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+The Project Gutenberg EBook of En chine, by Judith Gautier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: En chine
+ Merveilleuses histoires
+
+Author: Judith Gautier
+
+Release Date: May 16, 2006 [EBook #18407]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN CHINE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ LES BEAUX VOYAGES
+
+
+
+ EN CHINE
+ (MERVEILLEUSES HISTOIRES)
+
+ PAR
+
+ JUDITH GAUTHIER
+ de l'Académie Goncourt
+
+
+
+
+ ILLUSTRÉ DE 12 PLANCHES EN COULEURS ET D'UNE CARTE
+
+ LES ARTS GRAPHIQUES, ÉDITEURS
+ 3, RUE DIDEROT, VINCENNES
+
+
+
+
+ 1911
+
+
+
+
+ PRÉFACE
+
+ par JEAN AICARD,
+ de l'Académie Française
+
+
+«FAIRE un beau voyage,» quelle émotion soulevaient ces simples mots dans
+notre cœur d'enfant! Quel trouble délicieux ils y éveillent encore!
+
+Espérer, c'est vivre. Nous ne vivons vraiment que par l'attente d'on ne
+sait quoi d'heureux qui va probablement nous arriver tout à l'heure...
+ce soir... demain... ou l'année prochaine. Alors, n'est-ce pas? tout
+sera changé; les conditions de notre vie seront transformées; nous
+aurons vaincu telle ou telle difficulté; triomphé de l'obstacle qui
+s'oppose à notre bonheur, à la réalisation de nos désirs d'ambition ou
+d'amour. L'enfance, puis l'adolescence, se passent ainsi à appeler
+l'avenir inconnu, à le rêver resplendissant de couleurs magiques. Être
+jeune, c'est espérer, sans motif raisonné, malgré soi, à
+l'infini--c'est-à-dire voyager en esprit vers des horizons toujours
+nouveaux--courir allègrement au-devant de toutes les joies.
+
+
+La plupart des hommes, rivés aux mêmes lieux par la nécessité, s'habituent
+à ne plus rien attendre. Ils ont appris plus ou moins vite que demain
+sera pour eux tout semblable à hier; la ville ou le village ou les champs
+qu'ils habitent ne leur apprendront jamais rien de plus que ce qu'ils
+savent.
+
+... Dès qu'ils en sont sûrs, c'est qu'ils ont vieilli, vraiment vieilli,
+--de la mauvaise manière; mais, même alors, il arrive que ces mots
+enchantés, «faire un beau voyage,» raniment en eux la force d'espérer,
+de rêver, de vouloir et d'agir. L'illusion féconde, dont parle le
+poète, rentre dans leur cœur. Et dès qu'ils se mettent en route, ils
+se persuadent qu'à chaque détour du chemin ils vont, comme le héros de
+Cervantès, voir apparaître l'Aventure, la chose nouvelle, l'évènement,
+le spectacle imprévus, ce je ne sais quoi d'étrangement exquis que les
+sédentaires (ils le croient du moins) ne sauraient rencontrer.
+
+Et c'est là proprement le charme du voyage; il est dans le renouvellement
+indéfini de notre faculté d'attendre avec joie. Voyager c'est espérer;
+voilà pourquoi le voyage est parfois un remède efficace aux grands
+chagrins. Il nous force à espérer encore. Un désir de voyage est
+essentiellement un désir de nouveau et d'amusant, d'inédit, de romanesque
+ou de féerique--en tous cas, de non-encore-vu.
+
+
+L'avènement de l'exotisme en littérature a été un rajeunissement.
+
+Le personnage de Robinson Crusoë incarne le voyage même, et il semble bien
+que jamais livre n'obtint succès plus grand et plus durable.
+
+L'apparition de Paul et Virginie fut un enchantement. C'étaient Adam et
+Ève tout enfants, dans un Éden tout nouveau. Le voyage avait rajeuni
+l'innocence et l'amour même.
+
+La curiosité et l'espoir se sentirent vivifiés avec Chateaubriand, puis
+avec Pierre Loti.
+
+Nous autres, écoliers du XIXe siècle, n'avons-nous pas lu un moment, avec
+avidité, derrière un rempart de dictionnaires, de médiocres histoires de
+chasses en Amérique, d'Apaches et de Comanches--et sans images. Quant à la
+vraie géographie, à l'ethnographie scientifiques, avant les reclus, elles
+se présentaient à nous sans ornement, sans pittoresque, sans couleur--dans
+des livres un peu ennuyeux et qui, en effet, nous rebutaient souvent.
+
+On a compris aujourd'hui que les livres «d'instruction» destinés aux
+enfants doivent s'adresser à leur sensibilité, se faire aimer d'eux,
+exciter en eux «l'espérance,» la bonne curiosité, c'est-à-dire la joie
+de vivre.
+
+
+Les éditeurs des «Arts Graphiques» ont le projet de publier des ouvrages
+dont les illustrations, vivantes et colorées, documents précis, seront à
+la fois destinés aux jeunes écoliers et aux hommes, ouvrages d'éducation
+et d'amusement pour les uns, albums de souvenirs pour les autres.
+
+
+Les six premiers volumes sont consacrés à l'Espagne, au Maroc, à l'Égypte,
+aux Indes, à la Chine et au Japon.
+
+On n'attend pas ici une critique de textes, dus:
+
+ à Monsieur Fridel, Bibliothécaire du Musée Pédagogique, Ancien Chef de
+Cabinet de Monsieur le Ministre de l'Instruction Publique, auteur du
+volume sur l'Espagne;
+
+ à Monsieur le Commandant Haillot, détaché à Casablanca, collaborateur
+au _Figaro_, auteur du volume sur le Maroc;
+
+ à Monsieur Jean Bayet, docteur en droit, auteur du volume sur
+l'Égypte;
+
+ à Monsieur le Capitaine Marcel Pionnier (capitaine Baudesson), Chargé
+de Missions par le Gouvernement, auteur du volume sur les Indes;
+
+ et enfin à Madame Judith Gautier, Membre de l'Académie Concourt, auteur
+des volumes sur la Chine et le Japon.
+
+
+On trouvera, parmi les signataires des six volumes qui suivront, des noms
+des plus connus.
+
+Avec de tels noms d'auteurs, l'ensemble de ces ouvrages se présente
+assez heureusement de soi-même au grand public; mais ce qu'on peut tout
+particulièrement lui signaler, c'est l'intérêt que présentent les jolies
+planches en couleurs dont ces livres sont enrichis. La valeur documentaire
+positive en fait le premier mérite; il est décuplé, pour la plupart de ces
+planches, par l'attrait que leur donne le ton à la fois juste et aimable
+des coloris.
+
+J'imagine que beaucoup de ces illustrations sont des photographies en
+couleurs prises directement; tels autres sont des aquarelles, assurément
+exécutées d'après nature; et toutes ces images sont des «portraits de
+pays» ressemblants et vivants.
+
+Commenté par de pareilles images, le texte parlera aux yeux des enfants,
+fixera leur attention; et, après les avoir vues, ils n'oublieront plus le
+pays où ils croiront avoir réellement voyagé.
+
+
+En chaque série se résument les caractères généraux, très différents--des
+grandes contrées qu'elles mettent sous nos yeux.
+
+J'ouvre, au hasard, l'une d'elles: voici un «Bazar à Marrakech»; la
+disposition des boutiques sous le toit de poutres qui, çà et là, laisse
+par un trou, voir l'éclat du ciel, voilà qui attire invinciblement
+ma curiosité et la retient; puis c'est l'allure des passants qui la
+sollicitera; puis la qualité de l'ombre lumineuse qui règne sous ce
+«couvert»; et j'ai tout revu du Maroc, si je l'ai visité autrefois;
+j'en ai tout vu et appris, si je ne le connaissais pas.
+
+Bien plus parlant encore m'apparaît ce maigre personnage de bonze noir, le
+«Porteur de dépêches,» qui, son bâton horizontal sur le dos, à la hauteur
+des épaules, les coudes en arrière, les mains comme accrochées et pendues
+aux extrémités de sa matraque, d'un pas large et fatigué, chemine dans
+le crépuscule--sur le ciel vert et jaune, se détachent là-bas, le profil
+d'une habitation mauresque et les silhouettes de deux bédouines...
+Cet étique fantôme, c'est le facteur de là-bas, le porteur de rêves,
+d'espérances, de déceptions aussi, l'incarnation même du voyage.
+
+
+Dans «l'Égypte» on remarquera plus particulièrement les «Arabes du
+désert.» Cette page donne l'idée exacte d'une course de chameaux comme
+j'en ai pu voir moi-même, non pas en Égypte, mais en Tunisie.
+
+Et quoi de plus amusant, pour des yeux d'écolier, que «l'École d'enfants
+dans la Mosquée du Sultan Kelaun,» les bambins assis à terre, leurs
+babouches à côté d'eux--le maître «assis en tailleur» dans sa grande
+chaise ajourée!
+
+Certes, la photographie, de nos jours, nous présente partout et à toute
+heure des documents aussi précis, mais non pas avec cette variété et cette
+gaîté de couleurs, qui, pour les petits et les grands, est un attrait des
+plus vifs... qu'on se rappelle l'influence de l'ancienne et naïve imagerie
+d'Épinal sur nos cerveaux enfantins. Heureux les enfants d'aujourd'hui!
+
+
+Comment, avec des mots, à moins d'être Pierre Loti, donnerez-vous au
+lecteur l'idée de ce que peut être un prince hindou, un maharadja en grand
+costume? Et que vous en dirait la photographie sans la couleur? Comment
+saurez-vous que l'éléphant qui porte ce prince est vêtu d'un brocart d'or?
+que le char sans roue, le trône qu'on voit sur le dos de l'énorme animal
+est, comme le prince, un ruissellement de dorure? L'image coloriée peut
+seule le dire; à elle seule elle est un conte féerique; et voilà une
+façon gaie d'apprendre aux bambins ce qu'est un maharadja et dans quelles
+somptuosités il parade parfois, sous un parasol d'or, et sur un éléphant
+recouvert d'or flamboyant et de pierreries rutilantes.
+
+
+Le texte des deux volumes sur la Chine et le Japon a été demandé à Madame
+Judith Gautier.
+
+Personne ne pouvait mieux qu'elle parler de cette Chine «qui a inventé
+tout ou presque tout, à une époque des plus reculées. Il y a quatre mille
+ans les chinois se servaient déjà de boussoles. Bien des siècles avant
+Gutenberg, ils avaient inventé l'imprimerie, ils gravaient des livres
+qu'ils tiraient en nombre illimité. Ils ont inventé la soie, il y a 4500
+ans. Ils ont même inventé la poudre: il y a neuf siècles, ils en emplirent
+des globes de fer qu'ils lançaient à l'aide de tubes: c'était presque des
+obus.»
+
+Madame Judith Gautier nous parlera des mœurs, des usages, de la poésie de
+ce pays où une justice extraordinaire, qui paraît se complaire à inventer
+les supplices les plus hideux, permet aux criminels les plus redoutables,
+lorsqu'ils sont condamnés à mort, de s'acheter un remplaçant parmi les
+citoyens pauvres et honnêtes.
+
+Dans le volume sur la Chine, je vous signale la planche où sont
+représentés «Les cormorans pêcheurs.» Elle est, par elle-même, des
+plus explicatives. D'un coup d'œil, on apprend, sur cette pêche, et
+d'inoubliable manière--ce qu'il en faut savoir, c'est-à-dire la forme et
+les attitudes des oiseaux pêcheurs, la structure du radeau qui les conduit
+à leur besogne, la façon dont ils portent le collier qui s'oppose à
+l'ingurgitation de la proie.
+
+«En loge pour les degrés de mandarin...» Imagineriez-vous la façon dont
+peuvent être disposées ces loges?--Et ce moulin à eau mû par des hommes,
+l'imagineriez-vous? Non. La plus habile description ne nous présente
+jamais que successivement les lignes d'un tableau qu'ici vous embrassez
+et comprenez d'un seul coup d'œil.
+
+La leçon d'écriture japonaise, la fête des drapeaux, le marchand de
+poupées, les enfants jouant à la toupie, autant de spectacles topiques
+dont rien, sinon l'image arrivant au secours de la parole, ne peut évoquer
+la physionomie et le mouvement exacts, caractéristiques, la colorisation
+expressive.
+
+
+Lorsque cette série de douze beaux voyages s'achèvera par un voyage en
+Alsace-Lorraine signé d'un nom aimé et respecté, elle aura vraiment une
+signification éducatrice complète. Après avoir fait aimer aux esprits les
+moins aventureux le voyage d'agrément ou l'utile voyage d'exploration et
+de colonisation, elle affirmera que notre patrie aussi est belle--et
+semble plus belle encore, lorsqu'on la compare.
+
+N'oublions pas que, parce qu'elle est belle et riche, la patrie française
+est, pour d'autres hommes, un objet de rêve et parfois de mauvaise envie.
+Un des fruits les plus savoureux des beaux voyages est l'estime nouvelle,
+l'amour renouvelé qu'ils nous inspirent à l'heure du retour, pour les
+mérites, pour les beautés de la terre française, pour «l'enchantement du
+ciel de France.»
+
+Dès que le Français s'est éloigné un temps de notre mère-patrie,
+il s'aperçoit mieux que jamais qu'elle a des vertus et des charmes
+incomparables. Plus qu'ailleurs, en France, l'homme trouve sécurité et
+liberté, on ne sait quelle façon d'aimer les autres hommes, que tout
+l'univers connaît bien--et qui fait dire quelquefois aux gitanes, ces
+sans-patrie: «C'est encore en France qu'on est le plus libre, et le moins
+malheureux.»
+
+Ceci est le mot authentique d'un bohémien dont le voyage fut la vie même.
+
+ JEAN AICARD
+
+ Saint-Raphaël,
+ Août 1911
+
+
+
+
+[Illustration: CARTE DE LA CHINE][1]
+
+[Note 1: La carte de la Chine est reproduite dans l'édition HTML du
+présent projet.]
+
+
+
+
+ EN CHINE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+ANTIQUITÉ DE LA CHINE
+
+
+La Chine est une des plus vénérables aïeules du Monde et de la
+civilisation. Elle nous offre cet exemple--unique dans l'histoire de
+la terre--d'un peuple qui, depuis la plus lointaine antiquité, s'est
+développé sans interruption, jusqu'aux temps modernes toujours semblable
+à lui-même sans se mêler, sans se diviser à travers les siècles, les
+invasions, les conquêtes, car il a toujours su s'assimiler le vainqueur.
+
+À peine modifié dans son langage et son écriture, ce peuple est
+aujourd'hui ce qu'il était plus de VIII siècles avant la naissance de la
+civilisation grecque.
+
+L'Égypte, Babylone, l'Indoustan, la Grèce, Rome, toutes ces splendeurs se
+sont éteintes, seule la Chine a traversé les âges, d'un cours égal, sans
+s'amoindrir comme un beau fleuve intarissable.
+
+Les commencements de la Chine s'enfoncent en de tels lointains, qu'il est
+impossible de les fixer avec certitude, mais à partir d'un certain point,
+rien n'est plus certain ni mieux prouvé que son antiquité: rien de plus
+sûr que ses annales. Près de trois mille ans avant notre ère, elle avait
+déjà un passé, car c'est alors que fut fondé «le Tribunal pour écrire
+l'histoire.» Ce tribunal n'a jamais cessé ses travaux, et fonctionne
+encore aujourd'hui. Son histoire est très véridique--car l'impartialité de
+ses historiens est assurée par un procédé infaillible: plusieurs lettrés,
+attachés au palais impérial, écrivent chaque jour, sans se concerter et en
+secret, sur des feuilles volantes, toutes les actions de l'empereur, et
+toutes les nouvelles qu'on leur rapporte et qu'ils peuvent contrôler. Le
+soir, ils jettent leurs écrits dans un grand coffre scellé, percé d'une
+fente comme une tirelire. Jamais on n'ouvre le coffre du vivant de la
+famille régnante qui pourrait avoir intérêt à falsifier la vérité. Plus
+tard, on confronte les écrits, et on rédige les annales.
+
+On a coutume de dire que les Chinois ont tout inventé, tout, ou presque
+tout.
+
+Quand on fouille un peu dans leur histoire, on marche de surprise en
+surprise.
+
+Il y a quatre mille cinq cents ans, ils connaissaient la boussole, et s'en
+servaient pour se diriger sur terre, car en ces temps, il n'y avait pas de
+route, et les quelques chemins tracés n'allaient pas bien loin.
+
+C'était en des chars très ornés que se cachait «le mystérieux esprit qui
+désigne le Sud.» Le Sud et non le Nord, mais n'est-ce pas la même chose?
+Le prolongement de l'aiguille aimantée vers le pôle opposé. Les Chinois ne
+se sont intéressés qu'à la direction qu'il leur était utile de connaître
+et que désignait le signe indicatif placé à l'extrémité sud de l'aiguille.
+Les Chinois ont inventé l'imprimerie, sinon par les caractères mobiles,
+du moins en gravant des livres qu'ils pouvaient tirer à des exemplaires
+illimités et cela, des siècles avant Gutenberg. Ils ont inventé la soie,
+il y a quatre mille cinq cent ans. L'Impératrice Youen-Fi, alors régnante,
+sortit un jour en grande pompe de son palais, et alla planter de sa main
+dans un des temples de la capitale un jeune mûrier, puis elle enseigna la
+culture et l'élevage des vers à soie. Les Chinois reconnaissants ont
+déifié Youen-Fi, et lui rendent hommage encore aujourd'hui.
+
+On ne peut pas dire des Chinois, «qu'ils n'ont pas inventé la poudre» car
+ils l'ont inventée. Au siège de la ville Lian-Lian, il y a neuf siècles,
+ils en emplirent des globes de fer qui éclataient, et qu'ils lançaient à
+l'aide de tubes: les obus, ou à peu près.
+
+Mais on n'a pas cherché à perfectionner et à répandre l'art de
+s'entre-détruire. Le peuple qui, cinq cents ans avant le Christianisme,
+a proclamé que tous les hommes sont frères, ne pouvait penser qu'à se
+défendre. Sitôt l'ordre rétabli, on fondait les armes pour en faire
+des instruments d'agriculture, on licenciait l'armée pour rendre les
+travailleurs à la terre et le terrible engin n'avait plus que des fracas
+joyeux sous la forme de ravissants feux d'artifice...
+
+La porcelaine, elle aussi, est originaire de Chine, la célèbre fabrique de
+King-te-Tchin existe toujours; elle est située dans la vallée de Fo-Liang
+sur une petite rivière nommée Tchang. C'est là que l'on garde depuis huit
+siècles les précieux secrets de sa fabrication.
+
+Trois mille fourneaux brûlent dans la ville, sans s'éteindre jamais. Un
+million d'ouvriers travaillent continuellement, tout le monde vit de la
+grande fabrique. Les enfants et les vieillards arrosent le Kaolin, les
+aveugles broient les couleurs.
+
+Le soir, de loin, il semble qu'un immense incendie flamboie dans la
+vallée, et le passant attardé, qui chemine sur les côteaux, croit voir
+voltiger dans les flammes le poussah de la porcelaine, celui qui,
+autrefois ouvrier de King-te-Tchin n'ayant pu réussir un modèle proposé
+par l'empereur, se précipita dans la fournaise et s'y transforma en un
+vase merveilleux qui avait «la couleur du ciel après la pluie, la clarté
+d'un miroir, la finesse d'une feuille de bambou et la résonnance d'un
+gong.»
+
+L'opulente ville de Fou-Tchéou, seule, fait une concurrence sérieuse à
+King-te-Tchin. On y fabrique en grand de faux antiques, dont on trafique
+ouvertement, on reproduit les genres de toutes les époques: les craquelés
+de Ko-Yao le frère ainé, les truites de la Belle Chou, qui vivait sous
+les Song, les fonds grenats et veinés de rouge de l'époque des Ming, la
+porcelaine bleue des Tsin, la verte des Soui, les fonds blancs du VIIe
+siècle, les bleus célestes du Xe, les gris clair et les blancs de lune.
+
+Les Chinois fabriquèrent même les allumettes chimiques, mais ils ne
+s'en servirent guère, préférant l'antique briquet, car, et c'est là
+une particularité très singulière, les Chinois n'attachent pas beaucoup
+d'importance à la plupart de leurs inventions, ils s'en amusent quelque
+temps comme d'une curiosité, mais cherchent bien rarement à exploiter la
+trouvaille et à en tirer parti.
+
+Bien des siècles avant Pascal, ils ont imaginé et mis en usage un véhicule
+portant sur une seule roue. La brouette chinoise a, il est vrai, un aspect
+assez différent de la nôtre, bien qu'elle ait le même principe. La roue
+assez grande la partage en deux compartiments, sur lesquels doivent
+s'empiler les marchandises à transporter. Quelquefois, le possesseur de la
+brouette prend un, voire deux passagers. S'il y en a un seul, il met ses
+bagages de l'autre côté de la roue, pour faire contre-poids. S'ils sont
+deux, ils se font équilibre.
+
+À Shanghai, il y a des brouettes, dont les compartiments très allongés,
+peuvent recevoir jusqu'à dix passagers. Lorsque le vent est favorable, on
+ajoute une voile à l'équipage, dont l'allure devient alors presque rapide.
+Pour ne pas trop fatiguer ses bras, le conducteur croise sur son dos deux
+courroies qui sont assujetties à la brouette.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LE LANGAGE ET L'ÉCRITURE
+
+
+Si un contemporain de l'empereur Yao, qui régnait plus de deux mille ans
+avant notre ère, pouvait soulever la poussière de son tombeau et prêter
+l'oreille aux bruits du Monde, il comprendrait encore les paroles qui
+vibrent sur les lèvres du Chinois d'aujourd'hui et pourrait lire les
+caractères tracés par leur pinceau.
+
+Le langage des Chinois est un des plus anciens du Monde et le seul qui,
+depuis des temps presque fabuleux, soit encore vivant, tandis que le
+Sanscrit, l'Hébreu, le Zind, le Copte, sont devenus des langues mortes,
+retrouvées et conservées seulement par les efforts des savants, tandis que
+l'on parle et l'on écrit le Chinois presque comme on le parlait dans les
+premiers âges du monde. Cette prodigieuse ancienneté est sans doute ce qui
+explique la conformation restreinte et rudimentaire de la langue parlée.
+Au lieu d'user des sons et articulations qui forment les autres langues,
+le Chinois s'en est tenu aux monosyllabes, et cela dénonce bien les
+premiers balbutiements de l'humanité.
+
+Les monosyllabes qui composent la langue Chinoise sont à peu près au
+nombre de six cents, dont la plupart ne sont encore que les mêmes sons
+prononcés autrement, d'après les cinq intonations: le ton uni, le ton bas,
+le ton ascendant, le ton descendant, le ton élevé. Mais ces nuances sont
+très difficiles à savoir pour d'autres que l'oreille exercée d'un Chinois.
+
+Chaque monosyllabe sert à nommer un grand nombre de mots différents, et il
+serait impossible de se comprendre, si par un mécanisme particulier, les
+chinois n'alliaient pas ces sons deux à deux, trois à trois, ce qui forme
+en réalité l'équivalent de nos mots polysyllabiques.
+
+Si les mots du langage sont d'une simplicité primitive, l'écriture, par
+contre, est devenue peu à peu horriblement compliquée.
+
+L'écriture chinoise n'est pas composée de lettres, mais formée de signes
+qui, dans le principe, étaient des dessins rudimentaires[2]:
+
+ le soleil, la montagne, la lune, l'arbre, l'enfant,
+
+qui devinrent:
+
+ ji chan no chon tsin
+
+[Note 2: Ces signes et dessins sont reproduits dans l'édition HTML du
+présent projet.]
+
+Puis ces signes se multiplièrent, se combinant entre eux à l'infini,
+se compliquant, jusqu'à former une armée d'au moins quarante mille
+caractères.
+
+Plus de quatre cents millions d'hommes se servent de cette écriture, la
+plus difficile qui soit au monde. La Chine, le Japon, la Corée, l'Annam,
+la Cochinchine, tout en les prononçant d'une façon différente, font usage
+de ces caractères.
+
+Il existe en Chine au moins dix-huit dialectes de la langue parlée, tous
+assez différents les uns des autres pour que ceux qui les parlent ne se
+comprennent pas entre eux. Cela ajoute encore un écueil à l'étude du
+Chinois, déjà d'une si extrême difficulté.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L'INSTRUCTION ET LES GRANDS EXAMENS
+
+
+En Chine, toutes les études portent presque exclusivement sur les lettres
+et l'histoire: l'écolier doit apprendre à bien comprendre et à retracer
+exactement les innombrables caractères idéographiques qui composent
+l'écriture, en même temps, il lui faut apprendre successivement par cœur
+les livres classiques; s'il est un bon élève, il pourra se présenter aux
+examens annuels, puis subir les trois épreuves du grand concours triennal
+et obtenir les grades de Siou-tsai, bachelier, Kiu-gin, licencié, Tsin-se,
+docteur, et même devenir membre de la forêt des pinceaux, Han-lin,
+c'est-à-dire académicien. Les épreuves triennales ont lieu vers la fin
+septembre au chef-lieu provincial. Dès que les candidats arrivent, ils
+sont minutieusement fouillés et introduits dans d'étroites cellules munies
+d'un banc, d'une table et de quelques ustensiles de cuisine, on les
+enferme au verrou et ils sont surveillés par des soldats. Il ne leur est
+permis d'emporter avec eux aucun livre et de communiquer avec qui que ce
+soit, les examens durent un jour entier et le canon, qui donne le signal
+du commencement, en annonce la fin. Voici le programme des trois épreuves:
+Composition sur un sujet donné pris dans les quatre Livres. (Les quatre
+livres contiennent les dialogues de Confucius avec ses disciples.)
+Composition sur un sujet pris dans l'œuvre de Ming-Tsin (Minicius).
+Composition sur un thème choisi dans un livre de Confucius, intitulé
+«La Grande Étude.» Développement d'un sujet pris dans l'invariable milieu,
+œuvre d'un petit-fils de Confucius.
+
+Dans la deuxième épreuve, on commente par écrit des thèmes choisis dans
+les cinq livres qui sont: le Chi-Kin, livre des vers; le Chou-Kin,
+histoire de l'antiquité; le Che-Kin, livre mystérieux, philosophique,
+et symbolique où il est traité du Ciel et de la Terre, des oracles, des
+sorts; le Ly-Ki, livre des rites, qui enseigne les règles de conduite, la
+politesse, l'étiquette; puis une composition poétique s'inspirant d'une
+pièce de vers d'un poète célèbre.
+
+Dans la troisième épreuve, on traite des sujets très divers: l'examinateur
+pose des questions sur l'histoire ancienne et moderne, la politique
+indigène ou étrangère, les mathématiques, la géographie, etc...
+
+Les examinateurs sont d'une sévérité implacable; la plus minime erreur,
+l'équivalent d'une virgule oubliée ferait tout perdre à la composition la
+plus parfaite.
+
+Il existe à ce propos une jolie légende: un jeune candidat, très
+appliqué et d'un talent supérieur, lors d'un concours, omit dans le
+caractère X. (Pou), négation, de tracer le point. À cause de cela, tous
+ses efforts, tous ses travaux allaient être réduits à néant. Par
+bonheur, une fée s'émut en faveur du jeune lettré; elle se changea en un
+petit insecte noir, et quand le fatal feuillet passa sous les yeux de
+l'examinateur, elle se mit à la place du point. De la main, le maître
+essaya de la chasser, mais elle se tint ferme et il ne vit pas que le
+point manquait.
+
+Celui qui triomphe dans toutes les épreuves, est considéré comme un
+parfait lettré.
+
+Il est probable qu'au point de vue Européen, et dans l'état actuel de
+la science, on jugerait le savoir de ce triomphateur bien mince et trop
+exclusivement littéraire.
+
+Aujourd'hui d'ailleurs, tout va changer, tout change dans cette Chine que
+les convoitises du monde ont enfin éveillée de son long sommeil.
+
+Déjà, les réformes sont décidées, et c'est par celles de l'instruction
+que l'on commence. On va supprimer, s'ils ne le sont pas déjà, ces fameux
+examens, dont nous venons de vous donner le programme. On fonde des écoles
+suivant les méthodes d'Europe, depuis l'instruction primaire, jusqu'à
+l'université qui sont fréquentées par des milliers d'étudiants, et même
+d'étudiantes; des revues, des journaux sont publiés journellement, ou
+traduits en Chinois: Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Victor Hugo, et bien
+d'autres.
+
+Une jeunesse ardente et enthousiaste marche vers le progrès avec une
+rapidité extraordinaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA MUSIQUE
+
+
+La Musique était en grand honneur en Chine, dès la plus lointaine
+antiquité; on ne la considérait pas comme un amusement frivole, mais comme
+la science des sciences, et les Chinois lui attribuaient de singulières
+vertus. Elle était pour eux un écho de l'harmonie universelle qui
+équilibre les mondes et elle seule était capable de guider et d'anoblir
+les pensées et les actions des hommes.
+
+La légende raconte que c'est Fou-si, empereur presque fabuleux, qui
+inventa les premiers instruments de musique, qui rendaient, paraît-il,
+sous ses doigts, un son céleste.
+
+Mais l'histoire devient certaine, quand sous l'empereur Houang-Ty, un
+savant chinois nommé Line-Lene fut chargé de fixer les lois des sons
+musicaux. Ce sage se retira, alors, dans la solitude d'une magnifique
+forêt de bambous située près des sources du Fleuve Jaune. Là, il médita
+et il travailla pour arriver à fixer d'une façon décisive les règles et
+les sons de la musique. Il tailla des tiges de bambou de différentes
+grandeurs, et détermina la longueur de chacune, en rangeant l'un contre
+l'autre les grains d'une sorte de gros millet noir, très fermes et très
+égaux entre eux. Il se trouva qu'il fallait juste cent grains pour
+égaler le tube qui donnait le son considéré comme fondamental. Line-Lene
+divisa alors sa progression de dix en dix, et, du même coup, inventa le
+système décimal, qui fut aussitôt appliqué aux poids et aux mesures. Il
+donna le nom de Liu (base, règle, principe) à la note, élue comme
+fondamentale: cette note correspond à la notre «fa». Le sage découvrit
+bientôt que l'octave musicale pouvait se diviser en douze demi-tons. Il
+coupa avec soin douze tubes qui rendaient exactement les douze
+demi-tons. Il les distribua en Yang-Liu, liu parfaits; et en Yn-Liu, liu
+imparfaits. Les Yang-liu correspondent aux notes naturelles, les Yn-liu
+aux dièses. Line-Lene fixa ensuite sept modes formés chacun par la
+réunion de cinq yang et de deux pien, c'est-à-dire de cinq tons et de
+deux demi-tons: Fa, sol, la, si, do, ré, mi, en chinois: Kong, Chang,
+Ko, Pien-Tche, Tche, Yu, Pien-Kong: exactement la gamme dont nous nous
+servons aujourd'hui.
+
+Pythagore, deux mille ans après Line-Lene, essaya lui aussi de déterminer
+les rapports des tons au moyen de mesures et de poids, et il est curieux
+de constater que, si l'on a reconnu des erreurs dans les conclusions de
+Pythagore, celles du mathématicien Chinois sont demeurées inattaquables.
+
+Quelques siècles après Line-Lene, il y a quatre mille cinq cents ans
+seulement, l'empereur Chun fonda un conservatoire de Musique, le premier
+en date bien certainement. Seuls, les fils des princes et l'élite de la
+noblesse étaient admis à y faire leurs études.
+
+La direction de ce conservatoire fut confiée à un musicien très renommé,
+qui n'avait pas pour nos oreilles un aussi joli nom que celui d'Orphée--il
+s'appelait Kouai--mais, bien avant Orphée, cet illustre artiste se vantait
+de pouvoir dompter les bêtes féroces par le charme de sa musique et, chose
+plus invraisemblable, déjà en ces temps lointains, de mettre d'accord
+entre eux les hommes politiques.
+
+Cet empereur Chun était lui aussi musicien et même compositeur. Il
+est l'auteur de cet hymne fameux, dédié aux ancêtres, qui, à travers
+quarante-cinq siècles, nous est parvenu, paroles et musique, et est
+encore chanté en Chine, dans les temples, à certaines fêtes annuelles.
+
+L'état florissant de la musique se prolongea encore plusieurs siècles
+après l'empereur Chun, puis elle déclina, et, à l'époque de Confucius,
+elle était en pleine décadence et l'illustre philosophe le déplorait
+amèrement. Cependant, de son temps, bien des vestiges de l'ancienne
+musique existaient encore, et Confucius lui-même se rendit un jour dans le
+royaume de King pour demander des leçons à un musicien nommé Liang, dont
+la réputation était grande. On disait de lui qu'il avait conservé les
+bonnes traditions, et le philosophe était impatient de connaître un
+homme aussi remarquable et de se perfectionner dans le premier des arts.
+Confucius se fit admettre au nombre des élèves de Liang et écouta ses
+leçons. Bientôt le maître s'aperçut que le nouveau venu n'était pas un
+écolier ordinaire, et un soir, il le retint auprès de lui. Après quelques
+instants de grave causerie, il se fit apporter la grande lyre nommée King,
+et dit à Confucius:
+
+ «Écoutez attentivement la mélodie que je vais vous faire entendre.»
+
+Confucius se recueillit et les cordes commencèrent à vibrer. À chaque
+son qui s'envolait de la lyre, le jeune philosophe redoublait
+d'attention et ne quittait pas l'instrument des yeux, et il tomba
+bientôt dans une sorte d'extase qui dura longtemps encore après que le
+musicien eût fini de jouer.
+
+ «En voici assez pour cette fois», dit Liang, surpris de la profonde
+impression éprouvée par son disciple.
+
+Pendant dix jours, le maître ne fit entendre à son élève que la même
+mélodie et l'élève s'exerça à la jouer après lui.
+
+ «Votre jeu ne diffère pas du mien,» lui dit alors Liang; «il est temps
+que vous vous exerciez sur une autre mode.»
+
+ «Votre humble disciple,» répondit Confucius, «ose vous demander de
+le laisser encore étudier cette pièce; il ne suffit pas de la jouer
+correctement comme quelqu'un qui suivrait les lignes d'un dessin sans
+savoir quel objet ce dessin représente. Je voudrais trouver le sens de
+cette mélodie, pénétrer l'idée du compositeur, et j'avoue que malgré mes
+efforts, je n'ai pas encore réussi.»
+
+ «Bien,» dit le Maître, «je vous donne cinq jours pour éclaircir cette
+question.»
+
+Ce terme expiré, Confucius se présenta devant Liang.
+
+ «Je commence à distinguer confusément l'âme de cette musique, comme
+on voit les objets mal éclairés encore dans les brumes de l'aube,» dit-il:
+«le jour n'est pas venu tout à fait, donnez-moi cinq jours encore, et si
+je n'ai pas atteint encore le but que je me propose, je me regarderai
+comme indigne de m'occuper de musique.» Le délai fût accordé, et cinq
+jours après, Confucius revint auprès de son maître avec un visage
+rayonnant.
+
+ «J'ai trouvé enfin, ce que j'ai si longtemps cherché,» s'écria-t-il.
+«Je suis comme un homme qui a gravi péniblement une haute montagne, et
+découvre enfin tout le pays environnant. À force d'attention et de
+persistance, je suis parvenu à découvrir dans cette pièce de musique
+antique, l'intention de celui qui l'a composée; tous les sentiments par
+lui éprouvés, je les éprouve moi-même, en jouant l'œuvre dans laquelle
+il les a enfermés. Il me semble que je vois le compositeur, que je
+l'entends, que je lui parle. Il m'apparaît comme un homme d'une taille
+moyenne, dont le visage un peu long est d'une couleur qui tient le
+milieu entre le blanc et le brun. Ses yeux sont grands et pleins de
+douceur, sa contenance est noble, sa voix sonore, toute sa personne
+respire la vertu, et commande le respect. Cet homme, j'en suis certain,
+c'est l'illustre et sage empereur Wen-Wang.» En entendant cela Liang se
+prosterna devant Confucius.
+
+ «C'est en effet Wen-Wang qui est l'auteur de cette musique,» dit-il;
+«votre pénétration me comble d'étonnement, vous n'avez rien à apprendre de
+moi, vous êtes un sage et j'aspire à l'honneur d'être votre disciple.»
+
+Cette scène singulière, n'est-elle pas des plus surprenantes? Même
+aujourd'hui, songerait-on à attribuer à la musique une aussi complète
+précision?
+
+Quelle pouvait donc être cette pièce de musique sur laquelle le
+philosophe, dont la sagesse et l'intelligence sont universellement
+admirées, passa de si longues heures à méditer? On ne peut croire
+qu'elle n'ait eu aucun rapport avec les mélodies monotones qui
+constituent aujourd'hui la musique chinoise.
+
+Une autre fois, Confucius eût connaissance d'un morceau de musique composé
+sous le règne de Chun, c'est-à-dire mille sept cents ans avant le temps où
+vivait le philosophe. C'était à la cour du roi de Tsi, lorsque Confucius
+entra au palais pour être présenté au souverain; ce prince assistait à un
+concert dans lequel on exécutait ce morceau antique. Il avait pour titre:
+«Musique qui disperse les ténèbres de l'Esprit et affermit le cœur dans
+l'amour du devoir.» Cette fois encore, le philosophe fût profondément ému;
+«pendant trois mois,» dit-on, «le souvenir de cette musique occupa seul
+son esprit, il en perdit le sommeil et l'appétit.»
+
+Malheureusement, les Chinois n'ayant aucune méthode pour noter la
+musique, si ce n'est quelques caractères tout à fait insuffisants, les
+traditions devaient fatalement s'altérer et se perdre, et si l'on a pu
+reconstituer les règles anciennes, presque rien n'est resté des
+compositions primitives.
+
+En résumé, bien que beaucoup d'obscurité enveloppe encore la musique
+des anciens Chinois, on peut certifier que plusieurs siècles avant les
+Égyptiens et les Grecs, ils possédaient un système musical parfaitement
+fixe, très complet, et d'une haute portée morale.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA POÉSIE
+
+
+Un jour, le grand sage Confucius rencontra son fils sur le seuil du
+pavillon des Livres, et lui dit:
+
+ «Mon cher Khong-Li, êtes-vous bien avancé dans l'étude de la poésie?»
+
+Avec un certain dédain, l'adolescent répondit:
+
+ «Je ne m'y adonne pas, mon père.»
+
+«Vous avez tort, mon fils. Si vous n'apprenez pas la poésie, si vous ne
+vous exercez pas à faire des vers, dussiez-vous ne devenir qu'un
+médiocre poète, vous ne connaîtrez jamais complètement votre langue,
+vous ne saurez pas bien parler.»
+
+Confucius, lui, était poète. En Chine, la poésie semble aussi ancienne que
+la Chine elle-même, et comme cela arrive presque toujours, le premier de
+ses poètes, ce fut le peuple. Il chantait les vertus de ses souverains,
+leurs exploits, leurs fêtes, il les blâmait aussi quelquefois, et
+dirigeait contre eux de vives épigrammes. De leur côté, les empereurs
+répondaient par des exhortations, composaient des hymnes, des chants de
+guerre, des élégies. Un grand nombre de ces poèmes primitifs ont été
+rassemblés et sauvés de l'oubli par Confucius, qui les a classés et en
+a formé le recueil si célèbre, intitulé «Le Che-King livre des vers.»
+
+Dans la grande préface de ce recueil, le Maître dit: «Les poésies naissent
+des pensées, des sentiments que l'on éprouve en soi-même et qui se
+produisent au dehors;» et Tchou-Hi, un illustre commentateur du Che-King,
+ajoute: «Du jour où l'homme est né, il a exercé son jugement, il a regardé
+ce qui se passait autour de lui. Cette faculté lui vient du ciel. Il
+a essayé alors d'exprimer par des paroles, par des interjections, par
+des chants, ce qu'il éprouvait, sans pouvoir encore exprimer tous ses
+sentiments.»
+
+La première partie du Che-King, la plus ancienne, est intitulée: «Les
+Souffles du Royaume» (Koua-Fan). Ce titre indique bien que ces poèmes
+anonymes sont l'œuvre du génie populaire, les souffles de l'âme de tous.
+
+La versification, cependant, avait déjà en ces temps reculés, une forme
+compliquée, concise, allégorique, qui différait peu de la forme
+actuelle. L'art poétique était divisé en plusieurs genres: le genre
+simple ou direct, dans lequel on exposait simplement la pensée, le genre
+métaphorique, le genre noble ou élevé, Quelquefois, on mélangeait deux
+de ces modes.
+
+Les onomatopées sont très fréquentes dans les vers du Che-King, il semble
+que ces harmonies imitatives charmaient tout particulièrement les poètes
+d'autrefois.
+
+Voici l'énoncé d'une de ces strophes:
+
+ Kin-tchi Yin-Yin
+ Tou-Tchi Song-Song
+ Tcho-Tchi Pong-Pong
+ Sio-Liu Ping-Ping
+
+Sur les seize mots, qui composent ce quatrain, huit ne signifient rien; il
+reste donc peu de chose pour exprimer la pensée de l'auteur, mais ce qui
+reste suffit au poète chinois. Voici le sens de ces vers:
+
+ «On apporte les matériaux: Yin-Yin.
+ Les charpentiers taillent: Song-Song.
+ Les menuisiers clouent: Pong-Pong.
+ On construit la palissade: Ping-Ping.»
+
+Les Chinois ont l'habitude de dire: «L'arbre de la poésie prit racine au
+temps du Che-King, ses bourgeons parurent avec Le-Ling, et Sou-Vou qui
+vivaient sous l'empereur Vou-Ti (140 ans avant notre ère). Ses feuilles
+poussèrent en abondance sous le règne des Han et des Ouei, mais il était
+réservé à la dynastie des Tang de voir ses fleurs, et de goûter ses
+fruits.»
+
+C'est, en effet, sous les Tang que vécurent Li-Tai-Pé et Thou-Fou, les
+deux plus grands poètes qu'ait eu la Chine. Les Tang régnèrent de l'an 618
+à l'an 909 de notre ère. Li-Tai-Pé naquit en 702 et Thou-Fou en 714. Il y
+a donc plus de onze cents ans que les deux poètes jouissent en Chine d'une
+popularité incomparable que le temps n'a fait qu'accroître. Dans ses vers,
+Li-Tai-Pé a une forme originale et brève, un style coloré aux images rares
+et choisies, plein d'allusions, de sous-entendus et souvent d'ironie;
+ce poète aimait le vin et s'enivrait fréquemment, mais il abrite souvent
+derrière le paravent de l'ivresse de graves manquements à l'étiquette dont
+les courtisans s'offensaient.
+
+Thou-Fou est considéré comme l'égal de Li-Tai-Pé, sans que les Chinois
+aient osé décider lequel surpasse l'autre: «Lorsque deux aigles ont pris
+leur essor, disent-ils, et s'élèvent à perte de vue, qui donc pourrait
+reconnaître lequel des deux a volé le plus près du ciel?»
+
+Thou-Fou naquit à King-Tcheou, dans la province de Chen-Si (montagne
+occidentale); ses parents étaient fort pauvres, mais remarquant chez leur
+fils une intelligence peu commune, ils l'envoyèrent néanmoins aux écoles.
+Thou-Fou obtint le grade de bachelier, puis celui de licencié, puis il
+échoua au doctorat. Il ne s'obstina pas à courir une seconde fois la
+chance du concours, et se laissa aller à la passion qui l'entraînait vers
+la poésie.
+
+L'envergure de son esprit lui permit d'embrasser tous les genres à
+la fois: «Il fut,» disent les Chinois, «éloquent, sublime, délicat,
+brillant.» Il aimait la nature par dessus tout, et son plus grand bonheur
+était de la chanter. Avec moins d'étrangeté, moins d'imprévus, les poésies
+de Thou-Fou sont presque aussi pittoresques que celles de Li-Tai-Pé,
+le grand ami qu'il proclamait son maître; elles sont plus aisément
+traduisibles ayant plus de naturel, de tendresse compatissante, d'émotion
+devant les douleurs de l'humanité. Lisez ce poème qui est un de ses
+meilleurs:
+
+
+ LE BEAU PALAIS DE JADE
+
+
+ «En faisant mille circuits, le ruisseau court, sous les sapins, entre
+lesquels le vent s'allonge.
+
+ «Les rats gris s'enfuient vers les vieilles tuiles.
+
+ «À quel roi fut ce palais, on ne le sait plus. Le toit, avec les
+murailles, au pied de ce rocher à pic, tout est tombé. Les Feux-Esprits,
+nés du sang des soldats tués, hantent la ruine. Sur la route détruite,
+les sources qui s'écoulent, semblent sangloter des regrets...
+
+ «Et du bruit de toutes ces eaux vives, les échos forment une véritable
+musique. La couleur de l'automne jette sa douce mélancolie sur toutes
+choses.
+
+ «Hélas! la beauté de celles, qui, là furent belles, devient maintenant
+de la poussière jaune...
+
+ «À quoi servit, alors, d'admirer le charme factice du fard et même la
+vraie beauté qui s'en ornait, non moins que lui, éphémère!...
+
+ «Et ce roi! qu'est devenue la garde fringante qui accompagnait son
+char doré!...
+
+ «De tant de biens, de tant de créatures, que lui reste-t-il
+aujourd'hui?... Rien de plus qu'un cheval de pierre sur son tombeau.
+
+ «Une profonde mélancolie me vient; sur la natte que m'offre l'herbe
+douce, je m'assieds. Je commence à chanter.... Mes larmes, qui débordent
+mouillent mes mains, me suffoquent...
+
+ «Hélas, tour à tour, chacun s'avance sur le chemin. Et tous savent
+bientôt qu'il ne conduit à rien.»
+
+En voici une de Li-Tai-Pé, intitulée:
+
+ JEUNESSE
+
+
+ «L'insouciant jeune homme qui habite sur le chemin des tombes
+impériales non loin du Marché d'or de l'est, sort de sa demeure au pas
+cadencé de son cheval blanc sellé d'argent. Puis il le lance au galop à
+travers le vent printanier.
+
+ «Sous les sabots, c'est comme un éclaboussement de pétales, car les
+fleurs tombées forment partout un épais tapis. Il ralentit sa course,
+indécis... Où irais-je? Où donc m'arrêter?...
+
+ «Un rire clair et léger, un rire de femme lui répond d'un bosquet
+voisin.
+
+ «Voilà qui le décide: c'est à ce cabaret qu'il s'arrêtera.»
+
+De tous temps, les poètes chinois ont uni la poésie à la musique, et ont
+chanté leurs vers.
+
+Ils les chantent encore, et très probablement sur les mélopées
+d'autrefois!
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'ART DRAMATIQUE
+
+
+C'est au XIIIe siècle, sous la dynastie tartare des Yuen, qu'un empereur
+ordonna de rechercher toutes les pièces de théâtre écrites dans les
+siècles précédents, de choisir les meilleures, et de les réunir. C'est
+alors que fût formé le célèbre recueil intitulé «Yuen-Jen-Pé-Tohon.» «Cent
+pièces de théâtre publiées sous les Yuen.» C'est là le plus beau monument
+de la littérature dramatique des Chinois, et il alimente aujourd'hui
+encore le répertoire moderne.
+
+Tous les genres sont représentés dans ce recueil: la tragédie historique,
+le drame domestique, les pièces mythologiques et féeriques, la comédie de
+caractères ou de mœurs, les drames judiciaires, les drames religieux.
+
+Ces pièces sont divisées, généralement, en quatre parties ou actes,
+précédés souvent d'un court prologue. Le texte n'est pas partagé en
+scènes, mais les entrées et les sorties des personnages sont indiquées
+par ces mots--il monte--il descend; les apartés sont marqués par cette
+phrase: Parler en tournant le dos--les parties chantées sont gravées en
+caractères plus gros que ceux du dialogue parlé. Dans la rédaction de
+ces pièces, tous les styles, tous les langages sont employés selon le
+sujet. Il y a le langage historique, le langage poétique ou lyrique, le
+style pompeux, grave ou familier.
+
+La plupart de ces drames et de ces comédies contiennent des beautés de
+premier ordre, mais elles ont, presque toutes, à notre point de vue,
+un défaut de composition, qui pourrait bien être une règle, tant il se
+retrouve fréquemment dans les pièces chinoises: c'est d'être partagées en
+deux. Dans le premier acte, l'intrigue et le crime triomphent, dans les
+derniers s'accomplissent les vengeances et les châtiments. Les héros du
+commencement sont devenus vieux, leur fils, quelquefois leurs petits-fils,
+qu'on a vus enfants aux premiers actes, ou qui n'étaient pas encore
+nés, sont des hommes et prennent en main les fils de l'intrigue qu'ils
+débrouillent, pour remettre les choses à peu près en l'état où elles
+étaient au commencement de la pièce. Ce système a l'inconvénient de
+partager l'intérêt; le jeune homme, tardivement présenté aux spectateurs,
+n'a pas toujours le temps d'attirer les sympathies.
+
+Le métier des comédiens est très rude, en Chine; ils sont les véritables
+esclaves du directeur de la troupe qui les mène durement, et leur laisse
+peu de loisirs. Ils ont chacun leur emploi; il y a: le Tchin-Mo, premier
+rôle; le Siao-Mo, jeune homme; le Ouai, dignitaire; le Pai-lo, vieux père;
+le Tchen, personnage comique. Mais quand la troupe est peu nombreuse, ils
+sont tenus à jouer deux et trois rôles dans la même pièce.
+
+Les femmes ne paraissent pas sur la scène; les travestissements des
+garçons de 16 à 19 ans en jeunes filles ou en femmes, arrivent à produire
+une complète illusion. Les jeunes gens choisis pour ces rôles sont beaux
+de visage, gracieux, petits et minces, ils laissent pousser leurs cheveux,
+se fardent habilement, et poussent la coquetterie jusqu'à se mettre de
+faux petits pieds. Voici comment ils procèdent: le talon repose sur un
+morceau de bois qui maintient le pied, la pointe en bas dans une position
+presque verticale, la pointe seule est chaussée d'un petit soulier de soie
+brodée d'or.
+
+Des bandelettes enroulées, le pantalon bouffant, attaché au milieu du
+cou-de-pied, dissimulent un peu la fraude et la démarche embarrassée, qui
+résulte de ces arrangements, aide à l'illusion. Que de dames chinoises,
+que de parvenues et de marchandes enrichies ont eu recours à cet artifice!
+comme les jeunes acteurs.
+
+Dans les grandes villes--à Pékin, à Shanghaï--il y a des théâtres fixes,
+et ils sont aménagés le mieux du monde pour l'agrément et le bien-être
+des spectateurs, À Pékin, ils sont groupés dans le même quartier et les
+comédiens logent presque tous dans la rue des théâtres.
+
+Quand on y passe, le matin, on les entend déclamer leurs rôles, ou
+imiter--à n'en plus finir--le chant du coq. Il paraît qu'il n'y a rien de
+tel pour fortifier la voix. Les théâtres, n'ont, en général, pas de troupe
+spéciale, des troupes ambulantes jouent dans les uns et dans les autres;
+le plus souvent, elles courent la province et sont engagées par les
+préfets ou par les bonzes, à l'occasion d'une fête populaire, soit dans
+les maisons de riches particuliers qui veulent faire suivre l'agrément
+d'un festin par le plaisir plus noble d'une représentation. Dans ce cas, à
+l'instant où l'on se met à table, on voit entrer cinq acteurs, richement
+vêtus, qui se prosternent. Puis l'un d'eux, présente au maître de la
+maison un livre qui contient en lettres d'or les titres d'une soixantaine
+de pièces que la troupe est en état de représenter sur-le-champ: on fait
+circuler cette liste et le convive le plus qualifié désigne la pièce qui
+lui plaît le mieux.
+
+Toute œuvre dramatique, disent les maîtres, doit avoir un sens sérieux
+et un but moral. Une pièce sans moralité est ridicule... Elles doivent
+présenter les plus nobles enseignements de l'histoire, à ceux qui ne
+savent pas lire, montrer des peintures, vraies ou supposées de la vie,
+capables d'inspirer la pratique de la vertu. Une pièce immorale est un
+crime. Son auteur est puni, dans l'autre monde, et son expiation dure
+aussi longtemps que sa pièce est jouée sur la terre.
+
+Déjà au huitième siècle, dans le palais de Tchane-Ganne, l'empereur
+Mine-Roan avait fait édifier un superbe théâtre, dans lequel il joua en
+personne.
+
+Il s'occupait lui-même de sa troupe d'acteurs, dirigeant les études et les
+répétitions. Elles avaient lieu le plus souvent, dans une partie des parcs
+qu'on appelait «l'Enclos des poiriers.» C'est pour cela que l'on nomme
+encore quelquefois les acteurs, «Les élèves de l'enclos des poiriers.»
+
+L'engouement de la cour pour l'art théâtral gagna vite les hauts
+fonctionnaires et les particuliers. Chacun voulut avoir son théâtre
+privé, ses acteurs et sa troupe de danseurs. Cela devint bientôt une
+folie qu'il fallut réprimer; on limita entre autres, le nombre des
+danseurs que chacun, selon son rang, fut autorisé à entretenir: on en
+accorda soixante-quatre à l'empereur, trente-six aux princes du sang,
+seize aux ministres, huit aux membres de la noblesse, deux seulement aux
+lettrés et aux particuliers.
+
+Les ballets, à cette époque, étaient extrêmement magnifiques et portaient
+des titres pompeux. Ils s'intitulaient: Le Portique des nuées; Le Grand
+tourbillon; La Cadencée, qui est, paraît-il, la plus gracieuse danse
+de l'antiquité; La Grande Dynastique, celle-ci lente et grave; La
+Bienfaisante; la Guerrière; la danse de la Plume, du Bouclier, des
+Banderoles bariolées. Il y en avait une, celle du Dragon, dont les
+évolutions avaient lieu dans l'eau, et une autre, où figurait un taureau
+avec lequel le danseur luttait en le tenant par les cornes.
+
+Cet empereur, Mine-Roan, qui ne dédaigna pas de monter sur les planches,
+est considéré encore aujourd'hui, comme le patron du théâtre et des
+comédiens. Dans les coulisses, sa statuette est toujours placée sur un
+petit autel où l'encens brûle toujours. Chaque acteur, avant d'entrer en
+scène, salue pieusement l'image de celui qui, il y a dix siècles, leur fut
+bienveillant, et protégea les artistes. Et rien n'est plus touchant que
+l'expression de cette reconnaissance qui ne finit jamais.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA MAISON
+
+
+Les maisons chinoises, même les plus opulentes s'élèvent rarement
+au-dessus du rez-de-chaussée; elles se composent d'une suite de bâtiments
+séparés par des cours, et affectés chacun à un usage particulier. On
+construit le plus souvent sans fondations ni cave, sur de larges bases
+en moellons qui reposent immédiatement sur le sol; les murailles minces,
+hautes de 20 à 25 pieds, sont faites de briques d'une couleur cendrée:
+la brique vaut en Chine, suivant son volume, de 18 à 45 fr. le mille. Les
+tuiles qui recouvrent la toiture sont creuses comme des gouttières; on les
+pose d'abord sur le côté bombé en rangées longitudinales contiguës, puis
+les rainures plus ou moins larges que les rangées laissent entre elles, et
+qui pourraient donner passage à la pluie, sont recouvertes par d'autres
+tuiles placées en sens inverse; puis tous les matériaux disparaissent
+sous les peintures brillantes et les ornements. Les chevrons des toits
+dépassent toujours l'aplomb des murs et les dessous de ces avancements
+sont le prétexte de délicieuses décorations. C'est aux poutrelles
+entrecroisées sous ces auvents que l'on suspend les grosses lanternes
+ovoïdes sur lesquelles est écrit d'ordinaire le nom du propriétaire de
+la maison.
+
+Montons quelques marches, et pénétrons dans la salle de réception, après
+avoir admiré la superbe guirlande de feuillage et de fruits d'or qui
+encadre la porte jusqu'à mi-hauteur des chambranles; une légère
+balustrade ferme seule le seuil, et lorsqu'on l'a franchi, on se trouve
+dans un étroit péristyle qui communique directement avec le salon et
+semble en faire partie. Si vous êtes un visiteur de condition inférieure
+vous ne dépasserez pas ce péristyle et c'est à genoux que vous devrez
+adresser la parole au maître du lieu qui, assis sur le banc d'honneur au
+fond de l'appartement, ne vous prêtera qu'une attention distraite et
+dédaigneuse; mais si vous êtes mandarin comme lui, il agira tout
+autrement: il se précipitera à votre rencontre, vous accablera de
+politesses et vous entraînera avec les marques de la plus vive affection
+vers le banc d'honneur, où il vous fera asseoir à sa gauche. On servira
+aussitôt le thé, les sucreries, les pipes, et tandis que l'hôte vous
+demandera avec le plus profond intérêt des nouvelles de toute votre
+glorieuse famille, vous pourrez examiner la salle de réception. Elle est
+assez vaste, éclairée sobrement par des châssis découpés à jour, où
+s'enchassera l'hiver, la coquille transparente d'un mollusque, «le
+placuna.» Un parfum délicat y flotte, qui émane des bois précieux dans
+lesquels sont taillés les meubles. Autour des murailles règne une frise
+très riche de couleur et d'or: ce sont de petits personnages en bois
+sculpté, des chevaux, des paysages; de grandes inscriptions sur fond
+rouge décorent aussi les parois. Le caractère chinois est par lui-même
+décoratif, et les fils du Céleste-Empire aiment à avoir sous les yeux
+les préceptes, les maximes, les pensées de leurs anciens sages.
+
+De belles lanternes pendent du plafond; derrière le banc d'honneur se
+déploie un grand paravent en bois de fer incrusté de nacre. Le banc
+d'honneur est une sorte de grande table basse entourée de trois côtés
+d'une petite balustrade; des coussins plats et fort durs sont posés sur le
+fond du banc en marbre de Yunar enchâssé dans le bois ramagé; deux petits
+traversins servent à appuyer les coudes, et la table, semblable à un large
+tabouret, qui sépare le visiteur de son hôte, est destinée à supporter les
+tasses et le thé. Un épais tapis en poil de chameau s'étend sur le sol;
+des tables et des chaises en marbre et en bois de fer, cette matière
+extrêmement dure que l'on travaille si merveilleusement à Canton, sont
+rangées sur deux lignes; deux grandes glaces, soutenues par des supports
+magnifiquement sculptés, complètent l'ameublement, ces cadres sont en
+métal un peu troubles peut-être. Il y en a de ronds comme la pleine lune,
+et qui font un effet pittoresque sur le dos d'un dragon, ou entre les
+griffes d'un chien fantastique.
+
+Dans les maisons plus riches s'élèvent encore au milieu de jardins, de
+très somptueux pavillons vers lesquels on monte par quelques marches
+qui leur servent de base. La balustrade en bois découpé qui entoure ce
+terre-plein est ordinairement ornementée du méandre bien connu que l'on
+nomme une grecque et que l'on devrait plutôt nommer une chinoise, car les
+Chinois bien avant les Étrusques et les Grecs ont orné leurs objets d'art
+de cette ligne décorative qu'ils savent varier à l'infini; on retrouve
+ces méandres qui, d'après les récits homériques décoraient le bouclier
+d'Agamemnon sur des vases de la dynastie des Chang, qui remonte beaucoup
+plus haut que le siège de Troie. L'ensemble de la construction de
+ces pavillons est du plus bel effet; ils sont construits dans cette
+architecture singulière dont l'élégante originalité est telle qu'elle
+était dans les siècles passés, telle qu'elle sera longtemps encore. La
+forme gracieusement concave des toitures recourbées aux angles, et qui
+s'appuient si légèrement sur des piliers de bois sans fûts ni chapiteaux,
+n'a-t-elle pas malgré la splendeur des ornements quelque chose de simple
+et de primitif? Son aspect ne fait-il pas songer à la tente fragile des
+premiers pasteurs?
+
+Dans les jardins, verdoie et s'épanouit toute la flore Chinoise:
+des palmiers, des citronniers, des myrthes, toute une armée de cactus
+aux dards aigus, des cameliers, des magnolias et une infinie variété
+d'arbustes. Parmi les fleurs, huit ou dix espèces de lys d'une beauté
+incomparable; le Yeng-Yeng, cette fleur délicieuse, dont le parfum enivre;
+le splendide Melumbo que l'on considère comme une plante sacrée, l'olivier
+odorant, le dragonier pourpre qui fournit le bois de fer, l'amarante, le
+goyavier, le figuier banian au feuillage toujours vert, le Tchou-lau, dont
+la fleur très odorante sert à parfumer le thé de qualité inférieure, et
+par dessus tout, cette reine des fleurs que les poètes comparent aux
+femmes les plus belles, cette préférée des parterres chinois, à qui les
+jardiniers consacrent des soins infinis et qui l'emporte sur toutes ses
+rivales en beauté, en éclat, en ampleur: la pivoine arborescente!
+
+
+
+
+LE THÉ
+
+
+De temps immémorial, le thé est cultivé en Chine, tandis que son usage en
+Europe ne remonte pas au-delà du dix-septième siècle.
+
+Les espèces de thé sont très nombreuses; il y a le Pi-ka-va, à pointes
+blanches, que nous nommons Péko, et dont on distingue plusieurs espèces,
+entre autres le Pé-ko orange; le Bohéa, du nom des collines où on le
+cultive; le Kou-gou, le Sou-chong, reconnaissable à la petitesse de ses
+feuilles; le Pou-chong, variété du Sou-chong particulièrement estimée; la
+fleur du printemps Hy-sou; le Young-Hy-sou plus délicat que le précédent;
+le Hy-sou-tchou-lan parfumé artificiellement; le Siao-tcheou, petites
+perles que nous appelons poudre à canon; et le thé impérial, Ta-tcheou,
+grandes perles, dont la saveur est la plus aromatique. On donne à ces
+différentes sortes de thé des appellations très fantaisistes: qualité des
+plus rares, qualité exquise, qualité extraordinaire.
+
+Le thé impérial du Ju-nan est très rafraîchissant; le thé de neige,
+Sué-tcha, au contraire, tonique et astringent.
+
+Les Chinois prennent le thé sans sucre, et ne le préparent pas comme nous;
+ils se servent rarement de théière; c'est dans la tasse même qu'on place
+les feuilles, et chacun les laisse infuser à son goût. Voici d'ailleurs la
+recette la meilleure donnée par l'empereur Kieng-long, dans une pièce de
+vers qu'il composa sur le thé: «Mettre sur un feu modéré un vase à trois
+pieds dont la couleur et la forme indiquent de longs services, le remplir
+d'une eau limpide de neige fondue, faire chauffer cette eau jusqu'au degré
+qui suffit pour blanchir le poisson et rougir le crabe, la verser aussitôt
+dans une tasse faite de terre de yué, sur les feuilles d'un thé choisi,
+l'y laisser en repos jusqu'à ce que les vapeurs, qui s'élèvent d'abord en
+abondance et forment des nuages épais, viennent à s'affaiblir peu à peu et
+ne sont plus que de légers brouillards sur la superficie; humer alors sans
+précipitation cette liqueur délicieuse, c'est travailler à écarter les
+cinq sujets d'inquiétude qui viennent ordinairement nous assaillir. On
+peut goûter, on peut sentir; mais on ne saurait exprimer cette douce
+tranquillité dont on est redevable à une boisson ainsi préparée.»
+
+Cette ode, et quelques autres traductions en français, valurent à
+Kieng-long une épître de Voltaire dont voici quelques passages:
+
+ Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine
+ Ton trône est donc placé sur la double colline!
+ On sait dans l'Occident, que malgré mes travers,
+ J'ai toujours fort aimé les rois qui font des vers.
+ ...................................................
+ Ô toi que sur le trône un feu céleste enflamme,
+ Dis-moi si le grand art dont nous sommes épris
+ Est aussi difficile à Pékin qu'à Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LE MOBILIER
+
+
+Pour se fournir de beaux meubles en Chine, il faut se rendre dans une des
+rues les plus commerçantes de Canton, et aller les choisir au magasin très
+célèbre de Long-Sing-Kong.
+
+Aussitôt entrés, nous irons tout droit à ce beau lit taillé dans un bois
+d'une essence particulière, nommé pa-ko, auquel les différents vernis
+communiquent les tons les plus divers. De fines colonnettes supportent
+le ciel du lit, autour duquel circule une double galerie fouillée à jour,
+comme une dentelle. Toutes les parties sculptées ont le ton chaud du vieil
+ivoire et contrastent très heureusement avec la couleur plus sombre des
+parties planes. Un dragon s'entortille autour des colonnettes de la façade
+et forme une ornementation très originale. Ces colonnes s'appuient sur
+des groupes de dix personnages; dans l'un, un jeune garçon s'apprête à
+soulever le couvercle d'une espèce de bol qu'il présente à son compagnon
+avec des contorsions bizarres; de l'autre côté, un des personnages tient
+entre ses bras un dauphin qui fait jaillir une gerbe d'eau par sa gueule;
+ce qui paraît amuser prodigieusement la seconde statuette. Ces deux sujets
+doivent faire allusion aux premières actions de la vie journalière: les
+ablutions matinales, et le déjeuner.
+
+À chaque angle de la toiture, un chien fantastique tient entre ses dents,
+d'un côté un sabre, de l'autre un bâton de commandement, ce qui semblerait
+indiquer que ce lit a été exécuté pour un mandarin guerrier. Quatre petits
+groupes, qui surchargent l'ornementation, nous paraissent confirmer cette
+hypothèse. On y voit, dans l'un, un chef militaire entouré de son escorte,
+qui part pour la guerre, enseignes déployées; dans l'autre, le même
+mandarin garde une allure plus paisible, et s'avance suivi d'un cortège
+civil; le troisième nous fait assister à un combat acharné, dans lequel
+notre héros remporte la victoire, car le dernier groupe a pour sujet une
+marche triomphale, où le glorieux vainqueur est ramené par une foule
+enthousiaste, au milieu des bannières conquises, et précédé par des
+musiciens qui, à en croire leurs attitudes, doivent faire un beau
+charivari. Le plafond du lit est tendu de soie et une belle frange
+doublant la ramagure de la frise met la dernière touche à cet admirable
+meuble.
+
+Un autre lit taillé dans le même bois arrondit ses formes singulières à
+côté de celui-ci. Le ciel est pareil à l'arceau d'une tonnelle qui se
+refermerait de façon à former le cercle parfait. Imaginez-vous une grosse
+lanterne ronde dans laquelle on aurait taillé, de chaque côté, une
+ouverture. Les parois sont faites de mousseline divisée en carrés par de
+légers châssis de bois; la transparente étoffe est historiée de peintures
+évoquant des scènes de la vie privée, des paysages: clairs de lune, ou
+levers de soleil.
+
+Un troisième lit, fait sans doute sur un modèle européen; de superbes
+buffets incrustés de nacre, surchargés de sculptures, d'oiseaux
+fantastiques, de bêtes inconnues, de dragons tordant leur corps souple;
+des armoires dont les portes sont découpées à jour, des étagères, des
+chaises, des tables, complètent la remarquable exposition du chinois
+Song-Sing-Kong.
+
+King-Cheng-Youn est aussi de Ning-po; les meubles, qu'il sculpte, sont
+d'un tout autre genre que ceux de son compatriote et confrère; chez lui,
+tout est doré et peint des couleurs les plus vives. Le lit, ou plutôt
+l'appartement qu'il offre à notre admiration, est du plus joyeux effet, il
+est fouillé, découpé, enluminé d'écarlate et d'or; sur les frises, sur les
+colonnes courent, se battent, se reposent ou se promènent des personnages
+hauts comme la main, très finement sculptés et très vivants. Une sorte de
+petite antichambre, presque entièrement close, précède la couche; on place
+là une table et des chaises et les jeunes époux, en s'éveillant, après
+avoir fait craquer leurs doigts l'un après l'autre et s'être frotté le
+creux de l'estomac, ce qu'un Chinois ne manque jamais de faire avant de se
+lever, prennent en tête à tête leur déjeuner du matin. Ce lit est vendu
+déjà, il a été payé cinq mille francs.
+
+Les battants d'armoires, de buffets, de bahuts disparaissent sous un
+fourmillement de petits bonshommes, vêtus des plus beaux habits couleur
+d'émeraude, de pourpre, d'azur, se livrant à toutes sortes d'occupations.
+Le dossier d'un certain canapé, dont la forme dénonce une arrière-pensée
+d'exportation, nous fait assister à une réception d'ambassadeurs;
+l'empereur apparaît au fond, tandis qu'un personnage s'agenouille sur les
+marches du trône, que les mandarins font la haie, et que la foule admire;
+de chaque côté, des esclaves tiennent en main des éléphants. Ce dossier
+est tout à fait charmant; mais nous aimons moins l'étoffe qui recouvre le
+siège et les coussins, dont le ton vineux est assez peu en harmonie avec
+le rouge éclatant des boiseries.
+
+Les meubles qu'expose Koong-tai, de Canton, sont d'un style sévère et
+noble; le bois de fer, dur comme du métal, noir comme l'ébène, est la
+matière que son ciseau fouille de préférence et sous lequel elle semble
+aussi souple que l'argile. Il n'est pas de coffret précieux, de poignées
+de sabres, de branches d'éventail, découpés avec plus de délicatesse que
+ce grand lit noir d'un si majestueux aspect. Une sombre végétation
+foisonne sur les colonnes, rampe sur la corniche, s'enchevêtre,
+s'enguirlande, avec des légèretés de dentelle; au plafond roulent des
+nuages sanglants desquels surgit une face de monstre, comme on doit en
+voir dans l'illusion des cauchemars et qui semble placée là pour donner
+une sinistre direction aux rêves du dormeur. Des paysages sculptés,
+encadrés de bois de fer et posant sur le corps de deux chimères, des
+écrans tout de bois de fer déchiquetés comme ces feuilles que rongent les
+insectes et s'appuyant sur un pied élégamment contourné; des sièges larges
+et massifs complètent cet ameublement d'une splendeur un peu sombre. Avant
+de quitter la boutique de Song-Sing-Kong, nous nous arrêterons encore
+devant un délicieux paravent où sur la soie blanche encadrée de bois
+sculpté, parmi des fleurs et des feuillages d'or, des papillons, des
+oiseaux, des paons ouvrent leurs ailes et déploient leur somptueux
+plumage.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LES COSTUMES
+
+
+Un riche commerçant de Canton a eu l'ingénieuse idée d'installer dans son
+palais un musée de mannequins revêtus des différents costumes en usage
+dans toutes les classes sociales de l'Empire.
+
+Il nous a été permis de visiter ce musée, et grâce à ces personnages, si
+bien imités qu'on peut les croire vivants, nous avons pu nous faire une
+idée exacte des différents aspects d'une population chinoise.
+
+On aperçoit d'abord des outils que nous pourrons nous imaginer mis en
+mouvement sous la main de ces divers travailleurs par qui et pour qui ils
+ont été faits.
+
+Voici un paysan qui pousse une charrue d'une forme primitive. Il en
+connaît le mécanisme et sait la guider à travers les champs ou les
+rizières, après y avoir attelé des buffles gris, forts et trapus, des
+mulets, des ânes ou même des chiens.
+
+Ces ouvriers mettent en activité ce métier à tisser d'aspect bizarre
+sur lequel sont tendus des fils d'azur; ce soldat manœuvrerait aisément
+ces longs sabres tandis que ces jeunes élégants se promèneraient en se
+dandinant, marchandant ces boules d'ivoire, ces pipes, ces éventails,
+maniant les jades sculptés, les fleurs de cristal de roche, palpant les
+étoffes, heurtant de l'ongle, en connaisseurs, les flancs rebondis et
+sonores des porcelaines, et que les beaux mandarins ventrus et majestueux
+se reposeraient assis dans les larges sièges taillés pour eux par les
+ébénistes de Ning-po ou de Canton.
+
+Voici justement un personnage d'un haut grade, sur un tabouret de
+porcelaine, ce qui, sans l'offenser, nous permettra de l'examiner tout à
+notre aise. Cherchons d'abord quel est le globule qui orne sa coiffure
+pour savoir tout de suite à quoi nous en tenir sur sa dignité. C'est le
+bouton de corail rouge. Saluons très bas, et soyons heureux de n'être
+point Chinois, car il nous faudrait accomplir en son honneur le Ko-teon,
+c'est-à-dire nous prosterner et frapper la terre du front. Ce globule
+rouge indique un mandarin de second rang. Il n'y a plus au dessus de lui
+que le globule de rubis. Voyons encore quel est l'animal brodé sur le
+plastron qui retombe sur la poitrine de ce seigneur, et nous serons
+complètement renseignés sur son état social: un lion. Nous sommes en
+présence d'un mandarin militaire; un mandarin civil aurait sur la poitrine
+un faisan doré. L'agrafe de sa ceinture doit être en or enrichi de
+diamants, son collier en perles de corail et de jade vert: c'est bien
+cela; de plus, il a deux dragons d'or brodés sur le large collet de satin
+noir qui recouvre ses épaules, et les manches de sa robe de soie sont
+beaucoup plus longues que les bras, et se terminent en forme de sabot de
+cheval, ce qui est très grand genre.
+
+Prenons congé de cet imposant dignitaire avec tous les égards qui lui
+sont dus et approchons-nous d'un de ses voisins, lequel, absorbé dans la
+lecture d'un livre de morale, ne fera pas attention à nous. Il trouve,
+à ce qu'il paraît, notre climat un peu frais, car il porte des bottes
+fourrées, et sa robe est entièrement doublés d'astrakan blanc. Celui-ci
+est un mandarin de troisième rang; il a le globule de saphir sur sa
+calotte, et un paon brodé sur le pectoral, c'est un civil: un léopard
+ornerait la poitrine d'un guerrier de ce rang; peut-être a-t-il conquis
+un grade dans les lettres, peut-être fait-il partie de la forêt des mille
+pinceaux, de cette illustre académie des Han-Lin, dans laquelle on n'est
+admis qu'après avoir triomphé des plus rudes épreuves. En ce cas, nous
+le saluerions avec plus de respect encore que nous n'en témoignions
+tout à l'heure à son compagnon, bien que ce dernier lui soit supérieur
+hiérarchiquement.
+
+Le lecteur ignore peut-être qu'il y a neuf degrés dans la hiérarchie
+civile et militaire de kouen, que nous nommons mandarins--un mot d'origine
+portugaise--et que chaque grade a ses insignes: le globule (ting-tsen),
+le pectoral (pou-fou), et l'agrafe de la ceinture, dont la matière et
+l'ornementation sont déterminées. Les kouen du premier rang portent le
+globule de rubis, l'agrafe d'agate; ils ont sur la poitrine une cigogne
+aux ailes ouvertes, ou bien la licorne marine, s'ils sont chefs guerriers.
+
+Nous avons vu quels sont les insignes des mandarins de second et de
+troisième rangs. Le quatrième grade porte le bouton bleu opaque,
+l'agrafe d'or ciselé ornementée d'argent, sur le pectoral la grue ou le
+tigre. Le globule de cristal appartient au cinquième degré, avec le
+fermoir d'or plein agrémenté d'argent, et le faisan argenté sur le
+plastron remplacé par un ours pour les militaires. Le sixième degré est
+désigné par le bouton blanc opaque, l'agrafe de nacre, l'aigrette brodée
+sur la poitrine, ou la face de tigre pour les soldats. On reconnaît les
+kouen du septième grade au globule d'or plein, à la ceinture retenue par
+un fermoir d'argent, à la perdrix brodée sur la soie du pectoral,
+laquelle lève une patte, pour indiquer l'intention de monter: un
+rhinocéros remplace la perdrix sur la poitrine des guerriers; ceux du
+huitième ont le bouton d'or ciselé, l'agrafe de corne, pour broderie la
+caille ou le rhinocéros; et enfin le neuvième degré est reconnu au
+bouton d'or strié, au fermoir en corne de buffle, au passereau ou au
+morse figuré sur le pectoral.
+
+Comme on le voit, les oiseaux ne décorent que la poitrine des mandarins
+civils, les quadrupèdes sont réservés aux guerriers, ce qui semble
+indiquer pour les premiers une sorte de priorité dans l'égalité même, la
+bête ailée étant évidemment plus noble que l'animal attaché à la terre.
+En effet, dans les cérémonies officielles le mandarin civil a le pas sur
+le mandarin militaire du même rang. La raison de cette inégalité est sans
+doute l'infériorité littéraire du guerrier, moins versé en général dans
+les choses de l'esprit et, on le sait, la première gloire d'un Chinois est
+d'être un lettré. Aussi faut-il pour gravir le moindre degré de l'échelle
+hiérarchique, avoir préalablement obtenu un grade littéraire dans les
+examens publics, auxquels tout le monde peut librement concourir.
+
+Le personnage vêtu de noir, qui se tient debout à quelques pas du
+mandarin, à bouton de saphir, n'est lui, qu'un simple particulier, il
+porte le costume de tout le monde, sans insignes ni décorations, la robe
+descendant un peu au-dessus de la cheville, la veste courte à larges
+manches servant de poches et de manchon, et la petite calotte ronde sur
+laquelle s'éparpille un gland de soie rouge ou noire. Le costume d'un
+gommeux du pays serait taillé dans des étoffes plus précieuses, crêpe,
+soie ou satin. Les manches se termineraient en sabot de cheval; ses
+chaussures aux larges semelles de feutre blanc, seraient ornées de
+soutache et de broderies, et l'on verrait pendre à la ceinture tout un
+arsenal de bibelots, pipes, briquet, bourse à tabac, cure-dents,
+éventail dans son étui parfumé de tchou-lan; mais le personnage, que
+nous avons sous les yeux, ne se pique pas d'élégance ni de coquetterie;
+son costume est des plus modestes et il a sur le nez une de ces
+mirifiques paires de lunettes aux vitres rondes encadrées de bois noir,
+qui donnent une si comique physionomie aux Chinois qui s'en affublent.
+Ces lunettes ne doivent pas rendre d'ailleurs de bien grands services à
+la vue, car elles sont d'une fabrication très imparfaite. Les Chinois ne
+connaissent que depuis peu les lunettes en verre; celles qu'ils
+emploient le plus communément sont formées de deux petites plaques en
+cristal de roche dont l'opticien modifie l'épaisseur par le moyen du
+tour, afin de l'accommoder aux yeux du myope ou du presbyte.
+
+L'accoutrement de ce paysan qui semble tout surpris de se trouver en
+si bonne compagnie, est on ne peut plus simple: un caleçon de percaline
+bleue, et une veste courte de même étoffe en font tous les frais. L'été
+d'ailleurs, l'homme du peuple réduit encore son costume, autant que la
+décence le lui permet; il relève son caleçon par-dessus ses genoux et
+garde le haut du corps nu jusqu'à la ceinture; pour s'abriter à la fois de
+la pluie et du soleil, il se coiffe d'un large chapeau en paille de forme
+conique très léger, et néanmoins très solide. L'hiver, il s'affuble d'une
+blouse faite de roseaux disposés comme sur les toitures des maisonnettes,
+aussi les paysans ne ressemblent-ils pas mal à des chaumières ambulantes.
+Tous, artisans, seigneurs ou bourgeois, portent la natte pendante entre
+les épaules et ont le devant de la tête et la nuque soigneusement rasés.
+
+Ces trois cent millions de têtes à accommoder presque chaque jour
+nécessitent, comme on peut se l'imaginer, une prodigieuse multitude de
+barbiers dans l'Empire du Milieu; il en existe en effet une quantité
+innombrable.
+
+Le barbier chinois est un personnage des plus singuliers et qui n'a pas
+son équivalent au monde. Dès le matin, il court les rues à toutes jambes,
+portant sur l'épaule, aux deux extrémités d'un long bambou terminé par la
+figure d'un animal chimérique, tout l'attirail de son métier. Son regard
+exercé a bientôt découvert un passant dont le crâne n'est pas parfaitement
+net, il bondit vers lui, le saisit au passage, et la pratique ainsi prise
+au vol se trouve aussitôt installée sur un escabeau, sous un large parasol
+fiché en terre. En un clin d'œil, tout est prêt; l'eau tiédit sur un
+réchaud; la cuvette, les pinces, la brosse à oreilles, la perle de corail
+fixée à un manche d'ivoire et destinée à nettoyer l'œil, sont sorties de
+leurs étuis; alors commence le shan-pao, opération mystérieuse, passes
+magnétiques, dont l'effet rapide est une douce sommolence procurée au
+patient. Dans cet état, sa tête appesantie se laisse ballotter en tous
+sens, elle obéit aux mouvements du barbier, qui d'une main prompte y
+promène son rasoir triangulaire, au large dos fort lourd et d'autant plus
+facile à manier; sous les éclairs d'acier qu'il jette au soleil, le crâne
+devient d'une blancheur parfaite et prend les apparences d'une boule
+d'ivoire. On passe ensuite à la toilette de la natte, dont les Chinois
+prennent un grand soin, oubliant que c'est un signe de servitude, et que
+plusieurs milliers de leurs ancêtres, lorsque fut rendu, en 1620, l'édit
+qui ordonnait à tous les Chinois, sous peine de mort, d'adopter la
+coiffure tartare, préférèrent porter leur tête sous le glaive du bourreau,
+que de la confier au rasoir du barbier. On la lave, on la parfume, on
+la tresse serrée, cette natte qui a fait tant de victimes, et à laquelle
+on est si bien accoutumé aujourd'hui. C'est d'ailleurs, il faut le
+reconnaître, un appendice fort utile, et qui rend les services les plus
+imprévus; le domestique s'en sert pour épousseter les meubles, le maître
+d'école en donne sur les doigts à ses élèves récalcitrants, l'ânier n'a
+pas d'autre fouet pour émoustiller sa bête, l'homme lassé de l'existence
+n'a pas besoin de chercher d'autre corde pour se pendre; c'est cette natte
+qu'empoigne le barbier pour maintenir l'opéré dans la bonne position;
+c'est elle enfin que le bourreau saisit pour décapiter le condamné. Elle
+n'est gênante que pour le travailleur, qui est obligé de l'enrouler autour
+de son crâne.
+
+Nous prenions d'abord le personnage coiffé d'un turban, qui fait suite à
+l'homme des champs, pour un sectateur chinois de Mahomet; le caractère
+qu'il porte sur la poitrine, au milieu d'un carré d'étoffe blanche, nous
+apprend que c'est un soldat. Il est vêtu d'un pantalon bleu et d'une
+jaquette brune bordée d'un liseré rouge. Mais laissons ce représentant de
+la milice chinoise pour aller admirer cette jolie fiancée qui baisse les
+yeux toute honteuse d'être ainsi exposée aux regards des hommes, et de
+quels hommes; les barbares occidentaux! Elle est charmante sous sa belle
+tunique de satin rouge toute brodée de dragons d'or, avec sa gracieuse
+coiffure pareille à un casque, ornée de fleurs et de franges de perles
+qui lui retombent devant le visage. Elle appartient à la confrérie des
+Lys d'or; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à regarder ses pieds
+minuscules qui apparaissent sous la bordure de son pantalon de soie, ils
+ont la taille et la forme d'un lys renversé. Le fiancé vers lequel on la
+conduit, n'aurait pour elle qu'une estime médiocre, si ses pieds qui
+seraient d'ailleurs fort petits--les Chinoises ayant les extrémités d'une
+exquise délicatesse--avaient gardé leur taille naturelle. Aussi, dès sa
+plus tendre enfance, ses parents, soigneux de sa beauté, se sont-ils
+empressés de lui comprimer les pieds au moyen de bandelettes resserrées de
+plus en plus chaque jour. L'opération a fort bien réussi, la longueur du
+membre ne dépasse pas cinq à six pouces, le coup-de-pied est devenu très
+convexe, l'orteil est relevé presque perpendiculairement, l'angle que
+forme le talon et l'os de la jambe a disparu, et le pied a pris l'aimable
+couleur d'une carotte pelée; tout cela disparaît, il est vrai, sous le
+joli soulier brodé d'or et parfumé de musc. Mais en dépit du parfum
+enfermé sous la soie, les Lys d'or ont de légers inconvénients, dont
+nous ne parlerons pas pour éviter de chagriner cette charmante Chinoise.
+
+Puisque nous avons pénétré dans le gynécée si bien clos d'ordinaire,
+faisons connaissance encore, avec cette jeune femme, mariée depuis
+quelques années, et qui est là assise, avec sa petite fille auprès d'elle.
+Elle est fort élégamment vêtue d'une tunique violette bordée d'une bande
+brodée et qui retombe sur un pantalon pareil. Sa coiffure est très
+originale; un bandeau orné de pierreries entoure son front et dans ses
+cheveux tordus en corde, des fleurs artificielles sont piquées et forment
+comme des cornes. Selon la coutume des élégantes Chinoises, son visage
+disparaît sous une épaisse couche de blanc, ses sourcils rasés sont
+refaits à l'encre de Chine, elle a deux plaques de rouge sur les joues et
+du carmin sur les lèvres.
+
+La jeune mère tient un livre ouvert et est occupée à instruire sa fille.
+Elle lui enseigne sans doute les devoirs de la femme, le respect qu'elle
+doit à l'homme, le seigneur et maître de la création; elle s'efforce de la
+pénétrer du sentiment d'humilité qui est la première vertu de la femme,
+cet être si évidemment inférieur et faible. Ce livre qu'elle lit est
+peut-être même le Niu-Kié tsi-pien: Les Sept préceptes dans lesquels sont
+contenus les principaux devoirs des femmes, ouvrage fameux écrit, il y a
+deux mille ans, par l'illustre lettrée Pan-Hoei-Pan, la plus savante et
+la plus modeste des femmes. Quoi qu'il en soit, l'enfant qui joue avec un
+oiseau vert n'a pas l'air de s'attrister beaucoup de l'état d'abjection
+dans lequel elle est née, et les leçons de sa mère ne la troublent guère;
+elle semble avoir déjà le sentiment confus qu'il suffit de deux beaux
+yeux longs et brillants, d'un sourire pourpré, qui découvre deux rangs
+de perles, pour faire oublier les leçons des moralistes, et que, en Chine
+comme ailleurs, en dépit des lois et des écrits, les femmes savent réduire
+leur maître en esclavage.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LES OISEAUX PÊCHEURS
+
+
+ Sur un seul pied près de la rive
+ Le cormoran demeurera,
+ Aussi longtemps que coulera,
+ Belle rivière, ton eau vive.
+
+En Chine, le cormoran est l'auxiliaire précieux du pêcheur. Doué d'un œil
+perçant, il distingue facilement le poisson, même à une grande profondeur;
+excellent nageur, il plonge et poursuit sa proie avec rapidité et,
+fidèlement, dans une de ses pattes, il la rapporte à son maître. Pour le
+préserver des tentations de gourmandise, on lui passe au cou un anneau qui
+ne lui permet d'avaler que les plus petits poissons.
+
+Le cormoran est admirablement dressé, et remplit son emploi avec
+intelligence et dextérité; avec persévérance aussi; car, s'il revient la
+patte vide, des coups de gaffe le renvoient au fond de l'eau! On en voit
+qui, ayant capturé un poisson trop gros, se font aider par un camarade
+pour l'apporter jusqu'au bateau. La pêche jugée suffisante, le maître
+allège le cormoran de son collier et lui permet de travailler pour son
+propre compte. C'est sa récompense.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LES CÉRÉMONIES
+
+
+Les Chinois n'ont pas de dimanches, ils ne connaissent pas les jours de
+chômage. Mais ils ont institué un certain nombre de fêtes annuelles.
+
+Celle du premier jour de l'an est la plus importante; on la célèbre dans
+tout l'empire par plusieurs jours de repos et de réjouissances; on échange
+des visites, des souhaits, des présents. Dés le matin, une foule nombreuse
+emplit les rues, les jeunes garçons prennent d'assaut les boutiques des
+marchands de friandises; on accroche des banderoles, on tire des pétards
+et le soir, tout est illuminé.
+
+Quand ils sont loin de leur pays, les Chinois ne manquent jamais de fêter,
+à sa date, le commencement de l'année chinoise. Dans toutes les ambassades
+ou légations, les fils du Céleste Empire se réunissent, et fêtent ensemble
+la patrie absente.
+
+Voici le compte-rendu d'une de ces cérémonies qui eût lieu, il y a
+quelques années, à Paris:
+
+
+ «Hier, samedi, premier jour de la première lune de la trente et unième
+année du règne de l'empereur Kouan-Su, une animation joyeuse régnait à la
+légation de Chine, où les Célestes fêtaient la nouvelle année Chinoise.
+
+ «Dès la veille, les étudiants, éparpillés dans les écoles de banlieue
+et de province, prenaient le train pour Paris, et, aussitôt arrivés,
+échangeaient des visites et des présents, se donnaient rendez-vous le
+lendemain matin à la légation, dans ce petit coin de Paris, où flotte
+l'étendard jaune, sur lequel se cambre le Dragon Impérial, et qui est en
+ce moment terre chinoise.
+
+ «C'est au No. 57 de la rue de Babylone, qu'est situé l'hôtel de la
+légation. Un magnifique pavillon chinois, acheté jadis à une exposition
+universelle, flanque l'habitation, et c'est, sans doute, sa silhouette à
+la fois imprévue et familière qui a décidé le ministre à se fixer là.
+
+ «Les toits relevés en pointes d'ailes, les parois sculptées, les lions
+chimériques ont retrouvé leur raison d'être et formaient un décor tout à
+fait superbe et harmonieux aux costumes de cérémonie--damas et satins,
+riches fourrures, chapeaux globuleux ornés de glands rouges--des visiteurs
+qui montaient hier matin le perron de l'hôtel.
+
+«À neuf heures et demi, ils étaient tous réunis dans le grand salon, où
+ils formaient des groupes chatoyants. Un certain nombre d'entre eux,
+cependant, qui ont adopté le costume européen pour circuler plus à
+l'aise dans nos villes, se dissimulaient derrière les autres, un peu
+honteux de leur triste déguisement, qui ne les avantage pas du tout, il
+faut l'avouer.
+
+ «À dix heures, Son Exc. Soueng-Pao-Ki, accompagné de ses secrétaires,
+fit son entrée, et la cérémonie officielle commença.
+
+Sur une table, placée devant la cheminée et recouverte d'une draperie de
+satin jaune à dragons brodés, étaient posées les tablettes de l'Empereur
+et de l'Impératrice douairière. Devant elles, un brûle-parfum de bronze à
+demi plein de braise-ardente, sur laquelle on jeta de la poudre de santal.
+
+ «Tandis que la fumée odorante monte et tournoie, le ministre d'abord,
+puis tous les assistants, par rang de grade, dans le plus grand ordre,
+et le plus respectueux silence, viennent rendre hommage aux souverains,
+personnifiés par les tablettes sur lesquelles leurs noms sont inscrits.
+Cet hommage consiste à exécuter le solennel salut appelé 'ko-tao,' qui
+exige que l'on approche par trois fois le front du sol.
+
+ «Quand les saluts furent terminés, on servit le thé, et, après échange
+de nombreux compliments, souhaits et congratulations, le ministre congédia
+ses hôtes qu'il invita pour le soir à un banquet.
+
+ «Les dames chinoises n'assistaient pas à la réception; mais au premier
+étage de l'hôtel, elles recevaient de leur côté, en belles robes de
+brocard pourpre, et accomplissaient aussi la cérémonie rituelle.
+
+ «Le soir, elles n'étaient pas non plus présentes au dîner, qui
+réunissait cinquante-deux convives, tous Chinois.
+
+ «Le ministre, présidant la table d'honneur, avait à sa droite
+M. Tsien, premier secrétaire à la légation de Pétersbourg, qui est en ce
+moment à Paris avec Mme. Tsien, une grande lettrée et une poétesse
+exquise; à sa gauche, M. Ouen-Pou, le doyen des secrétaires à Paris;
+puis, par ordre hiérarchique, étaient placés tous les convives.
+
+ «Le ministre a donné à ses invités le régal d'un menu purement
+chinois. Pas de nids d'hirondelles, pourtant, et cela pour une raison
+assez amusante: on a apporté de Chine les nids tels qu'on les trouve et
+des plumes de l'oiseau de mer adhérent encore, par endroits, à la
+précieuse gélatine. En nettoyer une assez grande quantité pour préparer
+le potage de cinquante-deux personnes, cela aurait exigé le travail de
+dix cuisiniers pendant plusieurs jours!...
+
+ «Voici le menu du dîner:
+
+ Potage aux oreilles de Boudha
+ (Ce sont des morceaux de pâte moulée et cuits avec des
+ champignons dans du bouillon de poulet)
+ Ailerons de requin au Chio-Yo
+ Carpe à l'huile de ricin
+ Jambon fumé du Tché-Tchouen au sucre candi
+ Oloturies (Limaces bleues de mer)
+ Poulets désossés rôtis
+
+sans compter d'innombrables petits plats, des gâteaux farcis et des fruits
+étranges. Comme boisson le tiède vin de riz, le mei-koué-lou--eau de vie
+parfumée de roses--et le thé du Dragon noir, cueilli à Canton.
+
+ «Mais le vin, si capiteux qu'il soit, ne monte pas à la tête de
+ces convives qui, pour la plupart, sont de tout jeunes hommes; aucun
+laisser-aller, pas de gaieté bruyante, la tenue sérieuse et digne
+qu'impose la présence du Ministre; pas de toast, pas de cris; mais une
+émotion discrète et forte, la pensée de la famille absente, si lointaine;
+le sentiment de solidarité qui les réunit tous là, comme en un faisceau;
+seuls, au milieu de cette civilisation qui les séduit et les effare, qui
+leur découvre des horizons inconnus et leur fait rêver, pour leur patrie,
+des destinées nouvelles.
+
+
+
+
+ LÉGENDES ET CONTES
+
+
+
+
+I
+
+L'ABEILLE BLEUE
+
+
+Un soir, dans le pavillon d'une bonzerie, où il s'était retiré, le
+jeune étudiant Bambou d'Or travaillait assidûment, comme à son ordinaire,
+lorsqu'il entendit, hors de la fenêtre, une voix de femme s'écrier:
+
+--Oh! que le seigneur Bambou d'Or est donc studieux!...
+
+Très surpris, il se leva vivement, et se pencha au dehors, pour regarder.
+
+Il vit, en longs vêtements bleus, une si incomparablement jolie fille,
+qu'il comprit tout de suite que ce ne pouvait pas être un être réel.
+Cependant, il lui demanda poliment qui elle était.
+
+--Regardez-moi bien, dit-elle d'un ton légèrement moqueur, ai-je l'air
+d'un faune?... À quoi bon les questions inutiles? Avez-vous peur de
+m'ouvrir votre porte?
+
+--Oh non! qui que vous soyez, entrez! s'écria Bambou d'Or en se hâtant
+d'écarter les battants de laque rouge.
+
+L'inconnue, ramassant ses longues robes, pénétra, presque en courant dans
+le pavillon.
+
+--Fermez, dit-elle, fermez bien.
+
+Il tira les verroux, baissa le store devant la fenêtre, et raviva un peu
+la lampe. Puis il se retourna vers la jeune fille, qui, debout au milieu
+de la chambre, souriait maintenant en le regardant.
+
+Elle lui parut à tel point jolie et il était si ému de la voir, que
+son cœur battait des coups de plus en plus profonds et qu'il lui était
+impossible de parler.
+
+Elle souriait toujours, en le regardant.
+
+--Je vous remercie de votre hospitalité, dit-elle, d'une voix très douce,
+mais ne craignez rien, je suis extrêmement mince, et je ne tiendrai pas
+beaucoup de place.
+
+Il croyait rêver, quand il la vit détacher sa longue tunique de soie
+qui tomba sans bruit, et se blottir dans un fauteuil d'osier où elle
+s'endormit.
+
+Ils devinrent amis, il aima beaucoup cette délicieuse enfant qui revint,
+fidèlement, chaque soir, mais fuyait précipitamment avant la fin de la
+nuit.
+
+Un soir qu'ils causaient ensemble, en mangeant des sucreries, il s'aperçut
+à ses discours, qu'elle connaissait à fond la musique.
+
+--Votre voix est si fine et si charmante lui dit-il que je meurs d'envie
+de l'entendre; pourtant, il me semble que si vous chantiez une chanson,
+vous absorberiez mon âme.
+
+--J'ai peur en effet, d'absorber votre âme, dit-elle en riant, et je n'ose
+pas vous chanter ma chanson.
+
+Bambou d'Or la pria avec insistance, et elle lui dit enfin:
+
+--Votre servante ne veut pas vous désobéir, ce serait cependant pour moi
+très dangereux d'être entendue par quelqu'un d'autre que vous. Puisque
+vous y tenez absolument, j'essaierai malgré mon incapacité de me faire
+entendre, mais je ne chanterai qu'à voix basse.
+
+--Elle s'appuya aux colonnes du lit, battit le rythme du pied, légèrement,
+et chanta:
+
+ Ah qu'il m'attriste, le corbeau qui croasse dans l'arbre voisin.
+ Il veut hâter mon départ, il m'avertit que l'heure passe.
+ Ce n'est pas que je craigne de mouiller dans la rosée du matin
+ la broderie de mes souliers
+ Mais il faut seule m'en aller, et seul laisser mon compagnon.
+
+Cette voix était fine, ténue comme un fil de soie, à peine perceptible;
+pourtant, en écoutant attentivement, de tout près, elle devenait vraiment
+tournoyante et glissante, agréable aux oreilles et émouvante pour le cœur.
+
+La chanson finie, la jeune fille ouvrit la porte sans bruit et regarda
+avec inquiétude au dehors.
+
+Elle sortit, fit en courant le tour du pavillon, puis rentra.
+
+--Oh! pourquoi êtes-vous si profondément effrayée? s'écria Bambou d'Or
+tout ému.
+
+Elle répondit en essayant de sourire.
+
+«Les esprits vivent par fraude et craignent les vivants,» dit le proverbe,
+et ne suis-je pas un esprit?
+
+Il essaya de la calmer, mais elle demeura agitée, inquiète.
+
+--- Notre bonheur est fini, maintenant, soupira-t-elle.
+
+--Pourquoi? Pourquoi?
+
+--Sentez comme mon cœur bat fort, trop fort... c'est par l'effet du
+pressentiment.
+
+--Parfois la fièvre nous trouble sans cause. Ne dites pas que notre amitié
+est finie.
+
+Elle s'apaisa un peu, mais elle ne se hâta pas de s'enfuir, comme les
+autres nuits, quand l'horloge à eau marqua l'heure de la séparation.
+Lentement, elle ouvrit la porte; alors avec angoisse, elle se rejeta en
+arrière.
+
+--Mon cœur est encore trop faible, dit-elle. Voulez-vous m'accompagner un
+peu. Vous me quitterez quand j'aurai dépassé le mur du temple.
+
+Il la soutint de son bras, et l'accompagna jusqu'au moment où elle lui
+ordonna de la laisser. Il s'arrêta alors et la suivit des yeux, mais tout
+à coup elle disparut.
+
+Il allait se décider à rentrer, quand il crut entendre crier faiblement:
+«Au secours.»
+
+Il s'élança dans la direction qu'avait prise son amie et regarda de tous
+côtés, mais ne vit rien. La plainte cependant persistait, et il lui sembla
+qu'elle venait du toit de la galerie qu'il longeait.
+
+Ayant levé la tête, il aperçut à la clarté de la lune, une araignée,
+grosse comme une balle, qui saisissait quelque chose entre ses affreuses
+pattes et, en même temps, les gémissements devinrent plus douloureux
+encore.
+
+Bambou d'Or déchira la toile et délivra la proie, tandis que le monstre
+s'enfuyait.
+
+Le jeune homme tenait dans sa main une jolie abeille bleue, presque morte.
+Il se hâta de rentrer, et la posa délicatement sur la table de sa chambre.
+
+Bientôt, elle parut se ranimer, secoua ses ailes d'azur qui reprirent leur
+éclat lustré, elle s'essaya à marcher et monta tout doucement vers le lac
+d'encre de l'écritoire. Elle sembla vouloir s'y jeter, puis descendant,
+elle se traîna sur le papier déroulé, et y traça ce mot:
+
+«Merci!»
+
+Un frisson bleu fit vibrer ses ailes, elle s'enleva, et par la fenêtre
+ouverte, elle s'envola sans retour...
+
+
+
+
+II
+
+LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS
+
+
+Petit, est-ce que tu ne vois pas enfin revenir ta grande sœur?... Mes
+pauvres yeux sont pleins de poussière et je ne vois rien.
+
+--Moi, grand'mère, je vois très loin. Jade Pur ne vient pas.
+
+--C'est vers la Montagne des Immortels qu'il faut regarder, Parfum Brûlé.
+Ta sœur y est montée pour cueillir des plantes médicinales.
+
+--Je vais aller jusqu'au tournant de la route...
+
+L'enfant se mit à courir et bientôt sa voix aiguë cria:
+
+--Elle vient! elle vient! Mais qu'est-ce qu'elle a?... Grand'mère!
+grand'mère! elle est folle!
+
+L'enfant galopait tout effrayé et vint se jeter contre les genoux de la
+vieille femme, se cachant la figure dans les plis du vêtement. Presque
+aussitôt Jade Pur apparut au tournant de la route, courant à toutes jambes
+dans un enrôlement d'étoffe, tandis que les deux corbeilles pendues par
+trois cordes aux deux bouts du fléau posé sur ses épaules, bondissaient
+éperdument. Elle était pâle comme le jade dont elle portait le nom. Sans
+laisser le temps à son cœur d'apaiser ses battements, elle s'arrêta, et
+penchée vers l'oreille un peu dure de sa grand'mère, lui dit d'une voix
+entrecoupée:
+
+--J'ai vu et entendu des choses terribles: il faut que j'obtienne ce soir
+même une audience du vice-roi...
+
+--Une audience du vice-roi! répéta la vieille au comble de la stupeur.
+
+--Il me chargera sans doute d'une mission et je serai absente longtemps.
+
+Elle s'enfuit et de loin cria encore:
+
+--Au revoir!... Dites aux bonzes de prier pour moi.
+
+--Jade Pur! Jade Pur! Ne nous abandonne pas! gémit l'aïeule qui tremblait
+tellement que son fagot de bois sec cliqueta sur son dos.
+
+Et le petit Parfum Brûlé se mit à pleurer à chaudes larmes.
+
+Le vice-roi du Fo-Kiang résidait à Liang-Kiang, la capitale de la
+province, et son palais magnifique, avec ses jardins et ses dépendances,
+couvrait une surface immense. Devant l'entrée principale, deux lions de
+pierre se cabraient pour soutenir une poutre de bois rouge, à laquelle
+était suspendu un gong énorme au métal étincelant.
+
+Jade Pur avait gravi les marches et, haussée sur ses petits pieds, avec
+une violence surprenante, de ses poings fermés tapait sur le disque sonore
+qui flamboyait au soleil couchant.
+
+Bien que ce gong fût placé là pour permettre au plus infime sujet de
+l'éveiller afin d'en appeler à la justice du vice-roi, personne n'osait
+jamais l'effleurer, et quand roulèrent les vrombissements formidables du
+bronze mêlé d'or sous les poings délicats de la jeune fille, les gardes
+s'élancèrent-ils, la lance levée, pour punir et chasser l'imprudent qui se
+rendait coupable d'une telle chose.
+
+À travers la paix et le silence du soir, seul en un pavillon où il aimait
+à lire et à rêver, le vice-roi perçut les lointaines vibrations du gong de
+justice, et comme c'était la première fois qu'il les entendait, il eut la
+curiosité de savoir qui l'avait frappé et ce que réclamait ce mécontent.
+
+C'est pourquoi Jade Pur, au lieu d'être chassée, fut conduite, par des
+cours, des galeries, des jardins, devant le très majestueux mandarin,
+et, comme il convient, tomba à genoux à quelque distance de la présence
+auguste.
+
+--Comment! c'est toi, fillette, qui fais tout ce vacarme, à la porte
+de mon palais? dit-il en marquant de son doigt une page du livre qu'il
+referma. Quel tort t'a-t-on fait et qu'est-ce que tu implores de ma
+justice?
+
+--Que Votre Grandeur me pardonne, dit la jeune fille en levant ses yeux
+humides comme ceux d'une gazelle. Jamais ma petitesse n'aurait eu la
+force de réclamer même contre les pires injustices et je ne serais pas
+ici s'il ne s'agissait pas de Votre Grandeur et d'un service que je dois
+lui rendre.
+
+--À moi? Qu'est-ce que tu dis?...
+
+--Au noble fils de Votre Grandeur, plutôt. J'ai été témoin d'un prodige et
+je sais des choses que je ne devrais pas savoir.
+
+--Vraiment? dit le mandarin avec un sourire un peu moqueur. Eh bien,
+voyons ces choses.
+
+Jade Pur s'assit sur ses talons et les yeux à demi fermés, d'une voix
+haute et monotone comme si elle lisait un livre, parla tout d'une haleine:
+
+--Sur la Montagne des Immortels, où je cueillais des herbes précieuses, je
+suis montée aujourd'hui, sans m'en apercevoir, beaucoup plus haut que de
+coutume. Tout à coup, en ce lieu toujours désert, j'entendis des voix et
+je vis, par la fente d'un rocher, deux hommes, qui ne pouvaient être que
+des génies, examiner attentivement une haute pierre couleur d'ambre. L'un
+était un vieillard à cheveux blancs couvert d'un manteau blanc; l'autre
+un homme de belle mine dans la force de l'âge. «C'est bien ici, dit le
+vieillard, voici la pierre tombée du ciel!--Alors, frappons-la, pour
+qu'elle devienne vivante,» répondit l'autre. Et en même temps, ils
+frappèrent tous les deux du plat de la main sur la pierre. Bientôt
+elle s'anima et un personnage, beaucoup plus grand que les deux génies,
+s'en dégagea, en secouant des éclats et de la poussière. Il était assez
+effrayant, avec une bouche lippue et une large tonsure au milieu du
+front, pourtant il salua respectueusement les deux hommes en disant:
+«Que voulez-vous de moi?--Nous t'avons éveillé pour accomplir une mission
+importante: écoute bien. Il y a plusieurs siècles, le roi des Dragons,
+en remontant de l'abîme, se cassa et perdit une de ses griffes. Elle est
+demeurée depuis dans le trésor des Fils du Ciel et il a été impossible
+de la reprendre. Mais aujourd'hui, elle est sortie du trésor. L'empereur
+l'envoie dans une province désolée par la sécheresse, pour que la sainte
+relique y amène la pluie. Le roi des Dragons vous récompensera si vous
+pouvez saisir cette griffe et la lui rendre. L'empereur l'a confiée au
+fils du vice-roi du Fo-Kiang, avec menace de mort s'il ne savait pas
+la conduire où elle doit arriver. Il sera facile de dérober la relique
+au messager. Allez donc et hâtez-vous.» La pierre changée en homme se
+précipita vers la vallée et disparut. «Ce jeune homme ne saura pas
+défendre la relique, dit le vieillard, ni la reprendre si on la lui ravit;
+car il ignore, que pour mener à bien sa mission, il faudrait qu'il fût
+guidé par une jeune fille pure qui posséderait un éclat de la pierre
+vivante.» Là-dessus ils s'évaporèrent et je ne vis plus rien. Mais,
+poussée par une inspiration du ciel, je saisis un éclat de la pierre et je
+descendis en courant la montagne. Je vous supplie de m'envoyer vers votre
+fils, afin que je le sauve.
+
+Le mandarin se caressait le menton et souriait d'un air incrédule.
+
+--J'ai écouté ton histoire, ma fille, dit-il, parce qu'elle est assez
+singulière; mais tu l'as certainement rêvée: rentre chez toi et ne
+t'inquiète plus. Mon fils n'est pas en danger.
+
+On poussa aussitôt Jade Pur dehors et on ne s'occupa plus d'elle, car le
+palais était mis en rumeur par l'arrivée d'un messager.
+
+En s'éloignant, la jeune fille était comme étourdie, elle se demandait
+si, en effet, elle n'avait pas rêvé... Pourtant elle tâtait la pierre
+suspendue à sa ceinture dans un petit sac et il lui parut qu'elle
+s'agitait comme une bête vivante.
+
+Avant que Jade Pur eût perdu de vue le palais, elle entendit que l'on
+courait, en criant derrière elle. Un groupe de serviteurs du vice-roi
+la rejoignit, l'arrêta; un grand eunuque la prit dans ses bras et,
+rebroussant chemin, à toutes jambes l'emporta.
+
+Elle se retrouva devant le vice-roi dont le visage était bouleversé et qui
+arpentait la salle fébrilement.
+
+--Jeune fille, jeune fille, s'écria-t-il, tu as dit vrai. Un messager
+de Cèdre d'Or m'apprend que l'empereur lui a confié, en effet, la plus
+précieuse des reliques: une griffe du roi des Dragons, pour la porter dans
+une pagode lointaine. Que sais-tu de plus? Où est mon fils en ce moment?
+
+Jade Pur prit la précieuse pierre qu'elle portait à sa ceinture et
+l'approcha de son oreille. Elle entendit d'abord un murmure sourd et
+confus qui peu à peu se précisa et elle perçut des paroles qu'elle répéta
+à mesure.
+
+--Il est à 200 lis seulement d'ici, sur le territoire du Fo-Kiang. Il ne
+sait pas encore que la griffe du roi des Dragons lui a été dérobée.
+
+--Va, va, ma fille, dit le mandarin en trépignant d'impatience.... Le
+cortège est prêt, les chevaux sont harnachés. Va, va, brûle la route,
+sauve mon fils!...
+
+Depuis des jours, depuis des semaines, depuis des mois, Cèdre d'Or, guidé
+par Jade Pur, poursuivait le ravisseur de la sainte relique, par les
+forêts, par les montagnes, par les déserts. Le fils du vice-roi et la
+jeune fille étaient presque à bout de force, mais non pas à bout de
+courage.
+
+Jade Pur s'était présentée, sous le costume d'un jeune garçon à Cèdre
+d'Or, et il ne savait pas qu'elle était une femme. La pierre magique
+qu'elle portait, ne parlait qu'à elle. Il la suivait avec confiance, car
+ils ne perdaient jamais les traces du voleur qu'ils ne pouvaient
+joindre, mais qu'ils serraient toujours de près. Cèdre d'Or était fort
+brave et instruit, digne en tout point de la faveur dont l'empereur
+l'avait honoré et, seuls, des génies immortels pouvaient triompher de
+lui. Il luttait pourtant grâce à la pierre magique, qui l'égalait
+presque à son adversaire.
+
+La tactique avait été d'empêcher le ravisseur d'approcher des domaines
+du roi des Dragons, car la relique ne pouvait être rendue qu'au Dragon
+lui-même.
+
+Ce soir-là, Cèdre d'Or et Jade Pur étaient étendus sur une grève au bord
+de la mer, attendant la marée et le vent, pour s'embarquer sur une petite
+jonque couchée sur le flanc à quelque distance dans le sable que l'eau
+n'atteignait pas encore.
+
+Cette fois, il fallait quitter la Chine pour continuer la poursuite du
+voleur fugitif qui avait passé là quelques heures plus tôt et avait fui
+sur la mer. Jade Pur se sentait le cœur serré à l'idée de s'éloigner
+de son pays, de se confier aux vagues capricieuses sur une aussi frêle
+embarcation. Elle songeait à sa chaumière, au vieux sapin tordu, aux iris
+et aux nénufars qui bordaient le petit étang, tout en or au soleil levant,
+et où un oiseau venait boire. Sans doute elle ne les reverrait jamais.
+Allait-elle enfin atteindre le but, ou fallait-il perdre tout espoir?
+En tous cas, celui qu'elle avait voulu sauver échapperait à la mort:
+une fois hors de Chine, il n'y rentrerait que lorsque la sentence serait
+rapportée...
+
+Alors, si elle revenait, elle, c'est lui qu'elle ne reverrait plus!
+
+Cèdre d'Or, couché sur le sable, regardait Jade Pur à la dérobée et, au
+soupir qu'elle poussa, répondit par un soupir pareil. Il savait maintenant
+que Jade Pur était une jeune fille. Un courrier de son père venait de lui
+révéler ce mystère, qui éveillait en lui un trouble profond.
+
+Un à un les bateaux se relevaient, dans le petit port de Liang-Kiang.
+La jonque fut à son tour atteinte par l'eau: les deux marins qui la
+montaient dressèrent le mât, tendirent la voile de paille, d'un sifflement
+appelèrent les deux passagers et bientôt, bondissant sur les lames, la
+jonque s'éloigna du rivage.
+
+Poussée par un bon vent, elle aborda, après trois jours de navigation, à
+la petite île d'Okinava-Sima, au Japon.
+
+La contrée était ravissante avec ses falaises dont les fleurs et les
+lianes croulaient en cascades, ses tapis de mousse, sa verdure claire qui
+contrastait avec le ton sombre des vieux cèdres.
+
+Mais les voyageurs n'avaient pas le loisir de s'attarder dans la
+contemplation de la nature.
+
+Jade Pur, les yeux demi-clos, interrogeait la pierre, car aucun vestige
+de celui qu'ils poursuivaient n'était visible. La pierre indiqua une forêt
+dont la lisière barrait comme d'un mur le côté droit du paysage. Elle
+s'élança dans cette direction et Cèdre d'Or la suivit.
+
+--Il me semble, dit-elle tout en courant, que mon talisman n'est plus
+aussi lucide depuis que nous avons touché une terre étrangère: la voix
+qu'il recèle est très lointaine et confuse.
+
+--Hélas! s'écria Cèdre d'Or, que ferons-nous sans ce guide? Allons-nous
+perdre la trace de la précieuse relique? Me faudrait-il rester ici en
+exil? Et il ajouta plus bas: Y resteriez-vous avec moi?
+
+Jade Pur rougit mais ne répondit pas.
+
+--Chut, dit-elle, j'entends des voix et des rires.
+
+Ils étaient entrés dans la pénombre verte de la forêt. Avançant avec
+précaution, ils virent, entre les branches, toute une société assise en
+cercle dans une clairière et jouant à différents jeux avec une gaîté
+bruyante et un complet laisser-aller. Une belle femme se penchait vers un
+homme, très corpulent, à la tête rasée, qui lui parlait tout bas d'un air
+tendre.
+
+--Allons nous-en, chuchota Cèdre d'Or, nous n'avons que faire de ces
+gens-là.
+
+--N'est-ce pas notre voleur qui a changé de forme?...
+
+Ils s'éloignèrent, mais Jade Pur était inquiète, comme désorientée,
+la pierre magique contre son oreille ne laissait plus entendre qu'un
+grondement sourd.
+
+Tout à coup des flammes crépitantes brillèrent derrière des buissons et
+ils virent un démon effrayant qui remuait avec un trident rougi au feu
+un amas informe d'animaux vils et de débris humains. Le démon à la face
+horrible proférait des malédictions.
+
+Cèdre d'Or qui était savant dit tout bas:
+
+--C'est Tso-Tsum, un des serviteurs de Fon-Tse-Ta-Ti, le roi de la Ville
+Infernale. Il habite la terre, préside à la cuisine et surprend les aveux
+des hommes pendant leur sommeil. Il a fait sans doute le dîner de ces
+bruyants joueurs.
+
+Mais le démon tourna les yeux vers ceux qui l'épiaient et ce regard
+les brûla comme un jet d'eau bouillante, si bien qu'ils s'enfuirent et
+coururent longtemps sans s'arrêter.
+
+Ils se retrouvèrent sur la grève où ils avaient débarqué. Là, deux jeunes
+garçons causaient et l'écho répercutait leurs voix claires, de sorte que
+l'on entendait toutes leurs paroles.
+
+--Je te dis que le Dragon japonais qui n'a que quatre griffes a été fâché.
+
+--Pourquoi? Parce que la terre a tremblé quand la cinquième griffe du
+Dragon chinois a touché notre île?
+
+--Oui, et il a envoyé une de ses sirènes qui s'est emparée du coffret
+d'or.
+
+Les deux lutins tournaient l'angle du rocher et Jade Pur s'élança vers eux
+pour en entendre davantage; mais les lutins avaient disparu.
+
+Elle vit alors une femme richement vêtue, les cheveux épars, qui arpentait
+la grève en déclamant un poème et ce qu'elle disait était si beau que Jade
+Pur se sentait inondée de joie. Elle tomba à genoux et joignit les mains
+quand la poétesse s'arrêta devant elle. Celle-ci lui souriait et dit d'une
+voix harmonieuse:
+
+--Puisque tu comprends la poésie, tu es digne d'être exaucée. Le coffret
+qui contient la griffe du roi des Dragons a été jeté à la mer. Une
+vague l'a rejeté à mes pieds et je l'ai donné à la grande prêtresse de
+Ten-Sio-Daï-Tsin, la déesse Soleil. Va, chante-lui mon poème et elle te
+donnera la relique.
+
+En même temps, elle lui mit dans la main le poème écrit sur du satin blanc
+et aussitôt Jade Pur se sentit capable de le chanter. La poétesse la
+conduisit vers une grotte où une danseuse sacrée, dans un costume
+magnifique et armée d'un sabre, gardait l'entrée. Elle revêtit Jade Pur
+d'une robe de cérémonie, lui donna un instrument de musique et l'emmena
+jusqu'au fond de la grotte.
+
+La grande prêtresse était merveilleusement belle. Elle s'entourait de
+nuages en fumant une petite pipe d'argent et cependant elle éblouissait.
+Jade Pur, comme transportée, hors d'elle-même, chanta de toute son âme et
+il lui sembla qu'elle montait au ciel.
+
+La jonque vient d'aborder sur la rive de Chine. Cèdre d'Or serre sur son
+cœur la jeune fille qui l'a sauvé en lui rendant la relique.
+
+--Que j'ai hâte d'être revenu auprès de toi et que tu deviennes ma femme
+chérie, dit-il.
+
+Puis il s'arrache d'elle en pleurant et enfourche un cheval fringant, qui
+se cabre et part au galop.
+
+Jade Pur, heureuse et fière, se met en route à son tour, mais dans une
+autre direction.
+
+Ceux qu'elle a vaincus lui en veulent encore, car un orage furieux la
+poursuit. Loui-Kouin, le valet du tonnerre, tape à tour de bras sur son
+cercle de gongs et lance vingt fois la foudre; mais il n'atteint pas la
+jeune fille, qui revoit enfin le petit étang bordé d'iris et de nénufars,
+couleur d'or au soleil levant, et où vient boire un oiseau.
+
+FIN DE LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS.
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PRÉFACE, PAR JEAN AICARD
+
+CHAPITRES
+
+
+I. ANTIQUITÉ DE LA CHINE
+
+II. LE LANGAGE ET L'ÉCRITURE
+
+III. L'INSTRUCTION ET LES GRANDS EXAMENS
+
+IV. LA MUSIQUE
+
+V. LA POÉSIE
+
+VI. L'ART DRAMATIQUE
+
+VII. § I. LA MAISON;
+ § II. LE THÉ
+
+VIII. LE MOBILIER
+
+IX. LES COSTUMES
+
+X. LES OISEAUX PÊCHEURS
+
+XI. LES CÉRÉMONIES
+
+
+LÉGENDES ET CONTES:
+ I. L'ABEILLE BLEUE;
+ II. LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS
+
+FIN de la Table des Matières
+
+
+
+
+ LES ARTS GRAPHIQUES, IMPRIMEURS-ÉDITEURS, VINCENNES
+
+ LE LIVRE EN COULEURS
+
+ COLLECTIONS DES LIVRES EN COULEURS POUR LA JEUNESSE
+ Reliés et ornés de nombreuses planches artistiques en couleurs
+
+
+«LES BEAUX VOYAGES»
+
+EN CHINE
+AU JAPON
+LE MAROC
+LA RUSSIE
+AUX INDES
+INDO-CHINE
+ÉGYPTE
+ESPAGNE
+
+
+«CONTES ET NOUVELLES»
+
+LA CASE DE L'ONCLE TOM (en 2 volumes)
+LA GUERRE AUX FAUVES
+LES PETITS AVENTURIERS EN AMÉRIQUE
+ÉRIC
+VOYAGES DE GULLIVER (en 2 volumes)
+ROMANS DU FOND DE LA MER
+UN TOUR EN MÉLANÉSIE
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of En chine, by Judith Gautier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN CHINE ***
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+Online Distributed Proofreaders Europe at
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+The Project Gutenberg EBook of En chine, by Judith Gautier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: En chine
+ Merveilleuses histoires
+
+Author: Judith Gautier
+
+Release Date: May 16, 2006 [EBook #18407]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN CHINE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+ LES BEAUX VOYAGES
+
+
+
+ EN CHINE
+ (MERVEILLEUSES HISTOIRES)
+
+ PAR
+
+ JUDITH GAUTHIER
+ de l'Académie Goncourt
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+ ILLUSTRÉ DE 12 PLANCHES EN COULEURS ET D'UNE CARTE
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+ LES ARTS GRAPHIQUES, ÉDITEURS
+ 3, RUE DIDEROT, VINCENNES
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+ 1911
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+ PRÉFACE
+
+ par JEAN AICARD,
+ de l'Académie Française
+
+
+«FAIRE un beau voyage,» quelle émotion soulevaient ces simples mots dans
+notre coeur d'enfant! Quel trouble délicieux ils y éveillent encore!
+
+Espérer, c'est vivre. Nous ne vivons vraiment que par l'attente d'on ne
+sait quoi d'heureux qui va probablement nous arriver tout à l'heure...
+ce soir... demain... ou l'année prochaine. Alors, n'est-ce pas? tout
+sera changé; les conditions de notre vie seront transformées; nous
+aurons vaincu telle ou telle difficulté; triomphé de l'obstacle qui
+s'oppose à notre bonheur, à la réalisation de nos désirs d'ambition ou
+d'amour. L'enfance, puis l'adolescence, se passent ainsi à appeler
+l'avenir inconnu, à le rêver resplendissant de couleurs magiques. Être
+jeune, c'est espérer, sans motif raisonné, malgré soi, à
+l'infini--c'est-à-dire voyager en esprit vers des horizons toujours
+nouveaux--courir allègrement au-devant de toutes les joies.
+
+
+La plupart des hommes, rivés aux mêmes lieux par la nécessité, s'habituent
+à ne plus rien attendre. Ils ont appris plus ou moins vite que demain
+sera pour eux tout semblable à hier; la ville ou le village ou les champs
+qu'ils habitent ne leur apprendront jamais rien de plus que ce qu'ils
+savent.
+
+... Dès qu'ils en sont sûrs, c'est qu'ils ont vieilli, vraiment vieilli,
+--de la mauvaise manière; mais, même alors, il arrive que ces mots
+enchantés, «faire un beau voyage,» raniment en eux la force d'espérer,
+de rêver, de vouloir et d'agir. L'illusion féconde, dont parle le
+poète, rentre dans leur coeur. Et dès qu'ils se mettent en route, ils
+se persuadent qu'à chaque détour du chemin ils vont, comme le héros de
+Cervantès, voir apparaître l'Aventure, la chose nouvelle, l'évènement,
+le spectacle imprévus, ce je ne sais quoi d'étrangement exquis que les
+sédentaires (ils le croient du moins) ne sauraient rencontrer.
+
+Et c'est là proprement le charme du voyage; il est dans le renouvellement
+indéfini de notre faculté d'attendre avec joie. Voyager c'est espérer;
+voilà pourquoi le voyage est parfois un remède efficace aux grands
+chagrins. Il nous force à espérer encore. Un désir de voyage est
+essentiellement un désir de nouveau et d'amusant, d'inédit, de romanesque
+ou de féerique--en tous cas, de non-encore-vu.
+
+
+L'avènement de l'exotisme en littérature a été un rajeunissement.
+
+Le personnage de Robinson Crusoë incarne le voyage même, et il semble bien
+que jamais livre n'obtint succès plus grand et plus durable.
+
+L'apparition de Paul et Virginie fut un enchantement. C'étaient Adam et
+Ève tout enfants, dans un Éden tout nouveau. Le voyage avait rajeuni
+l'innocence et l'amour même.
+
+La curiosité et l'espoir se sentirent vivifiés avec Chateaubriand, puis
+avec Pierre Loti.
+
+Nous autres, écoliers du XIXe siècle, n'avons-nous pas lu un moment, avec
+avidité, derrière un rempart de dictionnaires, de médiocres histoires de
+chasses en Amérique, d'Apaches et de Comanches--et sans images. Quant à la
+vraie géographie, à l'ethnographie scientifiques, avant les reclus, elles
+se présentaient à nous sans ornement, sans pittoresque, sans couleur--dans
+des livres un peu ennuyeux et qui, en effet, nous rebutaient souvent.
+
+On a compris aujourd'hui que les livres «d'instruction» destinés aux
+enfants doivent s'adresser à leur sensibilité, se faire aimer d'eux,
+exciter en eux «l'espérance,» la bonne curiosité, c'est-à-dire la joie
+de vivre.
+
+
+Les éditeurs des «Arts Graphiques» ont le projet de publier des ouvrages
+dont les illustrations, vivantes et colorées, documents précis, seront à
+la fois destinés aux jeunes écoliers et aux hommes, ouvrages d'éducation
+et d'amusement pour les uns, albums de souvenirs pour les autres.
+
+
+Les six premiers volumes sont consacrés à l'Espagne, au Maroc, à l'Égypte,
+aux Indes, à la Chine et au Japon.
+
+On n'attend pas ici une critique de textes, dus:
+
+ à Monsieur Fridel, Bibliothécaire du Musée Pédagogique, Ancien Chef de
+Cabinet de Monsieur le Ministre de l'Instruction Publique, auteur du
+volume sur l'Espagne;
+
+ à Monsieur le Commandant Haillot, détaché à Casablanca, collaborateur
+au _Figaro_, auteur du volume sur le Maroc;
+
+ à Monsieur Jean Bayet, docteur en droit, auteur du volume sur
+l'Égypte;
+
+ à Monsieur le Capitaine Marcel Pionnier (capitaine Baudesson), Chargé
+de Missions par le Gouvernement, auteur du volume sur les Indes;
+
+ et enfin à Madame Judith Gautier, Membre de l'Académie Concourt, auteur
+des volumes sur la Chine et le Japon.
+
+
+On trouvera, parmi les signataires des six volumes qui suivront, des noms
+des plus connus.
+
+Avec de tels noms d'auteurs, l'ensemble de ces ouvrages se présente
+assez heureusement de soi-même au grand public; mais ce qu'on peut tout
+particulièrement lui signaler, c'est l'intérêt que présentent les jolies
+planches en couleurs dont ces livres sont enrichis. La valeur documentaire
+positive en fait le premier mérite; il est décuplé, pour la plupart de ces
+planches, par l'attrait que leur donne le ton à la fois juste et aimable
+des coloris.
+
+J'imagine que beaucoup de ces illustrations sont des photographies en
+couleurs prises directement; tels autres sont des aquarelles, assurément
+exécutées d'après nature; et toutes ces images sont des «portraits de
+pays» ressemblants et vivants.
+
+Commenté par de pareilles images, le texte parlera aux yeux des enfants,
+fixera leur attention; et, après les avoir vues, ils n'oublieront plus le
+pays où ils croiront avoir réellement voyagé.
+
+
+En chaque série se résument les caractères généraux, très différents--des
+grandes contrées qu'elles mettent sous nos yeux.
+
+J'ouvre, au hasard, l'une d'elles: voici un «Bazar à Marrakech»; la
+disposition des boutiques sous le toit de poutres qui, çà et là, laisse
+par un trou, voir l'éclat du ciel, voilà qui attire invinciblement
+ma curiosité et la retient; puis c'est l'allure des passants qui la
+sollicitera; puis la qualité de l'ombre lumineuse qui règne sous ce
+«couvert»; et j'ai tout revu du Maroc, si je l'ai visité autrefois;
+j'en ai tout vu et appris, si je ne le connaissais pas.
+
+Bien plus parlant encore m'apparaît ce maigre personnage de bonze noir, le
+«Porteur de dépêches,» qui, son bâton horizontal sur le dos, à la hauteur
+des épaules, les coudes en arrière, les mains comme accrochées et pendues
+aux extrémités de sa matraque, d'un pas large et fatigué, chemine dans
+le crépuscule--sur le ciel vert et jaune, se détachent là-bas, le profil
+d'une habitation mauresque et les silhouettes de deux bédouines...
+Cet étique fantôme, c'est le facteur de là-bas, le porteur de rêves,
+d'espérances, de déceptions aussi, l'incarnation même du voyage.
+
+
+Dans «l'Égypte» on remarquera plus particulièrement les «Arabes du
+désert.» Cette page donne l'idée exacte d'une course de chameaux comme
+j'en ai pu voir moi-même, non pas en Égypte, mais en Tunisie.
+
+Et quoi de plus amusant, pour des yeux d'écolier, que «l'École d'enfants
+dans la Mosquée du Sultan Kelaun,» les bambins assis à terre, leurs
+babouches à côté d'eux--le maître «assis en tailleur» dans sa grande
+chaise ajourée!
+
+Certes, la photographie, de nos jours, nous présente partout et à toute
+heure des documents aussi précis, mais non pas avec cette variété et cette
+gaîté de couleurs, qui, pour les petits et les grands, est un attrait des
+plus vifs... qu'on se rappelle l'influence de l'ancienne et naïve imagerie
+d'Épinal sur nos cerveaux enfantins. Heureux les enfants d'aujourd'hui!
+
+
+Comment, avec des mots, à moins d'être Pierre Loti, donnerez-vous au
+lecteur l'idée de ce que peut être un prince hindou, un maharadja en grand
+costume? Et que vous en dirait la photographie sans la couleur? Comment
+saurez-vous que l'éléphant qui porte ce prince est vêtu d'un brocart d'or?
+que le char sans roue, le trône qu'on voit sur le dos de l'énorme animal
+est, comme le prince, un ruissellement de dorure? L'image coloriée peut
+seule le dire; à elle seule elle est un conte féerique; et voilà une
+façon gaie d'apprendre aux bambins ce qu'est un maharadja et dans quelles
+somptuosités il parade parfois, sous un parasol d'or, et sur un éléphant
+recouvert d'or flamboyant et de pierreries rutilantes.
+
+
+Le texte des deux volumes sur la Chine et le Japon a été demandé à Madame
+Judith Gautier.
+
+Personne ne pouvait mieux qu'elle parler de cette Chine «qui a inventé
+tout ou presque tout, à une époque des plus reculées. Il y a quatre mille
+ans les chinois se servaient déjà de boussoles. Bien des siècles avant
+Gutenberg, ils avaient inventé l'imprimerie, ils gravaient des livres
+qu'ils tiraient en nombre illimité. Ils ont inventé la soie, il y a 4500
+ans. Ils ont même inventé la poudre: il y a neuf siècles, ils en emplirent
+des globes de fer qu'ils lançaient à l'aide de tubes: c'était presque des
+obus.»
+
+Madame Judith Gautier nous parlera des moeurs, des usages, de la poésie de
+ce pays où une justice extraordinaire, qui paraît se complaire à inventer
+les supplices les plus hideux, permet aux criminels les plus redoutables,
+lorsqu'ils sont condamnés à mort, de s'acheter un remplaçant parmi les
+citoyens pauvres et honnêtes.
+
+Dans le volume sur la Chine, je vous signale la planche où sont
+représentés «Les cormorans pêcheurs.» Elle est, par elle-même, des
+plus explicatives. D'un coup d'oeil, on apprend, sur cette pêche, et
+d'inoubliable manière--ce qu'il en faut savoir, c'est-à-dire la forme et
+les attitudes des oiseaux pêcheurs, la structure du radeau qui les conduit
+à leur besogne, la façon dont ils portent le collier qui s'oppose à
+l'ingurgitation de la proie.
+
+«En loge pour les degrés de mandarin...» Imagineriez-vous la façon dont
+peuvent être disposées ces loges?--Et ce moulin à eau mû par des hommes,
+l'imagineriez-vous? Non. La plus habile description ne nous présente
+jamais que successivement les lignes d'un tableau qu'ici vous embrassez
+et comprenez d'un seul coup d'oeil.
+
+La leçon d'écriture japonaise, la fête des drapeaux, le marchand de
+poupées, les enfants jouant à la toupie, autant de spectacles topiques
+dont rien, sinon l'image arrivant au secours de la parole, ne peut évoquer
+la physionomie et le mouvement exacts, caractéristiques, la colorisation
+expressive.
+
+
+Lorsque cette série de douze beaux voyages s'achèvera par un voyage en
+Alsace-Lorraine signé d'un nom aimé et respecté, elle aura vraiment une
+signification éducatrice complète. Après avoir fait aimer aux esprits les
+moins aventureux le voyage d'agrément ou l'utile voyage d'exploration et
+de colonisation, elle affirmera que notre patrie aussi est belle--et
+semble plus belle encore, lorsqu'on la compare.
+
+N'oublions pas que, parce qu'elle est belle et riche, la patrie française
+est, pour d'autres hommes, un objet de rêve et parfois de mauvaise envie.
+Un des fruits les plus savoureux des beaux voyages est l'estime nouvelle,
+l'amour renouvelé qu'ils nous inspirent à l'heure du retour, pour les
+mérites, pour les beautés de la terre française, pour «l'enchantement du
+ciel de France.»
+
+Dès que le Français s'est éloigné un temps de notre mère-patrie,
+il s'aperçoit mieux que jamais qu'elle a des vertus et des charmes
+incomparables. Plus qu'ailleurs, en France, l'homme trouve sécurité et
+liberté, on ne sait quelle façon d'aimer les autres hommes, que tout
+l'univers connaît bien--et qui fait dire quelquefois aux gitanes, ces
+sans-patrie: «C'est encore en France qu'on est le plus libre, et le moins
+malheureux.»
+
+Ceci est le mot authentique d'un bohémien dont le voyage fut la vie même.
+
+ JEAN AICARD
+
+ Saint-Raphaël,
+ Août 1911
+
+
+
+
+[Illustration: CARTE DE LA CHINE][1]
+
+[Note 1: La carte de la Chine est reproduite dans l'édition HTML du
+présent projet.]
+
+
+
+
+ EN CHINE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+ANTIQUITÉ DE LA CHINE
+
+
+La Chine est une des plus vénérables aïeules du Monde et de la
+civilisation. Elle nous offre cet exemple--unique dans l'histoire de
+la terre--d'un peuple qui, depuis la plus lointaine antiquité, s'est
+développé sans interruption, jusqu'aux temps modernes toujours semblable
+à lui-même sans se mêler, sans se diviser à travers les siècles, les
+invasions, les conquêtes, car il a toujours su s'assimiler le vainqueur.
+
+À peine modifié dans son langage et son écriture, ce peuple est
+aujourd'hui ce qu'il était plus de VIII siècles avant la naissance de la
+civilisation grecque.
+
+L'Égypte, Babylone, l'Indoustan, la Grèce, Rome, toutes ces splendeurs se
+sont éteintes, seule la Chine a traversé les âges, d'un cours égal, sans
+s'amoindrir comme un beau fleuve intarissable.
+
+Les commencements de la Chine s'enfoncent en de tels lointains, qu'il est
+impossible de les fixer avec certitude, mais à partir d'un certain point,
+rien n'est plus certain ni mieux prouvé que son antiquité: rien de plus
+sûr que ses annales. Près de trois mille ans avant notre ère, elle avait
+déjà un passé, car c'est alors que fut fondé «le Tribunal pour écrire
+l'histoire.» Ce tribunal n'a jamais cessé ses travaux, et fonctionne
+encore aujourd'hui. Son histoire est très véridique--car l'impartialité de
+ses historiens est assurée par un procédé infaillible: plusieurs lettrés,
+attachés au palais impérial, écrivent chaque jour, sans se concerter et en
+secret, sur des feuilles volantes, toutes les actions de l'empereur, et
+toutes les nouvelles qu'on leur rapporte et qu'ils peuvent contrôler. Le
+soir, ils jettent leurs écrits dans un grand coffre scellé, percé d'une
+fente comme une tirelire. Jamais on n'ouvre le coffre du vivant de la
+famille régnante qui pourrait avoir intérêt à falsifier la vérité. Plus
+tard, on confronte les écrits, et on rédige les annales.
+
+On a coutume de dire que les Chinois ont tout inventé, tout, ou presque
+tout.
+
+Quand on fouille un peu dans leur histoire, on marche de surprise en
+surprise.
+
+Il y a quatre mille cinq cents ans, ils connaissaient la boussole, et s'en
+servaient pour se diriger sur terre, car en ces temps, il n'y avait pas de
+route, et les quelques chemins tracés n'allaient pas bien loin.
+
+C'était en des chars très ornés que se cachait «le mystérieux esprit qui
+désigne le Sud.» Le Sud et non le Nord, mais n'est-ce pas la même chose?
+Le prolongement de l'aiguille aimantée vers le pôle opposé. Les Chinois ne
+se sont intéressés qu'à la direction qu'il leur était utile de connaître
+et que désignait le signe indicatif placé à l'extrémité sud de l'aiguille.
+Les Chinois ont inventé l'imprimerie, sinon par les caractères mobiles,
+du moins en gravant des livres qu'ils pouvaient tirer à des exemplaires
+illimités et cela, des siècles avant Gutenberg. Ils ont inventé la soie,
+il y a quatre mille cinq cent ans. L'Impératrice Youen-Fi, alors régnante,
+sortit un jour en grande pompe de son palais, et alla planter de sa main
+dans un des temples de la capitale un jeune mûrier, puis elle enseigna la
+culture et l'élevage des vers à soie. Les Chinois reconnaissants ont
+déifié Youen-Fi, et lui rendent hommage encore aujourd'hui.
+
+On ne peut pas dire des Chinois, «qu'ils n'ont pas inventé la poudre» car
+ils l'ont inventée. Au siège de la ville Lian-Lian, il y a neuf siècles,
+ils en emplirent des globes de fer qui éclataient, et qu'ils lançaient à
+l'aide de tubes: les obus, ou à peu près.
+
+Mais on n'a pas cherché à perfectionner et à répandre l'art de
+s'entre-détruire. Le peuple qui, cinq cents ans avant le Christianisme,
+a proclamé que tous les hommes sont frères, ne pouvait penser qu'à se
+défendre. Sitôt l'ordre rétabli, on fondait les armes pour en faire
+des instruments d'agriculture, on licenciait l'armée pour rendre les
+travailleurs à la terre et le terrible engin n'avait plus que des fracas
+joyeux sous la forme de ravissants feux d'artifice...
+
+La porcelaine, elle aussi, est originaire de Chine, la célèbre fabrique de
+King-te-Tchin existe toujours; elle est située dans la vallée de Fo-Liang
+sur une petite rivière nommée Tchang. C'est là que l'on garde depuis huit
+siècles les précieux secrets de sa fabrication.
+
+Trois mille fourneaux brûlent dans la ville, sans s'éteindre jamais. Un
+million d'ouvriers travaillent continuellement, tout le monde vit de la
+grande fabrique. Les enfants et les vieillards arrosent le Kaolin, les
+aveugles broient les couleurs.
+
+Le soir, de loin, il semble qu'un immense incendie flamboie dans la
+vallée, et le passant attardé, qui chemine sur les côteaux, croit voir
+voltiger dans les flammes le poussah de la porcelaine, celui qui,
+autrefois ouvrier de King-te-Tchin n'ayant pu réussir un modèle proposé
+par l'empereur, se précipita dans la fournaise et s'y transforma en un
+vase merveilleux qui avait «la couleur du ciel après la pluie, la clarté
+d'un miroir, la finesse d'une feuille de bambou et la résonnance d'un
+gong.»
+
+L'opulente ville de Fou-Tchéou, seule, fait une concurrence sérieuse à
+King-te-Tchin. On y fabrique en grand de faux antiques, dont on trafique
+ouvertement, on reproduit les genres de toutes les époques: les craquelés
+de Ko-Yao le frère ainé, les truites de la Belle Chou, qui vivait sous
+les Song, les fonds grenats et veinés de rouge de l'époque des Ming, la
+porcelaine bleue des Tsin, la verte des Soui, les fonds blancs du VIIe
+siècle, les bleus célestes du Xe, les gris clair et les blancs de lune.
+
+Les Chinois fabriquèrent même les allumettes chimiques, mais ils ne
+s'en servirent guère, préférant l'antique briquet, car, et c'est là
+une particularité très singulière, les Chinois n'attachent pas beaucoup
+d'importance à la plupart de leurs inventions, ils s'en amusent quelque
+temps comme d'une curiosité, mais cherchent bien rarement à exploiter la
+trouvaille et à en tirer parti.
+
+Bien des siècles avant Pascal, ils ont imaginé et mis en usage un véhicule
+portant sur une seule roue. La brouette chinoise a, il est vrai, un aspect
+assez différent de la nôtre, bien qu'elle ait le même principe. La roue
+assez grande la partage en deux compartiments, sur lesquels doivent
+s'empiler les marchandises à transporter. Quelquefois, le possesseur de la
+brouette prend un, voire deux passagers. S'il y en a un seul, il met ses
+bagages de l'autre côté de la roue, pour faire contre-poids. S'ils sont
+deux, ils se font équilibre.
+
+À Shanghai, il y a des brouettes, dont les compartiments très allongés,
+peuvent recevoir jusqu'à dix passagers. Lorsque le vent est favorable, on
+ajoute une voile à l'équipage, dont l'allure devient alors presque rapide.
+Pour ne pas trop fatiguer ses bras, le conducteur croise sur son dos deux
+courroies qui sont assujetties à la brouette.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LE LANGAGE ET L'ÉCRITURE
+
+
+Si un contemporain de l'empereur Yao, qui régnait plus de deux mille ans
+avant notre ère, pouvait soulever la poussière de son tombeau et prêter
+l'oreille aux bruits du Monde, il comprendrait encore les paroles qui
+vibrent sur les lèvres du Chinois d'aujourd'hui et pourrait lire les
+caractères tracés par leur pinceau.
+
+Le langage des Chinois est un des plus anciens du Monde et le seul qui,
+depuis des temps presque fabuleux, soit encore vivant, tandis que le
+Sanscrit, l'Hébreu, le Zind, le Copte, sont devenus des langues mortes,
+retrouvées et conservées seulement par les efforts des savants, tandis que
+l'on parle et l'on écrit le Chinois presque comme on le parlait dans les
+premiers âges du monde. Cette prodigieuse ancienneté est sans doute ce qui
+explique la conformation restreinte et rudimentaire de la langue parlée.
+Au lieu d'user des sons et articulations qui forment les autres langues,
+le Chinois s'en est tenu aux monosyllabes, et cela dénonce bien les
+premiers balbutiements de l'humanité.
+
+Les monosyllabes qui composent la langue Chinoise sont à peu près au
+nombre de six cents, dont la plupart ne sont encore que les mêmes sons
+prononcés autrement, d'après les cinq intonations: le ton uni, le ton bas,
+le ton ascendant, le ton descendant, le ton élevé. Mais ces nuances sont
+très difficiles à savoir pour d'autres que l'oreille exercée d'un Chinois.
+
+Chaque monosyllabe sert à nommer un grand nombre de mots différents, et il
+serait impossible de se comprendre, si par un mécanisme particulier, les
+chinois n'alliaient pas ces sons deux à deux, trois à trois, ce qui forme
+en réalité l'équivalent de nos mots polysyllabiques.
+
+Si les mots du langage sont d'une simplicité primitive, l'écriture, par
+contre, est devenue peu à peu horriblement compliquée.
+
+L'écriture chinoise n'est pas composée de lettres, mais formée de signes
+qui, dans le principe, étaient des dessins rudimentaires[2]:
+
+ le soleil, la montagne, la lune, l'arbre, l'enfant,
+
+qui devinrent:
+
+ ji chan no chon tsin
+
+[Note 2: Ces signes et dessins sont reproduits dans l'édition HTML du
+présent projet.]
+
+Puis ces signes se multiplièrent, se combinant entre eux à l'infini,
+se compliquant, jusqu'à former une armée d'au moins quarante mille
+caractères.
+
+Plus de quatre cents millions d'hommes se servent de cette écriture, la
+plus difficile qui soit au monde. La Chine, le Japon, la Corée, l'Annam,
+la Cochinchine, tout en les prononçant d'une façon différente, font usage
+de ces caractères.
+
+Il existe en Chine au moins dix-huit dialectes de la langue parlée, tous
+assez différents les uns des autres pour que ceux qui les parlent ne se
+comprennent pas entre eux. Cela ajoute encore un écueil à l'étude du
+Chinois, déjà d'une si extrême difficulté.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L'INSTRUCTION ET LES GRANDS EXAMENS
+
+
+En Chine, toutes les études portent presque exclusivement sur les lettres
+et l'histoire: l'écolier doit apprendre à bien comprendre et à retracer
+exactement les innombrables caractères idéographiques qui composent
+l'écriture, en même temps, il lui faut apprendre successivement par coeur
+les livres classiques; s'il est un bon élève, il pourra se présenter aux
+examens annuels, puis subir les trois épreuves du grand concours triennal
+et obtenir les grades de Siou-tsai, bachelier, Kiu-gin, licencié, Tsin-se,
+docteur, et même devenir membre de la forêt des pinceaux, Han-lin,
+c'est-à-dire académicien. Les épreuves triennales ont lieu vers la fin
+septembre au chef-lieu provincial. Dès que les candidats arrivent, ils
+sont minutieusement fouillés et introduits dans d'étroites cellules munies
+d'un banc, d'une table et de quelques ustensiles de cuisine, on les
+enferme au verrou et ils sont surveillés par des soldats. Il ne leur est
+permis d'emporter avec eux aucun livre et de communiquer avec qui que ce
+soit, les examens durent un jour entier et le canon, qui donne le signal
+du commencement, en annonce la fin. Voici le programme des trois épreuves:
+Composition sur un sujet donné pris dans les quatre Livres. (Les quatre
+livres contiennent les dialogues de Confucius avec ses disciples.)
+Composition sur un sujet pris dans l'oeuvre de Ming-Tsin (Minicius).
+Composition sur un thème choisi dans un livre de Confucius, intitulé
+«La Grande Étude.» Développement d'un sujet pris dans l'invariable milieu,
+oeuvre d'un petit-fils de Confucius.
+
+Dans la deuxième épreuve, on commente par écrit des thèmes choisis dans
+les cinq livres qui sont: le Chi-Kin, livre des vers; le Chou-Kin,
+histoire de l'antiquité; le Che-Kin, livre mystérieux, philosophique,
+et symbolique où il est traité du Ciel et de la Terre, des oracles, des
+sorts; le Ly-Ki, livre des rites, qui enseigne les règles de conduite, la
+politesse, l'étiquette; puis une composition poétique s'inspirant d'une
+pièce de vers d'un poète célèbre.
+
+Dans la troisième épreuve, on traite des sujets très divers: l'examinateur
+pose des questions sur l'histoire ancienne et moderne, la politique
+indigène ou étrangère, les mathématiques, la géographie, etc...
+
+Les examinateurs sont d'une sévérité implacable; la plus minime erreur,
+l'équivalent d'une virgule oubliée ferait tout perdre à la composition la
+plus parfaite.
+
+Il existe à ce propos une jolie légende: un jeune candidat, très
+appliqué et d'un talent supérieur, lors d'un concours, omit dans le
+caractère X. (Pou), négation, de tracer le point. À cause de cela, tous
+ses efforts, tous ses travaux allaient être réduits à néant. Par
+bonheur, une fée s'émut en faveur du jeune lettré; elle se changea en un
+petit insecte noir, et quand le fatal feuillet passa sous les yeux de
+l'examinateur, elle se mit à la place du point. De la main, le maître
+essaya de la chasser, mais elle se tint ferme et il ne vit pas que le
+point manquait.
+
+Celui qui triomphe dans toutes les épreuves, est considéré comme un
+parfait lettré.
+
+Il est probable qu'au point de vue Européen, et dans l'état actuel de
+la science, on jugerait le savoir de ce triomphateur bien mince et trop
+exclusivement littéraire.
+
+Aujourd'hui d'ailleurs, tout va changer, tout change dans cette Chine que
+les convoitises du monde ont enfin éveillée de son long sommeil.
+
+Déjà, les réformes sont décidées, et c'est par celles de l'instruction
+que l'on commence. On va supprimer, s'ils ne le sont pas déjà, ces fameux
+examens, dont nous venons de vous donner le programme. On fonde des écoles
+suivant les méthodes d'Europe, depuis l'instruction primaire, jusqu'à
+l'université qui sont fréquentées par des milliers d'étudiants, et même
+d'étudiantes; des revues, des journaux sont publiés journellement, ou
+traduits en Chinois: Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Victor Hugo, et bien
+d'autres.
+
+Une jeunesse ardente et enthousiaste marche vers le progrès avec une
+rapidité extraordinaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA MUSIQUE
+
+
+La Musique était en grand honneur en Chine, dès la plus lointaine
+antiquité; on ne la considérait pas comme un amusement frivole, mais comme
+la science des sciences, et les Chinois lui attribuaient de singulières
+vertus. Elle était pour eux un écho de l'harmonie universelle qui
+équilibre les mondes et elle seule était capable de guider et d'anoblir
+les pensées et les actions des hommes.
+
+La légende raconte que c'est Fou-si, empereur presque fabuleux, qui
+inventa les premiers instruments de musique, qui rendaient, paraît-il,
+sous ses doigts, un son céleste.
+
+Mais l'histoire devient certaine, quand sous l'empereur Houang-Ty, un
+savant chinois nommé Line-Lene fut chargé de fixer les lois des sons
+musicaux. Ce sage se retira, alors, dans la solitude d'une magnifique
+forêt de bambous située près des sources du Fleuve Jaune. Là, il médita
+et il travailla pour arriver à fixer d'une façon décisive les règles et
+les sons de la musique. Il tailla des tiges de bambou de différentes
+grandeurs, et détermina la longueur de chacune, en rangeant l'un contre
+l'autre les grains d'une sorte de gros millet noir, très fermes et très
+égaux entre eux. Il se trouva qu'il fallait juste cent grains pour
+égaler le tube qui donnait le son considéré comme fondamental. Line-Lene
+divisa alors sa progression de dix en dix, et, du même coup, inventa le
+système décimal, qui fut aussitôt appliqué aux poids et aux mesures. Il
+donna le nom de Liu (base, règle, principe) à la note, élue comme
+fondamentale: cette note correspond à la notre «fa». Le sage découvrit
+bientôt que l'octave musicale pouvait se diviser en douze demi-tons. Il
+coupa avec soin douze tubes qui rendaient exactement les douze
+demi-tons. Il les distribua en Yang-Liu, liu parfaits; et en Yn-Liu, liu
+imparfaits. Les Yang-liu correspondent aux notes naturelles, les Yn-liu
+aux dièses. Line-Lene fixa ensuite sept modes formés chacun par la
+réunion de cinq yang et de deux pien, c'est-à-dire de cinq tons et de
+deux demi-tons: Fa, sol, la, si, do, ré, mi, en chinois: Kong, Chang,
+Ko, Pien-Tche, Tche, Yu, Pien-Kong: exactement la gamme dont nous nous
+servons aujourd'hui.
+
+Pythagore, deux mille ans après Line-Lene, essaya lui aussi de déterminer
+les rapports des tons au moyen de mesures et de poids, et il est curieux
+de constater que, si l'on a reconnu des erreurs dans les conclusions de
+Pythagore, celles du mathématicien Chinois sont demeurées inattaquables.
+
+Quelques siècles après Line-Lene, il y a quatre mille cinq cents ans
+seulement, l'empereur Chun fonda un conservatoire de Musique, le premier
+en date bien certainement. Seuls, les fils des princes et l'élite de la
+noblesse étaient admis à y faire leurs études.
+
+La direction de ce conservatoire fut confiée à un musicien très renommé,
+qui n'avait pas pour nos oreilles un aussi joli nom que celui d'Orphée--il
+s'appelait Kouai--mais, bien avant Orphée, cet illustre artiste se vantait
+de pouvoir dompter les bêtes féroces par le charme de sa musique et, chose
+plus invraisemblable, déjà en ces temps lointains, de mettre d'accord
+entre eux les hommes politiques.
+
+Cet empereur Chun était lui aussi musicien et même compositeur. Il
+est l'auteur de cet hymne fameux, dédié aux ancêtres, qui, à travers
+quarante-cinq siècles, nous est parvenu, paroles et musique, et est
+encore chanté en Chine, dans les temples, à certaines fêtes annuelles.
+
+L'état florissant de la musique se prolongea encore plusieurs siècles
+après l'empereur Chun, puis elle déclina, et, à l'époque de Confucius,
+elle était en pleine décadence et l'illustre philosophe le déplorait
+amèrement. Cependant, de son temps, bien des vestiges de l'ancienne
+musique existaient encore, et Confucius lui-même se rendit un jour dans le
+royaume de King pour demander des leçons à un musicien nommé Liang, dont
+la réputation était grande. On disait de lui qu'il avait conservé les
+bonnes traditions, et le philosophe était impatient de connaître un
+homme aussi remarquable et de se perfectionner dans le premier des arts.
+Confucius se fit admettre au nombre des élèves de Liang et écouta ses
+leçons. Bientôt le maître s'aperçut que le nouveau venu n'était pas un
+écolier ordinaire, et un soir, il le retint auprès de lui. Après quelques
+instants de grave causerie, il se fit apporter la grande lyre nommée King,
+et dit à Confucius:
+
+ «Écoutez attentivement la mélodie que je vais vous faire entendre.»
+
+Confucius se recueillit et les cordes commencèrent à vibrer. À chaque
+son qui s'envolait de la lyre, le jeune philosophe redoublait
+d'attention et ne quittait pas l'instrument des yeux, et il tomba
+bientôt dans une sorte d'extase qui dura longtemps encore après que le
+musicien eût fini de jouer.
+
+ «En voici assez pour cette fois», dit Liang, surpris de la profonde
+impression éprouvée par son disciple.
+
+Pendant dix jours, le maître ne fit entendre à son élève que la même
+mélodie et l'élève s'exerça à la jouer après lui.
+
+ «Votre jeu ne diffère pas du mien,» lui dit alors Liang; «il est temps
+que vous vous exerciez sur une autre mode.»
+
+ «Votre humble disciple,» répondit Confucius, «ose vous demander de
+le laisser encore étudier cette pièce; il ne suffit pas de la jouer
+correctement comme quelqu'un qui suivrait les lignes d'un dessin sans
+savoir quel objet ce dessin représente. Je voudrais trouver le sens de
+cette mélodie, pénétrer l'idée du compositeur, et j'avoue que malgré mes
+efforts, je n'ai pas encore réussi.»
+
+ «Bien,» dit le Maître, «je vous donne cinq jours pour éclaircir cette
+question.»
+
+Ce terme expiré, Confucius se présenta devant Liang.
+
+ «Je commence à distinguer confusément l'âme de cette musique, comme
+on voit les objets mal éclairés encore dans les brumes de l'aube,» dit-il:
+«le jour n'est pas venu tout à fait, donnez-moi cinq jours encore, et si
+je n'ai pas atteint encore le but que je me propose, je me regarderai
+comme indigne de m'occuper de musique.» Le délai fût accordé, et cinq
+jours après, Confucius revint auprès de son maître avec un visage
+rayonnant.
+
+ «J'ai trouvé enfin, ce que j'ai si longtemps cherché,» s'écria-t-il.
+«Je suis comme un homme qui a gravi péniblement une haute montagne, et
+découvre enfin tout le pays environnant. À force d'attention et de
+persistance, je suis parvenu à découvrir dans cette pièce de musique
+antique, l'intention de celui qui l'a composée; tous les sentiments par
+lui éprouvés, je les éprouve moi-même, en jouant l'oeuvre dans laquelle
+il les a enfermés. Il me semble que je vois le compositeur, que je
+l'entends, que je lui parle. Il m'apparaît comme un homme d'une taille
+moyenne, dont le visage un peu long est d'une couleur qui tient le
+milieu entre le blanc et le brun. Ses yeux sont grands et pleins de
+douceur, sa contenance est noble, sa voix sonore, toute sa personne
+respire la vertu, et commande le respect. Cet homme, j'en suis certain,
+c'est l'illustre et sage empereur Wen-Wang.» En entendant cela Liang se
+prosterna devant Confucius.
+
+ «C'est en effet Wen-Wang qui est l'auteur de cette musique,» dit-il;
+«votre pénétration me comble d'étonnement, vous n'avez rien à apprendre de
+moi, vous êtes un sage et j'aspire à l'honneur d'être votre disciple.»
+
+Cette scène singulière, n'est-elle pas des plus surprenantes? Même
+aujourd'hui, songerait-on à attribuer à la musique une aussi complète
+précision?
+
+Quelle pouvait donc être cette pièce de musique sur laquelle le
+philosophe, dont la sagesse et l'intelligence sont universellement
+admirées, passa de si longues heures à méditer? On ne peut croire
+qu'elle n'ait eu aucun rapport avec les mélodies monotones qui
+constituent aujourd'hui la musique chinoise.
+
+Une autre fois, Confucius eût connaissance d'un morceau de musique composé
+sous le règne de Chun, c'est-à-dire mille sept cents ans avant le temps où
+vivait le philosophe. C'était à la cour du roi de Tsi, lorsque Confucius
+entra au palais pour être présenté au souverain; ce prince assistait à un
+concert dans lequel on exécutait ce morceau antique. Il avait pour titre:
+«Musique qui disperse les ténèbres de l'Esprit et affermit le coeur dans
+l'amour du devoir.» Cette fois encore, le philosophe fût profondément ému;
+«pendant trois mois,» dit-on, «le souvenir de cette musique occupa seul
+son esprit, il en perdit le sommeil et l'appétit.»
+
+Malheureusement, les Chinois n'ayant aucune méthode pour noter la
+musique, si ce n'est quelques caractères tout à fait insuffisants, les
+traditions devaient fatalement s'altérer et se perdre, et si l'on a pu
+reconstituer les règles anciennes, presque rien n'est resté des
+compositions primitives.
+
+En résumé, bien que beaucoup d'obscurité enveloppe encore la musique
+des anciens Chinois, on peut certifier que plusieurs siècles avant les
+Égyptiens et les Grecs, ils possédaient un système musical parfaitement
+fixe, très complet, et d'une haute portée morale.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA POÉSIE
+
+
+Un jour, le grand sage Confucius rencontra son fils sur le seuil du
+pavillon des Livres, et lui dit:
+
+ «Mon cher Khong-Li, êtes-vous bien avancé dans l'étude de la poésie?»
+
+Avec un certain dédain, l'adolescent répondit:
+
+ «Je ne m'y adonne pas, mon père.»
+
+«Vous avez tort, mon fils. Si vous n'apprenez pas la poésie, si vous ne
+vous exercez pas à faire des vers, dussiez-vous ne devenir qu'un
+médiocre poète, vous ne connaîtrez jamais complètement votre langue,
+vous ne saurez pas bien parler.»
+
+Confucius, lui, était poète. En Chine, la poésie semble aussi ancienne que
+la Chine elle-même, et comme cela arrive presque toujours, le premier de
+ses poètes, ce fut le peuple. Il chantait les vertus de ses souverains,
+leurs exploits, leurs fêtes, il les blâmait aussi quelquefois, et
+dirigeait contre eux de vives épigrammes. De leur côté, les empereurs
+répondaient par des exhortations, composaient des hymnes, des chants de
+guerre, des élégies. Un grand nombre de ces poèmes primitifs ont été
+rassemblés et sauvés de l'oubli par Confucius, qui les a classés et en
+a formé le recueil si célèbre, intitulé «Le Che-King livre des vers.»
+
+Dans la grande préface de ce recueil, le Maître dit: «Les poésies naissent
+des pensées, des sentiments que l'on éprouve en soi-même et qui se
+produisent au dehors;» et Tchou-Hi, un illustre commentateur du Che-King,
+ajoute: «Du jour où l'homme est né, il a exercé son jugement, il a regardé
+ce qui se passait autour de lui. Cette faculté lui vient du ciel. Il
+a essayé alors d'exprimer par des paroles, par des interjections, par
+des chants, ce qu'il éprouvait, sans pouvoir encore exprimer tous ses
+sentiments.»
+
+La première partie du Che-King, la plus ancienne, est intitulée: «Les
+Souffles du Royaume» (Koua-Fan). Ce titre indique bien que ces poèmes
+anonymes sont l'oeuvre du génie populaire, les souffles de l'âme de tous.
+
+La versification, cependant, avait déjà en ces temps reculés, une forme
+compliquée, concise, allégorique, qui différait peu de la forme
+actuelle. L'art poétique était divisé en plusieurs genres: le genre
+simple ou direct, dans lequel on exposait simplement la pensée, le genre
+métaphorique, le genre noble ou élevé, Quelquefois, on mélangeait deux
+de ces modes.
+
+Les onomatopées sont très fréquentes dans les vers du Che-King, il semble
+que ces harmonies imitatives charmaient tout particulièrement les poètes
+d'autrefois.
+
+Voici l'énoncé d'une de ces strophes:
+
+ Kin-tchi Yin-Yin
+ Tou-Tchi Song-Song
+ Tcho-Tchi Pong-Pong
+ Sio-Liu Ping-Ping
+
+Sur les seize mots, qui composent ce quatrain, huit ne signifient rien; il
+reste donc peu de chose pour exprimer la pensée de l'auteur, mais ce qui
+reste suffit au poète chinois. Voici le sens de ces vers:
+
+ «On apporte les matériaux: Yin-Yin.
+ Les charpentiers taillent: Song-Song.
+ Les menuisiers clouent: Pong-Pong.
+ On construit la palissade: Ping-Ping.»
+
+Les Chinois ont l'habitude de dire: «L'arbre de la poésie prit racine au
+temps du Che-King, ses bourgeons parurent avec Le-Ling, et Sou-Vou qui
+vivaient sous l'empereur Vou-Ti (140 ans avant notre ère). Ses feuilles
+poussèrent en abondance sous le règne des Han et des Ouei, mais il était
+réservé à la dynastie des Tang de voir ses fleurs, et de goûter ses
+fruits.»
+
+C'est, en effet, sous les Tang que vécurent Li-Tai-Pé et Thou-Fou, les
+deux plus grands poètes qu'ait eu la Chine. Les Tang régnèrent de l'an 618
+à l'an 909 de notre ère. Li-Tai-Pé naquit en 702 et Thou-Fou en 714. Il y
+a donc plus de onze cents ans que les deux poètes jouissent en Chine d'une
+popularité incomparable que le temps n'a fait qu'accroître. Dans ses vers,
+Li-Tai-Pé a une forme originale et brève, un style coloré aux images rares
+et choisies, plein d'allusions, de sous-entendus et souvent d'ironie;
+ce poète aimait le vin et s'enivrait fréquemment, mais il abrite souvent
+derrière le paravent de l'ivresse de graves manquements à l'étiquette dont
+les courtisans s'offensaient.
+
+Thou-Fou est considéré comme l'égal de Li-Tai-Pé, sans que les Chinois
+aient osé décider lequel surpasse l'autre: «Lorsque deux aigles ont pris
+leur essor, disent-ils, et s'élèvent à perte de vue, qui donc pourrait
+reconnaître lequel des deux a volé le plus près du ciel?»
+
+Thou-Fou naquit à King-Tcheou, dans la province de Chen-Si (montagne
+occidentale); ses parents étaient fort pauvres, mais remarquant chez leur
+fils une intelligence peu commune, ils l'envoyèrent néanmoins aux écoles.
+Thou-Fou obtint le grade de bachelier, puis celui de licencié, puis il
+échoua au doctorat. Il ne s'obstina pas à courir une seconde fois la
+chance du concours, et se laissa aller à la passion qui l'entraînait vers
+la poésie.
+
+L'envergure de son esprit lui permit d'embrasser tous les genres à
+la fois: «Il fut,» disent les Chinois, «éloquent, sublime, délicat,
+brillant.» Il aimait la nature par dessus tout, et son plus grand bonheur
+était de la chanter. Avec moins d'étrangeté, moins d'imprévus, les poésies
+de Thou-Fou sont presque aussi pittoresques que celles de Li-Tai-Pé,
+le grand ami qu'il proclamait son maître; elles sont plus aisément
+traduisibles ayant plus de naturel, de tendresse compatissante, d'émotion
+devant les douleurs de l'humanité. Lisez ce poème qui est un de ses
+meilleurs:
+
+
+ LE BEAU PALAIS DE JADE
+
+
+ «En faisant mille circuits, le ruisseau court, sous les sapins, entre
+lesquels le vent s'allonge.
+
+ «Les rats gris s'enfuient vers les vieilles tuiles.
+
+ «À quel roi fut ce palais, on ne le sait plus. Le toit, avec les
+murailles, au pied de ce rocher à pic, tout est tombé. Les Feux-Esprits,
+nés du sang des soldats tués, hantent la ruine. Sur la route détruite,
+les sources qui s'écoulent, semblent sangloter des regrets...
+
+ «Et du bruit de toutes ces eaux vives, les échos forment une véritable
+musique. La couleur de l'automne jette sa douce mélancolie sur toutes
+choses.
+
+ «Hélas! la beauté de celles, qui, là furent belles, devient maintenant
+de la poussière jaune...
+
+ «À quoi servit, alors, d'admirer le charme factice du fard et même la
+vraie beauté qui s'en ornait, non moins que lui, éphémère!...
+
+ «Et ce roi! qu'est devenue la garde fringante qui accompagnait son
+char doré!...
+
+ «De tant de biens, de tant de créatures, que lui reste-t-il
+aujourd'hui?... Rien de plus qu'un cheval de pierre sur son tombeau.
+
+ «Une profonde mélancolie me vient; sur la natte que m'offre l'herbe
+douce, je m'assieds. Je commence à chanter.... Mes larmes, qui débordent
+mouillent mes mains, me suffoquent...
+
+ «Hélas, tour à tour, chacun s'avance sur le chemin. Et tous savent
+bientôt qu'il ne conduit à rien.»
+
+En voici une de Li-Tai-Pé, intitulée:
+
+ JEUNESSE
+
+
+ «L'insouciant jeune homme qui habite sur le chemin des tombes
+impériales non loin du Marché d'or de l'est, sort de sa demeure au pas
+cadencé de son cheval blanc sellé d'argent. Puis il le lance au galop à
+travers le vent printanier.
+
+ «Sous les sabots, c'est comme un éclaboussement de pétales, car les
+fleurs tombées forment partout un épais tapis. Il ralentit sa course,
+indécis... Où irais-je? Où donc m'arrêter?...
+
+ «Un rire clair et léger, un rire de femme lui répond d'un bosquet
+voisin.
+
+ «Voilà qui le décide: c'est à ce cabaret qu'il s'arrêtera.»
+
+De tous temps, les poètes chinois ont uni la poésie à la musique, et ont
+chanté leurs vers.
+
+Ils les chantent encore, et très probablement sur les mélopées
+d'autrefois!
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'ART DRAMATIQUE
+
+
+C'est au XIIIe siècle, sous la dynastie tartare des Yuen, qu'un empereur
+ordonna de rechercher toutes les pièces de théâtre écrites dans les
+siècles précédents, de choisir les meilleures, et de les réunir. C'est
+alors que fût formé le célèbre recueil intitulé «Yuen-Jen-Pé-Tohon.» «Cent
+pièces de théâtre publiées sous les Yuen.» C'est là le plus beau monument
+de la littérature dramatique des Chinois, et il alimente aujourd'hui
+encore le répertoire moderne.
+
+Tous les genres sont représentés dans ce recueil: la tragédie historique,
+le drame domestique, les pièces mythologiques et féeriques, la comédie de
+caractères ou de moeurs, les drames judiciaires, les drames religieux.
+
+Ces pièces sont divisées, généralement, en quatre parties ou actes,
+précédés souvent d'un court prologue. Le texte n'est pas partagé en
+scènes, mais les entrées et les sorties des personnages sont indiquées
+par ces mots--il monte--il descend; les apartés sont marqués par cette
+phrase: Parler en tournant le dos--les parties chantées sont gravées en
+caractères plus gros que ceux du dialogue parlé. Dans la rédaction de
+ces pièces, tous les styles, tous les langages sont employés selon le
+sujet. Il y a le langage historique, le langage poétique ou lyrique, le
+style pompeux, grave ou familier.
+
+La plupart de ces drames et de ces comédies contiennent des beautés de
+premier ordre, mais elles ont, presque toutes, à notre point de vue,
+un défaut de composition, qui pourrait bien être une règle, tant il se
+retrouve fréquemment dans les pièces chinoises: c'est d'être partagées en
+deux. Dans le premier acte, l'intrigue et le crime triomphent, dans les
+derniers s'accomplissent les vengeances et les châtiments. Les héros du
+commencement sont devenus vieux, leur fils, quelquefois leurs petits-fils,
+qu'on a vus enfants aux premiers actes, ou qui n'étaient pas encore
+nés, sont des hommes et prennent en main les fils de l'intrigue qu'ils
+débrouillent, pour remettre les choses à peu près en l'état où elles
+étaient au commencement de la pièce. Ce système a l'inconvénient de
+partager l'intérêt; le jeune homme, tardivement présenté aux spectateurs,
+n'a pas toujours le temps d'attirer les sympathies.
+
+Le métier des comédiens est très rude, en Chine; ils sont les véritables
+esclaves du directeur de la troupe qui les mène durement, et leur laisse
+peu de loisirs. Ils ont chacun leur emploi; il y a: le Tchin-Mo, premier
+rôle; le Siao-Mo, jeune homme; le Ouai, dignitaire; le Pai-lo, vieux père;
+le Tchen, personnage comique. Mais quand la troupe est peu nombreuse, ils
+sont tenus à jouer deux et trois rôles dans la même pièce.
+
+Les femmes ne paraissent pas sur la scène; les travestissements des
+garçons de 16 à 19 ans en jeunes filles ou en femmes, arrivent à produire
+une complète illusion. Les jeunes gens choisis pour ces rôles sont beaux
+de visage, gracieux, petits et minces, ils laissent pousser leurs cheveux,
+se fardent habilement, et poussent la coquetterie jusqu'à se mettre de
+faux petits pieds. Voici comment ils procèdent: le talon repose sur un
+morceau de bois qui maintient le pied, la pointe en bas dans une position
+presque verticale, la pointe seule est chaussée d'un petit soulier de soie
+brodée d'or.
+
+Des bandelettes enroulées, le pantalon bouffant, attaché au milieu du
+cou-de-pied, dissimulent un peu la fraude et la démarche embarrassée, qui
+résulte de ces arrangements, aide à l'illusion. Que de dames chinoises,
+que de parvenues et de marchandes enrichies ont eu recours à cet artifice!
+comme les jeunes acteurs.
+
+Dans les grandes villes--à Pékin, à Shanghaï--il y a des théâtres fixes,
+et ils sont aménagés le mieux du monde pour l'agrément et le bien-être
+des spectateurs, À Pékin, ils sont groupés dans le même quartier et les
+comédiens logent presque tous dans la rue des théâtres.
+
+Quand on y passe, le matin, on les entend déclamer leurs rôles, ou
+imiter--à n'en plus finir--le chant du coq. Il paraît qu'il n'y a rien de
+tel pour fortifier la voix. Les théâtres, n'ont, en général, pas de troupe
+spéciale, des troupes ambulantes jouent dans les uns et dans les autres;
+le plus souvent, elles courent la province et sont engagées par les
+préfets ou par les bonzes, à l'occasion d'une fête populaire, soit dans
+les maisons de riches particuliers qui veulent faire suivre l'agrément
+d'un festin par le plaisir plus noble d'une représentation. Dans ce cas, à
+l'instant où l'on se met à table, on voit entrer cinq acteurs, richement
+vêtus, qui se prosternent. Puis l'un d'eux, présente au maître de la
+maison un livre qui contient en lettres d'or les titres d'une soixantaine
+de pièces que la troupe est en état de représenter sur-le-champ: on fait
+circuler cette liste et le convive le plus qualifié désigne la pièce qui
+lui plaît le mieux.
+
+Toute oeuvre dramatique, disent les maîtres, doit avoir un sens sérieux
+et un but moral. Une pièce sans moralité est ridicule... Elles doivent
+présenter les plus nobles enseignements de l'histoire, à ceux qui ne
+savent pas lire, montrer des peintures, vraies ou supposées de la vie,
+capables d'inspirer la pratique de la vertu. Une pièce immorale est un
+crime. Son auteur est puni, dans l'autre monde, et son expiation dure
+aussi longtemps que sa pièce est jouée sur la terre.
+
+Déjà au huitième siècle, dans le palais de Tchane-Ganne, l'empereur
+Mine-Roan avait fait édifier un superbe théâtre, dans lequel il joua en
+personne.
+
+Il s'occupait lui-même de sa troupe d'acteurs, dirigeant les études et les
+répétitions. Elles avaient lieu le plus souvent, dans une partie des parcs
+qu'on appelait «l'Enclos des poiriers.» C'est pour cela que l'on nomme
+encore quelquefois les acteurs, «Les élèves de l'enclos des poiriers.»
+
+L'engouement de la cour pour l'art théâtral gagna vite les hauts
+fonctionnaires et les particuliers. Chacun voulut avoir son théâtre
+privé, ses acteurs et sa troupe de danseurs. Cela devint bientôt une
+folie qu'il fallut réprimer; on limita entre autres, le nombre des
+danseurs que chacun, selon son rang, fut autorisé à entretenir: on en
+accorda soixante-quatre à l'empereur, trente-six aux princes du sang,
+seize aux ministres, huit aux membres de la noblesse, deux seulement aux
+lettrés et aux particuliers.
+
+Les ballets, à cette époque, étaient extrêmement magnifiques et portaient
+des titres pompeux. Ils s'intitulaient: Le Portique des nuées; Le Grand
+tourbillon; La Cadencée, qui est, paraît-il, la plus gracieuse danse
+de l'antiquité; La Grande Dynastique, celle-ci lente et grave; La
+Bienfaisante; la Guerrière; la danse de la Plume, du Bouclier, des
+Banderoles bariolées. Il y en avait une, celle du Dragon, dont les
+évolutions avaient lieu dans l'eau, et une autre, où figurait un taureau
+avec lequel le danseur luttait en le tenant par les cornes.
+
+Cet empereur, Mine-Roan, qui ne dédaigna pas de monter sur les planches,
+est considéré encore aujourd'hui, comme le patron du théâtre et des
+comédiens. Dans les coulisses, sa statuette est toujours placée sur un
+petit autel où l'encens brûle toujours. Chaque acteur, avant d'entrer en
+scène, salue pieusement l'image de celui qui, il y a dix siècles, leur fut
+bienveillant, et protégea les artistes. Et rien n'est plus touchant que
+l'expression de cette reconnaissance qui ne finit jamais.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA MAISON
+
+
+Les maisons chinoises, même les plus opulentes s'élèvent rarement
+au-dessus du rez-de-chaussée; elles se composent d'une suite de bâtiments
+séparés par des cours, et affectés chacun à un usage particulier. On
+construit le plus souvent sans fondations ni cave, sur de larges bases
+en moellons qui reposent immédiatement sur le sol; les murailles minces,
+hautes de 20 à 25 pieds, sont faites de briques d'une couleur cendrée:
+la brique vaut en Chine, suivant son volume, de 18 à 45 fr. le mille. Les
+tuiles qui recouvrent la toiture sont creuses comme des gouttières; on les
+pose d'abord sur le côté bombé en rangées longitudinales contiguës, puis
+les rainures plus ou moins larges que les rangées laissent entre elles, et
+qui pourraient donner passage à la pluie, sont recouvertes par d'autres
+tuiles placées en sens inverse; puis tous les matériaux disparaissent
+sous les peintures brillantes et les ornements. Les chevrons des toits
+dépassent toujours l'aplomb des murs et les dessous de ces avancements
+sont le prétexte de délicieuses décorations. C'est aux poutrelles
+entrecroisées sous ces auvents que l'on suspend les grosses lanternes
+ovoïdes sur lesquelles est écrit d'ordinaire le nom du propriétaire de
+la maison.
+
+Montons quelques marches, et pénétrons dans la salle de réception, après
+avoir admiré la superbe guirlande de feuillage et de fruits d'or qui
+encadre la porte jusqu'à mi-hauteur des chambranles; une légère
+balustrade ferme seule le seuil, et lorsqu'on l'a franchi, on se trouve
+dans un étroit péristyle qui communique directement avec le salon et
+semble en faire partie. Si vous êtes un visiteur de condition inférieure
+vous ne dépasserez pas ce péristyle et c'est à genoux que vous devrez
+adresser la parole au maître du lieu qui, assis sur le banc d'honneur au
+fond de l'appartement, ne vous prêtera qu'une attention distraite et
+dédaigneuse; mais si vous êtes mandarin comme lui, il agira tout
+autrement: il se précipitera à votre rencontre, vous accablera de
+politesses et vous entraînera avec les marques de la plus vive affection
+vers le banc d'honneur, où il vous fera asseoir à sa gauche. On servira
+aussitôt le thé, les sucreries, les pipes, et tandis que l'hôte vous
+demandera avec le plus profond intérêt des nouvelles de toute votre
+glorieuse famille, vous pourrez examiner la salle de réception. Elle est
+assez vaste, éclairée sobrement par des châssis découpés à jour, où
+s'enchassera l'hiver, la coquille transparente d'un mollusque, «le
+placuna.» Un parfum délicat y flotte, qui émane des bois précieux dans
+lesquels sont taillés les meubles. Autour des murailles règne une frise
+très riche de couleur et d'or: ce sont de petits personnages en bois
+sculpté, des chevaux, des paysages; de grandes inscriptions sur fond
+rouge décorent aussi les parois. Le caractère chinois est par lui-même
+décoratif, et les fils du Céleste-Empire aiment à avoir sous les yeux
+les préceptes, les maximes, les pensées de leurs anciens sages.
+
+De belles lanternes pendent du plafond; derrière le banc d'honneur se
+déploie un grand paravent en bois de fer incrusté de nacre. Le banc
+d'honneur est une sorte de grande table basse entourée de trois côtés
+d'une petite balustrade; des coussins plats et fort durs sont posés sur le
+fond du banc en marbre de Yunar enchâssé dans le bois ramagé; deux petits
+traversins servent à appuyer les coudes, et la table, semblable à un large
+tabouret, qui sépare le visiteur de son hôte, est destinée à supporter les
+tasses et le thé. Un épais tapis en poil de chameau s'étend sur le sol;
+des tables et des chaises en marbre et en bois de fer, cette matière
+extrêmement dure que l'on travaille si merveilleusement à Canton, sont
+rangées sur deux lignes; deux grandes glaces, soutenues par des supports
+magnifiquement sculptés, complètent l'ameublement, ces cadres sont en
+métal un peu troubles peut-être. Il y en a de ronds comme la pleine lune,
+et qui font un effet pittoresque sur le dos d'un dragon, ou entre les
+griffes d'un chien fantastique.
+
+Dans les maisons plus riches s'élèvent encore au milieu de jardins, de
+très somptueux pavillons vers lesquels on monte par quelques marches
+qui leur servent de base. La balustrade en bois découpé qui entoure ce
+terre-plein est ordinairement ornementée du méandre bien connu que l'on
+nomme une grecque et que l'on devrait plutôt nommer une chinoise, car les
+Chinois bien avant les Étrusques et les Grecs ont orné leurs objets d'art
+de cette ligne décorative qu'ils savent varier à l'infini; on retrouve
+ces méandres qui, d'après les récits homériques décoraient le bouclier
+d'Agamemnon sur des vases de la dynastie des Chang, qui remonte beaucoup
+plus haut que le siège de Troie. L'ensemble de la construction de
+ces pavillons est du plus bel effet; ils sont construits dans cette
+architecture singulière dont l'élégante originalité est telle qu'elle
+était dans les siècles passés, telle qu'elle sera longtemps encore. La
+forme gracieusement concave des toitures recourbées aux angles, et qui
+s'appuient si légèrement sur des piliers de bois sans fûts ni chapiteaux,
+n'a-t-elle pas malgré la splendeur des ornements quelque chose de simple
+et de primitif? Son aspect ne fait-il pas songer à la tente fragile des
+premiers pasteurs?
+
+Dans les jardins, verdoie et s'épanouit toute la flore Chinoise:
+des palmiers, des citronniers, des myrthes, toute une armée de cactus
+aux dards aigus, des cameliers, des magnolias et une infinie variété
+d'arbustes. Parmi les fleurs, huit ou dix espèces de lys d'une beauté
+incomparable; le Yeng-Yeng, cette fleur délicieuse, dont le parfum enivre;
+le splendide Melumbo que l'on considère comme une plante sacrée, l'olivier
+odorant, le dragonier pourpre qui fournit le bois de fer, l'amarante, le
+goyavier, le figuier banian au feuillage toujours vert, le Tchou-lau, dont
+la fleur très odorante sert à parfumer le thé de qualité inférieure, et
+par dessus tout, cette reine des fleurs que les poètes comparent aux
+femmes les plus belles, cette préférée des parterres chinois, à qui les
+jardiniers consacrent des soins infinis et qui l'emporte sur toutes ses
+rivales en beauté, en éclat, en ampleur: la pivoine arborescente!
+
+
+
+
+LE THÉ
+
+
+De temps immémorial, le thé est cultivé en Chine, tandis que son usage en
+Europe ne remonte pas au-delà du dix-septième siècle.
+
+Les espèces de thé sont très nombreuses; il y a le Pi-ka-va, à pointes
+blanches, que nous nommons Péko, et dont on distingue plusieurs espèces,
+entre autres le Pé-ko orange; le Bohéa, du nom des collines où on le
+cultive; le Kou-gou, le Sou-chong, reconnaissable à la petitesse de ses
+feuilles; le Pou-chong, variété du Sou-chong particulièrement estimée; la
+fleur du printemps Hy-sou; le Young-Hy-sou plus délicat que le précédent;
+le Hy-sou-tchou-lan parfumé artificiellement; le Siao-tcheou, petites
+perles que nous appelons poudre à canon; et le thé impérial, Ta-tcheou,
+grandes perles, dont la saveur est la plus aromatique. On donne à ces
+différentes sortes de thé des appellations très fantaisistes: qualité des
+plus rares, qualité exquise, qualité extraordinaire.
+
+Le thé impérial du Ju-nan est très rafraîchissant; le thé de neige,
+Sué-tcha, au contraire, tonique et astringent.
+
+Les Chinois prennent le thé sans sucre, et ne le préparent pas comme nous;
+ils se servent rarement de théière; c'est dans la tasse même qu'on place
+les feuilles, et chacun les laisse infuser à son goût. Voici d'ailleurs la
+recette la meilleure donnée par l'empereur Kieng-long, dans une pièce de
+vers qu'il composa sur le thé: «Mettre sur un feu modéré un vase à trois
+pieds dont la couleur et la forme indiquent de longs services, le remplir
+d'une eau limpide de neige fondue, faire chauffer cette eau jusqu'au degré
+qui suffit pour blanchir le poisson et rougir le crabe, la verser aussitôt
+dans une tasse faite de terre de yué, sur les feuilles d'un thé choisi,
+l'y laisser en repos jusqu'à ce que les vapeurs, qui s'élèvent d'abord en
+abondance et forment des nuages épais, viennent à s'affaiblir peu à peu et
+ne sont plus que de légers brouillards sur la superficie; humer alors sans
+précipitation cette liqueur délicieuse, c'est travailler à écarter les
+cinq sujets d'inquiétude qui viennent ordinairement nous assaillir. On
+peut goûter, on peut sentir; mais on ne saurait exprimer cette douce
+tranquillité dont on est redevable à une boisson ainsi préparée.»
+
+Cette ode, et quelques autres traductions en français, valurent à
+Kieng-long une épître de Voltaire dont voici quelques passages:
+
+ Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine
+ Ton trône est donc placé sur la double colline!
+ On sait dans l'Occident, que malgré mes travers,
+ J'ai toujours fort aimé les rois qui font des vers.
+ ...................................................
+ Ô toi que sur le trône un feu céleste enflamme,
+ Dis-moi si le grand art dont nous sommes épris
+ Est aussi difficile à Pékin qu'à Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LE MOBILIER
+
+
+Pour se fournir de beaux meubles en Chine, il faut se rendre dans une des
+rues les plus commerçantes de Canton, et aller les choisir au magasin très
+célèbre de Long-Sing-Kong.
+
+Aussitôt entrés, nous irons tout droit à ce beau lit taillé dans un bois
+d'une essence particulière, nommé pa-ko, auquel les différents vernis
+communiquent les tons les plus divers. De fines colonnettes supportent
+le ciel du lit, autour duquel circule une double galerie fouillée à jour,
+comme une dentelle. Toutes les parties sculptées ont le ton chaud du vieil
+ivoire et contrastent très heureusement avec la couleur plus sombre des
+parties planes. Un dragon s'entortille autour des colonnettes de la façade
+et forme une ornementation très originale. Ces colonnes s'appuient sur
+des groupes de dix personnages; dans l'un, un jeune garçon s'apprête à
+soulever le couvercle d'une espèce de bol qu'il présente à son compagnon
+avec des contorsions bizarres; de l'autre côté, un des personnages tient
+entre ses bras un dauphin qui fait jaillir une gerbe d'eau par sa gueule;
+ce qui paraît amuser prodigieusement la seconde statuette. Ces deux sujets
+doivent faire allusion aux premières actions de la vie journalière: les
+ablutions matinales, et le déjeuner.
+
+À chaque angle de la toiture, un chien fantastique tient entre ses dents,
+d'un côté un sabre, de l'autre un bâton de commandement, ce qui semblerait
+indiquer que ce lit a été exécuté pour un mandarin guerrier. Quatre petits
+groupes, qui surchargent l'ornementation, nous paraissent confirmer cette
+hypothèse. On y voit, dans l'un, un chef militaire entouré de son escorte,
+qui part pour la guerre, enseignes déployées; dans l'autre, le même
+mandarin garde une allure plus paisible, et s'avance suivi d'un cortège
+civil; le troisième nous fait assister à un combat acharné, dans lequel
+notre héros remporte la victoire, car le dernier groupe a pour sujet une
+marche triomphale, où le glorieux vainqueur est ramené par une foule
+enthousiaste, au milieu des bannières conquises, et précédé par des
+musiciens qui, à en croire leurs attitudes, doivent faire un beau
+charivari. Le plafond du lit est tendu de soie et une belle frange
+doublant la ramagure de la frise met la dernière touche à cet admirable
+meuble.
+
+Un autre lit taillé dans le même bois arrondit ses formes singulières à
+côté de celui-ci. Le ciel est pareil à l'arceau d'une tonnelle qui se
+refermerait de façon à former le cercle parfait. Imaginez-vous une grosse
+lanterne ronde dans laquelle on aurait taillé, de chaque côté, une
+ouverture. Les parois sont faites de mousseline divisée en carrés par de
+légers châssis de bois; la transparente étoffe est historiée de peintures
+évoquant des scènes de la vie privée, des paysages: clairs de lune, ou
+levers de soleil.
+
+Un troisième lit, fait sans doute sur un modèle européen; de superbes
+buffets incrustés de nacre, surchargés de sculptures, d'oiseaux
+fantastiques, de bêtes inconnues, de dragons tordant leur corps souple;
+des armoires dont les portes sont découpées à jour, des étagères, des
+chaises, des tables, complètent la remarquable exposition du chinois
+Song-Sing-Kong.
+
+King-Cheng-Youn est aussi de Ning-po; les meubles, qu'il sculpte, sont
+d'un tout autre genre que ceux de son compatriote et confrère; chez lui,
+tout est doré et peint des couleurs les plus vives. Le lit, ou plutôt
+l'appartement qu'il offre à notre admiration, est du plus joyeux effet, il
+est fouillé, découpé, enluminé d'écarlate et d'or; sur les frises, sur les
+colonnes courent, se battent, se reposent ou se promènent des personnages
+hauts comme la main, très finement sculptés et très vivants. Une sorte de
+petite antichambre, presque entièrement close, précède la couche; on place
+là une table et des chaises et les jeunes époux, en s'éveillant, après
+avoir fait craquer leurs doigts l'un après l'autre et s'être frotté le
+creux de l'estomac, ce qu'un Chinois ne manque jamais de faire avant de se
+lever, prennent en tête à tête leur déjeuner du matin. Ce lit est vendu
+déjà, il a été payé cinq mille francs.
+
+Les battants d'armoires, de buffets, de bahuts disparaissent sous un
+fourmillement de petits bonshommes, vêtus des plus beaux habits couleur
+d'émeraude, de pourpre, d'azur, se livrant à toutes sortes d'occupations.
+Le dossier d'un certain canapé, dont la forme dénonce une arrière-pensée
+d'exportation, nous fait assister à une réception d'ambassadeurs;
+l'empereur apparaît au fond, tandis qu'un personnage s'agenouille sur les
+marches du trône, que les mandarins font la haie, et que la foule admire;
+de chaque côté, des esclaves tiennent en main des éléphants. Ce dossier
+est tout à fait charmant; mais nous aimons moins l'étoffe qui recouvre le
+siège et les coussins, dont le ton vineux est assez peu en harmonie avec
+le rouge éclatant des boiseries.
+
+Les meubles qu'expose Koong-tai, de Canton, sont d'un style sévère et
+noble; le bois de fer, dur comme du métal, noir comme l'ébène, est la
+matière que son ciseau fouille de préférence et sous lequel elle semble
+aussi souple que l'argile. Il n'est pas de coffret précieux, de poignées
+de sabres, de branches d'éventail, découpés avec plus de délicatesse que
+ce grand lit noir d'un si majestueux aspect. Une sombre végétation
+foisonne sur les colonnes, rampe sur la corniche, s'enchevêtre,
+s'enguirlande, avec des légèretés de dentelle; au plafond roulent des
+nuages sanglants desquels surgit une face de monstre, comme on doit en
+voir dans l'illusion des cauchemars et qui semble placée là pour donner
+une sinistre direction aux rêves du dormeur. Des paysages sculptés,
+encadrés de bois de fer et posant sur le corps de deux chimères, des
+écrans tout de bois de fer déchiquetés comme ces feuilles que rongent les
+insectes et s'appuyant sur un pied élégamment contourné; des sièges larges
+et massifs complètent cet ameublement d'une splendeur un peu sombre. Avant
+de quitter la boutique de Song-Sing-Kong, nous nous arrêterons encore
+devant un délicieux paravent où sur la soie blanche encadrée de bois
+sculpté, parmi des fleurs et des feuillages d'or, des papillons, des
+oiseaux, des paons ouvrent leurs ailes et déploient leur somptueux
+plumage.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LES COSTUMES
+
+
+Un riche commerçant de Canton a eu l'ingénieuse idée d'installer dans son
+palais un musée de mannequins revêtus des différents costumes en usage
+dans toutes les classes sociales de l'Empire.
+
+Il nous a été permis de visiter ce musée, et grâce à ces personnages, si
+bien imités qu'on peut les croire vivants, nous avons pu nous faire une
+idée exacte des différents aspects d'une population chinoise.
+
+On aperçoit d'abord des outils que nous pourrons nous imaginer mis en
+mouvement sous la main de ces divers travailleurs par qui et pour qui ils
+ont été faits.
+
+Voici un paysan qui pousse une charrue d'une forme primitive. Il en
+connaît le mécanisme et sait la guider à travers les champs ou les
+rizières, après y avoir attelé des buffles gris, forts et trapus, des
+mulets, des ânes ou même des chiens.
+
+Ces ouvriers mettent en activité ce métier à tisser d'aspect bizarre
+sur lequel sont tendus des fils d'azur; ce soldat manoeuvrerait aisément
+ces longs sabres tandis que ces jeunes élégants se promèneraient en se
+dandinant, marchandant ces boules d'ivoire, ces pipes, ces éventails,
+maniant les jades sculptés, les fleurs de cristal de roche, palpant les
+étoffes, heurtant de l'ongle, en connaisseurs, les flancs rebondis et
+sonores des porcelaines, et que les beaux mandarins ventrus et majestueux
+se reposeraient assis dans les larges sièges taillés pour eux par les
+ébénistes de Ning-po ou de Canton.
+
+Voici justement un personnage d'un haut grade, sur un tabouret de
+porcelaine, ce qui, sans l'offenser, nous permettra de l'examiner tout à
+notre aise. Cherchons d'abord quel est le globule qui orne sa coiffure
+pour savoir tout de suite à quoi nous en tenir sur sa dignité. C'est le
+bouton de corail rouge. Saluons très bas, et soyons heureux de n'être
+point Chinois, car il nous faudrait accomplir en son honneur le Ko-teon,
+c'est-à-dire nous prosterner et frapper la terre du front. Ce globule
+rouge indique un mandarin de second rang. Il n'y a plus au dessus de lui
+que le globule de rubis. Voyons encore quel est l'animal brodé sur le
+plastron qui retombe sur la poitrine de ce seigneur, et nous serons
+complètement renseignés sur son état social: un lion. Nous sommes en
+présence d'un mandarin militaire; un mandarin civil aurait sur la poitrine
+un faisan doré. L'agrafe de sa ceinture doit être en or enrichi de
+diamants, son collier en perles de corail et de jade vert: c'est bien
+cela; de plus, il a deux dragons d'or brodés sur le large collet de satin
+noir qui recouvre ses épaules, et les manches de sa robe de soie sont
+beaucoup plus longues que les bras, et se terminent en forme de sabot de
+cheval, ce qui est très grand genre.
+
+Prenons congé de cet imposant dignitaire avec tous les égards qui lui
+sont dus et approchons-nous d'un de ses voisins, lequel, absorbé dans la
+lecture d'un livre de morale, ne fera pas attention à nous. Il trouve,
+à ce qu'il paraît, notre climat un peu frais, car il porte des bottes
+fourrées, et sa robe est entièrement doublés d'astrakan blanc. Celui-ci
+est un mandarin de troisième rang; il a le globule de saphir sur sa
+calotte, et un paon brodé sur le pectoral, c'est un civil: un léopard
+ornerait la poitrine d'un guerrier de ce rang; peut-être a-t-il conquis
+un grade dans les lettres, peut-être fait-il partie de la forêt des mille
+pinceaux, de cette illustre académie des Han-Lin, dans laquelle on n'est
+admis qu'après avoir triomphé des plus rudes épreuves. En ce cas, nous
+le saluerions avec plus de respect encore que nous n'en témoignions
+tout à l'heure à son compagnon, bien que ce dernier lui soit supérieur
+hiérarchiquement.
+
+Le lecteur ignore peut-être qu'il y a neuf degrés dans la hiérarchie
+civile et militaire de kouen, que nous nommons mandarins--un mot d'origine
+portugaise--et que chaque grade a ses insignes: le globule (ting-tsen),
+le pectoral (pou-fou), et l'agrafe de la ceinture, dont la matière et
+l'ornementation sont déterminées. Les kouen du premier rang portent le
+globule de rubis, l'agrafe d'agate; ils ont sur la poitrine une cigogne
+aux ailes ouvertes, ou bien la licorne marine, s'ils sont chefs guerriers.
+
+Nous avons vu quels sont les insignes des mandarins de second et de
+troisième rangs. Le quatrième grade porte le bouton bleu opaque,
+l'agrafe d'or ciselé ornementée d'argent, sur le pectoral la grue ou le
+tigre. Le globule de cristal appartient au cinquième degré, avec le
+fermoir d'or plein agrémenté d'argent, et le faisan argenté sur le
+plastron remplacé par un ours pour les militaires. Le sixième degré est
+désigné par le bouton blanc opaque, l'agrafe de nacre, l'aigrette brodée
+sur la poitrine, ou la face de tigre pour les soldats. On reconnaît les
+kouen du septième grade au globule d'or plein, à la ceinture retenue par
+un fermoir d'argent, à la perdrix brodée sur la soie du pectoral,
+laquelle lève une patte, pour indiquer l'intention de monter: un
+rhinocéros remplace la perdrix sur la poitrine des guerriers; ceux du
+huitième ont le bouton d'or ciselé, l'agrafe de corne, pour broderie la
+caille ou le rhinocéros; et enfin le neuvième degré est reconnu au
+bouton d'or strié, au fermoir en corne de buffle, au passereau ou au
+morse figuré sur le pectoral.
+
+Comme on le voit, les oiseaux ne décorent que la poitrine des mandarins
+civils, les quadrupèdes sont réservés aux guerriers, ce qui semble
+indiquer pour les premiers une sorte de priorité dans l'égalité même, la
+bête ailée étant évidemment plus noble que l'animal attaché à la terre.
+En effet, dans les cérémonies officielles le mandarin civil a le pas sur
+le mandarin militaire du même rang. La raison de cette inégalité est sans
+doute l'infériorité littéraire du guerrier, moins versé en général dans
+les choses de l'esprit et, on le sait, la première gloire d'un Chinois est
+d'être un lettré. Aussi faut-il pour gravir le moindre degré de l'échelle
+hiérarchique, avoir préalablement obtenu un grade littéraire dans les
+examens publics, auxquels tout le monde peut librement concourir.
+
+Le personnage vêtu de noir, qui se tient debout à quelques pas du
+mandarin, à bouton de saphir, n'est lui, qu'un simple particulier, il
+porte le costume de tout le monde, sans insignes ni décorations, la robe
+descendant un peu au-dessus de la cheville, la veste courte à larges
+manches servant de poches et de manchon, et la petite calotte ronde sur
+laquelle s'éparpille un gland de soie rouge ou noire. Le costume d'un
+gommeux du pays serait taillé dans des étoffes plus précieuses, crêpe,
+soie ou satin. Les manches se termineraient en sabot de cheval; ses
+chaussures aux larges semelles de feutre blanc, seraient ornées de
+soutache et de broderies, et l'on verrait pendre à la ceinture tout un
+arsenal de bibelots, pipes, briquet, bourse à tabac, cure-dents,
+éventail dans son étui parfumé de tchou-lan; mais le personnage, que
+nous avons sous les yeux, ne se pique pas d'élégance ni de coquetterie;
+son costume est des plus modestes et il a sur le nez une de ces
+mirifiques paires de lunettes aux vitres rondes encadrées de bois noir,
+qui donnent une si comique physionomie aux Chinois qui s'en affublent.
+Ces lunettes ne doivent pas rendre d'ailleurs de bien grands services à
+la vue, car elles sont d'une fabrication très imparfaite. Les Chinois ne
+connaissent que depuis peu les lunettes en verre; celles qu'ils
+emploient le plus communément sont formées de deux petites plaques en
+cristal de roche dont l'opticien modifie l'épaisseur par le moyen du
+tour, afin de l'accommoder aux yeux du myope ou du presbyte.
+
+L'accoutrement de ce paysan qui semble tout surpris de se trouver en
+si bonne compagnie, est on ne peut plus simple: un caleçon de percaline
+bleue, et une veste courte de même étoffe en font tous les frais. L'été
+d'ailleurs, l'homme du peuple réduit encore son costume, autant que la
+décence le lui permet; il relève son caleçon par-dessus ses genoux et
+garde le haut du corps nu jusqu'à la ceinture; pour s'abriter à la fois de
+la pluie et du soleil, il se coiffe d'un large chapeau en paille de forme
+conique très léger, et néanmoins très solide. L'hiver, il s'affuble d'une
+blouse faite de roseaux disposés comme sur les toitures des maisonnettes,
+aussi les paysans ne ressemblent-ils pas mal à des chaumières ambulantes.
+Tous, artisans, seigneurs ou bourgeois, portent la natte pendante entre
+les épaules et ont le devant de la tête et la nuque soigneusement rasés.
+
+Ces trois cent millions de têtes à accommoder presque chaque jour
+nécessitent, comme on peut se l'imaginer, une prodigieuse multitude de
+barbiers dans l'Empire du Milieu; il en existe en effet une quantité
+innombrable.
+
+Le barbier chinois est un personnage des plus singuliers et qui n'a pas
+son équivalent au monde. Dès le matin, il court les rues à toutes jambes,
+portant sur l'épaule, aux deux extrémités d'un long bambou terminé par la
+figure d'un animal chimérique, tout l'attirail de son métier. Son regard
+exercé a bientôt découvert un passant dont le crâne n'est pas parfaitement
+net, il bondit vers lui, le saisit au passage, et la pratique ainsi prise
+au vol se trouve aussitôt installée sur un escabeau, sous un large parasol
+fiché en terre. En un clin d'oeil, tout est prêt; l'eau tiédit sur un
+réchaud; la cuvette, les pinces, la brosse à oreilles, la perle de corail
+fixée à un manche d'ivoire et destinée à nettoyer l'oeil, sont sorties de
+leurs étuis; alors commence le shan-pao, opération mystérieuse, passes
+magnétiques, dont l'effet rapide est une douce sommolence procurée au
+patient. Dans cet état, sa tête appesantie se laisse ballotter en tous
+sens, elle obéit aux mouvements du barbier, qui d'une main prompte y
+promène son rasoir triangulaire, au large dos fort lourd et d'autant plus
+facile à manier; sous les éclairs d'acier qu'il jette au soleil, le crâne
+devient d'une blancheur parfaite et prend les apparences d'une boule
+d'ivoire. On passe ensuite à la toilette de la natte, dont les Chinois
+prennent un grand soin, oubliant que c'est un signe de servitude, et que
+plusieurs milliers de leurs ancêtres, lorsque fut rendu, en 1620, l'édit
+qui ordonnait à tous les Chinois, sous peine de mort, d'adopter la
+coiffure tartare, préférèrent porter leur tête sous le glaive du bourreau,
+que de la confier au rasoir du barbier. On la lave, on la parfume, on
+la tresse serrée, cette natte qui a fait tant de victimes, et à laquelle
+on est si bien accoutumé aujourd'hui. C'est d'ailleurs, il faut le
+reconnaître, un appendice fort utile, et qui rend les services les plus
+imprévus; le domestique s'en sert pour épousseter les meubles, le maître
+d'école en donne sur les doigts à ses élèves récalcitrants, l'ânier n'a
+pas d'autre fouet pour émoustiller sa bête, l'homme lassé de l'existence
+n'a pas besoin de chercher d'autre corde pour se pendre; c'est cette natte
+qu'empoigne le barbier pour maintenir l'opéré dans la bonne position;
+c'est elle enfin que le bourreau saisit pour décapiter le condamné. Elle
+n'est gênante que pour le travailleur, qui est obligé de l'enrouler autour
+de son crâne.
+
+Nous prenions d'abord le personnage coiffé d'un turban, qui fait suite à
+l'homme des champs, pour un sectateur chinois de Mahomet; le caractère
+qu'il porte sur la poitrine, au milieu d'un carré d'étoffe blanche, nous
+apprend que c'est un soldat. Il est vêtu d'un pantalon bleu et d'une
+jaquette brune bordée d'un liseré rouge. Mais laissons ce représentant de
+la milice chinoise pour aller admirer cette jolie fiancée qui baisse les
+yeux toute honteuse d'être ainsi exposée aux regards des hommes, et de
+quels hommes; les barbares occidentaux! Elle est charmante sous sa belle
+tunique de satin rouge toute brodée de dragons d'or, avec sa gracieuse
+coiffure pareille à un casque, ornée de fleurs et de franges de perles
+qui lui retombent devant le visage. Elle appartient à la confrérie des
+Lys d'or; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à regarder ses pieds
+minuscules qui apparaissent sous la bordure de son pantalon de soie, ils
+ont la taille et la forme d'un lys renversé. Le fiancé vers lequel on la
+conduit, n'aurait pour elle qu'une estime médiocre, si ses pieds qui
+seraient d'ailleurs fort petits--les Chinoises ayant les extrémités d'une
+exquise délicatesse--avaient gardé leur taille naturelle. Aussi, dès sa
+plus tendre enfance, ses parents, soigneux de sa beauté, se sont-ils
+empressés de lui comprimer les pieds au moyen de bandelettes resserrées de
+plus en plus chaque jour. L'opération a fort bien réussi, la longueur du
+membre ne dépasse pas cinq à six pouces, le coup-de-pied est devenu très
+convexe, l'orteil est relevé presque perpendiculairement, l'angle que
+forme le talon et l'os de la jambe a disparu, et le pied a pris l'aimable
+couleur d'une carotte pelée; tout cela disparaît, il est vrai, sous le
+joli soulier brodé d'or et parfumé de musc. Mais en dépit du parfum
+enfermé sous la soie, les Lys d'or ont de légers inconvénients, dont
+nous ne parlerons pas pour éviter de chagriner cette charmante Chinoise.
+
+Puisque nous avons pénétré dans le gynécée si bien clos d'ordinaire,
+faisons connaissance encore, avec cette jeune femme, mariée depuis
+quelques années, et qui est là assise, avec sa petite fille auprès d'elle.
+Elle est fort élégamment vêtue d'une tunique violette bordée d'une bande
+brodée et qui retombe sur un pantalon pareil. Sa coiffure est très
+originale; un bandeau orné de pierreries entoure son front et dans ses
+cheveux tordus en corde, des fleurs artificielles sont piquées et forment
+comme des cornes. Selon la coutume des élégantes Chinoises, son visage
+disparaît sous une épaisse couche de blanc, ses sourcils rasés sont
+refaits à l'encre de Chine, elle a deux plaques de rouge sur les joues et
+du carmin sur les lèvres.
+
+La jeune mère tient un livre ouvert et est occupée à instruire sa fille.
+Elle lui enseigne sans doute les devoirs de la femme, le respect qu'elle
+doit à l'homme, le seigneur et maître de la création; elle s'efforce de la
+pénétrer du sentiment d'humilité qui est la première vertu de la femme,
+cet être si évidemment inférieur et faible. Ce livre qu'elle lit est
+peut-être même le Niu-Kié tsi-pien: Les Sept préceptes dans lesquels sont
+contenus les principaux devoirs des femmes, ouvrage fameux écrit, il y a
+deux mille ans, par l'illustre lettrée Pan-Hoei-Pan, la plus savante et
+la plus modeste des femmes. Quoi qu'il en soit, l'enfant qui joue avec un
+oiseau vert n'a pas l'air de s'attrister beaucoup de l'état d'abjection
+dans lequel elle est née, et les leçons de sa mère ne la troublent guère;
+elle semble avoir déjà le sentiment confus qu'il suffit de deux beaux
+yeux longs et brillants, d'un sourire pourpré, qui découvre deux rangs
+de perles, pour faire oublier les leçons des moralistes, et que, en Chine
+comme ailleurs, en dépit des lois et des écrits, les femmes savent réduire
+leur maître en esclavage.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LES OISEAUX PÊCHEURS
+
+
+ Sur un seul pied près de la rive
+ Le cormoran demeurera,
+ Aussi longtemps que coulera,
+ Belle rivière, ton eau vive.
+
+En Chine, le cormoran est l'auxiliaire précieux du pêcheur. Doué d'un oeil
+perçant, il distingue facilement le poisson, même à une grande profondeur;
+excellent nageur, il plonge et poursuit sa proie avec rapidité et,
+fidèlement, dans une de ses pattes, il la rapporte à son maître. Pour le
+préserver des tentations de gourmandise, on lui passe au cou un anneau qui
+ne lui permet d'avaler que les plus petits poissons.
+
+Le cormoran est admirablement dressé, et remplit son emploi avec
+intelligence et dextérité; avec persévérance aussi; car, s'il revient la
+patte vide, des coups de gaffe le renvoient au fond de l'eau! On en voit
+qui, ayant capturé un poisson trop gros, se font aider par un camarade
+pour l'apporter jusqu'au bateau. La pêche jugée suffisante, le maître
+allège le cormoran de son collier et lui permet de travailler pour son
+propre compte. C'est sa récompense.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LES CÉRÉMONIES
+
+
+Les Chinois n'ont pas de dimanches, ils ne connaissent pas les jours de
+chômage. Mais ils ont institué un certain nombre de fêtes annuelles.
+
+Celle du premier jour de l'an est la plus importante; on la célèbre dans
+tout l'empire par plusieurs jours de repos et de réjouissances; on échange
+des visites, des souhaits, des présents. Dés le matin, une foule nombreuse
+emplit les rues, les jeunes garçons prennent d'assaut les boutiques des
+marchands de friandises; on accroche des banderoles, on tire des pétards
+et le soir, tout est illuminé.
+
+Quand ils sont loin de leur pays, les Chinois ne manquent jamais de fêter,
+à sa date, le commencement de l'année chinoise. Dans toutes les ambassades
+ou légations, les fils du Céleste Empire se réunissent, et fêtent ensemble
+la patrie absente.
+
+Voici le compte-rendu d'une de ces cérémonies qui eût lieu, il y a
+quelques années, à Paris:
+
+
+ «Hier, samedi, premier jour de la première lune de la trente et unième
+année du règne de l'empereur Kouan-Su, une animation joyeuse régnait à la
+légation de Chine, où les Célestes fêtaient la nouvelle année Chinoise.
+
+ «Dès la veille, les étudiants, éparpillés dans les écoles de banlieue
+et de province, prenaient le train pour Paris, et, aussitôt arrivés,
+échangeaient des visites et des présents, se donnaient rendez-vous le
+lendemain matin à la légation, dans ce petit coin de Paris, où flotte
+l'étendard jaune, sur lequel se cambre le Dragon Impérial, et qui est en
+ce moment terre chinoise.
+
+ «C'est au No. 57 de la rue de Babylone, qu'est situé l'hôtel de la
+légation. Un magnifique pavillon chinois, acheté jadis à une exposition
+universelle, flanque l'habitation, et c'est, sans doute, sa silhouette à
+la fois imprévue et familière qui a décidé le ministre à se fixer là.
+
+ «Les toits relevés en pointes d'ailes, les parois sculptées, les lions
+chimériques ont retrouvé leur raison d'être et formaient un décor tout à
+fait superbe et harmonieux aux costumes de cérémonie--damas et satins,
+riches fourrures, chapeaux globuleux ornés de glands rouges--des visiteurs
+qui montaient hier matin le perron de l'hôtel.
+
+«À neuf heures et demi, ils étaient tous réunis dans le grand salon, où
+ils formaient des groupes chatoyants. Un certain nombre d'entre eux,
+cependant, qui ont adopté le costume européen pour circuler plus à
+l'aise dans nos villes, se dissimulaient derrière les autres, un peu
+honteux de leur triste déguisement, qui ne les avantage pas du tout, il
+faut l'avouer.
+
+ «À dix heures, Son Exc. Soueng-Pao-Ki, accompagné de ses secrétaires,
+fit son entrée, et la cérémonie officielle commença.
+
+Sur une table, placée devant la cheminée et recouverte d'une draperie de
+satin jaune à dragons brodés, étaient posées les tablettes de l'Empereur
+et de l'Impératrice douairière. Devant elles, un brûle-parfum de bronze à
+demi plein de braise-ardente, sur laquelle on jeta de la poudre de santal.
+
+ «Tandis que la fumée odorante monte et tournoie, le ministre d'abord,
+puis tous les assistants, par rang de grade, dans le plus grand ordre,
+et le plus respectueux silence, viennent rendre hommage aux souverains,
+personnifiés par les tablettes sur lesquelles leurs noms sont inscrits.
+Cet hommage consiste à exécuter le solennel salut appelé 'ko-tao,' qui
+exige que l'on approche par trois fois le front du sol.
+
+ «Quand les saluts furent terminés, on servit le thé, et, après échange
+de nombreux compliments, souhaits et congratulations, le ministre congédia
+ses hôtes qu'il invita pour le soir à un banquet.
+
+ «Les dames chinoises n'assistaient pas à la réception; mais au premier
+étage de l'hôtel, elles recevaient de leur côté, en belles robes de
+brocard pourpre, et accomplissaient aussi la cérémonie rituelle.
+
+ «Le soir, elles n'étaient pas non plus présentes au dîner, qui
+réunissait cinquante-deux convives, tous Chinois.
+
+ «Le ministre, présidant la table d'honneur, avait à sa droite
+M. Tsien, premier secrétaire à la légation de Pétersbourg, qui est en ce
+moment à Paris avec Mme. Tsien, une grande lettrée et une poétesse
+exquise; à sa gauche, M. Ouen-Pou, le doyen des secrétaires à Paris;
+puis, par ordre hiérarchique, étaient placés tous les convives.
+
+ «Le ministre a donné à ses invités le régal d'un menu purement
+chinois. Pas de nids d'hirondelles, pourtant, et cela pour une raison
+assez amusante: on a apporté de Chine les nids tels qu'on les trouve et
+des plumes de l'oiseau de mer adhérent encore, par endroits, à la
+précieuse gélatine. En nettoyer une assez grande quantité pour préparer
+le potage de cinquante-deux personnes, cela aurait exigé le travail de
+dix cuisiniers pendant plusieurs jours!...
+
+ «Voici le menu du dîner:
+
+ Potage aux oreilles de Boudha
+ (Ce sont des morceaux de pâte moulée et cuits avec des
+ champignons dans du bouillon de poulet)
+ Ailerons de requin au Chio-Yo
+ Carpe à l'huile de ricin
+ Jambon fumé du Tché-Tchouen au sucre candi
+ Oloturies (Limaces bleues de mer)
+ Poulets désossés rôtis
+
+sans compter d'innombrables petits plats, des gâteaux farcis et des fruits
+étranges. Comme boisson le tiède vin de riz, le mei-koué-lou--eau de vie
+parfumée de roses--et le thé du Dragon noir, cueilli à Canton.
+
+ «Mais le vin, si capiteux qu'il soit, ne monte pas à la tête de
+ces convives qui, pour la plupart, sont de tout jeunes hommes; aucun
+laisser-aller, pas de gaieté bruyante, la tenue sérieuse et digne
+qu'impose la présence du Ministre; pas de toast, pas de cris; mais une
+émotion discrète et forte, la pensée de la famille absente, si lointaine;
+le sentiment de solidarité qui les réunit tous là, comme en un faisceau;
+seuls, au milieu de cette civilisation qui les séduit et les effare, qui
+leur découvre des horizons inconnus et leur fait rêver, pour leur patrie,
+des destinées nouvelles.
+
+
+
+
+ LÉGENDES ET CONTES
+
+
+
+
+I
+
+L'ABEILLE BLEUE
+
+
+Un soir, dans le pavillon d'une bonzerie, où il s'était retiré, le
+jeune étudiant Bambou d'Or travaillait assidûment, comme à son ordinaire,
+lorsqu'il entendit, hors de la fenêtre, une voix de femme s'écrier:
+
+--Oh! que le seigneur Bambou d'Or est donc studieux!...
+
+Très surpris, il se leva vivement, et se pencha au dehors, pour regarder.
+
+Il vit, en longs vêtements bleus, une si incomparablement jolie fille,
+qu'il comprit tout de suite que ce ne pouvait pas être un être réel.
+Cependant, il lui demanda poliment qui elle était.
+
+--Regardez-moi bien, dit-elle d'un ton légèrement moqueur, ai-je l'air
+d'un faune?... À quoi bon les questions inutiles? Avez-vous peur de
+m'ouvrir votre porte?
+
+--Oh non! qui que vous soyez, entrez! s'écria Bambou d'Or en se hâtant
+d'écarter les battants de laque rouge.
+
+L'inconnue, ramassant ses longues robes, pénétra, presque en courant dans
+le pavillon.
+
+--Fermez, dit-elle, fermez bien.
+
+Il tira les verroux, baissa le store devant la fenêtre, et raviva un peu
+la lampe. Puis il se retourna vers la jeune fille, qui, debout au milieu
+de la chambre, souriait maintenant en le regardant.
+
+Elle lui parut à tel point jolie et il était si ému de la voir, que
+son coeur battait des coups de plus en plus profonds et qu'il lui était
+impossible de parler.
+
+Elle souriait toujours, en le regardant.
+
+--Je vous remercie de votre hospitalité, dit-elle, d'une voix très douce,
+mais ne craignez rien, je suis extrêmement mince, et je ne tiendrai pas
+beaucoup de place.
+
+Il croyait rêver, quand il la vit détacher sa longue tunique de soie
+qui tomba sans bruit, et se blottir dans un fauteuil d'osier où elle
+s'endormit.
+
+Ils devinrent amis, il aima beaucoup cette délicieuse enfant qui revint,
+fidèlement, chaque soir, mais fuyait précipitamment avant la fin de la
+nuit.
+
+Un soir qu'ils causaient ensemble, en mangeant des sucreries, il s'aperçut
+à ses discours, qu'elle connaissait à fond la musique.
+
+--Votre voix est si fine et si charmante lui dit-il que je meurs d'envie
+de l'entendre; pourtant, il me semble que si vous chantiez une chanson,
+vous absorberiez mon âme.
+
+--J'ai peur en effet, d'absorber votre âme, dit-elle en riant, et je n'ose
+pas vous chanter ma chanson.
+
+Bambou d'Or la pria avec insistance, et elle lui dit enfin:
+
+--Votre servante ne veut pas vous désobéir, ce serait cependant pour moi
+très dangereux d'être entendue par quelqu'un d'autre que vous. Puisque
+vous y tenez absolument, j'essaierai malgré mon incapacité de me faire
+entendre, mais je ne chanterai qu'à voix basse.
+
+--Elle s'appuya aux colonnes du lit, battit le rythme du pied, légèrement,
+et chanta:
+
+ Ah qu'il m'attriste, le corbeau qui croasse dans l'arbre voisin.
+ Il veut hâter mon départ, il m'avertit que l'heure passe.
+ Ce n'est pas que je craigne de mouiller dans la rosée du matin
+ la broderie de mes souliers
+ Mais il faut seule m'en aller, et seul laisser mon compagnon.
+
+Cette voix était fine, ténue comme un fil de soie, à peine perceptible;
+pourtant, en écoutant attentivement, de tout près, elle devenait vraiment
+tournoyante et glissante, agréable aux oreilles et émouvante pour le coeur.
+
+La chanson finie, la jeune fille ouvrit la porte sans bruit et regarda
+avec inquiétude au dehors.
+
+Elle sortit, fit en courant le tour du pavillon, puis rentra.
+
+--Oh! pourquoi êtes-vous si profondément effrayée? s'écria Bambou d'Or
+tout ému.
+
+Elle répondit en essayant de sourire.
+
+«Les esprits vivent par fraude et craignent les vivants,» dit le proverbe,
+et ne suis-je pas un esprit?
+
+Il essaya de la calmer, mais elle demeura agitée, inquiète.
+
+--- Notre bonheur est fini, maintenant, soupira-t-elle.
+
+--Pourquoi? Pourquoi?
+
+--Sentez comme mon coeur bat fort, trop fort... c'est par l'effet du
+pressentiment.
+
+--Parfois la fièvre nous trouble sans cause. Ne dites pas que notre amitié
+est finie.
+
+Elle s'apaisa un peu, mais elle ne se hâta pas de s'enfuir, comme les
+autres nuits, quand l'horloge à eau marqua l'heure de la séparation.
+Lentement, elle ouvrit la porte; alors avec angoisse, elle se rejeta en
+arrière.
+
+--Mon coeur est encore trop faible, dit-elle. Voulez-vous m'accompagner un
+peu. Vous me quitterez quand j'aurai dépassé le mur du temple.
+
+Il la soutint de son bras, et l'accompagna jusqu'au moment où elle lui
+ordonna de la laisser. Il s'arrêta alors et la suivit des yeux, mais tout
+à coup elle disparut.
+
+Il allait se décider à rentrer, quand il crut entendre crier faiblement:
+«Au secours.»
+
+Il s'élança dans la direction qu'avait prise son amie et regarda de tous
+côtés, mais ne vit rien. La plainte cependant persistait, et il lui sembla
+qu'elle venait du toit de la galerie qu'il longeait.
+
+Ayant levé la tête, il aperçut à la clarté de la lune, une araignée,
+grosse comme une balle, qui saisissait quelque chose entre ses affreuses
+pattes et, en même temps, les gémissements devinrent plus douloureux
+encore.
+
+Bambou d'Or déchira la toile et délivra la proie, tandis que le monstre
+s'enfuyait.
+
+Le jeune homme tenait dans sa main une jolie abeille bleue, presque morte.
+Il se hâta de rentrer, et la posa délicatement sur la table de sa chambre.
+
+Bientôt, elle parut se ranimer, secoua ses ailes d'azur qui reprirent leur
+éclat lustré, elle s'essaya à marcher et monta tout doucement vers le lac
+d'encre de l'écritoire. Elle sembla vouloir s'y jeter, puis descendant,
+elle se traîna sur le papier déroulé, et y traça ce mot:
+
+«Merci!»
+
+Un frisson bleu fit vibrer ses ailes, elle s'enleva, et par la fenêtre
+ouverte, elle s'envola sans retour...
+
+
+
+
+II
+
+LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS
+
+
+Petit, est-ce que tu ne vois pas enfin revenir ta grande soeur?... Mes
+pauvres yeux sont pleins de poussière et je ne vois rien.
+
+--Moi, grand'mère, je vois très loin. Jade Pur ne vient pas.
+
+--C'est vers la Montagne des Immortels qu'il faut regarder, Parfum Brûlé.
+Ta soeur y est montée pour cueillir des plantes médicinales.
+
+--Je vais aller jusqu'au tournant de la route...
+
+L'enfant se mit à courir et bientôt sa voix aiguë cria:
+
+--Elle vient! elle vient! Mais qu'est-ce qu'elle a?... Grand'mère!
+grand'mère! elle est folle!
+
+L'enfant galopait tout effrayé et vint se jeter contre les genoux de la
+vieille femme, se cachant la figure dans les plis du vêtement. Presque
+aussitôt Jade Pur apparut au tournant de la route, courant à toutes jambes
+dans un enrôlement d'étoffe, tandis que les deux corbeilles pendues par
+trois cordes aux deux bouts du fléau posé sur ses épaules, bondissaient
+éperdument. Elle était pâle comme le jade dont elle portait le nom. Sans
+laisser le temps à son coeur d'apaiser ses battements, elle s'arrêta, et
+penchée vers l'oreille un peu dure de sa grand'mère, lui dit d'une voix
+entrecoupée:
+
+--J'ai vu et entendu des choses terribles: il faut que j'obtienne ce soir
+même une audience du vice-roi...
+
+--Une audience du vice-roi! répéta la vieille au comble de la stupeur.
+
+--Il me chargera sans doute d'une mission et je serai absente longtemps.
+
+Elle s'enfuit et de loin cria encore:
+
+--Au revoir!... Dites aux bonzes de prier pour moi.
+
+--Jade Pur! Jade Pur! Ne nous abandonne pas! gémit l'aïeule qui tremblait
+tellement que son fagot de bois sec cliqueta sur son dos.
+
+Et le petit Parfum Brûlé se mit à pleurer à chaudes larmes.
+
+Le vice-roi du Fo-Kiang résidait à Liang-Kiang, la capitale de la
+province, et son palais magnifique, avec ses jardins et ses dépendances,
+couvrait une surface immense. Devant l'entrée principale, deux lions de
+pierre se cabraient pour soutenir une poutre de bois rouge, à laquelle
+était suspendu un gong énorme au métal étincelant.
+
+Jade Pur avait gravi les marches et, haussée sur ses petits pieds, avec
+une violence surprenante, de ses poings fermés tapait sur le disque sonore
+qui flamboyait au soleil couchant.
+
+Bien que ce gong fût placé là pour permettre au plus infime sujet de
+l'éveiller afin d'en appeler à la justice du vice-roi, personne n'osait
+jamais l'effleurer, et quand roulèrent les vrombissements formidables du
+bronze mêlé d'or sous les poings délicats de la jeune fille, les gardes
+s'élancèrent-ils, la lance levée, pour punir et chasser l'imprudent qui se
+rendait coupable d'une telle chose.
+
+À travers la paix et le silence du soir, seul en un pavillon où il aimait
+à lire et à rêver, le vice-roi perçut les lointaines vibrations du gong de
+justice, et comme c'était la première fois qu'il les entendait, il eut la
+curiosité de savoir qui l'avait frappé et ce que réclamait ce mécontent.
+
+C'est pourquoi Jade Pur, au lieu d'être chassée, fut conduite, par des
+cours, des galeries, des jardins, devant le très majestueux mandarin,
+et, comme il convient, tomba à genoux à quelque distance de la présence
+auguste.
+
+--Comment! c'est toi, fillette, qui fais tout ce vacarme, à la porte
+de mon palais? dit-il en marquant de son doigt une page du livre qu'il
+referma. Quel tort t'a-t-on fait et qu'est-ce que tu implores de ma
+justice?
+
+--Que Votre Grandeur me pardonne, dit la jeune fille en levant ses yeux
+humides comme ceux d'une gazelle. Jamais ma petitesse n'aurait eu la
+force de réclamer même contre les pires injustices et je ne serais pas
+ici s'il ne s'agissait pas de Votre Grandeur et d'un service que je dois
+lui rendre.
+
+--À moi? Qu'est-ce que tu dis?...
+
+--Au noble fils de Votre Grandeur, plutôt. J'ai été témoin d'un prodige et
+je sais des choses que je ne devrais pas savoir.
+
+--Vraiment? dit le mandarin avec un sourire un peu moqueur. Eh bien,
+voyons ces choses.
+
+Jade Pur s'assit sur ses talons et les yeux à demi fermés, d'une voix
+haute et monotone comme si elle lisait un livre, parla tout d'une haleine:
+
+--Sur la Montagne des Immortels, où je cueillais des herbes précieuses, je
+suis montée aujourd'hui, sans m'en apercevoir, beaucoup plus haut que de
+coutume. Tout à coup, en ce lieu toujours désert, j'entendis des voix et
+je vis, par la fente d'un rocher, deux hommes, qui ne pouvaient être que
+des génies, examiner attentivement une haute pierre couleur d'ambre. L'un
+était un vieillard à cheveux blancs couvert d'un manteau blanc; l'autre
+un homme de belle mine dans la force de l'âge. «C'est bien ici, dit le
+vieillard, voici la pierre tombée du ciel!--Alors, frappons-la, pour
+qu'elle devienne vivante,» répondit l'autre. Et en même temps, ils
+frappèrent tous les deux du plat de la main sur la pierre. Bientôt
+elle s'anima et un personnage, beaucoup plus grand que les deux génies,
+s'en dégagea, en secouant des éclats et de la poussière. Il était assez
+effrayant, avec une bouche lippue et une large tonsure au milieu du
+front, pourtant il salua respectueusement les deux hommes en disant:
+«Que voulez-vous de moi?--Nous t'avons éveillé pour accomplir une mission
+importante: écoute bien. Il y a plusieurs siècles, le roi des Dragons,
+en remontant de l'abîme, se cassa et perdit une de ses griffes. Elle est
+demeurée depuis dans le trésor des Fils du Ciel et il a été impossible
+de la reprendre. Mais aujourd'hui, elle est sortie du trésor. L'empereur
+l'envoie dans une province désolée par la sécheresse, pour que la sainte
+relique y amène la pluie. Le roi des Dragons vous récompensera si vous
+pouvez saisir cette griffe et la lui rendre. L'empereur l'a confiée au
+fils du vice-roi du Fo-Kiang, avec menace de mort s'il ne savait pas
+la conduire où elle doit arriver. Il sera facile de dérober la relique
+au messager. Allez donc et hâtez-vous.» La pierre changée en homme se
+précipita vers la vallée et disparut. «Ce jeune homme ne saura pas
+défendre la relique, dit le vieillard, ni la reprendre si on la lui ravit;
+car il ignore, que pour mener à bien sa mission, il faudrait qu'il fût
+guidé par une jeune fille pure qui posséderait un éclat de la pierre
+vivante.» Là-dessus ils s'évaporèrent et je ne vis plus rien. Mais,
+poussée par une inspiration du ciel, je saisis un éclat de la pierre et je
+descendis en courant la montagne. Je vous supplie de m'envoyer vers votre
+fils, afin que je le sauve.
+
+Le mandarin se caressait le menton et souriait d'un air incrédule.
+
+--J'ai écouté ton histoire, ma fille, dit-il, parce qu'elle est assez
+singulière; mais tu l'as certainement rêvée: rentre chez toi et ne
+t'inquiète plus. Mon fils n'est pas en danger.
+
+On poussa aussitôt Jade Pur dehors et on ne s'occupa plus d'elle, car le
+palais était mis en rumeur par l'arrivée d'un messager.
+
+En s'éloignant, la jeune fille était comme étourdie, elle se demandait
+si, en effet, elle n'avait pas rêvé... Pourtant elle tâtait la pierre
+suspendue à sa ceinture dans un petit sac et il lui parut qu'elle
+s'agitait comme une bête vivante.
+
+Avant que Jade Pur eût perdu de vue le palais, elle entendit que l'on
+courait, en criant derrière elle. Un groupe de serviteurs du vice-roi
+la rejoignit, l'arrêta; un grand eunuque la prit dans ses bras et,
+rebroussant chemin, à toutes jambes l'emporta.
+
+Elle se retrouva devant le vice-roi dont le visage était bouleversé et qui
+arpentait la salle fébrilement.
+
+--Jeune fille, jeune fille, s'écria-t-il, tu as dit vrai. Un messager
+de Cèdre d'Or m'apprend que l'empereur lui a confié, en effet, la plus
+précieuse des reliques: une griffe du roi des Dragons, pour la porter dans
+une pagode lointaine. Que sais-tu de plus? Où est mon fils en ce moment?
+
+Jade Pur prit la précieuse pierre qu'elle portait à sa ceinture et
+l'approcha de son oreille. Elle entendit d'abord un murmure sourd et
+confus qui peu à peu se précisa et elle perçut des paroles qu'elle répéta
+à mesure.
+
+--Il est à 200 lis seulement d'ici, sur le territoire du Fo-Kiang. Il ne
+sait pas encore que la griffe du roi des Dragons lui a été dérobée.
+
+--Va, va, ma fille, dit le mandarin en trépignant d'impatience.... Le
+cortège est prêt, les chevaux sont harnachés. Va, va, brûle la route,
+sauve mon fils!...
+
+Depuis des jours, depuis des semaines, depuis des mois, Cèdre d'Or, guidé
+par Jade Pur, poursuivait le ravisseur de la sainte relique, par les
+forêts, par les montagnes, par les déserts. Le fils du vice-roi et la
+jeune fille étaient presque à bout de force, mais non pas à bout de
+courage.
+
+Jade Pur s'était présentée, sous le costume d'un jeune garçon à Cèdre
+d'Or, et il ne savait pas qu'elle était une femme. La pierre magique
+qu'elle portait, ne parlait qu'à elle. Il la suivait avec confiance, car
+ils ne perdaient jamais les traces du voleur qu'ils ne pouvaient
+joindre, mais qu'ils serraient toujours de près. Cèdre d'Or était fort
+brave et instruit, digne en tout point de la faveur dont l'empereur
+l'avait honoré et, seuls, des génies immortels pouvaient triompher de
+lui. Il luttait pourtant grâce à la pierre magique, qui l'égalait
+presque à son adversaire.
+
+La tactique avait été d'empêcher le ravisseur d'approcher des domaines
+du roi des Dragons, car la relique ne pouvait être rendue qu'au Dragon
+lui-même.
+
+Ce soir-là, Cèdre d'Or et Jade Pur étaient étendus sur une grève au bord
+de la mer, attendant la marée et le vent, pour s'embarquer sur une petite
+jonque couchée sur le flanc à quelque distance dans le sable que l'eau
+n'atteignait pas encore.
+
+Cette fois, il fallait quitter la Chine pour continuer la poursuite du
+voleur fugitif qui avait passé là quelques heures plus tôt et avait fui
+sur la mer. Jade Pur se sentait le coeur serré à l'idée de s'éloigner
+de son pays, de se confier aux vagues capricieuses sur une aussi frêle
+embarcation. Elle songeait à sa chaumière, au vieux sapin tordu, aux iris
+et aux nénufars qui bordaient le petit étang, tout en or au soleil levant,
+et où un oiseau venait boire. Sans doute elle ne les reverrait jamais.
+Allait-elle enfin atteindre le but, ou fallait-il perdre tout espoir?
+En tous cas, celui qu'elle avait voulu sauver échapperait à la mort:
+une fois hors de Chine, il n'y rentrerait que lorsque la sentence serait
+rapportée...
+
+Alors, si elle revenait, elle, c'est lui qu'elle ne reverrait plus!
+
+Cèdre d'Or, couché sur le sable, regardait Jade Pur à la dérobée et, au
+soupir qu'elle poussa, répondit par un soupir pareil. Il savait maintenant
+que Jade Pur était une jeune fille. Un courrier de son père venait de lui
+révéler ce mystère, qui éveillait en lui un trouble profond.
+
+Un à un les bateaux se relevaient, dans le petit port de Liang-Kiang.
+La jonque fut à son tour atteinte par l'eau: les deux marins qui la
+montaient dressèrent le mât, tendirent la voile de paille, d'un sifflement
+appelèrent les deux passagers et bientôt, bondissant sur les lames, la
+jonque s'éloigna du rivage.
+
+Poussée par un bon vent, elle aborda, après trois jours de navigation, à
+la petite île d'Okinava-Sima, au Japon.
+
+La contrée était ravissante avec ses falaises dont les fleurs et les
+lianes croulaient en cascades, ses tapis de mousse, sa verdure claire qui
+contrastait avec le ton sombre des vieux cèdres.
+
+Mais les voyageurs n'avaient pas le loisir de s'attarder dans la
+contemplation de la nature.
+
+Jade Pur, les yeux demi-clos, interrogeait la pierre, car aucun vestige
+de celui qu'ils poursuivaient n'était visible. La pierre indiqua une forêt
+dont la lisière barrait comme d'un mur le côté droit du paysage. Elle
+s'élança dans cette direction et Cèdre d'Or la suivit.
+
+--Il me semble, dit-elle tout en courant, que mon talisman n'est plus
+aussi lucide depuis que nous avons touché une terre étrangère: la voix
+qu'il recèle est très lointaine et confuse.
+
+--Hélas! s'écria Cèdre d'Or, que ferons-nous sans ce guide? Allons-nous
+perdre la trace de la précieuse relique? Me faudrait-il rester ici en
+exil? Et il ajouta plus bas: Y resteriez-vous avec moi?
+
+Jade Pur rougit mais ne répondit pas.
+
+--Chut, dit-elle, j'entends des voix et des rires.
+
+Ils étaient entrés dans la pénombre verte de la forêt. Avançant avec
+précaution, ils virent, entre les branches, toute une société assise en
+cercle dans une clairière et jouant à différents jeux avec une gaîté
+bruyante et un complet laisser-aller. Une belle femme se penchait vers un
+homme, très corpulent, à la tête rasée, qui lui parlait tout bas d'un air
+tendre.
+
+--Allons nous-en, chuchota Cèdre d'Or, nous n'avons que faire de ces
+gens-là.
+
+--N'est-ce pas notre voleur qui a changé de forme?...
+
+Ils s'éloignèrent, mais Jade Pur était inquiète, comme désorientée,
+la pierre magique contre son oreille ne laissait plus entendre qu'un
+grondement sourd.
+
+Tout à coup des flammes crépitantes brillèrent derrière des buissons et
+ils virent un démon effrayant qui remuait avec un trident rougi au feu
+un amas informe d'animaux vils et de débris humains. Le démon à la face
+horrible proférait des malédictions.
+
+Cèdre d'Or qui était savant dit tout bas:
+
+--C'est Tso-Tsum, un des serviteurs de Fon-Tse-Ta-Ti, le roi de la Ville
+Infernale. Il habite la terre, préside à la cuisine et surprend les aveux
+des hommes pendant leur sommeil. Il a fait sans doute le dîner de ces
+bruyants joueurs.
+
+Mais le démon tourna les yeux vers ceux qui l'épiaient et ce regard
+les brûla comme un jet d'eau bouillante, si bien qu'ils s'enfuirent et
+coururent longtemps sans s'arrêter.
+
+Ils se retrouvèrent sur la grève où ils avaient débarqué. Là, deux jeunes
+garçons causaient et l'écho répercutait leurs voix claires, de sorte que
+l'on entendait toutes leurs paroles.
+
+--Je te dis que le Dragon japonais qui n'a que quatre griffes a été fâché.
+
+--Pourquoi? Parce que la terre a tremblé quand la cinquième griffe du
+Dragon chinois a touché notre île?
+
+--Oui, et il a envoyé une de ses sirènes qui s'est emparée du coffret
+d'or.
+
+Les deux lutins tournaient l'angle du rocher et Jade Pur s'élança vers eux
+pour en entendre davantage; mais les lutins avaient disparu.
+
+Elle vit alors une femme richement vêtue, les cheveux épars, qui arpentait
+la grève en déclamant un poème et ce qu'elle disait était si beau que Jade
+Pur se sentait inondée de joie. Elle tomba à genoux et joignit les mains
+quand la poétesse s'arrêta devant elle. Celle-ci lui souriait et dit d'une
+voix harmonieuse:
+
+--Puisque tu comprends la poésie, tu es digne d'être exaucée. Le coffret
+qui contient la griffe du roi des Dragons a été jeté à la mer. Une
+vague l'a rejeté à mes pieds et je l'ai donné à la grande prêtresse de
+Ten-Sio-Daï-Tsin, la déesse Soleil. Va, chante-lui mon poème et elle te
+donnera la relique.
+
+En même temps, elle lui mit dans la main le poème écrit sur du satin blanc
+et aussitôt Jade Pur se sentit capable de le chanter. La poétesse la
+conduisit vers une grotte où une danseuse sacrée, dans un costume
+magnifique et armée d'un sabre, gardait l'entrée. Elle revêtit Jade Pur
+d'une robe de cérémonie, lui donna un instrument de musique et l'emmena
+jusqu'au fond de la grotte.
+
+La grande prêtresse était merveilleusement belle. Elle s'entourait de
+nuages en fumant une petite pipe d'argent et cependant elle éblouissait.
+Jade Pur, comme transportée, hors d'elle-même, chanta de toute son âme et
+il lui sembla qu'elle montait au ciel.
+
+La jonque vient d'aborder sur la rive de Chine. Cèdre d'Or serre sur son
+coeur la jeune fille qui l'a sauvé en lui rendant la relique.
+
+--Que j'ai hâte d'être revenu auprès de toi et que tu deviennes ma femme
+chérie, dit-il.
+
+Puis il s'arrache d'elle en pleurant et enfourche un cheval fringant, qui
+se cabre et part au galop.
+
+Jade Pur, heureuse et fière, se met en route à son tour, mais dans une
+autre direction.
+
+Ceux qu'elle a vaincus lui en veulent encore, car un orage furieux la
+poursuit. Loui-Kouin, le valet du tonnerre, tape à tour de bras sur son
+cercle de gongs et lance vingt fois la foudre; mais il n'atteint pas la
+jeune fille, qui revoit enfin le petit étang bordé d'iris et de nénufars,
+couleur d'or au soleil levant, et où vient boire un oiseau.
+
+FIN DE LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS.
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PRÉFACE, PAR JEAN AICARD
+
+CHAPITRES
+
+
+I. ANTIQUITÉ DE LA CHINE
+
+II. LE LANGAGE ET L'ÉCRITURE
+
+III. L'INSTRUCTION ET LES GRANDS EXAMENS
+
+IV. LA MUSIQUE
+
+V. LA POÉSIE
+
+VI. L'ART DRAMATIQUE
+
+VII. § I. LA MAISON;
+ § II. LE THÉ
+
+VIII. LE MOBILIER
+
+IX. LES COSTUMES
+
+X. LES OISEAUX PÊCHEURS
+
+XI. LES CÉRÉMONIES
+
+
+LÉGENDES ET CONTES:
+ I. L'ABEILLE BLEUE;
+ II. LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS
+
+FIN de la Table des Matières
+
+
+
+
+ LES ARTS GRAPHIQUES, IMPRIMEURS-ÉDITEURS, VINCENNES
+
+ LE LIVRE EN COULEURS
+
+ COLLECTIONS DES LIVRES EN COULEURS POUR LA JEUNESSE
+ Reliés et ornés de nombreuses planches artistiques en couleurs
+
+
+«LES BEAUX VOYAGES»
+
+EN CHINE
+AU JAPON
+LE MAROC
+LA RUSSIE
+AUX INDES
+INDO-CHINE
+ÉGYPTE
+ESPAGNE
+
+
+«CONTES ET NOUVELLES»
+
+LA CASE DE L'ONCLE TOM (en 2 volumes)
+LA GUERRE AUX FAUVES
+LES PETITS AVENTURIERS EN AMÉRIQUE
+ÉRIC
+VOYAGES DE GULLIVER (en 2 volumes)
+ROMANS DU FOND DE LA MER
+UN TOUR EN MÉLANÉSIE
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of En chine, by Judith Gautier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN CHINE ***
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+Online Distributed Proofreaders Europe at
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+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of En chine, by Judith Gautier
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: En chine
+ Merveilleuses histoires
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+Author: Judith Gautier
+
+Release Date: May 16, 2006 [EBook #18407]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN CHINE ***
+
+
+
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+Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and the
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+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+</pre>
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+<p class="mid">LES ARTS GRAPHIQUES<br>
+ÉDITEURS<br>
+3 RUE DIDEROT, VINCENNES</p><br><br>
+
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+<p class="mid">LES BEAUX VOYAGES</p>
+
+<p class="mid">(Merveilleuses histoires)</p><br><br><br>
+
+
+<h3>1911</h3><br><br>
+
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+<h1>EN CHINE</h1>
+
+<h4>par</h4>
+
+<h2>Judith GAUTHIER</h2>
+<h3>de l'Académie Goncourt</h3><br><br><br>
+
+
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+
+<h3>PRÉFACE</h3><br>
+<h4>PAR JEAN AICARD,<br>de l'Académie Française</h4><br><br>
+
+<p>«<span class="sc">FAIRE</span> un beau voyage,» quelle émotion soulevaient ces simples
+mots dans notre cœur d'enfant! Quel trouble délicieux ils y éveillent
+encore!</p>
+
+<p>Espérer, c'est vivre. Nous ne vivons vraiment que par l'attente d'on ne
+sait quoi d'heureux qui va probablement nous arriver tout à l'heure...
+ce soir... demain... ou l'année prochaine. Alors, n'est-ce pas? tout sera
+changé; les conditions de notre vie seront transformées; nous aurons
+vaincu telle ou telle difficulté; triomphé de l'obstacle qui s'oppose
+à notre bonheur, à la réalisation de nos désirs d'ambition ou d'amour.
+L'enfance, puis l'adolescence, se passent ainsi à appeler l'avenir inconnu,
+à le rêver resplendissant de couleurs magiques. Être jeune, c'est espérer,
+sans motif raisonné, malgré soi, à l'infini&mdash;c'est-à-dire voyager en
+esprit vers des horizons toujours nouveaux&mdash;courir allègrement au-devant
+de toutes les joies.</p>
+
+
+<p>La plupart des hommes, rivés aux mêmes lieux par la nécessité, s'habituent
+à ne plus rien attendre. Ils ont appris plus ou moins vite que demain
+sera pour eux tout semblable à hier; la ville ou le village ou les champs
+qu'ils habitent ne leur apprendront jamais rien de plus que ce qu'ils
+savent.</p>
+
+<p>... Dès qu'ils en sont sûrs, c'est qu'ils ont vieilli, vraiment vieilli,
+&mdash;de la mauvaise manière; mais, même alors, il arrive que ces mots
+enchantés, «faire un beau voyage,» raniment en eux la force d'espérer,
+de rêver, de vouloir et d'agir. L'illusion féconde, dont parle le poète,
+rentre dans leur cœur. Et dès qu'ils se mettent en route, ils se
+persuadent qu'à chaque détour du chemin ils vont, comme le héros de
+Cervantès, voir apparaître l'Aventure, la chose nouvelle, l'évènement,
+le spectacle imprévus, ce je ne sais quoi d'étrangement exquis que les
+sédentaires (ils le croient du moins) ne sauraient rencontrer.</p>
+
+<p>Et c'est là proprement le charme du voyage; il est dans le renouvellement
+indéfini de notre faculté d'attendre avec joie. Voyager c'est espérer;
+voilà pourquoi le voyage est parfois un remède efficace aux grands
+chagrins. Il nous force à espérer encore. Un désir de voyage est
+essentiellement un désir de nouveau et d'amusant, d'inédit, de romanesque
+ou de féerique&mdash;en tous cas, de non-encore-vu.</p>
+
+
+<p>L'avènement de l'exotisme en littérature a été un rajeunissement.</p>
+
+<p>Le personnage de Robinson Crusoë incarne le voyage même, et il semble bien
+que jamais livre n'obtint succès plus grand et plus durable.</p>
+
+<p>L'apparition de Paul et Virginie fut un enchantement. C'étaient Adam et
+Ève tout enfants, dans un Éden tout nouveau. Le voyage avait rajeuni
+l'innocence et l'amour même.</p>
+
+<p>La curiosité et l'espoir se sentirent vivifiés avec Chateaubriand, puis
+avec Pierre Loti.</p>
+
+<p>Nous autres, écoliers du XIX^e siècle, n'avons-nous pas lu un moment, avec
+avidité, derrière un rempart de dictionnaires, de médiocres histoires de
+chasses en Amérique, d'Apaches et de Comanches&mdash;et sans images. Quant à la
+vraie géographie, à l'ethnographie scientifiques, avant les reclus, elles
+se présentaient à nous sans ornement, sans pittoresque, sans couleur&mdash;dans
+des livres un peu ennuyeux et qui, en effet, nous rebutaient souvent.</p>
+
+<p>On a compris aujourd'hui que les livres «d'instruction» destinés aux
+enfants doivent s'adresser à leur sensibilité, se faire aimer d'eux,
+exciter en eux «l'espérance,» la bonne curiosité, c'est-à-dire la joie
+de vivre.</p>
+
+
+<p>Les éditeurs des «Arts Graphiques» ont le projet de publier des ouvrages
+dont les illustrations, vivantes et colorées, documents précis, seront à
+la fois destinés aux jeunes écoliers et aux hommes, ouvrages d'éducation
+et d'amusement pour les uns, albums de souvenirs pour les autres.</p>
+
+
+<p>Les six premiers volumes sont consacrés à l'Espagne, au Maroc, à l'Égypte,
+aux Indes, à la Chine et au Japon.</p>
+
+<p>On n'attend pas ici une critique de textes, dus</p>
+
+<blockquote><p>
+ à Monsieur Fridel, Bibliothécaire du Musée Pédagogique, Ancien Chef de
+Cabinet de Monsieur le Ministre de l'Instruction Publique, auteur du
+volume sur l'Espagne;</p>
+
+<p class="i4">à Monsieur le Commandant Haillot, détaché à Casablanca, collaborateur
+au <i>Figaro</i>, auteur du volume sur le Maroc;</p>
+
+<p class="i4">à Monsieur Jean Bayet, docteur en droit, auteur du volume sur l'Égypte;</p>
+
+<p class="i4">à Monsieur le Capitaine Marcel Pionnier (capitaine Baudesson), Chargé
+de Missions par le Gouvernement, auteur du volume sur les Indes;</p>
+
+<p class="i4">et enfin à Madame Judith Gautier, Membre de l'Académie Concourt, auteur
+des volumes sur la Chine et le Japon.
+</p></blockquote>
+
+<p>On trouvera, parmi les signataires des six volumes qui suivront, des noms
+des plus connus.</p>
+
+<p>Avec de tels noms d'auteurs, l'ensemble de ces ouvrages se présente
+assez heureusement de soi-même au grand public; mais ce qu'on peut tout
+particulièrement lui signaler, c'est l'intérêt que présentent les jolies
+planches en couleurs dont ces livres sont enrichis. La valeur documentaire
+positive en fait le premier mérite; il est décuplé, pour la plupart de ces
+planches, par l'attrait que leur donne le ton à la fois juste et aimable
+des coloris.</p>
+
+<p>J'imagine que beaucoup de ces illustrations sont des photographies en
+couleurs prises directement; tels autres sont des aquarelles, assurément
+exécutées d'après nature; et toutes ces images sont des «portraits de
+pays» ressemblants et vivants.</p>
+
+<p>Commenté par de pareilles images, le texte parlera aux yeux des enfants,
+fixera leur attention; et, après les avoir vues, ils n'oublieront plus le
+pays où ils croiront avoir réellement voyagé.</p>
+
+
+<p>En chaque série se résument les caractères généraux, très différents&mdash;des
+grandes contrées qu'elles mettent sous nos yeux.</p>
+
+<p>J'ouvre, au hasard, l'une d'elles: voici un «Bazar à Marrakech»; la
+disposition des boutiques sous le toit de poutres qui, çà et là, laisse
+par un trou, voir l'éclat du ciel, voilà qui attire invinciblement
+ma curiosité et la retient; puis c'est l'allure des passants qui la
+sollicitera; puis la qualité de l'ombre lumineuse qui règne sous ce
+«couvert»; et j'ai tout revu du Maroc, si je l'ai visité autrefois;
+j'en ai tout vu et appris, si je ne le connaissais pas.</p>
+
+<p>Bien plus parlant encore m'apparaît ce maigre personnage de bonze noir, le
+«Porteur de dépêches,» qui, son bâton horizontal sur le dos, à la hauteur
+des épaules, les coudes en arrière, les mains comme accrochées et pendues
+aux extrémités de sa matraque, d'un pas large et fatigué, chemine dans le
+crépuscule&mdash;sur le ciel vert et jaune, se détachent là-bas, le profil
+d'une habitation mauresque et les silhouettes de deux bédouines ...
+Cet étique fantôme, c'est le facteur de là-bas, le porteur de rêves,
+d'espérances, de déceptions aussi, l'incarnation même du voyage.</p>
+
+
+<p>Dans «l'Égypte» on remarquera plus particulièrement les «Arabes du
+désert.» Cette page donne l'idée exacte d'une course de chameaux comme
+j'en ai pu voir moi-même, non pas en Égypte, mais en Tunisie.</p>
+
+<p>Et quoi de plus amusant, pour des yeux d'écolier, que «l'École d'enfants
+dans la Mosquée du Sultan Kelaun,» les bambins assis à terre, leurs
+babouches à côté d'eux&mdash;le maître «assis en tailleur» dans sa grande
+chaise ajourée!</p>
+
+<p>Certes, la photographie, de nos jours, nous présente partout et à toute
+heure des documents aussi précis, mais non pas avec cette variété et cette
+gaîté de couleurs, qui, pour les petits et les grands, est un attrait des
+plus vifs... qu'on se rappelle l'influence de l'ancienne et naïve imagerie
+d'Épinal sur nos cerveaux enfantins. Heureux les enfants d'aujourd'hui!</p>
+
+
+<p>Comment, avec des mots, à moins d'être Pierre Loti, donnerez-vous au
+lecteur l'idée de ce que peut être un prince hindou, un maharadja en grand
+costume? Et que vous en dirait la photographie sans la couleur? Comment
+saurez-vous que l'éléphant qui porte ce prince est vêtu d'un brocart d'or?
+que le char sans roue, le trône qu'on voit sur le dos de l'énorme animal
+est, comme le prince, un ruisselement de dorure? L'image coloriée peut
+seule le dire; à elle seule elle est un conte féerique; et voilà une
+façon gaie d'apprendre aux bambins ce qu'est un maharadja et dans quelles
+somptuosités il parade parfois, sous un parasol d'or, et sur un éléphant
+recouvert d'or flamboyant et de pierreries rutilantes.</p>
+
+
+<p>Le texte des deux volumes sur la Chine et le Japon a été demandé à Madame
+Judith Gautier.</p>
+
+<p>Personne ne pouvait mieux qu'elle parler de cette Chine «qui a inventé
+tout ou presque tout, à une époque des plus reculées. Il y a quatre mille
+ans les chinois se servaient déjà de boussoles. Bien des siècles avant
+Gutenberg, ils avaient inventé l'imprimerie, ils gravaient des livres
+qu'ils tiraient en nombre illimité. Ils ont inventé la soie, il y a 4500
+ans. Ils ont même inventé la poudre: il y a neuf siècles, ils en emplirent
+des globes de fer qu'ils lançaient à l'aide de tubes: c'était presque des
+obus.»</p>
+
+<p>Madame Judith Gautier nous parlera des mœurs, des usages, de la poésie de
+ce pays où une justice extraordinaire, qui paraît se complaire à inventer
+les supplices les plus hideux, permet aux criminels les plus redoutables,
+lorsqu'ils sont condamnés à mort, de s'acheter un remplaçant parmi les
+citoyens pauvres et honnêtes.</p>
+
+<p>Dans le volume sur la Chine, je vous signale la planche où sont
+représentés «Les cormorans pêcheurs.» Elle est, par elle-même, des
+plus explicatives. D'un coup d'œil, on apprend, sur cette pêche, et
+d'inoubliable manière&mdash;ce qu'il en faut savoir, c'est-à-dire la forme et
+les attitudes des oiseaux pêcheurs, la structure du radeau qui les conduit
+à leur besogne, la façon dont ils portent le collier qui s'oppose à
+l'ingurgitation de la proie.</p>
+
+<p>«En loge pour les degrés de mandarin...» Imagineriez-vous la façon dont
+peuvent être disposées ces loges?&mdash;Et ce moulin à eau mû par des hommes,
+l'imagineriez-vous? Non. La plus habile description ne nous présente
+jamais que successivement les lignes d'un tableau qu'ici vous embrassez
+et comprenez d'un seul coup d'œil.</p>
+
+<p>La leçon d'écriture japonaise, la fête des drapeaux, le marchand de
+poupées, les enfants jouant à la toupie, autant de spectacles topiques
+dont rien, sinon l'image arrivant au secours de la parole, ne peut évoquer
+la physionomie et le mouvement exacts, caractéristiques, la colorisation
+expressive.</p>
+
+
+<p>Lorsque cette série de douze beaux voyages s'achèvera par un voyage en
+Alsace-Lorraine signé d'un nom aimé et respecté, elle aura vraiment une
+signification éducatrice complète. Après avoir fait aimer aux esprits les
+moins aventureux le voyage d'agrément ou l'utile voyage d'exploration et
+de colonisation, elle affirmera que notre patrie aussi est belle&mdash;et
+semble plus belle encore, lorsqu'on la compare.</p>
+
+<p>N'oublions pas que, parce qu'elle est belle et riche, la patrie française
+est, pour d'autres hommes, un objet de rêve et parfois de mauvaise envie.
+Un des fruits les plus savoureux des beaux voyages est l'estime nouvelle,
+l'amour renouvelé qu'ils nous inspirent à l'heure du retour, pour les
+mérites, pour les beautés de la terre française, pour «l'enchantement du
+ciel de France.»</p>
+
+<p>Dès que le Français s'est éloigné un temps de notre mère-patrie,
+il s'aperçoit mieux que jamais qu'elle a des vertus et des charmes
+incomparables. Plus qu'ailleurs, en France, l'homme trouve sécurité et
+liberté, on ne sait quelle façon d'aimer les autres hommes, que tout
+l'univers connaît bien&mdash;et qui fait dire quelquefois aux gitanes, ces
+sans-patrie: «C'est encore en France qu'on est le plus libre, et le moins
+malheureux.»</p>
+
+<p>Ceci est le mot authentique d'un bohémien dont le voyage fut la vie même.</p>
+
+<p>JEAN AICARD.<br>
+Saint-Raphaël, <i>Août</i> 1911.</p><br><br><br>
+
+
+<p><i><u>Note</u>: L'ouvrage paru en 1911 était illustré de 12 planches en couleurs et d'une carte. Les planches en couleurs ne sont pas reproduites dans la présente édition en raison de leur mauvaise qualité. Seule la carte de la Chine montrée ci-dessous a été conservée.</i></p><br><br><br>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p><br><br><br>
+
+
+<h1>EN CHINE</h1><br><br><br>
+
+
+<h2>CHAPITRE I</h2>
+
+<h3>ANTIQUITÉ DE LA CHINE</h3><br>
+
+
+<p>La Chine est une des plus vénérables aïeules du Monde et de la
+civilisation. Elle nous offre cet exemple&mdash;unique dans l'histoire de
+la terre&mdash;d'un peuple qui, depuis la plus lointaine antiquité, s'est
+développé sans interruption, jusqu'aux temps modernes toujours semblable
+à lui-même sans se mêler, sans se diviser à travers les siècles, les
+invasions, les conquêtes, car il a toujours su s'assimiler le vainqueur.</p>
+
+<p>À peine modifié dans son langage et son écriture, ce peuple est
+aujourd'hui ce qu'il était plus de VIII siècles avant la naissance de la
+civilisation grecque.</p>
+
+<p>L'Égypte, Babylone, l'Indoustan, la Grèce, Rome, toutes ces splendeurs se
+sont éteintes, seule la Chine a traversé les âges, d'un cours égal, sans
+s'amoindrir comme un beau fleuve intarissable.</p>
+
+<p>Les commencements de la Chine s'enfoncent en de tels lointains, qu'il est
+impossible de les fixer avec certitude, mais à partir d'un certain point,
+rien n'est plus certain ni mieux prouvé que son antiquité: rien de plus
+sûr que ses annales. Près de trois mille ans avant notre ère, elle avait
+déjà un passé, car c'est alors que fut fondé «le Tribunal pour écrire
+l'histoire.» Ce tribunal n'a jamais cessé ses travaux, et fonctionne
+encore aujourd'hui. Son histoire est très véridique&mdash;car l'impartialité de
+ses historiens est assurée par un procédé infaillible: plusieurs lettrés,
+attachés au palais impérial, écrivent chaque jour, sans se concerter et en
+secret, sur des feuilles volantes, toutes les actions de l'empereur, et
+toutes les nouvelles qu'on leur rapporte et qu'ils peuvent contrôler. Le
+soir, ils jettent leurs écrits dans un grand coffre scellé, percé d'une
+fente comme une tirelire. Jamais on n'ouvre le coffre du vivant de la
+famille régnante qui pourrait avoir intérêt à falsifier la vérité. Plus
+tard, on confronte les écrits, et on rédige les annales.</p>
+
+<p>On a coutume de dire que les Chinois ont tout inventé, tout, ou presque
+tout.</p>
+
+<p>Quand on fouille un peu dans leur histoire, on marche de surprise en
+surprise.</p>
+
+<p>Il y a quatre mille cinq cents ans, ils connaissaient la boussole, et s'en
+servaient pour se diriger sur terre, car en ces temps, il n'y avait pas de
+route, et les quelques chemins tracés n'allaient pas bien loin.</p>
+
+<p>C'était en des chars très ornés que se cachait «le mystérieux esprit qui
+désigne le Sud.» Le Sud et non le Nord, mais n'est-ce pas la même chose?
+Le prolongement de l'aiguille aimantée vers le pôle opposé. Les Chinois ne
+se sont intéressés qu'à la direction qu'il leur était utile de connaître
+et que désignait le signe indicatif placé à l'extrémité sud de l'aiguille.
+Les Chinois ont inventé l'imprimerie, sinon par les caractères mobiles,
+du moins en gravant des livres qu'ils pouvaient tirer à des exemplaires
+illimités et cela, des siècles avant Gutenberg. Ils ont inventé la soie,
+il y a quatre mille cinq cent ans. L'Impératrice Youen-Fi, alors régnante,
+sortit un jour en grande pompe de son palais, et alla planter de sa main
+dans un des temples de la capitale un jeune mûrier, puis elle enseigna la
+culture et l'élevage des vers à soie. Les Chinois reconnaissants ont
+déifié Youen-Fi, et lui rendent hommage encore aujourd'hui.</p>
+
+<p>On ne peut pas dire des Chinois, «qu'ils n'ont pas inventé la poudre» car
+ils l'ont inventée. Au siège de la ville Lian-Lian, il y a neuf siècles,
+ils en emplirent des globes de fer qui éclataient, et qu'ils lançaient à
+l'aide de tubes: les obus, ou à peu près.</p>
+
+<p>Mais on n'a pas cherché à perfectionner et à répandre l'art de
+s'entre-détruire. Le peuple qui, cinq cents ans avant le Christianisme,
+a proclamé que tous les hommes sont frères, ne pouvait penser qu'à se
+défendre. Sitôt l'ordre rétabli, on fondait les armes pour en faire
+des instruments d'agriculture, on licenciait l'armée pour rendre les
+travailleurs à la terre et le terrible engin n'avait plus que des fracas
+joyeux sous la forme de ravissants feux d'artifice...</p>
+
+<p>La porcelaine, elle aussi, est originaire de Chine, la célèbre fabrique de
+King-te-Tchin existe toujours; elle est située dans la vallée de Fo-Liang
+sur une petite rivière nommée Tchang. C'est là que l'on garde depuis huit
+siècles les précieux secrets de sa fabrication.</p>
+
+<p>Trois mille fourneaux brûlent dans la ville, sans s'éteindre jamais. Un
+million d'ouvriers travaillent continuellement, tout le monde vit de la
+grande fabrique. Les enfants et les vieillards arrosent le Kaolin, les
+aveugles broient les couleurs.</p>
+
+<p>Le soir, de loin, il semble qu'un immense incendie flamboie dans la vallée,
+et le passant attardé, qui chemine sur les côteaux, croit voir voltiger
+dans les flammes le poussah de la porcelaine, celui qui, autrefois ouvrier
+de King-te-Tchin n'ayant pu réussir un modèle proposé par l'empereur, se
+précipita dans la fournaise et s'y transforma en un vase merveilleux qui
+avait «la couleur du ciel après la pluie, la clarté d'un miroir, la
+finesse d'une feuille de bambou et la résonnance d'un gong.»</p>
+
+<p>L'opulente ville de Fou-Tchéou, seule, fait une concurrence sérieuse à
+King-te-Tchin. On y fabrique en grand de faux antiques, dont on trafique
+ouvertement, on reproduit les genres de toutes les époques: les craquelés
+de Ko-Yao le frère ainé, les truites de la Belle Chou, qui vivait sous
+les Song, les fonds grenats et veinés de rouge de l'époque des Ming, la
+porcelaine bleue des Tsin, la verte des Soui, les fonds blancs du VIIe
+siècle, les bleus célestes du Xe, les gris clair et les blancs de lune.</p>
+
+<p>Les Chinois fabriquèrent même les allumettes chimiques, mais ils ne
+s'en servirent guère, préférant l'antique briquet, car, et c'est là
+une particularité très singulière, les Chinois n'attachent pas beaucoup
+d'importance à la plupart de leurs inventions, ils s'en amusent quelque
+temps comme d'une curiosité, mais cherchent bien rarement à exploiter la
+trouvaille et à en tirer parti.</p>
+
+<p>Bien des siècles avant Pascal, ils ont imaginé et mis en usage un véhicule
+portant sur une seule roue. La brouette chinoise a, il est vrai, un aspect
+assez différent de la nôtre, bien qu'elle ait le même principe. La roue
+assez grande la partage en deux compartiments, sur lesquels doivent
+s'empiler les marchandises à transporter. Quelquefois, le possesseur de la
+brouette prend un, voire deux passagers. S'il y en a un seul, il met ses
+bagages de l'autre côté de la roue, pour faire contre-poids. S'ils sont
+deux, ils se font équilibre.</p>
+
+<p>À Shanghai, il y a des brouettes, dont les compartiments très allongés,
+peuvent recevoir jusqu'à dix passagers. Lorsque le vent est favorable, on
+ajoute une voile à l'équipage, dont l'allure devient alors presque rapide.
+Pour ne pas trop fatiguer ses bras, le conducteur croise sur son dos deux
+courroies qui sont assujetties à la brouette.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h2>CHAPITRE II</h2>
+
+<h3>LE LANGAGE ET L'ÉCRITURE</h3><br>
+
+
+<p>Si un contemporain de l'empereur Yao, qui régnait plus de deux mille ans
+avant notre ère, pouvait soulever la poussière de son tombeau et prêter
+l'oreille aux bruits du Monde, il comprendrait encore les paroles qui
+vibrent sur les lèvres du Chinois d'aujourd'hui et pourrait lire les
+caractères tracés par leur pinceau.</p>
+
+<p>Le langage des Chinois est un des plus anciens du Monde et le seul qui,
+depuis des temps presque fabuleux, soit encore vivant, tandis que le
+Sanscrit, l'Hébreu, le Zind, le Copte, sont devenus des langues mortes,
+retrouvées et conservées seulement par les efforts des savants, tandis que
+l'on parle et l'on écrit le Chinois presque comme on le parlait dans les
+premiers âges du monde. Cette prodigieuse ancienneté est sans doute ce qui
+explique la conformation restreinte et rudimentaire de la langue parlée.
+Au lieu d'user des sons et articulations qui forment les autres langues,
+le Chinois s'en est tenu aux monosyllabes, et cela dénonce bien les
+premiers balbutiements de l'humanité.</p>
+
+<p>Les monosyllabes qui composent la langue Chinoise sont à peu près au
+nombre de six cents, dont la plupart ne sont encore que les mêmes sons
+prononcés autrement, d'après les cinq intonations: le ton uni, le ton bas,
+le ton ascendant, le ton descendant, le ton élevé. Mais ces nuances sont
+très difficiles à savoir pour d'autres que l'oreille exercée d'un Chinois.</p>
+
+<p>Chaque monosyllabe sert à nommer un grand nombre de mots différents, et il
+serait impossible de se comprendre, si par un mécanisme particulier, les
+chinois n'alliaient pas ces sons deux à deux, trois à trois, ce qui forme
+en réalité l'équivalent de nos mots polysyllabiques.</p>
+
+<p>Si les mots du langage sont d'une simplicité primitive, l'écriture, par
+contre, est devenue peu à peu horriblement compliquée.</p>
+
+<p>L'écriture chinoise n'est pas composée de lettres, mais formée de signes
+qui, dans le principe, étaient des dessins rudimentaires:</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+
+<h2>le soleil, la montagne, la lune, l'arbre, l'enfant</h2>
+
+<p>qui devinrent:</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+
+<p>Puis ces signes se multiplièrent, se combinant entre eux à l'infini,
+se compliquant, jusqu'à former une armée d'au moins quarante mille
+caractères.</p>
+
+<p>Plus de quatre cents millions d'hommes se servent de cette écriture, la
+plus difficile qui soit au monde. La Chine, le Japon, la Corée, l'Annam,
+la Cochinchine, tout en les prononçant d'une façon différente, font usage
+de ces caractères.</p>
+
+<p>Il existe en Chine au moins dix-huit dialectes de la langue parlée, tous
+assez différents les uns des autres pour que ceux qui les parlent ne se
+comprennent pas entre eux. Cela ajoute encore un écueil à l'étude du
+Chinois, déjà d'une si extrême difficulté.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h2>CHAPITRE III</h2>
+
+<h3>L'INSTRUCTION ET LES GRANDS EXAMENS</h3><br>
+
+
+<p>En Chine, toutes les études portent presque exclusivement sur les lettres
+et l'histoire: l'écolier doit apprendre à bien comprendre et à retracer
+exactement les innombrables caractères idéographiques qui composent
+l'écriture, en même temps, il lui faut apprendre successivement par cœur
+les livres classiques; s'il est un bon élève, il pourra se présenter aux
+examens annuels, puis subir les trois épreuves du grand concours triennal
+et obtenir les grades de Siou-tsai, bachelier, Kiu-gin, licencié, Tsin-se,
+docteur, et même devenir membre de la forêt des pinceaux, Han-lin,
+c'est-à-dire académicien. Les épreuves triennales ont lieu vers la fin
+septembre au chef-lieu provincial. Dès que les candidats arrivent, ils
+sont minutieusement fouillés et introduits dans d'étroites cellules munies
+d'un banc, d'une table et de quelques ustensiles de cuisine, on les
+enferme au verrou et ils sont surveillés par des soldats. Il ne leur est
+permis d'emporter avec eux aucun livre et de communiquer avec qui que ce
+soit, les examens durent un jour entier et le canon, qui donne le signal
+du commencement, en annonce la fin. Voici le programme des trois épreuves:
+Composition sur un sujet donné pris dans les quatre Livres. (Les quatre
+livres contiennent les dialogues de Confucius avec ses disciples.)
+Composition sur un sujet pris dans l'œuvre de Ming-Tsin (Minicius).
+Composition sur un thème choisi dans un livre de Confucius, intitulé
+«La Grande Étude.» Développement d'un sujet pris dans l'invariable milieu,
+œuvre d'un petit-fils de Confucius.</p>
+
+<p>Dans la deuxième épreuve, on commente par écrit des thèmes choisis dans
+les cinq livres qui sont: le Chi-Kin, livre des vers; le Chou-Kin,
+histoire de l'antiquité; le Che-Kin, livre mystérieux, philosophique,
+et symbolique où il est traité du Ciel et de la Terre, des oracles, des
+sorts; le Ly-Ki, livre des rites, qui enseigne les règles de conduite, la
+politesse, l'étiquette; puis une composition poétique s'inspirant d'une
+pièce de vers d'un poète célèbre.</p>
+
+<p>Dans la troisième épreuve, on traite des sujets très divers: l'examinateur
+pose des questions sur l'histoire ancienne et moderne, la politique
+indigène ou étrangère, les mathématiques, la géographie, etc...</p>
+
+<p>Les examinateurs sont d'une sévérité implacable; la plus minime erreur,
+l'équivalent d'une virgule oubliée ferait tout perdre à la composition la
+plus parfaite.</p>
+
+<p>Il existe à ce propos une jolie légende: un jeune candidat, très appliqué
+et d'un talent supérieur, lors d'un concours, omit dans le caractère X.
+(Pou), négation, de tracer le point. À cause de cela, tous ses efforts,
+tous ses travaux allaient être réduits à néant. Par bonheur, une fée
+s'émut en faveur du jeune lettré; elle se changea en un petit insecte noir,
+et quand le fatal feuillet passa sous les yeux de l'examinateur, elle se
+mit à la place du point. De la main, le maître essaya de la chasser, mais
+elle se tint ferme et il ne vit pas que le point manquait.</p>
+
+<p>Celui qui triomphe dans toutes les épreuves, est considéré comme un
+parfait lettré.</p>
+
+<p>Il est probable qu'au point de vue Européen, et dans l'état actuel de
+la science, on jugerait le savoir de ce triomphateur bien mince et trop
+exclusivement littéraire.</p>
+
+<p>Aujourd'hui d'ailleurs, tout va changer, tout change dans cette Chine que
+les convoitises du monde ont enfin éveillée de son long sommeil.</p>
+
+<p>Déjà, les réformes sont décidées, et c'est par celles de l'instruction
+que l'on commence. On va supprimer, s'ils ne le sont pas déjà, ces fameux
+examens, dont nous venons de vous donner le programme. On fonde des écoles
+suivant les méthodes d'Europe, depuis l'instruction primaire, jusqu'à
+l'université qui sont fréquentées par des milliers d'étudiants, et même
+d'étudiantes; des revues, des journaux sont publiés journellement, ou
+traduits en Chinois: Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Victor Hugo, et bien
+d'autres.</p>
+
+<p>Une jeunesse ardente et enthousiaste marche vers le progrès avec une
+rapidité extraordinaire.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h3>LA MUSIQUE</h3><br>
+
+
+<p>La Musique était en grand honneur en Chine, dès la plus lointaine
+antiquité; on ne la considérait pas comme un amusement frivole, mais comme
+la science des sciences, et les Chinois lui attribuaient de singulières
+vertus. Elle était pour eux un écho de l'harmonie universelle qui
+équilibre les mondes et elle seule était capable de guider et d'anoblir
+les pensées et les actions des hommes.</p>
+
+<p>La légende raconte que c'est Fou-si, empereur presque fabuleux, qui
+inventa les premiers instruments de musique, qui rendaient, paraît-il,
+sous ses doigts, un son céleste.</p>
+
+<p>Mais l'histoire devient certaine, quand sous l'empereur Houang-Ty, un
+savant chinois nommé Line-Lene fut chargé de fixer les lois des sons
+musicaux. Ce sage se retira, alors, dans la solitude d'une magnifique
+forêt de bambous située près des sources du Fleuve Jaune. Là, il médita et
+il travailla pour arriver à fixer d'une façon décisive les règles et les
+sons de la musique. Il tailla des tiges de bambou de différentes grandeurs,
+et détermina la longueur de chacune, en rangeant l'un contre l'autre les
+grains d'une sorte de gros millet noir, très fermes et très égaux entre
+eux. Il se trouva qu'il fallait juste cent grains pour égaler le tube qui
+donnait le son considéré comme fondamental. Line-Lene divisa alors sa
+progression de dix en dix, et, du même coup, inventa le système décimal,
+qui fut aussitôt appliqué aux poids et aux mesures. Il donna le nom de
+Liu (base, règle, principe) à la note, élue comme fondamentale: cette
+note correspond à la notre «fa». Le sage découvrit bientôt que l'octave
+musicale pouvait se diviser en douze demi-tons. Il coupa avec soin douze
+tubes qui rendaient exactement les douze demi-tons. Il les distribua
+en Yang-Liu, liu parfaits; et en Yn-Liu, liu imparfaits. Les Yang-liu
+correspondent aux notes naturelles, les Yn-liu aux dièses. Line-Lene fixa
+ensuite sept modes formés chacun par la réunion de cinq yang et de deux
+pien, c'est-à-dire de cinq tons et de deux demi-tons: Fa, sol, la, si, do,
+ré, mi, en chinois: Kong, Chang, Ko, Pien-Tche, Tche, Yu, Pien-Kong:
+exactement la gamme dont nous nous servons aujourd'hui.</p>
+
+<p>Pythagore, deux mille ans après Line-Lene, essaya lui aussi de déterminer
+les rapports des tons au moyen de mesures et de poids, et il est curieux
+de constater que, si l'on a reconnu des erreurs dans les conclusions de
+Pythagore, celles du mathématicien Chinois sont demeurées inattaquables.</p>
+
+<p>Quelques siècles après Line-Lene, il y a quatre mille cinq cents ans
+seulement, l'empereur Chun fonda un conservatoire de Musique, le premier
+en date bien certainement. Seuls, les fils des princes et l'élite de la
+noblesse étaient admis à y faire leurs études.</p>
+
+<p>La direction de ce conservatoire fut confiée à un musicien très renommé,
+qui n'avait pas pour nos oreilles un aussi joli nom que celui d'Orphée&mdash;il
+s'appelait Kouai&mdash;mais, bien avant Orphée, cet illustre artiste se vantait
+de pouvoir dompter les bêtes féroces par le charme de sa musique et, chose
+plus invraisemblable, déjà en ces temps lointains, de mettre d'accord
+entre eux les hommes politiques.</p>
+
+<p>Cet empereur Chun était lui aussi musicien et même compositeur. Il
+est l'auteur de cet hymne fameux, dédié aux ancêtres, qui, à travers
+quarante-cinq siècles, nous est parvenu, paroles et musique, et est
+encore chanté en Chine, dans les temples, à certaines fêtes annuelles.</p>
+
+<p>L'état florissant de la musique se prolongea encore plusieurs siècles
+après l'empereur Chun, puis elle déclina, et, à l'époque de Confucius,
+elle était en pleine décadence et l'illustre philosophe le déplorait
+amèrement. Cependant, de son temps, bien des vestiges de l'ancienne
+musique existaient encore, et Confucius lui-même se rendit un jour dans le
+royaume de King pour demander des leçons à un musicien nommé Liang, dont
+la réputation était grande. On disait de lui qu'il avait conservé les
+bonnes traditions, et le philosophe était impatient de connaître un
+homme aussi remarquable et de se perfectionner dans le premier des arts.
+Confucius se fit admettre au nombre des élèves de Liang et écouta ses
+leçons. Bientôt le maître s'aperçut que le nouveau venu n'était pas un
+écolier ordinaire, et un soir, il le retint auprès de lui. Après quelques
+instants de grave causerie, il se fit apporter la grande lyre nommée King,
+et dit à Confucius:</p>
+
+<p>«Écoutez attentivement la mélodie que je vais vous faire entendre.»</p>
+
+<p>Confucius se recueillit et les cordes commencèrent à vibrer. À chaque son
+qui s'envolait de la lyre, le jeune philosophe redoublait d'attention et
+ne quittait pas l'instrument des yeux, et il tomba bientôt dans une sorte
+d'extase qui dura longtemps encore après que le musicien eût fini de jouer.</p>
+
+<p>«En voici assez pour cette fois», dit Liang, surpris de la profonde
+impression éprouvée par son disciple.</p>
+
+<p>Pendant dix jours, le maître ne fit entendre à son élève que la même
+mélodie et l'élève s'exerça à la jouer après lui.</p>
+
+<p>«Votre jeu ne diffère pas du mien,» lui dit alors Liang; «il est temps que
+vous vous exerciez sur une autre mode.»</p>
+
+<p>«Votre humble disciple,» répondit Confucius, «ose vous demander de
+le laisser encore étudier cette pièce; il ne suffit pas de la jouer
+correctement comme quelqu'un qui suivrait les lignes d'un dessin sans
+savoir quel objet ce dessin représente. Je voudrais trouver le sens de
+cette mélodie, pénétrer l'idée du compositeur, et j'avoue que malgré mes
+efforts, je n'ai pas encore réussi.»</p>
+
+<p>«Bien,» dit le Maître, «je vous donne cinq jours pour éclaircir cette
+question.»</p>
+
+<p>Ce terme expiré, Confucius se présenta devant Liang.</p>
+
+<p>«Je commence à distinguer confusément l'âme de cette musique, comme on
+voit les objets mal éclairés encore dans les brumes de l'aube,» dit-il:
+«le jour n'est pas venu tout à fait, donnez-moi cinq jours encore, et si
+je n'ai pas atteint encore le but que je me propose, je me regarderai
+comme indigne de m'occuper de musique.» Le délai fût accordé, et cinq
+jours après, Confucius revint auprès de son maître avec un visage
+rayonnant.</p>
+
+<p>«J'ai trouvé enfin, ce que j'ai si longtemps cherché,» s'écria-t-il.
+«Je suis comme un homme qui a gravi péniblement une haute montagne,
+et découvre enfin tout le pays environnant. À force d'attention et de
+persistance, je suis parvenu à découvrir dans cette pièce de musique
+antique, l'intention de celui qui l'a composée; tous les sentiments par
+lui éprouvés, je les éprouve moi-même, en jouant l'œuvre dans laquelle il
+les a enfermés. Il me semble que je vois le compositeur, que je l'entends,
+que je lui parle. Il m'apparaît comme un homme d'une taille moyenne, dont
+le visage un peu long est d'une couleur qui tient le milieu entre le blanc
+et le brun. Ses yeux sont grands et pleins de douceur, sa contenance est
+noble, sa voix sonore, toute sa personne respire la vertu, et commande le
+respect. Cet homme, j'en suis certain, c'est l'illustre et sage empereur
+Wen-Wang.» En entendant cela Liang se prosterna devant Confucius.</p>
+
+<p>«C'est en effet Wen-Wang qui est l'auteur de cette musique,» dit-il;
+«votre pénétration me comble d'étonnement, vous n'avez rien à apprendre de
+moi, vous êtes un sage et j'aspire à l'honneur d'être votre disciple.»</p>
+
+<p>Cette scène singulière, n'est-elle pas des plus surprenantes? Même
+aujourd'hui, songerait-on à attribuer à la musique une aussi complète
+précision?</p>
+
+<p>Quelle pouvait donc être cette pièce de musique sur laquelle le philosophe,
+dont la sagesse et l'intelligence sont universellement admirées, passa de
+si longues heures à méditer? On ne peut croire qu'elle n'ait eu aucun
+rapport avec les mélodies monotones qui constituent aujourd'hui la musique
+chinoise.</p>
+
+<p>Une autre fois, Confucius eût connaissance d'un morceau de musique composé
+sous le règne de Chun, c'est-à-dire mille sept cents ans avant le temps où
+vivait le philosophe. C'était à la cour du roi de Tsi, lorsque Confucius
+entra au palais pour être présenté au souverain; ce prince assistait à un
+concert dans lequel on exécutait ce morceau antique. Il avait pour titre:
+«Musique qui disperse les ténèbres de l'Esprit et affermit le cœur dans
+l'amour du devoir.» Cette fois encore, le philosophe fût profondément ému;
+«pendant trois mois,» dit-on, «le souvenir de cette musique occupa seul
+son esprit, il en perdit le sommeil et l'appétit.»</p>
+
+<p>Malheureusement, les Chinois n'ayant aucune méthode pour noter la musique,
+si ce n'est quelques caractères tout à fait insuffisants, les traditions
+devaient fatalement s'altérer et se perdre, et si l'on a pu reconstituer
+les règles anciennes, presque rien n'est resté des compositions primitives.</p>
+
+<p>En résumé, bien que beaucoup d'obscurité enveloppe encore la musique
+des anciens Chinois, on peut certifier que plusieurs siècles avant les
+Égyptiens et les Grecs, ils possédaient un système musical parfaitement
+fixe, très complet, et d'une haute portée morale.</p><br><br><br>
+
+
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+
+<h3>LA POÉSIE</h3><br>
+
+
+<p>Un jour, le grand sage Confucius rencontra son fils sur le seuil du
+pavillon des Livres, et lui dit:</p>
+
+<p>«Mon cher Khong-Li, êtes-vous bien avancé dans l'étude de la poésie?»</p>
+
+<p>Avec un certain dédain, l'adolescent répondit:</p>
+
+<p>«Je ne m'y adonne pas, mon père.»</p>
+
+<p>«Vous avez tort, mon fils. Si vous n'apprenez pas la poésie, si vous ne
+vous exercez pas à faire des vers, dussiez-vous ne devenir qu'un médiocre
+poète, vous ne connaîtrez jamais complètement votre langue, vous ne saurez
+pas bien parler.»</p>
+
+<p>Confucius, lui, était poète. En Chine, la poésie semble aussi ancienne que
+la Chine elle-même, et comme cela arrive presque toujours, le premier de
+ses poètes, ce fut le peuple. Il chantait les vertus de ses souverains,
+leurs exploits, leurs fêtes, il les blâmait aussi quelquefois, et
+dirigeait contre eux de vives épigrammes. De leur côté, les empereurs
+répondaient par des exhortations, composaient des hymnes, des chants de
+guerre, des élégies. Un grand nombre de ces poèmes primitifs ont été
+rassemblés et sauvés de l'oubli par Confucius, qui les a classés et en
+a formé le recueil si célèbre, intitulé «Le Che-King livre des vers.»</p>
+
+<p>Dans la grande préface de ce recueil, le Maître dit: «Les poésies naissent
+des pensées, des sentiments que l'on éprouve en soi-même et qui se
+produisent au dehors;» et Tchou-Hi, un illustre commentateur du Che-King,
+ajoute: «Du jour où l'homme est né, il a exercé son jugement, il a regardé
+ce qui se passait autour de lui. Cette faculté lui vient du ciel. Il
+a essayé alors d'exprimer par des paroles, par des interjections, par
+des chants, ce qu'il éprouvait, sans pouvoir encore exprimer tous ses
+sentiments.»</p>
+
+<p>La première partie du Che-King, la plus ancienne, est intitulée: «Les
+Souffles du Royaume» (Koua-Fan). Ce titre indique bien que ces poèmes
+anonymes sont l'œuvre du génie populaire, les souffles de l'âme de tous.</p>
+
+<p>La versification, cependant, avait déjà en ces temps reculés, une forme
+compliquée, concise, allégorique, qui différait peu de la forme actuelle.
+L'art poétique était divisé en plusieurs genres: le genre simple ou direct,
+dans lequel on exposait simplement la pensée, le genre métaphorique, le
+genre noble ou élevé, Quelquefois, on mélangeait deux de ces modes.</p>
+
+<p>Les onomatopées sont très fréquentes dans les vers du Che-King, il semble
+que ces harmonies imitatives charmaient tout particulièrement les poètes
+d'autrefois.</p>
+
+<p>Voici l'énoncé d'une de ces strophes:</p>
+
+<blockquote>
+<p class="i6">Kin-tchi Yin-Yin<br>
+Tou-Tchi Song-Song<br>
+Tcho-Tchi Pong-Pong<br>
+Sio-Liu Ping-Ping</p>
+</blockquote>
+
+<p>Sur les seize mots, qui composent ce quatrain, huit ne signifient rien; il
+reste donc peu de chose pour exprimer la pensée de l'auteur, mais ce qui
+reste suffit au poète chinois. Voici le sens de ces vers:</p>
+
+<blockquote>
+<p class="i6">«On apporte les matériaux: Yin-Yin.<br>
+Les charpentiers taillent: Song-Song.<br>
+Les menuisiers clouent: Pong-Pong.<br>
+On construit la palissade: Ping-Ping.»</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les Chinois ont l'habitude de dire: «L'arbre de la poésie prit racine au
+temps du Che-King, ses bourgeons parurent avec Le-Ling, et Sou-Vou qui
+vivaient sous l'empereur Vou-Ti (140 ans avant notre ère). Ses feuilles
+poussèrent en abondance sous le règne des Han et des Ouei, mais il était
+réservé à la dynastie des Tang de voir ses fleurs, et de goûter ses
+fruits.»</p>
+
+<p>C'est, en effet, sous les Tang que vécurent Li-Tai-Pé et Thou-Fou, les
+deux plus grands poètes qu'ait eu la Chine. Les Tang régnèrent de l'an 618
+à l'an 909 de notre ère. Li-Tai-Pé naquit en 702 et Thou-Fou en 714. Il y
+a donc plus de onze cents ans que les deux poètes jouissent en Chine d'une
+popularité incomparable que le temps n'a fait qu'accroître. Dans ses vers,
+Li-Tai-Pé a une forme originale et brève, un style coloré aux images rares
+et choisies, plein d'allusions, de sous-entendus et souvent d'ironie;
+ce poète aimait le vin et s'enivrait fréquemment, mais il abrite souvent
+derrière le paravent de l'ivresse de graves manquements à l'étiquette dont
+les courtisans s'offensaient.</p>
+
+<p>Thou-Fou est considéré comme l'égal de Li-Tai-Pé, sans que les Chinois
+aient osé décider lequel surpasse l'autre: «Lorsque deux aigles ont pris
+leur essor, disent-ils, et s'élèvent à perte de vue, qui donc pourrait
+reconnaître lequel des deux a volé le plus près du ciel?»</p>
+
+<p>Thou-Fou naquit à King-Tcheou, dans la province de Chen-Si (montagne
+occidentale); ses parents étaient fort pauvres, mais remarquant chez leur
+fils une intelligence peu commune, ils l'envoyèrent néanmoins aux écoles.
+Thou-Fou obtint le grade de bachelier, puis celui de licencié, puis il
+échoua au doctorat. Il ne s'obstina pas à courir une seconde fois la
+chance du concours, et se laissa aller à la passion qui l'entraînait vers
+la poésie.</p>
+
+<p>L'envergure de son esprit lui permit d'embrasser tous les genres à
+la fois: «Il fut,» disent les Chinois, «éloquent, sublime, délicat,
+brillant.» Il aimait la nature par dessus tout, et son plus grand bonheur
+était de la chanter. Avec moins d'étrangeté, moins d'imprévus, les poésies
+de Thou-Fou sont presque aussi pittoresques que celles de Li-Tai-Pé,
+le grand ami qu'il proclamait son maître; elles sont plus aisément
+traduisibles ayant plus de naturel, de tendresse compatissante, d'émotion
+devant les douleurs de l'humanité. Lisez ce poème qui est un de ses
+meilleurs:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>LE BEAU PALAIS DE JADE</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote><p>
+«En faisant mille circuits, le ruisseau court, sous les sapins, entre
+lesquels le vent s'allonge.</p>
+
+<p>Les rats gris s'enfuient vers les vieilles tuiles.</p>
+
+<p>À quel roi fut ce palais, on ne le sait plus. Le toit, avec les murailles,
+au pied de ce rocher à pic, tout est tombé. Les Feux-Esprits, nés du sang
+des soldats tués, hantent la ruine. Sur la route détruite, les sources qui
+s'écoulent, semblent sangloter des regrets...</p>
+
+<p>Et du bruit de toutes ces eaux vives, les échos forment une véritable
+musique. La couleur de l'automne jette sa douce mélancolie sur toutes
+choses.</p>
+
+<p>Hélas! la beauté de celles, qui, là furent belles, devient maintenant de
+la poussière jaune...</p>
+
+<p>À quoi servit, alors, d'admirer le charme factice du fard et même la vraie
+beauté qui s'en ornait, non moins que lui, éphémère!...</p>
+
+<p>Et ce roi! qu'est devenue la garde fringante qui accompagnait son char
+doré!...</p>
+
+<p>De tant de biens, de tant de créatures, que lui reste-t-il aujourd'hui?...
+Rien de plus qu'un cheval de pierre sur son tombeau.</p>
+
+<p>Une profonde mélancolie me vient; sur la natte que m'offre l'herbe douce,
+je m'assieds. Je commence à chanter.... Mes larmes, qui débordent
+mouillent mes mains, me suffoquent...</p>
+
+<p>Hélas, tour à tour, chacun s'avance sur le chemin. Et tous savent bientôt
+qu'il ne conduit à rien.»
+</p></blockquote>
+
+<p>En voici une de Li-Tai-Pé, intitulée:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>JEUNESSE</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote><p>
+«L'insouciant jeune homme qui habite sur le chemin des tombes impériales
+non loin du Marché d'or de l'est, sort de sa demeure au pas cadencé de son
+cheval blanc sellé d'argent. Puis il le lance au galop à travers le vent
+printanier.</p>
+
+<p>Sous les sabots, c'est comme un éclaboussement de pétales, car les fleurs
+tombées forment partout un épais tapis. Il ralentit sa course, indécis...
+Où irais-je? Où donc m'arrêter?...</p>
+
+<p>Un rire clair et léger, un rire de femme lui répond d'un bosquet voisin.</p>
+
+<p>Voilà qui le décide: c'est à ce cabaret qu'il s'arrêtera.»
+</p></blockquote>
+
+<p>De tous temps, les poètes chinois ont uni la poésie à la musique, et ont
+chanté leurs vers.</p>
+
+<p>Ils les chantent encore, et très probablement sur les mélopées d'autrefois!</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h3>L'ART DRAMATIQUE</h3><br>
+
+
+<p>C'est au XIIIe siècle, sous la dynastie tartare des Yuen, qu'un empereur
+ordonna de rechercher toutes les pièces de théâtre écrites dans les
+siècles précédents, de choisir les meilleures, et de les réunir. C'est
+alors que fût formé le célèbre recueil intitulé «Yuen-Jen-Pé-Tohon.» «Cent
+pièces de théâtre publiées sous les Yuen.» C'est là le plus beau monument
+de la littérature dramatique des Chinois, et il alimente aujourd'hui
+encore le répertoire moderne.</p>
+
+<p>Tous les genres sont représentés dans ce recueil: la tragédie historique,
+le drame domestique, les pièces mythologiques et féeriques, la comédie de
+caractères ou de mœurs, les drames judiciaires, les drames religieux.</p>
+
+<p>Ces pièces sont divisées, généralement, en quatre
+parties ou actes, précédés souvent d'un court prologue.
+Le texte n'est pas partagé en scènes, mais les entrées
+et les sorties des personnages sont indiquées par ces
+mots&mdash;il monte&mdash;il descend; les apartés sont marqués
+par cette phrase: Parler en tournant le dos&mdash;les
+parties chantées sont gravées en caractères plus
+gros que ceux du dialogue parlé. Dans la rédaction
+de ces pièces, tous les styles, tous les langages sont
+employés selon le sujet. Il y a le langage historique,
+le langage poétique ou lyrique, le style pompeux,
+grave ou familier.</p>
+
+<p>La plupart de ces drames et de ces comédies contiennent des beautés de
+premier ordre, mais elles ont, presque toutes, à notre point de vue,
+un défaut de composition, qui pourrait bien être une règle, tant il se
+retrouve fréquemment dans les pièces chinoises: c'est d'être partagées en
+deux. Dans le premier acte, l'intrigue et le crime triomphent, dans les
+derniers s'accomplissent les vengeances et les châtiments. Les héros du
+commencement sont devenus vieux, leur fils, quelquefois leurs petits-fils,
+qu'on a vus enfants aux premiers actes, ou qui n'étaient pas encore nés,
+sont des hommes et prennent en main les fils de l'intrigue qu'ils
+débrouillent, pour remettre les choses à peu près en l'état où elles
+étaient au commencement de la pièce. Ce système a l'inconvénient de
+partager l'intérêt; le jeune homme, tardivement présenté aux spectateurs,
+n'a pas toujours le temps d'attirer les sympathies.</p>
+
+<p>Le métier des comédiens est très rude, en Chine; ils sont les véritables
+esclaves du directeur de la troupe qui les mène durement, et leur laisse
+peu de loisirs. Ils ont chacun leur emploi; il y a: le Tchin-Mo, premier
+rôle; le Siao-Mo, jeune homme; le Ouai, dignitaire; le Pai-lo, vieux père;
+le Tchen, personnage comique. Mais quand la troupe est peu nombreuse, ils
+sont tenus à jouer deux et trois rôles dans la même pièce.</p>
+
+<p>Les femmes ne paraissent pas sur la scène; les travestissements des
+garçons de 16 à 19 ans en jeunes filles ou en femmes, arrivent à produire
+une complète illusion. Les jeunes gens choisis pour ces rôles sont beaux
+de visage, gracieux, petits et minces, ils laissent pousser leurs cheveux,
+se fardent habilement, et poussent la coquetterie jusqu'à se mettre de
+faux petits pieds. Voici comment ils procèdent: le talon repose sur un
+morceau de bois qui maintient le pied, la pointe en bas dans une position
+presque verticale, la pointe seule est chaussée d'un petit soulier de soie
+brodée d'or.</p>
+
+<p>Des bandelettes enroulées, le pantalon bouffant, attaché au milieu du
+cou-de-pied, dissimulent un peu la fraude et la démarche embarrassée, qui
+résulte de ces arrangements, aide à l'illusion. Que de dames chinoises,
+que de parvenues et de marchandes enrichies ont eu recours à cet artifice!
+comme les jeunes acteurs.</p>
+
+<p>Dans les grandes villes&mdash;à Pékin, à Shanghaï&mdash;il y a des théâtres fixes,
+et ils sont aménagés le mieux du monde pour l'agrément et le bien-être
+des spectateurs, À Pékin, ils sont groupés dans le même quartier et les
+comédiens logent presque tous dans la rue des théâtres.</p>
+
+<p>Quand on y passe, le matin, on les entend déclamer leurs rôles, ou
+imiter&mdash;à n'en plus finir&mdash;le chant du coq. Il paraît qu'il n'y a rien de
+tel pour fortifier la voix. Les théâtres, n'ont, en général, pas de troupe
+spéciale, des troupes ambulantes jouent dans les uns et dans les autres;
+le plus souvent, elles courent la province et sont engagées par les
+préfets ou par les bonzes, à l'occasion d'une fête populaire, soit dans
+les maisons de riches particuliers qui veulent faire suivre l'agrément
+d'un festin par le plaisir plus noble d'une représentation. Dans ce cas, à
+l'instant où l'on se met à table, on voit entrer cinq acteurs, richement
+vêtus, qui se prosternent. Puis l'un d'eux, présente au maître de la
+maison un livre qui contient en lettres d'or les titres d'une soixantaine
+de pièces que la troupe est en état de représenter sur-le-champ: on fait
+circuler cette liste et le convive le plus qualifié désigne la pièce qui
+lui plaît le mieux.</p>
+
+<p>Toute œuvre dramatique, disent les maîtres, doit avoir un sens sérieux
+et un but moral. Une pièce sans moralité est ridicule... Elles doivent
+présenter les plus nobles enseignements de l'histoire, à ceux qui ne
+savent pas lire, montrer des peintures, vraies ou supposées de la vie,
+capables d'inspirer la pratique de la vertu. Une pièce immorale est un
+crime. Son auteur est puni, dans l'autre monde, et son expiation dure
+aussi longtemps que sa pièce est jouée sur la terre.</p>
+
+<p>Déjà au huitième siècle, dans le palais de Tchane-Ganne, l'empereur
+Mine-Roan avait fait édifier un superbe théâtre, dans lequel il joua en
+personne.</p>
+
+<p>Il s'occupait lui-même de sa troupe d'acteurs, dirigeant les études et les
+répétitions. Elles avaient lieu le plus souvent, dans une partie des parcs
+qu'on appelait «l'Enclos des poiriers.» C'est pour cela que l'on nomme
+encore quelquefois les acteurs, «Les élèves de l'enclos des poiriers.»</p>
+
+<p>L'engouement de la cour pour l'art théâtral gagna vite les hauts
+fonctionnaires et les particuliers. Chacun voulut avoir son théâtre privé,
+ses acteurs et sa troupe de danseurs. Cela devint bientôt une folie qu'il
+fallut réprimer; on limita entre autres, le nombre des danseurs que chacun,
+selon son rang, fut autorisé à entretenir: on en accorda soixante-quatre
+à l'empereur, trente-six aux princes du sang, seize aux ministres, huit
+aux membres de la noblesse, deux seulement aux lettrés et aux particuliers.</p>
+
+<p>Les ballets, à cette époque, étaient extrêmement magnifiques et portaient
+des titres pompeux. Ils s'intitulaient: Le Portique des nuées; Le Grand
+tourbillon; La Cadencée, qui est, paraît-il, la plus gracieuse danse
+de l'antiquité; La Grande Dynastique, celle-ci lente et grave; La
+Bienfaisante; la Guerrière; la danse de la Plume, du Bouclier, des
+Banderoles bariolées. Il y en avait une, celle du Dragon, dont les
+évolutions avaient lieu dans l'eau, et une autre, où figurait un taureau
+avec lequel le danseur luttait en le tenant par les cornes.</p>
+
+<p>Cet empereur, Mine-Roan, qui ne dédaigna pas de monter sur les planches,
+est considéré encore aujourd'hui, comme le patron du théâtre et des
+comédiens. Dans les coulisses, sa statuette est toujours placée sur un
+petit autel où l'encens brûle toujours. Chaque acteur, avant d'entrer en
+scène, salue pieusement l'image de celui qui, il y a dix siècles, leur fut
+bienveillant, et protégea les artistes. Et rien n'est plus touchant que
+l'expression de cette reconnaissance qui ne finit jamais.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+<h3>LA MAISON</h3><br>
+
+
+<p>Les maisons chinoises, même les plus opulentes s'élèvent rarement
+au-dessus du rez-de-chaussée; elles se composent d'une suite de bâtiments
+séparés par des cours, et affectés chacun à un usage particulier. On
+construit le plus souvent sans fondations ni cave, sur de larges bases
+en moellons qui reposent immédiatement sur le sol; les murailles minces,
+hautes de 20 à 25 pieds, sont faites de briques d'une couleur cendrée:
+la brique vaut en Chine, suivant son volume, de 18 à 45 fr. le mille. Les
+tuiles qui recouvrent la toiture sont creuses comme des gouttières; on les
+pose d'abord sur le côté bombé en rangées longitudinales contiguës, puis
+les rainures plus ou moins larges que les rangées laissent entre elles, et
+qui pourraient donner passage à la pluie, sont recouvertes par d'autres
+tuiles placées en sens inverse; puis tous les matériaux disparaissent
+sous les peintures brillantes et les ornements. Les chevrons des toits
+dépassent toujours l'aplomb des murs et les dessous de ces avancements
+sont le prétexte de délicieuses décorations. C'est aux poutrelles
+entrecroisées sous ces auvents que l'on suspend les grosses lanternes
+ovoïdes sur lesquelles est écrit d'ordinaire le nom du propriétaire de la
+maison.</p>
+
+<p>Montons quelques marches, et pénétrons dans la salle de réception, après
+avoir admiré la superbe guirlande de feuillage et de fruits d'or qui
+encadre la porte jusqu'à mi-hauteur des chambranles; une légère balustrade
+ferme seule le seuil, et lorsqu'on l'a franchi, on se trouve dans un
+étroit péristyle qui communique directement avec le salon et semble en
+faire partie. Si vous êtes un visiteur de condition inférieure vous ne
+dépasserez pas ce péristyle et c'est à genoux que vous devrez adresser
+la parole au maître du lieu qui, assis sur le banc d'honneur au fond de
+l'appartement, ne vous prêtera qu'une attention distraite et dédaigneuse;
+mais si vous êtes mandarin comme lui, il agira tout autrement: il se
+précipitera à votre rencontre, vous accablera de politesses et vous
+entraînera avec les marques de la plus vive affection vers le banc
+d'honneur, où il vous fera asseoir à sa gauche. On servira aussitôt le thé,
+les sucreries, les pipes, et tandis que l'hôte vous demandera avec le
+plus profond intérêt des nouvelles de toute votre glorieuse famille, vous
+pourrez examiner la salle de réception. Elle est assez vaste, éclairée
+sobrement par des châssis découpés à jour, où s'enchassera l'hiver, la
+coquille transparente d'un mollusque, «le placuna.» Un parfum délicat
+y flotte, qui émane des bois précieux dans lesquels sont taillés les
+meubles. Autour des murailles règne une frise très riche de couleur et
+d'or: ce sont de petits personnages en bois sculpté, des chevaux, des
+paysages; de grandes inscriptions sur fond rouge décorent aussi les
+parois. Le caractère chinois est par lui-même décoratif, et les fils du
+Céleste-Empire aiment à avoir sous les yeux les préceptes, les maximes,
+les pensées de leurs anciens sages.</p>
+
+<p>De belles lanternes pendent du plafond; derrière le banc d'honneur se
+déploie un grand paravent en bois de fer incrusté de nacre. Le banc
+d'honneur est une sorte de grande table basse entourée de trois côtés
+d'une petite balustrade; des coussins plats et fort durs sont posés sur le
+fond du banc en marbre de Yunar enchâssé dans le bois ramagé; deux petits
+traversins servent à appuyer les coudes, et la table, semblable à un large
+tabouret, qui sépare le visiteur de son hôte, est destinée à supporter les
+tasses et le thé. Un épais tapis en poil de chameau s'étend sur le sol;
+des tables et des chaises en marbre et en bois de fer, cette matière
+extrêmement dure que l'on travaille si merveilleusement à Canton, sont
+rangées sur deux lignes; deux grandes glaces, soutenues par des supports
+magnifiquement sculptés, complètent l'ameublement, ces cadres sont en
+métal un peu troubles peut-être. Il y en a de ronds comme la pleine lune,
+et qui font un effet pittoresque sur le dos d'un dragon, ou entre les
+griffes d'un chien fantastique.</p>
+
+<p>Dans les maisons plus riches s'élèvent encore au milieu de jardins, de
+très somptueux pavillons vers lesquels on monte par quelques marches
+qui leur servent de base. La balustrade en bois découpé qui entoure ce
+terre-plein est ordinairement ornementée du méandre bien connu que l'on
+nomme une grecque et que l'on devrait plutôt nommer une chinoise, car les
+Chinois bien avant les Étrusques et les Grecs ont orné leurs objets d'art
+de cette ligne décorative qu'ils savent varier à l'infini; on retrouve
+ces méandres qui, d'après les récits homériques décoraient le bouclier
+d'Agamemnon sur des vases de la dynastie des Chang, qui remonte beaucoup
+plus haut que le siège de Troie. L'ensemble de la construction de
+ces pavillons est du plus bel effet; ils sont construits dans cette
+architecture singulière dont l'élégante originalité est telle qu'elle
+était dans les siècles passés, telle qu'elle sera longtemps encore. La
+forme gracieusement concave des toitures recourbées aux angles, et qui
+s'appuient si légèrement sur des piliers de bois sans fûts ni chapiteaux,
+n'a-t-elle pas malgré la splendeur des ornements quelque chose de simple
+et de primitif? Son aspect ne fait-il pas songer à la tente fragile des
+premiers pasteurs?</p>
+
+<p>Dans les jardins, verdoie et s'épanouit toute la flore Chinoise:
+des palmiers, des citronniers, des myrthes, toute une armée de cactus
+aux dards aigus, des cameliers, des magnolias et une infinie variété
+d'arbustes. Parmi les fleurs, huit ou dix espèces de lys d'une beauté
+incomparable; le Yeng-Yeng, cette fleur délicieuse, dont le parfum enivre;
+le splendide Melumbo que l'on considère comme une plante sacrée, l'olivier
+odorant, le dragonier pourpre qui fournit le bois de fer, l'amarante, le
+goyavier, le figuier banian au feuillage toujours vert, le Tchou-lau, dont
+la fleur très odorante sert à parfumer le thé de qualité inférieure, et
+par dessus tout, cette reine des fleurs que les poètes comparent aux
+femmes les plus belles, cette préférée des parterres chinois, à qui les
+jardiniers consacrent des soins infinis et qui l'emporte sur toutes ses
+rivales en beauté, en éclat, en ampleur: la pivoine arborescente!</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE THÉ</h3><br>
+
+
+<p>De temps immémorial, le thé est cultivé en Chine, tandis que son usage en
+Europe ne remonte pas au-delà du dix-septième siècle.</p>
+
+<p>Les espèces de thé sont très nombreuses; il y a le Pi-ka-va, à pointes
+blanches, que nous nommons Péko, et dont on distingue plusieurs espèces,
+entre autres le Pé-ko orange; le Bohéa, du nom des collines où on le
+cultive; le Kou-gou, le Sou-chong, reconnaissable à la petitesse de ses
+feuilles; le Pou-chong, variété du Sou-chong particulièrement estimée; la
+fleur du printemps Hy-sou; le Young-Hy-sou plus délicat que le précédent;
+le Hy-sou-tchou-lan parfumé artificiellement; le Siao-tcheou, petites
+perles que nous appelons poudre à canon; et le thé impérial, Ta-tcheou,
+grandes perles, dont la saveur est la plus aromatique. On donne à ces
+différentes sortes de thé des appellations très fantaisistes: qualité des
+plus rares, qualité exquise, qualité extraordinaire.</p>
+
+<p>Le thé impérial du Ju-nan est très rafraîchissant; le thé de neige,
+Sué-tcha, au contraire, tonique et astringent.</p>
+
+<p>Les Chinois prennent le thé sans sucre, et ne le préparent pas comme nous;
+ils se servent rarement de théière; c'est dans la tasse même qu'on place
+les feuilles, et chacun les laisse infuser à son goût. Voici d'ailleurs la
+recette la meilleure donnée par l'empereur Kieng-long, dans une pièce de
+vers qu'il composa sur le thé: «Mettre sur un feu modéré un vase à trois
+pieds dont la couleur et la forme indiquent de longs services, le remplir
+d'une eau limpide de neige fondue, faire chauffer cette eau jusqu'au degré
+qui suffit pour blanchir le poisson et rougir le crabe, la verser aussitôt
+dans une tasse faite de terre de yué, sur les feuilles d'un thé choisi,
+l'y laisser en repos jusqu'à ce que les vapeurs, qui s'élèvent d'abord en
+abondance et forment des nuages épais, viennent à s'affaiblir peu à peu et
+ne sont plus que de légers brouillards sur la superficie; humer alors sans
+précipitation cette liqueur délicieuse, c'est travailler à écarter les
+cinq sujets d'inquiétude qui viennent ordinairement nous assaillir. On
+peut goûter, on peut sentir; mais on ne saurait exprimer cette douce
+tranquillité dont on est redevable à une boisson ainsi préparée.»</p>
+
+<p>Cette ode, et quelques autres traductions en français, valurent à
+Kieng-long une épitre de Voltaire dont voici quelques passages:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine</p>
+<p class="i4">Ton trône est donc placé sur la double colline!</p>
+<p class="i4">On sait dans l'Occident, que malgré mes travers,</p>
+<p class="i4">J'ai toujours fort aimé les rois qui font des vers.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i4">Ô toi que sur le trône un feu céleste enflamme,</p>
+<p class="i4">Dis-moi si le grand art dont nous sommes épris</p>
+<p class="i4">Est aussi difficile à Pékin qu'à Paris.</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<h3>LE MOBILIER</h3><br>
+
+
+<p>Pour se fournir de beaux meubles en Chine, il faut se rendre dans une des
+rues les plus commerçantes de Canton, et aller les choisir au magasin très
+célèbre de Long-Sing-Kong.</p>
+
+<p>Aussitôt entrés, nous irons tout droit à ce beau lit taillé dans un bois
+d'une essence particulière, nommé pa-ko, auquel les différents vernis
+communiquent les tons les plus divers. De fines colonnettes supportent
+le ciel du lit, autour duquel circule une double galerie fouillée à jour,
+comme une dentelle. Toutes les parties sculptées ont le ton chaud du vieil
+ivoire et contrastent très heureusement avec la couleur plus sombre des
+parties planes. Un dragon s'entortille autour des colonnettes de la façade
+et forme une ornementation très originale. Ces colonnes s'appuient sur
+des groupes de dix personnages; dans l'un, un jeune garçon s'apprête à
+soulever le couvercle d'une espèce de bol qu'il présente à son compagnon
+avec des contorsions bizarres; de l'autre côté, un des personnages tient
+entre ses bras un dauphin qui fait jaillir une gerbe d'eau par sa gueule;
+ce qui paraît amuser prodigieusement la seconde statuette. Ces deux sujets
+doivent faire allusion aux premières actions de la vie journalière: les
+ablutions matinales, et le déjeuner.</p>
+
+<p>À chaque angle de la toiture, un chien fantastique tient entre ses dents,
+d'un côté un sabre, de l'autre un bâton de commandement, ce qui semblerait
+indiquer que ce lit a été exécuté pour un mandarin guerrier. Quatre petits
+groupes, qui surchargent l'ornementation, nous paraissent confirmer cette
+hypothèse. On y voit, dans l'un, un chef militaire entouré de son escorte,
+qui part pour la guerre, enseignes déployées; dans l'autre, le même
+mandarin garde une allure plus paisible, et s'avance suivi d'un cortège
+civil; le troisième nous fait assister à un combat acharné, dans lequel
+notre héros remporte la victoire, car le dernier groupe a pour sujet une
+marche triomphale, où le glorieux vainqueur est ramené par une foule
+enthousiaste, au milieu des bannières conquises, et précédé par des
+musiciens qui, à en croire leurs attitudes, doivent faire un beau
+charivari. Le plafond du lit est tendu de soie et une belle frange
+doublant la ramagure de la frise met la dernière touche à cet admirable
+meuble.</p>
+
+<p>Un autre lit taillé dans le même bois arrondit ses formes singulières à
+côté de celui-ci. Le ciel est pareil à l'arceau d'une tonnelle qui se
+refermerait de façon à former le cercle parfait. Imaginez-vous une grosse
+lanterne ronde dans laquelle on aurait taillé, de chaque côté, une
+ouverture. Les parois sont faites de mousseline divisée en carrés par de
+légers châssis de bois; la transparente étoffe est historiée de peintures
+évoquant des scènes de la vie privée, des paysages: clairs de lune, ou
+levers de soleil.</p>
+
+<p>Un troisième lit, fait sans doute sur un modèle européen; de superbes
+buffets incrustés de nacre, surchargés de sculptures, d'oiseaux
+fantastiques, de bêtes inconnues, de dragons tordant leur corps souple;
+des armoires dont les portes sont découpées à jour, des étagères, des
+chaises, des tables, complètent la remarquable exposition du chinois
+Song-Sing-Kong.</p>
+
+<p>King-Cheng-Youn est aussi de Ning-po; les meubles, qu'il sculpte, sont
+d'un tout autre genre que ceux de son compatriote et confrère; chez lui,
+tout est doré et peint des couleurs les plus vives. Le lit, ou plutôt
+l'appartement qu'il offre à notre admiration, est du plus joyeux effet, il
+est fouillé, découpé, enluminé d'écarlate et d'or; sur les frises, sur les
+colonnes courent, se battent, se reposent ou se promènent des personnages
+hauts comme la main, très finement sculptés et très vivants. Une sorte de
+petite antichambre, presque entièrement close, précède la couche; on place
+là une table et des chaises et les jeunes époux, en s'éveillant, après
+avoir fait craquer leurs doigts l'un après l'autre et s'être frotté le
+creux de l'estomac, ce qu'un Chinois ne manque jamais de faire avant de se
+lever, prennent en tête à tête leur déjeuner du matin. Ce lit est vendu
+déjà, il a été payé cinq mille francs.</p>
+
+<p>Les battants d'armoires, de buffets, de bahuts disparaissent sous un
+fourmillement de petits bonshommes, vêtus des plus beaux habits couleur
+d'émeraude, de pourpre, d'azur, se livrant à toutes sortes d'occupations.
+Le dossier d'un certain canapé, dont la forme dénonce une arrière-pensée
+d'exportation, nous fait assister à une réception d'ambassadeurs;
+l'empereur apparaît au fond, tandis qu'un personnage s'agenouille sur les
+marches du trône, que les mandarins font la haie, et que la foule admire;
+de chaque côté, des esclaves tiennent en main des éléphants. Ce dossier
+est tout à fait charmant; mais nous aimons moins l'étoffe qui recouvre le
+siège et les coussins, dont le ton vineux est assez peu en harmonie avec
+le rouge éclatant des boiseries.</p>
+
+<p>Les meubles qu'expose Koong-tai, de Canton, sont d'un style sévère et
+noble; le bois de fer, dur comme du métal, noir comme l'ébène, est la
+matière que son ciseau fouille de préférence et sous lequel elle semble
+aussi souple que l'argile. Il n'est pas de coffret précieux, de poignées
+de sabres, de branches d'éventail, découpés avec plus de délicatesse que
+ce grand lit noir d'un si majestueux aspect. Une sombre végétation
+foisonne sur les colonnes, rampe sur la corniche, s'enchevêtre,
+s'enguirlande, avec des légèretés de dentelle; au plafond roulent des
+nuages sanglants desquels surgit une face de monstre, comme on doit en
+voir dans l'illusion des cauchemars et qui semble placée là pour donner
+une sinistre direction aux rêves du dormeur. Des paysages sculptés,
+encadrés de bois de fer et posant sur le corps de deux chimères, des
+écrans tout de bois de fer déchiquetés comme ces feuilles que rongent les
+insectes et s'appuyant sur un pied élégamment contourné; des sièges larges
+et massifs complètent cet ameublement d'une splendeur un peu sombre. Avant
+de quitter la boutique de Song-Sing-Kong, nous nous arrêterons encore
+devant un délicieux paravent où sur la soie blanche encadrée de bois
+sculpté, parmi des fleurs et des feuillages d'or, des papillons, des
+oiseaux, des paons ouvrent leurs ailes et déploient leur somptueux
+plumage.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h2>CHAPITRE IX</h2>
+
+<h3>LES COSTUMES</h3><br>
+
+
+<p>Un riche commerçant de Canton a eu l'ingénieuse idée d'installer dans son
+palais un musée de mannequins revêtus des différents costumes en usage
+dans toutes les classes sociales de l'Empire.</p>
+
+<p>Il nous a été permis de visiter ce musée, et grâce à ces personnages, si
+bien imités qu'on peut les croire vivants, nous avons pu nous faire une
+idée exacte des différents aspects d'une population chinoise.</p>
+
+<p>On aperçoit d'abord des outils que nous pourrons nous imaginer mis en
+mouvement sous la main de ces divers travailleurs par qui et pour qui ils
+ont été faits.</p>
+
+<p>Voici un paysan qui pousse une charrue d'une forme primitive. Il en
+connaît le mécanisme et sait la guider à travers les champs ou les
+rizières, après y avoir attelé des buffles gris, forts et trapus, des
+mulets, des ânes ou même des chiens.</p>
+
+<p>Ces ouvriers mettent en activité ce métier à tisser d'aspect bizarre
+sur lequel sont tendus des fils d'azur; ce soldat manœuvrerait aisément
+ces longs sabres tandis que ces jeunes élégants se promèneraient en se
+dandinant, marchandant ces boules d'ivoire, ces pipes, ces éventails,
+maniant les jades sculptés, les fleurs de cristal de roche, palpant les
+étoffes, heurtant de l'ongle, en connaisseurs, les flancs rebondis et
+sonores des porcelaines, et que les beaux mandarins ventrus et majestueux
+se reposeraient assis dans les larges sièges taillés pour eux par les
+ébénistes de Ning-po ou de Canton.</p>
+
+<p>Voici justement un personnage d'un haut grade, sur un tabouret de
+porcelaine, ce qui, sans l'offenser, nous permettra de l'examiner tout à
+notre aise. Cherchons d'abord quel est le globule qui orne sa coiffure
+pour savoir tout de suite à quoi nous en tenir sur sa dignité. C'est le
+bouton de corail rouge. Saluons très bas, et soyons heureux de n'être
+point Chinois, car il nous faudrait accomplir en son honneur le Ko-teon,
+c'est-à-dire nous prosterner et frapper la terre du front. Ce globule
+rouge indique un mandarin de second rang. Il n'y a plus au dessus de lui
+que le globule de rubis. Voyons encore quel est l'animal brodé sur le
+plastron qui retombe sur la poitrine de ce seigneur, et nous serons
+complètement renseignés sur son état social: un lion. Nous sommes en
+présence d'un mandarin militaire; un mandarin civil aurait sur la poitrine
+un faisan doré. L'agrafe de sa ceinture doit être en or enrichi de
+diamants, son collier en perles de corail et de jade vert: c'est bien
+cela; de plus, il a deux dragons d'or brodés sur le large collet de satin
+noir qui recouvre ses épaules, et les manches de sa robe de soie sont
+beaucoup plus longues que les bras, et se terminent en forme de sabot de
+cheval, ce qui est très grand genre.</p>
+
+<p>Prenons congé de cet imposant dignitaire avec tous les égards qui lui
+sont dus et approchons-nous d'un de ses voisins, lequel, absorbé dans la
+lecture d'un livre de morale, ne fera pas attention à nous. Il trouve,
+à ce qu'il paraît, notre climat un peu frais, car il porte des bottes
+fourrées, et sa robe est entièrement doublés d'astrakan blanc. Celui-ci
+est un mandarin de troisième rang; il a le globule de saphir sur sa
+calotte, et un paon brodé sur le pectoral, c'est un civil: un léopard
+ornerait la poitrine d'un guerrier de ce rang; peut-être a-t-il conquis
+un grade dans les lettres, peut-être fait-il partie de la forêt des mille
+pinceaux, de cette illustre académie des Han-Lin, dans laquelle on n'est
+admis qu'après avoir triomphé des plus rudes épreuves. En ce cas, nous
+le saluerions avec plus de respect encore que nous n'en témoignions
+tout à l'heure à son compagnon, bien que ce dernier lui soit supérieur
+hiérarchiquement.</p>
+
+<p>Le lecteur ignore peut-être qu'il y a neuf degrés dans la hiérarchie
+civile et militaire de kouen, que nous nommons mandarins&mdash;un mot d'origine
+portugaise&mdash;et que chaque grade a ses insignes: le globule (ting-tsen),
+le pectoral (pou-fou), et l'agrafe de la ceinture, dont la matière et
+l'ornementation sont déterminées. Les kouen du premier rang portent le
+globule de rubis, l'agrafe d'agate; ils ont sur la poitrine une cigogne
+aux ailes ouvertes, ou bien la licorne marine, s'ils sont chefs guerriers.</p>
+
+<p>Nous avons vu quels sont les insignes des mandarins de second et de
+troisième rangs. Le quatrième grade porte le bouton bleu opaque, l'agrafe
+d'or ciselé ornementée d'argent, sur le pectoral la grue ou le tigre. Le
+globule de cristal appartient au cinquième degré, avec le fermoir d'or
+plein agrémenté d'argent, et le faisan argenté sur le plastron remplacé
+par un ours pour les militaires. Le sixième degré est désigné par le
+bouton blanc opaque, l'agrafe de nacre, l'aigrette brodée sur la poitrine,
+ou la face de tigre pour les soldats. On reconnaît les kouen du septième
+grade au globule d'or plein, à la ceinture retenue par un fermoir d'argent,
+à la perdrix brodée sur la soie du pectoral, laquelle lève une patte,
+pour indiquer l'intention de monter: un rhinocéros remplace la perdrix
+sur la poitrine des guerriers; ceux du huitième ont le bouton d'or ciselé,
+l'agrafe de corne, pour broderie la caille ou le rhinocéros; et enfin le
+neuvième degré est reconnu au bouton d'or strié, au fermoir en corne de
+buffle, au passereau ou au morse figuré sur le pectoral.</p>
+
+<p>Comme on le voit, les oiseaux ne décorent que la poitrine des mandarins
+civils, les quadrupèdes sont réservés aux guerriers, ce qui semble
+indiquer pour les premiers une sorte de priorité dans l'égalité même, la
+bête ailée étant évidemment plus noble que l'animal attaché à la terre.
+En effet, dans les cérémonies officielles le mandarin civil a le pas sur
+le mandarin militaire du même rang. La raison de cette inégalité est sans
+doute l'infériorité littéraire du guerrier, moins versé en général dans
+les choses de l'esprit et, on le sait, la première gloire d'un Chinois est
+d'être un lettré. Aussi faut-il pour gravir le moindre degré de l'échelle
+hiérarchique, avoir préalablement obtenu un grade littéraire dans les
+examens publics, auxquels tout le monde peut librement concourir.</p>
+
+<p>Le personnage vêtu de noir, qui se tient debout à quelques pas du mandarin,
+à bouton de saphir, n'est lui, qu'un simple particulier, il porte le
+costume de tout le monde, sans insignes ni décorations, la robe descendant
+un peu au-dessus de la cheville, la veste courte à larges manches servant
+de poches et de manchon, et la petite calotte ronde sur laquelle
+s'éparpille un gland de soie rouge ou noire. Le costume d'un gommeux du
+pays serait taillé dans des étoffes plus précieuses, crêpe, soie ou satin.
+Les manches se termineraient en sabot de cheval; ses chaussures aux larges
+semelles de feutre blanc, seraient ornées de soutache et de broderies,
+et l'on verrait pendre à la ceinture tout un arsenal de bibelots, pipes,
+briquet, bourse à tabac, cure-dents, éventail dans son étui parfumé de
+tchou-lan; mais le personnage, que nous avons sous les yeux, ne se pique
+pas d'élégance ni de coquetterie; son costume est des plus modestes et il
+a sur le nez une de ces mirifiques paires de lunettes aux vitres rondes
+encadrées de bois noir, qui donnent une si comique physionomie aux Chinois
+qui s'en affublent. Ces lunettes ne doivent pas rendre d'ailleurs de
+bien grands services à la vue, car elles sont d'une fabrication très
+imparfaite. Les Chinois ne connaissent que depuis peu les lunettes en
+verre; celles qu'ils emploient le plus communément sont formées de deux
+petites plaques en cristal de roche dont l'opticien modifie l'épaisseur
+par le moyen du tour, afin de l'accommoder aux yeux du myope ou du
+presbyte.</p>
+
+<p>L'accoutrement de ce paysan qui semble tout surpris de se trouver en
+si bonne compagnie, est on ne peut plus simple: un caleçon de percaline
+bleue, et une veste courte de même étoffe en font tous les frais. L'été
+d'ailleurs, l'homme du peuple réduit encore son costume, autant que la
+décence le lui permet; il relève son caleçon par-dessus ses genoux et
+garde le haut du corps nu jusqu'à la ceinture; pour s'abriter à la fois de
+la pluie et du soleil, il se coiffe d'un large chapeau en paille de forme
+conique très léger, et néanmoins très solide. L'hiver, il s'affuble d'une
+blouse faite de roseaux disposés comme sur les toitures des maisonnettes,
+aussi les paysans ne ressemblent-ils pas mal à des chaumières ambulantes.
+Tous, artisans, seigneurs ou bourgeois, portent la natte pendante entre
+les épaules et ont le devant de la tête et la nuque soigneusement rasés.</p>
+
+<p>Ces trois cent millions de têtes à accommoder presque chaque jour
+nécessitent, comme on peut se l'imaginer, une prodigieuse multitude de
+barbiers dans l'Empire du Milieu; il en existe en effet une quantité
+innombrable.</p>
+
+<p>Le barbier chinois est un personnage des plus singuliers et qui n'a pas
+son équivalent au monde. Dès le matin, il court les rues à toutes jambes,
+portant sur l'épaule, aux deux extrémités d'un long bambou terminé par la
+figure d'un animal chimérique, tout l'attirail de son métier. Son regard
+exercé a bientôt découvert un passant dont le crâne n'est pas parfaitement
+net, il bondit vers lui, le saisit au passage, et la pratique ainsi prise
+au vol se trouve aussitôt installée sur un escabeau, sous un large parasol
+fiché en terre. En un clin d'œil, tout est prêt; l'eau tiédit sur un
+réchaud; la cuvette, les pinces, la brosse à oreilles, la perle de corail
+fixée à un manche d'ivoire et destinée à nettoyer l'œil, sont sorties de
+leurs étuis; alors commence le shan-pao, opération mystérieuse, passes
+magnétiques, dont l'effet rapide est une douce sommolence procurée au
+patient. Dans cet état, sa tête appesantie se laisse ballotter en tous
+sens, elle obéit aux mouvements du barbier, qui d'une main prompte y
+promène son rasoir triangulaire, au large dos fort lourd et d'autant plus
+facile à manier; sous les éclairs d'acier qu'il jette au soleil, le crâne
+devient d'une blancheur parfaite et prend les apparences d'une boule
+d'ivoire. On passe ensuite à la toilette de la natte, dont les Chinois
+prennent un grand soin, oubliant que c'est un signe de servitude, et que
+plusieurs milliers de leurs ancêtres, lorsque fut rendu, en 1620, l'édit
+qui ordonnait à tous les Chinois, sous peine de mort, d'adopter la
+coiffure tartare, préférèrent porter leur tête sous le glaive du bourreau,
+que de la confier au rasoir du barbier. On la lave, on la parfume, on
+la tresse serrée, cette natte qui a fait tant de victimes, et à laquelle
+on est si bien accoutumé aujourd'hui. C'est d'ailleurs, il faut le
+reconnaître, un appendice fort utile, et qui rend les services les plus
+imprévus; le domestique s'en sert pour épousseter les meubles, le maître
+d'école en donne sur les doigts à ses élèves récalcitrants, l'ânier n'a
+pas d'autre fouet pour émoustiller sa bête, l'homme lassé de l'existence
+n'a pas besoin de chercher d'autre corde pour se pendre; c'est cette natte
+qu'empoigne le barbier pour maintenir l'opéré dans la bonne position;
+c'est elle enfin que le bourreau saisit pour décapiter le condamné. Elle
+n'est gênante que pour le travailleur, qui est obligé de l'enrouler autour
+de son crâne.</p>
+
+<p>Nous prenions d'abord le personnage coiffé d'un turban, qui fait suite à
+l'homme des champs, pour un sectateur chinois de Mahomet; le caractère
+qu'il porte sur la poitrine, au milieu d'un carré d'étoffe blanche, nous
+apprend que c'est un soldat. Il est vêtu d'un pantalon bleu et d'une
+jaquette brune bordée d'un liseré rouge. Mais laissons ce représentant de
+la milice chinoise pour aller admirer cette jolie fiancée qui baisse les
+yeux toute honteuse d'être ainsi exposée aux regards des hommes, et de
+quels hommes; les barbares occidentaux! Elle est charmante sous sa belle
+tunique de satin rouge toute brodée de dragons d'or, avec sa gracieuse
+coiffure pareille à un casque, ornée de fleurs et de franges de perles
+qui lui retombent devant le visage. Elle appartient à la confrérie des
+Lys d'or; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à regarder ses pieds
+minuscules qui apparaissent sous la bordure de son pantalon de soie, ils
+ont la taille et la forme d'un lys renversé. Le fiancé vers lequel on la
+conduit, n'aurait pour elle qu'une estime médiocre, si ses pieds qui
+seraient d'ailleurs fort petits&mdash;les Chinoises ayant les extrémités d'une
+exquise délicatesse&mdash;avaient gardé leur taille naturelle. Aussi, dès sa
+plus tendre enfance, ses parents, soigneux de sa beauté, se sont-ils
+empressés de lui comprimer les pieds au moyen de bandelettes resserrées de
+plus en plus chaque jour. L'opération a fort bien réussi, la longueur du
+membre ne dépasse pas cinq à six pouces, le coup-de-pied est devenu très
+convexe, l'orteil est relevé presque perpendiculairement, l'angle que
+forme le talon et l'os de la jambe a disparu, et le pied a pris l'aimable
+couleur d'une carotte pelée; tout cela disparaît, il est vrai, sous le
+joli soulier brodé d'or et parfumé de musc. Mais en dépit du parfum
+enfermé sous la soie, les Lys d'or ont de légers inconvénients, dont nous
+ne parlerons pas pour éviter de chagriner cette charmante Chinoise.</p>
+
+<p>Puisque nous avons pénétré dans le gynécée si bien clos d'ordinaire,
+faisons connaissance encore, avec cette jeune femme, mariée depuis
+quelques années, et qui est là assise, avec sa petite fille auprès d'elle.
+Elle est fort élégamment vêtue d'une tunique violette bordée d'une bande
+brodée et qui retombe sur un pantalon pareil. Sa coiffure est très
+originale; un bandeau orné de pierreries entoure son front et dans ses
+cheveux tordus en corde, des fleurs artificielles sont piquées et forment
+comme des cornes. Selon la coutume des élégantes Chinoises, son visage
+disparaît sous une épaisse couche de blanc, ses sourcils rasés sont
+refaits à l'encre de Chine, elle a deux plaques de rouge sur les joues et
+du carmin sur les lèvres.</p>
+
+<p>La jeune mère tient un livre ouvert et est occupée à instruire sa fille.
+Elle lui enseigne sans doute les devoirs de la femme, le respect qu'elle
+doit à l'homme, le seigneur et maître de la création; elle s'efforce de la
+pénétrer du sentiment d'humilité qui est la première vertu de la femme,
+cet être si évidemment inférieur et faible. Ce livre qu'elle lit est
+peut-être même le Niu-Kié tsi-pien: Les Sept préceptes dans lesquels sont
+contenus les principaux devoirs des femmes, ouvrage fameux écrit, il y a
+deux mille ans, par l'illustre lettrée Pan-Hoei-Pan, la plus savante et
+la plus modeste des femmes. Quoi qu'il en soit, l'enfant qui joue avec un
+oiseau vert n'a pas l'air de s'attrister beaucoup de l'état d'abjection
+dans lequel elle est née, et les leçons de sa mère ne la troublent guère;
+elle semble avoir déjà le sentiment confus qu'il suffit de deux beaux
+yeux longs et brillants, d'un sourire pourpré, qui découvre deux rangs
+de perles, pour faire oublier les leçons des moralistes, et que, en Chine
+comme ailleurs, en dépit des lois et des écrits, les femmes savent réduire
+leur maître en esclavage.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h2>CHAPITRE X</h2>
+
+<h3>LES OISEAUX PÊCHEURS</h3><br>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6">Sur un seul pied près de la rive</p>
+<p class="i6">Le cormoran demeurera,</p>
+<p class="i6">Aussi longtemps que coulera,</p>
+<p class="i6">Belle rivière, ton eau vive.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>En Chine, le cormoran est l'auxiliaire précieux du pêcheur. Doué d'un œil
+perçant, il distingue facilement le poisson, même à une grande profondeur;
+excellent nageur, il plonge et poursuit sa proie avec rapidité et,
+fidèlement, dans une de ses pattes, il la rapporte à son maître. Pour le
+préserver des tentations de gourmandise, on lui passe au cou un anneau qui
+ne lui permet d'avaler que les plus petits poissons.</p>
+
+<p>Le cormoran est admirablement dressé, et remplit son emploi avec
+intelligence et dextérité; avec persévérance aussi; car, s'il revient la
+patte vide, des coups de gaffe le renvoient au fond de l'eau! On en voit
+qui, ayant capturé un poisson trop gros, se font aider par un camarade
+pour l'apporter jusqu'au bateau. La pêche jugée suffisante, le maître
+allège le cormoran de son collier et lui permet de travailler pour son
+propre compte. C'est sa récompense.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h2>CHAPITRE XI</h2>
+
+<h3>LES CÉRÉMONIES</h3><br>
+
+
+<p>Les Chinois n'ont pas de dimanches, ils ne connaissent pas les jours de
+chômage. Mais ils ont institué un certain nombre de fêtes annuelles.</p>
+
+<p>Celle du premier jour de l'an est la plus importante; on la célèbre dans
+tout l'empire par plusieurs jours de repos et de réjouissances; on échange
+des visites, des souhaits, des présents. Dés le matin, une foule nombreuse
+emplit les rues, les jeunes garçons prennent d'assaut les boutiques des
+marchands de friandises; on accroche des banderoles, on tire des pétards
+et le soir, tout est illuminé.</p>
+
+<p>Quand ils sont loin de leur pays, les Chinois ne manquent jamais de fêter,
+à sa date, le commencement de l'année chinoise. Dans toutes les ambassades
+ou légations, les fils du Céleste Empire se réunissent, et fêtent ensemble
+la patrie absente.</p>
+
+<p>Voici le compte-rendu d'une de ces cérémonies qui eût lieu, il y a
+quelques années, à Paris:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Hier, samedi, premier jour de la première lune de la trente et unième
+année du règne de l'empereur Kouan-Su, une animation joyeuse régnait à la
+légation de Chine, où les Célestes fêtaient la nouvelle année Chinoise.</p>
+
+<p>«Dès la veille, les étudiants, éparpillés dans les écoles de banlieue
+et de province, prenaient le train pour Paris, et, aussitôt arrivés,
+échangeaient des visites et des présents, se donnaient rendez-vous le
+lendemain matin à la légation, dans ce petit coin de Paris, où flotte
+l'étendard jaune, sur lequel se cambre le Dragon Impérial, et qui est en
+ce moment terre chinoise.</p>
+
+<p>«C'est au No. 57 de la rue de Babylone, qu'est situé l'hôtel de la
+légation. Un magnifique pavillon chinois, acheté jadis à une exposition
+universelle, flanque l'habitation, et c'est, sans doute, sa silhouette à
+la fois imprévue et familière qui a décidé le ministre à se fixer là.</p>
+
+<p>«Les toits relevés en pointes d'ailes, les parois sculptées, les lions
+chimériques ont retrouvé leur raison d'être et formaient un décor tout à
+fait superbe et harmonieux aux costumes de cérémonie&mdash;damas et satins,
+riches fourrures, chapeaux globuleux ornés de glands rouges&mdash;des visiteurs
+qui montaient hier matin le perron de l'hôtel.</p>
+
+<p>«À neuf heures et demi, ils étaient tous réunis dans le grand salon, où ils
+formaient des groupes chatoyants. Un certain nombre d'entre eux, cependant,
+qui ont adopté le costume européen pour circuler plus à l'aise dans nos
+villes, se dissimulaient derrière les autres, un peu honteux de leur
+triste déguisement, qui ne les avantage pas du tout, il faut l'avouer.</p>
+
+<p>«À dix heures, Son Exc. Soueng-Pao-Ki, accompagné de ses secrétaires, fit
+son entrée, et la cérémonie officielle commença.</p>
+
+<p>«Sur une table, placée devant la cheminée et recouverte d'une draperie de
+satin jaune à dragons brodés, étaient posées les tablettes de l'Empereur
+et de l'Impératrice douairière. Devant elles, un brûle-parfum de bronze à
+demi plein de braise-ardente, sur laquelle on jeta de la poudre de santal.</p>
+
+<p>«Tandis que la fumée odorante monte et tournoie, le ministre d'abord,
+puis tous les assistants, par rang de grade, dans le plus grand ordre,
+et le plus respectueux silence, viennent rendre hommage aux souverains,
+personnifiés par les tablettes sur lesquelles leurs noms sont inscrits.
+Cet hommage consiste à exécuter le solennel salut appelé 'ko-tao,' qui
+exige que l'on approche par trois fois le front du sol.</p>
+
+<p>«Quand les saluts furent terminés, on servit. le thé, et, après échange de
+nombreux compliments, souhaits et congratulations, le ministre congédia
+ses hôtes qu'il invita pour le soir à un banquet.</p>
+
+<p>«Les dames chinoises n'assistaient pas à la réception; mais au premier
+étage de l'hôtel, elles recevaient de leur côté, en belles robes de
+brocard pourpre, et accomplissaient aussi la cérémonie rituelle.</p>
+
+<p>«Le soir, elles n'étaient pas non plus présentes au dîner, qui réunissait
+cinquante-deux convives, tous Chinois.</p>
+
+<p>«Le ministre, présidant la table d'honneur, avait à sa droite M. Tsien,
+premier secrétaire à la légation de Pétersbourg, qui est en ce moment à
+Paris avec Mme. Tsien, une grande lettrée et une poétesse exquise; à sa
+gauche, M. Ouen-Pou, le doyen des secrétaires à Paris; puis, par ordre
+hiérarchique, étaient placés tous les convives.</p>
+
+<p>«Le ministre a donné à ses invités le régal d'un menu purement chinois.
+Pas de nids d'hirondelles, pourtant, et cela pour une raison assez
+amusante: on a apporté de Chine les nids tels qu'on les trouve et des
+plumes de l'oiseau de mer adhérent encore, par endroits, à la précieuse
+gélatine. En nettoyer une assez grande quantité pour préparer le potage de
+cinquante-deux personnes, cela aurait exigé le travail de dix cuisiniers
+pendant plusieurs jours!...</p>
+
+<p>«Voici le menu du diner:
+</p></blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"> Potage aux oreilles de Boudha</p>
+<p class="i2"> (Ce sont des morceaux de pâte moulée et cuits avec des</p>
+<p class="i6"> champignons dans du bouillon de poulet)</p>
+<p class="i10"> Ailerons de requin au Chio-Yo</p>
+<p class="i12"> Carpe à l'huile de ricin</p>
+<p class="i4"> Jambon fumé du Tché-Tchouen au sucre candi</p>
+<p class="i8"> Oloturies (Limaces bleues de mer)</p>
+<p class="i12"> Poulets désossés rôtis</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote><p>
+sans compter d'innombrables petits plats, des gâteaux farcis et des fruits
+étranges. Comme boisson le tiède vin de riz, le mei-koué-lou&mdash;eau de vie
+parfumée de roses&mdash;et le thé du Dragon noir, cueilli à Canton.</p>
+
+<p>«Mais le vin, si capiteux qu'il soit, ne monte pas à la tête de ces
+convives qui, pour la plupart, sont de tout jeunes hommes; aucun
+laisser-aller, pas de gaieté bruyante, la tenue sérieuse et digne
+qu'impose la présence du Ministre; pas de toast, pas de cris; mais une
+émotion discrète et forte, la pensée de la famille absente, si lointaine;
+le sentiment de solidarité qui les réunit tous là, comme en un faisceau;
+seuls, au milieu de cette civilisation qui les séduit et les effare, qui
+leur découvre des horizons inconnus et leur fait rêver, pour leur patrie,
+des destinées nouvelles.
+</p></blockquote><br><br><br>
+
+
+
+<h2>LÉGENDES ET CONTES</h2><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>L'ABEILLE BLEUE</h3><br>
+
+
+<p>Un soir, dans le pavillon d'une bonzerie, où il s'était retiré, le
+jeune étudiant Bambou d'Or travaillait assidûment, comme à son ordinaire,
+lorsqu'il entendit, hors de la fenêtre, une voix de femme s'écrier:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que le seigneur Bambou d'Or est donc studieux!...</p>
+
+<p>Très surpris, il se leva vivement, et se pencha au dehors, pour regarder.</p>
+
+<p>Il vit, en longs vêtements bleus, une si incomparablement jolie fille,
+qu'il comprit tout de suite que ce ne pouvait pas être un être réel.
+Cependant, il lui demanda poliment qui elle était.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi bien, dit-elle d'un ton légèrement moqueur, ai-je l'air
+d'un faune?... À quoi bon les questions inutiles? Avez-vous peur de
+m'ouvrir votre porte?</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! qui que vous soyez, entrez! s'écria Bambou d'Or en se hâtant
+d'écarter les battants de laque rouge.</p>
+
+<p>L'inconnue, ramassant ses longues robes, pénétra, presque en courant dans
+le pavillon.</p>
+
+<p>&mdash;Fermez, dit-elle, fermez bien.</p>
+
+<p>Il tira les verroux, baissa le store devant la fenêtre, et raviva un peu
+la lampe. Puis il se retourna vers la jeune fille, qui, debout au milieu
+de la chambre, souriait maintenant en le regardant.</p>
+
+<p>Elle lui parut à tel point jolie et il était si ému de la voir, que
+son cœur battait des coups de plus en plus profonds et qu'il lui était
+impossible de parler.</p>
+
+<p>Elle souriait toujours, en le regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie de votre hospitalité, dit-elle, d'une voix très douce,
+mais ne craignez rien, je suis extrêmement mince, et je ne tiendrai pas
+beaucoup de place.</p>
+
+<p>Il croyait rêver, quand il la vit détacher sa longue tunique de soie
+qui tomba sans bruit, et se blottir dans un fauteuil d'osier où elle
+s'endormit.</p>
+
+<p>Ils devinrent amis, il aima beaucoup cette délicieuse enfant qui revint,
+fidèlement, chaque soir, mais fuyait précipitamment avant la fin de la
+nuit.</p>
+
+<p>Un soir qu'ils causaient ensemble, en mangeant des sucreries, il s'aperçut
+à ses discours, qu'elle connaissait à fond la musique.</p>
+
+<p>&mdash;Votre voix est si fine et si charmante lui dit-il que je meurs d'envie
+de l'entendre; pourtant, il me semble que si vous chantiez une chanson,
+vous absorberiez mon âme.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur en effet, d'absorber votre âme, dit-elle en riant, et je n'ose
+pas vous chanter ma chanson.</p>
+
+<p>Bambou d'Or la pria avec insistance, et elle lui dit enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Votre servante ne veut pas vous désobéir, ce serait cependant pour moi
+très dangereux d'être entendue par quelqu'un d'autre que vous. Puisque
+vous y tenez absolument, j'essaierai malgré mon incapacité de me faire
+entendre, mais je ne chanterai qu'à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'appuya aux colonnes du lit, battit le rythme du pied, légèrement,
+et chanta:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">Ah qu'il m'attriste, le corbeau qui croasse dans l'arbre voisin.</p>
+<p class="i4">Il veut hâter mon départ, il m'avertit que l'heure passe.</p>
+<p class="i4">Ce n'est pas que je craigne de mouiller dans la rosée du matin</p>
+<p class="i6">la broderie de mes souliers</p>
+<p class="i4">Mais il faut seule m'en aller, et seul laisser mon compagnon.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Cette voix était fine, ténue comme un fil de soie, à peine perceptible;
+pourtant, en écoutant attentivement, de tout près, elle devenait vraiment
+tournoyante et glissante, agréable aux oreilles et émouvante pour le cœur.</p>
+
+<p>La chanson finie, la jeune fille ouvrit la porte sans bruit et regarda
+avec inquiétude au dehors.</p>
+
+<p>Elle sortit, fit en courant le tour du pavillon, puis rentra.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pourquoi êtes-vous si profondément effrayée? s'écria Bambou d'Or
+tout ému.</p>
+
+<p>Elle répondit en essayant de sourire.</p>
+
+<p>«Les esprits vivent par fraude et craignent les vivants,» dit le proverbe,
+et ne suis-je pas un esprit?</p>
+
+<p>Il essaya de la calmer, mais elle demeura agitée, inquiète.</p>
+
+<p>&mdash;-Notre bonheur est fini, maintenant, soupira-t- elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Sentez comme mon cœur bat fort, trop fort ... c'est par l'effet du
+pressentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Parfois la fièvre nous trouble sans cause. Ne dites pas que notre amitié
+est finie.</p>
+
+<p>Elle s'apaisa un peu, mais elle ne se hâta pas de s'enfuir, comme les
+autres nuits, quand l'horloge à eau marqua l'heure de la séparation.
+Lentement, elle ouvrit la porte; alors avec angoisse, elle se rejeta en
+arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cœur est encore trop faible, dit-elle. Voulez-vous m'accompagner un
+peu. Vous me quitterez quand j'aurai dépassé le mur du temple.</p>
+
+<p>Il la soutint de son bras, et l'accompagna jusqu'au moment où elle lui
+ordonna de la laisser. Il s'arrêta alors et la suivit des yeux, mais tout
+à coup elle disparut.</p>
+
+<p>Il allait se décider à rentrer, quand il crut entendre crier faiblement:
+«Au secours.»</p>
+
+<p>Il s'élança dans la direction qu'avait prise son amie et regarda de tous
+côtés, mais ne vit rien. La plainte cependant persistait, et il lui sembla
+qu'elle venait du toit de la galerie qu'il longeait.</p>
+
+<p>Ayant levé la tête, il aperçut à la clarté de la lune, une araignée,
+grosse comme une balle, qui saisissait quelque chose entre ses affreuses
+pattes et, en même temps, les gémissements devinrent plus douloureux
+encore.</p>
+
+<p>Bambou d'Or déchira la toile et délivra la proie, tandis que le monstre
+s'enfuyait.</p>
+
+<p>Le jeune homme tenait dans sa main une jolie abeille bleue, presque morte.
+Il se hâta de rentrer, et la posa délicatement sur la table de sa chambre.</p>
+
+<p>Bientôt, elle parut se ranimer, secoua ses ailes d'azur qui reprirent leur
+éclat lustré, elle s'essaya à marcher et monta tout doucement vers le lac
+d'encre de l'écritoire. Elle sembla vouloir s'y jeter, puis descendant,
+elle se traîna sur le papier déroulé, et y traça ce mot:</p>
+
+<p>«Merci!»</p>
+
+<p>Un frisson bleu fit vibrer ses ailes, elle s'enleva, et par la fenêtre
+ouverte, elle s'envola sans retour...</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS</h3><br>
+
+
+<p>Petit, est-ce que tu ne vois pas enfin revenir ta grande sœur?... Mes
+pauvres yeux sont pleins de poussière et je ne vois rien.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, grand'mère, je vois très loin. Jade Pur ne vient pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vers la Montagne des Immortels qu'il faut regarder, Parfum Brûlé.
+Ta sœur y est montée pour cueillir des plantes médicinales.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais aller jusqu'au tournant de la route...</p>
+
+<p>L'enfant se mit à courir et bientôt sa voix aiguë cria:</p>
+
+<p>&mdash;Elle vient! elle vient! Mais qu'est-ce qu'elle a?... Grand'mère!
+grand'mère! elle est folle!</p>
+
+<p>L'enfant galopait tout effrayé et vint se jeter contre les genoux de la
+vieille femme, se cachant la figure dans les plis du vêtement. Presque
+aussitôt Jade Pur apparut au tournant de la route, courant à toutes jambes
+dans un enrôlement d'étoffe, tandis que les deux corbeilles pendues par
+trois cordes aux deux bouts du fléau posé sur ses épaules, bondissaient
+éperdument. Elle était pâle comme le jade dont elle portait le nom. Sans
+laisser le temps à son cœur d'apaiser ses battements, elle s'arrêta, et
+penchée vers l'oreille un peu dure de sa grand'mère, lui dit d'une voix
+entrecoupée:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu et entendu des choses terribles: il faut que j'obtienne ce soir
+même une audience du vice- roi...</p>
+
+<p>&mdash;Une audience du vice-roi! répéta la vieille au comble de la stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Il me chargera sans doute d'une mission et je serai absente longtemps.</p>
+
+<p>Elle s'enfuit et de loin cria encore:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir!... Dites aux bonzes de prier pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Jade Pur! Jade Pur! Ne nous abandonne pas! gémit l'aïeule qui tremblait
+tellement que son fagot de bois sec cliqueta sur son dos.</p>
+
+<p>Et le petit Parfum Brûlé se mit à pleurer à chaudes larmes.</p>
+
+<p>Le vice-roi du Fo-Kiang résidait à Liang-Kiang, la capitale de la province,
+et son palais magnifique, avec ses jardins et ses dépendances, couvrait
+une surface immense. Devant l'entrée principale, deux lions de pierre
+se cabraient pour soutenir une poutre de bois rouge, à laquelle était
+suspendu un gong énorme au métal étincelant.</p>
+
+<p>Jade Pur avait gravi les marches et, haussée sur ses petits pieds, avec
+une violence surprenante, de ses poings fermés tapait sur le disque sonore
+qui flamboyait au soleil couchant.</p>
+
+<p>Bien que ce gong fût placé là pour permettre au plus infime sujet de
+l'éveiller afin d'en appeler à la justice du vice-roi, personne n'osait
+jamais l'effleurer, et quand roulèrent les vrombissements formidables du
+bronze mêlé d'or sous les poings délicats de la jeune fille, les gardes
+s'élancèrent-ils, la lance levée, pour punir et chasser l'imprudent qui se
+rendait coupable d'une telle chose.</p>
+
+<p>À travers la paix et le silence du soir, seul en un pavillon où il aimait
+à lire et à rêver, le vice-roi perçut les lointaines vibrations du gong de
+justice, et comme c'était la première fois qu'il les entendait, il eut la
+curiosité de savoir qui l'avait frappé et ce que réclamait ce mécontent.</p>
+
+<p>C'est pourquoi Jade Pur, au lieu d'être chassée, fut conduite, par des
+cours, des galeries, des jardins, devant le très majestueux mandarin,
+et, comme il convient, tomba à genoux à quelque distance de la présence
+auguste.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est toi, fillette, qui fais tout ce vacarme, à la porte
+de mon palais? dit-il en marquant de son doigt une page du livre qu'il
+referma. Quel tort t'a-t-on fait et qu'est-ce que tu implores de ma
+justice?</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Grandeur me pardonne, dit la jeune fille en levant ses yeux
+humides comme ceux d'une gazelle. Jamais ma petitesse n'aurait eu la force
+de réclamer même contre les pires injustices et je ne serais pas ici s'il
+ne s'agissait pas de Votre Grandeur et d'un service que je dois lui rendre.</p>
+
+<p>&mdash;À moi? Qu'est-ce que tu dis?...</p>
+
+<p>&mdash;Au noble fils de Votre Grandeur, plutôt. J'ai été témoin d'un prodige et
+je sais des choses que je ne devrais pas savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? dit le mandarin avec un sourire un peu moqueur. Eh bien,
+voyons ces choses.</p>
+
+<p>Jade Pur s'assit sur ses talons et les yeux à demi fermés, d'une voix
+haute et monotone comme si elle lisait un livre, parla tout d'une haleine:</p>
+
+<p>&mdash;Sur la Montagne des Immortels, où je cueillais des herbes précieuses, je
+suis montée aujourd'hui, sans m'en apercevoir, beaucoup plus haut que de
+coutume. Tout à coup, en ce lieu toujours désert, j'entendis des voix et
+je vis, par la fente d'un rocher, deux hommes, qui ne pouvaient être que
+des génies, examiner attentivement une haute pierre couleur d'ambre. L'un
+était un vieillard à cheveux blancs couvert d'un manteau blanc; l'autre
+un homme de belle mine dans la force de l'âge. «C'est bien ici, dit le
+vieillard, voici la pierre tombée du ciel!&mdash;Alors, frappons-la, pour
+qu'elle devienne vivante,» répondit l'autre. Et en même temps, ils
+frappèrent tous les deux du plat de la main sur la pierre. Bientôt
+elle s'anima et un personnage, beaucoup plus grand que les deux génies,
+s'en dégagea, en secouant des éclats et de la poussière. Il était assez
+effrayant, avec une bouche lippue et une large tonsure au milieu du
+front, pourtant il salua respectueusement les deux hommes en disant:
+«Que voulez-vous de moi?&mdash;Nous t'avons éveillé pour accomplir une mission
+importante: écoute bien. Il y a plusieurs siècles, le roi des Dragons,
+en remontant de l'abîme, se cassa et perdit une de ses griffes. Elle est
+demeurée depuis dans le trésor des Fils du Ciel et il a été impossible
+de la reprendre. Mais aujourd'hui, elle est sortie du trésor. L'empereur
+l'envoie dans une province désolée par la sécheresse, pour que la sainte
+relique y amène la pluie. Le roi des Dragons vous récompensera si vous
+pouvez saisir cette griffe et la lui rendre. L'empereur l'a confiée au
+fils du vice-roi du Fo-Kiang, avec menace de mort s'il ne savait pas
+la conduire où elle doit arriver. Il sera facile de dérober la relique
+au messager. Allez donc et hâtez-vous.» La pierre changée en homme se
+précipita vers la vallée et disparut. «Ce jeune homme ne saura pas
+défendre la relique, dit le vieillard, ni la reprendre si on la lui ravit;
+car il ignore, que pour mener à bien sa mission, il faudrait qu'il fût
+guidé par une jeune fille pure qui posséderait un éclat de la pierre
+vivante.» Là-dessus ils s'évaporèrent et je ne vis plus rien. Mais,
+poussée par une inspiration du ciel, je saisis un éclat de la pierre et je
+descendis en courant la montagne. Je vous supplie de m'envoyer vers votre
+fils, afin que je le sauve.</p>
+
+<p>Le mandarin se caressait le menton et souriait d'un air incrédule.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai écouté ton histoire, ma fille, dit-il, parce qu'elle est assez
+singulière; mais tu l'as certainement rêvée: rentre chez toi et ne
+t'inquiète plus. Mon fils n'est pas en danger.</p>
+
+<p>On poussa aussitôt Jade Pur dehors et on ne s'occupa plus d'elle, car le
+palais était mis en rumeur par l'arrivée d'un messager.</p>
+
+<p>En s'éloignant, la jeune fille était comme étourdie, elle se demandait
+si, en effet, elle n'avait pas rêvé... Pourtant elle tâtait la pierre
+suspendue à sa ceinture dans un petit sac et il lui parut qu'elle
+s'agitait comme une bête vivante.</p>
+
+<p>Avant que Jade Pur eût perdu de vue le palais, elle entendit que l'on
+courait, en criant derrière elle. Un groupe de serviteurs du vice-roi
+la rejoignit, l'arrêta; un grand eunuque la prit dans ses bras et,
+rebroussant chemin, à toutes jambes l'emporta.</p>
+
+<p>Elle se retrouva devant le vice-roi dont le visage était bouleversé et qui
+arpentait la salle fébrilement.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune fille, jeune fille, s'écria-t-il, tu as dit vrai. Un messager
+de Cèdre d'Or m'apprend que l'empereur lui a confié, en effet, la plus
+précieuse des reliques: une griffe du roi des Dragons, pour la porter dans
+une pagode lointaine. Que sais-tu de plus? Où est mon fils en ce moment?</p>
+
+<p>Jade Pur prit la précieuse pierre qu'elle portait à sa ceinture et
+l'approcha de son oreille. Elle entendit d'abord un murmure sourd et
+confus qui peu à peu se précisa et elle perçut des paroles qu'elle répéta
+à mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Il est à 200 lis seulement d'ici, sur le territoire du Fo-Kiang. Il ne
+sait pas encore que la griffe du roi des Dragons lui a été dérobée.</p>
+
+<p>&mdash;Va, va, ma fille, dit le mandarin en trépignant d'impatience.... Le
+cortège est prêt, les chevaux sont harnachés. Va, va, brûle la route,
+sauve mon fils!...</p>
+
+<p>Depuis des jours, depuis des semaines, depuis des mois, Cèdre d'Or, guidé
+par Jade Pur, poursuivait le ravisseur de la sainte relique, par les
+forêts, par les montagnes, par les déserts. Le fils du vice-roi et la
+jeune fille étaient presque à bout de force, mais non pas à bout de
+courage.</p>
+
+<p>Jade Pur s'était présentée, sous le costume d'un jeune garçon à Cèdre d'Or,
+et il ne savait pas qu'elle était une femme. La pierre magique qu'elle
+portait, ne parlait qu'à elle. Il la suivait avec confiance, car ils ne
+perdaient jamais les traces du voleur qu'ils ne pouvaient joindre, mais
+qu'ils serraient toujours de près. Cèdre d'Or était fort brave et instruit,
+digne en tout point de la faveur dont l'empereur l'avait honoré et, seuls,
+des génies immortels pouvaient triompher de lui. Il luttait pourtant
+grâce à la pierre magique, qui l'égalait presque à son adversaire.</p>
+
+<p>La tactique avait été d'empêcher le ravisseur d'approcher des domaines
+du roi des Dragons, car la relique ne pouvait être rendue qu'au Dragon
+lui-même.</p>
+
+<p>Ce soir-là, Cèdre d'Or et Jade Pur étaient étendus sur une grève au bord
+de la mer, attendant la marée et le vent, pour s'embarquer sur une petite
+jonque couchée sur le flanc à quelque distance dans le sable que l'eau
+n'atteignait pas encore.</p>
+
+<p>Cette fois, il fallait quitter la Chine pour continuer la poursuite du
+voleur fugitif qui avait passé là quelques heures plus tôt et avait fui
+sur la mer. Jade Pur se sentait le cœur serré à l'idée de s'éloigner
+de son pays, de se confier aux vagues capricieuses sur une aussi frêle
+embarcation. Elle songeait à sa chaumière, au vieux sapin tordu, aux iris
+et aux nénufars qui bordaient le petit étang, tout en or au soleil levant,
+et où un oiseau venait boire. Sans doute elle ne les reverrait jamais.
+Allait-elle enfin atteindre le but, ou fallait-il perdre tout espoir?
+En tous cas, celui qu'elle avait voulu sauver échapperait à la mort:
+une fois hors de Chine, il n'y rentrerait que lorsque la sentence serait
+rapportée...</p>
+
+<p>Alors, si elle revenait, elle, c'est lui qu'elle ne reverrait plus!</p>
+
+<p>Cèdre d'Or, couché sur le sable, regardait Jade Pur à la dérobée et, au
+soupir qu'elle poussa, répondit par un soupir pareil. Il savait maintenant
+que Jade Pur était une jeune fille. Un courrier de son père venait de lui
+révéler ce mystère, qui éveillait en lui un trouble profond.</p>
+
+<p>Un à un les bateaux se relevaient, dans le petit port de Liang-Kiang.
+La jonque fut à son tour atteinte par l'eau: les deux marins qui la
+montaient dressèrent le mât, tendirent la voile de paille, d'un sifflement
+appelèrent les deux passagers et bientôt, bondissant sur les lames, la
+jonque s'éloigna du rivage.</p>
+
+<p>Poussée par un bon vent, elle aborda, après trois jours de navigation, à
+la petite île d'Okinava-Sima, au Japon.</p>
+
+<p>La contrée était ravissante avec ses falaises dont les fleurs et les
+lianes croulaient en cascades, ses tapis de mousse, sa verdure claire qui
+contrastait avec le ton sombre des vieux cèdres.</p>
+
+<p>Mais les voyageurs n'avaient pas le loisir de s'attarder dans la
+contemplation de la nature.</p>
+
+<p>Jade Pur, les yeux demi-clos, interrogeait la pierre, car aucun vestige
+de celui qu'ils poursuivaient n'était visible. La pierre indiqua une forêt
+dont la lisière barrait comme d'un mur le côté droit du paysage. Elle
+s'élança dans cette direction et Cèdre d'Or la suivit.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, dit-elle tout en courant, que mon talisman n'est plus
+aussi lucide depuis que nous avons touché une terre étrangère: la voix
+qu'il recèle est très lointaine et confuse.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! s'écria Cèdre d'Or, que ferons-nous sans ce guide? Allons-nous
+perdre la trace de la précieuse relique? Me faudrait-il rester ici en
+exil? Et il ajouta plus bas: Y resteriez-vous avec moi?</p>
+
+<p>Jade Pur rougit mais ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Chut, dit-elle, j'entends des voix et des rires.</p>
+
+<p>Ils étaient entrés dans la pénombre verte de la forêt. Avançant avec
+précaution, ils virent, entre les branches, toute une société assise en
+cercle dans une clairière et jouant à différents jeux avec une gaîté
+bruyante et un complet laisser-aller. Une belle femme se penchait vers un
+homme, très corpulent, à la tête rasée, qui lui parlait tout bas d'un air
+tendre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons nous-en, chuchota Cèdre d'Or, nous n'avons que faire de ces
+gens-là.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas notre voleur qui a changé de forme?...</p>
+
+<p>Ils s'éloignèrent, mais Jade Pur était inquiète, comme désorientée,
+la pierre magique contre son oreille ne laissait plus entendre qu'un
+grondement sourd.</p>
+
+<p>Tout à coup des flammes crépitantes brillèrent derrière des buissons et
+ils virent un démon effrayant qui remuait avec un trident rougi au feu
+un amas informe d'animaux vils et de débris humains. Le démon à la face
+horrible proférait des malédictions.</p>
+
+<p>Cèdre d'Or qui était savant dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;C'est Tso-Tsum, un des serviteurs de Fon-Tse-Ta-Ti, le roi de la Ville
+Infernale. Il habite la terre, préside à la cuisine et surprend les aveux
+des hommes pendant leur sommeil. Il a fait sans doute le dîner de ces
+bruyants joueurs.</p>
+
+<p>Mais le démon tourna les yeux vers ceux qui l'épiaient et ce regard
+les brûla comme un jet d'eau bouillante, si bien qu'ils s'enfuirent et
+coururent longtemps sans s'arrêter.</p>
+
+<p>Ils se retrouvèrent sur la grève où ils avaient débarqué. Là, deux jeunes
+garçons causaient et l'écho répercutait leurs voix claires, de sorte que
+l'on entendait toutes leurs paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que le Dragon japonais qui n'a que quatre griffes a été fâché.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Parce que la terre a tremblé quand la cinquième griffe du
+Dragon chinois a touché notre île?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et il a envoyé une de ses sirènes qui s'est emparée du coffret d'or.</p>
+
+<p>Les deux lutins tournaient l'angle du rocher et Jade Pur s'élança vers eux
+pour en entendre davantage; mais les lutins avaient disparu.</p>
+
+<p>Elle vit alors une femme richement vêtue, les cheveux épars, qui arpentait
+la grève en déclamant un poème et ce qu'elle disait était si beau que Jade
+Pur se sentait inondée de joie. Elle tomba à genoux et joignit les mains
+quand la poétesse s'arrêta devant elle. Celle-ci lui souriait et dit d'une
+voix harmonieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu comprends la poésie, tu es digne d'être exaucée. Le coffret
+qui contient la griffe du roi des Dragons a été jeté à la mer. Une
+vague l'a rejeté à mes pieds et je l'ai donné à la grande prêtresse de
+Ten-Sio-Daï-Tsin, la déesse Soleil. Va, chante-lui mon poème et elle te
+donnera la relique.</p>
+
+<p>En même temps, elle lui mit dans la main le poème écrit sur du satin blanc
+et aussitôt Jade Pur se sentit capable de le chanter. La poétesse la
+conduisit vers une grotte où une danseuse sacrée, dans un costume
+magnifique et armée d'un sabre, gardait l'entrée. Elle revêtit Jade Pur
+d'une robe de cérémonie, lui donna un instrument de musique et l'emmena
+jusqu'au fond de la grotte.</p>
+
+<p>La grande prêtresse était merveilleusement belle. Elle s'entourait de
+nuages en fumant une petite pipe d'argent et cependant elle éblouissait.
+Jade Pur, comme transportée, hors d'elle-même, chanta de toute son âme et
+il lui sembla qu'elle montait au ciel.</p>
+
+<p>La jonque vient d'aborder sur la rive de Chine. Cèdre d'Or serre sur son
+cœur la jeune fille qui l'a sauvé en lui rendant la relique.</p>
+
+<p>&mdash;Que j'ai hâte d'être revenu auprès de toi et que tu deviennes ma femme
+chérie, dit-il.</p>
+
+<p>Puis il s'arrache d'elle en pleurant et enfourche un cheval fringant, qui
+se cabre et part au galop.</p>
+
+<p>Jade Pur, heureuse et fière, se met en route à son tour, mais dans une
+autre direction.</p>
+
+<p>Ceux qu'elle a vaincus lui en veulent encore, car un orage furieux la
+poursuit. Loui-Kouin, le valet du tonnerre, tape à tour de bras sur son
+cercle de gongs et lance vingt fois la foudre; mais il n'atteint pas la
+jeune fille, qui revoit enfin le petit étang bordé d'iris et de nénufars,
+couleur d'or au soleil levant, et où vient boire un oiseau.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2><br>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>PRÉFACE, PAR JEAN AICARD</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I. ANTIQUITÉ DE LA CHINE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>II. LE LANGAGE ET L'ÉCRITURE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>III. L'INSTRUCTION ET LES GRANDS EXAMENS</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>IV. LA MUSIQUE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>V. LA POÉSIE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>VI. L'ART DRAMATIQUE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>VII. § I. LA MAISON; § II. LE THÉ</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>VIII. LE MOBILIER</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>IX. LES COSTUMES</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>X. LES OISEAUX PÊCHEURS</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>XI. LES CÉRÉMONIES</p><br>
+ </div><div class="stanza">
+<p>LÉGENDES ET CONTES:<br>
+ I. L'ABEILLE BLEUE; II. LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS</p><br><br>
+
+<hr><br>
+
+<p class="mid">LES ARTS GRAPHIQUES</p>
+<p class="mid">IMPRIMEURS-ÉDITEURS, 3 RUE DIDEROT, VINCENNES</p><br>
+
+
+<p class="mid">LE LIVRE EN COULEURS<br>
+COLLECTIONS DES LIVRES EN COULEURS POUR LA JEUNESSE<br>
+Reliés et ornés de nombreuses planches artistiques en couleurs</p><br>
+
+<p>«LES BEAUX VOYAGES»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>EN CHINE</p>
+<p>AU JAPON</p>
+<p>LE MAROC</p>
+<p>LA RUSSIE</p>
+<p>AUX INDES</p>
+<p>INDO-CHINE</p>
+<p>ÉGYPTE</p>
+<p>ESPAGNE</p><br>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>«CONTES ET NOUVELLES»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>LA CASE DE L'ONCLE TOM (en 2 volumes)</p>
+<p>LA GUERRE AUX FAUVES</p>
+<p>LES PETITS AVENTURIERS EN AMÉRIQUE</p>
+<p>ÉRIC</p>
+<p>VOYAGES DE GULLIVER (en 2 volumes)</p>
+<p>ROMANS DU FOND DE LA MER</p>
+<p>UN TOUR EN MÉLANÉSIE</p>
+ </div></div>
+
+<p>FIN</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of En chine, by Judith Gautier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN CHINE ***
+
+***** This file should be named 18407-h.htm or 18407-h.zip *****
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+Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and the
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+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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