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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + LES BEAUX VOYAGES + + + + EN CHINE + (MERVEILLEUSES HISTOIRES) + + PAR + + JUDITH GAUTHIER + de l'Académie Goncourt + + + + + ILLUSTRÉ DE 12 PLANCHES EN COULEURS ET D'UNE CARTE + + LES ARTS GRAPHIQUES, ÉDITEURS + 3, RUE DIDEROT, VINCENNES + + + + + 1911 + + + + + PRÉFACE + + par JEAN AICARD, + de l'Académie Française + + +«FAIRE un beau voyage,» quelle émotion soulevaient ces simples mots dans +notre coeur d'enfant! Quel trouble délicieux ils y éveillent encore! + +Espérer, c'est vivre. Nous ne vivons vraiment que par l'attente d'on ne +sait quoi d'heureux qui va probablement nous arriver tout à l'heure... +ce soir... demain... ou l'année prochaine. Alors, n'est-ce pas? tout +sera changé; les conditions de notre vie seront transformées; nous +aurons vaincu telle ou telle difficulté; triomphé de l'obstacle qui +s'oppose à notre bonheur, à la réalisation de nos désirs d'ambition ou +d'amour. L'enfance, puis l'adolescence, se passent ainsi à appeler +l'avenir inconnu, à le rêver resplendissant de couleurs magiques. Être +jeune, c'est espérer, sans motif raisonné, malgré soi, à +l'infini--c'est-à-dire voyager en esprit vers des horizons toujours +nouveaux--courir allègrement au-devant de toutes les joies. + + +La plupart des hommes, rivés aux mêmes lieux par la nécessité, s'habituent +à ne plus rien attendre. Ils ont appris plus ou moins vite que demain +sera pour eux tout semblable à hier; la ville ou le village ou les champs +qu'ils habitent ne leur apprendront jamais rien de plus que ce qu'ils +savent. + +... Dès qu'ils en sont sûrs, c'est qu'ils ont vieilli, vraiment vieilli, +--de la mauvaise manière; mais, même alors, il arrive que ces mots +enchantés, «faire un beau voyage,» raniment en eux la force d'espérer, +de rêver, de vouloir et d'agir. L'illusion féconde, dont parle le +poète, rentre dans leur coeur. Et dès qu'ils se mettent en route, ils +se persuadent qu'à chaque détour du chemin ils vont, comme le héros de +Cervantès, voir apparaître l'Aventure, la chose nouvelle, l'évènement, +le spectacle imprévus, ce je ne sais quoi d'étrangement exquis que les +sédentaires (ils le croient du moins) ne sauraient rencontrer. + +Et c'est là proprement le charme du voyage; il est dans le renouvellement +indéfini de notre faculté d'attendre avec joie. Voyager c'est espérer; +voilà pourquoi le voyage est parfois un remède efficace aux grands +chagrins. Il nous force à espérer encore. Un désir de voyage est +essentiellement un désir de nouveau et d'amusant, d'inédit, de romanesque +ou de féerique--en tous cas, de non-encore-vu. + + +L'avènement de l'exotisme en littérature a été un rajeunissement. + +Le personnage de Robinson Crusoë incarne le voyage même, et il semble bien +que jamais livre n'obtint succès plus grand et plus durable. + +L'apparition de Paul et Virginie fut un enchantement. C'étaient Adam et +Ève tout enfants, dans un Éden tout nouveau. Le voyage avait rajeuni +l'innocence et l'amour même. + +La curiosité et l'espoir se sentirent vivifiés avec Chateaubriand, puis +avec Pierre Loti. + +Nous autres, écoliers du XIXe siècle, n'avons-nous pas lu un moment, avec +avidité, derrière un rempart de dictionnaires, de médiocres histoires de +chasses en Amérique, d'Apaches et de Comanches--et sans images. Quant à la +vraie géographie, à l'ethnographie scientifiques, avant les reclus, elles +se présentaient à nous sans ornement, sans pittoresque, sans couleur--dans +des livres un peu ennuyeux et qui, en effet, nous rebutaient souvent. + +On a compris aujourd'hui que les livres «d'instruction» destinés aux +enfants doivent s'adresser à leur sensibilité, se faire aimer d'eux, +exciter en eux «l'espérance,» la bonne curiosité, c'est-à-dire la joie +de vivre. + + +Les éditeurs des «Arts Graphiques» ont le projet de publier des ouvrages +dont les illustrations, vivantes et colorées, documents précis, seront à +la fois destinés aux jeunes écoliers et aux hommes, ouvrages d'éducation +et d'amusement pour les uns, albums de souvenirs pour les autres. + + +Les six premiers volumes sont consacrés à l'Espagne, au Maroc, à l'Égypte, +aux Indes, à la Chine et au Japon. + +On n'attend pas ici une critique de textes, dus: + + à Monsieur Fridel, Bibliothécaire du Musée Pédagogique, Ancien Chef de +Cabinet de Monsieur le Ministre de l'Instruction Publique, auteur du +volume sur l'Espagne; + + à Monsieur le Commandant Haillot, détaché à Casablanca, collaborateur +au _Figaro_, auteur du volume sur le Maroc; + + à Monsieur Jean Bayet, docteur en droit, auteur du volume sur +l'Égypte; + + à Monsieur le Capitaine Marcel Pionnier (capitaine Baudesson), Chargé +de Missions par le Gouvernement, auteur du volume sur les Indes; + + et enfin à Madame Judith Gautier, Membre de l'Académie Concourt, auteur +des volumes sur la Chine et le Japon. + + +On trouvera, parmi les signataires des six volumes qui suivront, des noms +des plus connus. + +Avec de tels noms d'auteurs, l'ensemble de ces ouvrages se présente +assez heureusement de soi-même au grand public; mais ce qu'on peut tout +particulièrement lui signaler, c'est l'intérêt que présentent les jolies +planches en couleurs dont ces livres sont enrichis. La valeur documentaire +positive en fait le premier mérite; il est décuplé, pour la plupart de ces +planches, par l'attrait que leur donne le ton à la fois juste et aimable +des coloris. + +J'imagine que beaucoup de ces illustrations sont des photographies en +couleurs prises directement; tels autres sont des aquarelles, assurément +exécutées d'après nature; et toutes ces images sont des «portraits de +pays» ressemblants et vivants. + +Commenté par de pareilles images, le texte parlera aux yeux des enfants, +fixera leur attention; et, après les avoir vues, ils n'oublieront plus le +pays où ils croiront avoir réellement voyagé. + + +En chaque série se résument les caractères généraux, très différents--des +grandes contrées qu'elles mettent sous nos yeux. + +J'ouvre, au hasard, l'une d'elles: voici un «Bazar à Marrakech»; la +disposition des boutiques sous le toit de poutres qui, çà et là, laisse +par un trou, voir l'éclat du ciel, voilà qui attire invinciblement +ma curiosité et la retient; puis c'est l'allure des passants qui la +sollicitera; puis la qualité de l'ombre lumineuse qui règne sous ce +«couvert»; et j'ai tout revu du Maroc, si je l'ai visité autrefois; +j'en ai tout vu et appris, si je ne le connaissais pas. + +Bien plus parlant encore m'apparaît ce maigre personnage de bonze noir, le +«Porteur de dépêches,» qui, son bâton horizontal sur le dos, à la hauteur +des épaules, les coudes en arrière, les mains comme accrochées et pendues +aux extrémités de sa matraque, d'un pas large et fatigué, chemine dans +le crépuscule--sur le ciel vert et jaune, se détachent là-bas, le profil +d'une habitation mauresque et les silhouettes de deux bédouines... +Cet étique fantôme, c'est le facteur de là-bas, le porteur de rêves, +d'espérances, de déceptions aussi, l'incarnation même du voyage. + + +Dans «l'Égypte» on remarquera plus particulièrement les «Arabes du +désert.» Cette page donne l'idée exacte d'une course de chameaux comme +j'en ai pu voir moi-même, non pas en Égypte, mais en Tunisie. + +Et quoi de plus amusant, pour des yeux d'écolier, que «l'École d'enfants +dans la Mosquée du Sultan Kelaun,» les bambins assis à terre, leurs +babouches à côté d'eux--le maître «assis en tailleur» dans sa grande +chaise ajourée! + +Certes, la photographie, de nos jours, nous présente partout et à toute +heure des documents aussi précis, mais non pas avec cette variété et cette +gaîté de couleurs, qui, pour les petits et les grands, est un attrait des +plus vifs... qu'on se rappelle l'influence de l'ancienne et naïve imagerie +d'Épinal sur nos cerveaux enfantins. Heureux les enfants d'aujourd'hui! + + +Comment, avec des mots, à moins d'être Pierre Loti, donnerez-vous au +lecteur l'idée de ce que peut être un prince hindou, un maharadja en grand +costume? Et que vous en dirait la photographie sans la couleur? Comment +saurez-vous que l'éléphant qui porte ce prince est vêtu d'un brocart d'or? +que le char sans roue, le trône qu'on voit sur le dos de l'énorme animal +est, comme le prince, un ruissellement de dorure? L'image coloriée peut +seule le dire; à elle seule elle est un conte féerique; et voilà une +façon gaie d'apprendre aux bambins ce qu'est un maharadja et dans quelles +somptuosités il parade parfois, sous un parasol d'or, et sur un éléphant +recouvert d'or flamboyant et de pierreries rutilantes. + + +Le texte des deux volumes sur la Chine et le Japon a été demandé à Madame +Judith Gautier. + +Personne ne pouvait mieux qu'elle parler de cette Chine «qui a inventé +tout ou presque tout, à une époque des plus reculées. Il y a quatre mille +ans les chinois se servaient déjà de boussoles. Bien des siècles avant +Gutenberg, ils avaient inventé l'imprimerie, ils gravaient des livres +qu'ils tiraient en nombre illimité. Ils ont inventé la soie, il y a 4500 +ans. Ils ont même inventé la poudre: il y a neuf siècles, ils en emplirent +des globes de fer qu'ils lançaient à l'aide de tubes: c'était presque des +obus.» + +Madame Judith Gautier nous parlera des moeurs, des usages, de la poésie de +ce pays où une justice extraordinaire, qui paraît se complaire à inventer +les supplices les plus hideux, permet aux criminels les plus redoutables, +lorsqu'ils sont condamnés à mort, de s'acheter un remplaçant parmi les +citoyens pauvres et honnêtes. + +Dans le volume sur la Chine, je vous signale la planche où sont +représentés «Les cormorans pêcheurs.» Elle est, par elle-même, des +plus explicatives. D'un coup d'oeil, on apprend, sur cette pêche, et +d'inoubliable manière--ce qu'il en faut savoir, c'est-à-dire la forme et +les attitudes des oiseaux pêcheurs, la structure du radeau qui les conduit +à leur besogne, la façon dont ils portent le collier qui s'oppose à +l'ingurgitation de la proie. + +«En loge pour les degrés de mandarin...» Imagineriez-vous la façon dont +peuvent être disposées ces loges?--Et ce moulin à eau mû par des hommes, +l'imagineriez-vous? Non. La plus habile description ne nous présente +jamais que successivement les lignes d'un tableau qu'ici vous embrassez +et comprenez d'un seul coup d'oeil. + +La leçon d'écriture japonaise, la fête des drapeaux, le marchand de +poupées, les enfants jouant à la toupie, autant de spectacles topiques +dont rien, sinon l'image arrivant au secours de la parole, ne peut évoquer +la physionomie et le mouvement exacts, caractéristiques, la colorisation +expressive. + + +Lorsque cette série de douze beaux voyages s'achèvera par un voyage en +Alsace-Lorraine signé d'un nom aimé et respecté, elle aura vraiment une +signification éducatrice complète. Après avoir fait aimer aux esprits les +moins aventureux le voyage d'agrément ou l'utile voyage d'exploration et +de colonisation, elle affirmera que notre patrie aussi est belle--et +semble plus belle encore, lorsqu'on la compare. + +N'oublions pas que, parce qu'elle est belle et riche, la patrie française +est, pour d'autres hommes, un objet de rêve et parfois de mauvaise envie. +Un des fruits les plus savoureux des beaux voyages est l'estime nouvelle, +l'amour renouvelé qu'ils nous inspirent à l'heure du retour, pour les +mérites, pour les beautés de la terre française, pour «l'enchantement du +ciel de France.» + +Dès que le Français s'est éloigné un temps de notre mère-patrie, +il s'aperçoit mieux que jamais qu'elle a des vertus et des charmes +incomparables. Plus qu'ailleurs, en France, l'homme trouve sécurité et +liberté, on ne sait quelle façon d'aimer les autres hommes, que tout +l'univers connaît bien--et qui fait dire quelquefois aux gitanes, ces +sans-patrie: «C'est encore en France qu'on est le plus libre, et le moins +malheureux.» + +Ceci est le mot authentique d'un bohémien dont le voyage fut la vie même. + + JEAN AICARD + + Saint-Raphaël, + Août 1911 + + + + +[Illustration: CARTE DE LA CHINE][1] + +[Note 1: La carte de la Chine est reproduite dans l'édition HTML du +présent projet.] + + + + + EN CHINE + + + + +CHAPITRE I + +ANTIQUITÉ DE LA CHINE + + +La Chine est une des plus vénérables aïeules du Monde et de la +civilisation. Elle nous offre cet exemple--unique dans l'histoire de +la terre--d'un peuple qui, depuis la plus lointaine antiquité, s'est +développé sans interruption, jusqu'aux temps modernes toujours semblable +à lui-même sans se mêler, sans se diviser à travers les siècles, les +invasions, les conquêtes, car il a toujours su s'assimiler le vainqueur. + +À peine modifié dans son langage et son écriture, ce peuple est +aujourd'hui ce qu'il était plus de VIII siècles avant la naissance de la +civilisation grecque. + +L'Égypte, Babylone, l'Indoustan, la Grèce, Rome, toutes ces splendeurs se +sont éteintes, seule la Chine a traversé les âges, d'un cours égal, sans +s'amoindrir comme un beau fleuve intarissable. + +Les commencements de la Chine s'enfoncent en de tels lointains, qu'il est +impossible de les fixer avec certitude, mais à partir d'un certain point, +rien n'est plus certain ni mieux prouvé que son antiquité: rien de plus +sûr que ses annales. Près de trois mille ans avant notre ère, elle avait +déjà un passé, car c'est alors que fut fondé «le Tribunal pour écrire +l'histoire.» Ce tribunal n'a jamais cessé ses travaux, et fonctionne +encore aujourd'hui. Son histoire est très véridique--car l'impartialité de +ses historiens est assurée par un procédé infaillible: plusieurs lettrés, +attachés au palais impérial, écrivent chaque jour, sans se concerter et en +secret, sur des feuilles volantes, toutes les actions de l'empereur, et +toutes les nouvelles qu'on leur rapporte et qu'ils peuvent contrôler. Le +soir, ils jettent leurs écrits dans un grand coffre scellé, percé d'une +fente comme une tirelire. Jamais on n'ouvre le coffre du vivant de la +famille régnante qui pourrait avoir intérêt à falsifier la vérité. Plus +tard, on confronte les écrits, et on rédige les annales. + +On a coutume de dire que les Chinois ont tout inventé, tout, ou presque +tout. + +Quand on fouille un peu dans leur histoire, on marche de surprise en +surprise. + +Il y a quatre mille cinq cents ans, ils connaissaient la boussole, et s'en +servaient pour se diriger sur terre, car en ces temps, il n'y avait pas de +route, et les quelques chemins tracés n'allaient pas bien loin. + +C'était en des chars très ornés que se cachait «le mystérieux esprit qui +désigne le Sud.» Le Sud et non le Nord, mais n'est-ce pas la même chose? +Le prolongement de l'aiguille aimantée vers le pôle opposé. Les Chinois ne +se sont intéressés qu'à la direction qu'il leur était utile de connaître +et que désignait le signe indicatif placé à l'extrémité sud de l'aiguille. +Les Chinois ont inventé l'imprimerie, sinon par les caractères mobiles, +du moins en gravant des livres qu'ils pouvaient tirer à des exemplaires +illimités et cela, des siècles avant Gutenberg. Ils ont inventé la soie, +il y a quatre mille cinq cent ans. L'Impératrice Youen-Fi, alors régnante, +sortit un jour en grande pompe de son palais, et alla planter de sa main +dans un des temples de la capitale un jeune mûrier, puis elle enseigna la +culture et l'élevage des vers à soie. Les Chinois reconnaissants ont +déifié Youen-Fi, et lui rendent hommage encore aujourd'hui. + +On ne peut pas dire des Chinois, «qu'ils n'ont pas inventé la poudre» car +ils l'ont inventée. Au siège de la ville Lian-Lian, il y a neuf siècles, +ils en emplirent des globes de fer qui éclataient, et qu'ils lançaient à +l'aide de tubes: les obus, ou à peu près. + +Mais on n'a pas cherché à perfectionner et à répandre l'art de +s'entre-détruire. Le peuple qui, cinq cents ans avant le Christianisme, +a proclamé que tous les hommes sont frères, ne pouvait penser qu'à se +défendre. Sitôt l'ordre rétabli, on fondait les armes pour en faire +des instruments d'agriculture, on licenciait l'armée pour rendre les +travailleurs à la terre et le terrible engin n'avait plus que des fracas +joyeux sous la forme de ravissants feux d'artifice... + +La porcelaine, elle aussi, est originaire de Chine, la célèbre fabrique de +King-te-Tchin existe toujours; elle est située dans la vallée de Fo-Liang +sur une petite rivière nommée Tchang. C'est là que l'on garde depuis huit +siècles les précieux secrets de sa fabrication. + +Trois mille fourneaux brûlent dans la ville, sans s'éteindre jamais. Un +million d'ouvriers travaillent continuellement, tout le monde vit de la +grande fabrique. Les enfants et les vieillards arrosent le Kaolin, les +aveugles broient les couleurs. + +Le soir, de loin, il semble qu'un immense incendie flamboie dans la +vallée, et le passant attardé, qui chemine sur les côteaux, croit voir +voltiger dans les flammes le poussah de la porcelaine, celui qui, +autrefois ouvrier de King-te-Tchin n'ayant pu réussir un modèle proposé +par l'empereur, se précipita dans la fournaise et s'y transforma en un +vase merveilleux qui avait «la couleur du ciel après la pluie, la clarté +d'un miroir, la finesse d'une feuille de bambou et la résonnance d'un +gong.» + +L'opulente ville de Fou-Tchéou, seule, fait une concurrence sérieuse à +King-te-Tchin. On y fabrique en grand de faux antiques, dont on trafique +ouvertement, on reproduit les genres de toutes les époques: les craquelés +de Ko-Yao le frère ainé, les truites de la Belle Chou, qui vivait sous +les Song, les fonds grenats et veinés de rouge de l'époque des Ming, la +porcelaine bleue des Tsin, la verte des Soui, les fonds blancs du VIIe +siècle, les bleus célestes du Xe, les gris clair et les blancs de lune. + +Les Chinois fabriquèrent même les allumettes chimiques, mais ils ne +s'en servirent guère, préférant l'antique briquet, car, et c'est là +une particularité très singulière, les Chinois n'attachent pas beaucoup +d'importance à la plupart de leurs inventions, ils s'en amusent quelque +temps comme d'une curiosité, mais cherchent bien rarement à exploiter la +trouvaille et à en tirer parti. + +Bien des siècles avant Pascal, ils ont imaginé et mis en usage un véhicule +portant sur une seule roue. La brouette chinoise a, il est vrai, un aspect +assez différent de la nôtre, bien qu'elle ait le même principe. La roue +assez grande la partage en deux compartiments, sur lesquels doivent +s'empiler les marchandises à transporter. Quelquefois, le possesseur de la +brouette prend un, voire deux passagers. S'il y en a un seul, il met ses +bagages de l'autre côté de la roue, pour faire contre-poids. S'ils sont +deux, ils se font équilibre. + +À Shanghai, il y a des brouettes, dont les compartiments très allongés, +peuvent recevoir jusqu'à dix passagers. Lorsque le vent est favorable, on +ajoute une voile à l'équipage, dont l'allure devient alors presque rapide. +Pour ne pas trop fatiguer ses bras, le conducteur croise sur son dos deux +courroies qui sont assujetties à la brouette. + + + + +CHAPITRE II + +LE LANGAGE ET L'ÉCRITURE + + +Si un contemporain de l'empereur Yao, qui régnait plus de deux mille ans +avant notre ère, pouvait soulever la poussière de son tombeau et prêter +l'oreille aux bruits du Monde, il comprendrait encore les paroles qui +vibrent sur les lèvres du Chinois d'aujourd'hui et pourrait lire les +caractères tracés par leur pinceau. + +Le langage des Chinois est un des plus anciens du Monde et le seul qui, +depuis des temps presque fabuleux, soit encore vivant, tandis que le +Sanscrit, l'Hébreu, le Zind, le Copte, sont devenus des langues mortes, +retrouvées et conservées seulement par les efforts des savants, tandis que +l'on parle et l'on écrit le Chinois presque comme on le parlait dans les +premiers âges du monde. Cette prodigieuse ancienneté est sans doute ce qui +explique la conformation restreinte et rudimentaire de la langue parlée. +Au lieu d'user des sons et articulations qui forment les autres langues, +le Chinois s'en est tenu aux monosyllabes, et cela dénonce bien les +premiers balbutiements de l'humanité. + +Les monosyllabes qui composent la langue Chinoise sont à peu près au +nombre de six cents, dont la plupart ne sont encore que les mêmes sons +prononcés autrement, d'après les cinq intonations: le ton uni, le ton bas, +le ton ascendant, le ton descendant, le ton élevé. Mais ces nuances sont +très difficiles à savoir pour d'autres que l'oreille exercée d'un Chinois. + +Chaque monosyllabe sert à nommer un grand nombre de mots différents, et il +serait impossible de se comprendre, si par un mécanisme particulier, les +chinois n'alliaient pas ces sons deux à deux, trois à trois, ce qui forme +en réalité l'équivalent de nos mots polysyllabiques. + +Si les mots du langage sont d'une simplicité primitive, l'écriture, par +contre, est devenue peu à peu horriblement compliquée. + +L'écriture chinoise n'est pas composée de lettres, mais formée de signes +qui, dans le principe, étaient des dessins rudimentaires[2]: + + le soleil, la montagne, la lune, l'arbre, l'enfant, + +qui devinrent: + + ji chan no chon tsin + +[Note 2: Ces signes et dessins sont reproduits dans l'édition HTML du +présent projet.] + +Puis ces signes se multiplièrent, se combinant entre eux à l'infini, +se compliquant, jusqu'à former une armée d'au moins quarante mille +caractères. + +Plus de quatre cents millions d'hommes se servent de cette écriture, la +plus difficile qui soit au monde. La Chine, le Japon, la Corée, l'Annam, +la Cochinchine, tout en les prononçant d'une façon différente, font usage +de ces caractères. + +Il existe en Chine au moins dix-huit dialectes de la langue parlée, tous +assez différents les uns des autres pour que ceux qui les parlent ne se +comprennent pas entre eux. Cela ajoute encore un écueil à l'étude du +Chinois, déjà d'une si extrême difficulté. + + + + +CHAPITRE III + +L'INSTRUCTION ET LES GRANDS EXAMENS + + +En Chine, toutes les études portent presque exclusivement sur les lettres +et l'histoire: l'écolier doit apprendre à bien comprendre et à retracer +exactement les innombrables caractères idéographiques qui composent +l'écriture, en même temps, il lui faut apprendre successivement par coeur +les livres classiques; s'il est un bon élève, il pourra se présenter aux +examens annuels, puis subir les trois épreuves du grand concours triennal +et obtenir les grades de Siou-tsai, bachelier, Kiu-gin, licencié, Tsin-se, +docteur, et même devenir membre de la forêt des pinceaux, Han-lin, +c'est-à-dire académicien. Les épreuves triennales ont lieu vers la fin +septembre au chef-lieu provincial. Dès que les candidats arrivent, ils +sont minutieusement fouillés et introduits dans d'étroites cellules munies +d'un banc, d'une table et de quelques ustensiles de cuisine, on les +enferme au verrou et ils sont surveillés par des soldats. Il ne leur est +permis d'emporter avec eux aucun livre et de communiquer avec qui que ce +soit, les examens durent un jour entier et le canon, qui donne le signal +du commencement, en annonce la fin. Voici le programme des trois épreuves: +Composition sur un sujet donné pris dans les quatre Livres. (Les quatre +livres contiennent les dialogues de Confucius avec ses disciples.) +Composition sur un sujet pris dans l'oeuvre de Ming-Tsin (Minicius). +Composition sur un thème choisi dans un livre de Confucius, intitulé +«La Grande Étude.» Développement d'un sujet pris dans l'invariable milieu, +oeuvre d'un petit-fils de Confucius. + +Dans la deuxième épreuve, on commente par écrit des thèmes choisis dans +les cinq livres qui sont: le Chi-Kin, livre des vers; le Chou-Kin, +histoire de l'antiquité; le Che-Kin, livre mystérieux, philosophique, +et symbolique où il est traité du Ciel et de la Terre, des oracles, des +sorts; le Ly-Ki, livre des rites, qui enseigne les règles de conduite, la +politesse, l'étiquette; puis une composition poétique s'inspirant d'une +pièce de vers d'un poète célèbre. + +Dans la troisième épreuve, on traite des sujets très divers: l'examinateur +pose des questions sur l'histoire ancienne et moderne, la politique +indigène ou étrangère, les mathématiques, la géographie, etc... + +Les examinateurs sont d'une sévérité implacable; la plus minime erreur, +l'équivalent d'une virgule oubliée ferait tout perdre à la composition la +plus parfaite. + +Il existe à ce propos une jolie légende: un jeune candidat, très +appliqué et d'un talent supérieur, lors d'un concours, omit dans le +caractère X. (Pou), négation, de tracer le point. À cause de cela, tous +ses efforts, tous ses travaux allaient être réduits à néant. Par +bonheur, une fée s'émut en faveur du jeune lettré; elle se changea en un +petit insecte noir, et quand le fatal feuillet passa sous les yeux de +l'examinateur, elle se mit à la place du point. De la main, le maître +essaya de la chasser, mais elle se tint ferme et il ne vit pas que le +point manquait. + +Celui qui triomphe dans toutes les épreuves, est considéré comme un +parfait lettré. + +Il est probable qu'au point de vue Européen, et dans l'état actuel de +la science, on jugerait le savoir de ce triomphateur bien mince et trop +exclusivement littéraire. + +Aujourd'hui d'ailleurs, tout va changer, tout change dans cette Chine que +les convoitises du monde ont enfin éveillée de son long sommeil. + +Déjà, les réformes sont décidées, et c'est par celles de l'instruction +que l'on commence. On va supprimer, s'ils ne le sont pas déjà, ces fameux +examens, dont nous venons de vous donner le programme. On fonde des écoles +suivant les méthodes d'Europe, depuis l'instruction primaire, jusqu'à +l'université qui sont fréquentées par des milliers d'étudiants, et même +d'étudiantes; des revues, des journaux sont publiés journellement, ou +traduits en Chinois: Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Victor Hugo, et bien +d'autres. + +Une jeunesse ardente et enthousiaste marche vers le progrès avec une +rapidité extraordinaire. + + + + +CHAPITRE IV + +LA MUSIQUE + + +La Musique était en grand honneur en Chine, dès la plus lointaine +antiquité; on ne la considérait pas comme un amusement frivole, mais comme +la science des sciences, et les Chinois lui attribuaient de singulières +vertus. Elle était pour eux un écho de l'harmonie universelle qui +équilibre les mondes et elle seule était capable de guider et d'anoblir +les pensées et les actions des hommes. + +La légende raconte que c'est Fou-si, empereur presque fabuleux, qui +inventa les premiers instruments de musique, qui rendaient, paraît-il, +sous ses doigts, un son céleste. + +Mais l'histoire devient certaine, quand sous l'empereur Houang-Ty, un +savant chinois nommé Line-Lene fut chargé de fixer les lois des sons +musicaux. Ce sage se retira, alors, dans la solitude d'une magnifique +forêt de bambous située près des sources du Fleuve Jaune. Là, il médita +et il travailla pour arriver à fixer d'une façon décisive les règles et +les sons de la musique. Il tailla des tiges de bambou de différentes +grandeurs, et détermina la longueur de chacune, en rangeant l'un contre +l'autre les grains d'une sorte de gros millet noir, très fermes et très +égaux entre eux. Il se trouva qu'il fallait juste cent grains pour +égaler le tube qui donnait le son considéré comme fondamental. Line-Lene +divisa alors sa progression de dix en dix, et, du même coup, inventa le +système décimal, qui fut aussitôt appliqué aux poids et aux mesures. Il +donna le nom de Liu (base, règle, principe) à la note, élue comme +fondamentale: cette note correspond à la notre «fa». Le sage découvrit +bientôt que l'octave musicale pouvait se diviser en douze demi-tons. Il +coupa avec soin douze tubes qui rendaient exactement les douze +demi-tons. Il les distribua en Yang-Liu, liu parfaits; et en Yn-Liu, liu +imparfaits. Les Yang-liu correspondent aux notes naturelles, les Yn-liu +aux dièses. Line-Lene fixa ensuite sept modes formés chacun par la +réunion de cinq yang et de deux pien, c'est-à-dire de cinq tons et de +deux demi-tons: Fa, sol, la, si, do, ré, mi, en chinois: Kong, Chang, +Ko, Pien-Tche, Tche, Yu, Pien-Kong: exactement la gamme dont nous nous +servons aujourd'hui. + +Pythagore, deux mille ans après Line-Lene, essaya lui aussi de déterminer +les rapports des tons au moyen de mesures et de poids, et il est curieux +de constater que, si l'on a reconnu des erreurs dans les conclusions de +Pythagore, celles du mathématicien Chinois sont demeurées inattaquables. + +Quelques siècles après Line-Lene, il y a quatre mille cinq cents ans +seulement, l'empereur Chun fonda un conservatoire de Musique, le premier +en date bien certainement. Seuls, les fils des princes et l'élite de la +noblesse étaient admis à y faire leurs études. + +La direction de ce conservatoire fut confiée à un musicien très renommé, +qui n'avait pas pour nos oreilles un aussi joli nom que celui d'Orphée--il +s'appelait Kouai--mais, bien avant Orphée, cet illustre artiste se vantait +de pouvoir dompter les bêtes féroces par le charme de sa musique et, chose +plus invraisemblable, déjà en ces temps lointains, de mettre d'accord +entre eux les hommes politiques. + +Cet empereur Chun était lui aussi musicien et même compositeur. Il +est l'auteur de cet hymne fameux, dédié aux ancêtres, qui, à travers +quarante-cinq siècles, nous est parvenu, paroles et musique, et est +encore chanté en Chine, dans les temples, à certaines fêtes annuelles. + +L'état florissant de la musique se prolongea encore plusieurs siècles +après l'empereur Chun, puis elle déclina, et, à l'époque de Confucius, +elle était en pleine décadence et l'illustre philosophe le déplorait +amèrement. Cependant, de son temps, bien des vestiges de l'ancienne +musique existaient encore, et Confucius lui-même se rendit un jour dans le +royaume de King pour demander des leçons à un musicien nommé Liang, dont +la réputation était grande. On disait de lui qu'il avait conservé les +bonnes traditions, et le philosophe était impatient de connaître un +homme aussi remarquable et de se perfectionner dans le premier des arts. +Confucius se fit admettre au nombre des élèves de Liang et écouta ses +leçons. Bientôt le maître s'aperçut que le nouveau venu n'était pas un +écolier ordinaire, et un soir, il le retint auprès de lui. Après quelques +instants de grave causerie, il se fit apporter la grande lyre nommée King, +et dit à Confucius: + + «Écoutez attentivement la mélodie que je vais vous faire entendre.» + +Confucius se recueillit et les cordes commencèrent à vibrer. À chaque +son qui s'envolait de la lyre, le jeune philosophe redoublait +d'attention et ne quittait pas l'instrument des yeux, et il tomba +bientôt dans une sorte d'extase qui dura longtemps encore après que le +musicien eût fini de jouer. + + «En voici assez pour cette fois», dit Liang, surpris de la profonde +impression éprouvée par son disciple. + +Pendant dix jours, le maître ne fit entendre à son élève que la même +mélodie et l'élève s'exerça à la jouer après lui. + + «Votre jeu ne diffère pas du mien,» lui dit alors Liang; «il est temps +que vous vous exerciez sur une autre mode.» + + «Votre humble disciple,» répondit Confucius, «ose vous demander de +le laisser encore étudier cette pièce; il ne suffit pas de la jouer +correctement comme quelqu'un qui suivrait les lignes d'un dessin sans +savoir quel objet ce dessin représente. Je voudrais trouver le sens de +cette mélodie, pénétrer l'idée du compositeur, et j'avoue que malgré mes +efforts, je n'ai pas encore réussi.» + + «Bien,» dit le Maître, «je vous donne cinq jours pour éclaircir cette +question.» + +Ce terme expiré, Confucius se présenta devant Liang. + + «Je commence à distinguer confusément l'âme de cette musique, comme +on voit les objets mal éclairés encore dans les brumes de l'aube,» dit-il: +«le jour n'est pas venu tout à fait, donnez-moi cinq jours encore, et si +je n'ai pas atteint encore le but que je me propose, je me regarderai +comme indigne de m'occuper de musique.» Le délai fût accordé, et cinq +jours après, Confucius revint auprès de son maître avec un visage +rayonnant. + + «J'ai trouvé enfin, ce que j'ai si longtemps cherché,» s'écria-t-il. +«Je suis comme un homme qui a gravi péniblement une haute montagne, et +découvre enfin tout le pays environnant. À force d'attention et de +persistance, je suis parvenu à découvrir dans cette pièce de musique +antique, l'intention de celui qui l'a composée; tous les sentiments par +lui éprouvés, je les éprouve moi-même, en jouant l'oeuvre dans laquelle +il les a enfermés. Il me semble que je vois le compositeur, que je +l'entends, que je lui parle. Il m'apparaît comme un homme d'une taille +moyenne, dont le visage un peu long est d'une couleur qui tient le +milieu entre le blanc et le brun. Ses yeux sont grands et pleins de +douceur, sa contenance est noble, sa voix sonore, toute sa personne +respire la vertu, et commande le respect. Cet homme, j'en suis certain, +c'est l'illustre et sage empereur Wen-Wang.» En entendant cela Liang se +prosterna devant Confucius. + + «C'est en effet Wen-Wang qui est l'auteur de cette musique,» dit-il; +«votre pénétration me comble d'étonnement, vous n'avez rien à apprendre de +moi, vous êtes un sage et j'aspire à l'honneur d'être votre disciple.» + +Cette scène singulière, n'est-elle pas des plus surprenantes? Même +aujourd'hui, songerait-on à attribuer à la musique une aussi complète +précision? + +Quelle pouvait donc être cette pièce de musique sur laquelle le +philosophe, dont la sagesse et l'intelligence sont universellement +admirées, passa de si longues heures à méditer? On ne peut croire +qu'elle n'ait eu aucun rapport avec les mélodies monotones qui +constituent aujourd'hui la musique chinoise. + +Une autre fois, Confucius eût connaissance d'un morceau de musique composé +sous le règne de Chun, c'est-à-dire mille sept cents ans avant le temps où +vivait le philosophe. C'était à la cour du roi de Tsi, lorsque Confucius +entra au palais pour être présenté au souverain; ce prince assistait à un +concert dans lequel on exécutait ce morceau antique. Il avait pour titre: +«Musique qui disperse les ténèbres de l'Esprit et affermit le coeur dans +l'amour du devoir.» Cette fois encore, le philosophe fût profondément ému; +«pendant trois mois,» dit-on, «le souvenir de cette musique occupa seul +son esprit, il en perdit le sommeil et l'appétit.» + +Malheureusement, les Chinois n'ayant aucune méthode pour noter la +musique, si ce n'est quelques caractères tout à fait insuffisants, les +traditions devaient fatalement s'altérer et se perdre, et si l'on a pu +reconstituer les règles anciennes, presque rien n'est resté des +compositions primitives. + +En résumé, bien que beaucoup d'obscurité enveloppe encore la musique +des anciens Chinois, on peut certifier que plusieurs siècles avant les +Égyptiens et les Grecs, ils possédaient un système musical parfaitement +fixe, très complet, et d'une haute portée morale. + + + + +CHAPITRE V + +LA POÉSIE + + +Un jour, le grand sage Confucius rencontra son fils sur le seuil du +pavillon des Livres, et lui dit: + + «Mon cher Khong-Li, êtes-vous bien avancé dans l'étude de la poésie?» + +Avec un certain dédain, l'adolescent répondit: + + «Je ne m'y adonne pas, mon père.» + +«Vous avez tort, mon fils. Si vous n'apprenez pas la poésie, si vous ne +vous exercez pas à faire des vers, dussiez-vous ne devenir qu'un +médiocre poète, vous ne connaîtrez jamais complètement votre langue, +vous ne saurez pas bien parler.» + +Confucius, lui, était poète. En Chine, la poésie semble aussi ancienne que +la Chine elle-même, et comme cela arrive presque toujours, le premier de +ses poètes, ce fut le peuple. Il chantait les vertus de ses souverains, +leurs exploits, leurs fêtes, il les blâmait aussi quelquefois, et +dirigeait contre eux de vives épigrammes. De leur côté, les empereurs +répondaient par des exhortations, composaient des hymnes, des chants de +guerre, des élégies. Un grand nombre de ces poèmes primitifs ont été +rassemblés et sauvés de l'oubli par Confucius, qui les a classés et en +a formé le recueil si célèbre, intitulé «Le Che-King livre des vers.» + +Dans la grande préface de ce recueil, le Maître dit: «Les poésies naissent +des pensées, des sentiments que l'on éprouve en soi-même et qui se +produisent au dehors;» et Tchou-Hi, un illustre commentateur du Che-King, +ajoute: «Du jour où l'homme est né, il a exercé son jugement, il a regardé +ce qui se passait autour de lui. Cette faculté lui vient du ciel. Il +a essayé alors d'exprimer par des paroles, par des interjections, par +des chants, ce qu'il éprouvait, sans pouvoir encore exprimer tous ses +sentiments.» + +La première partie du Che-King, la plus ancienne, est intitulée: «Les +Souffles du Royaume» (Koua-Fan). Ce titre indique bien que ces poèmes +anonymes sont l'oeuvre du génie populaire, les souffles de l'âme de tous. + +La versification, cependant, avait déjà en ces temps reculés, une forme +compliquée, concise, allégorique, qui différait peu de la forme +actuelle. L'art poétique était divisé en plusieurs genres: le genre +simple ou direct, dans lequel on exposait simplement la pensée, le genre +métaphorique, le genre noble ou élevé, Quelquefois, on mélangeait deux +de ces modes. + +Les onomatopées sont très fréquentes dans les vers du Che-King, il semble +que ces harmonies imitatives charmaient tout particulièrement les poètes +d'autrefois. + +Voici l'énoncé d'une de ces strophes: + + Kin-tchi Yin-Yin + Tou-Tchi Song-Song + Tcho-Tchi Pong-Pong + Sio-Liu Ping-Ping + +Sur les seize mots, qui composent ce quatrain, huit ne signifient rien; il +reste donc peu de chose pour exprimer la pensée de l'auteur, mais ce qui +reste suffit au poète chinois. Voici le sens de ces vers: + + «On apporte les matériaux: Yin-Yin. + Les charpentiers taillent: Song-Song. + Les menuisiers clouent: Pong-Pong. + On construit la palissade: Ping-Ping.» + +Les Chinois ont l'habitude de dire: «L'arbre de la poésie prit racine au +temps du Che-King, ses bourgeons parurent avec Le-Ling, et Sou-Vou qui +vivaient sous l'empereur Vou-Ti (140 ans avant notre ère). Ses feuilles +poussèrent en abondance sous le règne des Han et des Ouei, mais il était +réservé à la dynastie des Tang de voir ses fleurs, et de goûter ses +fruits.» + +C'est, en effet, sous les Tang que vécurent Li-Tai-Pé et Thou-Fou, les +deux plus grands poètes qu'ait eu la Chine. Les Tang régnèrent de l'an 618 +à l'an 909 de notre ère. Li-Tai-Pé naquit en 702 et Thou-Fou en 714. Il y +a donc plus de onze cents ans que les deux poètes jouissent en Chine d'une +popularité incomparable que le temps n'a fait qu'accroître. Dans ses vers, +Li-Tai-Pé a une forme originale et brève, un style coloré aux images rares +et choisies, plein d'allusions, de sous-entendus et souvent d'ironie; +ce poète aimait le vin et s'enivrait fréquemment, mais il abrite souvent +derrière le paravent de l'ivresse de graves manquements à l'étiquette dont +les courtisans s'offensaient. + +Thou-Fou est considéré comme l'égal de Li-Tai-Pé, sans que les Chinois +aient osé décider lequel surpasse l'autre: «Lorsque deux aigles ont pris +leur essor, disent-ils, et s'élèvent à perte de vue, qui donc pourrait +reconnaître lequel des deux a volé le plus près du ciel?» + +Thou-Fou naquit à King-Tcheou, dans la province de Chen-Si (montagne +occidentale); ses parents étaient fort pauvres, mais remarquant chez leur +fils une intelligence peu commune, ils l'envoyèrent néanmoins aux écoles. +Thou-Fou obtint le grade de bachelier, puis celui de licencié, puis il +échoua au doctorat. Il ne s'obstina pas à courir une seconde fois la +chance du concours, et se laissa aller à la passion qui l'entraînait vers +la poésie. + +L'envergure de son esprit lui permit d'embrasser tous les genres à +la fois: «Il fut,» disent les Chinois, «éloquent, sublime, délicat, +brillant.» Il aimait la nature par dessus tout, et son plus grand bonheur +était de la chanter. Avec moins d'étrangeté, moins d'imprévus, les poésies +de Thou-Fou sont presque aussi pittoresques que celles de Li-Tai-Pé, +le grand ami qu'il proclamait son maître; elles sont plus aisément +traduisibles ayant plus de naturel, de tendresse compatissante, d'émotion +devant les douleurs de l'humanité. Lisez ce poème qui est un de ses +meilleurs: + + + LE BEAU PALAIS DE JADE + + + «En faisant mille circuits, le ruisseau court, sous les sapins, entre +lesquels le vent s'allonge. + + «Les rats gris s'enfuient vers les vieilles tuiles. + + «À quel roi fut ce palais, on ne le sait plus. Le toit, avec les +murailles, au pied de ce rocher à pic, tout est tombé. Les Feux-Esprits, +nés du sang des soldats tués, hantent la ruine. Sur la route détruite, +les sources qui s'écoulent, semblent sangloter des regrets... + + «Et du bruit de toutes ces eaux vives, les échos forment une véritable +musique. La couleur de l'automne jette sa douce mélancolie sur toutes +choses. + + «Hélas! la beauté de celles, qui, là furent belles, devient maintenant +de la poussière jaune... + + «À quoi servit, alors, d'admirer le charme factice du fard et même la +vraie beauté qui s'en ornait, non moins que lui, éphémère!... + + «Et ce roi! qu'est devenue la garde fringante qui accompagnait son +char doré!... + + «De tant de biens, de tant de créatures, que lui reste-t-il +aujourd'hui?... Rien de plus qu'un cheval de pierre sur son tombeau. + + «Une profonde mélancolie me vient; sur la natte que m'offre l'herbe +douce, je m'assieds. Je commence à chanter.... Mes larmes, qui débordent +mouillent mes mains, me suffoquent... + + «Hélas, tour à tour, chacun s'avance sur le chemin. Et tous savent +bientôt qu'il ne conduit à rien.» + +En voici une de Li-Tai-Pé, intitulée: + + JEUNESSE + + + «L'insouciant jeune homme qui habite sur le chemin des tombes +impériales non loin du Marché d'or de l'est, sort de sa demeure au pas +cadencé de son cheval blanc sellé d'argent. Puis il le lance au galop à +travers le vent printanier. + + «Sous les sabots, c'est comme un éclaboussement de pétales, car les +fleurs tombées forment partout un épais tapis. Il ralentit sa course, +indécis... Où irais-je? Où donc m'arrêter?... + + «Un rire clair et léger, un rire de femme lui répond d'un bosquet +voisin. + + «Voilà qui le décide: c'est à ce cabaret qu'il s'arrêtera.» + +De tous temps, les poètes chinois ont uni la poésie à la musique, et ont +chanté leurs vers. + +Ils les chantent encore, et très probablement sur les mélopées +d'autrefois! + + + + +CHAPITRE VI + +L'ART DRAMATIQUE + + +C'est au XIIIe siècle, sous la dynastie tartare des Yuen, qu'un empereur +ordonna de rechercher toutes les pièces de théâtre écrites dans les +siècles précédents, de choisir les meilleures, et de les réunir. C'est +alors que fût formé le célèbre recueil intitulé «Yuen-Jen-Pé-Tohon.» «Cent +pièces de théâtre publiées sous les Yuen.» C'est là le plus beau monument +de la littérature dramatique des Chinois, et il alimente aujourd'hui +encore le répertoire moderne. + +Tous les genres sont représentés dans ce recueil: la tragédie historique, +le drame domestique, les pièces mythologiques et féeriques, la comédie de +caractères ou de moeurs, les drames judiciaires, les drames religieux. + +Ces pièces sont divisées, généralement, en quatre parties ou actes, +précédés souvent d'un court prologue. Le texte n'est pas partagé en +scènes, mais les entrées et les sorties des personnages sont indiquées +par ces mots--il monte--il descend; les apartés sont marqués par cette +phrase: Parler en tournant le dos--les parties chantées sont gravées en +caractères plus gros que ceux du dialogue parlé. Dans la rédaction de +ces pièces, tous les styles, tous les langages sont employés selon le +sujet. Il y a le langage historique, le langage poétique ou lyrique, le +style pompeux, grave ou familier. + +La plupart de ces drames et de ces comédies contiennent des beautés de +premier ordre, mais elles ont, presque toutes, à notre point de vue, +un défaut de composition, qui pourrait bien être une règle, tant il se +retrouve fréquemment dans les pièces chinoises: c'est d'être partagées en +deux. Dans le premier acte, l'intrigue et le crime triomphent, dans les +derniers s'accomplissent les vengeances et les châtiments. Les héros du +commencement sont devenus vieux, leur fils, quelquefois leurs petits-fils, +qu'on a vus enfants aux premiers actes, ou qui n'étaient pas encore +nés, sont des hommes et prennent en main les fils de l'intrigue qu'ils +débrouillent, pour remettre les choses à peu près en l'état où elles +étaient au commencement de la pièce. Ce système a l'inconvénient de +partager l'intérêt; le jeune homme, tardivement présenté aux spectateurs, +n'a pas toujours le temps d'attirer les sympathies. + +Le métier des comédiens est très rude, en Chine; ils sont les véritables +esclaves du directeur de la troupe qui les mène durement, et leur laisse +peu de loisirs. Ils ont chacun leur emploi; il y a: le Tchin-Mo, premier +rôle; le Siao-Mo, jeune homme; le Ouai, dignitaire; le Pai-lo, vieux père; +le Tchen, personnage comique. Mais quand la troupe est peu nombreuse, ils +sont tenus à jouer deux et trois rôles dans la même pièce. + +Les femmes ne paraissent pas sur la scène; les travestissements des +garçons de 16 à 19 ans en jeunes filles ou en femmes, arrivent à produire +une complète illusion. Les jeunes gens choisis pour ces rôles sont beaux +de visage, gracieux, petits et minces, ils laissent pousser leurs cheveux, +se fardent habilement, et poussent la coquetterie jusqu'à se mettre de +faux petits pieds. Voici comment ils procèdent: le talon repose sur un +morceau de bois qui maintient le pied, la pointe en bas dans une position +presque verticale, la pointe seule est chaussée d'un petit soulier de soie +brodée d'or. + +Des bandelettes enroulées, le pantalon bouffant, attaché au milieu du +cou-de-pied, dissimulent un peu la fraude et la démarche embarrassée, qui +résulte de ces arrangements, aide à l'illusion. Que de dames chinoises, +que de parvenues et de marchandes enrichies ont eu recours à cet artifice! +comme les jeunes acteurs. + +Dans les grandes villes--à Pékin, à Shanghaï--il y a des théâtres fixes, +et ils sont aménagés le mieux du monde pour l'agrément et le bien-être +des spectateurs, À Pékin, ils sont groupés dans le même quartier et les +comédiens logent presque tous dans la rue des théâtres. + +Quand on y passe, le matin, on les entend déclamer leurs rôles, ou +imiter--à n'en plus finir--le chant du coq. Il paraît qu'il n'y a rien de +tel pour fortifier la voix. Les théâtres, n'ont, en général, pas de troupe +spéciale, des troupes ambulantes jouent dans les uns et dans les autres; +le plus souvent, elles courent la province et sont engagées par les +préfets ou par les bonzes, à l'occasion d'une fête populaire, soit dans +les maisons de riches particuliers qui veulent faire suivre l'agrément +d'un festin par le plaisir plus noble d'une représentation. Dans ce cas, à +l'instant où l'on se met à table, on voit entrer cinq acteurs, richement +vêtus, qui se prosternent. Puis l'un d'eux, présente au maître de la +maison un livre qui contient en lettres d'or les titres d'une soixantaine +de pièces que la troupe est en état de représenter sur-le-champ: on fait +circuler cette liste et le convive le plus qualifié désigne la pièce qui +lui plaît le mieux. + +Toute oeuvre dramatique, disent les maîtres, doit avoir un sens sérieux +et un but moral. Une pièce sans moralité est ridicule... Elles doivent +présenter les plus nobles enseignements de l'histoire, à ceux qui ne +savent pas lire, montrer des peintures, vraies ou supposées de la vie, +capables d'inspirer la pratique de la vertu. Une pièce immorale est un +crime. Son auteur est puni, dans l'autre monde, et son expiation dure +aussi longtemps que sa pièce est jouée sur la terre. + +Déjà au huitième siècle, dans le palais de Tchane-Ganne, l'empereur +Mine-Roan avait fait édifier un superbe théâtre, dans lequel il joua en +personne. + +Il s'occupait lui-même de sa troupe d'acteurs, dirigeant les études et les +répétitions. Elles avaient lieu le plus souvent, dans une partie des parcs +qu'on appelait «l'Enclos des poiriers.» C'est pour cela que l'on nomme +encore quelquefois les acteurs, «Les élèves de l'enclos des poiriers.» + +L'engouement de la cour pour l'art théâtral gagna vite les hauts +fonctionnaires et les particuliers. Chacun voulut avoir son théâtre +privé, ses acteurs et sa troupe de danseurs. Cela devint bientôt une +folie qu'il fallut réprimer; on limita entre autres, le nombre des +danseurs que chacun, selon son rang, fut autorisé à entretenir: on en +accorda soixante-quatre à l'empereur, trente-six aux princes du sang, +seize aux ministres, huit aux membres de la noblesse, deux seulement aux +lettrés et aux particuliers. + +Les ballets, à cette époque, étaient extrêmement magnifiques et portaient +des titres pompeux. Ils s'intitulaient: Le Portique des nuées; Le Grand +tourbillon; La Cadencée, qui est, paraît-il, la plus gracieuse danse +de l'antiquité; La Grande Dynastique, celle-ci lente et grave; La +Bienfaisante; la Guerrière; la danse de la Plume, du Bouclier, des +Banderoles bariolées. Il y en avait une, celle du Dragon, dont les +évolutions avaient lieu dans l'eau, et une autre, où figurait un taureau +avec lequel le danseur luttait en le tenant par les cornes. + +Cet empereur, Mine-Roan, qui ne dédaigna pas de monter sur les planches, +est considéré encore aujourd'hui, comme le patron du théâtre et des +comédiens. Dans les coulisses, sa statuette est toujours placée sur un +petit autel où l'encens brûle toujours. Chaque acteur, avant d'entrer en +scène, salue pieusement l'image de celui qui, il y a dix siècles, leur fut +bienveillant, et protégea les artistes. Et rien n'est plus touchant que +l'expression de cette reconnaissance qui ne finit jamais. + + + + +CHAPITRE VII + +LA MAISON + + +Les maisons chinoises, même les plus opulentes s'élèvent rarement +au-dessus du rez-de-chaussée; elles se composent d'une suite de bâtiments +séparés par des cours, et affectés chacun à un usage particulier. On +construit le plus souvent sans fondations ni cave, sur de larges bases +en moellons qui reposent immédiatement sur le sol; les murailles minces, +hautes de 20 à 25 pieds, sont faites de briques d'une couleur cendrée: +la brique vaut en Chine, suivant son volume, de 18 à 45 fr. le mille. Les +tuiles qui recouvrent la toiture sont creuses comme des gouttières; on les +pose d'abord sur le côté bombé en rangées longitudinales contiguës, puis +les rainures plus ou moins larges que les rangées laissent entre elles, et +qui pourraient donner passage à la pluie, sont recouvertes par d'autres +tuiles placées en sens inverse; puis tous les matériaux disparaissent +sous les peintures brillantes et les ornements. Les chevrons des toits +dépassent toujours l'aplomb des murs et les dessous de ces avancements +sont le prétexte de délicieuses décorations. C'est aux poutrelles +entrecroisées sous ces auvents que l'on suspend les grosses lanternes +ovoïdes sur lesquelles est écrit d'ordinaire le nom du propriétaire de +la maison. + +Montons quelques marches, et pénétrons dans la salle de réception, après +avoir admiré la superbe guirlande de feuillage et de fruits d'or qui +encadre la porte jusqu'à mi-hauteur des chambranles; une légère +balustrade ferme seule le seuil, et lorsqu'on l'a franchi, on se trouve +dans un étroit péristyle qui communique directement avec le salon et +semble en faire partie. Si vous êtes un visiteur de condition inférieure +vous ne dépasserez pas ce péristyle et c'est à genoux que vous devrez +adresser la parole au maître du lieu qui, assis sur le banc d'honneur au +fond de l'appartement, ne vous prêtera qu'une attention distraite et +dédaigneuse; mais si vous êtes mandarin comme lui, il agira tout +autrement: il se précipitera à votre rencontre, vous accablera de +politesses et vous entraînera avec les marques de la plus vive affection +vers le banc d'honneur, où il vous fera asseoir à sa gauche. On servira +aussitôt le thé, les sucreries, les pipes, et tandis que l'hôte vous +demandera avec le plus profond intérêt des nouvelles de toute votre +glorieuse famille, vous pourrez examiner la salle de réception. Elle est +assez vaste, éclairée sobrement par des châssis découpés à jour, où +s'enchassera l'hiver, la coquille transparente d'un mollusque, «le +placuna.» Un parfum délicat y flotte, qui émane des bois précieux dans +lesquels sont taillés les meubles. Autour des murailles règne une frise +très riche de couleur et d'or: ce sont de petits personnages en bois +sculpté, des chevaux, des paysages; de grandes inscriptions sur fond +rouge décorent aussi les parois. Le caractère chinois est par lui-même +décoratif, et les fils du Céleste-Empire aiment à avoir sous les yeux +les préceptes, les maximes, les pensées de leurs anciens sages. + +De belles lanternes pendent du plafond; derrière le banc d'honneur se +déploie un grand paravent en bois de fer incrusté de nacre. Le banc +d'honneur est une sorte de grande table basse entourée de trois côtés +d'une petite balustrade; des coussins plats et fort durs sont posés sur le +fond du banc en marbre de Yunar enchâssé dans le bois ramagé; deux petits +traversins servent à appuyer les coudes, et la table, semblable à un large +tabouret, qui sépare le visiteur de son hôte, est destinée à supporter les +tasses et le thé. Un épais tapis en poil de chameau s'étend sur le sol; +des tables et des chaises en marbre et en bois de fer, cette matière +extrêmement dure que l'on travaille si merveilleusement à Canton, sont +rangées sur deux lignes; deux grandes glaces, soutenues par des supports +magnifiquement sculptés, complètent l'ameublement, ces cadres sont en +métal un peu troubles peut-être. Il y en a de ronds comme la pleine lune, +et qui font un effet pittoresque sur le dos d'un dragon, ou entre les +griffes d'un chien fantastique. + +Dans les maisons plus riches s'élèvent encore au milieu de jardins, de +très somptueux pavillons vers lesquels on monte par quelques marches +qui leur servent de base. La balustrade en bois découpé qui entoure ce +terre-plein est ordinairement ornementée du méandre bien connu que l'on +nomme une grecque et que l'on devrait plutôt nommer une chinoise, car les +Chinois bien avant les Étrusques et les Grecs ont orné leurs objets d'art +de cette ligne décorative qu'ils savent varier à l'infini; on retrouve +ces méandres qui, d'après les récits homériques décoraient le bouclier +d'Agamemnon sur des vases de la dynastie des Chang, qui remonte beaucoup +plus haut que le siège de Troie. L'ensemble de la construction de +ces pavillons est du plus bel effet; ils sont construits dans cette +architecture singulière dont l'élégante originalité est telle qu'elle +était dans les siècles passés, telle qu'elle sera longtemps encore. La +forme gracieusement concave des toitures recourbées aux angles, et qui +s'appuient si légèrement sur des piliers de bois sans fûts ni chapiteaux, +n'a-t-elle pas malgré la splendeur des ornements quelque chose de simple +et de primitif? Son aspect ne fait-il pas songer à la tente fragile des +premiers pasteurs? + +Dans les jardins, verdoie et s'épanouit toute la flore Chinoise: +des palmiers, des citronniers, des myrthes, toute une armée de cactus +aux dards aigus, des cameliers, des magnolias et une infinie variété +d'arbustes. Parmi les fleurs, huit ou dix espèces de lys d'une beauté +incomparable; le Yeng-Yeng, cette fleur délicieuse, dont le parfum enivre; +le splendide Melumbo que l'on considère comme une plante sacrée, l'olivier +odorant, le dragonier pourpre qui fournit le bois de fer, l'amarante, le +goyavier, le figuier banian au feuillage toujours vert, le Tchou-lau, dont +la fleur très odorante sert à parfumer le thé de qualité inférieure, et +par dessus tout, cette reine des fleurs que les poètes comparent aux +femmes les plus belles, cette préférée des parterres chinois, à qui les +jardiniers consacrent des soins infinis et qui l'emporte sur toutes ses +rivales en beauté, en éclat, en ampleur: la pivoine arborescente! + + + + +LE THÉ + + +De temps immémorial, le thé est cultivé en Chine, tandis que son usage en +Europe ne remonte pas au-delà du dix-septième siècle. + +Les espèces de thé sont très nombreuses; il y a le Pi-ka-va, à pointes +blanches, que nous nommons Péko, et dont on distingue plusieurs espèces, +entre autres le Pé-ko orange; le Bohéa, du nom des collines où on le +cultive; le Kou-gou, le Sou-chong, reconnaissable à la petitesse de ses +feuilles; le Pou-chong, variété du Sou-chong particulièrement estimée; la +fleur du printemps Hy-sou; le Young-Hy-sou plus délicat que le précédent; +le Hy-sou-tchou-lan parfumé artificiellement; le Siao-tcheou, petites +perles que nous appelons poudre à canon; et le thé impérial, Ta-tcheou, +grandes perles, dont la saveur est la plus aromatique. On donne à ces +différentes sortes de thé des appellations très fantaisistes: qualité des +plus rares, qualité exquise, qualité extraordinaire. + +Le thé impérial du Ju-nan est très rafraîchissant; le thé de neige, +Sué-tcha, au contraire, tonique et astringent. + +Les Chinois prennent le thé sans sucre, et ne le préparent pas comme nous; +ils se servent rarement de théière; c'est dans la tasse même qu'on place +les feuilles, et chacun les laisse infuser à son goût. Voici d'ailleurs la +recette la meilleure donnée par l'empereur Kieng-long, dans une pièce de +vers qu'il composa sur le thé: «Mettre sur un feu modéré un vase à trois +pieds dont la couleur et la forme indiquent de longs services, le remplir +d'une eau limpide de neige fondue, faire chauffer cette eau jusqu'au degré +qui suffit pour blanchir le poisson et rougir le crabe, la verser aussitôt +dans une tasse faite de terre de yué, sur les feuilles d'un thé choisi, +l'y laisser en repos jusqu'à ce que les vapeurs, qui s'élèvent d'abord en +abondance et forment des nuages épais, viennent à s'affaiblir peu à peu et +ne sont plus que de légers brouillards sur la superficie; humer alors sans +précipitation cette liqueur délicieuse, c'est travailler à écarter les +cinq sujets d'inquiétude qui viennent ordinairement nous assaillir. On +peut goûter, on peut sentir; mais on ne saurait exprimer cette douce +tranquillité dont on est redevable à une boisson ainsi préparée.» + +Cette ode, et quelques autres traductions en français, valurent à +Kieng-long une épître de Voltaire dont voici quelques passages: + + Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine + Ton trône est donc placé sur la double colline! + On sait dans l'Occident, que malgré mes travers, + J'ai toujours fort aimé les rois qui font des vers. + ................................................... + Ô toi que sur le trône un feu céleste enflamme, + Dis-moi si le grand art dont nous sommes épris + Est aussi difficile à Pékin qu'à Paris. + + + + +CHAPITRE VIII + +LE MOBILIER + + +Pour se fournir de beaux meubles en Chine, il faut se rendre dans une des +rues les plus commerçantes de Canton, et aller les choisir au magasin très +célèbre de Long-Sing-Kong. + +Aussitôt entrés, nous irons tout droit à ce beau lit taillé dans un bois +d'une essence particulière, nommé pa-ko, auquel les différents vernis +communiquent les tons les plus divers. De fines colonnettes supportent +le ciel du lit, autour duquel circule une double galerie fouillée à jour, +comme une dentelle. Toutes les parties sculptées ont le ton chaud du vieil +ivoire et contrastent très heureusement avec la couleur plus sombre des +parties planes. Un dragon s'entortille autour des colonnettes de la façade +et forme une ornementation très originale. Ces colonnes s'appuient sur +des groupes de dix personnages; dans l'un, un jeune garçon s'apprête à +soulever le couvercle d'une espèce de bol qu'il présente à son compagnon +avec des contorsions bizarres; de l'autre côté, un des personnages tient +entre ses bras un dauphin qui fait jaillir une gerbe d'eau par sa gueule; +ce qui paraît amuser prodigieusement la seconde statuette. Ces deux sujets +doivent faire allusion aux premières actions de la vie journalière: les +ablutions matinales, et le déjeuner. + +À chaque angle de la toiture, un chien fantastique tient entre ses dents, +d'un côté un sabre, de l'autre un bâton de commandement, ce qui semblerait +indiquer que ce lit a été exécuté pour un mandarin guerrier. Quatre petits +groupes, qui surchargent l'ornementation, nous paraissent confirmer cette +hypothèse. On y voit, dans l'un, un chef militaire entouré de son escorte, +qui part pour la guerre, enseignes déployées; dans l'autre, le même +mandarin garde une allure plus paisible, et s'avance suivi d'un cortège +civil; le troisième nous fait assister à un combat acharné, dans lequel +notre héros remporte la victoire, car le dernier groupe a pour sujet une +marche triomphale, où le glorieux vainqueur est ramené par une foule +enthousiaste, au milieu des bannières conquises, et précédé par des +musiciens qui, à en croire leurs attitudes, doivent faire un beau +charivari. Le plafond du lit est tendu de soie et une belle frange +doublant la ramagure de la frise met la dernière touche à cet admirable +meuble. + +Un autre lit taillé dans le même bois arrondit ses formes singulières à +côté de celui-ci. Le ciel est pareil à l'arceau d'une tonnelle qui se +refermerait de façon à former le cercle parfait. Imaginez-vous une grosse +lanterne ronde dans laquelle on aurait taillé, de chaque côté, une +ouverture. Les parois sont faites de mousseline divisée en carrés par de +légers châssis de bois; la transparente étoffe est historiée de peintures +évoquant des scènes de la vie privée, des paysages: clairs de lune, ou +levers de soleil. + +Un troisième lit, fait sans doute sur un modèle européen; de superbes +buffets incrustés de nacre, surchargés de sculptures, d'oiseaux +fantastiques, de bêtes inconnues, de dragons tordant leur corps souple; +des armoires dont les portes sont découpées à jour, des étagères, des +chaises, des tables, complètent la remarquable exposition du chinois +Song-Sing-Kong. + +King-Cheng-Youn est aussi de Ning-po; les meubles, qu'il sculpte, sont +d'un tout autre genre que ceux de son compatriote et confrère; chez lui, +tout est doré et peint des couleurs les plus vives. Le lit, ou plutôt +l'appartement qu'il offre à notre admiration, est du plus joyeux effet, il +est fouillé, découpé, enluminé d'écarlate et d'or; sur les frises, sur les +colonnes courent, se battent, se reposent ou se promènent des personnages +hauts comme la main, très finement sculptés et très vivants. Une sorte de +petite antichambre, presque entièrement close, précède la couche; on place +là une table et des chaises et les jeunes époux, en s'éveillant, après +avoir fait craquer leurs doigts l'un après l'autre et s'être frotté le +creux de l'estomac, ce qu'un Chinois ne manque jamais de faire avant de se +lever, prennent en tête à tête leur déjeuner du matin. Ce lit est vendu +déjà, il a été payé cinq mille francs. + +Les battants d'armoires, de buffets, de bahuts disparaissent sous un +fourmillement de petits bonshommes, vêtus des plus beaux habits couleur +d'émeraude, de pourpre, d'azur, se livrant à toutes sortes d'occupations. +Le dossier d'un certain canapé, dont la forme dénonce une arrière-pensée +d'exportation, nous fait assister à une réception d'ambassadeurs; +l'empereur apparaît au fond, tandis qu'un personnage s'agenouille sur les +marches du trône, que les mandarins font la haie, et que la foule admire; +de chaque côté, des esclaves tiennent en main des éléphants. Ce dossier +est tout à fait charmant; mais nous aimons moins l'étoffe qui recouvre le +siège et les coussins, dont le ton vineux est assez peu en harmonie avec +le rouge éclatant des boiseries. + +Les meubles qu'expose Koong-tai, de Canton, sont d'un style sévère et +noble; le bois de fer, dur comme du métal, noir comme l'ébène, est la +matière que son ciseau fouille de préférence et sous lequel elle semble +aussi souple que l'argile. Il n'est pas de coffret précieux, de poignées +de sabres, de branches d'éventail, découpés avec plus de délicatesse que +ce grand lit noir d'un si majestueux aspect. Une sombre végétation +foisonne sur les colonnes, rampe sur la corniche, s'enchevêtre, +s'enguirlande, avec des légèretés de dentelle; au plafond roulent des +nuages sanglants desquels surgit une face de monstre, comme on doit en +voir dans l'illusion des cauchemars et qui semble placée là pour donner +une sinistre direction aux rêves du dormeur. Des paysages sculptés, +encadrés de bois de fer et posant sur le corps de deux chimères, des +écrans tout de bois de fer déchiquetés comme ces feuilles que rongent les +insectes et s'appuyant sur un pied élégamment contourné; des sièges larges +et massifs complètent cet ameublement d'une splendeur un peu sombre. Avant +de quitter la boutique de Song-Sing-Kong, nous nous arrêterons encore +devant un délicieux paravent où sur la soie blanche encadrée de bois +sculpté, parmi des fleurs et des feuillages d'or, des papillons, des +oiseaux, des paons ouvrent leurs ailes et déploient leur somptueux +plumage. + + + + +CHAPITRE IX + +LES COSTUMES + + +Un riche commerçant de Canton a eu l'ingénieuse idée d'installer dans son +palais un musée de mannequins revêtus des différents costumes en usage +dans toutes les classes sociales de l'Empire. + +Il nous a été permis de visiter ce musée, et grâce à ces personnages, si +bien imités qu'on peut les croire vivants, nous avons pu nous faire une +idée exacte des différents aspects d'une population chinoise. + +On aperçoit d'abord des outils que nous pourrons nous imaginer mis en +mouvement sous la main de ces divers travailleurs par qui et pour qui ils +ont été faits. + +Voici un paysan qui pousse une charrue d'une forme primitive. Il en +connaît le mécanisme et sait la guider à travers les champs ou les +rizières, après y avoir attelé des buffles gris, forts et trapus, des +mulets, des ânes ou même des chiens. + +Ces ouvriers mettent en activité ce métier à tisser d'aspect bizarre +sur lequel sont tendus des fils d'azur; ce soldat manoeuvrerait aisément +ces longs sabres tandis que ces jeunes élégants se promèneraient en se +dandinant, marchandant ces boules d'ivoire, ces pipes, ces éventails, +maniant les jades sculptés, les fleurs de cristal de roche, palpant les +étoffes, heurtant de l'ongle, en connaisseurs, les flancs rebondis et +sonores des porcelaines, et que les beaux mandarins ventrus et majestueux +se reposeraient assis dans les larges sièges taillés pour eux par les +ébénistes de Ning-po ou de Canton. + +Voici justement un personnage d'un haut grade, sur un tabouret de +porcelaine, ce qui, sans l'offenser, nous permettra de l'examiner tout à +notre aise. Cherchons d'abord quel est le globule qui orne sa coiffure +pour savoir tout de suite à quoi nous en tenir sur sa dignité. C'est le +bouton de corail rouge. Saluons très bas, et soyons heureux de n'être +point Chinois, car il nous faudrait accomplir en son honneur le Ko-teon, +c'est-à-dire nous prosterner et frapper la terre du front. Ce globule +rouge indique un mandarin de second rang. Il n'y a plus au dessus de lui +que le globule de rubis. Voyons encore quel est l'animal brodé sur le +plastron qui retombe sur la poitrine de ce seigneur, et nous serons +complètement renseignés sur son état social: un lion. Nous sommes en +présence d'un mandarin militaire; un mandarin civil aurait sur la poitrine +un faisan doré. L'agrafe de sa ceinture doit être en or enrichi de +diamants, son collier en perles de corail et de jade vert: c'est bien +cela; de plus, il a deux dragons d'or brodés sur le large collet de satin +noir qui recouvre ses épaules, et les manches de sa robe de soie sont +beaucoup plus longues que les bras, et se terminent en forme de sabot de +cheval, ce qui est très grand genre. + +Prenons congé de cet imposant dignitaire avec tous les égards qui lui +sont dus et approchons-nous d'un de ses voisins, lequel, absorbé dans la +lecture d'un livre de morale, ne fera pas attention à nous. Il trouve, +à ce qu'il paraît, notre climat un peu frais, car il porte des bottes +fourrées, et sa robe est entièrement doublés d'astrakan blanc. Celui-ci +est un mandarin de troisième rang; il a le globule de saphir sur sa +calotte, et un paon brodé sur le pectoral, c'est un civil: un léopard +ornerait la poitrine d'un guerrier de ce rang; peut-être a-t-il conquis +un grade dans les lettres, peut-être fait-il partie de la forêt des mille +pinceaux, de cette illustre académie des Han-Lin, dans laquelle on n'est +admis qu'après avoir triomphé des plus rudes épreuves. En ce cas, nous +le saluerions avec plus de respect encore que nous n'en témoignions +tout à l'heure à son compagnon, bien que ce dernier lui soit supérieur +hiérarchiquement. + +Le lecteur ignore peut-être qu'il y a neuf degrés dans la hiérarchie +civile et militaire de kouen, que nous nommons mandarins--un mot d'origine +portugaise--et que chaque grade a ses insignes: le globule (ting-tsen), +le pectoral (pou-fou), et l'agrafe de la ceinture, dont la matière et +l'ornementation sont déterminées. Les kouen du premier rang portent le +globule de rubis, l'agrafe d'agate; ils ont sur la poitrine une cigogne +aux ailes ouvertes, ou bien la licorne marine, s'ils sont chefs guerriers. + +Nous avons vu quels sont les insignes des mandarins de second et de +troisième rangs. Le quatrième grade porte le bouton bleu opaque, +l'agrafe d'or ciselé ornementée d'argent, sur le pectoral la grue ou le +tigre. Le globule de cristal appartient au cinquième degré, avec le +fermoir d'or plein agrémenté d'argent, et le faisan argenté sur le +plastron remplacé par un ours pour les militaires. Le sixième degré est +désigné par le bouton blanc opaque, l'agrafe de nacre, l'aigrette brodée +sur la poitrine, ou la face de tigre pour les soldats. On reconnaît les +kouen du septième grade au globule d'or plein, à la ceinture retenue par +un fermoir d'argent, à la perdrix brodée sur la soie du pectoral, +laquelle lève une patte, pour indiquer l'intention de monter: un +rhinocéros remplace la perdrix sur la poitrine des guerriers; ceux du +huitième ont le bouton d'or ciselé, l'agrafe de corne, pour broderie la +caille ou le rhinocéros; et enfin le neuvième degré est reconnu au +bouton d'or strié, au fermoir en corne de buffle, au passereau ou au +morse figuré sur le pectoral. + +Comme on le voit, les oiseaux ne décorent que la poitrine des mandarins +civils, les quadrupèdes sont réservés aux guerriers, ce qui semble +indiquer pour les premiers une sorte de priorité dans l'égalité même, la +bête ailée étant évidemment plus noble que l'animal attaché à la terre. +En effet, dans les cérémonies officielles le mandarin civil a le pas sur +le mandarin militaire du même rang. La raison de cette inégalité est sans +doute l'infériorité littéraire du guerrier, moins versé en général dans +les choses de l'esprit et, on le sait, la première gloire d'un Chinois est +d'être un lettré. Aussi faut-il pour gravir le moindre degré de l'échelle +hiérarchique, avoir préalablement obtenu un grade littéraire dans les +examens publics, auxquels tout le monde peut librement concourir. + +Le personnage vêtu de noir, qui se tient debout à quelques pas du +mandarin, à bouton de saphir, n'est lui, qu'un simple particulier, il +porte le costume de tout le monde, sans insignes ni décorations, la robe +descendant un peu au-dessus de la cheville, la veste courte à larges +manches servant de poches et de manchon, et la petite calotte ronde sur +laquelle s'éparpille un gland de soie rouge ou noire. Le costume d'un +gommeux du pays serait taillé dans des étoffes plus précieuses, crêpe, +soie ou satin. Les manches se termineraient en sabot de cheval; ses +chaussures aux larges semelles de feutre blanc, seraient ornées de +soutache et de broderies, et l'on verrait pendre à la ceinture tout un +arsenal de bibelots, pipes, briquet, bourse à tabac, cure-dents, +éventail dans son étui parfumé de tchou-lan; mais le personnage, que +nous avons sous les yeux, ne se pique pas d'élégance ni de coquetterie; +son costume est des plus modestes et il a sur le nez une de ces +mirifiques paires de lunettes aux vitres rondes encadrées de bois noir, +qui donnent une si comique physionomie aux Chinois qui s'en affublent. +Ces lunettes ne doivent pas rendre d'ailleurs de bien grands services à +la vue, car elles sont d'une fabrication très imparfaite. Les Chinois ne +connaissent que depuis peu les lunettes en verre; celles qu'ils +emploient le plus communément sont formées de deux petites plaques en +cristal de roche dont l'opticien modifie l'épaisseur par le moyen du +tour, afin de l'accommoder aux yeux du myope ou du presbyte. + +L'accoutrement de ce paysan qui semble tout surpris de se trouver en +si bonne compagnie, est on ne peut plus simple: un caleçon de percaline +bleue, et une veste courte de même étoffe en font tous les frais. L'été +d'ailleurs, l'homme du peuple réduit encore son costume, autant que la +décence le lui permet; il relève son caleçon par-dessus ses genoux et +garde le haut du corps nu jusqu'à la ceinture; pour s'abriter à la fois de +la pluie et du soleil, il se coiffe d'un large chapeau en paille de forme +conique très léger, et néanmoins très solide. L'hiver, il s'affuble d'une +blouse faite de roseaux disposés comme sur les toitures des maisonnettes, +aussi les paysans ne ressemblent-ils pas mal à des chaumières ambulantes. +Tous, artisans, seigneurs ou bourgeois, portent la natte pendante entre +les épaules et ont le devant de la tête et la nuque soigneusement rasés. + +Ces trois cent millions de têtes à accommoder presque chaque jour +nécessitent, comme on peut se l'imaginer, une prodigieuse multitude de +barbiers dans l'Empire du Milieu; il en existe en effet une quantité +innombrable. + +Le barbier chinois est un personnage des plus singuliers et qui n'a pas +son équivalent au monde. Dès le matin, il court les rues à toutes jambes, +portant sur l'épaule, aux deux extrémités d'un long bambou terminé par la +figure d'un animal chimérique, tout l'attirail de son métier. Son regard +exercé a bientôt découvert un passant dont le crâne n'est pas parfaitement +net, il bondit vers lui, le saisit au passage, et la pratique ainsi prise +au vol se trouve aussitôt installée sur un escabeau, sous un large parasol +fiché en terre. En un clin d'oeil, tout est prêt; l'eau tiédit sur un +réchaud; la cuvette, les pinces, la brosse à oreilles, la perle de corail +fixée à un manche d'ivoire et destinée à nettoyer l'oeil, sont sorties de +leurs étuis; alors commence le shan-pao, opération mystérieuse, passes +magnétiques, dont l'effet rapide est une douce sommolence procurée au +patient. Dans cet état, sa tête appesantie se laisse ballotter en tous +sens, elle obéit aux mouvements du barbier, qui d'une main prompte y +promène son rasoir triangulaire, au large dos fort lourd et d'autant plus +facile à manier; sous les éclairs d'acier qu'il jette au soleil, le crâne +devient d'une blancheur parfaite et prend les apparences d'une boule +d'ivoire. On passe ensuite à la toilette de la natte, dont les Chinois +prennent un grand soin, oubliant que c'est un signe de servitude, et que +plusieurs milliers de leurs ancêtres, lorsque fut rendu, en 1620, l'édit +qui ordonnait à tous les Chinois, sous peine de mort, d'adopter la +coiffure tartare, préférèrent porter leur tête sous le glaive du bourreau, +que de la confier au rasoir du barbier. On la lave, on la parfume, on +la tresse serrée, cette natte qui a fait tant de victimes, et à laquelle +on est si bien accoutumé aujourd'hui. C'est d'ailleurs, il faut le +reconnaître, un appendice fort utile, et qui rend les services les plus +imprévus; le domestique s'en sert pour épousseter les meubles, le maître +d'école en donne sur les doigts à ses élèves récalcitrants, l'ânier n'a +pas d'autre fouet pour émoustiller sa bête, l'homme lassé de l'existence +n'a pas besoin de chercher d'autre corde pour se pendre; c'est cette natte +qu'empoigne le barbier pour maintenir l'opéré dans la bonne position; +c'est elle enfin que le bourreau saisit pour décapiter le condamné. Elle +n'est gênante que pour le travailleur, qui est obligé de l'enrouler autour +de son crâne. + +Nous prenions d'abord le personnage coiffé d'un turban, qui fait suite à +l'homme des champs, pour un sectateur chinois de Mahomet; le caractère +qu'il porte sur la poitrine, au milieu d'un carré d'étoffe blanche, nous +apprend que c'est un soldat. Il est vêtu d'un pantalon bleu et d'une +jaquette brune bordée d'un liseré rouge. Mais laissons ce représentant de +la milice chinoise pour aller admirer cette jolie fiancée qui baisse les +yeux toute honteuse d'être ainsi exposée aux regards des hommes, et de +quels hommes; les barbares occidentaux! Elle est charmante sous sa belle +tunique de satin rouge toute brodée de dragons d'or, avec sa gracieuse +coiffure pareille à un casque, ornée de fleurs et de franges de perles +qui lui retombent devant le visage. Elle appartient à la confrérie des +Lys d'or; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à regarder ses pieds +minuscules qui apparaissent sous la bordure de son pantalon de soie, ils +ont la taille et la forme d'un lys renversé. Le fiancé vers lequel on la +conduit, n'aurait pour elle qu'une estime médiocre, si ses pieds qui +seraient d'ailleurs fort petits--les Chinoises ayant les extrémités d'une +exquise délicatesse--avaient gardé leur taille naturelle. Aussi, dès sa +plus tendre enfance, ses parents, soigneux de sa beauté, se sont-ils +empressés de lui comprimer les pieds au moyen de bandelettes resserrées de +plus en plus chaque jour. L'opération a fort bien réussi, la longueur du +membre ne dépasse pas cinq à six pouces, le coup-de-pied est devenu très +convexe, l'orteil est relevé presque perpendiculairement, l'angle que +forme le talon et l'os de la jambe a disparu, et le pied a pris l'aimable +couleur d'une carotte pelée; tout cela disparaît, il est vrai, sous le +joli soulier brodé d'or et parfumé de musc. Mais en dépit du parfum +enfermé sous la soie, les Lys d'or ont de légers inconvénients, dont +nous ne parlerons pas pour éviter de chagriner cette charmante Chinoise. + +Puisque nous avons pénétré dans le gynécée si bien clos d'ordinaire, +faisons connaissance encore, avec cette jeune femme, mariée depuis +quelques années, et qui est là assise, avec sa petite fille auprès d'elle. +Elle est fort élégamment vêtue d'une tunique violette bordée d'une bande +brodée et qui retombe sur un pantalon pareil. Sa coiffure est très +originale; un bandeau orné de pierreries entoure son front et dans ses +cheveux tordus en corde, des fleurs artificielles sont piquées et forment +comme des cornes. Selon la coutume des élégantes Chinoises, son visage +disparaît sous une épaisse couche de blanc, ses sourcils rasés sont +refaits à l'encre de Chine, elle a deux plaques de rouge sur les joues et +du carmin sur les lèvres. + +La jeune mère tient un livre ouvert et est occupée à instruire sa fille. +Elle lui enseigne sans doute les devoirs de la femme, le respect qu'elle +doit à l'homme, le seigneur et maître de la création; elle s'efforce de la +pénétrer du sentiment d'humilité qui est la première vertu de la femme, +cet être si évidemment inférieur et faible. Ce livre qu'elle lit est +peut-être même le Niu-Kié tsi-pien: Les Sept préceptes dans lesquels sont +contenus les principaux devoirs des femmes, ouvrage fameux écrit, il y a +deux mille ans, par l'illustre lettrée Pan-Hoei-Pan, la plus savante et +la plus modeste des femmes. Quoi qu'il en soit, l'enfant qui joue avec un +oiseau vert n'a pas l'air de s'attrister beaucoup de l'état d'abjection +dans lequel elle est née, et les leçons de sa mère ne la troublent guère; +elle semble avoir déjà le sentiment confus qu'il suffit de deux beaux +yeux longs et brillants, d'un sourire pourpré, qui découvre deux rangs +de perles, pour faire oublier les leçons des moralistes, et que, en Chine +comme ailleurs, en dépit des lois et des écrits, les femmes savent réduire +leur maître en esclavage. + + + + +CHAPITRE X + +LES OISEAUX PÊCHEURS + + + Sur un seul pied près de la rive + Le cormoran demeurera, + Aussi longtemps que coulera, + Belle rivière, ton eau vive. + +En Chine, le cormoran est l'auxiliaire précieux du pêcheur. Doué d'un oeil +perçant, il distingue facilement le poisson, même à une grande profondeur; +excellent nageur, il plonge et poursuit sa proie avec rapidité et, +fidèlement, dans une de ses pattes, il la rapporte à son maître. Pour le +préserver des tentations de gourmandise, on lui passe au cou un anneau qui +ne lui permet d'avaler que les plus petits poissons. + +Le cormoran est admirablement dressé, et remplit son emploi avec +intelligence et dextérité; avec persévérance aussi; car, s'il revient la +patte vide, des coups de gaffe le renvoient au fond de l'eau! On en voit +qui, ayant capturé un poisson trop gros, se font aider par un camarade +pour l'apporter jusqu'au bateau. La pêche jugée suffisante, le maître +allège le cormoran de son collier et lui permet de travailler pour son +propre compte. C'est sa récompense. + + + + +CHAPITRE XI + +LES CÉRÉMONIES + + +Les Chinois n'ont pas de dimanches, ils ne connaissent pas les jours de +chômage. Mais ils ont institué un certain nombre de fêtes annuelles. + +Celle du premier jour de l'an est la plus importante; on la célèbre dans +tout l'empire par plusieurs jours de repos et de réjouissances; on échange +des visites, des souhaits, des présents. Dés le matin, une foule nombreuse +emplit les rues, les jeunes garçons prennent d'assaut les boutiques des +marchands de friandises; on accroche des banderoles, on tire des pétards +et le soir, tout est illuminé. + +Quand ils sont loin de leur pays, les Chinois ne manquent jamais de fêter, +à sa date, le commencement de l'année chinoise. Dans toutes les ambassades +ou légations, les fils du Céleste Empire se réunissent, et fêtent ensemble +la patrie absente. + +Voici le compte-rendu d'une de ces cérémonies qui eût lieu, il y a +quelques années, à Paris: + + + «Hier, samedi, premier jour de la première lune de la trente et unième +année du règne de l'empereur Kouan-Su, une animation joyeuse régnait à la +légation de Chine, où les Célestes fêtaient la nouvelle année Chinoise. + + «Dès la veille, les étudiants, éparpillés dans les écoles de banlieue +et de province, prenaient le train pour Paris, et, aussitôt arrivés, +échangeaient des visites et des présents, se donnaient rendez-vous le +lendemain matin à la légation, dans ce petit coin de Paris, où flotte +l'étendard jaune, sur lequel se cambre le Dragon Impérial, et qui est en +ce moment terre chinoise. + + «C'est au No. 57 de la rue de Babylone, qu'est situé l'hôtel de la +légation. Un magnifique pavillon chinois, acheté jadis à une exposition +universelle, flanque l'habitation, et c'est, sans doute, sa silhouette à +la fois imprévue et familière qui a décidé le ministre à se fixer là. + + «Les toits relevés en pointes d'ailes, les parois sculptées, les lions +chimériques ont retrouvé leur raison d'être et formaient un décor tout à +fait superbe et harmonieux aux costumes de cérémonie--damas et satins, +riches fourrures, chapeaux globuleux ornés de glands rouges--des visiteurs +qui montaient hier matin le perron de l'hôtel. + +«À neuf heures et demi, ils étaient tous réunis dans le grand salon, où +ils formaient des groupes chatoyants. Un certain nombre d'entre eux, +cependant, qui ont adopté le costume européen pour circuler plus à +l'aise dans nos villes, se dissimulaient derrière les autres, un peu +honteux de leur triste déguisement, qui ne les avantage pas du tout, il +faut l'avouer. + + «À dix heures, Son Exc. Soueng-Pao-Ki, accompagné de ses secrétaires, +fit son entrée, et la cérémonie officielle commença. + +Sur une table, placée devant la cheminée et recouverte d'une draperie de +satin jaune à dragons brodés, étaient posées les tablettes de l'Empereur +et de l'Impératrice douairière. Devant elles, un brûle-parfum de bronze à +demi plein de braise-ardente, sur laquelle on jeta de la poudre de santal. + + «Tandis que la fumée odorante monte et tournoie, le ministre d'abord, +puis tous les assistants, par rang de grade, dans le plus grand ordre, +et le plus respectueux silence, viennent rendre hommage aux souverains, +personnifiés par les tablettes sur lesquelles leurs noms sont inscrits. +Cet hommage consiste à exécuter le solennel salut appelé 'ko-tao,' qui +exige que l'on approche par trois fois le front du sol. + + «Quand les saluts furent terminés, on servit le thé, et, après échange +de nombreux compliments, souhaits et congratulations, le ministre congédia +ses hôtes qu'il invita pour le soir à un banquet. + + «Les dames chinoises n'assistaient pas à la réception; mais au premier +étage de l'hôtel, elles recevaient de leur côté, en belles robes de +brocard pourpre, et accomplissaient aussi la cérémonie rituelle. + + «Le soir, elles n'étaient pas non plus présentes au dîner, qui +réunissait cinquante-deux convives, tous Chinois. + + «Le ministre, présidant la table d'honneur, avait à sa droite +M. Tsien, premier secrétaire à la légation de Pétersbourg, qui est en ce +moment à Paris avec Mme. Tsien, une grande lettrée et une poétesse +exquise; à sa gauche, M. Ouen-Pou, le doyen des secrétaires à Paris; +puis, par ordre hiérarchique, étaient placés tous les convives. + + «Le ministre a donné à ses invités le régal d'un menu purement +chinois. Pas de nids d'hirondelles, pourtant, et cela pour une raison +assez amusante: on a apporté de Chine les nids tels qu'on les trouve et +des plumes de l'oiseau de mer adhérent encore, par endroits, à la +précieuse gélatine. En nettoyer une assez grande quantité pour préparer +le potage de cinquante-deux personnes, cela aurait exigé le travail de +dix cuisiniers pendant plusieurs jours!... + + «Voici le menu du dîner: + + Potage aux oreilles de Boudha + (Ce sont des morceaux de pâte moulée et cuits avec des + champignons dans du bouillon de poulet) + Ailerons de requin au Chio-Yo + Carpe à l'huile de ricin + Jambon fumé du Tché-Tchouen au sucre candi + Oloturies (Limaces bleues de mer) + Poulets désossés rôtis + +sans compter d'innombrables petits plats, des gâteaux farcis et des fruits +étranges. Comme boisson le tiède vin de riz, le mei-koué-lou--eau de vie +parfumée de roses--et le thé du Dragon noir, cueilli à Canton. + + «Mais le vin, si capiteux qu'il soit, ne monte pas à la tête de +ces convives qui, pour la plupart, sont de tout jeunes hommes; aucun +laisser-aller, pas de gaieté bruyante, la tenue sérieuse et digne +qu'impose la présence du Ministre; pas de toast, pas de cris; mais une +émotion discrète et forte, la pensée de la famille absente, si lointaine; +le sentiment de solidarité qui les réunit tous là, comme en un faisceau; +seuls, au milieu de cette civilisation qui les séduit et les effare, qui +leur découvre des horizons inconnus et leur fait rêver, pour leur patrie, +des destinées nouvelles. + + + + + LÉGENDES ET CONTES + + + + +I + +L'ABEILLE BLEUE + + +Un soir, dans le pavillon d'une bonzerie, où il s'était retiré, le +jeune étudiant Bambou d'Or travaillait assidûment, comme à son ordinaire, +lorsqu'il entendit, hors de la fenêtre, une voix de femme s'écrier: + +--Oh! que le seigneur Bambou d'Or est donc studieux!... + +Très surpris, il se leva vivement, et se pencha au dehors, pour regarder. + +Il vit, en longs vêtements bleus, une si incomparablement jolie fille, +qu'il comprit tout de suite que ce ne pouvait pas être un être réel. +Cependant, il lui demanda poliment qui elle était. + +--Regardez-moi bien, dit-elle d'un ton légèrement moqueur, ai-je l'air +d'un faune?... À quoi bon les questions inutiles? Avez-vous peur de +m'ouvrir votre porte? + +--Oh non! qui que vous soyez, entrez! s'écria Bambou d'Or en se hâtant +d'écarter les battants de laque rouge. + +L'inconnue, ramassant ses longues robes, pénétra, presque en courant dans +le pavillon. + +--Fermez, dit-elle, fermez bien. + +Il tira les verroux, baissa le store devant la fenêtre, et raviva un peu +la lampe. Puis il se retourna vers la jeune fille, qui, debout au milieu +de la chambre, souriait maintenant en le regardant. + +Elle lui parut à tel point jolie et il était si ému de la voir, que +son coeur battait des coups de plus en plus profonds et qu'il lui était +impossible de parler. + +Elle souriait toujours, en le regardant. + +--Je vous remercie de votre hospitalité, dit-elle, d'une voix très douce, +mais ne craignez rien, je suis extrêmement mince, et je ne tiendrai pas +beaucoup de place. + +Il croyait rêver, quand il la vit détacher sa longue tunique de soie +qui tomba sans bruit, et se blottir dans un fauteuil d'osier où elle +s'endormit. + +Ils devinrent amis, il aima beaucoup cette délicieuse enfant qui revint, +fidèlement, chaque soir, mais fuyait précipitamment avant la fin de la +nuit. + +Un soir qu'ils causaient ensemble, en mangeant des sucreries, il s'aperçut +à ses discours, qu'elle connaissait à fond la musique. + +--Votre voix est si fine et si charmante lui dit-il que je meurs d'envie +de l'entendre; pourtant, il me semble que si vous chantiez une chanson, +vous absorberiez mon âme. + +--J'ai peur en effet, d'absorber votre âme, dit-elle en riant, et je n'ose +pas vous chanter ma chanson. + +Bambou d'Or la pria avec insistance, et elle lui dit enfin: + +--Votre servante ne veut pas vous désobéir, ce serait cependant pour moi +très dangereux d'être entendue par quelqu'un d'autre que vous. Puisque +vous y tenez absolument, j'essaierai malgré mon incapacité de me faire +entendre, mais je ne chanterai qu'à voix basse. + +--Elle s'appuya aux colonnes du lit, battit le rythme du pied, légèrement, +et chanta: + + Ah qu'il m'attriste, le corbeau qui croasse dans l'arbre voisin. + Il veut hâter mon départ, il m'avertit que l'heure passe. + Ce n'est pas que je craigne de mouiller dans la rosée du matin + la broderie de mes souliers + Mais il faut seule m'en aller, et seul laisser mon compagnon. + +Cette voix était fine, ténue comme un fil de soie, à peine perceptible; +pourtant, en écoutant attentivement, de tout près, elle devenait vraiment +tournoyante et glissante, agréable aux oreilles et émouvante pour le coeur. + +La chanson finie, la jeune fille ouvrit la porte sans bruit et regarda +avec inquiétude au dehors. + +Elle sortit, fit en courant le tour du pavillon, puis rentra. + +--Oh! pourquoi êtes-vous si profondément effrayée? s'écria Bambou d'Or +tout ému. + +Elle répondit en essayant de sourire. + +«Les esprits vivent par fraude et craignent les vivants,» dit le proverbe, +et ne suis-je pas un esprit? + +Il essaya de la calmer, mais elle demeura agitée, inquiète. + +--- Notre bonheur est fini, maintenant, soupira-t-elle. + +--Pourquoi? Pourquoi? + +--Sentez comme mon coeur bat fort, trop fort... c'est par l'effet du +pressentiment. + +--Parfois la fièvre nous trouble sans cause. Ne dites pas que notre amitié +est finie. + +Elle s'apaisa un peu, mais elle ne se hâta pas de s'enfuir, comme les +autres nuits, quand l'horloge à eau marqua l'heure de la séparation. +Lentement, elle ouvrit la porte; alors avec angoisse, elle se rejeta en +arrière. + +--Mon coeur est encore trop faible, dit-elle. Voulez-vous m'accompagner un +peu. Vous me quitterez quand j'aurai dépassé le mur du temple. + +Il la soutint de son bras, et l'accompagna jusqu'au moment où elle lui +ordonna de la laisser. Il s'arrêta alors et la suivit des yeux, mais tout +à coup elle disparut. + +Il allait se décider à rentrer, quand il crut entendre crier faiblement: +«Au secours.» + +Il s'élança dans la direction qu'avait prise son amie et regarda de tous +côtés, mais ne vit rien. La plainte cependant persistait, et il lui sembla +qu'elle venait du toit de la galerie qu'il longeait. + +Ayant levé la tête, il aperçut à la clarté de la lune, une araignée, +grosse comme une balle, qui saisissait quelque chose entre ses affreuses +pattes et, en même temps, les gémissements devinrent plus douloureux +encore. + +Bambou d'Or déchira la toile et délivra la proie, tandis que le monstre +s'enfuyait. + +Le jeune homme tenait dans sa main une jolie abeille bleue, presque morte. +Il se hâta de rentrer, et la posa délicatement sur la table de sa chambre. + +Bientôt, elle parut se ranimer, secoua ses ailes d'azur qui reprirent leur +éclat lustré, elle s'essaya à marcher et monta tout doucement vers le lac +d'encre de l'écritoire. Elle sembla vouloir s'y jeter, puis descendant, +elle se traîna sur le papier déroulé, et y traça ce mot: + +«Merci!» + +Un frisson bleu fit vibrer ses ailes, elle s'enleva, et par la fenêtre +ouverte, elle s'envola sans retour... + + + + +II + +LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS + + +Petit, est-ce que tu ne vois pas enfin revenir ta grande soeur?... Mes +pauvres yeux sont pleins de poussière et je ne vois rien. + +--Moi, grand'mère, je vois très loin. Jade Pur ne vient pas. + +--C'est vers la Montagne des Immortels qu'il faut regarder, Parfum Brûlé. +Ta soeur y est montée pour cueillir des plantes médicinales. + +--Je vais aller jusqu'au tournant de la route... + +L'enfant se mit à courir et bientôt sa voix aiguë cria: + +--Elle vient! elle vient! Mais qu'est-ce qu'elle a?... Grand'mère! +grand'mère! elle est folle! + +L'enfant galopait tout effrayé et vint se jeter contre les genoux de la +vieille femme, se cachant la figure dans les plis du vêtement. Presque +aussitôt Jade Pur apparut au tournant de la route, courant à toutes jambes +dans un enrôlement d'étoffe, tandis que les deux corbeilles pendues par +trois cordes aux deux bouts du fléau posé sur ses épaules, bondissaient +éperdument. Elle était pâle comme le jade dont elle portait le nom. Sans +laisser le temps à son coeur d'apaiser ses battements, elle s'arrêta, et +penchée vers l'oreille un peu dure de sa grand'mère, lui dit d'une voix +entrecoupée: + +--J'ai vu et entendu des choses terribles: il faut que j'obtienne ce soir +même une audience du vice-roi... + +--Une audience du vice-roi! répéta la vieille au comble de la stupeur. + +--Il me chargera sans doute d'une mission et je serai absente longtemps. + +Elle s'enfuit et de loin cria encore: + +--Au revoir!... Dites aux bonzes de prier pour moi. + +--Jade Pur! Jade Pur! Ne nous abandonne pas! gémit l'aïeule qui tremblait +tellement que son fagot de bois sec cliqueta sur son dos. + +Et le petit Parfum Brûlé se mit à pleurer à chaudes larmes. + +Le vice-roi du Fo-Kiang résidait à Liang-Kiang, la capitale de la +province, et son palais magnifique, avec ses jardins et ses dépendances, +couvrait une surface immense. Devant l'entrée principale, deux lions de +pierre se cabraient pour soutenir une poutre de bois rouge, à laquelle +était suspendu un gong énorme au métal étincelant. + +Jade Pur avait gravi les marches et, haussée sur ses petits pieds, avec +une violence surprenante, de ses poings fermés tapait sur le disque sonore +qui flamboyait au soleil couchant. + +Bien que ce gong fût placé là pour permettre au plus infime sujet de +l'éveiller afin d'en appeler à la justice du vice-roi, personne n'osait +jamais l'effleurer, et quand roulèrent les vrombissements formidables du +bronze mêlé d'or sous les poings délicats de la jeune fille, les gardes +s'élancèrent-ils, la lance levée, pour punir et chasser l'imprudent qui se +rendait coupable d'une telle chose. + +À travers la paix et le silence du soir, seul en un pavillon où il aimait +à lire et à rêver, le vice-roi perçut les lointaines vibrations du gong de +justice, et comme c'était la première fois qu'il les entendait, il eut la +curiosité de savoir qui l'avait frappé et ce que réclamait ce mécontent. + +C'est pourquoi Jade Pur, au lieu d'être chassée, fut conduite, par des +cours, des galeries, des jardins, devant le très majestueux mandarin, +et, comme il convient, tomba à genoux à quelque distance de la présence +auguste. + +--Comment! c'est toi, fillette, qui fais tout ce vacarme, à la porte +de mon palais? dit-il en marquant de son doigt une page du livre qu'il +referma. Quel tort t'a-t-on fait et qu'est-ce que tu implores de ma +justice? + +--Que Votre Grandeur me pardonne, dit la jeune fille en levant ses yeux +humides comme ceux d'une gazelle. Jamais ma petitesse n'aurait eu la +force de réclamer même contre les pires injustices et je ne serais pas +ici s'il ne s'agissait pas de Votre Grandeur et d'un service que je dois +lui rendre. + +--À moi? Qu'est-ce que tu dis?... + +--Au noble fils de Votre Grandeur, plutôt. J'ai été témoin d'un prodige et +je sais des choses que je ne devrais pas savoir. + +--Vraiment? dit le mandarin avec un sourire un peu moqueur. Eh bien, +voyons ces choses. + +Jade Pur s'assit sur ses talons et les yeux à demi fermés, d'une voix +haute et monotone comme si elle lisait un livre, parla tout d'une haleine: + +--Sur la Montagne des Immortels, où je cueillais des herbes précieuses, je +suis montée aujourd'hui, sans m'en apercevoir, beaucoup plus haut que de +coutume. Tout à coup, en ce lieu toujours désert, j'entendis des voix et +je vis, par la fente d'un rocher, deux hommes, qui ne pouvaient être que +des génies, examiner attentivement une haute pierre couleur d'ambre. L'un +était un vieillard à cheveux blancs couvert d'un manteau blanc; l'autre +un homme de belle mine dans la force de l'âge. «C'est bien ici, dit le +vieillard, voici la pierre tombée du ciel!--Alors, frappons-la, pour +qu'elle devienne vivante,» répondit l'autre. Et en même temps, ils +frappèrent tous les deux du plat de la main sur la pierre. Bientôt +elle s'anima et un personnage, beaucoup plus grand que les deux génies, +s'en dégagea, en secouant des éclats et de la poussière. Il était assez +effrayant, avec une bouche lippue et une large tonsure au milieu du +front, pourtant il salua respectueusement les deux hommes en disant: +«Que voulez-vous de moi?--Nous t'avons éveillé pour accomplir une mission +importante: écoute bien. Il y a plusieurs siècles, le roi des Dragons, +en remontant de l'abîme, se cassa et perdit une de ses griffes. Elle est +demeurée depuis dans le trésor des Fils du Ciel et il a été impossible +de la reprendre. Mais aujourd'hui, elle est sortie du trésor. L'empereur +l'envoie dans une province désolée par la sécheresse, pour que la sainte +relique y amène la pluie. Le roi des Dragons vous récompensera si vous +pouvez saisir cette griffe et la lui rendre. L'empereur l'a confiée au +fils du vice-roi du Fo-Kiang, avec menace de mort s'il ne savait pas +la conduire où elle doit arriver. Il sera facile de dérober la relique +au messager. Allez donc et hâtez-vous.» La pierre changée en homme se +précipita vers la vallée et disparut. «Ce jeune homme ne saura pas +défendre la relique, dit le vieillard, ni la reprendre si on la lui ravit; +car il ignore, que pour mener à bien sa mission, il faudrait qu'il fût +guidé par une jeune fille pure qui posséderait un éclat de la pierre +vivante.» Là-dessus ils s'évaporèrent et je ne vis plus rien. Mais, +poussée par une inspiration du ciel, je saisis un éclat de la pierre et je +descendis en courant la montagne. Je vous supplie de m'envoyer vers votre +fils, afin que je le sauve. + +Le mandarin se caressait le menton et souriait d'un air incrédule. + +--J'ai écouté ton histoire, ma fille, dit-il, parce qu'elle est assez +singulière; mais tu l'as certainement rêvée: rentre chez toi et ne +t'inquiète plus. Mon fils n'est pas en danger. + +On poussa aussitôt Jade Pur dehors et on ne s'occupa plus d'elle, car le +palais était mis en rumeur par l'arrivée d'un messager. + +En s'éloignant, la jeune fille était comme étourdie, elle se demandait +si, en effet, elle n'avait pas rêvé... Pourtant elle tâtait la pierre +suspendue à sa ceinture dans un petit sac et il lui parut qu'elle +s'agitait comme une bête vivante. + +Avant que Jade Pur eût perdu de vue le palais, elle entendit que l'on +courait, en criant derrière elle. Un groupe de serviteurs du vice-roi +la rejoignit, l'arrêta; un grand eunuque la prit dans ses bras et, +rebroussant chemin, à toutes jambes l'emporta. + +Elle se retrouva devant le vice-roi dont le visage était bouleversé et qui +arpentait la salle fébrilement. + +--Jeune fille, jeune fille, s'écria-t-il, tu as dit vrai. Un messager +de Cèdre d'Or m'apprend que l'empereur lui a confié, en effet, la plus +précieuse des reliques: une griffe du roi des Dragons, pour la porter dans +une pagode lointaine. Que sais-tu de plus? Où est mon fils en ce moment? + +Jade Pur prit la précieuse pierre qu'elle portait à sa ceinture et +l'approcha de son oreille. Elle entendit d'abord un murmure sourd et +confus qui peu à peu se précisa et elle perçut des paroles qu'elle répéta +à mesure. + +--Il est à 200 lis seulement d'ici, sur le territoire du Fo-Kiang. Il ne +sait pas encore que la griffe du roi des Dragons lui a été dérobée. + +--Va, va, ma fille, dit le mandarin en trépignant d'impatience.... Le +cortège est prêt, les chevaux sont harnachés. Va, va, brûle la route, +sauve mon fils!... + +Depuis des jours, depuis des semaines, depuis des mois, Cèdre d'Or, guidé +par Jade Pur, poursuivait le ravisseur de la sainte relique, par les +forêts, par les montagnes, par les déserts. Le fils du vice-roi et la +jeune fille étaient presque à bout de force, mais non pas à bout de +courage. + +Jade Pur s'était présentée, sous le costume d'un jeune garçon à Cèdre +d'Or, et il ne savait pas qu'elle était une femme. La pierre magique +qu'elle portait, ne parlait qu'à elle. Il la suivait avec confiance, car +ils ne perdaient jamais les traces du voleur qu'ils ne pouvaient +joindre, mais qu'ils serraient toujours de près. Cèdre d'Or était fort +brave et instruit, digne en tout point de la faveur dont l'empereur +l'avait honoré et, seuls, des génies immortels pouvaient triompher de +lui. Il luttait pourtant grâce à la pierre magique, qui l'égalait +presque à son adversaire. + +La tactique avait été d'empêcher le ravisseur d'approcher des domaines +du roi des Dragons, car la relique ne pouvait être rendue qu'au Dragon +lui-même. + +Ce soir-là, Cèdre d'Or et Jade Pur étaient étendus sur une grève au bord +de la mer, attendant la marée et le vent, pour s'embarquer sur une petite +jonque couchée sur le flanc à quelque distance dans le sable que l'eau +n'atteignait pas encore. + +Cette fois, il fallait quitter la Chine pour continuer la poursuite du +voleur fugitif qui avait passé là quelques heures plus tôt et avait fui +sur la mer. Jade Pur se sentait le coeur serré à l'idée de s'éloigner +de son pays, de se confier aux vagues capricieuses sur une aussi frêle +embarcation. Elle songeait à sa chaumière, au vieux sapin tordu, aux iris +et aux nénufars qui bordaient le petit étang, tout en or au soleil levant, +et où un oiseau venait boire. Sans doute elle ne les reverrait jamais. +Allait-elle enfin atteindre le but, ou fallait-il perdre tout espoir? +En tous cas, celui qu'elle avait voulu sauver échapperait à la mort: +une fois hors de Chine, il n'y rentrerait que lorsque la sentence serait +rapportée... + +Alors, si elle revenait, elle, c'est lui qu'elle ne reverrait plus! + +Cèdre d'Or, couché sur le sable, regardait Jade Pur à la dérobée et, au +soupir qu'elle poussa, répondit par un soupir pareil. Il savait maintenant +que Jade Pur était une jeune fille. Un courrier de son père venait de lui +révéler ce mystère, qui éveillait en lui un trouble profond. + +Un à un les bateaux se relevaient, dans le petit port de Liang-Kiang. +La jonque fut à son tour atteinte par l'eau: les deux marins qui la +montaient dressèrent le mât, tendirent la voile de paille, d'un sifflement +appelèrent les deux passagers et bientôt, bondissant sur les lames, la +jonque s'éloigna du rivage. + +Poussée par un bon vent, elle aborda, après trois jours de navigation, à +la petite île d'Okinava-Sima, au Japon. + +La contrée était ravissante avec ses falaises dont les fleurs et les +lianes croulaient en cascades, ses tapis de mousse, sa verdure claire qui +contrastait avec le ton sombre des vieux cèdres. + +Mais les voyageurs n'avaient pas le loisir de s'attarder dans la +contemplation de la nature. + +Jade Pur, les yeux demi-clos, interrogeait la pierre, car aucun vestige +de celui qu'ils poursuivaient n'était visible. La pierre indiqua une forêt +dont la lisière barrait comme d'un mur le côté droit du paysage. Elle +s'élança dans cette direction et Cèdre d'Or la suivit. + +--Il me semble, dit-elle tout en courant, que mon talisman n'est plus +aussi lucide depuis que nous avons touché une terre étrangère: la voix +qu'il recèle est très lointaine et confuse. + +--Hélas! s'écria Cèdre d'Or, que ferons-nous sans ce guide? Allons-nous +perdre la trace de la précieuse relique? Me faudrait-il rester ici en +exil? Et il ajouta plus bas: Y resteriez-vous avec moi? + +Jade Pur rougit mais ne répondit pas. + +--Chut, dit-elle, j'entends des voix et des rires. + +Ils étaient entrés dans la pénombre verte de la forêt. Avançant avec +précaution, ils virent, entre les branches, toute une société assise en +cercle dans une clairière et jouant à différents jeux avec une gaîté +bruyante et un complet laisser-aller. Une belle femme se penchait vers un +homme, très corpulent, à la tête rasée, qui lui parlait tout bas d'un air +tendre. + +--Allons nous-en, chuchota Cèdre d'Or, nous n'avons que faire de ces +gens-là. + +--N'est-ce pas notre voleur qui a changé de forme?... + +Ils s'éloignèrent, mais Jade Pur était inquiète, comme désorientée, +la pierre magique contre son oreille ne laissait plus entendre qu'un +grondement sourd. + +Tout à coup des flammes crépitantes brillèrent derrière des buissons et +ils virent un démon effrayant qui remuait avec un trident rougi au feu +un amas informe d'animaux vils et de débris humains. Le démon à la face +horrible proférait des malédictions. + +Cèdre d'Or qui était savant dit tout bas: + +--C'est Tso-Tsum, un des serviteurs de Fon-Tse-Ta-Ti, le roi de la Ville +Infernale. Il habite la terre, préside à la cuisine et surprend les aveux +des hommes pendant leur sommeil. Il a fait sans doute le dîner de ces +bruyants joueurs. + +Mais le démon tourna les yeux vers ceux qui l'épiaient et ce regard +les brûla comme un jet d'eau bouillante, si bien qu'ils s'enfuirent et +coururent longtemps sans s'arrêter. + +Ils se retrouvèrent sur la grève où ils avaient débarqué. Là, deux jeunes +garçons causaient et l'écho répercutait leurs voix claires, de sorte que +l'on entendait toutes leurs paroles. + +--Je te dis que le Dragon japonais qui n'a que quatre griffes a été fâché. + +--Pourquoi? Parce que la terre a tremblé quand la cinquième griffe du +Dragon chinois a touché notre île? + +--Oui, et il a envoyé une de ses sirènes qui s'est emparée du coffret +d'or. + +Les deux lutins tournaient l'angle du rocher et Jade Pur s'élança vers eux +pour en entendre davantage; mais les lutins avaient disparu. + +Elle vit alors une femme richement vêtue, les cheveux épars, qui arpentait +la grève en déclamant un poème et ce qu'elle disait était si beau que Jade +Pur se sentait inondée de joie. Elle tomba à genoux et joignit les mains +quand la poétesse s'arrêta devant elle. Celle-ci lui souriait et dit d'une +voix harmonieuse: + +--Puisque tu comprends la poésie, tu es digne d'être exaucée. Le coffret +qui contient la griffe du roi des Dragons a été jeté à la mer. Une +vague l'a rejeté à mes pieds et je l'ai donné à la grande prêtresse de +Ten-Sio-Daï-Tsin, la déesse Soleil. Va, chante-lui mon poème et elle te +donnera la relique. + +En même temps, elle lui mit dans la main le poème écrit sur du satin blanc +et aussitôt Jade Pur se sentit capable de le chanter. La poétesse la +conduisit vers une grotte où une danseuse sacrée, dans un costume +magnifique et armée d'un sabre, gardait l'entrée. Elle revêtit Jade Pur +d'une robe de cérémonie, lui donna un instrument de musique et l'emmena +jusqu'au fond de la grotte. + +La grande prêtresse était merveilleusement belle. Elle s'entourait de +nuages en fumant une petite pipe d'argent et cependant elle éblouissait. +Jade Pur, comme transportée, hors d'elle-même, chanta de toute son âme et +il lui sembla qu'elle montait au ciel. + +La jonque vient d'aborder sur la rive de Chine. Cèdre d'Or serre sur son +coeur la jeune fille qui l'a sauvé en lui rendant la relique. + +--Que j'ai hâte d'être revenu auprès de toi et que tu deviennes ma femme +chérie, dit-il. + +Puis il s'arrache d'elle en pleurant et enfourche un cheval fringant, qui +se cabre et part au galop. + +Jade Pur, heureuse et fière, se met en route à son tour, mais dans une +autre direction. + +Ceux qu'elle a vaincus lui en veulent encore, car un orage furieux la +poursuit. Loui-Kouin, le valet du tonnerre, tape à tour de bras sur son +cercle de gongs et lance vingt fois la foudre; mais il n'atteint pas la +jeune fille, qui revoit enfin le petit étang bordé d'iris et de nénufars, +couleur d'or au soleil levant, et où vient boire un oiseau. + +FIN DE LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS. + + + + + TABLE DES MATIÈRES + + + PRÉFACE, PAR JEAN AICARD + +CHAPITRES + + +I. ANTIQUITÉ DE LA CHINE + +II. LE LANGAGE ET L'ÉCRITURE + +III. L'INSTRUCTION ET LES GRANDS EXAMENS + +IV. LA MUSIQUE + +V. LA POÉSIE + +VI. L'ART DRAMATIQUE + +VII. § I. LA MAISON; + § II. LE THÉ + +VIII. LE MOBILIER + +IX. LES COSTUMES + +X. LES OISEAUX PÊCHEURS + +XI. LES CÉRÉMONIES + + +LÉGENDES ET CONTES: + I. L'ABEILLE BLEUE; + II. LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS + +FIN de la Table des Matières + + + + + LES ARTS GRAPHIQUES, IMPRIMEURS-ÉDITEURS, VINCENNES + + LE LIVRE EN COULEURS + + COLLECTIONS DES LIVRES EN COULEURS POUR LA JEUNESSE + Reliés et ornés de nombreuses planches artistiques en couleurs + + +«LES BEAUX VOYAGES» + +EN CHINE +AU JAPON +LE MAROC +LA RUSSIE +AUX INDES +INDO-CHINE +ÉGYPTE +ESPAGNE + + +«CONTES ET NOUVELLES» + +LA CASE DE L'ONCLE TOM (en 2 volumes) +LA GUERRE AUX FAUVES +LES PETITS AVENTURIERS EN AMÉRIQUE +ÉRIC +VOYAGES DE GULLIVER (en 2 volumes) +ROMANS DU FOND DE LA MER +UN TOUR EN MÉLANÉSIE + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of En chine, by Judith Gautier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN CHINE *** + +***** This file should be named 18407-8.txt or 18407-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/4/0/18407/ + +Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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