmes de la mer et
+pendant les nuits troubl&eacute;es, brutalement joyeuses, de sa vie
+d'aventures. Une pauvre chaumi&egrave;re isol&eacute;e, au d&eacute;tour d'un chemin, et
+c'est tout. </p>
+
+<p>Dans ses r&ecirc;ves de marin, c'&eacute;tait l&agrave; ce qu'il revoyait: sous le ciel
+pluvieux, au milieu de la campagne morne du pays de Go&euml;lo, ces vieux
+petits murs humides, tout verdis de pari&eacute;taires; et les chaumi&egrave;res
+voisines o&ugrave; des bonnes vieilles en coiffe le g&acirc;taient au temps de son
+enfance; et puis, au coin des chemins, les calvaires de granit, mang&eacute;s
+par les si&egrave;cles....</p>
+
+<p>Mon Dieu! Que ce pays est sombre et me serre le c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Je frappai &agrave; cette porte, et une jeune fille qui ressemblait &agrave; Yves
+parut sur le seuil.</p>
+
+<p>Je lui demandai si c'&eacute;tait bien la maison des Kermadec. </p>
+
+<p>&laquo;Oui, dit-elle, un peu &eacute;tonn&eacute;e et craintive.</p>
+
+<p>Et puis, tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&laquo;C'est vous, monsieur, qui &ecirc;tes l'ami de mon fr&egrave;re et qui &ecirc;tes arriv&eacute; de
+Brest hier au soir avec lui?...&raquo;</p>
+
+<p>Seulement elle s'inqui&eacute;tait de me voir venir seul.</p>
+
+<p>J'entrai. Je vis les bahuts, les lits bretons, les vieilles assiettes
+rang&eacute;es au vaisselier. Tout cela avait la mine propre et honn&ecirc;te; mais
+la chaumi&egrave;re &eacute;tait bien petite et modeste.</p>
+
+<p>&laquo;Tous nos parents sont riches&raquo;, m'avait souvent dit Yves; &laquo;il n'y a que
+nous autres qui sommes pauvres.&raquo;</p>
+
+<p>On me montra un de ces lits en forme d'armoire, &agrave; deux places, qui avait
+&eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute; pour Yves et pour moi. Je devais habiter l'&eacute;tag&egrave;re
+sup&eacute;rieure, qui &eacute;tait garnie de gros draps de toile rousse bien propres
+et bien raides.</p>
+
+<p>&laquo;Restez donc, monsieur; ils vont bient&ocirc;t revenir de la ville.&raquo;</p>
+
+<p>Mais non, je remerciai pour ce premier jour et je m'en allai.</p>
+
+<p>&Agrave; mi-chemin de Paimpol, nuit tombante, j'aper&ccedil;us de loin un grand col
+bleu, dans une carriole qui s'en revenait bon train vers Plouherzel: la
+petite voiture de l'ami Jean ramenant Yves et sa m&egrave;re. Je n'eus que le
+temps de me jeter derri&egrave;re les buissons; s'ils m'avaient reconnu, il
+n'y aurait plus eu moyen de les quitter, bien certainement.</p>
+
+<p>Il faisait tout &agrave; fait nuit quand j'arrivai &agrave; Paimpol, et les petites
+lanternes des rues &eacute;taient allum&eacute;es. J'essayai de me m&ecirc;ler &agrave; cette foule
+qui s'agitait sur la place: c'&eacute;tait de ces marins qu'on appelle l&agrave; des
+<i>Islandais</i>, qui s'exilent tous les &eacute;t&eacute;s, six mois durant, pour aller
+faire la grande p&ecirc;che dangereuse dans les mers froides.</p>
+
+<p>Aucun de ces hommes n'&eacute;tait seul. Ils circulaient en chantant par les
+rues avec des jeunes femmes au bras, des s&oelig;urs, des fianc&eacute;s, des
+ma&icirc;tresses. Et ces images de joie et de vie me donnaient le sentiment de
+mon isolement profond. Je marchais seul, moi, triste et inconnu d'eux
+tous, sous mon costume d'emprunt pareil au leur. On me d&eacute;visageait. &laquo;Qui
+est celui-l&agrave;? Un marin d'ailleurs, &agrave; la recherche d'un navire? Nous ne
+l'avons jamais vu parmi nous.&raquo;</p>
+
+<p>Je me sentais froid au c&oelig;ur, et brusquement je repris le chemin de
+Plouherzel. Apr&egrave;s tout, je ne les g&ecirc;nerais peut-&ecirc;tre pas beaucoup, mes
+amis simples de l&agrave;-bas, en allant un peu me r&eacute;chauffer pr&egrave;s d'eux.</p>
+
+<p>J'avais oubli&eacute; de d&icirc;ner et je marchais d'un pas rapide, craignant
+d'arriver bien tard, de trouver l&agrave;-bas la chaumi&egrave;re ferm&eacute;e et mes amis
+couch&eacute;s.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2>
+
+
+
+<p>Au bout d'une heure, j'&eacute;tais au milieu de la campagne absolument &eacute;gar&eacute;.
+Autour de moi rien que l'obscurit&eacute;, le silence des nuits d'hiver.
+J'errais dans des sentiers d&eacute;tremp&eacute;s; personne &agrave; qui demander ma route,
+aucun hameau, aucune lumi&egrave;re. Toujours des silhouettes noires d'arbres.
+Et puis, de loin en loin, des calvaires; il y en avait de tr&egrave;s grands
+que je n'avais jamais rencontr&eacute;s dans ma promenade du jour.</p>
+
+<p>Je rebroussai chemin en courant. Je courus longtemps dans toutes les
+directions. Une pluie glaciale commen&ccedil;ait &agrave; tomber, chass&eacute;e par le vent
+qui se levait. Cela m'&eacute;tait &eacute;gal d'&ecirc;tre &eacute;gar&eacute;; seulement j'avais besoin
+de voir quelqu'un d'ami et je me pressais pour essayer de retrouver
+Yves.</p>
+
+<p>Il devait &ecirc;tre fort tard quand je reconnus devant moi la chapelle de
+Plouherzel et le lac d'eau marine, o&ugrave; tombait une lueur de lune, et la
+masse noire de l'&icirc;le de granit sur l'eau p&acirc;le, le dos de la grande b&ecirc;te
+couch&eacute;e.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de la chapelle, j'entendis des voix. Dans le noir, deux hommes dont
+l'un athl&eacute;tique, se tenaient par la main et se parlaient fort
+tendrement, &agrave; la mani&egrave;re des gens un peu gris: Yves et Jean,&mdash;et je
+courus &agrave; eux.</p>
+
+<p>Un grand &eacute;tonnement et une joie de me voir.&mdash;Et puis Jean, nous prenant
+chacun par un bras, nous entra&icirc;na tous deux chez lui.</p>
+
+<p>La chaumi&egrave;re de Jean, isol&eacute;e aussi, &eacute;tait dans le voisinage de celle
+d'Yves, mais bien plus grande et plus cossue. </p>
+
+<p>On voyait tout de suite qu'on entrait chez des gens riches: les bahuts
+et les lits avaient des fermoirs d'acier d&eacute;coup&eacute; qui reluisaient comme
+des armures. Tout au fond &eacute;tait dress&eacute;e une chemin&eacute;e monumentale, o&ugrave;
+flambait le tronc d'un ch&ecirc;ne.</p>
+
+<p>Deux femmes &eacute;taient assises devant ce feu, Jeannie, la jeune &eacute;pouse, et
+puis la vieille m&egrave;re en haute coiffure, filant &agrave; son rouet.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une jolie vieille &agrave; peindre, la m&egrave;re de Jean. Elle avait aussi
+un peu &eacute;lev&eacute; Yves, qu'elle appelait en breton son autre enfant et
+qu'elle embrassa sur les deux joues bien fort.</p>
+
+<p>Les femmes, depuis une heure, &eacute;taient inqui&egrave;tes et veillaient pour les
+attendre. Elles les re&ccedil;urent avec indulgence, bien qu'ils fussent gris
+(c'est l'usage entre amis du service qui se retrouvent), les grond&egrave;rent
+un peu, puis se mirent en devoir de nous faire &agrave; tous trois des cr&ecirc;pes
+et de la soupe.</p>
+
+<p>Un mauvais vent qui venait de se lever de la mer g&eacute;missait dehors, dans
+le noir de la campagne d&eacute;serte. De temps en temps, il descendait par la
+chemin&eacute;e, chassant en avant la flamme claire; alors de petits flocons de
+cendre tr&egrave;s l&eacute;gers se mettaient &agrave; danser en rond devant l'&acirc;tre, bien
+bas, en rasant le sol, comme ces mauvaises &acirc;mes de nains qui virent
+toute la nuit autour des Grandes-Pierres.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions bien devant cette flamme qui s&eacute;chait nos v&ecirc;tements tremp&eacute;s
+de pluie, et nous attendions avec impatience la bonne soupe chaude qu'on
+allait nous servir. </p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX</a></h2>
+
+
+<p>Ces cr&ecirc;pes qu'on nous faisait ressemblaient &agrave; la lune, tant elles
+&eacute;taient larges; on nous les passait &agrave; mesure toutes br&ucirc;lantes, au bout
+d'une longue palette de fr&ecirc;ne taill&eacute;e en forme d'aviron de chaloupe.</p>
+
+<p>Yves en laissa choir une sur une grosse poule qu'on n'avait pas vue par
+terre et qui se sauva dans un recoin sombre, en secouant ce manteau d'un
+air rev&ecirc;che et offens&eacute;. J'avais bonne envie de rire et Jeannie aussi;
+mais nous n'osions pas, sachant bien tous deux que c'&eacute;tait un signe de
+malheur.</p>
+
+<p>&laquo;Encore la grosse noire!&raquo; dit la vieille m&egrave;re, l&acirc;chant son rouet et
+regardant Yves d'un air constern&eacute;. &laquo;Jeannie, ma fille, rappelez-vous de
+l'envoyer demain matin vendre au march&eacute;; c'est toujours la m&ecirc;me qui r&ocirc;de
+&agrave; l'heure o&ugrave; toutes les autres poules sont couch&eacute;es; elle finirait par
+nous attirer du mal.&raquo;</p>
+
+<p>Nous coupions nos cr&ecirc;pes en petits morceaux pour les mettre dans nos
+&eacute;cuelles de soupe, et puis nous les mangions, bien tremp&eacute;es, avec nos
+cuill&egrave;res de bois. Et Jeannie nous faisait boire tous trois dans une
+m&ecirc;me grande moque qui &eacute;tait pleine d'un cidre tr&egrave;s bon.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, quand nous e&ucirc;mes bien mang&eacute; et bien bu, Jean commen&ccedil;a d'une jolie
+voix haute une chanson de bord que connaissent tous les matelots
+bretons. Yves et moi, nous chantions les basses, et la vieille m&egrave;re
+marquait la mesure avec sa t&ecirc;te et la p&eacute;dale de son rouet. On
+n'entendait plus les refrains tristes que le vent chantait tout seul
+dehors.</p>
+
+<p>La chanson disait:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Nous &eacute;tions trois marins de Groix,<br /></span>
+<span class="i4">Nous &eacute;tions trois marins de Groix,<br /></span>
+<span class="i4">Embarqu&eacute;s sur le Saint-fran&ccedil;ois.<br /></span>
+<span class="i4">Il vente!...<br /></span>
+<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Pauvre homme, 'l a tomb&eacute; &agrave; la mer,<br /></span>
+<span class="i4">Pauvre homme, 'l a tomb&eacute; &agrave; la mer,<br /></span>
+<span class="i4">Les autres &eacute;taient bien dans la peine.<br /></span>
+<span class="i4">Il vente!...<br /></span>
+<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Les autres &eacute;taient bien dans la peine,<br /></span>
+<span class="i4">Les autres &eacute;taient bien dans la peine.<br /></span>
+<span class="i4">Ils ont hiss&eacute; l' pavillon <i>guen</i> (pavillon blanc)<br /></span>
+<span class="i4">Il vente!...<br /></span>
+<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Ils ont hiss&eacute; l' pavillon guen,<br /></span>
+<span class="i4">Ils ont hiss&eacute; l' pavillon guen,<br /></span>
+<span class="i4">Ils n'ont trouv&eacute; que son chapeau.<br /></span>
+<span class="i4">Il vente!...<br /></span>
+<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Ils n'ont trouv&eacute; que son chapeau,<br /></span>
+<span class="i4">Ils n'ont trouv&eacute; que son chapeau,<br /></span>
+<span class="i4">Son garde-pipe et son couteau.<br /></span>
+<span class="i4">Il vente!...<br /></span>
+<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">La maman qui s'en est all&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i4">La maman qui s'en est all&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i4">Prier la grande Sainte-Anne d'Auray.<br /></span>
+<span class="i4">Il vente!...<br /></span>
+<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">&laquo;Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils,<br /></span>
+<span class="i4">Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils.&raquo;<br /></span>
+<span class="i4">La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit....<br /></span>
+<span class="i4">Il vente!...<br /></span>
+<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit,<br /></span>
+<span class="i4">La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit:<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">&laquo;Tu le retrouv'ras en paradis!&raquo;<br /></span>
+<span class="i4">Il vente!...<br /></span>
+<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Dans son village s'en est retourn&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i4">Dans son village s'en est retourn&eacute;e.<br /></span>
+<span class="i4">L'endemain, pauv' femme, elle est tr&eacute;pass&eacute;e.<br /></span>
+<span class="i4">Il vente!...<br /></span>
+<span class="i4">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#table">XX</a></h2>
+
+
+<p>Quand il fallut partir, il se trouva qu'Yves &eacute;tait beaucoup plus gris
+qu'on n'aurait pu le croire. Dehors, il enfon&ccedil;ait jusqu'au genou dans
+les flaques d'eau et marchait tout de travers. Pour le ramener, je
+passai mon bras droit autour de sa taille, son bras gauche &agrave; lui
+par-dessus mes &eacute;paules, le portant presque. Nous ne voyions plus rien
+que le noir intense de la nuit; un grand vent nous fouettait la
+poitrine, et, dans ces sentiers, Yves ne se reconnaissait plus.</p>
+
+<p>On &eacute;tait inquiet dans sa chaumi&egrave;re, et on veillait pour l'attendre. Sa
+m&egrave;re le gronda, de son air dur, en prenant une grosse voix, comme on
+fait pour gronder les petits enfants, et lui s'en alla tout penaud
+s'asseoir dans un coin.</p>
+
+<p>Tout de m&ecirc;me on nous obligea de souper une seconde fois; c'est la
+coutume. Une omelette, encore des cr&ecirc;pes, et des tartines de pain bis
+avec du beurre. Ensuite, on proc&eacute;da au coucher de la famille (les
+hommes d'abord, puis on &eacute;teint la lumi&egrave;re, et les femmes se couchent
+apr&egrave;s). Il y avait sous nos matelas de hautes liti&egrave;res faites d'un amas
+de branches de ch&ecirc;ne et de h&ecirc;tre; cela s'affaissait avec un bruit de
+feuilles s&egrave;ches, et on se sentait descendre, enfoncer dans un creux qui
+vous tenait chaud.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Hou! Hououou! Hou hououou!</i>&raquo; faisait le vent dehors, d'une voix de
+hulotte, avec des aires de se f&acirc;cher, de s'indigner, et puis de se
+plaindre et de mourir.</p>
+
+<p>Quand la chandelle fut &eacute;teinte et que la chaumi&egrave;re fut noire, on
+entendit une voix douce de petite fille commencer une pri&egrave;re en breton
+(c'&eacute;tait une toute petite de quatre ans qu'on avait recueillie, un
+enfant que Gildas avait fait &agrave; une fille de Plouherzel, lors de son
+dernier passage au pays). Une tr&egrave;s longue pri&egrave;re, coup&eacute;e de r&eacute;pons
+graves de vieille femme; tous les saints de la Bretagne: saints Corentin
+et Allain, saints Th&eacute;n&eacute;nan et Th&eacute;gounec, saints Tuginal et Tugdual,
+saints Clet et Gildas furent invoqu&eacute;s, et puis le silence se fit. Tout
+pr&egrave;s de moi, la respiration &agrave; peine perceptible d'Yves, d&eacute;j&agrave; endormi
+d'un sommeil profond.&mdash;Au pied de notre lit, les poules couch&eacute;es, r&ecirc;vant
+tout haut sur leur perchoir. Un grillon donnant de temps &agrave; autre, dans
+l'&acirc;tre encore chaud, une myst&eacute;rieuse petite note de cristal. Et puis
+dehors, autour de la chaumi&egrave;re isol&eacute;e, toujours ce vent: un g&eacute;missement
+immense courant sur tout le pays breton; une pouss&eacute;e incessante venue de
+la mer avec la nuit et mettant dans la campagne un monotone remuement
+noir, &agrave; l'heure des apparitions et des promenades de morts.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#table">XXI</a></h2>
+
+
+<p>&laquo;Bonjour, Yves!</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Pierre!&raquo;</p>
+
+<p>Et nous ouvrons &agrave; la lumi&egrave;re grise du matin les auvents de notre
+armoire.</p>
+
+<p>Ce <i>bonjour, Pierre!</i> pr&eacute;c&eacute;d&eacute; d'un petit sourire d'intelligence, m'est
+dit avec h&eacute;sitation, d'une voix intimid&eacute;e; c'est <i>bonjour, capitaine</i>,
+qu'Yves a l'habitude de dire, et il n'en revient pas de s'&eacute;veiller si
+pr&egrave;s de moi, avec la consigne de m'appeler par mon nom. Pour en faire
+accroire aux gens de Plouherzel et garder la vraisemblance de mon
+costume d'emprunt, nous avions concert&eacute; cette intimit&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait fini du rayon de soleil d'hier et du grand vent de la nuit. Ce
+matin, il faisait un vrai temps de Bretagne, et tout ce pays &eacute;tait
+envelopp&eacute; d'une m&ecirc;me immense nu&eacute;e grise. Le jour &eacute;tait comme un
+cr&eacute;puscule, et il semblait que cette lueur si bl&ecirc;me n'e&ucirc;t pas la force
+d'entrer par les lucarnes des chaumi&egrave;res. On ne voyait plus rien des
+lointains, et une petite pluie lente &eacute;tait r&eacute;pandue dans l'air comme une
+fine poussi&egrave;re d'eau.</p>
+
+<p>Nous avions &agrave; faire toute la tourn&eacute;e promise chez les oncles, les
+cousins, les amis d'enfance; et ces chaumi&egrave;res &eacute;taient fort diss&eacute;min&eacute;es
+dans la campagne, Plouherzel n'&eacute;tant pas un village, mais seulement une
+r&eacute;gion autour d'une chapelle.</p>
+
+<p>Les courses &eacute;taient longues, dans les sentiers humides, entre les talus
+couverts de mousse, sous la vo&ucirc;te des vieux h&ecirc;tres morts et sous le
+voile du ciel gris.</p>
+
+<p>Et toutes ces chaumi&egrave;res &eacute;taient pareilles, basses, enterr&eacute;es, sombres;
+leur toit de paille, leurs murs de granit brut, tout verdis par les
+cochl&eacute;arias, les lichens, les fra&icirc;ches mousses de l'hiver. Au dedans,
+noires, sauvages, avec des lits en forme d'armoire gard&eacute;s par des images
+de saints ou des bonnes vierges en fa&iuml;ence.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions re&ccedil;us &agrave; c&oelig;ur ouvert partout, et toujours il fallait manger
+et boire. Il y avait de longues conversations en breton, auxquelles, en
+mon honneur, on m&ecirc;lait, tant bien que mal, un peu de fran&ccedil;ais. C'&eacute;tait
+surtout de l'enfance d'Yves que l'on aimait &agrave; causer. Des bons vieux et
+des bonnes vieilles redisaient en riant ses mauvais tours d'autrefois,
+et ils avaient &eacute;t&eacute; nombreux, &agrave; ce que je vis.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! Le mauvais gars, monsieur, que &ccedil;a faisait!&raquo;</p>
+
+<p>Et lui recevait ces compliments avec son grand air calme et buvait
+toujours.</p>
+
+<p>Le forban couvait d&eacute;j&agrave;, para&icirc;t-il, sous le petit sauvage breton; le
+petit Yves, qui sautait pieds nus dans ces sentiers de Plouherzel, &eacute;tait
+le germe inconscient du marin de plus tard, indompt&eacute; et coureur de
+bord&eacute;es. </p>
+
+<p>Vers le soir, &agrave; mar&eacute;e basse, nous descend&icirc;mes, Yves et moi, dans le lit
+du lac d'eau marine, dans la prairie d'algues rousses. Nous emportions
+chacun une tartine de pain noir bien beurr&eacute; et un grand couteau pour
+prendre des <i>berniques</i>. Un r&eacute;gal de son enfance qu'il voulait
+renouveler avec moi, des coquillages tout crus avec du pain et du
+beurre.</p>
+
+<p>La mer avait d&eacute;couvert de plusieurs kilom&egrave;tres, mettant &agrave; nu les vastes
+champs de varech, la prairie profonde o&ugrave; l'herbe &eacute;tait brune et sal&eacute;e,
+avec d'&eacute;tranges fleurs vivantes. Tout alentour, des parois de granit
+fermaient cette fosse immense, et l'&icirc;le en forme de b&ecirc;te couch&eacute;e,
+d&eacute;garnie jusqu'aux pieds, montrait ses derniers soubassements noirs. Il
+y en avait beaucoup d'autres aussi, d'autres blocs qui s'&eacute;taient tenus
+cach&eacute;s sous les eaux &agrave; mer haute, et qui maintenant se faisaient voir,
+surgissaient, avec leurs longues garnitures d'algues, pendantes comme
+des chevelures mouill&eacute;es. Sur la plaine sombre, on en apercevait de
+pos&eacute;s partout, dans d'&eacute;tranges attitudes de r&eacute;veil.</p>
+
+<p>L'air froid &eacute;tait rempli de la senteur &acirc;cre du go&eacute;mon. La nuit venait
+lentement, de son pas silencieux de loup, et tous ces grands dos de
+pierre commen&ccedil;aient &agrave; faire songer &agrave; des troupeaux de monstres. Nous
+prenions les <i>berniques</i> au bout de nos couteaux, et nous les mangions
+toutes vivantes, en mordant &agrave; m&ecirc;me dans nos tartines, ayant faim tous
+deux, nous d&eacute;p&ecirc;chant de finir, de peur de ne plus y voir.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est plus si bon qu'autrefois&raquo;, dit Yves quand il eut tout mang&eacute;,
+&laquo;et puis il me semble que je me sens triste ici.... Quand j'&eacute;tais petit,
+je me rappelle que &ccedil;a m'arrivait de temps en temps, la m&ecirc;me chose, mais
+pas si fort que ce soir. Allons-nous-en, voulez-vous?&raquo; </p>
+
+<p>Alors, moi, je lui r&eacute;pondis &eacute;tonn&eacute; de l'entendre:</p>
+
+<p>&laquo;Des mani&egrave;res de moi que tu prends l&agrave;, mon pauvre Yves!</p>
+
+<p>&mdash;Des mani&egrave;res de vous, vous dites?&raquo;</p>
+
+<p>Et il me regarda avec un long sourire m&eacute;lancolique, qui m'exprimait de
+sa part des choses nouvelles, indicibles. Je compris ce soir-l&agrave; qu'il
+avait beaucoup plus que je ne l'aurais pens&eacute; des <i>mani&egrave;res de moi</i>, des
+id&eacute;es, des sensations pareilles aux miennes.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, continua-t-il, comme suivant toujours le m&ecirc;me cours de pens&eacute;es,
+savez-vous une chose qui m'inqui&egrave;te souvent quand nous sommes si loin,
+en mer ou dans ces pays de l&agrave;-bas? Je n'ose pas vous dire.... C'est
+l'id&eacute;e que je pourrais peut-&ecirc;tre mourir et qu'on ne me mettrait pas dans
+notre cimeti&egrave;re d'ici.&raquo;</p>
+
+<p>Et il montrait de la main la fl&egrave;che de l'&eacute;glise de Plouherzel, qu'on
+apercevait au-dessus des falaises de granit, tr&egrave;s loin, comme une pointe
+grise.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas pour la religion, vous comprenez bien; car, moi, vous
+savez, je n'aime pas beaucoup les cur&eacute;s. Non, une id&eacute;e que j'ai comme
+&ccedil;a, je ne peux pas vous dire pourquoi. Et, quand j'ai le malheur de
+penser &agrave; cette chose, &ccedil;a m'emp&ecirc;che d'&ecirc;tre brave.&raquo;</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#table">XXII</a></h2>
+
+
+<p>Ce fut le soir, apr&egrave;s souper, que la m&egrave;re d'Yves me recommanda
+solennellement son fils, et cela resta toute la vie.</p>
+
+<p>Elle avait bien compris, avec son instinct de m&egrave;re, que je n'&eacute;tais pas
+ce que je paraissais &ecirc;tre et que je pourrais avoir sur la destin&eacute;e de
+son dernier fils une influence souveraine.</p>
+
+<p>&laquo;Elle dit, traduisait la jeune fille, que vous nous trompez, monsieur,
+et qu'Yves aussi nous trompe pour vous faire plaisir; que vous n'&ecirc;tes
+pas quelqu'un comme nous autres.... Et elle demande, puisque vous
+naviguez ensemble, si vous voudrez veiller sur lui.&raquo;</p>
+
+<p>Alors la vieille femme me commen&ccedil;a l'histoire du p&egrave;re d'Yves, histoire,
+que par Yves lui-m&ecirc;me, je connaissais d&eacute;j&agrave; depuis longtemps. Je
+l'&eacute;coutai volontiers cependant, cont&eacute;e par cette jeune fille, devant la
+grande chemin&eacute;e bretonne o&ugrave; la flamme dansait sur une souche de h&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;.... Elle dit que notre p&egrave;re &eacute;tait un beau marin, si beau, qu'on
+n'avait jamais vu dans le pays un si bel homme marcher sur terre. Il est
+mort, nous laissant treize, treize enfants. Il est mort comme beaucoup
+de marins de nos pays, monsieur. Un dimanche qu'il avait bu, il est
+parti en mer le soir dans sa barque, malgr&eacute; un grand vent qui soufflait
+du nord-ouest, et on ne l'a jamais vu revenir. Comme ses fils, il avait
+tr&egrave;s bon c&oelig;ur; mais sa t&ecirc;te &eacute;tait bien mauvaise.&raquo;</p>
+
+<p>Et la pauvre m&egrave;re regardait son fils Yves....</p>
+
+<p>&laquo;Elle dit, continua la jeune fille, que mes parents habitaient
+Saint-Pol-de-L&eacute;on, dans le Finist&egrave;re, qu'Yves avait un an, et que, moi,
+je n'&eacute;tais pas encore venue quand notre p&egrave;re est mort; alors elle a
+quitt&eacute; cette ville pour retourner &agrave; Plouherzel en Go&euml;lo, son pays natal.
+Mon p&egrave;re laissait nos affaires en grand d&eacute;sordre; presque tout l'argent
+que nous avions eu autrefois &eacute;tait pass&eacute; au cabaret, et ma m&egrave;re n'avait
+plus de pain &agrave; nous donner. C'est alors que nos deux fr&egrave;res a&icirc;n&eacute;s,
+Gildas et Goulven, sont partis comme mousses sur des navires au long
+cours.</p>
+
+<p>&raquo;On ne les a pas beaucoup vus au pays depuis leur d&eacute;part, et pourtant on
+ne peut pas dire qu'il ne nous aimaient pas. Ils se sont longtemps
+priv&eacute;s de leur paye de matelot pour permettre &agrave; notre m&egrave;re de nous
+&eacute;lever, nous les plus petits, Yves, ma s&oelig;ur qui est ici, et puis moi.</p>
+
+<p>&raquo;Mais Goulven a d&eacute;sert&eacute;, monsieur, il y a plus de quinze ans, par un
+mauvais coup de t&ecirc;te....</p>
+
+<p>&mdash;Eux aussi, dit la vieille femme, sont de beaux et braves marins, leur
+c&oelig;ur est franc comme l'or.... Mais ils ont la t&ecirc;te de leur p&egrave;re, et
+d&eacute;j&agrave; ils se sont mis &agrave; boire....</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re Gildas, reprit la jeune fille, a navigu&eacute; sept ans &agrave; bord
+d'un am&eacute;ricain pour faire, dans le Grand-Oc&eacute;an, la p&ecirc;che &agrave; la baleine.
+Cette campagne l'avait rendu tr&egrave;s riche; mais il para&icirc;t que c'est un dur
+m&eacute;tier, n'est-ce pas, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un dur m&eacute;tier, en effet.... Je les ai vus &agrave; l'&oelig;uvre, dans le
+Grand-Oc&eacute;an, ces marins-l&agrave;, moiti&eacute; baleiniers, moiti&eacute; forbans, qui
+passent des ann&eacute;es dans les grandes houles des mers Australes sans
+aborder aucune terre habit&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait si riche, mon fr&egrave;re Gildas, quand il est revenu de cette
+p&ecirc;che, qu'il avait un grand sac tout rempli de pi&egrave;ces d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Il les avait vers&eacute;es l&agrave; sur mes genoux, dit la vieille femme en
+relevant les pans de sa robe, comme pour les retenir encore, et mon
+tablier en &eacute;tait plein. De grosses pi&egrave;ces d'or des autres pays, marqu&eacute;es
+de toute sorte de figures de rois et d'oiseaux. Il y en avait de toutes
+neuves, qui repr&eacute;sentaient le portrait d'une dame avec une couronne de
+plumes, et qui valaient seules plus de cent francs, monsieur. Jamais
+nous n'avions vu tant d'or.... Il donna mille francs &agrave; chacune de ses
+s&oelig;urs, mille francs &agrave; moi sa m&egrave;re, et m'acheta cette petite maison o&ugrave;
+nous demeurons. Il d&eacute;pensa le reste &agrave; s'amuser &agrave; Paimpol et &agrave; faire des
+choses, qui certainement, n'&eacute;taient pas bien. Mais ils sont tous comme
+&ccedil;a, monsieur, vous le savez mieux que moi. Pendant deux mois, on ne
+parlait que de lui dans la ville....</p>
+
+<p>&raquo;Depuis il est reparti et nous ne l'avons pas revu. C'est un brave
+marin, monsieur, que mon fils Gildas; mais il est perdu comme son p&egrave;re
+parce que, lui aussi, s'est mis &agrave; boire.&raquo;</p>
+
+<p>Et la vielle femme courba douloureusement la t&ecirc;te en parlant de ce fl&eacute;au
+sans rem&egrave;de qui d&eacute;vore les familles des marins bretons.</p>
+
+<p>Il y eut un silence, et elle parla de nouveau &agrave; sa fille d'une voix
+grave en me regardant.</p>
+
+<p>&laquo;Elle demande, monsieur.... Si vous voulez lui faire cette promesse....
+Au sujet de mon fr&egrave;re...&raquo;</p>
+
+<p>Ce regard anxieux, profond, fix&eacute; sur moi, me causait une impression
+&eacute;trange. C'est pourtant vrai que toutes les m&egrave;res, quelles que soient
+les distances qui les s&eacute;parent, ont, &agrave; certaines heures, des expressions
+pareilles.... Maintenant il me semblait que cette m&egrave;re d'Yves avait
+quelque chose de la mienne.</p>
+
+<p>&laquo;Dites-lui que je jure de veiller sur lui <i>toute ma vie, comme s'il
+&eacute;tait mon fr&egrave;re</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Et la jeune fille r&eacute;p&eacute;ta, traduisant lentement en breton: </p>
+
+<p>&laquo;Il jure de veiller sur lui toute sa vie, comme s'il &eacute;tait son fr&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait lev&eacute;e, la vieille m&egrave;re, toujours droite, et rude, et
+brusque; elle avait pris au mur une image du christ, et s'&eacute;tait avanc&eacute;e
+vers moi, en me parlant comme pour me prendre au mot, l&agrave;, avec une
+na&iuml;vet&eacute;, une indiscr&eacute;tion sauvages.</p>
+
+<p>&laquo;C'est l&agrave;-dessus, monsieur, qu'elle vous demande de jurer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma m&egrave;re, non&raquo;, dit Yves tout confus, qui essayait de
+s'interposer, de l'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Moi, j'&eacute;tendis le bras vers cette image du christ, un peu surpris, un
+peu &eacute;mu peut-&ecirc;tre, et je r&eacute;p&eacute;tai:</p>
+
+<p>&laquo;Je jure de faire ce que je viens de dire.&raquo;</p>
+
+<p>Seulement mon bras tremblait l&eacute;g&egrave;rement, parce que je pressentais que
+l'engagement serait grave dans l'avenir.</p>
+
+<p>Et puis je pris la main d'Yves, qui baissait la t&ecirc;te, r&ecirc;veur:</p>
+
+<p>&laquo;Et toi, tu m'ob&eacute;iras, tu me suivras... <i>Mon fr&egrave;re</i>?&raquo;</p>
+
+<p>Lui r&eacute;pondit tout bas, h&eacute;sitant, d&eacute;tournant les yeux, avec le sourire
+d'un enfant:</p>
+
+<p>&laquo;Mais oui.... Bien s&ucirc;r...&raquo; </p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#table">XXIII</a></h2>
+
+
+<p>Nous n'e&ucirc;mes pas longtemps &agrave; dormir, cette nuit-l&agrave;, <i>mon fr&egrave;re</i> et moi,
+dans notre lit en armoire.</p>
+
+<p>D&egrave;s que le vieux coucou de la chaumi&egrave;re eut dit quatre heures de sa voix
+f&ecirc;l&eacute;e, vite il fallut nous lever; nous devions &ecirc;tre &agrave; Paimpol avant le
+jour, pour y prendre &agrave; six heures le diligence de Guingamp.</p>
+
+<p>&Agrave; quatre heures et demie, ce triste matin d'hiver, la pauvre petite
+porte s'ouvre pour nous laisser sortir; elle se referme sur un dernier
+baiser &agrave; Yves, de sa m&egrave;re qui pleure, sur une derni&egrave;re pression de main
+&agrave; moi. Nous nous &eacute;loignons tous deux dans la pluie froide et la nuit
+noire, et en voil&agrave; pour cinq ans.</p>
+
+<p>Dans les familles de marins, c'est ainsi.</p>
+
+<p>&Agrave; mi-chemin, nous entendons de loin sonner l'<i>Ang&eacute;lus</i> derri&egrave;re nous &agrave;
+Plouherzel. Nous nous croyons en retard, et nous nous mettons &agrave; courir,
+&agrave; courir. Nous avons le front baign&eacute; de sueur en arrivant &agrave; Paimpol.</p>
+
+<p>Nous nous &eacute;tions tromp&eacute;s; on avait avanc&eacute; l'heure de l'<i>Angelus</i>.</p>
+
+<p>Nous trouvons asile dans un cabaret d&eacute;j&agrave; ouvert, o&ugrave; nous d&eacute;jeunons en
+compagnie d'<i>Islandais</i> et d'autres <i>fr&egrave;res de la c&ocirc;te</i>.</p>
+
+<p>Et, le soir du m&ecirc;me jour, &agrave; onze heures, nous arrivons &agrave; Brest pour
+reprendre la mer.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a><a href="#table">XXIV</a></h2>
+
+
+<p>J'avais conscience d'avoir accept&eacute; une lourde charge en adoptant ce
+fr&egrave;re insoumis, d'autant plus que je prenais tr&egrave;s au s&eacute;rieux mon
+serment.</p>
+
+<p>Mais le sort nous s&eacute;para le surlendemain et mit bient&ocirc;t entre nous deux
+la moiti&eacute; de la terre.</p>
+
+<p>Yves prit le large dans l'Atlantique, et, moi, je partis pour le Levant,
+pour Stamboul.</p>
+
+<p>Ce fut seulement quinze mois plus tard, en mai 1877, que nous nous
+retrouv&acirc;mes &agrave; bord d'une certaine <i>M&eacute;d&eacute;e</i>, qui naviguait du c&ocirc;t&eacute; de la
+Chine et des Indes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a href="#table">XXV</a></h2>
+
+
+<p class="droit">&Agrave; bord de la <i>M&eacute;d&eacute;e</i>, avril 1877.</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a me va comme des gu&ecirc;tres &agrave; un lapin&raquo;, disait Yves d'un air d'enfant,
+en contemplant ses manches pagodes et sa robe en soie bleue de Birmanie.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; Y&eacute;, ville de Siam, au bord du golfe de Bengale. Il &eacute;tait assis
+au fond d'une taverne de mariniers, sur un escabeau d'une forme
+chinoise.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s ivre, et, quand il eut ainsi souri de se voir v&ecirc;tu comme
+un riche d'Asie, ses yeux redevinrent sombres et &eacute;teints, sa l&egrave;vre
+contract&eacute;e et d&eacute;daigneuse. &Agrave; ces moments-l&agrave;, il &eacute;tait capable de tout,
+comme dans ses anciens jours.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, il y avait le grand Kerboul, aussi gabier de misaine, qui
+venait de se faire apporter quinze verres d'une eau-de-vie tr&egrave;s co&ucirc;teuse
+de Singapoore, et les avait successivement vid&eacute;s, puis bris&eacute;s &agrave; coups de
+poing, avec le terrible s&eacute;rieux de l'ivresse bretonne. Et les d&eacute;bris de
+ces quinze verres couvraient la table sur laquelle il venait de poser
+ses deux pieds.</p>
+
+<p>Il y avait encore Barrada, le canonnier, toujours beau et tranquille,
+avec son sourire f&eacute;lin. Les gabiers l'avaient, par exception, invit&eacute; &agrave;
+leur f&ecirc;te. Et puis Le Hello, Baraz&egrave;re, six autres du grand m&acirc;t et quatre
+du beaupr&eacute;,&mdash;tous se carrant, avec des airs superbes, dans des robes
+asiatiques.</p>
+
+<p>Il y avait m&ecirc;me Le Hir l'idiot, un de l'&icirc;le de Sein, qu'ils avaient
+amen&eacute; pour rire et qui buvait des ordures d&eacute;lay&eacute;es dans son bol de rhum.
+Enfin deux forbans, deux <i>black-boules</i>, d&eacute;serteurs de tous les
+pavillons, anciennes connaissances d'Yves, qui les avait, ce soir-l&agrave;,
+ramass&eacute;s tendrement sur la plage.</p>
+
+<p>...C'&eacute;tait pour f&ecirc;ter sainte &Eacute;pissoire, patronne des gabiers, qu'ils
+s'&eacute;taient rassembl&eacute;s, et l'usage me commandait d'y para&icirc;tre avec eux,
+comme officier de man&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Depuis un an, ils n'avaient pas mis le pied &agrave; terre. Et le commandant,
+qui &eacute;tait content de son &eacute;quipage, leur avait permis, &agrave; eux, les
+meilleurs, de c&eacute;l&eacute;brer comme en France l'anniversaire de cette grande
+sainte; il avait choisi cette ville de Y&eacute;, parce qu'elle lui semblait
+pour nous la moins dangereuse, le peuple y &eacute;tant plus inoffensif
+qu'ailleurs et plus <i>maniable</i>.</p>
+
+<p>Dans cette salle, qui &eacute;tait vaste et basse, avec des murailles en
+papier, il y avait en m&ecirc;me temps que nous une bande de matelots de
+commerce am&eacute;ricains, qui buvaient avec des filles rousses &agrave; longues
+dents, &eacute;chapp&eacute;es des lupanars de l'Inde anglaise.</p>
+
+<p>Et ces intrus g&ecirc;naient les gabiers, qui voulaient &ecirc;tre seuls et le leur
+donnaient &agrave; entendre.</p>
+
+<p><i>Onze heures</i>.&mdash;Les bougies venaient d'&ecirc;tre renouvel&eacute;es dans les
+girandoles de couleur, tandis qu'au dehors la ville siamoise s'endormait
+dans la nuit chaude. Ici, on sentait qu'il y avait des coups de poing
+dans l'air, que les bras avaient besoin de se d&eacute;tendre et de frapper.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que c'est?&raquo; dit un des Am&eacute;ricains qui avait l'accent de
+Marseille, &laquo;qu'est-ce que c'est que ces Fran&ccedil;ais qui viennent ici faire
+la loi? Et celui-l&agrave; qui est avec eux (moi), le plus jeune de tous, qui a
+l'air de poser et de les commander?</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l&agrave;, dit Yves faisant mine de ne pas seulement daigner tourner la
+t&ecirc;te, celui-l&agrave; faudrait <i>qu'il aurait des moustaches</i>, celui qui y
+toucherait!</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l&agrave;, dit Barrada, qui il est? Attendez donc, nous allons vous
+l'apprendre, sans qu'il ait besoin de se d&eacute;ranger, et vous aller voir,
+enfants, <i>si &ccedil;a va reluire</i>!&raquo;</p>
+
+<p>...Yves leur avait d&eacute;j&agrave; lanc&eacute; son escabeau de forme chinoise, qui venait
+de crever le mur &agrave; toucher leurs t&ecirc;tes, et Barrada, d'un premier coup de
+poing, en avait chavir&eacute; deux. Les autres renvers&eacute;s sur les premiers,
+tous par terre, Kerboul assommait dans le tas, &agrave; grands coups de table,
+&eacute;parpillant sur les ennemis les d&eacute;bris de ses quinze verres.</p>
+
+<p>Alors on entendit au dehors des gongs et des sonnettes, des fr&ocirc;lements
+de soie, de petits rires aigres de femmes.</p>
+
+<p>Et les danseuses entr&egrave;rent. (Les gabiers s'&eacute;taient command&eacute; des
+danseuses.)....</p>
+
+<p>Ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent en les voyant para&icirc;tre, car elles &eacute;taient &eacute;tranges.
+Peintes comme des images chinoises, couvertes d'or et de pierres
+brillantes, des yeux &agrave; demi ferm&eacute;s, pareils &agrave; de petites fentes
+blanches, elles s'avan&ccedil;aient au milieu de nous avec des sourires de
+femmes mortes, tenant leurs bras en l'air et &eacute;cartant leurs doigts
+gr&ecirc;les, dont les grands ongles &eacute;taient enferm&eacute;s dans des &eacute;tuis d'or.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, des odeurs de baume et d'encens; on br&ucirc;lait des baguettes
+dans un r&eacute;chaud, et une fum&eacute;e alanguissante se r&eacute;pandait comme un nuage
+bleu.</p>
+
+<p>Les gongs sonnaient plus fort et ces fant&ocirc;mes dansaient, gardant leurs
+pieds immobiles, ex&eacute;cutant une esp&egrave;ce de mouvement rythm&eacute; du ventre avec
+des torsions de poignets. Toujours le sourire fig&eacute;, le regard blanc des
+cadavres; il semblait que cela seul e&ucirc;t vie en elles: ces gros reins
+cambr&eacute;s de goule qu'agitaient des tr&eacute;moussements lascifs, et puis, au
+bout des bras raidis, ces mains &eacute;cart&eacute;es, inqui&eacute;tantes, qui se
+tordaient.</p>
+
+<p>...Le Hello, qui, depuis longtemps, dormait par terre, entendant les
+gongs sonner si fort, se r&eacute;veilla et eut peur.</p>
+
+<p>&laquo;T&eacute;, pardi, les danseuses!&raquo; lui expliqua Barrada, gouailleur, riant de
+lui.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Oui, les danseuses!&raquo;</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait lev&eacute; et de sa large patte, qui cherchait en l'air,
+incertaine, il essayait de rabattre ces bras tendus et ces griffes
+dor&eacute;es, balbutiant, la langue &eacute;paisse: </p>
+
+<p>&laquo;Faut pas, figure de paravent, faut pas montrer les mains comme &ccedil;a,
+c'est vilain.... Je croyais que c'&eacute;tait... que c'&eacute;tait... le diable!&raquo;</p>
+
+<p>Et il retomba par terre, endormi.</p>
+
+<p>Barrada, lui, qui avait d&eacute;pass&eacute; ce soir sa dose habituelle, leur
+reprochait d'avoir la peau jaune et leur parlait de la sienne qui &eacute;tait
+blanche. &laquo;Blanche! Blanche!&raquo; il en rab&acirc;chait, de cette blancheur, qu'il
+s'exag&eacute;rait beaucoup du reste, et voulait maintenant la leur faire voir.
+D'abord son bras, puis sa poitrine; il disait: &laquo;Tiens, regarde, si c'est
+vrai!&raquo;</p>
+
+<p>Elles, les poup&eacute;es jaunes d'Asie, continuaient leurs lents et lugubres
+tr&eacute;moussements de b&ecirc;te, gardant le myst&egrave;re de leur rictus et de leurs
+yeux blancs tir&eacute;s vers les tempes. Et, &agrave; pr&eacute;sent, lui, Barrada,
+compl&egrave;tement nu, dansait devant elles, ayant l'air d'un marbre grec qui
+aurait pris vie tout &agrave; coup pour quelque bacchanale antique.</p>
+
+<p>...Mais les Birmanes, mont&eacute;es comme des automates, dans&egrave;rent longtemps,
+longtemps, plus longtemps que lui. Et, apr&egrave;s, &agrave; la fin de la nuit, quand
+les gongs eurent fait silence, les matelots furent pris de frayeur &agrave;
+l'id&eacute;e que ces femmes, pay&eacute;es pour leur plaisir, les attendaient. Les
+uns apr&egrave;s les autres, ils s'en all&egrave;rent du c&ocirc;t&eacute; de la plage n'osant pas
+les approcher.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a href="#table">XXVI</a></h2>
+
+
+<p>C'&eacute;tait le grand ami d'Yves, ce Barrada, qui s'&eacute;tait <i>d&eacute;brouill&eacute;</i>, pour
+repartir une troisi&egrave;me fois sur le m&ecirc;me navire que nous.</p>
+
+<p>Enfant naturel, pouss&eacute; &agrave; la belle &eacute;toile sur les quais de Bordeaux. Tr&egrave;s
+vicieux, avec un bon c&oelig;ur; plein de contrastes, certaines notions
+premi&egrave;res de respect humain lui manquaient absolument; son honneur, &agrave;
+lui, c'&eacute;tait d'&ecirc;tre plus beau que les autres, plus leste et plus fort,
+plus <i>d&eacute;brouillard</i> aussi. (<i>d&eacute;brouillard</i> et <i>d&eacute;brouillage</i> sont deux
+mots qui r&eacute;sument presque &agrave; eux seuls toute la marine; ils n'ont pas
+d'&eacute;quivalents acad&eacute;miques.)</p>
+
+<p>Moyennant salaire, ce Barrada professait &agrave; bord tous les genres
+d'exercices en usage parmi les matelots: boxe, canne, chausson, avec la
+gymnastique par-dessus le march&eacute;, et le chant, et la danse. Souple comme
+un clown; l'ami de tous les hercules de foire posant chez des
+sculpteurs; luttant pour de l'argent chez des saltimbanques.</p>
+
+<p>Au premier rang dans les f&ecirc;tes de matelots, mais toujours en invit&eacute;;
+buvant beaucoup, mais ne payant pas; buvant beaucoup, mais jamais trop,
+et passant au milieu de toutes les bacchanales, aussi droit, aussi
+souriant, aussi frais.</p>
+
+<p>Il avait &agrave; tout des reparties gouailleuses que d'autres n'auraient pas
+trouv&eacute;es; l'accent gascon les rendait plus dr&ocirc;les; et puis il terminait
+ses phrases par une esp&egrave;ce de son &agrave; lui: un demi-rire qui r&eacute;sonnait dans
+sa poitrine profonde comme ce rauquement des lions qui b&acirc;illent.</p>
+
+<p>D'ailleurs, bon, reconnaissant, serviable pour tous et fid&egrave;le &agrave; ses
+amis; n'ayant jamais qu'une parole et r&eacute;pondant toujours avec la
+franchise renversante des enfants terribles.</p>
+
+<p>Faisant argent de tout, par exemple, m&ecirc;me de sa beaut&eacute; &agrave; l'occasion. Et
+cela, na&iuml;vement, avec sa bonhomie de sauvage; tellement, que les autres,
+qui le savaient, lui pardonnaient comme &agrave; un plus enfant qu'eux. Yves se
+bornait &agrave; dire:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! &ccedil;a n'est pas joli, Barrada, je t'assure...&raquo; et ne lui en voulait
+pas non plus.</p>
+
+<p>Tout cela s'amassait, s'amassait, se condensait en grosses pi&egrave;ces d'or
+cousues contre ses reins dans une ceinture de cuir. Et c'&eacute;tait pour en
+arriver, apr&egrave;s son rengagement de cinq ans, &agrave; &eacute;pouser une petite
+Espagnole, qui faisait des modes, &agrave; Bordeaux, dans un beau magasin du
+passage Sainte-catherine; petite ouvri&egrave;re tr&egrave;s raffin&eacute;e, dont il portait
+toujours sur lui une photographie de profil, avec des cheveux coup&eacute;s sur
+le front et une &eacute;l&eacute;gante toque en fourrure, orn&eacute;e d'une aile d'oiseau.</p>
+
+<p>&laquo;Que voulez-vous! C'est une <i>amiti&eacute;</i> d'enfance!&raquo; disait-il, comme s'il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; n&eacute;cessaire de s'en excuser.</p>
+
+<p>Et, en attendant cette petite fianc&eacute;e, il s'abandonnait &agrave; beaucoup
+d'autres par int&eacute;r&ecirc;t souvent, quelquefois aussi par vraie bont&eacute; d'&acirc;me, &agrave;
+la mani&egrave;re d'Yves, pour ne pas faire de la peine.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a><a href="#table">XXVII</a></h2>
+
+
+<p class="droit">En mer, mai 1877.</p>
+
+<p>Depuis deux jours, la grande voix sinistre g&eacute;missait autour de nous. Le
+ciel &eacute;tait tr&egrave;s noir; il &eacute;tait comme dans ce tableau o&ugrave; le poussin a
+voulu peindre le d&eacute;luge; seulement toutes les nu&eacute;es remuaient,
+tourment&eacute;es par un vent qui faisait peur.</p>
+
+<p>Et cette grande voix s'enflait toujours, se faisait profonde,
+incessante; c'&eacute;tait comme une fureur qui s'exasp&eacute;rait. Nous nous
+heurtions dans notre marche &agrave; d'&eacute;normes masses d'eau, qui s'enroulaient
+en volutes &agrave; cr&ecirc;tes blanches et qui passaient avec des airs de se
+poursuivre; elles se ruaient sur nous de toutes leurs forces: alors
+c'&eacute;taient des secousses terribles et de grands bruits sourds.</p>
+
+<p>Quelquefois la <i>M&eacute;d&eacute;e</i> se cabrait, leur montait dessus, comme prise,
+elle aussi, de fureur contre elles. Et puis elle retombait toujours, la
+t&ecirc;te en avant, dans des creux tra&icirc;tres qui &eacute;taient derri&egrave;re; elle
+touchait le fond de ces esp&egrave;ces de vall&eacute;es qu'on voyait s'ouvrir,
+rapides, entre de hautes parois d'eau; et on avait h&acirc;te de remonter
+encore, de sortir d'entre ces parois courbes, luisantes, verd&acirc;tres, pr&egrave;s
+de se refermer.</p>
+
+<p>Une pluie glac&eacute;e rayait l'air en longues fl&egrave;ches blanches, fouettait,
+cuisait comme des coups de lani&egrave;res. Nous nous &eacute;tions rapproch&eacute;s du
+nord, en nous &eacute;levant le long de la c&ocirc;te chinoise, et ce froid inattendu
+nous saisissait.</p>
+
+<p>En haut, dans la m&acirc;ture, on essayait de serrer les huniers, d&eacute;j&agrave; au bas
+ris; la <i>cape</i> &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dure &agrave; tenir, et maintenant il fallait, co&ucirc;te
+que co&ucirc;te, marcher droit contre le vent, &agrave; cause de terres douteuses qui
+pouvaient &ecirc;tre l&agrave;, derri&egrave;re nous.</p>
+
+<p>Il y avait deux heures que les gabiers &eacute;taient &agrave; ce travail, aveugl&eacute;s,
+cingl&eacute;s, br&ucirc;l&eacute;s par tout ce qui leur tombait dessus, gerbes d'&eacute;cume
+lanc&eacute;es de la mer, pluie et gr&ecirc;le lanc&eacute;es du ciel; essayant, avec leurs
+mains crisp&eacute;es de froid qui saignaient, de crocher dans cette toile
+raide et mouill&eacute;e qui ballonnait sous le vent furieux. </p>
+
+<p>Mais on ne se voyait plus, on ne s'entendait plus.</p>
+
+<p>On en aurait eu assez rien que de se tenir pour n'&ecirc;tre pas emport&eacute;, rien
+que de se cramponner &agrave; toutes ces choses remuantes, mouill&eacute;es,
+glissantes d'eau;&mdash;et il fallait encore travailler en l'air, sur ces
+vergues qui se secouaient, qui avaient des mouvements brusques,
+d&eacute;sordonn&eacute;s, comme les derniers battements d'ailes d'un grand oiseau
+bless&eacute; qui r&acirc;le.</p>
+
+<p>Des cris d'angoisse venaient de l&agrave;-haut, de cette esp&egrave;ce de grappe
+humaine suspendue. Cris d'hommes, cris rauques, plus sinistres que ceux
+des femmes, parce qu'on est moins habitu&eacute; &agrave; les entendre; cris
+d'horrible douleur: une main prise quelque part, des doigts accroch&eacute;s,
+qui se d&eacute;pouillaient de leur chair ou s'arrachaient;&mdash;ou bien un
+malheureux, moins fort que les autres, crisp&eacute; de froid, qui sentait
+qu'il ne se tenait plus, que le vertige venait, qu'il allait l&acirc;cher et
+tomber.</p>
+
+<p>Et les autres, par piti&eacute;, l'attachaient, pour essayer de l'<i>affaler</i>
+jusqu'en bas.</p>
+
+<p>...Il y avait deux heures que cela durait; ils &eacute;taient &eacute;puis&eacute;s; ils ne
+pouvaient plus. Alors on les fit descendre, pour envoyer &agrave; leur place
+ceux de b&acirc;bord qui &eacute;taient plus repos&eacute;s et qui avaient moins froid.</p>
+
+<p>...Ils descendirent, bl&ecirc;mes, mouill&eacute;s, l'eau glac&eacute;e leur ruisselant dans
+la poitrine et dans le dos, les mains sanglantes, les ongles d&eacute;coll&eacute;s,
+les dents qui claquaient. Depuis deux jours on vivait dans l'eau, on
+avait &agrave; peine mang&eacute;, &agrave; peine dormi, et la force des hommes diminuait.</p>
+
+<p>C'est cette longue attente, cette longue fatigue dans le froid humide,
+qui sont les vraies horreurs de la mer. Souvent les pauvres mourants,
+avant de rendre leur dernier cri, leur dernier hoquet d'agonie, sont
+rest&eacute;s des jours et des nuits, tremp&eacute;s, salis, couverts d'une couche
+boueuse de sueur froide et de sel, d'un magma de mort.</p>
+
+<p>...Le grand bruit augmentait toujours. Il y avait des moments o&ugrave; &ccedil;a
+sifflait aigre et strident, comme dans un paroxysme d'exasp&eacute;ration
+m&eacute;chante: et puis d'autres o&ugrave; cela devenait grave, caverneux, puissant
+comme des sons immenses de cataclysme. Et on sautait toujours d'une lame
+&agrave; l'autre, et, &agrave; part la mer qui gardait encore sa mauvaise blancheur de
+bave et d'&eacute;cume, tout devenait plus noir. Un cr&eacute;puscule glacial tombait
+sur nous; derri&egrave;re ces rideaux sombres, derri&egrave;re toutes ces masses d'eau
+qui &eacute;taient dans le ciel, le soleil venait de dispara&icirc;tre, parce que
+c'&eacute;tait l'heure; il nous abandonnait, et il allait falloir se
+d&eacute;brouiller dans cette nuit....</p>
+
+<p>...Yves &eacute;tait mont&eacute; avec les b&acirc;bordais dans ce d&eacute;sarroi de la m&acirc;ture, et
+alors je regardais en haut, aveugl&eacute; moi aussi, ne percevant plus que par
+instants la grappe humaine en l'air.</p>
+
+<p>Et tout &agrave; coup, dans une plus grande secousse, la silhouette de cette
+grappe se rompit brusquement, changea de forme; deux corps s'en
+d&eacute;tach&egrave;rent, et tomb&egrave;rent les bras &eacute;cart&eacute;s dans les volutes mugissantes
+de la mer, tandis qu'un autre s'aplatit sur le pont, sans un cri, comme
+serait tomb&eacute; un homme d&eacute;j&agrave; mort. </p>
+
+<p>&laquo;Encore le <i>marchepied</i> cass&eacute;!&raquo; dit le ma&icirc;tre de quart, en frappant du
+pied avec rage. &laquo;Du filin pourri, qu'ils nous ont donn&eacute; dans ce sale
+port de Brest! Le grand Kerboul, &agrave; la mer. Le second, qui est-ce?&raquo;</p>
+
+<p>D'autres, raccroch&eacute;s par les mains &agrave; des cordages, un instant balanc&eacute;s
+dans le vide, remontaient maintenant, &agrave; la force des poignets, en se
+d&eacute;p&ecirc;chant,&mdash;tr&egrave;s vite, comme des singes.</p>
+
+<p>Je reconnus Yves, un de ceux qui grimpaient,&mdash;et alors, je repris ma
+respiration, que l'angoisse avait coup&eacute;e.</p>
+
+<p>Ceux qui &eacute;taient &agrave; la mer, on jeta bien des bou&eacute;es pour eux,&mdash;mais &agrave;
+quoi bon?&mdash;on aimait encore mieux ne plus les voir repara&icirc;tre, car
+alors, &agrave; cause de ce danger de <i>tomber en travers &agrave; la lame</i>, on
+n'aurait pas pu s'arr&ecirc;ter pour les reprendre, et il aurait fallu avoir
+ce courage horrible de les abandonner. Seulement on fit l'appel de ceux
+qui restaient, pour savoir le nom du second qu'on avait perdu: c'&eacute;tait
+un petit novice tr&egrave;s sage, que sa m&egrave;re, une veuve d&eacute;j&agrave; &acirc;g&eacute;e, &eacute;tait venue
+recommander au ma&icirc;tre avant le d&eacute;part de France.</p>
+
+<p>L'autre, celui qui s'&eacute;tait &eacute;cras&eacute; sur le pont, on le descendit tant bien
+que mal, &agrave; quatre, en le faisant encore tomber en route; on le porta
+dans l'infirmerie, qui &eacute;tait devenue un cloaque immonde, o&ugrave;
+bouillonnaient deux pieds d'eau boueuse et noire, avec des fioles
+bris&eacute;es, des odeurs de tous les rem&egrave;des r&eacute;pandus. Pas m&ecirc;me un endroit o&ugrave;
+le laisser finir en paix; la mer n'avait seulement pas de piti&eacute; pour ce
+mourant, elle continuait de le faire danser, de le <i>sauter</i> de plus
+belle. Il avait retrouv&eacute; une esp&egrave;ce de son de la gorge, un r&acirc;lement qui
+sortait encore, perdu dans tous les grands bruits des choses. On aurait
+peut-&ecirc;tre pu le secourir, prolonger son agonie, avec un peu de calme.
+Mais il mourut l&agrave; assez vite, entre les mains d'infirmiers devenus
+stupides de peur, qui voulaient le faire manger.</p>
+
+<p><i>Huit heures du soir</i>.&mdash;&Agrave; ce moment, la charge du quart &eacute;tait lourde, et
+c'&eacute;tait &agrave; mon tour de la prendre.</p>
+
+<p>On se tenait comme on pouvait. On ne voyait plus rien. On &eacute;tait au
+milieu de tant de bruit, que la voix des hommes semblait n'avoir plus
+aucun son; les sifflets d'argent, forc&eacute;s &agrave; pleine poitrine, per&ccedil;aient
+mieux, comme des chants fl&ucirc;t&eacute;s de tout petits oiseaux.</p>
+
+<p>On entendait des coups terribles frapp&eacute;s contre les murailles du navire
+comme par des b&eacute;liers &eacute;normes. Toujours les grands trous d'eau qui se
+creusaient, tout b&eacute;ants, partout; on s'y sentait jet&eacute;, t&ecirc;te baiss&eacute;e,
+dans la nuit profonde. Et puis une force vous heurtait d'une pouss&eacute;e
+brutale, vous relan&ccedil;ait tr&egrave;s haut en l'air, et toute la <i>M&eacute;d&eacute;e</i> vibrait,
+en ressautant, comme un monstrueux tambour. Alors, on avait beau se
+cramponner, on se sentait rebondir, et vite on se recramponnait plus
+fort, en fermant la bouche et les yeux, parce qu'on devinait d'instinct,
+sans voir, que c'&eacute;tait le moment o&ugrave; une &eacute;paisse masse d'eau allait
+balayer l'air, et peut-&ecirc;tre vous balayer aussi.</p>
+
+<p>Toujours cela recommen&ccedil;ait, ces chutes en avant, et puis ces sauts avec
+l'affreux bruit de tambour.</p>
+
+<p>Et, apr&egrave;s chacun de ces chocs, il y avait encore des ruissellements de
+l'eau qui retombait de partout, et mille objets qui se brisaient, mille
+cassons qui roulaient dans l'obscurit&eacute;, tout cela prolongeant en queue
+sinistre l'effroi du premier grand bruit.</p>
+
+<p>...Et les gabiers, et mon pauvre Yves, que faisaient-ils l&agrave;-haut? Les
+m&acirc;ts, les vergues, on les apercevait par instants, dans le noir, en
+silhouettes, quand on pouvait encore regarder &agrave; travers cette douleur
+cuisante que causait la gr&ecirc;le; on apercevait ces formes de grandes
+croix, &agrave; deux &eacute;tages comme les croix russes, agit&eacute;es dans l'ombre avec
+des mouvements de d&eacute;tresse, des gestes fous.</p>
+
+<p>&laquo;Faites-les descendre&raquo;, me dit le commandant, qui pr&eacute;f&eacute;rait le danger de
+ce hunier non serr&eacute; &agrave; la peur de perdre encore des hommes.</p>
+
+<p>Je le donnai vite, avec joie, cet ordre-l&agrave;. Mais Yves, d'en haut, me
+r&eacute;pondit &agrave; l'aide de son sifflet, que c'&eacute;tait presque fini; plus que la
+<i>jarreti&egrave;re du point</i>, qui &eacute;tait cass&eacute;e, &agrave; remplacer par un <i>bout</i>
+quelconque, et puis ils allaient tous descendre, ayant serr&eacute; leur voile,
+achev&eacute; leur ouvrage.</p>
+
+<p>...Apr&egrave;s, quand ils furent tous en bas et au complet, je respirai mieux.
+Plus d'hommes en l'air, plus rien &agrave; faire l&agrave;-haut, plus qu'&agrave; attendre.
+Oh! Alors, je trouvai qu'il faisait presque beau, qu'on &eacute;tait presque
+bien sur cette passerelle, &agrave; pr&eacute;sent qu'on m'avait enlev&eacute; le poids si
+lourd de cette inqui&eacute;tude.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a><a href="#table">XXVIII</a></h2>
+
+
+
+<p>...<i>Minuit</i>,&mdash;la fin du quart,&mdash;l'heure d'aller se chercher un abri.</p>
+
+<p>En bas, dans la batterie calfeutr&eacute;e, c'&eacute;tait la temp&ecirc;te avec ses dessous
+de mis&egrave;re, avec ses r&eacute;alit&eacute;s pitoyables.</p>
+
+<p>D'un bout &agrave; l'autre, on voyait cette sorte de longue halle sombre, &agrave;
+demi &eacute;clair&eacute;e par des fanaux qui vacillaient. Les gros canons, appuy&eacute;s
+sur leurs <i>jambes de force</i>, se tenaient tant bien que mal, cord&eacute;s par
+des c&acirc;bles de fer. Et tout ce lieu remuait; il avait les mouvements
+d'une chose qu'on secouerait dans un crible, qu'on secouerait sans
+tr&ecirc;ve, sans merci, perp&eacute;tuellement, avec une rage aveugle; il craquait
+de partout, il avait des tressaillements de chose anim&eacute;e qui souffre,
+tiraill&eacute;, ext&eacute;nu&eacute;, comme pr&egrave;s de s'&eacute;ventrer et de mourir. </p>
+
+<p>Et les grandes eaux du dehors, qui voulaient entrer, filtraient &ccedil;&agrave; et l&agrave;
+en filets, en gerbes sinistres.</p>
+
+<p>On se sentait soulev&eacute; si vite, que les jambes pliaient,&mdash;et puis les
+choses se d&eacute;robaient, les choses s'enfon&ccedil;aient sous les pas,&mdash;et on
+descendait avec tout, en se raidissant malgr&eacute; soi comme pour une esp&egrave;ce
+de r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>Il y avait des sons aigres, faux, &eacute;tonnants, qui sortaient de partout;
+toute cette membrure en forme d'oiseau de mer qui &eacute;tait la <i>M&eacute;d&eacute;e</i> se
+disjoignait peu &agrave; peu, en g&eacute;missant sous l'effort terrible. Et, dehors,
+derri&egrave;re le mur de bois, toujours le m&ecirc;me grand bruit sourd, la m&ecirc;me
+grande voix d'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>Mais tout tenait bon quand m&ecirc;me: la longue batterie demeurait intacte,
+on la voyait toujours, d'un bout &agrave; l'autre, par moment toute pench&eacute;e, &agrave;
+demi retourn&eacute;e, ou bien se redressant toute droite avec une secousse,
+ayant l'air plus longue encore dans cette obscurit&eacute; o&ugrave; les fanaux
+&eacute;taient perdus, paraissant se d&eacute;former et grandir, dans tout ce bruit,
+comme un lieu vague de r&ecirc;ve....</p>
+
+<p>Au plafond tr&egrave;s bas &eacute;taient pendues d'interminables rang&eacute;es de poches en
+toile gonfl&eacute;es toutes par un contenu lourd, ayant l'air de ces nids que
+les araign&eacute;es accrochent aux murailles,&mdash;des poches grises enfermant
+chacune un &ecirc;tre humain, des hamacs de matelots.</p>
+
+<p>&Ccedil;&agrave; et l&agrave;, on voyait pendre un bras, ou une jambe nue. Les uns dormaient
+bien, &eacute;puis&eacute;s par les fatigues; d'autres s'agitaient et parlaient tout
+haut dans de mauvais songes. Et tous ces hamacs gris se balan&ccedil;aient, se
+fr&ocirc;laient dans un mouvement perp&eacute;tuel; ou bien se heurtaient durement,
+et les t&ecirc;tes se blessaient.</p>
+
+<p>Sur le plancher, au-dessous des pauvres dormeurs, c'&eacute;tait un lac d'eau
+noire qui roulait de droite et de gauche, entra&icirc;nant des v&ecirc;tements
+souill&eacute;s, des morceaux de pain ou de biscuit, des soupes chavir&eacute;es,
+toute sorte de d&eacute;tritus et de d&eacute;jections immondes. Et, de temps en
+temps, on voyait des hommes h&acirc;ves, d&eacute;faits, demi-nus, grelottants avec
+leur chemise mouill&eacute;e, qui erraient sous ces rang&eacute;es de hamacs gris,
+cherchant le leur, eux aussi, cherchant leur pauvre couchette suspendue,
+leur seul g&icirc;te un peu chaud, un peu sec, o&ugrave; ils allaient trouver une
+esp&egrave;ce de repos. Ils passaient en titubant, s'accrochant pour ne pas
+tomber, et heurtant de la t&ecirc;te ceux qui dormaient: chacun pour soi en
+pareil cas, on ne prend plus garde &agrave; personne. Leurs pieds glissaient
+dans les flaques d'eau et d'immondices; ils &eacute;taient insouciants de leur
+malpropret&eacute; comme les animaux en d&eacute;tresse.</p>
+
+<p>Une bu&eacute;e lourde &agrave; respirer emplissait cette batterie; toutes ces ordures
+qui roulaient par terre donnaient l'impression d'un repaire de b&ecirc;tes
+malades, et on sentait cette puanteur &acirc;cre qui est particuli&egrave;re aux
+bas-fonds des navires pendant les mauvais jours de la mer.</p>
+
+<p>&Agrave; minuit, Yves, lui aussi, descendit dans la batterie avec les autres
+gabiers de b&acirc;bord; ils avaient fait un suppl&eacute;ment de quart d'une heure,
+&agrave; cause des embarcations qu'il avait fallu <i>ressaisir</i>. Ils se coul&egrave;rent
+par le panneau entre-b&acirc;ill&eacute; qui se referma sur eux et vinrent se m&ecirc;ler &agrave;
+cette mis&egrave;re flottante.</p>
+
+<p>Ils avaient pass&eacute; cinq heures &agrave; leur rude travail, balanc&eacute;s dans le
+vide, &eacute;vent&eacute;s par les grands souffles furieux de l&agrave;-haut, et tout
+tremp&eacute;s par cette pluie fouettante qui leur avait br&ucirc;l&eacute; le visage. Ils
+firent une grimace de d&eacute;go&ucirc;t en p&eacute;n&eacute;trant dans ce lieu ferm&eacute; o&ugrave; l'air
+sentait la mort.</p>
+
+<p>Yves disait, avec son grand air d&eacute;daigneux:</p>
+
+<p>&laquo;Pour s&ucirc;r, c'est encore ces <i>Parisiens</i> qui nous ont apport&eacute; la peste
+ici.&raquo;</p>
+
+<p>Ils n'&eacute;taient pas malades, eux qui &eacute;taient de vrais matelots; ils
+avaient encore la poitrine dilat&eacute;e par tout ce vent de la hune, et la
+fatigue saine qu'ils venaient d'endurer allait leur donner un peu de bon
+sommeil. </p>
+
+<p>Ils marchaient sur les boucles, sur les taquets, sur les bouts des
+aff&ucirc;ts, avec pr&eacute;caution, pour &eacute;viter l'eau boueuse et les
+ordures,&mdash;posant leurs pieds nus sur toutes les saillies, se perchant
+avec des frayeurs de chatte. Pr&egrave;s de leurs hamacs, ils se
+d&eacute;shabill&egrave;rent, suspendant leurs bonnets, suspendant leurs grands
+couteaux &agrave; cha&icirc;ne de cuir, leurs v&ecirc;tements tremp&eacute;s, suspendant tout, et
+se suspendant eux-m&ecirc;mes; et, quand ils furent nus, ils &eacute;pousset&egrave;rent de
+la main un peu d'eau qui ruisselait encore sur leur poitrine dure.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi, ils s'enlev&egrave;rent au plafond avec une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de clown, et
+s'&eacute;tendirent, tout contre les poutres blanches, dans leur &eacute;troite
+couchette de toile. En haut, au-dessus d'eux apr&egrave;s chaque grande
+secousse, on entendait comme le passage d'une cataracte; c'&eacute;taient les
+lames, les grandes masses d'eau qui balayaient le pont. Mais la rang&eacute;e
+de leurs hamacs prit quand m&ecirc;me le balancement lourd des rang&eacute;es
+voisines en grin&ccedil;ant sur les crocs de fer, et eux s'endormirent
+profond&eacute;ment au milieu du grand bruit terrible.</p>
+
+<p>...Bient&ocirc;t, autour du hamac d'Yves, les femmes birmanes vinrent danser.
+Au milieu du nuage d'encens, rendu plus t&eacute;n&eacute;breux par le r&ecirc;ve, elles
+arriv&egrave;rent l'une apr&egrave;s l'autre avec leur sourire mort, en d'&eacute;tranges
+costumes de soie, toutes couvertes de pierreries.</p>
+
+<p>Elles balan&ccedil;aient leurs hanches mollement, au son du gong, tenant leurs
+mains en l'air et leurs doigts &eacute;cart&eacute;s comme les fant&ocirc;mes. Elles avaient
+des contournements &eacute;pileptiques des poignets, qui faisaient
+s'enchev&ecirc;trer leurs longues griffes enferm&eacute;es dans des &eacute;tuis d'or.</p>
+
+<p>Le gong, c'&eacute;tait la temp&ecirc;te qui en jouait, dehors, contre les
+murailles....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a href="#table">XXIX</a></h2>
+
+
+<p>Moi aussi, &agrave; minuit, quand j'eus fini mon quart et vu descendre Yves, je
+rentrai dans ma chambre pour essayer de dormir. Apr&egrave;s tout, cela ne nous
+regardait plus ni l'un ni l'autre, le sort du navire; nous avions fourni
+notre temps de veille et de travail. Nous pouvions nous coucher
+maintenant avec cette insouciance absolue qu'on a sur mer lorsque les
+heures de service sont finies. </p>
+
+<p>Dans ma chambre &agrave; moi, qui &eacute;tait sur le pont, l'air ne manquait pas,&mdash;au
+contraire. Par les vitres bris&eacute;es, toutes les rafales et la pluie
+furieuse pouvaient entrer; les rideaux se tordaient en spirales et
+montaient au plafond avec des bruits d'ailes.</p>
+
+<p>Comme Yves, je suspendis mes v&ecirc;tements mouill&eacute;s. L'eau ruisselait sur ma
+poitrine.</p>
+
+<p>On n'&eacute;tait gu&egrave;re bien dans ma couchette, j'y fus vite endormi pourtant,
+par exc&egrave;s de fatigue. Roul&eacute;, secou&eacute;, &agrave; demi chavir&eacute;, je me sentais m'en
+aller de droite et de gauche, et ma t&ecirc;te se heurtait sur le bois,
+douloureusement. J'avais conscience de tout cela dans mon sommeil, mais
+je dormais. Je dormais et je r&ecirc;vais d'Yves.&mdash;De l'avoir vu tomber, dans
+le jour, cela m'avait laiss&eacute; une esp&egrave;ce d'inqui&eacute;tude et comme la notion
+vague d'avoir &eacute;t&eacute; fr&ocirc;l&eacute; de pr&egrave;s par une chose sinistre.</p>
+
+<p>Je r&ecirc;vais que j'&eacute;tais couch&eacute; dans un hamac, comme autrefois au temps de
+mes premi&egrave;res ann&eacute;es de mer. Le hamac d'Yves &eacute;tait pr&egrave;s du mien. Nous
+&eacute;tions balanc&eacute;s terriblement, et le sien se d&eacute;crochait. Au-dessous de
+nous, il y avait une agitation confuse de quelque chose de noir qui
+devait &ecirc;tre l'eau profonde,&mdash;et lui, allait tomber l&agrave;-dedans. Alors je
+cherchais &agrave; le retenir avec mes mains, qui n'avaient plus de force, qui
+&eacute;taient molles comme dans les r&ecirc;ves. J'essayais de le prendre &agrave;
+bras-le-corps, de nouer mes mains autour de sa poitrine, me rappelant
+que sa m&egrave;re me l'avait confi&eacute;; et je comprenais avec angoisse que je ne
+le pouvais pas, que je n'en &eacute;tais plus capable; il allait m'&eacute;chapper et
+dispara&icirc;tre dans tout ce noir mouvant qui bruissait au-dessous de
+nous.... Et puis ce qui me faisait peur, c'est qu'il ne se r&eacute;veillait
+pas et qu'il &eacute;tait glac&eacute;, d'un froid qui me p&eacute;n&eacute;trait, moi aussi,
+jusqu'&agrave; la moelle des os; m&ecirc;me, la toile de son hamac &eacute;tait devenue
+rigide comme la gaine d'une momie....</p>
+
+<p>Et je sentais dans ma t&ecirc;te les vraies secousses, la vraie douleur de
+tous ces chocs, je m&ecirc;lais ce r&eacute;el avec l'imaginaire de mon r&ecirc;ve, comme
+il arrive dans les &eacute;tats d'extr&ecirc;me fatigue, et alors la vision sinistre
+en prenait d'autant plus d'intensit&eacute; et de vie....</p>
+
+<p>Ensuite, je perdis conscience de tout, m&ecirc;me du mouvement et du bruit, et
+ce fut alors seulement que le repos commen&ccedil;a....</p>
+
+<p>...Quand je me r&eacute;veillai, c'&eacute;tait le matin. La premi&egrave;re lumi&egrave;re &eacute;tait de
+cette couleur jaune qui est particuli&egrave;re aux levers du soleil les jours
+de temp&ecirc;te et on entendait toujours le m&ecirc;me grand bruit. </p>
+
+<p>Yves venait d'entr'ouvrir ma porte et me regardait. Il &eacute;tait arc-bout&eacute;
+dans l'ouverture, se tenant d'une main, penchant son torse en avant et
+en arri&egrave;re, suivant les besoins de l'instant, pour conserver son
+&eacute;quilibre. Il avait repris ses pauvres v&ecirc;tements mouill&eacute;s, et il &eacute;tait
+tout couvert du sel de la mer, qui s'&eacute;tait d&eacute;pos&eacute; dans ses cheveux, dans
+sa barbe comme une poussi&egrave;re blanche.</p>
+
+<p>Il souriait, l'air tranquille et tr&egrave;s doux.</p>
+
+<p>&laquo;J'avais envie de vous voir, dit-il; c'est que j'ai beaucoup r&ecirc;v&eacute; sur
+vous cette nuit. Tout le temps j'ai vu ces bonnes femmes de Birmanie
+avec leurs grands ongles en or, vous savez? Elles vous entouraient avec
+leurs mauvaises singeries, et je ne pouvais pas r&eacute;ussir &agrave; les renvoyer.
+Apr&egrave;s cela, elles voulaient vous manger. Heureusement qu'on a sonn&eacute; le
+branle-bas; j'en &eacute;tais tout en sueur de la peur que &ccedil;a me faisait....</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, moi aussi, je suis content de te voir, mon pauvre Yves; car,
+de mon c&ocirc;t&eacute;, <i>j'ai beaucoup r&ecirc;v&eacute; sur toi</i>.... Est-ce qu'il fait toujours
+aussi mauvais qu'hier?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre un peu plus <i>maniable</i>. Et puis voil&agrave; le jour. Tant qu'il
+fait clair, vous savez? C'est toujours mieux pour travailler dans la
+m&acirc;ture. Mais, quand il fait aussi noir que dans le trou du diable, comme
+cette nuit, &ccedil;a ne va pas du tout.&raquo;</p>
+
+<p>Yves promena un regard de satisfaction tout autour de ma chambre,
+install&eacute;e par lui en pr&eacute;vision du gros temps. Rien n'avait boug&eacute;, gr&acirc;ce
+&agrave; son arrangement. Par terre, c'&eacute;tait bien un lac d'eau sal&eacute;e sur lequel
+diverses choses flottaient; mais les objets auxquels je tenais un peu
+&eacute;taient rest&eacute;s suspendus ou fix&eacute;s, comme les meubles, aux panneaux des
+murs par des clous et des corni&egrave;res de fer. Tout &eacute;tait cord&eacute;, ficel&eacute;,
+attach&eacute; avec un soin extr&ecirc;me au moyen de cordes goudronn&eacute;es de toutes
+les grosseurs. On voyait des armes, des bronzes nou&eacute;s avec des v&ecirc;tements
+dans un p&ecirc;le-m&ecirc;le bizarre. Des masques japonais &agrave; longue chevelure
+humaine nous regardaient &agrave; travers des treillis de ficelle au goudron;
+ils avaient le m&ecirc;me rire lointain, le m&ecirc;me tirement d'yeux que ces
+femmes birmanes aux ongles d'or qui avaient voulu me manger dans le r&ecirc;ve
+d'Yves....</p>
+
+<p>...Une sonnerie de clairon tout &agrave; coup, alerte et joyeuse: <i>le rappel au
+lavage!</i></p>
+
+<p>Ce clairon avait des vibrations gr&ecirc;les, un peu argentines, dans ce
+beuglement formidable du vent.</p>
+
+<p>Laver le pont quand les lames d&eacute;ferlent dessus, cela semblerait une
+op&eacute;ration tr&egrave;s insens&eacute;e &agrave; des gens de terre. Nous, nous ne trouvions pas
+cela trop extraordinaire; cela se fait tous les matins, ce lavage,
+toujours et quand m&ecirc;me; c'est une des r&egrave;gles primordiales de la vie
+maritime. Et Yves me quitta en disant, comme s'il se f&ucirc;t agi de la chose
+du monde la plus naturelle:</p>
+
+<p>&laquo;Ah!... Je m'en vais &agrave; <i>mon poste de propret&eacute;</i>, alors...&raquo;</p>
+
+<p>Cependant ce clairon avait p&eacute;ch&eacute; par exc&egrave;s de z&egrave;le et sonn&eacute; sans ordre,
+&agrave; son heure habituelle; car on ne lava pas le pont ce matin-l&agrave;.</p>
+
+<p>...On sentait bien que c'&eacute;tait plus <i>maniable</i>, comme disait Yves: les
+mouvements &eacute;taient plus allong&eacute;s, plus r&eacute;guliers, plus semblables &agrave; des
+balancements de houle. La mer &eacute;tait moins dure, et on n'entendait plus
+tant de ces grands chocs au bruit profond et sourd.</p>
+
+<p>Et puis le jour arrivait,&mdash;un vilain jour, il est vrai, une &eacute;trange
+lividit&eacute; jaune, mais enfin c'&eacute;tait le jour, moins sinistre que la nuit.</p>
+
+<p>...Notre heure n'&eacute;tait pas venue sans doute; car, le surlendemain, nous
+retrouv&acirc;mes le calme dans un port, en Chine, &agrave; Hong-Kong.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXX" id="XXX"></a><a href="#table">XXX</a></h2>
+
+
+<p class="droit">Septembre 1877.</p>
+
+<p>La <i>M&eacute;d&eacute;e</i> a rebrouss&eacute; chemin depuis longtemps.</p>
+
+<p>Tous les vents, tous les courants l'ont favoris&eacute;e. Elle a march&eacute;, march&eacute;
+si vite, pendant des jours et des nuits, qu'on en a perdu la notion des
+lieux et des distances. Vaguement on a vu passer le d&eacute;troit de Malacca,
+franchi &agrave; la course; la mer Rouge, remont&eacute;e &agrave; la vapeur dans un
+&eacute;blouissement grand lion couch&eacute; de Gibraltar. Maintenant on veille
+l'horizon, et la premi&egrave;re terre qui para&icirc;tra tout &agrave; l'heure sera une
+terre bretonne.</p>
+
+<p>Je suis arriv&eacute; moi, sur cette <i>M&eacute;d&eacute;e</i>, juste pour finir la campagne, et,
+cette fois, ma promenade avec Yves n'aura pas dur&eacute; cinq mois.</p>
+
+<p>Au milieu de l'&eacute;tendue grise, il y a maintenant des tra&icirc;n&eacute;es blanches;
+puis une tour avec de petits &icirc;lots sombres, &eacute;parpill&eacute;s; tout cela encore
+tr&egrave;s lointain et &agrave; peine visible, sous le mauvais jour terne qui nous
+enveloppe.</p>
+
+<p>Nous nous figurions sans peine &ecirc;tre encore l&agrave;-bas, dans cette extr&ecirc;me
+Asie, que nous avons quitt&eacute;e hier; car les choses &agrave; bord n'ont pas
+chang&eacute; de place, ni les visages non plus. Nous sommes toujours encombr&eacute;s
+de chinoiseries; nous continuons &agrave; manger des fruits cueillis l&agrave;-bas et
+encore verts; nous tra&icirc;nons avec nous des odeurs chinoises.</p>
+
+<p>Mais pas du tout; notre maison s'est d&eacute;plac&eacute;e singuli&egrave;rement vite; cette
+tour et ces &icirc;lots, ce sont les Pierres-Noires; Brest est l&agrave; tout pr&egrave;s,
+et, avant la nuit, nous y serons entr&eacute;s.</p>
+
+<p>...Toujours une &eacute;motion de souvenir quand repara&icirc;t cette grande rade de
+Brest, imposante et solennelle, et ces grands navires de la marine &agrave;
+voiles qu'on est d&eacute;shabitu&eacute; de voir ailleurs. Toutes mes premi&egrave;res
+impressions de marine, toutes mes premi&egrave;res impressions de Bretagne,&mdash;et
+puis enfin c'est la France....</p>
+
+<p>Le <i>Borda</i>, l&agrave;-bas; je le regarde et je retrouve dans ma m&eacute;moire le
+bureau sur lequel j'ai pass&eacute;, accoud&eacute;, de longues heures d'&eacute;tude; et le
+tableau noir sur lequel j'&eacute;crivais fi&eacute;vreusement, avant l'examen, les
+formules compliqu&eacute;es de la m&eacute;canique et de l'astronomie.</p>
+
+<p>Yves, &agrave; cette &eacute;poque, &eacute;tait un petit gar&ccedil;on qu'on e&ucirc;t dit s&eacute;rieux et
+sage, un petit novice breton, &agrave; la figure tr&egrave;s douce, qui habitait le
+vaisseau d'&agrave; c&ocirc;t&eacute;, la <i>Bretagne</i>, le voisin et le compagnon du <i>Borda</i>.
+Nous &eacute;tions des enfants, alors,&mdash;aujourd'hui des hommes
+faits,&mdash;demain... la vieillesse,&mdash;apr&egrave;s-demain, mourir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a><a href="#table">XXXI</a></h2>
+
+
+<p>Dimanche, jour de grande <i>so&ucirc;lerie</i> dans Brest.</p>
+
+<p><i>Dix heures du soir</i>.&mdash;Nuit calme, clair de lune sur la mer tranquille;
+&agrave; bord de la <i>M&eacute;d&eacute;e</i>, les matelots ont fini de chanter leurs longues
+chansons, et le silence vient de se faire.</p>
+
+<p>Depuis la tomb&eacute;e de la nuit, mes yeux sont tourn&eacute;s vers les lumi&egrave;res de
+la ville. J'attends avec inqui&eacute;tude cette chaloupe dont Yves est le
+patron: elle est all&eacute;e &agrave; terre et ne revient pas.</p>
+
+<p>Enfin, voici son feu rouge qui s'avance, en retard de deux heures!</p>
+
+<p>La mer est sonore la nuit; d&eacute;j&agrave; on entend des cris qui se m&ecirc;lent au
+bruit des avirons; il doit se passer dans cette chaloupe d'&eacute;tranges
+choses. </p>
+
+<p>...Elle est &agrave; peine accost&eacute;e; trois ma&icirc;tres ivres, furieux, se
+pr&eacute;cipitent &agrave; bord et me demandent la t&ecirc;te d'Yves:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'on le mette aux fers pour commencer; qu'on le juge et qu'on le
+fusille apr&egrave;s car il a frapp&eacute; ses sup&eacute;rieurs en service.&raquo;</p>
+
+<p>Yves est l&agrave; debout, tremblant de la lutte qu'il vient de soutenir. Ces
+trois ma&icirc;tres l'ont battu, ou du moins ont essay&eacute; de le battre.</p>
+
+<p>&laquo;Ils croyaient me faire du mal!&raquo; dit-il avec m&eacute;pris; et il jure qu'il
+n'a pas rendu les coups de ces trois vieux; d'ailleurs, il les e&ucirc;t
+chavir&eacute;s ensemble du revers de sa main. Non: il les a laiss&eacute;s
+s'accrocher &agrave; lui et le d&eacute;chirer; ils lui ont &eacute;gratign&eacute; le visage et mis
+ses v&ecirc;tements en lambeaux, parce qu'il refusait de leur laisser
+conduire la chaloupe, &agrave; eux qui &eacute;taient ivres.</p>
+
+<p>Tous les chaloupiers aussi sont ivres, par la faute d'Yves, qui les a
+laiss&eacute;s boire.</p>
+
+<p>...Et les trois ma&icirc;tres se tiennent toujours l&agrave;, tout pr&egrave;s de lui,
+continuant de crier, de l'injurier, de le menacer, trois vieux ivrognes,
+grotesques dans leur b&eacute;gaiement de fureur, et qui seraient tr&egrave;s risibles
+si la discipline, implacable, n'&eacute;tait pas derri&egrave;re eux pour rendre cette
+sc&egrave;ne affreusement grave.</p>
+
+<p>Yves, debout, les poings serr&eacute;s, les cheveux tomb&eacute;s sur le front, la
+chemise d&eacute;chir&eacute;e, la poitrine toute nue, &agrave; bout de courage pour endurer
+ces injures, pr&ecirc;t &agrave; frapper, en appelle &agrave; moi du regard, dans sa
+d&eacute;tresse.</p>
+
+<p>&Ocirc; la discipline militaire! &agrave; certaines heures, elle est bien lourde. Je
+suis l'officier de quart, moi, et il est contre toutes les r&egrave;gles que je
+m'en m&ecirc;le autrement que par des paroles calmes, et en les remettant tous
+&agrave; la justice du capitaine d'armes.</p>
+
+<p>Contre toutes les r&egrave;gles, aussi, je saute &agrave; bas de la passerelle et je
+me jette sur Yves:&mdash;il &eacute;tait temps!&mdash;je passe mes bras autour de ses
+bras &agrave; lui, que j'arr&ecirc;te ainsi dans les miens au moment terrible o&ugrave; ils
+allaient frapper.</p>
+
+<p>Et je les regarde, les autres, qui alors, en pr&eacute;sence de ce renversement
+de la situation, battent en retraite comme des chiens devant leur
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Heureusement c'est la nuit, et il n'y a pas de t&eacute;moins. Les chaloupiers,
+seuls,&mdash;et ils sont ivres.&mdash;Puis, d'ailleurs, je suis s&ucirc;r d'eux: ce sont
+de braves enfants, et, s'il faut aller devant un conseil, ils ne nous
+chargeront pas.</p>
+
+<p>...Alors je prends Yves par les &eacute;paules, et, passant devant ses trois
+ennemis, qui se rangent pour nous faire place, je l'emm&egrave;ne dans ma
+chambre et l'y renferme &agrave; double tour. L&agrave;, pour le moment, il est en
+s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>On m'appelle chez le commandant, que tout ce bruit a r&eacute;veill&eacute;. H&eacute;las! Il
+faut le lui expliquer.</p>
+
+<p>Et j'explique, en att&eacute;nuant le plus possible la faute de mon pauvre
+Yves. J'explique; apr&egrave;s, pendant quelques mortelles minutes, je supplie:
+je crois que je n'avais suppli&eacute; de ma vie, il me semble que ce n'est
+plus moi qui parle. Et tout ce que je puis dire ou faire vient se briser
+contre le raisonnement glacial de cet homme, qui tient entre ses mains
+cette existence d'Yves, qu'on m'a confi&eacute;e.</p>
+
+<p>J'ai bien r&eacute;ussi l&agrave;-haut &agrave; &eacute;carter le plus grave, la question de coups
+donn&eacute;s &agrave; des sup&eacute;rieurs; mais restent les outrages et le refus
+d'ob&eacute;issance. Yves a fait tout cela: dans le fond, c'est peut-&ecirc;tre
+inique et r&eacute;voltant; dans la lettre, c'est vrai.</p>
+
+<p>Ordre de le mettre aux fers tout de suite, pour commencer, et de l'y
+envoyer conduire par la garde, &agrave; cause de ce bruit et de ce scandale.</p>
+
+<p>Pauvre Yves! C'&eacute;tait la fatalit&eacute; acharn&eacute;e contre lui, car, cette fois,
+il n'&eacute;tait pas bien coupable. Et tout cela arrivait maintenant qu'il
+&eacute;tait plus sage, maintenant qu'il faisait de grands efforts pour ne plus
+boire et se bien conduire!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a><a href="#table">XXXII</a></h2>
+
+
+<p>Quand je revins dans ma chambre lui dire qu'on allait le mettre aux
+fers, je le trouvai assis sur mon lit, les poings ferm&eacute;s, les dents
+serr&eacute;es de rage. Sa mauvaise t&ecirc;te de Breton avait pris le dessus. </p>
+
+<p>En frappant du pied, il d&eacute;clara qu'il n'irait pas,&mdash;c'&eacute;tait trop
+injuste!&mdash;&agrave; moins qu'on ne l'y port&acirc;t de force, et encore il d&eacute;molirait
+les premiers qui viendraient pour le prendre.</p>
+
+<p>Alors, pour tout de bon, je le vis perdu, et l'angoisse commen&ccedil;a &agrave;
+m'&eacute;treindre le c&oelig;ur. Que faire? Les hommes de garde &eacute;taient l&agrave;,
+derri&egrave;re ma porte, attendant pour l'emmener, et je n'osais pas ouvrir;
+les secondes et les instants s'envolaient, et ce que je faisais n'avait
+plus de nom.</p>
+
+<p>Une id&eacute;e me vint, tout &agrave; coup: je le priai tr&egrave;s doucement, au nom de sa
+m&egrave;re, lui rappelant mon serment, et, pour la seconde fois de ma vie,
+l'appelant mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Yves pleura. C'&eacute;tait fini; il &eacute;tait vaincu et docile.</p>
+
+<p>Je jetai de l'eau sur son front, je rajustai un peu sa chemise et
+j'ouvris ma porte. Tout cela n'avait pas dur&eacute; trois minutes.</p>
+
+<p>Les hommes de garde parurent. Lui se leva et les suivit, doux comme un
+enfant. Il se retourna pour me sourire, alla r&eacute;pondre avec calme &agrave;
+l'interrogatoire du commandant, et se rendit tranquillement &agrave; la cale
+pour se faire mettre aux fers.</p>
+
+<p>...Vers minuit, quand ce quart p&eacute;nible fut termin&eacute;, j'allai me coucher,
+envoyant &agrave; Yves une couverture et mon manteau. (Il faisait d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s
+froid cette nuit-l&agrave;.) C'&eacute;tait, dans mon impuissance, tout ce que je
+pouvais encore pour lui. </p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a><a href="#table">XXXIII</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain, un lundi, le commandant me fit appeler d&egrave;s le matin, et
+j'entrai chez lui avec un sentiment de rancune dans le c&oelig;ur, avec des
+paroles &acirc;pres toutes pr&ecirc;tes, que je lui aurais lanc&eacute;es d&egrave;s l'abord pour
+me venger de mes supplication d'hier si je n'avais craint d'aggraver le
+sort d'Yves.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais tromp&eacute; cependant: il avait &eacute;t&eacute; touch&eacute; la veille et m'avait
+compris. </p>
+
+<p>&laquo;Vous pouvez aller trouver votre ami. Sermonnez-le un peu tout de m&ecirc;me,
+mais dites-lui que je lui pardonne. L'affaire ne sortira pas du bord et
+se r&eacute;glera par une simple punition disciplinaire. Huit jours de fers, et
+ce sera tout. J'inflige aux trois ma&icirc;tres, sur votre demande, une
+punition &eacute;quivalente, huit jours d'arr&ecirc;ts forc&eacute;s. Je fais cela pour
+vous, qui le traitez en fr&egrave;re, et pour lui aussi, qui est, apr&egrave;s tout,
+le meilleur homme du bord.&raquo;</p>
+
+<p>Et je m'en allai autrement que je n'&eacute;tais venu, emportant pour lui de la
+reconnaissance et de l'affection.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a><a href="#table">XXXIV</a></h2>
+
+
+<p>Un coin de la cale de la <i>M&eacute;d&eacute;e</i>, en plein d&eacute;sarmement, dans le plus
+grand d&eacute;sarroi. Un fanal &eacute;claire un vaste fouillis d'objets h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes
+plus ou moins grignot&eacute;s par les rats.</p>
+
+<p>Une douzaine de matelots,&mdash;Barrada, Guiaberry, Baraz&egrave;re, Le Hello, toute
+la bande des amis,&mdash;entourent un homme couch&eacute; par terre. C'est Yves qui
+est aux fers, &eacute;tendu sur les planches humides, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur son
+coude, le pied pris dans l'anneau &agrave; cadenas de la <i>barre de justice</i>.</p>
+
+<p>Son ennemi le plus acharn&eacute; des trois, ma&icirc;tre Lagatut, est devant lui,
+qui le menace avec sa vieille voix d'ivrogne. Il le menace d'une
+revanche de cette histoire de chaloupe, dans laquelle, &agrave; son gr&eacute;, j'ai
+trop mis la main.</p>
+
+<p>Il a quitt&eacute; ses arr&ecirc;ts pour venir l'injurier;&mdash;et, moi qui suis de quart
+et qui fais une ronde, j'arrive par derri&egrave;re et je le trouve l&agrave;,&mdash;comme
+il est de bonne prise!&mdash;les matelots, qui me voient venir, rient tout
+doucement, dans leur barbe, en songeant &agrave; ce qui va se passer. Yves,
+lui, ne r&eacute;pond rien, se contentant de se coucher sur l'autre c&ocirc;t&eacute; et de
+lui tourner le dos avec une supr&ecirc;me insolence; lui aussi m'a vu venir.</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons commenc&eacute; une partie d'&eacute;cart&eacute; ensemble, dit ma&icirc;tre
+Lagatut:&mdash;vous, Kermadec, quartier-ma&icirc;tre de man&oelig;uvre; moi, Lagatut,
+premier ma&icirc;tre canonnier, d&eacute;cor&eacute; de la l&eacute;gion d'honneur.&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; des
+officiers qui vous prot&egrave;gent, vous avez fait les deux premi&egrave;res lev&eacute;es;
+reste &agrave; savoir qui va faire les trois autres. </p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre Lagatut, dis-je par derri&egrave;re, nous jouerons cela &agrave; trois, si
+vous voulez bien: un <i>rams</i>, ce sera plus gai. Et toi, mon bon Yves,
+marque encore une lev&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Une poule qui trouve un couteau, un voleur qui tr&eacute;buche sur un gendarme,
+une souris qui, par m&eacute;garde, pose la patte sur un chat, n'ont pas la
+mine plus longue que ma&icirc;tre Lagatut.</p>
+
+<p>...Ce n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas tr&egrave;s correct, cette plaisanterie que je
+venais de faire. Mais la galerie, qui nous &eacute;tait tr&egrave;s sympathique,
+jouissait beaucoup de ce triomphe d'Yves.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a><a href="#table">XXXV</a></h2>
+
+
+<p>Huit jours apr&egrave;s, c'&eacute;tait fini de notre fr&eacute;gate: d&eacute;sarm&eacute;e au fond de
+l'arsenal, son &eacute;quipage dispers&eacute;, autant dire un navire mort.</p>
+
+<p>Je m'en allais, et Yves venait m'accompagner au chemin de fer. La gare
+&eacute;tait encombr&eacute;e de matelots: tous ceux de la <i>M&eacute;d&eacute;e</i>, qui partaient
+aussi; d'autres encore, en bord&eacute;e, venus pour les reconduire.</p>
+
+<p>Parmi eux, beaucoup d'anciennes connaissances &agrave; nous, des prot&eacute;g&eacute;s, des
+amis d'Yves. Et tous ces braves gens, un peu gris, mettaient bas leur
+bonnet, nous faisant leurs adieux avec effusion. C'&eacute;taient les sc&egrave;nes
+habituelles de tous les d&eacute;sarmements: un bateau qui finit, c'est
+quelque chose &agrave; part; c'est l'explosion de toutes les reconnaissances et
+de toutes les rancunes, de toutes les haines et de toutes les
+sympathies.</p>
+
+<p>...&Agrave; l'entr&eacute;e des salles d'attente, en serrant les mains d'Yves, je lui
+disais:</p>
+
+<p>&laquo;M'&eacute;criras-tu au moins?&raquo;</p>
+
+<p>Et lui r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>&laquo;Je vais vous expliquer (et il h&eacute;sitait toujours, avec un sourire doux
+et intimid&eacute;). Eh bien, voil&agrave;, je vais vous expliquer: c'est que je ne
+sais pas comment vous mettre au commencement.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, les appellations de <i>capitaine</i>, <i>cher capitaine</i>, et autres
+du m&ecirc;me genre, ne pourraient plus nous aller. Alors, quoi? Je r&eacute;pondis:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, mais c'est tr&egrave;s simple...&raquo; (Et je cherche longtemps cette
+chose simple, ne trouvant pas du tout.) &laquo;C'est tr&egrave;s simple, tu
+mettras.... Tu mettras: mon fr&egrave;re; ce sera vrai d'abord et, en style
+&eacute;pistolaire, ce sera tr&egrave;s convenable.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a><a href="#table">XXXVI</a></h2>
+
+
+<p>Il y avait environ six semaines que la M&eacute;d&eacute;e avait &eacute;t&eacute; d&eacute;sarm&eacute;e &agrave; Brest
+et que j'&eacute;tais s&eacute;par&eacute; d'Yves, quand un jour, &agrave; Ath&egrave;nes, je crois, je
+re&ccedil;us cette surprenante lettre:</p>
+
+<p class="droit">&laquo;Brest, 15 septembre 1877.</p>
+
+<p>&raquo;Mon bon fr&egrave;re,</p>
+
+<p>&raquo;Je vous &eacute;cris ces quelques mots, bien &agrave; courir, pour vous faire savoir
+que je me suis mari&eacute; hier. Et, ma foi, j'aurais bien pu vous demander
+conseil auparavant; mais, vous comprenez, je n'avais pas du tout de
+temps &agrave; perdre, &eacute;tant d&eacute;sign&eacute; pour faire la campagne de la <i>Corn&eacute;lie</i> et
+n'ayant que huit jours devant moi &agrave; passer avec ma femme. </p>
+
+<p>&raquo;Je pense que vous trouverez, vous aussi, mon bon fr&egrave;re, que cela vaut
+bien mieux que d'&ecirc;tre toujours &agrave; courir, comme vous savez, d'un bord et
+de l'autre. Ma femme s'appelle Marie Keremenen; je vous dirai qu'elle me
+pla&icirc;t beaucoup, et je crois que nous irions tr&egrave;s bien ensemble si
+seulement je pouvais rester.</p>
+
+<p>&raquo;Je vous &eacute;crirai un peu plus long avant de partir, mon bon fr&egrave;re, et je
+vous promets que je suis bien triste de m'embarquer cette fois sans
+vous.</p>
+
+<p>&raquo;Je termine en vous embrassant de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&raquo;Votre fr&egrave;re qui vous aime. </p>
+
+<p>&raquo;&Agrave; vous,</p>
+
+<p class="droit">&raquo;Yves Kermadec.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;P.-S.&mdash;Je viens d'apprendre que ma destination est chang&eacute;e; j'embarque
+sur l'<i>Ariane</i>, qui ne part qu'&agrave; la mi-novembre. Cela me donne pr&egrave;s de
+deux mois &agrave; passer avec ma femme; nous aurons tout &agrave; fait le temps de
+faire connaissance, et vous pensez que je suis bien content.&raquo;</p>
+
+
+
+<p>...Au retour de leurs campagnes, les matelots font mille extravagances
+avec leur argent; c'est de r&egrave;gle. Les villes maritimes connaissent leurs
+excentricit&eacute;s un peu sauvages. </p>
+
+<p>Quelquefois m&ecirc;me ils &eacute;pousent, en mani&egrave;re de passer temps, des femmes
+quelconques pour avoir une occasion de mettre une redingote noire.</p>
+
+<p>Et Yves, lui, qui avait d&eacute;j&agrave; &eacute;puis&eacute; autrefois tous les genres de
+sottises, pour changer, avait fini par un mariage.</p>
+
+<p>Yves mari&eacute;!... Et avec qui, mon Dieu?... Peut-&ecirc;tre quelque effront&eacute;e de
+la ville, ramass&eacute;e au hasard dans un moment o&ugrave; il &eacute;tait gris!</p>
+
+<p>J'avais sujet d'&ecirc;tre tr&egrave;s inquiet, me rappelant certaine cr&eacute;ature en
+chapeau &agrave; plumes qu'il avait failli &eacute;pouser par distraction,&mdash;&agrave; vingt
+ans,&mdash;dans cette m&ecirc;me ville de Brest.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a><a href="#table">XXXVII</a></h2>
+
+
+<p>Deux mois plus tard, quand cette <i>Ariane</i> fut pr&ecirc;te &agrave; partir, le sort
+voulut que je fusse d&eacute;sign&eacute;, moi aussi, &agrave; la derni&egrave;re heure, pour faire
+partie de son &eacute;tat-major.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a><a href="#table">XXXVIII</a></h2>
+
+
+
+<p>Au moment du d&eacute;part, je vis cette Marie Keremenen, que j'appr&eacute;hendais de
+conna&icirc;tre: c'&eacute;tait une jeune femme d'environ vingt ans, qui portait le
+costume du village de Toulven, en basse Bretagne.</p>
+
+<p>Ses beaux yeux noirs regardaient clair et franc. Sans &ecirc;tre absolument
+jolie, elle &eacute;tait presque charmante avec son corsage de drap brod&eacute;, sa
+coiffe blanche &agrave; grandes ailes, et sa large collerette rappelant les
+fraises &agrave; la M&eacute;dicis.</p>
+
+<p>Il y avait en elle quelque chose de candide et d'honn&ecirc;te qu'on aimait &agrave;
+regarder. Il me parut que je l'aurais pr&eacute;cis&eacute;ment d&eacute;sir&eacute;e ainsi si
+j'avais &eacute;t&eacute; charg&eacute; de la choisir moi-m&ecirc;me pour mon fr&egrave;re Yves.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a><a href="#table">XXXIX</a></h2>
+
+
+<p>Le hasard les avait rapproch&eacute;s tous deux un jour qu'elle &eacute;tait venue
+voir sa marraine &agrave; Brest.</p>
+
+<p>Le galant avait &eacute;t&eacute; vite en besogne, et elle, s&eacute;duite par le grand air
+d'Yves, par son bon sourire doux, s'&eacute;tait laiss&eacute;e aller&mdash;avec une
+certaine inqui&eacute;tude cependant&mdash;&agrave; ce mariage pr&eacute;cipit&eacute;, qui allait, pour
+commencer, la faire veuve pendant sept ou huit mois.</p>
+
+<p>Elle avait un peu de bien, comme on dit &agrave; la campagne, et devait s'en
+retourner, aussit&ocirc;t apr&egrave;s notre d&eacute;part, chez ses parents, dans son
+village de Toulven.</p>
+
+<p>Yves me confia qu'on pr&eacute;voyait l'arriv&eacute;e d'un petit enfant.</p>
+
+<p>&laquo;Vous verrez, dit-il: je parierais qu'il arrivera juste pour notre
+retour!&raquo;</p>
+
+<p>Et il embrassa sa femme qui pleurait. Nous part&icirc;mes. Encore une fois,
+nous nous en allions ensemble nous promener l&agrave;-bas dans le domaine bleu
+des poissons volants et des dorades.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XL" id="XL"></a><a href="#table">XL</a></h2>
+
+
+<p class="droit">15 novembre 1877.</p>
+
+<p>La veille de ce d&eacute;part, Yves avait obtenu par faveur d'aller &agrave; terre
+dans le jour pour voir &agrave; l'h&ocirc;pital maritime son grand fr&egrave;re Gildas, le
+p&ecirc;cheur de baleines, qui venait d'arriver &agrave; moiti&eacute; perdu et qu'il
+n'avait pas vu depuis dix ans.</p>
+
+<p>Gildas Kermadec &eacute;tait un homme de quarante ans, de haute taille, la
+figure plus r&eacute;guli&egrave;re que celle d'Yves. On voyait encore dans ses grands
+yeux comme une flamme &eacute;teinte; il avait d&ucirc; &ecirc;tre tr&egrave;s beau.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait paralys&eacute; et mourant, perdu par l'eau-de-vie et les exc&egrave;s de
+tout genre; il avait us&eacute; sa vie &agrave; plaisir, sem&eacute; sa s&egrave;ve et ses forces
+sur tous les grands chemins du monde.</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;a lentement, appuy&eacute; sur un b&acirc;ton, encore droit et cambr&eacute;, mais
+tra&icirc;nant la jambe, et le regard &eacute;gar&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; Yves!...&raquo; dit-il par trois fois, &laquo;&Ocirc; Yves! &Ocirc; Yves!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; peine articul&eacute;; la parole &eacute;tait aussi paralys&eacute;e chez lui. Il
+ouvrit les bras &agrave; Yves pour l'embrasser, et des larmes coul&egrave;rent sur ses
+joues brunes.</p>
+
+<p>Yves aussi pleura.... Et puis, vite, il fallut partir. La permission
+qu'on lui avait donn&eacute;e n'&eacute;tait que d'une heure.</p>
+
+<p>Du reste, Gildas ne parlait plus, il avait fait asseoir Yves pr&egrave;s de lui
+sur un banc d'h&ocirc;pital, et, lui tenant la main, il le regardait avec ses
+yeux de fou pr&egrave;s de mourir. D'abord il avait bien essay&eacute; de lui dire
+plusieurs choses qui semblaient se presser dans sa t&ecirc;te; mais il ne
+sortait de ses l&egrave;vres que des sons inarticul&eacute;s, rauques, profonds, qui
+faisaient mal &agrave; entendre. Non, il ne pouvait plus; alors il se
+contentait de lui tenir la main et de le regarder avec une tristesse
+infinie.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p>Yves emporta une impression profonde de cette entrevue derni&egrave;re avec
+son fr&egrave;re Gildas. Ils ne s'&eacute;taient revus que deux fois depuis que Gildas
+&eacute;tait parti pour la mer. Mais ils &eacute;taient fr&egrave;res, fr&egrave;res de la m&ecirc;me
+chaumi&egrave;re et du m&ecirc;me sang, et c'est l&agrave; quelque chose de myst&eacute;rieux, un
+lien qui r&eacute;siste &agrave; tout.</p>
+
+<p>...Un mois plus tard, &agrave; notre premi&egrave;re rel&acirc;che, nous appr&icirc;mes que Gildas
+&eacute;tait mort. Alors Yves mit un cr&ecirc;pe &agrave; sa manche de laine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLI" id="XLI"></a><a href="#table">XLI</a></h2>
+
+
+<p class="droit">&Agrave; bord de l'<i>Ariane</i>, mai 1878.</p>
+
+<p>...L'&icirc;le de T&eacute;n&eacute;riffe se dessinait devant nous comme une sorte de grand
+&eacute;difice pyramidal pos&eacute; sur une immense glace r&eacute;fl&eacute;chissante qui &eacute;tait la
+mer. Les c&ocirc;tes tourment&eacute;es, les ar&ecirc;tes gigantesques des montagnes
+&eacute;taient rapproch&eacute;es, rapetiss&eacute;es par la limpidit&eacute; extr&ecirc;me,
+invraisemblable de l'air. On distinguait tout: les angles vifs un peu
+ros&eacute;s, les creux un peu bleus. Et tout cela posait sur la mer comme une
+grande d&eacute;coupure l&eacute;g&egrave;re, sans poids. Une bande tr&egrave;s nette de nuages d'un
+gris nacr&eacute; coupait T&eacute;n&eacute;riffe horizontalement par le milieu, et,
+au-dessus, le pic dressait son grand c&ocirc;ne baign&eacute; de soleil. </p>
+
+<p>Les go&eacute;lands faisaient un tapage extraordinaire autour de nous; ils
+&eacute;taient une bande qui criaient et battaient l'air de leurs ailes
+blanches, dans un de ces acc&egrave;s de fr&eacute;n&eacute;sie qui les prend quelquefois on
+ne sait &agrave; quel propos.</p>
+
+<p><i>Midi</i>.&mdash;Le d&icirc;ner de l'&eacute;quipage venait de finir; on avait siffl&eacute;: <i>les
+tribordais &agrave; ramasser les plats!</i> Et Yves, qui &eacute;tait tribordais &agrave; bord
+de l'<i>Ariane</i>, remontait sur le pont et venait &agrave; moi, essayant tout
+doucement son sifflet, pour s'assurer s'il marchait toujours bien.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mais qu'est-ce qu'ils ont aujourd'hui, les go&eacute;lands? Piauler,
+piauler.... Tout le temps du d&icirc;ner, avez-vous entendu?&raquo;</p>
+
+<p>Vraiment non, je ne savais pas ce qu'ils pouvaient bien avoir, les
+go&eacute;lands. Cependant, comme il fallait, par politesse, r&eacute;pondre quelque
+chose &agrave; Yves, je lui racontai &agrave; peu pr&egrave;s ceci:</p>
+
+<p>&laquo;Ils ont demand&eacute; &agrave; parler &agrave; l'officier de quart, qui &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment
+moi. C'&eacute;tait pour s'informer de leur petit cousin Pierre Kermadec; alors
+je leur ai r&eacute;pondu: &laquo;Messieurs, le petit Pierre Kermadec, mon filleul,
+n'est pas encore n&eacute;; c'est trop t&ocirc;t, repassez dans quelques jours, quand
+nous serons &agrave; Brest.&raquo; Aussi, tu vois, ils sont partis. Regarde-les tous
+qui s'en vont l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>&laquo;Vous leur avez r&eacute;pondu tout &agrave; fait comme il faut, dit Yves, qui riait
+assez rarement. Mais je vais vous dire, moi, j'ai beaucoup r&ecirc;v&eacute;
+l&agrave;-dessus, encore cette nuit, et savez-vous une peur qui me vient? C'est
+que ce soit une petite fille.&raquo; </p>
+
+<p>En effet, quelle contrari&eacute;t&eacute; si ce filleul attendu allait &ecirc;tre une
+petite fille! Il n'y aurait plus moyen de l'appeler Pierre.</p>
+
+<p>...Cette parent&eacute; du petit enfant d'Yves avec les go&eacute;lands n'&eacute;tait pas de
+mon invention: <i>go&eacute;land</i> &eacute;tait le nom qu'on donnait aux gabiers &agrave; bord
+de cette <i>Ariane</i>, et le nom qu'ils se donnaient entre eux. Il n'y avait
+donc pas &agrave; s'&eacute;tonner que mon petit filleul &agrave; venir d&ucirc;t avoir dans les
+veines un peu de ce sang d'oiseau.</p>
+
+<p>Aussi, en parlant de lui dans nos conversations du soir, nous disions
+toujours:</p>
+
+<p>&laquo;Quand le <i>petit go&eacute;land</i> sera arriv&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Jamais nous ne l'appelions d'une autre mani&egrave;re.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLII" id="XLII"></a><a href="#table">XLII</a></h2>
+
+<p class="droit">Brest, 15 juin 1878.</p>
+
+<p>Nous habitons pour aujourd'hui un logis de hasard, rue de Siam, &agrave; Brest,
+o&ugrave; l'<i>Ariane</i> est revenue mouiller ce matin.</p>
+
+<p>En r&eacute;ponse &agrave; l'avis de son arriv&eacute;e, Yves a re&ccedil;u de Toulven, du vieux
+Keremenen, la d&eacute;p&ecirc;che suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Petit gar&ccedil;on n&eacute; cette nuit. Se porte tr&egrave;s bien, Marie aussi.</p>
+
+<p class="droit">Corentin Keremenen.&raquo;</p>
+
+<p>La nuit venue et nous couch&eacute;s, impossible de dormir. J'entendis Yves
+dans son lit qui se tourne, se <i>vire</i>, comme il dit avec son accent
+breton. &Agrave; l'id&eacute;e qu'il ira demain &agrave; Toulven voir ce petit nouveau-n&eacute;,
+son bon et brave c&oelig;ur d&eacute;borde de toute sorte de sentiments dans
+lesquels il ne se reconna&icirc;t plus.</p>
+
+<p>...Deux jours apr&egrave;s lui, je dois, moi aussi, me rendre &agrave; Toulven pour le
+bapt&ecirc;me.</p>
+
+<p>Et il fait mille projets pour cette c&eacute;r&eacute;monie:</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ose pas vous dire, mais, si vous vouliez, &agrave; Toulven, manger chez
+nous? Dame, vous savez, chez mon beau-p&egrave;re, &ccedil;a n'est pas comme &agrave; la
+ville, bien s&ucirc;r.&raquo;</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLIII" id="XLIII"></a><a href="#table">XLIII</a></h2>
+
+<p class="droit">Brest, 15 juin 1878.</p>
+
+
+<p>D&egrave;s le matin, je pars pour Toulven, o&ugrave; Yves m'attend depuis hier.</p>
+
+<p>Temps splendide. La vieille Bretagne est verte et fleurie. Tout le long
+du chemin, de grands bois, des rochers. </p>
+
+<p>Yves est l&agrave; &agrave; l'arriv&eacute;e de la diligence que j'ai prise &agrave; Bannalec. Pr&egrave;s
+de lui se tient une jeune fille de dix-huit ou vingt ans qui rougit,
+bien jolie sous sa grande coiffe.</p>
+
+<p>&laquo;Voici Anne, me dit Yves, ma belle-s&oelig;ur, la marraine.&raquo;</p>
+
+<p>Il y a encore une petite distance entre le bourg et la chaumi&egrave;re qu'ils
+habitent &agrave; Tr&eacute;meul&eacute; en Toulven.</p>
+
+<p>Des gars du village chargent mes malles sur leurs &eacute;paules, et me voil&agrave;
+en route pour faire ma visite au go&eacute;land qui vient de na&icirc;tre; pour faire
+connaissance aussi avec cette famille de bas Bretons, dans laquelle mon
+pauvre Yves est entr&eacute; par coup de t&ecirc;te, sans trop savoir pourquoi.</p>
+
+<p>Comment seront-ils, ces nouveaux parents de mon fr&egrave;re Yves,&mdash;et ce pays
+qui va devenir le sien?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLIV" id="XLIV"></a><a href="#table">XLIV</a></h2>
+
+
+<p>Nous nous acheminons tous trois par des sentiers creux, tr&egrave;s profonds,
+qui fuient devant nous sous le couvert des h&ecirc;tres et qui sont tout
+pleins de foug&egrave;res.</p>
+
+<p>C'est le soir; le ciel est couvert, et il fait dans ces chemins une
+esp&egrave;ce de nuit qui sent le ch&egrave;vrefeuille.</p>
+
+<p>&Ccedil;&agrave; et l&agrave; sont rang&eacute;es, au bord, des chaumi&egrave;res grises, tr&egrave;s antiques,
+tapiss&eacute;es de mousse.</p>
+
+<p>...Il y en a une d'o&ugrave; part une chanson &agrave; dormir, chant&eacute;e en cadence
+lente par une voix tr&egrave;s vieille aussi:</p>
+
+
+<p class="center">Boudoul, boudoul, gala&iuml;chen!<br />
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Boudoul, boudoul, gala&iuml;ch du!...</p>
+
+
+<p>&laquo;C'est <i>lui</i> qu'on berce, dit Yves en souriant. Voici chez nous.&raquo;</p>
+
+<p>Elle est &agrave; moiti&eacute; enfouie et toute moussue, cette chaumi&egrave;re des vieux
+Keremenen. Les ch&ecirc;nes et les h&ecirc;tres &eacute;tendent au-dessus leur vo&ucirc;te verte;
+elle semble aussi ancienne que la terre des chemins.</p>
+
+<p>Au dedans, il fait sombre; on voit les lits en forme d'armoire align&eacute;s
+avec les bahuts le long du granit brut des murs.</p>
+
+<p>Une grand-m&egrave;re en large collerette blanche est l&agrave; qui chante aupr&egrave;s du
+nouveau-n&eacute;, qui chante un air du temps de son enfance.</p>
+
+<p>Dans un berceau d'une mode bretonne d'autrefois, qui, avant lui, avait
+berc&eacute; ses anc&ecirc;tres, est couch&eacute; le petit go&eacute;land: un gros b&eacute;b&eacute; de trois
+jours, tout rond, tout noir, d&eacute;j&agrave; basan&eacute; comme un marin, et qui dort,
+les poings ferm&eacute;s sous son menton. Il a de tout petits cheveux qui
+sortent de son bonnet sur son front comme des petits poils de souris. Je
+l'embrasse, et de tout mon c&oelig;ur, parce que c'est le b&eacute;b&eacute; d'Yves.</p>
+
+<p>&laquo;Pauvre petit go&eacute;land!&raquo; dis-je en touchant le plus doucement possible
+ses petits cheveux de souris, &laquo;il n'a pas encore beaucoup de plumes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Yves en riant. Et puis, regardez&raquo;, ajoute-t-il en
+&eacute;tendant avec des pr&eacute;cautions infinies la petite patte ferm&eacute;e dans sa
+main rude, &laquo;je ne l'ai pas tr&egrave;s bien r&eacute;ussi: il n'a pas du tout la <i>peau
+d'entre-doigts</i>.&raquo;</p>
+
+<p>On nous dit que Marie Kermadec est couch&eacute;e dans un de ces lits dont on a
+referm&eacute; sur elle la petite porte de bois &agrave; jour, parce qu'elle vient de
+s'endormir; nous baissons la voix de peur de l'&eacute;veiller, et nous
+sortons, Yves et moi, pour aller faire dans le village plusieurs
+d&eacute;marches que n&eacute;cessite la solennit&eacute; de demain.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLV" id="XLV"></a><a href="#table">XLV</a></h2>
+
+
+<p>Nous trouvons dr&ocirc;le de nous voir tous deux faisant acte de citoyens
+comme tout le monde. Chez m. Le maire, chez m. Le cur&eacute;, nous nous
+sentons tr&egrave;s emprunt&eacute;s, ayant m&ecirc;me par instants des envies de rire.</p>
+
+<p>Petit go&eacute;land est d&eacute;finitivement inscrit au registre de Toulven sous les
+pr&eacute;noms de Yves-Pierre,&mdash;celui de son p&egrave;re, et le mien, comme c'est
+l'usage dans le pays. Quant &agrave; m. Le cur&eacute;, il est convenu avec lui qu'il
+nous attendra demain matin, &agrave; neuf heures, &agrave; l'&eacute;glise, et qu'il y aura
+un <i>te deum</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant rentrons tout droit, dit Yves; le <i>p&egrave;re</i> doit &ecirc;tre d&eacute;j&agrave; de
+retour, et nous les retarderions pour souper.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLVI" id="XLVI"></a><a href="#table">XLVI</a></h2>
+
+
+<p>La nuit de juin descendait doucement, avec beaucoup de calme et de
+silence, sur le pays breton. Dans le chemin creux, on commen&ccedil;ait &agrave; ne
+plus y voir.</p>
+
+<p>Le vieux Corentin Keremenen &eacute;tait de retour, en effet, de son travail
+aux champs et nous attendait sur sa porte. M&ecirc;me il avait eu le temps de
+faire sa toilette: il avait mis son grand chapeau &agrave; boucle d'argent et
+sa veste des f&ecirc;tes en drap bleu, orn&eacute;e de paillettes de m&eacute;tal et d'une
+broderie dans le dos, repr&eacute;sentant le saint sacrement.</p>
+
+<p>...Il y a une agitation joyeuse dans cette chaumi&egrave;re, un air des grands
+jours. Les chandeliers de cuivre sont allum&eacute;s sur la table, qui est
+recouverte d'une belle nappe. Les bahuts, les escabeaux, les vieilles
+boiseries de ch&ecirc;ne reluisent comme des miroirs; on sent qu'Yves a pass&eacute;
+par l&agrave;. </p>
+
+<p>Ces chandeliers n'&eacute;clairent pas loin et il y a dans cette chaumi&egrave;re des
+recoins noirs; on voit se mouvoir de grandes choses bien blanches, qui
+sont les coiffes &agrave; larges ailes et les collerettes pliss&eacute;es des femmes;
+autrement les fonds sont tr&egrave;s obscurs; la lumi&egrave;re vient mourir en
+tremblotant sur le granit des murailles, sur les solives irr&eacute;guli&egrave;res et
+noircies par le temps qui portent le chaume du toit. Toujours ce chaume
+et ce granit brut qui jettent encore dans les villages bretons une note
+de l'&eacute;poque primitive.</p>
+
+<p>...On apporte sur la table la bonne soupe qui fume et nous nous asseyons
+alentour, Yves &agrave; ma gauche, Anne &agrave; ma droite.</p>
+
+<p>C'est un grand repas, plusieurs poulets &agrave; diverses sauces, des cr&ecirc;pes de
+sarrasin, des omelettes au lard et au sucre; du vin et du cidre dor&eacute;
+qui mousse dans nos verres.</p>
+
+<p>Yves me dit &agrave; part, tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;C'est un tr&egrave;s bon homme, mon beau-p&egrave;re;&mdash;et ma belle-m&egrave;re Marianne,
+vous ne pouvez pas vous figurer quelle bonne femme elle est! J'aime
+beaucoup mon beau-p&egrave;re et ma belle-m&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Dans la soir&eacute;e, une jeune fille apporte du village des choses empes&eacute;es
+de frais, tr&egrave;s encombrantes. Anne se d&eacute;p&ecirc;che de serrer tout cela dans un
+bahut pendant qu'Yves m'envoie un coup d'&oelig;il d'intelligence, disant:</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez, tous ces pr&eacute;paratifs en votre honneur!&raquo;</p>
+
+<p>J'avais bien devin&eacute; ce que c'&eacute;tait: la coiffe de c&eacute;r&eacute;monie et l'immense
+collerette brod&eacute;e de mille plis; qui doivent la parer pour la f&ecirc;te de
+demain matin.</p>
+
+<p>De mon c&ocirc;t&eacute;, j'ai diff&eacute;rents petits paquets que je d&eacute;sire faire sortir
+inaper&ccedil;us de ma malle avec l'aide d'Yves: des bonbons, des drag&eacute;es, une
+croix d'or pour la marraine. Mais Anne aussi a vu tout cela du coin de
+son &oelig;il, et se met &agrave; rire. Tant pis! Et on ne peut pas r&eacute;ussir &agrave; se
+faire des myst&egrave;res dans un logis o&ugrave; il n'y a qu'une seule porte et qu'un
+seul appartement pour tout le monde.</p>
+
+<p>Petit Pierre, lui, toujours tout rond comme un b&eacute;b&eacute; de bronze, continue
+de dormir dans la m&ecirc;me pose, les poings ferm&eacute;s sous le menton; jamais
+b&eacute;b&eacute; naissant ne fut si beau ni si sage.</p>
+
+<p>...Quand je prends cong&eacute; d'eux tous, Yves se l&egrave;ve aussi pour venir me
+conduire jusqu'au village, o&ugrave; je dois coucher &agrave; l'auberge.</p>
+
+<p>...Dehors, dans le sentier creux, sous les branches, il fait absolument
+noir; on y est envelopp&eacute; d'une obscurit&eacute; double, celle des grands arbres
+et celle de la nuit.</p>
+
+<p>C'est un genre de calme auquel nous ne sommes plus habitu&eacute;s, celui des
+bois. Et puis la mer n'est pas l&agrave;; ce pays de Toulven en est tr&egrave;s
+&eacute;loign&eacute;. Nous &eacute;coutons; il nous semble toujours que nous devons entendre
+dans le lointain son bruit familier; mais non, c'est partout le silence.
+Rien que des fr&ocirc;lements &agrave; peine perceptibles dans l'&eacute;paisseur verte,
+faibles bruits d'ailes qui s'ouvrent, tr&eacute;moussements l&eacute;gers d'oiseaux
+qui ont de petits r&ecirc;ves dans leur sommeil. </p>
+
+<p>On sent toujours les ch&egrave;vrefeuilles; mais, avec la nuit, il est venu une
+fra&icirc;cheur p&eacute;n&eacute;trante et des odeurs de mousse, de terre, d'humidit&eacute;
+bretonne.</p>
+
+<p>Toutes ces campagnes qui dorment, toutes ces collines bois&eacute;es qui nous
+entourent, tous ces sommeils d'arbres, toutes ces tranquillit&eacute;s nous
+oppressent. Nous nous sentons un peu des &eacute;trangers au milieu de tout
+cela, et la mer nous manque, la mer, qui est en somme le grand espace
+ouvert, le grand champ libre sur lequel nous nous sommes accoutum&eacute;s &agrave;
+courir.</p>
+
+<p>Yves subit ces impressions et me les exprime d'une mani&egrave;re na&iuml;ve, d'une
+mani&egrave;re &agrave; lui, qui n'est gu&egrave;re intelligible que pour moi. Au milieu de
+son bonheur, une inqui&eacute;tude le trouble ce soir, presque un regret d'&ecirc;tre
+venu &eacute;tourdiment fixer sa destin&eacute;e dans cette chaumi&egrave;re perdue.</p>
+
+<p>Et puis nous rencontrons un calvaire, qui tend dans l'obscurit&eacute; ses deux
+bras gris, et nous songeons &agrave; toutes ces vieilles chapelles de granit,
+qui sont pos&eacute;es &ccedil;&agrave; et l&agrave; autour de nous, isol&eacute;es au milieu des bois de
+h&ecirc;tres et dans lesquelles veillent des esprits de morts.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLVII" id="XLVII"></a><a href="#table">XLVII</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain jeudi, 16 du mois de juin 1878, par un temps radieux, le
+cort&egrave;ge de bapt&ecirc;me s'organise dans la chaumi&egrave;re des vieux Keremenen.</p>
+
+<p>Anne, le dos tourn&eacute; dans un coin, ajuste sa grande coiffe devant un
+miroir, un peu embarrass&eacute;e d'&ecirc;tre oblig&eacute;e de faire cela devant moi; mais
+les chaumi&egrave;res de Bretagne ne sont pas grandes, et elles n'ont pas
+d'autres s&eacute;parations au dedans que les petites armoires o&ugrave; l'on dort.</p>
+
+<p>Anne est v&ecirc;tue d'un costume de drap noir dont le corsage ouvert est
+brod&eacute; de soies de toutes couleurs et de paillettes d'argent; elle porte
+un devantier de moire bleue, et, d&eacute;bordant sur ses &eacute;paules, une
+collerette blanche &agrave; mille plis qui se tient rigide comme une fraise du
+<span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> si&egrave;cle. Moi, j'ai pris un uniforme aux dorures toutes fra&icirc;ches,
+et nous produirons certainement un bon effet tout &agrave; l'heure, nous
+donnant le bras, dans le sentier vert.</p>
+
+<p>Aupr&egrave;s du petit enfant, il y a ce matin un nouveau personnage, une
+vieille tr&egrave;s laide et tr&egrave;s extraordinaire, qui fait son entendue et &agrave;
+qui on ob&eacute;it:&mdash;c'est la sage-femme, &agrave; ce qu'il para&icirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;Elle a l'air un peu sorci&egrave;re&raquo;, dit Anne, qui devine mon impression;
+&laquo;mais c'est une tr&egrave;s bonne femme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, une tr&egrave;s bonne femme, appuie le vieux Corentin; c'est un air
+qu'elle a comme cela, monsieur, mais elle ne manque pas de religion, et
+m&ecirc;me elle a obtenu de grandes b&eacute;n&eacute;dictions, l'an pass&eacute;, au p&egrave;lerinage de
+Sainte-Anne.&raquo;</p>
+
+<p>Cass&eacute;e en deux comme Carabosse, un nez crochu en bec de chouette et des
+petits yeux gris bord&eacute;s de rouge, qui clignotent tr&egrave;s vite comme ceux
+des poules, elle va de droite et de gauche, affair&eacute;e, avec sa grande
+collerette de c&eacute;r&eacute;monie toute raide; quand elle parle, sa voix surprend
+comme un son de la nuit; on croirait entendre la hulotte des s&eacute;pulcres.</p>
+
+<p>Yves et moi, nous n'aimions pas d'abord cette vieille aupr&egrave;s du
+nouveau-n&eacute;; mais nous songeons ensuite que, depuis cinquante ans, elle
+pr&eacute;side aux naissances des petits enfants du pays de Toulven, sans avoir
+jamais port&eacute; malheur &agrave; aucun, bien au contraire. D'ailleurs, elle
+observe en conscience tous les rites anciens, tels que faire boire au
+petit avant le bapt&ecirc;me un certain vin dans lequel on a tremp&eacute; l'anneau
+du mariage de sa m&egrave;re, et plusieurs autres qui ne devraient jamais &ecirc;tre
+n&eacute;glig&eacute;s.</p>
+
+<p>On y voit juste autant qu'il faut, dans cette chaumi&egrave;re, tr&egrave;s enterr&eacute;e
+et tr&egrave;s &agrave; l'ombre. Le jour entre un peu par la porte; au fond, il y a
+aussi une lucarne m&eacute;nag&eacute;e dans l'&eacute;paisseur du granit, mais les foug&egrave;res
+l'ont envahie: on les voit par transparence, comme les fines d&eacute;coupures
+d'un rideau vert.</p>
+
+<p>...Enfin petit Pierre a termin&eacute; sa toilette, et sans pousser un cri. Je
+l'aurais mieux aim&eacute; en petit Breton; mais non, il est tout en blanc, le
+fils d'Yves, avec une longue robe brod&eacute;e et des n&oelig;uds de ruban, comme
+un petit monsieur de la ville. Il a l'air encore plus vigoureux et plus
+brun dans ce costume de poup&eacute;e; les pauvres petits b&eacute;b&eacute;s des villes, qui
+vont au bapt&ecirc;me dans des toilettes pareilles, n'ont pas, en g&eacute;n&eacute;ral, un
+sang si vivace et si fort.</p>
+
+<p>Par exemple, je suis forc&eacute; de reconna&icirc;tre qu'il n'est pas encore bien
+joli; il est probable que cela viendra plus tard; mais, pour le moment,
+il a un minois bouffi de petit chat naissant. </p>
+
+<p>...Dehors, dans le sentier plein de foug&egrave;res, sous la vo&ucirc;te verte,
+s'agitent d&eacute;j&agrave; quelques grandes coiffes blanches de jeunes filles et des
+corsages de drap &agrave; broderies, comme celui d'Anne. Elles sont sorties des
+chaumi&egrave;res voisines et attendent pour nous voir passer.</p>
+
+<p>Bras dessus bras dessous, Anne et moi, nous nous mettons en route. Petit
+Pierre prend les devants, sur les bras de la vieille au nez d'oiseau,
+qui trotte vite et menu, avec un d&eacute;hanchement bizarre comme les vieilles
+f&eacute;es. Et le grand Yves marche derri&egrave;re nous, dans ses habits de mariage,
+tr&egrave;s grave, un peu &eacute;tonn&eacute; d'&ecirc;tre &agrave; pareille f&ecirc;te, un peu intimid&eacute; aussi
+de d&eacute;filer tout seul, mais c'est la coutume.</p>
+
+<p>Par le beau matin de juin, nous descendons gaiement le sentier breton;
+au-dessus de nos t&ecirc;tes, le couvert des ch&ecirc;nes et des h&ecirc;tres tamise des
+petits ronds de lumi&egrave;re qui tombent par milliers &agrave; travers la verdure
+comme une pluie blanche. Les cl&eacute;matites pendent, m&ecirc;l&eacute;es au
+ch&egrave;vrefeuille, et les oiseaux chantent tous la bienvenue au petit
+go&eacute;land, qui fait sa premi&egrave;re apparition au soleil.</p>
+
+<p>...Nous voici dans Toulven, qui est presque une petite ville. Les bonnes
+gens sont sur leur porte, et nous d&eacute;filons tout le long de la grand'rue
+pour aller &agrave; l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Elle est tr&egrave;s ancienne, cette &eacute;glise de Toulven; elle s'&eacute;l&egrave;ve toute
+grise dans le ciel bleu, avec sa haute fl&egrave;che de granit &agrave; jours, que par
+place les lichens ont dor&eacute;e. Elle domine un grand &eacute;tang immobile avec
+des n&eacute;nuphars, et une s&eacute;rie de collines uniform&eacute;ment bois&eacute;es qui font
+par derri&egrave;re un horizon sans &acirc;ge. </p>
+
+<p>Tout autour, un antique enclos; c'est le cimeti&egrave;re. Des croix bordent la
+sainte all&eacute;e; elle sortent d'un tapis de fleurs, d'&oelig;illets, de
+girofl&eacute;es, de blanches marguerites. Et dans les recoins plus abandonn&eacute;s
+o&ugrave; le temps a nivel&eacute; les bosses de gazon, il y a des fleurs encore pour
+les morts: les sil&egrave;nes et les digitales des champs de Bretagne; la terre
+en est toute rose. Les tombes se pressent l&agrave;, aux portes de l'&eacute;glise
+s&eacute;culaire, comme un seuil myst&eacute;rieux de l'&eacute;ternit&eacute;; cette grande chose
+grise qui s'&eacute;l&egrave;ve, cette fl&egrave;che qui essaye de monter, il semble, en
+effet, que tout cela prot&egrave;ge un peu contre le n&eacute;ant; en se dressant vers
+le ciel, cela appelle et cela supplie: et c'est comme une &eacute;ternelle
+pri&egrave;re immobilis&eacute;e dans du granit. Et les pauvres tombes enfouies sous
+l'herbe attendent l&agrave;, plus confiantes, &agrave; ce seuil d'&eacute;glise, le son de la
+derni&egrave;re trompette et des grandes voix de l'Apocalypse. </p>
+
+<p>L&agrave; aussi, sans doute, quand, moi, je serai mort ou cass&eacute; par la
+vieillesse, l&agrave; on couchera mon fr&egrave;re Yves; il rendra &agrave; la terre bretonne
+sa t&ecirc;te incr&eacute;dule, et son corps qu'il lui avait pris. Plus tard encore y
+viendra dormir le petit Pierre,&mdash;si la grande mer ne nous l'a pas
+gard&eacute;,&mdash;et, sur leurs tombes, les fleurs roses des champs de Bretagne,
+les digitales sauvages, l'herbe haute de juin, pousseront comme
+aujourd'hui, au beau soleil des &eacute;t&eacute;s.</p>
+
+<p>...Sous le porche de l'&eacute;glise, il y avait tous les enfants du village
+qui semblaient tr&egrave;s recueillis. M. Le cur&eacute; &eacute;tait l&agrave; aussi qui nous
+attendait dans ses habits de c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un porche d'une architecture tr&egrave;s primitive, et dont bien des
+g&eacute;n&eacute;rations bretonnes avaient us&eacute; les pierres; il y avait des saints
+difformes, taill&eacute;s dans le granit, qui &eacute;taient align&eacute;s comme des
+gnomes.</p>
+
+<p>La c&eacute;r&eacute;monie fut longue &agrave; cette porte. La vieille &agrave; t&ecirc;te de chouette
+avait pos&eacute; le petit Pierre dans nos mains, et nous le tenions &agrave; deux
+avec la marraine, comme le veut l'usage, elle du c&ocirc;t&eacute; des pieds et moi
+du c&ocirc;t&eacute; de la t&ecirc;te. Yves, adoss&eacute; aux piliers de granit, nous regardait
+faire d'un air tr&egrave;s r&ecirc;veur, et Anne &eacute;tait bien jolie, sous ce porche
+gris, avec son beau costume et sa grande fraise, tout en lumi&egrave;re, dans
+un rayon de soleil.</p>
+
+<p>Petit Pierre marqua une l&eacute;g&egrave;re grimace et passa sur sa l&egrave;vre le bout de
+sa toute petite langue, d'un air m&eacute;content, quand on lui fit go&ucirc;ter le
+sel, embl&egrave;me des amertumes de la vie.</p>
+
+<p>M. Le cur&eacute; r&eacute;cita de longs <i>oremus</i> en latin, apr&egrave;s quoi, il dit dans la
+m&ecirc;me langue au petit go&eacute;land: <i>Ingredere, Petre, in domum Domini</i>. Et
+alors nous entr&acirc;mes dans l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Des saintes qui &eacute;taient l&agrave;, dans des niches, en costume du <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup>
+si&egrave;cle, regardaient petit Pierre faire son entr&eacute;e, de ce m&ecirc;me air
+placide et mystique avec lequel elles ont vu na&icirc;tre et mourir dix
+g&eacute;n&eacute;rations d'hommes.</p>
+
+<p>Sur les fonts baptismaux ce fut encore fort long, et puis il nous fallut
+faire station, Anne et moi, devant la grille du ch&oelig;ur, agenouill&eacute;s
+comme deux nouveaux &eacute;poux.</p>
+
+<p>Enfin, je dus prendre &agrave; moi tout seul le fils d'Yves, que je tremblais
+de briser dans mes mains inhabiles, monter les marches de l'autel avec
+ce pr&eacute;cieux petit fardeau, et lui faire embrasser la nappe blanche sur
+laquelle pose le saint sacrement. Je me sentais tr&egrave;s gauche en uniforme,
+j'avais l'air de porter un poids des plus lourds. Je ne m'imaginais pas
+que ce f&ucirc;t une chose si difficile de tenir un nouveau-n&eacute;; encore il
+&eacute;tait endormi: s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; en mouvement, jamais je n'aurais pu r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>...Tous les enfants du village nous guettaient au d&eacute;part, de petits gars
+bretons avec des mines effarouch&eacute;es, des joues bien rondes et de longs
+cheveux.</p>
+
+<p>Les cloches sonnaient joyeusement en haut de l'antique fl&egrave;che grise et
+le <i>Te Deum</i> venait d'&eacute;clater derri&egrave;re nous, entonn&eacute; &agrave; pleine voix par
+des petits enfants de ch&oelig;ur en robe rouge et surplis blanc.</p>
+
+<p>On nous laissa passer, encore tranquilles et recueillis, dans l'all&eacute;e
+fleurie que bordaient les tombes;&mdash;mais apr&egrave;s, quand nous f&ucirc;mes
+dehors!...</p>
+
+<p>Petit Pierre, cause de tout ce tapage, &eacute;tait parti devant, emport&eacute; de
+plus en plus vite par la vieille au nez crochu, et dormant toujours de
+son sommeil innocent. Anne et moi, nous &eacute;tions assaillis; petits gar&ccedil;ons
+et petites filles nous entouraient avec des cris et des gambades; il y
+en avait de ces petites qui avaient bien cinq ans, et qui portaient d&eacute;j&agrave;
+de grandes collerettes et de grandes coiffes pareilles &agrave; celles de leurs
+m&egrave;res; et elles sautaient autour de nous, comme des petites poup&eacute;es tr&egrave;s
+comiques.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait singulier, la joie de ce petit monde breton, rose avec de longs
+cheveux de soie jaune; &agrave; peine &eacute;clos &agrave; la vie, et d&eacute;j&agrave; dans des costumes
+et des modes du vieux temps;&mdash;exub&eacute;rants d'une joie
+inconsciente,&mdash;comme autrefois leurs anc&ecirc;tres, et ils sont morts! Joie
+de la vie toute neuve, joie comme en ont les petits chats, les cabris,
+et, apr&egrave;s dix ans, ils meurent; les petits chiens, les petits moutons
+ont de ces joies et font des sauts d'enfant,&mdash;et cela passe et on les
+tue!</p>
+
+<p>Nous leur jetions des poign&eacute;es de drag&eacute;es, et toute notre route &eacute;tait
+sem&eacute;e de bonbons. On se souviendra longtemps dans Toulven de ce bapt&ecirc;me
+du petit go&eacute;land.</p>
+
+<p>...Apr&egrave;s, nous retrouv&acirc;mes le calme du sentier breton, la longue all&eacute;e
+verte, et, au bout, le hameau sauvage.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait maintenant pr&egrave;s de midi; les papillons et les mouches volaient
+par bandes le long du chemin. Il faisait tr&egrave;s chaud pour un temps de
+Bretagne.</p>
+
+<p>En plein jour, c'&eacute;tait un vrai jardin que ce toit de chaume des vieux
+Keremenen; une quantit&eacute; de petites fleurs, blanches, jaunes, roses, s'y
+&eacute;taient install&eacute;es en compagnie d'une grande vari&eacute;t&eacute; de foug&egrave;res, et le
+soleil s'&eacute;parpillait dessus, toujours tamis&eacute; par les ch&ecirc;nes.</p>
+
+<p>Au dedans, il faisait encore frais, dans le demi-jour un peu vert, sous
+la vo&ucirc;te basse et noire des vieilles solives.</p>
+
+<p>Le d&icirc;ner &eacute;tait pr&ecirc;t sur la table, et la femme d'Yves, qui s'&eacute;tait lev&eacute;e
+pour la premi&egrave;re fois, nous attendait, assise &agrave; sa place, dans ses beaux
+habits de f&ecirc;te. En quelques jours, sa jeunesse s'&eacute;tait envol&eacute;e, elle
+&eacute;tait p&acirc;le et maigrie. Yves la regarda avec un air de surprise d&eacute;&ccedil;ue
+qu'elle put voir; puis, comprenant que c'&eacute;tait mal, il alla l'embrasser
+avec affection, un peu en grand seigneur. Et, moi, j'augurai de tristes
+choses de cette entrevue de d&eacute;senchantement.</p>
+
+<p>Toutefois ce d&icirc;ner du bapt&ecirc;me fut gai. Il se composait d'un grand nombre
+de plats bretons et dura fort longtemps.</p>
+
+<p>Au dessert, on entendit dehors marmotter tr&egrave;s vite, &agrave; deux voix, en
+langue de basse Bretagne, des esp&egrave;ces de litanies. C'&eacute;taient deux
+vieilles, deux pauvresses, qui se donnaient le bras, appuy&eacute;es sur des
+b&acirc;tons, comme font les f&eacute;es quand elles prennent forme caduque pour
+n'&ecirc;tre pas reconnues.</p>
+
+<p>Elles demand&egrave;rent &agrave; entrer, &eacute;tant venues pour dire la bonne aventure au
+petit Pierre. Sur son berceau de ch&ecirc;ne o&ugrave; on le balan&ccedil;ait doucement,
+elles firent des pr&eacute;dictions tr&egrave;s heureuses, et puis se retir&egrave;rent en
+b&eacute;nissant tout le monde.</p>
+
+<p>Alors on leur remit de grosses aum&ocirc;nes, et Anne leur fit des tartines
+beurr&eacute;es.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a><a href="#table">XLVIII</a></h2>
+
+
+<p>Dans l'apr&egrave;s-midi, il y eut une belle sc&egrave;ne: mon pauvre Yves &eacute;tait gris
+et voulait aller &agrave; Bannalec prendre le chemin de fer pour s'en retourner
+&agrave; bord. </p>
+
+<p>Nous &eacute;tions fort loin &agrave; nous promener dans un bois, Anne, lui et moi,
+quand tout &agrave; coup cela le prit &agrave; propos d'un rien. Il nous avait
+quitt&eacute;s, nous tournant le dos, disant qu'il ne reviendrait plus, et nous
+l'avions suivi par inqui&eacute;tude de ce qu'il allait faire.</p>
+
+<p>Quand nous arriv&acirc;mes apr&egrave;s lui &agrave; la chaumi&egrave;re des vieux Keremenen, nous
+le v&icirc;mes qui avait jet&eacute; &agrave; terre sa belle chemise blanche et ses beaux
+habits de mariage; le torse nu, comme se mettent les matelots &agrave; bord
+pour la tenue du matin, il cherchait partout son tricot de marin qu'on
+lui avait cach&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Seigneur J&eacute;sus, mon Dieu! ayez piti&eacute; de nous&raquo;, disait Marie, se femme,
+en joignant ses pauvres mains p&acirc;les de convalescente. &laquo;Comment cela
+s'est-il fait, seigneur? Car enfin il n'a pas bu! &Ocirc; monsieur,
+emp&ecirc;chez-le&raquo;, suppliait-elle en s'adressant &agrave; moi. &laquo;Et qu'est-ce qu'on
+va dire dans Toulven quand il passera, de voir que mon mari a voulu me
+quitter!&raquo;</p>
+
+<p>En effet, Yves avait tr&egrave;s peu bu; le contentement, sans doute, lui avait
+tourn&eacute; la t&ecirc;te &agrave; ce d&icirc;ner, et, de plus, nous lui avions fait faire une
+course au grand soleil; il n'y avait pas tout &agrave; fait de sa faute.</p>
+
+<p>Quelquefois,&mdash;rarement il est vrai,&mdash;avec beaucoup de douceur, on
+pouvait l'arr&ecirc;ter encore; je savais cela, mais je ne me sentais pas
+capable aujourd'hui d'employer ce moyen. Non, c'&eacute;tait trop, &agrave; la fin!
+M&ecirc;me ici, dans cette paix et ce bon jour de f&ecirc;te, apporter encore ces
+sc&egrave;nes-l&agrave;!</p>
+
+<p>Je dis simplement:</p>
+
+<p>&laquo;Yves ne sortira pas!&raquo;</p>
+
+<p>Et, pour lui couper la route, je me mis en travers de la porte,
+arc-bout&eacute; aux vieux montants de ch&ecirc;ne, qui &eacute;taient massifs et solides.</p>
+
+<p>Lui n'osait rien me r&eacute;pondre &agrave; moi-m&ecirc;me, ni lever sur moi ses yeux
+sombres et troubles. Il allait et venait, cherchant toujours ses habits
+de bord, tournant comme une b&ecirc;te fauve que l'on tient captive. Il avait
+dit &agrave; voix basse que rien ne l'emp&ecirc;cherait de sortir d&egrave;s qu'il aurait
+trouv&eacute; son bonnet pour se coiffer. Mais c'est &eacute;gal, l'id&eacute;e qu'il
+faudrait me toucher pour essayer de sortir le retenait encore.</p>
+
+<p>Moi aussi, j'&eacute;tais dans un mauvais jour et je ne sentais plus rien de
+cette affection qui avait dur&eacute; tant d'ann&eacute;es, pardonn&eacute; tant de choses.
+Je voyais devant moi le forban ivre, ingrat, r&eacute;volt&eacute;, et c'&eacute;tait tout.</p>
+
+<p>Au fond de chaque homme, il y a toujours un sauvage cach&eacute; qui
+veille,&mdash;chez nous surtout qui avons roul&eacute; la mer.&mdash;C'&eacute;taient nos deux
+sauvages qui &eacute;taient en pr&eacute;sence et qui se regardaient, ils venaient de
+se heurter l'un &agrave; l'autre, comme dans nos plus mauvais jours pass&eacute;s.</p>
+
+<p>Et dehors, autour de nous, c'&eacute;tait toujours le calme de la campagne,
+l'ombre des ch&ecirc;nes, la tranquille <i>nuit verte</i>.</p>
+
+<p>Le pauvre vieux Keremenen, lui, ne pouvait rien, et cela risquait de
+devenir tout &agrave; fait odieux et pitoyable, quand on entendit Marie qui
+pleurait; c'&eacute;taient ses premi&egrave;res larmes de femme, des larmes press&eacute;es,
+am&egrave;res, pr&eacute;sage sans doute de beaucoup d'autres; des sanglots qui
+&eacute;taient lugubres, au milieu de ce silence lourd que nous gardions tous.</p>
+
+<p>Alors Yves fut vaincu et s'approcha lentement pour l'embrasser:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, j'ai tort, dit-il, et je demande pardon.&raquo;</p>
+
+<p>Et puis il vint &agrave; moi et se servit d'un nom qu'il avait quelquefois
+&eacute;crit, mais qu'il n'avait jamais os&eacute; prononcer:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut encore me pardonner, <i>fr&egrave;re</i>!...&raquo;</p>
+
+<p>Et il m'embrassa aussi.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, il demanda pardon aux deux vieux Keremenen, qui lui donn&egrave;rent de
+bons baisers de p&egrave;re et de m&egrave;re; et pardon &agrave; son fils, le petit
+go&eacute;land, en appuyant sa bouche sur ses petites mains ferm&eacute;es qui
+d&eacute;bordaient du berceau.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tout &agrave; fait d&eacute;gris&eacute; et c'&eacute;tait fini; le vrai Yves, mon fr&egrave;re,
+&eacute;tait revenu; il y avait comme toujours dans son repentir quelque chose
+de simple et d'enfantin qui faisait qu'on lui pardonnait sans
+arri&egrave;re-pens&eacute;e et qu'on oubliait tout.</p>
+
+<p>Maintenant il ramassait ses effets par terre, les &eacute;poussetait et se
+rhabillait sans rien dire, triste, &eacute;puis&eacute;, essuyant son front, o&ugrave; une
+mauvaise sueur froide &eacute;tait venue perler.</p>
+
+<p>...Une heure apr&egrave;s, je regardais Yves, qui &eacute;tait pos&eacute;, avec sa tournure
+d'athl&egrave;te, aupr&egrave;s du berceau de son fils; il venait de l'endormir, en
+le ber&ccedil;ant lui-m&ecirc;me, et, peu &agrave; peu, progressivement, avec beaucoup de
+pr&eacute;cautions, il arr&ecirc;tait les balancements de la petite corbeille de
+ch&ecirc;ne, pour la laisser immobile, voyant que le sommeil &eacute;tait bien venu.
+Ensuite il se pencha davantage pour le regarder de tout pr&egrave;s,
+l'examinant avec beaucoup de curiosit&eacute;, comme ne l'ayant encore jamais
+vu, touchant les petits poings ferm&eacute;s, les petits cheveux de souris qui
+sortaient toujours du petit bonnet blanc.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure qu'il le contemplait, sa figure prenait une expression d'une
+tendresse infinie; alors l'espoir me vint que ce serait peut-&ecirc;tre un
+jour sa sauvegarde et son salut, ce petit enfant....</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLIX" id="XLIX"></a><a href="#table">XLIX</a></h2>
+
+
+<p>Le soir, apr&egrave;s souper, nous f&icirc;mes une promenade beaucoup plus calme que
+celle du jour, Anne, Yves et moi.</p>
+
+<p>Et, &agrave; neuf heures, nous &eacute;tions assis au bord d'un grand chemin qui
+traversait les bois.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas encore la nuit, tant sont longues en Bretagne les soir&eacute;es
+du beau mois de juin; mais nous commencions tout de m&ecirc;me &agrave; causer des
+fant&ocirc;mes et des morts.</p>
+
+<p>Anne disait: </p>
+
+<p>&laquo;L'hiver, quand les loups viennent, nous les entendons de chez nous;
+mais quelquefois les revenants aussi, monsieur, se mettent &agrave; crier comme
+eux.&raquo;</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, on entendait seulement passer les hannetons et les
+cerfs-volants qui traversaient l'air ti&egrave;de en d&eacute;crivant des courbes,
+avec de petits bourdonnements d'&eacute;t&eacute;. Et puis, dans le lointain du bois:
+<i>hou!... Hou!...</i> Un appel triste, chant&eacute; tout doucement d'une voix de
+hibou.</p>
+
+<p>Et Yves disait:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez, fr&egrave;re, les perruches de France qui chantent&raquo; (c'&eacute;tait un
+souvenir de sa <i>perruche</i> de la <i>Sibylle</i>).</p>
+
+<p>Les gramin&eacute;es l&eacute;g&egrave;res, avec leurs fleurs de poussi&egrave;re grise, &eacute;tendaient
+sur la terre une couche tr&egrave;s haute, &agrave; peine palpable, o&ugrave; on enfon&ccedil;ait;
+et les derni&egrave;res phal&egrave;nes, qui avaient fini de courir, plongeaient les
+unes apr&egrave;s les autres dans ces &eacute;paisseurs d'herbes, pour prendre leur
+poste de sommeil le long des tiges.</p>
+
+<p>Et l'obscurit&eacute; venait, lente et calme, avec un air de myst&egrave;re.</p>
+
+<p>...Passa un jeune gars breton qui portait un bissac sur l'&eacute;paule, et
+s'en revenait gris du pardon de Lannildu, la plume de paon au chapeau.
+(Je ne sais pas bien ce que vient faire ceci dans l'histoire d'Yves: je
+raconte au hasard des choses qui sont rest&eacute;es dans ma m&eacute;moire). Il
+s'arr&ecirc;ta pour nous faire un discours. Apr&egrave;s quoi, en mani&egrave;re de
+p&eacute;roraison, et montrant son bissac:</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, dit-il, j'ai deux chats l&agrave;-dedans.&raquo; (Cela n'avait aucun rapport
+avec ce qu'il venait de nous dire).</p>
+
+<p>Il posa son fardeau par terre et jeta son grand chapeau dessus. Alors ce
+bissac se mit &agrave; <i>jurer</i>, avec de grosses voix de matous en col&egrave;re, et &agrave;
+circuler par soubresauts sur le chemin.</p>
+
+<p>Quand nous f&ucirc;mes bien convaincus que c'&eacute;taient des chats, il remit le
+tout sur son &eacute;paule, salua, et continua sa route.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="L" id="L"></a><a href="#table">L</a></h2>
+
+<p class="droit">17 juin 1878.</p>
+
+<p>De bonne heure, nous sommes debout pour aller dans les bois ramasser des
+<i>luzes</i> (petits fruits d'un noir bleu que l'on trouve dans les plus
+&eacute;pais fourr&eacute;s, sur des plantes qui ressemblent au gui de ch&ecirc;ne).</p>
+
+<p>Anne ne portait plus son beau costume de f&ecirc;te: elle avait mis une grande
+collerette unie et une coiffe plus simple. Sa robe bretonne en drap bleu
+&eacute;tait orn&eacute;e de broderies jaunes: sur chaque c&ocirc;t&eacute; de son corsage,
+c'&eacute;taient des dessins imitant de ces rang&eacute;es d'yeux comme en ont les
+papillons sur leurs ailes.</p>
+
+<p>Le long des sentiers creux, dans la nuit verte, nous rencontrions des
+femmes qui allaient &agrave; Toulven entendre la premi&egrave;re messe du matin. Du
+fond de ces longs couloirs de verdure, on les voyait venir avec leurs
+collerettes, avec leurs hautes coiffes blanches, dont les pans
+retombaient sym&eacute;triques sur leurs oreilles, comme des bonnets
+d'Egyptiens. Leur taille &eacute;tait tr&egrave;s serr&eacute;e dans des doubles corsages de
+drap bleu qui ressemblaient &agrave; des corselets d'insectes et sur lesquels
+&eacute;taient brod&eacute;es toujours les m&ecirc;mes bigarrures, les m&ecirc;mes rang&eacute;es d'yeux
+de papillon. Au passage, elles nous disaient bonjour en langue bretonne,
+et leur figure tranquille avait des expressions primitives.</p>
+
+<p>Et puis, sur les portes des chaumi&egrave;res antiques en granit gris qui
+&eacute;taient enfouies dans les arbres, nous trouvions des vieilles assises
+et gardant des petits enfants; des vieilles aux longs cheveux blancs
+d&eacute;peign&eacute;s, aux haillons de drap bleu coup&eacute;s &agrave; la mode d'autrefois, avec
+des restes de broderies bretonnes et de rang&eacute;es d'yeux: la mis&egrave;re et la
+sauvagerie du vieux temps.</p>
+
+<p>Des foug&egrave;res, des foug&egrave;res, tout le long de ces chemins,&mdash;les esp&egrave;ces
+les plus d&eacute;coup&eacute;es, les plus fines, les plus rares, agrandies l&agrave; dans
+l'ombre humide, formant des gerbes et des tapis;&mdash;et puis des digitales
+pourpr&eacute;es s'&eacute;lan&ccedil;ant comme des fus&eacute;es roses, et, plus roses encore que
+les digitales, les sil&egrave;nes de Bretagne, semant sur toute cette verdure
+fra&icirc;che leurs petites &eacute;toiles d'une couleur de carmin.</p>
+
+<p>...&Agrave; nous peut-&ecirc;tre la verdure semble plus verte, les bois plus
+silencieux, les senteurs plus p&eacute;n&eacute;trants, &agrave; nous qui habitons les
+maisons de planches au milieu du bruit de la mer.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, je trouve qu'on est tr&egrave;s bien ici, disait Yves. Un peu plus tard,
+quand le petit Pierre sera seulement assez grand pour que je l'emm&egrave;ne
+par la main, nous nous en irons tous deux ramasser toute sorte de choses
+dans les bois,&mdash;et puis chasser. C'est cela, j'ach&egrave;terai un fusil, d&egrave;s
+que je serai un peu riche, pour tuer les loups. Il me semble &agrave; moi que
+je ne m'ennuierai jamais dans ce pays...&raquo;</p>
+
+<p>Je savais bien, h&eacute;las! Qu'il s'y ennuierait &agrave; la longue; mais c'&eacute;tait
+inutile de le lui dire et il fallait bien lui laisser sa joie, comme aux
+enfants.</p>
+
+<p>D'ailleurs, lui aussi allait partir; deux jours apr&egrave;s moi, il devait
+rejoindre Brest, pour s'embarquer de nouveau. Ce n'&eacute;tait qu'un tout
+petit repos dans notre vie, ce s&eacute;jour en Toulven, qu'un petit entr'acte
+de Bretagne apr&egrave;s lequel notre m&eacute;tier de mer nous attendait.</p>
+
+<p>...Nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t au milieu des bois; plus de sentiers ni de
+chaumi&egrave;res; rien que des collines se succ&eacute;dant au loin, couvertes de
+h&ecirc;tres, de broussailles, de ch&ecirc;nes et de bruy&egrave;res. Et des fleurs, une
+profusion de fleurs; tout ce pays &eacute;tait fleuri comme un &eacute;den: des
+ch&egrave;vrefeuilles, de grands asphod&egrave;les en quenouilles blanches et des
+digitales en quenouilles roses.</p>
+
+<p>Dans le lointain, le chant des coucous dans les arbres, et, autour de
+nous, des bruits d'abeilles.</p>
+
+<p>Les <i>luzes</i> croissaient &ccedil;&agrave; et l&agrave;, sur le sol pierreux, m&ecirc;l&eacute;es aux
+bruy&egrave;res fleuries. Anne trouvait toujours les plus belles, et m'en
+donnait &agrave; pleine main. Et le grand Yves nous regardait faire avec un
+sourire tr&egrave;s grave, ayant conscience de jouer, pour la premi&egrave;re fois,
+une esp&egrave;ce de r&ocirc;le de mentor et s'en trouvant tr&egrave;s surpris.</p>
+
+<p>Le lieu &eacute;tait sauvage. Ces collines bois&eacute;es, ces tapis de lichen, cela
+ressemblait &agrave; des paysages des temps pass&eacute;s, tout en ne portant la
+marque d'aucune &eacute;poque pr&eacute;cise. Mais le costume d'Anne &eacute;tait du plein
+moyen &acirc;ge et alors on avait l'impression de cette p&eacute;riode-l&agrave;.</p>
+
+<p>Non pas le moyen &acirc;ge sombre et cr&eacute;pusculaire compris par Gustave Dor&eacute;,
+mais le moyen &acirc;ge au soleil et plein de fleurs, de ces m&ecirc;mes &eacute;ternelles
+fleurs des champs de la Gaule qui s'&eacute;panouissaient aussi pour nos
+anc&ecirc;tres. </p>
+
+<p>...Onze heures quand nous rev&icirc;nmes &agrave; la chaumi&egrave;re des vieux Keremenen
+pour d&icirc;ner; il faisait tr&egrave;s chaud cet &eacute;t&eacute;-l&agrave;, en Bretagne; toutes ces
+foug&egrave;res, toutes ces fleurettes roses des chemins se courbaient sous ce
+soleil inusit&eacute;, qui les fatiguait m&ecirc;me &agrave; travers les branchages verts.</p>
+
+<p>...<i>Une heure</i>.&mdash;Pour moi, temps de partir.&mdash;J'allai embrasser d'abord
+petit Pierre, qui dormait toujours dans sa corbeille de ch&ecirc;ne antique,
+comme si ces quatre jours ne lui avaient pas suffi pour se remettre de
+toute la fatigue qu'il avait prise pour venir au monde.</p>
+
+<p>Je fis mes adieux &agrave; tous. Yves, pensif, debout contre la porte,
+m'attendait pour m'accompagner jusqu'&agrave; Toulven, o&ugrave; la diligence devait
+me prendre et me mener &agrave; la station de Bannalec. Anne et le vieux
+Corentin voulurent aussi me reconduire. </p>
+
+<p>...Et, quand je vis s'&eacute;loigner Toulven, le clocher gris et l'&eacute;tang
+triste, mon c&oelig;ur se serra. Dans combien d'ann&eacute;es reviendrais-je en
+Bretagne? Encore une fois nous &eacute;tions s&eacute;par&eacute;s, mon <i>fr&egrave;re</i> et moi, et
+tous deux nous en allions &agrave; l'inconnu. Je m'inqui&eacute;tais de son avenir,
+sur lequel je voyais peser des nuages tr&egrave;s sombres.... Et puis je
+songeais aussi &agrave; ces Keremenen, dont l'accueil m'avait touch&eacute;; je me
+demandais si mon pauvre cher Yves, avec ses d&eacute;fauts terribles et son
+caract&egrave;re indomptable, n'allait pas leur apporter le malheur, sous leur
+toit de chaume couvert de petites fleurs roses.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LI" id="LI"></a><a href="#table">LI</a></h2>
+
+<p class="droit">Novembre 1880.</p>
+
+
+<p>...Un peu plus de deux ans apr&egrave;s.</p>
+
+<p>Petit Pierre avait froid. Il pleurait, en se tenant ses deux petites
+mains, qu'il essayait de cacher sous son tablier. Il &eacute;tait dans une rue
+de Brest, avant jour, un matin de novembre, sous la pluie fine. Il se
+serrait contre sa m&egrave;re, qui, elle aussi, pleurait. </p>
+
+<p>Elle &eacute;tait l&agrave;, &agrave; ce coin de rue, Marie Kermadec, attendant, r&ocirc;dant dans
+l'obscurit&eacute; comme une mauvaise femme. Yves rentrerait-il?... O&ugrave;
+&eacute;tait-il?... O&ugrave; avait-il pass&eacute; sa nuit? Dans quel bouge?...
+Retournerait-il au moins &agrave; son bord, &agrave; l'heure du coup de canon, &agrave; temps
+pour l'appel?</p>
+
+<p>D'autres femmes attendaient aussi.</p>
+
+<p>Une passa avec son mari, un quartier-ma&icirc;tre comme Yves; il sortait ivre
+d'un cabaret qu'on venait d'ouvrir. Il essaya de marcher, fit quelques
+pas, puis tomba lourdement &agrave; terre, avec un bruit lugubre de sa t&ecirc;te
+contre le granit dur.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon Dieu! pleurait la femme; j&eacute;sus, sainte Vierge Marie, ayez
+piti&eacute; de nous!... Jamais je ne l'avais vu comme &ccedil;a encore!...&raquo;</p>
+
+<p>Marie Kermadec l'aida &agrave; le remettre debout. Il avait une jolie figure
+douce et s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>&laquo;Merci, madame!&raquo;</p>
+
+<p>Et la femme continua de le faire marcher, en le soutenant de toutes ses
+forces.</p>
+
+<p>Petit Pierre pleurait assez doucement, comme comprenant d&eacute;j&agrave; qu'une
+honte pesait sur eux, et qu'il ne fallait pas faire de bruit, baissant
+sa petite t&ecirc;te, et cachant toujours sous son tablier ses pauvres petites
+mains qui avaient froid. Il &eacute;tait assez bien couvert pourtant, mais il y
+avait longtemps qu'il &eacute;tait l&agrave;, tranquille, &agrave; ce coin de rue humide.
+Les lanternes &agrave; gaz venaient de s'&eacute;teindre, et il faisait tr&egrave;s noir.
+Pauvre petite plante saine et fra&icirc;che, n&eacute;e dans les bois de Toulven,
+comment &eacute;tait-il venu s'&eacute;chouer dans cette mis&egrave;re de la ville? Il ne
+s'expliquait pas bien ce changement, lui, il ne pouvait pas comprendre
+encore pourquoi sa m&egrave;re avait voulu suivre son mari dans ce Brest, et
+habiter un logis sombre et froid, au fond d'une cour, dans une des rues
+basses avoisinant le port.</p>
+
+<p>Un autre passa; il battait sa femme, celui-ci, il ne voulait pas se
+laisser ramener, et c'&eacute;tait horrible. Marie poussa un cri, en entendant
+le bruit creux d'un coup de poing frapp&eacute; dans une poitrine; et puis elle
+se cacha la figure, n'y pouvant rien. Non! Yves n'en &eacute;tait jamais arriv&eacute;
+l&agrave;, lui. Mais est-ce que cela viendrait? Est-ce qu'il faudrait aussi, un
+de ces jours, descendre jusqu'&agrave; cette derni&egrave;re mis&egrave;re?... </p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LII" id="LII"></a><a href="#table">LII</a></h2>
+
+
+<p>Yves, &agrave; la fin, parut, marchant droit, cambr&eacute;, la t&ecirc;te haute, mais
+l'&oelig;il atone, &eacute;gar&eacute;. Il vit sa femme, mais passa sans en avoir l'air,
+lui jetant un mauvais regard trouble.</p>
+
+<p><i>Ce n'&eacute;tait plus lui</i>,&mdash;comme il le disait lui-m&ecirc;me apr&egrave;s, dans les bons
+moments de repentir qu'il avait encore.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus lui, en effet: c'&eacute;tait la b&ecirc;te sauvage que l'ivresse
+r&eacute;veillait, quand sa vraie &acirc;me &eacute;tait obscurcie et disparue.</p>
+
+<p>Marie se garda de dire un mot, non seulement de faire un reproche, mais
+m&ecirc;me de supplier. Il ne fallait rien dire &agrave; Yves dans ces moments o&ugrave; sa
+t&ecirc;te &eacute;tait perdue: il serait reparti encore. Elle savait cela; elle
+&eacute;tait pli&eacute;e &agrave; ce silence.</p>
+
+<p>Elle suivit, t&ecirc;te basse, sous la pluie, tra&icirc;nant par la main petit
+Pierre, qui t&acirc;chait de pleurer encore plus doucement depuis qu'il avait
+vu son p&egrave;re et qui mouillait ses pauvres petits pieds dans la boue du
+ruisseau. Comment avait-elle pu le laisser marcher ainsi, et m&ecirc;me le
+faire sortir, comme cela, avant jour? &Agrave; quoi pensait-elle donc? O&ugrave;
+avait-elle la t&ecirc;te?... Et elle le prit &agrave; son cou, le r&eacute;chauffant contre
+elle, l'embrassant avec amour. </p>
+
+<p>Yves fit mine de passer devant sa porte, pour voir,&mdash;fac&eacute;tie de
+brute,&mdash;puis regarda derri&egrave;re lui sa femme avec un sourire stupide qui
+faisait mal, comme pour dire: &laquo;C'&eacute;tait une plaisanterie que je te
+faisais, mais, tu vois, je vais rentrer.&raquo;</p>
+
+<p>Elle le suivit de loin, se dissimulant le long des murs de l'escalier
+noir, se faisant petite, humble. Heureusement il n'&eacute;tait pas jour
+encore, et sans doute les voisins ne seraient pas lev&eacute;s pour &ecirc;tre
+t&eacute;moins de cette honte.</p>
+
+<p>Elle entra apr&egrave;s lui dans leur chambre et ferma la porte.</p>
+
+<p>Pas de feu, un air de mis&egrave;re qui prenait au c&oelig;ur. </p>
+
+<p>La chandelle allum&eacute;e, Marie vit qu'Yves avait encore tout d&eacute;chir&eacute; ses
+v&ecirc;tements neufs, qu'elle avait une premi&egrave;re fois raccommod&eacute;s avec tant
+de soin; et puis son grand col bleu &eacute;tait froiss&eacute; et macul&eacute;, et son
+tricot &agrave; raies, les mailles rompues, b&acirc;illait sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Il allait et venait, tournant comme une b&ecirc;te enferm&eacute;e, d&eacute;rangeant,
+chavirant brusquement les choses qu'elle avait rang&eacute;es, les morceaux de
+pain qu'elle avait &eacute;conomis&eacute;s.</p>
+
+<p>Elle, ayant recouch&eacute; leur enfant dans son berceau et l'ayant bien
+couvert, faisait semblant de s'occuper des choses de leur m&eacute;nage. Il
+fallait avoir un air naturel dans ces cas-l&agrave;; autrement, si on semblait
+trop s'occuper de lui, il s'exasp&eacute;rait tout &agrave; coup, comme un fauve qui a
+senti le sang; et il voulait repartir. Et, quand une fois il avait dit:
+&laquo;Eh bien, je m'en vais! Je m'en vais retrouver mes camarades!&raquo; il s'en
+allait avec un ent&ecirc;tement de brute; il n'y avait plus ni force, ni
+pri&egrave;res, ni larmes capables de le retenir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIII" id="LIII"></a><a href="#table">LIII</a></h2>
+
+
+<p>Quelquefois Yves tombait tout &agrave; coup comme un mort et dormait plusieurs
+heures, puis c'&eacute;tait fini. Cela d&eacute;pendait de l'esp&egrave;ce d'alcool qu'il
+avait pris.</p>
+
+<p>D'autres fois, il tenait bon, on ne sait comment, et s'en retournait
+sur son navire, dans le port, &laquo;&agrave; la R&eacute;serve&raquo;, faire son service.</p>
+
+<p>Ce matin-l&agrave;, quand il fut sept heures, Yves, un peu d&eacute;gris&eacute;, ayant eu
+l'id&eacute;e de lui-m&ecirc;me de tremper sa t&ecirc;te dans de l'eau glac&eacute;e, sortit et
+prit le chemin de l'arsenal.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIV" id="LIV"></a><a href="#table">LIV</a></h2>
+
+
+<p>Alors Marie s'assit, bris&eacute;e, an&eacute;antie, aupr&egrave;s du petit berceau o&ugrave; leur
+fils venait de se rendormir. </p>
+
+<p>Par les fen&ecirc;tres sans rideaux une lueur blanche commen&ccedil;ait &agrave; entrer, une
+lueur p&acirc;le, p&acirc;le, qui donnait froid.</p>
+
+<p>Encore un jour!&mdash;dans la rue, on entendait ce bruit caract&eacute;ristique des
+bas quartiers de Brest aux heures d'<i>embauch&eacute;e</i>: des milliers de sabots
+de bois martelant les pav&eacute;s de granit dur. Les ouvriers rentraient dans
+le port de guerre, s'arr&ecirc;tant en chemin pour boire encore de
+l'eau-de-vie, dans des cabarets &agrave; peine ouverts qui m&ecirc;laient au jour
+naissant les lueurs sales de leurs petites lampes.</p>
+
+<p>Marie restait l&agrave;, immobile, percevant avec une esp&egrave;ce d'acuit&eacute;
+douloureuse tous ces bruits d&eacute;j&agrave; familiers des matins d'hiver qui
+montaient de la rue, voix noy&eacute;es d'alcool et grouillements de sabots.
+C'&eacute;tait dans une de ces vieilles maisons hautes d'&eacute;tages, profondes,
+immenses, avec des cours noires, des murs de granit brut, &eacute;pais comme
+des remparts, renfermant toute sorte de monde, ouvriers, v&eacute;t&eacute;rans,
+marins;&mdash;au moins trente m&eacute;nages d'ivrognes. Il y avait quatre
+mois&mdash;depuis qu'Yves &eacute;tait revenu des Antilles&mdash;qu'elle avait quitt&eacute;
+Toulven pour venir habiter l&agrave;.</p>
+
+<p>Une clart&eacute; plus blanche entrait par les vitres, tombait sur ces murs
+d&eacute;labr&eacute;s et sordides, p&eacute;n&eacute;trait peu &agrave; peu toute cette grande chambre, o&ugrave;
+leur modeste petit m&eacute;nage, aujourd'hui tout en d&eacute;sordre, semblait
+perdu.&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment c'&eacute;tait le jour; elle alla, par &eacute;conomie, souffler sa
+chandelle, et puis revint s'asseoir.</p>
+
+<p>Qu'allait-elle faire de sa journ&eacute;e? Travaillerait-elle aujourd'hui? Non,
+elle n'en avait pas le courage, et puis &agrave; quoi bon? Encore un jour qu'il
+faudrait passer sans feu, avec la mort dans le c&oelig;ur, &agrave; regarder tomber
+la pluie et &agrave; attendre!... Attendre, attendre avec une anxi&eacute;t&eacute; qui
+cro&icirc;trait d'heure en heure, attendre la tomb&eacute;e de la nuit, le moment o&ugrave;
+le martellement des sabots recommencerait en bas dans la rue grise, la
+<i>d&eacute;bauch&eacute;e</i>. Car Yves et les autres marins dont les navires &eacute;taient dans
+le port sortaient en m&ecirc;me temps que les ouvriers de l'arsenal, et alors,
+elle, chaque soir, appuy&eacute;e &agrave; sa fen&ecirc;tre, regardait passer ce flot
+d'hommes, les yeux inquiets, fouillant le plus loin possible dans tous
+ces groupes, cherchant celui qui lui avait pris sa vie.</p>
+
+<p>Elle le reconnaissait de loin, &agrave; sa haute taille droite, &agrave; sa carrure;
+son col bleu dominait les autres. Quand elle l'avait d&eacute;couvert, marchant
+vite, se h&acirc;tant vers le logis, il lui semblait que son pauvre c&oelig;ur se
+desserrait, qu'elle respirait mieux; quand elle l'avait vu enfin
+au-dessous d'elle entrer par la vieille porte basse, elle &eacute;tait presque
+heureuse. Il arrivait;&mdash;et quand il &eacute;tait l&agrave; et qu'il les avait
+embrass&eacute;s tous deux, elle et le petit Pierre, le danger &eacute;tait fini, il
+ne ressortait plus.</p>
+
+<p>Mais, s'il tardait &agrave; para&icirc;tre, peu &agrave; peu elle sentait l'angoisse
+l'&eacute;treindre.... Et, quand l'heure &eacute;tait pass&eacute;e, la nuit venue, la foule
+des hommes dispers&eacute;e, et que lui n'&eacute;tait pas rentr&eacute;, oh! alors
+commen&ccedil;aient ces soir&eacute;es sinistres qu'elle connaissait si bien, ces
+soir&eacute;es mortelles d'attente qu'elle passait, la porte ouverte, assise
+dans une chaise, les mains jointes, &agrave; dire des pri&egrave;res, l'oreille tendue
+&agrave; tous les chants de matelots qui venaient du dehors, tremblant &agrave; tous
+les bruits de pas qu'elle entendait dans l'escalier noir.</p>
+
+<p>Et puis, tr&egrave;s tard, quand les autres, les voisines, &eacute;taient couch&eacute;es et
+ne pouvaient plus la voir, elle descendait; sous le froid, sous la
+pluie, elle s'en allait comme une insens&eacute;e attendre aux coins des rues,
+&eacute;couter aux portes des bouges o&ugrave; l'on buvait encore, coller sa joue
+p&acirc;lie aux vitres des cabarets....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LV" id="LV"></a><a href="#table">LV</a></h2>
+
+
+<p>Petit Pierre dormait toujours dans son berceau, pour rattraper son
+pauvre petit sommeil perdu d'avant jour.&mdash;Et, ce matin-l&agrave;, sa m&egrave;re aussi
+s'&eacute;tait assoupie pr&egrave;s de lui dans sa chaise, accabl&eacute;e qu'elle &eacute;tait de
+fatigue et de veille. </p>
+
+<p>Le grand jour p&acirc;le &eacute;tait tout &agrave; fait lev&eacute; quand elle se r&eacute;veilla, les
+membres engourdis, ayant froid. En reprenant ses id&eacute;es, vite elle
+retrouva son angoisse. Pourquoi avait-elle quitt&eacute; Toulven? Pourquoi
+s'&eacute;tait-elle mari&eacute;e? Pauvre fille de la campagne, que faisait-elle dans
+ce Brest, o&ugrave; on regardait son costume de paysanne? Pourquoi &eacute;tait-elle
+venue tra&icirc;ner dans les rues de la ville sa grande collerette blanche,
+souvent tremp&eacute;e de pluie, que, par d&eacute;sesp&eacute;rance, par d&eacute;go&ucirc;t de tout,
+elle laissait maintenant pendre toute frip&eacute;e et sans appr&ecirc;t sur ses
+&eacute;paules?</p>
+
+<p>Elle avait &eacute;puis&eacute; tous les moyens pour ramener Yves. Il &eacute;tait encore si
+doux, si bon, il aimait tant son petit Pierre dans ses moments
+raisonnables, que souvent elle s'&eacute;tait reprise &agrave; esp&eacute;rer! Il avait des
+repentirs tr&egrave;s sinc&egrave;res, qui duraient plusieurs jours; et c'&eacute;taient des
+jours de bonheur.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut me pardonner, disait-il, tu vois bien que <i>ce n'&eacute;tait plus
+moi</i>!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle pardonnait; alors on ne se quittait plus; quand par hasard il
+faisait un peu beau temps, on habillait petit Pierre dans ses habits
+neufs, et on allait se promener, tous les trois, dans Brest.</p>
+
+<p>...Et puis, un beau soir, Yves ne rentrait pas, et c'&eacute;tait &agrave;
+recommencer, il fallait retomber dans ce d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Cela allait de mal en pis; le s&eacute;jour &agrave; Brest exer&ccedil;ait sur lui cette m&ecirc;me
+influence qu'il a d'ordinaire sur tous les marins. Maintenant c'&eacute;tait
+presque chaque semaine; cela devenait <i>une habitude</i>. &Agrave; quoi bon
+esp&eacute;rer?</p>
+
+<p>Il n'y avait plus d'argent dans leur tiroir. Comment faire? En emprunter
+&agrave; ces femmes, les voisines, qui de temps en temps buvaient aussi, et
+qu'elle d&eacute;daignait de conna&icirc;tre; elle en aurait trop honte! Pourtant
+elle &eacute;tait &agrave; bout de moyens pour cacher sa d&eacute;tresse &agrave; ses parents, qui
+ne savaient rien, eux, et qui s'&eacute;taient mis &agrave; aimer Yves comme leur vrai
+fils.</p>
+
+<p>Eh bien, elle le leur dirait, qu'il n'en &eacute;tait pas digne. Une r&eacute;volte se
+faisait en elle. Elle le laisserait, cet homme; c'&eacute;tait trop &agrave; la fin,
+et il n'avait pas de c&oelig;ur....</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LVI" id="LVI"></a><a href="#table">LVI</a></h2>
+
+
+<p>Et pourtant, si!&mdash;quelque chose lui disait qu'il en avait, du c&oelig;ur,
+mais qu'il &eacute;tait un grand enfant que la vie de la mer avait perdu. Avec
+un attendrissement tr&egrave;s doux, elle retrouvait sa figure noble et
+tranquille, sa voix, son sourire des bons moments o&ugrave; il &eacute;tait sage....</p>
+
+<p>L'abandonner?... &Agrave; cette id&eacute;e qu'il s'en irait seul, tout &agrave; fait perdu
+alors, et jetant tout au diable, livr&eacute; &agrave; ses vices et &agrave; ceux des autres,
+recommencer sa vie de d&eacute;bauches avec d'autres femmes, naviguer au loin,
+puis vieillir seul, d&eacute;laiss&eacute;, &eacute;puis&eacute; par l'alcool!... Oh! &agrave; cette id&eacute;e
+de le quitter, elle &eacute;tait prise d'une angoisse plus horrible que tout:
+elle sentait qu'elle &eacute;tait riv&eacute;e &agrave; lui maintenant par un lien plus fort
+que toute raison, que toute volont&eacute; humaine. Elle l'aimait &eacute;perdument,
+sans avoir conscience de la grandeur de son amour.... Non, plut&ocirc;t, si
+elle ne pouvait pas l'en retirer, elle se laisserait rouler avec lui
+dans la derni&egrave;re fange pour l'avoir encore dans ses bras jusqu'&agrave; l'heure
+de mourir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LVII" id="LVII"></a><a href="#table">LVII</a></h2>
+
+
+<p>Petit Pierre n'aimait pas du tout Brest, lui; il trouvait que c'&eacute;tait
+vilain et que c'&eacute;tait noir.</p>
+
+<p>Il y demeurait seulement depuis quatre mois, et d&eacute;j&agrave; ses joues rondes
+avaient un peu p&acirc;li sous leur teinte brune. Avant, elles &eacute;taient
+pareilles &agrave; ces brugnons tr&egrave;s m&ucirc;rs des pays du Midi, qui sont d'une
+couleur chaude et dor&eacute;e, d'un rouge tach&eacute; de soleil.</p>
+
+<p>Ses yeux &eacute;taient noirs et brillaient d'un &eacute;clat de jais, comme ceux de
+sa m&egrave;re, entre de tr&egrave;s longs cils charmants. Dans ses petits sourcils,
+il y avait d&eacute;j&agrave; quelque chose de grave, qui &eacute;tait d'Yves.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait beau &agrave; peindre, avec son expression r&eacute;fl&eacute;chie, et ce petit air
+m&acirc;le et d&eacute;cid&eacute; qu'il prenait d&eacute;j&agrave; comme un grand gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>De temps en temps, il avait bien encore des moments de gaiet&eacute; tr&egrave;s
+bruyante; il sautait, sautait tout autour de la chambre triste, en
+faisant beaucoup de tapage. Mais cela ne lui venait plus aussi souvent
+qu'&agrave; Toulven.</p>
+
+<p>Il regrettait, dans son petit souvenir encore vague, il regrettait les
+petits camarades du sentier de h&ecirc;tres, et les cajoleries de ses
+grands-parents, et les chansons de sa vieille grand-m&egrave;re. L&agrave;-bas, tout
+le monde s'occupait de lui, tandis qu'ici il &eacute;tait presque toujours tout
+seul.</p>
+
+<p>Non, il n'aimait pas la ville. Et puis il avait toujours froid, dans
+cette chambre nue et dans ces vieux escaliers de pierre.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LVIII" id="LVIII"></a><a href="#table">LVIII</a></h2>
+
+
+<p>&laquo;Il faut me pardonner; tu vois bien que ce n'&eacute;tait plus moi.&raquo;</p>
+
+<p>Quand une fois Yves avait dit cela, tout &eacute;tait bien fini; mais c'&eacute;tait
+souvent tr&egrave;s long &agrave; venir. Lorsque l'ivresse &eacute;tait pass&eacute;e, pendant deux
+ou trois jours il restait sombre, morne, ne parlant plus, jusqu'au
+moment o&ugrave; son sourire s'&eacute;panouissait de nouveau tout &agrave; coup &agrave; propos
+d'un rien, avec une expression de confusion tr&egrave;s enfantine.&mdash;Alors le
+ciel se rouvrait pour la pauvre Marie, et elle lui souriait, elle aussi,
+d'une fa&ccedil;on particuli&egrave;re, sans jamais dire un mot de reproche; et
+c'&eacute;tait la fin de l'&eacute;preuve. </p>
+
+<p>Une fois, elle osa lui demander tr&egrave;s doucement:</p>
+
+<p>&laquo;Au moins, ne reste pas trois jours &agrave; bouder apr&egrave;s, quand c'est pass&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Et lui, encore plus bas, avec un demi-sourire tr&egrave;s na&iuml;f, la regardant de
+c&ocirc;t&eacute;, tout confus:</p>
+
+<p>&laquo;Ne pas rester trois jours &agrave; bouder, tu dis? Dame, est-ce que tu crois
+que je suis bien content de moi quand j'ai fait de ces coups.... Comme
+ceux-l&agrave;? Oh! Mais &ccedil;a n'est pas contre toi, ma pauvre Marie, bien s&ucirc;r.&raquo;</p>
+
+<p>Alors elle s'approcha plus pr&egrave;s, s'appuyant contre son &eacute;paule, et lui,
+voyant ce qu'elle voulait, l'embrassa. </p>
+
+<p>&laquo;Oh! <i>la boisson! La boisson!</i>...&raquo; dit-il lentement, ses yeux se
+d&eacute;tournant &agrave; demi ferm&eacute;s avec une expression farouche. &laquo;Mon p&egrave;re! mes
+fr&egrave;res!... &agrave; pr&eacute;sent, c'est mon tour!&raquo;</p>
+
+<p>Il n'avait encore jamais rien dit de pareil. Ce vice terrible, il n'en
+parlait jamais, et il semblait qu'il ne s'en inqui&eacute;t&acirc;t pas.</p>
+
+<p>...Comment ne pas avoir encore de petits moments d'espoir quand on le
+voyait ensuite si sage, si soumis, jouant au coin du feu avec son fils;
+puis quittant tout &agrave; fait ses fa&ccedil;ons de seigneur, ayant pour sa femme
+mille petites pr&eacute;venances douces, afin de lui faire oublier sa peine?</p>
+
+<p>Comment croire que cet Yves-l&agrave; pourrait bient&ocirc;t et fatalement redevenir
+l'<i>autre</i>, celui des mauvais jours, l'Yves au regard terne, l'Yves morne
+et brutal, la b&ecirc;te &eacute;gar&eacute;e d'alcool, que rien ne toucherait plus? Alors
+Marie l'entourait davantage de sa tendresse, concentrait sur lui toute
+sa force de volont&eacute;, le veillait comme un petit enfant, tremblait en le
+suivant des yeux quand seulement il descendait dans cette rue o&ugrave;
+passaient les camarades &agrave; grand col bleu, et o&ugrave; s'ouvraient les portes
+des bouges.</p>
+
+<p>...&Agrave; terre, Yves &eacute;tait perdu; il le sentait bien lui-m&ecirc;me, et se disait
+tristement qu'il fallait essayer de repartir.</p>
+
+<p>Il avait grandi sur mer, au hasard, &agrave; la fa&ccedil;on des plantes sauvages. On
+ne s'&eacute;tait gu&egrave;re occup&eacute; jamais de lui donner des notions de devoir ni de
+conduite, ni de rien au monde. Moi seul peut-&ecirc;tre, moi, que sa destin&eacute;e
+et une pri&egrave;re de sa m&egrave;re avaient mis sur son chemin, j'avais pu lui
+parler de ces choses nouvelles, mais trop tard sans doute, ou trop
+vaguement. La discipline du bord, c'&eacute;tait l&agrave; le grand frein qui avait
+conduit seul sa vie mat&eacute;rielle, la maintenant dans cette aust&eacute;rit&eacute; rude
+et saine qui fait les matelots forts.</p>
+
+<p>La <i>terre</i> avait &eacute;t&eacute; longtemps pour lui un lieu de passage o&ugrave; on
+devenait libre et o&ugrave; il y avait des femmes; on y descendait comme en
+pays conquis, entre les longs voyages; alors on avait de l'argent, et,
+dans les quartiers de plaisir, on faisait tout plier devant ses caprices
+et sa force.</p>
+
+<p>Mais vivre d'une vie r&eacute;guli&egrave;re avec un petit m&eacute;nage, compter ses
+d&eacute;penses chaque jour, se conduire soi-m&ecirc;me et songer au lendemain, ses
+allures de matelot ne cadraient plus avec ces obligations impr&eacute;vues.
+D'ailleurs, autour de lui, dans ce Brest ab&acirc;tardi et pourri, l'alcool
+semblait suinter des murs avec l'humidit&eacute; malsaine. Alors il tombait
+tout &agrave; fait bas comme tant d'autres qui, eux aussi, avaient &eacute;t&eacute; bons et
+braves; il s'avilissait, se ravalait peu &agrave; peu au niveau de ce peuple
+d'ivrognes; et sa d&eacute;bauche devenait repoussante et vulgaire comme une
+d&eacute;bauche d'ouvrier.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIX" id="LIX"></a><a href="#table">LIX</a></h2>
+
+
+<p>...Un jour, je re&ccedil;us une lettre qui m'appelait au secours.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait tr&egrave;s simple, et ressemblait beaucoup &agrave; celle d'un enfant: </p>
+
+<p>&laquo;Mon bon fr&egrave;re,</p>
+
+<p>&raquo;Je ne sais comment vous dire, mais c'est vrai, je me suis mis &agrave; boire.
+Aussi je ne voulais pas demeurer dans Brest, vous le savez bien, car
+j'avais peur de cette chose.</p>
+
+<p>&raquo;J'ai d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; puni trois fois de fers &agrave; la R&eacute;serve, et maintenant je ne
+sais plus comment me d&eacute;barrasser du b&acirc;timent, car je vois bien qu'en
+restant &agrave; bord il m'arrivera quelque malheur.</p>
+
+<p>&raquo;Mais il me semble que, si je pouvais embarquer encore pr&egrave;s de vous, ce
+serait tout &agrave; fait ce qu'il me faudrait. Mon bon fr&egrave;re, puisque vous
+&ecirc;tes bient&ocirc;t pour repartir, si vous pouviez venir &agrave; Brest pour me
+prendre, je serais bien mieux qu'ici, et, pour s&ucirc;r, cela me sauverait.</p>
+
+<p>&raquo;Vous m'avez fait bien mal en me disant sur votre lettre que je n'aimais
+pas ma femme ni mon fils; car, pour elle et mon petit Pierre, je ferais
+tout.</p>
+
+<p>&raquo;Oui, mon bon fr&egrave;re, j'ai pleur&eacute; et je pleure encore dans le moment que
+je vous &eacute;cris, et je ne vois plus, avec les larmes qui me sont dans les
+yeux.</p>
+
+<p>&raquo;Je n'esp&egrave;re que vous voir venir. Je vous embrasse de tout mon c&oelig;ur, en
+vous priant de ne pas oublier votre fr&egrave;re, malgr&eacute; tous les chagrins
+qu'il vous donne.</p>
+
+<p>&raquo;Bien &agrave; vous, </p>
+
+<p class="droit">&raquo;Yves Kermadec.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LX" id="LX"></a><a href="#table">LX</a></h2>
+
+
+<p>Un dimanche de d&eacute;cembre, je revins &agrave; Brest sans &ecirc;tre annonc&eacute; et je
+descendis dans le quartier bas de la Grand'rue, cherchant la maison
+d'Yves. En lisant les num&eacute;ros des portes, je longeais toutes ces hautes
+constructions de granit, qui sont d'anciennes maisons de riches tomb&eacute;es
+aux mains du peuple: en bas, partout des cabarets ouverts; en haut, des
+fen&ecirc;tres &agrave; rideaux de pauvre, avec de derni&egrave;res fleurs maladives, sur
+les appuis; des chrysanth&egrave;mes morts, dans des pots.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le matin. Des bandes de matelots circulaient d&eacute;j&agrave;, dans leur
+belle tenue propre, chantant, commen&ccedil;ant la f&ecirc;te du dimanche.</p>
+
+<p>On respirait une brume blanche, une fra&icirc;cheur humide,&mdash;sensation
+nouvelle de l'hiver.&mdash;Comme j'arrivais de l'Adriatique, encore
+ensoleill&eacute;e, les teintes de ce Brest me semblaient plus grises.</p>
+
+<p>Au num&eacute;ro 154,&mdash;au-dessus de l'enseigne: <i>&Agrave; la Pens&eacute;e du beau
+canonnier</i>.&mdash;Je montai trois &eacute;tages d'un vieil escalier immense, et
+trouvai la chambre des Kermadec.</p>
+
+<p>On entendait de la porte le bruit r&eacute;gulier d'un berceau. Petit Pierre,
+bien g&acirc;t&eacute; tout de m&ecirc;me, avait gard&eacute; cette habitude de se faire
+endormir, et Yves, seul avec son fils, &eacute;tait assis pr&egrave;s de lui, le
+ber&ccedil;ant d'une main, tr&egrave;s lentement.</p>
+
+<p>Il leva son regard triste, &eacute;mu de me voir, mais osant &agrave; peine venir &agrave;
+moi, son expression disant: &laquo;Ah! oui, fr&egrave;re, je sais, vous venez pour me
+prendre; c'&eacute;tait bien ce que j'avais demand&eacute;; mais.... Mais je ne vous
+attendais peut-&ecirc;tre pas si vite; et, de m'en aller, cela va me faire
+souffrir...&raquo;</p>
+
+<p>Physiquement, Yves avait chang&eacute; beaucoup. Il &eacute;tait devenu plus p&acirc;le, &agrave;
+l'abri du h&acirc;le de mer; son expression &eacute;tait diff&eacute;rente, moins assur&eacute;e,
+et presque douloureuse. Il avait souffert, on le voyait bien; mais, sur
+sa figure, toujours marmor&eacute;enne, incolore, le vice n'avait pu imprimer
+aucune trace. </p>
+
+<p>Je regardais tout autour de moi avec une impression de surprise et un
+serrement de c&oelig;ur; en effet, je n'avais pas pr&eacute;vu ce que pourrait &ecirc;tre,
+&agrave; terre et dans une ville, le logis de mon fr&egrave;re Yves. Il &eacute;tait bien
+diff&eacute;rent de ces logis de mer o&ugrave; je l'avais longtemps connu: les hunes,
+pleines de vent et de soleil. Ici, maintenant, au milieu de ces r&eacute;alit&eacute;s
+pauvres, je me trouvais, comme lui sans doute, d&eacute;pays&eacute; et mal &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>Marie &eacute;tait dehors, &agrave; la fontaine, et petit Pierre dormait bien, ses
+longs cils de petit enfant repos&eacute;s sur ses joues. Nous &eacute;tions seuls l'un
+devant l'autre, et, comme il avait peur de se retrouver ainsi en face de
+moi, vite il parla d'embarquement, de d&eacute;part.</p>
+
+<p>Une permutation sur la <i>liste</i> me mettait &agrave; Brest le premier &agrave; partir;
+on allait armer deux ou trois bateaux,&mdash;pour la station de Chine, pour
+les mers du sud, pour le Levant;&mdash;et il fallait s'attendre, d'une heure
+&agrave; l'autre, &agrave; une de ces destinations-l&agrave;.</p>
+
+<p>La semaine qui suivit fut une de ces p&eacute;riodes agit&eacute;es comme on en
+traverse souvent dans les existences maritimes: vivre en camp volant &agrave;
+l'h&ocirc;tel, dans le d&eacute;sordre des malles &agrave; moiti&eacute; d&eacute;faites, ignorant la
+route qu'on prendra demain; s'occuper d'une quantit&eacute; de choses, service
+au port et pr&eacute;paratifs de campagne;&mdash;et puis des all&eacute;es et venues, des
+d&eacute;marches pour Yves, afin de le retirer de cette R&eacute;serve et de le garder
+sous ma main, pr&ecirc;t &agrave; partir avec moi.</p>
+
+<p>Les journ&eacute;es de d&eacute;cembre, tr&egrave;s courtes, tr&egrave;s sombres, s'enfuyaient vite.
+Je montais souvent, quatre &agrave; quatre, le vieil escalier sordide des
+Kermadec;&mdash;et Marie, toujours anxieuse des premiers mots que j'allais
+dire, me souriait tristement, avec une confiance respectueuse et
+r&eacute;sign&eacute;e, attendant ma d&eacute;cision.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXI" id="LXI"></a><a href="#table">LXI</a></h2>
+
+<p class="droit">En rade de Brest, 23 d&eacute;cembre 1880.</p>
+
+
+<p>Une nuit de d&eacute;cembre, claire et froide;&mdash;un grand calme sur la mer, un
+grand silence &agrave; bord.</p>
+
+<p>Dans une tr&egrave;s petite chambre de navire, qui est peinte en blanc et qui a
+des murs de ter, Yves est assis pr&egrave;s de moi sur des malles, des caisses
+ouvertes. C'est encore le d&eacute;sarroi de l'arriv&eacute;e; il faudra s'installer
+et se faire un chez-soi dans ce r&eacute;duit qui va bient&ocirc;t nous promener au
+milieu des lames ou des houles de l'hiver.</p>
+
+<p>Tous ces embarquements pr&eacute;vus, ces longues campagnes projet&eacute;es, n'ont
+pas abouti. Et je me trouve tout simplement sur cette <i>S&egrave;vre</i> qui ne
+quittera pas les c&ocirc;tes bretonnes. Depuis ce matin, Yves est de
+l'&eacute;quipage, et nous voil&agrave; ensemble encore, &agrave; vue humaine, pour un an.
+&Eacute;tant donn&eacute; notre m&eacute;tier, c'est l&agrave; un bonheur qui nous arrive; nous
+pouvions d'un moment &agrave; l'autre nous quitter pour toujours. Et Yves a
+donn&eacute; joyeusement cent francs de sa bourse au marin qui a consenti &agrave; lui
+c&eacute;der sa place.</p>
+
+<p>Va pour cette <i>S&egrave;vre</i>, puisque le sort nous y a jet&eacute;s. Cela nous
+rappellera le temps d&eacute;j&agrave; lointain o&ugrave; nous naviguions tous deux sur la
+<i>mer brumeuse</i> prot&eacute;g&eacute;e par le <i>clocher &agrave; jour</i>.</p>
+
+<p>Mais j'aurais mieux aim&eacute; &ecirc;tre envoy&eacute; ailleurs, quelque part au soleil;
+pour Yves surtout, j'aurais voulu l'emmener plus loin de Brest, plus
+loin des mauvais amis et des tavernes de la c&ocirc;te.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXII" id="LXII"></a><a href="#table">LXII</a></h2>
+
+<p class="droit">En mer, 25 d&eacute;cembre, No&euml;l.</p>
+
+
+<p>C'&eacute;tait le surlendemain, de tr&egrave;s bonne heure, au petit jour. Je montais
+sur le pont, ayant &agrave; peine dormi un moment, apr&egrave;s un <i>quart de minuit &agrave;
+quatre heures</i> tr&egrave;s dur: nous avions &eacute;t&eacute; malmen&eacute;s toute la nuit par
+grand vent et grosse mer. Yves &eacute;tait l&agrave;, tout mouill&eacute;, mais tr&egrave;s &agrave; son
+aise dans son &eacute;l&eacute;ment, et, d&egrave;s qu'il me vit para&icirc;tre, il me montra de la
+main, en souriant, un pays singulier duquel nous nous approchions.</p>
+
+<p>Des falaises grises muraient les lointains de l'horizon comme un long
+rempart.&mdash;Une esp&egrave;ce de calme venait de se faire dans les eaux, bien que
+le vent continu&acirc;t de nous envoyer sa pouss&eacute;e furieuse. Au ciel, des
+nu&eacute;es sombres et lourdes glissaient les unes sur les autres, tr&egrave;s vite:
+toute une vo&ucirc;te de plomb en mouvement; des choses immenses, obscures,
+qui se d&eacute;formaient, qui semblaient tr&egrave;s press&eacute;es de passer, de courir
+ailleurs, comme prises du vertige de quelque chute prochaine et
+formidable. Autour de nous, des milliers d'&eacute;cueils, des t&ecirc;tes noires qui
+se dressaient partout au milieu de cet autre remuement argent&eacute; que les
+lames faisaient; on e&ucirc;t dit d'immenses troupeaux de b&ecirc;tes marines. &Agrave;
+perte de vue, il y en avait toujours, de ces dangereuses t&ecirc;tes noires,
+la mer en &eacute;tait couverte. Et puis, l&agrave;-bas, sur la falaise lointaine, les
+silhouettes de trois clochers tr&egrave;s vieux, ayant l'air plant&eacute;s l&agrave; tout
+seuls au milieu d'un d&eacute;sert de granit, l'un dominant de beaucoup les
+deux autres et dressant sa haute taille comme un g&eacute;ant qui observe et
+qui pr&eacute;side....</p>
+
+<p>Ah! oui!... je le reconnaissais bien, celui-l&agrave;, et, comme Yves, je le
+saluai d'un sourire; un peu inquiet cependant de le voir repara&icirc;tre si
+pr&egrave;s de nous, et au milieu de cette f&ecirc;te de t&eacute;n&egrave;bres, un matin o&ugrave; je ne
+l'attendais pas.... Qu'&eacute;tions-nous venus faire l&agrave;, dans son voisinage?
+Cela n'entrait pas dans nos projets, je ne comprenais plus.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une d&eacute;cision brusque du commandant, prise pendant mon heure de
+sommeil: venir &agrave; l'entr&eacute;e de la rade du taureau, tout pr&egrave;s de
+Saint-Pol-de-L&eacute;on, chercher un abri contre le vent du sud, la mer au
+large s'&eacute;tant faite trop grosse pour nous.</p>
+
+<p>...Et voil&agrave; comment, &agrave; son retour dans la <i>mer brumeuse</i>, la premi&egrave;re
+visite d'Yves fut pour son clocher.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXIII" id="LXIII"></a><a href="#table">LXIII</a></h2>
+
+<p class="droit">Cherbourg, 27 d&eacute;cembre 1880.</p>
+
+<p>&Agrave; sept heures du matin, on me rapporte Yves, au fond d'un canot, ivre
+mort. Ce sont d'anciens amis, des gabiers de la <i>V&eacute;nus</i>, qui l'ont
+tra&icirc;n&eacute; toute la nuit dans les bouges,&mdash;pour f&ecirc;ter leur retour des
+Antilles.</p>
+
+<p>Je suis de quart. Personne encore sur le pont; seulement quelques
+matelots qui font leur <i>fourbissage</i>,&mdash;mais des d&eacute;vou&eacute;s, ceux-l&agrave;, connus
+de longue date, et sur qui on peut compter. Quatre hommes l'enl&egrave;vent, le
+descendent furtivement par un panneau et le cachent dans ma chambre.</p>
+
+<p>Mauvais d&eacute;but &agrave; bord de cette <i>S&egrave;vre</i>, o&ugrave; je l'avais pris sous ma garde,
+comme en punition, et o&ugrave; il avait promis d'&ecirc;tre exemplaire. Cette id&eacute;e
+sombre me venait pour la premi&egrave;re fois, qu'il &eacute;tait perdu, bien perdu,
+malgr&eacute; tout ce que je pourrais tenter pour le sauver de lui-m&ecirc;me. Et
+aussi cette autre r&eacute;flexion, plus d&eacute;solante encore, que peut-&ecirc;tre il
+lui manquait quelque chose dans le c&oelig;ur....</p>
+
+<p>...Tout le jour, Yves ressemble &agrave; un mort.</p>
+
+<p>Il a perdu son bonnet, son porte-monnaie, son sifflet d'argent, et s'est
+fait un trou dans la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Vers six heures du soir seulement, il donne signe de vie. Comme un
+enfant qui se r&eacute;veille, il sourit (il est encore ivre, sans cela il ne
+sourirait pas) et demande &agrave; manger.</p>
+
+<p>Alors je dis &agrave; Jean-marie, mon domestique fid&egrave;le, un p&ecirc;cheur d'Audierne:</p>
+
+<p>&laquo;Va-t-en &agrave; l'office du <i>carr&eacute;</i>, lui chercher de la soupe.&raquo;</p>
+
+<p>Jean-marie apporte cette soupe, et Yves est l&agrave; qui tourne, retourne sa
+cuiller, n'ayant plus l'air de se rappeler par quel bout &ccedil;a peut bien se
+prendre.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, Jean-marie, fais-le manger, va!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est trop sal&eacute;e!...&raquo; dit Yves tout &agrave; coup, se reculant, faisant la
+grimace, l'accent tr&egrave;s breton, les yeux encore &agrave; moiti&eacute; ferm&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Trop sal&eacute;e!... trop sal&eacute;e!...&raquo;</p>
+
+<p>Puis il se rendort, et, Jean-marie et moi, nous &eacute;clatons de rire.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais fort triste pourtant, mais cette id&eacute;e et cet aplomb d'enfant
+g&acirc;t&eacute; &eacute;taient bien dr&ocirc;les....</p>
+
+<p>...Le soir, &agrave; dix heures, Yves, revenu &agrave; lui-m&ecirc;me, se leva furtivement,
+et disparut. Pendant deux jours, il se tint cach&eacute; sur l'avant du navire,
+dans le poste de l'&eacute;quipage, ne montant que pour son quart et pour la
+man&oelig;uvre, baissant la t&ecirc;te, n'osant plus me voir.</p>
+
+<p>Oh! ces r&eacute;solutions qu'on a reprises vingt fois, qu'on n'a pas su
+tenir.... On n'ose plus les reprendre encore, ou du moins on n'ose plus
+le dire.... Et on s'affaisse, inerte, laissant passer les jours,
+attendant le courage et l'estime de soi-m&ecirc;me, qui ne reviennent pas....</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu cependant nous avions retrouv&eacute; notre mani&egrave;re d'&ecirc;tre
+habituelle. Je l'appelais le soir, et il venait faire aupr&egrave;s de moi
+cette longue promenade automatique des marins, qui dure des heures entre
+les m&ecirc;mes planches. Nous causions &agrave; peu pr&egrave;s comme autrefois, sous le
+vent triste, sous la pluie fine. C'&eacute;tait bien toujours sa m&ecirc;me fa&ccedil;on, &agrave;
+la fois tr&egrave;s na&iuml;ve et tr&egrave;s profonde, de penser et de dire; c'&eacute;tait la
+m&ecirc;me chose, avec je ne sais quelle contrainte, quelle glace entre nous
+deux, qui ne pouvait plus se fondre. J'attendais un mot de repentir qui
+ne venait pas.</p>
+
+<p>L'hiver s'avan&ccedil;ait, cet hiver de la Manche, qui enveloppe tout,&mdash;les
+id&eacute;es, les &ecirc;tres et les choses,&mdash;dans le m&ecirc;me cr&eacute;puscule gris. Les
+grands froids sombres &eacute;taient arriv&eacute;s, et nous faisions notre promenade
+de chaque soir plus vite, pressant le pas sous le vent humide de la mer.</p>
+
+<p>Quelquefois j'avais envie de lui dire en serrant sa main bien fort:
+&laquo;Allons, fr&egrave;re, je t'ai pardonn&eacute;, va; n'y pensons plus.&raquo; Cela
+s'arr&ecirc;tait sur mes l&egrave;vres: apr&egrave;s tout, c'&eacute;tait &agrave; lui de me demander
+pardon; et alors, je gardais une esp&egrave;ce de froideur hautaine qui
+l'&eacute;loignait de moi.</p>
+
+<p>Non, cette <i>S&egrave;vre</i> d&eacute;cid&eacute;ment ne nous r&eacute;ussissait pas....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXIV" id="LXIV"></a><a href="#table">LXIV</a></h2>
+
+
+<p>Petit Pierre est &agrave; Plouherzel, qui essaye de jouer devant la porte de sa
+grand-m&egrave;re;&mdash;tout d&eacute;pays&eacute; en regardant l&agrave;-bas cette nappe d'eau immobile
+avec cette grande forme de b&ecirc;te qui semble dormir au milieu, derri&egrave;re
+un voile de brume. On est bien au grand air ici, mais le vent y est plus
+&acirc;pre qu'&agrave; Toulven, la campagne plus d&eacute;sol&eacute;e; et les enfants sentent tout
+cela d'instinct; en pr&eacute;sence des tristesses des choses, ils ont des
+m&eacute;lancolies et des silences involontaires,&mdash;comme les petits oiseaux.</p>
+
+<p>Voil&agrave; bien deux petits camarades qui arrivent d'une chaumi&egrave;re voisine
+pour le voir, lui, le nouveau venu. Mais ce ne sont plus ceux de
+Toulven, ceux-ci; ils ne connaissent pas les m&ecirc;mes jeux; les quelques
+petits mots qu'ils savent dire ne sont plus du m&ecirc;me breton. Alors,
+n'osant pas trop ni les uns ni les autres, ils sont l&agrave; tous trois qui
+s'observent, avec des petits sourires, avec des petites mines comiques.</p>
+
+<p>...C'est hier que petit Pierre est arriv&eacute; &agrave; Plouherzel avec Marie
+Kermadec. Yves a &eacute;crit &agrave; sa femme de faire bien vite ce voyage; une
+id&eacute;e lui est venue tout d'un coup, un espoir, que cela les
+r&eacute;concilierait peut-&ecirc;tre avec sa m&egrave;re. C'est que la vieille femme,
+toujours dure et volontaire, apr&egrave;s avoir d'abord refus&eacute; net son
+consentement &agrave; leur mariage, ne l'a donn&eacute; ensuite que de mauvaise gr&acirc;ce,
+et, depuis, ne veut plus seulement faire r&eacute;ponse &agrave; leurs lettres.</p>
+
+<p>Pauvre vieille d&eacute;laiss&eacute;e!... De treize enfants que Dieu lui avait
+donn&eacute;s, trois sont morts tout petits. Sur huit gar&ccedil;ons qui ont grandi,
+tous marins, la mer lui en a pris sept,&mdash;sept, qui ont disparu dans des
+naufrages, ou bien qui ont pass&eacute; &agrave; l'&eacute;tranger, comme Gildas et Goulven.</p>
+
+<p>Ses filles, mari&eacute;es, dispers&eacute;es. Des deux plus jeunes, qui demeuraient
+au logis, l'une a &eacute;pous&eacute; un <i>Islandais</i>, qui l'a emmen&eacute;e &agrave; Tr&eacute;guier;
+l'autre, la t&ecirc;te tourn&eacute;e de religion, s'est mis en l'esprit d'entrer au
+couvent des Dames de Saint-Gildas du Secours.</p>
+
+<p>Restait la toute petite, l'enfant abandonn&eacute;e de Goulven. Ah! elle
+s'&eacute;tait mise &agrave; la ch&eacute;rir, celle-l&agrave;!&mdash;une fille naturelle,
+cependant,&mdash;mais la derni&egrave;re &eacute;pave de ce long naufrage qui lui avait
+emport&eacute;, l'un apr&egrave;s l'autre, tous les autres. La petite aimait aller
+regarder la mar&eacute;e monter, au bord du lac d'eau marine. On le lui avait
+d&eacute;fendu pourtant. Mais, un jour, elle y &eacute;tait all&eacute;e toute seule, et on
+ne l'a plus vue revenir. La mar&eacute;e suivante a rapport&eacute; un petit cadavre
+raidi, une petite fille de cire blanche, qu'on a couch&eacute;e pr&egrave;s de la
+chapelle, sous une croix de bois et une bosse de gazon vert.</p>
+
+<p>Elle avait encore un espoir en son fils Yves, le dernier, le plus ch&eacute;ri,
+parce qu'il &eacute;tait rest&eacute; le plus longtemps au foyer.... Peut-&ecirc;tre, au
+moins, celui-l&agrave; reviendrait-il quelque jour habiter pr&egrave;s d'elle!</p>
+
+<p>Mais non, cette Marie Keremenen le lui avait pris; et, en m&ecirc;me
+temps,&mdash;chose qui comptait aussi dans sa rancune,&mdash;elle lui avait enlev&eacute;
+l'argent que ce fils lui envoyait autrefois pour l'aider &agrave; vivre.</p>
+
+<p>Et, depuis deux ans, elle &eacute;tait seule, toute seule, jusqu'&agrave; son dernier
+jour.</p>
+
+<p>Pour ob&eacute;ir &agrave; Yves, Marie est venue hier, apr&egrave;s deux journ&eacute;es de voyage,
+frapper &agrave; cette porte avec son enfant. Une vieille femme, aux traits
+durs, qu'elle a reconnue tout de suite sans jamais l'avoir vue, est
+venue lui ouvrir.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis Marie, la femme d'Yves.... Bonjour, ma m&egrave;re! </p>
+
+<p>&mdash;La femme d'Yves! la femme d'Yves!... Et, alors, c'est donc le petit
+Pierre, celui-ci? C'est donc mon petit-fils?&raquo;</p>
+
+<p>Tout de m&ecirc;me son &oelig;il s'&eacute;tait adouci en regardant ce petit-fils. Elle
+les avait fait entrer, bien manger, bien se chauffer, et leur avait
+pr&eacute;par&eacute; son meilleur lit. Mais, c'est &eacute;gal, c'&eacute;tait toujours un froid,
+une glace que rien ne pouvait fondre.</p>
+
+<p>Dans les coins, en se cachant, la grand-m&egrave;re embrassait son petit-fils
+avec amour; mais, devant Marie, jamais! Toujours raide, rev&ecirc;che.</p>
+
+<p>Quelquefois on causait d'Yves, et Marie disait timidement que, depuis
+leur mariage, il se corrigeait beaucoup.</p>
+
+<p>&laquo;Tra la la la!... se corriger!...&raquo; r&eacute;p&eacute;tait la vieille m&egrave;re, en prenant
+son air mauvais.&raquo; Tra la la la, ma fille!... se corriger!... C'est la
+t&ecirc;te de son p&egrave;re, c'est la m&ecirc;me chose, c'est tout pareil, et vous n'avez
+pas fini d'en voir avec lui; moi, je vous le dis.&raquo;</p>
+
+<p>Alors la pauvre Marie, le c&oelig;ur gros, ne sachant plus que r&eacute;pondre, ni
+que dire tout le long du jour, ni que faire d'elle-m&ecirc;me, attendait avec
+impatience le temps fix&eacute; par Yves pour repartir. Et, bien s&ucirc;r, elle ne
+reviendrait plus.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXV" id="LXV"></a><a href="#table">LXV</a></h2>
+
+
+<p>Au sortir de Paimpol, Marie est remont&eacute;e avec son fils dans la
+diligence, qui s'&eacute;branle et les emm&egrave;ne. Par la porti&egrave;re, elle regarde sa
+belle-m&egrave;re, qui est tout de m&ecirc;me venue de Plouherzel les conduire
+jusqu'&agrave; la ville, mais qui leur a dit un bonjour glacial, un bonjour
+bref &agrave; faire mal au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Elle la regarde, et elle ne comprend plus: la voil&agrave; qui court
+maintenant, qui court apr&egrave;s la voiture,&mdash;et puis sa figure qui change,
+qui leur fait comme une grimace. Qu'est-ce qu'elle leur veut? Et Marie
+regarde presque effray&eacute;e. Elle grimace toujours. Ah!... C'est qu'elle
+pleure! Ses pauvres traits se contractent tout &agrave; fait, et voici les
+larmes qui coulent.... Elles se comprennent maintenant toutes les deux.</p>
+
+<p>&laquo;Pour l'amour de Dieu! Faites arr&ecirc;ter la voiture, monsieur&raquo;, dit Marie
+&agrave; un <i>Islandais</i> qui est assis pr&egrave;s d'elle, et qui a compris, lui aussi;
+car il passe son bras au travers du petit carreau de devant et tire le
+conducteur par sa manche.</p>
+
+<p>La voiture s'arr&ecirc;te. La grand-m&egrave;re qui a toujours couru, est l&agrave;
+derri&egrave;re, &agrave; toucher le marchepied; elle leur tend les mains, et sa
+figure est toute baign&eacute;e de larmes.</p>
+
+<p>Marie est descendue, et la vieille femme, la serrant dans ses bras,
+l'embrassant, embrassant petit Pierre:</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; ma ch&egrave;re fille, que le bon Dieu t'accompagne!&raquo; Et elle pleure &agrave;
+sanglots. </p>
+
+<p>&laquo;Voyez-vous, ma fille, avec Yves, il faut &ecirc;tre tr&egrave;s douce, le prendre
+par le c&oelig;ur; vous verrez que vous pourrez &ecirc;tre heureuse avec lui. Moi,
+j'ai peut-&ecirc;tre trop montr&eacute; les gros yeux &agrave; son pauvre p&egrave;re. Dieu vous
+b&eacute;nisse, ma ch&egrave;re fille!...&raquo;</p>
+
+<p>Et les voil&agrave;, unies dans le m&ecirc;me amour pour Yves, et pleurant ensemble.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, les femmes! Crie le conducteur, quand vous aurez fini de
+frotter vos museaux?&raquo;</p>
+
+<p>Il faut arracher l'une de l'autre. Et Marie, rassise dans son coin,
+regarde en s'&eacute;loignant, avec ses yeux pleins de larmes, la vieille
+femme, qui s'est affaiss&eacute;e en sanglotant, sur une borne, tandis que
+petit Pierre, avec sa petite main potel&eacute;e, lui fait adieu par la
+porti&egrave;re.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXVI" id="LXVI"></a><a href="#table">LXVI</a></h2>
+
+
+<p class="droit">1<sup>er</sup> janvier 1881.</p>
+
+<p>Au fond de l'arsenal de Brest, un peu avant le jour, le premier matin de
+l'ann&eacute;e 1881,&mdash;un lieu triste, ce fond de port; la <i>S&egrave;vre</i> y &eacute;tait
+amarr&eacute;e depuis une semaine.</p>
+
+<p>En haut, le ciel avait commenc&eacute; &agrave; blanchir entre les grandes murailles
+de granit qui nous enfermaient. Les r&eacute;verb&egrave;res, tr&egrave;s rares, donnaient
+dans la brume leur derni&egrave;re petite lumi&egrave;re jaune. Et on voyait d&eacute;j&agrave; des
+silhouettes de choses formidables qui se dessinaient, &eacute;veillant des
+id&eacute;es de rigidit&eacute; m&eacute;chante; des machines haut perch&eacute;es, des ancres
+&eacute;normes dressant leurs pattes noires; toute sorte de formes ind&eacute;cises et
+laides, et puis des navires d&eacute;sarm&eacute;s, avec leurs gigantesques tournures
+de poisson, immobiles sur leurs cha&icirc;nes, comme de gros monstres morts.</p>
+
+<p>Un grand silence dans ce port, et un froid mortel....</p>
+
+<p>Il n'y a pas de solitude comparable &agrave; celle des arsenaux de la marine de
+guerre pendant les nuits, surtout pendant les nuits de f&ecirc;te. Aux
+approches du coup de canon de retraite, tout le monde s'enfuit comme
+d'un lieu pestif&eacute;r&eacute;; des milliers d'hommes sortent de partout,
+grouillant comme des fourmis, se h&acirc;tant vers les portes. Les derniers
+courent, pris d'une frayeur d'arriver trop tard et de trouver les
+grilles ferm&eacute;es. Le calme se fait. Et puis, la nuit, plus personne, plus
+rien.</p>
+
+<p>De loin en loin, une ronde passe, h&eacute;l&eacute;e par les sentinelles et disant
+tout bas les mots convenus. Et puis le peuple silencieux des rats
+d&eacute;bouche de tous les trous, prend possession des navires d&eacute;serts, des
+chantiers vides.</p>
+
+<p>De garde &agrave; bord depuis la veille, je m'&eacute;tais endormi tr&egrave;s tard, dans ma
+chambre glaciale aux murailles de fer. J'&eacute;tais inquiet d'Yves, et, cette
+nuit-l&agrave;, ces chants, ces cris de matelots, qui m'arrivaient de tr&egrave;s
+loin, des mauvais quartiers de la ville, m'apportaient une tristesse.</p>
+
+<p>Marie et le petit Pierre &eacute;taient &agrave; faire leur voyage &agrave; Plouherzel en
+Go&euml;lo, et lui, Yves, avait voulu quand m&ecirc;me passer cette soir&eacute;e &agrave; terre
+dans Brest, pour f&ecirc;ter le nouvel an avec d'anciens amis. J'aurais pu
+l'arr&ecirc;ter en le priant de rester me tenir compagnie mais toujours cette
+glace, entre nous deux, qui persistait: je l'avais laiss&eacute; partir. Et
+cette nuit du 31 d&eacute;cembre, c'est pr&eacute;cis&eacute;ment la nuit dangereuse, o&ugrave; il
+semble que tout ce Brest soit pris d'un vertige d'alcool....</p>
+
+<p>En montant sur le pont, je saluai assez tristement ce premier matin de
+l'ann&eacute;e nouvelle, et je commen&ccedil;ai la promenade machinale, les cent pas
+du quart, en songeant &agrave; mille choses pass&eacute;es.</p>
+
+<p>Surtout je songeais beaucoup &agrave; Yves, qui &eacute;tait ma pr&eacute;occupation
+pr&eacute;sente. Depuis quinze jours, sur cette <i>S&egrave;vre</i>, il me semblait voir
+lentement s'en aller, d'heure en heure, l'affection de ce fr&egrave;re simple
+qui avait &eacute;t&eacute; longtemps mon seul vrai ami au monde. D'ailleurs, je lui
+en voulais durement de ne pas savoir mieux se conduire, et il me
+semblait que, moi aussi, je l'aimais moins....</p>
+
+<p>Un oiseau noir passa au-dessus de ma t&ecirc;te, jetant un croassement
+lamentable dans l'air.</p>
+
+<p>&laquo;Allons bon!&raquo; dit un matelot, qui faisait dans l'obscurit&eacute; sa toilette
+matinale &agrave; grande eau froide, &laquo;en voil&agrave; un qui nous souhaite la bonne
+ann&eacute;e!... Sale b&ecirc;te de malheur! Ah bien, c'est signe que nous en verrons
+de belles!&raquo;</p>
+
+<p>...Yves rentra &agrave; sept heures, marchant tr&egrave;s droit, et r&eacute;pondit &agrave;
+l'appel. Apr&egrave;s, il vint &agrave; moi, comme de coutume, me dire bonjour. </p>
+
+<p>&Agrave; ses yeux un peu ternis, &agrave; sa voix un peu chang&eacute;e, je vis bien vite
+qu'il n'avait pas &eacute;t&eacute; compl&egrave;tement sage. Alors je lui dis, d'un ton de
+commandement brusque:</p>
+
+<p>&laquo;Yves, il ne faudra pas retourner &agrave; terre aujourd'hui.&raquo;</p>
+
+<p>Et puis j'affectai de parler &agrave; d'autres, ayant conscience d'avoir &eacute;t&eacute;
+trop dur, et m&eacute;content de moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p><i>Midi</i>.&mdash;L'arsenal, les navires se vidaient, se faisaient d&eacute;serts comme
+les jours de grande f&ecirc;te. De partout, on voyait sortir les matelots,
+bien propres dans leur tenue des dimanches, s'&eacute;poussetant d'une main
+empress&eacute;e, s'arrangeant les uns aux autres leur grand col bleu, et vite,
+d'un pas alerte, gagnant les portes, s'&eacute;lan&ccedil;ant dans Brest. </p>
+
+<p>Quand vint le tour de ceux de la <i>S&egrave;vre</i>, Yves parut avec les autres,
+bien bross&eacute;, bien lav&eacute;, bien d&eacute;collet&eacute;, dans ses plus beaux habits.</p>
+
+<p>&laquo;Yves, o&ugrave; vas-tu?&raquo;</p>
+
+<p>Lui, me regarda d'un mauvais regard que je ne lui connaissais pas, et
+qui me d&eacute;fiait, et o&ugrave; je lisais encore la fi&egrave;vre et l'&eacute;garement de
+l'alcool.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais retrouver mes amis, dit-il, des marins de mon pays, auxquels
+j'ai promis, et qui m'attendent.&raquo;</p>
+
+<p>Alors j'essayai de le raisonner, le prenant &agrave; part; oblig&eacute; de dire tout
+cela tr&egrave;s vite, car le temps pressait oblig&eacute; de parler bas et de garder
+un air tr&egrave;s calme, car il fallait dissimuler cette sc&egrave;ne aux autres, qui
+&eacute;taient l&agrave;, tout pr&egrave;s de nous. Et je sentais que je faisais fausse
+route, que je n'&eacute;tais plus moi-m&ecirc;me, que la patience m'abandonnait. Je
+parlais de ce ton qui irrite, mais qui ne persuade pas.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! si, je vous jure, j'irai!&raquo; dit-il &agrave; la fin en tremblant, les dents
+serr&eacute;es; &laquo;&agrave; moins de me mettre aux fers aujourd'hui, vous ne m'en
+emp&ecirc;cherez pas.&raquo;</p>
+
+<p>Et il se d&eacute;gageait, me bravant en face pour la premi&egrave;re fois de sa vie,
+s'en allant pour rejoindre les autres.</p>
+
+<p>&laquo;Aux fers?... Eh bien, oui, Yves, tu iras!&raquo;</p>
+
+<p>Et j'appelai un sergent d'armes, lui donnant tout haut l'ordre de l'y
+conduire.</p>
+
+<p>Oh! Ce regard qu'il me jeta en se rendant aux fers, oblig&eacute; de suivre le
+sergent d'armes qui l'emmenait l&agrave;, devant tout le monde, de descendre
+dans la cale avec ses beaux habits du dimanche!... Il &eacute;tait d&eacute;gris&eacute;,
+assur&eacute;ment; car il regardait profond et ses yeux &eacute;taient clairs. Ce fut
+moi qui baissai la t&ecirc;te sous cette expression de reproche, d'&eacute;tonnement
+douloureux et supr&ecirc;me, de d&eacute;sillusion subite et de d&eacute;dain.</p>
+
+<p>Et puis je rentrai chez moi....</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce fini entre nous deux? Je le croyais. Cette fois, je l'avais
+bien perdu. </p>
+
+<p>Avec son caract&egrave;re breton, je savais qu'Yves ne reviendrait pas; son
+c&oelig;ur, une fois ferm&eacute;, ne se rouvrirait plus.</p>
+
+<p>Je venais d'abuser de mon autorit&eacute; contre lui et il &eacute;tait de ceux qui,
+devant la force, se cabrent et ne c&egrave;dent plus.</p>
+
+<p>...J'avais pri&eacute; l'officier de garde de me laisser pour ce jour-l&agrave;
+continuer le service, n'ayant pas le courage de quitter le bord,&mdash;et je
+me promenais toujours sur ces &eacute;ternelles planches.</p>
+
+<p>L'arsenal &eacute;tait d&eacute;sert entre ses grands murs.&mdash;Personne sur le
+pont.&mdash;Des chants tr&egrave;s lointains, arrivant des basses rues de
+Brest.&mdash;Et, en bas, dans le poste de l'&eacute;quipage, la voix des matelots de
+garde criant &agrave; intervalles r&eacute;guliers les nombres du <i>loto</i> avec toujours
+ces m&ecirc;mes plaisanteries de bord, qui sont tr&egrave;s vieilles et qui les font
+rire:</p>
+
+<p>&laquo;22, les deux fourriers &agrave; la promenade!</p>
+
+<p>&mdash;33, les jambes du ma&icirc;tre coq!&raquo;</p>
+
+<p>Et mon pauvre Yves &eacute;tait au-dessous d'eux, &agrave; fond de cale, dans
+l'obscurit&eacute;, &eacute;tendu sur les planches par ce grand froid avec la boucle
+au pied.</p>
+
+<p>Que faire?... Donner l'ordre de le mettre en libert&eacute; et de me l'envoyer?
+Je devinais parfaitement ce qu'elle pourrait &ecirc;tre, cette entrevue: lui
+debout, impassible, farouche, m'&ocirc;tant tr&egrave;s respectueusement son bonnet,
+et me bravant par son silence, en d&eacute;tournant les yeux. </p>
+
+<p>Et puis, s'il refusait de venir,&mdash;et il en &eacute;tait tr&egrave;s capable en ce
+moment,&mdash;alors... ce refus d'ob&eacute;issance... comment le sauver de l&agrave;
+ensuite? Comment le tirer de ce g&acirc;chis que j'aurais &eacute;t&eacute; commettre entre
+nos affaires &agrave; nous et les choses aveugles de la discipline?...</p>
+
+<p>Maintenant, la nuit tombait, et il y avait pr&egrave;s de cinq heures qu'Yves
+&eacute;tait aux fers. Je songeais au petit Pierre et &agrave; Marie, aux bonnes gens
+de Toulven, qui avaient mis leur espoir en moi, et puis &agrave; un serment que
+j'avais fait &agrave; une vieille m&egrave;re de Plouherzel.</p>
+
+<p>Surtout, je sentais que j'aimais toujours mon pauvre Yves comme un
+fr&egrave;re.... Je rentrai chez moi, et vite je me mis &agrave; lui &eacute;crire; ce devait
+&ecirc;tre le seul moyen entre nous deux; avec nos caract&egrave;res, les
+explications ne nous r&eacute;ussissaient jamais.&mdash;Je me d&eacute;p&ecirc;chais, j'&eacute;crivais
+en tr&egrave;s grosses lettres, pour qu'il p&ucirc;t lire encore: la nuit venait
+vite, et, dans l'arsenal, la lumi&egrave;re est chose d&eacute;fendue.</p>
+
+<p>Et puis je dis au sergent d'armes:</p>
+
+<p>&laquo;Allez chercher Kermadec, et amenez-le parler &agrave; <i>l'officier de quart</i>,
+ici, dans ma chambre.&raquo;</p>
+
+<p>J'avais &eacute;crit:</p>
+
+<p>&laquo;Cher fr&egrave;re,</p>
+
+<p>&laquo;Je te pardonne et je te demande de me pardonner aussi. Tu sais bien que
+nous sommes fr&egrave;res maintenant et que, malgr&eacute; tout, c'est &agrave; la vie &agrave; la
+mort entre nous deux. Veux-tu que tout ce que nous avons fait et dit
+sur la <i>S&egrave;vre</i> soit oubli&eacute;, et veux-tu essayer encore une fois une
+grande r&eacute;solution d'&ecirc;tre sage? Je te le demande au nom de ta m&egrave;re. &Eacute;cris
+seulement oui au bas de ce papier, veux-tu? Et tout sera fini, nous n'en
+reparlerons plus.</p>
+
+<p>&raquo;Pierre.&raquo;</p>
+
+<p>Quand Yves se pr&eacute;senta, sans le regarder, ni attendre de r&eacute;ponse, je lui
+dis simplement:</p>
+
+<p>&laquo;Lis ceci que je viens d'&eacute;crire pour toi&raquo;, et je m'en allai, le laissant
+seul.</p>
+
+<p>Lui fut vite parti, comme s'il avait eu peur de mon retour, et, d&egrave;s que
+je l'entendis s'&eacute;loigner, je rentrai pour voir.</p>
+
+<p>Au bas de mon papier,&mdash;en lettres encore plus grosses que les miennes,
+car la nuit arrivait toujours,&mdash;il avait &eacute;crit:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, fr&egrave;re!&raquo;</p>
+
+<p>et sign&eacute;:</p>
+
+<p class="droit">&laquo;Yves.&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXVII" id="LXVII"></a><a href="#table">LXVII</a></h2>
+
+
+<p>&laquo;Jean-marie, d&eacute;p&ecirc;che-toi d'aller dire &agrave; Yves que je l'attends l&agrave;, en
+bas, &agrave; terre, sur le quai!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dix minutes apr&egrave;s. Il fallait bien se voir, apr&egrave;s s'&ecirc;tre &eacute;crit,
+pour que la r&eacute;conciliation f&ucirc;t compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Quand Yves arriva, il avait sa figure chang&eacute;e, et son bon sourire, que
+je n'avais plus vu depuis bien longtemps. Je pris sa main, sa pauvre
+main de gabier dans les miennes; il fallait la serrer tr&egrave;s fort pour
+qu'elle sent&icirc;t la pression, car le travail l'avait beaucoup durcie.</p>
+
+<p>&laquo;Aussi, pourquoi m'avez-vous fait cela? Ce n'&eacute;tait pas bien, allez!&raquo; </p>
+
+<p>Et ce fut tout ce qu'il trouva &agrave; me dire, en mani&egrave;re de reproche.</p>
+
+<p>Nous n'&eacute;tions pas astreints &agrave; la garde de nuit sur cette <i>S&egrave;vre</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Sais-tu, Yves, nous allons passer cette soir&eacute;e de premier de l'an
+ensemble &agrave; terre, dans Brest, et tu d&icirc;neras en face de moi, <i>&agrave; la
+bourse</i>. Cela ne nous est jamais arriv&eacute;, et cela nous amusera. Vite, va
+faire &eacute;pousseter ton dos (il s'&eacute;tait tout sali dans la cale aux fers),
+et allons-nous-en.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Mais d&eacute;p&ecirc;chons-nous, alors. Plut&ocirc;t, je m'&eacute;poussetterai chez vous,
+dans votre chambre de terre. Le canon va tirer, nous n'aurons jamais le
+temps de sortir.&raquo; </p>
+
+<p>Nous &eacute;tions justement tout au fond du port, tr&egrave;s loin des portes et nous
+voil&agrave; partis courant presque.</p>
+
+<p>Allons, bien! Le coup de canon, &agrave; moiti&eacute; route et nous sommes pris!</p>
+
+<p>Oblig&eacute;s de rentrer &agrave; bord de cette <i>S&egrave;vre</i>, o&ugrave; il fait froid et o&ugrave; il
+fait noir.</p>
+
+<p>Au <i>carr&eacute;</i>, il y a un m&eacute;chant fanal, allum&eacute; dans une cage grill&eacute;e par le
+pompier de ronde, et pas de feu.&mdash;C'est l&agrave; que nous passons notre soir&eacute;e
+de premier de l'an, priv&eacute;s de d&icirc;ner par notre faute, mais contents tout
+de m&ecirc;me de nous &ecirc;tre retrouv&eacute;s et d'avoir fait la paix.</p>
+
+<p>Pourtant quelque chose encore pr&eacute;occupait Yves. </p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai pas pens&eacute; &agrave; vous dire cela plus t&ocirc;t: vous auriez peut-&ecirc;tre
+mieux fait de me remettre aux fers jusqu'&agrave; demain matin, &agrave; cause des
+autres, voyez-vous, qui n'auront pas trop compris...&raquo;</p>
+
+<p>Mais, sur sa conduite &agrave; venir, il n'avait plus d'inqui&eacute;tude et se
+sentait ce soir tr&egrave;s fort de lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&laquo;D'abord, disait-il, j'ai trouv&eacute; une mani&egrave;re s&ucirc;re: je ne descendrai plus
+jamais &agrave; terre qu'avec vous, quand vous m'emm&egrave;nerez.&mdash;Ainsi, comme &ccedil;a,
+vous comprenez bien...&raquo;</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXVIII" id="LXVIII"></a><a href="#table">LXVIII</a></h2>
+
+<p class="droit">Dimanche, 31 mars 1881.</p>
+
+<p>Toulven, au printemps; les sentiers pleins de primev&egrave;res. Un premier
+souffle un peu ti&egrave;de passe et surprend d&eacute;licieusement, passe sur les
+branchages des ch&ecirc;nes et des h&ecirc;tres, sur les grands bois effeuill&eacute;s, et
+nous apporte, dans cette Bretagne grise, des effluves d'ailleurs, des
+ressouvenirs de pays plus lumineux. Un &eacute;t&eacute; p&acirc;le va venir, avec de
+longues, longues soir&eacute;es douces.</p>
+
+<p>Nous sommes tous sortis sur la porte de la chaumi&egrave;re, les deux vieux
+Keremenen, Yves, sa femme, et puis Anne, la petite Corentine et le petit
+Pierre. Des chants d'&eacute;glise, que nous avions d'abord entendus dans le
+lointain, se rapprochent tr&egrave;s lentement. C'est la procession qui arrive
+d'un pas rythm&eacute;, la premi&egrave;re procession du printemps.&mdash;La voil&agrave; dans le
+chemin vert,&mdash;elle va passer devant nous.</p>
+
+<p>&laquo;Monte-moi, parrain, monte!...&raquo; dit petit Pierre, qui me tend les bras
+pour se faire prendre &agrave; mon cou, pour mieux voir.</p>
+
+<p>Mais Yves le veut pour lui, et, l'enlevant tr&egrave;s haut, le pose tout
+debout sur sa t&ecirc;te; alors petit Pierre sourit de se trouver si grand, et
+plonge ses mains dans les branches moussues des vieux arbres.</p>
+
+<p>La banni&egrave;re de la vierge passe, port&eacute;e par deux jeunes hommes recueillis
+et graves. Tous les hommes de Tr&eacute;meul&eacute; et de Toulven la suivent, t&ecirc;te
+nue, jeunes et vieux, leur feutre bas, de longs cheveux, blonds ou
+blanchis par l'&acirc;ge, qui tombent sur des vestes bretonnes orn&eacute;es de
+broderies vieilles.</p>
+
+<p>Toutes les femmes viennent derri&egrave;re: des corselets noirs tous brod&eacute;s
+d'yeux, un petit brouhaha contenu de voix qui prononcent des mots
+celtiques, un remuement de grandes choses en mousseline blanche sur les
+t&ecirc;tes. La vieille sage-femme d&eacute;file la derni&egrave;re, courb&eacute;e et trottant
+menu, toujours avec son allure de f&eacute;e; elle nous adresse un signe de
+connaissance et menace petit Pierre, par plaisanterie, du bout de son
+b&acirc;ton.</p>
+
+<p>Cela s'&eacute;loigne et le bruit aussi.... </p>
+
+<p>Maintenant nous voyons, par derri&egrave;re et de loin, toute cette file qui
+monte entre les &eacute;troites parois de mousse, tout ce plein sentier de
+coiffes &agrave; grandes ailes et de collerettes blanches.</p>
+
+<p>Cela s'en va, en zigzags, montant toujours vers Saint-&Eacute;loi de Toulven.
+C'est tr&egrave;s bizarre, cette queue de procession.</p>
+
+<p>&laquo;Oh!... toutes ces coiffes!&raquo; dit Anne, qui a fini son chapelet la
+premi&egrave;re, et qui se met &agrave; rire, saisie de l'effet de toutes ces t&ecirc;tes
+blanches &eacute;largies par les tuyaux de mousseline.</p>
+
+<p>C'est fini,&mdash;perdu dans les lointains de la vo&ucirc;te de h&ecirc;tres;&mdash;on ne voit
+plus que le vert tendre du chemin, et les touffes de primev&egrave;res sem&eacute;es
+partout: v&eacute;g&eacute;tations h&acirc;tives qui n'ont pas pris le temps de voir le
+soleil, et qui se pressent sur la mousse en gros bouquets compacts,
+d'un jaune p&acirc;le de soufre, d'une teinte laiteuse d'ambre. Les Bretons
+les appellent <i>fleurs de lait</i>.</p>
+
+<p>Je prends petit Pierre par la main, et l'emm&egrave;ne avec moi dans les bois,
+pour laisser Yves seul avec ses parents. Ils ont des affaires tr&egrave;s
+graves, para&icirc;t-il, &agrave; discuter ensemble; toujours ces questions d'int&eacute;r&ecirc;t
+et de partage qui, &agrave; la campagne, tiennent une si grande place dans la
+vie.</p>
+
+<p>Cette fois, il s'agit d'un r&ecirc;ve qu'ils ont fait tous deux, Yves et sa
+femme: r&eacute;unir tout leur avoir et b&acirc;tir une petite maison, <i>couverte en
+ardoise</i>, dans Toulven. J'aurai ma chambre &agrave; moi, dans cette petite
+maison, et on y mettra des vieilleries bretonnes que j'aime, et des
+fleurs et des foug&egrave;res. Ils ne veulent plus demeurer dans les grandes
+villes, ni dans Brest surtout;&mdash;<i>c'est trop mauvais pour Yves</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Comme &ccedil;a, dit-il, c'est vrai que je n'habiterai pas bien souvent chez
+moi; mais, quand je pourrai y venir, nous y serons tout &agrave; fait heureux.
+Et puis, vous comprenez, c'est surtout pour plus tard, quand j'aurai ma
+retraite; je serai tr&egrave;s bien dans ma maison, avec mon petit jardin.&raquo;</p>
+
+<p>La retraite!... Toujours ce r&ecirc;ve que les matelots commencent &agrave; faire en
+pleine jeunesse, comme si leur vie pr&eacute;sente n'&eacute;tait qu'un temps
+d'&eacute;preuve. Prendre sa retraite, vers quarante ans; apr&egrave;s avoir fait les
+cent coups par le monde, poss&eacute;der un petit coin de terre &agrave; soi, y vivre
+tr&egrave;s sage et n'en plus sortir; devenir quelqu'un de pos&eacute; dans son
+hameau, dans sa paroisse,&mdash;marguillier apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; rouleur de mer;
+vieux diable, se faire bon ermite, bien tranquille.... Combien d'entre
+eux sont fauch&eacute;s avant de l'atteindre, cette heure plus paisible de
+l'&acirc;ge m&ucirc;r? Et, pourtant, interrogez-les, ils y songent tous.</p>
+
+<p>Cette <i>mani&egrave;re s&ucirc;re</i> qu'Yves avait trouv&eacute;e pour &ecirc;tre sage lui avait
+r&eacute;ussi tr&egrave;s bien; &agrave; bord, il &eacute;tait le marin exemplaire qu'il avait
+toujours &eacute;t&eacute;, et, &agrave; terre, nous ne nous quittions plus.</p>
+
+<p>&Agrave; dater de cette mauvaise journ&eacute;e qui avait commenc&eacute; l'an 81, notre
+fa&ccedil;on d'&ecirc;tre ensemble avait compl&egrave;tement chang&eacute;, et je le traitais &agrave;
+pr&eacute;sent tout &agrave; fait en fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Sur cette <i>S&egrave;vre</i>, un tr&egrave;s petit bateau o&ugrave; nous vivions, entre
+officiers, dans une intimit&eacute; bien cordiale, Yves &eacute;tait maintenant de
+notre bande.&mdash;Au th&eacute;&acirc;tre, dans notre loge; de part dans nos excursions,
+dans nos entreprises g&eacute;n&eacute;ralement quelconques. Lui, intimid&eacute; d'abord,
+refusant, se d&eacute;robant, avait fini par se laisser faire, parce qu'il se
+sentait aim&eacute; de tous. Et moi, j'esp&eacute;rais dans ce moyen nouveau et
+peut-&ecirc;tre &eacute;trange: le rapprocher de moi le plus possible et l'&eacute;lever
+au-dessus de sa vie pass&eacute;e, de ses amis d'autrefois.</p>
+
+<p>Cette chose qu'on est convenu d'appeler &eacute;ducation, cette esp&egrave;ce de
+vernis, appliqu&eacute; d'ailleurs assez grossi&egrave;rement sur tant d'autres,
+manquait tout &agrave; fait &agrave; mon fr&egrave;re Yves; mais il avait par nature un
+certain tact, une d&eacute;licatesse beaucoup plus rares et qui ne se donnent
+pas. Quand il &eacute;tait avec nous, il se tenait si bien &agrave; sa place toujours,
+que lui-m&ecirc;me commen&ccedil;ait &agrave; s'y trouver &agrave; l'aise. Il parlait tr&egrave;s peu, et
+jamais pour dire ces choses banales que tout le monde a dites. Et m&ecirc;me,
+lorsqu'il quittait sa tenue de marin pour prendre certain costume gris
+fort bien ajust&eacute; avec des gants de Su&egrave;de d'une nuance assortie, alors,
+tout en gardant sa d&eacute;sinvolture de forban, sa t&ecirc;te en arri&egrave;re et sa
+peau bronz&eacute;e, il prenait tout &agrave; coup fort grand air.</p>
+
+<p>Cela nous amusait, de le mener avec nous, de le pr&eacute;senter &agrave; de braves
+gens auxquels son silence et sa carrure imposaient, et qui le trouvaient
+d&eacute;daigneux. Et c'&eacute;tait dr&ocirc;le, le lendemain, de le voir redevenu matelot,
+aussi bon gabier que devant.</p>
+
+<p>...Donc, nous &eacute;tions dans les bois de Toulven, petit Pierre et moi, &agrave;
+chercher des fleurs, pendant le conseil de famille.</p>
+
+<p>Nous en trouvions beaucoup, des primev&egrave;res jaune p&acirc;le, des pervenches
+violettes, des bourraches bleues, et m&ecirc;me des sil&egrave;nes roses, les
+premi&egrave;res du printemps.</p>
+
+<p>Petit Pierre en ramassait tant qu'il pouvait, tr&egrave;s agit&eacute;, ne sachant
+jamais auxquelles courir, et poussant de gros soupirs, comme accabl&eacute;
+d'une besogne tr&egrave;s importante; il me les apportait bien vite par petits
+paquets, toutes mal cueillies, &agrave; moiti&eacute; chiffonn&eacute;es dans ses petits
+doigts, et la queue trop courte.</p>
+
+<p>De la hauteur o&ugrave; nous &eacute;tions, on voyait des bois &agrave; perte de vue; les
+<i>&eacute;pines-noires</i> &eacute;taient d&eacute;j&agrave; fleuries; toutes les branches, toutes les
+brindilles rouge&acirc;tres, pleines de bourgeons, attendaient le printemps.
+Et, l&agrave;-bas, l'&eacute;glise de Toulven dressait au milieu de ce pays d'arbres
+sa fl&egrave;che grise.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions rest&eacute;s si longtemps dehors, qu'on avait mis Corentine en
+vigie dans le sentier vert pour annoncer notre retour. Nous la voyions
+de loin qui sautait, qui sautait, qui faisait le diable toute seule,
+avec sa grande coiffe et sa collerette au vent. Et elle criait bien
+fort:</p>
+
+<p>&laquo;Les voil&agrave; qui arrivent, Pierre <i>brass</i> et Pierre <i>vienn</i>! (Pierre grand
+et Pierre petit) en se donnant main tous deux.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle tournait la chose en chanson et la chantait sur un air de
+Bretagne tr&egrave;s vif, en dansant en mesure:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Les voil&agrave; qui arrivent!</span>
+<span class="i4">Et ils se donnent la main tous deux,</span>
+<span class="i4">Pierre brass et Pierre vienn!</span>
+</div></div>
+
+
+<p>Sa grande coiffe et sa collerette au vent, elle dansait comme une petite
+poup&eacute;e devenue folle. Et la nuit tombait, nuit de mars, toujours triste,
+sous la vo&ucirc;te effeuill&eacute;e des vieux arbres. Un froid courait tout &agrave; coup
+comme un frisson de mort sur les bois, apr&egrave;s le soleil ti&egrave;de du jour:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Et ils se donnent la main tous deux,</span>
+<span class="i4">Pierre brass et Pierre vienn!</span>
+<span class="i4">Et Pierre vienn bugel-du!</span></div></div>
+
+<p><i>Bugel-du</i> (le petit bonhomme noir), ce m&ecirc;me surnom qu'Yves avait port&eacute;,
+elle le donnait &agrave; son petit cousin Pierre, toujours &agrave; cause de cette
+couleur bronz&eacute;e des Kermadec. Alors je l'appelai: <i>Moisel vienn
+pen-melen</i> (petite demoiselle &agrave; t&ecirc;te jaune), et ce nom lui resta; il lui
+allait bien, &agrave; cause de ses cheveux toujours &eacute;chapp&eacute;s de sa coiffe,
+comme des &eacute;cheveaux de soie couleur d'or.</p>
+
+<p>Tout le monde avait l'air heureux dans la chaumi&egrave;re, et Yves me prit &agrave;
+part pour me dire qu'on s'&eacute;tait tr&egrave;s bien entendu. Le vieux Corentin
+leur donnait deux mille francs, et une tante leur en pr&ecirc;tait mille
+autres. Avec cela, ils pourraient acheter un terrain &agrave; terme et
+commencer tout de suite &agrave; b&acirc;tir.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner, vite il fallut aller prendre la voiture &agrave; Toulven, et le
+train &agrave; Bannalec. Yves et moi, nous nous en retournions &agrave; Lorient, o&ugrave;
+notre <i>S&egrave;vre</i> nous attendait dans le port.</p>
+
+<p>Vers onze heures, quand nous f&ucirc;mes rentr&eacute;s dans le logis de hasard que
+nous avions lou&eacute; en ville, Yves, avant de se coucher, arrangea dans des
+vases nos fleurs des bois de Toulven.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois de sa vie, il faisait pareil ouvrage; il &eacute;tait
+&eacute;tonn&eacute; de lui-m&ecirc;me et de trouver jolies ces pauvres fleurettes
+auxquelles il n'avait encore jamais pris garde.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit-il, quand j'aurai ma petite maison &agrave; Toulven, j'en mettrai
+chez nous, car je trouve que &ccedil;a fait tr&egrave;s bien. C'est pourtant vous,
+tenez, qui m'avez donn&eacute; l'id&eacute;e de ces choses...&raquo; </p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXIX" id="LXIX"></a><a href="#table">LXIX</a></h2>
+
+
+<p>En mer, le lendemain, 1<sup>er</sup> avril.&mdash;Route sur Saint-Nazaire.&mdash;Voilure du
+grand largue; forte brise du nord-ouest; mauvais temps; on ne voit plus
+les feux.&mdash;Entr&eacute; dans le bassin au petit jour; cass&eacute; le bossoir; craqu&eacute;
+le petit m&acirc;t de hune.</p>
+
+<p>Le 2, c'est jour de paye. Des hommes ivres tombent la nuit dans la cale
+et se fendent la t&ecirc;te. </p>
+
+<p>Une petite permission de deux jours, inattendue. En route avec Yves pour
+Tr&eacute;meul&eacute; en Toulven. Cette <i>S&egrave;vre</i> est un bon bateau, qui ne nous
+&eacute;loigne jamais bien longtemps.</p>
+
+<p>&Agrave; dix heures du soir, au clair de lune, nous venons frapper &agrave; la porte
+des vieux Keremenen et de Marie, qui ne nous attendent pas.</p>
+
+<p>On l&egrave;ve petit Pierre pour nous faire honneur, et on l'assied sur nos
+genoux. Tout surpris dans son premier sommeil, il nous dit bonjour tout
+bas, en souriant, et puis il ne fait plus grand cas de notre visite. Ses
+yeux se ferment malgr&eacute; lui et sa petite t&ecirc;te s'en va de tous les c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Et Yves, tr&egrave;s inquiet, le voyant baisser la t&ecirc;te et regarder en dessous,
+les cheveux dans les yeux: </p>
+
+<p>&laquo;Moi, je trouve qu'il a un air... qu'il a un air... sournois!&raquo;</p>
+
+<p>Et il me regarde anxieux de savoir ce que j'en pense, concevant d&eacute;j&agrave; une
+pr&eacute;occupation grave pour l'avenir.</p>
+
+<p>Il n'y a au monde que mon cher Yves pour avoir des frayeurs aussi
+dr&ocirc;les. Je fais sauter petit Pierre, qui alors se r&eacute;veille pour tout de
+bon et &eacute;clate de rire, ses beaux grands yeux bien ouverts entre leurs
+longs cils. Yves se rassure et trouve qu'en effet il n'a plus la mine du
+tout sournoise.</p>
+
+<p>Quand sa m&egrave;re le met tout nu, il ressemble aux b&eacute;b&eacute;s classiques, aux
+statues grecques de l'amour. </p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXX" id="LXX"></a><a href="#table">LXX</a></h2>
+
+<p class="droit">Toulven, 30 avril.</p>
+
+<p>Ceci se passe dans la chaumi&egrave;re des vieux Keremenen, &agrave; la tomb&eacute;e de la
+nuit, un soir d'avril. Nous sommes toute une bande qui rentrons de la
+promenade: Yves, Marie, Anne, la petite Corentine <i>Penmelen</i> et le petit
+Pierre <i>Bugel-du</i>.</p>
+
+<p>Il y a <i>quatre</i> chandelles allum&eacute;es dans la chaumi&egrave;re, (<i>trois</i>, cela
+ferait <i>la noce du chat</i>, et cela porterait malheur).</p>
+
+<p>Sur la vieille table de ch&ecirc;ne massif, polie par les ann&eacute;es, on a pr&eacute;par&eacute;
+du papier, des plumes, et du sable. On a rang&eacute; des bancs tout autour.
+Des choses tr&egrave;s solennelles vont se passer.</p>
+
+<p>Nous d&eacute;posons notre moisson d'herbes et de fleurs, qui met dans la
+chaumi&egrave;re noire une odeur d'avril, et puis nous prenons place.</p>
+
+<p>Encore deux bonnes vieilles qui entrent, l'air important; elles disent
+bonsoir avec une r&eacute;v&eacute;rence qui fait dresser tout debout leur grande
+collerette empes&eacute;e et s'assoient dans les coins. Puis Pierre Kerbras, le
+fianc&eacute; d'Anne.&mdash;Enfin tout le monde est plac&eacute;, nous sommes au complet.</p>
+
+<p>C'est la grande soir&eacute;e des arrangements de famille, o&ugrave; les vieux
+Keremenen vont ex&eacute;cuter la promesse qu'ils ont faite &agrave; leurs enfants.
+Ils se l&egrave;vent tous deux pour ouvrir un bahut antique, dont les
+sculptures repr&eacute;sentent des <i>Sacr&eacute;-C&oelig;urs</i> alternant avec des coqs; ils
+remuent des papiers, des hardes, puis, tout au fond, prennent un petit
+sac qui para&icirc;t lourd. Ensuite ils vont &agrave; leur lit, retournent la
+paillasse et cherchent dessous: un second sac!</p>
+
+<p>Ils les vident sur la table, devant leur fils Yves, et on voit para&icirc;tre
+toutes ces belles pi&egrave;ces d'or et d'argent, marqu&eacute;es d'effigies
+anciennes, qui, depuis un demi-si&egrave;cle, s'&eacute;taient amass&eacute;es une &agrave; une et
+dormaient. On les compte par petits tas: ce sont les deux mille francs
+promis.</p>
+
+<p>Maintenant c'est le tour de la vieille tante, qui se l&egrave;ve et vient vider
+un troisi&egrave;me petit sac: encore mille francs d'or.</p>
+
+<p>La vieille voisine s'avance la derni&egrave;re; elle en apporte cinq cents dans
+un pied de bas. Tout cela, c'est pour pr&ecirc;ter &agrave; Yves, tout cela s'entasse
+devant lui. Il signe deux petits re&ccedil;us sur du papier blanc et les remet
+aux vieilles pr&ecirc;teuses qui font leur r&eacute;v&eacute;rence pour partir, et que l'on
+retient, comme l'usage le commande, pour boire un verre de cidre avec
+nous.</p>
+
+<p>C'est fini. Tout cela s'est pass&eacute; sans notaire, sans acte, sans
+discussion, avec une confiance et une honn&ecirc;tet&eacute; qui sont choses de
+Toulven. </p>
+
+<p>...Pan! pan! pan! &agrave; la porte. C'est l'entrepreneur ma&ccedil;on, et il arrive
+juste &agrave; point.</p>
+
+<p>Avec celui-l&agrave;, par exemple, on emploiera le papier timbr&eacute;; c'est un
+vieux rou&eacute; de Quimper, qui n'entend qu'&agrave; moiti&eacute; le fran&ccedil;ais, mais qui
+para&icirc;t pas mal sournois, tout de m&ecirc;me, avec ses mani&egrave;res de la ville.</p>
+
+<p>J'ai mission de lui faire comprendre un plan de maison que nous avons
+combin&eacute; dans nos soir&eacute;es de bord, et o&ugrave; figure <i>ma chambre</i>. Je discute
+la confection des moindres parties, et le prix de tous les mat&eacute;riaux,
+prenant un air de m'y conna&icirc;tre qui impose &agrave; ce vieux, mais qui nous
+fait rire, Yves et moi, quand par malheur nos yeux se rencontrent.</p>
+
+<p>Sur une feuille timbr&eacute;e du prix de douze sous j'&eacute;cris deux pages de
+clauses et de d&eacute;tails:</p>
+
+<p>&laquo;Une maison b&acirc;tie en granit, ciment&eacute;e avec du <i>sable de rivi&egrave;re</i>,
+blanchie &agrave; la chaux, charpent&eacute;e en ch&acirc;taignier, avec jardin devant,
+grenier &agrave; lucarne, auvents peints en vert, etc., etc., le tout termin&eacute;
+avant le 1<sup>er</sup> mai de l'ann&eacute;e prochaine et au prix fix&eacute; d'avance de 2, 950
+francs.&raquo;</p>
+
+<p>J'en ai une vraie fatigue, de ce travail et de cette tension d'esprit;
+je suis tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute; de moi-m&ecirc;me et je les vois tous &eacute;merveill&eacute;s de ma
+pr&eacute;voyance et de mon &eacute;conomie! C'est inou&iuml; les choses que ces bonnes
+gens me font faire.</p>
+
+<p>Enfin c'est sign&eacute;, paraf&eacute;. On boit du cidre, en se serrant la main &agrave; la
+ronde. Et voil&agrave; Yves propri&eacute;taire en Toulven. Ils ont l'air si heureux,
+Marie et lui, que je ne regrette pas ma peine, pour s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Les deux bonnes vieilles font leur r&eacute;v&eacute;rence d&eacute;finitive, et tous les
+autres, m&ecirc;me petit Pierre, qui n'a pas voulu se coucher, viennent, par
+la belle nuit qu'il fait, me reconduire, au clair de lune, jusqu'&agrave;
+l'auberge.</p>
+
+<p class="droit">Toulven, 1<sup>er</sup> mai 1881.</p>
+
+
+<p>Nous sommes tr&egrave;s affair&eacute;s d&egrave;s le matin, Yves et moi, aid&eacute;s du vieux
+Corentin Keremenen, &agrave; mesurer avec une corde le terrain &agrave; acqu&eacute;rir.</p>
+
+<p>D'abord il a fallu en faire le choix, et cela nous a pris toute la
+matin&eacute;e d'hier. Pour Yves, c'&eacute;tait l&agrave; une question tr&egrave;s s&eacute;rieuse,
+arr&ecirc;ter l'emplacement de cette petite maison, o&ugrave; il entrevoit, au fond
+d'un lointain m&eacute;lancolique et &eacute;trange, sa retraite, sa vieillesse et sa
+mort.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s beaucoup d'all&eacute;es et de venues, nous nous sommes d&eacute;cid&eacute;s pour cet
+endroit-ci. C'est &agrave; l'entr&eacute;e de Toulven, sur la route qui m&egrave;ne &agrave;
+Rosporden, un point &eacute;lev&eacute;, devant une petite place de village qui est
+&eacute;gay&eacute;e ce matin par une population de poules tapageuses et d'enfants
+roses. D'un c&ocirc;t&eacute;, on verra Toulven et l'&eacute;glise, de l'autre les grands
+bois.</p>
+
+<p>Pour le moment, ce n'est encore qu'un champ d'avoine tr&egrave;s vert. Nous
+l'avons bien mesur&eacute; dans toutes les dimensions; au prix o&ugrave; est le m&egrave;tre
+carr&eacute;, il y en aura pour quatorze cent quatre-vingt-dix francs, plus les
+honoraires du notaire.</p>
+
+<p>Comme il va falloir qu'Yves soit sage et fasse des &eacute;conomies pour payer
+tout cela! Il devient tr&egrave;s s&eacute;rieux quand il y songe.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXI" id="LXXI"></a><a href="#table">LXXI</a></h2>
+
+
+
+
+<p class="droit">&Agrave; bord de la <i>S&egrave;vre</i>, mai 1881.</p>
+
+
+<p>Yves, qui aura trente ans bient&ocirc;t, me prie de lui rapporter de terre un
+cahier reli&eacute; pour commencer &agrave; y &eacute;crire ses impressions, &agrave; ma mani&egrave;re; il
+regrette m&ecirc;me de ne plus se rappeler assez les dates et les choses
+pass&eacute;es pour reconstituer un journal r&eacute;trospectif de sa vie.</p>
+
+<p>Son intelligence s'ouvre &agrave; une foule de conceptions nouvelles; il se
+fa&ccedil;onne sur moi, c'est incontestable, et <i>se complique</i> peut-&ecirc;tre un peu
+plus qu'il ne faudrait. Mais notre intimit&eacute; am&egrave;ne un autre r&eacute;sultat
+tr&egrave;s inattendu, c'est que je me simplifie beaucoup &agrave; son contact; moi
+aussi, je change, et presque autant que lui....</p>
+
+
+
+<p class="droit">Brest, juin 1881.</p>
+
+
+<p>&Agrave; six heures, le soir de la Saint-jean, sur l'imp&eacute;riale d'un omnibus de
+campagne, je revenais avec Yves du <i>pardon</i> de Plougastel.</p>
+
+<p>Notre <i>S&egrave;vre</i> avait &eacute;t&eacute;, en mai, jusqu'&agrave; Alger, et nous sentions mieux,
+par contraste, le charme particulier du pays breton.</p>
+
+<p>Les chevaux s'en allaient ventre &agrave; terre, tout enrubann&eacute;s, ayant sur la
+t&ecirc;te des banni&egrave;res et des rameaux verts. Dans l'int&eacute;rieur, on chantait,
+et dessus, pr&egrave;s de nous, trois matelots gris dansaient, bonnet sur
+l'oreille, des fleurs aux boutonni&egrave;res, des rubans, des trompettes, et,
+par ironie pour les gens &agrave; vue faible, portant des lorgnons
+bleus,&mdash;trois jeunes hommes &agrave; la tournure d&eacute;lur&eacute;e, &agrave; la t&ecirc;te
+intelligente, qui couraient leur <i>bord&eacute;e</i> de d&eacute;part au moment de s'en
+aller en Chine.</p>
+
+<p>Des bourgeois se fussent cass&eacute; le cou. Eux, qui avaient tant bu,
+tenaient ferme, sautaient comme des cabris, et la voiture s'en allait
+grand train, de droite et de gauche, dans les orni&egrave;res, men&eacute;e par un
+cocher ivre. </p>
+
+<p>&Agrave; Plougastel, nous avions trouv&eacute; le bruit d'une f&ecirc;te de village, des
+chevaux de bois, une naine, une g&eacute;ante, <i>la famille Mouton</i> qui se
+d&eacute;sosse, et des jeux et des cabarets. Et puis, sur une place isol&eacute;e,
+entour&eacute;e de chaumi&egrave;res grises, les binious bretons sonnaient un air
+rapide et monotone du temps pass&eacute;, des gens en vieux costume dansaient &agrave;
+cette musique centenaire; hommes et femmes, se tenant par la main,
+couraient, couraient dans le vent, comme des fous, en longue file
+fr&eacute;n&eacute;tique. Cela, c'&eacute;tait la vieille Bretagne, donnant encore sa note
+sauvage, m&ecirc;me aux portes de Brest, au milieu de ce tapage de foire.</p>
+
+<p>D'abord nous essayons, Yves et moi, de calmer ces trois matelots et de
+les faire s'asseoir.</p>
+
+<p>Et puis nous trouvons dr&ocirc;le de nous voir, nous, leur faire ce sermon.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s tout, dis-je &agrave; Yves, nous en avons bien fait d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Oui, bien s&ucirc;r&raquo;, r&eacute;pond-il avec conviction.</p>
+
+<p>Et nous nous contentons de tendre nos bras entre les montants de fer
+pour les emp&ecirc;cher de tomber.</p>
+
+<p>...Et les routes, les villages sont tout remplis de gens qui reviennent
+de ce pardon, et tous ces gens s'&eacute;bahissent de voir passer cet &eacute;quipage
+de fous, et ces trois matelots dansant sur cette voiture.</p>
+
+<p>La splendeur de juin jette sur toute cette Bretagne son charme et sa
+vie; la brise est douce et ti&egrave;de sous le ciel gris; les hauts foins,
+tout pleins de fleurs roses; les arbres, d'un vert d'&eacute;meraude, remplis
+de hannetons.</p>
+
+<p>Et les trois matelots dansent toujours en chantant, et, &agrave; chaque
+couplet, les autres, dans l'int&eacute;rieur, reprennent le refrain:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Il est parti vent arri&egrave;re,</span>
+<span class="i4">Il reviendra en louvoyant.</span></div></div>
+
+
+<p>Les vitres de notre voiture en vibrent, et cet air, toujours le m&ecirc;me,
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; deux lieues durant, est un tr&egrave;s vieil air de France, si ancien
+et si jeune, d'une gaiet&eacute; si fra&icirc;che et de si bon aloi, qu'au bout d'un
+moment, nous aussi, nous le chantons avec eux.</p>
+
+<p>Comme elle est belle et rajeunie, la Bretagne, et verte, au soleil de
+juin!</p>
+
+<p>Nous autres, pauvres gens de la mer, quand nous trouvons le printemps
+sur notre route, nous en jouissons plus que les autres, &agrave; cause de notre
+vie s&eacute;questr&eacute;e dans les couvents de planches. Il y avait huit ans
+qu'Yves n'avait vu son printemps breton, et nous avions &eacute;t&eacute; longtemps
+fatigu&eacute;s tous deux par l'hiver ou par cet &eacute;ternel &eacute;t&eacute; qui resplendit
+ailleurs sur la grande mer bleue, et nous nous laissions enivrer par ces
+foins verts, par ces senteurs douces, par tout ce charme de juin que les
+mots ne peuvent dire. </p>
+
+<p>Il y a encore de beaux jours dans la vie, de belles heures de jeunesse
+et d'oubli. Au diable toutes les r&ecirc;veries m&eacute;lancoliques, tous les songes
+maladifs des tristes po&egrave;tes! Il fait bon courir, la poitrine au vent, en
+compagnie des plus joyeux d'entre les enfants du peuple. La sant&eacute; et la
+jeunesse, c'est tout ce qu'il y a de vrai sur terre, avec la gaiet&eacute;
+simple et brutale, et les chants des matelots!</p>
+
+<p>Et nous allions toujours tr&egrave;s vite et de travers, zigzaguant sur la
+route au milieu de tout ce monde, entre les aub&eacute;pines tr&egrave;s hautes
+formant deux haies vertes, et sous la vo&ucirc;te touffue des arbres.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t parut Brest, avec son grand air solennel, ses grands remparts de
+granit, ses grandes murailles grises, o&ugrave; poussaient aussi des herbes et
+des digitales roses. Elle &eacute;tait comme enivr&eacute;e, cette ville triste,
+d'avoir par hasard un vrai jour d'&eacute;t&eacute;, une soir&eacute;e pure et ti&egrave;de; elle
+&eacute;tait pleine de bruit, de mouvement et de monde, de coiffes blanches et
+de marins qui chantaient.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXII" id="LXXII"></a><a href="#table">LXXII</a></h2>
+
+
+<p class="droit">5 juillet 1881.</p>
+
+<p><i>En mer.</i>&mdash;Nous revenons de la Manche. La <i>S&egrave;vre</i> marche tout doucement
+dans une brume &eacute;paisse, poussant de minute en minute un coup de sifflet
+qui r&eacute;sonne comme un appel de d&eacute;tresse sous ce suaire humide qui nous
+enveloppe. Les solitudes grises de la mer sont autour de nous, et nous
+en avons le sentiment sans les voir. Il semble que nous tra&icirc;nions avec
+nous de longs voiles de t&eacute;n&egrave;bres; on voudrait les percer, on est comme
+oppress&eacute; de se sentir depuis tant d'heures enferm&eacute; l&agrave;-dessous, et on
+songe que ce rideau est immense, infini, qu'on pourrait faire des lieues
+et des lieues sans vue, dans le m&ecirc;me gris blafard, dans la m&ecirc;me
+atmosph&egrave;re d'eau. Et la houle passe, lente, molle, r&eacute;guli&egrave;re, patiente,
+exasp&eacute;rante. C'est comme de grands dos polis et luisants, qui s'enflent,
+donnent leur coup d'&eacute;paule, vous soul&egrave;vent et vous laissent retomber.</p>
+
+<p>Brusquement, le soir, il se fait une &eacute;claircie, et une chose noire se
+dresse tout pr&egrave;s de nous, surprenante, inattendue, comme un haut fant&ocirc;me
+surgissant de la mer:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Ar Men Du</i> (les Pierres-Noires)!&raquo; dit notre vieux pilote breton.</p>
+
+<p>Et, en m&ecirc;me temps, partout le voile se d&eacute;chire. Ouessant appara&icirc;t;
+toutes ses roches sombres, tous ses &eacute;cueils se dessinent en grisailles
+obscures, battus par de hautes gerbes d'&eacute;cume blanche, sous un ciel qui
+para&icirc;t lourd comme un globe de plomb.</p>
+
+<p>Il n'est que temps de redresser la route, et vite, pendant l'&eacute;claircie,
+la <i>S&egrave;vre</i> met le cap sur Brest, ne sifflant plus, se h&acirc;tant, avec un
+grand espoir d'arriver. Mais le rideau lentement se referme et retombe.
+On n'y voit plus, la nuit vient, il faut remettre le cap au large.</p>
+
+<p>Et trois jours se passent ainsi sans plus rien voir. Les yeux se
+fatiguent &agrave; veiller.</p>
+
+<p>C'est ma derni&egrave;re travers&eacute;e sur cette <i>S&egrave;vre</i>, que je dois quitter
+aussit&ocirc;t notre retour &agrave; Brest. Yves, avec ses id&eacute;es de Breton, voit
+quelque chose de pas naturel dans cette brume, qui persiste en plein &eacute;t&eacute;
+comme pour retarder mon d&eacute;part.</p>
+
+<p>Cela lui semble un avertissement et un mauvais pr&eacute;sage.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXIII" id="LXXIII"></a><a href="#table">LXXIII</a></h2>
+
+
+
+
+<p class="droit">Brest, 9 juillet 1881.</p>
+
+
+<p>Nous venons d'arriver tout de m&ecirc;me, et c'est mon dernier jour de garde &agrave;
+bord; je d&eacute;barque demain.</p>
+
+<p>Nous sommes dans ce fond du port de Brest, o&ugrave; notre <i>S&egrave;vre</i> revient de
+temps en temps s'immobiliser entre deux grands murs. De hautes
+constructions mornes nous surplombent; autour de nous des assises de
+roches primitives portent des remparts, des chemins de ronde, tout un
+lourd &eacute;chafaudage de granit, suant la tristesse et l'humidit&eacute;.&mdash;Je
+connais par c&oelig;ur toutes ces choses.</p>
+
+<p>Comme c'est en juillet, il y a des digitales, des touffes de sil&egrave;nes qui
+s'accrochent &ccedil;&agrave; et l&agrave; aux pierres grises. Ces plantes roses des murs,
+c'est la note de l'&eacute;t&eacute; dans ce Brest sans soleil.</p>
+
+<p>J'ai pourtant une esp&egrave;ce de joie de partir.... Cette Bretagne me cause
+toujours, malgr&eacute; tout, une oppression m&eacute;lancolique; je le sens
+maintenant, et, quand je songe au nouveau, &agrave; l'inconnu qui m'attend, il
+me semble que je vais me r&eacute;veiller au sortir d'une esp&egrave;ce de nuit.... O&ugrave;
+m'enverra-t-on? Qui sait? Comment s'appellera ce coin de la terre o&ugrave; il
+faudra m'acclimater demain? Sans doute quelque pays de soleil o&ugrave; je
+deviendrai un autre <i>moi</i> avec des sens diff&eacute;rents, et o&ugrave; j'oublierai,
+h&eacute;las! Les choses aim&eacute;es ailleurs. </p>
+
+<p>Mais mon pauvre Yves et mon petit Pierre, je souffre de les quitter tous
+deux.</p>
+
+<p>Pauvre Yves, qui s'est souvent fait traiter en enfant g&acirc;t&eacute; et
+capricieux, c'est lui &agrave; pr&eacute;sent, &agrave; l'heure de mon d&eacute;part, qui m'entoure
+de mille petites pr&eacute;venances, presque enfantines, ne sachant plus
+comment s'y prendre pour me montrer assez son affection. Et cette
+mani&egrave;re d'&ecirc;tre a plus de charme chez lui, parce qu'elle n'est pas dans
+sa nature habituelle.</p>
+
+<p>Ce temps que nous venons de passer ensemble, dans une intimit&eacute;
+fraternelle de chaque jour, n'a pas &eacute;t&eacute; exempt d'orages entre nous. Il
+m&eacute;rite toujours un peu, malheureusement, ses notes pass&eacute;es
+d'indisciplin&eacute; et d'indomptable; tout va bien mieux cependant, et, si
+j'avais pu le garder pr&egrave;s de moi, je l'aurais sauv&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner, nous montons sur le pont pour notre promenade habituelle du
+soir.</p>
+
+<p>Je dis une derni&egrave;re fois:</p>
+
+<p>&laquo;Yves, fais-moi une cigarette.&raquo;</p>
+
+<p>Et nous commen&ccedil;ons nos cent pas r&eacute;guliers sur ces planches de la
+<i>S&egrave;vre</i>. L&agrave;, nous connaissons par c&oelig;ur tous les petits trous o&ugrave; l'eau
+s'amasse, tous les taquets o&ugrave; l'on se prend les pieds, toutes les
+boucles o&ugrave; l'on tr&eacute;buche.</p>
+
+<p>Le ciel est voil&eacute; sur notre derni&egrave;re promenade, la lune embrum&eacute;e et
+l'air humide. Dans le lointain, du c&ocirc;t&eacute; de Recouvrance, toujours ces
+&eacute;ternels chants de matelots.</p>
+
+<p>Nous causons de beaucoup de choses. Je fais &agrave; Yves beaucoup de
+recommandations; lui, tr&egrave;s soumis, r&eacute;pond par beaucoup de promesses, et
+il est fort tard quand il me quitte pour aller dormir dans son hamac.</p>
+
+<p>&Agrave; midi, le lendemain, mes malles &agrave; peine ferm&eacute;es, mes visites pas
+faites, je suis &agrave; la gare avec Yves et les amis du <i>carr&eacute;</i>, qui me
+reconduisent. Je serre la main &agrave; tous, je crois m&ecirc;me que je les
+embrasse, et me voil&agrave; parti.</p>
+
+<p>Un peu avant la nuit, j'arrive &agrave; Toulven, o&ugrave; j'ai voulu m'arr&ecirc;ter deux
+heures pour leur faire mes adieux. </p>
+
+<p>Comme c'est vert et fleuri, ce Toulven, cette r&eacute;gion fra&icirc;che et
+ombreuse, la plus exquise de Bretagne!</p>
+
+<p>L&agrave;, on m'attendait pour couper les cheveux du petit Pierre. La pens&eacute;e
+qu'on p&ucirc;t me confier une pareille besogne ne me serait jamais venue. On
+me dit &laquo;qu'il n'y avait que moi pour le faire rester tranquille&raquo;. La
+semaine pass&eacute;e, on avait mand&eacute; le barbier de Toulven, et petit Pierre
+avait tellement fait le diable, que les ciseaux avaient entam&eacute; d'abord
+ses petites oreilles; il avait fallu y renoncer. J'essayai tout de m&ecirc;me,
+pour leur faire plaisir, ayant une envie de rire tr&egrave;s grande.</p>
+
+<p>Puis, quand ce fut fini, l'id&eacute;e me vint de garder une de ces petites
+m&egrave;ches brunes que j'avais coup&eacute;es, et je l'emportai, &eacute;tonn&eacute; de tant y
+tenir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXIV" id="LXXIV"></a><a href="#table">LXXIV</a></h2>
+
+<h2>LETTRE D'YVES</h2>
+
+
+<p class="droit">&Agrave; bord de la <i>S&egrave;vre</i>, Lisbonne, 1<sup>er</sup> ao&ucirc;t 1881.</p>
+
+
+<p>&laquo;Cher fr&egrave;re, je vous r&eacute;ponds une petite lettre le jour m&ecirc;me que je
+re&ccedil;ois la v&ocirc;tre. Je vous &eacute;cris bien &agrave; courir, et encore je profite de
+l'heure du d&eacute;jeuner, et je suis sur le r&acirc;telier du grand m&acirc;t.</p>
+
+<p>&raquo;Nous sommes entr&eacute;s en rel&acirc;che &agrave; Lisbonne hier au soir. Cher fr&egrave;re, nous
+avons eu tout &agrave; fait un mauvais temps cette fois; nous avons perdu nos
+focs, l'artimon de cape et la baleini&egrave;re. Je vous fais savoir aussi que,
+dans les grands coups de roulis, mon sac et mon armoire sont all&eacute;s se
+promener et tous mes effets aussi; j'ai &agrave; peu pr&egrave;s pour cent francs de
+perte dans toutes ces affaires-l&agrave;.</p>
+
+<p>&raquo;Vous m'avez demand&eacute; qu'est-ce que j'avais fait de ma journ&eacute;e, dimanche,
+il y a quinze jours. Mais, mon bon fr&egrave;re, je suis rest&eacute; tranquillement &agrave;
+bord, &agrave; finir de lire <i>Le Capitaine Fracasse</i>. Ainsi, depuis votre
+d&eacute;part, je n'ai &eacute;t&eacute; &agrave; terre que dimanche dernier; et j'&eacute;tais tr&egrave;s
+tranquille, parce que d'abord j'avais tout envoy&eacute; l'argent de mon mois &agrave;
+la maison; j'avais touch&eacute; soixante-neuf francs et j'en avais envoy&eacute;
+soixante-cinq &agrave; ma femme.</p>
+
+<p>&raquo;J'ai eu des nouvelles de Toulven et ils sont tous bien. Le petit Pierre
+est tr&egrave;s d&eacute;gourdi et il sait tr&egrave;s bien courir &agrave; pr&eacute;sent. Seulement, il
+est un peu mauvais quand il fait <i>sa petite t&ecirc;te de go&eacute;land</i>, comme moi,
+vous savez; d'apr&egrave;s ce que ma femme me dit sur sa lettre, il chavire
+tout chez nous. La ma&ccedil;onnerie de notre maison est d&eacute;j&agrave; mont&eacute;e &agrave; plus de
+deux m&egrave;tres de terre; je serai bien heureux qu'elle soit tout &agrave; fait
+finie, et surtout de vous voir install&eacute; dans votre petite chambre.</p>
+
+<p>&raquo;Cher fr&egrave;re, vous me dites de penser &agrave; vous souvent; mais je vous jure
+qu'il ne se passe pas d'heure sans que je manque d'y penser, et m&ecirc;me
+plusieurs fois par heure. Du reste, maintenant, vous comprenez, je n'ai
+plus personne avec qui causer le soir,&mdash;et ma blague n'est plus souvent
+pleine.</p>
+
+<p>&raquo;Je ne puis vous dire le jour de notre partance, mais je vous prie de
+m'&eacute;crire &agrave; Oran. On dit que nous serons pay&eacute;s &agrave; Oran, pour pouvoir aller
+&agrave; terre et acheter du tabac.</p>
+
+<p>&raquo;Je termine, cher fr&egrave;re, en vous embrassant de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&raquo;Votre fr&egrave;re tout d&eacute;vou&eacute; qui vous aime,</p>
+
+<p>&raquo;&Agrave; vous pour la vie,</p>
+
+<p class="droit">&raquo;Yves Kermadec.&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;P.-S.&mdash;Si j'ai beaucoup d'argent &agrave; Oran, je ferai une tr&egrave;s grande
+provision de tabac, et surtout pour vous, de celui qui est pareil au
+tabac des Turcs et que vous aimez bien fumer.</p>
+
+<p>&raquo;Le major m'a remis pour vous une serviette, la derni&egrave;re qui vous avait
+servi &agrave; table. Je l'ai lav&eacute;e, &ccedil;a fait que je l'ai un peu d&eacute;chir&eacute;e.</p>
+
+<p>&raquo;Quant au cahier que vous m'aviez donn&eacute; pour &eacute;crire mes histoires, il a
+&eacute;t&eacute; aussi tout &agrave; fait &eacute;cras&eacute; par le coup de mer; alors maintenant j'ai
+tout laiss&eacute; de c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Cher fr&egrave;re, je vous embrasse encore de tout mon c&oelig;ur. </p>
+
+<p class="droit">&raquo;Yves Kermadec.&raquo;</p>
+
+<p>&raquo; &Agrave; bord, c'est toujours la m&ecirc;me chose, et le commandant n'a pas chang&eacute;
+ses habitudes de crier pour la propret&eacute; du pont. Il y a eu une grande
+dispute entre lui et le lieutenant, toujours au sujet du <i>cacatois</i>,
+vous savez? Mais ils se sont tr&egrave;s bien arrang&eacute;s apr&egrave;s.</p>
+
+<p>&raquo;J'ai aussi &agrave; vous dire que, dans sept ou huit mois, je pense encore
+avoir un autre petit enfant. Une chose pourtant qui ne me fait pas bien
+plaisir, car c'est un peu trop vite.</p>
+
+<p>&raquo;Votre fr&egrave;re,</p>
+
+<p class="droit">&raquo;Yves.&raquo; </p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXV" id="LXXV"></a><a href="#table">LXXV</a></h2>
+
+
+<p>C'est en Orient maintenant que viennent me trouver ces petites lettres
+d'Yves; elles m'y apportent, dans leur simplicit&eacute;, les senteurs d&eacute;j&agrave;
+lointaines du pays breton.</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;loignent beaucoup, mes souvenirs de Bretagne. D&eacute;j&agrave; je les revois
+passer comme &agrave; travers des voiles de r&ecirc;ve; les &eacute;cueils connus de l&agrave;-bas,
+les feux de la c&ocirc;te, la pointe du Finist&egrave;re avec ses grandes roches
+sombres; et les approches dangereuses d'Ouessant les soirs d'hiver, et
+le vent d'ouest qui courait sous le ciel morne, &agrave; la tomb&eacute;e des nuits
+de d&eacute;cembre. D'ici, tout cela semble la vision d'un pays noir.</p>
+
+<p>La pauvre petite chaumi&egrave;re de Toulven! Elle &eacute;tait bien humble, bien
+perdue au bord du sentier breton. Mais c'&eacute;tait la r&eacute;gion des grands bois
+de h&ecirc;tres, des rochers gris, des lichens et des mousses; des vieilles
+chapelles de granit et des hauts foins sem&eacute;s de fleurs roses. Ici, du
+sable et des minarets blancs sous une vo&ucirc;te tr&egrave;s bleue, et puis le
+soleil, l'enchanteur &eacute;ternel.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXVI" id="LXXVI"></a><a href="#table">LXXVI</a></h2>
+
+<h2>LETTRE D'YVES</h2>
+
+
+<p class="droit">Brest, le 10 septembre 1881.</p>
+
+
+<p>&laquo;Mon bon fr&egrave;re,</p>
+
+<p>&raquo;Je vous fais savoir le d&eacute;sarmement de notre <i>S&egrave;vre</i>; nous l'avons
+remise hier &agrave; la <i>Direction</i>, et, ma foi, je n'en suis pas trop
+m&eacute;content.</p>
+
+<p>&raquo;Je compte rester quelque temps &agrave; terre, au quartier; aussi (comme
+notre petite maison n'est pas tr&egrave;s avanc&eacute;e, vous pensez bien), ma femme
+est venue s'installer aupr&egrave;s de moi &agrave; Brest jusqu'&agrave; ce qu'elle soit
+finie. Je pense que vous trouverez, cher fr&egrave;re, que nous avons bien
+fait. Cette fois, nous avons lou&eacute; presque dans la campagne, &agrave;
+Recouvrance, du c&ocirc;t&eacute; de Pontaniou.</p>
+
+<p>&raquo;Cher fr&egrave;re, je vous dirai que le petit Pierre a &eacute;t&eacute; bien malade par les
+coliques, pour avoir mang&eacute; trop de <i>luzes</i> dans les bois, ce dimanche
+dernier que nous avons &eacute;t&eacute; &agrave; Toulven; mais cela lui a pass&eacute;. Il devient
+tout &agrave; fait mignon, et je reste des heures &agrave; jouer avec lui. Le soir,
+nous allons nous promener tous les trois; nous ne sortons plus jamais
+qu'ensemble, et puis, quand l'un rentre, les deux autres rentrent aussi.</p>
+
+
+<p>&laquo;Cher fr&egrave;re, si vous pouviez revenir &agrave; Brest, il me manquerait plus
+rien; vous me verriez maintenant comme je suis, vous seriez tout &agrave; fait
+content; car je n'&eacute;tais jamais rest&eacute; aussi tranquille.</p>
+
+<p>&raquo;Je voudrais encore embarquer avec vous, mon bon fr&egrave;re, et tomber sur
+quelque bateau qui irait l&agrave;-bas du c&ocirc;t&eacute; du Levant vous retrouver; et
+pourtant je vous promets que la vie que je fais maintenant, je voudrais
+bien la continuer; mais cela n'est pas possible, car je suis trop
+heureux.</p>
+
+<p>&raquo;Je termine en vous embrassant de tout mon c&oelig;ur, et le petit Pierre
+vous envoie ses respects. Ma femme et tous mes parents &agrave; Toulven vous
+font bien des compliments. Ils ont tr&egrave;s h&acirc;te de vous voir, et je vous
+promets que moi aussi. </p>
+
+<p>&raquo;Votre fr&egrave;re,</p>
+
+<p class="droit">&raquo;Yves Kermadec.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXVII" id="LXXVII"></a><a href="#table">LXXVII</a></h2>
+
+
+
+<p class="droit">Toulven, octobre 1881.</p>
+
+
+
+<p>...Encore la p&acirc;le Bretagne au soleil d'automne! Encore les vieux
+sentiers bretons, les h&ecirc;tres et les bruy&egrave;res. Je croyais avoir dit adieu
+&agrave; ce pays pour longtemps, et je le retrouve avec une singuli&egrave;re
+m&eacute;lancolie. Mon retour a &eacute;t&eacute; brusque, inattendu, comme le sont souvent
+nos retours ou nos d&eacute;parts de marins.</p>
+
+<p>Une belle journ&eacute;e d'octobre, un ti&egrave;de soleil, une vapeur blanche et
+l&eacute;g&egrave;re r&eacute;pandue comme un voile sur la campagne. C'est partout cette
+grande tranquillit&eacute; qui est particuli&egrave;re aux derniers beaux jours; d&eacute;j&agrave;
+des senteurs d'humidit&eacute; et de feuilles tomb&eacute;es, d&eacute;j&agrave; un sentiment
+d'automne r&eacute;pandu dans l'air. Je me retrouve dans les bois connus de
+Tr&eacute;meul&eacute;, sur la hauteur d'o&ugrave; on domine tout le pays de Toulven. &Agrave; mes
+pieds, l'&eacute;tang, immobile sous cette vapeur qui plane, et, au loin, des
+horizons tout bois&eacute;s, comme ils devaient l'&ecirc;tre au temps anciens de la
+Gaule.</p>
+
+<p>Et ceux qui sont l&agrave; pr&egrave;s de moi, assis parmi les mille petites fleurs de
+la bruy&egrave;re, ce sont mes amis de Bretagne, mon fr&egrave;re Yves et le petit
+Pierre, son fils.</p>
+
+<p>C'est un peu mon pays maintenant, ce Toulven. Il y a un tr&egrave;s petit
+nombre d'ann&eacute;es, il m'&eacute;tait &eacute;tranger, et Yves, auquel pourtant je
+donnais d&eacute;j&agrave; le nom de fr&egrave;re, comptait &agrave; peine pour moi. Les aspects de
+la vie changent, tout arrive, se transforme et passe.</p>
+
+<p>Il y en a tant de ces bruy&egrave;res, que, dans les lointains, on dirait des
+tapis roses. Les scabieuses tardives sont encore fleuries, tout en haut
+de leurs tiges longues; et les premi&egrave;res grandes ond&eacute;es qui ont pass&eacute;
+ont d&eacute;j&agrave; sem&eacute; la terre de feuilles mortes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vrai, ce qu'Yves m'avait &eacute;crit: il &eacute;tait devenu tr&egrave;s sage. On
+venait de l'embarquer sur un des vaisseaux en rade de Brest, ce qui
+semblait lui assurer un s&eacute;jour de deux ans dans son pays. Marie, sa
+femme, s'&eacute;tait install&eacute;e pr&egrave;s de lui dans le faubourg de Recouvrance, en
+attendant cette petite maison de Toulven, qui montait de terre
+lentement, avec de gros murs bien &eacute;pais et bien solides, &agrave; la mode
+d'autrefois. Elle avait accueilli mon retour impr&eacute;vu comme une
+b&eacute;n&eacute;diction du ciel; car ma pr&eacute;sence &agrave; Brest, aupr&egrave;s d'eux, allait la
+rassurer beaucoup.</p>
+
+<p>Yves devenu tr&egrave;s sage, et, comme cela, tout de suite, sans qu'on s&ucirc;t
+quelle circonstance d&eacute;cisive l'avait ainsi chang&eacute;, on avait peine &agrave; y
+croire! Et Marie me confirmait ce bonheur tr&egrave;s timidement; elle en
+parlait comme de ces choses instables, fugitives, qu'on a peur de faire
+s'envoler rien qu'en les exprimant par des mots.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXVIII" id="LXXVIII"></a><a href="#table">LXXVIII</a></h2>
+
+
+<p>Un jour, le d&eacute;mon de l'alcool revint passer sur leur route. Yves rentra
+avec ce mauvais regard trouble dont Marie avait peur.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un dimanche d'octobre. Il arrivait du bord, o&ugrave; on l'avait mis
+aux fers, disait-il; et il s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute; parce que c'&eacute;tait injuste.
+Il semblait tr&egrave;s exasp&eacute;r&eacute;; son tricot bleu &eacute;tait d&eacute;chir&eacute; et sa chemise
+ouverte.</p>
+
+<p>Elle essayait de lui parler bien doucement, de le calmer. C'&eacute;tait
+pr&eacute;cis&eacute;ment une belle journ&eacute;e de dimanche; il faisait un de ces temps
+rares d'arri&egrave;re-automne qui ont une m&eacute;lancolie paisible et exquise, qui
+sont comme un dernier repos du soleil avant l'hiver. Elle s'&eacute;tait
+habill&eacute;e dans sa belle robe et sa collerette brod&eacute;e, elle avait fait la
+grande toilette du petit Pierre, comptant qu'ils iraient tous les trois
+se promener ensemble &agrave; ce beau soleil doux. Dans la rue, des couples de
+gens du peuple passaient, endimanch&eacute;s, s'en allant sur les routes et
+dans les bois comme au printemps.</p>
+
+<p>...Mais non, rien n'y faisait; Yves avait prononc&eacute; l'affreuse phrase de
+brute qu'elle connaissait si bien: &laquo;Je m'en vais retrouver mes amis.&raquo;
+C'&eacute;tait fini!</p>
+
+<p>Alors, sentant sa pauvre t&ecirc;te s'en aller de douleur, elle avait voulu
+tenter un moyen extr&ecirc;me: pendant qu'il regardait dans la rue, elle avait
+ferm&eacute; la porte &agrave; double tour et cach&eacute; la clef dans son corsage. Mais
+lui, qui avait compris ce qu'elle venait de faire, se mit &agrave; dire, la
+t&ecirc;te baiss&eacute;e, les yeux sombres:</p>
+
+<p>&laquo;Ouvre!... ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!&raquo;</p>
+
+<p>Il essaya de secouer cette porte sur ses ferrures; quelque chose le
+retenait encore de la briser,&mdash;ce qu'il e&ucirc;t pu faire sans peine. Et
+puis, non, il voulait que sa femme, qui l'avait ferm&eacute;e, v&icirc;nt elle-m&ecirc;me
+la lui ouvrir.</p>
+
+<p>Et il tournait dans cette chambre, avec son air de grand fauve,
+r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+
+<p>&laquo;Ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!&raquo;</p>
+
+<p>Les bruits joyeux du dimanche montaient dans la rue. Les femmes &agrave; grande
+coiffe passaient au bras de leurs maris ou de leurs amants. Le beau
+soleil d'automne les &eacute;clairait de sa lumi&egrave;re tranquille.</p>
+
+<p>Il frappait du pied et r&eacute;p&eacute;tait cela &agrave; voix tr&egrave;s basse:</p>
+
+<p>&laquo;Ouvre!... je te dis de m'ouvrir!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'elle essayait de le retenir par force, et
+elle voyait que cela r&eacute;ussissait mal, et elle avait &eacute;trangement peur.
+Sans le regarder, elle s'&eacute;tait jet&eacute;e &agrave; genoux dans un coin et disait des
+pri&egrave;res, tout haut et tr&egrave;s vite, comme une insens&eacute;e. Il lui semblait
+qu'elle touchait &agrave; un moment terrible, que ce qui allait arriver serait
+plus affreux que toutes les choses d'avant. Et petit Pierre, debout,
+ouvrait tout grands ses yeux profonds, ayant peur lui aussi, mais ne
+comprenant pas.</p>
+
+<p>&laquo;Non, tu ne veux pas m'ouvrir?... Oh! mais je l'arracherai alors! Tu vas
+voir!&raquo;</p>
+
+<p>Une secousse &eacute;branla le plancher, puis on entendit un grand bruit sourd,
+horrible. Yves venait de tomber de tout son haut. La poign&eacute;e par
+laquelle il avait voulu prendre cette porte lui &eacute;tait rest&eacute;e dans la
+main, arrach&eacute;e, et alors, lui, avait &eacute;t&eacute; jet&eacute; &agrave; la renverse sur son
+fils, dont la petite t&ecirc;te avait port&eacute;, dans la chemin&eacute;e, contre l'angle
+d'un chenet de fer....</p>
+
+<p>Ah! Ce fut un changement brusque. Marie ne priait plus; elle s'&eacute;tait
+lev&eacute;e, les yeux dilat&eacute;s et farouches, pour &ocirc;ter son petit Pierre des
+mains d'Yves, qui voulait le relever. Il &eacute;tait tomb&eacute; sans crier, ce
+petit enfant, tout saisi d'&ecirc;tre bless&eacute; par son p&egrave;re; le sang coulait de
+son front et il ne disait rien. Marie, le tenant serr&eacute; contre sa
+poitrine, prit la clef dans son corsage, ouvrit d'une main et poussa la
+porte toute grande.. Yves la regardait, effray&eacute; &agrave; son tour;&mdash;elle
+s'&eacute;tait recul&eacute;e et lui criait:</p>
+
+<p>&laquo;Va-t'en! va-t'en! va-t'en!&raquo; </p>
+
+<p>Pauvre Yves,&mdash;voil&agrave; qu'il h&eacute;sitait &agrave; passer! Il cherchait &agrave; mieux
+comprendre. Cette porte qu'on lui ouvrait maintenant, il n'en voulait
+plus; il avait le sentiment vague que ce seuil allait &ecirc;tre quelque chose
+de funeste &agrave; franchir. Et puis ce sang qu'il voyait sur la figure de son
+fils et sur sa petite collerette.... Oui, il cherchait &agrave; mieux
+comprendre, &agrave; s'approcher d'eux. Il passait sa main sur ses tempes,
+sentant qu'il &eacute;tait ivre, faisant un grand effort pour d&eacute;m&ecirc;ler ce qui
+&eacute;tait arriv&eacute;.... Mon Dieu, non! Il ne pouvait pas; il ne comprenait
+plus.... L'alcool, ses amis qui l'attendaient en bas, c'&eacute;tait tout.</p>
+
+<p>Elle, lui r&eacute;p&eacute;tait toujours, en serrant son fils contre sa poitrine:</p>
+
+<p>&laquo;Va-t'en!... mais va-t'en!&raquo;</p>
+
+<p>Alors, tournant sur lui-m&ecirc;me, il prit l'escalier et s'en alla....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXIX" id="LXXIX"></a><a href="#table">LXXIX</a></h2>
+
+
+<p>&laquo;Tiens! C'est vous, Kermadec?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Kerjean.</p>
+
+<p>&mdash;Et, en bord&eacute;e, je parie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur Kerjean.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, cela se voyait &agrave; sa tenue.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, je croyais que vous &eacute;tiez mari&eacute;, Yves? C'est quelqu'un de
+Paimpol, le grand Lisbatz, je crois, qui m'avait cont&eacute; que vous &eacute;tiez
+p&egrave;re de famille.&raquo;</p>
+
+<p>Yves secoua ses &eacute;paules d'un mouvement d'insouciance m&eacute;chante, et dit:</p>
+
+<p>&laquo;S'il vous manquait du monde, Monsieur Kerjean,.... &Ccedil;a m'irait, &agrave; moi,
+de partir &agrave; votre bord.&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas la premi&egrave;re fois que ce capitaine Kerjean enr&ocirc;lait des
+d&eacute;serteurs. Il comprit. Il savait comment on les prend et ensuite
+comment on les m&egrave;ne. Son navire, la <i>Belle-Rose</i>, qui naviguait sous un
+pavillon d'Am&eacute;rique, partait le lendemain pour la Californie. Yves lui
+convenait; c'&eacute;tait une acquisition excellente pour un &eacute;quipage comme le
+sien.</p>
+
+<p>Ils s'isol&egrave;rent tous deux pour &eacute;baucher, &agrave; voix basse, leur trait&eacute;
+d'alliance.</p>
+
+<p>Cela se passait au port de commerce, le matin du second jour, apr&egrave;s sa
+fuite de chez lui.</p>
+
+<p>La veille, il avait &eacute;t&eacute; &agrave; Recouvrance, en rasant les murs, pour t&acirc;cher
+d'avoir des nouvelles de son petit Pierre. De loin, il l'avait aper&ccedil;u,
+qui regardait passer le monde &agrave; la fen&ecirc;tre, avec un petit bandeau sur
+son front. Alors il &eacute;tait revenu sur ses pas, suffisamment rassur&eacute;,
+dans son &eacute;garement d'ivresse qui durait encore; il &eacute;tait revenu sur ses
+pas pour &laquo;aller retrouver ses amis&raquo;.</p>
+
+<p>Ce matin-l&agrave;, il s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute; au jour, sous un hangar du quai o&ugrave; ses
+<i>amis</i> l'avaient couch&eacute;. L'ivresse &eacute;tait cette fois pass&eacute;e, bien
+compl&egrave;tement pass&eacute;e. Il faisait toujours ce m&ecirc;me beau temps d'octobre,
+frais et pur; les choses avaient leurs aspects habituels, comme si de
+rien n'&eacute;tait, et d'abord il songea avec attendrissement &agrave; son fils et &agrave;
+Marie, pr&ecirc;t &agrave; se lever pour aller les retrouver l&agrave;-bas et leur demander
+pardon. Il lui fallut un moment pour se rappeler tout, et se dire que
+c'&eacute;tait fini, qu'il &eacute;tait perdu....</p>
+
+<p>Retourner pr&egrave;s d'eux, maintenant?&mdash;Oh! non, jamais,&mdash;quelle honte!</p>
+
+<p>D'ailleurs, s'&ecirc;tre &eacute;chapp&eacute; du bord &eacute;tant puni de fers, et avoir ensuite
+couru bord&eacute;e trois jours, tout cela ne pouvait plus se racheter. Prendre
+encore ces m&ecirc;mes r&eacute;solutions, reprises vingt fois, faire encore ces
+m&ecirc;mes promesses, dire encore ces m&ecirc;mes mots de repentir... oh! non!
+assez! Il en avait un mauvais sourire de piti&eacute; et de d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Et puis sa femme lui avait dit: &laquo;Va-t'en!&raquo; il s'en souvenait bien, de
+son regard de haine, en lui montrant la porte. Il avait beau l'avoir
+mille fois m&eacute;rit&eacute;, il ne lui pardonnerait jamais cela, lui, habitu&eacute; &agrave;
+&ecirc;tre le seigneur et le ma&icirc;tre. Elle l'avait chass&eacute;; c'&eacute;tait bien, il
+&eacute;tait parti, il suivrait sa destin&eacute;e, elle ne le reverrait plus....</p>
+
+<p>Cette rechute aussi lui &eacute;tait plus r&eacute;pugnante, apr&egrave;s cette bonne p&eacute;riode
+de paix honn&ecirc;te, pendant laquelle il avait entrevu et compris une vie
+plus haute; ce retour de mis&egrave;re lui paraissait quelque chose de d&eacute;cisif
+et de fatal. &Agrave; ce moment, il s'aper&ccedil;ut qu'il &eacute;tait couvert de
+poussi&egrave;re, de boue, de souillures immondes, et il commen&ccedil;a de
+s'&eacute;pousseter, en redressant sa t&ecirc;te, qui s'animait peu &agrave; peu, &agrave; ce
+r&eacute;veil, d'une expression dure et d&eacute;daigneuse.</p>
+
+<p>&Ecirc;tre tomb&eacute; comme une brute sur son fils et avoir meurtri ce pauvre petit
+front!... Il se faisait tout &agrave; coup &agrave; lui-m&ecirc;me l'effet d'un mis&eacute;rable
+bien repoussant.</p>
+
+<p>Il brisait entre ses mains les planches d'une caisse qui tra&icirc;nait l&agrave;
+pr&egrave;s de lui, et, &agrave; demi-voix, apr&egrave;s un coup d'&oelig;il instinctif pour
+s'assurer qu'il &eacute;tait seul, il se disait, avec une esp&egrave;ce de rire
+moqueur, d'odieuses injures de matelot.</p>
+
+<p>Maintenant il &eacute;tait debout avec un air fier et m&eacute;chant.</p>
+
+<p>D&eacute;serter!... Si quelque navire pouvait l'emmener tout de suite!... Cela
+devait se trouver sur les quais; justement il y en avait beaucoup ce
+jour-l&agrave;. Oh! oui! &agrave; n'importe quel prix, d&eacute;serter, pour ne plus
+repara&icirc;tre!</p>
+
+<p>Sa d&eacute;cision venait d'&ecirc;tre prise avec une volont&eacute; implacable. Il marchait
+vers les navires, cambr&eacute;, la t&ecirc;te haute, l'ent&ecirc;tement breton dans ses
+yeux &agrave; demi ferm&eacute;s, dans ses sourcils fronc&eacute;s.</p>
+
+<p>Il se disait: &laquo;Je ne vaux rien, je le sais, je le savais, ils auraient
+d&ucirc; me laisser tous. J'ai essay&eacute; ce que j'ai pu, mais je suis fait ainsi
+et ce n'est pas ma faute.&raquo;</p>
+
+<p>Et il avait raison peut-&ecirc;tre: <i>ce n'&eacute;tait pas sa faute</i>. &Agrave; cet instant,
+il &eacute;tait irresponsable; il c&eacute;dait &agrave; des influences lointaines et
+myst&eacute;rieuses qui lui venaient de son sang; il subissait la loi
+d'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; de toute une famille, de toute une race.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXX" id="LXXX"></a><a href="#table">LXXX</a></h2>
+
+
+<p>&Agrave; deux heures, le m&ecirc;me jour, apr&egrave;s march&eacute; conclu, Yves ayant achet&eacute; des
+hardes de marin du commerce et chang&eacute; de costume clandestinement dans un
+cabaret du quai, monta &agrave; bord de la <i>Belle-Rose</i>. </p>
+
+<p>Il se mit &agrave; faire le tour de ce bateau, qui &eacute;tait mal tenu, qui avait
+des aspects de rudesse sauvage, mais qu'on sentait souple et fort,
+taill&eacute; pour la course et les hasards de mer.</p>
+
+<p>Aupr&egrave;s des navires de l'&eacute;tat, celui-ci semblait petit, court, et surtout
+vide: un air abandonn&eacute;, presque personne &agrave; bord; m&ecirc;me au mouillage,
+cette esp&egrave;ce de solitude serrait le c&oelig;ur. Trois ou quatre forbans
+&eacute;taient l&agrave;, qui r&ocirc;daient sur le pont; ils composaient tout l'&eacute;quipage et
+ils allaient devenir, pour des ann&eacute;es peut-&ecirc;tre, les seuls compagnons
+d'Yves.</p>
+
+<p>Ils commenc&egrave;rent par se d&eacute;visager, les uns les autres, avant de se
+parler.</p>
+
+<p>Tout le jour, dura ce m&ecirc;me beau temps ti&egrave;de et tranquille, cette sorte
+d'&eacute;t&eacute; m&eacute;lancolique d'arri&egrave;re-saison qui portait au recueillement.
+Maintenant le calme se faisait pour Yves sur l'irr&eacute;vocable de sa
+d&eacute;cision.</p>
+
+<p>On lui montra sa petite armoire, mais il n'avait presque rien &agrave; y
+mettre. Il se lava &agrave; grande eau fra&icirc;che, s'ajusta mieux, avec une
+certaine coquetterie, dans son costume nouveau; ce n'&eacute;tait plus cette
+livr&eacute;e de l'&eacute;tat qui lui avait souvent paru lourde; il se sentait libre,
+affranchi de tous ses liens pass&eacute;s, presque autant que par la mort. Il
+essayait de jouir de son ind&eacute;pendance.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, &agrave; la mar&eacute;e, la <i>Belle-Rose</i> devait partir. Yves
+flairait le large, la vie de mer qui allait recommencer, &agrave; la fa&ccedil;on
+nouvelle longtemps d&eacute;sir&eacute;e. Il y avait des ann&eacute;es que cette id&eacute;e de
+d&eacute;serter l'obs&eacute;dait d'une mani&egrave;re, et, &agrave; pr&eacute;sent, c'&eacute;tait une chose
+accomplie. Cela le relevait &agrave; ses propres yeux, d'avoir pris ce parti,
+cela le grandissait de se sentir hors la loi, il n'avait plus honte de
+se repr&eacute;senter devant sa femme, &agrave; pr&eacute;sent qu'il &eacute;tait d&eacute;serteur, et il
+se disait qu'il aurait le courage d'y aller ce soir, avant de partir, au
+moins pour lui porter l'argent qu'il avait re&ccedil;u.</p>
+
+<p>&Agrave; certains moments, quand la figure de son petit Pierre repassait devant
+ses yeux, son c&oelig;ur se d&eacute;chirait affreusement; ce navire, silencieux et
+vide, lui faisait l'effet d'une bi&egrave;re o&ugrave; il serait venu tout vivant
+s'ensevelir lui-m&ecirc;me, sa gorge s'&eacute;tranglait; un flot de larmes voulait
+monter, mais il le comprimait &agrave; temps, avec sa volont&eacute; dure, en pensant
+&agrave; autre chose; vite il se mettait &agrave; parler &agrave; ses amis nouveaux. Ils
+causaient de la fa&ccedil;on de man&oelig;uvrer avec si peu de monde, ou du jeu de
+ces grosses poulies qu'on avait multipli&eacute;es partout pour remplacer les
+bras des hommes et qui, &agrave; son avis, alourdissaient beaucoup le gr&eacute;ement
+de la <i>Belle-Rose</i>.</p>
+
+<p>Le soir, quand la nuit fut tomb&eacute;e, il alla &agrave; Recouvrance et monta sans
+bruit jusqu'&agrave; sa porte.</p>
+
+<p>Il &eacute;couta d'abord avant d'ouvrir; on n'entendait rien. Il entra
+timidement.</p>
+
+<p>Une lampe &eacute;tait allum&eacute;e sur la table. Son fils &eacute;tait tout seul, endormi.
+Il se pencha sur sa corbeille d'osier, qui sentait le nid de petit
+oiseau, et appuya la bouche tout doucement sur la sienne pour sentir
+encore une fois sa petite respiration douce, et puis il s'assit pr&egrave;s de
+lui et resta tranquille, afin d'avoir repris une figure calme quand sa
+femme rentrerait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXXI" id="LXXXI"></a><a href="#table">LXXXI</a></h2>
+
+
+<p>Derri&egrave;re lui, Marie &eacute;tait mont&eacute;e en tremblant; elle l'avait vu venir.</p>
+
+<p>Depuis deux jours, elle avait eu le temps d'envisager en face tous les
+aspects de malheur.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas voulu aller interroger les autres marins, comme font
+les pauvres femmes des coureurs de bord&eacute;e, pour apprendre d'eux si Yves
+&eacute;tait rentr&eacute; &agrave; son bord. Elle ne savait rien de lui, et elle attendait,
+se tenant pr&ecirc;te &agrave; tout.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre qu'il ne reviendrait pas; elle s'y &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;e comme au
+reste, et s'&eacute;tonnait d'y songer avec tant de sang froid. Dans ce cas,
+ses projets &eacute;taient faits; elle ne retournerait pas dans ce Toulven, de
+peur de revoir leur petite maison commenc&eacute;e, de peur aussi d'entendre
+chaque jour maudire le nom de son mari chez ses parents, qui la
+recueilleraient. Non, l&agrave;-bas, dans le pays de Go&euml;lo, il y avait une
+vieille femme qui ressemblait &agrave; Yves et dont les traits prenaient tout &agrave;
+coup pour elle une douceur tr&egrave;s grande. C'est &agrave; sa porte qu'elle irait
+frapper. Celle-l&agrave; serait indulgente pour lui, puisqu'elle &eacute;tait sa m&egrave;re.
+Elles pourraient parler sans haine de l'absent; elles vivraient l&agrave;, les
+deux abandonn&eacute;es, ensemble, et veilleraient sur le petit Pierre,
+r&eacute;unissant leurs efforts pour le garder, ce dernier, pour qu'au moins
+il ne f&ucirc;t pas marin.</p>
+
+<p>Et puis il lui semblait que, si, un jour, dans bien des ann&eacute;es
+peut-&ecirc;tre, Yves, d&eacute;serteur, voulait se rapprocher des siens, ce serait
+l&agrave;, dans ce petit coin de terre, &agrave; Plouherzel, qu'il reviendrait. Elle
+avait fait, la nuit d'avant, l'&eacute;trange r&ecirc;ve d'un retour d'Yves: cela se
+passait tr&egrave;s loin, dans les ann&eacute;es &agrave; venir, et elle-m&ecirc;me &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+vieille. Yves arrivait dans sa chaumi&egrave;re de Plouherzel, le soir, vieux
+lui aussi, chang&eacute;, mis&eacute;rable; il lui demandait pardon. Derri&egrave;re lui
+&eacute;taient entr&eacute;s Goulven et Gildas, ses fr&egrave;res, et <i>un autre Yves</i>, plus
+grand qu'eux tous, qui avait les cheveux tout blancs et qui tra&icirc;nait &agrave;
+ses jambes de longues franges de go&eacute;mon. La vieille m&egrave;re les accueillait
+de son visage dur. Elle demandait avec une voix tr&egrave;s sombre: </p>
+
+<p>&laquo;Comment se fait-il qu'ils soient tous ici? Mon mari pourtant a d&ucirc;
+mourir en mer, il y a d&eacute;j&agrave; plus de soixante ans.... Goulven est en
+Am&eacute;rique,.... Gildas dans son trou de cimeti&egrave;re.... Comment se fait-il
+qu'ils soient tous ici?&raquo;</p>
+
+<p>Alors Marie s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute;e de frayeur, comprenant qu'elle &eacute;tait
+entour&eacute;e de morts.</p>
+
+<p>Mais, ce soir, Yves &eacute;tait revenu vivant et jeune; elle avait reconnu
+dans l'obscurit&eacute; de la rue sa taille droite et son pas souple. &Agrave; l'id&eacute;e
+qu'elle allait le revoir et &ecirc;tre fix&eacute; sur son sort, tout son courage et
+tout ses projets l'avaient abandonn&eacute;e. Elle tremblait de plus en plus en
+montant cet escalier.... Peut-&ecirc;tre bien qu'il avait simplement pass&eacute; ces
+deux journ&eacute;es &agrave; bord et qu'il revenait comme de coutume, et que tout
+s'arrangerait encore une fois. Elle s'arr&ecirc;tait sur ces marches pour
+demander &agrave; Dieu que ce f&ucirc;t vrai, dans une pri&egrave;re rapide.</p>
+
+<p>Quand elle ouvrit la porte, il &eacute;tait bien l&agrave;, dans leur chambre, assis
+aupr&egrave;s du berceau et regardant son fils endormi.</p>
+
+<p>Lui, pauvre petit Pierre, dormait d'un bon sommeil paisible, ayant
+encore son bandeau sur le front, l&agrave; o&ugrave; le chenet de fer l'avait bless&eacute;.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle fut entr&eacute;e, p&acirc;le, son c&oelig;ur battant &agrave; grandes secousses qui
+lui faisaient mal, elle vit tout de suite qu'Yves n'avait pas bu
+d'alcool: il avait lev&eacute; les yeux sur elle et son regard &eacute;tait clair, et
+puis il les avait baiss&eacute;s vite et restait pench&eacute; sur son fils.</p>
+
+<p>&laquo;A-t-il eu beaucoup de mal?&raquo; demanda-t-il &agrave; demi-voix, lentement, avec
+une tranquillit&eacute; qui &eacute;tonnait et qui faisait peur.</p>
+
+<p>&laquo;Non, j'ai &eacute;t&eacute; chercher le m&eacute;decin pour le panser. Il a dit que &ccedil;a ne
+laisserait pas de marque. Il n'a pas du tout pleur&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Ils se tenaient l&agrave;, muets l'un devant l'autre, lui toujours assis pr&egrave;s
+de ce petit berceau, elle debout, blanche et tremblante. Ils ne s'en
+voulaient plus; ils s'aimaient peut-&ecirc;tre; mais maintenant l'irr&eacute;parable
+&eacute;tait accompli, et c'&eacute;tait trop tard. Elle regardait ce costume qu'elle
+ne lui avait jamais vu: un tricot de laine noir et un bonnet de drap.
+Pourquoi ces habits? Et ce paquet, pr&egrave;s de lui, par terre, d'o&ugrave; sortait
+un bout de col bleu? Il semblait renfermer ses effets de matelot,
+quitt&eacute;s &agrave; tout jamais, comme si le vrai Yves &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>Elle osa demander:</p>
+
+<p>&laquo;L'autre jour, tu es rentr&eacute; &agrave; bord?</p>
+
+<p>&mdash;Non!&raquo;</p>
+
+<p>Encore un silence. Elle sentait l'angoisse qui venait plus forte.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis trois jours, Yves, tu n'es pas rentr&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non!&raquo;</p>
+
+<p>Alors elle n'osa plus parler, ayant peur de comprendre la chose
+terrible; voulant retenir les minutes, m&ecirc;me ces minutes qui &eacute;taient
+faites d'incertitude et d'angoisse, parce qu'il &eacute;tait encore l&agrave;, lui,
+devant elle, peut-&ecirc;tre pour la derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, la question poignante sortit de ses l&egrave;vres:</p>
+
+<p>&laquo;Que comptes-tu faire, alors?&raquo;</p>
+
+<p>Et lui, &agrave; voix basse, simplement, avec cette tranquillit&eacute; des
+r&eacute;solutions implacables, laissa tomber ce mot lourd:</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;serter!&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;serter!... Oui, c'&eacute;tait bien ce qu'elle avait devin&eacute; depuis quelques
+secondes, en voyant ce costume chang&eacute;, ce petit paquet d'effets de
+matelot soigneusement pli&eacute;s dans un mouchoir. </p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait recul&eacute;e, sous le poids de ce mot, s'appuyant derri&egrave;re elle
+au mur avec ses mains, la gorge &eacute;trangl&eacute;e. D&eacute;serteur! Yves! perdu! Dans
+sa t&ecirc;te repassait l'image de Goulven, son fr&egrave;re, et des mers lointaines
+d'o&ugrave; les marins ne reviennent plus. Et, comme elle sentait son
+impuissance contre cette volont&eacute; qui l'&eacute;crasait, elle restait l&agrave;,
+an&eacute;antie.</p>
+
+<p>Yves s'&eacute;tait mis &agrave; lui parler, tr&egrave;s doucement, avec son calme sombre lui
+montrant le petit paquet d'effets qu'il avait apport&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, ma pauvre Marie, demain, quand mon navire sera parti, tu
+renverras cela d'abord, tu m'entends bien. On ne sait pas!... Si on me
+reprenait.... C'est toujours plus grave, emporter les effets de l'&eacute;tat!
+Et puis voil&agrave; d'abord les avances qu'on m'a donn&eacute;es.... Vous retournerez
+&agrave; Toulven.... Oh! Je t'enverrai de l'argent de l&agrave;-bas, tout ce que je
+gagnerai; tu comprends, il ne m'en faudra plus beaucoup &agrave; moi. Nous ne
+nous reverrons plus, mais tu ne seras pas trop malheureuse.... Tant que
+je vivrai.&raquo;</p>
+
+<p>Elle voulait l'entourer avec ses bras, le tenir de toutes ses forces,
+lutter, s'accrocher &agrave; lui quand il s'en irait, se faire plut&ocirc;t tra&icirc;ner
+jusque dans les escaliers, jusque dans la rue.... Mais non, quelque
+chose la clouait sur place: d'abord la conscience que tout serait
+inutile, et puis une dignit&eacute;, l&agrave;, devant leur fils endormi.... Et elle
+restait contre ce mur, sans un mouvement.</p>
+
+<p>Il avait pos&eacute; deux cents francs en grosses pi&egrave;ces d'argent sur leur
+table, pr&egrave;s de lui. C'&eacute;taient ses avances, tout ce qui lui restait, ses
+pauvres effets pay&eacute;s. Il la regardait maintenant d'un regard profond,
+tr&egrave;s doux, et il secouait avec sa manche de laine des larmes qui
+venaient de couler sur ses joues.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait tout ce qu'il avait &agrave; lui dire. Et, &agrave; pr&eacute;sent, c'&eacute;tait la
+minute supr&ecirc;me, c'&eacute;tait fini.</p>
+
+<p>Il se pencha encore une derni&egrave;re fois sur son fils, puis il redressa sa
+haute taille et se leva pour partir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXXII" id="LXXXII"></a><a href="#table">LXXXII</a></h2>
+
+
+
+<p>...La mer de Corail!&mdash;C'est aux antipodes de notre vieux monde.&mdash;Rien
+que le bleu immense.&mdash;Autour du navire qui file doucement, l'infini bleu
+d&eacute;ploie son cercle parfait. L'&eacute;tendue brille et miroite sous le soleil
+&eacute;ternel.</p>
+
+<p>Yves est l&agrave;, seul, port&eacute; tr&egrave;s haut dans l'air, par quelque chose qui
+oscille l&eacute;g&egrave;rement;&mdash;il passe, dans sa hune.</p>
+
+<p>Il regarde, sans voir, le cercle sans limite; il est comme fatigu&eacute;
+d'espace et de lumi&egrave;re. Ses yeux atones s'arr&ecirc;tent au hasard, car,
+partout, tout est pareil.</p>
+
+<p>Partout, tout est pareil.... C'est la grande splendeur inconsciente et
+aveugle des choses que les hommes croient faites pour eux. &Agrave; la surface
+des eaux courent des souffles vivifiants que personne ne respire; la
+chaleur et la lumi&egrave;re sont r&eacute;pandues sans mesure; toutes les sources de
+la vie sont ouvertes sur les solitudes silencieuses de la mer et les
+font &eacute;trangement resplendir.</p>
+
+<p>...L'&eacute;tendue brille et miroite sous le soleil &eacute;ternel. Le grand
+flamboiement de midi tombe dans le d&eacute;sert bleu comme une magnificence
+inutile et perdue. Maintenant, Yves croit distinguer l&agrave;-bas une tra&icirc;n&eacute;e
+moins bleue, et il y concentre son attention, &eacute;gar&eacute;e tout &agrave; l'heure dans
+la monotonie &eacute;tincelante et tranquille; c'est sans doute la mer qui
+s'&eacute;miette l&agrave; sur des blancheurs de corail, qui brise sur des &icirc;les
+inconnues, &agrave; fleur d'eau, qu'aucune carte n'a jamais indiqu&eacute;es.</p>
+
+<p>...Comme c'est loin, la Bretagne!&mdash;et les chemins verts de Toulven!&mdash;et
+son fils!...</p>
+
+<p>Yves est sorti de sa r&ecirc;verie et il regarde, la main &eacute;tendue au-dessus de
+ses yeux, cette lointaine tra&icirc;n&eacute;e qui blanchit toujours.</p>
+
+<p>...Il n'a pas l'air d'un d&eacute;serteur, car il porte encore le grand col
+bleu des matelots. Maintenant, il a tr&egrave;s bien vu ces brisants et ce
+corail, et, en se penchant un peu dans le vide, il crie pour ceux qui
+sont en bas: &laquo;Des r&eacute;cifs par b&acirc;bord!&raquo;</p>
+
+<p>...Non, Yves n'a pas d&eacute;sert&eacute;, car le navire qui le porte est le
+<i>Primauguet</i>, de la marine de guerre.</p>
+
+<p>Il n'a pas d&eacute;sert&eacute;, car il est toujours aupr&egrave;s de moi, et, quand il a
+annonc&eacute; de l&agrave;-haut l'approche de ces r&eacute;cifs, c'est moi qui monte le
+trouver dans sa hune, pour les reconna&icirc;tre avec lui.</p>
+
+<p>&Agrave; Brest, ce mauvais jour o&ugrave; il avait voulu nous quitter, je l'avais vu
+passer, en d&eacute;serteur, portant ses effets de matelot si bien pli&eacute;s dans
+un mouchoir, et je l'avais suivi de loin jusqu'&agrave; Recouvrance. J'avais
+laiss&eacute; monter Marie, puis j'&eacute;tais mont&eacute;, moi aussi, apr&egrave;s eux, et, en
+sortant, il m'avait trouv&eacute; l&agrave;, en travers de sa porte, lui barrant le
+passage avec mes bras &eacute;tendus,&mdash;comme jadis &agrave; Toulven. Seulement, cette
+fois, il ne s'agissait plus d'arr&ecirc;ter un caprice d'enfant, mais
+d'engager une lutte supr&ecirc;me avec lui.</p>
+
+<p>Elle avait &eacute;t&eacute; longue et cruelle, cette lutte, et je m'&eacute;tais senti bien
+pr&egrave;s de perdre courage, de l'abandonner &agrave; la destin&eacute;e sombre qui
+l'emportait. Et puis elle s'&eacute;tait termin&eacute;e brusquement par de bonnes
+larmes qu'il avait vers&eacute;es, des larmes qui avaient besoin de couler
+depuis deux jours,&mdash;et qui ne pouvaient pas, tant ses yeux &eacute;taient durs
+&agrave; ce genre de faiblesse.&mdash;Alors on lui avait mis sur ses genoux son
+petit Pierre, qui venait de se r&eacute;veiller; il ne lui en voulait pas du
+tout, lui, le petit Pierre, il lui avait tout de suite pass&eacute; les bras
+autour du cou. Et Yves avait fini par me dire:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, oui, fr&egrave;re, je ferai tout ce que vous me direz de faire. Mais,
+n'importe comment, vous voyez bien qu'&agrave; pr&eacute;sent, je suis perdu...&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait tr&egrave;s grave, en effet, et je ne savais plus moi-m&ecirc;me quel parti
+prendre:&mdash;une esp&egrave;ce de r&eacute;bellion, s'&ecirc;tre esquiv&eacute; du bord &eacute;tant d&eacute;j&agrave;
+puni des fers, et trois jours d'absence! J'avais &eacute;t&eacute; sur le point de
+leur dire, apr&egrave;s les avoir fait s'embrasser: &laquo;D&eacute;sertez tous les deux,
+tous les trois, mes chers amis; car il est bien tard &agrave; pr&eacute;sent pour
+mieux faire: qu'Yves s'en aille sur sa <i>Belle-Rose</i>, et vous vous
+rejoindrez en Am&eacute;rique.&raquo;</p>
+
+<p>Mais non, c'&eacute;tait trop affreux cela, abandonner &agrave; jamais la terre
+bretonne, et la petite maison de Toulven, et les pauvres vieux parents!</p>
+
+<p>Alors, en tremblant un peu de ma responsabilit&eacute;, j'avais pris la
+d&eacute;cision contraire: rendre le soir m&ecirc;me les avances touch&eacute;es, d&eacute;gager
+Yves des mains de ce capitaine Kerjean, et, d&egrave;s le lendemain matin,
+aussit&ocirc;t le port ouvert, le remettre &agrave; la justice maritime. Des jours
+p&eacute;nibles avaient suivi, jours de d&eacute;marches et d'attente, et enfin, avec
+beaucoup de bienveillance, la chose avait &eacute;t&eacute; ainsi r&eacute;gl&eacute;e: un mois de
+fers et six mois de suspension de son grade de quartier-ma&icirc;tre, avec
+retour &agrave; la paye de simple matelot.</p>
+
+<p>Voil&agrave; comment mon pauvre Yves, reparti avec moi sur ce <i>Primauguet</i>, se
+retrouvait dans la hune, encore gabier comme devant, et faisant son rude
+m&eacute;tier d'autrefois.</p>
+
+<p>Debout tous les deux sur la vergue de misaine, le corps pench&eacute; en dehors
+dans le vide, mettant une main au-dessus de nos yeux, et, de l'autre,
+nous tenant &agrave; des cordages, nous regardions ensemble, au fond des
+resplendissantes solitudes bleues, ces brisants qui blanchissaient
+toujours; leur bruissement continu &eacute;tait comme un son lointain d'orgues
+d'&eacute;glise au milieu du silence de la mer.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien une grande &icirc;le de corail qu'aucun navigateur n'avait encore
+relev&eacute;e, elle &eacute;tait mont&eacute;e lentement des profondeurs d'en dessous;
+pendant des si&egrave;cles et des si&egrave;cles, elle avait pouss&eacute; avec patience ses
+rameaux de pierre; elle n'&eacute;tait encore qu'une immense couronne d'&eacute;cume
+blanche faisant, au milieu des plus grands calmes de la mer, un bruit de
+chose vivante, une sorte de mugissement myst&eacute;rieux et &eacute;ternel.</p>
+
+<p>Partout ailleurs, l'&eacute;tendue bleue &eacute;tait uniforme, saine, profonde,
+infinie; on pouvait continuer la route.</p>
+
+<p>&laquo;Tu as gagn&eacute; <i>la double</i>, fr&egrave;re&raquo;, dis-je &agrave; Yves.</p>
+
+<p>Je voulais dire: la double ration de vin au d&icirc;ner de l'&eacute;quipage. &Agrave; bord,
+cette <i>double</i> est toujours la r&eacute;compense des matelots qui ont annonc&eacute;
+les premiers une terre ou un danger,&mdash;de ceux encore qui ont pris un rat
+sans l'aide des pi&egrave;ges,&mdash;ou bien qui ont su s'habiller plus coquettement
+que les autres &agrave; l'inspection du dimanche.</p>
+
+<p>Yves sourit, mais comme quelqu'un qui retrouve tout &agrave; coup un souvenir
+triste:</p>
+
+<p>&laquo;Vus savez bien qu'&agrave; pr&eacute;sent, le vin et moi.... Oh! mais &ccedil;a ne fait
+rien, il faut me la faire donner, les gabiers de mon plat la boiront
+toujours...&raquo;</p>
+
+<p>En effet, depuis qu'une fois il avait renvers&eacute; son petit Pierre sur les
+chenets de la chemin&eacute;e, l&agrave;-bas, &agrave; Brest, il buvait de l'eau. Il avait
+jur&eacute; cela sur cette ch&egrave;re petite t&ecirc;te bless&eacute;e, et c'&eacute;tait le premier
+serment solennel de sa vie.</p>
+
+<p>Nous causions l&agrave; tous deux, dans le bon air pur et vierge, au milieu des
+voiles l&eacute;g&egrave;rement tendues, bien blanches sous le soleil, quand un coup
+de sifflet partit d'en bas, un coup de sifflet tr&egrave;s particulier, qui
+voulait dire, en langage de bord: &laquo;On demande le chef de la hune de
+misaine; qu'il descende bien vite!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Yves, le chef de la hune de misaine; il descendit quatre &agrave;
+quatre pour voir ce qu'on lui voulait.&mdash;Le commandant en second le
+demandait chez lui;&mdash;et, moi, je savais bien pourquoi.</p>
+
+<p>Dans ces mers si lointaines et si tranquilles o&ugrave; nous naviguions, les
+matelots se trouvaient tous un peu brouill&eacute;s avec les saisons, avec les
+mois, avec les jours; la notion des dur&eacute;es se perdait pour eux dans la
+monotonie du temps.</p>
+
+<p>En effet, l'&eacute;t&eacute;, l'hiver, on n'en a plus conscience; on ne les sait
+plus, car les climats sont chang&eacute;s. M&ecirc;me les choses de la nature ne
+viennent plus les indiquer; c'est toujours l'eau infinie, toujours les
+planches, et, au printemps, rien ne verdit.</p>
+
+<p>Yves avait repris sans peine son existence d'autrefois, ses habitudes de
+gabier, sa vie de la hune, &agrave; peine v&ecirc;tu, au vent et au soleil, avec son
+couteau et son <i>amarrage</i>. Il n'avait plus compt&eacute; ses jours parce qu'ils
+&eacute;taient tous pareils, confondus par la r&eacute;gularit&eacute; des quarts, par
+l'alternance d'un soleil toujours chaud avec des nuits toujours pures.
+Il avait accept&eacute; ce temps d'exil sans le mesurer.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait aujourd'hui m&ecirc;me que ses six mois de punition expiraient,
+et le commandant avait &agrave; lui dire de reprendre ses galons, son sifflet
+d'argent et son autorit&eacute; de quartier-ma&icirc;tre. Il le lui dit m&ecirc;me
+amicalement, avec une poign&eacute;e de main; car Yves, tant qu'avait dur&eacute; sa
+peine, s'&eacute;tait montr&eacute; exemplaire de conduite et de courage, et jamais
+hune n'avait &eacute;t&eacute; tenue comme la sienne.</p>
+
+<p>Yves revint me trouver avec une bonne figure heureuse:</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi ne m'aviez-vous pas dit que c'&eacute;tait aujourd'hui?&raquo;</p>
+
+<p>On lui avait promis que, s'il continuait, sa punition serait m&ecirc;me
+bient&ocirc;t oubli&eacute;e.&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment ce serment qu'il avait fait sur la t&ecirc;te
+meurtrie de son petit Pierre, &agrave; la fin de la soir&eacute;e terrible, lui
+r&eacute;ussissait au del&agrave; de son espoir....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXXIII" id="LXXXIII"></a><a href="#table">LXXXIII</a></h2>
+
+
+<p>L'apr&egrave;s-midi du m&ecirc;me jour, Yves est dans ma chambre, qui se d&eacute;p&ecirc;che, qui
+se d&eacute;p&ecirc;che avant la nuit de remettre des galons sur ses manches,
+toujours dr&ocirc;le, avec son grand air de forban, quand il est occup&eacute; &agrave;
+coudre.</p>
+
+<p>Ils ne sont plus tr&egrave;s beaux, ses pauvres v&ecirc;tements, ils ont beaucoup
+servi. C'est qu'il n'&eacute;tait pas riche en quittant Brest, avec cette
+r&eacute;duction de paye; et, pour ne pas entamer son <i>d&eacute;compte</i>, il n'a pas
+voulu prendre trop d'effets au <i>magasin</i>. Mais ils sont si propres, les
+petites pi&egrave;ces sont si bien mises les unes sur les autres, &agrave; chaque
+coude, &agrave; chaque bas de manche, que cela peut tr&egrave;s bien passer. Ces
+galons neufs leur donnent m&ecirc;me un certain lustre de jeunesse.
+D'ailleurs, Yves a bonne tournure avec n'importe quoi; et puis, comme
+on est tr&egrave;s peu v&ecirc;tu &agrave; bord, en ne les mettant que rarement, ils
+pourront certainement finir la campagne. Quant &agrave; de l'argent, Yves n'en
+a pas; il en oublie m&ecirc;me l'usage et la valeur, comme il arrive souvent
+aux marins,&mdash;car il <i>d&eacute;l&egrave;gue</i> &agrave; sa femme, &agrave; Brest, <i>sa solde et ses
+chevrons</i>, tout ce qu'il gagne.</p>
+
+<p>La nuit venue, son ouvrage est achev&eacute;; il le plie avec soin, et balaye
+ensuite les petits bouts de fil qu'il a pu faire tomber dans ma chambre.
+Puis il s'informe tr&egrave;s exactement du mois et de la date, allume une
+bougie et se met &agrave; &eacute;crire.</p>
+
+<p>&laquo;En mer, &agrave; bord du <i>Primauguet</i>, 23 avril 1882.</p>
+
+<p>&raquo;Ch&egrave;re &eacute;pouse, &laquo;je t'&eacute;cris ces quelques mots &agrave; l'avance aujourd'hui,
+dans la chambre de M. Pierre. Je les mettrai &agrave; la poste le mois
+prochain, quand nous toucherons aux &icirc;les Hawa&iuml; (un pays.... Je suis s&ucirc;r,
+que tu ne sais pas trop o&ugrave; il se trouve).</p>
+
+<p>&raquo;C'est pour te dire que j'ai repris mes galons aujourd'hui, et que tu
+peux &ecirc;tre tranquille, ils ne repartiront plus; je les ai <i>cousus
+solides</i> &agrave; pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>&raquo;Ch&egrave;re &eacute;pouse, cela me prouve pourtant qu'il n'y a que juste six mois
+pass&eacute;s depuis notre d&eacute;part, et alors nous ne sommes pas encore pr&egrave;s de
+nous revoir.&mdash;Pour moi, j'aurais pourtant d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s h&acirc;te d'aller faire
+un tour &agrave; Toulven, pour te donner la main &agrave; installer notre maison; et
+encore, ce n'est pas tout &agrave; fait pour cela, tu penses, mais c'est
+surtout pour rester quelque temps avec toi, et voir notre petit Pierre
+courir un peu. Il faudra bien qu'on me donne une grande permission
+quand nous reviendrons, au moins quinze ou vingt jours; peut-&ecirc;tre m&ecirc;me
+que je n'aurai pas assez avec vingt, et que je demanderai jusqu'&agrave;
+trente.</p>
+
+<p>&raquo;Ch&egrave;re Marie, je te dirai pourtant que je suis tr&egrave;s heureux &agrave; bord,
+surtout d'avoir pu repartir pour ces mers-ci avec M. Pierre; c'&eacute;tait ce
+que je demandais depuis bien longtemps. C'est une si belle campagne, et
+puis tout &agrave; fait &eacute;conomique, pour moi qui ai bien besoin de ramasser
+beaucoup d'argent comme tu sais. Peut-&ecirc;tre que je serai propos&eacute; pour
+<i>second</i> avant de d&eacute;barquer, vu que je suis tr&egrave;s bien avec tous les
+officiers.</p>
+
+<p>&raquo;J'ai aussi &agrave; t'apprendre que les poissons volants...&raquo;</p>
+
+<p>Crac!... Sur le pont, on siffle: <i>En haut tout le monde!</i> pour le ris de
+chasse; Yves se sauve; et jamais personne n'a su la fin de cette
+histoire de poissons.</p>
+
+<p>Il a conserv&eacute; avec sa femme sa mani&egrave;re enfantine d'&ecirc;tre et d'&eacute;crire.
+Avec moi, c'est chang&eacute;, et il est devenu un nouvel Yves, plus compliqu&eacute;
+et plus raffin&eacute; que celui d'autrefois.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXXIV" id="LXXXIV"></a><a href="#table">LXXXIV</a></h2>
+
+
+<p>La nuit qui suit est claire et d&eacute;licieuse. Nous allons tout doucement,
+dans la Mer De Corail, par une petite brise ti&egrave;de, avan&ccedil;ant avec
+pr&eacute;caution, de peur de rencontrer les &icirc;les blanches, &eacute;coutant le
+silence, de peur d'entendre bruire les r&eacute;cifs.</p>
+
+<p>De minuit &agrave; quatre heures du matin, le temps du quart se passe &agrave; veiller
+au milieu de ces grandes paix &eacute;tranges des eaux australes.</p>
+
+<p>Tout est d'un bleu vert, d'un <i>bleu nuit</i>, d'une couleur de profondeur;
+la lune, qui se tient d'abord tr&egrave;s haut, jette sur la mer des petits
+reflets qui dansent, comme si partout, sur les immenses plaines vides,
+des mains myst&eacute;rieuses agitaient sans bruit des milliers de petits
+miroirs.</p>
+
+<p>Les demi-heures s'en vont l'une apr&egrave;s l'autre, tranquilles, la brise
+&eacute;gale, les voiles tr&egrave;s l&eacute;g&egrave;rement tendues. Les matelots de quart, en
+v&ecirc;tements de toile, dorment &agrave; plat pont, par rang&eacute;es, couch&eacute;s sur le
+m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute; tous, embo&icirc;t&eacute;s les uns dans les autres, comme des s&eacute;ries de
+momies blanches.</p>
+
+<p>&Agrave; chaque demi-heure, on tressaille en entendant la cloche qui vibre; et
+alors deux voix viennent de l'avant du navire, chantant d'une apr&egrave;s
+l'autre, sur une sorte de rythme lent: &laquo;Ouvre l'&oelig;il au bossoir....
+Tribord!&raquo; dit l'une. &laquo;Ouvre l'&oelig;il au bossoir.... B&acirc;bord!&raquo; r&eacute;pond
+l'autre. On est surpris par ce bruit, qui para&icirc;t une clameur effrayante
+dans tout ce silence, et puis les vibrations des voix et de la cloche
+tombent, et on n'entend plus rien.</p>
+
+<p>Cependant la lune s'abaisse lentement, et sa lumi&egrave;re bleue se ternit;
+maintenant elle est plus pr&egrave;s des eaux et y dessine une grande lueur
+allong&eacute;e qui tra&icirc;ne. </p>
+
+<p>Elle devient plus jaune, &eacute;clairant &agrave; peine, comme une lampe qui meurt.</p>
+
+<p>Lentement elle se met &agrave; grandir, &agrave; grandir, d&eacute;mesur&eacute;e, et puis elle
+devient rouge, se d&eacute;forme, s'enfonce, &eacute;trange, effrayante. On ne sait
+plus ce qu'on voit: &agrave; l'horizon, c'est un grand feu terne, sanglant.
+C'est trop grand pour &ecirc;tre la lune, et puis maintenant des choses
+lointaines se dessinent devant en grandes ombres noires: des tours
+colossales, des montagnes &eacute;boul&eacute;es, des palais, des Babels!</p>
+
+<p>On sent comme un voile de t&eacute;n&egrave;bres s'appesantir sur les sens; la notion
+du r&eacute;el est perdue. Il vous vient comme l'impression de cit&eacute;s
+apocalyptiques, de nu&eacute;es lourdes de sang, de mal&eacute;dictions suspendues.
+C'est la conception des &eacute;pouvantes gigantesques, des an&eacute;antissements
+chaotiques, des fins de monde....</p>
+
+<p>Une minute de sommeil int&eacute;rieur qui vient de passer, malgr&eacute; toute
+volont&eacute;; un r&ecirc;ve de dormeur debout qui s'est envol&eacute; tr&egrave;s vite.</p>
+
+<p>Mirage!... &Agrave; pr&eacute;sent, c'est fini, et la lune est couch&eacute;e. Il n'y avait
+rien l&agrave;-bas que la mer infinie, et les vapeurs errantes, annon&ccedil;ant
+l'approche du matin; maintenant que la lune n'est plus derri&egrave;re, on ne
+les distingue m&ecirc;me pas. Tout vient de s'&eacute;vanouir, et on retrouve la
+nuit, la vraie nuit, toujours pure et tranquille.</p>
+
+<p>Ils sont bien loin de nous, ces pays de l'apocalypse; car nous sommes
+dans la Mer De Corail, sur l'autre face du monde, et il n'y a rien ici
+que le cercle immense, le miroir illimit&eacute; des eaux....</p>
+
+<p>Un timonier est all&eacute; regarder l'heure &agrave; la montre. Par d&eacute;f&eacute;rence pour
+la lune, il doit noter, sur ce grand registre toujours ouvert, qui est
+le <i>journal du bord</i>, l'instant tr&egrave;s pr&eacute;cis auquel elle s'est couch&eacute;e.</p>
+
+<p>Puis il revient pour me dire:</p>
+
+<p>&laquo;Capitaine, il est l'heure de <i>r&eacute;veiller au quart</i>.&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;! D&eacute;j&agrave; finies mes quatre heures de nuit,&mdash;et l'officier de rel&egrave;ve
+qui va bient&ocirc;t para&icirc;tre.</p>
+
+<p>Je commande:</p>
+
+<p>&laquo;Chefs et chargeurs &agrave; r&eacute;veiller au quart!&raquo; </p>
+
+<p>Alors, quelques-uns de ceux qui dormaient &agrave; plat pont comme des momies
+blanches se l&egrave;vent en &eacute;veillent quelques autres; ils partent toute une
+bande, et descendent. Et puis on entend en bas, dans le faux pont, une
+vingtaine de voix chanter l'une apr&egrave;s l'autre,&mdash;en cascade comme on fait
+pour <i>fr&egrave;re Jacques</i>,&mdash;une sorte d'air tr&egrave;s ancien, qui est joyeux et
+moqueur.</p>
+
+<p>Ils chantent:</p>
+
+<p>&laquo;As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout, debout,
+debout!... As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout,
+debout, debout!...&raquo;</p>
+
+<p>Ils vont et viennent, courb&eacute;s sous les hamacs suspendus, et, en passant,
+secouent les dormeurs &agrave; grands coups d'&eacute;paule.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, je commande, inexorable:</p>
+
+<p>&laquo;En haut, les tribordais, &agrave; l'appel!&raquo;</p>
+
+<p>Et ils montent, demi-nus; il y en a qui b&acirc;illent, d'autres qui
+s'&eacute;tirent, qui tr&eacute;buchent. Ils se rangent par groupes &agrave; leur poste,
+pendant qu'un homme, avec un fanal, les regardant sous le nez, les
+compte. Les autres, qui dormaient sur le pont, vont aller en bas se
+coucher &agrave; leur place.</p>
+
+<p>Yves est mont&eacute;, lui aussi, avec ces tribordais qu'on vient de r&eacute;veiller.
+Je reconnais bien son coup de sifflet, que je n'avais plus entendu
+depuis une ann&eacute;e. Et puis je reconnais sa voix, qui r&eacute;sonne et commande
+pour la premi&egrave;re fois sur le pont du <i>Primauguet</i>.</p>
+
+<p>Alors je l'appelle tr&egrave;s officiellement par son titre, qu'on vient de lui
+rendre: &laquo;Ma&icirc;tre de quart!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait seulement pour lui donner une poign&eacute;e de main, lui souhaiter
+bienvenue et bonne fin de nuit avant de m'en aller dormir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXXV" id="LXXXV"></a><a href="#table">LXXXV</a></h2>
+
+
+<p>&laquo;Hale le bout &agrave; bord, Goulven!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dans un accostage difficile. Je venais, avec un canot du
+<i>Primauguet</i>, aborder un b&acirc;timent baleinier d'allures suspectes, qui ne
+portait aucun pavillon.</p>
+
+<p>Dans l'oc&eacute;an austral, toujours; aupr&egrave;s de l'&icirc;le Tonga-Tabou, du c&ocirc;t&eacute; du
+vent.&mdash;Le <i>Primauguet</i>, lui, &eacute;tait mouill&eacute; dans une baie de l'&icirc;le, en
+dedans de la ligne des r&eacute;cifs, &agrave; l'abri du corail. L'autre, le
+baleinier, s'&eacute;tait tenu au large, presque en pleine mer, comme pour
+rester pr&ecirc;t &agrave; fuir, et la houle &eacute;tait forte autour de lui.</p>
+
+<p>On m'envoyait en corv&eacute;e pour le reconna&icirc;tre, pour l'<i>arraisonner</i>, comme
+on dit dans notre m&eacute;tier.</p>
+
+<p>&laquo;Hale &agrave; bord, Goulven! hale!&raquo;</p>
+
+<p>Je levai la t&ecirc;te vers l'homme qui s'appelait Goulven; c'&eacute;tait lui qui,
+du haut du navire &eacute;quivoque, tenait l'amarre qu'on venait de me lancer.
+Et je fus saisi de cette figure, de ce regard d&eacute;j&agrave; connu; c'&eacute;tait un
+autre Yves, moins jeune, encore plus basan&eacute; et plus athl&eacute;tique
+peut-&ecirc;tre,&mdash;les traits plus durs, ayant plus souffert;&mdash;mais il avait
+tellement ses yeux, son regard, que c'&eacute;tait comme un d&eacute;doublement de
+lui-m&ecirc;me qui m'impressionnait.</p>
+
+<p>Quelquefois j'avais pens&eacute;, en effet, que nous pourrions le rencontrer,
+ce fr&egrave;re Goulven, sur quelqu'un de ces baleiniers que nous trouvions, de
+loin en loin, dans les mouillages du Grand-Oc&eacute;an, et que nous
+<i>arraisonnions</i> quand ils avaient mauvais air. </p>
+
+<p>J'allai &agrave; lui d'abord, sans m'inqui&eacute;ter du capitaine, qui &eacute;tait un
+&eacute;norme Am&eacute;ricain, &agrave; t&ecirc;te de pirate, avec une longue barbe &eacute;paisse comme
+le go&eacute;mon. J'entrais l&agrave; comme en pays conquis, et les convenances
+m'importaient peu.</p>
+
+<p>&laquo;C'est vous, Goulven Kermadec?&raquo;</p>
+
+<p>Et d&eacute;j&agrave; je m'avan&ccedil;ais en lui tendant la main, tant j'en &eacute;tais s&ucirc;r. Mais
+lui blanchit sous son h&acirc;le brun, et recula. Il avait peur.</p>
+
+<p>Et, par un mouvement sauvage, je le vis qui rassemblait ses poings,
+raidissait ses muscles, comme pour r&eacute;sister quand m&ecirc;me, dans une lutte
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>Pauvre Goulven! Cette surprise de m'entendre dire son nom,&mdash;et puis mon
+uniforme,&mdash;et les seize matelots arm&eacute;s qui m'accompagnaient! Il avait
+cru que je venais, au nom de la loi fran&ccedil;aise, pour le reprendre, et il
+&eacute;tait comme Yves, s'exasp&eacute;rant devant la force.</p>
+
+<p>Il fallut un moment pour l'apprivoiser; et puis, quand il sut que son
+<i>petit fr&egrave;re</i> &eacute;tait devenu le mien, et qu'il &eacute;tait l&agrave;, sur le navire de
+guerre, il me demanda pardon de sa peur avec ce m&ecirc;me bon sourire que je
+connaissais d&eacute;j&agrave; chez Yves.</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage avait singuli&egrave;re mine. Le navire lui-m&ecirc;me avait les allures
+et la tenue d'un bandit. Tout l&eacute;ch&eacute;, &eacute;raill&eacute; par la mer, depuis trois
+ans qu'il errait dans les houles du Grand-Oc&eacute;an sans avoir touch&eacute; aucune
+terre civilis&eacute;e,&mdash;mais solide encore, et taill&eacute; pour la route. Dans ses
+haubans, depuis le bas jusqu'en haut, &agrave; chaque enfl&eacute;chure, pendaient
+des fanons de baleine pareils &agrave; de longues franges noires; on e&ucirc;t dit
+qu'il avait pass&eacute; sous l'eau et s'&eacute;tait couvert d'une chevelure
+d'algues.</p>
+
+<p>En dedans, il &eacute;tait charg&eacute; des graisses et des huiles des corps de
+toutes ces grosses b&ecirc;tes qu'il avait chass&eacute;es. Il y en avait pour une
+fortune, et le capitaine comptait bient&ocirc;t retourner en Am&eacute;rique, en
+Californie, o&ugrave; &eacute;tait son port.</p>
+
+<p>Un &eacute;quipage m&ecirc;l&eacute;: deux Fran&ccedil;ais, deux Am&eacute;ricains, trois Espagnols, un
+Allemand, un mousse indien, et un Chinois pour la cuisine. Plus une
+<i>chola</i> du P&eacute;rou,&mdash;&agrave; demi nue comme les hommes,&mdash;qui &eacute;tait la femme du
+capitaine, et qui allaitait un enfant de deux mois con&ccedil;u et n&eacute; sur la
+mer.</p>
+
+<p>Le logement de cette famille, &agrave; l'arri&egrave;re, avait des murailles de ch&ecirc;ne
+&eacute;paisses comme des remparts, et des portes bard&eacute;es de fer. Au dedans,
+c'&eacute;tait un arsenal de revolvers, et de coups-de-poing, et de casse-t&ecirc;te.
+Les pr&eacute;cautions &eacute;taient prises; on pouvait, en cas de besoin, tenir l&agrave;
+un si&egrave;ge contre tout l'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>D'ailleurs, des papiers en r&egrave;gle. On n'avait pas hiss&eacute; de pavillon parce
+qu'on n'en avait plus; les cafards avaient mang&eacute; le dernier, dont on me
+fit voir les lambeaux en s'excusant; il &eacute;tait bien aux couleurs
+d'Am&eacute;rique, ray&eacute; blanc et rouge, avec le <i>yak</i> &eacute;toil&eacute;. Rien &agrave; dire;
+c'&eacute;tait, en somme, correct.</p>
+
+<p>...Goulven me demandait si je connaissais Plouherzel; et alors je lui
+contais que j'avais dormi une nuit sous le toit de sa vieille m&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Et vous, dis-je, n'y reviendrez-vous jamais?&raquo;</p>
+
+<p>Il souffrait encore, et tr&egrave;s cruellement, &agrave; ce souvenir; je le voyais
+bien.</p>
+
+<p>&laquo;C'est trop tard &agrave; pr&eacute;sent. Il y aurait ma punition &agrave; faire &agrave; l'&eacute;tat, et
+je suis mari&eacute; en Californie, j'ai deux enfants &agrave; Sacramento.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous venir avec moi voir Yves?</p>
+
+<p>&mdash;Venir avec vous?&raquo; r&eacute;p&eacute;ta-t-il bas, d'une voix sombre, comme tr&egrave;s
+&eacute;tonn&eacute; de ce que je lui proposais. &laquo;Venir avec vous?... mais vous savez
+bien... que je suis d&eacute;serteur, moi?&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, il &eacute;tait tellement Yves, il avait dit cela tellement comme
+lui, qu'il me fit mal.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s tout, je comprenais ses craintes d'homme libre et jaloux de sa
+libert&eacute;; je respectais ses terreurs de la terre fran&ccedil;aise,&mdash;car c'est
+une terre fran&ccedil;aise que le pont d'un navire de guerre;&mdash;&agrave; bord du
+<i>Primauguet</i>, on &eacute;tait en droit de le reprendre, c'&eacute;tait la loi.</p>
+
+<p>&laquo;Au moins, dis-je, avez-vous envie de le voir?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai envie de le voir!... mon pauvre petit Yves!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c'est bien, je vous l'am&egrave;nerai. Quand il viendra, je vous
+demande seulement de lui conseiller d'&ecirc;tre sage. Vous me comprenez....
+Goulven?&raquo; </p>
+
+<p>Ce fut lui alors qui me prit la main, et la serra dans les siennes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXXVI" id="LXXXVI"></a><a href="#table">LXXXVI</a></h2>
+
+
+<p>J'avais accept&eacute; de d&icirc;ner le lendemain chez ce capitaine baleinier. Nous
+nous &eacute;tions convenus &agrave; merveille. Il n'avait rien de la mani&egrave;re des
+hommes polic&eacute;s, mais il n'&eacute;tait nullement banal. Et puis, surtout,
+c'&eacute;tait le seul moyen pour moi d'amener Yves &agrave; son bord.</p>
+
+<p>Je m'attendais un peu le lendemain matin, au jour, &agrave; trouver le
+baleinier disparu, envol&eacute; pendant la nuit comme un oiseau sauvage. Mais
+non, on le voyait l&agrave;-bas &agrave; son poste, au large, avec toutes ses franges
+noires dans ses haubans, se d&eacute;tachant sur le grand miroir circulaire des
+eaux, qui &eacute;taient ce jour-l&agrave; immobiles, et lourdes, et polies, comme des
+coul&eacute;es d'argent.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait s&eacute;rieux, cette invitation, et on m'attendait. Par pr&eacute;caution, le
+commandant avait voulu que les canotiers qui me m&egrave;neraient fussent arm&eacute;s
+et restassent l&agrave;, tout le temps avec moi. Justement cela tombait &agrave;
+merveille pour Yves, et je le pris comme patron.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXXVII" id="LXXXVII"></a><a href="#table">LXXXVII</a></h2>
+
+
+<p>Le capitaine me re&ccedil;oit &agrave; la coup&eacute;e, en tenue assez correcte de Yankee;
+la <i>chola</i>, transform&eacute;e, porte une robe en soie rose, avec un collier
+magnifique en perles des &icirc;les Pomotou; j'admire combien elle est belle
+et combien sa taille est parfaite.</p>
+
+<p>Nous voici dans le logis aux &eacute;tonnantes murailles bard&eacute;es de fer. Il y
+fait sombre et lourd; mais, par les petites fen&ecirc;tres &eacute;paisses, on voit
+resplendir des choses qui semblent enchant&eacute;es: une mer d'un bleu laiteux
+et d'un poli de turquoise, une &icirc;le lointaine, d'un violet rose d'iris,
+et de tout petits nuages orang&eacute;s flottant dans un profond ciel d'or
+vert.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, quand on a d&eacute;tourn&eacute; ses yeux de ces petites fen&ecirc;tres ouvertes,
+de ces contemplations de lumi&egrave;re, on retrouve plus &eacute;trange le logis bas,
+irr&eacute;gulier sous ses &eacute;normes solives, avec son arsenal de revolvers, de
+coups-de-poing, de lani&egrave;res et de fouets.</p>
+
+<p>On mange &agrave; ce d&icirc;ner des conserves de San-Francisco, des fruits exquis de
+l'&icirc;le Tonga-Tabou, des <i>aiguilles</i>, qui sont de petits poissons fins des
+mers chaudes; on boit des vins de France, du <i>pisco</i> p&eacute;ruvien et des
+liqueurs anglaises.</p>
+
+<p>Le Chinois qui nous sert en robe de soie d'un violet d'&eacute;v&ecirc;que, et porte
+des souliers &agrave; hautes semelles de papier. La <i>chola</i> chante une
+<i>zamacu&eacute;ca</i> du Chili, en pin&ccedil;ant sur sa <i>diguhela</i> une sorte
+d'accompagnement qui semble le dandinement monotone d'une mule au trot.
+Les portes de la forteresse sont grandes ouvertes. Gr&acirc;ce &agrave; la pr&eacute;sence
+de mes seize hommes arm&eacute;s, r&egrave;gnent une s&eacute;curit&eacute;, une intimit&eacute; paisible,
+qui sont vraiment fort touchantes.</p>
+
+<p>&Agrave; l'avant, les hommes du <i>Primauguet</i> boivent et chantent avec les
+baleiniers. C'est f&ecirc;te partout. Et je vois de loin Yves et Goulven, qui
+ne boivent pas, eux, mais qui font les cent pas en causant. Goulven, le
+plus grand, a pass&eacute; son bras sur les &eacute;paules de son fr&egrave;re, qui le tient,
+lui, autour de la taille; isol&eacute;s tous deux au milieu des autres, ils se
+prom&egrave;nent en se parlant &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>Les verres se vident partout dans des toasts bizarres. Le capitaine, qui
+d'abord ressemblait &agrave; la statue impassible d'un dieu marin ou d'un
+fleuve, s'anime, rit d'un rire puissant qui fait trembler tout son
+corps; sa bouche s'ouvre comme celle d'un c&eacute;tac&eacute;, et le voil&agrave; qui dit en
+anglais des choses &eacute;tranges, qui s'oublie avec moi dans des confidences
+&agrave; le faire pendre; la conversation tourne en douce causerie de
+pirate....</p>
+
+<p>La <i>chola</i> rentr&eacute;e dans sa cabine, on fait venir un matelot tatou&eacute;,
+qu'on d&eacute;shabille au dessert. C'est pour me montrer ce tatouage, qui
+repr&eacute;sente une chasse au renard.</p>
+
+<p>Cela part du cou: des cavaliers, des chiens, qui galopent, descendent en
+spirale autour du torse.&mdash;Vous ne voyez pas encore le renard? Me demanda
+le capitaine avec son plus joyeux rire.</p>
+
+<p>Cela va &ecirc;tre si dr&ocirc;le, para&icirc;t-il, la d&eacute;couverte de ce renard, qu'il en
+est p&acirc;m&eacute; d'avance. Et il fait tourner l'homme, d&eacute;j&agrave; ivre, plusieurs fois
+sur lui-m&ecirc;me pour suivre cette chasse qui descend toujours. Aux environs
+des reins, cela se corse, et on pr&eacute;voit que cela va finir.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! le voil&agrave;, le renard!&raquo; crie le capitaine &agrave; t&ecirc;te de fleuve, au comble
+de sa gaiet&eacute; de sauvage, en se renversant, p&acirc;m&eacute; d'aise et de rire.</p>
+
+<p>La b&ecirc;te poursuivie se remisait dans son terrier; on n'en voyait que la
+moiti&eacute;. Et c'&eacute;tait la grande surprise finale. On invita ce matelot &agrave;
+toaster avec nous, pour sa peine de s'&ecirc;tre fait voir.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps d'aller prendre sur le pont un peu d'air pur, l'air frais
+et d&eacute;licieux du soir. La mer, toujours aussi immobile et lourde, luisait
+au loin, refl&eacute;tait de derni&egrave;res lueurs du c&ocirc;t&eacute; de l'ouest. Maintenant
+les hommes dansaient, au son d'une fl&ucirc;te qui jouait un air de gigue.</p>
+
+<p>En dansant, les baleiniers nous jetaient de c&ocirc;t&eacute; des regards de chats,
+moiti&eacute; timidit&eacute; curieuse, moiti&eacute; d&eacute;dain farouche. Ils avaient de ces
+jeux de physionomie que les coureurs de mer ont gard&eacute;s de l'homme
+primitif; des gestes dr&ocirc;les &agrave; propos de tout, une mimique excessive,
+comme les animaux &agrave; l'&eacute;tat libre. Tant&ocirc;t ils se renversaient en arri&egrave;re,
+tout cambr&eacute;s; tant&ocirc;t, &agrave; force de souplesse naturelle et par habitude de
+ruse, ils s'&eacute;crasaient, en enflant le dos, comme font les grands f&eacute;lins
+quand ils marchent &agrave; la lumi&egrave;re du jour. Et ils tournaient tous, au son
+de la petite musique fl&ucirc;t&eacute;e, du petit turlututu sautillant et enfantin;
+tr&egrave;s s&eacute;rieux, faisant les beaux danseurs, avec des poses gracieuses de
+bras et des ronds de jambes.</p>
+
+<p>Mais Yves et Goulven se promenaient toujours enlac&eacute;s. Ils se h&acirc;taient
+pour tout ce qu'ils avaient encore &agrave; se dire, ils pressaient leur
+entretien dernier et supr&ecirc;me, comprenant que j'allais partir. Ils
+s'&eacute;taient vus une fois, quinze ans auparavant, alors qu'Yves &eacute;tait petit
+encore, pendant cette journ&eacute;e que Goulven &eacute;tait venu passer &agrave;
+Plouherzel, en se cachant comme un banni. Et sans doute ils ne se
+retrouveraient jamais plus.</p>
+
+<p>On vit tout &agrave; coup de ces danseurs qui se tenaient par la taille, se
+jeter &agrave; terre, toujours serr&eacute;s l'un &agrave; l'autre, et puis se d&eacute;battre,
+r&acirc;ler, pris d'une rage subite; ils cherchaient &agrave; s'enfoncer leur couteau
+dans la poitrine, et le sang faisait d&eacute;j&agrave; sur les planches ses marques
+rouges.</p>
+
+<p>Le capitaine &agrave; t&ecirc;te de fleuve les s&eacute;para en les cinglant tous deux avec
+une lani&egrave;re en cuir d'hippopotame.</p>
+
+<p>&laquo;<i>No matter,</i> dit-il; <i>they are drunk!</i>&raquo; (ce n'est rien, ils sont
+ivres!)</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps de partir. Goulven et Yves s'embrass&egrave;rent, et je vis que
+Goulven pleurait.</p>
+
+<p>Comme nous revenions sur la mer tranquille, les premi&egrave;res &eacute;toiles
+australes s'allumant en haut, Yves me parlait de son fr&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Il n'est pas trop heureux. Pourtant il ne gagne pas mal d'argent, et il
+a une petite maison en Californie, o&ugrave; il esp&egrave;re revenir. Mais voil&agrave;,
+c'est le mal du pays qui le tue.&raquo;</p>
+
+<p>...Ce capitaine m'avait jur&eacute; de venir le lendemain avec sa <i>chola</i> d&icirc;ner
+&agrave; mon bord. Mais, pendant la nuit, le baleinier prit le large,
+s'&eacute;vanouit dans l'immensit&eacute; vide; nous ne le v&icirc;mes plus. </p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXXVIII" id="LXXXVIII"></a><a href="#table">LXXXVIII</a></h2>
+
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes venue toucher votre <i>d&eacute;l&egrave;gue</i> aussi, Madame Qu&eacute;meneur?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aussi donc, Madame Kerdoncuff?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-ce qu'il navigue aussi, votre mari, Madame Qu&eacute;meneur?</p>
+
+<p>&mdash;En Chine, Madame Kerdoncuff, dessus le <i>Kerguelen</i>. </p>
+
+<p>&mdash;Et le mien aussi donc, Madame Qu&eacute;meneur; il navigue l&agrave;-bas, dessus la
+<i>V&eacute;nus</i>.&raquo;</p>
+
+<p>C'est dans la rue des Vo&ucirc;tes, &agrave; Brest, sous la pluie fine, que cela se
+chante &agrave; deux voix fausses, dans des tonalit&eacute;s surprenantes.</p>
+
+<p>Cette rue des Vo&ucirc;tes est toute pleine de femmes qui attendent l&agrave; depuis
+le matin, &agrave; la porte d'une laide b&acirc;tisse en granit: la <i>Caisse des gens
+de mer</i>. Femmes de Brest, que la pluie ne rebute plus, elles causent
+aigrement les pieds dans l'eau, press&eacute;es contre les murs de la ruelle
+triste, sous le brouillard gris.</p>
+
+<p>C'est le premier jour du trimestre. Elles font queue pour &ecirc;tre pay&eacute;es,
+et il &eacute;tait temps! L'argent manquait dans tous ces logis noirs de la
+grande ville.</p>
+
+<p>Femmes dont les maris naviguent au loin, elles vont toucher leur
+<i>d&eacute;l&egrave;gue</i> (lisez: d&eacute;l&eacute;gation), la solde que ces marins leur abandonnent.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, elles iront la boire. Il y a, en face, un cabaret qui est venu
+s'&eacute;tablir l&agrave; tout expr&egrave;s. C'est: <i>&Agrave; la m&egrave;re de famille</i>, chez Madame
+P&eacute;tavin. Dans Brest, on l'appelle: <i>le cabaret de la d&eacute;l&egrave;gue</i>. Madame
+Qu&eacute;meneur, le visage plat comme un carlin, les m&acirc;choires massives, le
+ventre en avant, porte un waterproof et un bonnet de tulle noir avec des
+coques bleues.</p>
+
+<p>Madame Kerdoncuff, malsaine, verd&acirc;tre, un aspect de mouche &agrave; viande,
+montre une figure chafouine sous un chapeau orn&eacute; de deux roses avec leur
+feuillage. </p>
+
+<p>&Agrave; mesure que l'heure approche, la foule des ivrognesses augmente. La
+caisse est assi&eacute;g&eacute;e, il y a des contestations aux portes. Le guichet va
+s'ouvrir.</p>
+
+<p>Et Marie, la femme d'Yves, est l&agrave; aussi, dans cette promiscuit&eacute; immonde,
+tenant le petit Pierre par la main. Un peu timide, se sentant triste,
+ayant une vague frayeur de toutes ces femmes, elle laisse passer les
+plus press&eacute;es, et se tient contre le mur, du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; la pluie ne donne
+pas.</p>
+
+<p>&laquo;Entrez donc, ma petite dame, au lieu de faire mouiller comme cela ce
+joli petit gar&ccedil;on.&raquo;</p>
+
+<p>C'est Madame P&eacute;tavin qui vient d'appara&icirc;tre sur sa porte, tr&egrave;s
+souriante:</p>
+
+<p>&laquo;Faut-il vous servir quelque chose? Un peu de doux?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Merci, madame, je ne bois pas&raquo;, r&eacute;pond Marie, qui, voyant le
+cabaret encore vide, est entr&eacute;e tout de m&ecirc;me, de peur de faire enrhumer
+son petit Pierre. &laquo;Mais si je vous g&ecirc;ne, madame...&raquo;</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment non, elle ne g&ecirc;nait pas du tout Madame P&eacute;tavin, qui avait
+l'&acirc;me bonne et qui la fit asseoir.</p>
+
+<p>Voici Madame Qu&eacute;meneur et Madame Kerdoncuff, les premi&egrave;res pay&eacute;es, qui
+entrent, ferment leur parapluie, et prennent place.</p>
+
+<p>&laquo;Madame! Madame! Mettez un <i>quart</i> dans deux verres aussi donc!&raquo;</p>
+
+<p>Inutile de dire un quart de quoi: c'est d'eau-de-vie tr&egrave;s raide qu'il
+s'agit.</p>
+
+<p>Ces dames causent:</p>
+
+<p>&laquo;Et alors, qu'est-ce qu'il fait votre mari sur le <i>Kerguelen</i>, Madame
+Qu&eacute;meneur?</p>
+
+<p>&mdash;Il est chef d'hune, Madame Kerdoncuff.</p>
+
+<p>&mdash;Et le mien aussi donc, il est chef d'hune, Madame Qu&eacute;meneur! Eh! Les
+femmes de chef peuvent bien trinquer ensemble.... Alors, &agrave; la v&ocirc;tre,
+Victoire-Yvonne!&raquo;</p>
+
+<p>Ces dames s'appellent d&eacute;j&agrave; par leur petit nom. Les verres se vident.</p>
+
+<p>Marie tourne vers elles son regard clair, les d&eacute;visageant tout &agrave; coup
+avec une grande curiosit&eacute;, comme on fait pour les b&ecirc;tes de m&eacute;nagerie. Et
+puis elle a envie de s'en aller. Mais, dans la rue, la pluie tombe fort,
+et, devant la porte de la caisse, il y a encore bien du monde.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la v&ocirc;tre, Victoire-Yvonne!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la v&ocirc;tre, Fran&ccedil;oise!&raquo;</p>
+
+<p>Allons, le litre y passera.</p>
+
+<p>Ces dames se racontent leurs petites affaires: C'est dur tout de m&ecirc;me
+pour joindre les deux bouts! Mais tant pis! Le boulanger, lui, d'abord,
+pourra bien attendre le trimestre prochain. Le boucher, eh bien, on lui
+donnera un acompte. Aujourd'hui, un jour de paye, comment ne pas
+s'&eacute;gayer un peu?</p>
+
+<p>&laquo;Moi encore&raquo;, dit Madame Kerdoncuff, avec un sourire de coquetterie
+plein de sous-entendus, &laquo;je ne suis pas trop malheureuse, parce que,
+voyez-vous, j'ai un <i>v&eacute;t&eacute;ran</i> que je loge en garni, qui est
+quartier-ma&icirc;tre dans le port.&raquo;</p>
+
+<p>C'est compris. M&ecirc;me sourire sur le visage de Madame Qu&eacute;meneur.</p>
+
+<p>&laquo;C'est comme moi, j'ai un fourrier... &Agrave; la tienne, Fran&ccedil;oise! (Ces dames
+se tutoient.) Il est polisson, mon fourrier, si tu savais!...&raquo; </p>
+
+<p>Et le chapitre des confidences intimes est ouvert.</p>
+
+<p>Marie Kermadec se l&egrave;ve. A-t-elle bien entendu? Beaucoup de ces mots lui
+sont inconnus, assur&eacute;ment, mais le sens en est transparent et le geste
+vient &agrave; l'appui. Est-ce qu'il y a vraiment des femmes qui peuvent dire
+des choses pareilles? Et elle sort, sans se retourner, sans dire merci,
+rouge, sentant tout le sang qui lui est mont&eacute; aux joues.</p>
+
+<p>&laquo;As-tu vu celle-l&agrave;, la mouche qui l'a piqu&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Dame, vous savez, c'est de la campagne; &ccedil;a porte encore la coiffe de
+Bannalec, &ccedil;a n'a pas d'usage.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la tienne, Victoire-Yvonne!&raquo;</p>
+
+<p>Le cabaret se remplit. &Agrave; la porte, les parapluies se ferment, les vieux
+waterproofs se secouent; toutes ces dames entrent, les litres circulent.</p>
+
+<p>Et, au logis, il y a des petits qui piaulent avec des voix de chacal en
+d&eacute;tresse; des enfants h&acirc;ves qui crient le froid ou la faim.&mdash;Tant pis, &agrave;
+la tienne, Fran&ccedil;oise, c'est jour de paye!</p>
+
+<p>...Quand Marie fut dehors, elle aper&ccedil;ut un groupe de femmes en grande
+coiffe qui &eacute;taient rest&eacute;es &agrave; l'&eacute;cart pour laisser passer la presse des
+effront&eacute;es; vite elle vint prendre place parmi elles afin de se
+retrouver en honn&ecirc;te compagnie. Il y avait l&agrave; de bonnes vieilles m&egrave;res
+des villages qui &eacute;taient venues pour toucher la d&eacute;l&eacute;gation de leurs
+enfants, et qui se tenaient sous leur parapluie de coton, avec de ces
+figures dignes, pinc&eacute;es, que se font les paysannes &agrave; la ville.</p>
+
+<p>En attendant son tour, elle lia connaissance avec une vieille de
+Kerm&eacute;zeau qui lui conta l'histoire de son fils, un canonnier de
+l'<i>Astr&eacute;e</i>. Il para&icirc;t que, dans sa premi&egrave;re jeunesse, il avait fait des
+tours comme Yves, et puis il &eacute;tait devenu tout &agrave; fait rang&eacute; en prenant
+de l'&acirc;ge; il ne fallait jamais d&eacute;sesp&eacute;rer des marins....</p>
+
+<p>C'est &eacute;gal, dans son indignation contre ces femmes de Brest, Marie
+venait de prendre un grand parti: s'en retourner &agrave; Toulven, co&ucirc;te que
+co&ucirc;te, et d&egrave;s demain si c'&eacute;tait possible.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t rentr&eacute;e au logis, elle se mit &agrave; &eacute;crire une longue lettre &agrave; Yves
+pour lui motiver sa d&eacute;cision. Il est vrai, le loyer de Recouvrance
+courrait encore pendant trois mois et la petite maison de Toulven ne
+serait pas finie de longtemps; mais elle rattraperait tout cela &agrave; force
+de travail et d'&eacute;conomie; elle se mettrait &agrave; repasser <i>pour le monde</i>, &agrave;
+tuyauter les grandes collerettes du pays, un ouvrage difficile, qu'elle
+savait parfaitement r&eacute;ussir au moyen d'un jeu de roseaux tr&egrave;s fins.</p>
+
+<p>Ensuite elle raconta dans sa lettre toutes les nouvelles choses que
+petit Pierre savait dire et faire; elle y mit, en termes tr&egrave;s na&iuml;fs, sa
+grande tendresse pour l'absent; elle y attacha une m&egrave;che de cheveux,
+coup&eacute;s sur une certaine petite t&ecirc;te brune tr&egrave;s remuante; et puis enferma
+la tout dans une enveloppe de papier mince et &eacute;crivit dessus:</p>
+
+
+<p class="center">
+&Agrave; Monsieur Kermadec, Yves,<br />
+chef d'hune &agrave; bord du <i>Primauguet</i> dans les mers du sud,<br />
+aux soins du consul de France &agrave; Panama,<br />
+pour envoyer &agrave; la suite du navire.<br />
+</p>
+
+
+<p>Pauvre petite lettre! Qui sait? Elle arrivera peut-&ecirc;tre. &Ccedil;a n'est pas
+impossible, &ccedil;a s'est vu. Dans cinq mois, dans dix mois, toute salie et
+couverte de cachets am&eacute;ricains; elle arrivera peut-&ecirc;tre fid&egrave;lement, pour
+porter &agrave; Yves l'amour profond de sa femme et les cheveux bruns de son
+fils.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LXXXIX" id="LXXXIX"></a><a href="#table">LXXXIX</a></h2>
+
+
+
+<p class="droit">Mai 1882...</p>
+
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, dans les solitudes australes, le vent s'&eacute;tait mis &agrave; g&eacute;mir.
+Dans tout cet immense mouvant o&ugrave; habitait le <i>Primauguet</i>, on voyait
+courir l'une apr&egrave;s l'autre les longues lames bleu sombre. La brise &eacute;tait
+humide, et donnait froid.</p>
+
+<p>En bas, dans le faux pont, Le Hir, l'idiot, se d&eacute;p&ecirc;chait, avant la
+nuit, de coudre un cadavre dans des morceaux de toile grise qui &eacute;taient
+des d&eacute;bris de voiles.</p>
+
+<p>Yves et Barrada, debout, le surveillaient avec horreur. Ils &eacute;taient
+oblig&eacute;s de se tenir tout pr&egrave;s de lui, dans une tr&egrave;s petite chambre
+mortuaire qu'on avait faite avec d'autres voiles tendues et dont un
+canonnier gardait l'entr&eacute;e, le sabre d'abordage au poing.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Baraz&egrave;re qu'on cousait dans ces toiles grises. Il venait de
+mourir d'un mal pris jadis &agrave; Alger,&mdash;une nuit de plaisir.... Plusieurs
+fois on l'avait cru gu&eacute;ri; mais le poison incurable restait dans son
+sang, reparaissait toujours et &agrave; la fin l'avait vaincu. Les derniers
+jours, il &eacute;tait couvert de plaies hideuses, et ses amis ne
+l'approchaient plus. </p>
+
+<p>C'&eacute;tait Le Hir qui le cousait, tous les autres ayant refus&eacute;, par peur de
+son mal. Lui avait accept&eacute; &agrave; cause de deux <i>quarts</i> de vin qu'on lui
+avait promis.</p>
+
+<p>Le roulis le remuait, le g&ecirc;nait dans sa besogne, lui d&eacute;rangeait son
+cadavre, et il s'impatientait dans l'attente de ce vin qu'il allait
+boire. D'abord les pieds; on lui avait recommand&eacute; de les bien serrer, &agrave;
+cause du boulet qu'on y attache pour faire couler le mort. Ensuite il
+cousait en remontant le long des jambes; on ne voyait d&eacute;j&agrave; plus le
+corps, envelopp&eacute; dans plusieurs doubles de toile dure; rien que la t&ecirc;te
+p&acirc;le, repos&eacute;e dans la mort, et rest&eacute;e tr&egrave;s belle avec un sourire
+tranquille. Et puis rudement, par un geste de brute, Le Hir ramena
+dessus un pan de la toile grise, et ce visage fut voil&eacute; &agrave; jamais. </p>
+
+<p>Il avait de vieux parents, ce Baraz&egrave;re, qui l'attendaient dans un
+village de France.</p>
+
+<p>Quand ce fut fini, Yves et Barrada sortirent de la chambre mortuaire,
+poussant Le Hir devant eux par les &eacute;paules, afin de le conduire &agrave; la
+poulaine et de lui faire laver les mains avant de le laisser boire.</p>
+
+<p>Ils avaient &eacute;chang&eacute; sans doute leurs id&eacute;es sur la mort, car Barrada en
+sortant disait avec son accent bordelais:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ouatte! Les hommes, vois-tu, c'est comme le b&ecirc;tes: on en fait
+d'autres, mais ceux qui sont crev&eacute;s...&raquo;</p>
+
+<p>Et il finit par cette esp&egrave;ce de rire &agrave; lui, qui sonnait creux et profond
+comme un rugissement.</p>
+
+<p>Dans sa bouche, ce n'&eacute;tait pas une phrase impie; seulement il ne savait
+pas mieux dire.</p>
+
+<p>Ils avaient m&ecirc;me le c&oelig;ur tr&egrave;s serr&eacute; tous les deux, ils regrettaient
+Baraz&egrave;re. &Agrave; pr&eacute;sent, ce mal qui leur avait fait peur &eacute;tait enferm&eacute;,
+oubli&eacute;; dans leur souvenir, celui qui &eacute;tait mort se d&eacute;gageait de cette
+impuret&eacute; finale, s'ennoblissait tout &agrave; coup; et ils le revoyaient comme
+au temps de sa force, ils s'attendrissaient en pensant &agrave; lui.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XC" id="XC"></a><a href="#table">XC</a></h2>
+
+
+<p class="droit">
+Il y a rien d'faraud<br />
+Comme un matelot<br />
+Qu'a lav&eacute; sa peau<br />
+Dans cinq ou six eaux...<br />
+</p>
+
+
+<p>Le lendemain matin, au lever du soleil. La brise &eacute;tait rest&eacute;e fra&icirc;che et
+vive. Le <i>Primauguet</i> filait tr&egrave;s vite et se secouait dans sa course,
+avec ce d&eacute;hanchement souple et vigoureux des grands coureurs. Sur
+l'avant du navire, les hommes de la bord&eacute;e de quart faisaient en
+chantant leur premi&egrave;re toilette. Nus, semblables &agrave; des antiques avec
+leurs bras forts, ils se lavaient &agrave; grande eau froide; ils plongeaient
+de la t&ecirc;te et des &eacute;paules dans les bailles, couvraient leur poitrine
+d'une mousse blanche de savon, et puis s'associaient deux &agrave; deux,
+na&iuml;vement, pour se mieux frotter le dos.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup ils se rappel&egrave;rent le mort, et leur chanson gaie s'arr&ecirc;ta.
+D'ailleurs, ils venaient de voir les hommes de l'autre bord&eacute;e qui
+montaient au commandement de l'officier de quart, et se rangeaient en
+ordre sur l'arri&egrave;re, comme pour les inspections. Ils devinaient pourquoi
+et ils s'approch&egrave;rent tous.</p>
+
+<p>Une grande planche toute neuve &eacute;tait pos&eacute;e en travers sur les
+bastingages, d&eacute;bordant, faisant bascule au-dessus de la mer; et on
+venait d'apporter d'en bas une chose sinistre qui semblait tr&egrave;s lourde,
+une gaine de toile grise qui accusait une forme humaine....</p>
+
+<p>Quand Baraz&egrave;re fut couch&eacute; sur la grande planche neuve, en porte-&agrave;-faux
+au-dessus des lames pleines d'&eacute;cume, tous les bonnets des marins
+s'abaiss&egrave;rent pour un salut supr&ecirc;me; un timonier r&eacute;cita une pri&egrave;re, des
+mains firent des signes de croix,&mdash;et puis, &agrave; mon commandement, la
+planche bascula et on entendit le bruit sourd d'un grand remous dans les
+eaux.</p>
+
+<p>Le <i>Primauguet</i> continuait de courir, et le corps de Baraz&egrave;re &eacute;tait
+tomb&eacute; dans ce gouffre, immense en profondeur et en &eacute;tendue, qui est le
+Grand-Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Alors, tout bas, comme un reproche, je r&eacute;p&eacute;tai &agrave; Yves qui &eacute;tait pr&egrave;s de
+moi, la phrase de la veille:</p>
+
+<p>&laquo;Les hommes, c'est comme les b&ecirc;tes: on en fait d'autres, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! r&eacute;pondit-il, ce n'est pas moi qui ai dit cela; c'est lui.&raquo;
+(<i>Lui</i>&mdash;c'est-&agrave;-dire Barrada,&mdash;l'entendit et tourna la t&ecirc;te vers nous.
+Il pleurait &agrave; chaudes larmes.)</p>
+
+<p>Cependant on regardait derri&egrave;re avec inqui&eacute;tude, dans le sillage: c'est
+qu'il arrive, quand le requin est l&agrave;, qu'une tache de sang remonte &agrave; la
+surface de la mer.</p>
+
+<p>Mais non, rien ne reparut; il &eacute;tait descendu en paix dans les
+profondeurs d'en dessous.</p>
+
+<p>Descente infinie, d'abord rapide comme une chute; puis lente, lente,
+alanguie peu &agrave; peu dans les couches de plus en plus denses. Myst&eacute;rieux
+voyage de plusieurs lieues dans des ab&icirc;mes inconnus; o&ugrave; le soleil qui
+s'obscurcit para&icirc;t semblable &agrave; une lune bl&ecirc;me, puis verdit, tremble,
+s'efface. Et alors l'obscurit&eacute; &eacute;ternelle commence; les eaux montent,
+montent, s'entassent au-dessus de la t&ecirc;te du voyageur mort comme une
+mar&eacute;e de d&eacute;luge qui s'&eacute;l&egrave;verait jusqu'aux astres.</p>
+
+<p>Mais, en bas, le cadavre tomb&eacute; a perdu son horreur; la mati&egrave;re n'est
+jamais immonde d'une fa&ccedil;on absolue. Dans l'obscurit&eacute;, les b&ecirc;tes
+invisibles des eaux profondes vont venir l'entourer; les madr&eacute;pores
+myst&eacute;rieux vont pousser sur lui leurs branches, le manger tr&egrave;s lentement
+avec les mille petites bouches de leurs fleurs vivantes.</p>
+
+<p>Cette s&eacute;pulture des marins n'est plus violable par aucune main humaine.
+Celui qui est descendu dormir si bas est plus mort qu'aucun autre mort;
+jamais rien de lui ne remontera; jamais il ne se m&ecirc;lera plus &agrave; cette
+vieille poussi&egrave;re d'hommes qui, &agrave; la surface, se cherche et se recombine
+toujours dans un &eacute;ternel effort pour revivre. Il appartient &agrave; la vie
+d'en dessous; il va passer dans les plantes de pierre qui n'ont pas de
+couleur, dans les b&ecirc;tes lentes qui sont sans forme et sans yeux....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XCI" id="XCI"></a><a href="#table">XCI</a></h2>
+
+
+<p>Le soir de l'immersion de Baraz&egrave;re, Yves avait amen&eacute; son ami Jean
+Barrada dans ma chambre avec lui. Ils restaient maintenant les derniers
+de toute l'ancienne bande: Kerboul, Le Hello, dormaient depuis longtemps
+au fond de la mer, descendus, eux aussi, en pleine jeunesse; les autres,
+partis pour naviguer au commerce, ou rentr&eacute;s dans leurs villages; tous
+dispers&eacute;s.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient de tr&egrave;s anciens amis, Yves et ce Barrada. &Agrave; terre, quand ils
+&eacute;taient r&eacute;unis, ils ne faisait pas bon se mettre en travers de leurs
+fantaisies.</p>
+
+<p>Je les vois encore tous deux assis devant moi, de moiti&eacute; sur la m&ecirc;me
+chaise &agrave; cause de l'exigu&iuml;t&eacute; du logis, se tenant d'une main par habitude
+de <i>rouler</i>, et me regardant avec leurs yeux attentifs. C'est que
+j'essayais de leur d&eacute;montrer ce soir-l&agrave; que <i>les hommes ce n'&eacute;tait pas
+comme les b&ecirc;tes</i>, de leur parler du myst&eacute;rieux apr&egrave;s.... Et eux, ayant
+cette mort toute fra&icirc;che dans la m&eacute;moire, m'&eacute;coutaient surpris,
+captiv&eacute;s, au milieu de cette tranquillit&eacute; tr&egrave;s particuli&egrave;re des soirs o&ugrave;
+la mer se calme, tranquillit&eacute; qui pr&eacute;dispose &agrave; comprendre
+l'incompr&eacute;hensible.</p>
+
+<p>Vieux raisonnements ressass&eacute;s d'&eacute;cole que je leur d&eacute;veloppais et qui
+pouvaient impressionner encore leurs t&ecirc;tes jeunes.... C'&eacute;tait peut-&ecirc;tre
+tr&egrave;s b&ecirc;te, ce cours d'immortalit&eacute;; mais cela ne leur faisait aucun mal,
+au contraire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XCII" id="XCII"></a><a href="#table">XCII</a></h2>
+
+
+<p>Ces mers o&ugrave; se tenait le <i>Primauguet</i> &eacute;taient presque toujours du m&ecirc;me
+bleu de lapis; c'&eacute;tait la r&eacute;gion des aliz&eacute;s et du beau temps qui ne
+finit pas.</p>
+
+<p>Quelquefois, pour aller d'un groupe d'&icirc;les &agrave; un autre, il nous fallait
+franchir l'&eacute;quateur, passer par les grandes immobilit&eacute;s, les splendeurs
+mornes.</p>
+
+<p>Et, apr&egrave;s, quand l'aliz&eacute; vivifiant reprenait dans un h&eacute;misph&egrave;re ou dans
+l'autre, quand le <i>Primauguet</i> r&eacute;veill&eacute; se remettait &agrave; courir, alors on
+sentait mieux, par contraste, le charme d'aller vite, le charme d'&ecirc;tre
+sur cette grande chose inclin&eacute;e, fr&eacute;missante, qui semblait vivre et qui
+vous ob&eacute;issait, alerte et souple, en filant toujours. </p>
+
+<p>Quand nous courions vers l'est, c'&eacute;tait au plus pr&egrave;s du vent, dans ces
+r&eacute;gions d'aliz&eacute;s; alors le <i>Primauguet</i> se lan&ccedil;ait contre les lames
+r&eacute;guli&egrave;res et moutonn&eacute;es des tropiques pendant des jours entiers, sans
+se lasser, avec les m&ecirc;mes petits tr&eacute;moussements joyeux de poisson qui
+s'amuse. Ensuite, quand nous revenions sur nos pas, vent arri&egrave;re, tout
+couverts de voiles, d&eacute;ployant toute notre large envergure blanche, notre
+marche, toujours aussi rapide, devenait si facile, si glissante, que
+nous ne nous sentions plus filer; nous &eacute;tions comme soulev&eacute;s par une
+esp&egrave;ce de vol, et notre allure &eacute;tait comme un planement d'oiseau.</p>
+
+<p>Pour les matelots, les jours continuaient &agrave; se ressembler beaucoup.</p>
+
+<p>Chaque matin, c'&eacute;tait d'abord un d&eacute;lire de propret&eacute; qui les prenait d&egrave;s
+le branle-bas. &Agrave; peine r&eacute;veill&eacute;s, on les voyait sauter, courir pour
+commencer au plus vite le grand lavage. Tout nus, avec un bonnet &agrave;
+pompon, ou bien habill&eacute;s d'un <i>tricot de combat</i> (qui est une petite
+pi&egrave;ce tricot&eacute;e pour le cou, &agrave; peu pr&egrave;s comme une bavette de nouveau-n&eacute;),
+ils se d&eacute;p&ecirc;chaient de tout inonder. Des jets de pompe, des seaux d'eau
+lanc&eacute;s &agrave; tour de bras. Ils se d&eacute;p&ecirc;chaient, s'en jetant dans les jambes,
+dans le dos, tout &eacute;clabouss&eacute;s, tout ruisselants, chavirant tout pour
+tout laver; ensuite, usant le pont, d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s blanc, avec du sable, des
+frottes, des grattes, pour le blanchir encore.</p>
+
+<p>On les interrompait pour les envoyer sur les vergues faire quelque
+man&oelig;uvre du matin, larguer le ris de chasse ou rectifier la voilure;
+alors ils se v&ecirc;taient &agrave; la h&acirc;te, par convenance, avant de monter, et
+ex&eacute;cutaient vite cette man&oelig;uvre command&eacute;e, press&eacute;s de revenir en bas
+s'amuser dans l'eau. </p>
+
+<p>&Agrave; ce m&eacute;tier, les bras se faisaient forts et les poitrines bomb&eacute;es; il
+arrivait m&ecirc;me que les pieds, par habitude de grimper nus, devenaient un
+peu prenants, comme ceux des singes.</p>
+
+<p>Vers huit heures, ce lavage devait finir, &agrave; un certain roulement de
+tambour. Alors, pendant que l'ardent soleil s&eacute;chait tr&egrave;s vite toutes ces
+choses qu'ils avaient mouill&eacute;es, eux commen&ccedil;aient &agrave; fourbir; les
+cuivres, les ferrures, m&ecirc;me les simples boucles, devaient briller clair
+comme des miroirs. Chacun se mettait &agrave; la petite poulie, au petit objet,
+dont la toilette lui &eacute;tait particuli&egrave;rement confi&eacute;e, et le polissait
+avec sollicitude, se reculant de temps en temps d'un air entendu pour
+voir si &ccedil;a reluisait, si &ccedil;a faisait bien. Et, autour de ces grands
+enfants, le monde, c'&eacute;tait toujours et toujours le cercle bleu,
+l'inexorable cercle bleu, la solitude resplendissante, profonde, qui ne
+finissait pas, o&ugrave; rien ne changeait et o&ugrave; rien ne passait.</p>
+
+<p>Rien ne passait que les bandes &eacute;tourdies des poissons-volants aux
+allures de fl&egrave;che, si rapides qu'on n'apercevait que des luisants
+d'ailes, et c'&eacute;tait tout. Il y en avait de plusieurs sortes: d'abord les
+gros, qui &eacute;taient couleur d'acier bleui, et puis de plus petits et de
+plus rares qui semblaient avoir des nuances de mauve et de pivoine; on
+&eacute;tait surpris par leur vol rose, et, quand on voulait les regarder,
+c'&eacute;tait trop tard; un petit coin de l'eau cr&eacute;pitait encore et &eacute;tincelait
+de soleil comme sous une gr&ecirc;le de balles; c'&eacute;tait l&agrave; qu'ils avaient fait
+leur plongeon, mais ils n'y &eacute;taient plus.</p>
+
+<p>Quelquefois une fr&eacute;gate&mdash;grand oiseau myst&eacute;rieux qui est toujours
+seul&mdash;traversait &agrave; une excessive hauteur les espaces de l'air, filant
+droit avec ses ailes minces et sa queue en ciseaux, se h&acirc;tant comme si
+elle avait un but. Alors les matelots se montraient le voyageur &eacute;trange,
+le suivaient des yeux tant qu'il restait visible, et son passage &eacute;tait
+consign&eacute; sur le journal du bord.</p>
+
+<p>Mais des navires, jamais; elles sont trop grandes, ces mers australes;
+on ne s'y rencontre pas.</p>
+
+<p>Une fois, on avait trouv&eacute; une petite &icirc;le oc&eacute;anienne entour&eacute;e d'une
+blanche ceinture de corail. Des femmes qui habitaient l&agrave; s'&eacute;taient
+approch&eacute;es dans des pirogues, et le commandant les avait laiss&eacute;es monter
+&agrave; bord, devinant pourquoi elles &eacute;taient venues. Elles avaient toutes des
+tailles admirables, des yeux tr&egrave;s sauvages &agrave; peine ouverts entre des
+cils trop lourds; des dents tr&egrave;s blanches, que leur rire montrait
+jusqu'au fond. Sur leur peau, couleur de cuivre rouge, des tatouages
+tr&egrave;s compliqu&eacute;s ressemblaient &agrave; des r&eacute;seaux de dentelles bleues.</p>
+
+<p>Leur passage avait rompu pour un jour cette continence que les matelots
+gardaient. Et puis l'&icirc;le, &agrave; peine entrevue, s'&eacute;tait enfuie avec sa plage
+blanche et ses palmes vertes, toute petite au milieu du grand d&eacute;sert des
+eaux, et on n'y avait plus pens&eacute;.</p>
+
+<p>On ne s'ennuyait pas du tout &agrave; bord. Les journ&eacute;es &eacute;taient tr&egrave;s
+suffisamment remplies par des travaux ou des distractions.</p>
+
+<p>&Agrave; certaines heures, &agrave; certains jours fix&eacute;s d'avance, par le <i>tableau du
+service &agrave; la mer</i>, on permettait aux matelots d'ouvrir les sacs de toile
+o&ugrave; leurs trousseaux &eacute;taient renferm&eacute;s (cela s'appelait: <i>aller aux
+sacs</i>). Alors ils &eacute;talaient toutes leurs petites affaires, qui &eacute;taient
+pli&eacute;es l&agrave; dedans avec un soin comique et le pont du <i>Primauguet</i>
+ressemblait tout &agrave; coup &agrave; un bazar. Ils ouvraient leurs bo&icirc;tes &agrave; coudre,
+disposaient des petites pi&egrave;ces tr&egrave;s artistement taill&eacute;es pour r&eacute;parer
+leurs v&ecirc;tements, que le jeu continuel et la force des muscles usaient
+vite; il y avait des marins qui se mettaient nus pour raccommoder
+gravement leur chemise; d'autres, qui repassaient leurs grands cols par
+des proc&eacute;d&eacute;s extraordinaires (en se tenant longtemps assis dessus);
+d'autres, qui prenaient dans leur bo&icirc;te &agrave; &eacute;crire de pauvres petits
+papiers jaunis, fan&eacute;s, portant les timbres de diff&eacute;rents recoins perdus
+du pays breton ou du pays basque, et se mettaient &agrave; lire: c'&eacute;taient des
+lettres des m&egrave;res, des s&oelig;urs, des fianc&eacute;es, qui habitaient dans les
+villages de l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>Et ensuite, &agrave; un coup de sifflet roul&eacute;, tr&egrave;s sp&eacute;cial, qui signifiait:
+&laquo;Ramassez les sacs!&raquo; tout cela disparaissait comme par enchantement,
+repli&eacute;, resserr&eacute;, redescendu &agrave; fond de cale, dans les casiers num&eacute;rot&eacute;s
+que les terribles sergents d'armes venaient fermer avec des cha&icirc;nettes
+de fer.</p>
+
+<p>En les regardant, on aurait pu se tromper &agrave; leurs airs patients et
+sages, si on ne les e&ucirc;t pas mieux connus; en les voyant si absorb&eacute;s dans
+ces occupations de petites filles, dans ces d&eacute;ballages de poup&eacute;es,
+impossible de s'imaginer de quoi ces m&ecirc;mes jeunes hommes pouvaient
+redevenir capables une fois l&acirc;ch&eacute;s sur terre.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'une heure de m&eacute;lancolie in&eacute;vitable, c'&eacute;tait quand la
+pri&egrave;re du soir venait d'&ecirc;tre dite, quand les signes de croix des Bretons
+venaient de finir et que le soleil &eacute;tait couch&eacute;; &agrave; cette heure-l&agrave;,
+assur&eacute;ment, beaucoup d'entre eux songeaient au pays.</p>
+
+<p>M&ecirc;me dans ces r&eacute;gions d'admirable lumi&egrave;re, il y a toujours cette heure
+ind&eacute;cise entre le jour et la nuit, qui est triste. On voyait &agrave; cet
+instant-l&agrave; des t&ecirc;tes de matelots se tourner involontairement vers cette
+derni&egrave;re bande de lumi&egrave;re qui persistait du c&ocirc;t&eacute; du couchant, tr&egrave;s bas,
+&agrave; toucher la ligne des eaux.</p>
+
+<p>Une bande nuanc&eacute;e toujours: sur l'horizon, c'&eacute;tait d'abord du rouge
+sombre, un peu d'orang&eacute; au-dessus, un peu de vert p&acirc;le, une tra&icirc;n&eacute;e de
+phosphore, et puis cela se fondait en montant avec les gris &eacute;teints,
+avec les nuances d'ombre et d'obscurit&eacute;. De derniers reflets d'un jaune
+triste restaient sur la mer, qui luisait encore &ccedil;&agrave; et l&agrave; avant de
+prendre ses tons neutres de la nuit; ce dernier regard oblique du jour,
+jet&eacute; sur les profondeurs d&eacute;sertes, avait quelque chose d'un peu
+sinistre, et on s'inqui&eacute;tait malgr&eacute; soi de l'immensit&eacute; des eaux. C'&eacute;tait
+l'heure des r&eacute;voltes intimes et des serrements de c&oelig;ur. C'&eacute;tait
+l'heure o&ugrave; les matelots avaient la notion vague que leur vie &eacute;tait
+&eacute;trange et contre nature, o&ugrave; ils songeaient &agrave; leur jeunesse s&eacute;questr&eacute;e
+et perdue. Quelque lointaine image de femme passait devant leurs yeux,
+entour&eacute;e d'un charme alanguissant, d'une douceur d&eacute;licieuse. Ou bien ils
+faisaient, avec un trouble subit de leurs sens, le r&ecirc;ve de quelque f&ecirc;te
+insens&eacute;e de luxure et d'alcool pour se rattraper et s'&eacute;tourdir, la
+prochaine fois qu'on les d&eacute;cha&icirc;nerait &agrave; terre....</p>
+
+<p>Mais, apr&egrave;s, venait la vraie nuit, ti&egrave;de, pleine d'&eacute;toiles, et
+l'impression passag&egrave;re &eacute;tait oubli&eacute;e; les matelots venaient tous
+s'asseoir ou s'&eacute;tendre &agrave; l'avant du navire et commen&ccedil;aient &agrave; chanter.</p>
+
+<p>Il y avait des gabiers qui savaient de longues chansons tr&egrave;s jolies,
+dont les refrains se reprenaient en ch&oelig;ur. Les voix &eacute;taient belles et
+vibrantes dans les silences sonores de ces nuits.</p>
+
+<p>Il y avait aussi un vieux ma&icirc;tre qui contait toujours &agrave; un petit cercle
+attentif d'interminables histoires; c'&eacute;taient des aventures tr&egrave;s
+certainement arriv&eacute;es autrefois &agrave; de beaux gabiers, que des princesses
+amoureuses avaient emmen&eacute;s dans des ch&acirc;teaux.</p>
+
+<p>Il courait toujours, le <i>Primauguet</i>, tra&ccedil;ant derri&egrave;re lui, dans
+l'obscurit&eacute;, une vague tra&icirc;n&eacute;e blanche qui s'effa&ccedil;ait &agrave; mesure, comme
+une queue de m&eacute;t&eacute;ore. Il courait toutes les nuits, sans se reposer ni
+dormir; seulement ses grandes ailes perdaient le soir leur blancheur de
+go&eacute;land, et, sur les lueurs diffuses du ciel, on les voyait tout &agrave; coup
+d&eacute;couper, en ombres chinoises, des pointes et des &eacute;chancrures de
+chauve-souris. </p>
+
+<p>Mais il avait beau courir, il &eacute;tait toujours au milieu du m&ecirc;me grand
+cercle qui semblait &eacute;ternellement se reformer, s'&eacute;tendre et le suivre.</p>
+
+<p>Quelquefois ce cercle &eacute;tait noir et dessinait nettement partout sa ligne
+inexorable qui s'arr&ecirc;tait aux premi&egrave;res &eacute;toiles du ciel, ou bien
+l'immense contour &eacute;tait adouci par des vapeurs qui fondaient tout
+ensemble; alors on se figurait courir dans une esp&egrave;ce de globe d'un bleu
+gris, tr&egrave;s &eacute;toil&eacute;, dont on s'&eacute;tonnait de ne jamais rencontrer les parois
+fuyantes.</p>
+
+<p>L'&eacute;tendue &eacute;tait remplie des bruits l&eacute;gers de l'eau, l'&eacute;tendue &eacute;tait
+toujours bruissante &agrave; l'infini, mais d'une mani&egrave;re contenue et presque
+silencieuse; elle rendait un son puissant et insaisissable, comme ferait
+un orchestre de milliers de cordes que les archets fr&ocirc;leraient &agrave; peine
+et avec grand myst&egrave;re.</p>
+
+<p>Par instants, les &eacute;toiles australes se mettaient &agrave; briller d'&eacute;clats tr&egrave;s
+surprenants; les grandes n&eacute;buleuses &eacute;tincelaient comme une poussi&egrave;re de
+nacre, toutes les teintes de la nuit semblaient s'&eacute;clairer, par
+transparence, de lumi&egrave;res &eacute;tranges, on se serait cru &agrave; ces moments des
+f&eacute;eries o&ugrave; tout s'illumine pour quelque immense apoth&eacute;ose; et on se
+disait: pourquoi est-ce que les choses resplendissent de cette mani&egrave;re,
+qu'est-ce qui va se passer, qu'est-ce qu'il y a?... Eh! Bien non, il n'y
+avait rien, jamais; c'&eacute;tait simplement la r&eacute;gion des tropiques qui &eacute;tait
+ainsi. Il n'y avait rien que les mers d&eacute;sertes, et toujours l'&eacute;tendue
+circulaire, absolument vide....</p>
+
+<p>Ces nuits &eacute;taient bien d'exquises nuits d'&eacute;t&eacute;, douces, douces, plus que
+nos plus douces nuits de juin. Et elles troublaient un peu tous ces
+hommes dont les a&icirc;n&eacute;s n'avaient pas trente ans....</p>
+
+<p>Ces obscurit&eacute;s ti&egrave;des apportaient des id&eacute;es d'amour dont on n'aurait pas
+voulu. On se voyait pr&egrave;s de s'amollir encore dans des r&ecirc;ves troublants;
+on sentait le besoin d'ouvrir ses bras &agrave; quelque forme humaine tr&egrave;s
+d&eacute;sir&eacute;e, de l'&eacute;treindre avec une tendresse fra&icirc;che et rude, infinie.
+Mais non, personne, rien.... Il fallait se raidir, rester seul, se
+retourner sur les planches dures de ce pont de bois, puis penser &agrave; autre
+chose, se remettre &agrave; chanter.... Et alors les belles chansons, gaies ou
+tristes, vibraient plus fort, dans le vide de la mer.</p>
+
+<p>Pourtant, on &eacute;tait bien sur ce gaillard d'avant pendant ces veill&eacute;es du
+large; on y recevait en pleine poitrine les souffles frais de la nuit,
+les brises vierges qui n'avaient jamais pass&eacute; sur terre, qui
+n'apportaient aucun effluve vivant, qui n'avaient aucune senteur. Quand
+on &eacute;tait &eacute;tendu l&agrave;, on perdait peu &agrave; peu la notion de tout, except&eacute; de
+la vitesse, qui est toujours une chose amusante, m&ecirc;me quand on n'a pas
+de but et qu'on ne sait pas o&ugrave; l'on va.</p>
+
+<p>Ils n'avaient pas de but, les matelots, et ils ne savaient pas o&ugrave; ils
+allaient. &Agrave; quoi bon d'ailleurs, puisqu'on ne leur permettait nulle part
+de mettre les pieds sur terre? Ils ignoraient la direction de cette
+course rapide et l'infinie profondeur des solitudes o&ugrave; ils &eacute;taient; mais
+cela les amusait d'aller droit devant eux, dans l'obscurit&eacute; bleu&acirc;tre,
+tr&egrave;s vite, et de se sentir filer. En chantant leurs chansons du soir,
+ils regardaient ce beaupr&eacute;, toujours lanc&eacute; en avant, avec ses deux
+petites cornes et sa tournure d'arbal&egrave;te tendue, qui sautillait sur la
+mer, qui effleurait l'eau bruissante &agrave; la fa&ccedil;on tr&egrave;s l&eacute;g&egrave;re d'un
+poisson-volant. </p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XCIII" id="XCIII"></a><a href="#table">XCIII</a></h2>
+
+
+<p>Sur ce <i>Primauguet</i>, mon cher Yves &eacute;tait sans reproche, comme il nous
+l'avait promis. Les officiers le traitaient avec des &eacute;gards un peu
+particuliers &agrave; cause de sa tenue, de sa mani&egrave;re d'&ecirc;tre, qui n'&eacute;taient
+d&eacute;j&agrave; plus celles de tous les autres. Et il restait, malgr&eacute; tout, au
+premier rang de cette rude bande dont le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage disait avec
+orgueil:</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a, c'est moiti&eacute; requin; &ccedil;a n'a pas peur.&raquo;</p>
+
+<p>Il avait repris son habitude d'autrefois d'arriver le soir, &agrave; petits pas
+de chat, dans ma chambre, aux heures o&ugrave; je la lui abandonnais. Il
+s'installait &agrave; lire mes livres ou mes papiers, sachant bien qu'il avait
+permission de tout regarder; il apprenait &agrave; comprendre les cartes
+marines, s'amusait &agrave; y marquer des points et &agrave; y mesurer des distances.
+Tr&egrave;s souvent, il &eacute;crivait &agrave; sa femme, et il arrivait que ses petites
+lettres, interrompues par la man&oelig;uvre, restaient &agrave; courir parmi les
+miennes. J'en trouvai une un jour qui &eacute;tait destin&eacute;e sans doute &agrave; partir
+sous double enveloppe, et sur laquelle il avait mis cette adresse dr&ocirc;le:</p>
+
+
+<p class="center">
+&Agrave; Madame Marie Kermadec,<br />
+<br />
+Chez ses parents, &agrave; Tr&eacute;meul&eacute; en Toulven, pays de Bretagne,<br />
+commune des loups, paroisse des &eacute;cureuils, &agrave; droite,<br />
+sous le plus gros ch&ecirc;ne.<br />
+</p>
+
+
+<p>On avait peine &agrave; se repr&eacute;senter ce grand Yves &eacute;crivant de ces choses de
+petit enfant.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sa premi&egrave;re longue absence depuis son mariage. De loin, il se
+mettait &agrave; songer beaucoup &agrave; cette jeune femme qui avait d&eacute;j&agrave; tant
+souffert par lui, et qui l'avait tant aim&eacute;; maintenant elle lui
+apparaissait, au fond de ce lointain, sous un aspect nouveau.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XCIV" id="XCIV"></a><a href="#table">XCIV</a></h2>
+
+
+<p>En juillet,&mdash;le mauvais mois de l'hiver austral,&mdash;nous sort&icirc;mes de la
+r&eacute;gion des aliz&eacute;s pour redescendre jusqu'&agrave; Valparaiso.</p>
+
+<p>L&agrave;, je dus quitter le <i>Primauguet</i> et m'embarquer sur un grand vaisseau
+&agrave; voiles qui rentrait &agrave; Brest apr&egrave;s son tour du monde.</p>
+
+<p>Il s'appelait le <i>Navarin</i>; on y embarqua aussi tous les hommes de notre
+bord qui avaient fini leur temps de service: entre autres, Barrada, qui
+s'en allait &agrave; Bordeaux, avec sa ceinture garnie d'or, &eacute;pouser sa petite
+fianc&eacute;e espagnole.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s brusquement, comme toujours, je dis adieu &agrave; Yves, le recommandant
+encore une fois &agrave; tous, et je partis pour la France par la grande route
+du cap Horn.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XCV" id="XCV"></a><a href="#table">XCV</a></h2>
+
+
+<p class="droit">20 octobre 1882.</p>
+
+<p>Je me souviens de ce jour pass&eacute; en Bretagne. Nous trois, courant sous le
+ciel gris, dans ces bois de Toulven, Marie, Anne et moi.</p>
+
+<p>Ma t&ecirc;te encore toute pleine de soleil et de mer bleue, et cette Bretagne
+revue tout &agrave; coup et si vite pour quelques heures, absolument comme dans
+les r&ecirc;ves que nous en faisions &agrave; la mer.... Il me semblait comprendre
+son charme pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Et Yves rest&eacute; l&agrave;-bas, lui, dans le Grand-Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Le sentir si loin, et me retrouver seul dans ces sentiers de Toulven!</p>
+
+<p>Nous courions comme des fous tous les trois dans les chemins verts,
+sous le ciel gris, elles avec leurs grandes coiffes au vent. La nuit
+allait bient&ocirc;t venir, et c'&eacute;tait pour faire pendant cette derni&egrave;re heure
+de jour la moisson de foug&egrave;res et de bruy&egrave;res bretonnes que je devais,
+le lendemain matin, emporter avec moi &agrave; Paris. Oh! ces d&eacute;parts, toujours
+rapides, changeant tout, jetant leur tristesse sur les choses qu'on va
+quitter, et nous lan&ccedil;ant apr&egrave;s dans l'inconnu!</p>
+
+<p>Cette fois encore, c'&eacute;tait la grande m&eacute;lancolie de l'arri&egrave;re automne:
+l'air rest&eacute; ti&egrave;de, la verdure admirable, presque l'intensit&eacute; de vert des
+tropiques, mais toujours ce ciel breton tout gris et sombre, et d&eacute;j&agrave; des
+senteurs de feuilles mortes et d'hiver....</p>
+
+<p>Nous avions laiss&eacute; petit Pierre &agrave; la maison pour courir plus vite. En
+route, nous cueillions les derni&egrave;res digitales, les derniers sil&egrave;nes
+roses, les derni&egrave;res scabieuses.</p>
+
+<p>Dans les chemins creux, dans la nuit verte, nous rencontrions les
+vieillards &agrave; longue chevelure, les femmes au corselet de drap brod&eacute; de
+rang&eacute;es d'yeux.</p>
+
+<p>Il y avait des carrefours myst&eacute;rieux au milieu de ces bois. Au loin, on
+voyait les collines bois&eacute;es s'&eacute;tager en lignes monotones, toujours cet
+horizon sans &acirc;ge du pays de Toulven, ce m&ecirc;me horizon que les Celtes
+devaient voir, les derniers plans de la vue se perdant dans les
+obscurit&eacute;s grises, dans les tons bleu&acirc;tres qui passaient au noir.</p>
+
+<p>Oh! mon cher petit Pierre, comme je l'avais embrass&eacute; fort en arrivant
+sur cette route de Toulven! De tr&egrave;s loin, j'avais vu venir ce petit
+bonhomme, que je ne reconnaissais pas, et qui courait &agrave; ma rencontre en
+sautant comme un cabri. On lui avait dit: &laquo;C'est ton parrain qui arrive
+l&agrave;-bas&raquo;, et alors il avait pris sa course. Il &eacute;tait grandi et embelli,
+avec un certain air plus entreprenant et plus tapageur.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; ce voyage que je vis pour la premi&egrave;re et la derni&egrave;re fois la
+petite Yvonne, une fille d'Yves qui &eacute;tait n&eacute;e apr&egrave;s notre d&eacute;part, et qui
+ne fit sur la terre qu'une courte apparition de quelques mois. Elle
+&eacute;tait toute pareille &agrave; lui; m&ecirc;mes yeux, m&ecirc;me regard. &Eacute;trange
+ressemblance que celle d'une si petite cr&eacute;ature avec un homme.</p>
+
+<p>Un jour, elle s'en retourna dans les r&eacute;gions myst&eacute;rieuses d'o&ugrave; elle
+&eacute;tait venue, rappel&eacute;e tout &agrave; coup par une maladie d'enfant, &agrave; laquelle
+ni la vieille sage-femme ni la grande <i>penseuse</i> de Toulven n'avaient
+rien compris. Et on l'emporta l&agrave;-bas au pied de l'&eacute;glise, ses yeux
+semblables &agrave; ceux d'Yves ferm&eacute;s pour jamais.</p>
+
+<p>Dans ces bois, nous avions pass&eacute; nos deux heures de jour. Apr&egrave;s souper
+seulement, nous &eacute;tions all&eacute;s, Marie et moi, voir au clair de lune o&ugrave; en
+&eacute;tait leur nouveau logis.</p>
+
+<p>&Agrave; la place du champ d'avoine que nous avions mesur&eacute; en juin de l'ann&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente s'&eacute;levaient maintenant les quatre murailles de la maison
+d'Yves; elle n'avait encore ni auvent, ni plancher, ni toiture, et, au
+clair de lune, elle ressemblait &agrave; une ruine.</p>
+
+<p>Nous nous ass&icirc;mes au milieu, sur des pierres, nous trouvant seuls tous
+deux pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>C'est d'Yves que nous parlions, cela va bien sans dire. Elle
+m'interrogeait anxieusement sur lui, sur son avenir, pensant que je
+connaissais plus profond&eacute;ment qu'elle ce mari qu'elle adorait avec une
+esp&egrave;ce de crainte, sans le comprendre. Et moi, je la rassurais, car
+j'esp&eacute;rais beaucoup: le forban avait pour lui son bon et brave c&oelig;ur;
+alors, en le prenant par l&agrave;, nous devions &agrave; la fin r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>Anne apparut tout &agrave; coup, venue sans bruit pour &eacute;couter, et nous fit
+peur:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! Marie, dit-elle, change de place bien vite; si tu voyais derri&egrave;re
+toi comme c'est vilain, ton ombre!&raquo;</p>
+
+<p>En effet, nous n'y avions pas pris garde. Sa t&ecirc;te seule &eacute;clair&eacute;e par la
+lune, avec les ailes de sa coiffe qui remuaient au vent, donnait
+derri&egrave;re elle, sur le mur tout neuf, l'image d'une chauve-souris tr&egrave;s
+grande et tr&egrave;s laide. C'est assez pour nous porter malheur.</p>
+
+<p>Dans Toulven, les binious sonnaient. Pour rentrer &agrave; l'auberge, o&ugrave; elles
+venaient toutes deux me reconduire, il nous fallut traverser une f&ecirc;te
+inattendue, &eacute;clair&eacute;e par la lune. C'&eacute;tait une noce de riches et on
+dansait en plein air, sur la place. Je m'arr&ecirc;tai, avec Anne et Marie,
+pour regarder la longue cha&icirc;ne de la gavotte tournoyer et courir, men&eacute;e
+par la voix aigre des cornemuses. La belle lune rendait plus blanches
+les coiffes des femmes, qui passaient devant nous comme envol&eacute;es dans le
+vent et la vitesse; on voyait sur la poitrine des hommes briller
+rapidement les gorgerins brod&eacute;s, les paillettes d'argent.</p>
+
+<p>&Agrave; l'autre bout de Toulven, encore du monde. Cela ne semblait pas
+naturel, cette animation dans le village, la nuit. Encore des coiffes
+qui couraient, qui se pressaient pour mieux voir. C'&eacute;tait une bande de
+p&egrave;lerins qui revenaient de Lourdes et faisaient leur entr&eacute;e en chantant
+des cantiques.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a eu deux miracles, monsieur; on l'a su ce soir par le
+t&eacute;l&eacute;graphe.&raquo;</p>
+
+<p>Je me retournai et vis Pierre Kerbras, le fianc&eacute; d'Anne, qui me donnait
+ce renseignement.</p>
+
+<p>Les p&egrave;lerins pass&egrave;rent, ayant au cou leurs grands chapelets; derri&egrave;re,
+il y avait deux vieilles femmes infirmes qui n'avaient pas &eacute;t&eacute; gu&eacute;ries,
+elles, et que des jeunes hommes rapportaient dans leurs bras.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le vieux Corentin, Anne et le petit Pierre, en
+habits de dimanche, vinrent me reconduire dans le char &agrave; bancs de
+Pierre Kerbras, jusqu'&agrave; la station de Bannalec.</p>
+
+<p>Dans le compartiment o&ugrave; je montai, deux vieilles dames anglaises &eacute;taient
+d&eacute;j&agrave; install&eacute;es.</p>
+
+<p>On me fit passer petit Pierre, sa bonne figure couleur de p&ecirc;che dor&eacute;e, &agrave;
+embrasser par la porti&egrave;re, et lui &eacute;clata de rire en apercevant un petit
+chien <i>bull</i> que les ladies portaient dans leur sac de voyage armori&eacute;.
+Il avait pourtant du chagrin parce que je m'en allais; mais ce petit
+chien dans ce sac, il le trouvait si dr&ocirc;le, qu'il n'en pouvait plus
+revenir. Et les vieilles ladies souriaient aussi, disant que petit
+Pierre &eacute;tait <i>a very beautiful baby</i>.</p>
+
+<p>Et puis ce fut fini de la Bretagne pour longtemps; j'y avais pass&eacute;
+vingt heures, et, le lendemain matin, elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; bien loin de
+moi....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XCVI" id="XCVI"></a><a href="#table">XCVI</a></h2>
+
+<h2>LETTRE D'YVES</h2>
+
+
+
+<p class="droit">&laquo;Melbourne, septembre 1882.</p>
+
+
+<p>&raquo;Cher fr&egrave;re,</p>
+
+<p>&raquo;Je vous fais savoir notre arriv&eacute;e en Australie; nous avons eu une
+travers&eacute;e tout &agrave; fait belle et nous devons repartir demain pour le
+Japon; car vous savez que nous avons re&ccedil;u l'ordre de faire un petit tour
+dans ce pays-l&agrave;.</p>
+
+<p>&raquo;J'ai trouv&eacute; ici deux lettres de vous et aussi deux de ma femme; mais
+j'ai bien h&acirc;te de lire celle que vous m'&eacute;crirez quand vous aurez pass&eacute;
+par Toulven.</p>
+
+<p>&raquo;Cher fr&egrave;re, votre rempla&ccedil;ant &agrave; bord est tout &agrave; fait comme vous; il est
+tr&egrave;s bon avec les marins. Tant qu'au rempla&ccedil;ant de M. Plumkett, il est
+assez dur, mais pas &agrave; mon &eacute;gard, au contraire. M. Plumkett m'avait dit
+qu'il m'aurait recommand&eacute; &agrave; lui en partant, et c'est une chose que je
+croirais assez. Les autres et le major sont toujours de m&ecirc;me; ils me
+parlent souvent de vous et me demandent de vos nouvelles.</p>
+
+<p>&raquo;Le commandant m'a donn&eacute; &agrave; faire le service de second-ma&icirc;tre depuis que
+nous avons jet&eacute; &agrave; l'eau le pauvre Marsano, le Ni&ccedil;ois, qu'on a trouv&eacute; tu&eacute;
+un matin dans son hamac en faisant le branle-bas. Et j'aime beaucoup ce
+service-l&agrave;.</p>
+
+<p>&raquo;Cher fr&egrave;re, on a envoy&eacute; deux fois les marins se promener &agrave; terre, &agrave;
+San-Francisco, et vous pensez, sans vous, je n'ai pas seulement voulu
+donner mon nom pour descendre avec eux. M&ecirc;me je vous dirai que les
+gabiers ont fait une grande <i>baroufe</i>, la seconde nuit, contre des
+Allemands, et il y a eu du mal avec les couteaux. </p>
+
+<p>&raquo;J'ai aussi &agrave; vous dire, cher fr&egrave;re, qu'on n'a pas encore &ocirc;t&eacute; votre
+carte de dessus la porte de votre chambre, et je pense qu'on l'oubliera
+tout &agrave; fait &agrave; pr&eacute;sent. Alors, le soir, je fais mon tour par le faux-pont
+arri&egrave;re pour passer devant.</p>
+
+<p>&raquo;L'ann&eacute;e prochaine, quand nous reviendrons, j'ai espoir d'avoir une
+bonne permission pour aller voir ma femme et mon petit Pierre, et ma
+petite fille; mais ce sera toujours bien court, et certainement je ne
+serai jamais tranquille avant d'avoir ma retraite. D'un autre c&ocirc;t&eacute;,
+quand je serai d'&acirc;ge &agrave; laisser les cols bleus, mon petit Pierre sera
+pr&egrave;s de partir pour le service, lui, &agrave; son tour, ou bien il y aura
+peut-&ecirc;tre une place pour moi l&agrave;-bas, du c&ocirc;t&eacute; de l'&eacute;tang, vers l'&eacute;glise:
+vous savez quelle place je veux dire. </p>
+
+<p>&raquo;Cher fr&egrave;re, vous croyez que je prends des mani&egrave;res comme vous? Mais
+non, je vous assure, je pense comme j'ai toujours pens&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Pour les <i>t&ecirc;tes de coco</i>, je crois bien qu'elles sont perdues, car nous
+ne passerons pas en Cal&eacute;donie; mais enfin plus tard, je pourrai
+peut-&ecirc;tre y revenir et en acheter. Si vous passiez par le golfe Juan,
+vous me feriez bien plaisir d'aller &agrave; Vallauris prendre pour moi deux de
+ces flambeaux, comme ils en font dans ce pays, et qui ont des t&ecirc;tes de
+<i>perruches de France</i>. &Ccedil;a m'amuserait beaucoup d'en mettre comme ceux-l&agrave;
+chez moi. J'ai bien h&acirc;te, fr&egrave;re, d'installer ma petite maison.</p>
+
+<p>&raquo;Parmi toute esp&egrave;ce de choses qui me rendent triste quand je me
+r&eacute;veille, ce qui me fait le plus de peine, c'est que ma m&egrave;re ne veut
+plus du tout venir demeurer en Toulven. Il me semble que, si je pouvais
+avoir une permission pour aller la chercher, avec moi, pour s&ucirc;r, elle
+viendrait. Mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, alors, je n'aurais plus personne &agrave;
+Plouherzel, c'est tout &agrave; fait notre pays, vous savez bien. Si je pouvais
+croire ce que vous m'avez dit souvent au sujet de revivre apr&egrave;s qu'on
+est mort, il est s&ucirc;r que je me trouverais encore assez heureux. Mais,
+tenez, je vois bien que, vous-m&ecirc;me, vous n'y croyez pas beaucoup.
+Pourtant je trouve tr&egrave;s dr&ocirc;le que j'aie peur des revenants, et je
+croirais assez, fr&egrave;re, que vous en avez peur aussi.</p>
+
+<p>&raquo;Je vous demande bien pardon de la feuille sale que je vous envoie, mais
+ce n'est pas tout &agrave; fait moi la cause; vous comprenez, je n'ai plus
+votre bureau &agrave; pr&eacute;sent pour faire mes lettres dessus comme un officier.
+Je vous &eacute;crivais assez tranquille &agrave; la fin de mon quart de nuit sur les
+caissons de l'avant, et alors l'idiot de Le Hir m'a chavir&eacute; ma bougie.
+Je n'ai pas le temps de faire ma petite &eacute;criture &agrave; ma fa&ccedil;on comme je
+fais quelquefois, vous savez, celle que vous trouvez jolie. J'&eacute;cris &agrave;
+courir, et je vous demande bien pardon.</p>
+
+<p>&laquo;Nous partons demain matin, d&egrave;s le jour, pour ces pays du Japon; mais je
+vous ferai parvenir ma lettre par le pilote qui viendra nous mettre
+dehors. Je termine en vous embrassant bien des fois de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&raquo;Votre fr&egrave;re,</p>
+
+<p class="droit">&raquo;Yves Kermadec.</p>
+
+<p>&raquo;Cher fr&egrave;re, je ne puis dire combien je vous aime.</p>
+
+<p class="droit">&raquo;Yves.&raquo; </p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XCVII" id="XCVII"></a><a href="#table">XCVII</a></h2>
+
+
+
+<p class="droit">D&eacute;cembre 1882.</p>
+
+
+<p>...Je passais sur les quais de Bordeaux. Quelqu'un de fort bien mis vint
+&agrave; moi, le chapeau bas et la main tendue: Barrada!&mdash;Barrada transform&eacute;,
+ayant coup&eacute; sa barbe noire, et quitt&eacute; ses trente et un ans, sans doute
+en m&ecirc;me temps que ses cols bleus; les joues soigneusement ras&eacute;es, la
+moustache naissante, l'air d'un jeune amoureux de vingt ans.</p>
+
+<p>Toujours aussi parfaitement beau et noble de lignes mais la figure
+meilleure et plus douce, comme &eacute;claircie par une joie profonde.</p>
+
+<p>Il venait d'&eacute;pouser enfin sa petite fianc&eacute;e d'Espagne; l'or de sa
+ceinture avait mont&eacute; leur m&eacute;nage, et il s'&eacute;tait fait <i>arrimeur</i> de
+navires, un m&eacute;tier tr&egrave;s lucratif, para&icirc;t-il, o&ugrave; il utilisait &agrave; merveille
+sa grande force et son instinct du <i>d&eacute;brouillage</i>. Il fallut lui
+promettre par serment qu'au retour du <i>Primauguet</i>, je passerais par
+Bordeaux avec Yves pour venir le voir.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait heureux, celui-l&agrave;!</p>
+
+<p>Et la fin de ce rouleur de mer me donnait &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir. Je me demandais
+si mon pauvre Yves, qui, avec un c&oelig;ur aussi bon, avait assur&eacute;ment
+beaucoup moins forfait aux lois honn&ecirc;tes, ne pouvait pas, lui aussi,
+finir un jour par un peu de bonheur....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XCVIII" id="XCVIII"></a><a href="#table">XCVIII</a></h2>
+
+<p><i>T&eacute;l&eacute;gramme</i>.&mdash;&laquo;Toulon, 3 avril 1883.&mdash;&Agrave; Yves Kermadec, &agrave; bord du
+<i>Primauguet</i>.&mdash;Brest.</p>
+
+<p>&raquo;Tu es nomm&eacute; second-ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&raquo;Je t'embrasse,</p>
+
+<p class="droit">&raquo;Pierre.&raquo;</p>
+
+
+<p>C'&eacute;tait sa joyeuse bienvenue, sa f&ecirc;te d'arriv&eacute;e; car, depuis
+vingt-quatre heures seulement, le <i>Primauguet</i>, revenu de sa promenade
+lointaine dans le Grand-Oc&eacute;an, avait mouill&eacute; dans les eaux de France.</p>
+
+<p>Et ces galons d'or que j'envoyais &agrave; Yves par le t&eacute;l&eacute;graphe, il ne les
+<i>arrosa</i> pas, comme il avait fait jadis de ses galons de laine.&mdash;Non,
+les temps &eacute;taient chang&eacute;s; il se sauva dans le faux-pont, dans un coin
+o&ugrave; se trouvaient son sac et son armoire et qu'il consid&eacute;rait comme son
+chez lui; vite, il descendit l&agrave;, pour &ecirc;tre tout seul &agrave; envisager cette
+joie qui lui arrivait, &agrave; relire ce bienheureux petit papier bleu qui lui
+ouvrait toute une &egrave;re nouvelle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait si beau, si inattendu, apr&egrave;s sa mauvaise conduite pass&eacute;e!</p>
+
+<p>J'avais &eacute;t&eacute; &agrave; Paris demander cette faveur, intriguer beaucoup pour mon
+fr&egrave;re d'adoption, en me portant garant de sa conduite &agrave; venir. Une femme
+de c&oelig;ur avait bien voulu employer &agrave; ma cause son influence tr&egrave;s
+puissante, et alors la promotion d'Yves avait &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e d'assaut, bien
+qu'elle f&ucirc;t difficile.</p>
+
+<p>Et Yves n'en finissait plus de regarder son bonheur sous toutes ses
+faces.... D'abord, au lieu d'avoir &agrave; demander une permission courte,
+qu'on lui e&ucirc;t peut-&ecirc;tre beaucoup marchand&eacute;e,&mdash;avec ses galons d'or il
+allait partir de droit pour Toulven; on allait l'envoyer en
+<i>disponibilit&eacute;</i> pendant trois mois au moins, quatre peut-&ecirc;tre; il aurait
+tout l'&eacute;t&eacute; &agrave; passer l&agrave;, avec sa femme et son fils, dans la petite maison
+qui &eacute;tait finie et o&ugrave; on l'attendait justement pour tout installer....
+Et puis ils allaient se trouver tr&egrave;s riches, ce qui ne g&acirc;terait rien....</p>
+
+<p>Non, jamais dans sa vie de pauvre errant, toujours &agrave; la peine,&mdash;jamais
+il n'avait eu une heure si belle, une joie si profonde que celle que son
+fr&egrave;re Pierre venait de lui envoyer par le t&eacute;l&eacute;graphe....</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XCIX" id="XCIX"></a><a href="#table">XCIX</a></h2>
+
+
+<p>Quand les vents me ram&egrave;nent en Bretagne, c'est aux derniers jours de
+mai, au plus beau du printemps breton.</p>
+
+<p>Il y a d&eacute;j&agrave; six semaines qu'Yves est dans sa petite maison de Toulven,
+arrangeant ma chambre, pr&eacute;parant tout pour mon arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Le navire sur lequel je suis embarqu&eacute; a quitt&eacute; la M&eacute;diterran&eacute;e pour
+remonter dans l'Oc&eacute;an, vers les ports du Nord et d&eacute;sarmer &agrave; Brest. </p>
+
+<p><i>18 mai, en mer</i>.&mdash;D&eacute;j&agrave; on sent la Bretagne approcher. Il fait beau
+encore, mais un de ces beaux temps bretons qui sont tranquilles et
+m&eacute;lancoliques. La mer unie est d'un bleu p&acirc;le, l'air salin est frais et
+sent le varech; il y a sur toute chose comme un voile de brumes
+bleu&acirc;tres, tr&egrave;s transparentes et tr&egrave;s t&eacute;nues.</p>
+
+<p>&Agrave; huit heures du matin, doubl&eacute; la pointe de Penmarch. Les granits
+celtiques, les grandes falaises tristes peu &agrave; peu se dessinent et
+s'approchent.</p>
+
+<p>Maintenant ce sont de vrais bancs de brumes,&mdash;mais tr&egrave;s l&eacute;gers, brumes
+d'&eacute;t&eacute;,&mdash;qui se reposent partout sur les lointains de l'horizon.</p>
+
+<p>&Agrave; une heure, la passe des Toulinguets, et puis nous entrons &agrave; Brest. </p>
+
+<p><i>19 mai</i>.&mdash;Permission de huit jours. &Agrave; midi, je suis en chemin de fer,
+en route pour Toulven.</p>
+
+<p>Pluie tout le long du chemin sur les campagnes bretonnes. Dans les pr&eacute;s,
+dans les vall&eacute;es ombreuses, tout est plein d'eau.</p>
+
+<p>De Bannalec &agrave; Toulven, une heure de voiture &agrave; travers les bois. Le
+regard fix&eacute; en avant, je cherche la fl&egrave;che en granit de l'&eacute;glise au fond
+de l'horizon vert.</p>
+
+<p>La voil&agrave; qui para&icirc;t, refl&eacute;t&eacute;e profond&eacute;ment, en dessous, dans l'&eacute;tang
+morne. Le beau temps est revenu avec un p&acirc;le ciel bleu.</p>
+
+<p>Toulven!... La voiture s'arr&ecirc;te. Yves est l&agrave; &agrave; m'attendre, tenant petit
+Pierre par la main.</p>
+
+<p>Nous nous regardons tous deux,&mdash;et voil&agrave; que d'abord une m&ecirc;me envie de
+rire nous prend en m&ecirc;me temps, &agrave; cause de nos moustaches. Cela change
+nos figures et nous nous trouvons dr&ocirc;les. Nous ne nous &eacute;tions pas vus
+depuis que les marins ont le droit d'en porter. Yves exprime l'avis que
+cela nous donne un air beaucoup plus d&eacute;gourdi.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, nous nous embrassons.</p>
+
+<p>Comme il est encore devenu beau, le petit Pierre, et plus grand, et plus
+fort!... Nous partons ensemble, traversant Toulven, o&ugrave; les bonnes gens
+me connaissent, et sortent sur leur porte pour me voir arriver. Nous
+d&eacute;filons dans l'&eacute;troite rue grise, aux maisons centenaires, aux murs de
+granit massif. Je reconnais la vieille &agrave; profil de chouette qui a
+pr&eacute;sid&eacute; &agrave; la naissance de mon filleul; elle me fait bonjour de la t&ecirc;te
+par une fen&ecirc;tre ouverte. Les grandes coiffes, les collerettes, les
+paillettes des corsages, se d&eacute;tachent dans les embrasures profondes, sur
+les fonds obscurs, et tout cela me jette au passage ces impressions des
+vieux temps morts qui sont particuli&egrave;res &agrave; la Bretagne.</p>
+
+<p>Petit Pierre, que nous tenons par la main, marche maintenant comme un
+homme. Il n'avait encore rien dit, un peu saisi de me revoir; mais le
+voil&agrave; qui cause; il l&egrave;ve vers moi sa figure ronde et me regarde d&eacute;j&agrave;
+comme quelqu'un d'ami &agrave; qui on fait part de ses r&eacute;flexions. Petite voix
+douce que je n'ai pas encore beaucoup entendue. Comme il a l'accent de
+Bretagne!</p>
+
+<p>&laquo;Parrain, tu m'as apport&eacute; mon mouton?&raquo; </p>
+
+<p>Heureusement je m'&eacute;tais rappel&eacute; cette promesse de l'an dernier; il &eacute;tait
+dans ma malle, ce mouton &agrave; roulettes, pour mon petit Pierre. Et
+j'apportais aussi des flambeaux, <i>ayant des figures de perruches de
+France</i>, que j'avais promis &agrave; mon autre grand enfant,&mdash;Yves.</p>
+
+<p>Voici la maison, gaie et blanche, toute neuve, avec ses entourages de
+fen&ecirc;tres en granit breton, ses auvents verts, son grenier &agrave; lucarne, et,
+derri&egrave;re, l'horizon des bois.</p>
+
+<p>Nous entrons. En bas, dans la cuisine &agrave; grande chemin&eacute;e, Marie et la
+petite Corentine nous attendent.</p>
+
+<p>Mais tout de suite, Yves me prie de monter, car il a h&acirc;te de me faire
+voir le haut, leur belle chambre blanche, avec ses rideaux de
+mousseline et ses meubles de cerisier verni.</p>
+
+<p>Et puis il ouvre une autre porte:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; pr&eacute;sent, fr&egrave;re, voil&agrave; chez vous!&raquo;</p>
+
+<p>Et il me regarde, anxieux de l'effet produit, apr&egrave;s tant de mal qu'ils
+se sont donn&eacute;, sa femme et lui, pour que je trouve tout &agrave; mon go&ucirc;t.</p>
+
+<p>J'entre, touch&eacute;, &eacute;mu. Elle est toute blanche, ma chambre et on y sent un
+parfum d&eacute;licieux, il y a partout des fleurs qu'on est all&eacute; chercher tr&egrave;s
+loin pour moi; dans les vases de la chemin&eacute;e, des touffes de r&eacute;s&eacute;da et
+de gros bouquets de pois de senteur; dans le foyer, c'est rempli de
+bruy&egrave;res. </p>
+
+<p>Ils n'ont pas pu se d&eacute;cider, par exemple, &agrave; y mettre des vieux meubles,
+des vieilleries bretonnes, et ils s'en excusent, n'ayant rien trouv&eacute; &agrave;
+leur id&eacute;e d'assez joli ni d'assez propre. On est all&eacute; &agrave; Quimper
+m'acheter un lit comme le leur, en cerisier, qui est un bois clair,
+d'une couleur gaie, un peu rose. Les tables et les chaises sont
+pareilles. Les plus petits d&eacute;tails sont arrang&eacute;s avec tendresse; sur les
+murs, il y a, dans des cadres dor&eacute;s, des dessins que j'ai faits jadis et
+une grande photographie du clocher &agrave; jour de Saint-Pol-de-L&eacute;on, que
+j'avais donn&eacute;e &agrave; Yves du temps o&ugrave; nous naviguions ensemble sur la <i>mer
+brumeuse</i>.</p>
+
+<p>Par terre, les planches sont nettes comme du bois neuf:</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez, fr&egrave;re, c'est tout blanc comme &agrave; bord&raquo;, dit Yves, qui a
+lui-m&ecirc;me blanchi partout avec tant de soin, et qui se d&eacute;chausse chaque
+fois qu'il monte pour ne pas salir ses escaliers.</p>
+
+<p>Il faut tout voir, tout visiter, m&ecirc;me le grenier &agrave; lucarne, o&ugrave; sont
+rang&eacute;es les pommes de terre et les cosses de bois pour l'hiver; m&ecirc;me le
+vestibule de l'escalier, o&ugrave; est suspendu, comme un <i>ex-voto</i> de marin
+dans une chapelle de la vierge, le bateau en miniature qu'Yves a
+construit pendant ses loisirs dans sa hune du <i>Primauguet</i>; et puis le
+jardin o&ugrave; des fraisiers et de petites salades commencent &agrave; pousser le
+long des all&eacute;es toutes fra&icirc;ches.</p>
+
+<p>Maintenant nous sommes &agrave; table, Yves, Marie, la petite Corentine, le
+petit Pierre et moi, autour de la nappe bien blanche sur laquelle le
+d&icirc;ner est pos&eacute;. Yves, mon fr&egrave;re Yves, se trouve dr&ocirc;le et s'intimide tout
+&agrave; coup dans son r&ocirc;le de ma&icirc;tre de maison. Alors c'est moi qui suis
+oblig&eacute; de d&eacute;couper, et, comme c'est la premi&egrave;re fois de ma vie, je
+m'embrouille aussi.</p>
+
+<p>&Agrave; ce d&icirc;ner, je mange pour leur faire plaisir; mais ce bonheur si complet
+que je sens l&agrave; pr&egrave;s de moi et dont je suis un peu cause, cette
+reconnaissance si profonde qui m'entoure, tout cela m'impressionne tr&egrave;s
+&eacute;trangement. &Ecirc;tre au milieu de ces choses rares, cela me surprend comme
+une nouveaut&eacute; d&eacute;licieuse.</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez&raquo;, me dit Yves, bas comme en confidence, &laquo;maintenant je vais
+&agrave; la messe le dimanche avec elle.&raquo;</p>
+
+<p>Et il fait du c&ocirc;t&eacute; de sa femme une petite grimace de soumission
+enfantine, tr&egrave;s comique avec son air s&eacute;rieux. D'ailleurs sa mani&egrave;re
+d'&ecirc;tre avec Marie a tout &agrave; fait chang&eacute;, et j'ai bien vu en entrant que
+l'amour &eacute;tait enfin venu s'installer pour tout de bon dans la maison
+neuve. Alors mes chers amis n'ont plus rien &agrave; attendre de meilleur sur
+terre; comme Yves le dit, il faudrait seulement pouvoir <i>arr&ecirc;ter la
+pendule du temps</i> pour que cette grande joie de leurs r&ecirc;ves accomplis ne
+s'en aille plus.</p>
+
+<p>Eux aussi sont silencieux dans leur bonheur, comme s'ils craignaient de
+l'effaroucher en parlant trop fort et trop gaiement.</p>
+
+<p>D'ailleurs nous avons &agrave; causer des morts, de cette petite Yvonne qui
+s'en est all&eacute;e l'automne dernier sans attendre le retour du
+<i>Primauguet</i>, et qu'Yves n'a jamais vue; puis du pauvre vieux Corentin,
+son grand-p&egrave;re, qui a fini pendant les froids de d&eacute;cembre. </p>
+
+<p>C'est Marie qui raconte:</p>
+
+<p>&laquo;Il &eacute;tait devenu tr&egrave;s difficile sur sa fin, monsieur, lui qui &eacute;tait un
+homme si doux. Il disait que nous ne savions pas le soigner et il ne
+faisait que demander son fils Yves: "Oh! Si Yves &eacute;tait ici, il
+m'aiderait, lui, il me prendrait dans ses bons bras pour me retourner
+dans mon lit." La derni&egrave;re nuit, tout le temps, il l'appelait.&raquo;</p>
+
+<p>Et Yves reprend:</p>
+
+<p>&laquo;Ce qui me cause le plus de chagrin quand je pense &agrave; notre p&egrave;re, c'est
+que justement nous nous &eacute;tions un peu f&acirc;ch&eacute;s le jour que je suis parti,
+vous savez, pour ce partage? Vous ne pouvez croire, fr&egrave;re, comme cela me
+revient souvent en t&ecirc;te, cette dispute avec lui.&raquo; </p>
+
+<p>Le d&icirc;ner est fini; c'est le soir, le long soir ti&egrave;de de mai. Nous nous
+acheminons, Yves et moi, vers l'&eacute;glise, pour faire visite &agrave; une croix
+blanche qui est l&agrave; sur un tertre avec des fleurs:</p>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 7.5em;"><i>Yvonne Kermadec, treize mois.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>&laquo;Il para&icirc;t qu'elle me ressemblait tout &agrave; fait&raquo;, dit Yves.</p>
+
+<p>Et cette ressemblance de la petite morte avec lui le rend tr&egrave;s pensif.</p>
+
+<p>En regardant la croix, le tertre et les fleurs, nous songeons tous deux
+&agrave; ce myst&egrave;re: petite fille qui &eacute;tait de son sang, issue de lui, qui
+avait ses yeux, et alors.... Probablement aussi une &acirc;me pareille, et qui
+est d&eacute;j&agrave; rendue au sol breton. C'est comme si quelque chose de lui-m&ecirc;me
+s'en &eacute;tait d&eacute;j&agrave; retourn&eacute; &agrave; la terre; c'est comme des arrhes qu'il aurait
+d&eacute;j&agrave; donn&eacute;es &agrave; la poussi&egrave;re &eacute;ternelle....</p>
+
+<p>Dans quatre ans, cette petite croix qu'on voyait de loin n'existera
+plus; on enl&egrave;vera Yvonne, son tertre et ses fleurs. M&ecirc;me ses petits os
+s'en iront aussi se m&ecirc;ler aux autres, aux antiques, sous l'&eacute;glise, dans
+l'ossuaire.</p>
+
+<p>Quatre ans encore on la verra, cette croix, et on y lira ce nom de
+petite fille.... </p>
+
+<p>Elle est tout au bord de l'&eacute;tang; dans l'eau dormante et profonde, elle
+se refl&egrave;te &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la haute fl&egrave;che grise. Sur le tertre, des &oelig;illets
+fleuris font des touffes blanches, d&eacute;j&agrave; ind&eacute;cises dans la nuit qui
+arrive. L'&eacute;tang ressemble &agrave; un miroir, d'un jaune p&acirc;le, couleur de
+lumi&egrave;re mourante, comme celle du ciel au couchant; et, tout autour, on
+voit la ligne d&eacute;j&agrave; noire des grands bois.</p>
+
+<p>Les fleurs des tombes donnent leurs odeurs douces du soir.&mdash;Un calme
+ti&egrave;de nous environne et semble s'&eacute;paissir....</p>
+
+<p>On entend dans le lointain les hiboux qui s'appellent, on ne distingue
+plus les &oelig;illets blancs d'Yvonne.... La nuit d'&eacute;t&eacute; est venue....</p>
+
+<p>Alors un grand bruit nous fait frissonner tout &agrave; coup, au milieu de ce
+silence o&ugrave; nous songions aux morts. C'est l'<i>Angelus</i> qui sonne, l&agrave;,
+tr&egrave;s pr&egrave;s, au-dessus de nous, dans la clocher; et l'air s'emplit de
+lourdes vibrations d'airain.</p>
+
+<p>Pourtant nous n'avons vu personne entrer dans l'&eacute;glise, qui est ferm&eacute;e
+et obscure.</p>
+
+<p>&laquo;Qui sonne? dit Yves, inquiet, qui peut sonner?... Pas moi qui voudrais
+le faire, toujours.... Non, s&ucirc;r que je n'entrerais pas dans l'&eacute;glise &agrave;
+l'heure qu'il est, et pas m&ecirc;me pour tout l'or du monde, encore!...&raquo;</p>
+
+<p>Nous nous en allons de ce cimeti&egrave;re; il s'y fait trop de bruit
+d&eacute;cid&eacute;ment; l'<i>Angelus</i> y est &eacute;trange; il y &eacute;veille des sonorit&eacute;s
+inattendues, dans les eaux de l'&eacute;tang, dans la terre des morts, dans la
+nuit. Non pas que nous ayons peur de la pauvre petite tombe aux
+&oelig;illets blancs, mais ce sont les autres, ces bosses de gazon qui sont
+autour de nous, ces tertres d'inconnus....</p>
+
+<p><i>Dix heures</i>.&mdash;Je vais dormir ma premi&egrave;re nuit sous le toit de mon fr&egrave;re
+Yves.</p>
+
+<p><i>Dix heures sonn&eacute;es</i>.&mdash;Nous nous sommes d&eacute;j&agrave; dit bonsoir, et le voil&agrave;
+qui rouvre ma porte.</p>
+
+<p>&laquo;C'est pour les fleurs. Elles pourraient peut-&ecirc;tre vous faire du mal;
+nous venons de penser cela...&raquo;</p>
+
+<p>Et il emporte tout, les r&eacute;s&eacute;das, les pois de senteur, m&ecirc;me les gerbes de
+bruy&egrave;re. </p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="C" id="C"></a><a href="#table">C</a></h2>
+
+
+<p>La <i>pendule du temps</i> a continu&eacute; de marcher, m&ecirc;me de marcher tr&egrave;s vite.
+La semaine qu'on m'avait accord&eacute;e va bient&ocirc;t finir.</p>
+
+<p>Tous les jours dans les bois.&mdash;Un temps splendide.&mdash;Les bruy&egrave;res, les
+digitales, les sil&egrave;nes roses, tout est fleuri.</p>
+
+<p>Il y a eu un grand pardon, le dimanche, un des plus renomm&eacute;s de cette
+r&eacute;gion de la Bretagne; c'&eacute;tait autour de la chapelle de <i>Notre-Dame de
+Bonne Nouvelle</i>,&mdash;qui est seule au milieu des bois, comme si elle
+s'&eacute;tait endormie l&agrave;, et oubli&eacute;e depuis le Moyen &Acirc;ge.</p>
+
+<p>La veille, le samedi, nous &eacute;tions justement venus nous asseoir, &agrave;
+l'ombre, Yves, petit Pierre et moi, aupr&egrave;s de cette &eacute;glise, &agrave; l'heure du
+grand calme de midi. Un lieu tr&egrave;s silencieux, au-dessus duquel des
+ch&ecirc;nes et des h&ecirc;tres s&eacute;culaires nouaient comme des bras leurs grosses
+branches moussues.</p>
+
+<p>Deux femmes &eacute;taient arriv&eacute;es, l'une jeune, l'autre fort vieille et
+caduque; elles portaient le costume de Rosporden et paraissaient avoir
+fait longue route. Elles tenaient &agrave; la main de grandes clefs.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour ouvrir le vieux sanctuaire, qui reste ferm&eacute; tout le long de
+l'ann&eacute;e, et pr&eacute;parer l'autel pour la f&ecirc;te du lendemain.</p>
+
+<p>Dans le demi-jour vert des vitraux et des arbres, nous les apercevions
+qui s'empressaient autour des vieux saints et des vieilles saintes, les
+&eacute;poussetant, les essuyant; puis balayant les dalles pleines de poussi&egrave;re
+et de salp&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Sur le pied de la Notre-dame, on avait pos&eacute; par piti&eacute; une t&ecirc;te de mort,
+trouv&eacute;e dans la terre du bois. Le cr&acirc;ne crev&eacute;, toute verdie, elle nous
+regardait du fond de la chapelle avec ses deux trous noirs:</p>
+
+<p>&laquo;Dis parrain, qu'est-ce que c'est?... Dans la terre, on l'a trouv&eacute;e,
+cette figure, dis?...&raquo;</p>
+
+<p>C'est petit Pierre qui s'inqui&egrave;te vaguement de cette chose qu'il n'a
+jamais vue, comme si elle &eacute;tait pour lui la premi&egrave;re r&eacute;v&eacute;lation d'un
+ordre d'objets sinistres habitant sous la terre....</p>
+
+
+
+<p>Un temps un peu morne, mais exquis, pour ce jour de pardon.</p>
+
+<p>Dix heures durant, les binious ont sonn&eacute; devant la chapelle, sous les
+grands ch&ecirc;nes,&mdash;et les gavottes ont tourn&eacute; sur la mousse.</p>
+
+<p>Ce je ne sais quoi des &eacute;t&eacute;s bretons qui est m&eacute;lancolique, on ne sait
+comment le dire, c'est un compos&eacute; o&ugrave; entrent mille choses: le charme de
+ces longs jours ti&egrave;des, plus rares qu'ailleurs et plus vite partis; les
+hautes herbes fra&icirc;ches, avec l'extr&ecirc;me profusion des fleurs roses; et
+puis un <i>sentiment d'autrefois</i>, qui dort, r&eacute;pandu partout.</p>
+
+<p>Vieux pays de Toulven, grands bois o&ugrave; il y a d&eacute;j&agrave; des sapins noirs,
+arbres du Nord, m&ecirc;l&eacute;s aux ch&ecirc;nes et aux h&ecirc;tres; campagnes bretonnes,
+qu'on dirait toujours recueillies dans le pass&eacute;....</p>
+
+<p>Grandes pierres que couvrent les lichens gris, fins comme la barbe des
+vieillards; plaines o&ugrave; le granit affleure le sol antique, plaines de
+bruy&egrave;res roses....</p>
+
+<p>Ce sont des impressions de tranquillit&eacute;, d'apaisement, que m'apporte ce
+pays; c'est aussi une aspiration vers un repos plus complet sous la
+mousse, au pied des chapelles qui sont dans les bois. Et, chez Yves,
+tout cela est plus vague, plus inexprimable, mais aussi plus intense,
+comme chez moi quand j'&eacute;tais enfant. </p>
+
+<p>&Agrave; nous voir ainsi tous deux assis dans ces bois, au calme de ces beaux
+jours d'&eacute;t&eacute;, on n'imaginerait plus quels jeunes hommes nous avons pu
+&ecirc;tre, quelle vie nous avons men&eacute;e, ni quelles sc&egrave;nes terribles entre
+nous autrefois, aux premiers moments o&ugrave; nos deux natures, tr&egrave;s
+diff&eacute;rentes et tr&egrave;s semblables, se sont heurt&eacute;es l'une &agrave; l'autre....</p>
+
+<p>Chaque soir, aux veill&eacute;es, qui sont courtes, on joue avec petit Pierre &agrave;
+un jeu de Toulven, tr&egrave;s amusant, qui consiste &agrave; se tenir &agrave; deux par le
+menton et &agrave; r&eacute;citer, sans rire toute une longue histoire: &laquo;Par la barbe
+&agrave; Minette, je te tiens. Le premier de nous deux qui rira, etc.&raquo; &Agrave; ce
+jeu, petit Pierre est toujours pris.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, c'est le <i>gymnase</i>. Yves le fait faire &agrave; son fils, le tournant,
+le <i>virant</i>, la t&ecirc;te en bas, les jambes en l'air, &agrave; bout de bras,
+l'&eacute;levant bien haut: &laquo;Dis, mon petit Pierre, quand auras-tu des bras
+comme les miens? R&eacute;ponds donc:&mdash;Jamais! oh! non, jamais des bras comme
+toi, mon p&egrave;re; je ne verrai pas assez de mis&egrave;re pour &ccedil;a, bien s&ucirc;r.&raquo;</p>
+
+<p>Et quand Yves, tout d&eacute;peign&eacute;, las d'avoir tant fait le diable, dit, en
+se rajustant, de son plus grand air s&eacute;rieux: &laquo;Allons, petit Pierre a
+fini son gymnase &agrave; pr&eacute;sent,&raquo; petit Pierre alors vient &agrave; moi, avec ce
+sourire qui fait qu'on lui donne toujours ce qu'il veut: &laquo;C'est &agrave; ton
+tour, parrain, dis?&raquo; Et ce gymnase recommence.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CI" id="CI"></a><a href="#table">CI</a></h2>
+
+
+<p>La grande pendule, inexorable, a encore march&eacute;; dans quelques heures, je
+vais partir, et bient&ocirc;t mon fr&egrave;re Yves s'en ira aussi, tous deux au
+loin; &agrave; l'inconnu.</p>
+
+<p>C'est le dernier jour, le dernier soir. Yves, petit Pierre et moi, nous
+allons &agrave; la chaumi&egrave;re des vieux Keremenen, pour ma visite d'adieu &agrave; la
+grand-m&egrave;re Marianne.</p>
+
+<p>Elle habite seule, maintenant, sous son toit plein de mousse, sous les
+grands ch&ecirc;nes &eacute;tendus en vo&ucirc;te. Pierre Kerbras et Anne, qui se sont
+mari&eacute;s au printemps, font b&acirc;tir dans le village une vraie maison, en
+granit, pareille &agrave; celle d'Yves. Tous les enfants sont partis.</p>
+
+<p>Pauvre chaumi&egrave;re o&ugrave; s'agitaient si joyeusement, le jour du bapt&ecirc;me, les
+belles coiffes et les collerettes blanches! D&eacute;j&agrave; pass&eacute;, tout cela; &agrave;
+pr&eacute;sent, elle est vide et silencieuse. Nous nous asseyons sur les vieux
+bancs de ch&ecirc;ne, nous accoudant sur la table o&ugrave; nous avions fait le grand
+repas joyeux. La grand-m&egrave;re est sur un escabeau, filant &agrave; sa quenouille,
+la t&ecirc;te basse; son air d&eacute;j&agrave; devenu caduc et &eacute;gar&eacute;.</p>
+
+<p>Bien que le soleil ne soit pas encore tr&egrave;s bas, ici il fait noir.</p>
+
+<p>Autour de nous, rien que des choses d'autrefois, pauvres et primitives.
+Des chapelets tr&egrave;s grossiers sont suspendus aux pierres brutes, au
+granit des murs; dans les coins perdus d'ombre, on aper&ccedil;oit les cosses
+de ch&ecirc;ne amass&eacute;es pour l'hiver, et de vieux ustensiles de m&eacute;nage,
+noircis et poudreux, aux formes anciennes et na&iuml;ves. </p>
+
+<p>Jamais nous n'avions si bien senti combien tout cela est pass&eacute; et loin
+de nous.</p>
+
+<p>C'est la vieille Bretagne d'autrefois, bient&ocirc;t morte.</p>
+
+<p>Par la chemin&eacute;e filtre la lumi&egrave;re du ciel, des tons verts tombent d'en
+haut sur les pierres de l'&acirc;tre, et par la porte ouverte on aper&ccedil;oit le
+sentier breton, avec un rayon du soleil couchant dans les ch&egrave;vrefeuilles
+et les foug&egrave;res.</p>
+
+<p>Nous devenons r&ecirc;veurs, Yves et moi, dans cette visite que nous sommes
+venus faire au logis des grands-parents.</p>
+
+<p>D'ailleurs, la grand-m&egrave;re Marianne ne parle que le breton. De temps en
+temps, Yves lui adresse la parole dans cette langue du pass&eacute;; elle
+r&eacute;pond, sourit, l'air heureux de nous regarder; mais la conversation
+tombe vite et le silence revient....</p>
+
+<p>Tristesse vague du soir, r&ecirc;verie des temps lointains dans ce vieux logis
+qui bient&ocirc;t s'affaissera au bord du chemin, qui tombera en ruine comme
+ses vieux h&ocirc;tes et qu'on ne rel&egrave;vera plus....</p>
+
+<p>Petit Pierre est l&agrave; avec nous. Il affectionne beaucoup, lui, cette
+chaumi&egrave;re, et cette vieille grand-m&egrave;re, qui le g&acirc;te avec adoration. Il
+aime surtout la petite corbeille de ch&ecirc;ne, &oelig;uvre d'un autre si&egrave;cle,
+dans laquelle on l'avait mis quand il est n&eacute;. Il est plus long que son
+berceau maintenant et s'en sert, assis dedans, comme d'une balan&ccedil;oire,
+promenant autour de lui ses yeux noirs &eacute;veill&eacute;s. Et voil&agrave; maintenant la
+grand-m&egrave;re, toute courb&eacute;e, pr&egrave;s de lui, l'&eacute;chine arrondie sous sa
+collerette &agrave; fraise, qui le berce elle-m&ecirc;me pour l'amuser. Elle le berce
+en chantant, et lui, de temps en temps, lance au milieu de ces notes
+gr&ecirc;les l'&eacute;clat de son rire d'enfant.</p>
+
+
+<p class="center">
+Boudoul gala&iuml;chen! boudoul gala&iuml;ch du!<br /></p>
+
+
+<p>Chante, pauvre vieille, de ta voix cass&eacute;e qui tremble, chante la
+berceuse antique, l'air qui vient de loin dans la nuit des g&eacute;n&eacute;rations
+mortes et que tes petits-enfants ne sauront plus.</p>
+
+
+
+<p class="center">
+Boudoul, boudoul! gala&iuml;chen, gala&iuml;ch du!<br /></p>
+
+
+<p>On s'attend &agrave; voir par la grande chemin&eacute;e, avec la lueur qui descend
+d'en haut, des nains et des f&eacute;es descendre.</p>
+
+<p>Au dehors, le soleil dore toujours les branches des ch&ecirc;nes, les
+ch&egrave;vrefeuilles et les foug&egrave;res.</p>
+
+<p>Au dedans, dans la chaumi&egrave;re isol&eacute;e, tout est myst&eacute;rieux et noir.</p>
+
+
+<p class="center">
+Boudoul, boudoul! gala&iuml;chen, gala&iuml;ch du!</p>
+
+
+<p>Berce encore ton petit-fils, vieille femme en fraise blanche. Bient&ocirc;t ce
+sera fini des chansons bretonnes et aussi des vieux Bretons.</p>
+
+<p>Maintenant petit Pierre joint ses mains pour faire sa pri&egrave;re du soir.</p>
+
+<p>Mot pour mot, d'une voix tr&egrave;s douce qui a beaucoup l'accent de Toulven,
+il r&eacute;p&egrave;te en nous regardant tout ce que sa grand-m&egrave;re sait de fran&ccedil;ais:</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu, ma bonne sainte Vierge, ma bonne Sainte-Anne, je vous prie
+pour mon p&egrave;re, pour ma m&egrave;re, pour mon parrain, pour mes grands-parents,
+pour ma petite s&oelig;ur Yvonne....</p>
+
+<p>&mdash;Pour mon oncle Goulven, qui est bien loin sur la mer&raquo;, ajoute Yves
+d'une voix grave.</p>
+
+<p>Et, encore plus recueilli:</p>
+
+<p>&laquo;Pour ma grand-m&egrave;re de Plouherzel.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ma grand-m&egrave;re de Plouherzel&raquo;, r&eacute;p&egrave;te le petit Pierre.</p>
+
+<p>Et puis il attend autre chose pour r&eacute;p&eacute;ter encore, gardant toujours ses
+mains jointes.</p>
+
+<p>Mais Yves a presque des larmes &agrave; ce souvenir poignant, qui lui revient
+tout &agrave; coup de sa m&egrave;re, de sa chaumi&egrave;re, &agrave; lui, de son village de
+Plouherzel, que son fils conna&icirc;tra &agrave; peine et que lui ne reverra
+peut-&ecirc;tre plus. Ainsi est la vie pour les enfants de la c&ocirc;te, pour les
+marins: ils s'en vont, les lois de leur m&eacute;tier de mer les s&eacute;parent de
+parents ch&eacute;ris qui savent &agrave; peine leur &eacute;crire et qu'ensuite ils ne
+revoient plus.</p>
+
+<p>Je regarde Yves, et, comme nous nous comprenons sans nous parler, je
+pressens tr&egrave;s bien ce &agrave; quoi il va penser.</p>
+
+<p>Aujourd'hui il est heureux au del&agrave; de son r&ecirc;ve, beaucoup de choses
+sombres sont &eacute;loign&eacute;es et vaincues, et pourtant, et apr&egrave;s? Le voil&agrave; tout
+&agrave; coup plong&eacute; dans je ne sais quel songe de pass&eacute; et d'avenir,
+m&eacute;lancolie &eacute;trange, et apr&egrave;s?</p>
+
+
+<p class="center">
+Boudoul gala&iuml;chen! boudoul gala&iuml;ch du!</p>
+
+
+<p>chante la vieille femme, le dos courb&eacute; sous sa fraise blanche.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s?... Petit Pierre seul est en train de rire. Il tourne de c&ocirc;t&eacute;
+et d'autre sa t&ecirc;te vive, bronz&eacute;e et vigoureuse; la gaiet&eacute;, la flamme de
+la vie toute neuve sont encore dans ses grands yeux noirs.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s?... Tout est sombre dans la chaumi&egrave;re abandonn&eacute;e; on dirait que
+les objets causent entre eux avec myst&egrave;re du pass&eacute;; la nuit va
+descendre autour de nous sur les grands bois.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s?... Petit Pierre grandira, courra les mers, et nous, mon fr&egrave;re
+nous passerons, et tout ce que nous avons aim&eacute; avec nous,&mdash;nos vieilles
+m&egrave;res d'abord,&mdash;puis tout et nous-m&ecirc;mes, les vieilles m&egrave;res des
+chaumi&egrave;res bretonnes comme celles des villes, et la vieille Bretagne
+aussi, et tout, et toutes les choses de ce monde!</p>
+
+
+<p class="center">
+Boudoul gala&iuml;chen! boudoul gala&iuml;ch du!</p>
+
+
+<p>La nuit tombe, et une tristesse inattendue, profonde nous prend au
+c&oelig;ur.... Pourtant, aujourd'hui nous sommes heureux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CII" id="CII"></a><a href="#table">CII</a></h2>
+
+
+
+<p class="droit">
+<i>Et les Celtes regrettaient trois pierres brutes,</i><br />
+<i>sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe rempli d'&icirc;lots.</i><br />
+<br />
+Gustave Flaubert, <i>Salammb&ocirc;</i>.<br />
+</p>
+
+
+
+<p>Nous sortons tous les deux, laissant petit Pierre &agrave; sa grand-m&egrave;re. Nous
+nous en allons par le sentier vert, sous la vo&ucirc;te des ch&ecirc;nes et des
+h&ecirc;tres, entendant de loin, dans la sonorit&eacute; du soir, le bruit du berceau
+antique qui se balance, et la vieille chanson &agrave; dormir et l'&eacute;clat de
+rire de l'enfant.</p>
+
+<p>Dehors, il fait encore grand jour; le soleil, tr&egrave;s bas, dore la campagne
+tranquille.</p>
+
+<p>&laquo;Allons encore jusqu'&agrave; la chapelle de Saint-&Eacute;loi&raquo;, dit Yves. </p>
+
+<p>Elle est en haut de la colline, bien antique, toute rong&eacute;e de mousse,
+toute barbue de lichens, seule toujours, ferm&eacute;e et myst&eacute;rieuse au milieu
+des bois.</p>
+
+<p>Elle ne s'ouvre qu'une fois l'an, pour le <i>pardon des chevaux</i>, qui
+viennent tous alentour, &agrave; l'heure d'une messe basse qu'on dit l&agrave; pour
+eux. C'&eacute;tait tout derni&egrave;rement ce pardon, et l'herbe est encore foul&eacute;e
+par les sabots des b&ecirc;tes qui sont venues.</p>
+
+<p>Ce soir, c'est une tranquillit&eacute; &eacute;trange autour de cette chapelle. Les
+horizons bois&eacute;s s'&eacute;tendent au loin paisibles, comme pris de sommeil; il
+semble que ce soit aussi le soir de notre vie et que nous n'ayons plus
+qu'&agrave; nous reposer du repos &eacute;ternel en regardant la nuit descendre sur
+les campagnes bretonnes, &agrave; nous &eacute;teindre doucement dans cette nature
+qui s'endort.</p>
+
+<p>&laquo;.... C'est &eacute;gal, dit Yves tr&egrave;s songeur, je crois bien que ce sera
+quelque part <i>par l&agrave;-bas</i> (<i>par l&agrave;-bas</i> signifie Plouherzel) que je m'en
+retournerai quand je serai devenu vieux, pour qu'on me mette pr&egrave;s de la
+chapelle de Kergrist, vous savez, l&agrave; o&ugrave; je vous ai montr&eacute;? Oui, s&ucirc;r que
+je m'en irai par l&agrave;-bas mourir.&raquo;</p>
+
+<p>La chapelle de Kergrist, dans le pays de Go&euml;lo, sous le ciel le plus
+sombre; le lac d'eau marine et, au milieu, les &icirc;lots de granit, la
+grande b&ecirc;te accroupie qui dort sur une plaine grise.... Je revois ce
+lieu, qui m'est apparu, il y a d&eacute;j&agrave; plusieurs ann&eacute;es, un jour d'hiver.
+Oui, je me rappelle que c'est l&agrave; la terre d'Yves, le sol qui l'attend;
+quand il est loin sur la mer, dans la nuit, dans le danger, c'est cette
+s&eacute;pulture qu'il r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>&laquo;Yves, mon fr&egrave;re, nous sommes de grands enfants, je t'assure. Souvent
+tr&egrave;s gais quand il ne faudrait pas, nous voil&agrave; tristes et divaguant tout
+&agrave; fait pour un moment de paix et de bonheur qui par hasard nous est
+arriv&eacute;; c'est tout au plus si le manque d'habitude nous excuse.</p>
+
+<p>&raquo; &Agrave; nous voir pourtant, qui se douterait que nous sommes capables de
+r&ecirc;ver tout &eacute;veill&eacute;s, simplement parce que la nuit vient et qu'il fait
+calme dans ce bois?</p>
+
+<p>&raquo;Pense donc, nous avons &agrave; peu pr&egrave;s trente-deux ans chacun; devant nous,
+la vie peut &ecirc;tre bien longue encore, et il y aura des voyages, des
+dangers, des angoisses, et pour chacun de nous du soleil, et des
+enivrements, et de l'amour, et, qui sait? Peut-&ecirc;tre encore entre nous
+deux des sc&egrave;nes, et des r&eacute;bellions, et des luttes!&raquo;</p>
+
+<p>En beaucoup moins de mots qu'il n'y en a ci-dessus, tout cela tomba au
+milieu de son r&ecirc;ve. Alors lui me r&eacute;pondit avec un air de reproche
+triste:</p>
+
+<p>&laquo;Au moins, vous savez bien, fr&egrave;re, que je suis chang&eacute; maintenant et
+qu'il y a <i>quelque chose</i> qui est bien fini; ce n'est pas de cela que
+vous voulez parler?&raquo;</p>
+
+<p>Et, moi, je serrai la main de mon fr&egrave;re Yves, en essayant de sourire
+comme quelqu'un qui aurait tout &agrave; fait confiance.</p>
+
+<p>Les histoires de la vie devraient pouvoir &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;es &agrave; volont&eacute; comme
+celles des livres....</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3><a name="sesoeuvres" id="sesoeuvres"></a><a href="#table">Ses &oelig;uvres</a></h3>
+
+<p class="center">
+1879 Aziyad&eacute;<br />
+<br />
+1880 Rarahu<br />
+<br />
+1881 Le roman d'un spahi<br />
+<br />
+1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch<br />
+<br />
+1883 Mon fr&egrave;re Yves<br />
+<br />
+1884 Les trois dames de la Kasbah<br />
+<br />
+1886 P&ecirc;cheur d'Islande<br />
+<br />
+1887 Madame Chrysanth&egrave;me<br />
+<br />
+1887 Propos d'exil<br />
+<br />
+1889 Japoneries d'automne<br />
+<br />
+1890 Au Maroc<br />
+<br />
+1890 Le roman d'un enfant<br />
+<br />
+1891 Le livre de la piti&eacute; et de la mort<br />
+<br />
+1892 Fant&ocirc;me d'Orient<br />
+<br />
+1893 L'exil&eacute;e<br />
+<br />
+1893 Le matelot<br />
+<br />
+1894 Le d&eacute;sert. J&eacute;rusalem<br />
+<br />
+1894 La Galil&eacute;e<br />
+<br />
+1897 Ramuntcho<br />
+<br />
+1898 Judith Renaudin<br />
+<br />
+1899 Reflets de la sombre route<br />
+<br />
+1902 Les derniers jours de P&eacute;kin<br />
+<br />
+1903 L'Inde sans les Anglais<br />
+<br />
+1904 Vers Ispahan<br />
+<br />
+1905 La troisi&egrave;me jeunesse de Mme Prune<br />
+<br />
+1906 Les d&eacute;senchant&eacute;es<br />
+<br />
+1909 La mort de Philae<br />
+<br />
+1910 Le ch&acirc;teau de la Belle au Bois dormant<br />
+<br />
+1912 Un p&egrave;lerin d'Angkor<br />
+<br />
+1913 La Turquie agonisante<br />
+<br />
+1916 La hy&egrave;ne enrag&eacute;e<br />
+<br />
+1917 Quelques aspects du vertige mondial<br />
+<br />
+1918 L'horreur allemande<br />
+<br />
+1919 Prime jeunesse<br />
+<br />
+1920 La mort de notre ch&egrave;re France en Orient<br />
+<br />
+1921 Supr&ecirc;mes visions d'Orient<br />
+<br />
+1923 Un jeune officier pauvre, posthume.<br />
+<br />
+1924 Lettres &agrave; Juliette Adam, posthume.<br />
+<br />
+1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol<br />
+<br />
+1929 Correspondance in&eacute;dite (1865-1904)<br />
+</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mon frère Yves, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON FRÈRE YVES ***
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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