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+The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome II, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La San-Felice, Tome II
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: May 16, 2006 [EBook #18401]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+
+
+ ALEXANDRE DUMAS
+
+ LA
+ SAN-FELICE
+
+ TOME II
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+ RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+
+
+
+ XIX
+
+ LA CHAMBRE ÉCLAIRÉE
+
+
+Il était deux heures du matin, à peu près, lorsque le roi et la reine,
+quittant l'ambassade d'Angleterre, rentrèrent au palais. Le roi,
+très-préoccupé, nous l'avons dit, de la scène qui venait de se passer,
+prit immédiatement le chemin de son appartement, et la reine, qui
+l'invitait rarement à entrer dans le sien, ne mit aucun obstacle à cette
+retraite précipitée, pressée qu'elle paraissait être, de son côté, de
+rentrer chez elle.
+
+Le roi ne s'était pas dissimulé la gravité de la situation; or, dans les
+circonstances graves, il y avait un homme qu'il consultait toujours avec
+une certaine confiance, parce que rarement il l'avait consulté sans en
+recevoir un bon conseil; il en résultait qu'il reconnaissait à cet
+homme une supériorité réelle sur toute cette tourbe de courtisans qui
+l'environnait.
+
+Cet homme, c'était le cardinal Fabrizio Ruffo, que nous avons montré
+à nos lecteurs, assistant l'archevêque de Naples, son doyen au sacré
+collège, lors du _Te Deum_ qui avait été chanté, la veille, dans
+l'église cathédrale de Naples en l'honneur de l'arrivée de Nelson.
+
+Ruffo était au souper donné au vainqueur d'Aboukir par sir William
+Hamilton; il avait donc tout vu et tout entendu, et, en sortant, le roi
+n'avait eu que ces mots à lui dire:
+
+--Je vous attends cette nuit au palais.
+
+Ruffo s'était incliné en signe qu'il était aux ordres de Sa Majesté.
+
+En effet, dix minutes à peine après que le roi était rentré chez lui
+en prévenant l'huissier de service qu'il attendait le cardinal, on lui
+annonçait que le cardinal était là et faisait demander si le bon plaisir
+du roi était de le recevoir.
+
+--Faites-le entrer, cria Ferdinand de manière que le cardinal
+l'entendît; je crois bien que mon bon plaisir est de le recevoir!
+
+Le cardinal, invité ainsi à entrer, n'attendit pas l'appel de l'huissier
+et répondit par sa présence même à ce pressant appel du roi.
+
+--Eh bien, mon éminentissime, que dites-vous de ce qui vient de se
+passer? demanda le roi en se jetant dans un fauteuil et en faisant signe
+au cardinal de s'asseoir.
+
+Le cardinal, sachant que la plus grande révérence dont on puisse user
+envers les rois est de leur obéir aussitôt qu'ils ont ordonné, toute
+invitation de leur part étant un ordre, prit une chaise et s'assit.
+
+--Je dis que c'est une affaire très-grave, répliqua le cardinal;
+heureusement que Sa Majesté se l'est attirée pour l'honneur de
+l'Angleterre et qu'il est de l'honneur de l'Angleterre de la soutenir.
+
+--Que pensez-vous, au fond, de ce bouledogue de Nelson? Soyez franc,
+cardinal.
+
+--Votre Majesté est si bonne pour moi, qu'avec elle je le suis toujours,
+franc!
+
+--Dites, alors.
+
+--Comme courage, c'est un lion; comme instinct militaire, c'est un
+génie; mais, comme esprit, c'est heureusement un homme médiocre.
+
+--Heureusement, dites-vous?
+
+--Oui, sire.
+
+--Et pourquoi heureusement?
+
+--Parce qu'on le mènera où l'on voudra, avec deux leurres.
+
+--Lesquels?
+
+--L'amour et l'ambition. L'amour, c'est l'affaire de lady Hamilton;
+l'ambition, c'est la vôtre. Sa naissance est vulgaire; son éducation,
+nulle. Il a conquis ses grades sans mettre les pieds dans une
+antichambre, en laissant un oeil à Calvi, un bras à Ténériffe, la peau
+de son front à Aboukir; traitez cet homme-là en grand seigneur, vous le
+griserez, et, une fois qu'il sera gris, Votre Majesté en fera ce qu'elle
+voudra. Est-on sûr de lady Hamilton?
+
+--La reine en est sûre, à ce qu'elle dit.
+
+--Alors, vous n'avez pas besoin d'autre chose. Par cette femme, vous
+aurez tout; elle vous donnera à la fois le mari et l'amant. Tous deux
+sont fous d'elle.
+
+--J'ai peur qu'elle ne fasse la prude.
+
+--Emma Lyonna faire la prude? dit Ruffo avec l'expression du plus
+profond mépris. Votre Majesté n'y pense pas.
+
+--Je ne dis pas prude par pruderie, pardieu!
+
+--Et par quoi?
+
+--Il n'est pas beau, votre Nelson, avec son bras de moins, son oeil
+crevé et son front fendu. S'il en coûte cela pour être un héros, j'aime
+autant rester ce que je suis.
+
+--Bon! les femmes ont de si singulières idées, et puis lady Hamilton
+aime si merveilleusement la reine! Ce qu'elle ne fera pas par amour,
+elle le fera par amitié.
+
+--Enfin! dit le roi comme un homme qui s'en remet à la Providence du
+soin d'arranger une affaire difficile.
+
+Puis, à Ruffo:
+
+--Maintenant, continua-t-il, vous avez bien un conseil à me donner dans
+cette affaire-là?
+
+--Certainement; le seul même qui soit raisonnable.
+
+--Lequel? demanda le roi.
+
+--Votre Majesté a un traité d'alliance avec son neveu l'empereur
+d'Autriche.
+
+--J'en ai avec tout le monde, des traités d'alliance; c'est bien ce qui
+m'embarrasse.
+
+--Mais enfin, sire, vous devez fournir un certain nombre d'hommes à la
+prochaine coalition.
+
+--Trente mille.
+
+--Et vous devez combiner vos mouvements avec ceux de l'Autriche et de la
+Russie.
+
+--C'est convenu.
+
+--Eh bien, quelles que soient les instances que l'on fera près de vous,
+sire, attendez, pour entrer en campagne, que les Autrichiens et les
+Russes y soient entrés eux-mêmes.
+
+--Pardieu! c'est bien mon intention. Vous comprenez, Éminence, que je ne
+vais pas m'amuser à faire la guerre tout seul aux Français... Mais...
+
+--Achevez, sire.
+
+--Si la France n'attend pas la coalition? Elle m'a déclaré la guerre, si
+elle me la fait?
+
+--Je crois, par mes relations de Rome, pouvoir vous affirmer, sire, que
+les Français ne sont pas en mesure de vous la faire.
+
+--Hum! voilà qui me tranquillise un peu.
+
+--Maintenant, si Votre Majesté me permettait...
+
+--Quoi?
+
+--Un second conseil.
+
+--Je le crois bien!
+
+--Votre Majesté ne m'en avait demandé qu'un; il est vrai que le second
+est la conséquence du premier.
+
+--Dites, dites.
+
+--Eh bien, à la place de Votre Majesté, j'écrirais de ma main à mon
+neveu l'empereur, pour savoir de lui, non pas diplomatiquement, mais
+confidentiellement, à quelle époque il compte se mettre en campagne, et,
+prévenu par lui, je réglerais mes mouvements sur les siens.
+
+--Vous avez raison, mon éminentissime, et je vais lui écrire à l'instant
+même.
+
+--Avez-vous un homme sûr à lui envoyer, sire?
+
+--J'ai mon courrier Ferrari.
+
+--Mais sûr, sûr, sûr?
+
+--Eh! mon cher cardinal, vous voulez un homme trois fois sur, quand il
+est si difficile d'en trouver qui le soit une fois.
+
+--Enfin, celui-là?
+
+--Je le crois plus sûr que les autres.
+
+--Il a donné à Votre Majesté des preuves de sa fidélité?
+
+--Cent.
+
+--Où est-il?
+
+--Où est-il? Parbleu! il est ici quelque part, couché dans mes
+antichambres, tout botté et tout éperonné, pour être prêt à partir au
+premier ordre, quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit.
+
+--Il faut écrire d'abord, et nous le chercherons après.
+
+--Écrire, c'est facile à dire, Éminence; où diable vais-je trouver à
+cette heure-ci de l'encre, du papier et des plumes?
+
+--L'Évangile dit: _Quære et invenies_.
+
+--Je ne sais pas le latin. Votre Éminence.
+
+--«Cherche et tu trouveras.»
+
+Le roi alla à son secrétaire, ouvrit tous les tiroirs les uns après les
+autres, et ne trouva rien de ce qu'il cherchait.
+
+--L'Évangile ment, dit-il.
+
+Et il retomba tout contrit dans son fauteuil.
+
+--Que voulez-vous, cardinal! ajouta-t-il en poussant un soupir, je
+déteste écrire.
+
+--Votre Majesté est cependant décidée à en prendre la peine cette nuit.
+
+--Sans doute; mais, vous le voyez, tout me manque; il me faudrait
+réveiller tout mon monde, et encore... Vous comprenez bien, mon cher
+ami, quand le roi n'écrit pas, personne n'a de plumes, d'encre ni de
+papier. Oh! je n'aurais qu'à faire demander tout cela chez la reine,
+elle en a, elle. C'est une écriveuse. Mais, si l'on savait que j'ai
+écrit, on croirait, ce qui est vrai, au reste, que l'État est en péril.
+«Le roi a écrit... A qui? pourquoi?» Ce serait un événement à remuer
+tout le palais.
+
+--Sire, c'est donc à moi de trouver ce que vous cherchez inutilement.
+
+--Et où cela?
+
+Le cardinal salua le roi, sortit, et, une minute après, rentra avec du
+papier, de l'encre et des plumes.
+
+Le roi le regarda d'un air d'admiration.
+
+--Où diable avez-vous pris cela, Éminence? demanda-t-il.
+
+--Tout simplement chez vos huissiers.
+
+--Comment! malgré ma défense, ces drôles-là avaient du papier, de
+l'encre et des plumes?
+
+--Il leur faut bien cela pour inscrire les noms de ceux qui viennent
+solliciter des audiences de Votre Majesté.
+
+--Je ne leur en ai jamais vu.
+
+--Parce qu'ils les cachaient dans une armoire. J'ai découvert l'armoire,
+et voilà tout ce qui est nécessaire à Votre Majesté.
+
+--Allons, allons, vous êtes homme de ressource. Maintenant, mon
+éminentissime, dit le roi d'un air dolent, est-il bien nécessaire que
+cette lettre soit écrite de ma main?
+
+--Cela vaudra mieux, elle en sera plus confidentielle.
+
+--Alors, dictez-moi.
+
+--Oh! sire...
+
+--Dictez-moi, vous dis-je, ou, sans cela, je serai deux heures à
+écrire une demi-page. Ah! j'espère bien que San-Nicandro est damné,
+non-seulement dans le temps, mais encore dans l'éternité, pour avoir
+fait de moi un pareil âne.
+
+Le cardinal trempa dans l'encre une plume fraîchement taillée et la
+présenta au roi.
+
+--Écrivez donc, sire.
+
+--Dictez, cardinal.
+
+--Puisque Votre Majesté l'ordonne, dit Ruffo en s'inclinant.
+
+Et il dicta.
+
+
+«Très-excellent frère, cousin et neveu, allié et confédéré,
+
+»Je dois vous instruire sans retard de ce qui vient de se passer hier
+soir au palais de l'ambassadeur d'Angleterre. Lord Nelson, ayant relâché
+à Naples, au retour d'Aboukir, et sir William Hamilton lui donnant une
+fête, le citoyen Garat, ministre de la République, a pris cette occasion
+de me déclarer la guerre de la part de son gouvernement.
+
+»Faites-moi donc, par le retour du même courrier que je vous envoie,
+très-excellent frère, cousin et neveu, allié et confédéré, savoir
+quelles sont vos dispositions pour la prochaine guerre, et surtout
+l'époque précise à laquelle vous comptez vous mettre en campagne, ne
+voulant absolument rien faire qu'en même temps que vous et d'accord avec
+vous.
+
+»J'attendrai la réponse de Votre Majesté pour me régler en tout point
+sur les instructions qu'elle me donnera.
+
+»La présente n'étant à autre fin, je me dis, en lui souhaitant toute
+sorte de prospérités, de Votre Majesté, le bon frère, cousin et oncle,
+allié et confédéré.»
+
+--Ouf! fit le roi.
+
+Et il leva la tête pour interroger le cardinal.
+
+--Eh bien, c'est fini, sire, et Votre Majesté n'a plus qu'à signer.
+
+Le roi signa, selon son habitude: _Ferdinand B._
+
+--Et quand je pense, continua le roi, que j'aurais mis la nuit tout
+entière à écrire cette lettre. Merci, mon cher cardinal, merci.
+
+--Que cherche Votre Majesté? demanda Ruffo, qui voyait que le roi
+cherchait autour de lui avec inquiétude.
+
+--Une enveloppe.
+
+--Bien, dit Ruffo, nous allons en faire une.
+
+--C'est encore une chose que San-Nicandro ne m'a point appris à faire,
+des enveloppes! Il est vrai qu'ayant oublié de m'apprendre à écrire, il
+avait regardé la science des enveloppes comme chose inutile.
+
+--Votre Majesté permet-elle? demanda Ruffo.
+
+--Comment, si je la permets! dit le roi en se levant. Asseyez-vous là à
+ma place sur mon fauteuil, mon cher cardinal.
+
+Le cardinal s'assit sur le fauteuil du roi, et, avec une grande
+prestesse et une grande habileté, plia et déchira le papier qui devait
+recouvrir la lettre royale.
+
+Ferdinand le regardait faire avec admiration.
+
+--Maintenant, dit le cardinal, Votre Majesté veut-elle me dire où est
+son sceau?
+
+--Je vais vous le donner, je vais vous le donner, ne vous dérangez pas,
+dit le roi.
+
+La lettre fut cachetée, et le roi mit l'adresse.
+
+Puis, appuyant son menton dans sa main, il demeura pensif.
+
+--Je n'ose interroger le roi, demande Ruffo en s'inclinant.
+
+--Je veux, répondit le roi toujours pensif, que personne ne sache que
+j'ai écrit cette lettre à mon neveu, ni par qui je l'ai envoyée.
+
+--Alors, sire, dit en riant Ruffo, Votre Majesté va me faire assassiner
+en sortant du palais.
+
+--Vous, mon cher cardinal, vous n'êtes pas quelqu'un pour moi; vous êtes
+un autre moi-même.
+
+Ruffo s'inclina.
+
+--Oh! ne me remerciez point, allez, le compliment n'est pas riche.
+
+--Comment faire, alors? Il faut cependant que vous envoyiez chercher
+Ferrari par quelqu'un, sire.
+
+--Justement, je m'oriente.
+
+--Si je savais où il est, dit Ruffo, j'irais
+le chercher.
+
+--Pardieu! moi aussi, fit le roi.
+
+--Vous avez dit qu'il était dans le palais.
+
+--Certainement qu'il y est; seulement, le palais est grand. Attendez,
+attendez donc! En vérité, je suis encore plus bête que je ne croyais.
+
+Il ouvrit la porte de sa chambre à coucher et siffla.
+
+Un grand épagneul s'élança du tapis où il était couché près du lit de
+son maître, posa ses deux pattes sur la poitrine du roi, toute chamarrée
+de plaques et de cordons, et se mit à lui lécher le visage, occupation à
+laquelle le maître paraissait prendre autant de plaisir que le chien.
+
+--C'est Ferrari qui l'a élevé, dit le roi; il va me trouver Ferrari tout
+de suite.
+
+Puis, changeant de voix et parlant à son chien comme il eût parlé à un
+enfant:
+
+--Où est-il donc, ce pauvre Ferrari, Jupiter? Nous allons le chercher.
+Taïaut! taïaut!
+
+Jupiter parut parfaitement comprendre; il fit trois ou quatre bonds par
+la chambre, humant l'air et jetant des cris joyeux; puis il alla gratter
+à la porte d'un corridor secret.
+
+--Ah! nous en revoyons donc, mon bon chien? dit le roi.
+
+Et, allumant un bougeoir au candélabre, il ouvrit la porte du couloir en
+disant:
+
+--Cherche, Jupiter! cherche!
+
+Le cardinal suivait le roi, d'abord pour ne pas le laisser seul, ensuite
+par curiosité.
+
+Jupiter s'élança vers l'extrémité du couloir et gratta à une seconde
+porte.
+
+--Nous sommes donc sur la voie, mon bon Jupiter? continua le roi.
+
+Et il ouvrit cette seconde porte, comme il avait ouvert la première;
+elle donnait sur une antichambre vide.
+
+Jupiter alla droit à une porte opposée à celle par laquelle il était
+entré et se dressa contre cette porte.
+
+--Tout beau! dit le roi, tout beau!
+
+Puis, se tournant vers Ruffo:
+
+--Nous brûlons, cardinal, dit-il.
+
+Et il ouvrit cette troisième porte.
+
+Elle donnait sur un petit escalier. Jupiter s'y élança, monta rapidement
+une vingtaine de marches, puis se mit à gratter la porte en poussant de
+petits cris.
+
+--_Zitto! zitto!_ dit le roi.
+
+Le roi ouvrit cette quatrième porte comme il avait ouvert les trois
+autres; seulement, cette fois, il était arrivé au terme de son voyage:
+le courrier, tout vêtu et tout éperonné, dormait sur un lit de camp.
+
+--Hein! fit le roi, tout fier de l'intelligence de son chien; et quand
+je pense que pas un de mes ministres, même celui de la police, n'aurait
+fait ce que vient de faire mon chien!
+
+Malgré l'envie qu'avait Jupiter de sauter sur le lit de son père
+nourricier Ferrari, le roi lui fit un signe de la main, et il se tint
+tranquille derrière lui.
+
+Ferdinand alla droit au dormeur, et, du bout de la main, lui toucha
+l'épaule.
+
+Si légère qu'eut été la pression, celui-ci se réveilla immédiatement et
+se mit sur son séant, regardant autour de lui avec cet oeil effaré
+de l'homme que l'on éveille au milieu de son premier sommeil; mais,
+aussitôt, reconnaissant le roi, il se laissa glisser de son lit de camp
+et se tint debout et les coudes au corps, attendant les ordres de Sa
+Majesté.
+
+--Peux-tu partir? lui demanda le roi.
+
+--Oui, sire, répondit Ferrari.
+
+--Peux-tu aller à Vienne sans t'arrêter?
+
+--Oui, sire.
+
+--Combien de jours te faut-il pour aller à Vienne?
+
+--Au dernier voyage, sire, j'ai mis cinq jours et six nuits; mais je me
+suis aperçu que je pouvais aller plus vite et gagner douze heures.
+
+--Et à Vienne, combien de temps te faut-il pour te reposer?
+
+--Le temps qu'il faudra à la personne à laquelle Votre Majesté écrit
+pour me donner une réponse.
+
+--Alors, tu peux être ici dans douze jours?
+
+--Auparavant si l'on ne me fait pas attendre, et s'il ne m'arrive pas
+d'accident.
+
+--Tu vas descendre à l'écurie, seller un cheval toi-même; tu iras le
+plus loin possible avec le même cheval, au risque de le forcer; tu le
+laisseras chez un maître de poste quelconque et tu l'y reprendras à ton
+retour.
+
+--Oui, sire.
+
+--Tu ne diras à personne où tu vas.
+
+--Non, sire.
+
+--Tu remettras cette lettre à l'empereur lui-même et point à d'autres.
+
+--Oui, sire.
+
+--Et à qui que ce soit, même à la reine, tu ne laisseras prendre la
+réponse.
+
+--Non, sire.
+
+--As-tu de l'argent?
+
+--Oui, sire.
+
+--Eh bien, pars, alors.
+
+--Je pars, sire.
+
+Et, en effet, le brave homme ne prit que le temps de glisser la
+lettre du roi dans une petite poche de cuir pratiquée en manière de
+portefeuille dans la doublure de sa veste, de mettre sous son bras un
+petit paquet contenant un peu de linge et de se coiffer de sa casquette
+de courrier; après quoi, sans en demander davantage, il s'apprêta à
+descendre l'escalier.
+
+--Eh bien, tu ne fais pas tes adieux à Jupiter? dit le roi.
+
+--Je n'osais, sire, répondit Ferrari.
+
+--Voyons, embrassez-vous; n'êtes-vous pas deux vieux amis, et tous les
+deux à mon service?
+
+L'homme et le chien se jetèrent dans les bras l'un de l'autre: tous deux
+n'attendaient que la permission du roi.
+
+--Merci, sire, dit le courrier.
+
+Et il essuya une larme en se précipitant par les degrés pour rattraper
+le temps perdu.
+
+--Ou je me trompe fort, dit le cardinal, ou vous avez là un homme qui se
+fera tuer pour vous à la première occasion, sire!
+
+--Je le crois, dit le roi: aussi, je pense à lui faire du bien.
+
+Ferrari avait disparu depuis longtemps que le roi et le cardinal
+n'étaient point encore au bas de l'escalier.
+
+Ils rentrèrent dans l'appartement du roi par le même chemin qu'ils
+avaient pris pour en sortir, refermant derrière eux les portes qu'ils
+avaient laissées ouvertes.
+
+Un huissier de la reine attendait dans l'antichambre, porteur d'une
+lettre de Sa Majesté.
+
+--Oh! oh! fit le roi en regardant la pendule, à trois heures du matin?
+Ce doit être quelque chose de bien important.
+
+--Sire, la reine a vu votre chambre éclairée, et elle a pensé avec
+raison que Votre Majesté n'était pas encore couchée.
+
+Le roi ouvrit la lettre avec la répugnance qu'il mettait toujours à lire
+les lettres de sa femme.
+
+--Bon! dit-il aux premières lignes, c'est amusant: voilà ma partie de
+chasse à tous les diables!
+
+--Je n'ose demander à Votre Majesté ce que lui annonce cette lettre.
+
+--Oh! demandez, demandez, Votre Éminence. Elle m'annonce qu'au retour de
+la fête et à la suite de nouvelles importantes reçues, M. le capitaine
+général Acton et Sa Majesté la reine ont décidé qu'il y aurait conseil
+extraordinaire aujourd'hui mardi. Que le bon Dieu bénisse la reine et M.
+Acton! Est-ce que je les tourmente, moi? Qu'ils fassent donc ce que je
+fais, qu'ils me laissent tranquille.
+
+--Sire, répliqua Ruffo, pour cette fois, je suis obligé de donner
+raison à Sa Majesté la reine et à M. le capitaine général; un conseil
+extraordinaire me paraît de toute nécessité, et plus tôt il aura lieu,
+mieux cela vaudra.
+
+--Eh bien, alors, vous en serez, mon cher cardinal.
+
+--Moi, sire? Je n'ai point droit d'assister au conseil!
+
+--Mais, moi, j'ai le droit de vous y inviter.
+
+Ruffo s'inclina.
+
+--J'accepte, sire, dit-il; d'autres y apporteront leur génie, j'y
+apporterai mon dévouement.
+
+--C'est bien. Dites à la reine que je serai demain au conseil à l'heure
+qu'elle m'indiquera, c'est-à-dire à neuf heures. Votre Éminence entend?
+
+--Oui, sire.
+
+L'huissier se retira.
+
+Ruffo allait le suivre, lorsqu'on entendit le galop d'un cheval qui
+passait sous la voûte du palais.
+
+Le roi saisit la main du cardinal.
+
+--En tout cas, dit-il, voilà Ferrari qui part. Éminence, vous serez
+instruit un des premiers, je vous le promets, de ce qu'aura répondu mon
+cher neveu.
+
+--Merci, sire.
+
+--Bonne nuit à Votre Éminence... Ah! qu'ils se tiennent bien demain au
+conseil! je préviens la reine et M. le capitaine général que je ne serai
+pas de bonne humeur.
+
+--Bah! sire, dit le cardinal en riant, la nuit portera conseil.
+
+Le roi rentra dans sa chambre à coucher et sonna à briser la sonnette.
+Le valet de chambre accourut tout effaré, croyant que le roi se trouvait
+mal.
+
+--Que l'on me déshabille et que l'on me couche! cria le roi d'une voix
+de tonnerre; et, une autre fois, vous aurez soin que l'on ferme mes
+jalousies, afin que l'on ne voie pas que ma chambre est éclairée à trois
+heures du matin.
+
+Disons maintenant ce qui s'était passé dans la _chambre obscure_ de
+la reine, tandis que ce que nous venons de raconter se passait dans la
+_chambre éclairée_ du roi.
+
+
+
+
+ XX
+
+ LA CHAMBRE OBSCURE
+
+
+A peine la reine était-elle rentrée chez elle, que le capitaine général
+Acton s'était fait annoncer en lui mandant qu'il avait deux nouvelles
+importantes à lui communiquer; mais sans doute ce n'était pas lui que la
+reine attendait ou n'était-il point le seul qu'elle attendit; car elle
+répondit assez durement:
+
+--C'est bien! qu'il entre au salon; aussitôt que je serai libre, j'irai
+le rejoindre.
+
+Acton était habitué à ces boutades royales. Depuis longtemps, entre la
+reine et lui, il n'y avait plus d'amour; il était l'amant en titre
+comme il était premier ministre; ce qui n'empêchait point qu'il n'y eût
+d'autres ministres que lui.
+
+Un lien politique rattachait seul l'un à l'autre ces deux anciens
+amants. Acton avait besoin, pour rester au pouvoir, de l'influence que
+la reine avait prise sur le roi, et la reine, pour ses vengeances ou ses
+sympathies, qu'elle satisfaisait avec une égale passion, avait besoin
+du génie intrigant d'Acton et de sa complaisance infinie, prête à tout
+supporter pour elle.
+
+La reine se dépouilla rapidement de toute sa toilette de gala, de
+ses fleurs, de ses diamants, de ses pierreries; elle effaça et
+fit disparaître le rouge dont les femmes et surtout les princesses
+couvraient leurs joues à cette époque, passa un long peignoir blanc,
+prit une bougie, suivit un couloir solitaire, et, après avoir traversé
+tout un appartement, elle arriva à une chambre isolée, d'un ameublement
+sévère et communiquant à l'extérieur avec un escalier secret dont la
+reine avait une clef, et son sbire Pasquale de Simone une autre.
+
+Les fenêtres de cette chambre restaient constamment fermées pendant le
+jour, et pas le moindre rayon de lumière n'y pénétrait.
+
+Une lampe de bronze occupait le centre de la table, où elle était
+scellée, et un abat-jour posé sur la lumière était construit de manière
+à concentrer cette lumière dans la circonférence de la table seulement,
+et à laisser tout le reste de la chambre dans l'obscurité.
+
+C'était là que l'on entendait les dénonciations. Si les dénonciateurs,
+malgré l'ombre qui s'épaississait dans les profondeurs de la salle,
+craignaient d'être reconnus, ils pouvaient entrer un masque sur le
+visage, ou revêtir dans l'antichambre une de ces longues robes de
+pénitent qui accompagnent le cadavre au cimetière ou le patient à
+l'échafaud: linceuls effrayants qui rendent l'homme pareil à un spectre
+et qui, ne laissant de passage qu'à la vue, font, des trous pratiqués
+à cet effet, deux ouvertures pareilles aux orbites vides d'une tête de
+mort.
+
+Les trois inquisiteurs qui s'asseyaient à cette table ont acquis une
+assez triste célébrité pour faire leurs noms immortels; ils se
+nommaient Castel-Cicala, ministre des affaires étrangères, Guidobaldi,
+vice-président de la junte d'État en permanence depuis quatre ans, et
+Vanni, procureur fiscal.
+
+La reine, en récompense de ses bons services, venait de faire ce dernier
+marquis.
+
+Mais, cette nuit-là, la table était déserte, la lampe éteinte, la
+chambre solitaire; le seul être vivant ou plutôt ayant apparence de
+vie qui l'habitât était une pendule dont le balancement monotone et
+le timbre strident troublaient seuls le silence funèbre qui semblait
+descendre du plafond et peser sur le parquet.
+
+On eût dit que les ténèbres qui régnaient éternellement dans cette
+chambre en avaient épaissi l'air et l'avaient rendu semblable à cette
+vapeur qui flotte au-dessus des marais; on sentait, en y entrant, que
+l'on changeait non-seulement de température, mais encore d'atmosphère,
+et que celle-ci, ne se composant plus des éléments qui forment l'air
+extérieur, devenait plus difficile à respirer.
+
+Le peuple, qui voyait les fenêtres de cette chambre constamment fermées,
+l'avait appelée la _chambre obscure;_ et, par les bruits vagues qui s'en
+étaient échappés comme de toute chose mystérieuse, il avait, avec le
+terrible instinct de divination qui le caractérise, à peu près entrevu
+ce qui s'y passait, mais, comme ce n'était pas lui que menaçait cette
+funèbre obscurité, comme les décrets qui sortaient de cette chambre
+sombre passaient au-dessus de sa tête pour frapper des têtes plus hautes
+que la sienne, c'était lui qui parlait le plus de cette chambre, mais
+c'était lui aussi qui, au bout du compte, la craignait le moins.
+
+Au moment où la reine entra, pâle et éclairée comme lady Macbeth par
+le reflet de la bougie qu'elle tenait à la main, dans cette chambre à
+l'atmosphère épaisse, cette espèce d'échappement qui précède la sonnerie
+se fit entendre, et la pendule sonna la demie après deux heures.
+
+Ainsi que nous l'avons dit, la chambre était vide, et, comme si elle se
+fût attendue à y trouver quelqu'un, la reine parut s'étonner de cette
+solitude. Un instant elle hésita à s'avancer; mais bientôt, surmontant
+cette terreur qui l'avait prise au bruit inattendu de la pendule, elle
+explora les deux angles de la chambre opposés au côté par lequel elle
+était entrée, et vint, lente et pensive, s'asseoir à la table.
+
+Cette table, tout au contraire de celle qui se trouvait chez le roi,
+était couverte de dossiers comme le bureau d'un tribunal, et offrait en
+triple tout ce qu'il fallait pour écrire, papier, encre et plumes.
+
+La reine feuilleta distraitement les papiers; ses yeux les parcouraient
+sans les lire, son oreille tendue essayait de saisir le moindre bruit,
+son esprit errait loin du corps. Au bout d'un instant, ne pouvant
+contenir son impatience, elle se leva, alla à la porte donnant sur
+l'escalier secret, y appuya son oreille, et écouta.
+
+Après quelques moments, elle entendit le grincement d'une clef qui
+tournait dans la serrure, et murmura ce mot, qui peignit l'impatience
+avec laquelle elle attendait:
+
+--Enfin!
+
+Puis alors, ouvrant la porte donnant sur un escalier sombre:
+
+--Est-ce toi, Pasquale? demanda-t-elle.
+
+--Oui, Votre Majesté, répondit une voix d'homme venant du bas de
+l'escalier.
+
+--Tu viens bien tard! dit la reine regagnant sa place d'un air sombre et
+le sourcil froncé.
+
+--Par ma foi! peu s'en est fallu que je ne vinsse pas du tout, répondit
+celui à qui l'on faisait le reproche de manquer de diligence.
+
+La voix se rapprochait de plus en plus.
+
+--Et pourquoi as-tu manqué de ne pas venir du tout?
+
+--Parce que la besogne a été rude là-bas, dit l'homme apparaissant enfin
+à la porte de la chambre.
+
+--Est-elle faite, du moins? demanda la reine.
+
+--Oui, madame, grâce à Dieu et à saint Pasquale, mon patron, elle est
+faite et bien faite; mais elle a coûté cher!
+
+Et, en disant ces mots, le sbire déposait sur un fauteuil un manteau
+contenant des objets qui rendirent un son métallique au contact du
+meuble.
+
+La reine le regarda faire avec une expression mêlée de curiosité et de
+dégoût.
+
+--Comment, cher? demanda-t-elle.
+
+--Un homme tué et trois blessés, rien que cela.
+
+--C'est bien. On fera une pension à la veuve et l'on donnera des
+gratifications aux blessés.
+
+Le sbire s'inclina en signe de remercîment.
+
+--Ils étaient donc plusieurs? demanda la reine.
+
+--Non, madame, il était seul; mais c'était un lion que cet homme; j'ai
+été obligé de lui lancer mon couteau à dix pas; sans quoi, j'y passais
+comme les autres.
+
+--Mais enfin?
+
+--Enfin, on en est venu à bout.
+
+--Et vous lui avez pris les papiers de force?
+
+--Oh! non, de bonne volonté, madame: il était mort.
+
+--Ah! fit la reine avec un léger frisson. Ainsi, vous avez été obligé de
+le tuer?
+
+--Morbleu! plutôt deux fois qu'une, et cependant, foi de Simone! cela
+m'a fait de la peine; il fallait bien, je vous le jure, que ce fût pour
+le service de Votre Majesté.
+
+--Comment! cela t'a fait de la peine, de tuer un Français? Je ne te
+croyais pas le coeur si tendre aux soldats de la République.
+
+--Ce n'était point un Français, madame, dit le sbire en secouant la
+tête.
+
+--Quelle histoire me contes-tu là?
+
+--Jamais Français n'a parlé le patois napolitain comme le parlait le
+pauvre diable.
+
+--Holà! s'écria la reine, j'espère, que tu n'as pas commis quelque
+erreur. Je t'avais parfaitement annoncé un Français venant à cheval de
+Capoue à Pouzzoles.
+
+--C'est bien cela, madame, et en barque de Pouzzoles au château de la
+reine Jeanne?
+
+--Un aide de camp du général Championnet.
+
+--Oh! c'est bien à lui que nous avons eu affaire. D'ailleurs, il a eu le
+soin de nous dire lui-même qui il était.
+
+--Tu lui as donc adressé la parole?
+
+--Sans doute, madame. En lui entendant hacher du napolitain comme de la
+paille, j'ai eu peur de me tromper et je lui ai demandé s'il était bien
+celui que j'étais chargé de tuer.
+
+--Imbécile!
+
+--Pas si imbécile, puisqu'il m'a répondu: «Oui.»
+
+--Il t'a répondu: «Oui?»
+
+--Votre Majesté comprend bien qu'il eût parfaitement pu me répondre
+autre chose; qu'il était de Basso-Porto ou de Porta-Capuana, et il
+m'eût mis dans un grand embarras; car je n'eusse pas pu lui prouver le
+contraire. Mais non, il n'y a pas été par trente-six chemins. «Je suis
+celui que vous cherchez.» Et pif! paf! voilà deux hommes à terre de deux
+coups de pistolet; et vli! vlan! voilà deux hommes à terre de deux coups
+de sabre. Il aura jugé indigne de mentir, car c'était un brave, je vous
+en réponds.
+
+La reine fronça le sourcil à cet éloge de la victime par son assassin.
+
+--Et il est mort?
+
+--Oui, madame, il est mort.
+
+--Et qu'avez-vous fait du cadavre?
+
+--Ah! par ma foi, madame, une patrouille arrivait, et, comme, en me
+compromettant, je compromettais Votre Majesté, j'ai laissé à cette
+patrouille le soin de ramasser les morts et de faire panser les blessés.
+
+--Alors, on va le reconnaître pour un officier français!
+
+--A quoi? Voilà son manteau, voilà ses pistolets, voilà son sabre, que
+j'ai ramassés sur le champ de bataille. Ah! il en jouait bien, du sabre
+et du pistolet, je vous en réponds! Quant à ses papiers, il n'avait pas
+autre chose sur lui que ce portefeuille et ce chiffon, qui y est resté
+collé.
+
+Et le sbire jetait sur la table un portefeuille en basane teint de sang;
+une espèce de chiffon de papier ressemblant à une lettre adhérait en
+effet au portefeuille, le sang séché l'y maintenait.
+
+Le sbire les sépara l'un de l'autre avec une profonde insouciance et les
+jeta tous deux sur la table.
+
+La reine allongea la main; mais sans doute hésitait-elle à toucher ce
+portefeuille ensanglanté; car, s'arrêtant à moitié chemin, elle demanda:
+
+--Et son uniforme, qu'en as-tu fait?
+
+--Voilà encore une chose qui a manqué me faire donner au diable:
+c'est qu'il n'avait pas plus d'uniforme que sur ma main. Il était tout
+simplement vêtu, sous son manteau, d'une houppelande de velours vert
+avec des tresses noires. Comme il avait fait un grand orage, il l'aura
+laissé à quelque ami qui lui aura prêté sa redingote en échange.
+
+--C'est étrange! dit la reine; on m'avait cependant bien donné le
+signalement; au reste, les papiers contenus dans ce portefeuille
+lèveront tous nos doutes.
+
+Et, de ses doigts gantés dont les extrémités se teignirent de rouge,
+elle ouvrit le portefeuille et en tira une lettre portant cette
+suscription:
+
+«Au citoyen Garat, ambassadeur de la république française à Naples.»
+
+La reine brisa le cachet aux armes de la République, ouvrit la lettre,
+et, aux premières lignes qu'elle en lut, poussa une exclamation de joie.
+
+Cette joie allait croissant au fur et à mesure qu'elle avançait dans sa
+lecture, et, quand elle l'eut achevée:
+
+--Pasquale, tu es un homme précieux, dit-elle, et je ferai ta fortune.
+
+--Il y a déjà bien longtemps que Votre Majesté me le promet, répondit le
+sbire.
+
+--Pour cette fois, sois tranquille, je te tiendrai parole; en attendant,
+tiens, voici un à-compte.
+
+Elle prit un morceau de papier sur lequel elle écrivit quelques lignes.
+
+--Prends ce bon de mille ducats; il y en a cinq cents pour toi et cinq
+cents pour tes hommes.
+
+--Merci, madame, fit le sbire soufflant sur le papier pour en faire
+sécher l'encre avant de le mettre dans sa poche; mais je n'ai pas dit à
+Votre Majesté tout ce que j'ai à lui dire.
+
+--Et moi, je ne t'ai point demandé tout ce que j'ai à te demander; mais,
+auparavant, laisse-moi relire cette lettre.
+
+La reine relut la lettre une seconde fois, et, à cette seconde fois, ne
+parut pas moins satisfaite qu'à la première.
+
+Puis, cette seconde lecture achevée:
+
+--Voyons, mon fidèle Pasquale, qu'avais-tu à me dire?
+
+--J'avais à vous dire, madame, que, du moment où ce jeune homme est
+resté depuis onze heures et demie jusqu'à une heure du matin dans les
+ruines du palais de la reine Jeanne; que, du moment où il y a troqué
+son uniforme militaire contre une houppelande bourgeoise, il n'y est pas
+resté seul; et sans doute avait-il des lettres de la part de son général
+pour d'autres personnes encore que l'ambassadeur français.
+
+--C'était justement ce que je pensais en même temps que tu me le disais,
+mon cher Pasquale. Et sur ces personnes, ajouta la reine, tu n'as aucun
+soupçon?
+
+--Non, pas encore; mais nous allons, je l'espère bien, savoir quelque
+chose de nouveau.
+
+--Je t'écoute, Pasquale, dit la reine en inondant en quelque sorte le
+sbire de la lumière de ses yeux.
+
+--Des huit hommes que j'avais commandés pour l'expédition de cette nuit,
+j'en ai distrait deux, pensant que c'était assez de six pour venir à
+bout de notre aide de camp; il a failli m'en coûter cher de l'avoir pesé
+à faux poids; mais cela ne fait rien... Eh bien, ces deux hommes, je
+les ai placés en embuscade au-dessus du palais de la reine Jeanne, avec
+ordre de suivre les gens qui en sortiraient avant ou après l'homme à
+qui j'avais affaire moi-même, et de tâcher de savoir qui ils sont ou du
+moins où ils demeurent.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, madame, je leur ai donné rendez-vous au pied de la statue du
+Géant, et, si Votre Majesté le permet, je vais voir s'ils sont à leur
+poste.
+
+--Va! et, s'ils y sont, amène-les-moi; je veux les interroger moi-même.
+
+Pasquale de Simone disparut dans le corridor, et l'on entendit le bruit
+de ses pas décroître au fur et à mesure qu'il descendait les marches de
+l'escalier.
+
+Restée seule, la reine jeta vaguement un regard sur la table, elle y
+vit ce second papier que le sbire avait traité de chiffon, décollé
+du portefeuille où il adhérait et rejeté en même temps que lui sur la
+table.
+
+Dans son désir de lire la lettre du général Championnet, et dans sa
+satisfaction après l'avoir lue, elle l'avait oublié.
+
+C'était une lettre écrite sur un élégant papier; elle était d'une
+écriture de femme, mince, fine, aristocratique; aux premiers mots, la
+reine reconnut une lettre d'amour.
+
+Elle commençait par ces deux mots: _Caro Nicolino_.
+
+Par malheur pour la curiosité de la reine, le sang avait presque
+entièrement envahi la page écrite; on pouvait seulement distinguer la
+date, qui était le 20 septembre, et lire les regrets ressentis par la
+personne qui écrivait la lettre de ne pouvoir venir à son rendez-vous
+accoutumé, obligée qu'elle était de suivre la reine, qui allait
+au-devant de l'amiral Nelson.
+
+Il n'y avait pour toute signature qu'une lettre, une initiale, une _E_.
+
+Pour cette fois, la reine s'y perdait complétement.
+
+Une lettre de femme, une lettre d'amour, une lettre datée du 20
+septembre, une lettre enfin d'une personne qui s'excusait de manquer son
+rendez-vous habituel parce qu'elle était obligée de suivre la reine, une
+pareille lettre ne pouvait être adressée à l'aide de camp de Championnet
+qui, le 20 septembre, c'est-à-dire trois jours auparavant, était à
+cinquante lieues de Naples.
+
+Il n'y avait qu'une probabilité, et l'esprit intelligent de la reine la
+lui présenta bientôt.
+
+Cette lettre se trouvait sans doute dans la poche de la houppelande
+prêtée à l'envoyé du général Championnet, par un de ses complices du
+palais de la reine Jeanne. L'aide de camp avait mis son portefeuille
+dans la même poche après l'avoir enlevé de son uniforme; le sang, en
+coulant de la blessure, avait collé la lettre au portefeuille, quoique
+cette lettre et ce portefeuille n'eussent rien de commun entre eux.
+
+La reine se leva alors, alla au fauteuil où Pasquale avait déposé le
+manteau, examina ce manteau, et, en l'ouvrant, trouva le sabre et les
+pistolets qu'il renfermait.
+
+Le manteau était évidemment un simple manteau d'ordonnance d'officier de
+cavalerie française.
+
+Le sabre, comme le manteau, était d'ordonnance; il avait dû appartenir à
+l'inconnu; mais il n'en était pas de même des pistolets.
+
+Les pistolets, très-élégants, étaient de la manufacture royale de
+Naples, montés en vermeil et portaient gravée sur un écusson la lettre
+_N_.
+
+Un jour se faisait sur cette mystérieuse affaire. Sans aucun doute,
+les pistolets appartenaient à ce même _Nicolino_ auquel la lettre était
+adressée.
+
+La reine mit les pistolets à part avec la lettre, en attendant mieux;
+c'était un commencement d'indice qui pouvait conduire à la vérité.
+
+En ce moment, de Simone rentrait avec ses deux hommes.
+
+Les renseignements qu'ils apportaient étaient de peu de valeur.
+
+Cinq ou six minutes après la sortie de l'aide de camp, ils avaient cru
+voir une barque montée par trois personnes s'éloigner comme si elle
+allait à la villa, profitant de la mer qui avait calmi.
+
+Deux de ces personnes ramaient.
+
+Il n'y avait point à s'occuper de cette barque; elle échappait
+naturellement à l'investigation des deux sbires, qui ne pouvaient la
+suivre sur l'eau.
+
+Mais, presque au même moment, par compensation, trois autres personnes
+apparaissaient à la porte donnant sur la route du Pausilippe, et,
+après avoir regardé si la route était libre, se hasardaient à sortir
+en fermant avec soin cette porte derrière eux; seulement, au lieu de
+descendre la route du côté de Mergellina, comme avait fait le jeune aide
+de camp ils la remontèrent du côté de la villa de Lucullus.
+
+Les deux sbires suivirent les trois inconnus.
+
+Au bout de cent pas, à peu près, l'un de ces derniers gravit le talus
+à droite et se jeta dans un petit sentier où il disparut derrière les
+aloès et les cactus; celui-là devait être très-jeune, autant qu'on avait
+pu en juger par la légèreté avec laquelle il avait gravi les talus et
+par la fraîcheur de la voix avec laquelle il avait crié à ses deux amis:
+
+--Au revoir!
+
+Les autres avaient gravi le talus à leur tour, mais plus lentement, et
+par un sentier qui, en longeant la pente de la montagne et en revenant
+sur Naples, devait les conduire au Vomero.
+
+Les sbires s'étaient engagés derrière eux dans le même sentier; mais, se
+voyant suivis, les deux inconnus s'étaient arrêtés, avaient tiré de leur
+ceinture, chacun une paire de pistolets, et, s'adressant à ceux qui les
+suivaient:
+
+--Pas un pas de plus, avaient-ils dit, ou vous êtes morts!
+
+Comme la menace était faite d'une voix qui ne laissait pas de doute sur
+son exécution, les deux sbires, qui n'avaient point ordre de pousser
+les choses à leur extrémité, et qui, d'ailleurs, n'étaient armés que de
+leurs couteaux, se tinrent immobiles et se contentèrent de suivre des
+yeux les deux inconnus jusqu'à ce qu'ils les eussent perdus de vue.
+
+Donc, aucun renseignement à attendre de ces hommes, et le seul fil à
+l'aide duquel on pût suivre la conspiration perdue dans le labyrinthe du
+palais de la reine Jeanne était cette lettre d'amour adressée à Nicolino
+et ces pistolets achetés à la manufacture royale et marqués d'une _N_.
+
+La reine fit signe à Pasquale que lui et ses hommes pouvaient se
+retirer; elle jeta dans une armoire le sabre et le manteau, qui, pour
+le moment, ne lui étaient d'aucune utilité, et rapporta chez elle le
+portefeuille, les pistolets et la lettre.
+
+Acton attendait toujours.
+
+Elle déposa dans un tiroir de secrétaire les pistolets et le
+portefeuille, ne gardant que la lettre tachée de sang, avec laquelle
+elle entra au salon.
+
+Acton, en la voyant paraître, se leva et la salua sans manifester la
+moindre impatience de sa longue attente.
+
+La reine alla à lui.
+
+--Vous êtes chimiste, n'est-ce pas, monsieur? lui dit-elle.
+
+--Si je ne suis pas chimiste dans toute l'acception du mot, madame,
+répondit Acton, j'ai du moins quelques connaissances en chimie.
+
+--Croyez-vous que l'on puisse effacer le sang qui tache cette lettre
+sans en effacer l'écriture?
+
+Acton regarda la lettre; son front s'assombrit.
+
+--Madame, dit-il, pour la terreur et le châtiment de ceux qui le
+répandent, la Providence a voulu que le sang laissât des taches
+difficiles entre toutes à faire disparaître. Si l'encre dont cette
+lettre est écrite est composée, comme les encres ordinaires, d'une
+simple teinture et d'un mordant, l'opération sera difficile; car le
+chlorure de potassium, en enlevant le sang, attaquera l'encre; si,
+au contraire, ce qui n'est pas probable, l'encre contient du nitrate
+d'argent ou est composée de charbon animal et de gomme copale, une
+solution d'hypochlorite de chaux enlèvera la tache sans porter aucune
+atteinte à l'encre.
+
+--C'est bien, faites de votre mieux; il est très-important que je
+connaisse le contenu de cette lettre.
+
+Acton s'inclina.
+
+La reine reprit:
+
+--Vous m'avez fait dire, monsieur, que vous aviez deux nouvelles graves
+à me communiquer. J'attends.
+
+--Le général Mack est arrivé ce soir pendant la fête, et, comme je l'y
+avais invité, est descendu chez moi, où je l'ai trouvé en rentrant.
+
+--Il est le bienvenu, et je crois que, décidément, la Providence est
+pour nous. Et la seconde nouvelle, monsieur?
+
+--Est non moins importante que la première, madame. J'ai échangé
+quelques mots avec l'amiral Nelson, et il est en mesure de faire, à
+l'endroit de l'argent, tout ce que Votre Majesté désirera.
+
+--Merci; voilà qui complète la série des bonnes nouvelles.
+
+Caroline alla à la fenêtre, écarta les tentures, jeta un coup d'oeil sur
+l'appartement du roi, et, le voyant éclairé:
+
+--Par bonheur, le roi n'est pas encore couché, dit-elle; je vais lui
+écrire qu'il y a conseil extraordinaire ce matin et qu'il est de toute
+nécessité qu'il y assiste.
+
+--Il avait, je crois me le rappeler, des projets de chasse pour
+aujourd'hui, répliqua le ministre.
+
+--Bon! dit dédaigneusement la reine, il les remettra à un autre jour.
+
+Puis elle prit une plume et écrivit la lettre que nous avons vue
+parvenir au roi.
+
+Alors, comme Acton, toujours debout, semblait attendre un dernier ordre:
+
+--Bonne nuit, mon cher général! lui dit la reine avec un gracieux
+sourire. Je suis fâchée de vous avoir retenu si tard; mais, quand vous
+saurez ce que j'ai fait, vous verrez que je n'ai pas perdu mon temps.
+
+Elle tendit la main à Acton; celui-ci la baisa respectueusement, salua
+et fit quelques pas pour s'éloigner.
+
+--A propos, dit la reine.
+
+Acton se retourna.
+
+--Le roi sera de très-mauvaise humeur au conseil.
+
+--J'en ai peur, dit Acton en souriant.
+
+--Recommandez à vos collègues de ne pas souffler le mot, de ne répondre
+que quand ils seront interrogés; toute la comédie doit se jouer entre le
+roi et moi.
+
+--Et je suis sûr, dit Acton, que Votre Majesté a choisi le bon rôle.
+
+--Je le crois, dit la reine; d'ailleurs, vous verrez.
+
+Acton s'inclina une seconde fois et sortit.
+
+--Ah! murmura la reine en sonnant ses femmes, si Emma fait ce qu'elle
+m'a promis, tout ira bien.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ LE MÉDECIN ET LE PRÊTRE
+
+
+Finissons-en avec les événements de cette nuit si pleine d'événements,
+afin que nous puissions continuer désormais notre récit, sans être forcé
+de nous arrêter ou de revenir en arrière.
+
+Si nos lecteurs ont lu avec attention notre dernier chapitre, ils
+doivent se rappeler que les conspirateurs, après le départ de Salvato
+Palmieri, s'étaient séparés en deux groupes de trois personnes chacun:
+l'un, qui avait remonté le Pausilippe; l'autre, qui avait pris la mer
+dans une barque.
+
+Le groupe qui avait remonté le Pausilippe se composait de Nicolino
+Caracciolo, de Velasco et de Schipani.
+
+L'autre, qui était parti à l'aide d'une barque amarrée sous le grand
+portique du palais de la reine Jeanne, portique que baigne la mer, et où
+elle avait bravé la tempête, se composait de Dominique Cirillo, d'Ettore
+Caraffa et de Manthonnet.
+
+Ettore Caraffa était, comme nous l'avons dit, caché à Portici.
+Manthonnet y demeurait. Manthonnet, grand amateur de la pêche, avait une
+barque à lui. Avec cette barque, aidé d'Hector Caraffa, il se rendait
+de Portici au palais de la reine Jeanne. Rudes rameurs tous deux, ils
+faisaient le trajet en deux heures par les temps calmes. Quand il y
+avait du vent et que le vent était bon, ils allaient à la voile, et la
+voile leur suffisait.
+
+Cette nuit-là, ils s'en retournaient ainsi que de coutume; seulement,
+ils s'en allaient à la rame, le vent étant tombé et la mer ayant calmi;
+en passant, ils devaient déposer Cirillo à Mergellina. Cirillo demeurait
+à l'extrémité de la rivière de Chiaïa: voilà pourquoi, au lieu de nager
+directement sur Portici, ils avaient été vus par les sbires longeant le
+rivage.
+
+Arrivés en face du casino du Roi, aujourd'hui appartenant au prince
+Torlonia, ils déposèrent Cirillo à terre, choisissant un endroit où la
+pente était facile pour atteindre le chemin, devenu depuis une rue.
+
+Puis ils avaient repris la mer, s'écartant cette fois du rivage et
+naviguant pour passer à la pointe du château de l'Oeuf.
+
+Cirillo avait donc atteint la rue facilement et sans être remarqué,
+lorsque, après avoir fait une centaine de pas, il vit tout à coup un
+groupe composé d'une vingtaine de soldats arrêtés et paraissant discuter
+au milieu du chemin; leurs fusils brillaient à la lueur de deux torches.
+
+A cette même lueur qui se reflétait dans leurs armes, ils semblaient
+examiner deux hommes couchés en travers de la rue.
+
+Cirillo reconnut une patrouille dans l'exercice de ses fonctions.
+
+C'était, en effet, la patrouille qu'avait entendue venir Pasquale de
+Simone, et devant laquelle il avait fui pour ne pas compromettre la
+reine.
+
+Comme l'avait présumé le sbire, arrivée au lieu du combat, la patrouille
+avait trouvé couché sur le _lastrico_ un mort et un blessé; les deux
+autres blessés, celui qui avait reçu un coup de sabre à travers la
+figure et celui qui avait eu l'épaule brisée par une balle, avaient eu
+la force de fuir par la petite rue qui longeait la partie nord du jardin
+de la San-Felice.
+
+La patrouille avait facilement reconnu que l'un des deux hommes
+était mort, et que, de celui-là, il était parfaitement inutile de se
+préoccuper; mais, quoique évanoui, son compagnon respirait encore, et,
+celui-là, peut-être pouvait-on le sauver.
+
+On était à vingt pas de la fontaine du Lion; un des soldats alla y
+prendre de l'eau dans son bonnet et revint vider cette eau sur le visage
+du blessé, qui, surpris par cette fraîcheur inattendue, rouvrit les yeux
+et revint à lui.
+
+Se voyant entouré de soldats, il essaya de se lever, mais inutilement;
+il était complétement paralysé, la tête seule pouvait tourner à droite
+et à gauche.
+
+--Dites donc, mes amis, fit-il, si je n'ai plus qu'à mourir, ne
+pourrait-on pas au moins me porter sur un lit un peu plus doux?
+
+--Ma foi, dirent les soldats, c'est un bon diable; il faut, quel qu'il
+soit, lui accorder ce qu'il demande.
+
+Ils essayèrent de le soulever dans leurs bras.
+
+--Eh! mordieu! dit celui-ci, touchez-moi comme si j'étais de verre,
+_mannaggia la Madonna!_
+
+Ce blasphème, un des plus grands que puisse proférer un Napolitain,
+indiquait que le mouvement qu'on venait de lui faire faire avait causé
+au blessé une vive douleur.
+
+En apercevant ce groupe, la première pensée de Cirillo fut de l'éviter;
+mais, presque aussitôt, il songea que cette patrouille, et les hommes
+qu'elle ramassait sur le pavé, se trouvaient justement au beau travers
+de la route qu'avait dû suivre Salvato Palmieri, pour se rendre chez
+l'ambassadeur français, et il lui vint naturellement à l'idée que ce
+rassemblement pouvait bien être causé par quelque catastrophe dans
+laquelle le jeune envoyé du général Championnet avait eu sa part et joué
+son rôle.
+
+Il s'avança donc résolument, au moment même où l'officier commandant la
+patrouille menaçait d'enfoncer la porte d'une maison située de l'autre
+côté de la fontaine du Lion et faisant l'angle de la rue, un des
+caractères distinctifs de la population napolitaine étant la répugnance
+qu'elle éprouve instinctivement à porter secours à son semblable, fût-il
+en danger de mort.
+
+Mais, à l'ordre de l'officier, et surtout devant les coups de crosse de
+fusil des soldats, la porte finit par s'ouvrir, et Cirillo entendit deux
+ou trois voix qui demandaient où l'on pouvait trouver un chirurgien.
+
+Son devoir et sa curiosité le poussaient doublement à s'offrir.
+
+--Je suis médecin et non chirurgien, dit-il; mais, peu importe, je puis
+au besoin faire de la chirurgie.
+
+--Ah! monsieur le docteur, dit le blessé que l'on apportait et qui avait
+entendu les paroles de Cirillo, j'ai peur que vous n'ayez en moi une
+mauvaise pratique.
+
+--Bon! dit Cirillo, la voix ne me paraît pas mauvaise, cependant.
+
+--Il n'y a plus que la langue qui remue, dit le blessé, et, ma foi, j'en
+use.
+
+Pendant ce temps, on avait tiré un matelas du lit, on l'avait posé sur
+une table au milieu de la chambre; on y coucha le blessé.
+
+--Des coussins, des coussins sous la tête, dit Cirillo; la tête d'un
+blessé doit toujours être haute.
+
+--Merci, docteur, merci! dit le sbire; je vous aurai la même
+reconnaissance que si vous réussissiez.
+
+--Et qui vous dit que je ne réussirai pas?
+
+--Hum! je me connais en blessures, allez! Celle-là va à fond.
+
+Il fit signe à Cirillo de s'approcher. Cirillo pencha son oreille vers
+la bouche du blessé.
+
+--Ce n'est pas que je doute de votre science; mais vous feriez bien, je
+crois, comme si cela venait de vous, d'envoyer chercher un prêtre.
+
+--Déshabillez cet homme avec les plus grandes précautions, dit Cirillo.
+
+Puis, s'adressant au maître de la maison, qui, avec sa femme et ses deux
+enfants, regardaient curieusement le blessé:
+
+--Envoyez un de vos deux bambins à l'église de
+Santa-Maria-di-Porto-Salvo et faites demander don Michelangelo Ciccone.
+
+--Ah! nous le connaissons. Cours, Tore, cours--tu as entendu ce que dit
+M. le docteur.
+
+--J'y vais, dit l'enfant.
+
+Et il s'élança hors de la maison.
+
+--Il y a une pharmacie à dix pas d'ici, lui cria Cirillo; réveille en
+passant le pharmacien et dis-lui que le docteur Cirillo va lui envoyer
+une ordonnance. Qu'il ouvre sa porte et qu'il attende.
+
+--Ah çà! quel diable d'intérêt avez-vous donc à ce que je vive? demanda
+le blessé au docteur.
+
+--Moi, mon ami? répondit Cirillo. Aucun; l'humanité.
+
+--Oh! le drôle de mot! dit le sbire avec un ricanement douloureux;
+c'est la première fois que je l'entends prononcer... Ah! _Madonna del
+Carmine!_
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Cirillo.
+
+--Il y a qu'ils me font mal en me déshabillant.
+
+Cirillo tira sa trousse, y prit un bistouri et fendit la culotte, la
+veste et la chemise du sbire, de manière à mettre à découvert tout son
+flanc gauche.
+
+--A la bonne heure! dit le blessé, voilà un valet de chambre qui s'y
+entend. Si vous savez aussi bien recoudre que couper, vous êtes un
+habile homme, docteur!
+
+Puis, montrant la plaie qui s'ouvrait entre les fausses côtes:
+
+--Tenez, c'est là, dit-il.
+
+--Je vois bien, dit le docteur.
+
+--Mauvais endroit, n'est-ce pas?
+
+--Lavez-moi cette blessure-là avec de l'eau fraîche, et le plus
+doucement que vous pourrez, dit le docteur à la maîtresse de la maison.
+Avez-vous du linge bien doux?
+
+--Pas trop, dit celle-ci.
+
+--Tenez, voilà mon mouchoir; pendant ce temps-là, on ira chez le
+pharmacien chercher l'ordonnance que voici.
+
+Et, au crayon, il écrivit en effet une potion cordiale calmante,
+composée d'eau simple, d'acétate d'ammoniaque et de sirop de cédrat.
+
+--Et qui payera? demanda la femme tout en lavant la plaie avec le
+mouchoir du docteur.
+
+--Pardieu! moi, dit Cirillo.
+
+Et il mit une pièce de monnaie dans l'ordonnance, en disant au second
+bambin:
+
+--Cours vite! le reste de la monnaie sera pour toi.
+
+--Docteur, dit le sbire, si j'en reviens, je me fais moine et je passe
+ma vie à prier pour vous.
+
+Le docteur, pendant ce temps, avait tiré de sa trousse une sonde
+d'argent; il s'approcha du blessé.
+
+--Ah cà! lui dit-il, mon brave, il s'agit d'être homme.
+
+--Vous allez sonder ma blessure?
+
+--Il le faut bien, pour savoir à quoi s'en tenir.
+
+--Est-il permis de jurer?
+
+--Oui; seulement, on vous écoute et l'on vous regarde. Si vous criez
+trop, on dira que vous êtes douillet; si vous jurez trop, on dira que
+vous êtes impie.
+
+--Docteur, vous avez parlé d'un cordial. Je ne serais pas fâché d'en
+prendre une cuillerée avant l'opération.
+
+L'enfant rentra tout essoufflé, tenant une petite bouteille à la main.
+
+--Mère, dit-il, il y a eu six grains pour moi.
+
+Cirillo lui prit la bouteille des mains.
+
+--Une cuiller, dit-il.
+
+On lui donna une cuiller; il y versa ce qu'elle pouvait contenir du
+cordial et le fit boire au blessé.
+
+--Tiens! dit celui-ci après un instant, cela me fait du bien.
+
+--C'est pour cela que je vous le donne.
+
+Puis, après quelques secondes:
+
+--Maintenant, dit gravement Cirillo, êtes-vous prêt?
+
+--Oui, docteur, dit le blessé; allez, je tâcherai de vous faire honneur.
+
+Le docteur enfonça lentement, mais d'une main ferme, la sonde dans la
+blessure. Au fur à mesure que l'instrument disparaissait dans la plaie,
+le visage du patient se décomposait; mais il ne poussa pas une plainte.
+La souffrance et le courage étaient si visibles, qu'au moment où le
+docteur retira sa sonde, un murmure d'encouragement sortit de la
+bouche des soldats qui assistaient curieusement à ce sombre et émouvant
+spectacle.
+
+--Est-ce cela, docteur? demanda le sbire tout orgueilleux de lui-même.
+
+--C'est plus que je n'attendais du courage d'un homme, mon ami, répondit
+Cirillo en essuyant avec la manche de son habit la sueur de son front.
+
+--Eh bien, donnez-moi à boire, ou je vais me trouver mal, dit le blessé
+d'une voix éteinte.
+
+Cirillo lui donna une seconde cuillerée du cordial.
+
+Non-seulement la blessure était grave; mais, comme l'avait jugé le
+blessé lui-même, elle était mortelle.
+
+La pointe du sabre avait pénétré entre les fausses côtes, avait touché
+l'aorte thoracique et traversé le diaphragme; tous les secours de l'art,
+en diminuant l'hémorrhagie par la compression, devaient se borner à
+prolonger de quelques instants la vie, voilà tout.
+
+--Donnez-moi du linge, dit Cirillo en regardant autour de lui.
+
+--Du linge? dit l'homme. Nous n'en avons pas.
+
+Cirillo ouvrit une armoire, y prit une chemise et la déchira par petits
+morceaux.
+
+--Eh bien, que faites-vous donc? cria l'homme. Vous déchirez mes
+chemises, vous!
+
+Cirillo tira deux piastres de sa poche et les lui donna.
+
+--Oh! à ce prix-là, dit l'homme, vous pouvez les déchirer toutes.
+
+--Dites donc, docteur, fit le blessé, si vous avez beaucoup de pratiques
+comme moi, vous ne devez pas vous enrichir.
+
+Avec une partie de la chemise, Cirillo fit un tampon; avec l'autre, une
+bande.
+
+--Maintenant, vous sentez-vous mieux? demanda-t-il au blessé.
+
+Celui-ci respira longuement et avec hésitation.
+
+--Oui, dit-il.
+
+--Alors, dit l'officier, vous pouvez répondre à mes questions?
+
+--A vos questions? Pour quoi faire?
+
+--J'ai mon procès-verbal à rédiger.
+
+--Ah! dit le blessé, votre
+procès-verbal, je vais vous le dicter en quatre mots. Docteur, une
+cuillerée de votre affaire.
+
+Le sbire but une cuillerée de cordial et reprit:
+
+--Moi, sixième, nous attendions un jeune homme pour l'assassiner; il
+a tué l'un de nous, il en a blessé trois, et je suis l'un des trois
+blessés: voilà tout.
+
+On comprend avec quelle attention Cirillo avait écouté la déclaration du
+mourant; ses soupçons étaient donc fondés: ce jeune homme que les
+sbires attendaient pour l'assassiner, sans aucun doute c'était Salvato
+Palmieri; d'ailleurs, quel autre que lui pouvait mettre hors de combat
+quatre hommes sur six?
+
+--Et quels sont les noms de vos compagnons? demanda l'officier.
+
+Le blessé fit une grimace qui ressemblait à un sourire.
+
+--Ah! pour cela, dit-il, vous êtes trop curieux, mon bon ami. Si vous
+les savez par quelqu'un, ce ne sera point par moi; puis, quand je vous
+les dirais, cela ne vous servirait pas à grand'chose.
+
+--Cela me servirait à les faire arrêter.
+
+--Croyez-vous? Eh bien, je vais vous dire quelqu'un qui les sait, leurs
+noms; libre à vous d'aller les lui demander.
+
+--Et quel est ce quelqu'un?
+
+--Pasquale de Simone. Voulez-vous son adresse? Basso-Porto, au coin de
+la rue Catalana.
+
+--Le sbire de la reine! murmurèrent à demi-voix les assistants.
+
+--Merci, mon ami, dit l'officier; mon procès-verbal est fait.
+
+Puis, s'adressant à la patrouille:
+
+--Allons, en route! dit-il; depuis une heure, nous perdons notre temps
+ici.
+
+Et on entendit le froissement des armes et le bruit mesuré des pas qui
+s'éloignaient.
+
+Cirillo resta debout près du blessé.
+
+--Les avez-vous vus, dit le sbire, comme ils ont décampé?
+
+--Oui, répondit Cirillo, et je comprends que vous n'ayez rien voulu dire
+qui compromit vos camarades; mais, à moi, refuserez-vous de me
+donner quelques renseignements qui ne compromettent personne et qui
+n'intéressent que moi?
+
+--Oh! à vous, docteur, je ne demande pas mieux; vous avez eu la bonne
+volonté de me faire du bien, et vous m'eussiez sauvé si j'avais
+pu l'être; seulement, dépêchez-vous, je sens que je m'affaiblis;
+demandez-moi vite ce que vous désirez savoir, la langue s'embarbouille;
+c'est ce que nous appelons le commencement de la fin.
+
+--Je serai bref. Ce jeune homme que Pasquale de Simone attendait pour
+l'assassiner, n'était-ce pas un jeune officier français?
+
+--Il paraît que oui, quoiqu'il parlât le napolitain comme vous et moi.
+
+--Est-il mort?
+
+--Je ne saurais vous l'affirmer; mais ce que je puis vous dire, c'est
+que, s'il n'est pas mort, il est au moins bien malade.
+
+--Vous l'avez vu tomber?
+
+--Oui, mais mal vu: j'étais déjà à terre, et, dans ce moment-là, je
+m'occupais plus de moi que de lui.
+
+--Enfin, qu'avez-vous vu? Rappelez tous vos souvenirs: j'ai le plus
+grand intérêt à savoir ce qu'est devenu ce jeune homme.
+
+--Eh bien, j'ai vu qu'il est tombé contre la porte du jardin au palmier,
+et puis alors, comme à travers un nuage, il m'a semblé que la porte du
+jardin s'ouvrait et qu'une femme vêtue de blanc attirait à elle ce jeune
+homme. Après cela, il est possible que ce soit une vision, et que ce que
+j'ai pris pour une femme vêtue de blanc, ce fût l'ange de la mort qui
+venait chercher son âme.
+
+--Et ensuite, vous n'avez plus rien vu?
+
+--Si fait. J'ai vu le _beccaïo_ qui s'enfuyait en tenant sa tête entre
+ses mains; il était tout aveuglé par le sang.
+
+--Merci, mon ami; je sais maintenant tout ce que je voulais savoir;
+d'ailleurs, il me semble que j'entends...
+
+Cirillo prêta l'oreille.
+
+--Oui, le prêtre et sa sonnette. Oh! j'ai entendu aussi... Quand cette
+sonnette-là vient pour vous, on l'entend de loin!
+
+Il se fit un instant de silence, pendant lequel la sonnette se rapprocha
+de plus en plus.
+
+--Ainsi, dit le sbire à Cirillo, c'est bien fini, n'est-ce pas? il ne
+s'agit plus de songer aux choses de ce monde?
+
+--Vous m'avez prouvé que vous étiez un homme; je vous parlerai comme
+à un homme: vous avez le temps de vous réconcilier avec Dieu, et voilà
+tout.
+
+--_Amen!_ fit le sbire. Et, maintenant, une dernière cuillerée de votre
+cordial, afin que j'aie la force d'aller jusqu'au bout; car je me sens
+bien bas.
+
+Cirillo fit ce que lui demandait le blessé.
+
+--Maintenant, serrez-moi la main bien fort.
+
+Cirillo lui serra la main.
+
+--Plus fort, dit le sbire, je ne vous sens pas.
+
+Cirillo serra de toutes ses forces la main du mourant, déjà paralysée.
+
+--Puis faites sur moi le signe de la croix. Dieu m'est témoin que je
+voudrais le faire moi-même, mais que je ne puis.
+
+Cirillo fit le signe de la croix, et le blessé, d'une voix qui
+s'affaiblissait de plus en plus, prononça les paroles: _Au nom du Père,
+du Fils et du Saint-Esprit, ainsi-soit-il!_
+
+En ce moment, le prêtre parut sur la porte, précédé de l'enfant qui
+l'était allé chercher; il avait à sa gauche la croix, à sa droite l'eau
+bénite, et lui-même portait le saint viatique.
+
+A sa vue, tout le monde tomba à genoux.
+
+--On m'a appelé ici? demanda-t-il.
+
+--Oui, mon père, dit le moribond; un pauvre pécheur est sur le point de
+rendre l'âme, si toutefois il en a une, et, dans cette rude opération,
+il désire que vous l'aidiez de vos prières, n'osant vous demander votre
+bénédiction, dont il se reconnaît indigne.
+
+--Ma bénédiction est à tous, mon fils, répondit le prêtre, et plus grand
+est le pécheur, plus il en a besoin.
+
+Il approcha une chaise du chevet du lit et s'assit, le ciboire entre ses
+deux mains et l'oreille près de la bouche du mourant.
+
+Cirillo n'avait plus rien à faire près de cet homme, dont il avait,
+autant qu'il était en son pouvoir, adouci matériellement la dernière
+heure; le médecin avait achevé son oeuvre, c'était au prêtre de
+commencer la sienne; il se glissa hors de la maison, ayant hâte de
+visiter le lieu de la lutte et de s'assurer que le sbire lui avait dit
+la vérité à l'endroit de Salvato Palmieri.
+
+On sait quelles étaient les localités. Au palmier balançant sa tête
+élégante au-dessus des orangers et des citronniers, Cirillo reconnut la
+maison du chevalier San-Felice.
+
+Le sbire avait bien désigné le terrain. Cirillo alla droit à la petite
+porte du jardin, par laquelle celui-ci avait vu ou cru voir disparaître
+le blessé; il s'inclina contre cette porte et crut y reconnaître
+effectivement des traces de sang.
+
+Mais cette tache noire était-elle du sang ou seulement de l'humidité?
+Cirillo avait laissé son mouchoir aux mains de la femme qui avait lavé
+la blessure du sbire; il détacha sa cravate, en mouilla un bout à la
+fontaine du Lion, puis revint en frotter cette portion de bois, qui
+paraissait de teinte plus foncée que le reste.
+
+A quelques pas de là, en remontant vers le palais de la reine Jeanne,
+une lanterne brûlait devant une madone.
+
+Cirillo monta sur une borne et approcha la batiste de la lanterne.
+
+Il n'y avait pas à s'y tromper, c'était bien du sang.
+
+--Salvato Palmieri est là, dit-il en étendant le bras vers la maison du
+chevalier San-Felice; seulement, est-il mort ou est-il vivant? C'est ce
+que je saurai aujourd'hui même.
+
+Il traversa la place et repassa devant la maison où l'on avait porté le
+sbire.
+
+Il jeta un coup d'oeil dans l'intérieur.
+
+Le blessé venait d'expirer, et don Michelangelo Ciccone priait à son
+chevet.
+
+Au moment où Dominique Cirillo rentrait chez lui, trois heures sonnaient
+à l'église de Pie-di-Grotta.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ LE CONSEIL D'ÉTAT
+
+
+Outre les séances qui se tenaient chez la reine, dans cette chambre
+obscure où nous avons introduit nos lecteurs, et que l'on eût pu à
+bon droit prendre pour des séances de l'inquisition, il y avait chaque
+semaine, au palais, quatre conseils ordinaires: le lundi, le mercredi,
+le jeudi et le vendredi.
+
+Les personnes qui composaient ces conseils d'État étaient:
+
+Le roi, lorsqu'il y était forcé par l'importance des affaires.
+La reine, dont nous avons expliqué le droit de présence.
+Le capitaine général Jean Acton, président du conseil.
+Le prince de Castel-Cicala, ministre des affaires étrangères, marine,
+commerce, et espion dénonciateur et juge dans ses moment perdus.
+Le brigadier Jean-Baptiste Ariola, ministre de la guerre, homme
+intelligent et comparativement honnête.
+Le marquis Saverio Simonetti, ministre de grâce et justice.
+Le marquis Ferdinand Corradino, ministre des cultes et des finances, qui
+eût été le plus médiocre de tous les ministres, s'il n'eût rencontré au
+conseil Saverio Simonetti, encore plus médiocre que lui.
+
+Dans les grandes occasions, on adjoignait à ces messieurs, le marquis
+de la Sambucca, le prince Carini, le duc de San-Nicolo, le marquis
+Balthazar Cito, le marquis del Gallo et les généraux Pignatelli, Colli
+et Parisi.
+
+Tout au contraire du roi, qui assistait à l'un de ces conseils sur dix,
+la reine y était fort assidue; il est vrai que souvent elle semblait
+simple spectatrice de la discussion, se tenant éloignée de la table
+et assise dans quelque coin ou quelque embrasure de fenêtre avec sa
+favorite Emma Lyonna, qu'elle avait introduite dans la salle des
+séances comme une chose à elle et étant de sa suite obligée, sans plus
+d'importance apparente que n'en avait, derrière Ferdinand, Jupiter, son
+épagneul favori.
+
+Chacun jouait sa comédie: les ministres avaient l'air de discuter,
+Ferdinand avait l'air d'être attentif, Caroline avait l'air d'être
+distraite, le roi grattait l'occiput de son chien, la reine jouait avec
+les cheveux d'Emma, favori et favorite étaient couchés, l'un aux pieds
+de son maître, l'autre aux genoux de sa maîtresse. Les ministres,
+soit en passant devant eux, soit dans les intervalles des discussions,
+faisaient une caresse à Jupiter, un compliment à Emma, et caresse
+et compliment étaient récompensés par un sourire du maître ou de la
+maîtresse.
+
+Le capitaine général Jean Acton, seul pilote chargé de la responsabilité
+de ce navire battu par le vent révolutionnaire qui venait de France, et
+engagé, en outre, dans les récifs de cette mer dangereuse des sirènes,
+où sombrèrent en six siècles huit dominations différentes; Acton, le
+front plissé, l'oeil sombre, la main frémissante comme s'il eût en
+effet touché le gouvernail, semblait seul comprendre la gravité de sa
+situation et l'approche du danger.
+
+Appuyée sur la flotte anglaise, à peu près sûre du concours du Nelson,
+forte surtout de sa haine contre la France, la reine était décidée
+non-seulement à affronter le danger, mais encore à aller au-devant de
+lui et à le provoquer.
+
+Quant à Ferdinand, c'était tout le contraire; il avait jusqu'alors, avec
+toutes les ressources de sa feinte bonhomie, louvoyé, de manière sinon à
+satisfaire la France, au moins à ne lui fournir aucun moyen spécieux de
+se brouiller avec lui.
+
+Et voilà que, grâce aux imprudences de Caroline, les événements avaient
+marché plus vite que ne l'avait calculé le roi, lequel, au lieu de leur
+imprimer un mouvement impulsif, eût voulu les laisser se dérouler
+avec une sage lenteur; voilà qu'on avait été, comme nous l'avons vu,
+au-devant de Nelson; voilà qu'au mépris des traités conclus avec la
+France, on avait reçu la flotte anglaise dans le port de Naples; voilà
+qu'on avait donné une fête splendide au vainqueur d'Aboukir; voilà que
+l'ambassadeur de la République, lassé de tant de mauvaise foi, de tant
+de mensonges et de tant d'affronts, sans calculer si de son côté la
+France était prête, avait, au nom de la France, déclaré la guerre au
+gouvernement des Deux-Siciles; voilà enfin que le roi, qui avait,
+pour le mardi 27 septembre, ordonné une magnifique chasse, dont trois
+fanfares devaient lui donner le signal, avait, comme nous l'avons vu,
+par suite de la lettre de la reine, décommandé sa chasse et été obligé
+de la convertir en conseil d'État!
+
+Au reste, ministres et conseillers avaient été prévenus par Acton de la
+mauvaise humeur probable de Sa Majesté, et invités à se renfermer dans
+le silence pythagoricien.
+
+La reine était arrivée la première au conseil, et, outre les ministres
+et les conseillers, elle y avait trouvé le cardinal Ruffo; elle lui
+avait alors fait demander à quelle circonstance heureuse elle devait
+le plaisir de sa présence; Ruffo avait répondu qu'il était là par ordre
+exprès du roi; la reine et le cardinal avaient échangé, l'une une légère
+inclination de tête, l'autre une profonde révérence, et l'on avait
+silencieusement attendu l'arrivée du roi.
+
+A neuf heures un quart, la porte s'était ouverte à deux battants, et les
+huissiers avaient annoncé:
+
+--Le roi!
+
+Ferdinand était entré doublement mécontent et faisant opposition, par
+son air maussade et rechigné, à l'air joyeux et vainqueur de la reine;
+son épagneul Jupiter, avec lequel nous avons déjà fait connaissance, ne
+le cédant point en intelligence aux coursiers d'Hippolyte, le suivait,
+la tête basse et la queue entre les jambes. Quoique la chasse eût
+été renvoyée à un autre jour, le roi, comme pour protester contre la
+violence qui lui était faite, s'était vêtu en chasseur.
+
+C'était une consolation qu'il s'était donnée et qu'apprécieront ceux-là
+seuls qui connaissent son fanatisme pour l'amusement dont on l'avait
+privé.
+
+A sa vue, tout le monde se leva, même la reine.
+
+Ferdinand la regarda de côté, secoua la tête et poussa un soupir, comme
+ferait un homme qui se trouve en face de la pierre d'achoppement de tous
+ses plaisirs.
+
+Puis, après un salut général à droite et à gauche, en réponse aux
+révérences des ministres et des conseillers, et un salut personnel et
+particulier au cardinal Ruffo:
+
+--Messieurs, dit-il d'une voix dolente, je suis véritablement au
+désespoir d'avoir été forcé de vous déranger un jour où vous comptiez
+peut-être, comme moi, au lieu de tenir un conseil d'État, vous occuper
+de vos plaisirs ou de vos affaires. Ce n'est point ma faute, je vous le
+jure, si vous éprouvez ce désappointement; mais il paraît que nous avons
+à débattre des choses pressées et de la plus haute importance, choses
+que la reine prétend ne pouvoir être débattues que par-devant moi. Sa
+Majesté va vous raconter l'affaire; vous en jugerez et m'éclairerez de
+vos avis. Asseyez-vous, messieurs.
+
+Puis, s'asseyant à son tour un peu en arrière des autres et en face de
+la reine:
+
+--Viens ici, mon pauvre Jupiter, ajouta-t-il en frappant sur sa cuisse
+avec sa main; nous allons bien nous amuser; va!
+
+Le chien vint, en bâillant, se coucher près de lui, allongeant ses
+pattes et se tenant accroupi à la manière des sphinx.
+
+--Oh! messieurs, dit la reine avec cette impatience que lui inspiraient
+toujours les manières de faire et de dire de son mari, si complétement
+en opposition avec les siennes, la chose est bien simple, et, s'il était
+en humeur de parler aujourd'hui, le roi nous la dirait en deux mots.
+
+Et, voyant que tout le monde écoutait avec la plus grande attention:
+
+--L'ambassadeur français, le citoyen Garat, ajouta-t-elle, a quitté
+Naples cette nuit en nous déclarant la guerre.
+
+--Et, fit le roi, il faut ajouter, messieurs, que nous ne l'avons pas
+volée, cette déclaration de guerre, et notre bonne amie l'Angleterre
+en est arrivée à ses fins; reste à voir maintenant comment elle nous
+soutiendra. Ceci, c'est l'affaire de M. Acton.
+
+--Et du brave Nelson, monsieur, dit la reine. Au reste, il vient de
+montrer à Aboukir ce que peut le génie réuni au courage.
+
+--N'importe, madame, dit le roi, je n'hésite pas à vous le dire
+franchement, la guerre avec la France est une lourde affaire.
+
+--Moins lourde cependant, vous en conviendrez, reprit aigrement la
+reine, depuis que le citoyen Buonaparte, tout vainqueur de Dego, de
+Montenotte, d'Arcole et de Mantoue qu'il s'intitule, est confiné
+en Égypte, où il restera jusqu'à ce que la France ait construit une
+nouvelle flotte pour l'aller chercher; ce qui lui laissera le temps, je
+l'espère, de voir pousser les raves dont le Directoire lui a fourni les
+graines pour ensemencer les rives du Nil.
+
+--Oui, répliqua non moins aigrement le roi; mais, à défaut du citoyen
+Buonaparte,--qui est bien bon de ne s'intituler que le vainqueur
+de Dego, de Montenotte, d'Arcole et de Mantoue, quand il pourrait
+s'intituler encore celui de Roveredo, de Bassano, de Castiglione et
+de Millesimo,--il reste à la France Masséna, le vainqueur de Rivoli;
+Bernadotte, le vainqueur du Tagliamento; Augereau, le vainqueur de Lodi;
+Jourdan, le vainqueur de Fleurus; Brune, le vainqueur d'Alkmaer; Moreau,
+le vainqueur de Radstadt; ce qui fait bien des vainqueurs pour nous qui
+n'avons jamais rien vaincu; sans compter Championnet, le vainqueur des
+Dunes, que j'oubliais, lequel, je vous le ferai observer en passant,
+n'est qu'à trente lieues de nous, c'est-à-dire à trois jours de marche.
+
+La reine haussa les épaules avec un sourire de mépris qui s'adressait à
+Championnet, dont elle connaissait l'impuissance momentanée, et que le
+roi prit pour lui.
+
+--Si je me trompe de deux ou trois lieues, madame, dit-il, c'est tout.
+Depuis que les Français occupent Rome, j'ai demandé assez souvent à
+quelle distance ils étaient de nous pour le savoir.
+
+--Oh! je ne conteste pas vos connaissances en géographie, monsieur,
+dit la reine en laissant retomber sa lèvre autrichienne jusque sur son
+menton.
+
+--Non, je comprends, vous vous contentez de contester mes aptitudes
+politiques; mais, quoique San-Nicandro ait travaillé de son mieux à
+faire de moi un âne, et qu'à votre avis il y ait malheureusement réussi,
+je ferai observer à ces messieurs qui ont l'honneur d'être mes ministres
+que la chose se complique. En effet, il ne s'agit plus d'envoyer, comme
+en 1793, trois ou quatre vaisseaux et cinq ou six mille hommes à Toulon;
+et ils en sont revenus dans un bel état, de Toulon, nos vaisseaux et nos
+hommes! le citoyen Buonaparte, quoiqu'il ne fût encore le vainqueur
+de rien, les avait bien arrangés! Il ne s'agit plus de fournir à la
+coalition, comme en 1796, quatre régiments de cavalerie qui ont fait
+des prodiges de valeur dans le Tyrol, ce qui n'a pas empêché Cuto d'être
+fait prisonnier, et Moliterno d'y laisser le plus beau de ses yeux; et
+notez qu'en 93 et 96, nous étions couverts par toute la largeur de la
+haute Italie, occupée par les troupes de votre neveu, qui, soit dit
+sans reproche, ne me paraît pas pressé d'entrer en campagne, quoique le
+citoyen Buonaparte lui ait diablement rogné les ongles par le traité de
+Campo-Formio. C'est que votre neveu François est un homme prudent; il ne
+lui suffit pas, pour se mettre en campagne, des 60,000 hommes que vous
+lui offrez, il attend encore les 50,000 que lui promet l'empereur de
+Russie; il connaît les Français, il s'y est frotté et ils l'ont frotté.
+
+Et Ferdinand, qui commençait à reprendre un peu de sa belle humeur, se
+mit à rire de l'espèce de jeu de mots qu'il venait de faire aux dépens
+de l'empereur d'Autriche, justifiant cette maxime à la fois si profonde
+et si désespérante de la Rochefoucauld, qu'il y a toujours dans le
+malheur d'un ami quelque chose qui nous fait plaisir.
+
+--Je ferai observer au roi, répondit Caroline, blessée de ce mouvement
+d'hilarité qui se manifestait aux dépens de son neveu, que le
+gouvernement napolitain n'est pas libre, comme celui de l'empereur
+d'Autriche, de choisir son temps et son heure. Ce n'est pas nous qui
+déclarons la guerre à la France, c'est la France qui nous la déclare, et
+même qui nous l'a déclarée; il faut donc voir au plus tôt quels sont nos
+moyens de soutenir cette guerre.
+
+--Certainement qu'il faut le voir, dit le roi. Commençons par toi,
+Ariola. Voyons! On parle de 65,000 hommes. Où sont-ils, tes 65,000
+hommes?
+
+--Où ils sont, sire?
+
+--Oui, montre-les-moi.
+
+--Rien de plus facile, et le capitaine général Acton est là pour dire à
+Votre Majesté si je mens.
+
+Acton fit de la tête un signe affirmatif.
+
+Ferdinand regarda Acton de travers. Il lui prenait parfois des caprices,
+non pas d'être jaloux, il était trop philosophe pour cela, mais d'être
+envieux. Aussi, le roi présent, Acton ne donnait-il signe d'existence
+que si Ferdinand lui adressait la parole.
+
+--Le capitaine général Acton répondra pour lui, si je lui fais l'honneur
+de l'interroger, dit le roi; en attendant, réponds pour toi, Ariola. Où
+sont tes 65,000 hommes?
+
+--Sire, 22,000 au camp de San-Germano.
+
+Au fur et à mesure qu'Ariola énumérait, Ferdinand, avec un mouvement de
+tête, comptait sur ses doigts.
+
+--Puis 16,000 dans les Abruzzes, continua Ariola, 8,000 dans la plaine
+de Sessa, 6,000 dans les murs de Gaete, 10,000 tant à Naples que sur les
+côtes, enfin 3,000 tant à Bénévent qu'à Ponte-Corvo.
+
+--Il a, ma foi, son compte, dit le roi finissant son calcul en même
+temps qu'Ariola terminait son énumération, et j'ai une armée de 65,000
+hommes.
+
+--Et tous habillés à neuf, à l'autrichienne.
+
+--C'est à dire en blanc?
+
+--Oui, sire, au lieu d'être habillés en vert.
+
+--Ah! mon cher Ariola, s'écria le roi avec une expression de grotesque
+mélancolie, vêtus de blanc, vêtus de vert, ils n'en ficheront pas moins
+le camp, va...
+
+--Vous avez une triste idée de vos sujets, monsieur, répondit la reine.
+
+--Triste idée, madame! Je les crois, au contraire, très-intelligents,
+mes sujets, trop intelligents même; et voilà pourquoi je doute qu'ils se
+fassent tuer pour des affaires qui ne les regardent pas. Ariola nous
+dit qu'il a 65,000 hommes; parmi ces 65,000 hommes, il y a 15,000 vieux
+soldats, c'est vrai; mais ces vieux soldats n'ont jamais brûlé une
+amorce ni entendu siffler une balle. Ceux-là, il est possible, ne se
+sauveront qu'au second coup de fusil; quant aux 50,000 autres, ils
+datent de six semaines ou d'un mois, et ces 50,000 hommes, comment
+ont-ils été recrutés? Ah! vous croyez, messieurs, que je ne fais
+attention à rien, parce que, la plupart du temps, pendant que vous
+discutez, je cause avec Jupiter, qui est un animal plein d'intelligence;
+mais, au contraire, je ne perds pas un mot de ce que vous dites;
+seulement, je vous laisse faire; si je vous contrariais, je serais forcé
+de vous prouver que je m'entends mieux que vous à gouverner, et cela ne
+m'amuse point assez pour que je risque de me brouiller avec la reine,
+que cela amuse beaucoup. Eh bien, ces hommes, vous ne les avez enrôlés
+ni en vertu d'une loi, ni à la suite d'un tirage au sort; non, vous les
+avez enlevés de force à leurs villages, arrachés par violence à
+leurs familles, et cela selon le caprice de vos intendants et de vos
+sous-intendants. Chaque commune vous a fourni huit conscrits par mille
+hommes; mais voulez-vous que je vous dise comment cela s'est fait? On a
+d'abord désigné les plus riches; mais les plus riches ont payé rançon et
+ne sont point partis. On en a désigné de moins riches alors; mais, comme
+les seconds pouvaient encore payer, ils ne sont pas plus partis que le
+premiers. Enfin, de moins en moins riches, après avoir levé trois ou
+quatre contributions, dont on s'est bien gardé de te parler, mon pauvre
+Corradino, tout mon ministre des finances que tu es, on est arrivé à
+ceux qui n'avaient pas un grain pour se racheter. Ah! ceux-là, il a bien
+fallu qu'ils partent. Chacun de ces hommes représente donc une injustice
+vivante, une flagrante exaction; aucun motif légitime ne l'oblige
+au service, aucun lien moral ne le retient sous les drapeaux, il est
+enchaîné par la crainte du châtiment, voilà tout! Et vous voulez que
+ces gens-là se fassent tuer pour soutenir des ministres injustes, des
+intendants cupides, des sous-intendants voleurs, et, par-dessus tout
+cela, un roi qui chasse, qui pêche, qui s'amuse et qui ne s'occupe de
+ses sujets que pour passer avec sa meute sur leurs terres et dévaster
+leurs moissons! Ils seraient bien bêtes! Si j'étais soldat à mon
+service, dès le premier jour, j'aurais déserté, et je me serais
+fait brigand; au moins, des brigands combattent et se font tuer pour
+eux-mêmes.
+
+--Je suis forcé d'avouer qu'il y a beaucoup de vérité dans ce que vous
+dites là, sire, répondit le ministre de la guerre.
+
+--Pardieu! reprit le roi, je dis toujours la vérité, quand je n'ai pas
+de raisons de mentir, bien entendu. Maintenant, voyons! Je t'accorde
+tes 65,000 hommes; les voilà rangés en bataille, vêtus à neuf, équipés
+à l'autrichienne, le fusil sur l'épaule, le sabre au côté, la giberne au
+derrière. Qui mets-tu à leur tête, Ariola? Est-ce toi?
+
+--Sire, répondit Ariola, je ne puis être à la fois ministre de la guerre
+et général en chef.
+
+--Et tu aimes mieux rester ministre de la guerre, je comprends cela.
+
+--Sire!
+
+--Je te dis que je comprends cela; et d'un. Voyons, Pignatelli, cela te
+convient-il, de commander en chef les 65,000 hommes d'Ariola?
+
+--Sire, répondit celui auquel le roi s'adressait, j'avoue que je
+n'oserais prendre une telle responsabilité.
+
+--Et de deux. Et toi, Colli? continua le roi.
+
+--Ni moi non plus, sire.
+
+--Et toi, Parisi?
+
+--Sire, je suis simple brigadier.
+
+--Oui; vous voulez bien tous commander une brigade, une division même;
+mais un plan de campagne à tracer, mais des combinaisons stratégiques à
+accomplir, mais un ennemi expérimenté à combattre et à vaincre, pas un
+de vous ne s'en chargera!
+
+--Il est inutile que Votre Majesté se préoccupe d'un général en chef,
+dit la reine: ce général en chef est trouvé.
+
+--Bah! dit Ferdinand; pas dans mon royaume, j'espère?
+
+--Non, monsieur, soyez tranquille, répondit la reine. J'ai demandé à mon
+neveu un homme dont la réputation militaire puisse à la fois imposer à
+l'ennemi et satisfaire aux exigences de nos amis.
+
+--Et vous le nommez? demanda le roi.
+
+--Le baron Charles Mack... Avez-vous quelque chose à dire contre lui?
+
+--J'aurais à dire, répliqua le roi, qu'il s'est fait battre par les
+Français; mais, comme cette disgrâce est arrivée à tous les généraux de
+l'empereur, y compris son oncle et votre frère le prince Charles, j'aime
+autant Mack qu'un autre.
+
+La reine se mordit les lèvres à cette implacable raillerie, qui poussait
+le cynisme jusqu'à se railler soi-même à défaut des autres, et, se
+levant:
+
+--Ainsi, vous acceptez le baron Charles Mack pour général en chef de
+votre armée? demanda-t-elle.
+
+--Parfaitement, répondit le roi.
+
+--En ce cas, vous permettez...
+
+Et elle s'avança vers la porte; le roi la suivait des yeux, ne pouvant
+pas deviner ce qu'elle allait faire, quand tout à coup un cor de chasse,
+embouché par deux lèvres puissantes et animé par une vigoureuse haleine,
+commença de sonner le lancer dans la cour du palais, sur laquelle
+donnaient les fenêtres de la chambre du conseil, et cela avec une telle
+vigueur, que les vitres en tremblèrent et que ministres et conseillers,
+ne comprenant rien à cette fanfare inattendue, se regardèrent avec
+étonnement.
+
+Puis tous les yeux se reportèrent sur le roi, comme pour lui demander
+l'explication de cette interruption cynégétique.
+
+Mais le roi paraissait aussi étonné que les autres et Jupiter aussi
+étonné que le roi.
+
+Ferdinand écouta un instant comme s'il doutait de lui-même.
+
+Puis:
+
+--Que fait donc ce drôle? dit-il. Il doit savoir cependant que la chasse
+est contremandée; pourquoi donne-t-il le premier signal?
+
+Le piqueur continuait de sonner avec fureur.
+
+Le roi se leva très-agité; il était visible qu'il se livrait en lui-même
+un combat violent.
+
+Il alla à la fenêtre et l'ouvrit.
+
+--Veux-tu te taire, imbécile! cria-t-il.
+
+Puis, refermant la fenêtre avec humeur, il revint, toujours suivi de
+Jupiter, reprendre sa place sur son fauteuil.
+
+Mais, pendant le mouvement qu'il avait fait, un nouveau personnage
+était entré en scène sous la protection de la reine; celle-ci, en effet,
+pendant que le roi parlait à son piqueur, était allée ouvrir la porte
+de ses appartements qui donnait sur la salle du conseil, et l'avait
+introduit.
+
+Chacun regardait avec surprise cet inconnu, et le roi avec non moins de
+surprise que les autres.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ LE GÉNÉRAL BARON CHARLES MACK
+
+
+Celui qui causait cet étonnement général était un homme de quarante-cinq
+à quarante-six ans, grand, blond, pâle, portant l'uniforme autrichien,
+les insignes de général, et, entre autres décorations, les plaques et
+les cordons de Marie-Thérèse et de Saint-Janvier.
+
+--Sire, dit la reine, j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté le
+baron Charles Mack, qu'elle vient de nommer général en chef de ses
+armées.
+
+--Ah! général, dit le roi en regardant avec un certain étonnement
+l'ordre de Saint-Janvier, dont le général était décoré et que le roi ne
+se rappelait pas lui avoir donné, enchanté de faire votre connaissance.
+
+Et il échangea avec Ruffo un coup d'oeil qui voulait dire: «Attention!»
+
+Mack s'inclina profondément, et sans doute allait-il répondre à ce
+compliment du roi, lorsque la reine, prenant la parole:
+
+--Sire, dit-elle, j'ai cru que nous ne devions pas attendre l'arrivée
+du baron à Naples pour lui donner un signe de la considération que vous
+avez pour lui, et, avant qu'il quittât Vienne, je lui ai fait remettre,
+par votre ambassadeur, les insignes de votre ordre de Saint-Janvier.
+
+--Et moi, sire, dit le baron avec un enthousiasme un peu trop théâtral
+pour être vrai, plein de reconnaissance pour les bontés de Votre
+Majesté, je suis venu avec la promptitude de l'éclair lui dire: Sire,
+cette épée est à vous.
+
+Mack tira son épée du fourreau, le roi recula son fauteuil. Comme
+Jacques Ier, il n'aimait pas la vue du fer.
+
+Mack continua:
+
+--Cette épée est à vous et à Sa Majesté la reine, et elle ne dormira
+tranquille dans son fourreau que quand elle aura renversé cette infâme
+république française, qui est la négation de l'humanité et la honte de
+l'Europe. Acceptez-vous mon serment, sire? continua Mack en brandissant
+formidablement son épée.
+
+Ferdinand, peu porté de sa personne aux mouvements dramatiques, ne
+put s'empêcher, avec son admirable bon sens, d'apprécier tout ce que
+l'action du général Mack avait de ridicule forfanterie, et, avec son
+sourire narquois, il murmura dans son patois napolitain, qu'il savait
+inintelligible pour tout homme qui n'était pas né au pied du Vésuve, ce
+seul mot:
+
+--_Ceuza!_
+
+Nous voudrions bien traduire cette espèce d'interjection échappée aux
+lèvres du roi Ferdinand; mais elle n'a malheureusement pas d'équivalent
+dans la langue française. Contentons-nous de dire qu'elle tient à peu
+près le milieu entre fat et imbécile.
+
+Mack, qui, en effet, n'avait pas compris et qui attendait, l'épée à la
+main, que le roi acceptât son serment, se retourna assez embarrassé vers
+la reine.
+
+--Je crois, dit Mack à la reine, que Sa Majesté m'a fait l'honneur de
+m'adresser la parole.
+
+--Sa Majesté, répondit la reine sans se déconcerter, vous a, général,
+par un seul mot plein d'expression, témoigné sa reconnaissance.
+
+Mack s'inclina, et, tandis que la figure du roi conservait son
+expression de railleuse bonhomie, remit majestueusement son épée au
+fourreau.
+
+--Et maintenant, dit le roi lancé sur cette pente moqueuse qu'il aimait
+tant à suivre, j'espère que mon cher neveu, en m'envoyant un de ses
+meilleurs généraux pour renverser cette infâme république française, m'a
+en même temps envoyé un plan de campagne arrêté par le conseil aulique.
+
+Cette demande, faite avec une naïveté parfaitement jouée, était une
+nouvelle raillerie du roi, le conseil aulique ayant élaboré les plans de
+la campagne de 96 et de 97, plans sur lesquels les généraux autrichiens
+et l'archiduc Charles lui-même avaient été battus.
+
+--Non, sire, répondit Mack, j'ai demandé à Sa Majesté l'empereur, mon
+auguste maître, carte blanche à ce sujet.
+
+--Et il vous l'a accordée, je l'espère? demanda le roi.
+
+--Oui, sire, il m'a fait cette grâce.
+
+--Et vous allez vous en occuper sans retard, n'est-ce pas, mon cher
+général? car j'avoue que j'en attends avec impatience la communication.
+
+--C'est chose faite, répondit Mack avec l'accent d'un homme parfaitement
+satisfait de lui-même.
+
+--Ah! dit Ferdinand redevenant de bonne humeur, selon sa coutume, quand
+il trouvait quelqu'un à railler, vous l'entendez, messieurs. Avant
+même que le citoyen Garat nous eût déclaré la guerre au nom de l'infâme
+république française, l'infâme république française, grâce au génie de
+notre général en chef, était déjà battue. Nous sommes véritablement
+sous la protection de Dieu et de saint Janvier. Merci, mon cher général,
+merci.
+
+Mack, tout gonflé du compliment qu'il prenait à la lettre, s'inclina
+devant le roi.
+
+--Quel malheur, s'écria celui-ci, que nous n'ayons point là une carte
+de nos États et des États romains, pour suivre les opérations du général
+sur cette carte. On dit que le citoyen Buonaparte a, dans son cabinet
+de la rue Chantereine, à Paris, une grande carte sur laquelle il
+désigne d'avance à ses secrétaires et à ses aides de camp les points sur
+lesquels il battra les généraux autrichiens; le baron nous eût désigné
+d'avance ceux sur lesquels il battra les généraux français. Tu feras
+faire pour le ministère de la guerre, et tu mettras à la disposition
+du baron Mack, une carte pareille à celle du citoyen Buonaparte, tu
+entends, Ariola?
+
+--Inutile de prendre cette peine, sire, j'en ai une excellente.
+
+--Aussi bonne que celle du citoyen Buonaparte? demanda le roi.
+
+--Je le crois, répondit Mack d'un air satisfait.
+
+--Où est-elle, général? reprit le roi, où est-elle? Je meurs d'envie de
+voir une carte sur laquelle on bat l'ennemi d'avance.
+
+Mack donna à un huissier l'ordre de lui apporter son portefeuille, qu'il
+avait laissé dans la chambre voisine.
+
+La reine, qui connaissait son auguste époux et qui n'était point dupe
+des compliments affectés qu'il faisait à son protégé, craignant que
+celui-ci ne s'aperçût qu'il servait de quintaine à l'humeur caustique du
+roi, objecta que ce n'était peut-être pas le moment de s'occuper de ce
+détail; mais Mack, ne voulant point perdre l'occasion de faire admirer
+par trois ou quatre généraux présents sa science stratégique, s'inclina
+en manière de respectueuse insistance, et la reine céda.
+
+L'huissier apporta un grand portefeuille sur lequel étaient imprimés en
+or, d'un côté les armes de l'Autriche, et de l'autre côté le nom et les
+titres du général Mack.
+
+Celui-ci en tira une grande carte des États romains avec leurs
+frontières, et l'étendit sur la table du conseil.
+
+--Attention, mon ministre de la guerre! attention, messieurs mes
+généraux! dit le roi. Ne perdons pas un mot de ce que va nous dire le
+baron. Parlez, baron; on vous écoute.
+
+Les officiers se rapprochèrent de la table avec une vive curiosité; le
+baron Mack possédait, on ne savait pourquoi à cette époque, et on ne l'a
+même jamais su depuis, la réputation de l'un des premiers stratégistes
+du monde.
+
+La reine, au contraire, ne voulant point avoir part à ce quelle
+regardait comme une mystification de la part du roi, se retira un peu à
+l'écart.
+
+--Comment! madame, dit le roi, au moment où le baron consent à nous
+dire où il battra ces républicains que vous détestez tant, vous vous
+éloignez!
+
+--Je n'entends rien à la stratégie, monsieur, répondit aigrement la
+reine; et peut-être, continua-t-elle en désignant de la main le cardinal
+Ruffo, prendrais-je la place de quelqu'un qui s'y entend.
+
+Et, s'approchant d'une fenêtre, elle battit de ses doigts contre les
+carreaux.
+
+Au même instant, comme si c'eût été un signal donné, une seconde fanfare
+retentit; seulement, au lieu de sonner le _lancer_, comme la première,
+elle sonnait la _vue_.
+
+Le roi s'arrêta comme si ses pieds eussent pris tout à coup racine
+dans la mosaïque qui formait le parquet de la chambre; sa figure se
+décomposa, une expression de colère prit la place du vernis de bonhomie
+railleuse répandue sur elle.
+
+--Ah çà! mais, décidément, dit-il, ou ils sont idiots, ou ils ont juré
+de me rendre fou. Il s'agit bien de courre le cerf ou le sanglier; nous
+chassons le républicain.
+
+Puis, s'élançant pour la seconde fois vers la fenêtre, qu'il ouvrit avec
+plus de violence encore que la première:
+
+--Mais te tairas-tu, double brute! cria-t-il; je ne sais à quoi tient
+que je ne descende et que je ne t'étrangle de mes propres mains.
+
+--Oh! sire, dit Mack, ce serait, en vérité, trop d'honneur pour ce
+manant.
+
+--Vous croyez, baron? dit le roi reprenant sa bonne humeur. Laissons-le
+donc vivre et ne nous occupons que d'exterminer les Français. Voyons
+votre plan, général, voyons-le.
+
+Et il referma la fenêtre avec plus de calme qu'on ne pouvait l'espérer
+de l'état d'exaspération où l'avait mis le son du cor, et dont
+heureusement l'avait, comme par miracle, tiré la flatterie banale du
+général Mack.
+
+--Voyez, messieurs, dit Mack du ton d'un professeur qui enseigne à ses
+élèves, nos 60,000 hommes sont divisés en quatre ou cinq points sur
+cette ligne qui s'étend de Gaete à Aquila.
+
+--Vous savez que nous en avons 65,000, dit le roi; ainsi ne vous en
+gênez pas.
+
+--Je n'en ai besoin que de 60,000, sire, dit Mack; mes calculs sont
+établis sur ce chiffre, et Votre Majesté aurait 100,000 hommes, que
+je ne lui prendrais pas un tambour de plus; d'ailleurs, j'ai les
+renseignements les plus exacts sur le nombre des Français, ils ont à
+peine 10,000 hommes.
+
+--Alors, dit le roi, nous serons six contre un, voilà qui me rassure
+tout à fait. Dans la campagne de 96 et de 97, les soldats de mon neveu
+n'étaient que deux contre un, quand ils ont été battus par le citoyen
+Buonaparte.
+
+--Je n'étais point là, sire, répondit Mack avec le sourire de la
+suffisance.
+
+--C'est vrai, répondit le roi avec une parfaite simplicité; il n'y avait
+là que Beaulieu, Wurmser, Alvinzi et le prince Charles.
+
+--Sire, sire! murmura la reine en tirant Ferdinand par la basque de sa
+veste de chasse.
+
+--Bon! ne craignez rien, dit le roi, je sais à qui j'ai affaire, et puis
+je ne le gratterai que tant qu'il me tendra la tête.
+
+--Je disais donc, reprit Mack, que le gros de nos troupes, vingt mille
+hommes à peu près, est à San-Germano, et que les quarante mille autres
+sont campés sur le Tronto, à Sessa, à Tagliacozzo et à Aquila. Dix mille
+hommes traversent le Tronto et chassent la garnison française d'Ascoli,
+dont ils s'emparent, et s'avancent sur Fermo par la voie Émilienne.
+Quatre mille hommes sortent d'Aquila, occupent Rieti et se dirigent sur
+Terni; cinq ou six mille descendent de Tagliacozzo à Tivoli pour faire
+des courses dans la Sabine; huit mille autres partent du camp de Sessa
+et pénètrent dans les États romains par la voie Appienne; six mille
+autres enfin s'embarquent, font voile pour Livourne et coupent la
+retraite aux Français, qui se retirent par Perugia.
+
+--Qui se retirent par Perugia... Le général Mack ne nous dit pas
+précisément, comme le citoyen Buonaparte, où il battra l'ennemi; mais il
+nous dit par où il se retire.
+
+--Eh bien, si fait, dit Mack triomphant, je vous dis où je bats
+l'ennemi.
+
+--Ah! voyons cela, dit le roi, qui paraissait prendre presque autant de
+plaisir à la guerre qu'il en eût pris à la chasse.
+
+--Avec Votre Majesté et vingt ou vingt-cinq mille hommes, je pars de
+San-Germano.
+
+--Vous partez de San-Germano avec moi.
+
+--Je marche sur Rome.
+
+--Avec moi toujours.
+
+--Je débouche par les routes de Ceperano et de Frosinone.
+
+--Mauvaises routes, général! je les connais, j'y ai versé.
+
+--L'ennemi abandonne Rome.
+
+--Vous en êtes sur?
+
+--Rome n'est point une place qui puisse être défendue.
+
+--Et, quand l'ennemi a abandonné Rome, que fait-il?
+
+--Il se retire sur Civita-Castellana, qui est une position formidable.
+
+--Ah! ah! Et vous l'y laissez, bien entendu?
+
+--Non pas; je l'attaque et je le bats.
+
+--Très-bien. Mais si, par hasard, vous ne le battiez pas?
+
+--Sire, dit Mack en mettant la main sur sa poitrine et en s'inclinant
+devant le roi, quand j'ai l'honneur de dire à Votre Majesté que je le
+battrai, c'est comme s'il était battu.
+
+--Alors, tout va bien! dit le roi.
+
+--Sa Majesté a-t-elle quelques objections à faire sur le plan que je lui
+ai exposé?
+
+--Non; il n'y a absolument qu'un point sur lequel il s'agirait de nous
+mettre d'accord.
+
+--Lequel, sire?
+
+--Vous dites, dans votre plan de campagne, que vous partez de
+San-Germano avec moi?
+
+--Oui, sire.
+
+--J'en suis donc, moi, de la guerre?
+
+--Sans doute.
+
+--C'est que vous m'en donnez la première nouvelle. Et quel grade
+m'offrez-vous dans mon armée? Ce n'est point indiscret, n'est-ce pas, de
+vous demander cela?
+
+--Le suprême commandement, sire; je serai heureux et fier d'obéir aux
+ordres de Votre Majesté.
+
+--Le suprême commandement!... Hum!
+
+--Votre Majesté refuserait-elle?... On m'avait fait espérer cependant...
+
+--Qui cela?
+
+--Sa Majesté la reine.
+
+--Sa Majesté la reine est bien bonne; mais Sa Majesté la reine, dans la
+trop haute opinion qu'elle a toujours eue de moi et qui se manifeste en
+cette occasion, oublie que je ne suis pas un homme de guerre. A moi le
+suprême commandement? continua le roi. Est-ce que San-Nicandro m'a élevé
+à être un Alexandre ou un Annibal? est-ce que j'ai été à l'École de
+Brienne comme le citoyen Buonaparte? est-ce que j'ai lu Polybe? est-ce
+que j'ai lu les _Commentaires_ de César? est-ce que j'ai lu le chevalier
+Folard, Montecuculli, le maréchal de Saxe, comme votre frère le prince
+Charles? est-ce que j'ai lu tout ce qu'il faut lire, enfin, pour être
+battu dans les règles? est-ce que j'ai jamais commandé autre chose que
+mes Lipariotes?
+
+--Sire, répondit Mack, un descendant de Henri IV et un petit-fils de
+Louis XIV sait tout cela sans l'avoir appris.
+
+--Mon cher général, dit le roi, allez conter ces bourdes à un sot, mais
+pas à moi qui ne suis qu'une bête.
+
+--Oh! sire! s'écria Mack étonné d'entendre un roi dire si franchement
+son opinion sur lui-même.
+
+Mack attendit, Ferdinand se grattait l'oreille.
+
+--Et puis? demanda Mack voyant que ce que le roi avait à dire ne venait
+pas tout seul.
+
+Ferdinand parut se décider.
+
+--Une des premières qualités d'un général est d'être brave, n'est-ce
+pas?
+
+--Incontestablement.
+
+--Alors, vous êtes brave, vous?
+
+--Sire!
+
+--Vous êtes sûr d'être brave, n'est-ce pas?
+
+--Oh!
+
+--Eh bien, moi, je ne suis pas sûr de l'être.
+
+La reine rougit jusqu'aux oreilles; Mack regarda le roi avec étonnement.
+Les ministres et les conseillers, qui connaissaient le cynisme du roi,
+sourirent; rien ne les étonnait, venant de cet étrange individualité
+nommée Ferdinand.
+
+--Après cela, continua le roi, peut-être que je me trompe et que je suis
+brave sans m'en douter; nous verrons bien.
+
+Se retournant alors vers ses conseillers, ses ministres et ses généraux:
+
+--Messieurs, dit-il, vous avez entendu le plan de campagne du baron?
+
+Tous firent signe que oui.
+
+--Et tu l'approuves, Ariola?
+
+--Oui, sire, répondit le ministre de la guerre.
+
+--Tu l'approuves, Pignatelli?
+
+--Oui, sire.
+
+--Et toi, Colli?
+
+--Oui, sire.
+
+--Et toi, Parisi?
+
+--Oui, sire.
+
+Enfin, se tournant vers le cardinal, qui se tenait un peu à l'écart
+comme il avait fait tout le reste de la séance.
+
+--Et vous, Ruffo? demanda-t-il.
+
+Le cardinal garda le silence.
+
+Mack avait salué chacune de ces approbations d'un sourire; il regarda
+avec étonnement cet homme d'Église qui ne se hâtait point d'approuver
+comme les autres.
+
+--Peut-être, dit la reine, M. le cardinal en avait-il préparé un
+meilleur?
+
+--Non, Votre Majesté, répondit le cardinal sans se déconcerter; car
+j'ignorais que la guerre fût si insistante, et personne ne m'avait fait
+l'honneur de me demander mon avis.
+
+--Si Votre Éminence, dit Mack d'une voix railleuse, a quelques
+observations à faire, je suis prêt à les écouter.
+
+--Je n'eusse point osé exprimer mon opinion sans la permission de Votre
+Excellence, répondit Ruffo avec une extrême courtoisie; mais, puisque
+Votre Excellence m'y autorise...
+
+--Oh! faites, faites, Éminence, dit Mack en riant.
+
+--Si j'ai bien compris les combinaisons de Votre Excellence, dit Ruffo,
+voici le but qu'elle se propose dans le plan de campagne qu'elle nous a
+fait l'honneur d'exposer devant nous...
+
+--Voyons mon but, dit Mack croyant avoir trouvé à son tour quelqu'un à
+goguenarder.
+
+--Oui, voyons cela, dit Ferdinand, qui donnait d'avance la victoire au
+cardinal, par la seule raison que la reine le détestait.
+
+La reine frappa du pied avec impatience; le cardinal vit le mouvement,
+mais ne s'en préoccupa point; il connaissait les mauvais sentiments
+de la reine à son égard, et ne s'en inquiétait que médiocrement; il
+continua donc avec une parfaite tranquillité:
+
+--Votre Excellence, en étendant sa ligne, espère, grâce à sa grande
+supériorité numérique, dépasser les extrémités de la ligne française,
+l'envelopper, pousser des corps les uns sur les autres, jeter parmi eux
+la confusion, et, comme la retraite leur sera coupée par la Toscane, les
+détruire ou les faire prisonniers.
+
+--Je vous eusse expliqué ma pensée, que vous ne l'eussiez pas mieux
+comprise, monsieur, dit Mack ravi. Je les ferai prisonniers depuis le
+premier jusqu'au dernier, et pas un Français ne retournera en France
+pour donner des nouvelles de ses compagnons, aussi vrai que je m'appelle
+le baron Charles Mack. Avez-vous quelque chose de mieux à proposer?
+
+--Si j'eusse été consulté, répondit le cardinal, j'eusse du moins
+proposé autre chose.
+
+--Et qu'eussiez-vous proposé?
+
+--J'eusse proposé de diviser l'armée napolitaine en trois corps
+seulement; j'eusse concentré 25 ou 30,000 hommes entre Cieti et Terni;
+j'eusse envoyé 12,000 hommes sur la voir Émilienne pour combattre l'aile
+gauche des Français, 10,000 dans les marais Pontius pour écraser leur
+aile droite; enfin, j'en eusse envoyé 8,000 en Toscane; j'aurais, par un
+effort suprême, dans lequel j'eusse mis toute l'énergie dont je me sens
+capable, tenté d'enfoncer le centre ennemi, de prendre en flanc ses deux
+ailes, et de les empêcher de se porter mutuellement secours; pendant
+ce temps, la légion toscane, recrutée de tout ce que le pays eût pu
+fournir, eût couru la contrée pour se rapprocher de nous et nous aider
+selon les circonstances. Cela eût permis à l'armée napolitaine, jeune
+et inexpérimentée, d'agir par masses, ce qui lui eût donné confiance
+en elle-même. Voilà, dit Ruffo, ce que j'eusse proposé; mais je ne suis
+qu'un pauvre homme d'Église, et je m'incline devant l'expérience et le
+génie du général Mack.
+
+Et, ce disant, le cardinal, qui s'était approché de la table pour
+indiquer sur la carte les mouvements qu'il eût exécutés, fit un pas en
+arrière en signe qu'il abandonnait la discussion.
+
+Les généraux se regardèrent avec surprise; il était évident que Ruffo
+venait de donner un excellent avis. Mack, en éparpillant trop l'armée
+napolitaine et la divisant en trop petits corps, exposait ces corps à
+être battus séparément, fût-ce par des ennemis peu nombreux. Ruffo, au
+contraire, présentait un plan complètement à l'abri de ce danger.
+
+Mack se mordit les lèvres; il sentait combien le plan qui venait d'être
+développé était supérieur au sien.
+
+--Monsieur, dit Mack, le roi est libre encore de choisir entre vous et
+moi, entre votre plan et le mien; peut-être, en effet, ajouta-t-il en
+riant, mais du bout des lèvres, pour faire une guerre que l'on peut
+appeler la guerre sainte, mieux vaudrait Pierre l'Ermite que Godefroy de
+Bouillon.
+
+Le roi ne savait pas précisément ce que c'était que Pierre l'Ermite et
+Godefroy de Bouillon; mais, tout en raillant Mack personnellement, il ne
+voulait pas le mécontenter.
+
+--Que dites-vous là, mon cher général! s'écria-t-il; je trouve, pour mon
+compte, votre plan excellent, et vous avez vu que c'était l'avis de ces
+messieurs, puisque tous l'ont approuvé. Je l'approuve donc de bout en
+bout et je n'y veux pas changer une étape seulement. Voilà que nous
+avons l'armée. Bien. Voilà que nous avons le général en chef. Bien,
+très-bien. Il ne nous manque plus que l'argent. Voyons, Corradino,
+continua le roi en s'adressant au ministre des finances. Ariola nous a
+fait voir ses hommes, montre-nous tes écus.
+
+--Eh! sire, répondit celui que le roi interpellait ainsi à
+brûle-pourpoint, Votre Majesté sait bien que les dépenses que l'on vient
+de faire pour équiper et habiller l'armée, ont complétement vidé les
+caisses de l'État.
+
+--Mauvaise nouvelle, Corradino, mauvaise nouvelle; j'ai toujours entendu
+dire que l'argent était le nerf de la guerre. Vous entendez, madame? pas
+d'argent!
+
+--Sire, répondit la reine, l'argent ne vous manquera pas plus que
+ne vous ont manqué l'armée et le général en chef, et nous avons, en
+attendant mieux, un million de livres sterling à votre disposition.
+
+--Bon! dit le roi; et quel est l'alchimiste qui a ainsi l'heureuse
+faculté de faire de l'or?
+
+--Je vais avoir l'honneur de vous le présenter, sire, dit la reine en
+allant à la porte par laquelle alle avait déjà introduit le général
+Mack.
+
+Puis, s'adressant à une personne encore invisible:
+
+--Votre Grâce, dit-elle, veut-elle avoir la bonté de confirmer au roi ce
+que je viens d'avoir l'honneur de lui annoncer, c'est-à-dire que, pour
+faire la guerre aux jacobins, l'argent ne lui manquera pas?
+
+Tous les yeux se portèrent vers la porte, et Nelson apparut radieux
+sur le seuil, tandis que, derrière lui, pareille à un ombre élyséenne,
+s'effaçait la forme légère d'Emma Lyonna, laquelle venait d'acheter
+par un premier baiser le dévouement de Nelson et les subsides de
+l'Angleterre.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ L'ILE DE MALTE
+
+
+L'apparition de Nelson en un pareil moment était significative: c'était
+le mauvais génie de la France en personne qui venait s'asseoir au
+conseil de Naples et soutenir de la toute-puissance de son or les
+mensonges et la trahison de Caroline.
+
+Tout le monde connaissait Nelson, excepté le général Mack, arrivé dans
+la nuit, comme nous l'avons dit; la reine alla à lui, et, lui prenant la
+main, et conduisant le futur vainqueur de Civita-Castellana au vainqueur
+d'Aboukir:
+
+--Je présente, dit-elle, le héros de la terre au héros de la mer.
+
+Nelson parut peu flatté du compliment; mais il était de trop bonne
+humeur en ce moment pour se blesser d'un parallèle, quoique ce parallèle
+fût tout à l'avantage de son rival; il salua courtoisement Mack, et, se
+tournant vers le roi:
+
+--Sire, dit-il, je suis heureux de pouvoir annoncer à Votre Majesté et
+à ses ministres que je suis porteur des pleins pouvoirs de mon
+gouvernement pour traiter avec elle au nom de l'Angleterre toute
+question relative à la guerre avec la France.
+
+Le roi se sentit pris; Caroline l'avait, pendant son sommeil, garrotté
+comme Gulliver à Lilliput; il lui fallait faire contre mauvaise fortune
+bon coeur; seulement, il essaya de se cramponner à la dernière objection
+qui se présentait à son esprit.
+
+--Votre Grâce a entendu, dit-il, ce dont il est question, et notre
+ministre des finances, sachant que nous sommes entre amis et que l'on
+n'a pas de secrets pour ses amis, nous a avoué franchement qu'il n'y
+avait plus d'argent dans les caisses; alors, je faisais cette objection
+que, sans argent, il n'y avait pas de guerre possible.
+
+--Et Votre Majesté faisait, comme toujours, preuve d'une profonde
+sagesse, répondit Nelson; mais voici, par bonheur, des pouvoirs de M.
+Pitt qui me mettent à même de remédier à cette pénurie.
+
+Et Nelson posa sur la table du conseil un pouvoir conçu en ces termes:
+
+«A son arrivée à Naples, lord Nelson, baron du Nil, est autorisé à
+s'entendre avec sir William Hamilton, notre ambassadeur près la cour des
+Deux-Siciles, pour soutenir notre auguste allié le roi de Naples dans
+toutes les nécessités où pourrait l'entraîner une guerre contre la
+république française.
+
+»W. PITT.
+
+»Londres, 7 septembre 1798.»
+
+Acton traduisit les quelques lignes de Pitt au roi, qui appela près de
+lui le cardinal, comme un renfort contre le nouvel allié de la reine qui
+venait d'apparaître.
+
+--Et Votre Seigneurie, dit Ferdinand, peut, à ce que disait la reine,
+mettre à notre disposition...?
+
+--Un million de livres sterling, dit Nelson.
+
+Le roi se tourna vers Ruffo comme pour lui demander ce que faisait un
+million de livres sterling. Ruffo devina la question.
+
+--Cinq millions et demi de ducats, à peu près, répondit-il.
+
+--Hum! fit le roi.
+
+--Cette somme, dit Nelson, n'est qu'un premier subside destiné à faire
+face aux nécessités du moment.
+
+--Mais, avant que vous ayez avisé votre gouvernement de nous expédier
+cette somme, avant que votre gouvernement nous l'expédie, avant, enfin,
+qu'elle soit arrivée à Naples, un assez long temps peut s'écouler. Nous
+sommes dans l'équinoxe d'hiver, et ce n'est pas trop de calculer un mois
+ou six semaines pour l'aller et le retour d'un bâtiment; pendant ces six
+semaines ou ce mois, les Français auront tout le temps d'être à Naples!
+
+Nelson allait répondre, la reine lui coupa la parole.
+
+--Votre Majesté peut se tranquilliser sur ce point, dit-elle: les
+Français ne sont point en mesure de lui faire la guerre.
+
+--En attendant, répliqua Ferdinand, ils nous l'ont déclarée.
+
+--Qui nous l'a déclarée?
+
+--L'ambassadeur de la République. Pardieu! on dirait que je vous
+apprends une nouvelle.
+
+La reine sourit dédaigneusement.
+
+--Le citoyen Garat s'est trop pressé, dit-elle; il eût attendu encore
+quelque temps, ou n'eût point fait sa déclaration de guerre, s'il eût
+connu la situation du général Championnet à Rome.
+
+--Et vous connaissez mieux cette situation que ne la connaissait
+l'ambassadeur lui-même, n'est-ce pas, madame?
+
+--Je le crois.
+
+--Vous avez des correspondances à l'état-major du général républicain?
+
+--Je ne me fierais pas à des correspondances avec des étrangers, sire.
+
+--Alors, vous tenez vos renseignements du général Championnet lui-même?
+
+--Justement! et voici la lettre que l'ambassadeur de la République eût
+reçue ce matin, s'il ne se fût point tant pressé de partir hier au soir.
+
+Et la reine tira de son enveloppe la lettre que le sbire Pasquale de
+Simone avait enlevée la veille à Salvato Palmieri et lui avait remise
+dans la chambre obscure; puis elle la passa au roi.
+
+Le roi y jeta les yeux.
+
+--Cette lettre est en français, dit-il du ton dont il eût dit: «Cette
+lettre est en hébreu.»
+
+Puis, la passant à Ruffo, comme s'il se fiait à lui seul:
+
+--Monsieur le cardinal, dit-il, traduisez-nous cette lettre en italien.
+
+Ruffo prit la lettre, et, au milieu du plus profond silence, lut ce qui
+suit:
+
+«Citoyen ambassadeur,
+
+»Arrivé à Rome depuis quelques jours seulement, je crois qu'il est de
+mon devoir de porter à votre connaissance l'état dans lequel se trouve
+l'armée que je suis appelé à commander, afin que, sur les notes précises
+que je vais vous donner, vous puissiez régler la conduite que vous avez
+à tenir vis-à-vis d'une cour perfide qui, poussée par l'Angleterre,
+notre éternelle ennemie, n'attend que le moment favorable pour nous
+déclarer la guerre...»
+
+A ces derniers mots, la reine et Nelson se regardèrent en souriant.
+Nelson n'entendait ni le français ni l'italien; mais probablement une
+traduction anglaise de cette lettre lui avait été faite à l'avance.
+
+Ruffo continua, ce signe n'ayant point interrompu la lecture.
+
+«D'abord, cette armée, qui se monte au chiffre de 35,000 hommes sur le
+papier, n'est, en réalité, que de 8,000 hommes, lesquels manquent de
+chaussures, de vêtements, de pain, et, depuis trois mois, n'ont pas
+reçu un sou de solde. Ces 8,000 hommes n'ont que 180,000 cartouches à
+se distribuer, ce qui nous fait quinze coups à tirer par homme; aucune
+place n'est approvisionnée même en poudre, et l'on en a manqué à
+Civita-Vecchia pour tirer sur un vaisseau barbaresque qui est venu
+observer la côte...»
+
+--Vous entendez, sire, dit la reine.
+
+--Oui, j'entends, dit le roi. Continuez, monsieur le cardinal.
+
+Le cardinal reprit:
+
+«Nous n'avons que cinq pièces de canon et un parc de quatre bouches
+à feu; notre manque de fusils est tel, que je n'ai pu armer deux
+bataillons de volontaires que je comptais employer contre les insurgés
+qui nous enveloppent de tous côtés...»
+
+La reine échangea un nouveau signe avec Mack et Nelson.
+
+«Nos forteresses ne sont pas en meilleur état que nos arsenaux; dans
+aucune d'elles les boulets et les canons ne sont du même calibre; dans
+quelques-unes, il y a des canons et pas de boulets; dans d'autres,
+des boulets et pas de canons. Cet état désastreux m'explique les
+instructions du Directoire que je vous transmets afin que vous vous y
+conformiez.
+
+»Repousser par les armes toute agression hostile dirigée contre la
+république romaine et porter la guerre sur le territoire napolitain,
+mais dans le cas seulement où le roi de Naples exécuterait ses projets
+d'invasion depuis si longtemps annoncés...»
+
+--Vous entendez, sire, dit la reine. Avec 8,000 hommes, cinq pièces de
+canon et 180,000 cartouches, je crois que nous n'avons pas grand'chose à
+craindre de cette guerre.
+
+--Continuez, éminentissime, dit le roi se frottant les mains.
+
+--Oui, continuez, dit la reine, et vous verrez ce que le général
+français pense lui-même de sa position.
+
+«Or, continua le cardinal, avec les moyens qui sont à ma disposition,
+citoyen ambassadeur, vous comprenez facilement que _je ne pourrais pas
+repousser une agression hostile_, à plus forte raison, _porter la guerre
+sur le territoire napolitain_...»
+
+--Cela vous rassure-t-il, monsieur? demanda la reine.
+
+--Hum! fit le roi; voyons jusqu'au bout.
+
+«Je ne puis donc trop vous recommander, citoyen ambassadeur, de
+maintenir, autant que le permettra la dignité de la France, la bonne
+harmonie entre la République et la cour des Deux-Siciles, et de calmer
+par tous les moyens possibles l'impatience des patriotes napolitains;
+tout mouvement qui se produirait avant trois mois, c'est-à-dire avant
+le temps qui m'est nécessaire pour organiser l'armée serait prématuré et
+avorterait infailliblement.
+
+»Mon aide de camp, homme sûr, d'un courage éprouvé, et qui, né dans les
+États du roi de Naples, parle non-seulement l'italien, mais encore
+le patois napolitain, est chargé de vous remettre cette lettre et de
+s'aboucher avec les chefs du parti républicain à Naples. Renvoyez-le-moi
+le plus vite possible avec une réponse détaillée qui m'expose exactement
+votre situation vis-à-vis de la cour des Deux-Siciles.
+
+»Fraternité.
+
+»CHAMPIONNET.
+
+»18 septembre 1798.»
+
+--Eh bien, monsieur, dit la reine, si vous n'êtes rassuré qu'à moitié,
+voilà qui doit vous rassurer tout à fait.
+
+--Sur un point, oui, madame; mais sur un autre, non.
+
+--Ah! je comprends. Vous voulez parler du parti républicain, auquel vous
+avez eu tant de peine à croire. Eh bien, Votre Majesté le voit, ce n'est
+pas tout à fait un fantôme; il existe, puisqu'il faut le calmer et que
+ce sont les jacobins eux-mêmes qui en donnent le conseil.
+
+--Mais comment diable avez-vous pu vous procurer cette lettre? demanda
+le roi en la prenant des mains du cardinal et en l'examinant avec
+curiosité.
+
+--Ceci, c'est mon secret, monsieur, répondit la reine, et vous me
+permettrez de le garder; mais j'ai, je crois, coupé la parole à Sa
+Seigneurie lord Nelson au moment où il allait répondre à une question
+que vous veniez de lui faire.
+
+--Je disais qu'en septembre et en octobre, la mer est mauvaise, et
+qu'il nous faudrait peut-être un mois ou six semaines pour recevoir
+d'Angleterre cet argent dont nous avons besoin le plus tôt possible.
+
+La demande du roi fut transmise à Nelson.
+
+--Sire, répondit-il, le cas est prévu et vos banquiers, MM. Baker père
+et fils, vous escompteront, avec l'aide de leurs correspondants de
+Messine, de Rome et de Livourne, une lettre de change d'un million de
+livres que leur fera sir William Hamilton et que j'endosserai. Votre
+Majesté aura seulement besoin, vu le chiffre assez élevé de la somme, de
+les prévenir à l'avance.
+
+--C'est bien, c'est bien, dit le roi; faites faire la lettre de change
+à sir William, endossez-la, remettez-la-moi, et je m'entendrai de cela
+avec les Baker.
+
+Ruffo souffla quelques mots à l'oreille du roi.
+
+Ferdinand fit un signe de tête.
+
+--Mais ma bonne alliée l'Angleterre, dit-il, si amie qu'elle soit du
+royaume des Deux-Siciles, ne donne pas son argent pour rien, je la
+connais. Que demande-t-elle, en échange de son million de livres
+sterling?
+
+--Une chose bien simple, et qui ne porte aucun préjudice à Votre
+Majesté.
+
+--Laquelle, enfin?
+
+--Elle demande que, quand la flotte de Sa Majesté Britannique, qui est
+en train de bloquer Malte, l'aura reprise aux Français, Votre Majesté
+renonce à faire valoir ses droits sur cette île, afin que Sa Majesté
+Britannique, qui n'a point de possession dans la Méditerranée autre
+que Gibraltar, puisse faire de Malte un point de station et
+d'approvisionnement pour les vaisseaux anglais.
+
+--Bon! la cession sera facile de ma part; Malte ne m'appartient pas,
+elle appartient à l'Ordre.
+
+--Oui, sire; mais, Malte reprise, l'Ordre sera dissous, fit observer
+Nelson.
+
+--Et, l'Ordre dissous, se hâta de dire Ruffo, Malte fait retour à la
+couronne des Deux-Siciles, ayant été donné par l'empereur Charles-Quint,
+comme héritier du royaume d'Aragon, aux chevaliers hospitaliers qui
+venaient d'être chassés de Rhodes, en 1535, par Soliman II; or, si
+avec le besoin qu'a l'Angleterre d'une station dans la Méditerranée,
+l'Angleterre ne payait Malte que vingt-cinq millions de francs, ce ne
+serait pas cher.
+
+Peut-être la discussion allait-elle s'établir sur ce point lorsqu'une
+troisième fanfare se fit entendre dans la cour et produisit un effet non
+moins inattendu et non moins prodigieux que les deux premières.
+
+Quant à la reine, elle échangea avec Mack et Nelson un regard qui
+voulait dire: «Restez calmes, je sais ce que c'est.»
+
+Mais le roi, qui ne le savait pas, courut à la fenêtre et l'ouvrit avant
+que la fanfare fût terminée.
+
+Elle sonnait l'_hallali_.
+
+--Voyons! cria-t-il furieux, m'expliquera-t-on enfin ce que veulent dire
+ces trois misérables fanfares?
+
+--Elles veulent dire que Votre Majesté peut partir quand elle voudra,
+répondit le sonneur; elle sera sûre de ne pas faire buisson creux, les
+sangliers sont détournés.
+
+--Détournés! répéta le roi, les sangliers sont détournés?
+
+--Oui, sire, une bande de quinze.
+
+--Quinze sangliers!... Entendez-vous, madame? s'écria le roi en
+s'adressant à Caroline. Quinze sangliers! entendez-vous, messieurs?
+Quinze sangliers! entend-tu, Jupiter? Quinze! quinze! quinze!
+
+Puis, revenant au sonneur de cor:
+
+--Ne sais-tu donc pas, lui cria-t-il d'une voix désespérée, qu'il n'y a
+pas de chasse aujourd'hui, malheureux?
+
+La reine s'avança.
+
+--Et pourquoi donc n'y aurait-il pas de chasse aujourd'hui, monsieur?
+demanda-t-elle avec son plus charmant sourire.
+
+--Mais, madame, parce que, sur le billet que vous m'avez écrit cette
+nuit, je l'ai décommandée.
+
+Et il se retourna vers Ruffo comme pour le prendre à témoin que l'ordre
+avait été donné devant lui.
+
+--C'est possible, monsieur; mais, moi, reprit la reine, j'ai pensé à la
+peine que vous causait la privation de ce plaisir, et, présumant que le
+conseil finirait de bonne heure et nous laisserait le temps de chasser
+pendant une partie de la journée, j'ai intercepté le messager et n'ai
+rien changé au premier ordre donné par vous, sinon que j'ai indiqué
+votre départ pour onze heures au lieu de neuf. Voici onze heures
+qui sonnent, le conseil est fini, les sangliers sont détournés, rien
+n'empêche donc Votre Majesté de partir.
+
+Au fur et à mesure que la reine parlait, la figure du roi devenait
+rayonnante.
+
+--Ah! chère maîtresse!--on se rappelle que c'était le nom dont Ferdinand
+appelait Caroline dans ses moments d'amitié,--ah! chère maîtresse! vous
+êtes digne de remplacer non-seulement Acton comme premier ministre, mais
+encore le duc della Salandra, comme grand veneur. Vous l'avez dit: le
+conseil est fini, vous avez votre général de terre, vous avez votre
+général de mer, nous allons avoir cinq ou six millions de ducats sur
+lesquels nous ne comptions point; tout ce que vous ferez sera bien fait;
+tout ce que je vous demande, c'est de ne pas vous mettre en campagne
+avant l'empereur. Par ma foi, je me sens tout disposé à faire la guerre:
+il paraît que, décidément, j'étais brave... Au revoir, chère maîtresse!
+Au revoir, messieurs! Au revoir, Ruffo!
+
+--Et Malte, sire? demanda le cardinal.
+
+--Bon! que l'on en fasse ce que l'on voudra, de Malte; je m'en passe
+depuis deux cent soixante-trois ans, je m'en passerai bien encore. Un
+mauvais rocher qui n'est bon pour la chasse que deux fois dans l'année,
+au passage des cailles; où l'on ne peut pas avoir de faisans, faute
+d'eau; où il ne pousse pas un radis et où l'on est obligé de tout
+tirer de la Sicile! Qu'ils prennent Malte et qu'ils me débarrassent
+des jacobins, c'est tout ce que je leur demande.... Quinze sangliers!
+Jupiter, taïaut! Jupiter, taïaut!
+
+Et le roi sortit en sifflant une quatrième fanfare.
+
+--Milord, dit la reine à Nelson, vous pouvez écrire à votre gouvernement
+que la cession de Malte à l'Angleterre ne souffrira aucune difficulté de
+la part du roi des Deux-Siciles.
+
+Alors, se tournant vers les ministres et les conseillers:
+
+--Messieurs, dit-elle, le roi vous remercie des bons avis que vous lui
+avez donnés. Le conseil est levé.
+
+Puis, enveloppant tout le monde dans un salut qu'elle sut par un coup
+d'oeil rendre ironique pour Ruffo, elle rentra chez elle, suivie de Mack
+et de Nelson.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ L'INTÉRIEUR D'UN SAVANT
+
+
+Il était neuf heures du matin; l'atmosphère, épurée par l'orage de
+la nuit, était d'une limpidité merveilleuse; les barques des pêcheurs
+sillonnaient silencieusement le golfe, entre le double azur du ciel
+et de la mer, et, de la fenêtre de la salle à manger, de laquelle il
+s'éloignait et se rapprochait tour à tour, le chevalier San-Felice eût
+pu voir et compter, comme des points blancs, les maisons qui, à sept
+lieues de là, marbraient le sombre versant d'Ana-Capri, si deux choses
+ne l'eussent en ce moment préoccupé: d'abord, cette opinion qu'a émise
+Buffon dans ses _Époques de la nature_,--opinion qui lui paraissait
+quelque peu hasardée,--que la terre avait été détachée du soleil par
+le choc d'une comète; et, en même temps, une inquiétude vague que lui
+causait le sommeil prolongé de sa femme. C'était la première fois,
+depuis son mariage, qu'en sortant de son cabinet, vers les huit heures
+du matin, il ne trouvait pas Luisa occupée à préparer la tasse de café,
+le pain, le beurre, les oeufs et les fruits qui composaient le déjeuner
+habituel du savant, déjeuner que partageait, avec un appétit tout
+juvénile, celle qui l'avait ordonné et servi, même, avec la double
+attention d'une fille respectueuse et d'une tendre épouse.
+
+Après son déjeuner, c'est-à-dire vers dix heures du matin, avec
+la régularité qu'il mettait à toute chose, quand une trop forte
+préoccupation scientifique ou morale ne l'absorbait pas, le chevalier
+embrassait Luisa au front et prenait le chemin de sa bibliothèque,
+chemin qu'à moins de trop mauvais temps, il faisait toujours à pied,
+autant pour son plaisir et sa distraction que pour accomplir une
+recommandation d'hygiène que lui avait faite son ami Cirillo, et qui,
+s'étendant de Mergellina au palais royal, pouvait équivaloir à un
+kilomètre et demi.
+
+C'était là que demeurait, six mois de l'année, le prince héréditaire;
+les six autres mois, il demeurait à la Favorite ou à Capodimonte;
+pendant ces six mois, une de ses voitures était à la disposition de
+San-Felice.
+
+Quand il habitait le palais royal, le prince descendait invariablement
+vers onze heures à sa bibliothèque, et trouvait son bibliothécaire
+juché sur quelque échelle, à la recherche d'un livre rare ou nouveau.
+En apercevant le prince, San-Felice faisait un mouvement pour descendre,
+mais le prince s'opposait à ce qu'il se dérangeât. Une conversation
+presque toujours littéraire ou scientifique s'établissait entre le
+savant sur son échelle et l'adepte sur son fauteuil. Entre midi et
+midi et demi, le prince rentrait chez lui. San-Felice descendait de
+son échelle pour le reconduire jusqu'à la porte, tirait sa montre, la
+mettait sur son bureau pour ne pas oublier l'heure, oubli auquel l'eût
+facilement entraîné un travail attachant, parce qu'il était aimé. A deux
+heures moins vingt minutes, le chevalier replaçait son travail dans son
+tiroir, auquel il donnait un tour de clef, remettait sa montre dans son
+gousset, prenait son chapeau, qu'il tenait à la main jusqu'à la porte
+de la rue, par cette révérence qu'avaient à cette époque les hommes
+vraiment royalistes pour tout ce qui tenait à la royauté. Parfois, s'il
+était dans ses jours de distraction, il faisait, tête nue, le chemin
+du palais à sa maison, à la porte de laquelle il frappait deux coups,
+presque toujours au même moment où sa pendule sonnait deux heures.
+
+Ou Luisa venait lui ouvrir elle-même, ou elle l'attendait sur le perron.
+
+Le dîner était toujours prêt; on se mettait à table; pendant le dîner,
+Luisa racontait ce qu'elle avait fait, les visites qu'elle avait
+reçues, les petits événements qui étaient survenus dans le voisinage.
+Le chevalier, de son côté, disait ce qu'il avait vu sur son chemin, les
+nouvelles que lui avait données le prince, ce qu'il avait pu saisir
+de la politique, chose qui le préoccupait assez peu et qui intéressait
+médiocrement Luisa. Puis, après le dîner, selon sa disposition, Luisa
+se mettait au clavecin ou prenait sa guitare et chantait quelque gaie
+chanson de Santa-Lucia ou quelque mélancolique mélodie de Sicile; ou
+bien encore les deux époux faisaient une promenade à pied sur la route
+pittoresque du Pausilippe, ou en voiture jusqu'à Bagnoli ou Pouzzoles,
+et, dans ces promenades, San-Felice avait toujours quelque anecdote
+historique à raconter, quelque observation intéressante à faire, sa
+vaste érudition lui permettant de ne se répéter jamais et de charmer
+toujours.
+
+On rentrait à la nuit; il était rare alors que quelque ami de
+San-Felice, quelque amie de Luisa, ne vînt pour passer la soirée,
+l'été sous le palmier, où l'on dressait une table, l'hiver au salon. En
+hommes, c'était souvent, lorsqu'il n'était point à Saint-Pétersbourg
+ou à Vienne, Dominique Cimarosa, l'auteur des _Horaces_, du _Mariage
+secret_, de _l'Italienne à Londres_, du _Directeur dans l'embarras_.
+L'illustre maestro se plaisait à faire chanter les morceaux encore
+inédits de ses opéras à Luisa, dans laquelle il trouvait, outre une
+excellente méthode qu'elle lui devait en partie, cette voix fraîche,
+limpide et sans fioritures, que l'on rencontre si rarement au théâtre;
+c'était quelquefois un jeune peintre, beau talent, charmant esprit,
+grand musicien, excellent joueur de guitare, s'appelant Vitaliani, comme
+cet enfant qui mourut avec deux autres enfants, Emmanuele de Deo et
+Gagliani, victimes de la première réaction. C'était, rarement enfin,
+car sa nombreuse clientèle lui en laissait peu le temps, c'était ce bon
+docteur Cirillo, avec lequel déjà deux ou trois fois nous nous sommes
+rencontrés, et que nous allons rencontrer encore. C'était, presque tous
+les soirs, la duchesse Fusco, quand elle était à Naples. C'était souvent
+une femme remarquable sous tous les rapports, rivale de madame de Staël
+comme publiciste et improvisatrice, Éléonore Fonseca Pimentele, élève de
+Métastase, qui, lorsqu'elle était encore tout enfant, lui avait promis
+un grand avenir de gloire. Quelquefois, encore, c'était la femme d'un
+savant, confrère de San-Felice: c'était la signora Baffi, qui, comme
+Luisa, n'avait pas la moitié de l'âge de son mari, et qui cependant
+l'aimait comme Luisa aimait le sien. Ces soirées duraient jusqu'à onze
+heures, rarement plus tard. On causait, on chantait, on disait des vers,
+on prenait des glaces, on mangeait des gâteaux. Parfois, si la soirée
+était belle, si la mer était calme, si la lune semait le golfe de
+paillettes d'argent, on descendait dans une barque: et, alors, de la
+surface de la mer montaient au ciel des chants délicieux, des harmonies
+adorables qui ravissaient en extase le bon Cimarosa; ou bien, debout
+comme la sibylle antique, Éléonore Pimentele jetait au vent qui faisait
+flotter ses longs cheveux noirs, dénoués sur une simple tunique à
+la grecque, des strophes qui semblaient des souvenirs de Pindare ou
+d'Alcée.
+
+Le lendemain, la même existence recommençait, avec la même ponctualité;
+rien ne l'avait jamais ni troublée ni dérangée.
+
+Comment se faisait-il donc que Luisa, qu'en rentrant à deux heures du
+matin il avait trouvée couchée et dormant d'un si bon sommeil, comment
+se faisait-il que Luisa, toujours levée à sept heures, ne fût pas encore
+sortie de sa chambre à neuf heures, et qu'à toutes les questions du
+chevalier, Giovannina eût répondu:
+
+--Madame dort et a prié qu'on ne la réveillât point.
+
+Mais neuf heures un quart venaient de sonner, et le chevalier, cédant
+à son inquiétude, se préparait à aller lui-même frapper à la porte de
+Luisa, lorsque celle-ci parut sur le seuil de la salle à manger,
+les yeux un peu fatigués, le teint un peu pâle, mais plus ravissante
+peut-être sous ce nouvel aspect que le chevalier ne l'avait jamais vue.
+
+Il allait à elle avec l'intention de la gronder à la fois et de ce
+sommeil si prolongé et de l'inquiétude qu'il lui avait causée; mais,
+lorsqu'il vit le doux sourire de la sérénité éclairer, comme un rayon
+matinal, sa charmante physionomie, il ne put que la regarder, sourire
+lui-même, prendre sa blonde tête entre ses deux mains, la baiser au
+front, en lui disant avec une galanterie mythologique qui, à cette
+époque, n'avait rien de suranné:
+
+--Si la femme du vieux Tithon s'est fait attendre, c'était pour se
+déguiser en amante de Mars!
+
+Une vive rougeur passa sur le visage de Luisa, elle appuya sa tête
+contre le coeur du chevalier, comme si elle eût voulu se réfugier dans
+sa poitrine.
+
+--J'ai fait des rêves terribles cette nuit, mon ami, dit-elle, et cela
+m'a rendue un peu malade.
+
+--Et ces rêves terribles, t'ont-ils, en même temps que le sommeil,
+enlevé l'appétit?
+
+--J'en ai vraiment peur, dit Luisa en se mettant à table.
+
+Elle fit un effort pour manger, mais c'était chose impossible: il lui
+semblait avoir la gorge serrée par une main de fer.
+
+Son mari la regardait avec étonnement, et elle se sentait rougir
+et pâlir sous ce regard plutôt inquiet qu'interrogateur cependant,
+lorsqu'on frappa trois coups également espacés à la porte du jardin.
+
+Quelle que fût la personne qui arrivait, elle était la bienvenue pour
+Luisa; car elle faisait diversion à l'inquiétude du chevalier et à son
+embarras à elle.
+
+Aussi se leva-t-elle vivement pour aller ouvrir.
+
+--Où est donc Nina? demanda San-Felice.
+
+--Je ne sais, répondit Luisa; sortie peut-être.
+
+--A l'heure du déjeuner? quand elle sait sa maîtresse souffrante?
+Impossible, ma chère enfant!
+
+On frappa une seconde fois.
+
+--Permettez que j'aille ouvrir, dit Luisa.
+
+--Non pas; c'est à moi d'y aller; tu souffres, tu es fatiguée; reste
+tranquille, je le veux!
+
+Le chevalier disait quelquefois: _Je le veux_, mais d'une voix si douce,
+avec une expression si tendre, que c'était toujours la prière d'un père
+à sa fille, et jamais l'ordre d'un mari à sa femme.
+
+Luisa laissa donc le chevalier descendre le perron et aller lui-même
+ouvrir la porte du jardin; mais, inquiète à chaque circonstance nouvelle
+qui pouvait donner à son mari soupçon de ce qui s'était passé pendant
+la nuit, elle courut à la fenêtre, y passa vivement la tête, et, sans
+pouvoir découvrir qui c'était, vit un homme qui paraissait d'un certain
+âge déjà, et qui, abrité sous un chapeau à larges bords, examinait, avec
+une attention qui lui fit passer un frisson dans les veines, la porte
+contre laquelle s'était adossé Salvato, et le seuil sur lequel il était
+tombé.
+
+La porte s'ouvrit, l'homme entra sans que Luisa eût pu le reconnaître.
+
+Au son joyeux de la voix de son mari, qui invitait le visiteur à le
+suivre, Luisa comprit que c'était un ami.
+
+Très-pâle, très-agitée, elle alla reprendre sa place à table.
+
+Son mari entra, poussant devant lui Cirillo.
+
+Elle respira. Cirillo l'aimait beaucoup, et, de son côté, elle avait
+une grande affection pour lui, parce que Cirillo, ayant autrefois été le
+médecin du prince Caramanico, parlait souvent de lui--quoiqu'il ignorât
+le lien de parenté qui l'attachait à Luisa--avec amour et vénération.
+
+En l'apercevant, elle se leva donc et jeta un cri de joie; rien de
+mauvais ne pouvait lui venir de la part de Cirillo.
+
+Hélas! bien des fois, pendant cette nuit qu'elle avait passée presque
+tout entière au chevet du blessé, elle avait pensé au bon docteur, et,
+peu confiante dans la science de Nanno, elle avait dix fois été sur
+le point d'envoyer Michele à sa recherche; mais elle n'avait point osé
+mettre ce désir à exécution. Que penserait Cirillo du mystère qu'elle
+faisait à son mari de ce terrible événement qui s'était passé sous ses
+yeux, et comment apprécierait-il les raisons qu'elle croyait avoir de
+garder sur cet événement un silence absolu?
+
+Mais il n'en était pas moins singulier pour elle, ce hasard qui amenait
+Cirillo, que l'on n'avait pas vu depuis plusieurs mois, et cela, le
+matin même qui suivait la nuit où sa présence avait été si fort désirée
+dans la maison.
+
+Cirillo, en entrant, arrêta un instant son regard sur Luisa; puis,
+cédant à l'invitation de San-Felice, il approcha sa chaise de la table
+où le mari et la femme déjeunaient, et sur laquelle, selon la coutume
+orientale, qui est aussi celle de Naples, cette première étape de
+l'Orient, Luisa lui servit une tasse de café noir.
+
+--Ah! pardieu! lui dit San-Felice en lui posant la main sur le genou, il
+ne fallait pas moins qu'une visite à neuf heures et demie du matin
+pour vous faire pardonner l'abandon dans lequel vous nous laissiez.
+On mourrait vingt fois, cher ami, avant de savoir si vous êtes mort
+vous-même!
+
+Cirillo regarda San-Felice avec la même attention qu'il avait regardé
+sa femme; mais autant chez l'une il trouvait la trace mystérieuse
+d'une nuit agitée et inquiète, autant il trouvait chez l'autre la naïve
+sérénité de l'insouciance et du bonheur.
+
+--Alors, dit-il à San-Felice, cela vous fait plaisir, de me voir _ce
+matin_, mon cher chevalier?
+
+Et il appuya sur ces deux mots: ce matin, avec une intention marquée.
+
+--Cela me fait toujours plaisir, de vous voir, cher docteur, matin et
+soir, soir et matin; mais justement, ce matin, je suis plus que jamais
+content de vous voir.
+
+--A quel propos? Dites-moi cela.
+
+--A deux propos... Prenez donc votre café... Ah! pour le café, par
+exemple, vous jouez de malheur aujourd'hui, ce n'est pas Luisa qui l'a
+fait... La paresseuse s'est levée... A quelle heure? Devinez.
+
+--Fabiano! dit Luisa en rougissant.
+
+--La voyez-vous! elle est honteuse elle-même!... A neuf heures!
+
+Cirillo remarqua la rougeur de Luisa, à laquelle succéda une pâleur
+mortelle.
+
+Sans savoir encore quels étaient les motifs de cette agitation, Cirillo
+eut pitié de la pauvre femme.
+
+--Vous vouliez me voir à deux propos, mon cher San-Felice... Lesquels?
+
+--D'abord, répliqua le chevalier, imaginez-vous que j'ai rapporté hier
+de la bibliothèque du palais les _Époques de la nature_, de M. le comte
+de Buffon. Le prince a fait venir ce livre en cachette, attendu qu'il
+est défendu par la censure: peut-être--je n'en sais rien--peut-être
+est-ce parce qu'il n'est pas tout à fait d'accord avec la Bible.
+
+--Oh! cela me serait bien égal, répondit Cirillo en riant, s'il était
+d'accord avec le sens commun.
+
+--Ah! s'écria le chevalier, vous ne pensez donc pas comme lui que la
+terre soit un morceau du soleil détaché par le choc d'une comète?
+
+--Pas plus que je ne pense, mon cher chevalier, que la génération
+des êtres vivants s'opère par des molécules organiques et des moules
+intérieurs; ce qui est encore une théorie du même auteur, non moins
+absurde, à mon avis, que la première.
+
+--A la bonne heure! Je ne suis donc pas si ignorant que j'en avait peur!
+
+--Vous, mon cher ami? Mais vous êtes l'homme le plus savant que je
+connaisse.
+
+--Oh! oh! oh! mon cher docteur, parlez bas, que l'on ne vous entende pas
+dire une pareille énormité. Ainsi, c'est bien arrêté, n'est-ce pas? je
+n'ai pas besoin de m'en préoccuper davantage: la terre n'est point un
+morceau du soleil.... Ah! voilà l'un des deux points éclaircis, et,
+comme c'était le moins important, je l'ai fait passer le premier; le
+second, vous l'avez devant les yeux. Que dites-vous de ce visage-là?
+
+Et il lui montra Luisa.
+
+--Ce visage-là est charmant comme toujours, répondit Cirillo; seulement
+un peu fatigué, un peu pâli par la peur que madame aura peut-être eue
+cette nuit.
+
+Le docteur appuya sur les derniers mots.
+
+--Quelle peur? demanda San-Felice.
+
+Cirillo regarda Luisa.
+
+--Il n'est rien arrivé cette nuit qui vous ait effrayée, madame? demanda
+Cirillo.
+
+--Bien, non, rien, cher docteur.
+
+Et Luisa jeta sur Cirillo un regard suppliant.
+
+--Alors, répondit insoucieusement Cirillo, c'est que vous avez mal
+dormi, voilà tout.
+
+--Oui, dit San-Felice en riant, elle a fait de mauvais rêves, et
+cependant, lorsque je suis rentré hier de l'ambassade d'Angleterre, elle
+dormait d'un si bon sommeil, que je suis entré dans sa chambre et l'ai
+embrassée sans qu'elle se soit réveillée.
+
+--Et à quelle heure êtes-vous revenu de l'ambassade d'Angleterre?
+
+--Mais à deux heures et demie, à peu près?
+
+--C'est cela, dit Cirillo, tout était fini.
+
+--Qu'est-ce qui était fini?
+
+--Rien, dit Cirillo. Seulement on a assassiné cette nuit un homme devant
+votre porte...
+
+Luisa devint aussi pâle que le peignoir de batiste dont elle était
+vêtue.
+
+--Mais, continua Cirillo, comme c'était à minuit que l'assassinat avait
+eu lieu, que madame dormait à cette heure, que vous êtes rentré à deux
+heures et demie, vous n'en avez rien su?
+
+--Non, et c'est vous qui m'en donnez des nouvelles. Par malheur, ce
+n'est pas chose rare qu'un assassinat dans les rues de Naples, et
+surtout à Mergellina, qui est à peine éclairée et où tout monde est
+couché à neuf heures du soir... Ah! je comprends maintenant pourquoi
+vous êtes venu de si bon matin.
+
+--Justement, mon ami, je voulais savoir si cet assassinat, qui a plus
+de gravité qu'un accident ordinaire, n'avait pas, s'étant passé sous vos
+fenêtres, jeté quelque trouble dans la maison.
+
+--Aucun! vous le voyez... Mais cet assassinat, comment l'avez-vous
+appris?
+
+--J'ai passé devant votre porte au moment même où il venait d'avoir
+lieu. L'homme, en se défendant,--il paraît qu'il était très-fort et
+très-brave,--a tué deux sbires et en a blessé deux autres.
+
+Luisa dévorait chaque parole qui sortait de la bouche du docteur; tous
+ces détails, qu'on ne l'oublie pas, lui étaient inconnus.
+
+--Comment! demanda San-Felice en baissant la voix, les assassins étaient
+des sbires?
+
+--Sous le commandement de Pasquale de Simone, répondit Cirillo en
+mettant sa voix au diapason de celle du chevalier.
+
+--Croyez-vous donc à toutes ces calomnies? demanda San-Felice.
+
+--Je suis bien forcé d'y croire.
+
+Cirillo prit San-Felice par la main et le conduisit à la fenêtre.
+
+--Voyez-vous, lui dit-il en étendant le doigt, de l'autre côté de la
+fontaine du Lion, à la porte de cette maison qui fait l'angle de la
+place et de la rue, voyez-vous cette bière exposée entre quatre cierges?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, elle renferme le cadavre d'un des deux sbires blessés.
+Celui-là est mort entre mes mains et, en mourant, m'a tout dit.
+
+Cirillo se retourna vivement pour s'assurer de l'effet qu'avaient fait
+sur Luisa les paroles qu'il venait de prononcer.
+
+Elle était debout, essuyant avec son mouchoir la sueur de son front.
+
+Luisa comprit que les paroles avaient été dites pour elle. Les forces
+lui manquèrent; elle retomba sur sa chaise les mains jointes.
+
+Cirillo fit signe que lui aussi comprenait et la rassura d'un coup
+d'oeil.
+
+--Maintenant, dit-il, mon cher chevalier, je suis enchanté que tout cela
+se soit passé _in partibus_, c'est-à-dire sans que vous ni madame
+ayez rien vu ni entendu. Mais, comme madame n'en est pas moins un peu
+souffrante, vous allez me permettre de l'interroger, n'est-ce pas, et
+de lui laisser une petite ordonnance? Puis, comme les médecins font
+toujours des questions fort indiscrètes; comme les dames ont toujours,
+à l'endroit de leur santé, certains secrets ou plutôt certaines pudeurs
+qui ont besoin du tête-à-tête pour s'épancher, vous allez me permettre
+d'emmener madame dans sa chambre et de l'y interroger tout à mon aise.
+
+--Inutile, cher docteur; voici dix heures qui sonnent. Je suis en retard
+de vingt minutes. Restez avec Luisa; confessez-la à blanc. Moi, je vais
+à ma bibliothèque... A propos, vous savez ce qui s'est passé, cette
+nuit, à l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre?
+
+--Oui, à peu près du moins.
+
+--Eh bien, cela doit avoir amené de grandes choses; je suis sûr que le
+prince descendra aujourd'hui plus tôt que de coutume, et que déjà même
+peut-être il m'attend. Vous m'avez donné des nouvelles ce matin; eh
+bien, moi, peut-être pourrai-je vous en donner ce soir, si vous repassez
+par ici... Mais que je suis naïf! on ne repasse point par ici, on y
+vient quand on s'y perd... Mergellina est le pôle nord de Naples, et je
+suis au milieu des banquises.
+
+Puis, embrassant sa femme au front:
+
+--Au revoir, mon enfant chéri, lui dit-il. Conte bien toutes tes petites
+histoires au docteur; songe que ta santé est ma joie, et que ta vie est
+ma vie. Au revoir, cher docteur.
+
+Puis, jetant les yeux sur la pendule:
+
+--Dix heures un quart! s'écria-t-il, dix heures un quart!
+
+Et, levant au ciel son chapeau et son parapluie, il s'élança par les
+degrés du perron.
+
+Cirillo le regarda s'éloigner; mais il n'eut pas même la patience
+d'attendre qu'il fût hors du jardin, et, se retournant vers Luisa:
+
+--Il est ici, n'est-ce pas? lui demanda-t-il avec un sentiment de
+profonde angoisse.
+
+--Oui! oui! oui! murmura Luisa en tombant à genoux devant Cirillo.
+
+--Mort ou vivant?
+
+--Vivant!
+
+--Dieu soit loué! s'écria Cirillo. Et vous, Luisa...
+
+Il la regarda avec une tendresse mêlée d'admiration.
+
+--Et moi?... demanda celle-ci toute tremblante.
+
+--Vous, dit Cirillo en la relevant et en la pressant sur son coeur,
+vous, soyez bénie!
+
+Et ce fut Cirillo qui, à son tour, tomba sur une chaise en s'essuyant le
+front.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ LES DEUX BLESSÉS
+
+
+Luisa ne comprenait rien à la scène qui venait de se passer. Elle
+devinait qu'elle avait sauvé la vie d'une personne qui était chère à
+Cirillo, voilà tout.
+
+Seulement, voyant le bon docteur pâlir sous le poids de l'émotion qu'il
+venait d'éprouver, elle lui versa un verre d'eau fraîche, qu'elle lui
+offrit et qu'il but à moitié.
+
+--- Et maintenant, dit Cirillo en se levant vivement, ne perdons pas une
+minute. Où est-il?
+
+--Là, dit Luisa en montrant l'extrémité du corridor.
+
+Cirillo fit un mouvement dans la direction indiquée; Luisa le retint.
+
+--Mais..., dit-elle en hésitant.
+
+--Mais? répéta Cirillo.
+
+--Écoutez-moi, et surtout excusez-moi, mon ami, lui dit-elle de sa voix
+caressante, et en lui posant les deux mains sur les deux épaules.
+
+--J'écoute, dit en souriant Cirillo; il n'est point à l'agonie, n'est-ce
+pas?
+
+--Non, Dieu merci! il est même, je le crois, aussi bien qu'il peut
+l'être dans sa position; du moins, il était ainsi quand je l'ai quitté,
+il y a deux heures. Voilà donc ce que je voulais vous dire et ce qu'il
+était important que vous sussiez avant que de le voir. Je n'osais
+pas vous envoyer chercher, parce que vous êtes l'ami de mon mari, et
+qu'instinctivement je sentais que mon mari ne devait rien savoir de tout
+cela. Je ne voulais pas confier à un médecin dont je ne fusse pas sûre
+un secret important, car il y a quelque secret important là-dessous,
+n'est-ce pas, mon ami?
+
+--Un secret terrible, Luisa!
+
+--Un secret royal, n'est-ce pas? reprit celle-ci.
+
+--Silence! Qui vous a dit cela?
+
+--Le nom même de l'assassin.
+
+--Vous le saviez?
+
+--Michele, mon frère de lait, a reconnu Pasquale de Simone... Mais
+laissez-moi achever. Je voulais donc vous dire que, n'osant vous envoyer
+chercher, ne voulant pas envoyer chercher un autre médecin que vous,
+j'ai prié une personne qui se trouvait là par hasard de donner les
+premiers soins au blessé...
+
+--Cette personne appartient-elle à la science? demanda Cirillo.
+
+--Non; mais elle a prétendu avoir des secrets pour guérir.
+
+--Quelque charlatan, alors.
+
+--Non; mais excusez-moi, cher docteur, je suis si troublée, que ma
+pauvre tête se perd; mon frère de lait, Michele, celui qu'on appelle
+Michele _il Pazzo_, vous le connaissez, je crois?
+
+--Oui, et, par parenthèse, je vous dirai même: défiez-vous de lui! c'est
+un royaliste enragé devant lequel je n'oserais point passer si j'avais
+des cheveux taillés à la Titus, et si je portais des pantalons au lieu
+de porter des culottes: il ne parle que de brûler et de pendre les
+jacobins.
+
+--Oui; mais il est incapable de trahir un secret dans lequel je serais
+pour quelque chose.
+
+--C'est possible; nos hommes du peuple sont un composé de bon et de
+mauvais; seulement, chez la plupart d'entre eux, le mauvais l'emporte
+sur le bon. Vous disiez donc que votre frère de lait Michele...?
+
+--Sous prétexte de me faire dire ma bonne aventure,--je vous jure, mon
+ami, que c'est lui qui a eu cette idée et non pas moi,--m'avait amené
+une sorcière albanaise. Elle m'avait prédit toute sorte de choses
+folles, et elle était là enfin quand j'ai recueilli ce malheureux jeune
+homme, et c'est elle qui, avec des herbes dont elle prétend connaître la
+puissance, a arrêté le sang et posé le premier appareil.
+
+--Hum! fit Cirillo avec inquiétude.
+
+--Quoi?
+
+--Elle n'avait point de raison d'en vouloir au blessé, n'est-ce pas?
+
+--Aucune: elle ne le connaît pas, et, au contraire, elle a paru prendre
+un grand intérêt à sa situation.
+
+--Alors, vous n'avez point la crainte que, dans un but de vengeance
+quelconque, elle n'ait employé des herbes vénéneuses.
+
+--Bon Dieu! s'écria Luisa en pâlissant, vous m'y faites penser; mais
+non, c'est impossible. Le blessé, à part une grande faiblesse, a paru
+soulagé dès que l'appareil a été posé.
+
+--Ces femmes, dit Cirillo comme s'il se parlait à lui-même, ont, en
+effet, quelquefois des secrets excellents. Au moyen âge, avant que la
+science nous fût venue de la Perse, avec les Avicenne, et de l'Espagne,
+avec les Averrhoès, elles furent les confidentes de la nature, et, si
+la médecine était moins fière, elle avouerait qu'elle leur doit
+quelques-unes de ses meilleures découvertes. Seulement, ma chère Luisa,
+continua-t-il en revenant à la jeune femme, ces sortes de créatures sont
+sauvages et jalouses, et il y aurait danger pour le malade que votre
+sorcière sût qu'un autre médecin qu'elle lui donne des soins. Tâchez
+donc de l'éloigner afin que je voie le blessé seul.
+
+--Eh bien, c'est ce que j'avais pensé, mon ami, et ce dont je voulais
+vous avertir, dit Luisa. Maintenant que vous savez tout et que vous-même
+avez été au-devant de mes craintes, venez! vous entrerez dans une
+chambre voisine; j'éloignerai Nanno sous un prétexte quelconque, et,
+alors, alors, ô cher docteur, dit Luisa en joignant les mains comme elle
+eût fait devant Dieu, alors, vous le sauverez, n'est-ce pas?
+
+--C'est la nature qui sauve, mon enfant, et non pas nous autres,
+répondit Cirillo. Nous l'aidons, voilà tout; et j'espère qu'elle aura
+déjà fait pour notre cher blessé tout ce qu'elle pouvait faire. Mais ne
+perdons point de temps: dans ces sortes d'accidents, la promptitude des
+soins est pour beaucoup dans la guérison. S'il faut se fier à la nature,
+il ne faut pas non plus lui laisser tout à faire.
+
+--Venez donc, alors, dit Luisa.
+
+Elle marcha la première, le docteur la suivit.
+
+On traversa la longue file d'appartements qui faisaient partie de la
+maison San-Felice, puis on ouvrit la porte de communication donnant dans
+la maison voisine.
+
+--Ah! dit Cirillo remarquant cette combinaison du hasard qui avait
+si bien servi l'événement, voilà qui est excellent! Je comprends, je
+comprends... Il n'est pas chez vous; il est chez la duchesse Fusco. Il y
+a une Providence, mon enfant!
+
+Et, d'un regard levé au ciel, Cirillo remercia cette Providence à
+laquelle, en général, les médecins ont si peu de foi.
+
+--Ainsi, n'est-ce pas, dit Luisa, il faut qu'il soit caché?...
+
+Cirillo comprit ce que Luisa voulait dire.
+
+--A tout le monde, sans exception aucune, vous entendez? Sa
+présence connue dans cette maison, quoiqu'elle ne soit pas la vôtre,
+compromettrait cruellement votre mari d'abord.
+
+--Alors, s'écria joyeusement Luisa, je ne m'étais pas trompée, et j'ai
+bien fait de garder mon secret pour moi seule?
+
+--Oui, vous avez bien fait, et je n'ajouterai qu'un mot pour vous
+enlever tout scrupule. Si ce jeune homme était reconnu et arrêté,
+non-seulement sa vie serait en danger, mais encore la vôtre, celle de
+votre mari, la mienne et celle de beaucoup d'autres qui valent mieux que
+moi.
+
+--Oh! nul ne vaut mieux que vous, mon ami, et nul mieux que moi ne sait
+ce que vous valez. Mais nous sommes à la porte, docteur; voulez-vous
+rester dehors et me laisser entrer?
+
+--Faites, dit Cirillo en s'effaçant.
+
+Luisa posa la main sur la clef et, sans le moindre grincement, fit
+tourner la porte sur ses gonds.
+
+Sans doute les précautions avaient été prises pour qu'elle s'ouvrît
+ainsi sans bruit.
+
+Au grand étonnement de la jeune femme, elle trouva le blessé seul avec
+Nina, qui, une petite éponge à la main, lui pressait cette petite éponge
+sur la poitrine et y faisait couler goutte à goutte, au moyen de cette
+pression, le jus des herbes cueillies par la sorcière.
+
+--Où est Nanno? où est Michele? demanda Luisa.
+
+--Nanno est partie, madame, en disant que tout allait bien et qu'elle
+n'avait plus rien à faire ici pour le moment, tandis qu'elle avait
+beaucoup à faire ailleurs.
+
+--Et Michele?
+
+--Michele a dit qu'à la suite des événements de cette nuit, il y aurait
+probablement du bruit au Vieux-Marché, et, comme il est un des chefs
+de son quartier, il a ajouté que, s'il y avait du bruit, il voulait en
+être.
+
+--Ainsi, tu es seule?
+
+--Absolument seule, madame.
+
+--Entrez, entrez, docteur, dit Luisa, le champ est libre.
+
+Le docteur entra.
+
+Le malade était couché sur un lit dont le chevet était appuyé à la
+muraille. Il avait la poitrine complétement nue, à l'exception d'une
+bande de toile, qui, disposée en croix et passant derrière ses épaules,
+maintenait l'appareil sur sa blessure. C'était à l'endroit précis de
+cette blessure que Nina, en passant l'éponge, exprimait le suc des
+herbes.
+
+Salvato était immobile et sans mouvement, tenant ses yeux fermés au
+moment où Luisa avait ouvert la porte. En même temps que la porte,
+ses yeux s'étaient ouverts, et sa figure avait pris une expression de
+bonheur qui avait presque fait disparaître celle de la souffrance.
+
+Invité par la jeune femme à entrer, Cirillo apparut à son tour; le
+blessé le regarda d'abord avec inquiétude. Quel était cet homme? Un
+père, probablement; un mari, peut-être.
+
+Tout à coup, il le reconnut, fit un mouvement pour se soulever, murmura
+le nom de Cirillo et lui tendit la main.
+
+Puis il retomba sur les oreillers, épuisé par le léger effort qu'il
+venait de faire.
+
+Cirillo, en portant un doigt à sa bouche, lui fit signe de ne parler ni
+remuer.
+
+Il s'approcha du blessé, leva la bande qui lui serrait la poitrine,
+et, maintenant l'appareil, examina avec attention les débris des herbes
+broyées par Michele, goûta du bout des lèvres la liqueur qui en était
+tirée, et sourit en reconnaissant la triple combinaison astringente de
+la fumeterre, du plantain et de l'artémise.
+
+--C'est bien, dit-il à Luisa, sur laquelle s'étaient arrêtés de nouveau
+le regard et le sourire du malade, vous pouvez continuer les remèdes de
+la sorcière; je n'eusse peut-être pas ordonné cela, mais je n'eusse rien
+ordonné de mieux.
+
+Puis, revenant au blessé, il l'examina avec la plus grande attention.
+
+Grâce aux herbes astringentes formant l'appareil, grâce au suc des
+herbes dont on avait constamment baigné la blessure, les lèvres de la
+plaie s'étaient rapprochées; elles étaient roses et du meilleur aspect,
+et il était probable qu'il n'y avait pas eu d'hémorrhagie intérieure, ou
+que, s'il y en avait eu un commencement, elle avait été interrompue
+par ce que les chirurgiens nomment le _caillot_, oeuvre admirable de la
+nature qui combat pour les êtres créés par elle avec une intelligence à
+laquelle la science n'atteindra jamais.
+
+Le pouls était faible mais bon. Restait à savoir dans quel état était la
+voix. Cirillo commença par appuyer son oreille sur la poitrine du malade
+et écouter sa respiration. Sans doute en fut-il content, car il se
+releva en rassurant par un sourire Luisa, qui suivait des yeux tous ses
+mouvements.
+
+--Comment vous sentez-vous, mon cher Salvato? demanda-t-il au blessé.
+
+--Faible, mais très-bien, répondit-il; je voudrais toujours rester
+ainsi.
+
+--Bravo! dit Cirillo, la voix est meilleure que je ne l'espérais. Nanno
+a fait une magnifique cure, et je pense que, sans trop vous fatiguer,
+vous allez pouvoir répondre à quelques questions, dont vous sentirez
+vous-même l'importance.
+
+--Je comprends, dit le malade.
+
+Et, en effet, dans toute autre circonstance, Cirillo eût remis au
+lendemain l'espèce d'interrogatoire qu'il allait faire subir à Salvato;
+mais la situation était si grave, qu'il n'avait pas un instant à perdre
+pour prendre les mesures qu'elle nécessitait.
+
+--Dès que vous vous sentirez fatigué, arrêtez-vous, dit-il au blessé,
+et, quand Luisa pourra répondre aux questions que je vous adresserai, je
+la prie de vous épargner la peine d'y répondre vous-même.
+
+--Vous vous nommez Luisa? dit Salvato. C'était un des noms de ma mère.
+Dieu n'a fait qu'un seul et même nom pour la femme qui m'a donné la vie
+et pour celle qui me l'a sauvée. Je remercie Dieu.
+
+--Mon ami, dit Cirillo, soyez avare de vos paroles; je me reproche
+chaque mot que je vous force de prononcer. Ne prononcez donc pas un seul
+mot inutile.
+
+Salvato fit un léger mouvement de la tête en signe d'obéissance.
+
+--A quelle heure, demanda Cirillo s'adressant moitié à Salvato, moitié à
+Luisa, à quelle heure le blessé a-t-il repris connaissance?
+
+Luisa se hâta de répondre pour Salvato:
+
+--A cinq heures du matin, mon ami, et juste au moment où l'aube se
+levait.
+
+Le blessé sourit; c'était aux premiers rayons de cette aube qu'il avait
+entrevu Luisa.
+
+--Qu'avez-vous pensé en vous trouvant dans cette chambre et en voyant
+près de vous une personne inconnue?
+
+--Ma première idée fut que j'étais mort et qu'un ange du Seigneur venait
+me chercher pour m'enlever au ciel.
+
+Luisa fit un mouvement pour s'effacer derrière Cirillo; mais Salvato
+allongea vers elle la main d'un mouvement si brusque, que Cirillo arrêta
+la jeune femme et la ramena en vue du blessé.
+
+--Il vous a pris pour l'ange de la mort, lui dit Cirillo; prouvez-lui
+qu'il se trompait et que vous êtes, au contraire, l'ange de la vie.
+
+Luisa poussa un soupir, appuya la main sur son coeur, sans doute pour en
+comprimer les battements, et, cédant, sans avoir la force de résister, à
+la contrainte que lui imposait Cirillo, elle se rapprocha du blessé.
+
+Les regards des deux beaux jeunes gens se croisèrent alors et ne se
+détachèrent plus l'un de l'autre.
+
+--Soupçonnez-vous quels étaient vos assassins? demanda Cirillo.
+
+--Je les connais, dit vivement Luisa, et je vous les ai nommés; ce sont
+des hommes à la reine.
+
+Suivant la recommandation de Cirillo de laisser Luisa répondre pour lui,
+Salvato se contenta de faire un signe affirmatif.
+
+--Et vous doutez-vous dans quel but ils ont tenté de vous assassiner?
+
+--Ils me l'ont dit eux-mêmes, fit Salvato: c'était pour m'enlever les
+papiers dont j'étais porteur.
+
+--Ces papiers, où étaient-ils?
+
+--Dans la poche de la houppelande que m'avait prêtée Nicolino.
+
+--Et ces papiers?
+
+--Au moment où je me suis évanoui, j'ai cru sentir qu'on me les
+enlevait.
+
+--M'autorisez-vous à visiter votre habit?
+
+Le blessé fit un signe de tête; mais Luisa intervint.
+
+--Je vais vous le donner si vous voulez, dit-elle; mais ce sera bien
+inutile, les poches sont vides.
+
+Et, comme Cirillo lui demandait des yeux: «Comment le savez-vous?»
+
+--Notre premier soin, répondit Luisa à cette interrogation muette, a été
+de chercher, là où il pouvait se trouver, un renseignement qui pût nous
+aider à établir l'identité du blessé. S'il eût eu une mère ou une soeur
+à Naples, mon premier devoir, au risque de ce qui pouvait arriver, était
+de les prévenir. Nous n'avons rien trouvé, n'est-ce pas, Nina?
+
+--Absolument rien, madame.
+
+--Et quels étaient ces papiers qui sont à cette heure entre les mains de
+vos ennemis? vous le rappelez-vous, Salvato?
+
+--Il n'y en avait qu'un seul, la lettre du général Championnet,
+recommandant à l'ambassadeur de France de maintenir autant que possible
+la bonne intelligence entre les deux États, attendu qu'il n'était point
+encore en mesure de faire la guerre.
+
+--Lui parlait-il des patriotes qui se sont mis en communication avec
+lui?
+
+--Oui, pour lui dire de les calmer.
+
+--Les nommait-il?
+
+--Non.
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--J'en suis sûr.
+
+Fatigué de l'effort qu'il venait de faire pour répondre jusqu'au bout à
+Cirillo, le blessé ferma les yeux et pâlit.
+
+Luisa jeta un cri; elle crut qu'il s'évanouissait.
+
+A ce cri, les yeux de Salvato se rouvrirent, et un sourire--était-il de
+reconnaissance ou d'amour?--reparut sur ses lèvres.
+
+--Ce n'est rien, madame, dit-il, ce n'est rien.
+
+--N'importe, dit Cirillo; pas un mot de plus. Je sais ce que je voulais
+savoir. Si ma vie seule eût été en jeu, je vous eusse recommandé le
+silence le plus absolu; mais vous savez que je ne suis pas seul, et vous
+me pardonnez.
+
+Salvato prit la main que lui offrait le docteur et la serra avec une
+force qui prouvait que son énergie ne l'avait pas abandonné.
+
+--Et maintenant, dit Cirillo, taisez-vous et calmez-vous; le mal est
+moins grand que je ne le craignais et qu'il pouvait être.
+
+--Mais le général! dit le blessé malgré l'ordre qui lui était donné de
+se taire, il faut qu'il sache à quoi s'en tenir.
+
+--Le général, répondit Cirillo, recevra avant trois jours un messager
+ou un message qui le rassurera sur votre sort. Il saura que vous êtes
+dangereusement, mais non mortellement blessé. Il saura que vous êtes
+hors des atteintes de la police napolitaine, si habile qu'elle soit; il
+saura que vous avez près de vous une garde-malade que vous avez prise
+pour un ange du ciel avant de savoir que c'était une simple soeur de
+charité; il saura enfin, mon cher Salvato, que tout blessé voudrait être
+à votre place, ne demanderait qu'une chose à son médecin: c'est de ne
+pas le guérir trop vite.
+
+Cirillo se leva, alla à une table où se trouvaient une plume, de
+l'encre et du papier, et, tandis qu'il écrivait une ordonnance, Salvato
+cherchait et trouvait la main de Luisa, que celle-ci lui abandonnait en
+rougissant.
+
+L'ordonnance écrite, Cirillo la remit à Nina, qui sortit aussitôt pour
+la faire exécuter.
+
+Alors, appelant à lui la jeune femme et lui parlant assez bas pour que
+le blessé ne pût pas l'entendre:
+
+--Soignez ce jeune homme, lui dit-il, comme une soeur soignerait son
+frère; ce n'est point assez, comme une mère soignerait son enfant. Que
+personne, pas même San-Felice, ne sache sa présence ici. La Providence a
+choisi vos douces et chastes mains pour lui confier la précieuse vie de
+l'un de ses élus. Vous en devrez compte à la Providence.
+
+Luisa baissa la tête avec un soupir. Hélas! la recommandation était
+inutile, et la voix de son coeur lui recommandait le blessé, non moins
+tendrement que celle de Cirillo, si puissante qu'elle fût.
+
+--Je reviendrai après-demain, continua Cirillo; à moins d'accidents, ne
+m'envoyez pas chercher; car, après tout ce qui s'est passé cette nuit,
+la police aura les yeux sur moi. Il n'y a rien à faire de plus que ce
+qui a été fait. Veillez à ce que le blessé n'éprouve aucune secousse
+matérielle ou morale; pour tout le monde et même pour San-Felice, c'est
+vous qui êtes souffrante; et c'est vous que je viens voir.
+
+--Mais, cependant, murmura la jeune femme, si mon mari savait...
+
+--Dans ce cas, je prends tout sur moi, répondit Cirillo.
+
+Luisa leva les yeux au ciel et respira plus librement.
+
+En ce moment, Nina rentra, rapportant l'ordonnance.
+
+Aidé de la jeune fille, Cirillo plaça des herbes fraîchement triturées
+sur la poitrine du blessé, raffermit la bande, lui recommanda le
+repos, et, à peu près rassuré sur sa vie, il prit congé de Luisa en lui
+promettant de revenir le surlendemain.
+
+Au moment où Nina refermait sur lui la porte de la rue, un _carrozzello_
+descendait du Pausilippe.
+
+Cirillo lui fit signe de venir à lui et y monta.
+
+--Où faut-il conduire Votre Excellence? demanda le cocher.
+
+--A Portici, mon ami, et voilà une piastre pour ta course, si nous y
+sommes dans une heure.
+
+Et il lui montra la piastre, mais sans la lui donner.
+
+--_Viva san Gennaro!_ cria le cocher.
+
+Et il fouetta son cheval, qui partit au galop.
+
+En marchant de cette allure, Cirillo, en moins d'une heure, eût atteint
+le but de sa course; mais, en arrivant à la rue Neuve-de-la-Marine,
+il trouva le quai encombré par un immense attroupement qui lui coupa
+entièrement le passage.
+
+
+
+
+ XXVII
+
+ FRA PACIFICO
+
+
+Michele ne s'était pas trompé, il y avait eu du bruit au Vieux-Marché;
+seulement, ce bruit n'avait pas eu tout à fait la cause que lui
+assignait dans son esprit le frère de lait de la San-Felice, ou, tout au
+moins, cette cause n'avait pas été la seule.
+
+Essayons de raconter ce qui s'était passé dans ce tumultueux quartier du
+vieux Naples: espèce de _cour des Miracles_, dont lazzaroni, camorristes
+et guappi se disputent la royauté; où Masaniello a improvisé sa
+révolution, et d'où sont sorties, depuis cinq cents ans, toutes les
+émeutes qui ont agité la capitale des Deux-Siciles, comme sont sortis du
+Vésuve tous les tremblements de terre qui ont ébranlé Resina, Portici et
+Torre-del-Greco.
+
+Vers six heures du matin, les voisins du couvent de Saint-Éphrem,
+situé _salita dei Capuccini_, avaient pu voir sortir, comme d'habitude,
+poussant devant lui son âne et descendant la longue rue qui conduit de
+la porte du saint édifice à la rue de l'_Infrascata_, le frère quêteur
+chargé d'approvisionner la communauté.
+
+Ces deux personnages, bipède et quadrupède, étant destinés à jouer
+un certain rôle dans notre récit, méritent, le bipède surtout, une
+description toute particulière.
+
+Le moine, qui portait la robe brune des capucins, avec le capuchon
+retombant derrière le dos, avait, selon le règlement, les pieds nus dans
+des sandales à semelles de bois qui, retenues sur le cou-de-pied par
+deux lanières de cuir jaune, battaient le pavé d'un côté et ses talons
+de l'autre; la tête rasée, à part cette étroite couronne de cheveux
+destinée à représenter la couronne d'épines de Notre-Seigneur, et la
+taille serrée par ce miraculeux cordon de Saint-François, qui exerce une
+si grande influence sur la vénération que les fidèles portent à l'ordre,
+et dont les trois noeuds symboliques rappellent trois voeux que les
+moines de cet ordre font en renonçant au monde; c'est-à-dire le voeu de
+pauvreté, le voeu de chasteté et le voeu d'obéissance.
+
+Fra Pacifico, en français _frère Pacifique_--tel était le nom du moine
+quêteur que nous venons de mettre en scène--semblait, en revêtant la
+robe de Saint-François, s'être imposé le nom qui paraissait le plus en
+opposition avec son physique et son caractère.
+
+En effet, frère Pacifico était un homme d'une quarantaine d'années, haut
+de cinq pieds huit pouces, aux bras musculeux, aux mains massives, à la
+poitrine herculéenne, aux jambes robustes. Il avait la barbe noire et
+épaisse, le nez droit et fortement dilaté, les dents pareilles à une
+tenaille d'ivoire, le teint brun, et de ces yeux dont l'expression
+terrible n'appartient, en France, qu'aux hommes d'Avignon et de Nîmes,
+et en Italie, qu'aux montagnards des Abruzzes, descendants de ces
+Samnites que les Romains eurent tant de peine à vaincre, ou de ces
+Marses qu'ils ne vainquirent jamais.
+
+Quant à son caractère, c'était celui qui pousse en général les
+hommes bilieux aux querelles sans cause. Aussi, du temps qu'il était
+marin,--frère Pacifique avait commencé par être marin, et nous dirons
+plus tard à quelle occasion il quitta le service du roi pour celui de
+Dieu;--aussi, du temps qu'il était marin, il était bien rare que frère
+Pacifique, qui se nommait alors François Esposito, son père ayant oublié
+de le reconnaître et sa mère n'ayant pas cru devoir se donner la peine
+de le nourrir[1]; il était bien rare, disons-nous, qu'un jour se passât
+sans que frère Pacifique en vînt aux mains, soit à bord de son bâtiment
+avec quelques-uns de ses camarades, soit place du Môle, soit strada dei
+Pilieri, soit à Santa-Lucia, avec quelque camorriste ou quelque guappo
+qui prétendait avoir sur la terre les mêmes droits que le susdit
+Francesco Esposito prétendait avoir sur l'Océan ou sur la Méditerranée.
+
+[Note 1: On nomme, à Naples, du nom d'_esposito_ ou exposé, tout enfant
+abandonné par ses parents et confié à l'hospice de l'_Annunziata_, qui
+est l'établissement des enfants trouvés de Naples.]
+
+Francesco Esposito avait, comme matelot à bord de _la Minerve_,
+commandée par l'amiral Caracciolo, fait partie de l'expédition de
+Toulon, en bon allié des royalistes français qu'il était, et avait prêté
+main-forte à ceux-ci, lorsque, Toulon vendu aux Anglais, ils avaient
+pris leur revanche sur les jacobins. Il avait, il est vrai, été
+rigoureusement puni de cette complicité par l'amiral Caracciolo,
+qui n'entendait point que l'entente cordiale fût poussée jusqu'à
+l'assassinat; mais, au lieu que cette punition l'eût guéri de sa
+haine pour les sans-culottes, elle n'avait fait, au contraire, que la
+redoubler; de sorte que la seule vue d'un homme qui, adoptant les modes
+nouvelles, avait fait sur l'autel de la patrie le sacrifice de sa queue
+et de sa culotte pour adopter la titus et les pantalons, le faisait
+entrer dans des convulsions qui, au moyen âge, eussent nécessité
+l'emploi de l'exorcisme.
+
+Au milieu de tout cela, François Esposito était resté excellent
+chrétien; il n'eût jamais manqué de faire, matin et soir, sa prière.
+Il portait sur sa poitrine la médaille de la Vierge que sa mère y avait
+attachée avant de l'introduire dans le tour des enfants trouvés, mais à
+laquelle elle s'était bien gardée de faire aucune marque qui pût laisser
+au jeune Esposito l'espérance d'être réclamé un jour. Tous les dimanches
+où il lui était permis d'aller à Toulon, il écoutait la messe avec une
+dévotion exemplaire, et pour tout l'or du monde il ne fût point sorti de
+l'église pour aller vider au cabaret, avec ses camarades, la bouteille
+de vin rouge de Lamalgue, ou la bouteille de vin blanc de Cassis, avant
+d'avoir vu rentrer le prêtre à la sacristie; ce qui n'empêchait point
+que cette opération de vider la bouteille au liquide blanc ou rouge,
+ne s'opérât jamais sans que l'on eût à enregistrer, sur la liste
+des cicatrices amicales, quelques égratignures plus ou moins larges,
+quelques piqûres plus ou moins profondes, résultats de ces duels au
+couteau, si fréquents dans la classe interlope à laquelle François
+Esposito appartenait et pour laquelle l'homicide n'est qu'un geste.
+
+On sait comment se termina le siége; ce fut d'une façon fort inattendue.
+Une nuit, Bonaparte s'empara du petit Gibraltar; le lendemain, on prit
+les forts de l'Aiguillette et de Balaguier, dont on tourna immédiatement
+les canons contre les vaisseaux anglais, portugais et napolitains. Il
+n'y avait plus même à essayer de se défendre. Caracciolo, maître de sa
+frégate comme un cavalier de son cheval, ordonna de couvrir _la Minerve_
+de toile depuis ses basses voiles jusqu'à ses cacatois. François
+Esposito un des plus habiles et des plus vigoureux matelots, fut
+envoyé dans les oeuvres hautes de la frégate pour déployer la voile de
+perroquet. Il venait, malgré un roulis assez fort, de s'acquitter
+de cette manoeuvre à la plus grande satisfaction de son capitaine,
+lorsqu'un boulet français coupa, à un demi-mètre du mât la vergue
+sur laquelle ses deux pieds reposaient. La secousse lui fit perdre
+l'équilibre, mais il se retint des deux mains à la voile flottante,
+où il demeura suspendu à la force des poignets. La situation était
+précaire; François sentait la voile se déchirer peu à peu: en
+s'élançant, il pouvait profiter du moment où le roulis lui permettait de
+choir à la mer, et il avait, dans ce cas, cinquante chances sur cent de
+se sauver; en attendant, au contraire, que la voile se déchirât tout
+à fait, il pouvait tomber sur le pont, et alors il avait
+quatre-vingt-dix-neuf chances sur une de se casser les reins. Il
+s'arrêta au premier parti, c'est-à-dire à celui qui lui offrait
+cinquante chances bonnes contre cinquante mauvaises, et, afin de faire
+passer les mauvaises du côté des bonnes, il fit voeu, à son patron
+saint François, de dépouiller--s'il en revenait--l'habit de marin, et de
+revêtir celui de moine. Or, le capitaine, qui, au bout du compte, tenait
+à Esposito, malgré sa mauvaise tête, attendu que c'était un de ses
+meilleurs marins, avait fait signe à une chaloupe de s'approcher et de
+se tenir prête à secourir Esposito. Celui-ci, précipité d'une hauteur
+de soixante pieds, tomba à trois mètres de la chaloupe, de sorte que,
+au moment où il remontait sur l'eau, quelque peu étourdi de sa chute, il
+n'eut qu'à choisir entre les mains et les avirons étendus vers lui. Il
+préféra les mains comme étant plus solides, saisit les premières qu'il
+trouva à sa portée, fut hissé hors de l'eau, et réintégré à bord, où
+Caracciolo s'empressa de lui faire son compliment sur la façon dont il
+exécutait les exercices de voltige; mais Esposito écouta les compliments
+de son capitaine d'un air distrait, et, comme celui-ci voulut bien
+s'enquérir du motif de sa distraction, il lui fit part du voeu qu'il
+avait fait, affirmant qu'il était certain qu'il lui arriverait malheur
+en ce monde ou dans l'autre, s'il n'accomplissait pas ce voeu, même par
+une circonstance indépendante de sa volonté. Caracciolo, qui ne voulait
+point avoir à se reprocher la perte de l'âme d'un si bon chrétien,
+promit à Esposito qu'aussitôt son retour à Naples, il lui donnerait
+son congé dans toutes les formes, mais à une condition: c'est que,
+le lendemain du jour où il aurait prononcé ses voeux, et où, par
+conséquent, il ferait partie de l'ordre, il viendrait le voir à bord de
+_la Minerve_ avec son nouvel uniforme, et recommencerait, avec son froc,
+le même saut qu'il avait fait en costume de marin; bien entendu que la
+même chaloupe et les mêmes hommes seraient là pour lui prêter assistance
+à la seconde chute, comme ils avaient fait à la première. Esposito était
+dans un moment de foi; il répondit qu'il avait une telle confiance
+dans l'aide de son saint patron, qu'il n'hésitait point à accepter la
+condition et à renouveler l'épreuve; sur quoi, Caracciolo ordonna qu'on
+lui administrât deux rations d'eau-de-vie, et l'envoya se coucher dans
+son hamac, en le dispensant de tout service pendant vingt-quatre heures.
+Esposito remercia son capitaine, se laissa glisser par les écoutilles,
+avala la double ration d'eau-de-vie, et s'endormit, malgré le carillon
+infernal que faisaient les trois forts français, tirant à la fois sur
+la ville et sur les trois escadres alliées, lesquelles se hâtèrent
+de sortir du port à la lueur de l'incendie de l'arsenal, auquel les
+Anglais, en se retirant, avaient mis le feu.
+
+Malgré les boulets français qui la poursuivirent en sortant de la rade,
+malgré la tempête qui l'accueillit après en être sortie, la frégate _la
+Minerve_, bravement conduite par son capitaine, regagna Naples sans trop
+d'avaries, et, une fois arrivé, fidèle à sa promesse, Caracciolo signa
+le congé de François Esposito, en lui imposant de vive voix, et sur
+sa parole de marin, les conditions qu'il lui avait prescrites, et que
+celui-ci promit d'accomplir.
+
+François Caracciolo, devenu amiral, comme nous croyons l'avoir dit, à
+la suite de cette même expédition de Toulon, avait complétement oublié
+Esposito, son congé et les conditions auxquelles ce congé avait été
+accordé, lorsque, le 4 octobre 1794, jour de la Saint-François, se
+trouvant à bord de sa frégate pavoisée et tirant des salves d'honneur
+pour la fête du prince héréditaire, qui, lui aussi, se nommait François,
+il vit une douzaine de barques pleines de capucins, avec croix et
+bannières, se détacher du rivage, et, comme si elles étaient dirigées
+par un capitaine expérimenté, s'avancer en bon ordre vers _la Minerve_,
+en chantant de cette voix nasillarde particulière à l'ordre de
+Saint-François, les litanies des saints. Un instant, il put croire
+qu'il s'agissait d'un abordage, et se demandait s'il ne devait pas faire
+battre le branle-bas de combat, lorsque ces deux mots coururent du mât
+de misaine au mât d'artimon, sur les bouches des matelots montés dans
+les haubans pour voir cet étrange spectacle:
+
+--Francesco Esposito! Francesco Esposito!
+
+Caracciolo commença à comprendre ce dont il était question, et, jetant
+les yeux sur la flottille enfroquée, il reconnut en effet, dans la
+première barque, c'est-à-dire dans celle qui avait l'air de conduire et
+de commander les autres, Francesco Esposito, qui, revêtu de la robe de
+capucin, faisait d'une voix de tonnerre sa partie dans ce concert pieux
+et chantait à tue-tête les louanges de son saint patron.
+
+La barque qui portait Esposito s'arrêta par humilité à l'échelle de
+bâbord; mais Caracciolo lui fit donner par son lieutenant l'ordre de
+passer à tribord, et alla attendre le néophyte en haut de l'escalier
+d'honneur.
+
+Esposito monta seul, et, arrivé sur le dernier degré, il fit le salut
+militaire en disant ces seuls mots:
+
+--Me voilà, mon amiral, je viens acquitter ma parole.
+
+--C'est d'un bon marin, dit Caracciolo, et je te remercie, en mon nom
+et au nom de tous tes camarades, de ne pas l'avoir oubliée; cela fait
+honneur à la fois aux capucins de Saint-Éphrem et à l'équipage de
+_la Minerve_; mais, avec ta permission, je me contenterai de ta bonne
+volonté, qui, je l'espère, sera aussi agréable à Dieu qu'elle l'est à
+moi.
+
+Mais Esposito, secouant la tête:
+
+--Excusez, mon amiral, dit-il; mais cela ne peut pas se passer comme
+cela.
+
+--Pourquoi donc, si cela me satisfait ainsi?
+
+--Votre Excellence ne voudrait pas faire un pareil tort à notre pauvre
+couvent et m'ôter, à moi, la chance d'être canonisé après ma mort?
+
+--Explique-toi.
+
+--Votre Excellence, je dis que c'est un grand triomphe pour les capucins
+de Saint-Éphrem que ce qui va se passer aujourd'hui.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--C'est cependant clair comme l'eau du Lion, mon amiral, ce que je
+vous dis là. Il n'y a pas dans les cent couvents de tous les ordres qui
+peuplent Naples, un seul moine, à quelque règle qu'il appartienne, qui
+soit capable de faire ce que mon voeu m'oblige de faire aujourd'hui.
+
+--Ah! pour cela, j'en suis sûr, dit Caracciolo en riant.
+
+--Eh bien, de deux choses l'une, mon amiral, ou je me noie et je suis un
+martyr, ou j'en réchappe et je suis un saint. Dans l'un et l'autre cas,
+j'assure la suprématie de mon ordre sur tous les autres, et je fais la
+fortune du couvent.
+
+--Oui; mais, si je ne veux pas, moi, qu'un brave garçon comme
+toi s'expose à se noyer, et si je m'oppose à ce que l'expérience
+s'accomplisse?
+
+--Eh! nom d'un diable, mon amiral, n'allez pas faire une pareille chose!
+En voyant leur spéculation manquée, ils croiraient que c'est moi qui ai
+demandé grâce, et ils me fourreraient dans quelque _in pace_.
+
+--Mais tu tiens donc bien à devenir moine?
+
+--Je ne tiens pas à le devenir, mon amiral; depuis hier, je le suis, et
+l'on m'a même donné des dispenses de trois semaines pour mon noviciat,
+afin que le saut périlleux se fasse le jour de Saint-François. Vous
+comprenez, cela donne plus de solennité à la chose et plus d'émulation
+au patron.
+
+--Et que te reviendra-t-il du saut que tu vas exécuter?
+
+--Oh! j'ai fait mes conditions.
+
+--Tu as au moins, je l'espère, demandé d'être supérieur?
+
+--Oh! pas si bête, mon amiral!
+
+--Merci.
+
+--Non; j'ai demandé et obtenu la place de frère quêteur. Il y a de la
+distraction dans l'emploi. Si j'avais été obligé de m'enfermer dans le
+couvent avec tous ces imbéciles de moines, je serais mort d'ennui, Votre
+Excellence comprend bien. Mais le frère quêteur n'a pas le temps
+de s'ennuyer; il court dans tous les quartiers de Naples, depuis la
+Marinella jusqu'au Pausilippe, depuis le Vomero jusqu'au môle; puis
+on rencontre des amis sur le port, et l'on boit un verre de vin que
+personne ne paye.
+
+--Comment! que personne ne paye? Esposito, mon ami, il me semble que tu
+t'égares.
+
+--Au contraire, je suis le droit chemin.
+
+--Est-ce que les commandements de Dieu ne disent pas: «Le bien d'autrui
+tu ne prendras?...
+
+--Est-ce que le cordon de Saint-François n'est pas là, mon amiral?
+Est-ce que tout ce qui touche ce bienheureux cordon n'est point la
+_roba_ du moine? On touche une carafe, deux carafes, trois carafes; on
+offre une prise de tabac au marchand de vin, sa manche à baiser à la
+marchande, et tout est dit.
+
+--C'est vrai; je ne me rappelais pas ce privilége.
+
+--Et puis, mon amiral, continua Esposito d'un air satisfait de lui-même,
+Votre Excellence doit remarquer que l'on n'a point trop mauvaise mine
+sous la robe; moins bonne mine, je le sais, que sous l'uniforme; mais,
+enfin, il en faut pour tous les goûts, et, si je crois ce que l'on dit
+dans le couvent...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, mon amiral, on dit que les moines de Saint-François, et
+surtout les capucins de Saint-Éphrem, ne font pas maigre tous les jours
+où le maigre est ordonné par l'almanach.
+
+--Veux-tu te taire, impie! si tes confrères t'entendaient...
+
+--Ah! bon! ils en disent bien d'autres, par notre saint patron!
+c'est-à-dire qu'il y a des moments où j'en arrive à croire que c'était
+du temps que je servais dans la marine que j'étais au couvent, et que
+c'est depuis mon entrée au couvent que je suis marin; mais je m'aperçois
+qu'ils s'impatientent, mon amiral. Oh! ce n'est pas pour eux, ce que
+j'en dis; mais voyez sur le quai.
+
+L'amiral regarda dans la direction indiquée par Esposito, et, en effet,
+il vit le môle, le quai, les fenêtres de la rue del Piliero, encombrés
+de spectateurs qui, prévenus de ce qui allait se passer, s'apprêtaient
+à applaudir au triomphe des capucins de Saint-Éphrem sur les moines des
+autres ordres.
+
+--Soit! dit Caracciolo, je vois bien qu'il faut que j'en passe par où tu
+veux. Allons, vous autres, cria-t-il, préparez le canot.
+
+Et, comme il vit que l'on allait exécuter ses ordres avec cette
+promptitude particulière aux manoeuvres de la marine:
+
+--Et toi, demanda-t-il à Esposito, de quel côté comptes-tu faire le
+saut?
+
+--Mais du même côté que je l'ai déjà fait: à bâbord; cela m'a trop bien
+réussi. D'ailleurs, c'est le côté du quai. Il ne faut pas voler tous ces
+braves gens qui sont venus pour voir le spectacle.
+
+--Va pour bâbord. Le canot à bâbord, enfants!
+
+Le canot avec quatre rameurs, le maître et deux hommes de surcharge, se
+trouva à la mer au moment où Caracciolo achevait son commandement.
+
+Alors, l'amiral, pensant qu'il fallait donner à ce spectacle populaire
+toute la solennité dont il était susceptible, prit son porte-voix et
+cria:
+
+--Tout le monde sur les vergues!
+
+Au bruit du sifflet du contre-maître, on vit alors deux cents hommes
+s'élancer d'un seul bond, monter dans les agrès comme une troupe de
+singes et se ranger sur les vergues, depuis les plus basses jusqu'aux
+plus hautes, tandis qu'au son du tambour les soldats de marine se
+rangeaient en bataille sur le pont faisant face au quai.
+
+Les spectateurs, on le pense bien, ne demeurèrent pas indifférents à
+tous ces préparatifs, qui s'exécutaient, en manière de prologue du grand
+drame qu'ils étaient venus voir représenter. Ils battirent des mains,
+agitèrent leurs mouchoirs, et crièrent selon qu'ils étaient plus ou
+moins dévots au fondateur de l'ordre des capucins, les uns: _Vive saint
+François_, les autres: _Vive Caracciolo!_
+
+Caracciolo, il faut le dire, était à Naples presque aussi populaire que
+saint François.
+
+Les douze barques qui avaient amené les capucins formèrent alors un
+grand hémicycle, s'allongeant de la poupe à la proue de _la Minerve_,
+réservant un grand espace vide entre elles et la carène du bâtiment.
+
+Caracciolo jeta alors les yeux sur son ancien marin, et, le voyant
+parfaitement résolu:
+
+--Cela va toujours? dit-il.
+
+--Plus que jamais, mon amiral! répondit celui-ci.
+
+--Tu ne veux pas ôter ta robe et ton cordon? Ce serait toujours une
+chance de plus.
+
+--Non, mon amiral; car il faut que ce soit le moine qui accomplisse le
+voeu du marin.
+
+--Tu n'as pas de recommandations à me faire, dans le cas où les choses
+tourneraient mal?
+
+--Dans ce cas, Excellence, je vous prierais d'être assez bon de faire
+dire une messe pour le repos de mon âme. Ils m'ont promis d'en dire des
+centaines; mais je les connais, mon amiral. Moi mort, il n'y en a pas un
+qui remuerait le bout du doigt pour me tirer du purgatoire.
+
+--Je t'en ferai dire non pas une, mais dix.
+
+--Vous me le promettez?
+
+--Foi d'amiral!
+
+--C'est tout ce qu'il faut. A propos, mon commandant, faites-les dire,
+s'il vous plaît, car je présume que la chose vous sera indifférente,
+non pas au nom d'Esposito, mais à celui de frère Pacifique. Il y a tant
+d'_Esposti_ à Naples, que mes messes seraient escroquées au passage, et
+que le bon Dieu ne s'y reconnaîtrait pas.
+
+--Tu t'appelles donc fra Pacifico, maintenant?
+
+--Oui, mon amiral; c'est un frein que j'ai voulu me donner à moi-même
+contre mon ancien caractère.
+
+--N'as-tu pas peur, au contraire, que, sous ce nouveau nom, Dieu, qui
+n'a pas encore eu le temps de t'apprécier, ne te reconnaisse pas?
+
+--Alors, mon amiral, saint François, dont je vais glorifier le nom, sera
+là pour me montrer du doigt, puisque c'est sous sa robe et ceint de son
+cordon que je serai mort.
+
+--Qu'il soit donc fait comme tu voudras; en tout cas, comptes sur tes
+messes.
+
+--Oh! du moment que l'amiral Caracciolo dit: «Je ferai,» répliqua
+le moine, c'est plus sûr que si un autre disait: «J'ai fait.» Et
+maintenant, quand vous voudrez, mon amiral.
+
+Caracciolo vit qu'en effet le moment était arrivé.
+
+--Attention! cria-t-il d'une voix qui fut entendue non-seulement de
+toutes les parties du bâtiment, mais encore de tous les points de la
+plage.
+
+Puis le contre-maître tira de son sifflet d'argent un son aigu suivi
+d'une modulation prolongée.
+
+Cette modulation n'était pas encore éteinte, que fra Pacifico, sans être
+le moins du monde embarrassé par sa robe de moine, s'était élancé dans
+les haubans de tribord, afin de faire face au public, et, avec une
+agilité qui prouvait que son noviciat de moine ne lui avait rien enlevé
+de sa dextérité de matelot, atteignait la grande hune, se glissait à
+travers son ouverture, s'élançait vers la petite hune, puis, sans
+s'y arrêter, passait de celle-ci sur les barres de perroquet, et,
+enthousiasmé par les cris d'encouragement qui partaient de tous côtés
+à la vue d'un moine voltigeant dans les cordages, montait jusqu'aux
+cacatois, ce qui était plus qu'il n'avait promis, et, sans hésitation,
+sans retard, se contentant de crier: «Que saint François me soit en
+aide!» s'élançait dans la mer.
+
+Un grand cri sortit de toutes les bouches. Le spectacle, qui, pour
+beaucoup de ceux qu'il avait rassemblés, promettait de n'être que
+grotesque, avait pris ce caractère grandiose que revêt toujours une
+action où la vie de l'homme est en jeu, quand cette action est bravement
+exécutée par le joueur. Aussi, à ce cri, auquel se mêlaient la terreur,
+la curiosité et l'admiration, succéda le silence de l'angoisse, chacun
+attendant la réapparition du plongeur, et tremblant que, comme celui de
+Schiller, il ne restât sous les eaux.
+
+Trois secondes, qui parurent trois siècles aux spectateurs, s'écoulèrent
+sans que le moindre bruit troublât ce silence. Puis on vit la vague,
+encore agitée par la chute de fra Pacifico, se fendre de nouveau pour
+laisser apparaître la tête rasée du moine, qui, à peine hors de
+l'eau, fit entendre d'une voix formidable ce cri de louange et de
+reconnaissance:
+
+--Vive saint François!
+
+A peine le moine avait-il reparu sur l'eau, que, d'un seul coup
+d'aviron, les quatre rameurs l'avaient rejoint. Les deux hommes dont
+les mains étaient libres le prirent chacun par un bras et le tirèrent
+glorieusement hors de la mer. Les capucins qui chargeaient les barques
+entonnèrent d'une seule voix le _Te Deum laudamus_, tandis que les
+matelots de l'équipage poussaient trois hourras et que les spectateurs
+du môle, du quai, des fenêtres applaudissaient avec cette frénésie
+qui, à Naples, accompagne les triomphes, quels qu'ils soient, mais qui
+s'élève à des proportions fantastiques quand une question religieuse
+est, par ce triomphe, résolue en l'honneur de quelque madone en vogue,
+ou de quelque saint en renom.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+ LA QUÊTE
+
+
+Inutile de dire, après ce que nous venons de raconter, que les capucins
+de Saint-Éphrem devinrent les moines à la mode et leur couvent le
+couvent en renom.
+
+Quant à fra Pacifico, il fut, depuis ce moment, le héros du populaire de
+Naples. Pas un homme, pas une femme, pas un enfant qui ne le connût et
+qui ne le tint, sinon pour un saint, du moins pour un élu.
+
+Aussi la quête se ressentit-elle bientôt de la popularité du frère
+quêteur. Il avait d'abord accompli cette opération comme ses confrères
+des autres ordres mendiants, avec une besace à l'épaule. Mais, au bout
+d'une heure de perlustration dans les rues de Naples, la besace déborda;
+il en prit deux, et la seconde déborda au bout d'une autre heure; si
+bien que fra Pacifico déclara un jour, en rentrant, que, s'il avait un
+âne et s'il pouvait étendre ses courses jusqu'au Vieux-Marché, jusqu'à
+la Marinella et jusqu'à Santa-Lucia, il rapporterait le soir au couvent
+la charge de son âne de fruits, de légumes, de poissons, de viandes,
+de victuailles de toute espèce enfin, et cela, de premier choix et de
+qualité supérieure.
+
+La demande fut prise en considération; la communauté se réunit, et,
+après une courte délibération entre les fortes têtes du couvent,
+délibération où les mérites de fra Pacifico furent pleinement reconnus,
+on vota l'âne à l'unanimité. Cinquante francs furent consacrés à l'achat
+de l'animal, que fra Pacifico reçut l'autorisation de choisir à sa
+guise.
+
+La délibération avait été prise un dimanche. Fra Pacifico ne perdit
+point de temps; dès le lendemain lundi, c'est-à-dire le premier des
+trois jours où se tient le marché de bestiaux à Naples,--les deux autres
+sont le jeudi et le samedi,--fra Pacifico se rendit à la porte Capuana,
+lieu du marché, et arrêta son choix sur un vigoureux _ciuccio_[2] des
+Abruzzes.
+
+[Note 2: Nom populaire des ânes à Naples.--Inutile de dire que les
+imbéciles ont le privilége de partager ce nom.]
+
+Le marchand le lui fit cent francs, et il est juste de dire que le prix
+n'était point exagéré; mais fra Pacifico déclara à l'ânier qu'en vertu
+des priviléges de son ordre, qui devaient être bien connus d'un bon
+chrétien comme lui, il n'avait qu'à poser son cordon sur le dos de
+l'âne en disant: _Saint François_, et qu'à partir de ce moment, l'âne
+appartiendrait à saint François et, par conséquent, à lui, fra Pacifico,
+son délégué, et cela, sans avoir aucunement besoin de donner les
+cinquante francs qu'il offrait bénévolement. Le marchand reconnut la
+vérité des arguments du moine et la légitimité des droits de son patron;
+seulement, comme il lui paraissait que l'honneur qu'avait son âne de
+passer au service de saint François ne compensait pas les cinquante
+francs que cet honneur lui faisait perdre, il essaya de dégoûter fra
+Pacifico de son choix, lui disant qu'il lui conseillait, en ami, de se
+rabattre sur tout autre, l'animal qu'il avait choisi ayant le fâcheux
+avantage de réunir en lui tous les défauts de la race à laquelle il
+appartenait: étant gourmand, entêté, luxurieux, rétif, se roulant à tout
+propos, ruant à tout bout de champ, ne pouvant souffrir aucun poids sur
+son dos, et n'étant bon en somme qu'à la reproduction; si bien que, pour
+lui donner un nom qui offrit à la première audition le catalogue de tous
+les vices dont le malheureux animal était doué, il avait, après y avoir
+réfléchi, cru devoir l'appeler _Giacobino_, seul nom dont il fût digne
+et qui fût digne de lui.
+
+Inutile de dire que _Giacobino_, traduit en français, donne pour
+résultante _Jacobin_.
+
+Fra Pacifico jeta un cri de joie. De temps en temps, le vieil homme
+reparaissait en lui, et il était pris du besoin de quereller, de jurer,
+de frapper, comme au temps où il était marin. Un âne rétif s'appelant
+_Jacobin!_ c'était tout simplement le salut de son âme qu'il rencontrait
+au moment où il s'en doutait le moins. Avec un animal si vicieux, les
+occasions légitimes de se mettre en colère ne lui manqueraient plus, et,
+quand sa colère aurait besoin de se traduire en actions au lieu de se
+répandre en paroles, il saurait au moins sur qui frapper! Ainsi tout
+était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles! jusqu'au nom
+caractéristique donné à l'animal par son propriétaire.
+
+En effet, tout le monde connaissait à Naples la haine que frère
+Pacifique portait au seul nom de _jacobin_. En attaquant, en insultant,
+en maudissant l'animal par son nom, il attaquait, il insultait, il
+maudissait la secte tout entière, laquelle faisait--si l'on en croyait
+les têtes tondues et les pantalons de toutes les couleurs qui allaient
+chaque jour augmentant par les rues,--laquelle faisait tous les jours
+les progrès les plus inquiétants à Naples. Le choix de fra Pacifico
+était donc fixé sur Jacobin, et plus on en disait de mal, plus on
+l'affermissait dans son choix.
+
+Avec le droit bien reconnu qu'avait le moine de jeter son cordon sur le
+dos de l'âne, et, par ce seul acte, de le confisquer à son profit, il
+n'y avait pas moyen au marchand de se montrer difficile sur le prix; il
+consentit donc à recevoir les cinquante francs offerts par fra Pacifico,
+craignant de ne rien recevoir du tout, et, en échange des dix piastres
+à l'effigie de Charles III, sur lesquelles fra Pacifico se fit rendre
+quatre-vingt-seize grains, la piastre valant douze carlins et huit
+grains, l'animal devint la propriété du couvent, ou plutôt la sienne.
+
+Mais, soit sympathie pour son ancien maître, soit antipathie pour le
+nouveau, l'animal parut résolu à donner, séance tenante, à fra Pacifico,
+le prospectus des mauvaises qualités dont le vendeur avait fait
+l'énumération.
+
+Le cheval, dit la loi napolitaine, doit être vendu avec sa bride, et
+l'âne avec sa longe.
+
+En conséquence de cet axiome de droit, Giacobino avait été non-seulement
+vendu, mais livré avec sa longe. Fra Pacifico prit donc l'animal par
+la longe et se mit à tirer en avant. Mais Giacobino s'arc-bouta sur
+ses quatre pieds, et rien ne put le déterminer à prendre le chemin
+de l'Infrascata. Après quelques efforts qui furent inutiles, et qui
+pouvaient porter atteinte à l'influence de saint François, fra Pacifico
+résolut de recourir aux grands moyens. Il se rappela que, du temps
+qu'il était marin, il avait vu, sur les côtes d'Afrique, les chameliers
+conduire leurs chameaux avec une corde passée dans la cloison du nez. Il
+tira son couteau de la main droite, pinça les narines de Giacobino de la
+main gauche, incisa la cloison nasale, et, avant même que l'âne, qui ne
+pouvait se douter de l'opération à laquelle il allait être soumis, eût
+même songé à y mettre opposition, la corde était passée par l'ouverture,
+et Giacobino bridé par le nez, au lieu de l'être par la bouche; l'animal
+voulut poursuivre sa résistance et tira de son côté, mais fra Pacifico
+tira du sien. Jacobin poussa un hennissement de douleur, jeta un regard
+désespéré à son ancien maître, comme pour lui dire: «Tu vois, j'ai fait
+ce que j'ai pu,» et suivit fra Pacifico au couvent de Saint-Éphrem, avec
+la même docilité qu'un chien en laisse.
+
+Là, l'ayant enfermé dans une espèce de cellier qui devait lui servir
+d'écurie, fra Pacifico alla au jardin; choisit un pied de laurier
+qui tenait le milieu entre le bâton de Roland le Furieux et la massue
+d'Hercule; il le coupa d'une longueur de trois pieds et demi, l'écorça,
+lui laissa passer deux heures sous les cendres chaudes, et, armé de ce
+caducée d'une nouvelle espèce, il rentra dans le cellier et ferma la
+porte derrière lui.
+
+Ce qui se passa alors entre Jacobin et frère Pacifique resta un secret
+entre l'homme et l'animal; mais, le lendemain, frère Pacifique, son
+bâton au poing et Jacobin ses paniers sur le dos, sortirent côte à côte,
+comme deux bons amis; seulement, la peau de Jacobin, lisse et luisante
+la veille, aujourd'hui meurtrie, fendue et ensanglantée en différents
+endroits, témoignait que cette amitié ne s'était pas consolidée sans
+quelque protestation de la part de Jacobin et sans une insistance
+obstinée de la part de fra Pacifico.
+
+Comme celui-ci s'y était engagé, il étendit le cercle de sa course au
+Vieux-Marché, au quai, à Santa-Lucia, et revint le soir ramenant Jacobin
+porteur d'une telle charge de chair, de poisson, de gibier, de fruits
+et de légumes, que la communauté, abondamment pourvue, put du superflu
+faire une vente, et établir à la porte même du couvent, trois fois par
+semaine, un petit marché, où désormais s'approvisionnèrent les âmes
+dévotes et les estomacs pieux de la rue de l'Infrascata et de la salita
+dei Capuccini.
+
+Il y avait près de quatre ans que les choses marchaient ainsi, et que
+fra Pacifico et son ami vivaient dans une bonne intelligence que jamais
+Jacobin n'avait plus essayé de rompre, lorsque tous deux, comme
+c'était leur habitude trois fois la semaine, sortirent du couvent et
+descendirent cette pente qui a donné son nom à la rue, Jacobin marchant
+devant, ses paniers vides sur le dos, et fra Pacifico le suivant, son
+bâton de laurier à la main.
+
+Dès les premiers pas que le moine et l'âne firent dans la rue de
+l'Infrascata, l'homme le plus étranger aux moeurs de Naples eût pu
+reconnaître la popularité dont ils jouissaient tous deux: l'âne, auprès
+des enfants, qui lui apportaient à pleines mains des fanes de carotte et
+des feuilles de chou que Jacobin dévorait avec une visible satisfaction
+tout en marchant, et fra Pacifico, auprès des femmes, qui lui
+demandaient sa bénédiction, et des hommes, qui lui demandaient des
+numéros pour mettre à la loterie.
+
+Il faut dire, à la louange de Jacobin et de frère Pacifique, que, si
+Jacobin acceptait tout ce qu'on lui offrait, frère Pacifique ne refusait
+rien de ce qui lui était demandé et donnait libéralement bénédiction et
+numéros, mais sans plus garantir l'efficacité des unes que la bonté
+des autres. De temps en temps, une dévote, plus démonstrative que ses
+compagnes, se jetait à genoux devant le moine. Si elle était jeune et
+jolie, fra Pacifico lui donnait le dessous de sa manche à baiser, ce qui
+lui permettait de lui caresser le menton, petite sensualité à laquelle
+il n'était point indifférent. Si elle était vieille et laide, au
+contraire, il se contentait de lui abandonner son cordon, qu'elle
+pouvait tirer et baiser à satiété. Mais elle devait s'arrêter au cordon,
+toute autre faveur lui étant impitoyablement refusée.
+
+Dans les premiers jours de la quête, et quand il en était à la période
+primitive de la besace, en récompense de ses bénédictions et de ses
+numéros, les habitants de la rue de l'Infrascata, de la strada dei
+Studi, del largo Spirito-Santo, de Porta-Alba et des autres quartiers
+qu'il avait l'habitude de parcourir, avaient offert de payer les bontés
+que fra Pacifico avait pour eux avec des fruits, des légumes, du pain,
+de la viande et même du poisson, quoique le poisson monte rarement
+jusqu'aux hauteurs où sont situées les rues que nous venons de
+citer,--et fra Pacifico avait accepté. La besace n'était pas fière; mais
+il avait remarqué que toutes les denrées offertes par les gens habitant
+des maisons éloignées des quartiers marchands étaient de second choix,
+et c'était surtout ce qui l'avait fait insister pour avoir un âne. Une
+fois l'âne acheté, fra Pacifico avait poussé jusqu'aux endroits où se
+trouvait la fleur de toute chose, et avait complétement dédaigné les
+productions ou les offrandes des quartiers intermédiaires.
+
+Nous ne voulons pas dire que les maraîchers du Vieux-Marché, que les
+bouchers du vico Rotto, les pêcheurs de la Marinella et les fruitiers
+de Santa-Lucia, dont fra Pacifico écrémait les plus beaux produits,
+n'eussent pas autant aimé que le moine commençât sa récolte au sortir du
+couvent, et que ses paniers, au lieu de leur venir complétement vides,
+arrivassent aux deux tiers, ou tout au moins à moitié pleins. Plus
+d'une fois, en l'apercevant, les marchands avaient essayé de dissimuler
+quelque belle pièce qu'ils voulaient garder pour de riches pratiques;
+mais fra Pacifico avait un flair admirable pour découvrir toute fraude.
+Il allait droit à l'objet qu'on essayait de lui dérober, et, si on
+ne lui offrait pas le susdit objet de bonne volonté, le cordon de
+Saint-François faisait son office. Or, pour éviter toutes ces petites
+chicanes, fra Pacifico en était arrivé à ne plus attendre qu'on lui
+donnât: il touchait de son cordon, prenait et tout était dit. Et les
+marchands, qui, du temps de Masaniello, s'étaient révoltés pour un impôt
+que le duc d'Arcos avait voulu mettre sur les fruits, supportaient, non
+pas joyeusement, mais du moins patiemment cette dîme, que le quêteur du
+couvent de Saint-Éphrem prélevait sur tous leurs produits; si bien
+que jamais l'idée n'était venue à aucun de se révolter contre cette
+tyrannie. Si fra Pacifico, son choix fait, voyait quelques traces de
+mécontentement sur le visage de celui à qui il faisait l'honneur de
+s'adresser, il tirait de sa poche une tabatière de corne étroite et
+profonde comme un étui, offrait une prise au marchand lésé dans ses
+intérêts, et il était rare que cette faveur particulière ne ramenât
+point le sourire sur les lèvres de ce dernier. Si cette attention était
+insuffisante, fra Pacifico, qui, malgré le nom qu'il s'était imposé,
+avait été toujours facile à remuer, de bronzé qu'il était, devenait
+couleur de cendre; ses yeux lançaient un double éclair, son bâton de
+laurier résonnait sur le _lastrico_, et, à cette triple démonstration,
+il n'était jamais arrivé que la bonne humeur ne reparût pas
+immédiatement sur le visage du mauvais catholique qui ne se trouvait
+pas trop heureux de faire à saint François l'hommage de son oie la plus
+grasse, de son melon le plus savoureux, de son entre-côte la plus tendre
+ou de son poisson le plus luisant.
+
+Ce jour-là, comme d'habitude, fra Pacifico descendit donc sans s'arrêter
+autrement que pour donner sa bénédiction et la manche de sa robe à
+baiser, et indiquer des ambes, des ternes, des quaternes et des quines
+aux joueurs de loterie, à travers ce dédale de petites rues qui s'étend
+de la Vicaria à la strada Egiziaca-a-Foriella; arrivé là, il prit la
+via Grande, le vico Berrettari et déboucha sur la place du Vieux-Marché
+juste derrière la petite église de la Sainte-Croix, dont les prêtres
+conservent, non point par vénération, mais pour en faire montre, le
+billot blasonné sur lequel Coradino et le duc d'Autriche eurent la tête
+tranchée par le duc d'Anjou, ce roi au visage basané, qui, dit Villani,
+«dormait peu et ne riait jamais.»
+
+L'église dépassée, fra Pacifico se trouvait dans un nouveau pays.
+
+Véritable pays de Cocagne, où le règne animal et le règne végétal
+sont confondus, où grognent les cochons, où gloussent les poules, où
+nasillent les oies, où chantent les coqs, où glougloutent les dindons,
+où cancanent les canards, où roucoulent les pigeons, où, près du faisan
+mordoré de Capodimonte, du lièvre de Persano, des cailles du cap Misène,
+des perdrix d'Acerra, des grives de Bagnoli, sont étalées à terre les
+bécasses des marais de Lincola et les sarcelles du lac d'Agnano; où des
+montagnes de choux-fleurs et de broccolis, des pyramides de pastèques
+et de melons d'eau, des murailles de fenouil et de céleri dominent
+des couches de péperones écarlates, de tomates cramoisies, au milieu
+desquelles s'arrondissent des corbeilles de ces petites figues violettes
+du Pausilippe et de Pouzzoles dont Naples, pendant un an, grava
+l'effigie sur sa monnaie comme le symbole de son éphémère liberté.
+
+C'était au milieu de ces richesses que fra Pacifico moissonnait tous les
+deux jours à pleins paniers.
+
+Le moine leva sa dîme accoutumée; mais, tout en la levant, il lui
+sembla qu'une grande préoccupation planait ce jour-là sur la place.
+Les marchands causaient ensemble; les femmes chuchotaient tout bas;
+les enfants faisaient des amas de pierres, et, contre toute habitude, à
+quelque marchand que fra Pacifico s'adressât, celui-ci ne faisait qu'une
+médiocre attention aux denrées, légumes, volailles, gibiers ou fruits
+que le frère quêteur choisissait, et dont il bourrait ses paniers;
+or, comme les susdits paniers étaient déjà aux deux tiers remplis, fra
+Pacifico pensa qu'il était temps de passer à la viande de boucherie,
+et il s'achemina vers San-Giovanni-al-Mare, où tenaient plus
+particulièrement leur commerce les _macellaï_ et les _beccaï_,
+c'est-à-dire les bouchers et les tueurs de chèvres et de moutons, ces
+deux industries se côtoyant, mais cependant étant séparées à Naples.
+Il s'achemina donc vers la rue San-Giovanni-al-Mare, au milieu de cette
+incompréhensible indifférence que lui témoignait la population. Depuis
+son entrée au Vieux-Marché, pas une femme ne lui avait demandé sa
+bénédiction, et pas un homme ne l'avait prié de lui dire d'avance les
+numéros qui gagneraient au prochain tirage de la loterie.
+
+Qui pouvait à ce point préoccuper la population du vieux Naples?
+
+Fra Pacifico allait sans doute le savoir, car un grand bourdonnement
+venait du vico del Mercato, espèce de ruelle qui donne, d'un côté, sur
+le Vieux-Marché, de l'autre, sur le quai, et que l'on appelait à
+cette époque vico dei _Sospiri-dell'abisso_[3], nom poétique que la
+municipalité moderne a cru devoir lui enlever et qui lui venait de
+ce que c'était par là que passaient les condamnés à mort, que l'on
+suppliciait d'habitude sur le Vieux-Marché, et qui, en entrant dans
+cette ruelle et voyant pour la première fois l'échafaud, poussaient
+presque toujours à cette vue un soupir si profond, qu'il _semblait
+sortir de l'abîme_.
+
+[Note 3: Ruelle des Soupirs-de-l'abîme.]
+
+Or, non-seulement il fallait que fra Pacifico passât par ce même vico
+dei Sospiri, mais encore il comptait prendre un gigot de mouton à un
+_beccaïo_ dont la boutique faisait le coin de cette ruelle et de la rue
+Sant-Eligio.
+
+Il ne pouvait donc manquer de savoir ce dont il s'agissait.
+
+Au reste, ce devait être quelque chose d'important qui était arrivé;
+car, à mesure qu'il approchait de la rue Sant-Eligio, la foule devenait
+plus épaisse et plus agitée; il lui semblait entendre prononcer, d'une
+voix sourde et menaçante, ces mots _Français_ et _jacobins_. Cependant,
+comme cette foule s'ouvrait devant lui avec son respect accoutumé, il
+ne tarda point d'arriver à la boutique où il comptait, nous l'avons
+dit, prendre un des sept ou huit gigots qui devaient constituer pour le
+lendemain le rôti de la communauté.
+
+La boutique était encombrée d'hommes et de femmes hurlant et gesticulant
+comme des possédés.
+
+--Holà, _beccaïo!_ cria le moine.
+
+La maîtresse de la maison, espèce de mégère aux cheveux gris et épars,
+reconnut la voix du moine, et, écartant les discuteurs à coups de poing,
+d'épaule et de coude:
+
+--Venez, mon père, dit-elle; c'est le bon Dieu qui vous envoie. Il a
+grand besoin de vous et du cordon de Saint-François, allez, votre pauvre
+_beccaïo!_
+
+Et, donnant Jacobin à garder au garçon écorcheur, elle entraîna fra
+Pacifico dans la chambre du fond, où le _beccaïo_, le visage fendu de la
+tempe à la bouche, gisait tout sanglant sur un lit.
+
+
+
+
+ XXIX
+
+ ASSUNTA
+
+
+C'était l'accident arrivé au _beccaïo_ qui causait toute cette
+préoccupation au Vieux-Marché, et toute cette rumeur dans la rue
+Saint-Eligio, et dans la ruelle des Soupirs-de-l'abîme.
+
+Seulement, comme on le comprend bien, cet accident était interprété de
+cent façons différentes.
+
+Le _beccaïo_, avec sa joue fendue, ses trois dents cassées, sa
+langue mutilée, n'avait pas pu ou n'avait pas voulu donner de grands
+renseignements. On avait seulement cru comprendre, aux mots _giacobini_
+et _Francesi_, murmurés par lui, que c'étaient les jacobins de Naples,
+amis des Français, qui l'avaient équipé ainsi.
+
+Le bruit s'était, en outre, répandu qu'un autre ami du _beccaïo_ avait
+été trouvé mort sur le lieu du combat et que deux autres encore avaient
+été blessés, dont l'un si gravement, qu'il était mort dans la nuit.
+
+Chacun disait son avis sur cet accident et sur ses causes; et c'était
+le bavardage de cinq ou six cents voix qui causait cette rumeur qu'avait
+entendue de loin fra Pacifico et qui l'avait attiré vers la boutique du
+tueur de moutons.
+
+Seul, un jeune homme de vingt-six ou vingt-huit ans, appuyé au
+chambranle de la porte, demeurait pensif et muet. Seulement, aux
+différentes conjectures qui étaient émises et particulièrement à
+celle-ci que le _beccaïo_ et ses trois camarades avaient été, en
+revenant de faire un souper à la taverne de la Schiava, attaqués par
+quinze hommes à la hauteur de la fontaine du Lion, le jeune homme riait
+et haussait les épaules avec un geste plus significatif que si c'eût été
+un démenti formel.
+
+--Pourquoi ris-tu et hausses-tu les épaules? lui demanda un de ses
+camarades nommé Antonio Avella, et que l'on appelait _Pagliucchella_,
+par suite de l'habitude qu'ont les gens du peuple à Naples de donner à
+chaque homme un surnom tiré de son physique ou de son caractère.
+
+--Je ris parce que j'ai envie de rire, répondit le jeune homme, et je
+hausse les épaules parce que cela me plaît de les hausser. Vous avez
+bien le droit de dire des bêtises, vous; j'ai bien, moi, le droit de
+rire de ce que vous dites.
+
+--Pour que tu saches que nous disons des bêtises, il faut que tu sois
+mieux instruit que nous.
+
+--Il n'est pas difficile d'être mieux instruit que toi, Pagliucchella;
+il ne faut que savoir lire.
+
+--Si je n'ai point appris à lire, répondit celui à qui Michele
+reprochait son ignorance,--car le railleur était notre ami
+Michele,--c'est l'occasion qui m'a manqué. Tu l'as eue, toi, parce que
+tu as une soeur de lait riche et qui est la femme d'un savant; mais il
+ne faut pas pour cela mépriser les camarades.
+
+--Je ne te méprise point, Pagliucchella, tant s'en faut! car tu es un
+bon et brave garçon, et, si j'avais quelque chose à dire, au contraire,
+c'est à toi que je le dirais.
+
+Et peut-être Michele allait donner à Pagliucchella une preuve de la
+confiance qu'il avait en lui, en le tirant hors de la foule et en lui
+faisant part de quelques-uns des détails qui étaient à sa connaissance,
+lorsqu'il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule et qui pesait
+lourdement.
+
+Il se retourna et tressaillit.
+
+--Si tu avais quelque chose à dire, c'est à lui que tu le dirais, fit
+au jeune railleur celui qui lui mettait la main sur l'épaule; mais,
+crois-moi, si tu sais quelque chose sur toute cette aventure, ce dont je
+doute, et que tu dises ce quelque chose à qui que ce soit, c'est alors
+que tu mériteras véritablement d'être appelé Michel _le Fou_.
+
+--Pasquale de Simone! murmura Michel.
+
+--Il vaut mieux, crois-moi, continua le sbire, et c'est plus sûr pour
+toi, aller rejoindre à l'église de la Madone-del-Carmine,--où elle
+accomplit un voeu, Assunta, que tu n'as pas trouvée chez elle ce matin,
+absence qui te met de mauvaise humeur,--que de rester ici pour dire ce
+que tu n'as pas vu, et ce qu'il serait malheureux pour toi d'avoir vu.
+
+--Vous avez raison, signor Pasquale, répondit Michele tout tremblant, et
+j'y vais. Seulement, laissez-moi passer.
+
+Pasquale fit un mouvement qui laissa entre lui et le mur une ouverture
+par laquelle eût pu se glisser un enfant de dix ans. Michele y passa à
+l'aise, tant la peur le faisait petit.
+
+--Ah! par ma foi, non! murmurait-il en s'éloignant à grands pas dans la
+direction de l'église del Carmine, sans regarder derrière lui; par ma
+foi, non! je ne dirai pas un mot, tu peux être tranquille, monseigneur
+du couteau! j'aimerais mieux me couper la langue. Mais c'est qu'aussi,
+continua-t-il, cela ferait parler un muet, d'entendre dire qu'ils ont
+été attaqués par quinze hommes, quand ce sont eux, au contraire, qui
+se sont mis six pour en attaquer un seul. C'est égal, je n'aime pas les
+Français ni les jacobins; mais j'aime encore moins les sbires et
+les _sorici_[4], et je ne suis pas fâché que celui-là les ait un peu
+houspillés. Deux morts et deux blessés sur six, _viva san Gennaro!_ il
+n'avait pas un rhumatisme dans le bras, ni la goutte dans les doigts,
+celui-là!
+
+[Note 4: Nom que l'on donne, à Naples, aux agents de la police secrète.]
+
+Et il se mit à rire en secouant joyeusement la tête et en dansant seul
+un pas de tarentelle au milieu de la rue.
+
+Quoique l'on prétende que le monologue n'est point dans la nature,
+Michele, que l'on appelait Michele le Fou, justement parce qu'il avait
+l'habitude de parler tout seul et de gesticuler en parlant, Michel le
+Fou eût continué de glorifier Salvato s'il ne se fût pas trouvé, tant il
+allongeait le pas, poussant son éclat de rire, sur la place del Carmine,
+et dansant son pas de tarentelle sous le porche même de l'église.
+
+Il souleva la lourde et sale tenture qui pend devant la porte, entra et
+regarda autour de lui.
+
+L'église del Carmine, dont il nous est impossible de ne pas dire un mot
+en passant, est l'église la plus populaire de Naples, et sa Madone passe
+pour être une des plus miraculeuses. D'où lui vient cette réputation, et
+qui lui vaut ce respect que partagent toutes les classes de la société?
+Est-ce parce qu'elle renferme la dépouille mortelle de ce jeune et
+poétique Conradin, neveu de Manfred, et de son ami Frédéric d'Autriche?
+Est-ce à cause de son Christ, qui, menacé par un boulet de René d'Anjou,
+baissa la tête sur sa poitrine pour éviter le boulet, et dont les
+cheveux poussent si abondamment, que le syndic de Naples vient, une fois
+l'an, en grande pompe, les lui couper avec des ciseaux d'or? Est-ce,
+enfin, parce que Masaniello, le héros des lazzaroni, fut assassiné dans
+son cloître et y dort dans quelque coin inconnu, tant le peuple est
+oublieux, même de ceux qui sont morts pour lui? Mais il n'en est pas
+moins vrai que, l'église del Carmine étant, comme nous l'avons dit, la
+plus populaire de Naples, c'est à elle que se font la plupart des voeux,
+et que le vieux Tomeo avait fait le sien, dont nous ne tarderons point à
+savoir la cause.
+
+Michele eut donc, tout d'abord, au milieu de l'église del Carmine,
+toujours encombrée de fidèles, quelque peine à trouver celle qu'il
+cherchait; cependant, il finit par la découvrir faisant dévotement sa
+prière au pied d'un des autels latéraux placés à main gauche en entrant.
+
+Cet autel, tout éblouissant de cierges, était consacré à saint François.
+
+Michele avait, selon que vous serez pessimiste ou optimiste en amour,
+cher lecteur, Michele avait le malheur ou le bonheur d'être amoureux.
+L'émeute, qu'il prévoyait et qu'il avait donnée à Nina pour raison de
+son départ, n'était qu'une cause secondaire. Celle qui passait avant
+toutes les autres était le désir de voir et d'embrasser Assunta, la
+fille de Basso-Tomeo, ce vieux pêcheur qui, on se le rappelle, avait,
+une nuit, pendant laquelle son bateau était amarré aux fondations du
+palais de la reine Jeanne, vu un spectre se pencher sur lui, s'assurer
+avec la pointe du poignard que son sommeil était de bon aloi; puis,
+enfin, convaincu qu'il dormait, remonter et disparaître dans les ruines.
+
+On doit se rappeler encore que cette apparition avait causé un tel
+effroi au vieux pêcheur, qu'abandonnant Mergellina, et mettant, entre
+son ancien logement et le nouveau, la rivière de Chiaïa, Chiatamone, le
+château de l'Oeuf, Santa-Lucia, le Castel-Nuovo, le môle, le port, la
+strada Nuova, et enfin la porte del Carmine, il avait transporté son
+domicile à la Marinella.
+
+En vrai chevalier errant, Michele avait suivi sa maîtresse au bout de
+Naples: il l'eût suivie au bout du monde.
+
+Le matin du jour auquel nous sommes arrivés, quand il avait trouvé la
+porte du vieux Basso-Tomeo fermée, au lieu de la trouver ouverte comme
+de coutume, il n'avait pas été sans inquiétude.
+
+Où pouvait être Assunta, et quelle cause l'avait éloignée de la maison?
+
+Outre le doute qu'un amant a toujours sur sa maîtresse, si bien aimé
+qu'il se croie par elle, Michele n'était point sans avoir éprouvé
+quelques traverses dans ses amours.
+
+Basso-Tomeo, vieux pêcheur, plein de la crainte de Dieu, de la
+vénération des saints, de l'amour du travail, n'avait point une
+considération bien grande pour Michele, qu'il traitait non-seulement de
+fou, comme tout le monde, mais encore de paresseux et d'impie.
+
+Les trois frères d'Assunta, Gaetano, Gennaro et Luigi, étaient des
+enfants trop respectueux pour ne point partager les opinions de leur
+père à l'endroit de Michele; de sorte que le pauvre Michele, à chaque
+nouveau grief soulevé contre lui, n'avait dans la maison Tomeo qu'un
+seul défenseur, Assunta, tandis qu'au contraire, il avait quatre
+accusateurs: le père et les trois fils; ce qui constituait contre lui
+dans la discussion qu'on avait à son sujet, une formidable majorité.
+
+Par bonheur, le métier de pêcheur est un rude métier, et Basso-Tomeo
+et ses trois fils qui se vantaient de ne pas être des paresseux comme
+Michele, tenant à exercer le leur en conscience, passaient une partie de
+la soirée à poser leurs filets, une partie de la nuit à attendre que le
+poisson s'y engageât, et une partie de la matinée à les tirer hors de
+l'eau. Il en résultait que, sur vingt-quatre heures, Basso-Tomeo et ses
+trois fils en restaient dix-huit dehors et dormaient les six autres;
+ce qui n'en faisait pas des surveillants bien insupportables pour les
+amours de Michele et d'Assunta.
+
+Aussi, Michele prenait-il son malheur en patience. Basso-Tomeo lui avait
+dit qu'il ne lui donnerait sa fille que lorsqu'il exercerait un métier
+lucratif et honnête, ou lorsqu'il aurait fait un héritage. Michele, par
+malheur, prétendait ne connaître aucun métier lucratif et honnête à la
+fois, affirmant que l'une de ces deux épithètes excluait l'autre, ce
+qui, à Naples, n'était point tout à fait un paradoxe; et il en donna
+pour preuve à Basso-Tomeo que lui, par exemple, qui exerçait un métier
+honnête, qui, aidé par ses trois fils, consacrait dix-huit heures par
+jour à ce métier, n'avait, depuis cinquante ans à peu près qu'il avait,
+pour la première fois, jeté ses filets à la mer, pas réussi à mettre
+cinquante ducats de côté. Il attendait donc l'héritage, parlant d'un
+oncle qui n'avait jamais existé, et qui, sur les indications de Marco
+Polo, était parti pour le royaume du Cathay. Si l'héritage ne venait
+pas, ce qui, au bout du compte, était possible, il ne pouvait manquer,
+un jour ou l'autre, d'être colonel, puisque Nanno le lui avait prédit.
+Il est vrai qu'il n'avait rendu publique, dans la maison de Basso-Tomeo,
+que la première partie de la prédiction, ayant gardé pour lui celle qui
+aboutissait à la potence et n'ayant jugé à propos de s'ouvrir à ce sujet
+qu'à sa soeur de lait Luisa, ainsi que nous l'avons vu dans l'entretien
+qui avait précédé la prédiction plus sinistre encore que la sorcière lui
+avait faite à elle-même.
+
+Or, la présence d'Assunta dans l'église de la Madone-del-Carmine, sa
+présence à l'autel de saint François et l'illumination _a giorno_ de cet
+autel, étaient autant de preuves que Michele, tout fou qu'on le disait,
+ne s'était point trompé à l'endroit du médiocre produit que Basso-Tomeo,
+malgré la fatigue qu'il prenait, tirait de son pénible métier. En effet,
+les trois dernières journées avaient été si mauvaises, que le vieux
+pêcheur avait fait voeu de brûler douze cierges à l'autel de saint
+François, dans l'espérance que le saint, qui était son patron, lui
+accorderait une pêche dans le genre de celle que les pêcheurs de
+l'Évangile avaient faite dans le lac de Génézareth, et avait exigé que,
+pendant toute la matinée, c'est-à-dire pendant le temps qu'il serait
+occupé à tirer ses filets, sa fille Assunta appuyât le voeu qu'il avait
+fait, de ses plus ferventes prières.
+
+Or, comme le voeu avait été fait la veille, après la dernière pêche, qui
+avait encore été plus mauvaise que les deux précédentes; que Michele,
+ayant consacré toute la soirée à Luisa, et toute la nuit au blessé,
+n'avait pu être prévenu par Assunta, Michele avait trouvé la porte de
+la maison fermée, et Assunta agenouillée à l'autel de saint François, au
+lieu de l'attendre à sa porte.
+
+En voyant que Pasquale de Simone lui avait dit vrai, Michele fit un si
+gros soupir de satisfaction, qu'Assunta se retourna à son tour, poussa
+un cri de joie, et, avec un bon sourire qui n'était autre chose qu'un
+remercîment pour sa pénétration, lui fit signe de venir s'agenouiller
+près d'elle. Michele n'eut pas besoin qu'on lui répétât l'invitation, il
+ne fit qu'un bond de la place où il était jusqu'aux degrés de l'autel,
+et tomba à genoux sur la même marche où priait Assunta.
+
+Nous ne voudrions pas affirmer qu'à partir de ce moment la prière de
+la jeune fille fut aussi fervente que lorsque Michele était absent, et
+qu'il ne se mêla point à cette prière quelques distractions. Mais la
+chose était peu importante à cette heure, la pêche devant être faite
+et les filets tirés. On pouvait bien, à tout prendre, risquer quelques
+paroles d'amour, au milieu des pieuses paroles auxquelles le saint avait
+droit.
+
+Ce fut là seulement que Michele apprit d'Assunta les faits qu'en notre
+qualité d'historien, nous avons fait connaître à nos lecteurs, avant que
+Michele les connût lui-même,--et, en échange de ces faits, il lui fit,
+de son côté, l'histoire la plus probable qu'il put agencer sur une
+indisposition de Luisa, sur un assassinat qui avait eu lieu à la
+fontaine du Lion, et sur le bruit qui se faisait à cette heure, rue
+Sant-Eligio et ruelle des Soupirs-de-l'Abîme, à la porte de la boutique
+du _beccaïo_.
+
+Assunta, en véritable fille d'Ève qu'elle était, sut à peine qu'il y
+avait du bruit au Vieux-Marché, qu'elle voulut connaître les véritables
+causes de ce bruit. Or, ce que lui en disait son amant lui paraissant
+couvert d'un certain nuage, elle prit congé de saint François, auquel
+sa prière était finie ou bien près de l'être; elle fit une révérence à
+l'autel du saint, trempa ses ongles dans le bénitier de la porte, toucha
+du bout de ses doigts humides les doigts de son amant, fit un dernier
+signe de croix, prit, avant même d'être sortie de l'église, le bras de
+Michele, et, légère comme une alouette prête à s'envoler, en chantant
+comme elle, elle sortit avec lui de l'église del Carmine, pleine de
+confiance dans l'intervention du saint et ne doutant pas que son père et
+ses frères n'eussent fait une pêche miraculeuse.
+
+
+
+
+ XXX
+
+ LES DEUX FRÈRES
+
+
+Assunta avait bien raison d'avoir confiance en saint François: son père
+et ses frères avaient fait une pêche vraiment miraculeuse.
+
+Au moment où ils avaient commencé de tirer leurs filets, leurs filets
+leur avaient paru si lourds, qu'ils avaient cru d'abord avoir accroché
+quelque rocher; mais, ne sentant point cette résistance absolue que
+présente une masse enracinée au fond de la mer, ils avaient eu la
+crainte, chose qui arrive quelquefois et qui est d'un triste présage
+pour ceux à qui elle arrive, ils avaient eu la crainte de tirer à eux le
+cadavre de quelque suicidé ou de quelque noyé par accident.
+
+Mais, au fur et à mesure que le filet se rapprochait de la plage, ils
+sentaient des soubresauts et des secousses indiquant que c'étaient des
+corps vivants et bien vivants qui, malgré eux, cédaient à la traction du
+filet.
+
+Bientôt on vit, aux clapotements de la mer et aux gerbes liquides qui en
+jaillissaient, que les captifs, commençant à comprendre leur position,
+faisaient des efforts désespérés pour rompre la traîne ou pour sauter
+par-dessus.
+
+Gennaro et Gaetano se mirent à la mer, et, tandis que le vieux pêcheur
+et Luigi, réunissant tous leurs efforts, luttaient contre la proie
+indocile, ils passèrent derrière les filets, et, quoiqu'ils eussent de
+l'eau jusqu'aux épaules, parvinrent à la maintenir.
+
+Seulement, à leurs gestes et à leurs exclamations, on pouvait comprendre
+que saint François avait largement fait les choses.
+
+Ceci se passait dans le golfe vers la moitié à peu près de la strada
+Nuova, en face d'une grande maison qui donnait d'un côté sur le quai, de
+l'autre sur la rue Sant-Andrea-degli-Scopari.
+
+Cette maison, que l'on désignait sous le nom de palais della Torre,
+appartenait, en effet, au duc de ce nom.
+
+Comme nous allons raconter un fait entièrement historique, nous sommes
+forcé de donner quelques détails sur cette maison où le fait s'est passé
+et sur ceux qui l'habitaient.
+
+A la fenêtre du premier étage se tenait un jeune homme de vingt-six à
+vingt-huit ans, vêtu à la dernière mode de Paris, si ce n'est qu'au lieu
+d'avoir la redingote à carrick ou l'habit aux longues basques et au haut
+collet piqué que l'on portait à cette époque, il était enveloppé d'une
+élégante robe de chambre de velours nacarat fermant sur sa poitrine
+avec des brandebourgs de soie. Ses cheveux noirs, qui depuis longtemps
+avaient renoncé à la poudre, quoique coupés court, frisaient en boucles
+naturelles; une fine chemise de batiste, ornée d'un jabot d'élégante
+dentelle, s'ouvrait pour laisser voir un cou juvénile et blanc comme
+un cou de femme; ses mains étaient blanches, longues et minces, signe
+d'aristocratie. Il portait, au petit doigt de la gauche, un diamant, et,
+distrait, l'oeil perdu dans l'espace, suivait les nuages glissant dans
+le ciel, tout en faisant de la main droite ces mouvements dénonciateurs
+que fait un poëte qui scande des vers.
+
+C'était un poëte, en effet, un poëte dans le genre de Sannasar, de
+Bertin, de Parny, c'était don Clemente Filomarino, frère cadet du duc
+della Torre, un des jeunes gens les plus élégants de Naples, et qui
+disputait la royauté de la mode aux Nicolino, aux Caracciolo et aux
+Roccamana; en outre, beau cavalier, grand chasseur, excellant dans les
+exercices de l'escrime, du tir, de la natation; riche, quoique cadet de
+famille, attendu que son frère, le duc della Torre, qui avait vingt-cinq
+ans de plus que lui, avait déclaré vouloir mourir garçon, afin de
+laisser toute sa fortune à son jeune frère, lequel avait reçu de son
+aîné l'honorable mission de perpétuer la race des ducs de la Torre,
+honneur auquel celui-ci paraissait avoir renoncé.
+
+Au reste, le duc della Torre s'occupait d'un travail bien autrement
+intéressant--et il en était convaincu--pour ses contemporains et même
+pour l'avenir, que celui de procréer des héritiers de son nom et des
+soutiens de sa race. Bibliomane acharné, il faisait une collection
+de livres rares et de manuscrits précieux. La bibliothèque royale
+elle-même--celle de Naples, bien entendu,--n'avait rien que l'on pût
+comparer à sa réunion d'Elzévirs, ou, pour parler plus correctement,
+d'Elzévirs. En effet, il avait un spécimen à peu près complet de toutes
+les éditions publiées par Louis, Isaac et Daniel, c'est-à-dire par le
+père, le fils et le neveu[5]. Nous disons à peu près complète, parce que
+nul bibliomane ne peut se vanter d'avoir la collection entière, depuis
+le premier volume, publié en 1572, auquel est attaché le nom d'Elzévirs,
+et qui porte pour titre: _Eutropii historiæ romanæ, lib X_, jusqu'au
+_Pastissier françois_, publié chez Louis et Daniel, et qui porte la
+date de 1655. Cependant, il montrait avec orgueil aux amateurs cette
+collection presque unique, où se trouvaient successivement, servant
+d'enseigne au frontispice, l'ange tenant d'une main un livre, de l'autre
+une faux; un cep de vigne embrassant un orme, avec la devise _Non
+solus_; la Minerve et l'olivier, avec l'exergue _Ne extra oleas_; le
+fleuron au masque de buffle que les Elzévirs adoptèrent en 1629; la
+sirène, qui lui succéda en 1634; le cul-de-lampe représentant la tête
+de Méduse; la guirlande de roses trémières, et enfin les deux sceptres
+croisés sur un bouclier, qui sont leur dernière marque. En outre, ses
+éditions, toutes de choix, étaient remarquables par la grandeur et
+la largeur de leurs marges, dont quelques-unes atteignaient quinze et
+dix-huit lignes.
+
+[Note 5: Les savants ne sont pas d'accord sur ce point: les uns disent
+qu'Isaac est le fils de Louis, les autres disent qu'il n'est que son
+neveu.]
+
+Quant à ses autographes, c'était bien la plus riche collection qui
+existât au monde. Elle commençait au sceau de Tancrède de Hauteville,
+et se continuait, en rois, princes, vice-rois ayant régné sur Naples,
+jusqu'aux signatures de Ferdinand et de Caroline, actuellement régnants.
+
+Chose bizarre! Ce profond amour de la collection, dont le plus signalé
+symptôme est de rendre indifférent à tous les sentiments humains,
+n'avait eu aucune influence sur l'amour presque paternel que le duc
+della Torre portait à son jeune frère, don Clemente, resté orphelin à
+cinq ans. Ce qui l'avait si profondément attaché à cet enfant le jour
+même de sa naissance, c'était probablement cette idée que, dès ce
+jour-là, il était déchargé de l'obligation de prendre une femme, qui ne
+l'eût point détourné entièrement, mais qui l'eût distrait de sa vocation
+de collectionneur. Aussi, nous serait-il impossible d'énumérer les
+soins dont l'enfant chargé de le dispenser de l'accomplissement de ses
+obligations conjugales avait été l'objet de sa part. Dans toutes ces
+indispositions plus ou moins graves auxquelles l'enfance est soumise,
+il avait été son seul garde-malade, passant les nuits près de son lit à
+annoter ses catalogues, ou à chercher dans ses livres rares ces
+fautes d'impression qui marquent un exemplaire du sceau de l'identité.
+D'enfant, don Clemente était devenu adolescent; d'adolescent, jeune
+homme; de jeune homme, il était en train de passer homme, sans que cette
+profonde et tendre affection de son frère pour lui se fût altérée et eût
+changé de nature. A l'âge de vingt-six ans, don Clemente était encore
+traité par son frère comme un enfant. Il ne montait pas une fois à
+cheval, il n'allait pas une fois à la chasse que son frère ne lui criât
+par la fenêtre: «Prends garde de te noyer! Prends garde que ton fusil ne
+soit mal chargé! Prends garde que ton cheval ne s'emporte!»
+
+Lorsque l'amiral Latouche-Tréville vint à Naples, don Clemente
+Filomarino, comme les autres jeunes gens de son âge, fraternisa avec les
+officiers français, et, poëte doué d'une imagination ardente, révolté
+des abus d'un pays livré au triple despotisme du sceptre, du sabre et
+du goupillon, il se mêla aux rangs des plus chauds patriotes et fut
+emprisonné avec eux.
+
+Tout entier à ses recherches d'autographes et à ses études de
+bibliomane, le duc della Torre avait à peine su le passage de la
+flotte française, et, en tout cas, n'y avait attaché aucune importance.
+Philosophe lui-même, mais ne mêlant en aucune façon la politique à sa
+philosophie, il ne s'était point étonné des railleries de son frère
+contre le gouvernement, l'armée et les moines. Tout à coup, il apprit
+que don Clemente Filomarino avait été arrêté et conduit au fort
+Saint-Elme.
+
+La foudre tombée à ses pieds ne l'eût pas plus étourdi que cette
+nouvelle; il fut quelque temps à rassembler ses idées, et courut chez
+le régent de la vicairie, charge qui correspond, chez nous, à celle de
+préfet de police.
+
+Il venait demander ce qu'avait fait son frère.
+
+Son étonnement fut grand lorsqu'on lui eut répondu que son frère
+conspirait, que les accusations les plus graves pesaient sur lui, et
+que, si ces accusations étaient prouvées, il y allait de sa tête.
+
+L'échafaud sur lequel avaient péri Vitagliano, Emmanuele de Deo et
+Gagliani était à peine enlevé de la place du Château; il crut le voir
+se dresser de nouveau pour dévorer son frère. Il courut chez les juges,
+assiégea les portes des Vanni, des Guidobaldi, des Castelcicala; il
+offrit sa fortune tout entière; il offrit ses autographes, ses Elzévirs;
+il s'offrit lui-même si l'on voulait mettre son frère en liberté. Il
+supplia le premier ministre Acton, il se jeta aux pieds du roi, aux
+pieds de la reine; tout fut inutile. Le procès suivit son cours; mais,
+cette fois, malgré l'influence néfaste de cette sanglante trinité, tous
+les accusés furent reconnus innocents et mis en liberté.
+
+Ce fut alors que la reine, voyant lui échapper la vengeance légale,
+établit cette fameuse chambre obscure où nous avons introduit nos
+lecteurs, et créa ce tribunal secret dont Vanni, Castelcicala et
+Guidobaldi étaient les juges, et Pasquale de Simone l'exécuteur.
+
+Dix-huit mois de prison, pendant lesquels son frère, le duc della
+Torre, pensa devenir fou, et cessa de se livrer à la compilation de ses
+Elzévirs et à la recherche de ses autographes, ne guérirent aucunement
+don Clemente Filomarino de ses principes libéraux, de ses tendances
+philosophiques et de ses instincts railleurs; au contraire, ils le
+poussèrent plus avant que jamais dans la voie de l'opposition. Fort de
+cette impartialité du tribunal, qui, malgré les instances secrètes de la
+reine, qui, malgré les instances publiques de ses accusateurs, l'avait
+déclaré innocent, et l'avait mis en liberté, il pensait n'avoir plus
+autre chose à craindre, et était devenu un des habitués les plus assidus
+des salons de l'ambassadeur français, tandis qu'au contraire il s'était
+complétement éclipsé des salons de la cour, dans lesquels son rang lui
+donnait entrée.
+
+Le duc della Torre, son frère, rassuré sur le sort de Clemente, s'était
+remis à la poursuite de ses autographes et de ses Elzévirs, et ne
+s'inquiétait plus de cet enfant prodigue que pour lui recommander comme
+toujours la prudence, quand il montait à cheval, allait à la chasse, ou
+faisait quelque pleine eau dans le golfe.
+
+Or, ce jour-là, tous deux étaient satisfaits.
+
+Don Clemente Filomarino avait appris le départ de l'ambassadeur
+français, ainsi que la déclaration de guerre faite par lui au roi
+Ferdinand, et, ses principes de citoyen du monde l'emportant sur sa
+nationalité napolitaine, il espérait bien avant un mois voir ses bons
+amis les Français à Naples, et le roi et la reine à tous les diables.
+
+De son côté, le duc della Torre venait de recevoir une lettre du
+libraire Dura, le plus célèbre bouquiniste de Naples, qui lui annonçait
+qu'il avait découvert un des deux Elzévirs manquant à sa collection, et
+qui lui faisait demander s'il devait le lui porter chez lui ou attendre
+sa visite à son magasin.
+
+En lisant la lettre du libraire, le duc della Torre avait poussé un cri
+de joie, et, n'ayant pas la patience d'attendre la visite, il avait noué
+sa cravate, passé sa houppelande, et, descendant du second étage, occupé
+tout entier par sa bibliothèque, il était entré au premier, qui lui
+servait de logement, ainsi qu'à son frère, et avait fait son apparition
+dans la chambre, juste au moment où celui-ci venait de rimer les
+derniers vers d'un poëme comique, dans le genre du _Lutrin_ de Boileau,
+et où il attaquait les trois gros péchés, non-seulement des moines de
+Naples, mais des moines de tous les pays: la luxure, la paresse et la
+gourmandise.
+
+A la seule vue de son frère, don Clemente Filomarino devina qu'il venait
+d'arriver à celui-ci un de ces grands événements bibliomaniques qui le
+mettaient hors de lui.
+
+--Oh! mon cher frère, s'écria-t-il, auriez-vous trouvé, par hasard, le
+Térence de 1661?
+
+--Non, mon cher Clemente; mais juge de mon bonheur: j'ai trouvé le Perse
+de 1664.
+
+--Mais trouvé... ce qui s'appelle trouvé, hein? Vous savez bien que,
+plus d'une fois déjà, vous m'avez dit: «J'ai trouvé,» et que, quand il
+s'est agi de vous livrer l'exemplaire en question, on essayait de vous
+fourrer quelque faux Elzévir, quelque édition avec la sphère, au lieu de
+l'édition de l'olivier ou de celle de l'orme.
+
+--Oui, mais je ne m'y laissais pas prendre. Ce n'est pas un vieux renard
+comme moi que l'on attrape! D'ailleurs, c'est Dura qui m'écrit, et
+Dura ne me ferait point un tour comme celui-là. Il a sa réputation à
+conserver. Regarde plutôt, voici sa lettre: «Monsieur le duc, venez
+vite; j'ai la joie de vous annoncer que je viens de trouver le Perse de
+1664, avec les deux sceptres croisés sur l'écu; édition magnifique; les
+marges ont quinze lignes de hauteur en tout sens.»
+
+--Bravo, mon frère! Et vous allez chez Dura, je présume?
+
+--J'y cours! il va m'en coûter soixante ou quatre-vingts ducats au
+moins; mais qu'importe! c'est à toi que ma bibliothèque reviendra un
+jour; et, si maintenant j'ai le bonheur de trouver le Térence de 1661,
+j'aurai la collection complète; et sais-tu ce que vaut une collection
+complète d'Elzévirs? Vingt mille ducats comme un grain!
+
+--Il y a une chose dont je vous supplie, mon cher frère, c'est de ne
+vous inquiéter jamais de ce que vous me laisserez ou ne me laisserez
+pas. J'espère que, comme Cléobis et Biton, quoique nous n'ayons pas
+les mêmes mérites qu'eux, les dieux nous aimeront assez pour nous faire
+mourir le même jour et à la même heure. Aimez-moi, vous, et, tant que
+vous m'aimerez, je serai riche.
+
+--Eh! malheureux, lui dit le duc en lui posant les deux mains sur les
+deux épaules et en le regardant avec une ineffable tendresse, tu sais
+bien que je t'aime comme mon enfant, mieux que mon enfant même; car, si
+tu n'avais été que mon enfant, j'eusse couru tout droit chez Dura, et je
+ne t'eusse embrassé qu'à mon retour.
+
+--Eh bien, embrassez-moi, et courez vite chercher votre Térence.
+
+--Mon Perse, ignorant! mon Perse! Ah! continua le duc avec un soupir, tu
+ne feras qu'un bibliomane de troisième ordre, et encore! encore!... Au
+revoir, Clemente, au revoir!
+
+Et le duc della Torre s'élança hors de la maison.
+
+Don Clemente revint à la fenêtre.
+
+Basso-Tomeo et ses fils venaient de tirer leurs filets sur la plage, au
+milieu d'un immense concours de pêcheurs et de lazzaroni, accourus pour
+voir le résultat de la pêche de Basso-Tomeo et de ses trois fils.
+
+
+
+
+ XXXI
+
+ OÙ GAETANO MAMMONE ENTRE EN SCÈNE
+
+
+Nous l'avons dit au commencement du chapitre précédent, saint François
+avait bien fait les choses, et la pêche était vraiment miraculeuse.
+
+On eût dit que le saint, si religieusement prié par Assunta et si
+généreusement gratifié par Basso-Tomeo d'une messe et de douze cierges,
+avait voulu mettre dans les filets du vieux pêcheur et de ses trois fils
+un spécimen de tous les poissons du golfe.
+
+Lorsque la traîne sortit de la mer et qu'elle apparut sur le rivage
+avec sa poche pleine à rompre, on eût dit que c'était non pas la
+Méditerranée, mais le Pactole qui dégorgeait toutes ses richesses sur la
+plage.
+
+La dorade aux reflets d'or, la bonite aux mailles d'acier, la spinola à
+la robe d'argent, la trille au corsage rose, le dentiche aux nageoires
+lie de vin, le mulet au museau arrondi, le poisson-soleil que l'on
+croirait un tambour de basque tombé à la mer, enfin le poisson
+Saint-Pierre, qui porte sur ses flancs l'empreinte des doigts de
+l'apôtre, faisaient escorte, et semblaient la cour, les ministres, les
+chambellans d'un thon magnifique qui pesait au moins soixante rotoli, et
+qui semblait ce roi de la mer que, dans _la Muette de Portici_, promet
+Masaniello à ses compagnons sur un air si charmant.
+
+Le vieux Basso-Tomeo se tenait la tête à deux mains, ne pouvait en
+croire ses yeux et trépignait de joie. Les paniers apportés par le
+vieillard et ses fils, dans l'espoir d'une pêche abondante, une fois
+remplis jusqu'aux bords, ne contenaient pas le tiers de cette magnifique
+moisson faite dans la plaine qui se laboure toute seule.
+
+Les enfants se mirent à la recherche de nouveaux récipients, tandis
+que Basso-Tomeo, dans sa reconnaissance, racontait à tout venant qu'il
+devait ce miracle à la faveur toute particulière de saint François, son
+patron, à l'autel duquel il avait fait dire une messe et brûler douze
+cierges.
+
+Le thon faisait surtout l'admiration du vieux pêcheur et des assistants:
+c'était un miracle qu'après les secousses qu'il avait données au filet,
+il ne l'eût pas rompu, et, en s'ouvrant à travers ses mailles une fuite
+pour lui-même, n'eût pas ouvert en même temps un passage à toute la gent
+écaillée qui bondissait autour de lui.
+
+Chacun, au récit du vieux Basso-Tomeo et à la vue de sa pêche, se
+signait et criait: _Evviva san Francisco!_ Don Clémente seul, qui, de
+sa fenêtre, dominait toute cette scène, paraissait mettre en doute
+l'intervention du saint, et attribuer tout simplement ce miraculeux coup
+de filet à une de ces chances heureuses et comme en rencontrent parfois
+les pêcheurs.
+
+Placé d'ailleurs comme il l'était, c'est-à-dire à la fenêtre du premier
+étage de son palais et pouvant plonger du regard jusqu'au coude que fait
+le quai de la Marinella, il voyait ce que Basso-Tomeo, enfermé avec son
+poisson au milieu d'un cercle de féliciteurs, ne pouvait pas voir et ne
+voyait pas.
+
+Ce que don Clemente voyait et ce que ne voyait point Basso-Tomeo,
+c'était fra Pacifico, arrivant du côté du marché avec son âne,
+tenant orgueilleusement le milieu du pavé comme d'habitude, et devant
+infailliblement, s'il suivait la ligne droite, se heurter au monceau de
+poissons que venait de tirer de la mer le vieux Basso-Tomeo.
+
+Ce fut ce qui arriva; en voyant un attroupement qui lui barrait le
+passage, sans savoir la cause de cet attroupement, fra Pacifico, pour le
+fendre plus facilement, prit Jacobin par la longe et marcha le premier
+en disant:
+
+--Place! au nom de saint François, place!
+
+On comprend facilement que, dans une foule chantant les louanges du
+fondateur des ordres mineurs, un nouveau venu, quel qu'il fut, se
+présentant au nom du saint, devait trouver place; mais place fut faite
+par cette même foule avec d'autant plus de promptitude et de vénération,
+que l'on reconnut fra Pacifico et son âne Jacobin, que chacun savait
+avoir l'honneur d'être attachés au service particulier du saint.
+
+Fra Pacifico allait donc, fendant la foule, ignorant ce qu'elle
+contenait à son centre, lorsque tout à coup il se trouva face à face
+avec le vieux Tomeo et manqua de trébucher contre la montagne de
+poissons qui se mouvaient encore dans les dernières convulsions de
+l'agonie!
+
+C'était ce moment qu'attendait don Clemente; car il pouvait prévoir
+qu'il allait se passer une lutte curieuse entre le pêcheur et le moine;
+en effet, à peine Basso-Tomeo eut-il reconnu Pacifico traînant derrière
+lui Jacobin, que, comprenant à quelle dîme exorbitante il allait être
+soumis, il jeta un cri de terreur et pâlit, tandis qu'au contraire le
+visage de fra Pacifico s'illumina d'un formidable sourire en voyant vers
+quelle belle aubaine sa bonne étoile le conduisait.
+
+Il avait justement trouvé le marché au poisson si mal fourni, qu'il
+n'avait, quoique le lendemain fût jour maigre, rien jugé digne de la
+bouche si finement connaisseuse des capucins de Saint-Éphrem.
+
+--Ah! ah! fit don Clemente assez haut pour être entendu d'en bas,
+c'est-à-dire du quai, voilà qui devient intéressant.
+
+Quelques personnes levèrent la tête; mais, ne comprenant pas ce que
+voulait dire le jeune homme à la robe de chambre de velours, ils
+reportèrent presque aussitôt leurs regards sur Basso-Tomeo et fra
+Pacifico.
+
+Au reste, frère Pacifique ne laissa point longtemps Basso-Tomeo dans les
+transes du doute; il prit son cordon, l'étendit sur le thon et prononça
+les paroles sacramentelles:
+
+--Au nom de saint François!
+
+C'était ce que prévoyait don Clemente; il éclata de rire.
+
+Il était évident qu'il allait assister au combat de deux des plus
+puissants mobiles des actions humaines: la superstition et l'intérêt.
+
+Basso-Tomeo, qui croyait fermement tenir sa pêche de saint François,
+défendrait-il le plus beau morceau de cette pêche contre saint François
+lui-même, ou, ce qui était exactement la même chose, contre son
+représentant?
+
+D'après ce qui allait se passer, don Clemente apprécierait dans la lutte
+que Naples allait avoir à soutenir pour la conquête de ses droits, quel
+fond les patriotes pouvaient faire sur le peuple, et si ce peuple,
+pour lequel ils se dévoueraient au moment du renversement des préjugés,
+combattrait en faveur de ces préjugés, ou contre eux.
+
+L'épreuve ne fut pas heureuse pour le philosophe.
+
+Après un combat intérieur qui ne dura au reste que quelques secondes,
+l'intérêt fut vaincu par la superstition, et le vieux pêcheur, qui avait
+paru disposé un instant à défendre sa propriété en cherchant des yeux si
+ses trois fils étaient de retour avec les paniers qu'ils étaient allés
+prendre, fit un pas en arrière, et, démasquant l'objet en litige, dit
+humblement:
+
+--Saint François me l'avait donné, saint François me le reprend. Vive
+saint François! Ce poisson est à vous, mon père.
+
+--Ah! l'imbécile! ne put s'empêcher de s'écrier don Clemente.
+
+Tous levèrent la tête, et les regards de la foule se fixèrent sur le
+jeune homme à la physionomie railleuse; l'expression des visages de ceux
+qui regardaient ne dépassait pas encore l'étonnement, car personne ne
+comprenait parfaitement à qui s'adressait l'épithète d'imbécile.
+
+--Oh! c'est toi, Basso-Tomeo, et non un autre que j'appelle imbécile!
+s'écria don Clémente.
+
+--Et pourquoi cela, Excellence?
+
+--Parce que, toi et tes trois fils, qui êtes d'honnêtes gens, de braves
+travailleurs, et, de plus, de vigoureux gaillards, vous vous laissez
+enlever le prix de votre labeur par un moine fripon, paresseux et
+impudent.
+
+Fra Pacifico, qui avait cru que la vénération attachée à son habit le
+mettait hors de la question, attaqué ainsi en face et à l'improviste,
+chose qu'il n'eût jamais crue possible, poussa un rugissement de colère
+et montra son bâton à don Clemente.
+
+--Garde tan bâton pour ton âne, moine; il n'y a qu'à lui que ton bâton
+puisse faire peur.
+
+--Oui; mais je vous en préviens, don Cicillo[6], mon âne s'appelle
+Jacobin.
+
+[Note 6: Nom que l'on donne à Naples aux muscadins, mirliflores, dandys,
+etc.]
+
+--Eh bien, alors, c'est ton âne qui porte le nom de l'homme, et c'est
+toi qui as le nom de la bête.
+
+La foule se mit à rire: elle commence toujours, lorsqu'elle écoute une
+dispute, par être du parti de celui qui a de l'esprit.
+
+Fra Pacifico, furieux, ne sut qu'apostropher don Clemente de ce nom qui
+était pour lui la plus terrible injure.
+
+--Je te dis que tu es un jacobin! Cet homme est un jacobin, mes frères;
+le voyez-vous avec ses cheveux coupés à la Titus et son pantalon sous sa
+robe de chambre? Jacobin! jacobin! jacobin!
+
+--Jacobin tant que tu voudras, et je me vante d'être jacobin.
+
+--Vous entendez, hurla fra Pacifico, il avoue qu'il est jacobin!
+
+--D'abord, lui dit don Clemente, sais-tu ce que c'est qu'un jacobin?
+
+--C'est un démagogue, un sans-culotte, un septembriseur, un régicide.
+
+--En France, c'est possible; mais, à Naples, écoute bien ceci et tâche
+de ne pas l'oublier: _jacobin_ veut dire un honnête homme qui aime son
+pays, qui voudrait le bonheur du peuple, et, par conséquent, l'abolition
+des préjugés qui l'abrutissent; qui demande l'égalité, c'est-à-dire les
+mêmes lois pour les petits comme pour les grands; la liberté pour tous,
+afin que tous les pêcheurs puissent jeter également leurs filets dans
+toutes les parties du golfe, et qu'il n'y ait point de réserves même
+pour le roi, à Portici, à Chiatamone et à Mergellina attendu que la mer
+est à tout le monde, comme l'air que nous respirons, comme le soleil qui
+nous éclaire; un jacobin, enfin, c'est un homme qui veut la fraternité,
+c'est-à-dire qui regarde tous les hommes comme ses frères, et qui dit:
+«Il n'est pas juste que les uns se reposent et mendient, tandis que les
+autres se fatiguent et travaillent,» ne voulant pas qu'un pauvre pêcheur
+qui a passé la nuit à poser ses filets et la journée à les tirer, quand
+il a, une fois par hasard, ce qui lui arrive tous les dix ans, pris un
+poisson qui vaut trente ducats...
+
+La foule sembla trouver le prix trop élevé et se mit à rire.
+
+--J'en donne trente ducats, moi, continua Filomarino. Eh bien, je le
+répète, un jacobin est un homme qui ne veut pas que, quand un pauvre
+pêcheur a pris un poisson qui vaut trente ducats, il lui soit volé par
+un homme,--je me trompe, un moine!--un moine n'est pas un homme; celui
+qui mérite le nom d'homme est celui qui rend des services à ses frères,
+et non celui qui les vole, celui qui rend des services à la société et
+non celui qui est à sa charge, qui travaille et qui touche honorablement
+le prix de son labeur pour nourrir une femme et des enfants, et non
+celui qui, la plupart du temps, détourne la femme des autres et débauche
+ses enfants au profit de la paresse et de l'oisiveté. Voilà ce que c'est
+qu'un jacobin, moine, et, si c'est là ce que c'est qu'un jacobin, oui,
+je suis jacobin!
+
+--Vous l'entendez! s'écria le moine exaspéré, il insulte l'Église, il
+insulte la religion, il insulte saint François... C'est un athée!
+
+Plusieurs voix demandèrent:
+
+--Qu'est-ce qu'un athée?
+
+--C'est, répondit fra Pacifico, un homme qui ne croit pas en Dieu, qui
+ne croit pas en la Madone, qui ne croit pas en Jésus-Christ, enfin qui
+ne croit pas au miracle de saint Janvier.
+
+A chacune de ces accusations, don Clemente Filomarino avait vu les yeux
+de la foule s'animer et briller de plus en plus. Il était évident que,
+si la lutte continuait entre lui et le moine, et avait pour arbitre
+une foule ignorante et fanatique, le résultat serait contre lui. A la
+dernière accusation, quelques hommes avaient poussé un cri de colère en
+lui montrant le poing et en répétant après fra Pacifico:
+
+--C'est un jacobin, c'est un athée, c'est un homme qui ne croit pas au
+miracle de saint Janvier.
+
+--Enfin, continua le moine, qui avait gardé cet argument pour le
+dernier, c'est un ami des Français.
+
+Quelques hommes, à cette dernière invective, ramassèrent des pierres.
+
+--Et vous, leur cria don Clemente, vous êtes des ânes auxquels on ne
+mettra jamais de bâts assez pesants et auxquels on ne fera jamais porter
+de charges assez lourdes.
+
+Et il referma sa fenêtre.
+
+Mais, au moment où il refermait sa fenêtre, une voix cria:
+
+--A bas les Français! Mort aux Français!
+
+Et cinq ou six pierres brisèrent la vitre derrière don Clemente.
+
+Une de ces pierres, l'atteignant au visage, lui fit une légère blessure.
+
+Peut-être, si le jeune homme eût eu la prudence de ne point reparaître,
+la colère de cette multitude se fût-elle calmée par cette vengeance;
+mais, furieux à la fois de l'insulte et de la douleur, il s'élança sur
+son fusil de chasse chargé à balle, rouvrit la fenêtre, et, le visage
+rayonnant de colère et splendide de dédain:
+
+--Qui a jeté la pierre? qui m'a atteint là, là, là? dit-il en montrant
+sa joue ensanglantée.
+
+--Moi, répondit un homme d'une quarantaine d'années, court de taille,
+mais vigoureusement bâti, coiffé d'un chapeau de paille, vêtu d'une
+veste et d'une culotte blanches, en croisant ses bras sur sa poitrine
+et en faisant jaillir par le geste un flot de farine de sa veste; moi,
+Gaetano Mammone.
+
+A peine l'homme à la veste blanche avait-il prononcé ces paroles, que
+don Clemente Filomarino appuyait son fusil à son épaule et lâchait le
+coup.
+
+L'amorce seule brûla.
+
+--Miracle! cria don Pacifico en chargeant son poisson sur son âne, et en
+laissant don Clemente aux prises avec la foule; miracle!
+
+Et il descendit du côté de l'Immacolatella, en criant:
+
+--Miracle! miracle!
+
+Deux cents voix crièrent après lui: «Miracle!» Mais, au milieu de toutes
+ces voix, la même voix qui s'était déjà fait entendre répéta:
+
+--Mort au jacobin! mort à l'athée! mort à l'ami des Français!
+
+Et toutes les voix qui avaient crié: «Miracle!» crièrent:
+
+--A mort! à mort!
+
+La guerre était déclarée.
+
+Une partie de la foule s'engouffra dans la grande porte pour venir
+attaquer don Clemente par l'intérieur; d'autres appuyèrent une échelle à
+la fenêtre et commencèrent de l'escalader.
+
+Don Clemente lâcha son second coup de fusil au hasard, au milieu de la
+foule: un homme tomba.
+
+C'était, de la part de l'imprudent jeune homme, renoncer à toute
+miséricorde. Il ne lui restait plus qu'à vendre chèrement sa vie.
+
+Il assomma d'un coup de crosse de fusil le premier dont la tête parut au
+niveau de la fenêtre; l'homme ouvrit les bras et tomba à la renverse.
+
+Puis, jetant dans la chambre son fusil dont le bois s'était cassé par la
+violence du coup, il prit de chaque main un pistolet de tir, et les deux
+premiers assaillants qui se montrèrent, reçurent, l'un une balle dans la
+tête, l'autre une balle dans la poitrine.
+
+Tous deux tombèrent en dehors, et restèrent sans mouvement sur le pavé.
+
+Les cris de rage redoublèrent; de tous les côtés du quai, on accourait
+pour prêter main-forte aux assaillants.
+
+Don Clemente Filomarino entendit en ce moment craquer la porte d'entrée
+et des pas s'approcher de la chambre.
+
+Il courut à la porte et la ferma à la clef.
+
+C'était un bien faible rempart contre la mort.
+
+Il n'avait pas eu le temps de recharger ses pistolets, et son fusil
+était brisé; mais il lui restait le canon, armé des batteries, dont il
+pouvait se servir comme d'une masse; il lui restait ses épées de duel.
+
+Il les décrocha de la muraille, les posa derrière lui sur une chaise,
+ramassa le canon de son fusil, et résolut de se défendre jusqu'à la
+dernière extrémité.
+
+Un nouvel assaillant parut à la fenêtre, le fusil s'abattit sur lui;
+s'il eût atteint la tête, il l'eût fendue; mais, par un mouvement
+rapide, l'homme sauva son crâne et reçut le coup de massue sur l'épaule.
+Il saisit le fusil, se cramponna des deux mains aux parties saillantes,
+sous-garde et batterie. Don Clemente vit que c'était une lutte à
+soutenir, pendant laquelle on pouvait enfoncer la porte; il abandonna
+l'arme au moment où son adversaire s'attendait à la résistance: le point
+d'appui lui manquant, l'homme tomba à la renverse; mais don Clemente
+perdait son arme la plus terrible.
+
+Il sauta sur ses épées.
+
+Un craquement terrible se fit entendre; le fer d'une hache passa à
+travers le faible battant de la porte de sa chambre.
+
+Au moment où le fer se retirait pour frapper un second coup, le jeune
+homme darda son épée par l'ouverture que la hache avait faite, il
+entendit un blasphème.
+
+--Touché! dit-il en riant de ce rire sauvage que font entendre, dans les
+joies de la vengeance, ceux qui n'ont plus rien à espérer que de mourir
+en faisant le plus de mal possible à leurs ennemis.
+
+Le bruit de la chute d'un corps pesant se fit entendre derrière lui; un
+homme venait de sauter du balcon dans la chambre, un poignard à la main.
+
+La fine lame de l'épée se croisa avec le poignard, pareille à un éclair;
+l'homme poussa un soupir et tomba; le fer lui était ressorti de six
+pouces entre les deux épaules.
+
+Un second coup de hache brisa le panneau de la porte. Don Clemente
+allait faire face à ses nouveaux adversaires, lorsqu'il vit passer
+dans l'air, venant d'en haut et tombant dans la rue, des papiers et des
+livres.
+
+Il comprit que ces furieux étaient montés au second étage, avaient
+brisé la porte de l'appartement de son frère, qui peut-être même, ne
+soupçonnant aucun danger, l'avait laissée ouverte dans sa hâte à se
+rendre chez Dura, et que ces papiers, c'étaient les autographes, les
+livres, les Elzévirs du duc della Torre, que ces misérables, dans leur
+ignorance des trésors qu'ils gaspillaient, jetaient par la fenêtre.
+
+Blessé par une pierre, il avait poussé un cri de rage; à la vue de cette
+profanation, il poussa un cri de douleur.
+
+Son frère, son pauvre frère, quel serait son désespoir lorsqu'il
+rentrerait!
+
+Don Clemente oublia son danger, oublia que, quand le duc de la Torre
+rentrerait, il aurait probablement une bien autre perte à déplorer que
+celle de ses autographes et de ses Elzévirs. Il ne vit que cet abîme
+ouvert dans sa vie, par son imprudence à lui, au moment où il s'y
+attendait le moins, abîme dans lequel s'engloutissaient en un instant
+trente longues années de soins incessants et de recherches assidues,
+et sa rage en redoubla contre ces brutes à qui la vengeance exercée sur
+l'homme ne suffisait pas et qui l'étendaient aux objets inanimés, qu'ils
+détruisaient sans en connaître la valeur et par un simple instinct de
+destruction.
+
+Il eut un instant l'idée de parlementer avec ses ennemis, de se livrer
+à eux et de faire de sa mort la rançon des livres et des manuscrits
+précieux de son frère. Mais, à l'aspect de ces visages où la colère le
+disputait à la stupidité, il comprit que ces hommes, certains qu'il ne
+pouvait leur échapper, ne transigeraient pas avec lui, mais que, leur
+indiquant seulement la valeur des objets qu'il voulait sauver, il
+rendrait le salut de ces objets moins probable qu'en le leur laissant
+ignorer.
+
+Il résolut donc de ne rien demander, et, comme sa mort était certaine,
+que rien ne pouvait le sauver, de rendre seulement, par un effort
+désespéré, cette mort plus facile et plus prompte.
+
+Lui mort, ses ennemis ne pousseraient peut-être pas plus loin leur
+vengeance.
+
+Il restait à don Clemente à examiner sa position avec sang-froid et à en
+tirer, au point de vue de la vengeance, le meilleur parti possible.
+
+La fenêtre paraissait abandonnée comme étant d'un abord trop dangereux;
+il y courut; trois mille lazzaroni peut-être encombraient le quai;
+par bonheur, pas un n'avait d'armes à feu: il put donc regarder par la
+fenêtre.
+
+Au-dessous de la fenêtre, ces hommes faisaient un immense amas de bois
+qu'ils allaient chercher sur la plage, laquelle, à l'endroit dont nous
+parlons, forme un gigantesque chantier où sont réunis bois à brûler et
+bois de construction, tandis que d'autres fourraient, sous cet amas de
+bois disposé en bûcher, les livres et les papiers que les dévastateurs
+continuaient de leur envoyer par la fenêtre du deuxième étage et qui
+étaient destinés à y mettre le feu.
+
+D'un autre côté, la porte était près de céder sous les efforts des
+assaillants et surtout sous les coups de hache de l'homme à la veste
+blanche.
+
+La porte pouvait encore tenir dix secondes; avec de la présence d'esprit
+et une main sûre, c'était à peu près le temps qu'il fallait à don
+Clemente pour recharger ses pistolets.
+
+On sait la promptitude avec laquelle se chargent les pistolets de tir,
+où la balle presse directement la poudre. Les pistolets étaient chargés
+et amorcés au moment où la porte céda.
+
+Un flot d'hommes se répandit dans la chambre; les deux coups partirent
+en même temps comme deux éclairs; deux hommes roulèrent sur le carreau.
+
+Don Clemente se retourna pour saisir les épées; mais, avant qu'il eût
+eu le temps d'étendre les mains vers elles, il se trouva littéralement
+enveloppé de couteaux et de poignards.
+
+Il allait être percé de vingt coups à la fois et s'élançait de toutes
+les puissances de son coeur au-devant de cette mort si prompte qui lui
+sauvait l'agonie, lorsque l'homme à la hache et à la veste blanche,
+faisant tournoyer sa hache au-dessus de sa tête, s'écria:
+
+--Que personne ne le touche! Le sang de cet homme est à moi.
+
+L'ordre arriva à temps pour sauver à don Clemente dix-neuf coups de
+couteau sur vingt; mais un vingtième, plus pressé que les autres, avait
+déjà frappé au-dessous de la gorge. Tout ce que put faire l'assassin
+pour obéir fut donc de reculer d'un pas en laissant le couteau dans la
+plaie.
+
+Le blessé resta debout, mais oscillant comme un homme qui va tomber.
+Gaetano Mammone jeta sa hache, bondit jusqu'à lui, l'appuya et le
+maintint d'une main à la muraille, de l'autre déchira, sans que don
+Clemente eût la volonté ou la force de s'y opposer, la robe de chambre,
+la chemise de batiste du blessé, lui mit la poitrine nue, arracha le
+couteau resté dans la gorge, et appliqua avidement sa bouche à la plaie,
+d'où jaillissait un long filet incarnat.
+
+Ainsi fait le tigre suspendu au cou du cheval, dont il ouvre l'artère,
+et dont il boit le sang.
+
+Don Clemente sentit que cet homme, ou plutôt cette bête fauve lui tirait
+violemment la vie du corps; instinctivement il lui appuya les mains
+aux épaules et essaya de le repousser, comme Anthée essaye de repousser
+Hercule qui l'étouffe. Mais, ou son adversaire était trop robuste, ou
+don Clemente était trop affaibli; ses bras se détendirent lentement. Il
+lui sembla que cet homme, après son sang, après sa vie, tirait à lui son
+âme; une sueur froide passa sur son front, un frisson mortel courut dans
+ses veines à moitié vides; il poussa un long soupir et s'évanouit.
+
+En cessant de sentir palpiter sa victime, le vampire se détacha d'elle;
+sa bouche se tordit dans un sourire d'effroyable volupté.
+
+--La! dit-il, je suis désaltéré; maintenant, vous autres, faites ce que
+vous voudrez de ce cadavre.
+
+Et, en effet, Gaetano Mammone cessa de maintenir contre la muraille le
+corps de don Clemente, qui, s'affaissant sur lui-même, tomba inerte sur
+le carreau.
+
+Pendant ce temps, joyeux comme un enfant qui vient d'obtenir le joujou
+qu'il désire, le duc della Torre avait reçu des mains du libraire Dura,
+le Perse de 1664, s'était bien assuré de l'identité de l'édition en
+reconnaissant que les livres portaient pour frontispice l'écu avec
+les deux sceptres croisés, et n'avait point reculé devant le prix de
+soixante-deux ducats que lui avait demandé le libraire. En effet, que
+maintenant il se procure le Térence de 1661, et sa collection d'Elzévirs
+sera complète, bonheur auquel trois amateurs seulement, un à Paris, un à
+Amsterdam, un à Vienne, pouvaient se vanter d'être arrivés!
+
+Maître du précieux volume, le duc ne songea plus qu'à remonter dans le
+_carrozzello_ qui l'avait amené, et à reprendre le chemin de son palais.
+Avec quel bonheur il allait revoir don Clemente, lui montrer son trésor
+et lui prouver la supériorité des joies du bibliomane sur celles des
+autres hommes! Ah! s'il pouvait y amener ce jeune homme, qui avait de
+si belles qualités, mais à qui manquait celle-là, ce serait un cavalier
+complet; tandis que don Clemente était encore comme la collection
+du duc: il avait toutes les qualités hors une; comme lui, l'heureux
+bibliomane avait toutes les éditions des Elzévirs père, fils et neveu,
+moins le Térence.
+
+Et, le sourire sur les lèvres, le duc revenait, retournant dans sa
+pensée tous ces _concetti_ où son esprit avait moins de part que son
+coeur, regardant son précieux volume, le serrant entre ses deux mains,
+le pressant contre sa poitrine, mourant d'envie de le baiser, ce qu'il
+eût fait bien certainement s'il eût été seul, lorsque, en arrivant à
+Supportico-Strettela, il commença à distinguer un immense attroupement
+qui lui paraissait s'être formé devant son palais. Cependant, sans doute
+se trompait-il; que feraient ces hommes devant son palais?
+
+Mais une chose lui paraissait bien plus extraordinaire encore que ces
+hommes réunis à cet endroit. C'étaient tous ces livres et ces papiers
+qui, pareils à une troupe d'oiseaux, semblaient s'envoler des fenêtres
+de sa bibliothèque! Sans doute, la perspective le trompait; ces fenêtres
+auxquelles de temps en temps apparaissaient des hommes correspondant par
+des gestes de colère avec ceux de la rue, ces fenêtres n'étaient point
+les siennes.
+
+Mais, au fur et à mesure que le carrozzello avançait, il n'était plus
+permis au duc de douter, et son coeur se serrait d'une invincible
+angoisse; quoique plus rapproché à chaque pas, à chaque pas il voyait
+moins distinctement. Un nuage s'étendait sur ses yeux, pareil à ceux
+que l'on a en songe, et, à voix basse, mais d'une voix de plus en plus
+anxieuse, il se disait les yeux fixes, le cou tendu, la tête en avant du
+corps:
+
+--Je rêve! je rêve! je rêve!
+
+Mais force lui fut bientôt de s'avouer à lui-même qu'il ne rêvait pas,
+et que quelque catastrophe inattendue, formidable, s'accomplissait chez
+lui et sur lui.
+
+L'attroupement venait jusqu'au vico Marina-del-Vino, et chacun des
+hommes qui formaient cet attroupement, pris d'une folle frénésie,
+hurlait:
+
+--A mort le jacobin! à mort l'athée! à mort l'ami des Français! au
+bûcher! au bûcher!
+
+Un éclair terrible traversa l'esprit du duc; des hommes débraillés, à
+moitié nus, sanglants, gesticulaient aux fenêtres de l'appartement de
+son frère. Il sauta à bas du carrozzello, pénétra comme un insensé dans
+cette foule, poussant des cris inarticulés, écartant, avec une force
+qu'il ne se connaissait pas lui-même, des hommes dix fois plus robustes
+que lui, et, à mesure qu'il entrait dans cet océan dont chaque
+flot était un homme, il le sentait plus irrité, plus grondant, plus
+passionné.
+
+Enfin, parti de la circonférence, il arriva au centre, et, arrivé là,
+jeta un cri.
+
+Il se trouvait en face d'un bûcher composé de bois de toute espèce, sur
+lequel, sanglant, évanoui, mutilé, son frère était couché à moitié nu.
+Il n'y avait point à le méconnaître, il n'y avait point à dire: «Ce
+n'est pas lui.» Non, non! c'était bien lui, don Clemente, l'enfant de
+son coeur, le frère de ses entrailles!
+
+Le duc ne comprit qu'une chose et il n'avait besoin de comprendre que
+celle-là: c'est que ces tigres qui rugissaient, c'est que ces cannibales
+qui hurlaient, c'est que ces démons qui riaient et chantaient autour de
+ce bûcher étaient les assassins de son frère.
+
+Il faut rendre cette justice au duc que, croyant son frère mort, il
+n'eut pas un seul instant l'idée de lui survivre; la possibilité ne s'en
+présenta même point à son esprit.
+
+--Ah! misérables! traîtres et lâches assassins! Ah! bourreaux immondes!
+s'écria-t-il, vous ne pourrez pas du moins nous empêcher de mourir
+ensemble!
+
+Et il se jeta sur le corps de son frère.
+
+Toute la bande hurla de joie: elle avait deux victimes au lieu d'une,
+et, au lieu d'une victime insensible inerte, aux trois quarts morte,
+une victime vivante, sur laquelle on pouvait épuiser les tortures en les
+prolongeant.
+
+Domitien disait en parlant des chrétiens:
+
+«Ce n'est point assez qu'ils meurent; il faut qu'ils se sentent mourir.»
+
+Le peuple de Naples est, sous ce rapport, le digne héritier de Domitien.
+
+En une seconde, le duc della Torre fut lié sur le corps de son frère aux
+poutres du bûcher.
+
+Don Clemente rouvrit les yeux. Il avait senti sur ses lèvres la pression
+d'une bouche amie.
+
+Il reconnut le duc.
+
+Déjà noyé dans le vague de la mort, il murmura:
+
+--Antonio! Antonio! pardonne-moi!
+
+--Tu l'as dit, don Clemente, répondit le duc, les dieux nous aiment;
+ainsi que Cléobis et Biton, nous mourrons ensemble! Je te bénis, frère
+de mon coeur! je te bénis, Clemente!
+
+En ce moment, au milieu des cris de joie, des railleries impies, des
+blasphèmes sanglants de cette multitude, un homme approcha une torche
+des papiers et des livres amassés au pied du bûcher et auxquels le duc
+n'avait donné ni un regard ni un soupir, tandis qu'un autre s'écriait:
+
+--De l'eau! de l'eau! il ne faut pas qu'ils meurent trop vite!
+
+Et, en effet, le supplice des deux frères dura trois heures!
+
+Ce fut au bout de trois heures seulement que, rassasié de souffrances,
+le peuple se dispersa, chaque homme emportant un lambeau de chair
+brûlée, au bout de son couteau, de son poignard ou de son bâton.
+
+Les os restèrent au bûcher, qui continua de les consumer lentement.
+
+Le docteur Cirillo put alors passer et continuer sa route vers Portici;
+c'était l'agonie de ces deux martyrs qui lui barrait le chemin.
+
+Ainsi périrent le duc della Torre et son frère, don Clemente Filomarino,
+les deux premières victimes des fureurs populaires de Naples.
+
+Les armes de la ville au beau ciel sont une _cavale passante_; mais
+cette cavale, issue des chevaux de Diomède, s'est bien souvent nourrie
+de chair humaine.
+
+Cinquante minutes après, le docteur Cirillo était à Portici et le cocher
+avait gagné sa piastre.
+
+Le même soir, déguisé, par le chemin qu'il avait déjà suivi pour sortir
+une première fois du royaume de Naples, Hector Caraffa gagnait la
+frontière pontificale et se rendait en toute hâte à Rome pour annoncer
+au général Championnet l'accident arrivé à son aide de camp, et conférer
+avec lui des mesures à prendre en cette grave circonstance.
+
+
+
+
+ XXXII
+
+ UN TABLEAU DE LÉOPOLD ROBERT
+
+
+Nous laisserons Hector Caraffa suivre les sentiers des montagnes; et,
+dans l'espérance d'arriver avant lui, nous prendrons, avec la permission
+de nos lecteurs, la grande route de Naples à Rome, celle-là même qu'a
+prise notre ambassadeur, Dominique-Joseph Garat; et, sans nous arrêter
+au camp de Sessa, où manoeuvrent les troupes du roi Ferdinand; sans nous
+arrêter à la tour de Castellone de Gaete, faussement appelée le tombeau
+de Cicéron; sans nous arrêter même à la voiture de notre ambassadeur,
+qui, au galop de ses quatre chevaux, descend rapidement la pente de
+Castellone, nous la précéderons à Itri, où Horace, dans son voyage à
+Brindes, a soupé de la cuisine de Capiton et couché chez Murena.
+
+ _Murena præbente domum, Capitone culinam_.
+
+Aujourd'hui, c'est-à-dire à l'époque où nous y conduisons nos lecteurs,
+la petite ville d'Itri n'est plus l'_urbs Mamurrarum_; elle ne compte
+plus au nombre de ses quatre mille cinq cents habitants des hommes
+qui aient atteint la célébrité du fameux jurisconsulte romain ou du
+beau-frère de Mécène.
+
+D'ailleurs, nous n'avons pas de cuisine à y faire, pas d'hospitalité à y
+demander; il s'agit tout simplement d'une halte de quelques heures chez
+le maître charron de la localité, où notre ambassadeur, grâce au mauvais
+chemin dans lequel il est engagé, ne tardera point à nous rejoindre.
+
+La maison de don Antonio della Rota--ainsi nommé, à la fois à cause de
+la noblesse de son origine, qu'il prétend remonter aux Espagnols, et
+de la grâce avec laquelle il fait prendre au frêne et à l'orme le plus
+rebelle la forme d'une roue,--est située, dans une prévoyance qui fait
+honneur à l'intelligence de son propriétaire, à deux pas de la maison de
+poste et en face de l'hôtel _del Riposo d'Orazio_, enseigne qui indique
+la prétention--nous parlons pour l'hôtel--d'être situé sur l'emplacement
+même de la maison de Murena. Don Antonio della Rota avait pensé, avec
+beaucoup de sagacité, qu'en se logeant près de la poste, où étaient
+forcés de relayer les voyageurs, et en face de l'hôtel où, attirés
+par leurs souvenirs classiques, ils prenaient leurs rafraîchissements,
+aucune des voitures disloquées par ces fameux chemins où Ferdinand
+lui-même se rappelait avoir versé deux fois, ne pouvait échapper à sa
+juridiction.
+
+Et, en effet, don Antonio, grâce à l'incurie des inspecteurs des grandes
+routes de Sa Majesté Ferdinand, faisait d'excellentes affaires; nos
+lecteurs ne s'étonneront donc point d'entendre, en entrant chez lui, en
+signe de joyeuse humeur, les sons du tambourin national, mêlés à ceux de
+la guitare espagnole.
+
+Au reste, outre la disposition habituelle à la gaieté que donne à tout
+industriel la prospérité croissante de sa maison, don Antonio avait,
+ce jour-là, un motif particulier d'allégresse: il mariait sa fille
+Francesca à son premier ouvrier Peppino, auquel, en se retirant des
+affaires, il comptait laisser son établissement; aussi, traversons
+l'allée sombre qui perce la maison d'une façade à l'autre, et jetons un
+coup d'oeil sur la cour et sur le jardin, et nous verrons qu'autant la
+façade officielle, c'est-à-dire celle de la rue, est grave, déserte et
+silencieuse, autant la façade opposée est joyeuse, brillante et peuplée.
+
+Cette partie de la propriété de don Antonio dans laquelle nous
+pénétrons, se compose d'une terrasse avec balustrade, descendant par un
+escalier de six marches dans une cour dont le sol est formé d'une espèce
+de terre glaise, servant, à l'époque de la moisson, d'aire à battre
+le blé; cette cour et cette terrasse ne font qu'une immense tonnelle,
+couvertes qu'elles sont par des rameaux de vigne partant des arbres
+voisins et venant se rattacher à la maison, contre laquelle ils
+continuent de grimper en tapissant sa façade blanchie à la chaux,
+façade dont leurs verts festons, ainsi que l'ombre qu'ils projettent,
+adoucissent par des demi-teintes, mouvantes à chaque souffle du vent, la
+teinte trop crue de la muraille, laquelle, grâce à cette collaboration
+de la nature, s'harmonise admirablement avec les tuiles rouges du toit,
+qui se découpent en vives arêtes sur l'azur foncé du ciel; le soleil
+jette sur tout cela les chaudes teintes d'une des premières matinées
+d'automne, et, pénétrant à travers les interstices du feuillage si serré
+qu'il soit, marbre de plaques dorées les dalles de la terrasse et le sol
+battu de la cour.
+
+Au delà s'étend le jardin, c'est-à-dire une plantation de peupliers
+irrégulièrement semés et se rattachant les uns aux autres par de longs
+cordages de vigne auxquels se balancent des grappes de raisin à faire
+honneur à la terre promise; ces grappes, d'un pourpre foncé, sont si
+nombreuses, que chaque passant se croit le droit d'en détacher du cep
+ce qu'il lui faut pour satisfaire sa gourmandise ou étancher sa soif,
+tandis que les grives, les merles et les moineaux francs détachent
+de leur côté les grains des grappes comme les passants les grappes de
+l'arbre; quelques poules qui courent çà et là dans la plantation sous
+l'oeil dominateur d'un coq grave et presque immobile, prennent leur part
+de la curée, soit en ramassant les graines qui tombent, soit en sautant
+jusqu'aux grappes inférieures, auxquelles elles restent parfois pendues
+par le bec, tant elles les attaquent avec voracité. Mais qu'importe
+ce monde de larrons, de maraudeurs et de parasites à cette luxuriante
+nature! il en restera toujours assez pour faire une vendange
+suffisant aux besoins de l'année suivante; la Providence a été tout
+particulièrement inventée pour les âmes inactives et les esprits
+insoucieux.
+
+Au delà du jardin sont les premières rampes de ces montagnes apennines,
+lesquelles, dans l'antiquité, abritaient ces rudes pasteurs samnites
+qui firent passer les légions de Posthumus sous le joug, et ces Marses
+invincibles que les Romains hésitaient à combattre et recherchaient pour
+alliés depuis deux mille ans; c'est là que se réfugie et se maintient,
+à chaque commotion politique qui secoue la plaine ou les vallées, la
+sauvage et hostile indépendance des brigands.
+
+Et maintenant que nous avons levé la toile sur le théâtre, mettons en
+scène les acteurs.
+
+Ils se divisent en trois groupes.
+
+Les hommes qui s'intitulent raisonnables, non point parce que la raison
+leur est venue, mais parce que la jeunesse les a quittés, assis sur la
+terrasse, autour d'une table couverte de bouteilles au long cou et au
+ventre garni de paille, forment le premier groupe, présidé par maître
+Antonio della Rota.
+
+Les jeunes gens et les jeunes filles, dansant la tarentelle ou plutôt
+des tarentelles présidées par Peppino et Francesca, c'est-à-dire par les
+deux fiancés qui vont devenir époux, forment le second groupe.
+
+Le troisième enfin se compose des trois musiciens de l'orchestre; un de
+ces musiciens racle une guitare, les deux autres battent du tambour
+de basque; le racleur de guitare est assis sur la dernière marche de
+l'escalier qui relie la terrasse à la cour; les deux autres sont restés
+debout à ses côtés pour conserver la liberté de leurs mouvements et
+pouvoir, à certains moments, frapper, en manière de points d'orgue,
+leurs tambourins, du coude, de la tête et du genou.
+
+Ces trois groupes ont pour unique spectateur un jeune homme de vingt
+à vingt-deux ans, assis, ou plutôt accoudé, sur un mur à demi écroulé
+appartenant en mitoyenneté à la maison de don Antonio et à la maison du
+bourrelier Giansimone, son compère et son voisin, de sorte que l'on
+ne saurait dire si ce jeune homme est chez le bourrelier ou chez le
+charron.
+
+Ce spectateur, tout immobile qu'il demeure, et tout indifférent qu'il
+semble, est sans doute un sujet d'inquiétude pour don Antonio, pour
+Francesca et pour Peppino; car, de temps en temps, leurs regards se
+portent sur lui avec une expression qui signifie qu'ils aimeraient
+autant cet incommode voisin loin que près, absent que présent.
+
+Comme les autres personnages que nous venons de faire passer sous les
+yeux de nos lecteurs ne sont que des comparses, ou à peu près, dans
+notre drame, et que ce jeune homme seul y doit jouer un rôle d'une
+certaine importance, c'est de lui particulièrement que nous allons nous
+occuper.
+
+Ainsi que nous l'avons dit, c'est un garçon de vingt à vingt-deux ans,
+bien découplé; il a les cheveux blonds, presque roux, de grands yeux
+bleu-faïence d'une intelligence remarquable, et, dans certains moments,
+d'une férocité inouïe; son teint, qui dans sa jeunesse n'a point été
+exposé aux intempéries de l'air, laisse transparaître quelques taches de
+rousseur; son nez est droit; ses lèvres minces, en se relevant aux deux
+coins, découvrent deux rangées de dents petites, blanches et aiguës
+comme celles d'un chacal; ses moustaches et sa barbe naissantes sont
+de couleur fauve; enfin, pour achever le portrait de cet étrange jeune
+homme, moitié paysan, moitié citadin, il y a, dans son allure, dans ses
+vêtements et jusque dans le chapeau à larges bords placé près de lui,
+quelque chose qui dénonce l'ex-séminariste.
+
+C'est le cadet de trois frères du nom de Pezza; plus faible que ses deux
+aînés, qui sont valets de charrue, ses parents, en effet, l'ont d'abord
+destiné à l'Église: la grande ambition d'un paysan de la Terre de
+Labour, des Abruzzes, de la Basilicate ou des Calabres est d'avoir un
+enfant dans les ordres. En conséquence, son père l'a mis à l'école à
+Itri, et, quand il a su lire et écrire, a obtenu pour lui du curé de
+l'église Saint-Sauveur la place de sacristain.
+
+Tout a bien été pour lui jusqu'à l'âge de quinze ans, et l'onction
+avec laquelle l'enfant servait la messe, l'air béat dont il balançait
+l'encensoir aux processions, l'humilité avec laquelle il secouait la
+sonnette en accompagnant le viatique, lui avaient attiré toutes les
+sympathies des âmes dévotes, qui, anticipant sur l'avenir, lui avaient
+d'avance donné le titre de fra Michele, auquel il s'était, de son côté,
+habitué à répondre; mais le passage de l'adolescence à la virilité
+produisait probablement sur le jeune _chierico_[7] un changement
+physique qui ne tarda point à réagir sur le moral; on le vit se
+rapprocher des plaisirs dont il s'était tenu éloigné jusque-là; sans
+qu'il se mêlât aux danseurs, on le vit regarder d'un oeil d'envie
+ceux qui avaient une belle danseuse; on le rencontra un soir sous les
+peupliers, un fusil à la main, poursuivant les grives et les merles;
+une nuit, on entendit les sons d'une guitare inexpérimentée sortir de
+sa chambre; s'appuyant de l'exemple du roi David, qui avait dansé devant
+l'arche, il fit, un dimanche, sans trop de gaucherie, son début dans la
+tarentelle, flotta encore un an entre le désir pieux de ses parents
+et sa vocation mondaine; enfin, à l'heure même où il atteignait sa
+dix-huitième année, il annonça qu'après avoir consciencieusement
+consulté ses goûts et ses penchants, il renonçait décidément à l'Église
+et réclamait sa place dans la société et sa part des pompes et des
+oeuvres de Satan. C'était juste le contraire de ce que font les
+néophytes qui abjurent le monde et renoncent à Satan, à ses pompes et à
+ses oeuvres.
+
+[Note 7: On appelle _chierico_, dans l'Italie méridionale, les gens
+d'Église de position inférieure.]
+
+En conséquence de ces idées, fra Michele demanda à entrer chez maître
+Giansimone comme garçon bourrelier, prétendant que sa véritable
+vocation, vocation de laquelle il avait dévié en passant par l'Église,
+l'entraînait irrésistiblement vers la confection des bâts de mulet et
+des colliers de cheval.
+
+Ce fut un grand chagrin pour la famille Pezza, qui perdait sa plus
+chère espérance, celle d'avoir un de ses membres curé, ou tout au moins
+capucin ou carme; mais fra Michele manifesta son désir avec tant de
+netteté, qu'il fallut consentir à tout ce qu'il voulait.
+
+Quant à Giansimone, chez lequel le sacristain désirait transporter son
+domicile, il n'y avait, dans ce désir, rien que de flatteur pour son
+amour-propre. Fra Michele n'était point précisément le pieux aspirant
+au ciel que son nom indiquait; mais ce n'était pas non plus un mauvais
+garçon. Dans deux ou trois circonstances seulement, où les torts
+n'étaient point de son côté, il avait montré les dents et fermé
+carrément les poings; en outre, un jour où son adversaire avait tiré
+un couteau de sa ceinture, fra Michele, qu'il avait probablement cru
+prendre sans vert, en avait tiré un de sa poche et s'en était escrimé
+de telle façon, que personne ne lui avait plus proposé le même jeu; en
+outre, peu après, sournoisement, comme il faisait tout,--ce qui était
+peut-être une suite de son éducation cléricale,--il s'était formé tout
+seul à la danse, était devenu, à ce que l'on assurait, sans que personne
+pût cependant en donner la preuve, un des meilleurs tireurs de la
+ville, et grattait enfin si doucement et si harmonieusement sa guitare,
+quoiqu'on ne lui connût pas de maître, que, lorsqu'il se livrait à
+cet exercice, la fenêtre ouverte, les jeunes filles, pour peu qu'elles
+eussent l'oreille musicale, s'arrêtaient avec plaisir sous sa fenêtre.
+
+Mais, parmi les jeunes filles d'Itri, une seule avait le privilége
+d'arrêter les regards du jeune chierico, et c'était justement celle-là
+qui seule, parmi toutes ses compagnes, paraissait insensible à la
+guitare de fra Michele.
+
+Cette insensible était Francesca, la fille de don Antonio.
+
+Aussi, nous qui, en notre qualité d'historien et de romancier, savons
+sur Michele Pezza, bien des choses que ses concitoyens eux-mêmes
+ignorent encore, n'hésiterons-nous point à dire que ce qui avait
+principalement déterminé notre héros dans le choix de l'état de
+bourrelier, et surtout dans le choix de Giansimone pour son maître,
+c'était le voisinage de sa maison avec celle de don Antonio, et surtout
+la mitoyenneté de ce mur à moitié ruiné qui, à peu de chose près, et
+surtout pour un gaillard aussi agile que l'était fra Michele, faisait
+des deux jardins un seul enclos, et nous avancerons avec la même
+certitude que, si, au lieu d'être bourrelier, maître Giansimone eût
+été tailleur ou serrurier, pourvu qu'il eût exercé un état dans la même
+localité, fra Michele se serait senti, pour la taille des habits ou le
+maniement de la lime, une vocation égale à celle qu'il s'était sentie
+pour rembourrer des bâts et piquer des colliers.
+
+Le premier à qui le secret que nous venons de divulguer apparut
+clairement fut don Antonio: la ténacité avec laquelle le jeune
+bourrelier, son ouvrage fini, se tenait à la fenêtre donnant sur la
+terrasse, la cour et le jardin du charron, parut à celui-ci un fait qui
+méritait toute son attention; il examina la direction des regards de
+son voisin; ces regards, vagues et sans expression en l'absence de
+Francesca, devenaient, du moment que celle-ci entrait en scène, d'une
+fixité et d'une éloquence qui, depuis longtemps, n'avaient plus laissé
+de doutes à Francesca, sur le sentiment qu'elle avait inspiré, et qui
+bientôt n'en laissèrent plus à son père.
+
+Il y avait à peu près six mois que fra Michele était entré en
+apprentissage chez Giansimone, lorsque don Antonio fit cette découverte;
+la chose ne l'inquiétait pas beaucoup à l'endroit de sa fille, qu'il
+avait consultée et qui lui avait avoué qu'elle n'avait rien contre
+Pezza, mais qu'elle aimait Peppino.
+
+Comme cet amour entrait dans les vues de don Antonio, il y applaudit de
+tout son coeur; mais, jugeant néanmoins que l'indifférence de Francesca
+n'était point une assez sûre défense contre les entreprises du
+jeune chierico, il résolut d'y ajouter son éloignement; la chose lui
+paraissait la plus facile du monde: de charron à bourrelier, il n'y a
+que la main; d'ailleurs, don Antonio et Giansimone étaient non-seulement
+voisins, mais compères, ce qui, dans l'Italie méridionale surtout, est
+un grand lien; il alla donc trouver Giansimone, lui exposa la situation
+et lui demanda, comme une preuve d'amitié qu'il ne pouvait lui refuser,
+de mettre fra Michele à la porte; Giansimone trouva la demande du père
+de sa filleule parfaitement juste et lui promit de la satisfaire à la
+première occasion de mécontentement que lui donnerait son apprenti.
+
+Mais ce fut comme un fait exprès; on eût dit que fra Michele, comme
+Socrate, avait un génie familier qui le conseillait. A partir de ce
+moment, le jeune homme, qui n'était qu'un bon apprenti, devint un
+apprenti excellent; Giansimone cherchait vainement un reproche à lui
+faire, il n'y avait point à le reprendre sur son assiduité: il devait à
+son patron huit heures de travail par jour, et il lui en donnait souvent
+huit et demie, neuf quelquefois. Il n'y avait point à le reprendre sur
+les défectuosités de son ouvrage: il faisait chaque jour de tels progrès
+dans son état, que la seule observation que Giansimone eût pu lui
+faire, c'est que les pratiques commençaient à préférer les pièces
+confectionnées par l'ouvrier à celles qui l'étaient par le maître.
+Il n'y avait point à le reprendre sur sa conduite: aussitôt sa tâche
+terminée, fra Michele montait à sa chambre, n'en descendait plus que
+pour souper, et, le souper fini, il y remontait jusqu'au lendemain
+matin. Giansimone pensa bien à l'entreprendre sur son goût pour la
+guitare et à lui déclarer que les vibrations de cet instrument lui
+agaçaient horriblement les nerfs; mais, de lui-même, le jeune homme
+cessa d'en jouer dès qu'il s'aperçut que celle-là seule pour laquelle il
+en jouait ne l'écoutait pas.
+
+Tous les huit jours, don Antonio se plaignait à son compère de ce qu'il
+n'avait pas encore mis son apprenti à la porte, et, à chaque plainte
+de son compère, Giansimone répondait que ce serait pour la semaine
+suivante; mais la semaine suivante s'écoulait, et le dimanche retrouvait
+fra Michele à sa fenêtre, plus assidu à chaque dimanche nouveau qu'il ne
+l'avait été le dimanche précédent.
+
+Enfin, poussé à bout par don Antonio, Giansimone se détermina à
+signifier un beau matin à son apprenti qu'ils devaient se séparer, et
+cela le plus tôt possible.
+
+Fra Michele se fit répéter deux fois cette signification de congé;
+puis, fixant son oeil clair et résolu sur l'oeil trouble et vague de son
+patron:
+
+--Et pourquoi devons-nous nous séparer? lui demanda-t-il.
+
+--Bon! répliqua le bourrelier en essayant de faire de la dignité, voilà
+que tu m'interroges? L'apprenti interroge le maître!
+
+--C'est mon droit, répondit tranquillement fra Michele.
+
+--Ton droit, ton droit!... répéta le bourrelier étonné.
+
+--Sans doute; quand nous avons fait un contrat ensemble...
+
+--Nous n'avons pas fait de contrat, interrompit Giansimone, je n'ai rien
+signé.
+
+--Nous n'en avons pas moins fait un contrat ensemble: pour faire un
+contrat, il n'est pas besoin de papier, de plume et d'encre; entre
+honnêtes gens, la parole suffit.
+
+--Entre honnêtes gens, entre honnêtes gens!... murmura le bourrelier.
+
+--N'êtes-vous pas un honnête homme? demanda froidement fra Michele.
+
+--Si fait, pardieu! répondit Giansimone.
+
+--Eh bien, alors, si nous sommes d'honnêtes gens, je le répète, il y
+a contrat entre nous, un contrat qui dit que je dois vous servir comme
+apprenti; que vous, de votre côté, vous devez m'apprendre votre état,
+et qu'à moins que je ne vous donne des sujets de mécontentement, vous
+n'avez pas le droit de me renvoyer de chez vous.
+
+--Oui; mais, si tu me donnes des sujets de mécontentement? Ah!...
+
+--Vous en ai-je donné?
+
+--Tu m'en donnes à chaque instant.
+
+--Lesquels?
+
+--Lesquels, lesquels!...
+
+--Je vais vous aider à les trouver, s'il y en a. Suis-je un paresseux?
+
+--Je ne puis pas dire cela.
+
+--Suis-je un tapageur?
+
+--Non.
+
+--Suis-je un ivrogne?
+
+--Ah! pour cela, tu ne bois que de l'eau.
+
+--Suis-je un débauché?
+
+--Il ne te manquerait plus que cela, malheureux!
+
+--Eh bien, n'étant ni un débauché, ni un ivrogne, ni un tapageur, ni un
+paresseux, quels sujets de mécontentement puis-je donc vous donner?
+
+--Il y a incompatibilité d'humeur entre nous.
+
+--Incompatibilité d'humeur entre nous? dit-il. Voilà la première fois
+que nous ne sommes pas du même avis; d'ailleurs, dites-moi mes défauts
+de caractère, je les corrigerai.
+
+--Ah! tu ne diras point que tu n'es pas entêté, j'espère?
+
+--Parce que je ne veux pas m'en aller de chez vous!
+
+--Tu avoues donc que tu ne veux pas t'en aller de chez moi?
+
+--Certainement que je ne veux pas.
+
+--Et si je te chasse?
+
+--Si vous me chassez, c'est autre chose.
+
+--Tu t'en iras, alors?
+
+--Oui; mais, comme vous aurez commis envers moi une injustice que
+je n'aurai pas méritée, vous m'aurez fait une insulte que je ne vous
+pardonnerai pas...
+
+--Eh bien? demande Giansimone.
+
+--Eh bien, dit le jeune homme sans hausser la voix d'une note, mais en
+regardant plus fermement et plus fixement que jamais Giansimone, aussi
+vrai que je m'appelle Michele Pezza, je vous tuerai.
+
+--Il le ferait comme il le dit, s'écria le bourrelier en faisant un bond
+en arrière.
+
+--Vous en êtes bien convaincu, n'est-ce pas? répondit fra Michele.
+
+--Ma foi, oui.
+
+--Il vaut donc mieux, mon cher patron, puisque vous avez eu la chance de
+trouver un apprenti qui n'est point débauché, qui n'est point ivrogne,
+qui n'est point paresseux, qui vous respecte de toute son âme et de tout
+son coeur; il vaut donc mieux que vous alliez de vous-même dire à don
+Antonio que vous êtes trop honnête homme pour chasser de chez vous un
+pauvre garçon dont vous n'avez qu'à vous louer. Est-ce convenu ainsi?
+
+--Ma foi, oui, dit Giansimone, c'est ce qui me paraît, en effet, le plus
+juste.
+
+--Et le plus prudent, ajouta le jeune homme avec une légère teinte
+d'ironie. Ainsi donc, c'est convenu, n'est-ce pas?
+
+--Quand on te dit que oui.
+
+--Votre main?
+
+--La voilà.
+
+Fra Michele serra cordialement la main de son patron et se remit à
+l'ouvrage, aussi calme que si rien ne se fût passé.
+
+
+
+
+ XXXIII
+
+ FRA MICHELE
+
+
+Le lendemain, qui était un dimanche, Michele Pezza s'habilla, selon son
+habitude, pour aller entendre la messe, devoir auquel il n'avait pas
+manqué une seule fois depuis qu'il s'était refait laïque. A l'église,
+il rencontra son père et sa mère, les salua pieusement, les reconduisit
+chez eux la messe dite, leur demanda leur agrément, qu'il obtint,
+pour épouser la fille de don Antonio, si par hasard celui-ci la lui
+accordait; puis, afin de n'avoir rien à se reprocher, il se présenta
+chez don Antonio dans l'intention de demander Francesca en mariage.
+
+Don Antonio était avec sa fille et son futur gendre, et, à l'entrée de
+Michele Pezza, son étonnement fut grand. Le compère Giansimone n'avait
+point osé lui raconter ce qui s'était passé entre lui et son apprenti;
+il lui avait, comme toujours, dit de prendre patience et qu'il verrait à
+le satisfaire dans le courant de la semaine suivante.
+
+A la vue de fra Michele, la conversation s'interrompit si brusquement,
+qu'il fut facile au nouvel arrivant de deviner qu'il était question
+d'affaires de famille dont on ne comptait aucunement lui faire part.
+
+Pezza salua avec beaucoup de politesse les trois personnes qu'il
+trouvait réunies, et demanda à don Antonio la faveur de lui adresser
+quelques paroles en particulier.
+
+Cette faveur lui fut accordée en rechignant; le descendant des
+conquérants espagnols se demandait s'il ne courait point quelque danger
+à demeurer en tête-à-tête avec son jeune voisin, dont il était loin
+cependant de soupçonner le caractère résolu.
+
+Il fit signe à Francesca et à Peppino de se retirer.
+
+Peppino offrit son bras à Francesca et sortit avec elle en riant au nez
+de fra Michele.
+
+Pezza ne souffla point le mot, ne fit pas un signe de mécontentement,
+pas un geste de menace, quoiqu'il lui semblât être mordu par plus de
+vipères que don Rodrigue dans son tonneau.
+
+--Monsieur, dit-il à don Antonio, aussitôt que la porte se fut
+refermée sur le couple heureux qui probablement à cette heure raillait
+impitoyablement le pauvre amoureux, inutile de vous dire, n'est-ce pas,
+que j'aime votre fille Francesca?
+
+--Si c'est inutile, répliqua en goguenardant don Antonio, alors,
+pourquoi le dis-tu?
+
+--Inutile pour vous, monsieur, mais non pour moi qui viens vous la
+demander en mariage.
+
+Don Antonio éclata de rire.
+
+--Je ne vois rien à rire là dedans, monsieur, dit Michele Pezza sans
+s'emporter le moins du monde; et, vous parlant sérieusement, j'ai le
+droit d'être écouté sérieusement.
+
+--En effet, quoi de plus sérieux? dit le charron en continuant de
+railler. M. Michele Pezza fait à don Antonio l'honneur de lui demander
+sa fille en mariage!
+
+--Je ne crois pas, monsieur, vous faire particulièrement honneur, à
+vous, répliqua Pezza conservant le même sang-froid; je crois l'honneur
+réciproque, et vous allez me refuser ma demande, je le sais bien.
+
+--Pourquoi t'exposes-tu à un refus, alors?
+
+--Pour mettre ma conscience en repos.
+
+--La conscience de Michele Pezza! fit don Antonio en éclatant de rire.
+
+--Et pourquoi, répliqua le jeune homme avec le même sang-froid, pourquoi
+Michele Pezza n'aurait-il pas une conscience comme don Antonio? Comme
+don Antonio, il a deux bras pour travailler, deux jambes pour marcher,
+deux yeux pour voir, une langue pour parler, un coeur pour aimer et
+haïr. Pourquoi n'aurait-il pas, comme don Antonio, une conscience pour
+lui dire: «Ceci est bien, ceci est mal?»
+
+Ce sang-froid auquel il ne s'attendait point de la part d'un si jeune
+homme dérouta entièrement le charron; cependant, s'attachant au vrai
+sens des paroles de Michele Pezza:
+
+--Mettre ta conscience en repos, ajouta-t-il; ce qui veut dire que, si
+je te refuse ma fille, il arrivera quelque malheur.
+
+--Probablement, répondit Michele Pezza avec le laconisme d'un Spartiate.
+
+--Et quel malheur arrivera-t-il? demanda le charron.
+
+--Dieu seul et la sorcière Nanno le savent! dit Pezza; mais il arrivera
+un malheur, attendu que, moi vivant, Francesca ne sera jamais la femme
+d'un autre.
+
+--Tiens, va-t'en! tu es fou.
+
+--Je ne suis pas fou, mais je m'en vais.
+
+--C'est bien heureux! murmura don Antonio.
+
+Michele Pezza fit quelques pas vers la porte; mais, à mi-chemin, il
+s'arrêta.
+
+--Vous me voyez partir si tranquillement, dit-il, parce que vous comptez
+qu'un jour ou l'autre, sur votre demande, votre compère Giansimone me
+mettra à la porte de chez lui, comme vous venez de me mettre à la porte
+de chez vous.
+
+--Hein? fit don Antonio étonné.
+
+--Détrompez-vous! nous nous sommes expliqués et je resterai chez lui
+tant qu'il me fera plaisir d'y rester.
+
+--Ah! le malheureux! s'écria don Antonio, il m'avait cependant promis...
+
+--Ce qu'il ne pouvait pas tenir... Vous avez le droit de me mettre à la
+porte de chez vous, et je ne vous en veux pas de m'y mettre, parce que
+je suis un étranger; mais il n'en avait pas le droit, lui, parce que je
+suis son apprenti.
+
+--Eh bien, après? dit don Antonio se redressant. Que tu restes ou ne
+restes pas chez le compère, peu importe! nous sommes chacun chez nous;
+seulement, je te préviens, à mon tour, après les menaces que tu viens de
+me faire, que, si désormais je te trouve chez moi, ou te vois, de jour
+ou de nuit, rôder dans mon bien, comme je connais par toi-même tes
+mauvaises intentions, je te tue comme une bête enragée.
+
+--C'est votre droit, mais je ne m'y exposerai pas; maintenant,
+réfléchissez.
+
+--Oh! c'est tout réfléchi.
+
+--Vous me refusez la main de Francesca?
+
+--Plutôt deux fois qu'une.
+
+--Même dans le cas où Peppino y renoncerait?
+
+--Même dans le cas où Peppino y renoncerait.
+
+--Même dans le cas où Francesca consentirait à me prendre pour mari?
+
+--Même dans le cas où Francesca consentirait à te prendre pour mari.
+
+--Et vous me renvoyez sans avoir la charité de me laisser le moindre
+espoir?
+
+--Je te renvoie en te disant: Non, non, non.
+
+--Songez, don Antonio, que Dieu punit, non pas les désespérés, mais ceux
+qui les ont poussés au désespoir.
+
+--Ce sont les gens d'Église qui prétendent cela.
+
+--Ce sont les gens d'honneur qui l'affirment. Adieu, don Antonio; que
+Dieu vous fasse paix!
+
+Et Michele Pezza sortit.
+
+A la porte du charron, il rencontra deux ou trois jeunes gens d'Itri
+auxquels il sourit comme d'habitude.
+
+Puis il rentra chez Giansimone.
+
+Il était impossible, en voyant son visage si calme, de penser, de
+soupçonner même qu'il fût un de ces désespérés dont il parlait un
+instant auparavant.
+
+Il monta à sa chambre et s'y enferma; seulement, cette fois, il ne
+s'approcha point de la fenêtre; il s'assit sur son lit, appuya ses
+deux mains sur ses genoux, laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et de
+grosses larmes silencieuses coulèrent de ses yeux le long de ses joues.
+
+Il était depuis deux heures dans cette immobilité, muet et pleurant,
+lorsqu'on frappa à sa porte.
+
+Il releva la tête, s'essuya vivement les yeux et écouta.
+
+On frappa une seconde fois.
+
+--Qui frappe? demanda-t-il.
+
+--Moi, Gaetano.
+
+C'était la voix et le nom d'un de ses camarades; Pezza n'avait point
+d'amis.
+
+Il s'essuya les yeux une seconde fois et alla ouvrir la porte.
+
+--Que me veux-tu, Gaetano? demanda-t-il.
+
+--Je voulais te demander si tu ne serais pas disposé à faire, sur la
+promenade de la ville, une partie de boules avec les amis? Je sais bien
+que ce n'est pas ton habitude; mais j'ai pensé qu'aujourd'hui...
+
+--Et pourquoi jouerais-je plutôt aujourd'hui aux boules que les autres
+jours?
+
+--Parce que, aujourd'hui, ayant du chagrin, tu as plus besoin de
+distraction que les autres jours.
+
+--J'ai du chagrin aujourd'hui, moi?
+
+--Je le présume; on a toujours du chagrin quand on est véritablement
+amoureux et qu'on vous refuse la femme que l'on aime.
+
+--Tu sais donc que je suis amoureux?
+
+--Oh! quant à cela, toute la ville le sait.
+
+--Et tu sais que l'on m'a refusé celle que j'aimais?
+
+--Certainement, et de bonne source, c'est Peppino qui nous l'a dit.
+
+--Et comment vous a-t-il dit cela?
+
+--Il a dit: «Fra Michele est venu demander Francesca en mariage à don
+Antonio, et il a emporté une veste.»
+
+--Il n'a rien ajouté?
+
+--Si fait; il a ajouté que, si la veste ne te suffisait pas, il se
+chargerait de te donner la culotte, ce qui te ferait le vêtement
+complet.
+
+--Ce sont ses paroles?
+
+--Je n'y change pas une syllabe.
+
+--Tu as raison, dit Michele Pezza après un moment de silence, pendant
+lequel il s'était assuré que son couteau était bien dans sa poche, j'ai
+besoin de distraction; allons jouer aux boules.
+
+Et il sortit avec Gaetano.
+
+Les deux compagnons descendirent d'un pas rapide mais calme, qui au
+reste était plutôt réglé par Gaetano que par Michele, la grande rue
+conduisant à Fondi; puis ils appuyèrent à gauche, c'est-à-dire du côté
+de la mer, vers une double allée de platanes qui servait de promenade
+aux gens raisonnables d'Itri, et de gymnase aux enfants et aux jeunes
+gens. Là, vingt groupes divers jouaient à vingt jeux différents, mais
+particulièrement à ce jeu qui consiste à se rapprocher le plus possible
+d'une petite boule avec de grosses boules.
+
+Michele et Gaetano tournèrent autour de cinq ou six de ces groupes avant
+de reconnaître celui où Peppino faisait sa partie; enfin ils aperçurent
+l'ouvrier charron au milieu du groupe le plus éloigné de la promenade;
+Michele marcha directement à lui.
+
+Peppino, qui, courbé vers la terre, discutait sur un coup, en se
+redressant, aperçut Pezza.
+
+--Tiens, dit-il en tressaillant malgré lui sous la gerbe d'éclairs que
+lançaient les yeux de son rival, c'est toi, Michele!
+
+--Comme tu vois, Peppino; cela t'étonne?
+
+--Je croyais que tu ne jouais jamais aux boules.
+
+--C'est vrai, je n'y joue pas.
+
+--Que viens-tu faire ici, alors?
+
+--Je viens chercher la culotte que tu m'as promise.
+
+Peppino tenait dans sa main droite la petite boule qui sert de but aux
+joueurs et qui était de la grosseur d'un boulet de quatre; devinant dans
+quelle intention hostile Michele venait à lui, il prit son élan et, de
+toute la vigueur de son bras, lui lança le projectile.
+
+Michele, qui n'avait pas perdu de vue un des mouvements de Peppino, et
+qui, à l'altération de sa physionomie, avait deviné son intention, se
+contenta d'incliner la tête. Le boulet de bois, lancé avec la force
+d'une catapulte, passa en sifflant à deux doigts de sa tempe, et alla se
+fendre en dix éclats contre la muraille.
+
+Pezza ramassa un caillou.
+
+--Je pourrais, comme le jeune David, dit-il, te briser la tête avec
+un caillou, et je ne ferais que te rendre ce que tu as voulu me faire;
+mais, au lieu de te le mettre au milieu du front, comme fit David au
+Philistin Goliath, je me contenterai de te le mettre au milieu de ton
+chapeau.
+
+Le caillou partit en sifflant et enleva le chapeau de la tête de Peppino
+en le traversant de part en part comme eût fait une balle de fusil.
+
+--Et, maintenant, continua Pezza fronçant les sourcils et serrant les
+dents, les braves ne se battent pas de loin avec du bois et des pierres.
+
+Il tira son couteau de sa poche.
+
+--Ils se battent de près et le fer à la main.
+
+Puis, s'adressant aux jeunes gens qui regardaient cette scène si
+intéressante pour eux, parce qu'elle était dans les moeurs du pays, et
+se présentait rarement avec de tels symptômes d'hostilité:
+
+--Regardez, vous autres, dit-il, et, témoins que Peppino a été
+l'agresseur, soyez en même temps juges de ce qui va se passer.
+
+Et il s'avança sur Peppino, dont il était séparé par une vingtaine de
+pas et qui l'attendait le fer à la main.
+
+--A combien de pouces de fer nous battons-nous? demanda Peppino[8].
+
+[Note 8: Souvent, dans les duels au couteau, si communs dans l'Italie
+méridionale, on convient à combien de pouces de fer on se battra; un
+morceau de liége au travers duquel passe la lame, mesure en ce cas les
+différentes longueurs.]
+
+--A toute la lame, répondit Pezza. De cette façon, il n'y aura pas moyen
+de tricher.
+
+--Au premier ou au second sang? demanda Peppino.
+
+--A mort! répondit Pezza.
+
+Ces mots, comme des éclairs sinistres, s'étaient croisés au milieu d'un
+silence sépulcral.
+
+Chaque combattant dépouilla sa veste et la roula autour du bras gauche,
+pour s'en faire un bouclier; puis Peppino et Michele marchèrent l'un
+contre l'autre.
+
+Les spectateurs formaient un cercle au milieu duquel se trouvèrent
+isolés les deux adversaires; le même silence continua, car on comprit
+qu'il allait se passer quelque chose de terrible.
+
+Si jamais deux natures furent opposées, c'étaient celles de ces deux
+rivaux: l'une était toute musculaire, l'autre était toute nerveuse;
+l'un devait combattre à la manière du taureau, l'autre, à la manière du
+serpent.
+
+Peppino attendit Michele, replié sur lui-même, la tête dans les
+épaules, les deux bras en avant, le sang au visage et en injuriant son
+adversaire.
+
+Michele s'avança lentement, silencieusement, pâle jusqu'à la lividité;
+ses yeux, bleu verdâtre, semblaient avoir la fascination de ceux du boa.
+
+On sentait dans le premier le courage brutal uni à la force musculaire;
+on devinait dans le second une puissance de volonté invincible et
+suprême.
+
+Michele était visiblement le plus faible et probablement le moins
+adroit; mais, chose étrange, si les paris eussent été dans les moeurs
+des spectateurs, les trois quarts eussent parié pour lui.
+
+Les premiers coups se perdirent, soit dans l'air, soit dans les plis
+des vestes; les deux lames se croisaient comme des dards de vipères qui
+jouent.
+
+Tout à coup, la main droite de Peppino se couvrit de sang: du tranchant
+de son couteau, Michele lui avait ouvert les quatre doigts.
+
+Ce dernier fit un bond en arrière pour donner le temps à son adversaire
+de changer son couteau de main, s'il ne pouvait plus se servir de sa
+main droite.
+
+En refusant toute grâce pour lui, Michele avait interdit à son
+adversaire d'en demander aucune.
+
+Peppino prit son couteau entre ses dents, banda avec son mouchoir sa
+main droite blessée, changea sa veste de bras et reprit son couteau de
+la main gauche.
+
+Pezza, sans doute, ne voulut pas conserver sur son adversaire un
+avantage que celui-ci avait perdu, il changea donc son couteau de main
+comme lui.
+
+Au bout d'une demi-minute, Peppino avait reçu une seconde blessure au
+bras gauche.
+
+Il poussa un rugissement, non de douleur, mais de rage; il commençait
+à entrevoir le dessein de son ennemi: Pezza voulait le désarmer, non le
+tuer.
+
+En effet, de sa main droite devenue libre et qui n'avait rien perdu de
+sa force, Pezza saisit le poignet gauche de Peppino et l'enveloppa de
+ses doigts longs, minces et nerveux, comme d'une tenaille à plusieurs
+branches.
+
+Peppino essaya de dégager son poignet de l'étreinte qui paralysait son
+arme dans sa main et laissait à son ennemi toute liberté de lui plonger
+dix fois, s'il l'eût voulu, son couteau dans la poitrine; tout fut
+inutile, la liane triomphait du chêne.
+
+Le bras de Peppino s'engourdissait, le couteau de son adversaire avait
+ouvert une veine, et, par cette ouverture, le blessé perdait à la fois
+sa force et son sang; au bout de quelques secondes, ses doigts, énervés
+par la pression, se détendirent et laissèrent tomber le couteau.
+
+--Ah! fit Pezza indiquant par cette joyeuse exclamation qu'il était
+enfin arrivé au résultat qu'il poursuivait.
+
+Et il mit le pied sur le couteau.
+
+Peppino, désarmé, comprit qu'il n'avait plus qu'une ressource: il
+s'élança sur son adversaire et l'enveloppa de ses bras nerveux, mais
+blessés et sanglants.
+
+Loin de refuser ce nouveau genre de combat, dans lequel on eût pu croire
+qu'il allait être étouffé comme Antée, Pezza, pour indiquer que son
+intention n'était pas de profiter de la situation, mit son couteau entre
+ses dents et saisit à son tour son adversaire à bras-le-corps.
+
+Alors, tout ce que la force peut multiplier d'efforts, tout ce que
+l'adresse peut suggérer de ruses fut employé par les deux lutteurs;
+seulement, au grand étonnement des spectateurs, Peppino, qui, dans ce
+genre d'exercice, avait vaincu tous ses jeunes compagnons, excepté Pezza
+avec lequel il n'avait jamais lutté, Peppino paraissait être destiné,
+comme dans le combat précédent, à avoir le dessous.
+
+Tout à coup, les deux lutteurs, comme deux chênes frappés de la foudre,
+perdirent pied et roulèrent sur le sol. Pezza avait réuni toutes ses
+forces, que rien n'avait diminuées, et, d'une secousse terrible à
+laquelle Peppino était loin de s'attendre de la part d'un si chétif
+ennemi, il avait déraciné son adversaire et était tombé sur lui.
+
+Avant que les spectateurs fussent revenus de leur étonnement, Peppino
+était couché sur le dos, et Pezza lui tenait le couteau sur la gorge et
+le genou sur la poitrine.
+
+Les dents de Pezza grincèrent de joie.
+
+--Messieurs, dit-il, tout s'est-il passé loyalement et de franc jeu?
+
+--Loyalement et de franc jeu, dirent les spectateurs à l'unanimité.
+
+--La vie de Peppino est-elle bien à moi?
+
+--Elle est à toi.
+
+--Est-ce ton avis, Peppino? demanda Pezza en faisant sentir au vaincu la
+pointe de son couteau.
+
+--Tue-moi! tu en as le droit, murmura ou plutôt râla Peppino d'une voix
+étranglée.
+
+--M'aurais-tu tué, si tu m'eusses tenu comme je te tiens?
+
+--Oui; mais je ne t'aurais pas fait languir.
+
+--Donc, tu conviens que ta vie est à moi?
+
+--J'en conviens.
+
+--Bien à moi?
+
+--Oui.
+
+Pezza se pencha à son oreille, et, à voix basse:
+
+--Eh bien, lui dit-il, je te la rends, ou plutôt je te la prête;
+seulement, le jour où tu épouseras Francesca, je te la reprendrai, tu
+entends?
+
+--Ah! misérable! s'écria Peppino, tu es le démon en personne! et ce
+n'est pas fra Michele qu'il faut t'appeler, c'est fra Diavolo!
+
+--Appelle-moi comme tu voudras, dit Pezza; mais souviens-toi que ta vie
+m'appartient et que, le cas que tu sais échéant, je ne te demanderai pas
+la permission de te la reprendre.
+
+Et il se releva, essuya le sang de son couteau à la manche de sa
+chemise, et, le remettant tranquillement dans sa poche:
+
+--Maintenant, continua-t-il, tu es libre, Peppino, et personne ne
+t'empêche plus de reprendre ta partie de boules.
+
+Et il s'éloigna lentement, saluant de la tête et de la main ses jeunes
+compagnons, qu'il laissait abasourdis et se demandant ce qu'il avait
+pu dire à Peppino qui maintint celui-ci immobile et à demi soulevé de
+terre, dans l'attitude du gladiateur blessé.
+
+
+
+
+ XXXIV
+
+ LOQUE ET CHIFFE
+
+
+On comprend que, malgré la menace de Pezza, Peppino n'en persista pas
+moins dans ses projets de mariage avec Francesca; personne n'avait
+entendu ce que Michele lui avait dit tout bas; mais, en le voyant
+renoncer à la main de Francesca, dont on savait Michele Pezza amoureux,
+tout le monde l'eût deviné.
+
+La noce devait avoir lieu entre la moisson et les vendanges, et
+l'événement que nous venons de raconter s'était passé vers la fin du
+mois de mai.
+
+Juin, juillet et août s'écoulèrent sans que rien révélât les intentions
+tragiques annoncées par Pezza à son rival.
+
+Le 7 septembre, qui était un dimanche, le curé annonça au prône, pour le
+23 septembre, le mariage de Francesca et de Peppino.
+
+Les deux fiancés étaient à la messe, et Pezza à quelques pas d'eux.
+Peppino regarda Pezza au moment où le prêtre fit cette annonce, à
+laquelle Pezza ne parut pas faire plus d'attention que s'il ne l'eût
+point entendue; seulement, au sortir de l'église, Pezza s'approcha de
+Peppino, et, assez bas pour qu'elles parvinssent à celui-là seul auquel
+elles étaient adressées, il lui dit ces paroles:
+
+--C'est bien! tu as encore dix-huit jours à vivre.
+
+Peppino tressaillit de telle façon, que Francesca, qui était à son bras,
+se retourna avec inquiétude: elle vit Michele Pezza, qui la salua en
+s'éloignant.
+
+Depuis que Pezza, dans son duel avec Peppino, avait donné à celui-ci
+deux coups de couteau, Pezza continuait de saluer Francesca, mais
+Francesca ne le saluait plus.
+
+Le dimanche suivant, la publication des bancs qui, comme on sait, se
+renouvelle trois fois, fut répétée par le prêtre. Au même endroit que le
+dimanche précédent, Michele Pezza s'approcha de Peppino, et, de la même
+voix menaçante et calme tout ensemble, il lui dit:
+
+--Tu as encore dix jours à vivre.
+
+Le dimanche suivant, même publication, même menace; seulement,
+comme huit jours s'étaient écoulés, ce n'étaient plus que deux jours
+d'existence qui étaient accordés par Pezza à Peppino.
+
+Ce 23 septembre tant craint et tant désiré tout à la fois arriva:
+c'était un mercredi. Après une nuit d'orage, le jour, comme nous l'avons
+dit dans un de nos précédents chapitres, s'était levé magnifique, et, le
+mariage devant avoir lieu à onze heures du matin, les conviés, amis de
+don Antonio, amis et amies de Peppino et de Francesca, s'étaient réunis
+à la maison de la fiancée, où la noce devait se faire et dont l'hôte
+principal avait clos sa boutique pour transporter le repas sur la
+terrasse et la fête dans la cour et le jardin.
+
+Cette terrasse, cette cour et ce jardin, ruisselants de soleil, teintés
+d'ombre, retentissaient de cris joyeux. Nous avons essayé de les peindre
+en montrant les vieillards buvant sur la terrasse, les jeunes gens
+dansant au son des tambours et de la guitare, les musiciens groupés,
+l'un assis, les autres debout sur les marches de la terrasse, le tout
+dominé par ce spectateur immobile et sombre accoudé sur le mur mitoyen,
+tandis que le paysan, couché sur sa charrette chargée de paille,
+prolonge dans des improvisations sans fin, ce chant lent et criard,
+particulier aux contadini des provinces napolitaines, et que poules,
+grives, merles et moineaux francs pillent gaiement les treilles courant
+de peuplier en peuplier, dans l'enclos qui, sous le nom de jardin,
+s'étend de la cour au pied de la montagne.
+
+Et, maintenant que nous avons levé le rideau sur le passé, nos lecteurs
+comprennent pourquoi don Antonio, Francesca et surtout Peppino regardent
+de temps en temps avec inquiétude ce jeune homme qu'ils n'ont point
+le droit de chasser du mur mitoyen sur lequel il est accoudé, et de la
+douceur du tempérament duquel leur répond, sans pouvoir les rassurer
+tout à fait, le compère Giansimone, qui, depuis le jour mémorable où il
+a eu maille à partir avec lui, ne lui ayant jamais reparlé de quitter la
+maison, n'a jamais eu qu'à se louer de son caractère.
+
+Onze heures et demie sonnèrent, juste au moment où l'une des tarentelles
+les plus animées venait de finir.
+
+Le dernier vagissement du timbre était à peine éteint, qu'un bruit bien
+connu de don Antonio lui succéda: c'était celui des grelots des chevaux
+de poste, du roulement sourd et pesant d'une voiture et les cris de deux
+postillons appelant don Antonio d'une voix de basse qui eût fait honneur
+à un _gran'cartello_ du théâtre Saint-Charles.
+
+A ce triple bruit, le digne charron et toute l'honorable société
+comprirent que, selon son habitude, le chemin de Castellone à Itri avait
+fait des siennes et qu'il lui arrivait de la besogne qu'il partageait
+parfois avec le chirurgien de l'endroit, les voitures et les voyageurs
+rompant, la plupart du temps, les voitures leurs roues ou leurs essieux,
+et les voyageurs leurs bras ou leurs jambes du même coup.
+
+Mais celui qui venait et pour lequel on réclamait les bons soins de don
+Antonio, par bonheur ne s'était rien rompu, et il réclamait le charron
+pour sa voiture sans avoir besoin de chirurgien pour lui.
+
+Ce fut, au reste, une certitude que l'on acquit quand, à ces mots
+d'un des postillons: «Venez vite, don Antonio, c'est pour un voyageur
+très-pressé,» Antonio ayant répondu: «Tant pis pour lui s'il est pressé,
+on ne travaille pas aujourd'hui,» on vit, à l'extrémité de l'allée
+donnant sur la cour, apparaître ce voyageur en personne, qui demanda:
+
+--Et pourquoi, s'il vous plaît, citoyen Antonio, ne travaille-t-on pas
+aujourd'hui?
+
+Le digne charron, mal disposé à cause du moment où on le demandait, plus
+mal disposé encore par ce titre de citoyen, dont la substitution à son
+titre de noblesse lui paraissait blessante, allait répondre par quelque
+brutalité, comme c'était sa noble habitude, lorsqu'en jetant les yeux
+sur le voyageur, il reconnut que c'était un trop grand personnage pour
+le traiter avec son sans façon ordinaire.
+
+Et, en effet, le voyageur qui surprenait don Antonio au milieu de sa
+fête de famille n'était autre que notre ambassadeur, parti de Naples,
+vers le milieu de la nuit, et qui, n'ayant pas voulu permettre aux
+postillons, tant il était pressé de sortir du royaume des Deux-Siciles,
+de ralentir leur course à la descente de Castellone, avait brisé une des
+roues de derrière de sa voiture, en traversant un des nombreux ruisseaux
+qui coupent la grande route et vont se jeter dans le petit fleuve sans
+nom qui la côtoie.
+
+Il résultait de cet accident qu'il avait été forcé, si pressé qu'il
+fût d'arriver à la frontière romaine, de faire la dernière demi-lieue
+à pied; ce qui donnait un nouveau mérite au calme avec lequel il
+avait demandé: «Et pourquoi, s'il vous plaît, citoyen, Antonio, ne
+travaille-t-on pas aujourd'hui?»
+
+--Excusez-moi, mon général, répondit, en faisant un pas vers le
+voyageur, don Antonio, qui, à son costume guerrier, prenait le citoyen
+Garat pour un militaire, et qui pensait que, pour courir la poste à
+quatre chevaux, il fallait au moins qu'un militaire fût général, je ne
+savais pas avoir l'honneur de parler à un haut personnage comme paraît
+être Votre Excellence; car alors j'eusse répondu, non pas: «On ne
+travaille point aujourd'hui,» mais: «On ne travaille que dans une
+heure.»
+
+--Et pourquoi ne peut-on travailler tout de suite? demanda le voyageur
+de son ton le plus conciliant et qui annonçait que, s'il ne s'agissait
+que d'un sacrifice d'argent, il était prêt à le faire.
+
+--Parce que voilà la cloche qui sonne, Votre Excellence, et que, fût-ce
+pour raccommoder la voiture de Sa Majesté le roi Ferdinand, que Dieu
+garde, je ne ferai pas attendre M. le curé.
+
+--En effet, dit le voyageur en regardant autour de lui, je crois que je
+suis tombé dans une noce.
+
+--Justement, Votre Excellence.
+
+--Et, demanda le voyageur sur le ton d'une bienveillante interrogation,
+cette belle fille qui se marie?
+
+--C'est ma fille.
+
+--Je vous en fais mon compliment. Pour l'amour de ses beaux yeux,
+j'attendrai.
+
+--Si Votre Excellence veut nous faire l'honneur de venir à l'église avec
+nous, peut-être cela lui fera-t-il paraître le temps moins long; M. le
+curé débitera un très-beau sermon.
+
+--Merci, mon ami, j'aime mieux rester ici.
+
+--Eh bien, restez; et, à notre retour, vous boirez un verre de vin de
+ces vignes-là à la santé de la mariée; cela lui portera bonheur, et nous
+n'en travaillerons que mieux après.
+
+--C'est convenu, mon brave. Et combien cela va-t-il durer, votre
+cérémonie?
+
+--Ah! trois quarts d'heure, une heure tout au plus. Allons, les enfants,
+à l'église!
+
+Chacun s'empressa d'exécuter l'ordre donné par don Antonio, qui s'était
+constitué pour toute la journée maître des cérémonies, excepté Peppino,
+qui resta en arrière et qui bientôt se trouva seul avec Michele Pezza.
+
+--Voyons, Pezza, lui dit-il en s'avançant vers lui la main ouverte et le
+sourire sur les lèvres, bien que ce sourire fût peut-être un peu forcé,
+il s'agit aujourd'hui d'oublier nos vieilles rancunes et de faire une
+paix sincère.
+
+--Tu te trompes, Peppino, reprit Pezza: il s'agit de te préparer à
+paraître devant Dieu, voilà tout.
+
+Puis, se dressant debout sur le mur:
+
+--Fiancé de Francesca, lui dit-il solennellement, tu as encore une heure
+à vivre!
+
+Et, s'élançant dans le jardin de Giansimone, il disparut derrière le
+mur.
+
+Peppino regarda autour de lui, et, voyant qu'il était seul, il fit le
+signe de la croix, en disant:
+
+--Seigneur! Seigneur! je remets mon âme entre vos mains.
+
+Puis il alla rejoindre sa fiancée et son beau-père, qui étaient déjà sur
+le chemin de l'église.
+
+--Comme tu es pâle! lui dit Francesca.
+
+--Puisses-tu, dans une heure, lui répondit-il, ne pas être plus pâle
+encore que je ne le suis maintenant!
+
+L'ambassadeur, auquel il restait pour toute distraction pendant son
+heure d'attente, le plaisir de regarder passer les habitants d'Itri
+allant à leurs plaisirs ou à leurs affaires, suivit des yeux le cortége
+jusqu'à ce qu'il l'eût vu disparaître à l'angle de la rue qui conduisait
+à l'église.
+
+En reportant son regard du côté opposé avec ce vague de l'homme qui
+attend et qui s'ennuie d'attendre, il crut, à son grand étonnement,
+apercevoir des uniformes français à l'extrémité de la rue de Fondi,
+c'est-à-dire faisant route opposée à celle qu'il venait de faire, et
+allant, par conséquent, de Rome à Naples.
+
+Ces uniformes étaient portés par un brigadier et quatre dragons qui
+escortaient une voiture de voyage dont la marche, quoique en poste,
+était réglée, non pas sur celle des chevaux qui la traînaient, mais sur
+celle des chevaux qui l'escortaient.
+
+Au reste, la curiosité du citoyen Garat allait être promptement
+satisfaite: la voiture et son escorte venaient à lui et ne pouvaient
+échapper à son investigation, soit que la voiture se contentât de
+changer de chevaux à la poste, soit que les voyageurs qu'elle renfermait
+fissent une halte à l'hôtel, puisque la poste était la première maison à
+sa droite, et l'hôtel la maison en face de lui.
+
+Mais il n'eut pas même besoin d'attendre cette halte; en l'apercevant,
+en reconnaissant l'uniforme d'un haut fonctionnaire de la République,
+le brigadier mit son cheval au galop, précéda la voiture de cent ou cent
+cinquante pas, et s'arrêta devant l'ambassadeur en portant la main à son
+casque et en attendant d'être interrogé.
+
+--Mon ami, lui dit l'ambassadeur avec son affabilité ordinaire, je suis
+le citoyen Garat, ambassadeur de la République à Naples, ce qui me donne
+le droit de vous demander quelles sont les personnes renfermées dans
+cette voiture de voyage que vous escortez.
+
+--Deux vieilles ci-devant en assez mauvais état, mon ambassadeur,
+répondit le brigadier, et un ci-devant qui, lorsqu'il leur parle, les
+appelle princesses.
+
+--Les connaissez-vous par leurs noms?
+
+--L'une s'appelle madame Victoire et l'autre madame Adélaïde.
+
+--Ah! ah! fit l'ambassadeur.
+
+--Oui, continua le brigadier, il paraît qu'elles étaient tantes du feu
+tyran que l'on a guillotiné; au moment de la Révolution, elles se sont
+sauvées en Autriche; puis, de Vienne, elles sont venues à Rome; à Rome,
+elles ont eu peur quand la République est venue, comme si la République
+faisait la guerre à ces vieux bonnets de nuit-là! De Rome, elles eussent
+bien voulu se sauver comme elles s'étaient sauvées de Paris et de
+Vienne; mais il paraît qu'il y avait une troisième soeur, la plus
+vieille, une décrépite que l'on appelait madame Sophie: elle est tombée
+malade, les autres n'ont pas voulu la quitter, ce qui était bien de leur
+part. Au bout du compte, elles ont donc demandé un permis de séjour
+au général Berthier... Mais je vous embête avec tout mon bavardage,
+n'est-ce pas?
+
+--Non, mon brave, au contraire, et ce que tu me racontes m'intéresse
+beaucoup.
+
+--Soit! Alors, vous n'êtes pas difficile à intéresser, mon ambassadeur.
+Je disais donc qu'une semaine après l'arrivée du général Championnet,
+qui m'envoyait tous les deux jours prendre des nouvelles de la malade,
+la malade étant morte et enterrée, les deux autres soeurs ont demandé à
+quitter Rome et à se rendre à Naples, où elles ont des parents dans
+une bonne position, à ce qu'il paraît; mais elles avaient peur d'être
+arrêtées comme suspectes le long de la route; alors, le général
+Championnet m'a dit: «Brigadier Martin, tu es un homme d'éducation,
+tu sais parler aux femmes; tu vas prendre quatre hommes et tu vas
+accompagner jusqu'au delà des frontières ces deux vieilles créatures,
+qui sont des filles de France, après tout. Ainsi, brigadier Martin,
+toute sorte d'égards, tu entends; ne leur parle qu'à la troisième
+personne et la main au casque, comme à des supérieurs.--Mais, citoyen
+général, lui ai-je répondu, si elles ne sont que deux, comment
+pourrai-je parler à la troisième personne?» Le général s'est mis à rire
+de la bêtise qu'il venait de dire, et il m'a répondu: «Brigadier Martin,
+tu es encore plus fort que je ne croyais; elles sont trois, mon ami;
+seulement, la troisième est un homme, c'est leur chevalier d'honneur; on
+l'appelle le comte de Châtillon.--Citoyen général, lui ai-je répondu,
+je croyais qu'il n'y avait plus de comtes?--Il n'y eu a plus en France,
+c'est vrai, a-t-il répliqué à son tour; mais, à l'étranger et en Italie,
+il y en a encore quelques-uns par-ci par-là.--Et moi, général, dois-je
+l'appeler comte ou citoyen, le Châtillon?--Appelle-le comme tu voudras;
+mais je crois que tu lui feras plus de plaisir, ainsi qu'aux personnes
+qu'il accompagne, si tu l'appelles monsieur le comte que si tu
+l'appelles citoyen; et, comme cela ne tire pas à conséquence et ne fait
+de tort à personne, tu peux lui dire _monsieur le comte_ gros comme le
+bras.» Ainsi ai-je agi tout le long du chemin; et, en effet, cela a paru
+faire plaisir aux pauvres vieilles dames qui ont dit: «Voilà un garçon
+bien élevé, mon cher comte. Comment t'appelles-tu, mon ami?» J'avais
+envie de leur répondre qu'en tout cas j'étais mieux élevé qu'elles,
+puisque, moi, je ne tutoyais pas leur comte et qu'elles me tutoyaient;
+mais je me suis contenté de leur répondre: «C'est bon, c'est bon, je
+m'appelle Martin.» De sorte que, tout le long de la route, quand elles
+ont eu quelque chose à demander, c'est à moi qu'elles se sont adressées:
+«Martin par-ci, Martin par-là;» mais vous comprenez bien, citoyen
+ambassadeur, que cela ne tire point à conséquence, puisque la plus jeune
+des deux a soixante-neuf ans.
+
+--Et jusqu'où Championnet vous a-t-il ordonné de les conduire?
+
+--Jusqu'au delà de la frontière, et même plus loin si elles le
+désiraient.
+
+--C'est bien, citoyen brigadier, tu as rempli tes instructions, puisque
+tu as franchi la frontière et que tu es même venu deux postes au delà;
+d'ailleurs, il y aurait danger à aller plus loin.
+
+--Pour moi ou pour elles?
+
+--Pour toi.
+
+--Oh! si ce n'est que cela, citoyen ambassadeur, vous savez, ça ne fait
+rien. Le brigadier Martin connaît le danger, il a été plus d'une fois
+son camarade de lit.
+
+--Mais ici le danger est inutile et pourrait avoir de graves résultats;
+tu vas donc signifier à tes deux princesses que ton service près d'elles
+est fini.
+
+--Elles vont jeter les hauts cris, je vous en préviens, citoyen
+ambassadeur. Mon Dieu! les pauvres filles, que vont-elles devenir sans
+leur Martin? Vous voyez, elles se sont aperçues que je n'étais plus
+auprès d'elles, et les voilà qui me cherchent avec des yeux tout
+effarés.
+
+En effet, pendant cette conversation ou pendant ce récit,--car le peu de
+paroles qu'avait prononcées le citoyen Garat n'avaient été placées
+dans le discours du brigadier Martin que comme des points
+d'interrogation,--la voiture des vieilles princesses s'était arrêtée
+devant l'hôtel _del Riposo d'Orazio_, et, les pauvres filles voyant
+leur protecteur engagé dans une conversation des plus animées avec un
+personnage revêtu du costume des hauts fonctionnaires républicains,
+elles avaient eu peur que quelque complot ne se tramât à l'endroit
+de leur sûreté ou que contre-ordre ne fût donné à leur voyage; voilà
+pourquoi, avec un air d'anxiété qui flattait infiniment l'amour-propre
+du brigadier, elles appelaient de leur voix la plus tendre leur chef
+d'escorte Martin.
+
+Martin, sur un signe du citoyen Garat, et tandis que celui-ci, pour
+s'épargner un colloque embarrassant, rentrait dans l'allée du charron
+et allait s'asseoir sur la terrasse déserte, Martin se rendait à la
+portière du carrosse, et, la main au casque, comme l'y avait invité
+Championnet, transmettait aux royales voyageuses l'invitation, qu'il
+venait de recevoir d'un supérieur, de retourner à Rome.
+
+Comme l'avait fort judicieusement pensé le brigadier Martin, cette
+notification jeta un grand trouble dans l'esprit des vieilles filles;
+elles se consultèrent, elles consultèrent leur chevalier d'honneur,
+et le résultat de cette double consultation fut que celui-ci irait
+s'informer, près de l'inconnu à l'habit bleu et au panache tricolore,
+des motifs qui pouvaient empêcher le brigadier Martin et ses quatre
+hommes d'aller plus loin.
+
+Le comte de Châtillon descendit de voiture, suivit le chemin qu'il avait
+vu prendre au fonctionnaire républicain, et, en arrivant à l'autre bout
+de l'allée, le trouva assis sur la terrasse de don Antonio et suivant
+des yeux machinalement, et sans le voir peut-être, un jeune homme qui,
+au moment où il était entré, sautait du mur mitoyen dans le jardin du
+charron et traversait ce jardin dans toute sa longueur, un fusil sur
+l'épaule.
+
+C'était chose si simple dans ce pays d'indépendance, où tout homme
+marche armé et où les clôtures ne semblent être faites que pour exercer
+l'agilité des passants, que l'ambassadeur ne parut prêter qu'une
+médiocre attention à ce fait, attention d'ailleurs dont il fut aussitôt
+distrait par l'apparition du comte de Châtillon.
+
+Le comte s'avança vers lui; le citoyen Garat se leva.
+
+Garat, fils d'un médecin d'Ustaritz, avait reçu une éducation
+distinguée, était lettré, ayant vécu dans l'intimité des philosophes et
+des encyclopédistes, et ayant, par ses différents éloges de Suger, de M.
+de Montausier et de Fontenelle, obtenu des prix académiques.
+
+C'était un homme du monde, avant tout élégant parleur et ne se servant
+du vocabulaire jacobin que dans les occasions d'apparat et lorsqu'il ne
+pouvait faire autrement.
+
+En voyant le comte de Châtillon venir à lui, il se leva et fit la moitié
+du chemin.
+
+Les deux hommes se saluèrent avec une courtoisie qui sentait bien plus
+son Louis XV que son Directoire.
+
+--Dois-je dire monsieur ou citoyen? demanda le comte de Châtillon en
+souriant.
+
+--Dites comme vous voudrez, monsieur le comte; cela me sera toujours un
+honneur de répondre aux questions que vous venez probablement me faire
+de la part de Leurs Altesses royales.
+
+--A la bonne heure! dit le comte; au milieu de ces pays sauvages, je
+suis heureux de rencontrer un homme civilisé. Je venais donc, au nom de
+Leurs Altesses royales, puisque vous me permettez de conserver ce
+titre aux filles du roi Louis XV, vous demander, non point à titre de
+reproche, mais comme renseignement essentiel à leur tranquillité, quelle
+est la volonté ou l'obstacle qui s'oppose à ce qu'elles conservent
+jusqu'à Naples l'escorte que le général Championnet a eu l'obligeance de
+leur donner.
+
+Garat sourit.
+
+--Je comprends très-bien la différence qu'il y a entre le mot _obstacle_
+et le mot _volonté_, monsieur le comte, et je vais vous répondre de
+manière à vous prouver que l'obstacle existe, et que, s'il y a volonté
+en même temps, cette volonté est plutôt bienveillante que mauvaise.
+
+--Commençons par l'obstacle alors, fit en s'inclinant le comte.
+
+--L'obstacle, le voici, monsieur: depuis hier minuit, il y a déclaration
+de guerre entre le royaume des Deux-Siciles et la république française;
+il en résulte qu'une escorte composée de cinq ennemis serait plutôt,
+vous devez le comprendre, pour Leurs Altesses royales un danger qu'une
+protection. Quant à la volonté, qui est la mienne, et que vous voyez
+maintenant ressortir naturellement de l'obstacle, elle est de ne point
+exposer les illustres voyageuses à subir des insultes et leur escorte à
+être assassinée. A demande catégorique, ai-je répondu catégoriquement,
+monsieur le comte?
+
+--Si catégoriquement, monsieur, que je serais heureux que vous
+consentissiez à répéter à Leurs Altesses royales, ce que vous venez de
+me faire l'honneur de me dire.
+
+--Ce serait avec grand plaisir, monsieur le comte, mais un sentiment de
+délicatesse que vous apprécieriez, j'en suis sûr, s'il vous était
+connu, me prive, à mon grand regret, de l'honneur de leur présenter mes
+hommages.
+
+--Avez-vous quelque motif de tenir ce sentiment secret?
+
+--Aucun, monsieur; je crains seulement que ma présence ne leur soit
+désagréable.
+
+--Impossible.
+
+--Je sais à qui j'ai l'honneur de parler, monsieur; vous êtes le comte
+de Châtillon, chevalier d'honneur de Leurs Altesses royales, et c'est un
+avantage que j'ai sur vous, car vous ne savez pas qui je suis.
+
+--Vous êtes, je puis le certifier, monsieur, un homme du monde et de
+parfaite courtoisie.
+
+--Et c'est pour cela, monsieur, que j'ai été choisi par la Convention
+pour avoir le fatal honneur de lire au roi Louis XVI sa sentence de
+mort.
+
+Le comte de Châtillon fit un bond en arrière, comme s'il se fût trouvé
+tout à coup en face d'un serpent.
+
+--Mais, alors, vous êtes le conventionnel Garat? s'écria-t-il.
+
+--Lui-même, monsieur le comte; vous voyez, si mon nom fait cet effet
+sur vous qui n'étiez point parent, que je sache, du roi Louis XVI, quel
+effet il produirait sur ces pauvres princesses, qui étaient ses tantes.
+Il est vrai, ajouta l'ambassadeur avec son fin sourire, qu'elles
+n'aimaient guère leur neveu de son vivant; mais, aujourd'hui, je sais
+qu'elles l'adorent; la mort est comme la nuit: elle porte conseil.
+
+M. le comte de Châtillon salua et alla reporter le résultat de la
+conversation qu'il venait d'avoir à mesdames Victoire et Adélaïde.
+
+
+
+
+ XXXV
+
+ FRA DIAVOLO
+
+
+Les deux vieilles princesses qu'avait été chargé de protéger le
+brigadier Martin, et près desquelles retournait le comte de Châtillon,
+tout effaré d'avoir vu en face, non-seulement un régicide, mais encore
+celui-là même qui avait lu à Louis XVI son arrêt de mort, les deux
+vieilles princesses, disons-nous, ne sont pas tout à fait de
+nouvelles connaissances pour ceux de nos lecteurs qui sont quelque peu
+familiarisés avec nos oeuvres; ils les ont vues apparaître, plus jeunes
+de trente ans, dans notre livre de _Joseph Balsamo_, non-seulement sous
+les noms par lesquels nous venons de les désigner, mais encore sous
+le sobriquet moins poétique de _Loque_ et de _Chiffe_, que dans sa
+familiarité paternelle, leur donnait le roi Louis XV.
+
+Nous avons vu que la troisième, la princesse Sophie, que son royal
+géniteur, pour ne point dépareiller la trilogie de ses filles, avait
+baptisée du nom harmonieux de _Graille_, était morte à Rome, et, par sa
+maladie, avait retardé le départ de ses deux soeurs, et que, de cette
+façon, le hasard avait fait que leur passage à Itry avait coïncidé avec
+celui de l'ambassadeur français dans la même ville.
+
+La chronique scandaleuse de la cour avait toujours respecté madame
+Victoire, que l'on assurait avoir, toute sa vie, été de moeurs
+irréprochables; mais, comme il leur faut toujours une victime
+expiatoire, les mauvaises langues s'étaient rabattues sur madame
+Adélaïde; celle-ci, en effet, passait pour avoir été l'héroïne d'une
+aventure passablement scandaleuse, dans laquelle le héros était son
+propre père. Quoique Louis XV ne fût point un patriarche et que je
+doute, si Dieu eût brûlé la moderne Sodome, qu'il l'eût fait prévenir
+comme Loth par un de ses anges d'abandonner à temps la ville maudite,
+cette aventure, non point dans ses détails, mais dans le fond, passait
+pour avoir eu son antécédent dans la famille du Chananéen Loth, qui, on
+s'en souvient, devint, par un oubli déplorable des liens de famille, le
+père de Moab et d'Ammon; l'oubli du roi Louis XV et de sa fille madame
+Adélaïde avait été de moitié moins fécond, et il en était résulté
+seulement un enfant du sexe masculin, né à Colorno, dans le grand-duché
+de Parme, et devenu, sous le nom de comte Louis de Narbonne, un des
+cavaliers les plus élégants, mais en même temps un des cerveaux les plus
+vides de la cour du roi Louis XVI; madame de Staël, qui, à la retraite
+de son père, M. de Necker, avait perdu la présidence du conseil, mais
+qui avait gardé une certaine influence, l'avait fait nommer, en 1791,
+ministre de la guerre, et, se trompant, sinon à la valeur morale et
+intellectuelle de ce beau cavalier, avait tenté de lui introduire un peu
+de son génie dans la tête et un peu de son coeur dans la poitrine;
+elle échoua; il eût fallu un géant pour dominer la situation, et M.
+de Narbonne était un nain, ou, si vous voulez, un homme ordinaire: la
+situation l'écrasa.
+
+Décrété d'accusation le 10 août, il passa le détroit et alla rejoindre
+à Londres les princes émigrés, mais sans jamais tirer l'épée contre la
+France. Fils impuissant à la sauver, il eut le mérite du moins de ne
+point chercher à la perdre.
+
+Lorsque les trois vieilles princesses décidèrent de quitter Versailles,
+ce fut M. de Narbonne qui fut chargé de tous les préparatifs de leur
+fuite; elle eut lieu le 21 janvier 1791, et l'un des derniers discours
+de Mirabeau, un des plus beaux, fut prononcé à ce sujet et eut pour
+texte: _De la liberté d'émigration_.
+
+Nous avons vu, dans le récit du brigadier Martin, comment Leurs Altesses
+avaient successivement habité Vienne et Rome, et comment, reculant
+devant la République, qui, après avoir envahi le nord, envahissait le
+midi de l'Italie, elles avaient décidé d'aller trouver les parents _en
+bonne position_ qu'elles avaient dans le royaume de Naples.
+
+Ces parents en bonne position, mais qui ne devaient point tarder à
+se trouver en mauvaise position, étaient le roi Ferdinand et la reine
+Caroline.
+
+Comme l'avait présumé le brigadier Martin, la nouvelle que le comte
+de Châtillon reportait aux deux princesses les troubla fort; l'idée
+de continuer leur route sans autre escorte que celle de leur chevalier
+d'honneur, qui cependant, pour ménager les nerfs des deux pauvres
+filles, leur avait caché le voisinage du terrible conventionnel,
+n'avait, en effet, rien de bien rassurant. Elles étaient au plus
+violent de leur désespoir, lorsqu'un domestique de l'hôtel frappa
+respectueusement à la porte et avertit M. le comte de Châtillon qu'un
+jeune homme, arrivé depuis la veille, demandait la faveur de lui dire
+quelques mots.
+
+Le comte de Châtillon sortit et rentra presque aussitôt, annonçant à
+Mesdames que le jeune homme en question était un soldat de l'armée de
+Condé, porteur d'une lettre de M. le comte Louis de Narbonne, adressée à
+Leurs Altesses royales, mais plus particulièrement à madame Adélaïde.
+
+Les deux choses sonnaient bien aux oreilles des deux princesses: d'abord
+le titre de soldat de l'armée de Condé, ensuite la recommandation de M.
+le comte de Narbonne.
+
+On fit entrer le porteur de la lettre.
+
+C'était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, blond de barbe
+et de cheveux, agréable de visage, frais et rose comme une femme;
+il était proprement vêtu sans être vêtu élégamment; sa manière de se
+présenter, quoique n'étant pas exempte d'une certaine roideur contractée
+sous l'uniforme, annonçait une bonne naissance et une certaine habitude
+du monde.
+
+Il salua respectueusement de la porte les deux princesses. M. de
+Châtillon lui désigna de la main madame Adélaïde; il fit trois pas
+dans la chambre, mit un genou en terre et tendit la lettre à la vieille
+princesse.
+
+--Lisez, Châtillon, lisez, dit madame Adélaïde; je ne sais pas ce que
+j'ai fait de mes lunettes.
+
+Et elle fit, avec un gracieux sourire, signe au jeune homme de se
+relever.
+
+M. de Châtillon lut la lettre, et, se retournant vers les princesses:
+
+--Mesdames, leur dit-il, cette lettre est, en effet, de M. le
+comte Louis de Narbonne, qui recommande dignement à Vos Altesses
+M. Giovan-Battista de Cesare, Corse de nation, qui a servi avec ses
+compagnons dans l'armée de Condé, et qui lui est recommandé à lui-même
+par M. le chevalier de Vernègues; il ajoute, en mettant ses fidèles
+hommages aux pieds de Vos Altesses royales, qu'elles n'auront jamais à
+se repentir de ce qu'elles feront pour ce digne jeune homme.
+
+Madame Victoire laissa la parole à sa soeur et se contenta d'approuver
+de la tête.
+
+--Ainsi, monsieur, dit madame Adélaïde, vous êtes noble?
+
+--Madame, répondit le jeune homme, nous autres Corses, nous avons tous
+la prétention d'être nobles; mais, comme je veux commencer à me faire
+connaître à Votre Altesse royale par ma sincérité, je lui répondrai que
+je suis tout simplement d'une ancienne famille de _caporali_; un de
+nos ancêtres a, sous ce titre de _caporale_, commandé un district de la
+Corse pendant une de ces longues guerres que nous avons soutenues contre
+les Génois; un seul de mes compagnons, M. de Bocchechiampe, est de
+noblesse, dans le sens où l'entend Votre Altesse royale; les cinq
+autres, comme moi, quoique l'un deux porte l'illustre nom de Colonna,
+n'ont aucun droit au livre d'or.
+
+--Mais savez-vous, monsieur de Châtillon, dit madame Victoire, que ce
+jeune homme s'exprime fort bien?
+
+--Cela ne m'étonne point, dit madame Adélaïde; vous devez bien
+comprendre, ma chère, que M. de Narbonne ne nous eût point recommandé
+des espèces.
+
+Puis, se tournant vers de Cesare:
+
+--Continuez, jeune homme. Vous dites donc que vous avez servi dans les
+armées de M. le prince de Condé?
+
+--Moi et trois de mes compagnons, madame, M. de Bocchechiampe,
+M. Colonna et M. Guidone, nous étions avec Son Altesse royale à
+Weissembourg, à Haguenau, à Bentheim, où M. de Bocchechiampe et moi
+fûmes blessés. Par malheur, intervint la paix de Campo-Formio: le prince
+fut forcé de licencier son armée, et nous nous trouvâmes en Angleterre,
+sans fortune et sans position; ce fut là que M. le chevalier de
+Vernègues voulut bien se rappeler nous avoir vus au feu et affirma à M.
+le chevalier de Narbonne que nous ne faisions pas déshonneur à la cause
+que nous avions embrassée. Ne sachant que devenir, nous demandâmes à M.
+le comte son avis; il nous conseilla de gagner Naples, où, nous dit-il,
+le roi se préparait à la guerre, et où, grâce à nos états de services,
+nous ne pouvions pas manquer d'être employés. Nous ne connaissions, par
+malheur, personne à Naples; mais M. le comte Louis leva cette difficulté
+en nous disant que, sinon à Naples, du moins à Rome, nous rencontrerions
+Vos Altesses royales; ce fut alors qu'il me fit l'honneur de me donner
+la lettre que je viens de remettre à M. le comte de Châtillon.
+
+--Mais comment, monsieur, demanda la vieille princesse, se fait-il que
+nous vous rencontrions juste ici et que vous ne nous ayez pas remis
+cette lettre plus tôt?
+
+--Nous eussions pu, en effet, madame, avoir l'honneur de la remettre à
+Vos Altesses royales à Rome; mais, d'abord, vous étiez au lit de mort de
+madame la princesse Sophie, et, tout à votre douleur, vous n'eussiez pas
+eu le loisir de vous occuper de nous; puis nous n'étions pas sans être
+observés par la police républicaine; nous avons craint de compromettre
+Vos Altesses royales. Nous avions quelques ressources; nous les avons
+ménagées et nous avons vécu dessus en attendant un moment plus favorable
+de vous demander votre protection. Il y a huit jours que vous avez eu
+la douleur de perdre Son Altesse royale la princesse Sophie et que
+vous vous êtes décidées à partir pour Naples; nous nous sommes tenus au
+courant des intentions de Vos Altesses royales, et, la veille de votre
+départ, nous sommes venus vous attendre ici, où nous sommes arrivés
+hier dans la nuit. Un instant, en voyant l'escorte qui accompagnait le
+carrosse de Vos Altesses, nous avons cru tout perdu pour nous; mais, au
+contraire, la Providence a voulu qu'ici justement l'ordre fût donné à
+votre escorte de retourner à Rome. Nous venons offrir à Vos Altessses
+royales de la remplacer; s'il ne s'agit que de se faire tuer pour leur
+service, nous en valons d'autres, et nous vous demandons la préférence.
+
+Le jeune homme prononça ces dernières paroles avec beaucoup de dignité,
+et le salut dont il les accompagna était si plein de courtoisie, que la
+vieille princesse, se retournant vers M. de Châtillon, lui dit:
+
+--Avouez, Châtillon, que vous avez vu peu de gentilshommes s'exprimer
+avec plus de noblesse que ce jeune Corse, qui n'était cependant que
+caporal.
+
+--Pardon, Votre Altesse, répliqua de Cesare en souriant de la méprise,
+c'est un de mes ancêtres, madame, qui était _caporale_, c'est-à-dire
+commandant d'une province; j'avais, moi, l'honneur d'être, ainsi que M.
+de Bocchechiampe, lieutenant d'artillerie dans l'armée de monseigneur le
+prince de Condé.
+
+--Espérons que vous n'y ferez pas le chemin que le petit Buonaparte,
+votre compatriote, y a fait dans l'artillerie, ou que ce sera du moins
+dans une voie opposée.
+
+Puis, se retournant vers le comte:
+
+--Eh bien, Châtillon, lui dit-elle, vous voyez que cela s'arrange à
+merveille; au moment où notre escorte nous manque, la Providence, comme
+l'a très-bien dit M. de... M. de... Comment m'avez-vous dit déjà que
+vous vous appeliez, mon bon ami?
+
+--De Cesare, Votre Altesse.
+
+--La Providence, comme l'a très-bien dit M. de Cesare, nous en envoie
+une autre; mon avis, à moi, est de l'accepter. Qu'en dites-vous, ma
+soeur?
+
+--Ce que je dis? Je dis que je remercie Dieu de nous avoir délivrées de
+ces jacobins de Français, dont les plumets tricolores me donnaient des
+attaques de nerfs.
+
+--Et moi de leur chef, le citoyen brigadier Martin, qui avait la rage
+de s'adresser toujours à moi pour demander les ordres de Mon Altesse
+royale; et dire que j'étais obligée de lui faire les blanches dents et
+de lui sourire, quand j'aurais voulu lui tordre le cou.
+
+Puis, se retournant vers Cesare:
+
+--Monsieur, dit-elle, vous pouvez me présenter vos compagnons; j'ai
+hâte, en vérité, de faire leur connaissance.
+
+--Peut-être vaudrait-il mieux que Leurs Altesses royales attendissent
+le départ du brigadier Martin et de ses soldats, fit observer M. de
+Châtillon.
+
+--Et pourquoi cela, comte?
+
+--Mais pour qu'il ne rencontre pas ces messieurs chez Leurs Altesses
+royales en venant prendre congé d'elles.
+
+--En venant prendre congé de nous?... Pour mon compte, j'espère bien que
+le drôle n'aura pas l'impudence de se représenter devant moi. Prenez
+dix louis, Châtillon, et donnez-les au brigadier Martin pour lui et ses
+hommes. Je ne veux pas qu'il soit dit que ces odieux jacobins nous aient
+rendu un service sans en être payés.
+
+--Je ferai ce qu'ordonne Votre Altesse royale; mais je doute que le
+brigadier accepte.
+
+--Qu'il accepte quoi?
+
+--Les dix louis que Votre Altesse royale lui offre.
+
+--Il aimerait mieux les prendre, n'est-ce pas? Cette fois, il faudra
+bien qu'il se contente de les recevoir; mais qu'est-ce que c'est donc
+que cette musique? Est-ce que nous serions reconnues et que l'on nous
+donnerait une sérénade?
+
+--Ce serait le devoir de la population, madame, répondit en souriant le
+jeune Corse, si elle savait qui elle a l'honneur de posséder dans ses
+murs; mais elle l'ignore, à ce que je suppose du moins, et cette musique
+est tout simplement celle d'une noce qui revient de l'église; la fille
+du charron qui demeure en face de cet hôtel se marie, et, comme il y a
+un rival, on présume que la journée ne se passera point sans tragédie;
+nous qui sommes ici depuis hier au soir, nous avons eu le temps de nous
+mettre au courant des nouvelles de la localité.
+
+--Bien, bien, dit madame Adélaïde, nous n'avons rien à faire avec
+ces gens-là. Présentez-nous vos compagnons, monsieur de Cesare,
+présentez-nous-les. S'ils vous ressemblent, notre bienveillance leur est
+acquise. Et vous, Châtillon, portez ces dix louis au citoyen brigadier
+Martin, et, s'il demande à nous remercier, dites-lui que ma soeur et moi
+sommes indisposées.
+
+Le comte de Châtillon et le lieutenant de Cesare sortirent pour exécuter
+les ordres qu'ils venaient de recevoir.
+
+De Cesare rentra le premier avec ses compagnons, et c'était tout simple:
+les jeunes gens, dans leur empressement à savoir ce que décideraient
+Leurs Altesses royales, attendaient dans l'antichambre.
+
+Ils n'eurent donc qu'à passer par la porte que venait de leur ouvrir
+leur introducteur. Madame Victoire, qui avait toujours eu un penchant à
+la dévotion, avait pris son livre d'heures et lisait sa messe, qu'elle
+n'avait pu entendre: elle se contenta de jeter un coup d'oeil rapide sur
+les jeunes gens et de faire un signe approbatif; mais il n'en fut point
+de même de madame Adélaïde: elle passa une véritable revue.
+
+De Cesare lui présenta ses compagnons: tous étaient Corses; nous savons
+déjà le nom de leur introducteur et de trois d'entre eux: Francesco
+Bocchechiampe, Ugo Colonna et Antonio Guidone; les trois autres se
+nommaient Raimondo Cordara, Lorenzo Durazzo et Stefano Pittaluga.
+
+Nous demandons pardon à nos lecteurs de tous ces détails; mais,
+l'inexorable histoire nous forçant d'introduire un grand nombre de
+personnages de toutes nations et de tous rangs dans notre récit, nous
+appuyons un peu plus longuement sur ceux qui doivent y acquérir une
+certaine importance.
+
+Nous le répétons, c'est une immense épopée que celle que nous écrivons,
+et, à l'exemple d'Homère, le roi des poëtes épiques, nous sommes forcé
+de faire le dénombrement de nos soldats.
+
+Comme nous, de Cesare suivit en petit l'exemple de l'auteur de
+l'_Iliade_, il nomma les uns après les autres ses six compagnons à
+madame Adélaïde; mais ce que lui avait dit le jeune Corse de la noblesse
+de Bocchechiampe l'avait frappée, et ce fut particulièrement à lui
+qu'elle s'adressa.
+
+--M. de Cesare m'a annoncé que vous étiez gentilhomme, lui dit-elle.
+
+--Il m'a fait trop d'honneur, Votre Altesse royale: je suis noble tout
+au plus.
+
+--Ah! vous faites une distinction entre noble et gentilhomme, monsieur?
+
+--Sans doute, madame, et j'ai l'honneur d'appartenir à une caste trop
+jalouse de ses droits, justement par cela même qu'ils sont méconnus
+aujourd'hui, pour que j'empiète sur ceux qui ne m'appartiennent pas. Je
+pourrais faire mes preuves de deux cents ans et être chevalier de Malte,
+s'il y avait encore un ordre de Malte; mais je serais très-embarrassé de
+faire mes preuves de 1399, pour monter dans les carrosses du roi.
+
+--Vous monterez cependant dans le nôtre, monsieur, dit la vieille
+princesse en se redressant.
+
+--C'est seulement lorsque j'en serai descendu, madame, dit le jeune
+homme en s'inclinant, que je me vanterai d'être gentilhomme.
+
+--Tu entends, ma soeur, tu entends, s'écria madame Adélaïde; mais c'est
+fort joli, ce qu'il dit là. Enfin, nous voilà donc avec des gens de
+notre bord!
+
+Et la vieille princesse respira plus librement.
+
+En ce moment, M. de Châtillon rentra.
+
+--Eh bien, Châtillon, qu'a dit le brigadier Martin? demanda madame
+Adélaïde.
+
+--Il a dit tout simplement que, si Votre Altesse royale lui avait fait
+faire cette offre par un autre que moi, il aurait coupé les oreilles à
+cet autre.
+
+--Et à vous?
+
+--A moi, il a bien voulu me faire grâce; il a même accepté ce que je lui
+ai offert.
+
+--Et que lui avez-vous offert?
+
+--Une poignée de main.
+
+--Une poignée de main, Châtillon! vous avez offert une poignée de main
+à un jacobin! Pourquoi n'êtes-vous pas rentré avec un bonnet rouge,
+pendant que vous y étiez? C'est incroyable, un brigadier qui refuse dix
+louis, un comte de Châtillon qui donne une poignée de main à un jacobin!
+En vérité, je ne comprends plus rien à la société telle qu'ils l'ont
+faite.
+
+--Ou plutôt telle qu'ils l'ont défaite, dit madame Victoire en lisant
+ses heures.
+
+--Défaite, vous avez bien raison, ma soeur, défaite, c'est le mot;
+seulement, vivrons-nous assez pour la voir refaire, c'est ce dont je
+doute. En attendant, Châtillon, donnez vos ordres; nous partons à quatre
+heures; avec une escorte comme celle de ces messieurs, nous pouvons nous
+hasarder à voyager de nuit. Monsieur de Bocchechiampe, vous dînerez avec
+nous.
+
+Et, avec un geste qui avait conservé plus de commandement que de
+dignité, la vieille princesse congédia ses sept défenseurs sans avoir
+le moins du monde remarqué ce qu'il y avait de blessant dans le choix
+qu'elle avait fait du plus noble d'entre eux, à l'exclusion des autres,
+pour dîner à sa table et à celle de sa soeur.
+
+Bocchechiampe demanda pardon par un signe à ses compagnons de la faveur
+qui lui était faite; ils lui répondirent par une poignée de main.
+
+Comme l'avait dit de Cesare, cette musique que l'on avait entendue était
+celle qui précédait le cortége nuptial de Francesca et de Peppino; le
+cortége était nombreux; car, ainsi que l'avait dit encore de Cesare,
+on s'attendait généralement à quelque catastrophe suscitée par Michele
+Pezza; aussi, à leur entrée sur la terrasse, les regards des deux époux
+se portèrent-ils tout d'abord sur le mur à demi écroulé où, depuis le
+matin, s'était tenu celui qui causait leur inquiétude.
+
+Le mur était solitaire.
+
+Au reste, aucun objet ne revêtait cette teinte sombre qui, aux yeux
+du prétendu roi de la création, semble toujours devoir annoncer
+sa disparition de ce monde. Il était midi; le soleil dans toute sa
+splendeur, tamisait ses rayons à travers la treille qui formait un dais
+de verdure au-dessus de la tête des convives; les merles sifflaient,
+les grives chantaient, les moineaux francs pépiaient, et les carafes,
+pleines de vin, reflétaient, au milieu de leurs rubis liquides, une
+paillette d'or.
+
+Peppino respira; il ne voyait la mort nulle part mais, au contraire, il
+voyait la vie partout.
+
+Il est si bon de vivre quand on vient d'épouser la femme que l'on aime,
+et que l'on est enfin arrivé au jour attendu depuis deux ans!
+
+Un instant il oublia Michele Pezza et sa dernière menace, dont il était
+pâle encore.
+
+Quant à don Antonio, moins préoccupé que Peppino, il avait retrouvé, à
+la porte, la voiture brisée, et, sur la terrasse, le propriétaire de la
+voiture.
+
+Il alla à lui en se grattant l'oreille.
+
+Le travail faisait tache dans un pareil jour.
+
+--Ainsi, demanda-t-il à l'ambassadeur, qu'il continuait de prendre
+purement et simplement pour un voyageur de distinction, Votre Excellence
+tient absolument à continuer sa route aujourd'hui?
+
+--Absolument, répondit le citoyen Garat. Je suis attendu à Rome pour
+affaire de la plus haute importance, et j'ai déjà perdu, à l'accident
+qui m'est arrivé aujourd'hui, quelque chose comme trois ou quatre
+heures.
+
+--Allons, allons, un honnête homme n'a que sa parole; j'ai dit que,
+quand vous nous auriez fait l'honneur de boire avec nous un verre de
+vin à l'heureuse union de ces enfants, on travaillerait; buvons et
+travaillons.
+
+On remplit tout ce qu'il y avait de verres sur la table, on donna à
+l'étranger le verre d'honneur, orné d'un filet d'or. L'ambassadeur, pour
+tenir sa parole, but à l'heureuse union de Francesca et de Peppino;
+les jeunes filles crièrent: «Vive Peppino!» les jeunes garçons: «Vive
+Francesca!» et tambours et guitares firent éclater leur tarentelle la
+plus joyeuse.
+
+--Allons, allons, dit maître della Rota à Peppino, il ne s'agit point
+ici de faire les yeux doux à notre amoureuse, mais de se mettre à
+la besogne; il y a temps pour tout. Embrasse ta femme, garçon, et à
+l'ouvrage!
+
+Peppino ne se fit point répéter deux fois la première partie de
+l'invitation: il prit sa femme entre ses bras, et, avec un regard de
+reconnaissance au ciel, il l'appuya contre son coeur.
+
+Mais, au moment où, abaissant les yeux vers elle avec cette
+indéfinissable expression de l'amour qui a longtemps attendu et qui va
+enfin être satisfait, il approchait ses lèvres de celles de Francesca,
+la détonation d'une arme à feu retentit, et le sifflement d'une balle se
+fit entendre, suivi d'un bruit mat.
+
+--Oh! oh! dit l'ambassadeur, voilà une balle qui m'a bien l'air d'être à
+mon adresse.
+
+--Vous vous trompez, balbutia Peppino en s'affaissant aux pieds de
+Francesca, elle est à la mienne.
+
+Et il rendit par la bouche une gorgée de sang.
+
+Francesca jeta un cri et tomba à genoux devant le corps de son mari.
+
+Tous les yeux se tournèrent vers le point d'où le coup était parti: une
+légère fumée blanchâtre montait, à cent pas peut-être, à travers les
+peupliers.
+
+On vit alors parmi les arbres un jeune homme qui, par des élans rapides,
+gravissait la montagne un fusil à la main.
+
+--Fra Michele! s'écrièrent les assistants, fra Michele!
+
+Le fugitif s'arrêta sur une espèce de plate-forme, et, avec un geste de
+menace:
+
+--Je ne m'appelle plus fra Michele, dit-il; à partir de ce moment, je
+m'appelle fra Diavolo.
+
+C'est, en effet, le nom sous lequel il fut connu plus tard; le baptême
+du meurtre l'emporta sur celui de la rédemption.
+
+Pendant ce temps, le blessé avait rendu le dernier soupir.
+
+
+
+
+ XXXVI
+
+ LE PALAIS CORSINI A ROME
+
+
+Pendant que nous sommes sur la route de Rome, précédons notre
+ambassadeur chez Championnet, comme nous l'avons précédé chez le charron
+don Antonio.
+
+Dans une des plus grandes salles de l'immense palais Corsini, qui vient
+d'être successivement occupé par Joseph Bonaparte, ambassadeur de la
+République, et par Berthier, qui est venu y venger le double assassinat
+de Basseville et de Duphot, deux hommes se promenaient, le jeudi 24
+septembre, entre onze heures et midi, s'arrêtant de temps en temps près
+de grandes tables sur lesquelles étaient étendus un plan de Rome à la
+fois antique et moderne, un plan des États romains réduits par le traité
+de Tolentino, et toute une collection des gravures de Piranèse; d'autres
+tables plus petites supportaient des livres d'histoire ancienne et
+moderne, parmi lesquels on distinguait pêle-mêle, un Tite-Live, un
+Polybe, un Montecuculli, les _Commentaires_ de César, un Tacite, un
+Virgile, un Horace, un Juvénal, un Machiavel, une collection presque
+complète enfin de livres classiques se rapportant à l'histoire de Rome
+ou aux guerres des Romains; chacune de ces tables portait, en outre, de
+l'encre, des plumes, des feuilles de papier couvertes de notes, à
+côté de feuilles blanches attendant leur tour d'être noircies et qui
+indiquaient que l'hôte passager de ce palais se reposait des fatigues de
+la guerre, sinon par les études du savant, du moins par les loisirs de
+l'érudit.
+
+Ces deux hommes, à trois ans près, étaient du même âge, c'est-à-dire que
+l'un avait trente-six ans et l'autre trente-trois.
+
+Le plus âgé des deux était en même temps le plus petit; il portait
+encore la poudre de 89, avait conservé la queue et brillait par un
+certain air d'aristocratie qu'il devait sans doute à l'extrême propreté
+de ses vêtements, à la finesse et à la blancheur de son linge; son oeil
+noir était vif, déterminé, plein de résolution et d'audace; sa barbe
+était faite avec le plus grand soin; il ne portait ni moustaches
+ni favoris; son costume était celui des généraux républicains du
+Directoire; son chapeau, son sabre et ses pistolets étaient déposés sur
+une table assez voisine de la chaise sur laquelle il avait l'habitude
+d'écrire, pour qu'en allongeant la main il pût les atteindre.
+
+Celui-là, c'était l'homme dont nous avons déjà entretenu longuement nos
+lecteurs: Jean-Étienne Championnet, commandant en chef l'armée de Rome.
+
+L'autre, plus grand de taille, comme nous l'avons dit, blond de cheveux,
+accusait, par la fraîcheur de son teint, une origine septentrionale; il
+avait l'oeil bleu, limpide, plein de lumière; le nez moyen, les lèvres
+minces et ce menton fortement accentué qui est le signe dominant des
+races fauves, c'est-à-dire des races conquérantes; un grand sentiment de
+calme et de placidité était répandu sur toute sa personne et devait en
+faire au feu non-seulement un soldat intrépide, mais encore un général
+plein de toutes les ressources que donne un véritable sang-froid. Il
+était de famille irlandaise, mais né en France; il avait servi d'abord
+dans le corps irlandais de Dillon, s'était distingué à Jemmapes, avait
+été nommé colonel après la bataille, avait battu le duc d'York dans
+différentes rencontres, traversé en 1795 le Wahal sur la glace, s'était
+emparé de la flotte hollandaise à la tête de son infanterie, avait été
+nommé général de division, et enfin venait d'être envoyé à Rome, où il
+commandait une division sous Championnet.
+
+Celui-là, c'était Joseph-Alexandre Macdonald, qui fut depuis maréchal de
+France et qui mourut duc de Tarente.
+
+Ces deux hommes, pour ceux qui les eussent regardés causant, étaient
+deux soldats; mais, pour ceux qui les auraient entendus causer, ils
+eussent été deux philosophes, deux archéologues, deux historiens.
+
+Ce fut le propre de la révolution française--et cela se comprend,
+puisque toutes les classes de la société concoururent à former
+l'armée,--d'introduire, près des Cartaux, des Rossignol et des Luckner,
+les Miollis, les Championnet, les Ségur, c'est-à-dire, près de l'élément
+matériel et brutal, l'élément immatériel et lettré.
+
+--Tenez, mon cher Macdonald, disait Championnet à son lieutenant, plus
+j'étudie cette histoire romaine au milieu de Rome, et particulièrement
+celle de ce grand homme de guerre, de ce grand orateur, de ce grand
+législateur, de ce grand poëte, de ce grand philosophe, de ce grand
+politique qu'on appelle César, et dont les _Commentaires_ doivent être
+le catéchisme de tout homme qui aspire à commander une armée, plus je
+suis convaincu que nos professeurs d'histoire se trompent complétement
+à l'endroit de l'élément que représentait César à Rome. Lucain a eu beau
+faire, en faveur de Caton, un des plus beaux vers latins qui aient été
+faits, César, mon ami, c'était l'humanité; Caton n'était que le droit.
+
+--Et Brutus et Cassius, qu'étaient-ils? demanda Macdonald avec le
+sourire de l'homme mal convaincu.
+
+--Brutus et Cassius,--je vais vous faire sauter au plafond, car je
+vais toucher, je le sais, à l'objet de votre culte,--Brutus et Cassius
+étaient deux républicains de collége, l'un de bonne, l'autre de mauvaise
+foi; des espèces de lauréats de l'école d'Athènes, des plagiaires
+d'Harmodius et d'Aristogiton, des myopes qui n'ont pas vu plus loin
+que leur stylet, des cerveaux étroits qui n'ont pas su comprendre
+l'assimilation du monde que rêvait César; et j'ajouterai, que, nous
+autres républicains intelligents, c'est César que nous devons glorifier
+et ses meurtriers que nous devons maudire.
+
+--C'est un paradoxe qui peut être soutenu, mon cher général; mais, pour
+le faire adopter comme une vérité, il ne faudrait pas moins que votre
+esprit et votre éloquence.
+
+--Eh! mon cher Joseph, rappelez-vous notre promenade d'hier au musée
+du Capitole; ce n'était pas sans raison que je vous disais: «Macdonald,
+regardez ce buste de Brutus; Macdonald, regardez cette tête de César.»
+Vous les rappelez-vous?
+
+--Certainement.
+
+--Eh bien, comparez ce front puissant, mais comprimé avec ces cheveux
+qui viennent jusqu'aux sourcils, caractère du vrai type romain, au
+reste; comparez ces sourcils, épais et contractés écrasant un oeil
+sombre, avec le front large et ouvert de César, avec ses yeux d'aigle.
+
+--Ou de faucon, _occhi griffagni_, a dit Dante.
+
+--_Nigris et vegetis oculis_, a dit Suétone, et, si vous voulez bien,
+je m'en rapporterai à Suétone, _ses yeux noirs et pleins de vie_;
+contentons-nous donc de cela, et vous verrez de quel côté était
+l'intelligence. On reprochait à César d'avoir ouvert le Sénat à des
+sénateurs qui n'en savaient pas même le chemin: c'était là son génie
+et en même temps le génie de Rome. Athènes, et par Athènes j'entends
+la Grèce, Athènes n'est que la colonie, elle essaime et se rejette au
+dehors; Rome, c'est l'adoption, elle aspire l'univers et se l'assimile:
+la civilisation orientale, l'Égypte, la Syrie, la Grèce, tout y a passé;
+la barbarie occidentale, l'Ibérie, la Gaule, l'Armorique même, tout
+y passera. Le monde sémitique, représenté par Carthage, et la Judée
+résistent à Rome: Carthage est anéantie, les Juifs sont dispersés. Le
+monde entier régnera sur Rome, parce que le monde entier est dans Rome;
+après les Auguste, les Tibère, les Caligula, les Claude, les Néron,
+c'est-à-dire après les Césars romains viennent les Flaviens, qui ne sont
+déjà qu'Italiens; puis les Antonins, qui sont Espagnols et Gaulois; puis
+Septime, Caracalla, Héliogabale, Alexandre Sévère, qui sont Africains et
+Syriens; il n'y a pas jusqu'à l'Arabe Philippe et jusqu'au Goth Maximin
+qui ne viennent, après les Aurélien et les Probus, ces durs paysans de
+l'Illyrie, s'asseoir sur le trône qui s'écroulera sous le Hun Augustule,
+lequel mourra en Campanie avec une rente de six mille livres d'or que
+lui fera Odoacre, roi des Hérules. Tout s'est écroulé autour de Rome,
+Rome seule est encore debout. _Capitoli immobile saxum_.
+
+--Ne croyez-vous pas que ce soit à ce mélange de races que les Italiens
+doivent l'affaiblissement de leur courage et la mollesse de leur
+caractère? demanda Macdonald.
+
+--Ah! vous voilà comme les autres, mon cher Macdonald, jugeant le fond
+par la surface. Parce que les lazzaroni sont lâches et paresseux,--et
+peut-être encore reviendrons-nous un jour sur cette opinion,--faut-il
+en augurer que tous les Napolitains sont lâches et paresseux? Voyez ces
+deux spécimens que Naples nous a envoyés, Salvato Palmieri et Ettore
+Caraffa: connaissez-vous, dans toutes nos légions, deux plus puissantes
+personnalités? La différence qui existe entre les Italiens et nous,
+mon cher Joseph, et j'ai bien peur que cette différence ne soit à notre
+désavantage, c'est que, fidèles à nos habitudes d'hommes liges, nous
+mourons pour un homme, et qu'en Italie on ne meurt, en général, que pour
+les idées. Les Italiens, c'est vrai, n'ont pas, comme nous, la recherche
+aventureuse des dangers inutiles, mais ceci est un héritage de nos
+pères les vieux Gaulois; ils n'ont pas, comme nous, la déification
+chevaleresque de la femme, parce qu'ils n'ont dans toute leur histoire
+ni une Jeanne d'Arc ni une Agnès Sorel; ils n'ont pas, comme nous,
+la rêverie enthousiaste du monde féodal, parce qu'ils n'ont ni un
+Charlemagne ni un saint Louis; mais ils ont autre chose, ils ont un
+génie sévère, étranger aux vagues sympathies. Chez eux, la guerre est
+devenue une science; les condottieri italiens sont nos maîtres en fait
+de stratégie. Qu'étaient nos capitaines du moyen âge, nos chevaliers de
+Crécy, de Poitiers et d'Azincourt, près des Sforza, des Malatesta, des
+Braccio, des Gangrande, des Farnese, des Carmagnola, des Baglioni, des
+Ezzelino? Le premier capitaine de l'antiquité, César, est un Italien,
+et ce Bonaparte, qui nous mangera tous, les uns après les autres,
+comme César Borgia voulait manger l'Italie feuille à feuille, ce petit
+Bonaparte, que l'on croit enfermé en Égypte, mais qui en sortira
+d'une façon ou de l'autre, dût-il emprunter les ailes de Dédale ou
+l'hippogriphe d'Astolphe, c'est encore un homme de race italienne. Il
+n'y a qu'à voir son maigre et sec profil pour cela: il a tout à la fois
+du César, du Dante et du Machiavel.
+
+--Vous avouerez au moins, mon cher général, si enthousiaste que vous
+soyez d'eux, qu'il y a une grande différence entre les Romains des
+Gracques ou même ceux de Colas de Rienzi et ceux d'aujourd'hui.
+
+--Mais pas tant que vous croyez, Macdonald. La vocation du Romain
+antique, c'était l'action militaire ou politique: conquérir le monde
+d'abord et le gouverner ensuite. Conquis et gouverné à son tour, ne
+pouvant plus agir, il rêve. Tenez, depuis trois semaines que je suis
+ici, je ne fais pas autre chose que de contempler, dans ses rues et dans
+ses places publiques, cette race monumentale; eh bien, mon cher, ces
+hommes sont pour moi des bas-reliefs de la colonne Trajane descendus
+de leur colonne de bronze, pas autre chose, mais qui vivent et qui
+marchent; chacun d'eux est le cives romanus, trop grand seigneur, trop
+maître du monde pour travailler. Leurs moissonneurs, ils les font venir
+des Abruzzes; leurs portefaix, ils vont les chercher à Bergame; ils ont
+des trous à leur manteau, ils les feront raccommoder par un juif, non
+par leur femme: n'est-elle pas la matrone romaine? non plus celle du
+temps de Lucrèce, qui file la laine et garde la maison; non, mais celle
+du temps de Catilina et de Néron, qui serait déshonorée de tenir une
+aiguille si ce n'est pour percer la langue de Cicéron ou crever les yeux
+d'Octavie. Comment voulez-vous que la descendance de ceux qui allaient
+recueillant la sportule de porte en porte, de ceux qui vivaient six mois
+de la vente de leurs votes au champ de Mars, à qui Caton, César, Auguste
+faisaient distribuer le blé à boisseaux, pour qui Pompée bâtissait des
+forums et des bains, qui avaient un préfet de l'annone chargé de les
+nourrir, et qui en ont encore un aujourd'hui, mais qui ne les nourrit
+plus, se mettent à faire oeuvre servile de leurs nobles doigts? Non,
+vous ne pouvez pas exiger que ces hommes-là travaillent. Le peuple roi
+n'était-il pas un peuple de mendiants? Tout ce que vous pouvez exiger
+de ce même peuple, lorsqu'il a perdu sa couronne, c'est qu'il mendie
+noblement, et c'est ce qu'il fait. Accusez-le de férocité, si vous
+voulez, mais non de faiblesse, car son couteau répondrait pour lui. Son
+couteau ne le quitte pas plus que l'épée ne quittait le légionnaire;
+c'est son glaive à lui. Le couteau est le glaive de l'esclave.
+
+--Nous en savons quelque chose. De cette fenêtre qui donne sur le
+jardin, nous pouvons reconnaître la place où ils ont assassiné Duphot,
+et, de celle-ci, qui donne sur la rue, celle où ils ont assassiné
+Basseville... Eh! mais que vois-je donc là-bas? fit Macdonald en
+s'interrompant avec une exclamation de surprise. Une voiture de poste
+qui nous arrive. Dieu me pardonne! mais c'est le citoyen Garat.
+
+--Quel Garat?
+
+--L'ambassadeur de la République à Naples.
+
+--Impossible!
+
+--Lui-même, général.
+
+Championnet jeta un coup d'oeil sur la rue, reconnut Garat à son tour,
+et, jugeant aussitôt l'importance de l'événement, courut à la porte du
+salon, transformé par lui en bibliothèque et en cabinet de travail.
+
+Au moment où il ouvrait cette porte, l'ambassadeur montait la dernière
+marche de l'escalier et apparaissait sur le palier.
+
+Macdonald voulut se retirer, mais Championnet le retint.
+
+--Vous êtes mon bras gauche, lui dit-il, et quelquefois mon bras droit;
+restez, mon cher général.
+
+Tous deux attendaient avec impatience les nouvelles que Garat apportait
+de Naples.
+
+Les compliments furent courts: Championnet et Garat échangèrent une
+poignée de main; Macdonald fut présenté, et Garat commença son récit.
+
+Ce récit se composait des choses que nous avons vues s'accomplir sous
+nos yeux: de l'arrivée de Nelson, des fêtes qui lui avaient été données
+et de la déclaration que l'ambassadeur s'était cru obligé de faire pour
+sauvegarder la dignité de la République.
+
+Plus, subsidiairement, l'ambassadeur raconta l'accident arrivé à sa
+voiture entre Castellone et Itri, comment cet accident l'avait forcé de
+s'arrêter chez le charron don Antonio; comment il avait rencontré les
+vieilles princesses avec leur escorte, qu'il avait empêchée d'aller plus
+loin; comment il avait assisté au meurtre du gendre de don Antonio par
+un jeune homme appelé fra Diavolo, qui, selon l'habitude, avait été
+chercher dans la montagne, en se faisant bandit, l'impunité de son
+crime, et comment enfin il avait démonté le brigadier Martin, qu'il
+avait laissé à Itri pour lui ramener sa voiture, tandis qu'il en louait
+une autre à Fondi, avec laquelle il venait d'arriver à Rome, sans autre
+accident qu'un retard de six heures.
+
+Le brigadier Martin et les quatre hommes d'escorte arriveraient, selon
+toute probabilité, dans la journée du lendemain.
+
+Championnet avait laissé l'ambassadeur aller jusqu'au bout sans
+l'interrompre, espérant toujours entendre un mot sur son envoyé; mais,
+le citoyen Garat ayant terminé son récit sans prononcer le nom de
+Salvato Palmieri, Championnet commença à craindre que l'ambassadeur
+ne fût déjà parti de Naples quand son aide de camp y était arrivé, et
+qu'ils ne se fussent, par conséquent, croisés en route.
+
+Le général en chef, fort inquiet et ne sachant pas ce qui avait pu
+arriver à Salvato après le départ de l'ambassadeur, allait lui adresser
+une série de questions sur ce point, quand un bruit qui se faisait dans
+l'antichambre attira son attention; au même instant, la porte s'ouvrit
+et le soldat de planton annonça qu'un homme vêtu en paysan voulait
+absolument parler au général.
+
+Mais, dominant la voix du planton, une autre voix vigoureusement
+accentuée s'écria:
+
+--C'est moi, mon général, moi, Ettore Caraffa. Je vous apporte des
+nouvelles de Salvato.
+
+--Laissez entrer, morbleu! laissez entrer, cria à son tour Championnet.
+J'allais justement en demander au citoyen Garat. Venez, Hector, venez!
+vous êtes deux fois le bienvenu.
+
+Le comte de Ruvo se précipita dans la salle et sauta au cou du général.
+
+--Ah! mon général, mon cher général! s'écria-t-il, que je suis content
+de vous revoir!
+
+--Vous parliez de Salvato, Hector? Quelles nouvelles nous apportez-vous
+de lui?
+
+--Bonnes et mauvaises tout ensemble: bonnes puisqu'il devrait être mort
+et qu'il ne l'est pas; mauvaises en ce que, pendant son évanouissement,
+ils lui ont volé la lettre que vous lui aviez donnée pour le citoyen
+Garat.
+
+--Vous lui aviez donné une lettre pour moi? demanda Garat.
+
+Hector se retourna.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur, qui êtes l'ambassadeur de la République?
+demanda-t-il à Garat.
+
+Garat s'inclina.
+
+--Mauvaises nouvelles! mauvaises nouvelles! murmura Championnet.
+
+--Et pourquoi? comment? Expliquez-moi cela, fit l'ambassadeur.
+
+--Eh! mon Dieu, voici: nous ne sommes point en mesure de nous battre,
+je vous l'écrivais; je vous disais dans ma lettre que nous manquions de
+tout, d'hommes, d'argent, de pain, de vêtements, de munitions. Je vous
+priais de faire tout ce que vous pourriez pour maintenir quelque temps
+encore la paix entre le royaume des Deux-Siciles et la République; il
+paraît que mon messager est arrivé trop tard, que vous étiez déjà parti,
+qu'il a été blessé, que sais-je, moi? Racontez-nous tout cela, Hector.
+Si ma lettre est tombée entre leurs mains, c'est en vérité un grand
+malheur; mais un malheur plus grand encore, ce serait que mon cher
+Salvato mourût de ses blessures; car vous m'avez dit qu'il était blessé,
+n'est-ce pas, qu'ils avaient voulu l'assassiner, quelque chose comme
+cela enfin?
+
+--Et ils y ont réussi aux trois quarts! Il avait été épié, suivi; on
+l'attendait au sortir du palais de la reine Jeanne, à Mergellina, six
+hommes! Vous comprenez bien, vous qui connaissez Salvato, qu'il ne s'est
+pas laissé égorger comme un poulet: il en a tué deux et blessé deux
+autres; mais enfin un des sbires, leur chef, je crois, Pasquale de
+Simone, le tueur de la reine, lui a lancé son couteau, le couteau lui
+est entré jusqu'au manche dans la poitrine.
+
+--Et où, comment est-il tombé?
+
+--Oh! tranquillisez-vous, mon général, il y a des gaillards qui ont de
+la chance, il est tombé dans les bras de la plus jolie femme de Naples,
+qui l'a caché à tous les yeux, à commencer par ceux de son mari.
+
+--Et la blessure? la blessure? s'écria le général. Vous savez, Hector,
+que j'aime Salvato comme mon fils.
+
+--La blessure est grave, très-grave, mais n'est pas mortelle;
+d'ailleurs, c'est le premier médecin de Naples, un des nôtres, qui le
+soigne et qui en répond. Oh! il a été magnifique, notre Salvato; il ne
+vous a jamais raconté son histoire, un roman et un roman terrible, mon
+cher général; comme le Macduff de Shakspeare, il a été tiré vivant des
+flancs d'une morte. Il vous contera tout cela un jour ou plutôt un soir
+au bivac, pour vous faire passer le temps; mais il s'agit d'autre chose
+maintenant: les égorgements contre les nôtres ont commencé à Naples;
+Cirillo a été retardé de deux heures sur le quai en venant m'annoncer la
+nouvelle que je vous apporte, et par quoi? par un bûcher qui obstruait
+le passage et où les lazzaroni brûlaient vivants les deux frères della
+Torre.
+
+--Quels misérables! s'écria Championnet.
+
+--Imaginez-vous, mon général, un poëte et un bibliomane, je vous demande
+un peu ce que ces gens-là pouvaient leur avoir fait! On parle, en outre,
+d'un grand conseil qui aurait été tenu au palais: je sais cela par
+Nicolino Caracciolo, qui est l'amant de la San-Clemente, une des dames
+d'honneur de la reine; la guerre contre la République y a été décidée,
+l'Autriche fournit le général.
+
+--Le connaissez-vous?
+
+--C'est le baron Charles Mack.
+
+--Ce n'est pas une réputation bien effrayante.
+
+--Non; mais ce qui est plus effrayant, c'est que l'Angleterre s'en mêle
+et fournit l'argent; ils ont 60,000 hommes prêts à marcher sur Rome dans
+huit jours, s'il le faut, et puis... Ma foi, je crois que voilà tout.
+
+--La peste! c'est bien assez, ce me semble, répondit Championnet.
+
+Puis, se tournant vers l'ambassadeur:
+
+--Vous le voyez, mon cher Garat, il n'y a pas un instant à perdre; par
+bonheur, j'ai reçu hier deux millions de cartouches; nous n'avons pas
+de canons, mais, avec deux millions de cartouches et dix ou douze mille
+baïonnettes au bout, nous prendrons les canons des Napolitains.
+
+--Je croyais que Salvato nous avait dit que vous n'aviez que neuf mille
+hommes.
+
+--Oui, mais je compte sur trois mille hommes de renfort. Êtes-vous
+fatigué, Hector?
+
+--Jamais, mon général.
+
+--Alors, vous êtes prêt à partir pour Milan?
+
+--Quand j'aurai déjeuné et changé d'habits, car je meurs de faim, et,
+vous le voyez, je suis couvert de boue; je suis venu par Isoletta,
+Agnani, Frosinone, des chemins épouvantables, tout détrempés par
+l'orage. Je comprends que vos plantons ne voulussent pas me laisser
+entrer dans l'état où je suis.
+
+Championnet tira une sonnette particulière; son valet de chambre entra.
+
+--Un déjeuner, un bain et des habits pour le citoyen Hector Caraffa; que
+tout cela soit prêt, le bain dans dix minutes, les habits dans vingt, le
+déjeuner dans une demi-heure.
+
+--Mon général, dit le valet de chambre, aucun de vos habits n'ira au
+citoyen Caraffa, il a la tête de plus que vous.
+
+--Tenez, dit Garat, voici la clef de ma malle; ouvrez-la et prenez-y
+du linge et des habits pour le comte de Ruvo; il est à peu près de ma
+taille, et puis, c'est ici le cas de le dire, à la guerre comme à la
+guerre!
+
+--A Milan, vous trouverez Joubert; c'est à vous que je parle, Hector,
+écoutez-moi, reprit Championnet.
+
+--Je ne perds pas un mot, mon général.
+
+--A Milan, vous trouverez Joubert; vous lui direz qu'il s'arrange
+comme il voudra, mais qu'il me faut trois mille hommes, ou que Rome
+est perdue; qu'il les donne à Kellermann, s'il peut; c'est un excellent
+général de cavalerie, et c'est la cavalerie qui nous manque surtout;
+vous les ramènerez, Hector, et vous les dirigerez sur Civita-Castellana;
+c'est là probablement que nous nous retrouverons. Je n'ai pas besoin de
+vous recommander la diligence.
+
+--Mon général, ce n'est point à un homme qui vient de faire soixante et
+dix lieues de montagnes en quarante-huit heures qu'il faut recommander
+cela.
+
+--Vous avez raison.
+
+--D'ailleurs, dit Garat, je me charge du citoyen Caraffa jusqu'à Milan;
+ma chaise de poste ne peut manquer d'arriver demain.
+
+--Vous n'attendrez pas votre chaise de poste, mon cher ambassadeur;
+vous prendrez la mienne, dit Championnet. Dans les circonstances où nous
+sommes, il n'y a pas une minute à perdre. Macdonald, écrivez, je vous
+prie, en mon nom, à tous les chefs de corps qui tiennent Terracine,
+Piperno, Prossedi, Frosinone, Veroli, Tivoli, Ascoli, Fermo et Macerata,
+de ne faire aucune résistance, et, aussitôt qu'ils sauront que l'ennemi
+a passé la frontière, de se replier, en évitant tout engagement, sur
+Civita-Castellana.
+
+--Comment! s'écria Garat, vous abandonnerez Rome aux Napolitains sans
+essayer de la défendre?
+
+--Je l'abandonnerai, si je puis, sans tirer un coup de fusil; mais,
+soyez tranquille, ce ne sera point pour longtemps.
+
+--Mon cher général, vous en savez plus que moi sur ce point.
+
+--Moi? Je ne sais absolument de la guerre que ce qu'en dit Machiavel.
+
+--Et qu'en dit Machiavel?
+
+--Il faut que je vous apprenne cela, à vous, un diplomate qui devrait
+savoir par coeur Machiavel? Eh bien, il dit... Écoutez, Hector; écoutez
+cela, Macdonald... Il dit: «Tout le secret de la guerre consiste en
+deux choses: à faire tout ce que l'ennemi ne peut soupçonner, et à lui
+laisser faire tout ce qu'on avait prévu qu'il ferait; en suivant le
+premier de ces préceptes, vous rendrez inutiles ses plans de défense;
+en observant le second, vous déjouerez ses plans d'attaque.» Lisez
+Machiavel, c'est un grand homme, mon cher Garat, et, quand vous l'aurez
+lu...
+
+--Eh bien, quand je l'aurai lu?
+
+--Relisez-le.
+
+La porte s'ouvrit et le valet de chambre reparut.
+
+--Tenez, mon cher Hector, voilà Scipion qui vient vous dire que votre
+bain est prêt. Pendant que Macdonald écrira ses lettres, je dirai à
+Garat tout ce qu'il doit raconter au Directoire des pilleries que ses
+agents font ici; après quoi, nous nous mettrons à table, et nous boirons
+du vin de la cave de Sa Sainteté à notre prochaine et heureuse entrée à
+Naples.
+
+
+FIN DU TOME DEUXIÈME
+
+
+
+
+ TABLE
+
+ XIX.--La chambre éclairée.
+ XX.--La chambre obscure.
+ XXI.--Le médecin et le prêtre.
+ XXII.--Le conseil d'État.
+ XXIII.--Le général baron Charles Mack.
+ XXIV.--L'île de Malte.
+ XXV.--L'intérieur d'un savant.
+ XXVI.--Les deux blessés.
+ XXVII.--Fra Pacifico.
+ XXVIII.--La quête.
+ XXIX.--Assunta.
+ XXX.--Les deux frères.
+ XXXI.--Où Gaetano Mammone entre en scène.
+ XXXII.--Un tableau de Léopold Robert.
+ XXXIII.--Fra Michele.
+ XXXIV.--Loque et chiffe.
+ XXXV.--Fra Diavolo.
+ XXXVI.--Le palais Corsini à Rome.
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME
+
+
+___________________________________
+POISSY.--TYP. ET STÉR. DE A. BOURET.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome II, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME II ***
+
+***** This file should be named 18401-8.txt or 18401-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/4/0/18401/
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+
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+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+