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+The Project Gutenberg EBook of En chine, by Judith Gautier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: En chine
+ Merveilleuses histoires
+
+Author: Judith Gautier
+
+Release Date: May 16, 2006 [EBook #18407]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN CHINE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ LES BEAUX VOYAGES
+
+
+
+ EN CHINE
+ (MERVEILLEUSES HISTOIRES)
+
+ PAR
+
+ JUDITH GAUTHIER
+ de l'Académie Goncourt
+
+
+
+
+ ILLUSTRÉ DE 12 PLANCHES EN COULEURS ET D'UNE CARTE
+
+ LES ARTS GRAPHIQUES, ÉDITEURS
+ 3, RUE DIDEROT, VINCENNES
+
+
+
+
+ 1911
+
+
+
+
+ PRÉFACE
+
+ par JEAN AICARD,
+ de l'Académie Française
+
+
+«FAIRE un beau voyage,» quelle émotion soulevaient ces simples mots dans
+notre coeur d'enfant! Quel trouble délicieux ils y éveillent encore!
+
+Espérer, c'est vivre. Nous ne vivons vraiment que par l'attente d'on ne
+sait quoi d'heureux qui va probablement nous arriver tout à l'heure...
+ce soir... demain... ou l'année prochaine. Alors, n'est-ce pas? tout
+sera changé; les conditions de notre vie seront transformées; nous
+aurons vaincu telle ou telle difficulté; triomphé de l'obstacle qui
+s'oppose à notre bonheur, à la réalisation de nos désirs d'ambition ou
+d'amour. L'enfance, puis l'adolescence, se passent ainsi à appeler
+l'avenir inconnu, à le rêver resplendissant de couleurs magiques. Être
+jeune, c'est espérer, sans motif raisonné, malgré soi, à
+l'infini--c'est-à-dire voyager en esprit vers des horizons toujours
+nouveaux--courir allègrement au-devant de toutes les joies.
+
+
+La plupart des hommes, rivés aux mêmes lieux par la nécessité, s'habituent
+à ne plus rien attendre. Ils ont appris plus ou moins vite que demain
+sera pour eux tout semblable à hier; la ville ou le village ou les champs
+qu'ils habitent ne leur apprendront jamais rien de plus que ce qu'ils
+savent.
+
+... Dès qu'ils en sont sûrs, c'est qu'ils ont vieilli, vraiment vieilli,
+--de la mauvaise manière; mais, même alors, il arrive que ces mots
+enchantés, «faire un beau voyage,» raniment en eux la force d'espérer,
+de rêver, de vouloir et d'agir. L'illusion féconde, dont parle le
+poète, rentre dans leur coeur. Et dès qu'ils se mettent en route, ils
+se persuadent qu'à chaque détour du chemin ils vont, comme le héros de
+Cervantès, voir apparaître l'Aventure, la chose nouvelle, l'évènement,
+le spectacle imprévus, ce je ne sais quoi d'étrangement exquis que les
+sédentaires (ils le croient du moins) ne sauraient rencontrer.
+
+Et c'est là proprement le charme du voyage; il est dans le renouvellement
+indéfini de notre faculté d'attendre avec joie. Voyager c'est espérer;
+voilà pourquoi le voyage est parfois un remède efficace aux grands
+chagrins. Il nous force à espérer encore. Un désir de voyage est
+essentiellement un désir de nouveau et d'amusant, d'inédit, de romanesque
+ou de féerique--en tous cas, de non-encore-vu.
+
+
+L'avènement de l'exotisme en littérature a été un rajeunissement.
+
+Le personnage de Robinson Crusoë incarne le voyage même, et il semble bien
+que jamais livre n'obtint succès plus grand et plus durable.
+
+L'apparition de Paul et Virginie fut un enchantement. C'étaient Adam et
+Ève tout enfants, dans un Éden tout nouveau. Le voyage avait rajeuni
+l'innocence et l'amour même.
+
+La curiosité et l'espoir se sentirent vivifiés avec Chateaubriand, puis
+avec Pierre Loti.
+
+Nous autres, écoliers du XIXe siècle, n'avons-nous pas lu un moment, avec
+avidité, derrière un rempart de dictionnaires, de médiocres histoires de
+chasses en Amérique, d'Apaches et de Comanches--et sans images. Quant à la
+vraie géographie, à l'ethnographie scientifiques, avant les reclus, elles
+se présentaient à nous sans ornement, sans pittoresque, sans couleur--dans
+des livres un peu ennuyeux et qui, en effet, nous rebutaient souvent.
+
+On a compris aujourd'hui que les livres «d'instruction» destinés aux
+enfants doivent s'adresser à leur sensibilité, se faire aimer d'eux,
+exciter en eux «l'espérance,» la bonne curiosité, c'est-à-dire la joie
+de vivre.
+
+
+Les éditeurs des «Arts Graphiques» ont le projet de publier des ouvrages
+dont les illustrations, vivantes et colorées, documents précis, seront à
+la fois destinés aux jeunes écoliers et aux hommes, ouvrages d'éducation
+et d'amusement pour les uns, albums de souvenirs pour les autres.
+
+
+Les six premiers volumes sont consacrés à l'Espagne, au Maroc, à l'Égypte,
+aux Indes, à la Chine et au Japon.
+
+On n'attend pas ici une critique de textes, dus:
+
+ à Monsieur Fridel, Bibliothécaire du Musée Pédagogique, Ancien Chef de
+Cabinet de Monsieur le Ministre de l'Instruction Publique, auteur du
+volume sur l'Espagne;
+
+ à Monsieur le Commandant Haillot, détaché à Casablanca, collaborateur
+au _Figaro_, auteur du volume sur le Maroc;
+
+ à Monsieur Jean Bayet, docteur en droit, auteur du volume sur
+l'Égypte;
+
+ à Monsieur le Capitaine Marcel Pionnier (capitaine Baudesson), Chargé
+de Missions par le Gouvernement, auteur du volume sur les Indes;
+
+ et enfin à Madame Judith Gautier, Membre de l'Académie Concourt, auteur
+des volumes sur la Chine et le Japon.
+
+
+On trouvera, parmi les signataires des six volumes qui suivront, des noms
+des plus connus.
+
+Avec de tels noms d'auteurs, l'ensemble de ces ouvrages se présente
+assez heureusement de soi-même au grand public; mais ce qu'on peut tout
+particulièrement lui signaler, c'est l'intérêt que présentent les jolies
+planches en couleurs dont ces livres sont enrichis. La valeur documentaire
+positive en fait le premier mérite; il est décuplé, pour la plupart de ces
+planches, par l'attrait que leur donne le ton à la fois juste et aimable
+des coloris.
+
+J'imagine que beaucoup de ces illustrations sont des photographies en
+couleurs prises directement; tels autres sont des aquarelles, assurément
+exécutées d'après nature; et toutes ces images sont des «portraits de
+pays» ressemblants et vivants.
+
+Commenté par de pareilles images, le texte parlera aux yeux des enfants,
+fixera leur attention; et, après les avoir vues, ils n'oublieront plus le
+pays où ils croiront avoir réellement voyagé.
+
+
+En chaque série se résument les caractères généraux, très différents--des
+grandes contrées qu'elles mettent sous nos yeux.
+
+J'ouvre, au hasard, l'une d'elles: voici un «Bazar à Marrakech»; la
+disposition des boutiques sous le toit de poutres qui, çà et là, laisse
+par un trou, voir l'éclat du ciel, voilà qui attire invinciblement
+ma curiosité et la retient; puis c'est l'allure des passants qui la
+sollicitera; puis la qualité de l'ombre lumineuse qui règne sous ce
+«couvert»; et j'ai tout revu du Maroc, si je l'ai visité autrefois;
+j'en ai tout vu et appris, si je ne le connaissais pas.
+
+Bien plus parlant encore m'apparaît ce maigre personnage de bonze noir, le
+«Porteur de dépêches,» qui, son bâton horizontal sur le dos, à la hauteur
+des épaules, les coudes en arrière, les mains comme accrochées et pendues
+aux extrémités de sa matraque, d'un pas large et fatigué, chemine dans
+le crépuscule--sur le ciel vert et jaune, se détachent là-bas, le profil
+d'une habitation mauresque et les silhouettes de deux bédouines...
+Cet étique fantôme, c'est le facteur de là-bas, le porteur de rêves,
+d'espérances, de déceptions aussi, l'incarnation même du voyage.
+
+
+Dans «l'Égypte» on remarquera plus particulièrement les «Arabes du
+désert.» Cette page donne l'idée exacte d'une course de chameaux comme
+j'en ai pu voir moi-même, non pas en Égypte, mais en Tunisie.
+
+Et quoi de plus amusant, pour des yeux d'écolier, que «l'École d'enfants
+dans la Mosquée du Sultan Kelaun,» les bambins assis à terre, leurs
+babouches à côté d'eux--le maître «assis en tailleur» dans sa grande
+chaise ajourée!
+
+Certes, la photographie, de nos jours, nous présente partout et à toute
+heure des documents aussi précis, mais non pas avec cette variété et cette
+gaîté de couleurs, qui, pour les petits et les grands, est un attrait des
+plus vifs... qu'on se rappelle l'influence de l'ancienne et naïve imagerie
+d'Épinal sur nos cerveaux enfantins. Heureux les enfants d'aujourd'hui!
+
+
+Comment, avec des mots, à moins d'être Pierre Loti, donnerez-vous au
+lecteur l'idée de ce que peut être un prince hindou, un maharadja en grand
+costume? Et que vous en dirait la photographie sans la couleur? Comment
+saurez-vous que l'éléphant qui porte ce prince est vêtu d'un brocart d'or?
+que le char sans roue, le trône qu'on voit sur le dos de l'énorme animal
+est, comme le prince, un ruissellement de dorure? L'image coloriée peut
+seule le dire; à elle seule elle est un conte féerique; et voilà une
+façon gaie d'apprendre aux bambins ce qu'est un maharadja et dans quelles
+somptuosités il parade parfois, sous un parasol d'or, et sur un éléphant
+recouvert d'or flamboyant et de pierreries rutilantes.
+
+
+Le texte des deux volumes sur la Chine et le Japon a été demandé à Madame
+Judith Gautier.
+
+Personne ne pouvait mieux qu'elle parler de cette Chine «qui a inventé
+tout ou presque tout, à une époque des plus reculées. Il y a quatre mille
+ans les chinois se servaient déjà de boussoles. Bien des siècles avant
+Gutenberg, ils avaient inventé l'imprimerie, ils gravaient des livres
+qu'ils tiraient en nombre illimité. Ils ont inventé la soie, il y a 4500
+ans. Ils ont même inventé la poudre: il y a neuf siècles, ils en emplirent
+des globes de fer qu'ils lançaient à l'aide de tubes: c'était presque des
+obus.»
+
+Madame Judith Gautier nous parlera des moeurs, des usages, de la poésie de
+ce pays où une justice extraordinaire, qui paraît se complaire à inventer
+les supplices les plus hideux, permet aux criminels les plus redoutables,
+lorsqu'ils sont condamnés à mort, de s'acheter un remplaçant parmi les
+citoyens pauvres et honnêtes.
+
+Dans le volume sur la Chine, je vous signale la planche où sont
+représentés «Les cormorans pêcheurs.» Elle est, par elle-même, des
+plus explicatives. D'un coup d'oeil, on apprend, sur cette pêche, et
+d'inoubliable manière--ce qu'il en faut savoir, c'est-à-dire la forme et
+les attitudes des oiseaux pêcheurs, la structure du radeau qui les conduit
+à leur besogne, la façon dont ils portent le collier qui s'oppose à
+l'ingurgitation de la proie.
+
+«En loge pour les degrés de mandarin...» Imagineriez-vous la façon dont
+peuvent être disposées ces loges?--Et ce moulin à eau mû par des hommes,
+l'imagineriez-vous? Non. La plus habile description ne nous présente
+jamais que successivement les lignes d'un tableau qu'ici vous embrassez
+et comprenez d'un seul coup d'oeil.
+
+La leçon d'écriture japonaise, la fête des drapeaux, le marchand de
+poupées, les enfants jouant à la toupie, autant de spectacles topiques
+dont rien, sinon l'image arrivant au secours de la parole, ne peut évoquer
+la physionomie et le mouvement exacts, caractéristiques, la colorisation
+expressive.
+
+
+Lorsque cette série de douze beaux voyages s'achèvera par un voyage en
+Alsace-Lorraine signé d'un nom aimé et respecté, elle aura vraiment une
+signification éducatrice complète. Après avoir fait aimer aux esprits les
+moins aventureux le voyage d'agrément ou l'utile voyage d'exploration et
+de colonisation, elle affirmera que notre patrie aussi est belle--et
+semble plus belle encore, lorsqu'on la compare.
+
+N'oublions pas que, parce qu'elle est belle et riche, la patrie française
+est, pour d'autres hommes, un objet de rêve et parfois de mauvaise envie.
+Un des fruits les plus savoureux des beaux voyages est l'estime nouvelle,
+l'amour renouvelé qu'ils nous inspirent à l'heure du retour, pour les
+mérites, pour les beautés de la terre française, pour «l'enchantement du
+ciel de France.»
+
+Dès que le Français s'est éloigné un temps de notre mère-patrie,
+il s'aperçoit mieux que jamais qu'elle a des vertus et des charmes
+incomparables. Plus qu'ailleurs, en France, l'homme trouve sécurité et
+liberté, on ne sait quelle façon d'aimer les autres hommes, que tout
+l'univers connaît bien--et qui fait dire quelquefois aux gitanes, ces
+sans-patrie: «C'est encore en France qu'on est le plus libre, et le moins
+malheureux.»
+
+Ceci est le mot authentique d'un bohémien dont le voyage fut la vie même.
+
+ JEAN AICARD
+
+ Saint-Raphaël,
+ Août 1911
+
+
+
+
+[Illustration: CARTE DE LA CHINE][1]
+
+[Note 1: La carte de la Chine est reproduite dans l'édition HTML du
+présent projet.]
+
+
+
+
+ EN CHINE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+ANTIQUITÉ DE LA CHINE
+
+
+La Chine est une des plus vénérables aïeules du Monde et de la
+civilisation. Elle nous offre cet exemple--unique dans l'histoire de
+la terre--d'un peuple qui, depuis la plus lointaine antiquité, s'est
+développé sans interruption, jusqu'aux temps modernes toujours semblable
+à lui-même sans se mêler, sans se diviser à travers les siècles, les
+invasions, les conquêtes, car il a toujours su s'assimiler le vainqueur.
+
+À peine modifié dans son langage et son écriture, ce peuple est
+aujourd'hui ce qu'il était plus de VIII siècles avant la naissance de la
+civilisation grecque.
+
+L'Égypte, Babylone, l'Indoustan, la Grèce, Rome, toutes ces splendeurs se
+sont éteintes, seule la Chine a traversé les âges, d'un cours égal, sans
+s'amoindrir comme un beau fleuve intarissable.
+
+Les commencements de la Chine s'enfoncent en de tels lointains, qu'il est
+impossible de les fixer avec certitude, mais à partir d'un certain point,
+rien n'est plus certain ni mieux prouvé que son antiquité: rien de plus
+sûr que ses annales. Près de trois mille ans avant notre ère, elle avait
+déjà un passé, car c'est alors que fut fondé «le Tribunal pour écrire
+l'histoire.» Ce tribunal n'a jamais cessé ses travaux, et fonctionne
+encore aujourd'hui. Son histoire est très véridique--car l'impartialité de
+ses historiens est assurée par un procédé infaillible: plusieurs lettrés,
+attachés au palais impérial, écrivent chaque jour, sans se concerter et en
+secret, sur des feuilles volantes, toutes les actions de l'empereur, et
+toutes les nouvelles qu'on leur rapporte et qu'ils peuvent contrôler. Le
+soir, ils jettent leurs écrits dans un grand coffre scellé, percé d'une
+fente comme une tirelire. Jamais on n'ouvre le coffre du vivant de la
+famille régnante qui pourrait avoir intérêt à falsifier la vérité. Plus
+tard, on confronte les écrits, et on rédige les annales.
+
+On a coutume de dire que les Chinois ont tout inventé, tout, ou presque
+tout.
+
+Quand on fouille un peu dans leur histoire, on marche de surprise en
+surprise.
+
+Il y a quatre mille cinq cents ans, ils connaissaient la boussole, et s'en
+servaient pour se diriger sur terre, car en ces temps, il n'y avait pas de
+route, et les quelques chemins tracés n'allaient pas bien loin.
+
+C'était en des chars très ornés que se cachait «le mystérieux esprit qui
+désigne le Sud.» Le Sud et non le Nord, mais n'est-ce pas la même chose?
+Le prolongement de l'aiguille aimantée vers le pôle opposé. Les Chinois ne
+se sont intéressés qu'à la direction qu'il leur était utile de connaître
+et que désignait le signe indicatif placé à l'extrémité sud de l'aiguille.
+Les Chinois ont inventé l'imprimerie, sinon par les caractères mobiles,
+du moins en gravant des livres qu'ils pouvaient tirer à des exemplaires
+illimités et cela, des siècles avant Gutenberg. Ils ont inventé la soie,
+il y a quatre mille cinq cent ans. L'Impératrice Youen-Fi, alors régnante,
+sortit un jour en grande pompe de son palais, et alla planter de sa main
+dans un des temples de la capitale un jeune mûrier, puis elle enseigna la
+culture et l'élevage des vers à soie. Les Chinois reconnaissants ont
+déifié Youen-Fi, et lui rendent hommage encore aujourd'hui.
+
+On ne peut pas dire des Chinois, «qu'ils n'ont pas inventé la poudre» car
+ils l'ont inventée. Au siège de la ville Lian-Lian, il y a neuf siècles,
+ils en emplirent des globes de fer qui éclataient, et qu'ils lançaient à
+l'aide de tubes: les obus, ou à peu près.
+
+Mais on n'a pas cherché à perfectionner et à répandre l'art de
+s'entre-détruire. Le peuple qui, cinq cents ans avant le Christianisme,
+a proclamé que tous les hommes sont frères, ne pouvait penser qu'à se
+défendre. Sitôt l'ordre rétabli, on fondait les armes pour en faire
+des instruments d'agriculture, on licenciait l'armée pour rendre les
+travailleurs à la terre et le terrible engin n'avait plus que des fracas
+joyeux sous la forme de ravissants feux d'artifice...
+
+La porcelaine, elle aussi, est originaire de Chine, la célèbre fabrique de
+King-te-Tchin existe toujours; elle est située dans la vallée de Fo-Liang
+sur une petite rivière nommée Tchang. C'est là que l'on garde depuis huit
+siècles les précieux secrets de sa fabrication.
+
+Trois mille fourneaux brûlent dans la ville, sans s'éteindre jamais. Un
+million d'ouvriers travaillent continuellement, tout le monde vit de la
+grande fabrique. Les enfants et les vieillards arrosent le Kaolin, les
+aveugles broient les couleurs.
+
+Le soir, de loin, il semble qu'un immense incendie flamboie dans la
+vallée, et le passant attardé, qui chemine sur les côteaux, croit voir
+voltiger dans les flammes le poussah de la porcelaine, celui qui,
+autrefois ouvrier de King-te-Tchin n'ayant pu réussir un modèle proposé
+par l'empereur, se précipita dans la fournaise et s'y transforma en un
+vase merveilleux qui avait «la couleur du ciel après la pluie, la clarté
+d'un miroir, la finesse d'une feuille de bambou et la résonnance d'un
+gong.»
+
+L'opulente ville de Fou-Tchéou, seule, fait une concurrence sérieuse à
+King-te-Tchin. On y fabrique en grand de faux antiques, dont on trafique
+ouvertement, on reproduit les genres de toutes les époques: les craquelés
+de Ko-Yao le frère ainé, les truites de la Belle Chou, qui vivait sous
+les Song, les fonds grenats et veinés de rouge de l'époque des Ming, la
+porcelaine bleue des Tsin, la verte des Soui, les fonds blancs du VIIe
+siècle, les bleus célestes du Xe, les gris clair et les blancs de lune.
+
+Les Chinois fabriquèrent même les allumettes chimiques, mais ils ne
+s'en servirent guère, préférant l'antique briquet, car, et c'est là
+une particularité très singulière, les Chinois n'attachent pas beaucoup
+d'importance à la plupart de leurs inventions, ils s'en amusent quelque
+temps comme d'une curiosité, mais cherchent bien rarement à exploiter la
+trouvaille et à en tirer parti.
+
+Bien des siècles avant Pascal, ils ont imaginé et mis en usage un véhicule
+portant sur une seule roue. La brouette chinoise a, il est vrai, un aspect
+assez différent de la nôtre, bien qu'elle ait le même principe. La roue
+assez grande la partage en deux compartiments, sur lesquels doivent
+s'empiler les marchandises à transporter. Quelquefois, le possesseur de la
+brouette prend un, voire deux passagers. S'il y en a un seul, il met ses
+bagages de l'autre côté de la roue, pour faire contre-poids. S'ils sont
+deux, ils se font équilibre.
+
+À Shanghai, il y a des brouettes, dont les compartiments très allongés,
+peuvent recevoir jusqu'à dix passagers. Lorsque le vent est favorable, on
+ajoute une voile à l'équipage, dont l'allure devient alors presque rapide.
+Pour ne pas trop fatiguer ses bras, le conducteur croise sur son dos deux
+courroies qui sont assujetties à la brouette.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LE LANGAGE ET L'ÉCRITURE
+
+
+Si un contemporain de l'empereur Yao, qui régnait plus de deux mille ans
+avant notre ère, pouvait soulever la poussière de son tombeau et prêter
+l'oreille aux bruits du Monde, il comprendrait encore les paroles qui
+vibrent sur les lèvres du Chinois d'aujourd'hui et pourrait lire les
+caractères tracés par leur pinceau.
+
+Le langage des Chinois est un des plus anciens du Monde et le seul qui,
+depuis des temps presque fabuleux, soit encore vivant, tandis que le
+Sanscrit, l'Hébreu, le Zind, le Copte, sont devenus des langues mortes,
+retrouvées et conservées seulement par les efforts des savants, tandis que
+l'on parle et l'on écrit le Chinois presque comme on le parlait dans les
+premiers âges du monde. Cette prodigieuse ancienneté est sans doute ce qui
+explique la conformation restreinte et rudimentaire de la langue parlée.
+Au lieu d'user des sons et articulations qui forment les autres langues,
+le Chinois s'en est tenu aux monosyllabes, et cela dénonce bien les
+premiers balbutiements de l'humanité.
+
+Les monosyllabes qui composent la langue Chinoise sont à peu près au
+nombre de six cents, dont la plupart ne sont encore que les mêmes sons
+prononcés autrement, d'après les cinq intonations: le ton uni, le ton bas,
+le ton ascendant, le ton descendant, le ton élevé. Mais ces nuances sont
+très difficiles à savoir pour d'autres que l'oreille exercée d'un Chinois.
+
+Chaque monosyllabe sert à nommer un grand nombre de mots différents, et il
+serait impossible de se comprendre, si par un mécanisme particulier, les
+chinois n'alliaient pas ces sons deux à deux, trois à trois, ce qui forme
+en réalité l'équivalent de nos mots polysyllabiques.
+
+Si les mots du langage sont d'une simplicité primitive, l'écriture, par
+contre, est devenue peu à peu horriblement compliquée.
+
+L'écriture chinoise n'est pas composée de lettres, mais formée de signes
+qui, dans le principe, étaient des dessins rudimentaires[2]:
+
+ le soleil, la montagne, la lune, l'arbre, l'enfant,
+
+qui devinrent:
+
+ ji chan no chon tsin
+
+[Note 2: Ces signes et dessins sont reproduits dans l'édition HTML du
+présent projet.]
+
+Puis ces signes se multiplièrent, se combinant entre eux à l'infini,
+se compliquant, jusqu'à former une armée d'au moins quarante mille
+caractères.
+
+Plus de quatre cents millions d'hommes se servent de cette écriture, la
+plus difficile qui soit au monde. La Chine, le Japon, la Corée, l'Annam,
+la Cochinchine, tout en les prononçant d'une façon différente, font usage
+de ces caractères.
+
+Il existe en Chine au moins dix-huit dialectes de la langue parlée, tous
+assez différents les uns des autres pour que ceux qui les parlent ne se
+comprennent pas entre eux. Cela ajoute encore un écueil à l'étude du
+Chinois, déjà d'une si extrême difficulté.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L'INSTRUCTION ET LES GRANDS EXAMENS
+
+
+En Chine, toutes les études portent presque exclusivement sur les lettres
+et l'histoire: l'écolier doit apprendre à bien comprendre et à retracer
+exactement les innombrables caractères idéographiques qui composent
+l'écriture, en même temps, il lui faut apprendre successivement par coeur
+les livres classiques; s'il est un bon élève, il pourra se présenter aux
+examens annuels, puis subir les trois épreuves du grand concours triennal
+et obtenir les grades de Siou-tsai, bachelier, Kiu-gin, licencié, Tsin-se,
+docteur, et même devenir membre de la forêt des pinceaux, Han-lin,
+c'est-à-dire académicien. Les épreuves triennales ont lieu vers la fin
+septembre au chef-lieu provincial. Dès que les candidats arrivent, ils
+sont minutieusement fouillés et introduits dans d'étroites cellules munies
+d'un banc, d'une table et de quelques ustensiles de cuisine, on les
+enferme au verrou et ils sont surveillés par des soldats. Il ne leur est
+permis d'emporter avec eux aucun livre et de communiquer avec qui que ce
+soit, les examens durent un jour entier et le canon, qui donne le signal
+du commencement, en annonce la fin. Voici le programme des trois épreuves:
+Composition sur un sujet donné pris dans les quatre Livres. (Les quatre
+livres contiennent les dialogues de Confucius avec ses disciples.)
+Composition sur un sujet pris dans l'oeuvre de Ming-Tsin (Minicius).
+Composition sur un thème choisi dans un livre de Confucius, intitulé
+«La Grande Étude.» Développement d'un sujet pris dans l'invariable milieu,
+oeuvre d'un petit-fils de Confucius.
+
+Dans la deuxième épreuve, on commente par écrit des thèmes choisis dans
+les cinq livres qui sont: le Chi-Kin, livre des vers; le Chou-Kin,
+histoire de l'antiquité; le Che-Kin, livre mystérieux, philosophique,
+et symbolique où il est traité du Ciel et de la Terre, des oracles, des
+sorts; le Ly-Ki, livre des rites, qui enseigne les règles de conduite, la
+politesse, l'étiquette; puis une composition poétique s'inspirant d'une
+pièce de vers d'un poète célèbre.
+
+Dans la troisième épreuve, on traite des sujets très divers: l'examinateur
+pose des questions sur l'histoire ancienne et moderne, la politique
+indigène ou étrangère, les mathématiques, la géographie, etc...
+
+Les examinateurs sont d'une sévérité implacable; la plus minime erreur,
+l'équivalent d'une virgule oubliée ferait tout perdre à la composition la
+plus parfaite.
+
+Il existe à ce propos une jolie légende: un jeune candidat, très
+appliqué et d'un talent supérieur, lors d'un concours, omit dans le
+caractère X. (Pou), négation, de tracer le point. À cause de cela, tous
+ses efforts, tous ses travaux allaient être réduits à néant. Par
+bonheur, une fée s'émut en faveur du jeune lettré; elle se changea en un
+petit insecte noir, et quand le fatal feuillet passa sous les yeux de
+l'examinateur, elle se mit à la place du point. De la main, le maître
+essaya de la chasser, mais elle se tint ferme et il ne vit pas que le
+point manquait.
+
+Celui qui triomphe dans toutes les épreuves, est considéré comme un
+parfait lettré.
+
+Il est probable qu'au point de vue Européen, et dans l'état actuel de
+la science, on jugerait le savoir de ce triomphateur bien mince et trop
+exclusivement littéraire.
+
+Aujourd'hui d'ailleurs, tout va changer, tout change dans cette Chine que
+les convoitises du monde ont enfin éveillée de son long sommeil.
+
+Déjà, les réformes sont décidées, et c'est par celles de l'instruction
+que l'on commence. On va supprimer, s'ils ne le sont pas déjà, ces fameux
+examens, dont nous venons de vous donner le programme. On fonde des écoles
+suivant les méthodes d'Europe, depuis l'instruction primaire, jusqu'à
+l'université qui sont fréquentées par des milliers d'étudiants, et même
+d'étudiantes; des revues, des journaux sont publiés journellement, ou
+traduits en Chinois: Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Victor Hugo, et bien
+d'autres.
+
+Une jeunesse ardente et enthousiaste marche vers le progrès avec une
+rapidité extraordinaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA MUSIQUE
+
+
+La Musique était en grand honneur en Chine, dès la plus lointaine
+antiquité; on ne la considérait pas comme un amusement frivole, mais comme
+la science des sciences, et les Chinois lui attribuaient de singulières
+vertus. Elle était pour eux un écho de l'harmonie universelle qui
+équilibre les mondes et elle seule était capable de guider et d'anoblir
+les pensées et les actions des hommes.
+
+La légende raconte que c'est Fou-si, empereur presque fabuleux, qui
+inventa les premiers instruments de musique, qui rendaient, paraît-il,
+sous ses doigts, un son céleste.
+
+Mais l'histoire devient certaine, quand sous l'empereur Houang-Ty, un
+savant chinois nommé Line-Lene fut chargé de fixer les lois des sons
+musicaux. Ce sage se retira, alors, dans la solitude d'une magnifique
+forêt de bambous située près des sources du Fleuve Jaune. Là, il médita
+et il travailla pour arriver à fixer d'une façon décisive les règles et
+les sons de la musique. Il tailla des tiges de bambou de différentes
+grandeurs, et détermina la longueur de chacune, en rangeant l'un contre
+l'autre les grains d'une sorte de gros millet noir, très fermes et très
+égaux entre eux. Il se trouva qu'il fallait juste cent grains pour
+égaler le tube qui donnait le son considéré comme fondamental. Line-Lene
+divisa alors sa progression de dix en dix, et, du même coup, inventa le
+système décimal, qui fut aussitôt appliqué aux poids et aux mesures. Il
+donna le nom de Liu (base, règle, principe) à la note, élue comme
+fondamentale: cette note correspond à la notre «fa». Le sage découvrit
+bientôt que l'octave musicale pouvait se diviser en douze demi-tons. Il
+coupa avec soin douze tubes qui rendaient exactement les douze
+demi-tons. Il les distribua en Yang-Liu, liu parfaits; et en Yn-Liu, liu
+imparfaits. Les Yang-liu correspondent aux notes naturelles, les Yn-liu
+aux dièses. Line-Lene fixa ensuite sept modes formés chacun par la
+réunion de cinq yang et de deux pien, c'est-à-dire de cinq tons et de
+deux demi-tons: Fa, sol, la, si, do, ré, mi, en chinois: Kong, Chang,
+Ko, Pien-Tche, Tche, Yu, Pien-Kong: exactement la gamme dont nous nous
+servons aujourd'hui.
+
+Pythagore, deux mille ans après Line-Lene, essaya lui aussi de déterminer
+les rapports des tons au moyen de mesures et de poids, et il est curieux
+de constater que, si l'on a reconnu des erreurs dans les conclusions de
+Pythagore, celles du mathématicien Chinois sont demeurées inattaquables.
+
+Quelques siècles après Line-Lene, il y a quatre mille cinq cents ans
+seulement, l'empereur Chun fonda un conservatoire de Musique, le premier
+en date bien certainement. Seuls, les fils des princes et l'élite de la
+noblesse étaient admis à y faire leurs études.
+
+La direction de ce conservatoire fut confiée à un musicien très renommé,
+qui n'avait pas pour nos oreilles un aussi joli nom que celui d'Orphée--il
+s'appelait Kouai--mais, bien avant Orphée, cet illustre artiste se vantait
+de pouvoir dompter les bêtes féroces par le charme de sa musique et, chose
+plus invraisemblable, déjà en ces temps lointains, de mettre d'accord
+entre eux les hommes politiques.
+
+Cet empereur Chun était lui aussi musicien et même compositeur. Il
+est l'auteur de cet hymne fameux, dédié aux ancêtres, qui, à travers
+quarante-cinq siècles, nous est parvenu, paroles et musique, et est
+encore chanté en Chine, dans les temples, à certaines fêtes annuelles.
+
+L'état florissant de la musique se prolongea encore plusieurs siècles
+après l'empereur Chun, puis elle déclina, et, à l'époque de Confucius,
+elle était en pleine décadence et l'illustre philosophe le déplorait
+amèrement. Cependant, de son temps, bien des vestiges de l'ancienne
+musique existaient encore, et Confucius lui-même se rendit un jour dans le
+royaume de King pour demander des leçons à un musicien nommé Liang, dont
+la réputation était grande. On disait de lui qu'il avait conservé les
+bonnes traditions, et le philosophe était impatient de connaître un
+homme aussi remarquable et de se perfectionner dans le premier des arts.
+Confucius se fit admettre au nombre des élèves de Liang et écouta ses
+leçons. Bientôt le maître s'aperçut que le nouveau venu n'était pas un
+écolier ordinaire, et un soir, il le retint auprès de lui. Après quelques
+instants de grave causerie, il se fit apporter la grande lyre nommée King,
+et dit à Confucius:
+
+ «Écoutez attentivement la mélodie que je vais vous faire entendre.»
+
+Confucius se recueillit et les cordes commencèrent à vibrer. À chaque
+son qui s'envolait de la lyre, le jeune philosophe redoublait
+d'attention et ne quittait pas l'instrument des yeux, et il tomba
+bientôt dans une sorte d'extase qui dura longtemps encore après que le
+musicien eût fini de jouer.
+
+ «En voici assez pour cette fois», dit Liang, surpris de la profonde
+impression éprouvée par son disciple.
+
+Pendant dix jours, le maître ne fit entendre à son élève que la même
+mélodie et l'élève s'exerça à la jouer après lui.
+
+ «Votre jeu ne diffère pas du mien,» lui dit alors Liang; «il est temps
+que vous vous exerciez sur une autre mode.»
+
+ «Votre humble disciple,» répondit Confucius, «ose vous demander de
+le laisser encore étudier cette pièce; il ne suffit pas de la jouer
+correctement comme quelqu'un qui suivrait les lignes d'un dessin sans
+savoir quel objet ce dessin représente. Je voudrais trouver le sens de
+cette mélodie, pénétrer l'idée du compositeur, et j'avoue que malgré mes
+efforts, je n'ai pas encore réussi.»
+
+ «Bien,» dit le Maître, «je vous donne cinq jours pour éclaircir cette
+question.»
+
+Ce terme expiré, Confucius se présenta devant Liang.
+
+ «Je commence à distinguer confusément l'âme de cette musique, comme
+on voit les objets mal éclairés encore dans les brumes de l'aube,» dit-il:
+«le jour n'est pas venu tout à fait, donnez-moi cinq jours encore, et si
+je n'ai pas atteint encore le but que je me propose, je me regarderai
+comme indigne de m'occuper de musique.» Le délai fût accordé, et cinq
+jours après, Confucius revint auprès de son maître avec un visage
+rayonnant.
+
+ «J'ai trouvé enfin, ce que j'ai si longtemps cherché,» s'écria-t-il.
+«Je suis comme un homme qui a gravi péniblement une haute montagne, et
+découvre enfin tout le pays environnant. À force d'attention et de
+persistance, je suis parvenu à découvrir dans cette pièce de musique
+antique, l'intention de celui qui l'a composée; tous les sentiments par
+lui éprouvés, je les éprouve moi-même, en jouant l'oeuvre dans laquelle
+il les a enfermés. Il me semble que je vois le compositeur, que je
+l'entends, que je lui parle. Il m'apparaît comme un homme d'une taille
+moyenne, dont le visage un peu long est d'une couleur qui tient le
+milieu entre le blanc et le brun. Ses yeux sont grands et pleins de
+douceur, sa contenance est noble, sa voix sonore, toute sa personne
+respire la vertu, et commande le respect. Cet homme, j'en suis certain,
+c'est l'illustre et sage empereur Wen-Wang.» En entendant cela Liang se
+prosterna devant Confucius.
+
+ «C'est en effet Wen-Wang qui est l'auteur de cette musique,» dit-il;
+«votre pénétration me comble d'étonnement, vous n'avez rien à apprendre de
+moi, vous êtes un sage et j'aspire à l'honneur d'être votre disciple.»
+
+Cette scène singulière, n'est-elle pas des plus surprenantes? Même
+aujourd'hui, songerait-on à attribuer à la musique une aussi complète
+précision?
+
+Quelle pouvait donc être cette pièce de musique sur laquelle le
+philosophe, dont la sagesse et l'intelligence sont universellement
+admirées, passa de si longues heures à méditer? On ne peut croire
+qu'elle n'ait eu aucun rapport avec les mélodies monotones qui
+constituent aujourd'hui la musique chinoise.
+
+Une autre fois, Confucius eût connaissance d'un morceau de musique composé
+sous le règne de Chun, c'est-à-dire mille sept cents ans avant le temps où
+vivait le philosophe. C'était à la cour du roi de Tsi, lorsque Confucius
+entra au palais pour être présenté au souverain; ce prince assistait à un
+concert dans lequel on exécutait ce morceau antique. Il avait pour titre:
+«Musique qui disperse les ténèbres de l'Esprit et affermit le coeur dans
+l'amour du devoir.» Cette fois encore, le philosophe fût profondément ému;
+«pendant trois mois,» dit-on, «le souvenir de cette musique occupa seul
+son esprit, il en perdit le sommeil et l'appétit.»
+
+Malheureusement, les Chinois n'ayant aucune méthode pour noter la
+musique, si ce n'est quelques caractères tout à fait insuffisants, les
+traditions devaient fatalement s'altérer et se perdre, et si l'on a pu
+reconstituer les règles anciennes, presque rien n'est resté des
+compositions primitives.
+
+En résumé, bien que beaucoup d'obscurité enveloppe encore la musique
+des anciens Chinois, on peut certifier que plusieurs siècles avant les
+Égyptiens et les Grecs, ils possédaient un système musical parfaitement
+fixe, très complet, et d'une haute portée morale.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA POÉSIE
+
+
+Un jour, le grand sage Confucius rencontra son fils sur le seuil du
+pavillon des Livres, et lui dit:
+
+ «Mon cher Khong-Li, êtes-vous bien avancé dans l'étude de la poésie?»
+
+Avec un certain dédain, l'adolescent répondit:
+
+ «Je ne m'y adonne pas, mon père.»
+
+«Vous avez tort, mon fils. Si vous n'apprenez pas la poésie, si vous ne
+vous exercez pas à faire des vers, dussiez-vous ne devenir qu'un
+médiocre poète, vous ne connaîtrez jamais complètement votre langue,
+vous ne saurez pas bien parler.»
+
+Confucius, lui, était poète. En Chine, la poésie semble aussi ancienne que
+la Chine elle-même, et comme cela arrive presque toujours, le premier de
+ses poètes, ce fut le peuple. Il chantait les vertus de ses souverains,
+leurs exploits, leurs fêtes, il les blâmait aussi quelquefois, et
+dirigeait contre eux de vives épigrammes. De leur côté, les empereurs
+répondaient par des exhortations, composaient des hymnes, des chants de
+guerre, des élégies. Un grand nombre de ces poèmes primitifs ont été
+rassemblés et sauvés de l'oubli par Confucius, qui les a classés et en
+a formé le recueil si célèbre, intitulé «Le Che-King livre des vers.»
+
+Dans la grande préface de ce recueil, le Maître dit: «Les poésies naissent
+des pensées, des sentiments que l'on éprouve en soi-même et qui se
+produisent au dehors;» et Tchou-Hi, un illustre commentateur du Che-King,
+ajoute: «Du jour où l'homme est né, il a exercé son jugement, il a regardé
+ce qui se passait autour de lui. Cette faculté lui vient du ciel. Il
+a essayé alors d'exprimer par des paroles, par des interjections, par
+des chants, ce qu'il éprouvait, sans pouvoir encore exprimer tous ses
+sentiments.»
+
+La première partie du Che-King, la plus ancienne, est intitulée: «Les
+Souffles du Royaume» (Koua-Fan). Ce titre indique bien que ces poèmes
+anonymes sont l'oeuvre du génie populaire, les souffles de l'âme de tous.
+
+La versification, cependant, avait déjà en ces temps reculés, une forme
+compliquée, concise, allégorique, qui différait peu de la forme
+actuelle. L'art poétique était divisé en plusieurs genres: le genre
+simple ou direct, dans lequel on exposait simplement la pensée, le genre
+métaphorique, le genre noble ou élevé, Quelquefois, on mélangeait deux
+de ces modes.
+
+Les onomatopées sont très fréquentes dans les vers du Che-King, il semble
+que ces harmonies imitatives charmaient tout particulièrement les poètes
+d'autrefois.
+
+Voici l'énoncé d'une de ces strophes:
+
+ Kin-tchi Yin-Yin
+ Tou-Tchi Song-Song
+ Tcho-Tchi Pong-Pong
+ Sio-Liu Ping-Ping
+
+Sur les seize mots, qui composent ce quatrain, huit ne signifient rien; il
+reste donc peu de chose pour exprimer la pensée de l'auteur, mais ce qui
+reste suffit au poète chinois. Voici le sens de ces vers:
+
+ «On apporte les matériaux: Yin-Yin.
+ Les charpentiers taillent: Song-Song.
+ Les menuisiers clouent: Pong-Pong.
+ On construit la palissade: Ping-Ping.»
+
+Les Chinois ont l'habitude de dire: «L'arbre de la poésie prit racine au
+temps du Che-King, ses bourgeons parurent avec Le-Ling, et Sou-Vou qui
+vivaient sous l'empereur Vou-Ti (140 ans avant notre ère). Ses feuilles
+poussèrent en abondance sous le règne des Han et des Ouei, mais il était
+réservé à la dynastie des Tang de voir ses fleurs, et de goûter ses
+fruits.»
+
+C'est, en effet, sous les Tang que vécurent Li-Tai-Pé et Thou-Fou, les
+deux plus grands poètes qu'ait eu la Chine. Les Tang régnèrent de l'an 618
+à l'an 909 de notre ère. Li-Tai-Pé naquit en 702 et Thou-Fou en 714. Il y
+a donc plus de onze cents ans que les deux poètes jouissent en Chine d'une
+popularité incomparable que le temps n'a fait qu'accroître. Dans ses vers,
+Li-Tai-Pé a une forme originale et brève, un style coloré aux images rares
+et choisies, plein d'allusions, de sous-entendus et souvent d'ironie;
+ce poète aimait le vin et s'enivrait fréquemment, mais il abrite souvent
+derrière le paravent de l'ivresse de graves manquements à l'étiquette dont
+les courtisans s'offensaient.
+
+Thou-Fou est considéré comme l'égal de Li-Tai-Pé, sans que les Chinois
+aient osé décider lequel surpasse l'autre: «Lorsque deux aigles ont pris
+leur essor, disent-ils, et s'élèvent à perte de vue, qui donc pourrait
+reconnaître lequel des deux a volé le plus près du ciel?»
+
+Thou-Fou naquit à King-Tcheou, dans la province de Chen-Si (montagne
+occidentale); ses parents étaient fort pauvres, mais remarquant chez leur
+fils une intelligence peu commune, ils l'envoyèrent néanmoins aux écoles.
+Thou-Fou obtint le grade de bachelier, puis celui de licencié, puis il
+échoua au doctorat. Il ne s'obstina pas à courir une seconde fois la
+chance du concours, et se laissa aller à la passion qui l'entraînait vers
+la poésie.
+
+L'envergure de son esprit lui permit d'embrasser tous les genres à
+la fois: «Il fut,» disent les Chinois, «éloquent, sublime, délicat,
+brillant.» Il aimait la nature par dessus tout, et son plus grand bonheur
+était de la chanter. Avec moins d'étrangeté, moins d'imprévus, les poésies
+de Thou-Fou sont presque aussi pittoresques que celles de Li-Tai-Pé,
+le grand ami qu'il proclamait son maître; elles sont plus aisément
+traduisibles ayant plus de naturel, de tendresse compatissante, d'émotion
+devant les douleurs de l'humanité. Lisez ce poème qui est un de ses
+meilleurs:
+
+
+ LE BEAU PALAIS DE JADE
+
+
+ «En faisant mille circuits, le ruisseau court, sous les sapins, entre
+lesquels le vent s'allonge.
+
+ «Les rats gris s'enfuient vers les vieilles tuiles.
+
+ «À quel roi fut ce palais, on ne le sait plus. Le toit, avec les
+murailles, au pied de ce rocher à pic, tout est tombé. Les Feux-Esprits,
+nés du sang des soldats tués, hantent la ruine. Sur la route détruite,
+les sources qui s'écoulent, semblent sangloter des regrets...
+
+ «Et du bruit de toutes ces eaux vives, les échos forment une véritable
+musique. La couleur de l'automne jette sa douce mélancolie sur toutes
+choses.
+
+ «Hélas! la beauté de celles, qui, là furent belles, devient maintenant
+de la poussière jaune...
+
+ «À quoi servit, alors, d'admirer le charme factice du fard et même la
+vraie beauté qui s'en ornait, non moins que lui, éphémère!...
+
+ «Et ce roi! qu'est devenue la garde fringante qui accompagnait son
+char doré!...
+
+ «De tant de biens, de tant de créatures, que lui reste-t-il
+aujourd'hui?... Rien de plus qu'un cheval de pierre sur son tombeau.
+
+ «Une profonde mélancolie me vient; sur la natte que m'offre l'herbe
+douce, je m'assieds. Je commence à chanter.... Mes larmes, qui débordent
+mouillent mes mains, me suffoquent...
+
+ «Hélas, tour à tour, chacun s'avance sur le chemin. Et tous savent
+bientôt qu'il ne conduit à rien.»
+
+En voici une de Li-Tai-Pé, intitulée:
+
+ JEUNESSE
+
+
+ «L'insouciant jeune homme qui habite sur le chemin des tombes
+impériales non loin du Marché d'or de l'est, sort de sa demeure au pas
+cadencé de son cheval blanc sellé d'argent. Puis il le lance au galop à
+travers le vent printanier.
+
+ «Sous les sabots, c'est comme un éclaboussement de pétales, car les
+fleurs tombées forment partout un épais tapis. Il ralentit sa course,
+indécis... Où irais-je? Où donc m'arrêter?...
+
+ «Un rire clair et léger, un rire de femme lui répond d'un bosquet
+voisin.
+
+ «Voilà qui le décide: c'est à ce cabaret qu'il s'arrêtera.»
+
+De tous temps, les poètes chinois ont uni la poésie à la musique, et ont
+chanté leurs vers.
+
+Ils les chantent encore, et très probablement sur les mélopées
+d'autrefois!
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'ART DRAMATIQUE
+
+
+C'est au XIIIe siècle, sous la dynastie tartare des Yuen, qu'un empereur
+ordonna de rechercher toutes les pièces de théâtre écrites dans les
+siècles précédents, de choisir les meilleures, et de les réunir. C'est
+alors que fût formé le célèbre recueil intitulé «Yuen-Jen-Pé-Tohon.» «Cent
+pièces de théâtre publiées sous les Yuen.» C'est là le plus beau monument
+de la littérature dramatique des Chinois, et il alimente aujourd'hui
+encore le répertoire moderne.
+
+Tous les genres sont représentés dans ce recueil: la tragédie historique,
+le drame domestique, les pièces mythologiques et féeriques, la comédie de
+caractères ou de moeurs, les drames judiciaires, les drames religieux.
+
+Ces pièces sont divisées, généralement, en quatre parties ou actes,
+précédés souvent d'un court prologue. Le texte n'est pas partagé en
+scènes, mais les entrées et les sorties des personnages sont indiquées
+par ces mots--il monte--il descend; les apartés sont marqués par cette
+phrase: Parler en tournant le dos--les parties chantées sont gravées en
+caractères plus gros que ceux du dialogue parlé. Dans la rédaction de
+ces pièces, tous les styles, tous les langages sont employés selon le
+sujet. Il y a le langage historique, le langage poétique ou lyrique, le
+style pompeux, grave ou familier.
+
+La plupart de ces drames et de ces comédies contiennent des beautés de
+premier ordre, mais elles ont, presque toutes, à notre point de vue,
+un défaut de composition, qui pourrait bien être une règle, tant il se
+retrouve fréquemment dans les pièces chinoises: c'est d'être partagées en
+deux. Dans le premier acte, l'intrigue et le crime triomphent, dans les
+derniers s'accomplissent les vengeances et les châtiments. Les héros du
+commencement sont devenus vieux, leur fils, quelquefois leurs petits-fils,
+qu'on a vus enfants aux premiers actes, ou qui n'étaient pas encore
+nés, sont des hommes et prennent en main les fils de l'intrigue qu'ils
+débrouillent, pour remettre les choses à peu près en l'état où elles
+étaient au commencement de la pièce. Ce système a l'inconvénient de
+partager l'intérêt; le jeune homme, tardivement présenté aux spectateurs,
+n'a pas toujours le temps d'attirer les sympathies.
+
+Le métier des comédiens est très rude, en Chine; ils sont les véritables
+esclaves du directeur de la troupe qui les mène durement, et leur laisse
+peu de loisirs. Ils ont chacun leur emploi; il y a: le Tchin-Mo, premier
+rôle; le Siao-Mo, jeune homme; le Ouai, dignitaire; le Pai-lo, vieux père;
+le Tchen, personnage comique. Mais quand la troupe est peu nombreuse, ils
+sont tenus à jouer deux et trois rôles dans la même pièce.
+
+Les femmes ne paraissent pas sur la scène; les travestissements des
+garçons de 16 à 19 ans en jeunes filles ou en femmes, arrivent à produire
+une complète illusion. Les jeunes gens choisis pour ces rôles sont beaux
+de visage, gracieux, petits et minces, ils laissent pousser leurs cheveux,
+se fardent habilement, et poussent la coquetterie jusqu'à se mettre de
+faux petits pieds. Voici comment ils procèdent: le talon repose sur un
+morceau de bois qui maintient le pied, la pointe en bas dans une position
+presque verticale, la pointe seule est chaussée d'un petit soulier de soie
+brodée d'or.
+
+Des bandelettes enroulées, le pantalon bouffant, attaché au milieu du
+cou-de-pied, dissimulent un peu la fraude et la démarche embarrassée, qui
+résulte de ces arrangements, aide à l'illusion. Que de dames chinoises,
+que de parvenues et de marchandes enrichies ont eu recours à cet artifice!
+comme les jeunes acteurs.
+
+Dans les grandes villes--à Pékin, à Shanghaï--il y a des théâtres fixes,
+et ils sont aménagés le mieux du monde pour l'agrément et le bien-être
+des spectateurs, À Pékin, ils sont groupés dans le même quartier et les
+comédiens logent presque tous dans la rue des théâtres.
+
+Quand on y passe, le matin, on les entend déclamer leurs rôles, ou
+imiter--à n'en plus finir--le chant du coq. Il paraît qu'il n'y a rien de
+tel pour fortifier la voix. Les théâtres, n'ont, en général, pas de troupe
+spéciale, des troupes ambulantes jouent dans les uns et dans les autres;
+le plus souvent, elles courent la province et sont engagées par les
+préfets ou par les bonzes, à l'occasion d'une fête populaire, soit dans
+les maisons de riches particuliers qui veulent faire suivre l'agrément
+d'un festin par le plaisir plus noble d'une représentation. Dans ce cas, à
+l'instant où l'on se met à table, on voit entrer cinq acteurs, richement
+vêtus, qui se prosternent. Puis l'un d'eux, présente au maître de la
+maison un livre qui contient en lettres d'or les titres d'une soixantaine
+de pièces que la troupe est en état de représenter sur-le-champ: on fait
+circuler cette liste et le convive le plus qualifié désigne la pièce qui
+lui plaît le mieux.
+
+Toute oeuvre dramatique, disent les maîtres, doit avoir un sens sérieux
+et un but moral. Une pièce sans moralité est ridicule... Elles doivent
+présenter les plus nobles enseignements de l'histoire, à ceux qui ne
+savent pas lire, montrer des peintures, vraies ou supposées de la vie,
+capables d'inspirer la pratique de la vertu. Une pièce immorale est un
+crime. Son auteur est puni, dans l'autre monde, et son expiation dure
+aussi longtemps que sa pièce est jouée sur la terre.
+
+Déjà au huitième siècle, dans le palais de Tchane-Ganne, l'empereur
+Mine-Roan avait fait édifier un superbe théâtre, dans lequel il joua en
+personne.
+
+Il s'occupait lui-même de sa troupe d'acteurs, dirigeant les études et les
+répétitions. Elles avaient lieu le plus souvent, dans une partie des parcs
+qu'on appelait «l'Enclos des poiriers.» C'est pour cela que l'on nomme
+encore quelquefois les acteurs, «Les élèves de l'enclos des poiriers.»
+
+L'engouement de la cour pour l'art théâtral gagna vite les hauts
+fonctionnaires et les particuliers. Chacun voulut avoir son théâtre
+privé, ses acteurs et sa troupe de danseurs. Cela devint bientôt une
+folie qu'il fallut réprimer; on limita entre autres, le nombre des
+danseurs que chacun, selon son rang, fut autorisé à entretenir: on en
+accorda soixante-quatre à l'empereur, trente-six aux princes du sang,
+seize aux ministres, huit aux membres de la noblesse, deux seulement aux
+lettrés et aux particuliers.
+
+Les ballets, à cette époque, étaient extrêmement magnifiques et portaient
+des titres pompeux. Ils s'intitulaient: Le Portique des nuées; Le Grand
+tourbillon; La Cadencée, qui est, paraît-il, la plus gracieuse danse
+de l'antiquité; La Grande Dynastique, celle-ci lente et grave; La
+Bienfaisante; la Guerrière; la danse de la Plume, du Bouclier, des
+Banderoles bariolées. Il y en avait une, celle du Dragon, dont les
+évolutions avaient lieu dans l'eau, et une autre, où figurait un taureau
+avec lequel le danseur luttait en le tenant par les cornes.
+
+Cet empereur, Mine-Roan, qui ne dédaigna pas de monter sur les planches,
+est considéré encore aujourd'hui, comme le patron du théâtre et des
+comédiens. Dans les coulisses, sa statuette est toujours placée sur un
+petit autel où l'encens brûle toujours. Chaque acteur, avant d'entrer en
+scène, salue pieusement l'image de celui qui, il y a dix siècles, leur fut
+bienveillant, et protégea les artistes. Et rien n'est plus touchant que
+l'expression de cette reconnaissance qui ne finit jamais.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA MAISON
+
+
+Les maisons chinoises, même les plus opulentes s'élèvent rarement
+au-dessus du rez-de-chaussée; elles se composent d'une suite de bâtiments
+séparés par des cours, et affectés chacun à un usage particulier. On
+construit le plus souvent sans fondations ni cave, sur de larges bases
+en moellons qui reposent immédiatement sur le sol; les murailles minces,
+hautes de 20 à 25 pieds, sont faites de briques d'une couleur cendrée:
+la brique vaut en Chine, suivant son volume, de 18 à 45 fr. le mille. Les
+tuiles qui recouvrent la toiture sont creuses comme des gouttières; on les
+pose d'abord sur le côté bombé en rangées longitudinales contiguës, puis
+les rainures plus ou moins larges que les rangées laissent entre elles, et
+qui pourraient donner passage à la pluie, sont recouvertes par d'autres
+tuiles placées en sens inverse; puis tous les matériaux disparaissent
+sous les peintures brillantes et les ornements. Les chevrons des toits
+dépassent toujours l'aplomb des murs et les dessous de ces avancements
+sont le prétexte de délicieuses décorations. C'est aux poutrelles
+entrecroisées sous ces auvents que l'on suspend les grosses lanternes
+ovoïdes sur lesquelles est écrit d'ordinaire le nom du propriétaire de
+la maison.
+
+Montons quelques marches, et pénétrons dans la salle de réception, après
+avoir admiré la superbe guirlande de feuillage et de fruits d'or qui
+encadre la porte jusqu'à mi-hauteur des chambranles; une légère
+balustrade ferme seule le seuil, et lorsqu'on l'a franchi, on se trouve
+dans un étroit péristyle qui communique directement avec le salon et
+semble en faire partie. Si vous êtes un visiteur de condition inférieure
+vous ne dépasserez pas ce péristyle et c'est à genoux que vous devrez
+adresser la parole au maître du lieu qui, assis sur le banc d'honneur au
+fond de l'appartement, ne vous prêtera qu'une attention distraite et
+dédaigneuse; mais si vous êtes mandarin comme lui, il agira tout
+autrement: il se précipitera à votre rencontre, vous accablera de
+politesses et vous entraînera avec les marques de la plus vive affection
+vers le banc d'honneur, où il vous fera asseoir à sa gauche. On servira
+aussitôt le thé, les sucreries, les pipes, et tandis que l'hôte vous
+demandera avec le plus profond intérêt des nouvelles de toute votre
+glorieuse famille, vous pourrez examiner la salle de réception. Elle est
+assez vaste, éclairée sobrement par des châssis découpés à jour, où
+s'enchassera l'hiver, la coquille transparente d'un mollusque, «le
+placuna.» Un parfum délicat y flotte, qui émane des bois précieux dans
+lesquels sont taillés les meubles. Autour des murailles règne une frise
+très riche de couleur et d'or: ce sont de petits personnages en bois
+sculpté, des chevaux, des paysages; de grandes inscriptions sur fond
+rouge décorent aussi les parois. Le caractère chinois est par lui-même
+décoratif, et les fils du Céleste-Empire aiment à avoir sous les yeux
+les préceptes, les maximes, les pensées de leurs anciens sages.
+
+De belles lanternes pendent du plafond; derrière le banc d'honneur se
+déploie un grand paravent en bois de fer incrusté de nacre. Le banc
+d'honneur est une sorte de grande table basse entourée de trois côtés
+d'une petite balustrade; des coussins plats et fort durs sont posés sur le
+fond du banc en marbre de Yunar enchâssé dans le bois ramagé; deux petits
+traversins servent à appuyer les coudes, et la table, semblable à un large
+tabouret, qui sépare le visiteur de son hôte, est destinée à supporter les
+tasses et le thé. Un épais tapis en poil de chameau s'étend sur le sol;
+des tables et des chaises en marbre et en bois de fer, cette matière
+extrêmement dure que l'on travaille si merveilleusement à Canton, sont
+rangées sur deux lignes; deux grandes glaces, soutenues par des supports
+magnifiquement sculptés, complètent l'ameublement, ces cadres sont en
+métal un peu troubles peut-être. Il y en a de ronds comme la pleine lune,
+et qui font un effet pittoresque sur le dos d'un dragon, ou entre les
+griffes d'un chien fantastique.
+
+Dans les maisons plus riches s'élèvent encore au milieu de jardins, de
+très somptueux pavillons vers lesquels on monte par quelques marches
+qui leur servent de base. La balustrade en bois découpé qui entoure ce
+terre-plein est ordinairement ornementée du méandre bien connu que l'on
+nomme une grecque et que l'on devrait plutôt nommer une chinoise, car les
+Chinois bien avant les Étrusques et les Grecs ont orné leurs objets d'art
+de cette ligne décorative qu'ils savent varier à l'infini; on retrouve
+ces méandres qui, d'après les récits homériques décoraient le bouclier
+d'Agamemnon sur des vases de la dynastie des Chang, qui remonte beaucoup
+plus haut que le siège de Troie. L'ensemble de la construction de
+ces pavillons est du plus bel effet; ils sont construits dans cette
+architecture singulière dont l'élégante originalité est telle qu'elle
+était dans les siècles passés, telle qu'elle sera longtemps encore. La
+forme gracieusement concave des toitures recourbées aux angles, et qui
+s'appuient si légèrement sur des piliers de bois sans fûts ni chapiteaux,
+n'a-t-elle pas malgré la splendeur des ornements quelque chose de simple
+et de primitif? Son aspect ne fait-il pas songer à la tente fragile des
+premiers pasteurs?
+
+Dans les jardins, verdoie et s'épanouit toute la flore Chinoise:
+des palmiers, des citronniers, des myrthes, toute une armée de cactus
+aux dards aigus, des cameliers, des magnolias et une infinie variété
+d'arbustes. Parmi les fleurs, huit ou dix espèces de lys d'une beauté
+incomparable; le Yeng-Yeng, cette fleur délicieuse, dont le parfum enivre;
+le splendide Melumbo que l'on considère comme une plante sacrée, l'olivier
+odorant, le dragonier pourpre qui fournit le bois de fer, l'amarante, le
+goyavier, le figuier banian au feuillage toujours vert, le Tchou-lau, dont
+la fleur très odorante sert à parfumer le thé de qualité inférieure, et
+par dessus tout, cette reine des fleurs que les poètes comparent aux
+femmes les plus belles, cette préférée des parterres chinois, à qui les
+jardiniers consacrent des soins infinis et qui l'emporte sur toutes ses
+rivales en beauté, en éclat, en ampleur: la pivoine arborescente!
+
+
+
+
+LE THÉ
+
+
+De temps immémorial, le thé est cultivé en Chine, tandis que son usage en
+Europe ne remonte pas au-delà du dix-septième siècle.
+
+Les espèces de thé sont très nombreuses; il y a le Pi-ka-va, à pointes
+blanches, que nous nommons Péko, et dont on distingue plusieurs espèces,
+entre autres le Pé-ko orange; le Bohéa, du nom des collines où on le
+cultive; le Kou-gou, le Sou-chong, reconnaissable à la petitesse de ses
+feuilles; le Pou-chong, variété du Sou-chong particulièrement estimée; la
+fleur du printemps Hy-sou; le Young-Hy-sou plus délicat que le précédent;
+le Hy-sou-tchou-lan parfumé artificiellement; le Siao-tcheou, petites
+perles que nous appelons poudre à canon; et le thé impérial, Ta-tcheou,
+grandes perles, dont la saveur est la plus aromatique. On donne à ces
+différentes sortes de thé des appellations très fantaisistes: qualité des
+plus rares, qualité exquise, qualité extraordinaire.
+
+Le thé impérial du Ju-nan est très rafraîchissant; le thé de neige,
+Sué-tcha, au contraire, tonique et astringent.
+
+Les Chinois prennent le thé sans sucre, et ne le préparent pas comme nous;
+ils se servent rarement de théière; c'est dans la tasse même qu'on place
+les feuilles, et chacun les laisse infuser à son goût. Voici d'ailleurs la
+recette la meilleure donnée par l'empereur Kieng-long, dans une pièce de
+vers qu'il composa sur le thé: «Mettre sur un feu modéré un vase à trois
+pieds dont la couleur et la forme indiquent de longs services, le remplir
+d'une eau limpide de neige fondue, faire chauffer cette eau jusqu'au degré
+qui suffit pour blanchir le poisson et rougir le crabe, la verser aussitôt
+dans une tasse faite de terre de yué, sur les feuilles d'un thé choisi,
+l'y laisser en repos jusqu'à ce que les vapeurs, qui s'élèvent d'abord en
+abondance et forment des nuages épais, viennent à s'affaiblir peu à peu et
+ne sont plus que de légers brouillards sur la superficie; humer alors sans
+précipitation cette liqueur délicieuse, c'est travailler à écarter les
+cinq sujets d'inquiétude qui viennent ordinairement nous assaillir. On
+peut goûter, on peut sentir; mais on ne saurait exprimer cette douce
+tranquillité dont on est redevable à une boisson ainsi préparée.»
+
+Cette ode, et quelques autres traductions en français, valurent à
+Kieng-long une épître de Voltaire dont voici quelques passages:
+
+ Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine
+ Ton trône est donc placé sur la double colline!
+ On sait dans l'Occident, que malgré mes travers,
+ J'ai toujours fort aimé les rois qui font des vers.
+ ...................................................
+ Ô toi que sur le trône un feu céleste enflamme,
+ Dis-moi si le grand art dont nous sommes épris
+ Est aussi difficile à Pékin qu'à Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LE MOBILIER
+
+
+Pour se fournir de beaux meubles en Chine, il faut se rendre dans une des
+rues les plus commerçantes de Canton, et aller les choisir au magasin très
+célèbre de Long-Sing-Kong.
+
+Aussitôt entrés, nous irons tout droit à ce beau lit taillé dans un bois
+d'une essence particulière, nommé pa-ko, auquel les différents vernis
+communiquent les tons les plus divers. De fines colonnettes supportent
+le ciel du lit, autour duquel circule une double galerie fouillée à jour,
+comme une dentelle. Toutes les parties sculptées ont le ton chaud du vieil
+ivoire et contrastent très heureusement avec la couleur plus sombre des
+parties planes. Un dragon s'entortille autour des colonnettes de la façade
+et forme une ornementation très originale. Ces colonnes s'appuient sur
+des groupes de dix personnages; dans l'un, un jeune garçon s'apprête à
+soulever le couvercle d'une espèce de bol qu'il présente à son compagnon
+avec des contorsions bizarres; de l'autre côté, un des personnages tient
+entre ses bras un dauphin qui fait jaillir une gerbe d'eau par sa gueule;
+ce qui paraît amuser prodigieusement la seconde statuette. Ces deux sujets
+doivent faire allusion aux premières actions de la vie journalière: les
+ablutions matinales, et le déjeuner.
+
+À chaque angle de la toiture, un chien fantastique tient entre ses dents,
+d'un côté un sabre, de l'autre un bâton de commandement, ce qui semblerait
+indiquer que ce lit a été exécuté pour un mandarin guerrier. Quatre petits
+groupes, qui surchargent l'ornementation, nous paraissent confirmer cette
+hypothèse. On y voit, dans l'un, un chef militaire entouré de son escorte,
+qui part pour la guerre, enseignes déployées; dans l'autre, le même
+mandarin garde une allure plus paisible, et s'avance suivi d'un cortège
+civil; le troisième nous fait assister à un combat acharné, dans lequel
+notre héros remporte la victoire, car le dernier groupe a pour sujet une
+marche triomphale, où le glorieux vainqueur est ramené par une foule
+enthousiaste, au milieu des bannières conquises, et précédé par des
+musiciens qui, à en croire leurs attitudes, doivent faire un beau
+charivari. Le plafond du lit est tendu de soie et une belle frange
+doublant la ramagure de la frise met la dernière touche à cet admirable
+meuble.
+
+Un autre lit taillé dans le même bois arrondit ses formes singulières à
+côté de celui-ci. Le ciel est pareil à l'arceau d'une tonnelle qui se
+refermerait de façon à former le cercle parfait. Imaginez-vous une grosse
+lanterne ronde dans laquelle on aurait taillé, de chaque côté, une
+ouverture. Les parois sont faites de mousseline divisée en carrés par de
+légers châssis de bois; la transparente étoffe est historiée de peintures
+évoquant des scènes de la vie privée, des paysages: clairs de lune, ou
+levers de soleil.
+
+Un troisième lit, fait sans doute sur un modèle européen; de superbes
+buffets incrustés de nacre, surchargés de sculptures, d'oiseaux
+fantastiques, de bêtes inconnues, de dragons tordant leur corps souple;
+des armoires dont les portes sont découpées à jour, des étagères, des
+chaises, des tables, complètent la remarquable exposition du chinois
+Song-Sing-Kong.
+
+King-Cheng-Youn est aussi de Ning-po; les meubles, qu'il sculpte, sont
+d'un tout autre genre que ceux de son compatriote et confrère; chez lui,
+tout est doré et peint des couleurs les plus vives. Le lit, ou plutôt
+l'appartement qu'il offre à notre admiration, est du plus joyeux effet, il
+est fouillé, découpé, enluminé d'écarlate et d'or; sur les frises, sur les
+colonnes courent, se battent, se reposent ou se promènent des personnages
+hauts comme la main, très finement sculptés et très vivants. Une sorte de
+petite antichambre, presque entièrement close, précède la couche; on place
+là une table et des chaises et les jeunes époux, en s'éveillant, après
+avoir fait craquer leurs doigts l'un après l'autre et s'être frotté le
+creux de l'estomac, ce qu'un Chinois ne manque jamais de faire avant de se
+lever, prennent en tête à tête leur déjeuner du matin. Ce lit est vendu
+déjà, il a été payé cinq mille francs.
+
+Les battants d'armoires, de buffets, de bahuts disparaissent sous un
+fourmillement de petits bonshommes, vêtus des plus beaux habits couleur
+d'émeraude, de pourpre, d'azur, se livrant à toutes sortes d'occupations.
+Le dossier d'un certain canapé, dont la forme dénonce une arrière-pensée
+d'exportation, nous fait assister à une réception d'ambassadeurs;
+l'empereur apparaît au fond, tandis qu'un personnage s'agenouille sur les
+marches du trône, que les mandarins font la haie, et que la foule admire;
+de chaque côté, des esclaves tiennent en main des éléphants. Ce dossier
+est tout à fait charmant; mais nous aimons moins l'étoffe qui recouvre le
+siège et les coussins, dont le ton vineux est assez peu en harmonie avec
+le rouge éclatant des boiseries.
+
+Les meubles qu'expose Koong-tai, de Canton, sont d'un style sévère et
+noble; le bois de fer, dur comme du métal, noir comme l'ébène, est la
+matière que son ciseau fouille de préférence et sous lequel elle semble
+aussi souple que l'argile. Il n'est pas de coffret précieux, de poignées
+de sabres, de branches d'éventail, découpés avec plus de délicatesse que
+ce grand lit noir d'un si majestueux aspect. Une sombre végétation
+foisonne sur les colonnes, rampe sur la corniche, s'enchevêtre,
+s'enguirlande, avec des légèretés de dentelle; au plafond roulent des
+nuages sanglants desquels surgit une face de monstre, comme on doit en
+voir dans l'illusion des cauchemars et qui semble placée là pour donner
+une sinistre direction aux rêves du dormeur. Des paysages sculptés,
+encadrés de bois de fer et posant sur le corps de deux chimères, des
+écrans tout de bois de fer déchiquetés comme ces feuilles que rongent les
+insectes et s'appuyant sur un pied élégamment contourné; des sièges larges
+et massifs complètent cet ameublement d'une splendeur un peu sombre. Avant
+de quitter la boutique de Song-Sing-Kong, nous nous arrêterons encore
+devant un délicieux paravent où sur la soie blanche encadrée de bois
+sculpté, parmi des fleurs et des feuillages d'or, des papillons, des
+oiseaux, des paons ouvrent leurs ailes et déploient leur somptueux
+plumage.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LES COSTUMES
+
+
+Un riche commerçant de Canton a eu l'ingénieuse idée d'installer dans son
+palais un musée de mannequins revêtus des différents costumes en usage
+dans toutes les classes sociales de l'Empire.
+
+Il nous a été permis de visiter ce musée, et grâce à ces personnages, si
+bien imités qu'on peut les croire vivants, nous avons pu nous faire une
+idée exacte des différents aspects d'une population chinoise.
+
+On aperçoit d'abord des outils que nous pourrons nous imaginer mis en
+mouvement sous la main de ces divers travailleurs par qui et pour qui ils
+ont été faits.
+
+Voici un paysan qui pousse une charrue d'une forme primitive. Il en
+connaît le mécanisme et sait la guider à travers les champs ou les
+rizières, après y avoir attelé des buffles gris, forts et trapus, des
+mulets, des ânes ou même des chiens.
+
+Ces ouvriers mettent en activité ce métier à tisser d'aspect bizarre
+sur lequel sont tendus des fils d'azur; ce soldat manoeuvrerait aisément
+ces longs sabres tandis que ces jeunes élégants se promèneraient en se
+dandinant, marchandant ces boules d'ivoire, ces pipes, ces éventails,
+maniant les jades sculptés, les fleurs de cristal de roche, palpant les
+étoffes, heurtant de l'ongle, en connaisseurs, les flancs rebondis et
+sonores des porcelaines, et que les beaux mandarins ventrus et majestueux
+se reposeraient assis dans les larges sièges taillés pour eux par les
+ébénistes de Ning-po ou de Canton.
+
+Voici justement un personnage d'un haut grade, sur un tabouret de
+porcelaine, ce qui, sans l'offenser, nous permettra de l'examiner tout à
+notre aise. Cherchons d'abord quel est le globule qui orne sa coiffure
+pour savoir tout de suite à quoi nous en tenir sur sa dignité. C'est le
+bouton de corail rouge. Saluons très bas, et soyons heureux de n'être
+point Chinois, car il nous faudrait accomplir en son honneur le Ko-teon,
+c'est-à-dire nous prosterner et frapper la terre du front. Ce globule
+rouge indique un mandarin de second rang. Il n'y a plus au dessus de lui
+que le globule de rubis. Voyons encore quel est l'animal brodé sur le
+plastron qui retombe sur la poitrine de ce seigneur, et nous serons
+complètement renseignés sur son état social: un lion. Nous sommes en
+présence d'un mandarin militaire; un mandarin civil aurait sur la poitrine
+un faisan doré. L'agrafe de sa ceinture doit être en or enrichi de
+diamants, son collier en perles de corail et de jade vert: c'est bien
+cela; de plus, il a deux dragons d'or brodés sur le large collet de satin
+noir qui recouvre ses épaules, et les manches de sa robe de soie sont
+beaucoup plus longues que les bras, et se terminent en forme de sabot de
+cheval, ce qui est très grand genre.
+
+Prenons congé de cet imposant dignitaire avec tous les égards qui lui
+sont dus et approchons-nous d'un de ses voisins, lequel, absorbé dans la
+lecture d'un livre de morale, ne fera pas attention à nous. Il trouve,
+à ce qu'il paraît, notre climat un peu frais, car il porte des bottes
+fourrées, et sa robe est entièrement doublés d'astrakan blanc. Celui-ci
+est un mandarin de troisième rang; il a le globule de saphir sur sa
+calotte, et un paon brodé sur le pectoral, c'est un civil: un léopard
+ornerait la poitrine d'un guerrier de ce rang; peut-être a-t-il conquis
+un grade dans les lettres, peut-être fait-il partie de la forêt des mille
+pinceaux, de cette illustre académie des Han-Lin, dans laquelle on n'est
+admis qu'après avoir triomphé des plus rudes épreuves. En ce cas, nous
+le saluerions avec plus de respect encore que nous n'en témoignions
+tout à l'heure à son compagnon, bien que ce dernier lui soit supérieur
+hiérarchiquement.
+
+Le lecteur ignore peut-être qu'il y a neuf degrés dans la hiérarchie
+civile et militaire de kouen, que nous nommons mandarins--un mot d'origine
+portugaise--et que chaque grade a ses insignes: le globule (ting-tsen),
+le pectoral (pou-fou), et l'agrafe de la ceinture, dont la matière et
+l'ornementation sont déterminées. Les kouen du premier rang portent le
+globule de rubis, l'agrafe d'agate; ils ont sur la poitrine une cigogne
+aux ailes ouvertes, ou bien la licorne marine, s'ils sont chefs guerriers.
+
+Nous avons vu quels sont les insignes des mandarins de second et de
+troisième rangs. Le quatrième grade porte le bouton bleu opaque,
+l'agrafe d'or ciselé ornementée d'argent, sur le pectoral la grue ou le
+tigre. Le globule de cristal appartient au cinquième degré, avec le
+fermoir d'or plein agrémenté d'argent, et le faisan argenté sur le
+plastron remplacé par un ours pour les militaires. Le sixième degré est
+désigné par le bouton blanc opaque, l'agrafe de nacre, l'aigrette brodée
+sur la poitrine, ou la face de tigre pour les soldats. On reconnaît les
+kouen du septième grade au globule d'or plein, à la ceinture retenue par
+un fermoir d'argent, à la perdrix brodée sur la soie du pectoral,
+laquelle lève une patte, pour indiquer l'intention de monter: un
+rhinocéros remplace la perdrix sur la poitrine des guerriers; ceux du
+huitième ont le bouton d'or ciselé, l'agrafe de corne, pour broderie la
+caille ou le rhinocéros; et enfin le neuvième degré est reconnu au
+bouton d'or strié, au fermoir en corne de buffle, au passereau ou au
+morse figuré sur le pectoral.
+
+Comme on le voit, les oiseaux ne décorent que la poitrine des mandarins
+civils, les quadrupèdes sont réservés aux guerriers, ce qui semble
+indiquer pour les premiers une sorte de priorité dans l'égalité même, la
+bête ailée étant évidemment plus noble que l'animal attaché à la terre.
+En effet, dans les cérémonies officielles le mandarin civil a le pas sur
+le mandarin militaire du même rang. La raison de cette inégalité est sans
+doute l'infériorité littéraire du guerrier, moins versé en général dans
+les choses de l'esprit et, on le sait, la première gloire d'un Chinois est
+d'être un lettré. Aussi faut-il pour gravir le moindre degré de l'échelle
+hiérarchique, avoir préalablement obtenu un grade littéraire dans les
+examens publics, auxquels tout le monde peut librement concourir.
+
+Le personnage vêtu de noir, qui se tient debout à quelques pas du
+mandarin, à bouton de saphir, n'est lui, qu'un simple particulier, il
+porte le costume de tout le monde, sans insignes ni décorations, la robe
+descendant un peu au-dessus de la cheville, la veste courte à larges
+manches servant de poches et de manchon, et la petite calotte ronde sur
+laquelle s'éparpille un gland de soie rouge ou noire. Le costume d'un
+gommeux du pays serait taillé dans des étoffes plus précieuses, crêpe,
+soie ou satin. Les manches se termineraient en sabot de cheval; ses
+chaussures aux larges semelles de feutre blanc, seraient ornées de
+soutache et de broderies, et l'on verrait pendre à la ceinture tout un
+arsenal de bibelots, pipes, briquet, bourse à tabac, cure-dents,
+éventail dans son étui parfumé de tchou-lan; mais le personnage, que
+nous avons sous les yeux, ne se pique pas d'élégance ni de coquetterie;
+son costume est des plus modestes et il a sur le nez une de ces
+mirifiques paires de lunettes aux vitres rondes encadrées de bois noir,
+qui donnent une si comique physionomie aux Chinois qui s'en affublent.
+Ces lunettes ne doivent pas rendre d'ailleurs de bien grands services à
+la vue, car elles sont d'une fabrication très imparfaite. Les Chinois ne
+connaissent que depuis peu les lunettes en verre; celles qu'ils
+emploient le plus communément sont formées de deux petites plaques en
+cristal de roche dont l'opticien modifie l'épaisseur par le moyen du
+tour, afin de l'accommoder aux yeux du myope ou du presbyte.
+
+L'accoutrement de ce paysan qui semble tout surpris de se trouver en
+si bonne compagnie, est on ne peut plus simple: un caleçon de percaline
+bleue, et une veste courte de même étoffe en font tous les frais. L'été
+d'ailleurs, l'homme du peuple réduit encore son costume, autant que la
+décence le lui permet; il relève son caleçon par-dessus ses genoux et
+garde le haut du corps nu jusqu'à la ceinture; pour s'abriter à la fois de
+la pluie et du soleil, il se coiffe d'un large chapeau en paille de forme
+conique très léger, et néanmoins très solide. L'hiver, il s'affuble d'une
+blouse faite de roseaux disposés comme sur les toitures des maisonnettes,
+aussi les paysans ne ressemblent-ils pas mal à des chaumières ambulantes.
+Tous, artisans, seigneurs ou bourgeois, portent la natte pendante entre
+les épaules et ont le devant de la tête et la nuque soigneusement rasés.
+
+Ces trois cent millions de têtes à accommoder presque chaque jour
+nécessitent, comme on peut se l'imaginer, une prodigieuse multitude de
+barbiers dans l'Empire du Milieu; il en existe en effet une quantité
+innombrable.
+
+Le barbier chinois est un personnage des plus singuliers et qui n'a pas
+son équivalent au monde. Dès le matin, il court les rues à toutes jambes,
+portant sur l'épaule, aux deux extrémités d'un long bambou terminé par la
+figure d'un animal chimérique, tout l'attirail de son métier. Son regard
+exercé a bientôt découvert un passant dont le crâne n'est pas parfaitement
+net, il bondit vers lui, le saisit au passage, et la pratique ainsi prise
+au vol se trouve aussitôt installée sur un escabeau, sous un large parasol
+fiché en terre. En un clin d'oeil, tout est prêt; l'eau tiédit sur un
+réchaud; la cuvette, les pinces, la brosse à oreilles, la perle de corail
+fixée à un manche d'ivoire et destinée à nettoyer l'oeil, sont sorties de
+leurs étuis; alors commence le shan-pao, opération mystérieuse, passes
+magnétiques, dont l'effet rapide est une douce sommolence procurée au
+patient. Dans cet état, sa tête appesantie se laisse ballotter en tous
+sens, elle obéit aux mouvements du barbier, qui d'une main prompte y
+promène son rasoir triangulaire, au large dos fort lourd et d'autant plus
+facile à manier; sous les éclairs d'acier qu'il jette au soleil, le crâne
+devient d'une blancheur parfaite et prend les apparences d'une boule
+d'ivoire. On passe ensuite à la toilette de la natte, dont les Chinois
+prennent un grand soin, oubliant que c'est un signe de servitude, et que
+plusieurs milliers de leurs ancêtres, lorsque fut rendu, en 1620, l'édit
+qui ordonnait à tous les Chinois, sous peine de mort, d'adopter la
+coiffure tartare, préférèrent porter leur tête sous le glaive du bourreau,
+que de la confier au rasoir du barbier. On la lave, on la parfume, on
+la tresse serrée, cette natte qui a fait tant de victimes, et à laquelle
+on est si bien accoutumé aujourd'hui. C'est d'ailleurs, il faut le
+reconnaître, un appendice fort utile, et qui rend les services les plus
+imprévus; le domestique s'en sert pour épousseter les meubles, le maître
+d'école en donne sur les doigts à ses élèves récalcitrants, l'ânier n'a
+pas d'autre fouet pour émoustiller sa bête, l'homme lassé de l'existence
+n'a pas besoin de chercher d'autre corde pour se pendre; c'est cette natte
+qu'empoigne le barbier pour maintenir l'opéré dans la bonne position;
+c'est elle enfin que le bourreau saisit pour décapiter le condamné. Elle
+n'est gênante que pour le travailleur, qui est obligé de l'enrouler autour
+de son crâne.
+
+Nous prenions d'abord le personnage coiffé d'un turban, qui fait suite à
+l'homme des champs, pour un sectateur chinois de Mahomet; le caractère
+qu'il porte sur la poitrine, au milieu d'un carré d'étoffe blanche, nous
+apprend que c'est un soldat. Il est vêtu d'un pantalon bleu et d'une
+jaquette brune bordée d'un liseré rouge. Mais laissons ce représentant de
+la milice chinoise pour aller admirer cette jolie fiancée qui baisse les
+yeux toute honteuse d'être ainsi exposée aux regards des hommes, et de
+quels hommes; les barbares occidentaux! Elle est charmante sous sa belle
+tunique de satin rouge toute brodée de dragons d'or, avec sa gracieuse
+coiffure pareille à un casque, ornée de fleurs et de franges de perles
+qui lui retombent devant le visage. Elle appartient à la confrérie des
+Lys d'or; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à regarder ses pieds
+minuscules qui apparaissent sous la bordure de son pantalon de soie, ils
+ont la taille et la forme d'un lys renversé. Le fiancé vers lequel on la
+conduit, n'aurait pour elle qu'une estime médiocre, si ses pieds qui
+seraient d'ailleurs fort petits--les Chinoises ayant les extrémités d'une
+exquise délicatesse--avaient gardé leur taille naturelle. Aussi, dès sa
+plus tendre enfance, ses parents, soigneux de sa beauté, se sont-ils
+empressés de lui comprimer les pieds au moyen de bandelettes resserrées de
+plus en plus chaque jour. L'opération a fort bien réussi, la longueur du
+membre ne dépasse pas cinq à six pouces, le coup-de-pied est devenu très
+convexe, l'orteil est relevé presque perpendiculairement, l'angle que
+forme le talon et l'os de la jambe a disparu, et le pied a pris l'aimable
+couleur d'une carotte pelée; tout cela disparaît, il est vrai, sous le
+joli soulier brodé d'or et parfumé de musc. Mais en dépit du parfum
+enfermé sous la soie, les Lys d'or ont de légers inconvénients, dont
+nous ne parlerons pas pour éviter de chagriner cette charmante Chinoise.
+
+Puisque nous avons pénétré dans le gynécée si bien clos d'ordinaire,
+faisons connaissance encore, avec cette jeune femme, mariée depuis
+quelques années, et qui est là assise, avec sa petite fille auprès d'elle.
+Elle est fort élégamment vêtue d'une tunique violette bordée d'une bande
+brodée et qui retombe sur un pantalon pareil. Sa coiffure est très
+originale; un bandeau orné de pierreries entoure son front et dans ses
+cheveux tordus en corde, des fleurs artificielles sont piquées et forment
+comme des cornes. Selon la coutume des élégantes Chinoises, son visage
+disparaît sous une épaisse couche de blanc, ses sourcils rasés sont
+refaits à l'encre de Chine, elle a deux plaques de rouge sur les joues et
+du carmin sur les lèvres.
+
+La jeune mère tient un livre ouvert et est occupée à instruire sa fille.
+Elle lui enseigne sans doute les devoirs de la femme, le respect qu'elle
+doit à l'homme, le seigneur et maître de la création; elle s'efforce de la
+pénétrer du sentiment d'humilité qui est la première vertu de la femme,
+cet être si évidemment inférieur et faible. Ce livre qu'elle lit est
+peut-être même le Niu-Kié tsi-pien: Les Sept préceptes dans lesquels sont
+contenus les principaux devoirs des femmes, ouvrage fameux écrit, il y a
+deux mille ans, par l'illustre lettrée Pan-Hoei-Pan, la plus savante et
+la plus modeste des femmes. Quoi qu'il en soit, l'enfant qui joue avec un
+oiseau vert n'a pas l'air de s'attrister beaucoup de l'état d'abjection
+dans lequel elle est née, et les leçons de sa mère ne la troublent guère;
+elle semble avoir déjà le sentiment confus qu'il suffit de deux beaux
+yeux longs et brillants, d'un sourire pourpré, qui découvre deux rangs
+de perles, pour faire oublier les leçons des moralistes, et que, en Chine
+comme ailleurs, en dépit des lois et des écrits, les femmes savent réduire
+leur maître en esclavage.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LES OISEAUX PÊCHEURS
+
+
+ Sur un seul pied près de la rive
+ Le cormoran demeurera,
+ Aussi longtemps que coulera,
+ Belle rivière, ton eau vive.
+
+En Chine, le cormoran est l'auxiliaire précieux du pêcheur. Doué d'un oeil
+perçant, il distingue facilement le poisson, même à une grande profondeur;
+excellent nageur, il plonge et poursuit sa proie avec rapidité et,
+fidèlement, dans une de ses pattes, il la rapporte à son maître. Pour le
+préserver des tentations de gourmandise, on lui passe au cou un anneau qui
+ne lui permet d'avaler que les plus petits poissons.
+
+Le cormoran est admirablement dressé, et remplit son emploi avec
+intelligence et dextérité; avec persévérance aussi; car, s'il revient la
+patte vide, des coups de gaffe le renvoient au fond de l'eau! On en voit
+qui, ayant capturé un poisson trop gros, se font aider par un camarade
+pour l'apporter jusqu'au bateau. La pêche jugée suffisante, le maître
+allège le cormoran de son collier et lui permet de travailler pour son
+propre compte. C'est sa récompense.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LES CÉRÉMONIES
+
+
+Les Chinois n'ont pas de dimanches, ils ne connaissent pas les jours de
+chômage. Mais ils ont institué un certain nombre de fêtes annuelles.
+
+Celle du premier jour de l'an est la plus importante; on la célèbre dans
+tout l'empire par plusieurs jours de repos et de réjouissances; on échange
+des visites, des souhaits, des présents. Dés le matin, une foule nombreuse
+emplit les rues, les jeunes garçons prennent d'assaut les boutiques des
+marchands de friandises; on accroche des banderoles, on tire des pétards
+et le soir, tout est illuminé.
+
+Quand ils sont loin de leur pays, les Chinois ne manquent jamais de fêter,
+à sa date, le commencement de l'année chinoise. Dans toutes les ambassades
+ou légations, les fils du Céleste Empire se réunissent, et fêtent ensemble
+la patrie absente.
+
+Voici le compte-rendu d'une de ces cérémonies qui eût lieu, il y a
+quelques années, à Paris:
+
+
+ «Hier, samedi, premier jour de la première lune de la trente et unième
+année du règne de l'empereur Kouan-Su, une animation joyeuse régnait à la
+légation de Chine, où les Célestes fêtaient la nouvelle année Chinoise.
+
+ «Dès la veille, les étudiants, éparpillés dans les écoles de banlieue
+et de province, prenaient le train pour Paris, et, aussitôt arrivés,
+échangeaient des visites et des présents, se donnaient rendez-vous le
+lendemain matin à la légation, dans ce petit coin de Paris, où flotte
+l'étendard jaune, sur lequel se cambre le Dragon Impérial, et qui est en
+ce moment terre chinoise.
+
+ «C'est au No. 57 de la rue de Babylone, qu'est situé l'hôtel de la
+légation. Un magnifique pavillon chinois, acheté jadis à une exposition
+universelle, flanque l'habitation, et c'est, sans doute, sa silhouette à
+la fois imprévue et familière qui a décidé le ministre à se fixer là.
+
+ «Les toits relevés en pointes d'ailes, les parois sculptées, les lions
+chimériques ont retrouvé leur raison d'être et formaient un décor tout à
+fait superbe et harmonieux aux costumes de cérémonie--damas et satins,
+riches fourrures, chapeaux globuleux ornés de glands rouges--des visiteurs
+qui montaient hier matin le perron de l'hôtel.
+
+«À neuf heures et demi, ils étaient tous réunis dans le grand salon, où
+ils formaient des groupes chatoyants. Un certain nombre d'entre eux,
+cependant, qui ont adopté le costume européen pour circuler plus à
+l'aise dans nos villes, se dissimulaient derrière les autres, un peu
+honteux de leur triste déguisement, qui ne les avantage pas du tout, il
+faut l'avouer.
+
+ «À dix heures, Son Exc. Soueng-Pao-Ki, accompagné de ses secrétaires,
+fit son entrée, et la cérémonie officielle commença.
+
+Sur une table, placée devant la cheminée et recouverte d'une draperie de
+satin jaune à dragons brodés, étaient posées les tablettes de l'Empereur
+et de l'Impératrice douairière. Devant elles, un brûle-parfum de bronze à
+demi plein de braise-ardente, sur laquelle on jeta de la poudre de santal.
+
+ «Tandis que la fumée odorante monte et tournoie, le ministre d'abord,
+puis tous les assistants, par rang de grade, dans le plus grand ordre,
+et le plus respectueux silence, viennent rendre hommage aux souverains,
+personnifiés par les tablettes sur lesquelles leurs noms sont inscrits.
+Cet hommage consiste à exécuter le solennel salut appelé 'ko-tao,' qui
+exige que l'on approche par trois fois le front du sol.
+
+ «Quand les saluts furent terminés, on servit le thé, et, après échange
+de nombreux compliments, souhaits et congratulations, le ministre congédia
+ses hôtes qu'il invita pour le soir à un banquet.
+
+ «Les dames chinoises n'assistaient pas à la réception; mais au premier
+étage de l'hôtel, elles recevaient de leur côté, en belles robes de
+brocard pourpre, et accomplissaient aussi la cérémonie rituelle.
+
+ «Le soir, elles n'étaient pas non plus présentes au dîner, qui
+réunissait cinquante-deux convives, tous Chinois.
+
+ «Le ministre, présidant la table d'honneur, avait à sa droite
+M. Tsien, premier secrétaire à la légation de Pétersbourg, qui est en ce
+moment à Paris avec Mme. Tsien, une grande lettrée et une poétesse
+exquise; à sa gauche, M. Ouen-Pou, le doyen des secrétaires à Paris;
+puis, par ordre hiérarchique, étaient placés tous les convives.
+
+ «Le ministre a donné à ses invités le régal d'un menu purement
+chinois. Pas de nids d'hirondelles, pourtant, et cela pour une raison
+assez amusante: on a apporté de Chine les nids tels qu'on les trouve et
+des plumes de l'oiseau de mer adhérent encore, par endroits, à la
+précieuse gélatine. En nettoyer une assez grande quantité pour préparer
+le potage de cinquante-deux personnes, cela aurait exigé le travail de
+dix cuisiniers pendant plusieurs jours!...
+
+ «Voici le menu du dîner:
+
+ Potage aux oreilles de Boudha
+ (Ce sont des morceaux de pâte moulée et cuits avec des
+ champignons dans du bouillon de poulet)
+ Ailerons de requin au Chio-Yo
+ Carpe à l'huile de ricin
+ Jambon fumé du Tché-Tchouen au sucre candi
+ Oloturies (Limaces bleues de mer)
+ Poulets désossés rôtis
+
+sans compter d'innombrables petits plats, des gâteaux farcis et des fruits
+étranges. Comme boisson le tiède vin de riz, le mei-koué-lou--eau de vie
+parfumée de roses--et le thé du Dragon noir, cueilli à Canton.
+
+ «Mais le vin, si capiteux qu'il soit, ne monte pas à la tête de
+ces convives qui, pour la plupart, sont de tout jeunes hommes; aucun
+laisser-aller, pas de gaieté bruyante, la tenue sérieuse et digne
+qu'impose la présence du Ministre; pas de toast, pas de cris; mais une
+émotion discrète et forte, la pensée de la famille absente, si lointaine;
+le sentiment de solidarité qui les réunit tous là, comme en un faisceau;
+seuls, au milieu de cette civilisation qui les séduit et les effare, qui
+leur découvre des horizons inconnus et leur fait rêver, pour leur patrie,
+des destinées nouvelles.
+
+
+
+
+ LÉGENDES ET CONTES
+
+
+
+
+I
+
+L'ABEILLE BLEUE
+
+
+Un soir, dans le pavillon d'une bonzerie, où il s'était retiré, le
+jeune étudiant Bambou d'Or travaillait assidûment, comme à son ordinaire,
+lorsqu'il entendit, hors de la fenêtre, une voix de femme s'écrier:
+
+--Oh! que le seigneur Bambou d'Or est donc studieux!...
+
+Très surpris, il se leva vivement, et se pencha au dehors, pour regarder.
+
+Il vit, en longs vêtements bleus, une si incomparablement jolie fille,
+qu'il comprit tout de suite que ce ne pouvait pas être un être réel.
+Cependant, il lui demanda poliment qui elle était.
+
+--Regardez-moi bien, dit-elle d'un ton légèrement moqueur, ai-je l'air
+d'un faune?... À quoi bon les questions inutiles? Avez-vous peur de
+m'ouvrir votre porte?
+
+--Oh non! qui que vous soyez, entrez! s'écria Bambou d'Or en se hâtant
+d'écarter les battants de laque rouge.
+
+L'inconnue, ramassant ses longues robes, pénétra, presque en courant dans
+le pavillon.
+
+--Fermez, dit-elle, fermez bien.
+
+Il tira les verroux, baissa le store devant la fenêtre, et raviva un peu
+la lampe. Puis il se retourna vers la jeune fille, qui, debout au milieu
+de la chambre, souriait maintenant en le regardant.
+
+Elle lui parut à tel point jolie et il était si ému de la voir, que
+son coeur battait des coups de plus en plus profonds et qu'il lui était
+impossible de parler.
+
+Elle souriait toujours, en le regardant.
+
+--Je vous remercie de votre hospitalité, dit-elle, d'une voix très douce,
+mais ne craignez rien, je suis extrêmement mince, et je ne tiendrai pas
+beaucoup de place.
+
+Il croyait rêver, quand il la vit détacher sa longue tunique de soie
+qui tomba sans bruit, et se blottir dans un fauteuil d'osier où elle
+s'endormit.
+
+Ils devinrent amis, il aima beaucoup cette délicieuse enfant qui revint,
+fidèlement, chaque soir, mais fuyait précipitamment avant la fin de la
+nuit.
+
+Un soir qu'ils causaient ensemble, en mangeant des sucreries, il s'aperçut
+à ses discours, qu'elle connaissait à fond la musique.
+
+--Votre voix est si fine et si charmante lui dit-il que je meurs d'envie
+de l'entendre; pourtant, il me semble que si vous chantiez une chanson,
+vous absorberiez mon âme.
+
+--J'ai peur en effet, d'absorber votre âme, dit-elle en riant, et je n'ose
+pas vous chanter ma chanson.
+
+Bambou d'Or la pria avec insistance, et elle lui dit enfin:
+
+--Votre servante ne veut pas vous désobéir, ce serait cependant pour moi
+très dangereux d'être entendue par quelqu'un d'autre que vous. Puisque
+vous y tenez absolument, j'essaierai malgré mon incapacité de me faire
+entendre, mais je ne chanterai qu'à voix basse.
+
+--Elle s'appuya aux colonnes du lit, battit le rythme du pied, légèrement,
+et chanta:
+
+ Ah qu'il m'attriste, le corbeau qui croasse dans l'arbre voisin.
+ Il veut hâter mon départ, il m'avertit que l'heure passe.
+ Ce n'est pas que je craigne de mouiller dans la rosée du matin
+ la broderie de mes souliers
+ Mais il faut seule m'en aller, et seul laisser mon compagnon.
+
+Cette voix était fine, ténue comme un fil de soie, à peine perceptible;
+pourtant, en écoutant attentivement, de tout près, elle devenait vraiment
+tournoyante et glissante, agréable aux oreilles et émouvante pour le coeur.
+
+La chanson finie, la jeune fille ouvrit la porte sans bruit et regarda
+avec inquiétude au dehors.
+
+Elle sortit, fit en courant le tour du pavillon, puis rentra.
+
+--Oh! pourquoi êtes-vous si profondément effrayée? s'écria Bambou d'Or
+tout ému.
+
+Elle répondit en essayant de sourire.
+
+«Les esprits vivent par fraude et craignent les vivants,» dit le proverbe,
+et ne suis-je pas un esprit?
+
+Il essaya de la calmer, mais elle demeura agitée, inquiète.
+
+--- Notre bonheur est fini, maintenant, soupira-t-elle.
+
+--Pourquoi? Pourquoi?
+
+--Sentez comme mon coeur bat fort, trop fort... c'est par l'effet du
+pressentiment.
+
+--Parfois la fièvre nous trouble sans cause. Ne dites pas que notre amitié
+est finie.
+
+Elle s'apaisa un peu, mais elle ne se hâta pas de s'enfuir, comme les
+autres nuits, quand l'horloge à eau marqua l'heure de la séparation.
+Lentement, elle ouvrit la porte; alors avec angoisse, elle se rejeta en
+arrière.
+
+--Mon coeur est encore trop faible, dit-elle. Voulez-vous m'accompagner un
+peu. Vous me quitterez quand j'aurai dépassé le mur du temple.
+
+Il la soutint de son bras, et l'accompagna jusqu'au moment où elle lui
+ordonna de la laisser. Il s'arrêta alors et la suivit des yeux, mais tout
+à coup elle disparut.
+
+Il allait se décider à rentrer, quand il crut entendre crier faiblement:
+«Au secours.»
+
+Il s'élança dans la direction qu'avait prise son amie et regarda de tous
+côtés, mais ne vit rien. La plainte cependant persistait, et il lui sembla
+qu'elle venait du toit de la galerie qu'il longeait.
+
+Ayant levé la tête, il aperçut à la clarté de la lune, une araignée,
+grosse comme une balle, qui saisissait quelque chose entre ses affreuses
+pattes et, en même temps, les gémissements devinrent plus douloureux
+encore.
+
+Bambou d'Or déchira la toile et délivra la proie, tandis que le monstre
+s'enfuyait.
+
+Le jeune homme tenait dans sa main une jolie abeille bleue, presque morte.
+Il se hâta de rentrer, et la posa délicatement sur la table de sa chambre.
+
+Bientôt, elle parut se ranimer, secoua ses ailes d'azur qui reprirent leur
+éclat lustré, elle s'essaya à marcher et monta tout doucement vers le lac
+d'encre de l'écritoire. Elle sembla vouloir s'y jeter, puis descendant,
+elle se traîna sur le papier déroulé, et y traça ce mot:
+
+«Merci!»
+
+Un frisson bleu fit vibrer ses ailes, elle s'enleva, et par la fenêtre
+ouverte, elle s'envola sans retour...
+
+
+
+
+II
+
+LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS
+
+
+Petit, est-ce que tu ne vois pas enfin revenir ta grande soeur?... Mes
+pauvres yeux sont pleins de poussière et je ne vois rien.
+
+--Moi, grand'mère, je vois très loin. Jade Pur ne vient pas.
+
+--C'est vers la Montagne des Immortels qu'il faut regarder, Parfum Brûlé.
+Ta soeur y est montée pour cueillir des plantes médicinales.
+
+--Je vais aller jusqu'au tournant de la route...
+
+L'enfant se mit à courir et bientôt sa voix aiguë cria:
+
+--Elle vient! elle vient! Mais qu'est-ce qu'elle a?... Grand'mère!
+grand'mère! elle est folle!
+
+L'enfant galopait tout effrayé et vint se jeter contre les genoux de la
+vieille femme, se cachant la figure dans les plis du vêtement. Presque
+aussitôt Jade Pur apparut au tournant de la route, courant à toutes jambes
+dans un enrôlement d'étoffe, tandis que les deux corbeilles pendues par
+trois cordes aux deux bouts du fléau posé sur ses épaules, bondissaient
+éperdument. Elle était pâle comme le jade dont elle portait le nom. Sans
+laisser le temps à son coeur d'apaiser ses battements, elle s'arrêta, et
+penchée vers l'oreille un peu dure de sa grand'mère, lui dit d'une voix
+entrecoupée:
+
+--J'ai vu et entendu des choses terribles: il faut que j'obtienne ce soir
+même une audience du vice-roi...
+
+--Une audience du vice-roi! répéta la vieille au comble de la stupeur.
+
+--Il me chargera sans doute d'une mission et je serai absente longtemps.
+
+Elle s'enfuit et de loin cria encore:
+
+--Au revoir!... Dites aux bonzes de prier pour moi.
+
+--Jade Pur! Jade Pur! Ne nous abandonne pas! gémit l'aïeule qui tremblait
+tellement que son fagot de bois sec cliqueta sur son dos.
+
+Et le petit Parfum Brûlé se mit à pleurer à chaudes larmes.
+
+Le vice-roi du Fo-Kiang résidait à Liang-Kiang, la capitale de la
+province, et son palais magnifique, avec ses jardins et ses dépendances,
+couvrait une surface immense. Devant l'entrée principale, deux lions de
+pierre se cabraient pour soutenir une poutre de bois rouge, à laquelle
+était suspendu un gong énorme au métal étincelant.
+
+Jade Pur avait gravi les marches et, haussée sur ses petits pieds, avec
+une violence surprenante, de ses poings fermés tapait sur le disque sonore
+qui flamboyait au soleil couchant.
+
+Bien que ce gong fût placé là pour permettre au plus infime sujet de
+l'éveiller afin d'en appeler à la justice du vice-roi, personne n'osait
+jamais l'effleurer, et quand roulèrent les vrombissements formidables du
+bronze mêlé d'or sous les poings délicats de la jeune fille, les gardes
+s'élancèrent-ils, la lance levée, pour punir et chasser l'imprudent qui se
+rendait coupable d'une telle chose.
+
+À travers la paix et le silence du soir, seul en un pavillon où il aimait
+à lire et à rêver, le vice-roi perçut les lointaines vibrations du gong de
+justice, et comme c'était la première fois qu'il les entendait, il eut la
+curiosité de savoir qui l'avait frappé et ce que réclamait ce mécontent.
+
+C'est pourquoi Jade Pur, au lieu d'être chassée, fut conduite, par des
+cours, des galeries, des jardins, devant le très majestueux mandarin,
+et, comme il convient, tomba à genoux à quelque distance de la présence
+auguste.
+
+--Comment! c'est toi, fillette, qui fais tout ce vacarme, à la porte
+de mon palais? dit-il en marquant de son doigt une page du livre qu'il
+referma. Quel tort t'a-t-on fait et qu'est-ce que tu implores de ma
+justice?
+
+--Que Votre Grandeur me pardonne, dit la jeune fille en levant ses yeux
+humides comme ceux d'une gazelle. Jamais ma petitesse n'aurait eu la
+force de réclamer même contre les pires injustices et je ne serais pas
+ici s'il ne s'agissait pas de Votre Grandeur et d'un service que je dois
+lui rendre.
+
+--À moi? Qu'est-ce que tu dis?...
+
+--Au noble fils de Votre Grandeur, plutôt. J'ai été témoin d'un prodige et
+je sais des choses que je ne devrais pas savoir.
+
+--Vraiment? dit le mandarin avec un sourire un peu moqueur. Eh bien,
+voyons ces choses.
+
+Jade Pur s'assit sur ses talons et les yeux à demi fermés, d'une voix
+haute et monotone comme si elle lisait un livre, parla tout d'une haleine:
+
+--Sur la Montagne des Immortels, où je cueillais des herbes précieuses, je
+suis montée aujourd'hui, sans m'en apercevoir, beaucoup plus haut que de
+coutume. Tout à coup, en ce lieu toujours désert, j'entendis des voix et
+je vis, par la fente d'un rocher, deux hommes, qui ne pouvaient être que
+des génies, examiner attentivement une haute pierre couleur d'ambre. L'un
+était un vieillard à cheveux blancs couvert d'un manteau blanc; l'autre
+un homme de belle mine dans la force de l'âge. «C'est bien ici, dit le
+vieillard, voici la pierre tombée du ciel!--Alors, frappons-la, pour
+qu'elle devienne vivante,» répondit l'autre. Et en même temps, ils
+frappèrent tous les deux du plat de la main sur la pierre. Bientôt
+elle s'anima et un personnage, beaucoup plus grand que les deux génies,
+s'en dégagea, en secouant des éclats et de la poussière. Il était assez
+effrayant, avec une bouche lippue et une large tonsure au milieu du
+front, pourtant il salua respectueusement les deux hommes en disant:
+«Que voulez-vous de moi?--Nous t'avons éveillé pour accomplir une mission
+importante: écoute bien. Il y a plusieurs siècles, le roi des Dragons,
+en remontant de l'abîme, se cassa et perdit une de ses griffes. Elle est
+demeurée depuis dans le trésor des Fils du Ciel et il a été impossible
+de la reprendre. Mais aujourd'hui, elle est sortie du trésor. L'empereur
+l'envoie dans une province désolée par la sécheresse, pour que la sainte
+relique y amène la pluie. Le roi des Dragons vous récompensera si vous
+pouvez saisir cette griffe et la lui rendre. L'empereur l'a confiée au
+fils du vice-roi du Fo-Kiang, avec menace de mort s'il ne savait pas
+la conduire où elle doit arriver. Il sera facile de dérober la relique
+au messager. Allez donc et hâtez-vous.» La pierre changée en homme se
+précipita vers la vallée et disparut. «Ce jeune homme ne saura pas
+défendre la relique, dit le vieillard, ni la reprendre si on la lui ravit;
+car il ignore, que pour mener à bien sa mission, il faudrait qu'il fût
+guidé par une jeune fille pure qui posséderait un éclat de la pierre
+vivante.» Là-dessus ils s'évaporèrent et je ne vis plus rien. Mais,
+poussée par une inspiration du ciel, je saisis un éclat de la pierre et je
+descendis en courant la montagne. Je vous supplie de m'envoyer vers votre
+fils, afin que je le sauve.
+
+Le mandarin se caressait le menton et souriait d'un air incrédule.
+
+--J'ai écouté ton histoire, ma fille, dit-il, parce qu'elle est assez
+singulière; mais tu l'as certainement rêvée: rentre chez toi et ne
+t'inquiète plus. Mon fils n'est pas en danger.
+
+On poussa aussitôt Jade Pur dehors et on ne s'occupa plus d'elle, car le
+palais était mis en rumeur par l'arrivée d'un messager.
+
+En s'éloignant, la jeune fille était comme étourdie, elle se demandait
+si, en effet, elle n'avait pas rêvé... Pourtant elle tâtait la pierre
+suspendue à sa ceinture dans un petit sac et il lui parut qu'elle
+s'agitait comme une bête vivante.
+
+Avant que Jade Pur eût perdu de vue le palais, elle entendit que l'on
+courait, en criant derrière elle. Un groupe de serviteurs du vice-roi
+la rejoignit, l'arrêta; un grand eunuque la prit dans ses bras et,
+rebroussant chemin, à toutes jambes l'emporta.
+
+Elle se retrouva devant le vice-roi dont le visage était bouleversé et qui
+arpentait la salle fébrilement.
+
+--Jeune fille, jeune fille, s'écria-t-il, tu as dit vrai. Un messager
+de Cèdre d'Or m'apprend que l'empereur lui a confié, en effet, la plus
+précieuse des reliques: une griffe du roi des Dragons, pour la porter dans
+une pagode lointaine. Que sais-tu de plus? Où est mon fils en ce moment?
+
+Jade Pur prit la précieuse pierre qu'elle portait à sa ceinture et
+l'approcha de son oreille. Elle entendit d'abord un murmure sourd et
+confus qui peu à peu se précisa et elle perçut des paroles qu'elle répéta
+à mesure.
+
+--Il est à 200 lis seulement d'ici, sur le territoire du Fo-Kiang. Il ne
+sait pas encore que la griffe du roi des Dragons lui a été dérobée.
+
+--Va, va, ma fille, dit le mandarin en trépignant d'impatience.... Le
+cortège est prêt, les chevaux sont harnachés. Va, va, brûle la route,
+sauve mon fils!...
+
+Depuis des jours, depuis des semaines, depuis des mois, Cèdre d'Or, guidé
+par Jade Pur, poursuivait le ravisseur de la sainte relique, par les
+forêts, par les montagnes, par les déserts. Le fils du vice-roi et la
+jeune fille étaient presque à bout de force, mais non pas à bout de
+courage.
+
+Jade Pur s'était présentée, sous le costume d'un jeune garçon à Cèdre
+d'Or, et il ne savait pas qu'elle était une femme. La pierre magique
+qu'elle portait, ne parlait qu'à elle. Il la suivait avec confiance, car
+ils ne perdaient jamais les traces du voleur qu'ils ne pouvaient
+joindre, mais qu'ils serraient toujours de près. Cèdre d'Or était fort
+brave et instruit, digne en tout point de la faveur dont l'empereur
+l'avait honoré et, seuls, des génies immortels pouvaient triompher de
+lui. Il luttait pourtant grâce à la pierre magique, qui l'égalait
+presque à son adversaire.
+
+La tactique avait été d'empêcher le ravisseur d'approcher des domaines
+du roi des Dragons, car la relique ne pouvait être rendue qu'au Dragon
+lui-même.
+
+Ce soir-là, Cèdre d'Or et Jade Pur étaient étendus sur une grève au bord
+de la mer, attendant la marée et le vent, pour s'embarquer sur une petite
+jonque couchée sur le flanc à quelque distance dans le sable que l'eau
+n'atteignait pas encore.
+
+Cette fois, il fallait quitter la Chine pour continuer la poursuite du
+voleur fugitif qui avait passé là quelques heures plus tôt et avait fui
+sur la mer. Jade Pur se sentait le coeur serré à l'idée de s'éloigner
+de son pays, de se confier aux vagues capricieuses sur une aussi frêle
+embarcation. Elle songeait à sa chaumière, au vieux sapin tordu, aux iris
+et aux nénufars qui bordaient le petit étang, tout en or au soleil levant,
+et où un oiseau venait boire. Sans doute elle ne les reverrait jamais.
+Allait-elle enfin atteindre le but, ou fallait-il perdre tout espoir?
+En tous cas, celui qu'elle avait voulu sauver échapperait à la mort:
+une fois hors de Chine, il n'y rentrerait que lorsque la sentence serait
+rapportée...
+
+Alors, si elle revenait, elle, c'est lui qu'elle ne reverrait plus!
+
+Cèdre d'Or, couché sur le sable, regardait Jade Pur à la dérobée et, au
+soupir qu'elle poussa, répondit par un soupir pareil. Il savait maintenant
+que Jade Pur était une jeune fille. Un courrier de son père venait de lui
+révéler ce mystère, qui éveillait en lui un trouble profond.
+
+Un à un les bateaux se relevaient, dans le petit port de Liang-Kiang.
+La jonque fut à son tour atteinte par l'eau: les deux marins qui la
+montaient dressèrent le mât, tendirent la voile de paille, d'un sifflement
+appelèrent les deux passagers et bientôt, bondissant sur les lames, la
+jonque s'éloigna du rivage.
+
+Poussée par un bon vent, elle aborda, après trois jours de navigation, à
+la petite île d'Okinava-Sima, au Japon.
+
+La contrée était ravissante avec ses falaises dont les fleurs et les
+lianes croulaient en cascades, ses tapis de mousse, sa verdure claire qui
+contrastait avec le ton sombre des vieux cèdres.
+
+Mais les voyageurs n'avaient pas le loisir de s'attarder dans la
+contemplation de la nature.
+
+Jade Pur, les yeux demi-clos, interrogeait la pierre, car aucun vestige
+de celui qu'ils poursuivaient n'était visible. La pierre indiqua une forêt
+dont la lisière barrait comme d'un mur le côté droit du paysage. Elle
+s'élança dans cette direction et Cèdre d'Or la suivit.
+
+--Il me semble, dit-elle tout en courant, que mon talisman n'est plus
+aussi lucide depuis que nous avons touché une terre étrangère: la voix
+qu'il recèle est très lointaine et confuse.
+
+--Hélas! s'écria Cèdre d'Or, que ferons-nous sans ce guide? Allons-nous
+perdre la trace de la précieuse relique? Me faudrait-il rester ici en
+exil? Et il ajouta plus bas: Y resteriez-vous avec moi?
+
+Jade Pur rougit mais ne répondit pas.
+
+--Chut, dit-elle, j'entends des voix et des rires.
+
+Ils étaient entrés dans la pénombre verte de la forêt. Avançant avec
+précaution, ils virent, entre les branches, toute une société assise en
+cercle dans une clairière et jouant à différents jeux avec une gaîté
+bruyante et un complet laisser-aller. Une belle femme se penchait vers un
+homme, très corpulent, à la tête rasée, qui lui parlait tout bas d'un air
+tendre.
+
+--Allons nous-en, chuchota Cèdre d'Or, nous n'avons que faire de ces
+gens-là.
+
+--N'est-ce pas notre voleur qui a changé de forme?...
+
+Ils s'éloignèrent, mais Jade Pur était inquiète, comme désorientée,
+la pierre magique contre son oreille ne laissait plus entendre qu'un
+grondement sourd.
+
+Tout à coup des flammes crépitantes brillèrent derrière des buissons et
+ils virent un démon effrayant qui remuait avec un trident rougi au feu
+un amas informe d'animaux vils et de débris humains. Le démon à la face
+horrible proférait des malédictions.
+
+Cèdre d'Or qui était savant dit tout bas:
+
+--C'est Tso-Tsum, un des serviteurs de Fon-Tse-Ta-Ti, le roi de la Ville
+Infernale. Il habite la terre, préside à la cuisine et surprend les aveux
+des hommes pendant leur sommeil. Il a fait sans doute le dîner de ces
+bruyants joueurs.
+
+Mais le démon tourna les yeux vers ceux qui l'épiaient et ce regard
+les brûla comme un jet d'eau bouillante, si bien qu'ils s'enfuirent et
+coururent longtemps sans s'arrêter.
+
+Ils se retrouvèrent sur la grève où ils avaient débarqué. Là, deux jeunes
+garçons causaient et l'écho répercutait leurs voix claires, de sorte que
+l'on entendait toutes leurs paroles.
+
+--Je te dis que le Dragon japonais qui n'a que quatre griffes a été fâché.
+
+--Pourquoi? Parce que la terre a tremblé quand la cinquième griffe du
+Dragon chinois a touché notre île?
+
+--Oui, et il a envoyé une de ses sirènes qui s'est emparée du coffret
+d'or.
+
+Les deux lutins tournaient l'angle du rocher et Jade Pur s'élança vers eux
+pour en entendre davantage; mais les lutins avaient disparu.
+
+Elle vit alors une femme richement vêtue, les cheveux épars, qui arpentait
+la grève en déclamant un poème et ce qu'elle disait était si beau que Jade
+Pur se sentait inondée de joie. Elle tomba à genoux et joignit les mains
+quand la poétesse s'arrêta devant elle. Celle-ci lui souriait et dit d'une
+voix harmonieuse:
+
+--Puisque tu comprends la poésie, tu es digne d'être exaucée. Le coffret
+qui contient la griffe du roi des Dragons a été jeté à la mer. Une
+vague l'a rejeté à mes pieds et je l'ai donné à la grande prêtresse de
+Ten-Sio-Daï-Tsin, la déesse Soleil. Va, chante-lui mon poème et elle te
+donnera la relique.
+
+En même temps, elle lui mit dans la main le poème écrit sur du satin blanc
+et aussitôt Jade Pur se sentit capable de le chanter. La poétesse la
+conduisit vers une grotte où une danseuse sacrée, dans un costume
+magnifique et armée d'un sabre, gardait l'entrée. Elle revêtit Jade Pur
+d'une robe de cérémonie, lui donna un instrument de musique et l'emmena
+jusqu'au fond de la grotte.
+
+La grande prêtresse était merveilleusement belle. Elle s'entourait de
+nuages en fumant une petite pipe d'argent et cependant elle éblouissait.
+Jade Pur, comme transportée, hors d'elle-même, chanta de toute son âme et
+il lui sembla qu'elle montait au ciel.
+
+La jonque vient d'aborder sur la rive de Chine. Cèdre d'Or serre sur son
+coeur la jeune fille qui l'a sauvé en lui rendant la relique.
+
+--Que j'ai hâte d'être revenu auprès de toi et que tu deviennes ma femme
+chérie, dit-il.
+
+Puis il s'arrache d'elle en pleurant et enfourche un cheval fringant, qui
+se cabre et part au galop.
+
+Jade Pur, heureuse et fière, se met en route à son tour, mais dans une
+autre direction.
+
+Ceux qu'elle a vaincus lui en veulent encore, car un orage furieux la
+poursuit. Loui-Kouin, le valet du tonnerre, tape à tour de bras sur son
+cercle de gongs et lance vingt fois la foudre; mais il n'atteint pas la
+jeune fille, qui revoit enfin le petit étang bordé d'iris et de nénufars,
+couleur d'or au soleil levant, et où vient boire un oiseau.
+
+FIN DE LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS.
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PRÉFACE, PAR JEAN AICARD
+
+CHAPITRES
+
+
+I. ANTIQUITÉ DE LA CHINE
+
+II. LE LANGAGE ET L'ÉCRITURE
+
+III. L'INSTRUCTION ET LES GRANDS EXAMENS
+
+IV. LA MUSIQUE
+
+V. LA POÉSIE
+
+VI. L'ART DRAMATIQUE
+
+VII. § I. LA MAISON;
+ § II. LE THÉ
+
+VIII. LE MOBILIER
+
+IX. LES COSTUMES
+
+X. LES OISEAUX PÊCHEURS
+
+XI. LES CÉRÉMONIES
+
+
+LÉGENDES ET CONTES:
+ I. L'ABEILLE BLEUE;
+ II. LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS
+
+FIN de la Table des Matières
+
+
+
+
+ LES ARTS GRAPHIQUES, IMPRIMEURS-ÉDITEURS, VINCENNES
+
+ LE LIVRE EN COULEURS
+
+ COLLECTIONS DES LIVRES EN COULEURS POUR LA JEUNESSE
+ Reliés et ornés de nombreuses planches artistiques en couleurs
+
+
+«LES BEAUX VOYAGES»
+
+EN CHINE
+AU JAPON
+LE MAROC
+LA RUSSIE
+AUX INDES
+INDO-CHINE
+ÉGYPTE
+ESPAGNE
+
+
+«CONTES ET NOUVELLES»
+
+LA CASE DE L'ONCLE TOM (en 2 volumes)
+LA GUERRE AUX FAUVES
+LES PETITS AVENTURIERS EN AMÉRIQUE
+ÉRIC
+VOYAGES DE GULLIVER (en 2 volumes)
+ROMANS DU FOND DE LA MER
+UN TOUR EN MÉLANÉSIE
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of En chine, by Judith Gautier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN CHINE ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and the
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+de France (BnF/Gallica)
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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