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+<head><link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of La San-Felice, Tome II, by Alexandre Dumas</title>
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+The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome II, by Alexandre Dumas
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La San-Felice, Tome II
+
+Author: Alexandre Dumas
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+Release Date: May 16, 2006 [EBook #18401]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME II ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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+
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+<h3>ALEXANDRE DUMAS</h3>
+<br>
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+
+<h1>LA<br>
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+SAN-FELICE</h1>
+<br><br>
+
+<h2>TOME II</h2>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME ÉDITION</p>
+
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+
+
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br>
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13<br>
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>LA CHAMBRE ÉCLAIRÉE</h3>
+
+
+<p>Il était deux heures du matin, à peu près, lorsque
+le roi et la reine, quittant l'ambassade d'Angleterre,
+rentrèrent au palais. Le roi, très-préoccupé, nous
+l'avons dit, de la scène qui venait de se passer, prit
+immédiatement le chemin de son appartement, et la
+reine, qui l'invitait rarement à entrer dans le sien,
+ne mit aucun obstacle à cette retraite précipitée,
+pressée qu'elle paraissait être, de son côté, de rentrer
+chez elle.</p>
+
+<p>Le roi ne s'était pas dissimulé la gravité de la situation;
+or, dans les circonstances graves, il y avait un
+homme qu'il consultait toujours avec une certaine
+confiance, parce que rarement il l'avait consulté sans
+en recevoir un bon conseil; il en résultait qu'il reconnaissait
+à cet homme une supériorité réelle sur
+toute cette tourbe de courtisans qui l'environnait.</p>
+
+<p>Cet homme, c'était le cardinal Fabrizio Ruffo, que
+nous avons montré à nos lecteurs, assistant l'archevêque
+de Naples, son doyen au sacré collège, lors du
+<i>Te Deum</i> qui avait été chanté, la veille, dans l'église
+cathédrale de Naples en l'honneur de l'arrivée de
+Nelson.</p>
+
+<p>Ruffo était au souper donné au vainqueur d'Aboukir
+par sir William Hamilton; il avait donc tout vu
+et tout entendu, et, en sortant, le roi n'avait eu que
+ces mots à lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attends cette nuit au palais.</p>
+
+<p>Ruffo s'était incliné en signe qu'il était aux ordres
+de Sa Majesté.</p>
+
+<p>En effet, dix minutes à peine après que le roi était
+rentré chez lui en prévenant l'huissier de service
+qu'il attendait le cardinal, on lui annonçait que le
+cardinal était là et faisait demander si le bon plaisir
+du roi était de le recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-le entrer, cria Ferdinand de manière
+que le cardinal l'entendît; je crois bien que mon
+bon plaisir est de le recevoir!</p>
+
+<p>Le cardinal, invité ainsi à entrer, n'attendit pas
+l'appel de l'huissier et répondit par sa présence même
+à ce pressant appel du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon éminentissime, que dites-vous
+de ce qui vient de se passer? demanda le roi en se
+jetant dans un fauteuil et en faisant signe au cardinal
+de s'asseoir.</p>
+
+<p>Le cardinal, sachant que la plus grande révérence
+dont on puisse user envers les rois est de leur obéir
+aussitôt qu'ils ont ordonné, toute invitation de leur
+part étant un ordre, prit une chaise et s'assit.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que c'est une affaire très-grave, répliqua
+le cardinal; heureusement que Sa Majesté se l'est
+attirée pour l'honneur de l'Angleterre et qu'il est de
+l'honneur de l'Angleterre de la soutenir.</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous, au fond, de ce bouledogue de
+Nelson? Soyez franc, cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté est si bonne pour moi, qu'avec
+elle je le suis toujours, franc!</p>
+
+<p>&mdash;Dites, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Comme courage, c'est un lion; comme instinct
+militaire, c'est un génie; mais, comme esprit, c'est
+heureusement un homme médiocre.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi heureusement?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on le mènera où l'on voudra, avec
+deux leurres.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels?</p>
+
+<p>&mdash;L'amour et l'ambition. L'amour, c'est l'affaire
+de lady Hamilton; l'ambition, c'est la vôtre. Sa naissance
+est vulgaire; son éducation, nulle. Il a conquis
+ses grades sans mettre les pieds dans une antichambre,
+en laissant un oeil à Calvi, un bras à Ténériffe,
+la peau de son front à Aboukir; traitez cet homme-là
+en grand seigneur, vous le griserez, et, une fois
+qu'il sera gris, Votre Majesté en fera ce qu'elle voudra.
+Est-on sûr de lady Hamilton?</p>
+
+<p>&mdash;La reine en est sûre, à ce qu'elle dit.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous n'avez pas besoin d'autre chose.
+Par cette femme, vous aurez tout; elle vous donnera
+à la fois le mari et l'amant. Tous deux sont fous
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur qu'elle ne fasse la prude.</p>
+
+<p>&mdash;Emma Lyonna faire la prude? dit Ruffo avec
+l'expression du plus profond mépris. Votre Majesté
+n'y pense pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas prude par pruderie, pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;Et par quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas beau, votre Nelson, avec son bras
+de moins, son oeil crevé et son front fendu. S'il en
+coûte cela pour être un héros, j'aime autant rester ce
+que je suis.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! les femmes ont de si singulières idées, et
+puis lady Hamilton aime si merveilleusement la
+reine! Ce qu'elle ne fera pas par amour, elle le fera
+par amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! dit le roi comme un homme qui s'en remet
+à la Providence du soin d'arranger une affaire
+difficile.</p>
+
+<p>Puis, à Ruffo:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua-t-il, vous avez bien un
+conseil à me donner dans cette affaire-là?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement; le seul même qui soit raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté a un traité d'alliance avec son
+neveu l'empereur d'Autriche.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai avec tout le monde, des traités d'alliance;
+c'est bien ce qui m'embarrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, sire, vous devez fournir un certain
+nombre d'hommes à la prochaine coalition.</p>
+
+<p>&mdash;Trente mille.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous devez combiner vos mouvements avec
+ceux de l'Autriche et de la Russie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quelles que soient les instances que
+l'on fera près de vous, sire, attendez, pour entrer en
+campagne, que les Autrichiens et les Russes y soient
+entrés eux-mêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! c'est bien mon intention. Vous comprenez,
+Éminence, que je ne vais pas m'amuser à
+faire la guerre tout seul aux Français... Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Si la France n'attend pas la coalition? Elle m'a
+déclaré la guerre, si elle me la fait?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, par mes relations de Rome, pouvoir
+vous affirmer, sire, que les Français ne sont pas en
+mesure de vous la faire.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! voilà qui me tranquillise un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, si Votre Majesté me permettait...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Un second conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien!</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté ne m'en avait demandé qu'un;
+il est vrai que le second est la conséquence du premier.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, dites.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, à la place de Votre Majesté, j'écrirais
+de ma main à mon neveu l'empereur, pour savoir de
+lui, non pas diplomatiquement, mais confidentiellement,
+à quelle époque il compte se mettre en campagne,
+et, prévenu par lui, je réglerais mes mouvements
+sur les siens.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mon éminentissime, et je vais
+lui écrire à l'instant même.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous un homme sûr à lui envoyer, sire?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon courrier Ferrari.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sûr, sûr, sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon cher cardinal, vous voulez un homme
+trois fois sur, quand il est si difficile d'en trouver qui
+le soit une fois.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, celui-là?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois plus sûr que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Il a donné à Votre Majesté des preuves de sa
+fidélité?</p>
+
+<p>&mdash;Cent.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il? Parbleu! il est ici quelque part, couché
+dans mes antichambres, tout botté et tout éperonné,
+pour être prêt à partir au premier ordre, quelque
+heure du jour ou de la nuit que ce soit.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut écrire d'abord, et nous le chercherons
+après.</p>
+
+<p>&mdash;Écrire, c'est facile à dire, Éminence; où diable
+vais-je trouver à cette heure-ci de l'encre, du papier
+et des plumes?</p>
+
+<p>&mdash;L'Évangile dit: <i>Quære et invenies</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas le latin. Votre Éminence.</p>
+
+<p>&mdash;«Cherche et tu trouveras.»</p>
+
+<p>Le roi alla à son secrétaire, ouvrit tous les tiroirs
+les uns après les autres, et ne trouva rien de ce qu'il
+cherchait.</p>
+
+<p>&mdash;L'Évangile ment, dit-il.</p>
+
+<p>Et il retomba tout contrit dans son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, cardinal! ajouta-t-il en poussant
+un soupir, je déteste écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté est cependant décidée à en prendre
+la peine cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais, vous le voyez, tout me manque;
+il me faudrait réveiller tout mon monde, et
+encore... Vous comprenez bien, mon cher ami, quand
+le roi n'écrit pas, personne n'a de plumes, d'encre ni
+de papier. Oh! je n'aurais qu'à faire demander tout
+cela chez la reine, elle en a, elle. C'est une écriveuse.
+Mais, si l'on savait que j'ai écrit, on croirait, ce qui
+est vrai, au reste, que l'État est en péril. «Le roi a
+écrit... A qui? pourquoi?» Ce serait un événement
+à remuer tout le palais.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, c'est donc à moi de trouver ce que vous
+cherchez inutilement.</p>
+
+<p>&mdash;Et où cela?</p>
+
+<p>Le cardinal salua le roi, sortit, et, une minute
+après, rentra avec du papier, de l'encre et des plumes.</p>
+
+<p>Le roi le regarda d'un air d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Où diable avez-vous pris cela, Éminence? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tout simplement chez vos huissiers.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! malgré ma défense, ces drôles-là
+avaient du papier, de l'encre et des plumes?</p>
+
+<p>&mdash;Il leur faut bien cela pour inscrire les noms de
+ceux qui viennent solliciter des audiences de Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne leur en ai jamais vu.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'ils les cachaient dans une armoire.
+J'ai découvert l'armoire, et voilà tout ce qui est nécessaire
+à Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, vous êtes homme de ressource.
+Maintenant, mon éminentissime, dit le roi d'un air
+dolent, est-il bien nécessaire que cette lettre soit
+écrite de ma main?</p>
+
+<p>&mdash;Cela vaudra mieux, elle en sera plus confidentielle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dictez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sire...</p>
+
+<p>&mdash;Dictez-moi, vous dis-je, ou, sans cela, je serai
+deux heures à écrire une demi-page. Ah! j'espère
+bien que San-Nicandro est damné, non-seulement
+dans le temps, mais encore dans l'éternité, pour avoir
+fait de moi un pareil âne.</p>
+
+<p>Le cardinal trempa dans l'encre une plume fraîchement
+taillée et la présenta au roi.</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez donc, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Dictez, cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque Votre Majesté l'ordonne, dit Ruffo en
+s'inclinant.</p>
+
+<p>Et il dicta.</p>
+
+
+<p>«Très-excellent frère, cousin et neveu, allié et
+confédéré,</p>
+
+<p>»Je dois vous instruire sans retard de ce qui vient
+de se passer hier soir au palais de l'ambassadeur
+d'Angleterre. Lord Nelson, ayant relâché à Naples,
+au retour d'Aboukir, et sir William Hamilton lui
+donnant une fête, le citoyen Garat, ministre de la
+République, a pris cette occasion de me déclarer la
+guerre de la part de son gouvernement.</p>
+
+<p>»Faites-moi donc, par le retour du même courrier
+que je vous envoie, très-excellent frère, cousin et
+neveu, allié et confédéré, savoir quelles sont vos dispositions
+pour la prochaine guerre, et surtout l'époque
+précise à laquelle vous comptez vous mettre en
+campagne, ne voulant absolument rien faire qu'en
+même temps que vous et d'accord avec vous.</p>
+
+<p>»J'attendrai la réponse de Votre Majesté pour me
+régler en tout point sur les instructions qu'elle me
+donnera.</p>
+
+<p>»La présente n'étant à autre fin, je me dis, en lui
+souhaitant toute sorte de prospérités, de Votre Majesté,
+le bon frère, cousin et oncle, allié et confédéré.»</p>
+
+
+<p>&mdash;Ouf! fit le roi.</p>
+
+<p>Et il leva la tête pour interroger le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est fini, sire, et Votre Majesté n'a plus
+qu'à signer.</p>
+
+<p>Le roi signa, selon son habitude: <i>Ferdinand B.</i></p>
+
+<p>&mdash;Et quand je pense, continua le roi, que j'aurais
+mis la nuit tout entière à écrire cette lettre. Merci,
+mon cher cardinal, merci.</p>
+
+<p>&mdash;Que cherche Votre Majesté? demanda Ruffo,
+qui voyait que le roi cherchait autour de lui avec
+inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Une enveloppe.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit Ruffo, nous allons en faire une.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore une chose que San-Nicandro ne m'a
+point appris à faire, des enveloppes! Il est vrai
+qu'ayant oublié de m'apprendre à écrire, il avait regardé
+la science des enveloppes comme chose inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté permet-elle? demanda Ruffo.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si je la permets! dit le roi en se levant.
+Asseyez-vous là à ma place sur mon fauteuil,
+mon cher cardinal.</p>
+
+<p>Le cardinal s'assit sur le fauteuil du roi, et, avec
+une grande prestesse et une grande habileté, plia
+et déchira le papier qui devait recouvrir la lettre
+royale.</p>
+
+<p>Ferdinand le regardait faire avec admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit le cardinal, Votre Majesté veut-elle
+me dire où est son sceau?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le donner, je vais vous le donner,
+ne vous dérangez pas, dit le roi.</p>
+
+<p>La lettre fut cachetée, et le roi mit l'adresse.</p>
+
+<p>Puis, appuyant son menton dans sa main, il demeura
+pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose interroger le roi, demande Ruffo en
+s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, répondit le roi toujours pensif, que personne
+ne sache que j'ai écrit cette lettre à mon neveu,
+ni par qui je l'ai envoyée.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, sire, dit en riant Ruffo, Votre Majesté va
+me faire assassiner en sortant du palais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mon cher cardinal, vous n'êtes pas quelqu'un
+pour moi; vous êtes un autre moi-même.</p>
+
+<p>Ruffo s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne me remerciez point, allez, le compliment
+n'est pas riche.</p>
+
+<p>&mdash;Comment faire, alors? Il faut cependant que
+vous envoyiez chercher Ferrari par quelqu'un, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, je m'oriente.</p>
+
+<p>&mdash;Si je savais où il est, dit Ruffo, j'irais le chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! moi aussi, fit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit qu'il était dans le palais.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement qu'il y est; seulement, le palais
+est grand. Attendez, attendez donc! En vérité, je
+suis encore plus bête que je ne croyais.</p>
+
+<p>Il ouvrit la porte de sa chambre à coucher et siffla.</p>
+
+<p>Un grand épagneul s'élança du tapis où il était
+couché près du lit de son maître, posa ses deux pattes
+sur la poitrine du roi, toute chamarrée de plaques et
+de cordons, et se mit à lui lécher le visage, occupation
+à laquelle le maître paraissait prendre autant de
+plaisir que le chien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Ferrari qui l'a élevé, dit le roi; il va me
+trouver Ferrari tout de suite.</p>
+
+<p>Puis, changeant de voix et parlant à son chien
+comme il eût parlé à un enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il donc, ce pauvre Ferrari, Jupiter? Nous
+allons le chercher. Taïaut! taïaut!</p>
+
+<p>Jupiter parut parfaitement comprendre; il fit trois
+ou quatre bonds par la chambre, humant l'air et jetant
+des cris joyeux; puis il alla gratter à la porte
+d'un corridor secret.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nous en revoyons donc, mon bon chien?
+dit le roi.</p>
+
+<p>Et, allumant un bougeoir au candélabre, il ouvrit
+la porte du couloir en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Cherche, Jupiter! cherche!</p>
+
+<p>Le cardinal suivait le roi, d'abord pour ne pas le
+laisser seul, ensuite par curiosité.</p>
+
+<p>Jupiter s'élança vers l'extrémité du couloir et gratta
+à une seconde porte.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes donc sur la voie, mon bon Jupiter?
+continua le roi.</p>
+
+<p>Et il ouvrit cette seconde porte, comme il avait
+ouvert la première; elle donnait sur une antichambre
+vide.</p>
+
+<p>Jupiter alla droit à une porte opposée à celle par
+laquelle il était entré et se dressa contre cette porte.</p>
+
+<p>&mdash;Tout beau! dit le roi, tout beau!</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Ruffo:</p>
+
+<p>&mdash;Nous brûlons, cardinal, dit-il.</p>
+
+<p>Et il ouvrit cette troisième porte.</p>
+
+<p>Elle donnait sur un petit escalier. Jupiter s'y élança,
+monta rapidement une vingtaine de marches,
+puis se mit à gratter la porte en poussant de petits
+cris.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Zitto! zitto!</i> dit le roi.</p>
+
+<p>Le roi ouvrit cette quatrième porte comme il avait
+ouvert les trois autres; seulement, cette fois, il était
+arrivé au terme de son voyage: le courrier, tout vêtu
+et tout éperonné, dormait sur un lit de camp.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit le roi, tout fier de l'intelligence de
+son chien; et quand je pense que pas un de mes ministres,
+même celui de la police, n'aurait fait ce que
+vient de faire mon chien!</p>
+
+<p>Malgré l'envie qu'avait Jupiter de sauter sur le
+lit de son père nourricier Ferrari, le roi lui fit un
+signe de la main, et il se tint tranquille derrière lui.</p>
+
+<p>Ferdinand alla droit au dormeur, et, du bout de
+la main, lui toucha l'épaule.</p>
+
+<p>Si légère qu'eut été la pression, celui-ci se réveilla
+immédiatement et se mit sur son séant, regardant
+autour de lui avec cet oeil effaré de l'homme que l'on
+éveille au milieu de son premier sommeil; mais,
+aussitôt, reconnaissant le roi, il se laissa glisser de
+son lit de camp et se tint debout et les coudes au
+corps, attendant les ordres de Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu partir? lui demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, répondit Ferrari.</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu aller à Vienne sans t'arrêter?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de jours te faut-il pour aller à Vienne?</p>
+
+<p>&mdash;Au dernier voyage, sire, j'ai mis cinq jours et
+six nuits; mais je me suis aperçu que je pouvais aller
+plus vite et gagner douze heures.</p>
+
+<p>&mdash;Et à Vienne, combien de temps te faut-il pour
+te reposer?</p>
+
+<p>&mdash;Le temps qu'il faudra à la personne à laquelle
+Votre Majesté écrit pour me donner une réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu peux être ici dans douze jours?</p>
+
+<p>&mdash;Auparavant si l'on ne me fait pas attendre, et
+s'il ne m'arrive pas d'accident.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas descendre à l'écurie, seller un cheval
+toi-même; tu iras le plus loin possible avec le même
+cheval, au risque de le forcer; tu le laisseras chez un
+maître de poste quelconque et tu l'y reprendras à
+ton retour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne diras à personne où tu vas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu remettras cette lettre à l'empereur lui-même
+et point à d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et à qui que ce soit, même à la reine, tu ne
+laisseras prendre la réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu de l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, pars, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Je pars, sire.</p>
+
+<p>Et, en effet, le brave homme ne prit que le temps
+de glisser la lettre du roi dans une petite poche de
+cuir pratiquée en manière de portefeuille dans la
+doublure de sa veste, de mettre sous son bras un petit
+paquet contenant un peu de linge et de se coiffer
+de sa casquette de courrier; après quoi, sans en demander
+davantage, il s'apprêta à descendre l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu ne fais pas tes adieux à Jupiter?
+dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'osais, sire, répondit Ferrari.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, embrassez-vous; n'êtes-vous pas deux
+vieux amis, et tous les deux à mon service?</p>
+
+<p>L'homme et le chien se jetèrent dans les bras l'un
+de l'autre: tous deux n'attendaient que la permission
+du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, sire, dit le courrier.</p>
+
+<p>Et il essuya une larme en se précipitant par les
+degrés pour rattraper le temps perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Ou je me trompe fort, dit le cardinal, ou vous
+avez là un homme qui se fera tuer pour vous à la
+première occasion, sire!</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, dit le roi: aussi, je pense à lui faire
+du bien.</p>
+
+<p>Ferrari avait disparu depuis longtemps que le roi
+et le cardinal n'étaient point encore au bas de l'escalier.</p>
+
+<p>Ils rentrèrent dans l'appartement du roi par le
+même chemin qu'ils avaient pris pour en sortir, refermant
+derrière eux les portes qu'ils avaient laissées
+ouvertes.</p>
+
+<p>Un huissier de la reine attendait dans l'antichambre,
+porteur d'une lettre de Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit le roi en regardant la pendule, à
+trois heures du matin? Ce doit être quelque chose de
+bien important.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, la reine a vu votre chambre éclairée, et
+elle a pensé avec raison que Votre Majesté n'était pas
+encore couchée.</p>
+
+<p>Le roi ouvrit la lettre avec la répugnance qu'il
+mettait toujours à lire les lettres de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit-il aux premières lignes, c'est amusant:
+voilà ma partie de chasse à tous les diables!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose demander à Votre Majesté ce que lui
+annonce cette lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! demandez, demandez, Votre Éminence.
+Elle m'annonce qu'au retour de la fête et à la suite
+de nouvelles importantes reçues, M. le capitaine général
+Acton et Sa Majesté la reine ont décidé qu'il y
+aurait conseil extraordinaire aujourd'hui mardi.
+Que le bon Dieu bénisse la reine et M. Acton! Est-ce
+que je les tourmente, moi? Qu'ils fassent donc ce
+que je fais, qu'ils me laissent tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répliqua Ruffo, pour cette fois, je suis
+obligé de donner raison à Sa Majesté la reine et à
+M. le capitaine général; un conseil extraordinaire
+me paraît de toute nécessité, et plus tôt il aura lieu,
+mieux cela vaudra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, vous en serez, mon cher cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, sire? Je n'ai point droit d'assister au conseil!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, moi, j'ai le droit de vous y inviter.</p>
+
+<p>Ruffo s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte, sire, dit-il; d'autres y apporteront
+leur génie, j'y apporterai mon dévouement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Dites à la reine que je serai demain
+au conseil à l'heure qu'elle m'indiquera, c'est-à-dire
+à neuf heures. Votre Éminence entend?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>L'huissier se retira.</p>
+
+<p>Ruffo allait le suivre, lorsqu'on entendit le galop
+d'un cheval qui passait sous la voûte du palais.</p>
+
+<p>Le roi saisit la main du cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, dit-il, voilà Ferrari qui part. Éminence,
+vous serez instruit un des premiers, je vous
+le promets, de ce qu'aura répondu mon cher neveu.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit à Votre Éminence... Ah! qu'ils se
+tiennent bien demain au conseil! je préviens la reine
+et M. le capitaine général que je ne serai pas de
+bonne humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! sire, dit le cardinal en riant, la nuit portera
+conseil.</p>
+
+<p>Le roi rentra dans sa chambre à coucher et sonna
+à briser la sonnette. Le valet de chambre accourut
+tout effaré, croyant que le roi se trouvait mal.</p>
+
+<p>&mdash;Que l'on me déshabille et que l'on me couche!
+cria le roi d'une voix de tonnerre; et, une autre fois,
+vous aurez soin que l'on ferme mes jalousies, afin
+que l'on ne voie pas que ma chambre est éclairée à
+trois heures du matin.</p>
+
+<p>Disons maintenant ce qui s'était passé dans la
+<i>chambre obscure</i> de la reine, tandis que ce que nous
+venons de raconter se passait dans la <i>chambre éclairée</i>
+du roi.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>LA CHAMBRE OBSCURE</h3>
+
+
+<p>A peine la reine était-elle rentrée chez elle, que
+le capitaine général Acton s'était fait annoncer en lui
+mandant qu'il avait deux nouvelles importantes
+à lui communiquer; mais sans doute ce n'était pas
+lui que la reine attendait ou n'était-il point le seul
+qu'elle attendit; car elle répondit assez durement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! qu'il entre au salon; aussitôt que je
+serai libre, j'irai le rejoindre.</p>
+
+<p>Acton était habitué à ces boutades royales. Depuis
+longtemps, entre la reine et lui, il n'y avait plus
+d'amour; il était l'amant en titre comme il était premier
+ministre; ce qui n'empêchait point qu'il n'y eût
+d'autres ministres que lui.</p>
+
+<p>Un lien politique rattachait seul l'un à l'autre ces
+deux anciens amants. Acton avait besoin, pour rester
+au pouvoir, de l'influence que la reine avait prise
+sur le roi, et la reine, pour ses vengeances ou ses
+sympathies, qu'elle satisfaisait avec une égale passion,
+avait besoin du génie intrigant d'Acton et de
+sa complaisance infinie, prête à tout supporter pour
+elle.</p>
+
+<p>La reine se dépouilla rapidement de toute sa toilette
+de gala, de ses fleurs, de ses diamants, de ses
+pierreries; elle effaça et fit disparaître le rouge dont
+les femmes et surtout les princesses couvraient leurs
+joues à cette époque, passa un long peignoir blanc,
+prit une bougie, suivit un couloir solitaire, et, après
+avoir traversé tout un appartement, elle arriva à une
+chambre isolée, d'un ameublement sévère et communiquant
+à l'extérieur avec un escalier secret dont
+la reine avait une clef, et son sbire Pasquale de Simone
+une autre.</p>
+
+<p>Les fenêtres de cette chambre restaient constamment
+fermées pendant le jour, et pas le moindre
+rayon de lumière n'y pénétrait.</p>
+
+<p>Une lampe de bronze occupait le centre de la table,
+où elle était scellée, et un abat-jour posé sur la
+lumière était construit de manière à concentrer cette
+lumière dans la circonférence de la table seulement,
+et à laisser tout le reste de la chambre dans l'obscurité.</p>
+
+<p>C'était là que l'on entendait les dénonciations. Si
+les dénonciateurs, malgré l'ombre qui s'épaississait
+dans les profondeurs de la salle, craignaient d'être
+reconnus, ils pouvaient entrer un masque sur le visage,
+ou revêtir dans l'antichambre une de ces longues
+robes de pénitent qui accompagnent le cadavre
+au cimetière ou le patient à l'échafaud: linceuls
+effrayants qui rendent l'homme pareil à un spectre et
+qui, ne laissant de passage qu'à la vue, font, des
+trous pratiqués à cet effet, deux ouvertures pareilles
+aux orbites vides d'une tête de mort.</p>
+
+<p>Les trois inquisiteurs qui s'asseyaient à cette table
+ont acquis une assez triste célébrité pour faire leurs
+noms immortels; ils se nommaient Castel-Cicala, ministre
+des affaires étrangères, Guidobaldi, vice-président
+de la junte d'État en permanence depuis quatre
+ans, et Vanni, procureur fiscal.</p>
+
+<p>La reine, en récompense de ses bons services, venait
+de faire ce dernier marquis.</p>
+
+<p>Mais, cette nuit-là, la table était déserte, la lampe
+éteinte, la chambre solitaire; le seul être vivant ou
+plutôt ayant apparence de vie qui l'habitât était une
+pendule dont le balancement monotone et le timbre
+strident troublaient seuls le silence funèbre qui semblait
+descendre du plafond et peser sur le parquet.</p>
+
+<p>On eût dit que les ténèbres qui régnaient éternellement
+dans cette chambre en avaient épaissi l'air et
+l'avaient rendu semblable à cette vapeur qui flotte
+au-dessus des marais; on sentait, en y entrant, que
+l'on changeait non-seulement de température, mais
+encore d'atmosphère, et que celle-ci, ne se composant
+plus des éléments qui forment l'air extérieur,
+devenait plus difficile à respirer.</p>
+
+<p>Le peuple, qui voyait les fenêtres de cette chambre
+constamment fermées, l'avait appelée la <i>chambre
+obscure;</i> et, par les bruits vagues qui s'en étaient
+échappés comme de toute chose mystérieuse, il
+avait, avec le terrible instinct de divination qui le
+caractérise, à peu près entrevu ce qui s'y passait,
+mais, comme ce n'était pas lui que menaçait cette
+funèbre obscurité, comme les décrets qui sortaient
+de cette chambre sombre passaient au-dessus de sa
+tête pour frapper des têtes plus hautes que la sienne,
+c'était lui qui parlait le plus de cette chambre, mais
+c'était lui aussi qui, au bout du compte, la craignait
+le moins.</p>
+
+<p>Au moment où la reine entra, pâle et éclairée
+comme lady Macbeth par le reflet de la bougie
+qu'elle tenait à la main, dans cette chambre à l'atmosphère
+épaisse, cette espèce d'échappement qui
+précède la sonnerie se fit entendre, et la pendule
+sonna la demie après deux heures.</p>
+
+<p>Ainsi que nous l'avons dit, la chambre était vide,
+et, comme si elle se fût attendue à y trouver quelqu'un,
+la reine parut s'étonner de cette solitude. Un
+instant elle hésita à s'avancer; mais bientôt, surmontant
+cette terreur qui l'avait prise au bruit inattendu
+de la pendule, elle explora les deux angles
+de la chambre opposés au côté par lequel elle était
+entrée, et vint, lente et pensive, s'asseoir à la table.</p>
+
+<p>Cette table, tout au contraire de celle qui se trouvait
+chez le roi, était couverte de dossiers comme le
+bureau d'un tribunal, et offrait en triple tout ce
+qu'il fallait pour écrire, papier, encre et plumes.</p>
+
+<p>La reine feuilleta distraitement les papiers; ses
+yeux les parcouraient sans les lire, son oreille tendue
+essayait de saisir le moindre bruit, son esprit
+errait loin du corps. Au bout d'un instant, ne pouvant
+contenir son impatience, elle se leva, alla à la
+porte donnant sur l'escalier secret, y appuya son
+oreille, et écouta.</p>
+
+<p>Après quelques moments, elle entendit le grincement
+d'une clef qui tournait dans la serrure, et
+murmura ce mot, qui peignit l'impatience avec laquelle
+elle attendait:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin!</p>
+
+<p>Puis alors, ouvrant la porte donnant sur un escalier
+sombre:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce toi, Pasquale? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Majesté, répondit une voix d'homme
+venant du bas de l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens bien tard! dit la reine regagnant sa
+place d'un air sombre et le sourcil froncé.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi! peu s'en est fallu que je ne vinsse
+pas du tout, répondit celui à qui l'on faisait le reproche
+de manquer de diligence.</p>
+
+<p>La voix se rapprochait de plus en plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi as-tu manqué de ne pas venir du
+tout?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que la besogne a été rude là-bas, dit
+l'homme apparaissant enfin à la porte de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle faite, du moins? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, grâce à Dieu et à saint Pasquale,
+mon patron, elle est faite et bien faite; mais elle a
+coûté cher!</p>
+
+<p>Et, en disant ces mots, le sbire déposait sur un
+fauteuil un manteau contenant des objets qui rendirent
+un son métallique au contact du meuble.</p>
+
+<p>La reine le regarda faire avec une expression
+mêlée de curiosité et de dégoût.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, cher? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme tué et trois blessés, rien que cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. On fera une pension à la veuve et
+l'on donnera des gratifications aux blessés.</p>
+
+<p>Le sbire s'inclina en signe de remercîment.</p>
+
+<p>&mdash;Ils étaient donc plusieurs? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, il était seul; mais c'était un
+lion que cet homme; j'ai été obligé de lui lancer
+mon couteau à dix pas; sans quoi, j'y passais
+comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, on en est venu à bout.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous lui avez pris les papiers de force?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, de bonne volonté, madame: il était
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit la reine avec un léger frisson. Ainsi,
+vous avez été obligé de le tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! plutôt deux fois qu'une, et cependant,
+foi de Simone! cela m'a fait de la peine; il
+fallait bien, je vous le jure, que ce fût pour le service
+de Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! cela t'a fait de la peine, de tuer un
+Français? Je ne te croyais pas le coeur si tendre aux
+soldats de la République.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était point un Français, madame, dit le
+sbire en secouant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle histoire me contes-tu là?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais Français n'a parlé le patois napolitain
+comme le parlait le pauvre diable.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! s'écria la reine, j'espère, que tu n'as pas
+commis quelque erreur. Je t'avais parfaitement annoncé
+un Français venant à cheval de Capoue à
+Pouzzoles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, madame, et en barque de Pouzzoles
+au château de la reine Jeanne?</p>
+
+<p>&mdash;Un aide de camp du général Championnet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est bien à lui que nous avons eu affaire.
+D'ailleurs, il a eu le soin de nous dire lui-même qui
+il était.</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui as donc adressé la parole?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, madame. En lui entendant hacher
+du napolitain comme de la paille, j'ai eu peur de
+me tromper et je lui ai demandé s'il était bien celui
+que j'étais chargé de tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile!</p>
+
+<p>&mdash;Pas si imbécile, puisqu'il m'a répondu: «Oui.»</p>
+
+<p>&mdash;Il t'a répondu: «Oui?»</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté comprend bien qu'il eût parfaitement
+pu me répondre autre chose; qu'il était de
+Basso-Porto ou de Porta-Capuana, et il m'eût mis
+dans un grand embarras; car je n'eusse pas pu lui
+prouver le contraire. Mais non, il n'y a pas été par
+trente-six chemins. «Je suis celui que vous cherchez.»
+Et pif! paf! voilà deux hommes à terre de
+deux coups de pistolet; et vli! vlan! voilà deux
+hommes à terre de deux coups de sabre. Il aura jugé
+indigne de mentir, car c'était un brave, je vous en
+réponds.</p>
+
+<p>La reine fronça le sourcil à cet éloge de la victime
+par son assassin.</p>
+
+<p>&mdash;Et il est mort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, il est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'avez-vous fait du cadavre?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par ma foi, madame, une patrouille arrivait,
+et, comme, en me compromettant, je compromettais
+Votre Majesté, j'ai laissé à cette patrouille le
+soin de ramasser les morts et de faire panser les
+blessés.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, on va le reconnaître pour un officier
+français!</p>
+
+<p>&mdash;A quoi? Voilà son manteau, voilà ses pistolets,
+voilà son sabre, que j'ai ramassés sur le champ de
+bataille. Ah! il en jouait bien, du sabre et du pistolet,
+je vous en réponds! Quant à ses papiers, il
+n'avait pas autre chose sur lui que ce portefeuille et
+ce chiffon, qui y est resté collé.</p>
+
+<p>Et le sbire jetait sur la table un portefeuille en
+basane teint de sang; une espèce de chiffon de papier
+ressemblant à une lettre adhérait en effet au
+portefeuille, le sang séché l'y maintenait.</p>
+
+<p>Le sbire les sépara l'un de l'autre avec une profonde
+insouciance et les jeta tous deux sur la table.</p>
+
+<p>La reine allongea la main; mais sans doute hésitait-elle
+à toucher ce portefeuille ensanglanté; car,
+s'arrêtant à moitié chemin, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et son uniforme, qu'en as-tu fait?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà encore une chose qui a manqué me faire
+donner au diable: c'est qu'il n'avait pas plus d'uniforme
+que sur ma main. Il était tout simplement
+vêtu, sous son manteau, d'une houppelande de velours
+vert avec des tresses noires. Comme il avait fait
+un grand orage, il l'aura laissé à quelque ami qui lui
+aura prêté sa redingote en échange.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étrange! dit la reine; on m'avait cependant
+bien donné le signalement; au reste, les papiers
+contenus dans ce portefeuille lèveront tous nos
+doutes.</p>
+
+<p>Et, de ses doigts gantés dont les extrémités se teignirent
+de rouge, elle ouvrit le portefeuille et en tira
+une lettre portant cette suscription:</p>
+
+<p>«Au citoyen Garat, ambassadeur de la république
+française à Naples.»</p>
+
+<p>La reine brisa le cachet aux armes de la République,
+ouvrit la lettre, et, aux premières lignes qu'elle
+en lut, poussa une exclamation de joie.</p>
+
+<p>Cette joie allait croissant au fur et à mesure
+qu'elle avançait dans sa lecture, et, quand elle l'eut
+achevée:</p>
+
+<p>&mdash;Pasquale, tu es un homme précieux, dit-elle, et
+je ferai ta fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a déjà bien longtemps que Votre Majesté
+me le promet, répondit le sbire.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cette fois, sois tranquille, je te tiendrai
+parole; en attendant, tiens, voici un à-compte.</p>
+
+<p>Elle prit un morceau de papier sur lequel elle
+écrivit quelques lignes.</p>
+
+<p>&mdash;Prends ce bon de mille ducats; il y en a cinq
+cents pour toi et cinq cents pour tes hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, madame, fit le sbire soufflant sur le papier
+pour en faire sécher l'encre avant de le mettre
+dans sa poche; mais je n'ai pas dit à Votre Majesté
+tout ce que j'ai à lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je ne t'ai point demandé tout ce que
+j'ai à te demander; mais, auparavant, laisse-moi relire
+cette lettre.</p>
+
+<p>La reine relut la lettre une seconde fois, et, à cette
+seconde fois, ne parut pas moins satisfaite qu'à la
+première.</p>
+
+<p>Puis, cette seconde lecture achevée:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon fidèle Pasquale, qu'avais-tu à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais à vous dire, madame, que, du moment
+où ce jeune homme est resté depuis onze heures et
+demie jusqu'à une heure du matin dans les ruines
+du palais de la reine Jeanne; que, du moment où il
+y a troqué son uniforme militaire contre une houppelande
+bourgeoise, il n'y est pas resté seul; et sans
+doute avait-il des lettres de la part de son général
+pour d'autres personnes encore que l'ambassadeur
+français.</p>
+
+<p>&mdash;C'était justement ce que je pensais en même
+temps que tu me le disais, mon cher Pasquale. Et
+sur ces personnes, ajouta la reine, tu n'as aucun
+soupçon?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas encore; mais nous allons, je l'espère
+bien, savoir quelque chose de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'écoute, Pasquale, dit la reine en inondant
+en quelque sorte le sbire de la lumière de ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Des huit hommes que j'avais commandés pour
+l'expédition de cette nuit, j'en ai distrait deux, pensant
+que c'était assez de six pour venir à bout de
+notre aide de camp; il a failli m'en coûter cher de
+l'avoir pesé à faux poids; mais cela ne fait rien... Eh
+bien, ces deux hommes, je les ai placés en embuscade
+au-dessus du palais de la reine Jeanne, avec
+ordre de suivre les gens qui en sortiraient avant ou
+après l'homme à qui j'avais affaire moi-même, et de
+tâcher de savoir qui ils sont ou du moins où ils demeurent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, je leur ai donné rendez-vous
+au pied de la statue du Géant, et, si Votre Majesté le
+permet, je vais voir s'ils sont à leur poste.</p>
+
+<p>&mdash;Va! et, s'ils y sont, amène-les-moi; je veux les
+interroger moi-même.</p>
+
+<p>Pasquale de Simone disparut dans le corridor, et
+l'on entendit le bruit de ses pas décroître au fur et
+à mesure qu'il descendait les marches de l'escalier.</p>
+
+<p>Restée seule, la reine jeta vaguement un regard
+sur la table, elle y vit ce second papier que le sbire
+avait traité de chiffon, décollé du portefeuille où il
+adhérait et rejeté en même temps que lui sur la table.</p>
+
+<p>Dans son désir de lire la lettre du général Championnet,
+et dans sa satisfaction après l'avoir lue, elle
+l'avait oublié.</p>
+
+<p>C'était une lettre écrite sur un élégant papier;
+elle était d'une écriture de femme, mince, fine, aristocratique;
+aux premiers mots, la reine reconnut une
+lettre d'amour.</p>
+
+<p>Elle commençait par ces deux mots: <i>Caro Nicolino</i>.</p>
+
+<p>Par malheur pour la curiosité de la reine, le sang
+avait presque entièrement envahi la page écrite; on
+pouvait seulement distinguer la date, qui était le
+20 septembre, et lire les regrets ressentis par la personne
+qui écrivait la lettre de ne pouvoir venir à son
+rendez-vous accoutumé, obligée qu'elle était de suivre
+la reine, qui allait au-devant de l'amiral Nelson.</p>
+
+<p>Il n'y avait pour toute signature qu'une lettre,
+une initiale, une <i>E</i>.</p>
+
+<p>Pour cette fois, la reine s'y perdait complétement.</p>
+
+<p>Une lettre de femme, une lettre d'amour, une
+lettre datée du 20 septembre, une lettre enfin d'une
+personne qui s'excusait de manquer son rendez-vous
+habituel parce qu'elle était obligée de suivre la reine,
+une pareille lettre ne pouvait être adressée à l'aide
+de camp de Championnet qui, le 20 septembre, c'est-à-dire
+trois jours auparavant, était à cinquante lieues
+de Naples.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'une probabilité, et l'esprit intelligent
+de la reine la lui présenta bientôt.</p>
+
+<p>Cette lettre se trouvait sans doute dans la poche
+de la houppelande prêtée à l'envoyé du général
+Championnet, par un de ses complices du palais de
+la reine Jeanne. L'aide de camp avait mis son portefeuille
+dans la même poche après l'avoir enlevé de
+son uniforme; le sang, en coulant de la blessure,
+avait collé la lettre au portefeuille, quoique cette lettre
+et ce portefeuille n'eussent rien de commun entre
+eux.</p>
+
+<p>La reine se leva alors, alla au fauteuil où Pasquale
+avait déposé le manteau, examina ce manteau,
+et, en l'ouvrant, trouva le sabre et les pistolets qu'il
+renfermait.</p>
+
+<p>Le manteau était évidemment un simple manteau
+d'ordonnance d'officier de cavalerie française.</p>
+
+<p>Le sabre, comme le manteau, était d'ordonnance; il
+avait dû appartenir à l'inconnu; mais il n'en était
+pas de même des pistolets.</p>
+
+<p>Les pistolets, très-élégants, étaient de la manufacture
+royale de Naples, montés en vermeil et portaient
+gravée sur un écusson la lettre <i>N</i>.</p>
+
+<p>Un jour se faisait sur cette mystérieuse affaire.
+Sans aucun doute, les pistolets appartenaient à ce
+même <i>Nicolino</i> auquel la lettre était adressée.</p>
+
+<p>La reine mit les pistolets à part avec la lettre, en
+attendant mieux; c'était un commencement d'indice
+qui pouvait conduire à la vérité.</p>
+
+<p>En ce moment, de Simone rentrait avec ses deux
+hommes.</p>
+
+<p>Les renseignements qu'ils apportaient étaient de
+peu de valeur.</p>
+
+<p>Cinq ou six minutes après la sortie de l'aide de
+camp, ils avaient cru voir une barque montée par
+trois personnes s'éloigner comme si elle allait à la
+villa, profitant de la mer qui avait calmi.</p>
+
+<p>Deux de ces personnes ramaient.</p>
+
+<p>Il n'y avait point à s'occuper de cette barque;
+elle échappait naturellement à l'investigation des
+deux sbires, qui ne pouvaient la suivre sur l'eau.</p>
+
+<p>Mais, presque au même moment, par compensation,
+trois autres personnes apparaissaient à la porte donnant
+sur la route du Pausilippe, et, après avoir regardé
+si la route était libre, se hasardaient à sortir
+en fermant avec soin cette porte derrière eux; seulement,
+au lieu de descendre la route du côté de
+Mergellina, comme avait fait le jeune aide de camp
+ils la remontèrent du côté de la villa de Lucullus.</p>
+
+<p>Les deux sbires suivirent les trois inconnus.</p>
+
+<p>Au bout de cent pas, à peu près, l'un de ces derniers
+gravit le talus à droite et se jeta dans un petit
+sentier où il disparut derrière les aloès et les cactus;
+celui-là devait être très-jeune, autant qu'on avait pu
+en juger par la légèreté avec laquelle il avait gravi
+les talus et par la fraîcheur de la voix avec laquelle il
+avait crié à ses deux amis:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir!</p>
+
+<p>Les autres avaient gravi le talus à leur tour, mais
+plus lentement, et par un sentier qui, en longeant la
+pente de la montagne et en revenant sur Naples, devait
+les conduire au Vomero.</p>
+
+<p>Les sbires s'étaient engagés derrière eux dans le
+même sentier; mais, se voyant suivis, les deux inconnus
+s'étaient arrêtés, avaient tiré de leur ceinture,
+chacun une paire de pistolets, et, s'adressant à
+ceux qui les suivaient:</p>
+
+<p>&mdash;Pas un pas de plus, avaient-ils dit, ou vous êtes
+morts!</p>
+
+<p>Comme la menace était faite d'une voix qui ne
+laissait pas de doute sur son exécution, les deux
+sbires, qui n'avaient point ordre de pousser les
+choses à leur extrémité, et qui, d'ailleurs, n'étaient
+armés que de leurs couteaux, se tinrent immobiles
+et se contentèrent de suivre des yeux les deux
+inconnus jusqu'à ce qu'ils les eussent perdus de vue.</p>
+
+<p>Donc, aucun renseignement à attendre de ces
+hommes, et le seul fil à l'aide duquel on pût suivre
+la conspiration perdue dans le labyrinthe du palais
+de la reine Jeanne était cette lettre d'amour adressée
+à Nicolino et ces pistolets achetés à la manufacture
+royale et marqués d'une <i>N</i>.</p>
+
+<p>La reine fit signe à Pasquale que lui et ses hommes
+pouvaient se retirer; elle jeta dans une armoire le
+sabre et le manteau, qui, pour le moment, ne lui
+étaient d'aucune utilité, et rapporta chez elle le portefeuille,
+les pistolets et la lettre.</p>
+
+<p>Acton attendait toujours.</p>
+
+<p>Elle déposa dans un tiroir de secrétaire les pistolets
+et le portefeuille, ne gardant que la lettre tachée
+de sang, avec laquelle elle entra au salon.</p>
+
+<p>Acton, en la voyant paraître, se leva et la salua
+sans manifester la moindre impatience de sa longue
+attente.</p>
+
+<p>La reine alla à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes chimiste, n'est-ce pas, monsieur? lui
+dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis pas chimiste dans toute l'acception
+du mot, madame, répondit Acton, j'ai du moins
+quelques connaissances en chimie.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que l'on puisse effacer le sang qui
+tache cette lettre sans en effacer l'écriture?</p>
+
+<p>Acton regarda la lettre; son front s'assombrit.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, pour la terreur et le châtiment
+de ceux qui le répandent, la Providence a voulu que
+le sang laissât des taches difficiles entre toutes à
+faire disparaître. Si l'encre dont cette lettre est
+écrite est composée, comme les encres ordinaires,
+d'une simple teinture et d'un mordant, l'opération
+sera difficile; car le chlorure de potassium, en enlevant
+le sang, attaquera l'encre; si, au contraire, ce
+qui n'est pas probable, l'encre contient du nitrate
+d'argent ou est composée de charbon animal et de
+gomme copale, une solution d'hypochlorite de chaux
+enlèvera la tache sans porter aucune atteinte à
+l'encre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, faites de votre mieux; il est très-important
+que je connaisse le contenu de cette lettre.</p>
+
+<p>Acton s'inclina.</p>
+
+<p>La reine reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait dire, monsieur, que vous
+aviez deux nouvelles graves à me communiquer.
+J'attends.</p>
+
+<p>&mdash;Le général Mack est arrivé ce soir pendant la
+fête, et, comme je l'y avais invité, est descendu chez
+moi, où je l'ai trouvé en rentrant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est le bienvenu, et je crois que, décidément,
+la Providence est pour nous. Et la seconde nouvelle,
+monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Est non moins importante que la première,
+madame. J'ai échangé quelques mots avec l'amiral
+Nelson, et il est en mesure de faire, à l'endroit de
+l'argent, tout ce que Votre Majesté désirera.</p>
+
+<p>&mdash;Merci; voilà qui complète la série des bonnes
+nouvelles.</p>
+
+<p>Caroline alla à la fenêtre, écarta les tentures, jeta
+un coup d'oeil sur l'appartement du roi, et, le
+voyant éclairé:</p>
+
+<p>&mdash;Par bonheur, le roi n'est pas encore couché, dit-elle;
+je vais lui écrire qu'il y a conseil extraordinaire
+ce matin et qu'il est de toute nécessité qu'il y assiste.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait, je crois me le rappeler, des projets de
+chasse pour aujourd'hui, répliqua le ministre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit dédaigneusement la reine, il les remettra
+à un autre jour.</p>
+
+<p>Puis elle prit une plume et écrivit la lettre que
+nous avons vue parvenir au roi.</p>
+
+<p>Alors, comme Acton, toujours debout, semblait
+attendre un dernier ordre:</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit, mon cher général! lui dit la
+reine avec un gracieux sourire. Je suis fâchée de
+vous avoir retenu si tard; mais, quand vous saurez
+ce que j'ai fait, vous verrez que je n'ai pas perdu
+mon temps.</p>
+
+<p>Elle tendit la main à Acton; celui-ci la baisa respectueusement,
+salua et fit quelques pas pour s'éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit la reine.</p>
+
+<p>Acton se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi sera de très-mauvaise humeur au conseil.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai peur, dit Acton en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Recommandez à vos collègues de ne pas souffler
+le mot, de ne répondre que quand ils seront
+interrogés; toute la comédie doit se jouer entre le
+roi et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis sûr, dit Acton, que Votre Majesté a
+choisi le bon rôle.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, dit la reine; d'ailleurs, vous verrez.</p>
+
+<p>Acton s'inclina une seconde fois et sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura la reine en sonnant ses femmes,
+si Emma fait ce qu'elle m'a promis, tout ira bien.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>LE MÉDECIN ET LE PRÊTRE</h3>
+
+
+<p>Finissons-en avec les événements de cette nuit si
+pleine d'événements, afin que nous puissions continuer
+désormais notre récit, sans être forcé de nous
+arrêter ou de revenir en arrière.</p>
+
+<p>Si nos lecteurs ont lu avec attention notre dernier
+chapitre, ils doivent se rappeler que les conspirateurs,
+après le départ de Salvato Palmieri, s'étaient séparés
+en deux groupes de trois personnes chacun:
+l'un, qui avait remonté le Pausilippe; l'autre, qui
+avait pris la mer dans une barque.</p>
+
+<p>Le groupe qui avait remonté le Pausilippe se composait
+de Nicolino Caracciolo, de Velasco et de
+Schipani.</p>
+
+<p>L'autre, qui était parti à l'aide d'une barque
+amarrée sous le grand portique du palais de la reine
+Jeanne, portique que baigne la mer, et où elle avait
+bravé la tempête, se composait de Dominique Cirillo,
+d'Ettore Caraffa et de Manthonnet.</p>
+
+<p>Ettore Caraffa était, comme nous l'avons dit, caché
+à Portici. Manthonnet y demeurait. Manthonnet,
+grand amateur de la pêche, avait une barque à lui.
+Avec cette barque, aidé d'Hector Caraffa, il se rendait
+de Portici au palais de la reine Jeanne. Rudes rameurs
+tous deux, ils faisaient le trajet en deux heures
+par les temps calmes. Quand il y avait du vent et
+que le vent était bon, ils allaient à la voile, et la voile
+leur suffisait.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, ils s'en retournaient ainsi que de
+coutume; seulement, ils s'en allaient à la rame, le
+vent étant tombé et la mer ayant calmi; en passant,
+ils devaient déposer Cirillo à Mergellina. Cirillo demeurait
+à l'extrémité de la rivière de Chiaïa: voilà
+pourquoi, au lieu de nager directement sur Portici,
+ils avaient été vus par les sbires longeant le rivage.</p>
+
+<p>Arrivés en face du casino du Roi, aujourd'hui
+appartenant au prince Torlonia, ils déposèrent Cirillo
+à terre, choisissant un endroit où la pente était facile
+pour atteindre le chemin, devenu depuis une rue.</p>
+
+<p>Puis ils avaient repris la mer, s'écartant cette fois
+du rivage et naviguant pour passer à la pointe du
+château de l'Oeuf.</p>
+
+<p>Cirillo avait donc atteint la rue facilement et sans
+être remarqué, lorsque, après avoir fait une centaine
+de pas, il vit tout à coup un groupe composé d'une
+vingtaine de soldats arrêtés et paraissant discuter au
+milieu du chemin; leurs fusils brillaient à la lueur
+de deux torches.</p>
+
+<p>A cette même lueur qui se reflétait dans leurs
+armes, ils semblaient examiner deux hommes couchés
+en travers de la rue.</p>
+
+<p>Cirillo reconnut une patrouille dans l'exercice de
+ses fonctions.</p>
+
+<p>C'était, en effet, la patrouille qu'avait entendue
+venir Pasquale de Simone, et devant laquelle il avait
+fui pour ne pas compromettre la reine.</p>
+
+<p>Comme l'avait présumé le sbire, arrivée au lieu du
+combat, la patrouille avait trouvé couché sur le
+<i>lastrico</i> un mort et un blessé; les deux autres blessés,
+celui qui avait reçu un coup de sabre à travers la
+figure et celui qui avait eu l'épaule brisée par une
+balle, avaient eu la force de fuir par la petite rue qui
+longeait la partie nord du jardin de la San-Felice.</p>
+
+<p>La patrouille avait facilement reconnu que l'un
+des deux hommes était mort, et que, de celui-là, il
+était parfaitement inutile de se préoccuper; mais,
+quoique évanoui, son compagnon respirait encore,
+et, celui-là, peut-être pouvait-on le sauver.</p>
+
+<p>On était à vingt pas de la fontaine du Lion; un
+des soldats alla y prendre de l'eau dans son bonnet
+et revint vider cette eau sur le visage du blessé, qui,
+surpris par cette fraîcheur inattendue, rouvrit les
+yeux et revint à lui.</p>
+
+<p>Se voyant entouré de soldats, il essaya de se lever,
+mais inutilement; il était complétement paralysé, la
+tête seule pouvait tourner à droite et à gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, mes amis, fit-il, si je n'ai plus qu'à
+mourir, ne pourrait-on pas au moins me porter sur
+un lit un peu plus doux?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dirent les soldats, c'est un bon diable;
+il faut, quel qu'il soit, lui accorder ce qu'il demande.</p>
+
+<p>Ils essayèrent de le soulever dans leurs bras.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mordieu! dit celui-ci, touchez-moi comme
+si j'étais de verre, <i>mannaggia la Madonna!</i></p>
+
+<p>Ce blasphème, un des plus grands que puisse proférer
+un Napolitain, indiquait que le mouvement
+qu'on venait de lui faire faire avait causé au blessé
+une vive douleur.</p>
+
+<p>En apercevant ce groupe, la première pensée de
+Cirillo fut de l'éviter; mais, presque aussitôt, il
+songea que cette patrouille, et les hommes qu'elle ramassait
+sur le pavé, se trouvaient justement au
+beau travers de la route qu'avait dû suivre Salvato
+Palmieri, pour se rendre chez l'ambassadeur français,
+et il lui vint naturellement à l'idée que ce
+rassemblement pouvait bien être causé par quelque
+catastrophe dans laquelle le jeune envoyé du général
+Championnet avait eu sa part et joué son rôle.</p>
+
+<p>Il s'avança donc résolument, au moment même
+où l'officier commandant la patrouille menaçait
+d'enfoncer la porte d'une maison située de l'autre
+côté de la fontaine du Lion et faisant l'angle de la
+rue, un des caractères distinctifs de la population
+napolitaine étant la répugnance qu'elle éprouve instinctivement
+à porter secours à son semblable, fût-il
+en danger de mort.</p>
+
+<p>Mais, à l'ordre de l'officier, et surtout devant les
+coups de crosse de fusil des soldats, la porte finit par
+s'ouvrir, et Cirillo entendit deux ou trois voix qui
+demandaient où l'on pouvait trouver un chirurgien.</p>
+
+<p>Son devoir et sa curiosité le poussaient doublement
+à s'offrir.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis médecin et non chirurgien, dit-il;
+mais, peu importe, je puis au besoin faire de la chirurgie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le docteur, dit le blessé que l'on
+apportait et qui avait entendu les paroles de Cirillo,
+j'ai peur que vous n'ayez en moi une mauvaise pratique.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Cirillo, la voix ne me paraît pas mauvaise,
+cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus que la langue qui remue, dit le
+blessé, et, ma foi, j'en use.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, on avait tiré un matelas du lit,
+on l'avait posé sur une table au milieu de la chambre;
+on y coucha le blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Des coussins, des coussins sous la tête, dit Cirillo;
+la tête d'un blessé doit toujours être haute.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, docteur, merci! dit le sbire; je vous
+aurai la même reconnaissance que si vous réussissiez.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous dit que je ne réussirai pas?</p>
+
+<p>&mdash;Hum! je me connais en blessures, allez! Celle-là
+va à fond.</p>
+
+<p>Il fit signe à Cirillo de s'approcher. Cirillo pencha
+son oreille vers la bouche du blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas que je doute de votre science; mais
+vous feriez bien, je crois, comme si cela venait de
+vous, d'envoyer chercher un prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Déshabillez cet homme avec les plus grandes précautions,
+dit Cirillo.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant au maître de la maison, qui, avec
+sa femme et ses deux enfants, regardaient curieusement
+le blessé:</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez un de vos deux bambins à l'église de
+Santa-Maria-di-Porto-Salvo et faites demander don
+Michelangelo Ciccone.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nous le connaissons. Cours, Tore, cours&mdash;tu
+as entendu ce que dit M. le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais, dit l'enfant.</p>
+
+<p>Et il s'élança hors de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une pharmacie à dix pas d'ici, lui cria Cirillo;
+réveille en passant le pharmacien et dis-lui
+que le docteur Cirillo va lui envoyer une ordonnance.
+Qu'il ouvre sa porte et qu'il attende.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! quel diable d'intérêt avez-vous donc à
+ce que je vive? demanda le blessé au docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mon ami? répondit Cirillo. Aucun; l'humanité.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le drôle de mot! dit le sbire avec un ricanement
+douloureux; c'est la première fois que je
+l'entends prononcer... Ah! <i>Madonna del Carmine!</i></p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda Cirillo.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a qu'ils me font mal en me déshabillant.</p>
+
+<p>Cirillo tira sa trousse, y prit un bistouri et fendit
+la culotte, la veste et la chemise du sbire, de manière
+à mettre à découvert tout son flanc gauche.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! dit le blessé, voilà un valet
+de chambre qui s'y entend. Si vous savez aussi bien
+recoudre que couper, vous êtes un habile homme,
+docteur!</p>
+
+<p>Puis, montrant la plaie qui s'ouvrait entre les
+fausses côtes:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, c'est là, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois bien, dit le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais endroit, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Lavez-moi cette blessure-là avec de l'eau fraîche,
+et le plus doucement que vous pourrez, dit le
+docteur à la maîtresse de la maison. Avez-vous du
+linge bien doux?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop, dit celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, voilà mon mouchoir; pendant ce temps-là,
+on ira chez le pharmacien chercher l'ordonnance
+que voici.</p>
+
+<p>Et, au crayon, il écrivit en effet une potion cordiale
+calmante, composée d'eau simple, d'acétate
+d'ammoniaque et de sirop de cédrat.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui payera? demanda la femme tout en lavant
+la plaie avec le mouchoir du docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! moi, dit Cirillo.</p>
+
+<p>Et il mit une pièce de monnaie dans l'ordonnance,
+en disant au second bambin:</p>
+
+<p>&mdash;Cours vite! le reste de la monnaie sera pour
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, dit le sbire, si j'en reviens, je me fais
+moine et je passe ma vie à prier pour vous.</p>
+
+<p>Le docteur, pendant ce temps, avait tiré de sa
+trousse une sonde d'argent; il s'approcha du blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah cà! lui dit-il, mon brave, il s'agit d'être
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez sonder ma blessure?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien, pour savoir à quoi s'en tenir.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il permis de jurer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; seulement, on vous écoute et l'on vous regarde.
+Si vous criez trop, on dira que vous êtes
+douillet; si vous jurez trop, on dira que vous êtes
+impie.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, vous avez parlé d'un cordial. Je ne
+serais pas fâché d'en prendre une cuillerée avant l'opération.</p>
+
+<p>L'enfant rentra tout essoufflé, tenant une petite
+bouteille à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Mère, dit-il, il y a eu six grains pour moi.</p>
+
+<p>Cirillo lui prit la bouteille des mains.</p>
+
+<p>&mdash;Une cuiller, dit-il.</p>
+
+<p>On lui donna une cuiller; il y versa ce qu'elle
+pouvait contenir du cordial et le fit boire au blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit celui-ci après un instant, cela me
+fait du bien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que je vous le donne.</p>
+
+<p>Puis, après quelques secondes:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit gravement Cirillo, êtes-vous
+prêt?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, docteur, dit le blessé; allez, je tâcherai de
+vous faire honneur.</p>
+
+<p>Le docteur enfonça lentement, mais d'une main
+ferme, la sonde dans la blessure. Au fur à mesure
+que l'instrument disparaissait dans la plaie, le visage
+du patient se décomposait; mais il ne poussa pas une
+plainte. La souffrance et le courage étaient si visibles,
+qu'au moment où le docteur retira sa sonde, un murmure
+d'encouragement sortit de la bouche des soldats
+qui assistaient curieusement à ce sombre et
+émouvant spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce cela, docteur? demanda le sbire tout orgueilleux
+de lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus que je n'attendais du courage d'un
+homme, mon ami, répondit Cirillo en essuyant avec
+la manche de son habit la sueur de son front.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, donnez-moi à boire, ou je vais me
+trouver mal, dit le blessé d'une voix éteinte.</p>
+
+<p>Cirillo lui donna une seconde cuillerée du cordial.</p>
+
+<p>Non-seulement la blessure était grave; mais,
+comme l'avait jugé le blessé lui-même, elle était
+mortelle.</p>
+
+<p>La pointe du sabre avait pénétré entre les fausses
+côtes, avait touché l'aorte thoracique et traversé le
+diaphragme; tous les secours de l'art, en diminuant
+l'hémorrhagie par la compression, devaient se borner
+à prolonger de quelques instants la vie, voilà
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi du linge, dit Cirillo en regardant
+autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Du linge? dit l'homme. Nous n'en avons pas.</p>
+
+<p>Cirillo ouvrit une armoire, y prit une chemise et
+la déchira par petits morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que faites-vous donc? cria l'homme.
+Vous déchirez mes chemises, vous!</p>
+
+<p>Cirillo tira deux piastres de sa poche et les lui
+donna.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! à ce prix-là, dit l'homme, vous pouvez les
+déchirer toutes.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, docteur, fit le blessé, si vous avez
+beaucoup de pratiques comme moi, vous ne devez
+pas vous enrichir.</p>
+
+<p>Avec une partie de la chemise, Cirillo fit un tampon;
+avec l'autre, une bande.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, vous sentez-vous mieux? demanda-t-il
+au blessé.</p>
+
+<p>Celui-ci respira longuement et avec hésitation.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit l'officier, vous pouvez répondre à
+mes questions?</p>
+
+<p>&mdash;A vos questions? Pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon procès-verbal à rédiger.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le blessé, votre procès-verbal, je vais
+vous le dicter en quatre mots. Docteur, une cuillerée
+de votre affaire.</p>
+
+<p>Le sbire but une cuillerée de cordial et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, sixième, nous attendions un jeune homme
+pour l'assassiner; il a tué l'un de nous, il en a blessé
+trois, et je suis l'un des trois blessés: voilà tout.</p>
+
+<p>On comprend avec quelle attention Cirillo avait
+écouté la déclaration du mourant; ses soupçons
+étaient donc fondés: ce jeune homme que les sbires
+attendaient pour l'assassiner, sans aucun doute
+c'était Salvato Palmieri; d'ailleurs, quel autre que
+lui pouvait mettre hors de combat quatre hommes
+sur six?</p>
+
+<p>&mdash;Et quels sont les noms de vos compagnons?
+demanda l'officier.</p>
+
+<p>Le blessé fit une grimace qui ressemblait à un
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela, dit-il, vous êtes trop curieux,
+mon bon ami. Si vous les savez par quelqu'un, ce ne
+sera point par moi; puis, quand je vous les dirais,
+cela ne vous servirait pas à grand'chose.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me servirait à les faire arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous? Eh bien, je vais vous dire quelqu'un
+qui les sait, leurs noms; libre à vous d'aller
+les lui demander.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est ce quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Pasquale de Simone. Voulez-vous son adresse?
+Basso-Porto, au coin de la rue Catalana.</p>
+
+<p>&mdash;Le sbire de la reine! murmurèrent à demi-voix
+les assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon ami, dit l'officier; mon procès-verbal
+est fait.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant à la patrouille:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, en route! dit-il; depuis une heure, nous
+perdons notre temps ici.</p>
+
+<p>Et on entendit le froissement des armes et le bruit
+mesuré des pas qui s'éloignaient.</p>
+
+<p>Cirillo resta debout près du blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Les avez-vous vus, dit le sbire, comme ils ont
+décampé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Cirillo, et je comprends que vous
+n'ayez rien voulu dire qui compromit vos camarades;
+mais, à moi, refuserez-vous de me donner quelques
+renseignements qui ne compromettent personne
+et qui n'intéressent que moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! à vous, docteur, je ne demande pas mieux;
+vous avez eu la bonne volonté de me faire du bien,
+et vous m'eussiez sauvé si j'avais pu l'être; seulement,
+dépêchez-vous, je sens que je m'affaiblis; demandez-moi
+vite ce que vous désirez savoir, la langue
+s'embarbouille; c'est ce que nous appelons le
+commencement de la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai bref. Ce jeune homme que Pasquale
+de Simone attendait pour l'assassiner, n'était-ce pas
+un jeune officier français?</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que oui, quoiqu'il parlât le napolitain
+comme vous et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il mort?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais vous l'affirmer; mais ce que je
+puis vous dire, c'est que, s'il n'est pas mort, il est
+au moins bien malade.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vu tomber?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais mal vu: j'étais déjà à terre, et, dans
+ce moment-là, je m'occupais plus de moi que de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, qu'avez-vous vu? Rappelez tous vos
+souvenirs: j'ai le plus grand intérêt à savoir ce
+qu'est devenu ce jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'ai vu qu'il est tombé contre la porte
+du jardin au palmier, et puis alors, comme à travers
+un nuage, il m'a semblé que la porte du jardin s'ouvrait
+et qu'une femme vêtue de blanc attirait à elle
+ce jeune homme. Après cela, il est possible que ce
+soit une vision, et que ce que j'ai pris pour une
+femme vêtue de blanc, ce fût l'ange de la mort qui
+venait chercher son âme.</p>
+
+<p>&mdash;Et ensuite, vous n'avez plus rien vu?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait. J'ai vu le <i>beccaïo</i> qui s'enfuyait en tenant
+sa tête entre ses mains; il était tout aveuglé par le
+sang.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon ami; je sais maintenant tout ce
+que je voulais savoir; d'ailleurs, il me semble que
+j'entends...</p>
+
+<p>Cirillo prêta l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le prêtre et sa sonnette. Oh! j'ai entendu
+aussi... Quand cette sonnette-là vient pour vous, on
+l'entend de loin!</p>
+
+<p>Il se fit un instant de silence, pendant lequel la
+sonnette se rapprocha de plus en plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit le sbire à Cirillo, c'est bien fini, n'est-ce
+pas? il ne s'agit plus de songer aux choses de ce
+monde?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez prouvé que vous étiez un homme;
+je vous parlerai comme à un homme: vous avez le
+temps de vous réconcilier avec Dieu, et voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen!</i> fit le sbire. Et, maintenant, une dernière
+cuillerée de votre cordial, afin que j'aie la force
+d'aller jusqu'au bout; car je me sens bien bas.</p>
+
+<p>Cirillo fit ce que lui demandait le blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, serrez-moi la main bien fort.</p>
+
+<p>Cirillo lui serra la main.</p>
+
+<p>&mdash;Plus fort, dit le sbire, je ne vous sens pas.</p>
+
+<p>Cirillo serra de toutes ses forces la main du mourant,
+déjà paralysée.</p>
+
+<p>&mdash;Puis faites sur moi le signe de la croix. Dieu
+m'est témoin que je voudrais le faire moi-même,
+mais que je ne puis.</p>
+
+<p>Cirillo fit le signe de la croix, et le blessé, d'une
+voix qui s'affaiblissait de plus en plus, prononça les
+paroles: <i>Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
+ainsi-soit-il!</i></p>
+
+<p>En ce moment, le prêtre parut sur la porte, précédé
+de l'enfant qui l'était allé chercher; il avait à
+sa gauche la croix, à sa droite l'eau bénite, et lui-même
+portait le saint viatique.</p>
+
+<p>A sa vue, tout le monde tomba à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a appelé ici? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père, dit le moribond; un pauvre
+pécheur est sur le point de rendre l'âme, si toutefois
+il en a une, et, dans cette rude opération, il désire
+que vous l'aidiez de vos prières, n'osant vous demander
+votre bénédiction, dont il se reconnaît indigne.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bénédiction est à tous, mon fils, répondit le
+prêtre, et plus grand est le pécheur, plus il en a
+besoin.</p>
+
+<p>Il approcha une chaise du chevet du lit et s'assit,
+le ciboire entre ses deux mains et l'oreille près de la
+bouche du mourant.</p>
+
+<p>Cirillo n'avait plus rien à faire près de cet homme,
+dont il avait, autant qu'il était en son pouvoir,
+adouci matériellement la dernière heure; le médecin
+avait achevé son oeuvre, c'était au prêtre de
+commencer la sienne; il se glissa hors de la maison,
+ayant hâte de visiter le lieu de la lutte et de s'assurer
+que le sbire lui avait dit la vérité à l'endroit de
+Salvato Palmieri.</p>
+
+<p>On sait quelles étaient les localités. Au palmier
+balançant sa tête élégante au-dessus des orangers et
+des citronniers, Cirillo reconnut la maison du chevalier
+San-Felice.</p>
+
+<p>Le sbire avait bien désigné le terrain. Cirillo alla
+droit à la petite porte du jardin, par laquelle celui-ci
+avait vu ou cru voir disparaître le blessé; il s'inclina
+contre cette porte et crut y reconnaître effectivement
+des traces de sang.</p>
+
+<p>Mais cette tache noire était-elle du sang ou seulement
+de l'humidité? Cirillo avait laissé son mouchoir
+aux mains de la femme qui avait lavé la blessure
+du sbire; il détacha sa cravate, en mouilla
+un bout à la fontaine du Lion, puis revint en frotter
+cette portion de bois, qui paraissait de teinte plus
+foncée que le reste.</p>
+
+<p>A quelques pas de là, en remontant vers le palais
+de la reine Jeanne, une lanterne brûlait devant une
+madone.</p>
+
+<p>Cirillo monta sur une borne et approcha la batiste
+de la lanterne.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas à s'y tromper, c'était bien du sang.</p>
+
+<p>&mdash;Salvato Palmieri est là, dit-il en étendant le
+bras vers la maison du chevalier San-Felice; seulement,
+est-il mort ou est-il vivant? C'est ce que je
+saurai aujourd'hui même.</p>
+
+<p>Il traversa la place et repassa devant la maison où
+l'on avait porté le sbire.</p>
+
+<p>Il jeta un coup d'oeil dans l'intérieur.</p>
+
+<p>Le blessé venait d'expirer, et don Michelangelo
+Ciccone priait à son chevet.</p>
+
+<p>Au moment où Dominique Cirillo rentrait chez
+lui, trois heures sonnaient à l'église de Pie-di-Grotta.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>LE CONSEIL D'ÉTAT</h3>
+
+
+<p>Outre les séances qui se tenaient chez la reine,
+dans cette chambre obscure où nous avons introduit
+nos lecteurs, et que l'on eût pu à bon droit prendre
+pour des séances de l'inquisition, il y avait chaque
+semaine, au palais, quatre conseils ordinaires: le
+lundi, le mercredi, le jeudi et le vendredi.</p>
+
+<p>Les personnes qui composaient ces conseils d'État
+étaient:</p>
+
+<p>Le roi, lorsqu'il y était forcé par l'importance des
+affaires;</p>
+
+<p>La reine, dont nous avons expliqué le droit de
+présence;</p>
+
+<p>Le capitaine général Jean Acton, président du
+conseil;</p>
+
+<p>Le prince de Castel-Cicala, ministre des affaires
+étrangères, marine, commerce, et espion dénonciateur
+et juge dans ses moment perdus;</p>
+
+<p>Le brigadier Jean-Baptiste Ariola, ministre de
+la guerre, homme intelligent et comparativement
+honnête;</p>
+
+<p>Le marquis Saverio Simonetti, ministre de grâce
+et justice.</p>
+
+<p>Le marquis Ferdinand Corradino, ministre des
+cultes et des finances, qui eût été le plus médiocre
+de tous les ministres, s'il n'eût rencontré au conseil
+Saverio Simonetti, encore plus médiocre que lui.</p>
+
+<p>Dans les grandes occasions, on adjoignait à ces messieurs,
+le marquis de la Sambucca, le prince Carini,
+le duc de San-Nicolo, le marquis Balthazar Cito, le
+marquis del Gallo et les généraux Pignatelli, Colli
+et Parisi.</p>
+
+<p>Tout au contraire du roi, qui assistait à l'un de
+ces conseils sur dix, la reine y était fort assidue; il
+est vrai que souvent elle semblait simple spectatrice
+de la discussion, se tenant éloignée de la table et
+assise dans quelque coin ou quelque embrasure de
+fenêtre avec sa favorite Emma Lyonna, qu'elle avait
+introduite dans la salle des séances comme une chose
+à elle et étant de sa suite obligée, sans plus d'importance
+apparente que n'en avait, derrière Ferdinand,
+Jupiter, son épagneul favori.</p>
+
+<p>Chacun jouait sa comédie: les ministres avaient
+l'air de discuter, Ferdinand avait l'air d'être attentif,
+Caroline avait l'air d'être distraite, le roi grattait
+l'occiput de son chien, la reine jouait avec les cheveux
+d'Emma, favori et favorite étaient couchés, l'un aux
+pieds de son maître, l'autre aux genoux de sa maîtresse.
+Les ministres, soit en passant devant eux, soit
+dans les intervalles des discussions, faisaient une
+caresse à Jupiter, un compliment à Emma, et caresse
+et compliment étaient récompensés par un sourire du
+maître ou de la maîtresse.</p>
+
+<p>Le capitaine général Jean Acton, seul pilote chargé
+de la responsabilité de ce navire battu par le vent
+révolutionnaire qui venait de France, et engagé,
+en outre, dans les récifs de cette mer dangereuse des
+sirènes, où sombrèrent en six siècles huit dominations
+différentes; Acton, le front plissé, l'oeil sombre,
+la main frémissante comme s'il eût en effet touché
+le gouvernail, semblait seul comprendre la gravité
+de sa situation et l'approche du danger.</p>
+
+<p>Appuyée sur la flotte anglaise, à peu près sûre du
+concours du Nelson, forte surtout de sa haine contre
+la France, la reine était décidée non-seulement à
+affronter le danger, mais encore à aller au-devant de
+lui et à le provoquer.</p>
+
+<p>Quant à Ferdinand, c'était tout le contraire; il
+avait jusqu'alors, avec toutes les ressources de sa feinte
+bonhomie, louvoyé, de manière sinon à satisfaire
+la France, au moins à ne lui fournir aucun moyen
+spécieux de se brouiller avec lui.</p>
+
+<p>Et voilà que, grâce aux imprudences de Caroline,
+les événements avaient marché plus vite que ne l'avait
+calculé le roi, lequel, au lieu de leur imprimer un
+mouvement impulsif, eût voulu les laisser se dérouler
+avec une sage lenteur; voilà qu'on avait été, comme
+nous l'avons vu, au-devant de Nelson; voilà qu'au
+mépris des traités conclus avec la France, on avait
+reçu la flotte anglaise dans le port de Naples; voilà
+qu'on avait donné une fête splendide au vainqueur
+d'Aboukir; voilà que l'ambassadeur de la République,
+lassé de tant de mauvaise foi, de tant de mensonges
+et de tant d'affronts, sans calculer si de son côté la
+France était prête, avait, au nom de la France, déclaré
+la guerre au gouvernement des Deux-Siciles;
+voilà enfin que le roi, qui avait, pour le mardi 27
+septembre, ordonné une magnifique chasse, dont
+trois fanfares devaient lui donner le signal, avait,
+comme nous l'avons vu, par suite de la lettre de la
+reine, décommandé sa chasse et été obligé de la convertir
+en conseil d'État!</p>
+
+<p>Au reste, ministres et conseillers avaient été prévenus
+par Acton de la mauvaise humeur probable
+de Sa Majesté, et invités à se renfermer dans le silence
+pythagoricien.</p>
+
+<p>La reine était arrivée la première au conseil, et,
+outre les ministres et les conseillers, elle y avait
+trouvé le cardinal Ruffo; elle lui avait alors fait demander
+à quelle circonstance heureuse elle devait le
+plaisir de sa présence; Ruffo avait répondu qu'il
+était là par ordre exprès du roi; la reine et le cardinal
+avaient échangé, l'une une légère inclination
+de tête, l'autre une profonde révérence, et l'on avait
+silencieusement attendu l'arrivée du roi.</p>
+
+<p>A neuf heures un quart, la porte s'était ouverte à
+deux battants, et les huissiers avaient annoncé:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi!</p>
+
+<p>Ferdinand était entré doublement mécontent et
+faisant opposition, par son air maussade et rechigné,
+à l'air joyeux et vainqueur de la reine; son épagneul
+Jupiter, avec lequel nous avons déjà fait connaissance,
+ne le cédant point en intelligence aux coursiers
+d'Hippolyte, le suivait, la tête basse et la queue
+entre les jambes. Quoique la chasse eût été renvoyée
+à un autre jour, le roi, comme pour protester
+contre la violence qui lui était faite, s'était vêtu en
+chasseur.</p>
+
+<p>C'était une consolation qu'il s'était donnée et qu'apprécieront
+ceux-là seuls qui connaissent son fanatisme
+pour l'amusement dont on l'avait privé.</p>
+
+<p>A sa vue, tout le monde se leva, même la reine.</p>
+
+<p>Ferdinand la regarda de côté, secoua la tête et
+poussa un soupir, comme ferait un homme qui se
+trouve en face de la pierre d'achoppement de tous
+ses plaisirs.</p>
+
+<p>Puis, après un salut général à droite et à gauche,
+en réponse aux révérences des ministres et des conseillers,
+et un salut personnel et particulier au cardinal
+Ruffo:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il d'une voix dolente, je suis véritablement
+au désespoir d'avoir été forcé de vous déranger
+un jour où vous comptiez peut-être, comme
+moi, au lieu de tenir un conseil d'État, vous occuper
+de vos plaisirs ou de vos affaires. Ce n'est point ma
+faute, je vous le jure, si vous éprouvez ce désappointement;
+mais il paraît que nous avons à débattre
+des choses pressées et de la plus haute importance,
+choses que la reine prétend ne pouvoir être débattues
+que par-devant moi. Sa Majesté va vous raconter
+l'affaire; vous en jugerez et m'éclairerez de vos avis.
+Asseyez-vous, messieurs.</p>
+
+<p>Puis, s'asseyant à son tour un peu en arrière des
+autres et en face de la reine:</p>
+
+<p>&mdash;Viens ici, mon pauvre Jupiter, ajouta-t-il en
+frappant sur sa cuisse avec sa main; nous allons
+bien nous amuser; va!</p>
+
+<p>Le chien vint, en bâillant, se coucher près de lui,
+allongeant ses pattes et se tenant accroupi à la manière
+des sphinx.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! messieurs, dit la reine avec cette impatience
+que lui inspiraient toujours les manières de
+faire et de dire de son mari, si complétement en
+opposition avec les siennes, la chose est bien simple,
+et, s'il était en humeur de parler aujourd'hui, le roi
+nous la dirait en deux mots.</p>
+
+<p>Et, voyant que tout le monde écoutait avec la plus
+grande attention:</p>
+
+<p>&mdash;L'ambassadeur français, le citoyen Garat,
+ajouta-t-elle, a quitté Naples cette nuit en nous déclarant
+la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Et, fit le roi, il faut ajouter, messieurs, que nous
+ne l'avons pas volée, cette déclaration de guerre,
+et notre bonne amie l'Angleterre en est arrivée à
+ses fins; reste à voir maintenant comment elle nous
+soutiendra. Ceci, c'est l'affaire de M. Acton.</p>
+
+<p>&mdash;Et du brave Nelson, monsieur, dit la reine. Au
+reste, il vient de montrer à Aboukir ce que peut le
+génie réuni au courage.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, madame, dit le roi, je n'hésite pas à
+vous le dire franchement, la guerre avec la France
+est une lourde affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Moins lourde cependant, vous en conviendrez,
+reprit aigrement la reine, depuis que le citoyen Buonaparte,
+tout vainqueur de Dego, de Montenotte,
+d'Arcole et de Mantoue qu'il s'intitule, est confiné
+en Égypte, où il restera jusqu'à ce que la France ait
+construit une nouvelle flotte pour l'aller chercher; ce
+qui lui laissera le temps, je l'espère, de voir pousser
+les raves dont le Directoire lui a fourni les graines
+pour ensemencer les rives du Nil.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua non moins aigrement le roi; mais,
+à défaut du citoyen Buonaparte,&mdash;qui est bien bon de
+ne s'intituler que le vainqueur de Dego, de Montenotte,
+d'Arcole et de Mantoue, quand il pourrait
+s'intituler encore celui de Roveredo, de Bassano, de
+Castiglione et de Millesimo,&mdash;il reste à la France Masséna,
+le vainqueur de Rivoli; Bernadotte, le vainqueur
+du Tagliamento; Augereau, le vainqueur de
+Lodi; Jourdan, le vainqueur de Fleurus; Brune, le
+vainqueur d'Alkmaer; Moreau, le vainqueur de Radstadt;
+ce qui fait bien des vainqueurs pour nous qui
+n'avons jamais rien vaincu; sans compter Championnet,
+le vainqueur des Dunes, que j'oubliais, lequel,
+je vous le ferai observer en passant, n'est qu'à trente
+lieues de nous, c'est-à-dire à trois jours de marche.</p>
+
+<p>La reine haussa les épaules avec un sourire de mépris
+qui s'adressait à Championnet, dont elle connaissait
+l'impuissance momentanée, et que le roi
+prit pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Si je me trompe de deux ou trois lieues, madame,
+dit-il, c'est tout. Depuis que les Français occupent
+Rome, j'ai demandé assez souvent à quelle distance
+ils étaient de nous pour le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne conteste pas vos connaissances en
+géographie, monsieur, dit la reine en laissant retomber
+sa lèvre autrichienne jusque sur son menton.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je comprends, vous vous contentez de
+contester mes aptitudes politiques; mais, quoique
+San-Nicandro ait travaillé de son mieux à faire de
+moi un âne, et qu'à votre avis il y ait malheureusement
+réussi, je ferai observer à ces messieurs qui ont
+l'honneur d'être mes ministres que la chose se complique.
+En effet, il ne s'agit plus d'envoyer, comme
+en 1793, trois ou quatre vaisseaux et cinq ou six
+mille hommes à Toulon; et ils en sont revenus dans
+un bel état, de Toulon, nos vaisseaux et nos hommes!
+le citoyen Buonaparte, quoiqu'il ne fût encore le
+vainqueur de rien, les avait bien arrangés! Il ne s'agit
+plus de fournir à la coalition, comme en 1796,
+quatre régiments de cavalerie qui ont fait des prodiges
+de valeur dans le Tyrol, ce qui n'a pas empêché
+Cuto d'être fait prisonnier, et Moliterno d'y laisser le
+plus beau de ses yeux; et notez qu'en 93 et 96, nous
+étions couverts par toute la largeur de la haute Italie,
+occupée par les troupes de votre neveu, qui, soit dit
+sans reproche, ne me paraît pas pressé d'entrer en
+campagne, quoique le citoyen Buonaparte lui ait
+diablement rogné les ongles par le traité de Campo-Formio.
+C'est que votre neveu François est un
+homme prudent; il ne lui suffit pas, pour se mettre
+en campagne, des 60,000 hommes que vous lui
+offrez, il attend encore les 50,000 que lui promet
+l'empereur de Russie; il connaît les Français, il s'y
+est frotté et ils l'ont frotté.</p>
+
+<p>Et Ferdinand, qui commençait à reprendre un
+peu de sa belle humeur, se mit à rire de l'espèce de
+jeu de mots qu'il venait de faire aux dépens de l'empereur
+d'Autriche, justifiant cette maxime à la fois si
+profonde et si désespérante de la Rochefoucauld,
+qu'il y a toujours dans le malheur d'un ami quelque
+chose qui nous fait plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai observer au roi, répondit Caroline,
+blessée de ce mouvement d'hilarité qui se manifestait
+aux dépens de son neveu, que le gouvernement
+napolitain n'est pas libre, comme celui de l'empereur
+d'Autriche, de choisir son temps et son heure. Ce
+n'est pas nous qui déclarons la guerre à la France,
+c'est la France qui nous la déclare, et même qui nous
+l'a déclarée; il faut donc voir au plus tôt quels sont
+nos moyens de soutenir cette guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement qu'il faut le voir, dit le roi.
+Commençons par toi, Ariola. Voyons! On parle de
+65,000 hommes. Où sont-ils, tes 65,000 hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Où ils sont, sire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, montre-les-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile, et le capitaine général
+Acton est là pour dire à Votre Majesté si je mens.</p>
+
+<p>Acton fit de la tête un signe affirmatif.</p>
+
+<p>Ferdinand regarda Acton de travers. Il lui prenait
+parfois des caprices, non pas d'être jaloux, il était
+trop philosophe pour cela, mais d'être envieux. Aussi,
+le roi présent, Acton ne donnait-il signe d'existence
+que si Ferdinand lui adressait la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine général Acton répondra pour lui,
+si je lui fais l'honneur de l'interroger, dit le roi; en
+attendant, réponds pour toi, Ariola. Où sont tes
+65,000 hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, 22,000 au camp de San-Germano.</p>
+
+<p>Au fur et à mesure qu'Ariola énumérait, Ferdinand,
+avec un mouvement de tête, comptait sur ses
+doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Puis 16,000 dans les Abruzzes, continua Ariola,
+8,000 dans la plaine de Sessa, 6,000 dans les murs
+de Gaete, 10,000 tant à Naples que sur les côtes,
+enfin 3,000 tant à Bénévent qu'à Ponte-Corvo.</p>
+
+<p>&mdash;Il a, ma foi, son compte, dit le roi finissant son
+calcul en même temps qu'Ariola terminait son énumération,
+et j'ai une armée de 65,000 hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Et tous habillés à neuf, à l'autrichienne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à dire en blanc?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, au lieu d'être habillés en vert.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher Ariola, s'écria le roi avec une
+expression de grotesque mélancolie, vêtus de blanc,
+vêtus de vert, ils n'en ficheront pas moins le camp,
+va...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une triste idée de vos sujets, monsieur,
+répondit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Triste idée, madame! Je les crois, au contraire,
+très-intelligents, mes sujets, trop intelligents même;
+et voilà pourquoi je doute qu'ils se fassent tuer pour
+des affaires qui ne les regardent pas. Ariola nous
+dit qu'il a 65,000 hommes; parmi ces 65,000 hommes,
+il y a 15,000 vieux soldats, c'est vrai; mais ces
+vieux soldats n'ont jamais brûlé une amorce ni entendu
+siffler une balle. Ceux-là, il est possible, ne
+se sauveront qu'au second coup de fusil; quant aux
+50,000 autres, ils datent de six semaines ou d'un
+mois, et ces 50,000 hommes, comment ont-ils été
+recrutés? Ah! vous croyez, messieurs, que je ne
+fais attention à rien, parce que, la plupart du temps,
+pendant que vous discutez, je cause avec Jupiter,
+qui est un animal plein d'intelligence; mais, au contraire,
+je ne perds pas un mot de ce que vous dites;
+seulement, je vous laisse faire; si je vous contrariais,
+je serais forcé de vous prouver que je m'entends
+mieux que vous à gouverner, et cela ne m'amuse
+point assez pour que je risque de me brouiller
+avec la reine, que cela amuse beaucoup. Eh bien,
+ces hommes, vous ne les avez enrôlés ni en vertu
+d'une loi, ni à la suite d'un tirage au sort; non, vous
+les avez enlevés de force à leurs villages, arrachés par
+violence à leurs familles, et cela selon le caprice de
+vos intendants et de vos sous-intendants. Chaque
+commune vous a fourni huit conscrits par mille
+hommes; mais voulez-vous que je vous dise comment
+cela s'est fait? On a d'abord désigné les plus
+riches; mais les plus riches ont payé rançon et ne
+sont point partis. On en a désigné de moins riches
+alors; mais, comme les seconds pouvaient encore
+payer, ils ne sont pas plus partis que le premiers.
+Enfin, de moins en moins riches, après avoir levé
+trois ou quatre contributions, dont on s'est bien gardé
+de te parler, mon pauvre Corradino, tout mon ministre
+des finances que tu es, on est arrivé à ceux qui
+n'avaient pas un grain pour se racheter. Ah! ceux-là,
+il a bien fallu qu'ils partent. Chacun de ces
+hommes représente donc une injustice vivante, une
+flagrante exaction; aucun motif légitime ne l'oblige
+au service, aucun lien moral ne le retient sous les
+drapeaux, il est enchaîné par la crainte du châtiment,
+voilà tout! Et vous voulez que ces gens-là se
+fassent tuer pour soutenir des ministres injustes, des
+intendants cupides, des sous-intendants voleurs, et,
+par-dessus tout cela, un roi qui chasse, qui pêche,
+qui s'amuse et qui ne s'occupe de ses sujets que pour
+passer avec sa meute sur leurs terres et dévaster leurs
+moissons! Ils seraient bien bêtes! Si j'étais soldat à
+mon service, dès le premier jour, j'aurais déserté, et
+je me serais fait brigand; au moins, des brigands
+combattent et se font tuer pour eux-mêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis forcé d'avouer qu'il y a beaucoup de
+vérité dans ce que vous dites là, sire, répondit le ministre
+de la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! reprit le roi, je dis toujours la vérité,
+quand je n'ai pas de raisons de mentir, bien entendu.
+Maintenant, voyons! Je t'accorde tes 65,000 hommes;
+les voilà rangés en bataille, vêtus à neuf, équipés à
+l'autrichienne, le fusil sur l'épaule, le sabre au côté,
+la giberne au derrière. Qui mets-tu à leur tête, Ariola?
+Est-ce toi?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit Ariola, je ne puis être à la fois
+ministre de la guerre et général en chef.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu aimes mieux rester ministre de la guerre,
+je comprends cela.</p>
+
+<p>&mdash;Sire!</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que je comprends cela; et d'un. Voyons,
+Pignatelli, cela te convient-il, de commander en chef
+les 65,000 hommes d'Ariola?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit celui auquel le roi s'adressait,
+j'avoue que je n'oserais prendre une telle responsabilité.</p>
+
+<p>&mdash;Et de deux. Et toi, Colli? continua le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Parisi?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je suis simple brigadier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; vous voulez bien tous commander une
+brigade, une division même; mais un plan de campagne
+à tracer, mais des combinaisons stratégiques
+à accomplir, mais un ennemi expérimenté à combattre
+et à vaincre, pas un de vous ne s'en chargera!</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile que Votre Majesté se préoccupe
+d'un général en chef, dit la reine: ce général en chef
+est trouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Ferdinand; pas dans mon royaume,
+j'espère?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, soyez tranquille, répondit la
+reine. J'ai demandé à mon neveu un homme dont la
+réputation militaire puisse à la fois imposer à l'ennemi
+et satisfaire aux exigences de nos amis.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le nommez? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Le baron Charles Mack... Avez-vous quelque
+chose à dire contre lui?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais à dire, répliqua le roi, qu'il s'est fait
+battre par les Français; mais, comme cette disgrâce
+est arrivée à tous les généraux de l'empereur, y compris
+son oncle et votre frère le prince Charles, j'aime
+autant Mack qu'un autre.</p>
+
+<p>La reine se mordit les lèvres à cette implacable
+raillerie, qui poussait le cynisme jusqu'à se railler
+soi-même à défaut des autres, et, se levant:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous acceptez le baron Charles Mack
+pour général en chef de votre armée? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, répondit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous permettez...</p>
+
+<p>Et elle s'avança vers la porte; le roi la suivait des
+yeux, ne pouvant pas deviner ce qu'elle allait faire,
+quand tout à coup un cor de chasse, embouché par
+deux lèvres puissantes et animé par une vigoureuse
+haleine, commença de sonner le lancer dans la cour
+du palais, sur laquelle donnaient les fenêtres de la
+chambre du conseil, et cela avec une telle vigueur,
+que les vitres en tremblèrent et que ministres et conseillers,
+ne comprenant rien à cette fanfare inattendue,
+se regardèrent avec étonnement.</p>
+
+<p>Puis tous les yeux se reportèrent sur le roi, comme
+pour lui demander l'explication de cette interruption
+cynégétique.</p>
+
+<p>Mais le roi paraissait aussi étonné que les autres
+et Jupiter aussi étonné que le roi.</p>
+
+<p>Ferdinand écouta un instant comme s'il doutait de
+lui-même.</p>
+
+<p>Puis:</p>
+
+<p>&mdash;Que fait donc ce drôle? dit-il. Il doit savoir cependant
+que la chasse est contremandée; pourquoi
+donne-t-il le premier signal?</p>
+
+<p>Le piqueur continuait de sonner avec fureur.</p>
+
+<p>Le roi se leva très-agité; il était visible qu'il se livrait
+en lui-même un combat violent.</p>
+
+<p>Il alla à la fenêtre et l'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu te taire, imbécile! cria-t-il.</p>
+
+<p>Puis, refermant la fenêtre avec humeur, il revint,
+toujours suivi de Jupiter, reprendre sa place sur son
+fauteuil.</p>
+
+<p>Mais, pendant le mouvement qu'il avait fait, un
+nouveau personnage était entré en scène sous la protection
+de la reine; celle-ci, en effet, pendant que le
+roi parlait à son piqueur, était allée ouvrir la porte
+de ses appartements qui donnait sur la salle du conseil,
+et l'avait introduit.</p>
+
+<p>Chacun regardait avec surprise cet inconnu, et le
+roi avec non moins de surprise que les autres.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>LE GÉNÉRAL BARON CHARLES MACK</h3>
+
+
+<p>Celui qui causait cet étonnement général était un
+homme de quarante-cinq à quarante-six ans, grand,
+blond, pâle, portant l'uniforme autrichien, les insignes
+de général, et, entre autres décorations, les
+plaques et les cordons de Marie-Thérèse et de Saint-Janvier.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit la reine, j'ai l'honneur de présenter à
+Votre Majesté le baron Charles Mack, qu'elle vient
+de nommer général en chef de ses armées.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! général, dit le roi en regardant avec un certain
+étonnement l'ordre de Saint-Janvier, dont le général
+était décoré et que le roi ne se rappelait pas lui
+avoir donné, enchanté de faire votre connaissance.</p>
+
+<p>Et il échangea avec Ruffo un coup d'oeil qui voulait
+dire: «Attention!»</p>
+
+<p>Mack s'inclina profondément, et sans doute allait-il
+répondre à ce compliment du roi, lorsque la reine,
+prenant la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-elle, j'ai cru que nous ne devions pas
+attendre l'arrivée du baron à Naples pour lui donner
+un signe de la considération que vous avez pour lui,
+et, avant qu'il quittât Vienne, je lui ai fait remettre,
+par votre ambassadeur, les insignes de votre ordre
+de Saint-Janvier.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, sire, dit le baron avec un enthousiasme
+un peu trop théâtral pour être vrai, plein de reconnaissance
+pour les bontés de Votre Majesté, je suis
+venu avec la promptitude de l'éclair lui dire: Sire,
+cette épée est à vous.</p>
+
+<p>Mack tira son épée du fourreau, le roi recula son
+fauteuil. Comme Jacques Ier, il n'aimait pas la vue
+du fer.</p>
+
+<p>Mack continua:</p>
+
+<p>&mdash;Cette épée est à vous et à Sa Majesté la reine,
+et elle ne dormira tranquille dans son fourreau que
+quand elle aura renversé cette infâme république
+française, qui est la négation de l'humanité et la
+honte de l'Europe. Acceptez-vous mon serment, sire?
+continua Mack en brandissant formidablement son
+épée.</p>
+
+<p>Ferdinand, peu porté de sa personne aux mouvements
+dramatiques, ne put s'empêcher, avec son admirable
+bon sens, d'apprécier tout ce que l'action
+du général Mack avait de ridicule forfanterie, et,
+avec son sourire narquois, il murmura dans son
+patois napolitain, qu'il savait inintelligible pour tout
+homme qui n'était pas né au pied du Vésuve, ce seul
+mot:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ceuza!</i></p>
+
+<p>Nous voudrions bien traduire cette espèce d'interjection
+échappée aux lèvres du roi Ferdinand; mais
+elle n'a malheureusement pas d'équivalent dans la
+langue française. Contentons-nous de dire qu'elle
+tient à peu près le milieu entre fat et imbécile.</p>
+
+<p>Mack, qui, en effet, n'avait pas compris et qui
+attendait, l'épée à la main, que le roi acceptât son
+serment, se retourna assez embarrassé vers la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit Mack à la reine, que Sa Majesté
+m'a fait l'honneur de m'adresser la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté, répondit la reine sans se déconcerter,
+vous a, général, par un seul mot plein d'expression,
+témoigné sa reconnaissance.</p>
+
+<p>Mack s'inclina, et, tandis que la figure du roi conservait
+son expression de railleuse bonhomie, remit
+majestueusement son épée au fourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit le roi lancé sur cette pente
+moqueuse qu'il aimait tant à suivre, j'espère que
+mon cher neveu, en m'envoyant un de ses meilleurs
+généraux pour renverser cette infâme république
+française, m'a en même temps envoyé un plan de
+campagne arrêté par le conseil aulique.</p>
+
+<p>Cette demande, faite avec une naïveté parfaitement
+jouée, était une nouvelle raillerie du roi, le conseil
+aulique ayant élaboré les plans de la campagne de
+96 et de 97, plans sur lesquels les généraux autrichiens
+et l'archiduc Charles lui-même avaient été
+battus.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire, répondit Mack, j'ai demandé à Sa
+Majesté l'empereur, mon auguste maître, carte blanche
+à ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Et il vous l'a accordée, je l'espère? demanda
+le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, il m'a fait cette grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez vous en occuper sans retard,
+n'est-ce pas, mon cher général? car j'avoue que j'en
+attends avec impatience la communication.</p>
+
+<p>&mdash;C'est chose faite, répondit Mack avec l'accent
+d'un homme parfaitement satisfait de lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Ferdinand redevenant de bonne humeur,
+selon sa coutume, quand il trouvait quelqu'un
+à railler, vous l'entendez, messieurs. Avant même
+que le citoyen Garat nous eût déclaré la guerre au
+nom de l'infâme république française, l'infâme république
+française, grâce au génie de notre général en
+chef, était déjà battue. Nous sommes véritablement
+sous la protection de Dieu et de saint Janvier. Merci,
+mon cher général, merci.</p>
+
+<p>Mack, tout gonflé du compliment qu'il prenait à
+la lettre, s'inclina devant le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur, s'écria celui-ci, que nous n'ayons
+point là une carte de nos États et des États romains,
+pour suivre les opérations du général sur cette carte.
+On dit que le citoyen Buonaparte a, dans son cabinet
+de la rue Chantereine, à Paris, une grande carte sur
+laquelle il désigne d'avance à ses secrétaires et à ses
+aides de camp les points sur lesquels il battra les généraux
+autrichiens; le baron nous eût désigné d'avance
+ceux sur lesquels il battra les généraux français.
+Tu feras faire pour le ministère de la guerre, et
+tu mettras à la disposition du baron Mack, une carte
+pareille à celle du citoyen Buonaparte, tu entends,
+Ariola?</p>
+
+<p>&mdash;Inutile de prendre cette peine, sire, j'en ai une
+excellente.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi bonne que celle du citoyen Buonaparte?
+demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, répondit Mack d'un air satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-elle, général? reprit le roi, où est-elle?
+Je meurs d'envie de voir une carte sur laquelle on
+bat l'ennemi d'avance.</p>
+
+<p>Mack donna à un huissier l'ordre de lui apporter
+son portefeuille, qu'il avait laissé dans la chambre
+voisine.</p>
+
+<p>La reine, qui connaissait son auguste époux et qui
+n'était point dupe des compliments affectés qu'il faisait
+à son protégé, craignant que celui-ci ne s'aperçût
+qu'il servait de quintaine à l'humeur caustique du
+roi, objecta que ce n'était peut-être pas le moment
+de s'occuper de ce détail; mais Mack, ne voulant
+point perdre l'occasion de faire admirer par trois ou
+quatre généraux présents sa science stratégique, s'inclina
+en manière de respectueuse insistance, et la
+reine céda.</p>
+
+<p>L'huissier apporta un grand portefeuille sur lequel
+étaient imprimés en or, d'un côté les armes de l'Autriche,
+et de l'autre côté le nom et les titres du général
+Mack.</p>
+
+<p>Celui-ci en tira une grande carte des États romains
+avec leurs frontières, et l'étendit sur la table du conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Attention, mon ministre de la guerre! attention,
+messieurs mes généraux! dit le roi. Ne perdons
+pas un mot de ce que va nous dire le baron. Parlez,
+baron; on vous écoute.</p>
+
+<p>Les officiers se rapprochèrent de la table avec une
+vive curiosité; le baron Mack possédait, on ne savait
+pourquoi à cette époque, et on ne l'a même jamais su
+depuis, la réputation de l'un des premiers stratégistes
+du monde.</p>
+
+<p>La reine, au contraire, ne voulant point avoir part
+à ce quelle regardait comme une mystification de la
+part du roi, se retira un peu à l'écart.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! madame, dit le roi, au moment où
+le baron consent à nous dire où il battra ces républicains
+que vous détestez tant, vous vous éloignez!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entends rien à la stratégie, monsieur, répondit
+aigrement la reine; et peut-être, continua-t-elle
+en désignant de la main le cardinal Ruffo,
+prendrais-je la place de quelqu'un qui s'y entend.</p>
+
+<p>Et, s'approchant d'une fenêtre, elle battit de ses
+doigts contre les carreaux.</p>
+
+<p>Au même instant, comme si c'eût été un signal
+donné, une seconde fanfare retentit; seulement, au
+lieu de sonner le <i>lancer</i>, comme la première, elle
+sonnait la <i>vue</i>.</p>
+
+<p>Le roi s'arrêta comme si ses pieds eussent pris tout
+à coup racine dans la mosaïque qui formait le parquet
+de la chambre; sa figure se décomposa, une expression
+de colère prit la place du vernis de bonhomie
+railleuse répandue sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais, décidément, dit-il, ou ils sont
+idiots, ou ils ont juré de me rendre fou. Il s'agit bien
+de courre le cerf ou le sanglier; nous chassons le républicain.</p>
+
+<p>Puis, s'élançant pour la seconde fois vers la fenêtre,
+qu'il ouvrit avec plus de violence encore que
+la première:</p>
+
+<p>&mdash;Mais te tairas-tu, double brute! cria-t-il; je ne
+sais à quoi tient que je ne descende et que je ne t'étrangle
+de mes propres mains.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sire, dit Mack, ce serait, en vérité, trop
+d'honneur pour ce manant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, baron? dit le roi reprenant sa
+bonne humeur. Laissons-le donc vivre et ne nous occupons
+que d'exterminer les Français. Voyons votre
+plan, général, voyons-le.</p>
+
+<p>Et il referma la fenêtre avec plus de calme qu'on
+ne pouvait l'espérer de l'état d'exaspération où l'avait
+mis le son du cor, et dont heureusement l'avait,
+comme par miracle, tiré la flatterie banale du général
+Mack.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, messieurs, dit Mack du ton d'un professeur
+qui enseigne à ses élèves, nos 60,000 hommes
+sont divisés en quatre ou cinq points sur cette ligne
+qui s'étend de Gaete à Aquila.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que nous en avons 65,000, dit le
+roi; ainsi ne vous en gênez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai besoin que de 60,000, sire, dit Mack;
+mes calculs sont établis sur ce chiffre, et Votre Majesté
+aurait 100,000 hommes, que je ne lui prendrais
+pas un tambour de plus; d'ailleurs, j'ai les renseignements
+les plus exacts sur le nombre des Français,
+ils ont à peine 10,000 hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit le roi, nous serons six contre un,
+voilà qui me rassure tout à fait. Dans la campagne
+de 96 et de 97, les soldats de mon neveu n'étaient
+que deux contre un, quand ils ont été battus par le
+citoyen Buonaparte.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'étais point là, sire, répondit Mack avec le
+sourire de la suffisance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit le roi avec une parfaite simplicité;
+il n'y avait là que Beaulieu, Wurmser, Alvinzi
+et le prince Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, sire! murmura la reine en tirant Ferdinand
+par la basque de sa veste de chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! ne craignez rien, dit le roi, je sais à qui
+j'ai affaire, et puis je ne le gratterai que tant qu'il
+me tendra la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je disais donc, reprit Mack, que le gros de nos
+troupes, vingt mille hommes à peu près, est à
+San-Germano,
+et que les quarante mille autres sont campés
+sur le Tronto, à Sessa, à Tagliacozzo et à Aquila.
+Dix mille hommes traversent le Tronto et chassent la
+garnison française d'Ascoli, dont ils s'emparent, et
+s'avancent sur Fermo par la voie Émilienne. Quatre
+mille hommes sortent d'Aquila, occupent Rieti et se
+dirigent sur Terni; cinq ou six mille descendent de
+Tagliacozzo à Tivoli pour faire des courses dans la
+Sabine; huit mille autres partent du camp de Sessa
+et pénètrent dans les États romains par la voie
+Appienne; six mille autres enfin s'embarquent, font
+voile pour Livourne et coupent la retraite aux Français,
+qui se retirent par Perugia.</p>
+
+<p>&mdash;Qui se retirent par Perugia... Le général Mack
+ne nous dit pas précisément, comme le citoyen Buonaparte,
+où il battra l'ennemi; mais il nous dit par
+où il se retire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si fait, dit Mack triomphant, je vous
+dis où je bats l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voyons cela, dit le roi, qui paraissait prendre
+presque autant de plaisir à la guerre qu'il en eût
+pris à la chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Votre Majesté et vingt ou vingt-cinq mille
+hommes, je pars de San-Germano.</p>
+
+<p>&mdash;Vous partez de San-Germano avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je marche sur Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Avec moi toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Je débouche par les routes de Ceperano et de
+Frosinone.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaises routes, général! je les connais, j'y
+ai versé.</p>
+
+<p>&mdash;L'ennemi abandonne Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sur?</p>
+
+<p>&mdash;Rome n'est point une place qui puisse être défendue.</p>
+
+<p>&mdash;Et, quand l'ennemi a abandonné Rome, que
+fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il se retire sur Civita-Castellana, qui est une
+position formidable.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Et vous l'y laissez, bien entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas; je l'attaque et je le bats.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien. Mais si, par hasard, vous ne le battiez
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Mack en mettant la main sur sa poitrine
+et en s'inclinant devant le roi, quand j'ai l'honneur
+de dire à Votre Majesté que je le battrai, c'est
+comme s'il était battu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tout va bien! dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté a-t-elle quelques objections à faire
+sur le plan que je lui ai exposé?</p>
+
+<p>&mdash;Non; il n'y a absolument qu'un point sur lequel
+il s'agirait de nous mettre d'accord.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel, sire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, dans votre plan de campagne, que
+vous partez de San-Germano avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis donc, moi, de la guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous m'en donnez la première nouvelle.
+Et quel grade m'offrez-vous dans mon armée?
+Ce n'est point indiscret, n'est-ce pas, de vous
+demander cela?</p>
+
+<p>&mdash;Le suprême commandement, sire; je serai
+heureux et fier d'obéir aux ordres de Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Le suprême commandement!... Hum!</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté refuserait-elle?... On m'avait
+fait espérer cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela?</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté la reine est bien bonne; mais Sa
+Majesté la reine, dans la trop haute opinion qu'elle
+a toujours eue de moi et qui se manifeste en cette
+occasion, oublie que je ne suis pas un homme de
+guerre. A moi le suprême commandement? continua
+le roi. Est-ce que San-Nicandro m'a élevé à être un
+Alexandre ou un Annibal? est-ce que j'ai été à l'École
+de Brienne comme le citoyen Buonaparte? est-ce que
+j'ai lu Polybe? est-ce que j'ai lu les <i>Commentaires</i> de
+César? est-ce que j'ai lu le chevalier Folard, Montecuculli,
+le maréchal de Saxe, comme votre frère le
+prince Charles? est-ce que j'ai lu tout ce qu'il faut
+lire, enfin, pour être battu dans les règles? est-ce
+que j'ai jamais commandé autre chose que mes Lipariotes?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit Mack, un descendant de Henri IV
+et un petit-fils de Louis XIV sait tout cela sans l'avoir
+appris.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher général, dit le roi, allez conter ces
+bourdes à un sot, mais pas à moi qui ne suis qu'une
+bête.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sire! s'écria Mack étonné d'entendre un
+roi dire si franchement son opinion sur lui-même.</p>
+
+<p>Mack attendit, Ferdinand se grattait l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis? demanda Mack voyant que ce que le
+roi avait à dire ne venait pas tout seul.</p>
+
+<p>Ferdinand parut se décider.</p>
+
+<p>&mdash;Une des premières qualités d'un général est
+d'être brave, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Incontestablement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous êtes brave, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Sire!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr d'être brave, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, je ne suis pas sûr de l'être.</p>
+
+<p>La reine rougit jusqu'aux oreilles; Mack regarda
+le roi avec étonnement. Les ministres et les conseillers,
+qui connaissaient le cynisme du roi, sourirent;
+rien ne les étonnait, venant de cet étrange individualité
+nommée Ferdinand.</p>
+
+<p>&mdash;Après cela, continua le roi, peut-être que je me
+trompe et que je suis brave sans m'en douter; nous
+verrons bien.</p>
+
+<p>Se retournant alors vers ses conseillers, ses ministres
+et ses généraux:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, vous avez entendu le plan de
+campagne du baron?</p>
+
+<p>Tous firent signe que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu l'approuves, Ariola?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, répondit le ministre de la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'approuves, Pignatelli?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Colli?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Parisi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>Enfin, se tournant vers le cardinal, qui se tenait un
+peu à l'écart comme il avait fait tout le reste de la
+séance.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Ruffo? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Le cardinal garda le silence.</p>
+
+<p>Mack avait salué chacune de ces approbations d'un
+sourire; il regarda avec étonnement cet homme
+d'Église qui ne se hâtait point d'approuver comme
+les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, dit la reine, M. le cardinal en avait-il
+préparé un meilleur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Votre Majesté, répondit le cardinal sans
+se déconcerter; car j'ignorais que la guerre fût si insistante,
+et personne ne m'avait fait l'honneur de me
+demander mon avis.</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Éminence, dit Mack d'une voix railleuse,
+a quelques observations à faire, je suis prêt à
+les écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'eusse point osé exprimer mon opinion sans
+la permission de Votre Excellence, répondit Ruffo
+avec une extrême courtoisie; mais, puisque Votre
+Excellence m'y autorise...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! faites, faites, Éminence, dit Mack en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai bien compris les combinaisons de Votre
+Excellence, dit Ruffo, voici le but qu'elle se propose
+dans le plan de campagne qu'elle nous a fait l'honneur
+d'exposer devant nous...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons mon but, dit Mack croyant avoir
+trouvé à son tour quelqu'un à goguenarder.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, voyons cela, dit Ferdinand, qui donnait
+d'avance la victoire au cardinal, par la seule raison
+que la reine le détestait.</p>
+
+<p>La reine frappa du pied avec impatience; le cardinal
+vit le mouvement, mais ne s'en préoccupa point;
+il connaissait les mauvais sentiments de la reine à
+son égard, et ne s'en inquiétait que médiocrement;
+il continua donc avec une parfaite tranquillité:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence, en étendant sa ligne, espère,
+grâce à sa grande supériorité numérique, dépasser
+les extrémités de la ligne française, l'envelopper,
+pousser des corps les uns sur les autres, jeter parmi
+eux la confusion, et, comme la retraite leur sera
+coupée par la Toscane, les détruire ou les faire prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous eusse expliqué ma pensée, que vous ne
+l'eussiez pas mieux comprise, monsieur, dit Mack
+ravi. Je les ferai prisonniers depuis le premier jusqu'au
+dernier, et pas un Français ne retournera en
+France pour donner des nouvelles de ses compagnons,
+aussi vrai que je m'appelle le baron Charles
+Mack. Avez-vous quelque chose de mieux à proposer?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'eusse été consulté, répondit le cardinal,
+j'eusse du moins proposé autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'eussiez-vous proposé?</p>
+
+<p>&mdash;J'eusse proposé de diviser l'armée napolitaine
+en trois corps seulement; j'eusse concentré 25 ou
+30,000 hommes entre Cieti et Terni; j'eusse envoyé
+12,000 hommes sur la voir Émilienne pour combattre
+l'aile gauche des Français, 10,000 dans les marais
+Pontius pour écraser leur aile droite; enfin, j'en
+eusse envoyé 8,000 en Toscane; j'aurais, par un
+effort suprême, dans lequel j'eusse mis toute l'énergie
+dont je me sens capable, tenté d'enfoncer le centre
+ennemi, de prendre en flanc ses deux ailes, et de
+les empêcher de se porter mutuellement secours;
+pendant ce temps, la légion toscane, recrutée de tout
+ce que le pays eût pu fournir, eût couru la contrée
+pour se rapprocher de nous et nous aider selon les
+circonstances. Cela eût permis à l'armée napolitaine,
+jeune et inexpérimentée, d'agir par masses, ce qui
+lui eût donné confiance en elle-même. Voilà, dit
+Ruffo, ce que j'eusse proposé; mais je ne suis qu'un
+pauvre homme d'Église, et je m'incline devant l'expérience
+et le génie du général Mack.</p>
+
+<p>Et, ce disant, le cardinal, qui s'était approché de
+la table pour indiquer sur la carte les mouvements
+qu'il eût exécutés, fit un pas en arrière en signe
+qu'il abandonnait la discussion.</p>
+
+<p>Les généraux se regardèrent avec surprise; il était
+évident que Ruffo venait de donner un excellent
+avis. Mack, en éparpillant trop l'armée napolitaine
+et la divisant en trop petits corps, exposait ces corps
+à être battus séparément, fût-ce par des ennemis peu
+nombreux. Ruffo, au contraire, présentait un plan
+complètement à l'abri de ce danger.</p>
+
+<p>Mack se mordit les lèvres; il sentait combien le plan
+qui venait d'être développé était supérieur au sien.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Mack, le roi est libre encore de
+choisir entre vous et moi, entre votre plan et le
+mien; peut-être, en effet, ajouta-t-il en riant, mais
+du bout des lèvres, pour faire une guerre que l'on
+peut appeler la guerre sainte, mieux vaudrait Pierre
+l'Ermite que Godefroy de Bouillon.</p>
+
+<p>Le roi ne savait pas précisément ce que c'était que
+Pierre l'Ermite et Godefroy de Bouillon; mais, tout
+en raillant Mack personnellement, il ne voulait pas
+le mécontenter.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous là, mon cher général! s'écria-t-il;
+je trouve, pour mon compte, votre plan excellent,
+et vous avez vu que c'était l'avis de ces messieurs,
+puisque tous l'ont approuvé. Je l'approuve
+donc de bout en bout et je n'y veux pas changer une
+étape seulement. Voilà que nous avons l'armée. Bien.
+Voilà que nous avons le général en chef. Bien, très-bien.
+Il ne nous manque plus que l'argent. Voyons,
+Corradino, continua le roi en s'adressant au ministre
+des finances. Ariola nous a fait voir ses hommes,
+montre-nous tes écus.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sire, répondit celui que le roi interpellait
+ainsi à brûle-pourpoint, Votre Majesté sait bien que
+les dépenses que l'on vient de faire pour équiper et
+habiller l'armée, ont complétement vidé les caisses
+de l'État.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise nouvelle, Corradino, mauvaise nouvelle;
+j'ai toujours entendu dire que l'argent était le
+nerf de la guerre. Vous entendez, madame? pas
+d'argent!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit la reine, l'argent ne vous manquera
+pas plus que ne vous ont manqué l'armée et
+le général en chef, et nous avons, en attendant
+mieux, un million de livres sterling à votre disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit le roi; et quel est l'alchimiste qui a
+ainsi l'heureuse faculté de faire de l'or?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais avoir l'honneur de vous le présenter,
+sire, dit la reine en allant à la porte par laquelle
+alle avait déjà introduit le général Mack.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant à une personne encore invisible:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Grâce, dit-elle, veut-elle avoir la bonté
+de confirmer au roi ce que je viens d'avoir l'honneur
+de lui annoncer, c'est-à-dire que, pour faire la guerre
+aux jacobins, l'argent ne lui manquera pas?</p>
+
+<p>Tous les yeux se portèrent vers la porte, et Nelson
+apparut radieux sur le seuil, tandis que, derrière
+lui, pareille à un ombre élyséenne, s'effaçait la forme
+légère d'Emma Lyonna, laquelle venait d'acheter
+par un premier baiser le dévouement de Nelson
+et les subsides de l'Angleterre.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>L'ILE DE MALTE</h3>
+
+
+<p>L'apparition de Nelson en un pareil moment était
+significative: c'était le mauvais génie de la France
+en personne qui venait s'asseoir au conseil de Naples
+et soutenir de la toute-puissance de son or les mensonges
+et la trahison de Caroline.</p>
+
+<p>Tout le monde connaissait Nelson, excepté le général
+Mack, arrivé dans la nuit, comme nous l'avons
+dit; la reine alla à lui, et, lui prenant la main, et
+conduisant le futur vainqueur de Civita-Castellana
+au vainqueur d'Aboukir:</p>
+
+<p>&mdash;Je présente, dit-elle, le héros de la terre au
+héros de la mer.</p>
+
+<p>Nelson parut peu flatté du compliment; mais il
+était de trop bonne humeur en ce moment pour se
+blesser d'un parallèle, quoique ce parallèle fût tout
+à l'avantage de son rival; il salua courtoisement
+Mack, et, se tournant vers le roi:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, je suis heureux de pouvoir annoncer
+à Votre Majesté et à ses ministres que je suis
+porteur des pleins pouvoirs de mon gouvernement
+pour traiter avec elle au nom de l'Angleterre toute
+question relative à la guerre avec la France.</p>
+
+<p>Le roi se sentit pris; Caroline l'avait, pendant son
+sommeil, garrotté comme Gulliver à Lilliput; il lui
+fallait faire contre mauvaise fortune bon coeur; seulement,
+il essaya de se cramponner à la dernière
+objection qui se présentait à son esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Grâce a entendu, dit-il, ce dont il est
+question, et notre ministre des finances, sachant que
+nous sommes entre amis et que l'on n'a pas de secrets
+pour ses amis, nous a avoué franchement qu'il
+n'y avait plus d'argent dans les caisses; alors, je
+faisais cette objection que, sans argent, il n'y avait
+pas de guerre possible.</p>
+
+<p>&mdash;Et Votre Majesté faisait, comme toujours,
+preuve d'une profonde sagesse, répondit Nelson;
+mais voici, par bonheur, des pouvoirs de M. Pitt qui
+me mettent à même de remédier à cette pénurie.</p>
+
+<p>Et Nelson posa sur la table du conseil un pouvoir
+conçu en ces termes:</p>
+
+<p>«A son arrivée à Naples, lord Nelson, baron du
+Nil, est autorisé à s'entendre avec sir William Hamilton,
+notre ambassadeur près la cour des Deux-Siciles,
+pour soutenir notre auguste allié le roi de
+Naples dans toutes les nécessités où pourrait l'entraîner
+une guerre contre la république française.</p>
+
+<p>»W. PITT.</p>
+
+<p>»Londres, 7 septembre 1798.»</p>
+
+<p>Acton traduisit les quelques lignes de Pitt au roi,
+qui appela près de lui le cardinal, comme un renfort
+contre le nouvel allié de la reine qui venait d'apparaître.</p>
+
+<p>&mdash;Et Votre Seigneurie, dit Ferdinand, peut, à ce
+que disait la reine, mettre à notre disposition...?</p>
+
+<p>&mdash;Un million de livres sterling, dit Nelson.</p>
+
+<p>Le roi se tourna vers Ruffo comme pour lui demander
+ce que faisait un million de livres sterling.
+Ruffo devina la question.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq millions et demi de ducats, à peu près,
+répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Cette somme, dit Nelson, n'est qu'un premier
+subside destiné à faire face aux nécessités du moment.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, avant que vous ayez avisé votre gouvernement
+de nous expédier cette somme, avant que
+votre gouvernement nous l'expédie, avant, enfin,
+qu'elle soit arrivée à Naples, un assez long temps
+peut s'écouler. Nous sommes dans l'équinoxe d'hiver,
+et ce n'est pas trop de calculer un mois ou six
+semaines pour l'aller et le retour d'un bâtiment;
+pendant ces six semaines ou ce mois, les Français
+auront tout le temps d'être à Naples!</p>
+
+<p>Nelson allait répondre, la reine lui coupa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté peut se tranquilliser sur ce point,
+dit-elle: les Français ne sont point en mesure de lui
+faire la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, répliqua Ferdinand, ils nous
+l'ont déclarée.</p>
+
+<p>&mdash;Qui nous l'a déclarée?</p>
+
+<p>&mdash;L'ambassadeur de la République. Pardieu! on
+dirait que je vous apprends une nouvelle.</p>
+
+<p>La reine sourit dédaigneusement.</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen Garat s'est trop pressé, dit-elle; il eût
+attendu encore quelque temps, ou n'eût point fait sa
+déclaration de guerre, s'il eût connu la situation du
+général Championnet à Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous connaissez mieux cette situation que ne la
+connaissait l'ambassadeur lui-même, n'est-ce pas,
+madame?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez des correspondances à l'état-major
+du général républicain?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me fierais pas à des correspondances avec
+des étrangers, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous tenez vos renseignements du général
+Championnet lui-même?</p>
+
+<p>&mdash;Justement! et voici la lettre que l'ambassadeur
+de la République eût reçue ce matin, s'il ne se fût
+point tant pressé de partir hier au soir.</p>
+
+<p>Et la reine tira de son enveloppe la lettre que le
+sbire Pasquale de Simone avait enlevée la veille à
+Salvato Palmieri et lui avait remise dans la chambre
+obscure; puis elle la passa au roi.</p>
+
+<p>Le roi y jeta les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre est en français, dit-il du ton dont il
+eût dit: «Cette lettre est en hébreu.»</p>
+
+<p>Puis, la passant à Ruffo, comme s'il se fiait à lui seul:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cardinal, dit-il, traduisez-nous
+cette lettre en italien.</p>
+
+<p>Ruffo prit la lettre, et, au milieu du plus profond
+silence, lut ce qui suit:</p>
+
+<p>«Citoyen ambassadeur,</p>
+
+<p>»Arrivé à Rome depuis quelques jours seulement,
+je crois qu'il est de mon devoir de porter à votre
+connaissance l'état dans lequel se trouve l'armée que
+je suis appelé à commander, afin que, sur les notes
+précises que je vais vous donner, vous puissiez régler
+la conduite que vous avez à tenir vis-à-vis d'une
+cour perfide qui, poussée par l'Angleterre, notre
+éternelle ennemie, n'attend que le moment favorable
+pour nous déclarer la guerre...»</p>
+
+<p>A ces derniers mots, la reine et Nelson se regardèrent
+en souriant. Nelson n'entendait ni le français ni
+l'italien; mais probablement une traduction anglaise
+de cette lettre lui avait été faite à l'avance.</p>
+
+<p>Ruffo continua, ce signe n'ayant point interrompu
+la lecture.</p>
+
+<p>«D'abord, cette armée, qui se monte au chiffre de
+35,000 hommes sur le papier, n'est, en réalité, que
+de 8,000 hommes, lesquels manquent de chaussures,
+de vêtements, de pain, et, depuis trois mois, n'ont
+pas reçu un sou de solde. Ces 8,000 hommes n'ont
+que 180,000 cartouches à se distribuer, ce qui nous
+fait quinze coups à tirer par homme; aucune place
+n'est approvisionnée même en poudre, et l'on en a
+manqué à Civita-Vecchia pour tirer sur un vaisseau
+barbaresque qui est venu observer la côte...»</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, sire, dit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'entends, dit le roi. Continuez, monsieur
+le cardinal.</p>
+
+<p>Le cardinal reprit:</p>
+
+<p>«Nous n'avons que cinq pièces de canon et un
+parc de quatre bouches à feu; notre manque de fusils
+est tel, que je n'ai pu armer deux bataillons de volontaires
+que je comptais employer contre les insurgés
+qui nous enveloppent de tous côtés...»</p>
+
+<p>La reine échangea un nouveau signe avec Mack et
+Nelson.</p>
+
+<p>«Nos forteresses ne sont pas en meilleur état que
+nos arsenaux; dans aucune d'elles les boulets et les
+canons ne sont du même calibre; dans quelques-unes,
+il y a des canons et pas de boulets; dans d'autres,
+des boulets et pas de canons. Cet état désastreux
+m'explique les instructions du Directoire que je vous
+transmets afin que vous vous y conformiez.</p>
+
+<p>»Repousser par les armes toute agression hostile
+dirigée contre la république romaine et porter la
+guerre sur le territoire napolitain, mais dans le cas
+seulement où le roi de Naples exécuterait ses projets
+d'invasion depuis si longtemps annoncés...»</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, sire, dit la reine. Avec 8,000
+hommes, cinq pièces de canon et 180,000 cartouches,
+je crois que nous n'avons pas grand'chose à craindre
+de cette guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, éminentissime, dit le roi se frottant
+les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continuez, dit la reine, et vous verrez ce
+que le général français pense lui-même de sa position.</p>
+
+<p>«Or, continua le cardinal, avec les moyens qui
+sont à ma disposition, citoyen ambassadeur, vous
+comprenez facilement que <i>je ne pourrais pas repousser
+une agression hostile</i>, à plus forte raison, <i>porter la
+guerre sur le territoire napolitain</i>...»</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous rassure-t-il, monsieur? demanda la
+reine.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit le roi; voyons jusqu'au bout.</p>
+
+<p>«Je ne puis donc trop vous recommander, citoyen
+ambassadeur, de maintenir, autant que le permettra
+la dignité de la France, la bonne harmonie entre la
+République et la cour des Deux-Siciles, et de calmer
+par tous les moyens possibles l'impatience des patriotes
+napolitains; tout mouvement qui se produirait
+avant trois mois, c'est-à-dire avant le temps qui
+m'est nécessaire pour organiser l'armée serait prématuré
+et avorterait infailliblement.</p>
+
+<p>»Mon aide de camp, homme sûr, d'un courage
+éprouvé, et qui, né dans les États du roi de Naples,
+parle non-seulement l'italien, mais encore le patois
+napolitain, est chargé de vous remettre cette lettre
+et de s'aboucher avec les chefs du parti républicain à
+Naples. Renvoyez-le-moi le plus vite possible avec
+une réponse détaillée qui m'expose exactement votre
+situation vis-à-vis de la cour des Deux-Siciles.</p>
+
+<p>»Fraternité.</p>
+
+<p>»CHAMPIONNET.</p>
+
+<p>»18 septembre 1798.»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, dit la reine, si vous n'êtes
+rassuré qu'à moitié, voilà qui doit vous rassurer tout
+à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Sur un point, oui, madame; mais sur un autre,
+non.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends. Vous voulez parler du parti
+républicain, auquel vous avez eu tant de peine à
+croire. Eh bien, Votre Majesté le voit, ce n'est pas
+tout à fait un fantôme; il existe, puisqu'il faut le
+calmer et que ce sont les jacobins eux-mêmes qui en
+donnent le conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment diable avez-vous pu vous procurer
+cette lettre? demanda le roi en la prenant des
+mains du cardinal et en l'examinant avec curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, c'est mon secret, monsieur, répondit la
+reine, et vous me permettrez de le garder; mais j'ai,
+je crois, coupé la parole à Sa Seigneurie lord Nelson
+au moment où il allait répondre à une question que
+vous veniez de lui faire.</p>
+
+<p>&mdash;Je disais qu'en septembre et en octobre, la mer
+est mauvaise, et qu'il nous faudrait peut-être un
+mois ou six semaines pour recevoir d'Angleterre
+cet argent dont nous avons besoin le plus tôt possible.</p>
+
+<p>La demande du roi fut transmise à Nelson.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit-il, le cas est prévu et vos banquiers,
+MM. Baker père et fils, vous escompteront,
+avec l'aide de leurs correspondants de Messine, de
+Rome et de Livourne, une lettre de change d'un
+million de livres que leur fera sir William Hamilton
+et que j'endosserai. Votre Majesté aura seulement
+besoin, vu le chiffre assez élevé de la somme, de les
+prévenir à l'avance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, dit le roi; faites faire la
+lettre de change à sir William, endossez-la, remettez-la-moi,
+et je m'entendrai de cela avec les Baker.</p>
+
+<p>Ruffo souffla quelques mots à l'oreille du roi.</p>
+
+<p>Ferdinand fit un signe de tête.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ma bonne alliée l'Angleterre, dit-il, si
+amie qu'elle soit du royaume des Deux-Siciles, ne
+donne pas son argent pour rien, je la connais. Que
+demande-t-elle, en échange de son million de livres
+sterling?</p>
+
+<p>&mdash;Une chose bien simple, et qui ne porte aucun
+préjudice à Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Elle demande que, quand la flotte de Sa Majesté
+Britannique, qui est en train de bloquer Malte,
+l'aura reprise aux Français, Votre Majesté renonce
+à faire valoir ses droits sur cette île, afin que Sa
+Majesté Britannique, qui n'a point de possession dans
+la Méditerranée autre que Gibraltar, puisse faire de
+Malte un point de station et d'approvisionnement pour
+les vaisseaux anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! la cession sera facile de ma part; Malte
+ne m'appartient pas, elle appartient à l'Ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire; mais, Malte reprise, l'Ordre sera dissous,
+fit observer Nelson.</p>
+
+<p>&mdash;Et, l'Ordre dissous, se hâta de dire Ruffo, Malte
+fait retour à la couronne des Deux-Siciles, ayant été
+donné par l'empereur Charles-Quint, comme héritier
+du royaume d'Aragon, aux chevaliers hospitaliers
+qui venaient d'être chassés de Rhodes, en 1535, par
+Soliman II; or, si avec le besoin qu'a l'Angleterre
+d'une station dans la Méditerranée, l'Angleterre ne
+payait Malte que vingt-cinq millions de francs, ce ne
+serait pas cher.</p>
+
+<p>Peut-être la discussion allait-elle s'établir sur ce
+point lorsqu'une troisième fanfare se fit entendre
+dans la cour et produisit un effet non moins inattendu
+et non moins prodigieux que les deux premières.</p>
+
+<p>Quant à la reine, elle échangea avec Mack et
+Nelson un regard qui voulait dire: «Restez calmes,
+je sais ce que c'est.»</p>
+
+<p>Mais le roi, qui ne le savait pas, courut à la fenêtre
+et l'ouvrit avant que la fanfare fût terminée.</p>
+
+<p>Elle sonnait l'<i>hallali</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! cria-t-il furieux, m'expliquera-t-on
+enfin ce que veulent dire ces trois misérables fanfares?</p>
+
+<p>&mdash;Elles veulent dire que Votre Majesté peut partir
+quand elle voudra, répondit le sonneur; elle sera
+sûre de ne pas faire buisson creux, les sangliers sont
+détournés.</p>
+
+<p>&mdash;Détournés! répéta le roi, les sangliers sont détournés?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, une bande de quinze.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze sangliers!... Entendez-vous, madame?
+s'écria le roi en s'adressant à Caroline. Quinze sangliers!
+entendez-vous, messieurs? Quinze sangliers!
+entend-tu, Jupiter? Quinze! quinze! quinze!</p>
+
+<p>Puis, revenant au sonneur de cor:</p>
+
+<p>&mdash;Ne sais-tu donc pas, lui cria-t-il d'une voix désespérée,
+qu'il n'y a pas de chasse aujourd'hui, malheureux?</p>
+
+<p>La reine s'avança.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc n'y aurait-il pas de chasse
+aujourd'hui, monsieur? demanda-t-elle avec son plus
+charmant sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, parce que, sur le billet que vous
+m'avez écrit cette nuit, je l'ai décommandée.</p>
+
+<p>Et il se retourna vers Ruffo comme pour le prendre
+à témoin que l'ordre avait été donné devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, monsieur; mais, moi, reprit la
+reine, j'ai pensé à la peine que vous causait la privation
+de ce plaisir, et, présumant que le conseil finirait
+de bonne heure et nous laisserait le temps de chasser
+pendant une partie de la journée, j'ai intercepté le
+messager et n'ai rien changé au premier ordre donné
+par vous, sinon que j'ai indiqué votre départ pour
+onze heures au lieu de neuf. Voici onze heures qui
+sonnent, le conseil est fini, les sangliers sont détournés,
+rien n'empêche donc Votre Majesté de partir.</p>
+
+<p>Au fur et à mesure que la reine parlait, la figure
+du roi devenait rayonnante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chère maîtresse!&mdash;on se rappelle que
+c'était le nom dont Ferdinand appelait Caroline dans
+ses moments d'amitié,&mdash;ah! chère maîtresse! vous
+êtes digne de remplacer non-seulement Acton comme
+premier ministre, mais encore le duc della Salandra,
+comme grand veneur. Vous l'avez dit: le conseil est
+fini, vous avez votre général de terre, vous avez votre
+général de mer, nous allons avoir cinq ou six millions
+de ducats sur lesquels nous ne comptions point;
+tout ce que vous ferez sera bien fait; tout ce que je
+vous demande, c'est de ne pas vous mettre en campagne
+avant l'empereur. Par ma foi, je me sens tout
+disposé à faire la guerre: il paraît que, décidément,
+j'étais brave... Au revoir, chère maîtresse! Au revoir,
+messieurs! Au revoir, Ruffo!</p>
+
+<p>&mdash;Et Malte, sire? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! que l'on en fasse ce que l'on voudra, de
+Malte; je m'en passe depuis deux cent soixante-trois
+ans, je m'en passerai bien encore. Un mauvais rocher
+qui n'est bon pour la chasse que deux fois dans
+l'année, au passage des cailles; où l'on ne peut pas
+avoir de faisans, faute d'eau; où il ne pousse pas un
+radis et où l'on est obligé de tout tirer de la Sicile!
+Qu'ils prennent Malte et qu'ils me débarrassent des
+jacobins, c'est tout ce que je leur demande.... Quinze
+sangliers! Jupiter, taïaut! Jupiter, taïaut!</p>
+
+<p>Et le roi sortit en sifflant une quatrième fanfare.</p>
+
+<p>&mdash;Milord, dit la reine à Nelson, vous pouvez
+écrire à votre gouvernement que la cession de Malte
+à l'Angleterre ne souffrira aucune difficulté de la
+part du roi des Deux-Siciles.</p>
+
+<p>Alors, se tournant vers les ministres et les conseillers:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-elle, le roi vous remercie des
+bons avis que vous lui avez donnés. Le conseil est
+levé.</p>
+
+<p>Puis, enveloppant tout le monde dans un salut
+qu'elle sut par un coup d'oeil rendre ironique pour
+Ruffo, elle rentra chez elle, suivie de Mack et de
+Nelson.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>L'INTÉRIEUR D'UN SAVANT</h3>
+
+
+<p>Il était neuf heures du matin; l'atmosphère, épurée
+par l'orage de la nuit, était d'une limpidité merveilleuse;
+les barques des pêcheurs sillonnaient silencieusement
+le golfe, entre le double azur du ciel et
+de la mer, et, de la fenêtre de la salle à manger, de
+laquelle il s'éloignait et se rapprochait tour à tour, le
+chevalier San-Felice eût pu voir et compter, comme
+des points blancs, les maisons qui, à sept lieues de là,
+marbraient le sombre versant d'Ana-Capri, si deux
+choses ne l'eussent en ce moment préoccupé: d'abord,
+cette opinion qu'a émise Buffon dans ses <i>Époques
+de la nature</i>,&mdash;opinion qui lui paraissait quelque
+peu hasardée,&mdash;que la terre avait été détachée du soleil
+par le choc d'une comète; et, en même temps, une
+inquiétude vague que lui causait le sommeil prolongé
+de sa femme. C'était la première fois, depuis son mariage,
+qu'en sortant de son cabinet, vers les huit
+heures du matin, il ne trouvait pas Luisa occupée à
+préparer la tasse de café, le pain, le beurre, les oeufs
+et les fruits qui composaient le déjeuner habituel du
+savant, déjeuner que partageait, avec un appétit tout
+juvénile, celle qui l'avait ordonné et servi, même,
+avec la double attention d'une fille respectueuse et
+d'une tendre épouse.</p>
+
+<p>Après son déjeuner, c'est-à-dire vers dix heures
+du matin, avec la régularité qu'il mettait à toute
+chose, quand une trop forte préoccupation scientifique
+ou morale ne l'absorbait pas, le chevalier embrassait
+Luisa au front et prenait le chemin de sa bibliothèque,
+chemin qu'à moins de trop mauvais
+temps, il faisait toujours à pied, autant pour son
+plaisir et sa distraction que pour accomplir une recommandation
+d'hygiène que lui avait faite son ami
+Cirillo, et qui, s'étendant de Mergellina au palais
+royal, pouvait équivaloir à un kilomètre et demi.</p>
+
+<p>C'était là que demeurait, six mois de l'année, le
+prince héréditaire; les six autres mois, il demeurait
+à la Favorite ou à Capodimonte; pendant ces six
+mois, une de ses voitures était à la disposition de
+San-Felice.</p>
+
+<p>Quand il habitait le palais royal, le prince descendait
+invariablement vers onze heures à sa bibliothèque,
+et trouvait son bibliothécaire juché sur quelque
+échelle, à la recherche d'un livre rare ou nouveau.
+En apercevant le prince, San-Felice faisait un mouvement
+pour descendre, mais le prince s'opposait à
+ce qu'il se dérangeât. Une conversation presque toujours
+littéraire ou scientifique s'établissait entre le
+savant sur son échelle et l'adepte sur son fauteuil.
+Entre midi et midi et demi, le prince rentrait chez
+lui. San-Felice descendait de son échelle pour le reconduire
+jusqu'à la porte, tirait sa montre, la mettait
+sur son bureau pour ne pas oublier l'heure, oubli auquel
+l'eût facilement entraîné un travail attachant,
+parce qu'il était aimé. A deux heures moins vingt
+minutes, le chevalier replaçait son travail dans son
+tiroir, auquel il donnait un tour de clef, remettait sa
+montre dans son gousset, prenait son chapeau, qu'il
+tenait à la main jusqu'à la porte de la rue, par cette
+révérence qu'avaient à cette époque les hommes vraiment
+royalistes pour tout ce qui tenait à la royauté.
+Parfois, s'il était dans ses jours de distraction, il faisait,
+tête nue, le chemin du palais à sa maison, à la
+porte de laquelle il frappait deux coups, presque toujours
+au même moment où sa pendule sonnait deux
+heures.</p>
+
+<p>Ou Luisa venait lui ouvrir elle-même, ou elle l'attendait
+sur le perron.</p>
+
+<p>Le dîner était toujours prêt; on se mettait à table;
+pendant le dîner, Luisa racontait ce qu'elle avait fait,
+les visites qu'elle avait reçues, les petits événements
+qui étaient survenus dans le voisinage. Le chevalier,
+de son côté, disait ce qu'il avait vu sur son chemin,
+les nouvelles que lui avait données le prince, ce qu'il
+avait pu saisir de la politique, chose qui le préoccupait
+assez peu et qui intéressait médiocrement Luisa.
+Puis, après le dîner, selon sa disposition, Luisa se
+mettait au clavecin ou prenait sa guitare et chantait
+quelque gaie chanson de Santa-Lucia ou quelque mélancolique
+mélodie de Sicile; ou bien encore les deux
+époux faisaient une promenade à pied sur la route
+pittoresque du Pausilippe, ou en voiture jusqu'à Bagnoli
+ou Pouzzoles, et, dans ces promenades, San-Felice
+avait toujours quelque anecdote historique à
+raconter, quelque observation intéressante à faire,
+sa vaste érudition lui permettant de ne se répéter jamais
+et de charmer toujours.</p>
+
+<p>On rentrait à la nuit; il était rare alors que quelque
+ami de San-Felice, quelque amie de Luisa, ne
+vînt pour passer la soirée, l'été sous le palmier, où
+l'on dressait une table, l'hiver au salon. En hommes,
+c'était souvent, lorsqu'il n'était point à Saint-Pétersbourg
+ou à Vienne, Dominique Cimarosa, l'auteur
+des <i>Horaces</i>, du <i>Mariage secret</i>, de <i>l'Italienne à Londres</i>,
+du <i>Directeur dans l'embarras</i>. L'illustre maestro
+se plaisait à faire chanter les morceaux encore inédits
+de ses opéras à Luisa, dans laquelle il trouvait, outre
+une excellente méthode qu'elle lui devait en partie,
+cette voix fraîche, limpide et sans fioritures, que l'on
+rencontre si rarement au théâtre; c'était quelquefois
+un jeune peintre, beau talent, charmant esprit,
+grand musicien, excellent joueur de guitare, s'appelant
+Vitaliani, comme cet enfant qui mourut avec
+deux autres enfants, Emmanuele de Deo et Gagliani,
+victimes de la première réaction. C'était, rarement
+enfin, car sa nombreuse clientèle lui en laissait peu
+le temps, c'était ce bon docteur Cirillo, avec lequel
+déjà deux ou trois fois nous nous sommes rencontrés,
+et que nous allons rencontrer encore. C'était, presque
+tous les soirs, la duchesse Fusco, quand elle
+était à Naples. C'était souvent une femme remarquable
+sous tous les rapports, rivale de madame de
+Staël comme publiciste et improvisatrice, Éléonore
+Fonseca Pimentele, élève de Métastase, qui, lorsqu'elle
+était encore tout enfant, lui avait promis un
+grand avenir de gloire. Quelquefois, encore, c'était la
+femme d'un savant, confrère de San-Felice: c'était
+la signora Baffi, qui, comme Luisa, n'avait pas
+la moitié de l'âge de son mari, et qui cependant l'aimait
+comme Luisa aimait le sien. Ces soirées duraient
+jusqu'à onze heures, rarement plus tard. On
+causait, on chantait, on disait des vers, on prenait
+des glaces, on mangeait des gâteaux. Parfois, si la
+soirée était belle, si la mer était calme, si la lune semait
+le golfe de paillettes d'argent, on descendait
+dans une barque: et, alors, de la surface de la mer
+montaient au ciel des chants délicieux, des harmonies
+adorables qui ravissaient en extase le bon Cimarosa;
+ou bien, debout comme la sibylle antique, Éléonore
+Pimentele jetait au vent qui faisait flotter ses longs
+cheveux noirs, dénoués sur une simple tunique à la
+grecque, des strophes qui semblaient des souvenirs
+de Pindare ou d'Alcée.</p>
+
+<p>Le lendemain, la même existence recommençait,
+avec la même ponctualité; rien ne l'avait jamais ni
+troublée ni dérangée.</p>
+
+<p>Comment se faisait-il donc que Luisa, qu'en rentrant
+à deux heures du matin il avait trouvée couchée et dormant
+d'un si bon sommeil, comment se faisait-il que
+Luisa, toujours levée à sept heures, ne fût pas encore
+sortie de sa chambre à neuf heures, et qu'à toutes
+les questions du chevalier, Giovannina eût répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Madame dort et a prié qu'on ne la réveillât point.</p>
+
+<p>Mais neuf heures un quart venaient de sonner, et
+le chevalier, cédant à son inquiétude, se préparait à
+aller lui-même frapper à la porte de Luisa, lorsque
+celle-ci parut sur le seuil de la salle à manger, les
+yeux un peu fatigués, le teint un peu pâle, mais
+plus ravissante peut-être sous ce nouvel aspect que
+le chevalier ne l'avait jamais vue.</p>
+
+<p>Il allait à elle avec l'intention de la gronder à la
+fois et de ce sommeil si prolongé et de l'inquiétude
+qu'il lui avait causée; mais, lorsqu'il vit le doux sourire
+de la sérénité éclairer, comme un rayon matinal,
+sa charmante physionomie, il ne put que la regarder,
+sourire lui-même, prendre sa blonde tête entre ses
+deux mains, la baiser au front, en lui disant avec une
+galanterie mythologique qui, à cette époque, n'avait
+rien de suranné:</p>
+
+<p>&mdash;Si la femme du vieux Tithon s'est fait attendre,
+c'était pour se déguiser en amante de Mars!</p>
+
+<p>Une vive rougeur passa sur le visage de Luisa, elle
+appuya sa tête contre le coeur du chevalier, comme
+si elle eût voulu se réfugier dans sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait des rêves terribles cette nuit, mon ami,
+dit-elle, et cela m'a rendue un peu malade.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces rêves terribles, t'ont-ils, en même temps
+que le sommeil, enlevé l'appétit?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai vraiment peur, dit Luisa en se mettant
+à table.</p>
+
+<p>Elle fit un effort pour manger, mais c'était chose
+impossible: il lui semblait avoir la gorge serrée par
+une main de fer.</p>
+
+<p>Son mari la regardait avec étonnement, et elle se
+sentait rougir et pâlir sous ce regard plutôt inquiet
+qu'interrogateur cependant, lorsqu'on frappa trois
+coups également espacés à la porte du jardin.</p>
+
+<p>Quelle que fût la personne qui arrivait, elle était
+la bienvenue pour Luisa; car elle faisait diversion à
+l'inquiétude du chevalier et à son embarras à elle.</p>
+
+<p>Aussi se leva-t-elle vivement pour aller ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Où est donc Nina? demanda San-Felice.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, répondit Luisa; sortie peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;A l'heure du déjeuner? quand elle sait sa maîtresse
+souffrante? Impossible, ma chère enfant!</p>
+
+<p>On frappa une seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez que j'aille ouvrir, dit Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas; c'est à moi d'y aller; tu souffres, tu es
+fatiguée; reste tranquille, je le veux!</p>
+
+<p>Le chevalier disait quelquefois: <i>Je le veux</i>, mais
+d'une voix si douce, avec une expression si tendre,
+que c'était toujours la prière d'un père à sa fille, et
+jamais l'ordre d'un mari à sa femme.</p>
+
+<p>Luisa laissa donc le chevalier descendre le perron
+et aller lui-même ouvrir la porte du jardin; mais, inquiète
+à chaque circonstance nouvelle qui pouvait
+donner à son mari soupçon de ce qui s'était passé
+pendant la nuit, elle courut à la fenêtre, y passa vivement
+la tête, et, sans pouvoir découvrir qui c'était, vit
+un homme qui paraissait d'un certain âge déjà, et qui,
+abrité sous un chapeau à larges bords, examinait, avec
+une attention qui lui fit passer un frisson dans les
+veines, la porte contre laquelle s'était adossé Salvato,
+et le seuil sur lequel il était tombé.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, l'homme entra sans que Luisa eût
+pu le reconnaître.</p>
+
+<p>Au son joyeux de la voix de son mari, qui invitait
+le visiteur à le suivre, Luisa comprit que c'était un
+ami.</p>
+
+<p>Très-pâle, très-agitée, elle alla reprendre sa place
+à table.</p>
+
+<p>Son mari entra, poussant devant lui Cirillo.</p>
+
+<p>Elle respira. Cirillo l'aimait beaucoup, et, de son
+côté, elle avait une grande affection pour lui, parce
+que Cirillo, ayant autrefois été le médecin du prince
+Caramanico, parlait souvent de lui&mdash;quoiqu'il ignorât
+le lien de parenté qui l'attachait à Luisa&mdash;avec
+amour et vénération.</p>
+
+<p>En l'apercevant, elle se leva donc et jeta un cri de
+joie; rien de mauvais ne pouvait lui venir de la part
+de Cirillo.</p>
+
+<p>Hélas! bien des fois, pendant cette nuit qu'elle
+avait passée presque tout entière au chevet du blessé,
+elle avait pensé au bon docteur, et, peu confiante
+dans la science de Nanno, elle avait dix fois été sur le
+point d'envoyer Michele à sa recherche; mais elle n'avait
+point osé mettre ce désir à exécution. Que penserait
+Cirillo du mystère qu'elle faisait à son mari
+de ce terrible événement qui s'était passé sous ses
+yeux, et comment apprécierait-il les raisons qu'elle
+croyait avoir de garder sur cet événement un silence
+absolu?</p>
+
+<p>Mais il n'en était pas moins singulier pour elle, ce
+hasard qui amenait Cirillo, que l'on n'avait pas vu depuis
+plusieurs mois, et cela, le matin même qui suivait
+la nuit où sa présence avait été si fort désirée dans la
+maison.</p>
+
+<p>Cirillo, en entrant, arrêta un instant son regard
+sur Luisa; puis, cédant à l'invitation de San-Felice, il
+approcha sa chaise de la table où le mari et la femme
+déjeunaient, et sur laquelle, selon la coutume orientale,
+qui est aussi celle de Naples, cette première
+étape de l'Orient, Luisa lui servit une tasse de café
+noir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardieu! lui dit San-Felice en lui posant la
+main sur le genou, il ne fallait pas moins qu'une visite
+à neuf heures et demie du matin pour vous faire
+pardonner l'abandon dans lequel vous nous laissiez.
+On mourrait vingt fois, cher ami, avant de savoir si
+vous êtes mort vous-même!</p>
+
+<p>Cirillo regarda San-Felice avec la même attention
+qu'il avait regardé sa femme; mais autant chez l'une
+il trouvait la trace mystérieuse d'une nuit agitée et
+inquiète, autant il trouvait chez l'autre la naïve sérénité
+de l'insouciance et du bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-il à San-Felice, cela vous fait plaisir,
+de me voir <i>ce matin</i>, mon cher chevalier?</p>
+
+<p>Et il appuya sur ces deux mots: ce matin, avec une
+intention marquée.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me fait toujours plaisir, de vous voir, cher
+docteur, matin et soir, soir et matin; mais justement,
+ce matin, je suis plus que jamais content de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;A quel propos? Dites-moi cela.</p>
+
+<p>&mdash;A deux propos... Prenez donc votre café... Ah!
+pour le café, par exemple, vous jouez de malheur
+aujourd'hui, ce n'est pas Luisa qui l'a fait... La paresseuse
+s'est levée... A quelle heure? Devinez.</p>
+
+<p>&mdash;Fabiano! dit Luisa en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;La voyez-vous! elle est honteuse elle-même!...
+A neuf heures!</p>
+
+<p>Cirillo remarqua la rougeur de Luisa, à laquelle
+succéda une pâleur mortelle.</p>
+
+<p>Sans savoir encore quels étaient les motifs de cette
+agitation, Cirillo eut pitié de la pauvre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vouliez me voir à deux propos, mon cher
+San-Felice... Lesquels?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, répliqua le chevalier, imaginez-vous
+que j'ai rapporté hier de la bibliothèque du palais les
+<i>Époques de la nature</i>, de M. le comte de Buffon. Le
+prince a fait venir ce livre en cachette, attendu qu'il
+est défendu par la censure: peut-être&mdash;je n'en
+sais rien&mdash;peut-être est-ce parce qu'il n'est pas tout
+à fait d'accord avec la Bible.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela me serait bien égal, répondit Cirillo
+en riant, s'il était d'accord avec le sens commun.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria le chevalier, vous ne pensez donc pas
+comme lui que la terre soit un morceau du soleil détaché
+par le choc d'une comète?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que je ne pense, mon cher chevalier,
+que la génération des êtres vivants s'opère par des
+molécules organiques et des moules intérieurs; ce qui
+est encore une théorie du même auteur, non moins
+absurde, à mon avis, que la première.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! Je ne suis donc pas si ignorant
+que j'en avait peur!</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mon cher ami? Mais vous êtes l'homme
+le plus savant que je connaisse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! oh! mon cher docteur, parlez bas, que
+l'on ne vous entende pas dire une pareille énormité.
+Ainsi, c'est bien arrêté, n'est-ce pas? je n'ai pas besoin
+de m'en préoccuper davantage: la terre n'est point
+un morceau du soleil.... Ah! voilà l'un des deux
+points éclaircis, et, comme c'était le moins important,
+je l'ai fait passer le premier; le second, vous l'avez
+devant les yeux. Que dites-vous de ce visage-là?</p>
+
+<p>Et il lui montra Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Ce visage-là est charmant comme toujours, répondit
+Cirillo; seulement un peu fatigué, un peu pâli
+par la peur que madame aura peut-être eue cette
+nuit.</p>
+
+<p>Le docteur appuya sur les derniers mots.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle peur? demanda San-Felice.</p>
+
+<p>Cirillo regarda Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est rien arrivé cette nuit qui vous ait effrayée,
+madame? demanda Cirillo.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, non, rien, cher docteur.</p>
+
+<p>Et Luisa jeta sur Cirillo un regard suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, répondit insoucieusement Cirillo, c'est
+que vous avez mal dormi, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit San-Felice en riant, elle a fait de mauvais
+rêves, et cependant, lorsque je suis rentré hier
+de l'ambassade d'Angleterre, elle dormait d'un si bon
+sommeil, que je suis entré dans sa chambre et l'ai
+embrassée sans qu'elle se soit réveillée.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quelle heure êtes-vous revenu de l'ambassade
+d'Angleterre?</p>
+
+<p>&mdash;Mais à deux heures et demie, à peu près?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, dit Cirillo, tout était fini.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui était fini?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, dit Cirillo. Seulement on a assassiné cette
+nuit un homme devant votre porte...</p>
+
+<p>Luisa devint aussi pâle que le peignoir de batiste
+dont elle était vêtue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua Cirillo, comme c'était à minuit
+que l'assassinat avait eu lieu, que madame dormait
+à cette heure, que vous êtes rentré à deux heures et
+demie, vous n'en avez rien su?</p>
+
+<p>&mdash;Non, et c'est vous qui m'en donnez des nouvelles.
+Par malheur, ce n'est pas chose rare qu'un
+assassinat dans les rues de Naples, et surtout à Mergellina,
+qui est à peine éclairée et où tout monde
+est couché à neuf heures du soir... Ah! je comprends
+maintenant pourquoi vous êtes venu de si bon
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, mon ami, je voulais savoir si cet
+assassinat, qui a plus de gravité qu'un accident ordinaire,
+n'avait pas, s'étant passé sous vos fenêtres,
+jeté quelque trouble dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun! vous le voyez... Mais cet assassinat,
+comment l'avez-vous appris?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai passé devant votre porte au moment même
+où il venait d'avoir lieu. L'homme, en se défendant,&mdash;il
+paraît qu'il était très-fort et très-brave,&mdash;a tué
+deux sbires et en a blessé deux autres.</p>
+
+<p>Luisa dévorait chaque parole qui sortait de la
+bouche du docteur; tous ces détails, qu'on ne l'oublie
+pas, lui étaient inconnus.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! demanda San-Felice en baissant la
+voix, les assassins étaient des sbires?</p>
+
+<p>&mdash;Sous le commandement de Pasquale de Simone,
+répondit Cirillo en mettant sa voix au diapason de
+celle du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc à toutes ces calomnies? demanda
+San-Felice.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien forcé d'y croire.</p>
+
+<p>Cirillo prit San-Felice par la main et le conduisit
+à la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, lui dit-il en étendant le doigt, de
+l'autre côté de la fontaine du Lion, à la porte de cette
+maison qui fait l'angle de la place et de la rue,
+voyez-vous cette bière exposée entre quatre cierges?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, elle renferme le cadavre d'un des deux
+sbires blessés. Celui-là est mort entre mes mains et,
+en mourant, m'a tout dit.</p>
+
+<p>Cirillo se retourna vivement pour s'assurer de
+l'effet qu'avaient fait sur Luisa les paroles qu'il venait
+de prononcer.</p>
+
+<p>Elle était debout, essuyant avec son mouchoir la
+sueur de son front.</p>
+
+<p>Luisa comprit que les paroles avaient été dites
+pour elle. Les forces lui manquèrent; elle retomba
+sur sa chaise les mains jointes.</p>
+
+<p>Cirillo fit signe que lui aussi comprenait et la rassura
+d'un coup d'oeil.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, mon cher chevalier, je suis
+enchanté que tout cela se soit passé <i>in partibus</i>,
+c'est-à-dire sans que vous ni madame ayez rien
+vu ni entendu. Mais, comme madame n'en est pas
+moins un peu souffrante, vous allez me permettre de
+l'interroger, n'est-ce pas, et de lui laisser une petite
+ordonnance? Puis, comme les médecins font toujours
+des questions fort indiscrètes; comme les dames
+ont toujours, à l'endroit de leur santé, certains
+secrets ou plutôt certaines pudeurs qui ont besoin du
+tête-à-tête pour s'épancher, vous allez me permettre
+d'emmener madame dans sa chambre et de l'y interroger
+tout à mon aise.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, cher docteur; voici dix heures qui sonnent.
+Je suis en retard de vingt minutes. Restez
+avec Luisa; confessez-la à blanc. Moi, je vais à ma
+bibliothèque... A propos, vous savez ce qui s'est
+passé, cette nuit, à l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à peu près du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cela doit avoir amené de grandes
+choses; je suis sûr que le prince descendra aujourd'hui
+plus tôt que de coutume, et que déjà même
+peut-être il m'attend. Vous m'avez donné des nouvelles
+ce matin; eh bien, moi, peut-être pourrai-je
+vous en donner ce soir, si vous repassez par ici...
+Mais que je suis naïf! on ne repasse point par ici,
+on y vient quand on s'y perd... Mergellina est le
+pôle nord de Naples, et je suis au milieu des banquises.</p>
+
+<p>Puis, embrassant sa femme au front:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, mon enfant chéri, lui dit-il. Conte
+bien toutes tes petites histoires au docteur; songe
+que ta santé est ma joie, et que ta vie est ma vie.
+Au revoir, cher docteur.</p>
+
+<p>Puis, jetant les yeux sur la pendule:</p>
+
+<p>&mdash;Dix heures un quart! s'écria-t-il, dix heures
+un quart!</p>
+
+<p>Et, levant au ciel son chapeau et son parapluie, il
+s'élança par les degrés du perron.</p>
+
+<p>Cirillo le regarda s'éloigner; mais il n'eut pas
+même la patience d'attendre qu'il fût hors du jardin,
+et, se retournant vers Luisa:</p>
+
+<p>&mdash;Il est ici, n'est-ce pas? lui demanda-t-il avec
+un sentiment de profonde angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! oui! murmura Luisa en tombant à
+genoux devant Cirillo.</p>
+
+<p>&mdash;Mort ou vivant?</p>
+
+<p>&mdash;Vivant!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit loué! s'écria Cirillo. Et vous, Luisa...</p>
+
+<p>Il la regarda avec une tendresse mêlée d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi?... demanda celle-ci toute tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, dit Cirillo en la relevant et en la pressant
+sur son coeur, vous, soyez bénie!</p>
+
+<p>Et ce fut Cirillo qui, à son tour, tomba sur une
+chaise en s'essuyant le front.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+
+<h3>LES DEUX BLESSÉS</h3>
+
+
+<p>Luisa ne comprenait rien à la scène qui venait de
+se passer. Elle devinait qu'elle avait sauvé la vie
+d'une personne qui était chère à Cirillo, voilà tout.</p>
+
+<p>Seulement, voyant le bon docteur pâlir sous le
+poids de l'émotion qu'il venait d'éprouver, elle lui
+versa un verre d'eau fraîche, qu'elle lui offrit et qu'il
+but à moitié.</p>
+
+<p>&mdash;- Et maintenant, dit Cirillo en se levant vivement,
+ne perdons pas une minute. Où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Là, dit Luisa en montrant l'extrémité du corridor.</p>
+
+<p>Cirillo fit un mouvement dans la direction indiquée;
+Luisa le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., dit-elle en hésitant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais? répéta Cirillo.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, et surtout excusez-moi, mon
+ami, lui dit-elle de sa voix caressante, et en lui
+posant les deux mains sur les deux épaules.</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute, dit en souriant Cirillo; il n'est point à
+l'agonie, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Dieu merci! il est même, je le crois,
+aussi bien qu'il peut l'être dans sa position; du
+moins, il était ainsi quand je l'ai quitté, il y a deux
+heures. Voilà donc ce que je voulais vous dire et ce
+qu'il était important que vous sussiez avant que de
+le voir. Je n'osais pas vous envoyer chercher, parce
+que vous êtes l'ami de mon mari, et qu'instinctivement
+je sentais que mon mari ne devait rien savoir
+de tout cela. Je ne voulais pas confier à un médecin
+dont je ne fusse pas sûre un secret important, car il
+y a quelque secret important là-dessous, n'est-ce pas,
+mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Un secret terrible, Luisa!</p>
+
+<p>&mdash;Un secret royal, n'est-ce pas? reprit celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! Qui vous a dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;Le nom même de l'assassin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saviez?</p>
+
+<p>&mdash;Michele, mon frère de lait, a reconnu Pasquale
+de Simone... Mais laissez-moi achever. Je voulais
+donc vous dire que, n'osant vous envoyer chercher,
+ne voulant pas envoyer chercher un autre
+médecin que vous, j'ai prié une personne qui se trouvait
+là par hasard de donner les premiers soins au
+blessé...</p>
+
+<p>&mdash;Cette personne appartient-elle à la science?
+demanda Cirillo.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais elle a prétendu avoir des secrets
+pour guérir.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque charlatan, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais excusez-moi, cher docteur, je suis
+si troublée, que ma pauvre tête se perd; mon frère
+de lait, Michele, celui qu'on appelle Michele <i>il Pazzo</i>,
+vous le connaissez, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et, par parenthèse, je vous dirai même:
+défiez-vous de lui! c'est un royaliste enragé devant
+lequel je n'oserais point passer si j'avais des cheveux
+taillés à la Titus, et si je portais des pantalons au
+lieu de porter des culottes: il ne parle que de brûler
+et de pendre les jacobins.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais il est incapable de trahir un secret
+dans lequel je serais pour quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible; nos hommes du peuple sont
+un composé de bon et de mauvais; seulement, chez
+la plupart d'entre eux, le mauvais l'emporte sur le
+bon. Vous disiez donc que votre frère de lait Michele...?</p>
+
+<p>&mdash;Sous prétexte de me faire dire ma bonne aventure,&mdash;je
+vous jure, mon ami, que c'est lui qui a
+eu cette idée et non pas moi,&mdash;m'avait amené une
+sorcière albanaise. Elle m'avait prédit toute sorte de
+choses folles, et elle était là enfin quand j'ai recueilli
+ce malheureux jeune homme, et c'est elle qui, avec
+des herbes dont elle prétend connaître la puissance,
+a arrêté le sang et posé le premier appareil.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit Cirillo avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'avait point de raison d'en vouloir au
+blessé, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune: elle ne le connaît pas, et, au contraire,
+elle a paru prendre un grand intérêt à sa
+situation.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous n'avez point la crainte que, dans
+un but de vengeance quelconque, elle n'ait employé
+des herbes vénéneuses.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu! s'écria Luisa en pâlissant, vous m'y
+faites penser; mais non, c'est impossible. Le blessé,
+à part une grande faiblesse, a paru soulagé dès que
+l'appareil a été posé.</p>
+
+<p>&mdash;Ces femmes, dit Cirillo comme s'il se parlait à
+lui-même, ont, en effet, quelquefois des secrets excellents.
+Au moyen âge, avant que la science nous fût
+venue de la Perse, avec les Avicenne, et de l'Espagne,
+avec les Averrhoès, elles furent les confidentes de la
+nature, et, si la médecine était moins fière, elle avouerait
+qu'elle leur doit quelques-unes de ses meilleures
+découvertes. Seulement, ma chère Luisa, continua-t-il
+en revenant à la jeune femme, ces sortes de créatures
+sont sauvages et jalouses, et il y aurait danger
+pour le malade que votre sorcière sût qu'un autre
+médecin qu'elle lui donne des soins. Tâchez donc de
+l'éloigner afin que je voie le blessé seul.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est ce que j'avais pensé, mon ami,
+et ce dont je voulais vous avertir, dit Luisa. Maintenant
+que vous savez tout et que vous-même avez été
+au-devant de mes craintes, venez! vous entrerez dans
+une chambre voisine; j'éloignerai Nanno sous un
+prétexte quelconque, et, alors, alors, ô cher docteur,
+dit Luisa en joignant les mains comme elle eût fait
+devant Dieu, alors, vous le sauverez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la nature qui sauve, mon enfant, et non
+pas nous autres, répondit Cirillo. Nous l'aidons,
+voilà tout; et j'espère qu'elle aura déjà fait pour
+notre cher blessé tout ce qu'elle pouvait faire. Mais
+ne perdons point de temps: dans ces sortes d'accidents,
+la promptitude des soins est pour beaucoup
+dans la guérison. S'il faut se fier à la nature, il ne
+faut pas non plus lui laisser tout à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc, alors, dit Luisa.</p>
+
+<p>Elle marcha la première, le docteur la suivit.</p>
+
+<p>On traversa la longue file d'appartements qui faisaient
+partie de la maison San-Felice, puis on ouvrit
+la porte de communication donnant dans la maison
+voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Cirillo remarquant cette combinaison
+du hasard qui avait si bien servi l'événement, voilà
+qui est excellent! Je comprends, je comprends... Il
+n'est pas chez vous; il est chez la duchesse Fusco. Il
+y a une Providence, mon enfant!</p>
+
+<p>Et, d'un regard levé au ciel, Cirillo remercia cette
+Providence à laquelle, en général, les médecins ont
+si peu de foi.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, n'est-ce pas, dit Luisa, il faut qu'il soit
+caché?...</p>
+
+<p>Cirillo comprit ce que Luisa voulait dire.</p>
+
+<p>&mdash;A tout le monde, sans exception aucune, vous
+entendez? Sa présence connue dans cette maison,
+quoiqu'elle ne soit pas la vôtre, compromettrait
+cruellement votre mari d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, s'écria joyeusement Luisa, je ne m'étais
+pas trompée, et j'ai bien fait de garder mon secret
+pour moi seule?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez bien fait, et je n'ajouterai qu'un
+mot pour vous enlever tout scrupule. Si ce jeune
+homme était reconnu et arrêté, non-seulement sa vie
+serait en danger, mais encore la vôtre, celle de votre
+mari, la mienne et celle de beaucoup d'autres qui
+valent mieux que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nul ne vaut mieux que vous, mon ami, et
+nul mieux que moi ne sait ce que vous valez. Mais
+nous sommes à la porte, docteur; voulez-vous rester
+dehors et me laisser entrer?</p>
+
+<p>&mdash;Faites, dit Cirillo en s'effaçant.</p>
+
+<p>Luisa posa la main sur la clef et, sans le moindre
+grincement, fit tourner la porte sur ses gonds.</p>
+
+<p>Sans doute les précautions avaient été prises pour
+qu'elle s'ouvrît ainsi sans bruit.</p>
+
+<p>Au grand étonnement de la jeune femme, elle
+trouva le blessé seul avec Nina, qui, une petite
+éponge à la main, lui pressait cette petite éponge sur
+la poitrine et y faisait couler goutte à goutte, au
+moyen de cette pression, le jus des herbes cueillies
+par la sorcière.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Nanno? où est Michele? demanda Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Nanno est partie, madame, en disant que tout
+allait bien et qu'elle n'avait plus rien à faire ici pour
+le moment, tandis qu'elle avait beaucoup à faire
+ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Et Michele?</p>
+
+<p>&mdash;Michele a dit qu'à la suite des événements de
+cette nuit, il y aurait probablement du bruit au
+Vieux-Marché, et, comme il est un des chefs de son
+quartier, il a ajouté que, s'il y avait du bruit, il
+voulait en être.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu es seule?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument seule, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, entrez, docteur, dit Luisa, le champ
+est libre.</p>
+
+<p>Le docteur entra.</p>
+
+<p>Le malade était couché sur un lit dont le chevet
+était appuyé à la muraille. Il avait la poitrine complétement
+nue, à l'exception d'une bande de toile, qui,
+disposée en croix et passant derrière ses épaules,
+maintenait l'appareil sur sa blessure. C'était à l'endroit
+précis de cette blessure que Nina, en passant
+l'éponge, exprimait le suc des herbes.</p>
+
+<p>Salvato était immobile et sans mouvement, tenant
+ses yeux fermés au moment où Luisa avait ouvert la
+porte. En même temps que la porte, ses yeux s'étaient
+ouverts, et sa figure avait pris une expression de bonheur
+qui avait presque fait disparaître celle de la
+souffrance.</p>
+
+<p>Invité par la jeune femme à entrer, Cirillo apparut
+à son tour; le blessé le regarda d'abord avec inquiétude.
+Quel était cet homme? Un père, probablement;
+un mari, peut-être.</p>
+
+<p>Tout à coup, il le reconnut, fit un mouvement pour
+se soulever, murmura le nom de Cirillo et lui tendit
+la main.</p>
+
+<p>Puis il retomba sur les oreillers, épuisé par le léger
+effort qu'il venait de faire.</p>
+
+<p>Cirillo, en portant un doigt à sa bouche, lui fit
+signe de ne parler ni remuer.</p>
+
+<p>Il s'approcha du blessé, leva la bande qui lui serrait
+la poitrine, et, maintenant l'appareil, examina
+avec attention les débris des herbes broyées par
+Michele, goûta du bout des lèvres la liqueur qui en
+était tirée, et sourit en reconnaissant la triple combinaison
+astringente de la fumeterre, du plantain et de
+l'artémise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il à Luisa, sur laquelle s'étaient
+arrêtés de nouveau le regard et le sourire du malade,
+vous pouvez continuer les remèdes de la sorcière; je
+n'eusse peut-être pas ordonné cela, mais je n'eusse
+rien ordonné de mieux.</p>
+
+<p>Puis, revenant au blessé, il l'examina avec la plus
+grande attention.</p>
+
+<p>Grâce aux herbes astringentes formant l'appareil,
+grâce au suc des herbes dont on avait constamment
+baigné la blessure, les lèvres de la plaie s'étaient rapprochées;
+elles étaient roses et du meilleur aspect, et
+il était probable qu'il n'y avait pas eu d'hémorrhagie
+intérieure, ou que, s'il y en avait eu un commencement,
+elle avait été interrompue par ce que les chirurgiens
+nomment le <i>caillot</i>, oeuvre admirable de la
+nature qui combat pour les êtres créés par elle avec
+une intelligence à laquelle la science n'atteindra jamais.</p>
+
+<p>Le pouls était faible mais bon. Restait à savoir dans
+quel état était la voix. Cirillo commença par appuyer
+son oreille sur la poitrine du malade et écouter sa
+respiration. Sans doute en fut-il content, car il se
+releva en rassurant par un sourire Luisa, qui suivait
+des yeux tous ses mouvements.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous sentez-vous, mon cher Salvato?
+demanda-t-il au blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Faible, mais très-bien, répondit-il; je voudrais
+toujours rester ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! dit Cirillo, la voix est meilleure que je
+ne l'espérais. Nanno a fait une magnifique cure, et
+je pense que, sans trop vous fatiguer, vous allez pouvoir
+répondre à quelques questions, dont vous sentirez
+vous-même l'importance.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit le malade.</p>
+
+<p>Et, en effet, dans toute autre circonstance, Cirillo
+eût remis au lendemain l'espèce d'interrogatoire qu'il
+allait faire subir à Salvato; mais la situation était si
+grave, qu'il n'avait pas un instant à perdre pour
+prendre les mesures qu'elle nécessitait.</p>
+
+<p>&mdash;Dès que vous vous sentirez fatigué, arrêtez-vous,
+dit-il au blessé, et, quand Luisa pourra répondre aux
+questions que je vous adresserai, je la prie de vous
+épargner la peine d'y répondre vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous nommez Luisa? dit Salvato. C'était
+un des noms de ma mère. Dieu n'a fait qu'un seul et
+même nom pour la femme qui m'a donné la vie et
+pour celle qui me l'a sauvée. Je remercie Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Cirillo, soyez avare de vos paroles;
+je me reproche chaque mot que je vous force de prononcer.
+Ne prononcez donc pas un seul mot inutile.</p>
+
+<p>Salvato fit un léger mouvement de la tête en signe
+d'obéissance.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure, demanda Cirillo s'adressant
+moitié à Salvato, moitié à Luisa, à quelle heure le
+blessé a-t-il repris connaissance?</p>
+
+<p>Luisa se hâta de répondre pour Salvato:</p>
+
+<p>&mdash;A cinq heures du matin, mon ami, et juste au
+moment où l'aube se levait.</p>
+
+<p>Le blessé sourit; c'était aux premiers rayons de
+cette aube qu'il avait entrevu Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous pensé en vous trouvant dans cette
+chambre et en voyant près de vous une personne
+inconnue?</p>
+
+<p>&mdash;Ma première idée fut que j'étais mort et qu'un
+ange du Seigneur venait me chercher pour m'enlever
+au ciel.</p>
+
+<p>Luisa fit un mouvement pour s'effacer derrière
+Cirillo; mais Salvato allongea vers elle la main d'un
+mouvement si brusque, que Cirillo arrêta la jeune
+femme et la ramena en vue du blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous a pris pour l'ange de la mort, lui dit
+Cirillo; prouvez-lui qu'il se trompait et que vous êtes,
+au contraire, l'ange de la vie.</p>
+
+<p>Luisa poussa un soupir, appuya la main sur son
+coeur, sans doute pour en comprimer les battements,
+et, cédant, sans avoir la force de résister, à la contrainte
+que lui imposait Cirillo, elle se rapprocha du
+blessé.</p>
+
+<p>Les regards des deux beaux jeunes gens se croisèrent
+alors et ne se détachèrent plus l'un de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Soupçonnez-vous quels étaient vos assassins?
+demanda Cirillo.</p>
+
+<p>&mdash;Je les connais, dit vivement Luisa, et je vous
+les ai nommés; ce sont des hommes à la reine.</p>
+
+<p>Suivant la recommandation de Cirillo de laisser
+Luisa répondre pour lui, Salvato se contenta de faire
+un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous doutez-vous dans quel but ils ont tenté
+de vous assassiner?</p>
+
+<p>&mdash;Ils me l'ont dit eux-mêmes, fit Salvato: c'était
+pour m'enlever les papiers dont j'étais porteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ces papiers, où étaient-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la poche de la houppelande que m'avait
+prêtée Nicolino.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces papiers?</p>
+
+<p>&mdash;Au moment où je me suis évanoui, j'ai cru
+sentir qu'on me les enlevait.</p>
+
+<p>&mdash;M'autorisez-vous à visiter votre habit?</p>
+
+<p>Le blessé fit un signe de tête; mais Luisa intervint.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le donner si vous voulez, dit-elle;
+mais ce sera bien inutile, les poches sont vides.</p>
+
+<p>Et, comme Cirillo lui demandait des yeux: «Comment
+le savez-vous?»</p>
+
+<p>&mdash;Notre premier soin, répondit Luisa à cette interrogation
+muette, a été de chercher, là où il pouvait
+se trouver, un renseignement qui pût nous aider à
+établir l'identité du blessé. S'il eût eu une mère ou
+une soeur à Naples, mon premier devoir, au risque de
+ce qui pouvait arriver, était de les prévenir. Nous
+n'avons rien trouvé, n'est-ce pas, Nina?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument rien, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et quels étaient ces papiers qui sont à cette
+heure entre les mains de vos ennemis? vous le rappelez-vous,
+Salvato?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en avait qu'un seul, la lettre du général
+Championnet, recommandant à l'ambassadeur de
+France de maintenir autant que possible la bonne
+intelligence entre les deux États, attendu qu'il n'était
+point encore en mesure de faire la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Lui parlait-il des patriotes qui se sont mis en
+communication avec lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour lui dire de les calmer.</p>
+
+<p>&mdash;Les nommait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr.</p>
+
+<p>Fatigué de l'effort qu'il venait de faire pour répondre
+jusqu'au bout à Cirillo, le blessé ferma les yeux
+et pâlit.</p>
+
+<p>Luisa jeta un cri; elle crut qu'il s'évanouissait.</p>
+
+<p>A ce cri, les yeux de Salvato se rouvrirent, et un
+sourire&mdash;était-il de reconnaissance ou d'amour?&mdash;reparut
+sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, madame, dit-il, ce n'est rien.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, dit Cirillo; pas un mot de plus. Je
+sais ce que je voulais savoir. Si ma vie seule eût été
+en jeu, je vous eusse recommandé le silence le plus
+absolu; mais vous savez que je ne suis pas seul, et
+vous me pardonnez.</p>
+
+<p>Salvato prit la main que lui offrait le docteur et la
+serra avec une force qui prouvait que son énergie ne
+l'avait pas abandonné.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit Cirillo, taisez-vous et calmez-vous;
+le mal est moins grand que je ne le craignais
+et qu'il pouvait être.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le général! dit le blessé malgré l'ordre qui
+lui était donné de se taire, il faut qu'il sache à quoi
+s'en tenir.</p>
+
+<p>&mdash;Le général, répondit Cirillo, recevra avant trois
+jours un messager ou un message qui le rassurera
+sur votre sort. Il saura que vous êtes dangereusement,
+mais non mortellement blessé. Il saura que vous êtes
+hors des atteintes de la police napolitaine, si habile
+qu'elle soit; il saura que vous avez près de vous une
+garde-malade que vous avez prise pour un ange du
+ciel avant de savoir que c'était une simple soeur de
+charité; il saura enfin, mon cher Salvato, que tout
+blessé voudrait être à votre place, ne demanderait
+qu'une chose à son médecin: c'est de ne pas le guérir
+trop vite.</p>
+
+<p>Cirillo se leva, alla à une table où se trouvaient
+une plume, de l'encre et du papier, et, tandis qu'il
+écrivait une ordonnance, Salvato cherchait et trouvait
+la main de Luisa, que celle-ci lui abandonnait en
+rougissant.</p>
+
+<p>L'ordonnance écrite, Cirillo la remit à Nina, qui
+sortit aussitôt pour la faire exécuter.</p>
+
+<p>Alors, appelant à lui la jeune femme et lui parlant
+assez bas pour que le blessé ne pût pas l'entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Soignez ce jeune homme, lui dit-il, comme une
+soeur soignerait son frère; ce n'est point assez, comme
+une mère soignerait son enfant. Que personne, pas
+même San-Felice, ne sache sa présence ici. La Providence
+a choisi vos douces et chastes mains pour lui
+confier la précieuse vie de l'un de ses élus. Vous en
+devrez compte à la Providence.</p>
+
+<p>Luisa baissa la tête avec un soupir. Hélas! la
+recommandation était inutile, et la voix de son coeur
+lui recommandait le blessé, non moins tendrement
+que celle de Cirillo, si puissante qu'elle fût.</p>
+
+<p>&mdash;Je reviendrai après-demain, continua Cirillo;
+à moins d'accidents, ne m'envoyez pas chercher;
+car, après tout ce qui s'est passé cette nuit, la police
+aura les yeux sur moi. Il n'y a rien à faire de plus
+que ce qui a été fait. Veillez à ce que le blessé n'éprouve
+aucune secousse matérielle ou morale; pour
+tout le monde et même pour San-Felice, c'est vous
+qui êtes souffrante; et c'est vous que je viens voir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, cependant, murmura la jeune femme, si
+mon mari savait...</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, je prends tout sur moi, répondit
+Cirillo.</p>
+
+<p>Luisa leva les yeux au ciel et respira plus librement.</p>
+
+<p>En ce moment, Nina rentra, rapportant l'ordonnance.</p>
+
+<p>Aidé de la jeune fille, Cirillo plaça des herbes fraîchement
+triturées sur la poitrine du blessé, raffermit
+la bande, lui recommanda le repos, et, à peu près
+rassuré sur sa vie, il prit congé de Luisa en lui promettant
+de revenir le surlendemain.</p>
+
+<p>Au moment où Nina refermait sur lui la porte de
+la rue, un <i>carrozzello</i> descendait du Pausilippe.</p>
+
+<p>Cirillo lui fit signe de venir à lui et y monta.</p>
+
+<p>&mdash;Où faut-il conduire Votre Excellence? demanda
+le cocher.</p>
+
+<p>&mdash;A Portici, mon ami, et voilà une piastre pour ta
+course, si nous y sommes dans une heure.</p>
+
+<p>Et il lui montra la piastre, mais sans la lui donner.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Viva san Gennaro!</i> cria le cocher.</p>
+
+<p>Et il fouetta son cheval, qui partit au galop.</p>
+
+<p>En marchant de cette allure, Cirillo, en moins
+d'une heure, eût atteint le but de sa course; mais,
+en arrivant à la rue Neuve-de-la-Marine, il trouva le
+quai encombré par un immense attroupement qui
+lui coupa entièrement le passage.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<h3>FRA PACIFICO</h3>
+
+
+<p>Michele ne s'était pas trompé, il y avait eu du
+bruit au Vieux-Marché; seulement, ce bruit n'avait
+pas eu tout à fait la cause que lui assignait dans son
+esprit le frère de lait de la San-Felice, ou, tout au
+moins, cette cause n'avait pas été la seule.</p>
+
+<p>Essayons de raconter ce qui s'était passé dans ce
+tumultueux quartier du vieux Naples: espèce de
+<i>cour des Miracles</i>, dont lazzaroni, camorristes et
+guappi se disputent la royauté; où Masaniello a
+improvisé sa révolution, et d'où sont sorties, depuis
+cinq cents ans, toutes les émeutes qui ont agité la
+capitale des Deux-Siciles, comme sont sortis du
+Vésuve tous les tremblements de terre qui ont ébranlé
+Resina, Portici et Torre-del-Greco.</p>
+
+<p>Vers six heures du matin, les voisins du couvent
+de Saint-Éphrem, situé <i>salita dei Capuccini</i>, avaient pu
+voir sortir, comme d'habitude, poussant devant lui
+son âne et descendant la longue rue qui conduit de
+la porte du saint édifice à la rue de l'<i>Infrascata</i>, le
+frère quêteur chargé d'approvisionner la communauté.</p>
+
+<p>Ces deux personnages, bipède et quadrupède, étant
+destinés à jouer un certain rôle dans notre récit,
+méritent, le bipède surtout, une description toute
+particulière.</p>
+
+<p>Le moine, qui portait la robe brune des capucins,
+avec le capuchon retombant derrière le dos, avait,
+selon le règlement, les pieds nus dans des sandales à
+semelles de bois qui, retenues sur le cou-de-pied par
+deux lanières de cuir jaune, battaient le pavé d'un
+côté et ses talons de l'autre; la tête rasée, à part cette
+étroite couronne de cheveux destinée à représenter
+la couronne d'épines de Notre-Seigneur, et la taille
+serrée par ce miraculeux cordon de Saint-François,
+qui exerce une si grande influence sur la vénération
+que les fidèles portent à l'ordre, et dont les trois
+noeuds symboliques rappellent trois voeux que les
+moines de cet ordre font en renonçant au monde;
+c'est-à-dire le voeu de pauvreté, le voeu de chasteté et
+le voeu d'obéissance.</p>
+
+<p>Fra Pacifico, en français <i>frère Pacifique</i>&mdash;tel était
+le nom du moine quêteur que nous venons de mettre
+en scène&mdash;semblait, en revêtant la robe de Saint-François,
+s'être imposé le nom qui paraissait le plus
+en opposition avec son physique et son caractère.</p>
+
+<p>En effet, frère Pacifico était un homme d'une quarantaine
+d'années, haut de cinq pieds huit pouces, aux
+bras musculeux, aux mains massives, à la poitrine
+herculéenne, aux jambes robustes. Il avait la barbe
+noire et épaisse, le nez droit et fortement dilaté, les
+dents pareilles à une tenaille d'ivoire, le teint brun,
+et de ces yeux dont l'expression terrible n'appartient,
+en France, qu'aux hommes d'Avignon et de Nîmes,
+et en Italie, qu'aux montagnards des Abruzzes, descendants
+de ces Samnites que les Romains eurent
+tant de peine à vaincre, ou de ces Marses qu'ils ne
+vainquirent jamais.</p>
+
+<p>Quant à son caractère, c'était celui qui pousse en
+général les hommes bilieux aux querelles sans cause.
+Aussi, du temps qu'il était marin,&mdash;frère Pacifique
+avait commencé par être marin, et nous dirons plus
+tard à quelle occasion il quitta le service du roi pour
+celui de Dieu;&mdash;aussi, du temps qu'il était marin, il
+était bien rare que frère Pacifique, qui se nommait
+alors François Esposito, son père ayant oublié de le
+reconnaître et sa mère n'ayant pas cru devoir se
+donner la peine de le nourrir<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>; il était bien rare,
+disons-nous, qu'un jour se passât sans que frère Pacifique
+en vînt aux mains, soit à bord de son bâtiment
+avec quelques-uns de ses camarades, soit place
+du Môle, soit strada dei Pilieri, soit à Santa-Lucia,
+avec quelque camorriste ou quelque guappo qui prétendait
+avoir sur la terre les mêmes droits que le
+susdit Francesco Esposito prétendait avoir sur l'Océan
+ou sur la Méditerranée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>On nomme, à Naples, du nom d'<i>esposito</i> ou exposé, tout
+enfant abandonné par ses parents et confié à l'hospice de l'<i>Annunziata</i>,
+qui est l'établissement des enfants trouvés de Naples.</p></blockquote>
+
+<p>Francesco Esposito avait, comme matelot à bord
+de <i>la Minerve</i>, commandée par l'amiral Caracciolo,
+fait partie de l'expédition de Toulon, en bon allié des
+royalistes français qu'il était, et avait prêté main-forte
+à ceux-ci, lorsque, Toulon vendu aux Anglais,
+ils avaient pris leur revanche sur les jacobins. Il avait,
+il est vrai, été rigoureusement puni de cette complicité
+par l'amiral Caracciolo, qui n'entendait point
+que l'entente cordiale fût poussée jusqu'à l'assassinat;
+mais, au lieu que cette punition l'eût guéri de sa
+haine pour les sans-culottes, elle n'avait fait, au contraire,
+que la redoubler; de sorte que la seule vue
+d'un homme qui, adoptant les modes nouvelles, avait
+fait sur l'autel de la patrie le sacrifice de sa queue et
+de sa culotte pour adopter la titus et les pantalons,
+le faisait entrer dans des convulsions qui, au moyen
+âge, eussent nécessité l'emploi de l'exorcisme.</p>
+
+<p>Au milieu de tout cela, François Esposito était
+resté excellent chrétien; il n'eût jamais manqué de
+faire, matin et soir, sa prière. Il portait sur sa poitrine
+la médaille de la Vierge que sa mère y avait
+attachée avant de l'introduire dans le tour des enfants
+trouvés, mais à laquelle elle s'était bien gardée de
+faire aucune marque qui pût laisser au jeune Esposito
+l'espérance d'être réclamé un jour. Tous les dimanches
+où il lui était permis d'aller à Toulon, il écoutait
+la messe avec une dévotion exemplaire, et pour tout
+l'or du monde il ne fût point sorti de l'église pour
+aller vider au cabaret, avec ses camarades, la bouteille
+de vin rouge de Lamalgue, ou la bouteille de vin
+blanc de Cassis, avant d'avoir vu rentrer le prêtre à
+la sacristie; ce qui n'empêchait point que cette opération
+de vider la bouteille au liquide blanc ou rouge,
+ne s'opérât jamais sans que l'on eût à enregistrer,
+sur la liste des cicatrices amicales, quelques égratignures
+plus ou moins larges, quelques piqûres plus
+ou moins profondes, résultats de ces duels au couteau,
+si fréquents dans la classe interlope à laquelle
+François Esposito appartenait et pour laquelle l'homicide
+n'est qu'un geste.</p>
+
+<p>On sait comment se termina le siége; ce fut d'une
+façon fort inattendue. Une nuit, Bonaparte s'empara
+du petit Gibraltar; le lendemain, on prit les forts
+de l'Aiguillette et de Balaguier, dont on tourna immédiatement
+les canons contre les vaisseaux anglais,
+portugais et napolitains. Il n'y avait plus même à
+essayer de se défendre. Caracciolo, maître de sa frégate
+comme un cavalier de son cheval, ordonna de couvrir
+<i>la Minerve</i> de toile depuis ses basses voiles jusqu'à
+ses cacatois. François Esposito un des plus
+habiles et des plus vigoureux matelots, fut envoyé
+dans les oeuvres hautes de la frégate pour déployer
+la voile de perroquet. Il venait, malgré un roulis
+assez fort, de s'acquitter de cette manoeuvre à la plus
+grande satisfaction de son capitaine, lorsqu'un boulet
+français coupa, à un demi-mètre du mât la vergue
+sur laquelle ses deux pieds reposaient. La secousse
+lui fit perdre l'équilibre, mais il se retint des deux
+mains à la voile flottante, où il demeura suspendu à
+la force des poignets. La situation était précaire;
+François sentait la voile se déchirer peu à peu: en
+s'élançant, il pouvait profiter du moment où le roulis
+lui permettait de choir à la mer, et il avait, dans ce
+cas, cinquante chances sur cent de se sauver; en
+attendant, au contraire, que la voile se déchirât tout
+à fait, il pouvait tomber sur le pont, et alors il avait
+quatre-vingt-dix-neuf chances sur une de se casser
+les reins. Il s'arrêta au premier parti, c'est-à-dire à
+celui qui lui offrait cinquante chances bonnes contre
+cinquante mauvaises, et, afin de faire passer les mauvaises
+du côté des bonnes, il fit voeu, à son patron
+saint François, de dépouiller&mdash;s'il en revenait&mdash;l'habit
+de marin, et de revêtir celui de moine. Or, le
+capitaine, qui, au bout du compte, tenait à Esposito,
+malgré sa mauvaise tête, attendu que c'était un de
+ses meilleurs marins, avait fait signe à une chaloupe
+de s'approcher et de se tenir prête à secourir Esposito.
+Celui-ci, précipité d'une hauteur de soixante
+pieds, tomba à trois mètres de la chaloupe, de sorte
+que, au moment où il remontait sur l'eau, quelque
+peu étourdi de sa chute, il n'eut qu'à choisir entre
+les mains et les avirons étendus vers lui. Il préféra
+les mains comme étant plus solides, saisit les premières
+qu'il trouva à sa portée, fut hissé hors de
+l'eau, et réintégré à bord, où Caracciolo s'empressa
+de lui faire son compliment sur la façon dont il
+exécutait les exercices de voltige; mais Esposito
+écouta les compliments de son capitaine d'un air
+distrait, et, comme celui-ci voulut bien s'enquérir
+du motif de sa distraction, il lui fit part du voeu qu'il
+avait fait, affirmant qu'il était certain qu'il lui arriverait
+malheur en ce monde ou dans l'autre, s'il
+n'accomplissait pas ce voeu, même par une circonstance
+indépendante de sa volonté. Caracciolo, qui
+ne voulait point avoir à se reprocher la perte de l'âme
+d'un si bon chrétien, promit à Esposito qu'aussitôt
+son retour à Naples, il lui donnerait son congé dans
+toutes les formes, mais à une condition: c'est que,
+le lendemain du jour où il aurait prononcé ses voeux,
+et où, par conséquent, il ferait partie de l'ordre,
+il viendrait le voir à bord de <i>la Minerve</i> avec son
+nouvel uniforme, et recommencerait, avec son froc,
+le même saut qu'il avait fait en costume de marin;
+bien entendu que la même chaloupe et les mêmes
+hommes seraient là pour lui prêter assistance à la
+seconde chute, comme ils avaient fait à la première.
+Esposito était dans un moment de foi; il répondit
+qu'il avait une telle confiance dans l'aide de son
+saint patron, qu'il n'hésitait point à accepter la condition
+et à renouveler l'épreuve; sur quoi, Caracciolo
+ordonna qu'on lui administrât deux rations
+d'eau-de-vie, et l'envoya se coucher dans son hamac,
+en le dispensant de tout service pendant vingt-quatre
+heures. Esposito remercia son capitaine, se
+laissa glisser par les écoutilles, avala la double
+ration d'eau-de-vie, et s'endormit, malgré le carillon
+infernal que faisaient les trois forts français, tirant à
+la fois sur la ville et sur les trois escadres alliées,
+lesquelles se hâtèrent de sortir du port à la lueur de
+l'incendie de l'arsenal, auquel les Anglais, en se retirant,
+avaient mis le feu.</p>
+
+<p>Malgré les boulets français qui la poursuivirent
+en sortant de la rade, malgré la tempête qui l'accueillit
+après en être sortie, la frégate <i>la Minerve</i>,
+bravement conduite par son capitaine, regagna Naples
+sans trop d'avaries, et, une fois arrivé, fidèle à
+sa promesse, Caracciolo signa le congé de François
+Esposito, en lui imposant de vive voix, et sur sa parole
+de marin, les conditions qu'il lui avait prescrites,
+et que celui-ci promit d'accomplir.</p>
+
+<p>François Caracciolo, devenu amiral, comme nous
+croyons l'avoir dit, à la suite de cette même expédition
+de Toulon, avait complétement oublié Esposito,
+son congé et les conditions auxquelles ce congé
+avait été accordé, lorsque, le 4 octobre 1794, jour de
+la Saint-François, se trouvant à bord de sa frégate
+pavoisée et tirant des salves d'honneur pour la fête
+du prince héréditaire, qui, lui aussi, se nommait
+François, il vit une douzaine de barques pleines de
+capucins, avec croix et bannières, se détacher du rivage,
+et, comme si elles étaient dirigées par un capitaine
+expérimenté, s'avancer en bon ordre vers <i>la
+Minerve</i>, en chantant de cette voix nasillarde particulière
+à l'ordre de Saint-François, les litanies des
+saints. Un instant, il put croire qu'il s'agissait d'un
+abordage, et se demandait s'il ne devait pas faire battre
+le branle-bas de combat, lorsque ces deux mots coururent
+du mât de misaine au mât d'artimon, sur les
+bouches des matelots montés dans les haubans pour
+voir cet étrange spectacle:</p>
+
+<p>&mdash;Francesco Esposito! Francesco Esposito!</p>
+
+<p>Caracciolo commença à comprendre ce dont il
+était question, et, jetant les yeux sur la flottille enfroquée,
+il reconnut en effet, dans la première barque,
+c'est-à-dire dans celle qui avait l'air de conduire et de
+commander les autres, Francesco Esposito, qui,
+revêtu de la robe de capucin, faisait d'une voix de
+tonnerre sa partie dans ce concert pieux et chantait
+à tue-tête les louanges de son saint patron.</p>
+
+<p>La barque qui portait Esposito s'arrêta par humilité
+à l'échelle de bâbord; mais Caracciolo lui fit donner
+par son lieutenant l'ordre de passer à tribord, et alla
+attendre le néophyte en haut de l'escalier d'honneur.</p>
+
+<p>Esposito monta seul, et, arrivé sur le dernier degré,
+il fit le salut militaire en disant ces seuls mots:</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà, mon amiral, je viens acquitter ma
+parole.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'un bon marin, dit Caracciolo, et je te
+remercie, en mon nom et au nom de tous tes camarades,
+de ne pas l'avoir oubliée; cela fait honneur à
+la fois aux capucins de Saint-Éphrem et à l'équipage
+de <i>la Minerve</i>; mais, avec ta permission, je me contenterai
+de ta bonne volonté, qui, je l'espère, sera
+aussi agréable à Dieu qu'elle l'est à moi.</p>
+
+<p>Mais Esposito, secouant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez, mon amiral, dit-il; mais cela ne peut
+pas se passer comme cela.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc, si cela me satisfait ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence ne voudrait pas faire un pareil
+tort à notre pauvre couvent et m'ôter, à moi, la
+chance d'être canonisé après ma mort?</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence, je dis que c'est un grand
+triomphe pour les capucins de Saint-Éphrem que ce
+qui va se passer aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cependant clair comme l'eau du Lion, mon
+amiral, ce que je vous dis là. Il n'y a pas dans les
+cent couvents de tous les ordres qui peuplent Naples,
+un seul moine, à quelque règle qu'il appartienne,
+qui soit capable de faire ce que mon voeu m'oblige
+de faire aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela, j'en suis sûr, dit Caracciolo en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, de deux choses l'une, mon amiral, ou
+je me noie et je suis un martyr, ou j'en réchappe
+et je suis un saint. Dans l'un et l'autre cas, j'assure
+la suprématie de mon ordre sur tous les autres, et je
+fais la fortune du couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais, si je ne veux pas, moi, qu'un brave
+garçon comme toi s'expose à se noyer, et si je m'oppose
+à ce que l'expérience s'accomplisse?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! nom d'un diable, mon amiral, n'allez pas
+faire une pareille chose! En voyant leur spéculation
+manquée, ils croiraient que c'est moi qui ai demandé
+grâce, et ils me fourreraient dans quelque <i>in pace</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu tiens donc bien à devenir moine?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne tiens pas à le devenir, mon amiral; depuis
+hier, je le suis, et l'on m'a même donné des dispenses
+de trois semaines pour mon noviciat, afin que le
+saut périlleux se fasse le jour de Saint-François. Vous
+comprenez, cela donne plus de solennité à la chose
+et plus d'émulation au patron.</p>
+
+<p>&mdash;Et que te reviendra-t-il du saut que tu vas exécuter?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai fait mes conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as au moins, je l'espère, demandé d'être
+supérieur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas si bête, mon amiral!</p>
+
+<p>&mdash;Merci.</p>
+
+<p>&mdash;Non; j'ai demandé et obtenu la place de frère
+quêteur. Il y a de la distraction dans l'emploi. Si
+j'avais été obligé de m'enfermer dans le couvent avec
+tous ces imbéciles de moines, je serais mort d'ennui,
+Votre Excellence comprend bien. Mais le frère quêteur
+n'a pas le temps de s'ennuyer; il court dans
+tous les quartiers de Naples, depuis la Marinella
+jusqu'au Pausilippe, depuis le Vomero jusqu'au môle;
+puis on rencontre des amis sur le port, et l'on boit
+un verre de vin que personne ne paye.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! que personne ne paye? Esposito,
+mon ami, il me semble que tu t'égares.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, je suis le droit chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que les commandements de Dieu ne
+disent pas: «Le bien d'autrui tu ne prendras?...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le cordon de Saint-François n'est pas
+là, mon amiral? Est-ce que tout ce qui touche ce bienheureux
+cordon n'est point la <i>roba</i> du moine? On
+touche une carafe, deux carafes, trois carafes; on
+offre une prise de tabac au marchand de vin, sa
+manche à baiser à la marchande, et tout est dit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; je ne me rappelais pas ce privilége.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, mon amiral, continua Esposito d'un
+air satisfait de lui-même, Votre Excellence doit
+remarquer que l'on n'a point trop mauvaise mine
+sous la robe; moins bonne mine, je le sais, que sous
+l'uniforme; mais, enfin, il en faut pour tous les
+goûts, et, si je crois ce que l'on dit dans le couvent...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon amiral, on dit que les moines de
+Saint-François, et surtout les capucins de Saint-Éphrem,
+ne font pas maigre tous les jours où le
+maigre est ordonné par l'almanach.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu te taire, impie! si tes confrères t'entendaient...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon! ils en disent bien d'autres, par notre
+saint patron! c'est-à-dire qu'il y a des moments où
+j'en arrive à croire que c'était du temps que je servais
+dans la marine que j'étais au couvent, et que
+c'est depuis mon entrée au couvent que je suis marin;
+mais je m'aperçois qu'ils s'impatientent, mon amiral.
+Oh! ce n'est pas pour eux, ce que j'en dis; mais
+voyez sur le quai.</p>
+
+<p>L'amiral regarda dans la direction indiquée par
+Esposito, et, en effet, il vit le môle, le quai, les fenêtres
+de la rue del Piliero, encombrés de spectateurs
+qui, prévenus de ce qui allait se passer, s'apprêtaient
+à applaudir au triomphe des capucins de Saint-Éphrem
+sur les moines des autres ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! dit Caracciolo, je vois bien qu'il faut que
+j'en passe par où tu veux. Allons, vous autres, cria-t-il,
+préparez le canot.</p>
+
+<p>Et, comme il vit que l'on allait exécuter ses ordres
+avec cette promptitude particulière aux manoeuvres
+de la marine:</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, demanda-t-il à Esposito, de quel côté
+comptes-tu faire le saut?</p>
+
+<p>&mdash;Mais du même côté que je l'ai déjà fait: à bâbord;
+cela m'a trop bien réussi. D'ailleurs, c'est le
+côté du quai. Il ne faut pas voler tous ces braves gens
+qui sont venus pour voir le spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour bâbord. Le canot à bâbord, enfants!</p>
+
+<p>Le canot avec quatre rameurs, le maître et deux
+hommes de surcharge, se trouva à la mer au moment
+où Caracciolo achevait son commandement.</p>
+
+<p>Alors, l'amiral, pensant qu'il fallait donner à ce
+spectacle populaire toute la solennité dont il était
+susceptible, prit son porte-voix et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde sur les vergues!</p>
+
+<p>Au bruit du sifflet du contre-maître, on vit alors
+deux cents hommes s'élancer d'un seul bond, monter
+dans les agrès comme une troupe de singes et se ranger
+sur les vergues, depuis les plus basses jusqu'aux
+plus hautes, tandis qu'au son du tambour les soldats
+de marine se rangeaient en bataille sur le pont faisant
+face au quai.</p>
+
+<p>Les spectateurs, on le pense bien, ne demeurèrent
+pas indifférents à tous ces préparatifs, qui s'exécutaient,
+en manière de prologue du grand drame qu'ils
+étaient venus voir représenter. Ils battirent des mains,
+agitèrent leurs mouchoirs, et crièrent selon qu'ils
+étaient plus ou moins dévots au fondateur de l'ordre
+des capucins, les uns: <i>Vive saint François</i>, les autres:
+<i>Vive Caracciolo!</i></p>
+
+<p>Caracciolo, il faut le dire, était à Naples presque
+aussi populaire que saint François.</p>
+
+<p>Les douze barques qui avaient amené les capucins
+formèrent alors un grand hémicycle, s'allongeant de
+la poupe à la proue de <i>la Minerve</i>, réservant un grand
+espace vide entre elles et la carène du bâtiment.</p>
+
+<p>Caracciolo jeta alors les yeux sur son ancien marin,
+et, le voyant parfaitement résolu:</p>
+
+<p>&mdash;Cela va toujours? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais, mon amiral! répondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas ôter ta robe et ton cordon? Ce
+serait toujours une chance de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon amiral; car il faut que ce soit le
+moine qui accomplisse le voeu du marin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas de recommandations à me faire,
+dans le cas où les choses tourneraient mal?</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, Excellence, je vous prierais d'être
+assez bon de faire dire une messe pour le repos de
+mon âme. Ils m'ont promis d'en dire des centaines;
+mais je les connais, mon amiral. Moi mort, il n'y en
+a pas un qui remuerait le bout du doigt pour me tirer
+du purgatoire.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en ferai dire non pas une, mais dix.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le promettez?</p>
+
+<p>&mdash;Foi d'amiral!</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce qu'il faut. A propos, mon commandant,
+faites-les dire, s'il vous plaît, car je présume
+que la chose vous sera indifférente, non pas au nom
+d'Esposito, mais à celui de frère Pacifique. Il y a tant
+d'<i>Esposti</i> à Naples, que mes messes seraient escroquées
+au passage, et que le bon Dieu ne s'y reconnaîtrait
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'appelles donc fra Pacifico, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon amiral; c'est un frein que j'ai voulu
+me donner à moi-même contre mon ancien caractère.</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas peur, au contraire, que, sous ce nouveau
+nom, Dieu, qui n'a pas encore eu le temps de
+t'apprécier, ne te reconnaisse pas?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon amiral, saint François, dont je vais
+glorifier le nom, sera là pour me montrer du doigt,
+puisque c'est sous sa robe et ceint de son cordon que
+je serai mort.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il soit donc fait comme tu voudras; en tout
+cas, comptes sur tes messes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! du moment que l'amiral Caracciolo dit:
+«Je ferai,» répliqua le moine, c'est plus sûr que si
+un autre disait: «J'ai fait.» Et maintenant, quand
+vous voudrez, mon amiral.</p>
+
+<p>Caracciolo vit qu'en effet le moment était arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! cria-t-il d'une voix qui fut entendue
+non-seulement de toutes les parties du bâtiment, mais
+encore de tous les points de la plage.</p>
+
+<p>Puis le contre-maître tira de son sifflet d'argent un
+son aigu suivi d'une modulation prolongée.</p>
+
+<p>Cette modulation n'était pas encore éteinte, que
+fra Pacifico, sans être le moins du monde embarrassé
+par sa robe de moine, s'était élancé dans les haubans
+de tribord, afin de faire face au public, et, avec une
+agilité qui prouvait que son noviciat de moine ne lui
+avait rien enlevé de sa dextérité de matelot, atteignait
+la grande hune, se glissait à travers son ouverture,
+s'élançait vers la petite hune, puis, sans s'y arrêter,
+passait de celle-ci sur les barres de perroquet, et,
+enthousiasmé par les cris d'encouragement qui partaient
+de tous côtés à la vue d'un moine voltigeant
+dans les cordages, montait jusqu'aux cacatois, ce qui
+était plus qu'il n'avait promis, et, sans hésitation,
+sans retard, se contentant de crier: «Que saint
+François me soit en aide!» s'élançait dans la mer.</p>
+
+<p>Un grand cri sortit de toutes les bouches. Le spectacle,
+qui, pour beaucoup de ceux qu'il avait rassemblés,
+promettait de n'être que grotesque, avait pris
+ce caractère grandiose que revêt toujours une action
+où la vie de l'homme est en jeu, quand cette action
+est bravement exécutée par le joueur. Aussi, à ce cri,
+auquel se mêlaient la terreur, la curiosité et l'admiration,
+succéda le silence de l'angoisse, chacun attendant
+la réapparition du plongeur, et tremblant que,
+comme celui de Schiller, il ne restât sous les eaux.</p>
+
+<p>Trois secondes, qui parurent trois siècles aux spectateurs,
+s'écoulèrent sans que le moindre bruit troublât
+ce silence. Puis on vit la vague, encore agitée
+par la chute de fra Pacifico, se fendre de nouveau
+pour laisser apparaître la tête rasée du moine, qui, à
+peine hors de l'eau, fit entendre d'une voix formidable
+ce cri de louange et de reconnaissance:</p>
+
+<p>&mdash;Vive saint François!</p>
+
+<p>A peine le moine avait-il reparu sur l'eau, que,
+d'un seul coup d'aviron, les quatre rameurs l'avaient
+rejoint. Les deux hommes dont les mains étaient
+libres le prirent chacun par un bras et le tirèrent
+glorieusement hors de la mer. Les capucins qui chargeaient
+les barques entonnèrent d'une seule voix le
+<i>Te Deum laudamus</i>, tandis que les matelots de l'équipage
+poussaient trois hourras et que les spectateurs
+du môle, du quai, des fenêtres applaudissaient avec
+cette frénésie qui, à Naples, accompagne les triomphes,
+quels qu'ils soient, mais qui s'élève à des proportions
+fantastiques quand une question religieuse
+est, par ce triomphe, résolue en l'honneur de quelque
+madone en vogue, ou de quelque saint en renom.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<h3>LA QUÊTE</h3>
+
+
+<p>Inutile de dire, après ce que nous venons de
+raconter, que les capucins de Saint-Éphrem devinrent
+les moines à la mode et leur couvent le couvent
+en renom.</p>
+
+<p>Quant à fra Pacifico, il fut, depuis ce moment, le héros
+du populaire de Naples. Pas un homme, pas une
+femme, pas un enfant qui ne le connût et qui ne le
+tint, sinon pour un saint, du moins pour un élu.</p>
+
+<p>Aussi la quête se ressentit-elle bientôt de la popularité
+du frère quêteur. Il avait d'abord accompli cette
+opération comme ses confrères des autres ordres
+mendiants, avec une besace à l'épaule. Mais, au bout
+d'une heure de perlustration dans les rues de Naples,
+la besace déborda; il en prit deux, et la seconde
+déborda au bout d'une autre heure; si bien que fra
+Pacifico déclara un jour, en rentrant, que, s'il avait un
+âne et s'il pouvait étendre ses courses jusqu'au Vieux-Marché,
+jusqu'à la Marinella et jusqu'à Santa-Lucia,
+il rapporterait le soir au couvent la charge de son
+âne de fruits, de légumes, de poissons, de viandes,
+de victuailles de toute espèce enfin, et cela, de premier
+choix et de qualité supérieure.</p>
+
+<p>La demande fut prise en considération; la communauté
+se réunit, et, après une courte délibération
+entre les fortes têtes du couvent, délibération où les
+mérites de fra Pacifico furent pleinement reconnus,
+on vota l'âne à l'unanimité. Cinquante francs furent
+consacrés à l'achat de l'animal, que fra Pacifico reçut
+l'autorisation de choisir à sa guise.</p>
+
+<p>La délibération avait été prise un dimanche. Fra
+Pacifico ne perdit point de temps; dès le lendemain
+lundi, c'est-à-dire le premier des trois jours
+où se tient le marché de bestiaux à Naples,&mdash;les
+deux autres sont le jeudi et le samedi,&mdash;fra Pacifico
+se rendit à la porte Capuana, lieu du marché, et
+arrêta son choix sur un vigoureux <i>ciuccio</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> des
+Abruzzes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Nom populaire des ânes à Naples.&mdash;Inutile de dire que
+les imbéciles ont le privilége de partager ce nom.</p></blockquote>
+
+<p>Le marchand le lui fit cent francs, et il est juste
+de dire que le prix n'était point exagéré; mais fra
+Pacifico déclara à l'ânier qu'en vertu des priviléges
+de son ordre, qui devaient être bien connus d'un
+bon chrétien comme lui, il n'avait qu'à poser son
+cordon sur le dos de l'âne en disant: <i>Saint François</i>,
+et qu'à partir de ce moment, l'âne appartiendrait à
+saint François et, par conséquent, à lui, fra Pacifico,
+son délégué, et cela, sans avoir aucunement besoin
+de donner les cinquante francs qu'il offrait bénévolement.
+Le marchand reconnut la vérité des arguments
+du moine et la légitimité des droits de son
+patron; seulement, comme il lui paraissait que
+l'honneur qu'avait son âne de passer au service de
+saint François ne compensait pas les cinquante francs
+que cet honneur lui faisait perdre, il essaya de dégoûter
+fra Pacifico de son choix, lui disant qu'il lui
+conseillait, en ami, de se rabattre sur tout autre,
+l'animal qu'il avait choisi ayant le fâcheux avantage
+de réunir en lui tous les défauts de la race à laquelle
+il appartenait: étant gourmand, entêté, luxurieux,
+rétif, se roulant à tout propos, ruant à tout bout de
+champ, ne pouvant souffrir aucun poids sur son dos,
+et n'étant bon en somme qu'à la reproduction; si
+bien que, pour lui donner un nom qui offrit à la
+première audition le catalogue de tous les vices dont
+le malheureux animal était doué, il avait, après y
+avoir réfléchi, cru devoir l'appeler <i>Giacobino</i>, seul
+nom dont il fût digne et qui fût digne de lui.</p>
+
+<p>Inutile de dire que <i>Giacobino</i>, traduit en français,
+donne pour résultante <i>Jacobin</i>.</p>
+
+<p>Fra Pacifico jeta un cri de joie. De temps en temps,
+le vieil homme reparaissait en lui, et il était pris du
+besoin de quereller, de jurer, de frapper, comme au
+temps où il était marin. Un âne rétif s'appelant <i>Jacobin!</i>
+c'était tout simplement le salut de son âme
+qu'il rencontrait au moment où il s'en doutait le
+moins. Avec un animal si vicieux, les occasions légitimes
+de se mettre en colère ne lui manqueraient
+plus, et, quand sa colère aurait besoin de se traduire
+en actions au lieu de se répandre en paroles, il saurait
+au moins sur qui frapper! Ainsi tout était pour
+le mieux dans le meilleur des mondes possibles!
+jusqu'au nom caractéristique donné à l'animal par
+son propriétaire.</p>
+
+<p>En effet, tout le monde connaissait à Naples la
+haine que frère Pacifique portait au seul nom de <i>jacobin</i>.
+En attaquant, en insultant, en maudissant
+l'animal par son nom, il attaquait, il insultait, il
+maudissait la secte tout entière, laquelle faisait&mdash;si
+l'on en croyait les têtes tondues et les pantalons
+de toutes les couleurs qui allaient chaque jour augmentant
+par les rues,&mdash;laquelle faisait tous les
+jours les progrès les plus inquiétants à Naples. Le
+choix de fra Pacifico était donc fixé sur Jacobin, et
+plus on en disait de mal, plus on l'affermissait dans
+son choix.</p>
+
+<p>Avec le droit bien reconnu qu'avait le moine de
+jeter son cordon sur le dos de l'âne, et, par ce seul
+acte, de le confisquer à son profit, il n'y avait pas
+moyen au marchand de se montrer difficile sur le
+prix; il consentit donc à recevoir les cinquante francs
+offerts par fra Pacifico, craignant de ne rien recevoir
+du tout, et, en échange des dix piastres à l'effigie de
+Charles III, sur lesquelles fra Pacifico se fit rendre
+quatre-vingt-seize grains, la piastre valant douze carlins
+et huit grains, l'animal devint la propriété du
+couvent, ou plutôt la sienne.</p>
+
+<p>Mais, soit sympathie pour son ancien maître, soit
+antipathie pour le nouveau, l'animal parut résolu à
+donner, séance tenante, à fra Pacifico, le prospectus
+des mauvaises qualités dont le vendeur avait fait
+l'énumération.</p>
+
+<p>Le cheval, dit la loi napolitaine, doit être vendu
+avec sa bride, et l'âne avec sa longe.</p>
+
+<p>En conséquence de cet axiome de droit, Giacobino
+avait été non-seulement vendu, mais livré avec sa
+longe. Fra Pacifico prit donc l'animal par la longe et
+se mit à tirer en avant. Mais Giacobino s'arc-bouta
+sur ses quatre pieds, et rien ne put le déterminer à
+prendre le chemin de l'Infrascata. Après quelques
+efforts qui furent inutiles, et qui pouvaient porter
+atteinte à l'influence de saint François, fra Pacifico
+résolut de recourir aux grands moyens. Il se rappela
+que, du temps qu'il était marin, il avait vu, sur les
+côtes d'Afrique, les chameliers conduire leurs chameaux
+avec une corde passée dans la cloison du nez.
+Il tira son couteau de la main droite, pinça les narines
+de Giacobino de la main gauche, incisa la cloison
+nasale, et, avant même que l'âne, qui ne pouvait se
+douter de l'opération à laquelle il allait être soumis,
+eût même songé à y mettre opposition, la corde
+était passée par l'ouverture, et Giacobino bridé par
+le nez, au lieu de l'être par la bouche; l'animal
+voulut poursuivre sa résistance et tira de son côté,
+mais fra Pacifico tira du sien. Jacobin poussa un hennissement
+de douleur, jeta un regard désespéré à son
+ancien maître, comme pour lui dire: «Tu vois, j'ai
+fait ce que j'ai pu,» et suivit fra Pacifico au couvent
+de Saint-Éphrem, avec la même docilité qu'un chien
+en laisse.</p>
+
+<p>Là, l'ayant enfermé dans une espèce de cellier qui
+devait lui servir d'écurie, fra Pacifico alla au jardin;
+choisit un pied de laurier qui tenait le milieu entre le
+bâton de Roland le Furieux et la massue d'Hercule;
+il le coupa d'une longueur de trois pieds et demi,
+l'écorça, lui laissa passer deux heures sous les cendres
+chaudes, et, armé de ce caducée d'une nouvelle
+espèce, il rentra dans le cellier et ferma la porte derrière
+lui.</p>
+
+<p>Ce qui se passa alors entre Jacobin et frère Pacifique
+resta un secret entre l'homme et l'animal; mais,
+le lendemain, frère Pacifique, son bâton au poing et
+Jacobin ses paniers sur le dos, sortirent côte à côte,
+comme deux bons amis; seulement, la peau de Jacobin,
+lisse et luisante la veille, aujourd'hui meurtrie,
+fendue et ensanglantée en différents endroits, témoignait
+que cette amitié ne s'était pas consolidée sans
+quelque protestation de la part de Jacobin et sans
+une insistance obstinée de la part de fra Pacifico.</p>
+
+<p>Comme celui-ci s'y était engagé, il étendit le cercle
+de sa course au Vieux-Marché, au quai, à Santa-Lucia,
+et revint le soir ramenant Jacobin porteur
+d'une telle charge de chair, de poisson, de gibier, de
+fruits et de légumes, que la communauté, abondamment
+pourvue, put du superflu faire une vente, et
+établir à la porte même du couvent, trois fois par
+semaine, un petit marché, où désormais s'approvisionnèrent
+les âmes dévotes et les estomacs pieux
+de la rue de l'Infrascata et de la salita dei Capuccini.</p>
+
+<p>Il y avait près de quatre ans que les choses marchaient
+ainsi, et que fra Pacifico et son ami vivaient
+dans une bonne intelligence que jamais Jacobin
+n'avait plus essayé de rompre, lorsque tous deux,
+comme c'était leur habitude trois fois la semaine,
+sortirent du couvent et descendirent cette pente qui
+a donné son nom à la rue, Jacobin marchant devant,
+ses paniers vides sur le dos, et fra Pacifico le suivant,
+son bâton de laurier à la main.</p>
+
+<p>Dès les premiers pas que le moine et l'âne firent
+dans la rue de l'Infrascata, l'homme le plus étranger
+aux moeurs de Naples eût pu reconnaître la popularité
+dont ils jouissaient tous deux: l'âne, auprès
+des enfants, qui lui apportaient à pleines mains des
+fanes de carotte et des feuilles de chou que Jacobin
+dévorait avec une visible satisfaction tout en marchant,
+et fra Pacifico, auprès des femmes, qui lui
+demandaient sa bénédiction, et des hommes, qui
+lui demandaient des numéros pour mettre à la loterie.</p>
+
+<p>Il faut dire, à la louange de Jacobin et de frère
+Pacifique, que, si Jacobin acceptait tout ce qu'on
+lui offrait, frère Pacifique ne refusait rien de ce qui
+lui était demandé et donnait libéralement bénédiction
+et numéros, mais sans plus garantir l'efficacité
+des unes que la bonté des autres. De temps en
+temps, une dévote, plus démonstrative que ses compagnes,
+se jetait à genoux devant le moine. Si elle
+était jeune et jolie, fra Pacifico lui donnait le dessous
+de sa manche à baiser, ce qui lui permettait de
+lui caresser le menton, petite sensualité à laquelle il
+n'était point indifférent. Si elle était vieille et laide,
+au contraire, il se contentait de lui abandonner son
+cordon, qu'elle pouvait tirer et baiser à satiété. Mais
+elle devait s'arrêter au cordon, toute autre faveur
+lui étant impitoyablement refusée.</p>
+
+<p>Dans les premiers jours de la quête, et quand il en
+était à la période primitive de la besace, en récompense
+de ses bénédictions et de ses numéros, les
+habitants de la rue de l'Infrascata, de la strada dei
+Studi, del largo Spirito-Santo, de Porta-Alba et des
+autres quartiers qu'il avait l'habitude de parcourir,
+avaient offert de payer les bontés que fra Pacifico
+avait pour eux avec des fruits, des légumes, du pain,
+de la viande et même du poisson, quoique le poisson
+monte rarement jusqu'aux hauteurs où sont situées
+les rues que nous venons de citer,&mdash;et fra Pacifico
+avait accepté. La besace n'était pas fière; mais il
+avait remarqué que toutes les denrées offertes par
+les gens habitant des maisons éloignées des quartiers
+marchands étaient de second choix, et c'était surtout
+ce qui l'avait fait insister pour avoir un âne. Une
+fois l'âne acheté, fra Pacifico avait poussé jusqu'aux
+endroits où se trouvait la fleur de toute chose, et
+avait complétement dédaigné les productions ou les
+offrandes des quartiers intermédiaires.</p>
+
+<p>Nous ne voulons pas dire que les maraîchers du
+Vieux-Marché, que les bouchers du vico Rotto, les
+pêcheurs de la Marinella et les fruitiers de Santa-Lucia,
+dont fra Pacifico écrémait les plus beaux produits,
+n'eussent pas autant aimé que le moine commençât
+sa récolte au sortir du couvent, et que ses
+paniers, au lieu de leur venir complétement vides,
+arrivassent aux deux tiers, ou tout au moins à moitié
+pleins. Plus d'une fois, en l'apercevant, les
+marchands avaient essayé de dissimuler quelque
+belle pièce qu'ils voulaient garder pour de riches
+pratiques; mais fra Pacifico avait un flair admirable
+pour découvrir toute fraude. Il allait droit à l'objet
+qu'on essayait de lui dérober, et, si on ne lui offrait
+pas le susdit objet de bonne volonté, le cordon de
+Saint-François faisait son office. Or, pour éviter
+toutes ces petites chicanes, fra Pacifico en était
+arrivé à ne plus attendre qu'on lui donnât: il touchait
+de son cordon, prenait et tout était dit. Et les
+marchands, qui, du temps de Masaniello, s'étaient
+révoltés pour un impôt que le duc d'Arcos avait
+voulu mettre sur les fruits, supportaient, non pas
+joyeusement, mais du moins patiemment cette dîme,
+que le quêteur du couvent de Saint-Éphrem prélevait
+sur tous leurs produits; si bien que jamais l'idée
+n'était venue à aucun de se révolter contre cette
+tyrannie. Si fra Pacifico, son choix fait, voyait quelques
+traces de mécontentement sur le visage de celui
+à qui il faisait l'honneur de s'adresser, il tirait de sa
+poche une tabatière de corne étroite et profonde
+comme un étui, offrait une prise au marchand lésé
+dans ses intérêts, et il était rare que cette faveur particulière
+ne ramenât point le sourire sur les lèvres de
+ce dernier. Si cette attention était insuffisante, fra Pacifico,
+qui, malgré le nom qu'il s'était imposé, avait
+été toujours facile à remuer, de bronzé qu'il était,
+devenait couleur de cendre; ses yeux lançaient un
+double éclair, son bâton de laurier résonnait sur le
+<i>lastrico</i>, et, à cette triple démonstration, il n'était jamais
+arrivé que la bonne humeur ne reparût pas immédiatement
+sur le visage du mauvais catholique qui
+ne se trouvait pas trop heureux de faire à saint François
+l'hommage de son oie la plus grasse, de son
+melon le plus savoureux, de son entre-côte la plus
+tendre ou de son poisson le plus luisant.</p>
+
+<p>Ce jour-là, comme d'habitude, fra Pacifico descendit
+donc sans s'arrêter autrement que pour donner
+sa bénédiction et la manche de sa robe à baiser, et
+indiquer des ambes, des ternes, des quaternes et des
+quines aux joueurs de loterie, à travers ce dédale de
+petites rues qui s'étend de la Vicaria à la strada
+Egiziaca-a-Foriella; arrivé là, il prit la via Grande,
+le vico Berrettari et déboucha sur la place du Vieux-Marché
+juste derrière la petite église de la Sainte-Croix,
+dont les prêtres conservent, non point par
+vénération, mais pour en faire montre, le billot
+blasonné sur lequel Coradino et le duc d'Autriche
+eurent la tête tranchée par le duc d'Anjou, ce roi au
+visage basané, qui, dit Villani, «dormait peu et ne
+riait jamais.»</p>
+
+<p>L'église dépassée, fra Pacifico se trouvait dans un
+nouveau pays.</p>
+
+<p>Véritable pays de Cocagne, où le règne animal et
+le règne végétal sont confondus, où grognent les cochons,
+où gloussent les poules, où nasillent les oies,
+où chantent les coqs, où glougloutent les dindons,
+où cancanent les canards, où roucoulent les pigeons,
+où, près du faisan mordoré de Capodimonte, du
+lièvre de Persano, des cailles du cap Misène, des perdrix
+d'Acerra, des grives de Bagnoli, sont étalées à
+terre les bécasses des marais de Lincola et les sarcelles
+du lac d'Agnano; où des montagnes de choux-fleurs
+et de broccolis, des pyramides de pastèques et
+de melons d'eau, des murailles de fenouil et de céleri
+dominent des couches de péperones écarlates, de
+tomates cramoisies, au milieu desquelles s'arrondissent
+des corbeilles de ces petites figues violettes du
+Pausilippe et de Pouzzoles dont Naples, pendant un
+an, grava l'effigie sur sa monnaie comme le symbole
+de son éphémère liberté.</p>
+
+<p>C'était au milieu de ces richesses que fra Pacifico
+moissonnait tous les deux jours à pleins paniers.</p>
+
+<p>Le moine leva sa dîme accoutumée; mais, tout en
+la levant, il lui sembla qu'une grande préoccupation
+planait ce jour-là sur la place. Les marchands causaient
+ensemble; les femmes chuchotaient tout bas;
+les enfants faisaient des amas de pierres, et, contre
+toute habitude, à quelque marchand que fra Pacifico
+s'adressât, celui-ci ne faisait qu'une médiocre attention
+aux denrées, légumes, volailles, gibiers ou fruits
+que le frère quêteur choisissait, et dont il bourrait
+ses paniers; or, comme les susdits paniers étaient
+déjà aux deux tiers remplis, fra Pacifico pensa qu'il
+était temps de passer à la viande de boucherie, et il
+s'achemina vers San-Giovanni-al-Mare, où tenaient
+plus particulièrement leur commerce les <i>macellaï</i>
+et les <i>beccaï</i>, c'est-à-dire les bouchers et les tueurs de
+chèvres et de moutons, ces deux industries se côtoyant,
+mais cependant étant séparées à Naples. Il
+s'achemina donc vers la rue San-Giovanni-al-Mare,
+au milieu de cette incompréhensible indifférence que
+lui témoignait la population. Depuis son entrée au
+Vieux-Marché, pas une femme ne lui avait demandé
+sa bénédiction, et pas un homme ne l'avait prié de
+lui dire d'avance les numéros qui gagneraient au
+prochain tirage de la loterie.</p>
+
+<p>Qui pouvait à ce point préoccuper la population du
+vieux Naples?</p>
+
+<p>Fra Pacifico allait sans doute le savoir, car un
+grand bourdonnement venait du vico del Mercato,
+espèce de ruelle qui donne, d'un côté, sur le Vieux-Marché,
+de l'autre, sur le quai, et que l'on appelait
+à cette époque vico dei <i>Sospiri-dell'abisso</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, nom
+poétique que la municipalité moderne a cru devoir
+lui enlever et qui lui venait de ce que c'était par là
+que passaient les condamnés à mort, que l'on suppliciait
+d'habitude sur le Vieux-Marché, et qui, en
+entrant dans cette ruelle et voyant pour la première
+fois l'échafaud, poussaient presque toujours à cette
+vue un soupir si profond, qu'il <i>semblait sortir de
+l'abîme</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Ruelle des Soupirs-de-l'abîme.</p></blockquote>
+
+<p>Or, non-seulement il fallait que fra Pacifico passât
+par ce même vico dei Sospiri, mais encore il comptait
+prendre un gigot de mouton à un <i>beccaïo</i> dont
+la boutique faisait le coin de cette ruelle et de la rue
+Sant-Eligio.</p>
+
+
+
+<p>Il ne pouvait donc manquer de savoir ce dont il
+s'agissait.</p>
+
+<p>Au reste, ce devait être quelque chose d'important
+qui était arrivé; car, à mesure qu'il approchait de la
+rue Sant-Eligio, la foule devenait plus épaisse et plus
+agitée; il lui semblait entendre prononcer, d'une
+voix sourde et menaçante, ces mots <i>Français</i> et <i>jacobins</i>.
+Cependant, comme cette foule s'ouvrait devant
+lui avec son respect accoutumé, il ne tarda point
+d'arriver à la boutique où il comptait, nous l'avons
+dit, prendre un des sept ou huit gigots qui devaient
+constituer pour le lendemain le rôti de la communauté.</p>
+
+<p>La boutique était encombrée d'hommes et de
+femmes hurlant et gesticulant comme des possédés.</p>
+
+<p>&mdash;Holà, <i>beccaïo!</i> cria le moine.</p>
+
+<p>La maîtresse de la maison, espèce de mégère aux
+cheveux gris et épars, reconnut la voix du moine, et,
+écartant les discuteurs à coups de poing, d'épaule et
+de coude:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, mon père, dit-elle; c'est le bon Dieu qui
+vous envoie. Il a grand besoin de vous et du cordon
+de Saint-François, allez, votre pauvre <i>beccaïo!</i></p>
+
+<p>Et, donnant Jacobin à garder au garçon écorcheur,
+elle entraîna fra Pacifico dans la chambre du
+fond, où le <i>beccaïo</i>, le visage fendu de la tempe à la
+bouche, gisait tout sanglant sur un lit.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<h3>ASSUNTA</h3>
+
+
+<p>C'était l'accident arrivé au <i>beccaïo</i> qui causait
+toute cette préoccupation au Vieux-Marché, et toute
+cette rumeur dans la rue Saint-Eligio, et dans la
+ruelle des Soupirs-de-l'abîme.</p>
+
+<p>Seulement, comme on le comprend bien, cet accident
+était interprété de cent façons différentes.</p>
+
+<p>Le <i>beccaïo</i>, avec sa joue fendue, ses trois dents
+cassées, sa langue mutilée, n'avait pas pu ou n'avait
+pas voulu donner de grands renseignements. On
+avait seulement cru comprendre, aux mots <i>giacobini</i>
+et <i>Francesi</i>, murmurés par lui, que c'étaient les jacobins
+de Naples, amis des Français, qui l'avaient
+équipé ainsi.</p>
+
+<p>Le bruit s'était, en outre, répandu qu'un autre ami
+du <i>beccaïo</i> avait été trouvé mort sur le lieu du combat
+et que deux autres encore avaient été blessés,
+dont l'un si gravement, qu'il était mort dans la nuit.</p>
+
+<p>Chacun disait son avis sur cet accident et sur ses
+causes; et c'était le bavardage de cinq ou six cents
+voix qui causait cette rumeur qu'avait entendue de
+loin fra Pacifico et qui l'avait attiré vers la boutique
+du tueur de moutons.</p>
+
+<p>Seul, un jeune homme de vingt-six ou vingt-huit
+ans, appuyé au chambranle de la porte, demeurait
+pensif et muet. Seulement, aux différentes conjectures
+qui étaient émises et particulièrement à celle-ci
+que le <i>beccaïo</i> et ses trois camarades avaient été, en
+revenant de faire un souper à la taverne de la Schiava,
+attaqués par quinze hommes à la hauteur de la
+fontaine du Lion, le jeune homme riait et haussait
+les épaules avec un geste plus significatif que si c'eût
+été un démenti formel.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ris-tu et hausses-tu les épaules? lui
+demanda un de ses camarades nommé Antonio
+Avella, et que l'on appelait <i>Pagliucchella</i>, par suite
+de l'habitude qu'ont les gens du peuple à Naples de
+donner à chaque homme un surnom tiré de son physique
+ou de son caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Je ris parce que j'ai envie de rire, répondit le
+jeune homme, et je hausse les épaules parce que cela
+me plaît de les hausser. Vous avez bien le droit de
+dire des bêtises, vous; j'ai bien, moi, le droit de rire
+de ce que vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Pour que tu saches que nous disons des bêtises,
+il faut que tu sois mieux instruit que nous.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas difficile d'être mieux instruit que
+toi, Pagliucchella; il ne faut que savoir lire.</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'ai point appris à lire, répondit celui à
+qui Michele reprochait son ignorance,&mdash;car le railleur
+était notre ami Michele,&mdash;c'est l'occasion qui
+m'a manqué. Tu l'as eue, toi, parce que tu as une
+soeur de lait riche et qui est la femme d'un savant;
+mais il ne faut pas pour cela mépriser les camarades.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te méprise point, Pagliucchella, tant s'en
+faut! car tu es un bon et brave garçon, et, si j'avais
+quelque chose à dire, au contraire, c'est à toi que je
+le dirais.</p>
+
+<p>Et peut-être Michele allait donner à Pagliucchella
+une preuve de la confiance qu'il avait en lui, en le
+tirant hors de la foule et en lui faisant part de quelques-uns
+des détails qui étaient à sa connaissance,
+lorsqu'il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule
+et qui pesait lourdement.</p>
+
+<p>Il se retourna et tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu avais quelque chose à dire, c'est à lui que
+tu le dirais, fit au jeune railleur celui qui lui mettait
+la main sur l'épaule; mais, crois-moi, si tu sais quelque
+chose sur toute cette aventure, ce dont je doute,
+et que tu dises ce quelque chose à qui que ce soit,
+c'est alors que tu mériteras véritablement d'être
+appelé Michel <i>le Fou</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Pasquale de Simone! murmura Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut mieux, crois-moi, continua le sbire, et
+c'est plus sûr pour toi, aller rejoindre à l'église de
+la Madone-del-Carmine,&mdash;où elle accomplit un
+voeu, Assunta, que tu n'as pas trouvée chez elle ce
+matin, absence qui te met de mauvaise humeur,&mdash;que
+de rester ici pour dire ce que tu n'as pas vu, et
+ce qu'il serait malheureux pour toi d'avoir vu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, signor Pasquale, répondit
+Michele tout tremblant, et j'y vais. Seulement, laissez-moi
+passer.</p>
+
+<p>Pasquale fit un mouvement qui laissa entre lui et
+le mur une ouverture par laquelle eût pu se glisser
+un enfant de dix ans. Michele y passa à l'aise, tant
+la peur le faisait petit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par ma foi, non! murmurait-il en s'éloignant
+à grands pas dans la direction de l'église del
+Carmine, sans regarder derrière lui; par ma foi,
+non! je ne dirai pas un mot, tu peux être tranquille,
+monseigneur du couteau! j'aimerais mieux me couper
+la langue. Mais c'est qu'aussi, continua-t-il, cela
+ferait parler un muet, d'entendre dire qu'ils ont été
+attaqués par quinze hommes, quand ce sont eux, au
+contraire, qui se sont mis six pour en attaquer un
+seul. C'est égal, je n'aime pas les Français ni les
+jacobins; mais j'aime encore moins les sbires et les
+<i>sorici</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, et je ne suis pas fâché que celui-là les ait
+un peu houspillés. Deux morts et deux blessés sur
+six, <i>viva san Gennaro!</i> il n'avait pas un rhumatisme
+dans le bras, ni la goutte dans les doigts, celui-là!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>Nom que l'on donne, à Naples, aux agents de la police secrète.</p></blockquote>
+
+<p>Et il se mit à rire en secouant joyeusement la tête
+et en dansant seul un pas de tarentelle au milieu de
+la rue.</p>
+
+<p>Quoique l'on prétende que le monologue n'est
+point dans la nature, Michele, que l'on appelait Michele
+le Fou, justement parce qu'il avait l'habitude
+de parler tout seul et de gesticuler en parlant, Michel
+le Fou eût continué de glorifier Salvato s'il ne se fût
+pas trouvé, tant il allongeait le pas, poussant son
+éclat de rire, sur la place del Carmine, et dansant
+son pas de tarentelle sous le porche même de l'église.</p>
+
+<p>Il souleva la lourde et sale tenture qui pend devant
+la porte, entra et regarda autour de lui.</p>
+
+<p>L'église del Carmine, dont il nous est impossible
+de ne pas dire un mot en passant, est l'église la plus
+populaire de Naples, et sa Madone passe pour être
+une des plus miraculeuses. D'où lui vient cette réputation,
+et qui lui vaut ce respect que partagent
+toutes les classes de la société? Est-ce parce qu'elle
+renferme la dépouille mortelle de ce jeune et poétique
+Conradin, neveu de Manfred, et de son ami Frédéric
+d'Autriche? Est-ce à cause de son Christ, qui,
+menacé par un boulet de René d'Anjou, baissa la
+tête sur sa poitrine pour éviter le boulet, et dont les
+cheveux poussent si abondamment, que le syndic de
+Naples vient, une fois l'an, en grande pompe, les
+lui couper avec des ciseaux d'or? Est-ce, enfin, parce
+que Masaniello, le héros des lazzaroni, fut assassiné
+dans son cloître et y dort dans quelque coin inconnu,
+tant le peuple est oublieux, même de ceux qui sont
+morts pour lui? Mais il n'en est pas moins vrai que,
+l'église del Carmine étant, comme nous l'avons dit,
+la plus populaire de Naples, c'est à elle que se font
+la plupart des voeux, et que le vieux Tomeo avait
+fait le sien, dont nous ne tarderons point à savoir la
+cause.</p>
+
+<p>Michele eut donc, tout d'abord, au milieu de l'église
+del Carmine, toujours encombrée de fidèles,
+quelque peine à trouver celle qu'il cherchait; cependant,
+il finit par la découvrir faisant dévotement sa
+prière au pied d'un des autels latéraux placés à main
+gauche en entrant.</p>
+
+<p>Cet autel, tout éblouissant de cierges, était consacré
+à saint François.</p>
+
+<p>Michele avait, selon que vous serez pessimiste ou
+optimiste en amour, cher lecteur, Michele avait le
+malheur ou le bonheur d'être amoureux. L'émeute,
+qu'il prévoyait et qu'il avait donnée à
+Nina pour raison de son départ, n'était qu'une
+cause secondaire. Celle qui passait avant toutes les
+autres était le désir de voir et d'embrasser Assunta,
+la fille de Basso-Tomeo, ce vieux pêcheur qui, on se
+le rappelle, avait, une nuit, pendant laquelle son bateau
+était amarré aux fondations du palais de la
+reine Jeanne, vu un spectre se pencher sur lui, s'assurer
+avec la pointe du poignard que son sommeil
+était de bon aloi; puis, enfin, convaincu qu'il dormait,
+remonter et disparaître dans les ruines.</p>
+
+<p>On doit se rappeler encore que cette apparition
+avait causé un tel effroi au vieux pêcheur, qu'abandonnant
+Mergellina, et mettant, entre son ancien logement
+et le nouveau, la rivière de Chiaïa, Chiatamone,
+le château de l'Oeuf, Santa-Lucia, le Castel-Nuovo,
+le môle, le port, la strada Nuova, et enfin
+la porte del Carmine, il avait transporté son domicile
+à la Marinella.</p>
+
+<p>En vrai chevalier errant, Michele avait suivi sa
+maîtresse au bout de Naples: il l'eût suivie au bout
+du monde.</p>
+
+<p>Le matin du jour auquel nous sommes arrivés,
+quand il avait trouvé la porte du vieux Basso-Tomeo
+fermée, au lieu de la trouver ouverte comme de coutume,
+il n'avait pas été sans inquiétude.</p>
+
+<p>Où pouvait être Assunta, et quelle cause l'avait
+éloignée de la maison?</p>
+
+<p>Outre le doute qu'un amant a toujours sur sa
+maîtresse, si bien aimé qu'il se croie par elle, Michele
+n'était point sans avoir éprouvé quelques traverses
+dans ses amours.</p>
+
+<p>Basso-Tomeo, vieux pêcheur, plein de la crainte
+de Dieu, de la vénération des saints, de l'amour du
+travail, n'avait point une considération bien grande
+pour Michele, qu'il traitait non-seulement de fou,
+comme tout le monde, mais encore de paresseux et
+d'impie.</p>
+
+<p>Les trois frères d'Assunta, Gaetano, Gennaro et
+Luigi, étaient des enfants trop respectueux pour ne
+point partager les opinions de leur père à l'endroit
+de Michele; de sorte que le pauvre Michele, à chaque
+nouveau grief soulevé contre lui, n'avait dans
+la maison Tomeo qu'un seul défenseur, Assunta,
+tandis qu'au contraire, il avait quatre accusateurs:
+le père et les trois fils; ce qui constituait contre lui
+dans la discussion qu'on avait à son sujet, une formidable
+majorité.</p>
+
+<p>Par bonheur, le métier de pêcheur est un rude
+métier, et Basso-Tomeo et ses trois fils qui se vantaient
+de ne pas être des paresseux comme Michele,
+tenant à exercer le leur en conscience, passaient une
+partie de la soirée à poser leurs filets, une partie de
+la nuit à attendre que le poisson s'y engageât, et une
+partie de la matinée à les tirer hors de l'eau. Il en
+résultait que, sur vingt-quatre heures, Basso-Tomeo
+et ses trois fils en restaient dix-huit dehors et dormaient
+les six autres; ce qui n'en faisait pas des surveillants
+bien insupportables pour les amours de Michele
+et d'Assunta.</p>
+
+<p>Aussi, Michele prenait-il son malheur en patience.
+Basso-Tomeo lui avait dit qu'il ne lui donnerait sa
+fille que lorsqu'il exercerait un métier lucratif et honnête,
+ou lorsqu'il aurait fait un héritage. Michele,
+par malheur, prétendait ne connaître aucun métier
+lucratif et honnête à la fois, affirmant que l'une de
+ces deux épithètes excluait l'autre, ce qui, à Naples,
+n'était point tout à fait un paradoxe; et il en donna
+pour preuve à Basso-Tomeo que lui, par exemple,
+qui exerçait un métier honnête, qui, aidé par ses
+trois fils, consacrait dix-huit heures par jour à ce
+métier, n'avait, depuis cinquante ans à peu près
+qu'il avait, pour la première fois, jeté ses filets à la
+mer, pas réussi à mettre cinquante ducats de côté.
+Il attendait donc l'héritage, parlant d'un oncle qui
+n'avait jamais existé, et qui, sur les indications de
+Marco Polo, était parti pour le royaume du Cathay.
+Si l'héritage ne venait pas, ce qui, au bout du compte,
+était possible, il ne pouvait manquer, un jour ou
+l'autre, d'être colonel, puisque Nanno le lui avait
+prédit. Il est vrai qu'il n'avait rendu publique, dans
+la maison de Basso-Tomeo, que la première partie de
+la prédiction, ayant gardé pour lui celle qui aboutissait
+à la potence et n'ayant jugé à propos de s'ouvrir
+à ce sujet qu'à sa soeur de lait Luisa, ainsi que nous
+l'avons vu dans l'entretien qui avait précédé la prédiction
+plus sinistre encore que la sorcière lui avait
+faite à elle-même.</p>
+
+<p>Or, la présence d'Assunta dans l'église de la Madone-del-Carmine,
+sa présence à l'autel de saint
+François et l'illumination <i>a giorno</i> de cet autel,
+étaient autant de preuves que Michele, tout fou qu'on
+le disait, ne s'était point trompé à l'endroit du médiocre
+produit que Basso-Tomeo, malgré la fatigue
+qu'il prenait, tirait de son pénible métier. En
+effet, les trois dernières journées avaient été si mauvaises,
+que le vieux pêcheur avait fait voeu de brûler
+douze cierges à l'autel de saint François, dans l'espérance
+que le saint, qui était son patron, lui accorderait
+une pêche dans le genre de celle que les pêcheurs
+de l'Évangile avaient faite dans le lac de Génézareth,
+et avait exigé que, pendant toute la matinée,
+c'est-à-dire pendant le temps qu'il serait occupé
+à tirer ses filets, sa fille Assunta appuyât le voeu
+qu'il avait fait, de ses plus ferventes prières.</p>
+
+<p>Or, comme le voeu avait été fait la veille, après la
+dernière pêche, qui avait encore été plus mauvaise que
+les deux précédentes; que Michele, ayant consacré
+toute la soirée à Luisa, et toute la nuit au blessé, n'avait
+pu être prévenu par Assunta, Michele avait trouvé
+la porte de la maison fermée, et Assunta agenouillée
+à l'autel de saint François, au lieu de l'attendre à sa
+porte.</p>
+
+<p>En voyant que Pasquale de Simone lui avait dit
+vrai, Michele fit un si gros soupir de satisfaction,
+qu'Assunta se retourna à son tour, poussa un cri de
+joie, et, avec un bon sourire qui n'était autre chose
+qu'un remercîment pour sa pénétration, lui fit signe
+de venir s'agenouiller près d'elle. Michele n'eut pas
+besoin qu'on lui répétât l'invitation, il ne fit qu'un
+bond de la place où il était jusqu'aux degrés de l'autel,
+et tomba à genoux sur la même marche où priait
+Assunta.</p>
+
+<p>Nous ne voudrions pas affirmer qu'à partir de ce
+moment la prière de la jeune fille fut aussi fervente
+que lorsque Michele était absent, et qu'il ne se mêla
+point à cette prière quelques distractions. Mais la
+chose était peu importante à cette heure, la pêche
+devant être faite et les filets tirés. On pouvait bien, à
+tout prendre, risquer quelques paroles d'amour, au
+milieu des pieuses paroles auxquelles le saint avait
+droit.</p>
+
+<p>Ce fut là seulement que Michele apprit d'Assunta
+les faits qu'en notre qualité d'historien, nous avons
+fait connaître à nos lecteurs, avant que Michele les
+connût lui-même,&mdash;et, en échange de ces faits, il
+lui fit, de son côté, l'histoire la plus probable qu'il put
+agencer sur une indisposition de Luisa, sur un assassinat
+qui avait eu lieu à la fontaine du Lion, et sur le
+bruit qui se faisait à cette heure, rue Sant-Eligio et
+ruelle des Soupirs-de-l'Abîme, à la porte de la boutique
+du <i>beccaïo</i>.</p>
+
+<p>Assunta, en véritable fille d'Ève qu'elle était, sut
+à peine qu'il y avait du bruit au Vieux-Marché,
+qu'elle voulut connaître les véritables causes de ce
+bruit. Or, ce que lui en disait son amant lui paraissant
+couvert d'un certain nuage, elle prit congé de
+saint François, auquel sa prière était finie ou bien
+près de l'être; elle fit une révérence à l'autel du saint,
+trempa ses ongles dans le bénitier de la porte, toucha
+du bout de ses doigts humides les doigts de son
+amant, fit un dernier signe de croix, prit, avant
+même d'être sortie de l'église, le bras de Michele,
+et, légère comme une alouette prête à s'envoler, en
+chantant comme elle, elle sortit avec lui de l'église
+del Carmine, pleine de confiance dans l'intervention
+du saint et ne doutant pas que son père et ses frères
+n'eussent fait une pêche miraculeuse.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<h3>LES DEUX FRÈRES</h3>
+
+
+<p>Assunta avait bien raison d'avoir confiance en saint
+François: son père et ses frères avaient fait une pêche
+vraiment miraculeuse.</p>
+
+<p>Au moment où ils avaient commencé de tirer leurs
+filets, leurs filets leur avaient paru si lourds, qu'ils
+avaient cru d'abord avoir accroché quelque rocher;
+mais, ne sentant point cette résistance absolue que
+présente une masse enracinée au fond de la mer, ils
+avaient eu la crainte, chose qui arrive quelquefois et
+qui est d'un triste présage pour ceux à qui elle arrive,
+ils avaient eu la crainte de tirer à eux le cadavre de
+quelque suicidé ou de quelque noyé par accident.</p>
+
+<p>Mais, au fur et à mesure que le filet se rapprochait
+de la plage, ils sentaient des soubresauts et des secousses
+indiquant que c'étaient des corps vivants et
+bien vivants qui, malgré eux, cédaient à la traction
+du filet.</p>
+
+<p>Bientôt on vit, aux clapotements de la mer et aux
+gerbes liquides qui en jaillissaient, que les captifs,
+commençant à comprendre leur position, faisaient des
+efforts désespérés pour rompre la traîne ou pour
+sauter par-dessus.</p>
+
+<p>Gennaro et Gaetano se mirent à la mer, et, tandis
+que le vieux pêcheur et Luigi, réunissant tous leurs
+efforts, luttaient contre la proie indocile, ils passèrent
+derrière les filets, et, quoiqu'ils eussent de l'eau jusqu'aux
+épaules, parvinrent à la maintenir.</p>
+
+<p>Seulement, à leurs gestes et à leurs exclamations,
+on pouvait comprendre que saint François avait largement
+fait les choses.</p>
+
+<p>Ceci se passait dans le golfe vers la moitié à peu
+près de la strada Nuova, en face d'une grande maison
+qui donnait d'un côté sur le quai, de l'autre sur
+la rue Sant-Andrea-degli-Scopari.</p>
+
+<p>Cette maison, que l'on désignait sous le nom de
+palais della Torre, appartenait, en effet, au duc de ce
+nom.</p>
+
+<p>Comme nous allons raconter un fait entièrement
+historique, nous sommes forcé de donner quelques
+détails sur cette maison où le fait s'est passé et sur
+ceux qui l'habitaient.</p>
+
+<p>A la fenêtre du premier étage se tenait un jeune
+homme de vingt-six à vingt-huit ans, vêtu à la dernière
+mode de Paris, si ce n'est qu'au lieu d'avoir la
+redingote à carrick ou l'habit aux longues basques et
+au haut collet piqué que l'on portait à cette époque, il
+était enveloppé d'une élégante robe de chambre de
+velours nacarat fermant sur sa poitrine avec des
+brandebourgs de soie. Ses cheveux noirs, qui depuis
+longtemps avaient renoncé à la poudre, quoique
+coupés court, frisaient en boucles naturelles; une fine
+chemise de batiste, ornée d'un jabot d'élégante dentelle,
+s'ouvrait pour laisser voir un cou juvénile et
+blanc comme un cou de femme; ses mains étaient
+blanches, longues et minces, signe d'aristocratie. Il
+portait, au petit doigt de la gauche, un diamant, et,
+distrait, l'oeil perdu dans l'espace, suivait les nuages
+glissant dans le ciel, tout en faisant de la main droite
+ces mouvements dénonciateurs que fait un poëte qui
+scande des vers.</p>
+
+<p>C'était un poëte, en effet, un poëte dans le genre
+de Sannasar, de Bertin, de Parny, c'était don Clemente
+Filomarino, frère cadet du duc della Torre,
+un des jeunes gens les plus élégants de Naples,
+et qui disputait la royauté de la mode aux Nicolino,
+aux Caracciolo et aux Roccamana; en outre, beau
+cavalier, grand chasseur, excellant dans les exercices
+de l'escrime, du tir, de la natation; riche,
+quoique cadet de famille, attendu que son frère, le
+duc della Torre, qui avait vingt-cinq ans de plus que
+lui, avait déclaré vouloir mourir garçon, afin de
+laisser toute sa fortune à son jeune frère, lequel avait
+reçu de son aîné l'honorable mission de perpétuer la
+race des ducs de la Torre, honneur auquel celui-ci
+paraissait avoir renoncé.</p>
+
+<p>Au reste, le duc della Torre s'occupait d'un travail
+bien autrement intéressant&mdash;et il en était convaincu&mdash;pour
+ses contemporains et même pour l'avenir,
+que celui de procréer des héritiers de son nom et des
+soutiens de sa race. Bibliomane acharné, il faisait
+une collection de livres rares et de manuscrits précieux.
+La bibliothèque royale elle-même&mdash;celle de
+Naples, bien entendu,&mdash;n'avait rien que l'on pût
+comparer à sa réunion d'Elzévirs, ou, pour parler
+plus correctement, d'Elzévirs. En effet, il avait un
+spécimen à peu près complet de toutes les éditions
+publiées par Louis, Isaac et Daniel, c'est-à-dire par
+le père, le fils et le neveu<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. Nous disons à peu près
+complète, parce que nul bibliomane ne peut se vanter
+d'avoir la collection entière, depuis le premier volume,
+publié en 1572, auquel est attaché le nom
+d'Elzévirs, et qui porte pour titre: <i>Eutropii historiæ
+romanæ, lib X</i>, jusqu'au <i>Pastissier françois</i>, publié
+chez Louis et Daniel, et qui porte la date de 1655.
+Cependant, il montrait avec orgueil aux amateurs
+cette collection presque unique, où se trouvaient
+successivement, servant d'enseigne au frontispice,
+l'ange tenant d'une main un livre, de l'autre une
+faux; un cep de vigne embrassant un orme, avec
+la devise <i>Non solus</i>; la Minerve et l'olivier, avec
+l'exergue <i>Ne extra oleas</i>; le fleuron au masque de
+buffle que les Elzévirs adoptèrent en 1629; la sirène,
+qui lui succéda en 1634; le cul-de-lampe
+représentant la tête de Méduse; la guirlande de roses
+trémières, et enfin les deux sceptres croisés sur un
+bouclier, qui sont leur dernière marque. En outre,
+ses éditions, toutes de choix, étaient remarquables par
+la grandeur et la largeur de leurs marges, dont
+quelques-unes atteignaient quinze et dix-huit lignes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>Les savants ne sont pas d'accord sur ce point: les uns
+disent qu'Isaac est le fils de Louis, les autres disent qu'il n'est
+que son neveu.</p></blockquote>
+
+<p>Quant à ses autographes, c'était bien la plus riche
+collection qui existât au monde. Elle commençait au
+sceau de Tancrède de Hauteville, et se continuait,
+en rois, princes, vice-rois ayant régné sur Naples,
+jusqu'aux signatures de Ferdinand et de Caroline,
+actuellement régnants.</p>
+
+<p>Chose bizarre! Ce profond amour de la collection,
+dont le plus signalé symptôme est de rendre indifférent
+à tous les sentiments humains, n'avait eu aucune
+influence sur l'amour presque paternel que le duc della
+Torre portait à son jeune frère, don Clemente, resté
+orphelin à cinq ans. Ce qui l'avait si profondément
+attaché à cet enfant le jour même de sa naissance,
+c'était probablement cette idée que, dès ce jour-là, il
+était déchargé de l'obligation de prendre une femme,
+qui ne l'eût point détourné entièrement, mais qui l'eût
+distrait de sa vocation de collectionneur. Aussi, nous
+serait-il impossible d'énumérer les soins dont l'enfant
+chargé de le dispenser de l'accomplissement de ses
+obligations conjugales avait été l'objet de sa part. Dans
+toutes ces indispositions plus ou moins graves auxquelles
+l'enfance est soumise, il avait été son seul
+garde-malade, passant les nuits près de son lit à annoter
+ses catalogues, ou à chercher dans ses livres
+rares ces fautes d'impression qui marquent un exemplaire
+du sceau de l'identité. D'enfant, don Clemente
+était devenu adolescent; d'adolescent, jeune homme;
+de jeune homme, il était en train de passer homme,
+sans que cette profonde et tendre affection de son
+frère pour lui se fût altérée et eût changé de nature.
+A l'âge de vingt-six ans, don Clemente était encore
+traité par son frère comme un enfant. Il ne montait pas
+une fois à cheval, il n'allait pas une fois à la chasse que
+son frère ne lui criât par la fenêtre: «Prends garde
+de te noyer! Prends garde que ton fusil ne soit mal
+chargé! Prends garde que ton cheval ne s'emporte!»</p>
+
+<p>Lorsque l'amiral Latouche-Tréville vint à Naples,
+don Clemente Filomarino, comme les autres jeunes
+gens de son âge, fraternisa avec les officiers français,
+et, poëte doué d'une imagination ardente, révolté des
+abus d'un pays livré au triple despotisme du sceptre,
+du sabre et du goupillon, il se mêla aux rangs des
+plus chauds patriotes et fut emprisonné avec eux.</p>
+
+<p>Tout entier à ses recherches d'autographes et à ses
+études de bibliomane, le duc della Torre avait à
+peine su le passage de la flotte française, et, en tout
+cas, n'y avait attaché aucune importance. Philosophe
+lui-même, mais ne mêlant en aucune façon la politique
+à sa philosophie, il ne s'était point étonné des
+railleries de son frère contre le gouvernement,
+l'armée et les moines. Tout à coup, il apprit que don
+Clemente Filomarino avait été arrêté et conduit au
+fort Saint-Elme.</p>
+
+<p>La foudre tombée à ses pieds ne l'eût pas plus
+étourdi que cette nouvelle; il fut quelque temps à
+rassembler ses idées, et courut chez le régent de la
+vicairie, charge qui correspond, chez nous, à celle
+de préfet de police.</p>
+
+<p>Il venait demander ce qu'avait fait son frère.</p>
+
+<p>Son étonnement fut grand lorsqu'on lui eut répondu
+que son frère conspirait, que les accusations
+les plus graves pesaient sur lui, et que, si ces accusations
+étaient prouvées, il y allait de sa tête.</p>
+
+<p>L'échafaud sur lequel avaient péri Vitagliano,
+Emmanuele de Deo et Gagliani était à peine enlevé
+de la place du Château; il crut le voir se dresser de
+nouveau pour dévorer son frère. Il courut chez les
+juges, assiégea les portes des Vanni, des Guidobaldi,
+des Castelcicala; il offrit sa fortune tout entière; il
+offrit ses autographes, ses Elzévirs; il s'offrit lui-même
+si l'on voulait mettre son frère en liberté. Il
+supplia le premier ministre Acton, il se jeta aux
+pieds du roi, aux pieds de la reine; tout fut inutile.
+Le procès suivit son cours; mais, cette fois, malgré
+l'influence néfaste de cette sanglante trinité, tous les
+accusés furent reconnus innocents et mis en liberté.</p>
+
+<p>Ce fut alors que la reine, voyant lui échapper la
+vengeance légale, établit cette fameuse chambre
+obscure où nous avons introduit nos lecteurs, et créa
+ce tribunal secret dont Vanni, Castelcicala et Guidobaldi
+étaient les juges, et Pasquale de Simone l'exécuteur.</p>
+
+<p>Dix-huit mois de prison, pendant lesquels son frère,
+le duc della Torre, pensa devenir fou, et cessa de se
+livrer à la compilation de ses Elzévirs et à la recherche
+de ses autographes, ne guérirent aucunement
+don Clemente Filomarino de ses principes libéraux,
+de ses tendances philosophiques et de ses instincts
+railleurs; au contraire, ils le poussèrent plus avant
+que jamais dans la voie de l'opposition. Fort de cette
+impartialité du tribunal, qui, malgré les instances
+secrètes de la reine, qui, malgré les instances publiques
+de ses accusateurs, l'avait déclaré innocent, et
+l'avait mis en liberté, il pensait n'avoir plus autre
+chose à craindre, et était devenu un des habitués les
+plus assidus des salons de l'ambassadeur français,
+tandis qu'au contraire il s'était complétement éclipsé
+des salons de la cour, dans lesquels son rang lui
+donnait entrée.</p>
+
+<p>Le duc della Torre, son frère, rassuré sur le sort
+de Clemente, s'était remis à la poursuite de ses autographes
+et de ses Elzévirs, et ne s'inquiétait plus de
+cet enfant prodigue que pour lui recommander comme
+toujours la prudence, quand il montait à cheval, allait
+à la chasse, ou faisait quelque pleine eau dans le
+golfe.</p>
+
+<p>Or, ce jour-là, tous deux étaient satisfaits.</p>
+
+<p>Don Clemente Filomarino avait appris le départ de
+l'ambassadeur français, ainsi que la déclaration de
+guerre faite par lui au roi Ferdinand, et, ses principes
+de citoyen du monde l'emportant sur sa nationalité
+napolitaine, il espérait bien avant un mois voir ses
+bons amis les Français à Naples, et le roi et la reine
+à tous les diables.</p>
+
+<p>De son côté, le duc della Torre venait de recevoir
+une lettre du libraire Dura, le plus célèbre bouquiniste
+de Naples, qui lui annonçait qu'il avait découvert
+un des deux Elzévirs manquant à sa collection,
+et qui lui faisait demander s'il devait le lui porter
+chez lui ou attendre sa visite à son magasin.</p>
+
+<p>En lisant la lettre du libraire, le duc della Torre
+avait poussé un cri de joie, et, n'ayant pas la patience
+d'attendre la visite, il avait noué sa cravate,
+passé sa houppelande, et, descendant du second
+étage, occupé tout entier par sa bibliothèque, il était
+entré au premier, qui lui servait de logement, ainsi
+qu'à son frère, et avait fait son apparition dans la
+chambre, juste au moment où celui-ci venait de rimer
+les derniers vers d'un poëme comique, dans le genre
+du <i>Lutrin</i> de Boileau, et où il attaquait les trois gros
+péchés, non-seulement des moines de Naples, mais
+des moines de tous les pays: la luxure, la paresse et
+la gourmandise.</p>
+
+<p>A la seule vue de son frère, don Clemente Filomarino
+devina qu'il venait d'arriver à celui-ci un de ces
+grands événements bibliomaniques qui le mettaient
+hors de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher frère, s'écria-t-il, auriez-vous
+trouvé, par hasard, le Térence de 1661?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher Clemente; mais juge de mon
+bonheur: j'ai trouvé le Perse de 1664.</p>
+
+<p>&mdash;Mais trouvé... ce qui s'appelle trouvé, hein?
+Vous savez bien que, plus d'une fois déjà, vous m'avez
+dit: «J'ai trouvé,» et que, quand il s'est agi de
+vous livrer l'exemplaire en question, on essayait de
+vous fourrer quelque faux Elzévir, quelque édition
+avec la sphère, au lieu de l'édition de l'olivier ou de
+celle de l'orme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je ne m'y laissais pas prendre. Ce
+n'est pas un vieux renard comme moi que l'on attrape!
+D'ailleurs, c'est Dura qui m'écrit, et Dura ne me
+ferait point un tour comme celui-là. Il a sa réputation
+à conserver. Regarde plutôt, voici sa lettre: «Monsieur
+le duc, venez vite; j'ai la joie de vous annoncer
+que je viens de trouver le Perse de 1664, avec les
+deux sceptres croisés sur l'écu; édition magnifique;
+les marges ont quinze lignes de hauteur en tout
+sens.»</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, mon frère! Et vous allez chez Dura, je
+présume?</p>
+
+<p>&mdash;J'y cours! il va m'en coûter soixante ou quatre-vingts
+ducats au moins; mais qu'importe! c'est à toi
+que ma bibliothèque reviendra un jour; et, si maintenant
+j'ai le bonheur de trouver le Térence de 1661,
+j'aurai la collection complète; et sais-tu ce que vaut
+une collection complète d'Elzévirs? Vingt mille ducats
+comme un grain!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une chose dont je vous supplie, mon cher
+frère, c'est de ne vous inquiéter jamais de ce que
+vous me laisserez ou ne me laisserez pas. J'espère
+que, comme Cléobis et Biton, quoique nous n'ayons
+pas les mêmes mérites qu'eux, les dieux nous aimeront
+assez pour nous faire mourir le même jour et à
+la même heure. Aimez-moi, vous, et, tant que vous
+m'aimerez, je serai riche.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! malheureux, lui dit le duc en lui posant les
+deux mains sur les deux épaules et en le regardant
+avec une ineffable tendresse, tu sais bien que je t'aime
+comme mon enfant, mieux que mon enfant même;
+car, si tu n'avais été que mon enfant, j'eusse couru
+tout droit chez Dura, et je ne t'eusse embrassé qu'à
+mon retour.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, embrassez-moi, et courez vite chercher
+votre Térence.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Perse, ignorant! mon Perse! Ah! continua
+le duc avec un soupir, tu ne feras qu'un bibliomane
+de troisième ordre, et encore! encore!... Au
+revoir, Clemente, au revoir!</p>
+
+<p>Et le duc della Torre s'élança hors de la maison.</p>
+
+<p>Don Clemente revint à la fenêtre.</p>
+
+<p>Basso-Tomeo et ses fils venaient de tirer leurs
+filets sur la plage, au milieu d'un immense concours
+de pêcheurs et de lazzaroni, accourus pour voir le
+résultat de la pêche de Basso-Tomeo et de ses trois
+fils.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<h3>OÙ GAETANO MAMMONE ENTRE EN SCÈNE</h3>
+
+
+<p>Nous l'avons dit au commencement du chapitre
+précédent, saint François avait bien fait les choses,
+et la pêche était vraiment miraculeuse.</p>
+
+<p>On eût dit que le saint, si religieusement prié par
+Assunta et si généreusement gratifié par Basso-Tomeo
+d'une messe et de douze cierges, avait voulu
+mettre dans les filets du vieux pêcheur et de ses trois
+fils un spécimen de tous les poissons du golfe.</p>
+
+<p>Lorsque la traîne sortit de la mer et qu'elle apparut
+sur le rivage avec sa poche pleine à rompre, on
+eût dit que c'était non pas la Méditerranée, mais le
+Pactole qui dégorgeait toutes ses richesses sur la
+plage.</p>
+
+<p>La dorade aux reflets d'or, la bonite aux mailles
+d'acier, la spinola à la robe d'argent, la trille au corsage
+rose, le dentiche aux nageoires lie de vin, le
+mulet au museau arrondi, le poisson-soleil que l'on
+croirait un tambour de basque tombé à la mer, enfin
+le poisson Saint-Pierre, qui porte sur ses flancs
+l'empreinte des doigts de l'apôtre, faisaient escorte,
+et semblaient la cour, les ministres, les chambellans
+d'un thon magnifique qui pesait au moins soixante
+rotoli, et qui semblait ce roi de la mer que, dans <i>la
+Muette de Portici</i>, promet Masaniello à ses compagnons
+sur un air si charmant.</p>
+
+<p>Le vieux Basso-Tomeo se tenait la tête à deux
+mains, ne pouvait en croire ses yeux et trépignait de
+joie. Les paniers apportés par le vieillard et ses fils,
+dans l'espoir d'une pêche abondante, une fois remplis
+jusqu'aux bords, ne contenaient pas le tiers de
+cette magnifique moisson faite dans la plaine qui se
+laboure toute seule.</p>
+
+<p>Les enfants se mirent à la recherche de nouveaux
+récipients, tandis que Basso-Tomeo, dans sa reconnaissance,
+racontait à tout venant qu'il devait ce miracle
+à la faveur toute particulière de saint François,
+son patron, à l'autel duquel il avait fait dire une
+messe et brûler douze cierges.</p>
+
+<p>Le thon faisait surtout l'admiration du vieux pêcheur
+et des assistants: c'était un miracle qu'après
+les secousses qu'il avait données au filet, il ne l'eût
+pas rompu, et, en s'ouvrant à travers ses mailles une
+fuite pour lui-même, n'eût pas ouvert en même temps
+un passage à toute la gent écaillée qui bondissait
+autour de lui.</p>
+
+<p>Chacun, au récit du vieux Basso-Tomeo et à la vue
+de sa pêche, se signait et criait: <i>Evviva san Francisco!</i>
+Don Clémente seul, qui, de sa fenêtre, dominait
+toute cette scène, paraissait mettre en doute l'intervention
+du saint, et attribuer tout simplement ce miraculeux
+coup de filet à une de ces chances heureuses
+et comme en rencontrent parfois les pêcheurs.</p>
+
+<p>Placé d'ailleurs comme il l'était, c'est-à-dire à la
+fenêtre du premier étage de son palais et pouvant
+plonger du regard jusqu'au coude que fait le quai
+de la Marinella, il voyait ce que Basso-Tomeo, enfermé
+avec son poisson au milieu d'un cercle de
+féliciteurs, ne pouvait pas voir et ne voyait pas.</p>
+
+<p>Ce que don Clemente voyait et ce que ne voyait
+point Basso-Tomeo, c'était fra Pacifico, arrivant du
+côté du marché avec son âne, tenant orgueilleusement
+le milieu du pavé comme d'habitude, et devant infailliblement,
+s'il suivait la ligne droite, se heurter au
+monceau de poissons que venait de tirer de la mer le
+vieux Basso-Tomeo.</p>
+
+<p>Ce fut ce qui arriva; en voyant un attroupement
+qui lui barrait le passage, sans savoir la cause de
+cet attroupement, fra Pacifico, pour le fendre plus
+facilement, prit Jacobin par la longe et marcha le
+premier en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Place! au nom de saint François, place!</p>
+
+<p>On comprend facilement que, dans une foule chantant
+les louanges du fondateur des ordres mineurs,
+un nouveau venu, quel qu'il fut, se présentant au
+nom du saint, devait trouver place; mais place fut faite
+par cette même foule avec d'autant plus de promptitude
+et de vénération, que l'on reconnut fra Pacifico
+et son âne Jacobin, que chacun savait avoir l'honneur
+d'être attachés au service particulier du saint.</p>
+
+<p>Fra Pacifico allait donc, fendant la foule, ignorant
+ce qu'elle contenait à son centre, lorsque tout à coup
+il se trouva face à face avec le vieux Tomeo et manqua
+de trébucher contre la montagne de poissons qui
+se mouvaient encore dans les dernières convulsions de
+l'agonie!</p>
+
+<p>C'était ce moment qu'attendait don Clemente; car
+il pouvait prévoir qu'il allait se passer une lutte curieuse
+entre le pêcheur et le moine; en effet, à peine
+Basso-Tomeo eut-il reconnu Pacifico traînant derrière
+lui Jacobin, que, comprenant à quelle dîme
+exorbitante il allait être soumis, il jeta un cri de terreur
+et pâlit, tandis qu'au contraire le visage de fra
+Pacifico s'illumina d'un formidable sourire en voyant
+vers quelle belle aubaine sa bonne étoile le conduisait.</p>
+
+<p>Il avait justement trouvé le marché au poisson si
+mal fourni, qu'il n'avait, quoique le lendemain fût
+jour maigre, rien jugé digne de la bouche si finement
+connaisseuse des capucins de Saint-Éphrem.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit don Clemente assez haut pour être
+entendu d'en bas, c'est-à-dire du quai, voilà qui devient
+intéressant.</p>
+
+<p>Quelques personnes levèrent la tête; mais, ne
+comprenant pas ce que voulait dire le jeune homme
+à la robe de chambre de velours, ils reportèrent
+presque aussitôt leurs regards sur Basso-Tomeo et
+fra Pacifico.</p>
+
+<p>Au reste, frère Pacifique ne laissa point longtemps
+Basso-Tomeo dans les transes du doute; il prit son
+cordon, l'étendit sur le thon et prononça les paroles
+sacramentelles:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de saint François!</p>
+
+<p>C'était ce que prévoyait don Clemente; il éclata de
+rire.</p>
+
+<p>Il était évident qu'il allait assister au combat de
+deux des plus puissants mobiles des actions humaines:
+la superstition et l'intérêt.</p>
+
+<p>Basso-Tomeo, qui croyait fermement tenir sa pêche
+de saint François, défendrait-il le plus beau morceau
+de cette pêche contre saint François lui-même, ou, ce
+qui était exactement la même chose, contre son représentant?</p>
+
+<p>D'après ce qui allait se passer, don Clemente apprécierait
+dans la lutte que Naples allait avoir à soutenir
+pour la conquête de ses droits, quel fond les patriotes
+pouvaient faire sur le peuple, et si ce peuple, pour
+lequel ils se dévoueraient au moment du renversement
+des préjugés, combattrait en faveur de ces préjugés,
+ou contre eux.</p>
+
+<p>L'épreuve ne fut pas heureuse pour le philosophe.</p>
+
+<p>Après un combat intérieur qui ne dura au reste
+que quelques secondes, l'intérêt fut vaincu par la
+superstition, et le vieux pêcheur, qui avait paru disposé
+un instant à défendre sa propriété en cherchant
+des yeux si ses trois fils étaient de retour avec les paniers
+qu'ils étaient allés prendre, fit un pas en
+arrière, et, démasquant l'objet en litige, dit humblement:</p>
+
+<p>&mdash;Saint François me l'avait donné, saint François
+me le reprend. Vive saint François! Ce poisson est à
+vous, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'imbécile! ne put s'empêcher de s'écrier
+don Clemente.</p>
+
+<p>Tous levèrent la tête, et les regards de la foule se
+fixèrent sur le jeune homme à la physionomie railleuse;
+l'expression des visages de ceux qui regardaient
+ne dépassait pas encore l'étonnement, car
+personne ne comprenait parfaitement à qui s'adressait
+l'épithète d'imbécile.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est toi, Basso-Tomeo, et non un autre que
+j'appelle imbécile! s'écria don Clémente.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela, Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, toi et tes trois fils, qui êtes d'honnêtes
+gens, de braves travailleurs, et, de plus, de vigoureux
+gaillards, vous vous laissez enlever le prix de
+votre labeur par un moine fripon, paresseux et impudent.</p>
+
+<p>Fra Pacifico, qui avait cru que la vénération attachée
+à son habit le mettait hors de la question, attaqué
+ainsi en face et à l'improviste, chose qu'il n'eût
+jamais crue possible, poussa un rugissement de colère
+et montra son bâton à don Clemente.</p>
+
+<p>&mdash;Garde tan bâton pour ton âne, moine; il n'y a
+qu'à lui que ton bâton puisse faire peur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais je vous en préviens, don Cicillo<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>,
+mon âne s'appelle Jacobin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>Nom que l'on donne à Naples aux muscadins, mirliflores,
+dandys, etc.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, c'est ton âne qui porte le nom
+de l'homme, et c'est toi qui as le nom de la bête.</p>
+
+<p>La foule se mit à rire: elle commence toujours,
+lorsqu'elle écoute une dispute, par être du parti de
+celui qui a de l'esprit.</p>
+
+<p>Fra Pacifico, furieux, ne sut qu'apostropher don
+Clemente de ce nom qui était pour lui la plus terrible
+injure.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que tu es un jacobin! Cet homme est
+un jacobin, mes frères; le voyez-vous avec ses cheveux
+coupés à la Titus et son pantalon sous sa robe
+de chambre? Jacobin! jacobin! jacobin!</p>
+
+<p>&mdash;Jacobin tant que tu voudras, et je me vante
+d'être jacobin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, hurla fra Pacifico, il avoue
+qu'il est jacobin!</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, lui dit don Clemente, sais-tu ce que
+c'est qu'un jacobin?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un démagogue, un sans-culotte, un septembriseur,
+un régicide.</p>
+
+<p>&mdash;En France, c'est possible; mais, à Naples, écoute
+bien ceci et tâche de ne pas l'oublier: <i>jacobin</i> veut
+dire un honnête homme qui aime son pays, qui
+voudrait le bonheur du peuple, et, par conséquent,
+l'abolition des préjugés qui l'abrutissent; qui demande
+l'égalité, c'est-à-dire les mêmes lois pour les
+petits comme pour les grands; la liberté pour tous,
+afin que tous les pêcheurs puissent jeter également
+leurs filets dans toutes les parties du golfe, et qu'il
+n'y ait point de réserves même pour le roi, à Portici,
+à Chiatamone et à Mergellina attendu que la mer
+est à tout le monde, comme l'air que nous respirons,
+comme le soleil qui nous éclaire; un jacobin, enfin,
+c'est un homme qui veut la fraternité, c'est-à-dire
+qui regarde tous les hommes comme ses frères, et
+qui dit: «Il n'est pas juste que les uns se reposent
+et mendient, tandis que les autres se fatiguent et
+travaillent,» ne voulant pas qu'un pauvre pêcheur
+qui a passé la nuit à poser ses filets et la journée à
+les tirer, quand il a, une fois par hasard, ce qui lui
+arrive tous les dix ans, pris un poisson qui vaut
+trente ducats...</p>
+
+<p>La foule sembla trouver le prix trop élevé et se
+mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;J'en donne trente ducats, moi, continua Filomarino.
+Eh bien, je le répète, un jacobin est un
+homme qui ne veut pas que, quand un pauvre
+pêcheur a pris un poisson qui vaut trente ducats, il
+lui soit volé par un homme,&mdash;je me trompe,
+un moine!&mdash;un moine n'est pas un homme; celui
+qui mérite le nom d'homme est celui qui rend des
+services à ses frères, et non celui qui les vole, celui
+qui rend des services à la société et non celui qui est
+à sa charge, qui travaille et qui touche honorablement
+le prix de son labeur pour nourrir une femme
+et des enfants, et non celui qui, la plupart du temps,
+détourne la femme des autres et débauche ses enfants
+au profit de la paresse et de l'oisiveté. Voilà ce que
+c'est qu'un jacobin, moine, et, si c'est là ce que c'est
+qu'un jacobin, oui, je suis jacobin!</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'entendez! s'écria le moine exaspéré, il
+insulte l'Église, il insulte la religion, il insulte saint
+François... C'est un athée!</p>
+
+<p>Plusieurs voix demandèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'un athée?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, répondit fra Pacifico, un homme qui ne
+croit pas en Dieu, qui ne croit pas en la Madone, qui
+ne croit pas en Jésus-Christ, enfin qui ne croit pas
+au miracle de saint Janvier.</p>
+
+<p>A chacune de ces accusations, don Clemente Filomarino
+avait vu les yeux de la foule s'animer et
+briller de plus en plus. Il était évident que, si la lutte
+continuait entre lui et le moine, et avait pour arbitre
+une foule ignorante et fanatique, le résultat serait
+contre lui. A la dernière accusation, quelques
+hommes avaient poussé un cri de colère en lui montrant
+le poing et en répétant après fra Pacifico:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un jacobin, c'est un athée, c'est un homme
+qui ne croit pas au miracle de saint Janvier.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, continua le moine, qui avait gardé cet
+argument pour le dernier, c'est un ami des Français.</p>
+
+<p>Quelques hommes, à cette dernière invective, ramassèrent
+des pierres.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, leur cria don Clemente, vous êtes des
+ânes auxquels on ne mettra jamais de bâts assez pesants
+et auxquels on ne fera jamais porter de charges
+assez lourdes.</p>
+
+<p>Et il referma sa fenêtre.</p>
+
+<p>Mais, au moment où il refermait sa fenêtre, une
+voix cria:</p>
+
+<p>&mdash;A bas les Français! Mort aux Français!</p>
+
+<p>Et cinq ou six pierres brisèrent la vitre derrière
+don Clemente.</p>
+
+<p>Une de ces pierres, l'atteignant au visage, lui fit
+une légère blessure.</p>
+
+<p>Peut-être, si le jeune homme eût eu la prudence
+de ne point reparaître, la colère de cette multitude
+se fût-elle calmée par cette vengeance; mais, furieux à
+la fois de l'insulte et de la douleur, il s'élança sur
+son fusil de chasse chargé à balle, rouvrit la fenêtre,
+et, le visage rayonnant de colère et splendide de
+dédain:</p>
+
+<p>&mdash;Qui a jeté la pierre? qui m'a atteint là, là, là?
+dit-il en montrant sa joue ensanglantée.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, répondit un homme d'une quarantaine
+d'années, court de taille, mais vigoureusement bâti,
+coiffé d'un chapeau de paille, vêtu d'une veste et
+d'une culotte blanches, en croisant ses bras sur sa
+poitrine et en faisant jaillir par le geste un flot de
+farine de sa veste; moi, Gaetano Mammone.</p>
+
+<p>A peine l'homme à la veste blanche avait-il prononcé
+ces paroles, que don Clemente Filomarino
+appuyait son fusil à son épaule et lâchait le coup.</p>
+
+<p>L'amorce seule brûla.</p>
+
+<p>&mdash;Miracle! cria don Pacifico en chargeant son
+poisson sur son âne, et en laissant don Clemente aux
+prises avec la foule; miracle!</p>
+
+<p>Et il descendit du côté de l'Immacolatella, en
+criant:</p>
+
+<p>&mdash;Miracle! miracle!</p>
+
+<p>Deux cents voix crièrent après lui: «Miracle!»
+Mais, au milieu de toutes ces voix, la même voix qui
+s'était déjà fait entendre répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Mort au jacobin! mort à l'athée! mort à l'ami
+des Français!</p>
+
+<p>Et toutes les voix qui avaient crié: «Miracle!»
+crièrent:</p>
+
+<p>&mdash;A mort! à mort!</p>
+
+<p>La guerre était déclarée.</p>
+
+<p>Une partie de la foule s'engouffra dans la grande
+porte pour venir attaquer don Clemente par l'intérieur;
+d'autres appuyèrent une échelle à la fenêtre
+et commencèrent de l'escalader.</p>
+
+<p>Don Clemente lâcha son second coup de fusil au
+hasard, au milieu de la foule: un homme tomba.</p>
+
+<p>C'était, de la part de l'imprudent jeune homme,
+renoncer à toute miséricorde. Il ne lui restait plus
+qu'à vendre chèrement sa vie.</p>
+
+<p>Il assomma d'un coup de crosse de fusil le premier
+dont la tête parut au niveau de la fenêtre; l'homme
+ouvrit les bras et tomba à la renverse.</p>
+
+<p>Puis, jetant dans la chambre son fusil dont le bois
+s'était cassé par la violence du coup, il prit de chaque
+main un pistolet de tir, et les deux premiers assaillants
+qui se montrèrent, reçurent, l'un une balle dans
+la tête, l'autre une balle dans la poitrine.</p>
+
+<p>Tous deux tombèrent en dehors, et restèrent sans
+mouvement sur le pavé.</p>
+
+<p>Les cris de rage redoublèrent; de tous les côtés du
+quai, on accourait pour prêter main-forte aux assaillants.</p>
+
+<p>Don Clemente Filomarino entendit en ce moment
+craquer la porte d'entrée et des pas s'approcher de la
+chambre.</p>
+
+<p>Il courut à la porte et la ferma à la clef.</p>
+
+<p>C'était un bien faible rempart contre la mort.</p>
+
+<p>Il n'avait pas eu le temps de recharger ses pistolets,
+et son fusil était brisé; mais il lui restait le canon,
+armé des batteries, dont il pouvait se servir
+comme d'une masse; il lui restait ses épées de duel.</p>
+
+<p>Il les décrocha de la muraille, les posa derrière
+lui sur une chaise, ramassa le canon de son fusil, et
+résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.</p>
+
+<p>Un nouvel assaillant parut à la fenêtre, le fusil s'abattit
+sur lui; s'il eût atteint la tête, il l'eût fendue;
+mais, par un mouvement rapide, l'homme sauva
+son crâne et reçut le coup de massue sur l'épaule. Il
+saisit le fusil, se cramponna des deux mains aux
+parties saillantes, sous-garde et batterie. Don Clemente
+vit que c'était une lutte à soutenir, pendant
+laquelle on pouvait enfoncer la porte; il abandonna
+l'arme au moment où son adversaire s'attendait à la
+résistance: le point d'appui lui manquant, l'homme
+tomba à la renverse; mais don Clemente perdait son
+arme la plus terrible.</p>
+
+<p>Il sauta sur ses épées.</p>
+
+<p>Un craquement terrible se fit entendre; le fer
+d'une hache passa à travers le faible battant de la
+porte de sa chambre.</p>
+
+<p>Au moment où le fer se retirait pour frapper un
+second coup, le jeune homme darda son épée par
+l'ouverture que la hache avait faite, il entendit un
+blasphème.</p>
+
+<p>&mdash;Touché! dit-il en riant de ce rire sauvage que
+font entendre, dans les joies de la vengeance, ceux
+qui n'ont plus rien à espérer que de mourir en faisant
+le plus de mal possible à leurs ennemis.</p>
+
+<p>Le bruit de la chute d'un corps pesant se fit entendre
+derrière lui; un homme venait de sauter du balcon
+dans la chambre, un poignard à la main.</p>
+
+<p>La fine lame de l'épée se croisa avec le poignard,
+pareille à un éclair; l'homme poussa un soupir et
+tomba; le fer lui était ressorti de six pouces entre
+les deux épaules.</p>
+
+<p>Un second coup de hache brisa le panneau de la
+porte. Don Clemente allait faire face à ses nouveaux
+adversaires, lorsqu'il vit passer dans l'air, venant
+d'en haut et tombant dans la rue, des papiers et des
+livres.</p>
+
+<p>Il comprit que ces furieux étaient montés au second
+étage, avaient brisé la porte de l'appartement
+de son frère, qui peut-être même, ne soupçonnant
+aucun danger, l'avait laissée ouverte dans sa hâte à
+se rendre chez Dura, et que ces papiers, c'étaient les
+autographes, les livres, les Elzévirs du duc della
+Torre, que ces misérables, dans leur ignorance des
+trésors qu'ils gaspillaient, jetaient par la fenêtre.</p>
+
+<p>Blessé par une pierre, il avait poussé un cri de
+rage; à la vue de cette profanation, il poussa un cri
+de douleur.</p>
+
+<p>Son frère, son pauvre frère, quel serait son désespoir
+lorsqu'il rentrerait!</p>
+
+<p>Don Clemente oublia son danger, oublia que,
+quand le duc de la Torre rentrerait, il aurait probablement
+une bien autre perte à déplorer que celle de
+ses autographes et de ses Elzévirs. Il ne vit que cet
+abîme ouvert dans sa vie, par son imprudence à lui,
+au moment où il s'y attendait le moins, abîme dans
+lequel s'engloutissaient en un instant trente longues
+années de soins incessants et de recherches assidues,
+et sa rage en redoubla contre ces brutes à qui la vengeance
+exercée sur l'homme ne suffisait pas et qui
+l'étendaient aux objets inanimés, qu'ils détruisaient
+sans en connaître la valeur et par un simple instinct
+de destruction.</p>
+
+<p>Il eut un instant l'idée de parlementer avec ses ennemis,
+de se livrer à eux et de faire de sa mort la
+rançon des livres et des manuscrits précieux de son
+frère. Mais, à l'aspect de ces visages où la colère le
+disputait à la stupidité, il comprit que ces hommes,
+certains qu'il ne pouvait leur échapper, ne transigeraient
+pas avec lui, mais que, leur indiquant seulement
+la valeur des objets qu'il voulait sauver, il rendrait
+le salut de ces objets moins probable qu'en le
+leur laissant ignorer.</p>
+
+<p>Il résolut donc de ne rien demander, et, comme
+sa mort était certaine, que rien ne pouvait le sauver,
+de rendre seulement, par un effort désespéré, cette
+mort plus facile et plus prompte.</p>
+
+<p>Lui mort, ses ennemis ne pousseraient peut-être
+pas plus loin leur vengeance.</p>
+
+<p>Il restait à don Clemente à examiner sa position
+avec sang-froid et à en tirer, au point de vue de la
+vengeance, le meilleur parti possible.</p>
+
+<p>La fenêtre paraissait abandonnée comme étant d'un
+abord trop dangereux; il y courut; trois mille lazzaroni
+peut-être encombraient le quai; par bonheur,
+pas un n'avait d'armes à feu: il put donc regarder
+par la fenêtre.</p>
+
+<p>Au-dessous de la fenêtre, ces hommes faisaient
+un immense amas de bois qu'ils allaient chercher sur
+la plage, laquelle, à l'endroit dont nous parlons,
+forme un gigantesque chantier où sont réunis bois à
+brûler et bois de construction, tandis que d'autres fourraient,
+sous cet amas de bois disposé en bûcher, les
+livres et les papiers que les dévastateurs continuaient
+de leur envoyer par la fenêtre du deuxième étage et
+qui étaient destinés à y mettre le feu.</p>
+
+<p>D'un autre côté, la porte était près de céder sous
+les efforts des assaillants et surtout sous les coups de
+hache de l'homme à la veste blanche.</p>
+
+<p>La porte pouvait encore tenir dix secondes; avec
+de la présence d'esprit et une main sûre, c'était à peu
+près le temps qu'il fallait à don Clemente pour recharger
+ses pistolets.</p>
+
+<p>On sait la promptitude avec laquelle se chargent
+les pistolets de tir, où la balle presse directement la
+poudre. Les pistolets étaient chargés et amorcés au
+moment où la porte céda.</p>
+
+<p>Un flot d'hommes se répandit dans la chambre;
+les deux coups partirent en même temps comme deux
+éclairs; deux hommes roulèrent sur le carreau.</p>
+
+<p>Don Clemente se retourna pour saisir les épées;
+mais, avant qu'il eût eu le temps d'étendre les mains
+vers elles, il se trouva littéralement enveloppé de couteaux
+et de poignards.</p>
+
+<p>Il allait être percé de vingt coups à la fois et s'élançait
+de toutes les puissances de son coeur au-devant
+de cette mort si prompte qui lui sauvait l'agonie,
+lorsque l'homme à la hache et à la veste blanche, faisant
+tournoyer sa hache au-dessus de sa tête, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Que personne ne le touche! Le sang de cet
+homme est à moi.</p>
+
+<p>L'ordre arriva à temps pour sauver à don Clemente
+dix-neuf coups de couteau sur vingt; mais un
+vingtième, plus pressé que les autres, avait déjà
+frappé au-dessous de la gorge. Tout ce que put faire
+l'assassin pour obéir fut donc de reculer d'un pas en
+laissant le couteau dans la plaie.</p>
+
+<p>Le blessé resta debout, mais oscillant comme un
+homme qui va tomber. Gaetano Mammone jeta sa
+hache, bondit jusqu'à lui, l'appuya et le maintint d'une
+main à la muraille, de l'autre déchira, sans que don
+Clemente eût la volonté ou la force de s'y opposer, la
+robe de chambre, la chemise de batiste du blessé, lui
+mit la poitrine nue, arracha le couteau resté dans la
+gorge, et appliqua avidement sa bouche à la plaie,
+d'où jaillissait un long filet incarnat.</p>
+
+<p>Ainsi fait le tigre suspendu au cou du cheval, dont
+il ouvre l'artère, et dont il boit le sang.</p>
+
+<p>Don Clemente sentit que cet homme, ou plutôt
+cette bête fauve lui tirait violemment la vie du corps;
+instinctivement il lui appuya les mains aux épaules
+et essaya de le repousser, comme Anthée essaye de
+repousser Hercule qui l'étouffe. Mais, ou son adversaire
+était trop robuste, ou don Clemente était trop
+affaibli; ses bras se détendirent lentement. Il lui
+sembla que cet homme, après son sang, après sa
+vie, tirait à lui son âme; une sueur froide passa
+sur son front, un frisson mortel courut dans ses
+veines à moitié vides; il poussa un long soupir et
+s'évanouit.</p>
+
+<p>En cessant de sentir palpiter sa victime, le vampire
+se détacha d'elle; sa bouche se tordit dans un sourire
+d'effroyable volupté.</p>
+
+<p>&mdash;La! dit-il, je suis désaltéré; maintenant, vous
+autres, faites ce que vous voudrez de ce cadavre.</p>
+
+<p>Et, en effet, Gaetano Mammone cessa de maintenir
+contre la muraille le corps de don Clemente, qui,
+s'affaissant sur lui-même, tomba inerte sur le carreau.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, joyeux comme un enfant qui
+vient d'obtenir le joujou qu'il désire, le duc della
+Torre avait reçu des mains du libraire Dura, le Perse
+de 1664, s'était bien assuré de l'identité de l'édition en
+reconnaissant que les livres portaient pour frontispice
+l'écu avec les deux sceptres croisés, et n'avait
+point reculé devant le prix de soixante-deux ducats
+que lui avait demandé le libraire. En effet, que maintenant
+il se procure le Térence de 1661, et sa collection
+d'Elzévirs sera complète, bonheur auquel trois
+amateurs seulement, un à Paris, un à Amsterdam,
+un à Vienne, pouvaient se vanter d'être arrivés!</p>
+
+<p>Maître du précieux volume, le duc ne songea plus
+qu'à remonter dans le <i>carrozzello</i> qui l'avait amené,
+et à reprendre le chemin de son palais. Avec quel
+bonheur il allait revoir don Clemente, lui montrer
+son trésor et lui prouver la supériorité des joies du
+bibliomane sur celles des autres hommes! Ah! s'il
+pouvait y amener ce jeune homme, qui avait de si
+belles qualités, mais à qui manquait celle-là, ce
+serait un cavalier complet; tandis que don Clemente
+était encore comme la collection du duc: il avait
+toutes les qualités hors une; comme lui, l'heureux
+bibliomane avait toutes les éditions des Elzévirs
+père, fils et neveu, moins le Térence.</p>
+
+<p>Et, le sourire sur les lèvres, le duc revenait, retournant
+dans sa pensée tous ces <i>concetti</i> où son
+esprit avait moins de part que son coeur, regardant
+son précieux volume, le serrant entre ses deux mains,
+le pressant contre sa poitrine, mourant d'envie de le
+baiser, ce qu'il eût fait bien certainement s'il eût été
+seul, lorsque, en arrivant à Supportico-Strettela, il
+commença à distinguer un immense attroupement
+qui lui paraissait s'être formé devant son palais. Cependant,
+sans doute se trompait-il; que feraient
+ces hommes devant son palais?</p>
+
+<p>Mais une chose lui paraissait bien plus extraordinaire
+encore que ces hommes réunis à cet endroit.
+C'étaient tous ces livres et ces papiers qui, pareils à
+une troupe d'oiseaux, semblaient s'envoler des fenêtres
+de sa bibliothèque! Sans doute, la perspective le
+trompait; ces fenêtres auxquelles de temps en temps
+apparaissaient des hommes correspondant par des
+gestes de colère avec ceux de la rue, ces fenêtres n'étaient
+point les siennes.</p>
+
+<p>Mais, au fur et à mesure que le carrozzello avançait,
+il n'était plus permis au duc de douter, et son coeur
+se serrait d'une invincible angoisse; quoique plus rapproché
+à chaque pas, à chaque pas il voyait moins
+distinctement. Un nuage s'étendait sur ses yeux,
+pareil à ceux que l'on a en songe, et, à voix basse,
+mais d'une voix de plus en plus anxieuse, il se disait
+les yeux fixes, le cou tendu, la tête en avant du
+corps:</p>
+
+<p>&mdash;Je rêve! je rêve! je rêve!</p>
+
+<p>Mais force lui fut bientôt de s'avouer à lui-même
+qu'il ne rêvait pas, et que quelque catastrophe inattendue,
+formidable, s'accomplissait chez lui et
+sur lui.</p>
+
+<p>L'attroupement venait jusqu'au vico Marina-del-Vino,
+et chacun des hommes qui formaient cet attroupement,
+pris d'une folle frénésie, hurlait:</p>
+
+<p>&mdash;A mort le jacobin! à mort l'athée! à mort l'ami
+des Français! au bûcher! au bûcher!</p>
+
+<p>Un éclair terrible traversa l'esprit du duc; des
+hommes débraillés, à moitié nus, sanglants, gesticulaient
+aux fenêtres de l'appartement de son frère. Il
+sauta à bas du carrozzello, pénétra comme un insensé
+dans cette foule, poussant des cris inarticulés, écartant,
+avec une force qu'il ne se connaissait pas lui-même,
+des hommes dix fois plus robustes que lui, et,
+à mesure qu'il entrait dans cet océan dont chaque
+flot était un homme, il le sentait plus irrité, plus grondant,
+plus passionné.</p>
+
+<p>Enfin, parti de la circonférence, il arriva au centre,
+et, arrivé là, jeta un cri.</p>
+
+<p>Il se trouvait en face d'un bûcher composé de bois
+de toute espèce, sur lequel, sanglant, évanoui, mutilé,
+son frère était couché à moitié nu. Il n'y avait
+point à le méconnaître, il n'y avait point à dire:
+«Ce n'est pas lui.» Non, non! c'était bien lui, don
+Clemente, l'enfant de son coeur, le frère de ses entrailles!</p>
+
+<p>Le duc ne comprit qu'une chose et il n'avait besoin
+de comprendre que celle-là: c'est que ces tigres qui
+rugissaient, c'est que ces cannibales qui hurlaient,
+c'est que ces démons qui riaient et chantaient autour
+de ce bûcher étaient les assassins de son frère.</p>
+
+<p>Il faut rendre cette justice au duc que, croyant son
+frère mort, il n'eut pas un seul instant l'idée de lui
+survivre; la possibilité ne s'en présenta même point
+à son esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! misérables! traîtres et lâches assassins!
+Ah! bourreaux immondes! s'écria-t-il, vous ne
+pourrez pas du moins nous empêcher de mourir ensemble!</p>
+
+<p>Et il se jeta sur le corps de son frère.</p>
+
+<p>Toute la bande hurla de joie: elle avait deux victimes
+au lieu d'une, et, au lieu d'une victime insensible
+inerte, aux trois quarts morte, une victime
+vivante, sur laquelle on pouvait épuiser les tortures
+en les prolongeant.</p>
+
+<p>Domitien disait en parlant des chrétiens:</p>
+
+<p>«Ce n'est point assez qu'ils meurent; il faut qu'ils
+se sentent mourir.»</p>
+
+<p>Le peuple de Naples est, sous ce rapport, le digne
+héritier de Domitien.</p>
+
+<p>En une seconde, le duc della Torre fut lié sur le
+corps de son frère aux poutres du bûcher.</p>
+
+<p>Don Clemente rouvrit les yeux. Il avait senti sur
+ses lèvres la pression d'une bouche amie.</p>
+
+<p>Il reconnut le duc.</p>
+
+<p>Déjà noyé dans le vague de la mort, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Antonio! Antonio! pardonne-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as dit, don Clemente, répondit le duc, les
+dieux nous aiment; ainsi que Cléobis et Biton, nous
+mourrons ensemble! Je te bénis, frère de mon coeur!
+je te bénis, Clemente!</p>
+
+<p>En ce moment, au milieu des cris de joie, des railleries
+impies, des blasphèmes sanglants de cette
+multitude, un homme approcha une torche des papiers
+et des livres amassés au pied du bûcher et auxquels
+le duc n'avait donné ni un regard ni un soupir,
+tandis qu'un autre s'écriait:</p>
+
+<p>&mdash;De l'eau! de l'eau! il ne faut pas qu'ils meurent
+trop vite!</p>
+
+<p>Et, en effet, le supplice des deux frères dura trois
+heures!</p>
+
+<p>Ce fut au bout de trois heures seulement que, rassasié
+de souffrances, le peuple se dispersa, chaque
+homme emportant un lambeau de chair brûlée,
+au bout de son couteau, de son poignard ou de son
+bâton.</p>
+
+<p>Les os restèrent au bûcher, qui continua de les
+consumer lentement.</p>
+
+<p>Le docteur Cirillo put alors passer et continuer sa
+route vers Portici; c'était l'agonie de ces deux martyrs
+qui lui barrait le chemin.</p>
+
+<p>Ainsi périrent le duc della Torre et son frère, don
+Clemente Filomarino, les deux premières victimes des
+fureurs populaires de Naples.</p>
+
+<p>Les armes de la ville au beau ciel sont une <i>cavale
+passante</i>; mais cette cavale, issue des chevaux de Diomède,
+s'est bien souvent nourrie de chair humaine.</p>
+
+<p>Cinquante minutes après, le docteur Cirillo était
+à Portici et le cocher avait gagné sa piastre.</p>
+
+<p>Le même soir, déguisé, par le chemin qu'il avait
+déjà suivi pour sortir une première fois du royaume
+de Naples, Hector Caraffa gagnait la frontière pontificale
+et se rendait en toute hâte à Rome pour annoncer
+au général Championnet l'accident arrivé à son
+aide de camp, et conférer avec lui des mesures à
+prendre en cette grave circonstance.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<h3>UN TABLEAU DE LÉOPOLD ROBERT</h3>
+
+
+<p>Nous laisserons Hector Caraffa suivre les sentiers
+des montagnes; et, dans l'espérance d'arriver avant
+lui, nous prendrons, avec la permission de nos lecteurs,
+la grande route de Naples à Rome, celle-là
+même qu'a prise notre ambassadeur, Dominique-Joseph
+Garat; et, sans nous arrêter au camp de
+Sessa, où manoeuvrent les troupes du roi Ferdinand;
+sans nous arrêter à la tour de Castellone de Gaete,
+faussement appelée le tombeau de Cicéron; sans
+nous arrêter même à la voiture de notre ambassadeur,
+qui, au galop de ses quatre chevaux, descend rapidement
+la pente de Castellone, nous la précéderons à
+Itri, où Horace, dans son voyage à Brindes, a soupé
+de la cuisine de Capiton et couché chez Murena.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Murena præbente domum, Capitone culinam</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Aujourd'hui, c'est-à-dire à l'époque où nous y conduisons
+nos lecteurs, la petite ville d'Itri n'est plus
+l'<i>urbs Mamurrarum</i>; elle ne compte plus au nombre
+de ses quatre mille cinq cents habitants des hommes
+qui aient atteint la célébrité du fameux jurisconsulte
+romain ou du beau-frère de Mécène.</p>
+
+<p>D'ailleurs, nous n'avons pas de cuisine à y faire,
+pas d'hospitalité à y demander; il s'agit tout simplement
+d'une halte de quelques heures chez le maître
+charron de la localité, où notre ambassadeur, grâce
+au mauvais chemin dans lequel il est engagé, ne tardera
+point à nous rejoindre.</p>
+
+<p>La maison de don Antonio della Rota&mdash;ainsi
+nommé, à la fois à cause de la noblesse de son origine,
+qu'il prétend remonter aux Espagnols, et de la grâce
+avec laquelle il fait prendre au frêne et à l'orme le
+plus rebelle la forme d'une roue,&mdash;est située, dans
+une prévoyance qui fait honneur à l'intelligence de
+son propriétaire, à deux pas de la maison de poste
+et en face de l'hôtel <i>del Riposo d'Orazio</i>, enseigne
+qui indique la prétention&mdash;nous parlons pour
+l'hôtel&mdash;d'être situé sur l'emplacement même de la
+maison de Murena. Don Antonio della Rota avait
+pensé, avec beaucoup de sagacité, qu'en se logeant
+près de la poste, où étaient forcés de relayer les voyageurs,
+et en face de l'hôtel où, attirés par leurs souvenirs
+classiques, ils prenaient leurs rafraîchissements,
+aucune des voitures disloquées par ces fameux chemins
+où Ferdinand lui-même se rappelait avoir versé
+deux fois, ne pouvait échapper à sa juridiction.</p>
+
+<p>Et, en effet, don Antonio, grâce à l'incurie des
+inspecteurs des grandes routes de Sa Majesté Ferdinand,
+faisait d'excellentes affaires; nos lecteurs ne
+s'étonneront donc point d'entendre, en entrant chez
+lui, en signe de joyeuse humeur, les sons du tambourin
+national, mêlés à ceux de la guitare espagnole.</p>
+
+<p>Au reste, outre la disposition habituelle à la gaieté
+que donne à tout industriel la prospérité croissante
+de sa maison, don Antonio avait, ce jour-là, un motif
+particulier d'allégresse: il mariait sa fille Francesca
+à son premier ouvrier Peppino, auquel, en se
+retirant des affaires, il comptait laisser son établissement;
+aussi, traversons l'allée sombre qui perce la
+maison d'une façade à l'autre, et jetons un coup
+d'oeil sur la cour et sur le jardin, et nous verrons
+qu'autant la façade officielle, c'est-à-dire celle de la
+rue, est grave, déserte et silencieuse, autant la façade
+opposée est joyeuse, brillante et peuplée.</p>
+
+<p>Cette partie de la propriété de don Antonio dans
+laquelle nous pénétrons, se compose d'une terrasse
+avec balustrade, descendant par un escalier de
+six marches dans une cour dont le sol est formé d'une
+espèce de terre glaise, servant, à l'époque de la moisson,
+d'aire à battre le blé; cette cour et cette terrasse
+ne font qu'une immense tonnelle, couvertes qu'elles
+sont par des rameaux de vigne partant des arbres
+voisins et venant se rattacher à la maison, contre laquelle
+ils continuent de grimper en tapissant sa façade
+blanchie à la chaux, façade dont leurs verts festons,
+ainsi que l'ombre qu'ils projettent, adoucissent
+par des demi-teintes, mouvantes à chaque souffle du
+vent, la teinte trop crue de la muraille, laquelle,
+grâce à cette collaboration de la nature, s'harmonise
+admirablement avec les tuiles rouges du toit, qui se
+découpent en vives arêtes sur l'azur foncé du ciel; le
+soleil jette sur tout cela les chaudes teintes d'une des
+premières matinées d'automne, et, pénétrant à travers
+les interstices du feuillage si serré qu'il soit,
+marbre de plaques dorées les dalles de la terrasse et
+le sol battu de la cour.</p>
+
+<p>Au delà s'étend le jardin, c'est-à-dire une plantation
+de peupliers irrégulièrement semés et se rattachant
+les uns aux autres par de longs cordages de vigne
+auxquels se balancent des grappes de raisin à faire
+honneur à la terre promise; ces grappes, d'un pourpre
+foncé, sont si nombreuses, que chaque passant
+se croit le droit d'en détacher du cep ce qu'il lui
+faut pour satisfaire sa gourmandise ou étancher sa
+soif, tandis que les grives, les merles et les moineaux
+francs détachent de leur côté les grains des grappes
+comme les passants les grappes de l'arbre; quelques
+poules qui courent çà et là dans la plantation sous
+l'oeil dominateur d'un coq grave et presque immobile,
+prennent leur part de la curée, soit en ramassant
+les graines qui tombent, soit en sautant jusqu'aux
+grappes inférieures, auxquelles elles restent parfois
+pendues par le bec, tant elles les attaquent avec
+voracité. Mais qu'importe ce monde de larrons, de
+maraudeurs et de parasites à cette luxuriante nature!
+il en restera toujours assez pour faire une vendange
+suffisant aux besoins de l'année suivante; la
+Providence a été tout particulièrement inventée pour
+les âmes inactives et les esprits insoucieux.</p>
+
+<p>Au delà du jardin sont les premières rampes de ces
+montagnes apennines, lesquelles, dans l'antiquité,
+abritaient ces rudes pasteurs samnites qui firent passer
+les légions de Posthumus sous le joug, et ces
+Marses invincibles que les Romains hésitaient à combattre
+et recherchaient pour alliés depuis deux mille
+ans; c'est là que se réfugie et se maintient, à chaque
+commotion politique qui secoue la plaine ou les
+vallées, la sauvage et hostile indépendance des brigands.</p>
+
+<p>Et maintenant que nous avons levé la toile sur le
+théâtre, mettons en scène les acteurs.</p>
+
+<p>Ils se divisent en trois groupes.</p>
+
+<p>Les hommes qui s'intitulent raisonnables, non
+point parce que la raison leur est venue, mais parce
+que la jeunesse les a quittés, assis sur la terrasse, autour
+d'une table couverte de bouteilles au long cou
+et au ventre garni de paille, forment le premier
+groupe, présidé par maître Antonio della Rota.</p>
+
+<p>Les jeunes gens et les jeunes filles, dansant la tarentelle
+ou plutôt des tarentelles présidées par Peppino
+et Francesca, c'est-à-dire par les deux fiancés
+qui vont devenir époux, forment le second groupe.</p>
+
+<p>Le troisième enfin se compose des trois musiciens
+de l'orchestre; un de ces musiciens racle une guitare,
+les deux autres battent du tambour de basque; le racleur
+de guitare est assis sur la dernière marche de
+l'escalier qui relie la terrasse à la cour; les deux autres
+sont restés debout à ses côtés pour conserver la
+liberté de leurs mouvements et pouvoir, à certains
+moments, frapper, en manière de points d'orgue,
+leurs tambourins, du coude, de la tête et du genou.</p>
+
+<p>Ces trois groupes ont pour unique spectateur un
+jeune homme de vingt à vingt-deux ans, assis, ou
+plutôt accoudé, sur un mur à demi écroulé appartenant
+en mitoyenneté à la maison de don Antonio et
+à la maison du bourrelier Giansimone, son compère
+et son voisin, de sorte que l'on ne saurait dire si ce
+jeune homme est chez le bourrelier ou chez le charron.</p>
+
+<p>Ce spectateur, tout immobile qu'il demeure, et
+tout indifférent qu'il semble, est sans doute un sujet
+d'inquiétude pour don Antonio, pour Francesca et
+pour Peppino; car, de temps en temps, leurs regards
+se portent sur lui avec une expression qui signifie
+qu'ils aimeraient autant cet incommode voisin loin
+que près, absent que présent.</p>
+
+<p>Comme les autres personnages que nous venons
+de faire passer sous les yeux de nos lecteurs ne sont
+que des comparses, ou à peu près, dans notre drame,
+et que ce jeune homme seul y doit jouer un rôle
+d'une certaine importance, c'est de lui particulièrement
+que nous allons nous occuper.</p>
+
+<p>Ainsi que nous l'avons dit, c'est un garçon de
+vingt à vingt-deux ans, bien découplé; il a les cheveux
+blonds, presque roux, de grands yeux bleu-faïence
+d'une intelligence remarquable, et, dans certains
+moments, d'une férocité inouïe; son teint, qui
+dans sa jeunesse n'a point été exposé aux intempéries
+de l'air, laisse transparaître quelques taches de rousseur;
+son nez est droit; ses lèvres minces, en se relevant
+aux deux coins, découvrent deux rangées de dents
+petites, blanches et aiguës comme celles d'un chacal;
+ses moustaches et sa barbe naissantes sont de couleur
+fauve; enfin, pour achever le portrait de cet
+étrange jeune homme, moitié paysan, moitié citadin,
+il y a, dans son allure, dans ses vêtements et jusque
+dans le chapeau à larges bords placé près de lui,
+quelque chose qui dénonce l'ex-séminariste.</p>
+
+<p>C'est le cadet de trois frères du nom de Pezza;
+plus faible que ses deux aînés, qui sont valets de
+charrue, ses parents, en effet, l'ont d'abord destiné à
+l'Église: la grande ambition d'un paysan de la
+Terre de Labour, des Abruzzes, de la Basilicate ou
+des Calabres est d'avoir un enfant dans les ordres.
+En conséquence, son père l'a mis à l'école à Itri, et,
+quand il a su lire et écrire, a obtenu pour lui du
+curé de l'église Saint-Sauveur la place de sacristain.</p>
+
+<p>Tout a bien été pour lui jusqu'à l'âge de quinze ans, et
+l'onction avec laquelle l'enfant servait la messe, l'air
+béat dont il balançait l'encensoir aux processions,
+l'humilité avec laquelle il secouait la sonnette en accompagnant
+le viatique, lui avaient attiré toutes les
+sympathies des âmes dévotes, qui, anticipant sur l'avenir,
+lui avaient d'avance donné le titre de fra Michele,
+auquel il s'était, de son côté, habitué à répondre;
+mais le passage de l'adolescence à la virilité produisait
+probablement sur le jeune <i>chierico</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> un changement
+physique qui ne tarda point à réagir sur le moral;
+on le vit se rapprocher des plaisirs dont il s'était
+tenu éloigné jusque-là; sans qu'il se mêlât aux danseurs,
+on le vit regarder d'un oeil d'envie ceux qui
+avaient une belle danseuse; on le rencontra un soir
+sous les peupliers, un fusil à la main, poursuivant
+les grives et les merles; une nuit, on entendit les sons
+d'une guitare inexpérimentée sortir de sa chambre;
+s'appuyant de l'exemple du roi David, qui avait
+dansé devant l'arche, il fit, un dimanche, sans trop
+de gaucherie, son début dans la tarentelle, flotta encore
+un an entre le désir pieux de ses parents et
+sa vocation mondaine; enfin, à l'heure même où il
+atteignait sa dix-huitième année, il annonça qu'après
+avoir consciencieusement consulté ses goûts et ses
+penchants, il renonçait décidément à l'Église et réclamait
+sa place dans la société et sa part des pompes
+et des oeuvres de Satan. C'était juste le contraire de
+ce que font les néophytes qui abjurent le monde et
+renoncent à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>On appelle <i>chierico</i>, dans l'Italie méridionale,
+les gens d'Église de position inférieure.</p></blockquote>
+
+<p>En conséquence de ces idées, fra Michele demanda
+à entrer chez maître Giansimone comme garçon
+bourrelier, prétendant que sa véritable vocation, vocation
+de laquelle il avait dévié en passant par l'Église,
+l'entraînait irrésistiblement vers la confection
+des bâts de mulet et des colliers de cheval.</p>
+
+<p>Ce fut un grand chagrin pour la famille Pezza, qui
+perdait sa plus chère espérance, celle d'avoir un
+de ses membres curé, ou tout au moins capucin
+ou carme; mais fra Michele manifesta son désir avec
+tant de netteté, qu'il fallut consentir à tout ce qu'il
+voulait.</p>
+
+<p>Quant à Giansimone, chez lequel le sacristain désirait
+transporter son domicile, il n'y avait, dans ce désir,
+rien que de flatteur pour son amour-propre. Fra
+Michele n'était point précisément le pieux aspirant
+au ciel que son nom indiquait; mais ce n'était pas
+non plus un mauvais garçon. Dans deux ou trois circonstances
+seulement, où les torts n'étaient point de
+son côté, il avait montré les dents et fermé carrément
+les poings; en outre, un jour où son adversaire avait
+tiré un couteau de sa ceinture, fra Michele, qu'il
+avait probablement cru prendre sans vert, en avait
+tiré un de sa poche et s'en était escrimé de telle façon,
+que personne ne lui avait plus proposé le même
+jeu; en outre, peu après, sournoisement, comme il
+faisait tout,&mdash;ce qui était peut-être une suite de son
+éducation cléricale,&mdash;il s'était formé tout seul à la
+danse, était devenu, à ce que l'on assurait, sans que
+personne pût cependant en donner la preuve, un des
+meilleurs tireurs de la ville, et grattait enfin si doucement
+et si harmonieusement sa guitare, quoiqu'on
+ne lui connût pas de maître, que, lorsqu'il se livrait
+à cet exercice, la fenêtre ouverte, les jeunes filles,
+pour peu qu'elles eussent l'oreille musicale, s'arrêtaient
+avec plaisir sous sa fenêtre.</p>
+
+<p>Mais, parmi les jeunes filles d'Itri, une seule avait
+le privilége d'arrêter les regards du jeune chierico,
+et c'était justement celle-là qui seule, parmi toutes
+ses compagnes, paraissait insensible à la guitare de
+fra Michele.</p>
+
+<p>Cette insensible était Francesca, la fille de don
+Antonio.</p>
+
+<p>Aussi, nous qui, en notre qualité d'historien et de
+romancier, savons sur Michele Pezza, bien des choses
+que ses concitoyens eux-mêmes ignorent encore, n'hésiterons-nous
+point à dire que ce qui avait principalement
+déterminé notre héros dans le choix de l'état de
+bourrelier, et surtout dans le choix de Giansimone
+pour son maître, c'était le voisinage de sa maison
+avec celle de don Antonio, et surtout la mitoyenneté
+de ce mur à moitié ruiné qui, à peu de chose près, et
+surtout pour un gaillard aussi agile que l'était fra
+Michele, faisait des deux jardins un seul enclos, et
+nous avancerons avec la même certitude que, si, au
+lieu d'être bourrelier, maître Giansimone eût été tailleur
+ou serrurier, pourvu qu'il eût exercé un état
+dans la même localité, fra Michele se serait senti,
+pour la taille des habits ou le maniement de la lime,
+une vocation égale à celle qu'il s'était sentie pour
+rembourrer des bâts et piquer des colliers.</p>
+
+<p>Le premier à qui le secret que nous venons de divulguer
+apparut clairement fut don Antonio: la ténacité
+avec laquelle le jeune bourrelier, son ouvrage
+fini, se tenait à la fenêtre donnant sur la terrasse, la
+cour et le jardin du charron, parut à celui-ci un fait
+qui méritait toute son attention; il examina la direction
+des regards de son voisin; ces regards, vagues
+et sans expression en l'absence de Francesca, devenaient,
+du moment que celle-ci entrait en scène, d'une
+fixité et d'une éloquence qui, depuis longtemps,
+n'avaient plus laissé de doutes à Francesca, sur le
+sentiment qu'elle avait inspiré, et qui bientôt n'en
+laissèrent plus à son père.</p>
+
+<p>Il y avait à peu près six mois que fra Michele était
+entré en apprentissage chez Giansimone, lorsque
+don Antonio fit cette découverte; la chose ne l'inquiétait
+pas beaucoup à l'endroit de sa fille, qu'il
+avait consultée et qui lui avait avoué qu'elle n'avait
+rien contre Pezza, mais qu'elle aimait Peppino.</p>
+
+<p>Comme cet amour entrait dans les vues de don
+Antonio, il y applaudit de tout son coeur; mais,
+jugeant néanmoins que l'indifférence de Francesca
+n'était point une assez sûre défense contre les entreprises
+du jeune chierico, il résolut d'y ajouter son
+éloignement; la chose lui paraissait la plus facile du
+monde: de charron à bourrelier, il n'y a que la
+main; d'ailleurs, don Antonio et Giansimone étaient
+non-seulement voisins, mais compères, ce qui, dans
+l'Italie méridionale surtout, est un grand lien; il alla
+donc trouver Giansimone, lui exposa la situation et
+lui demanda, comme une preuve d'amitié qu'il ne
+pouvait lui refuser, de mettre fra Michele à la porte;
+Giansimone trouva la demande du père de sa
+filleule parfaitement juste et lui promit de la satisfaire
+à la première occasion de mécontentement que
+lui donnerait son apprenti.</p>
+
+<p>Mais ce fut comme un fait exprès; on eût dit que
+fra Michele, comme Socrate, avait un génie familier
+qui le conseillait. A partir de ce moment, le jeune
+homme, qui n'était qu'un bon apprenti, devint un
+apprenti excellent; Giansimone cherchait vainement
+un reproche à lui faire, il n'y avait point à le reprendre
+sur son assiduité: il devait à son patron huit
+heures de travail par jour, et il lui en donnait souvent
+huit et demie, neuf quelquefois. Il n'y avait
+point à le reprendre sur les défectuosités de son ouvrage:
+il faisait chaque jour de tels progrès dans son
+état, que la seule observation que Giansimone
+eût pu lui faire, c'est que les pratiques commençaient
+à préférer les pièces confectionnées par l'ouvrier à
+celles qui l'étaient par le maître. Il n'y avait point à
+le reprendre sur sa conduite: aussitôt sa tâche terminée,
+fra Michele montait à sa chambre, n'en descendait
+plus que pour souper, et, le souper fini, il y
+remontait jusqu'au lendemain matin. Giansimone
+pensa bien à l'entreprendre sur son goût pour la guitare
+et à lui déclarer que les vibrations de cet instrument
+lui agaçaient horriblement les nerfs; mais, de
+lui-même, le jeune homme cessa d'en jouer dès qu'il
+s'aperçut que celle-là seule pour laquelle il en jouait
+ne l'écoutait pas.</p>
+
+<p>Tous les huit jours, don Antonio se plaignait à
+son compère de ce qu'il n'avait pas encore mis son
+apprenti à la porte, et, à chaque plainte de son compère,
+Giansimone répondait que ce serait pour la semaine
+suivante; mais la semaine suivante s'écoulait,
+et le dimanche retrouvait fra Michele à sa fenêtre,
+plus assidu à chaque dimanche nouveau qu'il ne
+l'avait été le dimanche précédent.</p>
+
+<p>Enfin, poussé à bout par don Antonio, Giansimone
+se détermina à signifier un beau matin à son apprenti
+qu'ils devaient se séparer, et cela le plus tôt possible.</p>
+
+<p>Fra Michele se fit répéter deux fois cette signification
+de congé; puis, fixant son oeil clair et résolu
+sur l'oeil trouble et vague de son patron:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi devons-nous nous séparer? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! répliqua le bourrelier en essayant de faire
+de la dignité, voilà que tu m'interroges? L'apprenti
+interroge le maître!</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon droit, répondit tranquillement fra
+Michele.</p>
+
+<p>&mdash;Ton droit, ton droit!... répéta le bourrelier
+étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; quand nous avons fait un contrat
+ensemble...</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas fait de contrat, interrompit
+Giansimone, je n'ai rien signé.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en avons pas moins fait un contrat
+ensemble: pour faire un contrat, il n'est pas besoin de
+papier, de plume et d'encre; entre honnêtes gens, la
+parole suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Entre honnêtes gens, entre honnêtes gens!...
+murmura le bourrelier.</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas un honnête homme? demanda
+froidement fra Michele.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, pardieu! répondit Giansimone.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, si nous sommes d'honnêtes
+gens, je le répète, il y a contrat entre nous, un contrat
+qui dit que je dois vous servir comme apprenti;
+que vous, de votre côté, vous devez m'apprendre
+votre état, et qu'à moins que je ne vous donne des
+sujets de mécontentement, vous n'avez pas le droit
+de me renvoyer de chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais, si tu me donnes des sujets de mécontentement?
+Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous en ai-je donné?</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'en donnes à chaque instant.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels?</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels, lesquels!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous aider à les trouver, s'il y en a.
+Suis-je un paresseux?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis pas dire cela.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je un tapageur?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je un ivrogne?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela, tu ne bois que de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je un débauché?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne te manquerait plus que cela, malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, n'étant ni un débauché, ni un ivrogne,
+ni un tapageur, ni un paresseux, quels sujets
+de mécontentement puis-je donc vous donner?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a incompatibilité d'humeur entre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Incompatibilité d'humeur entre nous? dit-il.
+Voilà la première fois que nous ne sommes pas du
+même avis; d'ailleurs, dites-moi mes défauts de caractère,
+je les corrigerai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu ne diras point que tu n'es pas entêté,
+j'espère?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne veux pas m'en aller de chez
+vous!</p>
+
+<p>&mdash;Tu avoues donc que tu ne veux pas t'en aller
+de chez moi?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement que je ne veux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je te chasse?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me chassez, c'est autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'en iras, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais, comme vous aurez commis envers
+moi une injustice que je n'aurai pas méritée, vous
+m'aurez fait une insulte que je ne vous pardonnerai
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demande Giansimone.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le jeune homme sans hausser la
+voix d'une note, mais en regardant plus fermement
+et plus fixement que jamais Giansimone, aussi vrai
+que je m'appelle Michele Pezza, je vous tuerai.</p>
+
+<p>&mdash;Il le ferait comme il le dit, s'écria le bourrelier
+en faisant un bond en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes bien convaincu, n'est-ce pas?
+répondit fra Michele.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut donc mieux, mon cher patron, puisque
+vous avez eu la chance de trouver un apprenti qui
+n'est point débauché, qui n'est point ivrogne, qui
+n'est point paresseux, qui vous respecte de toute son
+âme et de tout son coeur; il vaut donc mieux que
+vous alliez de vous-même dire à don Antonio que
+vous êtes trop honnête homme pour chasser de
+chez vous un pauvre garçon dont vous n'avez qu'à
+vous louer. Est-ce convenu ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, dit Giansimone, c'est ce qui me
+paraît, en effet, le plus juste.</p>
+
+<p>&mdash;Et le plus prudent, ajouta le jeune homme
+avec une légère teinte d'ironie. Ainsi donc, c'est
+convenu, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quand on te dit que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Votre main?</p>
+
+<p>&mdash;La voilà.</p>
+
+<p>Fra Michele serra cordialement la main de son
+patron et se remit à l'ouvrage, aussi calme que si
+rien ne se fût passé.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+
+<h3>FRA MICHELE</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, qui était un dimanche, Michele
+Pezza s'habilla, selon son habitude, pour aller entendre
+la messe, devoir auquel il n'avait pas manqué
+une seule fois depuis qu'il s'était refait laïque. A
+l'église, il rencontra son père et sa mère, les salua
+pieusement, les reconduisit chez eux la messe dite,
+leur demanda leur agrément, qu'il obtint, pour
+épouser la fille de don Antonio, si par hasard celui-ci
+la lui accordait; puis, afin de n'avoir rien à se reprocher,
+il se présenta chez don Antonio dans l'intention
+de demander Francesca en mariage.</p>
+
+<p>Don Antonio était avec sa fille et son futur gendre,
+et, à l'entrée de Michele Pezza, son étonnement fut
+grand. Le compère Giansimone n'avait point osé lui
+raconter ce qui s'était passé entre lui et son apprenti;
+il lui avait, comme toujours, dit de prendre patience
+et qu'il verrait à le satisfaire dans le courant de la
+semaine suivante.</p>
+
+<p>A la vue de fra Michele, la conversation s'interrompit
+si brusquement, qu'il fut facile au nouvel
+arrivant de deviner qu'il était question d'affaires de
+famille dont on ne comptait aucunement lui faire
+part.</p>
+
+<p>Pezza salua avec beaucoup de politesse les trois
+personnes qu'il trouvait réunies, et demanda à don
+Antonio la faveur de lui adresser quelques paroles
+en particulier.</p>
+
+<p>Cette faveur lui fut accordée en rechignant; le
+descendant des conquérants espagnols se demandait
+s'il ne courait point quelque danger à demeurer en
+tête-à-tête avec son jeune voisin, dont il était loin cependant
+de soupçonner le caractère résolu.</p>
+
+<p>Il fit signe à Francesca et à Peppino de se retirer.</p>
+
+<p>Peppino offrit son bras à Francesca et sortit avec
+elle en riant au nez de fra Michele.</p>
+
+<p>Pezza ne souffla point le mot, ne fit pas un signe
+de mécontentement, pas un geste de menace, quoiqu'il
+lui semblât être mordu par plus de vipères que
+don Rodrigue dans son tonneau.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il à don Antonio, aussitôt que la
+porte se fut refermée sur le couple heureux qui probablement
+à cette heure raillait impitoyablement le
+pauvre amoureux, inutile de vous dire, n'est-ce pas,
+que j'aime votre fille Francesca?</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est inutile, répliqua en goguenardant don
+Antonio, alors, pourquoi le dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Inutile pour vous, monsieur, mais non pour moi
+qui viens vous la demander en mariage.</p>
+
+<p>Don Antonio éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois rien à rire là dedans, monsieur, dit
+Michele Pezza sans s'emporter le moins du monde;
+et, vous parlant sérieusement, j'ai le droit d'être
+écouté sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, quoi de plus sérieux? dit le charron
+en continuant de railler. M. Michele Pezza fait à don
+Antonio l'honneur de lui demander sa fille en
+mariage!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, monsieur, vous faire particulièrement
+honneur, à vous, répliqua Pezza conservant
+le même sang-froid; je crois l'honneur réciproque,
+et vous allez me refuser ma demande, je le sais
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi t'exposes-tu à un refus, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Pour mettre ma conscience en repos.</p>
+
+<p>&mdash;La conscience de Michele Pezza! fit don Antonio
+en éclatant de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi, répliqua le jeune homme avec le
+même sang-froid, pourquoi Michele Pezza n'aurait-il
+pas une conscience comme don Antonio? Comme don
+Antonio, il a deux bras pour travailler, deux jambes
+pour marcher, deux yeux pour voir, une langue pour
+parler, un coeur pour aimer et haïr. Pourquoi n'aurait-il
+pas, comme don Antonio, une conscience pour
+lui dire: «Ceci est bien, ceci est mal?»</p>
+
+<p>Ce sang-froid auquel il ne s'attendait point de la
+part d'un si jeune homme dérouta entièrement le
+charron; cependant, s'attachant au vrai sens des
+paroles de Michele Pezza:</p>
+
+<p>&mdash;Mettre ta conscience en repos, ajouta-t-il; ce qui
+veut dire que, si je te refuse ma fille, il arrivera quelque
+malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Probablement, répondit Michele Pezza avec le
+laconisme d'un Spartiate.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel malheur arrivera-t-il? demanda le
+charron.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu seul et la sorcière Nanno le savent! dit
+Pezza; mais il arrivera un malheur, attendu que, moi
+vivant, Francesca ne sera jamais la femme d'un
+autre.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, va-t'en! tu es fou.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas fou, mais je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien heureux! murmura don Antonio.</p>
+
+<p>Michele Pezza fit quelques pas vers la porte; mais,
+à mi-chemin, il s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me voyez partir si tranquillement, dit-il,
+parce que vous comptez qu'un jour ou l'autre, sur
+votre demande, votre compère Giansimone me mettra
+à la porte de chez lui, comme vous venez de me
+mettre à la porte de chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? fit don Antonio étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Détrompez-vous! nous nous sommes expliqués
+et je resterai chez lui tant qu'il me fera plaisir d'y
+rester.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le malheureux! s'écria don Antonio, il
+m'avait cependant promis...</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il ne pouvait pas tenir... Vous avez le
+droit de me mettre à la porte de chez vous, et je ne
+vous en veux pas de m'y mettre, parce que je suis un
+étranger; mais il n'en avait pas le droit, lui, parce
+que je suis son apprenti.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, après? dit don Antonio se redressant.
+Que tu restes ou ne restes pas chez le compère, peu
+importe! nous sommes chacun chez nous; seulement,
+je te préviens, à mon tour, après les menaces que
+tu viens de me faire, que, si désormais je te trouve
+chez moi, ou te vois, de jour ou de nuit, rôder dans
+mon bien, comme je connais par toi-même tes mauvaises
+intentions, je te tue comme une bête enragée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre droit, mais je ne m'y exposerai pas;
+maintenant, réfléchissez.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est tout réfléchi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me refusez la main de Francesca?</p>
+
+<p>&mdash;Plutôt deux fois qu'une.</p>
+
+<p>&mdash;Même dans le cas où Peppino y renoncerait?</p>
+
+<p>&mdash;Même dans le cas où Peppino y renoncerait.</p>
+
+<p>&mdash;Même dans le cas où Francesca consentirait à
+me prendre pour mari?</p>
+
+<p>&mdash;Même dans le cas où Francesca consentirait à te
+prendre pour mari.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me renvoyez sans avoir la charité de
+me laisser le moindre espoir?</p>
+
+<p>&mdash;Je te renvoie en te disant: Non, non, non.</p>
+
+<p>&mdash;Songez, don Antonio, que Dieu punit, non pas
+les désespérés, mais ceux qui les ont poussés au
+désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les gens d'Église qui prétendent cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les gens d'honneur qui l'affirment.
+Adieu, don Antonio; que Dieu vous fasse paix!</p>
+
+<p>Et Michele Pezza sortit.</p>
+
+<p>A la porte du charron, il rencontra deux ou trois
+jeunes gens d'Itri auxquels il sourit comme d'habitude.</p>
+
+<p>Puis il rentra chez Giansimone.</p>
+
+<p>Il était impossible, en voyant son visage si calme,
+de penser, de soupçonner même qu'il fût un de ces
+désespérés dont il parlait un instant auparavant.</p>
+
+<p>Il monta à sa chambre et s'y enferma; seulement,
+cette fois, il ne s'approcha point de la fenêtre; il
+s'assit sur son lit, appuya ses deux mains sur ses genoux,
+laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et de
+grosses larmes silencieuses coulèrent de ses yeux le
+long de ses joues.</p>
+
+<p>Il était depuis deux heures dans cette immobilité,
+muet et pleurant, lorsqu'on frappa à sa porte.</p>
+
+<p>Il releva la tête, s'essuya vivement les yeux et
+écouta.</p>
+
+<p>On frappa une seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;Qui frappe? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Gaetano.</p>
+
+<p>C'était la voix et le nom d'un de ses camarades;
+Pezza n'avait point d'amis.</p>
+
+<p>Il s'essuya les yeux une seconde fois et alla ouvrir
+la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veux-tu, Gaetano? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais te demander si tu ne serais pas disposé
+à faire, sur la promenade de la ville, une partie
+de boules avec les amis? Je sais bien que ce n'est pas
+ton habitude; mais j'ai pensé qu'aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi jouerais-je plutôt aujourd'hui aux
+boules que les autres jours?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, aujourd'hui, ayant du chagrin, tu
+as plus besoin de distraction que les autres jours.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai du chagrin aujourd'hui, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je le présume; on a toujours du chagrin quand
+on est véritablement amoureux et qu'on vous refuse
+la femme que l'on aime.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais donc que je suis amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela, toute la ville le sait.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu sais que l'on m'a refusé celle que j'aimais?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, et de bonne source, c'est Peppino
+qui nous l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment vous a-t-il dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit: «Fra Michele est venu demander
+Francesca en mariage à don Antonio, et il a emporté
+une veste.»</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a rien ajouté?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait; il a ajouté que, si la veste ne te suffisait
+pas, il se chargerait de te donner la culotte, ce qui te
+ferait le vêtement complet.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont ses paroles?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y change pas une syllabe.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, dit Michele Pezza après un moment
+de silence, pendant lequel il s'était assuré que
+son couteau était bien dans sa poche, j'ai besoin de
+distraction; allons jouer aux boules.</p>
+
+<p>Et il sortit avec Gaetano.</p>
+
+<p>Les deux compagnons descendirent d'un pas rapide
+mais calme, qui au reste était plutôt réglé par
+Gaetano que par Michele, la grande rue conduisant à
+Fondi; puis ils appuyèrent à gauche, c'est-à-dire du
+côté de la mer, vers une double allée de platanes qui
+servait de promenade aux gens raisonnables d'Itri, et
+de gymnase aux enfants et aux jeunes gens. Là,
+vingt groupes divers jouaient à vingt jeux différents,
+mais particulièrement à ce jeu qui consiste à se rapprocher
+le plus possible d'une petite boule avec de
+grosses boules.</p>
+
+<p>Michele et Gaetano tournèrent autour de cinq ou
+six de ces groupes avant de reconnaître celui où
+Peppino faisait sa partie; enfin ils aperçurent l'ouvrier
+charron au milieu du groupe le plus éloigné de la
+promenade; Michele marcha directement à lui.</p>
+
+<p>Peppino, qui, courbé vers la terre, discutait sur
+un coup, en se redressant, aperçut Pezza.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il en tressaillant malgré lui sous la
+gerbe d'éclairs que lançaient les yeux de son rival,
+c'est toi, Michele!</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu vois, Peppino; cela t'étonne?</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que tu ne jouais jamais aux boules.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, je n'y joue pas.</p>
+
+<p>&mdash;Que viens-tu faire ici, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens chercher la culotte que tu m'as promise.</p>
+
+<p>Peppino tenait dans sa main droite la petite boule
+qui sert de but aux joueurs et qui était de la grosseur
+d'un boulet de quatre; devinant dans quelle intention
+hostile Michele venait à lui, il prit son élan et,
+de toute la vigueur de son bras, lui lança le projectile.</p>
+
+<p>Michele, qui n'avait pas perdu de vue un des
+mouvements de Peppino, et qui, à l'altération de sa
+physionomie, avait deviné son intention, se contenta
+d'incliner la tête. Le boulet de bois, lancé avec la
+force d'une catapulte, passa en sifflant à deux doigts
+de sa tempe, et alla se fendre en dix éclats contre la
+muraille.</p>
+
+<p>Pezza ramassa un caillou.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais, comme le jeune David, dit-il, te
+briser la tête avec un caillou, et je ne ferais que te
+rendre ce que tu as voulu me faire; mais, au lieu de
+te le mettre au milieu du front, comme fit David au
+Philistin Goliath, je me contenterai de te le mettre
+au milieu de ton chapeau.</p>
+
+<p>Le caillou partit en sifflant et enleva le chapeau de
+la tête de Peppino en le traversant de part en part
+comme eût fait une balle de fusil.</p>
+
+<p>&mdash;Et, maintenant, continua Pezza fronçant les
+sourcils et serrant les dents, les braves ne se battent
+pas de loin avec du bois et des pierres.</p>
+
+<p>Il tira son couteau de sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Ils se battent de près et le fer à la main.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant aux jeunes gens qui regardaient
+cette scène si intéressante pour eux, parce qu'elle
+était dans les moeurs du pays, et se présentait rarement
+avec de tels symptômes d'hostilité:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, vous autres, dit-il, et, témoins que
+Peppino a été l'agresseur, soyez en même temps juges
+de ce qui va se passer.</p>
+
+<p>Et il s'avança sur Peppino, dont il était séparé par
+une vingtaine de pas et qui l'attendait le fer à la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;A combien de pouces de fer nous battons-nous?
+demanda Peppino<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Souvent, dans les duels au couteau, si communs dans l'Italie
+méridionale, on convient à combien de pouces de fer on se battra;
+un morceau de liége au travers duquel passe la lame, mesure en
+ce cas les différentes longueurs.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;A toute la lame, répondit Pezza. De cette façon,
+il n'y aura pas moyen de tricher.</p>
+
+<p>&mdash;Au premier ou au second sang? demanda
+Peppino.</p>
+
+<p>&mdash;A mort! répondit Pezza.</p>
+
+<p>Ces mots, comme des éclairs sinistres, s'étaient
+croisés au milieu d'un silence sépulcral.</p>
+
+<p>Chaque combattant dépouilla sa veste et la roula
+autour du bras gauche, pour s'en faire un bouclier;
+puis Peppino et Michele marchèrent l'un contre
+l'autre.</p>
+
+<p>Les spectateurs formaient un cercle au milieu duquel
+se trouvèrent isolés les deux adversaires; le
+même silence continua, car on comprit qu'il allait se
+passer quelque chose de terrible.</p>
+
+<p>Si jamais deux natures furent opposées, c'étaient
+celles de ces deux rivaux: l'une était toute musculaire,
+l'autre était toute nerveuse; l'un devait combattre
+à la manière du taureau, l'autre, à la manière du
+serpent.</p>
+
+<p>Peppino attendit Michele, replié sur lui-même, la
+tête dans les épaules, les deux bras en avant, le sang
+au visage et en injuriant son adversaire.</p>
+
+<p>Michele s'avança lentement, silencieusement, pâle
+jusqu'à la lividité; ses yeux, bleu verdâtre, semblaient
+avoir la fascination de ceux du boa.</p>
+
+<p>On sentait dans le premier le courage brutal uni à
+la force musculaire; on devinait dans le second une
+puissance de volonté invincible et suprême.</p>
+
+<p>Michele était visiblement le plus faible et probablement
+le moins adroit; mais, chose étrange, si les
+paris eussent été dans les moeurs des spectateurs, les
+trois quarts eussent parié pour lui.</p>
+
+<p>Les premiers coups se perdirent, soit dans l'air,
+soit dans les plis des vestes; les deux lames se croisaient
+comme des dards de vipères qui jouent.</p>
+
+<p>Tout à coup, la main droite de Peppino se couvrit
+de sang: du tranchant de son couteau, Michele lui
+avait ouvert les quatre doigts.</p>
+
+<p>Ce dernier fit un bond en arrière pour donner
+le temps à son adversaire de changer son couteau de
+main, s'il ne pouvait plus se servir de sa main
+droite.</p>
+
+<p>En refusant toute grâce pour lui, Michele avait interdit
+à son adversaire d'en demander aucune.</p>
+
+<p>Peppino prit son couteau entre ses dents, banda
+avec son mouchoir sa main droite blessée, changea
+sa veste de bras et reprit son couteau de la main
+gauche.</p>
+
+<p>Pezza, sans doute, ne voulut pas conserver sur son
+adversaire un avantage que celui-ci avait perdu, il
+changea donc son couteau de main comme lui.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-minute, Peppino avait reçu
+une seconde blessure au bras gauche.</p>
+
+<p>Il poussa un rugissement, non de douleur, mais de
+rage; il commençait à entrevoir le dessein de son
+ennemi: Pezza voulait le désarmer, non le tuer.</p>
+
+<p>En effet, de sa main droite devenue libre et qui
+n'avait rien perdu de sa force, Pezza saisit le poignet
+gauche de Peppino et l'enveloppa de ses doigts longs,
+minces et nerveux, comme d'une tenaille à plusieurs
+branches.</p>
+
+<p>Peppino essaya de dégager son poignet de l'étreinte
+qui paralysait son arme dans sa main et laissait à son
+ennemi toute liberté de lui plonger dix fois, s'il l'eût
+voulu, son couteau dans la poitrine; tout fut inutile,
+la liane triomphait du chêne.</p>
+
+<p>Le bras de Peppino s'engourdissait, le couteau de
+son adversaire avait ouvert une veine, et, par cette
+ouverture, le blessé perdait à la fois sa force et son
+sang; au bout de quelques secondes, ses doigts,
+énervés par la pression, se détendirent et laissèrent
+tomber le couteau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Pezza indiquant par cette joyeuse exclamation
+qu'il était enfin arrivé au résultat qu'il poursuivait.</p>
+
+<p>Et il mit le pied sur le couteau.</p>
+
+<p>Peppino, désarmé, comprit qu'il n'avait plus
+qu'une ressource: il s'élança sur son adversaire et
+l'enveloppa de ses bras nerveux, mais blessés et sanglants.</p>
+
+<p>Loin de refuser ce nouveau genre de combat, dans
+lequel on eût pu croire qu'il allait être étouffé comme
+Antée, Pezza, pour indiquer que son intention n'était
+pas de profiter de la situation, mit son couteau entre
+ses dents et saisit à son tour son adversaire à bras-le-corps.</p>
+
+<p>Alors, tout ce que la force peut multiplier d'efforts,
+tout ce que l'adresse peut suggérer de ruses fut employé
+par les deux lutteurs; seulement, au grand
+étonnement des spectateurs, Peppino, qui, dans ce
+genre d'exercice, avait vaincu tous ses jeunes compagnons,
+excepté Pezza avec lequel il n'avait jamais
+lutté, Peppino paraissait être destiné, comme dans le
+combat précédent, à avoir le dessous.</p>
+
+<p>Tout à coup, les deux lutteurs, comme deux chênes
+frappés de la foudre, perdirent pied et roulèrent sur
+le sol. Pezza avait réuni toutes ses forces, que rien
+n'avait diminuées, et, d'une secousse terrible à laquelle
+Peppino était loin de s'attendre de la part
+d'un si chétif ennemi, il avait déraciné son adversaire
+et était tombé sur lui.</p>
+
+<p>Avant que les spectateurs fussent revenus de leur
+étonnement, Peppino était couché sur le dos, et Pezza
+lui tenait le couteau sur la gorge et le genou sur la
+poitrine.</p>
+
+<p>Les dents de Pezza grincèrent de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, tout s'est-il passé loyalement
+et de franc jeu?</p>
+
+<p>&mdash;Loyalement et de franc jeu, dirent les spectateurs
+à l'unanimité.</p>
+
+<p>&mdash;La vie de Peppino est-elle bien à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est à toi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ton avis, Peppino? demanda Pezza en
+faisant sentir au vaincu la pointe de son couteau.</p>
+
+<p>&mdash;Tue-moi! tu en as le droit, murmura ou plutôt
+râla Peppino d'une voix étranglée.</p>
+
+<p>&mdash;M'aurais-tu tué, si tu m'eusses tenu comme je
+te tiens?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais je ne t'aurais pas fait languir.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, tu conviens que ta vie est à moi?</p>
+
+<p>&mdash;J'en conviens.</p>
+
+<p>&mdash;Bien à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Pezza se pencha à son oreille, et, à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dit-il, je te la rends, ou plutôt je te
+la prête; seulement, le jour où tu épouseras Francesca,
+je te la reprendrai, tu entends?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! misérable! s'écria Peppino, tu es le démon
+en personne! et ce n'est pas fra Michele qu'il faut t'appeler,
+c'est fra Diavolo!</p>
+
+<p>&mdash;Appelle-moi comme tu voudras, dit Pezza; mais
+souviens-toi que ta vie m'appartient et que, le cas
+que tu sais échéant, je ne te demanderai pas la permission
+de te la reprendre.</p>
+
+<p>Et il se releva, essuya le sang de son couteau à la
+manche de sa chemise, et, le remettant tranquillement
+dans sa poche:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua-t-il, tu es libre, Peppino,
+et personne ne t'empêche plus de reprendre ta partie
+de boules.</p>
+
+<p>Et il s'éloigna lentement, saluant de la tête et de la
+main ses jeunes compagnons, qu'il laissait abasourdis
+et se demandant ce qu'il avait pu dire à Peppino
+qui maintint celui-ci immobile et à demi soulevé de
+terre, dans l'attitude du gladiateur blessé.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<h3>LOQUE ET CHIFFE</h3>
+
+
+<p>On comprend que, malgré la menace de Pezza,
+Peppino n'en persista pas moins dans ses projets de
+mariage avec Francesca; personne n'avait entendu
+ce que Michele lui avait dit tout bas; mais, en le
+voyant renoncer à la main de Francesca, dont on
+savait Michele Pezza amoureux, tout le monde l'eût
+deviné.</p>
+
+<p>La noce devait avoir lieu entre la moisson et les
+vendanges, et l'événement que nous venons de raconter
+s'était passé vers la fin du mois de mai.</p>
+
+<p>Juin, juillet et août s'écoulèrent sans que rien
+révélât les intentions tragiques annoncées par Pezza
+à son rival.</p>
+
+<p>Le 7 septembre, qui était un dimanche, le curé
+annonça au prône, pour le 23 septembre, le mariage
+de Francesca et de Peppino.</p>
+
+<p>Les deux fiancés étaient à la messe, et Pezza à
+quelques pas d'eux. Peppino regarda Pezza au moment
+où le prêtre fit cette annonce, à laquelle Pezza
+ne parut pas faire plus d'attention que s'il ne l'eût
+point entendue; seulement, au sortir de l'église,
+Pezza s'approcha de Peppino, et, assez bas pour
+qu'elles parvinssent à celui-là seul auquel elles
+étaient adressées, il lui dit ces paroles:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! tu as encore dix-huit jours à vivre.</p>
+
+<p>Peppino tressaillit de telle façon, que Francesca,
+qui était à son bras, se retourna avec inquiétude:
+elle vit Michele Pezza, qui la salua en s'éloignant.</p>
+
+<p>Depuis que Pezza, dans son duel avec Peppino,
+avait donné à celui-ci deux coups de couteau, Pezza
+continuait de saluer Francesca, mais Francesca ne
+le saluait plus.</p>
+
+<p>Le dimanche suivant, la publication des bancs qui,
+comme on sait, se renouvelle trois fois, fut répétée
+par le prêtre. Au même endroit que le dimanche précédent,
+Michele Pezza s'approcha de Peppino, et, de
+la même voix menaçante et calme tout ensemble, il
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as encore dix jours à vivre.</p>
+
+<p>Le dimanche suivant, même publication, même
+menace; seulement, comme huit jours s'étaient écoulés,
+ce n'étaient plus que deux jours d'existence qui
+étaient accordés par Pezza à Peppino.</p>
+
+<p>Ce 23 septembre tant craint et tant désiré tout à
+la fois arriva: c'était un mercredi. Après une nuit
+d'orage, le jour, comme nous l'avons dit dans un de
+nos précédents chapitres, s'était levé magnifique, et,
+le mariage devant avoir lieu à onze heures du matin,
+les conviés, amis de don Antonio, amis et amies de
+Peppino et de Francesca, s'étaient réunis à la maison
+de la fiancée, où la noce devait se faire et dont l'hôte
+principal avait clos sa boutique pour transporter le
+repas sur la terrasse et la fête dans la cour et le
+jardin.</p>
+
+<p>Cette terrasse, cette cour et ce jardin, ruisselants de
+soleil, teintés d'ombre, retentissaient de cris joyeux.
+Nous avons essayé de les peindre en montrant les
+vieillards buvant sur la terrasse, les jeunes gens dansant
+au son des tambours et de la guitare, les musiciens
+groupés, l'un assis, les autres debout sur les
+marches de la terrasse, le tout dominé par ce spectateur
+immobile et sombre accoudé sur le mur mitoyen,
+tandis que le paysan, couché sur sa charrette
+chargée de paille, prolonge dans des improvisations
+sans fin, ce chant lent et criard, particulier aux contadini
+des provinces napolitaines, et que poules,
+grives, merles et moineaux francs pillent gaiement
+les treilles courant de peuplier en peuplier, dans
+l'enclos qui, sous le nom de jardin, s'étend de la
+cour au pied de la montagne.</p>
+
+<p>Et, maintenant que nous avons levé le rideau sur
+le passé, nos lecteurs comprennent pourquoi don
+Antonio, Francesca et surtout Peppino regardent de
+temps en temps avec inquiétude ce jeune homme
+qu'ils n'ont point le droit de chasser du mur mitoyen
+sur lequel il est accoudé, et de la douceur du tempérament
+duquel leur répond, sans pouvoir les rassurer
+tout à fait, le compère Giansimone, qui, depuis
+le jour mémorable où il a eu maille à partir avec lui,
+ne lui ayant jamais reparlé de quitter la maison, n'a
+jamais eu qu'à se louer de son caractère.</p>
+
+<p>Onze heures et demie sonnèrent, juste au moment
+où l'une des tarentelles les plus animées venait de
+finir.</p>
+
+<p>Le dernier vagissement du timbre était à peine
+éteint, qu'un bruit bien connu de don Antonio lui
+succéda: c'était celui des grelots des chevaux de
+poste, du roulement sourd et pesant d'une voiture et
+les cris de deux postillons appelant don Antonio
+d'une voix de basse qui eût fait honneur à un
+<i>gran'cartello</i> du théâtre Saint-Charles.</p>
+
+<p>A ce triple bruit, le digne charron et toute l'honorable
+société comprirent que, selon son habitude, le
+chemin de Castellone à Itri avait fait des siennes et
+qu'il lui arrivait de la besogne qu'il partageait parfois
+avec le chirurgien de l'endroit, les voitures et les
+voyageurs rompant, la plupart du temps, les voitures
+leurs roues ou leurs essieux, et les voyageurs
+leurs bras ou leurs jambes du même coup.</p>
+
+<p>Mais celui qui venait et pour lequel on réclamait
+les bons soins de don Antonio, par bonheur ne s'était
+rien rompu, et il réclamait le charron pour sa voiture
+sans avoir besoin de chirurgien pour lui.</p>
+
+<p>Ce fut, au reste, une certitude que l'on acquit
+quand, à ces mots d'un des postillons: «Venez vite,
+don Antonio, c'est pour un voyageur très-pressé,»
+Antonio ayant répondu: «Tant pis pour lui s'il est
+pressé, on ne travaille pas aujourd'hui,» on vit, à
+l'extrémité de l'allée donnant sur la cour, apparaître
+ce voyageur en personne, qui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi, s'il vous plaît, citoyen Antonio,
+ne travaille-t-on pas aujourd'hui?</p>
+
+<p>Le digne charron, mal disposé à cause du moment
+où on le demandait, plus mal disposé encore par ce
+titre de citoyen, dont la substitution à son titre de
+noblesse lui paraissait blessante, allait répondre par
+quelque brutalité, comme c'était sa noble habitude,
+lorsqu'en jetant les yeux sur le voyageur, il reconnut
+que c'était un trop grand personnage pour le
+traiter avec son sans façon ordinaire.</p>
+
+<p>Et, en effet, le voyageur qui surprenait don Antonio
+au milieu de sa fête de famille n'était autre que
+notre ambassadeur, parti de Naples, vers le milieu
+de la nuit, et qui, n'ayant pas voulu permettre aux
+postillons, tant il était pressé de sortir du royaume
+des Deux-Siciles, de ralentir leur course à la descente
+de Castellone, avait brisé une des roues de derrière
+de sa voiture, en traversant un des nombreux ruisseaux
+qui coupent la grande route et vont se jeter
+dans le petit fleuve sans nom qui la côtoie.</p>
+
+<p>Il résultait de cet accident qu'il avait été forcé,
+si pressé qu'il fût d'arriver à la frontière romaine, de
+faire la dernière demi-lieue à pied; ce qui donnait
+un nouveau mérite au calme avec lequel il avait
+demandé: «Et pourquoi, s'il vous plaît, citoyen,
+Antonio, ne travaille-t-on pas aujourd'hui?»</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, mon général, répondit, en faisant
+un pas vers le voyageur, don Antonio, qui, à son
+costume guerrier, prenait le citoyen Garat pour un
+militaire, et qui pensait que, pour courir la poste à
+quatre chevaux, il fallait au moins qu'un militaire
+fût général, je ne savais pas avoir l'honneur de parler
+à un haut personnage comme paraît être Votre
+Excellence; car alors j'eusse répondu, non pas:
+«On ne travaille point aujourd'hui,» mais: «On ne
+travaille que dans une heure.»</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne peut-on travailler tout de suite?
+demanda le voyageur de son ton le plus conciliant et
+qui annonçait que, s'il ne s'agissait que d'un sacrifice
+d'argent, il était prêt à le faire.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que voilà la cloche qui sonne, Votre
+Excellence, et que, fût-ce pour raccommoder la voiture
+de Sa Majesté le roi Ferdinand, que Dieu garde, je
+ne ferai pas attendre M. le curé.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit le voyageur en regardant autour
+de lui, je crois que je suis tombé dans une noce.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, Votre Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Et, demanda le voyageur sur le ton d'une
+bienveillante interrogation, cette belle fille qui se
+marie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en fais mon compliment. Pour l'amour
+de ses beaux yeux, j'attendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Excellence veut nous faire l'honneur
+de venir à l'église avec nous, peut-être cela lui fera-t-il
+paraître le temps moins long; M. le curé débitera
+un très-beau sermon.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon ami, j'aime mieux rester ici.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, restez; et, à notre retour, vous boirez
+un verre de vin de ces vignes-là à la santé de la
+mariée; cela lui portera bonheur, et nous n'en travaillerons
+que mieux après.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu, mon brave. Et combien cela va-t-il
+durer, votre cérémonie?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! trois quarts d'heure, une heure tout au
+plus. Allons, les enfants, à l'église!</p>
+
+<p>Chacun s'empressa d'exécuter l'ordre donné par
+don Antonio, qui s'était constitué pour toute la journée
+maître des cérémonies, excepté Peppino, qui
+resta en arrière et qui bientôt se trouva seul avec
+Michele Pezza.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Pezza, lui dit-il en s'avançant vers lui
+la main ouverte et le sourire sur les lèvres, bien que
+ce sourire fût peut-être un peu forcé, il s'agit aujourd'hui
+d'oublier nos vieilles rancunes et de faire une
+paix sincère.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, Peppino, reprit Pezza: il s'agit
+de te préparer à paraître devant Dieu, voilà tout.</p>
+
+<p>Puis, se dressant debout sur le mur:</p>
+
+<p>&mdash;Fiancé de Francesca, lui dit-il solennellement,
+tu as encore une heure à vivre!</p>
+
+<p>Et, s'élançant dans le jardin de Giansimone, il disparut
+derrière le mur.</p>
+
+<p>Peppino regarda autour de lui, et, voyant qu'il
+était seul, il fit le signe de la croix, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! Seigneur! je remets mon âme entre
+vos mains.</p>
+
+<p>Puis il alla rejoindre sa fiancée et son beau-père,
+qui étaient déjà sur le chemin de l'église.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es pâle! lui dit Francesca.</p>
+
+<p>&mdash;Puisses-tu, dans une heure, lui répondit-il, ne
+pas être plus pâle encore que je ne le suis maintenant!</p>
+
+<p>L'ambassadeur, auquel il restait pour toute distraction
+pendant son heure d'attente, le plaisir de
+regarder passer les habitants d'Itri allant à leurs
+plaisirs ou à leurs affaires, suivit des yeux le cortége
+jusqu'à ce qu'il l'eût vu disparaître à l'angle de la
+rue qui conduisait à l'église.</p>
+
+<p>En reportant son regard du côté opposé avec ce
+vague de l'homme qui attend et qui s'ennuie d'attendre,
+il crut, à son grand étonnement, apercevoir
+des uniformes français à l'extrémité de la rue de
+Fondi, c'est-à-dire faisant route opposée à celle qu'il
+venait de faire, et allant, par conséquent, de Rome
+à Naples.</p>
+
+<p>Ces uniformes étaient portés par un brigadier et
+quatre dragons qui escortaient une voiture de voyage
+dont la marche, quoique en poste, était réglée, non
+pas sur celle des chevaux qui la traînaient, mais sur
+celle des chevaux qui l'escortaient.</p>
+
+<p>Au reste, la curiosité du citoyen Garat allait être
+promptement satisfaite: la voiture et son escorte
+venaient à lui et ne pouvaient échapper à son investigation,
+soit que la voiture se contentât de changer
+de chevaux à la poste, soit que les voyageurs qu'elle
+renfermait fissent une halte à l'hôtel, puisque la
+poste était la première maison à sa droite, et l'hôtel
+la maison en face de lui.</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas même besoin d'attendre cette
+halte; en l'apercevant, en reconnaissant l'uniforme
+d'un haut fonctionnaire de la République, le brigadier
+mit son cheval au galop, précéda la voiture de
+cent ou cent cinquante pas, et s'arrêta devant l'ambassadeur
+en portant la main à son casque et en
+attendant d'être interrogé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit l'ambassadeur avec son affabilité
+ordinaire, je suis le citoyen Garat, ambassadeur
+de la République à Naples, ce qui me donne le droit
+de vous demander quelles sont les personnes renfermées
+dans cette voiture de voyage que vous escortez.</p>
+
+<p>&mdash;Deux vieilles ci-devant en assez mauvais état,
+mon ambassadeur, répondit le brigadier, et un ci-devant
+qui, lorsqu'il leur parle, les appelle princesses.</p>
+
+<p>&mdash;Les connaissez-vous par leurs noms?</p>
+
+<p>&mdash;L'une s'appelle madame Victoire et l'autre madame
+Adélaïde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit l'ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua le brigadier, il paraît qu'elles
+étaient tantes du feu tyran que l'on a guillotiné;
+au moment de la Révolution, elles se sont sauvées
+en Autriche; puis, de Vienne, elles sont venues à
+Rome; à Rome, elles ont eu peur quand la République
+est venue, comme si la République faisait la
+guerre à ces vieux bonnets de nuit-là! De Rome,
+elles eussent bien voulu se sauver comme elles s'étaient
+sauvées de Paris et de Vienne; mais il paraît
+qu'il y avait une troisième soeur, la plus vieille, une
+décrépite que l'on appelait madame Sophie: elle est
+tombée malade, les autres n'ont pas voulu la quitter,
+ce qui était bien de leur part. Au bout du
+compte, elles ont donc demandé un permis de séjour
+au général Berthier... Mais je vous embête avec
+tout mon bavardage, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon brave, au contraire, et ce que tu me
+racontes m'intéresse beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! Alors, vous n'êtes pas difficile à intéresser,
+mon ambassadeur. Je disais donc qu'une semaine
+après l'arrivée du général Championnet, qui m'envoyait
+tous les deux jours prendre des nouvelles de
+la malade, la malade étant morte et enterrée, les
+deux autres soeurs ont demandé à quitter Rome et
+à se rendre à Naples, où elles ont des parents dans
+une bonne position, à ce qu'il paraît; mais elles
+avaient peur d'être arrêtées comme suspectes le long
+de la route; alors, le général Championnet m'a dit:
+«Brigadier Martin, tu es un homme d'éducation, tu
+sais parler aux femmes; tu vas prendre quatre
+hommes et tu vas accompagner jusqu'au delà des
+frontières ces deux vieilles créatures, qui sont des
+filles de France, après tout. Ainsi, brigadier Martin,
+toute sorte d'égards, tu entends; ne leur parle qu'à la
+troisième personne et la main au casque, comme à
+des supérieurs.&mdash;Mais, citoyen général, lui ai-je
+répondu, si elles ne sont que deux, comment pourrai-je
+parler à la troisième personne?» Le général s'est
+mis à rire de la bêtise qu'il venait de dire, et il m'a
+répondu: «Brigadier Martin, tu es encore plus fort
+que je ne croyais; elles sont trois, mon ami; seulement,
+la troisième est un homme, c'est leur chevalier
+d'honneur; on l'appelle le comte de Châtillon.&mdash;Citoyen
+général, lui ai-je répondu, je croyais qu'il
+n'y avait plus de comtes?&mdash;Il n'y eu a plus en
+France, c'est vrai, a-t-il répliqué à son tour; mais, à
+l'étranger et en Italie, il y en a encore quelques-uns
+par-ci par-là.&mdash;Et moi, général, dois-je l'appeler
+comte ou citoyen, le Châtillon?&mdash;Appelle-le comme
+tu voudras; mais je crois que tu lui feras plus de
+plaisir, ainsi qu'aux personnes qu'il accompagne, si
+tu l'appelles monsieur le comte que si tu l'appelles
+citoyen; et, comme cela ne tire pas à conséquence et
+ne fait de tort à personne, tu peux lui dire <i>monsieur
+le comte</i> gros comme le bras.» Ainsi ai-je agi tout le
+long du chemin; et, en effet, cela a paru faire plaisir
+aux pauvres vieilles dames qui ont dit: «Voilà un
+garçon bien élevé, mon cher comte. Comment t'appelles-tu,
+mon ami?» J'avais envie de leur répondre
+qu'en tout cas j'étais mieux élevé qu'elles, puisque,
+moi, je ne tutoyais pas leur comte et qu'elles me tutoyaient;
+mais je me suis contenté de leur répondre:
+«C'est bon, c'est bon, je m'appelle Martin.» De
+sorte que, tout le long de la route, quand elles ont eu
+quelque chose à demander, c'est à moi qu'elles se
+sont adressées: «Martin par-ci, Martin par-là;»
+mais vous comprenez bien, citoyen ambassadeur,
+que cela ne tire point à conséquence, puisque
+la plus jeune des deux a soixante-neuf ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et jusqu'où Championnet vous a-t-il ordonné
+de les conduire?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au delà de la frontière, et même plus loin
+si elles le désiraient.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, citoyen brigadier, tu as rempli tes
+instructions, puisque tu as franchi la frontière et que
+tu es même venu deux postes au delà; d'ailleurs, il y
+aurait danger à aller plus loin.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi ou pour elles?</p>
+
+<p>&mdash;Pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si ce n'est que cela, citoyen ambassadeur,
+vous savez, ça ne fait rien. Le brigadier Martin connaît
+le danger, il a été plus d'une fois son camarade
+de lit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ici le danger est inutile et pourrait avoir
+de graves résultats; tu vas donc signifier à tes deux
+princesses que ton service près d'elles est fini.</p>
+
+<p>&mdash;Elles vont jeter les hauts cris, je vous en préviens,
+citoyen ambassadeur. Mon Dieu! les pauvres
+filles, que vont-elles devenir sans leur Martin? Vous
+voyez, elles se sont aperçues que je n'étais plus
+auprès d'elles, et les voilà qui me cherchent avec des
+yeux tout effarés.</p>
+
+<p>En effet, pendant cette conversation ou pendant
+ce récit,&mdash;car le peu de paroles qu'avait prononcées
+le citoyen Garat n'avaient été placées dans le discours
+du brigadier Martin que comme des points
+d'interrogation,&mdash;la voiture des vieilles princesses
+s'était arrêtée devant l'hôtel <i>del Riposo d'Orazio</i>, et,
+les pauvres filles voyant leur protecteur engagé dans
+une conversation des plus animées avec un personnage
+revêtu du costume des hauts fonctionnaires
+républicains, elles avaient eu peur que quelque complot
+ne se tramât à l'endroit de leur sûreté ou que
+contre-ordre ne fût donné à leur voyage; voilà pourquoi,
+avec un air d'anxiété qui flattait infiniment
+l'amour-propre du brigadier, elles appelaient de leur
+voix la plus tendre leur chef d'escorte Martin.</p>
+
+<p>Martin, sur un signe du citoyen Garat, et tandis
+que celui-ci, pour s'épargner un colloque embarrassant,
+rentrait dans l'allée du charron et allait s'asseoir
+sur la terrasse déserte, Martin se rendait à la
+portière du carrosse, et, la main au casque, comme
+l'y avait invité Championnet, transmettait aux
+royales voyageuses l'invitation, qu'il venait de recevoir
+d'un supérieur, de retourner à Rome.</p>
+
+<p>Comme l'avait fort judicieusement pensé le brigadier
+Martin, cette notification jeta un grand trouble
+dans l'esprit des vieilles filles; elles se consultèrent,
+elles consultèrent leur chevalier d'honneur, et
+le résultat de cette double consultation fut que celui-ci
+irait s'informer, près de l'inconnu à l'habit bleu
+et au panache tricolore, des motifs qui pouvaient empêcher
+le brigadier Martin et ses quatre hommes
+d'aller plus loin.</p>
+
+<p>Le comte de Châtillon descendit de voiture, suivit
+le chemin qu'il avait vu prendre au fonctionnaire
+républicain, et, en arrivant à l'autre bout de l'allée,
+le trouva assis sur la terrasse de don Antonio et suivant
+des yeux machinalement, et sans le voir peut-être,
+un jeune homme qui, au moment où il était
+entré, sautait du mur mitoyen dans le jardin du
+charron et traversait ce jardin dans toute sa longueur,
+un fusil sur l'épaule.</p>
+
+<p>C'était chose si simple dans ce pays d'indépendance,
+où tout homme marche armé et où les clôtures
+ne semblent être faites que pour exercer l'agilité
+des passants, que l'ambassadeur ne parut prêter
+qu'une médiocre attention à ce fait, attention d'ailleurs
+dont il fut aussitôt distrait par l'apparition du
+comte de Châtillon.</p>
+
+<p>Le comte s'avança vers lui; le citoyen Garat se
+leva.</p>
+
+<p>Garat, fils d'un médecin d'Ustaritz, avait reçu une
+éducation distinguée, était lettré, ayant vécu dans
+l'intimité des philosophes et des encyclopédistes, et
+ayant, par ses différents éloges de Suger, de M. de
+Montausier et de Fontenelle, obtenu des prix académiques.</p>
+
+<p>C'était un homme du monde, avant tout élégant
+parleur et ne se servant du vocabulaire jacobin que
+dans les occasions d'apparat et lorsqu'il ne pouvait
+faire autrement.</p>
+
+<p>En voyant le comte de Châtillon venir à lui, il se
+leva et fit la moitié du chemin.</p>
+
+<p>Les deux hommes se saluèrent avec une courtoisie
+qui sentait bien plus son Louis XV que son Directoire.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je dire monsieur ou citoyen? demanda le
+comte de Châtillon en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Dites comme vous voudrez, monsieur le comte;
+cela me sera toujours un honneur de répondre aux
+questions que vous venez probablement me faire de
+la part de Leurs Altesses royales.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! dit le comte; au milieu de
+ces pays sauvages, je suis heureux de rencontrer un
+homme civilisé. Je venais donc, au nom de Leurs
+Altesses royales, puisque vous me permettez de conserver
+ce titre aux filles du roi Louis XV, vous demander,
+non point à titre de reproche, mais comme renseignement
+essentiel à leur tranquillité, quelle est la
+volonté ou l'obstacle qui s'oppose à ce qu'elles conservent
+jusqu'à Naples l'escorte que le général Championnet
+a eu l'obligeance de leur donner.</p>
+
+<p>Garat sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends très-bien la différence qu'il y a
+entre le mot <i>obstacle</i> et le mot <i>volonté</i>, monsieur le
+comte, et je vais vous répondre de manière à vous
+prouver que l'obstacle existe, et que, s'il y a volonté
+en même temps, cette volonté est plutôt bienveillante
+que mauvaise.</p>
+
+<p>&mdash;Commençons par l'obstacle alors, fit en s'inclinant
+le comte.</p>
+
+<p>&mdash;L'obstacle, le voici, monsieur: depuis hier minuit,
+il y a déclaration de guerre entre le royaume
+des Deux-Siciles et la république française; il en résulte
+qu'une escorte composée de cinq ennemis serait
+plutôt, vous devez le comprendre, pour Leurs Altesses
+royales un danger qu'une protection. Quant à la volonté,
+qui est la mienne, et que vous voyez maintenant
+ressortir naturellement de l'obstacle, elle est de
+ne point exposer les illustres voyageuses à subir des
+insultes et leur escorte à être assassinée. A demande
+catégorique, ai-je répondu catégoriquement, monsieur
+le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Si catégoriquement, monsieur, que je serais
+heureux que vous consentissiez à répéter à Leurs Altesses
+royales, ce que vous venez de me faire l'honneur
+de me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait avec grand plaisir, monsieur le comte,
+mais un sentiment de délicatesse que vous apprécieriez,
+j'en suis sûr, s'il vous était connu, me prive, à
+mon grand regret, de l'honneur de leur présenter
+mes hommages.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous quelque motif de tenir ce sentiment
+secret?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, monsieur; je crains seulement que ma
+présence ne leur soit désagréable.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais à qui j'ai l'honneur de parler, monsieur;
+vous êtes le comte de Châtillon, chevalier d'honneur
+de Leurs Altesses royales, et c'est un avantage que
+j'ai sur vous, car vous ne savez pas qui je suis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, je puis le certifier, monsieur, un
+homme du monde et de parfaite courtoisie.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pour cela, monsieur, que j'ai été choisi
+par la Convention pour avoir le fatal honneur de lire
+au roi Louis XVI sa sentence de mort.</p>
+
+<p>Le comte de Châtillon fit un bond en arrière,
+comme s'il se fût trouvé tout à coup en face d'un
+serpent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, alors, vous êtes le conventionnel Garat?
+s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, monsieur le comte; vous voyez, si
+mon nom fait cet effet sur vous qui n'étiez point parent,
+que je sache, du roi Louis XVI, quel effet il
+produirait sur ces pauvres princesses, qui étaient ses
+tantes. Il est vrai, ajouta l'ambassadeur avec son fin
+sourire, qu'elles n'aimaient guère leur neveu de son
+vivant; mais, aujourd'hui, je sais qu'elles l'adorent;
+la mort est comme la nuit: elle porte conseil.</p>
+
+<p>M. le comte de Châtillon salua et alla reporter le
+résultat de la conversation qu'il venait d'avoir à mesdames
+Victoire et Adélaïde.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<h3>FRA DIAVOLO</h3>
+
+
+<p>Les deux vieilles princesses qu'avait été chargé de
+protéger le brigadier Martin, et près desquelles retournait
+le comte de Châtillon, tout effaré d'avoir vu
+en face, non-seulement un régicide, mais encore
+celui-là même qui avait lu à Louis XVI son arrêt de
+mort, les deux vieilles princesses, disons-nous, ne
+sont pas tout à fait de nouvelles connaissances pour
+ceux de nos lecteurs qui sont quelque peu familiarisés
+avec nos oeuvres; ils les ont vues apparaître,
+plus jeunes de trente ans, dans notre livre de <i>Joseph
+Balsamo</i>, non-seulement sous les noms par lesquels
+nous venons de les désigner, mais encore sous le sobriquet
+moins poétique de <i>Loque</i> et de <i>Chiffe</i>, que
+dans sa familiarité paternelle, leur donnait le roi
+Louis XV.</p>
+
+<p>Nous avons vu que la troisième, la princesse
+Sophie, que son royal géniteur, pour ne point dépareiller
+la trilogie de ses filles, avait baptisée du nom
+harmonieux de <i>Graille</i>, était morte à Rome, et, par
+sa maladie, avait retardé le départ de ses deux
+soeurs, et que, de cette façon, le hasard avait fait
+que leur passage à Itry avait coïncidé avec celui de
+l'ambassadeur français dans la même ville.</p>
+
+<p>La chronique scandaleuse de la cour avait toujours
+respecté madame Victoire, que l'on assurait avoir,
+toute sa vie, été de moeurs irréprochables; mais,
+comme il leur faut toujours une victime expiatoire,
+les mauvaises langues s'étaient rabattues sur madame
+Adélaïde; celle-ci, en effet, passait pour avoir
+été l'héroïne d'une aventure passablement scandaleuse,
+dans laquelle le héros était son propre père.
+Quoique Louis XV ne fût point un patriarche et que
+je doute, si Dieu eût brûlé la moderne Sodome,
+qu'il l'eût fait prévenir comme Loth par un de ses
+anges d'abandonner à temps la ville maudite, cette
+aventure, non point dans ses détails, mais dans le
+fond, passait pour avoir eu son antécédent dans la
+famille du Chananéen Loth, qui, on s'en souvient,
+devint, par un oubli déplorable des liens de famille,
+le père de Moab et d'Ammon; l'oubli du roi Louis XV
+et de sa fille madame Adélaïde avait été de moitié
+moins fécond, et il en était résulté seulement un
+enfant du sexe masculin, né à Colorno, dans le
+grand-duché de Parme, et devenu, sous le nom de
+comte Louis de Narbonne, un des cavaliers les plus
+élégants, mais en même temps un des cerveaux les
+plus vides de la cour du roi Louis XVI; madame de
+Staël, qui, à la retraite de son père, M. de Necker,
+avait perdu la présidence du conseil, mais qui avait
+gardé une certaine influence, l'avait fait nommer,
+en 1791, ministre de la guerre, et, se trompant,
+sinon à la valeur morale et intellectuelle de ce beau
+cavalier, avait tenté de lui introduire un peu de son
+génie dans la tête et un peu de son coeur dans la
+poitrine; elle échoua; il eût fallu un géant pour dominer
+la situation, et M. de Narbonne était un nain,
+ou, si vous voulez, un homme ordinaire: la situation
+l'écrasa.</p>
+
+<p>Décrété d'accusation le 10 août, il passa le détroit
+et alla rejoindre à Londres les princes émigrés, mais
+sans jamais tirer l'épée contre la France. Fils impuissant
+à la sauver, il eut le mérite du moins de ne
+point chercher à la perdre.</p>
+
+<p>Lorsque les trois vieilles princesses décidèrent de
+quitter Versailles, ce fut M. de Narbonne qui fut
+chargé de tous les préparatifs de leur fuite; elle eut
+lieu le 21 janvier 1791, et l'un des derniers discours
+de Mirabeau, un des plus beaux, fut prononcé à ce
+sujet et eut pour texte: <i>De la liberté d'émigration</i>.</p>
+
+<p>Nous avons vu, dans le récit du brigadier Martin,
+comment Leurs Altesses avaient successivement habité
+Vienne et Rome, et comment, reculant devant la
+République, qui, après avoir envahi le nord, envahissait
+le midi de l'Italie, elles avaient décidé d'aller
+trouver les parents <i>en bonne position</i> qu'elles avaient
+dans le royaume de Naples.</p>
+
+<p>Ces parents en bonne position, mais qui ne devaient
+point tarder à se trouver en mauvaise position,
+étaient le roi Ferdinand et la reine Caroline.</p>
+
+<p>Comme l'avait présumé le brigadier Martin, la
+nouvelle que le comte de Châtillon reportait aux
+deux princesses les troubla fort; l'idée de continuer
+leur route sans autre escorte que celle de leur chevalier
+d'honneur, qui cependant, pour ménager les
+nerfs des deux pauvres filles, leur avait caché le voisinage
+du terrible conventionnel, n'avait, en effet,
+rien de bien rassurant. Elles étaient au plus violent
+de leur désespoir, lorsqu'un domestique de l'hôtel
+frappa respectueusement à la porte et avertit M. le
+comte de Châtillon qu'un jeune homme, arrivé
+depuis la veille, demandait la faveur de lui dire quelques
+mots.</p>
+
+<p>Le comte de Châtillon sortit et rentra presque
+aussitôt, annonçant à Mesdames que le jeune homme
+en question était un soldat de l'armée de Condé,
+porteur d'une lettre de M. le comte Louis de Narbonne,
+adressée à Leurs Altesses royales, mais plus
+particulièrement à madame Adélaïde.</p>
+
+<p>Les deux choses sonnaient bien aux oreilles des
+deux princesses: d'abord le titre de soldat de l'armée
+de Condé, ensuite la recommandation de M. le comte
+de Narbonne.</p>
+
+<p>On fit entrer le porteur de la lettre.</p>
+
+<p>C'était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq
+ans, blond de barbe et de cheveux, agréable
+de visage, frais et rose comme une femme; il était
+proprement vêtu sans être vêtu élégamment; sa
+manière de se présenter, quoique n'étant pas
+exempte d'une certaine roideur contractée sous
+l'uniforme, annonçait une bonne naissance et une
+certaine habitude du monde.</p>
+
+<p>Il salua respectueusement de la porte les deux
+princesses. M. de Châtillon lui désigna de la main
+madame Adélaïde; il fit trois pas dans la chambre,
+mit un genou en terre et tendit la lettre à la vieille
+princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, Châtillon, lisez, dit madame Adélaïde;
+je ne sais pas ce que j'ai fait de mes lunettes.</p>
+
+<p>Et elle fit, avec un gracieux sourire, signe au jeune
+homme de se relever.</p>
+
+<p>M. de Châtillon lut la lettre, et, se retournant vers
+les princesses:</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, leur dit-il, cette lettre est, en effet,
+de M. le comte Louis de Narbonne, qui recommande
+dignement à Vos Altesses M. Giovan-Battista de
+Cesare, Corse de nation, qui a servi avec ses compagnons
+dans l'armée de Condé, et qui lui est recommandé
+à lui-même par M. le chevalier de Vernègues;
+il ajoute, en mettant ses fidèles hommages aux
+pieds de Vos Altesses royales, qu'elles n'auront jamais
+à se repentir de ce qu'elles feront pour ce
+digne jeune homme.</p>
+
+<p>Madame Victoire laissa la parole à sa soeur et se
+contenta d'approuver de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monsieur, dit madame Adélaïde, vous
+êtes noble?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit le jeune homme, nous autres
+Corses, nous avons tous la prétention d'être nobles;
+mais, comme je veux commencer à me faire connaître
+à Votre Altesse royale par ma sincérité, je lui
+répondrai que je suis tout simplement d'une ancienne
+famille de <i>caporali</i>; un de nos ancêtres a,
+sous ce titre de <i>caporale</i>, commandé un district de la
+Corse pendant une de ces longues guerres que nous
+avons soutenues contre les Génois; un seul de mes
+compagnons, M. de Bocchechiampe, est de noblesse,
+dans le sens où l'entend Votre Altesse royale; les
+cinq autres, comme moi, quoique l'un deux porte
+l'illustre nom de Colonna, n'ont aucun droit au livre
+d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Mais savez-vous, monsieur de Châtillon, dit
+madame Victoire, que ce jeune homme s'exprime
+fort bien?</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'étonne point, dit madame Adélaïde;
+vous devez bien comprendre, ma chère, que M. de
+Narbonne ne nous eût point recommandé des espèces.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers de Cesare:</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, jeune homme. Vous dites donc que
+vous avez servi dans les armées de M. le prince de
+Condé?</p>
+
+<p>&mdash;Moi et trois de mes compagnons, madame,
+M. de Bocchechiampe, M. Colonna et M. Guidone,
+nous étions avec Son Altesse royale à Weissembourg,
+à Haguenau, à Bentheim, où M. de Bocchechiampe
+et moi fûmes blessés. Par malheur, intervint la paix
+de Campo-Formio: le prince fut forcé de licencier
+son armée, et nous nous trouvâmes en Angleterre,
+sans fortune et sans position; ce fut là que M. le
+chevalier de Vernègues voulut bien se rappeler
+nous avoir vus au feu et affirma à M. le chevalier
+de Narbonne que nous ne faisions pas déshonneur à
+la cause que nous avions embrassée. Ne sachant que
+devenir, nous demandâmes à M. le comte son avis;
+il nous conseilla de gagner Naples, où, nous dit-il,
+le roi se préparait à la guerre, et où, grâce à nos
+états de services, nous ne pouvions pas manquer
+d'être employés. Nous ne connaissions, par malheur,
+personne à Naples; mais M. le comte Louis leva cette
+difficulté en nous disant que, sinon à Naples, du
+moins à Rome, nous rencontrerions Vos Altesses
+royales; ce fut alors qu'il me fit l'honneur de me
+donner la lettre que je viens de remettre à M. le
+comte de Châtillon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment, monsieur, demanda la vieille
+princesse, se fait-il que nous vous rencontrions juste
+ici et que vous ne nous ayez pas remis cette lettre
+plus tôt?</p>
+
+<p>&mdash;Nous eussions pu, en effet, madame, avoir
+l'honneur de la remettre à Vos Altesses royales à
+Rome; mais, d'abord, vous étiez au lit de mort de
+madame la princesse Sophie, et, tout à votre douleur,
+vous n'eussiez pas eu le loisir de vous occuper
+de nous; puis nous n'étions pas sans être observés
+par la police républicaine; nous avons craint de
+compromettre Vos Altesses royales. Nous avions
+quelques ressources; nous les avons ménagées et
+nous avons vécu dessus en attendant un moment
+plus favorable de vous demander votre protection.
+Il y a huit jours que vous avez eu la douleur de
+perdre Son Altesse royale la princesse Sophie et que
+vous vous êtes décidées à partir pour Naples; nous
+nous sommes tenus au courant des intentions de Vos
+Altesses royales, et, la veille de votre départ, nous
+sommes venus vous attendre ici, où nous sommes
+arrivés hier dans la nuit. Un instant, en voyant l'escorte
+qui accompagnait le carrosse de Vos Altesses,
+nous avons cru tout perdu pour nous; mais, au contraire,
+la Providence a voulu qu'ici justement l'ordre
+fût donné à votre escorte de retourner à Rome. Nous
+venons offrir à Vos Altessses royales de la remplacer;
+s'il ne s'agit que de se faire tuer pour leur service,
+nous en valons d'autres, et nous vous demandons la
+préférence.</p>
+
+<p>Le jeune homme prononça ces dernières paroles
+avec beaucoup de dignité, et le salut dont il les
+accompagna était si plein de courtoisie, que la vieille
+princesse, se retournant vers M. de Châtillon, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez, Châtillon, que vous avez vu peu de
+gentilshommes s'exprimer avec plus de noblesse que
+ce jeune Corse, qui n'était cependant que caporal.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Votre Altesse, répliqua de Cesare en
+souriant de la méprise, c'est un de mes ancêtres,
+madame, qui était <i>caporale</i>, c'est-à-dire commandant
+d'une province; j'avais, moi, l'honneur d'être, ainsi
+que M. de Bocchechiampe, lieutenant d'artillerie dans
+l'armée de monseigneur le prince de Condé.</p>
+
+<p>&mdash;Espérons que vous n'y ferez pas le chemin que
+le petit Buonaparte, votre compatriote, y a fait dans
+l'artillerie, ou que ce sera du moins dans une voie
+opposée.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers le comte:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Châtillon, lui dit-elle, vous voyez que
+cela s'arrange à merveille; au moment où notre
+escorte nous manque, la Providence, comme l'a très-bien
+dit M. de... M. de... Comment m'avez-vous dit
+déjà que vous vous appeliez, mon bon ami?</p>
+
+<p>&mdash;De Cesare, Votre Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;La Providence, comme l'a très-bien dit M. de
+Cesare, nous en envoie une autre; mon avis, à moi,
+est de l'accepter. Qu'en dites-vous, ma soeur?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je dis? Je dis que je remercie Dieu de
+nous avoir délivrées de ces jacobins de Français,
+dont les plumets tricolores me donnaient des attaques
+de nerfs.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi de leur chef, le citoyen brigadier Martin,
+qui avait la rage de s'adresser toujours à moi pour
+demander les ordres de Mon Altesse royale; et dire
+que j'étais obligée de lui faire les blanches dents et
+de lui sourire, quand j'aurais voulu lui tordre le
+cou.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers Cesare:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, vous pouvez me présenter
+vos compagnons; j'ai hâte, en vérité, de faire leur
+connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être vaudrait-il mieux que Leurs Altesses
+royales attendissent le départ du brigadier Martin
+et de ses soldats, fit observer M. de Châtillon.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela, comte?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour qu'il ne rencontre pas ces messieurs
+chez Leurs Altesses royales en venant prendre congé
+d'elles.</p>
+
+<p>&mdash;En venant prendre congé de nous?... Pour
+mon compte, j'espère bien que le drôle n'aura pas
+l'impudence de se représenter devant moi. Prenez
+dix louis, Châtillon, et donnez-les au brigadier Martin
+pour lui et ses hommes. Je ne veux pas qu'il soit dit
+que ces odieux jacobins nous aient rendu un service
+sans en être payés.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce qu'ordonne Votre Altesse royale;
+mais je doute que le brigadier accepte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il accepte quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Les dix louis que Votre Altesse royale lui offre.</p>
+
+<p>&mdash;Il aimerait mieux les prendre, n'est-ce pas?
+Cette fois, il faudra bien qu'il se contente de les
+recevoir; mais qu'est-ce que c'est donc que cette
+musique? Est-ce que nous serions reconnues et que
+l'on nous donnerait une sérénade?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait le devoir de la population, madame,
+répondit en souriant le jeune Corse, si elle savait
+qui elle a l'honneur de posséder dans ses murs; mais
+elle l'ignore, à ce que je suppose du moins, et cette
+musique est tout simplement celle d'une noce qui
+revient de l'église; la fille du charron qui demeure
+en face de cet hôtel se marie, et, comme il y a un
+rival, on présume que la journée ne se passera point
+sans tragédie; nous qui sommes ici depuis hier au
+soir, nous avons eu le temps de nous mettre au
+courant des nouvelles de la localité.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, dit madame Adélaïde, nous n'avons
+rien à faire avec ces gens-là. Présentez-nous vos
+compagnons, monsieur de Cesare, présentez-nous-les.
+S'ils vous ressemblent, notre bienveillance leur est
+acquise. Et vous, Châtillon, portez ces dix louis au
+citoyen brigadier Martin, et, s'il demande à nous
+remercier, dites-lui que ma soeur et moi sommes
+indisposées.</p>
+
+<p>Le comte de Châtillon et le lieutenant de Cesare
+sortirent pour exécuter les ordres qu'ils venaient de
+recevoir.</p>
+
+<p>De Cesare rentra le premier avec ses compagnons,
+et c'était tout simple: les jeunes gens, dans leur
+empressement à savoir ce que décideraient Leurs
+Altesses royales, attendaient dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Ils n'eurent donc qu'à passer par la porte que
+venait de leur ouvrir leur introducteur. Madame
+Victoire, qui avait toujours eu un penchant à la
+dévotion, avait pris son livre d'heures et lisait sa
+messe, qu'elle n'avait pu entendre: elle se contenta de
+jeter un coup d'oeil rapide sur les jeunes gens et de
+faire un signe approbatif; mais il n'en fut point de
+même de madame Adélaïde: elle passa une véritable
+revue.</p>
+
+<p>De Cesare lui présenta ses compagnons: tous étaient
+Corses; nous savons déjà le nom de leur introducteur
+et de trois d'entre eux: Francesco Bocchechiampe,
+Ugo Colonna et Antonio Guidone; les trois
+autres se nommaient Raimondo Cordara, Lorenzo
+Durazzo et Stefano Pittaluga.</p>
+
+<p>Nous demandons pardon à nos lecteurs de tous
+ces détails; mais, l'inexorable histoire nous forçant
+d'introduire un grand nombre de personnages de
+toutes nations et de tous rangs dans notre récit,
+nous appuyons un peu plus longuement sur ceux
+qui doivent y acquérir une certaine importance.</p>
+
+<p>Nous le répétons, c'est une immense épopée que
+celle que nous écrivons, et, à l'exemple d'Homère,
+le roi des poëtes épiques, nous sommes forcé de
+faire le dénombrement de nos soldats.</p>
+
+<p>Comme nous, de Cesare suivit en petit l'exemple de
+l'auteur de l'<i>Iliade</i>, il nomma les uns après les autres
+ses six compagnons à madame Adélaïde; mais ce
+que lui avait dit le jeune Corse de la noblesse de
+Bocchechiampe l'avait frappée, et ce fut particulièrement
+à lui qu'elle s'adressa.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Cesare m'a annoncé que vous étiez gentilhomme,
+lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a fait trop d'honneur, Votre Altesse
+royale: je suis noble tout au plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous faites une distinction entre noble et
+gentilhomme, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, madame, et j'ai l'honneur d'appartenir
+à une caste trop jalouse de ses droits, justement
+par cela même qu'ils sont méconnus aujourd'hui,
+pour que j'empiète sur ceux qui ne m'appartiennent
+pas. Je pourrais faire mes preuves de deux
+cents ans et être chevalier de Malte, s'il y avait
+encore un ordre de Malte; mais je serais très-embarrassé
+de faire mes preuves de 1399, pour monter
+dans les carrosses du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous monterez cependant dans le nôtre, monsieur,
+dit la vieille princesse en se redressant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est seulement lorsque j'en serai descendu,
+madame, dit le jeune homme en s'inclinant, que je
+me vanterai d'être gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu entends, ma soeur, tu entends, s'écria
+madame Adélaïde; mais c'est fort joli, ce qu'il dit
+là. Enfin, nous voilà donc avec des gens de notre
+bord!</p>
+
+<p>Et la vieille princesse respira plus librement.</p>
+
+<p>En ce moment, M. de Châtillon rentra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Châtillon, qu'a dit le brigadier
+Martin? demanda madame Adélaïde.</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit tout simplement que, si Votre Altesse
+royale lui avait fait faire cette offre par un autre
+que moi, il aurait coupé les oreilles à cet autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et à vous?</p>
+
+<p>&mdash;A moi, il a bien voulu me faire grâce; il a
+même accepté ce que je lui ai offert.</p>
+
+<p>&mdash;Et que lui avez-vous offert?</p>
+
+<p>&mdash;Une poignée de main.</p>
+
+<p>&mdash;Une poignée de main, Châtillon! vous avez
+offert une poignée de main à un jacobin! Pourquoi
+n'êtes-vous pas rentré avec un bonnet rouge, pendant
+que vous y étiez? C'est incroyable, un brigadier
+qui refuse dix louis, un comte de Châtillon qui
+donne une poignée de main à un jacobin! En vérité,
+je ne comprends plus rien à la société telle qu'ils
+l'ont faite.</p>
+
+<p>&mdash;Ou plutôt telle qu'ils l'ont défaite, dit madame
+Victoire en lisant ses heures.</p>
+
+<p>&mdash;Défaite, vous avez bien raison, ma soeur,
+défaite, c'est le mot; seulement, vivrons-nous assez
+pour la voir refaire, c'est ce dont je doute. En attendant,
+Châtillon, donnez vos ordres; nous partons à
+quatre heures; avec une escorte comme celle de ces
+messieurs, nous pouvons nous hasarder à voyager
+de nuit. Monsieur de Bocchechiampe, vous dînerez
+avec nous.</p>
+
+<p>Et, avec un geste qui avait conservé plus de commandement
+que de dignité, la vieille princesse congédia
+ses sept défenseurs sans avoir le moins du
+monde remarqué ce qu'il y avait de blessant dans
+le choix qu'elle avait fait du plus noble d'entre
+eux, à l'exclusion des autres, pour dîner à sa table
+et à celle de sa soeur.</p>
+
+<p>Bocchechiampe demanda pardon par un signe à
+ses compagnons de la faveur qui lui était faite; ils
+lui répondirent par une poignée de main.</p>
+
+<p>Comme l'avait dit de Cesare, cette musique que
+l'on avait entendue était celle qui précédait le cortége
+nuptial de Francesca et de Peppino; le cortége
+était nombreux; car, ainsi que l'avait dit encore de
+Cesare, on s'attendait généralement à quelque catastrophe
+suscitée par Michele Pezza; aussi, à leur
+entrée sur la terrasse, les regards des deux époux se
+portèrent-ils tout d'abord sur le mur à demi écroulé
+où, depuis le matin, s'était tenu celui qui causait
+leur inquiétude.</p>
+
+<p>Le mur était solitaire.</p>
+
+<p>Au reste, aucun objet ne revêtait cette teinte sombre
+qui, aux yeux du prétendu roi de la création,
+semble toujours devoir annoncer sa disparition de ce
+monde. Il était midi; le soleil dans toute sa splendeur,
+tamisait ses rayons à travers la treille qui formait
+un dais de verdure au-dessus de la tête des convives;
+les merles sifflaient, les grives chantaient, les
+moineaux francs pépiaient, et les carafes, pleines de
+vin, reflétaient, au milieu de leurs rubis liquides, une
+paillette d'or.</p>
+
+<p>Peppino respira; il ne voyait la mort nulle part
+mais, au contraire, il voyait la vie partout.</p>
+
+<p>Il est si bon de vivre quand on vient d'épouser la
+femme que l'on aime, et que l'on est enfin arrivé au
+jour attendu depuis deux ans!</p>
+
+<p>Un instant il oublia Michele Pezza et sa dernière
+menace, dont il était pâle encore.</p>
+
+<p>Quant à don Antonio, moins préoccupé que Peppino,
+il avait retrouvé, à la porte, la voiture brisée,
+et, sur la terrasse, le propriétaire de la voiture.</p>
+
+<p>Il alla à lui en se grattant l'oreille.</p>
+
+<p>Le travail faisait tache dans un pareil jour.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, demanda-t-il à l'ambassadeur, qu'il continuait
+de prendre purement et simplement pour un
+voyageur de distinction, Votre Excellence tient absolument
+à continuer sa route aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument, répondit le citoyen Garat. Je suis
+attendu à Rome pour affaire de la plus haute importance,
+et j'ai déjà perdu, à l'accident qui m'est arrivé
+aujourd'hui, quelque chose comme trois ou quatre
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, un honnête homme n'a que sa
+parole; j'ai dit que, quand vous nous auriez fait l'honneur
+de boire avec nous un verre de vin à l'heureuse
+union de ces enfants, on travaillerait; buvons et travaillons.</p>
+
+<p>On remplit tout ce qu'il y avait de verres sur la
+table, on donna à l'étranger le verre d'honneur, orné
+d'un filet d'or. L'ambassadeur, pour tenir sa parole,
+but à l'heureuse union de Francesca et de Peppino;
+les jeunes filles crièrent: «Vive Peppino!» les jeunes
+garçons: «Vive Francesca!» et tambours et guitares
+firent éclater leur tarentelle la plus joyeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit maître della Rota à Peppino,
+il ne s'agit point ici de faire les yeux doux à notre
+amoureuse, mais de se mettre à la besogne; il y a
+temps pour tout. Embrasse ta femme, garçon, et à
+l'ouvrage!</p>
+
+<p>Peppino ne se fit point répéter deux fois la première
+partie de l'invitation: il prit sa femme entre
+ses bras, et, avec un regard de reconnaissance au ciel,
+il l'appuya contre son coeur.</p>
+
+<p>Mais, au moment où, abaissant les yeux vers elle
+avec cette indéfinissable expression de l'amour qui a
+longtemps attendu et qui va enfin être satisfait, il approchait
+ses lèvres de celles de Francesca, la détonation
+d'une arme à feu retentit, et le sifflement d'une
+balle se fit entendre, suivi d'un bruit mat.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit l'ambassadeur, voilà une balle qui
+m'a bien l'air d'être à mon adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, balbutia Peppino en s'affaissant
+aux pieds de Francesca, elle est à la mienne.</p>
+
+<p>Et il rendit par la bouche une gorgée de sang.</p>
+
+<p>Francesca jeta un cri et tomba à genoux devant le
+corps de son mari.</p>
+
+<p>Tous les yeux se tournèrent vers le point d'où le
+coup était parti: une légère fumée blanchâtre montait,
+à cent pas peut-être, à travers les peupliers.</p>
+
+<p>On vit alors parmi les arbres un jeune homme qui,
+par des élans rapides, gravissait la montagne un fusil
+à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Fra Michele! s'écrièrent les assistants, fra
+Michele!</p>
+
+<p>Le fugitif s'arrêta sur une espèce de plate-forme,
+et, avec un geste de menace:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'appelle plus fra Michele, dit-il; à partir
+de ce moment, je m'appelle fra Diavolo.</p>
+
+<p>C'est, en effet, le nom sous lequel il fut connu plus
+tard; le baptême du meurtre l'emporta sur celui de
+la rédemption.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le blessé avait rendu le dernier
+soupir.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+<h3>LE PALAIS CORSINI A ROME</h3>
+
+
+<p>Pendant que nous sommes sur la route de Rome,
+précédons notre ambassadeur chez Championnet,
+comme nous l'avons précédé chez le charron don
+Antonio.</p>
+
+<p>Dans une des plus grandes salles de l'immense palais
+Corsini, qui vient d'être successivement occupé
+par Joseph Bonaparte, ambassadeur de la République,
+et par Berthier, qui est venu y venger le double
+assassinat de Basseville et de Duphot, deux hommes
+se promenaient, le jeudi 24 septembre, entre onze
+heures et midi, s'arrêtant de temps en temps près de
+grandes tables sur lesquelles étaient étendus un plan
+de Rome à la fois antique et moderne, un plan des
+États romains réduits par le traité de Tolentino, et
+toute une collection des gravures de Piranèse; d'autres
+tables plus petites supportaient des livres d'histoire
+ancienne et moderne, parmi lesquels on distinguait
+pêle-mêle, un Tite-Live, un Polybe, un Montecuculli,
+les <i>Commentaires</i> de César, un Tacite, un Virgile, un
+Horace, un Juvénal, un Machiavel, une collection
+presque complète enfin de livres classiques se rapportant
+à l'histoire de Rome ou aux guerres des
+Romains; chacune de ces tables portait, en outre, de
+l'encre, des plumes, des feuilles de papier couvertes
+de notes, à côté de feuilles blanches attendant leur
+tour d'être noircies et qui indiquaient que l'hôte passager
+de ce palais se reposait des fatigues de la
+guerre, sinon par les études du savant, du moins par
+les loisirs de l'érudit.</p>
+
+<p>Ces deux hommes, à trois ans près, étaient du
+même âge, c'est-à-dire que l'un avait trente-six ans
+et l'autre trente-trois.</p>
+
+<p>Le plus âgé des deux était en même temps le plus
+petit; il portait encore la poudre de 89, avait conservé
+la queue et brillait par un certain air d'aristocratie
+qu'il devait sans doute à l'extrême propreté de ses
+vêtements, à la finesse et à la blancheur de son linge;
+son oeil noir était vif, déterminé, plein de résolution
+et d'audace; sa barbe était faite avec le plus grand
+soin; il ne portait ni moustaches ni favoris; son
+costume était celui des généraux républicains du
+Directoire; son chapeau, son sabre et ses pistolets
+étaient déposés sur une table assez voisine de la
+chaise sur laquelle il avait l'habitude d'écrire, pour
+qu'en allongeant la main il pût les atteindre.</p>
+
+<p>Celui-là, c'était l'homme dont nous avons déjà
+entretenu longuement nos lecteurs: Jean-Étienne
+Championnet, commandant en chef l'armée de
+Rome.</p>
+
+<p>L'autre, plus grand de taille, comme nous l'avons
+dit, blond de cheveux, accusait, par la fraîcheur de
+son teint, une origine septentrionale; il avait l'oeil
+bleu, limpide, plein de lumière; le nez moyen, les
+lèvres minces et ce menton fortement accentué qui
+est le signe dominant des races fauves, c'est-à-dire
+des races conquérantes; un grand sentiment de calme
+et de placidité était répandu sur toute sa personne et
+devait en faire au feu non-seulement un soldat intrépide,
+mais encore un général plein de toutes les
+ressources que donne un véritable sang-froid. Il était
+de famille irlandaise, mais né en France; il avait
+servi d'abord dans le corps irlandais de Dillon, s'était
+distingué à Jemmapes, avait été nommé colonel après
+la bataille, avait battu le duc d'York dans différentes
+rencontres, traversé en 1795 le Wahal sur la glace,
+s'était emparé de la flotte hollandaise à la tête de son
+infanterie, avait été nommé général de division, et
+enfin venait d'être envoyé à Rome, où il commandait
+une division sous Championnet.</p>
+
+<p>Celui-là, c'était Joseph-Alexandre Macdonald, qui
+fut depuis maréchal de France et qui mourut duc de
+Tarente.</p>
+
+<p>Ces deux hommes, pour ceux qui les eussent regardés
+causant, étaient deux soldats; mais, pour
+ceux qui les auraient entendus causer, ils eussent été
+deux philosophes, deux archéologues, deux historiens.</p>
+
+<p>Ce fut le propre de la révolution française&mdash;et
+cela se comprend, puisque toutes les classes de la
+société concoururent à former l'armée,&mdash;d'introduire,
+près des Cartaux, des Rossignol et des Luckner,
+les Miollis, les Championnet, les Ségur, c'est-à-dire,
+près de l'élément matériel et brutal, l'élément
+immatériel et lettré.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon cher Macdonald, disait Championnet
+à son lieutenant, plus j'étudie cette histoire
+romaine au milieu de Rome, et particulièrement
+celle de ce grand homme de guerre, de ce grand orateur,
+de ce grand législateur, de ce grand poëte, de
+ce grand philosophe, de ce grand politique qu'on
+appelle César, et dont les <i>Commentaires</i> doivent être
+le catéchisme de tout homme qui aspire à commander
+une armée, plus je suis convaincu que nos professeurs
+d'histoire se trompent complétement à
+l'endroit de l'élément que représentait César à Rome.
+Lucain a eu beau faire, en faveur de Caton, un des
+plus beaux vers latins qui aient été faits, César, mon
+ami, c'était l'humanité; Caton n'était que le droit.</p>
+
+<p>&mdash;Et Brutus et Cassius, qu'étaient-ils? demanda
+Macdonald avec le sourire de l'homme mal convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Brutus et Cassius,&mdash;je vais vous faire sauter
+au plafond, car je vais toucher, je le sais, à l'objet
+de votre culte,&mdash;Brutus et Cassius étaient deux républicains
+de collége, l'un de bonne, l'autre de
+mauvaise foi; des espèces de lauréats de l'école
+d'Athènes, des plagiaires d'Harmodius et d'Aristogiton,
+des myopes qui n'ont pas vu plus loin que leur
+stylet, des cerveaux étroits qui n'ont pas su comprendre
+l'assimilation du monde que rêvait César; et
+j'ajouterai, que, nous autres républicains intelligents,
+c'est César que nous devons glorifier et ses meurtriers
+que nous devons maudire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un paradoxe qui peut être soutenu, mon
+cher général; mais, pour le faire adopter comme une
+vérité, il ne faudrait pas moins que votre esprit et
+votre éloquence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon cher Joseph, rappelez-vous notre
+promenade d'hier au musée du Capitole; ce n'était
+pas sans raison que je vous disais: «Macdonald,
+regardez ce buste de Brutus; Macdonald, regardez
+cette tête de César.» Vous les rappelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, comparez ce front puissant, mais comprimé
+avec ces cheveux qui viennent jusqu'aux
+sourcils, caractère du vrai type romain, au reste;
+comparez ces sourcils, épais et contractés écrasant
+un oeil sombre, avec le front large et ouvert de César,
+avec ses yeux d'aigle.</p>
+
+<p>&mdash;Ou de faucon, <i>occhi griffagni</i>, a dit Dante.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Nigris et vegetis oculis</i>, a dit Suétone, et, si
+vous voulez bien, je m'en rapporterai à Suétone, <i>ses
+yeux noirs et pleins de vie</i>; contentons-nous donc de
+cela, et vous verrez de quel côté était l'intelligence.
+On reprochait à César d'avoir ouvert le Sénat à des
+sénateurs qui n'en savaient pas même le chemin:
+c'était là son génie et en même temps le génie de
+Rome. Athènes, et par Athènes j'entends la Grèce,
+Athènes n'est que la colonie, elle essaime et se rejette
+au dehors; Rome, c'est l'adoption, elle aspire
+l'univers et se l'assimile: la civilisation orientale,
+l'Égypte, la Syrie, la Grèce, tout y a passé; la barbarie
+occidentale, l'Ibérie, la Gaule, l'Armorique
+même, tout y passera. Le monde sémitique, représenté
+par Carthage, et la Judée résistent à Rome:
+Carthage est anéantie, les Juifs sont dispersés. Le
+monde entier régnera sur Rome, parce que le monde
+entier est dans Rome; après les Auguste, les Tibère,
+les Caligula, les Claude, les Néron, c'est-à-dire après
+les Césars romains viennent les Flaviens, qui ne sont
+déjà qu'Italiens; puis les Antonins, qui sont Espagnols
+et Gaulois; puis Septime, Caracalla, Héliogabale,
+Alexandre Sévère, qui sont Africains et
+Syriens; il n'y a pas jusqu'à l'Arabe Philippe et
+jusqu'au Goth Maximin qui ne viennent, après les
+Aurélien et les Probus, ces durs paysans de l'Illyrie,
+s'asseoir sur le trône qui s'écroulera sous le Hun
+Augustule, lequel mourra en Campanie avec une
+rente de six mille livres d'or que lui fera Odoacre, roi
+des Hérules. Tout s'est écroulé autour de Rome, Rome
+seule est encore debout. <i>Capitoli immobile saxum</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez-vous pas que ce soit à ce mélange de
+races que les Italiens doivent l'affaiblissement de leur
+courage et la mollesse de leur caractère? demanda
+Macdonald.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà comme les autres, mon cher
+Macdonald, jugeant le fond par la surface. Parce que
+les lazzaroni sont lâches et paresseux,&mdash;et peut-être
+encore reviendrons-nous un jour sur cette opinion,&mdash;faut-il
+en augurer que tous les Napolitains
+sont lâches et paresseux? Voyez ces deux spécimens
+que Naples nous a envoyés, Salvato Palmieri et
+Ettore Caraffa: connaissez-vous, dans toutes nos
+légions, deux plus puissantes personnalités? La différence
+qui existe entre les Italiens et nous, mon cher
+Joseph, et j'ai bien peur que cette différence ne soit
+à notre désavantage, c'est que, fidèles à nos habitudes
+d'hommes liges, nous mourons pour un
+homme, et qu'en Italie on ne meurt, en général,
+que pour les idées. Les Italiens, c'est vrai, n'ont pas,
+comme nous, la recherche aventureuse des dangers
+inutiles, mais ceci est un héritage de nos pères les
+vieux Gaulois; ils n'ont pas, comme nous, la déification
+chevaleresque de la femme, parce qu'ils n'ont
+dans toute leur histoire ni une Jeanne d'Arc ni une
+Agnès Sorel; ils n'ont pas, comme nous, la rêverie
+enthousiaste du monde féodal, parce qu'ils n'ont ni
+un Charlemagne ni un saint Louis; mais ils ont
+autre chose, ils ont un génie sévère, étranger aux
+vagues sympathies. Chez eux, la guerre est devenue
+une science; les condottieri italiens sont nos maîtres
+en fait de stratégie. Qu'étaient nos capitaines du
+moyen âge, nos chevaliers de Crécy, de Poitiers et
+d'Azincourt, près des Sforza, des Malatesta, des
+Braccio, des Gangrande, des Farnese, des Carmagnola,
+des Baglioni, des Ezzelino? Le premier capitaine
+de l'antiquité, César, est un Italien, et ce Bonaparte,
+qui nous mangera tous, les uns après les
+autres, comme César Borgia voulait manger l'Italie
+feuille à feuille, ce petit Bonaparte, que l'on croit
+enfermé en Égypte, mais qui en sortira d'une façon
+ou de l'autre, dût-il emprunter les ailes de Dédale ou
+l'hippogriphe d'Astolphe, c'est encore un homme de
+race italienne. Il n'y a qu'à voir son maigre et sec
+profil pour cela: il a tout à la fois du César, du
+Dante et du Machiavel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avouerez au moins, mon cher général, si
+enthousiaste que vous soyez d'eux, qu'il y a une
+grande différence entre les Romains des Gracques
+ou même ceux de Colas de Rienzi et ceux d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas tant que vous croyez, Macdonald. La
+vocation du Romain antique, c'était l'action militaire
+ou politique: conquérir le monde d'abord et le gouverner
+ensuite. Conquis et gouverné à son tour, ne
+pouvant plus agir, il rêve. Tenez, depuis trois
+semaines que je suis ici, je ne fais pas autre chose
+que de contempler, dans ses rues et dans ses places
+publiques, cette race monumentale; eh bien, mon
+cher, ces hommes sont pour moi des bas-reliefs de
+la colonne Trajane descendus de leur colonne de
+bronze, pas autre chose, mais qui vivent et qui marchent;
+chacun d'eux est le cives romanus, trop
+grand seigneur, trop maître du monde pour travailler.
+Leurs moissonneurs, ils les font venir des
+Abruzzes; leurs portefaix, ils vont les chercher à
+Bergame; ils ont des trous à leur manteau, ils les
+feront raccommoder par un juif, non par leur
+femme: n'est-elle pas la matrone romaine? non
+plus celle du temps de Lucrèce, qui file la laine et
+garde la maison; non, mais celle du temps de Catilina
+et de Néron, qui serait déshonorée de tenir une
+aiguille si ce n'est pour percer la langue de Cicéron
+ou crever les yeux d'Octavie. Comment voulez-vous
+que la descendance de ceux qui allaient recueillant
+la sportule de porte en porte, de ceux qui vivaient
+six mois de la vente de leurs votes au champ de Mars,
+à qui Caton, César, Auguste faisaient distribuer le blé
+à boisseaux, pour qui Pompée bâtissait des forums et
+des bains, qui avaient un préfet de l'annone chargé
+de les nourrir, et qui en ont encore un aujourd'hui,
+mais qui ne les nourrit plus, se mettent à faire oeuvre
+servile de leurs nobles doigts? Non, vous ne pouvez
+pas exiger que ces hommes-là travaillent. Le peuple
+roi n'était-il pas un peuple de mendiants? Tout ce
+que vous pouvez exiger de ce même peuple, lorsqu'il
+a perdu sa couronne, c'est qu'il mendie noblement,
+et c'est ce qu'il fait. Accusez-le de férocité, si vous
+voulez, mais non de faiblesse, car son couteau répondrait
+pour lui. Son couteau ne le quitte pas plus
+que l'épée ne quittait le légionnaire; c'est son glaive
+à lui. Le couteau est le glaive de l'esclave.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en savons quelque chose. De cette fenêtre
+qui donne sur le jardin, nous pouvons reconnaître
+la place où ils ont assassiné Duphot, et, de celle-ci,
+qui donne sur la rue, celle où ils ont assassiné
+Basseville... Eh! mais que vois-je donc là-bas? fit
+Macdonald en s'interrompant avec une exclamation
+de surprise. Une voiture de poste qui nous arrive.
+Dieu me pardonne! mais c'est le citoyen Garat.</p>
+
+<p>&mdash;Quel Garat?</p>
+
+<p>&mdash;L'ambassadeur de la République à Naples.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, général.</p>
+
+<p>Championnet jeta un coup d'oeil sur la rue, reconnut
+Garat à son tour, et, jugeant aussitôt l'importance
+de l'événement, courut à la porte du salon,
+transformé par lui en bibliothèque et en cabinet de
+travail.</p>
+
+<p>Au moment où il ouvrait cette porte, l'ambassadeur
+montait la dernière marche de l'escalier et
+apparaissait sur le palier.</p>
+
+<p>Macdonald voulut se retirer, mais Championnet
+le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes mon bras gauche, lui dit-il, et quelquefois
+mon bras droit; restez, mon cher général.</p>
+
+<p>Tous deux attendaient avec impatience les nouvelles
+que Garat apportait de Naples.</p>
+
+<p>Les compliments furent courts: Championnet et
+Garat échangèrent une poignée de main; Macdonald
+fut présenté, et Garat commença son récit.</p>
+
+<p>Ce récit se composait des choses que nous avons
+vues s'accomplir sous nos yeux: de l'arrivée de
+Nelson, des fêtes qui lui avaient été données et de
+la déclaration que l'ambassadeur s'était cru obligé de
+faire pour sauvegarder la dignité de la République.</p>
+
+<p>Plus, subsidiairement, l'ambassadeur raconta l'accident
+arrivé à sa voiture entre Castellone et Itri,
+comment cet accident l'avait forcé de s'arrêter chez
+le charron don Antonio; comment il avait rencontré
+les vieilles princesses avec leur escorte, qu'il avait
+empêchée d'aller plus loin; comment il avait assisté
+au meurtre du gendre de don Antonio par un jeune
+homme appelé fra Diavolo, qui, selon l'habitude,
+avait été chercher dans la montagne, en se faisant
+bandit, l'impunité de son crime, et comment enfin il
+avait démonté le brigadier Martin, qu'il avait laissé
+à Itri pour lui ramener sa voiture, tandis qu'il en
+louait une autre à Fondi, avec laquelle il venait
+d'arriver à Rome, sans autre accident qu'un retard
+de six heures.</p>
+
+<p>Le brigadier Martin et les quatre hommes d'escorte
+arriveraient, selon toute probabilité, dans la
+journée du lendemain.</p>
+
+<p>Championnet avait laissé l'ambassadeur aller jusqu'au
+bout sans l'interrompre, espérant toujours entendre
+un mot sur son envoyé; mais, le citoyen Garat
+ayant terminé son récit sans prononcer le nom
+de Salvato Palmieri, Championnet commença à
+craindre que l'ambassadeur ne fût déjà parti de Naples
+quand son aide de camp y était arrivé, et qu'ils
+ne se fussent, par conséquent, croisés en route.</p>
+
+<p>Le général en chef, fort inquiet et ne sachant pas
+ce qui avait pu arriver à Salvato après le départ de
+l'ambassadeur, allait lui adresser une série de questions
+sur ce point, quand un bruit qui se faisait dans
+l'antichambre attira son attention; au même instant,
+la porte s'ouvrit et le soldat de planton annonça
+qu'un homme vêtu en paysan voulait absolument
+parler au général.</p>
+
+<p>Mais, dominant la voix du planton, une autre voix
+vigoureusement accentuée s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, mon général, moi, Ettore Caraffa.
+Je vous apporte des nouvelles de Salvato.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez entrer, morbleu! laissez entrer, cria à
+son tour Championnet. J'allais justement en demander
+au citoyen Garat. Venez, Hector, venez! vous êtes
+deux fois le bienvenu.</p>
+
+<p>Le comte de Ruvo se précipita dans la salle et sauta
+au cou du général.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon général, mon cher général! s'écria-t-il,
+que je suis content de vous revoir!</p>
+
+<p>&mdash;Vous parliez de Salvato, Hector? Quelles nouvelles
+nous apportez-vous de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Bonnes et mauvaises tout ensemble: bonnes
+puisqu'il devrait être mort et qu'il ne l'est pas; mauvaises
+en ce que, pendant son évanouissement, ils lui
+ont volé la lettre que vous lui aviez donnée pour le
+citoyen Garat.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui aviez donné une lettre pour moi? demanda
+Garat.</p>
+
+<p>Hector se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, monsieur, qui êtes l'ambassadeur
+de la République? demanda-t-il à Garat.</p>
+
+<p>Garat s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaises nouvelles! mauvaises nouvelles!
+murmura Championnet.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? comment? Expliquez-moi cela, fit
+l'ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, voici: nous ne sommes point
+en mesure de nous battre, je vous l'écrivais; je vous
+disais dans ma lettre que nous manquions de tout,
+d'hommes, d'argent, de pain, de vêtements, de munitions.
+Je vous priais de faire tout ce que vous pourriez
+pour maintenir quelque temps encore la paix entre
+le royaume des Deux-Siciles et la République; il
+paraît que mon messager est arrivé trop tard, que
+vous étiez déjà parti, qu'il a été blessé, que sais-je,
+moi? Racontez-nous tout cela, Hector. Si ma lettre
+est tombée entre leurs mains, c'est en vérité un grand
+malheur; mais un malheur plus grand encore, ce serait
+que mon cher Salvato mourût de ses blessures;
+car vous m'avez dit qu'il était blessé, n'est-ce pas,
+qu'ils avaient voulu l'assassiner, quelque chose
+comme cela enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Et ils y ont réussi aux trois quarts! Il avait été
+épié, suivi; on l'attendait au sortir du palais de la
+reine Jeanne, à Mergellina, six hommes! Vous comprenez
+bien, vous qui connaissez Salvato, qu'il ne
+s'est pas laissé égorger comme un poulet: il en a tué
+deux et blessé deux autres; mais enfin un des sbires,
+leur chef, je crois, Pasquale de Simone, le tueur de
+la reine, lui a lancé son couteau, le couteau lui est
+entré jusqu'au manche dans la poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Et où, comment est-il tombé?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tranquillisez-vous, mon général, il y a des
+gaillards qui ont de la chance, il est tombé dans les
+bras de la plus jolie femme de Naples, qui l'a caché
+à tous les yeux, à commencer par ceux de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Et la blessure? la blessure? s'écria le général.
+Vous savez, Hector, que j'aime Salvato comme mon
+fils.</p>
+
+<p>&mdash;La blessure est grave, très-grave, mais n'est pas
+mortelle; d'ailleurs, c'est le premier médecin de Naples,
+un des nôtres, qui le soigne et qui en répond.
+Oh! il a été magnifique, notre Salvato; il ne vous a
+jamais raconté son histoire, un roman et un roman
+terrible, mon cher général; comme le Macduff de
+Shakspeare, il a été tiré vivant des flancs d'une
+morte. Il vous contera tout cela un jour ou plutôt un
+soir au bivac, pour vous faire passer le temps; mais
+il s'agit d'autre chose maintenant: les égorgements
+contre les nôtres ont commencé à Naples; Cirillo a
+été retardé de deux heures sur le quai en venant
+m'annoncer la nouvelle que je vous apporte, et par
+quoi? par un bûcher qui obstruait le passage et où
+les lazzaroni brûlaient vivants les deux frères della
+Torre.</p>
+
+<p>&mdash;Quels misérables! s'écria Championnet.</p>
+
+<p>&mdash;Imaginez-vous, mon général, un poëte et un bibliomane,
+je vous demande un peu ce que ces gens-là
+pouvaient leur avoir fait! On parle, en outre, d'un
+grand conseil qui aurait été tenu au palais: je sais
+cela par Nicolino Caracciolo, qui est l'amant de la
+San-Clemente, une des dames d'honneur de la reine;
+la guerre contre la République y a été décidée, l'Autriche
+fournit le général.</p>
+
+<p>&mdash;Le connaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le baron Charles Mack.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une réputation bien effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais ce qui est plus effrayant, c'est que
+l'Angleterre s'en mêle et fournit l'argent; ils ont
+60,000 hommes prêts à marcher sur Rome dans huit
+jours, s'il le faut, et puis... Ma foi, je crois que voilà
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;La peste! c'est bien assez, ce me semble, répondit
+Championnet.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers l'ambassadeur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, mon cher Garat, il n'y a pas un
+instant à perdre; par bonheur, j'ai reçu hier deux
+millions de cartouches; nous n'avons pas de canons,
+mais, avec deux millions de cartouches et dix ou
+douze mille baïonnettes au bout, nous prendrons les
+canons des Napolitains.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que Salvato nous avait dit que vous
+n'aviez que neuf mille hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je compte sur trois mille hommes de
+renfort. Êtes-vous fatigué, Hector?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, mon général.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous êtes prêt à partir pour Milan?</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'aurai déjeuné et changé d'habits, car
+je meurs de faim, et, vous le voyez, je suis couvert
+de boue; je suis venu par Isoletta, Agnani, Frosinone,
+des chemins épouvantables, tout détrempés
+par l'orage. Je comprends que vos plantons ne voulussent
+pas me laisser entrer dans l'état où je suis.</p>
+
+<p>Championnet tira une sonnette particulière; son
+valet de chambre entra.</p>
+
+<p>&mdash;Un déjeuner, un bain et des habits pour le citoyen
+Hector Caraffa; que tout cela soit prêt, le bain
+dans dix minutes, les habits dans vingt, le déjeuner
+dans une demi-heure.</p>
+
+<p>&mdash;Mon général, dit le valet de chambre, aucun de
+vos habits n'ira au citoyen Caraffa, il a la tête de plus
+que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit Garat, voici la clef de ma malle; ouvrez-la
+et prenez-y du linge et des habits pour le
+comte de Ruvo; il est à peu près de ma taille, et puis,
+c'est ici le cas de le dire, à la guerre comme à la
+guerre!</p>
+
+<p>&mdash;A Milan, vous trouverez Joubert; c'est à vous
+que je parle, Hector, écoutez-moi, reprit Championnet.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne perds pas un mot, mon général.</p>
+
+<p>&mdash;A Milan, vous trouverez Joubert; vous lui direz
+qu'il s'arrange comme il voudra, mais qu'il me faut
+trois mille hommes, ou que Rome est perdue; qu'il les
+donne à Kellermann, s'il peut; c'est un excellent général
+de cavalerie, et c'est la cavalerie qui nous
+manque surtout; vous les ramènerez, Hector, et vous
+les dirigerez sur Civita-Castellana; c'est là probablement
+que nous nous retrouverons. Je n'ai pas besoin
+de vous recommander la diligence.</p>
+
+<p>&mdash;Mon général, ce n'est point à un homme qui
+vient de faire soixante et dix lieues de montagnes en
+quarante-huit heures qu'il faut recommander cela.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, dit Garat, je me charge du citoyen
+Caraffa jusqu'à Milan; ma chaise de poste ne peut
+manquer d'arriver demain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'attendrez pas votre chaise de poste,
+mon cher ambassadeur; vous prendrez la mienne,
+dit Championnet. Dans les circonstances où nous
+sommes, il n'y a pas une minute à perdre. Macdonald,
+écrivez, je vous prie, en mon nom, à tous les
+chefs de corps qui tiennent Terracine, Piperno, Prossedi,
+Frosinone, Veroli, Tivoli, Ascoli, Fermo et
+Macerata, de ne faire aucune résistance, et, aussitôt
+qu'ils sauront que l'ennemi a passé la frontière, de
+se replier, en évitant tout engagement, sur Civita-Castellana.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria Garat, vous abandonnerez
+Rome aux Napolitains sans essayer de la défendre?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'abandonnerai, si je puis, sans tirer un coup
+de fusil; mais, soyez tranquille, ce ne sera point
+pour longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher général, vous en savez plus que moi
+sur ce point.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Je ne sais absolument de la guerre que ce
+qu'en dit Machiavel.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'en dit Machiavel?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je vous apprenne cela, à vous, un
+diplomate qui devrait savoir par coeur Machiavel? Eh
+bien, il dit... Écoutez, Hector; écoutez cela, Macdonald...
+Il dit: «Tout le secret de la guerre consiste
+en deux choses: à faire tout ce que l'ennemi ne peut
+soupçonner, et à lui laisser faire tout ce qu'on avait
+prévu qu'il ferait; en suivant le premier de ces préceptes,
+vous rendrez inutiles ses plans de défense;
+en observant le second, vous déjouerez ses plans
+d'attaque.» Lisez Machiavel, c'est un grand homme,
+mon cher Garat, et, quand vous l'aurez lu...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quand je l'aurai lu?</p>
+
+<p>&mdash;Relisez-le.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit et le valet de chambre reparut.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon cher Hector, voilà Scipion qui
+vient vous dire que votre bain est prêt. Pendant que
+Macdonald écrira ses lettres, je dirai à Garat tout ce
+qu'il doit raconter au Directoire des pilleries que ses
+agents font ici; après quoi, nous nous mettrons à table,
+et nous boirons du vin de la cave de Sa Sainteté
+à notre prochaine et heureuse entrée à Naples.</p>
+
+
+<p>FIN DU TOME DEUXIÈME</p>
+
+<h4>TABLE</h4>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2"> XIX.&mdash;La chambre éclairée.</p>
+<p class="i2">XX.&mdash;La chambre obscure.</p>
+<p class="i2"> XXI.&mdash;Le médecin et le prêtre.</p>
+<p class="i2">XXII.&mdash;Le conseil d'État.</p>
+<p class="i2"> XXIII.&mdash;Le général baron Charles Mack.</p>
+<p class="i2">XXIV.&mdash;L'île de Malte.</p>
+<p class="i2"> XXV.&mdash;L'intérieur d'un savant.</p>
+<p class="i2">XXVI.&mdash;Les deux blessés.</p>
+<p class="i2"> XXVII.&mdash;Fra Pacifico.</p>
+<p class="i2">XXVIII.&mdash;La quête.</p>
+<p class="i2">XXIX.&mdash;Assunta.</p>
+<p class="i2"> XXX.&mdash;Les deux frères.</p>
+<p class="i2">XXXI.&mdash;Où Gaetano Mammone entre en scène.</p>
+<p class="i2"> XXXII.&mdash;Un tableau de Léopold Robert.</p>
+<p class="i2">XXXIII.&mdash;Fra Michele.</p>
+<p class="i2"> XXXIV.&mdash;Loque et chiffe.</p>
+<p class="i2">XXXV.&mdash;Fra Diavolo.</p>
+<p class="i2"> XXXVI.&mdash;Le palais Corsini à Rome.</p>
+ </div> </div>
+
+
+<p>FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME</p>
+<br><br>
+
+<p>_________________________________<br>
+POISSY.&mdash;TYP. ET STÉR. DE A. BOURET.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome II, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME II ***
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+particular state visit http://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
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