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+The Project Gutenberg EBook of Contes, Tome II, by Marie-Catherine d'Aulnoy
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes, Tome II
+
+Author: Marie-Catherine d'Aulnoy
+
+Release Date: May 10, 2006 [EBook #18368]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+Marie-Catherine Baronne d'Aulnoy
+
+CONTES
+
+Tome II
+
+Table des matières
+
+La Chatte Blanche.
+Le Rameau d'Or.
+Le Pigeon et la Colombe.
+Le Prince Marcassin.
+La Princesse Belle-Étoile.
+
+
+
+
+La Chatte Blanche
+
+
+Il était une fois un roi qui avait trois fils bien faits et courageux;
+il eut peur que l'envie de régner ne leur prît avant sa mort; il courait
+même certains bruits qu'ils cherchaient à s'acquérir des créatures, et
+que c'était pour lui ôter son royaume. Le roi se sentait vieux, mais son
+esprit et sa capacité n'ayant point diminué, il n'avait pas envie de
+leur céder une place qu'il remplissait si dignement; il pensa donc que
+le meilleur moyen de vivre en repos, c'était de les amuser par des
+promesses dont il saurait toujours éluder l'effet.
+
+Il les appela dans son cabinet, et après leur avoir parlé avec beaucoup
+de bonté, il ajouta: «Vous conviendrez avec moi, mes chers enfants, que
+mon grand âge ne permet pas que je m'applique aux affaires de mon État
+avec autant de soin que je le faisais autrefois. Je crains que mes
+sujets n'en souffrent, je veux mettre ma couronne sur la tête de l'un de
+vous autres; mais il est bien juste que, pour un tel présent, vous
+cherchiez les moyens de me plaire, dans le dessein que j'ai de me
+retirer à la campagne. Il me semble qu'un petit chien adroit, joli et
+fidèle me tiendrait bonne compagnie: de sorte que sans choisir mon fils
+aîné plutôt que mon cadet, je vous déclare que celui des trois qui
+m'apportera le plus beau petit chien sera aussitôt mon héritier.» Ces
+princes demeurèrent surpris de l'inclination de leur père pour un petit
+chien mais les deux cadets y pouvaient trouver leur compte, et ils
+acceptèrent avec plaisir la commission d'aller en chercher un; l'aîné
+était trop timide ou trop respectueux pour représenter ses droits. Ils
+prirent congé du roi; il leur donna de l'argent et des pierreries,
+ajoutant que dans un an sans y manquer ils revinssent, au même jour et à
+la même heure, lui apporter leurs petits chiens.
+
+Avant de partir, ils allèrent dans un château qui n'était qu'à une lieue
+de la ville. Ils y menèrent leurs plus confidents, et firent de grands
+festins, où les trois frères se promirent une amitié éternelle, qu'ils
+agiraient dans l'affaire en question sans jalousie et sans chagrin, et
+que le plus heureux ferait toujours part de sa fortune aux autres; enfin
+ils partirent, réglant qu'ils se trouveraient à leur retour dans le même
+château, pour aller ensemble chez le roi; ils ne voulurent être suivis
+de personne, et changèrent leurs noms pour n'être pas connus.
+
+Chacun prit une route différente: les deux aînés eurent beaucoup
+d'aventures; mais je ne m'attache qu'à celles du cadet. Il était
+gracieux, il avait l'esprit gai et réjouissant, la tête admirable, la
+taille noble, les traits réguliers, de belles dents, beaucoup d'adresse
+dans tous les exercices qui conviennent à un prince. Il chantait
+agréablement, il touchait le luth et le théorbe avec une délicatesse qui
+charmait, il savait peindre. En un mot, il était très accompli; et pour
+sa valeur, elle allait jusqu'à l'intrépidité.
+
+Il n'y avait guère de jours qu'il n'achetât des chiens, de grands, de
+petits, des lévriers, des dogues, limiers, chiens de chasse, épagneuls,
+barbets, bichons; dès qu'il en avait un beau, et qu'il en trouvait un
+plus beau, il laissait aller le premier pour garder l'autre; car il
+aurait été impossible qu'il eût mené tout seul trente ou quarante mille
+chiens, et il ne voulait ni gentilshommes, ni valets de chambre, ni
+pages à sa suite. Il avançait toujours son chemin, n'ayant point
+déterminé jusqu'où il irait, lorsqu'il fut surpris de la nuit, du
+tonnerre et de la pluie dans une forêt, dont il ne pouvait plus
+reconnaître les sentiers.
+
+Il prit le premier chemin, et après avoir marché longtemps, il aperçut
+un peu de lumière; ce qui lui persuada qu'il y avait quelque maison
+proche, où il se mettrait à l'abri jusqu'au lendemain. Ainsi guidé par
+la lumière qu'il voyait, il arriva à la porte d'un château, le plus
+superbe qui se soit jamais imaginé. Cette porte était d'or, couverte
+d'escarboucles, dont la lumière vive et pure éclairait tous les
+environs. C'était elle que le prince avait vue de fort loin; les murs
+étaient d'une porcelaine transparente, mêlée de plusieurs couleurs, qui
+représentaient l'histoire de toutes les fées, depuis la création du
+monde jusqu'alors; les fameuses aventures de Peau-d'Âne, de Finette, de
+l'Oranger, de Gracieuse, de la Belle au bois dormant, de Serpentin-Vert,
+et de cent autres, n'y étaient pas oubliées. Il fut charmé d'y
+reconnaître le prince Lutin, car c'était son oncle à la mode de
+Bretagne. La pluie et le mauvais temps l'empêchèrent de s'arrêter
+davantage dans un lieu où il se mouillait jusqu'aux os, outre qu'il ne
+voyait point du tout aux endroits où la lumière des escarboucles ne
+pouvait s'étendre.
+
+Il revint à la porte d'or; il vit un pied de chevreuil attaché à une
+chaîne toute de diamant, il admira cette magnificence, et la sécurité
+avec laquelle on vivait dans le château. Car enfin, disait-il, qui
+empêche les voleurs de venir couper cette chaîne, et d'arracher les
+escarboucles? Ils se feraient riches pour toujours.
+
+Il tira le pied de chevreuil, et aussitôt il entendit sonner une cloche,
+qui lui parut d'or ou d'argent par le son qu'elle rendait; au bout d'un
+moment la porte fut ouverte, sans qu'il aperçût autre chose qu'une
+douzaine de mains en l'air, qui tenaient chacune un flambeau. Il demeura
+si surpris qu'il hésitait à avancer, quand il sentit d'autres mains qui
+le poussaient par derrière avec assez de violence. Il marcha donc fort
+inquiet, et, à tout hasard, il porta la main sur la garde de son épée;
+mais en entrant dans un vestibule tout incrusté de porphyre et de lapis,
+il entendit deux voix ravissantes qui chantaient ces paroles:
+
+ Des mains que vous voyez ne prenez point d'ombrage,
+ Et ne craignez, en ce séjour,
+ Que les charmes d'un beau visage,
+ Si votre coeur veut fuir l'amour.
+
+Il ne put croire qu'on l'invitât de si bonne grâce pour lui faire
+ensuite du mal; de sorte que se sentant poussé vers une grande porte de
+corail, qui s'ouvrit dès qu'il s'en fut approché, il entra dans un salon
+de nacre de perle, et ensuite dans plusieurs chambres ornées
+différemment, et si riches par les peintures et les pierreries qu'il en
+était comme enchanté. Mille et mille lumières attachées depuis la voûte
+du salon jusqu'en bas éclairaient une partie des autres appartements,
+qui ne laissaient pas d'être remplis de lustres, de girandoles, et de
+gradins couverts de bougies; enfin la magnificence était telle qu'il
+n'était pas aisé de croire que ce fût une chose possible.
+
+Après avoir passé dans soixante chambres, les mains qui le conduisaient
+l'arrêtèrent; il vit un grand fauteuil de commodité, qui s'approcha tout
+seul de la cheminée. En même temps le feu s'alluma, et les mains qui lui
+semblaient fort belles, blanches, petites, grassettes et bien
+proportionnées le déshabillèrent, car il était mouillé comme je l'ai
+déjà dit, et l'on avait peur qu'il ne s'enrhumât. On lui présenta, sans
+qu'il vît personne, une chemise aussi belle que pour un jour de noces,
+avec une robe de chambre d'une étoffe glacée d'or, brodée de petites
+émeraudes qui formaient des chiffres. Les mains sans corps approchèrent
+de lui une table, sur laquelle sa toilette fut mise. Rien n'était plus
+magnifique; elles le peignèrent avec une légèreté et une adresse dont il
+fut fort content. Ensuite on le rhabilla, mais ce ne fut pas avec ses
+habits, on lui en apporta de beaucoup plus riches. Il admirait
+silencieusement tout ce qui se passait, et quelquefois il lui prenait de
+petits mouvements de frayeur, dont il n'était pas tout à fait le maître.
+
+Après qu'on l'eut poudré, frisé, parfumé, paré, ajusté, et rendu plus
+beau qu'Adonis, les mains le conduisirent dans une salle superbe par ses
+dorures et ses meubles. On voyait autour l'histoire des plus fameux
+chats: Rodillardus pendu par les pieds au conseil des rats, Chat botté
+marquis de Carabas, le Chat qui écrit, la Chatte devenue femme, les
+sorciers devenus chats, le sabbat et toutes ses cérémonies; enfin rien
+n'était plus singulier que ces tableaux.
+
+Le couvert était mis; il y en avait deux, chacun garni de son cadenas
+d'or; le buffet surprenait par la quantité de vases de cristal de roche
+et de mille pierres rares. Le prince ne savait pour qui ces deux
+couverts étaient mis, lorsqu'il vit des chats qui se placèrent dans un
+petit orchestre, ménagé exprès; l'un tenait un livre avec des notes les
+plus extraordinaires du monde, l'autre un rouleau de papier dont il
+battait la mesure, et les autres avaient de petites guitares. Tout d'un
+coup chacun se mit à miauler sur différents tons, et à gratter les
+cordes des guitares avec ses ongles; c'était la plus étrange musique que
+l'on eût jamais entendue. Le prince se serait cru en enfer, s'il n'avait
+pas trouvé ce palais trop merveilleux pour donner dans une pensée si peu
+vraisemblable; mais il se bouchait les oreilles, et riait de toute sa
+force, de voir les différentes postures et les grimaces de ces nouveaux
+musiciens.
+
+Il rêvait aux différentes choses qui lui étaient déjà arrivées dans ce
+château, lorsqu'il vit entrer une petite figure qui n'avait pas une
+coudée de haut. Cette bamboche se couvrait d'un long voile de crêpe
+noir. Deux chats la menaient; ils étaient vêtus de deuil, en manteau, et
+l'épée au côté; un nombreux cortège de chats venait après; les uns
+portaient des ratières pleines de rats, et les autres des souris dans
+des cages.
+
+Le prince ne sortait point d'étonnement; il ne savait que penser. La
+figurine noire s'approcha; et levant son voile, il aperçut la plus belle
+petite chatte blanche qui ait jamais été et qui sera jamais. Elle avait
+l'air fort jeune et fort triste; elle se mit à faire un miaulis si doux
+et si charmant qu'il allait droit au coeur; elle dit au prince: «Fils de
+roi, sois le bien venu, ma miaularde majesté te voit avec
+plaisir.--Madame la Chatte, dit le prince, vous êtes bien généreuse de
+me recevoir avec tant d'accueil, mais vous ne me paraissez pas une
+bestiole ordinaire; le don que vous avez de la parole, et le superbe
+château que vous possédez, en sont des preuves assez évidentes.--Fils de
+roi, reprit Chatte Blanche, je te prie, cesse de me faire des
+compliments, je suis simple dans mes discours et dans mes manières, mais
+j'ai un bon coeur. Allons, continua-t-elle, que l'on serve, et que les
+musiciens se taisent, car le prince n'entend pas ce qu'ils disent.--Et
+disent-ils quelque chose, madame? reprit-il.--Sans doute,
+continua-t-elle; nous avons ici des poètes qui ont infiniment d'esprit,
+et si vous restez un peu parmi nous, vous aurez lieu d'en être
+convaincu.--Il ne faut que vous entendre pour le croire, dit galamment
+le prince; mais aussi, madame, je vous regarde comme une chatte fort
+rare.»
+
+L'on apporta le souper, les mains dont les corps étaient invisibles
+servaient. L'on mit d'abord sur la table deux bisques, l'une de
+pigeonneaux, et l'autre de souris fort grasses. La vue de l'une empêcha
+le prince de manger de l'autre, se figurant que le même cuisinier les
+avait accommodées: mais la petite chatte, qui devina par la mine qu'il
+faisait ce qu'il avait dans l'esprit, l'assura que sa cuisine était à
+part, et qu'il pouvait manger de ce qu'on lui présenterait avec
+certitude qu'il n'y aurait ni rats, ni souris.
+
+Le prince ne se le fit pas dire deux fois, croyant bien que la belle
+petite chatte ne voudrait pas le tromper. Il remarqua qu'elle avait à sa
+patte un portrait fait en table; cela le surprit. Il la pria de le lui
+montrer, croyant que c'était maître Minagrobis. Il fut bien étonné de
+voir un jeune homme si beau qu'il était à peine croyable que la nature
+en pût former un semblable, et qui lui ressemblait si fort qu'on
+n'aurait pu le peindre mieux. Elle soupira, et devenant encore plus
+triste, elle garda un profond silence. Le prince vit bien qu'il y avait
+quelque chose d'extraordinaire là-dessous; cependant il n'osa s'en
+informer, de peur de déplaire à la chatte, ou de la chagriner. Il
+l'entretint de toutes les nouvelles qu'il savait, et il la trouva fort
+instruite des différents intérêts des princes, et des autres choses qui
+se passaient dans le monde.
+
+Après le souper, Chatte Blanche convia son hôte d'entrer dans un salon
+où il y avait un théâtre, sur lequel douze chats et douze singes
+dansèrent un ballet. Les uns étaient vêtus en Maures, et les autres en
+Chinois. Il est aisé de juger des sauts et des cabrioles qu'ils
+faisaient, et de temps en temps ils se donnaient des coups de griffes;
+c'est ainsi que la soirée finit. Chatte Blanche donna le bonsoir à son
+hôte; les mains qui l'avaient conduit jusque-là le reprirent et le
+menèrent dans un appartement tout opposé à celui qu'il avait vu. Il
+était moins magnifique que galant; tout était tapissé d'ailes de
+papillons, dont les diverses couleurs formaient mille fleurs
+différentes. Il y avait aussi des plumes d'oiseaux très rares, et qui
+n'ont peut-être jamais été vus que dans ce lieu-là. Les lits étaient de
+gaze, rattachés par mille noeuds de rubans. C'étaient de grandes glaces
+depuis le plafond jusqu'au parquet, et les bordures d'or ciselé
+représentaient mille petits amours.
+
+Le prince se coucha sans dire mot, car il n'y avait pas moyen de faire
+la conversation avec les mains qui le servaient; il dormit peu, et fut
+réveillé par un bruit confus. Les mains aussitôt le tirèrent de son lit,
+et lui mirent un habit de chasse. Il regarda dans la cour du château, il
+aperçut plus de cinq cents chats, dont les uns menaient des lévriers en
+laisse, les autres sonnaient du cor; c'était une grande fête. Chatte
+Blanche allait à la chasse; elle voulait que le prince y vînt. Les
+officieuses mains lui présentèrent un cheval de bois qui courait à toute
+bride, et qui allait le pas à merveille; il fit quelque difficulté d'y
+monter, disant qu'il s'en fallait beaucoup qu'il ne fût chevalier errant
+comme don Quichotte: mais sa résistance ne servit de rien, on le planta
+sur le cheval de bois. Il avait une housse et une selle en broderie d'or
+et de diamants. Chatte Blanche montait un singe, le plus beau et le plus
+superbe qui se soit encore vu; elle avait quitté son grand voile, et
+portait un bonnet à la dragonne, qui lui donnait un air si résolu que
+toutes les souris du voisinage en avaient peur. Il ne s'était jamais
+fait une chasse plus agréable; les chats couraient plus vite que les
+lapins et les lièvres; de sorte que, lorsqu'ils en prenaient, Chatte
+Blanche faisait faire la curée devant elle, et il s'y passait mille
+tours d'adresse très réjouissants; les oiseaux n'étaient pas de leur
+côté trop en sûreté, car les chatons grimpaient aux arbres, et le maître
+singe portait Chatte Blanche jusque dans les nids des aigles, pour
+disposer à sa volonté des petites altesses aiglonnes.
+
+La chasse étant finie, elle prit un cor qui était long comme le doigt,
+mais qui rendait un son si clair et si haut qu'on l'entendait aisément
+de dix lieues: dès qu'elle eut sonné deux ou trois fanfares, elle fut
+environnée de tous les chats du pays, les uns paraissaient en l'air,
+montés sur des chariots, les autres dans des barques abordaient par eau,
+enfin, il ne s'en est jamais tant vu. Ils étaient presque tous habillés
+de différentes manières: elle retourna au château avec ce pompeux
+cortège, et pria le prince d'y venir. Il le voulut bien, quoiqu'il lui
+semblât que tant de chatonnerie tenait un peu du sabbat et du sorcier,
+et que la chatte parlante l'étonnât plus que tout le reste.
+
+Dès qu'elle fut rentrée chez elle, on lui mit son grand voile noir; elle
+soupa avec le prince, il avait faim, et mangea de bon appétit; l'on
+apporta des liqueurs dont il but avec plaisir, et sur-le-champ elles lui
+ôtèrent le souvenir du petit chien qu'il devait porter au roi. Il ne
+pensa plus qu'à miauler avec Chatte Blanche, c'est-à-dire, à lui tenir
+bonne et fidèle compagnie; il passait les jours en fêtes agréables,
+tantôt à la pêche ou à la chasse, puis l'on faisait des ballets, des
+carrousels, et mille autres choses où il se divertissait très bien;
+souvent même la belle chatte composait des vers et des chansonnettes
+d'un style si passionné qu'il semblait qu'elle avait le coeur tendre, et
+que l'on ne pouvait parler comme elle faisait sans aimer; mais son
+secrétaire, qui était un vieux chat, écrivait si mal que, encore que ses
+ouvrages aient été conservés, il est impossible de les lire.
+
+Le prince avait oublié jusqu'à son pays. Les mains dont j'ai parlé
+continuaient de le servir. Il regrettait quelquefois de n'être pas chat,
+pour passer sa vie dans cette bonne compagnie. «Hélas! disait-il à
+Chatte Blanche, que j'aurai de douleur de vous quitter; je vous aime si
+chèrement! ou devenez fille, ou rendez-moi chat.» Elle trouvait son
+souhait fort plaisant, et ne lui faisait que des réponses obscures, où
+il ne comprenait presque rien.
+
+Une année s'écoule bien vite quand on n'a ni souci ni peine, qu'on se
+réjouit et qu'on se porte bien. Chatte Blanche savait le temps où il
+devait retourner; et comme il n'y pensait plus, elle l'en fit souvenir.
+«Sais-tu, dit-elle, que tu n'as que trois jours pour chercher le petit
+chien que le roi ton père souhaite, et que tes frères en ont trouvé de
+fort beaux?» Le prince revint à lui, et s'étonnant de sa négligence:
+«Par quel charme secret, s'écria-t-il, ai-je oublié la chose du monde
+qui m'est la plus importante? Il y va de ma gloire et de ma fortune; où
+prendrai-je un chien tel qu'il le faut pour gagner un royaume, et un
+cheval assez diligent pour faire tant de chemin?» Il commença de
+s'inquiéter, et s'affligea beaucoup.
+
+Chatte Blanche lui dit, en s'adoucissant: «Fils de roi, ne te chagrine
+point, je suis de tes amies; tu peux rester encore ici un jour, et
+quoiqu'il y ait cinq cents lieues d'ici à ton pays, le bon cheval de
+bois t'y portera en moins de douze heures.--Je vous remercie, belle
+Chatte, dit le prince; mais il ne me suffit pas de retourner vers mon
+père, il faut que je lui porte un petit chien.--Tiens, lui dit Chatte
+Blanche, voici un gland où il y en a un plus beau que la canicule.--Oh,
+dit le prince, madame la Chatte, Votre Majesté se moque de
+moi.--Approche le gland de ton oreille, continua-t-elle, et tu
+l'entendras japper.» Il obéit. Aussitôt le petit chien fit jap, jap, et
+le prince demeura transporté de joie, car tel chien qui tient dans un
+gland doit être fort petit. Il voulait l'ouvrir, tant il avait envie de
+le voir, mais Chatte Blanche lui dit qu'il pourrait avoir froid par les
+chemins, et qu'il valait mieux attendre qu'il fût devant le roi son
+père. Il la remercia mille fois, et lui dit un adieu très tendre. «Je
+vous assure, ajouta-t-il, que les jours m'ont paru si courts avec vous
+que je regrette en quelque façon de vous laisser ici; et quoique vous y
+soyez souveraine, et que tous les chats qui vous font la cour aient plus
+d'esprit et de galanterie que les nôtres, je ne laisse pas de vous
+convier de venir avec moi.» La Chatte ne répondit à cette proposition
+que par un profond soupir.
+
+Ils se quittèrent; le prince arriva le premier au château où le
+rendez-vous avait été réglé avec ses frères. Ils s'y rendirent peu
+après, et demeurèrent surpris de voir dans la cour un cheval de bois qui
+sautait mieux que tous ceux que l'on a dans les académies.
+
+Le prince vint au-devant d'eux. Ils s'embrassèrent plusieurs fois, et se
+rendirent compte de leurs voyages; mais notre prince déguisa à ses
+frères la vérité de ses aventures, et leur montra un méchant chien, qui
+servait à tourner la broche, disant qu'il l'avait trouvé si joli que
+c'était celui qu'il apportait au roi. Quelque amitié qu'il y eût entre
+eux, les deux aînés sentirent une secrète joie du mauvais choix de leur
+cadet: ils étaient à table, et se marchaient sur le pied, comme pour se
+dire qu'ils n'avaient rien à craindre de ce côté-là.
+
+Le lendemain ils partirent ensemble dans un même carrosse. Les deux fils
+aînés du roi avaient de petits chiens dans des paniers, si beaux et si
+délicats que l'on osait à peine les toucher. Le cadet portait le pauvre
+tournebroche, qui était si crotté que personne ne pouvait le souffrir.
+Lorsqu'ils furent dans le palais, chacun les environna pour leur
+souhaiter la bienvenue; ils entrèrent dans l'appartement du roi.
+Celui-ci ne savait en faveur duquel décider, car les petits chiens qui
+lui étaient présentés par ses deux aînés étaient presque d'une égale
+beauté, et ils se disputaient déjà l'avantage de la succession, lorsque
+leur cadet les mit d'accord en tirant de sa poche le gland que Chatte
+Blanche lui avait donné. Il l'ouvrit promptement, puis chacun vit un
+petit chien couché sur du coton. Il passait au milieu d'une bague sans y
+toucher. Le prince le mit par terre, aussitôt il commença de danser la
+sarabande avec des castagnettes, aussi légèrement que la plus célèbre
+Espagnole. Il était de mille couleurs différentes, ses soies et ses
+oreilles traînaient par terre. Le roi demeura fort confus, car il était
+impossible de trouver rien à redire à la beauté du toutou.
+
+Cependant il n'avait aucune envie de se défaire de sa couronne. Le plus
+petit fleuron lui était plus cher que tous les chiens de l'univers. Il
+dit donc à ses enfants qu'il était satisfait de leurs peines; mais
+qu'ils avaient si bien réussi dans la première chose qu'il avait
+souhaitée d'eux qu'il voulait encore éprouver leur habileté avant de
+tenir parole; qu'ainsi il leur donnait un an à chercher par terre et par
+mer une pièce de toile si fine qu'elle passât par le trou d'une aiguille
+à faire du point de Venise. Ils demeurèrent tous trois très affligés
+d'être en obligation de retourner à une nouvelle quête. Les deux
+princes, dont les chiens étaient moins beaux que celui de leur cadet, y
+consentirent. Chacun partit de son côté, sans se faire autant d'amitié
+que la première fois, car le tournebroche les avait un peu refroidis.
+
+Notre prince reprit son cheval de bois; et sans vouloir chercher
+d'autres secours que ceux qu'il pourrait espérer de l'amitié de Chatte
+Blanche, il partit en toute diligence, et retourna au château où elle
+l'avait si bien reçu. Il en trouva toutes les portes ouvertes; les
+fenêtres, les toits, les tours et les murs étaient bien éclairés de cent
+mille lampes, qui faisaient un effet merveilleux. Les mains qui
+l'avaient si bien servi s'avancèrent au-devant de lui, prirent la bride
+de l'excellent cheval de bois, qu'elles menèrent à l'écurie, pendant que
+le prince entrait dans la chambre de Chatte Blanche.
+
+Elle était couchée dans une petite corbeille, sur un matelas de satin
+blanc très propre. Elle avait des cornettes négligées, et paraissait
+abattue; mais quand elle aperçut le prince, elle fit mille sauts et
+autant de gambades, pour lui témoigner la joie qu'elle avait. «Quelque
+sujet que j'eusse, lui dit-elle, d'espérer ton retour, je t'avoue, fils
+de roi, que je n'osais m'en flatter; et je suis ordinairement si
+malheureuse dans les choses que je souhaite, que celle-ci me surprend.»
+Le prince reconnaissant lui fit mille caresses; il lui conta le succès
+de son voyage, qu'elle savait peut-être mieux que lui, et que le roi
+voulait une pièce de toile qui pût passer par le trou d'une aiguille;
+qu'à la vérité il croyait la chose impossible, mais qu'il n'avait pas
+laissé de la tenter, se promettant tout de son amitié et de son secours.
+Chatte Blanche, prenant un air plus sérieux, lui dit que c'était une
+affaire à laquelle il fallait penser, que par bonheur elle avait dans
+son château des chattes qui filaient fort bien, qu'elle-même y mettrait
+la griffe, et qu'elle avancerait cette besogne; qu'ainsi il pouvait
+demeurer tranquille, sans aller bien loin chercher ce qu'il trouverait
+plus aisément chez elle qu'en aucun lieu du monde.
+
+Les mains parurent, elles portaient des flambeaux; et le prince les
+suivant avec Chatte Blanche entra dans une magnifique galerie qui
+régnait le long d'une grande rivière, sur laquelle on tira un grand feu
+d'artifice surprenant. L'on y devait brûler quatre chats, dont le procès
+était fait dans les formes. Ils étaient accusés d'avoir mangé le rôti du
+souper de Chatte Blanche, son fromage, son lait, d'avoir même conspiré
+contre sa personne avec Martafax et L'hermite, fameux rats de la contrée,
+et tenus pour tels par La Fontaine, auteur très véritable: mais avec
+tout cela, l'on savait qu'il y avait beaucoup de cabale dans cette
+affaire, et que la plupart des témoins étaient subornés. Quoi qu'il en
+soit, le prince obtint leur grâce. Le feu d'artifice ne fit mal à
+personne, et l'on n'a encore jamais vu de si belles fusées.
+
+L'on servit ensuite une médianoche très propre, qui causa plus de
+plaisir au prince que le feu, car il avait grand faim, et son cheval de
+bois l'avait mené si vite qu'il n'a jamais été de diligence pareille.
+Les jours suivants se passèrent comme ceux qui les avaient précédés,
+avec mille fêtes différentes, dont l'ingénieuse Chatte Blanche régalait
+son hôte. C'est peut-être le premier mortel qui se soit si bien diverti
+avec des chats, sans avoir d'autre compagnie.
+
+Il est vrai que Chatte Blanche avait l'esprit agréable, liant, et
+presque universel. Elle était plus savante qu'il n'est permis à une
+chatte de l'être. Le prince s'en étonnait quelquefois: «Non, lui
+disait-il, ce n'est point une chose naturelle que tout ce que je
+remarque de merveilleux en vous: si vous m'aimez, charmante minette,
+apprenez-moi par quel prodige vous pensez et vous parlez si juste qu'on
+pourrait vous recevoir dans les académies fameuses des plus beaux
+esprits?--Cesse tes questions, fils de roi, lui disait-elle, il ne m'est
+pas permis d'y répondre, et tu peux pousser tes conjectures aussi loin
+que tu voudras, sans que je m'y oppose; qu'il te suffise que j'aie
+toujours pour toi patte de velours, et que je m'intéresse tendrement
+dans tout ce qui te regarde.»
+
+Insensiblement cette seconde année s'écoula comme la première, le prince
+ne souhaitait guère de choses que les mains diligentes ne lui
+apportassent sur-le-champ, soit des livres, des pierreries, des
+tableaux, des médailles antiques; enfin il n'avait qu'à dire je veux un
+tel bijou, qui est dans le cabinet du Mogol ou du roi de Perse, telle
+statue de Corinthe ou de la Grèce, il voyait aussitôt devant lui ce
+qu'il désirait, sans savoir ni qui l'avait apporté, ni d'où il venait.
+Cela ne laisse pas d'avoir ses agréments; et pour se délasser, l'on est
+quelquefois bien aise de se voir maître des plus beaux trésors de la
+terre.
+
+Chatte Blanche, qui veillait toujours aux intérêts du prince, l'avertit
+que le temps de son départ approchait, qu'il pouvait se tranquilliser
+sur la pièce de toile qu'il désirait, et qu'elle lui en avait fait une
+merveilleuse; elle ajouta qu'elle voulait cette fois-ci lui donner un
+équipage digne de sa naissance, et sans attendre sa réponse, elle
+l'obligea de regarder dans la grande cour du château. Il y avait une
+calèche découverte, d'or émaillé de couleur de feu, avec mille devises
+galantes, qui satisfaisaient autant l'esprit que les yeux. Douze chevaux
+blancs comme la neige, attachés quatre à quatre de front, la traînaient,
+chargés de harnais de velours couleur de feu en broderie de diamants, et
+garnis de plaques d'or. La doublure de la calèche était pareille, et
+cent carrosses à huit chevaux, tous remplis de seigneurs de grande
+apparence, très superbement vêtus, suivaient cette calèche. Elle était
+encore accompagnée par mille gardes du corps dont les habits étaient si
+couverts de broderie que l'on n'apercevait point l'étoffe; ce qui était
+singulier, c'est qu'on voyait partout le portrait de Chatte Blanche,
+soit dans les devises de la calèche, ou sur les habits des gardes du
+corps, ou attachés avec un ruban du justaucorps de ceux qui faisaient le
+cortège, comme un ordre nouveau dont elle les avait honorés.
+
+«Va, dit-elle au prince, va paraître à la cour du roi ton père, d'une
+manière si somptueuse que tes airs magnifiques servent à lui en imposer,
+afin qu'il ne te refuse plus la couronne que tu mérites. Voilà une noix,
+ne la casse qu'en sa présence, tu y trouveras la pièce de toile que tu
+m'as demandée.--Aimable Blanchette, lui dit-il, je vous avoue que je
+suis si pénétré de vos bontés, que si vous y vouliez consentir, je
+préférerais de passer ma vie avec vous à toutes les grandeurs que j'ai
+lieu de me promettre ailleurs.--Fils de roi, répliqua-t-elle, je suis
+persuadée de la bonté de ton coeur, c'est une marchandise rare parmi les
+princes, ils veulent être aimés de tout le monde, et ne veulent rien
+aimer; mais tu montres assez que la règle générale a son exception. Je
+te tiens compte de l'attachement que tu témoignes pour une petite Chatte
+Blanche, qui dans le fond n'est propre à rien qu'à prendre des souris.»
+Le prince lui baisa la patte, et partit.
+
+L'on aurait de la peine à croire la diligence qu'il fit, si l'on ne
+savait déjà de quelle manière le cheval de bois l'avait porté en moins
+de deux jours à plus de cinq cents lieues du château; de sorte que le
+même pouvoir qui anima celui-là pressa si fort les autres qu'ils ne
+restèrent que vingt-quatre heures sur le chemin; ils ne s'arrêtèrent en
+aucun endroit, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés chez le roi, où les
+deux frères aînés du prince s'étaient déjà rendus; de sorte que ne
+voyant point paraître leur cadet, ils s'applaudissaient de sa
+négligence, et se disaient tout bas l'un à l'autre: «Voilà qui est bien
+heureux, il est mort ou malade, il ne sera point notre rival dans
+l'affaire importante qui va se traiter.» Aussitôt ils déployèrent leurs
+toiles, qui à la vérité étaient si fines qu'elles passaient par le trou
+d'une grosse aiguille, mais dans une petite, cela ne se pouvait; et le
+roi, très aise de ce prétexte de dispute, leur montra l'aiguille qu'il
+avait proposée et que les magistrats, par son ordre, apportèrent du
+trésor de la ville, où elle avait été soigneusement enfermée.
+
+Il y avait beaucoup de murmure sur cette dispute. Les amis des princes,
+et particulièrement ceux de l'aîné, car c'était sa toile qui était la
+plus belle, disaient que c'était là une franche chicane, où il entrait
+beaucoup d'adresse et de normanisme. Les créatures du roi soutenaient
+qu'il n'était point obligé de tenir des conditions qu'il n'avait pas
+proposées; enfin, pour les mettre tous d'accord, l'on entendit un bruit
+charmant de trompettes, de timbales et de hautbois; c'était notre prince
+qui arrivait en pompeux appareil. Le roi et ses deux fils demeurèrent
+aussi étonnés les uns que les autres d'une si grande magnificence.
+
+Après qu'il eut salué respectivement son père, embrassé ses frères, il
+tira d'une boîte couverte de rubis la noix qu'il cassa; il croyait y
+trouver la pièce de toile tant vantée; mais il y avait au lieu une
+noisette. Il cassa encore, et demeura surpris de voir un noyau de
+cerise. Chacun se regardait, le roi riait tout doucement, et se moquait
+que son fils eût été assez crédule pour croire apporter dans une noix
+une pièce de toile: mais pourquoi ne l'aurait-il pas cru, puisqu'il a
+déjà donné un petit chien qui tenait dans un gland? Il cassa donc le
+noyau de cerise, qui était rempli de son amande; alors il s'éleva un
+grand bruit dans la chambre, l'on n'entendait autre chose que: «Le
+prince cadet est la dupe de l'aventure.» Il ne répondit rien aux
+mauvaises plaisanteries des courtisans; il ouvre l'amande, et trouve un
+grain de blé puis dans le grain de blé un grain de millet. Oh! c'est la
+vérité qu'il commença à se défier, et marmotta entre ses dents: «Chatte
+Blanche, Chatte Blanche, tu t'es moquée de moi.» Il sentit dans ce
+moment la griffe d'un chat sur sa main, dont il fut si bien égratigné
+qu'il saignait. Il ne savait si cette griffade était faite pour lui
+donner du coeur, ou lui faire perdre courage. Cependant il ouvrit le
+grain de millet, et l'étonnement de tout le monde ne fut pas petit,
+quand il en tira une pièce de toile de quatre cents aunes, si
+merveilleuse que tous les oiseaux, les animaux et les poissons y étaient
+peints avec les arbres, les fruits et les plantes de la terre, les
+rochers, les raretés et les coquillages de la mer, le soleil, la lune,
+les étoiles, les astres et les planètes des cieux: il y avait encore le
+portrait des rois et autres souverains qui régnaient pour lors dans le
+monde; celui de leurs femmes, de leurs maîtresses, de leurs enfants et
+de tous leurs sujets, sans que le plus petit polisson y fût oublié.
+Chacun dans son état faisait le personnage qui lui convenait, et vêtu à
+la mode de son pays. Lorsque le roi vit cette pièce de toile, il devint
+aussi pâle que le prince était devenu rouge de la chercher si longtemps.
+L'on présenta l'aiguille, et elle y passa et repassa six fois. Le roi et
+les deux princes aînés gardaient un morne silence, quoique la beauté si
+rare de cette toile les forçât de temps en temps de dire que tout ce qui
+était dans l'univers ne lui était pas comparable.
+
+Le roi poussa un profond soupir, et se tournant vers ses enfants: «Rien
+ne peut, leur dit-il, me donner tant de consolation dans ma vieillesse
+que de reconnaître votre déférence pour moi, je souhaite donc que vous
+vous mettiez à une nouvelle épreuve. Allez encore voyager un an, et
+celui qui au bout de l'année ramènera la plus belle fille l'épousera, et
+sera couronné roi à son mariage; c'est aussi bien une nécessité que mon
+successeur se marie. Je jure, je promets, que je ne différerai plus à
+donner la récompense que j'ai promise.»
+
+Toute l'injustice roulait sur notre prince. Le petit chien et la pièce
+de toile méritaient dix royaumes plutôt qu'un; mais il était si bien né
+qu'il ne voulut point contrarier la volonté de son père; et sans
+différer, il remonta dans sa calèche: tout son équipage le suivit, et il
+retourna auprès de sa chère Chatte Blanche; elle savait le jour et le
+moment qu'il devait arriver, tout était jonché de fleurs sur le chemin,
+mille cassolettes fumaient de tous côtés, et particulièrement dans le
+château. Elle était assise sur un tapis de Perse, et sous un pavillon de
+drap d'or, dans une galerie où elle pouvait le voir revenir. Il fut reçu
+par les mains qui l'avaient toujours servi. Tous les chats grimpèrent
+sur les gouttières pour le féliciter par un miaulage désespéré.
+
+«Eh bien, fils de roi, lui dit-elle, te voilà donc encore revenu sans
+couronne?--Madame, répliqua-t-il, vos bontés m'avaient mis en état de la
+gagner: mais je suis persuadé que le roi aurait plus de peine à s'en
+défaire que je n'aurais de plaisir à la posséder.--N'importe, dit-elle,
+il ne faut rien négliger pour la mériter, je te servirai dans cette
+occasion; et puisqu'il faut que tu mènes une belle fille à la cour de
+ton père, je t'en chercherai quelqu'une qui te fera gagner le prix;
+cependant réjouissons-nous, j'ai ordonné un combat naval entre mes chats
+et les terribles rats de la contrée. Mes chats seront peut-être
+embarrassés, car ils craignent l'eau; mais aussi ils auraient trop
+d'avantage, et il faut, autant qu'on le peut, égaler toutes choses.» Le
+prince admira la prudence de madame Minette. Il la loua beaucoup, et fut
+avec elle sur une terrasse qui donnait vers la mer.
+
+Les vaisseaux des chats consistaient en de grands morceaux de liège, sur
+lesquels ils voguaient assez commodément. Les rats avaient joint
+plusieurs coques d'oeufs, et c'étaient là leurs navires. Le combat
+s'opiniâtra cruellement; les rats se jetaient dans l'eau, et nageaient
+bien mieux que les chats; de sorte que vingt fois ils furent vainqueurs
+et vaincus; mais Minagrobis, amiral de la flotte chatonique, réduisit la
+gente ratonienne dans le dernier désespoir. Il mangea à belles dents le
+général de leur flotte; c'était un vieux rat expérimenté, qui avait fait
+trois fois le tour du monde dans de bons vaisseaux, où il n'était ni
+capitaine, ni matelot, mais seulement croque-lardon.
+
+Chatte Blanche ne voulut pas qu'on détruisît absolument ces pauvres
+infortunés. Elle avait de la politique, et songeait que s'il n'y avait
+plus ni rats, ni souris dans le pays, ses sujets vivraient dans une
+oisiveté qui pourrait lui devenir préjudiciable. Le prince passa cette
+année comme il avait fait des autres, c'est-à-dire à la chasse, à la
+pêche, au jeu, car Chatte Blanche jouait fort bien aux échecs. Il ne
+pouvait s'empêcher de temps en temps de lui faire de nouvelles
+questions, pour savoir par quel miracle elle parlait. Il lui demandait
+si elle était fée, ou si par une métamorphose on l'avait rendue chatte;
+mais comme elle ne disait jamais que ce qu'elle voulait bien dire, elle
+ne répondait aussi que ce qu'elle voulait bien répondre, et c'était tant
+de petits mots qui ne signifiaient rien qu'il jugea aisément qu'elle ne
+voulait pas partager son secret avec lui.
+
+Rien ne s'écoule plus vite que des jours qui se passent sans peine et
+sans chagrin, et si la chatte n'avait pas été soigneuse de se souvenir
+du temps qu'il fallait retourner à la cour, il est certain que le prince
+l'aurait absolument oublié. Elle l'avertit la veille qu'il ne tiendrait
+qu'à lui d'emmener une des plus belles princesses qui fût dans le monde,
+que l'heure de détruire le fatal ouvrage des fées était à la fin arrivé,
+et qu'il fallait pour cela qu'il se résolût à lui couper la tête et la
+queue, qu'il jetterait promptement dans le feu. «Moi, s'écria-t-il,
+Blanchette! mes amours! moi, dis-je, je serais assez barbare pour vous
+tuer? Ah! vous voulez sans doute éprouver mon coeur, mais soyez certaine
+qu'il n'est point capable de manquer à l'amitié et à la reconnaissance
+qu'il vous doit.--Non, fils de roi, continua-t-elle, je ne te soupçonne
+d'aucune ingratitude; je connais ton mérite, ce n'est ni toi, ni moi qui
+réglons dans cette affaire notre destinée. Fais ce que je souhaite, nous
+recommencerons l'un et l'autre d'être heureux, et tu connaîtras, foi de
+chatte de bien et d'honneur, que je suis véritablement ton amie.
+
+Les larmes vinrent deux ou trois fois aux yeux du jeune prince, de la
+seule pensée qu'il fallait couper la tête à sa petite chatonne qui était
+si jolie et si gracieuse. Il dit encore tout ce qu'il put imaginer de
+plus tendre pour qu'elle l'en dispensât, elle répondait opiniâtrement
+qu'elle voulait mourir de sa main; et que c'était l'unique moyen
+d'empêcher que ses frères n'eussent la couronne; en un mot, elle le
+pressa avec tant d'ardeur qu'il tira son épée en tremblant, et, d'une
+main mal assurée, il coupa la tête et la queue de sa bonne amie la
+chatte: en même temps il vit la plus charmante métamorphose qui se
+puisse imaginer. Le corps de Chatte Blanche devint grand, et se changea
+tout d'un coup en fille, c'est ce qui ne saurait être décrit, il n'y a
+eu que celle-là d'aussi accomplie. Ses yeux ravissaient les coeurs, et
+sa douceur les retenait: sa taille était majestueuse, l'air noble et
+modeste, un esprit liant, des manières engageantes; enfin, elle était
+au-dessus de tout ce qu'il y a de plus aimable.
+
+Le prince en la voyant demeura si surpris, et d'une surprise si
+agréable, qu'il se crut enchanté. Il ne pouvait parler, ses yeux
+n'étaient pas assez grands pour la regarder, et sa langue liée ne
+pouvait expliquer son étonnement; mais ce fut bien autre chose,
+lorsqu'il vit entrer un nombre extraordinaire de dames et de seigneurs,
+qui tenant tous leur peau de chattes ou de chats jetée sur leurs épaules
+vinrent se prosterner aux pieds de la reine, et lui témoigner leur joie
+de la revoir dans son état naturel. Elle les reçut avec des témoignages
+de bonté qui marquaient assez le caractère de son coeur. Et après avoir
+tenu son cercle quelques moments, elle ordonna qu'on la laissât seule
+avec le prince, et elle lui parla ainsi:
+
+«Ne pensez pas, seigneur, que j'aie toujours été chatte, ni que ma
+naissance soit obscure parmi les hommes. Mon père était roi de six
+royaumes. Il aimait tendrement ma mère, et la laissait dans une entière
+liberté de faire tout ce qu'elle voulait. Son inclination dominante
+était de voyager; de sorte qu'étant grosse de moi, elle entreprit
+d'aller voir une certaine montagne, dont elle avait entendu dire des
+choses surprenantes. Comme elle était en chemin, on lui dit qu'il y
+avait, proche du lieu où elle passait, un ancien château de fées, le
+plus beau du monde, tout au moins qu'on le croyait tel par une tradition
+qui en était restée; car d'ailleurs comme personne n'y entrait, on n'en
+pouvait juger, mais qu'on savait très sûrement que ces fées avaient dans
+leur jardin les meilleurs fruits, les plus savoureux et délicats qui se
+fussent jamais mangés.
+
+Aussitôt la reine ma mère eut une envie si violente d'en manger qu'elle
+y tourna ses pas. Elle arriva à la porte de ce superbe édifice, qui
+brillait d'or et d'azur de tous les côtés; mais elle y frappa
+inutilement: qui que ce soit ne parut, il semblait que tout le monde y
+était mort; son envie augmentant par les difficultés, elle envoya quérir
+des échelles, afin que l'on pût passer par-dessus les murs du jardin, et
+l'on en serait venu à bout si ces murs ne se fussent haussés à vue
+d'oeil, bien que personne n'y travaillât; l'on attachait des échelles
+les unes aux autres, elles rompaient sous le poids de ceux qu'on y
+faisait monter, et ils s'estropiaient ou se tuaient.
+
+La reine se désespérait. Elle voyait de grands arbres chargés de fruits
+qu'elle croyait délicieux, elle en voulait manger ou mourir; de sorte
+qu'elle fit tendre des tentes fort riches devant le château, et elle y
+resta six semaines avec toute sa cour. Elle ne dormait ni ne mangeait,
+elle soupirait sans cesse, elle ne parlait que des fruits du jardin
+inaccessible; enfin elle tomba dangereusement malade, sans que qui que
+ce soit pût apporter le moindre remède à son mal, car les inexorables
+fées n'avaient pas même paru depuis qu'elle s'était établie proche de
+leur château. Tous ses officiers s'affligeaient extraordinairement: l'on
+n'entendait que des pleurs et des soupirs, pendant que la reine mourante
+demandait des fruits à ceux qui la servaient; mais elle n'en voulait
+point d'autres que ceux qu'on lui refusait.
+
+Une nuit qu'elle s'était un peu assoupie, elle vit en se réveillant une
+petite vieille, laide et décrépite, assise dans un fauteuil au chevet de
+son lit. Elle était surprise que ses femmes eussent laissé approcher si
+près d'elle une inconnue, lorsque celle-ci lui dit: «Nous trouvons Ta
+Majesté bien importune, de vouloir avec tant d'opiniâtreté manger de nos
+fruits; mais puisqu'il y va de ta précieuse vie, mes soeurs et moi
+consentons à t'en donner tant que tu pourras en emporter, et tant que tu
+resteras ici, pourvu que tu nous fasses un don.--Ah! ma bonne mère,
+s'écria la reine, parlez, je vous donne mes royaumes, mon coeur, mon
+âme, pourvu que j'aie des fruits, je ne saurais les acheter trop
+cher.--Nous voulons, dit-elle, que Ta Majesté nous donne la fille que tu
+portes dans ton sein; dès qu'elle sera née, nous la viendrons quérir;
+elle sera nourrie parmi nous; il n'y a point de vertus, de beautés, de
+sciences, dont nous ne la voulions douer: en un mot, ce sera notre
+enfant, nous la rendrons heureuse; mais observe que Ta Majesté ne la
+reverra plus qu'elle ne soit mariée. Si la proposition t'agrée, je vais
+tout à l'heure te guérir, et te mener dans nos vergers; malgré la nuit,
+tu verras assez clair pour choisir ce que tu voudras. Si ce que je te
+dis ne te plaît pas, bonsoir, madame la reine, je vais dormir.--Quelque
+dure que soit la loi que vous m'imposez, répondit la reine, je l'accepte
+plutôt que de mourir; car il est certain que je n'ai pas un jour à
+vivre, ainsi je perdrais mon enfant en me perdant. Guérissez-moi,
+savante fée, continua-t-elle, et ne me laissez pas un moment sans jouir
+du privilège que vous venez de m'accorder.»
+
+La fée la toucha avec une petite baguette d'or, en disant: «Que Ta
+Majesté soit quitte de tous les maux qui la retiennent dans ce lit.» Il
+lui sembla aussitôt qu'on lui ôtait une robe fort pesante et fort dure,
+dont elle se sentait comme accablée, et qu'il y avait des endroits où
+elle tenait davantage. C'était apparemment ceux où le mal était le plus
+grand. Elle fit appeler toutes ses dames, et leur dit avec un visage gai
+qu'elle se portait à merveille, qu'elle allait se lever, et qu'enfin ces
+portes si bien verrouillées et si bien barricadées du palais de féerie
+lui seraient ouvertes pour manger de beaux fruits, et pour en emporter
+tant qu'il lui plairait.
+
+Il n'y eut aucune de ses dames qui ne crût la reine en délire, et que
+dans ce moment elle rêvait à ces fruits qu'elle avait tant souhaités; de
+sorte qu'au lieu de lui répondre, elles se prirent à pleurer, et firent
+éveiller tous les médecins pour voir en quel état elle était. Ce
+retardement désespérait la reine; elle demandait promptement ses habits,
+on les lui refusait; elle se mettait en colère, et devenait fort rouge.
+L'on disait que c'était l'effet de sa fièvre; cependant les médecins
+étant entrés, après lui avoir touché le pouls, et fait leurs cérémonies
+ordinaires, ne purent nier qu'elle fût dans une parfaite santé. Ses
+femmes qui virent la faute que le zèle leur avait fait commettre
+tâchèrent de la réparer en l'habillant promptement. Chacun lui demanda
+pardon, tout fut apaisé, et elle se hâta de suivre la vieille fée qui
+l'avait toujours attendue.
+
+Elle entra dans le palais où rien ne pouvait être ajouté pour en faire
+le plus beau lieu du monde. Vous le croirez aisément, seigneur, ajouta
+la reine Chatte Blanche, quand je vous aurai dit que c'est celui où nous
+sommes; deux autres fées un peu moins vieilles que celle qui conduisait
+ma mère les reçurent à la porte, et lui firent un accueil très
+favorable. Elle les pria de la mener promptement dans le jardin, et vers
+les espaliers où elle trouverait les meilleurs fruits. «Ils sont tous
+également bons, lui dirent-elles, et si ce n'était que tu veux avoir le
+plaisir de les cueillir toi-même, nous n'aurions qu'à les appeler pour
+les faire venir ici.--Je vous supplie, mesdames, dit la reine, que j'aie
+la satisfaction de voir une chose si extraordinaire.» La plus vieille
+mit ses doigts dans sa bouche, et siffla trois fois, puis elle cria:
+«Abricots, pêches, pavis, brugnons, cerises, prunes, poires, bigarreaux,
+melons, muscats, pommes, oranges, citrons, groseilles, fraises,
+framboises, accourez à ma voix.--Mais, dit la reine, tout ce que vous
+venez d'appeler vient en différentes saisons.--Cela n'est pas ainsi dans
+nos vergers, dirent-elles, nous avons de tous les fruits qui sont sur la
+terre, toujours mûrs, toujours bons, et qui ne se gâtent jamais.
+
+En même temps, ils arrivèrent roulants, rampants, pêle-mêle, sans se
+gâter ni se salir; de sorte que la reine, impatiente de satisfaire son
+envie, se jeta dessus, et prit les premiers qui s'offrirent sous ses
+mains; elle les dévora plutôt qu'elle ne les mangea.
+
+Après s'en être un peu rassasiée, elle pria les fées de la laisser aller
+aux espaliers, pour avoir le plaisir de les choisir de l'oeil avant que
+de les cueillir.» Nous y consentons volontiers, dirent les trois fées;
+mais souviens-toi de la promesse que tu nous as faite, il ne te sera
+plus permis de t'en dédire.--Je suis persuadée, répliqua-t-elle, que
+l'on est si bien avec vous, et ce palais me semble si beau, que si je
+n'aimais pas chèrement le roi mon mari, je m'offrirais d'y demeurer
+aussi; c'est pourquoi vous ne devez point craindre que je rétracte ma
+parole.» Les fées, très contentes, lui ouvrirent tous leurs jardins, et
+tous leurs enclos; elle y resta trois jours et trois nuits sans en
+vouloir sortir, tant elle les trouvait délicieux. Elle cueillit des
+fruits pour sa provision; et comme ils ne se gâtent jamais, elle en fit
+charger quatre mille mulets qu'elle emmena. Les fées ajoutèrent à leurs
+fruits des corbeilles d'or, d'un travail exquis, pour les mettre, et
+plusieurs raretés dont le prix est excessif; elles lui promirent de
+m'élever en princesse, de me rendre parfaite, et de me choisir un époux,
+qu'elle serait avertie de la noce, et qu'elles espéraient bien qu'elle y
+viendrait.
+
+Le roi fut ravi du retour de la reine; toute la cour lui en témoigna sa
+joie; ce n'étaient que bals, mascarades, courses de bagues et festins,
+où les fruits de la reine étaient servis comme un régal délicieux. Le
+roi les mangeait préférablement à tout ce qu'on pouvait lui présenter.
+Il ne savait point le traité qu'elle avait fait avec les fées, et
+souvent il lui demandait en quel pays elle était allée pour rapporter de
+si bonnes choses; elle lui répondait qu'elles se trouvaient sur une
+montagne presque inaccessible, une autre fois qu'elles venaient dans des
+vallons, puis au milieu d'un jardin ou dans une grande forêt. Le roi
+demeurait surpris de tant de contrariétés. Il questionnait ceux qui
+l'avaient accompagnée; mais elle leur avait tant défendu de conter à
+personne son aventure qu'ils n'osaient en parler. Enfin la reine
+inquiète de ce qu'elle avait promis aux fées, voyant approcher le temps
+de ses couches, tomba dans une mélancolie affreuse, elle soupirait à
+tout moment, et changeait à vue d'oeil. Le roi s'inquiéta, il pressa la
+reine de lui déclarer le sujet de sa tristesse; et après des peines
+extrêmes, elle lui apprit tout ce qui s'était passé entre les fées et
+elle, et comme elle leur avait promis la fille qu'elle devait avoir.
+«Quoi! s'écria le roi, nous n'avons point d'enfants, vous savez à quel
+point j'en désire, et pour manger deux ou trois pommes, vous avez été
+capable de promettre votre fille? Il faut que vous n'ayez aucune amitié
+pour moi.» Là-dessus il l'accabla de mille reproches, dont ma pauvre
+mère pensa mourir de douleur; mais il ne se contenta pas de cela, il la
+fit enfermer dans une tour, et mit des gardes de tous côtés pour
+empêcher qu'elle n'eût commerce avec qui que ce fût au monde, que les
+officiers qui la servaient, encore changea-t-il ceux qui avaient été
+avec elle au château des fées.
+
+La mauvaise intelligence du roi et de la reine jeta la cour dans une
+consternation infinie. Chacun quitta ses riches habits pour en prendre
+de conformes à la douleur générale. Le roi, de son côté, paraissait
+inexorable; il ne voyait plus sa femme, et sitôt que je fus née, il me
+fit apporter dans son palais pour y être nourrie, pendant qu'elle
+resterait prisonnière et fort malheureuse. Les fées n'ignoraient rien de
+ce qui se passait; elles s'en irritèrent, elles voulaient m'avoir, elles
+me regardaient comme leur bien, et que c'était leur faire un vol que de
+me retenir. Avant que de chercher une vengeance proportionnée à leur
+chagrin, elles envoyèrent une célèbre ambassade au roi, pour l'avertir
+de mettre la reine en liberté, et de lui rendre ses bonnes grâces, et
+pour le prier aussi de me donner à leurs ambassadeurs, afin d'être
+nourrie et élevée parmi elles. Les ambassadeurs étaient si petits et si
+contrefaits, car c'étaient des nains hideux, qu'ils n'eurent pas le don
+de persuader ce qu'ils voulaient au roi. Il les refusa rudement, et
+s'ils n'étaient partis en diligence, il leur serait peut-être arrivé
+pis.
+
+Quand les fées surent le procédé de mon père, elles s'indignèrent autant
+qu'on peut l'être; et après avoir envoyé dans ses six royaumes tous les
+maux qui pouvaient les désoler, elles lâchèrent un dragon épouvantable,
+qui remplissait de venin les endroits où il passait, qui mangeait les
+hommes et les enfants, et qui faisait mourir les arbres et les plantes
+du souffle de son haleine.
+
+Le roi se trouva dans la dernière désolation: il consulta tous les sages
+de son royaume sur ce qu'il devait faire pour garantir ses sujets des
+malheurs, dont il les voyait accablés. Ils lui conseillèrent d'envoyer
+chercher par tout le monde les meilleurs médecins et les plus excellents
+remèdes, et d'un autre côté, qu'il fallait promettre la vie aux
+criminels condamnés à la mort qui voudraient combattre le dragon. Le
+roi, assez satisfait de cet avis, l'exécuta, et n'en reçut aucune
+consolation, car la mortalité continuait, et personne n'allait contre le
+dragon qu'il n'en fût dévoré; de sorte qu'il eut recours à une fée dont
+il était protégé dès sa plus tendre jeunesse. Elle était fort vieille,
+et ne se levait presque plus; il alla chez elle, et lui fit mille
+reproches de souffrir que le destin le persécutât sans le secourir.
+«Comment voulez-vous que je fasse, lui dit-elle, vous avez irrité mes
+soeurs; elles ont autant de pouvoir que moi, et rarement nous agissons
+les unes contre les autres. Songez à les apaiser en leur donnant votre
+fille, cette petite princesse leur appartient: vous avez mis la reine
+dans une étroite prison; que vous a donc fait cette femme si aimable
+pour la traiter si mal? Résolvez-vous de tenir la parole qu'elle a
+donnée, je vous assure que vous serez comblé de biens.»
+
+Le roi mon père m'aimait chèrement; mais ne voyant point d'autre moyen
+de sauver ses royaumes, et de se délivrer du fatal dragon, il dit à son
+amie qu'il était résolu de la croire, qu'il voulait bien me donner aux
+fées, puisqu'elle assurait que je serais chérie et traitée en princesse
+de mon rang; qu'il ferait aussi revenir la reine, et qu'elle n'avait
+qu'à lui dire à qui il me confierait pour me porter au château de
+féerie. «Il faut, lui dit-elle, la porter dans son berceau sur la
+montagne de fleurs; vous pourrez même rester aux environs, pour être
+spectateur de la fête qui se passera.» Le roi lui dit que dans huit
+jours il irait avec la reine, qu'elle en avertît ses soeurs les fées,
+afin qu'elles fissent là-dessus ce qu'elles jugeraient à propos.
+
+Dès qu'il fut de retour au palais, il envoya quérir la reine avec autant
+de tendresse et de pompe qu'il l'avait fait mettre prisonnière avec
+colère et emportement. Elle était si abattue et si changée qu'il aurait
+eu peine à la reconnaître, si son coeur ne l'avait pas assuré que
+c'était cette même personne qu'il avait tant chérie. Il la pria, les
+larmes aux yeux, d'oublier les déplaisirs qu'il venait de lui causer,
+l'assurant que ce seraient les derniers qu'elle éprouverait jamais avec
+lui. Elle répliqua qu'elle se les était attirés par l'imprudence qu'elle
+avait eue de promettre sa fille aux fées; et que si quelque chose la
+pouvait rendre excusable, c'était l'état où elle était; enfin il lui
+déclara qu'il voulait me remettre entre leurs mains. La reine à son tour
+combattit ce dessein: il semblait que quelque fatalité s'en mêlait, et
+que je devais toujours être un sujet de discorde entre mon père et ma
+mère. Après qu'elle eut bien gémi et pleuré, sans rien obtenir de ce
+qu'elle souhaitait (car le roi en voyait trop les funestes conséquences,
+et nos sujets continuaient de mourir, comme s'ils eussent été coupables
+des fautes de notre famille), elle consentit à tout ce qu'il désirait,
+et l'on prépara tout pour la cérémonie.
+
+Je fus mise dans un berceau de nacre de perle, orné de tout ce que l'art
+peut faire imaginer de plus galant. Ce n'étaient que guirlandes de
+fleurs et festons qui pendaient autour, et les fleurs en étaient de
+pierreries, dont les différentes couleurs, frappées par le soleil,
+réfléchissaient des rayons si brillants qu'on ne pouvait les regarder.
+La magnificence de mon ajustement surpassait, s'il se peut, celle du
+berceau. Toutes les bandes de mon maillot étaient faites de grosses
+perles, vingt-quatre princesses du sang me portaient sur une espèce de
+brancard fort léger; leurs parures n'avaient rien de commun, mais il ne
+leur fut pas permis de mettre d'autres couleurs que du blanc, par
+rapport à mon innocence. Toute la cour m'accompagna, chacun dans son
+rang.
+
+Pendant que l'on montait la montagne, on entendit une mélodieuse
+symphonie qui s'approchait; enfin les fées parurent, au nombre de
+trente-six; elles avaient prié leurs bonnes amies de venir avec elles;
+chacune était assise dans une coquille de perle, plus grande que celle
+où Vénus était lorsqu'elle sortit de la mer; des chevaux marins qui
+n'allaient guère bien sur la terre les traînaient plus pompeuses que les
+premières reines de l'univers; mais d'ailleurs vieilles et laides avec
+excès. Elles portaient une branche d'olivier, pour signifier au roi que
+sa soumission trouvait grâce devant elles; et lorsqu'elles me tinrent,
+ce furent des caresses si extraordinaires qu'il semblait qu'elles ne
+voulaient plus vivre que pour me rendre heureuse.
+
+Le dragon qui avait servi à les venger contre mon père venait après
+elles, attaché avec des chaînes de diamant: elles me prirent entre leurs
+bras, me firent mille caresses, me douèrent de plusieurs avantages, et
+commencèrent ensuite le branle des fées. C'est une danse fort gaie; il
+n'est pas croyable combien ces vieilles dames sautèrent et gambadèrent;
+puis le dragon qui avait mangé tant de personnes s'approcha en rampant.
+Les trois fées à qui ma mère m'avait promise, s'assirent dessus, mirent
+mon berceau au milieu d'elles, et frappant le dragon avec une baguette,
+il déploya aussitôt ses grandes ailes écaillées; plus fines que du
+crêpe, elles étaient mêlées de mille couleurs bizarres: elles se
+rendirent ainsi au château. Ma mère me voyant en l'air, exposée sur ce
+furieux dragon, ne put s'empêcher de pousser de grands cris. Le roi la
+consola, par l'assurance que son amie lui avait donnée qu'il ne
+m'arriverait aucun accident, et que l'on prendrait le même soin de moi
+que si j'étais restée dans son propre palais. Elle s'apaisa, bien qu'il
+lui fût très douloureux de me perdre pour si longtemps, et d'en être la
+seule cause; car si elle n'avait pas voulu manger les fruits du jardin,
+je serais demeurée dans le royaume de mon père, et je n'aurais pas eu
+tous les déplaisirs qui me restent à vous raconter.
+
+Sachez donc, fils de roi, que mes gardiennes, avaient bâti exprès une
+tour, dans laquelle on trouvait mille beaux appartements pour toutes les
+saisons de l'année, des meubles magnifiques, des livres agréables, mais
+il n'y avait point de porte, et il fallait toujours entrer par les
+fenêtres, qui étaient prodigieusement hautes. L'on trouvait un beau
+jardin sur la tour, orné de fleurs, de fontaines et de berceaux de
+verdure, qui garantissaient de la chaleur dans la plus ardente canicule.
+Ce fut en ce lieu que les fées m'élevèrent avec des soins qui
+surpassaient tout ce qu'elles avaient promis à la reine. Mes habits
+étaient des plus à la mode, et si magnifiques que si quelqu'un m'avait
+vue, l'on aurait cru que c'était le jour de mes noces. Elles
+m'apprenaient tout ce qui convenait à mon âge et à ma naissance: je ne
+leur donnais pas beaucoup de peine, car il n'y avait guère de choses que
+je ne comprisse avec une extrême facilité: ma douceur leur était fort
+agréable, et comme je n'avais jamais rien vu qu'elles, je serais
+demeurée tranquille dans cette situation le reste de ma vie.
+
+Elles venaient toujours me voir, montées sur le furieux dragon dont j'ai
+déjà parlé; elles ne m'entretenaient jamais ni du roi, ni de la reine;
+elles me nommaient leur fille, et je croyais l'être. Personne au monde
+ne restait avec moi dans la tour qu'un perroquet et un petit chien,
+qu'elles m'avaient donnés pour me divertir, car ils étaient doués de
+raison, et parlaient à merveille.
+
+Un des côtés de la tour était bâti sur un chemin creux, plein d'ornières
+et d'arbres qui l'embarrassaient, de sorte que je n'y avais aperçu
+personne depuis qu'on m'avait enfermée. Mais un jour, comme j'étais à la
+fenêtre, causant avec mon perroquet et mon chien, j'entendis quelque
+bruit. Je regardai de tous côtés, et j'aperçus un jeune chevalier qui
+s'était arrêté pour écouter notre conversation; je n'en avais jamais vu
+qu'en peinture. Je ne fus pas fâchée qu'une rencontre inespérée me
+fournît cette occasion; de sorte que ne me défiant point du danger qui
+est attaché à la satisfaction de voir un objet aimable, je m'avançai
+pour le regarder, et plus je le regardais, plus j'y prenais de plaisir.
+Il me fit une profonde révérence, il attacha ses yeux sur moi, et me
+parut très en peine de quelle manière il pourrait m'entretenir; car ma
+fenêtre était fort haute, il craignait d'être entendu, et il savait bien
+que j'étais dans le château des fées.
+
+La nuit vint presque tout d'un coup, ou, pour parler plus juste, elle
+vint sans que nous nous en aperçussions; il sonna deux ou trois fois du
+cor, et me réjouit de quelques fanfares, puis il partit sans que je
+pusse même distinguer de quel côté il allait, tant l'obscurité était
+grande. Je restai très rêveuse; je ne sentis plus le même plaisir que
+j'avais toujours pris à causer avec mon perroquet et mon chien. Ils me
+disaient les plus jolies choses du monde, car des bêtes fées deviennent
+spirituelles, mais j'étais occupée, et je ne savais point l'art de me
+contraindre. Perroquet le remarqua; il était fin, il ne témoigna rien de
+ce qui roulait dans sa tête.
+
+Je ne manquai pas de me lever avec le jour. Je courus à ma fenêtre; je
+demeurai agréablement surprise d'apercevoir au pied de la tour le jeune
+chevalier. Il avait des habits magnifiques; je me flattai que j'y avais
+un peu de part, et je ne me trompais point. Il me parla avec une espèce
+de trompette qui porte la voix, et par son secours, il me dit qu'ayant
+été insensible jusqu'alors à toutes les beautés qu'il avait vues, il
+s'était senti tout d'un coup si vivement frappé de la mienne qu'il ne
+pouvait comprendre comment il se passerait sans mourir de me voir tous
+les jours de sa vie. Je demeurai très contente de son compliment, et
+très inquiète de n'oser y répondre; car il aurait fallu crier de toute
+ma force, et me mettre dans le risque d'être mieux entendue encore des
+fées que de lui. Je tenais quelques fleurs que je lui jetai, il les
+reçut comme une insigne faveur; de sorte qu'il les baisa plusieurs fois,
+et me remercia. Il me demanda ensuite si je trouverais bon qu'il vînt
+tous les jours à la même heure sous mes fenêtres, et que si je le
+voulais bien, je lui jetasse quelque chose. J'avais une bague de
+turquoise que j'ôtai brusquement de mon doigt, et que je lui jetai avec
+beaucoup de précipitation, lui faisant signe de s'éloigner en diligence;
+c'est que j'entendais de l'autre côté la fée Violente, qui montait sur
+son dragon pour m'apporter à déjeuner.
+
+La première chose qu'elle dit en entrant dans ma chambre, ce furent ces
+mots: «Je sens ici la voix d'un homme, cherche, dragon.» Oh! que
+devins-je! J'étais transie de peur qu'il ne passât par l'autre fenêtre,
+et qu'il ne suivît le chevalier, pour lequel je m'intéressais déjà
+beaucoup. «En vérité, dis-je, ma bonne maman (car la vieille fée voulait
+que je la nommasse ainsi), vous plaisantez, quand vous dites que vous
+sentez la voix d'un homme: est-ce que la voix sent quelque chose? Et
+quand cela serait, quel est le mortel assez téméraire pour hasarder de
+monter dans cette tour?--Ce que tu dis est vrai, ma fille,
+répondit-elle, je suis ravie de te voir raisonner si joliment, et je
+conçois que c'est la haine que j'ai pour tous les hommes qui me persuade
+quelquefois qu'ils ne sont pas éloignés de moi.» Elle me donna mon
+déjeuner et ma quenouille. «Quand tu auras mangé, ne manque pas de
+filer, car tu ne fis rien hier, me dit-elle, et mes soeurs se
+fâcheront.» En effet, je m'étais si fort occupée de l'inconnu qu'il
+m'avait été impossible de filer.
+
+Dès qu'elle fut partie, je jetai la quenouille d'un petit air mutin, et
+montai sur la terrasse pour découvrir de plus loin dans la campagne.
+J'avais une lunette d'approche excellente; rien ne bornait ma vue, je
+regardais de tous côtés, lorsque je découvris mon chevalier sur le haut
+d'une montagne. Il se reposait sous un riche pavillon d'étoffe d'or, et
+il était entouré d'une fort grosse cour. Je ne doutai point que ce ne
+fût le fils de quelque roi voisin du palais des fées. Comme je craignais
+que, s'il revenait à la tour, il ne fût découvert par le terrible
+dragon, je vins prendre mon perroquet, et lui dis de voler jusqu'à cette
+montagne, qu'il y trouverait celui qui m'avait parlé, et qu'il le priât
+de ma part de ne plus revenir, parce que j'appréhendais la vigilance de
+mes gardiennes, et qu'elles ne lui fissent un mauvais tour.
+
+Perroquet s'acquitta de sa commission en perroquet d'esprit. Chacun
+demeura surpris de le voir venir à tire-d'aile se percher sur l'épaule
+du prince, et lui parler tout bas à l'oreille. Le prince ressentit de la
+joie et de la peine de cette ambassade. Le soin que je prenais flattait
+son coeur; mais les difficultés qui se rencontraient à me parler
+l'accablaient, sans pouvoir le détourner du dessein qu'il avait formé de
+me plaire. Il fit cent questions à Perroquet, et Perroquet lui en fit
+cent à son tour, car il était naturellement curieux. Le roi le chargea
+d'une bague pour moi, à la place de ma turquoise; c'en était une aussi,
+mais beaucoup plus belle que la mienne: elle était taillée en coeur avec
+des diamants. «Il est juste, ajoutait-il, que je vous traite en
+ambassadeur: voilà mon portrait que je vous donne, ne le montrez qu'à
+votre charmante maîtresse.» Il lui attacha sous son aile son portrait,
+et il apporta la bague dans son bec.
+
+J'attendais le retour de mon petit courrier vert avec une impatience que
+je n'avais point connue jusqu'alors. Il me dit que celui à qui je
+l'avais envoyé était un grand roi, qu'il l'avait reçu le mieux du monde,
+et que je pouvais m'assurer qu'il ne voulait plus vivre que pour moi;
+qu'encore qu'il y eût beaucoup de péril à venir au bas de ma tour, il
+était résolu à tout, plutôt que de renoncer à me voir. Ces nouvelles
+m'intriguèrent fort, je me pris à pleurer. Perroquet et Toutou me
+consolèrent de leur mieux, car ils m'aimaient tendrement. Puis Perroquet
+me présenta la bague du prince, et me montra le portrait. J'avoue que je
+n'ai jamais été si aise que je le fus de pouvoir considérer de près
+celui que je n'avais vu que de loin. Il me parut encore plus aimable
+qu'il ne m'avait semblé; il me vint cent pensées dans l'esprit, dont les
+unes agréables, et les autres tristes, me donnèrent un air d'inquiétude
+extraordinaire. Les fées qui vinrent me voir s'en aperçurent. Elles se
+dirent l'une à l'autre que sans doute je m'ennuyais, et qu'il fallait
+songer à me trouver un époux de race fée. Elles parlèrent de plusieurs,
+et s'arrêtèrent sur le petit roi Migonnet, dont le royaume était à cinq
+cent mille lieues de leur palais; mais ce n'était pas là une affaire.
+Perroquet entendit ce beau conseil, il vint m'en rendre compte, et me
+dit: «Ah! que je vous plains, ma chère maîtresse, si vous devenez la
+reine Migonnette! C'est un magot qui fait peur, j'ai regret de vous le
+dire, mais en vérité le roi qui vous aime ne voudrait pas de lui pour
+être son valet de pied.--Est-ce que tu l'as vu, Perroquet--Je le crois
+vraiment, continua-t-il, j'ai été élevé sur une branche avec
+lui.--Comment! Sur une branche? repris-je.--Oui, dit-il, c'est qu'il a
+les pieds d'un aigle.»
+
+Un tel récit m'affligea étrangement; je regardais le charmant portrait
+du jeune roi, je pensais bien qu'il n'en avait régalé Perroquet que pour
+me donner lieu de le voir; et quand j'en faisais la comparaison avec
+Migonnet, je n'espérais plus rien de ma vie, et je me résolvais plutôt à
+mourir qu'à l'épouser.
+
+Je ne dormis point tant que la nuit dura. Perroquet et Toutou causèrent
+avec moi; je m'endormis un peu sur le matin; et comme mon chien avait le
+nez bon, il sentit que le roi était au pied de la tour. Il éveilla
+Perroquet: «Je gage, dit-il, que le roi est là-bas.» Perroquet répondit:
+«Tais-toi, babillard, parce que tu as presque toujours les yeux ouverts
+et l'oreille alerte, tu es fâché du repos des autres.--Mais gageons, dit
+encore le bon Toutou, je sais bien qu'il y est.» Perroquet répliqua. «Et
+moi, je sais bien qu'il n'y est point; ne lui ai-je pas défendu d'y
+venir de la part de notre maîtresse?--Ah! vraiment, tu me la donnes
+belle avec tes défenses, s'écria mon chien, un homme passionné ne
+consulte que son coeur.» Là-dessus il se mit à lui tirailler si fort les
+ailes que Perroquet se fâcha. Je m'éveillai aux cris de l'un et de
+l'autre; ils me dirent ce qui en faisait le sujet, je courus, ou plutôt
+je volai à ma fenêtre; je vis le roi qui me tendait les bras, et qui me
+dit avec sa trompette qu'il ne pouvait plus vivre sans moi, qu'il me
+conjurait de trouver les moyens de sortir de ma tour, ou de l'y faire
+entrer; qu'il attestait tous les dieux et tous les éléments, qu'il
+m'épouserait aussitôt, et que je serais une des plus grandes reines de
+l'univers.
+
+Je commandai à Perroquet de lui aller dire que ce qu'il souhaitait me
+semblait presque impossible; que cependant, sur la parole qu'il me
+donnait et les serments qu'il avait faits, j'allais m'appliquer à ce
+qu'il désirait; que je le conjurais de ne pas venir tous les jours,
+qu'enfin l'on pourrait s'en apercevoir, et qu'il n'y aurait point de
+quartier avec les fées.
+
+Il se retira comblé de joie, dans l'espérance dont je le flattais; et je
+me trouvai dans le plus grand embarras du monde, lorsque je fis
+réflexion à ce que je venais de promettre. Comment sortir de cette tour,
+où il n'y avait point de portes? Et n'avoir pour tout secours que
+Perroquet et Toutou! Être si jeune, si peu expérimentée, si craintive!
+Je pris donc la résolution de ne point tenter une chose où je ne
+réussirais jamais, et je l'envoyai dire au roi par Perroquet. Il voulut
+se tuer à ses yeux; mais enfin il le chargea de me persuader, ou de le
+venir voir mourir, ou de le soulager. «Sire, s'écria l'ambassadeur
+emplumé, ma maîtresse est suffisamment persuadée, elle ne manque que de
+pouvoir.»
+
+Quand il me rendit compte de tout ce qui s'était passé, je m'affligeai
+plus encore. La fée Violente vint, elle me trouva les yeux enflés et
+rouges; elle dit que j'avais pleuré, et que si je ne lui en avouais le
+sujet, elle me brûlerait; car toutes ses menaces étaient toujours
+terribles. Je répondis, en tremblant, que j'étais lasse de filer, et que
+j'avais envie de petits filets pour prendre des oisillons qui venaient
+becqueter sur les fruits de mon jardin. «Ce que tu souhaites, ma fille,
+me dit-elle, ne te coûtera plus de larmes, je t'apporterai des
+cordelettes tant que tu en voudras.» En effet, j'en eus le soir même:
+mais elle m'avertit de songer moins à travailler qu'à me faire belle,
+parce que le roi Migonnet devait arriver dans peu. Je frémis à ces
+fâcheuses nouvelles, et ne répliquai rien.
+
+Dès qu'elle fut partie, je commençai deux ou trois morceaux de filets;
+mais à quoi je m'appliquai, ce fut à faire une échelle de corde, qui
+était très bien faite, sans en avoir jamais vu. Il est vrai que la fée
+ne m'en fournissait pas autant qu'il m'en fallait, et sans cesse elle
+disait: «Mais ma fille, ton ouvrage est semblable à celui de Pénélope,
+il n'avance point, et tu ne te lasses pas de me demander de quoi
+travailler.--Oh! ma bonne maman! disais-je. Vous en parlez bien à votre
+aise; ne voyez-vous pas que je ne sais comment m'y prendre, et que je
+brûle tout? Avez-vous peur que je vous ruine en ficelle?» Mon air de
+simplicité la réjouissait, bien qu'elle fût d'une humeur très
+désagréable et très cruelle.
+
+J'envoyai Perroquet dire au roi de venir un soir sous les fenêtres de la
+tour, qu'il y trouverait l'échelle, et qu'il saurait le reste quand il
+serait arrivé. En effet je l'attachai bien ferme, résolue de me sauver
+avec lui; mais quand il la vit, sans attendre que je descendisse, il
+monta avec empressement, et se jeta dans ma chambre comme je préparais
+tout pour ma fuite.
+
+Sa vue me donna tant de joie, que j'en oubliai le péril où nous étions.
+Il renouvela tous ses serments, et me conjura de ne point différer de le
+recevoir pour époux: nous prîmes Perroquet et Toutou pour témoins de
+notre mariage; jamais noces ne se sont faites, entre des personnes si
+élevées, avec moins d'éclat et de bruit, et jamais coeurs n'ont été plus
+contents que les nôtres.
+
+Le jour n'était pas encore venu quand le roi me quitta, je lui racontai
+l'épouvantable dessein des fées de me marier au petit Migonnet; je lui
+dépeignis sa figure, dont il eut autant d'horreur que moi. À peine
+fut-il parti que les heures me semblèrent aussi longues que des années:
+je courus à la fenêtre, je le suivis des yeux malgré l'obscurité. Quel
+fut mon étonnement de voir en l'air un chariot de feu traîné par des
+salamandres ailées, qui faisaient une telle diligence que l'oeil pouvait
+à peine les suivre! Ce chariot était accompagné de plusieurs gardes
+montés sur des autruches. Je n'eus pas assez de loisir pour bien
+considérer le magot qui traversait ainsi les airs; mais je crus aisément
+que c'était une fée ou un enchanteur.
+
+Peu après la fée Violente entra dans ma chambre: «Je t'apporte de bonnes
+nouvelles, me dit-elle; ton amant est arrivé depuis quelques heures,
+prépare-toi à le recevoir: voici des habits et des pierreries.--Eh! qui
+vous a dit, m'écriai-je, que je voulais être mariée? Ce n'est point du
+tout mon intention, renvoyez le roi Migonnet, je n'en mettrai pas une
+épingle davantage; qu'il me trouve belle ou laide, je ne suis point pour
+lui.--Ouais, ouais, dit la fée encore, quelle petite révoltée, quelle
+tête sans cervelle! Je n'entends pas raillerie, et je te...--Que me
+ferez-vous répliquai-je, toute rouge des noms qu'elle m'avait donnés?
+Peut-on être plus tristement nourrie que je le suis, dans une tour avec
+un perroquet et un chien, voyant tous les jours plusieurs fois
+l'horrible figure d'un dragon épouvantable?--Ah! petite ingrate, dit la
+fée, méritais-tu tant de soins et de peines? Je ne l'ai que trop dit à
+mes soeurs, que nous en aurions une triste récompense.» Elle fut les
+trouver, elle leur raconta notre différend; elles restèrent aussi
+surprises les unes que les autres.
+
+Perroquet et Toutou me firent de grandes remontrances, que si je faisais
+davantage la mutine, ils prévoyaient qu'il m'en arriverait des cuisants
+déplaisirs. Je me sentais si fière de posséder le coeur d'un grand roi
+que je méprisais les fées et les conseils de mes pauvres petits
+camarades. Je ne m'habillai point, et j'affectai de me coiffer de
+travers, afin que Migonnet me trouvât désagréable. Notre entrevue se fit
+sur la terrasse. Il y vint dans son chariot de feu. Jamais depuis qu'il
+y a des nains, il ne s'en est vu un si petit. Il marchait sur ses pieds
+d'aigle et sur les genoux tout ensemble, car il n'avait point d'os aux
+jambes; de sorte qu'il se soutenait sur deux béquilles de diamant. Son
+manteau royal n'avait qu'une demi-aune de long, et traînait plus d'un
+tiers. Sa tête était grosse comme un boisseau, et son nez si grand qu'il
+portait dessus une douzaine d'oiseaux, dont le ramage le réjouissait: il
+avait une si furieuse barbe que les serins de Canarie y faisaient leurs
+nids, et ses oreilles passaient d'une coudée au-dessus de sa tête; mais
+on s'en apercevait peu, à cause d'une haute couronne pointue qu'il
+portait pour paraître plus grand. La flamme de son chariot rôtit les
+fruits, sécha les fleurs, et tarit les fontaines de mon jardin. Il vint
+à moi, les bras ouverts pour m'embrasser, je me tins fort droite, il
+fallut que son premier écuyer le haussât; mais aussitôt qu'il
+s'approcha, je m'enfuis dans ma chambre, dont je fermai la porte et les
+fenêtres de sorte que Migonnet se retira chez les fées très indigné
+contre moi.
+
+Elles lui demandèrent mille fois pardon de ma brusquerie, et pour
+l'apaiser, car il était redoutable, elles résolurent de l'amener la nuit
+dans ma chambre pendant que je dormirais, de m'attacher les pieds et les
+mains, pour me mettre avec lui dans son brûlant chariot, afin qu'il
+m'emmenât. La chose ainsi arrêtée, elles me grondèrent à peine des
+brusqueries que j'avais faites. Elles dirent seulement qu'il fallait
+songer à les réparer. Perroquet et Toutou restèrent surpris d'une si
+grande douceur. «Savez-vous bien, ma maîtresse, dit mon chien, que le
+coeur ne m'annonce rien de bon: mesdames les fées sont d'étranges
+personnages, et surtout Violente.» Je me moquai de ces alarmes, et
+j'attendis mon cher époux avec mille impatiences: il en avait trop de me
+voir pour tarder; je jetai l'échelle de corde, bien résolue de m'en
+retourner avec lui; il monta légèrement, et me dit des choses si tendres
+que je n'ose encore les rappeler à mon souvenir.
+
+Comme nous parlions ensemble avec la même tranquillité que nous aurions
+eue dans son palais, nous vîmes tout d'un coup enfoncer les fenêtres de
+ma chambre. Les fées entrèrent sur leur terrible dragon, Migonnet les
+suivait dans son chariot de feu, et tous ses gardes avec leurs
+autruches. Le roi, sans s'effrayer, mit l'épée à la main, et ne songea
+qu'à me garantir de la plus furieuse aventure qui se soit jamais passée;
+car enfin, vous le dirai-je, seigneur? ces barbares créatures poussèrent
+leur dragon sur lui, et à mes yeux il le dévora.
+
+Désespérée de son malheur et du mien, je me jetai dans la gueule de cet
+horrible monstre, voulant qu'il m'engloutît, comme il venait d'engloutir
+tout ce que j'aimais au monde. Il voulait bien aussi; mais les fées
+encore plus cruelles que lui ne le voulurent pas. «Il faut,
+s'écrièrent-elles, la réserver à de plus longues peines, une prompte
+mort est trop douce pour cette indigne créature.» Elles me touchèrent,
+je me vis aussitôt sous la figure d'une chatte blanche; elles me
+conduisirent dans ce superbe palais qui était à mon père; elles
+métamorphosèrent tous les seigneurs et toutes les dames du royaume en
+chats et en chattes; elles en laissèrent à qui l'on ne voyait que les
+mains, et me réduisirent dans le déplorable état où vous me trouvâtes,
+me faisant savoir ma naissance, la mort de mon père, celle de ma mère,
+et que je ne serais délivrée de ma chatonique figure que par un prince
+qui ressemblerait parfaitement à l'époux qu'elles m'avaient ravi. C'est
+vous, seigneur, qui avez cette ressemblance, continua-t-elle, mêmes
+traits, même air, même son de voix; j'en fus frappée aussitôt que je
+vous vis; j'étais informée de tout ce qui devait arriver, et je le suis
+encore de tout ce qui arrivera; mes peines vont finir.--Et les miennes,
+belle reine, dit le prince, en se jetant à ses pieds, seront-elles de
+longue durée?--Je vous aime déjà plus que ma vie, seigneur, dit la
+reine; il faut partir pour aller vers votre père, nous verrons ses
+sentiments pour moi, et s'il consentira à ce que vous désirez.
+
+Elle sortit, le prince lui donna la main, elle monta dans un chariot
+avec lui: il était beaucoup plus magnifique que ceux qu'il avait eus
+jusqu'alors. Le reste de l'équipage y répondait à tel point que tous les
+fers des chevaux étaient d'émeraude, et les clous, de diamant. Cela ne
+s'est peut-être jamais vu que cette fois-là. Je ne dis point les
+agréables conversations que la reine et le prince avaient ensemble; si
+elle était unique en beauté, elle ne l'était pas moins en esprit, et le
+jeune prince était aussi parfait qu'elle; de sorte qu'ils pensaient des
+choses toutes charmantes.
+
+Lorsqu'ils furent près du château, où les deux frères aînés du prince
+devaient se trouver, la reine entra dans un petit rocher de cristal,
+dont toutes les pointes étaient garnies d'or et de rubis. Il y avait des
+rideaux tout autour, afin qu'on ne la vît point, et il était porté par
+de jeunes hommes très bien faits et superbement vêtus. Le prince demeura
+dans le chariot; il aperçut ses frères qui se promenaient avec des
+princesses d'une excellente beauté. Dès qu'ils le reconnurent, ils
+s'avancèrent pour le recevoir, et lui demandèrent s'il amenait une
+maîtresse: il leur dit qu'il avait été si malheureux, que dans tout son
+voyage il n'en avait rencontré que de très laides, que ce qu'il
+apportait de plus rare, c'était une petite chatte blanche. Ils se
+prirent à rire de sa simplicité. «Une chatte, lui dirent-ils, avez-vous
+peur que les souris ne mangent notre palais?» Le prince répliqua qu'en
+effet il n'était pas sage de vouloir faire un tel présent à son père;
+là-dessus chacun prit le chemin de la ville.
+
+Les princes aînés montèrent avec leurs princesses dans des calèches
+toutes d'or et d'azur, leurs chevaux avaient sur leurs têtes des plumes
+et des aigrettes; rien n'était plus brillant que cette cavalcade. Notre
+jeune prince allait après, et puis le rocher de cristal que tout le
+monde regardait avec admiration.
+
+Les courtisans s'empressèrent de venir dire au roi que les trois princes
+arrivaient: «Amènent-ils des belles dames? répliqua le roi.--Il est
+impossible de rien voir qui les surpasse.» À cette réponse il parut
+fâché. Les deux princes s'empressèrent de monter avec leurs
+merveilleuses princesses. Le roi les reçut très bien, et ne savait à
+laquelle donner le prix; il regarda son cadet, et lui dit: «Cette
+fois-ci vous venez donc seul?--Votre Majesté verra dans ce rocher une
+petite chatte blanche, répliqua le prince, qui miaule si doucement, et
+qui fait si bien patte de velours, qu'elle lui agréera.» Le roi sourit,
+et fut lui-même pour ouvrir le rocher; mais aussitôt qu'il s'approcha,
+la reine avec un ressort en fit tomber toutes les pièces, et parut comme
+le soleil qui a été quelque temps enveloppé dans une nue; ses cheveux
+blonds étaient épars sur ses épaules, ils tombaient par grosses boucles
+jusqu'à ses pieds; sa tête était ceinte de fleurs, sa robe d'une légère
+gaze blanche, doublée de taffetas couleur de rosé, elle se leva et fit
+une profonde révérence au roi, qui ne put s'empêcher, dans l'excès de
+son admiration, de s'écrier: «Voici l'incomparable, et celle qui mérite
+ma couronne.»
+
+«Seigneur, lui dit-elle, je ne suis pas venue pour vous arracher un
+trône que vous remplissez si dignement, je suis née avec six royaumes:
+permettez que je vous en offre un, et que j'en donne autant à chacun de
+vos fils. Je ne vous demande pour toute récompense que votre amitié, et
+ce jeune prince pour époux. Nous aurons encore assez de trois royaumes.»
+Le roi et toute la cour poussèrent de longs cris de joie et
+d'étonnement. Le mariage fut célébré aussitôt, aussi bien que celui des
+deux princes; de sorte que toute la cour passa plusieurs mois dans les
+divertissements et les plaisirs. Chacun ensuite partit pour aller
+gouverner ses États; la belle Chatte Blanche s'y est immortalisée,
+autant par ses bontés et ses libéralités que par son rare mérite et sa
+beauté.
+
+
+
+
+Le Rameau d'Or
+
+
+Il était une fois un roi dont l'humeur austère et chagrine inspirait
+plutôt de la crainte que de l'amour. Il se laissait voir rarement; et
+sur les plus légers soupçons, il faisait mourir ses sujets. On le
+nommait le roi Brun, parce qu'il fronçait toujours le sourcil. Le roi
+Brun avait un fils qui ne lui ressemblait point. Rien n'égalait son
+esprit, sa douceur, sa magnificence et sa capacité; mais il avait les
+jambes tordues, une bosse plus haute que sa tête, les yeux de travers,
+la bouche de côté; enfin c'était un petit monstre, et jamais une si
+belle âme n'avait animé un corps si mal fait. Cependant, par un sort
+singulier, il se faisait aimer jusqu'à la folie des personnes auxquelles
+il voulait plaire; son esprit était si supérieur à tous les autres,
+qu'on ne pouvait l'entendre avec indifférence.
+
+La reine sa mère voulut qu'on l'appelât Torticoli; soit qu'elle aimât ce
+nom, ou qu'étant effectivement tout de travers, elle crût avoir
+rencontré ce qui lui convenait davantage. Le roi Brun, qui pensait plus
+à sa grandeur qu'à la satisfaction de son fils, jeta les yeux sur la
+fille d'un puissant roi, qui était son voisin, et dont les États, joints
+aux siens, pouvaient le rendre redoutable à toute la terre. Il pensa que
+cette princesse serait fort propre pour le prince Torticoli, parce
+qu'elle n'aurait pas lieu de lui reprocher sa difformité et sa laideur,
+puisqu'elle était pour le moins aussi laide et aussi difforme que lui.
+Elle allait toujours dans une jatte, elle avait les jambes rompues. On
+l'appelait Trognon. C'était la créature du monde la plus aimable par
+l'esprit; il semblait que le ciel avait voulu la récompenser du tort que
+lui avait fait la nature.
+
+Le roi Brun ayant demandé et obtenu le portrait de la princesse Trognon,
+le fit mettre dans une grande salle sous un dais, et il envoya quérir le
+prince Torticoli, auquel il commanda de regarder ce portrait avec
+tendresse, puisque c'était celui de Trognon, qui lui était destinée.
+Torticoli y jeta les yeux, et les détourna aussitôt avec un air de
+dédain qui offensa son père.
+
+«Est-ce que vous n'êtes pas content? lui dit-il d'un ton aigre et fâché.
+
+--Non, seigneur, répondit-il; je ne serai jamais content d'épouser un
+cul-de-jatte.
+
+--Il vous sied bien, dit le roi Brun, de trouver des défauts en cette
+princesse, étant vous-même un petit monstre qui fait peur!
+
+--C'est par cette raison, ajouta le prince, que je ne veux point
+m'allier avec un autre monstre; j'ai assez de peine à me souffrir: que
+serait-ce si j'avais une telle compagnie?
+
+--Vous craignez de perpétuer la race des magots, répondit le roi d'un
+air offensant; mais vos craintes sont vaines, vous l'épouserez. Il
+suffit que je l'ordonne pour être obéi.»
+
+Torticoli ne répliqua rien; il fit une profonde révérence, et se retira.
+
+Le roi Brun n'était point accoutumé à trouver la plus petite résistance;
+celle de son fils le mit dans une colère épouvantable. Il le fit
+enfermer dans une tour qui avait été bâtie exprès pour les princes
+rebelles, mais il ne s'en était point trouvé depuis deux cent ans; de
+sorte que tout y était en assez mauvais ordre. Les appartements et les
+meubles y paraissaient d'une antiquité surprenante. Le prince aimait la
+lecture. Il demanda des livres; on lui permit d'en prendre dans la
+bibliothèque de la tour. Il crut d'abord que cette permission suffisait.
+Lorsqu'il voulut les lire, il en trouva le langage si ancien qu'il n'y
+comprenait rien. Il les laissait, puis il les reprenait, essayant d'y
+entendre quelque chose, ou tout au moins de s'amuser avec.
+
+Le roi Brun, persuadé que Torticoli se lasserait de sa prison, agit
+comme s'il avait consenti à épouser Trognon; il envoya des ambassadeurs
+au roi son voisin, pour lui demander sa fille, à laquelle il promettait
+une félicité parfaite. Le père de Trognon fut ravi de trouver une
+occasion si avantageuse de la marier; car tout le monde n'est pas
+d'humeur de se charger d'un cul-de-jatte. Il accepta la proposition du
+roi Brun, quoiqu'à dire vrai, le portrait du prince Torticoli, qu'on lui
+avait apporté, ne lui parût pas fort touchant. Il le fit placer à son
+tour dans une galerie magnifique; l'on y apporta Trognon. Lorsqu'elle
+l'aperçut, elle baissa les yeux et se mit à pleurer. Son père, indigné
+de la répugnance qu'elle témoignait, prit un miroir. Le mettant
+vis-à-vis d'elle:
+
+«Vous pleurez, ma fille, lui dit-il. Ah! regardez-vous, et convenez
+après cela qu'il ne vous est pas permis de pleurer.
+
+--Si j'avais quelque empressement d'être mariée, seigneur, lui dit-elle,
+j'aurais peut-être tort d'être si délicate; mais je chérirai mes
+disgrâces, si je les souffre toute seule; je ne veux partager avec
+personne l'ennui de me voir. Que je reste toute ma vie la malheureuse
+princesse Trognon, je serai contente, ou tout au moins je ne me
+plaindrai point.»
+
+Quelque bonnes que pussent être ses raisons, le roi ne les écouta pas;
+il fallut partir avec les ambassadeurs qui l'étaient venus demander.
+
+Pendant qu'elle fait son voyage dans une litière, où elle était comme un
+vrai Trognon, il faut revenir dans la tour, et voir ce que fait le
+prince. Aucun de ses gardes n'osait lui parler. On avait ordre de le
+laisser s'ennuyer, de lui donner mal à manger, et de le fatiguer par
+toute sorte de mauvais traitements. Le roi Brun savait se faire obéir:
+si ce n'était pas par amour, c'était au moins par crainte; mais
+l'affection qu'on avait pour le prince était cause qu'on adoucissait ses
+peines autant qu'on le pouvait.
+
+Un jour qu'il se promenait dans une grande galerie, pensant tristement à
+sa destinée, qui l'avait fait naître si laid et si affreux, et qui lui
+faisait rencontrer une princesse encore plus disgraciée, il jeta les
+yeux sur les vitres, qu'il trouva peintes de couleurs si vives, et les
+dessins si bien exprimés, qu'ayant un goût particulier pour ces beaux
+ouvrages, il s'attacha à regarder celui-là; mais il n'y comprenait rien,
+car c'étaient des histoires qui étaient passées depuis plusieurs
+siècles. Il est vrai que ce qui le frappa, ce fut de voir un homme qui
+lui ressemblait si fort, qu'il paraissait que c'était son portrait. Cet
+homme était dans le donjon de la tour, et cherchait dans la muraille, où
+il trouvait un tire-bourre d'or, avec lequel il ouvrait un cabinet. Il y
+avait encore beaucoup d'autres choses qui frappèrent son imagination; et
+sur la plupart des vitres, il voyait toujours son portrait. «Par quelle
+aventure, disait-il, me fait-on faire ici un personnage, moi qui n'étais
+pas encore né? Et par quelle fatale idée le peintre s'est-il diverti à
+faire un homme comme moi?» Il voyait sur ces vitres une belle personne,
+dont les traits étaient si réguliers, et la physionomie si spirituelle,
+qu'il ne pouvait en détourner les yeux. Enfin il y avait mille objets
+différents, et toutes les passions y étaient si bien exprimées, qu'il
+croyait voir arriver ce qui n'était représenté que par le mélange des
+couleurs.
+
+Il ne sortit de la galerie que lorsqu'il n'eut plus assez de jour pour
+distinguer ces peintures. Quand il fut retourné dans sa chambre, il prit
+un vieux manuscrit qui lui tomba le premier sous la main; les feuilles
+en étaient de vélin, peintes tout autour, et la couverture d'or émaillé
+de bleu, qui formait des chiffres. Il demeura bien surpris d'y voir les
+mêmes choses qui étaient sur les vitres de la galerie; il tâchait de
+lire ce qui était écrit; il n'en put venir à bout. Mais tout d'un coup
+il vit que dans un des feuillets où l'on représentait des musiciens, ils
+se mirent à chanter; et dans un autre feuillet, où il y avait des
+joueurs de bassette et de trictrac, les cartes et les dés allaient et
+venaient. Il tourna le vélin; c'était un bal où l'on dansait; toutes les
+dames étaient parées, et d'une beauté merveilleuse. Il tourna encore le
+feuillet: il sentit l'odeur d'un excellent repas: c'étaient les petites
+figures qui mangeaient. La plus grande n'avait pas un quartier de haut.
+Il y en eut une qui se tournant vers le prince: «À ta santé, Torticoli,
+lui dit-elle, songe à nous rendre notre reine; si tu le fais, tu t'en
+trouveras bien; si tu y manques, tu t'en trouveras mal.»
+
+À ces paroles, le prince fut saisi d'une si violente peur, car il y
+avait déjà quelque temps qu'il commençait à trembler, qu'il laissa
+tomber le livre d'un côté, et il tomba de l'autre comme un homme mort.
+Au bruit de sa chute, ses gardes accoururent; ils l'aimaient chèrement,
+et ne négligèrent rien pour le faire revenir de son évanouissement.
+Lorsqu'il se trouva en état de parler, ils lui demandèrent ce qu'il
+avait; il leur dit qu'on le nourrissait si mal qu'il n'y pouvait
+résister, et qu'ayant la tête pleine d'imaginations, il s'était figuré
+de voir et d'entendre des choses si surprenantes dans ce livre, qu'il
+avait été saisi de peur. Ses gardes affligés lui donnèrent à manger,
+malgré toutes les défenses du roi Brun. Quand il eut mangé, il reprit le
+livre devant eux, et ne trouva plus rien de ce qu'il avait vu; cela lui
+confirma qu'il s'était trompé.
+
+Il retourna le lendemain dans la galerie; il vit encore les peintures
+sur les vitres, qui se remuaient, qui se promenaient dans des allées,
+qui chassaient des cerfs et des lièvres, qui pêchaient, ou qui
+bâtissaient de petites maisons; car c'étaient des miniatures fort
+petites et son portrait était toujours partout. Il avait un habit
+semblable au sien, il montait dans le donjon de la tour, et il y
+trouvait le tire-bourre d'or. Comme il avait bien mangé, il n'y avait
+plus lieu de croire qu'il entrât de la vision dans cette affaire.» Ceci
+est trop mystérieux, dit-il, pour que je doive négliger les moyens d'en
+savoir davantage; peut-être que je les apprendrai dans le donjon.» Il y
+monta, et frappant contre le mur, il lui sembla qu'un endroit était
+creux; il prit un marteau, il démaçonna cet endroit, et trouva un
+tire-bourre d'or fort proprement fait. Il ignorait encore à quel usage
+il devait lui servir, lorsqu'il aperçut dans un coin du donjon une
+vieille armoire de méchant bois. Il voulut l'ouvrir, mais il ne put
+trouver de serrures; de quelque côté qu'il la tournât, c'était une peine
+inutile. Enfin il vit un petit trou, et soupçonnant que le tire-bourre
+lui serait utile, il l'y mit; puis tirant avec force, il ouvrit
+l'armoire. Mais autant qu'elle était vieille et laide par dehors, autant
+était-elle belle et merveilleuse par dedans; tous les tiroirs étaient de
+cristal de roche gravé, ou d'ambre, ou de pierres précieuses; quand on
+en avait tiré un, l'on en trouvait de plus petits aux côtés, dessus,
+dessous et au fond, qui étaient séparés par de la nacre de perle. On
+tirait cette nacre, et les tiroirs ensuite; chacun était rempli des plus
+belles armes du monde, de riches couronnes, de portraits admirables. Le
+prince Torticoli était charmé; il tirait toujours sans se lasser. Enfin
+il trouva une petite clef, faite d'une seule émeraude, avec laquelle il
+ouvrit un guichet d'or qui était dans le fond; il fut ébloui d'une
+brillante escarboucle qui formait une grande boîte. Il la tira
+promptement du guichet; mais que devint-il, lorsqu'il la trouva toute
+pleine de sang, et la main d'un homme qui était coupée, laquelle tenait
+encore une boîte de portrait.
+
+À cette vue Torticoli frémit, ses cheveux se hérissèrent, ses jambes mal
+assurées le soutenaient avec peine. Il s'assit par terre, tenant encore
+la boîte, détournant les yeux d'un objet si funeste; il avait grande
+envie de la remettre où il l'avait prise, mais il pensait que tout ce
+qui s'était passé jusqu'alors n'était point arrivé sans de grands
+mystères. Il se souvenait de ce que la petite figure du livre lui avait
+dit: «Que selon qu'il en userait, il s'en trouverait bien ou mal.» Il
+craignait autant l'avenir que le présent. Et venant à se reprocher une
+timidité indigne d'une grande âme, il fit un effort sur lui-même; puis
+attachant les yeux sur cette main:
+
+«Ô main infortunée! dit-il, ne peux-tu par quelques signes m'instruire
+de ta triste aventure? Si je suis en état de te servir, assure-toi de la
+générosité de mon coeur.»
+
+Cette main à ces paroles parut agitée, et remuant les doigts, elle lui
+fit des signes, dont il entendit aussi bien le discours, que si une
+bouche intelligente lui eût parlé.
+
+«Apprends, dit la main, que tu peux tout pour celui dont la barbarie
+d'un jaloux m'a séparée. Tu vois dans ce portrait l'adorable beauté qui
+est cause de mon malheur; va sans différer dans la galerie, prends garde
+à l'endroit où le soleil darde ses plus ardents rayons; cherche, et tu
+trouveras mon trésor.»
+
+La main cessa alors d'agir; le prince lui fit plusieurs questions, à
+quoi elle ne répondit point.
+
+«Où vous remettrai-je?» lui dit-il.
+
+Elle lui fit de nouveaux signes; il comprit qu'il fallait la remettre
+dans l'armoire: il n'y manqua pas. Tout fut refermé; il serra le
+tire-bourre dans le même mur où il l'avait pris, et s'étant un peu
+aguerri sur les prodiges, il descendit dans la galerie.
+
+À son arrivée les vitres commencèrent à faire un cliquetis et un
+trémoussement extraordinaires; il regarda où les rayons du soleil
+donnaient; il vit que c'était sur le portrait d'un jeune adolescent, si
+beau et d'un si grand air qu'il en demeura charmé. En levant ce tableau,
+il trouva un lambris d'ébène avec des filets d'or, comme dans tout le
+reste de la galerie: il ne savait comment l'ôter, et s'il devait l'ôter.
+Il regarda sur les vitres, il connut que le lambris se levait; aussitôt
+il le lève, et il se trouve dans un vestibule tout de porphyre, orné de
+statues; il monte un large degré d'agate, dont la rampe était d'or de
+rapport; il entre dans un salon tout de lapis et traversant des
+appartements sans nombre, où il restait ravi de l'excellence des
+peintures et de la richesse des meubles, il arriva enfin dans une petite
+chambre, dont tous les ornements étaient de turquoise, et il vit sur un
+lit de gaze bleue et or, une dame qui semblait dormir. Elle était d'une
+beauté incomparable; ses cheveux plus noirs que l'ébène relevaient la
+blancheur de son teint; elle paraissait inquiète dans son sommeil; son
+visage avait quelque chose d'abattu et d'une personne malade.
+
+Le prince, craignant de la réveiller, s'approcha doucement; il entendit
+qu'elle parlait, et prêtant une grande attention à ses paroles, il ouït
+ce peu de mots, entrecoupés de soupirs: «Penses-tu, perfide, que je
+puisse t'aimer, après m'avoir éloignée de mon aimable Trasimène? Quoi! à
+mes yeux tu as osé séparer une main si chère, d'un bras qui doit t'être
+toujours redoutable? Est-ce ainsi que tu prétends me prouver ton respect
+et ton amour? Ah! Trasimène, mon cher amant, ne dois-je plus vous voir?»
+Le prince remarqua que les larmes cherchaient un passage entre ses
+paupières fermées, et que coulant sur ses joues, elles ressemblaient aux
+pleurs de l'aurore.
+
+Il restait au pied de son lit comme immobile, ne sachant s'il devait
+l'éveiller ou la laisser plus longtemps dans un sommeil si triste; il
+comprenait déjà que Trasimène était son amant, et qu'il en avait trouvé
+la main dans le donjon; il roulait mille pensées confuses sur tant de
+différentes choses, quand il entendit une musique charmante; elle était
+composée de rossignols et de serins, qui accordaient si bien leur
+ramage, qu'ils surpassaient les plus agréables voix. Aussitôt un aigle,
+d'une grandeur extraordinaire, entra; il volait doucement, et tenait
+dans ses serres un rameau d'or chargé de rubis, qui formaient des
+cerises. Il attacha fixement ses yeux sur la belle endormie; il semblait
+voir son soleil; et déployant ses grandes ailes, il planait devant elle,
+tantôt s'élevant, et tantôt s'abaissant jusqu'à ses pieds.
+
+Après quelques moments, il se tourna vers le prince, et s'en approcha,
+mettant dans sa main le rameau d'or cerisé; les oiseaux qui chantaient
+poussèrent alors des tons qui percèrent les voûtes du palais.
+Le prince appliqua si bien son esprit aux différentes choses qui
+s'entre-succédaient, qu'il jugea que cette dame était enchantée, et que
+l'honneur d'une aventure si glorieuse lui était réservé; il s'avance
+vers elle, il met un genou en terre, il la frappe avec le rameau, lui
+dit:
+
+«Belle et charmante personne, qui dormez par un pouvoir qui m'est
+inconnu, je vous conjure au nom de Trasimène de rentrer dans toutes les
+fonctions de la vie, qu'il semble que vous avez perdue.»
+
+La dame ouvre les yeux, aperçoit l'aigle, et s'écrie:
+
+«Arrêtez, cher amant, arrêtez.»
+
+Mais l'oiseau royal jette un cri aussi aigu que douloureux, et il
+s'envole avec ses petits musiciens emplumés.
+
+La dame, se tournant en même temps vers Torticoli:
+
+«J'ai écouté mon coeur plutôt que ma reconnaissance, lui dit-elle; je
+sais que je vous dois tout, et que vous me rappelez à la lumière, que
+j'ai perdue depuis deux cents ans. L'enchanteur qui m'aimait, et qui m'a
+fait souffrir tant de maux, vous avait réservé cette grande aventure;
+j'ai le pouvoir de vous servir, j'en ai un désir passionné. Voyez ce que
+vous souhaitez; j'emploierai l'art de féerie, que je possède
+souverainement, pour vous rendre heureux.
+
+--Madame, répondit le prince, si votre science vous fait pénétrer
+jusqu'aux sentiments du coeur, il vous est aisé de connaître que, malgré
+les disgrâces dont je suis accablé, je suis moins à plaindre qu'un
+autre.
+
+--C'est l'effet de votre bon esprit, ajouta la fée; mais enfin ne me
+laissez pas la honte d'être ingrate à votre égard. Que souhaitez-vous?
+Je peux tout: demandez.
+
+--Je souhaiterais, répondit Torticoli, vous rendre le beau Trasimène,
+qui vous coûte de si fréquents soupirs.
+
+--Vous êtes trop généreux, lui dit-elle, de préférer mes intérêts aux
+vôtres; cette grande affaire s'achèvera par une autre personne: je ne
+m'explique pas davantage. Sachez seulement qu'elle ne vous sera pas
+indifférente; mais ne me refusez pas plus longtemps le plaisir de vous
+obliger.
+
+--Que désirez-vous, madame? dit le prince, en se jetant à ses pieds,
+vous voyez mon affreuse figure, on me nomme Torticoli par dérision;
+rendez-moi moins ridicule.
+
+--Va, prince, lui dit la fée, en le touchant trois fois avec le rameau
+d'or, va, tu seras si accompli et si parfait, que jamais homme, devant
+ni après toi, ne t'égalera; nomme-toi Sans-Pair, tu porteras ce nom à
+juste titre.»
+
+Le prince reconnaissant embrassa ses genoux, et par un silence qui
+expliquait sa joie, il lui laissait deviner ce qui se passait dans son
+âme. Elle l'obligea de se relever; il se mira dans les glaces qui
+ornaient cette chambre, et Sans-Pair ne reconnut plus Torticoli. Il
+était grandi de trois pieds; il avait des cheveux qui tombaient par
+grosses boucles sur ses épaules, un air plein de grandeur et de grâces,
+des traits réguliers, des yeux d'esprit; enfin c'était le digne ouvrage
+d'une fée bienfaisante et sensible.
+
+«Que ne m'est-il permis, lui dit-elle, de vous apprendre votre destinée!
+de vous instruire des écueils que la fortune mettra en votre chemin! de
+vous enseigner les moyens de les éviter! Que j'aurais de satisfaction de
+joindre ce bon office à celui que je viens de vous rendre! mais
+j'offenserais le Génie supérieur qui vous guide. Allez, prince, fuyez de
+la tour, et souvenez-vous que la fée Bénigne sera toujours de vos
+amies.»
+
+À ces mots, elle, le palais et les merveilles que le prince avait vues,
+disparurent: il se trouva dans une épaisse forêt, à plus de cent lieues
+de la tour où le roi Brun l'avait fait mettre.
+
+Laissons-le revenir de son juste étonnement, et voyons deux choses;
+l'une, ce qui se passe entre les gardes que son père lui avait donnés,
+et l'autre, ce qui arrive à la princesse Trognon. Ces pauvres gardes,
+surpris que leur prince ne demandât point à souper, entrèrent dans sa
+chambre, et ne l'ayant pas trouvé, ils le cherchèrent partout avec une
+extrême crainte qu'il ne se fût sauvé. Leur peine étant inutile, ils
+pensèrent se désespérer; car ils appréhendaient que le roi Brun, qui
+était si terrible, ne les fît mourir. Après avoir agité tous les moyens
+propres à l'apaiser, ils conclurent qu'il fallait qu'un d'entre eux se
+mit au lit et ne se laissât point voir; qu'ils diraient que le prince
+était bien malade, que peu après ils le feindraient mort, et qu'une
+bûche ensevelie et enterrée les tirerait d'intrigue. Ce remède leur
+parut infaillible; sur-le-champ ils le mirent en pratique. Le plus petit
+des gardes, à qui l'on fit une grosse bosse, se coucha. On fut dire au
+roi que son fils était bien malade; il crut que c'était pour
+l'attendrir, et ne voulut rien relâcher de sa sévérité: c'était
+justement ce que les timides gardes souhaitaient; et plus ils faisaient
+paraître d'empressements, plus le roi Brun marquait d'indifférence.
+
+Pour la princesse Trognon, elle arriva dans une petite machine qui
+n'avait qu'une coudée de haut, et la machine était dans une litière. Le
+roi Brun alla au-devant d'elle; lorsqu'il la vit si difforme, dans une
+jatte, la peau écaillée comme une morue, les sourcils joints, le nez
+plat et large, et la bouche proche des oreilles, il ne put s'empêcher de
+lui dire:
+
+«En vérité, princesse Trognon, vous êtes gracieuse de mépriser mon
+Torticoli; sachez qu'il est bien laid, mais sans mentir il l'est moins
+que vous.
+
+--Seigneur, lui dit-elle, je n'ai pas assez d'amour-propre pour
+m'offenser des choses désobligeantes que vous me dites; je ne sais
+cependant si vous croyez que ce soit un moyen sûr pour me persuadée
+d'aimer votre charmant Torticoli; mais je vous déclare, malgré ma
+misérable jatte, et les défauts dont je suis remplie, que je ne veux
+point l'épouser, et que je préfère le titre de princesse Trognon à celui
+de reine Torticoli.»
+
+Le roi Brun s'échauffa fort de cette réponse.
+
+«Je vous assure, lui dit-il, que je n'en aurai pas le démenti; le roi
+votre père doit être votre maître, et je le suis devenu depuis qu'il
+vous a mise entre mes mains.
+
+--Il est des choses, dit-elle, sur lesquelles nous pouvons opter; c'est
+en dépit de moi qu'on m'a conduite ici, je vous en avertis; et je vous
+regarderai comme mon plus mortel ennemi, si vous me faites violence.»
+
+Le roi encore plus irrité la quitta et lui donna un appartement dans son
+palais, avec des dames qui avaient ordre de lui persuader que le
+meilleur parti à prendre, pour elle, était d'épouser le prince.
+
+Cependant les gardes, qui craignaient d'être découverts, et que le roi
+ne sût que son fils s'était sauvé, se hâtèrent de lui aller dire qu'il
+était mort. À ces nouvelles il ressentit une douleur dont on le croyait
+incapable; il cria, il hurla, et se prenant à Trognon de la perte qu'il
+venait de faire, il l'envoya dans la tour à la place de son cher défunt.
+
+La pauvre princesse demeura aussi triste qu'étonnée de se trouver
+prisonnière; elle avait du coeur, et elle parla comme elle devait d'un
+procédé si dur. Elle croyait qu'on le dirait au roi; mais personne n'osa
+l'en entretenir. Elle croyait aussi qu'elle pouvait écrire à son père
+les mauvais traitements qu'elle souffrait, et qu'il viendrait la
+délivrer. Ses projets de ce côté-là furent inutiles: on interceptait ses
+lettres et on les donnait au roi Brun.
+
+Comme elle vivait dans cette espérance, elle s'affligeait moins, et tous
+les jours elle allait dans la galerie regarder les peintures qui étaient
+sur les vitres; rien ne lui paraissait plus extraordinaire que ce nombre
+de choses différentes qui y étaient représentées, et de s'y voir dans sa
+jatte. «Depuis que je suis arrivée en ce pays-ci, les peintres,
+disait-elle, ont pris un étrange plaisir à me peindre; est-ce qu'il n'y
+a pas assez de figures ridicules sans la mienne? ou veulent-ils par des
+oppositions faire éclater davantage la beauté de cette jeune bergère qui
+me semble charmante?» Elle regardait ensuite le portrait d'un berger
+qu'elle ne pouvait assez louer. «Que l'on est à plaindre, disait-elle,
+d'être disgraciée de la nature au point que je le suis! Et que l'on est
+heureuse quand on est belle!» En disant ces mots, elle avait les larmes
+aux yeux; puis se voyant dans un miroir, elle se tourna brusquement;
+mais elle fut bien étonnée de trouver derrière elle une petite vieille,
+coiffée d'un chaperon, qui était la moitié plus laide qu'elle; et la
+jatte où elle se traînait avait plus de vingt trous, tant elle était
+usée.
+
+«Princesse, lui dit cette vieillotte, vous pouvez choisir entre la vertu
+et la beauté; vos regrets sont si touchants que je les ai entendus. Si
+vous voulez être belle, vous serez coquette, glorieuse et très galante;
+si vous voulez rester comme vous êtes, vous serez sage, estimée et fort
+humble.»
+
+Trognon regarda celle qui lui parlait, et lui demanda si la beauté était
+incompatible avec la sagesse.
+
+«Non, lui dit la bonne femme; mais à votre égard il est arrêté que vous
+ne pouvez avoir que l'un des deux.
+
+--Hé bien, s'écria Trognon d'un air ferme, je préfère ma laideur à la
+beauté.
+
+--Quoi! vous aimez mieux effrayer ceux qui vous voient? reprit la
+vieille.
+
+--Oui, madame, dit la princesse, je choisis plutôt tous les malheurs
+ensemble, que de manquer de vertu.
+
+--J'avais apporté exprès mon manchon jaune et blanc, dit la fée; en
+soufflant du coté jaune, vous seriez devenue semblable à cette admirable
+bergère qui vous a paru si charmante, et vous auriez été aimée d'un
+berger dont le portrait a arrêté vos yeux plus d'une fois; en soufflant
+du côté blanc, vous pourrez vous affermir encore dans le chemin de la
+vertu, où vous entrez si courageusement.
+
+--Hé! madame, reprit la princesse, ne me refusez pas cette grâce, elle
+me consolera de tout le mépris que l'on a pour moi.»
+
+La petite vieille lui donna le manchon de vertu et de beauté; Trognon ne
+se méprit point, elle souffla par le côté blanc, et remercia la fée qui
+disparut aussitôt.
+
+Elle était ravie du bon choix qu'elle avait fait; et quelque sujet
+qu'elle eût d'envier l'incomparable beauté de la bergère peinte sur les
+vitres, elle pensait, pour s'en consoler, que la beauté passe comme un
+songe; que la vertu est un trésor éternel et une beauté inaltérable, qui
+dure plus que la vie: elle espérait toujours que le roi son père se
+mettrait à la tête d'une grosse armée, et qu'il la tirerait de la tour.
+Elle attendait le moment de le voir avec mille impatiences, et elle
+mourait d'envie de monter au donjon pour voir arriver le secours qu'elle
+attendait. Mais comment grimper si haut? Elle allait dans sa chambre
+moins vite qu'une tortue; et pour monter, c'était ses femmes qui la
+portaient.
+
+Cependant elle en trouva un moyen assez particulier. Elle sut que
+l'horloge était dans le donjon; elle ôta les poids, et se mit à la
+place. Lorsqu'on remonta l'horloge, elle fut guindée jusqu'en haut; elle
+regarda promptement à la fenêtre qui donnait sur la campagne, mais elle
+ne vit rien venir, et elle s'en retira pour se reposer un peu. En
+s'appuyant contre le mur que Torticoli, ou pour mieux dire le prince
+Sans-Pair, avait défait et raccommodé assez mal, le plâtre tomba et le
+tire-bourre d'or, qui fit tin, tin, près de Trognon. Elle l'aperçut, et
+après l'avoir ramassé, elle examina à quoi il pouvait servir. Comme elle
+avait plus d'esprit qu'une autre, elle jugea bien vite que c'était pour
+ouvrir l'armoire, où il n'y avait point de serrure; elle en vint à bout,
+et elle ne fut pas moins ravie que le prince l'avait été de tout ce
+qu'elle y rencontra de rare et de galant. Il y avait quatre mille
+tiroirs, tous remplis de bijoux antiques et modernes; enfin elle trouve
+le guichet d'or, la boîte d'escarboucle, et la main qui nageait dans le
+sang. Elle en frémit, et voulut la jeter; mais il ne fut pas en son
+pouvoir de la laisser aller, une puissance secrète l'en empêchait.
+«Hélas! que vais-je faire? dit-elle tristement. J'aime mieux mourir que
+de rester davantage avec cette main coupée.» Dans ce moment elle
+entendit une voix douce et agréable, qui lui dit:
+
+«Prends courage, princesse, ta félicité dépend de cette aventure.
+
+--Hé! que puis-je faire? répondit-elle en tremblant.
+
+--Il faut, lui dit la voix, emporter cette main dans ta chambre la
+cacher sous ton chevet; et, quand tu verras un aigle, la lui donner sans
+tarder un moment.»
+
+Quelque effrayée que fût la princesse, cette voix avait quelque chose de
+si persuasif, qu'elle n'hésita pas à obéir; elle replaça les tiroirs et
+les raretés comme elle les avait trouvés, sans en prendre aucune. Ses
+gardes, qui craignaient qu'elle ne leur échappât à son tour, ne l'ayant
+point vue dans sa chambre, la cherchèrent et demeurèrent surpris de la
+rencontrer dans un lieu où elle ne pouvait, disaient-ils, monter que par
+enchantement.
+
+Elle fut trois jours sans rien voir; elle n'osait ouvrir la belle boîte
+d'escarboucle, parce que la main coupée lui faisait trop grand peur.
+Enfin, une nuit elle entendit du bruit contre sa fenêtre; elle ouvrit
+son rideau, et elle aperçut au clair de la lune un aigle qui voltigeait.
+Elle se leva comme elle put, et se traînant dans la chambre, elle ouvrit
+la fenêtre. L'aigle entra, faisant grand bruit avec ses ailes, en signe
+de réjouissance; elle ne différa pas à lui présenter la main, qu'il prit
+avec ses serres, et un moment après elle ne l'aperçut plus; il y avait à
+sa place un jeune homme, le plus beau et le mieux fait qu'elle eût
+jamais vu; son front était ceint d'un diadème, son habit couvert de
+pierreries. Il tenait dans sa main un portrait; et prenant le premier la
+parole:
+
+«Princesse, dit-il à Trognon, il y a deux cents ans qu'un perfide
+enchanteur me retient en ces lieux. Nous aimions l'un et l'autre
+l'admirable fée Bénigne; j'étais souffert, il était jaloux. Son art
+surpassait le mien; et voulant s'en prévaloir pour me perdre, il me dit
+d'un air absolu qu'il me défendait de la voir davantage. Une telle
+défense ne convenait ni à mon amour, ni au rang que je tenais: je le
+menaçai; et la belle que j'adore se trouva si offensée de la conduite de
+l'enchanteur, qu'elle lui défendit à son tour de l'approcher jamais. Ce
+cruel résolut de nous punir l'un et l'autre.
+
+«Un jour que j'étais auprès d'elle, charmé du portrait qu'elle m'avait
+donné, et que je regardais, le trouvant mille fois moins beau que
+l'original, il parut, et d'un coup de sabre il sépara ma main de mon
+bras. La fée Bénigne (c'est le nom de ma reine) ressentit plus vivement
+que moi la douleur de cet accident; elle tomba évanouie sur son lit, et
+sur-le-champ je me sentis couvert de plumes; je fus métamorphosé en
+aigle. Il m'était permis de venir tous les jours voir la reine, sans
+pouvoir en approcher ni la réveiller; mais j'avais la consolation de
+l'entendre sans cesse pousser de tendres soupirs, et parler en rêvant de
+son cher Trasimène. Je savais encore qu'au bout de deux cents ans un
+prince rappellerait Bénigne à la lumière, et qu'une princesse, en me
+rendant ma main coupée, me rendrait ma première forme. Une fée qui
+s'intéresse à votre gloire a voulu que cela fût ainsi; c'est elle qui a
+si soigneusement enfermé ma main dans l'armoire du donjon; c'est elle
+qui m'a donné le pouvoir de vous marquer aujourd'hui ma reconnaissance.
+Souhaitez, princesse, ce qui peut vous faire le plus de plaisir, et
+sur-le-champ vous l'obtiendrez.
+
+--Grand roi, répliqua Trognon (après quelques moments de silence), si je
+ne vous ai pas répondu promptement, ce n'est point que j'hésite; mais je
+vous avoue que je ne suis pas aguerrie sur des aventures aussi
+surprenantes que celle-ci, et je me figure que c'est plutôt un rêve
+qu'une vérité.
+
+--Non, madame, répondit Trasimène, ce n'est point une illusion; vous en
+ressentirez les effets dès que vous voudrez me dire quel don vous
+désirez.
+
+--Si je demandais tous ceux dont j'aurais besoin pour être parfaite,
+dit-elle, quelque pouvoir que vous ayez, il vous serait difficile d'y
+satisfaire; mais je m'en tiens au plus essentiel: rendez mon âme aussi
+belle que mon corps est laid et difforme.
+
+--Ah! princesse, s'écria le roi Trasimène, vous me charmez par un choix
+si juste et si élevé; mais qui est capable de le faire est déjà
+accomplie: votre corps va donc devenir aussi beau que votre âme et que
+votre esprit.»
+
+Il toucha la princesse avec le portrait de la fée; elle entend cric,
+croc dans tous ses os; ils s'allongent, ils se remboîtent; elle se lève,
+elle est grande, elle est belle, elle est droite, elle a le teint plus
+blanc que du lait, tous les traits réguliers, un air majestueux et
+modeste, une physionomie fine et agréable.
+
+«Quel prodige! s'écrie-t-elle. Est-ce moi? Est-ce une chose possible?
+
+--Oui, madame, reprit Trasimène, c'est vous; le sage choix que vous avez
+fait de la vertu vous attire l'heureux changement que vous éprouvez.
+Quel plaisir pour moi, après ce que je vous dois, d'avoir été destiné
+pour y contribuer! Mais quittez pour toujours le nom de Trognon; prenez
+celui de Brillante, que vous méritez par vos lumières et par vos
+charmes.»
+
+Dans ce moment il disparut; et la princesse, sans savoir par quelle
+voiture elle était allée, se trouva au bord d'une petite rivière, dans
+un lieu ombragé d'arbres, le plus agréable de la terre.
+
+Elle ne s'était point encore vue; l'eau de cette rivière était si claire
+qu'elle connut avec une surprise extrême qu'elle était la même bergère
+dont elle avait tant admiré le portrait sur les vitres de la galerie. En
+effet, elle avait comme elle un habit blanc, garni de dentelles fines,
+le plus propre qu'on eût jamais vu à aucune bergère; sa ceinture était
+de petites roses et de jasmins, ses cheveux ornés de fleurs; elle trouva
+une houlette peinte et dorée auprès d'elle, avec un troupeau de moutons
+qui paissaient le long du rivage, et qui entendaient sa voix; jusqu'au
+chien du troupeau, il semblait la connaître, et la caressait.
+
+Quelles réflexions ne faisait-elle point sur des prodiges si nouveaux!
+Elle était née, et elle avait vécu jusqu'alors, la plus laide de toutes
+les créatures; mais elle était princesse. Elle devenait plus belle que
+l'astre du jour; elle n'était plus qu'une bergère, et la perte de son
+rang ne laissait pas de lui être sensible.
+
+Ces différentes pensées l'agitèrent jusqu'au moment où elle s'endormit.
+Elle avait veillé toute la nuit (comme je l'ai déjà dit), et le voyage
+qu'elle avait fait, sans s'en apercevoir, était de cent lieues: de sorte
+qu'elle s'en trouvait un peu lasse. Ses moutons et son chien, rassemblés
+à ses côtés, semblaient la garder, et lui donner les soins qu'elle leur
+devait. Le soleil ne pouvait l'incommoder, quoiqu'il fût dans toute sa
+force; les arbres touffus l'en garantissaient; et l'herbe fraîche et
+fine, sur laquelle elle s'était laissée tomber, paraissait orgueilleuse
+d'une charge si belle. C'est là
+
+ Qu'on voyait les violettes,
+ À l'envi des autres fleurs,
+ S'élever sur les herbettes
+ Pour répandre leurs odeurs.
+
+Les oiseaux y faisaient de doux concerts, et les zéphirs retenaient leur
+haleine, dans la crainte de l'éveiller. Un berger, fatigué de l'ardeur
+du soleil, ayant remarqué de loin cet endroit, s'y rendit en diligence;
+mais lorsqu'il vit la jeune Brillante, il demeura si surpris, que sans
+un arbre contre lequel il s'appuya, il serait tombé de toute sa hauteur.
+En effet, il la reconnut pour cette même personne dont il avait admiré
+la beauté sur les vitres de la galerie et dans le livre de vélin; car le
+lecteur ne doute pas que ce berger ne soit le prince Sans-Pair. Un
+pouvoir inconnu l'avait arrêté dans cette contrée; il s'était fait
+admirer de tous ceux qui l'avaient vu. Son adresse en toutes choses, sa
+bonne mine et son esprit, ne le distinguaient pas moins entre les autres
+bergers, que sa naissance l'aurait distingué ailleurs.
+
+Il attacha ses yeux sur Brillante avec une attention et un plaisir qu'il
+n'avait point ressentis jusqu'alors. Il se mit à genoux auprès d'elle;
+il examinait cet assemblage de beauté qui la rendait toute parfaite; et
+son coeur fut le premier qui paya le tribut qu'aucun autre depuis n'osa
+lui refuser. Comme il rêvait profondément, Brillante s'éveilla; et
+voyant Sans-Pair proche d'elle avec un habit de pasteur extrêmement
+galant, elle le regarda, et rappela aussitôt son idée, parce qu'elle
+avait vu son portrait dans la tour.
+
+«Aimable bergère, lui dit-il, quelle heureuse destinée vous conduit ici?
+Vous y venez, sans doute, pour recevoir notre encens et nos voeux. Ah!
+je sens déjà que je serai le plus empressé à vous rendre mes hommages.
+
+--Non, berger, lui dit-elle, je ne prétends point exiger des honneurs
+qui ne me sont pas dus; je veux demeurer simple bergère, j'aime mon
+troupeau et mon chien. La solitude a des charmes pour moi, je ne cherche
+qu'elle.
+
+--Quoi! jeune bergère, en arrivant en ces lieux vous y apportez le
+dessein de vous cacher aux mortels qui les habitent! Est-il possible,
+continua-t-il, que vous nous vouliez tant de mal? Tout du moins
+exceptez-moi, puisque je suis le premier qui vous ai offert ses
+services.
+
+--Non, reprit Brillante, je ne veux point vous voir plus souvent que les
+autres, quoique je sente déjà une estime particulière pour vous; mais
+enseignez-moi quelque sage bergère chez qui je puisse me retirer; car
+étant inconnue ici, et dans un âge à ne pouvoir demeurer seule, je serai
+bien aise de me mettre sous sa conduite.»
+
+Sans-Pair fut ravi de cette commission. Il la mena dans une cabane si
+propre qu'elle avait mille agréments dans sa simplicité. Il y avait une
+petite vieillotte qui sortait rarement, parce qu'elle ne pouvait presque
+plus marcher.
+
+«Tenez, ma bonne mère, dit Sans-Pair en lui présentant Brillante, voici
+une fille incomparable dont la seule présence vous rajeunira.»
+
+La vieille l'embrassa, et lui dit d'un air affable qu'elle était la
+bienvenue; qu'elle avait de la peine de la loger si mal, mais que tout
+au moins elle la logerait fort bien dans son coeur.
+
+«Je ne pensais pas, dit Brillante, trouver ici un accueil si favorable,
+et tant de politesse; je vous assure, ma bonne mère, que je suis ravie
+d'être auprès de vous. Ne me refusez pas, continua-t-elle, en
+s'adressant au berger, de me dire votre nom, pour que je sache à qui je
+suis obligée d'un tel service.
+
+--On m'appelle Sans-Pair, répondit le prince; mais à présent je ne veux
+point d'autre nom que celui de votre esclave.
+
+--Et moi, dit la petite vieille, je souhaite aussi de savoir comment on
+appelle la bergère pour qui j'exerce l'hospitalité.»
+
+La princesse lui dit qu'on la nommait Brillante. La vieille parut
+charmée d'un si aimable nom, et Sans-Pair dit cent jolies choses
+là-dessus.
+
+La vieille bergère, ayant peur que Brillante n'eût faim, lui présenta
+dans une terrine fort propre, du lait doux, avec du pain bis, des oeufs
+frais, du beurre nouveau battu et un fromage à la crème. Sans-Pair
+courut dans sa cabane; il en apporta des fraises, des noisettes, des
+cerises et d'autres fruits, tout entourés de fleurs; et pour avoir lieu
+de rester plus longtemps auprès de Brillante, il lui demanda permission
+d'en manger avec elle. Hélas! qu'il lui aurait été difficile de la lui
+refuser. Elle le voyait avec un plaisir extrême; et quelque froideur
+qu'elle affectât, elle sentait bien que sa présence ne lui serait point
+indifférente.
+
+Lorsqu'il l'eut quittée, elle pensa encore longtemps à lui, et lui à
+elle. Il la voyait tous les jours, il conduisait son troupeau dans le
+lieu où elle faisait paître le sien, il chantait auprès d'elle des
+paroles passionnées: il jouait de la flûte et de la musette pour la
+faire danser, et elle s'en acquittait avec une grâce et une justesse
+qu'il ne pouvait assez admirer. Chacun de son côté faisait réflexion à
+cette suite surprenante d'aventures qui leur étaient arrivées, et chacun
+commençait à s'inquiéter. Sans-Pair la cherchait soigneusement partout.
+
+ Enfin, toutes les fois qu'il la trouva seulette,
+ Il lui parla tant d'amourette,
+ Il lui peignit si bien son feu, sa passion,
+ Et ce qui de deux coeurs fait la douce union,
+ Qu'elle reconnut dans son âme
+ Que ce petit je ne sais quoi
+ Qu'elle sentait pour lui, sans bien savoir pourquoi,
+ Était une amoureuse flamme.
+ Alors connaissant le danger
+ Où, pour son peu d'expérience,
+ Elle exposait son innocence,
+ Elle évite avec soin cet aimable berger;
+ Mais ce fut pour elle
+ Une peine cruelle!
+ Et que souvent son coeur, soupirant en secret,
+ Lui reprocha de fuir un amant si discret!
+ Sans-Pair, qui ne pouvait comprendre
+ Ce qui causait ce cruel changement,
+ Cherche partout un moment pour l'apprendre,
+ Mais il le cherche vainement;
+ Brillante ne veut plus l'approcher ni l'entendre.
+
+Elle l'évitait avec soin et se reprochait sans cesse ce qu'elle
+ressentait pour lui. «Quoi! j'ai le malheur d'aimer, disait-elle, et
+d'aimer un malheureux berger! Quelle destinée est la mienne? J'ai
+préféré la vertu à la beauté: il semble que le ciel, pour me récompenser
+de ce choix, m'avait voulu rendre belle; mais que je m'estime
+malheureuse de l'être devenue! Sans ces inutiles attraits, le berger que
+je fuis ne serait point attaché à me plaire, et je n'aurais pas la honte
+de rougir des sentiments que j'ai pour lui.» Ses larmes finissaient
+toujours par de si douloureuses réflexions, et ses peines augmentaient
+par l'état où elle réduisait son aimable berger.
+
+Il était de son côté accablé de tristesse; il avait envie de déclarer à
+Brillante la grandeur de sa naissance, dans la pensée qu'elle serait
+peut-être piquée d'un sentiment de vanité, et qu'elle l'écouterait plus
+favorablement; mais il se persuadait ensuite qu'elle ne le croirait pas,
+et que si elle lui demandait quelque preuve de ce qu'il lui dirait, il
+était hors d'état de lui en donner. «Que mon sort est cruel!
+s'écriait-il. Quoique je fusse affreux, je devais succéder à mon père.
+Un grand royaume répare bien des défauts. Il me serait à présent inutile
+de me présenter à lui ni à ses sujets, il n'y en a aucun qui puisse me
+reconnaître; et tout le bien que m'a fait la fée Bénigne, en m'ôtant mon
+nom et ma laideur, consiste à me rendre berger, et à me livrer aux
+charmes d'une bergère inexorable, qui ne peut me souffrir. Étoile
+barbare, disait-il en soupirant, deviens-moi plus propice, ou rends-moi
+ma difformité avec ma première indifférence!»
+
+Voilà les tristes regrets que l'amant et la maîtresse faisaient sans se
+connaître. Mais comme Brillante s'appliquait à fuir Sans-Pair, un jour
+qu'il avait résolu de lui parler, pour en trouver un prétexte qui ne
+l'offensât point, il prit un petit agneau, qu'il enjoliva de rubans et
+de fleurs; il lui mit un collier de paille peinte, travaillé si
+proprement que c'était une espèce de chef-d'oeuvre; il avait un habit de
+taffetas couleur de rose, couvert de dentelles d'Angleterre, une
+houlette garnie de rubans, une panetière; et en cet état tous les
+Céladons du monde n'auraient osé paraître devant lui. Il trouva
+Brillante assise au bord d'un ruisseau qui coulait lentement dans le
+plus épais du bois; ses moutons y paissaient épars. La profonde
+tristesse de la bergère ne lui permettait pas de leur donner ses soins.
+Sans-Pair l'aborda d'un air timide; il lui présenta le petit agneau; et
+la regardant tendrement:
+
+«Que vous ai-je donc fait, belle bergère, lui dit-il, qui m'attire de si
+terribles marques de votre aversion? Vous reprochez à vos yeux le
+moindre de leurs regards; vous me fuyez. Ma passion vous paraît-elle si
+offensante? En pouvez-vous souhaiter une plus pure et plus fidèle? Mes
+paroles, mes actions n'ont-elles pas toujours été remplies de respect et
+d'ardeur? Mais, sans doute, vous aimez ailleurs; votre coeur est prévenu
+pour un autre.»
+
+Elle lui repartit aussitôt:
+
+ Berger, lorsque je vous évite,
+ Devez-vous vous en alarmer?
+ On connaît assez par ma fuite
+ Que je crains de vous trop aimer.
+ Je fuirais avec moins de peine,
+ Si la haine me faisait fuir;
+ Mais lorsque la raison m'entraîne,
+ L'amour cherche à me retenir.
+ Tout m'alarme; en ce moment même,
+ Je sens que vos regards affaiblissent mon coeur.
+ Je reste toutefois; quand l'amour est extrême,
+ Berger, que le devoir paraît plein de rigueur!
+ Et qu'on fuit lentement, quand on fuit ce qu'on aime!
+ Adieu; si vous m'aimez, hélas!
+ Mon repos en dépend, gardez-vous de me suivre.
+ Peut-être que sans vous, je ne pourrai plus vivre;
+ Mais toutefois, berger, ne suivez point mes pas.
+
+En achevant ces mots, Brillante s'éloigna. Le prince amoureux et
+désespéré voulut la suivre; mais sa douleur devint si forte qu'il tomba
+sans connaissance au pied d'un arbre. Ah! vertu sévère et trop farouche,
+pourquoi redoutez-vous un homme qui vous a chérie dès sa plus tendre
+enfance? Il n'est point capable de vous méconnaître, et sa passion est
+toute innocente. Mais la princesse se défiait autant d'elle que de lui;
+elle ne pouvait s'empêcher de rendre justice au mérite de ce charmant
+berger, et elle savait bien qu'il faut éviter ce qui nous paraît trop
+aimable.
+
+On n'a jamais tant pris sur soi qu'elle y prit dans ce moment; elle
+s'arrachait à l'objet le plus tendre et le plus chèrement aimé qu'elle
+eût vu de sa vie. Elle ne put s'empêcher de tourner plusieurs fois la
+tête pour regarder s'il la suivait; elle l'aperçut tomber demi-mort.
+Elle l'aimait et elle se refusa la consolation de le secourir.
+Lorsqu'elle fut dans la plaine, elle leva pitoyablement les yeux; et
+joignant ses bras l'un sur l'autre: «Ô vertu! ô gloire, ô grandeur! je
+te sacrifie mon repos, s'écria-t-elle. Ô destin! ô Trasimène! je renonce
+à ma fatale beauté; rends-moi ma laideur, ou rends-moi, sans que j'en
+puisse rougir, l'amant que j'abandonne!» Elle s'arrêta à ces mots,
+incertaine si elle continuerait de fuir, ou si elle retournerait sur ses
+pas. Son coeur voulait qu'elle rentrât dans le bois où elle avait laissé
+Sans-Pair; mais sa vertu triompha de sa tendresse. Elle prit la
+généreuse résolution de ne le plus voir.
+
+Depuis qu'elle avait été transportée dans ces lieux, elle avait entendu
+parler d'un célèbre enchanteur, qui demeurait dans un château qu'il
+avait bâti avec sa soeur aux confins de l'île. On ne parlait que de leur
+savoir; c'était tous les jours de nouveaux prodiges. Elle pensa qu'il ne
+fallait pas moins qu'un pouvoir magique pour effacer de son coeur
+l'image du charmant berger; et sans en rien dire à sa charitable
+hôtesse, qui l'avait reçue et qui la traitait comme sa fille, elle se
+mit en chemin, si occupée de ses déplaisirs qu'elle ne faisait aucune
+réflexion au péril qu'elle courait, étant belle et jeune, de voyager
+toute seule. Elle ne s'arrêtait ni jour ni nuit; elle ne buvait ni ne
+mangeait, tant elle avait envie d'arriver au château pour guérir de sa
+tendresse. Mais en passant dans, un bois, elle ouït quelqu'un qui
+chantait; elle crut entendre prononcer son nom, et reconnaître la voix
+d'une de ses compagnes. Elle s'arrêta pour l'écouter; elle entendit ces
+paroles:
+
+ Sans-Pair, de son hameau,
+ Le mieux fait, le plus beau,
+ Aimait la bergère Brillante,
+ Aimable, jeune et belle, enfin toute charmante.
+ Par mille petits soins, ce berger, chaque jour,
+ Lui déclarait assez ce qu'il sentait pour elle,
+ Mais la jeune rebelle
+ Ignorait ce que c'est qu'amour.
+ Son coeur plein de tristesse
+ Soupirait toutefois loin du berger absent:
+ Ce qui marque de la tendresse,
+ Et ce qu'on ne fait pas pour un indiffèrent.
+ Il est vrai qu'à notre bergère,
+ De tels chagrins n'arrivaient guère;
+ Car son amant la suivait en tous lieux
+ (Elle ne demandait pas mieux).
+ Souvent couchés dessus l'herbette,
+ Il lui chantait des vers de sa façon;
+ La belle avec plaisir écoutait sa musette,
+ Et même apprenait sa chanson.
+
+«Ah! c'en est trop, dit-elle, en versant des larmes; indiscret berger,
+tu t'es vanté des faveurs innocentes que je t'ai accordées! Tu as osé
+présumer que mon faible coeur serait plus sensible à ta passion qu'à mon
+devoir! Tu as fait confidence de tes injustes désirs, et tu es cause que
+l'on me chante dans les bois et dans les plaines!» Elle en conçut un
+dépit si violent, qu'elle se crut en état de le voir avec indifférence,
+et peut-être avec de la haine. «Il est inutile, continua-t-elle, que
+j'aille plus loin pour chercher des remèdes à ma peine; je n'ai rien à
+craindre d'un berger en qui je connais si peu de mérite. Je vais
+retourner au hameau avec la bergère que je viens d'entendre.» Elle
+l'appela de toute sa force, sans que personne lui répondit, et cependant
+elle entendait de temps en temps chanter assez proche d'elle.
+L'inquiétude et la peur la prirent. En effet, ce bois appartenait à
+l'enchanteur, et l'on n'y passait point sans avoir quelque aventure.
+
+Brillante, plus incertaine que jamais, se hâta de sortir du bois. «Le
+berger que je craignais, disait-elle, m'est-il devenu si peu redoutable,
+que je doive m'exposer à le revoir? N'est-ce point plutôt que mon coeur,
+d'intelligence avec lui, cherche à me tromper? Ah! fuyons, fuyons, c'est
+le meilleur parti pour une princesse aussi malheureuse que moi.» Elle
+continua son chemin vers le château de l'enchanteur; elle y parvint, et
+elle y entra sans obstacle. Elle traversa plusieurs grandes cours, où
+l'herbe et les ronces étaient si hautes qu'il semblait qu'on n'y avait
+pas marché depuis cent ans; elle les rangea avec ses mains, qu'elle
+égratigna en plus d'un endroit. Elle entra dans une salle où le jour ne
+venait que par un petit trou: elle était tapissée d'ailes de
+chauves-souris. Il y avait douze chats pendus au plancher, qui servaient
+de lustres, et qui faisaient un miaulis à faire perdre patience; et sur
+une longue table, douze grosses souris attachées par la queue, qui
+avaient chacune devant elles un morceau de lard, où elles ne pouvaient
+atteindre; de sorte que les chats voyaient les souris sans les pouvoir
+manger; les souris craignaient les chats, et se désespéraient de faim
+près d'un bon morceau de lard.
+
+La princesse considérait le supplice de ces animaux, lorsqu'elle vit
+entrer l'enchanteur avec une longue robe noire. Il avait sur sa tête un
+crocodile qui lui servait de bonnet; et jamais il n'a été une coiffure
+si effrayante. Ce vieillard portait des lunettes et un fouet à la main
+d'une vingtaine de longs serpents tous en vie. Oh! que la princesse eut
+de peur! qu'elle regretta dans ce moment son berger, ses moutons et son
+chien! Elle ne pensa qu'à fuir; et sans dire mot à ce terrible homme,
+elle courut vers la porte; mais elle était couverte de toiles
+d'araignées. Elle en leva une, et elle en trouva une autre, qu'elle leva
+encore, et à laquelle une troisième succéda; elle la lève, il en paraît
+une nouvelle, qui était devant une autre; enfin ces vilaines portières
+de toiles d'araignées étaient sans compte et sans nombre. La pauvre
+princesse n'en pouvait plus de lassitude; ses bras n'étaient pas assez
+forts pour soutenir ces toiles. Elle voulut s'asseoir par terre afin de
+se reposer un peu, elle sentit de longues épines qui la pénétraient.
+Elle fut bientôt relevée, et se mit encore en devoir de passer; mais
+toujours il paraissait une toile sur l'autre. Le méchant vieillard, qui
+la regardait, faisait des éclats de rire à s'en engouer. À la fin il
+l'appela et lui dit:
+
+«Tu passerais là le reste de ta vie sans en venir à bout; tu me sembles
+jeune et plus belle que tout ce que j'ai vu de plus beau; si tu veux, je
+t'épouserai. Je te donnerai ces douze chats que tu vois pendus au
+plancher, pour en faire tout ce que tu voudras, et ces douze souris qui
+sont sur cette table seront tiennes aussi. Les chats sont autant de
+princes, et les souris autant de princesses. Les friponnes, en
+différents temps, avaient eu l'honneur de me plaire (car j'ai toujours
+été aimable et galant); aucune d'elles ne voulut m'aimer. Ces princes
+étaient mes rivaux, et plus heureux que moi. La jalousie me prit; je
+trouvai le moyen de les attirer ici, et à mesure que je les ai attrapés,
+je les ai métamorphosés en chats et en souris. Ce qui est plaisant,
+c'est qu'ils se haïssent autant qu'ils se sont aimés, et que l'on ne
+peut trouver une vengeance plus complète.
+
+--Ah! seigneur, s'écria Brillante, rendez-moi souris; je ne le mérite
+pas moins que ces pauvres princesses.
+
+--Comment, dit le magicien, petite bergeronnette, tu ne veux donc pas
+m'aimer?
+
+--J'ai résolu de n'aimer jamais, dit-elle.
+
+--Oh! que tu es simple! continua-t-il. Je te nourrirai à merveille, je
+te ferai des contes, je te donnerai les plus beaux habits du monde; tu
+n'iras qu'en carrosse et en litière, tu t'appelleras madame.
+
+--J'ai résolu de n'aimer jamais, répondit encore la princesse.
+
+--Prends garde à ce que tu dis, s'écria l'enchanteur en colère; tu t'en
+repentiras pour longtemps.
+
+--N'importe, dit Brillante, j'ai résolu de n'aimer jamais.
+
+--Ho bien, trop indifférente créature, dit-il en la touchant, puisque tu
+ne veux pas aimer, tu dois être d'une espèce particulière: tu ne seras
+donc à l'avenir ni chair ni poisson, tu n'auras ni sang ni os, tu seras
+verte, parce que tu es encore dans ta verte jeunesse; tu seras légère et
+fringante, tu vivras dans les prairies comme tu vivais; on t'appellera
+sauterelle.»
+
+Au même moment, la princesse Brillante devint la plus jolie sauterelle
+du monde; et jouissant de la liberté, elle se rendit promptement dans le
+jardin.
+
+Dès qu'elle fut en état de se plaindre, elle s'écria douloureusement;
+«Ah! ma jatte, ma chère jatte, qu'êtes-vous devenue? Voilà donc l'effet
+de vos promesses, Trasimène? Voilà donc ce qu'on me gardait depuis deux
+cents ans avec tant de soin? Une beauté aussi peu durable que les fleurs
+du printemps; et pour conclusion, un habit de crêpe vert, une petite
+figure singulière, qui n'est ni chair ni poisson, qui n'a ni os ni sang.
+Je suis bien malheureuse! Hélas! une couronne aurait caché tous mes
+défauts, j'eusse trouvé un époux digne de moi; et si j'étais restée
+bergère, l'aimable Sans-Pair ne souhaitait que la possession de mon
+coeur: il n'est que trop vengé de mes injustes dédains. Me voilà
+sauterelle, destinée à chanter jour et nuit, quand mon coeur rempli
+d'amertume m'invite à pleurer!» C'est ainsi que parlait la sauterelle,
+cachée entre les herbes fines qui bordaient un ruisseau.
+
+Mais que faisait le prince Sans-Pair, absent de son adorable bergère? La
+dureté avec laquelle elle l'avait quitté le pénétra si vivement qu'il
+n'eut pas la force de la suivre. Avant qu'il l'eût jointe, il
+s'évanouit, et il resta longtemps sans aucune connaissance au pied de
+l'arbre où Brillante l'avait vu tomber. Enfin la fraîcheur de la terre,
+ou quelque puissance inconnue, le fit revenir à lui: il n'osa aller ce
+jour-là chez elle; et repassant dans son esprit les derniers vers
+qu'elle lui avait dits:
+
+ Et pour fuir un amant
+ Tendre, jeune et confiant,
+ On ne prend guère tant de peine,
+ Quand on ne le fait que par haine.
+
+Il en prit des espérances assez flatteuses; et il se promit du temps et
+de ses soins un peu de reconnaissance. Mais que devint-il, lorsque,
+ayant été chez la vieille bergère où Brillante se retirait, il apprit
+qu'elle n'avait point paru depuis la veille? Il pensa mourir
+d'inquiétude. Il s'éloigna, accablé de mille pensées différentes; il
+s'assit tristement au bord de la rivière: il fut près cent fois de s'y
+jeter et de chercher dans la fin de sa vie celle de ses malheurs. Enfin
+il prit un poinçon et grava ces vers sur l'écorce d'un alisier:
+
+ Belle fontaine, clair ruisseau,
+ Vallons délicieux, et vous, fertiles plaines,
+ Séjour que je trouvais si beau,
+ Hélas! vous augmentez mes peines.
+ Le tendre objet de mon amour,
+ Dont vous empruntez tous vos charmes,
+ Pour fuir un malheureux, vous quitte sans retour.
+ Vous ne me verrez plus que répandre des larmes.
+ Quand l'aurore aux mortels vient annoncer le jour,
+ Elle me voit plongé dans ma douleur profonde;
+ Le soleil chaque instant est témoin de mes pleurs,
+ Et quand il est caché dans l'onde,
+ Je n'interromps point mes douleurs.
+ Ô toi! tendre arbrisseau, pardonne les blessures
+ Que pour graver mes maux j'ose faire à ton sein;
+ Ce sont de légères peintures,
+ De ce qu'a fait au mien cet objet inhumain.
+ La pointe de ce fer ne t'ôte point la vie;
+ Des chiffres de son nom tu paraîtras plus beau.
+ Mais, hélas! ma plus chère envie,
+ Lorsque je perds Brillante, est d'entrer au tombeau.
+
+Il n'en put écrire davantage, parce qu'il fut abordé par une petite
+vieille, qui avait une fraise au cou, un vertugadin, un moule sous ses
+cheveux blancs, un chaperon de velours; et son antiquité avait quelque
+chose de vénérable.
+
+«Mon fils, lui dit-elle, vous poussez des regrets bien amers; je vous
+prie de m'en apprendre le sujet.
+
+--Hélas! ma bonne mère, lui dit Sans-Pair, je déplore l'éloignement
+d'une aimable bergère qui me fuit; j'ai résolu de l'aller chercher par
+toute la terre, jusqu'à ce que je l'aie trouvée.
+
+--Allez de ce côté-là, mon enfant, lui dit-elle, en lui montrant le
+chemin du château où la pauvre Brillante était devenue sauterelle. J'ai
+un pressentiment que vous ne la chercherez pas longtemps.»
+
+Sans-Pair la remercia, et pria l'Amour de fui être favorable.
+
+Le prince n'eut aucune rencontre sur sa route digne de l'arrêter, mais
+en arrivant dans le bois, proche le château du magicien et de sa soeur,
+il crut voir sa bergère; il se hâta de la suivre: elle s'éloigna.
+
+«Brillante, lui criait-il, Brillante que j'adore, arrêtez un peu,
+daignez m'entendre.»
+
+Le fantôme fuyait encore plus fort; et dans cet exercice, le reste du
+jour se passa. Lorsque la nuit fut venue, il vit beaucoup de lumières
+dans le château: il se flatta que sa bergère y pouvait être. Il y court;
+il entre sans aucun empêchement. Il monte et trouve dans un salon
+magnifique une grande et vieille fée d'une horrible maigreur. Ses yeux
+ressemblaient à deux lampes éteintes; on voyait le jour au travers de
+ses joues. Ses bras étaient comme des lattes, ses doigts comme des
+fuseaux, une peau de chagrin noir couvrait son squelette; avec cela elle
+avait du rouge, des mouches, des rubans verts et couleur de rose; un
+manteau de brocart d'argent, une couronne de diamants sur sa tête et des
+pierreries partout.
+
+«Enfin, prince, lui dit-elle, vous arrivez dans un lieu où je vous
+souhaite depuis longtemps. Ne songez plus à votre petite bergère; une
+passion si disproportionnée vous doit faire rougir. Je suis la reine des
+Météores; je vous veux du bien et je puis vous en faire d'infinis si
+vous m'aimez.
+
+--Vous aimer, s'écria le prince, en la regardant d'un oeil indigné, vous
+aimer, madame! Hé! suis-je maître de mon coeur! Non, je ne saurais
+consentir à une infidélité; et je sens même que si je changeais l'objet
+de mes amours, ce ne serait pas vous qui le deviendriez. Choisissez dans
+vos Météores quelque influence qui vous accommode; aimez l'air, aimez
+les vents, et laissez les mortels en paix.»
+
+La fée était fière et colère; en deux coups de baguette elle remplit la
+galerie de monstres affreux, contre lesquels il fallut que le jeune
+prince exerçât son adresse et sa valeur. Les uns paraissaient avec
+plusieurs têtes et plusieurs bras, les autres avaient la figure d'un
+centaure ou d'une sirène, plusieurs lions à la face humaine, des sphinx
+et des dragons volants. Sans-Pair n'avait que sa seule houlette, et un
+petit épieu, dont il s'était armé en commençant son voyage. La grande
+fée faisait cesser de temps en temps le chamaillis et lui demandait s'il
+voulait l'aimer. Il disait toujours qu'il se vouait à l'amour fidèle,
+qu'il ne pouvait changer. Lassée de sa fermeté, elle fît paraître
+Brillante:
+
+«Hé bien, lui dit-elle, tu vois ta maîtresse au fond de cette galerie,
+songe à ce que tu vas faire; si tu refuses de m'épouser, elle sera
+déchirée et mise en pièces à tes yeux par des tigres.
+
+--Ah! madame, s'écria le prince en se jetant à ses pieds, je me dévoue
+volontiers à la mort pour sauver ma chère maîtresse; épargnez ses jours
+en abrégeant les miens.
+
+--Il n'est pas question de ta mort, répliqua la fée; traître, il est
+question de ton coeur et de ta main.»
+
+Pendant qu'ils parlaient, le prince entendait la voix de sa bergère qui
+semblait se plaindre.
+
+«Voulez-vous me laisser dévorer? lui disait-elle. Si vous m'aimez,
+déterminez-vous à faire ce que la reine vous ordonne.»
+
+Le pauvre prince hésitait: «Hé quoi! Bénigne, s'écria-t-il, m'avez-vous
+donc abandonné, après tant de promesses? Venez, venez nous secourir.»
+Ces mots furent à peine prononcés qu'il entendit une voix dans les airs,
+qui prononçait distinctement ces paroles:
+
+ Laisse agir le destin; mais sois fidèle, et cherche le Rameau d'Or.
+
+La grande fée, qui s'était crue victorieuse par le secours de tant de
+différentes illusions, pensa se désespérer de trouver en son chemin un
+aussi puissant obstacle que la protection de Bénigne.
+
+«Fuis ma présence, s'écria-t-elle, prince malheureux et opiniâtre;
+puisque ton coeur est rempli de tant de flamme, tu seras un grillon, ami
+de la chaleur et du feu.»
+
+Sur-le-champ, le beau et merveilleux prince Sans-Pair devint un petit
+grillon noir, qui se serait brûlé tout vif dans la première cheminée ou
+le premier four, s'il ne s'était pas souvenu de la voix favorable qui
+l'avait rassuré. «Il faut, dit-il, chercher le Rameau d'Or, peut-être
+que je me dégrillonnerai. Ah! si j'y trouvais ma bergère, que
+manquerait-il à ma félicité?»
+
+Le grillon se hâta de sortir du fatal palais; et sans savoir où il
+fallait aller, il se recommanda aux soins de la belle fée Bénigne, puis
+partit sans équipage et sans bruit; car un grillon ne craint ni les
+voleurs ni les mauvaises rencontres. Au premier gîte, qui fut dans le
+trou d'un arbre, il trouva une sauterelle fort triste; elle ne chantait
+point. Le grillon ne s'avisant pas de soupçonner que ce fût une personne
+toute pleine d'esprit et de raison, lui dit:
+
+«Où va ainsi ma commère la sauterelle?»
+
+Elle lui répondit aussitôt:
+
+«Et vous, mon compère le grillon, où allez-vous?»
+
+Cette réponse surprit étrangement l'amoureux grillon.
+
+«Quoi! vous parlez? s'écria-t-il.
+
+--Hé! vous parlez bien! s'écria-t-elle. Pensez-vous qu'une sauterelle
+ait des privilèges moins étendus qu'un grillon?
+
+--Je puis bien parler, dit le grillon, puisque je suis un homme.
+
+--Et par la même règle, dit la sauterelle, je dois encore plus parler
+que vous, puisque je suis une fille.
+
+--Vous avez donc éprouvé un sort semblable au mien? dit le grillon.
+
+--Sans doute, dit la sauterelle. Mais encore, où allez-vous?
+
+--Je serais ravi, ajouta le grillon, que nous fussions longtemps
+ensemble. Une voix qui m'est inconnue, répliqua-t-il, s'est fait
+entendre dans l'air. Elle a dit:
+
+ Laisse agir le destin, et cherche le Rameau d'Or.
+
+Il m'a semblé que cela ne pouvait être dit que pour moi. Sans hésiter,
+je suis parti, quoique j'ignore où je dois aller.»
+
+Leur conversation fut interrompue par deux souris qui couraient de toute
+leur force, et qui, voyant un trou au pied de l'arbre, se jetèrent
+dedans la tête la première, et pensèrent étouffer le compère grillon et
+la commère sauterelle. Ils se rangèrent de leur mieux dans un petit
+coin.
+
+«Ah! madame, dit la plus grosse souris, j'ai mal au côté d'avoir tant
+couru; comment se porte votre altesse?
+
+--J'ai arraché ma queue, répliqua la plus jeune souris; car sans cela je
+tiendrais encore sur la table de ce vieux sorcier. Mais as-tu vu comme
+il nous a poursuivies? Que nous sommes heureuses d'être sauvées de son
+palais infernal!
+
+--Je crains un peu les chats et les ratières, ma princesse, continua la
+grosse souris, et je fais des voeux ardents pour arriver bientôt au
+Rameau d'Or.
+
+--Tu en sais donc le chemin? dit l'altesse sourissonne.
+
+--Si je le sais, madame! comme celui de ma maison, répliqua l'autre. Ce
+Rameau est merveilleux; une seule de ses feuilles suffit pour être
+toujours riche; elle fournit de l'argent, elle désenchante, elle rend
+belle, elle conserve la jeunesse; il faut, avant le jour, nous mettre en
+campagne.
+
+--Nous aurons l'honneur de vous accompagner, un honnête grillon que
+voici et moi, si vous le trouvez bon, mesdames, dit la sauterelle; car
+nous sommes, aussi bien que vous, pèlerins du Rameau d'Or.»
+
+Il y eut alors beaucoup de compliments faits de part et d'autre; les
+souris étaient des princesses que ce méchant enchanteur avait liées sur
+la table; et pour le grillon et la sauterelle, ils avaient une politesse
+qui ne se démentait jamais.
+
+Chacun d'eux s'éveilla très matin; ils partirent de compagnie fort
+silencieusement, car ils craignaient que des chasseurs à l'affût les
+entendant parler, ne les prissent pour les mettre en cage. Ils
+arrivèrent ainsi au Rameau d'Or. Il était planté au milieu d'un jardin
+merveilleux; au lieu de sable, les allées étaient remplies de petites
+perles orientales plus rondes que des pois; les roses étaient de
+diamants incarnats, et les feuilles d'émeraudes; les fleurs de grenades,
+de grenats; les soucis, de topazes; les jonquilles, de brillants jaunes;
+les violettes, de saphirs; les bluets, de turquoises; les tulipes,
+d'améthystes, opales et diamants; enfin, la quantité et la diversité de
+ces belles fleurs brillaient plus que le soleil.
+
+C'était donc là (comme je l'ai déjà dit) qu'était le Rameau d'Or, le
+même que le prince Sans-Pair reçut de l'aigle, et dont il toucha la fée
+Bénigne lorsqu'elle était enchantée. Il était devenu aussi haut que les
+plus grands arbres, et tout chargé de rubis qui formaient des cerises.
+Dès que le grillon, la sauterelle et les deux souris s'en furent
+approchés, ils reprirent leur forme naturelle. Quelle joie! quels
+transports ne ressentit point l'amoureux prince à la vue de sa belle
+bergère? Il se jeta à ses pieds; il allait lui dire tout ce qu'une
+surprise si agréable et si peu espérée lui faisait ressentir, lorsque la
+reine Bénigne et le roi Trasimène parurent dans une pompe sans pareille;
+car tout répondait à la magnificence du jardin. Quatre Amours armés de
+pied en cap, l'arc au côté, le carquois sur l'épaule, soutenaient avec
+leurs flèches un petit pavillon de brocart or et bleu, sous lequel
+paraissaient deux riches couronnes.
+
+«Venez, aimables amants, s'écria la reine, en leur tendant les bras,
+venez recevoir de nos mains les couronnes que votre vertu, votre
+naissance et votre fidélité méritent; vos travaux vont se changer en
+plaisirs. Princesse Brillante, continua-t-elle, ce berger si terrible à
+votre coeur est le prince qui vous fut destiné par votre père et par le
+sien. Il n'est point mort dans la tour. Recevez-le pour époux, et me
+laissez le soin de votre repos et de votre bonheur.»
+
+La princesse, ravie, se jeta au cou de Bénigne; et lui laissant voir les
+larmes qui coulaient de ses yeux, elle connut par son silence que
+l'excès de sa joie lui ôtait l'usage de la parole. Sans-Pair s'était mis
+aux genoux de cette généreuse fée; il baisait respectueusement ses
+mains, et disait mille choses sans ordre et sans suite. Trasimène lui
+faisait de grandes caresses, et Bénigne leur conta, en peu de mots,
+qu'elle ne les avait presque point quittés; que c'était elle qui avait
+proposé à Brillante de souffler dans le manchon jaune et blanc; qu'elle
+avait pris la figure d'une vieille bergère pour loger la princesse chez
+elle; que c'était encore elle qui avait enseigné au prince de quel côte
+il fallait suivre sa bergère. «À la vérité, continua-t-elle, vous avez
+eu des peines que je vous aurais évitées si j'en avais été la maîtresse;
+mais, enfin, les plaisirs d'amour veulent être achetés.»
+
+L'on entendit aussitôt une douce symphonie qui retentit de tous côtés;
+les Amours se hâtèrent de couronner les jeunes amants. L'hymen se fit;
+et pendant cette cérémonie, les deux princesses qui venaient de quitter
+la figure de souris conjurèrent la fée d'user de son pouvoir, pour
+délivrer du château de l'enchanteur les souris et les chats infortunés
+qui s'y désespéraient.
+
+«Ce jour-ci est trop célèbre, dit-elle, pour vous rien refuser.»
+
+En même temps elle frappe trois fois le Rameau d'Or, et tous ceux qui
+avaient été retenus dans le château parurent; chacun sous sa forme
+naturelle y retrouva sa maîtresse. La fée, libérale, voulant que tout se
+ressentît de la fête, leur donna l'armoire du donjon à partager entre
+eux. Ce présent valait plus que dix royaumes de ce temps-là. Il est aisé
+d'imaginer leur satisfaction et leur reconnaissance. Bénigne et
+Trasimène achevèrent ce grand ouvrage par une générosité qui surpassait
+tout ce qu'ils avaient fait jusqu'alors, déclarant que le palais et le
+jardin du Rameau d'Or seraient à l'avenir au roi Sans-Pair et à la reine
+Brillante; cent autres rois en étaient tributaires et cent royaumes en
+dépendaient.
+
+ Lorsqu'une fée offrait son secours à Brillante,
+ Qui ne l'était pas trop pour lors;
+ Elle pouvait, d'une beauté charmante,
+ Demander les rares trésors;
+ C'est une chose bien tentante!
+ Je n'en veux prendre pour témoins,
+ Que les embarras et les soins.
+ Dont pour la conserver le sexe se tourmente.
+ Mais Brillante n'écouta pas
+ Le désir séducteur d'obtenir des appas;
+ Elle aima mieux avoir l'esprit et l'âme belle:
+ Les roses et les lis d'un visage charmant,
+ Comme les autres fleurs, passent en un moment,
+ Et l'âme demeure immortelle.
+
+
+
+
+Le Pigeon et la Colombe
+
+
+Il était une fois un roi et une reine qui s'aimaient si chèrement, que
+cette union servait d'exemple dans toutes les familles; et l'on aurait
+été bien surpris de voir un ménage en discorde dans leur royaume. Il se
+nommait le royaume des Déserts.
+
+La reine avait eu plusieurs enfants; il ne lui restait qu'une fille,
+dont la beauté était si grande, que si quelque chose pouvait la consoler
+de la perte des autres, c'était les charmes que l'on remarquait dans
+celle-ci. Le roi et la reine l'élevaient comme leur unique espérance;
+mais le bonheur de la famille royale dura peu. Le roi étant à la chasse
+sur un cheval ombrageux, il entendit tirer quelques coups; le bruit et
+le feu l'effrayèrent, il prit le mors aux dents, il partit comme un
+éclair; il voulut l'arrêter au bord d'un précipice; il se cabra, et
+s'étant renversé sur lui, la chute fut si rude qu'il le tua avant qu'on
+fût en état de le secourir.
+
+Des nouvelles si funestes réduisirent la reine à l'extrémité: elle ne
+put modérer sa douleur; elle sentit bien qu'elle était trop violente
+pour y résister, et elle ne songea plus qu'à mettre ordre aux affaires
+de sa fille, afin de mourir avec quelque sorte de repos. Elle avait une
+amie qui s'appelait la fée Souveraine, parce qu'elle avait une grande
+autorité dans tous les empires, et qu'elle était fort habile. Elle lui
+écrivit, d'une main mourante, qu'elle souhaitait de rendre les derniers
+soupirs entre ses bras; qu'elle se hâtât de venir, si elle voulait la
+trouver en vie, et qu'elle avait des choses de conséquence à lui dire.
+
+Quoique la fée ne manquât pas d'affaires, elle les quitta toutes, et
+montant sur son chameau de feu, qui allait plus vite que le soleil, elle
+arriva chez la reine, qui l'attendait impatiemment; elle lui parla de
+plusieurs choses qui regardaient la régence du royaume, la priant de
+l'accepter et de prendre soin de la petite princesse Constancia.
+
+«Si quelque chose, ajouta-t-elle, peut soulager l'inquiétude que j'ai de
+la laisser orpheline dans un âge si tendre, c'est l'espérance que vous
+me donnerez en sa personne des marques de l'amitié que vous avez
+toujours eue pour moi; qu'elle trouvera en vous une mère qui peut la
+rendre bien plus heureuse et plus parfaite que je n'aurais fait, et que
+vous lui choisirez un époux assez aimable pour qu'elle n'aime jamais que
+lui.
+
+--Tu souhaites tout ce qu'il faut souhaiter, grande reine, lui dit la
+fée, je n'oublierai rien pour ta fille; mais j'ai tiré son horoscope, il
+semble que le destin est irrité contre la nature, d'avoir épuisé tous
+ses trésors en la formant; il a résolu de la faire souffrir, et ta
+royale majesté doit savoir qu'il prononce quelquefois des arrêts sur un
+ton si absolu, qu'il est impossible de s'y soustraire.
+
+--Tout au moins, reprit la reine, adoucissez ses disgrâces, et n'oubliez
+rien pour les prévenir: il arrive souvent que l'on évite de grands
+malheurs, lorsqu'on y fait une sérieuse attention.»
+
+La fée Souveraine lui promit tout ce qu'elle souhaitait, et la reine
+ayant embrassé cent et cent fois sa chère Constancia, mourut avec assez
+de tranquillité.
+
+La fée lisait dans les astres avec la même facilité qu'on lit à présent
+les contes nouveaux qui s'impriment tous les jours. Elle vit que la
+princesse était menacée de la fatale passion d'un géant, dont les États
+n'étaient pas fort éloignés du royaume des Déserts; elle connaissait
+bien qu'il fallait sur toutes choses l'éviter, et elle n'en trouva pas
+de meilleur moyen que d'aller cacher sa chère élève à un des bouts de la
+terre, si éloigné de celui où le géant régnait, qu'il n'y avait aucune
+apparence qu'il vînt y troubler leur repos.
+
+Dès que la fée Souveraine eut choisi des ministres capables de gouverner
+l'État qu'elle voulait leur confier, et qu'elle eut établi des lois si
+judicieuses, que tous les sages de la Grèce n'auraient pu rien faire
+d'approchant, elle entra une nuit dans la chambre de Constancia; et sans
+la réveiller, elle l'emporta sur son chameau de feu, puis partit pour
+aller dans un pays fertile, où l'on vivait sans ambition et sans peine;
+c'était une vraie vallée de Tempé: l'on n'y trouvait que des bergers et
+des bergères, qui demeuraient dans des cabanes dont chacun était
+l'architecte.
+
+Elle n'ignorait pas que si la princesse passait seize ans sans voir le
+géant, elle n'aurait plus qu'à retourner en triomphe dans son royaume;
+mais que s'il la voyait plus tôt, elle serait exposée à de grandes
+peines. Elle était très soigneuse de la cacher aux yeux de tout le
+monde, et pour qu'elle parût moins belle, elle l'avait habillée en
+bergère, avec de grosses cornettes toujours abattues sur son visage;
+mais telle que le soleil, qui, enveloppé d'une nuée, la perce par de
+longs traits de lumière, cette charmante princesse ne pouvait être si
+bien couverte, que l'on n'aperçût quelques-unes de ses beautés; et
+malgré tous les foins de la fée, on ne parlait plus de Constancia que
+comme d'un chef-d'oeuvre des cieux qui ravissait tous les coeurs.
+
+Sa beauté n'était pas la seule chose qui la rendait merveilleuse:
+Souveraine l'avait douée d'une voix si admirable, et de toucher si bien
+tous les instruments dont elle voulait jouer, que sans jamais avoir
+appris la musique, elle aurait pu donner des leçons aux muses, et même
+au céleste Apollon.
+
+Ainsi elle ne s'ennuyait point, la fée lui avait expliqué les raisons
+qu'elle avait de l'élever dans une condition si obscure. Comme elle
+était toute pleine d'esprit, elle y entrait avec tant de jugement, que
+Souveraine s'étonnait qu'à un âge si peu avancé, l'on pût trouver tant
+de docilité et d'esprit. Il y avait plusieurs mois qu'elle n'était allée
+au royaume des Déserts, parce qu'elle ne la quittait qu'avec peine; mais
+sa présence y était nécessaire, l'on n'agissait que par ses ordres, et
+les ministres ne faisaient pas également bien leur devoir. Elle partit,
+lui recommandant fort de s'enfermer jusqu'à son retour.
+
+Cette belle princesse avait un petit mouton qu'elle aimait chèrement,
+elle se plaisait à lui faire des guirlandes de fleurs; d'autres fois,
+elle le couvrait de noeuds de rubans. Elle l'avait nommé Ruson. Il était
+plus habile que tous ses camarades, il entendait la voix et les ordres
+de sa maîtresse, il y obéissait ponctuellement: «Ruson, lui disait-elle,
+allez quérir ma quenouille»; il courait dans sa chambre, et la lui
+apportait en faisant mille bonds. Il sautait autour d'elle, il ne
+mangeait plus que les herbes qu'elle avait cueillies, et il serait
+plutôt mort de soif que de boire ailleurs que dans le creux de sa main.
+Il savait fermer la porte, battre la mesure quand elle chantait, et
+bêler en cadence. Ruson était aimable, Ruson était aimé; Constancia lui
+parlait sans cesse et lui faisait mille caresses.
+
+Cependant une jolie brebis du voisinage plaisait pour le moins autant à
+Ruson que sa princesse. Tout mouton est mouton, et la plus chétive
+brebis était plus belle aux yeux de Ruson que la mère des amours.
+Constancia lui reprochait souvent ses coquetteries: «Petit libertin,
+disait-elle, ne saurais-tu rester auprès de moi? Tu m'es si cher, je
+néglige tout mon troupeau pour toi, et tu ne veux pas laisser cette
+galeuse pour me plaire.» Elle l'attachait avec une chaîne de fleurs;
+alors il semblait se dépiter, et tirait tant et tant qu'il la rompait:
+«Ah! lui disait Constancia en colère, la fée m'a dit bien des fois que
+les hommes sont volontaires comme toi, qu'ils fuient le plus léger
+assujettissement, et que ce sont les animaux du monde les plus mutins.
+Puisque tu veux leur ressembler, méchant Ruson, va chercher ta belle
+bête de brebis, si le loup te mange, tu seras bien mangé; je ne pourrai
+peut-être pas te secourir.»
+
+Le mouton amoureux ne profita point des avis de Constancia. Étant tout
+le jour avec sa chère brebis, proche de la maisonnette où la princesse
+travaillait toute seule, elle l'entendit bêler si haut et si
+pitoyablement, qu'elle ne douta point de sa funeste aventure. Elle se
+lève bien émue, sort, et voit un loup qui emportait le pauvre Ruson:
+elle ne songea plus à tout ce que la fée lui avait dit en partant; elle
+courut après le ravisseur de son mouton, criant: «Au loup! Au loup!»
+Elle le suivait, lui jetant des pierres avec sa houlette sans qu'il
+quittât sa proie; mais, hélas! en passant proche d'un bois, il en sortit
+bien un autre loup: c'était un horrible géant. À la vue de cet
+épouvantable colosse, la princesse transie de peur leva les vers le ciel
+pour lui demander du secours, et pria la terre de l'engloutir. Elle ne
+fut écoutée ni du ciel ni de la terre; elle méritait d'être punie de
+n'avoir pas cru la fée Souveraine.
+
+Le géant ouvrit les bras pour l'empêcher de passer outre; mais quelque
+terrible et furieux qu'il fût, il ressentit les effets de sa beauté.
+
+«Quel rang tiens-tu parmi les déesses? lui dit-il d'une voix qui faisait
+plus de bruit que le tonnerre, car ne pense pas que je m'y méprenne, tu
+n'es point une mortelle; apprends-moi seulement ton nom, et si tu es
+fille ou femme de Jupiter? qui sont tes frères? quelles sont tes soeurs?
+Il y a longtemps que je cherche une déesse pour l'épouser, te voilà
+heureusement trouvée.»
+
+La princesse sentait que la peur avait lié sa langue, et que les paroles
+mouraient dans sa bouche.
+
+Comme il vit qu'elle ne répondait pas à ses galantes questions:
+
+Pour une divinité, lui dit-il, tu n'as guère d'esprit.»
+
+Sans autre discours, il ouvrit un grand sac et la jeta dedans.
+
+La première chose qu'elle aperçut au fond, ce fut le méchant loup et le
+pauvre mouton. Le géant s'était diverti à les prendre à la course:
+
+«Tu mourras avec moi, mon cher Ruson, lui dit-elle en le baisant, c'est
+une petite consolation, il vaudrait bien mieux nous sauver ensemble.»
+
+Cette triste pensée la fit pleurer amèrement, elle soupirait et
+sanglotait fort haut; Ruson bêlait, le loup hurlait; cela réveilla un
+chien, un chat, un coq et un perroquet qui dormaient. Ils commencèrent
+de leur côté à faire un bruit désespéré: voilà un étrange charivari dans
+la besace du géant. Enfin, fatigué de les entendre, il pensa tout tuer;
+mais il se contenta de lier le sac, et de le jeter sur le haut d'un
+arbre, après l'avoir marqué pour le venir reprendre; il allait se battre
+en duel contre un autre géant, et toute cette crierie lui déplaisait.
+
+La princesse se douta bien que pour peu qu'il marchât il s'éloignerait
+beaucoup, car un cheval courant à toute bride n'aurait pu l'attraper
+quand il allait au petit pas: elle tira ses ciseaux et coupa la toile de
+la besace, puis elle en fit sortir son cher Ruson, le chien, le chat, le
+coq, le perroquet, elle se sauva ensuite, et laissa le loup dedans, pour
+lui apprendre à manger les petits moutons. La nuit était fort obscure,
+c'était une étrange chose de se trouver seule au milieu d'une forêt,
+sans savoir de quel côté tourner ses pas, ne voyant ni le ciel ni la
+terre, et craignant toujours de rencontrer le géant.
+
+Elle marchait le plus vite qu'elle pouvait; elle serait tombée cent et
+cent fois, mais tous les animaux qu'elle avait délivrés, reconnaissants
+de la grâce qu'ils en avaient reçue, ne voulurent point l'abandonner, et
+la servirent utilement dans son voyage. Le chat avait les yeux si
+étincelants qu'il éclairait comme un flambeau; le chien qui jappait
+faisait sentinelle; le coq chantait pour épouvanter les lions; le
+perroquet jargonnait si haut, qu'on aurait jugé, à l'entendre, que vingt
+personnes causaient ensemble, de sorte que les voleurs s'éloignaient
+pour laisser le passage libre à notre belle voyageuse, et le mouton qui
+marchait quelques pas devant elle, la garantissait de tomber dans de
+grands trous, dont il avait lui-même bien de la peine à se retirer.
+
+Constancia allait à l'aventure, se recommandant à sa bonne amie la fée,
+dont elle espérait quelque secours, quoiqu'elle se reprochât beaucoup de
+n'avoir pas suivi ses ordres; mais quelquefois elle craignait d'en être
+abandonnée. Elle aurait bien souhaité que sa bonne fortune l'eût
+conduite dans la maison où elle avait été secrètement élevée: comme elle
+n'en savait point le chemin, elle n'osait point se flatter de la
+rencontrer sans un bonheur particulier.
+
+Elle se trouva, à la pointe du jour, au bord d'une rivière qui arrosait
+la plus agréable prairie du monde; elle regarda autour d'elle, et ne vit
+ni chien, ni chat, ni coq, ni perroquet; le seul Ruson lui tenait
+compagnie. «Hélas! où suis-je? dit-elle. Je ne connais point ces beaux
+lieux, que vais-je devenir? qui aura soin de moi? Ah! petit mouton, que
+tu me coûtes cher! si je n'avais pas couru après toi, je serais encore
+chez la fée Souveraine, je ne craindrais ni le géant, ni aucune aventure
+fâcheuse.» Il semblait, à l'air de Ruson, qu'il l'écoutait en tremblant,
+et qu'il reconnaissait sa faute: enfin la princesse abattue et fatiguée
+cessa de le gronder, elle s'assit au bord de l'eau; et comme elle était
+lasse, et que l'ombre de plusieurs arbres la garantissait des ardeurs du
+soleil, ses yeux fermèrent doucement, elle se laissa tomber sur l'herbe,
+et s'endormit d'un profond sommeil.
+
+Elle n'avait point d'autres gardes que le fidèle Ruson, il marcha sur
+elle, il la tirailla; mais quel fut son étonnement de remarquer à vingt
+pas d'elle un jeune homme qui se tenait derrière quelques buissons? Il
+s'en couvrait pour la voir sans être vu: la beauté de sa taille, celle
+de sa tête, la noblesse de son air et la magnificence de ses habits
+surprirent si fort la princesse, qu'elle se leva brusquement, dans la
+résolution de s'éloigner. Je ne sais quel charme secret l'arrêta; elle
+jetait les yeux d'un air craintif sur cet inconnu, le géant ne lui avait
+presque pas fait plus de peur, mais la peur part de différentes causes:
+leurs regards et leurs actions marquaient assez les sentiments qu'ils
+avaient déjà l'un pour l'autre.
+
+Ils seraient peut-être demeurés longtemps sans se parler que des yeux,
+si le prince n'avait pas entendu le bruit des cors et celui des chiens
+qui s'approchaient; il s'aperçut qu'elle en était étonnée:
+
+«Ne craignez rien, belle bergère, lui dit-il, vous êtes en sûreté dans
+ces lieux: plût au ciel que ceux qui vous y voient y pussent être de
+même!
+
+--Seigneur, dit-elle, j'implore votre protection, je suis une pauvre
+orpheline qui n'ai point d'autre parti à prendre que d'être bergère;
+procurez-moi un troupeau, j'en aurai grand soin.
+
+--Heureux les moutons, dit-il en souriant, que vous voudrez conduire au
+pâturage! mais enfin, aimable bergère, si vous le souhaitez, j'en
+parlerai à la reine ma mère, et je me ferai un plaisir de commencer dès
+aujourd'hui à vous rendre mes services.
+
+--Ah! seigneur, dit Constancia, je vous demande pardon de la liberté que
+j'ai prise, je n'aurais osé le faire si j'avais su votre rang.»
+
+Le prince l'écoutait avec le dernier étonnement, il lui trouvait de
+l'esprit et de la politesse, rien ne répondait mieux à son excellente
+beauté; mais rien ne s'accordait plus mal avec la simplicité de ses
+habits et l'état de bergère. Il voulut même essayer de lui faire prendre
+un autre parti:
+
+«Songez-vous, lui dit-il, que vous serez exposée, toute seule
+dans un bois ou dans une campagne, n'ayant pour compagnie que
+vos innocentes brebis? Les manières délicates que je vous remarque
+s'accommoderont-elles de la solitude? Qui sait d'ailleurs si vos
+charmes, dont le bruit se répandra dans cette contrée, ne vous
+attireront point mille importuns? Moi-même, adorable bergère, moi-même
+je quitterai la cour pour m'attacher à vos pas; et ce que je ferai,
+d'autres le feront aussi.
+
+--Cessez, lui dit-elle, seigneur, de me flatter par des louanges que je
+ne mérite point; je suis née dans un hameau; je n'ai jamais connu que la
+vie champêtre, et j'espère que vous me laisserez garder tranquillement
+les troupeaux de la reine, si elle daigne me les confier; je la
+supplierai même de me mettre sous quelque bergère plus expérimentée que
+moi; et comme je ne la quitterai point, il est bien certain que je ne
+m'ennuierai pas.»
+
+Le prince ne put lui répondre; ceux qui l'avaient suivi à la chasse
+parurent sur un coteau.
+
+«Je vous quitte, charmante personne, lui dit-il d'un air empressé; il ne
+faut pas que tant de gens partagent le bonheur que j'ai de vous voir;
+allez au bout de cette prairie, il y a une maison où vous pourrez
+demeurer en sûreté, après que vous aurez dit que vous y venez ma part.»
+
+Constancia, qui aurait eu de la peine à se trouver en si grande
+compagnie, se hâta de marcher vers le lieu que Constancio (c'est ainsi
+que s'appelait le prince) lui avait enseigné.
+
+Il la suivit des yeux, il soupira tendrement, et remontant à cheval, il
+se mit à la tête de sa troupe sans continuer la chasse. En entrant chez
+la reine, il la trouva fort irritée contre une vieille bergère qui lui
+rendait un assez mauvais compte de ses agneaux. Après que la reine eut
+bien grondé, elle lui dit de ne paraître jamais devant elle.
+
+Cette occasion favorisa le dessein de Constancio; il lui conta qu'il
+avait rencontré une jeune fille qui désirait passionnément d'être à
+elle, qu'elle avait l'air soigneux, et qu'elle ne paraissait pas
+intéressée. La reine goûta fort ce que lui disait son fils, elle accepta
+la bergère avant de l'avoir vue, et dit au prince de donner ordre qu'on
+la menât avec les autres dans les pacages de la couronne. Il fut ravi
+qu'elle la dispensât de venir au palais: certains sentiments empressés
+et jaloux lui faisaient craindre des rivaux, bien qu'il n'y en eût
+aucuns qui pussent lui rien disputer ni sur le rang, ni sur le mérite;
+il est vrai qu'il craignait moins les grands seigneurs que les petits,
+il pensait qu'elle aurait plus de penchant pour un simple berger que
+pour un prince qui était si proche du trône.
+
+Il serait difficile de raconter toutes les réflexions dont celle-ci
+était suivie: que ne reprochait-il pas à son coeur, lui qui jusqu'alors
+n'avait rien aimé, et qui n'avait trouvé personne digne de lui! Il se
+donnait à une fille d'une naissance si obscure, qu'il ne pourrait jamais
+avouer sa passion sans rougir: il voulut la combattre; et se persuadant
+que l'absence était un remède immanquable, particulièrement sur une
+tendresse naissante, il évita de revoir la bergère; il suivit son
+penchant pour la chasse et pour le jeu: en quelque lieu qu'il aperçût
+des moutons, il s'en détournait comme s'il eût rencontré des serpents;
+de sorte qu'avec un peu de temps, le trait qui l'avait blessé lui parut
+moins sensible. Mais un jour des plus ardents de la canicule,
+Constancio, fatigué d'une longue chasse, se trouvant au bord de la
+rivière, il en suivit le cours à l'ombre des alisiers qui joignaient
+leurs branches à celles des saules, et rendaient cet endroit aussi frais
+qu'agréable. Une profonde rêverie le surprit, il était seul, il ne
+songeait plus à tous ceux qui l'attendaient, quand il fut frappé tout
+d'un coup par les charmants accents d'une voix qui lui parut céleste; il
+s'arrêta pour l'écouter, et ne demeura pas médiocrement surpris
+d'entendre ces paroles:
+
+ Hélas! j'avais promis de vivre sans ardeur;
+ Mais l'amour prend plaisir à me rendre parjure;
+ Je me sens déchirer d'une vive blessure,
+ Constancio devient le maître de mon coeur.
+ L'autre jour je le vis dans cette solitude,
+ Fatigué du travail qu'il trouve en ces forêts;
+ Il chantait son inquiétude,
+ Assis sous ces ombrages frais.
+ Jamais rien de si beau ne s'offrit à ma vue;
+ Je demeurai longtemps immobile, éperdue;
+ De la main de l'Amour je vis partir les traits
+ Que je porte au fond de mon âme.
+ Le mal que je ressens a pour moi trop d'attraits;
+ Je vois par l'ardeur qui m'enflamme,
+ Que je n'en guérirai jamais.
+
+Sa curiosité l'emporta sur le plaisir qu'il avait d'entendre chanter si
+bien: il s'avança diligemment; le nom de Constancio l'avait frappé, car
+c'était le sien; mais cependant un berger pouvait le porter aussi bien
+qu'un prince, et ainsi il ne savait si c'était pour lui ou pour quelque
+autre que ces paroles avaient été faites. Il eut à peine monté sur une
+petite éminence couverte d'arbres, qu'il aperçut au pied la belle
+Constancia: elle était assise sur le bord d'un ruisseau, dont la chute
+précipitée faisait un bruit si agréable, qu'elle semblait y vouloir
+accorder sa voix. Son fidèle mouton, couché sur l'herbe, se tenait comme
+un mouton favori bien plus près d'elle que les autres; Constancia lui
+donnait de temps en temps de petits coups de sa houlette, elle le
+caressait d'un air enfantin, et toutes les fois qu'elle le touchait, il
+baisait sa main, et la regardait avec des yeux tout plein d'esprit. «Ah!
+que tu serais heureux, disait le prince tout bas, si tu connaissais le
+prix des caresses qui te sont faites! Hé quoi! cette bergère est encore
+plus belle que lorsque je la rencontrai! Amour! Amour! que veux-tu de
+moi? dois-je l'aimer, ou plutôt suis-je encore en état de m'en défendre?
+Je l'avais évitée soigneusement, parce que je sentais bien tout le
+danger qu'il y a de la voir; quelles impressions, grands dieux, ces
+premiers mouvements ne firent-ils pas sur moi! Ma raison essayait de me
+secourir, je fuyais un objet si aimable: hélas! je le trouve, mais celui
+dont elle parle est l'heureux berger qu'elle a choisi!»
+
+Pendant qu'il raisonnait ainsi, la bergère se leva pour rassembler son
+troupeau, et le faire passer dans un autre endroit de la prairie où elle
+avait laissé ses compagnes. Le prince craignit de perdre cette occasion
+de lui parler; il s'avança vers elle d'un air empressé: «Aimable
+bergère, lui dit-il, ne voulez-vous pas bien que je vous demande si le
+petit service que je vous ai rendu vous a fait quelque plaisir?» À sa
+vue, Constancia rougit, son teint parut animé des plus vives couleurs:
+
+«Seigneur, lui dit-elle, j'aurais pris soin de vous faire mes très
+humbles remerciements, s'il convenait à une pauvre fille comme moi d'en
+faire à un prince comme vous; mais encore que j'aie manqué, le ciel
+m'est témoin que je n'en suis point ingrate, et que je prie les dieux de
+combler vos jours de bonheur.
+
+--Constancia, répliqua-t-il, s'il est vrai que mes bonnes intentions
+vous aient touchée au point que vous le dites, il vous est aisé de me le
+marquer.
+
+--Hé! que puis-je faire pour vous, seigneur? répliqua-t-elle d'un air
+empressé.
+
+--Vous pouvez me dire, ajouta-t-il, pour qui sont les paroles que vous
+venez de chanter.
+
+--Comme je ne les ai pas faites, repartit-elle, il me serait difficile
+de vous apprendre rien là-dessus.»
+
+Dans le temps qu'elle parlait, il l'examinait, il la voyait rougir, elle
+était embarrassée et tenait les yeux baissés.
+
+«Pourquoi me cacher vos sentiments, Constancia? lui dit-il; votre visage
+trahit le secret de votre coeur, vous aimez?» Il se tut et la regarda
+encore avec plus d'application.
+
+--Seigneur, lui dit-elle, les choses où j'ai quelque intérêt méritent si
+peu qu'un grand prince s'en informe, et je suis si accoutumée à garder
+le silence avec mes chères brebis, que je vous supplie de me pardonner
+si je ne réponds point à vos questions.» Elle s'éloigna si vite qu'il
+n'eut pas le temps de l'arrêter.
+
+La jalousie sert quelquefois de flambeau pour rallumer l'amour: celui du
+prince prit dans ce moment tant de forces qu'il ne s'éteignit jamais; il
+trouva mille grâces nouvelles dans cette jeune personne, qu'il n'avait
+point remarquées la première fois qu'il la vit; la manière dont elle le
+quitta lui fit croire, autant que les paroles, qu'elle était prévenue
+pour quelque berger. Une profonde tristesse s'empara de son âme, il
+n'osa la suivre, bien qu'il eût une extrême envie de l'entretenir; il se
+coucha dans le même lieu qu'elle venait de quitter, et après avoir
+essayé de se souvenir des paroles qu'elle venait de chanter, il les
+écrivit sur ses tablettes, et les examina avec attention. «Ce n'est que
+depuis quelques jours, disait-il, qu'elle a vu ce Constancio qui
+l'occupe: faut-il que je me nomme comme lui, et que je sois si éloigné
+de sa bonne fortune? qu'elle m'a regardé froidement! Elle me paraît plus
+indifférente aujourd'hui que lorsque je la rencontrai la première fois;
+son plus grand soin a été de chercher un prétexte pour s'éloigner de
+moi.» Ces pensées l'affligèrent sensiblement, car il ne pouvait
+comprendre qu'une simple bergère pût être si indifférente pour un grand
+prince.
+
+Dès qu'il fut de retour, il fit appeler un jeune garçon qui était de
+tous ses plaisirs; il avait de la naissance, il était aimable; il lui
+ordonna de s'habiller en berger, d'avoir un troupeau, et de le conduire
+tous les jours aux pacages de la reine, afin de voir ce que faisait
+Constancia, sans lui être suspect. Mirtain (c'est ainsi qu'il se
+nommait) avait trop envie de plaire à son maître pour en négliger une
+occasion qui paraissait l'intéresser; il lui promit de s'acquitter fort
+bien de ses ordres, et dès le lendemain, il fut en état d'aller dans la
+plaine: celui qui en prenait soin ne l'y aurait pas reçu s'il n'eût
+montré un ordre du prince, disant qu'il était son berger, et qu'il
+l'avait chargé de ses moutons.
+
+Aussitôt on le laissa venir parmi la troupe champêtre; il était galant,
+il plut sans peine aux bergères; mais à l'égard de Constancia, il lui
+trouvait un air de fierté si fort au-dessus de ce qu'elle paraissait
+être, qu'il ne pouvait accorder tant de beauté, d'esprit et de mérite
+avec la vie rustique et champêtre qu'elle menait; il la suivait
+inutilement, il la trouvait toujours seule au fond des bois, qui
+chantait d'un air occupé; il ne voyait aucuns bergers qui osassent
+entreprendre de lui plaire, la chose semblait trop difficile. Mirtain
+tenta cette grande aventure, il se rendit assidu auprès d'elle, et
+connut par sa propre expérience qu'elle ne voulait point d'engagement.
+
+Il rendait compte tous les soirs au prince de la situation des choses;
+tout ce qu'il lui apprenait ne servait qu'à le désespérer.
+
+«Ne vous y trompez pas, seigneur, lui dit-il un jour, cette belle fille
+aime; il faut que ce soit en son pays.
+
+--Si cela était, reprit le prince, ne voudrait-elle pas y retourner?
+
+--Que savons-nous, ajouta Mirtain, si elle n'a point quelques raisons
+qui l'empêchent de revoir sa patrie, elle est peut-être en colère contre
+son amant?
+
+--Ah! s'écria le prince, elle chante trop tendrement les paroles que
+j'ai entendues.
+
+--Il est vrai, continua Mirtain, que tous les arbres sont couverts de
+chiffres de leurs noms; et puisque rien ne lui plaît ici, sans doute
+quelque chose lui a plu ailleurs.
+
+--Éprouve, dit le prince, ses sentiments pour moi, dis-en du bien,
+dis-en du mal, tu pourras connaître ce qu'elle pense.»
+
+Mirtain ne manqua pas de chercher une occasion de parler à Constancia.
+
+«Qu'avez-vous, belle bergère? lui dit-il. Vous paraissez mélancolique
+malgré toutes les raisons que vous avez d'être plus gaie qu'une autre?
+
+--Et quels sujets de joie me trouvez-vous, lui dit-elle; je suis réduite
+à garder des moutons; éloignée de mon pays, je n'ai aucunes nouvelles de
+mes parents, tout cela est-il fort agréable?
+
+--Non, répliqua-t-il, mais vous êtes la plus aimable personne du monde,
+vous avez beaucoup d'esprit, vous chantez d'une manière ravissante, et
+rien ne peut égaler votre beauté.
+
+--Quand je posséderais tous ces avantages, ils me toucheraient peu,
+dit-elle, en poussant un profond soupir.
+
+--Quoi donc, ajouta Mirtain, vous avez de l'ambition, vous croyez qu'il
+faut être née sur le trône et du sang des dieux, pour vivre contente?
+Ah! détrompez-vous de cette erreur, je suis au prince Constancio, et
+malgré l'inégalité de nos conditions, je ne laisse pas de l'approcher
+quelquefois, je l'étudie, je pénètre ce qui se passe dans son âme, et je
+sais qu'il n'est point heureux.
+
+--Hé! qui trouble son repos? dit la princesse.
+
+--Une passion fatale, continua Mirtain.
+
+--Il aime, reprit-elle d'un air inquiet, hélas! que je le plains! mais
+que dis-je? continua-t-elle en rougissant. Il est trop aimable pour
+n'être pas aimé.
+
+--Il n'ose s'en flatter, belle bergère, dit-il; et si vous vouliez bien
+le mettre en repos là-dessus, il ajouterait plus de foi à vos paroles
+qu'à aucune autre.
+
+--Il ne me convient pas, dit-elle, de me mêler des affaires d'un si
+grand prince; celles dont vous me parlez sont trop particulières pour
+que je m'avise d'y entrer. Adieu, Mirtain, ajouta-t-elle, en le quittant
+brusquement, si vous voulez m'obliger, ne me parlez plus de votre prince
+ni de ses amours.»
+
+Elle s'éloigna tout émue, elle n'avait pas été indifférente au mérite du
+prince; le premier moment qu'elle le vit ne s'effaça plus de sa pensée,
+et sans le charme secret qui l'arrêtait malgré elle, il est certain
+qu'elle aurait tout tenté pour retrouver la fée Souveraine. Au reste,
+l'on s'étonnera que cette habile personne qui savait tout ne vînt pas la
+chercher, mais cela ne dépendait plus d'elle. Aussitôt que le géant eut
+rencontré la princesse, elle fut soumise à la fortune pour un certain
+temps, il fallait que sa destinée s'accomplît, de sorte que la fée se
+contentait de la venir voir dans un rayon du soleil; les yeux de
+Constancia ne le pouvaient regarder assez fixement pour l'y remarquer.
+
+Cette aimable personne s'était aperçue avec dépit que le prince l'avait
+si fort négligée, qu'il ne l'aurait pas revue si le hasard ne l'eût
+conduit dans le lieu où elle chantait; elle se voulait un mal mortel des
+sentiments qu'elle avait pour lui; et s'il est possible d'aimer et de
+haïr en même temps, je puis dire qu'elle le haïssait parce qu'elle
+l'aimait trop. Combien de larmes répandait-elle en secret! Le seul Ruson
+en était témoin; souvent elle lui confiait ses ennuis comme s'il avait
+été capable de l'entendre; et lorsqu'il bondissait dans la plaine avec
+les brebis: «Prends garde, Ruson, prends garde, s'écriait-elle, que
+l'amour ne t'enflamme; de tous les maux c'est le plus grand, et si tu
+aimes sans être aimé, pauvre petit mouton, que feras-tu?»
+
+Ces réflexions étaient suivies de mille reproches qu'elle se faisait sur
+ses sentiments pour un prince indifférent; elle avait bien envie de
+l'oublier, lorsqu'elle le trouva qui s'était arrêté dans un lieu
+agréable pour y rêver avec plus de liberté à la bergère qu'il fuyait.
+Enfin, accablé de sommeil, il se coucha sur l'herbe; elle le vit, et son
+inclination pour lui prit de nouvelles forces; elle ne put s'empêcher de
+faire les paroles qui donnèrent lieu à l'inquiétude du prince. Mais de
+quel ennui ne fut-elle pas frappée à son tour, lorsque Mirtain lui dit
+que Constancio aimait! Quelque attention qu'elle eût faite sur
+elle-même, elle n'avait pas été maîtresse de s'empêcher de changer
+plusieurs fois de couleur. Mirtain, qui avait ses raisons pour
+l'étudier, le remarqua, il en fut ravi, et courut rendre compte à son
+maître de ce qui s'était passé.
+
+Le prince avait bien moins de disposition à se flatter que son
+confident; il ne crut voir que de l'indifférence dans le procédé de la
+bergère, il en accusa l'heureux Constancio qu'elle aimait, et dès le
+lendemain il fut la chercher. Aussitôt qu'elle l'aperçut, elle s'enfuit
+comme si elle eût vu un tigre ou un lion; la fuite était le seul remède
+qu'elle imaginait à ses peines. Depuis sa conversation avec Mirtain,
+elle comprit qu'elle ne devait rien oublier pour l'arracher de son
+coeur, et que le moyen d'y réussir, c'était de l'éviter.
+
+Que devint Constancio, quand sa bergère s'éloigna si brusquement?
+Mirtain était auprès de lui.
+
+«Tu vois, lui dit-il, tu vois l'heureux effet de tes soins, Constancia
+me hait, je n'ose la suivre pour m'éclaircir moi-même de ses sentiments.
+
+--Vous avez trop d'égards pour une personne si rustique, répliqua
+Mirtain; et, si vous le voulez, seigneur, je vais lui ordonner de votre
+part de venir vous trouver.
+
+--Ah! Mirtain, s'écria le prince, qu'il y a de différence entre l'amant
+et le confident! Je ne pense qu'à plaire à cette aimable fille, je lui
+ai trouvé une sorte de politesse qui s'accommoderait mal des airs
+brusques que tu veux prendre; je consens à souffrir plutôt qu'à la
+chagriner.»
+
+En achevant ces mots, il fut d'un autre côté, avec une si profonde
+mélancolie, qu'il pouvait faire pitié à une personne moins touchée que
+Constancia.
+
+Dès qu'elle l'eut perdu de vue, elle revint sur ses pas, pour avoir le
+plaisir de se trouver dans l'endroit qu'il venait de quitter. «C'est
+ici, disait-elle, où il s'est arrêté, c'est là qu'il m'a regardée; mais,
+hélas! dans tous ces lieux il n'a que de l'indifférence pour moi, il y
+vient pour rêver en liberté à ce qu'il aime: cependant, continuait-elle,
+ai-je raison de me plaindre? Par quel hasard voudrait-il s'attacher à
+une fille qu'il croit si fort au-dessous de lui?» Elle voulait
+quelquefois lui apprendre ses aventures; mais la fée Souveraine lui
+avait défendu si absolument de n'en point parler, que pour lors son
+obéissance prévalut sur ses propres intérêts, et elle prit la résolution
+de garder le silence.
+
+Au bout de quelques jours le prince revint encore; elle l'évita
+soigneusement, il en fut affligé, et chargea Mirtain de lui en faire des
+reproches; elle feignit de n'y avoir pas fait réflexion, mais puisqu'il
+daignait s'en apercevoir, elle y prendrait garde. Mirtain, bien content
+d'avoir tiré cette parole d'elle, en avertit son maître; dès le
+lendemain il vint la chercher. À son abord elle parut interdite; quand
+il lui parla de ses sentiments, elle le fut bien davantage: quelque
+envie qu'elle eût de le croire, elle appréhendait de se tromper, et que
+jugeant d'elle par ce qu'il en voyait, il ne voulût peut-être se faire
+un plaisir de l'éblouir par une déclaration qui ne convenait point à une
+pauvre bergère. Cette pensée l'irrita, elle en parut plus fière, et
+reçut si froidement les assurances qu'il lui donnait de sa passion,
+qu'il se confirma tous ses soupçons. «Vous êtes touchée, lui dit-il; un
+autre a su vous charmer; mais j'atteste les dieux que si je peux le
+connaître, il éprouvera tout mon courroux.
+
+--Je ne vous demande grâce pour personne, seigneur, répliqua-t-elle; si
+vous êtes jamais informé de mes sentiments, vous les trouverez bien
+éloignés de ceux que vous m'attribuez.»
+
+Le prince, à ces mots, reprit quelque espérance, mais elle fut bientôt
+détruite par la suite de leur conversation; car elle lui protesta
+qu'elle avait un fond d'indifférence invincible, et qu'elle sentait bien
+qu'elle n'aimerait de sa vie. Ces dernières paroles le jetèrent dans une
+douleur inconcevable, il se contraignit pour ne lui pas montrer toute sa
+douleur.
+
+Soit la violence qu'il s'était faite, soit l'excès de sa passion, qui
+avait pris de nouvelles forces par les difficultés qu'il envisageait, il
+tomba si dangereusement malade, que les médecins ne connaissant rien à
+la cause de son mal, désespérèrent bientôt de sa vie. Mirtain, qui était
+toujours demeuré par son ordre auprès de Constancia, lui en apprit les
+fâcheuses nouvelles; elle les entendit avec un trouble et une émotion
+difficiles à exprimer.
+
+«Ne savez-vous point quelque remède, lui dit-il, pour la fièvre et pour
+les grands maux de tête et de coeur?
+
+--J'en sais un, répliqua-t-elle, ce sont des simples avec des fleurs;
+tout consiste dans la manière de les appliquer.
+
+--Ne viendrez-vous pas au palais pour cela? ajouta-t-il.
+
+--Non, dit-elle, en rougissant, je craindrais trop de ne pas réussir.
+
+--Quoi! vous pourriez négliger quelque chose pour nous le rendre?
+continua-t-il. Je vous croyais bien dure, mais vous l'êtes encore cent
+fois plus que je ne l'avais imaginé.»
+
+Les reproches de Mirtain faisaient plaisir à Constancia, elle était
+ravie qu'il la pressât de voir le prince: ce n'était que pour se
+procurer cette satisfaction, qu'elle s'était vantée de savoir un remède
+propre à le soulager, car il est vrai qu'elle n'en avait aucun.
+
+Mirtain se rendit auprès de lui; il lui conta ce que la bergère avait
+dit, et avec quelle ardeur elle souhaitait le retour de sa santé. «Tu
+cherches à me flatter, lui dit Constancio, mais je te le pardonne, et je
+voudrais (dussé-je être trompé) pouvoir penser que cette belle fille a
+quelque amitié pour moi. Va chez la reine, dis-lui qu'une de ses
+bergères a un secret merveilleux, qu'elle pourra me guérir, obtiens
+permission de l'amener: cours, vole, Mirtain, les moments vont me
+paraître des siècles.»
+
+La reine n'avait pas encore vu la bergère quand Mirtain lui en parla;
+elle dit qu'elle n'ajoutait point foi à ce que de petites ignorantes se
+piquaient de savoir, et que c'était là une folie.
+
+«Certainement, madame, lui dit-il, l'on peut quelquefois trouver plus de
+soulagement dans l'usage des simples que dans tous les livres
+d'Esculape. Le prince souffre tant, qu'il souhaite d'éprouver tout ce
+que cette jeune fille propose.
+
+--Volontiers, dit la reine; mais si elle ne le guérit pas, je la
+traiterai si rudement qu'elle n'aura plus l'audace de se vanter mal à
+propos.»
+
+Mirtain retourna vers son maître, il lui rendit compte de la mauvaise
+humeur de la reine, et qu'il en craignait les effets pour Constancia.
+
+«J'aimerais mieux mourir, s'écria le prince; retourne sur tes pas, dis à
+ma mère que je la prie de laisser cette belle fille auprès de ses
+innocentes brebis: quel paiement, continua-t-il, pour la peine qu'elle
+prendrait! je sens que cette idée redouble mon mal.»
+
+Mirtain courut chez la reine, lui dire de la part du prince de ne point
+faire venir Constancia; mais comme elle était naturellement fort
+prompte, elle se mit en colère de ses irrésolutions:
+
+«Je l'ai envoyé quérir, dit-elle: si elle guérit mon fils, je lui
+donnerai quelque chose; si elle ne le guérit pas, je sais ce que j'ai à
+faire. Retournez auprès de lui, et tâchez de le divertir, il est dans
+une mélancolie qui me désole.»
+
+Mirtain lui obéit, et se garda bien de dire à son maître la mauvaise
+humeur où il l'avait trouvée, car il serait mort d'inquiétude pour sa
+bergère.
+
+Le pacage royal était si proche de la ville, qu'elle ne tarda pas
+longtemps à s'y rendre, sans compter qu'elle était guidée par une
+passion qui fait aller ordinairement bien vite. Lorsqu'elle fut au
+palais, on vint le dire à la reine, mais elle ne daigna pas la voir,
+elle se contenta de lui mander qu'elle prît bien garde à ce qu'elle
+allait entreprendre; que si elle manquait de guérir le prince, elle la
+ferait coudre dans un sac, et jeter dans la rivière. À cette menace la
+belle princesse pâlit, son sang se glaça.
+
+«Hélas! dit-elle en elle-même, ce châtiment m'est bien dû, j'ai fait un
+mensonge lorsque je me suis vantée d'avoir quelque science, et mon envie
+de voir Constancio n'est pas assez raisonnable pour que les dieux me
+protègent.»
+
+Elle baissa doucement la tête, laissant couler des larmes sans rien
+répondre.
+
+Ceux qui étaient autour d'elle l'admiraient; elle leur paraissait plutôt
+une fille du ciel qu'une personne mortelle.
+
+De quoi vous défiez-vous, aimable bergère? lui dirent-ils. Vous portez
+dans vos yeux la mort et la vie, un seul de vos regards peut conserver
+notre jeune prince; venez dans sa chambre, essuyez vos pleurs, et
+employez vos remèdes sans crainte.»
+
+La manière dont on lui parlait, et l'extrême désir qu'elle avait de le
+voir, lui redonnèrent de la confiance: elle pria qu'on la laissât entrer
+dans le jardin pour cueillir elle-même tout ce qui lui était nécessaire,
+elle prit du myrte, du trèfle, des herbes et des fleurs, les unes
+dédiées à Cupidon, les autres à sa mère; les plumes d'une colombe, et
+quelques gouttes de sang d'un pigeon: elle appela à son secours toutes
+les déités et toutes les fées. Ensuite, plus tremblante que la
+tourterelle quand elle voit un milan, elle dit qu'on pouvait la mener
+dans la chambre du prince. Il était couché, son visage était pâle et ses
+yeux languissants; mais aussitôt qu'il l'aperçut, il prit une meilleure
+couleur, elle le remarqua avec une extrême joie.
+
+«Seigneur, lui dit-elle, il y a déjà plusieurs jours que je fais des
+voeux pour le retour de votre santé; mon zèle m'a même engagée à dire à
+l'un de vos bergers que je savais quelques petits remèdes, et que
+volontiers j'essayerais de vous soulager; mais la reine m'a mandé que si
+le ciel m'abandonne dans cette prise, elle veut qu'on me noie si vous ne
+guérissez pas; jugez, seigneur, des alarmes où je suis, et soyez
+persuadé que je m'intéresse plus à votre conservation par rapport à vous
+que par rapport à moi.
+
+--Ne craignez rien, charmante bergère, lui dit-il; les souhaits
+favorables que vous faites pour ma vie vont me la rendre si chère que
+j'en serai occupé très sérieusement. Je négligeais mes jours: hélas! en
+puis-je avoir d'heureux, quand je me souviens de ce que je vous ai
+entendu chanter pour Constancio! Ces fatales paroles et vos froideurs
+m'ont réduit au triste état où vous me voyez; mais, belle bergère, vous
+m'ordonnez de vivre, vivons et ne vivons que pour vous.»
+
+Constancia ne cachait qu'avec peine le plaisir que lui causait une
+déclaration si obligeante; cependant, comme elle appréhendait que
+quelqu'un n'écoutât ce que lui disait le prince, elle demanda s'il ne
+trouverait pas bon qu'elle lui mît un bandeau et des bracelets, des
+herbes qu'elle avait cueillies. Il lui tendit les bras d'une manière si
+tendre qu'elle lui attacha promptement un des bracelets, de peur qu'on
+ne pénétrât ce qui se passait entre eux; et après avoir bien fait de
+petites cérémonies pour en imposer à toute la cour de ce prince, il
+s'écria au bout de quelques moments que son mal diminuait. Cela était
+vrai, comme il le disait: on appela ses médecins, ils demeurèrent
+surpris de l'excellence d'un remède dont les effets étaient si prompts;
+mais quand ils virent la bergère qui l'avait appliqué, ils ne
+s'étonnèrent plus de rien, et dirent en leur jargon qu'un de ses regards
+était plus puissant que toute la pharmacie ensemble.
+
+La bergère était si peu touchée de toutes les louanges qu'on lui
+donnait, que ceux qui ne la connaissaient pas, prenaient pour stupidité
+ce qui avait une source bien différente: elle se mit dans un coin de la
+chambre, se cachant à tout le monde, hors à son malade, dont elle
+s'approchait de temps en temps pour lui toucher la tête ou le pouls, et
+dans ces petits moments ils se disaient mille jolies choses où le coeur
+avait encore plus de part que l'esprit.
+
+«J'espère, lui dit-elle, seigneur, que le sac qu'a fait faire la reine
+pour me noyer, ne servira point à un usage si funeste; votre santé, qui
+m'est précieuse, va se rétablir.
+
+--Il ne tiendra qu'à vous, aimable Constancia, répondit-il; un peu de
+part dans votre coeur peut tout faire pour mon repos et pour la
+conservation de ma vie.»
+
+Le prince se leva, et fut dans l'appartement de la reine. Lorsqu'on lui
+dit qu'il entrait, elle ne voulut pas le croire; elle s'avança
+brusquement, et demeura bien surprise de le trouver à la porte de sa
+chambre.
+
+«Quoi! c'est vous, mon fils, mon cher fils! s'écria-t-elle. À qui
+dois-je une résurrection si merveilleuse? À vos bontés, madame, lui dit
+le prince, vous m'avez envoyé chercher la plus habile personne qui soit
+dans l'univers; je vous supplie de la récompenser d'une manière
+proportionnée au service que j'en ai reçu.
+
+--Cela ne presse pas, répondit la reine d'un air rude; c'est une pauvre
+bergère, qui s'estimera heureuse de garder toujours mes moutons.»
+
+Dans ce moment le roi arriva, on lui était allé annoncer la bonne
+nouvelle de la guérison du prince; il entrait chez la reine, la première
+chose qui frappa ses yeux, ce fut Constancia: sa beauté, semblable au
+soleil qui brille de mille feux, l'éblouit à tel point, qu'il demeura
+quelques instants sans pouvoir demander à ceux qui étaient près de lui,
+ce qu'il voyait de si merveilleux, et depuis quand les déesses
+habitaient dans son palais; enfin il rappela ses esprits, il s'approcha
+d'elle, et sachant qu'elle était l'enchanteresse qui venait de guérir
+son fils, il l'embrassa, et dit galamment qu'il se trouvait fort mal, et
+qu'il la conjurait de le guérir aussi.
+
+Il entra, et elle le suivit. La reine ne l'avait point encore vue; son
+étonnement ne se peut représenter; elle poussa un grand cri, et tomba en
+faiblesse, jetant sur la bergère des regards furieux. Constancio et
+Constancia en demeurèrent effrayés. Le roi ne savait à quoi attribuer un
+mal si subit, toute la cour était consternée; enfin la reine revint à
+elle. Le roi lui demanda plusieurs fois ce qu'elle avait vu pour se
+trouver si abattue: elle dissimula son inquiétude, dit que c'étaient des
+vapeurs; mais le prince, qui la connaissait bien, en demeura fort
+inquiet; elle parla à la bergère avec quelque sorte de bonté, disant
+qu'elle voulait la garder auprès d'elle, pour avoir soin des fleurs de
+son parterre. La princesse ressentit de la joie, de penser qu'elle
+restait dans un lieu où elle pourrait voir tous les jours Constancio.
+
+Cependant le roi obligea la reine d'entrer dans son cabinet; il lui
+demanda tendrement ce qui pouvait la chagriner.
+
+«Ah! sire, s'écria-t-elle, j'ai fait un rêve affreux, je n'avais jamais
+vu cette jeune bergère, quand mon imagination me l'a si bien
+représentée, qu'en jetant les yeux sur son visage, je l'ai reconnue:
+elle épousait mon fils; je suis trompée si cette malheureuse paysanne ne
+me donne bien de la douleur.
+
+--Vous ajoutez trop de foi à la chose du monde la plus incertaine, lui
+dit le roi; je vous conseille de ne point agir sur de tels principes;
+renvoyez la bergère garder vos troupeaux, et ne vous affligez point mal
+à propos.»
+
+Le conseil du roi fâcha la reine; bien éloignée de le suivre, elle ne
+s'appliqua plus qu'à pénétrer les sentiments de son fils pour
+Constancia.
+
+Ce prince profitait de toutes les occasions de la voir. Comme elle avait
+soin des fleurs, elle était souvent dans le jardin à les arroser; et il
+semblait que lorsqu'elle les avait touchées, elles en étaient plus
+brillantes et plus belles. Ruson lui tenait compagnie, elle lui parlait
+quelquefois du prince, quoiqu'il ne pût lui répondre; et lorsqu'il
+l'abordait, elle demeurait si interdite, que ses yeux lui découvraient
+assez le secret de son coeur. Il en était ravi, et lui disait tout ce
+que la passion la plus tendre peut inspirer.
+
+La reine, sur la foi de son rêve, et bien davantage sur l'incomparable
+beauté de Constancia, ne pouvait plus dormir en repos. Elle se levait
+avant le jour; elle se cachait tantôt derrière des palissades, tantôt au
+fond d'une grotte, pour entendre ce que son fils disait à cette belle
+fille; mais ils avaient l'un et l'autre la précaution de parler si bas,
+qu'elle ne pouvait agir que sur des soupçons. Elle en était encore plus
+inquiète; elle ne regardait le prince qu'avec mépris, pensant jour et
+nuit que cette bergère monterait sur le trône.
+
+Constancio s'observait autant qu'il lui était possible, quoique, malgré
+lui, chacun s'aperçût qu'il aimait Constancia, et que soit qu'il la
+louât par l'habitude qu'il avait à l'admirer, ou qu'il la blâmât exprès,
+il s'acquittait de l'un et de l'autre en homme intéressé. Constancia, de
+son côté, ne pouvait s'empêcher de du prince à ses compagnes: comme elle
+chantait souvent les paroles qu'elle avait faites pour lui, la reine qui
+les entendit, ne demeura pas moins surprise de sa merveilleuse voix, que
+du sujet de sa poésie:
+
+«Que vous ai-je donc fait, justes dieux! disait-elle, pour me vouloir
+punir par la chose du monde qui m'est la plus sensible? Hélas! je
+destinais mon fils à ma nièce, et je vois, avec un mortel déplaisir,
+qu'il s'attache à une malheureuse bergère, qui le rendra peut-être
+rebelle à mes volontés.»
+
+Pendant qu'elle s'affligeait, et qu'elle prenait mille desseins furieux
+pour punir Constancia d'être si belle et si charmante, l'amour faisait
+sans cesse de nouveaux progrès sur nos jeunes amants. Constancia,
+convaincue de la sincérité du prince, ne put lui cacher la grandeur de
+sa naissance et ses sentiments pour lui. Un aveu si tendre et une
+confidence si particulière le ravirent à tel point, qu'en tout autre
+lieu que dans le jardin de la reine, il se serait jeté à ses pieds pour
+l'en remercier. Ce ne fut pas même sans peine qu'il s'en empêcha; il ne
+voulut plus combattre sa passion, il avait aimé Constancia bergère, il
+est aisé de croire qu'il l'adora lorsqu'il sut son rang; et s'il n'eut
+pas de peine à se laisser persuader sur une chose aussi extraordinaire
+que de voir une grande princesse errante par le monde, tantôt bergère et
+tantôt jardinière, c'est qu'en ce temps-là ces sortes d'aventures
+étaient très communes, et qu'il lui trouvait un air et des manières qui
+lui étaient caution de la sincérité de ses paroles.
+
+Constancio, touché d'amour et d'estime, jura une fidélité éternelle à la
+princesse: elle ne la lui jura pas moins de son côté; ils se promirent
+de s'épouser dès qu'ils auraient fait agréer leur mariage aux personnes
+de qui ils dépendaient. La reine s'aperçut de toute la force de cette
+passion naissante: sa confidente, qui ne cherchait pas moins qu'elle à
+découvrir quelque chose pour faire sa cour, vint lui dire un jour que
+Constancia envoyait Ruson tous les matins dans l'appartement du prince;
+que ce petit mouton portait deux corbeilles; qu'elle les emplissait de
+fleurs, et que Mirtain le conduisait. La reine, à ces nouvelles, perdit
+patience: le pauvre Ruson passait, elle fut l'attendre elle-même; et
+malgré les prières de Mirtain, elle l'emmena dans sa chambre, elle mit
+les corbeilles et les fleurs en pièces, et chercha tant, qu'elle trouva
+dans un gros oeillet, qui n'était pas encore fleuri, un petit morceau de
+papier, que Constancia y avait glissé avec beaucoup d'adresse; elle
+faisait de tendres reproches au prince, sur les périls où il s'exposait
+presque tous les jours à la chasse. Son billet contenait ces vers:
+
+ Parmi tous mes plaisirs j'éprouve des alarmes;
+ Mon prince, chaque jour, vous chassez dans ces lieux.
+ Ciel! pouvez-vous trouver des charmes
+ À suivre des forêts les hôtes furieux?
+ Tournez plutôt, tournez vos armes
+ Contre les tendres coeurs qui cèdent à vos coups:
+ Des ours et des lions évitez le courroux.
+
+Pendant que la reine s'emportait contre la bergère, Mirtain était allé
+rendre compte à son maître de la mauvaise aventure du mouton. Le prince,
+inquiet, accourut dans l'appartement de sa mère; mais elle était déjà
+passée chez le roi.
+
+«Voyez, seigneur, lui dit-elle, voyez les nobles inclinations de votre
+fils; il aime cette malheureuse bergère, qui nous a persuadés qu'elle
+savait des remèdes sûrs pour le guérir: hélas! elle n'en sait que trop;
+en effet, continua-t-elle, c'est l'amour qui l'a instruite, elle ne lui
+a rendu la santé que pour lui faire de plus grands maux; et si nous ne
+prévenons les malheurs qui nous menacent, mon songe ne se trouvera que
+véritable.
+
+Vous êtes naturellement rigoureuse, lui dit le roi; vous voudriez que
+votre fils ne songeât qu'à la princesse que vous lui destinez; la chose
+n'est pas aisée, il faut que vous ayez un peu d'indulgence pour son âge.
+
+Je ne puis souffrir votre prévention en sa faveur, s'écria la reine;
+vous ne pouvez jamais le blâmer; tout ce que je vous demande, seigneur,
+c'est de consentir que je l'éloigne pour quelque temps; l'absence aura
+plus de pouvoir que toutes mes raisons.»
+
+Le roi aimait la paix, il donna les mains à ce que sa femme désirait, et
+sur-le-champ elle revint dans son appartement.
+
+Elle y trouva le prince, il l'attendait avec la dernière inquiétude:
+
+«Mon fils, lui dit-elle, avant qu'il pût lui parler, le roi vient de me
+montrer des lettres du roi son frère; il le conjure de vous envoyer dans
+sa cour, afin que vous connaissiez la princesse qui vous est destinée
+depuis votre enfance, et qu'elle vous connaisse aussi; n'est-il pas
+juste que vous jugiez vous-même de son mérite, et que vous l'aimiez
+avant de vous unir ensemble pour jamais?
+
+--Je ne dois pas souhaiter des règles particulières pour moi, lui dit le
+prince: ce n'est point la coutume, madame, que les souverains passent
+les uns chez les autres, et qu'ils consultent leur coeur plutôt que les
+raisons d'État qui les engagent à faire une alliance; la personne que
+vous me destinez sera belle ou laide, spirituelle ou bête, je ne vous
+obéirai pas moins.
+
+--Je t'entends, scélérat, s'écria la reine, en éclatant tout d'un coup;
+je t'entends; tu adores une indigne bergère, tu crains de la quitter: tu
+la quitteras, ou je la ferai mourir à tes yeux; mais si tu pars sans
+balancer, et que tu travailles à l'oublier, je la garderai auprès de
+moi, et l'aimerai autant que je la hais.»
+
+Le prince, aussi pâle que s'il eût été sur le point de perdre la vie,
+consultait dans son esprit quel parti il devait prendre; il ne voyait de
+tous côtés que des peines affreuses, il savait que sa mère était la plus
+cruelle et la plus vindicative princesse du monde, il craignit que la
+résistance ne l'irritât, et que sa chère maîtresse n'en ressentît le
+contre-coup; enfin pressé de dire s'il voulait partir, il y consentit,
+comme un homme consent à boire un verre de poison qui va le tuer.
+
+Il eut à peine donné sa parole, que sortant de la chambre de sa mère, il
+entra dans la sienne le coeur si serré, qu'il pensa expirer. Il raconta
+son affliction au fidèle Mirtain, et dans l'impatience d'en faire part à
+Constancia, il fut la chercher; elle était au fond d'une grotte, où elle
+se mettait lorsque les ardeurs du soleil la brûlaient dans le parterre;
+il y avait un petit lit de gazon au bord d'un ruisseau, qui tombait du
+haut d'un rocher de rocaille. En ce lieu paisible, elle défit les nattes
+de ses cheveux, ils étaient d'un blond argenté, plus fins que la soie et
+tout ondés; elle mit ses pieds nus dans l'eau, dont le murmure agréable,
+joint à la fatigue du travail, la livrèrent insensiblement aux douceurs
+du sommeil. Bien que ses yeux fussent fermés, ils conservaient mille
+attraits; de longues paupières noires faisaient éclater toute la
+blancheur de son teint; les grâces et les amours semblaient s'être
+rassemblés autour d'elle, la modestie et la douceur augmentaient sa
+beauté.
+
+C'est en ce lieu que l'amoureux prince la trouva: il se souvint que la
+première fois qu'il l'avait vue elle dormait aussi; mais les sentiments
+qu'elle lui avait inspirés depuis étaient devenus si tendres qu'il
+aurait volontiers donné la moitié de sa vie pour passer l'autre auprès
+d'elle; il la regarda quelque temps avec un plaisir qui suspendit ses
+ennuis; ensuite parcourant ses beautés, il aperçut son pied plus blanc
+que la neige: il ne se lassait pas de l'admirer, et s'approchant, il se
+mit à genoux et lui prit la main; aussitôt elle s'éveilla, elle parut
+fâchée de ce qu'il avait vu son pied, elle le cacha, en rougissant comme
+une rose vermeille qui s'épanouit au lever de l'aurore.
+
+Hélas! que cette belle couleur lui dura peu; elle remarqua une nouvelle
+tristesse sur le visage de son prince:
+
+«Qu'avez-vous, seigneur? lui dit-elle, tout effrayée, je connais dans
+vos yeux que vous êtes affligé.
+
+--Ah! qui ne le serait, ma chère princesse, lui dit-il en versant des
+larmes qu'il n'eut pas la force de retenir, l'on va nous séparer, il
+faut que je parte, ou que j'expose vos jours à toutes les violences de
+la reine: elle sait l'attachement que j'ai pour vous, elle a même vu le
+billet que vous m'avez écrit, une de ses femmes me l'a dit; et sans
+vouloir entrer dans ma juste douleur, elle m'envoie inhumainement chez
+le roi son frère.
+
+--Que me dites-vous, prince, s'écria-t-elle, vous êtes sur le point de
+m'abandonner, et vous croyez que cela est nécessaire pour conserver ma
+vie? pouvez-vous en imaginer un tel moyen? laissez-moi mourir à vos
+yeux, je serai moins à plaindre que de vivre éloignée de vous.»
+
+Une conversation si tendre ne pouvait manquer d'être souvent interrompue
+par des sanglots et par des larmes; ces jeunes amants ne connaissaient
+point encore les rigueurs de l'absence, ils ne les avaient pas prévues;
+et c'est ce qui ajoutait de nouveaux ennuis à ceux dont ils avaient été
+traversés. Ils se firent mille serments de ne changer jamais: le prince
+promit à Constancia de revenir avec la dernière diligence:
+
+«Je ne pars, lui dit-il, que pour choquer mon oncle et sa fille, afin
+qu'il ne pense plus à me la donner pour femme, je ne travaillerai qu'à
+déplaire à cette princesse et j'y réussirai.
+
+Ne vous montrez donc pas, lui dit Constancia; car vous serez à son gré,
+quelques soins que vous preniez pour le contraire.»
+
+Ils pleuraient tous deux si amèrement; ils se regardaient avec une
+douleur si touchante; ils se faisaient des promesses réciproques si
+passionnées, que ce leur était un sujet de consolation, de pouvoir se
+persuader toute l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, et que rien
+n'altérait des sentiments si tendres et si vifs.
+
+Le temps s'était passé dans cette douce conversation avec tant de
+rapidité, que la nuit était déjà fort obscure avant qu'ils eussent pensé
+à se séparer; mais la reine voulant consulter le prince sur l'équipage
+qu'il mènerait, Mirtain se hâta de le venir chercher; il le trouva
+encore aux pieds de sa maîtresse, retenant sa main dans les siennes.
+Lorsqu'ils l'aperçurent, ils se saisirent à tel point, qu'ils ne
+pouvaient presque plus parler: il dit à son maître que la reine le
+demandait, il fallut obéir à ses ordres; la princesse s'éloigna de son
+côté.
+
+La reine trouva le prince si mélancolique et si changé, qu'elle devina
+aisément ce qui en était la cause; elle ne voulut plus lui en parler, il
+suffisait qu'il partît. En effet, tout fut préparé avec une telle
+diligence, qu'il semblait que les fées s'en mêlaient. À son égard il
+n'était occupé que de ce qui avait quelque rapport à sa passion. Il
+voulut que Mirtain restât à la cour, pour lui mander tous les jours des
+nouvelles de sa princesse; il lui laissa ses plus belles pierreries, en
+cas qu'elle en eût besoin, et sa prévoyance n'oublia rien dans une
+occasion qui l'intéressait tant.
+
+Enfin il fallut partir. Le désespoir de nos jeunes amants ne saurait
+être exprimé; si quelque chose pouvait le rendre moins violent, c'était
+l'espoir de se revoir bientôt. Constancia comprit alors toute la
+grandeur de son infortune: être fille de roi, avoir des États
+considérables, et se trouver entre les mains d'une cruelle reine, qui
+éloignait son fils dans la crainte qu'il ne l'aimât, elle qui ne lui
+était inférieure en rien, et qui devait être ardemment désirée des
+premiers souverains de l'univers; mais l'étoile en avait décidé ainsi.
+
+La reine, ravie de voir son fils absent, ne songea plus qu'à surprendre
+les lettres qu'on lui écrivait: elle y réussit, et connut que Mirtain
+était son confident; elle donna ordre qu'on l'arrêtât sur un faux
+prétexte, et l'envoya dans un château où il souffrait une rude prison.
+Le prince, à ces nouvelles, s'irrita beaucoup; il écrivit au roi et à la
+reine, pour leur demander la liberté de son favori: ses prières n'eurent
+aucun effet; mais ce n'était pas en cela seul qu'on voulait lui faire de
+la peine.
+
+Un jour que la princesse se leva dès l'aurore, elle entra pour cueillir
+des fleurs, dont on couvrait ordinairement la toilette de la reine; elle
+aperçut le fidèle Ruson qui marchait assez loin devant elle, et qui
+retourna sur ses pas tout effrayé; comme elle s'avançait pour voir ce
+qui lui causait tant de peur, qu'il la tirait par sa robe, afin de l'en
+empêcher (car il était tout plein d'esprit) elle entendit les
+sifflements aigus de plusieurs serpents; aussitôt elle fut environnée de
+crapauds, de vipères, de scorpions, d'aspics et de serpents qui
+l'entourèrent sans la piquer; ils s'élançaient en l'air pour se jeter
+sur elle, et retombaient toujours dans la même place, ne pouvant
+avancer.
+
+Malgré la frayeur dont elle était saisie, elle ne laissa pas de
+remarquer ce prodige, et elle ne put l'attribuer qu'à une bague
+constellée qui venait de son amant. De quelque côté qu'elle se tournât,
+elle voyait accourir ces venimeuses bêtes, les allées en étaient
+pleines, il y en avait sur les fleurs et sous les arbres. La belle
+Constancia ne savait que devenir, elle aperçut la reine à sa fenêtre qui
+riait de sa frayeur; elle connut alors qu'elle ne devait pas se
+promettre d'être secourue par ses ordres.
+
+Il faut mourir, dit-elle généreusement, ces affreux monstres qui
+m'environnent ne sont point venus tout seuls ici; c'est la reine qui les
+y a fait apporter, la voilà qui veut être spectatrice de la déplorable
+fin de ma vie; certainement elle a été jusqu'à cette heure si
+malheureuse, que je n'ai pas lieu de l'aimer, et si j'en regrette la
+perte, les dieux, les justes dieux me sont témoins de ce qui me touche
+en cette occasion.»
+
+Après avoir parlé ainsi, elle s'avança, tous les serpents et leurs
+camarades s'éloignaient d'elle, à mesure qu'elle marchait vers eux; elle
+sortit de cette manière avec autant d'étonnement qu'elle en causait à la
+reine; il y avait longtemps qu'on apprêtait ces dangereuses bêtes pour
+faire périr la bergère par leurs piqûres; elle pensait que son fils n'en
+serait point surpris, qu'il attribuerait sa mort à une cause naturelle,
+et qu'elle serait à couvert de ses reproches; mais son projet ayant
+manqué, elle eut recours à un autre expédient.
+
+Il y avait au bout de la forêt une fée d'un abord inaccessible, car elle
+avait des éléphants qui couraient sans cesse autour de la forêt, et qui
+dévoraient les pauvres voyageurs, leurs chevaux, et jusqu'aux fers dont
+ils étaient ferrés, tant ils avaient bon appétit. La reine était
+convenue avec elle, que si par un hasard presque inouï, quelqu'un de sa
+part arrivait jusqu'à son palais, elle le chargerait de quelque chose de
+mortel pour lui rapporter.
+
+Elle appela Constancia, elle lui donna ses ordres et lui dit de partir:
+elle avait entendu parler à toutes ses compagnes du péril qu'il y avait
+d'aller dans cette forêt; et même une vieille bergère lui avait raconté
+qu'elle s'en était tirée heureusement par le secours d'un petit mouton
+qu'elle avait mené avec elle; car quelque furieux que soient les
+éléphants, lorsqu'ils voient un agneau, ils deviennent aussi doux que
+lui: cette même bergère lui avait encore dit, qu'ayant été chargée de
+rapporter une ceinture brûlante à la reine, dans la crainte qu'elle ne
+la lui fît mettre, elle en avait entouré des arbres qui en avaient été
+consumés, et qu'ensuite la ceinture ne lui fit plus le mal que la reine
+avait espéré.
+
+Lorsque la princesse écoutait ce conte, elle ne croyait pas qu'il lui
+serait un jour utile; mais quand la reine lui eut prononcé ses ordres
+(d'un air si absolu, que l'arrêt en était irrévocable) elle pria les
+dieux de la favoriser: elle prit Ruson avec elle, et partit pour la
+forêt périlleuse. La reine fut ravie:
+
+«Nous ne verrons plus, dit-elle au roi, l'objet odieux des amours de
+notre fils, je l'ai envoyée dans un lieu où mille comme elle ne feraient
+pas le quart du déjeuner des éléphants.»
+
+Le roi lui dit qu'elle était trop vindicative, et qu'il ne pouvait
+s'empêcher d'avoir regret à la plus belle fille qu'il eût jamais vue:
+
+«Vraiment, répliqua-t-elle, je vous conseille de l'aimer, et de répandre
+des larmes pour sa mort, comme l'indigne Constancio en répand pour son
+absence.»
+
+Cependant Constancia fut à peine dans la forêt, qu'elle se vit entourée
+d'éléphants: ces horribles colosses, ravis de voir le beau mouton qui
+marchait plus hardiment que sa maîtresse, le caressaient aussi doucement
+avec leurs formidables trompes, qu'une dame aurait pu le faire avec sa
+main; la princesse avait tant de peur que les éléphants ne séparassent
+ses intérêts d'avec ceux de Ruson, qu'elle le prit entre ses bras
+quoiqu'il fût déjà lourd: de quelque côté qu'elle se tournât, elle le
+leur montrait toujours; ainsi elle s'avançait diligemment vers le palais
+de cette inaccessible vieille.
+
+Elle y parvint avec beaucoup de crainte et de peine: ce lui parut fort
+négligé; la fée qui l'habitait ne l'était pas moins: elle cachait une
+partie de son étonnement de la voir chez elle, car il y avait bien
+longtemps qu'aucunes créatures n'avaient pu y parvenir.
+
+«Que demandez-vous, la belle fille?» lui dit-elle.
+
+La princesse lui fit humblement les recommandations de la reine, et la
+pria de sa part de lui envoyer la ceinture d'amitié:
+
+«Elle ne sera pas refusée, dit-elle; sans doute c'est pour vous.
+
+--Je ne sais point, madame, répliqua-t-elle.
+
+--Oh! pour moi, je le sais bien.»
+
+Et prenant dans sa cassette une ceinture de velours bleu, d'où pendaient
+de longs cordons pour mettre une bourse, des ciseaux et un couteau, elle
+lui fit ce beau présent:
+
+«Tenez, lui dit-elle, cette ceinture vous rendra tout aimable, pourvu
+que vous la mettiez aussitôt que vous serez dans la forêt.»
+
+Après que Constancia l'eut remerciée, elle se chargea de Ruson qui lui
+était plus nécessaire que jamais; les éléphants lui firent fête, et la
+laissèrent passer malgré leur inclination dévorante: elle n'oublia pas
+de mettre la ceinture d'amitié autour d'un arbre; en même temps il se
+prit à brûler, comme s'il eût été dans le plus grand feu du monde; elle
+en ôta la ceinture, et fut la porter ainsi d'arbre en arbre, jusqu'à ce
+qu'elle ne les brûlât plus; ensuite elle arriva au palais, fort lasse.
+
+Quand la reine la vit, elle demeura si surprise, qu'elle ne put s'en
+taire.
+
+«Vous êtes une friponne, lui dit-elle; vous n'avez point été chez mon
+amie la fée?
+
+--Vous me pardonnerez, madame, répondit la belle Constancia, je vous
+rapporte la ceinture d'amitié que je lui ai demandée de votre part.
+
+--Ne l'avez-vous pas mise? ajouta la reine.
+
+--Elle est trop riche pour une pauvre bergère comme moi,
+répliqua-t-elle.
+
+--Non, non, dit la reine, je vous la donne pour votre peine, ne manquez
+pas de vous en parer. Mais, dites-moi, qu'avez-vous rencontré sur le
+chemin?
+
+--J'ai vu, dit-elle, des éléphants si spirituels, et qui ont tant
+d'adresse, qu'il n'y a point de pays où l'on ne prît plaisir à les voir;
+il semble que cette forêt est leur royaume, et qu'il y en a entre eux de
+plus absolus les uns que les autres.»
+
+La reine était bien chagrine, et ne disait pas tout ce qu'elle pensait;
+mais elle espérait que la ceinture brûlerait la bergère, sans que rien
+au monde pût l'en garantir. «Si les éléphants t'ont fait grâce,
+disait-elle tout bas, la ceinture me vengera: tu verras, malheureuse,
+quelle amitié j'ai pour toi, et le profit que tu recevras d'avoir su
+plaire à mon fils!»
+
+Constancia s'était retirée dans sa petite chambre, où elle pleurait
+l'absence de son cher prince; elle n'osait lui écrire, parce que la
+reine avait des espions en campagne qui arrêtaient les courriers, et
+elle avait pris de cette manière les lettres de son fils. «Hélas!
+Constancio, disait-elle, vous recevrez bientôt de tristes nouvelles de
+moi; vous ne deviez point partir, m'abandonner aux fureurs de votre
+mère; vous m'auriez défendue, ou vous auriez reçu mes derniers soupirs;
+au lieu que je suis livrée à son pouvoir tyrannique, et que je me trouve
+sans aucune consolation.»
+
+Elle alla au point du jour dans le jardin travailler à son ordinaire;
+elle y trouva encore mille bêtes venimeuses, dont sa bague la garantit:
+elle avait mis la ceinture de velours bleu; et quand la reine l'aperçut,
+qui cueillait des fleurs aussi tranquillement que si elle n'avait eu
+qu'un fil autour d'elle, il n'a jamais été un dépit égal au sien.
+«Quelle puissance s'intéresse pour cette bergère? s'écria-t-elle. Par
+ses attraits elle enchante mon fils, et par des simples innocents elle
+lui rend la santé; les serpents, les aspics rampent à ses pieds sans la
+piquer: les éléphants à sa vue deviennent obligeants et gracieux; la
+ceinture qui devrait l'avoir brûlée par le pouvoir de féerie, ne sert
+qu'à la parer: il faut donc que j'aie recours à des remèdes plus
+certains.»
+
+Elle envoya aussitôt au port le capitaine de ses gardes, en qui elle
+avait beaucoup de confiance, pour voir s'il n'y avait point de navires
+prêts à partir pour les régions les plus éloignées; il en trouva un qui
+devait mettre à la voile au commencement de la nuit: la reine en eut
+grande joie, elle fit parler au patron, on lui proposa d'acheter la plus
+belle esclave qui fût au monde. Le marchand ravi le voulut bien: il vint
+au palais; et sans que la pauvre Constancia en sût rien, il la vit dans
+le jardin; il demeura surpris des charmes de cette incomparable fille,
+et la reine qui savait tout mettre à profit, parce qu'elle était très
+avare, la vendit fort cher.
+
+Constancia ignorait les nouveaux déplaisirs qu'on lui préparait, elle se
+retira de bonne heure dans sa petite chambre, pour avoir le plaisir de
+rêver sans témoins à Constancio, et de faire réponse à une de ses
+lettres qu'elle avait enfin reçue: elle la lisait, sans pouvoir quitter
+une lecture si agréable, lorsqu'elle vit entrer la reine. Cette
+princesse avait une clef qui ouvrait toutes les serrures du palais: elle
+était suivie de deux muets et de son capitaine des gardes; les muets lui
+mirent un mouchoir dans la bouche, lièrent ses mains et l'enlevèrent.
+Ruson voulut suivre sa chère maîtresse, la reine se jeta sur lui et l'en
+empêcha, car elle craignait que ses bêlements ne fussent entendus; elle
+voulait que tout se passât avec beaucoup de secret et de silence. Ainsi
+Constancia n'ayant aucun secours, fut transportée dans le vaisseau:
+comme l'on n'attendait qu'elle pour partir, il cingla aussitôt en haute
+mer.
+
+Il faut lui laisser faire son voyage. Telle était sa triste fortune, car
+la fée Souveraine n'avait pu fléchir le Destin en sa faveur; et tout ce
+qu'elle pouvait, c'était de la suivre partout dans une nuée obscure où
+personne ne la voyait. Cependant le prince Constancio occupé de sa
+passion, ne gardait point de mesure avec la princesse qu'on lui avait
+destinée: bien qu'il fût naturellement le plus poli de tous les hommes,
+il ne laissait pas de lui faire mille brusqueries; elle s'en plaignait
+souvent à son père, qui ne pouvait s'empêcher d'en quereller son neveu;
+ainsi le mariage se reculait fort. Quand la reine trouva à propos
+d'écrire au prince que Constancia était à l'extrémité, il en ressentit
+une douleur inexprimable; il ne voulut plus garder de mesures dans une
+rencontre où sa vie courait pour le moins autant de risque celle de sa
+maîtresse, et il partit comme un éclair.
+
+Quelque diligence qu'il pût faire, il arriva trop tard. La reine, qui
+avait prévu son retour, fit dire pendant quelques jours que Constancia
+était malade; elle mit après d'elle des femmes qui savaient parler et se
+taire, comme il leur était ordonné. Le bruit de sa mort se répandit
+ensuite, et l'on enterra une figure de cire, disant que c'était elle. La
+reine, qui cherchait tous les moyens possibles de convaincre le prince
+de cette mort, fit sortir Mirtain de prison, pour qu'il assistât à ses
+funérailles; de sorte que le jour de son enterrement ayant été su de
+tout le monde, chacun y vint pour regretter cette charmante fille; et la
+reine qui composait son visage comme elle voulait, feignit de sentir
+cette perte par rapport au prince.
+
+Il arriva avec toute l'inquiétude qu'on peut se figurer; quand il entra
+dans la ville, il ne put s'empêcher de demander au premier qu'il trouva,
+des nouvelles de sa chère Constancia: ceux qui lui répondirent ne la
+connaissaient point; et n'étant préparés sur rien, ils lui dirent
+qu'elle était morte. À ces funestes paroles il ne fut plus le maître de
+sa douleur; il tomba de cheval sans pouls, sans voix. On s'assembla;
+l'on vit que c'était le prince, chacun s'empressa de le secourir, et on
+le porta presque mort au palais.
+
+Le roi ressentit vivement le pitoyable état de son fils; la reine s'y
+était préparée, elle crut que le temps et la perte de ses tendres
+espérances le guériraient; mais il était trop touché pour se consoler:
+son déplaisir bien loin de diminuer augmentait à tous moments: il passa
+deux jours sans voir ni parler à personne; il alla ensuite dans la
+chambre de la reine, les yeux pleins de larmes, la vue égarée, le visage
+pâle. Il lui que c'était elle qui avait fait mourir sa chère Constancia,
+mais qu'elle en serait bientôt punie puisqu'il allait mourir, et qu'il
+voulait aller au lieu où elle était enterrée.
+
+La reine ne pouvant l'en détourner, prit le parti de le conduire
+elle-même dans un bois planté de cyprès, où elle avait fait élever le
+tombeau. Quand le prince se trouva au lieu où sa maîtresse reposait pour
+toujours, il dit des choses si tendres et si passionnées, que jamais
+personne n'a parlé comme lui. Malgré la dureté de la reine, elle fondait
+en larmes: Mirtain s'affligeait autant que son maître, et tous ceux qui
+l'entendaient partageaient son désespoir. Enfin tout d'un coup poussé
+par sa fureur il tira son épée, et s'approchant du marbre qui couvrait
+ce beau corps, il allait se tuer, si la reine et Mirtain ne lui eussent
+arrêté le bras.
+
+«Non, dit-il, rien au monde ne m'empêchera de mourir et de rejoindre ma
+chère princesse.»
+
+Le nom de princesse qu'il donnait à la bergère surprit la reine: elle ne
+savait si son fils rêvait, et elle lui aurait cru l'esprit perdu, s'il
+n'avait parlé juste dans tout ce qu'il disait.
+
+Elle lui demanda pourquoi il nommait Constancia princesse; il répliqua
+qu'elle l'était, que son royaume s'appelait le royaume des Déserts,
+qu'il n'y avait point d'autre héritière, et qu'il n'en aurait jamais
+parlé s'il eût eu encore des mesures à garder.
+
+«Hélas! mon fils, dit la reine, puisque Constancia est d'une naissance
+convenable à la vôtre, consolez-vous, car elle n'est point morte. Il
+faut vous avouer, pour adoucir vos douleurs, que je l'ai vendue à des
+marchands, ils l'emmènent esclave.
+
+--Ah! s'écria le prince, vous me parlez ainsi, pour suspendre le dessein
+que j'ai formé de mourir; mais ma résolution est fixe, rien ne peut m'en
+détourner.
+
+--Il faut, ajouta la reine, vous en convaincre par vos yeux.»
+
+Aussitôt elle commanda que l'on déterrât la figure de cire. Comme il
+crut en la voyant d'abord que c'était le corps de son aimable princesse,
+il tomba dans une grande défaillance, dont on eut bien de la peine à le
+retirer. La reine l'assurait inutilement que Constancia n'était point
+morte; après le mauvais tour qu'elle lui avait fait, il ne pouvait la
+croire: mais Mirtain sut le persuader de cette vérité; il connaissait
+l'attachement qu'il avait pour lui, et qu'il ne serait pas capable de
+lui dire un mensonge.
+
+Il sentit quelque soulagement, parce que de tous les malheurs le plus
+terrible c'est la mort, et il pouvait encore se flatter du plaisir de
+revoir sa maîtresse. Cependant où la chercher? On ne connaissait point
+les marchands qui l'avaient achetée; ils n'avaient pas dit où ils
+allaient: c'étaient là de grandes difficultés; mais il n'en est guère
+qu'un véritable amour ne surmonte, il aimait mieux périr en courant
+après les ravisseurs de sa maîtresse, que de vivre sans elle.
+
+Il fit mille reproches à la reine sur son implacable dureté; il ajouta
+qu'elle aurait le temps de se repentir du mauvais tour qu'elle lui avait
+joué, qu'il allait partir, résolu de ne revenir jamais; qu'ainsi,
+voulant en perdre une, elle en perdrait deux. Cette mère affligée se
+jeta au cou de son fils, lui mouilla le visage de ses larmes, et le
+conjura par la vieillesse de son père et par l'amitié qu'elle avait pour
+lui, de ne pas les abandonner; que s'il les privait de la consolation de
+le voir, il serait cause de leur mort; qu'il était leur unique
+espérance, s'ils venaient à manquer; que leurs voisins et leurs ennemis
+s'empareraient du royaume. Le prince l'écouta froidement et
+respectueusement; mais il avait toujours devant les yeux la dureté
+qu'elle avait eue pour Constancia: sans elle, tous les royaumes de la
+terre ne l'auraient point touché; de sorte qu'il persista avec une
+fermeté surprenante dans la résolution de partir le lendemain.
+
+Le roi essaya inutilement de le faire rester, il passa la nuit à donner
+des ordres à Mirtain, il lui confia le fidèle mouton pour en avoir soin.
+Il prit une grande quantité de pierreries, et dit à Mirtain de garder
+les autres, et qu'il serait le seul qui recevrait de ses nouvelles, à
+condition de les tenir secrètes, parce qu'il voulait faire ressentir à
+sa mère toutes les peines de l'inquiétude.
+
+Le jour ne paraissait pas encore, lorsque l'impatient Constancio monta à
+cheval, se dévouant à la fortune, et la priant de lui être assez
+favorable pour lui faire retrouver sa maîtresse. Il ne savait de quel
+côté tourner ses pas; mais comme elle était partie dans un vaisseau, il
+crut qu'il devait s'embarquer pour la suivre. Il se rendit au plus
+fameux port; et sans être accompagné d'aucun de ses domestiques, ni
+connu de personne, il s'informa du lieu le plus éloigné où l'on pouvait
+aller, et ensuite de toutes les côtes, plages et ports où ils
+surgiraient; puis il s'embarqua dans l'espérance qu'une passion aussi
+pure et aussi forte que la sienne ne serait pas toujours malheureuse.
+
+Dès que l'on approchait de terre, il montait dans la chaloupe, et venait
+parcourir le rivage, criant de tous côtés: «Constancia, belle
+Constancia, où êtes-vous? Je vous cherche et je vous appelle en vain:
+serez-vous encore longtemps éloignée de moi?» Ses regrets et ses
+plaintes étaient perdus dans le vague de l'air, il revenait dans le
+vaisseau, le coeur pénétré de douleur, et les yeux pleins de larmes.
+
+Un soir que l'on avait jeté l'ancre derrière un grand rocher, il vint à
+son ordinaire prendre terre sur le rivage; et comme le pays était
+inconnu, et la nuit fort obscure, ceux qui l'accompagnaient ne voulurent
+point s'avancer, dans la crainte de périr en ce lieu. Pour le prince,
+qui faisait peu de cas de sa vie, il se mit à marcher, tombant et se
+relevant cent fois; à la fin il découvrit une grande lueur qui lui parut
+provenir de quelque feu; à mesure qu'il s'en approchait, il entendait
+beaucoup de bruit et des marteaux qui donnaient des coups terribles.
+Bien loin d'avoir peur, il se hâta d'arriver à une grande forge ouverte
+de tous les côtés, où la fournaise était si allumée, qu'il semblait que
+le soleil brillait au fond: trente géants, qui n'avaient chacun qu'un
+oeil au milieu du front, travaillaient en ce lieu à faire des armes.
+
+Constancio s'approcha d'eux, et leur dit:
+
+«Si vous êtes capables de pitié parmi le fer et le feu qui vous
+environnent, si par hasard vous avez vu aborder dans ces lieux la belle
+Constancia, que des marchands emmènent captive, que je sache où je
+pourrai la trouver, demandez-moi tout ce que j'ai au monde, je vous le
+donnerai de tout mon coeur.»
+
+Il eut à peine cessé sa petite harangue, que le bruit avait cessé à son
+arrivée, recommença avec plus de force.
+
+«Hélas! dit-il, vous n'êtes point touchés de ma douleur, barbares, je ne
+dois rien attendre de vous!»
+
+Il voulut aussitôt tourner ses pas ailleurs, quand il entendit une douce
+symphonie qui le ravit; et regardant vers la fournaise, il vit le plus
+bel enfant que l'imagination puisse jamais se représenter: il était plus
+brillant que le feu dont il sortit. Lorsqu'il eut considéré ses charmes,
+le bandeau qui couvrait ses yeux, l'arc et les flèches qu'il portait, il
+ne douta point que ce ne fût Cupidon. C'était lui en effet qui lui cria:
+
+«Arrête, Constancio, tu brûles d'une flamme trop pure pour que je te
+refuse mon secours; je m'appelle l'amour vertueux; c'est moi qui t'ai
+blessé pour la jeune Constancia; et c'est moi qui la défends contre le
+géant qui la persécute. La fée Souveraine est mon intime amie; nous
+sommes unis ensemble pour te la garder, mais il faut que j'éprouve ta
+passion avant que de te découvrir où elle est.
+
+--Ordonne, Amour, ordonne tout ce qu'il te plaira s'écria le prince, je
+n'omettrai rien pour t'obéir.
+
+--Jette-toi dans ce feu, répliqua l'enfant, et souviens-toi que si tu
+n'aimes pas uniquement et fidèlement, tu es perdu.
+
+--Je n'ai aucun sujet d'avoir peur», dit Constancio.
+
+Aussitôt il se jeta dans la fournaise, il perdit toute connaissance, ne
+sachant où il était, ni ce qu'il était lui-même.
+
+Il dormit trente heures, et se trouva à son réveil le plus beau pigeon
+qui fût au monde; au lieu d'être dans cette horrible fournaise, il était
+couché dans un petit nid de roses, de jasmins et de chèvrefeuilles. Il
+fut aussi surpris qu'on peut jamais l'être; ses pieds pattus, les
+différentes couleurs de ses plumes, et ses yeux tout de feu l'étonnaient
+beaucoup; il se mirait dans un ruisseau, et voulant se plaindre, il
+trouva qu'il avait perdu l'usage de la parole, quoiqu'il eût conservé
+celui de son esprit.
+
+Il envisagea cette métamorphose comme le comble de tous les malheurs:
+«Ah! perfide Amour, pensait-il en lui-même, quelle récompense donnes-tu
+au plus parfait de tous les amants? Faut-il être léger, traître et
+parjure pour trouver grâce devant toi? J'en ai bien vu de ce caractère
+que tu as couronnés, pendant que tu affliges ceux qui sont véritablement
+fidèles: que puis-je me promettre, continua-t-il, d'une figure aussi
+extraordinaire que la mienne? Me voilà pigeon: encore si je pouvais
+parler, comme parla autrefois l'oiseau Bleu (dont j'ai toute ma vie aimé
+le conte), je volerais si loin et si haut, je chercherais sous tant de
+climats différents ma chère maîtresse, et je m'en informerais à tant de
+personnes, que je la trouverais; mais je n'ai pas la liberté de
+prononcer son nom; et l'unique remède qu'il m'est permis de tenter,
+c'est de me précipiter dans quelque abîme pour y mourir.»
+
+Occupé de cette funeste résolution, il vola sur une haute montagne d'où
+il voulut se jeter en bas; mais ses ailes le soutinrent malgré lui; il
+en fut étonné; car n'ayant pas encore été pigeon, il ignorait de quel
+secours peuvent être des plumes; il prit la résolution de se les
+arracher toutes, et sans quartier il commença de se plumer.
+
+Ainsi dépouillé, il allait tenter une nouvelle cabriole du sommet d'un
+rocher, quand deux filles survinrent. Dès qu'elles virent cet infortuné
+oiseau, l'une se dit à l'autre:
+
+«D'où vient cet infortuné pigeon? Sort-il des serres aiguës de quelque
+oiseau de proie, ou de la gueule d'une belette?
+
+--J'ignore d'où il vient, répondit la plus jeune, mais je sais bien où
+il ira; et se jetant sur la pacifique bestiole, il ira, continua-t-elle,
+tenir compagnie à cinq de son espèce, dont je veux faire une tourte pour
+la fée Souveraine.»
+
+Le prince Pigeon l'entendant parler ainsi, bien loin de fuir, s'approcha
+pour qu'elle lui fît la grâce de le tuer promptement: mais ce qui devait
+causer sa perte le garantit; car ces filles le trouvèrent si poli et si
+familier, qu'elles résolurent de le nourrir. La plus belle l'enferma
+dans une corbeille couverte où elle mettait ordinairement son ouvrage,
+et elles continuèrent leur promenade.
+
+«Depuis quelques jours, disait l'une d'elles, il semble que notre
+maîtresse a bien des affaires, elle monte à tout moment sur son chameau
+de feu, et va jour et nuit d'un pôle à l'autre sans s'arrêter.
+
+--Si tu étais discrète, repartit sa compagne, je t'en apprendrais la
+raison, car elle a bien voulu me l'apprendre.
+
+--Va, je saurai me taire, s'écria celle qui avait déjà parlé, assure-toi
+de mon secret.
+
+--Sache donc, reprit-elle, que sa princesse Constancia, qu'elle aime si
+fort, est persécutée d'un géant qui veut l'épouser: il l'a mise dans une
+tour; et pour l'empêcher d'achever ce mariage, il faut qu'elle fasse des
+choses surprenantes.»
+
+Le prince écoutait leur conversation du fond de son panier: il avait cru
+jusqu'alors que rien ne pouvait augmenter ses disgrâces; mais il connut
+avec une extrême douleur qu'il s'était bien trompé; et l'on peur assez
+juger par tout ce que j'ai raconté de sa passion, et par les
+circonstances où il se trouvait, d'être devenu pigeonneau dans le temps
+où son secours était si nécessaire à sa princesse, qu'il ressentit un
+véritable désespoir; son imagination ingénieuse à le tourmenter lui
+représentait Constancia dans la fatale tour, assiégée par les
+importunités, les violences et les emportements d'un redoutable géant:
+il appréhendait qu'elle craignît, et qu'elle ne donnât les mains à son
+mariage. Un moment après, il appréhendait qu'elle ne craignît pas, et
+qu'elle n'exposât sa vie aux fureurs d'un tel amant. Il serait difficile
+de représenter l'état où il était.
+
+La jeune personne qui le portait dans sa manette, étant de retour avec
+sa compagne au palais de la fée qu'elles servaient, la trouvèrent qui se
+promenait dans une allée sombre de son jardin. Elles se prosternèrent
+d'abord à ses pieds, et lui dirent ensuite:
+
+«Grande reine, voici un pigeon que nous avons trouvé; il est doux, il
+est familier et s'il avait des plumes, il serait fort beau; nous avons
+résolu de le nourrir dans notre chambre; mais si vous l'agréez, il
+pourra quelquefois vous divertir dans la vôtre.»
+
+La fée prit la corbeille où il était enfermé, elle l'en tira, et fit des
+réflexions sérieuses sur les grandeurs du monde; car il était
+extraordinaire de voir un prince tel que Constancio sous la figure d'un
+pigeon prêt à être rôti ou bouilli; et quoique ce fût elle qui eût
+jusqu'alors conduit cette métamorphose, et que rien n'arrivât que par
+ses ordres; cependant, comme elle moralisait volontiers sur tous les
+événements, celui-là la frappa fort. Elle caressa le pigeonneau, et de
+sa part il n'oublia rien pour s'attirer son attention, afin qu'elle
+voulût le soulager dans sa triste aventure: il lui faisait la révérence
+à la pigeonne, en tirant un peu le pied; il la becquetait d'un air
+caressant: bien qu'il fût pigeon novice, il en savait déjà plus que les
+vieux pères et les vieux ramiers.
+
+La fée Souveraine le porta dans son cabinet, en ferma la porte, et lui
+dit:
+
+«Prince, le triste état où je te trouve aujourd'hui ne m'empêche pas de
+te connaître et de t'aimer, à cause de ma fille Constancia, qui est
+aussi peu indifférente pour toi que tu l'es pour elle: n'accuse personne
+que moi de ta métamorphose; je t'ai fait entrer dans la fournaise pour
+éprouver la candeur de ton amour: il est pur, il est ardent, il faut que
+tu aies tout l'honneur de l'aventure.»
+
+Le pigeon baissa trois fois la tête en signe de reconnaissance, et il
+écouta ce que la fée voulait lui dire.
+
+«La reine ta mère, reprit-elle, eut à peine reçu l'argent et les
+pierreries en échange de la princesse, qu'elle l'envoya avec la dernière
+violence aux marchands qui l'avaient achetée; et sitôt qu'elle fut dans
+le vaisseau, ils firent voile aux grandes Indes, où ils étaient bien
+sûrs de se défaire avec beaucoup de profit du précieux joyau qu'ils
+emmenaient. Ses pleurs et ses prières ne changèrent point leur
+résolution: elle disait inutilement que le prince Constancio la
+rachèterait de tout ce qu'il possédait au monde. Plus elle leur faisait
+valoir ce qu'ils en pouvaient attendre, plus ils se hâtaient de le fuir,
+dans la crainte qu'il ne fût averti de son enlèvement, et qu'il ne vînt
+leur arracher cette proie.
+
+«Enfin après avoir couru la moitié du monde, ils se trouvèrent battus
+d'une furieuse tempête. La princesse, accablée de sa douleur et des
+fatigues de la mer, était mourante; ils appréhendaient de la perdre, et
+se sauvèrent dans le premier port; mais comme ils débarquaient, ils
+virent venir un géant d'une grandeur épouvantable; il était suivi de
+plusieurs autres, qui tous ensemble dirent qu'ils voulaient voir ce
+qu'il y avait de plus rare dans leur vaisseau. Le géant étant entré, le
+premier objet qui frappa sa vue, ce fut la jeune princesse; ils se
+reconnurent aussitôt l'un et l'autre. «Ah! petite scélérate,
+s'écria-t-il, les dieux justes et pitoyables te ramènent donc sous mon
+pouvoir: te souvient-il du jour que je te trouvai, et que tu coupas mon
+sac? Je me trompe si tu me joues le même tour à présent.» En effet, il
+la prit comme un aigle prend un poulet, et malgré sa résistance et les
+prières des marchands, il l'emporta dans ses bras, courant de toute sa
+force jusqu'à sa grande tour.
+
+«Cette tour est sur une haute montagne: les enchanteurs qui l'ont bâtie
+n'ont rien oublié pour la rendre belle et curieuse. Il n'y a point de
+porte, l'on y monte par les fenêtres qui sont très hautes; les murs de
+diamants brillent comme le soleil, et sont d'une dureté à toute épreuve.
+En effet, ce que l'art et la nature peuvent rassembler de plus riche est
+au-dessous de ce qu'on y voit. Quand le furieux géant tint la charmante
+Constancia, il lui dit qu'il voulait l'épouser, et la rendre la plus
+heureuse personne de l'univers; qu'elle serait maîtresse de tous ses
+trésors, qu'il aurait la bonté de l'aimer, et qu'il ne doutait point
+qu'elle ne fût ravie que sa bonne fortune l'eût conduite vers lui. Elle
+lui fit connaître par ses larmes et par ses lamentations l'excès de son
+désespoir; et comme je conduisais tout secrètement, malgré le destin,
+qui avait juré la perte de Constancia, j'inspirai au géant des
+sentiments de douceur qu'il n'avait connus de sa vie; de sorte qu'au
+lieu de se fâcher, il dit à la princesse qu'il lui donnait un an,
+pendant lequel il ne lui ferait aucunes violences; mais que si elle ne
+prenait pas dans ce temps la résolution de le satisfaire, il
+l'épouserait malgré elle, et qu'ensuite il la ferait mourir; qu'ainsi
+elle pouvait voir ce qui l'accommoderait le mieux.
+
+«Après cette funeste déclaration, il fit enfermer avec elle les plus
+belles filles du monde pour lui tenir compagnie, et la retirer de cette
+profonde tristesse où elle s'abîmait. Il mit des géants aux environs de
+la tour pour empêcher que qui que ce fût en approchât: et en effet, si
+l'on avait cette témérité, l'on en recevrait bientôt la punition, car ce
+sont des gardes bien redoutables et bien cruels.
+
+«Enfin la pauvre princesse ne voyant aucune apparence d'être secourue,
+et qu'il ne reste plus qu'un jour pour achever l'année, se prépare à se
+précipiter du haut de la tour dans la mer. Voilà, seigneur Pigeon,
+l'état où elle est réduite; le seul remède que j'y trouve, c'est que
+vous voliez vers elle, tenant dans votre bec une petite bague que voilà;
+sitôt qu'elle l'aura mise à son doigt, elle deviendra colombe, et vous
+vous sauverez heureusement.»
+
+Le pigeonneau était dans la dernière impatience de partir, il ne savait
+comment le faire comprendre; il tirailla la manchette et le tablier en
+falbala de la fée, il s'approcha ensuite des fenêtres, où il donna
+quelques coups de bec contre les vitres. Tout cela voulait dire en
+langage pigeonnique: «Je vous supplie, madame, de m'envoyer avec votre
+bague enchantée pour soulager notre belle princesse.» Elle entendit son
+jargon, et répondant à ses désirs:
+
+«Allez, volez, charmant pigeon, lui dit-elle, voici la bague qui vous
+guidera; prenez grand soin de ne pas la perdre, car il n'y a que vous au
+monde qui puissiez retirer Constancia du lieu où elle est.»
+
+Le prince Pigeon, comme je l'ai déjà dit, n'avait point de plumes, il se
+les était arrachées dans son extrême désespoir. La fée le frotta d'une
+essence merveilleuse, qui lui en fit revenir de si belles et si
+extraordinaires, que les pigeons de Vénus n'étaient pas dignes d'entrer
+en aucune comparaison avec lui. Il fut ravi de se voir remplumé; et
+prenant l'essor, il arriva au lever de l'aurore sur le haut de la tour,
+dont les murs de diamants brillaient à un tel point, que le soleil a
+moins de feu dans son plus grand éclat. Il y avait un spacieux jardin
+sur le donjon, au milieu duquel s'élevait un oranger chargé de fleurs et
+de fruits; le reste du jardin était fort curieux, et le prince Pigeon
+n'aurait pas été indifférent au plaisir de l'admirer, s'il n'avait été
+occupé de choses bien plus importantes.
+
+Il se percha sur l'oranger, il tenait dans son bec la bague, et
+ressentait une terrible inquiétude, lorsque la princesse entra: elle
+avait une longue robe blanche, sa tête était couverte d'un grand voile
+noir brodé d'or, il était abattu sur son visage, et traînait de tous
+côtés. L'amoureux pigeon aurait pu douter que c'était elle, si la
+noblesse de sa taille et son air majestueux eussent pu être dans une
+autre à un point si parfait. Elle vint s'asseoir sous l'oranger, et
+levant son voile tout d'un coup, il en demeura pour quelque temps
+ébloui.
+
+«Tristes regrets, tristes pensées! s'écria-t-elle. Vous êtes à présent
+inutiles, mon coeur affligé a passé un an entier entre la crainte et
+l'espérance; mais le terme fatal est arrivé! c'est aujourd'hui; c'est
+dans quelques heures qu'il faut que je meure, ou que j'épouse le géant:
+hélas, est-il possible que la fée Souveraine et le prince Constancio
+m'aient si fort abandonnée! que leur ai-je fait? Mais à quoi me servent
+ces réflexions? Ne vaut-il pas mieux exécuter le noble dessein que j'ai
+conçu?»
+
+Elle se leva d'un air plein de hardiesse pour se précipiter: cependant,
+comme le moindre bruit lui faisait peur, et qu'elle entendit le
+pigeonneau qui s'agitait sur l'arbre, elle leva les yeux pour voir ce
+que c'était; en même temps il vola sur elle, et posa dans son sein
+l'importante petite bague. La princesse surprise des caresses de ce bel
+oiseau et de son charmant plumage, ne le fut pas moins du présent qu'il
+venait de lui faire. Elle considéra la bague, elle y remarqua quelques
+caractères mystérieux, et elle la tenait encore, lorsque le géant entra
+dans le jardin, sans qu'elle l'eût même entendu venir.
+
+Quelques-unes des femmes qui la servaient étaient allées rendre compte à
+ce terrible amant du désespoir de la princesse, et qu'elle voulait se
+tuer, plutôt que de l'épouser. Lorsqu'il sut qu'elle était montée si
+matin au haut de la tour, il craignit une funeste catastrophe: son coeur
+qui jusqu'alors n'avait été capable que de barbarie, était tellement
+enchanté des beaux yeux de cette aimable personne, qu'il l'aimait avec
+délicatesse. Ô dieux, que devint-elle quand elle le vit! elle appréhenda
+qu'il ne lui ôtât les moyens qu'elle cherchait de mourir. Le pauvre
+pigeon n'était pas médiocrement effrayé de ce formidable colosse. Dans
+le trouble où elle était, elle mit la bague à son doigt, et
+sur-le-champ, ô merveille! elle fut métamorphosée en colombe, et
+s'envola à tire d'ailes avec le fidèle pigeon.
+
+Jamais surprise n'a égalé celle du géant. Après avoir regardé sa
+maîtresse devenue colombe, qui traversait le vaste espace de l'air, il
+demeura quelque temps immobile, puis il poussa des cris et fit des
+hurlements qui ébranlèrent les montagnes, et ne finirent qu'avec sa vie:
+il la termina au fond de la mer, où il était bien plus juste qu'il se
+noyât que la charmante princesse. Elle s'éloignait donc très diligemment
+avec son guide; mais lorsqu'ils eurent fait un assez long chemin pour ne
+plus rien craindre, ils s'abattirent doucement dans un bois fort sombre
+par la quantité d'arbres, et fort agréable à cause de l'herbe verte et
+des fleurs qui couvraient la terre. Constancia ignorait encore que le
+pigeon fût son véritable amant. Il était très affligé de ne pouvoir
+parler pour lui en rendre compte, quand il sentit une main invisible qui
+lui déliait la langue; il en eut une sensible joie, et dit aussitôt à la
+princesse:
+
+«Votre coeur ne vous a-t-il pas appris, charmante colombe, que vous êtes
+avec un pigeon qui brûle toujours des mêmes feux que vous allumez?
+
+--Mon coeur souhaitait le bonheur qui m'arrive, répliqua-t-elle, mais il
+n'osait s'en flatter: hélas, qui l'aurait pu imaginer! j'étais sur le
+point de périr sous les coups de ma bizarre fortune; vous êtes venu
+m'arracher d'entre les bras de la mort, ou d'un monstre que je redoutais
+plus qu'elle.»
+
+Le prince, ravi d'entendre parler sa colombe, et de la retrouver aussi
+tendre qu'il la désirait, lui dit tout ce que la passion la plus
+délicate et la plus vive peut inspirer; il lui raconta ce qui s'était
+passé depuis le triste moment de son absence, particulièrement la
+rencontre surprenante de l'amour Forgeron et de la fée dans son palais:
+elle eut une grande joie de savoir que sa meilleure amie était toujours
+dans ses intérêts.
+
+«Allons la trouver, mon cher prince, dit-elle à Constancio, et la
+remercier de tout le bien qu'elle nous fait: elle nous rendra notre
+première figure; nous retournerons dans votre royaume ou dans le mien.
+
+--Si vous m'aimez autant que je vous aime, répliqua-t-il, je vous ferai
+une proposition où l'amour seul a part. Mais, aimable princesse, vous
+m'allez dire que je suis un extravagant.
+
+--Ne ménagez point la réputation de votre esprit aux dépens de votre
+coeur, reprit-elle; parlez sans crainte; je vous entendrai toujours avec
+plaisir.
+
+--Je serais d'avis, continua-t-il, que nous ne changeassions point de
+figure; vous colombe, et moi pigeon, pouvons brûler des mêmes feux qui
+ont brûlé Constancio et Constancia. Je suis persuadé qu'étant
+débarrassés du soin de nos royaumes, n'ayant ni conseil à tenir, ni
+guerre à faire, ni audiences à donner, exempts de jouer sans cesse un
+rôle importun sur le grand théâtre du monde, il nous sera plus aisé de
+vivre l'un pour l'autre dans cette aimable solitude.
+
+--Ah! s'écria la colombe, que votre dessein renferme de grandeur et de
+délicatesse! Quelque jeune que je sois, hélas! j'ai tant éprouvé de
+disgrâces; la fortune, jalouse de mon innocente beauté, m'a persécutée
+si opiniâtrement, que je serai ravie de renoncer à tous les biens
+qu'elle donne, afin de ne vivre que pour vous. Oui, mon cher prince, j'y
+consens: choisissons un pays agréable, et passons sous cette
+métamorphose nos plus beaux jours; menons une vie innocente, sans
+ambition et sans désirs, que ceux qu'un amour vertueux inspire.
+
+--C'est moi qui veux vous guider, s'écria l'Amour en descendant du plus
+haut de l'Olympe. Un dessein si tendre mérite ma protection.
+
+--Et la mienne aussi, dit la fée Souveraine qui parut tout d'un coup. Je
+viens vous chercher pour m'avancer de quelques moments le plaisir de
+vous voir.»
+
+Le pigeon et la colombe eurent autant de joie que de surprise de ce
+nouvel événement.
+
+«Nous nous mettons sous votre conduite, dit Constancia à la fée.
+
+--Ne nous abandonnez pas, dit Constancio à l'Amour.
+
+--Venez, dit-il, à Paphos, l'on y respecte encore ma mère, et l'on y
+aime toujours les oiseaux qui lui étaient consacrés.
+
+--Non, répondit la princesse, nous ne cherchons point le commerce des
+hommes: heureux qui peut y renoncer! il nous faut seulement une belle
+solitude.»
+
+La fée aussitôt frappa la terre de sa baguette. L'Amour la frappa d'une
+flèche dorée. Ils virent en même temps le plus beau désert de la nature
+et le mieux orné de bois, de fleurs, de prairies et de fontaines.
+
+«Restez-y des millions d'années, s'écria l'Amour. Jurez-vous une
+fidélité éternelle en présence de cette merveilleuse fée.
+
+--Je le jure à ma colombe, s'écria le pigeon.
+
+--Je le jure à mon pigeon, s'écria la colombe.
+
+--Votre mariage, dit la fée, ne pouvait être fait par un dieu plus
+capable de le rendre heureux. Au reste, je vous promets que si vous vous
+lassez de cette métamorphose, je ne vous abandonnerai point, et je vous
+rendrai votre première figure.»
+
+Pigeon et colombe en remercièrent la fée; mais ils l'assurèrent qu'ils
+ne l'appelleraient point pour cela; qu'ils avaient trop éprouvé les
+malheurs de la vie: ils la prièrent seulement de leur faire venir Ruson,
+en cas qu'il ne fût pas mort.
+
+«Il a changé d'état, dit l'Amour, c'est moi qui l'avait condamné à être
+mouton. Il m'a fait pitié, je l'ai rétabli sur le trône d'où je l'avais
+arraché.»
+
+À ces nouvelles, Constancia ne fut plus surprise des jolies choses
+qu'elle lui avait vu faire. Elle conjura l'Amour de lui apprendre les
+aventures d'un mouton qui lui avait été si cher.
+
+«Je viendrai vous les dire, répliqua-t-il obligeamment. Pour
+aujourd'hui, je suis attendu et souhaité en tant d'endroits, que je ne
+sais où j'irai en premier. Adieu, continua-t-il, heureux et tendres
+époux, vous pouvez vous vanter d'être les plus sages de mon empire.»
+
+La fée Souveraine resta quelque temps avec les nouveaux mariés. Elle ne
+pouvait assez louer le mépris qu'ils faisaient des grandeurs de la
+terre; mais il est bien certain qu'ils prenaient le meilleur parti pour
+la tranquillité de la vie. Enfin elle les quitta; l'on a su par elle et
+par l'Amour, que le prince Pigeon et la princesse Colombe se sont
+toujours aimés fidèlement.
+
+ D'un amour pur nous voyons le destin:
+ Des troubles renaissants, un espoir incertain,
+ De tristes accidents, de fatales traverses
+ Affligent quelquefois les plus parfaits amants.
+ L'amour, qui nous unit par des noeuds si charmants,
+ Pour conduire au bonheur, a des routes diverses:
+ Le ciel, en les troublant, assure nos désirs.
+ Jeunes coeurs, il est vrai, des épreuves si rudes
+ Vous arrachent des pleurs, vous coûtent des soupirs;
+ Mais quand l'amour est pur! peines, inquiétudes,
+ Sont autant de garants des plus charmants plaisirs.
+
+
+
+
+Le Prince Marcassin
+
+
+Il était une fois un roi et une reine qui vivaient dans une grande
+tristesse, parce qu'ils n'avaient point d'enfants: la reine n'était plus
+jeune, bien qu'elle fût encore belle, de sorte qu'elle n'osait s'en
+promettre: cela l'affligeait beaucoup; elle dormait peu, et soupirait
+sans cesse, priant les dieux et toutes les fées de lui être favorables.
+Un jour qu'elle se promenait dans un petit bois, après avoir cueilli
+quelques violettes et des roses, elle cueillit aussi des fraises; mais
+aussitôt qu'elle en eut mangé, elle fut saisie d'un si profond sommeil,
+qu'elle se coucha au pied d'un arbre et s'endormit.
+
+Elle rêva, pendant son sommeil, qu'elle voyait passer en l'air trois
+fées qui s'arrêtaient au-dessus de sa tête. La première la regardant en
+pitié, dit:
+
+«Voilà une aimable reine, à qui nous rendrions un service bien
+essentiel, si nous la voulions douer d'un enfant.
+
+--Volontiers, dit la seconde, douez-la, puisque vous êtes notre aînée.
+
+--Je la doue, continua-t-elle, d'avoir un fils, le plus beau, le plus
+aimable, et le mieux aimé qui soit au monde.
+
+--Et moi, dit l'autre, je la doue de voir ce fils heureux dans ses
+entreprises, toujours puissant, plein d'esprit et de justice.»
+
+Le tour de la troisième étant venu pour douer, elle éclata de rire, et
+marmotta plusieurs choses entre ses dents, que la reine n'entendit
+point.
+
+Voilà le songe qu'elle fit. Elle se réveilla au bout de quelques
+moments; elle n'aperçut rien en l'air ni dans le jardin. «Hélas!
+dit-elle, je n'ai point assez de bonne fortune pour espérer que mon rêve
+se trouve véritable: quels remerciements ne ferais-je pas aux dieux et
+aux bonnes fées si j'avais un fils!» Elle cueillit encore des fleurs, et
+revint au palais plus gaie qu'à l'ordinaire. Le roi s'en aperçut, il la
+pria de lui en dire la raison; elle s'en défendit, il la pressa
+davantage.
+
+«Ce n'est point, lui dit-elle, une chose qui mérite votre curiosité; il
+n'est question que d'un rêve, mais vous me trouverez bien faible d'y
+ajouter quelque sorte de foi.»
+
+Elle lui raconta qu'elle avait vu en dormant trois fées en l'air, et ce
+que deux avaient dit; que la troisième avait éclaté de rire, sans
+qu'elle eût pu entendre ce qu'elle marmottait.
+
+«Ce rêve, dit le roi, me donne comme à vous de la satisfaction; mais
+j'ai de l'inquiétude de cette fée de belle humeur, car la plupart sont
+malicieuses, et ce n'est pas toujours bon signe quand elles rient.
+
+--Pour moi, répliqua la reine, je crois que cela ne signifie ni bien ni
+mal; mon esprit est occupé du désir que j'ai d'avoir un fils, et il se
+forme là-dessus cent chimères: que pourrait-il même lui arriver, en cas
+qu'il y eût quelque chose de véritable dans ce que j'ai songé? Il est
+doué de tout ce qui se peut de plus avantageux? plût au ciel que j'eusse
+cette consolation!»
+
+Elle se prit à pleurer là-dessus; il l'assura qu'elle lui était si
+chère, qu'elle lui tenait lieu de tout.
+
+Au bout de quelques mois, la reine s'aperçut qu'elle était grosse: tout
+le royaume fut averti de faire des voeux pour elle; les autels ne
+fumaient plus que des sacrifices qu'on offrait aux dieux pour la
+conservation d'un trésor si précieux. Les États assemblés députèrent
+pour aller complimenter leurs majestés; tous les princes du sang, les
+princesses et les ambassadeurs se trouvèrent aux couches de la reine; la
+layette pour ce cher enfant était d'une beauté admirable; la nourrice
+excellente. Mais que la joie publique se changea bien en tristesse,
+quand au lieu d'un beau prince, l'on vit naître un petit Marcassin! Tout
+le monde jeta de grands cris qui effrayèrent fort la reine. Elle demanda
+ce que c'était; on ne voulut pas le lui dire, crainte qu'elle ne mourût
+de douleur: au contraire, on l'assura qu'elle était mère d'un beau
+garçon, et qu'elle avait sujet de s'en réjouir.
+
+Cependant le roi s'affligeait avec excès; il commanda que l'on mît le
+Marcassin dans un sac, et qu'on le jetât au fond de la mer, pour perdre
+entièrement l'idée d'une chose si fâcheuse: mais ensuite il en eut
+pitié; et pensant qu'il était juste de consulter la reine là-dessus, il
+ordonna qu'on le nourrît, et ne parla de rien à sa femme, jusqu'à ce
+qu'elle fût assez bien, pour ne pas craindre de la faire mourir par un
+grand déplaisir. Elle demandait tous les jours à voir son fils: on lui
+disait qu'il était trop délicat pour être transporté de sa chambre à la
+sienne, et là-dessus elle se tranquillisait.
+
+Pour le prince Marcassin, il se faisait nourrir en Marcassin qui a
+grande envie de vivre: il fallut lui donner six nourrices, dont il y en
+avait trois sèches, à la mode d'Angleterre. Celles-ci lui faisaient
+boire à tous moments du vin d'Espagne et des liqueurs, qui lui apprirent
+de bonne heure à se connaître aux meilleurs vins. La reine impatiente de
+caresser son marmot, dit au roi qu'elle se portait assez bien pour aller
+jusqu'à son appartement, et qu'elle ne pouvait plus vivre sans voir son
+fils. Le roi poussa un profond soupir; il commanda qu'on apportât
+l'héritier de la couronne. Il était emmailloté comme un enfant, dans des
+langes de brocart d'or. La reine le prit entre ses bras, et levant une
+dentelle frisée qui couvrait sa hure, hélas! que devint-elle à cette
+fatale vue? Ce moment pensa être le dernier de sa vie; elle jetait de
+tristes regards sur le roi, n'osant lui parler.
+
+«Ne vous affligez point, ma chère reine, lui dit-il, je ne vous impute
+rien de notre malheur; c'est ici, sans doute, un tour de quelque fée
+malfaisante, si vous voulez y consentir, je suivrai le premier dessein
+que j'ai eu de faire noyer ce petit monstre.
+
+--Ah! sire, lui dit-elle, ne me consultez point pour une action si
+cruelle, je suis la mère de cet infortuné Marcassin, je sens ma
+tendresse qui sollicite en sa faveur; de grâce, ne lui faisons point de
+mal, il en a déjà trop, ayant dû naître homme, d'être né sanglier.»
+
+Elle toucha si fortement le roi par ses larmes et par ses raisons, qu'il
+lui promit ce qu'elle souhaitait; de sorte que les dames qui élevaient
+Marcassinet, commencèrent d'en prendre encore plus de soin; car on
+l'avait regardé jusqu'alors comme une bête proscrite, qui servirait
+bientôt de nourriture aux poissons. Il est vrai que malgré sa laideur,
+on lui remarquait des yeux tout pleins d'esprit; on l'avait accoutumé à
+donner son petit pied à ceux qui venaient le saluer, comme les autres
+donnent leur main; on lui mettait des bracelets de diamants, et il
+faisait toutes ces choses avec assez de grâce.
+
+La reine ne pouvait s'empêcher de l'aimer; elle l'avait souvent entre
+ses bras, le trouvant joli dans le fond de son coeur, car elle n'osait
+le dire, de crainte de passer pour folle; mais elle avouait à ses amies
+que son fils lui paraissait aimable; elle le couvrait de mille noeuds de
+nonpareilles couleur de roses; ses oreilles étaient percées; il avait
+une lisière avec laquelle on le soutenait, pour lui apprendre à marcher
+sur les pieds de derrière; on lui mettait des souliers et des bas de
+soie attachés sur le genou, pour lui faire paraître la jambe plus
+longue; on le fouettait quand il voulait gronder: enfin on lui ôtait,
+autant qu'il était possible, les manières marcassines.
+
+Un soir que la reine se promenait et qu'elle le portait à son cou, elle
+vint sous le même arbre où elle s'était endormie, et où elle avait rêvé
+tout ce que j'ai déjà dit; le souvenir de cette aventure lui revint
+fortement dans l'esprit: «Voilà donc, disait-elle, ce prince si beau, si
+parfait et si heureux que je devais avoir? Ô songe trompeur, vision
+fatale! ô fées, que vous avais-je fait pour vous moquer de moi?» Elle
+marmottait ces paroles entre ses dents, lorsqu'elle vit croître tout
+d'un coup un chêne, dont il sortit une dame fort parée, qui, la
+regardant d'un air affable, lui dit:
+
+«Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donné le jour à Marcassinet;
+je t'assure qu'il viendra un temps où tu le trouveras aimable.»
+
+La reine la reconnut pour une des trois fées, qui passant en l'air
+lorsqu'elle dormait, s'étaient arrêtées et lui avaient souhaité un fils.
+
+«J'ai de la peine à vous croire, madame, répliqua-t-elle; quelque esprit
+que mon fils puisse avoir, qui pourra l'aimer sous une telle figure?»
+
+La fée lui répliqua encore une fois:
+
+«Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donné le jour à Marcassinet,
+je t'assure qu'il viendra un temps où tu le trouveras aimable.»
+
+Elle se remit aussitôt dans l'arbre, et l'arbre rentra en terre, sans
+qu'il parût même qu'il y en eût eu en cet endroit.
+
+La reine, fort surprise de cette nouvelle aventure, ne laissa pas de se
+flatter que les fées prendraient quelque soin de l'altesse Bestiole:
+elle retourna promptement au palais pour en entretenir le roi; mais il
+pensa qu'elle avait imaginé ce moyen pour lui rendre son fils moins
+odieux.
+
+«Je vois fort bien, lui dit-elle, à l'air dont vous m'écoutez, que vous
+ne me croyez pas; cependant rien n'est plus vrai que tout ce que je
+viens de vous raconter.
+
+--Il est fort triste, dit le roi, d'essuyer les railleries des fées: par
+où s'y prendront-elles pour rendre notre enfant autre chose qu'un
+sanglier? Je n'y songe jamais sans tomber dans l'accablement.»
+
+La reine se retira plus affligée qu'elle l'eût encore été; elle avait
+espéré que les promesses de la fée adouciraient le chagrin du roi;
+cependant il voulait à peine les écouter. Elle se retira, bien résolue
+de ne lui plus rien dire de leur fils, et de laisser aux dieux le soin
+de consoler son mari.
+
+Marcassin commença de parler, comme font tous les enfants, il bégayait
+un peu; mais cela n'empêchait pas que la reine n'eût beaucoup de plaisir
+à l'entendre, car elle craignait qu'il ne parlât de sa vie. Il devenait
+fort grand, et marchait souvent sur les pieds de derrière. Il portait de
+longues vestes qui lui couvraient les jambes; un bonnet à l'anglaise de
+velours noir, pour cacher sa tête, ses oreilles, et une partie de son
+groin. À la vérité il lui venait des défenses terribles; ses soies
+étaient furieusement hérissées; son regard fier, et le commandement
+absolu. Il mangeait dans une auge d'or, où on lui préparait des truffes,
+des glands, des morilles, de l'herbe, et l'on n'oubliait rien pour le
+rendre propre et poli. Il était né avec un esprit supérieur, et un
+courage intrépide. Le roi connaissant son caractère, commença à l'aimer
+plus qu'il n'avait fait jusque-là. Il choisit de bons maîtres pour lui
+apprendre tout ce qu'on pourrait. Il réussissait mal aux danses
+figurées, mais pour le passe-pied et le menuet, où il fallait aller vite
+et légèrement, il y faisait des merveilles. À l'égard des instruments,
+il connut bien que le luth et le théorbe ne lui convenaient pas; il
+aimait la guitare, et jouait joliment de la flûte. Il montait à cheval
+avec une disposition et une grâce surprenantes; il ne se passait guère
+de jours qu'il n'allât à la chasse, et qu'il ne donnât de terribles
+coups de dents aux bêtes les plus féroces et les plus dangereuses. Ses
+maîtres lui trouvaient un esprit vif, et toute la facilité possible à se
+perfectionner dans les sciences. Il ressentait bien amèrement le
+ridicule de sa figure marcassine; de sorte qu'il évitait de paraître aux
+grandes assemblées.
+
+Il passait sa vie dans une heureuse indifférence, lorsqu'étant chez la
+reine, il vit entrer une dame de bonne mine, suivie de trois jeunes
+filles très aimables. Elle se jeta aux pieds de la reine; elle lui dit
+qu'elle venait la supplier de les recevoir auprès d'elle; que la mort de
+son mari et de grands malheurs l'avaient réduite à une extrême pauvreté;
+que sa naissance et son infortune étaient assez connues de sa majesté,
+pour espérer qu'elle aurait pitié d'elle. La reine fut attendrie de les
+voir ainsi à ses genoux, elle les embrassa, et leur dit qu'elle recevait
+avec plaisir ses trois filles. L'aînée s'appelait Ismène, la seconde
+Zélonide, et la cadette Marthesie; qu'elle en prendrait soin; qu'elle ne
+se décourageât point; qu'elle pouvait rester dans le palais, où l'on
+aurait beaucoup d'égards pour elle et qu'elle comptât sur son amitié. La
+mère, charmée des bontés de la reine, baisa mille fois ses mains, et se
+trouva tout d'un coup dans une tranquillité qu'elle ne connaissait pas
+depuis longtemps.
+
+La beauté d'Ismène fit du bruit à la cour, et toucha sensiblement un
+jeune chevalier, nommé Coridon, qui ne brillait pas moins de son côté
+qu'elle brillait du sien. Ils furent frappés presque en même temps d'une
+secrète sympathie qui les attacha l'un à l'autre. Le chevalier était
+infiniment aimable; il plut, on l'aima. Et comme c'était un parti très
+avantageux pour Ismène, la reine s'aperçut avec plaisir des soins qu'il
+lui rendait, et du compte qu'elle lui en tenait. Enfin on parla de leur
+mariage; tout semblait y concourir. Ils étaient nés l'un pour l'autre,
+et Coridon n'oubliait rien de toutes ces fêtes galantes, et de tous ces
+soins empressés qui engagent fortement un coeur déjà prévenu.
+
+Cependant le prince avait ressenti le pouvoir d'Ismène dès qu'il l'avait
+vue, sans oser lui déclarer sa passion. «Ah! Marcassin, Marcassin,
+s'écriait-il en se regardant dans un miroir, serait-il bien possible
+qu'avec une figure si disgraciée, tu osasses te promettre quelque
+sentiment favorable de la belle Ismène? Il faut se guérir, car de tous
+les malheurs, le plus grand, c'est d'aimer sans être aimé.» Il évitait
+très soigneusement de la voir; et comme il n'en pensait pas moins à
+elle, il tomba dans une affreuse mélancolie: il devint si maigre que les
+os lui perçaient la peau. Mais il eut une grande augmentation
+d'inquiétude, quand il apprit que Coridon recherchait ouvertement
+Ismène; qu'elle avait pour lui beaucoup d'estime, et qu'avant qu'il fût
+peu, le roi et la reine feraient la fête de leurs noces.
+
+À ces nouvelles, il sentit que son amour augmentait, et que son
+espérance diminuait, car il lui semblait moins difficile de plaire à
+Ismène indifférente, qu'à Ismène prévenue pour Coridon. Il comprit
+encore que son silence achevait de le perdre; de sorte qu'ayant cherché
+un moment favorable pour l'entretenir, il le trouva. Un jour qu'elle
+était assise sous un agréable feuillage, où elle chantait quelques
+paroles que son amant avait faites pour elle, Marcassin l'aborda tout
+ému, et s'étant placé auprès d'elle, il lui demanda s'il était vrai,
+comme on lui avait dit, qu'elle allait épouser Coridon? Elle répliqua
+que la reine lui avait ordonné de recevoir ses assiduités, et
+qu'apparemment cela devait avoir quelque suite.
+
+«Ismène, lui dit-il, en se radoucissant, vous êtes si jeune, que je ne
+croyais pas que l'on pensât à vous marier; si je l'avais su, je vous
+aurais proposé le fils unique d'un grand roi, qui vous aime, et qui
+serait ravi de vous rendre heureuse.»
+
+À ces mots, Ismène pâlit: elle avait déjà remarqué que Marcassin, qui
+était naturellement assez farouche, lui parlait avec plaisir; qu'il lui
+donnait toutes les truffes que son instinct marcassinique lui faisait
+trouver dans la forêt, et qu'il la régalait des fleurs dont son bonnet
+était ordinairement orné. Elle eut une grande peur qu'il ne fût le
+prince dont il parlait, et elle lui répondit:
+
+«Je suis bien aise, seigneur, d'avoir ignoré les sentiments du fils de
+ce grand roi; peut-être que ma famille, plus ambitieuse que je ne le
+suis, aurait voulu me contraindre à l'épouser; et je vous avoue
+confidemment que mon coeur est si prévenu pour Coridon, qu'il ne
+changera jamais.
+
+--Quoi! répliqua-t-il, vous refuseriez une tête couronnée qui mettrait
+sa fortune à vous plaire?
+
+--Il n'y a rien que je ne refuse, lui dit-elle; j'ai plus de tendresse
+que d'ambition; et je vous conjure, seigneur, puisque vous avez commerce
+avec ce prince, de l'engager à me laisser en repos.
+
+--Ah! scélérate, s'écria l'impatient Marcassin, vous ne connaissez que
+trop le prince dont je vous parle! Sa figure vous déplaît; vous ne
+voudriez pas avoir le nom de reine Marcassine; vous avez juré une
+fidélité éternelle à votre chevalier; songez cependant, songez à la
+différence qui est entre nous; je ne suis pas un Adonis, j'en conviens,
+mais je suis un sanglier redoutable; la puissance suprême vaut bien
+quelques petits agréments naturels: Ismène, pensez-y, ne me désespérez
+pas.»
+
+En disant ces mots, ses yeux paraissaient tout de feu, et ses longues
+défenses faisaient l'une contre l'autre un bruit dont cette pauvre fille
+tremblait.
+
+Marcassin se retira. Ismène, affligée, répandit un torrent de larmes,
+lorsque Coridon se rendit auprès d'elle. Ils n'avaient connu, jusqu'à ce
+jour, que les douceurs d'une tendresse mutuelle; rien ne s'était opposé
+à ses progrès, et ils avaient lieu de se promettre qu'elle serait
+bientôt couronnée. Que devint ce jeune amant, quand il vit la douleur de
+sa belle maîtresse! Il la pressa de lui en apprendre le sujet. Elle le
+voulut bien, et l'on ne saurait représenter le trouble que lui causa
+cette nouvelle.
+
+«Je ne suis point capable, lui dit-il, d'établir mon bonheur aux dépens
+du vôtre; l'on vous offre une couronne, il faut que vous l'acceptiez.
+
+--Que je l'accepte, grands dieux! s'écria-t-elle. Que je vous oublie, et
+que j'épouse un monstre? Que vous ai-je fait, hélas! pour vous obliger
+de me donner des conseils si contraires à notre amitié et à notre
+repos?»
+
+Coridon était saisi à un tel point, qu'il ne pouvait lui répondre; mais
+les larmes qui coulaient de ses yeux, marquaient assez l'état de son
+âme. Ismène, pénétrée de leur commune infortune, lui dit cent et cent
+fois qu'elle ne changerait pas, quand il s'agirait de tous les rois de
+la terre; et lui, touché de cette générosité, lui dit cent et cent fois
+qu'il fallait le laisser mourir de chagrin, et monter sur le trône qu'on
+lui offrait.
+
+Pendant que cette contestation se passait entre eux, Marcassin était
+chez la reine, à laquelle il dit que l'espérance de guérir de la passion
+qu'il avait prise pour Ismène l'avait obligé à se taire, mais qu'il
+avait combattu inutilement; qu'elle était sur le point d'être mariée;
+qu'il ne se sentait pas la force de soutenir une telle disgrâce, et
+qu'enfin il voulait l'épouser ou mourir. La reine fut bien surprise
+d'entendre que le sanglier était amoureux.
+
+«Songes-tu à ce que tu dis? lui répliqua-t-elle. Qui voudra de toi, mon
+fils, et quels enfants peux-tu espérer?
+
+--Ismène est si belle, dit-il, qu'elle ne saurait avoir de vilains
+enfants; et quand ils me ressembleraient, je suis résolu à tout, plutôt
+que de la voir entre les bras d'un autre.
+
+--As-tu si peu de délicatesse, continua la reine, que de vouloir une
+fille dont la naissance est inférieure à la tienne?
+
+--Et qui sera la souveraine, répliqua-t-il, assez peu délicate pour
+vouloir un malheureux cochon comme moi?
+
+--Tu te trompes, mon fils, ajouta la reine; les princesses moins que les
+autres ont la liberté de choisir; nous te ferons peindre plus beau que
+l'amour même. Quand le mariage sera fait, et que nous la tiendrons, il
+faudra bien qu'elle nous reste.
+
+--Je ne suis pas capable, dit-il, de faire une telle supercherie: je
+serais au désespoir de rendre ma femme malheureuse.
+
+--Peux-tu croire, s'écria la reine, que celle que tu veux ne le soit pas
+avec toi? Celui qui l'aime est aimable; et si le rang est différent
+entre le souverain et le sujet, la différence n'est pas moins entre un
+sanglier et l'homme du monde le plus charmant.
+
+--Tant pis pour moi, madame, répliqua Marcassin, ennuyé des raisons
+qu'elle lui alléguait; j'ose dire que vous devriez moins qu'un autre me
+représenter mon malheur: pourquoi m'avez-vous fait cochon? N'y a-t-il
+pas de l'injustice à me reprocher une chose dont je ne suis pas la
+cause?
+
+--Je ne te fais point de reproches, ajouta la reine tout attendrie, je
+veux seulement te représenter que si tu épouses une femme qui ne t'aime
+pas, tu seras malheureux, et tu feras son supplice: si tu pouvais
+comprendre ce qu'on souffre dans ces unions forcées, tu ne voudrais
+point en courir le risque: ne vaut-il pas mieux demeurer seul en paix?
+
+--Il faudrait avoir plus d'indifférence que je n'en ai, madame, lui
+dit-il; je suis touché pour Ismène; elle est douce, et je me flatte
+qu'un bon procédé avec elle, et la couronne qu'elle doit espérer, la
+fléchiront: quoi qu'il en soit, s'il est de ma destinée de n'être point
+aimé, j'aurai le plaisir de posséder une femme que j'aime.»
+
+La reine le trouva si fortement attaché à ce dessein, qu'elle perdit
+celui de l'en détourner; elle lui promit de travailler à ce qu'il
+souhaitait, et sur-le-champ, elle envoya quérir la mère d'Ismène: elle
+connaissait son humeur; c'était une femme ambitieuse, qui aurait
+sacrifié ses filles à des avantages au-dessous de celui de régner. Dès
+que la reine lui eut dit qu'elle souhaitait que Marcassin épousât
+Ismène, elle se jeta à ses pieds, et l'assura que ce serait le jour
+qu'elle voudrait choisir.
+
+«Mais, lui dit la reine, son coeur est engagé, nous lui avons ordonné de
+regarder Coridon comme un homme qui lui était destiné.
+
+--Eh bien, madame, répondit la vieille mère, nous lui ordonnerons de le
+regarder à l'avenir comme un homme qu'elle n'épousera pas.
+
+--Le coeur ne consulte pas toujours la raison, ajouta la reine; quand il
+s'est une fois déterminé, il est difficile de le soumettre.
+
+--Si son coeur avait d'autres volontés que les miennes, dit-elle, je le
+lui arracherais sans miséricorde.»
+
+La reine la voyant si résolue, crut bien qu'elle pouvait se reposer sur
+elle du soin de faire obéir sa fille.
+
+En effet, elle courut dans la chambre d'Ismène. Cette pauvre fille ayant
+su que la reine avait envoyé quérir sa mère, attendait son retour avec
+inquiétude; et il est aisé d'imaginer combien elle augmenta, quand elle
+lui dit d'un air sec et résolu, que la reine l'avait choisie pour en
+faire sa belle-fille, qu'elle lui défendait de parler jamais à Coridon,
+et que si elle n'obéissait pas, elle l'étranglerait. Ismène n'osa rien
+répondre à cette menace, mais elle pleurait amèrement, et le bruit se
+répandit aussitôt qu'elle allait épouser le marcassin royal, car la
+reine, qui l'avait fait agréer au roi, lui envoya des pierreries pour
+s'en parer quand elle viendrait au palais.
+
+Coridon, accablé de désespoir, vint la trouver et lui parla, malgré
+toutes les défenses qu'on avait faites de le laisser entrer. Il parvint
+jusqu'à son cabinet; il la trouva couchée sur un lit de repos, le visage
+tout couvert de ses larmes. Il se jeta à genoux auprès d'elle, et lui
+prit la main.
+
+«Hélas, dit-il, charmante Ismène! vous pleurez mes malheurs!
+
+--Ils sont communs entre nous, répondit-elle; vous savez, cher Coridon,
+à quoi je suis condamnée; je ne puis éviter la violence qu'on veut me
+faire que par ma mort. Oui, je saurai mourir, je vous en assure, plutôt
+que de n'être pas à vous.
+
+--Non, vivez, lui dit-il, vous serez reine, peut-être vous
+accoutumerez-vous avec cet affreux prince.
+
+--Cela n'est pas en mon pouvoir, lui dit-elle, je n'envisage rien au
+monde de plus terrible qu'un tel époux; sa couronne n'adoucit point mes
+douleurs.
+
+--Les dieux, continua-t-il, vous préservent d'une résolution si funeste,
+aimable Ismène! elle ne convient qu'à moi. Je vais vous perdre; vous
+n'êtes pas capable de résister à ma juste douleur.
+
+--Si vous mourez, reprit-elle, je ne vous survivrai pas, et je sens
+quelque consolation à penser qu'au moins la mort nous unira.»
+
+Ils parlaient ainsi, lorsque Marcassin les vint surprendre. La reine lui
+ayant raconté ce qu'elle avait fait en sa faveur, il courut chez Ismène
+pour lui découvrir sa joie; mais la présence de Coridon la troubla au
+dernier point. Il était d'humeur jalouse et peu patiente. Il lui ordonna
+d'un air où il entrait beaucoup du sanglier de sortir, et de ne jamais
+paraître à la cour.
+
+«Que prétendez-vous donc, cruel prince? s'écria Ismène, en arrêtant
+celui qu'elle aimait. Croyez-vous le bannir de mon coeur comme de ma
+présence? Non! il y est trop bien gravé. N'ignorez donc plus votre
+malheur, vous qui faites le mien: voilà celui seul qui peut m'être cher;
+je n'ai que de l'horreur pour vous.
+
+--Et moi, barbare, dit Marcassin, je n'ai que de l'amour pour toi; il
+est inutile que tu me découvres toute ta haine, tu n'en seras pas moins
+ma femme, et tu en souffriras davantage.»
+
+Coridon, au désespoir d'avoir attiré à sa maîtresse ce nouveau
+déplaisir, sortit dans le moment que la mère d'Ismène venait la
+quereller; elle assura le prince que sa fille allait oublier Coridon
+pour jamais, et qu'il ne fallait point retarder des noces si agréables.
+Marcassin, qui n'en avait pas moins d'envie qu'elle, dit qu'il allait
+régler le jour avec la reine, parce que le roi lui laissait le soin de
+cette grande fête. Il est vrai qu'il n'avait pas voulu s'en mêler, parce
+que ce mariage lui paraissait désagréable et ridicule, étant persuadé
+que la race marcassinique allait se perpétuer dans la maison royale. Il
+était affligé de la complaisance aveugle que la reine avait pour son
+fils.
+
+Marcassin craignait que le roi ne se repentît du consentement qu'il
+avait donné à ce qu'il souhaitait; ainsi l'on se hâta de préparer tout
+pour cette cérémonie. Il se fit faire des rhingraves, des canons, un
+pourpoint parfumé; car il avait toujours une petite odeur que l'on
+soutenait avec peine. Son manteau était brodé de pierreries, sa perruque
+d'un blond d'enfant, et son chapeau couvert de plumes. Il ne s'est
+peut-être jamais vu une figure plus extraordinaire que la sienne; et à
+moins que d'être destinée au malheur de l'épouser, personne ne pouvait
+le regarder sans rire. Mais, hélas, que la jeune Ismène en avait peu
+d'envie; on lui promettait inutilement des grandeurs, elle les
+méprisait, et ne ressentait que la fatalité de son étoile.
+
+Coridon la vit passer pour aller au temple: on l'eût prise pour une
+belle victime que l'on va égorger. Marcassin, ravi, la pria de bannir
+cette profonde tristesse dont elle paraissait accablée, parce qu'il
+voulait la rendre si heureuse, que toutes les reines de la terre lui
+porteraient envie.
+
+«J'avoue, continua-t-il, que je ne suis pas beau; mais l'on dit que tous
+les hommes ont quelque ressemblance avec des animaux: je ressemble plus
+qu'un autre à un sanglier, c'est ma bête: il ne faut pas pour cela m'en
+trouver moins aimable, car j'ai le coeur plein de sentiments, et touché
+d'une forte passion pour vous.»
+
+Ismène, sans lui répondre, le regardait d'un air si dédaigneux; elle
+levait les épaules, et lui laissait deviner tout ce qu'elle ressentait
+d'horreur pour lui. Sa mère était derrière elle, qui lui faisait mille
+menaces:
+
+«Malheureuse! lui disait-elle, tu veux donc nous perdre en te perdant;
+ne crains-tu point que l'amour du prince ne se tourne en fureur?»
+
+Ismène occupée de son déplaisir, ne faisait pas même attention à ces
+paroles. Marcassin, qui la menait par la main, ne pouvait s'empêcher de
+sauter et de danser, lui disant à l'oreille mille douceurs. Enfin, la
+cérémonie étant achevée, après que l'on eut crié trois fois: «Vive le
+prince Marcassin, vive la princesse Marcassine», l'époux ramena son
+épouse au palais, où tout était préparé pour faire un repas magnifique.
+Le roi et la reine s'étant placés, la mariée s'assit vis-à-vis du
+Sanglier, qui la dévorait des yeux, tant il la trouvait belle; mais elle
+était ensevelie dans une si profonde tristesse, qu'elle ne voyait rien
+de ce qui se passait, et elle n'entendait point la musique qui faisait
+grand bruit.
+
+La reine la tira par la robe, et lui dit à l'oreille:
+
+«Ma fille, quittez cette sombre mélancolie, si vous voulez nous plaire;
+il semble que c'est moins ici le jour de vos noces que celui de votre
+enterrement.
+
+--Plaise aux dieux, madame, lui dit-elle, que ce soit le dernier de ma
+vie! vous m'aviez ordonné d'aimer Coridon, il avait plutôt reçu mon
+coeur de votre main que de mon choix: mais, hélas! si vous avez changé
+pour lui, je n'ai point changé comme vous.
+
+--Ne parlez pas ainsi, répliqua la reine, j'en rougis honte et de dépit;
+souvenez-vous de l'honneur que vous fait mon fils, et de la
+reconnaissance que vous lui devez.»
+
+Ismène ne répondit rien, elle laissa doucement tomber sa tête sur son
+sein, et s'ensevelit dans sa première rêverie.
+
+Marcassin était très affligé de connaître l'aversion que sa femme avait
+pour lui; il y avait bien des moments où il aurait souhaité que son
+mariage n'eût pas été fait: il voulait même le rompre sur-le-champ, mais
+son coeur s'y opposait. Le bal commença; les soeurs d'Ismène y
+brillèrent fort; elles s'inquiétaient peu de ses chagrins, et elles
+concevaient avec plaisir l'éclat que leur donnait cette alliance. La
+mariée dansa avec Marcassin; et c'était effectivement une chose
+épouvantable de voir sa figure, et encore plus épouvantable d'être sa
+femme. Toute la cour était si triste, que l'on ne pouvait témoigner de
+joie. Le bal dura peu; l'on conduisit la princesse dans son appartement;
+après qu'on l'eut déshabillée en cérémonie, la reine se retira.
+L'amoureux Marcassin se mit promptement au lit. Ismène dit qu'elle
+voulait écrire une lettre, et elle entra dans son cabinet, dont elle
+ferma la porte, quoique Marcassin lui criât qu'elle écrivît promptement,
+et qu'il n'était guère l'heure de commencer des dépêches.
+
+Hélas! en entrant dans ce cabinet, quel spectacle se présenta tout d'un
+coup aux yeux d'Ismène! C'était l'infortuné Coridon, qui avait gagné une
+de ses femmes pour lui ouvrir la porte du degré dérobé, par où il entra.
+Il tenait un poignard dans sa main.
+
+«Non, dit-il, charmante princesse, je ne viens point ici pour vous faire
+des reproches de m'avoir abandonné: vous juriez dans le commencement de
+nos tendres amours, que votre coeur ne changerait jamais: vous avez,
+malgré cela, consenti à me quitter, et j'en accuse les dieux plutôt que
+vous; mais ni vous, ni les dieux ne pouvez me faire supporter un si
+grand malheur: en vous perdant, princesse, je dois cesser de vivre.»
+
+À peine ces derniers mots étaient proférés, qu'il s'enfonça son poignard
+dans le coeur.
+
+Ismène n'avait pas eu le temps de lui répondre.
+
+«Tu meurs, cher Coridon, s'écria-t-elle douloureusement, je n'ai plus
+rien à ménager dans le monde; les grandeurs me seraient odieuses; la
+lumière du jour me deviendrait insupportable.»
+
+Elle ne dit que ce peu de paroles; puis du même poignard qui fumait
+encore du sang de Coridon, elle se donna un coup dans le sein, et tomba
+sans vie.
+
+Marcassin attendait trop impatiemment la belle Ismène, pour ne se pas
+apercevoir qu'elle tardait longtemps à revenir; il l'appelait de toute
+sa force, sans qu'elle lui répondît. Il se fâcha beaucoup, et se levant
+avec sa robe de chambre, il courut à la porte du cabinet, qu'il fit
+enfoncer. Il y entra le premier: hélas! quelle fut sa surprise, de
+trouver Ismène et Coridon dans un état si déplorable; il pensa mourir de
+tristesse et de rage; ses sentiments, confondus entre l'amour et la
+haine, le tourmentaient tour à tour. Il adorait Ismène, mais il
+connaissait qu'elle ne s'était tuée que pour rompre tout d'un coup
+l'union qu'ils venaient de contracter. L'on courut dire au roi et à la
+reine ce qui se passait dans l'appartement du prince; tout le palais
+retentît de cris; Ismène était aimée, et Coridon estimé. Le roi ne se
+releva point; il ne pouvait entrer aussi tendrement que la reine dans
+les aventures de Marcassin: il lui laissa le soin de le consoler.
+
+Elle fit mettre au lit; elle mêla ses larmes aux siennes; et quand il
+lui laissa le temps de parler, et qu'il cessa pour un moment ses
+plaintes, elle tâcha de lui faire concevoir qu'il était heureux d'être
+délivré d'une personne qui ne l'aurait jamais aimé, et qui avait le
+coeur rempli d'une forte tendresse; qu'il est presque impossible de bien
+effacer une grande passion, et qu'elle était persuadée qu'il devait se
+trouver heureux l'avoir perdue.
+
+«N'importe, s'écria-t-il, je voudrais la posséder, dût-elle m'être
+infidèle; je ne peux dire qu'elle ait cherché à me tromper par des
+caresses feintes; elle m'a toujours montré son horreur pour moi, je suis
+cause de sa mort; et que n'ai-je pas à me reprocher là-dessus?»
+
+La reine le vit si affligé, qu'elle laissa auprès de lui les personnes
+qui lui étaient les plus agréables, et elle se retira dans sa chambre.
+
+Lorsqu'elle fut couchée, elle rappela dans son esprit tout ce qui lui
+était arrivé depuis le rêve où elle avait vu les trois fées. «Que leur
+ai-je fait, disait-elle, pour les obliger à m'envoyer des afflictions si
+amères? J'espérais un fils aimable et charmant, elles l'ont doué de
+marcassinerie, c'est un monstre dans la nature: la malheureuse Ismène a
+mieux aimé se tuer que de vivre avec lui. Le roi n'a pas eu un moment de
+joie depuis la naissance de ce prince infortuné; et pour moi, je suis
+accablée de tristesse toutes les fois que je le vois.»
+
+Comme elle parlait ainsi en elle-même, elle aperçut une grande lueur
+dans sa chambre, et reconnut près de son lit la fée qui était sortie du
+tronc d'un arbre dans le bois, qui lui dit:
+
+«Ô reine! pourquoi ne veux-tu pas me croire? Ne t'ai-je pas assurée que
+tu recevras beaucoup de satisfaction de ton Marcassin? Doutes-tu de ma
+sincérité?
+
+--Hé! qui n'en douterait, dit-elle; je n'ai encore rien vu qui réponde à
+la moindre de vos paroles! Que ne me laissiez-vous le reste de ma vie
+sans héritier, plutôt que de m'en faire avoir un comme celui-là?
+
+--Nous sommes trois soeurs, répliqua la fée; il y en a deux bonnes,
+l'autre gâte presque toujours le bien que nous faisons: c'est elle que
+tu vis rire lorsque tu dormais; sans nous, tes peines seraient encore
+plus longues, mais elles auront un terme.
+
+--Hélas! ce sera par la fin de ma vie, ou par celle de mon Marcassin!
+dit la reine.
+
+--Je ne puis t'en instruire, reprit la fée; il m'est seulement permis de
+te soulager par quelque espérance.»
+
+Aussitôt elle disparut. La chambre demeura parfumée d'une odeur
+agréable, et la reine se flatta de quelque changement favorable.
+
+Marcassin prit le grand deuil: il passa bien des jours enfermé dans son
+cabinet, et griffonna plusieurs cahiers, qui contenaient de sensibles
+regrets pour la perte qu'il avait faite; il voulut même que l'on gravât
+ces vers sur le tombeau de sa femme:
+
+ Destin rigoureux, loi cruelle!
+ Ismène, tu descends dans la nuit éternelle:
+ Tes yeux, dont tous les coeurs devaient être charmés,
+ Tes yeux sont pour jamais fermés.
+ Destin rigoureux, loi cruelle!
+ Ismène, tu descends dans la nuit éternelle.
+
+Tout le monde fut surpris qu'il conservât un souvenir si tendre pour une
+personne qui lui avait témoigné tant d'aversion. Il entra peu à peu dans
+la société des dames, et fut frappé des charmes de Zélonide: c'était la
+soeur d'Ismène, qui n'était pas moins agréable qu'elle, et qui lui
+ressemblait beaucoup; cette ressemblance le flatta. Lorsqu'il
+l'entretint, il lui trouva de l'esprit et de la vivacité; il crut que si
+quelque chose pouvait le consoler de la perte d'Ismène, c'était la jeune
+Zélonide. Elle lui faisait mille honnêtetés, car il ne lui entrait pas
+dans l'esprit qu'il voulût l'épouser; mais cependant il en prit la
+résolution. Et un jour que la reine était seule dans son cabinet, il s'y
+rendit avec un air plus gai qu'à son ordinaire:
+
+«Madame, lui dit-il, je viens vous demander une grâce, et vous supplier
+en même temps de ne me point détourner de mon dessein; car rien au monde
+ne saurait m'ôter l'envie de me remarier; donnez-y les mains, je vous en
+conjure: je veux épouser Zélonide; parlez-en au roi, afin que cette
+affaire ne tarde pas.
+
+--Ah! mon fils, dit la reine, quel est donc ton dessein? as-tu déjà
+oublié le désespoir d'Ismène, et sa mort tragique? comment te promets-tu
+que sa soeur t'aimera davantage? es-tu plus aimable que tu n'étais,
+moins sanglier, moins affreux? Rends-toi justice, mon fils, ne donne
+point tous les jours des spectacles nouveaux: quand on est fait comme
+toi, l'on doit se cacher.
+
+J'y consens, madame, répondit Marcassin, c'est pour me cacher que je
+veux une compagne; les hiboux trouvent des chouettes, les crapauds des
+grenouilles, les serpents des couleuvres; suis-je donc au-dessous de ces
+vilaines bêtes? mais vous cherchez à m'affliger; il me semble cependant
+qu'un Marcassin a plus de mérite que tout ce que je viens de nommer.
+
+--Hélas! mon cher enfant, dit la reine, les dieux me sont témoins de
+l'amour que j'ai pour toi, et du déplaisir dont je suis accablée en
+voyant ta figure! Lorsque je t'allègue tant de raisons, ce n'est point
+que je cherche à t'affliger; je voudrais, quand tu auras une femme,
+qu'elle fût capable de t'aimer autant que je t'aime; mais il y a de la
+différence entre les sentiments d'une épouse et ceux d'une mère.
+
+--Ma résolution est fixe, dit Marcassin; je vous supplie, madame, de
+parler dès aujourd'hui au roi et à la mère de Zélonide, afin que mon
+mariage se fasse au plus tôt.»
+
+La reine lui en donna sa parole; mais quand elle en entretint le roi, il
+lui dit qu'elle avait des faiblesses pitoyables pour son fils; qu'il
+était bien certain de voir arriver encore quelques catastrophes d'un
+mariage si mal réglé. Bien que la reine en fût aussi persuadée que lui,
+elle ne se rendit pas pour cela, voulant tenir à son fils la parole
+qu'elle lui avait donnée; de sorte qu'elle pressa si fort le roi, qu'en
+étant fatigué, il lui dit qu'elle fît donc ce qu'elle voulait faire; que
+s'il lui en arrivait du chagrin, elle n'en accuserait que sa
+complaisance.
+
+La reine étant revenue dans son appartement, y trouva Marcassin qui
+l'attendait avec la dernière impatience; elle lui dit qu'il pouvait
+déclarer ses sentiments à Zélonide; que le roi consentait à ce qu'elle
+désirait, pourvu qu'elle y consentît elle-même, parce qu'il ne voulait
+pas que l'autorité dont il était revêtu servît à faire des malheureux.
+
+«Je vous assure, madame, lui dit Marcassin avec un air fanfaron, que
+vous êtes la seule qui pensiez si désavantageusement de moi; je ne vois
+personne qui ne me loue, et ne me fasse apercevoir que j'ai mille bonnes
+qualités.
+
+--Tels sont les courtisans, dit la reine, et telle est la condition des
+princes, les uns louent toujours, les autres sont toujours loués;
+comment connaître ses défauts dans un tel labyrinthe? Ah! que les grands
+seraient heureux, s'ils avaient des amis plus attachés à leur personne
+qu'à leur fortune!
+
+--Je ne sais, madame, repartit Marcassin, s'ils seraient heureux de
+s'entendre dire des vérités désagréables; de quelque condition qu'on
+soit, l'on ne les aime point; par exemple, à quoi sert que vous me
+mettiez toujours devant les yeux qu'il n'y a point de différence entre
+un sanglier et moi, que je fais peur, que je dois me cacher? n'ai-je pas
+de l'obligation à ceux qui adoucissent là-dessus ma peine, qui me font
+des mensonges favorables, et qui me cachent les défauts que vous êtes si
+soigneuse de me découvrir?
+
+--Ô source d'amour-propre! s'écria la reine, de quelque côté qu'on jette
+les yeux, on en trouve toujours. Oui, mon fils, vous êtes beau, vous
+êtes joli, je vous conseille encore de donner pension à ceux qui vous en
+assurent.
+
+--Madame, dit Marcassin, je n'ignore point mes disgrâces; j'y suis
+peut-être plus sensible qu'un autre; mais je ne suis point le maître de
+me faire ni plus grand ni plus droit; de quitter ma hure de sanglier
+pour prendre une tête d'homme, ornée de longs cheveux: je consens qu'on
+me reprenne sur la mauvaise humeur, l'inégalité, l'avarice, enfin sur
+toutes les choses qui peuvent se corriger: mais à l'égard de ma
+personne, vous conviendrez, s'il vous plaît, que je suis à plaindre, et
+non pas à blâmer.»
+
+La reine voyant qu'il se chagrinait, lui dit que puisqu'il était si
+entêté de se marier, il pouvait voir Zélonide, et prendre des mesures
+avec elle.
+
+Il avait trop envie de finir la conversation, pour demeurer davantage
+avec sa mère. Il courut chez Zélonide: il entra sans façon dans sa
+chambre; et l'ayant trouvée dans son cabinet, il l'embrassa, et lui dit:
+
+«Ma petite soeur, je viens t'apprendre une nouvelle, qui sans doute ne
+te déplaira pas; je veux te marier.
+
+--Seigneur, lui dit-elle, quand je serai mariée de votre main, je
+n'aurai rien à souhaiter.
+
+--Il s'agit, continua-t-il, d'un des plus grands seigneurs du royaume;
+mais il n'est pas beau.
+
+--N'importe, dit-elle, ma mère a tant de dureté pour moi, que je serai
+trop heureuse de changer de condition.
+
+--Celui dont je te parle, ajouta le prince, me ressemble beaucoup.
+
+Zélonide le regarda avec attention, et parut étonnée.
+
+--Tu gardes le silence, ma petite soeur, lui dit-il, est-ce de joie ou
+de chagrin?
+
+--Je ne me souviens point, seigneur, répliqua-t-elle, d'avoir vu
+personne à la cour qui vous ressemble.
+
+--Quoi! dit-il, tu ne peux deviner que je veux te parler de moi? Oui, ma
+chère enfant, je t'aime, et je viens t'offrir de partager mon coeur et
+la couronne avec toi.
+
+--Ô dieux! qu'entends-je? s'écria douloureusement Zélonide.
+
+--Ce que tu entends, ingrate, dit Marcassin, tu entends la chose du
+monde qui devrait te donner le plus de satisfaction; peux-tu jamais
+espérer d'être reine? J'ai la bonté de jeter les yeux sur toi; songe à
+mériter mon amour, et n'imite pas les extravagances d'Ismène.
+
+--Non, lui dit-elle, ne craignez pas que j'attente sur mes jours comme
+elle: mais, seigneur, il y a tant de personnes plus aimables et plus
+ambitieuses que moi; que n'en choisissez-vous une qui comprenne mieux
+que je ne fais l'honneur que vous me destinez? Je vous avoue que je ne
+souhaite qu'une vie tranquille et retirée, laissez-moi la maîtresse de
+mon sort.
+
+--Tu ne mérites guère les violences que je te fais, s'écria-t-il, pour
+t'élever sur le trône; mais une fatalité qui m'est inconnue, me force à
+t'épouser.»
+
+Zélonide ne lui répondit que par ses larmes.
+
+Il la quitta rempli de douleur, et alla trouver sa belle-mère pour lui
+découvrir ses intentions, afin qu'elle disposât Zélonide à faire de
+bonne grâce ce qu'il désirait. Il lui raconta ce qui venait de se passer
+entre eux, et la répugnance qu'elle avait témoignée pour un mariage qui
+faisait sa fortune et celle de toute sa maison. L'ambitieuse mère
+comprit assez les avantages qu'elle en pouvait recevoir; et
+lorsqu'Ismène se tua, elle en fut bien plus affligée par rapport à ses
+intérêts, que par rapport à la tendresse qu'elle avait pour elle. Elle
+ressentit une extrême joie, que le crasseux Marcassin voulût prendre une
+nouvelle alliance dans sa famille. Elle se jeta à ses pieds; elle
+l'embrassa, et lui rendit mille grâces pour un honneur qui la touchait
+si sensiblement. Elle l'assura que Zélonide lui obéirait, ou qu'elle la
+poignarderait à ses yeux.
+
+«Je vous avoue, dit Marcassin, que j'ai de la peine à lui faire
+violence; mais si j'attends qu'on me jette des coeurs à la tête,
+j'attendrai le reste de ma vie; toutes les belles me trouvent laid: je
+suis cependant résolu de n'épouser qu'une fille aimable.
+
+--Vous avez raison, seigneur, répliqua la maligne vieille, il faut vous
+satisfaire; si elles sont mécontentes, c'est qu'elles ne connaissent
+point leurs véritables avantages.»
+
+Elle fortifia si fort Marcassin, qu'il lui dit que c'était donc une
+chose résolue, et qu'il serait sourd aux larmes et aux prières de
+Zélonide. Il retourna chez lui choisir tout ce qu'il avait de plus
+magnifique, et l'envoya à sa maîtresse. Comme sa mère était présente
+lorsqu'on lui offrit des corbeilles d'or remplies de bijoux, elle n'osa
+les refuser; mais elle marqua une grande indifférence pour ce qu'on lui
+présentait, excepté pour un poignard, dont la garde était garnie de
+diamants. Elle le prit plusieurs fois, et le mit à sa ceinture, parce
+que les dames en ce pays-là en portaient ordinairement.
+
+Puis elle dit:
+
+«Je suis trompée si ce n'est ce même poignard qui a percé le sein de ma
+pauvre soeur?
+
+--Nous ne le savons point, madame, lui dirent ceux à qui elle parlait;
+mais si vous avez cette opinion, il ne faut jamais le voir.
+
+--Au contraire, dit-elle, je loue son courage; heureuse qui en a assez
+pour l'imiter!
+
+--Ah! ma soeur, s'écria Marthesie, quelles funestes pensées roulent dans
+votre esprit! voulez-vous mourir?
+
+--Non! répondit Zélonide d'un air ferme, l'autel n'est pas digne d'une
+telle victime; mais j'atteste les dieux que...»
+
+Elle n'en put dire davantage, ses larmes étouffèrent ses plaintes et sa
+voix.
+
+L'amoureux Marcassin ayant été informé de la manière dont Zélonide avait
+reçu son présent, s'indigna si fort contre elle, qu'il fut sur le point
+de rompre, et de ne la revoir de sa vie. Mais soit par tendresse, soit
+par gloire, il ne voulut pas le faire, et résolut de suivre son premier
+dessein avec la dernière chaleur. Le roi et la reine lui remirent le
+soin de cette grande fête. Il l'ordonna magnifique; cependant il y avait
+toujours dans ce qu'il faisait un certain goût de Marcassin très
+extraordinaire: la cérémonie se fit dans une vaste forêt, où l'on dressa
+des tables chargées de venaison pour toutes les bêtes féroces et
+sauvages qui voudraient y manger, afin qu'elles se ressentissent du
+festin.
+
+C'est en ce lieu que Zélonide, ayant été conduite par sa mère et par sa
+soeur, trouva le roi, la reine, leur fils Sanglier, et toute la cour,
+sous des ramées épaisses et sombres, où les nouveaux époux se jurèrent
+un amour éternel. Marcassin n'aurait point eu de peine à tenir sa
+parole. Pour Zélonide, il était aisé de connaître qu'elle obéissait avec
+beaucoup de répugnance: ce n'est point qu'elle ne sût se contraindre, et
+cacher une partie de ses déplaisirs. Le prince, aimant à se flatter, se
+figura qu'elle céderait à la nécessité, et qu'elle ne penserait plus
+qu'à lui plaire. Cette idée lui rendit toute la belle humeur qu'il avait
+perdue. Et dans le temps que l'on commençait le bal, il se hâta de se
+déguiser en astrologue, avec une longue robe. Deux dames de la cour
+étaient seulement de la mascarade. Il avait voulu que tout fût si pareil
+qu'on ne pût les reconnaître: et l'on n'eut pas médiocrement de peine à
+faire ressembler des femmes bien faites à un vilain cochon comme lui.
+
+Il y avait une de ces dames qui était la confidente de Zélonide;
+Marcassin ne l'ignorait point; ce n'était que par curiosité qu'il
+ménagea ce déguisement. Après qu'ils eurent dansé une petite entrée de
+ballet fort courte, car rien ne fatiguait davantage le prince, il
+s'approcha de sa nouvelle épouse, et lui fit: certains signes, en
+montrant un des astrologues masqués, qui persuadèrent à Zélonide, que
+c'était son amie qui était auprès d'elle, et qu'elle lui montrait
+Marcassin:
+
+«Hélas! lui dit-elle, je n'entends que trop, voilà ce monstre que les
+dieux irrités m'ont donné pour mari; mais si tu m'aimes, nous en
+purgerons la terre cette nuit.»
+
+Marcassin comprit, par ce qu'elle lui disait, qu'il s'agissait d'un
+complot où il avait grande part. Il dit fort bas à Zélonide:
+
+«Je suis résolue à tout pour votre service.
+
+--Tiens donc, reprit-elle, voilà un poignard qu'il m'a envoyé, il faut
+que tu te caches dans ma chambre, et que tu m'aides à l'égorger.»
+
+Marcassin lui répliqua peu de chose, de crainte qu'elle ne reconnût son
+jargon, qui était assez extraordinaire: il prit doucement le poignard,
+et s'éloigna d'elle pour un moment.
+
+Il revint ensuite sans masque lui faire des amitiés, qu'elle reçut d'un
+air assez embarrassé, car elle roulait dans son esprit le dessein de le
+perdre; et dans ce moment il n'avait guère moins d'inquiétude qu'elle.
+«Est-il possible, disait-il en lui-même, qu'une personne si jeune et si
+belle soit si méchante? Que lui ai-je fait pour l'obliger à me vouloir
+tuer? Il est vrai que je ne suis pas beau, que je mange malproprement,
+que j'ai quelques défauts, mais qui n'en a pas? Je suis homme sous la
+figure d'une bête. Combien y a-t-il de bêtes sous la figure d'hommes!
+Cette Zélonide que je trouvais si charmante, n'est-elle pas elle-même
+une tigresse et une lionne? Ah! que l'on doit peu se fier aux
+apparences!» Il marmottait tout cela entre ses dents, quand elle lui
+demanda ce qu'il avait.
+
+«Vous êtes triste, Marcassin. Ne vous repentez-vous pas de l'honneur que
+vous m'avez fait?
+
+--Non, lui dit-il, je ne change pas aisément, je pensais au moyen de
+faire finir bientôt le bal: j'ai sommeil.»
+
+La princesse fut ravie de le voir assoupi, pensant qu'elle en aurait
+moins de peine à exécuter son projet. La fête finit. L'on ramena
+Marcassin et sa femme dans un chariot pompeux. Tout le palais était
+illuminé de lampes, qui formaient de petits cochons. L'on fit de grandes
+cérémonies pour coucher le Sanglier et la mariée. Elle ne doutait point
+que sa confidente ne fût derrière la tapisserie; de sorte qu'elle se mit
+au lit avec un cordon de soie sous son chevet, dont elle voulait venger
+la mort d'Ismène, et la violence qu'on lui avait faite en la
+contraignant à faire un mariage qui lui déplaisait si fort. Marcassin
+profita du profond silence qui régnait; il fit semblant de dormir, et
+ronflait à faire trembler tous les meubles de sa chambre.
+
+«Enfin tu dors, vilain porc, dit Zélonide, voici le terme arrivé de
+punir ton coeur de sa fatale tendresse, tu périras dans cette obscure
+nuit.» Elle se leva doucement, et courut à tous les coins appeler sa
+confidente; mais elle n'avait garde d'y être, puisqu'elle ne savait
+point le dessein de Zélonide.
+
+«Ingrate amie! s'écriait-elle d'une voix basse, tu m'abandonnes; après
+m'avoir donné une parole si positive, tu ne me la tiens pas; mais mon
+courage me servira au besoin.» En achevant ces mots, elle passa
+doucement le cordon de soie autour du cou de Marcassin, qui n'attendait
+que cela pour se jeter sur elle. Il lui donna deux coups de ses grandes
+défenses dans la gorge, dont elle expira peu après.
+
+Une telle catastrophe ne pouvait se passer sans beaucoup de bruit. L'on
+accourut, et l'on vit avec la dernière surprise Zélonide mourante; on
+voulait la secourir, mais il se mit au devant d'un air furieux. Et
+lorsque la reine, qu'on était allé quérir, fut arrivée, il lui raconta
+ce qui s'était passé, et ce qui l'avait porté à la dernière violence
+contre cette malheureuse princesse.
+
+La reine ne put s'empêcher de la regretter.
+
+«Je n'avais que trop prévu, dit-elle, les disgrâces attachées à votre
+alliance: qu'elles servent au moins à vous guérir de la frénésie qui
+vous possède de vous marier; il n'y aurait pas moyen de voir toujours
+finir un jour de noce par une pompe funèbre.»
+
+Marcassin ne répondit rien; il était occupé d'une profonde rêverie; il
+se coucha sans pouvoir dormir; il faisait des réflexions continuelles
+sur ses malheurs; il se reprochait en secret la mort des deux plus
+aimables personnes du monde; et la passion qu'il avait eue pour elles se
+réveillait à tous moments pour le tourmenter.
+
+«Infortuné que je suis! disait-il à un jeune seigneur qu'il aimait; je
+n'ai jamais goûté aucune douceur dans le cours de ma vie. Si l'on parle
+du trône que je dois remplir, chacun répond que c'est un grand dommage
+de voir posséder un si beau royaume par un monstre. Si je partage ma
+couronne avec une pauvre fille, au lieu de s'estimer heureuse, elle
+cherche les moyens de mourir ou de me tuer. Si je cherche quelques
+douceurs auprès de mon père et de ma mère, ils m'abhorrent, et ne me
+regardent qu'avec des yeux irrités. Que faut-il donc faire dans le
+désespoir qui me possède? Je veux abandonner la cour. J'irai au fond des
+forêts, mener la vie qui convient à un sanglier de bien et d'honneur. Je
+ne ferai plus l'homme galant. Je ne trouverai point d'animaux qui me
+reprochent d'être plus laid qu'eux. Il me sera aisé d'être leur roi, car
+j'ai la raison en partage, qui me fera trouver le moyen de les
+maîtriser. Je vivrai plus tranquillement avec eux que je ne vis dans une
+cour destinée à m'obéir, et je n'aurai point le malheur d'épouser une
+laie qui se poignarde, ou qui me veuille étrangler. Ha! fuyons, fuyons
+dans les bois, méprisons une couronne dont on me croit indigne.»
+
+Son confident voulut d'abord le détourner d'une résolution si
+extraordinaire; cependant il le voyait si accablé des continuels coups
+de la fortune, que dans la suite il ne le pressa plus de demeurer; et
+une nuit que l'on négligeait de faire la garde autour de son palais, il
+se sauva sans que personne le vît, jusqu'au fond de la forêt, où il
+commença à faire tout ce que ses confrères les marcassins faisaient.
+
+Le roi et la reine ne laissèrent pas d'être touchés d'un départ dont le
+seul désespoir était la cause; ils envoyèrent des chasseurs le chercher:
+mais comment le reconnaître? L'on prit deux ou trois furieux sangliers
+que l'on amena avec mille périls, et qui firent tant de ravages à la
+cour, qu'on résolut de ne se plus exposer à de telles méprises. Il y eut
+un ordre général de ne plus tuer de sangliers, de crainte de rencontrer
+le prince.
+
+Marcassin, en partant, avait promis à son favori de lui écrire
+quelquefois; il avait emporté une écritoire; et en effet, de temps en
+temps, l'on trouvait une lettre fort griffonnée à la porte de la ville,
+qui s'adressait à ce jeune seigneur; cela consolait la reine; elle
+apprenait par ce moyen que son fils était vivant.
+
+La mère d'Ismène et de Zélonide ressentait vivement la perte de ses deux
+filles: tous les projets de grandeurs qu'elle avait faits s'étaient
+évanouis par leur mort: on lui reprochait que sans son ambition elles
+seraient encore au monde; qu'elle les avait menacées pour les obliger à
+consentir d'épouser Marcassin. La reine n'avait plus pour elle les mêmes
+bontés. Elle prit la résolution d'aller en campagne avec Marthesie, sa
+fille unique. Celle-ci était beaucoup plus belle que ses soeurs ne
+l'avaient été, et sa douceur avait quelque chose de si charmant, qu'on
+ne la voyait point avec indifférence. Un jour qu'elle se promenait dans
+la forêt, suivie de deux femmes qui la servaient (car la maison de sa
+mère n'en était pas éloignée), elle vit tout d'un coup à vingt pas
+d'elle un sanglier, d'une grandeur épouvantable; celles qui
+l'accompagnaient l'abandonnèrent et s'enfuirent. Pour Marthesie, elle
+eut tant de frayeur, qu'elle demeura immobile comme une statue, sans
+avoir la force de se sauver.
+
+Marcassin, c'était lui-même, la reconnut aussitôt, et jugea par son
+tremblement qu'elle mourait de peur. Il ne voulut pas l'épouvanter
+davantage; mais s'étant arrêté, il lui dit:
+
+«Marthesie, ne craignez rien, je vous aime trop pour vous faire du mal,
+il ne tiendra qu'à vous que je vous fasse du bien; vous savez les sujets
+de déplaisirs que vos soeurs m'ont donnés, c'est une triple récompense
+de ma tendresse: je ne laisse pas d'avouer que j'avais mérité leur haine
+par mon opiniâtreté à vouloir les posséder malgré elles. J'ai appris,
+depuis que je suis habitant de ces forêts, que rien au monde ne doit
+être plus libre que le coeur; je vois que tous les animaux sont heureux,
+parce qu'ils ne se contraignent point. Je ne savais pas alors leurs
+maximes, je les sais à présent, et je sens bien que je préférerais. La
+mort à un hymen forcé. Si les dieux irrités contre moi voulaient enfin
+s'apaiser; s'ils voulaient vous toucher en ma faveur, je vous avoue,
+Marthesie, que je serais ravi d'unir ma fortune à la vôtre; mais hélas!
+qu'est-ce que je vous propose? Voudriez-vous venir avec un monstre comme
+moi dans le fond de ma caverne?»
+
+Pendant que Marcassin parlait, Marthesie reprenait assez de force pour
+lui répondre.
+
+«Quoi! seigneur, s'écria-t-elle, est-il possible que je vous voie dans
+un état si peu convenable à votre naissance? La reine, votre mère, ne
+passe aucun jour sans donner des larmes à vos malheurs.
+
+--À mes malheurs! dit Marcassin, en l'interrompant; n'appelez point
+ainsi l'état où je suis; j'ai pris mon parti, il m'en a coûté, mais cela
+est fait. Ne croyez pas, jeune Marthesie, que ce soit toujours une
+brillante cour qui fasse notre félicité la plus solide, il est des
+douceurs plus charmantes, et je vous le répète. Vous pourriez me les
+faire trouver, si vous étiez d'humeur à devenir sauvage avec moi.
+
+--Et pourquoi, dit-elle, ne voulez-vous plus revenir dans un lieu où
+vous êtes toujours aimé?
+
+--Je suis toujours aimé? s'écria-t-il. Non, non, l'on n'aime pas les
+princes accablés de disgrâces; comme l'on se promet deux mille biens,
+lorsqu'ils ne sont pas en état d'en faire, on les rend responsables de
+leur mauvaise fortune: on les hait enfin plus que tous les autres.
+
+«Mais à quoi m'amusé-je? s'écria-t-il. Si quelques ours ou quelques
+lions de mon voisinage passent par ici, et qu'ils m'entendent parler, je
+suis un Marcassin perdu. Résolvez-vous donc à venir sans autre vue que
+celle de passer vos beaux jours dans une étroite solitude avec un
+monstre infortuné, qui ne le sera plus, s'il vous possède.
+
+--Marcassin, lui dit-elle, je n'ai eu jusqu'à présent aucun sujet de
+vous aimer, j'aurais encore sans vous deux soeurs qui m'étaient chères,
+laissez-moi du temps pour prendre une résolution si extraordinaire.
+
+--Vous me demandez peut-être du temps, lui dit-il, pour me trahir?
+
+--Je n'en suis pas capable, répliqua-t-elle, et je vous assure dès à
+présent que personne ne saura que je vous ai vu.
+
+--Reviendrez-vous ici? lui dit-il.
+
+--N'en doutez pas, continua-t-elle.
+
+--Ah! votre mère s'y opposera, on lui contera que vous avez rencontré un
+sanglier terrible; elle ne voudra plus vous y exposer. Venez donc,
+Marthesie, venez avec moi.
+
+--En quel lieu me mènerez-vous? dit-elle.
+
+--Dans une profonde grotte, répliqua-t-il; un ruisseau plus clair que du
+cristal y coule lentement: ses bords sont couverts de mousse et d'herbes
+fraîches; cent échos y répondent à l'envi à la voix plaintive de bergers
+amoureux et maltraités.
+
+--C'est là que nous vivrons ensemble; ou pour mieux dire, reprit-elle,
+c'est là que je serai dévorée par quelqu'un de vos meilleurs amis. Ils
+viendront pour vous voir, ils me trouveront, ce sera fait de ma vie.
+Ajoutez que ma mère, au désespoir de m'avoir perdue, me fera chercher
+partout; ces bois sont trop voisins de sa maison, l'on m'y trouverait.
+
+--Allons où vous voudrez, lui dit-il, l'équipage d'un pauvre sanglier
+est bientôt fait.
+
+--J'en conviens, dit-elle, mais le mien est plus embarrassant; il me
+faut des habits pour toutes les saisons, des rubans, des pierreries.
+
+--Il vous faut, dit Marcassin, une toilette pleine de mille bagatelles,
+et de mille choses inutiles. Quand on a de l'esprit et de la raison, ne
+peut-on pas se mettre au-dessus de ces petits ajustements? Croyez-moi,
+Marthesie, ils n'ajouteront rien à votre beauté, et je suis certain
+qu'ils en terniront l'éclat. Ne cherchez point d'autre chose pour votre
+teint que l'eau fraîche et claire des fontaines; vous avez les cheveux
+tout frisés, d'une couleur charmante, et plus fins que les rets où
+l'araignée prend l'innocent moucheron; servez-vous-en pour votre parure;
+vos dents sont mieux rangées et aussi blanches que des perles;
+contentez-vous de leur éclat et laissez les babioles aux personnes moins
+aimables que vous.
+
+--Je suis très satisfaite de tout ce que vous me dites, répliqua-t-elle,
+mais vous ne pourrez me persuader de m'ensevelir au fond d'une caverne,
+n'ayant pour compagnie que des lézards et des limaçons. Ne vaut-il pas
+mieux que vous veniez avec moi chez le roi votre père? Je vous promets
+que s'ils consentent à notre mariage, j'en serai ravie. Et si vous
+m'aimez, ne devez-vous pas souhaiter de me rendre heureuse, et de me
+mettre dans un rang glorieux?
+
+--Je vous aime, belle maîtresse, reprit-il, mais vous ne m'aimez pas;
+l'ambition vous engagerait à me recevoir pour époux, j'ai trop de
+délicatesse pour m'accommoder de ces sentiments-là.
+
+--Vous avez une disposition naturelle, repartit Marthesie, à juger mal
+de notre sexe; mais, seigneur Marcassin, c'est pourtant quelque chose
+que de vous promettre une sincère amitié. Faites-y réflexion, vous me
+verrez dans peu de jours en ces mêmes lieux.»
+
+Le prince prit congé d'elle, et se retira dans sa grotte ténébreuse,
+fort occupé de tout ce qu'elle lui avait dit. Sa bizarre étoile l'avait
+rendu si haïssable aux personnes qu'il aimait, que jusqu'à ce jour, il
+n'avait pas été flatté d'une parole gracieuse, cela le rendait bien plus
+sensible à celles de Marthesie; et son amour ingénieux lui ayant inspiré
+le dessein de la régaler, plusieurs agneaux, des cerfs et des chevreuils
+ressentirent la force de sa dent carnassière. Ensuite il les arrangea
+dans sa caverne, attendant le moment où Marthesie lui tiendrait parole.
+
+Elle ne savait de son côté quelle résolution prendre; quand Marcassin
+aurait été aussi beau qu'il était laid, quand ils se seraient aimés
+autant qu'Astrée et Céladon s'aimaient, c'est tout ce qu'elle aurait pu
+faire que de passer ainsi ses beaux jours dans une affreuse solitude;
+mais qu'il s'en fallait que Marcassin fût Céladon! Cependant elle
+n'était point engagée; personne n'avait eu jusqu'alors l'avantage de lui
+plaire, et elle était dans la résolution de vivre parfaitement bien avec
+le prince, s'il voulait quitter sa forêt.
+
+Elle se déroba pour lui venir parler; elle le trouva au lieu du
+rendez-vous: il ne manquait jamais d'y aller plusieurs fois par jour,
+dans la crainte de perdre le moment où elle y viendrait. Dès qu'il
+l'aperçut, il courut au-devant d'elle, et s'humiliant à ses pieds, il
+lui fit connaître que les sangliers ont, quand ils veulent, des manières
+de saluer fort galantes.
+
+Ils se retirèrent ensuite dans un lieu écarté, et Marcassin la regardant
+avec des petits yeux pleins de feu et de passion:
+
+«Que dois-je espérer, lui dit-il, de votre tendresse?
+
+--Vous pouvez en espérer beaucoup, répliqua-t-elle, si vous êtes dans le
+dessein de revenir à la cour; mais je vous avoue que je ne me sens pas
+la force de passer le reste de ma vie éloignée de tout commerce.
+
+--Ah! lui dit-il, c'est que vous ne m'aimez point; il est vrai que je ne
+suis point aimable, mais je suis malheureux, et vous devriez faire pour
+moi, par pitié et par générosité, ce que vous feriez pour un autre par
+inclination.
+
+--Eh! qui vous dit, répondit-elle, que ces sentiments n'ont point de
+part à l'amitié que je vous témoigne; croyez-moi, Marcassin, je fais
+encore beaucoup de vouloir vous suivre chez le roi votre père.
+
+--Venez dans ma grotte, lui dit-il, venez juger vous-même de ce que vous
+voulez que j'abandonne pour vous.»
+
+À cette proposition elle hésita un peu, elle craignait qu'il ne la
+retînt malgré elle; il devina ce qu'elle pensait.
+
+«Ah! ne craignez point, lui dit-il, je ne serai jamais heureux par des
+moyens violents!»
+
+Marthesie se fia à la parole qu'il lui donnait; il la fit descendre au
+fond de sa caverne; elle y trouva tous les animaux qu'il avait égorgés
+pour la régaler. Cette espèce de boucherie lui fit mal au coeur; elle en
+détourna d'abord les yeux, et voulut sortir au bout d'un moment; mais
+Marcassin prenant l'air et le ton d'un maître, lui dit:
+
+«Aimable Marthesie, je ne suis pas assez indifférent pour vous laisser
+la liberté de me quitter; j'atteste les dieux que vous serez toujours
+souveraine de mon coeur; des raisons invincibles m'empêchent de
+retourner chez le roi mon père; acceptez ici mon amour et ma foi, que ce
+ruisseau fugitif, que les pampres toujours verts, que le roc, que les
+bois, que les hôtes qui les habitent soient témoins de nos serments
+mutuels.»
+
+Elle n'avait pas la même envie que lui de s'engager; mais elle était
+enfermée dans la grotte sans en pouvoir sortir. Pourquoi y était-elle
+allée? ne devait-elle pas prévoir ce qui lui arriva? Elle pleura et fit
+des reproches à Marcassin.
+
+«Comment pourrai-je me fier à vos paroles, lui dit-elle, puisque vous
+manquez à la première que vous m'avez donnée?
+
+--Il faut bien, lui dit-il en souriant à la Marcassine, qu'il y ait un
+peu de l'homme mêlé avec le sanglier; ce défaut de parole que vous me
+reprochez, cette petite finesse où je ménage mes intérêts, c'est
+justement l'homme qui agit; car pour parler sans façon, les animaux ont
+plus d'honneur entre eux que les hommes.
+
+--Hélas! répondit-elle, vous avez le mauvais de l'un et de l'autre, le
+coeur d'un homme, et la figure d'une bête; soyez donc ou tout un, ou
+tout autre, après cela je me résoudrai à ce que vous souhaitez.
+
+--Mais, belle Marthesie, lui dit-il, voulez-vous demeurer avec moi sans
+être ma femme, car vous pouvez compter que je ne vous permettrai point
+de sortir d'ici?»
+
+Elle redoubla ses pleurs et ses prières, il n'en fut point touché; et
+après avoir contesté longtemps, elle consentit à le recevoir pour époux,
+et l'assura qu'elle l'aimerait aussi chèrement que s'il était le plus
+aimable prince du monde.
+
+Ces manières obligeantes le charmèrent, il baisa mille fois ses mains,
+et l'assura à son tour qu'elle ne serait peut-être pas si malheureuse
+qu'elle avait lieu de le croire. Il lui demanda ensuite si elle
+mangerait des animaux qu'il avait tués.
+
+«Non, dit-elle, cela n'est pas de mon goût; si vous pouvez m'apporter
+des fruits, vous me ferez plaisir.»
+
+Il sortit, et ferma si bien l'entrée de la caverne, qu'il était
+impossible à Marthesie de se sauver; mais elle avait pris là-dessus son
+parti, et elle ne l'aurait pas fait, quand elle aurait pu le faire.
+
+Marcassin chargea trois hérissons d'oranges, de limes douces, de citrons
+et d'autres fruits; il les piqua dans les pointes dont ils sont
+couverts, et la provision vint très commodément jusqu'à la grotte, il y
+entra, et pria Marthesie d'en manger.
+
+«Voilà un festin de noces, lui dit-il, qui ne ressemble point à celui
+que l'on fit pour vos deux soeurs; mais j'espère que, encore qu'il y ait
+moins de magnificence, nous y trouverons plus de douceurs.
+
+--Plaise aux dieux de le permettre ainsi!» répliqua-t-elle.
+
+Ensuite elle puisa de l'eau dans sa main, elle but à la santé du
+sanglier, dont il fut ravi.
+
+Le repas ayant été aussi court que frugal, Marthesie rassembla toute la
+mousse, l'herbe et les fleurs que Marcassin lui avait apportées, elle en
+composa un lit assez dur, sur lequel le prince et elle se couchèrent.
+Elle eut grand soin de lui demander s'il voulait avoir tête haute ou
+basse, s'il avait assez de place, de quel côté il dormait le mieux? Le
+bon Marcassin la remercia tendrement, et il s'écriait de temps en temps:
+«Je ne changerais pas mon sort avec celui des plus grands hommes; j'ai
+enfin trouvé ce que je cherchais; je suis aimé de celle que j'aime»; il
+lui dit cent jolies choses, dont elle ne fut point surprise, car il
+avait de l'esprit; mais elle ne laissa pas de se réjouir que la solitude
+où il vivait n'en eût rien diminué.
+
+Ils s'endormirent l'un et l'autre, et Marthesie s'étant réveillée, il
+lui sembla que son lit était meilleur que lorsqu'elle s'y était mise;
+touchant ensuite doucement Marcassin, elle trouvait que sa hure était
+faite comme la tête d'un homme, qu'il avait de longs cheveux, des bras
+et des mains; elle ne put s'empêcher de s'étonner; elle se rendormit, et
+lorsqu'il fut jour, elle trouva que son mari était aussi Marcassin que
+jamais.
+
+Ils passèrent cette journée comme la précédente. Marthesie ne dit point
+à son mari ce qu'elle avait soupçonné pendant la nuit. L'heure de se
+coucher vint: elle toucha sa hure pendant qu'il dormait, et elle y
+trouva la même différence qu'elle y avait trouvée. La voilà bien en
+peine, elle ne dormait presque plus, elle était dans une inquiétude
+continuelle, et soupirait sans cesse. Marcassin s'en aperçut avec un
+véritable désespoir.
+
+«Vous ne m'aimez point, lui dit-il, ma chère Marthesie, je suis un
+malheureux dont la figure vous déplaît; vous allez me causer la mort.
+
+--Dites plutôt, barbare, que vous serez cause de la mienne,
+répliqua-t-elle; l'injure que vous me faites me touche si sensiblement
+que je n'y pourrai résister.
+
+--Je vous fais une injure, s'écria-t-il, et je suis un barbare?
+Expliquez-vous, car assurément vous n'avez aucun sujet de vous plaindre.
+
+--Croyez-vous, lui dit-elle, que je ne sache pas que vous cédez toutes
+les nuits votre place à un homme?
+
+--Les sangliers, lui dit-il, et particulièrement ceux qui me
+ressemblent, ne sont pas de si bonne composition; n'ayez point une
+pensée si offensante pour vous et pour moi, ma chère Marthesie, et
+comptez que je serais jaloux des dieux mêmes; mais peut-être qu'en
+dormant vous vous forgez cette chimère.»
+
+Marthesie, honteuse de lui avoir parlé d'une chose qui avait si peu de
+vraisemblance, répondit qu'elle ajoutait tant de foi à ses paroles,
+qu'encore qu'elle eût tout sujet de croire qu'elle ne dormait pas quand
+elle touchait des bras, des mains et des cheveux, elle soumettait son
+jugement, et qu'à l'avenir elle ne lui en parlerait plus.
+
+En effet, elle éloignait de son esprit tous les sujets de soupçon qui
+venaient. Six mois s'écoulèrent avec peu de plaisirs de la part de
+Marthesie; car elle ne sortait pas de la caverne, de peur d'être
+rencontrée par sa mère ou par ses domestiques. Depuis que cette pauvre
+mère avait perdu sa fille, elle ne cessait point de gémir, elle faisait
+retentir les bois de ses plaintes et du nom de Marthesie. À ces accents,
+qui frappaient presque tous les jours ses oreilles, elle soupirait en
+secret de causer tant de douleur à sa mère, et de n'être pas maîtresse
+de la soulager; mais Marcassin l'avait fortement menacée, et elle le
+craignait autant qu'elle l'aimait.
+
+Comme sa douceur était extrême, elle continuait de témoigner beaucoup de
+tendresse au sanglier, qui l'aimait aussi avec la dernière passion; elle
+était grosse, et quand elle se figurait que la race marcassine allait se
+perpétuer, elle ressentait une affliction sans pareille.
+
+Il arriva qu'une nuit qu'elle ne dormait point et qu'elle pleurait
+doucement, elle entendit parler si proche d'elle, qu'encore que l'on
+parlât tout bas, elle, ne perdait pas un mot de ce qu'on disait. C'était
+le bon Marcassin qui priait une personne de lui être moins rigoureuse,
+et de lui accorder la permission qu'il lui demandait depuis longtemps.
+On lui répondit toujours: «Non, non, je ne le veux pas.» Marthesie
+demeura plus inquiète que jamais. «Qui peut entrer dans cette grotte?
+disait-elle, mon mari ne m'a point révélé ce secret.» Elle n'eut garde
+de se rendormir, elle était trop curieuse. La conversation finie, elle
+entendit que la personne qui avait parlé au prince sortait de la
+caverne, et peu après il ronfla comme un cochon. Aussitôt elle se leva,
+voulant voir s'il était aisé d'ôter la pierre qui fermait l'entrée de la
+grotte, mais elle ne put la remuer. Comme elle revenait, doucement et
+sans aucune lumière, elle sentit quelque chose sous ses pieds, elle
+s'aperçut que c'était la peau d'un sanglier; elle la prit et la cacha,
+puis elle attendit l'événement de cette affaire sans rien dire.
+
+L'aurore paraissait à peine lorsque Marcassin se leva, elle entendit
+qu'il cherchait de tous côtés; pendant qu'il s'inquiétait, le jour vint;
+elle le vit si extraordinairement beau et bien fait, que jamais surprise
+n'a été plus grande ni plus agréable que la sienne.
+
+«Ah! s'écria-t-elle, ne me faites plus un mystère de mon bonheur, je le
+connais et j'en suis pénétrée, mon cher prince! par quelle bonne fortune
+êtes-vous devenu le plus aimable de tous les hommes?»
+
+Il fut d'abord surpris d'être découvert; mais se remettant ensuite:
+
+«Je vais, lui dit-il, vous en rendre compte, ma chère Marthesie, et vous
+apprendre en même temps que c'est à vous que je dois cette charmante
+métamorphose.
+
+«Sachez que la reine ma mère dormait un jour à l'ombre de quelques
+arbres, lorsque trois fées passèrent en l'air; elles la reconnurent,
+elles s'arrêtèrent. L'aînée la doua d'être mère d'un fils spirituel et
+bien fait. La seconde renchérit sur ce don, elle ajouta en ma faveur
+mille qualités avantageuses. La cadette lui dit en éclatant de rire: «Il
+faut un peu diversifier la matière, le printemps serait moins agréable
+s'il n'était précédé par l'hiver: afin que le prince que vous souhaitez
+charmant, le paraisse davantage, je le doue d'être Marcassin, jusqu'à ce
+qu'il ait épousé trois femmes, et que la troisième trouve sa peau de
+sanglier.» À ces mots les trois fées disparurent. La reine avait entendu
+les deux premières très distinctement; à l'égard de celle qui me faisait
+du mal, elle riait si fort qu'elle n'y put rien comprendre.
+
+«Je ne sais moi-même tout ce que je viens de vous raconter que du jour
+de notre mariage; comme j'allais vous chercher, tout occupé de ma
+passion, je m'arrêtai pour boire à un ruisseau qui coule proche de ma
+grotte: soit qu'il fût plus clair qu'à l'ordinaire, ou que je m'y
+regardasse avec plus d'attention, par rapport au désir que j'avais de
+vous plaire, je me trouvai si épouvantable, que les larmes m'en vinrent
+aux yeux. Sans hyperbole, j'en versai assez pour grossir le cours du
+ruisseau, et me parlant à moi-même, je me disais qu'il n'était pas
+possible que je pusse vous plaire!
+
+«Tout découragé de cette pensée, je pris la résolution de ne pas aller
+plus loin. «Je ne puis être heureux, disais-je, si je ne suis aimé, et
+je ne puis être aimé d'aucune personne raisonnable.» Je marmottais ces
+paroles, quand j'aperçus une dame qui s'approcha de moi avec une
+hardiesse qui me surprit, car j'ai l'air terrible pour ceux qui ne me
+connaissent point. «Marcassin, me dit-elle, le temps de ton bonheur
+s'approche si tu épouses Marthesie, et qu'elle puisse t'aimer fait comme
+tu es; assure-toi qu'avant qu'il soit peu tu seras démarcassinné. Dès la
+nuit même de tes noces, tu quitteras cette peau qui te déplaît si fort,
+mais reprends-la avant le jour, et n'en parle point à ta femme; sois
+soigneux d'empêcher qu'elle ne s'en aperçoive, jusqu'au temps où cette
+grande affaire se découvrira.»
+
+«Elle m'apprit, continua-t-il, tout ce que je vous ai déjà raconté de la
+reine ma mère: je lui fis de très humbles remerciements pour les bonnes
+nouvelles qu'elle me donnait; j'allai vous trouver avec une joie mêlée
+d'espérance que je n'avais point encore ressentie. Et lorsque je fus
+assez heureux pour recevoir des marques de votre amitié, ma satisfaction
+augmenta de toute manière, et mon impatience était violente de pouvoir
+partager mon secret avec vous. La fée, qui ne l'ignorait pas, me venait
+menacer la nuit des plus grandes disgrâces si je ne savais me taire.
+«Ah! lui disais-je, madame, vous n'avez sans doute jamais aimé, puisque
+vous m'obligez à cacher une chose si agréable à la personne du monde que
+j'aime le plus?» Elle riait de ma peine, et me défendait de m'affliger,
+parce que tout me devenait favorable. Cependant, ajouta-t-il, rendez-moi
+ma peau de sanglier, il faut bien que je la remette, de peur d'irriter
+les fées.
+
+--Quel que vous puissiez devenir, mon cher prince, lui dit Marthesie, je
+ne changerai jamais pour vous; il me demeurera toujours une idée
+charmante de votre métamorphose.
+
+--Je me flatte, dit-il, que les fées ne voudront pas nous faire souffrir
+longtemps; elles prennent soin de nous; ce lit qui vous paraît de
+mousse, est d'excellent duvet et de laine fine: ce sont elles qui
+mettaient à l'entrée de la grotte tous les beaux fruits que vous avez
+mangés.»
+
+Marthesie ne se lassait point de remercier les fées de tant de grâces.
+
+Pendant qu'elle leur adressait ses compliments, Marcassin faisait les
+derniers efforts pour remettre la peau de sanglier; mais elle était
+devenue si petite, qu'il n'y avait pas de quoi couvrir une de ses
+jambes. Il la tirait en long, en large, avec les dents et les mains,
+rien n'y faisait. Il était bien triste et déplorait son malheur; car il
+craignait, avec raison, que la fée qui l'avait si bien marcassiné ne
+vînt la lui remettre pour longtemps.
+
+«Hélas! ma chère Marthesie, disait-il, pourquoi avez-vous caché cette
+fatale peau? C'est peut-être pour nous en punir que je ne puis m'en
+servir comme je faisais. Si les fées sont en colère, comment les
+apaiserons-nous?»
+
+Marthesie pleurait de son côté; c'était là un sujet d'affliction bien
+singulier de pleurer, parce qu'il ne pouvait plus devenir Marcassin.
+
+Dans ce moment la grotte trembla, puis la voûte s'ouvrit; ils virent
+tomber six quenouilles chargées de soie, trois blanches et trois noires,
+qui dansaient ensemble. Une voix sortit d'entre elles, qui dit:
+
+«Si Marcassin et Marthesie devinent ce que signifient ces quenouilles
+blanches et noires, ils seront heureux.»
+
+Le prince rêva un peu, et dit ensuite:
+
+«Je devine que les trois quenouilles blanches, signifient les trois fées
+qui m'ont doué à ma naissance.
+
+--Et pour moi, s'écria Marthesie, je devine que ces trois noires
+signifient mes deux soeurs et Coridon.»
+
+En même temps les fées parurent à la place des quenouilles blanches.
+Ismène, Zélonide et Coridon parurent aussi. Rien n'a jamais été si
+effrayant que ce retour de l'autre monde.
+
+«Nous ne venons pas de si loin que vous le pensez, dirent-ils à
+Marthesie; les prudentes fées ont eu la bonté de nous secourir. Et dans
+le temps que vous pleuriez notre mort, elles nous conduisaient dans un
+bateau où rien n'a manqué à nos plaisirs, que celui de vous voir avec
+nous.
+
+--Quoi! dit Marcassin, je n'ai pas vu Ismène et son amant sans vie, et
+ce n'est pas de ma main que Zélonide a perdu la sienne?
+
+--Non, dirent les fées, vos yeux fascinés ont été la dupe de nos soins:
+tous les jours ces sortes d'aventures arrivent. Tel croit avoir sa femme
+au bal, quand elle est endormie dans son lit: tel croit avoir une belle
+maîtresse, qui n'a qu'une guenuche; et tel autre croit avoir tué son
+ennemi, qui se porte bien dans un autre pays.
+
+--Vous m'allez jeter dans d'étranges doutes, dit le prince Marcassin; il
+semble, à vous entendre, qu'il ne faut pas même croire ce qu'on voit.
+
+--La règle n'est pas toujours générale, répliquèrent les fées: mais il
+est indubitable que l'on doit suspendre son jugement sur bien des
+choses, et penser qu'il peut entrer quelque dose de féerie dans ce qui
+nous paraît de plus certain.»
+
+Le prince et sa femme remercièrent les fées de l'instruction qu'elles
+venaient de leur donner, et de la vie qu'elles avaient conservée à des
+personnes qui leur étaient si chères:
+
+«Mais, ajouta Marthesie, en se jetant à leurs pieds, ne puis-je espérer
+que vous ne ferez plus reprendre cette vilaine peau de sanglier à mon
+fidèle Marcassin?
+
+--Nous venons vous en assurer, dirent-elles, car il est temps de
+retourner à la cour.»
+
+Aussitôt la grotte prit la figure d'une superbe tente, où le prince
+trouva plusieurs valets de chambre qui l'habillèrent magnifiquement.
+Marthesie trouva de son côté des dames d'atour, et une toilette d'un
+travail exquis, où rien ne manquait pour la coiffer et pour la parer;
+ensuite le dîner fut servi comme un repas ordonné par les fées. C'est en
+dire assez.
+
+Jamais joie n'a été plus parfaite; tout ce que Marcassin avait souffert
+de peine, n'égalait point le plaisir de se voir non seulement homme,
+mais un homme infiniment aimable. Après que l'on fut sorti de table,
+plusieurs carrosses magnifiques, attelés des plus beaux chevaux du
+monde, vinrent à toute bride. Ils y montèrent avec le reste de la petite
+troupe. Des gardes à cheval marchaient devant et derrière les carrosses.
+C'est ainsi que Marcassin se rendit au palais.
+
+On ne savait à la cour d'où venait ce pompeux équipage, et l'on savait
+encore moins qui était dedans, lorsqu'un héraut le publia à haute voix,
+au son des trompettes et des timbales: tout le peuple ravi accourut pour
+voir son prince. Tout le monde en demeura charmé, et personne ne voulut
+douter de la vérité d'une aventure qui paraissait pourtant bien
+douteuse.
+
+Ces nouvelles étant parvenues au roi et à la reine, ils descendirent
+promptement jusque dans la cour. Le prince Marcassin ressemblait si fort
+à son père, qu'il aurait été difficile de s'y méprendre. On ne s'y
+méprit pas: aussi jamais allégresse n'a été plus universelle. Au bout de
+quelques mois elle augmenta encore par la naissance d'un fils, qui
+n'avait rien du tout de la figure ni de l'humeur marcassine.
+
+ Le plus grand effort de courage,
+ Lorsque l'on est bien amoureux,
+ Est de pouvoir cacher à l'objet de ses voeux
+ Ce qu'à dissimuler le devoir nous engage:
+ Marcassin sut par là mériter l'avantage
+ De rentrer triomphant dans une auguste cour.
+ Qu'on blâme, j'y consens, sa trop faible tendresse,
+ Il vaut mieux manquer à l'amour,
+ Que de manquer à la sagesse.
+
+
+
+
+La Princesse Belle-Étoile
+
+
+Il était une fois une princesse à laquelle il ne restait plus rien de
+ses grandeurs passées que son dais et son cadenas; l'un était de
+velours, en broderies de perles, et l'autre d'or, enrichi de diamants.
+Elle les garda tant qu'elle put; mais l'extrême nécessité où elle se
+trouvait réduite, l'obligeait de temps en temps à détacher une perle, un
+diamant, une émeraude, et cela se vendait secrètement pour nourrir son
+équipage. Elle était veuve, chargée de trois filles très jeunes et très
+aimables. Elle comprit que si elle les élevait dans un air de grandeur
+et de magnificence convenable à leur rang, elles se ressentiraient
+davantage dans la suite de leurs disgrâces. Elle prit donc la résolution
+de vendre le peu qui lui restait, et de s'en aller bien loin avec ses
+trois filles s'établir dans quelque maison de campagne, où elles
+feraient une dépense convenable à leur petite fortune. En passant dans
+une forêt très dangereuse, elle fut volée, de sorte qu'il ne lui resta
+presque plus rien. Cette pauvre princesse, plus chagrine de ce dernier
+malheur que de tous ceux qui l'avaient précédé, connut bien qu'il
+fallait gagner sa vie ou mourir de faim. Elle avait aimé autrefois la
+bonne chère, et savait faire des sauces excellentes. Elle n'allait
+jamais sans sa petite cuisine d'or, que l'on venait voir de bien loin.
+Ce qu'elle avait fait pour se divertir, elle le fit alors pour
+subsister. Elle s'arrêta proche d'une grande ville, dans une maison fort
+jolie; elle y faisait des ragoûts merveilleux; l'on était friand dans ce
+pays-là, de sorte que tout le monde accourait chez elle. L'on ne parlait
+que de la bonne fricasseuse, à peine lui donnait-on le temps de
+respirer. Cependant ses trois filles devenaient grandes; et leur beauté
+n'aurait pas fait moins de bruit que les sauces de la princesse, si elle
+ne les avait cachées dans une chambre, d'où elles sortaient très
+rarement.
+
+Un jour des plus beaux de l'année, il entra chez elle une petite
+vieille, qui paraissait bien lasse; elle s'appuyait sur un bâton, son
+corps était tout courbé, et son visage plein de rides.
+
+«Je viens, dit-elle, afin que vous me fassiez un bon repas, car je veux,
+avant que d'aller en l'autre monde, pouvoir m'en vanter en celui-ci.»
+
+Elle prit une chaise de paille, se mit auprès du feu et dit à la
+princesse de se hâter. Comme elle ne pouvait pas tout faire, elle appela
+ses trois filles: l'aînée avait nom Roussette, la seconde Brunette, et
+la dernière Blondine. Elle leur avait donné ces noms par rapport à la
+couleur de leurs cheveux. Elles étaient vêtues en paysannes, avec des
+corsets et des jupes de différentes couleurs. La cadette était la plus
+belle et la plus douce. Leur mère commanda à l'une d'aller quérir de
+petits pigeons dans la volière, à l'autre de tuer des poulets, à l'autre
+de faire la pâtisserie. Enfin, en moins d'un moment, elles mirent devant
+la vieille un couvert très propre, du linge fort blanc, de la vaisselle
+de terre bien vernissée, et on la servit à plusieurs services. Le vin
+était bon, la glace n'y manquait pas, les verres rincés à tous moments
+par les plus belles mains du monde; tout cela donnait de l'appétit à la
+vieille petite bonne femme. Si elle mangea bien, elle but encore mieux.
+Elle se mit en pointe de vin; elle disait mille choses, où la princesse,
+qui ne faisait pas semblant d'y prendre garde, trouvait beaucoup
+d'esprit.
+
+Le repas finit aussi gaiement qu'il avait commencé; la vieille se leva,
+elle dit à la princesse:
+
+«Ma grande amie, si j'avais de l'argent, je vous paierais, mais il y a
+si longtemps que je suis ruinée; j'avais besoin de vous trouver pour
+faire si bonne chère: tout ce que je puis vous promettre, c'est de vous
+envoyer de meilleures pratiques que la mienne.»
+
+La princesse se prit à sourire, et lui dit gracieusement:
+
+«Allez, ma bonne mère, ne vous inquiétez point, je suis toujours assez
+payée quand je fais quelque plaisir.
+
+--Nous avons été ravies de vous servir, dit Blondine, et si vous vouliez
+souper ici, nous ferions encore mieux.
+
+--Oh! que l'on est heureux, s'écria la vieille, lorsqu'on est né avec un
+coeur si bienfaisant! mais croyez-vous n'en pas recevoir la récompense?
+Soyez certaines, continua-t-elle, que le premier souhait que vous ferez
+sans songer à moi, sera accompli.»
+
+En même temps elle disparut, et elles n'eurent pas lieu de douter que ce
+ne fût une fée.
+
+Cette aventure les étonna: elles n'en avaient jamais vu: elles étaient
+peureuses; de sorte que pendant cinq ou six mois elles en parlèrent; et
+sitôt qu'elles désiraient quelque chose, elles pensaient à elle. Rien ne
+réussissait, dont elles étaient fortement en colère contre la fée. Mais
+un jour que le roi allait à la chasse, il passa chez la bonne
+fricasseuse, pour voir si elle était aussi habile qu'on disait; et comme
+il approchait du jardin avec grand bruit, les trois soeurs qui
+cueillaient des fraises l'entendirent.
+
+«Ah! dit Roussette, si j'étais assez heureuse pour épouser monseigneur
+l'amiral, je me vante que je ferais avec mon fuseau et ma quenouille
+tant de fil, et de ce fil tant de toile, qu'il n'aurait plus besoin d'en
+acheter pour les voiles de ses navires.
+
+--Et moi, dit Brunette, si la fortune m'était assez favorable pour me
+faire épouser le frère du roi, je me vante qu'avec mon aiguille, je lui
+ferais tant de dentelles, qu'il en verrait son palais rempli.
+
+--Et moi, ajouta Blondine, je me vante que si le roi m'épousait,
+j'aurais, au bout de neuf mois, deux beaux garçons et une belle fille;
+que leurs cheveux tomberaient par anneaux, répandant de fines pierres,
+avec une brillante étoile sur le front, et le cou entouré d'une riche
+chaîne d'or.»
+
+Un des favoris du roi, qui s'était avancé pour avertir l'hôtesse de sa
+venue, ayant entendu parler dans le jardin, s'arrêta sans faire aucun
+bruit, et fut bien surpris de la conversation de ces trois belles
+filles. Il alla promptement la redire au roi pour le réjouir; il en rit
+en effet, et commanda qu'on les fît venir devant lui.
+
+Elles parurent aussitôt d'un air et d'une grâce merveilleux. Elles
+saluèrent le roi avec beaucoup de respect et de modestie; et lorsqu'il
+demanda s'il était vrai qu'elles venaient de s'entretenir des époux
+qu'elles désiraient, elles rougirent et baissèrent les yeux: il les
+pressa encore davantage de l'avouer; elles en convinrent, et il s'écria
+aussitôt:
+
+«Certainement je ne sais quelle puissance agit sur moi, mais je ne
+sortirai pas d'ici que je n'aie épousé la belle Blondine.
+
+--Sire, dit le frère du roi, je vous demande permission de me marier
+avec cette jolie brunette.
+
+--Accordez-moi la même grâce, ajouta l'amiral, car la rousse me plaît
+infiniment.»
+
+Le roi, bien aise d'être imité par les plus grands de son royaume, leur
+dit qu'il approuvait leur choix, et demanda à la mère si elle le voulait
+bien. Elle répondit que c'était la plus grande joie qu'elle pût jamais
+avoir. Le roi l'embrassa, le prince et l'amiral n'en firent pas moins.
+
+Quand le roi fut prêt à dîner, on vit descendre par la cheminée une
+table de sept couverts d'or, et tout ce qu'on peut imaginer de plus
+délicat pour faire un bon repas. Cependant le roi hésitait à manger, il
+craignait que l'on n'eût accommodé les viandes au sabbat; et cette
+manière de servir par la cheminée lui était un peu suspecte.
+
+Le buffet s'arrangea, l'on ne voyait que bassins et vases d'or, dont le
+travail surpassait la matière. En même temps un essaim de mouches à miel
+parut dans des ruches de cristal, et commença la plus charmante musique
+qui se puisse imaginer. Toute la salle était pleine de frelons, de
+mouches, de guêpes et de moucherons, et d'autres bestiolinettes de cette
+espèce, qui servaient le roi avec une adresse surnaturelle. Trois ou
+quatre mille bibets lui apportaient à boire, sans qu'un seul osât se
+noyer dans le vin, ce qui est d'une modération et d'une discipline
+étonnantes. La princesse et ses filles pénétraient assez que tout ce qui
+se passait ne pouvait s'attribuer qu'à la petite vieille: elles
+bénissaient l'heure où elles l'avaient connue.
+
+Après le repas, qui fut si long que la nuit surprit la compagnie à
+table, dont sa majesté ne laissa pas d'avoir un peu de honte, car il
+semblait que dans cet hymen, Bacchus avait pris la place de Cupidon, le
+roi se leva, et dit:
+
+«Achevons la fête par où elle devait commencer.»
+
+Il tira sa bague de son doigt, et la mit dans celui de Blondine, le
+prince et l'amiral l'imitèrent. Les abeilles redoublèrent leurs chants.
+L'on dansa, l'on se réjouit; et tous ceux qui avaient suivi le roi
+vinrent saluer la reine et la princesse. Pour l'amirale, on ne lui
+faisait pas tant de cérémonies, dont elle se désespérait, car elle était
+l'aînée de Brunette et de Blondine, et se trouvait moins bien mariée.
+
+Le roi envoya son grand écuyer apprendre à la reine sa mère ce qui
+venait de se passer, et pour faire venir ses plus magnifiques chariots,
+afin d'emmener la reine Blondine avec ses deux soeurs. La reine-mère
+était la plus cruelle de toutes les femmes, et la plus emportée. Quand
+elle sut que son fils s'était marié sans sa participation, et surtout à
+une fille d'une naissance si obscure, et que le prince en avait fait
+autant, elle entra dans une telle colère, qu'elle effraya toute la cour.
+Elle demanda au grand écuyer quelle raison avait pu engager le roi à un
+si indigne mariage? Il lui dit que c'était l'espérance d'avoir deux
+garçons et une fille dans neuf mois, qui naîtraient avec de grands
+cheveux bouclés, des étoiles sur la tête, et chacun une chaîne d'or au
+cou, et que des choses si rares l'avaient charmé. La reine-mère sourit
+dédaigneusement de la crédulité de son fils; elle dit là-dessus bien des
+choses offensantes, qui marquaient assez sa fureur.
+
+Les chariots étaient déjà arrivés à la petite maisonnette. Le roi convia
+sa belle-mère à le suivre, et lui promit qu'elle serait regardée avec
+toute sorte de distinction. Mais elle pensa aussitôt que la cour est une
+mer toujours agitée.
+
+«Sire, lui dit-elle, j'ai trop d'expérience des choses du monde pour
+quitter le repos que je n'ai acquis qu'avec beaucoup de peine.
+
+--Quoi! répliqua le roi, voulez-vous continuer à tenir hôtellerie?
+
+--Non, dit-elle, vous me ferez quelque bien pour vivre.
+
+--Souffrez au moins, ajouta-t-il, que je vous donne un équipage et des
+officiers.
+
+--Je vous en rends grâce, dit-elle; quand je suis seule, je n'ai point
+d'ennemis qui me tourmentent; mais si j'avais des domestiques, je
+craindrais d'en trouver en eux.»
+
+Le roi admira l'esprit et la modération d'une femme qui pensait et qui
+parlait comme un philosophe.
+
+Pendant qu'il pressait sa belle-mère de venir avec lui, l'amirale Rousse
+faisait cacher au fond de son chariot tous les beaux bassins et les
+vases d'or du buffet, voulant en profiter sans rien laisser; mais la fée
+qui voyait tout, bien que personne ne la vît, les changea en cruches de
+terre. Lorsqu'elle fut arrivée, et qu'elle voulut les emporter dans son
+cabinet, elle ne trouva rien qui en valût la peine.
+
+Le roi et la reine embrassèrent tendrement la sage princesse, et
+l'assurèrent qu'elle pourrait disposer à sa volonté de tout ce qu'ils
+avaient. Ils quittèrent le séjour champêtre, et vinrent à la ville,
+précédés des trompettes, des hautbois, des timbales et des tambours qui
+se faisaient entendre bien loin. Les confidents de la reine-mère lui
+avaient conseillé de cacher sa mauvaise humeur, parce que le roi s'en
+offenserait, et que cela pourrait avoir des suites fâcheuses: elle se
+contraignit donc, et ne fît paraître que de l'amitié à ses deux
+belles-filles, leur donnant des pierreries et des louanges
+indifféremment sur tout ce qu'elles faisaient bien ou mal.
+
+La reine Blondine et la princesse Brunette étaient étroitement unies;
+mais à l'égard de l'amirale Rousse, elle les haïssait mortellement.
+
+«Voyez, disait-elle, la bonne fortune de mes deux soeurs: l'une est
+reine, l'autre princesse du sang, leurs maris les adorent; et moi, qui
+suis l'aînée, qui me trouve cent fois plus belle qu'elles, je n'ai qu'un
+amiral pour époux, dont je ne suis point chérie comme je devrais
+l'être.»
+
+La jalousie qu'elle avait contre ses soeurs, la rangea du parti de la
+reine-mère; car l'on savait bien que la tendresse qu'elle témoignait à
+ses belles-filles n'était qu'une feinte, et qu'elle trouverait avec
+plaisir l'occasion de leur faire du mal.
+
+La reine et la princesse devinrent grosses, et par malheur une grande
+guerre étant survenue, il fallut que le roi partît pour se mettre à la
+tête de son armée. La jeune reine et la princesse étant obligées de
+rester sous le pouvoir de la reine-mère, la prièrent de trouver bon
+qu'elles retournassent chez leur mère, afin de se consoler avec elle
+d'une si cruelle absence. Le roi n'y put consentir. Il conjura sa femme
+de rester au palais, il l'assura que sa mère en userait bien. En effet,
+il la pria avec la dernière instance d'aimer sa belle-fille, et d'en
+avoir soin. Il ajouta qu'elle ne pouvait l'obliger plus sensiblement,
+qu'il espérait lui avoir de beaux enfants, et qu'il en attendait les
+nouvelles avec beaucoup d'inquiétude. Cette méchante reine, ravie de ce
+que son fils lui confiait sa femme, lui promit de ne songer qu'à sa
+conservation, et l'assura qu'il pouvait partir avec un entier repos
+d'esprit. Ainsi il s'en alla dans une si forte envie de revenir bientôt,
+qu'il hasardait ses troupes en toutes rencontres; et son bonheur faisait
+non seulement que sa témérité lui réussissait toujours, mais encore
+qu'il avançait fort ses affaires. La reine accoucha avant son retour. La
+princesse sa soeur eut le même jour un beau garçon, elle mourut
+aussitôt.
+
+L'amirale Rousse était fort occupée des moyens de nuire à la jeune
+reine. Quand elle lui vit des enfants si jolis, et qu'elle n'en avait
+point, sa fureur augmenta; elle prit la résolution de parler promptement
+à la reine-mère, car il n'y avait pas de temps à perdre.
+
+«Madame, lui dit-elle, je suis si touchée de l'honneur que votre majesté
+m'a fait en me donnant quelque part dans ses bonnes grâces, que je me
+dépouille volontiers de mes propres intérêts pour ménager les vôtres; je
+comprends tous les déplaisirs dont vous êtes accablée depuis les
+indignes mariages du roi et du prince. Voilà quatre enfants qui vont
+éterniser la faute qu'ils ont commise: notre pauvre mère est une pauvre
+villageoise qui n'avait pas de pain quand elle s'est avisée de devenir
+fricasseuse; croyez-moi, madame, faisons une fricassée aussi de tous ces
+petits marmots, et les ôtons du monde avant qu'ils vous fassent rougir.
+
+--Ah! ma chère amirale, dit la reine en l'embrassant, que je t'aime
+d'être si équitable, et de partager, comme tu fais, mes justes
+déplaisirs! J'avais déjà résolu d'exécuter ce que tu me proposes, il n'y
+a que la manière qui m'embarrasse.
+
+--Que cela ne vous fasse point de peine, reprit la Rousse, ma doguine
+vient de faire deux chiens et une chienne; ils ont chacun une étoile sur
+le front, avec une marque autour du cou, qui fait une espèce de chaîne.
+Il faut faire accroire à la reine qu'elle est accouchée de toutes ces
+petites bêtes, et prendre les deux fils, la fille et le fils de la
+princesse, que l'on fera mourir.
+
+--Ton dessein me plaît infiniment, s'écria-t-elle, j'ai déjà donné des
+ordres là-dessus à Feintise, sa dame d'honneur, de sorte qu'il faut
+avoir les petits chiens.
+
+--Les voilà, dit l'amirale, je les ai apportés.»
+
+Aussitôt elle ouvrit une grande bourse qu'elle avait toujours à son
+côté, elle en tira trois doguines bêtes, que la reine et elle
+emmaillotèrent comme les enfants de la reine auraient dû être, et tout
+ornées de dentelles et de langes brochés d'or. Elles les arrangèrent
+dans une corbeille couverte, puis cette méchante reine, suivie de la
+rousse, se rendit auprès de la reine.
+
+«Je viens vous remercier, lui dit-elle, des beaux héritiers que vous
+donnez à mon fils, voilà des têtes bien faites pour porter une couronne.
+Je ne m'étonne pas si vous promettiez à votre mari deux fils et une
+fille avec des étoiles sur le front, de longs cheveux, et des chaînes
+d'or au cou. Tenez, nourrissez-les, car il n'y a point de femme qui
+veuille donner à téter à des chiens.»
+
+La pauvre reine, qui était accablée du mal qu'elle avait souffert, pensa
+mourir de douleur quand elle aperçut ces trois chiennes de bêtes, et
+qu'elle vit cette espèce de doguinerie qui faisait sur son lit un bruit
+désespéré: elle se mit à pleurer amèrement, puis joignant ses mains:
+
+«Hélas! madame, dit-elle, n'ajoutez point des reproches à mon
+affliction, elle ne peut assurément être plus grande. Si les dieux
+avaient permis ma mort avant que j'eusse reçu l'affront de me voir mère
+de ces petits monstres, je me serais estimée trop heureuse: hélas! que
+ferai-je? Le roi va me haïr autant qu'il m'a aimée.»
+
+Les soupirs et les sanglots étouffèrent sa voix, elle n'eut plus de
+force pour parler; et la reine-mère, continuant à lui dire des injures,
+eut le plaisir de passer ainsi trois heures au chevet de son lit.
+
+Elle s'en alla ensuite; et sa soeur, qui feignait de partager ses
+déplaisirs, lui dit qu'elle n'était pas la première à qui semblable
+malheur était arrivé; qu'on voyait bien que c'était là un tour de cette
+vieille fée qui leur avait promis tant de merveilles; mais que comme il
+serait peut-être dangereux pour elle de voir le roi, elle lui
+conseillait de s'en aller chez leur pauvre mère avec ses trois enfants
+de chien. La reine ne lui répondit que par ses larmes. Il fallait avoir
+le coeur bien dur, pour n'être pas touché de l'état où elles la
+réduisaient! Elle donna à téter à ces vilains chiens, croyant en être la
+mère.
+
+La reine commanda à Feintise de prendre les enfants de la reine avec le
+fils de la princesse, de les étrangler et de les enterrer si bien, qu'on
+n'en sût jamais rien. Comme elle était sur le point d'exécuter cet
+ordre, et qu'elle tenait déjà le cordeau fatal, elle jeta les yeux sur
+eux, et les trouva si merveilleusement beaux, et vit qu'ils marquaient
+tant de choses extraordinaires par les étoiles qui brillaient à leur
+front, qu'elle n'osa porter ses criminelles mains sur un sang si
+auguste.
+
+Elle fit amener une chaloupe au bord de la mer, elle y mit les quatre
+enfants dans un même berceau et quelques chaînes de pierreries, afin que
+si la fortune les conduisait entre les mains d'une personne assez
+charitable pour les vouloir nourrir, elle en trouvât aussitôt sa
+récompense.
+
+La chaloupe poussée par un grand vent s'éloigna si vite du rivage, que
+Feintise la perdit de vue; mais en même temps les vagues s'enflèrent, et
+le soleil se cacha, les nues se fondirent en eau, mille éclats de
+tonnerre faisaient retentir tous les environs. Elle ne douta point que
+la petite barque ne fût submergée; et elle ressentit de la joie de ce
+que ces pauvres innocents étaient péris, car elle aurait toujours
+appréhendé quelque événement extraordinaire en leur faveur.
+
+Le roi, sans cesse occupé de sa chère épouse et de l'état où il l'avait
+laissée, ayant une trêve pour peu de temps, revint en poste: il arriva
+douze heures après qu'elle fut accouchée. Quand la reine-mère le sut,
+elle alla au-devant de lui avec un air composé de douleur; elle le tint
+longtemps serré entre ses bras, lui mouillant le visage de larmes; il
+semblait que sa douleur l'empêchait de parler. Le roi, tout tremblant,
+n'osait demander ce qui était arrivé, car il ne doutait pas que ce ne
+fussent de fort grands malheurs. Enfin elle fit un effort pour lui
+raconter que sa femme était accouchée de trois chiens: aussitôt Feintise
+les présenta, et l'amirale toute en pleurs se jetant aux pieds du roi,
+le supplia de ne point faire mourir la reine, et de se contenter de la
+renvoyer chez sa mère, qu'elle y était déjà résolue, et qu'elle
+recevrait ce traitement comme une grande grâce.
+
+Le roi était si éperdu, qu'il pouvait à peine respirer: il regardait les
+doguins, et remarquait avec surprise cette étoile qu'ils avaient au
+milieu du front, et la couleur différente qui faisait le tour de leur
+cou. Il se laissa tomber sur un fauteuil, roulant dans son esprit mille
+pensées, et ne pouvant prendre une résolution fixe; mais la reine-mère
+le pressa si fort, qu'il prononça l'exil de l'innocente reine. Aussitôt
+on la mit dans une litière avec ses trois chiens; et sans avoir aucuns
+égards pour elle, on la conduisit chez sa mère, où elle arriva presque
+morte.
+
+Les dieux avaient regardé d'un oeil de pitié la barque où les trois
+princes étaient avec la princesse. La fée qui les protégeait fit tomber,
+au lieu de pluie, du lait dans leurs petites bouches; ils ne souffrirent
+point de cet orage épouvantable qui s'était élevé si promptement. Enfin
+ils voguèrent sept jours et sept nuits; ils étaient en pleine mer aussi
+tranquilles que sur un canal, lorsqu'ils furent rencontrés par un
+vaisseau corsaire. Le capitaine ayant été frappé, quoique d'assez loin,
+du brillant éclat des étoiles qu'ils avaient sur le front, aborda la
+chaloupe, persuadé qu'elle était pleine de pierreries. Il y en trouva en
+effet; et ce qui le toucha davantage, ce fut la beauté des quatre
+merveilleux enfants. Le désir de les conserver l'engagea à retourner
+chez lui pour les donner à sa femme qui n'en avait point, et qui en
+souhaitait depuis longtemps.
+
+Elle s'inquiéta fort de le voir revenir si promptement, car il allait
+faire un voyage de long cours; mais elle fut transportée de joie quand
+il remit entre ses mains un trésor si considérable; ils admirèrent
+ensemble la merveille des étoiles, la chaîne d'or qui ne pouvait s'ôter
+de leur cou, et leurs longs cheveux. Ce fut bien autre chose lorsque
+cette femme les peigna, car il en tombait à tous moments des perles, des
+rubis, des diamants, des émeraudes de différentes grandeurs et toutes
+parfaites: elle en parla à son mari, qui ne s'en étonna pas moins
+qu'elle.
+
+«Je suis bien las, lui dit-il, du métier de corsaire; si les cheveux de
+ces petits enfants continuent à nous donner des trésors, je ne veux plus
+courir les mers, et mon bien sera aussi considérable que celui de nos
+plus grands capitaines.»
+
+La femme du corsaire, qui se nommait Corsine, fut ravie de la résolution
+de son mari, elle en aima davantage ces quatre enfants; elle nomme la
+princesse, Belle-Étoile; son frère aîné, Petit-Soleil, le second,
+Heureux, et le fils aîné de la princesse, Chéri. Il était si fort
+au-dessus des deux autres pour sa beauté, qu'encore qu'il n'eût ni
+étoile, ni chaîne, Corsine l'aimait plus que les autres.
+
+Comme elle ne pouvait les élever sans le secours de quelque nourrice,
+elle pria son mari, qui aimait beaucoup la chasse, de lui attraper des
+faons tout petits; il en trouva le moyen, car la forêt où ils
+demeuraient était fort spacieuse. Corsine les ayant, elle les exposa du
+côté du vent; les biches, qui les sentirent, accoururent pour leur
+donner à téter. Corsine les cacha, et mit à la place les enfants, qui
+s'accommodèrent à merveille du lait de biche. Tous les jours deux fois
+elles venaient quatre de compagnie jusque chez Corsine, chercher les
+princes et la princesse, qu'elles prenaient pour les faons.
+
+C'est ainsi que se passa la tendre jeunesse des princes: le corsaire et
+sa femme les aimaient si passionnément qu'ils leur donnaient tous leurs
+soins. Cet homme avait été bien élevé: c'était moins par inclination que
+par bizarrerie de la fortune qu'il était devenu corsaire. Il avait
+épousé Corsine chez une princesse où son esprit s'était heureusement
+cultivé; elle savait vivre, et quoiqu'elle se trouvât dans une espèce de
+désert, où ils ne subsistaient que des larcins qu'il faisait dans ses
+courses, elle n'avait point encore oublié l'usage du monde; ils avaient
+la dernière joie de n'être plus en obligation de s'exposer à tous les
+périls attachés au métier de corsaire, ils devenaient assez riches sans
+cela. De trois en trois jours, il tombait, comme je l'ai déjà dit, des
+cheveux de la princesse et de ses frères, des pierreries considérables,
+que Corsine allait vendre à la ville la plus proche, et elle en
+rapportait mille gentillesses pour ses quatre marmots.
+
+Quand ils furent sortis de la première enfance, le corsaire s'appliqua
+sérieusement à cultiver le beau naturel dont le ciel les avait doués; et
+comme il ne doutait point qu'il n'y eût de grands mystères cachés dans
+leur naissance et dans la rencontre qu'il en avait faite, il voulut
+reconnaître par leur éducation ce présent des dieux; de sorte qu'après
+avoir rendu sa maison plus logeable, il attira chez lui des personnes de
+mérite, qui leur apprirent diverses sciences avec une facilité qui
+surprenait tous ces grands maîtres.
+
+Le corsaire et sa femme n'avaient jamais dit l'aventure des quatre
+enfants. Ils passaient pour être les leurs, quoiqu'ils marquassent, par
+toutes leurs actions, qu'ils sortaient d'un sang plus illustre. Ils
+étaient très unis entre eux; il s'y trouvait du naturel et de la
+politesse, mais le prince Chéri avait pour la princesse Belle-Étoile des
+sentiments plus empressés et plus vifs que les deux autres; dès qu'elle
+souhaitait quelque chose, il tentait jusqu'à l'impossible pour la
+satisfaire; il ne la quittait presque jamais; lorsqu'elle allait à la
+chasse, il l'accompagnait; quand elle n'y allait point, il trouvait
+toujours des excuses pour se défendre de sortir. Petit-Soleil et
+Heureux, qui étaient frères, lui parlaient avec moins de tendresse et de
+respect. Elle remarqua cette différence, elle en tint compte à Chéri, et
+elle l'aima plus que les autres.
+
+À mesure qu'ils avançaient en âge, leur mutuelle tendresse augmentait;
+ils n'en eurent d'abord que du plaisir.
+
+«Mon tendre frère, lui disait Belle-Étoile, si mes désirs suffisaient
+pour vous rendre heureux, vous seriez un des plus grands rois de la
+terre.
+
+--Hélas! ma soeur, répliquait-il, ne m'enviez pas le bonheur que je
+goûte auprès de vous; je préférerais de passer une heure où vous êtes à
+toute l'élévation que vous me souhaitez.»
+
+Quand elle disait la même chose à ses frères, ils répondaient
+naturellement qu'ils en seraient ravis; et pour les éprouver davantage,
+elle ajoutait:
+
+«Oui, je voudrais que vous remplissiez le premier trône du monde,
+dussé-je ne vous voir jamais.»
+
+Ils disaient aussitôt:
+
+«Vous avez raison, ma soeur, l'un vaudrait bien mieux que l'autre.
+
+--Vous consentiriez donc, répliquait-elle, à ne me plus voir?
+
+--Sans doute, disaient-ils, il nous suffirait d'apprendre quelquefois de
+vos nouvelles.»
+
+Lorsqu'elle se trouvait seule, elle examinait ces différentes manières
+d'aimer, et elle sentait son coeur disposé tout comme les leurs: car
+encore que Petit-Soleil et Heureux lui fussent chers, elle ne souhaitait
+point de rester avec eux toute sa vie; et à l'égard de Chéri, elle
+fondait en larmes, quand elle pensait que leur père l'enverrait
+peut-être écumer les mers, ou qu'il le mènerait à l'armée. C'est ainsi
+que l'amour, masqué du nom spécieux d'un excellent naturel,
+s'établissait dans ces jeunes coeurs. Mais à quatorze ans Belle-Étoile
+commença de se reprocher l'injustice qu'elle croyait faire à ses frères,
+de ne les pas aimer également. Elle s'imagina que les soins et les
+caresses de Chéri en étaient la cause. Elle lui défendit de chercher
+davantage les moyens de se faire aimer.
+
+«Vous ne les avez que trop trouvés, lui disait-elle agréablement, et
+vous êtes parvenu à me faire mettre une grande différence entre vous et
+eux.»
+
+Quelle joie ne ressentait-il pas lorsqu'elle lui parlait ainsi! Bien
+loin de diminuer son empressement, elle l'augmentait: il lui faisait
+chaque jour une galanterie nouvelle.
+
+Ils ignoraient encore jusqu'où allait leur tendresse, et ils n'en
+connaissaient point l'espèce, lorsqu'un jour on apporta à Belle-Étoile
+plusieurs livres nouveaux: elle prit le premier qui tomba sous sa main;
+c'était l'histoire de deux jeunes amants, dont la passion avait commencé
+se croyant frère et soeur, ensuite ils avaient été reconnus par leurs
+proches, et après des peines infinies ils s'étaient épousés. Comme Chéri
+lisait parfaitement bien, qu'il entendait tout finement, et qu'il se
+faisait entendre de même, elle le pria de lire auprès d'elle pendant
+qu'elle achèverait un ouvrage de lacis qu'elle avait envie de finir.
+
+Il lut cette aventure, et ce ne fut pas sans une grande inquiétude qu'il
+y vit une peinture naïve de tous ses sentiments. Belle-Étoile n'était
+pas moins surprise; il semblait que l'auteur avait lu tout ce qui se
+passait dans son âme. Plus Chéri lisait, plus il était touché; plus la
+princesse l'écoutait, plus elle était attendrie; quelque effort qu'elle
+pût faire, ses yeux se remplirent de larmes, et son visage en était
+couvert. Chéri se faisait de son côté une violence inutile; il
+pâlissait, il changeait de couleur et de ton de voix: ils souffraient
+l'un et l'autre tout ce que l'on peut souffrir.
+
+«Ah, ma soeur, s'écria-t-il en la regardant tristement, et laissant
+tomber son livre! ah, ma soeur, qu'Hippolyte fut heureux de n'être pas
+le frère de Julie!
+
+--Nous n'aurons pas une semblable satisfaction, répondit-elle. Hélas,
+nous est-elle moins due!»
+
+En achevant ces mots, elle connut qu'elle en avait trop dit, elle
+demeura interdite; et si quelque chose put consoler le prince, ce fut
+l'état où il la vit. Depuis ce moment ils tombèrent l'un et l'autre dans
+une profonde tristesse, sans s'expliquer davantage: ils pénétraient une
+partie de ce qui se passait dans leurs âmes; ils s'étudièrent pour
+cacher à tout le monde un secret qu'ils auraient voulu ignorer
+eux-mêmes, et duquel ils ne s'entretenaient point. Cependant il est si
+naturel de se flatter, que la princesse ne laissait pas de compter pour
+beaucoup que Chéri seul n'eût point d'étoile ni de chaîne au cou; car
+pour les longs cheveux et le don de répandre des pierreries quand on les
+peignait, il les avait comme ses cousins.
+
+Les trois princes étant allés un jour à la chasse, Belle-Étoile
+s'enferma dans un petit cabinet, qu'elle aimait parce qu'il était
+sombre, et qu'elle y rêvait avec plus de liberté qu'ailleurs: elle ne
+faisait aucun bruit. Ce cabinet n'était séparé de la chambre de Corsine
+que par une cloison, et cette femme la croyait à la promenade; elle
+l'entendit qui disait au corsaire:
+
+«Voilà Belle-Étoile en âge d'être mariée: si nous savions qui elle est,
+nous tâcherions de l'établir d'une manière convenable à son rang; ou si
+nous pouvions croire que ceux qui passent pour ses frères ne le sont
+pas, nous lui en donnerions un, car que peut-elle jamais trouver d'aussi
+parfait qu'eux?
+
+--Lorsque je les rencontrai, dit le corsaire, je ne vis rien qui pût
+m'instruire de leur naissance; les pierreries qui étaient attachées sur
+leur berceau, faisaient connaître que ces enfants appartenaient à des
+personnes riches; ce qu'il y aurait de singulier, c'est qu'ils fussent
+tous jumeaux: car ils paraissaient de même âge, et il n'est pas
+ordinaire qu'on en ait quatre.
+
+--Je soupçonne aussi, dit Corsine, que Chéri n'est pas leur frère, il
+n'a ni étoile ni chaîne au cou.
+
+--Il est vrai, répliqua son mari; mais les diamants tombent de ses
+cheveux comme de ceux des autres, et après toutes les richesses que nous
+avons amassées par le moyen de ces chers enfants, il ne me reste plus
+rien à souhaiter que de découvrir leur origine.
+
+--Il faut laisser agir les dieux, dit Corsine, ils nous les ont donnés,
+et sans doute quand il en sera temps ils développeront ce qui nous est
+caché.»
+
+Belle-Étoile écoutait attentivement cette conversation. L'on ne peut
+exprimer la joie qu'elle eut de pouvoir espérer qu'elle sortait d'un
+sang illustre; car encore qu'elle n'eût jamais manqué de respect pour
+ceux dont elle croyait tenir le jour, elle n'avait pas laissé de
+ressentir de la peine d'être fille d'un corsaire. Mais ce qui flattait
+davantage son imagination, c'était de penser que Chéri n'était peut-être
+point son frère: elle brûlait d'impatience de l'entretenir, et de leur
+dire à tous une aventure si extraordinaire.
+
+Elle monta sur un cheval isabelle, dont les crins noirs étaient
+rattachés avec des boucles de diamants, car elle n'avait qu'à se peigner
+une seule fois pour en garnir tout un équipage de chasse: sa housse de
+velours vert était chamarrée de diamants et brodée de rubis; elle monta
+promptement à cheval, et fut dans la forêt chercher ses frères. Le bruit
+des cors et des chiens lui fit assez entendre où ils étaient: elle les
+joignit au bout d'un moment. À sa vue, Chéri se détacha et vint
+au-devant d'elle plus vite que les autres.
+
+Quelle agréable surprise, lui cria-t-il, Belle-Étoile! Vous venez enfin
+à la chasse, vous que l'on ne peut distraire pour un moment des plaisirs
+que vous donnent la musique et les sciences que vous apprenez?
+
+--J'ai tant de choses à vous dire, répliqua-t-elle, que voulant être en
+particulier, je suis venue vous chercher.
+
+Hélas! ma soeur, dit-il en soupirant, que me voulez-vous aujourd'hui? Il
+semble qu'il y a longtemps que vous ne me voulez plus rien.»
+
+Elle rougit, puis baissant les yeux, elle demeura sur son cheval, triste
+et rêveuse, sans lui répondre.
+
+Enfin ses deux frères arrivèrent: elle se réveilla à leur vue comme d'un
+profond sommeil, et sauta à terre marchant la première: ils la suivirent
+tous; et quand elle fut au milieu d'une petite pelouse ombragée
+d'arbres:
+
+«Mettons-nous ici, leur dit-elle, et apprenez ce que je viens
+d'entendre.»
+
+Elle leur raconta exactement la conversation du corsaire avec sa femme,
+et comme quoi ils n'étaient point leurs enfants. Il ne se peut rien
+ajouter à la surprise des trois princes: ils agitèrent entre eux ce
+qu'ils devaient faire. L'un voulait partir sans rien dire; l'autre ne
+voulait point partir du tout, et l'autre voulait partir et le dire. Le
+premier soutenait que c'était le moyen le plus sûr, parce que le gain
+qu'ils faisaient en les peignant les obligerait de les retenir; l'autre
+répondait qu'il aurait été bon de les quitter si l'on avait su un lieu
+fixe où aller, et de quelle condition l'on était, mais que le titre
+d'errants dans le monde n'était pas agréable; le dernier ajoutait qu'il
+y aurait de l'ingratitude de les abandonner sans leur agrément; qu'il y
+aurait de la stupidité de vouloir rester davantage avec eux au milieu
+d'une forêt, où ils ne pourraient apprendre qui ils étaient, et que le
+meilleur parti c'était de leur parler, et de les faire consentir à leur
+éloignement. Ils goûtèrent tous cet avis. Aussitôt ils montèrent à
+cheval pour venir trouver le corsaire et Corsine.
+
+Le coeur de Chéri était flatté par tout ce que l'espérance peut offrir
+de plus agréable pour consoler un amant affligé: son amour lui faisait
+deviner une partie des choses futures: il ne se croyait plus le frère de
+Belle-Étoile; sa passion contrainte prenant un peu l'essor, lui
+permettait mille tendres idées qui le charmaient. Ils joignirent le
+corsaire et Corsine avec un visage mêlé de joie et d'inquiétude.
+
+«Nous ne venons pas, dit Petit-Soleil (car il portait la parole), pour
+vous dénier l'amitié, la reconnaissance et le respect que nous vous
+devons; bien que nous soyons informés de la manière que vous nous
+trouvâtes sur la mer, et que vous n'êtes ni notre père ni notre mère, la
+pitié avec laquelle vous nous avez sauvés, la noble éducation que vous
+nous avez donnée, tant de soins et de bontés que vous avez eus pour
+nous, sont des engagements si indispensables, que rien au monde ne peut
+nous affranchir de votre dépendance. Nous venons donc vous renouveler
+nos sincères remerciements; vous supplier de nous raconter un événement
+si rare, et de nous conseiller, afin que nous conduisant par vos sages
+avis, nous n'ayons rien à nous reprocher.»
+
+Le corsaire et Corsine furent bien surpris qu'une chose qu'ils avaient
+cachée avec tant de soin eût été découverte.
+
+«On vous a trop bien informés, dirent-ils, et nous ne pouvons vous celer
+que vous n'êtes point en effet nos enfants, et que la fortune seule vous
+a fait tomber entre nos mains. Nous n'avons aucune lumière sur votre
+naissance; mais les pierreries qui étaient dans votre berceau peuvent
+marquer que vos parents sont ou grands seigneurs ou fort riches: au
+reste, que pouvons-nous vous conseiller? Si vous consultez l'amitié que
+nous avons pour vous, sans doute vous resterez avec nous, et vous
+consolerez notre vieillesse par votre aimable compagnie; si le château
+que nous avons bâti en ces lieux ne vous plaît pas, ou que le séjour de
+cette solitude vous chagrine, nous irons où vous voudrez, pourvu que ce
+ne soit point à la cour; une longue expérience nous en a dégoûtés, et
+vous en dégoûterait peut-être, si vous étiez informés des agitations
+continuelles, des feintes, de l'envie, des inégalités, des véritables
+maux et des faux biens que l'on y trouve: nous vous en dirions
+davantage, mais vous croiriez que nos conseils sont intéressés; ils le
+sont aussi, mes enfants: nous désirons de vous arrêter dans cette
+paisible retraite, quoique vous soyez maîtres de la quitter quand vous
+le voudrez. Ne laissez pourtant pas de considérer que vous êtes au port,
+et que vous allez sur une mer orageuse; que les peines y surpassent
+presque toujours les plaisirs; que le cours de la vie est limité; qu'on
+la quitte souvent au milieu de sa carrière; que les grandeurs du monde
+sont de faux brillants dont on se laisse éblouir par une fatalité
+étrange, et que le plus solide de tous les biens, c'est de savoir se
+borner, jouir de sa tranquillité, et se rendre sage.»
+
+Le corsaire n'aurait pas fini si tôt ses remontrances, s'il n'eût été
+interrompu par le prince Heureux.
+
+«Mon cher père, lui dit-il, nous avons trop d'envie de découvrir quelque
+chose de notre naissance, pour nous ensevelir au fond d'un désert: la
+morale que vous établissez est excellente, et je voudrais que nous
+fussions capables de la suivre, mais je ne sais quelle fatalité nous
+appelle ailleurs; permettez que nous remplissions le cours de notre
+destinée, nous reviendrons vous revoir et vous rendre compte de toutes
+nos aventures.»
+
+À ces mots le corsaire et sa femme se prirent à pleurer. Les princes
+s'attendrirent fort, particulièrement Belle-Étoile, qui avait un naturel
+admirable, et qui n'aurait jamais pensé à quitter le désert, si elle
+avait été sûre que Chéri fût toujours resté avec elle.
+
+Cette résolution étant prise, ils ne songèrent plus qu'à faire leur
+équipage pour s'embarquer; car ayant été trouvés sur la mer, ils avaient
+quelque espérance qu'ils y recevraient des lumières de ce qu'ils
+voulaient savoir. Ils firent entrer dans leur petit vaisseau un cheval
+pour chacun d'eux; et après s'être peignés jusqu'à s'en écorcher pour
+laisser plus de pierreries à Corsine, ils la prièrent de leur donner en
+échange les chaînes de diamants qui étaient dans leur berceau. Elle alla
+les quérir dans son cabinet, où elle les avait soigneusement gardées, et
+elle les attacha toutes sur l'habit de Belle-Étoile qu'elle embrassait
+sans cesse, lui mouillant le visage de ses larmes.
+
+Jamais séparation n'a été si triste: le corsaire et sa femme en
+pensèrent mourir: leur douleur ne provenait point d'une source
+intéressée; car ils avaient amassé tant de trésors qu'ils n'en
+souhaitaient plus. Petit-Soleil, Heureux, Chéri et Belle-Étoile
+montèrent dans le vaisseau. Le corsaire l'avait fait faire très bon et
+très magnifique: le mât était d'ébène et de cèdre; les cordages de soie
+verte mêlée d'or; les voiles de drap d'or et vert, et les peintures
+excellentes. Quand il commença à voguer, Cléopâtre avec son Antoine, et
+même toute la chiourme de Vénus, auraient baissé le pavillon devant lui.
+La princesse était assise sous un riche pavillon, vers la poupe, ses
+deux frères et son cousin se tenaient près d'elle, plus brillants que
+les astres, et leurs étoiles jetaient de longs rayons de lumière qui
+éblouissaient. Ils résolurent d'aller au même endroit où le corsaire les
+avait trouvés, et en effet ils s'y rendirent. Ils se préparèrent à faire
+là un grand sacrifice aux dieux et aux fées, pour obtenir leur
+protection, et qu'ils fussent conduits dans le lieu de leur naissance.
+On prit une tourterelle pour l'immoler: la princesse pitoyable la trouva
+si belle qu'elle lui sauva la vie; et pour la garantir de pareil
+accident, elle la laissa aller.
+
+«Pars, lui dit-elle, petit oiseau de Vénus; et si j'ai quelque jour
+besoin de toi, n'oublie pas le bien que je te fais.»
+
+La tourterelle s'envola: le sacrifice étant fini, ils commencèrent un
+concert si charmant, qu'il semblait que toute la nature gardait un
+profond silence pour les écouter: les flots de la mer ne s'élevaient
+point; le vent ne soufflait pas; Zéphyre seul agitait les cheveux de la
+princesse, et mettait son voile un peu en désordre. Dans le moment il
+sortit de l'eau une Sirène qui chantait si bien que la princesse et ses
+frères l'admirèrent. Après avoir dit quelques airs, elle se tourna vers
+eux, et leur cria:
+
+«Cessez de vous inquiéter; laissez aller votre vaisseau; descendez où il
+s'arrêtera, et que tous ceux qui s'aiment continuent de s'aimer.»
+
+Belle-Étoile et Chéri ressentirent une joie extraordinaire de ce que la
+Sirène venait de dire. Ils ne doutèrent point que ce ne fût pour eux; et
+se faisant un signe d'intelligence, leurs coeurs se parlèrent sans que
+Petit-Soleil et Heureux s'en aperçussent. Le navire voguait au gré des
+vents et de l'onde; leur navigation n'eut rien d'extraordinaire; le
+temps était toujours beau, et la mer toujours calme. Ils ne laissèrent
+pas de rester trois mois entiers dans leur voyage, pendant lesquels
+l'amoureux prince Chéri s'entretenait souvent avec la princesse.
+
+«Que j'ai de flatteuses espérances, lui dit-il un jour, charmante
+Étoile! Je ne suis point votre frère; ce coeur qui reconnaît votre
+pouvoir, et qui n'en reconnaîtra jamais d'autre, n'est pas né pour les
+crimes: c'en serait un de vous aimer comme je fais, si vous étiez ma
+soeur; mais la charitable Sirène qui nous est venue conseiller, m'a
+confirmé ce que j'avais là-dessus dans l'esprit.
+
+--Ah! mon frère, répliqua-t-elle, ne vous fiez point trop à une chose
+qui est encore si obscure que nous ne pouvons la pénétrer! Quelle serait
+notre destinée, si nous irritions les dieux par des sentiments qui
+pourraient leur déplaire? La Sirène s'est si peu expliquée, qu'il faut
+avoir bien envie de deviner pour nous appliquer ce qu'elle a dit.
+
+--Vous vous en défendez, cruelle, dit le prince affligé, bien moins par
+le respect que vous avez pour les dieux, que par aversion pour moi.»
+
+Belle-Étoile ne lui répliqua rien; et levant les yeux au ciel, elle
+poussa un profond soupir, qu'il ne put s'empêcher d'expliquer en sa
+faveur.
+
+Ils étaient dans la saison où les jours sont longs et brûlants: vers le
+soir la princesse et ses frères montèrent sur le tillac pour voir
+coucher le soleil dans le sein de l'onde; elle s'assit, les princes se
+placèrent auprès d'elle; ils prirent des instruments et commencèrent
+leur agréable concert. Cependant le vaisseau poussé par un vent frais
+semblait voguer plus légèrement, et se hâtait de doubler un petit
+promontoire qui cachait une partie de la plus belle ville du monde; mais
+tout d'un coup elle se découvrit, son aspect étonna notre aimable
+jeunesse: tous les palais en étaient de marbre, les couvertures dorées,
+et le reste des maisons de porcelaines fort fines; plusieurs arbres
+toujours verts mêlaient l'émail de leurs feuilles aux diverses couleurs
+du marbre, de l'or et des porcelaines; de sorte qu'ils souhaitaient que
+leur vaisseau entrât dans le port; mais ils doutaient d'y pouvoir
+trouver place, tant il y en avait d'autres dont les mâts semblaient
+composer une forêt flottante.
+
+Leurs désirs furent accomplis, ils abordèrent, et le rivage en un moment
+se trouva couvert du peuple, qui avait aperçu la magnificence du navire:
+celui que les Argonautes avaient construit pour la conquête de la toison
+ne brillait pas tant; les étoiles et la beauté des merveilleux enfants
+ravissaient ceux qui les voyaient; l'on courut dire au roi cette
+nouvelle: comme il ne pouvait la croire, et que la grande terrasse du
+palais donnait jusqu'au bord de la mer, il s'y rendit promptement; il
+vit que les princes Petit-Soleil et Chéri, tenant la princesse entre
+leurs bras, la portèrent à terre, qu'ensuite l'on fit sortir leurs
+chevaux, dont les riches harnais répondaient bien à tout le reste.
+Petit-Soleil en montait un plus noir que du jais; celui d'Heureux était
+gris; Chéri avait le sien blanc comme neige, et la princesse son
+isabelle. Le roi les admirait tous quatre sur leurs chevaux qui
+marchaient si fièrement qu'ils écartaient tous ceux qui voulaient
+s'approcher.
+
+Les princes ayant entendu que l'on disait «voilà le roi», levèrent les
+yeux, et l'ayant vu d'un air plein de majesté, aussitôt ils lui firent
+une profonde révérence, et passèrent doucement, tenant les yeux attachés
+sur lui. De son côté, il les regardait, et n'était pas moins charmé de
+l'incomparable beauté de la princesse que de la bonne mine des jeunes
+princes. Il commanda à son écuyer de leur aller offrir sa protection, et
+toutes les choses dont ils pourraient avoir besoin dans un pays où ils
+étaient apparemment étrangers. Ils reçurent l'honneur que le roi leur
+faisait avec beaucoup de respect et de reconnaissance, et lui dirent
+qu'ils n'avaient besoin que d'une maison où ils pussent être en
+particulier; qu'ils seraient bien aises qu'elle fût à une ou deux lieues
+de la ville, parce qu'ils aimaient fort la promenade. Sur-le-champ le
+premier écuyer leur en fît donner une des plus magnifiques où ils
+logèrent commodément avec tout leur train.
+
+Le roi avait l'esprit si rempli des quatre enfants qu'il venait de voir,
+que sur-le-champ il alla dans la chambre de la reine sa mère lui dire la
+merveille des étoiles qui brillaient sur leurs fronts, et tout ce qu'il
+avait admiré en eux. Elle en fut tout interdite; elle lui demanda sans
+aucune affectation quel âge ils pouvaient avoir; il répondit quinze ou
+seize ans: elle ne témoigna point son inquiétude, mais elle craignait
+terriblement que Feintise ne l'eût trahie. Cependant le roi se promenait
+à grands pas, et disait:
+
+«Qu'un père est heureux d'avoir des fils si parfaits et une fille si
+belle! Pour moi, infortuné souverain, je suis père de trois chiens;
+voilà d'illustres successeurs, et ma couronne est bien affermie!»
+
+La reine-mère écoutait ces paroles avec une inquiétude mortelle. Les
+étoiles brillantes, et l'âge à peu près de ces étrangers, avaient tant
+de rapport à celui des princes et de leur soeur, qu'elle eut de grands
+soupçons d'avoir été trompée par Feintise, et qu'au lieu de tuer les
+enfants du roi, elle ne les eût sauvés. Comme elle se possédait
+beaucoup, elle ne témoigna rien de ce qui se passait dans son âme; elle
+ne voulut pas même envoyer ce jour-là s'informer de bien des choses
+qu'elle avait envie de savoir; mais le lendemain elle commanda à son
+secrétaire d'y aller, et que sous prétexte de donner des ordres dans la
+maison pour leur commodité, il examinât tout, et s'ils avaient des
+étoiles sur le front.
+
+Le secrétaire partit assez matin; il arriva comme la princesse se
+mettait à sa toilette: en ce temps-là l'on n'achetait point son teint
+chez les marchands; qui était blanche restait blanche; qui était noire
+ne devenait point blanche; de sorte qu'il la vit décoiffée. On la
+peignait; ses cheveux blonds, plus fins que des filets d'or,
+descendaient par boucles jusqu'à terre; il y avait plusieurs corbeilles
+autour d'elle, afin que les pierreries qui tombaient de ses cheveux ne
+fussent pas perdues; son étoile sur le front jetait des feux qu'on avait
+peine à soutenir; et la chaîne d'or de son cou n'était pas moins
+extraordinaire que les précieux diamants qui roulaient du haut de sa
+tête. Le secrétaire avait bien de la peine à croire ce qu'il voyait;
+mais la princesse ayant choisi la plus grosse perle, elle le pria de la
+garder pour se souvenir d'elle; c'est la même que les rois d'Espagne
+estiment tant sous le nom de Peregrina, qui veut dire Pèlerine, parce
+qu'elle vient d'une voyageuse.
+
+Le secrétaire, confus d'une si grande libéralité, prit congé d'elle, et
+salua les trois princes, avec lesquels il demeura longtemps pour être
+informé d'une partie de ce qu'il désirait savoir. Il retourna en rendre
+compte à la reine-mère, qui se confirma dans les soupçons qu'elle avait
+déjà. Il lui dit que Chéri n'avait point d'étoile, mais qu'il tombait
+des pierreries de ses cheveux comme de ceux de ses frères, et qu'à son
+gré c'était le mieux fait; qu'ils venaient de fort loin; que leur père
+et leur mère ne leur avaient donné qu'un certain temps, afin de voir les
+pays étrangers. Cet article déroutait un peu la reine, et elle se
+figurait quelquefois que ce n'était point les enfants du roi.
+
+Elle flottait ainsi entre la crainte et l'espérance, quand le roi, qui
+aimait fort la chasse, alla du côté de leur maison; le grand écuyer, qui
+l'accompagnait, lui dit en passant que c'était là qu'il avait logé
+Belle-Étoile et ses frères par son ordre.
+
+«La reine m'a conseillé, repartit le roi, de ne les pas voir; elle
+appréhende qu'ils viennent de quelque pays infecté de la peste, et
+qu'ils n'en apportent le mauvais air.
+
+--Cette jeune étrangère, repartit le premier écuyer, est en effet très
+dangereuse; mais, Sire, je craindrais plus ses yeux que le mauvais air.
+
+--En vérité, dit le roi, je le crois comme vous.»
+
+Et poussant aussitôt son cheval, il entendit des instruments et des
+voix; il s'arrêta proche d'un grand salon, dont les fenêtres étaient
+ouvertes; et après avoir admiré la douceur de cette symphonie, il
+s'avança.
+
+Le bruit des chevaux obligea les princes à regarder; dès qu'ils virent
+le roi, ils le saluèrent respectueusement, et se hâtèrent de sortir,
+l'abordant avec un visage gai et tant de marques de soumission qu'ils
+embrassaient ses genoux; la princesse lui baisait les mains comme s'ils
+l'eussent reconnu pour être leur père. Il les caressa fort, et sentait
+son coeur si ému qu'il n'en pouvait deviner la cause. Il leur dit qu'ils
+ne manquassent pas de venir au palais, qu'il voulait les entretenir et
+les présenter à sa mère. Ils le remercièrent de l'honneur qu'il leur
+faisait, et lui dirent qu'aussitôt que leurs habits et leurs équipages
+seraient achevés, ils ne manqueraient pas de lui faire leur cour.
+
+Le roi les quitta pour achever la chasse qui était commencée; il leur en
+envoya obligeamment la moitié, et porta l'autre à la reine sa mère.
+
+«Quoi! lui dit-elle, est-il possible que vous ayez fait une si petite
+chasse? Vous tuez ordinairement trois fois plus de gibier.
+
+--Il est vrai, repartit le roi, mais j'en ai régalé les beaux étrangers;
+je sens pour eux une inclination si parfaite, que j'en suis surpris
+moi-même, et si vous aviez moins peur de l'air contagieux, je les aurais
+déjà fait venir loger dans le palais.»
+
+La reine-mère se fâcha beaucoup: elle l'accusait de manquer d'égards
+pour elle, et lui fit des reproches de s'exposer si légèrement.
+
+Dès qu'il l'eut quittée, elle envoya dire à Feintise de lui venir
+parler; elle s'enferma avec elle dans son cabinet, et la prit d'une main
+par les cheveux, lui portant un poignard sur la gorge:
+
+«Malheureuse, dit-elle, je ne sais quel reste de bonté m'empêche de te
+sacrifier à mon juste ressentiment: tu m'as trahie; tu n'as point tué
+les quatre enfants que j'avais remis entre tes mains pour en être
+défaite; avoue au moins ton crime, et peut-être que je te le
+pardonnerai.»
+
+Feintise, demi-morte de peur, se jeta à ses pieds, et lui dit comme la
+chose s'était passée; qu'elle croyait impossible que les enfants fussent
+encore en vie, parce qu'il s'était élevé une tempête si effroyable,
+qu'elle avait pensé être accablée de la grêle; mais qu'enfin elle lui
+demandait du temps, et qu'elle trouverait le moyen de la défaire d'eux
+l'un après l'autre, sans que personne au monde pût l'en soupçonner.
+
+La reine, qui ne voulait que leur mort, s'apaisa un peu; elle lui dit de
+n'y perdre pas un moment; et en effet la vieille Feintise, qui se voyait
+en grand péril, ne négligea rien de ce qui dépendait d'elle: elle épia
+le temps que les trois princes étaient à la chasse, et portant sous son
+bras une guitare, elle alla s'asseoir vis-à-vis des fenêtres de la
+princesse, où elle chanta ces paroles:
+
+ La beauté peut tout surmonter,
+ Heureux qui sait en profiter!
+ La beauté s'efface,
+ L'âge de glace
+ Vient en ternir toutes les fleurs.
+ Qu'on a de douleurs
+ Quand on repasse
+ Les attraits que l'on a perdus!
+ On se désespère,
+ Et l'on prend pour plaire
+ Des soins superflus.
+ Jeunes coeurs, laissez-vous charmer;
+ Dans le bel âge l'on doit aimer.
+ La beauté s'efface,
+ L'âge de glace
+ Vient en ternir toutes les fleurs.
+ Qu'on a de douleurs
+ Quand on repasse
+ Les attraits que l'on a perdus!
+ On se désespère,
+ Et l'on prend pour plaire
+ Des soins superflus.
+
+Belle-Étoile trouva ces paroles assez plaisantes; elle s'avança sur un
+balcon pour voir celle qui les chantait; aussitôt qu'elle parut,
+Feintise, qui s'était habillée fort proprement, lui fit une grande
+révérence; la princesse la salua à son tour; et comme elle était gaie,
+elle lui demanda si les paroles qu'elle venait d'entendre avaient été
+faites pour elle.
+
+«Oui, charmante personne, répliqua Feintise, elles sont pour moi; mais
+afin qu'elles ne soient jamais pour vous, je viens vous donner un avis
+dont vous ne devez pas manquer de profiter.
+
+--Et quel est-il? dit Belle-Étoile.
+
+--Dès que vous m'aurez permis de monter dans votre chambre,
+ajouta-t-elle, vous le saurez.
+
+--Vous y pouvez venir», repartit la princesse.
+
+Aussitôt la vieille se présenta avec un certain air de cour que l'on ne
+perd point quand on l'a une fois.
+
+«Ma belle fille, dit Feintise, sans perdre un moment (car elle craignait
+qu'on ne vînt l'interrompre), le ciel vous a faite tout aimable; vous
+êtes douée d'une étoile brillante sur votre front, et l'on raconte bien
+d'autres merveilles de vous; mais il vous manque encore une chose qui
+vous est essentiellement nécessaire; si vous ne l'avez, je vous plains.
+
+--Et que me manque-t-il? répliqua-t-elle.
+
+--L'eau qui danse, ajouta notre maligne vieille: si j'en avais eu, vous
+ne verriez pas un cheveu blanc sur ma tête, pas une ride sur mon front;
+j'aurais les plus belles dents du monde, avec un air enfantin qui
+charmerait. Hélas! j'ai su ce secret trop tard, mes attraits étaient
+déjà effacés; profitez de mes malheurs, ma chère enfant, ce sera une
+consolation pour moi, car je me sens pour vous des mouvements de
+tendresse extraordinaires.
+
+--Mais où prendrai-je cette eau qui danse? repartit Belle-Étoile.
+
+--Elle est dans la forêt lumineuse, dit Feintise: vous avez trois
+frères, est-ce que l'un d'eux ne vous aimera pas assez pour l'aller
+quérir? Vraiment ils ne seraient guère tendres; enfin il n'y va pas de
+moins que d'être belle cent ans après votre mort.
+
+--Mes frères me chérissent, dit la princesse, il y en a un entre autres
+qui ne me refusera rien. Certainement si cette eau fait tout ce que vous
+dites, je vous donnerai une récompense proportionnée à son mérite.»
+
+La perfide vieille se retira en diligence, ravie d'avoir si bien réussi;
+elle dit à Belle-Étoile qu'elle serait soigneuse de la venir voir.
+
+Les princes revinrent de la chasse, l'un apporta un marcassin, l'autre
+un lièvre, et l'autre un cerf; tout fut mis aux pieds de leur soeur;
+elle regarda cet hommage avec une espèce de dédain; elle était occupée
+de l'avis de Feintise, elle en paraissait même inquiète, et Chéri, qui
+n'avait point d'autre occupation que de l'étudier, ne fut pas un quart
+d'heure, avec elle sans le remarquer.
+
+«Qu'avez-vous, ma chère Étoile, lui dit-il, le pays où nous sommes n'est
+peut-être pas à votre gré? Si cela est, partons-en tout à l'heure;
+peut-être encore que notre équipage n'est pas assez grand, les meubles
+assez beaux, la table assez délicate: parlez, de grâce, afin que j'aie
+le plaisir de vous obéir le premier, et de vous faire obéir par les
+autres.
+
+--La confiance que vous me donnez de vous dire ce qui se passe dans mon
+esprit, répliqua-t-elle, m'engage à vous déclarer que je ne saurais plus
+vivre, si je n'ai l'eau qui danse; elle est dans la forêt lumineuse; je
+n'aurai avec elle rien à craindre de la fureur des ans.
+
+--Ne vous chagrinez point, mon aimable Étoile, ajouta-t-il, je vais
+partir et je vous en apporterai, ou vous saurez par ma mort qu'il est
+impossible d'en avoir.
+
+--Non, dit-elle, j'aimerais mieux renoncer à tous les avantages de la
+beauté; j'aimerais mieux être affreuse que de hasarder une vie si chère;
+je vous conjure de ne plus penser à l'eau qui danse, et même, si j'ai
+quelque pouvoir sur vous, je vous le défends.»
+
+Le prince feignit de lui obéir; mais aussitôt qu'il la vit occupée, il
+monta sur son cheval blanc, qui n'allait que par bonds et par
+courbettes; il prit de l'argent et un riche habit; pour des diamants, il
+n'en avait pas besoin, car ses cheveux lui en fournissaient assez, et
+trois coups de peigne en faisaient tomber quelquefois pour un million. À
+la vérité cela n'était pas toujours égal; l'on a même su que la
+disposition de leur esprit et celle de leur santé réglaient assez
+l'abondance des pierreries; il ne mena personne avec lui pour être plus
+en liberté, et afin que si l'aventure était périlleuse, il pût se
+hasarder sans essuyer les remontrances d'un domestique zélé et craintif.
+
+Quand l'heure du souper fut venue, et que la princesse ne vit point
+paraître son frère Chéri, l'inquiétude la saisit à tel point qu'elle ne
+pouvait ni boire ni manger: elle donna des ordres pour le faire chercher
+partout. Les deux princes, ne sachant rien de l'eau qui danse, lui
+disaient qu'elle se tourmentait trop, qu'il ne pouvait être éloigné,
+qu'elle savait qu'il s'abandonnait volontiers à de profondes rêveries,
+et que sans doute il s'était arrêté dans la forêt. Elle prit donc un peu
+de tranquillité jusqu'à minuit; mais alors elle perdit toute patience,
+et dit en pleurant à ses frères que c'était elle qui était cause de
+l'éloignement de Chéri, qu'elle lui avait témoigné un désir extrême
+d'avoir l'eau qui danse de la forêt lumineuse, que sans doute il en
+avait pris le chemin. À ces nouvelles ils résolurent d'envoyer après lui
+plusieurs personnes, et elle les chargea de lui dire qu'elle le
+conjurait de revenir.
+
+Cependant la méchante Feintise était fort intriguée pour savoir l'effet
+de son conseil, lorsqu'elle apprit que Chéri était déjà en campagne;
+elle en eut une sensible joie, ne doutant pas qu'il ne fît plus de
+diligence que ceux qui le suivaient, et qu'il ne lui en arrivât malheur;
+elle courut au palais, toute fière de cette espérance; elle rendit
+compte à la reine-mère de ce qui s'était passé.
+
+«J'avoue, madame, lui dit-elle, que je ne puis douter que ce ne soient
+les trois princes et leur soeur; ils ont des étoiles sur le front, des
+chaînes, d'or au cou; leurs cheveux sont d'une beauté ravissante, il en
+tombe à tous moments des pierreries; j'en ai vu à la princesse que
+j'avais mises sur son berceau, dont elle se pare, quoiqu'elles ne
+vaillent pas celles qui tombent de ses cheveux: de sorte qu'il m'est pas
+permis de douter de leur retour, malgré les soins que je croyais avoir
+pris pour l'empêcher; mais, madame, je vous en délivrerai; et comme
+c'est le seul moyen qui me reste de réparer ma faute, je vous supplie
+seulement de m'accorder du temps; voilà déjà un des princes qui est
+parti pour aller chercher l'eau qui danse, il périra sans doute dans
+cette entreprise; ainsi je leur prépare plusieurs occasions de se
+perdre.
+
+--Nous verrons, dit la reine, si le succès répondra à votre attente,
+mais comptez que cela seul peut vous dérober à ma juste fureur.»
+
+Feintise se retira plus alarmée que jamais, cherchant dans son esprit
+tout ce qui pouvait les faire périr.
+
+Le moyen qu'elle en avait trouvé à l'égard du prince Chéri, était un des
+plus certains, car l'eau qui danse ne se puisait pas aisément; elle
+avait fait tant de bruit par les malheurs qui étaient arrivés à ceux qui
+la cherchaient, qu'il n'y avait personne qui n'en sût le chemin. Son
+cheval blanc allait d'une vitesse surprenante; il le pressait sans
+quartier, parce qu'il voulait revenir promptement auprès de
+Belle-Étoile, et lui donner la satisfaction qu'elle se promettait de son
+voyage. Il ne laissa pas de marcher huit nuits de suite sans se reposer
+ailleurs que dans le bois, sous le premier arbre, sans manger autre
+chose que les fruits qu'il trouvait sur son chemin, et sans laisser à
+son cheval qu'à peine le temps de brouter l'herbe. Enfin au bout de ce
+temps-là, il se trouva dans un pays dont l'air était si chaud, qu'il
+commença de souffrir beaucoup: ce n'était pas que le soleil eût plus
+d'ardeur; il ne savait à quoi en attribuer la cause, lorsque du haut
+d'une montagne il aperçut la forêt lumineuse; tous les arbres brûlaient
+sans se consumer, et jetaient des flammes en des lieux si éloignés, que
+la campagne était aride et déserte: l'on entendait dans cette forêt
+siffler les serpents et rugir les lions, ce qui étonna beaucoup le
+prince; car il semblait qu'aucun animal, excepté la salamandre, ne
+pouvait vivre dans cette espèce de fournaise.
+
+Après avoir considéré une chose si épouvantable, il descendit, rêvant à
+ce qu'il allait faire, et il se dit plus d'une fois qu'il était perdu.
+Comme il approchait de ce grand feu, il mourait de soif; il trouva une
+fontaine qui sortait de la montagne, et qui tombait dans un grand bassin
+de marbre; il mit pied à terre, s'en approcha, et se baissait pour
+puiser de l'eau dans un petit vase d'or qu'il avait apporté, afin d'y
+mettre celle que la princesse souhaitait, quand il aperçut une
+tourterelle qui se noyait dans cette fontaine; ses plumes étaient toutes
+mouillées; elle n'avait plus de force, et coulait au fond du bassin.
+Chéri en eut pitié, il la sauva; il la pendit d'abord par les pieds;
+elle avait tant bu, qu'elle en était enflée; ensuite il la réchauffa; il
+essuya ses ailes avec un mouchoir fin, il la secourut si bien que la
+pauvre tourterelle se trouva au bout d'un moment plus gaie qu'elle
+n'avait été triste.
+
+«Seigneur Chéri, lui dit-elle d'une voix douce et tendre, vous n'avez
+jamais obligé petit animal plus reconnaissant que moi; ce n'est pas
+d'aujourd'hui que j'ai reçu des faveurs essentielles de votre famille,
+je suis ravie de pouvoir vous être utile à mon tour. Ne croyez donc pas
+que j'ignore le sujet de votre voyage; vous l'avez entrepris un peu
+témérairement, car l'on ne saurait nombrer les personnes qui sont péries
+ici. L'eau qui danse est la huitième merveille du monde pour les dames;
+elle embellit, elle rajeunit, elle enrichit; mais si je ne vous sers de
+guide, vous n'y pourrez arriver, car la source sort à gros bouillons du
+milieu de la forêt, et s'y précipite dans un gouffre: le chemin est
+couvert de branches d'arbres qui tombent tout embrasées, et je ne vois
+guère d'autre moyen que d'y aller par-dessous terre; reposez-vous donc
+ici sans inquiétude, je vais ordonner ce qu'il faut.»
+
+En même temps la tourterelle s'élève en l'air, va, vient, s'abaisse,
+vole et revole tant et tant, que sur la fin du jour elle dit au prince
+que tout était prêt. Il prend l'officieux oiseau, il le baise, il le
+caresse, le remercie, et le suit sur son beau cheval blanc. À peine
+eut-il fait cent pas, qu'il voit deux longues files de renards,
+blaireaux, taupes, escargots, fourmis, et de toutes les sortes de bêtes
+qui se cachent dans la terre: il y en avait une si prodigieuse quantité,
+qu'il ne comprenait point par quel pouvoir ils s'étaient ainsi
+rassemblés.
+
+«C'est par mon ordre, lui dit la tourterelle, que vous voyez en ces
+lieux ce petit peuple souterrain; il vient de travailler pour votre
+service, et faire une extrême diligence; vous me ferez plaisir de les en
+remercier.»
+
+Le prince les salua, et leur dit qu'il voudrait les tenir dans un lieu
+moins stérile, qu'il les régalerait avec plaisir: chaque bestiole parut
+contente.
+
+Chéri étant à l'entrée de la voûte, y laissa son cheval; puis,
+demi-courbé, il chemina avec la bonne tourterelle, qui le conduisit très
+heureusement jusqu'à la fontaine: elle faisait un si grand bruit, qu'il
+en serait devenu sourd, si elle ne lui avait pas donné deux de ses
+plumes blanches dont il se boucha les oreilles. Il fut étrangement
+surpris de voir que cette eau dansait avec la même justesse que si
+Favier et Pecout lui avaient montré. Il est vrai que ce n'était que de
+vieilles danses, comme la Bocane, la Mariée et la Sarabande. Plusieurs
+oiseaux qui voltigeaient en l'air chantaient les airs que l'eau voulait
+danser. Le prince en puisa plein son vase d'or, il en but deux traits,
+qui le rendirent cent fois plus beau qu'il n'était, et qui le
+rafraîchirent si bien, qu'il s'apercevait à peine que de tous les
+endroits du monde le plus chaud c'est la forêt lumineuse.
+
+Il en partit par le même chemin par lequel il était venu: son cheval
+s'était éloigné; mais fidèle à sa voix, dès qu'il l'appela il vint au
+grand galop. Le prince se jeta légèrement dessus, tout fier d'avoir
+l'eau qui danse.
+
+«Tendre tourterelle, dit-il à celle qu'il tenait, j'ignore encore par
+quel prodige vous avez tant de pouvoir en ces lieux; les effets que j'en
+ai ressentis m'engagent à beaucoup de reconnaissance; et comme la
+liberté est le plus grand des biens, je vous rends la vôtre, pour égaler
+par cette faveur celles que vous m'avez faites.»
+
+En achevant ces mots, il la laissa aller. Elle s'envola d'un petit air
+aussi farouche que si elle eût resté avec lui contre son gré.
+
+«Quelle inégalité! dit-il alors, tu tiens plus de l'homme que de la
+tourterelle; l'un est inconstant, l'autre ne l'est point.»
+
+La tourterelle lui répondit du haut des airs:
+
+«Eh! savez-vous qui je suis?»
+
+Chéri s'étonna que la tourterelle eût répondu ainsi à sa pensée, il
+jugea bien qu'elle était très habile; il fut fâché de l'avoir laissée
+aller: «Elle m'aurait peut-être été utile, disait-il, et j'aurais appris
+par elle bien des choses qui contribueraient au repos de ma vie.»
+Cependant il convint avec lui-même qu'il ne faut jamais regretter un
+bienfait accordé; il se trouvait son redevable, quand il pensait aux
+difficultés qu'elle lui avait aplanies pour avoir l'eau qui danse. Son
+vase d'or était fermé de manière que l'eau ne pouvait ni se perdre, ni
+s'évaporer. Il pensait agréablement au plaisir qu'aurait Belle-Étoile en
+la recevant et la joie qu'il aurait de la revoir, lorsqu'il vit venir à
+toute bride plusieurs cavaliers, qui ne l'eurent pas plus tôt aperçu,
+que poussant de grands cris, ils se le montrèrent les uns aux autres. Il
+n'eut point de peur, son âme avait un caractère d'intrépidité qui
+s'alarmait peu des périls. Cependant il ressentit beaucoup de chagrin
+que quelque chose l'arrêtât; il poussa brusquement son cheval vers eux,
+et resta agréablement surpris de reconnaître une partie de ses
+domestiques qui lui présentèrent de petits billets, ou pour mieux dire
+des ordres dont la princesse les avait chargés pour lui, afin qu'il ne
+s'exposât point aux dangers de la forêt lumineuse: il baisa l'écriture
+de Belle-Étoile; il soupira plus d'une fois, et se hâtant de retourner
+vers elle, il la retira de la plus sensible peine que l'on puisse
+éprouver.
+
+Il la trouva en arrivant assise sous quelques arbres, où elle
+s'abandonnait à toute son inquiétude. Quand elle le vit à ses pieds,
+elle ne savait quel accueil lui faire; elle voulait le gronder d'être
+parti contre ses ordres; elle voulait le remercier du charmant présent
+qu'il lui faisait; enfin sa tendresse fut la plus forte; elle embrassa
+son cher frère, et les reproches qu'elle lui fit n'eurent rien de
+fâcheux.
+
+La vieille Feintise, qui ne s'endormait pas, sut par ses espions que
+Chéri était de retour plus beau qu'il n'était avant son départ; et que
+la princesse ayant mis sur son visage l'eau qui danse, était devenue si
+excessivement belle, qu'il n'y avait pas moyen de soutenir le moindre de
+ses regards, sans mourir de plus d'une demi-douzaine de morts.
+
+Feintise fut bien étonnée et bien affligée, car elle avait fait son
+compte que le prince périrait dans une si grande entreprise; mais il
+n'était pas temps de se rebuter: elle chercha le moment que la princesse
+allait à un petit temple de Diane, peu accompagnée; elle l'aborda, et
+lui dit d'un air plein d'amitié:
+
+«Que j'ai de joie, madame, de l'heureux effet de mes avis! Il ne faut
+que vous regarder pour savoir que vous avez à présent l'eau qui danse;
+mais si j'osais vous donner un conseil, vous songeriez à vous rendre
+maîtresse de la pomme qui chante. C'est tout autre chose encore; car
+elle embellit l'esprit à tel point, qu'il n'y a rien dont on ne soit
+capable: veut-on persuader quelque chose? il n'y a qu'à tenir la pomme
+qui chante; veut-on parler en public, faire des vers, écrire en prose,
+divertir, faire rire ou faire pleurer? la pomme a toutes ces vertus; et
+elle chante si bien et si haut, qu'on l'entend de huit lieues sans en
+être étourdi.
+
+--Je n'en veux point, s'écria la princesse, vous avez pensé faire périr
+mon frère avec votre eau qui danse, vos conseils sont trop dangereux.
+
+--Quoi! madame, répliqua Feintise, vous seriez fâchée d'être la plus
+savante et la plus spirituelle personne du monde? En vérité vous n'y
+pensez pas.
+
+--Ah! qu'aurais-je fait, continua Belle-Étoile, si l'on m'avait rapporté
+le corps de mon cher frère mort ou mourant?
+
+--Celui-là, dit la vieille, n'ira plus, les autres sont obligés de vous
+servir à leur tour, et l'entreprise est moins périlleuse.
+
+--N'importe, ajouta la princesse, je ne suis pas d'humeur à les exposer.
+
+--En vérité, je vous plains, dit Feintise, de perdre une occasion si
+avantageuse, mais vous y ferez réflexion; adieu, madame.»
+
+Elle se retira aussitôt, très inquiète du succès de sa harangue, et
+Belle-Étoile demeura aux pieds de la statue de Diane, irrésolue sur ce
+qu'elle devait faire; elle aimait ses frères, elle s'aimait bien aussi;
+elle comprenait que rien ne pouvait lui faire un plus sensible plaisir
+que d'avoir la pomme qui chante.
+
+Elle soupira longtemps, puis elle se prit à pleurer. Petit-Soleil
+revenait de la chasse, il entendit du bruit dans le temple, il y entra,
+et vit la princesse qui se couvrait le visage de son voile, parce
+qu'elle était honteuse d'avoir les yeux tout humides; il avait déjà
+remarqué ses larmes, et s'approchant d'elle, il la conjura instamment de
+lui dire pourquoi elle pleurait. Elle s'en défendit, répliquant qu'elle
+en avait honte elle-même; mais plus elle lui refusait son secret, plus
+il avait envie de le savoir.
+
+Enfin elle lui dit que la même vieille qui lui avait conseillé d'envoyer
+à la conquête de l'eau qui danse, venait de lui dire que la pomme qui
+chante était encore plus merveilleuse, parce qu'elle donnait tant
+d'esprit, qu'on devenait une espèce de prodige! qu'à la vérité elle
+aurait donné la moitié de sa vie pour une telle pomme, mais qu'elle
+craignait qu'il n'y eût trop de danger à l'aller chercher.
+
+«Vous n'aurez pas peur pour moi, je vous en assure, lui dit son frère en
+souriant, car je ne me trouve aucune envie de vous rendre ce bon office;
+hé quoi! n'avez-vous pas assez d'esprit? Venez, venez, ma soeur,
+continua-t-il, et cessez de vous affliger.»
+
+Belle-Étoile le suivit, aussi triste de la manière dont il avait reçu sa
+confidence, que de l'impossibilité qu'elle trouvait à posséder la pomme
+qui chante. L'on servit le souper, ils se mirent tous quatre à table;
+elle ne pouvait manger. Chéri, l'aimable Chéri, qui n'avait d'attention
+que pour elle, lui servit ce qui était de meilleur, et la pressa d'en
+goûter: au premier morceau son coeur se grossit; les larmes lui vinrent
+aux yeux; elle sortit de table en pleurant. Belle-Étoile pleurait! ô
+dieux, quel sujet d'inquiétude pour Chéri! Il demanda donc ce qu'elle
+avait: Petit-Soleil le lui dit, en raillant d'une manière assez
+désobligeante pour sa soeur; elle en fut si piquée qu'elle se retira
+dans sa chambre et ne voulut parler à personne de tout le soir.
+
+Dès que Petit-Soleil et Heureux furent couchés, Chéri monta sur son
+excellent cheval blanc, sans dire à personne où il allait; il laissa
+seulement une lettre pour Belle-Étoile, avec ordre de la lui donner à
+son réveil; et tant que la nuit fut longue, il marcha à l'aventure, ne
+sachant point où il prendrait la pomme qui chante.
+
+Lorsque la princesse fut levée, on lui présenta la lettre du prince: il
+est aisé de s'imaginer tout ce qu'elle ressentit d'inquiétude et de
+tendresse dans une occasion comme celle-là: elle courut dans la chambre
+de ses frères leur en faire la lecture, ils partagèrent ses alarmes, car
+ils étaient fort unis; et aussitôt ils envoyèrent presque tous leurs
+gens après lui, pour l'obliger de revenir sans tenter cette aventure,
+qui sans doute devait être terrible.
+
+Cependant le roi n'oubliait point les beaux enfants de la forêt, ses pas
+le guidaient toujours de leur côté, et quand il passait proche de chez
+eux, et qu'il les voyait, il leur faisait des reproches de ce qu'ils ne
+venaient point à son palais; ils s'en étaient excusés, d'abord, sur ce
+qu'ils faisaient travailler à leur équipage: ils s'en excusèrent sur
+l'absence de leur frère, et l'assurèrent qu'à son retour ils
+profiteraient soigneusement de la permission qu'il leur donnait, de lui
+rendre leurs très humbles respects.
+
+Le prince Chéri était trop pressé de sa passion pour manquer à faire
+beaucoup de diligence; il trouva à la pointe du jour un jeune homme bien
+fait, qui se reposant sous des arbres, lisait dans un livre; il l'aborda
+d'un air civil, et lui dit:
+
+«Trouvez bon que je vous interrompe pour vous demander si vous ne savez
+point en quel lieu est la pomme qui chante.»
+
+Le jeune homme haussa les yeux, et souriant gracieusement:
+
+«En voulez-vous faire la conquête? lui dit-il.
+
+--Oui, s'il m'est possible, repartit le prince.
+
+--Ah! Seigneur, ajouta l'étranger, vous n'en savez donc pas tous les
+périls: voilà un livre qui en parle, sa lecture effraye.
+
+--N'importe, dit Chéri, le danger ne sera point capable de me rebuter,
+enseignez-moi seulement où je pourrai la trouver.
+
+--Le livre marque, continua cet homme, qu'elle dans un vaste désert en
+Libye; qu'on l'entend chanter de huit lieues, et que le dragon qui la
+garde a déjà dévoré cinq cent mille personnes qui ont eu la témérité d'y
+aller.
+
+--Je serai la cinq cent mille et unième», répondit prince en souriant à
+son tour.
+
+Et le saluant, il prit son chemin du côté des déserts de Libye; son beau
+cheval qui était de race zéphyrienne, car Zéphyre était son aïeul,
+allait aussi vite que le vent, de sorte qu'il fit une diligence
+incroyable.
+
+Il avait beau écouter, il n'entendait d'aucun côté chanter la pomme; il
+s'affligeait de la longueur du chemin, de l'inutilité du voyage,
+lorsqu'il aperçut une pauvre tourterelle qui tombait à ses pieds; elle
+n'était pas encore morte, mais il ne s'en fallait guère. Comme il ne
+voyait personne qui pût l'avoir blessée, il crut qu'elle était peut-être
+à Vénus, et que s'étant échappée de son colombier, ce petit mutin
+d'Amour, pour essayer ses flèches, l'avait tirée. Il en eut pitié, il
+descendit de cheval; il la prit, il essuya ses plumes blanches, déjà
+teintes de sang vermeil; et tirant de sa poche un flacon d'or, où il
+portait un baume admirable pour les blessures, il en eut à peine mis sur
+celle de la tourterelle malade, qu'elle ouvrit les yeux, leva la tête,
+déploya les ailes, s'éplucha; puis regardant le prince:
+
+«Bonjour, beau Chéri, lui dit-elle, vous êtes destiné à me sauver la
+vie, et je le suis peut-être à vous rendre de grands services. Vous
+venez pour conquérir la pomme qui chante; l'entreprise est difficile et
+digne de vous, car elle est gardée par un dragon affreux, qui a douze
+pieds, trois têtes, six ailes, et tout le corps de bronze.
+
+--Ah! ma chère tourterelle, lui dit le prince, quelle joie pour moi de
+te revoir, et dans un temps où ton secours m'est si nécessaire! Ne me le
+refuse pas, ma belle petite, car je mourrais de douleur, si j'avais la
+honte de retourner sans la pomme qui chante; et puisque j'ai eu l'eau
+qui danse par ton moyen, j'espère que tu en trouveras encore quelqu'un
+pour me faire réussir dans mon entreprise.
+
+--Vous me touchez, repartit tendrement la tourterelle, suivez-moi, je
+vais voler devant vous, j'espère que tout ira bien.»
+
+Le prince la laissa aller; après avoir marché tout le jour, ils
+arrivèrent proche d'une montagne de sable.
+
+«Il faut creuser ici», lui dit la tourterelle.
+
+Le prince aussitôt, sans se rebuter de rien, se mit à creuser, tantôt
+avec ses mains, tantôt avec son épée. Au bout de quelques heures il
+trouva un casque, une cuirasse, et le reste de l'armure, avec l'équipage
+pour son cheval, entièrement de miroirs.
+
+«Armez-vous, dit la tourterelle, et ne craignez point le dragon; quand
+il se verra dans tous ces miroirs, il aura tant de peur, que, croyant
+que ce sont des monstres comme lui, il s'enfuira.»
+
+Chéri approuva beaucoup cet expédient, il s'arma des miroirs, et
+reprenant la tourterelle, ils allèrent ensemble toute la nuit. Au point
+du jour, ils entendirent une mélodie ravissante. Le prince pria la
+tourterelle de lui dire ce que c'était.
+
+«Je suis persuadée, dit-elle, qu'il n'y a que la pomme qui puisse être
+si agréable, car elle fait seule toutes les parties de la musique, et
+sans toucher aucuns instruments, il semble qu'elle en joue d'une manière
+ravissante.»
+
+Ils s'approchaient toujours; le prince pensait en lui-même qu'il
+voudrait bien que la pomme chantât quelque chose qui convînt à la
+situation où il était; en même temps il entendit ces paroles:
+
+ L'amour peut surmonter le coeur le plus rebelle:
+ Ne cessez point d'être amoureux,
+ Vous qui suivez les lois d'une beauté cruelle,
+ Aimez, persévérez, et vous serez heureux.
+
+«Ah! s'écria-t-il, répondant à ces vers, quelle charmante prédiction! Je
+puis espérer d'être un jour plus content que je ne le suis; l'on vient
+de me l'annoncer.»
+
+La tourterelle ne lui dit rien là-dessus, elle n'était pas née
+babillarde, et ne parlait que pour les choses indispensablement
+nécessaires. À mesure qu'il avançait, la beauté de la musique
+augmentait; et quelque empressement qu'il eût, il était quelquefois si
+ravi, qu'il s'arrêtait sans pouvoir penser à rien qu'à écouter: mais la
+vue du terrible dragon, qui parut tout d'un coup avec ses douze pieds et
+plus de cent griffes, les trois têtes et son corps de bronze, le retira
+de cette espèce de léthargie: il avait senti le prince de fort loin, et
+l'attendait pour le dévorer comme tous les autres, dont il avait fait
+des repas excellents; leurs os étaient rangés autour du pommier où était
+la belle pomme; ils s'élevaient si haut qu'on ne pouvait la voir.
+
+L'affreux animal s'avança en bondissant; il couvrit la terre d'une écume
+empoisonnée très dangereuse; il sortait de sa gueule infernale du feu et
+de petits dragonneaux, qu'il lançait comme des dards dans les yeux et
+les oreilles des chevaliers errants qui voulaient emporter la pomme.
+Mais lorsqu'il vit son effrayante figure, multipliée cent et cent fois
+dans tous les miroirs du prince, ce fut lui à son tour qui eut peur; il
+s'arrêta, et regardant fièrement le prince chargé de dragons, il ne
+songea plus qu'à s'enfuir. Chéri s'apercevant de l'heureux effet de son
+armure, le poursuivit jusqu'à l'entrée d'une profonde caverne, où il se
+précipita pour l'éviter: il en ferma bien vite l'entrée, et se dépêcha
+de retourner vers la pomme qui chante.
+
+Après avoir monté par-dessus tous les os qui l'entouraient, il vit ce
+bel arbre avec admiration; il était d'ambre, les pommes de topaze; et la
+plus excellente de toutes, qu'il cherchait avec tant de soins et de
+périls, paraissait au haut, faite d'un seul rubis, avec une couronne de
+diamants dessus. Le prince, transporté de joie de pouvoir donner un
+trésor si parfait et si rare à Belle-Étoile, se hâta de casser la
+branche d'ambre; et tout fier de sa bonne fortune, il monta sur son
+cheval blanc, mais il ne trouva plus la tourterelle; dès que ses soins
+lui furent inutiles, elle s'envola. Sans perdre de temps en regrets
+superflus, comme il craignait que le dragon, dont il entendait les
+sifflements, ne trouvât quelque route pour venir à ces pommes, il
+retourna avec la sienne vers la princesse.
+
+Elle avait perdu l'usage de dormir depuis son absence; elle se
+reprochait sans cesse son envie d'avoir plus d'esprit que les autres;
+elle craignait plus la mort de Chéri que la sienne. «Ah! malheureuse!
+s'écriait-elle, en poussant de profonds soupirs, fallait-il que j'eusse
+cette vaine gloire? Ne me suffisait-il pas de penser et de parler assez
+bien, pour ne faire et ne dire rien d'impertinent? Je serai bien punie
+de mon orgueil, si je perds ce que j'aime! Hélas, continua-t-elle,
+peut-être que les dieux, irrités des sentiments que je ne puis me
+défendre d'avoir pour Chéri, veulent me l'ôter par une fin tragique.»
+
+Il n'y avait rien que son coeur affligé n'imaginât, quand, au milieu de
+la nuit, elle entendit une musique si merveilleuse, qu'elle ne put
+s'empêcher de se lever, et de se mettre à sa fenêtre pour l'écouter
+mieux; elle ne savait que s'imaginer. Tantôt elle croyait que c'était
+Apollon et les Muses, tantôt Vénus, les Grâces et les Amours; la
+symphonie s'approchait toujours, et Belle-Étoile écoutait.
+
+Enfin le prince arriva; il faisait un grand clair de lune; il s'arrêta
+sous le balcon de la princesse qui s'était retirée, quand elle aperçut
+de loin un cavalier; la pomme chanta aussitôt:
+
+ Réveillez-vous, belle endormie.
+
+La princesse, curieuse, regarda promptement qui pouvait chanter si bien,
+et reconnaissant son cher frère, elle pensa se précipiter de sa fenêtre
+en bas pour être plus tôt auprès de lui; elle parla si haut, que tout le
+monde s'étant éveillé, l'on vint ouvrir la porte à Chéri. Il entra avec
+un empressement que l'on peut assez se figurer. Il tenait dans sa main
+la branche d'ambre, au bout de laquelle était le merveilleux fruit; et
+comme il l'avait sentie souvent, son esprit était augmenté à tel point,
+que rien dans le monde ne pouvait lui être comparable.
+
+Belle-Étoile courut au-devant de lui avec une grande précipitation.
+
+Pensez-vous que je vous remercie, mon cher frère? lui dit-elle, en
+pleurant de joie. Non, il n'est point de bien que je n'achète trop cher
+quand vous vous exposez pour me l'acquérir.
+
+--Il n'est point de périls, lui dit-il, auxquels je ne veuille toujours
+me hasarder pour vous donner la plus petite satisfaction. Recevez,
+Belle-Étoile, continua-t-il, recevez ce fruit unique, personne au monde
+ne le mérite si bien que vous; mais, que vous donnera-t-il que vous
+n'ayez déjà!»
+
+Petit-Soleil et son frère vinrent interrompre cette conversation; ils
+eurent un sensible plaisir de revoir le prince, il leur raconta son
+voyage, et cette relation les mena jusqu'au jour.
+
+La mauvaise Feintise était revenue dans sa petite maison, après avoir
+entretenu la reine-mère de ses projets, elle avait trop d'inquiétude
+pour dormir tranquillement; elle entendit le doux chant de la pomme, que
+rien dans la nature ne pouvait égaler. Elle ne douta point que la
+conquête n'en fût faite! Elle pleura, elle gémit, elle s'égratigna le
+visage, elle s'arracha les cheveux; sa douleur était extrême, car au
+lieu de faire du mal aux beaux enfants, comme elle l'avait projeté, elle
+leur faisait du bien, quoiqu'il n'entrât que de la perfidie dans ses
+conseils.
+
+Dès qu'il fut jour, elle apprit que le retour du prince n'était que trop
+vrai; elle retourna chez la reine-mère.
+
+«Hé bien, lui dit cette princesse, Feintise, m'apportes-tu de bonnes
+nouvelles? Les enfants ont-ils péri?
+
+--Non, madame, dit-elle, en se jetant à ses pieds, mais que Votre
+Majesté ne s'impatiente point, il me reste des moyens infinis de vous en
+délivrer.
+
+--Ah! malheureuse, dit la reine, tu n'es au monde que pour me trahir, tu
+les épargnes.»
+
+La vieille protesta bien le contraire; et quand elle l'eut un peu
+apaisée, elle s'en revint pour rêver à ce qu'il fallait faire.
+
+Elle laissa passer quelques jours sans paraître, au bout desquels elle
+épia si bien, qu'elle trouva dans une route de la forêt la princesse qui
+se promenait seule, attendant le retour de ses frères.
+
+«Le ciel vous comble de biens, lui dit cette scélérate en l'abordant:
+charmante Étoile, j'ai appris que vous possédez la pomme qui chante:
+certainement quand cette bonne fortune me serait arrivée, je n'en aurais
+pas plus de joie; car il faut avouer que j'ai pour vous une inclination
+qui m'intéresse à tous vos avantages: cependant, continua-t-elle, je ne
+peux m'empêcher de vous donner un nouvel avis.
+
+--Ah! gardez vos avis, s'écria la princesse en s'éloignant d'elle,
+quelques biens qu'ils m'apportent, ils ne sauraient me payer
+l'inquiétude qu'ils m'ont causée.
+
+--L'inquiétude n'est pas un si grand mal, repartit-elle en souriant, il
+en est de douces et de tendres.
+
+--Taisez-vous, ajouta Belle-Étoile, je tremble quand j'y pense.
+
+Il est vrai, dit la vieille, que vous êtes fort à plaindre, d'être la
+plus belle et la plus spirituelle fille de l'univers; je vous en fais
+mes excuses.
+
+--Encore un coup, répliqua la princesse, je sais suffisamment l'état où
+l'absence de mon frère m'a réduite.
+
+--Il faut malgré cela que je vous dise, continua Feintise, qu'il vous
+manque encore le petit oiseau Vert qui dit tout; vous seriez informée
+par lui de votre naissance, des bons et des mauvais succès de la vie; il
+n'y a rien de si particulier qu'il ne nous découvrit; et lorsqu'on dira
+dans le monde: Belle-Étoile a l'eau qui danse, et la pomme qui chante;
+l'on dira en même temps: elle n'a pas le petit oiseau Vert qui dit tout;
+et il vaudrait presque autant qu'elle n'eût rien.»
+
+Après avoir débité ainsi ce qu'elle avait dans l'esprit, elle se retira.
+La princesse, triste et rêveuse, commença à soupirer amèrement: «Cette
+femme a raison, disait-elle; de quoi me servent les avantages que je
+reçois de l'eau et de la pomme, puisque j'ignore d'où je suis, qui sont
+mes parents, et par quelle fatalité mes frères et moi avons été exposés
+à la fureur des ondes? Il faut qu'il y ait quelque chose de bien
+extraordinaire dans notre naissance pour nous abandonner ainsi, et une
+protection bien évidente du ciel pour nous avoir sauvés de tant de
+périls: quel plaisir n'aurai-je point de connaître mon père et ma mère,
+de les chérir, s'ils sont encore vivants, et d'honorer leur mémoire
+s'ils sont morts!» Là-dessus les larmes vinrent avec abondance couvrir
+ses joues, semblables aux gouttes de la rosée qui paraît le matin sur
+les lys et sur les roses.
+
+Chéri, qui avait toujours plus d'impatience de la voir que les autres,
+s'était hâté après la chasse de revenir; il était à pied, son arc
+pendait négligemment à son côté, sa main était armée de quelques
+flèches, ses cheveux rattachés ensemble; il avait en cet état un air
+martial qui plaisait infiniment. Dès que la princesse l'aperçut, elle
+entra dans une allée sombre, afin qu'il ne vît pas les impressions de
+douleur qui étaient sur son visage; mais une maîtresse ne s'éloigne pas
+si vite, qu'un amant bien empressé ne la joigne. Le prince l'aborda; il
+eut à peine jeté les yeux sur elle, qu'il connut qu'elle avait quelque
+peine. Il s'en inquiète, il la prie, il la presse de lui en apprendre le
+sujet; elle s'en défend avec opiniâtreté: enfin il tourne la pointe
+d'une de ses flèches contre son coeur:
+
+«Vous ne m'aimez point, Belle-Étoile, lui dit-il, je n'ai plus qu'à
+mourir.»
+
+La manière dont il lui parla la jeta dans la dernière alarme; elle n'eut
+plus la force de lui refuser son secret: mais elle ne le lui dit qu'à
+condition qu'il ne chercherait de sa vie les moyens de satisfaire le
+désir qu'elle avait; il lui promit tout ce qu'elle exigeait, et ne
+marqua point qu'il voulût entreprendre ce dernier voyage.
+
+Aussitôt qu'elle se fut retirée dans sa chambre, et les princes dans les
+leurs, il descendit en bas, tira son cheval de l'écurie, monta dessus,
+et partit sans en parler à personne. Cette nouvelle jeta la belle
+famille dans une étrange consternation. Le roi, qui ne pouvait les
+oublier, les envoya prier de venir dîner avec lui; ils répondirent que
+leur frère venait de s'absenter, qu'ils ne pouvaient avoir de joie ni de
+repos sans lui, et qu'à son retour, ils ne manqueraient pas d'aller au
+palais. La princesse était inconsolable: l'eau qui danse et la pomme qui
+chante n'avaient plus de charmes pour elle; sans Chéri, rien ne lui
+était agréable.
+
+Le prince s'en alla, errant par le monde; il demandait à ceux qu'il
+rencontrait où il pourrait trouver le petit oiseau Vert qui dit tout: la
+plupart l'ignoraient; mais il rencontra un vénérable vieillard, qui
+l'ayant fait entrer dans sa maison, voulut bien prendre la peine de
+regarder sur un globe qui faisait une partie de son étude et de son
+divertissement. Il lui dit ensuite qu'il était dans un climat glacé, sur
+la pointe d'un rocher affreux, et il lui enseigna la route qu'il devait
+tenir. Le prince, par reconnaissance, lui donna plein un petit sac de
+grosses perles qui étaient tombées de ses cheveux, et prenant congé de
+lui, il continua son voyage.
+
+Enfin, au lever de l'aurore, il aperçut le rocher, fort haut et fort
+escarpé; et sur le sommet, l'oiseau qui parlait comme un oracle, disant
+des choses admirables. Il comprit qu'avec un peu d'adresse il était aisé
+de l'attraper, car il ne paraissait point farouche; il allait et venait,
+sautant légèrement d'une pointe sur l'autre. Le prince descendit de
+cheval; et montant sans bruit, malgré l'âpreté de ce mont, il se
+promettait le plaisir d'en faire un sensible à Belle-Étoile. Il se
+voyait si proche de l'oiseau Vert, qu'il croyait le prendre, lorsque le
+rocher s'ouvrant tout d'un coup, il tomba dans une spacieuse salle,
+aussi immobile qu'une statue; il ne pouvait ni remuer, ni se plaindre de
+sa déplorable aventure. Trois cents chevaliers qui l'avaient tentée
+comme lui, étaient au même état; ils s'entre-regardaient, c'était la
+seule chose qui leur était permise.
+
+Le temps semblait si long à Belle-Étoile, que ne voyant point revenir
+son Chéri, elle tomba dangereusement malade. Les médecins connurent bien
+qu'elle était dévorée par une profonde mélancolie; ses frères l'aimaient
+tendrement; ils lui parlèrent de la cause de son mal: elle leur avoua
+qu'elle se reprochait nuit et jour l'éloignement de Chéri, qu'elle
+sentait bien qu'elle mourrait, si elle n'apprenait pas de ses nouvelles:
+ils furent touchés de ses larmes, et pour la guérir, Petit-Soleil
+résolut d'aller chercher frère.
+
+Le prince partit, il sut en quel lieu était le fameux oiseau; il y fut,
+il le vit, il s'en approcha avec les mêmes espérances; et dans ce moment
+le rocher l'engloutit, il tomba dans la grande salle; la première chose
+qui arrêta ses regards, ce fut Chéri, mais il ne put lui parler.
+
+Belle-Étoile était un peu convalescente; elle espérait à chaque moment
+de voir revenir ses deux frères: mais ses espérances étant déçues, son
+affliction prit de nouvelles forces: elle ne cessait plus jour et nuit
+de se plaindre; elle s'accusait du désastre de ses frères; et le prince
+Heureux n'ayant pas moins pitié d'elle, que d'inquiétude pour les
+princes, prit à son tour la résolution de les aller chercher. Il le dit
+à Belle-Étoile; elle voulut d'abord s'y opposer: mais il répliqua qu'il
+était bien juste qu'il s'exposât pour trouver les personnes du monde qui
+lui étaient les plus chères; là-dessus il partit après avoir fait de
+tendres adieux à la princesse: elle resta seule en proie à la plus vive
+douleur.
+
+Quand Feintise sut que le troisième prince était en chemin, elle se
+réjouit infiniment; elle en avertit la reine-mère, et lui promit plus
+fortement que jamais de perdre toute cette infortunée famille: en effet,
+Heureux eut une aventure semblable à Chéri et à Petit-Soleil; il trouva
+le rocher, il vit le bel oiseau, et il tomba comme une statue dans la
+salle, où il reconnut les princes qu'il cherchait, sans pouvoir leur
+parler; ils étaient tous arrangés dans des niches de cristal; ils ne
+dormaient jamais, ne mangeaient point, et restaient enchantés d'une
+manière bien triste, car ils avaient seulement la liberté de rêver, et
+de déplorer leur aventure.
+
+Belle-Étoile, inconsolable, ne voyant revenir aucun de ses frères, se
+reprocha d'avoir tardé si longtemps à les suivre. Sans hésiter
+davantage, elle donna ordre à tous ses gens de l'attendre six mois: mais
+que si ses frères ou elle ne revenaient pas dans ce temps, ils
+retournassent apprendre leur mort au corsaire et à sa femme; ensuite
+elle prit un habit d'homme, trouvant qu'il y avait moins à risquer pour
+elle, ainsi travestie dans son voyage, que si elle était allée en
+aventurière courir le monde. Feintise la vit partir dessus son beau
+cheval; elle se trouva alors comblée de joie, et courut au palais
+régaler la reine-mère de cette bonne nouvelle.
+
+La princesse s'était armée seulement d'un casque, dont elle ne levait
+presque jamais la visière, car sa beauté était si délicate et si
+parfaite, qu'on n'aurait pas cru, comme elle le voulait, qu'elle était
+un cavalier. La rigueur de l'hiver se faisait ressentir, et le pays où
+était le petit oiseau qui dit tout, ne recevait en aucune saison les
+heureuses influences du soleil.
+
+Belle-Étoile avait un étrange froid, mais rien ne pouvait la rebuter,
+lorsqu'elle vit une tourterelle qui n'était guère moins blanche et guère
+moins froide que la neige, laquelle était étendue. Malgré toute son
+impatience d'arriver au rocher, elle ne voulut pas la laisser mourir, et
+descendant de cheval, elle la prit entre ses mains, la réchauffa de son
+haleine, puis la mit dans son sein; la pauvre petite ne remuait plus.
+Belle-Étoile pensait qu'elle était morte, elle y avait regret; elle la
+tira, et la regardant, elle lui dit, comme si elle eût pu l'entendre:
+
+«Que ferai-je, bien aimable tourterelle, pour te sauver la vie?
+
+--Belle-Étoile, répondit la bestiole, un doux baiser de votre bouche
+peut achever ce que vous avez si charitablement commencé.
+
+--Non pas un, dit la princesse, mais cent, s'il les faut.»
+
+Elle la baisa; et la tourterelle, reprenant courage, lui dit gaiement:
+
+«Je vous connais, malgré votre déguisement; sachez que vous entreprenez
+une chose qui vous serait impossible sans mon secours; faites donc ce
+que je vais vous conseiller. Dès que vous serez arrivée au rocher, au
+lieu de chercher le moyen d'y monter, arrêtez-vous au pied, et commencez
+la plus belle chanson et la plus mélodieuse que vous sachiez. L'oiseau
+Vert qui dit tout, vous écoutera, et remarquera d'où vient cette voix,
+ensuite vous feindrez de vous endormir: je resterai auprès de vous;
+quand il me verra, il descendra de la pointe du rocher pour me béqueter:
+c'est dans ce moment que vous le pourrez prendre.»
+
+La princesse, ravie de cette espérance, arriva presque aussitôt au
+rocher; elle reconnut les chevaux de ses frères qui broutaient l'herbe:
+cette vue renouvela toutes ses douleurs; elle s'assit, et pleura
+longtemps amèrement. Mais le petit oiseau Vert disait de si belles
+choses, et si consolantes pour les malheureux, qu'il n'y avait point de
+coeur affligé qu'il ne réjouît; de sorte qu'elle essuya ses larmes, et
+se mit à chanter si haut et si bien, que les princes au fond de leur
+salle enchantée eurent le plaisir de l'entendre.
+
+Ce fut le premier moment où ils sentirent quelque espérance. Le petit
+oiseau Vert qui dit tout écoutait et regardait d'où venait cette voix;
+il aperçut la princesse, qui avait ôté son casque pour dormir plus
+commodément, et la tourterelle qui voltigeait autour d'elle. À cette
+vue, il descendit doucement, et vint la béqueter; mais il ne lui avait
+pas arraché trois plumes, qu'il était déjà pris.
+
+«Ah! que me voulez-vous? lui dit-il. Que vous ai-je fait pour venir de
+si loin me rendre si malheureux? Accordez-moi ma liberté, je vous en
+conjure; voyez ce que vous souhaitez en échange, il n'y a rien que je ne
+fasse.
+
+--Je désire, lui dit Belle-Étoile, que tu me rendes mes trois frères, je
+ne sais où ils sont, mais leurs chevaux qui paissent près de ce rocher
+me font connaître que tu les retiens en quelque lieu.
+
+--J'ai, sous l'aile gauche, une plume incarnate; arrachez-la, lui
+dit-il, servez-vous-en pour toucher le rocher.»
+
+La princesse fut diligente à ce qu'il lui avait commandé; en même temps
+elle vit des éclairs, et elle entendit un bruit de vents et de tonnerre
+mêlés ensemble, qui lui firent une crainte extrême. Malgré sa frayeur,
+elle tint toujours l'oiseau Vert, craignant qu'il ne lui échappât; elle
+toucha encore le rocher avec la plume incarnate, et la troisième fois,
+il se fendit depuis le sommet jusqu'au pied; elle entra d'un air
+victorieux dans la salle où les trois princes étaient avec beaucoup
+d'autres: elle courut vers Chéri, il ne la reconnaissait point avec son
+habit et son casque, et puis l'enchantement n'était pas encore fini, de
+sorte qu'il ne pouvait ni parler ni agir. La princesse, qui s'en
+aperçut, fit de nouvelles questions à l'oiseau Vert, auxquelles il
+répondit qu'il fallait avec la plume incarnate frotter les yeux et la
+bouche de tous ceux qu'elle voudrait désenchanter: elle rendit ce bon
+office à plusieurs rois, à plusieurs souverains, et particulièrement à
+nos trois princes.
+
+Touchés d'un si grand bienfait, ils se jetèrent tous à ses genoux, le
+nommant le libérateur des rois. Elle s'aperçut alors que ses frères,
+trompés par ses habits, ne la reconnaissaient point; elle ôta
+promptement son casque, elle leur tendit les bras, les embrassa cent
+fois, et demanda aux autres princes avec beaucoup de civilité, qui ils
+étaient; chacun lui dit son aventure particulière, et ils s'offrirent à
+l'accompagner partout où elle voudrait aller. Elle répondit qu'encore
+que les lois de la chevalerie pussent lui donner quelque droit sur la
+liberté qu'elle venait de leur rendre, elle ne prétendait point s'en
+prévaloir. Là-dessus elle se retira avec les princes, pour se rendre
+compte les uns aux autres de ce qui leur était arrivé depuis leur
+séparation.
+
+Le petit oiseau Vert qui dit tout les interrompit pour prier
+Belle-Étoile de lui accorder sa liberté; elle chercha aussitôt la
+tourterelle, afin de lui en demander avis, mais elle ne la trouva plus.
+Elle répondit à l'oiseau qu'il lui avait coûté trop de peines et
+d'inquiétudes pour jouir si peu de sa conquête. Ils montèrent tous
+quatre à cheval, et laissèrent les empereurs et les rois à pied, car
+depuis deux ou trois cents ans qu'ils étaient là, leurs équipages
+avaient péri.
+
+La reine-mère, débarrassée de toute l'inquiétude que lui avait causée le
+retour des beaux enfants, renouvela ses instances auprès du roi pour le
+faire remarier, et l'importuna si fort, qu'elle lui fit choisir une
+princesse de ses parentes. Et comme il fallait casser le mariage de la
+pauvre reine Blondine, qui était toujours demeurée auprès de sa mère, à
+leur petite maison de campagne, avec les trois chiens qu'elle avait
+nommés Chagrin, Mouron et Douleur, à cause de tous les ennuis qu'ils lui
+avaient causés, la reine-mère l'envoya quérir; elle monta en carrosse,
+et prit les doguins, étant vêtue de noir, avec un long voile qui tombait
+jusqu'à ses pieds.
+
+En cet état, elle parut plus belle que l'astre du jour, quoiqu'elle fût
+devenue pâle et maigre, car elle ne dormait point, et ne mangeait que
+par complaisance. Pour sa mère, tout le monde en avait grande pitié; le
+roi en fut si attendri qu'il n'osait jeter les yeux sur elle; mais quand
+il pensait qu'il courait risque de n'avoir point d'autres héritiers que
+des doguins, il consentait à tout.
+
+Le jour étant pris pour la noce, la reine-mère, priée par l'amirale
+Rousse (qui haïssait toujours son infortunée soeur), dit qu'elle voulait
+que la reine Blondine parût à la fête; tout était préparé pour la faire
+grande et somptueuse; et comme le roi n'était pas fâché que les
+étrangers vissent sa magnificence, il ordonna à son premier écuyer
+d'aller chez les beaux enfants, les convier à venir, et lui commanda
+qu'en cas qu'ils ne fussent pas encore venus, il laissât de bons ordres
+afin qu'on les avertît à leur retour.
+
+Le premier écuyer les alla chercher, et ne les trouva point; mais
+sachant le plaisir que le roi aurait de les voir, il laissa un de ses
+gentilshommes pour les attendre, afin de les amener sans aucun
+retardement. Cet heureux jour venu, qui était celui du grand banquet,
+Belle-Étoile et les trois princes arrivèrent; le gentilhomme leur apprit
+l'histoire du roi, comme il avait autrefois épousé une pauvre fille,
+parfaitement belle et sage, qui avait eu le malheur d'accoucher de trois
+chiens; qu'il l'avait chassée pour ne la plus voir; que, cependant, il
+l'aimait tant, qu'il avait passé quinze ans sans vouloir écouter aucune
+proposition de mariage; que la reine-mère et ses sujets l'ayant
+fortement pressé, il s'était résolu à épouser une princesse de la cour,
+et qu'il fallait promptement y venir pour assister à toute la cérémonie.
+
+En même temps Belle-Étoile prit une robe de velours, couleur de rose,
+toute garnie de diamants brillants; elle laissa tomber ses cheveux par
+grosses boucles sur les épaules; ils étaient renoués de rubans, l'étoile
+qu'elle avait sur le front jetait beaucoup de lumière, et la chaîne
+d'or qui tournait autour de son cou, sans qu'on la pût ôter, semblait
+être d'un métal plus précieux que l'or même. Enfin jamais rien de si
+beau ne parut aux yeux des mortels. Ses frères n'étaient pas moins bien,
+entre autres le prince Chéri; il avait quelque chose qui le distinguait
+très avantageusement. Ils montèrent tous quatre dans un chariot d'ébène
+et d'ivoire, dont le dedans était de drap d'or, avec des carreaux de
+même, brodés de pierreries; douze chevaux blancs le traînaient: le reste
+de leur équipage était incomparable. Lorsque Belle-Étoile et ses frères
+parurent, le roi ravi les vint recevoir avec toute sa cour, au haut de
+l'escalier. La pomme qui chante se faisait entendre d'une manière
+merveilleuse, l'eau qui danse, dansait, et le petit oiseau qui dit tout,
+parlait mieux que les oracles: ils se baissèrent tous quatre jusqu'aux
+genoux du roi, et lui prenant la main, ils la baisèrent avec autant de
+respect que d'affection. Il les embrassa, et leur dit:
+
+«Je vous suis obligé, aimables étrangers, d'être venus aujourd'hui;
+votre présence me fait un plaisir sensible.»
+
+En achevant ces mots, il entra avec eux dans un grand salon, où les
+musiciens jouaient de toutes sortes d'instruments, et plusieurs tables
+servies splendidement ne laissaient rien à souhaiter pour la bonne
+chère.
+
+La reine-mère vint, accompagnée de sa future belle-fille, de l'amirale
+Rousse, et de toutes les dames, entre lesquelles on amenait la pauvre
+reine, liée par le cou, avec une longe de cuir, et les trois chiens
+attachés de même. On la fit avancer jusqu'au milieu du salon, où était
+un chaudron plein d'os et de mauvaises viandes, que la reine-mère avait
+ordonnés pour leur dîner.
+
+Quand Belle-Étoile et les princes la virent si malheureuse, bien qu'ils
+ne la connussent point, les larmes leur vinrent aux yeux, soit que la
+révolution des grandeurs du monde les touchât, ou qu'ils fussent émus
+par la force du sang qui se fait souvent ressentir. Mais que pensa la
+mauvaise reine d'un retour si peu espéré et si contraire à ses desseins?
+Elle jeta un regard furieux sur Feintise, qui désirait ardemment alors
+que la terre s'ouvrît pour s'y précipiter.
+
+Le roi présenta les beaux enfants à sa mère, lui disant mille biens
+d'eux; et malgré l'inquiétude dont elle était saisie, elle ne laissa pas
+de leur parler avec un air riant, et de leur jeter des regards aussi
+favorables que si elle les eût aimés, car la dissimulation était en
+usage dès ce temps-là. Le festin se passa fort gaiement, quoique le roi
+eût une extrême peine de voir manger sa femme avec ses doguins, comme la
+dernière des créatures; mais ayant résolu d'avoir de la complaisance
+pour sa mère, qui l'obligeait à se remarier, il la laissait ordonner de
+tout.
+
+Sur la fin du repas, le roi adressant la parole à Belle-Étoile:
+
+«Je sais, lui dit-il, que vous êtes en possession de trois trésors qui
+sont incomparables; je vous en félicite, et je vous prie de nous
+raconter ce qu'il a fallu faire pour les conquérir.
+
+--Sire, dit-elle, je vous obéirai avec plaisir: l'on m'avait dit que
+l'eau qui danse me rendrait belle, et que la pomme qui chante me
+donnerait de l'esprit; j'ai souhaité les avoir par ces deux raisons. À
+l'égard du petit oiseau Vert qui dit tout, j'en ai eu une autre; c'est
+que nous ne savons rien de notre fatale naissance: nous sommes des
+enfants abandonnés de nos proches, qui n'en connaissons aucun; j'ai
+espéré que ce merveilleux oiseau nous éclaircirait sur une chose qui
+nous occupe jour et nuit.
+
+--À juger de votre naissance par vous, répliqua le roi, elle doit être
+des plus illustres; mais parlez sincèrement, qui êtes-vous?
+
+--Sire, lui dit-elle, mes frères et moi avons différé de l'interroger
+jusqu'à notre retour: en arrivant nous avons reçu vos ordres pour venir
+à vos noces; tout ce que j'ai pu faire, ç'a été de vous apporter ces
+trois raretés pour vous divertir.
+
+--J'en suis très aise, s'écria le roi, ne différons pas une chose si
+agréable.
+
+Vous vous amusez à toutes les bagatelles qu'on vous propose, dit la
+reine-mère en colère; voilà de plaisants marmousets, avec leurs raretés:
+en vérité, le nom seul fait assez connaître que rien n'est plus
+ridicule: fi! fi! je ne veux pas que de petits étrangers, apparemment de
+la lie du peuple, aient l'avantage d'abuser de votre crédulité; tout
+cela consiste en quelques tours de gibecière et de gobelets; et sans
+vous, ils n'auraient pas eu l'honneur d'être assis à ma table.»
+
+Belle-Étoile et ses frères entendant un discours si désobligeant, ne
+savaient que devenir; leur visage était couvert de confusion et de
+désespoir, d'essuyer un tel affront devant toute cette grande cour. Mais
+le roi ayant répondu à sa mère que son procédé l'outrait, pria les beaux
+enfants de ne s'en point chagriner, et leur tendit la main en signe
+d'amitié. Belle-Étoile prit un bassin de cristal de roche, dans lequel
+elle versa toute l'eau qui danse; on vit aussitôt que cette eau
+s'agitait, sautait en cadence, allait et venait, s'élevait comme une
+petite mer irritée, changeait de mille couleurs, et faisait aller le
+bassin de cristal le long de la table du roi; puis il s'en élança tout
+d'un coup quelques gouttes sur le visage du premier écuyer, à qui les
+enfants avaient de l'obligation. C'était un homme d'un mérite rare, mais
+sa laideur ne l'était pas moins, et il en avait même perdu un oeil. Dès
+que l'eau l'eut touché, il devint si beau qu'on ne le reconnaissait
+plus, et son oeil se trouva guéri. Le roi, qui l'aimait chèrement, eut
+autant de joie de cette aventure que la reine-mère en ressentit de
+déplaisir, car elle ne pouvait entendre les applaudissements qu'on
+donnait aux princes. Après que le grand bruit fut cessé, Belle-Étoile
+mit sur l'eau qui danse la pomme qui chante, faite d'un seul rubis,
+couronnée de diamants, avec sa branche d'ambre; elle commença un concert
+si mélodieux que cent musiciens se seraient fait moins entendre. Cela
+ravit le roi et toute sa cour, et l'on ne sortait point d'admiration,
+quand Belle-Étoile tira de son manchon une petite cage d'or, d'un
+travail merveilleux, où était l'oiseau Vert qui dit tout; il ne se
+nourrissait que de poudre de diamants, et ne buvait que de l'eau de
+perles distillées. Elle le prit bien délicatement, et le posa sur la
+pomme, qui se tut par respect, afin de lui donner le temps de parler: il
+avait ses plumes d'une si grande délicatesse, qu'elles s'agitaient quand
+on fermait les yeux et qu'on les rouvrait proche de lui; elles étaient
+de toutes les nuances de vert que l'on peut imaginer: il s'adressa au
+roi, et lui demanda ce qu'il voulait savoir.
+
+«Nous souhaitons tous d'apprendre, répliqua le roi, qui sont cette belle
+fille et ces trois cavaliers.
+
+--Ô roi, répondit l'oiseau Vert, avec une voix forte et intelligible,
+elle est ta fille, et deux de ces princes sont tes fils; le troisième,
+appelé Chéri, est ton neveu.»
+
+Là-dessus il raconta avec une éloquence incomparable toute l'histoire,
+sans négliger la moindre circonstance.
+
+Le roi fondait en larmes, et la reine affligée, qui avait quitté son
+chaudron, ses os et ses chiens, s'était approchée doucement: elle
+pleurait de joie et d'amour pour son mari et pour ses enfants; car
+pouvait-elle douter de la vérité de cette histoire, quand elle leur
+voyait toutes les marques qui pouvaient les faire reconnaître? Les trois
+princes et Belle-Étoile se levèrent à la fin de leur histoire; ils
+vinrent se jeter aux pieds du roi, ils embrassaient ses genoux, ils
+baisaient ses mains; il leur tendait les bras, il les serrait contre son
+coeur; l'on n'entendait que des soupirs, hélas! des cris de joie. Le roi
+se leva, et voyant la reine sa femme qui demeurait toujours craintive
+proche de la muraille, d'un air humilié, il alla à elle, et lui faisant
+mille caresses, il lui présenta lui-même un fauteuil auprès du sien, et
+l'obligea de s'y asseoir.
+
+Ses enfants lui baisèrent mille fois les pieds et les mains; jamais
+spectacle n'a été plus tendre ni plus touchant: chacun pleurait en son
+particulier, et levait les mains et les yeux au ciel, pour lui rendre
+grâce d'avoir permis que des choses si importantes et si obscures
+fussent connues. Le roi remercia la princesse qui avait eu le dessein de
+l'épouser, il lui laissa une grande quantité de pierreries. Mais à
+l'égard de la reine-mère, de l'amirale et de Feintise, que n'aurait-il
+pas fait contre elles, s'il n'avait écouté que son ressentiment? Le
+tonnerre de sa colère commençait à gronder, lorsque la généreuse reine,
+ses enfants et Chéri le conjurèrent de s'apaiser, et de vouloir rendre
+contre elles un jugement plus exemplaire que rigoureux: il fit enfermer
+la reine-mère dans une tour; mais pour l'amirale et Feintise, on les
+jeta ensemble dans un cachot noir et humide, où elles ne mangeaient
+qu'avec les trois doguins appelés Chagrin, Mouron et Douleur, lesquels,
+ne voyant plus leur bonne maîtresse, mordaient celles-ci à tous moments;
+elles y finirent leur vie, qui fut assez longue pour leur donner le
+temps de se repentir de tous leurs crimes.
+
+Dès que la reine-mère, l'amirale Rousse et Feintise eurent été emmenées,
+chacune dans le lieu que le roi avait ordonné, les musiciens
+recommencèrent à chanter et à jouer des instruments. La joie était sans
+pareille; Belle-Étoile et Chéri en ressentaient plus que tout le reste
+du monde ensemble; ils se voyaient à la veille d'être heureux. En effet,
+le roi trouvant son neveu le plus beau et le plus spirituel de toute sa
+cour, lui dit qu'il ne voulait pas qu'un si grand jour se passât sans
+faire des noces, et qu'il lui accordait sa fille. Le prince, transporté
+de joie, se jeta à ses pieds, Belle-Étoile ne témoigna guère moins de
+satisfaction.
+
+Mais il était bien juste que la vieille princesse, qui vivait dans la
+solitude depuis tant d'années, la quittât pour partager l'allégresse
+publique. Cette même petite fée, qui était venue dîner chez elle et
+qu'elle reçut si bien, y entra tout d'un coup, pour lui raconter ce qui
+se passait à la cour.
+
+«Allons-y, continua-t-elle, je vous apprendrai pendant le chemin les
+soins que j'ai pris de votre famille.»
+
+La princesse reconnaissante monta dans son chariot; il était brillant
+d'or et d'azur, précédé par des instruments de guerre, et suivi de six
+cents gardes du corps, qui paraissaient de grands seigneurs. Elle
+raconta à la princesse toute l'histoire de ses petits-fils, et lui dit
+qu'elle ne les avait point abandonnés; que sous la forme d'une sirène,
+sous celle d'une tourterelle, enfin, de mille manières, elle les avait
+protégés.
+
+«Vous voyez, ajouta la fée, qu'un bienfait n'est jamais perdu.»
+
+La bonne princesse voulait à tous moments baiser ses mains pour lui
+marquer sa reconnaissance; elle ne trouvait point de termes qui ne
+fussent au-dessous de sa joie. Enfin elles arrivèrent. Le roi les reçut
+avec mille témoignages d'amitié. La reine Blondine et les beaux enfants
+s'empressèrent, comme on le peut croire, à témoigner de l'amitié à cette
+illustre dame; et lorsqu'ils surent ce que la fée avait fait en leur
+faveur, et qu'elle était la gracieuse tourterelle qui les avait guidés,
+il ne se peut rien ajouter à tout ce qu'ils lui dirent. Pour achever de
+combler le roi de satisfaction, elle lui apprit que sa belle-mère, qu'il
+avait toujours prise pour une pauvre paysanne, était née princesse
+souveraine. C'était peut-être la seule chose qui manquait au bonheur de
+ce monarque. La fête s'acheva par le mariage de Belle-Étoile avec le
+prince Chéri. L'on envoya quérir le corsaire et sa femme, pour les
+récompenser encore de la noble éducation qu'ils avaient donnée aux beaux
+enfants. Enfin, après de longues peines, tout le monde fut satisfait.
+
+ L'amour, n'en déplaise aux censeurs,
+ Est l'origine de la gloire;
+ Il fait animer les grands coeurs
+ À braver le péril, à chercher la victoire.
+ C'est lui, qui, dans tout l'univers,
+ A du prince Chéri conservé la mémoire;
+ Et qui lui fit tenter tous les exploits divers
+ Que l'on remarque en son histoire.
+ Du moment qu'au beau sexe on veut faire sa cour,
+ Il faut se préparer à servir ses caprices;
+ Mais un coeur ne craint pas les plus grands précipices,
+ S'il a, pour l'animer, et la gloire et l'amour.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Contes, Tome II, by Marie-Catherine d'Aulnoy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME II ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+works.
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+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+*** END: FULL LICENSE ***
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