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+The Project Gutenberg EBook of Mon frère Yves, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mon frère Yves
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: May 20, 2006 [EBook #18427]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON FRÈRE YVES ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+Pierre Loti
+
+MON FRÈRE YVES
+
+(1889)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+I.
+II.
+III.
+IV.
+V.
+VI.
+VII.
+VIII.
+IX.
+X.
+XI.
+XII.
+XIII.
+XIV.
+XV.
+XVI.
+XVII.
+XVIII.
+XIX.
+XX.
+XXI.
+XXII.
+XXIII.
+XXIV.
+XXV.
+XXVI.
+XXVII.
+XXVIII.
+XXIX.
+XXX.
+XXXI.
+XXXII.
+XXXIII.
+XXXIV.
+XXXV.
+XXXVI.
+XXXVII.
+XXXVIII.
+XXXIX.
+XL.
+XLI.
+XLII.
+XLIII.
+XLIV.
+XLV.
+XLVI.
+XLVII.
+XLVIII.
+XLIX.
+L.
+LI.
+LII.
+LIII.
+LIV.
+LV.
+LVI.
+LVII.
+LVIII.
+LIX.
+LX.
+LXI.
+LXII.
+LXIII.
+LXIV.
+LXV.
+LXVI.
+LXVII.
+LXVIII.
+LXIX.
+LXX.
+LXXI.
+LXXII.
+LXXIII.
+LXXIV LETTRE D'YVES.
+LXXV.
+LXXVI LETTRE D'YVES.
+LXXVII.
+LXXVIII.
+LXXIX.
+LXXX.
+LXXXI.
+LXXXII.
+LXXXIII.
+LXXXIV.
+LXXXV.
+LXXXVI.
+LXXXVII.
+LXXXVIII.
+LXXXIX.
+XC.
+XCI.
+XCII.
+XCIII.
+XCIV.
+XCV.
+XCVI LETTRE D'YVES.
+XCVII.
+XCVIII.
+XCIX.
+C.
+CI.
+CII.
+Ses oeuvres.
+
+
+
+
+I
+
+
+Le _livret de marin_ de mon frère Yves ressemble à tous les autres
+livrets de tous les autres marins.
+
+Il est recouvert d'un papier parchemin de couleur jaune, et, comme il a
+beaucoup voyagé sur la mer, dans différents caissons de navire, il
+manque absolument de fraîcheur.
+
+En grosses lettres, il y a sur la couverture:
+
+ Kermadec, 2091. P.
+
+Kermadec, c'est son nom de famille; 2091, son numéro dans l'armée de
+mer, et P, la lettre initiale de Paimpol son port d'inscription.
+
+En ouvrant, on trouve, à la première page, les indications suivantes:
+
+«Kermadec (Yves-Marie), fils d'Yves-Marie et de Jeanne Danveoch. Né le
+28 août 1851, à Saint-Pol-de-Léon (Finistère). Taille, 1 m 80. Cheveux
+châtains, sourcils châtains, yeux châtains, nez moyen, menton ordinaire,
+front ordinaire, visage ovale.»
+
+«Marques particulières: tatoué au sein gauche d'une ancre et, au poignet
+droit, d'un bracelet avec un poisson.»
+
+Ces tatouages étaient encore de mode, il y a une dizaine d'années, pour
+les vrais marins. Exécutés à bord de la _Flore_ par la main d'un ami
+désoeuvré, ils sont devenus un objet de mortification pour Yves, qui
+s'est plus d'une fois martyrisé dans l'espoir de les faire
+disparaître.--L'idée qu'il est _marqué_ d'une manière indélébile et
+qu'on le reconnaîtra toujours et partout à ces petits dessins bleus lui
+est absolument insupportable.
+
+En tournant la page, on trouve une série de feuillets imprimés relatant,
+dans un style net et concis, tous les manquements auxquels les matelots
+sont sujets, avec, en regard, le tarif des peines encourues,--depuis les
+désordres légers qui se payent par quelques nuits à la barre de fer
+jusqu'aux grandes rébellions qu'on punit par la mort.
+
+Malheureusement cette lecture quotidienne n'a jamais suffi à inspirer
+les terreurs salutaires qu'il faudrait, ni aux marins en général, ni à
+mon pauvre Yves en particulier.
+
+Viennent ensuite plusieurs pages manuscrites portant des noms de navire,
+avec des cachets bleus, des chiffres et des dates. Les fourriers, gens
+de goût, ont orné cette partie d'élégants parafes. C'est là que sont
+marquées ses campagnes et détaillés les salaires qu'il a reçus.
+
+Premières années, où il gagnait par mois quinze francs, dont il gardait
+dix pour sa mère; années passées la poitrine au vent, à vivre demi-nu en
+haut de ces grandes tiges oscillantes qui sont des mâts de navire, à
+errer sans souci de rien au monde sur le désert changeant de la mer;
+années plus troublées, où l'amour naissait, prenait forme dans l'âme
+vierge et inculte,--puis se traduisait en ivresses brutales ou en rêves
+naïvement purs au hasard des lieux où le vent le poussait, au hasard des
+femmes jetées entre ses bras; éveils terribles du coeur et des sens,
+grandes révoltes, et puis retour à la vie ascétique du large, à la
+séquestration sur le couvent flottant; il y a tout cela sous-entendu
+derrière ces chiffres, ces noms et ces dates qui s'accumulent, année par
+année, sur un pauvre livret de marin. Tout un étrange grand poème
+d'aventures et de misères tient là entre les feuillets jaunis.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le 28 août 1851, il faisait, paraît-il, un beau temps d'été à
+Saint-Pol-de-Léon, dans le Finistère.
+
+Le soleil pâle de la Bretagne souriait et faisait fête à ce petit
+nouveau venu, qui devait plus tard tant aimer le soleil et tant aimer la
+Bretagne. Yves apparut dans ce monde sous la forme d'un gros bébé tout
+rond et tout bronzé. Les bonnes femmes présentes à son arrivée lui
+donnèrent le surnom de _Bugel-Du_, qui, en français, signifie: _petit
+enfant noir_. C'était, du reste, de famille, cette couleur de bronze,
+les Kermadec, de père en fils, ayant été marins au long cours et gens
+fortement passés au hâle de mer.
+
+Un beau jour d'été à Saint-Pol-de-Léon, c'est-à-dire une chose rare dans
+cette région de brumes: une espèce de rayonnement mélancolique répandu
+sur tout; la vieille ville du moyen âge comme réveillée de son morne
+sommeil dans le brouillard, et rajeunie; le vieux granit se chauffant au
+soleil; le clocher de Creizker, le géant des clochers bretons, baignant
+dans le ciel bleu, en pleine lumière, ses fines découpures grises
+marbrées de lichens jaunes. Et tout alentour la lande sauvage, aux
+bruyères roses, aux ajoncs couleur d'or, exhalant une senteur douce de
+genêts fleuris.
+
+Au baptême, il y avait une jeune fille, la marraine; un matelot, le
+parrain, et, derrière, les deux petits frères, Goulven et Gildas,
+donnant la main aux deux petites soeurs, Yvonne et Marie, avec des
+bouquets.
+
+Lorsque le cortège fit son entrée dans l'antique église des évêques de
+Léon, le bedeau, pendu à la corde d'une cloche, se tenait prêt à
+commencer le carillon joyeux que commandait la circonstance. Mais M. Le
+curé, survenant, lui dit d'une voix rude:
+
+«Reste en paix, Marie Bervrach, pour l'amour de Dieu! Ces Kermadec sont
+des gens qui jamais ne donnent rien à l'offrande, et le père dépense au
+cabaret tout son avoir. Nous ne sonnerons pas, s'il te plaît, pour ce
+monde-là.»
+
+Et voilà comment mon frère Yves fit sur cette terre une entrée de
+pauvre.
+
+Jeanne Danveoch, de son lit, prêtait l'oreille avec inquiétude, guettait
+avec un mauvais pressentiment ces vibrations de bronze qui tardaient à
+commencer. Elle écouta longtemps, n'entendit rien, comprit cet affront
+public et pleura.
+
+Ses yeux étaient tout baignés de larmes quand le cortège rentra, penaud,
+au logis.
+
+Toute la vie, cette humiliation resta sur le coeur d'Yves; il ne sut
+jamais pardonner ce mauvais accueil fait à son entrée dans ce monde, ni
+ces larmes cruelles versées par sa mère; il en garda au clergé romain
+une rancune inoubliable et ferma à notre mère l'église son coeur breton.
+
+
+
+
+III
+
+
+C'était vingt-quatre ans plus tard, un soir de décembre, à Brest.
+
+La pluie tombait, fine, froide, pénétrante, continue; elle ruisselait
+sur les murs, rendant plus noirs les hauts toits d'ardoise, les hautes
+maisons de granit; elle arrosait comme à plaisir cette foule bruyante du
+dimanche qui grouillait tout de même, mouillée et crottée, dans les rues
+étroites, sous un triste crépuscule gris.
+
+Cette foule du dimanche, c'étaient des matelots ivres qui chantaient,
+des soldats qui trébuchaient en faisant avec leur sabre un bruit
+d'acier, des gens du peuple allant de travers,--ouvriers de grande ville
+à la mine tirée et misérable, des femmes en petit châle de mérinos et en
+coiffe pointue de mousseline, qui marchaient le regard allumé, les
+pommettes rouges, avec une odeur d'eau-de-vie;--des vieux et des
+vieilles à l'ivresse sale, qui étaient tombés et qu'on avait ramassés,
+et qui s'en allaient devant eux le dos plein de boue.
+
+La pluie tombait, tombait, mouillant tout, les chapeaux à boucle
+d'argent des Bretons, les bonnets sur l'oreille des matelots, les shakos
+galonnés et les coiffes blanches et les parapluies.
+
+L'air avait quelque chose de tellement terne, de tellement éteint, qu'on
+ne pouvait se figurer qu'il y eût quelque part un soleil; on en avait
+perdu la notion. On se sentait emprisonné sous des couches et des
+épaisseurs de grosses nuées humides qui vous inondaient; il ne semblait
+pas qu'elles pussent jamais s'ouvrir et que derrière il y eût un ciel.
+On respirait de l'eau. On avait perdu conscience de l'heure, ne sachant
+plus si c'était l'obscurité de toute cette pluie ou si c'était la vraie
+nuit d'hiver qui descendait.
+
+Les matelots apportaient dans ces rues une certaine note étonnante de
+gaieté et de jeunesse, avec leurs figures ouvertes et leurs chansons,
+avec leurs grands cols clairs et leurs pompons rouges tranchant sur le
+bleu marine de leur habillement. Ils allaient et venaient d'un cabaret à
+l'autre, poussant le monde, disant des choses qui n'avaient pas de sens
+et qui les faisaient rire. Ou bien ils s'arrêtaient sous les gouttières,
+aux étalages de toutes les boutiques où l'on vendait des choses à leur
+usage: des mouchoirs rouges au milieu desquels étaient imprimés de beaux
+navires qui s'appelaient la _Bretagne_, la _Triomphante_, ou la
+_Dévastation_; des rubans pour leur bonnet avec de belles inscriptions
+d'or; de petits ouvrages en corde très compliqués destinés à fermer
+sûrement ces sacs de toile qu'ils ont à bord pour serrer leur trousseau;
+d'élégants _amarrages_ en ficelle tressée pour suspendre au cou des
+gabiers leur grand couteau; des sifflets en argent pour les
+quartiers-maîtres, et enfin des ceintures rouges, des petits peignes et
+des petits miroirs.
+
+De temps en temps, il y avait de grandes rafales qui faisaient envoler
+les bonnets et tituber les passants ivres, et alors la pluie tombait
+plus dure, plus torrentielle et fouettait comme grêle.
+
+La foule des matelots augmentait toujours; on les voyait surgir par
+bandes à l'entrée de la rue de Siam; ils remontaient du port et de la
+ville basse par les grands escaliers de granit et se répandaient en
+chantant dans les rues.
+
+Ceux qui venaient de la rade étaient plus mouillés que les autres, plus
+ruisselants de pluie et d'eau de mer. Leurs canots voilés, en
+s'inclinant sous les _risées_ froides, en sautant au milieu des lames
+pleines d'écume, les avaient amenés grand train dans le port. Et ils
+grimpaient joyeusement ces escaliers qui menaient à la ville, en se
+secouant comme des chats qu'on vient d'arroser.
+
+Le vent s'engouffrait dans les longues rues grises, et la nuit
+s'annonçait mauvaise.
+
+En rade,--à bord d'un navire arrivé le matin même de l'Amérique du
+Sud,--à quatre heures sonnantes, un quartier-maître avait donné un coup
+de sifflet prolongé, suivi de trilles savants, qui signifiaient en
+langage de marine: «Armez la chaloupe!» alors on avait entendu un
+murmure de joie dans ce navire, où les matelots étaient parqués, à cause
+de la pluie, dans l'obscurité du faux pont. C'est qu'on avait eu peur un
+moment que la mer ne fût trop mauvaise pour communiquer avec Brest, et
+on attendait avec anxiété ce coup de sifflet qui décidait la question.
+Après trois ans de campagne, c'était la première fois qu'on allait
+remettre les pieds sur la terre de France, et l'impatience était grande.
+
+Quand les hommes désignés, vêtus de petits costumes en toile cirée jaune
+paille, furent tous embarqués dans la chaloupe et rangés à leur banc
+d'une manière correcte et symétrique, le même quartier maître siffla de
+nouveau et dit: «Les permissionnaires à l'appel!»
+
+Le vent et la mer faisaient grand bruit; les lointains de la rade
+étaient noyés dans un brouillard blanchâtre fait d'embruns et de pluie.
+
+Les matelots permissionnaires montaient en courant, sortaient des
+panneaux et venaient s'aligner, à mesure qu'on appelait leur numéro et
+leur nom, la figure illuminée par cette grande joie de revoir Brest. Ils
+avaient mis leurs beaux habits du dimanche; ils achevaient, sous l'ondée
+torrentielle, des derniers détails de toilette, s'ajustant les uns les
+autres avec des airs de coquetterie.
+
+Quand on appela: «218: Kermadec!» on vit paraître Yves, un grand garçon
+de vingt-quatre ans, à l'air grave, portant bien son tricot rayé et son
+large col bleu.
+
+Grand, maigre de la maigreur des antiques, avec les bras musculeux, le
+col et la carrure d'un athlète, l'ensemble du personnage donnant le
+sentiment de la force tranquille et légèrement dédaigneuse. Le visage
+incolore, sous une couche uniforme de hâle brun, je ne sais quoi de
+breton qui ne se peut définir, avec un teint d'Arabe. La parole brève et
+l'accent du Finistère; la voix basse, vibrant d'une manière
+particulière, comme ces instruments aux sons très puissants, mais qu'on
+touche à peine de peur de faire trop de bruit.
+
+Les yeux gris-roux, un peu rapprochés et très renfoncés sous l'arcade
+sourcilière, avec une expression impassible de regard en dedans; le nez
+très fin et régulier; la lèvre inférieure s'avançant un peu, comme par
+mépris.
+
+Figure immobile, marmoréenne, excepté dans les moments rares où paraît
+le sourire; alors tout se transforme et on voit qu'Yves est très jeune.
+Le sourire de ceux qui ont souffert: il a une douceur d'enfant et
+illumine les traits durcis, un peu comme ces rayons de soleil, qui, par
+hasard, passent sur les falaises bretonnes.
+
+Quand Yves parut, les autres marins qui étaient là le regardèrent tous
+avec de bons sourires et une nuance inusitée de respect.
+
+C'est qu'il portait pour la première fois, sur sa manche, le double
+galon rouge des quartiers-maîtres qu'on venait de lui donner. Et, à
+bord, c'est quelqu'un, un quartier-maître de manoeuvre; ces pauvres
+galons de laine, qui, dans l'armée, arrivent si vite au premier venu,
+dans la marine représentent des années de misères; ils représentent la
+force et la vie des jeunes hommes, dépensées à toute heure du jour et de
+la nuit, là-haut, dans la mâture, ce domaine des gabiers que secouent
+tous les vents du ciel.
+
+Le maître d'équipage, s'étant approché, tendit la main à Yves. Jadis il
+avait été, lui aussi, un gabier dur à la peine; il s'y connaissait en
+hommes courageux et forts.
+
+«Eh! Bien, Kermadec, dit-il, on va les _arroser_, ces galons?
+
+--Mais oui, maître...», répondit Yves à voix basse, en gardant un air
+grave et très rêveur.
+
+Ce n'était pas de l'eau du ciel que voulait parler ce vieux maître; car,
+sous ce rapport-là, l'arrosage était assuré. Non, en marine, arroser des
+galons signifie se griser pour leur faire honneur le premier jour où on
+les porte.
+
+Yves restait pensif devant la nécessité de cette cérémonie, parce qu'il
+venait de me faire, à moi, un grand serment d'être sage et qu'il avait
+envie de le tenir.
+
+Et puis il en avait assez, à la fin, de ces scènes de cabaret déjà
+répétées dans tous les pays du monde. Traîner ses nuits dans tous les
+bouges, à la tête des plus indomptés et des plus ivres, et se faire
+ramasser le matin dans les ruisseaux, on se lasse à la longue de ces
+plaisirs, si bon matelot qu'on soit. D'ailleurs, les lendemains sont
+pénibles et se ressemblent tous. Yves savait cela et n'en voulait plus.
+
+Il était bien noir, ce temps de décembre pour un jour de retour. On
+avait beau être insouciant et jeune, ce temps jetait sur la joie de
+revenir une sorte de nuit sinistre. Yves éprouvait cette impression, qui
+lui causait malgré lui un étonnement triste; car tout cela, en somme,
+c'était sa Bretagne; il la sentait dans l'air et la reconnaissait rien
+qu'à cette obscurité de rêve.
+
+La chaloupe partit, les emportant tous vers la terre. Elle s'en allait
+toute penchée sous le vent d'ouest; elle bondissait sur les lames avec
+un son creux de tambour, et, à chaque saut qu'elle faisait, une masse
+d'eau de mer venait se plaquer sur eux, comme lancée par des mains
+furieuses. Ils filaient très vite dans une espèce de nuage d'eau dont
+les grosses gouttes salées leur fouettaient la figure. Ils se tenaient
+tête baissée sous ce déluge, serrés les uns contre les autres, comme
+font les moutons sous l'orage.
+
+Ils ne disaient plus rien, tout concentrés qu'ils étaient dans une
+attente de plaisir. Il y avait là des jeunes hommes qui, depuis un an,
+n'avaient pas mis les pieds sur la terre; leurs poches à tous étaient
+garnies d'or, et des convoitises terribles bouillonnaient dans leur
+sang.
+
+Yves, lui aussi, songeait un peu à ces femmes qui les attendaient dans
+Brest, et parmi lesquelles tout à l'heure on pourrait choisir. Mais
+c'est égal, lui seul était triste. Jamais tant de pensées à la fois
+n'avaient troublé sa tête de pauvre abandonné.
+
+Il avait bien eu de ces mélancolies quelquefois, pendant le silence des
+nuits de la mer; mais alors le retour lui apparaissait de là-bas sous
+des couleurs toutes dorées. Et c'était aujourd'hui, ce retour, et au
+contraire son coeur se serrait maintenant plus que jamais. Alors il ne
+comprenait pas, ayant l'habitude, comme les simples et les enfants, de
+subir ses impressions sans en démêler le sens.
+
+La tête tournée contre le vent, sans souci de l'eau qui ruisselait sur
+son col bleu, il était resté debout, soutenu par le groupe des marins
+qui se pressait contre lui.
+
+Toutes ces côtes de Brest qui se dessinaient en contours vagues à
+travers les voiles de la pluie, lui renvoyaient des souvenirs de ses
+années de mousse, passées là sur cette grande rade brumeuse, à regretter
+sa mère.... Ce passé était rude, et, pour la première fois de sa vie, il
+songeait à ce que pourrait bien être l'avenir.
+
+Sa mère!... C'était pourtant vrai que, depuis tantôt deux ans, il ne lui
+avait pas écrit. Mais les matelots font ainsi, et, malgré tout, ils les
+aiment bien, leurs mères! C'est la coutume: on disparaît pendant des
+années, et puis, un bienheureux jour, on revient au village sans
+prévenir, avec des galons sur sa manche, rapportant beaucoup d'argent
+gagné à la peine, ramenant la joie et l'aisance au pauvre logis
+abandonné.
+
+Ils filaient toujours sous la pluie glacée, sautant sur les lames
+grises, poursuivis par des sifflements de vent et de grands bruits
+d'eau.
+
+Yves songeait à beaucoup de choses, et ses yeux fixes ne regardaient
+plus. L'image de sa mère avait pris tout à coup une douceur infinie; il
+sentait qu'elle était là tout près, dans un petit village du pays
+breton, sous ce même crépuscule d'hiver qui l'enveloppait, lui; encore
+deux ou trois jours, et, avec une grande joie, il irait la surprendre et
+l'embrasser.
+
+Les secousses de la mer, la vitesse et le vent, rendaient incohérentes
+ses pensées qui changeaient. Maintenant il s'inquiétait de retrouver son
+pays sous un jour si sombre. Là-bas, il s'était habitué à cette chaleur
+et à cette limpidité bleue des tropiques, et, ici, il semblait qu'il y
+eût un suaire jetant une nuit sinistre sur le monde.
+
+Et puis aussi il se disait qu'il ne voulait plus boire, non pas que ce
+fût bien mal après tout, et, d'ailleurs, c'était la coutume pour les
+marins bretons; mais il me l'avait promis d'abord, et ensuite, à
+vingt-quatre ans, on est un grand garçon revenu de beaucoup de plaisirs,
+et il semble qu'on sente le besoin de devenir un peu plus sage.
+
+Alors il pensait aux airs étonnés qu'auraient les autres à bord,
+surtout Barrada, son grand ami, en le voyant rentrer demain matin,
+debout et marchant droit. À cette idée drôle, on voyait tout à coup
+passer sur sa figure mâle et grave un sourire d'enfant.
+
+Ils étaient arrivés presque sous le château de Brest, et, à l'abri des
+énormes masses de granit, il se fit brusquement du calme. La chaloupe ne
+dansait plus; elle allait tranquillement sous la pluie; ses voiles
+étaient amenées, et les hommes habillés de toile cirée jaune la menaient
+à coups cadencés de leurs grands avirons.
+
+Devant eux s'ouvrait cette baie profonde et noire qui est le port de
+guerre; sur les quais, il y avait des alignements de canons et de choses
+maritimes à l'air formidable. On ne voyait partout que de hautes et
+interminables constructions de granit, toutes pareilles, surplombant
+l'eau noire et s'étageant les unes par-dessus les autres avec des
+rangées symétriques de petites portes et de petites fenêtres. Au-dessus
+encore, les premières maisons de Brest et de recouvrance montraient
+leurs toits mouillés, d'où sortaient de petites fumées blanches; elles
+criaient leur misère humide et froide, et le vent s'engouffrait partout
+avec un grand bruit triste.
+
+La nuit tombait tout à fait et les petites flammes du gaz commençaient à
+piquer de brillants jaunes ces amoncellements de choses grises. Les
+matelots entendaient déjà les roulements des voitures et les bruits de
+la ville qui leur arrivaient d'en haut, par-dessus l'arsenal désert,
+avec les chants des ivrognes.
+
+Yves, par prudence, avait confié à bord, à son ami Barrada, tout son
+argent, qu'il destinait à sa mère, gardant seulement dans sa poche
+cinquante francs pour sa nuit.
+
+
+
+
+IV
+
+
+«Et mon mari aussi, Madame Quémeneur, quand il est soûl, tout le temps
+il dort.
+
+--Vous faites votre petit tour aussi, Madame Kervella?
+
+--Et j'attends mon mari, moi aussi donc, qui est arrivé aujourd'hui sur
+le _Catinat_.
+
+--Et le mien, Madame Kerdoncuff, le jour qu'il était revenu de la Chine,
+il avait dormi pendant deux jours; et moi aussi donc, je m'étais soûlée,
+madame Kerdoncuff. Oh! comme j'ai eu honte aussi! Et ma fille aussi
+donc, elle était tombée dans les escaliers!»
+
+Avec l'accent chantant et cadencé de Brest, tout cela se croise sous les
+vieux parapluies retournés par le vent, entre des femmes en waterproof
+et en coiffe pointue de mousseline, qui attendent là-haut, à l'entrée
+des grands escaliers de granit.
+
+Leurs maris sont revenus sur ce même bâtiment qui a ramené Yves, et
+elles sont là postées, soutenues déjà par quelque peu d'eau-de-vie,
+elles font le guet, l'oeil moitié égrillard, moitié attendri.
+
+Ces vieux marins qu'elles attendent étaient jadis peut-être de braves
+gabiers durs à la peine; et puis, gangrenés par les séjours dans Brest
+et l'ivrognerie, ils ont épousé ces créatures et sont tombés dans les
+bas-fonds sordides de la ville.
+
+Derrière ces dames, il y a d'autres groupes encore, où la vue se repose:
+des jeunes femmes qui se tiennent dignes, vraies femmes de marins
+celles-ci, recueillies dans la joie de revoir leur fiancé ou leur mari,
+et regardant avec anxiété dans ce grand trou béant du port, par où les
+désirés vont venir. Il y a des mères, arrivées des villages, ayant mis
+leur beau costume breton des fêtes, la grande coiffe et la robe de drap
+noir à broderies de soie; la pluie les gâte pourtant, ces belles
+_hardes_ qu'on ne renouvelle pas deux fois dans la vie; mais il faut
+bien faire honneur à ce fils qu'on va embrasser tout à l'heure devant
+les autres.
+
+«Voilà ceux du _Magicien_ qui entrent dans le port, Madame Kerdoncuff!
+
+--Et voilà ceux du _Catinat_ aussi donc! Ils se suivent tous les deux,
+Madame Quémeneur!»
+
+En bas, les canots accostent, tout au fond, sur les quais noirs, et ceux
+qui sont attendus montent les premiers.
+
+D'abord les maris de ces _dames_, place aux anciens, qui passent devant!
+Le goudron, le vent, le hâle, l'eau-de-vie, leur ont composé des minois
+chiffonnés de singes.... Et on s'en va, bras dessus bras dessous, du
+côté de Recouvrance, dans quelque vieille rue sombre aux hautes maisons
+de granit; tout à l'heure, on montera dans une chambre humide qui sent
+l'égout et le moisi de pauvre, où sur les meubles il y a des coquillages
+dans de la poussière et des bouteilles pêle-mêle avec des chinoiseries.
+Et, grâce à l'alcool acheté au cabaret d'en bas, on trouvera l'oubli de
+cette séparation cruelle avec un renouveau de ses vingt ans.
+
+Puis viennent les autres, les jeunes hommes qu'attendent les fiancées,
+les femmes ou les vieilles mères, et enfin, quatre à quatre, escaladant
+les marches de granit, toute la bande des grands enfants sauvages
+qu'Yves conduit à la fête de ses galons.
+
+Celles qui les attendent, ceux-ci, sont dans la rue des Sept-Saints,
+déjà sorties sur leur porte et au guet: femmes aux cheveux à la chien
+peignés sur les sourcils,--à la voix avinée et au geste horrible.
+
+Tout à l'heure, ce sera pour elles, leur sève, leurs ardeurs
+contenues,--et leur argent.--C'est qu'ils payent bien, les matelots, le
+jour du retour, et, en plus de ce qu'ils donnent, il y a surtout ce
+qu'on leur prend après, quand par bonheur ils sont ivres à point....
+
+Ils regardaient devant eux indécis, comme effarés, grisés déjà rien que
+de se trouver à terre.
+
+Où aller? Par où commencer leurs plaisirs?... Ce vent, cette pluie
+froide d'hiver et cette tombée sinistre de la nuit,--pour ceux qui ont
+un logis, un foyer, tout cela ajoute à la joie qu'on a de rentrer. À
+eux, cela leur faisait bien sentir le besoin de se mettre à l'abri,
+d'aller se réchauffer quelque part; mais ils étaient sans gîte, ces
+pauvres exilés qui revenaient....
+
+D'abord ils errèrent, se tenant les uns les autres par le bras, riant à
+propos de tout, obliquant de droite ou de gauche,--ayant des allures de
+bêtes captives qu'on vient de lâcher.
+
+Puis ils entrèrent _À la descente des navires_, chez Madame Creachcadec.
+
+_À la descente des navires_, c'était un bouge de la rue de Siam.
+
+L'air chaud y sentait l'alcool. Il y avait un feu de charbon dans une
+corbeille, et Yves s'assit devant. Depuis deux ou trois ans, c'était la
+première fois qu'il se trouvait dans une chaise.--Et du feu!--Comme il
+savourait ce bien-être tout à fait inusité, de se sécher devant un
+brasier rouge!--À bord, jamais;--même dans les grands froids du cap Horn
+ou de l'Islande; même dans les humidités pénétrantes, continues des
+hautes latitudes, jamais on ne se chauffe, jamais on ne se sèche.
+Pendant des jours, pendant des nuits, on reste mouillé, et on tâche de
+se donner du mouvement, en attendant le soleil.
+
+C'était une vraie mère pour les matelots, cette Madame Creachcadec; tous
+ceux qui la connaissaient pouvaient bien le dire. Et puis elle leur
+comptait toujours, au plus juste prix, leurs dîners et leurs fêtes.
+
+D'ailleurs, elle les reconnaissait tous. Ayant déjà de l'alcool dans sa
+tête grosse et rouge, elle essayait de répéter leurs noms, qu'elle les
+entendait se dire entre eux; elle se souvenait bien de les avoir vus, du
+temps qu'ils étaient canotiers à bord de la _Bretagne_;--et même elle
+croyait se rappeler leur enfance de mousse, sur l'_Inflexible_. Mais
+comme ils étaient devenus grands et beaux garçons depuis cette
+époque!--Vraiment il fallait son oeil à elle, pour les reconnaître,
+ainsi changés....
+
+Et, au fond du cabaret, le dîner cuisait, sur des fourneaux qui
+répandaient une assez bonne odeur de soupe.
+
+Dans la rue, on entendit un grand vacarme. Une troupe de matelots
+arrivait, chantant, scandant à pleine voix, sur un air très gai, ces
+paroles d'église: _Kyrie Christe, Dominum nostrum; Kyrie eleison..._
+
+Ils entrèrent, chavirant les chaises, en même temps qu'une rafale du
+vent d'ouest couchait la flamme des lampes.
+
+_Kyrie Christe, Dominum nostrum..._: les Bretons n'aimaient pas ce genre
+de chanson, venu sans doute des barrières de quelque grande ville.
+Pourtant cette discordance était drôle entre les mots et la musique, et
+cela les fit rire.
+
+Du reste, c'était une bande débarquée de la _Gauloise_, et ils se
+reconnaissaient, ceux-ci et les autres; ils avaient été mousses
+ensemble. L'un d'eux vint embrasser Yves: c'était Kerboul, son voisin de
+hamac à bord de l'_Inflexible_. Lui aussi était devenu grand et fort; il
+était baleinier de l'amiral, et, comme il était assez sage, il portait
+depuis longtemps sur sa manche les galons rouges.
+
+L'air manquait dans ce cabaret, et on y faisait grand tapage. Madame
+Creachcadec apporta le vin chaud tout fumant, premier service du dîner
+commandé,--et les têtes commencèrent à tourner....
+
+Il y eut du bruit, cette nuit-là, dans Brest; les patrouilles eurent
+fort à faire.
+
+Dans la rue des Sept-Saints et dans celle de Saint-Yves, on entendit
+jusqu'au matin des chants et des cris; c'était comme si on y eût lâché
+des barbares, des bandes échappées de l'ancienne Gaule; il y avait des
+scènes de joie qui rappelaient les rudesses primitives.
+
+Les matelots chantaient. Et les femmes, qui guettaient leurs pièces
+d'or,--agitées, échevelées dans ce grand coup de feu des retours de
+navire,--mêlaient leurs voix aigres à ces voix profondes.
+
+Les derniers arrivés de la mer, on les reconnaissait à leur teint plus
+bronzé, à leurs allures plus désinvoltes; et puis ils traînaient avec
+eux des objets exotiques; il y en avait qui passaient avec des
+perruches, mouillées, dans des cages; d'autres avec des singes.
+
+Ils chantaient, les matelots, à tue-tête, avec une sorte d'accent naïf,
+des choses à faire frémir,--ou bien des airs du midi, des chansons
+basques,--surtout, de tristes mélopées bretonnes qui semblaient de vieux
+airs de _biniou_ légués par l'antiquité celtique.
+
+Les simples, les bons, faisaient des choeurs en parties; ils restaient
+groupés par village, et répétaient dans leur langue les longues
+complaintes du pays, retrouvant encore dans leur ivresse de belles voix
+sonores et jeunes. D'autres bégayaient comme de petits enfants et
+s'embrassaient; inconscients de leur force, ils brisaient des portes ou
+assommaient des passants.
+
+La nuit s'avançait; les mauvais lieux seuls restaient ouverts, et, dans
+les rues, la pluie tombait toujours sur l'exubérance des gaietés
+sauvages....
+
+
+
+
+V
+
+
+...Six heures du matin, le lendemain. Une masse noire ayant forme
+humaine dans un ruisseau,--au bord d'une espèce de rue déserte
+surplombée par des remparts.--Encore l'obscurité; encore la pluie, fine
+et froide; et toujours le bruit de ce vent d'hiver--qui avait _veillé_,
+comme on dit en marine, et passé la nuit à gémir.
+
+C'était en bas, un peu au-dessous du pont de Brest, au pied des grands
+murs, à cet endroit où traînent d'habitude les marins sans gîte, ivres
+morts, qui ont eu une intention vague de retourner vers leur navire et
+sont tombés en route.
+
+Déjà une demi-lueur dans l'air; quelque chose de terne, de blafard, un
+jour d'hiver se levant sur du granit. L'eau ruisselait sur cette forme
+humaine qui était à terre, et, tout à côté, tombait en cascade dans le
+trou d'un égout.
+
+Il commençait à faire un peu plus clair; une sorte de lumière se
+décidait à descendre le long de ces hautes murailles de granit.--La
+chose noire dans le ruisseau était bien un grand corps d'homme, un
+matelot, qui était couché les bras étendus en croix.
+
+Un premier passant fit un bruit de sabots de bois sur les pavés durs,
+comme en titubant. Puis un autre, puis plusieurs. Ils suivaient tous la
+même direction, dans une rue plus basse qui aboutissait à la grille du
+port de guerre.
+
+Bientôt cela devint extraordinaire, ce tapotement de sabots; c'était un
+bruit fatigant, continu, martelant le silence comme une musique de
+cauchemar.
+
+Des centaines et des centaines de sabots, piétinant avant jour, arrivant
+de partout, défilant dans cette rue basse; une espèce de procession
+matineuse de mauvais aloi:--c'étaient les ouvriers qui rentraient dans
+l'arsenal, encore tout chancelants d'avoir tant bu la veille, la
+démarche mal assurée, et le regard abruti.
+
+Il y avait aussi des femmes laides, hâves, mouillées, qui allaient de
+droite et de gauche comme cherchant quelqu'un; dans le demi-jour, elles
+regardaient sous le nez les hommes à grand chapeau breton,--guettant là,
+pour voir si le mari, ou le fils, était enfin sorti des tavernes, s'il
+irait faire sa journée de travail.
+
+L'homme couché dans le ruisseau fut aussi examiné par elles; deux ou
+trois se baissèrent pour mieux distinguer sa figure. Elles virent des
+traits jeunes, mais durcis, et comme figés dans une fixité cadavérique,
+des lèvres contractées, des dents serrées. Non, elles ne le
+connaissaient pas. Et puis ce n'était pas un ouvrier, celui-là; il
+portait le grand col bleu des matelots.
+
+Cependant l'une, qui avait un fils marin, essaya, par bonté d'âme, de le
+retirer de l'eau. Il était trop lourd.
+
+«Quel grand cadavre!» dit-elle en lui laissant retomber les bras.
+
+Ce corps sur lequel étaient tombées toutes les pluies de la nuit,
+c'était Yves.
+
+Un peu plus tard, quand le jour fut tout à fait levé, ses camarades qui
+passaient le reconnurent et l'emportèrent.
+
+On le coucha, tout trempé de l'eau du ruisseau, au fond de la grande
+chaloupe, mouillée des embruns de la mer, et bientôt on se mit en route
+à la voile.
+
+La mer était mauvaise; le vent debout. Ils louvoyèrent longtemps et ils
+eurent du mal pour atteindre leur navire.
+
+
+
+
+VI
+
+
+...Yves s'éveilla lentement vers le soir; C'étaient d'abord des
+sensations de douleur, qui revenaient une à une, comme au sortir d'une
+espèce de mort. Il avait froid, froid jusqu'au coeur de ses membres.
+
+Surtout il était engourdi et meurtri,--étendu depuis des heures sur une
+couche dure: alors il essaya un premier effort, à peine conscient, pour
+se retourner. Mais son pied gauche, qui lui fit tout à coup grand mal,
+était pris dans une chose rigide contre laquelle on sentait bien qu'il
+n'y avait pas de lutte possible.--Ah! oui, il reconnaissait cette
+sensation, il comprenait maintenant: les fers!...
+
+Il connaissait bien déjà ce lendemain inévitable des grandes nuits de
+plaisirs: être rivé à la _barre_ par une boucle, pour des jours entiers!
+Et ce lieu où il devait être, il le devinait sans prendre la peine
+d'ouvrir les yeux, ce recoin étroit comme une armoire, et sombre, et
+humide, avec une odeur de renfermé et un peu de jour pâle tombant d'en
+haut par un trou: la cale du _Magicien_!
+
+Seulement il confondait ce lendemain de fête avec d'autres qui s'étaient
+passés ailleurs,--là-bas, bien loin, en Amérique ou dans les ports de la
+Chine.... Etait-ce pour avoir battu les alguazils de Buenos-Ayres? Ou
+bien était-ce la mêlée sanglante de Rosario qui l'avait mené là? ou
+encore l'affaire avec les matelots russes à Hong-Kong?... Il ne savait
+plus bien, à quelques milliers de lieues près, n'ayant pas la notion du
+pays où il se trouvait.
+
+Tous les vents et toutes les lames de la mer avaient bien pu promener le
+_Magicien_ par tous les pays du monde; elles l'avaient secoué, roulé,
+meurtri au dehors, mais sans parvenir à défaire l'arrangement de toutes
+ces choses qui étaient dans cette cale, de toutes ces bobines de cordes
+sur des étagères,--sans déplacer cet habit de plongeur qui devait être
+là pendu derrière lui, avec ses gros yeux et son visage de morse; ni
+changer cette odeur de rat, de moisissure et de goudron.
+
+Il sentait toujours ce froid, si profond, que c'était comme une douleur
+jusque dans ses os; alors il comprit que ses vêtements étaient mouillés
+et son corps aussi. Toute cette pluie de la veille, ce vent, ce ciel
+sombre, lui revinrent vaguement à la mémoire.... On n'était donc plus
+là-bas dans les pays bleus de l'équateur!... Non, il se rappelait
+maintenant: c'était la France, la Bretagne, c'était le retour tant rêvé.
+
+Mais qu'avait-il fait pour être déjà aux fers, à peine arrivé dans son
+pays? Il cherchait et ne trouvait pas. Puis un souvenir lui revint tout
+à coup, comme d'un rêve: pendant qu'on le hissait à bord, il s'était un
+peu réveillé, disant qu'il monterait tout seul et il avait vu justement
+devant lui, par fatalité, certain vieux maître qu'il avait en aversion.
+Il lui avait dit aussitôt de très vilaines injures; après, il y avait eu
+bousculade, et puis il ne savait plus le reste, étant à ce moment-là
+retombé inerte et sans connaissance.
+
+Mais alors.... La permission qu'on lui avait promise pour aller dans son
+village de Plouherzel, on ne la lui donnerait pas!... Toutes ces choses
+attendues, désirées pendant trois ans de misère, étaient perdues! Il
+songea à sa mère et sentit un grand coup dans le coeur; ses yeux
+s'ouvrirent effarés, regardant en dedans, dilatés dans une fixité
+étrange par un tumulte de choses intérieures. Et, avec l'espoir que ce
+n'était qu'un mauvais rêve, il essaya de secouer dans l'anneau de fer
+son pied meurtri.
+
+Alors un éclat de rire sonore, profond, partit comme une fusée dans la
+cale noire: un homme, vêtu d'un tricot rayé collant sur le torse, était
+debout devant Yves et le regardait; dans son rire, il renversait en
+arrière une tête admirable et montrait ses dents blanches avec une
+expression féline.
+
+«Alors, tu te réveilles?» interrogea l'homme de sa voix mordante, qui
+vibrait avec l'accent bordelais.
+
+Yves reconnut son ami Jean Barrada, le canonnier, et, levant les yeux
+vers lui, il lui demanda _si je le savais_.
+
+«Té!» dit Barrada avec sa gouaillerie de Gascon, «s'il le sait! Il est
+descendu trois fois et même il a mené le docteur ici pour te voir; tu
+étais raide, tu leur as fait peur. Et je suis de faction ici, moi, pour
+le prévenir si tu bouges.
+
+--Et pour quoi faire? Je n'ai pas besoin qu'il revienne, ni lui ni
+personne.
+
+--N'y va pas, Barrada, entends-tu bien, je te le défends!...»
+
+Ainsi c'était fait; il était retombé encore, et toujours, dans son même
+vice. Et, toutes les rares fois qu'il touchait la terre, cela finissait
+ainsi, et il n'y pouvait rien! C'était donc vrai, ce qu'on lui avait
+dit, que cette habitude était terrible et mortelle, et qu'on était bien
+perdu quand une fois on l'avait prise. De rage contre lui-même, il
+tordit ses bras musculeux qui craquèrent; il se souleva à demi, serrant
+ses dents, qu'on entendit crisser, et puis retomba, la tête sur les
+planches dures. Oh! Sa pauvre mère, elle était là tout près et il ne la
+verrait pas, depuis trois ans qu'il en avait envie!... C'était ça, son
+retour en France! Quelle misère et quelle angoisse!
+
+«Au moins tu devrais te changer, dit Barrada. Rester tout mouillé comme
+tu es, ça n'est pas sain, et tu attraperas du mal.
+
+--Tant mieux alors, Barrada!... À présent, laisse-moi.»
+
+Il parlait d'un ton dur, le regard sombre et méchant; et Barrada, qui le
+connaissait bien, comprit qu'en effet il fallait le laisser.
+
+Yves détourna la tête et se cacha d'abord le visage sous ses deux bras
+relevés; puis, craignant que Barrada ne s'imaginât qu'il pleurait, par
+fierté il changea sa pose et regarda devant lui. Ses yeux, dans leur
+atonie fatiguée, gardaient une fixité farouche, et sa lèvre, plus
+avancée que de coutume, exprimait ce défi de sauvage qu'en lui-même il
+jetait à tout. Dans sa tête il formait de mauvais projets; des idées
+conçues déjà autrefois, à des heures de rébellion et de ténèbres lui
+étaient revenues.
+
+Oui, il s'en irait, comme son frère Goulven, comme ses frères; cette
+fois, c'était bien décidé et bien fini. La vie de ces forbans qu'il
+avait rencontrés sur les baleiniers d'Océanie, ou dans les lieux de
+plaisir des villes de la Plata, cette vie aux hasards de la mer sans loi
+et sans frein, depuis longtemps l'attirait: c'était dans son sang
+d'ailleurs, c'était de famille.
+
+Déserter pour aller naviguer au commerce à l'étranger, ou faire la
+grande pêche, c'est toujours le rêve qui obsède les matelots, et les
+meilleurs surtout, dans leurs moments de révolte.
+
+Il y a de beaux jours en Amérique pour les déserteurs! Lui ne réussirait
+pas, il se le disait bien; il était trop voué à la peine et au malheur;
+mais, si c'est la misère, au moins, là-bas, on est affranchi de tout!
+
+Sa mère!... Eh bien, en se sauvant, il passerait par Plouherzel, la
+nuit, pour l'embrasser. Toujours comme son frère Goulven, qui avait fait
+cela, lui, jadis; il s'en souvenait, de l'avoir vu arriver une nuit,
+avec l'air de se cacher; on avait tenu tout fermé pendant la journée
+d'adieu qu'il avait passée à la maison. Leur pauvre mère avait beaucoup
+pleuré, il est vrai. Mais qu'y faire? C'est fatal, cela!... Et ce frère
+Goulven, comme il avait l'air décidé et fier!
+
+À part sa mère, Yves avait à ce moment tout le reste en haine. Il
+songeait à ces années de sa vie déjà dépensées au service, dans la
+séquestration des navires de guerre, sous le fouet de la discipline; il
+se demandait au profit de qui et pourquoi. Son coeur débordait de
+désespoirs amers, d'envies de vengeance, de rage d'être libre.... Et,
+comme j'étais cause, moi, qu'il s'était rengagé pour cinq ans à l'état,
+alors il m'en voulait aussi et me confondait dans son ressentiment
+contre tous les autres.
+
+Barrada l'avait quitté, et la nuit de décembre était venue. Par le
+panneau de la cale, on ne voyait plus descendre la lueur grise du jour;
+ce n'était plus qu'une buée d'humidité qui tombait par là et qui était
+glacée.
+
+Un homme de ronde était venu allumer un fanal, dans une cage grillée, et
+tous les objets de la cale s'étaient éclairés confusément. Yves entendit
+au-dessus de lui faire le branle-bas du soir, tous les hamacs qui
+s'accrochaient, et puis le premier cri des hommes de quart marquant les
+demi-heures de la nuit.
+
+Au dehors, il ventait toujours, et, à mesure que le silence des hommes
+se faisait, on percevait plus fort les grandes voix inconscientes des
+choses. En haut, il y avait un mugissement continu dans la mâture; on
+entendait aussi la mer au milieu de laquelle on était et qui, de temps
+en temps, secouait tout, comme par impatience. À chaque secousse, elle
+faisait rouler la tête d'Yves sur le bois humide, et lui avait mis ses
+mains dessous pour que cela lui fît moins de mal.
+
+La mer, elle aussi, était cette nuit-là sombre et méchante; tout le long
+des parois du navire, on l'entendait sauter et faire son bruit.
+
+Sans doute, à cette heure, personne ne descendrait plus dans la cale.
+Yves était seul par terre rivé à sa boucle, l'anneau de fer au pied, et
+maintenant ses dents claquaient.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Pourtant, une heure après, Jean Barrada reparut encore, ayant l'air
+d'être venu ranger un de ces palans dont on se sert pour les canons.
+
+Et, cette fois, Yves l'appela tout bas:
+
+«Barrada, tu devrais bien me donner un peu d'eau douce pour boire.»
+
+Barrada alla vite chercher sa petite moque, qu'il portait pendue à sa
+ceinture le jour et qu'il serrait la nuit dans un canon; il y mit de
+l'eau, qui était couleur de rouille, ayant été rapportée de la Plata
+dans une caisse de fer, et un peu de vin volé à la cambuse et un peu de
+sucre volé à l'office du commandant.
+
+Et puis il souleva la tête d'Yves, tout doucement avec bonté, et le fit
+boire.
+
+«Et à présent, dit-il, veux-tu te changer?
+
+--Oui», répondit Yves d'une toute petite voix, devenue presque
+enfantine, et qui était drôle par contraste avec sa manière de tout à
+l'heure.
+
+À deux, ils le déshabillèrent, lui se laissant câliner comme un enfant.
+On essuya bien sa poitrine, ses épaules et ses bras, on lui mit des
+vêtements secs et on le recoucha en plaçant sous sa tête un sac pour
+qu'il pût mieux dormir.
+
+Quand il leur dit merci, un bon sourire, le premier, vint changer toute
+sa figure. C'était la fin; son coeur était amolli et redevenu lui-même.
+Aujourd'hui, cela n'avait pas été bien long.
+
+Il sentait un attendrissement infini en songeant à sa mère, et une envie
+de pleurer; quelque chose comme une larme vint même dans ses yeux, qui
+étaient durs pourtant à cette faiblesse-là.... Peut-être serait-on
+encore un peu indulgent pour lui à cause de sa bonne conduite à bord, de
+son courage à la peine et de son rude travail dans les mauvais
+temps.--Si c'était possible,--si on ne lui donnait pas une punition trop
+grave, il est certain qu'il ne recommencerait plus et se ferait tout
+pardonner.
+
+C'était une grande résolution, cette fois. Quand il avait bu seulement
+un verre d'eau-de-vie, après les longues abstinences de la mer, tout de
+suite sa tête partait, et alors il lui en fallait d'autres, et d'autre
+encore. Mais, en ne commençant pas du tout et en ne buvant jamais rien,
+il aurait encore un moyen sûr de rester sage.
+
+Son repentir avait la sincérité d'un repentir d'enfant, et il croyait
+beaucoup que, s'il pouvait échapper pour cette fois à ce _conseil_
+terrible qui mène les matelots en prison, ce serait sa dernière grande
+faute.
+
+Il avait aussi espoir en moi, et puis, surtout, envie de me voir. Et il
+pria Barrada de monter me chercher.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Il y avait sept ans qu'Yves était mon ami quand il fit cette équipée de
+retour.
+
+Nous étions entrés dans la marine par des portes différentes: lui, deux
+années avant moi, bien qu'il fût de quelques mois le plus jeune.
+
+Le jour où j'étais arrivé à Brest, en 1867, pour y prendre ce premier
+uniforme de marin en toile dure, que je vois encore, le hasard m'avait
+fait rencontrer Yves Kermadec chez un protecteur à lui, un vieux
+commandant qui avait connu son père. Yves était alors un enfant de seize
+ans. On me dit qu'il allait _passer novice_ après deux années de mousse.
+Pour le moment, il revenait de son pays, à l'expiration d'une permission
+de huit jours qu'on lui avait donnée; il semblait avoir le coeur très
+gros des adieux qu'il venait de faire pour longtemps à sa mère. Cela, et
+notre âge, qui était à peu près le même, c'était entre nous deux points
+communs.
+
+Un peu plus tard, étant devenu midship, je retrouvai sur mon premier
+navire ce Kermadec, qui s'était fait homme et qui était gabier.
+
+Alors je le choisis pour être mon _gabier de hamac_.
+
+Pour un midship, le gabier de hamac, c'est le matelot chargé de lui
+accrocher tous les soirs son petit lit suspendu et de le lui décrocher
+tous les matins.
+
+Avant d'emporter le hamac, il faut naturellement réveiller le dormeur
+qui est dedans et le prier de descendre; cela se fait, en général, en
+lui disant:
+
+«Il est branle-bas, capitaine.»
+
+On répète plusieurs fois cette phrase jusqu'à ce qu'elle ait produit son
+effet. Après, on roule soigneusement la petite couchette suspendue et on
+l'emporte.
+
+Yves s'acquittait très bien de ce service. De plus, nous nous
+rencontrions journellement pour la manoeuvre, là-haut, dans la grande
+hune.
+
+Il y avait une solidarité dans ce temps-là, entre les midships et les
+gabiers, surtout pendant les campagnes lointaines comme celles que nous
+faisions; cela devenait entre nous très cordial. À terre, dans les
+milieux étranges où, quelquefois, nous rencontrions la nuit nos gabiers,
+il nous arrivait de les appeler à la rescousse quand il y avait péril ou
+mauvaise aventure; et alors, ainsi réunis, on pouvait faire la loi.
+
+Dans ces cas-là, Yves était notre allié le plus précieux.
+
+Comme notes au service, les siennes n'étaient pas excellentes:
+«Exemplaire à bord; l'homme le plus capable et le plus marin; mais sa
+conduite à terre n'est plus possible.» ou bien: «A montré un courage et
+un dévouement admirables», et puis: «Indiscipliné, indomptable.»
+ailleurs: «Zèle, honneur et fidélité», avec: «Incorrigible» en regard,
+etc. Ses nuits de fer, ses jours de prison ne se comptaient plus.
+
+Au moral comme au physique, grand, fort, beau, avec quelques
+irrégularités de détails.
+
+À bord, il était le gabier infatigable, toujours à l'ouvrage, toujours
+vigilant, toujours leste, toujours propre.
+
+À terre, le marin en bordée, tapageur, ivre, c'était toujours lui; le
+matelot qu'on ramassait le matin dans un ruisseau, à moitié nu,
+dépouillé de ses vêtements comme un mort, par les nègres quelquefois,
+ailleurs par les Indiens ou par les Chinois, c'était encore lui. Lui
+aussi, le matelot échappé, qui battait les gendarmes ou jouait du
+couteau contre les alguazils.... Tous les genres de sottises lui étaient
+familiers.
+
+D'abord je m'amusais des choses que faisait ce Kermadec. Quand il allait
+à terre avec sa bande, on se demandait au poste des midships: «Quelle
+nouvelle histoire apprendrons-nous demain matin? dans quel état vont-ils
+revenir?» Et moi je songeais: «Mon hamac ne sera pas fait d'au moins
+deux jours.»
+
+Cela m'était égal pour mon hamac; seulement ce Kermadec était si dévoué,
+il paraissait avoir un si brave coeur, que j'avais fini par m'attacher à
+cette espèce de forban généralement gris. Je ne riais plus tant de ses
+méfaits dangereux, et j'aurais préféré les empêcher.
+
+Cette première campagne terminée, et nous séparés, il se trouva que le
+hasard nous réunit encore sur un autre navire. Oh! Alors, cela devint
+presque de l'affection.
+
+Et puis il y eut, à ce second grand voyage, deux circonstances qui nous
+rapprochèrent beaucoup.
+
+La première fois, c'était à Montevideo, un matin, avant le jour. Yves
+était à terre depuis la veille, et moi j'arrivais au quai, dans un grand
+canot armé de seize hommes, avec mission de faire provision d'eau douce.
+
+Je me rappelle cette demi-lueur fraîche du matin, ce ciel déjà lumineux
+et encore étoilé, ce quai désert que nous longions, en ramant doucement,
+cherchant l'aiguade, cette grande ville, qui avait un faux air d'Europe,
+avec je ne sais quoi d'encore sauvage.
+
+En passant, nous voyions ces longues rues droites, immenses, s'ouvrir
+l'une après l'autre sur ce ciel qui blanchissait. À cette heure indécise
+où la nuit allait finir, plus une lumière, plus un bruit; de loin en
+loin, quelque rôdeur sans gîte, à l'allure hésitante; le long de la mer,
+des tavernes dangereuses, grandes bâtisses en planches, sentant les
+épices et l'alcool, mais fermées et noires comme des tombeaux.
+
+Nous nous arrêtâmes devant une qui s'appelait la taverne de _la
+Indépendancia_.
+
+Une chanson espagnole venant de l'intérieur, comme étouffée; une porte
+entre-bâillée sur la rue; deux hommes dehors, se donnant des coups de
+couteau; une femme ivre, qu'on entendait vomir le long du mur. Sur le
+quai, des monceaux de peaux de boeufs des pampas fraîchement écorchés,
+infectant l'air pur et délicieux d'une odeur de venaison....
+
+Un convoi singulier sortit de cette taverne: quatre hommes en emportant
+un autre, qui devait être très ivre, sans connaissance. Ils se hâtaient
+vers les navires, comme ayant peur de nous.
+
+Nous connaissions ce jeu, qui est en usage dans les mauvais lieux de
+cette côte; enivrer les marins, leur faire signer quelque engagement
+insensé, et puis les embarquer de force quand ils ne tiennent plus
+debout. Ensuite on appareille, bien vite, et, quand l'homme revient à
+lui, le navire est loin; alors il est pris, sous un joug de fer, on
+l'emmène, comme un esclave, pêcher la baleine, loin de toute terre
+habitée. Une fois là, d'ailleurs, plus de danger qu'il ne s'échappe, car
+il est _déserteur_ à son pays, perdu....
+
+Donc, ce convoi qui passait nous semblait suspect. Ils se pressaient
+comme des voleurs, et je dis aux matelots: «Courons-leur dessus!»
+
+Eux, alors, de lâcher leur fardeau, qui tomba lourdement par terre, et
+puis de s'enfuir à toutes jambes.
+
+Le fardeau, c'était Kermadec. Du temps que nous étions occupés à le
+ramasser, à le reconnaître, nous avions laissé échapper les autres, qui
+s'étaient enfermés dans la taverne. Les matelots voulaient enfoncer les
+portes, la prendre d'assaut, mais il en serait résulté des complications
+diplomatiques avec l'Uruguay.
+
+D'ailleurs Yves était sauvé, et c'était l'essentiel. Je le rapportai à
+bord, couché dans un manteau, sur les outres qui contenaient notre
+provision d'eau douce. Cela m'attacha beaucoup à lui de lui avoir rendu
+service.
+
+La seconde fois, c'était à Pernambuco. J'avais perdu sur parole, dans
+une maison de jeu, avec des Portugais. Le lendemain, il fallait donner
+cet argent, et, comme il ne m'en restait pas, ni aux amis du poste non
+plus, cela devenait difficile.
+
+Yves avait pris cette situation très au tragique, et vite il était venu
+m'offrir son argent à lui, qui était déposé sous ma garde dans un tiroir
+de mon secrétaire.
+
+«Ça me ferait tant de plaisir, capitaine, si vous vouliez le prendre!
+D'abord je n'ai plus besoin d'aller à terre, moi, et même ça me rendrait
+service, vous le savez bien, de ne plus pouvoir y retourner.
+
+--Eh bien, oui, mon brave Yves, je l'accepterais pour quelques jours,
+ton argent, puisque tu veux me le prêter; mais c'est que, vois-tu, il me
+manquerait encore cent francs. Alors, tu comprends, ça ne vaut pas la
+peine.
+
+--Encore cent francs? Je crois que je les ai en bas dans mon sac.»
+
+Et il s'en alla, me laissant très étonné. Dans son sac, encore cent
+francs, cela n'était pas vraisemblable.
+
+Il fut très longtemps à revenir. Il ne trouvait pas. J'avais prévu cela.
+
+Enfin il reparut:
+
+«Voilà», dit-il en me tendant son pauvre porte-monnaie de matelot avec
+une bonne figure heureuse.
+
+Alors une frayeur me vint, et je lui dis, pour voir:
+
+«Yves, prête-moi aussi ta montre, je te prie; j'ai laissé la mienne en
+gage.»
+
+Il se troubla beaucoup, racontant qu'elle était cassée. J'avais deviné
+juste: pour avoir ces cent francs, il venait de la vendre avec la
+chaîne, moitié de son prix, à un quartier-maître du bord.
+
+Aussi Yves savait-il qu'il pouvait en appeler à moi en toute
+circonstance. Et, quand Barrada vint me chercher de sa part, je
+descendis le trouver dans la cale, aux fers.
+
+Mais il s'était mis cette fois dans un cas bien grave en bousculant ce
+vieux maître, et j'eus beau intercéder pour lui, la punition fut dure.
+Quatre mois après, il lui fallut repartir sans avoir vu sa mère.
+
+Au moment de m'embarquer avec lui sur la _Sibylle_ pour un tour du monde
+en trois cents jours, je l'emmenai un dimanche à Saint-Pol-de-Léon, afin
+de le consoler.
+
+C'était tout ce que je pouvais pour lui, car son Plouherzel était bien
+loin de Brest, dans les Côtes-du-Nord, au fond d'un pays perdu, et on
+n'avait encore construit par là aucun chemin de fer capable, en une
+journée, de nous y conduire.
+
+
+
+
+IX
+
+
+ 5 mai 1875.
+
+Il y avait des années qu'Yves rêvait de revoir ce Saint-Pol-de-Léon, le
+pays de sa naissance.
+
+Du temps que nous naviguions ensemble sur la _mer brumeuse_, souvent en
+passant au large, balancés par la houle grise, nous avions vu le clocher
+légendaire de Creizker se dresser dans les lointains noirs, au-dessus de
+cette bande triste et monotone qui représentait là-bas la terre de
+Bretagne, le _pays de Léon._
+
+ Et les nuits de quart, nous chantions la chanson bretonne:
+ Je suis natif du Finistère,
+ À Saint-Pol j'ai reçu le jour.
+ Mon clocher est l'plus beau d'la terre,
+ Mon pays, l'plus beau d'alentour.
+
+ ............
+
+ Rendez-moi ma bruyère,
+ Et mon clocher à jour.
+
+Mais c'était comme une fatalité, comme un sort jeté sur nous: jamais
+nous n'avions pu réussir à y aller, à ce Saint-Pol. Au dernier moment,
+quand nous nous mettions en route, toujours des empêchements nouveaux;
+notre navire recevait des ordres inattendus et il fallait repartir. Et
+nous avions fini par attacher je ne sais quelle pensée superstitieuse à
+ce clocher de Creizker, entrevu seulement, et toujours de loin, en
+silhouette, au bout de l'horizon sombre.
+
+Cette fois pourtant, cela semble assuré, nous y allons pour tout de bon.
+
+Dans le coupé d'une vieille diligence de campagne, nous sommes assis
+tous deux à côté d'un curé breton. Les chevaux nous emportent assez bon
+train vers le pays de Saint-Pol, et tout cela a un air très réel.
+
+C'est de bon matin, aux premiers jours de mai; cependant la pluie tombe
+fine et grise comme une pluie d'hiver. Clopin-clopant, par la route
+tortueuse, montant les pentes raides, descendant dans les bas-fonds
+humides, nous roulons au milieu des bois et des rochers. Les hauteurs
+sont couvertes de sapins noirs. Dans les lieux bas, ce sont de grands
+chênes ou des hêtres, dont les feuilles toutes neuves, toutes mouillées,
+sont d'un vert très tendre. Le long du chemin, il y a des tapis de
+marguerites et de fleurs bretonnes; les premiers silènes roses et les
+premières digitales.
+
+Au détour d'un rocher, la pluie cesse comme le vent et, du même coup,
+tout change d'aspect.
+
+Nous découvrons à perte de vue un grand pays plat, une lande aride, nue
+comme un désert: le vieux pays de Léon, au fond duquel, tout là-bas, le
+Creizker dresse sa flèche de granit.
+
+Il a du charme pourtant, ce pays triste, et Yves sourit en apercevant
+son clocher qui s'approche.
+
+Les ajoncs sont en fleur, et toute la plaine est d'une couleur d'or. Par
+places, il y a des zones roses, qui sont des bruyères. Un voile de
+vapeurs gris-perle, d'une teinte très douce, d'une teinte
+septentrionale, couvre le ciel tout d'une pièce, et, dans la monotonie
+de ce pays jaune et rose, tout au bout de l'horizon profond, rien que
+ces points saillants: la silhouette de Saint-Pol et des trois clochers
+noirs.
+
+Des petites filles bretonnes chassent devant elles des troupeaux de
+moutons dans les bruyères; de jeunes gars les effarouchent en caracolant
+sur des chevaux nus; des carrioles passent, chargées de femmes en coiffe
+blanche qui s'en vont entendre la messe à la ville. Les cloches sonnent
+la route s'anime joyeusement, nous arrivons.
+
+
+
+
+X
+
+
+Quand nous eûmes déjeuné tous deux dans l'auberge la plus comme il faut,
+nous trouvâmes que la matinée d'hiver avait fait place à une belle
+journée de mai. Dans les petites rues solitaires, des branches de lilas,
+des grappes de glycines, des digitales roses que personne n'avait semées
+égayaient les murs gris; il y avait du vrai soleil, et tout sentait le
+printemps.
+
+Et Yves regardait partout, s'étonnant qu'aucun souvenir ne lui revînt de
+sa petite enfance, cherchant, cherchant très loin dans sa mémoire, ne
+reconnaissant rien, et alors, peu à peu, se trouvant désenchanté.
+
+Sur la grand'place de Saint-Pol, la foule du dimanche était assemblée,
+et c'était comme un tableau du Moyen Âge. La cathédrale des anciens
+évêques de Léon dominait cette place, l'écrasait de sa masse aux
+dentelures noires, y jetant une grande ombre des temps passés. Autour,
+il y avait des maisons antiques à pignons et à tourelles; tous les
+buveurs du dimanche, portant de travers leur feutre large, étaient
+attablés devant les portes. Cette foule en habits bretons, qui était là
+vivante et alerte, était encore pareille à celle des anciens jours; dans
+l'air, on n'entendait vibrer que les syllabes dures, le _ya_
+septentrional de la langue celtique.
+
+Yves passa assez distrait dans l'église, sur les dalles funéraires et
+sur les vieux évêques endormis.
+
+Mais il s'arrêta tout pensif à la porte, devant les fonts baptismaux.
+
+«Regardez, dit-il, on m'a tenu là-dessus. Et nous devions demeurer tout
+près d'ici; ma pauvre mère m'a souvent dit que, le jour de mon baptême,
+quand on lui a fait ce vilain affront de ne pas sonner pour moi, vous
+savez bien, de son lit, elle avait entendu chanter les prêtres.»
+
+Malheureusement Yves a négligé de prendre à Plouherzel, auprès de sa
+mère, les indications qu'il nous aurait fallu pour retrouver cette
+maison où ils demeuraient.
+
+Il avait compté sur sa marraine, nommée Yvonne Kergaoc, qui devait
+habiter précisément sur cette place de l'église. Et, en arrivant, nous
+avions demandé cette Yvonne Kergaoc; on s'en souvenait bien.
+
+«Mais d'où revenez-vous donc, mes bons messieurs?... Elle est morte
+depuis douze ans!»
+
+Quant aux Kermadec, non, personne ne se les rappelait, ceux-là. Et il
+n'y avait guère à s'en étonner: depuis plus de vingt ans, ils avaient
+quitté le pays.
+
+Nous montâmes au clocher de Creizker; naturellement, c'était haut, cela
+n'en finissait plus, cette pointe dans l'air. Nous dérangions beaucoup
+les vieilles corneilles nichées dans le granit.
+
+Une merveilleuse dentelle de pierre grise, qui montait, qui montait
+toujours, et qui était légère à donner le vertige. Nous nous élevions là
+dedans par une spirale étroite et rapide, découvrant par toutes les
+découpures du _clocher à jour_ des échappées infinies.
+
+En haut, isolés tous deux dans l'air vif et dans le ciel bleu, nous
+regardions les choses comme en planant. Sous nos pieds d'abord, il y
+avait les corneilles qui tournoyaient comme un nuage, nous donnant un
+concert de cris tristes; beaucoup plus bas, la vieille ville de
+Saint-Pol, tout aplatie, une foule lilliputienne s'agitant dans ses
+petites rues grises, comme un essaim de _bugel-noz_; à perte de vue, du
+côté du sud, s'étendait le pays breton jusqu'aux montagnes noires; et
+puis, au nord, c'était le port de Roscoff avec des milliers de petits
+rochers bizarres criblant de leurs têtes pointues le miroir de la
+mer,--le miroir de la grande mer bleu pâle, qui s'en allait se fondre
+là-bas très loin dans la pâleur semblable du ciel.
+
+Cela nous amusait d'avoir enfin réussi à monter dans ce Creizker, qui
+nous avait tant de fois regardés passer au milieu de cette eau infinie;
+lui, planté tranquille, toujours là, inaccessible et immuable, quand
+nous, pauvres gens de la mer, nous étions malmenés par tous les mauvais
+vents du large.
+
+Cette dentelle de granit qui nous soutenait en l'air était polie, rongée
+par les vents et les pluies de quatre cents hivers. Elle était d'un gris
+foncé à reflets roses; il y avait dessus, par plaques, ce lichen jaune,
+cette mousse du granit qui met des siècles à pousser et qui jette ses
+tons dorés sur toutes les vieilles églises bretonnes. Les gargouilles à
+laide figure, les petits monstres aux traits vagues, qui vivent là-haut
+dans l'air, grimaçaient à côté de nous au soleil, comme gênés d'être
+regardés de si près, comme s'étonnant en eux-mêmes d'être si vieux,
+d'avoir essuyé tant de tempêtes et de se retrouver en pleine lumière.
+C'était ce monde-là qui avait présidé de haut à la naissance d'Yves;
+c'était ce monde aussi qui de loin nous regardait avec bienveillance
+passer sur la mer, quand nous ne distinguions, nous, qu'une indécise
+flèche noire. Et nous faisions connaissance avec lui.
+
+Yves était toujours très désenchanté pourtant de n'avoir retrouvé aucune
+trace de son ancienne demeure ni de son père; aucun souvenir, pas plus
+dans la mémoire des autres que dans la sienne. Et il regardait toujours
+à ses pieds les maisons grises, celles surtout qui étaient le plus près
+de la base du clocher, attendant quelque intuition du lieu où il était
+né.
+
+Nous n'avions plus qu'une demi-heure à passer à Saint-Pol avant de
+prendre la diligence du soir. Le lendemain matin, nous devions être de
+retour à Brest, où notre navire nous attendait pour nous emmener encore
+une fois très loin de la Bretagne.
+
+Nous nous étions attablés à boire du cidre dans une auberge sur la place
+de l'église, et, là encore, nous interrogions l'hôtesse, qui était une
+très vieille femme. Mais celle-ci s'émut tout à coup en entendant le nom
+d'Yves.
+
+«Vous êtes le fils d'Yves Kermadec? dit-elle. Oh! Si j'ai connu vos
+parents, je crois bien! Nous étions voisins dans ce temps-là, monsieur,
+et même, quand vous êtes arrivé au monde, on est venu me chercher. Mais
+c'est que vous lui ressemblez, à votre père! Aussi je vous regardais
+quand vous êtes entré. Vous n'êtes pas encore si beau que lui, dame!
+quoique vous soyez pourtant un bien bel homme.»
+
+Yves, à ce compliment, me jette un coup d'oeil, avec une envie de rire;
+et puis la vieille femme, très bavarde, se met à lui raconter un tas de
+choses sur lesquelles un peu plus de vingt années ont passé et que lui
+écoute, recueilli et tout ému.
+
+Ensuite elle appelle encore d'autres femmes qui étaient aussi des
+voisines, et tout ce monde raconte.
+
+«_Jésus ma doué!_ disent-elles, comment cela se peut-il qu'on ne vous
+ait pas répondu plus tôt. Tout le monde s'en souvient, de vos parents,
+mon bon monsieur; mais les gens sont bêtes dans notre pays; et puis,
+quand on voit des étrangers comme ça, pas étonnant qu'on ne soit pas
+très causeur.»
+
+Le père d'Yves a laissé dans le pays le souvenir un peu légendaire d'une
+sorte de géant qui était d'une rare beauté, mais qui ne savait faire
+rien comme les autres.
+
+«Quel dommage, monsieur, qu'un homme comme ça fût si souvent dérangé!
+Car il s'est ruiné au cabaret, votre pauvre père; pourtant il aimait
+beaucoup sa femme et ses enfants, il était très doux avec eux, et dans
+le pays tout le monde l'aimait, excepté monsieur le curé.
+
+--Excepté monsieur le curé!» me répéta tout bas Yves devenu sombre.
+«Voyez-vous, c'est bien ce que je vous ai conté, au sujet de mon
+baptême.
+
+--Un jour, il y avait une bataille, ici sur la place, en 1848, pour la
+révolution, votre père avait tenu tête tout seul aux gens du marché et
+sauvé la vie à monsieur le maire.
+
+--Il avait un grand cheval, dit l'hôtesse, qui était si méchant, que
+personne n'osait l'approcher. Et on se garait, allez, quand il passait
+monté sur cette bête.
+
+--Ah! dit Yves, frappé tout à coup comme d'une image qui lui serait
+revenue de très loin, je me souviens de ce cheval, et je me rappelle que
+mon père me prenait dans ses mains et m'asseyait dessus quand il était
+amarré à l'écurie. C'est la première fois que je me souviens de mon
+père, et que je revois un peu sa figure. Il devait être noir, ce cheval,
+et il avait les pieds blancs.
+
+--C'est cela, c'est cela, dit la vieille femme, noir avec les pieds
+blancs. C'était une bête terrible, et, _Jésus ma doué!_ quelle idée pour
+un marin d'avoir un cheval!»
+
+L'auberge est remplie de buveurs de cidre qui font un joyeux tapage de
+verres et de conversations bretonnes. On forme un peu cercle autour de
+nous.
+
+L'hôtesse a quatre petites-filles, toutes pareilles, qui sont jolies à
+ravir sous leur coiffe blanche. On ne dirait pas des filles d'auberge:
+c'est le type accompli de la belle race bretonne du Nord, et puis elles
+ont l'expression tranquille et réfléchie de ces femmes d'autrefois, que
+les portraits anciens nous ont conservées. Elles aussi se tiennent près
+de nous, regardent et écoutent.
+
+À notre tour, on nous interroge. Yves répond:
+
+«Ma mère habite toujours à Plouherzel avec mes deux soeurs. Mes deux
+frères, Gildas et Goulven, naviguent à la grande pêche sur des
+baleiniers américains. Moi seul, je navigue depuis dix ans à l'Etat.»
+
+Il n'y a pas beaucoup de temps à perdre pour nous qui voulons aller voir
+avant de partir l'ancienne maison des Kermadec. Elle est là tout près, à
+toucher l'église; on nous l'indique de la porte, en nous recommandant de
+demander à entrer dans la chambre à gauche, au premier; c'est celle où
+Yves est né.
+
+À côté de la maison, il y a le grand parc abandonné de l'évêché de Léon,
+où, paraît-il, Yves, quand il était tout petit enfant, allait chaque
+jour se rouler dans l'herbe avec Goulven. Elle est très haute
+aujourd'hui, cette herbe de mai, remplie de marguerites et de silènes.
+Dans ce parc, les rosiers, les lilas poussent maintenant au hasard,
+comme dans un bois.
+
+Nous frappons à la porte de la maison que ces femmes nous ont indiquée,
+et ceux qui demeurent là s'étonnent un peu de ce que nous venons
+demander. Mais nous n'inspirons pas de méfiance, et on nous recommande
+seulement de ne pas faire de bruit en entrant dans cette chambre du
+premier, à cause d'une vieille grand-mère qui dort là et qui est sur le
+point de mourir. Et puis on nous laisse seuls, par discrétion.
+
+Nous entrons sur la pointe du pied dans cette grande chambre qui est
+pauvre et presque vide. Les choses ont l'air de pressentir cette
+visiteuse sombre qui est attendue: on se demande même si elle n'est pas
+déjà arrivée, et les yeux se portent avec inquiétude vers un lit dont
+les rideaux sont fermés. Yves regarde partout, essayant de tendre son
+intelligence vers le passé, s'efforçant de se souvenir. Mais non, c'est
+fini; et, là même, il ne retrouve plus rien.
+
+Nous redescendions pour nous en aller, quand tout à coup quelque chose
+lui revint comme une lueur lointaine.
+
+«Ah! dit-il, à présent, je crois que je reconnais cet escalier. Tenez,
+en bas, il doit y avoir une porte de ce côté-là pour entrer dans la
+cour, et un puits à gauche avec un grand arbre, et, au fond, l'écurie où
+se tenait le cheval aux pieds blancs.»
+
+C'était comme si une éclaircie se fût faite tout à coup dans des nuages.
+Yves s'était arrêté sur ces marches et, les yeux graves, il regardait
+par cette trouée qui venait de s'ouvrir subitement sur le passé; il
+était très saisi de se sentir aux prises avec cette chose mystérieuse
+qui est le _souvenir_.
+
+En bas, dans la cour, nous trouvâmes bien tout comme il l'avait annoncé,
+le puits à gauche, le grand arbre et l'écurie. Et Yves me dit avec une
+sorte d'émotion de frayeur, en se découvrant comme sur un tombeau:
+
+«Maintenant, je revois très bien la figure de mon père!»
+
+Il était grand temps de partir, et la diligence nous attendait. Tout le
+temps que nous mîmes à traverser la lande couleur d'or, pendant le long
+crépuscule de mai, nos yeux se fixèrent sur le _clocher à jour_ qui
+s'éloignait, qui se perdait là-bas au fond de l'obscurité limpide. Nous
+lui faisions nos adieux; car nous allions partir le lendemain pour des
+mers très lointaines, où il ne pourrait plus nous voir passer.
+
+«Demain matin, disait Yves, il faudra que vous me permettiez d'entrer
+de bonne heure dans votre chambre, à bord, pour écrire sur votre bureau.
+Je voudrais raconter tout cela à ma mère avant de partir de France. Et,
+tenez je suis sûr que les larmes lui viendront dans les yeux quand on
+lui lira ma lettre.»
+
+
+
+
+XI
+
+ Juin 1875.
+
+
+...C'était par le vingtième parallèle de latitude, dans la région des
+alizés, un matin vers six heures; sur le pont d'un navire qui était là
+tout seul au milieu du bleu immense, un groupe de jeunes hommes se
+tenait, le torse nu, au soleil levant.
+
+C'était la bande d'Yves, les gabiers de misaine et ceux du beaupré.
+
+Ayant tous attaché sur leurs épaules leur mouchoir, qu'ils venaient de
+laver, ils restaient gravement le dos au soleil pour le faire sécher.
+Leur figure brune, leur rire, avaient encore une grâce jeune d'enfant;
+leur dandinement, la façon souple et moelleuse dont ils posaient leurs
+pieds nus, avaient quelque chose du chat.
+
+Et, tous les matins, à cette même heure, à ce même soleil, dans ce même
+costume, ce groupe se tenait sur ces mêmes planches qui les promenaient,
+insouciants, au milieu des infinis de la mer.
+
+Ce matin-là, ils discutaient sur la lune, sur son visage humain, qui
+leur était resté de la nuit comme une obsédante image blême gravée dans
+leur mémoire. Pendant tout leur quart, ils l'avaient vue là-haut,
+suspendue toute seule, toute ronde, au milieu de l'immense vide
+bleuâtre; même ils avaient été obligés de se cacher le front (pendant
+leur sommeil, le ventre en l'air à la belle étoile) à cause des maladies
+et maléfices qu'elle jette sur les yeux des matelots, lorsque ceux-ci
+s'endorment sous son regard.
+
+Ils étaient là quelques-uns qui conservaient toujours et quand même un
+grand air de noblesse, je ne sais quoi de superbe dans l'expression et
+la tournure, et le contraste était singulier entre leur aspect et les
+choses naïves qu'ils faisaient.
+
+Il y avait Jean Barrada, le sceptique de cette compagnie, qui lançait de
+temps à autre dans la discussion l'éclat mordant de son rire, montrant
+ses dents blanches toujours et renversant sa belle tête en arrière. Il y
+avait Clet Kerzulec, un Breton de l'île d'Ouessant, qui se préoccupait
+surtout de ces traits humains estompés sur ce disque pâle. Et puis le
+grand Barazère, qui jouait le sérieux et l'érudit, leur assurant que
+c'était un monde beaucoup plus grand que le nôtre et dans lequel
+vivaient des peuples étranges.
+
+Eux secouaient la tête, incrédules, et Yves disait, très songeur:
+
+«Tout ça, c'est des choses.... C'est des choses, vois-tu, Barazère, dans
+lesquelles je crois que tu ne te connais pas beaucoup.»
+
+Et puis il ajoutait, d'un air qui tranchait la discussion, que
+d'ailleurs il allait venir me trouver et se faire bien expliquer ce que
+c'était que la lune. Après, il reviendrait le leur apprendre à tous.
+
+Nul doute, en effet, que je ne fusse très au courant des choses de la
+lune comme de tout le reste. D'abord on m'avait souvent vu occupé à la
+regarder marcher à travers un instrument de cuivre en compagnie d'un
+timonier qui me comptait tout haut, d'une voix monotone d'horloge, les
+minutes et les secondes tranquilles de la nuit.
+
+Cependant les petits mouchoirs séchaient sur les dos nus des jeunes
+hommes, et le soleil montait dans le grand ciel bleu. Il y en avait, de
+ces petits mouchoirs, qui étaient tout uniment blancs; d'autres qui
+avaient des dessins de plusieurs couleurs, et même qui portaient de
+beaux navires imprimés au milieu dans des cadres rouges.
+
+Moi, qui étais de quart, je commandai: «À larguer le ris de chasse!» et
+le maître d'équipage fit irruption au milieu des causeurs en sifflant
+dans son sifflet d'argent. Alors brusquement, en un clin d'oeil, comme
+une bande de chats sur lesquels on a lancé un dogue, ils se dispersèrent
+tous en courant dans la mâture.
+
+Yves habitait là-haut, dans sa hune. En regardant en l'air, on était sûr
+de voir sa silhouette large et svelte sur le ciel; mais on le
+rencontrait rarement en bas.
+
+C'est moi qui montais de temps en temps lui faire visite, bien que mon
+service ne m'y obligeât plus depuis que j'avais franchi le grade de
+midship; mais j'aimais assez ce domaine d'Yves, où on était éventé par
+un air encore plus pur.
+
+Dans cette hune, il avait ses petites affaires; un jeu de cartes dans
+une boîte, du fil et des aiguilles pour coudre, des bananes volées, des
+salades prises la nuit dans les réserves du commandant, tout ce qu'il
+pouvait ramasser de frais et de vert dans ses maraudes nocturnes (les
+matelots sont friands de ces choses rares qui guérissent les gencives
+fatiguées par le sel). Et puis il avait _sa perruche_ attachée par une
+patte et fermant sous le soleil ses yeux clignotants.
+
+_Sa perruche_ était un hibou à grosse tête des pampas, tombé un jour à
+bord à la suite d'un grand vent.
+
+Il y a de bizarres destinées sur la terre, ainsi celle de ce hibou
+faisant le tour du monde en haut d'un mât. Quel sort inattendu!
+
+Il connaissait son maître et le saluait par de petits battements d'ailes
+joyeux. Yves lui faisait régulièrement manger sa propre ration de
+viande, ce qui pourtant ne l'empêchait pas d'élargir.
+
+Cela l'amusait beaucoup, en le regardant de tout près, de tout près,
+dans les yeux, de le voir se retirer, se cambrer d'un air de dignité
+offensée, en dodelinant de la tête avec un tic d'ours. Alors il était
+pris de fou rire, et il lui disait avec son accent breton:
+
+«Oh! Mais comme tu as l'air bête, ma pauvre perruche!»
+
+De là-haut, on dominait comme de très loin le pont de la _Sibylle_, une
+_Sibylle_ aplatie, fuyante, très drôle à regarder de ce domaine d'Yves,
+ayant l'air d'une espèce de long poisson de bois, dont la couleur de
+sapin neuf tranchait sur les bleus profonds, infinis de la mer.
+
+Et, dans tous ces bleus transparents, au milieu du sillage, derrière,
+une petite chose grise, ayant la même forme que le navire et le suivant
+toujours entre deux eaux: le requin. Il y a toujours un requin qui suit,
+rarement deux; seulement, quand on l'a pêché, il en vient un autre. Il
+suit pendant des nuits et des jours, il suit sans se lasser pour manger
+tout ce qui tombe: débris quelconques, hommes vivants ou hommes morts.
+
+De temps en temps, il y avait de toutes petites hirondelles qui venaient
+aussi nous faire cortège pour s'amuser, par caprice, picorant les
+miettes de biscuit que nous semions derrière nous dans ce désert d'eau
+et puis disparaissant au loin en décrivant des courbes joyeuses. Petites
+bêtes d'une espèce rare, de couleur rousse à queue blanche, qui vivent
+on ne sait comment, perdues au milieu des grandes eaux, toujours au plus
+large des mers.
+
+Yves, qui en voulait une, leur tendait des pièges; mais elles, très
+fines, ne venaient pas s'y prendre.
+
+Nous approchions de l'équateur, et le souffle régulier de l'alizé
+commençait à mourir. C'étaient maintenant des brises folles qui
+changeaient, et puis des instants de calme où tout s'immobilisait dans
+une sorte d'immense resplendissement bleu, et alors on voyait les
+vergues, les hunes, les grandes voiles blanches dessiner dans l'eau des
+commencements d'images renversées qui ondulaient.
+
+La _Sibylle_ ne marchait plus, elle était lente et paresseuse, elle
+avait des mouvements de quelqu'un qui s'endort. Dans la grande chaleur
+humide, que les nuits mêmes ne diminuaient plus, les choses, comme les
+hommes, se sentaient prises de sommeil. Peu à peu il se faisait dans
+l'air des tranquillités étranges. Et maintenant des nuées lourdes,
+obscures, se traînaient sur la mer chaude comme de grands rideaux noirs.
+L'équateur était tout près.
+
+Quelquefois des troupes d'hirondelles, de grande taille celles-ci et
+d'allures bizarres, surgissaient tout à coup de la mer, prenaient un vol
+effaré avec de longues ailes pointues d'un bleu luisant, et puis
+retombaient, et on ne les voyait plus; c'étaient des bancs de poissons
+volants qui s'étaient heurtés à nous et que nous avions réveillés.
+
+Les voiles, les cordages pendaient inertes, comme choses mortes; nous
+flottions sans vie comme une épave.
+
+En haut, dans le domaine d'Yves, on sentait encore des mouvements lents
+qui n'étaient plus perceptibles en bas. Dans cet air immobile et saturé
+de rayons, la hune continuait de se balancer avec une régularité
+tranquille qui portait à dormir. C'étaient de longues oscillations
+molles qu'accompagnaient toujours les mêmes frôlements des voiles
+pendantes, les mêmes crissements des bois secs.
+
+Il faisait chaud, chaud, et la lumière avait une splendeur surprenante,
+et la mer morne était d'un bleu laiteux, d'une couleur de turquoise
+fondue.
+
+Mais, quand les grosses nuées étranges, qui voyageaient tout bas à
+toucher les eaux, passaient sur nous, elles nous apportaient la nuit et
+nous inondaient d'une pluie de déluge.
+
+Maintenant nous étions tout à fait sous l'équateur, et il semblait qu'il
+n'y eût plus un souffle dans l'air pour nous en faire partir.
+
+Cela durait des heures, quelquefois tout un jour, ces obscurités et ces
+pluies lourdes. Alors Yves et ses amis prenaient une tenue qu'ils
+appelaient _tenue de sauvage_, et puis s'asseyaient insouciants sous
+l'ondée chaude, et laissaient pleuvoir.
+
+Cela finissait toujours tout d'un coup; on voyait le rideau noir
+s'éloigner lentement, continuer sa marche traînante sur la mer couleur
+de turquoise, et la lumière splendide reparaissait plus étonnante après
+ces ténèbres, et le grand soleil équatorial buvait très vite toute cette
+eau tombée sur nous; les voiles, les bois du navire, les tentes
+retrouvaient leur blancheur sous ce soleil; toute la _Sybille_ reprenait
+sa couleur claire de chose sèche au milieu de la grande monotonie bleue
+qui s'étendait alentour.
+
+De la hune où Yves habitait, en regardant en bas, on voyait que ce monde
+bleu était sans limite; c'étaient des profondeurs limpides qui ne
+finissaient plus; on sentait combien c'était loin, cet horizon, cette
+dernière ligne des eaux, bien que ce fût toujours la même chose que de
+près, toujours la même netteté, toujours la même couleur, toujours le
+même poli de miroir. Et on avait conscience alors de la _courbure_ de la
+terre, qui seule empêchait de voir au delà.
+
+Aux heures où se couchait le soleil, il y avait en l'air des espèces de
+voûtes formées par des successions de tout petits nuages d'or; leurs
+perspectives fuyantes s'en allaient, s'en allaient en diminuant se
+perdre dans les lointains du vide; on les suivait jusqu'au vertige;
+c'étaient comme des nefs de temples apocalyptiques n'ayant pas de fin.
+Et tout était si pur, qu'il fallait l'horizon de la mer pour arrêter la
+vue de ces profondeurs du ciel; les derniers petits nuages d'or venaient
+_tangenter_ la ligne des eaux et semblaient, dans l'éloignement, aussi
+minces que des hachures.
+
+Ou bien quelquefois c'étaient simplement de longues bandes qui
+traversaient l'air, or sur or: les nuages d'un or clair et comme
+incandescent, sur un fond byzantin d'or mat et terni. La mer prenait
+là-dessous une certaine nuance bleu paon avec des reflets de métal
+chaud. Ensuite tout cela s'éteignait très vite dans des limpidités
+profondes, dans des couleurs d'ombre auxquelles on ne savait plus donner
+de nom.
+
+Et les nuits qui venaient après, les nuits mêmes étaient lumineuses.
+Quand tout s'était endormi dans des immobilités lourdes, dans des
+silences morts, les étoiles apparaissaient en haut plus éclatantes que
+dans aucune autre région du monde.
+
+Et la mer aussi éclairait par en dessous. Il y avait une sorte d'immense
+lueur diffuse dans les eaux. Les mouvements les plus légers, le navire
+dans sa marche lente, le requin en se retournant derrière, dégageaient
+dans les remous tièdes des clartés couleur de ver-luisant. Et puis, sur
+le grand miroir phosphorescent de la mer, il y avait des milliers de
+flammes folles; c'étaient comme des petites lampes qui s'allumaient
+d'elles-mêmes partout, mystérieuses, brûlaient quelques secondes et
+puis mouraient. Ces nuits étaient pâmées de chaleur, pleines de
+phosphore, et toute cette immensité éteinte couvait de la lumière, et
+toutes ces eaux enfermaient de la vie latente à l'état rudimentaire
+comme jadis les eaux mornes du monde primitif.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Il y avait quelques jours que nous avions quitté ces tranquillités de
+l'équateur, et nous filions doucement vers le sud, poussés par l'alizé
+austral. Un matin Yves entra très affairé dans ma chambre pour préparer
+ses lignes à prendre les oiseaux. «On avait vu, disait-il, les premiers
+_damiers_ derrière.»
+
+Ces damiers sont des oiseaux du large, proches parents des goélands, et
+les plus jolis de toute cette famille de la mer: d'un blanc de neige,
+les plumes douces et soyeuses, avec un damier noir finement dessiné sur
+les ailes.
+
+Les premiers damiers! C'est déjà un grand éloignement qu'indique leur
+seule présence, signe qu'on a laissé bien loin derrière soi notre
+hémisphère boréal et qu'on arrive aux régions froides qui sont sur
+l'autre versant du monde, là-bas vers le sud.
+
+Ils étaient en avance pourtant, ces damiers-là; car nous naviguions
+encore dans la zone bleue des alizés. Et c'était tous les jours, tous
+les jours, toutes les nuits, le même souffle régulier, tiède, exquis à
+respirer; et la même mer transparente, et les mêmes petits nuages
+blancs, moutonnés, passant tranquillement sur le ciel profond; et les
+mêmes bandes de poissons volants s'enlevant comme des fous avec leurs
+longues ailes humides et brillant au soleil comme des oiseaux d'acier
+bleui.
+
+Il y en avait des quantités, de ces poissons volants, et quand il s'en
+trouvait d'assez étourdis pour s'abattre à bord, vite les gabiers leur
+coupaient les ailes et les mangeaient.
+
+L'heure qu'Yves affectionnait pour descendre de sa hune et venir rendre
+visite à ma chambre, c'était le soir, au moment surtout où les appels et
+le branle-bas venaient de finir. Il arrivait tout doucement, sans faire
+avec ses pieds nus plus de bruit qu'un chat. Il buvait à même un peu
+d'eau douce dans une gargoulette à rafraîchir qui était pendue à mon
+sabord, et puis il mettait en ordre diverses choses qui m'appartenaient
+ou bien lisait quelque roman. Il y en avait un surtout de George Sand
+qui le passionnait: _le marquis de Villemer_. À première lecture, je
+l'avais surpris près de pleurer, vers la fin.
+
+Yves savait coudre très habilement, comme tous les bons matelots, et
+c'était drôle de le voir se livrer à ce travail, étant donnés son aspect
+et sa tournure. Dans ses visites du soir, il lui arrivait de passer en
+revue mes vêtements de bord et d'y faire des réparations qu'il jugeait
+mon domestique incapable d'exécuter comme il convenait.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Nous marchions toujours, toujours, avec toutes nos voiles, vers le sud.
+
+Maintenant, c'étaient des nuées de damiers et d'autres oiseaux de mer
+qui voyageaient derrière nous. Ils nous suivaient étonnés et confiants,
+depuis le matin jusqu'à la nuit, criant, se démenant, volant par courbes
+folles,--comme pour nous souhaiter la bienvenue à nous, autre grand
+oiseau aux ailes de toile, qui entrions dans leur domaine lointain et
+infini, l'océan Austral.
+
+Et leur troupe grossissait toujours à mesure que nous descendions. Avec
+les damiers, il y avait les pétrels gris-perle, le bec et les pattes
+légèrement teintés de bleu et de rose;--et les malamochs tout noirs;--et
+les gros albatros lourds, d'une teinte sale, avec leur air bête de
+mouton, avec leurs ailes rigides et immenses, fendant l'air, piaulant
+après nous. Même on en voyait un que les matelots se montraient: un
+_amiral_, oiseau d'une espèce rare et énorme, ayant sur ses longues
+pennes les _trois étoiles_ dessinées en noir.
+
+Le temps, changé, était devenu calme, brumeux, morne. L'alizé austral
+était mort à son tour, et la limpidité des tropiques était perdue. Une
+grande fraîcheur humide surprenait nos sens. On était en août, et
+c'était le froid de l'autre hémisphère qui commençait. Quand on
+regardait tout autour de soi l'horizon vide, il semblait que le nord, le
+côté du soleil et des pays vivants, fût encore bleu et clair; tandis que
+le sud, le côté du pôle et des déserts d'eau, était ténébreux....
+
+Par ma grande protection, Yves avait obtenu, pour sa _perruche_, un
+compartiment réservé dans une des cages à poules du commandant, et il
+allait chaque soir la couvrir avec un vieux morceau de voile, pour
+qu'elle ne fût pas incommodée par l'air de la nuit.
+
+Tous les jours, les matelots pêchaient avec leurs lignes des damiers et
+des pétrels. On en voyait des rangées, écorchés comme des lapins, qui
+pendaient tout rouges dans les haubans de misaine, attendant leur tour
+pour être mangés. Au bout de deux ou trois jours, quand ils avaient
+rendu toute l'huile de leur corps, on les faisait cuire.
+
+C'était le garde-manger des gabiers, ces haubans de misaine. À côté des
+damiers et des pétrels, on y voyait même des rats quelquefois,
+déshabillés aussi de leur peau et pendus par la queue.
+
+Une nuit, on entendit tout à coup se lever une grande voix terrible, et
+tout le monde s'agiter et courir.
+
+En même temps, la _Sibylle_ s'inclinait toujours, toute frémissante,
+comme sous l'étreinte d'une ténébreuse puissance.
+
+Alors ceux mêmes qui n'étaient pas de quart, ceux qui dormaient dans les
+faux ponts, comprirent: c'était le commencement des grands vents et des
+grandes houles; nous venions d'entrer dans les mauvais parages du sud,
+au milieu desquels il allait falloir se débattre et marcher quand même.
+
+Et plus nous avancions dans cet océan sombre, plus ce grand vent
+devenait froid, plus cette houle était énorme.
+
+Les tombées des nuits devenaient sinistres. C'étaient les parages du cap
+Horn: désolation sur les seules terres un peu voisines, désolation sur
+la mer, désert partout. À cette heure des crépuscules d'hiver, où on
+sent plus particulièrement le besoin d'avoir un gîte, de rentrer près
+d'un feu, de s'abriter pour dormir,--nous n'avions rien, nous,--nous
+veillions, toujours sur le qui-vive perdus au milieu de toutes ces
+choses mouvantes qui nous faisaient danser dans l'obscurité.
+
+On essayait bien de se faire des illusions de _chez_ soi, dans les
+petites cabines rudement secouées, où vacillaient les lampes suspendues.
+Mais non, rien de stable: on était dans une petite chose fragile,
+égarée, loin de toute terre, au milieu du désert immense des eaux
+australes. Et, au dehors, on entendait toujours ces grands bruits de
+houle et cette grande voix lugubre du vent qui serrait le coeur.
+
+Et Yves, lui, n'avait guère que son pauvre hamac balancé, où, une nuit
+sur deux, on lui laissait le loisir de dormir un peu chaudement.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Ce fut un matin, à l'entrée de la mer des Célèbes, que mourut cette
+chouette qui était la _perruche_ d'Yves, un matin de grand vent où on
+prenait le second ris aux huniers. Elle se laissa écraser, par
+insouciance, entre le mât et la vergue.
+
+Yves, qui entendit son cri rauque, vola à son secours, mais trop tard.
+Il redescendit de la hune, rapportant dans sa main sa pauvre perruche
+morte, aplatie, n'ayant plus forme d'oiseau, un mélange de sang et de
+plumes grises, au-dessus duquel remuait encore une pauvre patte crispée.
+
+Yves avait du chagrin, je le voyais bien dans ses yeux. Mais il se
+contenta de me la montrer sans rien dire, en mordant sa lèvre
+dédaigneuse. Puis il la lança à la mer, et le requin qui nous suivait la
+croqua comme une ablette.
+
+
+
+
+XV
+
+
+En Bretagne, l'hiver de 1876. La _Sibylle_ était rentrée à Brest depuis
+deux jours,--après avoir fini son tour complet par en-dessous,--et
+j'étais avec Yves, un soir de février, dans une diligence de campagne
+qui nous emportait vers Plouherzel.
+
+C'était un recoin bien perdu que ce pays de sa mère. Cette voiture
+devait nous mener en quatre heures de Guingamp à Paimpol, où nous
+comptions passer la nuit; et, de là, il nous faudrait encore marcher
+longtemps à pied pour arriver au village.
+
+Nous nous en allions, cahotés sur une mauvaise petite route, nous
+enfonçant de plus en plus dans le silence des campagnes tristes. La nuit
+d'hiver tombait sur nous lentement et une pluie très fine embrouillait
+les choses dans les buées grises. Les arbres passaient, passaient,
+montrant l'un après l'autre leur silhouette morte. De loin en loin, les
+villages passaient aussi;--villages bretons, chaumières noires au toit
+de paille moussue, vieilles églises à mince flèche de granit;--gîtes
+isolés, mélancoliques, qui se perdaient vite derrière nous dans la nuit.
+
+«Voyez-vous, disait Yves, j'ai fait cette route aussi la nuit, il y a
+onze ans;--moi, j'en avais quatorze,--et je pleurais bien. C'était la
+fois où j'ai quitté ma mère pour m'en aller tout seul m'engager mousse à
+Brest...»
+
+J'accompagnais Yves un peu par désoeuvrement, dans ce voyage à
+Plouherzel. La permission qu'on m'avait donnée était courte, et le temps
+me manquait, cette fois, pour aller voir ma mère; alors j'allais voir
+la sienne, et faire connaissance avec son village, qu'il aimait.
+
+Et, à présent, je regrettais de m'être mis en route Yves, tout absorbé
+dans sa joie de revenir, me parlait bien toujours, par déférence; mais
+son esprit n'était plus avec moi. Je me sentais un étranger dans ce coin
+de monde où nous allions arriver, et toute cette Bretagne, que je
+n'aimais pas encore, m'oppressait de sa tristesse....
+
+Paimpol.--Nous roulons sur des pavés, entre des vieilles maisons noires,
+et la diligence s'arrête. Des gens sont là, qui attendent avec des
+lanternes. Les mots bretons s'entrecroisent avec les mots français.
+
+«Y a-t-il des voyageurs pour l'hôtel Le Pendreff?» demande une voix de
+petit garçon.
+
+L'hôtel Le Pendreff,--j'en ai maintenant souvenance.... C'était, il y a
+neuf ans, pendant ma première année de marine; je m'y étais reposé une
+heure, un jour de juin, mon navire étant venu par hasard mouiller dans
+une baie des environs. Oui, je me rappelle: une ancienne maison
+seigneuriale, à tourelle et à pignon, et deux dames Le Pendreff toutes
+pareilles, en grand bonnet blanc, faisant vignette d'autrefois. Nous
+descendrons à l'hôtel Le Pendreff.
+
+Rien de changé dans la maison.--Seulement une des dames Le Pendreff est
+morte.--Celle qui reste était déjà si vieille il y a neuf ans, qu'elle
+n'a pu guère vieillir encore. Son type, son bonnet, l'honnêteté placide
+de sa personne, tout cela est du vieux temps.
+
+Il fait bon souper devant le grand feu qui flambe; et la gaieté nous est
+revenue.
+
+Après, dame Le Pendreff, munie d'un chandelier de cuivre, nous précède
+dans l'escalier de granit et nous introduit dans une chambre immense, où
+deux lits d'une forme très antique sont dressés sous des rideaux blancs.
+
+Yves, cependant, se déshabille avec lenteur, sans conviction aucune.
+
+«Ah!» dit-il tout à coup, remettant son col bleu, «tenez, je m'en
+vais!--D'abord, vous comprenez, je ne pourrais pas dormir. Tant pis!
+J'arriverai bien tard, je les réveillerai là-bas passé minuit, ça leur
+fera un peu peur,--comme l'année où je suis revenu de la guerre. Mais
+j'ai trop envie de les voir, il faut que je m'en aille...»
+
+Moi aussi, j'aurais fait comme lui.
+
+Paimpol dort quand nous sortons par un pâle clair de lune. Je
+l'accompagne un bout de chemin, pour raccourcir ma soirée. Nous voici
+dans les champs.
+
+Yves marche très vite, très agité, et repasse dans sa tête les souvenirs
+de ses autres retours.
+
+«Oui, dit-il, après la guerre, je suis venu comme ça, vers deux heures
+du matin, les réveiller. J'avais fait la route à pied depuis
+Saint-brieuc; je m'en retournais, bien fatigué, du siège de Paris. Vous
+pensez, j'étais tout jeune alors, je venais de passer matelot.
+
+«Et tenez, j'avais eu bien peur, cette nuit-là: contre la croix de
+Kergrist, que nous allons voir au tournant de cette route; j'avais
+trouvé un vieux petit homme très laid qui me regardait en tenant les
+bras en l'air et qui ne bougeait pas. Et je suis sûr que c'était un
+mort; car il a disparu tout d'un coup en remuant son doigt comme pour me
+faire signe de venir.»
+
+Justement nous arrivions à cette croix de Kergrist. Nous la voyions
+surgir devant nous comme quelqu'un qui se lève dans l'obscurité.--Mais
+il n'y avait personne de blotti contre son pied.
+
+Ce fut là que je dis adieu à Yves et que je rebroussai chemin, moi qui
+n'allais pas jusqu'à Plouherzel. Quand nous eûmes chacun perdu le bruit
+de nos pas dans le silence de cette nuit d'hiver, le vieux petit homme
+mort nous revint en tête, et nous nous mîmes à regarder malgré nous dans
+les taillis noirs.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Le lendemain matin, j'ouvris les yeux dans la chambre immense de dame Le
+Pendreff. Le soleil breton filtrait discrètement par les fenêtres. Il
+devait faire très beau.
+
+Après ces quelques minutes qui sont toujours employées par moi à me
+demander dans quel coin du monde je m'éveille, je retrouvai l'image
+d'Yves et j'entendis dehors le piétinement d'une foule en sabots. Il y
+avait grande foire à Paimpol ce jour-là, et je fis une toilette de
+_frère de la côte_ pour ne pas effaroucher tous les amis nouveaux
+auxquels j'allais être présenté comme un marin du midi. C'était entendu
+avec Yves, cette mise en scène et cette histoire.
+
+Je descendis sur le perron de l'hôtel, où le soleil donnait. La place
+était pleine de monde: des marins, des paysans, des pêcheurs. Yves était
+là, lui aussi; revenu au petit jour pour cette foire avec tous ses
+parents de Plouherzel, il m'attendait en bas pour me conduire à sa mère.
+
+Une très vieille femme, se tenant droite et un peu fière dans son
+costume de paysanne, c'était la mère d'Yves. Elle avait un peu ses yeux,
+mais son regard était dur. Je m'étonnai aussi de la trouver si âgée:
+elle semblait plus que septuagénaire. Il est vrai, à la campagne, on
+vieillit plus vite, surtout quand la fatigue s'en est mêlée, avec des
+chagrins.
+
+Elle n'entendait pas un seul mot de _galleuc_ (de français) et me
+regardait à peine.
+
+Mais il y avait un très grand nombre de cousins et d'amis qui tous
+avaient l'accueil avenant et l'air de belle humeur. Ils étaient venus de
+loin, de leurs petites chaumières moussues, éparpillées dans la campagne
+sauvage, pour assister à cette grande fête de la ville. Et avec ceux-là
+il fallait boire: du cidre, du vin; c'était à n'en plus finir.
+
+Le bruit allait croissant, et des marchands de complaintes à la voix
+rauque chantaient, en breton, sous des parapluies rouges, des choses à
+faire peur.
+
+Arriva un personnage duquel Yves m'avait entretenu souvent, son ami
+d'enfance, Jean; un voisin de chaumière, qu'il avait ensuite retrouvé au
+service, matelot comme lui. C'était un garçon de notre âge, avec une
+jolie figure ouverte et intelligente. Il embrassa Yves tendrement, et
+nous présenta Jeannie, qui, depuis quinze jours, était sa femme.
+
+Yves comblait sa vieille mère d'attentions et de caresses; ils se
+racontaient beaucoup de choses en breton et parlaient tous les deux à la
+fois. Lui s'en excusait bien un peu, mais cela faisait du bien de les
+voir et de les entendre. Elle n'avait plus du tout l'air dur, quand elle
+le regardait....
+
+Les bonnes gens de la campagne ont toujours des affaires à n'en plus
+finir chez le notaire; je les laissai tous se rendant chez celui de
+Paimpol pour un très long partage.
+
+D'ailleurs, j'avais décidé de ne m'établir chez eux que demain, pour ne
+pas les gêner pendant cette première journée, et je m'en allai seul, me
+promener très loin.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Je marchais depuis une heure.--Au hasard, j'avais pris le même chemin
+qu'hier avec Yves,--et j'étais repassé devant cette croix de Kergrist.
+
+Maintenant Paimpol et la mer, et les îles, et les caps boisés de sapins
+sombres, tout cela venait de disparaître derrière un repli du terrain;
+une campagne plus triste s'étendait devant moi.
+
+Cette journée de février était calme, très morne; l'air était presque
+doux, et le ciel restait bleu par places, un peu voilé seulement, comme
+toujours est le ciel breton.
+
+Je m'en allais par des sentiers humides, bordés, suivant le vieil usage,
+de hauts talus en terre qui muraient tristement la vue. L'herbe rase,
+les mousses mouillées, les branches nues sentaient l'hiver. À tous les
+coins de ces chemins, de vieux calvaires étendaient leurs bras gris; ils
+portaient des sculptures naïves, retouchées bizarrement par les siècles:
+les instruments de la passion, ou bien des images grimaçantes du christ.
+
+De loin en loin, on voyait les chaumières à toit de paille, toutes
+verdies de mousse, à demi enfouies dans la terre et les branchages
+morts. Les arbres étaient rabougris, dépouillés par l'hiver, tourmentés
+par le vent du large. Personne nulle part, et tout cela était
+silencieux.
+
+Une chapelle de granit gris, avec un enclos de hêtres et des tombes....
+Ah! Oui, je la reconnaissais sans l'avoir jamais vue: la chapelle de
+Plouherzel! Yves m'en avait souvent parlé à bord pendant les nuits de
+quart, pendant les nuits limpides de là-bas où on rêvait du
+pays:--«Quand on est rendu à la chapelle, disait-il, c'est tout près; on
+n'a plus qu'à tourner dans le sentier à gauche, deux cents pas, et on
+est chez nous.»
+
+Je tournai à gauche, et, au bord du sentier, j'aperçus la chaumière.
+
+Elle était isolée et toute basse sous de vieux hêtres.
+
+Elle regardait un grand paysage triste dont les lointains s'estompaient
+dans les gris noirs. C'étaient des plaines, des plaines monotones avec
+des fantômes d'arbres; un lac d'eau marine à l'heure de la basse mer, un
+lac vide creusé dans des assises de granit, prairie profonde d'algues et
+de varechs, avec une île au milieu.
+
+L'île, étrange, en granit tout d'une pièce, polie comme un dos, ayant
+forme d'une grande bête assise. On cherchait des yeux la mer, la vraie
+qui devait revenir pourtant à ces réservoirs abandonnés, et on ne la
+découvrait nulle part. Une brume froide et sombre montait à l'horizon,
+et le soleil d'hiver commençait à s'éteindre.
+
+Pauvre Yves! Une chaumière isolée au bord du chemin, c'est la sienne;
+une pauvre petite chaumière bretonne, au détour d'un sentier perdu, bien
+basse, sous un ciel obscur, à moitié dans la terre, avec de vieux petits
+murs de granit où poussent les pariétaires et la mousse.
+
+Là sont tous ses souvenirs d'enfance, à lui; là était son berceau de
+petit sauvage, là était son nid; foyer chéri habité par sa mère, foyer
+auquel, dans les pays lointains, dans les grandes villes d'Amérique ou
+d'Asie, son imagination toujours le ramenait. Il y songeait avec amour,
+à ce petit coin de monde, pendant les belles nuits calmes de la mer et
+pendant les nuits troublées, brutalement joyeuses, de sa vie
+d'aventures. Une pauvre chaumière isolée, au détour d'un chemin, et
+c'est tout.
+
+Dans ses rêves de marin, c'était là ce qu'il revoyait: sous le ciel
+pluvieux, au milieu de la campagne morne du pays de Goëlo, ces vieux
+petits murs humides, tout verdis de pariétaires; et les chaumières
+voisines où des bonnes vieilles en coiffe le gâtaient au temps de son
+enfance; et puis, au coin des chemins, les calvaires de granit, mangés
+par les siècles....
+
+Mon Dieu! Que ce pays est sombre et me serre le coeur!
+
+Je frappai à cette porte, et une jeune fille qui ressemblait à Yves
+parut sur le seuil.
+
+Je lui demandai si c'était bien la maison des Kermadec.
+
+«Oui, dit-elle, un peu étonnée et craintive.
+
+Et puis, tout à coup:
+
+«C'est vous, monsieur, qui êtes l'ami de mon frère et qui êtes arrivé de
+Brest hier au soir avec lui?...»
+
+Seulement elle s'inquiétait de me voir venir seul.
+
+J'entrai. Je vis les bahuts, les lits bretons, les vieilles assiettes
+rangées au vaisselier. Tout cela avait la mine propre et honnête; mais
+la chaumière était bien petite et modeste.
+
+«Tous nos parents sont riches», m'avait souvent dit Yves; «il n'y a que
+nous autres qui sommes pauvres.»
+
+On me montra un de ces lits en forme d'armoire, à deux places, qui avait
+été préparé pour Yves et pour moi. Je devais habiter l'étagère
+supérieure, qui était garnie de gros draps de toile rousse bien propres
+et bien raides.
+
+«Restez donc, monsieur; ils vont bientôt revenir de la ville.»
+
+Mais non, je remerciai pour ce premier jour et je m'en allai.
+
+À mi-chemin de Paimpol, nuit tombante, j'aperçus de loin un grand col
+bleu, dans une carriole qui s'en revenait bon train vers Plouherzel: la
+petite voiture de l'ami Jean ramenant Yves et sa mère. Je n'eus que le
+temps de me jeter derrière les buissons; s'ils m'avaient reconnu, il
+n'y aurait plus eu moyen de les quitter, bien certainement.
+
+Il faisait tout à fait nuit quand j'arrivai à Paimpol, et les petites
+lanternes des rues étaient allumées. J'essayai de me mêler à cette foule
+qui s'agitait sur la place: c'était de ces marins qu'on appelle là des
+_Islandais_, qui s'exilent tous les étés, six mois durant, pour aller
+faire la grande pêche dangereuse dans les mers froides.
+
+Aucun de ces hommes n'était seul. Ils circulaient en chantant par les
+rues avec des jeunes femmes au bras, des soeurs, des fiancés, des
+maîtresses. Et ces images de joie et de vie me donnaient le sentiment de
+mon isolement profond. Je marchais seul, moi, triste et inconnu d'eux
+tous, sous mon costume d'emprunt pareil au leur. On me dévisageait. «Qui
+est celui-là? Un marin d'ailleurs, à la recherche d'un navire? Nous ne
+l'avons jamais vu parmi nous.»
+
+Je me sentais froid au coeur, et brusquement je repris le chemin de
+Plouherzel. Après tout, je ne les gênerais peut-être pas beaucoup, mes
+amis simples de là-bas, en allant un peu me réchauffer près d'eux.
+
+J'avais oublié de dîner et je marchais d'un pas rapide, craignant
+d'arriver bien tard, de trouver là-bas la chaumière fermée et mes amis
+couchés.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Au bout d'une heure, j'étais au milieu de la campagne absolument égaré.
+Autour de moi rien que l'obscurité, le silence des nuits d'hiver.
+J'errais dans des sentiers détrempés; personne à qui demander ma route,
+aucun hameau, aucune lumière. Toujours des silhouettes noires d'arbres.
+Et puis, de loin en loin, des calvaires; il y en avait de très grands
+que je n'avais jamais rencontrés dans ma promenade du jour.
+
+Je rebroussai chemin en courant. Je courus longtemps dans toutes les
+directions. Une pluie glaciale commençait à tomber, chassée par le vent
+qui se levait. Cela m'était égal d'être égaré; seulement j'avais besoin
+de voir quelqu'un d'ami et je me pressais pour essayer de retrouver
+Yves.
+
+Il devait être fort tard quand je reconnus devant moi la chapelle de
+Plouherzel et le lac d'eau marine, où tombait une lueur de lune, et la
+masse noire de l'île de granit sur l'eau pâle, le dos de la grande bête
+couchée.
+
+Près de la chapelle, j'entendis des voix. Dans le noir, deux hommes dont
+l'un athlétique, se tenaient par la main et se parlaient fort
+tendrement, à la manière des gens un peu gris: Yves et Jean,--et je
+courus à eux.
+
+Un grand étonnement et une joie de me voir.--Et puis Jean, nous prenant
+chacun par un bras, nous entraîna tous deux chez lui.
+
+La chaumière de Jean, isolée aussi, était dans le voisinage de celle
+d'Yves, mais bien plus grande et plus cossue.
+
+On voyait tout de suite qu'on entrait chez des gens riches: les bahuts
+et les lits avaient des fermoirs d'acier découpé qui reluisaient comme
+des armures. Tout au fond était dressée une cheminée monumentale, où
+flambait le tronc d'un chêne.
+
+Deux femmes étaient assises devant ce feu, Jeannie, la jeune épouse, et
+puis la vieille mère en haute coiffure, filant à son rouet.
+
+C'était une jolie vieille à peindre, la mère de Jean. Elle avait aussi
+un peu élevé Yves, qu'elle appelait en breton son autre enfant et
+qu'elle embrassa sur les deux joues bien fort.
+
+Les femmes, depuis une heure, étaient inquiètes et veillaient pour les
+attendre. Elles les reçurent avec indulgence, bien qu'ils fussent gris
+(c'est l'usage entre amis du service qui se retrouvent), les grondèrent
+un peu, puis se mirent en devoir de nous faire à tous trois des crêpes
+et de la soupe.
+
+Un mauvais vent qui venait de se lever de la mer gémissait dehors, dans
+le noir de la campagne déserte. De temps en temps, il descendait par la
+cheminée, chassant en avant la flamme claire; alors de petits flocons de
+cendre très légers se mettaient à danser en rond devant l'âtre, bien
+bas, en rasant le sol, comme ces mauvaises âmes de nains qui virent
+toute la nuit autour des Grandes-Pierres.
+
+Nous étions bien devant cette flamme qui séchait nos vêtements trempés
+de pluie, et nous attendions avec impatience la bonne soupe chaude qu'on
+allait nous servir.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Ces crêpes qu'on nous faisait ressemblaient à la lune, tant elles
+étaient larges; on nous les passait à mesure toutes brûlantes, au bout
+d'une longue palette de frêne taillée en forme d'aviron de chaloupe.
+
+Yves en laissa choir une sur une grosse poule qu'on n'avait pas vue par
+terre et qui se sauva dans un recoin sombre, en secouant ce manteau d'un
+air revêche et offensé. J'avais bonne envie de rire et Jeannie aussi;
+mais nous n'osions pas, sachant bien tous deux que c'était un signe de
+malheur.
+
+«Encore la grosse noire!» dit la vieille mère, lâchant son rouet et
+regardant Yves d'un air consterné. «Jeannie, ma fille, rappelez-vous de
+l'envoyer demain matin vendre au marché; c'est toujours la même qui rôde
+à l'heure où toutes les autres poules sont couchées; elle finirait par
+nous attirer du mal.»
+
+Nous coupions nos crêpes en petits morceaux pour les mettre dans nos
+écuelles de soupe, et puis nous les mangions, bien trempées, avec nos
+cuillères de bois. Et Jeannie nous faisait boire tous trois dans une
+même grande moque qui était pleine d'un cidre très bon.
+
+Après, quand nous eûmes bien mangé et bien bu, Jean commença d'une jolie
+voix haute une chanson de bord que connaissent tous les matelots
+bretons. Yves et moi, nous chantions les basses, et la vieille mère
+marquait la mesure avec sa tête et la pédale de son rouet. On
+n'entendait plus les refrains tristes que le vent chantait tout seul
+dehors.
+
+La chanson disait:
+
+ Nous étions trois marins de Groix,
+ Nous étions trois marins de Groix,
+ Embarqués sur le Saint-françois.
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ Pauvre homme, 'l a tombé à la mer,
+ Pauvre homme, 'l a tombé à la mer,
+ Les autres étaient bien dans la peine.
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ Les autres étaient bien dans la peine,
+ Les autres étaient bien dans la peine.
+ Ils ont hissé l' pavillon _guen_ (pavillon blanc)
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ Ils ont hissé l' pavillon guen,
+ Ils ont hissé l' pavillon guen,
+ Ils n'ont trouvé que son chapeau.
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ Ils n'ont trouvé que son chapeau,
+ Ils n'ont trouvé que son chapeau,
+ Son garde-pipe et son couteau.
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ La maman qui s'en est allée,
+ La maman qui s'en est allée,
+ Prier la grande Sainte-Anne d'Auray.
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ «Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils,
+ Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils.»
+ La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit....
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit,
+ La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit:
+
+ «Tu le retrouv'ras en paradis!»
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+ Dans son village s'en est retournée,
+ Dans son village s'en est retournée.
+ L'endemain, pauv' femme, elle est trépassée.
+ Il vente!...
+ C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Quand il fallut partir, il se trouva qu'Yves était beaucoup plus gris
+qu'on n'aurait pu le croire. Dehors, il enfonçait jusqu'au genou dans
+les flaques d'eau et marchait tout de travers. Pour le ramener, je
+passai mon bras droit autour de sa taille, son bras gauche à lui
+par-dessus mes épaules, le portant presque. Nous ne voyions plus rien
+que le noir intense de la nuit; un grand vent nous fouettait la
+poitrine, et, dans ces sentiers, Yves ne se reconnaissait plus.
+
+On était inquiet dans sa chaumière, et on veillait pour l'attendre. Sa
+mère le gronda, de son air dur, en prenant une grosse voix, comme on
+fait pour gronder les petits enfants, et lui s'en alla tout penaud
+s'asseoir dans un coin.
+
+Tout de même on nous obligea de souper une seconde fois; c'est la
+coutume. Une omelette, encore des crêpes, et des tartines de pain bis
+avec du beurre. Ensuite, on procéda au coucher de la famille (les
+hommes d'abord, puis on éteint la lumière, et les femmes se couchent
+après). Il y avait sous nos matelas de hautes litières faites d'un amas
+de branches de chêne et de hêtre; cela s'affaissait avec un bruit de
+feuilles sèches, et on se sentait descendre, enfoncer dans un creux qui
+vous tenait chaud.
+
+«_Hou! Hououou! Hou hououou!_» faisait le vent dehors, d'une voix de
+hulotte, avec des aires de se fâcher, de s'indigner, et puis de se
+plaindre et de mourir.
+
+Quand la chandelle fut éteinte et que la chaumière fut noire, on
+entendit une voix douce de petite fille commencer une prière en breton
+(c'était une toute petite de quatre ans qu'on avait recueillie, un
+enfant que Gildas avait fait à une fille de Plouherzel, lors de son
+dernier passage au pays). Une très longue prière, coupée de répons
+graves de vieille femme; tous les saints de la Bretagne: saints Corentin
+et Allain, saints Thénénan et Thégounec, saints Tuginal et Tugdual,
+saints Clet et Gildas furent invoqués, et puis le silence se fit. Tout
+près de moi, la respiration à peine perceptible d'Yves, déjà endormi
+d'un sommeil profond.--Au pied de notre lit, les poules couchées, rêvant
+tout haut sur leur perchoir. Un grillon donnant de temps à autre, dans
+l'âtre encore chaud, une mystérieuse petite note de cristal. Et puis
+dehors, autour de la chaumière isolée, toujours ce vent: un gémissement
+immense courant sur tout le pays breton; une poussée incessante venue de
+la mer avec la nuit et mettant dans la campagne un monotone remuement
+noir, à l'heure des apparitions et des promenades de morts.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+«Bonjour, Yves!
+
+--Bonjour, Pierre!»
+
+Et nous ouvrons à la lumière grise du matin les auvents de notre
+armoire.
+
+Ce _bonjour, Pierre!_ précédé d'un petit sourire d'intelligence, m'est
+dit avec hésitation, d'une voix intimidée; c'est _bonjour, capitaine_,
+qu'Yves a l'habitude de dire, et il n'en revient pas de s'éveiller si
+près de moi, avec la consigne de m'appeler par mon nom. Pour en faire
+accroire aux gens de Plouherzel et garder la vraisemblance de mon
+costume d'emprunt, nous avions concerté cette intimité.
+
+C'était fini du rayon de soleil d'hier et du grand vent de la nuit. Ce
+matin, il faisait un vrai temps de Bretagne, et tout ce pays était
+enveloppé d'une même immense nuée grise. Le jour était comme un
+crépuscule, et il semblait que cette lueur si blême n'eût pas la force
+d'entrer par les lucarnes des chaumières. On ne voyait plus rien des
+lointains, et une petite pluie lente était répandue dans l'air comme une
+fine poussière d'eau.
+
+Nous avions à faire toute la tournée promise chez les oncles, les
+cousins, les amis d'enfance; et ces chaumières étaient fort disséminées
+dans la campagne, Plouherzel n'étant pas un village, mais seulement une
+région autour d'une chapelle.
+
+Les courses étaient longues, dans les sentiers humides, entre les talus
+couverts de mousse, sous la voûte des vieux hêtres morts et sous le
+voile du ciel gris.
+
+Et toutes ces chaumières étaient pareilles, basses, enterrées, sombres;
+leur toit de paille, leurs murs de granit brut, tout verdis par les
+cochléarias, les lichens, les fraîches mousses de l'hiver. Au dedans,
+noires, sauvages, avec des lits en forme d'armoire gardés par des images
+de saints ou des bonnes vierges en faïence.
+
+Nous étions reçus à coeur ouvert partout, et toujours il fallait manger
+et boire. Il y avait de longues conversations en breton, auxquelles, en
+mon honneur, on mêlait, tant bien que mal, un peu de français. C'était
+surtout de l'enfance d'Yves que l'on aimait à causer. Des bons vieux et
+des bonnes vieilles redisaient en riant ses mauvais tours d'autrefois,
+et ils avaient été nombreux, à ce que je vis.
+
+«Oh! Le mauvais gars, monsieur, que ça faisait!»
+
+Et lui recevait ces compliments avec son grand air calme et buvait
+toujours.
+
+Le forban couvait déjà, paraît-il, sous le petit sauvage breton; le
+petit Yves, qui sautait pieds nus dans ces sentiers de Plouherzel, était
+le germe inconscient du marin de plus tard, indompté et coureur de
+bordées.
+
+Vers le soir, à marée basse, nous descendîmes, Yves et moi, dans le lit
+du lac d'eau marine, dans la prairie d'algues rousses. Nous emportions
+chacun une tartine de pain noir bien beurré et un grand couteau pour
+prendre des _berniques_. Un régal de son enfance qu'il voulait
+renouveler avec moi, des coquillages tout crus avec du pain et du
+beurre.
+
+La mer avait découvert de plusieurs kilomètres, mettant à nu les vastes
+champs de varech, la prairie profonde où l'herbe était brune et salée,
+avec d'étranges fleurs vivantes. Tout alentour, des parois de granit
+fermaient cette fosse immense, et l'île en forme de bête couchée,
+dégarnie jusqu'aux pieds, montrait ses derniers soubassements noirs. Il
+y en avait beaucoup d'autres aussi, d'autres blocs qui s'étaient tenus
+cachés sous les eaux à mer haute, et qui maintenant se faisaient voir,
+surgissaient, avec leurs longues garnitures d'algues, pendantes comme
+des chevelures mouillées. Sur la plaine sombre, on en apercevait de
+posés partout, dans d'étranges attitudes de réveil.
+
+L'air froid était rempli de la senteur âcre du goémon. La nuit venait
+lentement, de son pas silencieux de loup, et tous ces grands dos de
+pierre commençaient à faire songer à des troupeaux de monstres. Nous
+prenions les _berniques_ au bout de nos couteaux, et nous les mangions
+toutes vivantes, en mordant à même dans nos tartines, ayant faim tous
+deux, nous dépêchant de finir, de peur de ne plus y voir.
+
+«Ce n'est plus si bon qu'autrefois», dit Yves quand il eut tout mangé,
+«et puis il me semble que je me sens triste ici.... Quand j'étais petit,
+je me rappelle que ça m'arrivait de temps en temps, la même chose, mais
+pas si fort que ce soir. Allons-nous-en, voulez-vous?»
+
+Alors, moi, je lui répondis étonné de l'entendre:
+
+«Des manières de moi que tu prends là, mon pauvre Yves!
+
+--Des manières de vous, vous dites?»
+
+Et il me regarda avec un long sourire mélancolique, qui m'exprimait de
+sa part des choses nouvelles, indicibles. Je compris ce soir-là qu'il
+avait beaucoup plus que je ne l'aurais pensé des _manières de moi_, des
+idées, des sensations pareilles aux miennes.
+
+«Tenez, continua-t-il, comme suivant toujours le même cours de pensées,
+savez-vous une chose qui m'inquiète souvent quand nous sommes si loin,
+en mer ou dans ces pays de là-bas? Je n'ose pas vous dire.... C'est
+l'idée que je pourrais peut-être mourir et qu'on ne me mettrait pas dans
+notre cimetière d'ici.»
+
+Et il montrait de la main la flèche de l'église de Plouherzel, qu'on
+apercevait au-dessus des falaises de granit, très loin, comme une pointe
+grise.
+
+«Ce n'est pas pour la religion, vous comprenez bien; car, moi, vous
+savez, je n'aime pas beaucoup les curés. Non, une idée que j'ai comme
+ça, je ne peux pas vous dire pourquoi. Et, quand j'ai le malheur de
+penser à cette chose, ça m'empêche d'être brave.»
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Ce fut le soir, après souper, que la mère d'Yves me recommanda
+solennellement son fils, et cela resta toute la vie.
+
+Elle avait bien compris, avec son instinct de mère, que je n'étais pas
+ce que je paraissais être et que je pourrais avoir sur la destinée de
+son dernier fils une influence souveraine.
+
+«Elle dit, traduisait la jeune fille, que vous nous trompez, monsieur,
+et qu'Yves aussi nous trompe pour vous faire plaisir; que vous n'êtes
+pas quelqu'un comme nous autres.... Et elle demande, puisque vous
+naviguez ensemble, si vous voudrez veiller sur lui.»
+
+Alors la vieille femme me commença l'histoire du père d'Yves, histoire,
+que par Yves lui-même, je connaissais déjà depuis longtemps. Je
+l'écoutai volontiers cependant, contée par cette jeune fille, devant la
+grande cheminée bretonne où la flamme dansait sur une souche de hêtre.
+
+«.... Elle dit que notre père était un beau marin, si beau, qu'on
+n'avait jamais vu dans le pays un si bel homme marcher sur terre. Il est
+mort, nous laissant treize, treize enfants. Il est mort comme beaucoup
+de marins de nos pays, monsieur. Un dimanche qu'il avait bu, il est
+parti en mer le soir dans sa barque, malgré un grand vent qui soufflait
+du nord-ouest, et on ne l'a jamais vu revenir. Comme ses fils, il avait
+très bon coeur; mais sa tête était bien mauvaise.»
+
+Et la pauvre mère regardait son fils Yves....
+
+«Elle dit, continua la jeune fille, que mes parents habitaient
+Saint-Pol-de-Léon, dans le Finistère, qu'Yves avait un an, et que, moi,
+je n'étais pas encore venue quand notre père est mort; alors elle a
+quitté cette ville pour retourner à Plouherzel en Goëlo, son pays natal.
+Mon père laissait nos affaires en grand désordre; presque tout l'argent
+que nous avions eu autrefois était passé au cabaret, et ma mère n'avait
+plus de pain à nous donner. C'est alors que nos deux frères aînés,
+Gildas et Goulven, sont partis comme mousses sur des navires au long
+cours.
+
+»On ne les a pas beaucoup vus au pays depuis leur départ, et pourtant on
+ne peut pas dire qu'il ne nous aimaient pas. Ils se sont longtemps
+privés de leur paye de matelot pour permettre à notre mère de nous
+élever, nous les plus petits, Yves, ma soeur qui est ici, et puis moi.
+
+»Mais Goulven a déserté, monsieur, il y a plus de quinze ans, par un
+mauvais coup de tête....
+
+--Eux aussi, dit la vieille femme, sont de beaux et braves marins, leur
+coeur est franc comme l'or.... Mais ils ont la tête de leur père, et
+déjà ils se sont mis à boire....
+
+--Mon frère Gildas, reprit la jeune fille, a navigué sept ans à bord
+d'un américain pour faire, dans le Grand-Océan, la pêche à la baleine.
+Cette campagne l'avait rendu très riche; mais il paraît que c'est un dur
+métier, n'est-ce pas, monsieur?
+
+--Oui, un dur métier, en effet.... Je les ai vus à l'oeuvre, dans le
+Grand-Océan, ces marins-là, moitié baleiniers, moitié forbans, qui
+passent des années dans les grandes houles des mers Australes sans
+aborder aucune terre habitée.
+
+--Il était si riche, mon frère Gildas, quand il est revenu de cette
+pêche, qu'il avait un grand sac tout rempli de pièces d'or.
+
+--Il les avait versées là sur mes genoux, dit la vieille femme en
+relevant les pans de sa robe, comme pour les retenir encore, et mon
+tablier en était plein. De grosses pièces d'or des autres pays, marquées
+de toute sorte de figures de rois et d'oiseaux. Il y en avait de toutes
+neuves, qui représentaient le portrait d'une dame avec une couronne de
+plumes, et qui valaient seules plus de cent francs, monsieur. Jamais
+nous n'avions vu tant d'or.... Il donna mille francs à chacune de ses
+soeurs, mille francs à moi sa mère, et m'acheta cette petite maison où
+nous demeurons. Il dépensa le reste à s'amuser à Paimpol et à faire des
+choses, qui certainement, n'étaient pas bien. Mais ils sont tous comme
+ça, monsieur, vous le savez mieux que moi. Pendant deux mois, on ne
+parlait que de lui dans la ville....
+
+»Depuis il est reparti et nous ne l'avons pas revu. C'est un brave
+marin, monsieur, que mon fils Gildas; mais il est perdu comme son père
+parce que, lui aussi, s'est mis à boire.»
+
+Et la vielle femme courba douloureusement la tête en parlant de ce fléau
+sans remède qui dévore les familles des marins bretons.
+
+Il y eut un silence, et elle parla de nouveau à sa fille d'une voix
+grave en me regardant.
+
+«Elle demande, monsieur.... Si vous voulez lui faire cette promesse....
+Au sujet de mon frère...»
+
+Ce regard anxieux, profond, fixé sur moi, me causait une impression
+étrange. C'est pourtant vrai que toutes les mères, quelles que soient
+les distances qui les séparent, ont, à certaines heures, des expressions
+pareilles.... Maintenant il me semblait que cette mère d'Yves avait
+quelque chose de la mienne.
+
+«Dites-lui que je jure de veiller sur lui _toute ma vie, comme s'il
+était mon frère_.»
+
+Et la jeune fille répéta, traduisant lentement en breton:
+
+«Il jure de veiller sur lui toute sa vie, comme s'il était son frère.»
+
+Elle s'était levée, la vieille mère, toujours droite, et rude, et
+brusque; elle avait pris au mur une image du christ, et s'était avancée
+vers moi, en me parlant comme pour me prendre au mot, là, avec une
+naïveté, une indiscrétion sauvages.
+
+«C'est là-dessus, monsieur, qu'elle vous demande de jurer.
+
+--Non, ma mère, non», dit Yves tout confus, qui essayait de
+s'interposer, de l'arrêter.
+
+Moi, j'étendis le bras vers cette image du christ, un peu surpris, un
+peu ému peut-être, et je répétai:
+
+«Je jure de faire ce que je viens de dire.»
+
+Seulement mon bras tremblait légèrement, parce que je pressentais que
+l'engagement serait grave dans l'avenir.
+
+Et puis je pris la main d'Yves, qui baissait la tête, rêveur:
+
+«Et toi, tu m'obéiras, tu me suivras... _Mon frère_?»
+
+Lui répondit tout bas, hésitant, détournant les yeux, avec le sourire
+d'un enfant:
+
+«Mais oui.... Bien sûr...»
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Nous n'eûmes pas longtemps à dormir, cette nuit-là, _mon frère_ et moi,
+dans notre lit en armoire.
+
+Dès que le vieux coucou de la chaumière eut dit quatre heures de sa voix
+fêlée, vite il fallut nous lever; nous devions être à Paimpol avant le
+jour, pour y prendre à six heures le diligence de Guingamp.
+
+À quatre heures et demie, ce triste matin d'hiver, la pauvre petite
+porte s'ouvre pour nous laisser sortir; elle se referme sur un dernier
+baiser à Yves, de sa mère qui pleure, sur une dernière pression de main
+à moi. Nous nous éloignons tous deux dans la pluie froide et la nuit
+noire, et en voilà pour cinq ans.
+
+Dans les familles de marins, c'est ainsi.
+
+À mi-chemin, nous entendons de loin sonner l'_Angélus_ derrière nous à
+Plouherzel. Nous nous croyons en retard, et nous nous mettons à courir,
+à courir. Nous avons le front baigné de sueur en arrivant à Paimpol.
+
+Nous nous étions trompés; on avait avancé l'heure de l'_Angelus_.
+
+Nous trouvons asile dans un cabaret déjà ouvert, où nous déjeunons en
+compagnie d'_Islandais_ et d'autres _frères de la côte_.
+
+Et, le soir du même jour, à onze heures, nous arrivons à Brest pour
+reprendre la mer.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+J'avais conscience d'avoir accepté une lourde charge en adoptant ce
+frère insoumis, d'autant plus que je prenais très au sérieux mon
+serment.
+
+Mais le sort nous sépara le surlendemain et mit bientôt entre nous deux
+la moitié de la terre.
+
+Yves prit le large dans l'Atlantique, et, moi, je partis pour le Levant,
+pour Stamboul.
+
+Ce fut seulement quinze mois plus tard, en mai 1877, que nous nous
+retrouvâmes à bord d'une certaine _Médée_, qui naviguait du côté de la
+Chine et des Indes.
+
+
+
+
+XXV
+
+ À bord de la _Médée_, avril 1877.
+
+
+«Ça me va comme des guêtres à un lapin», disait Yves d'un air d'enfant,
+en contemplant ses manches pagodes et sa robe en soie bleue de Birmanie.
+
+C'était à Yé, ville de Siam, au bord du golfe de Bengale. Il était assis
+au fond d'une taverne de mariniers, sur un escabeau d'une forme
+chinoise.
+
+Il était très ivre, et, quand il eut ainsi souri de se voir vêtu comme
+un riche d'Asie, ses yeux redevinrent sombres et éteints, sa lèvre
+contractée et dédaigneuse. À ces moments-là, il était capable de tout,
+comme dans ses anciens jours.
+
+À côté de lui, il y avait le grand Kerboul, aussi gabier de misaine, qui
+venait de se faire apporter quinze verres d'une eau-de-vie très coûteuse
+de Singapoore, et les avait successivement vidés, puis brisés à coups de
+poing, avec le terrible sérieux de l'ivresse bretonne. Et les débris de
+ces quinze verres couvraient la table sur laquelle il venait de poser
+ses deux pieds.
+
+Il y avait encore Barrada, le canonnier, toujours beau et tranquille,
+avec son sourire félin. Les gabiers l'avaient, par exception, invité à
+leur fête. Et puis Le Hello, Barazère, six autres du grand mât et quatre
+du beaupré,--tous se carrant, avec des airs superbes, dans des robes
+asiatiques.
+
+Il y avait même Le Hir l'idiot, un de l'île de Sein, qu'ils avaient
+amené pour rire et qui buvait des ordures délayées dans son bol de rhum.
+Enfin deux forbans, deux _black-boules_, déserteurs de tous les
+pavillons, anciennes connaissances d'Yves, qui les avait, ce soir-là,
+ramassés tendrement sur la plage.
+
+...C'était pour fêter sainte Épissoire, patronne des gabiers, qu'ils
+s'étaient rassemblés, et l'usage me commandait d'y paraître avec eux,
+comme officier de manoeuvre.
+
+Depuis un an, ils n'avaient pas mis le pied à terre. Et le commandant,
+qui était content de son équipage, leur avait permis, à eux, les
+meilleurs, de célébrer comme en France l'anniversaire de cette grande
+sainte; il avait choisi cette ville de Yé, parce qu'elle lui semblait
+pour nous la moins dangereuse, le peuple y étant plus inoffensif
+qu'ailleurs et plus _maniable_.
+
+Dans cette salle, qui était vaste et basse, avec des murailles en
+papier, il y avait en même temps que nous une bande de matelots de
+commerce américains, qui buvaient avec des filles rousses à longues
+dents, échappées des lupanars de l'Inde anglaise.
+
+Et ces intrus gênaient les gabiers, qui voulaient être seuls et le leur
+donnaient à entendre.
+
+_Onze heures_.--Les bougies venaient d'être renouvelées dans les
+girandoles de couleur, tandis qu'au dehors la ville siamoise s'endormait
+dans la nuit chaude. Ici, on sentait qu'il y avait des coups de poing
+dans l'air, que les bras avaient besoin de se détendre et de frapper.
+
+«Qu'est-ce que c'est?» dit un des Américains qui avait l'accent de
+Marseille, «qu'est-ce que c'est que ces Français qui viennent ici faire
+la loi? Et celui-là qui est avec eux (moi), le plus jeune de tous, qui a
+l'air de poser et de les commander?
+
+--Celui-là, dit Yves faisant mine de ne pas seulement daigner tourner la
+tête, celui-là faudrait _qu'il aurait des moustaches_, celui qui y
+toucherait!
+
+--Celui-là, dit Barrada, qui il est? Attendez donc, nous allons vous
+l'apprendre, sans qu'il ait besoin de se déranger, et vous aller voir,
+enfants, _si ça va reluire_!»
+
+...Yves leur avait déjà lancé son escabeau de forme chinoise, qui venait
+de crever le mur à toucher leurs têtes, et Barrada, d'un premier coup de
+poing, en avait chaviré deux. Les autres renversés sur les premiers,
+tous par terre, Kerboul assommait dans le tas, à grands coups de table,
+éparpillant sur les ennemis les débris de ses quinze verres.
+
+Alors on entendit au dehors des gongs et des sonnettes, des frôlements
+de soie, de petits rires aigres de femmes.
+
+Et les danseuses entrèrent. (Les gabiers s'étaient commandé des
+danseuses.)....
+
+Ils s'arrêtèrent en les voyant paraître, car elles étaient étranges.
+Peintes comme des images chinoises, couvertes d'or et de pierres
+brillantes, des yeux à demi fermés, pareils à de petites fentes
+blanches, elles s'avançaient au milieu de nous avec des sourires de
+femmes mortes, tenant leurs bras en l'air et écartant leurs doigts
+grêles, dont les grands ongles étaient enfermés dans des étuis d'or.
+
+En même temps, des odeurs de baume et d'encens; on brûlait des baguettes
+dans un réchaud, et une fumée alanguissante se répandait comme un nuage
+bleu.
+
+Les gongs sonnaient plus fort et ces fantômes dansaient, gardant leurs
+pieds immobiles, exécutant une espèce de mouvement rythmé du ventre avec
+des torsions de poignets. Toujours le sourire figé, le regard blanc des
+cadavres; il semblait que cela seul eût vie en elles: ces gros reins
+cambrés de goule qu'agitaient des trémoussements lascifs, et puis, au
+bout des bras raidis, ces mains écartées, inquiétantes, qui se
+tordaient.
+
+...Le Hello, qui, depuis longtemps, dormait par terre, entendant les
+gongs sonner si fort, se réveilla et eut peur.
+
+«Té, pardi, les danseuses!» lui expliqua Barrada, gouailleur, riant de
+lui.
+
+«Ah! Oui, les danseuses!»
+
+Il s'était levé et de sa large patte, qui cherchait en l'air,
+incertaine, il essayait de rabattre ces bras tendus et ces griffes
+dorées, balbutiant, la langue épaisse:
+
+«Faut pas, figure de paravent, faut pas montrer les mains comme ça,
+c'est vilain.... Je croyais que c'était... que c'était... le diable!»
+
+Et il retomba par terre, endormi.
+
+Barrada, lui, qui avait dépassé ce soir sa dose habituelle, leur
+reprochait d'avoir la peau jaune et leur parlait de la sienne qui était
+blanche. «Blanche! Blanche!» il en rabâchait, de cette blancheur, qu'il
+s'exagérait beaucoup du reste, et voulait maintenant la leur faire voir.
+D'abord son bras, puis sa poitrine; il disait: «Tiens, regarde, si c'est
+vrai!»
+
+Elles, les poupées jaunes d'Asie, continuaient leurs lents et lugubres
+trémoussements de bête, gardant le mystère de leur rictus et de leurs
+yeux blancs tirés vers les tempes. Et, à présent, lui, Barrada,
+complètement nu, dansait devant elles, ayant l'air d'un marbre grec qui
+aurait pris vie tout à coup pour quelque bacchanale antique.
+
+...Mais les Birmanes, montées comme des automates, dansèrent longtemps,
+longtemps, plus longtemps que lui. Et, après, à la fin de la nuit, quand
+les gongs eurent fait silence, les matelots furent pris de frayeur à
+l'idée que ces femmes, payées pour leur plaisir, les attendaient. Les
+uns après les autres, ils s'en allèrent du côté de la plage n'osant pas
+les approcher.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+C'était le grand ami d'Yves, ce Barrada, qui s'était _débrouillé_, pour
+repartir une troisième fois sur le même navire que nous.
+
+Enfant naturel, poussé à la belle étoile sur les quais de Bordeaux. Très
+vicieux, avec un bon coeur; plein de contrastes, certaines notions
+premières de respect humain lui manquaient absolument; son honneur, à
+lui, c'était d'être plus beau que les autres, plus leste et plus fort,
+plus _débrouillard_ aussi. (_débrouillard_ et _débrouillage_ sont deux
+mots qui résument presque à eux seuls toute la marine; ils n'ont pas
+d'équivalents académiques.)
+
+Moyennant salaire, ce Barrada professait à bord tous les genres
+d'exercices en usage parmi les matelots: boxe, canne, chausson, avec la
+gymnastique par-dessus le marché, et le chant, et la danse. Souple comme
+un clown; l'ami de tous les hercules de foire posant chez des
+sculpteurs; luttant pour de l'argent chez des saltimbanques.
+
+Au premier rang dans les fêtes de matelots, mais toujours en invité;
+buvant beaucoup, mais ne payant pas; buvant beaucoup, mais jamais trop,
+et passant au milieu de toutes les bacchanales, aussi droit, aussi
+souriant, aussi frais.
+
+Il avait à tout des reparties gouailleuses que d'autres n'auraient pas
+trouvées; l'accent gascon les rendait plus drôles; et puis il terminait
+ses phrases par une espèce de son à lui: un demi-rire qui résonnait dans
+sa poitrine profonde comme ce rauquement des lions qui bâillent.
+
+D'ailleurs, bon, reconnaissant, serviable pour tous et fidèle à ses
+amis; n'ayant jamais qu'une parole et répondant toujours avec la
+franchise renversante des enfants terribles.
+
+Faisant argent de tout, par exemple, même de sa beauté à l'occasion. Et
+cela, naïvement, avec sa bonhomie de sauvage; tellement, que les autres,
+qui le savaient, lui pardonnaient comme à un plus enfant qu'eux. Yves se
+bornait à dire:
+
+«Oh! ça n'est pas joli, Barrada, je t'assure...» et ne lui en voulait
+pas non plus.
+
+Tout cela s'amassait, s'amassait, se condensait en grosses pièces d'or
+cousues contre ses reins dans une ceinture de cuir. Et c'était pour en
+arriver, après son rengagement de cinq ans, à épouser une petite
+Espagnole, qui faisait des modes, à Bordeaux, dans un beau magasin du
+passage Sainte-catherine; petite ouvrière très raffinée, dont il portait
+toujours sur lui une photographie de profil, avec des cheveux coupés sur
+le front et une élégante toque en fourrure, ornée d'une aile d'oiseau.
+
+«Que voulez-vous! C'est une _amitié_ d'enfance!» disait-il, comme s'il
+eût été nécessaire de s'en excuser.
+
+Et, en attendant cette petite fiancée, il s'abandonnait à beaucoup
+d'autres par intérêt souvent, quelquefois aussi par vraie bonté d'âme, à
+la manière d'Yves, pour ne pas faire de la peine.
+
+
+
+
+XXVII
+
+ En mer, mai 1877.
+
+
+Depuis deux jours, la grande voix sinistre gémissait autour de nous. Le
+ciel était très noir; il était comme dans ce tableau où le poussin a
+voulu peindre le déluge; seulement toutes les nuées remuaient,
+tourmentées par un vent qui faisait peur.
+
+Et cette grande voix s'enflait toujours, se faisait profonde,
+incessante; c'était comme une fureur qui s'exaspérait. Nous nous
+heurtions dans notre marche à d'énormes masses d'eau, qui s'enroulaient
+en volutes à crêtes blanches et qui passaient avec des airs de se
+poursuivre; elles se ruaient sur nous de toutes leurs forces: alors
+c'étaient des secousses terribles et de grands bruits sourds.
+
+Quelquefois la _Médée_ se cabrait, leur montait dessus, comme prise,
+elle aussi, de fureur contre elles. Et puis elle retombait toujours, la
+tête en avant, dans des creux traîtres qui étaient derrière; elle
+touchait le fond de ces espèces de vallées qu'on voyait s'ouvrir,
+rapides, entre de hautes parois d'eau; et on avait hâte de remonter
+encore, de sortir d'entre ces parois courbes, luisantes, verdâtres, près
+de se refermer.
+
+Une pluie glacée rayait l'air en longues flèches blanches, fouettait,
+cuisait comme des coups de lanières. Nous nous étions rapprochés du
+nord, en nous élevant le long de la côte chinoise, et ce froid inattendu
+nous saisissait.
+
+En haut, dans la mâture, on essayait de serrer les huniers, déjà au bas
+ris; la _cape_ était déjà dure à tenir, et maintenant il fallait, coûte
+que coûte, marcher droit contre le vent, à cause de terres douteuses qui
+pouvaient être là, derrière nous.
+
+Il y avait deux heures que les gabiers étaient à ce travail, aveuglés,
+cinglés, brûlés par tout ce qui leur tombait dessus, gerbes d'écume
+lancées de la mer, pluie et grêle lancées du ciel; essayant, avec leurs
+mains crispées de froid qui saignaient, de crocher dans cette toile
+raide et mouillée qui ballonnait sous le vent furieux.
+
+Mais on ne se voyait plus, on ne s'entendait plus.
+
+On en aurait eu assez rien que de se tenir pour n'être pas emporté, rien
+que de se cramponner à toutes ces choses remuantes, mouillées,
+glissantes d'eau;--et il fallait encore travailler en l'air, sur ces
+vergues qui se secouaient, qui avaient des mouvements brusques,
+désordonnés, comme les derniers battements d'ailes d'un grand oiseau
+blessé qui râle.
+
+Des cris d'angoisse venaient de là-haut, de cette espèce de grappe
+humaine suspendue. Cris d'hommes, cris rauques, plus sinistres que ceux
+des femmes, parce qu'on est moins habitué à les entendre; cris
+d'horrible douleur: une main prise quelque part, des doigts accrochés,
+qui se dépouillaient de leur chair ou s'arrachaient;--ou bien un
+malheureux, moins fort que les autres, crispé de froid, qui sentait
+qu'il ne se tenait plus, que le vertige venait, qu'il allait lâcher et
+tomber.
+
+Et les autres, par pitié, l'attachaient, pour essayer de l'_affaler_
+jusqu'en bas.
+
+...Il y avait deux heures que cela durait; ils étaient épuisés; ils ne
+pouvaient plus. Alors on les fit descendre, pour envoyer à leur place
+ceux de bâbord qui étaient plus reposés et qui avaient moins froid.
+
+...Ils descendirent, blêmes, mouillés, l'eau glacée leur ruisselant dans
+la poitrine et dans le dos, les mains sanglantes, les ongles décollés,
+les dents qui claquaient. Depuis deux jours on vivait dans l'eau, on
+avait à peine mangé, à peine dormi, et la force des hommes diminuait.
+
+C'est cette longue attente, cette longue fatigue dans le froid humide,
+qui sont les vraies horreurs de la mer. Souvent les pauvres mourants,
+avant de rendre leur dernier cri, leur dernier hoquet d'agonie, sont
+restés des jours et des nuits, trempés, salis, couverts d'une couche
+boueuse de sueur froide et de sel, d'un magma de mort.
+
+...Le grand bruit augmentait toujours. Il y avait des moments où ça
+sifflait aigre et strident, comme dans un paroxysme d'exaspération
+méchante: et puis d'autres où cela devenait grave, caverneux, puissant
+comme des sons immenses de cataclysme. Et on sautait toujours d'une lame
+à l'autre, et, à part la mer qui gardait encore sa mauvaise blancheur de
+bave et d'écume, tout devenait plus noir. Un crépuscule glacial tombait
+sur nous; derrière ces rideaux sombres, derrière toutes ces masses d'eau
+qui étaient dans le ciel, le soleil venait de disparaître, parce que
+c'était l'heure; il nous abandonnait, et il allait falloir se
+débrouiller dans cette nuit....
+
+...Yves était monté avec les bâbordais dans ce désarroi de la mâture, et
+alors je regardais en haut, aveuglé moi aussi, ne percevant plus que par
+instants la grappe humaine en l'air.
+
+Et tout à coup, dans une plus grande secousse, la silhouette de cette
+grappe se rompit brusquement, changea de forme; deux corps s'en
+détachèrent, et tombèrent les bras écartés dans les volutes mugissantes
+de la mer, tandis qu'un autre s'aplatit sur le pont, sans un cri, comme
+serait tombé un homme déjà mort.
+
+«Encore le _marchepied_ cassé!» dit le maître de quart, en frappant du
+pied avec rage. «Du filin pourri, qu'ils nous ont donné dans ce sale
+port de Brest! Le grand Kerboul, à la mer. Le second, qui est-ce?»
+
+D'autres, raccrochés par les mains à des cordages, un instant balancés
+dans le vide, remontaient maintenant, à la force des poignets, en se
+dépêchant,--très vite, comme des singes.
+
+Je reconnus Yves, un de ceux qui grimpaient,--et alors, je repris ma
+respiration, que l'angoisse avait coupée.
+
+Ceux qui étaient à la mer, on jeta bien des bouées pour eux,--mais à
+quoi bon?--on aimait encore mieux ne plus les voir reparaître, car
+alors, à cause de ce danger de _tomber en travers à la lame_, on
+n'aurait pas pu s'arrêter pour les reprendre, et il aurait fallu avoir
+ce courage horrible de les abandonner. Seulement on fit l'appel de ceux
+qui restaient, pour savoir le nom du second qu'on avait perdu: c'était
+un petit novice très sage, que sa mère, une veuve déjà âgée, était venue
+recommander au maître avant le départ de France.
+
+L'autre, celui qui s'était écrasé sur le pont, on le descendit tant bien
+que mal, à quatre, en le faisant encore tomber en route; on le porta
+dans l'infirmerie, qui était devenue un cloaque immonde, où
+bouillonnaient deux pieds d'eau boueuse et noire, avec des fioles
+brisées, des odeurs de tous les remèdes répandus. Pas même un endroit où
+le laisser finir en paix; la mer n'avait seulement pas de pitié pour ce
+mourant, elle continuait de le faire danser, de le _sauter_ de plus
+belle. Il avait retrouvé une espèce de son de la gorge, un râlement qui
+sortait encore, perdu dans tous les grands bruits des choses. On aurait
+peut-être pu le secourir, prolonger son agonie, avec un peu de calme.
+Mais il mourut là assez vite, entre les mains d'infirmiers devenus
+stupides de peur, qui voulaient le faire manger.
+
+_Huit heures du soir_.--À ce moment, la charge du quart était lourde, et
+c'était à mon tour de la prendre.
+
+On se tenait comme on pouvait. On ne voyait plus rien. On était au
+milieu de tant de bruit, que la voix des hommes semblait n'avoir plus
+aucun son; les sifflets d'argent, forcés à pleine poitrine, perçaient
+mieux, comme des chants flûtés de tout petits oiseaux.
+
+On entendait des coups terribles frappés contre les murailles du navire
+comme par des béliers énormes. Toujours les grands trous d'eau qui se
+creusaient, tout béants, partout; on s'y sentait jeté, tête baissée,
+dans la nuit profonde. Et puis une force vous heurtait d'une poussée
+brutale, vous relançait très haut en l'air, et toute la _Médée_ vibrait,
+en ressautant, comme un monstrueux tambour. Alors, on avait beau se
+cramponner, on se sentait rebondir, et vite on se recramponnait plus
+fort, en fermant la bouche et les yeux, parce qu'on devinait d'instinct,
+sans voir, que c'était le moment où une épaisse masse d'eau allait
+balayer l'air, et peut-être vous balayer aussi.
+
+Toujours cela recommençait, ces chutes en avant, et puis ces sauts avec
+l'affreux bruit de tambour.
+
+Et, après chacun de ces chocs, il y avait encore des ruissellements de
+l'eau qui retombait de partout, et mille objets qui se brisaient, mille
+cassons qui roulaient dans l'obscurité, tout cela prolongeant en queue
+sinistre l'effroi du premier grand bruit.
+
+...Et les gabiers, et mon pauvre Yves, que faisaient-ils là-haut? Les
+mâts, les vergues, on les apercevait par instants, dans le noir, en
+silhouettes, quand on pouvait encore regarder à travers cette douleur
+cuisante que causait la grêle; on apercevait ces formes de grandes
+croix, à deux étages comme les croix russes, agitées dans l'ombre avec
+des mouvements de détresse, des gestes fous.
+
+«Faites-les descendre», me dit le commandant, qui préférait le danger de
+ce hunier non serré à la peur de perdre encore des hommes.
+
+Je le donnai vite, avec joie, cet ordre-là. Mais Yves, d'en haut, me
+répondit à l'aide de son sifflet, que c'était presque fini; plus que la
+_jarretière du point_, qui était cassée, à remplacer par un _bout_
+quelconque, et puis ils allaient tous descendre, ayant serré leur voile,
+achevé leur ouvrage.
+
+...Après, quand ils furent tous en bas et au complet, je respirai mieux.
+Plus d'hommes en l'air, plus rien à faire là-haut, plus qu'à attendre.
+Oh! Alors, je trouvai qu'il faisait presque beau, qu'on était presque
+bien sur cette passerelle, à présent qu'on m'avait enlevé le poids si
+lourd de cette inquiétude.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+..._Minuit_,--la fin du quart,--l'heure d'aller se chercher un abri.
+
+En bas, dans la batterie calfeutrée, c'était la tempête avec ses dessous
+de misère, avec ses réalités pitoyables.
+
+D'un bout à l'autre, on voyait cette sorte de longue halle sombre, à
+demi éclairée par des fanaux qui vacillaient. Les gros canons, appuyés
+sur leurs _jambes de force_, se tenaient tant bien que mal, cordés par
+des câbles de fer. Et tout ce lieu remuait; il avait les mouvements
+d'une chose qu'on secouerait dans un crible, qu'on secouerait sans
+trêve, sans merci, perpétuellement, avec une rage aveugle; il craquait
+de partout, il avait des tressaillements de chose animée qui souffre,
+tiraillé, exténué, comme près de s'éventrer et de mourir.
+
+Et les grandes eaux du dehors, qui voulaient entrer, filtraient çà et là
+en filets, en gerbes sinistres.
+
+On se sentait soulevé si vite, que les jambes pliaient,--et puis les
+choses se dérobaient, les choses s'enfonçaient sous les pas,--et on
+descendait avec tout, en se raidissant malgré soi comme pour une espèce
+de résistance.
+
+Il y avait des sons aigres, faux, étonnants, qui sortaient de partout;
+toute cette membrure en forme d'oiseau de mer qui était la _Médée_ se
+disjoignait peu à peu, en gémissant sous l'effort terrible. Et, dehors,
+derrière le mur de bois, toujours le même grand bruit sourd, la même
+grande voix d'épouvante.
+
+Mais tout tenait bon quand même: la longue batterie demeurait intacte,
+on la voyait toujours, d'un bout à l'autre, par moment toute penchée, à
+demi retournée, ou bien se redressant toute droite avec une secousse,
+ayant l'air plus longue encore dans cette obscurité où les fanaux
+étaient perdus, paraissant se déformer et grandir, dans tout ce bruit,
+comme un lieu vague de rêve....
+
+Au plafond très bas étaient pendues d'interminables rangées de poches en
+toile gonflées toutes par un contenu lourd, ayant l'air de ces nids que
+les araignées accrochent aux murailles,--des poches grises enfermant
+chacune un être humain, des hamacs de matelots.
+
+Çà et là, on voyait pendre un bras, ou une jambe nue. Les uns dormaient
+bien, épuisés par les fatigues; d'autres s'agitaient et parlaient tout
+haut dans de mauvais songes. Et tous ces hamacs gris se balançaient, se
+frôlaient dans un mouvement perpétuel; ou bien se heurtaient durement,
+et les têtes se blessaient.
+
+Sur le plancher, au-dessous des pauvres dormeurs, c'était un lac d'eau
+noire qui roulait de droite et de gauche, entraînant des vêtements
+souillés, des morceaux de pain ou de biscuit, des soupes chavirées,
+toute sorte de détritus et de déjections immondes. Et, de temps en
+temps, on voyait des hommes hâves, défaits, demi-nus, grelottants avec
+leur chemise mouillée, qui erraient sous ces rangées de hamacs gris,
+cherchant le leur, eux aussi, cherchant leur pauvre couchette suspendue,
+leur seul gîte un peu chaud, un peu sec, où ils allaient trouver une
+espèce de repos. Ils passaient en titubant, s'accrochant pour ne pas
+tomber, et heurtant de la tête ceux qui dormaient: chacun pour soi en
+pareil cas, on ne prend plus garde à personne. Leurs pieds glissaient
+dans les flaques d'eau et d'immondices; ils étaient insouciants de leur
+malpropreté comme les animaux en détresse.
+
+Une buée lourde à respirer emplissait cette batterie; toutes ces ordures
+qui roulaient par terre donnaient l'impression d'un repaire de bêtes
+malades, et on sentait cette puanteur âcre qui est particulière aux
+bas-fonds des navires pendant les mauvais jours de la mer.
+
+À minuit, Yves, lui aussi, descendit dans la batterie avec les autres
+gabiers de bâbord; ils avaient fait un supplément de quart d'une heure,
+à cause des embarcations qu'il avait fallu _ressaisir_. Ils se coulèrent
+par le panneau entre-bâillé qui se referma sur eux et vinrent se mêler à
+cette misère flottante.
+
+Ils avaient passé cinq heures à leur rude travail, balancés dans le
+vide, éventés par les grands souffles furieux de là-haut, et tout
+trempés par cette pluie fouettante qui leur avait brûlé le visage. Ils
+firent une grimace de dégoût en pénétrant dans ce lieu fermé où l'air
+sentait la mort.
+
+Yves disait, avec son grand air dédaigneux:
+
+«Pour sûr, c'est encore ces _Parisiens_ qui nous ont apporté la peste
+ici.»
+
+Ils n'étaient pas malades, eux qui étaient de vrais matelots; ils
+avaient encore la poitrine dilatée par tout ce vent de la hune, et la
+fatigue saine qu'ils venaient d'endurer allait leur donner un peu de bon
+sommeil.
+
+Ils marchaient sur les boucles, sur les taquets, sur les bouts des
+affûts, avec précaution, pour éviter l'eau boueuse et les
+ordures,--posant leurs pieds nus sur toutes les saillies, se perchant
+avec des frayeurs de chatte. Près de leurs hamacs, ils se
+déshabillèrent, suspendant leurs bonnets, suspendant leurs grands
+couteaux à chaîne de cuir, leurs vêtements trempés, suspendant tout, et
+se suspendant eux-mêmes; et, quand ils furent nus, ils époussetèrent de
+la main un peu d'eau qui ruisselait encore sur leur poitrine dure.
+
+Après quoi, ils s'enlevèrent au plafond avec une légèreté de clown, et
+s'étendirent, tout contre les poutres blanches, dans leur étroite
+couchette de toile. En haut, au-dessus d'eux après chaque grande
+secousse, on entendait comme le passage d'une cataracte; c'étaient les
+lames, les grandes masses d'eau qui balayaient le pont. Mais la rangée
+de leurs hamacs prit quand même le balancement lourd des rangées
+voisines en grinçant sur les crocs de fer, et eux s'endormirent
+profondément au milieu du grand bruit terrible.
+
+...Bientôt, autour du hamac d'Yves, les femmes birmanes vinrent danser.
+Au milieu du nuage d'encens, rendu plus ténébreux par le rêve, elles
+arrivèrent l'une après l'autre avec leur sourire mort, en d'étranges
+costumes de soie, toutes couvertes de pierreries.
+
+Elles balançaient leurs hanches mollement, au son du gong, tenant leurs
+mains en l'air et leurs doigts écartés comme les fantômes. Elles avaient
+des contournements épileptiques des poignets, qui faisaient
+s'enchevêtrer leurs longues griffes enfermées dans des étuis d'or.
+
+Le gong, c'était la tempête qui en jouait, dehors, contre les
+murailles....
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Moi aussi, à minuit, quand j'eus fini mon quart et vu descendre Yves, je
+rentrai dans ma chambre pour essayer de dormir. Après tout, cela ne nous
+regardait plus ni l'un ni l'autre, le sort du navire; nous avions fourni
+notre temps de veille et de travail. Nous pouvions nous coucher
+maintenant avec cette insouciance absolue qu'on a sur mer lorsque les
+heures de service sont finies.
+
+Dans ma chambre à moi, qui était sur le pont, l'air ne manquait pas,--au
+contraire. Par les vitres brisées, toutes les rafales et la pluie
+furieuse pouvaient entrer; les rideaux se tordaient en spirales et
+montaient au plafond avec des bruits d'ailes.
+
+Comme Yves, je suspendis mes vêtements mouillés. L'eau ruisselait sur ma
+poitrine.
+
+On n'était guère bien dans ma couchette, j'y fus vite endormi pourtant,
+par excès de fatigue. Roulé, secoué, à demi chaviré, je me sentais m'en
+aller de droite et de gauche, et ma tête se heurtait sur le bois,
+douloureusement. J'avais conscience de tout cela dans mon sommeil, mais
+je dormais. Je dormais et je rêvais d'Yves.--De l'avoir vu tomber, dans
+le jour, cela m'avait laissé une espèce d'inquiétude et comme la notion
+vague d'avoir été frôlé de près par une chose sinistre.
+
+Je rêvais que j'étais couché dans un hamac, comme autrefois au temps de
+mes premières années de mer. Le hamac d'Yves était près du mien. Nous
+étions balancés terriblement, et le sien se décrochait. Au-dessous de
+nous, il y avait une agitation confuse de quelque chose de noir qui
+devait être l'eau profonde,--et lui, allait tomber là-dedans. Alors je
+cherchais à le retenir avec mes mains, qui n'avaient plus de force, qui
+étaient molles comme dans les rêves. J'essayais de le prendre à
+bras-le-corps, de nouer mes mains autour de sa poitrine, me rappelant
+que sa mère me l'avait confié; et je comprenais avec angoisse que je ne
+le pouvais pas, que je n'en étais plus capable; il allait m'échapper et
+disparaître dans tout ce noir mouvant qui bruissait au-dessous de
+nous.... Et puis ce qui me faisait peur, c'est qu'il ne se réveillait
+pas et qu'il était glacé, d'un froid qui me pénétrait, moi aussi,
+jusqu'à la moelle des os; même, la toile de son hamac était devenue
+rigide comme la gaine d'une momie....
+
+Et je sentais dans ma tête les vraies secousses, la vraie douleur de
+tous ces chocs, je mêlais ce réel avec l'imaginaire de mon rêve, comme
+il arrive dans les états d'extrême fatigue, et alors la vision sinistre
+en prenait d'autant plus d'intensité et de vie....
+
+Ensuite, je perdis conscience de tout, même du mouvement et du bruit, et
+ce fut alors seulement que le repos commença....
+
+...Quand je me réveillai, c'était le matin. La première lumière était de
+cette couleur jaune qui est particulière aux levers du soleil les jours
+de tempête et on entendait toujours le même grand bruit.
+
+Yves venait d'entr'ouvrir ma porte et me regardait. Il était arc-bouté
+dans l'ouverture, se tenant d'une main, penchant son torse en avant et
+en arrière, suivant les besoins de l'instant, pour conserver son
+équilibre. Il avait repris ses pauvres vêtements mouillés, et il était
+tout couvert du sel de la mer, qui s'était déposé dans ses cheveux, dans
+sa barbe comme une poussière blanche.
+
+Il souriait, l'air tranquille et très doux.
+
+«J'avais envie de vous voir, dit-il; c'est que j'ai beaucoup rêvé sur
+vous cette nuit. Tout le temps j'ai vu ces bonnes femmes de Birmanie
+avec leurs grands ongles en or, vous savez? Elles vous entouraient avec
+leurs mauvaises singeries, et je ne pouvais pas réussir à les renvoyer.
+Après cela, elles voulaient vous manger. Heureusement qu'on a sonné le
+branle-bas; j'en étais tout en sueur de la peur que ça me faisait....
+
+--Ma foi, moi aussi, je suis content de te voir, mon pauvre Yves; car,
+de mon côté, _j'ai beaucoup rêvé sur toi_.... Est-ce qu'il fait toujours
+aussi mauvais qu'hier?
+
+--Peut-être un peu plus _maniable_. Et puis voilà le jour. Tant qu'il
+fait clair, vous savez? C'est toujours mieux pour travailler dans la
+mâture. Mais, quand il fait aussi noir que dans le trou du diable, comme
+cette nuit, ça ne va pas du tout.»
+
+Yves promena un regard de satisfaction tout autour de ma chambre,
+installée par lui en prévision du gros temps. Rien n'avait bougé, grâce
+à son arrangement. Par terre, c'était bien un lac d'eau salée sur lequel
+diverses choses flottaient; mais les objets auxquels je tenais un peu
+étaient restés suspendus ou fixés, comme les meubles, aux panneaux des
+murs par des clous et des cornières de fer. Tout était cordé, ficelé,
+attaché avec un soin extrême au moyen de cordes goudronnées de toutes
+les grosseurs. On voyait des armes, des bronzes noués avec des vêtements
+dans un pêle-mêle bizarre. Des masques japonais à longue chevelure
+humaine nous regardaient à travers des treillis de ficelle au goudron;
+ils avaient le même rire lointain, le même tirement d'yeux que ces
+femmes birmanes aux ongles d'or qui avaient voulu me manger dans le rêve
+d'Yves....
+
+...Une sonnerie de clairon tout à coup, alerte et joyeuse: _le rappel au
+lavage!_
+
+Ce clairon avait des vibrations grêles, un peu argentines, dans ce
+beuglement formidable du vent.
+
+Laver le pont quand les lames déferlent dessus, cela semblerait une
+opération très insensée à des gens de terre. Nous, nous ne trouvions pas
+cela trop extraordinaire; cela se fait tous les matins, ce lavage,
+toujours et quand même; c'est une des règles primordiales de la vie
+maritime. Et Yves me quitta en disant, comme s'il se fût agi de la chose
+du monde la plus naturelle:
+
+«Ah!... Je m'en vais à _mon poste de propreté_, alors...»
+
+Cependant ce clairon avait péché par excès de zèle et sonné sans ordre,
+à son heure habituelle; car on ne lava pas le pont ce matin-là.
+
+...On sentait bien que c'était plus _maniable_, comme disait Yves: les
+mouvements étaient plus allongés, plus réguliers, plus semblables à des
+balancements de houle. La mer était moins dure, et on n'entendait plus
+tant de ces grands chocs au bruit profond et sourd.
+
+Et puis le jour arrivait,--un vilain jour, il est vrai, une étrange
+lividité jaune, mais enfin c'était le jour, moins sinistre que la nuit.
+
+...Notre heure n'était pas venue sans doute; car, le surlendemain, nous
+retrouvâmes le calme dans un port, en Chine, à Hong-Kong.
+
+
+
+
+XXX
+
+ Septembre 1877.
+
+
+La _Médée_ a rebroussé chemin depuis longtemps.
+
+Tous les vents, tous les courants l'ont favorisée. Elle a marché, marché
+si vite, pendant des jours et des nuits, qu'on en a perdu la notion des
+lieux et des distances. Vaguement on a vu passer le détroit de Malacca,
+franchi à la course; la mer Rouge, remontée à la vapeur dans un
+éblouissement grand lion couché de Gibraltar. Maintenant on veille
+l'horizon, et la première terre qui paraîtra tout à l'heure sera une
+terre bretonne.
+
+Je suis arrivé moi, sur cette _Médée_, juste pour finir la campagne, et,
+cette fois, ma promenade avec Yves n'aura pas duré cinq mois.
+
+Au milieu de l'étendue grise, il y a maintenant des traînées blanches;
+puis une tour avec de petits îlots sombres, éparpillés; tout cela encore
+très lointain et à peine visible, sous le mauvais jour terne qui nous
+enveloppe.
+
+Nous nous figurions sans peine être encore là-bas, dans cette extrême
+Asie, que nous avons quittée hier; car les choses à bord n'ont pas
+changé de place, ni les visages non plus. Nous sommes toujours encombrés
+de chinoiseries; nous continuons à manger des fruits cueillis là-bas et
+encore verts; nous traînons avec nous des odeurs chinoises.
+
+Mais pas du tout; notre maison s'est déplacée singulièrement vite; cette
+tour et ces îlots, ce sont les Pierres-Noires; Brest est là tout près,
+et, avant la nuit, nous y serons entrés.
+
+...Toujours une émotion de souvenir quand reparaît cette grande rade de
+Brest, imposante et solennelle, et ces grands navires de la marine à
+voiles qu'on est déshabitué de voir ailleurs. Toutes mes premières
+impressions de marine, toutes mes premières impressions de Bretagne,--et
+puis enfin c'est la France....
+
+Le _Borda_, là-bas; je le regarde et je retrouve dans ma mémoire le
+bureau sur lequel j'ai passé, accoudé, de longues heures d'étude; et le
+tableau noir sur lequel j'écrivais fiévreusement, avant l'examen, les
+formules compliquées de la mécanique et de l'astronomie.
+
+Yves, à cette époque, était un petit garçon qu'on eût dit sérieux et
+sage, un petit novice breton, à la figure très douce, qui habitait le
+vaisseau d'à côté, la _Bretagne_, le voisin et le compagnon du _Borda_.
+Nous étions des enfants, alors,--aujourd'hui des hommes
+faits,--demain... la vieillesse,--après-demain, mourir.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Dimanche, jour de grande _soûlerie_ dans Brest.
+
+_Dix heures du soir_.--Nuit calme, clair de lune sur la mer tranquille;
+à bord de la _Médée_, les matelots ont fini de chanter leurs longues
+chansons, et le silence vient de se faire.
+
+Depuis la tombée de la nuit, mes yeux sont tournés vers les lumières de
+la ville. J'attends avec inquiétude cette chaloupe dont Yves est le
+patron: elle est allée à terre et ne revient pas.
+
+Enfin, voici son feu rouge qui s'avance, en retard de deux heures!
+
+La mer est sonore la nuit; déjà on entend des cris qui se mêlent au
+bruit des avirons; il doit se passer dans cette chaloupe d'étranges
+choses.
+
+...Elle est à peine accostée; trois maîtres ivres, furieux, se
+précipitent à bord et me demandent la tête d'Yves:
+
+«Qu'on le mette aux fers pour commencer; qu'on le juge et qu'on le
+fusille après car il a frappé ses supérieurs en service.»
+
+Yves est là debout, tremblant de la lutte qu'il vient de soutenir. Ces
+trois maîtres l'ont battu, ou du moins ont essayé de le battre.
+
+«Ils croyaient me faire du mal!» dit-il avec mépris; et il jure qu'il
+n'a pas rendu les coups de ces trois vieux; d'ailleurs, il les eût
+chavirés ensemble du revers de sa main. Non: il les a laissés
+s'accrocher à lui et le déchirer; ils lui ont égratigné le visage et mis
+ses vêtements en lambeaux, parce qu'il refusait de leur laisser
+conduire la chaloupe, à eux qui étaient ivres.
+
+Tous les chaloupiers aussi sont ivres, par la faute d'Yves, qui les a
+laissés boire.
+
+...Et les trois maîtres se tiennent toujours là, tout près de lui,
+continuant de crier, de l'injurier, de le menacer, trois vieux ivrognes,
+grotesques dans leur bégaiement de fureur, et qui seraient très risibles
+si la discipline, implacable, n'était pas derrière eux pour rendre cette
+scène affreusement grave.
+
+Yves, debout, les poings serrés, les cheveux tombés sur le front, la
+chemise déchirée, la poitrine toute nue, à bout de courage pour endurer
+ces injures, prêt à frapper, en appelle à moi du regard, dans sa
+détresse.
+
+Ô la discipline militaire! à certaines heures, elle est bien lourde. Je
+suis l'officier de quart, moi, et il est contre toutes les règles que je
+m'en mêle autrement que par des paroles calmes, et en les remettant tous
+à la justice du capitaine d'armes.
+
+Contre toutes les règles, aussi, je saute à bas de la passerelle et je
+me jette sur Yves:--il était temps!--je passe mes bras autour de ses
+bras à lui, que j'arrête ainsi dans les miens au moment terrible où ils
+allaient frapper.
+
+Et je les regarde, les autres, qui alors, en présence de ce renversement
+de la situation, battent en retraite comme des chiens devant leur
+maître.
+
+Heureusement c'est la nuit, et il n'y a pas de témoins. Les chaloupiers,
+seuls,--et ils sont ivres.--Puis, d'ailleurs, je suis sûr d'eux: ce sont
+de braves enfants, et, s'il faut aller devant un conseil, ils ne nous
+chargeront pas.
+
+...Alors je prends Yves par les épaules, et, passant devant ses trois
+ennemis, qui se rangent pour nous faire place, je l'emmène dans ma
+chambre et l'y renferme à double tour. Là, pour le moment, il est en
+sûreté.
+
+On m'appelle chez le commandant, que tout ce bruit a réveillé. Hélas! Il
+faut le lui expliquer.
+
+Et j'explique, en atténuant le plus possible la faute de mon pauvre
+Yves. J'explique; après, pendant quelques mortelles minutes, je supplie:
+je crois que je n'avais supplié de ma vie, il me semble que ce n'est
+plus moi qui parle. Et tout ce que je puis dire ou faire vient se briser
+contre le raisonnement glacial de cet homme, qui tient entre ses mains
+cette existence d'Yves, qu'on m'a confiée.
+
+J'ai bien réussi là-haut à écarter le plus grave, la question de coups
+donnés à des supérieurs; mais restent les outrages et le refus
+d'obéissance. Yves a fait tout cela: dans le fond, c'est peut-être
+inique et révoltant; dans la lettre, c'est vrai.
+
+Ordre de le mettre aux fers tout de suite, pour commencer, et de l'y
+envoyer conduire par la garde, à cause de ce bruit et de ce scandale.
+
+Pauvre Yves! C'était la fatalité acharnée contre lui, car, cette fois,
+il n'était pas bien coupable. Et tout cela arrivait maintenant qu'il
+était plus sage, maintenant qu'il faisait de grands efforts pour ne plus
+boire et se bien conduire!
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Quand je revins dans ma chambre lui dire qu'on allait le mettre aux
+fers, je le trouvai assis sur mon lit, les poings fermés, les dents
+serrées de rage. Sa mauvaise tête de Breton avait pris le dessus.
+
+En frappant du pied, il déclara qu'il n'irait pas,--c'était trop
+injuste!--à moins qu'on ne l'y portât de force, et encore il démolirait
+les premiers qui viendraient pour le prendre.
+
+Alors, pour tout de bon, je le vis perdu, et l'angoisse commença à
+m'étreindre le coeur. Que faire? Les hommes de garde étaient là,
+derrière ma porte, attendant pour l'emmener, et je n'osais pas ouvrir;
+les secondes et les instants s'envolaient, et ce que je faisais n'avait
+plus de nom.
+
+Une idée me vint, tout à coup: je le priai très doucement, au nom de sa
+mère, lui rappelant mon serment, et, pour la seconde fois de ma vie,
+l'appelant mon frère.
+
+Yves pleura. C'était fini; il était vaincu et docile.
+
+Je jetai de l'eau sur son front, je rajustai un peu sa chemise et
+j'ouvris ma porte. Tout cela n'avait pas duré trois minutes.
+
+Les hommes de garde parurent. Lui se leva et les suivit, doux comme un
+enfant. Il se retourna pour me sourire, alla répondre avec calme à
+l'interrogatoire du commandant, et se rendit tranquillement à la cale
+pour se faire mettre aux fers.
+
+...Vers minuit, quand ce quart pénible fut terminé, j'allai me coucher,
+envoyant à Yves une couverture et mon manteau. (Il faisait déjà très
+froid cette nuit-là.) C'était, dans mon impuissance, tout ce que je
+pouvais encore pour lui.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Le lendemain, un lundi, le commandant me fit appeler dès le matin, et
+j'entrai chez lui avec un sentiment de rancune dans le coeur, avec des
+paroles âpres toutes prêtes, que je lui aurais lancées dès l'abord pour
+me venger de mes supplication d'hier si je n'avais craint d'aggraver le
+sort d'Yves.
+
+Je m'étais trompé cependant: il avait été touché la veille et m'avait
+compris.
+
+«Vous pouvez aller trouver votre ami. Sermonnez-le un peu tout de même,
+mais dites-lui que je lui pardonne. L'affaire ne sortira pas du bord et
+se réglera par une simple punition disciplinaire. Huit jours de fers, et
+ce sera tout. J'inflige aux trois maîtres, sur votre demande, une
+punition équivalente, huit jours d'arrêts forcés. Je fais cela pour
+vous, qui le traitez en frère, et pour lui aussi, qui est, après tout,
+le meilleur homme du bord.»
+
+Et je m'en allai autrement que je n'étais venu, emportant pour lui de la
+reconnaissance et de l'affection.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Un coin de la cale de la _Médée_, en plein désarmement, dans le plus
+grand désarroi. Un fanal éclaire un vaste fouillis d'objets hétérogènes
+plus ou moins grignotés par les rats.
+
+Une douzaine de matelots,--Barrada, Guiaberry, Barazère, Le Hello, toute
+la bande des amis,--entourent un homme couché par terre. C'est Yves qui
+est aux fers, étendu sur les planches humides, la tête appuyée sur son
+coude, le pied pris dans l'anneau à cadenas de la _barre de justice_.
+
+Son ennemi le plus acharné des trois, maître Lagatut, est devant lui,
+qui le menace avec sa vieille voix d'ivrogne. Il le menace d'une
+revanche de cette histoire de chaloupe, dans laquelle, à son gré, j'ai
+trop mis la main.
+
+Il a quitté ses arrêts pour venir l'injurier;--et, moi qui suis de quart
+et qui fais une ronde, j'arrive par derrière et je le trouve là,--comme
+il est de bonne prise!--les matelots, qui me voient venir, rient tout
+doucement, dans leur barbe, en songeant à ce qui va se passer. Yves,
+lui, ne répond rien, se contentant de se coucher sur l'autre côté et de
+lui tourner le dos avec une suprême insolence; lui aussi m'a vu venir.
+
+«Nous avons commencé une partie d'écarté ensemble, dit maître
+Lagatut:--vous, Kermadec, quartier-maître de manoeuvre; moi, Lagatut,
+premier maître canonnier, décoré de la légion d'honneur.--Grâce à des
+officiers qui vous protègent, vous avez fait les deux premières levées;
+reste à savoir qui va faire les trois autres.
+
+--Maître Lagatut, dis-je par derrière, nous jouerons cela à trois, si
+vous voulez bien: un _rams_, ce sera plus gai. Et toi, mon bon Yves,
+marque encore une levée.»
+
+Une poule qui trouve un couteau, un voleur qui trébuche sur un gendarme,
+une souris qui, par mégarde, pose la patte sur un chat, n'ont pas la
+mine plus longue que maître Lagatut.
+
+...Ce n'était peut-être pas très correct, cette plaisanterie que je
+venais de faire. Mais la galerie, qui nous était très sympathique,
+jouissait beaucoup de ce triomphe d'Yves.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Huit jours après, c'était fini de notre frégate: désarmée au fond de
+l'arsenal, son équipage dispersé, autant dire un navire mort.
+
+Je m'en allais, et Yves venait m'accompagner au chemin de fer. La gare
+était encombrée de matelots: tous ceux de la _Médée_, qui partaient
+aussi; d'autres encore, en bordée, venus pour les reconduire.
+
+Parmi eux, beaucoup d'anciennes connaissances à nous, des protégés, des
+amis d'Yves. Et tous ces braves gens, un peu gris, mettaient bas leur
+bonnet, nous faisant leurs adieux avec effusion. C'étaient les scènes
+habituelles de tous les désarmements: un bateau qui finit, c'est
+quelque chose à part; c'est l'explosion de toutes les reconnaissances et
+de toutes les rancunes, de toutes les haines et de toutes les
+sympathies.
+
+...À l'entrée des salles d'attente, en serrant les mains d'Yves, je lui
+disais:
+
+«M'écriras-tu au moins?»
+
+Et lui répondait:
+
+«Je vais vous expliquer (et il hésitait toujours, avec un sourire doux
+et intimidé). Eh bien, voilà, je vais vous expliquer: c'est que je ne
+sais pas comment vous mettre au commencement.»
+
+En effet, les appellations de _capitaine_, _cher capitaine_, et autres
+du même genre, ne pourraient plus nous aller. Alors, quoi? Je répondis:
+
+«Eh bien, mais c'est très simple...» (Et je cherche longtemps cette
+chose simple, ne trouvant pas du tout.) «C'est très simple, tu
+mettras.... Tu mettras: mon frère; ce sera vrai d'abord et, en style
+épistolaire, ce sera très convenable.»
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Il y avait environ six semaines que la Médée avait été désarmée à Brest
+et que j'étais séparé d'Yves, quand un jour, à Athènes, je crois, je
+reçus cette surprenante lettre:
+
+ «Brest, 15 septembre 1877.
+
+»Mon bon frère,
+
+»Je vous écris ces quelques mots, bien à courir, pour vous faire savoir
+que je me suis marié hier. Et, ma foi, j'aurais bien pu vous demander
+conseil auparavant; mais, vous comprenez, je n'avais pas du tout de
+temps à perdre, étant désigné pour faire la campagne de la _Cornélie_ et
+n'ayant que huit jours devant moi à passer avec ma femme.
+
+»Je pense que vous trouverez, vous aussi, mon bon frère, que cela vaut
+bien mieux que d'être toujours à courir, comme vous savez, d'un bord et
+de l'autre. Ma femme s'appelle Marie Keremenen; je vous dirai qu'elle me
+plaît beaucoup, et je crois que nous irions très bien ensemble si
+seulement je pouvais rester.
+
+»Je vous écrirai un peu plus long avant de partir, mon bon frère, et je
+vous promets que je suis bien triste de m'embarquer cette fois sans
+vous.
+
+»Je termine en vous embrassant de tout mon coeur.
+
+»Votre frère qui vous aime.
+
+»À vous,
+
+ »Yves Kermadec.»
+
+«P.-S.--Je viens d'apprendre que ma destination est changée; j'embarque
+sur l'_Ariane_, qui ne part qu'à la mi-novembre. Cela me donne près de
+deux mois à passer avec ma femme; nous aurons tout à fait le temps de
+faire connaissance, et vous pensez que je suis bien content.»
+
+...Au retour de leurs campagnes, les matelots font mille extravagances
+avec leur argent; c'est de règle. Les villes maritimes connaissent leurs
+excentricités un peu sauvages.
+
+Quelquefois même ils épousent, en manière de passer temps, des femmes
+quelconques pour avoir une occasion de mettre une redingote noire.
+
+Et Yves, lui, qui avait déjà épuisé autrefois tous les genres de
+sottises, pour changer, avait fini par un mariage.
+
+Yves marié!... Et avec qui, mon Dieu?... Peut-être quelque effrontée de
+la ville, ramassée au hasard dans un moment où il était gris!
+
+J'avais sujet d'être très inquiet, me rappelant certaine créature en
+chapeau à plumes qu'il avait failli épouser par distraction,--à vingt
+ans,--dans cette même ville de Brest.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Deux mois plus tard, quand cette _Ariane_ fut prête à partir, le sort
+voulut que je fusse désigné, moi aussi, à la dernière heure, pour faire
+partie de son état-major.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Au moment du départ, je vis cette Marie Keremenen, que j'appréhendais de
+connaître: c'était une jeune femme d'environ vingt ans, qui portait le
+costume du village de Toulven, en basse Bretagne.
+
+Ses beaux yeux noirs regardaient clair et franc. Sans être absolument
+jolie, elle était presque charmante avec son corsage de drap brodé, sa
+coiffe blanche à grandes ailes, et sa large collerette rappelant les
+fraises à la Médicis.
+
+Il y avait en elle quelque chose de candide et d'honnête qu'on aimait à
+regarder. Il me parut que je l'aurais précisément désirée ainsi si
+j'avais été chargé de la choisir moi-même pour mon frère Yves.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Le hasard les avait rapprochés tous deux un jour qu'elle était venue
+voir sa marraine à Brest.
+
+Le galant avait été vite en besogne, et elle, séduite par le grand air
+d'Yves, par son bon sourire doux, s'était laissée aller--avec une
+certaine inquiétude cependant--à ce mariage précipité, qui allait, pour
+commencer, la faire veuve pendant sept ou huit mois.
+
+Elle avait un peu de bien, comme on dit à la campagne, et devait s'en
+retourner, aussitôt après notre départ, chez ses parents, dans son
+village de Toulven.
+
+Yves me confia qu'on prévoyait l'arrivée d'un petit enfant.
+
+«Vous verrez, dit-il: je parierais qu'il arrivera juste pour notre
+retour!»
+
+Et il embrassa sa femme qui pleurait. Nous partîmes. Encore une fois,
+nous nous en allions ensemble nous promener là-bas dans le domaine bleu
+des poissons volants et des dorades.
+
+
+
+
+XL
+
+ 15 novembre 1877.
+
+
+La veille de ce départ, Yves avait obtenu par faveur d'aller à terre
+dans le jour pour voir à l'hôpital maritime son grand frère Gildas, le
+pêcheur de baleines, qui venait d'arriver à moitié perdu et qu'il
+n'avait pas vu depuis dix ans.
+
+Gildas Kermadec était un homme de quarante ans, de haute taille, la
+figure plus régulière que celle d'Yves. On voyait encore dans ses grands
+yeux comme une flamme éteinte; il avait dû être très beau.
+
+Il était paralysé et mourant, perdu par l'eau-de-vie et les excès de
+tout genre; il avait usé sa vie à plaisir, semé sa sève et ses forces
+sur tous les grands chemins du monde.
+
+Il s'avança lentement, appuyé sur un bâton, encore droit et cambré, mais
+traînant la jambe, et le regard égaré.
+
+«Ô Yves!...» dit-il par trois fois, «Ô Yves! Ô Yves!»
+
+C'était à peine articulé; la parole était aussi paralysée chez lui. Il
+ouvrit les bras à Yves pour l'embrasser, et des larmes coulèrent sur ses
+joues brunes.
+
+Yves aussi pleura.... Et puis, vite, il fallut partir. La permission
+qu'on lui avait donnée n'était que d'une heure.
+
+Du reste, Gildas ne parlait plus, il avait fait asseoir Yves près de lui
+sur un banc d'hôpital, et, lui tenant la main, il le regardait avec ses
+yeux de fou près de mourir. D'abord il avait bien essayé de lui dire
+plusieurs choses qui semblaient se presser dans sa tête; mais il ne
+sortait de ses lèvres que des sons inarticulés, rauques, profonds, qui
+faisaient mal à entendre. Non, il ne pouvait plus; alors il se
+contentait de lui tenir la main et de le regarder avec une tristesse
+infinie.
+
+ * * * * *
+
+
+Yves emporta une impression profonde de cette entrevue dernière avec
+son frère Gildas. Ils ne s'étaient revus que deux fois depuis que Gildas
+était parti pour la mer. Mais ils étaient frères, frères de la même
+chaumière et du même sang, et c'est là quelque chose de mystérieux, un
+lien qui résiste à tout.
+
+...Un mois plus tard, à notre première relâche, nous apprîmes que Gildas
+était mort. Alors Yves mit un crêpe à sa manche de laine.
+
+
+
+
+XLI
+
+ À bord de l'_Ariane_, mai 1878.
+
+
+...L'île de Ténériffe se dessinait devant nous comme une sorte de grand
+édifice pyramidal posé sur une immense glace réfléchissante qui était la
+mer. Les côtes tourmentées, les arêtes gigantesques des montagnes
+étaient rapprochées, rapetissées par la limpidité extrême,
+invraisemblable de l'air. On distinguait tout: les angles vifs un peu
+rosés, les creux un peu bleus. Et tout cela posait sur la mer comme une
+grande découpure légère, sans poids. Une bande très nette de nuages d'un
+gris nacré coupait Ténériffe horizontalement par le milieu, et,
+au-dessus, le pic dressait son grand cône baigné de soleil.
+
+Les goélands faisaient un tapage extraordinaire autour de nous; ils
+étaient une bande qui criaient et battaient l'air de leurs ailes
+blanches, dans un de ces accès de frénésie qui les prend quelquefois on
+ne sait à quel propos.
+
+_Midi_.--Le dîner de l'équipage venait de finir; on avait sifflé: _les
+tribordais à ramasser les plats!_ Et Yves, qui était tribordais à bord
+de l'_Ariane_, remontait sur le pont et venait à moi, essayant tout
+doucement son sifflet, pour s'assurer s'il marchait toujours bien.
+
+«Oh! mais qu'est-ce qu'ils ont aujourd'hui, les goélands? Piauler,
+piauler.... Tout le temps du dîner, avez-vous entendu?»
+
+Vraiment non, je ne savais pas ce qu'ils pouvaient bien avoir, les
+goélands. Cependant, comme il fallait, par politesse, répondre quelque
+chose à Yves, je lui racontai à peu près ceci:
+
+«Ils ont demandé à parler à l'officier de quart, qui était précisément
+moi. C'était pour s'informer de leur petit cousin Pierre Kermadec; alors
+je leur ai répondu: «Messieurs, le petit Pierre Kermadec, mon filleul,
+n'est pas encore né; c'est trop tôt, repassez dans quelques jours, quand
+nous serons à Brest.» Aussi, tu vois, ils sont partis. Regarde-les tous
+qui s'en vont là-bas.
+
+«Vous leur avez répondu tout à fait comme il faut, dit Yves, qui riait
+assez rarement. Mais je vais vous dire, moi, j'ai beaucoup rêvé
+là-dessus, encore cette nuit, et savez-vous une peur qui me vient? C'est
+que ce soit une petite fille.»
+
+En effet, quelle contrariété si ce filleul attendu allait être une
+petite fille! Il n'y aurait plus moyen de l'appeler Pierre.
+
+...Cette parenté du petit enfant d'Yves avec les goélands n'était pas de
+mon invention: _goéland_ était le nom qu'on donnait aux gabiers à bord
+de cette _Ariane_, et le nom qu'ils se donnaient entre eux. Il n'y avait
+donc pas à s'étonner que mon petit filleul à venir dût avoir dans les
+veines un peu de ce sang d'oiseau.
+
+Aussi, en parlant de lui dans nos conversations du soir, nous disions
+toujours:
+
+«Quand le _petit goéland_ sera arrivé.»
+
+Jamais nous ne l'appelions d'une autre manière.
+
+
+
+
+XLII
+
+ Brest, 15 juin 1878.
+
+
+Nous habitons pour aujourd'hui un logis de hasard, rue de Siam, à Brest,
+où l'_Ariane_ est revenue mouiller ce matin.
+
+En réponse à l'avis de son arrivée, Yves a reçu de Toulven, du vieux
+Keremenen, la dépêche suivante:
+
+«Petit garçon né cette nuit. Se porte très bien, Marie aussi.
+
+ Corentin Keremenen.»
+
+La nuit venue et nous couchés, impossible de dormir. J'entendis Yves
+dans son lit qui se tourne, se _vire_, comme il dit avec son accent
+breton. À l'idée qu'il ira demain à Toulven voir ce petit nouveau-né,
+son bon et brave coeur déborde de toute sorte de sentiments dans
+lesquels il ne se reconnaît plus.
+
+...Deux jours après lui, je dois, moi aussi, me rendre à Toulven pour le
+baptême.
+
+Et il fait mille projets pour cette cérémonie:
+
+«Je n'ose pas vous dire, mais, si vous vouliez, à Toulven, manger chez
+nous? Dame, vous savez, chez mon beau-père, ça n'est pas comme à la
+ville, bien sûr.»
+
+
+
+
+XLIII
+
+ Brest, 15 juin 1878.
+
+
+Dès le matin, je pars pour Toulven, où Yves m'attend depuis hier.
+
+Temps splendide. La vieille Bretagne est verte et fleurie. Tout le long
+du chemin, de grands bois, des rochers.
+
+Yves est là à l'arrivée de la diligence que j'ai prise à Bannalec. Près
+de lui se tient une jeune fille de dix-huit ou vingt ans qui rougit,
+bien jolie sous sa grande coiffe.
+
+«Voici Anne, me dit Yves, ma belle-soeur, la marraine.»
+
+Il y a encore une petite distance entre le bourg et la chaumière qu'ils
+habitent à Trémeulé en Toulven.
+
+Des gars du village chargent mes malles sur leurs épaules, et me voilà
+en route pour faire ma visite au goéland qui vient de naître; pour faire
+connaissance aussi avec cette famille de bas Bretons, dans laquelle mon
+pauvre Yves est entré par coup de tête, sans trop savoir pourquoi.
+
+Comment seront-ils, ces nouveaux parents de mon frère Yves,--et ce pays
+qui va devenir le sien?
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Nous nous acheminons tous trois par des sentiers creux, très profonds,
+qui fuient devant nous sous le couvert des hêtres et qui sont tout
+pleins de fougères.
+
+C'est le soir; le ciel est couvert, et il fait dans ces chemins une
+espèce de nuit qui sent le chèvrefeuille.
+
+Çà et là sont rangées, au bord, des chaumières grises, très antiques,
+tapissées de mousse.
+
+...Il y en a une d'où part une chanson à dormir, chantée en cadence
+lente par une voix très vieille aussi:
+
+ Boudoul, boudoul, galaïchen!
+ Boudoul, boudoul, galaïch du!...
+
+«C'est _lui_ qu'on berce, dit Yves en souriant. Voici chez nous.»
+
+Elle est à moitié enfouie et toute moussue, cette chaumière des vieux
+Keremenen. Les chênes et les hêtres étendent au-dessus leur voûte verte;
+elle semble aussi ancienne que la terre des chemins.
+
+Au dedans, il fait sombre; on voit les lits en forme d'armoire alignés
+avec les bahuts le long du granit brut des murs.
+
+Une grand-mère en large collerette blanche est là qui chante auprès du
+nouveau-né, qui chante un air du temps de son enfance.
+
+Dans un berceau d'une mode bretonne d'autrefois, qui, avant lui, avait
+bercé ses ancêtres, est couché le petit goéland: un gros bébé de trois
+jours, tout rond, tout noir, déjà basané comme un marin, et qui dort,
+les poings fermés sous son menton. Il a de tout petits cheveux qui
+sortent de son bonnet sur son front comme des petits poils de souris. Je
+l'embrasse, et de tout mon coeur, parce que c'est le bébé d'Yves.
+
+«Pauvre petit goéland!» dis-je en touchant le plus doucement possible
+ses petits cheveux de souris, «il n'a pas encore beaucoup de plumes.
+
+--C'est vrai, dit Yves en riant. Et puis, regardez», ajoute-t-il en
+étendant avec des précautions infinies la petite patte fermée dans sa
+main rude, «je ne l'ai pas très bien réussi: il n'a pas du tout la _peau
+d'entre-doigts_.»
+
+On nous dit que Marie Kermadec est couchée dans un de ces lits dont on a
+refermé sur elle la petite porte de bois à jour, parce qu'elle vient de
+s'endormir; nous baissons la voix de peur de l'éveiller, et nous
+sortons, Yves et moi, pour aller faire dans le village plusieurs
+démarches que nécessite la solennité de demain.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Nous trouvons drôle de nous voir tous deux faisant acte de citoyens
+comme tout le monde. Chez m. Le maire, chez m. Le curé, nous nous
+sentons très empruntés, ayant même par instants des envies de rire.
+
+Petit goéland est définitivement inscrit au registre de Toulven sous les
+prénoms de Yves-Pierre,--celui de son père, et le mien, comme c'est
+l'usage dans le pays. Quant à m. Le curé, il est convenu avec lui qu'il
+nous attendra demain matin, à neuf heures, à l'église, et qu'il y aura
+un _te deum_.
+
+«Maintenant rentrons tout droit, dit Yves; le _père_ doit être déjà de
+retour, et nous les retarderions pour souper.»
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+La nuit de juin descendait doucement, avec beaucoup de calme et de
+silence, sur le pays breton. Dans le chemin creux, on commençait à ne
+plus y voir.
+
+Le vieux Corentin Keremenen était de retour, en effet, de son travail
+aux champs et nous attendait sur sa porte. Même il avait eu le temps de
+faire sa toilette: il avait mis son grand chapeau à boucle d'argent et
+sa veste des fêtes en drap bleu, ornée de paillettes de métal et d'une
+broderie dans le dos, représentant le saint sacrement.
+
+...Il y a une agitation joyeuse dans cette chaumière, un air des grands
+jours. Les chandeliers de cuivre sont allumés sur la table, qui est
+recouverte d'une belle nappe. Les bahuts, les escabeaux, les vieilles
+boiseries de chêne reluisent comme des miroirs; on sent qu'Yves a passé
+par là.
+
+Ces chandeliers n'éclairent pas loin et il y a dans cette chaumière des
+recoins noirs; on voit se mouvoir de grandes choses bien blanches, qui
+sont les coiffes à larges ailes et les collerettes plissées des femmes;
+autrement les fonds sont très obscurs; la lumière vient mourir en
+tremblotant sur le granit des murailles, sur les solives irrégulières et
+noircies par le temps qui portent le chaume du toit. Toujours ce chaume
+et ce granit brut qui jettent encore dans les villages bretons une note
+de l'époque primitive.
+
+...On apporte sur la table la bonne soupe qui fume et nous nous asseyons
+alentour, Yves à ma gauche, Anne à ma droite.
+
+C'est un grand repas, plusieurs poulets à diverses sauces, des crêpes de
+sarrasin, des omelettes au lard et au sucre; du vin et du cidre doré
+qui mousse dans nos verres.
+
+Yves me dit à part, tout bas:
+
+«C'est un très bon homme, mon beau-père;--et ma belle-mère Marianne,
+vous ne pouvez pas vous figurer quelle bonne femme elle est! J'aime
+beaucoup mon beau-père et ma belle-mère.»
+
+Dans la soirée, une jeune fille apporte du village des choses empesées
+de frais, très encombrantes. Anne se dépêche de serrer tout cela dans un
+bahut pendant qu'Yves m'envoie un coup d'oeil d'intelligence, disant:
+
+«Vous voyez, tous ces préparatifs en votre honneur!»
+
+J'avais bien deviné ce que c'était: la coiffe de cérémonie et l'immense
+collerette brodée de mille plis; qui doivent la parer pour la fête de
+demain matin.
+
+De mon côté, j'ai différents petits paquets que je désire faire sortir
+inaperçus de ma malle avec l'aide d'Yves: des bonbons, des dragées, une
+croix d'or pour la marraine. Mais Anne aussi a vu tout cela du coin de
+son oeil, et se met à rire. Tant pis! Et on ne peut pas réussir à se
+faire des mystères dans un logis où il n'y a qu'une seule porte et qu'un
+seul appartement pour tout le monde.
+
+Petit Pierre, lui, toujours tout rond comme un bébé de bronze, continue
+de dormir dans la même pose, les poings fermés sous le menton; jamais
+bébé naissant ne fut si beau ni si sage.
+
+...Quand je prends congé d'eux tous, Yves se lève aussi pour venir me
+conduire jusqu'au village, où je dois coucher à l'auberge.
+
+...Dehors, dans le sentier creux, sous les branches, il fait absolument
+noir; on y est enveloppé d'une obscurité double, celle des grands arbres
+et celle de la nuit.
+
+C'est un genre de calme auquel nous ne sommes plus habitués, celui des
+bois. Et puis la mer n'est pas là; ce pays de Toulven en est très
+éloigné. Nous écoutons; il nous semble toujours que nous devons entendre
+dans le lointain son bruit familier; mais non, c'est partout le silence.
+Rien que des frôlements à peine perceptibles dans l'épaisseur verte,
+faibles bruits d'ailes qui s'ouvrent, trémoussements légers d'oiseaux
+qui ont de petits rêves dans leur sommeil.
+
+On sent toujours les chèvrefeuilles; mais, avec la nuit, il est venu une
+fraîcheur pénétrante et des odeurs de mousse, de terre, d'humidité
+bretonne.
+
+Toutes ces campagnes qui dorment, toutes ces collines boisées qui nous
+entourent, tous ces sommeils d'arbres, toutes ces tranquillités nous
+oppressent. Nous nous sentons un peu des étrangers au milieu de tout
+cela, et la mer nous manque, la mer, qui est en somme le grand espace
+ouvert, le grand champ libre sur lequel nous nous sommes accoutumés à
+courir.
+
+Yves subit ces impressions et me les exprime d'une manière naïve, d'une
+manière à lui, qui n'est guère intelligible que pour moi. Au milieu de
+son bonheur, une inquiétude le trouble ce soir, presque un regret d'être
+venu étourdiment fixer sa destinée dans cette chaumière perdue.
+
+Et puis nous rencontrons un calvaire, qui tend dans l'obscurité ses deux
+bras gris, et nous songeons à toutes ces vieilles chapelles de granit,
+qui sont posées çà et là autour de nous, isolées au milieu des bois de
+hêtres et dans lesquelles veillent des esprits de morts.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Le lendemain jeudi, 16 du mois de juin 1878, par un temps radieux, le
+cortège de baptême s'organise dans la chaumière des vieux Keremenen.
+
+Anne, le dos tourné dans un coin, ajuste sa grande coiffe devant un
+miroir, un peu embarrassée d'être obligée de faire cela devant moi; mais
+les chaumières de Bretagne ne sont pas grandes, et elles n'ont pas
+d'autres séparations au dedans que les petites armoires où l'on dort.
+
+Anne est vêtue d'un costume de drap noir dont le corsage ouvert est
+brodé de soies de toutes couleurs et de paillettes d'argent; elle porte
+un devantier de moire bleue, et, débordant sur ses épaules, une
+collerette blanche à mille plis qui se tient rigide comme une fraise du
+XVIe siècle. Moi, j'ai pris un uniforme aux dorures toutes fraîches,
+et nous produirons certainement un bon effet tout à l'heure, nous
+donnant le bras, dans le sentier vert.
+
+Auprès du petit enfant, il y a ce matin un nouveau personnage, une
+vieille très laide et très extraordinaire, qui fait son entendue et à
+qui on obéit:--c'est la sage-femme, à ce qu'il paraît.
+
+«Elle a l'air un peu sorcière», dit Anne, qui devine mon impression;
+«mais c'est une très bonne femme.
+
+--Oh! oui, une très bonne femme, appuie le vieux Corentin; c'est un air
+qu'elle a comme cela, monsieur, mais elle ne manque pas de religion, et
+même elle a obtenu de grandes bénédictions, l'an passé, au pèlerinage de
+Sainte-Anne.»
+
+Cassée en deux comme Carabosse, un nez crochu en bec de chouette et des
+petits yeux gris bordés de rouge, qui clignotent très vite comme ceux
+des poules, elle va de droite et de gauche, affairée, avec sa grande
+collerette de cérémonie toute raide; quand elle parle, sa voix surprend
+comme un son de la nuit; on croirait entendre la hulotte des sépulcres.
+
+Yves et moi, nous n'aimions pas d'abord cette vieille auprès du
+nouveau-né; mais nous songeons ensuite que, depuis cinquante ans, elle
+préside aux naissances des petits enfants du pays de Toulven, sans avoir
+jamais porté malheur à aucun, bien au contraire. D'ailleurs, elle
+observe en conscience tous les rites anciens, tels que faire boire au
+petit avant le baptême un certain vin dans lequel on a trempé l'anneau
+du mariage de sa mère, et plusieurs autres qui ne devraient jamais être
+négligés.
+
+On y voit juste autant qu'il faut, dans cette chaumière, très enterrée
+et très à l'ombre. Le jour entre un peu par la porte; au fond, il y a
+aussi une lucarne ménagée dans l'épaisseur du granit, mais les fougères
+l'ont envahie: on les voit par transparence, comme les fines découpures
+d'un rideau vert.
+
+...Enfin petit Pierre a terminé sa toilette, et sans pousser un cri. Je
+l'aurais mieux aimé en petit Breton; mais non, il est tout en blanc, le
+fils d'Yves, avec une longue robe brodée et des noeuds de ruban, comme
+un petit monsieur de la ville. Il a l'air encore plus vigoureux et plus
+brun dans ce costume de poupée; les pauvres petits bébés des villes, qui
+vont au baptême dans des toilettes pareilles, n'ont pas, en général, un
+sang si vivace et si fort.
+
+Par exemple, je suis forcé de reconnaître qu'il n'est pas encore bien
+joli; il est probable que cela viendra plus tard; mais, pour le moment,
+il a un minois bouffi de petit chat naissant.
+
+...Dehors, dans le sentier plein de fougères, sous la voûte verte,
+s'agitent déjà quelques grandes coiffes blanches de jeunes filles et des
+corsages de drap à broderies, comme celui d'Anne. Elles sont sorties des
+chaumières voisines et attendent pour nous voir passer.
+
+Bras dessus bras dessous, Anne et moi, nous nous mettons en route. Petit
+Pierre prend les devants, sur les bras de la vieille au nez d'oiseau,
+qui trotte vite et menu, avec un déhanchement bizarre comme les vieilles
+fées. Et le grand Yves marche derrière nous, dans ses habits de mariage,
+très grave, un peu étonné d'être à pareille fête, un peu intimidé aussi
+de défiler tout seul, mais c'est la coutume.
+
+Par le beau matin de juin, nous descendons gaiement le sentier breton;
+au-dessus de nos têtes, le couvert des chênes et des hêtres tamise des
+petits ronds de lumière qui tombent par milliers à travers la verdure
+comme une pluie blanche. Les clématites pendent, mêlées au
+chèvrefeuille, et les oiseaux chantent tous la bienvenue au petit
+goéland, qui fait sa première apparition au soleil.
+
+...Nous voici dans Toulven, qui est presque une petite ville. Les bonnes
+gens sont sur leur porte, et nous défilons tout le long de la grand'rue
+pour aller à l'église.
+
+Elle est très ancienne, cette église de Toulven; elle s'élève toute
+grise dans le ciel bleu, avec sa haute flèche de granit à jours, que par
+place les lichens ont dorée. Elle domine un grand étang immobile avec
+des nénuphars, et une série de collines uniformément boisées qui font
+par derrière un horizon sans âge.
+
+Tout autour, un antique enclos; c'est le cimetière. Des croix bordent la
+sainte allée; elle sortent d'un tapis de fleurs, d'oeillets, de
+giroflées, de blanches marguerites. Et dans les recoins plus abandonnés
+où le temps a nivelé les bosses de gazon, il y a des fleurs encore pour
+les morts: les silènes et les digitales des champs de Bretagne; la terre
+en est toute rose. Les tombes se pressent là, aux portes de l'église
+séculaire, comme un seuil mystérieux de l'éternité; cette grande chose
+grise qui s'élève, cette flèche qui essaye de monter, il semble, en
+effet, que tout cela protège un peu contre le néant; en se dressant vers
+le ciel, cela appelle et cela supplie: et c'est comme une éternelle
+prière immobilisée dans du granit. Et les pauvres tombes enfouies sous
+l'herbe attendent là, plus confiantes, à ce seuil d'église, le son de la
+dernière trompette et des grandes voix de l'Apocalypse.
+
+Là aussi, sans doute, quand, moi, je serai mort ou cassé par la
+vieillesse, là on couchera mon frère Yves; il rendra à la terre bretonne
+sa tête incrédule, et son corps qu'il lui avait pris. Plus tard encore y
+viendra dormir le petit Pierre,--si la grande mer ne nous l'a pas
+gardé,--et, sur leurs tombes, les fleurs roses des champs de Bretagne,
+les digitales sauvages, l'herbe haute de juin, pousseront comme
+aujourd'hui, au beau soleil des étés.
+
+...Sous le porche de l'église, il y avait tous les enfants du village
+qui semblaient très recueillis. M. Le curé était là aussi qui nous
+attendait dans ses habits de cérémonie.
+
+C'était un porche d'une architecture très primitive, et dont bien des
+générations bretonnes avaient usé les pierres; il y avait des saints
+difformes, taillés dans le granit, qui étaient alignés comme des
+gnomes.
+
+La cérémonie fut longue à cette porte. La vieille à tête de chouette
+avait posé le petit Pierre dans nos mains, et nous le tenions à deux
+avec la marraine, comme le veut l'usage, elle du côté des pieds et moi
+du côté de la tête. Yves, adossé aux piliers de granit, nous regardait
+faire d'un air très rêveur, et Anne était bien jolie, sous ce porche
+gris, avec son beau costume et sa grande fraise, tout en lumière, dans
+un rayon de soleil.
+
+Petit Pierre marqua une légère grimace et passa sur sa lèvre le bout de
+sa toute petite langue, d'un air mécontent, quand on lui fit goûter le
+sel, emblème des amertumes de la vie.
+
+M. Le curé récita de longs _oremus_ en latin, après quoi, il dit dans la
+même langue au petit goéland: _Ingredere, Petre, in domum Domini_. Et
+alors nous entrâmes dans l'église.
+
+Des saintes qui étaient là, dans des niches, en costume du XVIe
+siècle, regardaient petit Pierre faire son entrée, de ce même air
+placide et mystique avec lequel elles ont vu naître et mourir dix
+générations d'hommes.
+
+Sur les fonts baptismaux ce fut encore fort long, et puis il nous fallut
+faire station, Anne et moi, devant la grille du choeur, agenouillés
+comme deux nouveaux époux.
+
+Enfin, je dus prendre à moi tout seul le fils d'Yves, que je tremblais
+de briser dans mes mains inhabiles, monter les marches de l'autel avec
+ce précieux petit fardeau, et lui faire embrasser la nappe blanche sur
+laquelle pose le saint sacrement. Je me sentais très gauche en uniforme,
+j'avais l'air de porter un poids des plus lourds. Je ne m'imaginais pas
+que ce fût une chose si difficile de tenir un nouveau-né; encore il
+était endormi: s'il eût été en mouvement, jamais je n'aurais pu réussir.
+
+...Tous les enfants du village nous guettaient au départ, de petits gars
+bretons avec des mines effarouchées, des joues bien rondes et de longs
+cheveux.
+
+Les cloches sonnaient joyeusement en haut de l'antique flèche grise et
+le _Te Deum_ venait d'éclater derrière nous, entonné à pleine voix par
+des petits enfants de choeur en robe rouge et surplis blanc.
+
+On nous laissa passer, encore tranquilles et recueillis, dans l'allée
+fleurie que bordaient les tombes;--mais après, quand nous fûmes
+dehors!...
+
+Petit Pierre, cause de tout ce tapage, était parti devant, emporté de
+plus en plus vite par la vieille au nez crochu, et dormant toujours de
+son sommeil innocent. Anne et moi, nous étions assaillis; petits garçons
+et petites filles nous entouraient avec des cris et des gambades; il y
+en avait de ces petites qui avaient bien cinq ans, et qui portaient déjà
+de grandes collerettes et de grandes coiffes pareilles à celles de leurs
+mères; et elles sautaient autour de nous, comme des petites poupées très
+comiques.
+
+C'était singulier, la joie de ce petit monde breton, rose avec de longs
+cheveux de soie jaune; à peine éclos à la vie, et déjà dans des
+costumes et des modes du vieux temps;--exubérants d'une joie
+inconsciente,--comme autrefois leurs ancêtres, et ils sont morts! Joie
+de la vie toute neuve, joie comme en ont les petits chats, les cabris,
+et, après dix ans, ils meurent; les petits chiens, les petits moutons
+ont de ces joies et font des sauts d'enfant,--et cela passe et on les
+tue!
+
+Nous leur jetions des poignées de dragées, et toute notre route était
+semée de bonbons. On se souviendra longtemps dans Toulven de ce baptême
+du petit goéland.
+
+...Après, nous retrouvâmes le calme du sentier breton, la longue allée
+verte, et, au bout, le hameau sauvage.
+
+Il était maintenant près de midi; les papillons et les mouches volaient
+par bandes le long du chemin. Il faisait très chaud pour un temps de
+Bretagne.
+
+En plein jour, c'était un vrai jardin que ce toit de chaume des vieux
+Keremenen; une quantité de petites fleurs, blanches, jaunes, roses, s'y
+étaient installées en compagnie d'une grande variété de fougères, et le
+soleil s'éparpillait dessus, toujours tamisé par les chênes.
+
+Au dedans, il faisait encore frais, dans le demi-jour un peu vert, sous
+la voûte basse et noire des vieilles solives.
+
+Le dîner était prêt sur la table, et la femme d'Yves, qui s'était levée
+pour la première fois, nous attendait, assise à sa place, dans ses beaux
+habits de fête. En quelques jours, sa jeunesse s'était envolée, elle
+était pâle et maigrie. Yves la regarda avec un air de surprise déçue
+qu'elle put voir; puis, comprenant que c'était mal, il alla l'embrasser
+avec affection, un peu en grand seigneur. Et, moi, j'augurai de tristes
+choses de cette entrevue de désenchantement.
+
+Toutefois ce dîner du baptême fut gai. Il se composait d'un grand nombre
+de plats bretons et dura fort longtemps.
+
+Au dessert, on entendit dehors marmotter très vite, à deux voix, en
+langue de basse Bretagne, des espèces de litanies. C'étaient deux
+vieilles, deux pauvresses, qui se donnaient le bras, appuyées sur des
+bâtons, comme font les fées quand elles prennent forme caduque pour
+n'être pas reconnues.
+
+Elles demandèrent à entrer, étant venues pour dire la bonne aventure au
+petit Pierre. Sur son berceau de chêne où on le balançait doucement,
+elles firent des prédictions très heureuses, et puis se retirèrent en
+bénissant tout le monde.
+
+Alors on leur remit de grosses aumônes, et Anne leur fit des tartines
+beurrées.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+Dans l'après-midi, il y eut une belle scène: mon pauvre Yves était gris
+et voulait aller à Bannalec prendre le chemin de fer pour s'en retourner
+à bord.
+
+Nous étions fort loin à nous promener dans un bois, Anne, lui et moi,
+quand tout à coup cela le prit à propos d'un rien. Il nous avait
+quittés, nous tournant le dos, disant qu'il ne reviendrait plus, et nous
+l'avions suivi par inquiétude de ce qu'il allait faire.
+
+Quand nous arrivâmes après lui à la chaumière des vieux Keremenen, nous
+le vîmes qui avait jeté à terre sa belle chemise blanche et ses beaux
+habits de mariage; le torse nu, comme se mettent les matelots à bord
+pour la tenue du matin, il cherchait partout son tricot de marin qu'on
+lui avait caché.
+
+«Seigneur Jésus, mon Dieu! ayez pitié de nous», disait Marie, se femme,
+en joignant ses pauvres mains pâles de convalescente. «Comment cela
+s'est-il fait, seigneur? Car enfin il n'a pas bu! Ô monsieur,
+empêchez-le», suppliait-elle en s'adressant à moi. «Et qu'est-ce qu'on
+va dire dans Toulven quand il passera, de voir que mon mari a voulu me
+quitter!»
+
+En effet, Yves avait très peu bu; le contentement, sans doute, lui avait
+tourné la tête à ce dîner, et, de plus, nous lui avions fait faire une
+course au grand soleil; il n'y avait pas tout à fait de sa faute.
+
+Quelquefois,--rarement il est vrai,--avec beaucoup de douceur, on
+pouvait l'arrêter encore; je savais cela, mais je ne me sentais pas
+capable aujourd'hui d'employer ce moyen. Non, c'était trop, à la fin!
+Même ici, dans cette paix et ce bon jour de fête, apporter encore ces
+scènes-là!
+
+Je dis simplement:
+
+«Yves ne sortira pas!»
+
+Et, pour lui couper la route, je me mis en travers de la porte,
+arc-bouté aux vieux montants de chêne, qui étaient massifs et solides.
+
+Lui n'osait rien me répondre à moi-même, ni lever sur moi ses yeux
+sombres et troubles. Il allait et venait, cherchant toujours ses habits
+de bord, tournant comme une bête fauve que l'on tient captive. Il avait
+dit à voix basse que rien ne l'empêcherait de sortir dès qu'il aurait
+trouvé son bonnet pour se coiffer. Mais c'est égal, l'idée qu'il
+faudrait me toucher pour essayer de sortir le retenait encore.
+
+Moi aussi, j'étais dans un mauvais jour et je ne sentais plus rien de
+cette affection qui avait duré tant d'années, pardonné tant de choses.
+Je voyais devant moi le forban ivre, ingrat, révolté, et c'était tout.
+
+Au fond de chaque homme, il y a toujours un sauvage caché qui
+veille,--chez nous surtout qui avons roulé la mer.--C'étaient nos deux
+sauvages qui étaient en présence et qui se regardaient, ils venaient de
+se heurter l'un à l'autre, comme dans nos plus mauvais jours passés.
+
+Et dehors, autour de nous, c'était toujours le calme de la campagne,
+l'ombre des chênes, la tranquille _nuit verte_.
+
+Le pauvre vieux Keremenen, lui, ne pouvait rien, et cela risquait de
+devenir tout à fait odieux et pitoyable, quand on entendit Marie qui
+pleurait; c'étaient ses premières larmes de femme, des larmes pressées,
+amères, présage sans doute de beaucoup d'autres; des sanglots qui
+étaient lugubres, au milieu de ce silence lourd que nous gardions tous.
+
+Alors Yves fut vaincu et s'approcha lentement pour l'embrasser:
+
+«Allons, j'ai tort, dit-il, et je demande pardon.»
+
+Et puis il vint à moi et se servit d'un nom qu'il avait quelquefois
+écrit, mais qu'il n'avait jamais osé prononcer:
+
+«Il faut encore me pardonner, _frère_!...»
+
+Et il m'embrassa aussi.
+
+Après, il demanda pardon aux deux vieux Keremenen, qui lui donnèrent de
+bons baisers de père et de mère; et pardon à son fils, le petit
+goéland, en appuyant sa bouche sur ses petites mains fermées qui
+débordaient du berceau.
+
+Il était tout à fait dégrisé et c'était fini; le vrai Yves, mon frère,
+était revenu; il y avait comme toujours dans son repentir quelque chose
+de simple et d'enfantin qui faisait qu'on lui pardonnait sans
+arrière-pensée et qu'on oubliait tout.
+
+Maintenant il ramassait ses effets par terre, les époussetait et se
+rhabillait sans rien dire, triste, épuisé, essuyant son front, où une
+mauvaise sueur froide était venue perler.
+
+...Une heure après, je regardais Yves, qui était posé, avec sa tournure
+d'athlète, auprès du berceau de son fils; il venait de l'endormir, en
+le berçant lui-même, et, peu à peu, progressivement, avec beaucoup de
+précautions, il arrêtait les balancements de la petite corbeille de
+chêne, pour la laisser immobile, voyant que le sommeil était bien venu.
+Ensuite il se pencha davantage pour le regarder de tout près,
+l'examinant avec beaucoup de curiosité, comme ne l'ayant encore jamais
+vu, touchant les petits poings fermés, les petits cheveux de souris qui
+sortaient toujours du petit bonnet blanc.
+
+À mesure qu'il le contemplait, sa figure prenait une expression d'une
+tendresse infinie; alors l'espoir me vint que ce serait peut-être un
+jour sa sauvegarde et son salut, ce petit enfant....
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Le soir, après souper, nous fîmes une promenade beaucoup plus calme que
+celle du jour, Anne, Yves et moi.
+
+Et, à neuf heures, nous étions assis au bord d'un grand chemin qui
+traversait les bois.
+
+Ce n'était pas encore la nuit, tant sont longues en Bretagne les soirées
+du beau mois de juin; mais nous commencions tout de même à causer des
+fantômes et des morts.
+
+Anne disait:
+
+«L'hiver, quand les loups viennent, nous les entendons de chez nous;
+mais quelquefois les revenants aussi, monsieur, se mettent à crier comme
+eux.»
+
+Ce soir-là, on entendait seulement passer les hannetons et les
+cerfs-volants qui traversaient l'air tiède en décrivant des courbes,
+avec de petits bourdonnements d'été. Et puis, dans le lointain du bois:
+_hou!... Hou!..._ Un appel triste, chanté tout doucement d'une voix de
+hibou.
+
+Et Yves disait:
+
+«Écoutez, frère, les perruches de France qui chantent» (c'était un
+souvenir de sa _perruche_ de la _Sibylle_).
+
+Les graminées légères, avec leurs fleurs de poussière grise, étendaient
+sur la terre une couche très haute, à peine palpable, où on enfonçait;
+et les dernières phalènes, qui avaient fini de courir, plongeaient les
+unes après les autres dans ces épaisseurs d'herbes, pour prendre leur
+poste de sommeil le long des tiges.
+
+Et l'obscurité venait, lente et calme, avec un air de mystère.
+
+...Passa un jeune gars breton qui portait un bissac sur l'épaule, et
+s'en revenait gris du pardon de Lannildu, la plume de paon au chapeau.
+(Je ne sais pas bien ce que vient faire ceci dans l'histoire d'Yves: je
+raconte au hasard des choses qui sont restées dans ma mémoire). Il
+s'arrêta pour nous faire un discours. Après quoi, en manière de
+péroraison, et montrant son bissac:
+
+«Tenez, dit-il, j'ai deux chats là-dedans.» (Cela n'avait aucun rapport
+avec ce qu'il venait de nous dire).
+
+Il posa son fardeau par terre et jeta son grand chapeau dessus. Alors ce
+bissac se mit à _jurer_, avec de grosses voix de matous en colère, et à
+circuler par soubresauts sur le chemin.
+
+Quand nous fûmes bien convaincus que c'étaient des chats, il remit le
+tout sur son épaule, salua, et continua sa route.
+
+
+
+
+L
+
+ 17 juin 1878.
+
+
+De bonne heure, nous sommes debout pour aller dans les bois ramasser des
+_luzes_ (petits fruits d'un noir bleu que l'on trouve dans les plus
+épais fourrés, sur des plantes qui ressemblent au gui de chêne).
+
+Anne ne portait plus son beau costume de fête: elle avait mis une grande
+collerette unie et une coiffe plus simple. Sa robe bretonne en drap bleu
+était ornée de broderies jaunes: sur chaque côté de son corsage,
+c'étaient des dessins imitant de ces rangées d'yeux comme en ont les
+papillons sur leurs ailes.
+
+Le long des sentiers creux, dans la nuit verte, nous rencontrions des
+femmes qui allaient à Toulven entendre la première messe du matin. Du
+fond de ces longs couloirs de verdure, on les voyait venir avec leurs
+collerettes, avec leurs hautes coiffes blanches, dont les pans
+retombaient symétriques sur leurs oreilles, comme des bonnets
+d'Egyptiens. Leur taille était très serrée dans des doubles corsages de
+drap bleu qui ressemblaient à des corselets d'insectes et sur lesquels
+étaient brodées toujours les mêmes bigarrures, les mêmes rangées d'yeux
+de papillon. Au passage, elles nous disaient bonjour en langue bretonne,
+et leur figure tranquille avait des expressions primitives.
+
+Et puis, sur les portes des chaumières antiques en granit gris qui
+étaient enfouies dans les arbres, nous trouvions des vieilles assises
+et gardant des petits enfants; des vieilles aux longs cheveux blancs
+dépeignés, aux haillons de drap bleu coupés à la mode d'autrefois, avec
+des restes de broderies bretonnes et de rangées d'yeux: la misère et la
+sauvagerie du vieux temps.
+
+Des fougères, des fougères, tout le long de ces chemins,--les espèces
+les plus découpées, les plus fines, les plus rares, agrandies là dans
+l'ombre humide, formant des gerbes et des tapis;--et puis des digitales
+pourprées s'élançant comme des fusées roses, et, plus roses encore que
+les digitales, les silènes de Bretagne, semant sur toute cette verdure
+fraîche leurs petites étoiles d'une couleur de carmin.
+
+...À nous peut-être la verdure semble plus verte, les bois plus
+silencieux, les senteurs plus pénétrants, à nous qui habitons les
+maisons de planches au milieu du bruit de la mer.
+
+«Moi, je trouve qu'on est très bien ici, disait Yves. Un peu plus tard,
+quand le petit Pierre sera seulement assez grand pour que je l'emmène
+par la main, nous nous en irons tous deux ramasser toute sorte de choses
+dans les bois,--et puis chasser. C'est cela, j'achèterai un fusil, dès
+que je serai un peu riche, pour tuer les loups. Il me semble à moi que
+je ne m'ennuierai jamais dans ce pays...»
+
+Je savais bien, hélas! Qu'il s'y ennuierait à la longue; mais c'était
+inutile de le lui dire et il fallait bien lui laisser sa joie, comme aux
+enfants.
+
+D'ailleurs, lui aussi allait partir; deux jours après moi, il devait
+rejoindre Brest, pour s'embarquer de nouveau. Ce n'était qu'un tout
+petit repos dans notre vie, ce séjour en Toulven, qu'un petit entr'acte
+de Bretagne après lequel notre métier de mer nous attendait.
+
+...Nous fûmes bientôt au milieu des bois; plus de sentiers ni de
+chaumières; rien que des collines se succédant au loin, couvertes de
+hêtres, de broussailles, de chênes et de bruyères. Et des fleurs, une
+profusion de fleurs; tout ce pays était fleuri comme un éden: des
+chèvrefeuilles, de grands asphodèles en quenouilles blanches et des
+digitales en quenouilles roses.
+
+Dans le lointain, le chant des coucous dans les arbres, et, autour de
+nous, des bruits d'abeilles.
+
+Les _luzes_ croissaient çà et là, sur le sol pierreux, mêlées aux
+bruyères fleuries. Anne trouvait toujours les plus belles, et m'en
+donnait à pleine main. Et le grand Yves nous regardait faire avec un
+sourire très grave, ayant conscience de jouer, pour la première fois,
+une espèce de rôle de mentor et s'en trouvant très surpris.
+
+Le lieu était sauvage. Ces collines boisées, ces tapis de lichen, cela
+ressemblait à des paysages des temps passés, tout en ne portant la
+marque d'aucune époque précise. Mais le costume d'Anne était du plein
+moyen âge et alors on avait l'impression de cette période-là.
+
+Non pas le moyen âge sombre et crépusculaire compris par Gustave Doré,
+mais le moyen âge au soleil et plein de fleurs, de ces mêmes éternelles
+fleurs des champs de la Gaule qui s'épanouissaient aussi pour nos
+ancêtres.
+
+...Onze heures quand nous revînmes à la chaumière des vieux Keremenen
+pour dîner; il faisait très chaud cet été-là, en Bretagne; toutes ces
+fougères, toutes ces fleurettes roses des chemins se courbaient sous ce
+soleil inusité, qui les fatiguait même à travers les branchages verts.
+
+..._Une heure_.--Pour moi, temps de partir.--J'allai embrasser d'abord
+petit Pierre, qui dormait toujours dans sa corbeille de chêne antique,
+comme si ces quatre jours ne lui avaient pas suffi pour se remettre de
+toute la fatigue qu'il avait prise pour venir au monde.
+
+Je fis mes adieux à tous. Yves, pensif, debout contre la porte,
+m'attendait pour m'accompagner jusqu'à Toulven, où la diligence devait
+me prendre et me mener à la station de Bannalec. Anne et le vieux
+Corentin voulurent aussi me reconduire.
+
+...Et, quand je vis s'éloigner Toulven, le clocher gris et l'étang
+triste, mon coeur se serra. Dans combien d'années reviendrais-je en
+Bretagne? Encore une fois nous étions séparés, mon _frère_ et moi, et
+tous deux nous en allions à l'inconnu. Je m'inquiétais de son avenir,
+sur lequel je voyais peser des nuages très sombres.... Et puis je
+songeais aussi à ces Keremenen, dont l'accueil m'avait touché; je me
+demandais si mon pauvre cher Yves, avec ses défauts terribles et son
+caractère indomptable, n'allait pas leur apporter le malheur, sous leur
+toit de chaume couvert de petites fleurs roses.
+
+
+
+
+LI
+
+ Novembre 1880.
+
+
+...Un peu plus de deux ans après.
+
+Petit Pierre avait froid. Il pleurait, en se tenant ses deux petites
+mains, qu'il essayait de cacher sous son tablier. Il était dans une rue
+de Brest, avant jour, un matin de novembre, sous la pluie fine. Il se
+serrait contre sa mère, qui, elle aussi, pleurait.
+
+Elle était là, à ce coin de rue, Marie Kermadec, attendant, rôdant dans
+l'obscurité comme une mauvaise femme. Yves rentrerait-il?... Où
+était-il?... Où avait-il passé sa nuit? Dans quel bouge?...
+Retournerait-il au moins à son bord, à l'heure du coup de canon, à temps
+pour l'appel?
+
+D'autres femmes attendaient aussi.
+
+Une passa avec son mari, un quartier-maître comme Yves; il sortait ivre
+d'un cabaret qu'on venait d'ouvrir. Il essaya de marcher, fit quelques
+pas, puis tomba lourdement à terre, avec un bruit lugubre de sa tête
+contre le granit dur.
+
+«Ah! mon Dieu! pleurait la femme; jésus, sainte Vierge Marie, ayez
+pitié de nous!... Jamais je ne l'avais vu comme ça encore!...»
+
+Marie Kermadec l'aida à le remettre debout. Il avait une jolie figure
+douce et sérieuse.
+
+«Merci, madame!»
+
+Et la femme continua de le faire marcher, en le soutenant de toutes ses
+forces.
+
+Petit Pierre pleurait assez doucement, comme comprenant déjà qu'une
+honte pesait sur eux, et qu'il ne fallait pas faire de bruit, baissant
+sa petite tête, et cachant toujours sous son tablier ses pauvres petites
+mains qui avaient froid. Il était assez bien couvert pourtant, mais il y
+avait longtemps qu'il était là, tranquille, à ce coin de rue humide.
+Les lanternes à gaz venaient de s'éteindre, et il faisait très noir.
+Pauvre petite plante saine et fraîche, née dans les bois de Toulven,
+comment était-il venu s'échouer dans cette misère de la ville? Il ne
+s'expliquait pas bien ce changement, lui, il ne pouvait pas comprendre
+encore pourquoi sa mère avait voulu suivre son mari dans ce Brest, et
+habiter un logis sombre et froid, au fond d'une cour, dans une des rues
+basses avoisinant le port.
+
+Un autre passa; il battait sa femme, celui-ci, il ne voulait pas se
+laisser ramener, et c'était horrible. Marie poussa un cri, en entendant
+le bruit creux d'un coup de poing frappé dans une poitrine; et puis elle
+se cacha la figure, n'y pouvant rien. Non! Yves n'en était jamais arrivé
+là, lui. Mais est-ce que cela viendrait? Est-ce qu'il faudrait aussi, un
+de ces jours, descendre jusqu'à cette dernière misère?...
+
+
+
+
+LII
+
+
+Yves, à la fin, parut, marchant droit, cambré, la tête haute, mais
+l'oeil atone, égaré. Il vit sa femme, mais passa sans en avoir l'air,
+lui jetant un mauvais regard trouble.
+
+_Ce n'était plus lui_,--comme il le disait lui-même après, dans les bons
+moments de repentir qu'il avait encore.
+
+Ce n'était plus lui, en effet: c'était la bête sauvage que l'ivresse
+réveillait, quand sa vraie âme était obscurcie et disparue.
+
+Marie se garda de dire un mot, non seulement de faire un reproche, mais
+même de supplier. Il ne fallait rien dire à Yves dans ces moments où sa
+tête était perdue: il serait reparti encore. Elle savait cela; elle
+était pliée à ce silence.
+
+Elle suivit, tête basse, sous la pluie, traînant par la main petit
+Pierre, qui tâchait de pleurer encore plus doucement depuis qu'il avait
+vu son père et qui mouillait ses pauvres petits pieds dans la boue du
+ruisseau. Comment avait-elle pu le laisser marcher ainsi, et même le
+faire sortir, comme cela, avant jour? À quoi pensait-elle donc? Où
+avait-elle la tête?... Et elle le prit à son cou, le réchauffant contre
+elle, l'embrassant avec amour.
+
+Yves fit mine de passer devant sa porte, pour voir,--facétie de
+brute,--puis regarda derrière lui sa femme avec un sourire stupide qui
+faisait mal, comme pour dire: «C'était une plaisanterie que je te
+faisais, mais, tu vois, je vais rentrer.»
+
+Elle le suivit de loin, se dissimulant le long des murs de l'escalier
+noir, se faisant petite, humble. Heureusement il n'était pas jour
+encore, et sans doute les voisins ne seraient pas levés pour être
+témoins de cette honte.
+
+Elle entra après lui dans leur chambre et ferma la porte.
+
+Pas de feu, un air de misère qui prenait au coeur.
+
+La chandelle allumée, Marie vit qu'Yves avait encore tout déchiré ses
+vêtements neufs, qu'elle avait une première fois raccommodés avec tant
+de soin; et puis son grand col bleu était froissé et maculé, et son
+tricot à raies, les mailles rompues, bâillait sur sa poitrine.
+
+Il allait et venait, tournant comme une bête enfermée, dérangeant,
+chavirant brusquement les choses qu'elle avait rangées, les morceaux de
+pain qu'elle avait économisés.
+
+Elle, ayant recouché leur enfant dans son berceau et l'ayant bien
+couvert, faisait semblant de s'occuper des choses de leur ménage. Il
+fallait avoir un air naturel dans ces cas-là; autrement, si on semblait
+trop s'occuper de lui, il s'exaspérait tout à coup, comme un fauve qui a
+senti le sang; et il voulait repartir. Et, quand une fois il avait dit:
+«Eh bien, je m'en vais! Je m'en vais retrouver mes camarades!» il s'en
+allait avec un entêtement de brute; il n'y avait plus ni force, ni
+prières, ni larmes capables de le retenir.
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Quelquefois Yves tombait tout à coup comme un mort et dormait plusieurs
+heures, puis c'était fini. Cela dépendait de l'espèce d'alcool qu'il
+avait pris.
+
+D'autres fois, il tenait bon, on ne sait comment, et s'en retournait
+sur son navire, dans le port, «à la Réserve», faire son service.
+
+Ce matin-là, quand il fut sept heures, Yves, un peu dégrisé, ayant eu
+l'idée de lui-même de tremper sa tête dans de l'eau glacée, sortit et
+prit le chemin de l'arsenal.
+
+
+
+
+LIV
+
+
+Alors Marie s'assit, brisée, anéantie, auprès du petit berceau où leur
+fils venait de se rendormir.
+
+Par les fenêtres sans rideaux une lueur blanche commençait à entrer, une
+lueur pâle, pâle, qui donnait froid.
+
+Encore un jour!--dans la rue, on entendait ce bruit caractéristique des
+bas quartiers de Brest aux heures d'_embauchée_: des milliers de sabots
+de bois martelant les pavés de granit dur. Les ouvriers rentraient dans
+le port de guerre, s'arrêtant en chemin pour boire encore de
+l'eau-de-vie, dans des cabarets à peine ouverts qui mêlaient au jour
+naissant les lueurs sales de leurs petites lampes.
+
+Marie restait là, immobile, percevant avec une espèce d'acuité
+douloureuse tous ces bruits déjà familiers des matins d'hiver qui
+montaient de la rue, voix noyées d'alcool et grouillements de sabots.
+C'était dans une de ces vieilles maisons hautes d'étages, profondes,
+immenses, avec des cours noires, des murs de granit brut, épais comme
+des remparts, renfermant toute sorte de monde, ouvriers, vétérans,
+marins;--au moins trente ménages d'ivrognes. Il y avait quatre
+mois--depuis qu'Yves était revenu des Antilles--qu'elle avait quitté
+Toulven pour venir habiter là.
+
+Une clarté plus blanche entrait par les vitres, tombait sur ces murs
+délabrés et sordides, pénétrait peu à peu toute cette grande chambre, où
+leur modeste petit ménage, aujourd'hui tout en désordre, semblait
+perdu.--Décidément c'était le jour; elle alla, par économie, souffler sa
+chandelle, et puis revint s'asseoir.
+
+Qu'allait-elle faire de sa journée? Travaillerait-elle aujourd'hui? Non,
+elle n'en avait pas le courage, et puis à quoi bon? Encore un jour qu'il
+faudrait passer sans feu, avec la mort dans le coeur, à regarder tomber
+la pluie et à attendre!... Attendre, attendre avec une anxiété qui
+croîtrait d'heure en heure, attendre la tombée de la nuit, le moment où
+le martellement des sabots recommencerait en bas dans la rue grise, la
+_débauchée_. Car Yves et les autres marins dont les navires étaient dans
+le port sortaient en même temps que les ouvriers de l'arsenal, et alors,
+elle, chaque soir, appuyée à sa fenêtre, regardait passer ce flot
+d'hommes, les yeux inquiets, fouillant le plus loin possible dans tous
+ces groupes, cherchant celui qui lui avait pris sa vie.
+
+Elle le reconnaissait de loin, à sa haute taille droite, à sa carrure;
+son col bleu dominait les autres. Quand elle l'avait découvert, marchant
+vite, se hâtant vers le logis, il lui semblait que son pauvre coeur se
+desserrait, qu'elle respirait mieux; quand elle l'avait vu enfin
+au-dessous d'elle entrer par la vieille porte basse, elle était presque
+heureuse. Il arrivait;--et quand il était là et qu'il les avait
+embrassés tous deux, elle et le petit Pierre, le danger était fini, il
+ne ressortait plus.
+
+Mais, s'il tardait à paraître, peu à peu elle sentait l'angoisse
+l'étreindre.... Et, quand l'heure était passée, la nuit venue, la foule
+des hommes dispersée, et que lui n'était pas rentré, oh! alors
+commençaient ces soirées sinistres qu'elle connaissait si bien, ces
+soirées mortelles d'attente qu'elle passait, la porte ouverte, assise
+dans une chaise, les mains jointes, à dire des prières, l'oreille tendue
+à tous les chants de matelots qui venaient du dehors, tremblant à tous
+les bruits de pas qu'elle entendait dans l'escalier noir.
+
+Et puis, très tard, quand les autres, les voisines, étaient couchées et
+ne pouvaient plus la voir, elle descendait; sous le froid, sous la
+pluie, elle s'en allait comme une insensée attendre aux coins des rues,
+écouter aux portes des bouges où l'on buvait encore, coller sa joue
+pâlie aux vitres des cabarets....
+
+
+
+
+LV
+
+
+Petit Pierre dormait toujours dans son berceau, pour rattraper son
+pauvre petit sommeil perdu d'avant jour.--Et, ce matin-là, sa mère aussi
+s'était assoupie près de lui dans sa chaise, accablée qu'elle était de
+fatigue et de veille.
+
+Le grand jour pâle était tout à fait levé quand elle se réveilla, les
+membres engourdis, ayant froid. En reprenant ses idées, vite elle
+retrouva son angoisse. Pourquoi avait-elle quitté Toulven? Pourquoi
+s'était-elle mariée? Pauvre fille de la campagne, que faisait-elle dans
+ce Brest, où on regardait son costume de paysanne? Pourquoi était-elle
+venue traîner dans les rues de la ville sa grande collerette blanche,
+souvent trempée de pluie, que, par désespérance, par dégoût de tout,
+elle laissait maintenant pendre toute fripée et sans apprêt sur ses
+épaules?
+
+Elle avait épuisé tous les moyens pour ramener Yves. Il était encore si
+doux, si bon, il aimait tant son petit Pierre dans ses moments
+raisonnables, que souvent elle s'était reprise à espérer! Il avait des
+repentirs très sincères, qui duraient plusieurs jours; et c'étaient des
+jours de bonheur.
+
+«Il faut me pardonner, disait-il, tu vois bien que _ce n'était plus
+moi_!»
+
+Et elle pardonnait; alors on ne se quittait plus; quand par hasard il
+faisait un peu beau temps, on habillait petit Pierre dans ses habits
+neufs, et on allait se promener, tous les trois, dans Brest.
+
+...Et puis, un beau soir, Yves ne rentrait pas, et c'était à
+recommencer, il fallait retomber dans ce désespoir.
+
+Cela allait de mal en pis; le séjour à Brest exerçait sur lui cette même
+influence qu'il a d'ordinaire sur tous les marins. Maintenant c'était
+presque chaque semaine; cela devenait _une habitude_. À quoi bon
+espérer?
+
+Il n'y avait plus d'argent dans leur tiroir. Comment faire? En emprunter
+à ces femmes, les voisines, qui de temps en temps buvaient aussi, et
+qu'elle dédaignait de connaître; elle en aurait trop honte! Pourtant
+elle était à bout de moyens pour cacher sa détresse à ses parents, qui
+ne savaient rien, eux, et qui s'étaient mis à aimer Yves comme leur vrai
+fils.
+
+Eh bien, elle le leur dirait, qu'il n'en était pas digne. Une révolte se
+faisait en elle. Elle le laisserait, cet homme; c'était trop à la fin,
+et il n'avait pas de coeur....
+
+
+
+
+LVI
+
+
+Et pourtant, si!--quelque chose lui disait qu'il en avait, du coeur,
+mais qu'il était un grand enfant que la vie de la mer avait perdu. Avec
+un attendrissement très doux, elle retrouvait sa figure noble et
+tranquille, sa voix, son sourire des bons moments où il était sage....
+
+L'abandonner?... À cette idée qu'il s'en irait seul, tout à fait perdu
+alors, et jetant tout au diable, livré à ses vices et à ceux des autres,
+recommencer sa vie de débauches avec d'autres femmes, naviguer au loin,
+puis vieillir seul, délaissé, épuisé par l'alcool!... Oh! à cette idée
+de le quitter, elle était prise d'une angoisse plus horrible que tout:
+elle sentait qu'elle était rivée à lui maintenant par un lien plus fort
+que toute raison, que toute volonté humaine. Elle l'aimait éperdument,
+sans avoir conscience de la grandeur de son amour.... Non, plutôt, si
+elle ne pouvait pas l'en retirer, elle se laisserait rouler avec lui
+dans la dernière fange pour l'avoir encore dans ses bras jusqu'à l'heure
+de mourir.
+
+
+
+
+LVII
+
+
+Petit Pierre n'aimait pas du tout Brest, lui; il trouvait que c'était
+vilain et que c'était noir.
+
+Il y demeurait seulement depuis quatre mois, et déjà ses joues rondes
+avaient un peu pâli sous leur teinte brune. Avant, elles étaient
+pareilles à ces brugnons très mûrs des pays du Midi, qui sont d'une
+couleur chaude et dorée, d'un rouge taché de soleil.
+
+Ses yeux étaient noirs et brillaient d'un éclat de jais, comme ceux de
+sa mère, entre de très longs cils charmants. Dans ses petits sourcils,
+il y avait déjà quelque chose de grave, qui était d'Yves.
+
+Il était beau à peindre, avec son expression réfléchie, et ce petit air
+mâle et décidé qu'il prenait déjà comme un grand garçon.
+
+De temps en temps, il avait bien encore des moments de gaieté très
+bruyante; il sautait, sautait tout autour de la chambre triste, en
+faisant beaucoup de tapage. Mais cela ne lui venait plus aussi souvent
+qu'à Toulven.
+
+Il regrettait, dans son petit souvenir encore vague, il regrettait les
+petits camarades du sentier de hêtres, et les cajoleries de ses
+grands-parents, et les chansons de sa vieille grand-mère. Là-bas, tout
+le monde s'occupait de lui, tandis qu'ici il était presque toujours tout
+seul.
+
+Non, il n'aimait pas la ville. Et puis il avait toujours froid, dans
+cette chambre nue et dans ces vieux escaliers de pierre.
+
+
+
+
+LVIII
+
+
+«Il faut me pardonner; tu vois bien que ce n'était plus moi.»
+
+Quand une fois Yves avait dit cela, tout était bien fini; mais c'était
+souvent très long à venir. Lorsque l'ivresse était passée, pendant deux
+ou trois jours il restait sombre, morne, ne parlant plus, jusqu'au
+moment où son sourire s'épanouissait de nouveau tout à coup à propos
+d'un rien, avec une expression de confusion très enfantine.--Alors le
+ciel se rouvrait pour la pauvre Marie, et elle lui souriait, elle aussi,
+d'une façon particulière, sans jamais dire un mot de reproche; et
+c'était la fin de l'épreuve.
+
+Une fois, elle osa lui demander très doucement:
+
+«Au moins, ne reste pas trois jours à bouder après, quand c'est passé.»
+
+Et lui, encore plus bas, avec un demi-sourire très naïf, la regardant de
+côté, tout confus:
+
+«Ne pas rester trois jours à bouder, tu dis? Dame, est-ce que tu crois
+que je suis bien content de moi quand j'ai fait de ces coups.... Comme
+ceux-là? Oh! Mais ça n'est pas contre toi, ma pauvre Marie, bien sûr.»
+
+Alors elle s'approcha plus près, s'appuyant contre son épaule, et lui,
+voyant ce qu'elle voulait, l'embrassa.
+
+«Oh! _la boisson! La boisson!_...» dit-il lentement, ses yeux se
+détournant à demi fermés avec une expression farouche. «Mon père! mes
+frères!... à présent, c'est mon tour!»
+
+Il n'avait encore jamais rien dit de pareil. Ce vice terrible, il n'en
+parlait jamais, et il semblait qu'il ne s'en inquiétât pas.
+
+...Comment ne pas avoir encore de petits moments d'espoir quand on le
+voyait ensuite si sage, si soumis, jouant au coin du feu avec son fils;
+puis quittant tout à fait ses façons de seigneur, ayant pour sa femme
+mille petites prévenances douces, afin de lui faire oublier sa peine?
+
+Comment croire que cet Yves-là pourrait bientôt et fatalement redevenir
+l'_autre_, celui des mauvais jours, l'Yves au regard terne, l'Yves morne
+et brutal, la bête égarée d'alcool, que rien ne toucherait plus? Alors
+Marie l'entourait davantage de sa tendresse, concentrait sur lui toute
+sa force de volonté, le veillait comme un petit enfant, tremblait en le
+suivant des yeux quand seulement il descendait dans cette rue où
+passaient les camarades à grand col bleu, et où s'ouvraient les portes
+des bouges.
+
+...À terre, Yves était perdu; il le sentait bien lui-même, et se disait
+tristement qu'il fallait essayer de repartir.
+
+Il avait grandi sur mer, au hasard, à la façon des plantes sauvages. On
+ne s'était guère occupé jamais de lui donner des notions de devoir ni de
+conduite, ni de rien au monde. Moi seul peut-être, moi, que sa destinée
+et une prière de sa mère avaient mis sur son chemin, j'avais pu lui
+parler de ces choses nouvelles, mais trop tard sans doute, ou trop
+vaguement. La discipline du bord, c'était là le grand frein qui avait
+conduit seul sa vie matérielle, la maintenant dans cette austérité rude
+et saine qui fait les matelots forts.
+
+La _terre_ avait été longtemps pour lui un lieu de passage où on
+devenait libre et où il y avait des femmes; on y descendait comme en
+pays conquis, entre les longs voyages; alors on avait de l'argent, et,
+dans les quartiers de plaisir, on faisait tout plier devant ses caprices
+et sa force.
+
+Mais vivre d'une vie régulière avec un petit ménage, compter ses
+dépenses chaque jour, se conduire soi-même et songer au lendemain, ses
+allures de matelot ne cadraient plus avec ces obligations imprévues.
+D'ailleurs, autour de lui, dans ce Brest abâtardi et pourri, l'alcool
+semblait suinter des murs avec l'humidité malsaine. Alors il tombait
+tout à fait bas comme tant d'autres qui, eux aussi, avaient été bons et
+braves; il s'avilissait, se ravalait peu à peu au niveau de ce peuple
+d'ivrognes; et sa débauche devenait repoussante et vulgaire comme une
+débauche d'ouvrier.
+
+
+
+
+LIX
+
+
+...Un jour, je reçus une lettre qui m'appelait au secours.
+
+Elle était très simple, et ressemblait beaucoup à celle d'un enfant:
+
+«Mon bon frère,
+
+»Je ne sais comment vous dire, mais c'est vrai, je me suis mis à boire.
+Aussi je ne voulais pas demeurer dans Brest, vous le savez bien, car
+j'avais peur de cette chose.
+
+»J'ai déjà été puni trois fois de fers à la Réserve, et maintenant je ne
+sais plus comment me débarrasser du bâtiment, car je vois bien qu'en
+restant à bord il m'arrivera quelque malheur.
+
+»Mais il me semble que, si je pouvais embarquer encore près de vous, ce
+serait tout à fait ce qu'il me faudrait. Mon bon frère, puisque vous
+êtes bientôt pour repartir, si vous pouviez venir à Brest pour me
+prendre, je serais bien mieux qu'ici, et, pour sûr, cela me sauverait.
+
+»Vous m'avez fait bien mal en me disant sur votre lettre que je n'aimais
+pas ma femme ni mon fils; car, pour elle et mon petit Pierre, je ferais
+tout.
+
+»Oui, mon bon frère, j'ai pleuré et je pleure encore dans le moment que
+je vous écris, et je ne vois plus, avec les larmes qui me sont dans les
+yeux.
+
+»Je n'espère que vous voir venir. Je vous embrasse de tout mon coeur, en
+vous priant de ne pas oublier votre frère, malgré tous les chagrins
+qu'il vous donne.
+
+»Bien à vous,
+
+ »Yves Kermadec.»
+
+
+
+
+LX
+
+
+Un dimanche de décembre, je revins à Brest sans être annoncé et je
+descendis dans le quartier bas de la Grand'rue, cherchant la maison
+d'Yves. En lisant les numéros des portes, je longeais toutes ces hautes
+constructions de granit, qui sont d'anciennes maisons de riches tombées
+aux mains du peuple: en bas, partout des cabarets ouverts; en haut, des
+fenêtres à rideaux de pauvre, avec de dernières fleurs maladives, sur
+les appuis; des chrysanthèmes morts, dans des pots.
+
+C'était le matin. Des bandes de matelots circulaient déjà, dans leur
+belle tenue propre, chantant, commençant la fête du dimanche.
+
+On respirait une brume blanche, une fraîcheur humide,--sensation
+nouvelle de l'hiver.--Comme j'arrivais de l'Adriatique, encore
+ensoleillée, les teintes de ce Brest me semblaient plus grises.
+
+Au numéro 154,--au-dessus de l'enseigne: _À la Pensée du beau
+canonnier_.--Je montai trois étages d'un vieil escalier immense, et
+trouvai la chambre des Kermadec.
+
+On entendait de la porte le bruit régulier d'un berceau. Petit Pierre,
+bien gâté tout de même, avait gardé cette habitude de se faire
+endormir, et Yves, seul avec son fils, était assis près de lui, le
+berçant d'une main, très lentement.
+
+Il leva son regard triste, ému de me voir, mais osant à peine venir à
+moi, son expression disant: «Ah! oui, frère, je sais, vous venez pour me
+prendre; c'était bien ce que j'avais demandé; mais.... Mais je ne vous
+attendais peut-être pas si vite; et, de m'en aller, cela va me faire
+souffrir...»
+
+Physiquement, Yves avait changé beaucoup. Il était devenu plus pâle, à
+l'abri du hâle de mer; son expression était différente, moins assurée,
+et presque douloureuse. Il avait souffert, on le voyait bien; mais, sur
+sa figure, toujours marmoréenne, incolore, le vice n'avait pu imprimer
+aucune trace.
+
+Je regardais tout autour de moi avec une impression de surprise et un
+serrement de coeur; en effet, je n'avais pas prévu ce que pourrait être,
+à terre et dans une ville, le logis de mon frère Yves. Il était bien
+différent de ces logis de mer où je l'avais longtemps connu: les hunes,
+pleines de vent et de soleil. Ici, maintenant, au milieu de ces réalités
+pauvres, je me trouvais, comme lui sans doute, dépaysé et mal à l'aise.
+
+Marie était dehors, à la fontaine, et petit Pierre dormait bien, ses
+longs cils de petit enfant reposés sur ses joues. Nous étions seuls l'un
+devant l'autre, et, comme il avait peur de se retrouver ainsi en face de
+moi, vite il parla d'embarquement, de départ.
+
+Une permutation sur la _liste_ me mettait à Brest le premier à partir;
+on allait armer deux ou trois bateaux,--pour la station de Chine, pour
+les mers du sud, pour le Levant;--et il fallait s'attendre, d'une heure
+à l'autre, à une de ces destinations-là.
+
+La semaine qui suivit fut une de ces périodes agitées comme on en
+traverse souvent dans les existences maritimes: vivre en camp volant à
+l'hôtel, dans le désordre des malles à moitié défaites, ignorant la
+route qu'on prendra demain; s'occuper d'une quantité de choses, service
+au port et préparatifs de campagne;--et puis des allées et venues, des
+démarches pour Yves, afin de le retirer de cette Réserve et de le garder
+sous ma main, prêt à partir avec moi.
+
+Les journées de décembre, très courtes, très sombres, s'enfuyaient vite.
+Je montais souvent, quatre à quatre, le vieil escalier sordide des
+Kermadec;--et Marie, toujours anxieuse des premiers mots que j'allais
+dire, me souriait tristement, avec une confiance respectueuse et
+résignée, attendant ma décision.
+
+
+
+
+LXI
+
+ En rade de Brest, 23 décembre 1880.
+
+
+Une nuit de décembre, claire et froide;--un grand calme sur la mer, un
+grand silence à bord.
+
+Dans une très petite chambre de navire, qui est peinte en blanc et qui a
+des murs de ter, Yves est assis près de moi sur des malles, des caisses
+ouvertes. C'est encore le désarroi de l'arrivée; il faudra s'installer
+et se faire un chez-soi dans ce réduit qui va bientôt nous promener au
+milieu des lames ou des houles de l'hiver.
+
+Tous ces embarquements prévus, ces longues campagnes projetées, n'ont
+pas abouti. Et je me trouve tout simplement sur cette _Sèvre_ qui ne
+quittera pas les côtes bretonnes. Depuis ce matin, Yves est de
+l'équipage, et nous voilà ensemble encore, à vue humaine, pour un an.
+Étant donné notre métier, c'est là un bonheur qui nous arrive; nous
+pouvions d'un moment à l'autre nous quitter pour toujours. Et Yves a
+donné joyeusement cent francs de sa bourse au marin qui a consenti à lui
+céder sa place.
+
+Va pour cette _Sèvre_, puisque le sort nous y a jetés. Cela nous
+rappellera le temps déjà lointain où nous naviguions tous deux sur la
+_mer brumeuse_ protégée par le _clocher à jour_.
+
+Mais j'aurais mieux aimé être envoyé ailleurs, quelque part au soleil;
+pour Yves surtout, j'aurais voulu l'emmener plus loin de Brest, plus
+loin des mauvais amis et des tavernes de la côte.
+
+
+
+
+LXII
+
+ En mer, 25 décembre, Noël.
+
+
+C'était le surlendemain, de très bonne heure, au petit jour. Je montais
+sur le pont, ayant à peine dormi un moment, après un _quart de minuit à
+quatre heures_ très dur: nous avions été malmenés toute la nuit par
+grand vent et grosse mer. Yves était là, tout mouillé, mais très à son
+aise dans son élément, et, dès qu'il me vit paraître, il me montra de la
+main, en souriant, un pays singulier duquel nous nous approchions.
+
+Des falaises grises muraient les lointains de l'horizon comme un long
+rempart.--Une espèce de calme venait de se faire dans les eaux, bien que
+le vent continuât de nous envoyer sa poussée furieuse. Au ciel, des
+nuées sombres et lourdes glissaient les unes sur les autres, très vite:
+toute une voûte de plomb en mouvement; des choses immenses, obscures,
+qui se déformaient, qui semblaient très pressées de passer, de courir
+ailleurs, comme prises du vertige de quelque chute prochaine et
+formidable. Autour de nous, des milliers d'écueils, des têtes noires qui
+se dressaient partout au milieu de cet autre remuement argenté que les
+lames faisaient; on eût dit d'immenses troupeaux de bêtes marines. À
+perte de vue, il y en avait toujours, de ces dangereuses têtes noires,
+la mer en était couverte. Et puis, là-bas, sur la falaise lointaine, les
+silhouettes de trois clochers très vieux, ayant l'air plantés là tout
+seuls au milieu d'un désert de granit, l'un dominant de beaucoup les
+deux autres et dressant sa haute taille comme un géant qui observe et
+qui préside....
+
+Ah! oui!... je le reconnaissais bien, celui-là, et, comme Yves, je le
+saluai d'un sourire; un peu inquiet cependant de le voir reparaître si
+près de nous, et au milieu de cette fête de ténèbres, un matin où je ne
+l'attendais pas.... Qu'étions-nous venus faire là, dans son voisinage?
+Cela n'entrait pas dans nos projets, je ne comprenais plus.
+
+C'était une décision brusque du commandant, prise pendant mon heure de
+sommeil: venir à l'entrée de la rade du taureau, tout près de
+Saint-Pol-de-Léon, chercher un abri contre le vent du sud, la mer au
+large s'étant faite trop grosse pour nous.
+
+...Et voilà comment, à son retour dans la _mer brumeuse_, la première
+visite d'Yves fut pour son clocher.
+
+
+
+
+LXIII
+
+ Cherbourg, 27 décembre 1880.
+
+
+À sept heures du matin, on me rapporte Yves, au fond d'un canot, ivre
+mort. Ce sont d'anciens amis, des gabiers de la _Vénus_, qui l'ont
+traîné toute la nuit dans les bouges,--pour fêter leur retour des
+Antilles.
+
+Je suis de quart. Personne encore sur le pont; seulement quelques
+matelots qui font leur _fourbissage_,--mais des dévoués, ceux-là, connus
+de longue date, et sur qui on peut compter. Quatre hommes l'enlèvent, le
+descendent furtivement par un panneau et le cachent dans ma chambre.
+
+Mauvais début à bord de cette _Sèvre_, où je l'avais pris sous ma garde,
+comme en punition, et où il avait promis d'être exemplaire. Cette idée
+sombre me venait pour la première fois, qu'il était perdu, bien perdu,
+malgré tout ce que je pourrais tenter pour le sauver de lui-même. Et
+aussi cette autre réflexion, plus désolante encore, que peut-être il
+lui manquait quelque chose dans le coeur....
+
+...Tout le jour, Yves ressemble à un mort.
+
+Il a perdu son bonnet, son porte-monnaie, son sifflet d'argent, et s'est
+fait un trou dans la tête.
+
+Vers six heures du soir seulement, il donne signe de vie. Comme un
+enfant qui se réveille, il sourit (il est encore ivre, sans cela il ne
+sourirait pas) et demande à manger.
+
+Alors je dis à Jean-marie, mon domestique fidèle, un pêcheur d'Audierne:
+
+«Va-t-en à l'office du _carré_, lui chercher de la soupe.»
+
+Jean-marie apporte cette soupe, et Yves est là qui tourne, retourne sa
+cuiller, n'ayant plus l'air de se rappeler par quel bout ça peut bien se
+prendre.
+
+«Allons, Jean-marie, fais-le manger, va!
+
+--Elle est trop salée!...» dit Yves tout à coup, se reculant, faisant la
+grimace, l'accent très breton, les yeux encore à moitié fermés.
+
+«Trop salée!... trop salée!...»
+
+Puis il se rendort, et, Jean-marie et moi, nous éclatons de rire.
+
+J'étais fort triste pourtant, mais cette idée et cet aplomb d'enfant
+gâté étaient bien drôles....
+
+...Le soir, à dix heures, Yves, revenu à lui-même, se leva furtivement,
+et disparut. Pendant deux jours, il se tint caché sur l'avant du navire,
+dans le poste de l'équipage, ne montant que pour son quart et pour la
+manoeuvre, baissant la tête, n'osant plus me voir.
+
+Oh! ces résolutions qu'on a reprises vingt fois, qu'on n'a pas su
+tenir.... On n'ose plus les reprendre encore, ou du moins on n'ose plus
+le dire.... Et on s'affaisse, inerte, laissant passer les jours,
+attendant le courage et l'estime de soi-même, qui ne reviennent pas....
+
+Peu à peu cependant nous avions retrouvé notre manière d'être
+habituelle. Je l'appelais le soir, et il venait faire auprès de moi
+cette longue promenade automatique des marins, qui dure des heures entre
+les mêmes planches. Nous causions à peu près comme autrefois, sous le
+vent triste, sous la pluie fine. C'était bien toujours sa même façon, à
+la fois très naïve et très profonde, de penser et de dire; c'était la
+même chose, avec je ne sais quelle contrainte, quelle glace entre nous
+deux, qui ne pouvait plus se fondre. J'attendais un mot de repentir qui
+ne venait pas.
+
+L'hiver s'avançait, cet hiver de la Manche, qui enveloppe tout,--les
+idées, les êtres et les choses,--dans le même crépuscule gris. Les
+grands froids sombres étaient arrivés, et nous faisions notre promenade
+de chaque soir plus vite, pressant le pas sous le vent humide de la mer.
+
+Quelquefois j'avais envie de lui dire en serrant sa main bien fort:
+«Allons, frère, je t'ai pardonné, va; n'y pensons plus.» Cela
+s'arrêtait sur mes lèvres: après tout, c'était à lui de me demander
+pardon; et alors, je gardais une espèce de froideur hautaine qui
+l'éloignait de moi.
+
+Non, cette _Sèvre_ décidément ne nous réussissait pas....
+
+
+
+
+LXIV
+
+
+Petit Pierre est à Plouherzel, qui essaye de jouer devant la porte de sa
+grand-mère;--tout dépaysé en regardant là-bas cette nappe d'eau immobile
+avec cette grande forme de bête qui semble dormir au milieu, derrière
+un voile de brume. On est bien au grand air ici, mais le vent y est plus
+âpre qu'à Toulven, la campagne plus désolée; et les enfants sentent tout
+cela d'instinct; en présence des tristesses des choses, ils ont des
+mélancolies et des silences involontaires,--comme les petits oiseaux.
+
+Voilà bien deux petits camarades qui arrivent d'une chaumière voisine
+pour le voir, lui, le nouveau venu. Mais ce ne sont plus ceux de
+Toulven, ceux-ci; ils ne connaissent pas les mêmes jeux; les quelques
+petits mots qu'ils savent dire ne sont plus du même breton. Alors,
+n'osant pas trop ni les uns ni les autres, ils sont là tous trois qui
+s'observent, avec des petits sourires, avec des petites mines comiques.
+
+...C'est hier que petit Pierre est arrivé à Plouherzel avec Marie
+Kermadec. Yves a écrit à sa femme de faire bien vite ce voyage; une
+idée lui est venue tout d'un coup, un espoir, que cela les
+réconcilierait peut-être avec sa mère. C'est que la vieille femme,
+toujours dure et volontaire, après avoir d'abord refusé net son
+consentement à leur mariage, ne l'a donné ensuite que de mauvaise grâce,
+et, depuis, ne veut plus seulement faire réponse à leurs lettres.
+
+Pauvre vieille délaissée!... De treize enfants que Dieu lui avait
+donnés, trois sont morts tout petits. Sur huit garçons qui ont grandi,
+tous marins, la mer lui en a pris sept,--sept, qui ont disparu dans des
+naufrages, ou bien qui ont passé à l'étranger, comme Gildas et Goulven.
+
+Ses filles, mariées, dispersées. Des deux plus jeunes, qui demeuraient
+au logis, l'une a épousé un _Islandais_, qui l'a emmenée à Tréguier;
+l'autre, la tête tournée de religion, s'est mis en l'esprit d'entrer au
+couvent des Dames de Saint-Gildas du Secours.
+
+Restait la toute petite, l'enfant abandonnée de Goulven. Ah! elle
+s'était mise à la chérir, celle-là!--une fille naturelle,
+cependant,--mais la dernière épave de ce long naufrage qui lui avait
+emporté, l'un après l'autre, tous les autres. La petite aimait aller
+regarder la marée monter, au bord du lac d'eau marine. On le lui avait
+défendu pourtant. Mais, un jour, elle y était allée toute seule, et on
+ne l'a plus vue revenir. La marée suivante a rapporté un petit cadavre
+raidi, une petite fille de cire blanche, qu'on a couchée près de la
+chapelle, sous une croix de bois et une bosse de gazon vert.
+
+Elle avait encore un espoir en son fils Yves, le dernier, le plus chéri,
+parce qu'il était resté le plus longtemps au foyer.... Peut-être, au
+moins, celui-là reviendrait-il quelque jour habiter près d'elle!
+
+Mais non, cette Marie Keremenen le lui avait pris; et, en même
+temps,--chose qui comptait aussi dans sa rancune,--elle lui avait enlevé
+l'argent que ce fils lui envoyait autrefois pour l'aider à vivre.
+
+Et, depuis deux ans, elle était seule, toute seule, jusqu'à son dernier
+jour.
+
+Pour obéir à Yves, Marie est venue hier, après deux journées de voyage,
+frapper à cette porte avec son enfant. Une vieille femme, aux traits
+durs, qu'elle a reconnue tout de suite sans jamais l'avoir vue, est
+venue lui ouvrir.
+
+«Je suis Marie, la femme d'Yves.... Bonjour, ma mère!
+
+--La femme d'Yves! la femme d'Yves!... Et, alors, c'est donc le petit
+Pierre, celui-ci? C'est donc mon petit-fils?»
+
+Tout de même son oeil s'était adouci en regardant ce petit-fils. Elle
+les avait fait entrer, bien manger, bien se chauffer, et leur avait
+préparé son meilleur lit. Mais, c'est égal, c'était toujours un froid,
+une glace que rien ne pouvait fondre.
+
+Dans les coins, en se cachant, la grand-mère embrassait son petit-fils
+avec amour; mais, devant Marie, jamais! Toujours raide, revêche.
+
+Quelquefois on causait d'Yves, et Marie disait timidement que, depuis
+leur mariage, il se corrigeait beaucoup.
+
+«Tra la la la!... se corriger!...» répétait la vieille mère, en prenant
+son air mauvais.» Tra la la la, ma fille!... se corriger!... C'est la
+tête de son père, c'est la même chose, c'est tout pareil, et vous n'avez
+pas fini d'en voir avec lui; moi, je vous le dis.»
+
+Alors la pauvre Marie, le coeur gros, ne sachant plus que répondre, ni
+que dire tout le long du jour, ni que faire d'elle-même, attendait avec
+impatience le temps fixé par Yves pour repartir. Et, bien sûr, elle ne
+reviendrait plus.
+
+
+
+
+LXV
+
+
+Au sortir de Paimpol, Marie est remontée avec son fils dans la
+diligence, qui s'ébranle et les emmène. Par la portière, elle regarde sa
+belle-mère, qui est tout de même venue de Plouherzel les conduire
+jusqu'à la ville, mais qui leur a dit un bonjour glacial, un bonjour
+bref à faire mal au coeur.
+
+Elle la regarde, et elle ne comprend plus: la voilà qui court
+maintenant, qui court après la voiture,--et puis sa figure qui change,
+qui leur fait comme une grimace. Qu'est-ce qu'elle leur veut? Et Marie
+regarde presque effrayée. Elle grimace toujours. Ah!... C'est qu'elle
+pleure! Ses pauvres traits se contractent tout à fait, et voici les
+larmes qui coulent.... Elles se comprennent maintenant toutes les deux.
+
+«Pour l'amour de Dieu! Faites arrêter la voiture, monsieur», dit Marie
+à un _Islandais_ qui est assis près d'elle, et qui a compris, lui aussi;
+car il passe son bras au travers du petit carreau de devant et tire le
+conducteur par sa manche.
+
+La voiture s'arrête. La grand-mère qui a toujours couru, est là
+derrière, à toucher le marchepied; elle leur tend les mains, et sa
+figure est toute baignée de larmes.
+
+Marie est descendue, et la vieille femme, la serrant dans ses bras,
+l'embrassant, embrassant petit Pierre:
+
+«Ô ma chère fille, que le bon Dieu t'accompagne!» Et elle pleure à
+sanglots.
+
+«Voyez-vous, ma fille, avec Yves, il faut être très douce, le prendre
+par le coeur; vous verrez que vous pourrez être heureuse avec lui. Moi,
+j'ai peut-être trop montré les gros yeux à son pauvre père. Dieu vous
+bénisse, ma chère fille!...»
+
+Et les voilà, unies dans le même amour pour Yves, et pleurant ensemble.
+
+«Allons, les femmes! Crie le conducteur, quand vous aurez fini de
+frotter vos museaux?»
+
+Il faut arracher l'une de l'autre. Et Marie, rassise dans son coin,
+regarde en s'éloignant, avec ses yeux pleins de larmes, la vieille
+femme, qui s'est affaissée en sanglotant, sur une borne, tandis que
+petit Pierre, avec sa petite main potelée, lui fait adieu par la
+portière.
+
+
+
+
+LXVI
+
+ 1er janvier 1881.
+
+
+Au fond de l'arsenal de Brest, un peu avant le jour, le premier matin de
+l'année 1881,--un lieu triste, ce fond de port; la _Sèvre_ y était
+amarrée depuis une semaine.
+
+En haut, le ciel avait commencé à blanchir entre les grandes murailles
+de granit qui nous enfermaient. Les réverbères, très rares, donnaient
+dans la brume leur dernière petite lumière jaune. Et on voyait déjà des
+silhouettes de choses formidables qui se dessinaient, éveillant des
+idées de rigidité méchante; des machines haut perchées, des ancres
+énormes dressant leurs pattes noires; toute sorte de formes indécises et
+laides, et puis des navires désarmés, avec leurs gigantesques tournures
+de poisson, immobiles sur leurs chaînes, comme de gros monstres morts.
+
+Un grand silence dans ce port, et un froid mortel....
+
+Il n'y a pas de solitude comparable à celle des arsenaux de la marine de
+guerre pendant les nuits, surtout pendant les nuits de fête. Aux
+approches du coup de canon de retraite, tout le monde s'enfuit comme
+d'un lieu pestiféré; des milliers d'hommes sortent de partout,
+grouillant comme des fourmis, se hâtant vers les portes. Les derniers
+courent, pris d'une frayeur d'arriver trop tard et de trouver les
+grilles fermées. Le calme se fait. Et puis, la nuit, plus personne, plus
+rien.
+
+De loin en loin, une ronde passe, hélée par les sentinelles et disant
+tout bas les mots convenus. Et puis le peuple silencieux des rats
+débouche de tous les trous, prend possession des navires déserts, des
+chantiers vides.
+
+De garde à bord depuis la veille, je m'étais endormi très tard, dans ma
+chambre glaciale aux murailles de fer. J'étais inquiet d'Yves, et, cette
+nuit-là, ces chants, ces cris de matelots, qui m'arrivaient de très
+loin, des mauvais quartiers de la ville, m'apportaient une tristesse.
+
+Marie et le petit Pierre étaient à faire leur voyage à Plouherzel en
+Goëlo, et lui, Yves, avait voulu quand même passer cette soirée à terre
+dans Brest, pour fêter le nouvel an avec d'anciens amis. J'aurais pu
+l'arrêter en le priant de rester me tenir compagnie mais toujours cette
+glace, entre nous deux, qui persistait: je l'avais laissé partir. Et
+cette nuit du 31 décembre, c'est précisément la nuit dangereuse, où il
+semble que tout ce Brest soit pris d'un vertige d'alcool....
+
+En montant sur le pont, je saluai assez tristement ce premier matin de
+l'année nouvelle, et je commençai la promenade machinale, les cent pas
+du quart, en songeant à mille choses passées.
+
+Surtout je songeais beaucoup à Yves, qui était ma préoccupation
+présente. Depuis quinze jours, sur cette _Sèvre_, il me semblait voir
+lentement s'en aller, d'heure en heure, l'affection de ce frère simple
+qui avait été longtemps mon seul vrai ami au monde. D'ailleurs, je lui
+en voulais durement de ne pas savoir mieux se conduire, et il me
+semblait que, moi aussi, je l'aimais moins....
+
+Un oiseau noir passa au-dessus de ma tête, jetant un croassement
+lamentable dans l'air.
+
+«Allons bon!» dit un matelot, qui faisait dans l'obscurité sa toilette
+matinale à grande eau froide, «en voilà un qui nous souhaite la bonne
+année!... Sale bête de malheur! Ah bien, c'est signe que nous en verrons
+de belles!»
+
+...Yves rentra à sept heures, marchant très droit, et répondit à
+l'appel. Après, il vint à moi, comme de coutume, me dire bonjour.
+
+À ses yeux un peu ternis, à sa voix un peu changée, je vis bien vite
+qu'il n'avait pas été complètement sage. Alors je lui dis, d'un ton de
+commandement brusque:
+
+«Yves, il ne faudra pas retourner à terre aujourd'hui.»
+
+Et puis j'affectai de parler à d'autres, ayant conscience d'avoir été
+trop dur, et mécontent de moi-même.
+
+_Midi_.--L'arsenal, les navires se vidaient, se faisaient déserts comme
+les jours de grande fête. De partout, on voyait sortir les matelots,
+bien propres dans leur tenue des dimanches, s'époussetant d'une main
+empressée, s'arrangeant les uns aux autres leur grand col bleu, et vite,
+d'un pas alerte, gagnant les portes, s'élançant dans Brest.
+
+Quand vint le tour de ceux de la _Sèvre_, Yves parut avec les autres,
+bien brossé, bien lavé, bien décolleté, dans ses plus beaux habits.
+
+«Yves, où vas-tu?»
+
+Lui, me regarda d'un mauvais regard que je ne lui connaissais pas, et
+qui me défiait, et où je lisais encore la fièvre et l'égarement de
+l'alcool.
+
+«Je vais retrouver mes amis, dit-il, des marins de mon pays, auxquels
+j'ai promis, et qui m'attendent.»
+
+Alors j'essayai de le raisonner, le prenant à part; obligé de dire tout
+cela très vite, car le temps pressait obligé de parler bas et de garder
+un air très calme, car il fallait dissimuler cette scène aux autres, qui
+étaient là, tout près de nous. Et je sentais que je faisais fausse
+route, que je n'étais plus moi-même, que la patience m'abandonnait. Je
+parlais de ce ton qui irrite, mais qui ne persuade pas.
+
+«Oh! si, je vous jure, j'irai!» dit-il à la fin en tremblant, les dents
+serrées; «à moins de me mettre aux fers aujourd'hui, vous ne m'en
+empêcherez pas.»
+
+Et il se dégageait, me bravant en face pour la première fois de sa vie,
+s'en allant pour rejoindre les autres.
+
+«Aux fers?... Eh bien, oui, Yves, tu iras!»
+
+Et j'appelai un sergent d'armes, lui donnant tout haut l'ordre de l'y
+conduire.
+
+Oh! Ce regard qu'il me jeta en se rendant aux fers, obligé de suivre le
+sergent d'armes qui l'emmenait là, devant tout le monde, de descendre
+dans la cale avec ses beaux habits du dimanche!... Il était dégrisé,
+assurément; car il regardait profond et ses yeux étaient clairs. Ce fut
+moi qui baissai la tête sous cette expression de reproche, d'étonnement
+douloureux et suprême, de désillusion subite et de dédain.
+
+Et puis je rentrai chez moi....
+
+Était-ce fini entre nous deux? Je le croyais. Cette fois, je l'avais
+bien perdu.
+
+Avec son caractère breton, je savais qu'Yves ne reviendrait pas; son
+coeur, une fois fermé, ne se rouvrirait plus.
+
+Je venais d'abuser de mon autorité contre lui et il était de ceux qui,
+devant la force, se cabrent et ne cèdent plus.
+
+...J'avais prié l'officier de garde de me laisser pour ce jour-là
+continuer le service, n'ayant pas le courage de quitter le bord,--et je
+me promenais toujours sur ces éternelles planches.
+
+L'arsenal était désert entre ses grands murs.--Personne sur le
+pont.--Des chants très lointains, arrivant des basses rues de
+Brest.--Et, en bas, dans le poste de l'équipage, la voix des matelots de
+garde criant à intervalles réguliers les nombres du _loto_ avec toujours
+ces mêmes plaisanteries de bord, qui sont très vieilles et qui les font
+rire:
+
+«22, les deux fourriers à la promenade!
+
+--33, les jambes du maître coq!»
+
+Et mon pauvre Yves était au-dessous d'eux, à fond de cale, dans
+l'obscurité, étendu sur les planches par ce grand froid avec la boucle
+au pied.
+
+Que faire?... Donner l'ordre de le mettre en liberté et de me l'envoyer?
+Je devinais parfaitement ce qu'elle pourrait être, cette entrevue: lui
+debout, impassible, farouche, m'ôtant très respectueusement son bonnet,
+et me bravant par son silence, en détournant les yeux.
+
+Et puis, s'il refusait de venir,--et il en était très capable en ce
+moment,--alors... ce refus d'obéissance... comment le sauver de là
+ensuite? Comment le tirer de ce gâchis que j'aurais été commettre entre
+nos affaires à nous et les choses aveugles de la discipline?...
+
+Maintenant, la nuit tombait, et il y avait près de cinq heures qu'Yves
+était aux fers. Je songeais au petit Pierre et à Marie, aux bonnes gens
+de Toulven, qui avaient mis leur espoir en moi, et puis à un serment que
+j'avais fait à une vieille mère de Plouherzel.
+
+Surtout, je sentais que j'aimais toujours mon pauvre Yves comme un
+frère.... Je rentrai chez moi, et vite je me mis à lui écrire; ce devait
+être le seul moyen entre nous deux; avec nos caractères, les
+explications ne nous réussissaient jamais.--Je me dépêchais, j'écrivais
+en très grosses lettres, pour qu'il pût lire encore: la nuit venait
+vite, et, dans l'arsenal, la lumière est chose défendue.
+
+Et puis je dis au sergent d'armes:
+
+«Allez chercher Kermadec, et amenez-le parler à _l'officier de quart_,
+ici, dans ma chambre.»
+
+J'avais écrit:
+
+«Cher frère,
+
+«Je te pardonne et je te demande de me pardonner aussi. Tu sais bien que
+nous sommes frères maintenant et que, malgré tout, c'est à la vie à la
+mort entre nous deux. Veux-tu que tout ce que nous avons fait et dit
+sur la _Sèvre_ soit oublié, et veux-tu essayer encore une fois une
+grande résolution d'être sage? Je te le demande au nom de ta mère. Écris
+seulement oui au bas de ce papier, veux-tu? Et tout sera fini, nous n'en
+reparlerons plus.
+
+ »Pierre.»
+
+Quand Yves se présenta, sans le regarder, ni attendre de réponse, je lui
+dis simplement:
+
+«Lis ceci que je viens d'écrire pour toi», et je m'en allai, le laissant
+seul.
+
+Lui fut vite parti, comme s'il avait eu peur de mon retour, et, dès que
+je l'entendis s'éloigner, je rentrai pour voir.
+
+Au bas de mon papier,--en lettres encore plus grosses que les miennes,
+car la nuit arrivait toujours,--il avait écrit:
+
+«Oui, frère!»
+
+et signé:
+
+ «Yves.»
+
+
+
+
+LXVII
+
+
+«Jean-marie, dépêche-toi d'aller dire à Yves que je l'attends là, en
+bas, à terre, sur le quai!»
+
+C'était dix minutes après. Il fallait bien se voir, après s'être écrit,
+pour que la réconciliation fût complète.
+
+Quand Yves arriva, il avait sa figure changée, et son bon sourire, que
+je n'avais plus vu depuis bien longtemps. Je pris sa main, sa pauvre
+main de gabier dans les miennes; il fallait la serrer très fort pour
+qu'elle sentît la pression, car le travail l'avait beaucoup durcie.
+
+«Aussi, pourquoi m'avez-vous fait cela? Ce n'était pas bien, allez!»
+
+Et ce fut tout ce qu'il trouva à me dire, en manière de reproche.
+
+Nous n'étions pas astreints à la garde de nuit sur cette _Sèvre_.
+
+«Sais-tu, Yves, nous allons passer cette soirée de premier de l'an
+ensemble à terre, dans Brest, et tu dîneras en face de moi, _à la
+bourse_. Cela ne nous est jamais arrivé, et cela nous amusera. Vite, va
+faire épousseter ton dos (il s'était tout sali dans la cale aux fers),
+et allons-nous-en.
+
+--Oh! Mais dépêchons-nous, alors. Plutôt, je m'époussetterai chez vous,
+dans votre chambre de terre. Le canon va tirer, nous n'aurons jamais le
+temps de sortir.»
+
+Nous étions justement tout au fond du port, très loin des portes et nous
+voilà partis courant presque.
+
+Allons, bien! Le coup de canon, à moitié route et nous sommes pris!
+
+Obligés de rentrer à bord de cette _Sèvre_, où il fait froid et où il
+fait noir.
+
+Au _carré_, il y a un méchant fanal, allumé dans une cage grillée par le
+pompier de ronde, et pas de feu.--C'est là que nous passons notre soirée
+de premier de l'an, privés de dîner par notre faute, mais contents tout
+de même de nous être retrouvés et d'avoir fait la paix.
+
+Pourtant quelque chose encore préoccupait Yves.
+
+«Je n'ai pas pensé à vous dire cela plus tôt: vous auriez peut-être
+mieux fait de me remettre aux fers jusqu'à demain matin, à cause des
+autres, voyez-vous, qui n'auront pas trop compris...»
+
+Mais, sur sa conduite à venir, il n'avait plus d'inquiétude et se
+sentait ce soir très fort de lui-même:
+
+«D'abord, disait-il, j'ai trouvé une manière sûre: je ne descendrai plus
+jamais à terre qu'avec vous, quand vous m'emmènerez.--Ainsi, comme ça,
+vous comprenez bien...»
+
+
+
+
+LXVIII
+
+ Dimanche, 31 mars 1881.
+
+
+Toulven, au printemps; les sentiers pleins de primevères. Un premier
+souffle un peu tiède passe et surprend délicieusement, passe sur les
+branchages des chênes et des hêtres, sur les grands bois effeuillés, et
+nous apporte, dans cette Bretagne grise, des effluves d'ailleurs, des
+ressouvenirs de pays plus lumineux. Un été pâle va venir, avec de
+longues, longues soirées douces.
+
+Nous sommes tous sortis sur la porte de la chaumière, les deux vieux
+Keremenen, Yves, sa femme, et puis Anne, la petite Corentine et le petit
+Pierre. Des chants d'église, que nous avions d'abord entendus dans le
+lointain, se rapprochent très lentement. C'est la procession qui arrive
+d'un pas rythmé, la première procession du printemps.--La voilà dans le
+chemin vert,--elle va passer devant nous.
+
+«Monte-moi, parrain, monte!...» dit petit Pierre, qui me tend les bras
+pour se faire prendre à mon cou, pour mieux voir.
+
+Mais Yves le veut pour lui, et, l'enlevant très haut, le pose tout
+debout sur sa tête; alors petit Pierre sourit de se trouver si grand, et
+plonge ses mains dans les branches moussues des vieux arbres.
+
+La bannière de la vierge passe, portée par deux jeunes hommes recueillis
+et graves. Tous les hommes de Trémeulé et de Toulven la suivent, tête
+nue, jeunes et vieux, leur feutre bas, de longs cheveux, blonds ou
+blanchis par l'âge, qui tombent sur des vestes bretonnes ornées de
+broderies vieilles.
+
+Toutes les femmes viennent derrière: des corselets noirs tous brodés
+d'yeux, un petit brouhaha contenu de voix qui prononcent des mots
+celtiques, un remuement de grandes choses en mousseline blanche sur les
+têtes. La vieille sage-femme défile la dernière, courbée et trottant
+menu, toujours avec son allure de fée; elle nous adresse un signe de
+connaissance et menace petit Pierre, par plaisanterie, du bout de son
+bâton.
+
+Cela s'éloigne et le bruit aussi....
+
+Maintenant nous voyons, par derrière et de loin, toute cette file qui
+monte entre les étroites parois de mousse, tout ce plein sentier de
+coiffes à grandes ailes et de collerettes blanches.
+
+Cela s'en va, en zigzags, montant toujours vers Saint-Éloi de Toulven.
+C'est très bizarre, cette queue de procession.
+
+«Oh!... toutes ces coiffes!» dit Anne, qui a fini son chapelet la
+première, et qui se met à rire, saisie de l'effet de toutes ces têtes
+blanches élargies par les tuyaux de mousseline.
+
+C'est fini,--perdu dans les lointains de la voûte de hêtres;--on ne voit
+plus que le vert tendre du chemin, et les touffes de primevères semées
+partout: végétations hâtives qui n'ont pas pris le temps de voir le
+soleil, et qui se pressent sur la mousse en gros bouquets compacts,
+d'un jaune pâle de soufre, d'une teinte laiteuse d'ambre. Les Bretons
+les appellent _fleurs de lait_.
+
+Je prends petit Pierre par la main, et l'emmène avec moi dans les bois,
+pour laisser Yves seul avec ses parents. Ils ont des affaires très
+graves, paraît-il, à discuter ensemble; toujours ces questions d'intérêt
+et de partage qui, à la campagne, tiennent une si grande place dans la
+vie.
+
+Cette fois, il s'agit d'un rêve qu'ils ont fait tous deux, Yves et sa
+femme: réunir tout leur avoir et bâtir une petite maison, _couverte en
+ardoise_, dans Toulven. J'aurai ma chambre à moi, dans cette petite
+maison, et on y mettra des vieilleries bretonnes que j'aime, et des
+fleurs et des fougères. Ils ne veulent plus demeurer dans les grandes
+villes, ni dans Brest surtout;--_c'est trop mauvais pour Yves_.
+
+«Comme ça, dit-il, c'est vrai que je n'habiterai pas bien souvent chez
+moi; mais, quand je pourrai y venir, nous y serons tout à fait heureux.
+Et puis, vous comprenez, c'est surtout pour plus tard, quand j'aurai ma
+retraite; je serai très bien dans ma maison, avec mon petit jardin.»
+
+La retraite!... Toujours ce rêve que les matelots commencent à faire en
+pleine jeunesse, comme si leur vie présente n'était qu'un temps
+d'épreuve. Prendre sa retraite, vers quarante ans; après avoir fait les
+cent coups par le monde, posséder un petit coin de terre à soi, y vivre
+très sage et n'en plus sortir; devenir quelqu'un de posé dans son
+hameau, dans sa paroisse,--marguillier après avoir été rouleur de mer;
+vieux diable, se faire bon ermite, bien tranquille.... Combien d'entre
+eux sont fauchés avant de l'atteindre, cette heure plus paisible de
+l'âge mûr? Et, pourtant, interrogez-les, ils y songent tous.
+
+Cette _manière sûre_ qu'Yves avait trouvée pour être sage lui avait
+réussi très bien; à bord, il était le marin exemplaire qu'il avait
+toujours été, et, à terre, nous ne nous quittions plus.
+
+À dater de cette mauvaise journée qui avait commencé l'an 81, notre
+façon d'être ensemble avait complètement changé, et je le traitais à
+présent tout à fait en frère.
+
+Sur cette _Sèvre_, un très petit bateau où nous vivions, entre
+officiers, dans une intimité bien cordiale, Yves était maintenant de
+notre bande.--Au théâtre, dans notre loge; de part dans nos excursions,
+dans nos entreprises généralement quelconques. Lui, intimidé d'abord,
+refusant, se dérobant, avait fini par se laisser faire, parce qu'il se
+sentait aimé de tous. Et moi, j'espérais dans ce moyen nouveau et
+peut-être étrange: le rapprocher de moi le plus possible et l'élever
+au-dessus de sa vie passée, de ses amis d'autrefois.
+
+Cette chose qu'on est convenu d'appeler éducation, cette espèce de
+vernis, appliqué d'ailleurs assez grossièrement sur tant d'autres,
+manquait tout à fait à mon frère Yves; mais il avait par nature un
+certain tact, une délicatesse beaucoup plus rares et qui ne se donnent
+pas. Quand il était avec nous, il se tenait si bien à sa place toujours,
+que lui-même commençait à s'y trouver à l'aise. Il parlait très peu, et
+jamais pour dire ces choses banales que tout le monde a dites. Et même,
+lorsqu'il quittait sa tenue de marin pour prendre certain costume gris
+fort bien ajusté avec des gants de Suède d'une nuance assortie, alors,
+tout en gardant sa désinvolture de forban, sa tête en arrière et sa
+peau bronzée, il prenait tout à coup fort grand air.
+
+Cela nous amusait, de le mener avec nous, de le présenter à de braves
+gens auxquels son silence et sa carrure imposaient, et qui le trouvaient
+dédaigneux. Et c'était drôle, le lendemain, de le voir redevenu matelot,
+aussi bon gabier que devant.
+
+...Donc, nous étions dans les bois de Toulven, petit Pierre et moi, à
+chercher des fleurs, pendant le conseil de famille.
+
+Nous en trouvions beaucoup, des primevères jaune pâle, des pervenches
+violettes, des bourraches bleues, et même des silènes roses, les
+premières du printemps.
+
+Petit Pierre en ramassait tant qu'il pouvait, très agité, ne sachant
+jamais auxquelles courir, et poussant de gros soupirs, comme accablé
+d'une besogne très importante; il me les apportait bien vite par petits
+paquets, toutes mal cueillies, à moitié chiffonnées dans ses petits
+doigts, et la queue trop courte.
+
+De la hauteur où nous étions, on voyait des bois à perte de vue; les
+_épines-noires_ étaient déjà fleuries; toutes les branches, toutes les
+brindilles rougeâtres, pleines de bourgeons, attendaient le printemps.
+Et, là-bas, l'église de Toulven dressait au milieu de ce pays d'arbres
+sa flèche grise.
+
+Nous étions restés si longtemps dehors, qu'on avait mis Corentine en
+vigie dans le sentier vert pour annoncer notre retour. Nous la voyions
+de loin qui sautait, qui sautait, qui faisait le diable toute seule,
+avec sa grande coiffe et sa collerette au vent. Et elle criait bien
+fort:
+
+«Les voilà qui arrivent, Pierre _brass_ et Pierre _vienn_! (Pierre grand
+et Pierre petit) en se donnant main tous deux.»
+
+Et elle tournait la chose en chanson et la chantait sur un air de
+Bretagne très vif, en dansant en mesure:
+
+ Les voilà qui arrivent!
+ Et ils se donnent la main tous deux,
+ Pierre brass et Pierre vienn!
+
+Sa grande coiffe et sa collerette au vent, elle dansait comme une petite
+poupée devenue folle. Et la nuit tombait, nuit de mars, toujours triste,
+sous la voûte effeuillée des vieux arbres. Un froid courait tout à coup
+comme un frisson de mort sur les bois, après le soleil tiède du jour:
+
+ Et ils se donnent la main tous deux,
+ Pierre brass et Pierre vienn!
+ Et Pierre vienn bugel-du!
+
+_Bugel-du_ (le petit bonhomme noir), ce même surnom qu'Yves avait porté,
+elle le donnait à son petit cousin Pierre, toujours à cause de cette
+couleur bronzée des Kermadec. Alors je l'appelai: _Moisel vienn
+pen-melen_ (petite demoiselle à tête jaune), et ce nom lui resta; il lui
+allait bien, à cause de ses cheveux toujours échappés de sa coiffe,
+comme des écheveaux de soie couleur d'or.
+
+Tout le monde avait l'air heureux dans la chaumière, et Yves me prit à
+part pour me dire qu'on s'était très bien entendu. Le vieux Corentin
+leur donnait deux mille francs, et une tante leur en prêtait mille
+autres. Avec cela, ils pourraient acheter un terrain à terme et
+commencer tout de suite à bâtir.
+
+Après dîner, vite il fallut aller prendre la voiture à Toulven, et le
+train à Bannalec. Yves et moi, nous nous en retournions à Lorient, où
+notre _Sèvre_ nous attendait dans le port.
+
+Vers onze heures, quand nous fûmes rentrés dans le logis de hasard que
+nous avions loué en ville, Yves, avant de se coucher, arrangea dans des
+vases nos fleurs des bois de Toulven.
+
+Pour la première fois de sa vie, il faisait pareil ouvrage; il était
+étonné de lui-même et de trouver jolies ces pauvres fleurettes
+auxquelles il n'avait encore jamais pris garde.
+
+«Eh bien, dit-il, quand j'aurai ma petite maison à Toulven, j'en mettrai
+chez nous, car je trouve que ça fait très bien. C'est pourtant vous,
+tenez, qui m'avez donné l'idée de ces choses...»
+
+
+
+
+LXIX
+
+
+En mer, le lendemain, 1er avril.--Route sur Saint-Nazaire.--Voilure du
+grand largue; forte brise du nord-ouest; mauvais temps; on ne voit plus
+les feux.--Entré dans le bassin au petit jour; cassé le bossoir; craqué
+le petit mât de hune.
+
+Le 2, c'est jour de paye. Des hommes ivres tombent la nuit dans la cale
+et se fendent la tête.
+
+Une petite permission de deux jours, inattendue. En route avec Yves pour
+Trémeulé en Toulven. Cette _Sèvre_ est un bon bateau, qui ne nous
+éloigne jamais bien longtemps.
+
+À dix heures du soir, au clair de lune, nous venons frapper à la porte
+des vieux Keremenen et de Marie, qui ne nous attendent pas.
+
+On lève petit Pierre pour nous faire honneur, et on l'assied sur nos
+genoux. Tout surpris dans son premier sommeil, il nous dit bonjour tout
+bas, en souriant, et puis il ne fait plus grand cas de notre visite. Ses
+yeux se ferment malgré lui et sa petite tête s'en va de tous les côtés.
+
+Et Yves, très inquiet, le voyant baisser la tête et regarder en dessous,
+les cheveux dans les yeux:
+
+«Moi, je trouve qu'il a un air... qu'il a un air... sournois!»
+
+Et il me regarde anxieux de savoir ce que j'en pense, concevant déjà une
+préoccupation grave pour l'avenir.
+
+Il n'y a au monde que mon cher Yves pour avoir des frayeurs aussi
+drôles. Je fais sauter petit Pierre, qui alors se réveille pour tout de
+bon et éclate de rire, ses beaux grands yeux bien ouverts entre leurs
+longs cils. Yves se rassure et trouve qu'en effet il n'a plus la mine du
+tout sournoise.
+
+Quand sa mère le met tout nu, il ressemble aux bébés classiques, aux
+statues grecques de l'amour.
+
+
+
+
+LXX
+
+ Toulven, 30 avril.
+
+
+Ceci se passe dans la chaumière des vieux Keremenen, à la tombée de la
+nuit, un soir d'avril. Nous sommes toute une bande qui rentrons de la
+promenade: Yves, Marie, Anne, la petite Corentine _Penmelen_ et le petit
+Pierre _Bugel-du_.
+
+Il y a _quatre_ chandelles allumées dans la chaumière, (_trois_, cela
+ferait _la noce du chat_, et cela porterait malheur).
+
+Sur la vieille table de chêne massif, polie par les années, on a préparé
+du papier, des plumes, et du sable. On a rangé des bancs tout autour.
+Des choses très solennelles vont se passer.
+
+Nous déposons notre moisson d'herbes et de fleurs, qui met dans la
+chaumière noire une odeur d'avril, et puis nous prenons place.
+
+Encore deux bonnes vieilles qui entrent, l'air important; elles disent
+bonsoir avec une révérence qui fait dresser tout debout leur grande
+collerette empesée et s'assoient dans les coins. Puis Pierre Kerbras, le
+fiancé d'Anne.--Enfin tout le monde est placé, nous sommes au complet.
+
+C'est la grande soirée des arrangements de famille, où les vieux
+Keremenen vont exécuter la promesse qu'ils ont faite à leurs enfants.
+Ils se lèvent tous deux pour ouvrir un bahut antique, dont les
+sculptures représentent des _Sacré-Coeurs_ alternant avec des coqs; ils
+remuent des papiers, des hardes, puis, tout au fond, prennent un petit
+sac qui paraît lourd. Ensuite ils vont à leur lit, retournent la
+paillasse et cherchent dessous: un second sac!
+
+Ils les vident sur la table, devant leur fils Yves, et on voit paraître
+toutes ces belles pièces d'or et d'argent, marquées d'effigies
+anciennes, qui, depuis un demi-siècle, s'étaient amassées une à une et
+dormaient. On les compte par petits tas: ce sont les deux mille francs
+promis.
+
+Maintenant c'est le tour de la vieille tante, qui se lève et vient vider
+un troisième petit sac: encore mille francs d'or.
+
+La vieille voisine s'avance la dernière; elle en apporte cinq cents dans
+un pied de bas. Tout cela, c'est pour prêter à Yves, tout cela s'entasse
+devant lui. Il signe deux petits reçus sur du papier blanc et les remet
+aux vieilles prêteuses qui font leur révérence pour partir, et que l'on
+retient, comme l'usage le commande, pour boire un verre de cidre avec
+nous.
+
+C'est fini. Tout cela s'est passé sans notaire, sans acte, sans
+discussion, avec une confiance et une honnêteté qui sont choses de
+Toulven.
+
+...Pan! pan! pan! à la porte. C'est l'entrepreneur maçon, et il arrive
+juste à point.
+
+Avec celui-là, par exemple, on emploiera le papier timbré; c'est un
+vieux roué de Quimper, qui n'entend qu'à moitié le français, mais qui
+paraît pas mal sournois, tout de même, avec ses manières de la ville.
+
+J'ai mission de lui faire comprendre un plan de maison que nous avons
+combiné dans nos soirées de bord, et où figure _ma chambre_. Je discute
+la confection des moindres parties, et le prix de tous les matériaux,
+prenant un air de m'y connaître qui impose à ce vieux, mais qui nous
+fait rire, Yves et moi, quand par malheur nos yeux se rencontrent.
+
+Sur une feuille timbrée du prix de douze sous j'écris deux pages de
+clauses et de détails:
+
+«Une maison bâtie en granit, cimentée avec du _sable de rivière_,
+blanchie à la chaux, charpentée en châtaignier, avec jardin devant,
+grenier à lucarne, auvents peints en vert, etc., etc., le tout terminé
+avant le 1er mai de l'année prochaine et au prix fixé d'avance de 2, 950
+francs.»
+
+J'en ai une vraie fatigue, de ce travail et de cette tension d'esprit;
+je suis très étonné de moi-même et je les vois tous émerveillés de ma
+prévoyance et de mon économie! C'est inouï les choses que ces bonnes
+gens me font faire.
+
+Enfin c'est signé, parafé. On boit du cidre, en se serrant la main à la
+ronde. Et voilà Yves propriétaire en Toulven. Ils ont l'air si heureux,
+Marie et lui, que je ne regrette pas ma peine, pour sûr.
+
+Les deux bonnes vieilles font leur révérence définitive, et tous les
+autres, même petit Pierre, qui n'a pas voulu se coucher, viennent, par
+la belle nuit qu'il fait, me reconduire, au clair de lune, jusqu'à
+l'auberge.
+
+
+ Toulven, 1er mai 1881.
+
+Nous sommes très affairés dès le matin, Yves et moi, aidés du vieux
+Corentin Keremenen, à mesurer avec une corde le terrain à acquérir.
+
+D'abord il a fallu en faire le choix, et cela nous a pris toute la
+matinée d'hier. Pour Yves, c'était là une question très sérieuse,
+arrêter l'emplacement de cette petite maison, où il entrevoit, au fond
+d'un lointain mélancolique et étrange, sa retraite, sa vieillesse et sa
+mort.
+
+Après beaucoup d'allées et de venues, nous nous sommes décidés pour cet
+endroit-ci. C'est à l'entrée de Toulven, sur la route qui mène à
+Rosporden, un point élevé, devant une petite place de village qui est
+égayée ce matin par une population de poules tapageuses et d'enfants
+roses. D'un côté, on verra Toulven et l'église, de l'autre les grands
+bois.
+
+Pour le moment, ce n'est encore qu'un champ d'avoine très vert. Nous
+l'avons bien mesuré dans toutes les dimensions; au prix où est le mètre
+carré, il y en aura pour quatorze cent quatre-vingt-dix francs, plus les
+honoraires du notaire.
+
+Comme il va falloir qu'Yves soit sage et fasse des économies pour payer
+tout cela! Il devient très sérieux quand il y songe.
+
+
+
+
+LXXI
+
+ À bord de la _Sèvre_, mai 1881.
+
+
+Yves, qui aura trente ans bientôt, me prie de lui rapporter de terre un
+cahier relié pour commencer à y écrire ses impressions, à ma manière; il
+regrette même de ne plus se rappeler assez les dates et les choses
+passées pour reconstituer un journal rétrospectif de sa vie.
+
+Son intelligence s'ouvre à une foule de conceptions nouvelles; il se
+façonne sur moi, c'est incontestable, et _se complique_ peut-être un peu
+plus qu'il ne faudrait. Mais notre intimité amène un autre résultat
+très inattendu, c'est que je me simplifie beaucoup à son contact; moi
+aussi, je change, et presque autant que lui....
+
+
+ Brest, juin 1881.
+
+À six heures, le soir de la Saint-jean, sur l'impériale d'un omnibus de
+campagne, je revenais avec Yves du _pardon_ de Plougastel.
+
+Notre _Sèvre_ avait été, en mai, jusqu'à Alger, et nous sentions mieux,
+par contraste, le charme particulier du pays breton.
+
+Les chevaux s'en allaient ventre à terre, tout enrubannés, ayant sur la
+tête des bannières et des rameaux verts. Dans l'intérieur, on chantait,
+et dessus, près de nous, trois matelots gris dansaient, bonnet sur
+l'oreille, des fleurs aux boutonnières, des rubans, des trompettes, et,
+par ironie pour les gens à vue faible, portant des lorgnons
+bleus,--trois jeunes hommes à la tournure délurée, à la tête
+intelligente, qui couraient leur _bordée_ de départ au moment de s'en
+aller en Chine.
+
+Des bourgeois se fussent cassé le cou. Eux, qui avaient tant bu,
+tenaient ferme, sautaient comme des cabris, et la voiture s'en allait
+grand train, de droite et de gauche, dans les ornières, menée par un
+cocher ivre.
+
+À Plougastel, nous avions trouvé le bruit d'une fête de village, des
+chevaux de bois, une naine, une géante, _la famille Mouton_ qui se
+désosse, et des jeux et des cabarets. Et puis, sur une place isolée,
+entourée de chaumières grises, les binious bretons sonnaient un air
+rapide et monotone du temps passé, des gens en vieux costume dansaient à
+cette musique centenaire; hommes et femmes, se tenant par la main,
+couraient, couraient dans le vent, comme des fous, en longue file
+frénétique. Cela, c'était la vieille Bretagne, donnant encore sa note
+sauvage, même aux portes de Brest, au milieu de ce tapage de foire.
+
+D'abord nous essayons, Yves et moi, de calmer ces trois matelots et de
+les faire s'asseoir.
+
+Et puis nous trouvons drôle de nous voir, nous, leur faire ce sermon.
+
+«Après tout, dis-je à Yves, nous en avons bien fait d'autres.
+
+--Ah! Oui, bien sûr», répond-il avec conviction.
+
+Et nous nous contentons de tendre nos bras entre les montants de fer
+pour les empêcher de tomber.
+
+...Et les routes, les villages sont tout remplis de gens qui reviennent
+de ce pardon, et tous ces gens s'ébahissent de voir passer cet équipage
+de fous, et ces trois matelots dansant sur cette voiture.
+
+La splendeur de juin jette sur toute cette Bretagne son charme et sa
+vie; la brise est douce et tiède sous le ciel gris; les hauts foins,
+tout pleins de fleurs roses; les arbres, d'un vert d'émeraude, remplis
+de hannetons.
+
+Et les trois matelots dansent toujours en chantant, et, à chaque
+couplet, les autres, dans l'intérieur, reprennent le refrain:
+
+ Il est parti vent arrière,
+ Il reviendra en louvoyant.
+
+Les vitres de notre voiture en vibrent, et cet air, toujours le même,
+répété deux lieues durant, est un très vieil air de France, si ancien
+et si jeune, d'une gaieté si fraîche et de si bon aloi, qu'au bout d'un
+moment, nous aussi, nous le chantons avec eux.
+
+Comme elle est belle et rajeunie, la Bretagne, et verte, au soleil de
+juin!
+
+Nous autres, pauvres gens de la mer, quand nous trouvons le printemps
+sur notre route, nous en jouissons plus que les autres, à cause de notre
+vie séquestrée dans les couvents de planches. Il y avait huit ans
+qu'Yves n'avait vu son printemps breton, et nous avions été longtemps
+fatigués tous deux par l'hiver ou par cet éternel été qui resplendit
+ailleurs sur la grande mer bleue, et nous nous laissions enivrer par ces
+foins verts, par ces senteurs douces, par tout ce charme de juin que les
+mots ne peuvent dire.
+
+Il y a encore de beaux jours dans la vie, de belles heures de jeunesse
+et d'oubli. Au diable toutes les rêveries mélancoliques, tous les songes
+maladifs des tristes poètes! Il fait bon courir, la poitrine au vent, en
+compagnie des plus joyeux d'entre les enfants du peuple. La santé et la
+jeunesse, c'est tout ce qu'il y a de vrai sur terre, avec la gaieté
+simple et brutale, et les chants des matelots!
+
+Et nous allions toujours très vite et de travers, zigzaguant sur la
+route au milieu de tout ce monde, entre les aubépines très hautes
+formant deux haies vertes, et sous la voûte touffue des arbres.
+
+Bientôt parut Brest, avec son grand air solennel, ses grands remparts de
+granit, ses grandes murailles grises, où poussaient aussi des herbes et
+des digitales roses. Elle était comme enivrée, cette ville triste,
+d'avoir par hasard un vrai jour d'été, une soirée pure et tiède; elle
+était pleine de bruit, de mouvement et de monde, de coiffes blanches et
+de marins qui chantaient.
+
+
+
+
+LXXII
+
+ 5 juillet 1881.
+
+
+_En mer._--Nous revenons de la Manche. La _Sèvre_ marche tout doucement
+dans une brume épaisse, poussant de minute en minute un coup de sifflet
+qui résonne comme un appel de détresse sous ce suaire humide qui nous
+enveloppe. Les solitudes grises de la mer sont autour de nous, et nous
+en avons le sentiment sans les voir. Il semble que nous traînions avec
+nous de longs voiles de ténèbres; on voudrait les percer, on est comme
+oppressé de se sentir depuis tant d'heures enfermé là-dessous, et on
+songe que ce rideau est immense, infini, qu'on pourrait faire des lieues
+et des lieues sans vue, dans le même gris blafard, dans la même
+atmosphère d'eau. Et la houle passe, lente, molle, régulière, patiente,
+exaspérante. C'est comme de grands dos polis et luisants, qui s'enflent,
+donnent leur coup d'épaule, vous soulèvent et vous laissent retomber.
+
+Brusquement, le soir, il se fait une éclaircie, et une chose noire se
+dresse tout près de nous, surprenante, inattendue, comme un haut fantôme
+surgissant de la mer:
+
+«_Ar Men Du_ (les Pierres-Noires)!» dit notre vieux pilote breton.
+
+Et, en même temps, partout le voile se déchire. Ouessant apparaît;
+toutes ses roches sombres, tous ses écueils se dessinent en grisailles
+obscures, battus par de hautes gerbes d'écume blanche, sous un ciel qui
+paraît lourd comme un globe de plomb.
+
+Il n'est que temps de redresser la route, et vite, pendant l'éclaircie,
+la _Sèvre_ met le cap sur Brest, ne sifflant plus, se hâtant, avec un
+grand espoir d'arriver. Mais le rideau lentement se referme et retombe.
+On n'y voit plus, la nuit vient, il faut remettre le cap au large.
+
+Et trois jours se passent ainsi sans plus rien voir. Les yeux se
+fatiguent à veiller.
+
+C'est ma dernière traversée sur cette _Sèvre_, que je dois quitter
+aussitôt notre retour à Brest. Yves, avec ses idées de Breton, voit
+quelque chose de pas naturel dans cette brume, qui persiste en plein été
+comme pour retarder mon départ.
+
+Cela lui semble un avertissement et un mauvais présage.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+ Brest, 9 juillet 1881.
+
+
+Nous venons d'arriver tout de même, et c'est mon dernier jour de garde à
+bord; je débarque demain.
+
+Nous sommes dans ce fond du port de Brest, où notre _Sèvre_ revient de
+temps en temps s'immobiliser entre deux grands murs. De hautes
+constructions mornes nous surplombent; autour de nous des assises de
+roches primitives portent des remparts, des chemins de ronde, tout un
+lourd échafaudage de granit, suant la tristesse et l'humidité.--Je
+connais par coeur toutes ces choses.
+
+Comme c'est en juillet, il y a des digitales, des touffes de silènes qui
+s'accrochent çà et là aux pierres grises. Ces plantes roses des murs,
+c'est la note de l'été dans ce Brest sans soleil.
+
+J'ai pourtant une espèce de joie de partir.... Cette Bretagne me cause
+toujours, malgré tout, une oppression mélancolique; je le sens
+maintenant, et, quand je songe au nouveau, à l'inconnu qui m'attend, il
+me semble que je vais me réveiller au sortir d'une espèce de nuit.... Où
+m'enverra-t-on? Qui sait? Comment s'appellera ce coin de la terre où il
+faudra m'acclimater demain? Sans doute quelque pays de soleil où je
+deviendrai un autre _moi_ avec des sens différents, et où j'oublierai,
+hélas! Les choses aimées ailleurs.
+
+Mais mon pauvre Yves et mon petit Pierre, je souffre de les quitter tous
+deux.
+
+Pauvre Yves, qui s'est souvent fait traiter en enfant gâté et
+capricieux, c'est lui à présent, à l'heure de mon départ, qui m'entoure
+de mille petites prévenances, presque enfantines, ne sachant plus
+comment s'y prendre pour me montrer assez son affection. Et cette
+manière d'être a plus de charme chez lui, parce qu'elle n'est pas dans
+sa nature habituelle.
+
+Ce temps que nous venons de passer ensemble, dans une intimité
+fraternelle de chaque jour, n'a pas été exempt d'orages entre nous. Il
+mérite toujours un peu, malheureusement, ses notes passées
+d'indiscipliné et d'indomptable; tout va bien mieux cependant, et, si
+j'avais pu le garder près de moi, je l'aurais sauvé.
+
+Après dîner, nous montons sur le pont pour notre promenade habituelle du
+soir.
+
+Je dis une dernière fois:
+
+«Yves, fais-moi une cigarette.»
+
+Et nous commençons nos cent pas réguliers sur ces planches de la
+_Sèvre_. Là, nous connaissons par coeur tous les petits trous où l'eau
+s'amasse, tous les taquets où l'on se prend les pieds, toutes les
+boucles où l'on trébuche.
+
+Le ciel est voilé sur notre dernière promenade, la lune embrumée et
+l'air humide. Dans le lointain, du côté de Recouvrance, toujours ces
+éternels chants de matelots.
+
+Nous causons de beaucoup de choses. Je fais à Yves beaucoup de
+recommandations; lui, très soumis, répond par beaucoup de promesses, et
+il est fort tard quand il me quitte pour aller dormir dans son hamac.
+
+À midi, le lendemain, mes malles à peine fermées, mes visites pas
+faites, je suis à la gare avec Yves et les amis du _carré_, qui me
+reconduisent. Je serre la main à tous, je crois même que je les
+embrasse, et me voilà parti.
+
+Un peu avant la nuit, j'arrive à Toulven, où j'ai voulu m'arrêter deux
+heures pour leur faire mes adieux.
+
+Comme c'est vert et fleuri, ce Toulven, cette région fraîche et
+ombreuse, la plus exquise de Bretagne!
+
+Là, on m'attendait pour couper les cheveux du petit Pierre. La pensée
+qu'on pût me confier une pareille besogne ne me serait jamais venue. On
+me dit «qu'il n'y avait que moi pour le faire rester tranquille». La
+semaine passée, on avait mandé le barbier de Toulven, et petit Pierre
+avait tellement fait le diable, que les ciseaux avaient entamé d'abord
+ses petites oreilles; il avait fallu y renoncer. J'essayai tout de même,
+pour leur faire plaisir, ayant une envie de rire très grande.
+
+Puis, quand ce fut fini, l'idée me vint de garder une de ces petites
+mèches brunes que j'avais coupées, et je l'emportai, étonné de tant y
+tenir.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+LETTRE D'YVES
+
+ À bord de la _Sèvre_, Lisbonne, 1er août 1881.
+
+
+«Cher frère, je vous réponds une petite lettre le jour même que je
+reçois la vôtre. Je vous écris bien à courir, et encore je profite de
+l'heure du déjeuner, et je suis sur le râtelier du grand mât.
+
+»Nous sommes entrés en relâche à Lisbonne hier au soir. Cher frère, nous
+avons eu tout à fait un mauvais temps cette fois; nous avons perdu nos
+focs, l'artimon de cape et la baleinière. Je vous fais savoir aussi que,
+dans les grands coups de roulis, mon sac et mon armoire sont allés se
+promener et tous mes effets aussi; j'ai à peu près pour cent francs de
+perte dans toutes ces affaires-là.
+
+»Vous m'avez demandé qu'est-ce que j'avais fait de ma journée, dimanche,
+il y a quinze jours. Mais, mon bon frère, je suis resté tranquillement à
+bord, à finir de lire _Le Capitaine Fracasse_. Ainsi, depuis votre
+départ, je n'ai été à terre que dimanche dernier; et j'étais très
+tranquille, parce que d'abord j'avais tout envoyé l'argent de mon mois à
+la maison; j'avais touché soixante-neuf francs et j'en avais envoyé
+soixante-cinq à ma femme.
+
+»J'ai eu des nouvelles de Toulven et ils sont tous bien. Le petit Pierre
+est très dégourdi et il sait très bien courir à présent. Seulement, il
+est un peu mauvais quand il fait _sa petite tête de goéland_, comme moi,
+vous savez; d'après ce que ma femme me dit sur sa lettre, il chavire
+tout chez nous. La maçonnerie de notre maison est déjà montée à plus de
+deux mètres de terre; je serai bien heureux qu'elle soit tout à fait
+finie, et surtout de vous voir installé dans votre petite chambre.
+
+»Cher frère, vous me dites de penser à vous souvent; mais je vous jure
+qu'il ne se passe pas d'heure sans que je manque d'y penser, et même
+plusieurs fois par heure. Du reste, maintenant, vous comprenez, je n'ai
+plus personne avec qui causer le soir,--et ma blague n'est plus souvent
+pleine.
+
+»Je ne puis vous dire le jour de notre partance, mais je vous prie de
+m'écrire à Oran. On dit que nous serons payés à Oran, pour pouvoir aller
+à terre et acheter du tabac.
+
+»Je termine, cher frère, en vous embrassant de tout mon coeur.
+
+»Votre frère tout dévoué qui vous aime,
+
+» À vous pour la vie,
+
+ »Yves Kermadec.»
+
+»P.-S.--Si j'ai beaucoup d'argent à Oran, je ferai une très grande
+provision de tabac, et surtout pour vous, de celui qui est pareil au
+tabac des Turcs et que vous aimez bien fumer.
+
+»Le major m'a remis pour vous une serviette, la dernière qui vous avait
+servi à table. Je l'ai lavée, ça fait que je l'ai un peu déchirée.
+
+»Quant au cahier que vous m'aviez donné pour écrire mes histoires, il a
+été aussi tout à fait écrasé par le coup de mer; alors maintenant j'ai
+tout laissé de côté.
+
+»Cher frère, je vous embrasse encore de tout mon coeur.
+
+ »Yves Kermadec.»
+
+» À bord, c'est toujours la même chose, et le commandant n'a pas changé
+ses habitudes de crier pour la propreté du pont. Il y a eu une grande
+dispute entre lui et le lieutenant, toujours au sujet du _cacatois_,
+vous savez? Mais ils se sont très bien arrangés après.
+
+»J'ai aussi à vous dire que, dans sept ou huit mois, je pense encore
+avoir un autre petit enfant. Une chose pourtant qui ne me fait pas bien
+plaisir, car c'est un peu trop vite.
+
+»Votre frère,
+ »Yves.»
+
+
+
+
+LXXV
+
+
+C'est en Orient maintenant que viennent me trouver ces petites lettres
+d'Yves; elles m'y apportent, dans leur simplicité, les senteurs déjà
+lointaines du pays breton.
+
+Ils s'éloignent beaucoup, mes souvenirs de Bretagne. Déjà je les revois
+passer comme à travers des voiles de rêve; les écueils connus de là-bas,
+les feux de la côte, la pointe du Finistère avec ses grandes roches
+sombres; et les approches dangereuses d'Ouessant les soirs d'hiver, et
+le vent d'ouest qui courait sous le ciel morne, à la tombée des nuits
+de décembre. D'ici, tout cela semble la vision d'un pays noir.
+
+La pauvre petite chaumière de Toulven! Elle était bien humble, bien
+perdue au bord du sentier breton. Mais c'était la région des grands bois
+de hêtres, des rochers gris, des lichens et des mousses; des vieilles
+chapelles de granit et des hauts foins semés de fleurs roses. Ici, du
+sable et des minarets blancs sous une voûte très bleue, et puis le
+soleil, l'enchanteur éternel.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+LETTRE D'YVES
+
+ Brest, le 10 septembre 1881.
+
+
+«Mon bon frère,
+
+»Je vous fais savoir le désarmement de notre _Sèvre_; nous l'avons
+remise hier à la _Direction_, et, ma foi, je n'en suis pas trop
+mécontent.
+
+»Je compte rester quelque temps à terre, au quartier; aussi (comme
+notre petite maison n'est pas très avancée, vous pensez bien), ma femme
+est venue s'installer auprès de moi à Brest jusqu'à ce qu'elle soit
+finie. Je pense que vous trouverez, cher frère, que nous avons bien
+fait. Cette fois, nous avons loué presque dans la campagne, à
+Recouvrance, du côté de Pontaniou.
+
+»Cher frère, je vous dirai que le petit Pierre a été bien malade par les
+coliques, pour avoir mangé trop de _luzes_ dans les bois, ce dimanche
+dernier que nous avons été à Toulven; mais cela lui a passé. Il devient
+tout à fait mignon, et je reste des heures à jouer avec lui. Le soir,
+nous allons nous promener tous les trois; nous ne sortons plus jamais
+qu'ensemble, et puis, quand l'un rentre, les deux autres rentrent aussi.
+
+«Cher frère, si vous pouviez revenir à Brest, il me manquerait plus
+rien; vous me verriez maintenant comme je suis, vous seriez tout à fait
+content; car je n'étais jamais resté aussi tranquille.
+
+»Je voudrais encore embarquer avec vous, mon bon frère, et tomber sur
+quelque bateau qui irait là-bas du côté du Levant vous retrouver; et
+pourtant je vous promets que la vie que je fais maintenant, je voudrais
+bien la continuer; mais cela n'est pas possible, car je suis trop
+heureux.
+
+»Je termine en vous embrassant de tout mon coeur, et le petit Pierre
+vous envoie ses respects. Ma femme et tous mes parents à Toulven vous
+font bien des compliments. Ils ont très hâte de vous voir, et je vous
+promets que moi aussi.
+
+»Votre frère,
+
+ »Yves Kermadec.»
+
+
+
+
+LXXVII
+
+ Toulven, octobre 1881.
+
+
+...Encore la pâle Bretagne au soleil d'automne! Encore les vieux
+sentiers bretons, les hêtres et les bruyères. Je croyais avoir dit adieu
+à ce pays pour longtemps, et je le retrouve avec une singulière
+mélancolie. Mon retour a été brusque, inattendu, comme le sont souvent
+nos retours ou nos départs de marins.
+
+Une belle journée d'octobre, un tiède soleil, une vapeur blanche et
+légère répandue comme un voile sur la campagne. C'est partout cette
+grande tranquillité qui est particulière aux derniers beaux jours; déjà
+des senteurs d'humidité et de feuilles tombées, déjà un sentiment
+d'automne répandu dans l'air. Je me retrouve dans les bois connus de
+Trémeulé, sur la hauteur d'où on domine tout le pays de Toulven. À mes
+pieds, l'étang, immobile sous cette vapeur qui plane, et, au loin, des
+horizons tout boisés, comme ils devaient l'être au temps anciens de la
+Gaule.
+
+Et ceux qui sont là près de moi, assis parmi les mille petites fleurs de
+la bruyère, ce sont mes amis de Bretagne, mon frère Yves et le petit
+Pierre, son fils.
+
+C'est un peu mon pays maintenant, ce Toulven. Il y a un très petit
+nombre d'années, il m'était étranger, et Yves, auquel pourtant je
+donnais déjà le nom de frère, comptait à peine pour moi. Les aspects de
+la vie changent, tout arrive, se transforme et passe.
+
+Il y en a tant de ces bruyères, que, dans les lointains, on dirait des
+tapis roses. Les scabieuses tardives sont encore fleuries, tout en haut
+de leurs tiges longues; et les premières grandes ondées qui ont passé
+ont déjà semé la terre de feuilles mortes.
+
+C'était vrai, ce qu'Yves m'avait écrit: il était devenu très sage. On
+venait de l'embarquer sur un des vaisseaux en rade de Brest, ce qui
+semblait lui assurer un séjour de deux ans dans son pays. Marie, sa
+femme, s'était installée près de lui dans le faubourg de Recouvrance, en
+attendant cette petite maison de Toulven, qui montait de terre
+lentement, avec de gros murs bien épais et bien solides, à la mode
+d'autrefois. Elle avait accueilli mon retour imprévu comme une
+bénédiction du ciel; car ma présence à Brest, auprès d'eux, allait la
+rassurer beaucoup.
+
+Yves devenu très sage, et, comme cela, tout de suite, sans qu'on sût
+quelle circonstance décisive l'avait ainsi changé, on avait peine à y
+croire! Et Marie me confirmait ce bonheur très timidement; elle en
+parlait comme de ces choses instables, fugitives, qu'on a peur de faire
+s'envoler rien qu'en les exprimant par des mots.
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+
+Un jour, le démon de l'alcool revint passer sur leur route. Yves rentra
+avec ce mauvais regard trouble dont Marie avait peur.
+
+C'était un dimanche d'octobre. Il arrivait du bord, où on l'avait mis
+aux fers, disait-il; et il s'était échappé parce que c'était injuste.
+Il semblait très exaspéré; son tricot bleu était déchiré et sa chemise
+ouverte.
+
+Elle essayait de lui parler bien doucement, de le calmer. C'était
+précisément une belle journée de dimanche; il faisait un de ces temps
+rares d'arrière-automne qui ont une mélancolie paisible et exquise, qui
+sont comme un dernier repos du soleil avant l'hiver. Elle s'était
+habillée dans sa belle robe et sa collerette brodée, elle avait fait la
+grande toilette du petit Pierre, comptant qu'ils iraient tous les trois
+se promener ensemble à ce beau soleil doux. Dans la rue, des couples de
+gens du peuple passaient, endimanchés, s'en allant sur les routes et
+dans les bois comme au printemps.
+
+...Mais non, rien n'y faisait; Yves avait prononcé l'affreuse phrase de
+brute qu'elle connaissait si bien: «Je m'en vais retrouver mes amis.»
+C'était fini!
+
+Alors, sentant sa pauvre tête s'en aller de douleur, elle avait voulu
+tenter un moyen extrême: pendant qu'il regardait dans la rue, elle avait
+fermé la porte à double tour et caché la clef dans son corsage. Mais
+lui, qui avait compris ce qu'elle venait de faire, se mit à dire, la
+tête baissée, les yeux sombres:
+
+«Ouvre!... ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!»
+
+Il essaya de secouer cette porte sur ses ferrures; quelque chose le
+retenait encore de la briser,--ce qu'il eût pu faire sans peine. Et
+puis, non, il voulait que sa femme, qui l'avait fermée, vînt elle-même
+la lui ouvrir.
+
+Et il tournait dans cette chambre, avec son air de grand fauve,
+répétant:
+
+«Ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!»
+
+Les bruits joyeux du dimanche montaient dans la rue. Les femmes à grande
+coiffe passaient au bras de leurs maris ou de leurs amants. Le beau
+soleil d'automne les éclairait de sa lumière tranquille.
+
+Il frappait du pied et répétait cela à voix très basse:
+
+«Ouvre!... je te dis de m'ouvrir!»
+
+C'était la première fois qu'elle essayait de le retenir par force, et
+elle voyait que cela réussissait mal, et elle avait étrangement peur.
+Sans le regarder, elle s'était jetée à genoux dans un coin et disait des
+prières, tout haut et très vite, comme une insensée. Il lui semblait
+qu'elle touchait à un moment terrible, que ce qui allait arriver serait
+plus affreux que toutes les choses d'avant. Et petit Pierre, debout,
+ouvrait tout grands ses yeux profonds, ayant peur lui aussi, mais ne
+comprenant pas.
+
+«Non, tu ne veux pas m'ouvrir?... Oh! mais je l'arracherai alors! Tu vas
+voir!»
+
+Une secousse ébranla le plancher, puis on entendit un grand bruit sourd,
+horrible. Yves venait de tomber de tout son haut. La poignée par
+laquelle il avait voulu prendre cette porte lui était restée dans la
+main, arrachée, et alors, lui, avait été jeté à la renverse sur son
+fils, dont la petite tête avait porté, dans la cheminée, contre l'angle
+d'un chenet de fer....
+
+Ah! Ce fut un changement brusque. Marie ne priait plus; elle s'était
+levée, les yeux dilatés et farouches, pour ôter son petit Pierre des
+mains d'Yves, qui voulait le relever. Il était tombé sans crier, ce
+petit enfant, tout saisi d'être blessé par son père; le sang coulait de
+son front et il ne disait rien. Marie, le tenant serré contre sa
+poitrine, prit la clef dans son corsage, ouvrit d'une main et poussa la
+porte toute grande.. Yves la regardait, effrayé à son tour;--elle
+s'était reculée et lui criait:
+
+«Va-t'en! va-t'en! va-t'en!»
+
+Pauvre Yves,--voilà qu'il hésitait à passer! Il cherchait à mieux
+comprendre. Cette porte qu'on lui ouvrait maintenant, il n'en voulait
+plus; il avait le sentiment vague que ce seuil allait être quelque chose
+de funeste à franchir. Et puis ce sang qu'il voyait sur la figure de son
+fils et sur sa petite collerette.... Oui, il cherchait à mieux
+comprendre, à s'approcher d'eux. Il passait sa main sur ses tempes,
+sentant qu'il était ivre, faisant un grand effort pour démêler ce qui
+était arrivé.... Mon Dieu, non! Il ne pouvait pas; il ne comprenait
+plus.... L'alcool, ses amis qui l'attendaient en bas, c'était tout.
+
+Elle, lui répétait toujours, en serrant son fils contre sa poitrine:
+
+«Va-t'en!... mais va-t'en!»
+
+Alors, tournant sur lui-même, il prit l'escalier et s'en alla....
+
+
+
+
+LXXIX
+
+
+«Tiens! C'est vous, Kermadec?
+
+--Oui, monsieur Kerjean.
+
+--Et, en bordée, je parie?
+
+--Oui, Monsieur Kerjean.»
+
+En effet, cela se voyait à sa tenue.
+
+«Eh bien, je croyais que vous étiez marié, Yves? C'est quelqu'un de
+Paimpol, le grand Lisbatz, je crois, qui m'avait conté que vous étiez
+père de famille.»
+
+Yves secoua ses épaules d'un mouvement d'insouciance méchante, et dit:
+
+«S'il vous manquait du monde, Monsieur Kerjean,.... Ça m'irait, à moi,
+de partir à votre bord.»
+
+Ce n'était pas la première fois que ce capitaine Kerjean enrôlait des
+déserteurs. Il comprit. Il savait comment on les prend et ensuite
+comment on les mène. Son navire, la _Belle-Rose_, qui naviguait sous un
+pavillon d'Amérique, partait le lendemain pour la Californie. Yves lui
+convenait; c'était une acquisition excellente pour un équipage comme le
+sien.
+
+Ils s'isolèrent tous deux pour ébaucher, à voix basse, leur traité
+d'alliance.
+
+Cela se passait au port de commerce, le matin du second jour, après sa
+fuite de chez lui.
+
+La veille, il avait été à Recouvrance, en rasant les murs, pour tâcher
+d'avoir des nouvelles de son petit Pierre. De loin, il l'avait aperçu,
+qui regardait passer le monde à la fenêtre, avec un petit bandeau sur
+son front. Alors il était revenu sur ses pas, suffisamment rassuré,
+dans son égarement d'ivresse qui durait encore; il était revenu sur ses
+pas pour «aller retrouver ses amis».
+
+Ce matin-là, il s'était réveillé au jour, sous un hangar du quai où ses
+_amis_ l'avaient couché. L'ivresse était cette fois passée, bien
+complètement passée. Il faisait toujours ce même beau temps d'octobre,
+frais et pur; les choses avaient leurs aspects habituels, comme si de
+rien n'était, et d'abord il songea avec attendrissement à son fils et à
+Marie, prêt à se lever pour aller les retrouver là-bas et leur demander
+pardon. Il lui fallut un moment pour se rappeler tout, et se dire que
+c'était fini, qu'il était perdu....
+
+Retourner près d'eux, maintenant?--Oh! non, jamais,--quelle honte!
+
+D'ailleurs, s'être échappé du bord étant puni de fers, et avoir ensuite
+couru bordée trois jours, tout cela ne pouvait plus se racheter. Prendre
+encore ces mêmes résolutions, reprises vingt fois, faire encore ces
+mêmes promesses, dire encore ces mêmes mots de repentir... oh! non!
+assez! Il en avait un mauvais sourire de pitié et de dégoût.
+
+Et puis sa femme lui avait dit: «Va-t'en!» il s'en souvenait bien, de
+son regard de haine, en lui montrant la porte. Il avait beau l'avoir
+mille fois mérité, il ne lui pardonnerait jamais cela, lui, habitué à
+être le seigneur et le maître. Elle l'avait chassé; c'était bien, il
+était parti, il suivrait sa destinée, elle ne le reverrait plus....
+
+Cette rechute aussi lui était plus répugnante, après cette bonne période
+de paix honnête, pendant laquelle il avait entrevu et compris une vie
+plus haute; ce retour de misère lui paraissait quelque chose de décisif
+et de fatal. À ce moment, il s'aperçut qu'il était couvert de
+poussière, de boue, de souillures immondes, et il commença de
+s'épousseter, en redressant sa tête, qui s'animait peu à peu, à ce
+réveil, d'une expression dure et dédaigneuse.
+
+Être tombé comme une brute sur son fils et avoir meurtri ce pauvre petit
+front!... Il se faisait tout à coup à lui-même l'effet d'un misérable
+bien repoussant.
+
+Il brisait entre ses mains les planches d'une caisse qui traînait là
+près de lui, et, à demi-voix, après un coup d'oeil instinctif pour
+s'assurer qu'il était seul, il se disait, avec une espèce de rire
+moqueur, d'odieuses injures de matelot.
+
+Maintenant il était debout avec un air fier et méchant.
+
+Déserter!... Si quelque navire pouvait l'emmener tout de suite!... Cela
+devait se trouver sur les quais; justement il y en avait beaucoup ce
+jour-là. Oh! oui! à n'importe quel prix, déserter, pour ne plus
+reparaître!
+
+Sa décision venait d'être prise avec une volonté implacable. Il marchait
+vers les navires, cambré, la tête haute, l'entêtement breton dans ses
+yeux à demi fermés, dans ses sourcils froncés.
+
+Il se disait: «Je ne vaux rien, je le sais, je le savais, ils auraient
+dû me laisser tous. J'ai essayé ce que j'ai pu, mais je suis fait ainsi
+et ce n'est pas ma faute.»
+
+Et il avait raison peut-être: _ce n'était pas sa faute_. À cet instant,
+il était irresponsable; il cédait à des influences lointaines et
+mystérieuses qui lui venaient de son sang; il subissait la loi
+d'hérédité de toute une famille, de toute une race.
+
+
+
+
+LXXX
+
+
+À deux heures, le même jour, après marché conclu, Yves ayant acheté des
+hardes de marin du commerce et changé de costume clandestinement dans un
+cabaret du quai, monta à bord de la _Belle-Rose_.
+
+Il se mit à faire le tour de ce bateau, qui était mal tenu, qui avait
+des aspects de rudesse sauvage, mais qu'on sentait souple et fort,
+taillé pour la course et les hasards de mer.
+
+Auprès des navires de l'état, celui-ci semblait petit, court, et surtout
+vide: un air abandonné, presque personne à bord; même au mouillage,
+cette espèce de solitude serrait le coeur. Trois ou quatre forbans
+étaient là, qui rôdaient sur le pont; ils composaient tout l'équipage et
+ils allaient devenir, pour des années peut-être, les seuls compagnons
+d'Yves.
+
+Ils commencèrent par se dévisager, les uns les autres, avant de se
+parler.
+
+Tout le jour, dura ce même beau temps tiède et tranquille, cette sorte
+d'été mélancolique d'arrière-saison qui portait au recueillement.
+Maintenant le calme se faisait pour Yves sur l'irrévocable de sa
+décision.
+
+On lui montra sa petite armoire, mais il n'avait presque rien à y
+mettre. Il se lava à grande eau fraîche, s'ajusta mieux, avec une
+certaine coquetterie, dans son costume nouveau; ce n'était plus cette
+livrée de l'état qui lui avait souvent paru lourde; il se sentait libre,
+affranchi de tous ses liens passés, presque autant que par la mort. Il
+essayait de jouir de son indépendance.
+
+Le lendemain matin, à la marée, la _Belle-Rose_ devait partir. Yves
+flairait le large, la vie de mer qui allait recommencer, à la façon
+nouvelle longtemps désirée. Il y avait des années que cette idée de
+déserter l'obsédait d'une manière, et, à présent, c'était une chose
+accomplie. Cela le relevait à ses propres yeux, d'avoir pris ce parti,
+cela le grandissait de se sentir hors la loi, il n'avait plus honte de
+se représenter devant sa femme, à présent qu'il était déserteur, et il
+se disait qu'il aurait le courage d'y aller ce soir, avant de partir, au
+moins pour lui porter l'argent qu'il avait reçu.
+
+À certains moments, quand la figure de son petit Pierre repassait devant
+ses yeux, son coeur se déchirait affreusement; ce navire, silencieux et
+vide, lui faisait l'effet d'une bière où il serait venu tout vivant
+s'ensevelir lui-même, sa gorge s'étranglait; un flot de larmes voulait
+monter, mais il le comprimait à temps, avec sa volonté dure, en pensant
+à autre chose; vite il se mettait à parler à ses amis nouveaux. Ils
+causaient de la façon de manoeuvrer avec si peu de monde, ou du jeu de
+ces grosses poulies qu'on avait multipliées partout pour remplacer les
+bras des hommes et qui, à son avis, alourdissaient beaucoup le gréement
+de la _Belle-Rose_.
+
+Le soir, quand la nuit fut tombée, il alla à Recouvrance et monta sans
+bruit jusqu'à sa porte.
+
+Il écouta d'abord avant d'ouvrir; on n'entendait rien. Il entra
+timidement.
+
+Une lampe était allumée sur la table. Son fils était tout seul, endormi.
+Il se pencha sur sa corbeille d'osier, qui sentait le nid de petit
+oiseau, et appuya la bouche tout doucement sur la sienne pour sentir
+encore une fois sa petite respiration douce, et puis il s'assit près de
+lui et resta tranquille, afin d'avoir repris une figure calme quand sa
+femme rentrerait.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+
+Derrière lui, Marie était montée en tremblant; elle l'avait vu venir.
+
+Depuis deux jours, elle avait eu le temps d'envisager en face tous les
+aspects de malheur.
+
+Elle n'avait pas voulu aller interroger les autres marins, comme font
+les pauvres femmes des coureurs de bordée, pour apprendre d'eux si Yves
+était rentré à son bord. Elle ne savait rien de lui, et elle attendait,
+se tenant prête à tout.
+
+Peut-être qu'il ne reviendrait pas; elle s'y était préparée comme au
+reste, et s'étonnait d'y songer avec tant de sang froid. Dans ce cas,
+ses projets étaient faits; elle ne retournerait pas dans ce Toulven, de
+peur de revoir leur petite maison commencée, de peur aussi d'entendre
+chaque jour maudire le nom de son mari chez ses parents, qui la
+recueilleraient. Non, là-bas, dans le pays de Goëlo, il y avait une
+vieille femme qui ressemblait à Yves et dont les traits prenaient tout à
+coup pour elle une douceur très grande. C'est à sa porte qu'elle irait
+frapper. Celle-là serait indulgente pour lui, puisqu'elle était sa mère.
+Elles pourraient parler sans haine de l'absent; elles vivraient là, les
+deux abandonnées, ensemble, et veilleraient sur le petit Pierre,
+réunissant leurs efforts pour le garder, ce dernier, pour qu'au moins
+il ne fût pas marin.
+
+Et puis il lui semblait que, si, un jour, dans bien des années
+peut-être, Yves, déserteur, voulait se rapprocher des siens, ce serait
+là, dans ce petit coin de terre, à Plouherzel, qu'il reviendrait. Elle
+avait fait, la nuit d'avant, l'étrange rêve d'un retour d'Yves: cela se
+passait très loin, dans les années à venir, et elle-même était déjà
+vieille. Yves arrivait dans sa chaumière de Plouherzel, le soir, vieux
+lui aussi, changé, misérable; il lui demandait pardon. Derrière lui
+étaient entrés Goulven et Gildas, ses frères, et _un autre Yves_, plus
+grand qu'eux tous, qui avait les cheveux tout blancs et qui traînait à
+ses jambes de longues franges de goémon. La vieille mère les accueillait
+de son visage dur. Elle demandait avec une voix très sombre:
+
+«Comment se fait-il qu'ils soient tous ici? Mon mari pourtant a dû
+mourir en mer, il y a déjà plus de soixante ans.... Goulven est en
+Amérique,.... Gildas dans son trou de cimetière.... Comment se fait-il
+qu'ils soient tous ici?»
+
+Alors Marie s'était réveillée de frayeur, comprenant qu'elle était
+entourée de morts.
+
+Mais, ce soir, Yves était revenu vivant et jeune; elle avait reconnu
+dans l'obscurité de la rue sa taille droite et son pas souple. À l'idée
+qu'elle allait le revoir et être fixé sur son sort, tout son courage et
+tout ses projets l'avaient abandonnée. Elle tremblait de plus en plus en
+montant cet escalier.... Peut-être bien qu'il avait simplement passé ces
+deux journées à bord et qu'il revenait comme de coutume, et que tout
+s'arrangerait encore une fois. Elle s'arrêtait sur ces marches pour
+demander à Dieu que ce fût vrai, dans une prière rapide.
+
+Quand elle ouvrit la porte, il était bien là, dans leur chambre, assis
+auprès du berceau et regardant son fils endormi.
+
+Lui, pauvre petit Pierre, dormait d'un bon sommeil paisible, ayant
+encore son bandeau sur le front, là où le chenet de fer l'avait blessé.
+
+Dès qu'elle fut entrée, pâle, son coeur battant à grandes secousses qui
+lui faisaient mal, elle vit tout de suite qu'Yves n'avait pas bu
+d'alcool: il avait levé les yeux sur elle et son regard était clair, et
+puis il les avait baissés vite et restait penché sur son fils.
+
+«A-t-il eu beaucoup de mal?» demanda-t-il à demi-voix, lentement, avec
+une tranquillité qui étonnait et qui faisait peur.
+
+«Non, j'ai été chercher le médecin pour le panser. Il a dit que ça ne
+laisserait pas de marque. Il n'a pas du tout pleuré.»
+
+Ils se tenaient là, muets l'un devant l'autre, lui toujours assis près
+de ce petit berceau, elle debout, blanche et tremblante. Ils ne s'en
+voulaient plus; ils s'aimaient peut-être; mais maintenant l'irréparable
+était accompli, et c'était trop tard. Elle regardait ce costume qu'elle
+ne lui avait jamais vu: un tricot de laine noir et un bonnet de drap.
+Pourquoi ces habits? Et ce paquet, près de lui, par terre, d'où sortait
+un bout de col bleu? Il semblait renfermer ses effets de matelot,
+quittés à tout jamais, comme si le vrai Yves était mort.
+
+Elle osa demander:
+
+«L'autre jour, tu es rentré à bord?
+
+--Non!»
+
+Encore un silence. Elle sentait l'angoisse qui venait plus forte.
+
+«Depuis trois jours, Yves, tu n'es pas rentré?
+
+--Non!»
+
+Alors elle n'osa plus parler, ayant peur de comprendre la chose
+terrible; voulant retenir les minutes, même ces minutes qui étaient
+faites d'incertitude et d'angoisse, parce qu'il était encore là, lui,
+devant elle, peut-être pour la dernière fois.
+
+À la fin, la question poignante sortit de ses lèvres:
+
+«Que comptes-tu faire, alors?»
+
+Et lui, à voix basse, simplement, avec cette tranquillité des
+résolutions implacables, laissa tomber ce mot lourd:
+
+«Déserter!»
+
+Déserter!... Oui, c'était bien ce qu'elle avait deviné depuis quelques
+secondes, en voyant ce costume changé, ce petit paquet d'effets de
+matelot soigneusement pliés dans un mouchoir.
+
+Elle s'était reculée, sous le poids de ce mot, s'appuyant derrière elle
+au mur avec ses mains, la gorge étranglée. Déserteur! Yves! perdu! Dans
+sa tête repassait l'image de Goulven, son frère, et des mers lointaines
+d'où les marins ne reviennent plus. Et, comme elle sentait son
+impuissance contre cette volonté qui l'écrasait, elle restait là,
+anéantie.
+
+Yves s'était mis à lui parler, très doucement, avec son calme sombre lui
+montrant le petit paquet d'effets qu'il avait apporté:
+
+«Tiens, ma pauvre Marie, demain, quand mon navire sera parti, tu
+renverras cela d'abord, tu m'entends bien. On ne sait pas!... Si on me
+reprenait.... C'est toujours plus grave, emporter les effets de l'état!
+Et puis voilà d'abord les avances qu'on m'a données.... Vous retournerez
+à Toulven.... Oh! Je t'enverrai de l'argent de là-bas, tout ce que je
+gagnerai; tu comprends, il ne m'en faudra plus beaucoup à moi. Nous ne
+nous reverrons plus, mais tu ne seras pas trop malheureuse.... Tant que
+je vivrai.»
+
+Elle voulait l'entourer avec ses bras, le tenir de toutes ses forces,
+lutter, s'accrocher à lui quand il s'en irait, se faire plutôt traîner
+jusque dans les escaliers, jusque dans la rue.... Mais non, quelque
+chose la clouait sur place: d'abord la conscience que tout serait
+inutile, et puis une dignité, là, devant leur fils endormi.... Et elle
+restait contre ce mur, sans un mouvement.
+
+Il avait posé deux cents francs en grosses pièces d'argent sur leur
+table, près de lui. C'étaient ses avances, tout ce qui lui restait, ses
+pauvres effets payés. Il la regardait maintenant d'un regard profond,
+très doux, et il secouait avec sa manche de laine des larmes qui
+venaient de couler sur ses joues.
+
+Mais c'était tout ce qu'il avait à lui dire. Et, à présent, c'était la
+minute suprême, c'était fini.
+
+Il se pencha encore une dernière fois sur son fils, puis il redressa sa
+haute taille et se leva pour partir.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+
+...La mer de Corail!--C'est aux antipodes de notre vieux monde.--Rien
+que le bleu immense.--Autour du navire qui file doucement, l'infini bleu
+déploie son cercle parfait. L'étendue brille et miroite sous le soleil
+éternel.
+
+Yves est là, seul, porté très haut dans l'air, par quelque chose qui
+oscille légèrement;--il passe, dans sa hune.
+
+Il regarde, sans voir, le cercle sans limite; il est comme fatigué
+d'espace et de lumière. Ses yeux atones s'arrêtent au hasard, car,
+partout, tout est pareil.
+
+Partout, tout est pareil.... C'est la grande splendeur inconsciente et
+aveugle des choses que les hommes croient faites pour eux. À la surface
+des eaux courent des souffles vivifiants que personne ne respire; la
+chaleur et la lumière sont répandues sans mesure; toutes les sources de
+la vie sont ouvertes sur les solitudes silencieuses de la mer et les
+font étrangement resplendir.
+
+...L'étendue brille et miroite sous le soleil éternel. Le grand
+flamboiement de midi tombe dans le désert bleu comme une magnificence
+inutile et perdue. Maintenant, Yves croit distinguer là-bas une traînée
+moins bleue, et il y concentre son attention, égarée tout à l'heure dans
+la monotonie étincelante et tranquille; c'est sans doute la mer qui
+s'émiette là sur des blancheurs de corail, qui brise sur des îles
+inconnues, à fleur d'eau, qu'aucune carte n'a jamais indiquées.
+
+...Comme c'est loin, la Bretagne!--et les chemins verts de Toulven!--et
+son fils!...
+
+Yves est sorti de sa rêverie et il regarde, la main étendue au-dessus de
+ses yeux, cette lointaine traînée qui blanchit toujours.
+
+...Il n'a pas l'air d'un déserteur, car il porte encore le grand col
+bleu des matelots. Maintenant, il a très bien vu ces brisants et ce
+corail, et, en se penchant un peu dans le vide, il crie pour ceux qui
+sont en bas: «Des récifs par bâbord!»
+
+...Non, Yves n'a pas déserté, car le navire qui le porte est le
+_Primauguet_, de la marine de guerre.
+
+Il n'a pas déserté, car il est toujours auprès de moi, et, quand il a
+annoncé de là-haut l'approche de ces récifs, c'est moi qui monte le
+trouver dans sa hune, pour les reconnaître avec lui.
+
+À Brest, ce mauvais jour où il avait voulu nous quitter, je l'avais vu
+passer, en déserteur, portant ses effets de matelot si bien pliés dans
+un mouchoir, et je l'avais suivi de loin jusqu'à Recouvrance. J'avais
+laissé monter Marie, puis j'étais monté, moi aussi, après eux, et, en
+sortant, il m'avait trouvé là, en travers de sa porte, lui barrant le
+passage avec mes bras étendus,--comme jadis à Toulven. Seulement, cette
+fois, il ne s'agissait plus d'arrêter un caprice d'enfant, mais
+d'engager une lutte suprême avec lui.
+
+Elle avait été longue et cruelle, cette lutte, et je m'étais senti bien
+près de perdre courage, de l'abandonner à la destinée sombre qui
+l'emportait. Et puis elle s'était terminée brusquement par de bonnes
+larmes qu'il avait versées, des larmes qui avaient besoin de couler
+depuis deux jours,--et qui ne pouvaient pas, tant ses yeux étaient durs
+à ce genre de faiblesse.--Alors on lui avait mis sur ses genoux son
+petit Pierre, qui venait de se réveiller; il ne lui en voulait pas du
+tout, lui, le petit Pierre, il lui avait tout de suite passé les bras
+autour du cou. Et Yves avait fini par me dire:
+
+«Eh bien, oui, frère, je ferai tout ce que vous me direz de faire. Mais,
+n'importe comment, vous voyez bien qu'à présent, je suis perdu...»
+
+C'était très grave, en effet, et je ne savais plus moi-même quel parti
+prendre:--une espèce de rébellion, s'être esquivé du bord étant déjà
+puni des fers, et trois jours d'absence! J'avais été sur le point de
+leur dire, après les avoir fait s'embrasser: «Désertez tous les deux,
+tous les trois, mes chers amis; car il est bien tard à présent pour
+mieux faire: qu'Yves s'en aille sur sa _Belle-Rose_, et vous vous
+rejoindrez en Amérique.»
+
+Mais non, c'était trop affreux cela, abandonner à jamais la terre
+bretonne, et la petite maison de Toulven, et les pauvres vieux parents!
+
+Alors, en tremblant un peu de ma responsabilité, j'avais pris la
+décision contraire: rendre le soir même les avances touchées, dégager
+Yves des mains de ce capitaine Kerjean, et, dès le lendemain matin,
+aussitôt le port ouvert, le remettre à la justice maritime. Des jours
+pénibles avaient suivi, jours de démarches et d'attente, et enfin, avec
+beaucoup de bienveillance, la chose avait été ainsi réglée: un mois de
+fers et six mois de suspension de son grade de quartier-maître, avec
+retour à la paye de simple matelot.
+
+Voilà comment mon pauvre Yves, reparti avec moi sur ce _Primauguet_, se
+retrouvait dans la hune, encore gabier comme devant, et faisant son rude
+métier d'autrefois.
+
+Debout tous les deux sur la vergue de misaine, le corps penché en dehors
+dans le vide, mettant une main au-dessus de nos yeux, et, de l'autre,
+nous tenant à des cordages, nous regardions ensemble, au fond des
+resplendissantes solitudes bleues, ces brisants qui blanchissaient
+toujours; leur bruissement continu était comme un son lointain d'orgues
+d'église au milieu du silence de la mer.
+
+C'était bien une grande île de corail qu'aucun navigateur n'avait encore
+relevée, elle était montée lentement des profondeurs d'en dessous;
+pendant des siècles et des siècles, elle avait poussé avec patience ses
+rameaux de pierre; elle n'était encore qu'une immense couronne d'écume
+blanche faisant, au milieu des plus grands calmes de la mer, un bruit de
+chose vivante, une sorte de mugissement mystérieux et éternel.
+
+Partout ailleurs, l'étendue bleue était uniforme, saine, profonde,
+infinie; on pouvait continuer la route.
+
+«Tu as gagné _la double_, frère», dis-je à Yves.
+
+Je voulais dire: la double ration de vin au dîner de l'équipage. À bord,
+cette _double_ est toujours la récompense des matelots qui ont annoncé
+les premiers une terre ou un danger,--de ceux encore qui ont pris un rat
+sans l'aide des pièges,--ou bien qui ont su s'habiller plus coquettement
+que les autres à l'inspection du dimanche.
+
+Yves sourit, mais comme quelqu'un qui retrouve tout à coup un souvenir
+triste:
+
+«Vus savez bien qu'à présent, le vin et moi.... Oh! mais ça ne fait
+rien, il faut me la faire donner, les gabiers de mon plat la boiront
+toujours...»
+
+En effet, depuis qu'une fois il avait renversé son petit Pierre sur les
+chenets de la cheminée, là-bas, à Brest, il buvait de l'eau. Il avait
+juré cela sur cette chère petite tête blessée, et c'était le premier
+serment solennel de sa vie.
+
+Nous causions là tous deux, dans le bon air pur et vierge, au milieu des
+voiles légèrement tendues, bien blanches sous le soleil, quand un coup
+de sifflet partit d'en bas, un coup de sifflet très particulier, qui
+voulait dire, en langage de bord: «On demande le chef de la hune de
+misaine; qu'il descende bien vite!»
+
+C'était Yves, le chef de la hune de misaine; il descendit quatre à
+quatre pour voir ce qu'on lui voulait.--Le commandant en second le
+demandait chez lui;--et, moi, je savais bien pourquoi.
+
+Dans ces mers si lointaines et si tranquilles où nous naviguions, les
+matelots se trouvaient tous un peu brouillés avec les saisons, avec les
+mois, avec les jours; la notion des durées se perdait pour eux dans la
+monotonie du temps.
+
+En effet, l'été, l'hiver, on n'en a plus conscience; on ne les sait
+plus, car les climats sont changés. Même les choses de la nature ne
+viennent plus les indiquer; c'est toujours l'eau infinie, toujours les
+planches, et, au printemps, rien ne verdit.
+
+Yves avait repris sans peine son existence d'autrefois, ses habitudes de
+gabier, sa vie de la hune, à peine vêtu, au vent et au soleil, avec son
+couteau et son _amarrage_. Il n'avait plus compté ses jours parce qu'ils
+étaient tous pareils, confondus par la régularité des quarts, par
+l'alternance d'un soleil toujours chaud avec des nuits toujours pures.
+Il avait accepté ce temps d'exil sans le mesurer.
+
+Mais c'était aujourd'hui même que ses six mois de punition expiraient,
+et le commandant avait à lui dire de reprendre ses galons, son sifflet
+d'argent et son autorité de quartier-maître. Il le lui dit même
+amicalement, avec une poignée de main; car Yves, tant qu'avait duré sa
+peine, s'était montré exemplaire de conduite et de courage, et jamais
+hune n'avait été tenue comme la sienne.
+
+Yves revint me trouver avec une bonne figure heureuse:
+
+«Pourquoi ne m'aviez-vous pas dit que c'était aujourd'hui?»
+
+On lui avait promis que, s'il continuait, sa punition serait même
+bientôt oubliée.--Décidément ce serment qu'il avait fait sur la tête
+meurtrie de son petit Pierre, à la fin de la soirée terrible, lui
+réussissait au delà de son espoir....
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+
+L'après-midi du même jour, Yves est dans ma chambre, qui se dépêche, qui
+se dépêche avant la nuit de remettre des galons sur ses manches,
+toujours drôle, avec son grand air de forban, quand il est occupé à
+coudre.
+
+Ils ne sont plus très beaux, ses pauvres vêtements, ils ont beaucoup
+servi. C'est qu'il n'était pas riche en quittant Brest, avec cette
+réduction de paye; et, pour ne pas entamer son _décompte_, il n'a pas
+voulu prendre trop d'effets au _magasin_. Mais ils sont si propres, les
+petites pièces sont si bien mises les unes sur les autres, à chaque
+coude, à chaque bas de manche, que cela peut très bien passer. Ces
+galons neufs leur donnent même un certain lustre de jeunesse.
+D'ailleurs, Yves a bonne tournure avec n'importe quoi; et puis, comme
+on est très peu vêtu à bord, en ne les mettant que rarement, ils
+pourront certainement finir la campagne. Quant à de l'argent, Yves n'en
+a pas; il en oublie même l'usage et la valeur, comme il arrive souvent
+aux marins,--car il _délègue_ à sa femme, à Brest, _sa solde et ses
+chevrons_, tout ce qu'il gagne.
+
+La nuit venue, son ouvrage est achevé; il le plie avec soin, et balaye
+ensuite les petits bouts de fil qu'il a pu faire tomber dans ma chambre.
+Puis il s'informe très exactement du mois et de la date, allume une
+bougie et se met à écrire.
+
+«En mer, à bord du _Primauguet_, 23 avril 1882.
+
+»Chère épouse, «je t'écris ces quelques mots à l'avance aujourd'hui,
+dans la chambre de M. Pierre. Je les mettrai à la poste le mois
+prochain, quand nous toucherons aux îles Hawaï (un pays.... Je suis sûr,
+que tu ne sais pas trop où il se trouve).
+
+»C'est pour te dire que j'ai repris mes galons aujourd'hui, et que tu
+peux être tranquille, ils ne repartiront plus; je les ai _cousus
+solides_ à présent.
+
+»Chère épouse, cela me prouve pourtant qu'il n'y a que juste six mois
+passés depuis notre départ, et alors nous ne sommes pas encore près de
+nous revoir.--Pour moi, j'aurais pourtant déjà très hâte d'aller faire
+un tour à Toulven, pour te donner la main à installer notre maison; et
+encore, ce n'est pas tout à fait pour cela, tu penses, mais c'est
+surtout pour rester quelque temps avec toi, et voir notre petit Pierre
+courir un peu. Il faudra bien qu'on me donne une grande permission
+quand nous reviendrons, au moins quinze ou vingt jours; peut-être même
+que je n'aurai pas assez avec vingt, et que je demanderai jusqu'à
+trente.
+
+»Chère Marie, je te dirai pourtant que je suis très heureux à bord,
+surtout d'avoir pu repartir pour ces mers-ci avec M. Pierre; c'était ce
+que je demandais depuis bien longtemps. C'est une si belle campagne, et
+puis tout à fait économique, pour moi qui ai bien besoin de ramasser
+beaucoup d'argent comme tu sais. Peut-être que je serai proposé pour
+_second_ avant de débarquer, vu que je suis très bien avec tous les
+officiers.
+
+»J'ai aussi à t'apprendre que les poissons volants...»
+
+Crac!... Sur le pont, on siffle: _En haut tout le monde!_ pour le ris de
+chasse; Yves se sauve; et jamais personne n'a su la fin de cette
+histoire de poissons.
+
+Il a conservé avec sa femme sa manière enfantine d'être et d'écrire.
+Avec moi, c'est changé, et il est devenu un nouvel Yves, plus compliqué
+et plus raffiné que celui d'autrefois.
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+
+La nuit qui suit est claire et délicieuse. Nous allons tout doucement,
+dans la Mer De Corail, par une petite brise tiède, avançant avec
+précaution, de peur de rencontrer les îles blanches, écoutant le
+silence, de peur d'entendre bruire les récifs.
+
+De minuit à quatre heures du matin, le temps du quart se passe à veiller
+au milieu de ces grandes paix étranges des eaux australes.
+
+Tout est d'un bleu vert, d'un _bleu nuit_, d'une couleur de profondeur;
+la lune, qui se tient d'abord très haut, jette sur la mer des petits
+reflets qui dansent, comme si partout, sur les immenses plaines vides,
+des mains mystérieuses agitaient sans bruit des milliers de petits
+miroirs.
+
+Les demi-heures s'en vont l'une après l'autre, tranquilles, la brise
+égale, les voiles très légèrement tendues. Les matelots de quart, en
+vêtements de toile, dorment à plat pont, par rangées, couchés sur le
+même côté tous, emboîtés les uns dans les autres, comme des séries de
+momies blanches.
+
+À chaque demi-heure, on tressaille en entendant la cloche qui vibre; et
+alors deux voix viennent de l'avant du navire, chantant d'une après
+l'autre, sur une sorte de rythme lent: «Ouvre l'oeil au bossoir....
+Tribord!» dit l'une. «Ouvre l'oeil au bossoir.... Bâbord!» répond
+l'autre. On est surpris par ce bruit, qui paraît une clameur effrayante
+dans tout ce silence, et puis les vibrations des voix et de la cloche
+tombent, et on n'entend plus rien.
+
+Cependant la lune s'abaisse lentement, et sa lumière bleue se ternit;
+maintenant elle est plus près des eaux et y dessine une grande lueur
+allongée qui traîne.
+
+Elle devient plus jaune, éclairant à peine, comme une lampe qui meurt.
+
+Lentement elle se met à grandir, à grandir, démesurée, et puis elle
+devient rouge, se déforme, s'enfonce, étrange, effrayante. On ne sait
+plus ce qu'on voit: à l'horizon, c'est un grand feu terne, sanglant.
+C'est trop grand pour être la lune, et puis maintenant des choses
+lointaines se dessinent devant en grandes ombres noires: des tours
+colossales, des montagnes éboulées, des palais, des Babels!
+
+On sent comme un voile de ténèbres s'appesantir sur les sens; la notion
+du réel est perdue. Il vous vient comme l'impression de cités
+apocalyptiques, de nuées lourdes de sang, de malédictions suspendues.
+C'est la conception des épouvantes gigantesques, des anéantissements
+chaotiques, des fins de monde....
+
+Une minute de sommeil intérieur qui vient de passer, malgré toute
+volonté; un rêve de dormeur debout qui s'est envolé très vite.
+
+Mirage!... À présent, c'est fini, et la lune est couchée. Il n'y avait
+rien là-bas que la mer infinie, et les vapeurs errantes, annonçant
+l'approche du matin; maintenant que la lune n'est plus derrière, on ne
+les distingue même pas. Tout vient de s'évanouir, et on retrouve la
+nuit, la vraie nuit, toujours pure et tranquille.
+
+Ils sont bien loin de nous, ces pays de l'apocalypse; car nous sommes
+dans la Mer De Corail, sur l'autre face du monde, et il n'y a rien ici
+que le cercle immense, le miroir illimité des eaux....
+
+Un timonier est allé regarder l'heure à la montre. Par déférence pour
+la lune, il doit noter, sur ce grand registre toujours ouvert, qui est
+le _journal du bord_, l'instant très précis auquel elle s'est couchée.
+
+Puis il revient pour me dire:
+
+«Capitaine, il est l'heure de _réveiller au quart_.»
+
+Déjà! Déjà finies mes quatre heures de nuit,--et l'officier de relève
+qui va bientôt paraître.
+
+Je commande:
+
+«Chefs et chargeurs à réveiller au quart!»
+
+Alors, quelques-uns de ceux qui dormaient à plat pont comme des momies
+blanches se lèvent en éveillent quelques autres; ils partent toute une
+bande, et descendent. Et puis on entend en bas, dans le faux pont, une
+vingtaine de voix chanter l'une après l'autre,--en cascade comme on fait
+pour _frère Jacques_,--une sorte d'air très ancien, qui est joyeux et
+moqueur.
+
+Ils chantent:
+
+«As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout, debout,
+debout!... As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout,
+debout, debout!...»
+
+Ils vont et viennent, courbés sous les hamacs suspendus, et, en passant,
+secouent les dormeurs à grands coups d'épaule.
+
+Après, je commande, inexorable:
+
+«En haut, les tribordais, à l'appel!»
+
+Et ils montent, demi-nus; il y en a qui bâillent, d'autres qui
+s'étirent, qui trébuchent. Ils se rangent par groupes à leur poste,
+pendant qu'un homme, avec un fanal, les regardant sous le nez, les
+compte. Les autres, qui dormaient sur le pont, vont aller en bas se
+coucher à leur place.
+
+Yves est monté, lui aussi, avec ces tribordais qu'on vient de réveiller.
+Je reconnais bien son coup de sifflet, que je n'avais plus entendu
+depuis une année. Et puis je reconnais sa voix, qui résonne et commande
+pour la première fois sur le pont du _Primauguet_.
+
+Alors je l'appelle très officiellement par son titre, qu'on vient de lui
+rendre: «Maître de quart!»
+
+C'était seulement pour lui donner une poignée de main, lui souhaiter
+bienvenue et bonne fin de nuit avant de m'en aller dormir.
+
+
+
+
+LXXXV
+
+
+«Hale le bout à bord, Goulven!»
+
+C'était dans un accostage difficile. Je venais, avec un canot du
+_Primauguet_, aborder un bâtiment baleinier d'allures suspectes, qui ne
+portait aucun pavillon.
+
+Dans l'océan austral, toujours; auprès de l'île Tonga-Tabou, du côté du
+vent.--Le _Primauguet_, lui, était mouillé dans une baie de l'île, en
+dedans de la ligne des récifs, à l'abri du corail. L'autre, le
+baleinier, s'était tenu au large, presque en pleine mer, comme pour
+rester prêt à fuir, et la houle était forte autour de lui.
+
+On m'envoyait en corvée pour le reconnaître, pour l'_arraisonner_, comme
+on dit dans notre métier.
+
+«Hale à bord, Goulven! hale!»
+
+Je levai la tête vers l'homme qui s'appelait Goulven; c'était lui qui,
+du haut du navire équivoque, tenait l'amarre qu'on venait de me lancer.
+Et je fus saisi de cette figure, de ce regard déjà connu; c'était un
+autre Yves, moins jeune, encore plus basané et plus athlétique
+peut-être,--les traits plus durs, ayant plus souffert;--mais il avait
+tellement ses yeux, son regard, que c'était comme un dédoublement de
+lui-même qui m'impressionnait.
+
+Quelquefois j'avais pensé, en effet, que nous pourrions le rencontrer,
+ce frère Goulven, sur quelqu'un de ces baleiniers que nous trouvions, de
+loin en loin, dans les mouillages du Grand-Océan, et que nous
+_arraisonnions_ quand ils avaient mauvais air.
+
+J'allai à lui d'abord, sans m'inquiéter du capitaine, qui était un
+énorme Américain, à tête de pirate, avec une longue barbe épaisse comme
+le goémon. J'entrais là comme en pays conquis, et les convenances
+m'importaient peu.
+
+«C'est vous, Goulven Kermadec?»
+
+Et déjà je m'avançais en lui tendant la main, tant j'en étais sûr. Mais
+lui blanchit sous son hâle brun, et recula. Il avait peur.
+
+Et, par un mouvement sauvage, je le vis qui rassemblait ses poings,
+raidissait ses muscles, comme pour résister quand même, dans une lutte
+désespérée.
+
+Pauvre Goulven! Cette surprise de m'entendre dire son nom,--et puis mon
+uniforme,--et les seize matelots armés qui m'accompagnaient! Il avait
+cru que je venais, au nom de la loi française, pour le reprendre, et il
+était comme Yves, s'exaspérant devant la force.
+
+Il fallut un moment pour l'apprivoiser; et puis, quand il sut que son
+_petit frère_ était devenu le mien, et qu'il était là, sur le navire de
+guerre, il me demanda pardon de sa peur avec ce même bon sourire que je
+connaissais déjà chez Yves.
+
+L'équipage avait singulière mine. Le navire lui-même avait les allures
+et la tenue d'un bandit. Tout léché, éraillé par la mer, depuis trois
+ans qu'il errait dans les houles du Grand-Océan sans avoir touché aucune
+terre civilisée,--mais solide encore, et taillé pour la route. Dans ses
+haubans, depuis le bas jusqu'en haut, à chaque enfléchure, pendaient
+des fanons de baleine pareils à de longues franges noires; on eût dit
+qu'il avait passé sous l'eau et s'était couvert d'une chevelure
+d'algues.
+
+En dedans, il était chargé des graisses et des huiles des corps de
+toutes ces grosses bêtes qu'il avait chassées. Il y en avait pour une
+fortune, et le capitaine comptait bientôt retourner en Amérique, en
+Californie, où était son port.
+
+Un équipage mêlé: deux Français, deux Américains, trois Espagnols, un
+Allemand, un mousse indien, et un Chinois pour la cuisine. Plus une
+_chola_ du Pérou,--à demi nue comme les hommes,--qui était la femme du
+capitaine, et qui allaitait un enfant de deux mois conçu et né sur la
+mer.
+
+Le logement de cette famille, à l'arrière, avait des murailles de chêne
+épaisses comme des remparts, et des portes bardées de fer. Au dedans,
+c'était un arsenal de revolvers, et de coups-de-poing, et de casse-tête.
+Les précautions étaient prises; on pouvait, en cas de besoin, tenir là
+un siège contre tout l'équipage.
+
+D'ailleurs, des papiers en règle. On n'avait pas hissé de pavillon parce
+qu'on n'en avait plus; les cafards avaient mangé le dernier, dont on me
+fit voir les lambeaux en s'excusant; il était bien aux couleurs
+d'Amérique, rayé blanc et rouge, avec le _yak_ étoilé. Rien à dire;
+c'était, en somme, correct.
+
+...Goulven me demandait si je connaissais Plouherzel; et alors je lui
+contais que j'avais dormi une nuit sous le toit de sa vieille mère.
+
+«Et vous, dis-je, n'y reviendrez-vous jamais?»
+
+Il souffrait encore, et très cruellement, à ce souvenir; je le voyais
+bien.
+
+«C'est trop tard à présent. Il y aurait ma punition à faire à l'état, et
+je suis marié en Californie, j'ai deux enfants à Sacramento.
+
+--Voulez-vous venir avec moi voir Yves?
+
+--Venir avec vous?» répéta-t-il bas, d'une voix sombre, comme très
+étonné de ce que je lui proposais. «Venir avec vous?... mais vous savez
+bien... que je suis déserteur, moi?»
+
+À ce moment, il était tellement Yves, il avait dit cela tellement comme
+lui, qu'il me fit mal.
+
+Après tout, je comprenais ses craintes d'homme libre et jaloux de sa
+liberté; je respectais ses terreurs de la terre française,--car c'est
+une terre française que le pont d'un navire de guerre;--à bord du
+_Primauguet_, on était en droit de le reprendre, c'était la loi.
+
+«Au moins, dis-je, avez-vous envie de le voir?
+
+--Si j'ai envie de le voir!... mon pauvre petit Yves!
+
+--Allons, c'est bien, je vous l'amènerai. Quand il viendra, je vous
+demande seulement de lui conseiller d'être sage. Vous me comprenez....
+Goulven?»
+
+Ce fut lui alors qui me prit la main, et la serra dans les siennes.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+
+J'avais accepté de dîner le lendemain chez ce capitaine baleinier. Nous
+nous étions convenus à merveille. Il n'avait rien de la manière des
+hommes policés, mais il n'était nullement banal. Et puis, surtout,
+c'était le seul moyen pour moi d'amener Yves à son bord.
+
+Je m'attendais un peu le lendemain matin, au jour, à trouver le
+baleinier disparu, envolé pendant la nuit comme un oiseau sauvage. Mais
+non, on le voyait là-bas à son poste, au large, avec toutes ses franges
+noires dans ses haubans, se détachant sur le grand miroir circulaire des
+eaux, qui étaient ce jour-là immobiles, et lourdes, et polies, comme des
+coulées d'argent.
+
+C'était sérieux, cette invitation, et on m'attendait. Par précaution, le
+commandant avait voulu que les canotiers qui me mèneraient fussent armés
+et restassent là, tout le temps avec moi. Justement cela tombait à
+merveille pour Yves, et je le pris comme patron.
+
+
+
+
+LXXXVII
+
+
+Le capitaine me reçoit à la coupée, en tenue assez correcte de Yankee;
+la _chola_, transformée, porte une robe en soie rose, avec un collier
+magnifique en perles des îles Pomotou; j'admire combien elle est belle
+et combien sa taille est parfaite.
+
+Nous voici dans le logis aux étonnantes murailles bardées de fer. Il y
+fait sombre et lourd; mais, par les petites fenêtres épaisses, on voit
+resplendir des choses qui semblent enchantées: une mer d'un bleu laiteux
+et d'un poli de turquoise, une île lointaine, d'un violet rose d'iris,
+et de tout petits nuages orangés flottant dans un profond ciel d'or
+vert.
+
+Après, quand on a détourné ses yeux de ces petites fenêtres ouvertes,
+de ces contemplations de lumière, on retrouve plus étrange le logis bas,
+irrégulier sous ses énormes solives, avec son arsenal de revolvers, de
+coups-de-poing, de lanières et de fouets.
+
+On mange à ce dîner des conserves de San-Francisco, des fruits exquis de
+l'île Tonga-Tabou, des _aiguilles_, qui sont de petits poissons fins des
+mers chaudes; on boit des vins de France, du _pisco_ péruvien et des
+liqueurs anglaises.
+
+Le Chinois qui nous sert en robe de soie d'un violet d'évêque, et porte
+des souliers à hautes semelles de papier. La _chola_ chante une
+_zamacuéca_ du Chili, en pinçant sur sa _diguhela_ une sorte
+d'accompagnement qui semble le dandinement monotone d'une mule au trot.
+Les portes de la forteresse sont grandes ouvertes. Grâce à la présence
+de mes seize hommes armés, règnent une sécurité, une intimité paisible,
+qui sont vraiment fort touchantes.
+
+À l'avant, les hommes du _Primauguet_ boivent et chantent avec les
+baleiniers. C'est fête partout. Et je vois de loin Yves et Goulven, qui
+ne boivent pas, eux, mais qui font les cent pas en causant. Goulven, le
+plus grand, a passé son bras sur les épaules de son frère, qui le tient,
+lui, autour de la taille; isolés tous deux au milieu des autres, ils se
+promènent en se parlant à voix basse.
+
+Les verres se vident partout dans des toasts bizarres. Le capitaine, qui
+d'abord ressemblait à la statue impassible d'un dieu marin ou d'un
+fleuve, s'anime, rit d'un rire puissant qui fait trembler tout son
+corps; sa bouche s'ouvre comme celle d'un cétacé, et le voilà qui dit en
+anglais des choses étranges, qui s'oublie avec moi dans des confidences
+à le faire pendre; la conversation tourne en douce causerie de
+pirate....
+
+La _chola_ rentrée dans sa cabine, on fait venir un matelot tatoué,
+qu'on déshabille au dessert. C'est pour me montrer ce tatouage, qui
+représente une chasse au renard.
+
+Cela part du cou: des cavaliers, des chiens, qui galopent, descendent en
+spirale autour du torse.--Vous ne voyez pas encore le renard? Me demanda
+le capitaine avec son plus joyeux rire.
+
+Cela va être si drôle, paraît-il, la découverte de ce renard, qu'il en
+est pâmé d'avance. Et il fait tourner l'homme, déjà ivre, plusieurs fois
+sur lui-même pour suivre cette chasse qui descend toujours. Aux environs
+des reins, cela se corse, et on prévoit que cela va finir.
+
+«Eh! le voilà, le renard!» crie le capitaine à tête de fleuve, au comble
+de sa gaieté de sauvage, en se renversant, pâmé d'aise et de rire.
+
+La bête poursuivie se remisait dans son terrier; on n'en voyait que la
+moitié. Et c'était la grande surprise finale. On invita ce matelot à
+toaster avec nous, pour sa peine de s'être fait voir.
+
+Il était temps d'aller prendre sur le pont un peu d'air pur, l'air frais
+et délicieux du soir. La mer, toujours aussi immobile et lourde, luisait
+au loin, reflétait de dernières lueurs du côté de l'ouest. Maintenant
+les hommes dansaient, au son d'une flûte qui jouait un air de gigue.
+
+En dansant, les baleiniers nous jetaient de côté des regards de chats,
+moitié timidité curieuse, moitié dédain farouche. Ils avaient de ces
+jeux de physionomie que les coureurs de mer ont gardés de l'homme
+primitif; des gestes drôles à propos de tout, une mimique excessive,
+comme les animaux à l'état libre. Tantôt ils se renversaient en arrière,
+tout cambrés; tantôt, à force de souplesse naturelle et par habitude de
+ruse, ils s'écrasaient, en enflant le dos, comme font les grands félins
+quand ils marchent à la lumière du jour. Et ils tournaient tous, au son
+de la petite musique flûtée, du petit turlututu sautillant et enfantin;
+très sérieux, faisant les beaux danseurs, avec des poses gracieuses de
+bras et des ronds de jambes.
+
+Mais Yves et Goulven se promenaient toujours enlacés. Ils se hâtaient
+pour tout ce qu'ils avaient encore à se dire, ils pressaient leur
+entretien dernier et suprême, comprenant que j'allais partir. Ils
+s'étaient vus une fois, quinze ans auparavant, alors qu'Yves était petit
+encore, pendant cette journée que Goulven était venu passer à
+Plouherzel, en se cachant comme un banni. Et sans doute ils ne se
+retrouveraient jamais plus.
+
+On vit tout à coup de ces danseurs qui se tenaient par la taille, se
+jeter à terre, toujours serrés l'un à l'autre, et puis se débattre,
+râler, pris d'une rage subite; ils cherchaient à s'enfoncer leur couteau
+dans la poitrine, et le sang faisait déjà sur les planches ses marques
+rouges.
+
+Le capitaine à tête de fleuve les sépara en les cinglant tous deux avec
+une lanière en cuir d'hippopotame.
+
+«_No matter,_ dit-il; _they are drunk!_» (ce n'est rien, ils sont
+ivres!)
+
+Il était temps de partir. Goulven et Yves s'embrassèrent, et je vis que
+Goulven pleurait.
+
+Comme nous revenions sur la mer tranquille, les premières étoiles
+australes s'allumant en haut, Yves me parlait de son frère:
+
+«Il n'est pas trop heureux. Pourtant il ne gagne pas mal d'argent, et il
+a une petite maison en Californie, où il espère revenir. Mais voilà,
+c'est le mal du pays qui le tue.»
+
+...Ce capitaine m'avait juré de venir le lendemain avec sa _chola_ dîner
+à mon bord. Mais, pendant la nuit, le baleinier prit le large,
+s'évanouit dans l'immensité vide; nous ne le vîmes plus.
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+
+«Vous êtes venue toucher votre _délègue_ aussi, Madame Quémeneur?
+
+--Et vous aussi donc, Madame Kerdoncuff?
+
+--Où est-ce qu'il navigue aussi, votre mari, Madame Quémeneur?
+
+--En Chine, Madame Kerdoncuff, dessus le _Kerguelen_.
+
+--Et le mien aussi donc, Madame Quémeneur; il navigue là-bas, dessus la
+_Vénus_.»
+
+C'est dans la rue des Voûtes, à Brest, sous la pluie fine, que cela se
+chante à deux voix fausses, dans des tonalités surprenantes.
+
+Cette rue des Voûtes est toute pleine de femmes qui attendent là depuis
+le matin, à la porte d'une laide bâtisse en granit: la _Caisse des gens
+de mer_. Femmes de Brest, que la pluie ne rebute plus, elles causent
+aigrement les pieds dans l'eau, pressées contre les murs de la ruelle
+triste, sous le brouillard gris.
+
+C'est le premier jour du trimestre. Elles font queue pour être payées,
+et il était temps! L'argent manquait dans tous ces logis noirs de la
+grande ville.
+
+Femmes dont les maris naviguent au loin, elles vont toucher leur
+_délègue_ (lisez: délégation), la solde que ces marins leur abandonnent.
+
+Après, elles iront la boire. Il y a, en face, un cabaret qui est venu
+s'établir là tout exprès. C'est: _À la mère de famille_, chez Madame
+Pétavin. Dans Brest, on l'appelle: _le cabaret de la délègue_. Madame
+Quémeneur, le visage plat comme un carlin, les mâchoires massives, le
+ventre en avant, porte un waterproof et un bonnet de tulle noir avec des
+coques bleues.
+
+Madame Kerdoncuff, malsaine, verdâtre, un aspect de mouche à viande,
+montre une figure chafouine sous un chapeau orné de deux roses avec leur
+feuillage.
+
+À mesure que l'heure approche, la foule des ivrognesses augmente. La
+caisse est assiégée, il y a des contestations aux portes. Le guichet va
+s'ouvrir.
+
+Et Marie, la femme d'Yves, est là aussi, dans cette promiscuité immonde,
+tenant le petit Pierre par la main. Un peu timide, se sentant triste,
+ayant une vague frayeur de toutes ces femmes, elle laisse passer les
+plus pressées, et se tient contre le mur, du côté où la pluie ne donne
+pas.
+
+«Entrez donc, ma petite dame, au lieu de faire mouiller comme cela ce
+joli petit garçon.»
+
+C'est Madame Pétavin qui vient d'apparaître sur sa porte, très
+souriante:
+
+«Faut-il vous servir quelque chose? Un peu de doux?
+
+--Oh! Merci, madame, je ne bois pas», répond Marie, qui, voyant le
+cabaret encore vide, est entrée tout de même, de peur de faire enrhumer
+son petit Pierre. «Mais si je vous gêne, madame...»
+
+Assurément non, elle ne gênait pas du tout Madame Pétavin, qui avait
+l'âme bonne et qui la fit asseoir.
+
+Voici Madame Quémeneur et Madame Kerdoncuff, les premières payées, qui
+entrent, ferment leur parapluie, et prennent place.
+
+«Madame! Madame! Mettez un _quart_ dans deux verres aussi donc!»
+
+Inutile de dire un quart de quoi: c'est d'eau-de-vie très raide qu'il
+s'agit.
+
+Ces dames causent:
+
+«Et alors, qu'est-ce qu'il fait votre mari sur le _Kerguelen_, Madame
+Quémeneur?
+
+--Il est chef d'hune, Madame Kerdoncuff.
+
+--Et le mien aussi donc, il est chef d'hune, Madame Quémeneur! Eh! Les
+femmes de chef peuvent bien trinquer ensemble.... Alors, à la vôtre,
+Victoire-Yvonne!»
+
+Ces dames s'appellent déjà par leur petit nom. Les verres se vident.
+
+Marie tourne vers elles son regard clair, les dévisageant tout à coup
+avec une grande curiosité, comme on fait pour les bêtes de ménagerie. Et
+puis elle a envie de s'en aller. Mais, dans la rue, la pluie tombe fort,
+et, devant la porte de la caisse, il y a encore bien du monde.
+
+«À la vôtre, Victoire-Yvonne!
+
+--À la vôtre, Françoise!»
+
+Allons, le litre y passera.
+
+Ces dames se racontent leurs petites affaires: C'est dur tout de même
+pour joindre les deux bouts! Mais tant pis! Le boulanger, lui, d'abord,
+pourra bien attendre le trimestre prochain. Le boucher, eh bien, on lui
+donnera un acompte. Aujourd'hui, un jour de paye, comment ne pas
+s'égayer un peu?
+
+«Moi encore», dit Madame Kerdoncuff, avec un sourire de coquetterie
+plein de sous-entendus, «je ne suis pas trop malheureuse, parce que,
+voyez-vous, j'ai un _vétéran_ que je loge en garni, qui est
+quartier-maître dans le port.»
+
+C'est compris. Même sourire sur le visage de Madame Quémeneur.
+
+«C'est comme moi, j'ai un fourrier... À la tienne, Françoise! (Ces dames
+se tutoient.) Il est polisson, mon fourrier, si tu savais!...»
+
+Et le chapitre des confidences intimes est ouvert.
+
+Marie Kermadec se lève. A-t-elle bien entendu? Beaucoup de ces mots lui
+sont inconnus, assurément, mais le sens en est transparent et le geste
+vient à l'appui. Est-ce qu'il y a vraiment des femmes qui peuvent dire
+des choses pareilles? Et elle sort, sans se retourner, sans dire merci,
+rouge, sentant tout le sang qui lui est monté aux joues.
+
+«As-tu vu celle-là, la mouche qui l'a piquée?
+
+--Dame, vous savez, c'est de la campagne; ça porte encore la coiffe de
+Bannalec, ça n'a pas d'usage.
+
+--À la tienne, Victoire-Yvonne!»
+
+Le cabaret se remplit. À la porte, les parapluies se ferment, les vieux
+waterproofs se secouent; toutes ces dames entrent, les litres circulent.
+
+Et, au logis, il y a des petits qui piaulent avec des voix de chacal en
+détresse; des enfants hâves qui crient le froid ou la faim.--Tant pis, à
+la tienne, Françoise, c'est jour de paye!
+
+...Quand Marie fut dehors, elle aperçut un groupe de femmes en grande
+coiffe qui étaient restées à l'écart pour laisser passer la presse des
+effrontées; vite elle vint prendre place parmi elles afin de se
+retrouver en honnête compagnie. Il y avait là de bonnes vieilles mères
+des villages qui étaient venues pour toucher la délégation de leurs
+enfants, et qui se tenaient sous leur parapluie de coton, avec de ces
+figures dignes, pincées, que se font les paysannes à la ville.
+
+En attendant son tour, elle lia connaissance avec une vieille de
+Kermézeau qui lui conta l'histoire de son fils, un canonnier de
+l'_Astrée_. Il paraît que, dans sa première jeunesse, il avait fait des
+tours comme Yves, et puis il était devenu tout à fait rangé en prenant
+de l'âge; il ne fallait jamais désespérer des marins....
+
+C'est égal, dans son indignation contre ces femmes de Brest, Marie
+venait de prendre un grand parti: s'en retourner à Toulven, coûte que
+coûte, et dès demain si c'était possible.
+
+Aussitôt rentrée au logis, elle se mit à écrire une longue lettre à Yves
+pour lui motiver sa décision. Il est vrai, le loyer de Recouvrance
+courrait encore pendant trois mois et la petite maison de Toulven ne
+serait pas finie de longtemps; mais elle rattraperait tout cela à force
+de travail et d'économie; elle se mettrait à repasser _pour le monde_, à
+tuyauter les grandes collerettes du pays, un ouvrage difficile, qu'elle
+savait parfaitement réussir au moyen d'un jeu de roseaux très fins.
+
+Ensuite elle raconta dans sa lettre toutes les nouvelles choses que
+petit Pierre savait dire et faire; elle y mit, en termes très naïfs, sa
+grande tendresse pour l'absent; elle y attacha une mèche de cheveux,
+coupés sur une certaine petite tête brune très remuante; et puis enferma
+la tout dans une enveloppe de papier mince et écrivit dessus:
+
+ À Monsieur Kermadec, Yves,
+ chef d'hune à bord du _Primauguet_ dans les mers du sud,
+ aux soins du consul de France à Panama,
+ pour envoyer à la suite du navire.
+
+Pauvre petite lettre! Qui sait? Elle arrivera peut-être. Ça n'est pas
+impossible, ça s'est vu. Dans cinq mois, dans dix mois, toute salie et
+couverte de cachets américains; elle arrivera peut-être fidèlement, pour
+porter à Yves l'amour profond de sa femme et les cheveux bruns de son
+fils.
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+ Mai 1882...
+
+
+Ce soir-là, dans les solitudes australes, le vent s'était mis à gémir.
+Dans tout cet immense mouvant où habitait le _Primauguet_, on voyait
+courir l'une après l'autre les longues lames bleu sombre. La brise était
+humide, et donnait froid.
+
+En bas, dans le faux pont, Le Hir, l'idiot, se dépêchait, avant la
+nuit, de coudre un cadavre dans des morceaux de toile grise qui étaient
+des débris de voiles.
+
+Yves et Barrada, debout, le surveillaient avec horreur. Ils étaient
+obligés de se tenir tout près de lui, dans une très petite chambre
+mortuaire qu'on avait faite avec d'autres voiles tendues et dont un
+canonnier gardait l'entrée, le sabre d'abordage au poing.
+
+C'était Barazère qu'on cousait dans ces toiles grises. Il venait de
+mourir d'un mal pris jadis à Alger,--une nuit de plaisir.... Plusieurs
+fois on l'avait cru guéri; mais le poison incurable restait dans son
+sang, reparaissait toujours et à la fin l'avait vaincu. Les derniers
+jours, il était couvert de plaies hideuses, et ses amis ne
+l'approchaient plus.
+
+C'était Le Hir qui le cousait, tous les autres ayant refusé, par peur de
+son mal. Lui avait accepté à cause de deux _quarts_ de vin qu'on lui
+avait promis.
+
+Le roulis le remuait, le gênait dans sa besogne, lui dérangeait son
+cadavre, et il s'impatientait dans l'attente de ce vin qu'il allait
+boire. D'abord les pieds; on lui avait recommandé de les bien serrer, à
+cause du boulet qu'on y attache pour faire couler le mort. Ensuite il
+cousait en remontant le long des jambes; on ne voyait déjà plus le
+corps, enveloppé dans plusieurs doubles de toile dure; rien que la tête
+pâle, reposée dans la mort, et restée très belle avec un sourire
+tranquille. Et puis rudement, par un geste de brute, Le Hir ramena
+dessus un pan de la toile grise, et ce visage fut voilé à jamais.
+
+Il avait de vieux parents, ce Barazère, qui l'attendaient dans un
+village de France.
+
+Quand ce fut fini, Yves et Barrada sortirent de la chambre mortuaire,
+poussant Le Hir devant eux par les épaules, afin de le conduire à la
+poulaine et de lui faire laver les mains avant de le laisser boire.
+
+Ils avaient échangé sans doute leurs idées sur la mort, car Barrada en
+sortant disait avec son accent bordelais:
+
+«Ah! ouatte! Les hommes, vois-tu, c'est comme le bêtes: on en fait
+d'autres, mais ceux qui sont crevés...»
+
+Et il finit par cette espèce de rire à lui, qui sonnait creux et profond
+comme un rugissement.
+
+Dans sa bouche, ce n'était pas une phrase impie; seulement il ne savait
+pas mieux dire.
+
+Ils avaient même le coeur très serré tous les deux, ils regrettaient
+Barazère. À présent, ce mal qui leur avait fait peur était enfermé,
+oublié; dans leur souvenir, celui qui était mort se dégageait de cette
+impureté finale, s'ennoblissait tout à coup; et ils le revoyaient comme
+au temps de sa force, ils s'attendrissaient en pensant à lui.
+
+
+
+
+XC
+
+ Il y a rien d'faraud
+ Comme un matelot
+ Qu'a lavé sa peau
+ Dans cinq ou six eaux...
+
+
+Le lendemain matin, au lever du soleil. La brise était restée fraîche et
+vive. Le _Primauguet_ filait très vite et se secouait dans sa course,
+avec ce déhanchement souple et vigoureux des grands coureurs. Sur
+l'avant du navire, les hommes de la bordée de quart faisaient en
+chantant leur première toilette. Nus, semblables à des antiques avec
+leurs bras forts, ils se lavaient à grande eau froide; ils plongeaient
+de la tête et des épaules dans les bailles, couvraient leur poitrine
+d'une mousse blanche de savon, et puis s'associaient deux à deux,
+naïvement, pour se mieux frotter le dos.
+
+Tout à coup ils se rappelèrent le mort, et leur chanson gaie s'arrêta.
+D'ailleurs, ils venaient de voir les hommes de l'autre bordée qui
+montaient au commandement de l'officier de quart, et se rangeaient en
+ordre sur l'arrière, comme pour les inspections. Ils devinaient pourquoi
+et ils s'approchèrent tous.
+
+Une grande planche toute neuve était posée en travers sur les
+bastingages, débordant, faisant bascule au-dessus de la mer; et on
+venait d'apporter d'en bas une chose sinistre qui semblait très lourde,
+une gaine de toile grise qui accusait une forme humaine....
+
+Quand Barazère fut couché sur la grande planche neuve, en porte-à-faux
+au-dessus des lames pleines d'écume, tous les bonnets des marins
+s'abaissèrent pour un salut suprême; un timonier récita une prière, des
+mains firent des signes de croix,--et puis, à mon commandement, la
+planche bascula et on entendit le bruit sourd d'un grand remous dans les
+eaux.
+
+Le _Primauguet_ continuait de courir, et le corps de Barazère était
+tombé dans ce gouffre, immense en profondeur et en étendue, qui est le
+Grand-Océan.
+
+Alors, tout bas, comme un reproche, je répétai à Yves qui était près de
+moi, la phrase de la veille:
+
+«Les hommes, c'est comme les bêtes: on en fait d'autres, mais....
+
+--Oh! répondit-il, ce n'est pas moi qui ai dit cela; c'est lui.»
+(_Lui_--c'est-à-dire Barrada,--l'entendit et tourna la tête vers nous.
+Il pleurait à chaudes larmes.)
+
+Cependant on regardait derrière avec inquiétude, dans le sillage: c'est
+qu'il arrive, quand le requin est là, qu'une tache de sang remonte à la
+surface de la mer.
+
+Mais non, rien ne reparut; il était descendu en paix dans les
+profondeurs d'en dessous.
+
+Descente infinie, d'abord rapide comme une chute; puis lente, lente,
+alanguie peu à peu dans les couches de plus en plus denses. Mystérieux
+voyage de plusieurs lieues dans des abîmes inconnus; où le soleil qui
+s'obscurcit paraît semblable à une lune blême, puis verdit, tremble,
+s'efface. Et alors l'obscurité éternelle commence; les eaux montent,
+montent, s'entassent au-dessus de la tête du voyageur mort comme une
+marée de déluge qui s'élèverait jusqu'aux astres.
+
+Mais, en bas, le cadavre tombé a perdu son horreur; la matière n'est
+jamais immonde d'une façon absolue. Dans l'obscurité, les bêtes
+invisibles des eaux profondes vont venir l'entourer; les madrépores
+mystérieux vont pousser sur lui leurs branches, le manger très lentement
+avec les mille petites bouches de leurs fleurs vivantes.
+
+Cette sépulture des marins n'est plus violable par aucune main humaine.
+Celui qui est descendu dormir si bas est plus mort qu'aucun autre mort;
+jamais rien de lui ne remontera; jamais il ne se mêlera plus à cette
+vieille poussière d'hommes qui, à la surface, se cherche et se recombine
+toujours dans un éternel effort pour revivre. Il appartient à la vie
+d'en dessous; il va passer dans les plantes de pierre qui n'ont pas de
+couleur, dans les bêtes lentes qui sont sans forme et sans yeux....
+
+
+
+
+XCI
+
+
+Le soir de l'immersion de Barazère, Yves avait amené son ami Jean
+Barrada dans ma chambre avec lui. Ils restaient maintenant les derniers
+de toute l'ancienne bande: Kerboul, Le Hello, dormaient depuis longtemps
+au fond de la mer, descendus, eux aussi, en pleine jeunesse; les autres,
+partis pour naviguer au commerce, ou rentrés dans leurs villages; tous
+dispersés.
+
+C'étaient de très anciens amis, Yves et ce Barrada. À terre, quand ils
+étaient réunis, ils ne faisait pas bon se mettre en travers de leurs
+fantaisies.
+
+Je les vois encore tous deux assis devant moi, de moitié sur la même
+chaise à cause de l'exiguïté du logis, se tenant d'une main par habitude
+de _rouler_, et me regardant avec leurs yeux attentifs. C'est que
+j'essayais de leur démontrer ce soir-là que _les hommes ce n'était pas
+comme les bêtes_, de leur parler du mystérieux après.... Et eux, ayant
+cette mort toute fraîche dans la mémoire, m'écoutaient surpris,
+captivés, au milieu de cette tranquillité très particulière des soirs où
+la mer se calme, tranquillité qui prédispose à comprendre
+l'incompréhensible.
+
+Vieux raisonnements ressassés d'école que je leur développais et qui
+pouvaient impressionner encore leurs têtes jeunes.... C'était peut-être
+très bête, ce cours d'immortalité; mais cela ne leur faisait aucun mal,
+au contraire.
+
+
+
+
+XCII
+
+
+Ces mers où se tenait le _Primauguet_ étaient presque toujours du même
+bleu de lapis; c'était la région des alizés et du beau temps qui ne
+finit pas.
+
+Quelquefois, pour aller d'un groupe d'îles à un autre, il nous fallait
+franchir l'équateur, passer par les grandes immobilités, les splendeurs
+mornes.
+
+Et, après, quand l'alizé vivifiant reprenait dans un hémisphère ou dans
+l'autre, quand le _Primauguet_ réveillé se remettait à courir, alors on
+sentait mieux, par contraste, le charme d'aller vite, le charme d'être
+sur cette grande chose inclinée, frémissante, qui semblait vivre et qui
+vous obéissait, alerte et souple, en filant toujours.
+
+Quand nous courions vers l'est, c'était au plus près du vent, dans ces
+régions d'alizés; alors le _Primauguet_ se lançait contre les lames
+régulières et moutonnées des tropiques pendant des jours entiers, sans
+se lasser, avec les mêmes petits trémoussements joyeux de poisson qui
+s'amuse. Ensuite, quand nous revenions sur nos pas, vent arrière, tout
+couverts de voiles, déployant toute notre large envergure blanche, notre
+marche, toujours aussi rapide, devenait si facile, si glissante, que
+nous ne nous sentions plus filer; nous étions comme soulevés par une
+espèce de vol, et notre allure était comme un planement d'oiseau.
+
+Pour les matelots, les jours continuaient à se ressembler beaucoup.
+
+Chaque matin, c'était d'abord un délire de propreté qui les prenait dès
+le branle-bas. À peine réveillés, on les voyait sauter, courir pour
+commencer au plus vite le grand lavage. Tout nus, avec un bonnet à
+pompon, ou bien habillés d'un _tricot de combat_ (qui est une petite
+pièce tricotée pour le cou, à peu près comme une bavette de nouveau-né),
+ils se dépêchaient de tout inonder. Des jets de pompe, des seaux d'eau
+lancés à tour de bras. Ils se dépêchaient, s'en jetant dans les jambes,
+dans le dos, tout éclaboussés, tout ruisselants, chavirant tout pour
+tout laver; ensuite, usant le pont, déjà très blanc, avec du sable, des
+frottes, des grattes, pour le blanchir encore.
+
+On les interrompait pour les envoyer sur les vergues faire quelque
+manoeuvre du matin, larguer le ris de chasse ou rectifier la voilure;
+alors ils se vêtaient à la hâte, par convenance, avant de monter, et
+exécutaient vite cette manoeuvre commandée, pressés de revenir en bas
+s'amuser dans l'eau.
+
+À ce métier, les bras se faisaient forts et les poitrines bombées; il
+arrivait même que les pieds, par habitude de grimper nus, devenaient un
+peu prenants, comme ceux des singes.
+
+Vers huit heures, ce lavage devait finir, à un certain roulement de
+tambour. Alors, pendant que l'ardent soleil séchait très vite toutes ces
+choses qu'ils avaient mouillées, eux commençaient à fourbir; les
+cuivres, les ferrures, même les simples boucles, devaient briller clair
+comme des miroirs. Chacun se mettait à la petite poulie, au petit objet,
+dont la toilette lui était particulièrement confiée, et le polissait
+avec sollicitude, se reculant de temps en temps d'un air entendu pour
+voir si ça reluisait, si ça faisait bien. Et, autour de ces grands
+enfants, le monde, c'était toujours et toujours le cercle bleu,
+l'inexorable cercle bleu, la solitude resplendissante, profonde, qui ne
+finissait pas, où rien ne changeait et où rien ne passait.
+
+Rien ne passait que les bandes étourdies des poissons-volants aux
+allures de flèche, si rapides qu'on n'apercevait que des luisants
+d'ailes, et c'était tout. Il y en avait de plusieurs sortes: d'abord les
+gros, qui étaient couleur d'acier bleui, et puis de plus petits et de
+plus rares qui semblaient avoir des nuances de mauve et de pivoine; on
+était surpris par leur vol rose, et, quand on voulait les regarder,
+c'était trop tard; un petit coin de l'eau crépitait encore et étincelait
+de soleil comme sous une grêle de balles; c'était là qu'ils avaient fait
+leur plongeon, mais ils n'y étaient plus.
+
+Quelquefois une frégate--grand oiseau mystérieux qui est toujours
+seul--traversait à une excessive hauteur les espaces de l'air, filant
+droit avec ses ailes minces et sa queue en ciseaux, se hâtant comme si
+elle avait un but. Alors les matelots se montraient le voyageur étrange,
+le suivaient des yeux tant qu'il restait visible, et son passage était
+consigné sur le journal du bord.
+
+Mais des navires, jamais; elles sont trop grandes, ces mers australes;
+on ne s'y rencontre pas.
+
+Une fois, on avait trouvé une petite île océanienne entourée d'une
+blanche ceinture de corail. Des femmes qui habitaient là s'étaient
+approchées dans des pirogues, et le commandant les avait laissées monter
+à bord, devinant pourquoi elles étaient venues. Elles avaient toutes des
+tailles admirables, des yeux très sauvages à peine ouverts entre des
+cils trop lourds; des dents très blanches, que leur rire montrait
+jusqu'au fond. Sur leur peau, couleur de cuivre rouge, des tatouages
+très compliqués ressemblaient à des réseaux de dentelles bleues.
+
+Leur passage avait rompu pour un jour cette continence que les matelots
+gardaient. Et puis l'île, à peine entrevue, s'était enfuie avec sa plage
+blanche et ses palmes vertes, toute petite au milieu du grand désert des
+eaux, et on n'y avait plus pensé.
+
+On ne s'ennuyait pas du tout à bord. Les journées étaient très
+suffisamment remplies par des travaux ou des distractions.
+
+À certaines heures, à certains jours fixés d'avance, par le _tableau du
+service à la mer_, on permettait aux matelots d'ouvrir les sacs de toile
+où leurs trousseaux étaient renfermés (cela s'appelait: _aller aux
+sacs_). Alors ils étalaient toutes leurs petites affaires, qui étaient
+pliées là dedans avec un soin comique et le pont du _Primauguet_
+ressemblait tout à coup à un bazar. Ils ouvraient leurs boîtes à coudre,
+disposaient des petites pièces très artistement taillées pour réparer
+leurs vêtements, que le jeu continuel et la force des muscles usaient
+vite; il y avait des marins qui se mettaient nus pour raccommoder
+gravement leur chemise; d'autres, qui repassaient leurs grands cols par
+des procédés extraordinaires (en se tenant longtemps assis dessus);
+d'autres, qui prenaient dans leur boîte à écrire de pauvres petits
+papiers jaunis, fanés, portant les timbres de différents recoins perdus
+du pays breton ou du pays basque, et se mettaient à lire: c'étaient des
+lettres des mères, des soeurs, des fiancées, qui habitaient dans les
+villages de là-bas.
+
+Et ensuite, à un coup de sifflet roulé, très spécial, qui signifiait:
+«Ramassez les sacs!» tout cela disparaissait comme par enchantement,
+replié, resserré, redescendu à fond de cale, dans les casiers numérotés
+que les terribles sergents d'armes venaient fermer avec des chaînettes
+de fer.
+
+En les regardant, on aurait pu se tromper à leurs airs patients et
+sages, si on ne les eût pas mieux connus; en les voyant si absorbés dans
+ces occupations de petites filles, dans ces déballages de poupées,
+impossible de s'imaginer de quoi ces mêmes jeunes hommes pouvaient
+redevenir capables une fois lâchés sur terre.
+
+Il n'y avait qu'une heure de mélancolie inévitable, c'était quand la
+prière du soir venait d'être dite, quand les signes de croix des Bretons
+venaient de finir et que le soleil était couché; à cette heure-là,
+assurément, beaucoup d'entre eux songeaient au pays.
+
+Même dans ces régions d'admirable lumière, il y a toujours cette heure
+indécise entre le jour et la nuit, qui est triste. On voyait à cet
+instant-là des têtes de matelots se tourner involontairement vers cette
+dernière bande de lumière qui persistait du côté du couchant, très bas,
+à toucher la ligne des eaux.
+
+Une bande nuancée toujours: sur l'horizon, c'était d'abord du rouge
+sombre, un peu d'orangé au-dessus, un peu de vert pâle, une traînée de
+phosphore, et puis cela se fondait en montant avec les gris éteints,
+avec les nuances d'ombre et d'obscurité. De derniers reflets d'un jaune
+triste restaient sur la mer, qui luisait encore çà et là avant de
+prendre ses tons neutres de la nuit; ce dernier regard oblique du jour,
+jeté sur les profondeurs désertes, avait quelque chose d'un peu
+sinistre, et on s'inquiétait malgré soi de l'immensité des eaux. C'était
+l'heure des révoltes intimes et des serrements de coeur. C'était
+l'heure où les matelots avaient la notion vague que leur vie était
+étrange et contre nature, où ils songeaient à leur jeunesse séquestrée
+et perdue. Quelque lointaine image de femme passait devant leurs yeux,
+entourée d'un charme alanguissant, d'une douceur délicieuse. Ou bien ils
+faisaient, avec un trouble subit de leurs sens, le rêve de quelque fête
+insensée de luxure et d'alcool pour se rattraper et s'étourdir, la
+prochaine fois qu'on les déchaînerait à terre....
+
+Mais, après, venait la vraie nuit, tiède, pleine d'étoiles, et
+l'impression passagère était oubliée; les matelots venaient tous
+s'asseoir ou s'étendre à l'avant du navire et commençaient à chanter.
+
+Il y avait des gabiers qui savaient de longues chansons très jolies,
+dont les refrains se reprenaient en choeur. Les voix étaient belles et
+vibrantes dans les silences sonores de ces nuits.
+
+Il y avait aussi un vieux maître qui contait toujours à un petit cercle
+attentif d'interminables histoires; c'étaient des aventures très
+certainement arrivées autrefois à de beaux gabiers, que des princesses
+amoureuses avaient emmenés dans des châteaux.
+
+Il courait toujours, le _Primauguet_, traçant derrière lui, dans
+l'obscurité, une vague traînée blanche qui s'effaçait à mesure, comme
+une queue de météore. Il courait toutes les nuits, sans se reposer ni
+dormir; seulement ses grandes ailes perdaient le soir leur blancheur de
+goéland, et, sur les lueurs diffuses du ciel, on les voyait tout à coup
+découper, en ombres chinoises, des pointes et des échancrures de
+chauve-souris.
+
+Mais il avait beau courir, il était toujours au milieu du même grand
+cercle qui semblait éternellement se reformer, s'étendre et le suivre.
+
+Quelquefois ce cercle était noir et dessinait nettement partout sa ligne
+inexorable qui s'arrêtait aux premières étoiles du ciel, ou bien
+l'immense contour était adouci par des vapeurs qui fondaient tout
+ensemble; alors on se figurait courir dans une espèce de globe d'un bleu
+gris, très étoilé, dont on s'étonnait de ne jamais rencontrer les parois
+fuyantes.
+
+L'étendue était remplie des bruits légers de l'eau, l'étendue était
+toujours bruissante à l'infini, mais d'une manière contenue et presque
+silencieuse; elle rendait un son puissant et insaisissable, comme ferait
+un orchestre de milliers de cordes que les archets frôleraient à peine
+et avec grand mystère.
+
+Par instants, les étoiles australes se mettaient à briller d'éclats très
+surprenants; les grandes nébuleuses étincelaient comme une poussière de
+nacre, toutes les teintes de la nuit semblaient s'éclairer, par
+transparence, de lumières étranges, on se serait cru à ces moments des
+féeries où tout s'illumine pour quelque immense apothéose; et on se
+disait: pourquoi est-ce que les choses resplendissent de cette manière,
+qu'est-ce qui va se passer, qu'est-ce qu'il y a?... Eh! Bien non, il n'y
+avait rien, jamais; c'était simplement la région des tropiques qui était
+ainsi. Il n'y avait rien que les mers désertes, et toujours l'étendue
+circulaire, absolument vide....
+
+Ces nuits étaient bien d'exquises nuits d'été, douces, douces, plus que
+nos plus douces nuits de juin. Et elles troublaient un peu tous ces
+hommes dont les aînés n'avaient pas trente ans....
+
+Ces obscurités tièdes apportaient des idées d'amour dont on n'aurait pas
+voulu. On se voyait près de s'amollir encore dans des rêves troublants;
+on sentait le besoin d'ouvrir ses bras à quelque forme humaine très
+désirée, de l'étreindre avec une tendresse fraîche et rude, infinie.
+Mais non, personne, rien.... Il fallait se raidir, rester seul, se
+retourner sur les planches dures de ce pont de bois, puis penser à autre
+chose, se remettre à chanter.... Et alors les belles chansons, gaies ou
+tristes, vibraient plus fort, dans le vide de la mer.
+
+Pourtant, on était bien sur ce gaillard d'avant pendant ces veillées du
+large; on y recevait en pleine poitrine les souffles frais de la nuit,
+les brises vierges qui n'avaient jamais passé sur terre, qui
+n'apportaient aucun effluve vivant, qui n'avaient aucune senteur. Quand
+on était étendu là, on perdait peu à peu la notion de tout, excepté de
+la vitesse, qui est toujours une chose amusante, même quand on n'a pas
+de but et qu'on ne sait pas où l'on va.
+
+Ils n'avaient pas de but, les matelots, et ils ne savaient pas où ils
+allaient. À quoi bon d'ailleurs, puisqu'on ne leur permettait nulle part
+de mettre les pieds sur terre? Ils ignoraient la direction de cette
+course rapide et l'infinie profondeur des solitudes où ils étaient; mais
+cela les amusait d'aller droit devant eux, dans l'obscurité bleuâtre,
+très vite, et de se sentir filer. En chantant leurs chansons du soir,
+ils regardaient ce beaupré, toujours lancé en avant, avec ses deux
+petites cornes et sa tournure d'arbalète tendue, qui sautillait sur la
+mer, qui effleurait l'eau bruissante à la façon très légère d'un
+poisson-volant.
+
+
+
+
+XCIII
+
+
+Sur ce _Primauguet_, mon cher Yves était sans reproche, comme il nous
+l'avait promis. Les officiers le traitaient avec des égards un peu
+particuliers à cause de sa tenue, de sa manière d'être, qui n'étaient
+déjà plus celles de tous les autres. Et il restait, malgré tout, au
+premier rang de cette rude bande dont le maître d'équipage disait avec
+orgueil:
+
+«Ça, c'est moitié requin; ça n'a pas peur.»
+
+Il avait repris son habitude d'autrefois d'arriver le soir, à petits pas
+de chat, dans ma chambre, aux heures où je la lui abandonnais. Il
+s'installait à lire mes livres ou mes papiers, sachant bien qu'il avait
+permission de tout regarder; il apprenait à comprendre les cartes
+marines, s'amusait à y marquer des points et à y mesurer des distances.
+Très souvent, il écrivait à sa femme, et il arrivait que ses petites
+lettres, interrompues par la manoeuvre, restaient à courir parmi les
+miennes. J'en trouvai une un jour qui était destinée sans doute à partir
+sous double enveloppe, et sur laquelle il avait mis cette adresse drôle:
+
+ À Madame Marie Kermadec,
+
+ Chez ses parents, à Trémeulé en Toulven, pays de Bretagne,
+ commune des loups, paroisse des écureuils, à droite,
+ sous le plus gros chêne.
+
+On avait peine à se représenter ce grand Yves écrivant de ces choses de
+petit enfant.
+
+C'était sa première longue absence depuis son mariage. De loin, il se
+mettait à songer beaucoup à cette jeune femme qui avait déjà tant
+souffert par lui, et qui l'avait tant aimé; maintenant elle lui
+apparaissait, au fond de ce lointain, sous un aspect nouveau.
+
+
+
+
+XCIV
+
+
+En juillet,--le mauvais mois de l'hiver austral,--nous sortîmes de la
+région des alizés pour redescendre jusqu'à Valparaiso.
+
+Là, je dus quitter le _Primauguet_ et m'embarquer sur un grand vaisseau
+à voiles qui rentrait à Brest après son tour du monde.
+
+Il s'appelait le _Navarin_; on y embarqua aussi tous les hommes de notre
+bord qui avaient fini leur temps de service: entre autres, Barrada, qui
+s'en allait à Bordeaux, avec sa ceinture garnie d'or, épouser sa petite
+fiancée espagnole.
+
+Très brusquement, comme toujours, je dis adieu à Yves, le recommandant
+encore une fois à tous, et je partis pour la France par la grande route
+du cap Horn.
+
+
+
+
+XCV
+
+ 20 octobre 1882.
+
+
+Je me souviens de ce jour passé en Bretagne. Nous trois, courant sous le
+ciel gris, dans ces bois de Toulven, Marie, Anne et moi.
+
+Ma tête encore toute pleine de soleil et de mer bleue, et cette Bretagne
+revue tout à coup et si vite pour quelques heures, absolument comme dans
+les rêves que nous en faisions à la mer.... Il me semblait comprendre
+son charme pour la première fois.
+
+Et Yves resté là-bas, lui, dans le Grand-Océan.
+
+Le sentir si loin, et me retrouver seul dans ces sentiers de Toulven!
+
+Nous courions comme des fous tous les trois dans les chemins verts,
+sous le ciel gris, elles avec leurs grandes coiffes au vent. La nuit
+allait bientôt venir, et c'était pour faire pendant cette dernière heure
+de jour la moisson de fougères et de bruyères bretonnes que je devais,
+le lendemain matin, emporter avec moi à Paris. Oh! ces départs, toujours
+rapides, changeant tout, jetant leur tristesse sur les choses qu'on va
+quitter, et nous lançant après dans l'inconnu!
+
+Cette fois encore, c'était la grande mélancolie de l'arrière automne:
+l'air resté tiède, la verdure admirable, presque l'intensité de vert des
+tropiques, mais toujours ce ciel breton tout gris et sombre, et déjà des
+senteurs de feuilles mortes et d'hiver....
+
+Nous avions laissé petit Pierre à la maison pour courir plus vite. En
+route, nous cueillions les dernières digitales, les derniers silènes
+roses, les dernières scabieuses.
+
+Dans les chemins creux, dans la nuit verte, nous rencontrions les
+vieillards à longue chevelure, les femmes au corselet de drap brodé de
+rangées d'yeux.
+
+Il y avait des carrefours mystérieux au milieu de ces bois. Au loin, on
+voyait les collines boisées s'étager en lignes monotones, toujours cet
+horizon sans âge du pays de Toulven, ce même horizon que les Celtes
+devaient voir, les derniers plans de la vue se perdant dans les
+obscurités grises, dans les tons bleuâtres qui passaient au noir.
+
+Oh! mon cher petit Pierre, comme je l'avais embrassé fort en arrivant
+sur cette route de Toulven! De très loin, j'avais vu venir ce petit
+bonhomme, que je ne reconnaissais pas, et qui courait à ma rencontre en
+sautant comme un cabri. On lui avait dit: «C'est ton parrain qui arrive
+là-bas», et alors il avait pris sa course. Il était grandi et embelli,
+avec un certain air plus entreprenant et plus tapageur.
+
+Ce fut à ce voyage que je vis pour la première et la dernière fois la
+petite Yvonne, une fille d'Yves qui était née après notre départ, et qui
+ne fit sur la terre qu'une courte apparition de quelques mois. Elle
+était toute pareille à lui; mêmes yeux, même regard. Étrange
+ressemblance que celle d'une si petite créature avec un homme.
+
+Un jour, elle s'en retourna dans les régions mystérieuses d'où elle
+était venue, rappelée tout à coup par une maladie d'enfant, à laquelle
+ni la vieille sage-femme ni la grande _penseuse_ de Toulven n'avaient
+rien compris. Et on l'emporta là-bas au pied de l'église, ses yeux
+semblables à ceux d'Yves fermés pour jamais.
+
+Dans ces bois, nous avions passé nos deux heures de jour. Après souper
+seulement, nous étions allés, Marie et moi, voir au clair de lune où en
+était leur nouveau logis.
+
+À la place du champ d'avoine que nous avions mesuré en juin de l'année
+précédente s'élevaient maintenant les quatre murailles de la maison
+d'Yves; elle n'avait encore ni auvent, ni plancher, ni toiture, et, au
+clair de lune, elle ressemblait à une ruine.
+
+Nous nous assîmes au milieu, sur des pierres, nous trouvant seuls tous
+deux pour la première fois.
+
+C'est d'Yves que nous parlions, cela va bien sans dire. Elle
+m'interrogeait anxieusement sur lui, sur son avenir, pensant que je
+connaissais plus profondément qu'elle ce mari qu'elle adorait avec une
+espèce de crainte, sans le comprendre. Et moi, je la rassurais, car
+j'espérais beaucoup: le forban avait pour lui son bon et brave coeur;
+alors, en le prenant par là, nous devions à la fin réussir.
+
+Anne apparut tout à coup, venue sans bruit pour écouter, et nous fit
+peur:
+
+«Oh! Marie, dit-elle, change de place bien vite; si tu voyais derrière
+toi comme c'est vilain, ton ombre!»
+
+En effet, nous n'y avions pas pris garde. Sa tête seule éclairée par la
+lune, avec les ailes de sa coiffe qui remuaient au vent, donnait
+derrière elle, sur le mur tout neuf, l'image d'une chauve-souris très
+grande et très laide. C'est assez pour nous porter malheur.
+
+Dans Toulven, les binious sonnaient. Pour rentrer à l'auberge, où elles
+venaient toutes deux me reconduire, il nous fallut traverser une fête
+inattendue, éclairée par la lune. C'était une noce de riches et on
+dansait en plein air, sur la place. Je m'arrêtai, avec Anne et Marie,
+pour regarder la longue chaîne de la gavotte tournoyer et courir, menée
+par la voix aigre des cornemuses. La belle lune rendait plus blanches
+les coiffes des femmes, qui passaient devant nous comme envolées dans le
+vent et la vitesse; on voyait sur la poitrine des hommes briller
+rapidement les gorgerins brodés, les paillettes d'argent.
+
+À l'autre bout de Toulven, encore du monde. Cela ne semblait pas
+naturel, cette animation dans le village, la nuit. Encore des coiffes
+qui couraient, qui se pressaient pour mieux voir. C'était une bande de
+pèlerins qui revenaient de Lourdes et faisaient leur entrée en chantant
+des cantiques.
+
+«Il y a eu deux miracles, monsieur; on l'a su ce soir par le
+télégraphe.»
+
+Je me retournai et vis Pierre Kerbras, le fiancé d'Anne, qui me donnait
+ce renseignement.
+
+Les pèlerins passèrent, ayant au cou leurs grands chapelets; derrière,
+il y avait deux vieilles femmes infirmes qui n'avaient pas été guéries,
+elles, et que des jeunes hommes rapportaient dans leurs bras.
+
+Le lendemain matin, le vieux Corentin, Anne et le petit Pierre, en
+habits de dimanche, vinrent me reconduire dans le char à bancs de
+Pierre Kerbras, jusqu'à la station de Bannalec.
+
+Dans le compartiment où je montai, deux vieilles dames anglaises étaient
+déjà installées.
+
+On me fit passer petit Pierre, sa bonne figure couleur de pêche dorée, à
+embrasser par la portière, et lui éclata de rire en apercevant un petit
+chien _bull_ que les ladies portaient dans leur sac de voyage armorié.
+Il avait pourtant du chagrin parce que je m'en allais; mais ce petit
+chien dans ce sac, il le trouvait si drôle, qu'il n'en pouvait plus
+revenir. Et les vieilles ladies souriaient aussi, disant que petit
+Pierre était _a very beautiful baby_.
+
+Et puis ce fut fini de la Bretagne pour longtemps; j'y avais passé
+vingt heures, et, le lendemain matin, elle était déjà bien loin de
+moi....
+
+
+
+
+XCVI
+
+LETTRE D'YVES
+
+ «Melbourne, septembre 1882.
+
+
+»Cher frère,
+
+»Je vous fais savoir notre arrivée en Australie; nous avons eu une
+traversée tout à fait belle et nous devons repartir demain pour le
+Japon; car vous savez que nous avons reçu l'ordre de faire un petit tour
+dans ce pays-là.
+
+»J'ai trouvé ici deux lettres de vous et aussi deux de ma femme; mais
+j'ai bien hâte de lire celle que vous m'écrirez quand vous aurez passé
+par Toulven.
+
+»Cher frère, votre remplaçant à bord est tout à fait comme vous; il est
+très bon avec les marins. Tant qu'au remplaçant de M. Plumkett, il est
+assez dur, mais pas à mon égard, au contraire. M. Plumkett m'avait dit
+qu'il m'aurait recommandé à lui en partant, et c'est une chose que je
+croirais assez. Les autres et le major sont toujours de même; ils me
+parlent souvent de vous et me demandent de vos nouvelles.
+
+»Le commandant m'a donné à faire le service de second-maître depuis que
+nous avons jeté à l'eau le pauvre Marsano, le Niçois, qu'on a trouvé tué
+un matin dans son hamac en faisant le branle-bas. Et j'aime beaucoup ce
+service-là.
+
+»Cher frère, on a envoyé deux fois les marins se promener à terre, à
+San-Francisco, et vous pensez, sans vous, je n'ai pas seulement voulu
+donner mon nom pour descendre avec eux. Même je vous dirai que les
+gabiers ont fait une grande _baroufe_, la seconde nuit, contre des
+Allemands, et il y a eu du mal avec les couteaux.
+
+»J'ai aussi à vous dire, cher frère, qu'on n'a pas encore ôté votre
+carte de dessus la porte de votre chambre, et je pense qu'on l'oubliera
+tout à fait à présent. Alors, le soir, je fais mon tour par le faux-pont
+arrière pour passer devant.
+
+»L'année prochaine, quand nous reviendrons, j'ai espoir d'avoir une
+bonne permission pour aller voir ma femme et mon petit Pierre, et ma
+petite fille; mais ce sera toujours bien court, et certainement je ne
+serai jamais tranquille avant d'avoir ma retraite. D'un autre côté,
+quand je serai d'âge à laisser les cols bleus, mon petit Pierre sera
+près de partir pour le service, lui, à son tour, ou bien il y aura
+peut-être une place pour moi là-bas, du côté de l'étang, vers l'église:
+vous savez quelle place je veux dire.
+
+»Cher frère, vous croyez que je prends des manières comme vous? Mais
+non, je vous assure, je pense comme j'ai toujours pensé.
+
+»Pour les _têtes de coco_, je crois bien qu'elles sont perdues, car nous
+ne passerons pas en Calédonie; mais enfin plus tard, je pourrai
+peut-être y revenir et en acheter. Si vous passiez par le golfe Juan,
+vous me feriez bien plaisir d'aller à Vallauris prendre pour moi deux de
+ces flambeaux, comme ils en font dans ce pays, et qui ont des têtes de
+_perruches de France_. Ça m'amuserait beaucoup d'en mettre comme ceux-là
+chez moi. J'ai bien hâte, frère, d'installer ma petite maison.
+
+»Parmi toute espèce de choses qui me rendent triste quand je me
+réveille, ce qui me fait le plus de peine, c'est que ma mère ne veut
+plus du tout venir demeurer en Toulven. Il me semble que, si je pouvais
+avoir une permission pour aller la chercher, avec moi, pour sûr, elle
+viendrait. Mais, d'un autre côté, alors, je n'aurais plus personne à
+Plouherzel, c'est tout à fait notre pays, vous savez bien. Si je pouvais
+croire ce que vous m'avez dit souvent au sujet de revivre après qu'on
+est mort, il est sûr que je me trouverais encore assez heureux. Mais,
+tenez, je vois bien que, vous-même, vous n'y croyez pas beaucoup.
+Pourtant je trouve très drôle que j'aie peur des revenants, et je
+croirais assez, frère, que vous en avez peur aussi.
+
+»Je vous demande bien pardon de la feuille sale que je vous envoie, mais
+ce n'est pas tout à fait moi la cause; vous comprenez, je n'ai plus
+votre bureau à présent pour faire mes lettres dessus comme un officier.
+Je vous écrivais assez tranquille à la fin de mon quart de nuit sur les
+caissons de l'avant, et alors l'idiot de Le Hir m'a chaviré ma bougie.
+Je n'ai pas le temps de faire ma petite écriture à ma façon comme je
+fais quelquefois, vous savez, celle que vous trouvez jolie. J'écris à
+courir, et je vous demande bien pardon.
+
+«Nous partons demain matin, dès le jour, pour ces pays du Japon; mais je
+vous ferai parvenir ma lettre par le pilote qui viendra nous mettre
+dehors. Je termine en vous embrassant bien des fois de tout mon coeur.
+
+»Votre frère,
+
+ »Yves Kermadec.
+
+»Cher frère, je ne puis dire combien je vous aime.
+
+ »Yves.»
+
+
+
+
+XCVII
+
+ Décembre 1882.
+
+
+...Je passais sur les quais de Bordeaux. Quelqu'un de fort bien mis vint
+à moi, le chapeau bas et la main tendue: Barrada!--Barrada transformé,
+ayant coupé sa barbe noire, et quitté ses trente et un ans, sans doute
+en même temps que ses cols bleus; les joues soigneusement rasées, la
+moustache naissante, l'air d'un jeune amoureux de vingt ans.
+
+Toujours aussi parfaitement beau et noble de lignes mais la figure
+meilleure et plus douce, comme éclaircie par une joie profonde.
+
+Il venait d'épouser enfin sa petite fiancée d'Espagne; l'or de sa
+ceinture avait monté leur ménage, et il s'était fait _arrimeur_ de
+navires, un métier très lucratif, paraît-il, où il utilisait à merveille
+sa grande force et son instinct du _débrouillage_. Il fallut lui
+promettre par serment qu'au retour du _Primauguet_, je passerais par
+Bordeaux avec Yves pour venir le voir.
+
+Il était heureux, celui-là!
+
+Et la fin de ce rouleur de mer me donnait à réfléchir. Je me demandais
+si mon pauvre Yves, qui, avec un coeur aussi bon, avait assurément
+beaucoup moins forfait aux lois honnêtes, ne pouvait pas, lui aussi,
+finir un jour par un peu de bonheur....
+
+
+
+
+XCVIII
+
+
+_Télégramme_.--«Toulon, 3 avril 1883.--À Yves Kermadec, à bord du
+_Primauguet_.--Brest.
+
+»Tu es nommé second-maître.
+
+»Je t'embrasse,
+
+ »Pierre.»
+
+C'était sa joyeuse bienvenue, sa fête d'arrivée; car, depuis
+vingt-quatre heures seulement, le _Primauguet_, revenu de sa promenade
+lointaine dans le Grand-Océan, avait mouillé dans les eaux de France.
+
+Et ces galons d'or que j'envoyais à Yves par le télégraphe, il ne les
+_arrosa_ pas, comme il avait fait jadis de ses galons de laine.--Non,
+les temps étaient changés; il se sauva dans le faux-pont, dans un coin
+où se trouvaient son sac et son armoire et qu'il considérait comme son
+chez lui; vite, il descendit là, pour être tout seul à envisager cette
+joie qui lui arrivait, à relire ce bienheureux petit papier bleu qui lui
+ouvrait toute une ère nouvelle.
+
+C'était si beau, si inattendu, après sa mauvaise conduite passée!
+
+J'avais été à Paris demander cette faveur, intriguer beaucoup pour mon
+frère d'adoption, en me portant garant de sa conduite à venir. Une femme
+de coeur avait bien voulu employer à ma cause son influence très
+puissante, et alors la promotion d'Yves avait été enlevée d'assaut, bien
+qu'elle fût difficile.
+
+Et Yves n'en finissait plus de regarder son bonheur sous toutes ses
+faces.... D'abord, au lieu d'avoir à demander une permission courte,
+qu'on lui eût peut-être beaucoup marchandée,--avec ses galons d'or il
+allait partir de droit pour Toulven; on allait l'envoyer en
+_disponibilité_ pendant trois mois au moins, quatre peut-être; il aurait
+tout l'été à passer là, avec sa femme et son fils, dans la petite maison
+qui était finie et où on l'attendait justement pour tout installer....
+Et puis ils allaient se trouver très riches, ce qui ne gâterait rien....
+
+Non, jamais dans sa vie de pauvre errant, toujours à la peine,--jamais
+il n'avait eu une heure si belle, une joie si profonde que celle que son
+frère Pierre venait de lui envoyer par le télégraphe....
+
+
+
+
+XCIX
+
+
+Quand les vents me ramènent en Bretagne, c'est aux derniers jours de
+mai, au plus beau du printemps breton.
+
+Il y a déjà six semaines qu'Yves est dans sa petite maison de Toulven,
+arrangeant ma chambre, préparant tout pour mon arrivée.
+
+Le navire sur lequel je suis embarqué a quitté la Méditerranée pour
+remonter dans l'Océan, vers les ports du Nord et désarmer à Brest.
+
+_18 mai, en mer_.--Déjà on sent la Bretagne approcher. Il fait beau
+encore, mais un de ces beaux temps bretons qui sont tranquilles et
+mélancoliques. La mer unie est d'un bleu pâle, l'air salin est frais et
+sent le varech; il y a sur toute chose comme un voile de brumes
+bleuâtres, très transparentes et très ténues.
+
+À huit heures du matin, doublé la pointe de Penmarch. Les granits
+celtiques, les grandes falaises tristes peu à peu se dessinent et
+s'approchent.
+
+Maintenant ce sont de vrais bancs de brumes,--mais très légers, brumes
+d'été,--qui se reposent partout sur les lointains de l'horizon.
+
+À une heure, la passe des Toulinguets, et puis nous entrons à Brest.
+
+_19 mai_.--Permission de huit jours. À midi, je suis en chemin de fer,
+en route pour Toulven.
+
+Pluie tout le long du chemin sur les campagnes bretonnes. Dans les prés,
+dans les vallées ombreuses, tout est plein d'eau.
+
+De Bannalec à Toulven, une heure de voiture à travers les bois. Le
+regard fixé en avant, je cherche la flèche en granit de l'église au fond
+de l'horizon vert.
+
+La voilà qui paraît, reflétée profondément, en dessous, dans l'étang
+morne. Le beau temps est revenu avec un pâle ciel bleu.
+
+Toulven!... La voiture s'arrête. Yves est là à m'attendre, tenant petit
+Pierre par la main.
+
+Nous nous regardons tous deux,--et voilà que d'abord une même envie de
+rire nous prend en même temps, à cause de nos moustaches. Cela change
+nos figures et nous nous trouvons drôles. Nous ne nous étions pas vus
+depuis que les marins ont le droit d'en porter. Yves exprime l'avis que
+cela nous donne un air beaucoup plus dégourdi.
+
+Après, nous nous embrassons.
+
+Comme il est encore devenu beau, le petit Pierre, et plus grand, et plus
+fort!... Nous partons ensemble, traversant Toulven, où les bonnes gens
+me connaissent, et sortent sur leur porte pour me voir arriver. Nous
+défilons dans l'étroite rue grise, aux maisons centenaires, aux murs de
+granit massif. Je reconnais la vieille à profil de chouette qui a
+présidé à la naissance de mon filleul; elle me fait bonjour de la tête
+par une fenêtre ouverte. Les grandes coiffes, les collerettes, les
+paillettes des corsages, se détachent dans les embrasures profondes, sur
+les fonds obscurs, et tout cela me jette au passage ces impressions des
+vieux temps morts qui sont particulières à la Bretagne.
+
+Petit Pierre, que nous tenons par la main, marche maintenant comme un
+homme. Il n'avait encore rien dit, un peu saisi de me revoir; mais le
+voilà qui cause; il lève vers moi sa figure ronde et me regarde déjà
+comme quelqu'un d'ami à qui on fait part de ses réflexions. Petite voix
+douce que je n'ai pas encore beaucoup entendue. Comme il a l'accent de
+Bretagne!
+
+«Parrain, tu m'as apporté mon mouton?»
+
+Heureusement je m'étais rappelé cette promesse de l'an dernier; il était
+dans ma malle, ce mouton à roulettes, pour mon petit Pierre. Et
+j'apportais aussi des flambeaux, _ayant des figures de perruches de
+France_, que j'avais promis à mon autre grand enfant,--Yves.
+
+Voici la maison, gaie et blanche, toute neuve, avec ses entourages de
+fenêtres en granit breton, ses auvents verts, son grenier à lucarne, et,
+derrière, l'horizon des bois.
+
+Nous entrons. En bas, dans la cuisine à grande cheminée, Marie et la
+petite Corentine nous attendent.
+
+Mais tout de suite, Yves me prie de monter, car il a hâte de me faire
+voir le haut, leur belle chambre blanche, avec ses rideaux de
+mousseline et ses meubles de cerisier verni.
+
+Et puis il ouvre une autre porte:
+
+«À présent, frère, voilà chez vous!»
+
+Et il me regarde, anxieux de l'effet produit, après tant de mal qu'ils
+se sont donné, sa femme et lui, pour que je trouve tout à mon goût.
+
+J'entre, touché, ému. Elle est toute blanche, ma chambre et on y sent un
+parfum délicieux, il y a partout des fleurs qu'on est allé chercher très
+loin pour moi; dans les vases de la cheminée, des touffes de réséda et
+de gros bouquets de pois de senteur; dans le foyer, c'est rempli de
+bruyères.
+
+Ils n'ont pas pu se décider, par exemple, à y mettre des vieux meubles,
+des vieilleries bretonnes, et ils s'en excusent, n'ayant rien trouvé à
+leur idée d'assez joli ni d'assez propre. On est allé à Quimper
+m'acheter un lit comme le leur, en cerisier, qui est un bois clair,
+d'une couleur gaie, un peu rose. Les tables et les chaises sont
+pareilles. Les plus petits détails sont arrangés avec tendresse; sur les
+murs, il y a, dans des cadres dorés, des dessins que j'ai faits jadis et
+une grande photographie du clocher à jour de Saint-Pol-de-Léon, que
+j'avais donnée à Yves du temps où nous naviguions ensemble sur la _mer
+brumeuse_.
+
+Par terre, les planches sont nettes comme du bois neuf:
+
+«Vous voyez, frère, c'est tout blanc comme à bord», dit Yves, qui a
+lui-même blanchi partout avec tant de soin, et qui se déchausse chaque
+fois qu'il monte pour ne pas salir ses escaliers.
+
+Il faut tout voir, tout visiter, même le grenier à lucarne, où sont
+rangées les pommes de terre et les cosses de bois pour l'hiver; même le
+vestibule de l'escalier, où est suspendu, comme un _ex-voto_ de marin
+dans une chapelle de la vierge, le bateau en miniature qu'Yves a
+construit pendant ses loisirs dans sa hune du _Primauguet_; et puis le
+jardin où des fraisiers et de petites salades commencent à pousser le
+long des allées toutes fraîches.
+
+Maintenant nous sommes à table, Yves, Marie, la petite Corentine, le
+petit Pierre et moi, autour de la nappe bien blanche sur laquelle le
+dîner est posé. Yves, mon frère Yves, se trouve drôle et s'intimide tout
+à coup dans son rôle de maître de maison. Alors c'est moi qui suis
+obligé de découper, et, comme c'est la première fois de ma vie, je
+m'embrouille aussi.
+
+À ce dîner, je mange pour leur faire plaisir; mais ce bonheur si complet
+que je sens là près de moi et dont je suis un peu cause, cette
+reconnaissance si profonde qui m'entoure, tout cela m'impressionne très
+étrangement. Être au milieu de ces choses rares, cela me surprend comme
+une nouveauté délicieuse.
+
+«Vous savez», me dit Yves, bas comme en confidence, «maintenant je vais
+à la messe le dimanche avec elle.»
+
+Et il fait du côté de sa femme une petite grimace de soumission
+enfantine, très comique avec son air sérieux. D'ailleurs sa manière
+d'être avec Marie a tout à fait changé, et j'ai bien vu en entrant que
+l'amour était enfin venu s'installer pour tout de bon dans la maison
+neuve. Alors mes chers amis n'ont plus rien à attendre de meilleur sur
+terre; comme Yves le dit, il faudrait seulement pouvoir _arrêter la
+pendule du temps_ pour que cette grande joie de leurs rêves accomplis ne
+s'en aille plus.
+
+Eux aussi sont silencieux dans leur bonheur, comme s'ils craignaient de
+l'effaroucher en parlant trop fort et trop gaiement.
+
+D'ailleurs nous avons à causer des morts, de cette petite Yvonne qui
+s'en est allée l'automne dernier sans attendre le retour du
+_Primauguet_, et qu'Yves n'a jamais vue; puis du pauvre vieux Corentin,
+son grand-père, qui a fini pendant les froids de décembre.
+
+C'est Marie qui raconte:
+
+«Il était devenu très difficile sur sa fin, monsieur, lui qui était un
+homme si doux. Il disait que nous ne savions pas le soigner et il ne
+faisait que demander son fils Yves: "Oh! Si Yves était ici, il
+m'aiderait, lui, il me prendrait dans ses bons bras pour me retourner
+dans mon lit." La dernière nuit, tout le temps, il l'appelait.»
+
+Et Yves reprend:
+
+«Ce qui me cause le plus de chagrin quand je pense à notre père, c'est
+que justement nous nous étions un peu fâchés le jour que je suis parti,
+vous savez, pour ce partage? Vous ne pouvez croire, frère, comme cela me
+revient souvent en tête, cette dispute avec lui.»
+
+Le dîner est fini; c'est le soir, le long soir tiède de mai. Nous nous
+acheminons, Yves et moi, vers l'église, pour faire visite à une croix
+blanche qui est là sur un tertre avec des fleurs:
+
+ _Yvonne Kermadec, treize mois._
+
+«Il paraît qu'elle me ressemblait tout à fait», dit Yves.
+
+Et cette ressemblance de la petite morte avec lui le rend très pensif.
+
+En regardant la croix, le tertre et les fleurs, nous songeons tous deux
+à ce mystère: petite fille qui était de son sang, issue de lui, qui
+avait ses yeux, et alors.... Probablement aussi une âme pareille, et qui
+est déjà rendue au sol breton. C'est comme si quelque chose de lui-même
+s'en était déjà retourné à la terre; c'est comme des arrhes qu'il aurait
+déjà données à la poussière éternelle....
+
+Dans quatre ans, cette petite croix qu'on voyait de loin n'existera
+plus; on enlèvera Yvonne, son tertre et ses fleurs. Même ses petits os
+s'en iront aussi se mêler aux autres, aux antiques, sous l'église, dans
+l'ossuaire.
+
+Quatre ans encore on la verra, cette croix, et on y lira ce nom de
+petite fille....
+
+Elle est tout au bord de l'étang; dans l'eau dormante et profonde, elle
+se reflète à côté de la haute flèche grise. Sur le tertre, des oeillets
+fleuris font des touffes blanches, déjà indécises dans la nuit qui
+arrive. L'étang ressemble à un miroir, d'un jaune pâle, couleur de
+lumière mourante, comme celle du ciel au couchant; et, tout autour, on
+voit la ligne déjà noire des grands bois.
+
+Les fleurs des tombes donnent leurs odeurs douces du soir.--Un calme
+tiède nous environne et semble s'épaissir....
+
+On entend dans le lointain les hiboux qui s'appellent, on ne distingue
+plus les oeillets blancs d'Yvonne.... La nuit d'été est venue....
+
+Alors un grand bruit nous fait frissonner tout à coup, au milieu de ce
+silence où nous songions aux morts. C'est l'_Angelus_ qui sonne, là,
+très près, au-dessus de nous, dans la clocher; et l'air s'emplit de
+lourdes vibrations d'airain.
+
+Pourtant nous n'avons vu personne entrer dans l'église, qui est fermée
+et obscure.
+
+«Qui sonne? dit Yves, inquiet, qui peut sonner?... Pas moi qui voudrais
+le faire, toujours.... Non, sûr que je n'entrerais pas dans l'église à
+l'heure qu'il est, et pas même pour tout l'or du monde, encore!...»
+
+Nous nous en allons de ce cimetière; il s'y fait trop de bruit
+décidément; l'_Angelus_ y est étrange; il y éveille des sonorités
+inattendues, dans les eaux de l'étang, dans la terre des morts, dans la
+nuit. Non pas que nous ayons peur de la pauvre petite tombe aux
+oeillets blancs, mais ce sont les autres, ces bosses de gazon qui sont
+autour de nous, ces tertres d'inconnus....
+
+_Dix heures_.--Je vais dormir ma première nuit sous le toit de mon frère
+Yves.
+
+_Dix heures sonnées_.--Nous nous sommes déjà dit bonsoir, et le voilà
+qui rouvre ma porte.
+
+«C'est pour les fleurs. Elles pourraient peut-être vous faire du mal;
+nous venons de penser cela...»
+
+Et il emporte tout, les résédas, les pois de senteur, même les gerbes de
+bruyère.
+
+
+
+
+C
+
+
+La _pendule du temps_ a continué de marcher, même de marcher très vite.
+La semaine qu'on m'avait accordée va bientôt finir.
+
+Tous les jours dans les bois.--Un temps splendide.--Les bruyères, les
+digitales, les silènes roses, tout est fleuri.
+
+Il y a eu un grand pardon, le dimanche, un des plus renommés de cette
+région de la Bretagne; c'était autour de la chapelle de _Notre-Dame de
+Bonne Nouvelle_,--qui est seule au milieu des bois, comme si elle
+s'était endormie là, et oubliée depuis le Moyen Âge.
+
+La veille, le samedi, nous étions justement venus nous asseoir, à
+l'ombre, Yves, petit Pierre et moi, auprès de cette église, à l'heure du
+grand calme de midi. Un lieu très silencieux, au-dessus duquel des
+chênes et des hêtres séculaires nouaient comme des bras leurs grosses
+branches moussues.
+
+Deux femmes étaient arrivées, l'une jeune, l'autre fort vieille et
+caduque; elles portaient le costume de Rosporden et paraissaient avoir
+fait longue route. Elles tenaient à la main de grandes clefs.
+
+C'était pour ouvrir le vieux sanctuaire, qui reste fermé tout le long de
+l'année, et préparer l'autel pour la fête du lendemain.
+
+Dans le demi-jour vert des vitraux et des arbres, nous les apercevions
+qui s'empressaient autour des vieux saints et des vieilles saintes, les
+époussetant, les essuyant; puis balayant les dalles pleines de poussière
+et de salpêtre.
+
+Sur le pied de la Notre-dame, on avait posé par pitié une tête de mort,
+trouvée dans la terre du bois. Le crâne crevé, toute verdie, elle nous
+regardait du fond de la chapelle avec ses deux trous noirs:
+
+«Dis parrain, qu'est-ce que c'est?... Dans la terre, on l'a trouvée,
+cette figure, dis?...»
+
+C'est petit Pierre qui s'inquiète vaguement de cette chose qu'il n'a
+jamais vue, comme si elle était pour lui la première révélation d'un
+ordre d'objets sinistres habitant sous la terre....
+
+Un temps un peu morne, mais exquis, pour ce jour de pardon.
+
+Dix heures durant, les binious ont sonné devant la chapelle, sous les
+grands chênes,--et les gavottes ont tourné sur la mousse.
+
+Ce je ne sais quoi des étés bretons qui est mélancolique, on ne sait
+comment le dire, c'est un composé où entrent mille choses: le charme de
+ces longs jours tièdes, plus rares qu'ailleurs et plus vite partis; les
+hautes herbes fraîches, avec l'extrême profusion des fleurs roses; et
+puis un _sentiment d'autrefois_, qui dort, répandu partout.
+
+Vieux pays de Toulven, grands bois où il y a déjà des sapins noirs,
+arbres du Nord, mêlés aux chênes et aux hêtres; campagnes bretonnes,
+qu'on dirait toujours recueillies dans le passé....
+
+Grandes pierres que couvrent les lichens gris, fins comme la barbe des
+vieillards; plaines où le granit affleure le sol antique, plaines de
+bruyères roses....
+
+Ce sont des impressions de tranquillité, d'apaisement, que m'apporte ce
+pays; c'est aussi une aspiration vers un repos plus complet sous la
+mousse, au pied des chapelles qui sont dans les bois. Et, chez Yves,
+tout cela est plus vague, plus inexprimable, mais aussi plus intense,
+comme chez moi quand j'étais enfant.
+
+À nous voir ainsi tous deux assis dans ces bois, au calme de ces beaux
+jours d'été, on n'imaginerait plus quels jeunes hommes nous avons pu
+être, quelle vie nous avons menée, ni quelles scènes terribles entre
+nous autrefois, aux premiers moments où nos deux natures, très
+différentes et très semblables, se sont heurtées l'une à l'autre....
+
+Chaque soir, aux veillées, qui sont courtes, on joue avec petit Pierre à
+un jeu de Toulven, très amusant, qui consiste à se tenir à deux par le
+menton et à réciter, sans rire toute une longue histoire: «Par la barbe
+à Minette, je te tiens. Le premier de nous deux qui rira, etc.» À ce
+jeu, petit Pierre est toujours pris.
+
+Après, c'est le _gymnase_. Yves le fait faire à son fils, le tournant,
+le _virant_, la tête en bas, les jambes en l'air, à bout de bras,
+l'élevant bien haut: «Dis, mon petit Pierre, quand auras-tu des bras
+comme les miens? Réponds donc:--Jamais! oh! non, jamais des bras comme
+toi, mon père; je ne verrai pas assez de misère pour ça, bien sûr.»
+
+Et quand Yves, tout dépeigné, las d'avoir tant fait le diable, dit, en
+se rajustant, de son plus grand air sérieux: «Allons, petit Pierre a
+fini son gymnase à présent,» petit Pierre alors vient à moi, avec ce
+sourire qui fait qu'on lui donne toujours ce qu'il veut: «C'est à ton
+tour, parrain, dis?» Et ce gymnase recommence.
+
+
+
+
+CI
+
+
+La grande pendule, inexorable, a encore marché; dans quelques heures, je
+vais partir, et bientôt mon frère Yves s'en ira aussi, tous deux au
+loin; à l'inconnu.
+
+C'est le dernier jour, le dernier soir. Yves, petit Pierre et moi, nous
+allons à la chaumière des vieux Keremenen, pour ma visite d'adieu à la
+grand-mère Marianne.
+
+Elle habite seule, maintenant, sous son toit plein de mousse, sous les
+grands chênes étendus en voûte. Pierre Kerbras et Anne, qui se sont
+mariés au printemps, font bâtir dans le village une vraie maison, en
+granit, pareille à celle d'Yves. Tous les enfants sont partis.
+
+Pauvre chaumière où s'agitaient si joyeusement, le jour du baptême, les
+belles coiffes et les collerettes blanches! Déjà passé, tout cela; à
+présent, elle est vide et silencieuse. Nous nous asseyons sur les vieux
+bancs de chêne, nous accoudant sur la table où nous avions fait le grand
+repas joyeux. La grand-mère est sur un escabeau, filant à sa quenouille,
+la tête basse; son air déjà devenu caduc et égaré.
+
+Bien que le soleil ne soit pas encore très bas, ici il fait noir.
+
+Autour de nous, rien que des choses d'autrefois, pauvres et primitives.
+Des chapelets très grossiers sont suspendus aux pierres brutes, au
+granit des murs; dans les coins perdus d'ombre, on aperçoit les cosses
+de chêne amassées pour l'hiver, et de vieux ustensiles de ménage,
+noircis et poudreux, aux formes anciennes et naïves.
+
+Jamais nous n'avions si bien senti combien tout cela est passé et loin
+de nous.
+
+C'est la vieille Bretagne d'autrefois, bientôt morte.
+
+Par la cheminée filtre la lumière du ciel, des tons verts tombent d'en
+haut sur les pierres de l'âtre, et par la porte ouverte on aperçoit le
+sentier breton, avec un rayon du soleil couchant dans les chèvrefeuilles
+et les fougères.
+
+Nous devenons rêveurs, Yves et moi, dans cette visite que nous sommes
+venus faire au logis des grands-parents.
+
+D'ailleurs, la grand-mère Marianne ne parle que le breton. De temps en
+temps, Yves lui adresse la parole dans cette langue du passé; elle
+répond, sourit, l'air heureux de nous regarder; mais la conversation
+tombe vite et le silence revient....
+
+Tristesse vague du soir, rêverie des temps lointains dans ce vieux logis
+qui bientôt s'affaissera au bord du chemin, qui tombera en ruine comme
+ses vieux hôtes et qu'on ne relèvera plus....
+
+Petit Pierre est là avec nous. Il affectionne beaucoup, lui, cette
+chaumière, et cette vieille grand-mère, qui le gâte avec adoration. Il
+aime surtout la petite corbeille de chêne, oeuvre d'un autre siècle,
+dans laquelle on l'avait mis quand il est né. Il est plus long que son
+berceau maintenant et s'en sert, assis dedans, comme d'une balançoire,
+promenant autour de lui ses yeux noirs éveillés. Et voilà maintenant la
+grand-mère, toute courbée, près de lui, l'échine arrondie sous sa
+collerette à fraise, qui le berce elle-même pour l'amuser. Elle le berce
+en chantant, et lui, de temps en temps, lance au milieu de ces notes
+grêles l'éclat de son rire d'enfant.
+
+ Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du!
+
+Chante, pauvre vieille, de ta voix cassée qui tremble, chante la
+berceuse antique, l'air qui vient de loin dans la nuit des générations
+mortes et que tes petits-enfants ne sauront plus.
+
+ Boudoul, boudoul! galaïchen, galaïch du!
+
+On s'attend à voir par la grande cheminée, avec la lueur qui descend
+d'en haut, des nains et des fées descendre.
+
+Au dehors, le soleil dore toujours les branches des chênes, les
+chèvrefeuilles et les fougères.
+
+Au dedans, dans la chaumière isolée, tout est mystérieux et noir.
+
+ Boudoul, boudoul! galaïchen, galaïch du!
+
+Berce encore ton petit-fils, vieille femme en fraise blanche. Bientôt ce
+sera fini des chansons bretonnes et aussi des vieux Bretons.
+
+Maintenant petit Pierre joint ses mains pour faire sa prière du soir.
+
+Mot pour mot, d'une voix très douce qui a beaucoup l'accent de Toulven,
+il répète en nous regardant tout ce que sa grand-mère sait de français:
+
+«Mon Dieu, ma bonne sainte Vierge, ma bonne Sainte-Anne, je vous prie
+pour mon père, pour ma mère, pour mon parrain, pour mes grands-parents,
+pour ma petite soeur Yvonne....
+
+--Pour mon oncle Goulven, qui est bien loin sur la mer», ajoute Yves
+d'une voix grave.
+
+Et, encore plus recueilli:
+
+«Pour ma grand-mère de Plouherzel.
+
+--Pour ma grand-mère de Plouherzel», répète le petit Pierre.
+
+Et puis il attend autre chose pour répéter encore, gardant toujours ses
+mains jointes.
+
+Mais Yves a presque des larmes à ce souvenir poignant, qui lui revient
+tout à coup de sa mère, de sa chaumière, à lui, de son village de
+Plouherzel, que son fils connaîtra à peine et que lui ne reverra
+peut-être plus. Ainsi est la vie pour les enfants de la côte, pour les
+marins: ils s'en vont, les lois de leur métier de mer les séparent de
+parents chéris qui savent à peine leur écrire et qu'ensuite ils ne
+revoient plus.
+
+Je regarde Yves, et, comme nous nous comprenons sans nous parler, je
+pressens très bien ce à quoi il va penser.
+
+Aujourd'hui il est heureux au delà de son rêve, beaucoup de choses
+sombres sont éloignées et vaincues, et pourtant, et après? Le voilà tout
+à coup plongé dans je ne sais quel songe de passé et d'avenir,
+mélancolie étrange, et après?
+
+ Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du!
+
+chante la vieille femme, le dos courbé sous sa fraise blanche.
+
+Et après?... Petit Pierre seul est en train de rire. Il tourne de côté
+et d'autre sa tête vive, bronzée et vigoureuse; la gaieté, la flamme de
+la vie toute neuve sont encore dans ses grands yeux noirs.
+
+Et après?... Tout est sombre dans la chaumière abandonnée; on dirait que
+les objets causent entre eux avec mystère du passé; la nuit va
+descendre autour de nous sur les grands bois.
+
+Et après?... Petit Pierre grandira, courra les mers, et nous, mon frère
+nous passerons, et tout ce que nous avons aimé avec nous,--nos vieilles
+mères d'abord,--puis tout et nous-mêmes, les vieilles mères des
+chaumières bretonnes comme celles des villes, et la vieille Bretagne
+aussi, et tout, et toutes les choses de ce monde!
+
+ Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du!
+
+La nuit tombe, et une tristesse inattendue, profonde nous prend au
+coeur.... Pourtant, aujourd'hui nous sommes heureux.
+
+
+
+
+CII
+
+ _Et les Celtes regrettaient trois pierres brutes,_
+ _sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe rempli d'îlots._
+
+ Gustave Flaubert, _Salammbô_.
+
+
+Nous sortons tous les deux, laissant petit Pierre à sa grand-mère. Nous
+nous en allons par le sentier vert, sous la voûte des chênes et des
+hêtres, entendant de loin, dans la sonorité du soir, le bruit du berceau
+antique qui se balance, et la vieille chanson à dormir et l'éclat de
+rire de l'enfant.
+
+Dehors, il fait encore grand jour; le soleil, très bas, dore la campagne
+tranquille.
+
+«Allons encore jusqu'à la chapelle de Saint-Éloi», dit Yves.
+
+Elle est en haut de la colline, bien antique, toute rongée de mousse,
+toute barbue de lichens, seule toujours, fermée et mystérieuse au milieu
+des bois.
+
+Elle ne s'ouvre qu'une fois l'an, pour le _pardon des chevaux_, qui
+viennent tous alentour, à l'heure d'une messe basse qu'on dit là pour
+eux. C'était tout dernièrement ce pardon, et l'herbe est encore foulée
+par les sabots des bêtes qui sont venues.
+
+Ce soir, c'est une tranquillité étrange autour de cette chapelle. Les
+horizons boisés s'étendent au loin paisibles, comme pris de sommeil; il
+semble que ce soit aussi le soir de notre vie et que nous n'ayons plus
+qu'à nous reposer du repos éternel en regardant la nuit descendre sur
+les campagnes bretonnes, à nous éteindre doucement dans cette nature
+qui s'endort.
+
+«.... C'est égal, dit Yves très songeur, je crois bien que ce sera
+quelque part _par là-bas_ (_par là-bas_ signifie Plouherzel) que je m'en
+retournerai quand je serai devenu vieux, pour qu'on me mette près de la
+chapelle de Kergrist, vous savez, là où je vous ai montré? Oui, sûr que
+je m'en irai par là-bas mourir.»
+
+La chapelle de Kergrist, dans le pays de Goëlo, sous le ciel le plus
+sombre; le lac d'eau marine et, au milieu, les îlots de granit, la
+grande bête accroupie qui dort sur une plaine grise.... Je revois ce
+lieu, qui m'est apparu, il y a déjà plusieurs années, un jour d'hiver.
+Oui, je me rappelle que c'est là la terre d'Yves, le sol qui l'attend;
+quand il est loin sur la mer, dans la nuit, dans le danger, c'est cette
+sépulture qu'il rêve.
+
+«Yves, mon frère, nous sommes de grands enfants, je t'assure. Souvent
+très gais quand il ne faudrait pas, nous voilà tristes et divaguant tout
+à fait pour un moment de paix et de bonheur qui par hasard nous est
+arrivé; c'est tout au plus si le manque d'habitude nous excuse.
+
+» À nous voir pourtant, qui se douterait que nous sommes capables de
+rêver tout éveillés, simplement parce que la nuit vient et qu'il fait
+calme dans ce bois?
+
+»Pense donc, nous avons à peu près trente-deux ans chacun; devant nous,
+la vie peut être bien longue encore, et il y aura des voyages, des
+dangers, des angoisses, et pour chacun de nous du soleil, et des
+enivrements, et de l'amour, et, qui sait? Peut-être encore entre nous
+deux des scènes, et des rébellions, et des luttes!»
+
+En beaucoup moins de mots qu'il n'y en a ci-dessus, tout cela tomba au
+milieu de son rêve. Alors lui me répondit avec un air de reproche
+triste:
+
+«Au moins, vous savez bien, frère, que je suis changé maintenant et
+qu'il y a _quelque chose_ qui est bien fini; ce n'est pas de cela que
+vous voulez parler?»
+
+Et, moi, je serrai la main de mon frère Yves, en essayant de sourire
+comme quelqu'un qui aurait tout à fait confiance.
+
+Les histoires de la vie devraient pouvoir être arrêtées à volonté comme
+celles des livres....
+
+
+
+
+Ses oeuvres
+
+1879 Aziyadé
+
+1880 Rarahu
+
+1881 Le roman d'un spahi
+
+1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch
+
+1883 Mon frère Yves
+
+1884 Les trois dames de la Kasbah
+
+1886 Pêcheur d'Islande
+
+1887 Madame Chrysanthème
+
+1887 Propos d'exil
+
+1889 Japoneries d'automne
+
+1890 Au Maroc
+
+1890 Le roman d'un enfant
+
+1891 Le livre de la pitié et de la mort
+
+1892 Fantôme d'Orient
+
+1893 L'exilée
+
+1893 Le matelot
+
+1894 Le désert. Jérusalem
+
+1894 La Galilée
+
+1897 Ramuntcho
+
+1898 Judith Renaudin
+
+1899 Reflets de la sombre route
+
+1902 Les derniers jours de Pékin
+
+1903 L'Inde sans les Anglais
+
+1904 Vers Ispahan
+
+1905 La troisième jeunesse de Mme Prune
+
+1906 Les désenchantées
+
+1909 La mort de Philae
+
+1910 Le château de la Belle au Bois dormant
+
+1912 Un pèlerin d'Angkor
+
+1913 La Turquie agonisante
+
+1916 La hyène enragée
+
+1917 Quelques aspects du vertige mondial
+
+1918 L'horreur allemande
+
+1919 Prime jeunesse
+
+1920 La mort de notre chère France en Orient
+
+1921 Suprêmes visions d'Orient
+
+1923 Un jeune officier pauvre, posthume.
+
+1924 Lettres à Juliette Adam, posthume.
+
+1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol
+
+1929 Correspondance inédite (1865-1904)
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mon frère Yves, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON FRÈRE YVES ***
+
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
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+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+