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+The Project Gutenberg EBook of Contes, Tome II, by Marie-Catherine d'Aulnoy
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes, Tome II
+
+Author: Marie-Catherine d'Aulnoy
+
+Release Date: May 10, 2006 [EBook #18368]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+Marie-Catherine Baronne d'Aulnoy
+
+CONTES
+
+Tome II
+
+Table des matières
+
+La Chatte Blanche.
+Le Rameau d'Or.
+Le Pigeon et la Colombe.
+Le Prince Marcassin.
+La Princesse Belle-Étoile.
+
+
+
+
+La Chatte Blanche
+
+
+Il était une fois un roi qui avait trois fils bien faits et courageux;
+il eut peur que l'envie de régner ne leur prît avant sa mort; il courait
+même certains bruits qu'ils cherchaient à s'acquérir des créatures, et
+que c'était pour lui ôter son royaume. Le roi se sentait vieux, mais son
+esprit et sa capacité n'ayant point diminué, il n'avait pas envie de
+leur céder une place qu'il remplissait si dignement; il pensa donc que
+le meilleur moyen de vivre en repos, c'était de les amuser par des
+promesses dont il saurait toujours éluder l'effet.
+
+Il les appela dans son cabinet, et après leur avoir parlé avec beaucoup
+de bonté, il ajouta: «Vous conviendrez avec moi, mes chers enfants, que
+mon grand âge ne permet pas que je m'applique aux affaires de mon État
+avec autant de soin que je le faisais autrefois. Je crains que mes
+sujets n'en souffrent, je veux mettre ma couronne sur la tête de l'un de
+vous autres; mais il est bien juste que, pour un tel présent, vous
+cherchiez les moyens de me plaire, dans le dessein que j'ai de me
+retirer à la campagne. Il me semble qu'un petit chien adroit, joli et
+fidèle me tiendrait bonne compagnie: de sorte que sans choisir mon fils
+aîné plutôt que mon cadet, je vous déclare que celui des trois qui
+m'apportera le plus beau petit chien sera aussitôt mon héritier.» Ces
+princes demeurèrent surpris de l'inclination de leur père pour un petit
+chien mais les deux cadets y pouvaient trouver leur compte, et ils
+acceptèrent avec plaisir la commission d'aller en chercher un; l'aîné
+était trop timide ou trop respectueux pour représenter ses droits. Ils
+prirent congé du roi; il leur donna de l'argent et des pierreries,
+ajoutant que dans un an sans y manquer ils revinssent, au même jour et à
+la même heure, lui apporter leurs petits chiens.
+
+Avant de partir, ils allèrent dans un château qui n'était qu'à une lieue
+de la ville. Ils y menèrent leurs plus confidents, et firent de grands
+festins, où les trois frères se promirent une amitié éternelle, qu'ils
+agiraient dans l'affaire en question sans jalousie et sans chagrin, et
+que le plus heureux ferait toujours part de sa fortune aux autres; enfin
+ils partirent, réglant qu'ils se trouveraient à leur retour dans le même
+château, pour aller ensemble chez le roi; ils ne voulurent être suivis
+de personne, et changèrent leurs noms pour n'être pas connus.
+
+Chacun prit une route différente: les deux aînés eurent beaucoup
+d'aventures; mais je ne m'attache qu'à celles du cadet. Il était
+gracieux, il avait l'esprit gai et réjouissant, la tête admirable, la
+taille noble, les traits réguliers, de belles dents, beaucoup d'adresse
+dans tous les exercices qui conviennent à un prince. Il chantait
+agréablement, il touchait le luth et le théorbe avec une délicatesse qui
+charmait, il savait peindre. En un mot, il était très accompli; et pour
+sa valeur, elle allait jusqu'à l'intrépidité.
+
+Il n'y avait guère de jours qu'il n'achetât des chiens, de grands, de
+petits, des lévriers, des dogues, limiers, chiens de chasse, épagneuls,
+barbets, bichons; dès qu'il en avait un beau, et qu'il en trouvait un
+plus beau, il laissait aller le premier pour garder l'autre; car il
+aurait été impossible qu'il eût mené tout seul trente ou quarante mille
+chiens, et il ne voulait ni gentilshommes, ni valets de chambre, ni
+pages à sa suite. Il avançait toujours son chemin, n'ayant point
+déterminé jusqu'où il irait, lorsqu'il fut surpris de la nuit, du
+tonnerre et de la pluie dans une forêt, dont il ne pouvait plus
+reconnaître les sentiers.
+
+Il prit le premier chemin, et après avoir marché longtemps, il aperçut
+un peu de lumière; ce qui lui persuada qu'il y avait quelque maison
+proche, où il se mettrait à l'abri jusqu'au lendemain. Ainsi guidé par
+la lumière qu'il voyait, il arriva à la porte d'un château, le plus
+superbe qui se soit jamais imaginé. Cette porte était d'or, couverte
+d'escarboucles, dont la lumière vive et pure éclairait tous les
+environs. C'était elle que le prince avait vue de fort loin; les murs
+étaient d'une porcelaine transparente, mêlée de plusieurs couleurs, qui
+représentaient l'histoire de toutes les fées, depuis la création du
+monde jusqu'alors; les fameuses aventures de Peau-d'Âne, de Finette, de
+l'Oranger, de Gracieuse, de la Belle au bois dormant, de Serpentin-Vert,
+et de cent autres, n'y étaient pas oubliées. Il fut charmé d'y
+reconnaître le prince Lutin, car c'était son oncle à la mode de
+Bretagne. La pluie et le mauvais temps l'empêchèrent de s'arrêter
+davantage dans un lieu où il se mouillait jusqu'aux os, outre qu'il ne
+voyait point du tout aux endroits où la lumière des escarboucles ne
+pouvait s'étendre.
+
+Il revint à la porte d'or; il vit un pied de chevreuil attaché à une
+chaîne toute de diamant, il admira cette magnificence, et la sécurité
+avec laquelle on vivait dans le château. Car enfin, disait-il, qui
+empêche les voleurs de venir couper cette chaîne, et d'arracher les
+escarboucles? Ils se feraient riches pour toujours.
+
+Il tira le pied de chevreuil, et aussitôt il entendit sonner une cloche,
+qui lui parut d'or ou d'argent par le son qu'elle rendait; au bout d'un
+moment la porte fut ouverte, sans qu'il aperçût autre chose qu'une
+douzaine de mains en l'air, qui tenaient chacune un flambeau. Il demeura
+si surpris qu'il hésitait à avancer, quand il sentit d'autres mains qui
+le poussaient par derrière avec assez de violence. Il marcha donc fort
+inquiet, et, à tout hasard, il porta la main sur la garde de son épée;
+mais en entrant dans un vestibule tout incrusté de porphyre et de lapis,
+il entendit deux voix ravissantes qui chantaient ces paroles:
+
+ Des mains que vous voyez ne prenez point d'ombrage,
+ Et ne craignez, en ce séjour,
+ Que les charmes d'un beau visage,
+ Si votre coeur veut fuir l'amour.
+
+Il ne put croire qu'on l'invitât de si bonne grâce pour lui faire
+ensuite du mal; de sorte que se sentant poussé vers une grande porte de
+corail, qui s'ouvrit dès qu'il s'en fut approché, il entra dans un salon
+de nacre de perle, et ensuite dans plusieurs chambres ornées
+différemment, et si riches par les peintures et les pierreries qu'il en
+était comme enchanté. Mille et mille lumières attachées depuis la voûte
+du salon jusqu'en bas éclairaient une partie des autres appartements,
+qui ne laissaient pas d'être remplis de lustres, de girandoles, et de
+gradins couverts de bougies; enfin la magnificence était telle qu'il
+n'était pas aisé de croire que ce fût une chose possible.
+
+Après avoir passé dans soixante chambres, les mains qui le conduisaient
+l'arrêtèrent; il vit un grand fauteuil de commodité, qui s'approcha tout
+seul de la cheminée. En même temps le feu s'alluma, et les mains qui lui
+semblaient fort belles, blanches, petites, grassettes et bien
+proportionnées le déshabillèrent, car il était mouillé comme je l'ai
+déjà dit, et l'on avait peur qu'il ne s'enrhumât. On lui présenta, sans
+qu'il vît personne, une chemise aussi belle que pour un jour de noces,
+avec une robe de chambre d'une étoffe glacée d'or, brodée de petites
+émeraudes qui formaient des chiffres. Les mains sans corps approchèrent
+de lui une table, sur laquelle sa toilette fut mise. Rien n'était plus
+magnifique; elles le peignèrent avec une légèreté et une adresse dont il
+fut fort content. Ensuite on le rhabilla, mais ce ne fut pas avec ses
+habits, on lui en apporta de beaucoup plus riches. Il admirait
+silencieusement tout ce qui se passait, et quelquefois il lui prenait de
+petits mouvements de frayeur, dont il n'était pas tout à fait le maître.
+
+Après qu'on l'eut poudré, frisé, parfumé, paré, ajusté, et rendu plus
+beau qu'Adonis, les mains le conduisirent dans une salle superbe par ses
+dorures et ses meubles. On voyait autour l'histoire des plus fameux
+chats: Rodillardus pendu par les pieds au conseil des rats, Chat botté
+marquis de Carabas, le Chat qui écrit, la Chatte devenue femme, les
+sorciers devenus chats, le sabbat et toutes ses cérémonies; enfin rien
+n'était plus singulier que ces tableaux.
+
+Le couvert était mis; il y en avait deux, chacun garni de son cadenas
+d'or; le buffet surprenait par la quantité de vases de cristal de roche
+et de mille pierres rares. Le prince ne savait pour qui ces deux
+couverts étaient mis, lorsqu'il vit des chats qui se placèrent dans un
+petit orchestre, ménagé exprès; l'un tenait un livre avec des notes les
+plus extraordinaires du monde, l'autre un rouleau de papier dont il
+battait la mesure, et les autres avaient de petites guitares. Tout d'un
+coup chacun se mit à miauler sur différents tons, et à gratter les
+cordes des guitares avec ses ongles; c'était la plus étrange musique que
+l'on eût jamais entendue. Le prince se serait cru en enfer, s'il n'avait
+pas trouvé ce palais trop merveilleux pour donner dans une pensée si peu
+vraisemblable; mais il se bouchait les oreilles, et riait de toute sa
+force, de voir les différentes postures et les grimaces de ces nouveaux
+musiciens.
+
+Il rêvait aux différentes choses qui lui étaient déjà arrivées dans ce
+château, lorsqu'il vit entrer une petite figure qui n'avait pas une
+coudée de haut. Cette bamboche se couvrait d'un long voile de crêpe
+noir. Deux chats la menaient; ils étaient vêtus de deuil, en manteau, et
+l'épée au côté; un nombreux cortège de chats venait après; les uns
+portaient des ratières pleines de rats, et les autres des souris dans
+des cages.
+
+Le prince ne sortait point d'étonnement; il ne savait que penser. La
+figurine noire s'approcha; et levant son voile, il aperçut la plus belle
+petite chatte blanche qui ait jamais été et qui sera jamais. Elle avait
+l'air fort jeune et fort triste; elle se mit à faire un miaulis si doux
+et si charmant qu'il allait droit au coeur; elle dit au prince: «Fils de
+roi, sois le bien venu, ma miaularde majesté te voit avec
+plaisir.--Madame la Chatte, dit le prince, vous êtes bien généreuse de
+me recevoir avec tant d'accueil, mais vous ne me paraissez pas une
+bestiole ordinaire; le don que vous avez de la parole, et le superbe
+château que vous possédez, en sont des preuves assez évidentes.--Fils de
+roi, reprit Chatte Blanche, je te prie, cesse de me faire des
+compliments, je suis simple dans mes discours et dans mes manières, mais
+j'ai un bon coeur. Allons, continua-t-elle, que l'on serve, et que les
+musiciens se taisent, car le prince n'entend pas ce qu'ils disent.--Et
+disent-ils quelque chose, madame? reprit-il.--Sans doute,
+continua-t-elle; nous avons ici des poètes qui ont infiniment d'esprit,
+et si vous restez un peu parmi nous, vous aurez lieu d'en être
+convaincu.--Il ne faut que vous entendre pour le croire, dit galamment
+le prince; mais aussi, madame, je vous regarde comme une chatte fort
+rare.»
+
+L'on apporta le souper, les mains dont les corps étaient invisibles
+servaient. L'on mit d'abord sur la table deux bisques, l'une de
+pigeonneaux, et l'autre de souris fort grasses. La vue de l'une empêcha
+le prince de manger de l'autre, se figurant que le même cuisinier les
+avait accommodées: mais la petite chatte, qui devina par la mine qu'il
+faisait ce qu'il avait dans l'esprit, l'assura que sa cuisine était à
+part, et qu'il pouvait manger de ce qu'on lui présenterait avec
+certitude qu'il n'y aurait ni rats, ni souris.
+
+Le prince ne se le fit pas dire deux fois, croyant bien que la belle
+petite chatte ne voudrait pas le tromper. Il remarqua qu'elle avait à sa
+patte un portrait fait en table; cela le surprit. Il la pria de le lui
+montrer, croyant que c'était maître Minagrobis. Il fut bien étonné de
+voir un jeune homme si beau qu'il était à peine croyable que la nature
+en pût former un semblable, et qui lui ressemblait si fort qu'on
+n'aurait pu le peindre mieux. Elle soupira, et devenant encore plus
+triste, elle garda un profond silence. Le prince vit bien qu'il y avait
+quelque chose d'extraordinaire là-dessous; cependant il n'osa s'en
+informer, de peur de déplaire à la chatte, ou de la chagriner. Il
+l'entretint de toutes les nouvelles qu'il savait, et il la trouva fort
+instruite des différents intérêts des princes, et des autres choses qui
+se passaient dans le monde.
+
+Après le souper, Chatte Blanche convia son hôte d'entrer dans un salon
+où il y avait un théâtre, sur lequel douze chats et douze singes
+dansèrent un ballet. Les uns étaient vêtus en Maures, et les autres en
+Chinois. Il est aisé de juger des sauts et des cabrioles qu'ils
+faisaient, et de temps en temps ils se donnaient des coups de griffes;
+c'est ainsi que la soirée finit. Chatte Blanche donna le bonsoir à son
+hôte; les mains qui l'avaient conduit jusque-là le reprirent et le
+menèrent dans un appartement tout opposé à celui qu'il avait vu. Il
+était moins magnifique que galant; tout était tapissé d'ailes de
+papillons, dont les diverses couleurs formaient mille fleurs
+différentes. Il y avait aussi des plumes d'oiseaux très rares, et qui
+n'ont peut-être jamais été vus que dans ce lieu-là. Les lits étaient de
+gaze, rattachés par mille noeuds de rubans. C'étaient de grandes glaces
+depuis le plafond jusqu'au parquet, et les bordures d'or ciselé
+représentaient mille petits amours.
+
+Le prince se coucha sans dire mot, car il n'y avait pas moyen de faire
+la conversation avec les mains qui le servaient; il dormit peu, et fut
+réveillé par un bruit confus. Les mains aussitôt le tirèrent de son lit,
+et lui mirent un habit de chasse. Il regarda dans la cour du château, il
+aperçut plus de cinq cents chats, dont les uns menaient des lévriers en
+laisse, les autres sonnaient du cor; c'était une grande fête. Chatte
+Blanche allait à la chasse; elle voulait que le prince y vînt. Les
+officieuses mains lui présentèrent un cheval de bois qui courait à toute
+bride, et qui allait le pas à merveille; il fit quelque difficulté d'y
+monter, disant qu'il s'en fallait beaucoup qu'il ne fût chevalier errant
+comme don Quichotte: mais sa résistance ne servit de rien, on le planta
+sur le cheval de bois. Il avait une housse et une selle en broderie d'or
+et de diamants. Chatte Blanche montait un singe, le plus beau et le plus
+superbe qui se soit encore vu; elle avait quitté son grand voile, et
+portait un bonnet à la dragonne, qui lui donnait un air si résolu que
+toutes les souris du voisinage en avaient peur. Il ne s'était jamais
+fait une chasse plus agréable; les chats couraient plus vite que les
+lapins et les lièvres; de sorte que, lorsqu'ils en prenaient, Chatte
+Blanche faisait faire la curée devant elle, et il s'y passait mille
+tours d'adresse très réjouissants; les oiseaux n'étaient pas de leur
+côté trop en sûreté, car les chatons grimpaient aux arbres, et le maître
+singe portait Chatte Blanche jusque dans les nids des aigles, pour
+disposer à sa volonté des petites altesses aiglonnes.
+
+La chasse étant finie, elle prit un cor qui était long comme le doigt,
+mais qui rendait un son si clair et si haut qu'on l'entendait aisément
+de dix lieues: dès qu'elle eut sonné deux ou trois fanfares, elle fut
+environnée de tous les chats du pays, les uns paraissaient en l'air,
+montés sur des chariots, les autres dans des barques abordaient par eau,
+enfin, il ne s'en est jamais tant vu. Ils étaient presque tous habillés
+de différentes manières: elle retourna au château avec ce pompeux
+cortège, et pria le prince d'y venir. Il le voulut bien, quoiqu'il lui
+semblât que tant de chatonnerie tenait un peu du sabbat et du sorcier,
+et que la chatte parlante l'étonnât plus que tout le reste.
+
+Dès qu'elle fut rentrée chez elle, on lui mit son grand voile noir; elle
+soupa avec le prince, il avait faim, et mangea de bon appétit; l'on
+apporta des liqueurs dont il but avec plaisir, et sur-le-champ elles lui
+ôtèrent le souvenir du petit chien qu'il devait porter au roi. Il ne
+pensa plus qu'à miauler avec Chatte Blanche, c'est-à-dire, à lui tenir
+bonne et fidèle compagnie; il passait les jours en fêtes agréables,
+tantôt à la pêche ou à la chasse, puis l'on faisait des ballets, des
+carrousels, et mille autres choses où il se divertissait très bien;
+souvent même la belle chatte composait des vers et des chansonnettes
+d'un style si passionné qu'il semblait qu'elle avait le coeur tendre, et
+que l'on ne pouvait parler comme elle faisait sans aimer; mais son
+secrétaire, qui était un vieux chat, écrivait si mal que, encore que ses
+ouvrages aient été conservés, il est impossible de les lire.
+
+Le prince avait oublié jusqu'à son pays. Les mains dont j'ai parlé
+continuaient de le servir. Il regrettait quelquefois de n'être pas chat,
+pour passer sa vie dans cette bonne compagnie. «Hélas! disait-il à
+Chatte Blanche, que j'aurai de douleur de vous quitter; je vous aime si
+chèrement! ou devenez fille, ou rendez-moi chat.» Elle trouvait son
+souhait fort plaisant, et ne lui faisait que des réponses obscures, où
+il ne comprenait presque rien.
+
+Une année s'écoule bien vite quand on n'a ni souci ni peine, qu'on se
+réjouit et qu'on se porte bien. Chatte Blanche savait le temps où il
+devait retourner; et comme il n'y pensait plus, elle l'en fit souvenir.
+«Sais-tu, dit-elle, que tu n'as que trois jours pour chercher le petit
+chien que le roi ton père souhaite, et que tes frères en ont trouvé de
+fort beaux?» Le prince revint à lui, et s'étonnant de sa négligence:
+«Par quel charme secret, s'écria-t-il, ai-je oublié la chose du monde
+qui m'est la plus importante? Il y va de ma gloire et de ma fortune; où
+prendrai-je un chien tel qu'il le faut pour gagner un royaume, et un
+cheval assez diligent pour faire tant de chemin?» Il commença de
+s'inquiéter, et s'affligea beaucoup.
+
+Chatte Blanche lui dit, en s'adoucissant: «Fils de roi, ne te chagrine
+point, je suis de tes amies; tu peux rester encore ici un jour, et
+quoiqu'il y ait cinq cents lieues d'ici à ton pays, le bon cheval de
+bois t'y portera en moins de douze heures.--Je vous remercie, belle
+Chatte, dit le prince; mais il ne me suffit pas de retourner vers mon
+père, il faut que je lui porte un petit chien.--Tiens, lui dit Chatte
+Blanche, voici un gland où il y en a un plus beau que la canicule.--Oh,
+dit le prince, madame la Chatte, Votre Majesté se moque de
+moi.--Approche le gland de ton oreille, continua-t-elle, et tu
+l'entendras japper.» Il obéit. Aussitôt le petit chien fit jap, jap, et
+le prince demeura transporté de joie, car tel chien qui tient dans un
+gland doit être fort petit. Il voulait l'ouvrir, tant il avait envie de
+le voir, mais Chatte Blanche lui dit qu'il pourrait avoir froid par les
+chemins, et qu'il valait mieux attendre qu'il fût devant le roi son
+père. Il la remercia mille fois, et lui dit un adieu très tendre. «Je
+vous assure, ajouta-t-il, que les jours m'ont paru si courts avec vous
+que je regrette en quelque façon de vous laisser ici; et quoique vous y
+soyez souveraine, et que tous les chats qui vous font la cour aient plus
+d'esprit et de galanterie que les nôtres, je ne laisse pas de vous
+convier de venir avec moi.» La Chatte ne répondit à cette proposition
+que par un profond soupir.
+
+Ils se quittèrent; le prince arriva le premier au château où le
+rendez-vous avait été réglé avec ses frères. Ils s'y rendirent peu
+après, et demeurèrent surpris de voir dans la cour un cheval de bois qui
+sautait mieux que tous ceux que l'on a dans les académies.
+
+Le prince vint au-devant d'eux. Ils s'embrassèrent plusieurs fois, et se
+rendirent compte de leurs voyages; mais notre prince déguisa à ses
+frères la vérité de ses aventures, et leur montra un méchant chien, qui
+servait à tourner la broche, disant qu'il l'avait trouvé si joli que
+c'était celui qu'il apportait au roi. Quelque amitié qu'il y eût entre
+eux, les deux aînés sentirent une secrète joie du mauvais choix de leur
+cadet: ils étaient à table, et se marchaient sur le pied, comme pour se
+dire qu'ils n'avaient rien à craindre de ce côté-là.
+
+Le lendemain ils partirent ensemble dans un même carrosse. Les deux fils
+aînés du roi avaient de petits chiens dans des paniers, si beaux et si
+délicats que l'on osait à peine les toucher. Le cadet portait le pauvre
+tournebroche, qui était si crotté que personne ne pouvait le souffrir.
+Lorsqu'ils furent dans le palais, chacun les environna pour leur
+souhaiter la bienvenue; ils entrèrent dans l'appartement du roi.
+Celui-ci ne savait en faveur duquel décider, car les petits chiens qui
+lui étaient présentés par ses deux aînés étaient presque d'une égale
+beauté, et ils se disputaient déjà l'avantage de la succession, lorsque
+leur cadet les mit d'accord en tirant de sa poche le gland que Chatte
+Blanche lui avait donné. Il l'ouvrit promptement, puis chacun vit un
+petit chien couché sur du coton. Il passait au milieu d'une bague sans y
+toucher. Le prince le mit par terre, aussitôt il commença de danser la
+sarabande avec des castagnettes, aussi légèrement que la plus célèbre
+Espagnole. Il était de mille couleurs différentes, ses soies et ses
+oreilles traînaient par terre. Le roi demeura fort confus, car il était
+impossible de trouver rien à redire à la beauté du toutou.
+
+Cependant il n'avait aucune envie de se défaire de sa couronne. Le plus
+petit fleuron lui était plus cher que tous les chiens de l'univers. Il
+dit donc à ses enfants qu'il était satisfait de leurs peines; mais
+qu'ils avaient si bien réussi dans la première chose qu'il avait
+souhaitée d'eux qu'il voulait encore éprouver leur habileté avant de
+tenir parole; qu'ainsi il leur donnait un an à chercher par terre et par
+mer une pièce de toile si fine qu'elle passât par le trou d'une aiguille
+à faire du point de Venise. Ils demeurèrent tous trois très affligés
+d'être en obligation de retourner à une nouvelle quête. Les deux
+princes, dont les chiens étaient moins beaux que celui de leur cadet, y
+consentirent. Chacun partit de son côté, sans se faire autant d'amitié
+que la première fois, car le tournebroche les avait un peu refroidis.
+
+Notre prince reprit son cheval de bois; et sans vouloir chercher
+d'autres secours que ceux qu'il pourrait espérer de l'amitié de Chatte
+Blanche, il partit en toute diligence, et retourna au château où elle
+l'avait si bien reçu. Il en trouva toutes les portes ouvertes; les
+fenêtres, les toits, les tours et les murs étaient bien éclairés de cent
+mille lampes, qui faisaient un effet merveilleux. Les mains qui
+l'avaient si bien servi s'avancèrent au-devant de lui, prirent la bride
+de l'excellent cheval de bois, qu'elles menèrent à l'écurie, pendant que
+le prince entrait dans la chambre de Chatte Blanche.
+
+Elle était couchée dans une petite corbeille, sur un matelas de satin
+blanc très propre. Elle avait des cornettes négligées, et paraissait
+abattue; mais quand elle aperçut le prince, elle fit mille sauts et
+autant de gambades, pour lui témoigner la joie qu'elle avait. «Quelque
+sujet que j'eusse, lui dit-elle, d'espérer ton retour, je t'avoue, fils
+de roi, que je n'osais m'en flatter; et je suis ordinairement si
+malheureuse dans les choses que je souhaite, que celle-ci me surprend.»
+Le prince reconnaissant lui fit mille caresses; il lui conta le succès
+de son voyage, qu'elle savait peut-être mieux que lui, et que le roi
+voulait une pièce de toile qui pût passer par le trou d'une aiguille;
+qu'à la vérité il croyait la chose impossible, mais qu'il n'avait pas
+laissé de la tenter, se promettant tout de son amitié et de son secours.
+Chatte Blanche, prenant un air plus sérieux, lui dit que c'était une
+affaire à laquelle il fallait penser, que par bonheur elle avait dans
+son château des chattes qui filaient fort bien, qu'elle-même y mettrait
+la griffe, et qu'elle avancerait cette besogne; qu'ainsi il pouvait
+demeurer tranquille, sans aller bien loin chercher ce qu'il trouverait
+plus aisément chez elle qu'en aucun lieu du monde.
+
+Les mains parurent, elles portaient des flambeaux; et le prince les
+suivant avec Chatte Blanche entra dans une magnifique galerie qui
+régnait le long d'une grande rivière, sur laquelle on tira un grand feu
+d'artifice surprenant. L'on y devait brûler quatre chats, dont le procès
+était fait dans les formes. Ils étaient accusés d'avoir mangé le rôti du
+souper de Chatte Blanche, son fromage, son lait, d'avoir même conspiré
+contre sa personne avec Martafax et L'hermite, fameux rats de la contrée,
+et tenus pour tels par La Fontaine, auteur très véritable: mais avec
+tout cela, l'on savait qu'il y avait beaucoup de cabale dans cette
+affaire, et que la plupart des témoins étaient subornés. Quoi qu'il en
+soit, le prince obtint leur grâce. Le feu d'artifice ne fit mal à
+personne, et l'on n'a encore jamais vu de si belles fusées.
+
+L'on servit ensuite une médianoche très propre, qui causa plus de
+plaisir au prince que le feu, car il avait grand faim, et son cheval de
+bois l'avait mené si vite qu'il n'a jamais été de diligence pareille.
+Les jours suivants se passèrent comme ceux qui les avaient précédés,
+avec mille fêtes différentes, dont l'ingénieuse Chatte Blanche régalait
+son hôte. C'est peut-être le premier mortel qui se soit si bien diverti
+avec des chats, sans avoir d'autre compagnie.
+
+Il est vrai que Chatte Blanche avait l'esprit agréable, liant, et
+presque universel. Elle était plus savante qu'il n'est permis à une
+chatte de l'être. Le prince s'en étonnait quelquefois: «Non, lui
+disait-il, ce n'est point une chose naturelle que tout ce que je
+remarque de merveilleux en vous: si vous m'aimez, charmante minette,
+apprenez-moi par quel prodige vous pensez et vous parlez si juste qu'on
+pourrait vous recevoir dans les académies fameuses des plus beaux
+esprits?--Cesse tes questions, fils de roi, lui disait-elle, il ne m'est
+pas permis d'y répondre, et tu peux pousser tes conjectures aussi loin
+que tu voudras, sans que je m'y oppose; qu'il te suffise que j'aie
+toujours pour toi patte de velours, et que je m'intéresse tendrement
+dans tout ce qui te regarde.»
+
+Insensiblement cette seconde année s'écoula comme la première, le prince
+ne souhaitait guère de choses que les mains diligentes ne lui
+apportassent sur-le-champ, soit des livres, des pierreries, des
+tableaux, des médailles antiques; enfin il n'avait qu'à dire je veux un
+tel bijou, qui est dans le cabinet du Mogol ou du roi de Perse, telle
+statue de Corinthe ou de la Grèce, il voyait aussitôt devant lui ce
+qu'il désirait, sans savoir ni qui l'avait apporté, ni d'où il venait.
+Cela ne laisse pas d'avoir ses agréments; et pour se délasser, l'on est
+quelquefois bien aise de se voir maître des plus beaux trésors de la
+terre.
+
+Chatte Blanche, qui veillait toujours aux intérêts du prince, l'avertit
+que le temps de son départ approchait, qu'il pouvait se tranquilliser
+sur la pièce de toile qu'il désirait, et qu'elle lui en avait fait une
+merveilleuse; elle ajouta qu'elle voulait cette fois-ci lui donner un
+équipage digne de sa naissance, et sans attendre sa réponse, elle
+l'obligea de regarder dans la grande cour du château. Il y avait une
+calèche découverte, d'or émaillé de couleur de feu, avec mille devises
+galantes, qui satisfaisaient autant l'esprit que les yeux. Douze chevaux
+blancs comme la neige, attachés quatre à quatre de front, la traînaient,
+chargés de harnais de velours couleur de feu en broderie de diamants, et
+garnis de plaques d'or. La doublure de la calèche était pareille, et
+cent carrosses à huit chevaux, tous remplis de seigneurs de grande
+apparence, très superbement vêtus, suivaient cette calèche. Elle était
+encore accompagnée par mille gardes du corps dont les habits étaient si
+couverts de broderie que l'on n'apercevait point l'étoffe; ce qui était
+singulier, c'est qu'on voyait partout le portrait de Chatte Blanche,
+soit dans les devises de la calèche, ou sur les habits des gardes du
+corps, ou attachés avec un ruban du justaucorps de ceux qui faisaient le
+cortège, comme un ordre nouveau dont elle les avait honorés.
+
+«Va, dit-elle au prince, va paraître à la cour du roi ton père, d'une
+manière si somptueuse que tes airs magnifiques servent à lui en imposer,
+afin qu'il ne te refuse plus la couronne que tu mérites. Voilà une noix,
+ne la casse qu'en sa présence, tu y trouveras la pièce de toile que tu
+m'as demandée.--Aimable Blanchette, lui dit-il, je vous avoue que je
+suis si pénétré de vos bontés, que si vous y vouliez consentir, je
+préférerais de passer ma vie avec vous à toutes les grandeurs que j'ai
+lieu de me promettre ailleurs.--Fils de roi, répliqua-t-elle, je suis
+persuadée de la bonté de ton coeur, c'est une marchandise rare parmi les
+princes, ils veulent être aimés de tout le monde, et ne veulent rien
+aimer; mais tu montres assez que la règle générale a son exception. Je
+te tiens compte de l'attachement que tu témoignes pour une petite Chatte
+Blanche, qui dans le fond n'est propre à rien qu'à prendre des souris.»
+Le prince lui baisa la patte, et partit.
+
+L'on aurait de la peine à croire la diligence qu'il fit, si l'on ne
+savait déjà de quelle manière le cheval de bois l'avait porté en moins
+de deux jours à plus de cinq cents lieues du château; de sorte que le
+même pouvoir qui anima celui-là pressa si fort les autres qu'ils ne
+restèrent que vingt-quatre heures sur le chemin; ils ne s'arrêtèrent en
+aucun endroit, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés chez le roi, où les
+deux frères aînés du prince s'étaient déjà rendus; de sorte que ne
+voyant point paraître leur cadet, ils s'applaudissaient de sa
+négligence, et se disaient tout bas l'un à l'autre: «Voilà qui est bien
+heureux, il est mort ou malade, il ne sera point notre rival dans
+l'affaire importante qui va se traiter.» Aussitôt ils déployèrent leurs
+toiles, qui à la vérité étaient si fines qu'elles passaient par le trou
+d'une grosse aiguille, mais dans une petite, cela ne se pouvait; et le
+roi, très aise de ce prétexte de dispute, leur montra l'aiguille qu'il
+avait proposée et que les magistrats, par son ordre, apportèrent du
+trésor de la ville, où elle avait été soigneusement enfermée.
+
+Il y avait beaucoup de murmure sur cette dispute. Les amis des princes,
+et particulièrement ceux de l'aîné, car c'était sa toile qui était la
+plus belle, disaient que c'était là une franche chicane, où il entrait
+beaucoup d'adresse et de normanisme. Les créatures du roi soutenaient
+qu'il n'était point obligé de tenir des conditions qu'il n'avait pas
+proposées; enfin, pour les mettre tous d'accord, l'on entendit un bruit
+charmant de trompettes, de timbales et de hautbois; c'était notre prince
+qui arrivait en pompeux appareil. Le roi et ses deux fils demeurèrent
+aussi étonnés les uns que les autres d'une si grande magnificence.
+
+Après qu'il eut salué respectivement son père, embrassé ses frères, il
+tira d'une boîte couverte de rubis la noix qu'il cassa; il croyait y
+trouver la pièce de toile tant vantée; mais il y avait au lieu une
+noisette. Il cassa encore, et demeura surpris de voir un noyau de
+cerise. Chacun se regardait, le roi riait tout doucement, et se moquait
+que son fils eût été assez crédule pour croire apporter dans une noix
+une pièce de toile: mais pourquoi ne l'aurait-il pas cru, puisqu'il a
+déjà donné un petit chien qui tenait dans un gland? Il cassa donc le
+noyau de cerise, qui était rempli de son amande; alors il s'éleva un
+grand bruit dans la chambre, l'on n'entendait autre chose que: «Le
+prince cadet est la dupe de l'aventure.» Il ne répondit rien aux
+mauvaises plaisanteries des courtisans; il ouvre l'amande, et trouve un
+grain de blé puis dans le grain de blé un grain de millet. Oh! c'est la
+vérité qu'il commença à se défier, et marmotta entre ses dents: «Chatte
+Blanche, Chatte Blanche, tu t'es moquée de moi.» Il sentit dans ce
+moment la griffe d'un chat sur sa main, dont il fut si bien égratigné
+qu'il saignait. Il ne savait si cette griffade était faite pour lui
+donner du coeur, ou lui faire perdre courage. Cependant il ouvrit le
+grain de millet, et l'étonnement de tout le monde ne fut pas petit,
+quand il en tira une pièce de toile de quatre cents aunes, si
+merveilleuse que tous les oiseaux, les animaux et les poissons y étaient
+peints avec les arbres, les fruits et les plantes de la terre, les
+rochers, les raretés et les coquillages de la mer, le soleil, la lune,
+les étoiles, les astres et les planètes des cieux: il y avait encore le
+portrait des rois et autres souverains qui régnaient pour lors dans le
+monde; celui de leurs femmes, de leurs maîtresses, de leurs enfants et
+de tous leurs sujets, sans que le plus petit polisson y fût oublié.
+Chacun dans son état faisait le personnage qui lui convenait, et vêtu à
+la mode de son pays. Lorsque le roi vit cette pièce de toile, il devint
+aussi pâle que le prince était devenu rouge de la chercher si longtemps.
+L'on présenta l'aiguille, et elle y passa et repassa six fois. Le roi et
+les deux princes aînés gardaient un morne silence, quoique la beauté si
+rare de cette toile les forçât de temps en temps de dire que tout ce qui
+était dans l'univers ne lui était pas comparable.
+
+Le roi poussa un profond soupir, et se tournant vers ses enfants: «Rien
+ne peut, leur dit-il, me donner tant de consolation dans ma vieillesse
+que de reconnaître votre déférence pour moi, je souhaite donc que vous
+vous mettiez à une nouvelle épreuve. Allez encore voyager un an, et
+celui qui au bout de l'année ramènera la plus belle fille l'épousera, et
+sera couronné roi à son mariage; c'est aussi bien une nécessité que mon
+successeur se marie. Je jure, je promets, que je ne différerai plus à
+donner la récompense que j'ai promise.»
+
+Toute l'injustice roulait sur notre prince. Le petit chien et la pièce
+de toile méritaient dix royaumes plutôt qu'un; mais il était si bien né
+qu'il ne voulut point contrarier la volonté de son père; et sans
+différer, il remonta dans sa calèche: tout son équipage le suivit, et il
+retourna auprès de sa chère Chatte Blanche; elle savait le jour et le
+moment qu'il devait arriver, tout était jonché de fleurs sur le chemin,
+mille cassolettes fumaient de tous côtés, et particulièrement dans le
+château. Elle était assise sur un tapis de Perse, et sous un pavillon de
+drap d'or, dans une galerie où elle pouvait le voir revenir. Il fut reçu
+par les mains qui l'avaient toujours servi. Tous les chats grimpèrent
+sur les gouttières pour le féliciter par un miaulage désespéré.
+
+«Eh bien, fils de roi, lui dit-elle, te voilà donc encore revenu sans
+couronne?--Madame, répliqua-t-il, vos bontés m'avaient mis en état de la
+gagner: mais je suis persuadé que le roi aurait plus de peine à s'en
+défaire que je n'aurais de plaisir à la posséder.--N'importe, dit-elle,
+il ne faut rien négliger pour la mériter, je te servirai dans cette
+occasion; et puisqu'il faut que tu mènes une belle fille à la cour de
+ton père, je t'en chercherai quelqu'une qui te fera gagner le prix;
+cependant réjouissons-nous, j'ai ordonné un combat naval entre mes chats
+et les terribles rats de la contrée. Mes chats seront peut-être
+embarrassés, car ils craignent l'eau; mais aussi ils auraient trop
+d'avantage, et il faut, autant qu'on le peut, égaler toutes choses.» Le
+prince admira la prudence de madame Minette. Il la loua beaucoup, et fut
+avec elle sur une terrasse qui donnait vers la mer.
+
+Les vaisseaux des chats consistaient en de grands morceaux de liège, sur
+lesquels ils voguaient assez commodément. Les rats avaient joint
+plusieurs coques d'oeufs, et c'étaient là leurs navires. Le combat
+s'opiniâtra cruellement; les rats se jetaient dans l'eau, et nageaient
+bien mieux que les chats; de sorte que vingt fois ils furent vainqueurs
+et vaincus; mais Minagrobis, amiral de la flotte chatonique, réduisit la
+gente ratonienne dans le dernier désespoir. Il mangea à belles dents le
+général de leur flotte; c'était un vieux rat expérimenté, qui avait fait
+trois fois le tour du monde dans de bons vaisseaux, où il n'était ni
+capitaine, ni matelot, mais seulement croque-lardon.
+
+Chatte Blanche ne voulut pas qu'on détruisît absolument ces pauvres
+infortunés. Elle avait de la politique, et songeait que s'il n'y avait
+plus ni rats, ni souris dans le pays, ses sujets vivraient dans une
+oisiveté qui pourrait lui devenir préjudiciable. Le prince passa cette
+année comme il avait fait des autres, c'est-à-dire à la chasse, à la
+pêche, au jeu, car Chatte Blanche jouait fort bien aux échecs. Il ne
+pouvait s'empêcher de temps en temps de lui faire de nouvelles
+questions, pour savoir par quel miracle elle parlait. Il lui demandait
+si elle était fée, ou si par une métamorphose on l'avait rendue chatte;
+mais comme elle ne disait jamais que ce qu'elle voulait bien dire, elle
+ne répondait aussi que ce qu'elle voulait bien répondre, et c'était tant
+de petits mots qui ne signifiaient rien qu'il jugea aisément qu'elle ne
+voulait pas partager son secret avec lui.
+
+Rien ne s'écoule plus vite que des jours qui se passent sans peine et
+sans chagrin, et si la chatte n'avait pas été soigneuse de se souvenir
+du temps qu'il fallait retourner à la cour, il est certain que le prince
+l'aurait absolument oublié. Elle l'avertit la veille qu'il ne tiendrait
+qu'à lui d'emmener une des plus belles princesses qui fût dans le monde,
+que l'heure de détruire le fatal ouvrage des fées était à la fin arrivé,
+et qu'il fallait pour cela qu'il se résolût à lui couper la tête et la
+queue, qu'il jetterait promptement dans le feu. «Moi, s'écria-t-il,
+Blanchette! mes amours! moi, dis-je, je serais assez barbare pour vous
+tuer? Ah! vous voulez sans doute éprouver mon coeur, mais soyez certaine
+qu'il n'est point capable de manquer à l'amitié et à la reconnaissance
+qu'il vous doit.--Non, fils de roi, continua-t-elle, je ne te soupçonne
+d'aucune ingratitude; je connais ton mérite, ce n'est ni toi, ni moi qui
+réglons dans cette affaire notre destinée. Fais ce que je souhaite, nous
+recommencerons l'un et l'autre d'être heureux, et tu connaîtras, foi de
+chatte de bien et d'honneur, que je suis véritablement ton amie.
+
+Les larmes vinrent deux ou trois fois aux yeux du jeune prince, de la
+seule pensée qu'il fallait couper la tête à sa petite chatonne qui était
+si jolie et si gracieuse. Il dit encore tout ce qu'il put imaginer de
+plus tendre pour qu'elle l'en dispensât, elle répondait opiniâtrement
+qu'elle voulait mourir de sa main; et que c'était l'unique moyen
+d'empêcher que ses frères n'eussent la couronne; en un mot, elle le
+pressa avec tant d'ardeur qu'il tira son épée en tremblant, et, d'une
+main mal assurée, il coupa la tête et la queue de sa bonne amie la
+chatte: en même temps il vit la plus charmante métamorphose qui se
+puisse imaginer. Le corps de Chatte Blanche devint grand, et se changea
+tout d'un coup en fille, c'est ce qui ne saurait être décrit, il n'y a
+eu que celle-là d'aussi accomplie. Ses yeux ravissaient les coeurs, et
+sa douceur les retenait: sa taille était majestueuse, l'air noble et
+modeste, un esprit liant, des manières engageantes; enfin, elle était
+au-dessus de tout ce qu'il y a de plus aimable.
+
+Le prince en la voyant demeura si surpris, et d'une surprise si
+agréable, qu'il se crut enchanté. Il ne pouvait parler, ses yeux
+n'étaient pas assez grands pour la regarder, et sa langue liée ne
+pouvait expliquer son étonnement; mais ce fut bien autre chose,
+lorsqu'il vit entrer un nombre extraordinaire de dames et de seigneurs,
+qui tenant tous leur peau de chattes ou de chats jetée sur leurs épaules
+vinrent se prosterner aux pieds de la reine, et lui témoigner leur joie
+de la revoir dans son état naturel. Elle les reçut avec des témoignages
+de bonté qui marquaient assez le caractère de son coeur. Et après avoir
+tenu son cercle quelques moments, elle ordonna qu'on la laissât seule
+avec le prince, et elle lui parla ainsi:
+
+«Ne pensez pas, seigneur, que j'aie toujours été chatte, ni que ma
+naissance soit obscure parmi les hommes. Mon père était roi de six
+royaumes. Il aimait tendrement ma mère, et la laissait dans une entière
+liberté de faire tout ce qu'elle voulait. Son inclination dominante
+était de voyager; de sorte qu'étant grosse de moi, elle entreprit
+d'aller voir une certaine montagne, dont elle avait entendu dire des
+choses surprenantes. Comme elle était en chemin, on lui dit qu'il y
+avait, proche du lieu où elle passait, un ancien château de fées, le
+plus beau du monde, tout au moins qu'on le croyait tel par une tradition
+qui en était restée; car d'ailleurs comme personne n'y entrait, on n'en
+pouvait juger, mais qu'on savait très sûrement que ces fées avaient dans
+leur jardin les meilleurs fruits, les plus savoureux et délicats qui se
+fussent jamais mangés.
+
+Aussitôt la reine ma mère eut une envie si violente d'en manger qu'elle
+y tourna ses pas. Elle arriva à la porte de ce superbe édifice, qui
+brillait d'or et d'azur de tous les côtés; mais elle y frappa
+inutilement: qui que ce soit ne parut, il semblait que tout le monde y
+était mort; son envie augmentant par les difficultés, elle envoya quérir
+des échelles, afin que l'on pût passer par-dessus les murs du jardin, et
+l'on en serait venu à bout si ces murs ne se fussent haussés à vue
+d'oeil, bien que personne n'y travaillât; l'on attachait des échelles
+les unes aux autres, elles rompaient sous le poids de ceux qu'on y
+faisait monter, et ils s'estropiaient ou se tuaient.
+
+La reine se désespérait. Elle voyait de grands arbres chargés de fruits
+qu'elle croyait délicieux, elle en voulait manger ou mourir; de sorte
+qu'elle fit tendre des tentes fort riches devant le château, et elle y
+resta six semaines avec toute sa cour. Elle ne dormait ni ne mangeait,
+elle soupirait sans cesse, elle ne parlait que des fruits du jardin
+inaccessible; enfin elle tomba dangereusement malade, sans que qui que
+ce soit pût apporter le moindre remède à son mal, car les inexorables
+fées n'avaient pas même paru depuis qu'elle s'était établie proche de
+leur château. Tous ses officiers s'affligeaient extraordinairement: l'on
+n'entendait que des pleurs et des soupirs, pendant que la reine mourante
+demandait des fruits à ceux qui la servaient; mais elle n'en voulait
+point d'autres que ceux qu'on lui refusait.
+
+Une nuit qu'elle s'était un peu assoupie, elle vit en se réveillant une
+petite vieille, laide et décrépite, assise dans un fauteuil au chevet de
+son lit. Elle était surprise que ses femmes eussent laissé approcher si
+près d'elle une inconnue, lorsque celle-ci lui dit: «Nous trouvons Ta
+Majesté bien importune, de vouloir avec tant d'opiniâtreté manger de nos
+fruits; mais puisqu'il y va de ta précieuse vie, mes soeurs et moi
+consentons à t'en donner tant que tu pourras en emporter, et tant que tu
+resteras ici, pourvu que tu nous fasses un don.--Ah! ma bonne mère,
+s'écria la reine, parlez, je vous donne mes royaumes, mon coeur, mon
+âme, pourvu que j'aie des fruits, je ne saurais les acheter trop
+cher.--Nous voulons, dit-elle, que Ta Majesté nous donne la fille que tu
+portes dans ton sein; dès qu'elle sera née, nous la viendrons quérir;
+elle sera nourrie parmi nous; il n'y a point de vertus, de beautés, de
+sciences, dont nous ne la voulions douer: en un mot, ce sera notre
+enfant, nous la rendrons heureuse; mais observe que Ta Majesté ne la
+reverra plus qu'elle ne soit mariée. Si la proposition t'agrée, je vais
+tout à l'heure te guérir, et te mener dans nos vergers; malgré la nuit,
+tu verras assez clair pour choisir ce que tu voudras. Si ce que je te
+dis ne te plaît pas, bonsoir, madame la reine, je vais dormir.--Quelque
+dure que soit la loi que vous m'imposez, répondit la reine, je l'accepte
+plutôt que de mourir; car il est certain que je n'ai pas un jour à
+vivre, ainsi je perdrais mon enfant en me perdant. Guérissez-moi,
+savante fée, continua-t-elle, et ne me laissez pas un moment sans jouir
+du privilège que vous venez de m'accorder.»
+
+La fée la toucha avec une petite baguette d'or, en disant: «Que Ta
+Majesté soit quitte de tous les maux qui la retiennent dans ce lit.» Il
+lui sembla aussitôt qu'on lui ôtait une robe fort pesante et fort dure,
+dont elle se sentait comme accablée, et qu'il y avait des endroits où
+elle tenait davantage. C'était apparemment ceux où le mal était le plus
+grand. Elle fit appeler toutes ses dames, et leur dit avec un visage gai
+qu'elle se portait à merveille, qu'elle allait se lever, et qu'enfin ces
+portes si bien verrouillées et si bien barricadées du palais de féerie
+lui seraient ouvertes pour manger de beaux fruits, et pour en emporter
+tant qu'il lui plairait.
+
+Il n'y eut aucune de ses dames qui ne crût la reine en délire, et que
+dans ce moment elle rêvait à ces fruits qu'elle avait tant souhaités; de
+sorte qu'au lieu de lui répondre, elles se prirent à pleurer, et firent
+éveiller tous les médecins pour voir en quel état elle était. Ce
+retardement désespérait la reine; elle demandait promptement ses habits,
+on les lui refusait; elle se mettait en colère, et devenait fort rouge.
+L'on disait que c'était l'effet de sa fièvre; cependant les médecins
+étant entrés, après lui avoir touché le pouls, et fait leurs cérémonies
+ordinaires, ne purent nier qu'elle fût dans une parfaite santé. Ses
+femmes qui virent la faute que le zèle leur avait fait commettre
+tâchèrent de la réparer en l'habillant promptement. Chacun lui demanda
+pardon, tout fut apaisé, et elle se hâta de suivre la vieille fée qui
+l'avait toujours attendue.
+
+Elle entra dans le palais où rien ne pouvait être ajouté pour en faire
+le plus beau lieu du monde. Vous le croirez aisément, seigneur, ajouta
+la reine Chatte Blanche, quand je vous aurai dit que c'est celui où nous
+sommes; deux autres fées un peu moins vieilles que celle qui conduisait
+ma mère les reçurent à la porte, et lui firent un accueil très
+favorable. Elle les pria de la mener promptement dans le jardin, et vers
+les espaliers où elle trouverait les meilleurs fruits. «Ils sont tous
+également bons, lui dirent-elles, et si ce n'était que tu veux avoir le
+plaisir de les cueillir toi-même, nous n'aurions qu'à les appeler pour
+les faire venir ici.--Je vous supplie, mesdames, dit la reine, que j'aie
+la satisfaction de voir une chose si extraordinaire.» La plus vieille
+mit ses doigts dans sa bouche, et siffla trois fois, puis elle cria:
+«Abricots, pêches, pavis, brugnons, cerises, prunes, poires, bigarreaux,
+melons, muscats, pommes, oranges, citrons, groseilles, fraises,
+framboises, accourez à ma voix.--Mais, dit la reine, tout ce que vous
+venez d'appeler vient en différentes saisons.--Cela n'est pas ainsi dans
+nos vergers, dirent-elles, nous avons de tous les fruits qui sont sur la
+terre, toujours mûrs, toujours bons, et qui ne se gâtent jamais.
+
+En même temps, ils arrivèrent roulants, rampants, pêle-mêle, sans se
+gâter ni se salir; de sorte que la reine, impatiente de satisfaire son
+envie, se jeta dessus, et prit les premiers qui s'offrirent sous ses
+mains; elle les dévora plutôt qu'elle ne les mangea.
+
+Après s'en être un peu rassasiée, elle pria les fées de la laisser aller
+aux espaliers, pour avoir le plaisir de les choisir de l'oeil avant que
+de les cueillir.» Nous y consentons volontiers, dirent les trois fées;
+mais souviens-toi de la promesse que tu nous as faite, il ne te sera
+plus permis de t'en dédire.--Je suis persuadée, répliqua-t-elle, que
+l'on est si bien avec vous, et ce palais me semble si beau, que si je
+n'aimais pas chèrement le roi mon mari, je m'offrirais d'y demeurer
+aussi; c'est pourquoi vous ne devez point craindre que je rétracte ma
+parole.» Les fées, très contentes, lui ouvrirent tous leurs jardins, et
+tous leurs enclos; elle y resta trois jours et trois nuits sans en
+vouloir sortir, tant elle les trouvait délicieux. Elle cueillit des
+fruits pour sa provision; et comme ils ne se gâtent jamais, elle en fit
+charger quatre mille mulets qu'elle emmena. Les fées ajoutèrent à leurs
+fruits des corbeilles d'or, d'un travail exquis, pour les mettre, et
+plusieurs raretés dont le prix est excessif; elles lui promirent de
+m'élever en princesse, de me rendre parfaite, et de me choisir un époux,
+qu'elle serait avertie de la noce, et qu'elles espéraient bien qu'elle y
+viendrait.
+
+Le roi fut ravi du retour de la reine; toute la cour lui en témoigna sa
+joie; ce n'étaient que bals, mascarades, courses de bagues et festins,
+où les fruits de la reine étaient servis comme un régal délicieux. Le
+roi les mangeait préférablement à tout ce qu'on pouvait lui présenter.
+Il ne savait point le traité qu'elle avait fait avec les fées, et
+souvent il lui demandait en quel pays elle était allée pour rapporter de
+si bonnes choses; elle lui répondait qu'elles se trouvaient sur une
+montagne presque inaccessible, une autre fois qu'elles venaient dans des
+vallons, puis au milieu d'un jardin ou dans une grande forêt. Le roi
+demeurait surpris de tant de contrariétés. Il questionnait ceux qui
+l'avaient accompagnée; mais elle leur avait tant défendu de conter à
+personne son aventure qu'ils n'osaient en parler. Enfin la reine
+inquiète de ce qu'elle avait promis aux fées, voyant approcher le temps
+de ses couches, tomba dans une mélancolie affreuse, elle soupirait à
+tout moment, et changeait à vue d'oeil. Le roi s'inquiéta, il pressa la
+reine de lui déclarer le sujet de sa tristesse; et après des peines
+extrêmes, elle lui apprit tout ce qui s'était passé entre les fées et
+elle, et comme elle leur avait promis la fille qu'elle devait avoir.
+«Quoi! s'écria le roi, nous n'avons point d'enfants, vous savez à quel
+point j'en désire, et pour manger deux ou trois pommes, vous avez été
+capable de promettre votre fille? Il faut que vous n'ayez aucune amitié
+pour moi.» Là-dessus il l'accabla de mille reproches, dont ma pauvre
+mère pensa mourir de douleur; mais il ne se contenta pas de cela, il la
+fit enfermer dans une tour, et mit des gardes de tous côtés pour
+empêcher qu'elle n'eût commerce avec qui que ce fût au monde, que les
+officiers qui la servaient, encore changea-t-il ceux qui avaient été
+avec elle au château des fées.
+
+La mauvaise intelligence du roi et de la reine jeta la cour dans une
+consternation infinie. Chacun quitta ses riches habits pour en prendre
+de conformes à la douleur générale. Le roi, de son côté, paraissait
+inexorable; il ne voyait plus sa femme, et sitôt que je fus née, il me
+fit apporter dans son palais pour y être nourrie, pendant qu'elle
+resterait prisonnière et fort malheureuse. Les fées n'ignoraient rien de
+ce qui se passait; elles s'en irritèrent, elles voulaient m'avoir, elles
+me regardaient comme leur bien, et que c'était leur faire un vol que de
+me retenir. Avant que de chercher une vengeance proportionnée à leur
+chagrin, elles envoyèrent une célèbre ambassade au roi, pour l'avertir
+de mettre la reine en liberté, et de lui rendre ses bonnes grâces, et
+pour le prier aussi de me donner à leurs ambassadeurs, afin d'être
+nourrie et élevée parmi elles. Les ambassadeurs étaient si petits et si
+contrefaits, car c'étaient des nains hideux, qu'ils n'eurent pas le don
+de persuader ce qu'ils voulaient au roi. Il les refusa rudement, et
+s'ils n'étaient partis en diligence, il leur serait peut-être arrivé
+pis.
+
+Quand les fées surent le procédé de mon père, elles s'indignèrent autant
+qu'on peut l'être; et après avoir envoyé dans ses six royaumes tous les
+maux qui pouvaient les désoler, elles lâchèrent un dragon épouvantable,
+qui remplissait de venin les endroits où il passait, qui mangeait les
+hommes et les enfants, et qui faisait mourir les arbres et les plantes
+du souffle de son haleine.
+
+Le roi se trouva dans la dernière désolation: il consulta tous les sages
+de son royaume sur ce qu'il devait faire pour garantir ses sujets des
+malheurs, dont il les voyait accablés. Ils lui conseillèrent d'envoyer
+chercher par tout le monde les meilleurs médecins et les plus excellents
+remèdes, et d'un autre côté, qu'il fallait promettre la vie aux
+criminels condamnés à la mort qui voudraient combattre le dragon. Le
+roi, assez satisfait de cet avis, l'exécuta, et n'en reçut aucune
+consolation, car la mortalité continuait, et personne n'allait contre le
+dragon qu'il n'en fût dévoré; de sorte qu'il eut recours à une fée dont
+il était protégé dès sa plus tendre jeunesse. Elle était fort vieille,
+et ne se levait presque plus; il alla chez elle, et lui fit mille
+reproches de souffrir que le destin le persécutât sans le secourir.
+«Comment voulez-vous que je fasse, lui dit-elle, vous avez irrité mes
+soeurs; elles ont autant de pouvoir que moi, et rarement nous agissons
+les unes contre les autres. Songez à les apaiser en leur donnant votre
+fille, cette petite princesse leur appartient: vous avez mis la reine
+dans une étroite prison; que vous a donc fait cette femme si aimable
+pour la traiter si mal? Résolvez-vous de tenir la parole qu'elle a
+donnée, je vous assure que vous serez comblé de biens.»
+
+Le roi mon père m'aimait chèrement; mais ne voyant point d'autre moyen
+de sauver ses royaumes, et de se délivrer du fatal dragon, il dit à son
+amie qu'il était résolu de la croire, qu'il voulait bien me donner aux
+fées, puisqu'elle assurait que je serais chérie et traitée en princesse
+de mon rang; qu'il ferait aussi revenir la reine, et qu'elle n'avait
+qu'à lui dire à qui il me confierait pour me porter au château de
+féerie. «Il faut, lui dit-elle, la porter dans son berceau sur la
+montagne de fleurs; vous pourrez même rester aux environs, pour être
+spectateur de la fête qui se passera.» Le roi lui dit que dans huit
+jours il irait avec la reine, qu'elle en avertît ses soeurs les fées,
+afin qu'elles fissent là-dessus ce qu'elles jugeraient à propos.
+
+Dès qu'il fut de retour au palais, il envoya quérir la reine avec autant
+de tendresse et de pompe qu'il l'avait fait mettre prisonnière avec
+colère et emportement. Elle était si abattue et si changée qu'il aurait
+eu peine à la reconnaître, si son coeur ne l'avait pas assuré que
+c'était cette même personne qu'il avait tant chérie. Il la pria, les
+larmes aux yeux, d'oublier les déplaisirs qu'il venait de lui causer,
+l'assurant que ce seraient les derniers qu'elle éprouverait jamais avec
+lui. Elle répliqua qu'elle se les était attirés par l'imprudence qu'elle
+avait eue de promettre sa fille aux fées; et que si quelque chose la
+pouvait rendre excusable, c'était l'état où elle était; enfin il lui
+déclara qu'il voulait me remettre entre leurs mains. La reine à son tour
+combattit ce dessein: il semblait que quelque fatalité s'en mêlait, et
+que je devais toujours être un sujet de discorde entre mon père et ma
+mère. Après qu'elle eut bien gémi et pleuré, sans rien obtenir de ce
+qu'elle souhaitait (car le roi en voyait trop les funestes conséquences,
+et nos sujets continuaient de mourir, comme s'ils eussent été coupables
+des fautes de notre famille), elle consentit à tout ce qu'il désirait,
+et l'on prépara tout pour la cérémonie.
+
+Je fus mise dans un berceau de nacre de perle, orné de tout ce que l'art
+peut faire imaginer de plus galant. Ce n'étaient que guirlandes de
+fleurs et festons qui pendaient autour, et les fleurs en étaient de
+pierreries, dont les différentes couleurs, frappées par le soleil,
+réfléchissaient des rayons si brillants qu'on ne pouvait les regarder.
+La magnificence de mon ajustement surpassait, s'il se peut, celle du
+berceau. Toutes les bandes de mon maillot étaient faites de grosses
+perles, vingt-quatre princesses du sang me portaient sur une espèce de
+brancard fort léger; leurs parures n'avaient rien de commun, mais il ne
+leur fut pas permis de mettre d'autres couleurs que du blanc, par
+rapport à mon innocence. Toute la cour m'accompagna, chacun dans son
+rang.
+
+Pendant que l'on montait la montagne, on entendit une mélodieuse
+symphonie qui s'approchait; enfin les fées parurent, au nombre de
+trente-six; elles avaient prié leurs bonnes amies de venir avec elles;
+chacune était assise dans une coquille de perle, plus grande que celle
+où Vénus était lorsqu'elle sortit de la mer; des chevaux marins qui
+n'allaient guère bien sur la terre les traînaient plus pompeuses que les
+premières reines de l'univers; mais d'ailleurs vieilles et laides avec
+excès. Elles portaient une branche d'olivier, pour signifier au roi que
+sa soumission trouvait grâce devant elles; et lorsqu'elles me tinrent,
+ce furent des caresses si extraordinaires qu'il semblait qu'elles ne
+voulaient plus vivre que pour me rendre heureuse.
+
+Le dragon qui avait servi à les venger contre mon père venait après
+elles, attaché avec des chaînes de diamant: elles me prirent entre leurs
+bras, me firent mille caresses, me douèrent de plusieurs avantages, et
+commencèrent ensuite le branle des fées. C'est une danse fort gaie; il
+n'est pas croyable combien ces vieilles dames sautèrent et gambadèrent;
+puis le dragon qui avait mangé tant de personnes s'approcha en rampant.
+Les trois fées à qui ma mère m'avait promise, s'assirent dessus, mirent
+mon berceau au milieu d'elles, et frappant le dragon avec une baguette,
+il déploya aussitôt ses grandes ailes écaillées; plus fines que du
+crêpe, elles étaient mêlées de mille couleurs bizarres: elles se
+rendirent ainsi au château. Ma mère me voyant en l'air, exposée sur ce
+furieux dragon, ne put s'empêcher de pousser de grands cris. Le roi la
+consola, par l'assurance que son amie lui avait donnée qu'il ne
+m'arriverait aucun accident, et que l'on prendrait le même soin de moi
+que si j'étais restée dans son propre palais. Elle s'apaisa, bien qu'il
+lui fût très douloureux de me perdre pour si longtemps, et d'en être la
+seule cause; car si elle n'avait pas voulu manger les fruits du jardin,
+je serais demeurée dans le royaume de mon père, et je n'aurais pas eu
+tous les déplaisirs qui me restent à vous raconter.
+
+Sachez donc, fils de roi, que mes gardiennes, avaient bâti exprès une
+tour, dans laquelle on trouvait mille beaux appartements pour toutes les
+saisons de l'année, des meubles magnifiques, des livres agréables, mais
+il n'y avait point de porte, et il fallait toujours entrer par les
+fenêtres, qui étaient prodigieusement hautes. L'on trouvait un beau
+jardin sur la tour, orné de fleurs, de fontaines et de berceaux de
+verdure, qui garantissaient de la chaleur dans la plus ardente canicule.
+Ce fut en ce lieu que les fées m'élevèrent avec des soins qui
+surpassaient tout ce qu'elles avaient promis à la reine. Mes habits
+étaient des plus à la mode, et si magnifiques que si quelqu'un m'avait
+vue, l'on aurait cru que c'était le jour de mes noces. Elles
+m'apprenaient tout ce qui convenait à mon âge et à ma naissance: je ne
+leur donnais pas beaucoup de peine, car il n'y avait guère de choses que
+je ne comprisse avec une extrême facilité: ma douceur leur était fort
+agréable, et comme je n'avais jamais rien vu qu'elles, je serais
+demeurée tranquille dans cette situation le reste de ma vie.
+
+Elles venaient toujours me voir, montées sur le furieux dragon dont j'ai
+déjà parlé; elles ne m'entretenaient jamais ni du roi, ni de la reine;
+elles me nommaient leur fille, et je croyais l'être. Personne au monde
+ne restait avec moi dans la tour qu'un perroquet et un petit chien,
+qu'elles m'avaient donnés pour me divertir, car ils étaient doués de
+raison, et parlaient à merveille.
+
+Un des côtés de la tour était bâti sur un chemin creux, plein d'ornières
+et d'arbres qui l'embarrassaient, de sorte que je n'y avais aperçu
+personne depuis qu'on m'avait enfermée. Mais un jour, comme j'étais à la
+fenêtre, causant avec mon perroquet et mon chien, j'entendis quelque
+bruit. Je regardai de tous côtés, et j'aperçus un jeune chevalier qui
+s'était arrêté pour écouter notre conversation; je n'en avais jamais vu
+qu'en peinture. Je ne fus pas fâchée qu'une rencontre inespérée me
+fournît cette occasion; de sorte que ne me défiant point du danger qui
+est attaché à la satisfaction de voir un objet aimable, je m'avançai
+pour le regarder, et plus je le regardais, plus j'y prenais de plaisir.
+Il me fit une profonde révérence, il attacha ses yeux sur moi, et me
+parut très en peine de quelle manière il pourrait m'entretenir; car ma
+fenêtre était fort haute, il craignait d'être entendu, et il savait bien
+que j'étais dans le château des fées.
+
+La nuit vint presque tout d'un coup, ou, pour parler plus juste, elle
+vint sans que nous nous en aperçussions; il sonna deux ou trois fois du
+cor, et me réjouit de quelques fanfares, puis il partit sans que je
+pusse même distinguer de quel côté il allait, tant l'obscurité était
+grande. Je restai très rêveuse; je ne sentis plus le même plaisir que
+j'avais toujours pris à causer avec mon perroquet et mon chien. Ils me
+disaient les plus jolies choses du monde, car des bêtes fées deviennent
+spirituelles, mais j'étais occupée, et je ne savais point l'art de me
+contraindre. Perroquet le remarqua; il était fin, il ne témoigna rien de
+ce qui roulait dans sa tête.
+
+Je ne manquai pas de me lever avec le jour. Je courus à ma fenêtre; je
+demeurai agréablement surprise d'apercevoir au pied de la tour le jeune
+chevalier. Il avait des habits magnifiques; je me flattai que j'y avais
+un peu de part, et je ne me trompais point. Il me parla avec une espèce
+de trompette qui porte la voix, et par son secours, il me dit qu'ayant
+été insensible jusqu'alors à toutes les beautés qu'il avait vues, il
+s'était senti tout d'un coup si vivement frappé de la mienne qu'il ne
+pouvait comprendre comment il se passerait sans mourir de me voir tous
+les jours de sa vie. Je demeurai très contente de son compliment, et
+très inquiète de n'oser y répondre; car il aurait fallu crier de toute
+ma force, et me mettre dans le risque d'être mieux entendue encore des
+fées que de lui. Je tenais quelques fleurs que je lui jetai, il les
+reçut comme une insigne faveur; de sorte qu'il les baisa plusieurs fois,
+et me remercia. Il me demanda ensuite si je trouverais bon qu'il vînt
+tous les jours à la même heure sous mes fenêtres, et que si je le
+voulais bien, je lui jetasse quelque chose. J'avais une bague de
+turquoise que j'ôtai brusquement de mon doigt, et que je lui jetai avec
+beaucoup de précipitation, lui faisant signe de s'éloigner en diligence;
+c'est que j'entendais de l'autre côté la fée Violente, qui montait sur
+son dragon pour m'apporter à déjeuner.
+
+La première chose qu'elle dit en entrant dans ma chambre, ce furent ces
+mots: «Je sens ici la voix d'un homme, cherche, dragon.» Oh! que
+devins-je! J'étais transie de peur qu'il ne passât par l'autre fenêtre,
+et qu'il ne suivît le chevalier, pour lequel je m'intéressais déjà
+beaucoup. «En vérité, dis-je, ma bonne maman (car la vieille fée voulait
+que je la nommasse ainsi), vous plaisantez, quand vous dites que vous
+sentez la voix d'un homme: est-ce que la voix sent quelque chose? Et
+quand cela serait, quel est le mortel assez téméraire pour hasarder de
+monter dans cette tour?--Ce que tu dis est vrai, ma fille,
+répondit-elle, je suis ravie de te voir raisonner si joliment, et je
+conçois que c'est la haine que j'ai pour tous les hommes qui me persuade
+quelquefois qu'ils ne sont pas éloignés de moi.» Elle me donna mon
+déjeuner et ma quenouille. «Quand tu auras mangé, ne manque pas de
+filer, car tu ne fis rien hier, me dit-elle, et mes soeurs se
+fâcheront.» En effet, je m'étais si fort occupée de l'inconnu qu'il
+m'avait été impossible de filer.
+
+Dès qu'elle fut partie, je jetai la quenouille d'un petit air mutin, et
+montai sur la terrasse pour découvrir de plus loin dans la campagne.
+J'avais une lunette d'approche excellente; rien ne bornait ma vue, je
+regardais de tous côtés, lorsque je découvris mon chevalier sur le haut
+d'une montagne. Il se reposait sous un riche pavillon d'étoffe d'or, et
+il était entouré d'une fort grosse cour. Je ne doutai point que ce ne
+fût le fils de quelque roi voisin du palais des fées. Comme je craignais
+que, s'il revenait à la tour, il ne fût découvert par le terrible
+dragon, je vins prendre mon perroquet, et lui dis de voler jusqu'à cette
+montagne, qu'il y trouverait celui qui m'avait parlé, et qu'il le priât
+de ma part de ne plus revenir, parce que j'appréhendais la vigilance de
+mes gardiennes, et qu'elles ne lui fissent un mauvais tour.
+
+Perroquet s'acquitta de sa commission en perroquet d'esprit. Chacun
+demeura surpris de le voir venir à tire-d'aile se percher sur l'épaule
+du prince, et lui parler tout bas à l'oreille. Le prince ressentit de la
+joie et de la peine de cette ambassade. Le soin que je prenais flattait
+son coeur; mais les difficultés qui se rencontraient à me parler
+l'accablaient, sans pouvoir le détourner du dessein qu'il avait formé de
+me plaire. Il fit cent questions à Perroquet, et Perroquet lui en fit
+cent à son tour, car il était naturellement curieux. Le roi le chargea
+d'une bague pour moi, à la place de ma turquoise; c'en était une aussi,
+mais beaucoup plus belle que la mienne: elle était taillée en coeur avec
+des diamants. «Il est juste, ajoutait-il, que je vous traite en
+ambassadeur: voilà mon portrait que je vous donne, ne le montrez qu'à
+votre charmante maîtresse.» Il lui attacha sous son aile son portrait,
+et il apporta la bague dans son bec.
+
+J'attendais le retour de mon petit courrier vert avec une impatience que
+je n'avais point connue jusqu'alors. Il me dit que celui à qui je
+l'avais envoyé était un grand roi, qu'il l'avait reçu le mieux du monde,
+et que je pouvais m'assurer qu'il ne voulait plus vivre que pour moi;
+qu'encore qu'il y eût beaucoup de péril à venir au bas de ma tour, il
+était résolu à tout, plutôt que de renoncer à me voir. Ces nouvelles
+m'intriguèrent fort, je me pris à pleurer. Perroquet et Toutou me
+consolèrent de leur mieux, car ils m'aimaient tendrement. Puis Perroquet
+me présenta la bague du prince, et me montra le portrait. J'avoue que je
+n'ai jamais été si aise que je le fus de pouvoir considérer de près
+celui que je n'avais vu que de loin. Il me parut encore plus aimable
+qu'il ne m'avait semblé; il me vint cent pensées dans l'esprit, dont les
+unes agréables, et les autres tristes, me donnèrent un air d'inquiétude
+extraordinaire. Les fées qui vinrent me voir s'en aperçurent. Elles se
+dirent l'une à l'autre que sans doute je m'ennuyais, et qu'il fallait
+songer à me trouver un époux de race fée. Elles parlèrent de plusieurs,
+et s'arrêtèrent sur le petit roi Migonnet, dont le royaume était à cinq
+cent mille lieues de leur palais; mais ce n'était pas là une affaire.
+Perroquet entendit ce beau conseil, il vint m'en rendre compte, et me
+dit: «Ah! que je vous plains, ma chère maîtresse, si vous devenez la
+reine Migonnette! C'est un magot qui fait peur, j'ai regret de vous le
+dire, mais en vérité le roi qui vous aime ne voudrait pas de lui pour
+être son valet de pied.--Est-ce que tu l'as vu, Perroquet--Je le crois
+vraiment, continua-t-il, j'ai été élevé sur une branche avec
+lui.--Comment! Sur une branche? repris-je.--Oui, dit-il, c'est qu'il a
+les pieds d'un aigle.»
+
+Un tel récit m'affligea étrangement; je regardais le charmant portrait
+du jeune roi, je pensais bien qu'il n'en avait régalé Perroquet que pour
+me donner lieu de le voir; et quand j'en faisais la comparaison avec
+Migonnet, je n'espérais plus rien de ma vie, et je me résolvais plutôt à
+mourir qu'à l'épouser.
+
+Je ne dormis point tant que la nuit dura. Perroquet et Toutou causèrent
+avec moi; je m'endormis un peu sur le matin; et comme mon chien avait le
+nez bon, il sentit que le roi était au pied de la tour. Il éveilla
+Perroquet: «Je gage, dit-il, que le roi est là-bas.» Perroquet répondit:
+«Tais-toi, babillard, parce que tu as presque toujours les yeux ouverts
+et l'oreille alerte, tu es fâché du repos des autres.--Mais gageons, dit
+encore le bon Toutou, je sais bien qu'il y est.» Perroquet répliqua. «Et
+moi, je sais bien qu'il n'y est point; ne lui ai-je pas défendu d'y
+venir de la part de notre maîtresse?--Ah! vraiment, tu me la donnes
+belle avec tes défenses, s'écria mon chien, un homme passionné ne
+consulte que son coeur.» Là-dessus il se mit à lui tirailler si fort les
+ailes que Perroquet se fâcha. Je m'éveillai aux cris de l'un et de
+l'autre; ils me dirent ce qui en faisait le sujet, je courus, ou plutôt
+je volai à ma fenêtre; je vis le roi qui me tendait les bras, et qui me
+dit avec sa trompette qu'il ne pouvait plus vivre sans moi, qu'il me
+conjurait de trouver les moyens de sortir de ma tour, ou de l'y faire
+entrer; qu'il attestait tous les dieux et tous les éléments, qu'il
+m'épouserait aussitôt, et que je serais une des plus grandes reines de
+l'univers.
+
+Je commandai à Perroquet de lui aller dire que ce qu'il souhaitait me
+semblait presque impossible; que cependant, sur la parole qu'il me
+donnait et les serments qu'il avait faits, j'allais m'appliquer à ce
+qu'il désirait; que je le conjurais de ne pas venir tous les jours,
+qu'enfin l'on pourrait s'en apercevoir, et qu'il n'y aurait point de
+quartier avec les fées.
+
+Il se retira comblé de joie, dans l'espérance dont je le flattais; et je
+me trouvai dans le plus grand embarras du monde, lorsque je fis
+réflexion à ce que je venais de promettre. Comment sortir de cette tour,
+où il n'y avait point de portes? Et n'avoir pour tout secours que
+Perroquet et Toutou! Être si jeune, si peu expérimentée, si craintive!
+Je pris donc la résolution de ne point tenter une chose où je ne
+réussirais jamais, et je l'envoyai dire au roi par Perroquet. Il voulut
+se tuer à ses yeux; mais enfin il le chargea de me persuader, ou de le
+venir voir mourir, ou de le soulager. «Sire, s'écria l'ambassadeur
+emplumé, ma maîtresse est suffisamment persuadée, elle ne manque que de
+pouvoir.»
+
+Quand il me rendit compte de tout ce qui s'était passé, je m'affligeai
+plus encore. La fée Violente vint, elle me trouva les yeux enflés et
+rouges; elle dit que j'avais pleuré, et que si je ne lui en avouais le
+sujet, elle me brûlerait; car toutes ses menaces étaient toujours
+terribles. Je répondis, en tremblant, que j'étais lasse de filer, et que
+j'avais envie de petits filets pour prendre des oisillons qui venaient
+becqueter sur les fruits de mon jardin. «Ce que tu souhaites, ma fille,
+me dit-elle, ne te coûtera plus de larmes, je t'apporterai des
+cordelettes tant que tu en voudras.» En effet, j'en eus le soir même:
+mais elle m'avertit de songer moins à travailler qu'à me faire belle,
+parce que le roi Migonnet devait arriver dans peu. Je frémis à ces
+fâcheuses nouvelles, et ne répliquai rien.
+
+Dès qu'elle fut partie, je commençai deux ou trois morceaux de filets;
+mais à quoi je m'appliquai, ce fut à faire une échelle de corde, qui
+était très bien faite, sans en avoir jamais vu. Il est vrai que la fée
+ne m'en fournissait pas autant qu'il m'en fallait, et sans cesse elle
+disait: «Mais ma fille, ton ouvrage est semblable à celui de Pénélope,
+il n'avance point, et tu ne te lasses pas de me demander de quoi
+travailler.--Oh! ma bonne maman! disais-je. Vous en parlez bien à votre
+aise; ne voyez-vous pas que je ne sais comment m'y prendre, et que je
+brûle tout? Avez-vous peur que je vous ruine en ficelle?» Mon air de
+simplicité la réjouissait, bien qu'elle fût d'une humeur très
+désagréable et très cruelle.
+
+J'envoyai Perroquet dire au roi de venir un soir sous les fenêtres de la
+tour, qu'il y trouverait l'échelle, et qu'il saurait le reste quand il
+serait arrivé. En effet je l'attachai bien ferme, résolue de me sauver
+avec lui; mais quand il la vit, sans attendre que je descendisse, il
+monta avec empressement, et se jeta dans ma chambre comme je préparais
+tout pour ma fuite.
+
+Sa vue me donna tant de joie, que j'en oubliai le péril où nous étions.
+Il renouvela tous ses serments, et me conjura de ne point différer de le
+recevoir pour époux: nous prîmes Perroquet et Toutou pour témoins de
+notre mariage; jamais noces ne se sont faites, entre des personnes si
+élevées, avec moins d'éclat et de bruit, et jamais coeurs n'ont été plus
+contents que les nôtres.
+
+Le jour n'était pas encore venu quand le roi me quitta, je lui racontai
+l'épouvantable dessein des fées de me marier au petit Migonnet; je lui
+dépeignis sa figure, dont il eut autant d'horreur que moi. À peine
+fut-il parti que les heures me semblèrent aussi longues que des années:
+je courus à la fenêtre, je le suivis des yeux malgré l'obscurité. Quel
+fut mon étonnement de voir en l'air un chariot de feu traîné par des
+salamandres ailées, qui faisaient une telle diligence que l'oeil pouvait
+à peine les suivre! Ce chariot était accompagné de plusieurs gardes
+montés sur des autruches. Je n'eus pas assez de loisir pour bien
+considérer le magot qui traversait ainsi les airs; mais je crus aisément
+que c'était une fée ou un enchanteur.
+
+Peu après la fée Violente entra dans ma chambre: «Je t'apporte de bonnes
+nouvelles, me dit-elle; ton amant est arrivé depuis quelques heures,
+prépare-toi à le recevoir: voici des habits et des pierreries.--Eh! qui
+vous a dit, m'écriai-je, que je voulais être mariée? Ce n'est point du
+tout mon intention, renvoyez le roi Migonnet, je n'en mettrai pas une
+épingle davantage; qu'il me trouve belle ou laide, je ne suis point pour
+lui.--Ouais, ouais, dit la fée encore, quelle petite révoltée, quelle
+tête sans cervelle! Je n'entends pas raillerie, et je te...--Que me
+ferez-vous répliquai-je, toute rouge des noms qu'elle m'avait donnés?
+Peut-on être plus tristement nourrie que je le suis, dans une tour avec
+un perroquet et un chien, voyant tous les jours plusieurs fois
+l'horrible figure d'un dragon épouvantable?--Ah! petite ingrate, dit la
+fée, méritais-tu tant de soins et de peines? Je ne l'ai que trop dit à
+mes soeurs, que nous en aurions une triste récompense.» Elle fut les
+trouver, elle leur raconta notre différend; elles restèrent aussi
+surprises les unes que les autres.
+
+Perroquet et Toutou me firent de grandes remontrances, que si je faisais
+davantage la mutine, ils prévoyaient qu'il m'en arriverait des cuisants
+déplaisirs. Je me sentais si fière de posséder le coeur d'un grand roi
+que je méprisais les fées et les conseils de mes pauvres petits
+camarades. Je ne m'habillai point, et j'affectai de me coiffer de
+travers, afin que Migonnet me trouvât désagréable. Notre entrevue se fit
+sur la terrasse. Il y vint dans son chariot de feu. Jamais depuis qu'il
+y a des nains, il ne s'en est vu un si petit. Il marchait sur ses pieds
+d'aigle et sur les genoux tout ensemble, car il n'avait point d'os aux
+jambes; de sorte qu'il se soutenait sur deux béquilles de diamant. Son
+manteau royal n'avait qu'une demi-aune de long, et traînait plus d'un
+tiers. Sa tête était grosse comme un boisseau, et son nez si grand qu'il
+portait dessus une douzaine d'oiseaux, dont le ramage le réjouissait: il
+avait une si furieuse barbe que les serins de Canarie y faisaient leurs
+nids, et ses oreilles passaient d'une coudée au-dessus de sa tête; mais
+on s'en apercevait peu, à cause d'une haute couronne pointue qu'il
+portait pour paraître plus grand. La flamme de son chariot rôtit les
+fruits, sécha les fleurs, et tarit les fontaines de mon jardin. Il vint
+à moi, les bras ouverts pour m'embrasser, je me tins fort droite, il
+fallut que son premier écuyer le haussât; mais aussitôt qu'il
+s'approcha, je m'enfuis dans ma chambre, dont je fermai la porte et les
+fenêtres de sorte que Migonnet se retira chez les fées très indigné
+contre moi.
+
+Elles lui demandèrent mille fois pardon de ma brusquerie, et pour
+l'apaiser, car il était redoutable, elles résolurent de l'amener la nuit
+dans ma chambre pendant que je dormirais, de m'attacher les pieds et les
+mains, pour me mettre avec lui dans son brûlant chariot, afin qu'il
+m'emmenât. La chose ainsi arrêtée, elles me grondèrent à peine des
+brusqueries que j'avais faites. Elles dirent seulement qu'il fallait
+songer à les réparer. Perroquet et Toutou restèrent surpris d'une si
+grande douceur. «Savez-vous bien, ma maîtresse, dit mon chien, que le
+coeur ne m'annonce rien de bon: mesdames les fées sont d'étranges
+personnages, et surtout Violente.» Je me moquai de ces alarmes, et
+j'attendis mon cher époux avec mille impatiences: il en avait trop de me
+voir pour tarder; je jetai l'échelle de corde, bien résolue de m'en
+retourner avec lui; il monta légèrement, et me dit des choses si tendres
+que je n'ose encore les rappeler à mon souvenir.
+
+Comme nous parlions ensemble avec la même tranquillité que nous aurions
+eue dans son palais, nous vîmes tout d'un coup enfoncer les fenêtres de
+ma chambre. Les fées entrèrent sur leur terrible dragon, Migonnet les
+suivait dans son chariot de feu, et tous ses gardes avec leurs
+autruches. Le roi, sans s'effrayer, mit l'épée à la main, et ne songea
+qu'à me garantir de la plus furieuse aventure qui se soit jamais passée;
+car enfin, vous le dirai-je, seigneur? ces barbares créatures poussèrent
+leur dragon sur lui, et à mes yeux il le dévora.
+
+Désespérée de son malheur et du mien, je me jetai dans la gueule de cet
+horrible monstre, voulant qu'il m'engloutît, comme il venait d'engloutir
+tout ce que j'aimais au monde. Il voulait bien aussi; mais les fées
+encore plus cruelles que lui ne le voulurent pas. «Il faut,
+s'écrièrent-elles, la réserver à de plus longues peines, une prompte
+mort est trop douce pour cette indigne créature.» Elles me touchèrent,
+je me vis aussitôt sous la figure d'une chatte blanche; elles me
+conduisirent dans ce superbe palais qui était à mon père; elles
+métamorphosèrent tous les seigneurs et toutes les dames du royaume en
+chats et en chattes; elles en laissèrent à qui l'on ne voyait que les
+mains, et me réduisirent dans le déplorable état où vous me trouvâtes,
+me faisant savoir ma naissance, la mort de mon père, celle de ma mère,
+et que je ne serais délivrée de ma chatonique figure que par un prince
+qui ressemblerait parfaitement à l'époux qu'elles m'avaient ravi. C'est
+vous, seigneur, qui avez cette ressemblance, continua-t-elle, mêmes
+traits, même air, même son de voix; j'en fus frappée aussitôt que je
+vous vis; j'étais informée de tout ce qui devait arriver, et je le suis
+encore de tout ce qui arrivera; mes peines vont finir.--Et les miennes,
+belle reine, dit le prince, en se jetant à ses pieds, seront-elles de
+longue durée?--Je vous aime déjà plus que ma vie, seigneur, dit la
+reine; il faut partir pour aller vers votre père, nous verrons ses
+sentiments pour moi, et s'il consentira à ce que vous désirez.
+
+Elle sortit, le prince lui donna la main, elle monta dans un chariot
+avec lui: il était beaucoup plus magnifique que ceux qu'il avait eus
+jusqu'alors. Le reste de l'équipage y répondait à tel point que tous les
+fers des chevaux étaient d'émeraude, et les clous, de diamant. Cela ne
+s'est peut-être jamais vu que cette fois-là. Je ne dis point les
+agréables conversations que la reine et le prince avaient ensemble; si
+elle était unique en beauté, elle ne l'était pas moins en esprit, et le
+jeune prince était aussi parfait qu'elle; de sorte qu'ils pensaient des
+choses toutes charmantes.
+
+Lorsqu'ils furent près du château, où les deux frères aînés du prince
+devaient se trouver, la reine entra dans un petit rocher de cristal,
+dont toutes les pointes étaient garnies d'or et de rubis. Il y avait des
+rideaux tout autour, afin qu'on ne la vît point, et il était porté par
+de jeunes hommes très bien faits et superbement vêtus. Le prince demeura
+dans le chariot; il aperçut ses frères qui se promenaient avec des
+princesses d'une excellente beauté. Dès qu'ils le reconnurent, ils
+s'avancèrent pour le recevoir, et lui demandèrent s'il amenait une
+maîtresse: il leur dit qu'il avait été si malheureux, que dans tout son
+voyage il n'en avait rencontré que de très laides, que ce qu'il
+apportait de plus rare, c'était une petite chatte blanche. Ils se
+prirent à rire de sa simplicité. «Une chatte, lui dirent-ils, avez-vous
+peur que les souris ne mangent notre palais?» Le prince répliqua qu'en
+effet il n'était pas sage de vouloir faire un tel présent à son père;
+là-dessus chacun prit le chemin de la ville.
+
+Les princes aînés montèrent avec leurs princesses dans des calèches
+toutes d'or et d'azur, leurs chevaux avaient sur leurs têtes des plumes
+et des aigrettes; rien n'était plus brillant que cette cavalcade. Notre
+jeune prince allait après, et puis le rocher de cristal que tout le
+monde regardait avec admiration.
+
+Les courtisans s'empressèrent de venir dire au roi que les trois princes
+arrivaient: «Amènent-ils des belles dames? répliqua le roi.--Il est
+impossible de rien voir qui les surpasse.» À cette réponse il parut
+fâché. Les deux princes s'empressèrent de monter avec leurs
+merveilleuses princesses. Le roi les reçut très bien, et ne savait à
+laquelle donner le prix; il regarda son cadet, et lui dit: «Cette
+fois-ci vous venez donc seul?--Votre Majesté verra dans ce rocher une
+petite chatte blanche, répliqua le prince, qui miaule si doucement, et
+qui fait si bien patte de velours, qu'elle lui agréera.» Le roi sourit,
+et fut lui-même pour ouvrir le rocher; mais aussitôt qu'il s'approcha,
+la reine avec un ressort en fit tomber toutes les pièces, et parut comme
+le soleil qui a été quelque temps enveloppé dans une nue; ses cheveux
+blonds étaient épars sur ses épaules, ils tombaient par grosses boucles
+jusqu'à ses pieds; sa tête était ceinte de fleurs, sa robe d'une légère
+gaze blanche, doublée de taffetas couleur de rosé, elle se leva et fit
+une profonde révérence au roi, qui ne put s'empêcher, dans l'excès de
+son admiration, de s'écrier: «Voici l'incomparable, et celle qui mérite
+ma couronne.»
+
+«Seigneur, lui dit-elle, je ne suis pas venue pour vous arracher un
+trône que vous remplissez si dignement, je suis née avec six royaumes:
+permettez que je vous en offre un, et que j'en donne autant à chacun de
+vos fils. Je ne vous demande pour toute récompense que votre amitié, et
+ce jeune prince pour époux. Nous aurons encore assez de trois royaumes.»
+Le roi et toute la cour poussèrent de longs cris de joie et
+d'étonnement. Le mariage fut célébré aussitôt, aussi bien que celui des
+deux princes; de sorte que toute la cour passa plusieurs mois dans les
+divertissements et les plaisirs. Chacun ensuite partit pour aller
+gouverner ses États; la belle Chatte Blanche s'y est immortalisée,
+autant par ses bontés et ses libéralités que par son rare mérite et sa
+beauté.
+
+
+
+
+Le Rameau d'Or
+
+
+Il était une fois un roi dont l'humeur austère et chagrine inspirait
+plutôt de la crainte que de l'amour. Il se laissait voir rarement; et
+sur les plus légers soupçons, il faisait mourir ses sujets. On le
+nommait le roi Brun, parce qu'il fronçait toujours le sourcil. Le roi
+Brun avait un fils qui ne lui ressemblait point. Rien n'égalait son
+esprit, sa douceur, sa magnificence et sa capacité; mais il avait les
+jambes tordues, une bosse plus haute que sa tête, les yeux de travers,
+la bouche de côté; enfin c'était un petit monstre, et jamais une si
+belle âme n'avait animé un corps si mal fait. Cependant, par un sort
+singulier, il se faisait aimer jusqu'à la folie des personnes auxquelles
+il voulait plaire; son esprit était si supérieur à tous les autres,
+qu'on ne pouvait l'entendre avec indifférence.
+
+La reine sa mère voulut qu'on l'appelât Torticoli; soit qu'elle aimât ce
+nom, ou qu'étant effectivement tout de travers, elle crût avoir
+rencontré ce qui lui convenait davantage. Le roi Brun, qui pensait plus
+à sa grandeur qu'à la satisfaction de son fils, jeta les yeux sur la
+fille d'un puissant roi, qui était son voisin, et dont les États, joints
+aux siens, pouvaient le rendre redoutable à toute la terre. Il pensa que
+cette princesse serait fort propre pour le prince Torticoli, parce
+qu'elle n'aurait pas lieu de lui reprocher sa difformité et sa laideur,
+puisqu'elle était pour le moins aussi laide et aussi difforme que lui.
+Elle allait toujours dans une jatte, elle avait les jambes rompues. On
+l'appelait Trognon. C'était la créature du monde la plus aimable par
+l'esprit; il semblait que le ciel avait voulu la récompenser du tort que
+lui avait fait la nature.
+
+Le roi Brun ayant demandé et obtenu le portrait de la princesse Trognon,
+le fit mettre dans une grande salle sous un dais, et il envoya quérir le
+prince Torticoli, auquel il commanda de regarder ce portrait avec
+tendresse, puisque c'était celui de Trognon, qui lui était destinée.
+Torticoli y jeta les yeux, et les détourna aussitôt avec un air de
+dédain qui offensa son père.
+
+«Est-ce que vous n'êtes pas content? lui dit-il d'un ton aigre et fâché.
+
+--Non, seigneur, répondit-il; je ne serai jamais content d'épouser un
+cul-de-jatte.
+
+--Il vous sied bien, dit le roi Brun, de trouver des défauts en cette
+princesse, étant vous-même un petit monstre qui fait peur!
+
+--C'est par cette raison, ajouta le prince, que je ne veux point
+m'allier avec un autre monstre; j'ai assez de peine à me souffrir: que
+serait-ce si j'avais une telle compagnie?
+
+--Vous craignez de perpétuer la race des magots, répondit le roi d'un
+air offensant; mais vos craintes sont vaines, vous l'épouserez. Il
+suffit que je l'ordonne pour être obéi.»
+
+Torticoli ne répliqua rien; il fit une profonde révérence, et se retira.
+
+Le roi Brun n'était point accoutumé à trouver la plus petite résistance;
+celle de son fils le mit dans une colère épouvantable. Il le fit
+enfermer dans une tour qui avait été bâtie exprès pour les princes
+rebelles, mais il ne s'en était point trouvé depuis deux cent ans; de
+sorte que tout y était en assez mauvais ordre. Les appartements et les
+meubles y paraissaient d'une antiquité surprenante. Le prince aimait la
+lecture. Il demanda des livres; on lui permit d'en prendre dans la
+bibliothèque de la tour. Il crut d'abord que cette permission suffisait.
+Lorsqu'il voulut les lire, il en trouva le langage si ancien qu'il n'y
+comprenait rien. Il les laissait, puis il les reprenait, essayant d'y
+entendre quelque chose, ou tout au moins de s'amuser avec.
+
+Le roi Brun, persuadé que Torticoli se lasserait de sa prison, agit
+comme s'il avait consenti à épouser Trognon; il envoya des ambassadeurs
+au roi son voisin, pour lui demander sa fille, à laquelle il promettait
+une félicité parfaite. Le père de Trognon fut ravi de trouver une
+occasion si avantageuse de la marier; car tout le monde n'est pas
+d'humeur de se charger d'un cul-de-jatte. Il accepta la proposition du
+roi Brun, quoiqu'à dire vrai, le portrait du prince Torticoli, qu'on lui
+avait apporté, ne lui parût pas fort touchant. Il le fit placer à son
+tour dans une galerie magnifique; l'on y apporta Trognon. Lorsqu'elle
+l'aperçut, elle baissa les yeux et se mit à pleurer. Son père, indigné
+de la répugnance qu'elle témoignait, prit un miroir. Le mettant
+vis-à-vis d'elle:
+
+«Vous pleurez, ma fille, lui dit-il. Ah! regardez-vous, et convenez
+après cela qu'il ne vous est pas permis de pleurer.
+
+--Si j'avais quelque empressement d'être mariée, seigneur, lui dit-elle,
+j'aurais peut-être tort d'être si délicate; mais je chérirai mes
+disgrâces, si je les souffre toute seule; je ne veux partager avec
+personne l'ennui de me voir. Que je reste toute ma vie la malheureuse
+princesse Trognon, je serai contente, ou tout au moins je ne me
+plaindrai point.»
+
+Quelque bonnes que pussent être ses raisons, le roi ne les écouta pas;
+il fallut partir avec les ambassadeurs qui l'étaient venus demander.
+
+Pendant qu'elle fait son voyage dans une litière, où elle était comme un
+vrai Trognon, il faut revenir dans la tour, et voir ce que fait le
+prince. Aucun de ses gardes n'osait lui parler. On avait ordre de le
+laisser s'ennuyer, de lui donner mal à manger, et de le fatiguer par
+toute sorte de mauvais traitements. Le roi Brun savait se faire obéir:
+si ce n'était pas par amour, c'était au moins par crainte; mais
+l'affection qu'on avait pour le prince était cause qu'on adoucissait ses
+peines autant qu'on le pouvait.
+
+Un jour qu'il se promenait dans une grande galerie, pensant tristement à
+sa destinée, qui l'avait fait naître si laid et si affreux, et qui lui
+faisait rencontrer une princesse encore plus disgraciée, il jeta les
+yeux sur les vitres, qu'il trouva peintes de couleurs si vives, et les
+dessins si bien exprimés, qu'ayant un goût particulier pour ces beaux
+ouvrages, il s'attacha à regarder celui-là; mais il n'y comprenait rien,
+car c'étaient des histoires qui étaient passées depuis plusieurs
+siècles. Il est vrai que ce qui le frappa, ce fut de voir un homme qui
+lui ressemblait si fort, qu'il paraissait que c'était son portrait. Cet
+homme était dans le donjon de la tour, et cherchait dans la muraille, où
+il trouvait un tire-bourre d'or, avec lequel il ouvrait un cabinet. Il y
+avait encore beaucoup d'autres choses qui frappèrent son imagination; et
+sur la plupart des vitres, il voyait toujours son portrait. «Par quelle
+aventure, disait-il, me fait-on faire ici un personnage, moi qui n'étais
+pas encore né? Et par quelle fatale idée le peintre s'est-il diverti à
+faire un homme comme moi?» Il voyait sur ces vitres une belle personne,
+dont les traits étaient si réguliers, et la physionomie si spirituelle,
+qu'il ne pouvait en détourner les yeux. Enfin il y avait mille objets
+différents, et toutes les passions y étaient si bien exprimées, qu'il
+croyait voir arriver ce qui n'était représenté que par le mélange des
+couleurs.
+
+Il ne sortit de la galerie que lorsqu'il n'eut plus assez de jour pour
+distinguer ces peintures. Quand il fut retourné dans sa chambre, il prit
+un vieux manuscrit qui lui tomba le premier sous la main; les feuilles
+en étaient de vélin, peintes tout autour, et la couverture d'or émaillé
+de bleu, qui formait des chiffres. Il demeura bien surpris d'y voir les
+mêmes choses qui étaient sur les vitres de la galerie; il tâchait de
+lire ce qui était écrit; il n'en put venir à bout. Mais tout d'un coup
+il vit que dans un des feuillets où l'on représentait des musiciens, ils
+se mirent à chanter; et dans un autre feuillet, où il y avait des
+joueurs de bassette et de trictrac, les cartes et les dés allaient et
+venaient. Il tourna le vélin; c'était un bal où l'on dansait; toutes les
+dames étaient parées, et d'une beauté merveilleuse. Il tourna encore le
+feuillet: il sentit l'odeur d'un excellent repas: c'étaient les petites
+figures qui mangeaient. La plus grande n'avait pas un quartier de haut.
+Il y en eut une qui se tournant vers le prince: «À ta santé, Torticoli,
+lui dit-elle, songe à nous rendre notre reine; si tu le fais, tu t'en
+trouveras bien; si tu y manques, tu t'en trouveras mal.»
+
+À ces paroles, le prince fut saisi d'une si violente peur, car il y
+avait déjà quelque temps qu'il commençait à trembler, qu'il laissa
+tomber le livre d'un côté, et il tomba de l'autre comme un homme mort.
+Au bruit de sa chute, ses gardes accoururent; ils l'aimaient chèrement,
+et ne négligèrent rien pour le faire revenir de son évanouissement.
+Lorsqu'il se trouva en état de parler, ils lui demandèrent ce qu'il
+avait; il leur dit qu'on le nourrissait si mal qu'il n'y pouvait
+résister, et qu'ayant la tête pleine d'imaginations, il s'était figuré
+de voir et d'entendre des choses si surprenantes dans ce livre, qu'il
+avait été saisi de peur. Ses gardes affligés lui donnèrent à manger,
+malgré toutes les défenses du roi Brun. Quand il eut mangé, il reprit le
+livre devant eux, et ne trouva plus rien de ce qu'il avait vu; cela lui
+confirma qu'il s'était trompé.
+
+Il retourna le lendemain dans la galerie; il vit encore les peintures
+sur les vitres, qui se remuaient, qui se promenaient dans des allées,
+qui chassaient des cerfs et des lièvres, qui pêchaient, ou qui
+bâtissaient de petites maisons; car c'étaient des miniatures fort
+petites et son portrait était toujours partout. Il avait un habit
+semblable au sien, il montait dans le donjon de la tour, et il y
+trouvait le tire-bourre d'or. Comme il avait bien mangé, il n'y avait
+plus lieu de croire qu'il entrât de la vision dans cette affaire.» Ceci
+est trop mystérieux, dit-il, pour que je doive négliger les moyens d'en
+savoir davantage; peut-être que je les apprendrai dans le donjon.» Il y
+monta, et frappant contre le mur, il lui sembla qu'un endroit était
+creux; il prit un marteau, il démaçonna cet endroit, et trouva un
+tire-bourre d'or fort proprement fait. Il ignorait encore à quel usage
+il devait lui servir, lorsqu'il aperçut dans un coin du donjon une
+vieille armoire de méchant bois. Il voulut l'ouvrir, mais il ne put
+trouver de serrures; de quelque côté qu'il la tournât, c'était une peine
+inutile. Enfin il vit un petit trou, et soupçonnant que le tire-bourre
+lui serait utile, il l'y mit; puis tirant avec force, il ouvrit
+l'armoire. Mais autant qu'elle était vieille et laide par dehors, autant
+était-elle belle et merveilleuse par dedans; tous les tiroirs étaient de
+cristal de roche gravé, ou d'ambre, ou de pierres précieuses; quand on
+en avait tiré un, l'on en trouvait de plus petits aux côtés, dessus,
+dessous et au fond, qui étaient séparés par de la nacre de perle. On
+tirait cette nacre, et les tiroirs ensuite; chacun était rempli des plus
+belles armes du monde, de riches couronnes, de portraits admirables. Le
+prince Torticoli était charmé; il tirait toujours sans se lasser. Enfin
+il trouva une petite clef, faite d'une seule émeraude, avec laquelle il
+ouvrit un guichet d'or qui était dans le fond; il fut ébloui d'une
+brillante escarboucle qui formait une grande boîte. Il la tira
+promptement du guichet; mais que devint-il, lorsqu'il la trouva toute
+pleine de sang, et la main d'un homme qui était coupée, laquelle tenait
+encore une boîte de portrait.
+
+À cette vue Torticoli frémit, ses cheveux se hérissèrent, ses jambes mal
+assurées le soutenaient avec peine. Il s'assit par terre, tenant encore
+la boîte, détournant les yeux d'un objet si funeste; il avait grande
+envie de la remettre où il l'avait prise, mais il pensait que tout ce
+qui s'était passé jusqu'alors n'était point arrivé sans de grands
+mystères. Il se souvenait de ce que la petite figure du livre lui avait
+dit: «Que selon qu'il en userait, il s'en trouverait bien ou mal.» Il
+craignait autant l'avenir que le présent. Et venant à se reprocher une
+timidité indigne d'une grande âme, il fit un effort sur lui-même; puis
+attachant les yeux sur cette main:
+
+«Ô main infortunée! dit-il, ne peux-tu par quelques signes m'instruire
+de ta triste aventure? Si je suis en état de te servir, assure-toi de la
+générosité de mon coeur.»
+
+Cette main à ces paroles parut agitée, et remuant les doigts, elle lui
+fit des signes, dont il entendit aussi bien le discours, que si une
+bouche intelligente lui eût parlé.
+
+«Apprends, dit la main, que tu peux tout pour celui dont la barbarie
+d'un jaloux m'a séparée. Tu vois dans ce portrait l'adorable beauté qui
+est cause de mon malheur; va sans différer dans la galerie, prends garde
+à l'endroit où le soleil darde ses plus ardents rayons; cherche, et tu
+trouveras mon trésor.»
+
+La main cessa alors d'agir; le prince lui fit plusieurs questions, à
+quoi elle ne répondit point.
+
+«Où vous remettrai-je?» lui dit-il.
+
+Elle lui fit de nouveaux signes; il comprit qu'il fallait la remettre
+dans l'armoire: il n'y manqua pas. Tout fut refermé; il serra le
+tire-bourre dans le même mur où il l'avait pris, et s'étant un peu
+aguerri sur les prodiges, il descendit dans la galerie.
+
+À son arrivée les vitres commencèrent à faire un cliquetis et un
+trémoussement extraordinaires; il regarda où les rayons du soleil
+donnaient; il vit que c'était sur le portrait d'un jeune adolescent, si
+beau et d'un si grand air qu'il en demeura charmé. En levant ce tableau,
+il trouva un lambris d'ébène avec des filets d'or, comme dans tout le
+reste de la galerie: il ne savait comment l'ôter, et s'il devait l'ôter.
+Il regarda sur les vitres, il connut que le lambris se levait; aussitôt
+il le lève, et il se trouve dans un vestibule tout de porphyre, orné de
+statues; il monte un large degré d'agate, dont la rampe était d'or de
+rapport; il entre dans un salon tout de lapis et traversant des
+appartements sans nombre, où il restait ravi de l'excellence des
+peintures et de la richesse des meubles, il arriva enfin dans une petite
+chambre, dont tous les ornements étaient de turquoise, et il vit sur un
+lit de gaze bleue et or, une dame qui semblait dormir. Elle était d'une
+beauté incomparable; ses cheveux plus noirs que l'ébène relevaient la
+blancheur de son teint; elle paraissait inquiète dans son sommeil; son
+visage avait quelque chose d'abattu et d'une personne malade.
+
+Le prince, craignant de la réveiller, s'approcha doucement; il entendit
+qu'elle parlait, et prêtant une grande attention à ses paroles, il ouït
+ce peu de mots, entrecoupés de soupirs: «Penses-tu, perfide, que je
+puisse t'aimer, après m'avoir éloignée de mon aimable Trasimène? Quoi! à
+mes yeux tu as osé séparer une main si chère, d'un bras qui doit t'être
+toujours redoutable? Est-ce ainsi que tu prétends me prouver ton respect
+et ton amour? Ah! Trasimène, mon cher amant, ne dois-je plus vous voir?»
+Le prince remarqua que les larmes cherchaient un passage entre ses
+paupières fermées, et que coulant sur ses joues, elles ressemblaient aux
+pleurs de l'aurore.
+
+Il restait au pied de son lit comme immobile, ne sachant s'il devait
+l'éveiller ou la laisser plus longtemps dans un sommeil si triste; il
+comprenait déjà que Trasimène était son amant, et qu'il en avait trouvé
+la main dans le donjon; il roulait mille pensées confuses sur tant de
+différentes choses, quand il entendit une musique charmante; elle était
+composée de rossignols et de serins, qui accordaient si bien leur
+ramage, qu'ils surpassaient les plus agréables voix. Aussitôt un aigle,
+d'une grandeur extraordinaire, entra; il volait doucement, et tenait
+dans ses serres un rameau d'or chargé de rubis, qui formaient des
+cerises. Il attacha fixement ses yeux sur la belle endormie; il semblait
+voir son soleil; et déployant ses grandes ailes, il planait devant elle,
+tantôt s'élevant, et tantôt s'abaissant jusqu'à ses pieds.
+
+Après quelques moments, il se tourna vers le prince, et s'en approcha,
+mettant dans sa main le rameau d'or cerisé; les oiseaux qui chantaient
+poussèrent alors des tons qui percèrent les voûtes du palais.
+Le prince appliqua si bien son esprit aux différentes choses qui
+s'entre-succédaient, qu'il jugea que cette dame était enchantée, et que
+l'honneur d'une aventure si glorieuse lui était réservé; il s'avance
+vers elle, il met un genou en terre, il la frappe avec le rameau, lui
+dit:
+
+«Belle et charmante personne, qui dormez par un pouvoir qui m'est
+inconnu, je vous conjure au nom de Trasimène de rentrer dans toutes les
+fonctions de la vie, qu'il semble que vous avez perdue.»
+
+La dame ouvre les yeux, aperçoit l'aigle, et s'écrie:
+
+«Arrêtez, cher amant, arrêtez.»
+
+Mais l'oiseau royal jette un cri aussi aigu que douloureux, et il
+s'envole avec ses petits musiciens emplumés.
+
+La dame, se tournant en même temps vers Torticoli:
+
+«J'ai écouté mon coeur plutôt que ma reconnaissance, lui dit-elle; je
+sais que je vous dois tout, et que vous me rappelez à la lumière, que
+j'ai perdue depuis deux cents ans. L'enchanteur qui m'aimait, et qui m'a
+fait souffrir tant de maux, vous avait réservé cette grande aventure;
+j'ai le pouvoir de vous servir, j'en ai un désir passionné. Voyez ce que
+vous souhaitez; j'emploierai l'art de féerie, que je possède
+souverainement, pour vous rendre heureux.
+
+--Madame, répondit le prince, si votre science vous fait pénétrer
+jusqu'aux sentiments du coeur, il vous est aisé de connaître que, malgré
+les disgrâces dont je suis accablé, je suis moins à plaindre qu'un
+autre.
+
+--C'est l'effet de votre bon esprit, ajouta la fée; mais enfin ne me
+laissez pas la honte d'être ingrate à votre égard. Que souhaitez-vous?
+Je peux tout: demandez.
+
+--Je souhaiterais, répondit Torticoli, vous rendre le beau Trasimène,
+qui vous coûte de si fréquents soupirs.
+
+--Vous êtes trop généreux, lui dit-elle, de préférer mes intérêts aux
+vôtres; cette grande affaire s'achèvera par une autre personne: je ne
+m'explique pas davantage. Sachez seulement qu'elle ne vous sera pas
+indifférente; mais ne me refusez pas plus longtemps le plaisir de vous
+obliger.
+
+--Que désirez-vous, madame? dit le prince, en se jetant à ses pieds,
+vous voyez mon affreuse figure, on me nomme Torticoli par dérision;
+rendez-moi moins ridicule.
+
+--Va, prince, lui dit la fée, en le touchant trois fois avec le rameau
+d'or, va, tu seras si accompli et si parfait, que jamais homme, devant
+ni après toi, ne t'égalera; nomme-toi Sans-Pair, tu porteras ce nom à
+juste titre.»
+
+Le prince reconnaissant embrassa ses genoux, et par un silence qui
+expliquait sa joie, il lui laissait deviner ce qui se passait dans son
+âme. Elle l'obligea de se relever; il se mira dans les glaces qui
+ornaient cette chambre, et Sans-Pair ne reconnut plus Torticoli. Il
+était grandi de trois pieds; il avait des cheveux qui tombaient par
+grosses boucles sur ses épaules, un air plein de grandeur et de grâces,
+des traits réguliers, des yeux d'esprit; enfin c'était le digne ouvrage
+d'une fée bienfaisante et sensible.
+
+«Que ne m'est-il permis, lui dit-elle, de vous apprendre votre destinée!
+de vous instruire des écueils que la fortune mettra en votre chemin! de
+vous enseigner les moyens de les éviter! Que j'aurais de satisfaction de
+joindre ce bon office à celui que je viens de vous rendre! mais
+j'offenserais le Génie supérieur qui vous guide. Allez, prince, fuyez de
+la tour, et souvenez-vous que la fée Bénigne sera toujours de vos
+amies.»
+
+À ces mots, elle, le palais et les merveilles que le prince avait vues,
+disparurent: il se trouva dans une épaisse forêt, à plus de cent lieues
+de la tour où le roi Brun l'avait fait mettre.
+
+Laissons-le revenir de son juste étonnement, et voyons deux choses;
+l'une, ce qui se passe entre les gardes que son père lui avait donnés,
+et l'autre, ce qui arrive à la princesse Trognon. Ces pauvres gardes,
+surpris que leur prince ne demandât point à souper, entrèrent dans sa
+chambre, et ne l'ayant pas trouvé, ils le cherchèrent partout avec une
+extrême crainte qu'il ne se fût sauvé. Leur peine étant inutile, ils
+pensèrent se désespérer; car ils appréhendaient que le roi Brun, qui
+était si terrible, ne les fît mourir. Après avoir agité tous les moyens
+propres à l'apaiser, ils conclurent qu'il fallait qu'un d'entre eux se
+mit au lit et ne se laissât point voir; qu'ils diraient que le prince
+était bien malade, que peu après ils le feindraient mort, et qu'une
+bûche ensevelie et enterrée les tirerait d'intrigue. Ce remède leur
+parut infaillible; sur-le-champ ils le mirent en pratique. Le plus petit
+des gardes, à qui l'on fit une grosse bosse, se coucha. On fut dire au
+roi que son fils était bien malade; il crut que c'était pour
+l'attendrir, et ne voulut rien relâcher de sa sévérité: c'était
+justement ce que les timides gardes souhaitaient; et plus ils faisaient
+paraître d'empressements, plus le roi Brun marquait d'indifférence.
+
+Pour la princesse Trognon, elle arriva dans une petite machine qui
+n'avait qu'une coudée de haut, et la machine était dans une litière. Le
+roi Brun alla au-devant d'elle; lorsqu'il la vit si difforme, dans une
+jatte, la peau écaillée comme une morue, les sourcils joints, le nez
+plat et large, et la bouche proche des oreilles, il ne put s'empêcher de
+lui dire:
+
+«En vérité, princesse Trognon, vous êtes gracieuse de mépriser mon
+Torticoli; sachez qu'il est bien laid, mais sans mentir il l'est moins
+que vous.
+
+--Seigneur, lui dit-elle, je n'ai pas assez d'amour-propre pour
+m'offenser des choses désobligeantes que vous me dites; je ne sais
+cependant si vous croyez que ce soit un moyen sûr pour me persuadée
+d'aimer votre charmant Torticoli; mais je vous déclare, malgré ma
+misérable jatte, et les défauts dont je suis remplie, que je ne veux
+point l'épouser, et que je préfère le titre de princesse Trognon à celui
+de reine Torticoli.»
+
+Le roi Brun s'échauffa fort de cette réponse.
+
+«Je vous assure, lui dit-il, que je n'en aurai pas le démenti; le roi
+votre père doit être votre maître, et je le suis devenu depuis qu'il
+vous a mise entre mes mains.
+
+--Il est des choses, dit-elle, sur lesquelles nous pouvons opter; c'est
+en dépit de moi qu'on m'a conduite ici, je vous en avertis; et je vous
+regarderai comme mon plus mortel ennemi, si vous me faites violence.»
+
+Le roi encore plus irrité la quitta et lui donna un appartement dans son
+palais, avec des dames qui avaient ordre de lui persuader que le
+meilleur parti à prendre, pour elle, était d'épouser le prince.
+
+Cependant les gardes, qui craignaient d'être découverts, et que le roi
+ne sût que son fils s'était sauvé, se hâtèrent de lui aller dire qu'il
+était mort. À ces nouvelles il ressentit une douleur dont on le croyait
+incapable; il cria, il hurla, et se prenant à Trognon de la perte qu'il
+venait de faire, il l'envoya dans la tour à la place de son cher défunt.
+
+La pauvre princesse demeura aussi triste qu'étonnée de se trouver
+prisonnière; elle avait du coeur, et elle parla comme elle devait d'un
+procédé si dur. Elle croyait qu'on le dirait au roi; mais personne n'osa
+l'en entretenir. Elle croyait aussi qu'elle pouvait écrire à son père
+les mauvais traitements qu'elle souffrait, et qu'il viendrait la
+délivrer. Ses projets de ce côté-là furent inutiles: on interceptait ses
+lettres et on les donnait au roi Brun.
+
+Comme elle vivait dans cette espérance, elle s'affligeait moins, et tous
+les jours elle allait dans la galerie regarder les peintures qui étaient
+sur les vitres; rien ne lui paraissait plus extraordinaire que ce nombre
+de choses différentes qui y étaient représentées, et de s'y voir dans sa
+jatte. «Depuis que je suis arrivée en ce pays-ci, les peintres,
+disait-elle, ont pris un étrange plaisir à me peindre; est-ce qu'il n'y
+a pas assez de figures ridicules sans la mienne? ou veulent-ils par des
+oppositions faire éclater davantage la beauté de cette jeune bergère qui
+me semble charmante?» Elle regardait ensuite le portrait d'un berger
+qu'elle ne pouvait assez louer. «Que l'on est à plaindre, disait-elle,
+d'être disgraciée de la nature au point que je le suis! Et que l'on est
+heureuse quand on est belle!» En disant ces mots, elle avait les larmes
+aux yeux; puis se voyant dans un miroir, elle se tourna brusquement;
+mais elle fut bien étonnée de trouver derrière elle une petite vieille,
+coiffée d'un chaperon, qui était la moitié plus laide qu'elle; et la
+jatte où elle se traînait avait plus de vingt trous, tant elle était
+usée.
+
+«Princesse, lui dit cette vieillotte, vous pouvez choisir entre la vertu
+et la beauté; vos regrets sont si touchants que je les ai entendus. Si
+vous voulez être belle, vous serez coquette, glorieuse et très galante;
+si vous voulez rester comme vous êtes, vous serez sage, estimée et fort
+humble.»
+
+Trognon regarda celle qui lui parlait, et lui demanda si la beauté était
+incompatible avec la sagesse.
+
+«Non, lui dit la bonne femme; mais à votre égard il est arrêté que vous
+ne pouvez avoir que l'un des deux.
+
+--Hé bien, s'écria Trognon d'un air ferme, je préfère ma laideur à la
+beauté.
+
+--Quoi! vous aimez mieux effrayer ceux qui vous voient? reprit la
+vieille.
+
+--Oui, madame, dit la princesse, je choisis plutôt tous les malheurs
+ensemble, que de manquer de vertu.
+
+--J'avais apporté exprès mon manchon jaune et blanc, dit la fée; en
+soufflant du coté jaune, vous seriez devenue semblable à cette admirable
+bergère qui vous a paru si charmante, et vous auriez été aimée d'un
+berger dont le portrait a arrêté vos yeux plus d'une fois; en soufflant
+du côté blanc, vous pourrez vous affermir encore dans le chemin de la
+vertu, où vous entrez si courageusement.
+
+--Hé! madame, reprit la princesse, ne me refusez pas cette grâce, elle
+me consolera de tout le mépris que l'on a pour moi.»
+
+La petite vieille lui donna le manchon de vertu et de beauté; Trognon ne
+se méprit point, elle souffla par le côté blanc, et remercia la fée qui
+disparut aussitôt.
+
+Elle était ravie du bon choix qu'elle avait fait; et quelque sujet
+qu'elle eût d'envier l'incomparable beauté de la bergère peinte sur les
+vitres, elle pensait, pour s'en consoler, que la beauté passe comme un
+songe; que la vertu est un trésor éternel et une beauté inaltérable, qui
+dure plus que la vie: elle espérait toujours que le roi son père se
+mettrait à la tête d'une grosse armée, et qu'il la tirerait de la tour.
+Elle attendait le moment de le voir avec mille impatiences, et elle
+mourait d'envie de monter au donjon pour voir arriver le secours qu'elle
+attendait. Mais comment grimper si haut? Elle allait dans sa chambre
+moins vite qu'une tortue; et pour monter, c'était ses femmes qui la
+portaient.
+
+Cependant elle en trouva un moyen assez particulier. Elle sut que
+l'horloge était dans le donjon; elle ôta les poids, et se mit à la
+place. Lorsqu'on remonta l'horloge, elle fut guindée jusqu'en haut; elle
+regarda promptement à la fenêtre qui donnait sur la campagne, mais elle
+ne vit rien venir, et elle s'en retira pour se reposer un peu. En
+s'appuyant contre le mur que Torticoli, ou pour mieux dire le prince
+Sans-Pair, avait défait et raccommodé assez mal, le plâtre tomba et le
+tire-bourre d'or, qui fit tin, tin, près de Trognon. Elle l'aperçut, et
+après l'avoir ramassé, elle examina à quoi il pouvait servir. Comme elle
+avait plus d'esprit qu'une autre, elle jugea bien vite que c'était pour
+ouvrir l'armoire, où il n'y avait point de serrure; elle en vint à bout,
+et elle ne fut pas moins ravie que le prince l'avait été de tout ce
+qu'elle y rencontra de rare et de galant. Il y avait quatre mille
+tiroirs, tous remplis de bijoux antiques et modernes; enfin elle trouve
+le guichet d'or, la boîte d'escarboucle, et la main qui nageait dans le
+sang. Elle en frémit, et voulut la jeter; mais il ne fut pas en son
+pouvoir de la laisser aller, une puissance secrète l'en empêchait.
+«Hélas! que vais-je faire? dit-elle tristement. J'aime mieux mourir que
+de rester davantage avec cette main coupée.» Dans ce moment elle
+entendit une voix douce et agréable, qui lui dit:
+
+«Prends courage, princesse, ta félicité dépend de cette aventure.
+
+--Hé! que puis-je faire? répondit-elle en tremblant.
+
+--Il faut, lui dit la voix, emporter cette main dans ta chambre la
+cacher sous ton chevet; et, quand tu verras un aigle, la lui donner sans
+tarder un moment.»
+
+Quelque effrayée que fût la princesse, cette voix avait quelque chose de
+si persuasif, qu'elle n'hésita pas à obéir; elle replaça les tiroirs et
+les raretés comme elle les avait trouvés, sans en prendre aucune. Ses
+gardes, qui craignaient qu'elle ne leur échappât à son tour, ne l'ayant
+point vue dans sa chambre, la cherchèrent et demeurèrent surpris de la
+rencontrer dans un lieu où elle ne pouvait, disaient-ils, monter que par
+enchantement.
+
+Elle fut trois jours sans rien voir; elle n'osait ouvrir la belle boîte
+d'escarboucle, parce que la main coupée lui faisait trop grand peur.
+Enfin, une nuit elle entendit du bruit contre sa fenêtre; elle ouvrit
+son rideau, et elle aperçut au clair de la lune un aigle qui voltigeait.
+Elle se leva comme elle put, et se traînant dans la chambre, elle ouvrit
+la fenêtre. L'aigle entra, faisant grand bruit avec ses ailes, en signe
+de réjouissance; elle ne différa pas à lui présenter la main, qu'il prit
+avec ses serres, et un moment après elle ne l'aperçut plus; il y avait à
+sa place un jeune homme, le plus beau et le mieux fait qu'elle eût
+jamais vu; son front était ceint d'un diadème, son habit couvert de
+pierreries. Il tenait dans sa main un portrait; et prenant le premier la
+parole:
+
+«Princesse, dit-il à Trognon, il y a deux cents ans qu'un perfide
+enchanteur me retient en ces lieux. Nous aimions l'un et l'autre
+l'admirable fée Bénigne; j'étais souffert, il était jaloux. Son art
+surpassait le mien; et voulant s'en prévaloir pour me perdre, il me dit
+d'un air absolu qu'il me défendait de la voir davantage. Une telle
+défense ne convenait ni à mon amour, ni au rang que je tenais: je le
+menaçai; et la belle que j'adore se trouva si offensée de la conduite de
+l'enchanteur, qu'elle lui défendit à son tour de l'approcher jamais. Ce
+cruel résolut de nous punir l'un et l'autre.
+
+«Un jour que j'étais auprès d'elle, charmé du portrait qu'elle m'avait
+donné, et que je regardais, le trouvant mille fois moins beau que
+l'original, il parut, et d'un coup de sabre il sépara ma main de mon
+bras. La fée Bénigne (c'est le nom de ma reine) ressentit plus vivement
+que moi la douleur de cet accident; elle tomba évanouie sur son lit, et
+sur-le-champ je me sentis couvert de plumes; je fus métamorphosé en
+aigle. Il m'était permis de venir tous les jours voir la reine, sans
+pouvoir en approcher ni la réveiller; mais j'avais la consolation de
+l'entendre sans cesse pousser de tendres soupirs, et parler en rêvant de
+son cher Trasimène. Je savais encore qu'au bout de deux cents ans un
+prince rappellerait Bénigne à la lumière, et qu'une princesse, en me
+rendant ma main coupée, me rendrait ma première forme. Une fée qui
+s'intéresse à votre gloire a voulu que cela fût ainsi; c'est elle qui a
+si soigneusement enfermé ma main dans l'armoire du donjon; c'est elle
+qui m'a donné le pouvoir de vous marquer aujourd'hui ma reconnaissance.
+Souhaitez, princesse, ce qui peut vous faire le plus de plaisir, et
+sur-le-champ vous l'obtiendrez.
+
+--Grand roi, répliqua Trognon (après quelques moments de silence), si je
+ne vous ai pas répondu promptement, ce n'est point que j'hésite; mais je
+vous avoue que je ne suis pas aguerrie sur des aventures aussi
+surprenantes que celle-ci, et je me figure que c'est plutôt un rêve
+qu'une vérité.
+
+--Non, madame, répondit Trasimène, ce n'est point une illusion; vous en
+ressentirez les effets dès que vous voudrez me dire quel don vous
+désirez.
+
+--Si je demandais tous ceux dont j'aurais besoin pour être parfaite,
+dit-elle, quelque pouvoir que vous ayez, il vous serait difficile d'y
+satisfaire; mais je m'en tiens au plus essentiel: rendez mon âme aussi
+belle que mon corps est laid et difforme.
+
+--Ah! princesse, s'écria le roi Trasimène, vous me charmez par un choix
+si juste et si élevé; mais qui est capable de le faire est déjà
+accomplie: votre corps va donc devenir aussi beau que votre âme et que
+votre esprit.»
+
+Il toucha la princesse avec le portrait de la fée; elle entend cric,
+croc dans tous ses os; ils s'allongent, ils se remboîtent; elle se lève,
+elle est grande, elle est belle, elle est droite, elle a le teint plus
+blanc que du lait, tous les traits réguliers, un air majestueux et
+modeste, une physionomie fine et agréable.
+
+«Quel prodige! s'écrie-t-elle. Est-ce moi? Est-ce une chose possible?
+
+--Oui, madame, reprit Trasimène, c'est vous; le sage choix que vous avez
+fait de la vertu vous attire l'heureux changement que vous éprouvez.
+Quel plaisir pour moi, après ce que je vous dois, d'avoir été destiné
+pour y contribuer! Mais quittez pour toujours le nom de Trognon; prenez
+celui de Brillante, que vous méritez par vos lumières et par vos
+charmes.»
+
+Dans ce moment il disparut; et la princesse, sans savoir par quelle
+voiture elle était allée, se trouva au bord d'une petite rivière, dans
+un lieu ombragé d'arbres, le plus agréable de la terre.
+
+Elle ne s'était point encore vue; l'eau de cette rivière était si claire
+qu'elle connut avec une surprise extrême qu'elle était la même bergère
+dont elle avait tant admiré le portrait sur les vitres de la galerie. En
+effet, elle avait comme elle un habit blanc, garni de dentelles fines,
+le plus propre qu'on eût jamais vu à aucune bergère; sa ceinture était
+de petites roses et de jasmins, ses cheveux ornés de fleurs; elle trouva
+une houlette peinte et dorée auprès d'elle, avec un troupeau de moutons
+qui paissaient le long du rivage, et qui entendaient sa voix; jusqu'au
+chien du troupeau, il semblait la connaître, et la caressait.
+
+Quelles réflexions ne faisait-elle point sur des prodiges si nouveaux!
+Elle était née, et elle avait vécu jusqu'alors, la plus laide de toutes
+les créatures; mais elle était princesse. Elle devenait plus belle que
+l'astre du jour; elle n'était plus qu'une bergère, et la perte de son
+rang ne laissait pas de lui être sensible.
+
+Ces différentes pensées l'agitèrent jusqu'au moment où elle s'endormit.
+Elle avait veillé toute la nuit (comme je l'ai déjà dit), et le voyage
+qu'elle avait fait, sans s'en apercevoir, était de cent lieues: de sorte
+qu'elle s'en trouvait un peu lasse. Ses moutons et son chien, rassemblés
+à ses côtés, semblaient la garder, et lui donner les soins qu'elle leur
+devait. Le soleil ne pouvait l'incommoder, quoiqu'il fût dans toute sa
+force; les arbres touffus l'en garantissaient; et l'herbe fraîche et
+fine, sur laquelle elle s'était laissée tomber, paraissait orgueilleuse
+d'une charge si belle. C'est là
+
+ Qu'on voyait les violettes,
+ À l'envi des autres fleurs,
+ S'élever sur les herbettes
+ Pour répandre leurs odeurs.
+
+Les oiseaux y faisaient de doux concerts, et les zéphirs retenaient leur
+haleine, dans la crainte de l'éveiller. Un berger, fatigué de l'ardeur
+du soleil, ayant remarqué de loin cet endroit, s'y rendit en diligence;
+mais lorsqu'il vit la jeune Brillante, il demeura si surpris, que sans
+un arbre contre lequel il s'appuya, il serait tombé de toute sa hauteur.
+En effet, il la reconnut pour cette même personne dont il avait admiré
+la beauté sur les vitres de la galerie et dans le livre de vélin; car le
+lecteur ne doute pas que ce berger ne soit le prince Sans-Pair. Un
+pouvoir inconnu l'avait arrêté dans cette contrée; il s'était fait
+admirer de tous ceux qui l'avaient vu. Son adresse en toutes choses, sa
+bonne mine et son esprit, ne le distinguaient pas moins entre les autres
+bergers, que sa naissance l'aurait distingué ailleurs.
+
+Il attacha ses yeux sur Brillante avec une attention et un plaisir qu'il
+n'avait point ressentis jusqu'alors. Il se mit à genoux auprès d'elle;
+il examinait cet assemblage de beauté qui la rendait toute parfaite; et
+son coeur fut le premier qui paya le tribut qu'aucun autre depuis n'osa
+lui refuser. Comme il rêvait profondément, Brillante s'éveilla; et
+voyant Sans-Pair proche d'elle avec un habit de pasteur extrêmement
+galant, elle le regarda, et rappela aussitôt son idée, parce qu'elle
+avait vu son portrait dans la tour.
+
+«Aimable bergère, lui dit-il, quelle heureuse destinée vous conduit ici?
+Vous y venez, sans doute, pour recevoir notre encens et nos voeux. Ah!
+je sens déjà que je serai le plus empressé à vous rendre mes hommages.
+
+--Non, berger, lui dit-elle, je ne prétends point exiger des honneurs
+qui ne me sont pas dus; je veux demeurer simple bergère, j'aime mon
+troupeau et mon chien. La solitude a des charmes pour moi, je ne cherche
+qu'elle.
+
+--Quoi! jeune bergère, en arrivant en ces lieux vous y apportez le
+dessein de vous cacher aux mortels qui les habitent! Est-il possible,
+continua-t-il, que vous nous vouliez tant de mal? Tout du moins
+exceptez-moi, puisque je suis le premier qui vous ai offert ses
+services.
+
+--Non, reprit Brillante, je ne veux point vous voir plus souvent que les
+autres, quoique je sente déjà une estime particulière pour vous; mais
+enseignez-moi quelque sage bergère chez qui je puisse me retirer; car
+étant inconnue ici, et dans un âge à ne pouvoir demeurer seule, je serai
+bien aise de me mettre sous sa conduite.»
+
+Sans-Pair fut ravi de cette commission. Il la mena dans une cabane si
+propre qu'elle avait mille agréments dans sa simplicité. Il y avait une
+petite vieillotte qui sortait rarement, parce qu'elle ne pouvait presque
+plus marcher.
+
+«Tenez, ma bonne mère, dit Sans-Pair en lui présentant Brillante, voici
+une fille incomparable dont la seule présence vous rajeunira.»
+
+La vieille l'embrassa, et lui dit d'un air affable qu'elle était la
+bienvenue; qu'elle avait de la peine de la loger si mal, mais que tout
+au moins elle la logerait fort bien dans son coeur.
+
+«Je ne pensais pas, dit Brillante, trouver ici un accueil si favorable,
+et tant de politesse; je vous assure, ma bonne mère, que je suis ravie
+d'être auprès de vous. Ne me refusez pas, continua-t-elle, en
+s'adressant au berger, de me dire votre nom, pour que je sache à qui je
+suis obligée d'un tel service.
+
+--On m'appelle Sans-Pair, répondit le prince; mais à présent je ne veux
+point d'autre nom que celui de votre esclave.
+
+--Et moi, dit la petite vieille, je souhaite aussi de savoir comment on
+appelle la bergère pour qui j'exerce l'hospitalité.»
+
+La princesse lui dit qu'on la nommait Brillante. La vieille parut
+charmée d'un si aimable nom, et Sans-Pair dit cent jolies choses
+là-dessus.
+
+La vieille bergère, ayant peur que Brillante n'eût faim, lui présenta
+dans une terrine fort propre, du lait doux, avec du pain bis, des oeufs
+frais, du beurre nouveau battu et un fromage à la crème. Sans-Pair
+courut dans sa cabane; il en apporta des fraises, des noisettes, des
+cerises et d'autres fruits, tout entourés de fleurs; et pour avoir lieu
+de rester plus longtemps auprès de Brillante, il lui demanda permission
+d'en manger avec elle. Hélas! qu'il lui aurait été difficile de la lui
+refuser. Elle le voyait avec un plaisir extrême; et quelque froideur
+qu'elle affectât, elle sentait bien que sa présence ne lui serait point
+indifférente.
+
+Lorsqu'il l'eut quittée, elle pensa encore longtemps à lui, et lui à
+elle. Il la voyait tous les jours, il conduisait son troupeau dans le
+lieu où elle faisait paître le sien, il chantait auprès d'elle des
+paroles passionnées: il jouait de la flûte et de la musette pour la
+faire danser, et elle s'en acquittait avec une grâce et une justesse
+qu'il ne pouvait assez admirer. Chacun de son côté faisait réflexion à
+cette suite surprenante d'aventures qui leur étaient arrivées, et chacun
+commençait à s'inquiéter. Sans-Pair la cherchait soigneusement partout.
+
+ Enfin, toutes les fois qu'il la trouva seulette,
+ Il lui parla tant d'amourette,
+ Il lui peignit si bien son feu, sa passion,
+ Et ce qui de deux coeurs fait la douce union,
+ Qu'elle reconnut dans son âme
+ Que ce petit je ne sais quoi
+ Qu'elle sentait pour lui, sans bien savoir pourquoi,
+ Était une amoureuse flamme.
+ Alors connaissant le danger
+ Où, pour son peu d'expérience,
+ Elle exposait son innocence,
+ Elle évite avec soin cet aimable berger;
+ Mais ce fut pour elle
+ Une peine cruelle!
+ Et que souvent son coeur, soupirant en secret,
+ Lui reprocha de fuir un amant si discret!
+ Sans-Pair, qui ne pouvait comprendre
+ Ce qui causait ce cruel changement,
+ Cherche partout un moment pour l'apprendre,
+ Mais il le cherche vainement;
+ Brillante ne veut plus l'approcher ni l'entendre.
+
+Elle l'évitait avec soin et se reprochait sans cesse ce qu'elle
+ressentait pour lui. «Quoi! j'ai le malheur d'aimer, disait-elle, et
+d'aimer un malheureux berger! Quelle destinée est la mienne? J'ai
+préféré la vertu à la beauté: il semble que le ciel, pour me récompenser
+de ce choix, m'avait voulu rendre belle; mais que je m'estime
+malheureuse de l'être devenue! Sans ces inutiles attraits, le berger que
+je fuis ne serait point attaché à me plaire, et je n'aurais pas la honte
+de rougir des sentiments que j'ai pour lui.» Ses larmes finissaient
+toujours par de si douloureuses réflexions, et ses peines augmentaient
+par l'état où elle réduisait son aimable berger.
+
+Il était de son côté accablé de tristesse; il avait envie de déclarer à
+Brillante la grandeur de sa naissance, dans la pensée qu'elle serait
+peut-être piquée d'un sentiment de vanité, et qu'elle l'écouterait plus
+favorablement; mais il se persuadait ensuite qu'elle ne le croirait pas,
+et que si elle lui demandait quelque preuve de ce qu'il lui dirait, il
+était hors d'état de lui en donner. «Que mon sort est cruel!
+s'écriait-il. Quoique je fusse affreux, je devais succéder à mon père.
+Un grand royaume répare bien des défauts. Il me serait à présent inutile
+de me présenter à lui ni à ses sujets, il n'y en a aucun qui puisse me
+reconnaître; et tout le bien que m'a fait la fée Bénigne, en m'ôtant mon
+nom et ma laideur, consiste à me rendre berger, et à me livrer aux
+charmes d'une bergère inexorable, qui ne peut me souffrir. Étoile
+barbare, disait-il en soupirant, deviens-moi plus propice, ou rends-moi
+ma difformité avec ma première indifférence!»
+
+Voilà les tristes regrets que l'amant et la maîtresse faisaient sans se
+connaître. Mais comme Brillante s'appliquait à fuir Sans-Pair, un jour
+qu'il avait résolu de lui parler, pour en trouver un prétexte qui ne
+l'offensât point, il prit un petit agneau, qu'il enjoliva de rubans et
+de fleurs; il lui mit un collier de paille peinte, travaillé si
+proprement que c'était une espèce de chef-d'oeuvre; il avait un habit de
+taffetas couleur de rose, couvert de dentelles d'Angleterre, une
+houlette garnie de rubans, une panetière; et en cet état tous les
+Céladons du monde n'auraient osé paraître devant lui. Il trouva
+Brillante assise au bord d'un ruisseau qui coulait lentement dans le
+plus épais du bois; ses moutons y paissaient épars. La profonde
+tristesse de la bergère ne lui permettait pas de leur donner ses soins.
+Sans-Pair l'aborda d'un air timide; il lui présenta le petit agneau; et
+la regardant tendrement:
+
+«Que vous ai-je donc fait, belle bergère, lui dit-il, qui m'attire de si
+terribles marques de votre aversion? Vous reprochez à vos yeux le
+moindre de leurs regards; vous me fuyez. Ma passion vous paraît-elle si
+offensante? En pouvez-vous souhaiter une plus pure et plus fidèle? Mes
+paroles, mes actions n'ont-elles pas toujours été remplies de respect et
+d'ardeur? Mais, sans doute, vous aimez ailleurs; votre coeur est prévenu
+pour un autre.»
+
+Elle lui repartit aussitôt:
+
+ Berger, lorsque je vous évite,
+ Devez-vous vous en alarmer?
+ On connaît assez par ma fuite
+ Que je crains de vous trop aimer.
+ Je fuirais avec moins de peine,
+ Si la haine me faisait fuir;
+ Mais lorsque la raison m'entraîne,
+ L'amour cherche à me retenir.
+ Tout m'alarme; en ce moment même,
+ Je sens que vos regards affaiblissent mon coeur.
+ Je reste toutefois; quand l'amour est extrême,
+ Berger, que le devoir paraît plein de rigueur!
+ Et qu'on fuit lentement, quand on fuit ce qu'on aime!
+ Adieu; si vous m'aimez, hélas!
+ Mon repos en dépend, gardez-vous de me suivre.
+ Peut-être que sans vous, je ne pourrai plus vivre;
+ Mais toutefois, berger, ne suivez point mes pas.
+
+En achevant ces mots, Brillante s'éloigna. Le prince amoureux et
+désespéré voulut la suivre; mais sa douleur devint si forte qu'il tomba
+sans connaissance au pied d'un arbre. Ah! vertu sévère et trop farouche,
+pourquoi redoutez-vous un homme qui vous a chérie dès sa plus tendre
+enfance? Il n'est point capable de vous méconnaître, et sa passion est
+toute innocente. Mais la princesse se défiait autant d'elle que de lui;
+elle ne pouvait s'empêcher de rendre justice au mérite de ce charmant
+berger, et elle savait bien qu'il faut éviter ce qui nous paraît trop
+aimable.
+
+On n'a jamais tant pris sur soi qu'elle y prit dans ce moment; elle
+s'arrachait à l'objet le plus tendre et le plus chèrement aimé qu'elle
+eût vu de sa vie. Elle ne put s'empêcher de tourner plusieurs fois la
+tête pour regarder s'il la suivait; elle l'aperçut tomber demi-mort.
+Elle l'aimait et elle se refusa la consolation de le secourir.
+Lorsqu'elle fut dans la plaine, elle leva pitoyablement les yeux; et
+joignant ses bras l'un sur l'autre: «Ô vertu! ô gloire, ô grandeur! je
+te sacrifie mon repos, s'écria-t-elle. Ô destin! ô Trasimène! je renonce
+à ma fatale beauté; rends-moi ma laideur, ou rends-moi, sans que j'en
+puisse rougir, l'amant que j'abandonne!» Elle s'arrêta à ces mots,
+incertaine si elle continuerait de fuir, ou si elle retournerait sur ses
+pas. Son coeur voulait qu'elle rentrât dans le bois où elle avait laissé
+Sans-Pair; mais sa vertu triompha de sa tendresse. Elle prit la
+généreuse résolution de ne le plus voir.
+
+Depuis qu'elle avait été transportée dans ces lieux, elle avait entendu
+parler d'un célèbre enchanteur, qui demeurait dans un château qu'il
+avait bâti avec sa soeur aux confins de l'île. On ne parlait que de leur
+savoir; c'était tous les jours de nouveaux prodiges. Elle pensa qu'il ne
+fallait pas moins qu'un pouvoir magique pour effacer de son coeur
+l'image du charmant berger; et sans en rien dire à sa charitable
+hôtesse, qui l'avait reçue et qui la traitait comme sa fille, elle se
+mit en chemin, si occupée de ses déplaisirs qu'elle ne faisait aucune
+réflexion au péril qu'elle courait, étant belle et jeune, de voyager
+toute seule. Elle ne s'arrêtait ni jour ni nuit; elle ne buvait ni ne
+mangeait, tant elle avait envie d'arriver au château pour guérir de sa
+tendresse. Mais en passant dans, un bois, elle ouït quelqu'un qui
+chantait; elle crut entendre prononcer son nom, et reconnaître la voix
+d'une de ses compagnes. Elle s'arrêta pour l'écouter; elle entendit ces
+paroles:
+
+ Sans-Pair, de son hameau,
+ Le mieux fait, le plus beau,
+ Aimait la bergère Brillante,
+ Aimable, jeune et belle, enfin toute charmante.
+ Par mille petits soins, ce berger, chaque jour,
+ Lui déclarait assez ce qu'il sentait pour elle,
+ Mais la jeune rebelle
+ Ignorait ce que c'est qu'amour.
+ Son coeur plein de tristesse
+ Soupirait toutefois loin du berger absent:
+ Ce qui marque de la tendresse,
+ Et ce qu'on ne fait pas pour un indiffèrent.
+ Il est vrai qu'à notre bergère,
+ De tels chagrins n'arrivaient guère;
+ Car son amant la suivait en tous lieux
+ (Elle ne demandait pas mieux).
+ Souvent couchés dessus l'herbette,
+ Il lui chantait des vers de sa façon;
+ La belle avec plaisir écoutait sa musette,
+ Et même apprenait sa chanson.
+
+«Ah! c'en est trop, dit-elle, en versant des larmes; indiscret berger,
+tu t'es vanté des faveurs innocentes que je t'ai accordées! Tu as osé
+présumer que mon faible coeur serait plus sensible à ta passion qu'à mon
+devoir! Tu as fait confidence de tes injustes désirs, et tu es cause que
+l'on me chante dans les bois et dans les plaines!» Elle en conçut un
+dépit si violent, qu'elle se crut en état de le voir avec indifférence,
+et peut-être avec de la haine. «Il est inutile, continua-t-elle, que
+j'aille plus loin pour chercher des remèdes à ma peine; je n'ai rien à
+craindre d'un berger en qui je connais si peu de mérite. Je vais
+retourner au hameau avec la bergère que je viens d'entendre.» Elle
+l'appela de toute sa force, sans que personne lui répondit, et cependant
+elle entendait de temps en temps chanter assez proche d'elle.
+L'inquiétude et la peur la prirent. En effet, ce bois appartenait à
+l'enchanteur, et l'on n'y passait point sans avoir quelque aventure.
+
+Brillante, plus incertaine que jamais, se hâta de sortir du bois. «Le
+berger que je craignais, disait-elle, m'est-il devenu si peu redoutable,
+que je doive m'exposer à le revoir? N'est-ce point plutôt que mon coeur,
+d'intelligence avec lui, cherche à me tromper? Ah! fuyons, fuyons, c'est
+le meilleur parti pour une princesse aussi malheureuse que moi.» Elle
+continua son chemin vers le château de l'enchanteur; elle y parvint, et
+elle y entra sans obstacle. Elle traversa plusieurs grandes cours, où
+l'herbe et les ronces étaient si hautes qu'il semblait qu'on n'y avait
+pas marché depuis cent ans; elle les rangea avec ses mains, qu'elle
+égratigna en plus d'un endroit. Elle entra dans une salle où le jour ne
+venait que par un petit trou: elle était tapissée d'ailes de
+chauves-souris. Il y avait douze chats pendus au plancher, qui servaient
+de lustres, et qui faisaient un miaulis à faire perdre patience; et sur
+une longue table, douze grosses souris attachées par la queue, qui
+avaient chacune devant elles un morceau de lard, où elles ne pouvaient
+atteindre; de sorte que les chats voyaient les souris sans les pouvoir
+manger; les souris craignaient les chats, et se désespéraient de faim
+près d'un bon morceau de lard.
+
+La princesse considérait le supplice de ces animaux, lorsqu'elle vit
+entrer l'enchanteur avec une longue robe noire. Il avait sur sa tête un
+crocodile qui lui servait de bonnet; et jamais il n'a été une coiffure
+si effrayante. Ce vieillard portait des lunettes et un fouet à la main
+d'une vingtaine de longs serpents tous en vie. Oh! que la princesse eut
+de peur! qu'elle regretta dans ce moment son berger, ses moutons et son
+chien! Elle ne pensa qu'à fuir; et sans dire mot à ce terrible homme,
+elle courut vers la porte; mais elle était couverte de toiles
+d'araignées. Elle en leva une, et elle en trouva une autre, qu'elle leva
+encore, et à laquelle une troisième succéda; elle la lève, il en paraît
+une nouvelle, qui était devant une autre; enfin ces vilaines portières
+de toiles d'araignées étaient sans compte et sans nombre. La pauvre
+princesse n'en pouvait plus de lassitude; ses bras n'étaient pas assez
+forts pour soutenir ces toiles. Elle voulut s'asseoir par terre afin de
+se reposer un peu, elle sentit de longues épines qui la pénétraient.
+Elle fut bientôt relevée, et se mit encore en devoir de passer; mais
+toujours il paraissait une toile sur l'autre. Le méchant vieillard, qui
+la regardait, faisait des éclats de rire à s'en engouer. À la fin il
+l'appela et lui dit:
+
+«Tu passerais là le reste de ta vie sans en venir à bout; tu me sembles
+jeune et plus belle que tout ce que j'ai vu de plus beau; si tu veux, je
+t'épouserai. Je te donnerai ces douze chats que tu vois pendus au
+plancher, pour en faire tout ce que tu voudras, et ces douze souris qui
+sont sur cette table seront tiennes aussi. Les chats sont autant de
+princes, et les souris autant de princesses. Les friponnes, en
+différents temps, avaient eu l'honneur de me plaire (car j'ai toujours
+été aimable et galant); aucune d'elles ne voulut m'aimer. Ces princes
+étaient mes rivaux, et plus heureux que moi. La jalousie me prit; je
+trouvai le moyen de les attirer ici, et à mesure que je les ai attrapés,
+je les ai métamorphosés en chats et en souris. Ce qui est plaisant,
+c'est qu'ils se haïssent autant qu'ils se sont aimés, et que l'on ne
+peut trouver une vengeance plus complète.
+
+--Ah! seigneur, s'écria Brillante, rendez-moi souris; je ne le mérite
+pas moins que ces pauvres princesses.
+
+--Comment, dit le magicien, petite bergeronnette, tu ne veux donc pas
+m'aimer?
+
+--J'ai résolu de n'aimer jamais, dit-elle.
+
+--Oh! que tu es simple! continua-t-il. Je te nourrirai à merveille, je
+te ferai des contes, je te donnerai les plus beaux habits du monde; tu
+n'iras qu'en carrosse et en litière, tu t'appelleras madame.
+
+--J'ai résolu de n'aimer jamais, répondit encore la princesse.
+
+--Prends garde à ce que tu dis, s'écria l'enchanteur en colère; tu t'en
+repentiras pour longtemps.
+
+--N'importe, dit Brillante, j'ai résolu de n'aimer jamais.
+
+--Ho bien, trop indifférente créature, dit-il en la touchant, puisque tu
+ne veux pas aimer, tu dois être d'une espèce particulière: tu ne seras
+donc à l'avenir ni chair ni poisson, tu n'auras ni sang ni os, tu seras
+verte, parce que tu es encore dans ta verte jeunesse; tu seras légère et
+fringante, tu vivras dans les prairies comme tu vivais; on t'appellera
+sauterelle.»
+
+Au même moment, la princesse Brillante devint la plus jolie sauterelle
+du monde; et jouissant de la liberté, elle se rendit promptement dans le
+jardin.
+
+Dès qu'elle fut en état de se plaindre, elle s'écria douloureusement;
+«Ah! ma jatte, ma chère jatte, qu'êtes-vous devenue? Voilà donc l'effet
+de vos promesses, Trasimène? Voilà donc ce qu'on me gardait depuis deux
+cents ans avec tant de soin? Une beauté aussi peu durable que les fleurs
+du printemps; et pour conclusion, un habit de crêpe vert, une petite
+figure singulière, qui n'est ni chair ni poisson, qui n'a ni os ni sang.
+Je suis bien malheureuse! Hélas! une couronne aurait caché tous mes
+défauts, j'eusse trouvé un époux digne de moi; et si j'étais restée
+bergère, l'aimable Sans-Pair ne souhaitait que la possession de mon
+coeur: il n'est que trop vengé de mes injustes dédains. Me voilà
+sauterelle, destinée à chanter jour et nuit, quand mon coeur rempli
+d'amertume m'invite à pleurer!» C'est ainsi que parlait la sauterelle,
+cachée entre les herbes fines qui bordaient un ruisseau.
+
+Mais que faisait le prince Sans-Pair, absent de son adorable bergère? La
+dureté avec laquelle elle l'avait quitté le pénétra si vivement qu'il
+n'eut pas la force de la suivre. Avant qu'il l'eût jointe, il
+s'évanouit, et il resta longtemps sans aucune connaissance au pied de
+l'arbre où Brillante l'avait vu tomber. Enfin la fraîcheur de la terre,
+ou quelque puissance inconnue, le fit revenir à lui: il n'osa aller ce
+jour-là chez elle; et repassant dans son esprit les derniers vers
+qu'elle lui avait dits:
+
+ Et pour fuir un amant
+ Tendre, jeune et confiant,
+ On ne prend guère tant de peine,
+ Quand on ne le fait que par haine.
+
+Il en prit des espérances assez flatteuses; et il se promit du temps et
+de ses soins un peu de reconnaissance. Mais que devint-il, lorsque,
+ayant été chez la vieille bergère où Brillante se retirait, il apprit
+qu'elle n'avait point paru depuis la veille? Il pensa mourir
+d'inquiétude. Il s'éloigna, accablé de mille pensées différentes; il
+s'assit tristement au bord de la rivière: il fut près cent fois de s'y
+jeter et de chercher dans la fin de sa vie celle de ses malheurs. Enfin
+il prit un poinçon et grava ces vers sur l'écorce d'un alisier:
+
+ Belle fontaine, clair ruisseau,
+ Vallons délicieux, et vous, fertiles plaines,
+ Séjour que je trouvais si beau,
+ Hélas! vous augmentez mes peines.
+ Le tendre objet de mon amour,
+ Dont vous empruntez tous vos charmes,
+ Pour fuir un malheureux, vous quitte sans retour.
+ Vous ne me verrez plus que répandre des larmes.
+ Quand l'aurore aux mortels vient annoncer le jour,
+ Elle me voit plongé dans ma douleur profonde;
+ Le soleil chaque instant est témoin de mes pleurs,
+ Et quand il est caché dans l'onde,
+ Je n'interromps point mes douleurs.
+ Ô toi! tendre arbrisseau, pardonne les blessures
+ Que pour graver mes maux j'ose faire à ton sein;
+ Ce sont de légères peintures,
+ De ce qu'a fait au mien cet objet inhumain.
+ La pointe de ce fer ne t'ôte point la vie;
+ Des chiffres de son nom tu paraîtras plus beau.
+ Mais, hélas! ma plus chère envie,
+ Lorsque je perds Brillante, est d'entrer au tombeau.
+
+Il n'en put écrire davantage, parce qu'il fut abordé par une petite
+vieille, qui avait une fraise au cou, un vertugadin, un moule sous ses
+cheveux blancs, un chaperon de velours; et son antiquité avait quelque
+chose de vénérable.
+
+«Mon fils, lui dit-elle, vous poussez des regrets bien amers; je vous
+prie de m'en apprendre le sujet.
+
+--Hélas! ma bonne mère, lui dit Sans-Pair, je déplore l'éloignement
+d'une aimable bergère qui me fuit; j'ai résolu de l'aller chercher par
+toute la terre, jusqu'à ce que je l'aie trouvée.
+
+--Allez de ce côté-là, mon enfant, lui dit-elle, en lui montrant le
+chemin du château où la pauvre Brillante était devenue sauterelle. J'ai
+un pressentiment que vous ne la chercherez pas longtemps.»
+
+Sans-Pair la remercia, et pria l'Amour de fui être favorable.
+
+Le prince n'eut aucune rencontre sur sa route digne de l'arrêter, mais
+en arrivant dans le bois, proche le château du magicien et de sa soeur,
+il crut voir sa bergère; il se hâta de la suivre: elle s'éloigna.
+
+«Brillante, lui criait-il, Brillante que j'adore, arrêtez un peu,
+daignez m'entendre.»
+
+Le fantôme fuyait encore plus fort; et dans cet exercice, le reste du
+jour se passa. Lorsque la nuit fut venue, il vit beaucoup de lumières
+dans le château: il se flatta que sa bergère y pouvait être. Il y court;
+il entre sans aucun empêchement. Il monte et trouve dans un salon
+magnifique une grande et vieille fée d'une horrible maigreur. Ses yeux
+ressemblaient à deux lampes éteintes; on voyait le jour au travers de
+ses joues. Ses bras étaient comme des lattes, ses doigts comme des
+fuseaux, une peau de chagrin noir couvrait son squelette; avec cela elle
+avait du rouge, des mouches, des rubans verts et couleur de rose; un
+manteau de brocart d'argent, une couronne de diamants sur sa tête et des
+pierreries partout.
+
+«Enfin, prince, lui dit-elle, vous arrivez dans un lieu où je vous
+souhaite depuis longtemps. Ne songez plus à votre petite bergère; une
+passion si disproportionnée vous doit faire rougir. Je suis la reine des
+Météores; je vous veux du bien et je puis vous en faire d'infinis si
+vous m'aimez.
+
+--Vous aimer, s'écria le prince, en la regardant d'un oeil indigné, vous
+aimer, madame! Hé! suis-je maître de mon coeur! Non, je ne saurais
+consentir à une infidélité; et je sens même que si je changeais l'objet
+de mes amours, ce ne serait pas vous qui le deviendriez. Choisissez dans
+vos Météores quelque influence qui vous accommode; aimez l'air, aimez
+les vents, et laissez les mortels en paix.»
+
+La fée était fière et colère; en deux coups de baguette elle remplit la
+galerie de monstres affreux, contre lesquels il fallut que le jeune
+prince exerçât son adresse et sa valeur. Les uns paraissaient avec
+plusieurs têtes et plusieurs bras, les autres avaient la figure d'un
+centaure ou d'une sirène, plusieurs lions à la face humaine, des sphinx
+et des dragons volants. Sans-Pair n'avait que sa seule houlette, et un
+petit épieu, dont il s'était armé en commençant son voyage. La grande
+fée faisait cesser de temps en temps le chamaillis et lui demandait s'il
+voulait l'aimer. Il disait toujours qu'il se vouait à l'amour fidèle,
+qu'il ne pouvait changer. Lassée de sa fermeté, elle fît paraître
+Brillante:
+
+«Hé bien, lui dit-elle, tu vois ta maîtresse au fond de cette galerie,
+songe à ce que tu vas faire; si tu refuses de m'épouser, elle sera
+déchirée et mise en pièces à tes yeux par des tigres.
+
+--Ah! madame, s'écria le prince en se jetant à ses pieds, je me dévoue
+volontiers à la mort pour sauver ma chère maîtresse; épargnez ses jours
+en abrégeant les miens.
+
+--Il n'est pas question de ta mort, répliqua la fée; traître, il est
+question de ton coeur et de ta main.»
+
+Pendant qu'ils parlaient, le prince entendait la voix de sa bergère qui
+semblait se plaindre.
+
+«Voulez-vous me laisser dévorer? lui disait-elle. Si vous m'aimez,
+déterminez-vous à faire ce que la reine vous ordonne.»
+
+Le pauvre prince hésitait: «Hé quoi! Bénigne, s'écria-t-il, m'avez-vous
+donc abandonné, après tant de promesses? Venez, venez nous secourir.»
+Ces mots furent à peine prononcés qu'il entendit une voix dans les airs,
+qui prononçait distinctement ces paroles:
+
+ Laisse agir le destin; mais sois fidèle, et cherche le Rameau d'Or.
+
+La grande fée, qui s'était crue victorieuse par le secours de tant de
+différentes illusions, pensa se désespérer de trouver en son chemin un
+aussi puissant obstacle que la protection de Bénigne.
+
+«Fuis ma présence, s'écria-t-elle, prince malheureux et opiniâtre;
+puisque ton coeur est rempli de tant de flamme, tu seras un grillon, ami
+de la chaleur et du feu.»
+
+Sur-le-champ, le beau et merveilleux prince Sans-Pair devint un petit
+grillon noir, qui se serait brûlé tout vif dans la première cheminée ou
+le premier four, s'il ne s'était pas souvenu de la voix favorable qui
+l'avait rassuré. «Il faut, dit-il, chercher le Rameau d'Or, peut-être
+que je me dégrillonnerai. Ah! si j'y trouvais ma bergère, que
+manquerait-il à ma félicité?»
+
+Le grillon se hâta de sortir du fatal palais; et sans savoir où il
+fallait aller, il se recommanda aux soins de la belle fée Bénigne, puis
+partit sans équipage et sans bruit; car un grillon ne craint ni les
+voleurs ni les mauvaises rencontres. Au premier gîte, qui fut dans le
+trou d'un arbre, il trouva une sauterelle fort triste; elle ne chantait
+point. Le grillon ne s'avisant pas de soupçonner que ce fût une personne
+toute pleine d'esprit et de raison, lui dit:
+
+«Où va ainsi ma commère la sauterelle?»
+
+Elle lui répondit aussitôt:
+
+«Et vous, mon compère le grillon, où allez-vous?»
+
+Cette réponse surprit étrangement l'amoureux grillon.
+
+«Quoi! vous parlez? s'écria-t-il.
+
+--Hé! vous parlez bien! s'écria-t-elle. Pensez-vous qu'une sauterelle
+ait des privilèges moins étendus qu'un grillon?
+
+--Je puis bien parler, dit le grillon, puisque je suis un homme.
+
+--Et par la même règle, dit la sauterelle, je dois encore plus parler
+que vous, puisque je suis une fille.
+
+--Vous avez donc éprouvé un sort semblable au mien? dit le grillon.
+
+--Sans doute, dit la sauterelle. Mais encore, où allez-vous?
+
+--Je serais ravi, ajouta le grillon, que nous fussions longtemps
+ensemble. Une voix qui m'est inconnue, répliqua-t-il, s'est fait
+entendre dans l'air. Elle a dit:
+
+ Laisse agir le destin, et cherche le Rameau d'Or.
+
+Il m'a semblé que cela ne pouvait être dit que pour moi. Sans hésiter,
+je suis parti, quoique j'ignore où je dois aller.»
+
+Leur conversation fut interrompue par deux souris qui couraient de toute
+leur force, et qui, voyant un trou au pied de l'arbre, se jetèrent
+dedans la tête la première, et pensèrent étouffer le compère grillon et
+la commère sauterelle. Ils se rangèrent de leur mieux dans un petit
+coin.
+
+«Ah! madame, dit la plus grosse souris, j'ai mal au côté d'avoir tant
+couru; comment se porte votre altesse?
+
+--J'ai arraché ma queue, répliqua la plus jeune souris; car sans cela je
+tiendrais encore sur la table de ce vieux sorcier. Mais as-tu vu comme
+il nous a poursuivies? Que nous sommes heureuses d'être sauvées de son
+palais infernal!
+
+--Je crains un peu les chats et les ratières, ma princesse, continua la
+grosse souris, et je fais des voeux ardents pour arriver bientôt au
+Rameau d'Or.
+
+--Tu en sais donc le chemin? dit l'altesse sourissonne.
+
+--Si je le sais, madame! comme celui de ma maison, répliqua l'autre. Ce
+Rameau est merveilleux; une seule de ses feuilles suffit pour être
+toujours riche; elle fournit de l'argent, elle désenchante, elle rend
+belle, elle conserve la jeunesse; il faut, avant le jour, nous mettre en
+campagne.
+
+--Nous aurons l'honneur de vous accompagner, un honnête grillon que
+voici et moi, si vous le trouvez bon, mesdames, dit la sauterelle; car
+nous sommes, aussi bien que vous, pèlerins du Rameau d'Or.»
+
+Il y eut alors beaucoup de compliments faits de part et d'autre; les
+souris étaient des princesses que ce méchant enchanteur avait liées sur
+la table; et pour le grillon et la sauterelle, ils avaient une politesse
+qui ne se démentait jamais.
+
+Chacun d'eux s'éveilla très matin; ils partirent de compagnie fort
+silencieusement, car ils craignaient que des chasseurs à l'affût les
+entendant parler, ne les prissent pour les mettre en cage. Ils
+arrivèrent ainsi au Rameau d'Or. Il était planté au milieu d'un jardin
+merveilleux; au lieu de sable, les allées étaient remplies de petites
+perles orientales plus rondes que des pois; les roses étaient de
+diamants incarnats, et les feuilles d'émeraudes; les fleurs de grenades,
+de grenats; les soucis, de topazes; les jonquilles, de brillants jaunes;
+les violettes, de saphirs; les bluets, de turquoises; les tulipes,
+d'améthystes, opales et diamants; enfin, la quantité et la diversité de
+ces belles fleurs brillaient plus que le soleil.
+
+C'était donc là (comme je l'ai déjà dit) qu'était le Rameau d'Or, le
+même que le prince Sans-Pair reçut de l'aigle, et dont il toucha la fée
+Bénigne lorsqu'elle était enchantée. Il était devenu aussi haut que les
+plus grands arbres, et tout chargé de rubis qui formaient des cerises.
+Dès que le grillon, la sauterelle et les deux souris s'en furent
+approchés, ils reprirent leur forme naturelle. Quelle joie! quels
+transports ne ressentit point l'amoureux prince à la vue de sa belle
+bergère? Il se jeta à ses pieds; il allait lui dire tout ce qu'une
+surprise si agréable et si peu espérée lui faisait ressentir, lorsque la
+reine Bénigne et le roi Trasimène parurent dans une pompe sans pareille;
+car tout répondait à la magnificence du jardin. Quatre Amours armés de
+pied en cap, l'arc au côté, le carquois sur l'épaule, soutenaient avec
+leurs flèches un petit pavillon de brocart or et bleu, sous lequel
+paraissaient deux riches couronnes.
+
+«Venez, aimables amants, s'écria la reine, en leur tendant les bras,
+venez recevoir de nos mains les couronnes que votre vertu, votre
+naissance et votre fidélité méritent; vos travaux vont se changer en
+plaisirs. Princesse Brillante, continua-t-elle, ce berger si terrible à
+votre coeur est le prince qui vous fut destiné par votre père et par le
+sien. Il n'est point mort dans la tour. Recevez-le pour époux, et me
+laissez le soin de votre repos et de votre bonheur.»
+
+La princesse, ravie, se jeta au cou de Bénigne; et lui laissant voir les
+larmes qui coulaient de ses yeux, elle connut par son silence que
+l'excès de sa joie lui ôtait l'usage de la parole. Sans-Pair s'était mis
+aux genoux de cette généreuse fée; il baisait respectueusement ses
+mains, et disait mille choses sans ordre et sans suite. Trasimène lui
+faisait de grandes caresses, et Bénigne leur conta, en peu de mots,
+qu'elle ne les avait presque point quittés; que c'était elle qui avait
+proposé à Brillante de souffler dans le manchon jaune et blanc; qu'elle
+avait pris la figure d'une vieille bergère pour loger la princesse chez
+elle; que c'était encore elle qui avait enseigné au prince de quel côte
+il fallait suivre sa bergère. «À la vérité, continua-t-elle, vous avez
+eu des peines que je vous aurais évitées si j'en avais été la maîtresse;
+mais, enfin, les plaisirs d'amour veulent être achetés.»
+
+L'on entendit aussitôt une douce symphonie qui retentit de tous côtés;
+les Amours se hâtèrent de couronner les jeunes amants. L'hymen se fit;
+et pendant cette cérémonie, les deux princesses qui venaient de quitter
+la figure de souris conjurèrent la fée d'user de son pouvoir, pour
+délivrer du château de l'enchanteur les souris et les chats infortunés
+qui s'y désespéraient.
+
+«Ce jour-ci est trop célèbre, dit-elle, pour vous rien refuser.»
+
+En même temps elle frappe trois fois le Rameau d'Or, et tous ceux qui
+avaient été retenus dans le château parurent; chacun sous sa forme
+naturelle y retrouva sa maîtresse. La fée, libérale, voulant que tout se
+ressentît de la fête, leur donna l'armoire du donjon à partager entre
+eux. Ce présent valait plus que dix royaumes de ce temps-là. Il est aisé
+d'imaginer leur satisfaction et leur reconnaissance. Bénigne et
+Trasimène achevèrent ce grand ouvrage par une générosité qui surpassait
+tout ce qu'ils avaient fait jusqu'alors, déclarant que le palais et le
+jardin du Rameau d'Or seraient à l'avenir au roi Sans-Pair et à la reine
+Brillante; cent autres rois en étaient tributaires et cent royaumes en
+dépendaient.
+
+ Lorsqu'une fée offrait son secours à Brillante,
+ Qui ne l'était pas trop pour lors;
+ Elle pouvait, d'une beauté charmante,
+ Demander les rares trésors;
+ C'est une chose bien tentante!
+ Je n'en veux prendre pour témoins,
+ Que les embarras et les soins.
+ Dont pour la conserver le sexe se tourmente.
+ Mais Brillante n'écouta pas
+ Le désir séducteur d'obtenir des appas;
+ Elle aima mieux avoir l'esprit et l'âme belle:
+ Les roses et les lis d'un visage charmant,
+ Comme les autres fleurs, passent en un moment,
+ Et l'âme demeure immortelle.
+
+
+
+
+Le Pigeon et la Colombe
+
+
+Il était une fois un roi et une reine qui s'aimaient si chèrement, que
+cette union servait d'exemple dans toutes les familles; et l'on aurait
+été bien surpris de voir un ménage en discorde dans leur royaume. Il se
+nommait le royaume des Déserts.
+
+La reine avait eu plusieurs enfants; il ne lui restait qu'une fille,
+dont la beauté était si grande, que si quelque chose pouvait la consoler
+de la perte des autres, c'était les charmes que l'on remarquait dans
+celle-ci. Le roi et la reine l'élevaient comme leur unique espérance;
+mais le bonheur de la famille royale dura peu. Le roi étant à la chasse
+sur un cheval ombrageux, il entendit tirer quelques coups; le bruit et
+le feu l'effrayèrent, il prit le mors aux dents, il partit comme un
+éclair; il voulut l'arrêter au bord d'un précipice; il se cabra, et
+s'étant renversé sur lui, la chute fut si rude qu'il le tua avant qu'on
+fût en état de le secourir.
+
+Des nouvelles si funestes réduisirent la reine à l'extrémité: elle ne
+put modérer sa douleur; elle sentit bien qu'elle était trop violente
+pour y résister, et elle ne songea plus qu'à mettre ordre aux affaires
+de sa fille, afin de mourir avec quelque sorte de repos. Elle avait une
+amie qui s'appelait la fée Souveraine, parce qu'elle avait une grande
+autorité dans tous les empires, et qu'elle était fort habile. Elle lui
+écrivit, d'une main mourante, qu'elle souhaitait de rendre les derniers
+soupirs entre ses bras; qu'elle se hâtât de venir, si elle voulait la
+trouver en vie, et qu'elle avait des choses de conséquence à lui dire.
+
+Quoique la fée ne manquât pas d'affaires, elle les quitta toutes, et
+montant sur son chameau de feu, qui allait plus vite que le soleil, elle
+arriva chez la reine, qui l'attendait impatiemment; elle lui parla de
+plusieurs choses qui regardaient la régence du royaume, la priant de
+l'accepter et de prendre soin de la petite princesse Constancia.
+
+«Si quelque chose, ajouta-t-elle, peut soulager l'inquiétude que j'ai de
+la laisser orpheline dans un âge si tendre, c'est l'espérance que vous
+me donnerez en sa personne des marques de l'amitié que vous avez
+toujours eue pour moi; qu'elle trouvera en vous une mère qui peut la
+rendre bien plus heureuse et plus parfaite que je n'aurais fait, et que
+vous lui choisirez un époux assez aimable pour qu'elle n'aime jamais que
+lui.
+
+--Tu souhaites tout ce qu'il faut souhaiter, grande reine, lui dit la
+fée, je n'oublierai rien pour ta fille; mais j'ai tiré son horoscope, il
+semble que le destin est irrité contre la nature, d'avoir épuisé tous
+ses trésors en la formant; il a résolu de la faire souffrir, et ta
+royale majesté doit savoir qu'il prononce quelquefois des arrêts sur un
+ton si absolu, qu'il est impossible de s'y soustraire.
+
+--Tout au moins, reprit la reine, adoucissez ses disgrâces, et n'oubliez
+rien pour les prévenir: il arrive souvent que l'on évite de grands
+malheurs, lorsqu'on y fait une sérieuse attention.»
+
+La fée Souveraine lui promit tout ce qu'elle souhaitait, et la reine
+ayant embrassé cent et cent fois sa chère Constancia, mourut avec assez
+de tranquillité.
+
+La fée lisait dans les astres avec la même facilité qu'on lit à présent
+les contes nouveaux qui s'impriment tous les jours. Elle vit que la
+princesse était menacée de la fatale passion d'un géant, dont les États
+n'étaient pas fort éloignés du royaume des Déserts; elle connaissait
+bien qu'il fallait sur toutes choses l'éviter, et elle n'en trouva pas
+de meilleur moyen que d'aller cacher sa chère élève à un des bouts de la
+terre, si éloigné de celui où le géant régnait, qu'il n'y avait aucune
+apparence qu'il vînt y troubler leur repos.
+
+Dès que la fée Souveraine eut choisi des ministres capables de gouverner
+l'État qu'elle voulait leur confier, et qu'elle eut établi des lois si
+judicieuses, que tous les sages de la Grèce n'auraient pu rien faire
+d'approchant, elle entra une nuit dans la chambre de Constancia; et sans
+la réveiller, elle l'emporta sur son chameau de feu, puis partit pour
+aller dans un pays fertile, où l'on vivait sans ambition et sans peine;
+c'était une vraie vallée de Tempé: l'on n'y trouvait que des bergers et
+des bergères, qui demeuraient dans des cabanes dont chacun était
+l'architecte.
+
+Elle n'ignorait pas que si la princesse passait seize ans sans voir le
+géant, elle n'aurait plus qu'à retourner en triomphe dans son royaume;
+mais que s'il la voyait plus tôt, elle serait exposée à de grandes
+peines. Elle était très soigneuse de la cacher aux yeux de tout le
+monde, et pour qu'elle parût moins belle, elle l'avait habillée en
+bergère, avec de grosses cornettes toujours abattues sur son visage;
+mais telle que le soleil, qui, enveloppé d'une nuée, la perce par de
+longs traits de lumière, cette charmante princesse ne pouvait être si
+bien couverte, que l'on n'aperçût quelques-unes de ses beautés; et
+malgré tous les foins de la fée, on ne parlait plus de Constancia que
+comme d'un chef-d'oeuvre des cieux qui ravissait tous les coeurs.
+
+Sa beauté n'était pas la seule chose qui la rendait merveilleuse:
+Souveraine l'avait douée d'une voix si admirable, et de toucher si bien
+tous les instruments dont elle voulait jouer, que sans jamais avoir
+appris la musique, elle aurait pu donner des leçons aux muses, et même
+au céleste Apollon.
+
+Ainsi elle ne s'ennuyait point, la fée lui avait expliqué les raisons
+qu'elle avait de l'élever dans une condition si obscure. Comme elle
+était toute pleine d'esprit, elle y entrait avec tant de jugement, que
+Souveraine s'étonnait qu'à un âge si peu avancé, l'on pût trouver tant
+de docilité et d'esprit. Il y avait plusieurs mois qu'elle n'était allée
+au royaume des Déserts, parce qu'elle ne la quittait qu'avec peine; mais
+sa présence y était nécessaire, l'on n'agissait que par ses ordres, et
+les ministres ne faisaient pas également bien leur devoir. Elle partit,
+lui recommandant fort de s'enfermer jusqu'à son retour.
+
+Cette belle princesse avait un petit mouton qu'elle aimait chèrement,
+elle se plaisait à lui faire des guirlandes de fleurs; d'autres fois,
+elle le couvrait de noeuds de rubans. Elle l'avait nommé Ruson. Il était
+plus habile que tous ses camarades, il entendait la voix et les ordres
+de sa maîtresse, il y obéissait ponctuellement: «Ruson, lui disait-elle,
+allez quérir ma quenouille»; il courait dans sa chambre, et la lui
+apportait en faisant mille bonds. Il sautait autour d'elle, il ne
+mangeait plus que les herbes qu'elle avait cueillies, et il serait
+plutôt mort de soif que de boire ailleurs que dans le creux de sa main.
+Il savait fermer la porte, battre la mesure quand elle chantait, et
+bêler en cadence. Ruson était aimable, Ruson était aimé; Constancia lui
+parlait sans cesse et lui faisait mille caresses.
+
+Cependant une jolie brebis du voisinage plaisait pour le moins autant à
+Ruson que sa princesse. Tout mouton est mouton, et la plus chétive
+brebis était plus belle aux yeux de Ruson que la mère des amours.
+Constancia lui reprochait souvent ses coquetteries: «Petit libertin,
+disait-elle, ne saurais-tu rester auprès de moi? Tu m'es si cher, je
+néglige tout mon troupeau pour toi, et tu ne veux pas laisser cette
+galeuse pour me plaire.» Elle l'attachait avec une chaîne de fleurs;
+alors il semblait se dépiter, et tirait tant et tant qu'il la rompait:
+«Ah! lui disait Constancia en colère, la fée m'a dit bien des fois que
+les hommes sont volontaires comme toi, qu'ils fuient le plus léger
+assujettissement, et que ce sont les animaux du monde les plus mutins.
+Puisque tu veux leur ressembler, méchant Ruson, va chercher ta belle
+bête de brebis, si le loup te mange, tu seras bien mangé; je ne pourrai
+peut-être pas te secourir.»
+
+Le mouton amoureux ne profita point des avis de Constancia. Étant tout
+le jour avec sa chère brebis, proche de la maisonnette où la princesse
+travaillait toute seule, elle l'entendit bêler si haut et si
+pitoyablement, qu'elle ne douta point de sa funeste aventure. Elle se
+lève bien émue, sort, et voit un loup qui emportait le pauvre Ruson:
+elle ne songea plus à tout ce que la fée lui avait dit en partant; elle
+courut après le ravisseur de son mouton, criant: «Au loup! Au loup!»
+Elle le suivait, lui jetant des pierres avec sa houlette sans qu'il
+quittât sa proie; mais, hélas! en passant proche d'un bois, il en sortit
+bien un autre loup: c'était un horrible géant. À la vue de cet
+épouvantable colosse, la princesse transie de peur leva les vers le ciel
+pour lui demander du secours, et pria la terre de l'engloutir. Elle ne
+fut écoutée ni du ciel ni de la terre; elle méritait d'être punie de
+n'avoir pas cru la fée Souveraine.
+
+Le géant ouvrit les bras pour l'empêcher de passer outre; mais quelque
+terrible et furieux qu'il fût, il ressentit les effets de sa beauté.
+
+«Quel rang tiens-tu parmi les déesses? lui dit-il d'une voix qui faisait
+plus de bruit que le tonnerre, car ne pense pas que je m'y méprenne, tu
+n'es point une mortelle; apprends-moi seulement ton nom, et si tu es
+fille ou femme de Jupiter? qui sont tes frères? quelles sont tes soeurs?
+Il y a longtemps que je cherche une déesse pour l'épouser, te voilà
+heureusement trouvée.»
+
+La princesse sentait que la peur avait lié sa langue, et que les paroles
+mouraient dans sa bouche.
+
+Comme il vit qu'elle ne répondait pas à ses galantes questions:
+
+Pour une divinité, lui dit-il, tu n'as guère d'esprit.»
+
+Sans autre discours, il ouvrit un grand sac et la jeta dedans.
+
+La première chose qu'elle aperçut au fond, ce fut le méchant loup et le
+pauvre mouton. Le géant s'était diverti à les prendre à la course:
+
+«Tu mourras avec moi, mon cher Ruson, lui dit-elle en le baisant, c'est
+une petite consolation, il vaudrait bien mieux nous sauver ensemble.»
+
+Cette triste pensée la fit pleurer amèrement, elle soupirait et
+sanglotait fort haut; Ruson bêlait, le loup hurlait; cela réveilla un
+chien, un chat, un coq et un perroquet qui dormaient. Ils commencèrent
+de leur côté à faire un bruit désespéré: voilà un étrange charivari dans
+la besace du géant. Enfin, fatigué de les entendre, il pensa tout tuer;
+mais il se contenta de lier le sac, et de le jeter sur le haut d'un
+arbre, après l'avoir marqué pour le venir reprendre; il allait se battre
+en duel contre un autre géant, et toute cette crierie lui déplaisait.
+
+La princesse se douta bien que pour peu qu'il marchât il s'éloignerait
+beaucoup, car un cheval courant à toute bride n'aurait pu l'attraper
+quand il allait au petit pas: elle tira ses ciseaux et coupa la toile de
+la besace, puis elle en fit sortir son cher Ruson, le chien, le chat, le
+coq, le perroquet, elle se sauva ensuite, et laissa le loup dedans, pour
+lui apprendre à manger les petits moutons. La nuit était fort obscure,
+c'était une étrange chose de se trouver seule au milieu d'une forêt,
+sans savoir de quel côté tourner ses pas, ne voyant ni le ciel ni la
+terre, et craignant toujours de rencontrer le géant.
+
+Elle marchait le plus vite qu'elle pouvait; elle serait tombée cent et
+cent fois, mais tous les animaux qu'elle avait délivrés, reconnaissants
+de la grâce qu'ils en avaient reçue, ne voulurent point l'abandonner, et
+la servirent utilement dans son voyage. Le chat avait les yeux si
+étincelants qu'il éclairait comme un flambeau; le chien qui jappait
+faisait sentinelle; le coq chantait pour épouvanter les lions; le
+perroquet jargonnait si haut, qu'on aurait jugé, à l'entendre, que vingt
+personnes causaient ensemble, de sorte que les voleurs s'éloignaient
+pour laisser le passage libre à notre belle voyageuse, et le mouton qui
+marchait quelques pas devant elle, la garantissait de tomber dans de
+grands trous, dont il avait lui-même bien de la peine à se retirer.
+
+Constancia allait à l'aventure, se recommandant à sa bonne amie la fée,
+dont elle espérait quelque secours, quoiqu'elle se reprochât beaucoup de
+n'avoir pas suivi ses ordres; mais quelquefois elle craignait d'en être
+abandonnée. Elle aurait bien souhaité que sa bonne fortune l'eût
+conduite dans la maison où elle avait été secrètement élevée: comme elle
+n'en savait point le chemin, elle n'osait point se flatter de la
+rencontrer sans un bonheur particulier.
+
+Elle se trouva, à la pointe du jour, au bord d'une rivière qui arrosait
+la plus agréable prairie du monde; elle regarda autour d'elle, et ne vit
+ni chien, ni chat, ni coq, ni perroquet; le seul Ruson lui tenait
+compagnie. «Hélas! où suis-je? dit-elle. Je ne connais point ces beaux
+lieux, que vais-je devenir? qui aura soin de moi? Ah! petit mouton, que
+tu me coûtes cher! si je n'avais pas couru après toi, je serais encore
+chez la fée Souveraine, je ne craindrais ni le géant, ni aucune aventure
+fâcheuse.» Il semblait, à l'air de Ruson, qu'il l'écoutait en tremblant,
+et qu'il reconnaissait sa faute: enfin la princesse abattue et fatiguée
+cessa de le gronder, elle s'assit au bord de l'eau; et comme elle était
+lasse, et que l'ombre de plusieurs arbres la garantissait des ardeurs du
+soleil, ses yeux fermèrent doucement, elle se laissa tomber sur l'herbe,
+et s'endormit d'un profond sommeil.
+
+Elle n'avait point d'autres gardes que le fidèle Ruson, il marcha sur
+elle, il la tirailla; mais quel fut son étonnement de remarquer à vingt
+pas d'elle un jeune homme qui se tenait derrière quelques buissons? Il
+s'en couvrait pour la voir sans être vu: la beauté de sa taille, celle
+de sa tête, la noblesse de son air et la magnificence de ses habits
+surprirent si fort la princesse, qu'elle se leva brusquement, dans la
+résolution de s'éloigner. Je ne sais quel charme secret l'arrêta; elle
+jetait les yeux d'un air craintif sur cet inconnu, le géant ne lui avait
+presque pas fait plus de peur, mais la peur part de différentes causes:
+leurs regards et leurs actions marquaient assez les sentiments qu'ils
+avaient déjà l'un pour l'autre.
+
+Ils seraient peut-être demeurés longtemps sans se parler que des yeux,
+si le prince n'avait pas entendu le bruit des cors et celui des chiens
+qui s'approchaient; il s'aperçut qu'elle en était étonnée:
+
+«Ne craignez rien, belle bergère, lui dit-il, vous êtes en sûreté dans
+ces lieux: plût au ciel que ceux qui vous y voient y pussent être de
+même!
+
+--Seigneur, dit-elle, j'implore votre protection, je suis une pauvre
+orpheline qui n'ai point d'autre parti à prendre que d'être bergère;
+procurez-moi un troupeau, j'en aurai grand soin.
+
+--Heureux les moutons, dit-il en souriant, que vous voudrez conduire au
+pâturage! mais enfin, aimable bergère, si vous le souhaitez, j'en
+parlerai à la reine ma mère, et je me ferai un plaisir de commencer dès
+aujourd'hui à vous rendre mes services.
+
+--Ah! seigneur, dit Constancia, je vous demande pardon de la liberté que
+j'ai prise, je n'aurais osé le faire si j'avais su votre rang.»
+
+Le prince l'écoutait avec le dernier étonnement, il lui trouvait de
+l'esprit et de la politesse, rien ne répondait mieux à son excellente
+beauté; mais rien ne s'accordait plus mal avec la simplicité de ses
+habits et l'état de bergère. Il voulut même essayer de lui faire prendre
+un autre parti:
+
+«Songez-vous, lui dit-il, que vous serez exposée, toute seule
+dans un bois ou dans une campagne, n'ayant pour compagnie que
+vos innocentes brebis? Les manières délicates que je vous remarque
+s'accommoderont-elles de la solitude? Qui sait d'ailleurs si vos
+charmes, dont le bruit se répandra dans cette contrée, ne vous
+attireront point mille importuns? Moi-même, adorable bergère, moi-même
+je quitterai la cour pour m'attacher à vos pas; et ce que je ferai,
+d'autres le feront aussi.
+
+--Cessez, lui dit-elle, seigneur, de me flatter par des louanges que je
+ne mérite point; je suis née dans un hameau; je n'ai jamais connu que la
+vie champêtre, et j'espère que vous me laisserez garder tranquillement
+les troupeaux de la reine, si elle daigne me les confier; je la
+supplierai même de me mettre sous quelque bergère plus expérimentée que
+moi; et comme je ne la quitterai point, il est bien certain que je ne
+m'ennuierai pas.»
+
+Le prince ne put lui répondre; ceux qui l'avaient suivi à la chasse
+parurent sur un coteau.
+
+«Je vous quitte, charmante personne, lui dit-il d'un air empressé; il ne
+faut pas que tant de gens partagent le bonheur que j'ai de vous voir;
+allez au bout de cette prairie, il y a une maison où vous pourrez
+demeurer en sûreté, après que vous aurez dit que vous y venez ma part.»
+
+Constancia, qui aurait eu de la peine à se trouver en si grande
+compagnie, se hâta de marcher vers le lieu que Constancio (c'est ainsi
+que s'appelait le prince) lui avait enseigné.
+
+Il la suivit des yeux, il soupira tendrement, et remontant à cheval, il
+se mit à la tête de sa troupe sans continuer la chasse. En entrant chez
+la reine, il la trouva fort irritée contre une vieille bergère qui lui
+rendait un assez mauvais compte de ses agneaux. Après que la reine eut
+bien grondé, elle lui dit de ne paraître jamais devant elle.
+
+Cette occasion favorisa le dessein de Constancio; il lui conta qu'il
+avait rencontré une jeune fille qui désirait passionnément d'être à
+elle, qu'elle avait l'air soigneux, et qu'elle ne paraissait pas
+intéressée. La reine goûta fort ce que lui disait son fils, elle accepta
+la bergère avant de l'avoir vue, et dit au prince de donner ordre qu'on
+la menât avec les autres dans les pacages de la couronne. Il fut ravi
+qu'elle la dispensât de venir au palais: certains sentiments empressés
+et jaloux lui faisaient craindre des rivaux, bien qu'il n'y en eût
+aucuns qui pussent lui rien disputer ni sur le rang, ni sur le mérite;
+il est vrai qu'il craignait moins les grands seigneurs que les petits,
+il pensait qu'elle aurait plus de penchant pour un simple berger que
+pour un prince qui était si proche du trône.
+
+Il serait difficile de raconter toutes les réflexions dont celle-ci
+était suivie: que ne reprochait-il pas à son coeur, lui qui jusqu'alors
+n'avait rien aimé, et qui n'avait trouvé personne digne de lui! Il se
+donnait à une fille d'une naissance si obscure, qu'il ne pourrait jamais
+avouer sa passion sans rougir: il voulut la combattre; et se persuadant
+que l'absence était un remède immanquable, particulièrement sur une
+tendresse naissante, il évita de revoir la bergère; il suivit son
+penchant pour la chasse et pour le jeu: en quelque lieu qu'il aperçût
+des moutons, il s'en détournait comme s'il eût rencontré des serpents;
+de sorte qu'avec un peu de temps, le trait qui l'avait blessé lui parut
+moins sensible. Mais un jour des plus ardents de la canicule,
+Constancio, fatigué d'une longue chasse, se trouvant au bord de la
+rivière, il en suivit le cours à l'ombre des alisiers qui joignaient
+leurs branches à celles des saules, et rendaient cet endroit aussi frais
+qu'agréable. Une profonde rêverie le surprit, il était seul, il ne
+songeait plus à tous ceux qui l'attendaient, quand il fut frappé tout
+d'un coup par les charmants accents d'une voix qui lui parut céleste; il
+s'arrêta pour l'écouter, et ne demeura pas médiocrement surpris
+d'entendre ces paroles:
+
+ Hélas! j'avais promis de vivre sans ardeur;
+ Mais l'amour prend plaisir à me rendre parjure;
+ Je me sens déchirer d'une vive blessure,
+ Constancio devient le maître de mon coeur.
+ L'autre jour je le vis dans cette solitude,
+ Fatigué du travail qu'il trouve en ces forêts;
+ Il chantait son inquiétude,
+ Assis sous ces ombrages frais.
+ Jamais rien de si beau ne s'offrit à ma vue;
+ Je demeurai longtemps immobile, éperdue;
+ De la main de l'Amour je vis partir les traits
+ Que je porte au fond de mon âme.
+ Le mal que je ressens a pour moi trop d'attraits;
+ Je vois par l'ardeur qui m'enflamme,
+ Que je n'en guérirai jamais.
+
+Sa curiosité l'emporta sur le plaisir qu'il avait d'entendre chanter si
+bien: il s'avança diligemment; le nom de Constancio l'avait frappé, car
+c'était le sien; mais cependant un berger pouvait le porter aussi bien
+qu'un prince, et ainsi il ne savait si c'était pour lui ou pour quelque
+autre que ces paroles avaient été faites. Il eut à peine monté sur une
+petite éminence couverte d'arbres, qu'il aperçut au pied la belle
+Constancia: elle était assise sur le bord d'un ruisseau, dont la chute
+précipitée faisait un bruit si agréable, qu'elle semblait y vouloir
+accorder sa voix. Son fidèle mouton, couché sur l'herbe, se tenait comme
+un mouton favori bien plus près d'elle que les autres; Constancia lui
+donnait de temps en temps de petits coups de sa houlette, elle le
+caressait d'un air enfantin, et toutes les fois qu'elle le touchait, il
+baisait sa main, et la regardait avec des yeux tout plein d'esprit. «Ah!
+que tu serais heureux, disait le prince tout bas, si tu connaissais le
+prix des caresses qui te sont faites! Hé quoi! cette bergère est encore
+plus belle que lorsque je la rencontrai! Amour! Amour! que veux-tu de
+moi? dois-je l'aimer, ou plutôt suis-je encore en état de m'en défendre?
+Je l'avais évitée soigneusement, parce que je sentais bien tout le
+danger qu'il y a de la voir; quelles impressions, grands dieux, ces
+premiers mouvements ne firent-ils pas sur moi! Ma raison essayait de me
+secourir, je fuyais un objet si aimable: hélas! je le trouve, mais celui
+dont elle parle est l'heureux berger qu'elle a choisi!»
+
+Pendant qu'il raisonnait ainsi, la bergère se leva pour rassembler son
+troupeau, et le faire passer dans un autre endroit de la prairie où elle
+avait laissé ses compagnes. Le prince craignit de perdre cette occasion
+de lui parler; il s'avança vers elle d'un air empressé: «Aimable
+bergère, lui dit-il, ne voulez-vous pas bien que je vous demande si le
+petit service que je vous ai rendu vous a fait quelque plaisir?» À sa
+vue, Constancia rougit, son teint parut animé des plus vives couleurs:
+
+«Seigneur, lui dit-elle, j'aurais pris soin de vous faire mes très
+humbles remerciements, s'il convenait à une pauvre fille comme moi d'en
+faire à un prince comme vous; mais encore que j'aie manqué, le ciel
+m'est témoin que je n'en suis point ingrate, et que je prie les dieux de
+combler vos jours de bonheur.
+
+--Constancia, répliqua-t-il, s'il est vrai que mes bonnes intentions
+vous aient touchée au point que vous le dites, il vous est aisé de me le
+marquer.
+
+--Hé! que puis-je faire pour vous, seigneur? répliqua-t-elle d'un air
+empressé.
+
+--Vous pouvez me dire, ajouta-t-il, pour qui sont les paroles que vous
+venez de chanter.
+
+--Comme je ne les ai pas faites, repartit-elle, il me serait difficile
+de vous apprendre rien là-dessus.»
+
+Dans le temps qu'elle parlait, il l'examinait, il la voyait rougir, elle
+était embarrassée et tenait les yeux baissés.
+
+«Pourquoi me cacher vos sentiments, Constancia? lui dit-il; votre visage
+trahit le secret de votre coeur, vous aimez?» Il se tut et la regarda
+encore avec plus d'application.
+
+--Seigneur, lui dit-elle, les choses où j'ai quelque intérêt méritent si
+peu qu'un grand prince s'en informe, et je suis si accoutumée à garder
+le silence avec mes chères brebis, que je vous supplie de me pardonner
+si je ne réponds point à vos questions.» Elle s'éloigna si vite qu'il
+n'eut pas le temps de l'arrêter.
+
+La jalousie sert quelquefois de flambeau pour rallumer l'amour: celui du
+prince prit dans ce moment tant de forces qu'il ne s'éteignit jamais; il
+trouva mille grâces nouvelles dans cette jeune personne, qu'il n'avait
+point remarquées la première fois qu'il la vit; la manière dont elle le
+quitta lui fit croire, autant que les paroles, qu'elle était prévenue
+pour quelque berger. Une profonde tristesse s'empara de son âme, il
+n'osa la suivre, bien qu'il eût une extrême envie de l'entretenir; il se
+coucha dans le même lieu qu'elle venait de quitter, et après avoir
+essayé de se souvenir des paroles qu'elle venait de chanter, il les
+écrivit sur ses tablettes, et les examina avec attention. «Ce n'est que
+depuis quelques jours, disait-il, qu'elle a vu ce Constancio qui
+l'occupe: faut-il que je me nomme comme lui, et que je sois si éloigné
+de sa bonne fortune? qu'elle m'a regardé froidement! Elle me paraît plus
+indifférente aujourd'hui que lorsque je la rencontrai la première fois;
+son plus grand soin a été de chercher un prétexte pour s'éloigner de
+moi.» Ces pensées l'affligèrent sensiblement, car il ne pouvait
+comprendre qu'une simple bergère pût être si indifférente pour un grand
+prince.
+
+Dès qu'il fut de retour, il fit appeler un jeune garçon qui était de
+tous ses plaisirs; il avait de la naissance, il était aimable; il lui
+ordonna de s'habiller en berger, d'avoir un troupeau, et de le conduire
+tous les jours aux pacages de la reine, afin de voir ce que faisait
+Constancia, sans lui être suspect. Mirtain (c'est ainsi qu'il se
+nommait) avait trop envie de plaire à son maître pour en négliger une
+occasion qui paraissait l'intéresser; il lui promit de s'acquitter fort
+bien de ses ordres, et dès le lendemain, il fut en état d'aller dans la
+plaine: celui qui en prenait soin ne l'y aurait pas reçu s'il n'eût
+montré un ordre du prince, disant qu'il était son berger, et qu'il
+l'avait chargé de ses moutons.
+
+Aussitôt on le laissa venir parmi la troupe champêtre; il était galant,
+il plut sans peine aux bergères; mais à l'égard de Constancia, il lui
+trouvait un air de fierté si fort au-dessus de ce qu'elle paraissait
+être, qu'il ne pouvait accorder tant de beauté, d'esprit et de mérite
+avec la vie rustique et champêtre qu'elle menait; il la suivait
+inutilement, il la trouvait toujours seule au fond des bois, qui
+chantait d'un air occupé; il ne voyait aucuns bergers qui osassent
+entreprendre de lui plaire, la chose semblait trop difficile. Mirtain
+tenta cette grande aventure, il se rendit assidu auprès d'elle, et
+connut par sa propre expérience qu'elle ne voulait point d'engagement.
+
+Il rendait compte tous les soirs au prince de la situation des choses;
+tout ce qu'il lui apprenait ne servait qu'à le désespérer.
+
+«Ne vous y trompez pas, seigneur, lui dit-il un jour, cette belle fille
+aime; il faut que ce soit en son pays.
+
+--Si cela était, reprit le prince, ne voudrait-elle pas y retourner?
+
+--Que savons-nous, ajouta Mirtain, si elle n'a point quelques raisons
+qui l'empêchent de revoir sa patrie, elle est peut-être en colère contre
+son amant?
+
+--Ah! s'écria le prince, elle chante trop tendrement les paroles que
+j'ai entendues.
+
+--Il est vrai, continua Mirtain, que tous les arbres sont couverts de
+chiffres de leurs noms; et puisque rien ne lui plaît ici, sans doute
+quelque chose lui a plu ailleurs.
+
+--Éprouve, dit le prince, ses sentiments pour moi, dis-en du bien,
+dis-en du mal, tu pourras connaître ce qu'elle pense.»
+
+Mirtain ne manqua pas de chercher une occasion de parler à Constancia.
+
+«Qu'avez-vous, belle bergère? lui dit-il. Vous paraissez mélancolique
+malgré toutes les raisons que vous avez d'être plus gaie qu'une autre?
+
+--Et quels sujets de joie me trouvez-vous, lui dit-elle; je suis réduite
+à garder des moutons; éloignée de mon pays, je n'ai aucunes nouvelles de
+mes parents, tout cela est-il fort agréable?
+
+--Non, répliqua-t-il, mais vous êtes la plus aimable personne du monde,
+vous avez beaucoup d'esprit, vous chantez d'une manière ravissante, et
+rien ne peut égaler votre beauté.
+
+--Quand je posséderais tous ces avantages, ils me toucheraient peu,
+dit-elle, en poussant un profond soupir.
+
+--Quoi donc, ajouta Mirtain, vous avez de l'ambition, vous croyez qu'il
+faut être née sur le trône et du sang des dieux, pour vivre contente?
+Ah! détrompez-vous de cette erreur, je suis au prince Constancio, et
+malgré l'inégalité de nos conditions, je ne laisse pas de l'approcher
+quelquefois, je l'étudie, je pénètre ce qui se passe dans son âme, et je
+sais qu'il n'est point heureux.
+
+--Hé! qui trouble son repos? dit la princesse.
+
+--Une passion fatale, continua Mirtain.
+
+--Il aime, reprit-elle d'un air inquiet, hélas! que je le plains! mais
+que dis-je? continua-t-elle en rougissant. Il est trop aimable pour
+n'être pas aimé.
+
+--Il n'ose s'en flatter, belle bergère, dit-il; et si vous vouliez bien
+le mettre en repos là-dessus, il ajouterait plus de foi à vos paroles
+qu'à aucune autre.
+
+--Il ne me convient pas, dit-elle, de me mêler des affaires d'un si
+grand prince; celles dont vous me parlez sont trop particulières pour
+que je m'avise d'y entrer. Adieu, Mirtain, ajouta-t-elle, en le quittant
+brusquement, si vous voulez m'obliger, ne me parlez plus de votre prince
+ni de ses amours.»
+
+Elle s'éloigna tout émue, elle n'avait pas été indifférente au mérite du
+prince; le premier moment qu'elle le vit ne s'effaça plus de sa pensée,
+et sans le charme secret qui l'arrêtait malgré elle, il est certain
+qu'elle aurait tout tenté pour retrouver la fée Souveraine. Au reste,
+l'on s'étonnera que cette habile personne qui savait tout ne vînt pas la
+chercher, mais cela ne dépendait plus d'elle. Aussitôt que le géant eut
+rencontré la princesse, elle fut soumise à la fortune pour un certain
+temps, il fallait que sa destinée s'accomplît, de sorte que la fée se
+contentait de la venir voir dans un rayon du soleil; les yeux de
+Constancia ne le pouvaient regarder assez fixement pour l'y remarquer.
+
+Cette aimable personne s'était aperçue avec dépit que le prince l'avait
+si fort négligée, qu'il ne l'aurait pas revue si le hasard ne l'eût
+conduit dans le lieu où elle chantait; elle se voulait un mal mortel des
+sentiments qu'elle avait pour lui; et s'il est possible d'aimer et de
+haïr en même temps, je puis dire qu'elle le haïssait parce qu'elle
+l'aimait trop. Combien de larmes répandait-elle en secret! Le seul Ruson
+en était témoin; souvent elle lui confiait ses ennuis comme s'il avait
+été capable de l'entendre; et lorsqu'il bondissait dans la plaine avec
+les brebis: «Prends garde, Ruson, prends garde, s'écriait-elle, que
+l'amour ne t'enflamme; de tous les maux c'est le plus grand, et si tu
+aimes sans être aimé, pauvre petit mouton, que feras-tu?»
+
+Ces réflexions étaient suivies de mille reproches qu'elle se faisait sur
+ses sentiments pour un prince indifférent; elle avait bien envie de
+l'oublier, lorsqu'elle le trouva qui s'était arrêté dans un lieu
+agréable pour y rêver avec plus de liberté à la bergère qu'il fuyait.
+Enfin, accablé de sommeil, il se coucha sur l'herbe; elle le vit, et son
+inclination pour lui prit de nouvelles forces; elle ne put s'empêcher de
+faire les paroles qui donnèrent lieu à l'inquiétude du prince. Mais de
+quel ennui ne fut-elle pas frappée à son tour, lorsque Mirtain lui dit
+que Constancio aimait! Quelque attention qu'elle eût faite sur
+elle-même, elle n'avait pas été maîtresse de s'empêcher de changer
+plusieurs fois de couleur. Mirtain, qui avait ses raisons pour
+l'étudier, le remarqua, il en fut ravi, et courut rendre compte à son
+maître de ce qui s'était passé.
+
+Le prince avait bien moins de disposition à se flatter que son
+confident; il ne crut voir que de l'indifférence dans le procédé de la
+bergère, il en accusa l'heureux Constancio qu'elle aimait, et dès le
+lendemain il fut la chercher. Aussitôt qu'elle l'aperçut, elle s'enfuit
+comme si elle eût vu un tigre ou un lion; la fuite était le seul remède
+qu'elle imaginait à ses peines. Depuis sa conversation avec Mirtain,
+elle comprit qu'elle ne devait rien oublier pour l'arracher de son
+coeur, et que le moyen d'y réussir, c'était de l'éviter.
+
+Que devint Constancio, quand sa bergère s'éloigna si brusquement?
+Mirtain était auprès de lui.
+
+«Tu vois, lui dit-il, tu vois l'heureux effet de tes soins, Constancia
+me hait, je n'ose la suivre pour m'éclaircir moi-même de ses sentiments.
+
+--Vous avez trop d'égards pour une personne si rustique, répliqua
+Mirtain; et, si vous le voulez, seigneur, je vais lui ordonner de votre
+part de venir vous trouver.
+
+--Ah! Mirtain, s'écria le prince, qu'il y a de différence entre l'amant
+et le confident! Je ne pense qu'à plaire à cette aimable fille, je lui
+ai trouvé une sorte de politesse qui s'accommoderait mal des airs
+brusques que tu veux prendre; je consens à souffrir plutôt qu'à la
+chagriner.»
+
+En achevant ces mots, il fut d'un autre côté, avec une si profonde
+mélancolie, qu'il pouvait faire pitié à une personne moins touchée que
+Constancia.
+
+Dès qu'elle l'eut perdu de vue, elle revint sur ses pas, pour avoir le
+plaisir de se trouver dans l'endroit qu'il venait de quitter. «C'est
+ici, disait-elle, où il s'est arrêté, c'est là qu'il m'a regardée; mais,
+hélas! dans tous ces lieux il n'a que de l'indifférence pour moi, il y
+vient pour rêver en liberté à ce qu'il aime: cependant, continuait-elle,
+ai-je raison de me plaindre? Par quel hasard voudrait-il s'attacher à
+une fille qu'il croit si fort au-dessous de lui?» Elle voulait
+quelquefois lui apprendre ses aventures; mais la fée Souveraine lui
+avait défendu si absolument de n'en point parler, que pour lors son
+obéissance prévalut sur ses propres intérêts, et elle prit la résolution
+de garder le silence.
+
+Au bout de quelques jours le prince revint encore; elle l'évita
+soigneusement, il en fut affligé, et chargea Mirtain de lui en faire des
+reproches; elle feignit de n'y avoir pas fait réflexion, mais puisqu'il
+daignait s'en apercevoir, elle y prendrait garde. Mirtain, bien content
+d'avoir tiré cette parole d'elle, en avertit son maître; dès le
+lendemain il vint la chercher. À son abord elle parut interdite; quand
+il lui parla de ses sentiments, elle le fut bien davantage: quelque
+envie qu'elle eût de le croire, elle appréhendait de se tromper, et que
+jugeant d'elle par ce qu'il en voyait, il ne voulût peut-être se faire
+un plaisir de l'éblouir par une déclaration qui ne convenait point à une
+pauvre bergère. Cette pensée l'irrita, elle en parut plus fière, et
+reçut si froidement les assurances qu'il lui donnait de sa passion,
+qu'il se confirma tous ses soupçons. «Vous êtes touchée, lui dit-il; un
+autre a su vous charmer; mais j'atteste les dieux que si je peux le
+connaître, il éprouvera tout mon courroux.
+
+--Je ne vous demande grâce pour personne, seigneur, répliqua-t-elle; si
+vous êtes jamais informé de mes sentiments, vous les trouverez bien
+éloignés de ceux que vous m'attribuez.»
+
+Le prince, à ces mots, reprit quelque espérance, mais elle fut bientôt
+détruite par la suite de leur conversation; car elle lui protesta
+qu'elle avait un fond d'indifférence invincible, et qu'elle sentait bien
+qu'elle n'aimerait de sa vie. Ces dernières paroles le jetèrent dans une
+douleur inconcevable, il se contraignit pour ne lui pas montrer toute sa
+douleur.
+
+Soit la violence qu'il s'était faite, soit l'excès de sa passion, qui
+avait pris de nouvelles forces par les difficultés qu'il envisageait, il
+tomba si dangereusement malade, que les médecins ne connaissant rien à
+la cause de son mal, désespérèrent bientôt de sa vie. Mirtain, qui était
+toujours demeuré par son ordre auprès de Constancia, lui en apprit les
+fâcheuses nouvelles; elle les entendit avec un trouble et une émotion
+difficiles à exprimer.
+
+«Ne savez-vous point quelque remède, lui dit-il, pour la fièvre et pour
+les grands maux de tête et de coeur?
+
+--J'en sais un, répliqua-t-elle, ce sont des simples avec des fleurs;
+tout consiste dans la manière de les appliquer.
+
+--Ne viendrez-vous pas au palais pour cela? ajouta-t-il.
+
+--Non, dit-elle, en rougissant, je craindrais trop de ne pas réussir.
+
+--Quoi! vous pourriez négliger quelque chose pour nous le rendre?
+continua-t-il. Je vous croyais bien dure, mais vous l'êtes encore cent
+fois plus que je ne l'avais imaginé.»
+
+Les reproches de Mirtain faisaient plaisir à Constancia, elle était
+ravie qu'il la pressât de voir le prince: ce n'était que pour se
+procurer cette satisfaction, qu'elle s'était vantée de savoir un remède
+propre à le soulager, car il est vrai qu'elle n'en avait aucun.
+
+Mirtain se rendit auprès de lui; il lui conta ce que la bergère avait
+dit, et avec quelle ardeur elle souhaitait le retour de sa santé. «Tu
+cherches à me flatter, lui dit Constancio, mais je te le pardonne, et je
+voudrais (dussé-je être trompé) pouvoir penser que cette belle fille a
+quelque amitié pour moi. Va chez la reine, dis-lui qu'une de ses
+bergères a un secret merveilleux, qu'elle pourra me guérir, obtiens
+permission de l'amener: cours, vole, Mirtain, les moments vont me
+paraître des siècles.»
+
+La reine n'avait pas encore vu la bergère quand Mirtain lui en parla;
+elle dit qu'elle n'ajoutait point foi à ce que de petites ignorantes se
+piquaient de savoir, et que c'était là une folie.
+
+«Certainement, madame, lui dit-il, l'on peut quelquefois trouver plus de
+soulagement dans l'usage des simples que dans tous les livres
+d'Esculape. Le prince souffre tant, qu'il souhaite d'éprouver tout ce
+que cette jeune fille propose.
+
+--Volontiers, dit la reine; mais si elle ne le guérit pas, je la
+traiterai si rudement qu'elle n'aura plus l'audace de se vanter mal à
+propos.»
+
+Mirtain retourna vers son maître, il lui rendit compte de la mauvaise
+humeur de la reine, et qu'il en craignait les effets pour Constancia.
+
+«J'aimerais mieux mourir, s'écria le prince; retourne sur tes pas, dis à
+ma mère que je la prie de laisser cette belle fille auprès de ses
+innocentes brebis: quel paiement, continua-t-il, pour la peine qu'elle
+prendrait! je sens que cette idée redouble mon mal.»
+
+Mirtain courut chez la reine, lui dire de la part du prince de ne point
+faire venir Constancia; mais comme elle était naturellement fort
+prompte, elle se mit en colère de ses irrésolutions:
+
+«Je l'ai envoyé quérir, dit-elle: si elle guérit mon fils, je lui
+donnerai quelque chose; si elle ne le guérit pas, je sais ce que j'ai à
+faire. Retournez auprès de lui, et tâchez de le divertir, il est dans
+une mélancolie qui me désole.»
+
+Mirtain lui obéit, et se garda bien de dire à son maître la mauvaise
+humeur où il l'avait trouvée, car il serait mort d'inquiétude pour sa
+bergère.
+
+Le pacage royal était si proche de la ville, qu'elle ne tarda pas
+longtemps à s'y rendre, sans compter qu'elle était guidée par une
+passion qui fait aller ordinairement bien vite. Lorsqu'elle fut au
+palais, on vint le dire à la reine, mais elle ne daigna pas la voir,
+elle se contenta de lui mander qu'elle prît bien garde à ce qu'elle
+allait entreprendre; que si elle manquait de guérir le prince, elle la
+ferait coudre dans un sac, et jeter dans la rivière. À cette menace la
+belle princesse pâlit, son sang se glaça.
+
+«Hélas! dit-elle en elle-même, ce châtiment m'est bien dû, j'ai fait un
+mensonge lorsque je me suis vantée d'avoir quelque science, et mon envie
+de voir Constancio n'est pas assez raisonnable pour que les dieux me
+protègent.»
+
+Elle baissa doucement la tête, laissant couler des larmes sans rien
+répondre.
+
+Ceux qui étaient autour d'elle l'admiraient; elle leur paraissait plutôt
+une fille du ciel qu'une personne mortelle.
+
+De quoi vous défiez-vous, aimable bergère? lui dirent-ils. Vous portez
+dans vos yeux la mort et la vie, un seul de vos regards peut conserver
+notre jeune prince; venez dans sa chambre, essuyez vos pleurs, et
+employez vos remèdes sans crainte.»
+
+La manière dont on lui parlait, et l'extrême désir qu'elle avait de le
+voir, lui redonnèrent de la confiance: elle pria qu'on la laissât entrer
+dans le jardin pour cueillir elle-même tout ce qui lui était nécessaire,
+elle prit du myrte, du trèfle, des herbes et des fleurs, les unes
+dédiées à Cupidon, les autres à sa mère; les plumes d'une colombe, et
+quelques gouttes de sang d'un pigeon: elle appela à son secours toutes
+les déités et toutes les fées. Ensuite, plus tremblante que la
+tourterelle quand elle voit un milan, elle dit qu'on pouvait la mener
+dans la chambre du prince. Il était couché, son visage était pâle et ses
+yeux languissants; mais aussitôt qu'il l'aperçut, il prit une meilleure
+couleur, elle le remarqua avec une extrême joie.
+
+«Seigneur, lui dit-elle, il y a déjà plusieurs jours que je fais des
+voeux pour le retour de votre santé; mon zèle m'a même engagée à dire à
+l'un de vos bergers que je savais quelques petits remèdes, et que
+volontiers j'essayerais de vous soulager; mais la reine m'a mandé que si
+le ciel m'abandonne dans cette prise, elle veut qu'on me noie si vous ne
+guérissez pas; jugez, seigneur, des alarmes où je suis, et soyez
+persuadé que je m'intéresse plus à votre conservation par rapport à vous
+que par rapport à moi.
+
+--Ne craignez rien, charmante bergère, lui dit-il; les souhaits
+favorables que vous faites pour ma vie vont me la rendre si chère que
+j'en serai occupé très sérieusement. Je négligeais mes jours: hélas! en
+puis-je avoir d'heureux, quand je me souviens de ce que je vous ai
+entendu chanter pour Constancio! Ces fatales paroles et vos froideurs
+m'ont réduit au triste état où vous me voyez; mais, belle bergère, vous
+m'ordonnez de vivre, vivons et ne vivons que pour vous.»
+
+Constancia ne cachait qu'avec peine le plaisir que lui causait une
+déclaration si obligeante; cependant, comme elle appréhendait que
+quelqu'un n'écoutât ce que lui disait le prince, elle demanda s'il ne
+trouverait pas bon qu'elle lui mît un bandeau et des bracelets, des
+herbes qu'elle avait cueillies. Il lui tendit les bras d'une manière si
+tendre qu'elle lui attacha promptement un des bracelets, de peur qu'on
+ne pénétrât ce qui se passait entre eux; et après avoir bien fait de
+petites cérémonies pour en imposer à toute la cour de ce prince, il
+s'écria au bout de quelques moments que son mal diminuait. Cela était
+vrai, comme il le disait: on appela ses médecins, ils demeurèrent
+surpris de l'excellence d'un remède dont les effets étaient si prompts;
+mais quand ils virent la bergère qui l'avait appliqué, ils ne
+s'étonnèrent plus de rien, et dirent en leur jargon qu'un de ses regards
+était plus puissant que toute la pharmacie ensemble.
+
+La bergère était si peu touchée de toutes les louanges qu'on lui
+donnait, que ceux qui ne la connaissaient pas, prenaient pour stupidité
+ce qui avait une source bien différente: elle se mit dans un coin de la
+chambre, se cachant à tout le monde, hors à son malade, dont elle
+s'approchait de temps en temps pour lui toucher la tête ou le pouls, et
+dans ces petits moments ils se disaient mille jolies choses où le coeur
+avait encore plus de part que l'esprit.
+
+«J'espère, lui dit-elle, seigneur, que le sac qu'a fait faire la reine
+pour me noyer, ne servira point à un usage si funeste; votre santé, qui
+m'est précieuse, va se rétablir.
+
+--Il ne tiendra qu'à vous, aimable Constancia, répondit-il; un peu de
+part dans votre coeur peut tout faire pour mon repos et pour la
+conservation de ma vie.»
+
+Le prince se leva, et fut dans l'appartement de la reine. Lorsqu'on lui
+dit qu'il entrait, elle ne voulut pas le croire; elle s'avança
+brusquement, et demeura bien surprise de le trouver à la porte de sa
+chambre.
+
+«Quoi! c'est vous, mon fils, mon cher fils! s'écria-t-elle. À qui
+dois-je une résurrection si merveilleuse? À vos bontés, madame, lui dit
+le prince, vous m'avez envoyé chercher la plus habile personne qui soit
+dans l'univers; je vous supplie de la récompenser d'une manière
+proportionnée au service que j'en ai reçu.
+
+--Cela ne presse pas, répondit la reine d'un air rude; c'est une pauvre
+bergère, qui s'estimera heureuse de garder toujours mes moutons.»
+
+Dans ce moment le roi arriva, on lui était allé annoncer la bonne
+nouvelle de la guérison du prince; il entrait chez la reine, la première
+chose qui frappa ses yeux, ce fut Constancia: sa beauté, semblable au
+soleil qui brille de mille feux, l'éblouit à tel point, qu'il demeura
+quelques instants sans pouvoir demander à ceux qui étaient près de lui,
+ce qu'il voyait de si merveilleux, et depuis quand les déesses
+habitaient dans son palais; enfin il rappela ses esprits, il s'approcha
+d'elle, et sachant qu'elle était l'enchanteresse qui venait de guérir
+son fils, il l'embrassa, et dit galamment qu'il se trouvait fort mal, et
+qu'il la conjurait de le guérir aussi.
+
+Il entra, et elle le suivit. La reine ne l'avait point encore vue; son
+étonnement ne se peut représenter; elle poussa un grand cri, et tomba en
+faiblesse, jetant sur la bergère des regards furieux. Constancio et
+Constancia en demeurèrent effrayés. Le roi ne savait à quoi attribuer un
+mal si subit, toute la cour était consternée; enfin la reine revint à
+elle. Le roi lui demanda plusieurs fois ce qu'elle avait vu pour se
+trouver si abattue: elle dissimula son inquiétude, dit que c'étaient des
+vapeurs; mais le prince, qui la connaissait bien, en demeura fort
+inquiet; elle parla à la bergère avec quelque sorte de bonté, disant
+qu'elle voulait la garder auprès d'elle, pour avoir soin des fleurs de
+son parterre. La princesse ressentit de la joie, de penser qu'elle
+restait dans un lieu où elle pourrait voir tous les jours Constancio.
+
+Cependant le roi obligea la reine d'entrer dans son cabinet; il lui
+demanda tendrement ce qui pouvait la chagriner.
+
+«Ah! sire, s'écria-t-elle, j'ai fait un rêve affreux, je n'avais jamais
+vu cette jeune bergère, quand mon imagination me l'a si bien
+représentée, qu'en jetant les yeux sur son visage, je l'ai reconnue:
+elle épousait mon fils; je suis trompée si cette malheureuse paysanne ne
+me donne bien de la douleur.
+
+--Vous ajoutez trop de foi à la chose du monde la plus incertaine, lui
+dit le roi; je vous conseille de ne point agir sur de tels principes;
+renvoyez la bergère garder vos troupeaux, et ne vous affligez point mal
+à propos.»
+
+Le conseil du roi fâcha la reine; bien éloignée de le suivre, elle ne
+s'appliqua plus qu'à pénétrer les sentiments de son fils pour
+Constancia.
+
+Ce prince profitait de toutes les occasions de la voir. Comme elle avait
+soin des fleurs, elle était souvent dans le jardin à les arroser; et il
+semblait que lorsqu'elle les avait touchées, elles en étaient plus
+brillantes et plus belles. Ruson lui tenait compagnie, elle lui parlait
+quelquefois du prince, quoiqu'il ne pût lui répondre; et lorsqu'il
+l'abordait, elle demeurait si interdite, que ses yeux lui découvraient
+assez le secret de son coeur. Il en était ravi, et lui disait tout ce
+que la passion la plus tendre peut inspirer.
+
+La reine, sur la foi de son rêve, et bien davantage sur l'incomparable
+beauté de Constancia, ne pouvait plus dormir en repos. Elle se levait
+avant le jour; elle se cachait tantôt derrière des palissades, tantôt au
+fond d'une grotte, pour entendre ce que son fils disait à cette belle
+fille; mais ils avaient l'un et l'autre la précaution de parler si bas,
+qu'elle ne pouvait agir que sur des soupçons. Elle en était encore plus
+inquiète; elle ne regardait le prince qu'avec mépris, pensant jour et
+nuit que cette bergère monterait sur le trône.
+
+Constancio s'observait autant qu'il lui était possible, quoique, malgré
+lui, chacun s'aperçût qu'il aimait Constancia, et que soit qu'il la
+louât par l'habitude qu'il avait à l'admirer, ou qu'il la blâmât exprès,
+il s'acquittait de l'un et de l'autre en homme intéressé. Constancia, de
+son côté, ne pouvait s'empêcher de du prince à ses compagnes: comme elle
+chantait souvent les paroles qu'elle avait faites pour lui, la reine qui
+les entendit, ne demeura pas moins surprise de sa merveilleuse voix, que
+du sujet de sa poésie:
+
+«Que vous ai-je donc fait, justes dieux! disait-elle, pour me vouloir
+punir par la chose du monde qui m'est la plus sensible? Hélas! je
+destinais mon fils à ma nièce, et je vois, avec un mortel déplaisir,
+qu'il s'attache à une malheureuse bergère, qui le rendra peut-être
+rebelle à mes volontés.»
+
+Pendant qu'elle s'affligeait, et qu'elle prenait mille desseins furieux
+pour punir Constancia d'être si belle et si charmante, l'amour faisait
+sans cesse de nouveaux progrès sur nos jeunes amants. Constancia,
+convaincue de la sincérité du prince, ne put lui cacher la grandeur de
+sa naissance et ses sentiments pour lui. Un aveu si tendre et une
+confidence si particulière le ravirent à tel point, qu'en tout autre
+lieu que dans le jardin de la reine, il se serait jeté à ses pieds pour
+l'en remercier. Ce ne fut pas même sans peine qu'il s'en empêcha; il ne
+voulut plus combattre sa passion, il avait aimé Constancia bergère, il
+est aisé de croire qu'il l'adora lorsqu'il sut son rang; et s'il n'eut
+pas de peine à se laisser persuader sur une chose aussi extraordinaire
+que de voir une grande princesse errante par le monde, tantôt bergère et
+tantôt jardinière, c'est qu'en ce temps-là ces sortes d'aventures
+étaient très communes, et qu'il lui trouvait un air et des manières qui
+lui étaient caution de la sincérité de ses paroles.
+
+Constancio, touché d'amour et d'estime, jura une fidélité éternelle à la
+princesse: elle ne la lui jura pas moins de son côté; ils se promirent
+de s'épouser dès qu'ils auraient fait agréer leur mariage aux personnes
+de qui ils dépendaient. La reine s'aperçut de toute la force de cette
+passion naissante: sa confidente, qui ne cherchait pas moins qu'elle à
+découvrir quelque chose pour faire sa cour, vint lui dire un jour que
+Constancia envoyait Ruson tous les matins dans l'appartement du prince;
+que ce petit mouton portait deux corbeilles; qu'elle les emplissait de
+fleurs, et que Mirtain le conduisait. La reine, à ces nouvelles, perdit
+patience: le pauvre Ruson passait, elle fut l'attendre elle-même; et
+malgré les prières de Mirtain, elle l'emmena dans sa chambre, elle mit
+les corbeilles et les fleurs en pièces, et chercha tant, qu'elle trouva
+dans un gros oeillet, qui n'était pas encore fleuri, un petit morceau de
+papier, que Constancia y avait glissé avec beaucoup d'adresse; elle
+faisait de tendres reproches au prince, sur les périls où il s'exposait
+presque tous les jours à la chasse. Son billet contenait ces vers:
+
+ Parmi tous mes plaisirs j'éprouve des alarmes;
+ Mon prince, chaque jour, vous chassez dans ces lieux.
+ Ciel! pouvez-vous trouver des charmes
+ À suivre des forêts les hôtes furieux?
+ Tournez plutôt, tournez vos armes
+ Contre les tendres coeurs qui cèdent à vos coups:
+ Des ours et des lions évitez le courroux.
+
+Pendant que la reine s'emportait contre la bergère, Mirtain était allé
+rendre compte à son maître de la mauvaise aventure du mouton. Le prince,
+inquiet, accourut dans l'appartement de sa mère; mais elle était déjà
+passée chez le roi.
+
+«Voyez, seigneur, lui dit-elle, voyez les nobles inclinations de votre
+fils; il aime cette malheureuse bergère, qui nous a persuadés qu'elle
+savait des remèdes sûrs pour le guérir: hélas! elle n'en sait que trop;
+en effet, continua-t-elle, c'est l'amour qui l'a instruite, elle ne lui
+a rendu la santé que pour lui faire de plus grands maux; et si nous ne
+prévenons les malheurs qui nous menacent, mon songe ne se trouvera que
+véritable.
+
+Vous êtes naturellement rigoureuse, lui dit le roi; vous voudriez que
+votre fils ne songeât qu'à la princesse que vous lui destinez; la chose
+n'est pas aisée, il faut que vous ayez un peu d'indulgence pour son âge.
+
+Je ne puis souffrir votre prévention en sa faveur, s'écria la reine;
+vous ne pouvez jamais le blâmer; tout ce que je vous demande, seigneur,
+c'est de consentir que je l'éloigne pour quelque temps; l'absence aura
+plus de pouvoir que toutes mes raisons.»
+
+Le roi aimait la paix, il donna les mains à ce que sa femme désirait, et
+sur-le-champ elle revint dans son appartement.
+
+Elle y trouva le prince, il l'attendait avec la dernière inquiétude:
+
+«Mon fils, lui dit-elle, avant qu'il pût lui parler, le roi vient de me
+montrer des lettres du roi son frère; il le conjure de vous envoyer dans
+sa cour, afin que vous connaissiez la princesse qui vous est destinée
+depuis votre enfance, et qu'elle vous connaisse aussi; n'est-il pas
+juste que vous jugiez vous-même de son mérite, et que vous l'aimiez
+avant de vous unir ensemble pour jamais?
+
+--Je ne dois pas souhaiter des règles particulières pour moi, lui dit le
+prince: ce n'est point la coutume, madame, que les souverains passent
+les uns chez les autres, et qu'ils consultent leur coeur plutôt que les
+raisons d'État qui les engagent à faire une alliance; la personne que
+vous me destinez sera belle ou laide, spirituelle ou bête, je ne vous
+obéirai pas moins.
+
+--Je t'entends, scélérat, s'écria la reine, en éclatant tout d'un coup;
+je t'entends; tu adores une indigne bergère, tu crains de la quitter: tu
+la quitteras, ou je la ferai mourir à tes yeux; mais si tu pars sans
+balancer, et que tu travailles à l'oublier, je la garderai auprès de
+moi, et l'aimerai autant que je la hais.»
+
+Le prince, aussi pâle que s'il eût été sur le point de perdre la vie,
+consultait dans son esprit quel parti il devait prendre; il ne voyait de
+tous côtés que des peines affreuses, il savait que sa mère était la plus
+cruelle et la plus vindicative princesse du monde, il craignit que la
+résistance ne l'irritât, et que sa chère maîtresse n'en ressentît le
+contre-coup; enfin pressé de dire s'il voulait partir, il y consentit,
+comme un homme consent à boire un verre de poison qui va le tuer.
+
+Il eut à peine donné sa parole, que sortant de la chambre de sa mère, il
+entra dans la sienne le coeur si serré, qu'il pensa expirer. Il raconta
+son affliction au fidèle Mirtain, et dans l'impatience d'en faire part à
+Constancia, il fut la chercher; elle était au fond d'une grotte, où elle
+se mettait lorsque les ardeurs du soleil la brûlaient dans le parterre;
+il y avait un petit lit de gazon au bord d'un ruisseau, qui tombait du
+haut d'un rocher de rocaille. En ce lieu paisible, elle défit les nattes
+de ses cheveux, ils étaient d'un blond argenté, plus fins que la soie et
+tout ondés; elle mit ses pieds nus dans l'eau, dont le murmure agréable,
+joint à la fatigue du travail, la livrèrent insensiblement aux douceurs
+du sommeil. Bien que ses yeux fussent fermés, ils conservaient mille
+attraits; de longues paupières noires faisaient éclater toute la
+blancheur de son teint; les grâces et les amours semblaient s'être
+rassemblés autour d'elle, la modestie et la douceur augmentaient sa
+beauté.
+
+C'est en ce lieu que l'amoureux prince la trouva: il se souvint que la
+première fois qu'il l'avait vue elle dormait aussi; mais les sentiments
+qu'elle lui avait inspirés depuis étaient devenus si tendres qu'il
+aurait volontiers donné la moitié de sa vie pour passer l'autre auprès
+d'elle; il la regarda quelque temps avec un plaisir qui suspendit ses
+ennuis; ensuite parcourant ses beautés, il aperçut son pied plus blanc
+que la neige: il ne se lassait pas de l'admirer, et s'approchant, il se
+mit à genoux et lui prit la main; aussitôt elle s'éveilla, elle parut
+fâchée de ce qu'il avait vu son pied, elle le cacha, en rougissant comme
+une rose vermeille qui s'épanouit au lever de l'aurore.
+
+Hélas! que cette belle couleur lui dura peu; elle remarqua une nouvelle
+tristesse sur le visage de son prince:
+
+«Qu'avez-vous, seigneur? lui dit-elle, tout effrayée, je connais dans
+vos yeux que vous êtes affligé.
+
+--Ah! qui ne le serait, ma chère princesse, lui dit-il en versant des
+larmes qu'il n'eut pas la force de retenir, l'on va nous séparer, il
+faut que je parte, ou que j'expose vos jours à toutes les violences de
+la reine: elle sait l'attachement que j'ai pour vous, elle a même vu le
+billet que vous m'avez écrit, une de ses femmes me l'a dit; et sans
+vouloir entrer dans ma juste douleur, elle m'envoie inhumainement chez
+le roi son frère.
+
+--Que me dites-vous, prince, s'écria-t-elle, vous êtes sur le point de
+m'abandonner, et vous croyez que cela est nécessaire pour conserver ma
+vie? pouvez-vous en imaginer un tel moyen? laissez-moi mourir à vos
+yeux, je serai moins à plaindre que de vivre éloignée de vous.»
+
+Une conversation si tendre ne pouvait manquer d'être souvent interrompue
+par des sanglots et par des larmes; ces jeunes amants ne connaissaient
+point encore les rigueurs de l'absence, ils ne les avaient pas prévues;
+et c'est ce qui ajoutait de nouveaux ennuis à ceux dont ils avaient été
+traversés. Ils se firent mille serments de ne changer jamais: le prince
+promit à Constancia de revenir avec la dernière diligence:
+
+«Je ne pars, lui dit-il, que pour choquer mon oncle et sa fille, afin
+qu'il ne pense plus à me la donner pour femme, je ne travaillerai qu'à
+déplaire à cette princesse et j'y réussirai.
+
+Ne vous montrez donc pas, lui dit Constancia; car vous serez à son gré,
+quelques soins que vous preniez pour le contraire.»
+
+Ils pleuraient tous deux si amèrement; ils se regardaient avec une
+douleur si touchante; ils se faisaient des promesses réciproques si
+passionnées, que ce leur était un sujet de consolation, de pouvoir se
+persuader toute l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, et que rien
+n'altérait des sentiments si tendres et si vifs.
+
+Le temps s'était passé dans cette douce conversation avec tant de
+rapidité, que la nuit était déjà fort obscure avant qu'ils eussent pensé
+à se séparer; mais la reine voulant consulter le prince sur l'équipage
+qu'il mènerait, Mirtain se hâta de le venir chercher; il le trouva
+encore aux pieds de sa maîtresse, retenant sa main dans les siennes.
+Lorsqu'ils l'aperçurent, ils se saisirent à tel point, qu'ils ne
+pouvaient presque plus parler: il dit à son maître que la reine le
+demandait, il fallut obéir à ses ordres; la princesse s'éloigna de son
+côté.
+
+La reine trouva le prince si mélancolique et si changé, qu'elle devina
+aisément ce qui en était la cause; elle ne voulut plus lui en parler, il
+suffisait qu'il partît. En effet, tout fut préparé avec une telle
+diligence, qu'il semblait que les fées s'en mêlaient. À son égard il
+n'était occupé que de ce qui avait quelque rapport à sa passion. Il
+voulut que Mirtain restât à la cour, pour lui mander tous les jours des
+nouvelles de sa princesse; il lui laissa ses plus belles pierreries, en
+cas qu'elle en eût besoin, et sa prévoyance n'oublia rien dans une
+occasion qui l'intéressait tant.
+
+Enfin il fallut partir. Le désespoir de nos jeunes amants ne saurait
+être exprimé; si quelque chose pouvait le rendre moins violent, c'était
+l'espoir de se revoir bientôt. Constancia comprit alors toute la
+grandeur de son infortune: être fille de roi, avoir des États
+considérables, et se trouver entre les mains d'une cruelle reine, qui
+éloignait son fils dans la crainte qu'il ne l'aimât, elle qui ne lui
+était inférieure en rien, et qui devait être ardemment désirée des
+premiers souverains de l'univers; mais l'étoile en avait décidé ainsi.
+
+La reine, ravie de voir son fils absent, ne songea plus qu'à surprendre
+les lettres qu'on lui écrivait: elle y réussit, et connut que Mirtain
+était son confident; elle donna ordre qu'on l'arrêtât sur un faux
+prétexte, et l'envoya dans un château où il souffrait une rude prison.
+Le prince, à ces nouvelles, s'irrita beaucoup; il écrivit au roi et à la
+reine, pour leur demander la liberté de son favori: ses prières n'eurent
+aucun effet; mais ce n'était pas en cela seul qu'on voulait lui faire de
+la peine.
+
+Un jour que la princesse se leva dès l'aurore, elle entra pour cueillir
+des fleurs, dont on couvrait ordinairement la toilette de la reine; elle
+aperçut le fidèle Ruson qui marchait assez loin devant elle, et qui
+retourna sur ses pas tout effrayé; comme elle s'avançait pour voir ce
+qui lui causait tant de peur, qu'il la tirait par sa robe, afin de l'en
+empêcher (car il était tout plein d'esprit) elle entendit les
+sifflements aigus de plusieurs serpents; aussitôt elle fut environnée de
+crapauds, de vipères, de scorpions, d'aspics et de serpents qui
+l'entourèrent sans la piquer; ils s'élançaient en l'air pour se jeter
+sur elle, et retombaient toujours dans la même place, ne pouvant
+avancer.
+
+Malgré la frayeur dont elle était saisie, elle ne laissa pas de
+remarquer ce prodige, et elle ne put l'attribuer qu'à une bague
+constellée qui venait de son amant. De quelque côté qu'elle se tournât,
+elle voyait accourir ces venimeuses bêtes, les allées en étaient
+pleines, il y en avait sur les fleurs et sous les arbres. La belle
+Constancia ne savait que devenir, elle aperçut la reine à sa fenêtre qui
+riait de sa frayeur; elle connut alors qu'elle ne devait pas se
+promettre d'être secourue par ses ordres.
+
+Il faut mourir, dit-elle généreusement, ces affreux monstres qui
+m'environnent ne sont point venus tout seuls ici; c'est la reine qui les
+y a fait apporter, la voilà qui veut être spectatrice de la déplorable
+fin de ma vie; certainement elle a été jusqu'à cette heure si
+malheureuse, que je n'ai pas lieu de l'aimer, et si j'en regrette la
+perte, les dieux, les justes dieux me sont témoins de ce qui me touche
+en cette occasion.»
+
+Après avoir parlé ainsi, elle s'avança, tous les serpents et leurs
+camarades s'éloignaient d'elle, à mesure qu'elle marchait vers eux; elle
+sortit de cette manière avec autant d'étonnement qu'elle en causait à la
+reine; il y avait longtemps qu'on apprêtait ces dangereuses bêtes pour
+faire périr la bergère par leurs piqûres; elle pensait que son fils n'en
+serait point surpris, qu'il attribuerait sa mort à une cause naturelle,
+et qu'elle serait à couvert de ses reproches; mais son projet ayant
+manqué, elle eut recours à un autre expédient.
+
+Il y avait au bout de la forêt une fée d'un abord inaccessible, car elle
+avait des éléphants qui couraient sans cesse autour de la forêt, et qui
+dévoraient les pauvres voyageurs, leurs chevaux, et jusqu'aux fers dont
+ils étaient ferrés, tant ils avaient bon appétit. La reine était
+convenue avec elle, que si par un hasard presque inouï, quelqu'un de sa
+part arrivait jusqu'à son palais, elle le chargerait de quelque chose de
+mortel pour lui rapporter.
+
+Elle appela Constancia, elle lui donna ses ordres et lui dit de partir:
+elle avait entendu parler à toutes ses compagnes du péril qu'il y avait
+d'aller dans cette forêt; et même une vieille bergère lui avait raconté
+qu'elle s'en était tirée heureusement par le secours d'un petit mouton
+qu'elle avait mené avec elle; car quelque furieux que soient les
+éléphants, lorsqu'ils voient un agneau, ils deviennent aussi doux que
+lui: cette même bergère lui avait encore dit, qu'ayant été chargée de
+rapporter une ceinture brûlante à la reine, dans la crainte qu'elle ne
+la lui fît mettre, elle en avait entouré des arbres qui en avaient été
+consumés, et qu'ensuite la ceinture ne lui fit plus le mal que la reine
+avait espéré.
+
+Lorsque la princesse écoutait ce conte, elle ne croyait pas qu'il lui
+serait un jour utile; mais quand la reine lui eut prononcé ses ordres
+(d'un air si absolu, que l'arrêt en était irrévocable) elle pria les
+dieux de la favoriser: elle prit Ruson avec elle, et partit pour la
+forêt périlleuse. La reine fut ravie:
+
+«Nous ne verrons plus, dit-elle au roi, l'objet odieux des amours de
+notre fils, je l'ai envoyée dans un lieu où mille comme elle ne feraient
+pas le quart du déjeuner des éléphants.»
+
+Le roi lui dit qu'elle était trop vindicative, et qu'il ne pouvait
+s'empêcher d'avoir regret à la plus belle fille qu'il eût jamais vue:
+
+«Vraiment, répliqua-t-elle, je vous conseille de l'aimer, et de répandre
+des larmes pour sa mort, comme l'indigne Constancio en répand pour son
+absence.»
+
+Cependant Constancia fut à peine dans la forêt, qu'elle se vit entourée
+d'éléphants: ces horribles colosses, ravis de voir le beau mouton qui
+marchait plus hardiment que sa maîtresse, le caressaient aussi doucement
+avec leurs formidables trompes, qu'une dame aurait pu le faire avec sa
+main; la princesse avait tant de peur que les éléphants ne séparassent
+ses intérêts d'avec ceux de Ruson, qu'elle le prit entre ses bras
+quoiqu'il fût déjà lourd: de quelque côté qu'elle se tournât, elle le
+leur montrait toujours; ainsi elle s'avançait diligemment vers le palais
+de cette inaccessible vieille.
+
+Elle y parvint avec beaucoup de crainte et de peine: ce lui parut fort
+négligé; la fée qui l'habitait ne l'était pas moins: elle cachait une
+partie de son étonnement de la voir chez elle, car il y avait bien
+longtemps qu'aucunes créatures n'avaient pu y parvenir.
+
+«Que demandez-vous, la belle fille?» lui dit-elle.
+
+La princesse lui fit humblement les recommandations de la reine, et la
+pria de sa part de lui envoyer la ceinture d'amitié:
+
+«Elle ne sera pas refusée, dit-elle; sans doute c'est pour vous.
+
+--Je ne sais point, madame, répliqua-t-elle.
+
+--Oh! pour moi, je le sais bien.»
+
+Et prenant dans sa cassette une ceinture de velours bleu, d'où pendaient
+de longs cordons pour mettre une bourse, des ciseaux et un couteau, elle
+lui fit ce beau présent:
+
+«Tenez, lui dit-elle, cette ceinture vous rendra tout aimable, pourvu
+que vous la mettiez aussitôt que vous serez dans la forêt.»
+
+Après que Constancia l'eut remerciée, elle se chargea de Ruson qui lui
+était plus nécessaire que jamais; les éléphants lui firent fête, et la
+laissèrent passer malgré leur inclination dévorante: elle n'oublia pas
+de mettre la ceinture d'amitié autour d'un arbre; en même temps il se
+prit à brûler, comme s'il eût été dans le plus grand feu du monde; elle
+en ôta la ceinture, et fut la porter ainsi d'arbre en arbre, jusqu'à ce
+qu'elle ne les brûlât plus; ensuite elle arriva au palais, fort lasse.
+
+Quand la reine la vit, elle demeura si surprise, qu'elle ne put s'en
+taire.
+
+«Vous êtes une friponne, lui dit-elle; vous n'avez point été chez mon
+amie la fée?
+
+--Vous me pardonnerez, madame, répondit la belle Constancia, je vous
+rapporte la ceinture d'amitié que je lui ai demandée de votre part.
+
+--Ne l'avez-vous pas mise? ajouta la reine.
+
+--Elle est trop riche pour une pauvre bergère comme moi,
+répliqua-t-elle.
+
+--Non, non, dit la reine, je vous la donne pour votre peine, ne manquez
+pas de vous en parer. Mais, dites-moi, qu'avez-vous rencontré sur le
+chemin?
+
+--J'ai vu, dit-elle, des éléphants si spirituels, et qui ont tant
+d'adresse, qu'il n'y a point de pays où l'on ne prît plaisir à les voir;
+il semble que cette forêt est leur royaume, et qu'il y en a entre eux de
+plus absolus les uns que les autres.»
+
+La reine était bien chagrine, et ne disait pas tout ce qu'elle pensait;
+mais elle espérait que la ceinture brûlerait la bergère, sans que rien
+au monde pût l'en garantir. «Si les éléphants t'ont fait grâce,
+disait-elle tout bas, la ceinture me vengera: tu verras, malheureuse,
+quelle amitié j'ai pour toi, et le profit que tu recevras d'avoir su
+plaire à mon fils!»
+
+Constancia s'était retirée dans sa petite chambre, où elle pleurait
+l'absence de son cher prince; elle n'osait lui écrire, parce que la
+reine avait des espions en campagne qui arrêtaient les courriers, et
+elle avait pris de cette manière les lettres de son fils. «Hélas!
+Constancio, disait-elle, vous recevrez bientôt de tristes nouvelles de
+moi; vous ne deviez point partir, m'abandonner aux fureurs de votre
+mère; vous m'auriez défendue, ou vous auriez reçu mes derniers soupirs;
+au lieu que je suis livrée à son pouvoir tyrannique, et que je me trouve
+sans aucune consolation.»
+
+Elle alla au point du jour dans le jardin travailler à son ordinaire;
+elle y trouva encore mille bêtes venimeuses, dont sa bague la garantit:
+elle avait mis la ceinture de velours bleu; et quand la reine l'aperçut,
+qui cueillait des fleurs aussi tranquillement que si elle n'avait eu
+qu'un fil autour d'elle, il n'a jamais été un dépit égal au sien.
+«Quelle puissance s'intéresse pour cette bergère? s'écria-t-elle. Par
+ses attraits elle enchante mon fils, et par des simples innocents elle
+lui rend la santé; les serpents, les aspics rampent à ses pieds sans la
+piquer: les éléphants à sa vue deviennent obligeants et gracieux; la
+ceinture qui devrait l'avoir brûlée par le pouvoir de féerie, ne sert
+qu'à la parer: il faut donc que j'aie recours à des remèdes plus
+certains.»
+
+Elle envoya aussitôt au port le capitaine de ses gardes, en qui elle
+avait beaucoup de confiance, pour voir s'il n'y avait point de navires
+prêts à partir pour les régions les plus éloignées; il en trouva un qui
+devait mettre à la voile au commencement de la nuit: la reine en eut
+grande joie, elle fit parler au patron, on lui proposa d'acheter la plus
+belle esclave qui fût au monde. Le marchand ravi le voulut bien: il vint
+au palais; et sans que la pauvre Constancia en sût rien, il la vit dans
+le jardin; il demeura surpris des charmes de cette incomparable fille,
+et la reine qui savait tout mettre à profit, parce qu'elle était très
+avare, la vendit fort cher.
+
+Constancia ignorait les nouveaux déplaisirs qu'on lui préparait, elle se
+retira de bonne heure dans sa petite chambre, pour avoir le plaisir de
+rêver sans témoins à Constancio, et de faire réponse à une de ses
+lettres qu'elle avait enfin reçue: elle la lisait, sans pouvoir quitter
+une lecture si agréable, lorsqu'elle vit entrer la reine. Cette
+princesse avait une clef qui ouvrait toutes les serrures du palais: elle
+était suivie de deux muets et de son capitaine des gardes; les muets lui
+mirent un mouchoir dans la bouche, lièrent ses mains et l'enlevèrent.
+Ruson voulut suivre sa chère maîtresse, la reine se jeta sur lui et l'en
+empêcha, car elle craignait que ses bêlements ne fussent entendus; elle
+voulait que tout se passât avec beaucoup de secret et de silence. Ainsi
+Constancia n'ayant aucun secours, fut transportée dans le vaisseau:
+comme l'on n'attendait qu'elle pour partir, il cingla aussitôt en haute
+mer.
+
+Il faut lui laisser faire son voyage. Telle était sa triste fortune, car
+la fée Souveraine n'avait pu fléchir le Destin en sa faveur; et tout ce
+qu'elle pouvait, c'était de la suivre partout dans une nuée obscure où
+personne ne la voyait. Cependant le prince Constancio occupé de sa
+passion, ne gardait point de mesure avec la princesse qu'on lui avait
+destinée: bien qu'il fût naturellement le plus poli de tous les hommes,
+il ne laissait pas de lui faire mille brusqueries; elle s'en plaignait
+souvent à son père, qui ne pouvait s'empêcher d'en quereller son neveu;
+ainsi le mariage se reculait fort. Quand la reine trouva à propos
+d'écrire au prince que Constancia était à l'extrémité, il en ressentit
+une douleur inexprimable; il ne voulut plus garder de mesures dans une
+rencontre où sa vie courait pour le moins autant de risque celle de sa
+maîtresse, et il partit comme un éclair.
+
+Quelque diligence qu'il pût faire, il arriva trop tard. La reine, qui
+avait prévu son retour, fit dire pendant quelques jours que Constancia
+était malade; elle mit après d'elle des femmes qui savaient parler et se
+taire, comme il leur était ordonné. Le bruit de sa mort se répandit
+ensuite, et l'on enterra une figure de cire, disant que c'était elle. La
+reine, qui cherchait tous les moyens possibles de convaincre le prince
+de cette mort, fit sortir Mirtain de prison, pour qu'il assistât à ses
+funérailles; de sorte que le jour de son enterrement ayant été su de
+tout le monde, chacun y vint pour regretter cette charmante fille; et la
+reine qui composait son visage comme elle voulait, feignit de sentir
+cette perte par rapport au prince.
+
+Il arriva avec toute l'inquiétude qu'on peut se figurer; quand il entra
+dans la ville, il ne put s'empêcher de demander au premier qu'il trouva,
+des nouvelles de sa chère Constancia: ceux qui lui répondirent ne la
+connaissaient point; et n'étant préparés sur rien, ils lui dirent
+qu'elle était morte. À ces funestes paroles il ne fut plus le maître de
+sa douleur; il tomba de cheval sans pouls, sans voix. On s'assembla;
+l'on vit que c'était le prince, chacun s'empressa de le secourir, et on
+le porta presque mort au palais.
+
+Le roi ressentit vivement le pitoyable état de son fils; la reine s'y
+était préparée, elle crut que le temps et la perte de ses tendres
+espérances le guériraient; mais il était trop touché pour se consoler:
+son déplaisir bien loin de diminuer augmentait à tous moments: il passa
+deux jours sans voir ni parler à personne; il alla ensuite dans la
+chambre de la reine, les yeux pleins de larmes, la vue égarée, le visage
+pâle. Il lui que c'était elle qui avait fait mourir sa chère Constancia,
+mais qu'elle en serait bientôt punie puisqu'il allait mourir, et qu'il
+voulait aller au lieu où elle était enterrée.
+
+La reine ne pouvant l'en détourner, prit le parti de le conduire
+elle-même dans un bois planté de cyprès, où elle avait fait élever le
+tombeau. Quand le prince se trouva au lieu où sa maîtresse reposait pour
+toujours, il dit des choses si tendres et si passionnées, que jamais
+personne n'a parlé comme lui. Malgré la dureté de la reine, elle fondait
+en larmes: Mirtain s'affligeait autant que son maître, et tous ceux qui
+l'entendaient partageaient son désespoir. Enfin tout d'un coup poussé
+par sa fureur il tira son épée, et s'approchant du marbre qui couvrait
+ce beau corps, il allait se tuer, si la reine et Mirtain ne lui eussent
+arrêté le bras.
+
+«Non, dit-il, rien au monde ne m'empêchera de mourir et de rejoindre ma
+chère princesse.»
+
+Le nom de princesse qu'il donnait à la bergère surprit la reine: elle ne
+savait si son fils rêvait, et elle lui aurait cru l'esprit perdu, s'il
+n'avait parlé juste dans tout ce qu'il disait.
+
+Elle lui demanda pourquoi il nommait Constancia princesse; il répliqua
+qu'elle l'était, que son royaume s'appelait le royaume des Déserts,
+qu'il n'y avait point d'autre héritière, et qu'il n'en aurait jamais
+parlé s'il eût eu encore des mesures à garder.
+
+«Hélas! mon fils, dit la reine, puisque Constancia est d'une naissance
+convenable à la vôtre, consolez-vous, car elle n'est point morte. Il
+faut vous avouer, pour adoucir vos douleurs, que je l'ai vendue à des
+marchands, ils l'emmènent esclave.
+
+--Ah! s'écria le prince, vous me parlez ainsi, pour suspendre le dessein
+que j'ai formé de mourir; mais ma résolution est fixe, rien ne peut m'en
+détourner.
+
+--Il faut, ajouta la reine, vous en convaincre par vos yeux.»
+
+Aussitôt elle commanda que l'on déterrât la figure de cire. Comme il
+crut en la voyant d'abord que c'était le corps de son aimable princesse,
+il tomba dans une grande défaillance, dont on eut bien de la peine à le
+retirer. La reine l'assurait inutilement que Constancia n'était point
+morte; après le mauvais tour qu'elle lui avait fait, il ne pouvait la
+croire: mais Mirtain sut le persuader de cette vérité; il connaissait
+l'attachement qu'il avait pour lui, et qu'il ne serait pas capable de
+lui dire un mensonge.
+
+Il sentit quelque soulagement, parce que de tous les malheurs le plus
+terrible c'est la mort, et il pouvait encore se flatter du plaisir de
+revoir sa maîtresse. Cependant où la chercher? On ne connaissait point
+les marchands qui l'avaient achetée; ils n'avaient pas dit où ils
+allaient: c'étaient là de grandes difficultés; mais il n'en est guère
+qu'un véritable amour ne surmonte, il aimait mieux périr en courant
+après les ravisseurs de sa maîtresse, que de vivre sans elle.
+
+Il fit mille reproches à la reine sur son implacable dureté; il ajouta
+qu'elle aurait le temps de se repentir du mauvais tour qu'elle lui avait
+joué, qu'il allait partir, résolu de ne revenir jamais; qu'ainsi,
+voulant en perdre une, elle en perdrait deux. Cette mère affligée se
+jeta au cou de son fils, lui mouilla le visage de ses larmes, et le
+conjura par la vieillesse de son père et par l'amitié qu'elle avait pour
+lui, de ne pas les abandonner; que s'il les privait de la consolation de
+le voir, il serait cause de leur mort; qu'il était leur unique
+espérance, s'ils venaient à manquer; que leurs voisins et leurs ennemis
+s'empareraient du royaume. Le prince l'écouta froidement et
+respectueusement; mais il avait toujours devant les yeux la dureté
+qu'elle avait eue pour Constancia: sans elle, tous les royaumes de la
+terre ne l'auraient point touché; de sorte qu'il persista avec une
+fermeté surprenante dans la résolution de partir le lendemain.
+
+Le roi essaya inutilement de le faire rester, il passa la nuit à donner
+des ordres à Mirtain, il lui confia le fidèle mouton pour en avoir soin.
+Il prit une grande quantité de pierreries, et dit à Mirtain de garder
+les autres, et qu'il serait le seul qui recevrait de ses nouvelles, à
+condition de les tenir secrètes, parce qu'il voulait faire ressentir à
+sa mère toutes les peines de l'inquiétude.
+
+Le jour ne paraissait pas encore, lorsque l'impatient Constancio monta à
+cheval, se dévouant à la fortune, et la priant de lui être assez
+favorable pour lui faire retrouver sa maîtresse. Il ne savait de quel
+côté tourner ses pas; mais comme elle était partie dans un vaisseau, il
+crut qu'il devait s'embarquer pour la suivre. Il se rendit au plus
+fameux port; et sans être accompagné d'aucun de ses domestiques, ni
+connu de personne, il s'informa du lieu le plus éloigné où l'on pouvait
+aller, et ensuite de toutes les côtes, plages et ports où ils
+surgiraient; puis il s'embarqua dans l'espérance qu'une passion aussi
+pure et aussi forte que la sienne ne serait pas toujours malheureuse.
+
+Dès que l'on approchait de terre, il montait dans la chaloupe, et venait
+parcourir le rivage, criant de tous côtés: «Constancia, belle
+Constancia, où êtes-vous? Je vous cherche et je vous appelle en vain:
+serez-vous encore longtemps éloignée de moi?» Ses regrets et ses
+plaintes étaient perdus dans le vague de l'air, il revenait dans le
+vaisseau, le coeur pénétré de douleur, et les yeux pleins de larmes.
+
+Un soir que l'on avait jeté l'ancre derrière un grand rocher, il vint à
+son ordinaire prendre terre sur le rivage; et comme le pays était
+inconnu, et la nuit fort obscure, ceux qui l'accompagnaient ne voulurent
+point s'avancer, dans la crainte de périr en ce lieu. Pour le prince,
+qui faisait peu de cas de sa vie, il se mit à marcher, tombant et se
+relevant cent fois; à la fin il découvrit une grande lueur qui lui parut
+provenir de quelque feu; à mesure qu'il s'en approchait, il entendait
+beaucoup de bruit et des marteaux qui donnaient des coups terribles.
+Bien loin d'avoir peur, il se hâta d'arriver à une grande forge ouverte
+de tous les côtés, où la fournaise était si allumée, qu'il semblait que
+le soleil brillait au fond: trente géants, qui n'avaient chacun qu'un
+oeil au milieu du front, travaillaient en ce lieu à faire des armes.
+
+Constancio s'approcha d'eux, et leur dit:
+
+«Si vous êtes capables de pitié parmi le fer et le feu qui vous
+environnent, si par hasard vous avez vu aborder dans ces lieux la belle
+Constancia, que des marchands emmènent captive, que je sache où je
+pourrai la trouver, demandez-moi tout ce que j'ai au monde, je vous le
+donnerai de tout mon coeur.»
+
+Il eut à peine cessé sa petite harangue, que le bruit avait cessé à son
+arrivée, recommença avec plus de force.
+
+«Hélas! dit-il, vous n'êtes point touchés de ma douleur, barbares, je ne
+dois rien attendre de vous!»
+
+Il voulut aussitôt tourner ses pas ailleurs, quand il entendit une douce
+symphonie qui le ravit; et regardant vers la fournaise, il vit le plus
+bel enfant que l'imagination puisse jamais se représenter: il était plus
+brillant que le feu dont il sortit. Lorsqu'il eut considéré ses charmes,
+le bandeau qui couvrait ses yeux, l'arc et les flèches qu'il portait, il
+ne douta point que ce ne fût Cupidon. C'était lui en effet qui lui cria:
+
+«Arrête, Constancio, tu brûles d'une flamme trop pure pour que je te
+refuse mon secours; je m'appelle l'amour vertueux; c'est moi qui t'ai
+blessé pour la jeune Constancia; et c'est moi qui la défends contre le
+géant qui la persécute. La fée Souveraine est mon intime amie; nous
+sommes unis ensemble pour te la garder, mais il faut que j'éprouve ta
+passion avant que de te découvrir où elle est.
+
+--Ordonne, Amour, ordonne tout ce qu'il te plaira s'écria le prince, je
+n'omettrai rien pour t'obéir.
+
+--Jette-toi dans ce feu, répliqua l'enfant, et souviens-toi que si tu
+n'aimes pas uniquement et fidèlement, tu es perdu.
+
+--Je n'ai aucun sujet d'avoir peur», dit Constancio.
+
+Aussitôt il se jeta dans la fournaise, il perdit toute connaissance, ne
+sachant où il était, ni ce qu'il était lui-même.
+
+Il dormit trente heures, et se trouva à son réveil le plus beau pigeon
+qui fût au monde; au lieu d'être dans cette horrible fournaise, il était
+couché dans un petit nid de roses, de jasmins et de chèvrefeuilles. Il
+fut aussi surpris qu'on peut jamais l'être; ses pieds pattus, les
+différentes couleurs de ses plumes, et ses yeux tout de feu l'étonnaient
+beaucoup; il se mirait dans un ruisseau, et voulant se plaindre, il
+trouva qu'il avait perdu l'usage de la parole, quoiqu'il eût conservé
+celui de son esprit.
+
+Il envisagea cette métamorphose comme le comble de tous les malheurs:
+«Ah! perfide Amour, pensait-il en lui-même, quelle récompense donnes-tu
+au plus parfait de tous les amants? Faut-il être léger, traître et
+parjure pour trouver grâce devant toi? J'en ai bien vu de ce caractère
+que tu as couronnés, pendant que tu affliges ceux qui sont véritablement
+fidèles: que puis-je me promettre, continua-t-il, d'une figure aussi
+extraordinaire que la mienne? Me voilà pigeon: encore si je pouvais
+parler, comme parla autrefois l'oiseau Bleu (dont j'ai toute ma vie aimé
+le conte), je volerais si loin et si haut, je chercherais sous tant de
+climats différents ma chère maîtresse, et je m'en informerais à tant de
+personnes, que je la trouverais; mais je n'ai pas la liberté de
+prononcer son nom; et l'unique remède qu'il m'est permis de tenter,
+c'est de me précipiter dans quelque abîme pour y mourir.»
+
+Occupé de cette funeste résolution, il vola sur une haute montagne d'où
+il voulut se jeter en bas; mais ses ailes le soutinrent malgré lui; il
+en fut étonné; car n'ayant pas encore été pigeon, il ignorait de quel
+secours peuvent être des plumes; il prit la résolution de se les
+arracher toutes, et sans quartier il commença de se plumer.
+
+Ainsi dépouillé, il allait tenter une nouvelle cabriole du sommet d'un
+rocher, quand deux filles survinrent. Dès qu'elles virent cet infortuné
+oiseau, l'une se dit à l'autre:
+
+«D'où vient cet infortuné pigeon? Sort-il des serres aiguës de quelque
+oiseau de proie, ou de la gueule d'une belette?
+
+--J'ignore d'où il vient, répondit la plus jeune, mais je sais bien où
+il ira; et se jetant sur la pacifique bestiole, il ira, continua-t-elle,
+tenir compagnie à cinq de son espèce, dont je veux faire une tourte pour
+la fée Souveraine.»
+
+Le prince Pigeon l'entendant parler ainsi, bien loin de fuir, s'approcha
+pour qu'elle lui fît la grâce de le tuer promptement: mais ce qui devait
+causer sa perte le garantit; car ces filles le trouvèrent si poli et si
+familier, qu'elles résolurent de le nourrir. La plus belle l'enferma
+dans une corbeille couverte où elle mettait ordinairement son ouvrage,
+et elles continuèrent leur promenade.
+
+«Depuis quelques jours, disait l'une d'elles, il semble que notre
+maîtresse a bien des affaires, elle monte à tout moment sur son chameau
+de feu, et va jour et nuit d'un pôle à l'autre sans s'arrêter.
+
+--Si tu étais discrète, repartit sa compagne, je t'en apprendrais la
+raison, car elle a bien voulu me l'apprendre.
+
+--Va, je saurai me taire, s'écria celle qui avait déjà parlé, assure-toi
+de mon secret.
+
+--Sache donc, reprit-elle, que sa princesse Constancia, qu'elle aime si
+fort, est persécutée d'un géant qui veut l'épouser: il l'a mise dans une
+tour; et pour l'empêcher d'achever ce mariage, il faut qu'elle fasse des
+choses surprenantes.»
+
+Le prince écoutait leur conversation du fond de son panier: il avait cru
+jusqu'alors que rien ne pouvait augmenter ses disgrâces; mais il connut
+avec une extrême douleur qu'il s'était bien trompé; et l'on peur assez
+juger par tout ce que j'ai raconté de sa passion, et par les
+circonstances où il se trouvait, d'être devenu pigeonneau dans le temps
+où son secours était si nécessaire à sa princesse, qu'il ressentit un
+véritable désespoir; son imagination ingénieuse à le tourmenter lui
+représentait Constancia dans la fatale tour, assiégée par les
+importunités, les violences et les emportements d'un redoutable géant:
+il appréhendait qu'elle craignît, et qu'elle ne donnât les mains à son
+mariage. Un moment après, il appréhendait qu'elle ne craignît pas, et
+qu'elle n'exposât sa vie aux fureurs d'un tel amant. Il serait difficile
+de représenter l'état où il était.
+
+La jeune personne qui le portait dans sa manette, étant de retour avec
+sa compagne au palais de la fée qu'elles servaient, la trouvèrent qui se
+promenait dans une allée sombre de son jardin. Elles se prosternèrent
+d'abord à ses pieds, et lui dirent ensuite:
+
+«Grande reine, voici un pigeon que nous avons trouvé; il est doux, il
+est familier et s'il avait des plumes, il serait fort beau; nous avons
+résolu de le nourrir dans notre chambre; mais si vous l'agréez, il
+pourra quelquefois vous divertir dans la vôtre.»
+
+La fée prit la corbeille où il était enfermé, elle l'en tira, et fit des
+réflexions sérieuses sur les grandeurs du monde; car il était
+extraordinaire de voir un prince tel que Constancio sous la figure d'un
+pigeon prêt à être rôti ou bouilli; et quoique ce fût elle qui eût
+jusqu'alors conduit cette métamorphose, et que rien n'arrivât que par
+ses ordres; cependant, comme elle moralisait volontiers sur tous les
+événements, celui-là la frappa fort. Elle caressa le pigeonneau, et de
+sa part il n'oublia rien pour s'attirer son attention, afin qu'elle
+voulût le soulager dans sa triste aventure: il lui faisait la révérence
+à la pigeonne, en tirant un peu le pied; il la becquetait d'un air
+caressant: bien qu'il fût pigeon novice, il en savait déjà plus que les
+vieux pères et les vieux ramiers.
+
+La fée Souveraine le porta dans son cabinet, en ferma la porte, et lui
+dit:
+
+«Prince, le triste état où je te trouve aujourd'hui ne m'empêche pas de
+te connaître et de t'aimer, à cause de ma fille Constancia, qui est
+aussi peu indifférente pour toi que tu l'es pour elle: n'accuse personne
+que moi de ta métamorphose; je t'ai fait entrer dans la fournaise pour
+éprouver la candeur de ton amour: il est pur, il est ardent, il faut que
+tu aies tout l'honneur de l'aventure.»
+
+Le pigeon baissa trois fois la tête en signe de reconnaissance, et il
+écouta ce que la fée voulait lui dire.
+
+«La reine ta mère, reprit-elle, eut à peine reçu l'argent et les
+pierreries en échange de la princesse, qu'elle l'envoya avec la dernière
+violence aux marchands qui l'avaient achetée; et sitôt qu'elle fut dans
+le vaisseau, ils firent voile aux grandes Indes, où ils étaient bien
+sûrs de se défaire avec beaucoup de profit du précieux joyau qu'ils
+emmenaient. Ses pleurs et ses prières ne changèrent point leur
+résolution: elle disait inutilement que le prince Constancio la
+rachèterait de tout ce qu'il possédait au monde. Plus elle leur faisait
+valoir ce qu'ils en pouvaient attendre, plus ils se hâtaient de le fuir,
+dans la crainte qu'il ne fût averti de son enlèvement, et qu'il ne vînt
+leur arracher cette proie.
+
+«Enfin après avoir couru la moitié du monde, ils se trouvèrent battus
+d'une furieuse tempête. La princesse, accablée de sa douleur et des
+fatigues de la mer, était mourante; ils appréhendaient de la perdre, et
+se sauvèrent dans le premier port; mais comme ils débarquaient, ils
+virent venir un géant d'une grandeur épouvantable; il était suivi de
+plusieurs autres, qui tous ensemble dirent qu'ils voulaient voir ce
+qu'il y avait de plus rare dans leur vaisseau. Le géant étant entré, le
+premier objet qui frappa sa vue, ce fut la jeune princesse; ils se
+reconnurent aussitôt l'un et l'autre. «Ah! petite scélérate,
+s'écria-t-il, les dieux justes et pitoyables te ramènent donc sous mon
+pouvoir: te souvient-il du jour que je te trouvai, et que tu coupas mon
+sac? Je me trompe si tu me joues le même tour à présent.» En effet, il
+la prit comme un aigle prend un poulet, et malgré sa résistance et les
+prières des marchands, il l'emporta dans ses bras, courant de toute sa
+force jusqu'à sa grande tour.
+
+«Cette tour est sur une haute montagne: les enchanteurs qui l'ont bâtie
+n'ont rien oublié pour la rendre belle et curieuse. Il n'y a point de
+porte, l'on y monte par les fenêtres qui sont très hautes; les murs de
+diamants brillent comme le soleil, et sont d'une dureté à toute épreuve.
+En effet, ce que l'art et la nature peuvent rassembler de plus riche est
+au-dessous de ce qu'on y voit. Quand le furieux géant tint la charmante
+Constancia, il lui dit qu'il voulait l'épouser, et la rendre la plus
+heureuse personne de l'univers; qu'elle serait maîtresse de tous ses
+trésors, qu'il aurait la bonté de l'aimer, et qu'il ne doutait point
+qu'elle ne fût ravie que sa bonne fortune l'eût conduite vers lui. Elle
+lui fit connaître par ses larmes et par ses lamentations l'excès de son
+désespoir; et comme je conduisais tout secrètement, malgré le destin,
+qui avait juré la perte de Constancia, j'inspirai au géant des
+sentiments de douceur qu'il n'avait connus de sa vie; de sorte qu'au
+lieu de se fâcher, il dit à la princesse qu'il lui donnait un an,
+pendant lequel il ne lui ferait aucunes violences; mais que si elle ne
+prenait pas dans ce temps la résolution de le satisfaire, il
+l'épouserait malgré elle, et qu'ensuite il la ferait mourir; qu'ainsi
+elle pouvait voir ce qui l'accommoderait le mieux.
+
+«Après cette funeste déclaration, il fit enfermer avec elle les plus
+belles filles du monde pour lui tenir compagnie, et la retirer de cette
+profonde tristesse où elle s'abîmait. Il mit des géants aux environs de
+la tour pour empêcher que qui que ce fût en approchât: et en effet, si
+l'on avait cette témérité, l'on en recevrait bientôt la punition, car ce
+sont des gardes bien redoutables et bien cruels.
+
+«Enfin la pauvre princesse ne voyant aucune apparence d'être secourue,
+et qu'il ne reste plus qu'un jour pour achever l'année, se prépare à se
+précipiter du haut de la tour dans la mer. Voilà, seigneur Pigeon,
+l'état où elle est réduite; le seul remède que j'y trouve, c'est que
+vous voliez vers elle, tenant dans votre bec une petite bague que voilà;
+sitôt qu'elle l'aura mise à son doigt, elle deviendra colombe, et vous
+vous sauverez heureusement.»
+
+Le pigeonneau était dans la dernière impatience de partir, il ne savait
+comment le faire comprendre; il tirailla la manchette et le tablier en
+falbala de la fée, il s'approcha ensuite des fenêtres, où il donna
+quelques coups de bec contre les vitres. Tout cela voulait dire en
+langage pigeonnique: «Je vous supplie, madame, de m'envoyer avec votre
+bague enchantée pour soulager notre belle princesse.» Elle entendit son
+jargon, et répondant à ses désirs:
+
+«Allez, volez, charmant pigeon, lui dit-elle, voici la bague qui vous
+guidera; prenez grand soin de ne pas la perdre, car il n'y a que vous au
+monde qui puissiez retirer Constancia du lieu où elle est.»
+
+Le prince Pigeon, comme je l'ai déjà dit, n'avait point de plumes, il se
+les était arrachées dans son extrême désespoir. La fée le frotta d'une
+essence merveilleuse, qui lui en fit revenir de si belles et si
+extraordinaires, que les pigeons de Vénus n'étaient pas dignes d'entrer
+en aucune comparaison avec lui. Il fut ravi de se voir remplumé; et
+prenant l'essor, il arriva au lever de l'aurore sur le haut de la tour,
+dont les murs de diamants brillaient à un tel point, que le soleil a
+moins de feu dans son plus grand éclat. Il y avait un spacieux jardin
+sur le donjon, au milieu duquel s'élevait un oranger chargé de fleurs et
+de fruits; le reste du jardin était fort curieux, et le prince Pigeon
+n'aurait pas été indifférent au plaisir de l'admirer, s'il n'avait été
+occupé de choses bien plus importantes.
+
+Il se percha sur l'oranger, il tenait dans son bec la bague, et
+ressentait une terrible inquiétude, lorsque la princesse entra: elle
+avait une longue robe blanche, sa tête était couverte d'un grand voile
+noir brodé d'or, il était abattu sur son visage, et traînait de tous
+côtés. L'amoureux pigeon aurait pu douter que c'était elle, si la
+noblesse de sa taille et son air majestueux eussent pu être dans une
+autre à un point si parfait. Elle vint s'asseoir sous l'oranger, et
+levant son voile tout d'un coup, il en demeura pour quelque temps
+ébloui.
+
+«Tristes regrets, tristes pensées! s'écria-t-elle. Vous êtes à présent
+inutiles, mon coeur affligé a passé un an entier entre la crainte et
+l'espérance; mais le terme fatal est arrivé! c'est aujourd'hui; c'est
+dans quelques heures qu'il faut que je meure, ou que j'épouse le géant:
+hélas, est-il possible que la fée Souveraine et le prince Constancio
+m'aient si fort abandonnée! que leur ai-je fait? Mais à quoi me servent
+ces réflexions? Ne vaut-il pas mieux exécuter le noble dessein que j'ai
+conçu?»
+
+Elle se leva d'un air plein de hardiesse pour se précipiter: cependant,
+comme le moindre bruit lui faisait peur, et qu'elle entendit le
+pigeonneau qui s'agitait sur l'arbre, elle leva les yeux pour voir ce
+que c'était; en même temps il vola sur elle, et posa dans son sein
+l'importante petite bague. La princesse surprise des caresses de ce bel
+oiseau et de son charmant plumage, ne le fut pas moins du présent qu'il
+venait de lui faire. Elle considéra la bague, elle y remarqua quelques
+caractères mystérieux, et elle la tenait encore, lorsque le géant entra
+dans le jardin, sans qu'elle l'eût même entendu venir.
+
+Quelques-unes des femmes qui la servaient étaient allées rendre compte à
+ce terrible amant du désespoir de la princesse, et qu'elle voulait se
+tuer, plutôt que de l'épouser. Lorsqu'il sut qu'elle était montée si
+matin au haut de la tour, il craignit une funeste catastrophe: son coeur
+qui jusqu'alors n'avait été capable que de barbarie, était tellement
+enchanté des beaux yeux de cette aimable personne, qu'il l'aimait avec
+délicatesse. Ô dieux, que devint-elle quand elle le vit! elle appréhenda
+qu'il ne lui ôtât les moyens qu'elle cherchait de mourir. Le pauvre
+pigeon n'était pas médiocrement effrayé de ce formidable colosse. Dans
+le trouble où elle était, elle mit la bague à son doigt, et
+sur-le-champ, ô merveille! elle fut métamorphosée en colombe, et
+s'envola à tire d'ailes avec le fidèle pigeon.
+
+Jamais surprise n'a égalé celle du géant. Après avoir regardé sa
+maîtresse devenue colombe, qui traversait le vaste espace de l'air, il
+demeura quelque temps immobile, puis il poussa des cris et fit des
+hurlements qui ébranlèrent les montagnes, et ne finirent qu'avec sa vie:
+il la termina au fond de la mer, où il était bien plus juste qu'il se
+noyât que la charmante princesse. Elle s'éloignait donc très diligemment
+avec son guide; mais lorsqu'ils eurent fait un assez long chemin pour ne
+plus rien craindre, ils s'abattirent doucement dans un bois fort sombre
+par la quantité d'arbres, et fort agréable à cause de l'herbe verte et
+des fleurs qui couvraient la terre. Constancia ignorait encore que le
+pigeon fût son véritable amant. Il était très affligé de ne pouvoir
+parler pour lui en rendre compte, quand il sentit une main invisible qui
+lui déliait la langue; il en eut une sensible joie, et dit aussitôt à la
+princesse:
+
+«Votre coeur ne vous a-t-il pas appris, charmante colombe, que vous êtes
+avec un pigeon qui brûle toujours des mêmes feux que vous allumez?
+
+--Mon coeur souhaitait le bonheur qui m'arrive, répliqua-t-elle, mais il
+n'osait s'en flatter: hélas, qui l'aurait pu imaginer! j'étais sur le
+point de périr sous les coups de ma bizarre fortune; vous êtes venu
+m'arracher d'entre les bras de la mort, ou d'un monstre que je redoutais
+plus qu'elle.»
+
+Le prince, ravi d'entendre parler sa colombe, et de la retrouver aussi
+tendre qu'il la désirait, lui dit tout ce que la passion la plus
+délicate et la plus vive peut inspirer; il lui raconta ce qui s'était
+passé depuis le triste moment de son absence, particulièrement la
+rencontre surprenante de l'amour Forgeron et de la fée dans son palais:
+elle eut une grande joie de savoir que sa meilleure amie était toujours
+dans ses intérêts.
+
+«Allons la trouver, mon cher prince, dit-elle à Constancio, et la
+remercier de tout le bien qu'elle nous fait: elle nous rendra notre
+première figure; nous retournerons dans votre royaume ou dans le mien.
+
+--Si vous m'aimez autant que je vous aime, répliqua-t-il, je vous ferai
+une proposition où l'amour seul a part. Mais, aimable princesse, vous
+m'allez dire que je suis un extravagant.
+
+--Ne ménagez point la réputation de votre esprit aux dépens de votre
+coeur, reprit-elle; parlez sans crainte; je vous entendrai toujours avec
+plaisir.
+
+--Je serais d'avis, continua-t-il, que nous ne changeassions point de
+figure; vous colombe, et moi pigeon, pouvons brûler des mêmes feux qui
+ont brûlé Constancio et Constancia. Je suis persuadé qu'étant
+débarrassés du soin de nos royaumes, n'ayant ni conseil à tenir, ni
+guerre à faire, ni audiences à donner, exempts de jouer sans cesse un
+rôle importun sur le grand théâtre du monde, il nous sera plus aisé de
+vivre l'un pour l'autre dans cette aimable solitude.
+
+--Ah! s'écria la colombe, que votre dessein renferme de grandeur et de
+délicatesse! Quelque jeune que je sois, hélas! j'ai tant éprouvé de
+disgrâces; la fortune, jalouse de mon innocente beauté, m'a persécutée
+si opiniâtrement, que je serai ravie de renoncer à tous les biens
+qu'elle donne, afin de ne vivre que pour vous. Oui, mon cher prince, j'y
+consens: choisissons un pays agréable, et passons sous cette
+métamorphose nos plus beaux jours; menons une vie innocente, sans
+ambition et sans désirs, que ceux qu'un amour vertueux inspire.
+
+--C'est moi qui veux vous guider, s'écria l'Amour en descendant du plus
+haut de l'Olympe. Un dessein si tendre mérite ma protection.
+
+--Et la mienne aussi, dit la fée Souveraine qui parut tout d'un coup. Je
+viens vous chercher pour m'avancer de quelques moments le plaisir de
+vous voir.»
+
+Le pigeon et la colombe eurent autant de joie que de surprise de ce
+nouvel événement.
+
+«Nous nous mettons sous votre conduite, dit Constancia à la fée.
+
+--Ne nous abandonnez pas, dit Constancio à l'Amour.
+
+--Venez, dit-il, à Paphos, l'on y respecte encore ma mère, et l'on y
+aime toujours les oiseaux qui lui étaient consacrés.
+
+--Non, répondit la princesse, nous ne cherchons point le commerce des
+hommes: heureux qui peut y renoncer! il nous faut seulement une belle
+solitude.»
+
+La fée aussitôt frappa la terre de sa baguette. L'Amour la frappa d'une
+flèche dorée. Ils virent en même temps le plus beau désert de la nature
+et le mieux orné de bois, de fleurs, de prairies et de fontaines.
+
+«Restez-y des millions d'années, s'écria l'Amour. Jurez-vous une
+fidélité éternelle en présence de cette merveilleuse fée.
+
+--Je le jure à ma colombe, s'écria le pigeon.
+
+--Je le jure à mon pigeon, s'écria la colombe.
+
+--Votre mariage, dit la fée, ne pouvait être fait par un dieu plus
+capable de le rendre heureux. Au reste, je vous promets que si vous vous
+lassez de cette métamorphose, je ne vous abandonnerai point, et je vous
+rendrai votre première figure.»
+
+Pigeon et colombe en remercièrent la fée; mais ils l'assurèrent qu'ils
+ne l'appelleraient point pour cela; qu'ils avaient trop éprouvé les
+malheurs de la vie: ils la prièrent seulement de leur faire venir Ruson,
+en cas qu'il ne fût pas mort.
+
+«Il a changé d'état, dit l'Amour, c'est moi qui l'avait condamné à être
+mouton. Il m'a fait pitié, je l'ai rétabli sur le trône d'où je l'avais
+arraché.»
+
+À ces nouvelles, Constancia ne fut plus surprise des jolies choses
+qu'elle lui avait vu faire. Elle conjura l'Amour de lui apprendre les
+aventures d'un mouton qui lui avait été si cher.
+
+«Je viendrai vous les dire, répliqua-t-il obligeamment. Pour
+aujourd'hui, je suis attendu et souhaité en tant d'endroits, que je ne
+sais où j'irai en premier. Adieu, continua-t-il, heureux et tendres
+époux, vous pouvez vous vanter d'être les plus sages de mon empire.»
+
+La fée Souveraine resta quelque temps avec les nouveaux mariés. Elle ne
+pouvait assez louer le mépris qu'ils faisaient des grandeurs de la
+terre; mais il est bien certain qu'ils prenaient le meilleur parti pour
+la tranquillité de la vie. Enfin elle les quitta; l'on a su par elle et
+par l'Amour, que le prince Pigeon et la princesse Colombe se sont
+toujours aimés fidèlement.
+
+ D'un amour pur nous voyons le destin:
+ Des troubles renaissants, un espoir incertain,
+ De tristes accidents, de fatales traverses
+ Affligent quelquefois les plus parfaits amants.
+ L'amour, qui nous unit par des noeuds si charmants,
+ Pour conduire au bonheur, a des routes diverses:
+ Le ciel, en les troublant, assure nos désirs.
+ Jeunes coeurs, il est vrai, des épreuves si rudes
+ Vous arrachent des pleurs, vous coûtent des soupirs;
+ Mais quand l'amour est pur! peines, inquiétudes,
+ Sont autant de garants des plus charmants plaisirs.
+
+
+
+
+Le Prince Marcassin
+
+
+Il était une fois un roi et une reine qui vivaient dans une grande
+tristesse, parce qu'ils n'avaient point d'enfants: la reine n'était plus
+jeune, bien qu'elle fût encore belle, de sorte qu'elle n'osait s'en
+promettre: cela l'affligeait beaucoup; elle dormait peu, et soupirait
+sans cesse, priant les dieux et toutes les fées de lui être favorables.
+Un jour qu'elle se promenait dans un petit bois, après avoir cueilli
+quelques violettes et des roses, elle cueillit aussi des fraises; mais
+aussitôt qu'elle en eut mangé, elle fut saisie d'un si profond sommeil,
+qu'elle se coucha au pied d'un arbre et s'endormit.
+
+Elle rêva, pendant son sommeil, qu'elle voyait passer en l'air trois
+fées qui s'arrêtaient au-dessus de sa tête. La première la regardant en
+pitié, dit:
+
+«Voilà une aimable reine, à qui nous rendrions un service bien
+essentiel, si nous la voulions douer d'un enfant.
+
+--Volontiers, dit la seconde, douez-la, puisque vous êtes notre aînée.
+
+--Je la doue, continua-t-elle, d'avoir un fils, le plus beau, le plus
+aimable, et le mieux aimé qui soit au monde.
+
+--Et moi, dit l'autre, je la doue de voir ce fils heureux dans ses
+entreprises, toujours puissant, plein d'esprit et de justice.»
+
+Le tour de la troisième étant venu pour douer, elle éclata de rire, et
+marmotta plusieurs choses entre ses dents, que la reine n'entendit
+point.
+
+Voilà le songe qu'elle fit. Elle se réveilla au bout de quelques
+moments; elle n'aperçut rien en l'air ni dans le jardin. «Hélas!
+dit-elle, je n'ai point assez de bonne fortune pour espérer que mon rêve
+se trouve véritable: quels remerciements ne ferais-je pas aux dieux et
+aux bonnes fées si j'avais un fils!» Elle cueillit encore des fleurs, et
+revint au palais plus gaie qu'à l'ordinaire. Le roi s'en aperçut, il la
+pria de lui en dire la raison; elle s'en défendit, il la pressa
+davantage.
+
+«Ce n'est point, lui dit-elle, une chose qui mérite votre curiosité; il
+n'est question que d'un rêve, mais vous me trouverez bien faible d'y
+ajouter quelque sorte de foi.»
+
+Elle lui raconta qu'elle avait vu en dormant trois fées en l'air, et ce
+que deux avaient dit; que la troisième avait éclaté de rire, sans
+qu'elle eût pu entendre ce qu'elle marmottait.
+
+«Ce rêve, dit le roi, me donne comme à vous de la satisfaction; mais
+j'ai de l'inquiétude de cette fée de belle humeur, car la plupart sont
+malicieuses, et ce n'est pas toujours bon signe quand elles rient.
+
+--Pour moi, répliqua la reine, je crois que cela ne signifie ni bien ni
+mal; mon esprit est occupé du désir que j'ai d'avoir un fils, et il se
+forme là-dessus cent chimères: que pourrait-il même lui arriver, en cas
+qu'il y eût quelque chose de véritable dans ce que j'ai songé? Il est
+doué de tout ce qui se peut de plus avantageux? plût au ciel que j'eusse
+cette consolation!»
+
+Elle se prit à pleurer là-dessus; il l'assura qu'elle lui était si
+chère, qu'elle lui tenait lieu de tout.
+
+Au bout de quelques mois, la reine s'aperçut qu'elle était grosse: tout
+le royaume fut averti de faire des voeux pour elle; les autels ne
+fumaient plus que des sacrifices qu'on offrait aux dieux pour la
+conservation d'un trésor si précieux. Les États assemblés députèrent
+pour aller complimenter leurs majestés; tous les princes du sang, les
+princesses et les ambassadeurs se trouvèrent aux couches de la reine; la
+layette pour ce cher enfant était d'une beauté admirable; la nourrice
+excellente. Mais que la joie publique se changea bien en tristesse,
+quand au lieu d'un beau prince, l'on vit naître un petit Marcassin! Tout
+le monde jeta de grands cris qui effrayèrent fort la reine. Elle demanda
+ce que c'était; on ne voulut pas le lui dire, crainte qu'elle ne mourût
+de douleur: au contraire, on l'assura qu'elle était mère d'un beau
+garçon, et qu'elle avait sujet de s'en réjouir.
+
+Cependant le roi s'affligeait avec excès; il commanda que l'on mît le
+Marcassin dans un sac, et qu'on le jetât au fond de la mer, pour perdre
+entièrement l'idée d'une chose si fâcheuse: mais ensuite il en eut
+pitié; et pensant qu'il était juste de consulter la reine là-dessus, il
+ordonna qu'on le nourrît, et ne parla de rien à sa femme, jusqu'à ce
+qu'elle fût assez bien, pour ne pas craindre de la faire mourir par un
+grand déplaisir. Elle demandait tous les jours à voir son fils: on lui
+disait qu'il était trop délicat pour être transporté de sa chambre à la
+sienne, et là-dessus elle se tranquillisait.
+
+Pour le prince Marcassin, il se faisait nourrir en Marcassin qui a
+grande envie de vivre: il fallut lui donner six nourrices, dont il y en
+avait trois sèches, à la mode d'Angleterre. Celles-ci lui faisaient
+boire à tous moments du vin d'Espagne et des liqueurs, qui lui apprirent
+de bonne heure à se connaître aux meilleurs vins. La reine impatiente de
+caresser son marmot, dit au roi qu'elle se portait assez bien pour aller
+jusqu'à son appartement, et qu'elle ne pouvait plus vivre sans voir son
+fils. Le roi poussa un profond soupir; il commanda qu'on apportât
+l'héritier de la couronne. Il était emmailloté comme un enfant, dans des
+langes de brocart d'or. La reine le prit entre ses bras, et levant une
+dentelle frisée qui couvrait sa hure, hélas! que devint-elle à cette
+fatale vue? Ce moment pensa être le dernier de sa vie; elle jetait de
+tristes regards sur le roi, n'osant lui parler.
+
+«Ne vous affligez point, ma chère reine, lui dit-il, je ne vous impute
+rien de notre malheur; c'est ici, sans doute, un tour de quelque fée
+malfaisante, si vous voulez y consentir, je suivrai le premier dessein
+que j'ai eu de faire noyer ce petit monstre.
+
+--Ah! sire, lui dit-elle, ne me consultez point pour une action si
+cruelle, je suis la mère de cet infortuné Marcassin, je sens ma
+tendresse qui sollicite en sa faveur; de grâce, ne lui faisons point de
+mal, il en a déjà trop, ayant dû naître homme, d'être né sanglier.»
+
+Elle toucha si fortement le roi par ses larmes et par ses raisons, qu'il
+lui promit ce qu'elle souhaitait; de sorte que les dames qui élevaient
+Marcassinet, commencèrent d'en prendre encore plus de soin; car on
+l'avait regardé jusqu'alors comme une bête proscrite, qui servirait
+bientôt de nourriture aux poissons. Il est vrai que malgré sa laideur,
+on lui remarquait des yeux tout pleins d'esprit; on l'avait accoutumé à
+donner son petit pied à ceux qui venaient le saluer, comme les autres
+donnent leur main; on lui mettait des bracelets de diamants, et il
+faisait toutes ces choses avec assez de grâce.
+
+La reine ne pouvait s'empêcher de l'aimer; elle l'avait souvent entre
+ses bras, le trouvant joli dans le fond de son coeur, car elle n'osait
+le dire, de crainte de passer pour folle; mais elle avouait à ses amies
+que son fils lui paraissait aimable; elle le couvrait de mille noeuds de
+nonpareilles couleur de roses; ses oreilles étaient percées; il avait
+une lisière avec laquelle on le soutenait, pour lui apprendre à marcher
+sur les pieds de derrière; on lui mettait des souliers et des bas de
+soie attachés sur le genou, pour lui faire paraître la jambe plus
+longue; on le fouettait quand il voulait gronder: enfin on lui ôtait,
+autant qu'il était possible, les manières marcassines.
+
+Un soir que la reine se promenait et qu'elle le portait à son cou, elle
+vint sous le même arbre où elle s'était endormie, et où elle avait rêvé
+tout ce que j'ai déjà dit; le souvenir de cette aventure lui revint
+fortement dans l'esprit: «Voilà donc, disait-elle, ce prince si beau, si
+parfait et si heureux que je devais avoir? Ô songe trompeur, vision
+fatale! ô fées, que vous avais-je fait pour vous moquer de moi?» Elle
+marmottait ces paroles entre ses dents, lorsqu'elle vit croître tout
+d'un coup un chêne, dont il sortit une dame fort parée, qui, la
+regardant d'un air affable, lui dit:
+
+«Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donné le jour à Marcassinet;
+je t'assure qu'il viendra un temps où tu le trouveras aimable.»
+
+La reine la reconnut pour une des trois fées, qui passant en l'air
+lorsqu'elle dormait, s'étaient arrêtées et lui avaient souhaité un fils.
+
+«J'ai de la peine à vous croire, madame, répliqua-t-elle; quelque esprit
+que mon fils puisse avoir, qui pourra l'aimer sous une telle figure?»
+
+La fée lui répliqua encore une fois:
+
+«Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donné le jour à Marcassinet,
+je t'assure qu'il viendra un temps où tu le trouveras aimable.»
+
+Elle se remit aussitôt dans l'arbre, et l'arbre rentra en terre, sans
+qu'il parût même qu'il y en eût eu en cet endroit.
+
+La reine, fort surprise de cette nouvelle aventure, ne laissa pas de se
+flatter que les fées prendraient quelque soin de l'altesse Bestiole:
+elle retourna promptement au palais pour en entretenir le roi; mais il
+pensa qu'elle avait imaginé ce moyen pour lui rendre son fils moins
+odieux.
+
+«Je vois fort bien, lui dit-elle, à l'air dont vous m'écoutez, que vous
+ne me croyez pas; cependant rien n'est plus vrai que tout ce que je
+viens de vous raconter.
+
+--Il est fort triste, dit le roi, d'essuyer les railleries des fées: par
+où s'y prendront-elles pour rendre notre enfant autre chose qu'un
+sanglier? Je n'y songe jamais sans tomber dans l'accablement.»
+
+La reine se retira plus affligée qu'elle l'eût encore été; elle avait
+espéré que les promesses de la fée adouciraient le chagrin du roi;
+cependant il voulait à peine les écouter. Elle se retira, bien résolue
+de ne lui plus rien dire de leur fils, et de laisser aux dieux le soin
+de consoler son mari.
+
+Marcassin commença de parler, comme font tous les enfants, il bégayait
+un peu; mais cela n'empêchait pas que la reine n'eût beaucoup de plaisir
+à l'entendre, car elle craignait qu'il ne parlât de sa vie. Il devenait
+fort grand, et marchait souvent sur les pieds de derrière. Il portait de
+longues vestes qui lui couvraient les jambes; un bonnet à l'anglaise de
+velours noir, pour cacher sa tête, ses oreilles, et une partie de son
+groin. À la vérité il lui venait des défenses terribles; ses soies
+étaient furieusement hérissées; son regard fier, et le commandement
+absolu. Il mangeait dans une auge d'or, où on lui préparait des truffes,
+des glands, des morilles, de l'herbe, et l'on n'oubliait rien pour le
+rendre propre et poli. Il était né avec un esprit supérieur, et un
+courage intrépide. Le roi connaissant son caractère, commença à l'aimer
+plus qu'il n'avait fait jusque-là. Il choisit de bons maîtres pour lui
+apprendre tout ce qu'on pourrait. Il réussissait mal aux danses
+figurées, mais pour le passe-pied et le menuet, où il fallait aller vite
+et légèrement, il y faisait des merveilles. À l'égard des instruments,
+il connut bien que le luth et le théorbe ne lui convenaient pas; il
+aimait la guitare, et jouait joliment de la flûte. Il montait à cheval
+avec une disposition et une grâce surprenantes; il ne se passait guère
+de jours qu'il n'allât à la chasse, et qu'il ne donnât de terribles
+coups de dents aux bêtes les plus féroces et les plus dangereuses. Ses
+maîtres lui trouvaient un esprit vif, et toute la facilité possible à se
+perfectionner dans les sciences. Il ressentait bien amèrement le
+ridicule de sa figure marcassine; de sorte qu'il évitait de paraître aux
+grandes assemblées.
+
+Il passait sa vie dans une heureuse indifférence, lorsqu'étant chez la
+reine, il vit entrer une dame de bonne mine, suivie de trois jeunes
+filles très aimables. Elle se jeta aux pieds de la reine; elle lui dit
+qu'elle venait la supplier de les recevoir auprès d'elle; que la mort de
+son mari et de grands malheurs l'avaient réduite à une extrême pauvreté;
+que sa naissance et son infortune étaient assez connues de sa majesté,
+pour espérer qu'elle aurait pitié d'elle. La reine fut attendrie de les
+voir ainsi à ses genoux, elle les embrassa, et leur dit qu'elle recevait
+avec plaisir ses trois filles. L'aînée s'appelait Ismène, la seconde
+Zélonide, et la cadette Marthesie; qu'elle en prendrait soin; qu'elle ne
+se décourageât point; qu'elle pouvait rester dans le palais, où l'on
+aurait beaucoup d'égards pour elle et qu'elle comptât sur son amitié. La
+mère, charmée des bontés de la reine, baisa mille fois ses mains, et se
+trouva tout d'un coup dans une tranquillité qu'elle ne connaissait pas
+depuis longtemps.
+
+La beauté d'Ismène fit du bruit à la cour, et toucha sensiblement un
+jeune chevalier, nommé Coridon, qui ne brillait pas moins de son côté
+qu'elle brillait du sien. Ils furent frappés presque en même temps d'une
+secrète sympathie qui les attacha l'un à l'autre. Le chevalier était
+infiniment aimable; il plut, on l'aima. Et comme c'était un parti très
+avantageux pour Ismène, la reine s'aperçut avec plaisir des soins qu'il
+lui rendait, et du compte qu'elle lui en tenait. Enfin on parla de leur
+mariage; tout semblait y concourir. Ils étaient nés l'un pour l'autre,
+et Coridon n'oubliait rien de toutes ces fêtes galantes, et de tous ces
+soins empressés qui engagent fortement un coeur déjà prévenu.
+
+Cependant le prince avait ressenti le pouvoir d'Ismène dès qu'il l'avait
+vue, sans oser lui déclarer sa passion. «Ah! Marcassin, Marcassin,
+s'écriait-il en se regardant dans un miroir, serait-il bien possible
+qu'avec une figure si disgraciée, tu osasses te promettre quelque
+sentiment favorable de la belle Ismène? Il faut se guérir, car de tous
+les malheurs, le plus grand, c'est d'aimer sans être aimé.» Il évitait
+très soigneusement de la voir; et comme il n'en pensait pas moins à
+elle, il tomba dans une affreuse mélancolie: il devint si maigre que les
+os lui perçaient la peau. Mais il eut une grande augmentation
+d'inquiétude, quand il apprit que Coridon recherchait ouvertement
+Ismène; qu'elle avait pour lui beaucoup d'estime, et qu'avant qu'il fût
+peu, le roi et la reine feraient la fête de leurs noces.
+
+À ces nouvelles, il sentit que son amour augmentait, et que son
+espérance diminuait, car il lui semblait moins difficile de plaire à
+Ismène indifférente, qu'à Ismène prévenue pour Coridon. Il comprit
+encore que son silence achevait de le perdre; de sorte qu'ayant cherché
+un moment favorable pour l'entretenir, il le trouva. Un jour qu'elle
+était assise sous un agréable feuillage, où elle chantait quelques
+paroles que son amant avait faites pour elle, Marcassin l'aborda tout
+ému, et s'étant placé auprès d'elle, il lui demanda s'il était vrai,
+comme on lui avait dit, qu'elle allait épouser Coridon? Elle répliqua
+que la reine lui avait ordonné de recevoir ses assiduités, et
+qu'apparemment cela devait avoir quelque suite.
+
+«Ismène, lui dit-il, en se radoucissant, vous êtes si jeune, que je ne
+croyais pas que l'on pensât à vous marier; si je l'avais su, je vous
+aurais proposé le fils unique d'un grand roi, qui vous aime, et qui
+serait ravi de vous rendre heureuse.»
+
+À ces mots, Ismène pâlit: elle avait déjà remarqué que Marcassin, qui
+était naturellement assez farouche, lui parlait avec plaisir; qu'il lui
+donnait toutes les truffes que son instinct marcassinique lui faisait
+trouver dans la forêt, et qu'il la régalait des fleurs dont son bonnet
+était ordinairement orné. Elle eut une grande peur qu'il ne fût le
+prince dont il parlait, et elle lui répondit:
+
+«Je suis bien aise, seigneur, d'avoir ignoré les sentiments du fils de
+ce grand roi; peut-être que ma famille, plus ambitieuse que je ne le
+suis, aurait voulu me contraindre à l'épouser; et je vous avoue
+confidemment que mon coeur est si prévenu pour Coridon, qu'il ne
+changera jamais.
+
+--Quoi! répliqua-t-il, vous refuseriez une tête couronnée qui mettrait
+sa fortune à vous plaire?
+
+--Il n'y a rien que je ne refuse, lui dit-elle; j'ai plus de tendresse
+que d'ambition; et je vous conjure, seigneur, puisque vous avez commerce
+avec ce prince, de l'engager à me laisser en repos.
+
+--Ah! scélérate, s'écria l'impatient Marcassin, vous ne connaissez que
+trop le prince dont je vous parle! Sa figure vous déplaît; vous ne
+voudriez pas avoir le nom de reine Marcassine; vous avez juré une
+fidélité éternelle à votre chevalier; songez cependant, songez à la
+différence qui est entre nous; je ne suis pas un Adonis, j'en conviens,
+mais je suis un sanglier redoutable; la puissance suprême vaut bien
+quelques petits agréments naturels: Ismène, pensez-y, ne me désespérez
+pas.»
+
+En disant ces mots, ses yeux paraissaient tout de feu, et ses longues
+défenses faisaient l'une contre l'autre un bruit dont cette pauvre fille
+tremblait.
+
+Marcassin se retira. Ismène, affligée, répandit un torrent de larmes,
+lorsque Coridon se rendit auprès d'elle. Ils n'avaient connu, jusqu'à ce
+jour, que les douceurs d'une tendresse mutuelle; rien ne s'était opposé
+à ses progrès, et ils avaient lieu de se promettre qu'elle serait
+bientôt couronnée. Que devint ce jeune amant, quand il vit la douleur de
+sa belle maîtresse! Il la pressa de lui en apprendre le sujet. Elle le
+voulut bien, et l'on ne saurait représenter le trouble que lui causa
+cette nouvelle.
+
+«Je ne suis point capable, lui dit-il, d'établir mon bonheur aux dépens
+du vôtre; l'on vous offre une couronne, il faut que vous l'acceptiez.
+
+--Que je l'accepte, grands dieux! s'écria-t-elle. Que je vous oublie, et
+que j'épouse un monstre? Que vous ai-je fait, hélas! pour vous obliger
+de me donner des conseils si contraires à notre amitié et à notre
+repos?»
+
+Coridon était saisi à un tel point, qu'il ne pouvait lui répondre; mais
+les larmes qui coulaient de ses yeux, marquaient assez l'état de son
+âme. Ismène, pénétrée de leur commune infortune, lui dit cent et cent
+fois qu'elle ne changerait pas, quand il s'agirait de tous les rois de
+la terre; et lui, touché de cette générosité, lui dit cent et cent fois
+qu'il fallait le laisser mourir de chagrin, et monter sur le trône qu'on
+lui offrait.
+
+Pendant que cette contestation se passait entre eux, Marcassin était
+chez la reine, à laquelle il dit que l'espérance de guérir de la passion
+qu'il avait prise pour Ismène l'avait obligé à se taire, mais qu'il
+avait combattu inutilement; qu'elle était sur le point d'être mariée;
+qu'il ne se sentait pas la force de soutenir une telle disgrâce, et
+qu'enfin il voulait l'épouser ou mourir. La reine fut bien surprise
+d'entendre que le sanglier était amoureux.
+
+«Songes-tu à ce que tu dis? lui répliqua-t-elle. Qui voudra de toi, mon
+fils, et quels enfants peux-tu espérer?
+
+--Ismène est si belle, dit-il, qu'elle ne saurait avoir de vilains
+enfants; et quand ils me ressembleraient, je suis résolu à tout, plutôt
+que de la voir entre les bras d'un autre.
+
+--As-tu si peu de délicatesse, continua la reine, que de vouloir une
+fille dont la naissance est inférieure à la tienne?
+
+--Et qui sera la souveraine, répliqua-t-il, assez peu délicate pour
+vouloir un malheureux cochon comme moi?
+
+--Tu te trompes, mon fils, ajouta la reine; les princesses moins que les
+autres ont la liberté de choisir; nous te ferons peindre plus beau que
+l'amour même. Quand le mariage sera fait, et que nous la tiendrons, il
+faudra bien qu'elle nous reste.
+
+--Je ne suis pas capable, dit-il, de faire une telle supercherie: je
+serais au désespoir de rendre ma femme malheureuse.
+
+--Peux-tu croire, s'écria la reine, que celle que tu veux ne le soit pas
+avec toi? Celui qui l'aime est aimable; et si le rang est différent
+entre le souverain et le sujet, la différence n'est pas moins entre un
+sanglier et l'homme du monde le plus charmant.
+
+--Tant pis pour moi, madame, répliqua Marcassin, ennuyé des raisons
+qu'elle lui alléguait; j'ose dire que vous devriez moins qu'un autre me
+représenter mon malheur: pourquoi m'avez-vous fait cochon? N'y a-t-il
+pas de l'injustice à me reprocher une chose dont je ne suis pas la
+cause?
+
+--Je ne te fais point de reproches, ajouta la reine tout attendrie, je
+veux seulement te représenter que si tu épouses une femme qui ne t'aime
+pas, tu seras malheureux, et tu feras son supplice: si tu pouvais
+comprendre ce qu'on souffre dans ces unions forcées, tu ne voudrais
+point en courir le risque: ne vaut-il pas mieux demeurer seul en paix?
+
+--Il faudrait avoir plus d'indifférence que je n'en ai, madame, lui
+dit-il; je suis touché pour Ismène; elle est douce, et je me flatte
+qu'un bon procédé avec elle, et la couronne qu'elle doit espérer, la
+fléchiront: quoi qu'il en soit, s'il est de ma destinée de n'être point
+aimé, j'aurai le plaisir de posséder une femme que j'aime.»
+
+La reine le trouva si fortement attaché à ce dessein, qu'elle perdit
+celui de l'en détourner; elle lui promit de travailler à ce qu'il
+souhaitait, et sur-le-champ, elle envoya quérir la mère d'Ismène: elle
+connaissait son humeur; c'était une femme ambitieuse, qui aurait
+sacrifié ses filles à des avantages au-dessous de celui de régner. Dès
+que la reine lui eut dit qu'elle souhaitait que Marcassin épousât
+Ismène, elle se jeta à ses pieds, et l'assura que ce serait le jour
+qu'elle voudrait choisir.
+
+«Mais, lui dit la reine, son coeur est engagé, nous lui avons ordonné de
+regarder Coridon comme un homme qui lui était destiné.
+
+--Eh bien, madame, répondit la vieille mère, nous lui ordonnerons de le
+regarder à l'avenir comme un homme qu'elle n'épousera pas.
+
+--Le coeur ne consulte pas toujours la raison, ajouta la reine; quand il
+s'est une fois déterminé, il est difficile de le soumettre.
+
+--Si son coeur avait d'autres volontés que les miennes, dit-elle, je le
+lui arracherais sans miséricorde.»
+
+La reine la voyant si résolue, crut bien qu'elle pouvait se reposer sur
+elle du soin de faire obéir sa fille.
+
+En effet, elle courut dans la chambre d'Ismène. Cette pauvre fille ayant
+su que la reine avait envoyé quérir sa mère, attendait son retour avec
+inquiétude; et il est aisé d'imaginer combien elle augmenta, quand elle
+lui dit d'un air sec et résolu, que la reine l'avait choisie pour en
+faire sa belle-fille, qu'elle lui défendait de parler jamais à Coridon,
+et que si elle n'obéissait pas, elle l'étranglerait. Ismène n'osa rien
+répondre à cette menace, mais elle pleurait amèrement, et le bruit se
+répandit aussitôt qu'elle allait épouser le marcassin royal, car la
+reine, qui l'avait fait agréer au roi, lui envoya des pierreries pour
+s'en parer quand elle viendrait au palais.
+
+Coridon, accablé de désespoir, vint la trouver et lui parla, malgré
+toutes les défenses qu'on avait faites de le laisser entrer. Il parvint
+jusqu'à son cabinet; il la trouva couchée sur un lit de repos, le visage
+tout couvert de ses larmes. Il se jeta à genoux auprès d'elle, et lui
+prit la main.
+
+«Hélas, dit-il, charmante Ismène! vous pleurez mes malheurs!
+
+--Ils sont communs entre nous, répondit-elle; vous savez, cher Coridon,
+à quoi je suis condamnée; je ne puis éviter la violence qu'on veut me
+faire que par ma mort. Oui, je saurai mourir, je vous en assure, plutôt
+que de n'être pas à vous.
+
+--Non, vivez, lui dit-il, vous serez reine, peut-être vous
+accoutumerez-vous avec cet affreux prince.
+
+--Cela n'est pas en mon pouvoir, lui dit-elle, je n'envisage rien au
+monde de plus terrible qu'un tel époux; sa couronne n'adoucit point mes
+douleurs.
+
+--Les dieux, continua-t-il, vous préservent d'une résolution si funeste,
+aimable Ismène! elle ne convient qu'à moi. Je vais vous perdre; vous
+n'êtes pas capable de résister à ma juste douleur.
+
+--Si vous mourez, reprit-elle, je ne vous survivrai pas, et je sens
+quelque consolation à penser qu'au moins la mort nous unira.»
+
+Ils parlaient ainsi, lorsque Marcassin les vint surprendre. La reine lui
+ayant raconté ce qu'elle avait fait en sa faveur, il courut chez Ismène
+pour lui découvrir sa joie; mais la présence de Coridon la troubla au
+dernier point. Il était d'humeur jalouse et peu patiente. Il lui ordonna
+d'un air où il entrait beaucoup du sanglier de sortir, et de ne jamais
+paraître à la cour.
+
+«Que prétendez-vous donc, cruel prince? s'écria Ismène, en arrêtant
+celui qu'elle aimait. Croyez-vous le bannir de mon coeur comme de ma
+présence? Non! il y est trop bien gravé. N'ignorez donc plus votre
+malheur, vous qui faites le mien: voilà celui seul qui peut m'être cher;
+je n'ai que de l'horreur pour vous.
+
+--Et moi, barbare, dit Marcassin, je n'ai que de l'amour pour toi; il
+est inutile que tu me découvres toute ta haine, tu n'en seras pas moins
+ma femme, et tu en souffriras davantage.»
+
+Coridon, au désespoir d'avoir attiré à sa maîtresse ce nouveau
+déplaisir, sortit dans le moment que la mère d'Ismène venait la
+quereller; elle assura le prince que sa fille allait oublier Coridon
+pour jamais, et qu'il ne fallait point retarder des noces si agréables.
+Marcassin, qui n'en avait pas moins d'envie qu'elle, dit qu'il allait
+régler le jour avec la reine, parce que le roi lui laissait le soin de
+cette grande fête. Il est vrai qu'il n'avait pas voulu s'en mêler, parce
+que ce mariage lui paraissait désagréable et ridicule, étant persuadé
+que la race marcassinique allait se perpétuer dans la maison royale. Il
+était affligé de la complaisance aveugle que la reine avait pour son
+fils.
+
+Marcassin craignait que le roi ne se repentît du consentement qu'il
+avait donné à ce qu'il souhaitait; ainsi l'on se hâta de préparer tout
+pour cette cérémonie. Il se fit faire des rhingraves, des canons, un
+pourpoint parfumé; car il avait toujours une petite odeur que l'on
+soutenait avec peine. Son manteau était brodé de pierreries, sa perruque
+d'un blond d'enfant, et son chapeau couvert de plumes. Il ne s'est
+peut-être jamais vu une figure plus extraordinaire que la sienne; et à
+moins que d'être destinée au malheur de l'épouser, personne ne pouvait
+le regarder sans rire. Mais, hélas, que la jeune Ismène en avait peu
+d'envie; on lui promettait inutilement des grandeurs, elle les
+méprisait, et ne ressentait que la fatalité de son étoile.
+
+Coridon la vit passer pour aller au temple: on l'eût prise pour une
+belle victime que l'on va égorger. Marcassin, ravi, la pria de bannir
+cette profonde tristesse dont elle paraissait accablée, parce qu'il
+voulait la rendre si heureuse, que toutes les reines de la terre lui
+porteraient envie.
+
+«J'avoue, continua-t-il, que je ne suis pas beau; mais l'on dit que tous
+les hommes ont quelque ressemblance avec des animaux: je ressemble plus
+qu'un autre à un sanglier, c'est ma bête: il ne faut pas pour cela m'en
+trouver moins aimable, car j'ai le coeur plein de sentiments, et touché
+d'une forte passion pour vous.»
+
+Ismène, sans lui répondre, le regardait d'un air si dédaigneux; elle
+levait les épaules, et lui laissait deviner tout ce qu'elle ressentait
+d'horreur pour lui. Sa mère était derrière elle, qui lui faisait mille
+menaces:
+
+«Malheureuse! lui disait-elle, tu veux donc nous perdre en te perdant;
+ne crains-tu point que l'amour du prince ne se tourne en fureur?»
+
+Ismène occupée de son déplaisir, ne faisait pas même attention à ces
+paroles. Marcassin, qui la menait par la main, ne pouvait s'empêcher de
+sauter et de danser, lui disant à l'oreille mille douceurs. Enfin, la
+cérémonie étant achevée, après que l'on eut crié trois fois: «Vive le
+prince Marcassin, vive la princesse Marcassine», l'époux ramena son
+épouse au palais, où tout était préparé pour faire un repas magnifique.
+Le roi et la reine s'étant placés, la mariée s'assit vis-à-vis du
+Sanglier, qui la dévorait des yeux, tant il la trouvait belle; mais elle
+était ensevelie dans une si profonde tristesse, qu'elle ne voyait rien
+de ce qui se passait, et elle n'entendait point la musique qui faisait
+grand bruit.
+
+La reine la tira par la robe, et lui dit à l'oreille:
+
+«Ma fille, quittez cette sombre mélancolie, si vous voulez nous plaire;
+il semble que c'est moins ici le jour de vos noces que celui de votre
+enterrement.
+
+--Plaise aux dieux, madame, lui dit-elle, que ce soit le dernier de ma
+vie! vous m'aviez ordonné d'aimer Coridon, il avait plutôt reçu mon
+coeur de votre main que de mon choix: mais, hélas! si vous avez changé
+pour lui, je n'ai point changé comme vous.
+
+--Ne parlez pas ainsi, répliqua la reine, j'en rougis honte et de dépit;
+souvenez-vous de l'honneur que vous fait mon fils, et de la
+reconnaissance que vous lui devez.»
+
+Ismène ne répondit rien, elle laissa doucement tomber sa tête sur son
+sein, et s'ensevelit dans sa première rêverie.
+
+Marcassin était très affligé de connaître l'aversion que sa femme avait
+pour lui; il y avait bien des moments où il aurait souhaité que son
+mariage n'eût pas été fait: il voulait même le rompre sur-le-champ, mais
+son coeur s'y opposait. Le bal commença; les soeurs d'Ismène y
+brillèrent fort; elles s'inquiétaient peu de ses chagrins, et elles
+concevaient avec plaisir l'éclat que leur donnait cette alliance. La
+mariée dansa avec Marcassin; et c'était effectivement une chose
+épouvantable de voir sa figure, et encore plus épouvantable d'être sa
+femme. Toute la cour était si triste, que l'on ne pouvait témoigner de
+joie. Le bal dura peu; l'on conduisit la princesse dans son appartement;
+après qu'on l'eut déshabillée en cérémonie, la reine se retira.
+L'amoureux Marcassin se mit promptement au lit. Ismène dit qu'elle
+voulait écrire une lettre, et elle entra dans son cabinet, dont elle
+ferma la porte, quoique Marcassin lui criât qu'elle écrivît promptement,
+et qu'il n'était guère l'heure de commencer des dépêches.
+
+Hélas! en entrant dans ce cabinet, quel spectacle se présenta tout d'un
+coup aux yeux d'Ismène! C'était l'infortuné Coridon, qui avait gagné une
+de ses femmes pour lui ouvrir la porte du degré dérobé, par où il entra.
+Il tenait un poignard dans sa main.
+
+«Non, dit-il, charmante princesse, je ne viens point ici pour vous faire
+des reproches de m'avoir abandonné: vous juriez dans le commencement de
+nos tendres amours, que votre coeur ne changerait jamais: vous avez,
+malgré cela, consenti à me quitter, et j'en accuse les dieux plutôt que
+vous; mais ni vous, ni les dieux ne pouvez me faire supporter un si
+grand malheur: en vous perdant, princesse, je dois cesser de vivre.»
+
+À peine ces derniers mots étaient proférés, qu'il s'enfonça son poignard
+dans le coeur.
+
+Ismène n'avait pas eu le temps de lui répondre.
+
+«Tu meurs, cher Coridon, s'écria-t-elle douloureusement, je n'ai plus
+rien à ménager dans le monde; les grandeurs me seraient odieuses; la
+lumière du jour me deviendrait insupportable.»
+
+Elle ne dit que ce peu de paroles; puis du même poignard qui fumait
+encore du sang de Coridon, elle se donna un coup dans le sein, et tomba
+sans vie.
+
+Marcassin attendait trop impatiemment la belle Ismène, pour ne se pas
+apercevoir qu'elle tardait longtemps à revenir; il l'appelait de toute
+sa force, sans qu'elle lui répondît. Il se fâcha beaucoup, et se levant
+avec sa robe de chambre, il courut à la porte du cabinet, qu'il fit
+enfoncer. Il y entra le premier: hélas! quelle fut sa surprise, de
+trouver Ismène et Coridon dans un état si déplorable; il pensa mourir de
+tristesse et de rage; ses sentiments, confondus entre l'amour et la
+haine, le tourmentaient tour à tour. Il adorait Ismène, mais il
+connaissait qu'elle ne s'était tuée que pour rompre tout d'un coup
+l'union qu'ils venaient de contracter. L'on courut dire au roi et à la
+reine ce qui se passait dans l'appartement du prince; tout le palais
+retentît de cris; Ismène était aimée, et Coridon estimé. Le roi ne se
+releva point; il ne pouvait entrer aussi tendrement que la reine dans
+les aventures de Marcassin: il lui laissa le soin de le consoler.
+
+Elle fit mettre au lit; elle mêla ses larmes aux siennes; et quand il
+lui laissa le temps de parler, et qu'il cessa pour un moment ses
+plaintes, elle tâcha de lui faire concevoir qu'il était heureux d'être
+délivré d'une personne qui ne l'aurait jamais aimé, et qui avait le
+coeur rempli d'une forte tendresse; qu'il est presque impossible de bien
+effacer une grande passion, et qu'elle était persuadée qu'il devait se
+trouver heureux l'avoir perdue.
+
+«N'importe, s'écria-t-il, je voudrais la posséder, dût-elle m'être
+infidèle; je ne peux dire qu'elle ait cherché à me tromper par des
+caresses feintes; elle m'a toujours montré son horreur pour moi, je suis
+cause de sa mort; et que n'ai-je pas à me reprocher là-dessus?»
+
+La reine le vit si affligé, qu'elle laissa auprès de lui les personnes
+qui lui étaient les plus agréables, et elle se retira dans sa chambre.
+
+Lorsqu'elle fut couchée, elle rappela dans son esprit tout ce qui lui
+était arrivé depuis le rêve où elle avait vu les trois fées. «Que leur
+ai-je fait, disait-elle, pour les obliger à m'envoyer des afflictions si
+amères? J'espérais un fils aimable et charmant, elles l'ont doué de
+marcassinerie, c'est un monstre dans la nature: la malheureuse Ismène a
+mieux aimé se tuer que de vivre avec lui. Le roi n'a pas eu un moment de
+joie depuis la naissance de ce prince infortuné; et pour moi, je suis
+accablée de tristesse toutes les fois que je le vois.»
+
+Comme elle parlait ainsi en elle-même, elle aperçut une grande lueur
+dans sa chambre, et reconnut près de son lit la fée qui était sortie du
+tronc d'un arbre dans le bois, qui lui dit:
+
+«Ô reine! pourquoi ne veux-tu pas me croire? Ne t'ai-je pas assurée que
+tu recevras beaucoup de satisfaction de ton Marcassin? Doutes-tu de ma
+sincérité?
+
+--Hé! qui n'en douterait, dit-elle; je n'ai encore rien vu qui réponde à
+la moindre de vos paroles! Que ne me laissiez-vous le reste de ma vie
+sans héritier, plutôt que de m'en faire avoir un comme celui-là?
+
+--Nous sommes trois soeurs, répliqua la fée; il y en a deux bonnes,
+l'autre gâte presque toujours le bien que nous faisons: c'est elle que
+tu vis rire lorsque tu dormais; sans nous, tes peines seraient encore
+plus longues, mais elles auront un terme.
+
+--Hélas! ce sera par la fin de ma vie, ou par celle de mon Marcassin!
+dit la reine.
+
+--Je ne puis t'en instruire, reprit la fée; il m'est seulement permis de
+te soulager par quelque espérance.»
+
+Aussitôt elle disparut. La chambre demeura parfumée d'une odeur
+agréable, et la reine se flatta de quelque changement favorable.
+
+Marcassin prit le grand deuil: il passa bien des jours enfermé dans son
+cabinet, et griffonna plusieurs cahiers, qui contenaient de sensibles
+regrets pour la perte qu'il avait faite; il voulut même que l'on gravât
+ces vers sur le tombeau de sa femme:
+
+ Destin rigoureux, loi cruelle!
+ Ismène, tu descends dans la nuit éternelle:
+ Tes yeux, dont tous les coeurs devaient être charmés,
+ Tes yeux sont pour jamais fermés.
+ Destin rigoureux, loi cruelle!
+ Ismène, tu descends dans la nuit éternelle.
+
+Tout le monde fut surpris qu'il conservât un souvenir si tendre pour une
+personne qui lui avait témoigné tant d'aversion. Il entra peu à peu dans
+la société des dames, et fut frappé des charmes de Zélonide: c'était la
+soeur d'Ismène, qui n'était pas moins agréable qu'elle, et qui lui
+ressemblait beaucoup; cette ressemblance le flatta. Lorsqu'il
+l'entretint, il lui trouva de l'esprit et de la vivacité; il crut que si
+quelque chose pouvait le consoler de la perte d'Ismène, c'était la jeune
+Zélonide. Elle lui faisait mille honnêtetés, car il ne lui entrait pas
+dans l'esprit qu'il voulût l'épouser; mais cependant il en prit la
+résolution. Et un jour que la reine était seule dans son cabinet, il s'y
+rendit avec un air plus gai qu'à son ordinaire:
+
+«Madame, lui dit-il, je viens vous demander une grâce, et vous supplier
+en même temps de ne me point détourner de mon dessein; car rien au monde
+ne saurait m'ôter l'envie de me remarier; donnez-y les mains, je vous en
+conjure: je veux épouser Zélonide; parlez-en au roi, afin que cette
+affaire ne tarde pas.
+
+--Ah! mon fils, dit la reine, quel est donc ton dessein? as-tu déjà
+oublié le désespoir d'Ismène, et sa mort tragique? comment te promets-tu
+que sa soeur t'aimera davantage? es-tu plus aimable que tu n'étais,
+moins sanglier, moins affreux? Rends-toi justice, mon fils, ne donne
+point tous les jours des spectacles nouveaux: quand on est fait comme
+toi, l'on doit se cacher.
+
+J'y consens, madame, répondit Marcassin, c'est pour me cacher que je
+veux une compagne; les hiboux trouvent des chouettes, les crapauds des
+grenouilles, les serpents des couleuvres; suis-je donc au-dessous de ces
+vilaines bêtes? mais vous cherchez à m'affliger; il me semble cependant
+qu'un Marcassin a plus de mérite que tout ce que je viens de nommer.
+
+--Hélas! mon cher enfant, dit la reine, les dieux me sont témoins de
+l'amour que j'ai pour toi, et du déplaisir dont je suis accablée en
+voyant ta figure! Lorsque je t'allègue tant de raisons, ce n'est point
+que je cherche à t'affliger; je voudrais, quand tu auras une femme,
+qu'elle fût capable de t'aimer autant que je t'aime; mais il y a de la
+différence entre les sentiments d'une épouse et ceux d'une mère.
+
+--Ma résolution est fixe, dit Marcassin; je vous supplie, madame, de
+parler dès aujourd'hui au roi et à la mère de Zélonide, afin que mon
+mariage se fasse au plus tôt.»
+
+La reine lui en donna sa parole; mais quand elle en entretint le roi, il
+lui dit qu'elle avait des faiblesses pitoyables pour son fils; qu'il
+était bien certain de voir arriver encore quelques catastrophes d'un
+mariage si mal réglé. Bien que la reine en fût aussi persuadée que lui,
+elle ne se rendit pas pour cela, voulant tenir à son fils la parole
+qu'elle lui avait donnée; de sorte qu'elle pressa si fort le roi, qu'en
+étant fatigué, il lui dit qu'elle fît donc ce qu'elle voulait faire; que
+s'il lui en arrivait du chagrin, elle n'en accuserait que sa
+complaisance.
+
+La reine étant revenue dans son appartement, y trouva Marcassin qui
+l'attendait avec la dernière impatience; elle lui dit qu'il pouvait
+déclarer ses sentiments à Zélonide; que le roi consentait à ce qu'elle
+désirait, pourvu qu'elle y consentît elle-même, parce qu'il ne voulait
+pas que l'autorité dont il était revêtu servît à faire des malheureux.
+
+«Je vous assure, madame, lui dit Marcassin avec un air fanfaron, que
+vous êtes la seule qui pensiez si désavantageusement de moi; je ne vois
+personne qui ne me loue, et ne me fasse apercevoir que j'ai mille bonnes
+qualités.
+
+--Tels sont les courtisans, dit la reine, et telle est la condition des
+princes, les uns louent toujours, les autres sont toujours loués;
+comment connaître ses défauts dans un tel labyrinthe? Ah! que les grands
+seraient heureux, s'ils avaient des amis plus attachés à leur personne
+qu'à leur fortune!
+
+--Je ne sais, madame, repartit Marcassin, s'ils seraient heureux de
+s'entendre dire des vérités désagréables; de quelque condition qu'on
+soit, l'on ne les aime point; par exemple, à quoi sert que vous me
+mettiez toujours devant les yeux qu'il n'y a point de différence entre
+un sanglier et moi, que je fais peur, que je dois me cacher? n'ai-je pas
+de l'obligation à ceux qui adoucissent là-dessus ma peine, qui me font
+des mensonges favorables, et qui me cachent les défauts que vous êtes si
+soigneuse de me découvrir?
+
+--Ô source d'amour-propre! s'écria la reine, de quelque côté qu'on jette
+les yeux, on en trouve toujours. Oui, mon fils, vous êtes beau, vous
+êtes joli, je vous conseille encore de donner pension à ceux qui vous en
+assurent.
+
+--Madame, dit Marcassin, je n'ignore point mes disgrâces; j'y suis
+peut-être plus sensible qu'un autre; mais je ne suis point le maître de
+me faire ni plus grand ni plus droit; de quitter ma hure de sanglier
+pour prendre une tête d'homme, ornée de longs cheveux: je consens qu'on
+me reprenne sur la mauvaise humeur, l'inégalité, l'avarice, enfin sur
+toutes les choses qui peuvent se corriger: mais à l'égard de ma
+personne, vous conviendrez, s'il vous plaît, que je suis à plaindre, et
+non pas à blâmer.»
+
+La reine voyant qu'il se chagrinait, lui dit que puisqu'il était si
+entêté de se marier, il pouvait voir Zélonide, et prendre des mesures
+avec elle.
+
+Il avait trop envie de finir la conversation, pour demeurer davantage
+avec sa mère. Il courut chez Zélonide: il entra sans façon dans sa
+chambre; et l'ayant trouvée dans son cabinet, il l'embrassa, et lui dit:
+
+«Ma petite soeur, je viens t'apprendre une nouvelle, qui sans doute ne
+te déplaira pas; je veux te marier.
+
+--Seigneur, lui dit-elle, quand je serai mariée de votre main, je
+n'aurai rien à souhaiter.
+
+--Il s'agit, continua-t-il, d'un des plus grands seigneurs du royaume;
+mais il n'est pas beau.
+
+--N'importe, dit-elle, ma mère a tant de dureté pour moi, que je serai
+trop heureuse de changer de condition.
+
+--Celui dont je te parle, ajouta le prince, me ressemble beaucoup.
+
+Zélonide le regarda avec attention, et parut étonnée.
+
+--Tu gardes le silence, ma petite soeur, lui dit-il, est-ce de joie ou
+de chagrin?
+
+--Je ne me souviens point, seigneur, répliqua-t-elle, d'avoir vu
+personne à la cour qui vous ressemble.
+
+--Quoi! dit-il, tu ne peux deviner que je veux te parler de moi? Oui, ma
+chère enfant, je t'aime, et je viens t'offrir de partager mon coeur et
+la couronne avec toi.
+
+--Ô dieux! qu'entends-je? s'écria douloureusement Zélonide.
+
+--Ce que tu entends, ingrate, dit Marcassin, tu entends la chose du
+monde qui devrait te donner le plus de satisfaction; peux-tu jamais
+espérer d'être reine? J'ai la bonté de jeter les yeux sur toi; songe à
+mériter mon amour, et n'imite pas les extravagances d'Ismène.
+
+--Non, lui dit-elle, ne craignez pas que j'attente sur mes jours comme
+elle: mais, seigneur, il y a tant de personnes plus aimables et plus
+ambitieuses que moi; que n'en choisissez-vous une qui comprenne mieux
+que je ne fais l'honneur que vous me destinez? Je vous avoue que je ne
+souhaite qu'une vie tranquille et retirée, laissez-moi la maîtresse de
+mon sort.
+
+--Tu ne mérites guère les violences que je te fais, s'écria-t-il, pour
+t'élever sur le trône; mais une fatalité qui m'est inconnue, me force à
+t'épouser.»
+
+Zélonide ne lui répondit que par ses larmes.
+
+Il la quitta rempli de douleur, et alla trouver sa belle-mère pour lui
+découvrir ses intentions, afin qu'elle disposât Zélonide à faire de
+bonne grâce ce qu'il désirait. Il lui raconta ce qui venait de se passer
+entre eux, et la répugnance qu'elle avait témoignée pour un mariage qui
+faisait sa fortune et celle de toute sa maison. L'ambitieuse mère
+comprit assez les avantages qu'elle en pouvait recevoir; et
+lorsqu'Ismène se tua, elle en fut bien plus affligée par rapport à ses
+intérêts, que par rapport à la tendresse qu'elle avait pour elle. Elle
+ressentit une extrême joie, que le crasseux Marcassin voulût prendre une
+nouvelle alliance dans sa famille. Elle se jeta à ses pieds; elle
+l'embrassa, et lui rendit mille grâces pour un honneur qui la touchait
+si sensiblement. Elle l'assura que Zélonide lui obéirait, ou qu'elle la
+poignarderait à ses yeux.
+
+«Je vous avoue, dit Marcassin, que j'ai de la peine à lui faire
+violence; mais si j'attends qu'on me jette des coeurs à la tête,
+j'attendrai le reste de ma vie; toutes les belles me trouvent laid: je
+suis cependant résolu de n'épouser qu'une fille aimable.
+
+--Vous avez raison, seigneur, répliqua la maligne vieille, il faut vous
+satisfaire; si elles sont mécontentes, c'est qu'elles ne connaissent
+point leurs véritables avantages.»
+
+Elle fortifia si fort Marcassin, qu'il lui dit que c'était donc une
+chose résolue, et qu'il serait sourd aux larmes et aux prières de
+Zélonide. Il retourna chez lui choisir tout ce qu'il avait de plus
+magnifique, et l'envoya à sa maîtresse. Comme sa mère était présente
+lorsqu'on lui offrit des corbeilles d'or remplies de bijoux, elle n'osa
+les refuser; mais elle marqua une grande indifférence pour ce qu'on lui
+présentait, excepté pour un poignard, dont la garde était garnie de
+diamants. Elle le prit plusieurs fois, et le mit à sa ceinture, parce
+que les dames en ce pays-là en portaient ordinairement.
+
+Puis elle dit:
+
+«Je suis trompée si ce n'est ce même poignard qui a percé le sein de ma
+pauvre soeur?
+
+--Nous ne le savons point, madame, lui dirent ceux à qui elle parlait;
+mais si vous avez cette opinion, il ne faut jamais le voir.
+
+--Au contraire, dit-elle, je loue son courage; heureuse qui en a assez
+pour l'imiter!
+
+--Ah! ma soeur, s'écria Marthesie, quelles funestes pensées roulent dans
+votre esprit! voulez-vous mourir?
+
+--Non! répondit Zélonide d'un air ferme, l'autel n'est pas digne d'une
+telle victime; mais j'atteste les dieux que...»
+
+Elle n'en put dire davantage, ses larmes étouffèrent ses plaintes et sa
+voix.
+
+L'amoureux Marcassin ayant été informé de la manière dont Zélonide avait
+reçu son présent, s'indigna si fort contre elle, qu'il fut sur le point
+de rompre, et de ne la revoir de sa vie. Mais soit par tendresse, soit
+par gloire, il ne voulut pas le faire, et résolut de suivre son premier
+dessein avec la dernière chaleur. Le roi et la reine lui remirent le
+soin de cette grande fête. Il l'ordonna magnifique; cependant il y avait
+toujours dans ce qu'il faisait un certain goût de Marcassin très
+extraordinaire: la cérémonie se fit dans une vaste forêt, où l'on dressa
+des tables chargées de venaison pour toutes les bêtes féroces et
+sauvages qui voudraient y manger, afin qu'elles se ressentissent du
+festin.
+
+C'est en ce lieu que Zélonide, ayant été conduite par sa mère et par sa
+soeur, trouva le roi, la reine, leur fils Sanglier, et toute la cour,
+sous des ramées épaisses et sombres, où les nouveaux époux se jurèrent
+un amour éternel. Marcassin n'aurait point eu de peine à tenir sa
+parole. Pour Zélonide, il était aisé de connaître qu'elle obéissait avec
+beaucoup de répugnance: ce n'est point qu'elle ne sût se contraindre, et
+cacher une partie de ses déplaisirs. Le prince, aimant à se flatter, se
+figura qu'elle céderait à la nécessité, et qu'elle ne penserait plus
+qu'à lui plaire. Cette idée lui rendit toute la belle humeur qu'il avait
+perdue. Et dans le temps que l'on commençait le bal, il se hâta de se
+déguiser en astrologue, avec une longue robe. Deux dames de la cour
+étaient seulement de la mascarade. Il avait voulu que tout fût si pareil
+qu'on ne pût les reconnaître: et l'on n'eut pas médiocrement de peine à
+faire ressembler des femmes bien faites à un vilain cochon comme lui.
+
+Il y avait une de ces dames qui était la confidente de Zélonide;
+Marcassin ne l'ignorait point; ce n'était que par curiosité qu'il
+ménagea ce déguisement. Après qu'ils eurent dansé une petite entrée de
+ballet fort courte, car rien ne fatiguait davantage le prince, il
+s'approcha de sa nouvelle épouse, et lui fit: certains signes, en
+montrant un des astrologues masqués, qui persuadèrent à Zélonide, que
+c'était son amie qui était auprès d'elle, et qu'elle lui montrait
+Marcassin:
+
+«Hélas! lui dit-elle, je n'entends que trop, voilà ce monstre que les
+dieux irrités m'ont donné pour mari; mais si tu m'aimes, nous en
+purgerons la terre cette nuit.»
+
+Marcassin comprit, par ce qu'elle lui disait, qu'il s'agissait d'un
+complot où il avait grande part. Il dit fort bas à Zélonide:
+
+«Je suis résolue à tout pour votre service.
+
+--Tiens donc, reprit-elle, voilà un poignard qu'il m'a envoyé, il faut
+que tu te caches dans ma chambre, et que tu m'aides à l'égorger.»
+
+Marcassin lui répliqua peu de chose, de crainte qu'elle ne reconnût son
+jargon, qui était assez extraordinaire: il prit doucement le poignard,
+et s'éloigna d'elle pour un moment.
+
+Il revint ensuite sans masque lui faire des amitiés, qu'elle reçut d'un
+air assez embarrassé, car elle roulait dans son esprit le dessein de le
+perdre; et dans ce moment il n'avait guère moins d'inquiétude qu'elle.
+«Est-il possible, disait-il en lui-même, qu'une personne si jeune et si
+belle soit si méchante? Que lui ai-je fait pour l'obliger à me vouloir
+tuer? Il est vrai que je ne suis pas beau, que je mange malproprement,
+que j'ai quelques défauts, mais qui n'en a pas? Je suis homme sous la
+figure d'une bête. Combien y a-t-il de bêtes sous la figure d'hommes!
+Cette Zélonide que je trouvais si charmante, n'est-elle pas elle-même
+une tigresse et une lionne? Ah! que l'on doit peu se fier aux
+apparences!» Il marmottait tout cela entre ses dents, quand elle lui
+demanda ce qu'il avait.
+
+«Vous êtes triste, Marcassin. Ne vous repentez-vous pas de l'honneur que
+vous m'avez fait?
+
+--Non, lui dit-il, je ne change pas aisément, je pensais au moyen de
+faire finir bientôt le bal: j'ai sommeil.»
+
+La princesse fut ravie de le voir assoupi, pensant qu'elle en aurait
+moins de peine à exécuter son projet. La fête finit. L'on ramena
+Marcassin et sa femme dans un chariot pompeux. Tout le palais était
+illuminé de lampes, qui formaient de petits cochons. L'on fit de grandes
+cérémonies pour coucher le Sanglier et la mariée. Elle ne doutait point
+que sa confidente ne fût derrière la tapisserie; de sorte qu'elle se mit
+au lit avec un cordon de soie sous son chevet, dont elle voulait venger
+la mort d'Ismène, et la violence qu'on lui avait faite en la
+contraignant à faire un mariage qui lui déplaisait si fort. Marcassin
+profita du profond silence qui régnait; il fit semblant de dormir, et
+ronflait à faire trembler tous les meubles de sa chambre.
+
+«Enfin tu dors, vilain porc, dit Zélonide, voici le terme arrivé de
+punir ton coeur de sa fatale tendresse, tu périras dans cette obscure
+nuit.» Elle se leva doucement, et courut à tous les coins appeler sa
+confidente; mais elle n'avait garde d'y être, puisqu'elle ne savait
+point le dessein de Zélonide.
+
+«Ingrate amie! s'écriait-elle d'une voix basse, tu m'abandonnes; après
+m'avoir donné une parole si positive, tu ne me la tiens pas; mais mon
+courage me servira au besoin.» En achevant ces mots, elle passa
+doucement le cordon de soie autour du cou de Marcassin, qui n'attendait
+que cela pour se jeter sur elle. Il lui donna deux coups de ses grandes
+défenses dans la gorge, dont elle expira peu après.
+
+Une telle catastrophe ne pouvait se passer sans beaucoup de bruit. L'on
+accourut, et l'on vit avec la dernière surprise Zélonide mourante; on
+voulait la secourir, mais il se mit au devant d'un air furieux. Et
+lorsque la reine, qu'on était allé quérir, fut arrivée, il lui raconta
+ce qui s'était passé, et ce qui l'avait porté à la dernière violence
+contre cette malheureuse princesse.
+
+La reine ne put s'empêcher de la regretter.
+
+«Je n'avais que trop prévu, dit-elle, les disgrâces attachées à votre
+alliance: qu'elles servent au moins à vous guérir de la frénésie qui
+vous possède de vous marier; il n'y aurait pas moyen de voir toujours
+finir un jour de noce par une pompe funèbre.»
+
+Marcassin ne répondit rien; il était occupé d'une profonde rêverie; il
+se coucha sans pouvoir dormir; il faisait des réflexions continuelles
+sur ses malheurs; il se reprochait en secret la mort des deux plus
+aimables personnes du monde; et la passion qu'il avait eue pour elles se
+réveillait à tous moments pour le tourmenter.
+
+«Infortuné que je suis! disait-il à un jeune seigneur qu'il aimait; je
+n'ai jamais goûté aucune douceur dans le cours de ma vie. Si l'on parle
+du trône que je dois remplir, chacun répond que c'est un grand dommage
+de voir posséder un si beau royaume par un monstre. Si je partage ma
+couronne avec une pauvre fille, au lieu de s'estimer heureuse, elle
+cherche les moyens de mourir ou de me tuer. Si je cherche quelques
+douceurs auprès de mon père et de ma mère, ils m'abhorrent, et ne me
+regardent qu'avec des yeux irrités. Que faut-il donc faire dans le
+désespoir qui me possède? Je veux abandonner la cour. J'irai au fond des
+forêts, mener la vie qui convient à un sanglier de bien et d'honneur. Je
+ne ferai plus l'homme galant. Je ne trouverai point d'animaux qui me
+reprochent d'être plus laid qu'eux. Il me sera aisé d'être leur roi, car
+j'ai la raison en partage, qui me fera trouver le moyen de les
+maîtriser. Je vivrai plus tranquillement avec eux que je ne vis dans une
+cour destinée à m'obéir, et je n'aurai point le malheur d'épouser une
+laie qui se poignarde, ou qui me veuille étrangler. Ha! fuyons, fuyons
+dans les bois, méprisons une couronne dont on me croit indigne.»
+
+Son confident voulut d'abord le détourner d'une résolution si
+extraordinaire; cependant il le voyait si accablé des continuels coups
+de la fortune, que dans la suite il ne le pressa plus de demeurer; et
+une nuit que l'on négligeait de faire la garde autour de son palais, il
+se sauva sans que personne le vît, jusqu'au fond de la forêt, où il
+commença à faire tout ce que ses confrères les marcassins faisaient.
+
+Le roi et la reine ne laissèrent pas d'être touchés d'un départ dont le
+seul désespoir était la cause; ils envoyèrent des chasseurs le chercher:
+mais comment le reconnaître? L'on prit deux ou trois furieux sangliers
+que l'on amena avec mille périls, et qui firent tant de ravages à la
+cour, qu'on résolut de ne se plus exposer à de telles méprises. Il y eut
+un ordre général de ne plus tuer de sangliers, de crainte de rencontrer
+le prince.
+
+Marcassin, en partant, avait promis à son favori de lui écrire
+quelquefois; il avait emporté une écritoire; et en effet, de temps en
+temps, l'on trouvait une lettre fort griffonnée à la porte de la ville,
+qui s'adressait à ce jeune seigneur; cela consolait la reine; elle
+apprenait par ce moyen que son fils était vivant.
+
+La mère d'Ismène et de Zélonide ressentait vivement la perte de ses deux
+filles: tous les projets de grandeurs qu'elle avait faits s'étaient
+évanouis par leur mort: on lui reprochait que sans son ambition elles
+seraient encore au monde; qu'elle les avait menacées pour les obliger à
+consentir d'épouser Marcassin. La reine n'avait plus pour elle les mêmes
+bontés. Elle prit la résolution d'aller en campagne avec Marthesie, sa
+fille unique. Celle-ci était beaucoup plus belle que ses soeurs ne
+l'avaient été, et sa douceur avait quelque chose de si charmant, qu'on
+ne la voyait point avec indifférence. Un jour qu'elle se promenait dans
+la forêt, suivie de deux femmes qui la servaient (car la maison de sa
+mère n'en était pas éloignée), elle vit tout d'un coup à vingt pas
+d'elle un sanglier, d'une grandeur épouvantable; celles qui
+l'accompagnaient l'abandonnèrent et s'enfuirent. Pour Marthesie, elle
+eut tant de frayeur, qu'elle demeura immobile comme une statue, sans
+avoir la force de se sauver.
+
+Marcassin, c'était lui-même, la reconnut aussitôt, et jugea par son
+tremblement qu'elle mourait de peur. Il ne voulut pas l'épouvanter
+davantage; mais s'étant arrêté, il lui dit:
+
+«Marthesie, ne craignez rien, je vous aime trop pour vous faire du mal,
+il ne tiendra qu'à vous que je vous fasse du bien; vous savez les sujets
+de déplaisirs que vos soeurs m'ont donnés, c'est une triple récompense
+de ma tendresse: je ne laisse pas d'avouer que j'avais mérité leur haine
+par mon opiniâtreté à vouloir les posséder malgré elles. J'ai appris,
+depuis que je suis habitant de ces forêts, que rien au monde ne doit
+être plus libre que le coeur; je vois que tous les animaux sont heureux,
+parce qu'ils ne se contraignent point. Je ne savais pas alors leurs
+maximes, je les sais à présent, et je sens bien que je préférerais. La
+mort à un hymen forcé. Si les dieux irrités contre moi voulaient enfin
+s'apaiser; s'ils voulaient vous toucher en ma faveur, je vous avoue,
+Marthesie, que je serais ravi d'unir ma fortune à la vôtre; mais hélas!
+qu'est-ce que je vous propose? Voudriez-vous venir avec un monstre comme
+moi dans le fond de ma caverne?»
+
+Pendant que Marcassin parlait, Marthesie reprenait assez de force pour
+lui répondre.
+
+«Quoi! seigneur, s'écria-t-elle, est-il possible que je vous voie dans
+un état si peu convenable à votre naissance? La reine, votre mère, ne
+passe aucun jour sans donner des larmes à vos malheurs.
+
+--À mes malheurs! dit Marcassin, en l'interrompant; n'appelez point
+ainsi l'état où je suis; j'ai pris mon parti, il m'en a coûté, mais cela
+est fait. Ne croyez pas, jeune Marthesie, que ce soit toujours une
+brillante cour qui fasse notre félicité la plus solide, il est des
+douceurs plus charmantes, et je vous le répète. Vous pourriez me les
+faire trouver, si vous étiez d'humeur à devenir sauvage avec moi.
+
+--Et pourquoi, dit-elle, ne voulez-vous plus revenir dans un lieu où
+vous êtes toujours aimé?
+
+--Je suis toujours aimé? s'écria-t-il. Non, non, l'on n'aime pas les
+princes accablés de disgrâces; comme l'on se promet deux mille biens,
+lorsqu'ils ne sont pas en état d'en faire, on les rend responsables de
+leur mauvaise fortune: on les hait enfin plus que tous les autres.
+
+«Mais à quoi m'amusé-je? s'écria-t-il. Si quelques ours ou quelques
+lions de mon voisinage passent par ici, et qu'ils m'entendent parler, je
+suis un Marcassin perdu. Résolvez-vous donc à venir sans autre vue que
+celle de passer vos beaux jours dans une étroite solitude avec un
+monstre infortuné, qui ne le sera plus, s'il vous possède.
+
+--Marcassin, lui dit-elle, je n'ai eu jusqu'à présent aucun sujet de
+vous aimer, j'aurais encore sans vous deux soeurs qui m'étaient chères,
+laissez-moi du temps pour prendre une résolution si extraordinaire.
+
+--Vous me demandez peut-être du temps, lui dit-il, pour me trahir?
+
+--Je n'en suis pas capable, répliqua-t-elle, et je vous assure dès à
+présent que personne ne saura que je vous ai vu.
+
+--Reviendrez-vous ici? lui dit-il.
+
+--N'en doutez pas, continua-t-elle.
+
+--Ah! votre mère s'y opposera, on lui contera que vous avez rencontré un
+sanglier terrible; elle ne voudra plus vous y exposer. Venez donc,
+Marthesie, venez avec moi.
+
+--En quel lieu me mènerez-vous? dit-elle.
+
+--Dans une profonde grotte, répliqua-t-il; un ruisseau plus clair que du
+cristal y coule lentement: ses bords sont couverts de mousse et d'herbes
+fraîches; cent échos y répondent à l'envi à la voix plaintive de bergers
+amoureux et maltraités.
+
+--C'est là que nous vivrons ensemble; ou pour mieux dire, reprit-elle,
+c'est là que je serai dévorée par quelqu'un de vos meilleurs amis. Ils
+viendront pour vous voir, ils me trouveront, ce sera fait de ma vie.
+Ajoutez que ma mère, au désespoir de m'avoir perdue, me fera chercher
+partout; ces bois sont trop voisins de sa maison, l'on m'y trouverait.
+
+--Allons où vous voudrez, lui dit-il, l'équipage d'un pauvre sanglier
+est bientôt fait.
+
+--J'en conviens, dit-elle, mais le mien est plus embarrassant; il me
+faut des habits pour toutes les saisons, des rubans, des pierreries.
+
+--Il vous faut, dit Marcassin, une toilette pleine de mille bagatelles,
+et de mille choses inutiles. Quand on a de l'esprit et de la raison, ne
+peut-on pas se mettre au-dessus de ces petits ajustements? Croyez-moi,
+Marthesie, ils n'ajouteront rien à votre beauté, et je suis certain
+qu'ils en terniront l'éclat. Ne cherchez point d'autre chose pour votre
+teint que l'eau fraîche et claire des fontaines; vous avez les cheveux
+tout frisés, d'une couleur charmante, et plus fins que les rets où
+l'araignée prend l'innocent moucheron; servez-vous-en pour votre parure;
+vos dents sont mieux rangées et aussi blanches que des perles;
+contentez-vous de leur éclat et laissez les babioles aux personnes moins
+aimables que vous.
+
+--Je suis très satisfaite de tout ce que vous me dites, répliqua-t-elle,
+mais vous ne pourrez me persuader de m'ensevelir au fond d'une caverne,
+n'ayant pour compagnie que des lézards et des limaçons. Ne vaut-il pas
+mieux que vous veniez avec moi chez le roi votre père? Je vous promets
+que s'ils consentent à notre mariage, j'en serai ravie. Et si vous
+m'aimez, ne devez-vous pas souhaiter de me rendre heureuse, et de me
+mettre dans un rang glorieux?
+
+--Je vous aime, belle maîtresse, reprit-il, mais vous ne m'aimez pas;
+l'ambition vous engagerait à me recevoir pour époux, j'ai trop de
+délicatesse pour m'accommoder de ces sentiments-là.
+
+--Vous avez une disposition naturelle, repartit Marthesie, à juger mal
+de notre sexe; mais, seigneur Marcassin, c'est pourtant quelque chose
+que de vous promettre une sincère amitié. Faites-y réflexion, vous me
+verrez dans peu de jours en ces mêmes lieux.»
+
+Le prince prit congé d'elle, et se retira dans sa grotte ténébreuse,
+fort occupé de tout ce qu'elle lui avait dit. Sa bizarre étoile l'avait
+rendu si haïssable aux personnes qu'il aimait, que jusqu'à ce jour, il
+n'avait pas été flatté d'une parole gracieuse, cela le rendait bien plus
+sensible à celles de Marthesie; et son amour ingénieux lui ayant inspiré
+le dessein de la régaler, plusieurs agneaux, des cerfs et des chevreuils
+ressentirent la force de sa dent carnassière. Ensuite il les arrangea
+dans sa caverne, attendant le moment où Marthesie lui tiendrait parole.
+
+Elle ne savait de son côté quelle résolution prendre; quand Marcassin
+aurait été aussi beau qu'il était laid, quand ils se seraient aimés
+autant qu'Astrée et Céladon s'aimaient, c'est tout ce qu'elle aurait pu
+faire que de passer ainsi ses beaux jours dans une affreuse solitude;
+mais qu'il s'en fallait que Marcassin fût Céladon! Cependant elle
+n'était point engagée; personne n'avait eu jusqu'alors l'avantage de lui
+plaire, et elle était dans la résolution de vivre parfaitement bien avec
+le prince, s'il voulait quitter sa forêt.
+
+Elle se déroba pour lui venir parler; elle le trouva au lieu du
+rendez-vous: il ne manquait jamais d'y aller plusieurs fois par jour,
+dans la crainte de perdre le moment où elle y viendrait. Dès qu'il
+l'aperçut, il courut au-devant d'elle, et s'humiliant à ses pieds, il
+lui fit connaître que les sangliers ont, quand ils veulent, des manières
+de saluer fort galantes.
+
+Ils se retirèrent ensuite dans un lieu écarté, et Marcassin la regardant
+avec des petits yeux pleins de feu et de passion:
+
+«Que dois-je espérer, lui dit-il, de votre tendresse?
+
+--Vous pouvez en espérer beaucoup, répliqua-t-elle, si vous êtes dans le
+dessein de revenir à la cour; mais je vous avoue que je ne me sens pas
+la force de passer le reste de ma vie éloignée de tout commerce.
+
+--Ah! lui dit-il, c'est que vous ne m'aimez point; il est vrai que je ne
+suis point aimable, mais je suis malheureux, et vous devriez faire pour
+moi, par pitié et par générosité, ce que vous feriez pour un autre par
+inclination.
+
+--Eh! qui vous dit, répondit-elle, que ces sentiments n'ont point de
+part à l'amitié que je vous témoigne; croyez-moi, Marcassin, je fais
+encore beaucoup de vouloir vous suivre chez le roi votre père.
+
+--Venez dans ma grotte, lui dit-il, venez juger vous-même de ce que vous
+voulez que j'abandonne pour vous.»
+
+À cette proposition elle hésita un peu, elle craignait qu'il ne la
+retînt malgré elle; il devina ce qu'elle pensait.
+
+«Ah! ne craignez point, lui dit-il, je ne serai jamais heureux par des
+moyens violents!»
+
+Marthesie se fia à la parole qu'il lui donnait; il la fit descendre au
+fond de sa caverne; elle y trouva tous les animaux qu'il avait égorgés
+pour la régaler. Cette espèce de boucherie lui fit mal au coeur; elle en
+détourna d'abord les yeux, et voulut sortir au bout d'un moment; mais
+Marcassin prenant l'air et le ton d'un maître, lui dit:
+
+«Aimable Marthesie, je ne suis pas assez indifférent pour vous laisser
+la liberté de me quitter; j'atteste les dieux que vous serez toujours
+souveraine de mon coeur; des raisons invincibles m'empêchent de
+retourner chez le roi mon père; acceptez ici mon amour et ma foi, que ce
+ruisseau fugitif, que les pampres toujours verts, que le roc, que les
+bois, que les hôtes qui les habitent soient témoins de nos serments
+mutuels.»
+
+Elle n'avait pas la même envie que lui de s'engager; mais elle était
+enfermée dans la grotte sans en pouvoir sortir. Pourquoi y était-elle
+allée? ne devait-elle pas prévoir ce qui lui arriva? Elle pleura et fit
+des reproches à Marcassin.
+
+«Comment pourrai-je me fier à vos paroles, lui dit-elle, puisque vous
+manquez à la première que vous m'avez donnée?
+
+--Il faut bien, lui dit-il en souriant à la Marcassine, qu'il y ait un
+peu de l'homme mêlé avec le sanglier; ce défaut de parole que vous me
+reprochez, cette petite finesse où je ménage mes intérêts, c'est
+justement l'homme qui agit; car pour parler sans façon, les animaux ont
+plus d'honneur entre eux que les hommes.
+
+--Hélas! répondit-elle, vous avez le mauvais de l'un et de l'autre, le
+coeur d'un homme, et la figure d'une bête; soyez donc ou tout un, ou
+tout autre, après cela je me résoudrai à ce que vous souhaitez.
+
+--Mais, belle Marthesie, lui dit-il, voulez-vous demeurer avec moi sans
+être ma femme, car vous pouvez compter que je ne vous permettrai point
+de sortir d'ici?»
+
+Elle redoubla ses pleurs et ses prières, il n'en fut point touché; et
+après avoir contesté longtemps, elle consentit à le recevoir pour époux,
+et l'assura qu'elle l'aimerait aussi chèrement que s'il était le plus
+aimable prince du monde.
+
+Ces manières obligeantes le charmèrent, il baisa mille fois ses mains,
+et l'assura à son tour qu'elle ne serait peut-être pas si malheureuse
+qu'elle avait lieu de le croire. Il lui demanda ensuite si elle
+mangerait des animaux qu'il avait tués.
+
+«Non, dit-elle, cela n'est pas de mon goût; si vous pouvez m'apporter
+des fruits, vous me ferez plaisir.»
+
+Il sortit, et ferma si bien l'entrée de la caverne, qu'il était
+impossible à Marthesie de se sauver; mais elle avait pris là-dessus son
+parti, et elle ne l'aurait pas fait, quand elle aurait pu le faire.
+
+Marcassin chargea trois hérissons d'oranges, de limes douces, de citrons
+et d'autres fruits; il les piqua dans les pointes dont ils sont
+couverts, et la provision vint très commodément jusqu'à la grotte, il y
+entra, et pria Marthesie d'en manger.
+
+«Voilà un festin de noces, lui dit-il, qui ne ressemble point à celui
+que l'on fit pour vos deux soeurs; mais j'espère que, encore qu'il y ait
+moins de magnificence, nous y trouverons plus de douceurs.
+
+--Plaise aux dieux de le permettre ainsi!» répliqua-t-elle.
+
+Ensuite elle puisa de l'eau dans sa main, elle but à la santé du
+sanglier, dont il fut ravi.
+
+Le repas ayant été aussi court que frugal, Marthesie rassembla toute la
+mousse, l'herbe et les fleurs que Marcassin lui avait apportées, elle en
+composa un lit assez dur, sur lequel le prince et elle se couchèrent.
+Elle eut grand soin de lui demander s'il voulait avoir tête haute ou
+basse, s'il avait assez de place, de quel côté il dormait le mieux? Le
+bon Marcassin la remercia tendrement, et il s'écriait de temps en temps:
+«Je ne changerais pas mon sort avec celui des plus grands hommes; j'ai
+enfin trouvé ce que je cherchais; je suis aimé de celle que j'aime»; il
+lui dit cent jolies choses, dont elle ne fut point surprise, car il
+avait de l'esprit; mais elle ne laissa pas de se réjouir que la solitude
+où il vivait n'en eût rien diminué.
+
+Ils s'endormirent l'un et l'autre, et Marthesie s'étant réveillée, il
+lui sembla que son lit était meilleur que lorsqu'elle s'y était mise;
+touchant ensuite doucement Marcassin, elle trouvait que sa hure était
+faite comme la tête d'un homme, qu'il avait de longs cheveux, des bras
+et des mains; elle ne put s'empêcher de s'étonner; elle se rendormit, et
+lorsqu'il fut jour, elle trouva que son mari était aussi Marcassin que
+jamais.
+
+Ils passèrent cette journée comme la précédente. Marthesie ne dit point
+à son mari ce qu'elle avait soupçonné pendant la nuit. L'heure de se
+coucher vint: elle toucha sa hure pendant qu'il dormait, et elle y
+trouva la même différence qu'elle y avait trouvée. La voilà bien en
+peine, elle ne dormait presque plus, elle était dans une inquiétude
+continuelle, et soupirait sans cesse. Marcassin s'en aperçut avec un
+véritable désespoir.
+
+«Vous ne m'aimez point, lui dit-il, ma chère Marthesie, je suis un
+malheureux dont la figure vous déplaît; vous allez me causer la mort.
+
+--Dites plutôt, barbare, que vous serez cause de la mienne,
+répliqua-t-elle; l'injure que vous me faites me touche si sensiblement
+que je n'y pourrai résister.
+
+--Je vous fais une injure, s'écria-t-il, et je suis un barbare?
+Expliquez-vous, car assurément vous n'avez aucun sujet de vous plaindre.
+
+--Croyez-vous, lui dit-elle, que je ne sache pas que vous cédez toutes
+les nuits votre place à un homme?
+
+--Les sangliers, lui dit-il, et particulièrement ceux qui me
+ressemblent, ne sont pas de si bonne composition; n'ayez point une
+pensée si offensante pour vous et pour moi, ma chère Marthesie, et
+comptez que je serais jaloux des dieux mêmes; mais peut-être qu'en
+dormant vous vous forgez cette chimère.»
+
+Marthesie, honteuse de lui avoir parlé d'une chose qui avait si peu de
+vraisemblance, répondit qu'elle ajoutait tant de foi à ses paroles,
+qu'encore qu'elle eût tout sujet de croire qu'elle ne dormait pas quand
+elle touchait des bras, des mains et des cheveux, elle soumettait son
+jugement, et qu'à l'avenir elle ne lui en parlerait plus.
+
+En effet, elle éloignait de son esprit tous les sujets de soupçon qui
+venaient. Six mois s'écoulèrent avec peu de plaisirs de la part de
+Marthesie; car elle ne sortait pas de la caverne, de peur d'être
+rencontrée par sa mère ou par ses domestiques. Depuis que cette pauvre
+mère avait perdu sa fille, elle ne cessait point de gémir, elle faisait
+retentir les bois de ses plaintes et du nom de Marthesie. À ces accents,
+qui frappaient presque tous les jours ses oreilles, elle soupirait en
+secret de causer tant de douleur à sa mère, et de n'être pas maîtresse
+de la soulager; mais Marcassin l'avait fortement menacée, et elle le
+craignait autant qu'elle l'aimait.
+
+Comme sa douceur était extrême, elle continuait de témoigner beaucoup de
+tendresse au sanglier, qui l'aimait aussi avec la dernière passion; elle
+était grosse, et quand elle se figurait que la race marcassine allait se
+perpétuer, elle ressentait une affliction sans pareille.
+
+Il arriva qu'une nuit qu'elle ne dormait point et qu'elle pleurait
+doucement, elle entendit parler si proche d'elle, qu'encore que l'on
+parlât tout bas, elle, ne perdait pas un mot de ce qu'on disait. C'était
+le bon Marcassin qui priait une personne de lui être moins rigoureuse,
+et de lui accorder la permission qu'il lui demandait depuis longtemps.
+On lui répondit toujours: «Non, non, je ne le veux pas.» Marthesie
+demeura plus inquiète que jamais. «Qui peut entrer dans cette grotte?
+disait-elle, mon mari ne m'a point révélé ce secret.» Elle n'eut garde
+de se rendormir, elle était trop curieuse. La conversation finie, elle
+entendit que la personne qui avait parlé au prince sortait de la
+caverne, et peu après il ronfla comme un cochon. Aussitôt elle se leva,
+voulant voir s'il était aisé d'ôter la pierre qui fermait l'entrée de la
+grotte, mais elle ne put la remuer. Comme elle revenait, doucement et
+sans aucune lumière, elle sentit quelque chose sous ses pieds, elle
+s'aperçut que c'était la peau d'un sanglier; elle la prit et la cacha,
+puis elle attendit l'événement de cette affaire sans rien dire.
+
+L'aurore paraissait à peine lorsque Marcassin se leva, elle entendit
+qu'il cherchait de tous côtés; pendant qu'il s'inquiétait, le jour vint;
+elle le vit si extraordinairement beau et bien fait, que jamais surprise
+n'a été plus grande ni plus agréable que la sienne.
+
+«Ah! s'écria-t-elle, ne me faites plus un mystère de mon bonheur, je le
+connais et j'en suis pénétrée, mon cher prince! par quelle bonne fortune
+êtes-vous devenu le plus aimable de tous les hommes?»
+
+Il fut d'abord surpris d'être découvert; mais se remettant ensuite:
+
+«Je vais, lui dit-il, vous en rendre compte, ma chère Marthesie, et vous
+apprendre en même temps que c'est à vous que je dois cette charmante
+métamorphose.
+
+«Sachez que la reine ma mère dormait un jour à l'ombre de quelques
+arbres, lorsque trois fées passèrent en l'air; elles la reconnurent,
+elles s'arrêtèrent. L'aînée la doua d'être mère d'un fils spirituel et
+bien fait. La seconde renchérit sur ce don, elle ajouta en ma faveur
+mille qualités avantageuses. La cadette lui dit en éclatant de rire: «Il
+faut un peu diversifier la matière, le printemps serait moins agréable
+s'il n'était précédé par l'hiver: afin que le prince que vous souhaitez
+charmant, le paraisse davantage, je le doue d'être Marcassin, jusqu'à ce
+qu'il ait épousé trois femmes, et que la troisième trouve sa peau de
+sanglier.» À ces mots les trois fées disparurent. La reine avait entendu
+les deux premières très distinctement; à l'égard de celle qui me faisait
+du mal, elle riait si fort qu'elle n'y put rien comprendre.
+
+«Je ne sais moi-même tout ce que je viens de vous raconter que du jour
+de notre mariage; comme j'allais vous chercher, tout occupé de ma
+passion, je m'arrêtai pour boire à un ruisseau qui coule proche de ma
+grotte: soit qu'il fût plus clair qu'à l'ordinaire, ou que je m'y
+regardasse avec plus d'attention, par rapport au désir que j'avais de
+vous plaire, je me trouvai si épouvantable, que les larmes m'en vinrent
+aux yeux. Sans hyperbole, j'en versai assez pour grossir le cours du
+ruisseau, et me parlant à moi-même, je me disais qu'il n'était pas
+possible que je pusse vous plaire!
+
+«Tout découragé de cette pensée, je pris la résolution de ne pas aller
+plus loin. «Je ne puis être heureux, disais-je, si je ne suis aimé, et
+je ne puis être aimé d'aucune personne raisonnable.» Je marmottais ces
+paroles, quand j'aperçus une dame qui s'approcha de moi avec une
+hardiesse qui me surprit, car j'ai l'air terrible pour ceux qui ne me
+connaissent point. «Marcassin, me dit-elle, le temps de ton bonheur
+s'approche si tu épouses Marthesie, et qu'elle puisse t'aimer fait comme
+tu es; assure-toi qu'avant qu'il soit peu tu seras démarcassinné. Dès la
+nuit même de tes noces, tu quitteras cette peau qui te déplaît si fort,
+mais reprends-la avant le jour, et n'en parle point à ta femme; sois
+soigneux d'empêcher qu'elle ne s'en aperçoive, jusqu'au temps où cette
+grande affaire se découvrira.»
+
+«Elle m'apprit, continua-t-il, tout ce que je vous ai déjà raconté de la
+reine ma mère: je lui fis de très humbles remerciements pour les bonnes
+nouvelles qu'elle me donnait; j'allai vous trouver avec une joie mêlée
+d'espérance que je n'avais point encore ressentie. Et lorsque je fus
+assez heureux pour recevoir des marques de votre amitié, ma satisfaction
+augmenta de toute manière, et mon impatience était violente de pouvoir
+partager mon secret avec vous. La fée, qui ne l'ignorait pas, me venait
+menacer la nuit des plus grandes disgrâces si je ne savais me taire.
+«Ah! lui disais-je, madame, vous n'avez sans doute jamais aimé, puisque
+vous m'obligez à cacher une chose si agréable à la personne du monde que
+j'aime le plus?» Elle riait de ma peine, et me défendait de m'affliger,
+parce que tout me devenait favorable. Cependant, ajouta-t-il, rendez-moi
+ma peau de sanglier, il faut bien que je la remette, de peur d'irriter
+les fées.
+
+--Quel que vous puissiez devenir, mon cher prince, lui dit Marthesie, je
+ne changerai jamais pour vous; il me demeurera toujours une idée
+charmante de votre métamorphose.
+
+--Je me flatte, dit-il, que les fées ne voudront pas nous faire souffrir
+longtemps; elles prennent soin de nous; ce lit qui vous paraît de
+mousse, est d'excellent duvet et de laine fine: ce sont elles qui
+mettaient à l'entrée de la grotte tous les beaux fruits que vous avez
+mangés.»
+
+Marthesie ne se lassait point de remercier les fées de tant de grâces.
+
+Pendant qu'elle leur adressait ses compliments, Marcassin faisait les
+derniers efforts pour remettre la peau de sanglier; mais elle était
+devenue si petite, qu'il n'y avait pas de quoi couvrir une de ses
+jambes. Il la tirait en long, en large, avec les dents et les mains,
+rien n'y faisait. Il était bien triste et déplorait son malheur; car il
+craignait, avec raison, que la fée qui l'avait si bien marcassiné ne
+vînt la lui remettre pour longtemps.
+
+«Hélas! ma chère Marthesie, disait-il, pourquoi avez-vous caché cette
+fatale peau? C'est peut-être pour nous en punir que je ne puis m'en
+servir comme je faisais. Si les fées sont en colère, comment les
+apaiserons-nous?»
+
+Marthesie pleurait de son côté; c'était là un sujet d'affliction bien
+singulier de pleurer, parce qu'il ne pouvait plus devenir Marcassin.
+
+Dans ce moment la grotte trembla, puis la voûte s'ouvrit; ils virent
+tomber six quenouilles chargées de soie, trois blanches et trois noires,
+qui dansaient ensemble. Une voix sortit d'entre elles, qui dit:
+
+«Si Marcassin et Marthesie devinent ce que signifient ces quenouilles
+blanches et noires, ils seront heureux.»
+
+Le prince rêva un peu, et dit ensuite:
+
+«Je devine que les trois quenouilles blanches, signifient les trois fées
+qui m'ont doué à ma naissance.
+
+--Et pour moi, s'écria Marthesie, je devine que ces trois noires
+signifient mes deux soeurs et Coridon.»
+
+En même temps les fées parurent à la place des quenouilles blanches.
+Ismène, Zélonide et Coridon parurent aussi. Rien n'a jamais été si
+effrayant que ce retour de l'autre monde.
+
+«Nous ne venons pas de si loin que vous le pensez, dirent-ils à
+Marthesie; les prudentes fées ont eu la bonté de nous secourir. Et dans
+le temps que vous pleuriez notre mort, elles nous conduisaient dans un
+bateau où rien n'a manqué à nos plaisirs, que celui de vous voir avec
+nous.
+
+--Quoi! dit Marcassin, je n'ai pas vu Ismène et son amant sans vie, et
+ce n'est pas de ma main que Zélonide a perdu la sienne?
+
+--Non, dirent les fées, vos yeux fascinés ont été la dupe de nos soins:
+tous les jours ces sortes d'aventures arrivent. Tel croit avoir sa femme
+au bal, quand elle est endormie dans son lit: tel croit avoir une belle
+maîtresse, qui n'a qu'une guenuche; et tel autre croit avoir tué son
+ennemi, qui se porte bien dans un autre pays.
+
+--Vous m'allez jeter dans d'étranges doutes, dit le prince Marcassin; il
+semble, à vous entendre, qu'il ne faut pas même croire ce qu'on voit.
+
+--La règle n'est pas toujours générale, répliquèrent les fées: mais il
+est indubitable que l'on doit suspendre son jugement sur bien des
+choses, et penser qu'il peut entrer quelque dose de féerie dans ce qui
+nous paraît de plus certain.»
+
+Le prince et sa femme remercièrent les fées de l'instruction qu'elles
+venaient de leur donner, et de la vie qu'elles avaient conservée à des
+personnes qui leur étaient si chères:
+
+«Mais, ajouta Marthesie, en se jetant à leurs pieds, ne puis-je espérer
+que vous ne ferez plus reprendre cette vilaine peau de sanglier à mon
+fidèle Marcassin?
+
+--Nous venons vous en assurer, dirent-elles, car il est temps de
+retourner à la cour.»
+
+Aussitôt la grotte prit la figure d'une superbe tente, où le prince
+trouva plusieurs valets de chambre qui l'habillèrent magnifiquement.
+Marthesie trouva de son côté des dames d'atour, et une toilette d'un
+travail exquis, où rien ne manquait pour la coiffer et pour la parer;
+ensuite le dîner fut servi comme un repas ordonné par les fées. C'est en
+dire assez.
+
+Jamais joie n'a été plus parfaite; tout ce que Marcassin avait souffert
+de peine, n'égalait point le plaisir de se voir non seulement homme,
+mais un homme infiniment aimable. Après que l'on fut sorti de table,
+plusieurs carrosses magnifiques, attelés des plus beaux chevaux du
+monde, vinrent à toute bride. Ils y montèrent avec le reste de la petite
+troupe. Des gardes à cheval marchaient devant et derrière les carrosses.
+C'est ainsi que Marcassin se rendit au palais.
+
+On ne savait à la cour d'où venait ce pompeux équipage, et l'on savait
+encore moins qui était dedans, lorsqu'un héraut le publia à haute voix,
+au son des trompettes et des timbales: tout le peuple ravi accourut pour
+voir son prince. Tout le monde en demeura charmé, et personne ne voulut
+douter de la vérité d'une aventure qui paraissait pourtant bien
+douteuse.
+
+Ces nouvelles étant parvenues au roi et à la reine, ils descendirent
+promptement jusque dans la cour. Le prince Marcassin ressemblait si fort
+à son père, qu'il aurait été difficile de s'y méprendre. On ne s'y
+méprit pas: aussi jamais allégresse n'a été plus universelle. Au bout de
+quelques mois elle augmenta encore par la naissance d'un fils, qui
+n'avait rien du tout de la figure ni de l'humeur marcassine.
+
+ Le plus grand effort de courage,
+ Lorsque l'on est bien amoureux,
+ Est de pouvoir cacher à l'objet de ses voeux
+ Ce qu'à dissimuler le devoir nous engage:
+ Marcassin sut par là mériter l'avantage
+ De rentrer triomphant dans une auguste cour.
+ Qu'on blâme, j'y consens, sa trop faible tendresse,
+ Il vaut mieux manquer à l'amour,
+ Que de manquer à la sagesse.
+
+
+
+
+La Princesse Belle-Étoile
+
+
+Il était une fois une princesse à laquelle il ne restait plus rien de
+ses grandeurs passées que son dais et son cadenas; l'un était de
+velours, en broderies de perles, et l'autre d'or, enrichi de diamants.
+Elle les garda tant qu'elle put; mais l'extrême nécessité où elle se
+trouvait réduite, l'obligeait de temps en temps à détacher une perle, un
+diamant, une émeraude, et cela se vendait secrètement pour nourrir son
+équipage. Elle était veuve, chargée de trois filles très jeunes et très
+aimables. Elle comprit que si elle les élevait dans un air de grandeur
+et de magnificence convenable à leur rang, elles se ressentiraient
+davantage dans la suite de leurs disgrâces. Elle prit donc la résolution
+de vendre le peu qui lui restait, et de s'en aller bien loin avec ses
+trois filles s'établir dans quelque maison de campagne, où elles
+feraient une dépense convenable à leur petite fortune. En passant dans
+une forêt très dangereuse, elle fut volée, de sorte qu'il ne lui resta
+presque plus rien. Cette pauvre princesse, plus chagrine de ce dernier
+malheur que de tous ceux qui l'avaient précédé, connut bien qu'il
+fallait gagner sa vie ou mourir de faim. Elle avait aimé autrefois la
+bonne chère, et savait faire des sauces excellentes. Elle n'allait
+jamais sans sa petite cuisine d'or, que l'on venait voir de bien loin.
+Ce qu'elle avait fait pour se divertir, elle le fit alors pour
+subsister. Elle s'arrêta proche d'une grande ville, dans une maison fort
+jolie; elle y faisait des ragoûts merveilleux; l'on était friand dans ce
+pays-là, de sorte que tout le monde accourait chez elle. L'on ne parlait
+que de la bonne fricasseuse, à peine lui donnait-on le temps de
+respirer. Cependant ses trois filles devenaient grandes; et leur beauté
+n'aurait pas fait moins de bruit que les sauces de la princesse, si elle
+ne les avait cachées dans une chambre, d'où elles sortaient très
+rarement.
+
+Un jour des plus beaux de l'année, il entra chez elle une petite
+vieille, qui paraissait bien lasse; elle s'appuyait sur un bâton, son
+corps était tout courbé, et son visage plein de rides.
+
+«Je viens, dit-elle, afin que vous me fassiez un bon repas, car je veux,
+avant que d'aller en l'autre monde, pouvoir m'en vanter en celui-ci.»
+
+Elle prit une chaise de paille, se mit auprès du feu et dit à la
+princesse de se hâter. Comme elle ne pouvait pas tout faire, elle appela
+ses trois filles: l'aînée avait nom Roussette, la seconde Brunette, et
+la dernière Blondine. Elle leur avait donné ces noms par rapport à la
+couleur de leurs cheveux. Elles étaient vêtues en paysannes, avec des
+corsets et des jupes de différentes couleurs. La cadette était la plus
+belle et la plus douce. Leur mère commanda à l'une d'aller quérir de
+petits pigeons dans la volière, à l'autre de tuer des poulets, à l'autre
+de faire la pâtisserie. Enfin, en moins d'un moment, elles mirent devant
+la vieille un couvert très propre, du linge fort blanc, de la vaisselle
+de terre bien vernissée, et on la servit à plusieurs services. Le vin
+était bon, la glace n'y manquait pas, les verres rincés à tous moments
+par les plus belles mains du monde; tout cela donnait de l'appétit à la
+vieille petite bonne femme. Si elle mangea bien, elle but encore mieux.
+Elle se mit en pointe de vin; elle disait mille choses, où la princesse,
+qui ne faisait pas semblant d'y prendre garde, trouvait beaucoup
+d'esprit.
+
+Le repas finit aussi gaiement qu'il avait commencé; la vieille se leva,
+elle dit à la princesse:
+
+«Ma grande amie, si j'avais de l'argent, je vous paierais, mais il y a
+si longtemps que je suis ruinée; j'avais besoin de vous trouver pour
+faire si bonne chère: tout ce que je puis vous promettre, c'est de vous
+envoyer de meilleures pratiques que la mienne.»
+
+La princesse se prit à sourire, et lui dit gracieusement:
+
+«Allez, ma bonne mère, ne vous inquiétez point, je suis toujours assez
+payée quand je fais quelque plaisir.
+
+--Nous avons été ravies de vous servir, dit Blondine, et si vous vouliez
+souper ici, nous ferions encore mieux.
+
+--Oh! que l'on est heureux, s'écria la vieille, lorsqu'on est né avec un
+coeur si bienfaisant! mais croyez-vous n'en pas recevoir la récompense?
+Soyez certaines, continua-t-elle, que le premier souhait que vous ferez
+sans songer à moi, sera accompli.»
+
+En même temps elle disparut, et elles n'eurent pas lieu de douter que ce
+ne fût une fée.
+
+Cette aventure les étonna: elles n'en avaient jamais vu: elles étaient
+peureuses; de sorte que pendant cinq ou six mois elles en parlèrent; et
+sitôt qu'elles désiraient quelque chose, elles pensaient à elle. Rien ne
+réussissait, dont elles étaient fortement en colère contre la fée. Mais
+un jour que le roi allait à la chasse, il passa chez la bonne
+fricasseuse, pour voir si elle était aussi habile qu'on disait; et comme
+il approchait du jardin avec grand bruit, les trois soeurs qui
+cueillaient des fraises l'entendirent.
+
+«Ah! dit Roussette, si j'étais assez heureuse pour épouser monseigneur
+l'amiral, je me vante que je ferais avec mon fuseau et ma quenouille
+tant de fil, et de ce fil tant de toile, qu'il n'aurait plus besoin d'en
+acheter pour les voiles de ses navires.
+
+--Et moi, dit Brunette, si la fortune m'était assez favorable pour me
+faire épouser le frère du roi, je me vante qu'avec mon aiguille, je lui
+ferais tant de dentelles, qu'il en verrait son palais rempli.
+
+--Et moi, ajouta Blondine, je me vante que si le roi m'épousait,
+j'aurais, au bout de neuf mois, deux beaux garçons et une belle fille;
+que leurs cheveux tomberaient par anneaux, répandant de fines pierres,
+avec une brillante étoile sur le front, et le cou entouré d'une riche
+chaîne d'or.»
+
+Un des favoris du roi, qui s'était avancé pour avertir l'hôtesse de sa
+venue, ayant entendu parler dans le jardin, s'arrêta sans faire aucun
+bruit, et fut bien surpris de la conversation de ces trois belles
+filles. Il alla promptement la redire au roi pour le réjouir; il en rit
+en effet, et commanda qu'on les fît venir devant lui.
+
+Elles parurent aussitôt d'un air et d'une grâce merveilleux. Elles
+saluèrent le roi avec beaucoup de respect et de modestie; et lorsqu'il
+demanda s'il était vrai qu'elles venaient de s'entretenir des époux
+qu'elles désiraient, elles rougirent et baissèrent les yeux: il les
+pressa encore davantage de l'avouer; elles en convinrent, et il s'écria
+aussitôt:
+
+«Certainement je ne sais quelle puissance agit sur moi, mais je ne
+sortirai pas d'ici que je n'aie épousé la belle Blondine.
+
+--Sire, dit le frère du roi, je vous demande permission de me marier
+avec cette jolie brunette.
+
+--Accordez-moi la même grâce, ajouta l'amiral, car la rousse me plaît
+infiniment.»
+
+Le roi, bien aise d'être imité par les plus grands de son royaume, leur
+dit qu'il approuvait leur choix, et demanda à la mère si elle le voulait
+bien. Elle répondit que c'était la plus grande joie qu'elle pût jamais
+avoir. Le roi l'embrassa, le prince et l'amiral n'en firent pas moins.
+
+Quand le roi fut prêt à dîner, on vit descendre par la cheminée une
+table de sept couverts d'or, et tout ce qu'on peut imaginer de plus
+délicat pour faire un bon repas. Cependant le roi hésitait à manger, il
+craignait que l'on n'eût accommodé les viandes au sabbat; et cette
+manière de servir par la cheminée lui était un peu suspecte.
+
+Le buffet s'arrangea, l'on ne voyait que bassins et vases d'or, dont le
+travail surpassait la matière. En même temps un essaim de mouches à miel
+parut dans des ruches de cristal, et commença la plus charmante musique
+qui se puisse imaginer. Toute la salle était pleine de frelons, de
+mouches, de guêpes et de moucherons, et d'autres bestiolinettes de cette
+espèce, qui servaient le roi avec une adresse surnaturelle. Trois ou
+quatre mille bibets lui apportaient à boire, sans qu'un seul osât se
+noyer dans le vin, ce qui est d'une modération et d'une discipline
+étonnantes. La princesse et ses filles pénétraient assez que tout ce qui
+se passait ne pouvait s'attribuer qu'à la petite vieille: elles
+bénissaient l'heure où elles l'avaient connue.
+
+Après le repas, qui fut si long que la nuit surprit la compagnie à
+table, dont sa majesté ne laissa pas d'avoir un peu de honte, car il
+semblait que dans cet hymen, Bacchus avait pris la place de Cupidon, le
+roi se leva, et dit:
+
+«Achevons la fête par où elle devait commencer.»
+
+Il tira sa bague de son doigt, et la mit dans celui de Blondine, le
+prince et l'amiral l'imitèrent. Les abeilles redoublèrent leurs chants.
+L'on dansa, l'on se réjouit; et tous ceux qui avaient suivi le roi
+vinrent saluer la reine et la princesse. Pour l'amirale, on ne lui
+faisait pas tant de cérémonies, dont elle se désespérait, car elle était
+l'aînée de Brunette et de Blondine, et se trouvait moins bien mariée.
+
+Le roi envoya son grand écuyer apprendre à la reine sa mère ce qui
+venait de se passer, et pour faire venir ses plus magnifiques chariots,
+afin d'emmener la reine Blondine avec ses deux soeurs. La reine-mère
+était la plus cruelle de toutes les femmes, et la plus emportée. Quand
+elle sut que son fils s'était marié sans sa participation, et surtout à
+une fille d'une naissance si obscure, et que le prince en avait fait
+autant, elle entra dans une telle colère, qu'elle effraya toute la cour.
+Elle demanda au grand écuyer quelle raison avait pu engager le roi à un
+si indigne mariage? Il lui dit que c'était l'espérance d'avoir deux
+garçons et une fille dans neuf mois, qui naîtraient avec de grands
+cheveux bouclés, des étoiles sur la tête, et chacun une chaîne d'or au
+cou, et que des choses si rares l'avaient charmé. La reine-mère sourit
+dédaigneusement de la crédulité de son fils; elle dit là-dessus bien des
+choses offensantes, qui marquaient assez sa fureur.
+
+Les chariots étaient déjà arrivés à la petite maisonnette. Le roi convia
+sa belle-mère à le suivre, et lui promit qu'elle serait regardée avec
+toute sorte de distinction. Mais elle pensa aussitôt que la cour est une
+mer toujours agitée.
+
+«Sire, lui dit-elle, j'ai trop d'expérience des choses du monde pour
+quitter le repos que je n'ai acquis qu'avec beaucoup de peine.
+
+--Quoi! répliqua le roi, voulez-vous continuer à tenir hôtellerie?
+
+--Non, dit-elle, vous me ferez quelque bien pour vivre.
+
+--Souffrez au moins, ajouta-t-il, que je vous donne un équipage et des
+officiers.
+
+--Je vous en rends grâce, dit-elle; quand je suis seule, je n'ai point
+d'ennemis qui me tourmentent; mais si j'avais des domestiques, je
+craindrais d'en trouver en eux.»
+
+Le roi admira l'esprit et la modération d'une femme qui pensait et qui
+parlait comme un philosophe.
+
+Pendant qu'il pressait sa belle-mère de venir avec lui, l'amirale Rousse
+faisait cacher au fond de son chariot tous les beaux bassins et les
+vases d'or du buffet, voulant en profiter sans rien laisser; mais la fée
+qui voyait tout, bien que personne ne la vît, les changea en cruches de
+terre. Lorsqu'elle fut arrivée, et qu'elle voulut les emporter dans son
+cabinet, elle ne trouva rien qui en valût la peine.
+
+Le roi et la reine embrassèrent tendrement la sage princesse, et
+l'assurèrent qu'elle pourrait disposer à sa volonté de tout ce qu'ils
+avaient. Ils quittèrent le séjour champêtre, et vinrent à la ville,
+précédés des trompettes, des hautbois, des timbales et des tambours qui
+se faisaient entendre bien loin. Les confidents de la reine-mère lui
+avaient conseillé de cacher sa mauvaise humeur, parce que le roi s'en
+offenserait, et que cela pourrait avoir des suites fâcheuses: elle se
+contraignit donc, et ne fît paraître que de l'amitié à ses deux
+belles-filles, leur donnant des pierreries et des louanges
+indifféremment sur tout ce qu'elles faisaient bien ou mal.
+
+La reine Blondine et la princesse Brunette étaient étroitement unies;
+mais à l'égard de l'amirale Rousse, elle les haïssait mortellement.
+
+«Voyez, disait-elle, la bonne fortune de mes deux soeurs: l'une est
+reine, l'autre princesse du sang, leurs maris les adorent; et moi, qui
+suis l'aînée, qui me trouve cent fois plus belle qu'elles, je n'ai qu'un
+amiral pour époux, dont je ne suis point chérie comme je devrais
+l'être.»
+
+La jalousie qu'elle avait contre ses soeurs, la rangea du parti de la
+reine-mère; car l'on savait bien que la tendresse qu'elle témoignait à
+ses belles-filles n'était qu'une feinte, et qu'elle trouverait avec
+plaisir l'occasion de leur faire du mal.
+
+La reine et la princesse devinrent grosses, et par malheur une grande
+guerre étant survenue, il fallut que le roi partît pour se mettre à la
+tête de son armée. La jeune reine et la princesse étant obligées de
+rester sous le pouvoir de la reine-mère, la prièrent de trouver bon
+qu'elles retournassent chez leur mère, afin de se consoler avec elle
+d'une si cruelle absence. Le roi n'y put consentir. Il conjura sa femme
+de rester au palais, il l'assura que sa mère en userait bien. En effet,
+il la pria avec la dernière instance d'aimer sa belle-fille, et d'en
+avoir soin. Il ajouta qu'elle ne pouvait l'obliger plus sensiblement,
+qu'il espérait lui avoir de beaux enfants, et qu'il en attendait les
+nouvelles avec beaucoup d'inquiétude. Cette méchante reine, ravie de ce
+que son fils lui confiait sa femme, lui promit de ne songer qu'à sa
+conservation, et l'assura qu'il pouvait partir avec un entier repos
+d'esprit. Ainsi il s'en alla dans une si forte envie de revenir bientôt,
+qu'il hasardait ses troupes en toutes rencontres; et son bonheur faisait
+non seulement que sa témérité lui réussissait toujours, mais encore
+qu'il avançait fort ses affaires. La reine accoucha avant son retour. La
+princesse sa soeur eut le même jour un beau garçon, elle mourut
+aussitôt.
+
+L'amirale Rousse était fort occupée des moyens de nuire à la jeune
+reine. Quand elle lui vit des enfants si jolis, et qu'elle n'en avait
+point, sa fureur augmenta; elle prit la résolution de parler promptement
+à la reine-mère, car il n'y avait pas de temps à perdre.
+
+«Madame, lui dit-elle, je suis si touchée de l'honneur que votre majesté
+m'a fait en me donnant quelque part dans ses bonnes grâces, que je me
+dépouille volontiers de mes propres intérêts pour ménager les vôtres; je
+comprends tous les déplaisirs dont vous êtes accablée depuis les
+indignes mariages du roi et du prince. Voilà quatre enfants qui vont
+éterniser la faute qu'ils ont commise: notre pauvre mère est une pauvre
+villageoise qui n'avait pas de pain quand elle s'est avisée de devenir
+fricasseuse; croyez-moi, madame, faisons une fricassée aussi de tous ces
+petits marmots, et les ôtons du monde avant qu'ils vous fassent rougir.
+
+--Ah! ma chère amirale, dit la reine en l'embrassant, que je t'aime
+d'être si équitable, et de partager, comme tu fais, mes justes
+déplaisirs! J'avais déjà résolu d'exécuter ce que tu me proposes, il n'y
+a que la manière qui m'embarrasse.
+
+--Que cela ne vous fasse point de peine, reprit la Rousse, ma doguine
+vient de faire deux chiens et une chienne; ils ont chacun une étoile sur
+le front, avec une marque autour du cou, qui fait une espèce de chaîne.
+Il faut faire accroire à la reine qu'elle est accouchée de toutes ces
+petites bêtes, et prendre les deux fils, la fille et le fils de la
+princesse, que l'on fera mourir.
+
+--Ton dessein me plaît infiniment, s'écria-t-elle, j'ai déjà donné des
+ordres là-dessus à Feintise, sa dame d'honneur, de sorte qu'il faut
+avoir les petits chiens.
+
+--Les voilà, dit l'amirale, je les ai apportés.»
+
+Aussitôt elle ouvrit une grande bourse qu'elle avait toujours à son
+côté, elle en tira trois doguines bêtes, que la reine et elle
+emmaillotèrent comme les enfants de la reine auraient dû être, et tout
+ornées de dentelles et de langes brochés d'or. Elles les arrangèrent
+dans une corbeille couverte, puis cette méchante reine, suivie de la
+rousse, se rendit auprès de la reine.
+
+«Je viens vous remercier, lui dit-elle, des beaux héritiers que vous
+donnez à mon fils, voilà des têtes bien faites pour porter une couronne.
+Je ne m'étonne pas si vous promettiez à votre mari deux fils et une
+fille avec des étoiles sur le front, de longs cheveux, et des chaînes
+d'or au cou. Tenez, nourrissez-les, car il n'y a point de femme qui
+veuille donner à téter à des chiens.»
+
+La pauvre reine, qui était accablée du mal qu'elle avait souffert, pensa
+mourir de douleur quand elle aperçut ces trois chiennes de bêtes, et
+qu'elle vit cette espèce de doguinerie qui faisait sur son lit un bruit
+désespéré: elle se mit à pleurer amèrement, puis joignant ses mains:
+
+«Hélas! madame, dit-elle, n'ajoutez point des reproches à mon
+affliction, elle ne peut assurément être plus grande. Si les dieux
+avaient permis ma mort avant que j'eusse reçu l'affront de me voir mère
+de ces petits monstres, je me serais estimée trop heureuse: hélas! que
+ferai-je? Le roi va me haïr autant qu'il m'a aimée.»
+
+Les soupirs et les sanglots étouffèrent sa voix, elle n'eut plus de
+force pour parler; et la reine-mère, continuant à lui dire des injures,
+eut le plaisir de passer ainsi trois heures au chevet de son lit.
+
+Elle s'en alla ensuite; et sa soeur, qui feignait de partager ses
+déplaisirs, lui dit qu'elle n'était pas la première à qui semblable
+malheur était arrivé; qu'on voyait bien que c'était là un tour de cette
+vieille fée qui leur avait promis tant de merveilles; mais que comme il
+serait peut-être dangereux pour elle de voir le roi, elle lui
+conseillait de s'en aller chez leur pauvre mère avec ses trois enfants
+de chien. La reine ne lui répondit que par ses larmes. Il fallait avoir
+le coeur bien dur, pour n'être pas touché de l'état où elles la
+réduisaient! Elle donna à téter à ces vilains chiens, croyant en être la
+mère.
+
+La reine commanda à Feintise de prendre les enfants de la reine avec le
+fils de la princesse, de les étrangler et de les enterrer si bien, qu'on
+n'en sût jamais rien. Comme elle était sur le point d'exécuter cet
+ordre, et qu'elle tenait déjà le cordeau fatal, elle jeta les yeux sur
+eux, et les trouva si merveilleusement beaux, et vit qu'ils marquaient
+tant de choses extraordinaires par les étoiles qui brillaient à leur
+front, qu'elle n'osa porter ses criminelles mains sur un sang si
+auguste.
+
+Elle fit amener une chaloupe au bord de la mer, elle y mit les quatre
+enfants dans un même berceau et quelques chaînes de pierreries, afin que
+si la fortune les conduisait entre les mains d'une personne assez
+charitable pour les vouloir nourrir, elle en trouvât aussitôt sa
+récompense.
+
+La chaloupe poussée par un grand vent s'éloigna si vite du rivage, que
+Feintise la perdit de vue; mais en même temps les vagues s'enflèrent, et
+le soleil se cacha, les nues se fondirent en eau, mille éclats de
+tonnerre faisaient retentir tous les environs. Elle ne douta point que
+la petite barque ne fût submergée; et elle ressentit de la joie de ce
+que ces pauvres innocents étaient péris, car elle aurait toujours
+appréhendé quelque événement extraordinaire en leur faveur.
+
+Le roi, sans cesse occupé de sa chère épouse et de l'état où il l'avait
+laissée, ayant une trêve pour peu de temps, revint en poste: il arriva
+douze heures après qu'elle fut accouchée. Quand la reine-mère le sut,
+elle alla au-devant de lui avec un air composé de douleur; elle le tint
+longtemps serré entre ses bras, lui mouillant le visage de larmes; il
+semblait que sa douleur l'empêchait de parler. Le roi, tout tremblant,
+n'osait demander ce qui était arrivé, car il ne doutait pas que ce ne
+fussent de fort grands malheurs. Enfin elle fit un effort pour lui
+raconter que sa femme était accouchée de trois chiens: aussitôt Feintise
+les présenta, et l'amirale toute en pleurs se jetant aux pieds du roi,
+le supplia de ne point faire mourir la reine, et de se contenter de la
+renvoyer chez sa mère, qu'elle y était déjà résolue, et qu'elle
+recevrait ce traitement comme une grande grâce.
+
+Le roi était si éperdu, qu'il pouvait à peine respirer: il regardait les
+doguins, et remarquait avec surprise cette étoile qu'ils avaient au
+milieu du front, et la couleur différente qui faisait le tour de leur
+cou. Il se laissa tomber sur un fauteuil, roulant dans son esprit mille
+pensées, et ne pouvant prendre une résolution fixe; mais la reine-mère
+le pressa si fort, qu'il prononça l'exil de l'innocente reine. Aussitôt
+on la mit dans une litière avec ses trois chiens; et sans avoir aucuns
+égards pour elle, on la conduisit chez sa mère, où elle arriva presque
+morte.
+
+Les dieux avaient regardé d'un oeil de pitié la barque où les trois
+princes étaient avec la princesse. La fée qui les protégeait fit tomber,
+au lieu de pluie, du lait dans leurs petites bouches; ils ne souffrirent
+point de cet orage épouvantable qui s'était élevé si promptement. Enfin
+ils voguèrent sept jours et sept nuits; ils étaient en pleine mer aussi
+tranquilles que sur un canal, lorsqu'ils furent rencontrés par un
+vaisseau corsaire. Le capitaine ayant été frappé, quoique d'assez loin,
+du brillant éclat des étoiles qu'ils avaient sur le front, aborda la
+chaloupe, persuadé qu'elle était pleine de pierreries. Il y en trouva en
+effet; et ce qui le toucha davantage, ce fut la beauté des quatre
+merveilleux enfants. Le désir de les conserver l'engagea à retourner
+chez lui pour les donner à sa femme qui n'en avait point, et qui en
+souhaitait depuis longtemps.
+
+Elle s'inquiéta fort de le voir revenir si promptement, car il allait
+faire un voyage de long cours; mais elle fut transportée de joie quand
+il remit entre ses mains un trésor si considérable; ils admirèrent
+ensemble la merveille des étoiles, la chaîne d'or qui ne pouvait s'ôter
+de leur cou, et leurs longs cheveux. Ce fut bien autre chose lorsque
+cette femme les peigna, car il en tombait à tous moments des perles, des
+rubis, des diamants, des émeraudes de différentes grandeurs et toutes
+parfaites: elle en parla à son mari, qui ne s'en étonna pas moins
+qu'elle.
+
+«Je suis bien las, lui dit-il, du métier de corsaire; si les cheveux de
+ces petits enfants continuent à nous donner des trésors, je ne veux plus
+courir les mers, et mon bien sera aussi considérable que celui de nos
+plus grands capitaines.»
+
+La femme du corsaire, qui se nommait Corsine, fut ravie de la résolution
+de son mari, elle en aima davantage ces quatre enfants; elle nomme la
+princesse, Belle-Étoile; son frère aîné, Petit-Soleil, le second,
+Heureux, et le fils aîné de la princesse, Chéri. Il était si fort
+au-dessus des deux autres pour sa beauté, qu'encore qu'il n'eût ni
+étoile, ni chaîne, Corsine l'aimait plus que les autres.
+
+Comme elle ne pouvait les élever sans le secours de quelque nourrice,
+elle pria son mari, qui aimait beaucoup la chasse, de lui attraper des
+faons tout petits; il en trouva le moyen, car la forêt où ils
+demeuraient était fort spacieuse. Corsine les ayant, elle les exposa du
+côté du vent; les biches, qui les sentirent, accoururent pour leur
+donner à téter. Corsine les cacha, et mit à la place les enfants, qui
+s'accommodèrent à merveille du lait de biche. Tous les jours deux fois
+elles venaient quatre de compagnie jusque chez Corsine, chercher les
+princes et la princesse, qu'elles prenaient pour les faons.
+
+C'est ainsi que se passa la tendre jeunesse des princes: le corsaire et
+sa femme les aimaient si passionnément qu'ils leur donnaient tous leurs
+soins. Cet homme avait été bien élevé: c'était moins par inclination que
+par bizarrerie de la fortune qu'il était devenu corsaire. Il avait
+épousé Corsine chez une princesse où son esprit s'était heureusement
+cultivé; elle savait vivre, et quoiqu'elle se trouvât dans une espèce de
+désert, où ils ne subsistaient que des larcins qu'il faisait dans ses
+courses, elle n'avait point encore oublié l'usage du monde; ils avaient
+la dernière joie de n'être plus en obligation de s'exposer à tous les
+périls attachés au métier de corsaire, ils devenaient assez riches sans
+cela. De trois en trois jours, il tombait, comme je l'ai déjà dit, des
+cheveux de la princesse et de ses frères, des pierreries considérables,
+que Corsine allait vendre à la ville la plus proche, et elle en
+rapportait mille gentillesses pour ses quatre marmots.
+
+Quand ils furent sortis de la première enfance, le corsaire s'appliqua
+sérieusement à cultiver le beau naturel dont le ciel les avait doués; et
+comme il ne doutait point qu'il n'y eût de grands mystères cachés dans
+leur naissance et dans la rencontre qu'il en avait faite, il voulut
+reconnaître par leur éducation ce présent des dieux; de sorte qu'après
+avoir rendu sa maison plus logeable, il attira chez lui des personnes de
+mérite, qui leur apprirent diverses sciences avec une facilité qui
+surprenait tous ces grands maîtres.
+
+Le corsaire et sa femme n'avaient jamais dit l'aventure des quatre
+enfants. Ils passaient pour être les leurs, quoiqu'ils marquassent, par
+toutes leurs actions, qu'ils sortaient d'un sang plus illustre. Ils
+étaient très unis entre eux; il s'y trouvait du naturel et de la
+politesse, mais le prince Chéri avait pour la princesse Belle-Étoile des
+sentiments plus empressés et plus vifs que les deux autres; dès qu'elle
+souhaitait quelque chose, il tentait jusqu'à l'impossible pour la
+satisfaire; il ne la quittait presque jamais; lorsqu'elle allait à la
+chasse, il l'accompagnait; quand elle n'y allait point, il trouvait
+toujours des excuses pour se défendre de sortir. Petit-Soleil et
+Heureux, qui étaient frères, lui parlaient avec moins de tendresse et de
+respect. Elle remarqua cette différence, elle en tint compte à Chéri, et
+elle l'aima plus que les autres.
+
+À mesure qu'ils avançaient en âge, leur mutuelle tendresse augmentait;
+ils n'en eurent d'abord que du plaisir.
+
+«Mon tendre frère, lui disait Belle-Étoile, si mes désirs suffisaient
+pour vous rendre heureux, vous seriez un des plus grands rois de la
+terre.
+
+--Hélas! ma soeur, répliquait-il, ne m'enviez pas le bonheur que je
+goûte auprès de vous; je préférerais de passer une heure où vous êtes à
+toute l'élévation que vous me souhaitez.»
+
+Quand elle disait la même chose à ses frères, ils répondaient
+naturellement qu'ils en seraient ravis; et pour les éprouver davantage,
+elle ajoutait:
+
+«Oui, je voudrais que vous remplissiez le premier trône du monde,
+dussé-je ne vous voir jamais.»
+
+Ils disaient aussitôt:
+
+«Vous avez raison, ma soeur, l'un vaudrait bien mieux que l'autre.
+
+--Vous consentiriez donc, répliquait-elle, à ne me plus voir?
+
+--Sans doute, disaient-ils, il nous suffirait d'apprendre quelquefois de
+vos nouvelles.»
+
+Lorsqu'elle se trouvait seule, elle examinait ces différentes manières
+d'aimer, et elle sentait son coeur disposé tout comme les leurs: car
+encore que Petit-Soleil et Heureux lui fussent chers, elle ne souhaitait
+point de rester avec eux toute sa vie; et à l'égard de Chéri, elle
+fondait en larmes, quand elle pensait que leur père l'enverrait
+peut-être écumer les mers, ou qu'il le mènerait à l'armée. C'est ainsi
+que l'amour, masqué du nom spécieux d'un excellent naturel,
+s'établissait dans ces jeunes coeurs. Mais à quatorze ans Belle-Étoile
+commença de se reprocher l'injustice qu'elle croyait faire à ses frères,
+de ne les pas aimer également. Elle s'imagina que les soins et les
+caresses de Chéri en étaient la cause. Elle lui défendit de chercher
+davantage les moyens de se faire aimer.
+
+«Vous ne les avez que trop trouvés, lui disait-elle agréablement, et
+vous êtes parvenu à me faire mettre une grande différence entre vous et
+eux.»
+
+Quelle joie ne ressentait-il pas lorsqu'elle lui parlait ainsi! Bien
+loin de diminuer son empressement, elle l'augmentait: il lui faisait
+chaque jour une galanterie nouvelle.
+
+Ils ignoraient encore jusqu'où allait leur tendresse, et ils n'en
+connaissaient point l'espèce, lorsqu'un jour on apporta à Belle-Étoile
+plusieurs livres nouveaux: elle prit le premier qui tomba sous sa main;
+c'était l'histoire de deux jeunes amants, dont la passion avait commencé
+se croyant frère et soeur, ensuite ils avaient été reconnus par leurs
+proches, et après des peines infinies ils s'étaient épousés. Comme Chéri
+lisait parfaitement bien, qu'il entendait tout finement, et qu'il se
+faisait entendre de même, elle le pria de lire auprès d'elle pendant
+qu'elle achèverait un ouvrage de lacis qu'elle avait envie de finir.
+
+Il lut cette aventure, et ce ne fut pas sans une grande inquiétude qu'il
+y vit une peinture naïve de tous ses sentiments. Belle-Étoile n'était
+pas moins surprise; il semblait que l'auteur avait lu tout ce qui se
+passait dans son âme. Plus Chéri lisait, plus il était touché; plus la
+princesse l'écoutait, plus elle était attendrie; quelque effort qu'elle
+pût faire, ses yeux se remplirent de larmes, et son visage en était
+couvert. Chéri se faisait de son côté une violence inutile; il
+pâlissait, il changeait de couleur et de ton de voix: ils souffraient
+l'un et l'autre tout ce que l'on peut souffrir.
+
+«Ah, ma soeur, s'écria-t-il en la regardant tristement, et laissant
+tomber son livre! ah, ma soeur, qu'Hippolyte fut heureux de n'être pas
+le frère de Julie!
+
+--Nous n'aurons pas une semblable satisfaction, répondit-elle. Hélas,
+nous est-elle moins due!»
+
+En achevant ces mots, elle connut qu'elle en avait trop dit, elle
+demeura interdite; et si quelque chose put consoler le prince, ce fut
+l'état où il la vit. Depuis ce moment ils tombèrent l'un et l'autre dans
+une profonde tristesse, sans s'expliquer davantage: ils pénétraient une
+partie de ce qui se passait dans leurs âmes; ils s'étudièrent pour
+cacher à tout le monde un secret qu'ils auraient voulu ignorer
+eux-mêmes, et duquel ils ne s'entretenaient point. Cependant il est si
+naturel de se flatter, que la princesse ne laissait pas de compter pour
+beaucoup que Chéri seul n'eût point d'étoile ni de chaîne au cou; car
+pour les longs cheveux et le don de répandre des pierreries quand on les
+peignait, il les avait comme ses cousins.
+
+Les trois princes étant allés un jour à la chasse, Belle-Étoile
+s'enferma dans un petit cabinet, qu'elle aimait parce qu'il était
+sombre, et qu'elle y rêvait avec plus de liberté qu'ailleurs: elle ne
+faisait aucun bruit. Ce cabinet n'était séparé de la chambre de Corsine
+que par une cloison, et cette femme la croyait à la promenade; elle
+l'entendit qui disait au corsaire:
+
+«Voilà Belle-Étoile en âge d'être mariée: si nous savions qui elle est,
+nous tâcherions de l'établir d'une manière convenable à son rang; ou si
+nous pouvions croire que ceux qui passent pour ses frères ne le sont
+pas, nous lui en donnerions un, car que peut-elle jamais trouver d'aussi
+parfait qu'eux?
+
+--Lorsque je les rencontrai, dit le corsaire, je ne vis rien qui pût
+m'instruire de leur naissance; les pierreries qui étaient attachées sur
+leur berceau, faisaient connaître que ces enfants appartenaient à des
+personnes riches; ce qu'il y aurait de singulier, c'est qu'ils fussent
+tous jumeaux: car ils paraissaient de même âge, et il n'est pas
+ordinaire qu'on en ait quatre.
+
+--Je soupçonne aussi, dit Corsine, que Chéri n'est pas leur frère, il
+n'a ni étoile ni chaîne au cou.
+
+--Il est vrai, répliqua son mari; mais les diamants tombent de ses
+cheveux comme de ceux des autres, et après toutes les richesses que nous
+avons amassées par le moyen de ces chers enfants, il ne me reste plus
+rien à souhaiter que de découvrir leur origine.
+
+--Il faut laisser agir les dieux, dit Corsine, ils nous les ont donnés,
+et sans doute quand il en sera temps ils développeront ce qui nous est
+caché.»
+
+Belle-Étoile écoutait attentivement cette conversation. L'on ne peut
+exprimer la joie qu'elle eut de pouvoir espérer qu'elle sortait d'un
+sang illustre; car encore qu'elle n'eût jamais manqué de respect pour
+ceux dont elle croyait tenir le jour, elle n'avait pas laissé de
+ressentir de la peine d'être fille d'un corsaire. Mais ce qui flattait
+davantage son imagination, c'était de penser que Chéri n'était peut-être
+point son frère: elle brûlait d'impatience de l'entretenir, et de leur
+dire à tous une aventure si extraordinaire.
+
+Elle monta sur un cheval isabelle, dont les crins noirs étaient
+rattachés avec des boucles de diamants, car elle n'avait qu'à se peigner
+une seule fois pour en garnir tout un équipage de chasse: sa housse de
+velours vert était chamarrée de diamants et brodée de rubis; elle monta
+promptement à cheval, et fut dans la forêt chercher ses frères. Le bruit
+des cors et des chiens lui fit assez entendre où ils étaient: elle les
+joignit au bout d'un moment. À sa vue, Chéri se détacha et vint
+au-devant d'elle plus vite que les autres.
+
+Quelle agréable surprise, lui cria-t-il, Belle-Étoile! Vous venez enfin
+à la chasse, vous que l'on ne peut distraire pour un moment des plaisirs
+que vous donnent la musique et les sciences que vous apprenez?
+
+--J'ai tant de choses à vous dire, répliqua-t-elle, que voulant être en
+particulier, je suis venue vous chercher.
+
+Hélas! ma soeur, dit-il en soupirant, que me voulez-vous aujourd'hui? Il
+semble qu'il y a longtemps que vous ne me voulez plus rien.»
+
+Elle rougit, puis baissant les yeux, elle demeura sur son cheval, triste
+et rêveuse, sans lui répondre.
+
+Enfin ses deux frères arrivèrent: elle se réveilla à leur vue comme d'un
+profond sommeil, et sauta à terre marchant la première: ils la suivirent
+tous; et quand elle fut au milieu d'une petite pelouse ombragée
+d'arbres:
+
+«Mettons-nous ici, leur dit-elle, et apprenez ce que je viens
+d'entendre.»
+
+Elle leur raconta exactement la conversation du corsaire avec sa femme,
+et comme quoi ils n'étaient point leurs enfants. Il ne se peut rien
+ajouter à la surprise des trois princes: ils agitèrent entre eux ce
+qu'ils devaient faire. L'un voulait partir sans rien dire; l'autre ne
+voulait point partir du tout, et l'autre voulait partir et le dire. Le
+premier soutenait que c'était le moyen le plus sûr, parce que le gain
+qu'ils faisaient en les peignant les obligerait de les retenir; l'autre
+répondait qu'il aurait été bon de les quitter si l'on avait su un lieu
+fixe où aller, et de quelle condition l'on était, mais que le titre
+d'errants dans le monde n'était pas agréable; le dernier ajoutait qu'il
+y aurait de l'ingratitude de les abandonner sans leur agrément; qu'il y
+aurait de la stupidité de vouloir rester davantage avec eux au milieu
+d'une forêt, où ils ne pourraient apprendre qui ils étaient, et que le
+meilleur parti c'était de leur parler, et de les faire consentir à leur
+éloignement. Ils goûtèrent tous cet avis. Aussitôt ils montèrent à
+cheval pour venir trouver le corsaire et Corsine.
+
+Le coeur de Chéri était flatté par tout ce que l'espérance peut offrir
+de plus agréable pour consoler un amant affligé: son amour lui faisait
+deviner une partie des choses futures: il ne se croyait plus le frère de
+Belle-Étoile; sa passion contrainte prenant un peu l'essor, lui
+permettait mille tendres idées qui le charmaient. Ils joignirent le
+corsaire et Corsine avec un visage mêlé de joie et d'inquiétude.
+
+«Nous ne venons pas, dit Petit-Soleil (car il portait la parole), pour
+vous dénier l'amitié, la reconnaissance et le respect que nous vous
+devons; bien que nous soyons informés de la manière que vous nous
+trouvâtes sur la mer, et que vous n'êtes ni notre père ni notre mère, la
+pitié avec laquelle vous nous avez sauvés, la noble éducation que vous
+nous avez donnée, tant de soins et de bontés que vous avez eus pour
+nous, sont des engagements si indispensables, que rien au monde ne peut
+nous affranchir de votre dépendance. Nous venons donc vous renouveler
+nos sincères remerciements; vous supplier de nous raconter un événement
+si rare, et de nous conseiller, afin que nous conduisant par vos sages
+avis, nous n'ayons rien à nous reprocher.»
+
+Le corsaire et Corsine furent bien surpris qu'une chose qu'ils avaient
+cachée avec tant de soin eût été découverte.
+
+«On vous a trop bien informés, dirent-ils, et nous ne pouvons vous celer
+que vous n'êtes point en effet nos enfants, et que la fortune seule vous
+a fait tomber entre nos mains. Nous n'avons aucune lumière sur votre
+naissance; mais les pierreries qui étaient dans votre berceau peuvent
+marquer que vos parents sont ou grands seigneurs ou fort riches: au
+reste, que pouvons-nous vous conseiller? Si vous consultez l'amitié que
+nous avons pour vous, sans doute vous resterez avec nous, et vous
+consolerez notre vieillesse par votre aimable compagnie; si le château
+que nous avons bâti en ces lieux ne vous plaît pas, ou que le séjour de
+cette solitude vous chagrine, nous irons où vous voudrez, pourvu que ce
+ne soit point à la cour; une longue expérience nous en a dégoûtés, et
+vous en dégoûterait peut-être, si vous étiez informés des agitations
+continuelles, des feintes, de l'envie, des inégalités, des véritables
+maux et des faux biens que l'on y trouve: nous vous en dirions
+davantage, mais vous croiriez que nos conseils sont intéressés; ils le
+sont aussi, mes enfants: nous désirons de vous arrêter dans cette
+paisible retraite, quoique vous soyez maîtres de la quitter quand vous
+le voudrez. Ne laissez pourtant pas de considérer que vous êtes au port,
+et que vous allez sur une mer orageuse; que les peines y surpassent
+presque toujours les plaisirs; que le cours de la vie est limité; qu'on
+la quitte souvent au milieu de sa carrière; que les grandeurs du monde
+sont de faux brillants dont on se laisse éblouir par une fatalité
+étrange, et que le plus solide de tous les biens, c'est de savoir se
+borner, jouir de sa tranquillité, et se rendre sage.»
+
+Le corsaire n'aurait pas fini si tôt ses remontrances, s'il n'eût été
+interrompu par le prince Heureux.
+
+«Mon cher père, lui dit-il, nous avons trop d'envie de découvrir quelque
+chose de notre naissance, pour nous ensevelir au fond d'un désert: la
+morale que vous établissez est excellente, et je voudrais que nous
+fussions capables de la suivre, mais je ne sais quelle fatalité nous
+appelle ailleurs; permettez que nous remplissions le cours de notre
+destinée, nous reviendrons vous revoir et vous rendre compte de toutes
+nos aventures.»
+
+À ces mots le corsaire et sa femme se prirent à pleurer. Les princes
+s'attendrirent fort, particulièrement Belle-Étoile, qui avait un naturel
+admirable, et qui n'aurait jamais pensé à quitter le désert, si elle
+avait été sûre que Chéri fût toujours resté avec elle.
+
+Cette résolution étant prise, ils ne songèrent plus qu'à faire leur
+équipage pour s'embarquer; car ayant été trouvés sur la mer, ils avaient
+quelque espérance qu'ils y recevraient des lumières de ce qu'ils
+voulaient savoir. Ils firent entrer dans leur petit vaisseau un cheval
+pour chacun d'eux; et après s'être peignés jusqu'à s'en écorcher pour
+laisser plus de pierreries à Corsine, ils la prièrent de leur donner en
+échange les chaînes de diamants qui étaient dans leur berceau. Elle alla
+les quérir dans son cabinet, où elle les avait soigneusement gardées, et
+elle les attacha toutes sur l'habit de Belle-Étoile qu'elle embrassait
+sans cesse, lui mouillant le visage de ses larmes.
+
+Jamais séparation n'a été si triste: le corsaire et sa femme en
+pensèrent mourir: leur douleur ne provenait point d'une source
+intéressée; car ils avaient amassé tant de trésors qu'ils n'en
+souhaitaient plus. Petit-Soleil, Heureux, Chéri et Belle-Étoile
+montèrent dans le vaisseau. Le corsaire l'avait fait faire très bon et
+très magnifique: le mât était d'ébène et de cèdre; les cordages de soie
+verte mêlée d'or; les voiles de drap d'or et vert, et les peintures
+excellentes. Quand il commença à voguer, Cléopâtre avec son Antoine, et
+même toute la chiourme de Vénus, auraient baissé le pavillon devant lui.
+La princesse était assise sous un riche pavillon, vers la poupe, ses
+deux frères et son cousin se tenaient près d'elle, plus brillants que
+les astres, et leurs étoiles jetaient de longs rayons de lumière qui
+éblouissaient. Ils résolurent d'aller au même endroit où le corsaire les
+avait trouvés, et en effet ils s'y rendirent. Ils se préparèrent à faire
+là un grand sacrifice aux dieux et aux fées, pour obtenir leur
+protection, et qu'ils fussent conduits dans le lieu de leur naissance.
+On prit une tourterelle pour l'immoler: la princesse pitoyable la trouva
+si belle qu'elle lui sauva la vie; et pour la garantir de pareil
+accident, elle la laissa aller.
+
+«Pars, lui dit-elle, petit oiseau de Vénus; et si j'ai quelque jour
+besoin de toi, n'oublie pas le bien que je te fais.»
+
+La tourterelle s'envola: le sacrifice étant fini, ils commencèrent un
+concert si charmant, qu'il semblait que toute la nature gardait un
+profond silence pour les écouter: les flots de la mer ne s'élevaient
+point; le vent ne soufflait pas; Zéphyre seul agitait les cheveux de la
+princesse, et mettait son voile un peu en désordre. Dans le moment il
+sortit de l'eau une Sirène qui chantait si bien que la princesse et ses
+frères l'admirèrent. Après avoir dit quelques airs, elle se tourna vers
+eux, et leur cria:
+
+«Cessez de vous inquiéter; laissez aller votre vaisseau; descendez où il
+s'arrêtera, et que tous ceux qui s'aiment continuent de s'aimer.»
+
+Belle-Étoile et Chéri ressentirent une joie extraordinaire de ce que la
+Sirène venait de dire. Ils ne doutèrent point que ce ne fût pour eux; et
+se faisant un signe d'intelligence, leurs coeurs se parlèrent sans que
+Petit-Soleil et Heureux s'en aperçussent. Le navire voguait au gré des
+vents et de l'onde; leur navigation n'eut rien d'extraordinaire; le
+temps était toujours beau, et la mer toujours calme. Ils ne laissèrent
+pas de rester trois mois entiers dans leur voyage, pendant lesquels
+l'amoureux prince Chéri s'entretenait souvent avec la princesse.
+
+«Que j'ai de flatteuses espérances, lui dit-il un jour, charmante
+Étoile! Je ne suis point votre frère; ce coeur qui reconnaît votre
+pouvoir, et qui n'en reconnaîtra jamais d'autre, n'est pas né pour les
+crimes: c'en serait un de vous aimer comme je fais, si vous étiez ma
+soeur; mais la charitable Sirène qui nous est venue conseiller, m'a
+confirmé ce que j'avais là-dessus dans l'esprit.
+
+--Ah! mon frère, répliqua-t-elle, ne vous fiez point trop à une chose
+qui est encore si obscure que nous ne pouvons la pénétrer! Quelle serait
+notre destinée, si nous irritions les dieux par des sentiments qui
+pourraient leur déplaire? La Sirène s'est si peu expliquée, qu'il faut
+avoir bien envie de deviner pour nous appliquer ce qu'elle a dit.
+
+--Vous vous en défendez, cruelle, dit le prince affligé, bien moins par
+le respect que vous avez pour les dieux, que par aversion pour moi.»
+
+Belle-Étoile ne lui répliqua rien; et levant les yeux au ciel, elle
+poussa un profond soupir, qu'il ne put s'empêcher d'expliquer en sa
+faveur.
+
+Ils étaient dans la saison où les jours sont longs et brûlants: vers le
+soir la princesse et ses frères montèrent sur le tillac pour voir
+coucher le soleil dans le sein de l'onde; elle s'assit, les princes se
+placèrent auprès d'elle; ils prirent des instruments et commencèrent
+leur agréable concert. Cependant le vaisseau poussé par un vent frais
+semblait voguer plus légèrement, et se hâtait de doubler un petit
+promontoire qui cachait une partie de la plus belle ville du monde; mais
+tout d'un coup elle se découvrit, son aspect étonna notre aimable
+jeunesse: tous les palais en étaient de marbre, les couvertures dorées,
+et le reste des maisons de porcelaines fort fines; plusieurs arbres
+toujours verts mêlaient l'émail de leurs feuilles aux diverses couleurs
+du marbre, de l'or et des porcelaines; de sorte qu'ils souhaitaient que
+leur vaisseau entrât dans le port; mais ils doutaient d'y pouvoir
+trouver place, tant il y en avait d'autres dont les mâts semblaient
+composer une forêt flottante.
+
+Leurs désirs furent accomplis, ils abordèrent, et le rivage en un moment
+se trouva couvert du peuple, qui avait aperçu la magnificence du navire:
+celui que les Argonautes avaient construit pour la conquête de la toison
+ne brillait pas tant; les étoiles et la beauté des merveilleux enfants
+ravissaient ceux qui les voyaient; l'on courut dire au roi cette
+nouvelle: comme il ne pouvait la croire, et que la grande terrasse du
+palais donnait jusqu'au bord de la mer, il s'y rendit promptement; il
+vit que les princes Petit-Soleil et Chéri, tenant la princesse entre
+leurs bras, la portèrent à terre, qu'ensuite l'on fit sortir leurs
+chevaux, dont les riches harnais répondaient bien à tout le reste.
+Petit-Soleil en montait un plus noir que du jais; celui d'Heureux était
+gris; Chéri avait le sien blanc comme neige, et la princesse son
+isabelle. Le roi les admirait tous quatre sur leurs chevaux qui
+marchaient si fièrement qu'ils écartaient tous ceux qui voulaient
+s'approcher.
+
+Les princes ayant entendu que l'on disait «voilà le roi», levèrent les
+yeux, et l'ayant vu d'un air plein de majesté, aussitôt ils lui firent
+une profonde révérence, et passèrent doucement, tenant les yeux attachés
+sur lui. De son côté, il les regardait, et n'était pas moins charmé de
+l'incomparable beauté de la princesse que de la bonne mine des jeunes
+princes. Il commanda à son écuyer de leur aller offrir sa protection, et
+toutes les choses dont ils pourraient avoir besoin dans un pays où ils
+étaient apparemment étrangers. Ils reçurent l'honneur que le roi leur
+faisait avec beaucoup de respect et de reconnaissance, et lui dirent
+qu'ils n'avaient besoin que d'une maison où ils pussent être en
+particulier; qu'ils seraient bien aises qu'elle fût à une ou deux lieues
+de la ville, parce qu'ils aimaient fort la promenade. Sur-le-champ le
+premier écuyer leur en fît donner une des plus magnifiques où ils
+logèrent commodément avec tout leur train.
+
+Le roi avait l'esprit si rempli des quatre enfants qu'il venait de voir,
+que sur-le-champ il alla dans la chambre de la reine sa mère lui dire la
+merveille des étoiles qui brillaient sur leurs fronts, et tout ce qu'il
+avait admiré en eux. Elle en fut tout interdite; elle lui demanda sans
+aucune affectation quel âge ils pouvaient avoir; il répondit quinze ou
+seize ans: elle ne témoigna point son inquiétude, mais elle craignait
+terriblement que Feintise ne l'eût trahie. Cependant le roi se promenait
+à grands pas, et disait:
+
+«Qu'un père est heureux d'avoir des fils si parfaits et une fille si
+belle! Pour moi, infortuné souverain, je suis père de trois chiens;
+voilà d'illustres successeurs, et ma couronne est bien affermie!»
+
+La reine-mère écoutait ces paroles avec une inquiétude mortelle. Les
+étoiles brillantes, et l'âge à peu près de ces étrangers, avaient tant
+de rapport à celui des princes et de leur soeur, qu'elle eut de grands
+soupçons d'avoir été trompée par Feintise, et qu'au lieu de tuer les
+enfants du roi, elle ne les eût sauvés. Comme elle se possédait
+beaucoup, elle ne témoigna rien de ce qui se passait dans son âme; elle
+ne voulut pas même envoyer ce jour-là s'informer de bien des choses
+qu'elle avait envie de savoir; mais le lendemain elle commanda à son
+secrétaire d'y aller, et que sous prétexte de donner des ordres dans la
+maison pour leur commodité, il examinât tout, et s'ils avaient des
+étoiles sur le front.
+
+Le secrétaire partit assez matin; il arriva comme la princesse se
+mettait à sa toilette: en ce temps-là l'on n'achetait point son teint
+chez les marchands; qui était blanche restait blanche; qui était noire
+ne devenait point blanche; de sorte qu'il la vit décoiffée. On la
+peignait; ses cheveux blonds, plus fins que des filets d'or,
+descendaient par boucles jusqu'à terre; il y avait plusieurs corbeilles
+autour d'elle, afin que les pierreries qui tombaient de ses cheveux ne
+fussent pas perdues; son étoile sur le front jetait des feux qu'on avait
+peine à soutenir; et la chaîne d'or de son cou n'était pas moins
+extraordinaire que les précieux diamants qui roulaient du haut de sa
+tête. Le secrétaire avait bien de la peine à croire ce qu'il voyait;
+mais la princesse ayant choisi la plus grosse perle, elle le pria de la
+garder pour se souvenir d'elle; c'est la même que les rois d'Espagne
+estiment tant sous le nom de Peregrina, qui veut dire Pèlerine, parce
+qu'elle vient d'une voyageuse.
+
+Le secrétaire, confus d'une si grande libéralité, prit congé d'elle, et
+salua les trois princes, avec lesquels il demeura longtemps pour être
+informé d'une partie de ce qu'il désirait savoir. Il retourna en rendre
+compte à la reine-mère, qui se confirma dans les soupçons qu'elle avait
+déjà. Il lui dit que Chéri n'avait point d'étoile, mais qu'il tombait
+des pierreries de ses cheveux comme de ceux de ses frères, et qu'à son
+gré c'était le mieux fait; qu'ils venaient de fort loin; que leur père
+et leur mère ne leur avaient donné qu'un certain temps, afin de voir les
+pays étrangers. Cet article déroutait un peu la reine, et elle se
+figurait quelquefois que ce n'était point les enfants du roi.
+
+Elle flottait ainsi entre la crainte et l'espérance, quand le roi, qui
+aimait fort la chasse, alla du côté de leur maison; le grand écuyer, qui
+l'accompagnait, lui dit en passant que c'était là qu'il avait logé
+Belle-Étoile et ses frères par son ordre.
+
+«La reine m'a conseillé, repartit le roi, de ne les pas voir; elle
+appréhende qu'ils viennent de quelque pays infecté de la peste, et
+qu'ils n'en apportent le mauvais air.
+
+--Cette jeune étrangère, repartit le premier écuyer, est en effet très
+dangereuse; mais, Sire, je craindrais plus ses yeux que le mauvais air.
+
+--En vérité, dit le roi, je le crois comme vous.»
+
+Et poussant aussitôt son cheval, il entendit des instruments et des
+voix; il s'arrêta proche d'un grand salon, dont les fenêtres étaient
+ouvertes; et après avoir admiré la douceur de cette symphonie, il
+s'avança.
+
+Le bruit des chevaux obligea les princes à regarder; dès qu'ils virent
+le roi, ils le saluèrent respectueusement, et se hâtèrent de sortir,
+l'abordant avec un visage gai et tant de marques de soumission qu'ils
+embrassaient ses genoux; la princesse lui baisait les mains comme s'ils
+l'eussent reconnu pour être leur père. Il les caressa fort, et sentait
+son coeur si ému qu'il n'en pouvait deviner la cause. Il leur dit qu'ils
+ne manquassent pas de venir au palais, qu'il voulait les entretenir et
+les présenter à sa mère. Ils le remercièrent de l'honneur qu'il leur
+faisait, et lui dirent qu'aussitôt que leurs habits et leurs équipages
+seraient achevés, ils ne manqueraient pas de lui faire leur cour.
+
+Le roi les quitta pour achever la chasse qui était commencée; il leur en
+envoya obligeamment la moitié, et porta l'autre à la reine sa mère.
+
+«Quoi! lui dit-elle, est-il possible que vous ayez fait une si petite
+chasse? Vous tuez ordinairement trois fois plus de gibier.
+
+--Il est vrai, repartit le roi, mais j'en ai régalé les beaux étrangers;
+je sens pour eux une inclination si parfaite, que j'en suis surpris
+moi-même, et si vous aviez moins peur de l'air contagieux, je les aurais
+déjà fait venir loger dans le palais.»
+
+La reine-mère se fâcha beaucoup: elle l'accusait de manquer d'égards
+pour elle, et lui fit des reproches de s'exposer si légèrement.
+
+Dès qu'il l'eut quittée, elle envoya dire à Feintise de lui venir
+parler; elle s'enferma avec elle dans son cabinet, et la prit d'une main
+par les cheveux, lui portant un poignard sur la gorge:
+
+«Malheureuse, dit-elle, je ne sais quel reste de bonté m'empêche de te
+sacrifier à mon juste ressentiment: tu m'as trahie; tu n'as point tué
+les quatre enfants que j'avais remis entre tes mains pour en être
+défaite; avoue au moins ton crime, et peut-être que je te le
+pardonnerai.»
+
+Feintise, demi-morte de peur, se jeta à ses pieds, et lui dit comme la
+chose s'était passée; qu'elle croyait impossible que les enfants fussent
+encore en vie, parce qu'il s'était élevé une tempête si effroyable,
+qu'elle avait pensé être accablée de la grêle; mais qu'enfin elle lui
+demandait du temps, et qu'elle trouverait le moyen de la défaire d'eux
+l'un après l'autre, sans que personne au monde pût l'en soupçonner.
+
+La reine, qui ne voulait que leur mort, s'apaisa un peu; elle lui dit de
+n'y perdre pas un moment; et en effet la vieille Feintise, qui se voyait
+en grand péril, ne négligea rien de ce qui dépendait d'elle: elle épia
+le temps que les trois princes étaient à la chasse, et portant sous son
+bras une guitare, elle alla s'asseoir vis-à-vis des fenêtres de la
+princesse, où elle chanta ces paroles:
+
+ La beauté peut tout surmonter,
+ Heureux qui sait en profiter!
+ La beauté s'efface,
+ L'âge de glace
+ Vient en ternir toutes les fleurs.
+ Qu'on a de douleurs
+ Quand on repasse
+ Les attraits que l'on a perdus!
+ On se désespère,
+ Et l'on prend pour plaire
+ Des soins superflus.
+ Jeunes coeurs, laissez-vous charmer;
+ Dans le bel âge l'on doit aimer.
+ La beauté s'efface,
+ L'âge de glace
+ Vient en ternir toutes les fleurs.
+ Qu'on a de douleurs
+ Quand on repasse
+ Les attraits que l'on a perdus!
+ On se désespère,
+ Et l'on prend pour plaire
+ Des soins superflus.
+
+Belle-Étoile trouva ces paroles assez plaisantes; elle s'avança sur un
+balcon pour voir celle qui les chantait; aussitôt qu'elle parut,
+Feintise, qui s'était habillée fort proprement, lui fit une grande
+révérence; la princesse la salua à son tour; et comme elle était gaie,
+elle lui demanda si les paroles qu'elle venait d'entendre avaient été
+faites pour elle.
+
+«Oui, charmante personne, répliqua Feintise, elles sont pour moi; mais
+afin qu'elles ne soient jamais pour vous, je viens vous donner un avis
+dont vous ne devez pas manquer de profiter.
+
+--Et quel est-il? dit Belle-Étoile.
+
+--Dès que vous m'aurez permis de monter dans votre chambre,
+ajouta-t-elle, vous le saurez.
+
+--Vous y pouvez venir», repartit la princesse.
+
+Aussitôt la vieille se présenta avec un certain air de cour que l'on ne
+perd point quand on l'a une fois.
+
+«Ma belle fille, dit Feintise, sans perdre un moment (car elle craignait
+qu'on ne vînt l'interrompre), le ciel vous a faite tout aimable; vous
+êtes douée d'une étoile brillante sur votre front, et l'on raconte bien
+d'autres merveilles de vous; mais il vous manque encore une chose qui
+vous est essentiellement nécessaire; si vous ne l'avez, je vous plains.
+
+--Et que me manque-t-il? répliqua-t-elle.
+
+--L'eau qui danse, ajouta notre maligne vieille: si j'en avais eu, vous
+ne verriez pas un cheveu blanc sur ma tête, pas une ride sur mon front;
+j'aurais les plus belles dents du monde, avec un air enfantin qui
+charmerait. Hélas! j'ai su ce secret trop tard, mes attraits étaient
+déjà effacés; profitez de mes malheurs, ma chère enfant, ce sera une
+consolation pour moi, car je me sens pour vous des mouvements de
+tendresse extraordinaires.
+
+--Mais où prendrai-je cette eau qui danse? repartit Belle-Étoile.
+
+--Elle est dans la forêt lumineuse, dit Feintise: vous avez trois
+frères, est-ce que l'un d'eux ne vous aimera pas assez pour l'aller
+quérir? Vraiment ils ne seraient guère tendres; enfin il n'y va pas de
+moins que d'être belle cent ans après votre mort.
+
+--Mes frères me chérissent, dit la princesse, il y en a un entre autres
+qui ne me refusera rien. Certainement si cette eau fait tout ce que vous
+dites, je vous donnerai une récompense proportionnée à son mérite.»
+
+La perfide vieille se retira en diligence, ravie d'avoir si bien réussi;
+elle dit à Belle-Étoile qu'elle serait soigneuse de la venir voir.
+
+Les princes revinrent de la chasse, l'un apporta un marcassin, l'autre
+un lièvre, et l'autre un cerf; tout fut mis aux pieds de leur soeur;
+elle regarda cet hommage avec une espèce de dédain; elle était occupée
+de l'avis de Feintise, elle en paraissait même inquiète, et Chéri, qui
+n'avait point d'autre occupation que de l'étudier, ne fut pas un quart
+d'heure, avec elle sans le remarquer.
+
+«Qu'avez-vous, ma chère Étoile, lui dit-il, le pays où nous sommes n'est
+peut-être pas à votre gré? Si cela est, partons-en tout à l'heure;
+peut-être encore que notre équipage n'est pas assez grand, les meubles
+assez beaux, la table assez délicate: parlez, de grâce, afin que j'aie
+le plaisir de vous obéir le premier, et de vous faire obéir par les
+autres.
+
+--La confiance que vous me donnez de vous dire ce qui se passe dans mon
+esprit, répliqua-t-elle, m'engage à vous déclarer que je ne saurais plus
+vivre, si je n'ai l'eau qui danse; elle est dans la forêt lumineuse; je
+n'aurai avec elle rien à craindre de la fureur des ans.
+
+--Ne vous chagrinez point, mon aimable Étoile, ajouta-t-il, je vais
+partir et je vous en apporterai, ou vous saurez par ma mort qu'il est
+impossible d'en avoir.
+
+--Non, dit-elle, j'aimerais mieux renoncer à tous les avantages de la
+beauté; j'aimerais mieux être affreuse que de hasarder une vie si chère;
+je vous conjure de ne plus penser à l'eau qui danse, et même, si j'ai
+quelque pouvoir sur vous, je vous le défends.»
+
+Le prince feignit de lui obéir; mais aussitôt qu'il la vit occupée, il
+monta sur son cheval blanc, qui n'allait que par bonds et par
+courbettes; il prit de l'argent et un riche habit; pour des diamants, il
+n'en avait pas besoin, car ses cheveux lui en fournissaient assez, et
+trois coups de peigne en faisaient tomber quelquefois pour un million. À
+la vérité cela n'était pas toujours égal; l'on a même su que la
+disposition de leur esprit et celle de leur santé réglaient assez
+l'abondance des pierreries; il ne mena personne avec lui pour être plus
+en liberté, et afin que si l'aventure était périlleuse, il pût se
+hasarder sans essuyer les remontrances d'un domestique zélé et craintif.
+
+Quand l'heure du souper fut venue, et que la princesse ne vit point
+paraître son frère Chéri, l'inquiétude la saisit à tel point qu'elle ne
+pouvait ni boire ni manger: elle donna des ordres pour le faire chercher
+partout. Les deux princes, ne sachant rien de l'eau qui danse, lui
+disaient qu'elle se tourmentait trop, qu'il ne pouvait être éloigné,
+qu'elle savait qu'il s'abandonnait volontiers à de profondes rêveries,
+et que sans doute il s'était arrêté dans la forêt. Elle prit donc un peu
+de tranquillité jusqu'à minuit; mais alors elle perdit toute patience,
+et dit en pleurant à ses frères que c'était elle qui était cause de
+l'éloignement de Chéri, qu'elle lui avait témoigné un désir extrême
+d'avoir l'eau qui danse de la forêt lumineuse, que sans doute il en
+avait pris le chemin. À ces nouvelles ils résolurent d'envoyer après lui
+plusieurs personnes, et elle les chargea de lui dire qu'elle le
+conjurait de revenir.
+
+Cependant la méchante Feintise était fort intriguée pour savoir l'effet
+de son conseil, lorsqu'elle apprit que Chéri était déjà en campagne;
+elle en eut une sensible joie, ne doutant pas qu'il ne fît plus de
+diligence que ceux qui le suivaient, et qu'il ne lui en arrivât malheur;
+elle courut au palais, toute fière de cette espérance; elle rendit
+compte à la reine-mère de ce qui s'était passé.
+
+«J'avoue, madame, lui dit-elle, que je ne puis douter que ce ne soient
+les trois princes et leur soeur; ils ont des étoiles sur le front, des
+chaînes, d'or au cou; leurs cheveux sont d'une beauté ravissante, il en
+tombe à tous moments des pierreries; j'en ai vu à la princesse que
+j'avais mises sur son berceau, dont elle se pare, quoiqu'elles ne
+vaillent pas celles qui tombent de ses cheveux: de sorte qu'il m'est pas
+permis de douter de leur retour, malgré les soins que je croyais avoir
+pris pour l'empêcher; mais, madame, je vous en délivrerai; et comme
+c'est le seul moyen qui me reste de réparer ma faute, je vous supplie
+seulement de m'accorder du temps; voilà déjà un des princes qui est
+parti pour aller chercher l'eau qui danse, il périra sans doute dans
+cette entreprise; ainsi je leur prépare plusieurs occasions de se
+perdre.
+
+--Nous verrons, dit la reine, si le succès répondra à votre attente,
+mais comptez que cela seul peut vous dérober à ma juste fureur.»
+
+Feintise se retira plus alarmée que jamais, cherchant dans son esprit
+tout ce qui pouvait les faire périr.
+
+Le moyen qu'elle en avait trouvé à l'égard du prince Chéri, était un des
+plus certains, car l'eau qui danse ne se puisait pas aisément; elle
+avait fait tant de bruit par les malheurs qui étaient arrivés à ceux qui
+la cherchaient, qu'il n'y avait personne qui n'en sût le chemin. Son
+cheval blanc allait d'une vitesse surprenante; il le pressait sans
+quartier, parce qu'il voulait revenir promptement auprès de
+Belle-Étoile, et lui donner la satisfaction qu'elle se promettait de son
+voyage. Il ne laissa pas de marcher huit nuits de suite sans se reposer
+ailleurs que dans le bois, sous le premier arbre, sans manger autre
+chose que les fruits qu'il trouvait sur son chemin, et sans laisser à
+son cheval qu'à peine le temps de brouter l'herbe. Enfin au bout de ce
+temps-là, il se trouva dans un pays dont l'air était si chaud, qu'il
+commença de souffrir beaucoup: ce n'était pas que le soleil eût plus
+d'ardeur; il ne savait à quoi en attribuer la cause, lorsque du haut
+d'une montagne il aperçut la forêt lumineuse; tous les arbres brûlaient
+sans se consumer, et jetaient des flammes en des lieux si éloignés, que
+la campagne était aride et déserte: l'on entendait dans cette forêt
+siffler les serpents et rugir les lions, ce qui étonna beaucoup le
+prince; car il semblait qu'aucun animal, excepté la salamandre, ne
+pouvait vivre dans cette espèce de fournaise.
+
+Après avoir considéré une chose si épouvantable, il descendit, rêvant à
+ce qu'il allait faire, et il se dit plus d'une fois qu'il était perdu.
+Comme il approchait de ce grand feu, il mourait de soif; il trouva une
+fontaine qui sortait de la montagne, et qui tombait dans un grand bassin
+de marbre; il mit pied à terre, s'en approcha, et se baissait pour
+puiser de l'eau dans un petit vase d'or qu'il avait apporté, afin d'y
+mettre celle que la princesse souhaitait, quand il aperçut une
+tourterelle qui se noyait dans cette fontaine; ses plumes étaient toutes
+mouillées; elle n'avait plus de force, et coulait au fond du bassin.
+Chéri en eut pitié, il la sauva; il la pendit d'abord par les pieds;
+elle avait tant bu, qu'elle en était enflée; ensuite il la réchauffa; il
+essuya ses ailes avec un mouchoir fin, il la secourut si bien que la
+pauvre tourterelle se trouva au bout d'un moment plus gaie qu'elle
+n'avait été triste.
+
+«Seigneur Chéri, lui dit-elle d'une voix douce et tendre, vous n'avez
+jamais obligé petit animal plus reconnaissant que moi; ce n'est pas
+d'aujourd'hui que j'ai reçu des faveurs essentielles de votre famille,
+je suis ravie de pouvoir vous être utile à mon tour. Ne croyez donc pas
+que j'ignore le sujet de votre voyage; vous l'avez entrepris un peu
+témérairement, car l'on ne saurait nombrer les personnes qui sont péries
+ici. L'eau qui danse est la huitième merveille du monde pour les dames;
+elle embellit, elle rajeunit, elle enrichit; mais si je ne vous sers de
+guide, vous n'y pourrez arriver, car la source sort à gros bouillons du
+milieu de la forêt, et s'y précipite dans un gouffre: le chemin est
+couvert de branches d'arbres qui tombent tout embrasées, et je ne vois
+guère d'autre moyen que d'y aller par-dessous terre; reposez-vous donc
+ici sans inquiétude, je vais ordonner ce qu'il faut.»
+
+En même temps la tourterelle s'élève en l'air, va, vient, s'abaisse,
+vole et revole tant et tant, que sur la fin du jour elle dit au prince
+que tout était prêt. Il prend l'officieux oiseau, il le baise, il le
+caresse, le remercie, et le suit sur son beau cheval blanc. À peine
+eut-il fait cent pas, qu'il voit deux longues files de renards,
+blaireaux, taupes, escargots, fourmis, et de toutes les sortes de bêtes
+qui se cachent dans la terre: il y en avait une si prodigieuse quantité,
+qu'il ne comprenait point par quel pouvoir ils s'étaient ainsi
+rassemblés.
+
+«C'est par mon ordre, lui dit la tourterelle, que vous voyez en ces
+lieux ce petit peuple souterrain; il vient de travailler pour votre
+service, et faire une extrême diligence; vous me ferez plaisir de les en
+remercier.»
+
+Le prince les salua, et leur dit qu'il voudrait les tenir dans un lieu
+moins stérile, qu'il les régalerait avec plaisir: chaque bestiole parut
+contente.
+
+Chéri étant à l'entrée de la voûte, y laissa son cheval; puis,
+demi-courbé, il chemina avec la bonne tourterelle, qui le conduisit très
+heureusement jusqu'à la fontaine: elle faisait un si grand bruit, qu'il
+en serait devenu sourd, si elle ne lui avait pas donné deux de ses
+plumes blanches dont il se boucha les oreilles. Il fut étrangement
+surpris de voir que cette eau dansait avec la même justesse que si
+Favier et Pecout lui avaient montré. Il est vrai que ce n'était que de
+vieilles danses, comme la Bocane, la Mariée et la Sarabande. Plusieurs
+oiseaux qui voltigeaient en l'air chantaient les airs que l'eau voulait
+danser. Le prince en puisa plein son vase d'or, il en but deux traits,
+qui le rendirent cent fois plus beau qu'il n'était, et qui le
+rafraîchirent si bien, qu'il s'apercevait à peine que de tous les
+endroits du monde le plus chaud c'est la forêt lumineuse.
+
+Il en partit par le même chemin par lequel il était venu: son cheval
+s'était éloigné; mais fidèle à sa voix, dès qu'il l'appela il vint au
+grand galop. Le prince se jeta légèrement dessus, tout fier d'avoir
+l'eau qui danse.
+
+«Tendre tourterelle, dit-il à celle qu'il tenait, j'ignore encore par
+quel prodige vous avez tant de pouvoir en ces lieux; les effets que j'en
+ai ressentis m'engagent à beaucoup de reconnaissance; et comme la
+liberté est le plus grand des biens, je vous rends la vôtre, pour égaler
+par cette faveur celles que vous m'avez faites.»
+
+En achevant ces mots, il la laissa aller. Elle s'envola d'un petit air
+aussi farouche que si elle eût resté avec lui contre son gré.
+
+«Quelle inégalité! dit-il alors, tu tiens plus de l'homme que de la
+tourterelle; l'un est inconstant, l'autre ne l'est point.»
+
+La tourterelle lui répondit du haut des airs:
+
+«Eh! savez-vous qui je suis?»
+
+Chéri s'étonna que la tourterelle eût répondu ainsi à sa pensée, il
+jugea bien qu'elle était très habile; il fut fâché de l'avoir laissée
+aller: «Elle m'aurait peut-être été utile, disait-il, et j'aurais appris
+par elle bien des choses qui contribueraient au repos de ma vie.»
+Cependant il convint avec lui-même qu'il ne faut jamais regretter un
+bienfait accordé; il se trouvait son redevable, quand il pensait aux
+difficultés qu'elle lui avait aplanies pour avoir l'eau qui danse. Son
+vase d'or était fermé de manière que l'eau ne pouvait ni se perdre, ni
+s'évaporer. Il pensait agréablement au plaisir qu'aurait Belle-Étoile en
+la recevant et la joie qu'il aurait de la revoir, lorsqu'il vit venir à
+toute bride plusieurs cavaliers, qui ne l'eurent pas plus tôt aperçu,
+que poussant de grands cris, ils se le montrèrent les uns aux autres. Il
+n'eut point de peur, son âme avait un caractère d'intrépidité qui
+s'alarmait peu des périls. Cependant il ressentit beaucoup de chagrin
+que quelque chose l'arrêtât; il poussa brusquement son cheval vers eux,
+et resta agréablement surpris de reconnaître une partie de ses
+domestiques qui lui présentèrent de petits billets, ou pour mieux dire
+des ordres dont la princesse les avait chargés pour lui, afin qu'il ne
+s'exposât point aux dangers de la forêt lumineuse: il baisa l'écriture
+de Belle-Étoile; il soupira plus d'une fois, et se hâtant de retourner
+vers elle, il la retira de la plus sensible peine que l'on puisse
+éprouver.
+
+Il la trouva en arrivant assise sous quelques arbres, où elle
+s'abandonnait à toute son inquiétude. Quand elle le vit à ses pieds,
+elle ne savait quel accueil lui faire; elle voulait le gronder d'être
+parti contre ses ordres; elle voulait le remercier du charmant présent
+qu'il lui faisait; enfin sa tendresse fut la plus forte; elle embrassa
+son cher frère, et les reproches qu'elle lui fit n'eurent rien de
+fâcheux.
+
+La vieille Feintise, qui ne s'endormait pas, sut par ses espions que
+Chéri était de retour plus beau qu'il n'était avant son départ; et que
+la princesse ayant mis sur son visage l'eau qui danse, était devenue si
+excessivement belle, qu'il n'y avait pas moyen de soutenir le moindre de
+ses regards, sans mourir de plus d'une demi-douzaine de morts.
+
+Feintise fut bien étonnée et bien affligée, car elle avait fait son
+compte que le prince périrait dans une si grande entreprise; mais il
+n'était pas temps de se rebuter: elle chercha le moment que la princesse
+allait à un petit temple de Diane, peu accompagnée; elle l'aborda, et
+lui dit d'un air plein d'amitié:
+
+«Que j'ai de joie, madame, de l'heureux effet de mes avis! Il ne faut
+que vous regarder pour savoir que vous avez à présent l'eau qui danse;
+mais si j'osais vous donner un conseil, vous songeriez à vous rendre
+maîtresse de la pomme qui chante. C'est tout autre chose encore; car
+elle embellit l'esprit à tel point, qu'il n'y a rien dont on ne soit
+capable: veut-on persuader quelque chose? il n'y a qu'à tenir la pomme
+qui chante; veut-on parler en public, faire des vers, écrire en prose,
+divertir, faire rire ou faire pleurer? la pomme a toutes ces vertus; et
+elle chante si bien et si haut, qu'on l'entend de huit lieues sans en
+être étourdi.
+
+--Je n'en veux point, s'écria la princesse, vous avez pensé faire périr
+mon frère avec votre eau qui danse, vos conseils sont trop dangereux.
+
+--Quoi! madame, répliqua Feintise, vous seriez fâchée d'être la plus
+savante et la plus spirituelle personne du monde? En vérité vous n'y
+pensez pas.
+
+--Ah! qu'aurais-je fait, continua Belle-Étoile, si l'on m'avait rapporté
+le corps de mon cher frère mort ou mourant?
+
+--Celui-là, dit la vieille, n'ira plus, les autres sont obligés de vous
+servir à leur tour, et l'entreprise est moins périlleuse.
+
+--N'importe, ajouta la princesse, je ne suis pas d'humeur à les exposer.
+
+--En vérité, je vous plains, dit Feintise, de perdre une occasion si
+avantageuse, mais vous y ferez réflexion; adieu, madame.»
+
+Elle se retira aussitôt, très inquiète du succès de sa harangue, et
+Belle-Étoile demeura aux pieds de la statue de Diane, irrésolue sur ce
+qu'elle devait faire; elle aimait ses frères, elle s'aimait bien aussi;
+elle comprenait que rien ne pouvait lui faire un plus sensible plaisir
+que d'avoir la pomme qui chante.
+
+Elle soupira longtemps, puis elle se prit à pleurer. Petit-Soleil
+revenait de la chasse, il entendit du bruit dans le temple, il y entra,
+et vit la princesse qui se couvrait le visage de son voile, parce
+qu'elle était honteuse d'avoir les yeux tout humides; il avait déjà
+remarqué ses larmes, et s'approchant d'elle, il la conjura instamment de
+lui dire pourquoi elle pleurait. Elle s'en défendit, répliquant qu'elle
+en avait honte elle-même; mais plus elle lui refusait son secret, plus
+il avait envie de le savoir.
+
+Enfin elle lui dit que la même vieille qui lui avait conseillé d'envoyer
+à la conquête de l'eau qui danse, venait de lui dire que la pomme qui
+chante était encore plus merveilleuse, parce qu'elle donnait tant
+d'esprit, qu'on devenait une espèce de prodige! qu'à la vérité elle
+aurait donné la moitié de sa vie pour une telle pomme, mais qu'elle
+craignait qu'il n'y eût trop de danger à l'aller chercher.
+
+«Vous n'aurez pas peur pour moi, je vous en assure, lui dit son frère en
+souriant, car je ne me trouve aucune envie de vous rendre ce bon office;
+hé quoi! n'avez-vous pas assez d'esprit? Venez, venez, ma soeur,
+continua-t-il, et cessez de vous affliger.»
+
+Belle-Étoile le suivit, aussi triste de la manière dont il avait reçu sa
+confidence, que de l'impossibilité qu'elle trouvait à posséder la pomme
+qui chante. L'on servit le souper, ils se mirent tous quatre à table;
+elle ne pouvait manger. Chéri, l'aimable Chéri, qui n'avait d'attention
+que pour elle, lui servit ce qui était de meilleur, et la pressa d'en
+goûter: au premier morceau son coeur se grossit; les larmes lui vinrent
+aux yeux; elle sortit de table en pleurant. Belle-Étoile pleurait! ô
+dieux, quel sujet d'inquiétude pour Chéri! Il demanda donc ce qu'elle
+avait: Petit-Soleil le lui dit, en raillant d'une manière assez
+désobligeante pour sa soeur; elle en fut si piquée qu'elle se retira
+dans sa chambre et ne voulut parler à personne de tout le soir.
+
+Dès que Petit-Soleil et Heureux furent couchés, Chéri monta sur son
+excellent cheval blanc, sans dire à personne où il allait; il laissa
+seulement une lettre pour Belle-Étoile, avec ordre de la lui donner à
+son réveil; et tant que la nuit fut longue, il marcha à l'aventure, ne
+sachant point où il prendrait la pomme qui chante.
+
+Lorsque la princesse fut levée, on lui présenta la lettre du prince: il
+est aisé de s'imaginer tout ce qu'elle ressentit d'inquiétude et de
+tendresse dans une occasion comme celle-là: elle courut dans la chambre
+de ses frères leur en faire la lecture, ils partagèrent ses alarmes, car
+ils étaient fort unis; et aussitôt ils envoyèrent presque tous leurs
+gens après lui, pour l'obliger de revenir sans tenter cette aventure,
+qui sans doute devait être terrible.
+
+Cependant le roi n'oubliait point les beaux enfants de la forêt, ses pas
+le guidaient toujours de leur côté, et quand il passait proche de chez
+eux, et qu'il les voyait, il leur faisait des reproches de ce qu'ils ne
+venaient point à son palais; ils s'en étaient excusés, d'abord, sur ce
+qu'ils faisaient travailler à leur équipage: ils s'en excusèrent sur
+l'absence de leur frère, et l'assurèrent qu'à son retour ils
+profiteraient soigneusement de la permission qu'il leur donnait, de lui
+rendre leurs très humbles respects.
+
+Le prince Chéri était trop pressé de sa passion pour manquer à faire
+beaucoup de diligence; il trouva à la pointe du jour un jeune homme bien
+fait, qui se reposant sous des arbres, lisait dans un livre; il l'aborda
+d'un air civil, et lui dit:
+
+«Trouvez bon que je vous interrompe pour vous demander si vous ne savez
+point en quel lieu est la pomme qui chante.»
+
+Le jeune homme haussa les yeux, et souriant gracieusement:
+
+«En voulez-vous faire la conquête? lui dit-il.
+
+--Oui, s'il m'est possible, repartit le prince.
+
+--Ah! Seigneur, ajouta l'étranger, vous n'en savez donc pas tous les
+périls: voilà un livre qui en parle, sa lecture effraye.
+
+--N'importe, dit Chéri, le danger ne sera point capable de me rebuter,
+enseignez-moi seulement où je pourrai la trouver.
+
+--Le livre marque, continua cet homme, qu'elle dans un vaste désert en
+Libye; qu'on l'entend chanter de huit lieues, et que le dragon qui la
+garde a déjà dévoré cinq cent mille personnes qui ont eu la témérité d'y
+aller.
+
+--Je serai la cinq cent mille et unième», répondit prince en souriant à
+son tour.
+
+Et le saluant, il prit son chemin du côté des déserts de Libye; son beau
+cheval qui était de race zéphyrienne, car Zéphyre était son aïeul,
+allait aussi vite que le vent, de sorte qu'il fit une diligence
+incroyable.
+
+Il avait beau écouter, il n'entendait d'aucun côté chanter la pomme; il
+s'affligeait de la longueur du chemin, de l'inutilité du voyage,
+lorsqu'il aperçut une pauvre tourterelle qui tombait à ses pieds; elle
+n'était pas encore morte, mais il ne s'en fallait guère. Comme il ne
+voyait personne qui pût l'avoir blessée, il crut qu'elle était peut-être
+à Vénus, et que s'étant échappée de son colombier, ce petit mutin
+d'Amour, pour essayer ses flèches, l'avait tirée. Il en eut pitié, il
+descendit de cheval; il la prit, il essuya ses plumes blanches, déjà
+teintes de sang vermeil; et tirant de sa poche un flacon d'or, où il
+portait un baume admirable pour les blessures, il en eut à peine mis sur
+celle de la tourterelle malade, qu'elle ouvrit les yeux, leva la tête,
+déploya les ailes, s'éplucha; puis regardant le prince:
+
+«Bonjour, beau Chéri, lui dit-elle, vous êtes destiné à me sauver la
+vie, et je le suis peut-être à vous rendre de grands services. Vous
+venez pour conquérir la pomme qui chante; l'entreprise est difficile et
+digne de vous, car elle est gardée par un dragon affreux, qui a douze
+pieds, trois têtes, six ailes, et tout le corps de bronze.
+
+--Ah! ma chère tourterelle, lui dit le prince, quelle joie pour moi de
+te revoir, et dans un temps où ton secours m'est si nécessaire! Ne me le
+refuse pas, ma belle petite, car je mourrais de douleur, si j'avais la
+honte de retourner sans la pomme qui chante; et puisque j'ai eu l'eau
+qui danse par ton moyen, j'espère que tu en trouveras encore quelqu'un
+pour me faire réussir dans mon entreprise.
+
+--Vous me touchez, repartit tendrement la tourterelle, suivez-moi, je
+vais voler devant vous, j'espère que tout ira bien.»
+
+Le prince la laissa aller; après avoir marché tout le jour, ils
+arrivèrent proche d'une montagne de sable.
+
+«Il faut creuser ici», lui dit la tourterelle.
+
+Le prince aussitôt, sans se rebuter de rien, se mit à creuser, tantôt
+avec ses mains, tantôt avec son épée. Au bout de quelques heures il
+trouva un casque, une cuirasse, et le reste de l'armure, avec l'équipage
+pour son cheval, entièrement de miroirs.
+
+«Armez-vous, dit la tourterelle, et ne craignez point le dragon; quand
+il se verra dans tous ces miroirs, il aura tant de peur, que, croyant
+que ce sont des monstres comme lui, il s'enfuira.»
+
+Chéri approuva beaucoup cet expédient, il s'arma des miroirs, et
+reprenant la tourterelle, ils allèrent ensemble toute la nuit. Au point
+du jour, ils entendirent une mélodie ravissante. Le prince pria la
+tourterelle de lui dire ce que c'était.
+
+«Je suis persuadée, dit-elle, qu'il n'y a que la pomme qui puisse être
+si agréable, car elle fait seule toutes les parties de la musique, et
+sans toucher aucuns instruments, il semble qu'elle en joue d'une manière
+ravissante.»
+
+Ils s'approchaient toujours; le prince pensait en lui-même qu'il
+voudrait bien que la pomme chantât quelque chose qui convînt à la
+situation où il était; en même temps il entendit ces paroles:
+
+ L'amour peut surmonter le coeur le plus rebelle:
+ Ne cessez point d'être amoureux,
+ Vous qui suivez les lois d'une beauté cruelle,
+ Aimez, persévérez, et vous serez heureux.
+
+«Ah! s'écria-t-il, répondant à ces vers, quelle charmante prédiction! Je
+puis espérer d'être un jour plus content que je ne le suis; l'on vient
+de me l'annoncer.»
+
+La tourterelle ne lui dit rien là-dessus, elle n'était pas née
+babillarde, et ne parlait que pour les choses indispensablement
+nécessaires. À mesure qu'il avançait, la beauté de la musique
+augmentait; et quelque empressement qu'il eût, il était quelquefois si
+ravi, qu'il s'arrêtait sans pouvoir penser à rien qu'à écouter: mais la
+vue du terrible dragon, qui parut tout d'un coup avec ses douze pieds et
+plus de cent griffes, les trois têtes et son corps de bronze, le retira
+de cette espèce de léthargie: il avait senti le prince de fort loin, et
+l'attendait pour le dévorer comme tous les autres, dont il avait fait
+des repas excellents; leurs os étaient rangés autour du pommier où était
+la belle pomme; ils s'élevaient si haut qu'on ne pouvait la voir.
+
+L'affreux animal s'avança en bondissant; il couvrit la terre d'une écume
+empoisonnée très dangereuse; il sortait de sa gueule infernale du feu et
+de petits dragonneaux, qu'il lançait comme des dards dans les yeux et
+les oreilles des chevaliers errants qui voulaient emporter la pomme.
+Mais lorsqu'il vit son effrayante figure, multipliée cent et cent fois
+dans tous les miroirs du prince, ce fut lui à son tour qui eut peur; il
+s'arrêta, et regardant fièrement le prince chargé de dragons, il ne
+songea plus qu'à s'enfuir. Chéri s'apercevant de l'heureux effet de son
+armure, le poursuivit jusqu'à l'entrée d'une profonde caverne, où il se
+précipita pour l'éviter: il en ferma bien vite l'entrée, et se dépêcha
+de retourner vers la pomme qui chante.
+
+Après avoir monté par-dessus tous les os qui l'entouraient, il vit ce
+bel arbre avec admiration; il était d'ambre, les pommes de topaze; et la
+plus excellente de toutes, qu'il cherchait avec tant de soins et de
+périls, paraissait au haut, faite d'un seul rubis, avec une couronne de
+diamants dessus. Le prince, transporté de joie de pouvoir donner un
+trésor si parfait et si rare à Belle-Étoile, se hâta de casser la
+branche d'ambre; et tout fier de sa bonne fortune, il monta sur son
+cheval blanc, mais il ne trouva plus la tourterelle; dès que ses soins
+lui furent inutiles, elle s'envola. Sans perdre de temps en regrets
+superflus, comme il craignait que le dragon, dont il entendait les
+sifflements, ne trouvât quelque route pour venir à ces pommes, il
+retourna avec la sienne vers la princesse.
+
+Elle avait perdu l'usage de dormir depuis son absence; elle se
+reprochait sans cesse son envie d'avoir plus d'esprit que les autres;
+elle craignait plus la mort de Chéri que la sienne. «Ah! malheureuse!
+s'écriait-elle, en poussant de profonds soupirs, fallait-il que j'eusse
+cette vaine gloire? Ne me suffisait-il pas de penser et de parler assez
+bien, pour ne faire et ne dire rien d'impertinent? Je serai bien punie
+de mon orgueil, si je perds ce que j'aime! Hélas, continua-t-elle,
+peut-être que les dieux, irrités des sentiments que je ne puis me
+défendre d'avoir pour Chéri, veulent me l'ôter par une fin tragique.»
+
+Il n'y avait rien que son coeur affligé n'imaginât, quand, au milieu de
+la nuit, elle entendit une musique si merveilleuse, qu'elle ne put
+s'empêcher de se lever, et de se mettre à sa fenêtre pour l'écouter
+mieux; elle ne savait que s'imaginer. Tantôt elle croyait que c'était
+Apollon et les Muses, tantôt Vénus, les Grâces et les Amours; la
+symphonie s'approchait toujours, et Belle-Étoile écoutait.
+
+Enfin le prince arriva; il faisait un grand clair de lune; il s'arrêta
+sous le balcon de la princesse qui s'était retirée, quand elle aperçut
+de loin un cavalier; la pomme chanta aussitôt:
+
+ Réveillez-vous, belle endormie.
+
+La princesse, curieuse, regarda promptement qui pouvait chanter si bien,
+et reconnaissant son cher frère, elle pensa se précipiter de sa fenêtre
+en bas pour être plus tôt auprès de lui; elle parla si haut, que tout le
+monde s'étant éveillé, l'on vint ouvrir la porte à Chéri. Il entra avec
+un empressement que l'on peut assez se figurer. Il tenait dans sa main
+la branche d'ambre, au bout de laquelle était le merveilleux fruit; et
+comme il l'avait sentie souvent, son esprit était augmenté à tel point,
+que rien dans le monde ne pouvait lui être comparable.
+
+Belle-Étoile courut au-devant de lui avec une grande précipitation.
+
+Pensez-vous que je vous remercie, mon cher frère? lui dit-elle, en
+pleurant de joie. Non, il n'est point de bien que je n'achète trop cher
+quand vous vous exposez pour me l'acquérir.
+
+--Il n'est point de périls, lui dit-il, auxquels je ne veuille toujours
+me hasarder pour vous donner la plus petite satisfaction. Recevez,
+Belle-Étoile, continua-t-il, recevez ce fruit unique, personne au monde
+ne le mérite si bien que vous; mais, que vous donnera-t-il que vous
+n'ayez déjà!»
+
+Petit-Soleil et son frère vinrent interrompre cette conversation; ils
+eurent un sensible plaisir de revoir le prince, il leur raconta son
+voyage, et cette relation les mena jusqu'au jour.
+
+La mauvaise Feintise était revenue dans sa petite maison, après avoir
+entretenu la reine-mère de ses projets, elle avait trop d'inquiétude
+pour dormir tranquillement; elle entendit le doux chant de la pomme, que
+rien dans la nature ne pouvait égaler. Elle ne douta point que la
+conquête n'en fût faite! Elle pleura, elle gémit, elle s'égratigna le
+visage, elle s'arracha les cheveux; sa douleur était extrême, car au
+lieu de faire du mal aux beaux enfants, comme elle l'avait projeté, elle
+leur faisait du bien, quoiqu'il n'entrât que de la perfidie dans ses
+conseils.
+
+Dès qu'il fut jour, elle apprit que le retour du prince n'était que trop
+vrai; elle retourna chez la reine-mère.
+
+«Hé bien, lui dit cette princesse, Feintise, m'apportes-tu de bonnes
+nouvelles? Les enfants ont-ils péri?
+
+--Non, madame, dit-elle, en se jetant à ses pieds, mais que Votre
+Majesté ne s'impatiente point, il me reste des moyens infinis de vous en
+délivrer.
+
+--Ah! malheureuse, dit la reine, tu n'es au monde que pour me trahir, tu
+les épargnes.»
+
+La vieille protesta bien le contraire; et quand elle l'eut un peu
+apaisée, elle s'en revint pour rêver à ce qu'il fallait faire.
+
+Elle laissa passer quelques jours sans paraître, au bout desquels elle
+épia si bien, qu'elle trouva dans une route de la forêt la princesse qui
+se promenait seule, attendant le retour de ses frères.
+
+«Le ciel vous comble de biens, lui dit cette scélérate en l'abordant:
+charmante Étoile, j'ai appris que vous possédez la pomme qui chante:
+certainement quand cette bonne fortune me serait arrivée, je n'en aurais
+pas plus de joie; car il faut avouer que j'ai pour vous une inclination
+qui m'intéresse à tous vos avantages: cependant, continua-t-elle, je ne
+peux m'empêcher de vous donner un nouvel avis.
+
+--Ah! gardez vos avis, s'écria la princesse en s'éloignant d'elle,
+quelques biens qu'ils m'apportent, ils ne sauraient me payer
+l'inquiétude qu'ils m'ont causée.
+
+--L'inquiétude n'est pas un si grand mal, repartit-elle en souriant, il
+en est de douces et de tendres.
+
+--Taisez-vous, ajouta Belle-Étoile, je tremble quand j'y pense.
+
+Il est vrai, dit la vieille, que vous êtes fort à plaindre, d'être la
+plus belle et la plus spirituelle fille de l'univers; je vous en fais
+mes excuses.
+
+--Encore un coup, répliqua la princesse, je sais suffisamment l'état où
+l'absence de mon frère m'a réduite.
+
+--Il faut malgré cela que je vous dise, continua Feintise, qu'il vous
+manque encore le petit oiseau Vert qui dit tout; vous seriez informée
+par lui de votre naissance, des bons et des mauvais succès de la vie; il
+n'y a rien de si particulier qu'il ne nous découvrit; et lorsqu'on dira
+dans le monde: Belle-Étoile a l'eau qui danse, et la pomme qui chante;
+l'on dira en même temps: elle n'a pas le petit oiseau Vert qui dit tout;
+et il vaudrait presque autant qu'elle n'eût rien.»
+
+Après avoir débité ainsi ce qu'elle avait dans l'esprit, elle se retira.
+La princesse, triste et rêveuse, commença à soupirer amèrement: «Cette
+femme a raison, disait-elle; de quoi me servent les avantages que je
+reçois de l'eau et de la pomme, puisque j'ignore d'où je suis, qui sont
+mes parents, et par quelle fatalité mes frères et moi avons été exposés
+à la fureur des ondes? Il faut qu'il y ait quelque chose de bien
+extraordinaire dans notre naissance pour nous abandonner ainsi, et une
+protection bien évidente du ciel pour nous avoir sauvés de tant de
+périls: quel plaisir n'aurai-je point de connaître mon père et ma mère,
+de les chérir, s'ils sont encore vivants, et d'honorer leur mémoire
+s'ils sont morts!» Là-dessus les larmes vinrent avec abondance couvrir
+ses joues, semblables aux gouttes de la rosée qui paraît le matin sur
+les lys et sur les roses.
+
+Chéri, qui avait toujours plus d'impatience de la voir que les autres,
+s'était hâté après la chasse de revenir; il était à pied, son arc
+pendait négligemment à son côté, sa main était armée de quelques
+flèches, ses cheveux rattachés ensemble; il avait en cet état un air
+martial qui plaisait infiniment. Dès que la princesse l'aperçut, elle
+entra dans une allée sombre, afin qu'il ne vît pas les impressions de
+douleur qui étaient sur son visage; mais une maîtresse ne s'éloigne pas
+si vite, qu'un amant bien empressé ne la joigne. Le prince l'aborda; il
+eut à peine jeté les yeux sur elle, qu'il connut qu'elle avait quelque
+peine. Il s'en inquiète, il la prie, il la presse de lui en apprendre le
+sujet; elle s'en défend avec opiniâtreté: enfin il tourne la pointe
+d'une de ses flèches contre son coeur:
+
+«Vous ne m'aimez point, Belle-Étoile, lui dit-il, je n'ai plus qu'à
+mourir.»
+
+La manière dont il lui parla la jeta dans la dernière alarme; elle n'eut
+plus la force de lui refuser son secret: mais elle ne le lui dit qu'à
+condition qu'il ne chercherait de sa vie les moyens de satisfaire le
+désir qu'elle avait; il lui promit tout ce qu'elle exigeait, et ne
+marqua point qu'il voulût entreprendre ce dernier voyage.
+
+Aussitôt qu'elle se fut retirée dans sa chambre, et les princes dans les
+leurs, il descendit en bas, tira son cheval de l'écurie, monta dessus,
+et partit sans en parler à personne. Cette nouvelle jeta la belle
+famille dans une étrange consternation. Le roi, qui ne pouvait les
+oublier, les envoya prier de venir dîner avec lui; ils répondirent que
+leur frère venait de s'absenter, qu'ils ne pouvaient avoir de joie ni de
+repos sans lui, et qu'à son retour, ils ne manqueraient pas d'aller au
+palais. La princesse était inconsolable: l'eau qui danse et la pomme qui
+chante n'avaient plus de charmes pour elle; sans Chéri, rien ne lui
+était agréable.
+
+Le prince s'en alla, errant par le monde; il demandait à ceux qu'il
+rencontrait où il pourrait trouver le petit oiseau Vert qui dit tout: la
+plupart l'ignoraient; mais il rencontra un vénérable vieillard, qui
+l'ayant fait entrer dans sa maison, voulut bien prendre la peine de
+regarder sur un globe qui faisait une partie de son étude et de son
+divertissement. Il lui dit ensuite qu'il était dans un climat glacé, sur
+la pointe d'un rocher affreux, et il lui enseigna la route qu'il devait
+tenir. Le prince, par reconnaissance, lui donna plein un petit sac de
+grosses perles qui étaient tombées de ses cheveux, et prenant congé de
+lui, il continua son voyage.
+
+Enfin, au lever de l'aurore, il aperçut le rocher, fort haut et fort
+escarpé; et sur le sommet, l'oiseau qui parlait comme un oracle, disant
+des choses admirables. Il comprit qu'avec un peu d'adresse il était aisé
+de l'attraper, car il ne paraissait point farouche; il allait et venait,
+sautant légèrement d'une pointe sur l'autre. Le prince descendit de
+cheval; et montant sans bruit, malgré l'âpreté de ce mont, il se
+promettait le plaisir d'en faire un sensible à Belle-Étoile. Il se
+voyait si proche de l'oiseau Vert, qu'il croyait le prendre, lorsque le
+rocher s'ouvrant tout d'un coup, il tomba dans une spacieuse salle,
+aussi immobile qu'une statue; il ne pouvait ni remuer, ni se plaindre de
+sa déplorable aventure. Trois cents chevaliers qui l'avaient tentée
+comme lui, étaient au même état; ils s'entre-regardaient, c'était la
+seule chose qui leur était permise.
+
+Le temps semblait si long à Belle-Étoile, que ne voyant point revenir
+son Chéri, elle tomba dangereusement malade. Les médecins connurent bien
+qu'elle était dévorée par une profonde mélancolie; ses frères l'aimaient
+tendrement; ils lui parlèrent de la cause de son mal: elle leur avoua
+qu'elle se reprochait nuit et jour l'éloignement de Chéri, qu'elle
+sentait bien qu'elle mourrait, si elle n'apprenait pas de ses nouvelles:
+ils furent touchés de ses larmes, et pour la guérir, Petit-Soleil
+résolut d'aller chercher frère.
+
+Le prince partit, il sut en quel lieu était le fameux oiseau; il y fut,
+il le vit, il s'en approcha avec les mêmes espérances; et dans ce moment
+le rocher l'engloutit, il tomba dans la grande salle; la première chose
+qui arrêta ses regards, ce fut Chéri, mais il ne put lui parler.
+
+Belle-Étoile était un peu convalescente; elle espérait à chaque moment
+de voir revenir ses deux frères: mais ses espérances étant déçues, son
+affliction prit de nouvelles forces: elle ne cessait plus jour et nuit
+de se plaindre; elle s'accusait du désastre de ses frères; et le prince
+Heureux n'ayant pas moins pitié d'elle, que d'inquiétude pour les
+princes, prit à son tour la résolution de les aller chercher. Il le dit
+à Belle-Étoile; elle voulut d'abord s'y opposer: mais il répliqua qu'il
+était bien juste qu'il s'exposât pour trouver les personnes du monde qui
+lui étaient les plus chères; là-dessus il partit après avoir fait de
+tendres adieux à la princesse: elle resta seule en proie à la plus vive
+douleur.
+
+Quand Feintise sut que le troisième prince était en chemin, elle se
+réjouit infiniment; elle en avertit la reine-mère, et lui promit plus
+fortement que jamais de perdre toute cette infortunée famille: en effet,
+Heureux eut une aventure semblable à Chéri et à Petit-Soleil; il trouva
+le rocher, il vit le bel oiseau, et il tomba comme une statue dans la
+salle, où il reconnut les princes qu'il cherchait, sans pouvoir leur
+parler; ils étaient tous arrangés dans des niches de cristal; ils ne
+dormaient jamais, ne mangeaient point, et restaient enchantés d'une
+manière bien triste, car ils avaient seulement la liberté de rêver, et
+de déplorer leur aventure.
+
+Belle-Étoile, inconsolable, ne voyant revenir aucun de ses frères, se
+reprocha d'avoir tardé si longtemps à les suivre. Sans hésiter
+davantage, elle donna ordre à tous ses gens de l'attendre six mois: mais
+que si ses frères ou elle ne revenaient pas dans ce temps, ils
+retournassent apprendre leur mort au corsaire et à sa femme; ensuite
+elle prit un habit d'homme, trouvant qu'il y avait moins à risquer pour
+elle, ainsi travestie dans son voyage, que si elle était allée en
+aventurière courir le monde. Feintise la vit partir dessus son beau
+cheval; elle se trouva alors comblée de joie, et courut au palais
+régaler la reine-mère de cette bonne nouvelle.
+
+La princesse s'était armée seulement d'un casque, dont elle ne levait
+presque jamais la visière, car sa beauté était si délicate et si
+parfaite, qu'on n'aurait pas cru, comme elle le voulait, qu'elle était
+un cavalier. La rigueur de l'hiver se faisait ressentir, et le pays où
+était le petit oiseau qui dit tout, ne recevait en aucune saison les
+heureuses influences du soleil.
+
+Belle-Étoile avait un étrange froid, mais rien ne pouvait la rebuter,
+lorsqu'elle vit une tourterelle qui n'était guère moins blanche et guère
+moins froide que la neige, laquelle était étendue. Malgré toute son
+impatience d'arriver au rocher, elle ne voulut pas la laisser mourir, et
+descendant de cheval, elle la prit entre ses mains, la réchauffa de son
+haleine, puis la mit dans son sein; la pauvre petite ne remuait plus.
+Belle-Étoile pensait qu'elle était morte, elle y avait regret; elle la
+tira, et la regardant, elle lui dit, comme si elle eût pu l'entendre:
+
+«Que ferai-je, bien aimable tourterelle, pour te sauver la vie?
+
+--Belle-Étoile, répondit la bestiole, un doux baiser de votre bouche
+peut achever ce que vous avez si charitablement commencé.
+
+--Non pas un, dit la princesse, mais cent, s'il les faut.»
+
+Elle la baisa; et la tourterelle, reprenant courage, lui dit gaiement:
+
+«Je vous connais, malgré votre déguisement; sachez que vous entreprenez
+une chose qui vous serait impossible sans mon secours; faites donc ce
+que je vais vous conseiller. Dès que vous serez arrivée au rocher, au
+lieu de chercher le moyen d'y monter, arrêtez-vous au pied, et commencez
+la plus belle chanson et la plus mélodieuse que vous sachiez. L'oiseau
+Vert qui dit tout, vous écoutera, et remarquera d'où vient cette voix,
+ensuite vous feindrez de vous endormir: je resterai auprès de vous;
+quand il me verra, il descendra de la pointe du rocher pour me béqueter:
+c'est dans ce moment que vous le pourrez prendre.»
+
+La princesse, ravie de cette espérance, arriva presque aussitôt au
+rocher; elle reconnut les chevaux de ses frères qui broutaient l'herbe:
+cette vue renouvela toutes ses douleurs; elle s'assit, et pleura
+longtemps amèrement. Mais le petit oiseau Vert disait de si belles
+choses, et si consolantes pour les malheureux, qu'il n'y avait point de
+coeur affligé qu'il ne réjouît; de sorte qu'elle essuya ses larmes, et
+se mit à chanter si haut et si bien, que les princes au fond de leur
+salle enchantée eurent le plaisir de l'entendre.
+
+Ce fut le premier moment où ils sentirent quelque espérance. Le petit
+oiseau Vert qui dit tout écoutait et regardait d'où venait cette voix;
+il aperçut la princesse, qui avait ôté son casque pour dormir plus
+commodément, et la tourterelle qui voltigeait autour d'elle. À cette
+vue, il descendit doucement, et vint la béqueter; mais il ne lui avait
+pas arraché trois plumes, qu'il était déjà pris.
+
+«Ah! que me voulez-vous? lui dit-il. Que vous ai-je fait pour venir de
+si loin me rendre si malheureux? Accordez-moi ma liberté, je vous en
+conjure; voyez ce que vous souhaitez en échange, il n'y a rien que je ne
+fasse.
+
+--Je désire, lui dit Belle-Étoile, que tu me rendes mes trois frères, je
+ne sais où ils sont, mais leurs chevaux qui paissent près de ce rocher
+me font connaître que tu les retiens en quelque lieu.
+
+--J'ai, sous l'aile gauche, une plume incarnate; arrachez-la, lui
+dit-il, servez-vous-en pour toucher le rocher.»
+
+La princesse fut diligente à ce qu'il lui avait commandé; en même temps
+elle vit des éclairs, et elle entendit un bruit de vents et de tonnerre
+mêlés ensemble, qui lui firent une crainte extrême. Malgré sa frayeur,
+elle tint toujours l'oiseau Vert, craignant qu'il ne lui échappât; elle
+toucha encore le rocher avec la plume incarnate, et la troisième fois,
+il se fendit depuis le sommet jusqu'au pied; elle entra d'un air
+victorieux dans la salle où les trois princes étaient avec beaucoup
+d'autres: elle courut vers Chéri, il ne la reconnaissait point avec son
+habit et son casque, et puis l'enchantement n'était pas encore fini, de
+sorte qu'il ne pouvait ni parler ni agir. La princesse, qui s'en
+aperçut, fit de nouvelles questions à l'oiseau Vert, auxquelles il
+répondit qu'il fallait avec la plume incarnate frotter les yeux et la
+bouche de tous ceux qu'elle voudrait désenchanter: elle rendit ce bon
+office à plusieurs rois, à plusieurs souverains, et particulièrement à
+nos trois princes.
+
+Touchés d'un si grand bienfait, ils se jetèrent tous à ses genoux, le
+nommant le libérateur des rois. Elle s'aperçut alors que ses frères,
+trompés par ses habits, ne la reconnaissaient point; elle ôta
+promptement son casque, elle leur tendit les bras, les embrassa cent
+fois, et demanda aux autres princes avec beaucoup de civilité, qui ils
+étaient; chacun lui dit son aventure particulière, et ils s'offrirent à
+l'accompagner partout où elle voudrait aller. Elle répondit qu'encore
+que les lois de la chevalerie pussent lui donner quelque droit sur la
+liberté qu'elle venait de leur rendre, elle ne prétendait point s'en
+prévaloir. Là-dessus elle se retira avec les princes, pour se rendre
+compte les uns aux autres de ce qui leur était arrivé depuis leur
+séparation.
+
+Le petit oiseau Vert qui dit tout les interrompit pour prier
+Belle-Étoile de lui accorder sa liberté; elle chercha aussitôt la
+tourterelle, afin de lui en demander avis, mais elle ne la trouva plus.
+Elle répondit à l'oiseau qu'il lui avait coûté trop de peines et
+d'inquiétudes pour jouir si peu de sa conquête. Ils montèrent tous
+quatre à cheval, et laissèrent les empereurs et les rois à pied, car
+depuis deux ou trois cents ans qu'ils étaient là, leurs équipages
+avaient péri.
+
+La reine-mère, débarrassée de toute l'inquiétude que lui avait causée le
+retour des beaux enfants, renouvela ses instances auprès du roi pour le
+faire remarier, et l'importuna si fort, qu'elle lui fit choisir une
+princesse de ses parentes. Et comme il fallait casser le mariage de la
+pauvre reine Blondine, qui était toujours demeurée auprès de sa mère, à
+leur petite maison de campagne, avec les trois chiens qu'elle avait
+nommés Chagrin, Mouron et Douleur, à cause de tous les ennuis qu'ils lui
+avaient causés, la reine-mère l'envoya quérir; elle monta en carrosse,
+et prit les doguins, étant vêtue de noir, avec un long voile qui tombait
+jusqu'à ses pieds.
+
+En cet état, elle parut plus belle que l'astre du jour, quoiqu'elle fût
+devenue pâle et maigre, car elle ne dormait point, et ne mangeait que
+par complaisance. Pour sa mère, tout le monde en avait grande pitié; le
+roi en fut si attendri qu'il n'osait jeter les yeux sur elle; mais quand
+il pensait qu'il courait risque de n'avoir point d'autres héritiers que
+des doguins, il consentait à tout.
+
+Le jour étant pris pour la noce, la reine-mère, priée par l'amirale
+Rousse (qui haïssait toujours son infortunée soeur), dit qu'elle voulait
+que la reine Blondine parût à la fête; tout était préparé pour la faire
+grande et somptueuse; et comme le roi n'était pas fâché que les
+étrangers vissent sa magnificence, il ordonna à son premier écuyer
+d'aller chez les beaux enfants, les convier à venir, et lui commanda
+qu'en cas qu'ils ne fussent pas encore venus, il laissât de bons ordres
+afin qu'on les avertît à leur retour.
+
+Le premier écuyer les alla chercher, et ne les trouva point; mais
+sachant le plaisir que le roi aurait de les voir, il laissa un de ses
+gentilshommes pour les attendre, afin de les amener sans aucun
+retardement. Cet heureux jour venu, qui était celui du grand banquet,
+Belle-Étoile et les trois princes arrivèrent; le gentilhomme leur apprit
+l'histoire du roi, comme il avait autrefois épousé une pauvre fille,
+parfaitement belle et sage, qui avait eu le malheur d'accoucher de trois
+chiens; qu'il l'avait chassée pour ne la plus voir; que, cependant, il
+l'aimait tant, qu'il avait passé quinze ans sans vouloir écouter aucune
+proposition de mariage; que la reine-mère et ses sujets l'ayant
+fortement pressé, il s'était résolu à épouser une princesse de la cour,
+et qu'il fallait promptement y venir pour assister à toute la cérémonie.
+
+En même temps Belle-Étoile prit une robe de velours, couleur de rose,
+toute garnie de diamants brillants; elle laissa tomber ses cheveux par
+grosses boucles sur les épaules; ils étaient renoués de rubans, l'étoile
+qu'elle avait sur le front jetait beaucoup de lumière, et la chaîne
+d'or qui tournait autour de son cou, sans qu'on la pût ôter, semblait
+être d'un métal plus précieux que l'or même. Enfin jamais rien de si
+beau ne parut aux yeux des mortels. Ses frères n'étaient pas moins bien,
+entre autres le prince Chéri; il avait quelque chose qui le distinguait
+très avantageusement. Ils montèrent tous quatre dans un chariot d'ébène
+et d'ivoire, dont le dedans était de drap d'or, avec des carreaux de
+même, brodés de pierreries; douze chevaux blancs le traînaient: le reste
+de leur équipage était incomparable. Lorsque Belle-Étoile et ses frères
+parurent, le roi ravi les vint recevoir avec toute sa cour, au haut de
+l'escalier. La pomme qui chante se faisait entendre d'une manière
+merveilleuse, l'eau qui danse, dansait, et le petit oiseau qui dit tout,
+parlait mieux que les oracles: ils se baissèrent tous quatre jusqu'aux
+genoux du roi, et lui prenant la main, ils la baisèrent avec autant de
+respect que d'affection. Il les embrassa, et leur dit:
+
+«Je vous suis obligé, aimables étrangers, d'être venus aujourd'hui;
+votre présence me fait un plaisir sensible.»
+
+En achevant ces mots, il entra avec eux dans un grand salon, où les
+musiciens jouaient de toutes sortes d'instruments, et plusieurs tables
+servies splendidement ne laissaient rien à souhaiter pour la bonne
+chère.
+
+La reine-mère vint, accompagnée de sa future belle-fille, de l'amirale
+Rousse, et de toutes les dames, entre lesquelles on amenait la pauvre
+reine, liée par le cou, avec une longe de cuir, et les trois chiens
+attachés de même. On la fit avancer jusqu'au milieu du salon, où était
+un chaudron plein d'os et de mauvaises viandes, que la reine-mère avait
+ordonnés pour leur dîner.
+
+Quand Belle-Étoile et les princes la virent si malheureuse, bien qu'ils
+ne la connussent point, les larmes leur vinrent aux yeux, soit que la
+révolution des grandeurs du monde les touchât, ou qu'ils fussent émus
+par la force du sang qui se fait souvent ressentir. Mais que pensa la
+mauvaise reine d'un retour si peu espéré et si contraire à ses desseins?
+Elle jeta un regard furieux sur Feintise, qui désirait ardemment alors
+que la terre s'ouvrît pour s'y précipiter.
+
+Le roi présenta les beaux enfants à sa mère, lui disant mille biens
+d'eux; et malgré l'inquiétude dont elle était saisie, elle ne laissa pas
+de leur parler avec un air riant, et de leur jeter des regards aussi
+favorables que si elle les eût aimés, car la dissimulation était en
+usage dès ce temps-là. Le festin se passa fort gaiement, quoique le roi
+eût une extrême peine de voir manger sa femme avec ses doguins, comme la
+dernière des créatures; mais ayant résolu d'avoir de la complaisance
+pour sa mère, qui l'obligeait à se remarier, il la laissait ordonner de
+tout.
+
+Sur la fin du repas, le roi adressant la parole à Belle-Étoile:
+
+«Je sais, lui dit-il, que vous êtes en possession de trois trésors qui
+sont incomparables; je vous en félicite, et je vous prie de nous
+raconter ce qu'il a fallu faire pour les conquérir.
+
+--Sire, dit-elle, je vous obéirai avec plaisir: l'on m'avait dit que
+l'eau qui danse me rendrait belle, et que la pomme qui chante me
+donnerait de l'esprit; j'ai souhaité les avoir par ces deux raisons. À
+l'égard du petit oiseau Vert qui dit tout, j'en ai eu une autre; c'est
+que nous ne savons rien de notre fatale naissance: nous sommes des
+enfants abandonnés de nos proches, qui n'en connaissons aucun; j'ai
+espéré que ce merveilleux oiseau nous éclaircirait sur une chose qui
+nous occupe jour et nuit.
+
+--À juger de votre naissance par vous, répliqua le roi, elle doit être
+des plus illustres; mais parlez sincèrement, qui êtes-vous?
+
+--Sire, lui dit-elle, mes frères et moi avons différé de l'interroger
+jusqu'à notre retour: en arrivant nous avons reçu vos ordres pour venir
+à vos noces; tout ce que j'ai pu faire, ç'a été de vous apporter ces
+trois raretés pour vous divertir.
+
+--J'en suis très aise, s'écria le roi, ne différons pas une chose si
+agréable.
+
+Vous vous amusez à toutes les bagatelles qu'on vous propose, dit la
+reine-mère en colère; voilà de plaisants marmousets, avec leurs raretés:
+en vérité, le nom seul fait assez connaître que rien n'est plus
+ridicule: fi! fi! je ne veux pas que de petits étrangers, apparemment de
+la lie du peuple, aient l'avantage d'abuser de votre crédulité; tout
+cela consiste en quelques tours de gibecière et de gobelets; et sans
+vous, ils n'auraient pas eu l'honneur d'être assis à ma table.»
+
+Belle-Étoile et ses frères entendant un discours si désobligeant, ne
+savaient que devenir; leur visage était couvert de confusion et de
+désespoir, d'essuyer un tel affront devant toute cette grande cour. Mais
+le roi ayant répondu à sa mère que son procédé l'outrait, pria les beaux
+enfants de ne s'en point chagriner, et leur tendit la main en signe
+d'amitié. Belle-Étoile prit un bassin de cristal de roche, dans lequel
+elle versa toute l'eau qui danse; on vit aussitôt que cette eau
+s'agitait, sautait en cadence, allait et venait, s'élevait comme une
+petite mer irritée, changeait de mille couleurs, et faisait aller le
+bassin de cristal le long de la table du roi; puis il s'en élança tout
+d'un coup quelques gouttes sur le visage du premier écuyer, à qui les
+enfants avaient de l'obligation. C'était un homme d'un mérite rare, mais
+sa laideur ne l'était pas moins, et il en avait même perdu un oeil. Dès
+que l'eau l'eut touché, il devint si beau qu'on ne le reconnaissait
+plus, et son oeil se trouva guéri. Le roi, qui l'aimait chèrement, eut
+autant de joie de cette aventure que la reine-mère en ressentit de
+déplaisir, car elle ne pouvait entendre les applaudissements qu'on
+donnait aux princes. Après que le grand bruit fut cessé, Belle-Étoile
+mit sur l'eau qui danse la pomme qui chante, faite d'un seul rubis,
+couronnée de diamants, avec sa branche d'ambre; elle commença un concert
+si mélodieux que cent musiciens se seraient fait moins entendre. Cela
+ravit le roi et toute sa cour, et l'on ne sortait point d'admiration,
+quand Belle-Étoile tira de son manchon une petite cage d'or, d'un
+travail merveilleux, où était l'oiseau Vert qui dit tout; il ne se
+nourrissait que de poudre de diamants, et ne buvait que de l'eau de
+perles distillées. Elle le prit bien délicatement, et le posa sur la
+pomme, qui se tut par respect, afin de lui donner le temps de parler: il
+avait ses plumes d'une si grande délicatesse, qu'elles s'agitaient quand
+on fermait les yeux et qu'on les rouvrait proche de lui; elles étaient
+de toutes les nuances de vert que l'on peut imaginer: il s'adressa au
+roi, et lui demanda ce qu'il voulait savoir.
+
+«Nous souhaitons tous d'apprendre, répliqua le roi, qui sont cette belle
+fille et ces trois cavaliers.
+
+--Ô roi, répondit l'oiseau Vert, avec une voix forte et intelligible,
+elle est ta fille, et deux de ces princes sont tes fils; le troisième,
+appelé Chéri, est ton neveu.»
+
+Là-dessus il raconta avec une éloquence incomparable toute l'histoire,
+sans négliger la moindre circonstance.
+
+Le roi fondait en larmes, et la reine affligée, qui avait quitté son
+chaudron, ses os et ses chiens, s'était approchée doucement: elle
+pleurait de joie et d'amour pour son mari et pour ses enfants; car
+pouvait-elle douter de la vérité de cette histoire, quand elle leur
+voyait toutes les marques qui pouvaient les faire reconnaître? Les trois
+princes et Belle-Étoile se levèrent à la fin de leur histoire; ils
+vinrent se jeter aux pieds du roi, ils embrassaient ses genoux, ils
+baisaient ses mains; il leur tendait les bras, il les serrait contre son
+coeur; l'on n'entendait que des soupirs, hélas! des cris de joie. Le roi
+se leva, et voyant la reine sa femme qui demeurait toujours craintive
+proche de la muraille, d'un air humilié, il alla à elle, et lui faisant
+mille caresses, il lui présenta lui-même un fauteuil auprès du sien, et
+l'obligea de s'y asseoir.
+
+Ses enfants lui baisèrent mille fois les pieds et les mains; jamais
+spectacle n'a été plus tendre ni plus touchant: chacun pleurait en son
+particulier, et levait les mains et les yeux au ciel, pour lui rendre
+grâce d'avoir permis que des choses si importantes et si obscures
+fussent connues. Le roi remercia la princesse qui avait eu le dessein de
+l'épouser, il lui laissa une grande quantité de pierreries. Mais à
+l'égard de la reine-mère, de l'amirale et de Feintise, que n'aurait-il
+pas fait contre elles, s'il n'avait écouté que son ressentiment? Le
+tonnerre de sa colère commençait à gronder, lorsque la généreuse reine,
+ses enfants et Chéri le conjurèrent de s'apaiser, et de vouloir rendre
+contre elles un jugement plus exemplaire que rigoureux: il fit enfermer
+la reine-mère dans une tour; mais pour l'amirale et Feintise, on les
+jeta ensemble dans un cachot noir et humide, où elles ne mangeaient
+qu'avec les trois doguins appelés Chagrin, Mouron et Douleur, lesquels,
+ne voyant plus leur bonne maîtresse, mordaient celles-ci à tous moments;
+elles y finirent leur vie, qui fut assez longue pour leur donner le
+temps de se repentir de tous leurs crimes.
+
+Dès que la reine-mère, l'amirale Rousse et Feintise eurent été emmenées,
+chacune dans le lieu que le roi avait ordonné, les musiciens
+recommencèrent à chanter et à jouer des instruments. La joie était sans
+pareille; Belle-Étoile et Chéri en ressentaient plus que tout le reste
+du monde ensemble; ils se voyaient à la veille d'être heureux. En effet,
+le roi trouvant son neveu le plus beau et le plus spirituel de toute sa
+cour, lui dit qu'il ne voulait pas qu'un si grand jour se passât sans
+faire des noces, et qu'il lui accordait sa fille. Le prince, transporté
+de joie, se jeta à ses pieds, Belle-Étoile ne témoigna guère moins de
+satisfaction.
+
+Mais il était bien juste que la vieille princesse, qui vivait dans la
+solitude depuis tant d'années, la quittât pour partager l'allégresse
+publique. Cette même petite fée, qui était venue dîner chez elle et
+qu'elle reçut si bien, y entra tout d'un coup, pour lui raconter ce qui
+se passait à la cour.
+
+«Allons-y, continua-t-elle, je vous apprendrai pendant le chemin les
+soins que j'ai pris de votre famille.»
+
+La princesse reconnaissante monta dans son chariot; il était brillant
+d'or et d'azur, précédé par des instruments de guerre, et suivi de six
+cents gardes du corps, qui paraissaient de grands seigneurs. Elle
+raconta à la princesse toute l'histoire de ses petits-fils, et lui dit
+qu'elle ne les avait point abandonnés; que sous la forme d'une sirène,
+sous celle d'une tourterelle, enfin, de mille manières, elle les avait
+protégés.
+
+«Vous voyez, ajouta la fée, qu'un bienfait n'est jamais perdu.»
+
+La bonne princesse voulait à tous moments baiser ses mains pour lui
+marquer sa reconnaissance; elle ne trouvait point de termes qui ne
+fussent au-dessous de sa joie. Enfin elles arrivèrent. Le roi les reçut
+avec mille témoignages d'amitié. La reine Blondine et les beaux enfants
+s'empressèrent, comme on le peut croire, à témoigner de l'amitié à cette
+illustre dame; et lorsqu'ils surent ce que la fée avait fait en leur
+faveur, et qu'elle était la gracieuse tourterelle qui les avait guidés,
+il ne se peut rien ajouter à tout ce qu'ils lui dirent. Pour achever de
+combler le roi de satisfaction, elle lui apprit que sa belle-mère, qu'il
+avait toujours prise pour une pauvre paysanne, était née princesse
+souveraine. C'était peut-être la seule chose qui manquait au bonheur de
+ce monarque. La fête s'acheva par le mariage de Belle-Étoile avec le
+prince Chéri. L'on envoya quérir le corsaire et sa femme, pour les
+récompenser encore de la noble éducation qu'ils avaient donnée aux beaux
+enfants. Enfin, après de longues peines, tout le monde fut satisfait.
+
+ L'amour, n'en déplaise aux censeurs,
+ Est l'origine de la gloire;
+ Il fait animer les grands coeurs
+ À braver le péril, à chercher la victoire.
+ C'est lui, qui, dans tout l'univers,
+ A du prince Chéri conservé la mémoire;
+ Et qui lui fit tenter tous les exploits divers
+ Que l'on remarque en son histoire.
+ Du moment qu'au beau sexe on veut faire sa cour,
+ Il faut se préparer à servir ses caprices;
+ Mais un coeur ne craint pas les plus grands précipices,
+ S'il a, pour l'animer, et la gloire et l'amour.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Contes, Tome II, by Marie-Catherine d'Aulnoy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME II ***
+
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+Title: Contes, Tome II
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+Author: Marie-Catherine d'Aulnoy
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+Release Date: May 10, 2006 [EBook #18368]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME II ***
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+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+<h1>Marie-Catherine Baronne d'Aulnoy</h1>
+<h1>CONTES</h1>
+<h3>Tome II</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a name="table" id="table"></a><h3>Table des mati&egrave;res</h3>
+<a href="#La_Chatte_Blanche"><b>La Chatte Blanche</b></a><br />
+<a href="#Le_Rameau_dOr"><b>Le Rameau d'Or</b></a><br />
+<a href="#Le_Pigeon_et_la_Colombe"><b>Le Pigeon et la Colombe</b></a><br />
+<a href="#Le_Prince_Marcassin"><b>Le Prince Marcassin</b></a><br />
+<a href="#La_Princesse_Belle-Etoile"><b>La Princesse Belle-&Eacute;toile</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="La_Chatte_Blanche" id="La_Chatte_Blanche"></a><a href="#table">La Chatte Blanche</a></h2>
+
+<p>Il &eacute;tait une fois un roi qui avait trois fils bien faits et courageux;
+il eut peur que l'envie de r&eacute;gner ne leur pr&icirc;t avant sa mort; il courait
+m&ecirc;me certains bruits qu'ils cherchaient &agrave; s'acqu&eacute;rir des cr&eacute;atures, et
+que c'&eacute;tait pour lui &ocirc;ter son royaume. Le roi se sentait vieux, mais son
+esprit et sa capacit&eacute; n'ayant point diminu&eacute;, il n'avait pas envie de
+leur c&eacute;der une place qu'il remplissait si dignement; il pensa donc que
+le meilleur moyen de vivre en repos, c'&eacute;tait de les amuser par des
+promesses dont il saurait toujours &eacute;luder l'effet.</p>
+
+<p>Il les appela dans son cabinet, et apr&egrave;s leur avoir parl&eacute; avec beaucoup
+de bont&eacute;, il ajouta: &laquo;Vous conviendrez avec moi, mes chers enfants, que
+mon grand &acirc;ge ne permet pas que je m'applique aux affaires de mon &Eacute;tat
+avec autant de soin que je le faisais autrefois. Je crains que mes
+sujets n'en souffrent, je veux mettre ma couronne sur la t&ecirc;te de l'un de
+vous autres; mais il est bien juste que, pour un tel pr&eacute;sent, vous
+cherchiez les moyens de me plaire, dans le dessein que j'ai de me
+retirer &agrave; la campagne. Il me semble qu'un petit chien adroit, joli et
+fid&egrave;le me tiendrait bonne compagnie: de sorte que sans choisir mon fils
+a&icirc;n&eacute; plut&ocirc;t que mon cadet, je vous d&eacute;clare que celui des trois qui
+m'apportera le plus beau petit chien sera aussit&ocirc;t mon h&eacute;ritier.&raquo; Ces
+princes demeur&egrave;rent surpris de l'inclination de leur p&egrave;re pour un petit
+chien mais les deux cadets y pouvaient trouver leur compte, et ils
+accept&egrave;rent avec plaisir la commission d'aller en chercher un; l'a&icirc;n&eacute;
+&eacute;tait trop timide ou trop respectueux pour repr&eacute;senter ses droits. Ils
+prirent cong&eacute; du roi; il leur donna de l'argent et des pierreries,
+ajoutant que dans un an sans y manquer ils revinssent, au m&ecirc;me jour et &agrave;
+la m&ecirc;me heure, lui apporter leurs petits chiens.</p>
+
+<p>Avant de partir, ils all&egrave;rent dans un ch&acirc;teau qui n'&eacute;tait qu'&agrave; une lieue
+de la ville. Ils y men&egrave;rent leurs plus confidents, et firent de grands
+festins, o&ugrave; les trois fr&egrave;res se promirent une amiti&eacute; &eacute;ternelle, qu'ils
+agiraient dans l'affaire en question sans jalousie et sans chagrin, et
+que le plus heureux ferait toujours part de sa fortune aux autres; enfin
+ils partirent, r&eacute;glant qu'ils se trouveraient &agrave; leur retour dans le m&ecirc;me
+ch&acirc;teau, pour aller ensemble chez le roi; ils ne voulurent &ecirc;tre suivis
+de personne, et chang&egrave;rent leurs noms pour n'&ecirc;tre pas connus.</p>
+
+<p>Chacun prit une route diff&eacute;rente: les deux a&icirc;n&eacute;s eurent beaucoup
+d'aventures; mais je ne m'attache qu'&agrave; celles du cadet. Il &eacute;tait
+gracieux, il avait l'esprit gai et r&eacute;jouissant, la t&ecirc;te admirable, la
+taille noble, les traits r&eacute;guliers, de belles dents, beaucoup d'adresse
+dans tous les exercices qui conviennent &agrave; un prince. Il chantait
+agr&eacute;ablement, il touchait le luth et le th&eacute;orbe avec une d&eacute;licatesse qui
+charmait, il savait peindre. En un mot, il &eacute;tait tr&egrave;s accompli; et pour
+sa valeur, elle allait jusqu'&agrave; l'intr&eacute;pidit&eacute;.</p>
+
+<p>Il n'y avait gu&egrave;re de jours qu'il n'achet&acirc;t des chiens, de grands, de
+petits, des l&eacute;vriers, des dogues, limiers, chiens de chasse, &eacute;pagneuls,
+barbets, bichons; d&egrave;s qu'il en avait un beau, et qu'il en trouvait un
+plus beau, il laissait aller le premier pour garder l'autre; car il
+aurait &eacute;t&eacute; impossible qu'il e&ucirc;t men&eacute; tout seul trente ou quarante mille
+chiens, et il ne voulait ni gentilshommes, ni valets de chambre, ni
+pages &agrave; sa suite. Il avan&ccedil;ait toujours son chemin, n'ayant point
+d&eacute;termin&eacute; jusqu'o&ugrave; il irait, lorsqu'il fut surpris de la nuit, du
+tonnerre et de la pluie dans une for&ecirc;t, dont il ne pouvait plus
+reconna&icirc;tre les sentiers.</p>
+
+<p>Il prit le premier chemin, et apr&egrave;s avoir march&eacute; longtemps, il aper&ccedil;ut
+un peu de lumi&egrave;re; ce qui lui persuada qu'il y avait quelque maison
+proche, o&ugrave; il se mettrait &agrave; l'abri jusqu'au lendemain. Ainsi guid&eacute; par
+la lumi&egrave;re qu'il voyait, il arriva &agrave; la porte d'un ch&acirc;teau, le plus
+superbe qui se soit jamais imagin&eacute;. Cette porte &eacute;tait d'or, couverte
+d'escarboucles, dont la lumi&egrave;re vive et pure &eacute;clairait tous les
+environs. C'&eacute;tait elle que le prince avait vue de fort loin; les murs
+&eacute;taient d'une porcelaine transparente, m&ecirc;l&eacute;e de plusieurs couleurs, qui
+repr&eacute;sentaient l'histoire de toutes les f&eacute;es, depuis la cr&eacute;ation du
+monde jusqu'alors; les fameuses aventures de Peau-d'&Acirc;ne, de Finette, de
+l'Oranger, de Gracieuse, de la Belle au bois dormant, de Serpentin-Vert,
+et de cent autres, n'y &eacute;taient pas oubli&eacute;es. Il fut charm&eacute; d'y
+reconna&icirc;tre le prince Lutin, car c'&eacute;tait son oncle &agrave; la mode de
+Bretagne. La pluie et le mauvais temps l'emp&ecirc;ch&egrave;rent de s'arr&ecirc;ter
+davantage dans un lieu o&ugrave; il se mouillait jusqu'aux os, outre qu'il ne
+voyait point du tout aux endroits o&ugrave; la lumi&egrave;re des escarboucles ne
+pouvait s'&eacute;tendre.</p>
+
+<p>Il revint &agrave; la porte d'or; il vit un pied de chevreuil attach&eacute; &agrave; une
+cha&icirc;ne toute de diamant, il admira cette magnificence, et la s&eacute;curit&eacute;
+avec laquelle on vivait dans le ch&acirc;teau. Car enfin, disait-il, qui
+emp&ecirc;che les voleurs de venir couper cette cha&icirc;ne, et d'arracher les
+escarboucles? Ils se feraient riches pour toujours.</p>
+
+<p>Il tira le pied de chevreuil, et aussit&ocirc;t il entendit sonner une cloche,
+qui lui parut d'or ou d'argent par le son qu'elle rendait; au bout d'un
+moment la porte fut ouverte, sans qu'il aper&ccedil;&ucirc;t autre chose qu'une
+douzaine de mains en l'air, qui tenaient chacune un flambeau. Il demeura
+si surpris qu'il h&eacute;sitait &agrave; avancer, quand il sentit d'autres mains qui
+le poussaient par derri&egrave;re avec assez de violence. Il marcha donc fort
+inquiet, et, &agrave; tout hasard, il porta la main sur la garde de son &eacute;p&eacute;e;
+mais en entrant dans un vestibule tout incrust&eacute; de porphyre et de lapis,
+il entendit deux voix ravissantes qui chantaient ces paroles:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Des mains que vous voyez ne prenez point d'ombrage,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et ne craignez,</i> en <i>ce s&eacute;jour,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que les charmes d'un beau visage,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Si votre coeur veut fuir l'amour.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il ne put croire qu'on l'invit&acirc;t de si bonne gr&acirc;ce pour lui faire
+ensuite du mal; de sorte que se sentant pouss&eacute; vers une grande porte de
+corail, qui s'ouvrit d&egrave;s qu'il s'en fut approch&eacute;, il entra dans un salon
+de nacre de perle, et ensuite dans plusieurs chambres orn&eacute;es
+diff&eacute;remment, et si riches par les peintures et les pierreries qu'il en
+&eacute;tait comme enchant&eacute;. Mille et mille lumi&egrave;res attach&eacute;es depuis la vo&ucirc;te
+du salon jusqu'en bas &eacute;clairaient une partie des autres appartements,
+qui ne laissaient pas d'&ecirc;tre remplis de lustres, de girandoles, et de
+gradins couverts de bougies; enfin la magnificence &eacute;tait telle qu'il
+n'&eacute;tait pas ais&eacute; de croire que ce f&ucirc;t une chose possible.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pass&eacute; dans soixante chambres, les mains qui le conduisaient
+l'arr&ecirc;t&egrave;rent; il vit un grand fauteuil de commodit&eacute;, qui s'approcha tout
+seul de la chemin&eacute;e. En m&ecirc;me temps le feu s'alluma, et les mains qui lui
+semblaient fort belles, blanches, petites, grassettes et bien
+proportionn&eacute;es le d&eacute;shabill&egrave;rent, car il &eacute;tait mouill&eacute; comme je l'ai
+d&eacute;j&agrave; dit, et l'on avait peur qu'il ne s'enrhum&acirc;t. On lui pr&eacute;senta, sans
+qu'il v&icirc;t personne, une chemise aussi belle que pour un jour de noces,
+avec une robe de chambre d'une &eacute;toffe glac&eacute;e d'or, brod&eacute;e de petites
+&eacute;meraudes qui formaient des chiffres. Les mains sans corps approch&egrave;rent
+de lui une table, sur laquelle sa toilette fut mise. Rien n'&eacute;tait plus
+magnifique; elles le peign&egrave;rent avec une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; et une adresse dont il
+fut fort content. Ensuite on le rhabilla, mais ce ne fut pas avec ses
+habits, on lui en apporta de beaucoup plus riches. Il admirait
+silencieusement tout ce qui se passait, et quelquefois il lui prenait de
+petits mouvements de frayeur, dont il n'&eacute;tait pas tout &agrave; fait le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s qu'on l'eut poudr&eacute;, fris&eacute;, parfum&eacute;, par&eacute;, ajust&eacute;, et rendu plus
+beau qu'Adonis, les mains le conduisirent dans une salle superbe par ses
+dorures et ses meubles. On voyait autour l'histoire des plus fameux
+chats: Rodillardus pendu par les pieds au conseil des rats, Chat bott&eacute;
+marquis de Carabas, le Chat qui &eacute;crit, la Chatte devenue femme, les
+sorciers devenus chats, le sabbat et toutes ses c&eacute;r&eacute;monies; enfin rien
+n'&eacute;tait plus singulier que ces tableaux.</p>
+
+<p>Le couvert &eacute;tait mis; il y en avait deux, chacun garni de son cadenas
+d'or; le buffet surprenait par la quantit&eacute; de vases de cristal de roche
+et de mille pierres rares. Le prince ne savait pour qui ces deux
+couverts &eacute;taient mis, lorsqu'il vit des chats qui se plac&egrave;rent dans un
+petit orchestre, m&eacute;nag&eacute; expr&egrave;s; l'un tenait un livre avec des notes les
+plus extraordinaires du monde, l'autre un rouleau de papier dont il
+battait la mesure, et les autres avaient de petites guitares. Tout d'un
+coup chacun se mit &agrave; miauler sur diff&eacute;rents tons, et &agrave; gratter les
+cordes des guitares avec ses ongles; c'&eacute;tait la plus &eacute;trange musique que
+l'on e&ucirc;t jamais entendue. Le prince se serait cru en enfer, s'il n'avait
+pas trouv&eacute; ce palais trop merveilleux pour donner dans une pens&eacute;e si peu
+vraisemblable; mais il se bouchait les oreilles, et riait de toute sa
+force, de voir les diff&eacute;rentes postures et les grimaces de ces nouveaux
+musiciens.</p>
+
+<p>Il r&ecirc;vait aux diff&eacute;rentes choses qui lui &eacute;taient d&eacute;j&agrave; arriv&eacute;es dans ce
+ch&acirc;teau, lorsqu'il vit entrer une petite figure qui n'avait pas une
+coud&eacute;e de haut. Cette bamboche se couvrait d'un long voile de cr&ecirc;pe
+noir. Deux chats la menaient; ils &eacute;taient v&ecirc;tus de deuil, en manteau, et
+l'&eacute;p&eacute;e au c&ocirc;t&eacute;; un nombreux cort&egrave;ge de chats venait apr&egrave;s; les uns
+portaient des rati&egrave;res pleines de rats, et les autres des souris dans
+des cages.</p>
+
+<p>Le prince ne sortait point d'&eacute;tonnement; il ne savait que penser. La
+figurine noire s'approcha; et levant son voile, il aper&ccedil;ut la plus belle
+petite chatte blanche qui ait jamais &eacute;t&eacute; et qui sera jamais. Elle avait
+l'air fort jeune et fort triste; elle se mit &agrave; faire un miaulis si doux
+et si charmant qu'il allait droit au coeur; elle dit au prince: &laquo;Fils de
+roi, sois le bien venu, ma miaularde majest&eacute; te voit avec
+plaisir.&mdash;Madame la Chatte, dit le prince, vous &ecirc;tes bien g&eacute;n&eacute;reuse de
+me recevoir avec tant d'accueil, mais vous ne me paraissez pas une
+bestiole ordinaire; le don que vous avez de la parole, et le superbe
+ch&acirc;teau que vous poss&eacute;dez, en sont des preuves assez &eacute;videntes.&mdash;Fils de
+roi, reprit Chatte Blanche, je te prie, cesse de me faire des
+compliments, je suis simple dans mes discours et dans mes mani&egrave;res, mais
+j'ai un bon coeur. Allons, continua-t-elle, que l'on serve, et que les
+musiciens se taisent, car le prince n'entend pas ce qu'ils disent.&mdash;Et
+disent-ils quelque chose, madame? reprit-il.&mdash;Sans doute,
+continua-t-elle; nous avons ici des po&egrave;tes qui ont infiniment d'esprit,
+et si vous restez un peu parmi nous, vous aurez lieu d'en &ecirc;tre
+convaincu.&mdash;Il ne faut que vous entendre pour le croire, dit galamment
+le prince; mais aussi, madame, je vous regarde comme une chatte fort
+rare.&raquo;</p>
+
+<p>L'on apporta le souper, les mains dont les corps &eacute;taient invisibles
+servaient. L'on mit d'abord sur la table deux bisques, l'une de
+pigeonneaux, et l'autre de souris fort grasses. La vue de l'une emp&ecirc;cha
+le prince de manger de l'autre, se figurant que le m&ecirc;me cuisinier les
+avait accommod&eacute;es: mais la petite chatte, qui devina par la mine qu'il
+faisait ce qu'il avait dans l'esprit, l'assura que sa cuisine &eacute;tait &agrave;
+part, et qu'il pouvait manger de ce qu'on lui pr&eacute;senterait avec
+certitude qu'il n'y aurait ni rats, ni souris.</p>
+
+<p>Le prince ne se le fit pas dire deux fois, croyant bien que la belle
+petite chatte ne voudrait pas le tromper. Il remarqua qu'elle avait &agrave; sa
+patte un portrait fait en table; cela le surprit. Il la pria de le lui
+montrer, croyant que c'&eacute;tait ma&icirc;tre Minagrobis. Il fut bien &eacute;tonn&eacute; de
+voir un jeune homme si beau qu'il &eacute;tait &agrave; peine croyable que la nature
+en p&ucirc;t former un semblable, et qui lui ressemblait si fort qu'on
+n'aurait pu le peindre mieux. Elle soupira, et devenant encore plus
+triste, elle garda un profond silence. Le prince vit bien qu'il y avait
+quelque chose d'extraordinaire l&agrave;-dessous; cependant il n'osa s'en
+informer, de peur de d&eacute;plaire &agrave; la chatte, ou de la chagriner. Il
+l'entretint de toutes les nouvelles qu'il savait, et il la trouva fort
+instruite des diff&eacute;rents int&eacute;r&ecirc;ts des princes, et des autres choses qui
+se passaient dans le monde.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le souper, Chatte Blanche convia son h&ocirc;te d'entrer dans un salon
+o&ugrave; il y avait un th&eacute;&acirc;tre, sur lequel douze chats et douze singes
+dans&egrave;rent un ballet. Les uns &eacute;taient v&ecirc;tus en Maures, et les autres en
+Chinois. Il est ais&eacute; de juger des sauts et des cabrioles qu'ils
+faisaient, et de temps en temps ils se donnaient des coups de griffes;
+c'est ainsi que la soir&eacute;e finit. Chatte Blanche donna le bonsoir &agrave; son
+h&ocirc;te; les mains qui l'avaient conduit jusque-l&agrave; le reprirent et le
+men&egrave;rent dans un appartement tout oppos&eacute; &agrave; celui qu'il avait vu. Il
+&eacute;tait moins magnifique que galant; tout &eacute;tait tapiss&eacute; d'ailes de
+papillons, dont les diverses couleurs formaient mille fleurs
+diff&eacute;rentes. Il y avait aussi des plumes d'oiseaux tr&egrave;s rares, et qui
+n'ont peut-&ecirc;tre jamais &eacute;t&eacute; vus que dans ce lieu-l&agrave;. Les lits &eacute;taient de
+gaze, rattach&eacute;s par mille noeuds de rubans. C'&eacute;taient de grandes glaces
+depuis le plafond jusqu'au parquet, et les bordures d'or cisel&eacute;
+repr&eacute;sentaient mille petits amours.</p>
+
+<p>Le prince se coucha sans dire mot, car il n'y avait pas moyen de faire
+la conversation avec les mains qui le servaient; il dormit peu, et fut
+r&eacute;veill&eacute; par un bruit confus. Les mains aussit&ocirc;t le tir&egrave;rent de son lit,
+et lui mirent un habit de chasse. Il regarda dans la cour du ch&acirc;teau, il
+aper&ccedil;ut plus de cinq cents chats, dont les uns menaient des l&eacute;vriers en
+laisse, les autres sonnaient du cor; c'&eacute;tait une grande f&ecirc;te. Chatte
+Blanche allait &agrave; la chasse; elle voulait que le prince y v&icirc;nt. Les
+officieuses mains lui pr&eacute;sent&egrave;rent un cheval de bois qui courait &agrave; toute
+bride, et qui allait le pas &agrave; merveille; il fit quelque difficult&eacute; d'y
+monter, disant qu'il s'en fallait beaucoup qu'il ne f&ucirc;t chevalier errant
+comme don Quichotte: mais sa r&eacute;sistance ne servit de rien, on le planta
+sur le cheval de bois. Il avait une housse et une selle en broderie d'or
+et de diamants. Chatte Blanche montait un singe, le plus beau et le plus
+superbe qui se soit encore vu; elle avait quitt&eacute; son grand voile, et
+portait un bonnet &agrave; la dragonne, qui lui donnait un air si r&eacute;solu que
+toutes les souris du voisinage en avaient peur. Il ne s'&eacute;tait jamais
+fait une chasse plus agr&eacute;able; les chats couraient plus vite que les
+lapins et les li&egrave;vres; de sorte que, lorsqu'ils en prenaient, Chatte
+Blanche faisait faire la cur&eacute;e devant elle, et il s'y passait mille
+tours d'adresse tr&egrave;s r&eacute;jouissants; les oiseaux n'&eacute;taient pas de leur
+c&ocirc;t&eacute; trop en s&ucirc;ret&eacute;, car les chatons grimpaient aux arbres, et le ma&icirc;tre
+singe portait Chatte Blanche jusque dans les nids des aigles, pour
+disposer &agrave; sa volont&eacute; des petites altesses aiglonnes.</p>
+
+<p>La chasse &eacute;tant finie, elle prit un cor qui &eacute;tait long comme le doigt,
+mais qui rendait un son si clair et si haut qu'on l'entendait ais&eacute;ment
+de dix lieues: d&egrave;s qu'elle eut sonn&eacute; deux ou trois fanfares, elle fut
+environn&eacute;e de tous les chats du pays, les uns paraissaient en l'air,
+mont&eacute;s sur des chariots, les autres dans des barques abordaient par eau,
+enfin, il ne s'en est jamais tant vu. Ils &eacute;taient presque tous habill&eacute;s
+de diff&eacute;rentes mani&egrave;res: elle retourna au ch&acirc;teau avec ce pompeux
+cort&egrave;ge, et pria le prince d'y venir. Il le voulut bien, quoiqu'il lui
+sembl&acirc;t que tant de chatonnerie tenait un peu du sabbat et du sorcier,
+et que la chatte parlante l'&eacute;tonn&acirc;t plus que tout le reste.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle fut rentr&eacute;e chez elle, on lui mit son grand voile noir; elle
+soupa avec le prince, il avait faim, et mangea de bon app&eacute;tit; l'on
+apporta des liqueurs dont il but avec plaisir, et sur-le-champ elles lui
+&ocirc;t&egrave;rent le souvenir du petit chien qu'il devait porter au roi. Il ne
+pensa plus qu'&agrave; miauler avec Chatte Blanche, c'est-&agrave;-dire, &agrave; lui tenir
+bonne et fid&egrave;le compagnie; il passait les jours en f&ecirc;tes agr&eacute;ables,
+tant&ocirc;t &agrave; la p&ecirc;che ou &agrave; la chasse, puis l'on faisait des ballets, des
+carrousels, et mille autres choses o&ugrave; il se divertissait tr&egrave;s bien;
+souvent m&ecirc;me la belle chatte composait des vers et des chansonnettes
+d'un style si passionn&eacute; qu'il semblait qu'elle avait le coeur tendre, et
+que l'on ne pouvait parler comme elle faisait sans aimer; mais son
+secr&eacute;taire, qui &eacute;tait un vieux chat, &eacute;crivait si mal que, encore que ses
+ouvrages aient &eacute;t&eacute; conserv&eacute;s, il est impossible de les lire.</p>
+
+<p>Le prince avait oubli&eacute; jusqu'&agrave; son pays. Les mains dont j'ai parl&eacute;
+continuaient de le servir. Il regrettait quelquefois de n'&ecirc;tre pas chat,
+pour passer sa vie dans cette bonne compagnie. &laquo;H&eacute;las! disait-il &agrave;
+Chatte Blanche, que j'aurai de douleur de vous quitter; je vous aime si
+ch&egrave;rement! ou devenez fille, ou rendez-moi chat.&raquo; Elle trouvait son
+souhait fort plaisant, et ne lui faisait que des r&eacute;ponses obscures, o&ugrave;
+il ne comprenait presque rien.</p>
+
+<p>Une ann&eacute;e s'&eacute;coule bien vite quand on n'a ni souci ni peine, qu'on se
+r&eacute;jouit et qu'on se porte bien. Chatte Blanche savait le temps o&ugrave; il
+devait retourner; et comme il n'y pensait plus, elle l'en fit souvenir.
+&laquo;Sais-tu, dit-elle, que tu n'as que trois jours pour chercher le petit
+chien que le roi ton p&egrave;re souhaite, et que tes fr&egrave;res en ont trouv&eacute; de
+fort beaux?&raquo; Le prince revint &agrave; lui, et s'&eacute;tonnant de sa n&eacute;gligence:
+&laquo;Par quel charme secret, s'&eacute;cria-t-il, ai-je oubli&eacute; la chose du monde
+qui m'est la plus importante? Il y va de ma gloire et de ma fortune; o&ugrave;
+prendrai-je un chien tel qu'il le faut pour gagner un royaume, et un
+cheval assez diligent pour faire tant de chemin?&raquo; Il commen&ccedil;a de
+s'inqui&eacute;ter, et s'affligea beaucoup.</p>
+
+<p>Chatte Blanche lui dit, en s'adoucissant: &laquo;Fils de roi, ne te chagrine
+point, je suis de tes amies; tu peux rester encore ici un jour, et
+quoiqu'il y ait cinq cents lieues d'ici &agrave; ton pays, le bon cheval de
+bois t'y portera en moins de douze heures.&mdash;Je vous remercie, belle
+Chatte, dit le prince; mais il ne me suffit pas de retourner vers mon
+p&egrave;re, il faut que je lui porte un petit chien.&mdash;Tiens, lui dit Chatte
+Blanche, voici un gland o&ugrave; il y en a un plus beau que la canicule.&mdash;Oh,
+dit le prince, madame la Chatte, Votre Majest&eacute; se moque de
+moi.&mdash;Approche le gland de ton oreille, continua-t-elle, et tu
+l'entendras japper.&raquo; Il ob&eacute;it. Aussit&ocirc;t le petit chien fit jap, jap, et
+le prince demeura transport&eacute; de joie, car tel chien qui tient dans un
+gland doit &ecirc;tre fort petit. Il voulait l'ouvrir, tant il avait envie de
+le voir, mais Chatte Blanche lui dit qu'il pourrait avoir froid par les
+chemins, et qu'il valait mieux attendre qu'il f&ucirc;t devant le roi son
+p&egrave;re. Il la remercia mille fois, et lui dit un adieu tr&egrave;s tendre. &laquo;Je
+vous assure, ajouta-t-il, que les jours m'ont paru si courts avec vous
+que je regrette en quelque fa&ccedil;on de vous laisser ici; et quoique vous y
+soyez souveraine, et que tous les chats qui vous font la cour aient plus
+d'esprit et de galanterie que les n&ocirc;tres, je ne laisse pas de vous
+convier de venir avec moi.&raquo; La Chatte ne r&eacute;pondit &agrave; cette proposition
+que par un profond soupir.</p>
+
+<p>Ils se quitt&egrave;rent; le prince arriva le premier au ch&acirc;teau o&ugrave; le
+rendez-vous avait &eacute;t&eacute; r&eacute;gl&eacute; avec ses fr&egrave;res. Ils s'y rendirent peu
+apr&egrave;s, et demeur&egrave;rent surpris de voir dans la cour un cheval de bois qui
+sautait mieux que tous ceux que l'on a dans les acad&eacute;mies.</p>
+
+<p>Le prince vint au-devant d'eux. Ils s'embrass&egrave;rent plusieurs fois, et se
+rendirent compte de leurs voyages; mais notre prince d&eacute;guisa &agrave; ses
+fr&egrave;res la v&eacute;rit&eacute; de ses aventures, et leur montra un m&eacute;chant chien, qui
+servait &agrave; tourner la broche, disant qu'il l'avait trouv&eacute; si joli que
+c'&eacute;tait celui qu'il apportait au roi. Quelque amiti&eacute; qu'il y e&ucirc;t entre
+eux, les deux a&icirc;n&eacute;s sentirent une secr&egrave;te joie du mauvais choix de leur
+cadet: ils &eacute;taient &agrave; table, et se marchaient sur le pied, comme pour se
+dire qu'ils n'avaient rien &agrave; craindre de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;.</p>
+
+<p>Le lendemain ils partirent ensemble dans un m&ecirc;me carrosse. Les deux fils
+a&icirc;n&eacute;s du roi avaient de petits chiens dans des paniers, si beaux et si
+d&eacute;licats que l'on osait &agrave; peine les toucher. Le cadet portait le pauvre
+tournebroche, qui &eacute;tait si crott&eacute; que personne ne pouvait le souffrir.
+Lorsqu'ils furent dans le palais, chacun les environna pour leur
+souhaiter la bienvenue; ils entr&egrave;rent dans l'appartement du roi.
+Celui-ci ne savait en faveur duquel d&eacute;cider, car les petits chiens qui
+lui &eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;s par ses deux a&icirc;n&eacute;s &eacute;taient presque d'une &eacute;gale
+beaut&eacute;, et ils se disputaient d&eacute;j&agrave; l'avantage de la succession, lorsque
+leur cadet les mit d'accord en tirant de sa poche le gland que Chatte
+Blanche lui avait donn&eacute;. Il l'ouvrit promptement, puis chacun vit un
+petit chien couch&eacute; sur du coton. Il passait au milieu d'une bague sans y
+toucher. Le prince le mit par terre, aussit&ocirc;t il commen&ccedil;a de danser la
+sarabande avec des castagnettes, aussi l&eacute;g&egrave;rement que la plus c&eacute;l&egrave;bre
+Espagnole. Il &eacute;tait de mille couleurs diff&eacute;rentes, ses soies et ses
+oreilles tra&icirc;naient par terre. Le roi demeura fort confus, car il &eacute;tait
+impossible de trouver rien &agrave; redire &agrave; la beaut&eacute; du toutou.</p>
+
+<p>Cependant il n'avait aucune envie de se d&eacute;faire de sa couronne. Le plus
+petit fleuron lui &eacute;tait plus cher que tous les chiens de l'univers. Il
+dit donc &agrave; ses enfants qu'il &eacute;tait satisfait de leurs peines; mais
+qu'ils avaient si bien r&eacute;ussi dans la premi&egrave;re chose qu'il avait
+souhait&eacute;e d'eux qu'il voulait encore &eacute;prouver leur habilet&eacute; avant de
+tenir parole; qu'ainsi il leur donnait un an &agrave; chercher par terre et par
+mer une pi&egrave;ce de toile si fine qu'elle pass&acirc;t par le trou d'une aiguille
+&agrave; faire du point de Venise. Ils demeur&egrave;rent tous trois tr&egrave;s afflig&eacute;s
+d'&ecirc;tre en obligation de retourner &agrave; une nouvelle qu&ecirc;te. Les deux
+princes, dont les chiens &eacute;taient moins beaux que celui de leur cadet, y
+consentirent. Chacun partit de son c&ocirc;t&eacute;, sans se faire autant d'amiti&eacute;
+que la premi&egrave;re fois, car le tournebroche les avait un peu refroidis.</p>
+
+<p>Notre prince reprit son cheval de bois; et sans vouloir chercher
+d'autres secours que ceux qu'il pourrait esp&eacute;rer de l'amiti&eacute; de Chatte
+Blanche, il partit en toute diligence, et retourna au ch&acirc;teau o&ugrave; elle
+l'avait si bien re&ccedil;u. Il en trouva toutes les portes ouvertes; les
+fen&ecirc;tres, les toits, les tours et les murs &eacute;taient bien &eacute;clair&eacute;s de cent
+mille lampes, qui faisaient un effet merveilleux. Les mains qui
+l'avaient si bien servi s'avanc&egrave;rent au-devant de lui, prirent la bride
+de l'excellent cheval de bois, qu'elles men&egrave;rent &agrave; l'&eacute;curie, pendant que
+le prince entrait dans la chambre de Chatte Blanche.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait couch&eacute;e dans une petite corbeille, sur un matelas de satin
+blanc tr&egrave;s propre. Elle avait des cornettes n&eacute;glig&eacute;es, et paraissait
+abattue; mais quand elle aper&ccedil;ut le prince, elle fit mille sauts et
+autant de gambades, pour lui t&eacute;moigner la joie qu'elle avait. &laquo;Quelque
+sujet que j'eusse, lui dit-elle, d'esp&eacute;rer ton retour, je t'avoue, fils
+de roi, que je n'osais m'en flatter; et je suis ordinairement si
+malheureuse dans les choses que je souhaite, que celle-ci me surprend.&raquo;
+Le prince reconnaissant lui fit mille caresses; il lui conta le succ&egrave;s
+de son voyage, qu'elle savait peut-&ecirc;tre mieux que lui, et que le roi
+voulait une pi&egrave;ce de toile qui p&ucirc;t passer par le trou d'une aiguille;
+qu'&agrave; la v&eacute;rit&eacute; il croyait la chose impossible, mais qu'il n'avait pas
+laiss&eacute; de la tenter, se promettant tout de son amiti&eacute; et de son secours.
+Chatte Blanche, prenant un air plus s&eacute;rieux, lui dit que c'&eacute;tait une
+affaire &agrave; laquelle il fallait penser, que par bonheur elle avait dans
+son ch&acirc;teau des chattes qui filaient fort bien, qu'elle-m&ecirc;me y mettrait
+la griffe, et qu'elle avancerait cette besogne; qu'ainsi il pouvait
+demeurer tranquille, sans aller bien loin chercher ce qu'il trouverait
+plus ais&eacute;ment chez elle qu'en aucun lieu du monde.</p>
+
+<p>Les mains parurent, elles portaient des flambeaux; et le prince les
+suivant avec Chatte Blanche entra dans une magnifique galerie qui
+r&eacute;gnait le long d'une grande rivi&egrave;re, sur laquelle on tira un grand feu
+d'artifice surprenant. L'on y devait br&ucirc;ler quatre chats, dont le proc&egrave;s
+&eacute;tait fait dans les formes. Ils &eacute;taient accus&eacute;s d'avoir mang&eacute; le r&ocirc;ti du
+souper de Chatte Blanche, son fromage, son lait, d'avoir m&ecirc;me conspir&eacute;
+contre sa personne avec Martafax et L'hermite, fameux rats de la contr&eacute;e,
+et tenus pour tels par La Fontaine, auteur tr&egrave;s v&eacute;ritable: mais avec
+tout cela, l'on savait qu'il y avait beaucoup de cabale dans cette
+affaire, et que la plupart des t&eacute;moins &eacute;taient suborn&eacute;s. Quoi qu'il en
+soit, le prince obtint leur gr&acirc;ce. Le feu d'artifice ne fit mal &agrave;
+personne, et l'on n'a encore jamais vu de si belles fus&eacute;es.</p>
+
+<p>L'on servit ensuite une m&eacute;dianoche tr&egrave;s propre, qui causa plus de
+plaisir au prince que le feu, car il avait grand faim, et son cheval de
+bois l'avait men&eacute; si vite qu'il n'a jamais &eacute;t&eacute; de diligence pareille.
+Les jours suivants se pass&egrave;rent comme ceux qui les avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s,
+avec mille f&ecirc;tes diff&eacute;rentes, dont l'ing&eacute;nieuse Chatte Blanche r&eacute;galait
+son h&ocirc;te. C'est peut-&ecirc;tre le premier mortel qui se soit si bien diverti
+avec des chats, sans avoir d'autre compagnie.</p>
+
+<p>Il est vrai que Chatte Blanche avait l'esprit agr&eacute;able, liant, et
+presque universel. Elle &eacute;tait plus savante qu'il n'est permis &agrave; une
+chatte de l'&ecirc;tre. Le prince s'en &eacute;tonnait quelquefois: &laquo;Non, lui
+disait-il, ce n'est point une chose naturelle que tout ce que je
+remarque de merveilleux en vous: si vous m'aimez, charmante minette,
+apprenez-moi par quel prodige vous pensez et vous parlez si juste qu'on
+pourrait vous recevoir dans les acad&eacute;mies fameuses des plus beaux
+esprits?&mdash;Cesse tes questions, fils de roi, lui disait-elle, il ne m'est
+pas permis d'y r&eacute;pondre, et tu peux pousser tes conjectures aussi loin
+que tu voudras, sans que je m'y oppose; qu'il te suffise que j'aie
+toujours pour toi patte de velours, et que je m'int&eacute;resse tendrement
+dans tout ce qui te regarde.&raquo;</p>
+
+<p>Insensiblement cette seconde ann&eacute;e s'&eacute;coula comme la premi&egrave;re, le prince
+ne souhaitait gu&egrave;re de choses que les mains diligentes ne lui
+apportassent sur-le-champ, soit des livres, des pierreries, des
+tableaux, des m&eacute;dailles antiques; enfin il n'avait qu'&agrave; dire je veux un
+tel bijou, qui est dans le cabinet du Mogol ou du roi de Perse, telle
+statue de Corinthe ou de la Gr&egrave;ce, il voyait aussit&ocirc;t devant lui ce
+qu'il d&eacute;sirait, sans savoir ni qui l'avait apport&eacute;, ni d'o&ugrave; il venait.
+Cela ne laisse pas d'avoir ses agr&eacute;ments; et pour se d&eacute;lasser, l'on est
+quelquefois bien aise de se voir ma&icirc;tre des plus beaux tr&eacute;sors de la
+terre.</p>
+
+<p>Chatte Blanche, qui veillait toujours aux int&eacute;r&ecirc;ts du prince, l'avertit
+que le temps de son d&eacute;part approchait, qu'il pouvait se tranquilliser
+sur la pi&egrave;ce de toile qu'il d&eacute;sirait, et qu'elle lui en avait fait une
+merveilleuse; elle ajouta qu'elle voulait cette fois-ci lui donner un
+&eacute;quipage digne de sa naissance, et sans attendre sa r&eacute;ponse, elle
+l'obligea de regarder dans la grande cour du ch&acirc;teau. Il y avait une
+cal&egrave;che d&eacute;couverte, d'or &eacute;maill&eacute; de couleur de feu, avec mille devises
+galantes, qui satisfaisaient autant l'esprit que les yeux. Douze chevaux
+blancs comme la neige, attach&eacute;s quatre &agrave; quatre de front, la tra&icirc;naient,
+charg&eacute;s de harnais de velours couleur de feu en broderie de diamants, et
+garnis de plaques d'or. La doublure de la cal&egrave;che &eacute;tait pareille, et
+cent carrosses &agrave; huit chevaux, tous remplis de seigneurs de grande
+apparence, tr&egrave;s superbement v&ecirc;tus, suivaient cette cal&egrave;che. Elle &eacute;tait
+encore accompagn&eacute;e par mille gardes du corps dont les habits &eacute;taient si
+couverts de broderie que l'on n'apercevait point l'&eacute;toffe; ce qui &eacute;tait
+singulier, c'est qu'on voyait partout le portrait de Chatte Blanche,
+soit dans les devises de la cal&egrave;che, ou sur les habits des gardes du
+corps, ou attach&eacute;s avec un ruban du justaucorps de ceux qui faisaient le
+cort&egrave;ge, comme un ordre nouveau dont elle les avait honor&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Va, dit-elle au prince, va para&icirc;tre &agrave; la cour du roi ton p&egrave;re, d'une
+mani&egrave;re si somptueuse que tes airs magnifiques servent &agrave; lui en imposer,
+afin qu'il ne te refuse plus la couronne que tu m&eacute;rites. Voil&agrave; une noix,
+ne la casse qu'en sa pr&eacute;sence, tu y trouveras la pi&egrave;ce de toile que tu
+m'as demand&eacute;e.&mdash;Aimable Blanchette, lui dit-il, je vous avoue que je
+suis si p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de vos bont&eacute;s, que si vous y vouliez consentir, je
+pr&eacute;f&eacute;rerais de passer ma vie avec vous &agrave; toutes les grandeurs que j'ai
+lieu de me promettre ailleurs.&mdash;Fils de roi, r&eacute;pliqua-t-elle, je suis
+persuad&eacute;e de la bont&eacute; de ton coeur, c'est une marchandise rare parmi les
+princes, ils veulent &ecirc;tre aim&eacute;s de tout le monde, et ne veulent rien
+aimer; mais tu montres assez que la r&egrave;gle g&eacute;n&eacute;rale a son exception. Je
+te tiens compte de l'attachement que tu t&eacute;moignes pour une petite Chatte
+Blanche, qui dans le fond n'est propre &agrave; rien qu'&agrave; prendre des souris.&raquo;
+Le prince lui baisa la patte, et partit.</p>
+
+<p>L'on aurait de la peine &agrave; croire la diligence qu'il fit, si l'on ne
+savait d&eacute;j&agrave; de quelle mani&egrave;re le cheval de bois l'avait port&eacute; en moins
+de deux jours &agrave; plus de cinq cents lieues du ch&acirc;teau; de sorte que le
+m&ecirc;me pouvoir qui anima celui-l&agrave; pressa si fort les autres qu'ils ne
+rest&egrave;rent que vingt-quatre heures sur le chemin; ils ne s'arr&ecirc;t&egrave;rent en
+aucun endroit, jusqu'&agrave; ce qu'ils fussent arriv&eacute;s chez le roi, o&ugrave; les
+deux fr&egrave;res a&icirc;n&eacute;s du prince s'&eacute;taient d&eacute;j&agrave; rendus; de sorte que ne
+voyant point para&icirc;tre leur cadet, ils s'applaudissaient de sa
+n&eacute;gligence, et se disaient tout bas l'un &agrave; l'autre: &laquo;Voil&agrave; qui est bien
+heureux, il est mort ou malade, il ne sera point notre rival dans
+l'affaire importante qui va se traiter.&raquo; Aussit&ocirc;t ils d&eacute;ploy&egrave;rent leurs
+toiles, qui &agrave; la v&eacute;rit&eacute; &eacute;taient si fines qu'elles passaient par le trou
+d'une grosse aiguille, mais dans une petite, cela ne se pouvait; et le
+roi, tr&egrave;s aise de ce pr&eacute;texte de dispute, leur montra l'aiguille qu'il
+avait propos&eacute;e et que les magistrats, par son ordre, apport&egrave;rent du
+tr&eacute;sor de la ville, o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute; soigneusement enferm&eacute;e.</p>
+
+<p>Il y avait beaucoup de murmure sur cette dispute. Les amis des princes,
+et particuli&egrave;rement ceux de l'a&icirc;n&eacute;, car c'&eacute;tait sa toile qui &eacute;tait la
+plus belle, disaient que c'&eacute;tait l&agrave; une franche chicane, o&ugrave; il entrait
+beaucoup d'adresse et de normanisme. Les cr&eacute;atures du roi soutenaient
+qu'il n'&eacute;tait point oblig&eacute; de tenir des conditions qu'il n'avait pas
+propos&eacute;es; enfin, pour les mettre tous d'accord, l'on entendit un bruit
+charmant de trompettes, de timbales et de hautbois; c'&eacute;tait notre prince
+qui arrivait en pompeux appareil. Le roi et ses deux fils demeur&egrave;rent
+aussi &eacute;tonn&eacute;s les uns que les autres d'une si grande magnificence.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s qu'il eut salu&eacute; respectivement son p&egrave;re, embrass&eacute; ses fr&egrave;res, il
+tira d'une bo&icirc;te couverte de rubis la noix qu'il cassa; il croyait y
+trouver la pi&egrave;ce de toile tant vant&eacute;e; mais il y avait au lieu une
+noisette. Il cassa encore, et demeura surpris de voir un noyau de
+cerise. Chacun se regardait, le roi riait tout doucement, et se moquait
+que son fils e&ucirc;t &eacute;t&eacute; assez cr&eacute;dule pour croire apporter dans une noix
+une pi&egrave;ce de toile: mais pourquoi ne l'aurait-il pas cru, puisqu'il a
+d&eacute;j&agrave; donn&eacute; un petit chien qui tenait dans un gland? Il cassa donc le
+noyau de cerise, qui &eacute;tait rempli de son amande; alors il s'&eacute;leva un
+grand bruit dans la chambre, l'on n'entendait autre chose que: &laquo;Le
+prince cadet est la dupe de l'aventure.&raquo; Il ne r&eacute;pondit rien aux
+mauvaises plaisanteries des courtisans; il ouvre l'amande, et trouve un
+grain de bl&eacute; puis dans le grain de bl&eacute; un grain de millet. Oh! c'est la
+v&eacute;rit&eacute; qu'il commen&ccedil;a &agrave; se d&eacute;fier, et marmotta entre ses dents: &laquo;Chatte
+Blanche, Chatte Blanche, tu t'es moqu&eacute;e de moi.&raquo; Il sentit dans ce
+moment la griffe d'un chat sur sa main, dont il fut si bien &eacute;gratign&eacute;
+qu'il saignait. Il ne savait si cette griffade &eacute;tait faite pour lui
+donner du coeur, ou lui faire perdre courage. Cependant il ouvrit le
+grain de millet, et l'&eacute;tonnement de tout le monde ne fut pas petit,
+quand il en tira une pi&egrave;ce de toile de quatre cents aunes, si
+merveilleuse que tous les oiseaux, les animaux et les poissons y &eacute;taient
+peints avec les arbres, les fruits et les plantes de la terre, les
+rochers, les raret&eacute;s et les coquillages de la mer, le soleil, la lune,
+les &eacute;toiles, les astres et les plan&egrave;tes des cieux: il y avait encore le
+portrait des rois et autres souverains qui r&eacute;gnaient pour lors dans le
+monde; celui de leurs femmes, de leurs ma&icirc;tresses, de leurs enfants et
+de tous leurs sujets, sans que le plus petit polisson y f&ucirc;t oubli&eacute;.
+Chacun dans son &eacute;tat faisait le personnage qui lui convenait, et v&ecirc;tu &agrave;
+la mode de son pays. Lorsque le roi vit cette pi&egrave;ce de toile, il devint
+aussi p&acirc;le que le prince &eacute;tait devenu rouge de la chercher si longtemps.
+L'on pr&eacute;senta l'aiguille, et elle y passa et repassa six fois. Le roi et
+les deux princes a&icirc;n&eacute;s gardaient un morne silence, quoique la beaut&eacute; si
+rare de cette toile les for&ccedil;&acirc;t de temps en temps de dire que tout ce qui
+&eacute;tait dans l'univers ne lui &eacute;tait pas comparable.</p>
+
+<p>Le roi poussa un profond soupir, et se tournant vers ses enfants: &laquo;Rien
+ne peut, leur dit-il, me donner tant de consolation dans ma vieillesse
+que de reconna&icirc;tre votre d&eacute;f&eacute;rence pour moi, je souhaite donc que vous
+vous mettiez &agrave; une nouvelle &eacute;preuve. Allez encore voyager un an, et
+celui qui au bout de l'ann&eacute;e ram&egrave;nera la plus belle fille l'&eacute;pousera, et
+sera couronn&eacute; roi &agrave; son mariage; c'est aussi bien une n&eacute;cessit&eacute; que mon
+successeur se marie. Je jure, je promets, que je ne diff&eacute;rerai plus &agrave;
+donner la r&eacute;compense que j'ai promise.&raquo;</p>
+
+<p>Toute l'injustice roulait sur notre prince. Le petit chien et la pi&egrave;ce
+de toile m&eacute;ritaient dix royaumes plut&ocirc;t qu'un; mais il &eacute;tait si bien n&eacute;
+qu'il ne voulut point contrarier la volont&eacute; de son p&egrave;re; et sans
+diff&eacute;rer, il remonta dans sa cal&egrave;che: tout son &eacute;quipage le suivit, et il
+retourna aupr&egrave;s de sa ch&egrave;re Chatte Blanche; elle savait le jour et le
+moment qu'il devait arriver, tout &eacute;tait jonch&eacute; de fleurs sur le chemin,
+mille cassolettes fumaient de tous c&ocirc;t&eacute;s, et particuli&egrave;rement dans le
+ch&acirc;teau. Elle &eacute;tait assise sur un tapis de Perse, et sous un pavillon de
+drap d'or, dans une galerie o&ugrave; elle pouvait le voir revenir. Il fut re&ccedil;u
+par les mains qui l'avaient toujours servi. Tous les chats grimp&egrave;rent
+sur les goutti&egrave;res pour le f&eacute;liciter par un miaulage d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, fils de roi, lui dit-elle, te voil&agrave; donc encore revenu sans
+couronne?&mdash;Madame, r&eacute;pliqua-t-il, vos bont&eacute;s m'avaient mis en &eacute;tat de la
+gagner: mais je suis persuad&eacute; que le roi aurait plus de peine &agrave; s'en
+d&eacute;faire que je n'aurais de plaisir &agrave; la poss&eacute;der.&mdash;N'importe, dit-elle,
+il ne faut rien n&eacute;gliger pour la m&eacute;riter, je te servirai dans cette
+occasion; et puisqu'il faut que tu m&egrave;nes une belle fille &agrave; la cour de
+ton p&egrave;re, je t'en chercherai quelqu'une qui te fera gagner le prix;
+cependant r&eacute;jouissons-nous, j'ai ordonn&eacute; un combat naval entre mes chats
+et les terribles rats de la contr&eacute;e. Mes chats seront peut-&ecirc;tre
+embarrass&eacute;s, car ils craignent l'eau; mais aussi ils auraient trop
+d'avantage, et il faut, autant qu'on le peut, &eacute;galer toutes choses.&raquo; Le
+prince admira la prudence de madame Minette. Il la loua beaucoup, et fut
+avec elle sur une terrasse qui donnait vers la mer.</p>
+
+<p>Les vaisseaux des chats consistaient en de grands morceaux de li&egrave;ge, sur
+lesquels ils voguaient assez commod&eacute;ment. Les rats avaient joint
+plusieurs coques d'oeufs, et c'&eacute;taient l&agrave; leurs navires. Le combat
+s'opini&acirc;tra cruellement; les rats se jetaient dans l'eau, et nageaient
+bien mieux que les chats; de sorte que vingt fois ils furent vainqueurs
+et vaincus; mais Minagrobis, amiral de la flotte chatonique, r&eacute;duisit la
+gente ratonienne dans le dernier d&eacute;sespoir. Il mangea &agrave; belles dents le
+g&eacute;n&eacute;ral de leur flotte; c'&eacute;tait un vieux rat exp&eacute;riment&eacute;, qui avait fait
+trois fois le tour du monde dans de bons vaisseaux, o&ugrave; il n'&eacute;tait ni
+capitaine, ni matelot, mais seulement croque-lardon.</p>
+
+<p>Chatte Blanche ne voulut pas qu'on d&eacute;truis&icirc;t absolument ces pauvres
+infortun&eacute;s. Elle avait de la politique, et songeait que s'il n'y avait
+plus ni rats, ni souris dans le pays, ses sujets vivraient dans une
+oisivet&eacute; qui pourrait lui devenir pr&eacute;judiciable. Le prince passa cette
+ann&eacute;e comme il avait fait des autres, c'est-&agrave;-dire &agrave; la chasse, &agrave; la
+p&ecirc;che, au jeu, car Chatte Blanche jouait fort bien aux &eacute;checs. Il ne
+pouvait s'emp&ecirc;cher de temps en temps de lui faire de nouvelles
+questions, pour savoir par quel miracle elle parlait. Il lui demandait
+si elle &eacute;tait f&eacute;e, ou si par une m&eacute;tamorphose on l'avait rendue chatte;
+mais comme elle ne disait jamais que ce qu'elle voulait bien dire, elle
+ne r&eacute;pondait aussi que ce qu'elle voulait bien r&eacute;pondre, et c'&eacute;tait tant
+de petits mots qui ne signifiaient rien qu'il jugea ais&eacute;ment qu'elle ne
+voulait pas partager son secret avec lui.</p>
+
+<p>Rien ne s'&eacute;coule plus vite que des jours qui se passent sans peine et
+sans chagrin, et si la chatte n'avait pas &eacute;t&eacute; soigneuse de se souvenir
+du temps qu'il fallait retourner &agrave; la cour, il est certain que le prince
+l'aurait absolument oubli&eacute;. Elle l'avertit la veille qu'il ne tiendrait
+qu'&agrave; lui d'emmener une des plus belles princesses qui f&ucirc;t dans le monde,
+que l'heure de d&eacute;truire le fatal ouvrage des f&eacute;es &eacute;tait &agrave; la fin arriv&eacute;,
+et qu'il fallait pour cela qu'il se r&eacute;sol&ucirc;t &agrave; lui couper la t&ecirc;te et la
+queue, qu'il jetterait promptement dans le feu. &laquo;Moi, s'&eacute;cria-t-il,
+Blanchette! mes amours! moi, dis-je, je serais assez barbare pour vous
+tuer? Ah! vous voulez sans doute &eacute;prouver mon coeur, mais soyez certaine
+qu'il n'est point capable de manquer &agrave; l'amiti&eacute; et &agrave; la reconnaissance
+qu'il vous doit.&mdash;Non, fils de roi, continua-t-elle, je ne te soup&ccedil;onne
+d'aucune ingratitude; je connais ton m&eacute;rite, ce n'est ni toi, ni moi qui
+r&eacute;glons dans cette affaire notre destin&eacute;e. Fais ce que je souhaite, nous
+recommencerons l'un et l'autre d'&ecirc;tre heureux, et tu conna&icirc;tras, foi de
+chatte de bien et d'honneur, que je suis v&eacute;ritablement ton amie.</p>
+
+<p>Les larmes vinrent deux ou trois fois aux yeux du jeune prince, de la
+seule pens&eacute;e qu'il fallait couper la t&ecirc;te &agrave; sa petite chatonne qui &eacute;tait
+si jolie et si gracieuse. Il dit encore tout ce qu'il put imaginer de
+plus tendre pour qu'elle l'en dispens&acirc;t, elle r&eacute;pondait opini&acirc;trement
+qu'elle voulait mourir de sa main; et que c'&eacute;tait l'unique moyen
+d'emp&ecirc;cher que ses fr&egrave;res n'eussent la couronne; en un mot, elle le
+pressa avec tant d'ardeur qu'il tira son &eacute;p&eacute;e en tremblant, et, d'une
+main mal assur&eacute;e, il coupa la t&ecirc;te et la queue de sa bonne amie la
+chatte: en m&ecirc;me temps il vit la plus charmante m&eacute;tamorphose qui se
+puisse imaginer. Le corps de Chatte Blanche devint grand, et se changea
+tout d'un coup en fille, c'est ce qui ne saurait &ecirc;tre d&eacute;crit, il n'y a
+eu que celle-l&agrave; d'aussi accomplie. Ses yeux ravissaient les coeurs, et
+sa douceur les retenait: sa taille &eacute;tait majestueuse, l'air noble et
+modeste, un esprit liant, des mani&egrave;res engageantes; enfin, elle &eacute;tait
+au-dessus de tout ce qu'il y a de plus aimable.</p>
+
+<p>Le prince en la voyant demeura si surpris, et d'une surprise si
+agr&eacute;able, qu'il se crut enchant&eacute;. Il ne pouvait parler, ses yeux
+n'&eacute;taient pas assez grands pour la regarder, et sa langue li&eacute;e ne
+pouvait expliquer son &eacute;tonnement; mais ce fut bien autre chose,
+lorsqu'il vit entrer un nombre extraordinaire de dames et de seigneurs,
+qui tenant tous leur peau de chattes ou de chats jet&eacute;e sur leurs &eacute;paules
+vinrent se prosterner aux pieds de la reine, et lui t&eacute;moigner leur joie
+de la revoir dans son &eacute;tat naturel. Elle les re&ccedil;ut avec des t&eacute;moignages
+de bont&eacute; qui marquaient assez le caract&egrave;re de son coeur. Et apr&egrave;s avoir
+tenu son cercle quelques moments, elle ordonna qu'on la laiss&acirc;t seule
+avec le prince, et elle lui parla ainsi:</p>
+
+<p>&laquo;Ne pensez pas, seigneur, que j'aie toujours &eacute;t&eacute; chatte, ni que ma
+naissance soit obscure parmi les hommes. Mon p&egrave;re &eacute;tait roi de six
+royaumes. Il aimait tendrement ma m&egrave;re, et la laissait dans une enti&egrave;re
+libert&eacute; de faire tout ce qu'elle voulait. Son inclination dominante
+&eacute;tait de voyager; de sorte qu'&eacute;tant grosse de moi, elle entreprit
+d'aller voir une certaine montagne, dont elle avait entendu dire des
+choses surprenantes. Comme elle &eacute;tait en chemin, on lui dit qu'il y
+avait, proche du lieu o&ugrave; elle passait, un ancien ch&acirc;teau de f&eacute;es, le
+plus beau du monde, tout au moins qu'on le croyait tel par une tradition
+qui en &eacute;tait rest&eacute;e; car d'ailleurs comme personne n'y entrait, on n'en
+pouvait juger, mais qu'on savait tr&egrave;s s&ucirc;rement que ces f&eacute;es avaient dans
+leur jardin les meilleurs fruits, les plus savoureux et d&eacute;licats qui se
+fussent jamais mang&eacute;s.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t la reine ma m&egrave;re eut une envie si violente d'en manger qu'elle
+y tourna ses pas. Elle arriva &agrave; la porte de ce superbe &eacute;difice, qui
+brillait d'or et d'azur de tous les c&ocirc;t&eacute;s; mais elle y frappa
+inutilement: qui que ce soit ne parut, il semblait que tout le monde y
+&eacute;tait mort; son envie augmentant par les difficult&eacute;s, elle envoya qu&eacute;rir
+des &eacute;chelles, afin que l'on p&ucirc;t passer par-dessus les murs du jardin, et
+l'on en serait venu &agrave; bout si ces murs ne se fussent hauss&eacute;s &agrave; vue
+d'oeil, bien que personne n'y travaill&acirc;t; l'on attachait des &eacute;chelles
+les unes aux autres, elles rompaient sous le poids de ceux qu'on y
+faisait monter, et ils s'estropiaient ou se tuaient.</p>
+
+<p>La reine se d&eacute;sesp&eacute;rait. Elle voyait de grands arbres charg&eacute;s de fruits
+qu'elle croyait d&eacute;licieux, elle en voulait manger ou mourir; de sorte
+qu'elle fit tendre des tentes fort riches devant le ch&acirc;teau, et elle y
+resta six semaines avec toute sa cour. Elle ne dormait ni ne mangeait,
+elle soupirait sans cesse, elle ne parlait que des fruits du jardin
+inaccessible; enfin elle tomba dangereusement malade, sans que qui que
+ce soit p&ucirc;t apporter le moindre rem&egrave;de &agrave; son mal, car les inexorables
+f&eacute;es n'avaient pas m&ecirc;me paru depuis qu'elle s'&eacute;tait &eacute;tablie proche de
+leur ch&acirc;teau. Tous ses officiers s'affligeaient extraordinairement: l'on
+n'entendait que des pleurs et des soupirs, pendant que la reine mourante
+demandait des fruits &agrave; ceux qui la servaient; mais elle n'en voulait
+point d'autres que ceux qu'on lui refusait.</p>
+
+<p>Une nuit qu'elle s'&eacute;tait un peu assoupie, elle vit en se r&eacute;veillant une
+petite vieille, laide et d&eacute;cr&eacute;pite, assise dans un fauteuil au chevet de
+son lit. Elle &eacute;tait surprise que ses femmes eussent laiss&eacute; approcher si
+pr&egrave;s d'elle une inconnue, lorsque celle-ci lui dit: &laquo;Nous trouvons Ta
+Majest&eacute; bien importune, de vouloir avec tant d'opini&acirc;tret&eacute; manger de nos
+fruits; mais puisqu'il y va de ta pr&eacute;cieuse vie, mes soeurs et moi
+consentons &agrave; t'en donner tant que tu pourras en emporter, et tant que tu
+resteras ici, pourvu que tu nous fasses un don.&mdash;Ah! ma bonne m&egrave;re,
+s'&eacute;cria la reine, parlez, je vous donne mes royaumes, mon coeur, mon
+&acirc;me, pourvu que j'aie des fruits, je ne saurais les acheter trop
+cher.&mdash;Nous voulons, dit-elle, que Ta Majest&eacute; nous donne la fille que tu
+portes dans ton sein; d&egrave;s qu'elle sera n&eacute;e, nous la viendrons qu&eacute;rir;
+elle sera nourrie parmi nous; il n'y a point de vertus, de beaut&eacute;s, de
+sciences, dont nous ne la voulions douer: en un mot, ce sera notre
+enfant, nous la rendrons heureuse; mais observe que Ta Majest&eacute; ne la
+reverra plus qu'elle ne soit mari&eacute;e. Si la proposition t'agr&eacute;e, je vais
+tout &agrave; l'heure te gu&eacute;rir, et te mener dans nos vergers; malgr&eacute; la nuit,
+tu verras assez clair pour choisir ce que tu voudras. Si ce que je te
+dis ne te pla&icirc;t pas, bonsoir, madame la reine, je vais dormir.&mdash;Quelque
+dure que soit la loi que vous m'imposez, r&eacute;pondit la reine, je l'accepte
+plut&ocirc;t que de mourir; car il est certain que je n'ai pas un jour &agrave;
+vivre, ainsi je perdrais mon enfant en me perdant. Gu&eacute;rissez-moi,
+savante f&eacute;e, continua-t-elle, et ne me laissez pas un moment sans jouir
+du privil&egrave;ge que vous venez de m'accorder.&raquo;</p>
+
+<p>La f&eacute;e la toucha avec une petite baguette d'or, en disant: &laquo;Que Ta
+Majest&eacute; soit quitte de tous les maux qui la retiennent dans ce lit.&raquo; Il
+lui sembla aussit&ocirc;t qu'on lui &ocirc;tait une robe fort pesante et fort dure,
+dont elle se sentait comme accabl&eacute;e, et qu'il y avait des endroits o&ugrave;
+elle tenait davantage. C'&eacute;tait apparemment ceux o&ugrave; le mal &eacute;tait le plus
+grand. Elle fit appeler toutes ses dames, et leur dit avec un visage gai
+qu'elle se portait &agrave; merveille, qu'elle allait se lever, et qu'enfin ces
+portes si bien verrouill&eacute;es et si bien barricad&eacute;es du palais de f&eacute;erie
+lui seraient ouvertes pour manger de beaux fruits, et pour en emporter
+tant qu'il lui plairait.</p>
+
+<p>Il n'y eut aucune de ses dames qui ne cr&ucirc;t la reine en d&eacute;lire, et que
+dans ce moment elle r&ecirc;vait &agrave; ces fruits qu'elle avait tant souhait&eacute;s; de
+sorte qu'au lieu de lui r&eacute;pondre, elles se prirent &agrave; pleurer, et firent
+&eacute;veiller tous les m&eacute;decins pour voir en quel &eacute;tat elle &eacute;tait. Ce
+retardement d&eacute;sesp&eacute;rait la reine; elle demandait promptement ses habits,
+on les lui refusait; elle se mettait en col&egrave;re, et devenait fort rouge.
+L'on disait que c'&eacute;tait l'effet de sa fi&egrave;vre; cependant les m&eacute;decins
+&eacute;tant entr&eacute;s, apr&egrave;s lui avoir touch&eacute; le pouls, et fait leurs c&eacute;r&eacute;monies
+ordinaires, ne purent nier qu'elle f&ucirc;t dans une parfaite sant&eacute;. Ses
+femmes qui virent la faute que le z&egrave;le leur avait fait commettre
+t&acirc;ch&egrave;rent de la r&eacute;parer en l'habillant promptement. Chacun lui demanda
+pardon, tout fut apais&eacute;, et elle se h&acirc;ta de suivre la vieille f&eacute;e qui
+l'avait toujours attendue.</p>
+
+<p>Elle entra dans le palais o&ugrave; rien ne pouvait &ecirc;tre ajout&eacute; pour en faire
+le plus beau lieu du monde. Vous le croirez ais&eacute;ment, seigneur, ajouta
+la reine Chatte Blanche, quand je vous aurai dit que c'est celui o&ugrave; nous
+sommes; deux autres f&eacute;es un peu moins vieilles que celle qui conduisait
+ma m&egrave;re les re&ccedil;urent &agrave; la porte, et lui firent un accueil tr&egrave;s
+favorable. Elle les pria de la mener promptement dans le jardin, et vers
+les espaliers o&ugrave; elle trouverait les meilleurs fruits. &laquo;Ils sont tous
+&eacute;galement bons, lui dirent-elles, et si ce n'&eacute;tait que tu veux avoir le
+plaisir de les cueillir toi-m&ecirc;me, nous n'aurions qu'&agrave; les appeler pour
+les faire venir ici.&mdash;Je vous supplie, mesdames, dit la reine, que j'aie
+la satisfaction de voir une chose si extraordinaire.&raquo; La plus vieille
+mit ses doigts dans sa bouche, et siffla trois fois, puis elle cria:
+&laquo;Abricots, p&ecirc;ches, pavis, brugnons, cerises, prunes, poires, bigarreaux,
+melons, muscats, pommes, oranges, citrons, groseilles, fraises,
+framboises, accourez &agrave; ma voix.&mdash;Mais, dit la reine, tout ce que vous
+venez d'appeler vient en diff&eacute;rentes saisons.&mdash;Cela n'est pas ainsi dans
+nos vergers, dirent-elles, nous avons de tous les fruits qui sont sur la
+terre, toujours m&ucirc;rs, toujours bons, et qui ne se g&acirc;tent jamais.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, ils arriv&egrave;rent roulants, rampants, p&ecirc;le-m&ecirc;le, sans se
+g&acirc;ter ni se salir; de sorte que la reine, impatiente de satisfaire son
+envie, se jeta dessus, et prit les premiers qui s'offrirent sous ses
+mains; elle les d&eacute;vora plut&ocirc;t qu'elle ne les mangea.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'en &ecirc;tre un peu rassasi&eacute;e, elle pria les f&eacute;es de la laisser aller
+aux espaliers, pour avoir le plaisir de les choisir de l'oeil avant que
+de les cueillir.&raquo; Nous y consentons volontiers, dirent les trois f&eacute;es;
+mais souviens-toi de la promesse que tu nous as faite, il ne te sera
+plus permis de t'en d&eacute;dire.&mdash;Je suis persuad&eacute;e, r&eacute;pliqua-t-elle, que
+l'on est si bien avec vous, et ce palais me semble si beau, que si je
+n'aimais pas ch&egrave;rement le roi mon mari, je m'offrirais d'y demeurer
+aussi; c'est pourquoi vous ne devez point craindre que je r&eacute;tracte ma
+parole.&raquo; Les f&eacute;es, tr&egrave;s contentes, lui ouvrirent tous leurs jardins, et
+tous leurs enclos; elle y resta trois jours et trois nuits sans en
+vouloir sortir, tant elle les trouvait d&eacute;licieux. Elle cueillit des
+fruits pour sa provision; et comme ils ne se g&acirc;tent jamais, elle en fit
+charger quatre mille mulets qu'elle emmena. Les f&eacute;es ajout&egrave;rent &agrave; leurs
+fruits des corbeilles d'or, d'un travail exquis, pour les mettre, et
+plusieurs raret&eacute;s dont le prix est excessif; elles lui promirent de
+m'&eacute;lever en princesse, de me rendre parfaite, et de me choisir un &eacute;poux,
+qu'elle serait avertie de la noce, et qu'elles esp&eacute;raient bien qu'elle y
+viendrait.</p>
+
+<p>Le roi fut ravi du retour de la reine; toute la cour lui en t&eacute;moigna sa
+joie; ce n'&eacute;taient que bals, mascarades, courses de bagues et festins,
+o&ugrave; les fruits de la reine &eacute;taient servis comme un r&eacute;gal d&eacute;licieux. Le
+roi les mangeait pr&eacute;f&eacute;rablement &agrave; tout ce qu'on pouvait lui pr&eacute;senter.
+Il ne savait point le trait&eacute; qu'elle avait fait avec les f&eacute;es, et
+souvent il lui demandait en quel pays elle &eacute;tait all&eacute;e pour rapporter de
+si bonnes choses; elle lui r&eacute;pondait qu'elles se trouvaient sur une
+montagne presque inaccessible, une autre fois qu'elles venaient dans des
+vallons, puis au milieu d'un jardin ou dans une grande for&ecirc;t. Le roi
+demeurait surpris de tant de contrari&eacute;t&eacute;s. Il questionnait ceux qui
+l'avaient accompagn&eacute;e; mais elle leur avait tant d&eacute;fendu de conter &agrave;
+personne son aventure qu'ils n'osaient en parler. Enfin la reine
+inqui&egrave;te de ce qu'elle avait promis aux f&eacute;es, voyant approcher le temps
+de ses couches, tomba dans une m&eacute;lancolie affreuse, elle soupirait &agrave;
+tout moment, et changeait &agrave; vue d'oeil. Le roi s'inqui&eacute;ta, il pressa la
+reine de lui d&eacute;clarer le sujet de sa tristesse; et apr&egrave;s des peines
+extr&ecirc;mes, elle lui apprit tout ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; entre les f&eacute;es et
+elle, et comme elle leur avait promis la fille qu'elle devait avoir.
+&laquo;Quoi! s'&eacute;cria le roi, nous n'avons point d'enfants, vous savez &agrave; quel
+point j'en d&eacute;sire, et pour manger deux ou trois pommes, vous avez &eacute;t&eacute;
+capable de promettre votre fille? Il faut que vous n'ayez aucune amiti&eacute;
+pour moi.&raquo; L&agrave;-dessus il l'accabla de mille reproches, dont ma pauvre
+m&egrave;re pensa mourir de douleur; mais il ne se contenta pas de cela, il la
+fit enfermer dans une tour, et mit des gardes de tous c&ocirc;t&eacute;s pour
+emp&ecirc;cher qu'elle n'e&ucirc;t commerce avec qui que ce f&ucirc;t au monde, que les
+officiers qui la servaient, encore changea-t-il ceux qui avaient &eacute;t&eacute;
+avec elle au ch&acirc;teau des f&eacute;es.</p>
+
+<p>La mauvaise intelligence du roi et de la reine jeta la cour dans une
+consternation infinie. Chacun quitta ses riches habits pour en prendre
+de conformes &agrave; la douleur g&eacute;n&eacute;rale. Le roi, de son c&ocirc;t&eacute;, paraissait
+inexorable; il ne voyait plus sa femme, et sit&ocirc;t que je fus n&eacute;e, il me
+fit apporter dans son palais pour y &ecirc;tre nourrie, pendant qu'elle
+resterait prisonni&egrave;re et fort malheureuse. Les f&eacute;es n'ignoraient rien de
+ce qui se passait; elles s'en irrit&egrave;rent, elles voulaient m'avoir, elles
+me regardaient comme leur bien, et que c'&eacute;tait leur faire un vol que de
+me retenir. Avant que de chercher une vengeance proportionn&eacute;e &agrave; leur
+chagrin, elles envoy&egrave;rent une c&eacute;l&egrave;bre ambassade au roi, pour l'avertir
+de mettre la reine en libert&eacute;, et de lui rendre ses bonnes gr&acirc;ces, et
+pour le prier aussi de me donner &agrave; leurs ambassadeurs, afin d'&ecirc;tre
+nourrie et &eacute;lev&eacute;e parmi elles. Les ambassadeurs &eacute;taient si petits et si
+contrefaits, car c'&eacute;taient des nains hideux, qu'ils n'eurent pas le don
+de persuader ce qu'ils voulaient au roi. Il les refusa rudement, et
+s'ils n'&eacute;taient partis en diligence, il leur serait peut-&ecirc;tre arriv&eacute;
+pis.</p>
+
+<p>Quand les f&eacute;es surent le proc&eacute;d&eacute; de mon p&egrave;re, elles s'indign&egrave;rent autant
+qu'on peut l'&ecirc;tre; et apr&egrave;s avoir envoy&eacute; dans ses six royaumes tous les
+maux qui pouvaient les d&eacute;soler, elles l&acirc;ch&egrave;rent un dragon &eacute;pouvantable,
+qui remplissait de venin les endroits o&ugrave; il passait, qui mangeait les
+hommes et les enfants, et qui faisait mourir les arbres et les plantes
+du souffle de son haleine.</p>
+
+<p>Le roi se trouva dans la derni&egrave;re d&eacute;solation: il consulta tous les sages
+de son royaume sur ce qu'il devait faire pour garantir ses sujets des
+malheurs, dont il les voyait accabl&eacute;s. Ils lui conseill&egrave;rent d'envoyer
+chercher par tout le monde les meilleurs m&eacute;decins et les plus excellents
+rem&egrave;des, et d'un autre c&ocirc;t&eacute;, qu'il fallait promettre la vie aux
+criminels condamn&eacute;s &agrave; la mort qui voudraient combattre le dragon. Le
+roi, assez satisfait de cet avis, l'ex&eacute;cuta, et n'en re&ccedil;ut aucune
+consolation, car la mortalit&eacute; continuait, et personne n'allait contre le
+dragon qu'il n'en f&ucirc;t d&eacute;vor&eacute;; de sorte qu'il eut recours &agrave; une f&eacute;e dont
+il &eacute;tait prot&eacute;g&eacute; d&egrave;s sa plus tendre jeunesse. Elle &eacute;tait fort vieille,
+et ne se levait presque plus; il alla chez elle, et lui fit mille
+reproches de souffrir que le destin le pers&eacute;cut&acirc;t sans le secourir.
+&laquo;Comment voulez-vous que je fasse, lui dit-elle, vous avez irrit&eacute; mes
+soeurs; elles ont autant de pouvoir que moi, et rarement nous agissons
+les unes contre les autres. Songez &agrave; les apaiser en leur donnant votre
+fille, cette petite princesse leur appartient: vous avez mis la reine
+dans une &eacute;troite prison; que vous a donc fait cette femme si aimable
+pour la traiter si mal? R&eacute;solvez-vous de tenir la parole qu'elle a
+donn&eacute;e, je vous assure que vous serez combl&eacute; de biens.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi mon p&egrave;re m'aimait ch&egrave;rement; mais ne voyant point d'autre moyen
+de sauver ses royaumes, et de se d&eacute;livrer du fatal dragon, il dit &agrave; son
+amie qu'il &eacute;tait r&eacute;solu de la croire, qu'il voulait bien me donner aux
+f&eacute;es, puisqu'elle assurait que je serais ch&eacute;rie et trait&eacute;e en princesse
+de mon rang; qu'il ferait aussi revenir la reine, et qu'elle n'avait
+qu'&agrave; lui dire &agrave; qui il me confierait pour me porter au ch&acirc;teau de
+f&eacute;erie. &laquo;Il faut, lui dit-elle, la porter dans son berceau sur la
+montagne de fleurs; vous pourrez m&ecirc;me rester aux environs, pour &ecirc;tre
+spectateur de la f&ecirc;te qui se passera.&raquo; Le roi lui dit que dans huit
+jours il irait avec la reine, qu'elle en avert&icirc;t ses soeurs les f&eacute;es,
+afin qu'elles fissent l&agrave;-dessus ce qu'elles jugeraient &agrave; propos.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut de retour au palais, il envoya qu&eacute;rir la reine avec autant
+de tendresse et de pompe qu'il l'avait fait mettre prisonni&egrave;re avec
+col&egrave;re et emportement. Elle &eacute;tait si abattue et si chang&eacute;e qu'il aurait
+eu peine &agrave; la reconna&icirc;tre, si son coeur ne l'avait pas assur&eacute; que
+c'&eacute;tait cette m&ecirc;me personne qu'il avait tant ch&eacute;rie. Il la pria, les
+larmes aux yeux, d'oublier les d&eacute;plaisirs qu'il venait de lui causer,
+l'assurant que ce seraient les derniers qu'elle &eacute;prouverait jamais avec
+lui. Elle r&eacute;pliqua qu'elle se les &eacute;tait attir&eacute;s par l'imprudence qu'elle
+avait eue de promettre sa fille aux f&eacute;es; et que si quelque chose la
+pouvait rendre excusable, c'&eacute;tait l'&eacute;tat o&ugrave; elle &eacute;tait; enfin il lui
+d&eacute;clara qu'il voulait me remettre entre leurs mains. La reine &agrave; son tour
+combattit ce dessein: il semblait que quelque fatalit&eacute; s'en m&ecirc;lait, et
+que je devais toujours &ecirc;tre un sujet de discorde entre mon p&egrave;re et ma
+m&egrave;re. Apr&egrave;s qu'elle eut bien g&eacute;mi et pleur&eacute;, sans rien obtenir de ce
+qu'elle souhaitait (car le roi en voyait trop les funestes cons&eacute;quences,
+et nos sujets continuaient de mourir, comme s'ils eussent &eacute;t&eacute; coupables
+des fautes de notre famille), elle consentit &agrave; tout ce qu'il d&eacute;sirait,
+et l'on pr&eacute;para tout pour la c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+
+<p>Je fus mise dans un berceau de nacre de perle, orn&eacute; de tout ce que l'art
+peut faire imaginer de plus galant. Ce n'&eacute;taient que guirlandes de
+fleurs et festons qui pendaient autour, et les fleurs en &eacute;taient de
+pierreries, dont les diff&eacute;rentes couleurs, frapp&eacute;es par le soleil,
+r&eacute;fl&eacute;chissaient des rayons si brillants qu'on ne pouvait les regarder.
+La magnificence de mon ajustement surpassait, s'il se peut, celle du
+berceau. Toutes les bandes de mon maillot &eacute;taient faites de grosses
+perles, vingt-quatre princesses du sang me portaient sur une esp&egrave;ce de
+brancard fort l&eacute;ger; leurs parures n'avaient rien de commun, mais il ne
+leur fut pas permis de mettre d'autres couleurs que du blanc, par
+rapport &agrave; mon innocence. Toute la cour m'accompagna, chacun dans son
+rang.</p>
+
+<p>Pendant que l'on montait la montagne, on entendit une m&eacute;lodieuse
+symphonie qui s'approchait; enfin les f&eacute;es parurent, au nombre de
+trente-six; elles avaient pri&eacute; leurs bonnes amies de venir avec elles;
+chacune &eacute;tait assise dans une coquille de perle, plus grande que celle
+o&ugrave; V&eacute;nus &eacute;tait lorsqu'elle sortit de la mer; des chevaux marins qui
+n'allaient gu&egrave;re bien sur la terre les tra&icirc;naient plus pompeuses que les
+premi&egrave;res reines de l'univers; mais d'ailleurs vieilles et laides avec
+exc&egrave;s. Elles portaient une branche d'olivier, pour signifier au roi que
+sa soumission trouvait gr&acirc;ce devant elles; et lorsqu'elles me tinrent,
+ce furent des caresses si extraordinaires qu'il semblait qu'elles ne
+voulaient plus vivre que pour me rendre heureuse.</p>
+
+<p>Le dragon qui avait servi &agrave; les venger contre mon p&egrave;re venait apr&egrave;s
+elles, attach&eacute; avec des cha&icirc;nes de diamant: elles me prirent entre leurs
+bras, me firent mille caresses, me dou&egrave;rent de plusieurs avantages, et
+commenc&egrave;rent ensuite le branle des f&eacute;es. C'est une danse fort gaie; il
+n'est pas croyable combien ces vieilles dames saut&egrave;rent et gambad&egrave;rent;
+puis le dragon qui avait mang&eacute; tant de personnes s'approcha en rampant.
+Les trois f&eacute;es &agrave; qui ma m&egrave;re m'avait promise, s'assirent dessus, mirent
+mon berceau au milieu d'elles, et frappant le dragon avec une baguette,
+il d&eacute;ploya aussit&ocirc;t ses grandes ailes &eacute;caill&eacute;es; plus fines que du
+cr&ecirc;pe, elles &eacute;taient m&ecirc;l&eacute;es de mille couleurs bizarres: elles se
+rendirent ainsi au ch&acirc;teau. Ma m&egrave;re me voyant en l'air, expos&eacute;e sur ce
+furieux dragon, ne put s'emp&ecirc;cher de pousser de grands cris. Le roi la
+consola, par l'assurance que son amie lui avait donn&eacute;e qu'il ne
+m'arriverait aucun accident, et que l'on prendrait le m&ecirc;me soin de moi
+que si j'&eacute;tais rest&eacute;e dans son propre palais. Elle s'apaisa, bien qu'il
+lui f&ucirc;t tr&egrave;s douloureux de me perdre pour si longtemps, et d'en &ecirc;tre la
+seule cause; car si elle n'avait pas voulu manger les fruits du jardin,
+je serais demeur&eacute;e dans le royaume de mon p&egrave;re, et je n'aurais pas eu
+tous les d&eacute;plaisirs qui me restent &agrave; vous raconter.</p>
+
+<p>Sachez donc, fils de roi, que mes gardiennes, avaient b&acirc;ti expr&egrave;s une
+tour, dans laquelle on trouvait mille beaux appartements pour toutes les
+saisons de l'ann&eacute;e, des meubles magnifiques, des livres agr&eacute;ables, mais
+il n'y avait point de porte, et il fallait toujours entrer par les
+fen&ecirc;tres, qui &eacute;taient prodigieusement hautes. L'on trouvait un beau
+jardin sur la tour, orn&eacute; de fleurs, de fontaines et de berceaux de
+verdure, qui garantissaient de la chaleur dans la plus ardente canicule.
+Ce fut en ce lieu que les f&eacute;es m'&eacute;lev&egrave;rent avec des soins qui
+surpassaient tout ce qu'elles avaient promis &agrave; la reine. Mes habits
+&eacute;taient des plus &agrave; la mode, et si magnifiques que si quelqu'un m'avait
+vue, l'on aurait cru que c'&eacute;tait le jour de mes noces. Elles
+m'apprenaient tout ce qui convenait &agrave; mon &acirc;ge et &agrave; ma naissance: je ne
+leur donnais pas beaucoup de peine, car il n'y avait gu&egrave;re de choses que
+je ne comprisse avec une extr&ecirc;me facilit&eacute;: ma douceur leur &eacute;tait fort
+agr&eacute;able, et comme je n'avais jamais rien vu qu'elles, je serais
+demeur&eacute;e tranquille dans cette situation le reste de ma vie.</p>
+
+<p>Elles venaient toujours me voir, mont&eacute;es sur le furieux dragon dont j'ai
+d&eacute;j&agrave; parl&eacute;; elles ne m'entretenaient jamais ni du roi, ni de la reine;
+elles me nommaient leur fille, et je croyais l'&ecirc;tre. Personne au monde
+ne restait avec moi dans la tour qu'un perroquet et un petit chien,
+qu'elles m'avaient donn&eacute;s pour me divertir, car ils &eacute;taient dou&eacute;s de
+raison, et parlaient &agrave; merveille.</p>
+
+<p>Un des c&ocirc;t&eacute;s de la tour &eacute;tait b&acirc;ti sur un chemin creux, plein d'orni&egrave;res
+et d'arbres qui l'embarrassaient, de sorte que je n'y avais aper&ccedil;u
+personne depuis qu'on m'avait enferm&eacute;e. Mais un jour, comme j'&eacute;tais &agrave; la
+fen&ecirc;tre, causant avec mon perroquet et mon chien, j'entendis quelque
+bruit. Je regardai de tous c&ocirc;t&eacute;s, et j'aper&ccedil;us un jeune chevalier qui
+s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; pour &eacute;couter notre conversation; je n'en avais jamais vu
+qu'en peinture. Je ne fus pas f&acirc;ch&eacute;e qu'une rencontre inesp&eacute;r&eacute;e me
+fourn&icirc;t cette occasion; de sorte que ne me d&eacute;fiant point du danger qui
+est attach&eacute; &agrave; la satisfaction de voir un objet aimable, je m'avan&ccedil;ai
+pour le regarder, et plus je le regardais, plus j'y prenais de plaisir.
+Il me fit une profonde r&eacute;v&eacute;rence, il attacha ses yeux sur moi, et me
+parut tr&egrave;s en peine de quelle mani&egrave;re il pourrait m'entretenir; car ma
+fen&ecirc;tre &eacute;tait fort haute, il craignait d'&ecirc;tre entendu, et il savait bien
+que j'&eacute;tais dans le ch&acirc;teau des f&eacute;es.</p>
+
+<p>La nuit vint presque tout d'un coup, ou, pour parler plus juste, elle
+vint sans que nous nous en aper&ccedil;ussions; il sonna deux ou trois fois du
+cor, et me r&eacute;jouit de quelques fanfares, puis il partit sans que je
+pusse m&ecirc;me distinguer de quel c&ocirc;t&eacute; il allait, tant l'obscurit&eacute; &eacute;tait
+grande. Je restai tr&egrave;s r&ecirc;veuse; je ne sentis plus le m&ecirc;me plaisir que
+j'avais toujours pris &agrave; causer avec mon perroquet et mon chien. Ils me
+disaient les plus jolies choses du monde, car des b&ecirc;tes f&eacute;es deviennent
+spirituelles, mais j'&eacute;tais occup&eacute;e, et je ne savais point l'art de me
+contraindre. Perroquet le remarqua; il &eacute;tait fin, il ne t&eacute;moigna rien de
+ce qui roulait dans sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Je ne manquai pas de me lever avec le jour. Je courus &agrave; ma fen&ecirc;tre; je
+demeurai agr&eacute;ablement surprise d'apercevoir au pied de la tour le jeune
+chevalier. Il avait des habits magnifiques; je me flattai que j'y avais
+un peu de part, et je ne me trompais point. Il me parla avec une esp&egrave;ce
+de trompette qui porte la voix, et par son secours, il me dit qu'ayant
+&eacute;t&eacute; insensible jusqu'alors &agrave; toutes les beaut&eacute;s qu'il avait vues, il
+s'&eacute;tait senti tout d'un coup si vivement frapp&eacute; de la mienne qu'il ne
+pouvait comprendre comment il se passerait sans mourir de me voir tous
+les jours de sa vie. Je demeurai tr&egrave;s contente de son compliment, et
+tr&egrave;s inqui&egrave;te de n'oser y r&eacute;pondre; car il aurait fallu crier de toute
+ma force, et me mettre dans le risque d'&ecirc;tre mieux entendue encore des
+f&eacute;es que de lui. Je tenais quelques fleurs que je lui jetai, il les
+re&ccedil;ut comme une insigne faveur; de sorte qu'il les baisa plusieurs fois,
+et me remercia. Il me demanda ensuite si je trouverais bon qu'il v&icirc;nt
+tous les jours &agrave; la m&ecirc;me heure sous mes fen&ecirc;tres, et que si je le
+voulais bien, je lui jetasse quelque chose. J'avais une bague de
+turquoise que j'&ocirc;tai brusquement de mon doigt, et que je lui jetai avec
+beaucoup de pr&eacute;cipitation, lui faisant signe de s'&eacute;loigner en diligence;
+c'est que j'entendais de l'autre c&ocirc;t&eacute; la f&eacute;e Violente, qui montait sur
+son dragon pour m'apporter &agrave; d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re chose qu'elle dit en entrant dans ma chambre, ce furent ces
+mots: &laquo;Je sens ici la voix d'un homme, cherche, dragon.&raquo; Oh! que
+devins-je! J'&eacute;tais transie de peur qu'il ne pass&acirc;t par l'autre fen&ecirc;tre,
+et qu'il ne suiv&icirc;t le chevalier, pour lequel je m'int&eacute;ressais d&eacute;j&agrave;
+beaucoup. &laquo;En v&eacute;rit&eacute;, dis-je, ma bonne maman (car la vieille f&eacute;e voulait
+que je la nommasse ainsi), vous plaisantez, quand vous dites que vous
+sentez la voix d'un homme: est-ce que la voix sent quelque chose? Et
+quand cela serait, quel est le mortel assez t&eacute;m&eacute;raire pour hasarder de
+monter dans cette tour?&mdash;Ce que tu dis est vrai, ma fille,
+r&eacute;pondit-elle, je suis ravie de te voir raisonner si joliment, et je
+con&ccedil;ois que c'est la haine que j'ai pour tous les hommes qui me persuade
+quelquefois qu'ils ne sont pas &eacute;loign&eacute;s de moi.&raquo; Elle me donna mon
+d&eacute;jeuner et ma quenouille. &laquo;Quand tu auras mang&eacute;, ne manque pas de
+filer, car tu ne fis rien hier, me dit-elle, et mes soeurs se
+f&acirc;cheront.&raquo; En effet, je m'&eacute;tais si fort occup&eacute;e de l'inconnu qu'il
+m'avait &eacute;t&eacute; impossible de filer.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle fut partie, je jetai la quenouille d'un petit air mutin, et
+montai sur la terrasse pour d&eacute;couvrir de plus loin dans la campagne.
+J'avais une lunette d'approche excellente; rien ne bornait ma vue, je
+regardais de tous c&ocirc;t&eacute;s, lorsque je d&eacute;couvris mon chevalier sur le haut
+d'une montagne. Il se reposait sous un riche pavillon d'&eacute;toffe d'or, et
+il &eacute;tait entour&eacute; d'une fort grosse cour. Je ne doutai point que ce ne
+f&ucirc;t le fils de quelque roi voisin du palais des f&eacute;es. Comme je craignais
+que, s'il revenait &agrave; la tour, il ne f&ucirc;t d&eacute;couvert par le terrible
+dragon, je vins prendre mon perroquet, et lui dis de voler jusqu'&agrave; cette
+montagne, qu'il y trouverait celui qui m'avait parl&eacute;, et qu'il le pri&acirc;t
+de ma part de ne plus revenir, parce que j'appr&eacute;hendais la vigilance de
+mes gardiennes, et qu'elles ne lui fissent un mauvais tour.</p>
+
+<p>Perroquet s'acquitta de sa commission en perroquet d'esprit. Chacun
+demeura surpris de le voir venir &agrave; tire-d'aile se percher sur l'&eacute;paule
+du prince, et lui parler tout bas &agrave; l'oreille. Le prince ressentit de la
+joie et de la peine de cette ambassade. Le soin que je prenais flattait
+son coeur; mais les difficult&eacute;s qui se rencontraient &agrave; me parler
+l'accablaient, sans pouvoir le d&eacute;tourner du dessein qu'il avait form&eacute; de
+me plaire. Il fit cent questions &agrave; Perroquet, et Perroquet lui en fit
+cent &agrave; son tour, car il &eacute;tait naturellement curieux. Le roi le chargea
+d'une bague pour moi, &agrave; la place de ma turquoise; c'en &eacute;tait une aussi,
+mais beaucoup plus belle que la mienne: elle &eacute;tait taill&eacute;e en coeur avec
+des diamants. &laquo;Il est juste, ajoutait-il, que je vous traite en
+ambassadeur: voil&agrave; mon portrait que je vous donne, ne le montrez qu'&agrave;
+votre charmante ma&icirc;tresse.&raquo; Il lui attacha sous son aile son portrait,
+et il apporta la bague dans son bec.</p>
+
+<p>J'attendais le retour de mon petit courrier vert avec une impatience que
+je n'avais point connue jusqu'alors. Il me dit que celui &agrave; qui je
+l'avais envoy&eacute; &eacute;tait un grand roi, qu'il l'avait re&ccedil;u le mieux du monde,
+et que je pouvais m'assurer qu'il ne voulait plus vivre que pour moi;
+qu'encore qu'il y e&ucirc;t beaucoup de p&eacute;ril &agrave; venir au bas de ma tour, il
+&eacute;tait r&eacute;solu &agrave; tout, plut&ocirc;t que de renoncer &agrave; me voir. Ces nouvelles
+m'intrigu&egrave;rent fort, je me pris &agrave; pleurer. Perroquet et Toutou me
+consol&egrave;rent de leur mieux, car ils m'aimaient tendrement. Puis Perroquet
+me pr&eacute;senta la bague du prince, et me montra le portrait. J'avoue que je
+n'ai jamais &eacute;t&eacute; si aise que je le fus de pouvoir consid&eacute;rer de pr&egrave;s
+celui que je n'avais vu que de loin. Il me parut encore plus aimable
+qu'il ne m'avait sembl&eacute;; il me vint cent pens&eacute;es dans l'esprit, dont les
+unes agr&eacute;ables, et les autres tristes, me donn&egrave;rent un air d'inqui&eacute;tude
+extraordinaire. Les f&eacute;es qui vinrent me voir s'en aper&ccedil;urent. Elles se
+dirent l'une &agrave; l'autre que sans doute je m'ennuyais, et qu'il fallait
+songer &agrave; me trouver un &eacute;poux de race f&eacute;e. Elles parl&egrave;rent de plusieurs,
+et s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur le petit roi Migonnet, dont le royaume &eacute;tait &agrave; cinq
+cent mille lieues de leur palais; mais ce n'&eacute;tait pas l&agrave; une affaire.
+Perroquet entendit ce beau conseil, il vint m'en rendre compte, et me
+dit: &laquo;Ah! que je vous plains, ma ch&egrave;re ma&icirc;tresse, si vous devenez la
+reine Migonnette! C'est un magot qui fait peur, j'ai regret de vous le
+dire, mais en v&eacute;rit&eacute; le roi qui vous aime ne voudrait pas de lui pour
+&ecirc;tre son valet de pied.&mdash;Est-ce que tu l'as vu, Perroquet&mdash;Je le crois
+vraiment, continua-t-il, j'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; sur une branche avec
+lui.&mdash;Comment! Sur une branche? repris-je.&mdash;Oui, dit-il, c'est qu'il a
+les pieds d'un aigle.&raquo;</p>
+
+<p>Un tel r&eacute;cit m'affligea &eacute;trangement; je regardais le charmant portrait
+du jeune roi, je pensais bien qu'il n'en avait r&eacute;gal&eacute; Perroquet que pour
+me donner lieu de le voir; et quand j'en faisais la comparaison avec
+Migonnet, je n'esp&eacute;rais plus rien de ma vie, et je me r&eacute;solvais plut&ocirc;t &agrave;
+mourir qu'&agrave; l'&eacute;pouser.</p>
+
+<p>Je ne dormis point tant que la nuit dura. Perroquet et Toutou caus&egrave;rent
+avec moi; je m'endormis un peu sur le matin; et comme mon chien avait le
+nez bon, il sentit que le roi &eacute;tait au pied de la tour. Il &eacute;veilla
+Perroquet: &laquo;Je gage, dit-il, que le roi est l&agrave;-bas.&raquo; Perroquet r&eacute;pondit:
+&laquo;Tais-toi, babillard, parce que tu as presque toujours les yeux ouverts
+et l'oreille alerte, tu es f&acirc;ch&eacute; du repos des autres.&mdash;Mais gageons, dit
+encore le bon Toutou, je sais bien qu'il y est.&raquo; Perroquet r&eacute;pliqua. &laquo;Et
+moi, je sais bien qu'il n'y est point; ne lui ai-je pas d&eacute;fendu d'y
+venir de la part de notre ma&icirc;tresse?&mdash;Ah! vraiment, tu me la donnes
+belle avec tes d&eacute;fenses, s'&eacute;cria mon chien, un homme passionn&eacute; ne
+consulte que son coeur.&raquo; L&agrave;-dessus il se mit &agrave; lui tirailler si fort les
+ailes que Perroquet se f&acirc;cha. Je m'&eacute;veillai aux cris de l'un et de
+l'autre; ils me dirent ce qui en faisait le sujet, je courus, ou plut&ocirc;t
+je volai &agrave; ma fen&ecirc;tre; je vis le roi qui me tendait les bras, et qui me
+dit avec sa trompette qu'il ne pouvait plus vivre sans moi, qu'il me
+conjurait de trouver les moyens de sortir de ma tour, ou de l'y faire
+entrer; qu'il attestait tous les dieux et tous les &eacute;l&eacute;ments, qu'il
+m'&eacute;pouserait aussit&ocirc;t, et que je serais une des plus grandes reines de
+l'univers.</p>
+
+<p>Je commandai &agrave; Perroquet de lui aller dire que ce qu'il souhaitait me
+semblait presque impossible; que cependant, sur la parole qu'il me
+donnait et les serments qu'il avait faits, j'allais m'appliquer &agrave; ce
+qu'il d&eacute;sirait; que je le conjurais de ne pas venir tous les jours,
+qu'enfin l'on pourrait s'en apercevoir, et qu'il n'y aurait point de
+quartier avec les f&eacute;es.</p>
+
+<p>Il se retira combl&eacute; de joie, dans l'esp&eacute;rance dont je le flattais; et je
+me trouvai dans le plus grand embarras du monde, lorsque je fis
+r&eacute;flexion &agrave; ce que je venais de promettre. Comment sortir de cette tour,
+o&ugrave; il n'y avait point de portes? Et n'avoir pour tout secours que
+Perroquet et Toutou! &Ecirc;tre si jeune, si peu exp&eacute;riment&eacute;e, si craintive!
+Je pris donc la r&eacute;solution de ne point tenter une chose o&ugrave; je ne
+r&eacute;ussirais jamais, et je l'envoyai dire au roi par Perroquet. Il voulut
+se tuer &agrave; ses yeux; mais enfin il le chargea de me persuader, ou de le
+venir voir mourir, ou de le soulager. &laquo;Sire, s'&eacute;cria l'ambassadeur
+emplum&eacute;, ma ma&icirc;tresse est suffisamment persuad&eacute;e, elle ne manque que de
+pouvoir.&raquo;</p>
+
+<p>Quand il me rendit compte de tout ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, je m'affligeai
+plus encore. La f&eacute;e Violente vint, elle me trouva les yeux enfl&eacute;s et
+rouges; elle dit que j'avais pleur&eacute;, et que si je ne lui en avouais le
+sujet, elle me br&ucirc;lerait; car toutes ses menaces &eacute;taient toujours
+terribles. Je r&eacute;pondis, en tremblant, que j'&eacute;tais lasse de filer, et que
+j'avais envie de petits filets pour prendre des oisillons qui venaient
+becqueter sur les fruits de mon jardin. &laquo;Ce que tu souhaites, ma fille,
+me dit-elle, ne te co&ucirc;tera plus de larmes, je t'apporterai des
+cordelettes tant que tu en voudras.&raquo; En effet, j'en eus le soir m&ecirc;me:
+mais elle m'avertit de songer moins &agrave; travailler qu'&agrave; me faire belle,
+parce que le roi Migonnet devait arriver dans peu. Je fr&eacute;mis &agrave; ces
+f&acirc;cheuses nouvelles, et ne r&eacute;pliquai rien.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle fut partie, je commen&ccedil;ai deux ou trois morceaux de filets;
+mais &agrave; quoi je m'appliquai, ce fut &agrave; faire une &eacute;chelle de corde, qui
+&eacute;tait tr&egrave;s bien faite, sans en avoir jamais vu. Il est vrai que la f&eacute;e
+ne m'en fournissait pas autant qu'il m'en fallait, et sans cesse elle
+disait: &laquo;Mais ma fille, ton ouvrage est semblable &agrave; celui de P&eacute;n&eacute;lope,
+il n'avance point, et tu ne te lasses pas de me demander de quoi
+travailler.&mdash;Oh! ma bonne maman! disais-je. Vous en parlez bien &agrave; votre
+aise; ne voyez-vous pas que je ne sais comment m'y prendre, et que je
+br&ucirc;le tout? Avez-vous peur que je vous ruine en ficelle?&raquo; Mon air de
+simplicit&eacute; la r&eacute;jouissait, bien qu'elle f&ucirc;t d'une humeur tr&egrave;s
+d&eacute;sagr&eacute;able et tr&egrave;s cruelle.</p>
+
+<p>J'envoyai Perroquet dire au roi de venir un soir sous les fen&ecirc;tres de la
+tour, qu'il y trouverait l'&eacute;chelle, et qu'il saurait le reste quand il
+serait arriv&eacute;. En effet je l'attachai bien ferme, r&eacute;solue de me sauver
+avec lui; mais quand il la vit, sans attendre que je descendisse, il
+monta avec empressement, et se jeta dans ma chambre comme je pr&eacute;parais
+tout pour ma fuite.</p>
+
+<p>Sa vue me donna tant de joie, que j'en oubliai le p&eacute;ril o&ugrave; nous &eacute;tions.
+Il renouvela tous ses serments, et me conjura de ne point diff&eacute;rer de le
+recevoir pour &eacute;poux: nous pr&icirc;mes Perroquet et Toutou pour t&eacute;moins de
+notre mariage; jamais noces ne se sont faites, entre des personnes si
+&eacute;lev&eacute;es, avec moins d'&eacute;clat et de bruit, et jamais coeurs n'ont &eacute;t&eacute; plus
+contents que les n&ocirc;tres.</p>
+
+<p>Le jour n'&eacute;tait pas encore venu quand le roi me quitta, je lui racontai
+l'&eacute;pouvantable dessein des f&eacute;es de me marier au petit Migonnet; je lui
+d&eacute;peignis sa figure, dont il eut autant d'horreur que moi. &Agrave; peine
+fut-il parti que les heures me sembl&egrave;rent aussi longues que des ann&eacute;es:
+je courus &agrave; la fen&ecirc;tre, je le suivis des yeux malgr&eacute; l'obscurit&eacute;. Quel
+fut mon &eacute;tonnement de voir en l'air un chariot de feu tra&icirc;n&eacute; par des
+salamandres ail&eacute;es, qui faisaient une telle diligence que l'oeil pouvait
+&agrave; peine les suivre! Ce chariot &eacute;tait accompagn&eacute; de plusieurs gardes
+mont&eacute;s sur des autruches. Je n'eus pas assez de loisir pour bien
+consid&eacute;rer le magot qui traversait ainsi les airs; mais je crus ais&eacute;ment
+que c'&eacute;tait une f&eacute;e ou un enchanteur.</p>
+
+<p>Peu apr&egrave;s la f&eacute;e Violente entra dans ma chambre: &laquo;Je t'apporte de bonnes
+nouvelles, me dit-elle; ton amant est arriv&eacute; depuis quelques heures,
+pr&eacute;pare-toi &agrave; le recevoir: voici des habits et des pierreries.&mdash;Eh! qui
+vous a dit, m'&eacute;criai-je, que je voulais &ecirc;tre mari&eacute;e? Ce n'est point du
+tout mon intention, renvoyez le roi Migonnet, je n'en mettrai pas une
+&eacute;pingle davantage; qu'il me trouve belle ou laide, je ne suis point pour
+lui.&mdash;Ouais, ouais, dit la f&eacute;e encore, quelle petite r&eacute;volt&eacute;e, quelle
+t&ecirc;te sans cervelle! Je n'entends pas raillerie, et je te...&mdash;Que me
+ferez-vous r&eacute;pliquai-je, toute rouge des noms qu'elle m'avait donn&eacute;s?
+Peut-on &ecirc;tre plus tristement nourrie que je le suis, dans une tour avec
+un perroquet et un chien, voyant tous les jours plusieurs fois
+l'horrible figure d'un dragon &eacute;pouvantable?&mdash;Ah! petite ingrate, dit la
+f&eacute;e, m&eacute;ritais-tu tant de soins et de peines? Je ne l'ai que trop dit &agrave;
+mes soeurs, que nous en aurions une triste r&eacute;compense.&raquo; Elle fut les
+trouver, elle leur raconta notre diff&eacute;rend; elles rest&egrave;rent aussi
+surprises les unes que les autres.</p>
+
+<p>Perroquet et Toutou me firent de grandes remontrances, que si je faisais
+davantage la mutine, ils pr&eacute;voyaient qu'il m'en arriverait des cuisants
+d&eacute;plaisirs. Je me sentais si fi&egrave;re de poss&eacute;der le coeur d'un grand roi
+que je m&eacute;prisais les f&eacute;es et les conseils de mes pauvres petits
+camarades. Je ne m'habillai point, et j'affectai de me coiffer de
+travers, afin que Migonnet me trouv&acirc;t d&eacute;sagr&eacute;able. Notre entrevue se fit
+sur la terrasse. Il y vint dans son chariot de feu. Jamais depuis qu'il
+y a des nains, il ne s'en est vu un si petit. Il marchait sur ses pieds
+d'aigle et sur les genoux tout ensemble, car il n'avait point d'os aux
+jambes; de sorte qu'il se soutenait sur deux b&eacute;quilles de diamant. Son
+manteau royal n'avait qu'une demi-aune de long, et tra&icirc;nait plus d'un
+tiers. Sa t&ecirc;te &eacute;tait grosse comme un boisseau, et son nez si grand qu'il
+portait dessus une douzaine d'oiseaux, dont le ramage le r&eacute;jouissait: il
+avait une si furieuse barbe que les serins de Canarie y faisaient leurs
+nids, et ses oreilles passaient d'une coud&eacute;e au-dessus de sa t&ecirc;te; mais
+on s'en apercevait peu, &agrave; cause d'une haute couronne pointue qu'il
+portait pour para&icirc;tre plus grand. La flamme de son chariot r&ocirc;tit les
+fruits, s&eacute;cha les fleurs, et tarit les fontaines de mon jardin. Il vint
+&agrave; moi, les bras ouverts pour m'embrasser, je me tins fort droite, il
+fallut que son premier &eacute;cuyer le hauss&acirc;t; mais aussit&ocirc;t qu'il
+s'approcha, je m'enfuis dans ma chambre, dont je fermai la porte et les
+fen&ecirc;tres de sorte que Migonnet se retira chez les f&eacute;es tr&egrave;s indign&eacute;
+contre moi.</p>
+
+<p>Elles lui demand&egrave;rent mille fois pardon de ma brusquerie, et pour
+l'apaiser, car il &eacute;tait redoutable, elles r&eacute;solurent de l'amener la nuit
+dans ma chambre pendant que je dormirais, de m'attacher les pieds et les
+mains, pour me mettre avec lui dans son br&ucirc;lant chariot, afin qu'il
+m'emmen&acirc;t. La chose ainsi arr&ecirc;t&eacute;e, elles me grond&egrave;rent &agrave; peine des
+brusqueries que j'avais faites. Elles dirent seulement qu'il fallait
+songer &agrave; les r&eacute;parer. Perroquet et Toutou rest&egrave;rent surpris d'une si
+grande douceur. &laquo;Savez-vous bien, ma ma&icirc;tresse, dit mon chien, que le
+coeur ne m'annonce rien de bon: mesdames les f&eacute;es sont d'&eacute;tranges
+personnages, et surtout Violente.&raquo; Je me moquai de ces alarmes, et
+j'attendis mon cher &eacute;poux avec mille impatiences: il en avait trop de me
+voir pour tarder; je jetai l'&eacute;chelle de corde, bien r&eacute;solue de m'en
+retourner avec lui; il monta l&eacute;g&egrave;rement, et me dit des choses si tendres
+que je n'ose encore les rappeler &agrave; mon souvenir.</p>
+
+<p>Comme nous parlions ensemble avec la m&ecirc;me tranquillit&eacute; que nous aurions
+eue dans son palais, nous v&icirc;mes tout d'un coup enfoncer les fen&ecirc;tres de
+ma chambre. Les f&eacute;es entr&egrave;rent sur leur terrible dragon, Migonnet les
+suivait dans son chariot de feu, et tous ses gardes avec leurs
+autruches. Le roi, sans s'effrayer, mit l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main, et ne songea
+qu'&agrave; me garantir de la plus furieuse aventure qui se soit jamais pass&eacute;e;
+car enfin, vous le dirai-je, seigneur? ces barbares cr&eacute;atures pouss&egrave;rent
+leur dragon sur lui, et &agrave; mes yeux il le d&eacute;vora.</p>
+
+<p>D&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de son malheur et du mien, je me jetai dans la gueule de cet
+horrible monstre, voulant qu'il m'englout&icirc;t, comme il venait d'engloutir
+tout ce que j'aimais au monde. Il voulait bien aussi; mais les f&eacute;es
+encore plus cruelles que lui ne le voulurent pas. &laquo;Il faut,
+s'&eacute;cri&egrave;rent-elles, la r&eacute;server &agrave; de plus longues peines, une prompte
+mort est trop douce pour cette indigne cr&eacute;ature.&raquo; Elles me touch&egrave;rent,
+je me vis aussit&ocirc;t sous la figure d'une chatte blanche; elles me
+conduisirent dans ce superbe palais qui &eacute;tait &agrave; mon p&egrave;re; elles
+m&eacute;tamorphos&egrave;rent tous les seigneurs et toutes les dames du royaume en
+chats et en chattes; elles en laiss&egrave;rent &agrave; qui l'on ne voyait que les
+mains, et me r&eacute;duisirent dans le d&eacute;plorable &eacute;tat o&ugrave; vous me trouv&acirc;tes,
+me faisant savoir ma naissance, la mort de mon p&egrave;re, celle de ma m&egrave;re,
+et que je ne serais d&eacute;livr&eacute;e de ma chatonique figure que par un prince
+qui ressemblerait parfaitement &agrave; l'&eacute;poux qu'elles m'avaient ravi. C'est
+vous, seigneur, qui avez cette ressemblance, continua-t-elle, m&ecirc;mes
+traits, m&ecirc;me air, m&ecirc;me son de voix; j'en fus frapp&eacute;e aussit&ocirc;t que je
+vous vis; j'&eacute;tais inform&eacute;e de tout ce qui devait arriver, et je le suis
+encore de tout ce qui arrivera; mes peines vont finir.&mdash;Et les miennes,
+belle reine, dit le prince, en se jetant &agrave; ses pieds, seront-elles de
+longue dur&eacute;e?&mdash;Je vous aime d&eacute;j&agrave; plus que ma vie, seigneur, dit la
+reine; il faut partir pour aller vers votre p&egrave;re, nous verrons ses
+sentiments pour moi, et s'il consentira &agrave; ce que vous d&eacute;sirez.</p>
+
+<p>Elle sortit, le prince lui donna la main, elle monta dans un chariot
+avec lui: il &eacute;tait beaucoup plus magnifique que ceux qu'il avait eus
+jusqu'alors. Le reste de l'&eacute;quipage y r&eacute;pondait &agrave; tel point que tous les
+fers des chevaux &eacute;taient d'&eacute;meraude, et les clous, de diamant. Cela ne
+s'est peut-&ecirc;tre jamais vu que cette fois-l&agrave;. Je ne dis point les
+agr&eacute;ables conversations que la reine et le prince avaient ensemble; si
+elle &eacute;tait unique en beaut&eacute;, elle ne l'&eacute;tait pas moins en esprit, et le
+jeune prince &eacute;tait aussi parfait qu'elle; de sorte qu'ils pensaient des
+choses toutes charmantes.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent pr&egrave;s du ch&acirc;teau, o&ugrave; les deux fr&egrave;res a&icirc;n&eacute;s du prince
+devaient se trouver, la reine entra dans un petit rocher de cristal,
+dont toutes les pointes &eacute;taient garnies d'or et de rubis. Il y avait des
+rideaux tout autour, afin qu'on ne la v&icirc;t point, et il &eacute;tait port&eacute; par
+de jeunes hommes tr&egrave;s bien faits et superbement v&ecirc;tus. Le prince demeura
+dans le chariot; il aper&ccedil;ut ses fr&egrave;res qui se promenaient avec des
+princesses d'une excellente beaut&eacute;. D&egrave;s qu'ils le reconnurent, ils
+s'avanc&egrave;rent pour le recevoir, et lui demand&egrave;rent s'il amenait une
+ma&icirc;tresse: il leur dit qu'il avait &eacute;t&eacute; si malheureux, que dans tout son
+voyage il n'en avait rencontr&eacute; que de tr&egrave;s laides, que ce qu'il
+apportait de plus rare, c'&eacute;tait une petite chatte blanche. Ils se
+prirent &agrave; rire de sa simplicit&eacute;. &laquo;Une chatte, lui dirent-ils, avez-vous
+peur que les souris ne mangent notre palais?&raquo; Le prince r&eacute;pliqua qu'en
+effet il n'&eacute;tait pas sage de vouloir faire un tel pr&eacute;sent &agrave; son p&egrave;re;
+l&agrave;-dessus chacun prit le chemin de la ville.</p>
+
+<p>Les princes a&icirc;n&eacute;s mont&egrave;rent avec leurs princesses dans des cal&egrave;ches
+toutes d'or et d'azur, leurs chevaux avaient sur leurs t&ecirc;tes des plumes
+et des aigrettes; rien n'&eacute;tait plus brillant que cette cavalcade. Notre
+jeune prince allait apr&egrave;s, et puis le rocher de cristal que tout le
+monde regardait avec admiration.</p>
+
+<p>Les courtisans s'empress&egrave;rent de venir dire au roi que les trois princes
+arrivaient: &laquo;Am&egrave;nent-ils des belles dames? r&eacute;pliqua le roi.&mdash;Il est
+impossible de rien voir qui les surpasse.&raquo; &Agrave; cette r&eacute;ponse il parut
+f&acirc;ch&eacute;. Les deux princes s'empress&egrave;rent de monter avec leurs
+merveilleuses princesses. Le roi les re&ccedil;ut tr&egrave;s bien, et ne savait &agrave;
+laquelle donner le prix; il regarda son cadet, et lui dit: &laquo;Cette
+fois-ci vous venez donc seul?&mdash;Votre Majest&eacute; verra dans ce rocher une
+petite chatte blanche, r&eacute;pliqua le prince, qui miaule si doucement, et
+qui fait si bien patte de velours, qu'elle lui agr&eacute;era.&raquo; Le roi sourit,
+et fut lui-m&ecirc;me pour ouvrir le rocher; mais aussit&ocirc;t qu'il s'approcha,
+la reine avec un ressort en fit tomber toutes les pi&egrave;ces, et parut comme
+le soleil qui a &eacute;t&eacute; quelque temps envelopp&eacute; dans une nue; ses cheveux
+blonds &eacute;taient &eacute;pars sur ses &eacute;paules, ils tombaient par grosses boucles
+jusqu'&agrave; ses pieds; sa t&ecirc;te &eacute;tait ceinte de fleurs, sa robe d'une l&eacute;g&egrave;re
+gaze blanche, doubl&eacute;e de taffetas couleur de ros&eacute;, elle se leva et fit
+une profonde r&eacute;v&eacute;rence au roi, qui ne put s'emp&ecirc;cher, dans l'exc&egrave;s de
+son admiration, de s'&eacute;crier: &laquo;Voici l'incomparable, et celle qui m&eacute;rite
+ma couronne.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Seigneur, lui dit-elle, je ne suis pas venue pour vous arracher un
+tr&ocirc;ne que vous remplissez si dignement, je suis n&eacute;e avec six royaumes:
+permettez que je vous en offre un, et que j'en donne autant &agrave; chacun de
+vos fils. Je ne vous demande pour toute r&eacute;compense que votre amiti&eacute;, et
+ce jeune prince pour &eacute;poux. Nous aurons encore assez de trois royaumes.&raquo;
+Le roi et toute la cour pouss&egrave;rent de longs cris de joie et
+d'&eacute;tonnement. Le mariage fut c&eacute;l&eacute;br&eacute; aussit&ocirc;t, aussi bien que celui des
+deux princes; de sorte que toute la cour passa plusieurs mois dans les
+divertissements et les plaisirs. Chacun ensuite partit pour aller
+gouverner ses &Eacute;tats; la belle Chatte Blanche s'y est immortalis&eacute;e,
+autant par ses bont&eacute;s et ses lib&eacute;ralit&eacute;s que par son rare m&eacute;rite et sa
+beaut&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_Rameau_dOr" id="Le_Rameau_dOr"></a><a href="#table">Le Rameau d'Or</a></h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait une fois un roi dont l'humeur aust&egrave;re et chagrine inspirait
+plut&ocirc;t de la crainte que de l'amour. Il se laissait voir rarement; et
+sur les plus l&eacute;gers soup&ccedil;ons, il faisait mourir ses sujets. On le
+nommait le roi Brun, parce qu'il fron&ccedil;ait toujours le sourcil. Le roi
+Brun avait un fils qui ne lui ressemblait point. Rien n'&eacute;galait son
+esprit, sa douceur, sa magnificence et sa capacit&eacute;; mais il avait les
+jambes tordues, une bosse plus haute que sa t&ecirc;te, les yeux de travers,
+la bouche de c&ocirc;t&eacute;; enfin c'&eacute;tait un petit monstre, et jamais une si
+belle &acirc;me n'avait anim&eacute; un corps si mal fait. Cependant, par un sort
+singulier, il se faisait aimer jusqu'&agrave; la folie des personnes auxquelles
+il voulait plaire; son esprit &eacute;tait si sup&eacute;rieur &agrave; tous les autres,
+qu'on ne pouvait l'entendre avec indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>La reine sa m&egrave;re voulut qu'on l'appel&acirc;t Torticoli; soit qu'elle aim&acirc;t ce
+nom, ou qu'&eacute;tant effectivement tout de travers, elle cr&ucirc;t avoir
+rencontr&eacute; ce qui lui convenait davantage. Le roi Brun, qui pensait plus
+&agrave; sa grandeur qu'&agrave; la satisfaction de son fils, jeta les yeux sur la
+fille d'un puissant roi, qui &eacute;tait son voisin, et dont les &Eacute;tats, joints
+aux siens, pouvaient le rendre redoutable &agrave; toute la terre. Il pensa que
+cette princesse serait fort propre pour le prince Torticoli, parce
+qu'elle n'aurait pas lieu de lui reprocher sa difformit&eacute; et sa laideur,
+puisqu'elle &eacute;tait pour le moins aussi laide et aussi difforme que lui.
+Elle allait toujours dans une jatte, elle avait les jambes rompues. On
+l'appelait Trognon. C'&eacute;tait la cr&eacute;ature du monde la plus aimable par
+l'esprit; il semblait que le ciel avait voulu la r&eacute;compenser du tort que
+lui avait fait la nature.</p>
+
+<p>Le roi Brun ayant demand&eacute; et obtenu le portrait de la princesse Trognon,
+le fit mettre dans une grande salle sous un dais, et il envoya qu&eacute;rir le
+prince Torticoli, auquel il commanda de regarder ce portrait avec
+tendresse, puisque c'&eacute;tait celui de Trognon, qui lui &eacute;tait destin&eacute;e.
+Torticoli y jeta les yeux, et les d&eacute;tourna aussit&ocirc;t avec un air de
+d&eacute;dain qui offensa son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que vous n'&ecirc;tes pas content? lui dit-il d'un ton aigre et f&acirc;ch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, seigneur, r&eacute;pondit-il; je ne serai jamais content d'&eacute;pouser un
+cul-de-jatte.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous sied bien, dit le roi Brun, de trouver des d&eacute;fauts en cette
+princesse, &eacute;tant vous-m&ecirc;me un petit monstre qui fait peur!</p>
+
+<p>&mdash;C'est par cette raison, ajouta le prince, que je ne veux point
+m'allier avec un autre monstre; j'ai assez de peine &agrave; me souffrir: que
+serait-ce si j'avais une telle compagnie?</p>
+
+<p>&mdash;Vous craignez de perp&eacute;tuer la race des magots, r&eacute;pondit le roi d'un
+air offensant; mais vos craintes sont vaines, vous l'&eacute;pouserez. Il
+suffit que je l'ordonne pour &ecirc;tre ob&eacute;i.&raquo;</p>
+
+<p>Torticoli ne r&eacute;pliqua rien; il fit une profonde r&eacute;v&eacute;rence, et se retira.</p>
+
+<p>Le roi Brun n'&eacute;tait point accoutum&eacute; &agrave; trouver la plus petite r&eacute;sistance;
+celle de son fils le mit dans une col&egrave;re &eacute;pouvantable. Il le fit
+enfermer dans une tour qui avait &eacute;t&eacute; b&acirc;tie expr&egrave;s pour les princes
+rebelles, mais il ne s'en &eacute;tait point trouv&eacute; depuis deux cent ans; de
+sorte que tout y &eacute;tait en assez mauvais ordre. Les appartements et les
+meubles y paraissaient d'une antiquit&eacute; surprenante. Le prince aimait la
+lecture. Il demanda des livres; on lui permit d'en prendre dans la
+biblioth&egrave;que de la tour. Il crut d'abord que cette permission suffisait.
+Lorsqu'il voulut les lire, il en trouva le langage si ancien qu'il n'y
+comprenait rien. Il les laissait, puis il les reprenait, essayant d'y
+entendre quelque chose, ou tout au moins de s'amuser avec.</p>
+
+<p>Le roi Brun, persuad&eacute; que Torticoli se lasserait de sa prison, agit
+comme s'il avait consenti &agrave; &eacute;pouser Trognon; il envoya des ambassadeurs
+au roi son voisin, pour lui demander sa fille, &agrave; laquelle il promettait
+une f&eacute;licit&eacute; parfaite. Le p&egrave;re de Trognon fut ravi de trouver une
+occasion si avantageuse de la marier; car tout le monde n'est pas
+d'humeur de se charger d'un cul-de-jatte. Il accepta la proposition du
+roi Brun, quoiqu'&agrave; dire vrai, le portrait du prince Torticoli, qu'on lui
+avait apport&eacute;, ne lui par&ucirc;t pas fort touchant. Il le fit placer &agrave; son
+tour dans une galerie magnifique; l'on y apporta Trognon. Lorsqu'elle
+l'aper&ccedil;ut, elle baissa les yeux et se mit &agrave; pleurer. Son p&egrave;re, indign&eacute;
+de la r&eacute;pugnance qu'elle t&eacute;moignait, prit un miroir. Le mettant
+vis-&agrave;-vis d'elle:</p>
+
+<p>&laquo;Vous pleurez, ma fille, lui dit-il. Ah! regardez-vous, et convenez
+apr&egrave;s cela qu'il ne vous est pas permis de pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais quelque empressement d'&ecirc;tre mari&eacute;e, seigneur, lui dit-elle,
+j'aurais peut-&ecirc;tre tort d'&ecirc;tre si d&eacute;licate; mais je ch&eacute;rirai mes
+disgr&acirc;ces, si je les souffre toute seule; je ne veux partager avec
+personne l'ennui de me voir. Que je reste toute ma vie la malheureuse
+princesse Trognon, je serai contente, ou tout au moins je ne me
+plaindrai point.&raquo;</p>
+
+<p>Quelque bonnes que pussent &ecirc;tre ses raisons, le roi ne les &eacute;couta pas;
+il fallut partir avec les ambassadeurs qui l'&eacute;taient venus demander.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle fait son voyage dans une liti&egrave;re, o&ugrave; elle &eacute;tait comme un
+vrai Trognon, il faut revenir dans la tour, et voir ce que fait le
+prince. Aucun de ses gardes n'osait lui parler. On avait ordre de le
+laisser s'ennuyer, de lui donner mal &agrave; manger, et de le fatiguer par
+toute sorte de mauvais traitements. Le roi Brun savait se faire ob&eacute;ir:
+si ce n'&eacute;tait pas par amour, c'&eacute;tait au moins par crainte; mais
+l'affection qu'on avait pour le prince &eacute;tait cause qu'on adoucissait ses
+peines autant qu'on le pouvait.</p>
+
+<p>Un jour qu'il se promenait dans une grande galerie, pensant tristement &agrave;
+sa destin&eacute;e, qui l'avait fait na&icirc;tre si laid et si affreux, et qui lui
+faisait rencontrer une princesse encore plus disgraci&eacute;e, il jeta les
+yeux sur les vitres, qu'il trouva peintes de couleurs si vives, et les
+dessins si bien exprim&eacute;s, qu'ayant un go&ucirc;t particulier pour ces beaux
+ouvrages, il s'attacha &agrave; regarder celui-l&agrave;; mais il n'y comprenait rien,
+car c'&eacute;taient des histoires qui &eacute;taient pass&eacute;es depuis plusieurs
+si&egrave;cles. Il est vrai que ce qui le frappa, ce fut de voir un homme qui
+lui ressemblait si fort, qu'il paraissait que c'&eacute;tait son portrait. Cet
+homme &eacute;tait dans le donjon de la tour, et cherchait dans la muraille, o&ugrave;
+il trouvait un tire-bourre d'or, avec lequel il ouvrait un cabinet. Il y
+avait encore beaucoup d'autres choses qui frapp&egrave;rent son imagination; et
+sur la plupart des vitres, il voyait toujours son portrait. &laquo;Par quelle
+aventure, disait-il, me fait-on faire ici un personnage, moi qui n'&eacute;tais
+pas encore n&eacute;? Et par quelle fatale id&eacute;e le peintre s'est-il diverti &agrave;
+faire un homme comme moi?&raquo; Il voyait sur ces vitres une belle personne,
+dont les traits &eacute;taient si r&eacute;guliers, et la physionomie si spirituelle,
+qu'il ne pouvait en d&eacute;tourner les yeux. Enfin il y avait mille objets
+diff&eacute;rents, et toutes les passions y &eacute;taient si bien exprim&eacute;es, qu'il
+croyait voir arriver ce qui n'&eacute;tait repr&eacute;sent&eacute; que par le m&eacute;lange des
+couleurs.</p>
+
+<p>Il ne sortit de la galerie que lorsqu'il n'eut plus assez de jour pour
+distinguer ces peintures. Quand il fut retourn&eacute; dans sa chambre, il prit
+un vieux manuscrit qui lui tomba le premier sous la main; les feuilles
+en &eacute;taient de v&eacute;lin, peintes tout autour, et la couverture d'or &eacute;maill&eacute;
+de bleu, qui formait des chiffres. Il demeura bien surpris d'y voir les
+m&ecirc;mes choses qui &eacute;taient sur les vitres de la galerie; il t&acirc;chait de
+lire ce qui &eacute;tait &eacute;crit; il n'en put venir &agrave; bout. Mais tout d'un coup
+il vit que dans un des feuillets o&ugrave; l'on repr&eacute;sentait des musiciens, ils
+se mirent &agrave; chanter; et dans un autre feuillet, o&ugrave; il y avait des
+joueurs de bassette et de trictrac, les cartes et les d&eacute;s allaient et
+venaient. Il tourna le v&eacute;lin; c'&eacute;tait un bal o&ugrave; l'on dansait; toutes les
+dames &eacute;taient par&eacute;es, et d'une beaut&eacute; merveilleuse. Il tourna encore le
+feuillet: il sentit l'odeur d'un excellent repas: c'&eacute;taient les petites
+figures qui mangeaient. La plus grande n'avait pas un quartier de haut.
+Il y en eut une qui se tournant vers le prince: &laquo;&Agrave; ta sant&eacute;, Torticoli,
+lui dit-elle, songe &agrave; nous rendre notre reine; si tu le fais, tu t'en
+trouveras bien; si tu y manques, tu t'en trouveras mal.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces paroles, le prince fut saisi d'une si violente peur, car il y
+avait d&eacute;j&agrave; quelque temps qu'il commen&ccedil;ait &agrave; trembler, qu'il laissa
+tomber le livre d'un c&ocirc;t&eacute;, et il tomba de l'autre comme un homme mort.
+Au bruit de sa chute, ses gardes accoururent; ils l'aimaient ch&egrave;rement,
+et ne n&eacute;glig&egrave;rent rien pour le faire revenir de son &eacute;vanouissement.
+Lorsqu'il se trouva en &eacute;tat de parler, ils lui demand&egrave;rent ce qu'il
+avait; il leur dit qu'on le nourrissait si mal qu'il n'y pouvait
+r&eacute;sister, et qu'ayant la t&ecirc;te pleine d'imaginations, il s'&eacute;tait figur&eacute;
+de voir et d'entendre des choses si surprenantes dans ce livre, qu'il
+avait &eacute;t&eacute; saisi de peur. Ses gardes afflig&eacute;s lui donn&egrave;rent &agrave; manger,
+malgr&eacute; toutes les d&eacute;fenses du roi Brun. Quand il eut mang&eacute;, il reprit le
+livre devant eux, et ne trouva plus rien de ce qu'il avait vu; cela lui
+confirma qu'il s'&eacute;tait tromp&eacute;.</p>
+
+<p>Il retourna le lendemain dans la galerie; il vit encore les peintures
+sur les vitres, qui se remuaient, qui se promenaient dans des all&eacute;es,
+qui chassaient des cerfs et des li&egrave;vres, qui p&ecirc;chaient, ou qui
+b&acirc;tissaient de petites maisons; car c'&eacute;taient des miniatures fort
+petites et son portrait &eacute;tait toujours partout. Il avait un habit
+semblable au sien, il montait dans le donjon de la tour, et il y
+trouvait le tire-bourre d'or. Comme il avait bien mang&eacute;, il n'y avait
+plus lieu de croire qu'il entr&acirc;t de la vision dans cette affaire.&raquo; Ceci
+est trop myst&eacute;rieux, dit-il, pour que je doive n&eacute;gliger les moyens d'en
+savoir davantage; peut-&ecirc;tre que je les apprendrai dans le donjon.&raquo; Il y
+monta, et frappant contre le mur, il lui sembla qu'un endroit &eacute;tait
+creux; il prit un marteau, il d&eacute;ma&ccedil;onna cet endroit, et trouva un
+tire-bourre d'or fort proprement fait. Il ignorait encore &agrave; quel usage
+il devait lui servir, lorsqu'il aper&ccedil;ut dans un coin du donjon une
+vieille armoire de m&eacute;chant bois. Il voulut l'ouvrir, mais il ne put
+trouver de serrures; de quelque c&ocirc;t&eacute; qu'il la tourn&acirc;t, c'&eacute;tait une peine
+inutile. Enfin il vit un petit trou, et soup&ccedil;onnant que le tire-bourre
+lui serait utile, il l'y mit; puis tirant avec force, il ouvrit
+l'armoire. Mais autant qu'elle &eacute;tait vieille et laide par dehors, autant
+&eacute;tait-elle belle et merveilleuse par dedans; tous les tiroirs &eacute;taient de
+cristal de roche grav&eacute;, ou d'ambre, ou de pierres pr&eacute;cieuses; quand on
+en avait tir&eacute; un, l'on en trouvait de plus petits aux c&ocirc;t&eacute;s, dessus,
+dessous et au fond, qui &eacute;taient s&eacute;par&eacute;s par de la nacre de perle. On
+tirait cette nacre, et les tiroirs ensuite; chacun &eacute;tait rempli des plus
+belles armes du monde, de riches couronnes, de portraits admirables. Le
+prince Torticoli &eacute;tait charm&eacute;; il tirait toujours sans se lasser. Enfin
+il trouva une petite clef, faite d'une seule &eacute;meraude, avec laquelle il
+ouvrit un guichet d'or qui &eacute;tait dans le fond; il fut &eacute;bloui d'une
+brillante escarboucle qui formait une grande bo&icirc;te. Il la tira
+promptement du guichet; mais que devint-il, lorsqu'il la trouva toute
+pleine de sang, et la main d'un homme qui &eacute;tait coup&eacute;e, laquelle tenait
+encore une bo&icirc;te de portrait.</p>
+
+<p>&Agrave; cette vue Torticoli fr&eacute;mit, ses cheveux se h&eacute;riss&egrave;rent, ses jambes mal
+assur&eacute;es le soutenaient avec peine. Il s'assit par terre, tenant encore
+la bo&icirc;te, d&eacute;tournant les yeux d'un objet si funeste; il avait grande
+envie de la remettre o&ugrave; il l'avait prise, mais il pensait que tout ce
+qui s'&eacute;tait pass&eacute; jusqu'alors n'&eacute;tait point arriv&eacute; sans de grands
+myst&egrave;res. Il se souvenait de ce que la petite figure du livre lui avait
+dit: &laquo;Que selon qu'il en userait, il s'en trouverait bien ou mal.&raquo; Il
+craignait autant l'avenir que le pr&eacute;sent. Et venant &agrave; se reprocher une
+timidit&eacute; indigne d'une grande &acirc;me, il fit un effort sur lui-m&ecirc;me; puis
+attachant les yeux sur cette main:</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; main infortun&eacute;e! dit-il, ne peux-tu par quelques signes m'instruire
+de ta triste aventure? Si je suis en &eacute;tat de te servir, assure-toi de la
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de mon coeur.&raquo;</p>
+
+<p>Cette main &agrave; ces paroles parut agit&eacute;e, et remuant les doigts, elle lui
+fit des signes, dont il entendit aussi bien le discours, que si une
+bouche intelligente lui e&ucirc;t parl&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Apprends, dit la main, que tu peux tout pour celui dont la barbarie
+d'un jaloux m'a s&eacute;par&eacute;e. Tu vois dans ce portrait l'adorable beaut&eacute; qui
+est cause de mon malheur; va sans diff&eacute;rer dans la galerie, prends garde
+&agrave; l'endroit o&ugrave; le soleil darde ses plus ardents rayons; cherche, et tu
+trouveras mon tr&eacute;sor.&raquo;</p>
+
+<p>La main cessa alors d'agir; le prince lui fit plusieurs questions, &agrave;
+quoi elle ne r&eacute;pondit point.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; vous remettrai-je?&raquo; lui dit-il.</p>
+
+<p>Elle lui fit de nouveaux signes; il comprit qu'il fallait la remettre
+dans l'armoire: il n'y manqua pas. Tout fut referm&eacute;; il serra le
+tire-bourre dans le m&ecirc;me mur o&ugrave; il l'avait pris, et s'&eacute;tant un peu
+aguerri sur les prodiges, il descendit dans la galerie.</p>
+
+<p>&Agrave; son arriv&eacute;e les vitres commenc&egrave;rent &agrave; faire un cliquetis et un
+tr&eacute;moussement extraordinaires; il regarda o&ugrave; les rayons du soleil
+donnaient; il vit que c'&eacute;tait sur le portrait d'un jeune adolescent, si
+beau et d'un si grand air qu'il en demeura charm&eacute;. En levant ce tableau,
+il trouva un lambris d'&eacute;b&egrave;ne avec des filets d'or, comme dans tout le
+reste de la galerie: il ne savait comment l'&ocirc;ter, et s'il devait l'&ocirc;ter.
+Il regarda sur les vitres, il connut que le lambris se levait; aussit&ocirc;t
+il le l&egrave;ve, et il se trouve dans un vestibule tout de porphyre, orn&eacute; de
+statues; il monte un large degr&eacute; d'agate, dont la rampe &eacute;tait d'or de
+rapport; il entre dans un salon tout de lapis et traversant des
+appartements sans nombre, o&ugrave; il restait ravi de l'excellence des
+peintures et de la richesse des meubles, il arriva enfin dans une petite
+chambre, dont tous les ornements &eacute;taient de turquoise, et il vit sur un
+lit de gaze bleue et or, une dame qui semblait dormir. Elle &eacute;tait d'une
+beaut&eacute; incomparable; ses cheveux plus noirs que l'&eacute;b&egrave;ne relevaient la
+blancheur de son teint; elle paraissait inqui&egrave;te dans son sommeil; son
+visage avait quelque chose d'abattu et d'une personne malade.</p>
+
+<p>Le prince, craignant de la r&eacute;veiller, s'approcha doucement; il entendit
+qu'elle parlait, et pr&ecirc;tant une grande attention &agrave; ses paroles, il ou&iuml;t
+ce peu de mots, entrecoup&eacute;s de soupirs: &laquo;Penses-tu, perfide, que je
+puisse t'aimer, apr&egrave;s m'avoir &eacute;loign&eacute;e de mon aimable Trasim&egrave;ne? Quoi! &agrave;
+mes yeux tu as os&eacute; s&eacute;parer une main si ch&egrave;re, d'un bras qui doit t'&ecirc;tre
+toujours redoutable? Est-ce ainsi que tu pr&eacute;tends me prouver ton respect
+et ton amour? Ah! Trasim&egrave;ne, mon cher amant, ne dois-je plus vous voir?&raquo;
+Le prince remarqua que les larmes cherchaient un passage entre ses
+paupi&egrave;res ferm&eacute;es, et que coulant sur ses joues, elles ressemblaient aux
+pleurs de l'aurore.</p>
+
+<p>Il restait au pied de son lit comme immobile, ne sachant s'il devait
+l'&eacute;veiller ou la laisser plus longtemps dans un sommeil si triste; il
+comprenait d&eacute;j&agrave; que Trasim&egrave;ne &eacute;tait son amant, et qu'il en avait trouv&eacute;
+la main dans le donjon; il roulait mille pens&eacute;es confuses sur tant de
+diff&eacute;rentes choses, quand il entendit une musique charmante; elle &eacute;tait
+compos&eacute;e de rossignols et de serins, qui accordaient si bien leur
+ramage, qu'ils surpassaient les plus agr&eacute;ables voix. Aussit&ocirc;t un aigle,
+d'une grandeur extraordinaire, entra; il volait doucement, et tenait
+dans ses serres un rameau d'or charg&eacute; de rubis, qui formaient des
+cerises. Il attacha fixement ses yeux sur la belle endormie; il semblait
+voir son soleil; et d&eacute;ployant ses grandes ailes, il planait devant elle,
+tant&ocirc;t s'&eacute;levant, et tant&ocirc;t s'abaissant jusqu'&agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques moments, il se tourna vers le prince, et s'en approcha,
+mettant dans sa main le rameau d'or ceris&eacute;; les oiseaux qui chantaient
+pouss&egrave;rent alors des tons qui perc&egrave;rent les vo&ucirc;tes du palais.
+Le prince appliqua si bien son esprit aux diff&eacute;rentes choses qui
+s'entre-succ&eacute;daient, qu'il jugea que cette dame &eacute;tait enchant&eacute;e, et que
+l'honneur d'une aventure si glorieuse lui &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;; il s'avance
+vers elle, il met un genou en terre, il la frappe avec le rameau, lui
+dit:</p>
+
+<p>&laquo;Belle et charmante personne, qui dormez par un pouvoir qui m'est
+inconnu, je vous conjure au nom de Trasim&egrave;ne de rentrer dans toutes les
+fonctions de la vie, qu'il semble que vous avez perdue.&raquo;</p>
+
+<p>La dame ouvre les yeux, aper&ccedil;oit l'aigle, et s'&eacute;crie:</p>
+
+<p>&laquo;Arr&ecirc;tez, cher amant, arr&ecirc;tez.&raquo;</p>
+
+<p>Mais l'oiseau royal jette un cri aussi aigu que douloureux, et il
+s'envole avec ses petits musiciens emplum&eacute;s.</p>
+
+<p>La dame, se tournant en m&ecirc;me temps vers Torticoli:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai &eacute;cout&eacute; mon coeur plut&ocirc;t que ma reconnaissance, lui dit-elle; je
+sais que je vous dois tout, et que vous me rappelez &agrave; la lumi&egrave;re, que
+j'ai perdue depuis deux cents ans. L'enchanteur qui m'aimait, et qui m'a
+fait souffrir tant de maux, vous avait r&eacute;serv&eacute; cette grande aventure;
+j'ai le pouvoir de vous servir, j'en ai un d&eacute;sir passionn&eacute;. Voyez ce que
+vous souhaitez; j'emploierai l'art de f&eacute;erie, que je poss&egrave;de
+souverainement, pour vous rendre heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pondit le prince, si votre science vous fait p&eacute;n&eacute;trer
+jusqu'aux sentiments du coeur, il vous est ais&eacute; de conna&icirc;tre que, malgr&eacute;
+les disgr&acirc;ces dont je suis accabl&eacute;, je suis moins &agrave; plaindre qu'un
+autre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'effet de votre bon esprit, ajouta la f&eacute;e; mais enfin ne me
+laissez pas la honte d'&ecirc;tre ingrate &agrave; votre &eacute;gard. Que souhaitez-vous?
+Je peux tout: demandez.</p>
+
+<p>&mdash;Je souhaiterais, r&eacute;pondit Torticoli, vous rendre le beau Trasim&egrave;ne,
+qui vous co&ucirc;te de si fr&eacute;quents soupirs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes trop g&eacute;n&eacute;reux, lui dit-elle, de pr&eacute;f&eacute;rer mes int&eacute;r&ecirc;ts aux
+v&ocirc;tres; cette grande affaire s'ach&egrave;vera par une autre personne: je ne
+m'explique pas davantage. Sachez seulement qu'elle ne vous sera pas
+indiff&eacute;rente; mais ne me refusez pas plus longtemps le plaisir de vous
+obliger.</p>
+
+<p>&mdash;Que d&eacute;sirez-vous, madame? dit le prince, en se jetant &agrave; ses pieds,
+vous voyez mon affreuse figure, on me nomme Torticoli par d&eacute;rision;
+rendez-moi moins ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Va, prince, lui dit la f&eacute;e, en le touchant trois fois avec le rameau
+d'or, va, tu seras si accompli et si parfait, que jamais homme, devant
+ni apr&egrave;s toi, ne t'&eacute;galera; nomme-toi <i>Sans-Pair</i>, tu porteras ce nom &agrave;
+juste titre.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince reconnaissant embrassa ses genoux, et par un silence qui
+expliquait sa joie, il lui laissait deviner ce qui se passait dans son
+&acirc;me. Elle l'obligea de se relever; il se mira dans les glaces qui
+ornaient cette chambre, et Sans-Pair ne reconnut plus Torticoli. Il
+&eacute;tait grandi de trois pieds; il avait des cheveux qui tombaient par
+grosses boucles sur ses &eacute;paules, un air plein de grandeur et de gr&acirc;ces,
+des traits r&eacute;guliers, des yeux d'esprit; enfin c'&eacute;tait le digne ouvrage
+d'une f&eacute;e bienfaisante et sensible.</p>
+
+<p>&laquo;Que ne m'est-il permis, lui dit-elle, de vous apprendre votre destin&eacute;e!
+de vous instruire des &eacute;cueils que la fortune mettra en votre chemin! de
+vous enseigner les moyens de les &eacute;viter! Que j'aurais de satisfaction de
+joindre ce bon office &agrave; celui que je viens de vous rendre! mais
+j'offenserais le G&eacute;nie sup&eacute;rieur qui vous guide. Allez, prince, fuyez de
+la tour, et souvenez-vous que la f&eacute;e B&eacute;nigne sera toujours de vos
+amies.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, elle, le palais et les merveilles que le prince avait vues,
+disparurent: il se trouva dans une &eacute;paisse for&ecirc;t, &agrave; plus de cent lieues
+de la tour o&ugrave; le roi Brun l'avait fait mettre.</p>
+
+<p>Laissons-le revenir de son juste &eacute;tonnement, et voyons deux choses;
+l'une, ce qui se passe entre les gardes que son p&egrave;re lui avait donn&eacute;s,
+et l'autre, ce qui arrive &agrave; la princesse Trognon. Ces pauvres gardes,
+surpris que leur prince ne demand&acirc;t point &agrave; souper, entr&egrave;rent dans sa
+chambre, et ne l'ayant pas trouv&eacute;, ils le cherch&egrave;rent partout avec une
+extr&ecirc;me crainte qu'il ne se f&ucirc;t sauv&eacute;. Leur peine &eacute;tant inutile, ils
+pens&egrave;rent se d&eacute;sesp&eacute;rer; car ils appr&eacute;hendaient que le roi Brun, qui
+&eacute;tait si terrible, ne les f&icirc;t mourir. Apr&egrave;s avoir agit&eacute; tous les moyens
+propres &agrave; l'apaiser, ils conclurent qu'il fallait qu'un d'entre eux se
+mit au lit et ne se laiss&acirc;t point voir; qu'ils diraient que le prince
+&eacute;tait bien malade, que peu apr&egrave;s ils le feindraient mort, et qu'une
+b&ucirc;che ensevelie et enterr&eacute;e les tirerait d'intrigue. Ce rem&egrave;de leur
+parut infaillible; sur-le-champ ils le mirent en pratique. Le plus petit
+des gardes, &agrave; qui l'on fit une grosse bosse, se coucha. On fut dire au
+roi que son fils &eacute;tait bien malade; il crut que c'&eacute;tait pour
+l'attendrir, et ne voulut rien rel&acirc;cher de sa s&eacute;v&eacute;rit&eacute;: c'&eacute;tait
+justement ce que les timides gardes souhaitaient; et plus ils faisaient
+para&icirc;tre d'empressements, plus le roi Brun marquait d'indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>Pour la princesse Trognon, elle arriva dans une petite machine qui
+n'avait qu'une coud&eacute;e de haut, et la machine &eacute;tait dans une liti&egrave;re. Le
+roi Brun alla au-devant d'elle; lorsqu'il la vit si difforme, dans une
+jatte, la peau &eacute;caill&eacute;e comme une morue, les sourcils joints, le nez
+plat et large, et la bouche proche des oreilles, il ne put s'emp&ecirc;cher de
+lui dire:</p>
+
+<p>&laquo;En v&eacute;rit&eacute;, princesse Trognon, vous &ecirc;tes gracieuse de m&eacute;priser mon
+Torticoli; sachez qu'il est bien laid, mais sans mentir il l'est moins
+que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, lui dit-elle, je n'ai pas assez d'amour-propre pour
+m'offenser des choses d&eacute;sobligeantes que vous me dites; je ne sais
+cependant si vous croyez que ce soit un moyen s&ucirc;r pour me persuad&eacute;e
+d'aimer votre charmant Torticoli; mais je vous d&eacute;clare, malgr&eacute; ma
+mis&eacute;rable jatte, et les d&eacute;fauts dont je suis remplie, que je ne veux
+point l'&eacute;pouser, et que je pr&eacute;f&egrave;re le titre de princesse Trognon &agrave; celui
+de reine Torticoli.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi Brun s'&eacute;chauffa fort de cette r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous assure, lui dit-il, que je n'en aurai pas le d&eacute;menti; le roi
+votre p&egrave;re doit &ecirc;tre votre ma&icirc;tre, et je le suis devenu depuis qu'il
+vous a mise entre mes mains.</p>
+
+<p>&mdash;Il est des choses, dit-elle, sur lesquelles nous pouvons opter; c'est
+en d&eacute;pit de moi qu'on m'a conduite ici, je vous en avertis; et je vous
+regarderai comme mon plus mortel ennemi, si vous me faites violence.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi encore plus irrit&eacute; la quitta et lui donna un appartement dans son
+palais, avec des dames qui avaient ordre de lui persuader que le
+meilleur parti &agrave; prendre, pour elle, &eacute;tait d'&eacute;pouser le prince.</p>
+
+<p>Cependant les gardes, qui craignaient d'&ecirc;tre d&eacute;couverts, et que le roi
+ne s&ucirc;t que son fils s'&eacute;tait sauv&eacute;, se h&acirc;t&egrave;rent de lui aller dire qu'il
+&eacute;tait mort. &Agrave; ces nouvelles il ressentit une douleur dont on le croyait
+incapable; il cria, il hurla, et se prenant &agrave; Trognon de la perte qu'il
+venait de faire, il l'envoya dans la tour &agrave; la place de son cher d&eacute;funt.</p>
+
+<p>La pauvre princesse demeura aussi triste qu'&eacute;tonn&eacute;e de se trouver
+prisonni&egrave;re; elle avait du coeur, et elle parla comme elle devait d'un
+proc&eacute;d&eacute; si dur. Elle croyait qu'on le dirait au roi; mais personne n'osa
+l'en entretenir. Elle croyait aussi qu'elle pouvait &eacute;crire &agrave; son p&egrave;re
+les mauvais traitements qu'elle souffrait, et qu'il viendrait la
+d&eacute;livrer. Ses projets de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave; furent inutiles: on interceptait ses
+lettres et on les donnait au roi Brun.</p>
+
+<p>Comme elle vivait dans cette esp&eacute;rance, elle s'affligeait moins, et tous
+les jours elle allait dans la galerie regarder les peintures qui &eacute;taient
+sur les vitres; rien ne lui paraissait plus extraordinaire que ce nombre
+de choses diff&eacute;rentes qui y &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;es, et de s'y voir dans sa
+jatte. &laquo;Depuis que je suis arriv&eacute;e en ce pays-ci, les peintres,
+disait-elle, ont pris un &eacute;trange plaisir &agrave; me peindre; est-ce qu'il n'y
+a pas assez de figures ridicules sans la mienne? ou veulent-ils par des
+oppositions faire &eacute;clater davantage la beaut&eacute; de cette jeune berg&egrave;re qui
+me semble charmante?&raquo; Elle regardait ensuite le portrait d'un berger
+qu'elle ne pouvait assez louer. &laquo;Que l'on est &agrave; plaindre, disait-elle,
+d'&ecirc;tre disgraci&eacute;e de la nature au point que je le suis! Et que l'on est
+heureuse quand on est belle!&raquo; En disant ces mots, elle avait les larmes
+aux yeux; puis se voyant dans un miroir, elle se tourna brusquement;
+mais elle fut bien &eacute;tonn&eacute;e de trouver derri&egrave;re elle une petite vieille,
+coiff&eacute;e d'un chaperon, qui &eacute;tait la moiti&eacute; plus laide qu'elle; et la
+jatte o&ugrave; elle se tra&icirc;nait avait plus de vingt trous, tant elle &eacute;tait
+us&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Princesse, lui dit cette vieillotte, vous pouvez choisir entre la vertu
+et la beaut&eacute;; vos regrets sont si touchants que je les ai entendus. Si
+vous voulez &ecirc;tre belle, vous serez coquette, glorieuse et tr&egrave;s galante;
+si vous voulez rester comme vous &ecirc;tes, vous serez sage, estim&eacute;e et fort
+humble.&raquo;</p>
+
+<p>Trognon regarda celle qui lui parlait, et lui demanda si la beaut&eacute; &eacute;tait
+incompatible avec la sagesse.</p>
+
+<p>&laquo;Non, lui dit la bonne femme; mais &agrave; votre &eacute;gard il est arr&ecirc;t&eacute; que vous
+ne pouvez avoir que l'un des deux.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; bien, s'&eacute;cria Trognon d'un air ferme, je pr&eacute;f&egrave;re ma laideur &agrave; la
+beaut&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous aimez mieux effrayer ceux qui vous voient? reprit la
+vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, dit la princesse, je choisis plut&ocirc;t tous les malheurs
+ensemble, que de manquer de vertu.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais apport&eacute; expr&egrave;s mon manchon jaune et blanc, dit la f&eacute;e; en
+soufflant du cot&eacute; jaune, vous seriez devenue semblable &agrave; cette admirable
+berg&egrave;re qui vous a paru si charmante, et vous auriez &eacute;t&eacute; aim&eacute;e d'un
+berger dont le portrait a arr&ecirc;t&eacute; vos yeux plus d'une fois; en soufflant
+du c&ocirc;t&eacute; blanc, vous pourrez vous affermir encore dans le chemin de la
+vertu, o&ugrave; vous entrez si courageusement.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! madame, reprit la princesse, ne me refusez pas cette gr&acirc;ce, elle
+me consolera de tout le m&eacute;pris que l'on a pour moi.&raquo;</p>
+
+<p>La petite vieille lui donna le manchon de vertu et de beaut&eacute;; Trognon ne
+se m&eacute;prit point, elle souffla par le c&ocirc;t&eacute; blanc, et remercia la f&eacute;e qui
+disparut aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait ravie du bon choix qu'elle avait fait; et quelque sujet
+qu'elle e&ucirc;t d'envier l'incomparable beaut&eacute; de la berg&egrave;re peinte sur les
+vitres, elle pensait, pour s'en consoler, que la beaut&eacute; passe comme un
+songe; que la vertu est un tr&eacute;sor &eacute;ternel et une beaut&eacute; inalt&eacute;rable, qui
+dure plus que la vie: elle esp&eacute;rait toujours que le roi son p&egrave;re se
+mettrait &agrave; la t&ecirc;te d'une grosse arm&eacute;e, et qu'il la tirerait de la tour.
+Elle attendait le moment de le voir avec mille impatiences, et elle
+mourait d'envie de monter au donjon pour voir arriver le secours qu'elle
+attendait. Mais comment grimper si haut? Elle allait dans sa chambre
+moins vite qu'une tortue; et pour monter, c'&eacute;tait ses femmes qui la
+portaient.</p>
+
+<p>Cependant elle en trouva un moyen assez particulier. Elle sut que
+l'horloge &eacute;tait dans le donjon; elle &ocirc;ta les poids, et se mit &agrave; la
+place. Lorsqu'on remonta l'horloge, elle fut guind&eacute;e jusqu'en haut; elle
+regarda promptement &agrave; la fen&ecirc;tre qui donnait sur la campagne, mais elle
+ne vit rien venir, et elle s'en retira pour se reposer un peu. En
+s'appuyant contre le mur que Torticoli, ou pour mieux dire le prince
+Sans-Pair, avait d&eacute;fait et raccommod&eacute; assez mal, le pl&acirc;tre tomba et le
+tire-bourre d'or, qui fit tin, tin, pr&egrave;s de Trognon. Elle l'aper&ccedil;ut, et
+apr&egrave;s l'avoir ramass&eacute;, elle examina &agrave; quoi il pouvait servir. Comme elle
+avait plus d'esprit qu'une autre, elle jugea bien vite que c'&eacute;tait pour
+ouvrir l'armoire, o&ugrave; il n'y avait point de serrure; elle en vint &agrave; bout,
+et elle ne fut pas moins ravie que le prince l'avait &eacute;t&eacute; de tout ce
+qu'elle y rencontra de rare et de galant. Il y avait quatre mille
+tiroirs, tous remplis de bijoux antiques et modernes; enfin elle trouve
+le guichet d'or, la bo&icirc;te d'escarboucle, et la main qui nageait dans le
+sang. Elle en fr&eacute;mit, et voulut la jeter; mais il ne fut pas en son
+pouvoir de la laisser aller, une puissance secr&egrave;te l'en emp&ecirc;chait.
+&laquo;H&eacute;las! que vais-je faire? dit-elle tristement. J'aime mieux mourir que
+de rester davantage avec cette main coup&eacute;e.&raquo; Dans ce moment elle
+entendit une voix douce et agr&eacute;able, qui lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Prends courage, princesse, ta f&eacute;licit&eacute; d&eacute;pend de cette aventure.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! que puis-je faire? r&eacute;pondit-elle en tremblant.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, lui dit la voix, emporter cette main dans ta chambre la
+cacher sous ton chevet; et, quand tu verras un aigle, la lui donner sans
+tarder un moment.&raquo;</p>
+
+<p>Quelque effray&eacute;e que f&ucirc;t la princesse, cette voix avait quelque chose de
+si persuasif, qu'elle n'h&eacute;sita pas &agrave; ob&eacute;ir; elle repla&ccedil;a les tiroirs et
+les raret&eacute;s comme elle les avait trouv&eacute;s, sans en prendre aucune. Ses
+gardes, qui craignaient qu'elle ne leur &eacute;chapp&acirc;t &agrave; son tour, ne l'ayant
+point vue dans sa chambre, la cherch&egrave;rent et demeur&egrave;rent surpris de la
+rencontrer dans un lieu o&ugrave; elle ne pouvait, disaient-ils, monter que par
+enchantement.</p>
+
+<p>Elle fut trois jours sans rien voir; elle n'osait ouvrir la belle bo&icirc;te
+d'escarboucle, parce que la main coup&eacute;e lui faisait trop grand peur.
+Enfin, une nuit elle entendit du bruit contre sa fen&ecirc;tre; elle ouvrit
+son rideau, et elle aper&ccedil;ut au clair de la lune un aigle qui voltigeait.
+Elle se leva comme elle put, et se tra&icirc;nant dans la chambre, elle ouvrit
+la fen&ecirc;tre. L'aigle entra, faisant grand bruit avec ses ailes, en signe
+de r&eacute;jouissance; elle ne diff&eacute;ra pas &agrave; lui pr&eacute;senter la main, qu'il prit
+avec ses serres, et un moment apr&egrave;s elle ne l'aper&ccedil;ut plus; il y avait &agrave;
+sa place un jeune homme, le plus beau et le mieux fait qu'elle e&ucirc;t
+jamais vu; son front &eacute;tait ceint d'un diad&egrave;me, son habit couvert de
+pierreries. Il tenait dans sa main un portrait; et prenant le premier la
+parole:</p>
+
+<p>&laquo;Princesse, dit-il &agrave; Trognon, il y a deux cents ans qu'un perfide
+enchanteur me retient en ces lieux. Nous aimions l'un et l'autre
+l'admirable f&eacute;e B&eacute;nigne; j'&eacute;tais souffert, il &eacute;tait jaloux. Son art
+surpassait le mien; et voulant s'en pr&eacute;valoir pour me perdre, il me dit
+d'un air absolu qu'il me d&eacute;fendait de la voir davantage. Une telle
+d&eacute;fense ne convenait ni &agrave; mon amour, ni au rang que je tenais: je le
+mena&ccedil;ai; et la belle que j'adore se trouva si offens&eacute;e de la conduite de
+l'enchanteur, qu'elle lui d&eacute;fendit &agrave; son tour de l'approcher jamais. Ce
+cruel r&eacute;solut de nous punir l'un et l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;Un jour que j'&eacute;tais aupr&egrave;s d'elle, charm&eacute; du portrait qu'elle m'avait
+donn&eacute;, et que je regardais, le trouvant mille fois moins beau que
+l'original, il parut, et d'un coup de sabre il s&eacute;para ma main de mon
+bras. La f&eacute;e B&eacute;nigne (c'est le nom de ma reine) ressentit plus vivement
+que moi la douleur de cet accident; elle tomba &eacute;vanouie sur son lit, et
+sur-le-champ je me sentis couvert de plumes; je fus m&eacute;tamorphos&eacute; en
+aigle. Il m'&eacute;tait permis de venir tous les jours voir la reine, sans
+pouvoir en approcher ni la r&eacute;veiller; mais j'avais la consolation de
+l'entendre sans cesse pousser de tendres soupirs, et parler en r&ecirc;vant de
+son cher Trasim&egrave;ne. Je savais encore qu'au bout de deux cents ans un
+prince rappellerait B&eacute;nigne &agrave; la lumi&egrave;re, et qu'une princesse, en me
+rendant ma main coup&eacute;e, me rendrait ma premi&egrave;re forme. Une f&eacute;e qui
+s'int&eacute;resse &agrave; votre gloire a voulu que cela f&ucirc;t ainsi; c'est elle qui a
+si soigneusement enferm&eacute; ma main dans l'armoire du donjon; c'est elle
+qui m'a donn&eacute; le pouvoir de vous marquer aujourd'hui ma reconnaissance.
+Souhaitez, princesse, ce qui peut vous faire le plus de plaisir, et
+sur-le-champ vous l'obtiendrez.</p>
+
+<p>&mdash;Grand roi, r&eacute;pliqua Trognon (apr&egrave;s quelques moments de silence), si je
+ne vous ai pas r&eacute;pondu promptement, ce n'est point que j'h&eacute;site; mais je
+vous avoue que je ne suis pas aguerrie sur des aventures aussi
+surprenantes que celle-ci, et je me figure que c'est plut&ocirc;t un r&ecirc;ve
+qu'une v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, r&eacute;pondit Trasim&egrave;ne, ce n'est point une illusion; vous en
+ressentirez les effets d&egrave;s que vous voudrez me dire quel don vous
+d&eacute;sirez.</p>
+
+<p>&mdash;Si je demandais tous ceux dont j'aurais besoin pour &ecirc;tre parfaite,
+dit-elle, quelque pouvoir que vous ayez, il vous serait difficile d'y
+satisfaire; mais je m'en tiens au plus essentiel: rendez mon &acirc;me aussi
+belle que mon corps est laid et difforme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! princesse, s'&eacute;cria le roi Trasim&egrave;ne, vous me charmez par un choix
+si juste et si &eacute;lev&eacute;; mais qui est capable de le faire est d&eacute;j&agrave;
+accomplie: votre corps va donc devenir aussi beau que votre &acirc;me et que
+votre esprit.&raquo;</p>
+
+<p>Il toucha la princesse avec le portrait de la f&eacute;e; elle entend cric,
+croc dans tous ses os; ils s'allongent, ils se rembo&icirc;tent; elle se l&egrave;ve,
+elle est grande, elle est belle, elle est droite, elle a le teint plus
+blanc que du lait, tous les traits r&eacute;guliers, un air majestueux et
+modeste, une physionomie fine et agr&eacute;able.</p>
+
+<p>&laquo;Quel prodige! s'&eacute;crie-t-elle. Est-ce moi? Est-ce une chose possible?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, reprit Trasim&egrave;ne, c'est vous; le sage choix que vous avez
+fait de la vertu vous attire l'heureux changement que vous &eacute;prouvez.
+Quel plaisir pour moi, apr&egrave;s ce que je vous dois, d'avoir &eacute;t&eacute; destin&eacute;
+pour y contribuer! Mais quittez pour toujours le nom de Trognon; prenez
+celui de Brillante, que vous m&eacute;ritez par vos lumi&egrave;res et par vos
+charmes.&raquo;</p>
+
+<p>Dans ce moment il disparut; et la princesse, sans savoir par quelle
+voiture elle &eacute;tait all&eacute;e, se trouva au bord d'une petite rivi&egrave;re, dans
+un lieu ombrag&eacute; d'arbres, le plus agr&eacute;able de la terre.</p>
+
+<p>Elle ne s'&eacute;tait point encore vue; l'eau de cette rivi&egrave;re &eacute;tait si claire
+qu'elle connut avec une surprise extr&ecirc;me qu'elle &eacute;tait la m&ecirc;me berg&egrave;re
+dont elle avait tant admir&eacute; le portrait sur les vitres de la galerie. En
+effet, elle avait comme elle un habit blanc, garni de dentelles fines,
+le plus propre qu'on e&ucirc;t jamais vu &agrave; aucune berg&egrave;re; sa ceinture &eacute;tait
+de petites roses et de jasmins, ses cheveux orn&eacute;s de fleurs; elle trouva
+une houlette peinte et dor&eacute;e aupr&egrave;s d'elle, avec un troupeau de moutons
+qui paissaient le long du rivage, et qui entendaient sa voix; jusqu'au
+chien du troupeau, il semblait la conna&icirc;tre, et la caressait.</p>
+
+<p>Quelles r&eacute;flexions ne faisait-elle point sur des prodiges si nouveaux!
+Elle &eacute;tait n&eacute;e, et elle avait v&eacute;cu jusqu'alors, la plus laide de toutes
+les cr&eacute;atures; mais elle &eacute;tait princesse. Elle devenait plus belle que
+l'astre du jour; elle n'&eacute;tait plus qu'une berg&egrave;re, et la perte de son
+rang ne laissait pas de lui &ecirc;tre sensible.</p>
+
+<p>Ces diff&eacute;rentes pens&eacute;es l'agit&egrave;rent jusqu'au moment o&ugrave; elle s'endormit.
+Elle avait veill&eacute; toute la nuit (comme je l'ai d&eacute;j&agrave; dit), et le voyage
+qu'elle avait fait, sans s'en apercevoir, &eacute;tait de cent lieues: de sorte
+qu'elle s'en trouvait un peu lasse. Ses moutons et son chien, rassembl&eacute;s
+&agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, semblaient la garder, et lui donner les soins qu'elle leur
+devait. Le soleil ne pouvait l'incommoder, quoiqu'il f&ucirc;t dans toute sa
+force; les arbres touffus l'en garantissaient; et l'herbe fra&icirc;che et
+fine, sur laquelle elle s'&eacute;tait laiss&eacute;e tomber, paraissait orgueilleuse
+d'une charge si belle. C'est l&agrave;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Qu'on voyait les violettes,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Agrave; l'envi des autres fleurs,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>S'&eacute;lever sur les herbettes</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Pour r&eacute;pandre leurs odeurs.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Les oiseaux y faisaient de doux concerts, et les z&eacute;phirs retenaient leur
+haleine, dans la crainte de l'&eacute;veiller. Un berger, fatigu&eacute; de l'ardeur
+du soleil, ayant remarqu&eacute; de loin cet endroit, s'y rendit en diligence;
+mais lorsqu'il vit la jeune Brillante, il demeura si surpris, que sans
+un arbre contre lequel il s'appuya, il serait tomb&eacute; de toute sa hauteur.
+En effet, il la reconnut pour cette m&ecirc;me personne dont il avait admir&eacute;
+la beaut&eacute; sur les vitres de la galerie et dans le livre de v&eacute;lin; car le
+lecteur ne doute pas que ce berger ne soit le prince Sans-Pair. Un
+pouvoir inconnu l'avait arr&ecirc;t&eacute; dans cette contr&eacute;e; il s'&eacute;tait fait
+admirer de tous ceux qui l'avaient vu. Son adresse en toutes choses, sa
+bonne mine et son esprit, ne le distinguaient pas moins entre les autres
+bergers, que sa naissance l'aurait distingu&eacute; ailleurs.</p>
+
+<p>Il attacha ses yeux sur Brillante avec une attention et un plaisir qu'il
+n'avait point ressentis jusqu'alors. Il se mit &agrave; genoux aupr&egrave;s d'elle;
+il examinait cet assemblage de beaut&eacute; qui la rendait toute parfaite; et
+son coeur fut le premier qui paya le tribut qu'aucun autre depuis n'osa
+lui refuser. Comme il r&ecirc;vait profond&eacute;ment, Brillante s'&eacute;veilla; et
+voyant Sans-Pair proche d'elle avec un habit de pasteur extr&ecirc;mement
+galant, elle le regarda, et rappela aussit&ocirc;t son id&eacute;e, parce qu'elle
+avait vu son portrait dans la tour.</p>
+
+<p>&laquo;Aimable berg&egrave;re, lui dit-il, quelle heureuse destin&eacute;e vous conduit ici?
+Vous y venez, sans doute, pour recevoir notre encens et nos voeux. Ah!
+je sens d&eacute;j&agrave; que je serai le plus empress&eacute; &agrave; vous rendre mes hommages.</p>
+
+<p>&mdash;Non, berger, lui dit-elle, je ne pr&eacute;tends point exiger des honneurs
+qui ne me sont pas dus; je veux demeurer simple berg&egrave;re, j'aime mon
+troupeau et mon chien. La solitude a des charmes pour moi, je ne cherche
+qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! jeune berg&egrave;re, en arrivant en ces lieux vous y apportez le
+dessein de vous cacher aux mortels qui les habitent! Est-il possible,
+continua-t-il, que vous nous vouliez tant de mal? Tout du moins
+exceptez-moi, puisque je suis le premier qui vous ai offert ses
+services.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit Brillante, je ne veux point vous voir plus souvent que les
+autres, quoique je sente d&eacute;j&agrave; une estime particuli&egrave;re pour vous; mais
+enseignez-moi quelque sage berg&egrave;re chez qui je puisse me retirer; car
+&eacute;tant inconnue ici, et dans un &acirc;ge &agrave; ne pouvoir demeurer seule, je serai
+bien aise de me mettre sous sa conduite.&raquo;</p>
+
+<p>Sans-Pair fut ravi de cette commission. Il la mena dans une cabane si
+propre qu'elle avait mille agr&eacute;ments dans sa simplicit&eacute;. Il y avait une
+petite vieillotte qui sortait rarement, parce qu'elle ne pouvait presque
+plus marcher.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, ma bonne m&egrave;re, dit Sans-Pair en lui pr&eacute;sentant Brillante, voici
+une fille incomparable dont la seule pr&eacute;sence vous rajeunira.&raquo;</p>
+
+<p>La vieille l'embrassa, et lui dit d'un air affable qu'elle &eacute;tait la
+bienvenue; qu'elle avait de la peine de la loger si mal, mais que tout
+au moins elle la logerait fort bien dans son coeur.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne pensais pas, dit Brillante, trouver ici un accueil si favorable,
+et tant de politesse; je vous assure, ma bonne m&egrave;re, que je suis ravie
+d'&ecirc;tre aupr&egrave;s de vous. Ne me refusez pas, continua-t-elle, en
+s'adressant au berger, de me dire votre nom, pour que je sache &agrave; qui je
+suis oblig&eacute;e d'un tel service.</p>
+
+<p>&mdash;On m'appelle Sans-Pair, r&eacute;pondit le prince; mais &agrave; pr&eacute;sent je ne veux
+point d'autre nom que celui de votre esclave.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit la petite vieille, je souhaite aussi de savoir comment on
+appelle la berg&egrave;re pour qui j'exerce l'hospitalit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse lui dit qu'on la nommait Brillante. La vieille parut
+charm&eacute;e d'un si aimable nom, et Sans-Pair dit cent jolies choses
+l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>La vieille berg&egrave;re, ayant peur que Brillante n'e&ucirc;t faim, lui pr&eacute;senta
+dans une terrine fort propre, du lait doux, avec du pain bis, des oeufs
+frais, du beurre nouveau battu et un fromage &agrave; la cr&egrave;me. Sans-Pair
+courut dans sa cabane; il en apporta des fraises, des noisettes, des
+cerises et d'autres fruits, tout entour&eacute;s de fleurs; et pour avoir lieu
+de rester plus longtemps aupr&egrave;s de Brillante, il lui demanda permission
+d'en manger avec elle. H&eacute;las! qu'il lui aurait &eacute;t&eacute; difficile de la lui
+refuser. Elle le voyait avec un plaisir extr&ecirc;me; et quelque froideur
+qu'elle affect&acirc;t, elle sentait bien que sa pr&eacute;sence ne lui serait point
+indiff&eacute;rente.</p>
+
+<p>Lorsqu'il l'eut quitt&eacute;e, elle pensa encore longtemps &agrave; lui, et lui &agrave;
+elle. Il la voyait tous les jours, il conduisait son troupeau dans le
+lieu o&ugrave; elle faisait pa&icirc;tre le sien, il chantait aupr&egrave;s d'elle des
+paroles passionn&eacute;es: il jouait de la fl&ucirc;te et de la musette pour la
+faire danser, et elle s'en acquittait avec une gr&acirc;ce et une justesse
+qu'il ne pouvait assez admirer. Chacun de son c&ocirc;t&eacute; faisait r&eacute;flexion &agrave;
+cette suite surprenante d'aventures qui leur &eacute;taient arriv&eacute;es, et chacun
+commen&ccedil;ait &agrave; s'inqui&eacute;ter. Sans-Pair la cherchait soigneusement partout.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Enfin, toutes les fois qu'il la trouva seulette,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il lui parla tant d'amourette,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il lui peignit si bien son feu, sa passion,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et ce qui de deux coeurs fait la douce union,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qu'elle reconnut dans son &acirc;me</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que ce petit je ne sais quoi</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qu'elle sentait pour lui, sans bien savoir pourquoi,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Eacute;tait une amoureuse flamme.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Alors connaissant le danger</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>O&ugrave;, pour son peu d'exp&eacute;rience,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Elle exposait son innocence,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Elle &eacute;vite avec soin cet aimable berger;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais ce fut pour elle</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Une peine cruelle!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et que souvent son coeur, soupirant en secret,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Lui reprocha de fuir un amant si discret!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Sans-Pair, qui ne pouvait comprendre</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ce qui causait ce cruel changement,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Cherche partout un moment pour l'apprendre,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais il le cherche vainement;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Brillante ne veut plus l'approcher ni l'entendre.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Elle l'&eacute;vitait avec soin et se reprochait sans cesse ce qu'elle
+ressentait pour lui. &laquo;Quoi! j'ai le malheur d'aimer, disait-elle, et
+d'aimer un malheureux berger! Quelle destin&eacute;e est la mienne? J'ai
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; la vertu &agrave; la beaut&eacute;: il semble que le ciel, pour me r&eacute;compenser
+de ce choix, m'avait voulu rendre belle; mais que je m'estime
+malheureuse de l'&ecirc;tre devenue! Sans ces inutiles attraits, le berger que
+je fuis ne serait point attach&eacute; &agrave; me plaire, et je n'aurais pas la honte
+de rougir des sentiments que j'ai pour lui.&raquo; Ses larmes finissaient
+toujours par de si douloureuses r&eacute;flexions, et ses peines augmentaient
+par l'&eacute;tat o&ugrave; elle r&eacute;duisait son aimable berger.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait de son c&ocirc;t&eacute; accabl&eacute; de tristesse; il avait envie de d&eacute;clarer &agrave;
+Brillante la grandeur de sa naissance, dans la pens&eacute;e qu'elle serait
+peut-&ecirc;tre piqu&eacute;e d'un sentiment de vanit&eacute;, et qu'elle l'&eacute;couterait plus
+favorablement; mais il se persuadait ensuite qu'elle ne le croirait pas,
+et que si elle lui demandait quelque preuve de ce qu'il lui dirait, il
+&eacute;tait hors d'&eacute;tat de lui en donner. &laquo;Que mon sort est cruel!
+s'&eacute;criait-il. Quoique je fusse affreux, je devais succ&eacute;der &agrave; mon p&egrave;re.
+Un grand royaume r&eacute;pare bien des d&eacute;fauts. Il me serait &agrave; pr&eacute;sent inutile
+de me pr&eacute;senter &agrave; lui ni &agrave; ses sujets, il n'y en a aucun qui puisse me
+reconna&icirc;tre; et tout le bien que m'a fait la f&eacute;e B&eacute;nigne, en m'&ocirc;tant mon
+nom et ma laideur, consiste &agrave; me rendre berger, et &agrave; me livrer aux
+charmes d'une berg&egrave;re inexorable, qui ne peut me souffrir. &Eacute;toile
+barbare, disait-il en soupirant, deviens-moi plus propice, ou rends-moi
+ma difformit&eacute; avec ma premi&egrave;re indiff&eacute;rence!&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; les tristes regrets que l'amant et la ma&icirc;tresse faisaient sans se
+conna&icirc;tre. Mais comme Brillante s'appliquait &agrave; fuir Sans-Pair, un jour
+qu'il avait r&eacute;solu de lui parler, pour en trouver un pr&eacute;texte qui ne
+l'offens&acirc;t point, il prit un petit agneau, qu'il enjoliva de rubans et
+de fleurs; il lui mit un collier de paille peinte, travaill&eacute; si
+proprement que c'&eacute;tait une esp&egrave;ce de chef-d'oeuvre; il avait un habit de
+taffetas couleur de rose, couvert de dentelles d'Angleterre, une
+houlette garnie de rubans, une paneti&egrave;re; et en cet &eacute;tat tous les
+C&eacute;ladons du monde n'auraient os&eacute; para&icirc;tre devant lui. Il trouva
+Brillante assise au bord d'un ruisseau qui coulait lentement dans le
+plus &eacute;pais du bois; ses moutons y paissaient &eacute;pars. La profonde
+tristesse de la berg&egrave;re ne lui permettait pas de leur donner ses soins.
+Sans-Pair l'aborda d'un air timide; il lui pr&eacute;senta le petit agneau; et
+la regardant tendrement:</p>
+
+<p>&laquo;Que vous ai-je donc fait, belle berg&egrave;re, lui dit-il, qui m'attire de si
+terribles marques de votre aversion? Vous reprochez &agrave; vos yeux le
+moindre de leurs regards; vous me fuyez. Ma passion vous para&icirc;t-elle si
+offensante? En pouvez-vous souhaiter une plus pure et plus fid&egrave;le? Mes
+paroles, mes actions n'ont-elles pas toujours &eacute;t&eacute; remplies de respect et
+d'ardeur? Mais, sans doute, vous aimez ailleurs; votre coeur est pr&eacute;venu
+pour un autre.&raquo;</p>
+
+<p>Elle lui repartit aussit&ocirc;t:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Berger, lorsque je vous &eacute;vite,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Devez-vous vous en alarmer?</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>On conna&icirc;t assez par ma fuite</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que je crains de vous trop aimer.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je fuirais avec moins de peine,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Si la haine me faisait fuir;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais lorsque la raison m'entra&icirc;ne,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>L'amour cherche &agrave; me retenir.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Tout m'alarme; en ce moment m&ecirc;me,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je sens que vos regards affaiblissent mon coeur.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je reste toutefois; quand l'amour est extr&ecirc;me,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Berger, que le devoir para&icirc;t plein de rigueur!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et qu'on fuit lentement, quand on fuit ce qu'on aime!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Adieu; si vous m'aimez, h&eacute;las!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mon repos en d&eacute;pend, gardez-vous de me suivre.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Peut-&ecirc;tre que sans vous, je ne pourrai plus vivre;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais toutefois, berger, ne suivez point mes pas.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>En achevant ces mots, Brillante s'&eacute;loigna. Le prince amoureux et
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; voulut la suivre; mais sa douleur devint si forte qu'il tomba
+sans connaissance au pied d'un arbre. Ah! vertu s&eacute;v&egrave;re et trop farouche,
+pourquoi redoutez-vous un homme qui vous a ch&eacute;rie d&egrave;s sa plus tendre
+enfance? Il n'est point capable de vous m&eacute;conna&icirc;tre, et sa passion est
+toute innocente. Mais la princesse se d&eacute;fiait autant d'elle que de lui;
+elle ne pouvait s'emp&ecirc;cher de rendre justice au m&eacute;rite de ce charmant
+berger, et elle savait bien qu'il faut &eacute;viter ce qui nous para&icirc;t trop
+aimable.</p>
+
+<p>On n'a jamais tant pris sur soi qu'elle y prit dans ce moment; elle
+s'arrachait &agrave; l'objet le plus tendre et le plus ch&egrave;rement aim&eacute; qu'elle
+e&ucirc;t vu de sa vie. Elle ne put s'emp&ecirc;cher de tourner plusieurs fois la
+t&ecirc;te pour regarder s'il la suivait; elle l'aper&ccedil;ut tomber demi-mort.
+Elle l'aimait et elle se refusa la consolation de le secourir.
+Lorsqu'elle fut dans la plaine, elle leva pitoyablement les yeux; et
+joignant ses bras l'un sur l'autre: &laquo;&Ocirc; vertu! &ocirc; gloire, &ocirc; grandeur! je
+te sacrifie mon repos, s'&eacute;cria-t-elle. &Ocirc; destin! &ocirc; Trasim&egrave;ne! je renonce
+&agrave; ma fatale beaut&eacute;; rends-moi ma laideur, ou rends-moi, sans que j'en
+puisse rougir, l'amant que j'abandonne!&raquo; Elle s'arr&ecirc;ta &agrave; ces mots,
+incertaine si elle continuerait de fuir, ou si elle retournerait sur ses
+pas. Son coeur voulait qu'elle rentr&acirc;t dans le bois o&ugrave; elle avait laiss&eacute;
+Sans-Pair; mais sa vertu triompha de sa tendresse. Elle prit la
+g&eacute;n&eacute;reuse r&eacute;solution de ne le plus voir.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle avait &eacute;t&eacute; transport&eacute;e dans ces lieux, elle avait entendu
+parler d'un c&eacute;l&egrave;bre enchanteur, qui demeurait dans un ch&acirc;teau qu'il
+avait b&acirc;ti avec sa soeur aux confins de l'&icirc;le. On ne parlait que de leur
+savoir; c'&eacute;tait tous les jours de nouveaux prodiges. Elle pensa qu'il ne
+fallait pas moins qu'un pouvoir magique pour effacer de son coeur
+l'image du charmant berger; et sans en rien dire &agrave; sa charitable
+h&ocirc;tesse, qui l'avait re&ccedil;ue et qui la traitait comme sa fille, elle se
+mit en chemin, si occup&eacute;e de ses d&eacute;plaisirs qu'elle ne faisait aucune
+r&eacute;flexion au p&eacute;ril qu'elle courait, &eacute;tant belle et jeune, de voyager
+toute seule. Elle ne s'arr&ecirc;tait ni jour ni nuit; elle ne buvait ni ne
+mangeait, tant elle avait envie d'arriver au ch&acirc;teau pour gu&eacute;rir de sa
+tendresse. Mais en passant dans, un bois, elle ou&iuml;t quelqu'un qui
+chantait; elle crut entendre prononcer son nom, et reconna&icirc;tre la voix
+d'une de ses compagnes. Elle s'arr&ecirc;ta pour l'&eacute;couter; elle entendit ces
+paroles:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Sans-Pair, de son hameau,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le mieux fait, le plus beau,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Aimait la berg&egrave;re Brillante,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Aimable, jeune et belle, enfin toute charmante.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Par mille petits soins, ce berger, chaque jour,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Lui d&eacute;clarait assez ce qu'il sentait pour elle,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais la jeune rebelle</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ignorait ce que c'est qu'amour.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Son coeur plein de tristesse</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Soupirait toutefois loin du berger absent:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ce qui marque de la tendresse,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et ce qu'on ne fait pas pour un indiff&egrave;rent.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il est vrai qu'&agrave; notre berg&egrave;re,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De tels chagrins n'arrivaient gu&egrave;re;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Car son amant la suivait en tous lieux</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>(Elle ne demandait pas mieux).</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Souvent couch&eacute;s dessus l'herbette,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il lui chantait des vers de sa fa&ccedil;on;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>La belle avec plaisir &eacute;coutait sa musette,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et m&ecirc;me apprenait sa chanson.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&laquo;Ah! c'en est trop, dit-elle, en versant des larmes; indiscret berger,
+tu t'es vant&eacute; des faveurs innocentes que je t'ai accord&eacute;es! Tu as os&eacute;
+pr&eacute;sumer que mon faible coeur serait plus sensible &agrave; ta passion qu'&agrave; mon
+devoir! Tu as fait confidence de tes injustes d&eacute;sirs, et tu es cause que
+l'on me chante dans les bois et dans les plaines!&raquo; Elle en con&ccedil;ut un
+d&eacute;pit si violent, qu'elle se crut en &eacute;tat de le voir avec indiff&eacute;rence,
+et peut-&ecirc;tre avec de la haine. &laquo;Il est inutile, continua-t-elle, que
+j'aille plus loin pour chercher des rem&egrave;des &agrave; ma peine; je n'ai rien &agrave;
+craindre d'un berger en qui je connais si peu de m&eacute;rite. Je vais
+retourner au hameau avec la berg&egrave;re que je viens d'entendre.&raquo; Elle
+l'appela de toute sa force, sans que personne lui r&eacute;pondit, et cependant
+elle entendait de temps en temps chanter assez proche d'elle.
+L'inqui&eacute;tude et la peur la prirent. En effet, ce bois appartenait &agrave;
+l'enchanteur, et l'on n'y passait point sans avoir quelque aventure.</p>
+
+<p>Brillante, plus incertaine que jamais, se h&acirc;ta de sortir du bois. &laquo;Le
+berger que je craignais, disait-elle, m'est-il devenu si peu redoutable,
+que je doive m'exposer &agrave; le revoir? N'est-ce point plut&ocirc;t que mon coeur,
+d'intelligence avec lui, cherche &agrave; me tromper? Ah! fuyons, fuyons, c'est
+le meilleur parti pour une princesse aussi malheureuse que moi.&raquo; Elle
+continua son chemin vers le ch&acirc;teau de l'enchanteur; elle y parvint, et
+elle y entra sans obstacle. Elle traversa plusieurs grandes cours, o&ugrave;
+l'herbe et les ronces &eacute;taient si hautes qu'il semblait qu'on n'y avait
+pas march&eacute; depuis cent ans; elle les rangea avec ses mains, qu'elle
+&eacute;gratigna en plus d'un endroit. Elle entra dans une salle o&ugrave; le jour ne
+venait que par un petit trou: elle &eacute;tait tapiss&eacute;e d'ailes de
+chauves-souris. Il y avait douze chats pendus au plancher, qui servaient
+de lustres, et qui faisaient un miaulis &agrave; faire perdre patience; et sur
+une longue table, douze grosses souris attach&eacute;es par la queue, qui
+avaient chacune devant elles un morceau de lard, o&ugrave; elles ne pouvaient
+atteindre; de sorte que les chats voyaient les souris sans les pouvoir
+manger; les souris craignaient les chats, et se d&eacute;sesp&eacute;raient de faim
+pr&egrave;s d'un bon morceau de lard.</p>
+
+<p>La princesse consid&eacute;rait le supplice de ces animaux, lorsqu'elle vit
+entrer l'enchanteur avec une longue robe noire. Il avait sur sa t&ecirc;te un
+crocodile qui lui servait de bonnet; et jamais il n'a &eacute;t&eacute; une coiffure
+si effrayante. Ce vieillard portait des lunettes et un fouet &agrave; la main
+d'une vingtaine de longs serpents tous en vie. Oh! que la princesse eut
+de peur! qu'elle regretta dans ce moment son berger, ses moutons et son
+chien! Elle ne pensa qu'&agrave; fuir; et sans dire mot &agrave; ce terrible homme,
+elle courut vers la porte; mais elle &eacute;tait couverte de toiles
+d'araign&eacute;es. Elle en leva une, et elle en trouva une autre, qu'elle leva
+encore, et &agrave; laquelle une troisi&egrave;me succ&eacute;da; elle la l&egrave;ve, il en para&icirc;t
+une nouvelle, qui &eacute;tait devant une autre; enfin ces vilaines porti&egrave;res
+de toiles d'araign&eacute;es &eacute;taient sans compte et sans nombre. La pauvre
+princesse n'en pouvait plus de lassitude; ses bras n'&eacute;taient pas assez
+forts pour soutenir ces toiles. Elle voulut s'asseoir par terre afin de
+se reposer un peu, elle sentit de longues &eacute;pines qui la p&eacute;n&eacute;traient.
+Elle fut bient&ocirc;t relev&eacute;e, et se mit encore en devoir de passer; mais
+toujours il paraissait une toile sur l'autre. Le m&eacute;chant vieillard, qui
+la regardait, faisait des &eacute;clats de rire &agrave; s'en engouer. &Agrave; la fin il
+l'appela et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Tu passerais l&agrave; le reste de ta vie sans en venir &agrave; bout; tu me sembles
+jeune et plus belle que tout ce que j'ai vu de plus beau; si tu veux, je
+t'&eacute;pouserai. Je te donnerai ces douze chats que tu vois pendus au
+plancher, pour en faire tout ce que tu voudras, et ces douze souris qui
+sont sur cette table seront tiennes aussi. Les chats sont autant de
+princes, et les souris autant de princesses. Les friponnes, en
+diff&eacute;rents temps, avaient eu l'honneur de me plaire (car j'ai toujours
+&eacute;t&eacute; aimable et galant); aucune d'elles ne voulut m'aimer. Ces princes
+&eacute;taient mes rivaux, et plus heureux que moi. La jalousie me prit; je
+trouvai le moyen de les attirer ici, et &agrave; mesure que je les ai attrap&eacute;s,
+je les ai m&eacute;tamorphos&eacute;s en chats et en souris. Ce qui est plaisant,
+c'est qu'ils se ha&iuml;ssent autant qu'ils se sont aim&eacute;s, et que l'on ne
+peut trouver une vengeance plus compl&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! seigneur, s'&eacute;cria Brillante, rendez-moi souris; je ne le m&eacute;rite
+pas moins que ces pauvres princesses.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit le magicien, petite bergeronnette, tu ne veux donc pas
+m'aimer?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai r&eacute;solu de n'aimer jamais, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que tu es simple! continua-t-il. Je te nourrirai &agrave; merveille, je
+te ferai des contes, je te donnerai les plus beaux habits du monde; tu
+n'iras qu'en carrosse et en liti&egrave;re, tu t'appelleras madame.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai r&eacute;solu de n'aimer jamais, r&eacute;pondit encore la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde &agrave; ce que tu dis, s'&eacute;cria l'enchanteur en col&egrave;re; tu t'en
+repentiras pour longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, dit Brillante, j'ai r&eacute;solu de n'aimer jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Ho bien, trop indiff&eacute;rente cr&eacute;ature, dit-il en la touchant, puisque tu
+ne veux pas aimer, tu dois &ecirc;tre d'une esp&egrave;ce particuli&egrave;re: tu ne seras
+donc &agrave; l'avenir ni chair ni poisson, tu n'auras ni sang ni os, tu seras
+verte, parce que tu es encore dans ta verte jeunesse; tu seras l&eacute;g&egrave;re et
+fringante, tu vivras dans les prairies comme tu vivais; on t'appellera
+sauterelle.&raquo;</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, la princesse Brillante devint la plus jolie sauterelle
+du monde; et jouissant de la libert&eacute;, elle se rendit promptement dans le
+jardin.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle fut en &eacute;tat de se plaindre, elle s'&eacute;cria douloureusement;
+&laquo;Ah! ma jatte, ma ch&egrave;re jatte, qu'&ecirc;tes-vous devenue? Voil&agrave; donc l'effet
+de vos promesses, Trasim&egrave;ne? Voil&agrave; donc ce qu'on me gardait depuis deux
+cents ans avec tant de soin? Une beaut&eacute; aussi peu durable que les fleurs
+du printemps; et pour conclusion, un habit de cr&ecirc;pe vert, une petite
+figure singuli&egrave;re, qui n'est ni chair ni poisson, qui n'a ni os ni sang.
+Je suis bien malheureuse! H&eacute;las! une couronne aurait cach&eacute; tous mes
+d&eacute;fauts, j'eusse trouv&eacute; un &eacute;poux digne de moi; et si j'&eacute;tais rest&eacute;e
+berg&egrave;re, l'aimable Sans-Pair ne souhaitait que la possession de mon
+coeur: il n'est que trop veng&eacute; de mes injustes d&eacute;dains. Me voil&agrave;
+sauterelle, destin&eacute;e &agrave; chanter jour et nuit, quand mon coeur rempli
+d'amertume m'invite &agrave; pleurer!&raquo; C'est ainsi que parlait la sauterelle,
+cach&eacute;e entre les herbes fines qui bordaient un ruisseau.</p>
+
+<p>Mais que faisait le prince Sans-Pair, absent de son adorable berg&egrave;re? La
+duret&eacute; avec laquelle elle l'avait quitt&eacute; le p&eacute;n&eacute;tra si vivement qu'il
+n'eut pas la force de la suivre. Avant qu'il l'e&ucirc;t jointe, il
+s'&eacute;vanouit, et il resta longtemps sans aucune connaissance au pied de
+l'arbre o&ugrave; Brillante l'avait vu tomber. Enfin la fra&icirc;cheur de la terre,
+ou quelque puissance inconnue, le fit revenir &agrave; lui: il n'osa aller ce
+jour-l&agrave; chez elle; et repassant dans son esprit les derniers vers
+qu'elle lui avait dits:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Et pour fuir un amant</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Tendre, jeune et confiant,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>On ne prend gu&egrave;re tant de peine,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Quand on ne le fait que par haine.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il en prit des esp&eacute;rances assez flatteuses; et il se promit du temps et
+de ses soins un peu de reconnaissance. Mais que devint-il, lorsque,
+ayant &eacute;t&eacute; chez la vieille berg&egrave;re o&ugrave; Brillante se retirait, il apprit
+qu'elle n'avait point paru depuis la veille? Il pensa mourir
+d'inqui&eacute;tude. Il s'&eacute;loigna, accabl&eacute; de mille pens&eacute;es diff&eacute;rentes; il
+s'assit tristement au bord de la rivi&egrave;re: il fut pr&egrave;s cent fois de s'y
+jeter et de chercher dans la fin de sa vie celle de ses malheurs. Enfin
+il prit un poin&ccedil;on et grava ces vers sur l'&eacute;corce d'un alisier:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Belle fontaine, clair ruisseau,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vallons d&eacute;licieux, et vous, fertiles plaines,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>S&eacute;jour que je trouvais si beau,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>H&eacute;las! vous augmentez mes peines.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le tendre objet de mon amour,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Dont vous empruntez tous vos charmes,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Pour fuir un malheureux, vous quitte sans retour.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vous ne me verrez plus que r&eacute;pandre des larmes.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Quand l'aurore aux mortels vient annoncer le jour,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Elle me voit plong&eacute; dans ma douleur profonde;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le soleil chaque instant est t&eacute;moin de mes pleurs,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et quand il est cach&eacute; dans l'onde,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je n'interromps point mes douleurs.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Ocirc; toi! tendre arbrisseau, pardonne les blessures</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que pour graver mes maux j'ose faire &agrave; ton sein;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ce sont de l&eacute;g&egrave;res peintures,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De ce qu'a fait au mien cet objet inhumain.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>La pointe de ce fer ne t'&ocirc;te point la vie;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Des chiffres de son nom tu para&icirc;tras plus beau.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais, h&eacute;las! ma plus ch&egrave;re envie,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Lorsque je perds Brillante, est d'entrer au tombeau.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il n'en put &eacute;crire davantage, parce qu'il fut abord&eacute; par une petite
+vieille, qui avait une fraise au cou, un vertugadin, un moule sous ses
+cheveux blancs, un chaperon de velours; et son antiquit&eacute; avait quelque
+chose de v&eacute;n&eacute;rable.</p>
+
+<p>&laquo;Mon fils, lui dit-elle, vous poussez des regrets bien amers; je vous
+prie de m'en apprendre le sujet.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! ma bonne m&egrave;re, lui dit Sans-Pair, je d&eacute;plore l'&eacute;loignement
+d'une aimable berg&egrave;re qui me fuit; j'ai r&eacute;solu de l'aller chercher par
+toute la terre, jusqu'&agrave; ce que je l'aie trouv&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Allez de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;, mon enfant, lui dit-elle, en lui montrant le
+chemin du ch&acirc;teau o&ugrave; la pauvre Brillante &eacute;tait devenue sauterelle. J'ai
+un pressentiment que vous ne la chercherez pas longtemps.&raquo;</p>
+
+<p>Sans-Pair la remercia, et pria l'Amour de fui &ecirc;tre favorable.</p>
+
+<p>Le prince n'eut aucune rencontre sur sa route digne de l'arr&ecirc;ter, mais
+en arrivant dans le bois, proche le ch&acirc;teau du magicien et de sa soeur,
+il crut voir sa berg&egrave;re; il se h&acirc;ta de la suivre: elle s'&eacute;loigna.</p>
+
+<p>&laquo;Brillante, lui criait-il, Brillante que j'adore, arr&ecirc;tez un peu,
+daignez m'entendre.&raquo;</p>
+
+<p>Le fant&ocirc;me fuyait encore plus fort; et dans cet exercice, le reste du
+jour se passa. Lorsque la nuit fut venue, il vit beaucoup de lumi&egrave;res
+dans le ch&acirc;teau: il se flatta que sa berg&egrave;re y pouvait &ecirc;tre. Il y court;
+il entre sans aucun emp&ecirc;chement. Il monte et trouve dans un salon
+magnifique une grande et vieille f&eacute;e d'une horrible maigreur. Ses yeux
+ressemblaient &agrave; deux lampes &eacute;teintes; on voyait le jour au travers de
+ses joues. Ses bras &eacute;taient comme des lattes, ses doigts comme des
+fuseaux, une peau de chagrin noir couvrait son squelette; avec cela elle
+avait du rouge, des mouches, des rubans verts et couleur de rose; un
+manteau de brocart d'argent, une couronne de diamants sur sa t&ecirc;te et des
+pierreries partout.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, prince, lui dit-elle, vous arrivez dans un lieu o&ugrave; je vous
+souhaite depuis longtemps. Ne songez plus &agrave; votre petite berg&egrave;re; une
+passion si disproportionn&eacute;e vous doit faire rougir. Je suis la reine des
+M&eacute;t&eacute;ores; je vous veux du bien et je puis vous en faire d'infinis si
+vous m'aimez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimer, s'&eacute;cria le prince, en la regardant d'un oeil indign&eacute;, vous
+aimer, madame! H&eacute;! suis-je ma&icirc;tre de mon coeur! Non, je ne saurais
+consentir &agrave; une infid&eacute;lit&eacute;; et je sens m&ecirc;me que si je changeais l'objet
+de mes amours, ce ne serait pas vous qui le deviendriez. Choisissez dans
+vos M&eacute;t&eacute;ores quelque influence qui vous accommode; aimez l'air, aimez
+les vents, et laissez les mortels en paix.&raquo;</p>
+
+<p>La f&eacute;e &eacute;tait fi&egrave;re et col&egrave;re; en deux coups de baguette elle remplit la
+galerie de monstres affreux, contre lesquels il fallut que le jeune
+prince exer&ccedil;&acirc;t son adresse et sa valeur. Les uns paraissaient avec
+plusieurs t&ecirc;tes et plusieurs bras, les autres avaient la figure d'un
+centaure ou d'une sir&egrave;ne, plusieurs lions &agrave; la face humaine, des sphinx
+et des dragons volants. Sans-Pair n'avait que sa seule houlette, et un
+petit &eacute;pieu, dont il s'&eacute;tait arm&eacute; en commen&ccedil;ant son voyage. La grande
+f&eacute;e faisait cesser de temps en temps le chamaillis et lui demandait s'il
+voulait l'aimer. Il disait toujours qu'il se vouait &agrave; l'amour fid&egrave;le,
+qu'il ne pouvait changer. Lass&eacute;e de sa fermet&eacute;, elle f&icirc;t para&icirc;tre
+Brillante:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute; bien, lui dit-elle, tu vois ta ma&icirc;tresse au fond de cette galerie,
+songe &agrave; ce que tu vas faire; si tu refuses de m'&eacute;pouser, elle sera
+d&eacute;chir&eacute;e et mise en pi&egrave;ces &agrave; tes yeux par des tigres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, s'&eacute;cria le prince en se jetant &agrave; ses pieds, je me d&eacute;voue
+volontiers &agrave; la mort pour sauver ma ch&egrave;re ma&icirc;tresse; &eacute;pargnez ses jours
+en abr&eacute;geant les miens.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas question de ta mort, r&eacute;pliqua la f&eacute;e; tra&icirc;tre, il est
+question de ton coeur et de ta main.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'ils parlaient, le prince entendait la voix de sa berg&egrave;re qui
+semblait se plaindre.</p>
+
+<p>&laquo;Voulez-vous me laisser d&eacute;vorer? lui disait-elle. Si vous m'aimez,
+d&eacute;terminez-vous &agrave; faire ce que la reine vous ordonne.&raquo;</p>
+
+<p>Le pauvre prince h&eacute;sitait: &laquo;H&eacute; quoi! B&eacute;nigne, s'&eacute;cria-t-il, m'avez-vous
+donc abandonn&eacute;, apr&egrave;s tant de promesses? Venez, venez nous secourir.&raquo;
+Ces mots furent &agrave; peine prononc&eacute;s qu'il entendit une voix dans les airs,
+qui pronon&ccedil;ait distinctement ces paroles:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Laisse agir le destin; mais sois fid&egrave;le, et cherche le Rameau d'Or.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>La grande f&eacute;e, qui s'&eacute;tait crue victorieuse par le secours de tant de
+diff&eacute;rentes illusions, pensa se d&eacute;sesp&eacute;rer de trouver en son chemin un
+aussi puissant obstacle que la protection de B&eacute;nigne.</p>
+
+<p>&laquo;Fuis ma pr&eacute;sence, s'&eacute;cria-t-elle, prince malheureux et opini&acirc;tre;
+puisque ton coeur est rempli de tant de flamme, tu seras un grillon, ami
+de la chaleur et du feu.&raquo;</p>
+
+<p>Sur-le-champ, le beau et merveilleux prince Sans-Pair devint un petit
+grillon noir, qui se serait br&ucirc;l&eacute; tout vif dans la premi&egrave;re chemin&eacute;e ou
+le premier four, s'il ne s'&eacute;tait pas souvenu de la voix favorable qui
+l'avait rassur&eacute;. &laquo;Il faut, dit-il, chercher le Rameau d'Or, peut-&ecirc;tre
+que je me d&eacute;grillonnerai. Ah! si j'y trouvais ma berg&egrave;re, que
+manquerait-il &agrave; ma f&eacute;licit&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Le grillon se h&acirc;ta de sortir du fatal palais; et sans savoir o&ugrave; il
+fallait aller, il se recommanda aux soins de la belle f&eacute;e B&eacute;nigne, puis
+partit sans &eacute;quipage et sans bruit; car un grillon ne craint ni les
+voleurs ni les mauvaises rencontres. Au premier g&icirc;te, qui fut dans le
+trou d'un arbre, il trouva une sauterelle fort triste; elle ne chantait
+point. Le grillon ne s'avisant pas de soup&ccedil;onner que ce f&ucirc;t une personne
+toute pleine d'esprit et de raison, lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; va ainsi ma comm&egrave;re la sauterelle?&raquo;</p>
+
+<p>Elle lui r&eacute;pondit aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&laquo;Et vous, mon comp&egrave;re le grillon, o&ugrave; allez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse surprit &eacute;trangement l'amoureux grillon.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! vous parlez? s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! vous parlez bien! s'&eacute;cria-t-elle. Pensez-vous qu'une sauterelle
+ait des privil&egrave;ges moins &eacute;tendus qu'un grillon?</p>
+
+<p>&mdash;Je puis bien parler, dit le grillon, puisque je suis un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et par la m&ecirc;me r&egrave;gle, dit la sauterelle, je dois encore plus parler
+que vous, puisque je suis une fille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc &eacute;prouv&eacute; un sort semblable au mien? dit le grillon.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit la sauterelle. Mais encore, o&ugrave; allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je serais ravi, ajouta le grillon, que nous fussions longtemps
+ensemble. Une voix qui m'est inconnue, r&eacute;pliqua-t-il, s'est fait
+entendre dans l'air. Elle a dit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Laisse agir le destin, et cherche le Rameau d'Or.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il m'a sembl&eacute; que cela ne pouvait &ecirc;tre dit que pour moi. Sans h&eacute;siter,
+je suis parti, quoique j'ignore o&ugrave; je dois aller.&raquo;</p>
+
+<p>Leur conversation fut interrompue par deux souris qui couraient de toute
+leur force, et qui, voyant un trou au pied de l'arbre, se jet&egrave;rent
+dedans la t&ecirc;te la premi&egrave;re, et pens&egrave;rent &eacute;touffer le comp&egrave;re grillon et
+la comm&egrave;re sauterelle. Ils se rang&egrave;rent de leur mieux dans un petit
+coin.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! madame, dit la plus grosse souris, j'ai mal au c&ocirc;t&eacute; d'avoir tant
+couru; comment se porte votre altesse?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai arrach&eacute; ma queue, r&eacute;pliqua la plus jeune souris; car sans cela je
+tiendrais encore sur la table de ce vieux sorcier. Mais as-tu vu comme
+il nous a poursuivies? Que nous sommes heureuses d'&ecirc;tre sauv&eacute;es de son
+palais infernal!</p>
+
+<p>&mdash;Je crains un peu les chats et les rati&egrave;res, ma princesse, continua la
+grosse souris, et je fais des voeux ardents pour arriver bient&ocirc;t au
+Rameau d'Or.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en sais donc le chemin? dit l'altesse sourissonne.</p>
+
+<p>&mdash;Si je le sais, madame! comme celui de ma maison, r&eacute;pliqua l'autre. Ce
+Rameau est merveilleux; une seule de ses feuilles suffit pour &ecirc;tre
+toujours riche; elle fournit de l'argent, elle d&eacute;senchante, elle rend
+belle, elle conserve la jeunesse; il faut, avant le jour, nous mettre en
+campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurons l'honneur de vous accompagner, un honn&ecirc;te grillon que
+voici et moi, si vous le trouvez bon, mesdames, dit la sauterelle; car
+nous sommes, aussi bien que vous, p&egrave;lerins du Rameau d'Or.&raquo;</p>
+
+<p>Il y eut alors beaucoup de compliments faits de part et d'autre; les
+souris &eacute;taient des princesses que ce m&eacute;chant enchanteur avait li&eacute;es sur
+la table; et pour le grillon et la sauterelle, ils avaient une politesse
+qui ne se d&eacute;mentait jamais.</p>
+
+<p>Chacun d'eux s'&eacute;veilla tr&egrave;s matin; ils partirent de compagnie fort
+silencieusement, car ils craignaient que des chasseurs &agrave; l'aff&ucirc;t les
+entendant parler, ne les prissent pour les mettre en cage. Ils
+arriv&egrave;rent ainsi au Rameau d'Or. Il &eacute;tait plant&eacute; au milieu d'un jardin
+merveilleux; au lieu de sable, les all&eacute;es &eacute;taient remplies de petites
+perles orientales plus rondes que des pois; les roses &eacute;taient de
+diamants incarnats, et les feuilles d'&eacute;meraudes; les fleurs de grenades,
+de grenats; les soucis, de topazes; les jonquilles, de brillants jaunes;
+les violettes, de saphirs; les bluets, de turquoises; les tulipes,
+d'am&eacute;thystes, opales et diamants; enfin, la quantit&eacute; et la diversit&eacute; de
+ces belles fleurs brillaient plus que le soleil.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc l&agrave; (comme je l'ai d&eacute;j&agrave; dit) qu'&eacute;tait le Rameau d'Or, le
+m&ecirc;me que le prince Sans-Pair re&ccedil;ut de l'aigle, et dont il toucha la f&eacute;e
+B&eacute;nigne lorsqu'elle &eacute;tait enchant&eacute;e. Il &eacute;tait devenu aussi haut que les
+plus grands arbres, et tout charg&eacute; de rubis qui formaient des cerises.
+D&egrave;s que le grillon, la sauterelle et les deux souris s'en furent
+approch&eacute;s, ils reprirent leur forme naturelle. Quelle joie! quels
+transports ne ressentit point l'amoureux prince &agrave; la vue de sa belle
+berg&egrave;re? Il se jeta &agrave; ses pieds; il allait lui dire tout ce qu'une
+surprise si agr&eacute;able et si peu esp&eacute;r&eacute;e lui faisait ressentir, lorsque la
+reine B&eacute;nigne et le roi Trasim&egrave;ne parurent dans une pompe sans pareille;
+car tout r&eacute;pondait &agrave; la magnificence du jardin. Quatre Amours arm&eacute;s de
+pied en cap, l'arc au c&ocirc;t&eacute;, le carquois sur l'&eacute;paule, soutenaient avec
+leurs fl&egrave;ches un petit pavillon de brocart or et bleu, sous lequel
+paraissaient deux riches couronnes.</p>
+
+<p>&laquo;Venez, aimables amants, s'&eacute;cria la reine, en leur tendant les bras,
+venez recevoir de nos mains les couronnes que votre vertu, votre
+naissance et votre fid&eacute;lit&eacute; m&eacute;ritent; vos travaux vont se changer en
+plaisirs. Princesse Brillante, continua-t-elle, ce berger si terrible &agrave;
+votre coeur est le prince qui vous fut destin&eacute; par votre p&egrave;re et par le
+sien. Il n'est point mort dans la tour. Recevez-le pour &eacute;poux, et me
+laissez le soin de votre repos et de votre bonheur.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse, ravie, se jeta au cou de B&eacute;nigne; et lui laissant voir les
+larmes qui coulaient de ses yeux, elle connut par son silence que
+l'exc&egrave;s de sa joie lui &ocirc;tait l'usage de la parole. Sans-Pair s'&eacute;tait mis
+aux genoux de cette g&eacute;n&eacute;reuse f&eacute;e; il baisait respectueusement ses
+mains, et disait mille choses sans ordre et sans suite. Trasim&egrave;ne lui
+faisait de grandes caresses, et B&eacute;nigne leur conta, en peu de mots,
+qu'elle ne les avait presque point quitt&eacute;s; que c'&eacute;tait elle qui avait
+propos&eacute; &agrave; Brillante de souffler dans le manchon jaune et blanc; qu'elle
+avait pris la figure d'une vieille berg&egrave;re pour loger la princesse chez
+elle; que c'&eacute;tait encore elle qui avait enseign&eacute; au prince de quel c&ocirc;te
+il fallait suivre sa berg&egrave;re. &laquo;&Agrave; la v&eacute;rit&eacute;, continua-t-elle, vous avez
+eu des peines que je vous aurais &eacute;vit&eacute;es si j'en avais &eacute;t&eacute; la ma&icirc;tresse;
+mais, enfin, les plaisirs d'amour veulent &ecirc;tre achet&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>L'on entendit aussit&ocirc;t une douce symphonie qui retentit de tous c&ocirc;t&eacute;s;
+les Amours se h&acirc;t&egrave;rent de couronner les jeunes amants. L'hymen se fit;
+et pendant cette c&eacute;r&eacute;monie, les deux princesses qui venaient de quitter
+la figure de souris conjur&egrave;rent la f&eacute;e d'user de son pouvoir, pour
+d&eacute;livrer du ch&acirc;teau de l'enchanteur les souris et les chats infortun&eacute;s
+qui s'y d&eacute;sesp&eacute;raient.</p>
+
+<p>&laquo;Ce jour-ci est trop c&eacute;l&egrave;bre, dit-elle, pour vous rien refuser.&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps elle frappe trois fois le Rameau d'Or, et tous ceux qui
+avaient &eacute;t&eacute; retenus dans le ch&acirc;teau parurent; chacun sous sa forme
+naturelle y retrouva sa ma&icirc;tresse. La f&eacute;e, lib&eacute;rale, voulant que tout se
+ressent&icirc;t de la f&ecirc;te, leur donna l'armoire du donjon &agrave; partager entre
+eux. Ce pr&eacute;sent valait plus que dix royaumes de ce temps-l&agrave;. Il est ais&eacute;
+d'imaginer leur satisfaction et leur reconnaissance. B&eacute;nigne et
+Trasim&egrave;ne achev&egrave;rent ce grand ouvrage par une g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; qui surpassait
+tout ce qu'ils avaient fait jusqu'alors, d&eacute;clarant que le palais et le
+jardin du Rameau d'Or seraient &agrave; l'avenir au roi Sans-Pair et &agrave; la reine
+Brillante; cent autres rois en &eacute;taient tributaires et cent royaumes en
+d&eacute;pendaient.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Lorsqu'une f&eacute;e offrait son secours &agrave; Brillante,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui ne l'&eacute;tait pas trop pour lors;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Elle pouvait, d'une beaut&eacute; charmante,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Demander les rares tr&eacute;sors;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>C'est une chose bien tentante!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je n'en veux prendre pour t&eacute;moins,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que les embarras et les soins.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Dont pour la conserver le sexe se tourmente.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais Brillante n'&eacute;couta pas</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le d&eacute;sir s&eacute;ducteur d'obtenir des appas;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Elle aima mieux avoir l'esprit et l'&acirc;me belle:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Les roses et les lis d'un visage charmant,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Comme les autres fleurs, passent en un moment,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et l'&acirc;me demeure immortelle.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_Pigeon_et_la_Colombe" id="Le_Pigeon_et_la_Colombe"></a><a href="#table">Le Pigeon et la Colombe</a></h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait une fois un roi et une reine qui s'aimaient si ch&egrave;rement, que
+cette union servait d'exemple dans toutes les familles; et l'on aurait
+&eacute;t&eacute; bien surpris de voir un m&eacute;nage en discorde dans leur royaume. Il se
+nommait le royaume des D&eacute;serts.</p>
+
+<p>La reine avait eu plusieurs enfants; il ne lui restait qu'une fille,
+dont la beaut&eacute; &eacute;tait si grande, que si quelque chose pouvait la consoler
+de la perte des autres, c'&eacute;tait les charmes que l'on remarquait dans
+celle-ci. Le roi et la reine l'&eacute;levaient comme leur unique esp&eacute;rance;
+mais le bonheur de la famille royale dura peu. Le roi &eacute;tant &agrave; la chasse
+sur un cheval ombrageux, il entendit tirer quelques coups; le bruit et
+le feu l'effray&egrave;rent, il prit le mors aux dents, il partit comme un
+&eacute;clair; il voulut l'arr&ecirc;ter au bord d'un pr&eacute;cipice; il se cabra, et
+s'&eacute;tant renvers&eacute; sur lui, la chute fut si rude qu'il le tua avant qu'on
+f&ucirc;t en &eacute;tat de le secourir.</p>
+
+<p>Des nouvelles si funestes r&eacute;duisirent la reine &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;: elle ne
+put mod&eacute;rer sa douleur; elle sentit bien qu'elle &eacute;tait trop violente
+pour y r&eacute;sister, et elle ne songea plus qu'&agrave; mettre ordre aux affaires
+de sa fille, afin de mourir avec quelque sorte de repos. Elle avait une
+amie qui s'appelait la f&eacute;e Souveraine, parce qu'elle avait une grande
+autorit&eacute; dans tous les empires, et qu'elle &eacute;tait fort habile. Elle lui
+&eacute;crivit, d'une main mourante, qu'elle souhaitait de rendre les derniers
+soupirs entre ses bras; qu'elle se h&acirc;t&acirc;t de venir, si elle voulait la
+trouver en vie, et qu'elle avait des choses de cons&eacute;quence &agrave; lui dire.</p>
+
+<p>Quoique la f&eacute;e ne manqu&acirc;t pas d'affaires, elle les quitta toutes, et
+montant sur son chameau de feu, qui allait plus vite que le soleil, elle
+arriva chez la reine, qui l'attendait impatiemment; elle lui parla de
+plusieurs choses qui regardaient la r&eacute;gence du royaume, la priant de
+l'accepter et de prendre soin de la petite princesse Constancia.</p>
+
+<p>&laquo;Si quelque chose, ajouta-t-elle, peut soulager l'inqui&eacute;tude que j'ai de
+la laisser orpheline dans un &acirc;ge si tendre, c'est l'esp&eacute;rance que vous
+me donnerez en sa personne des marques de l'amiti&eacute; que vous avez
+toujours eue pour moi; qu'elle trouvera en vous une m&egrave;re qui peut la
+rendre bien plus heureuse et plus parfaite que je n'aurais fait, et que
+vous lui choisirez un &eacute;poux assez aimable pour qu'elle n'aime jamais que
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu souhaites tout ce qu'il faut souhaiter, grande reine, lui dit la
+f&eacute;e, je n'oublierai rien pour ta fille; mais j'ai tir&eacute; son horoscope, il
+semble que le destin est irrit&eacute; contre la nature, d'avoir &eacute;puis&eacute; tous
+ses tr&eacute;sors en la formant; il a r&eacute;solu de la faire souffrir, et ta
+royale majest&eacute; doit savoir qu'il prononce quelquefois des arr&ecirc;ts sur un
+ton si absolu, qu'il est impossible de s'y soustraire.</p>
+
+<p>&mdash;Tout au moins, reprit la reine, adoucissez ses disgr&acirc;ces, et n'oubliez
+rien pour les pr&eacute;venir: il arrive souvent que l'on &eacute;vite de grands
+malheurs, lorsqu'on y fait une s&eacute;rieuse attention.&raquo;</p>
+
+<p>La f&eacute;e Souveraine lui promit tout ce qu'elle souhaitait, et la reine
+ayant embrass&eacute; cent et cent fois sa ch&egrave;re Constancia, mourut avec assez
+de tranquillit&eacute;.</p>
+
+<p>La f&eacute;e lisait dans les astres avec la m&ecirc;me facilit&eacute; qu'on lit &agrave; pr&eacute;sent
+les contes nouveaux qui s'impriment tous les jours. Elle vit que la
+princesse &eacute;tait menac&eacute;e de la fatale passion d'un g&eacute;ant, dont les &Eacute;tats
+n'&eacute;taient pas fort &eacute;loign&eacute;s du royaume des D&eacute;serts; elle connaissait
+bien qu'il fallait sur toutes choses l'&eacute;viter, et elle n'en trouva pas
+de meilleur moyen que d'aller cacher sa ch&egrave;re &eacute;l&egrave;ve &agrave; un des bouts de la
+terre, si &eacute;loign&eacute; de celui o&ugrave; le g&eacute;ant r&eacute;gnait, qu'il n'y avait aucune
+apparence qu'il v&icirc;nt y troubler leur repos.</p>
+
+<p>D&egrave;s que la f&eacute;e Souveraine eut choisi des ministres capables de gouverner
+l'&Eacute;tat qu'elle voulait leur confier, et qu'elle eut &eacute;tabli des lois si
+judicieuses, que tous les sages de la Gr&egrave;ce n'auraient pu rien faire
+d'approchant, elle entra une nuit dans la chambre de Constancia; et sans
+la r&eacute;veiller, elle l'emporta sur son chameau de feu, puis partit pour
+aller dans un pays fertile, o&ugrave; l'on vivait sans ambition et sans peine;
+c'&eacute;tait une vraie vall&eacute;e de Temp&eacute;: l'on n'y trouvait que des bergers et
+des berg&egrave;res, qui demeuraient dans des cabanes dont chacun &eacute;tait
+l'architecte.</p>
+
+<p>Elle n'ignorait pas que si la princesse passait seize ans sans voir le
+g&eacute;ant, elle n'aurait plus qu'&agrave; retourner en triomphe dans son royaume;
+mais que s'il la voyait plus t&ocirc;t, elle serait expos&eacute;e &agrave; de grandes
+peines. Elle &eacute;tait tr&egrave;s soigneuse de la cacher aux yeux de tout le
+monde, et pour qu'elle par&ucirc;t moins belle, elle l'avait habill&eacute;e en
+berg&egrave;re, avec de grosses cornettes toujours abattues sur son visage;
+mais telle que le soleil, qui, envelopp&eacute; d'une nu&eacute;e, la perce par de
+longs traits de lumi&egrave;re, cette charmante princesse ne pouvait &ecirc;tre si
+bien couverte, que l'on n'aper&ccedil;&ucirc;t quelques-unes de ses beaut&eacute;s; et
+malgr&eacute; tous les foins de la f&eacute;e, on ne parlait plus de Constancia que
+comme d'un chef-d'oeuvre des cieux qui ravissait tous les coeurs.</p>
+
+<p>Sa beaut&eacute; n'&eacute;tait pas la seule chose qui la rendait merveilleuse:
+Souveraine l'avait dou&eacute;e d'une voix si admirable, et de toucher si bien
+tous les instruments dont elle voulait jouer, que sans jamais avoir
+appris la musique, elle aurait pu donner des le&ccedil;ons aux muses, et m&ecirc;me
+au c&eacute;leste Apollon.</p>
+
+<p>Ainsi elle ne s'ennuyait point, la f&eacute;e lui avait expliqu&eacute; les raisons
+qu'elle avait de l'&eacute;lever dans une condition si obscure. Comme elle
+&eacute;tait toute pleine d'esprit, elle y entrait avec tant de jugement, que
+Souveraine s'&eacute;tonnait qu'&agrave; un &acirc;ge si peu avanc&eacute;, l'on p&ucirc;t trouver tant
+de docilit&eacute; et d'esprit. Il y avait plusieurs mois qu'elle n'&eacute;tait all&eacute;e
+au royaume des D&eacute;serts, parce qu'elle ne la quittait qu'avec peine; mais
+sa pr&eacute;sence y &eacute;tait n&eacute;cessaire, l'on n'agissait que par ses ordres, et
+les ministres ne faisaient pas &eacute;galement bien leur devoir. Elle partit,
+lui recommandant fort de s'enfermer jusqu'&agrave; son retour.</p>
+
+<p>Cette belle princesse avait un petit mouton qu'elle aimait ch&egrave;rement,
+elle se plaisait &agrave; lui faire des guirlandes de fleurs; d'autres fois,
+elle le couvrait de noeuds de rubans. Elle l'avait nomm&eacute; Ruson. Il &eacute;tait
+plus habile que tous ses camarades, il entendait la voix et les ordres
+de sa ma&icirc;tresse, il y ob&eacute;issait ponctuellement: &laquo;Ruson, lui disait-elle,
+allez qu&eacute;rir ma quenouille&raquo;; il courait dans sa chambre, et la lui
+apportait en faisant mille bonds. Il sautait autour d'elle, il ne
+mangeait plus que les herbes qu'elle avait cueillies, et il serait
+plut&ocirc;t mort de soif que de boire ailleurs que dans le creux de sa main.
+Il savait fermer la porte, battre la mesure quand elle chantait, et
+b&ecirc;ler en cadence. Ruson &eacute;tait aimable, Ruson &eacute;tait aim&eacute;; Constancia lui
+parlait sans cesse et lui faisait mille caresses.</p>
+
+<p>Cependant une jolie brebis du voisinage plaisait pour le moins autant &agrave;
+Ruson que sa princesse. Tout mouton est mouton, et la plus ch&eacute;tive
+brebis &eacute;tait plus belle aux yeux de Ruson que la m&egrave;re des amours.
+Constancia lui reprochait souvent ses coquetteries: &laquo;Petit libertin,
+disait-elle, ne saurais-tu rester aupr&egrave;s de moi? Tu m'es si cher, je
+n&eacute;glige tout mon troupeau pour toi, et tu ne veux pas laisser cette
+galeuse pour me plaire.&raquo; Elle l'attachait avec une cha&icirc;ne de fleurs;
+alors il semblait se d&eacute;piter, et tirait tant et tant qu'il la rompait:
+&laquo;Ah! lui disait Constancia en col&egrave;re, la f&eacute;e m'a dit bien des fois que
+les hommes sont volontaires comme toi, qu'ils fuient le plus l&eacute;ger
+assujettissement, et que ce sont les animaux du monde les plus mutins.
+Puisque tu veux leur ressembler, m&eacute;chant Ruson, va chercher ta belle
+b&ecirc;te de brebis, si le loup te mange, tu seras bien mang&eacute;; je ne pourrai
+peut-&ecirc;tre pas te secourir.&raquo;</p>
+
+<p>Le mouton amoureux ne profita point des avis de Constancia. &Eacute;tant tout
+le jour avec sa ch&egrave;re brebis, proche de la maisonnette o&ugrave; la princesse
+travaillait toute seule, elle l'entendit b&ecirc;ler si haut et si
+pitoyablement, qu'elle ne douta point de sa funeste aventure. Elle se
+l&egrave;ve bien &eacute;mue, sort, et voit un loup qui emportait le pauvre Ruson:
+elle ne songea plus &agrave; tout ce que la f&eacute;e lui avait dit en partant; elle
+courut apr&egrave;s le ravisseur de son mouton, criant: &laquo;Au loup! Au loup!&raquo;
+Elle le suivait, lui jetant des pierres avec sa houlette sans qu'il
+quitt&acirc;t sa proie; mais, h&eacute;las! en passant proche d'un bois, il en sortit
+bien un autre loup: c'&eacute;tait un horrible g&eacute;ant. &Agrave; la vue de cet
+&eacute;pouvantable colosse, la princesse transie de peur leva les vers le ciel
+pour lui demander du secours, et pria la terre de l'engloutir. Elle ne
+fut &eacute;cout&eacute;e ni du ciel ni de la terre; elle m&eacute;ritait d'&ecirc;tre punie de
+n'avoir pas cru la f&eacute;e Souveraine.</p>
+
+<p>Le g&eacute;ant ouvrit les bras pour l'emp&ecirc;cher de passer outre; mais quelque
+terrible et furieux qu'il f&ucirc;t, il ressentit les effets de sa beaut&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Quel rang tiens-tu parmi les d&eacute;esses? lui dit-il d'une voix qui faisait
+plus de bruit que le tonnerre, car ne pense pas que je m'y m&eacute;prenne, tu
+n'es point une mortelle; apprends-moi seulement ton nom, et si tu es
+fille ou femme de Jupiter? qui sont tes fr&egrave;res? quelles sont tes soeurs?
+Il y a longtemps que je cherche une d&eacute;esse pour l'&eacute;pouser, te voil&agrave;
+heureusement trouv&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse sentait que la peur avait li&eacute; sa langue, et que les paroles
+mouraient dans sa bouche.</p>
+
+<p>Comme il vit qu'elle ne r&eacute;pondait pas &agrave; ses galantes questions:</p>
+
+<p>Pour une divinit&eacute;, lui dit-il, tu n'as gu&egrave;re d'esprit.&raquo;</p>
+
+<p>Sans autre discours, il ouvrit un grand sac et la jeta dedans.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re chose qu'elle aper&ccedil;ut au fond, ce fut le m&eacute;chant loup et le
+pauvre mouton. Le g&eacute;ant s'&eacute;tait diverti &agrave; les prendre &agrave; la course:</p>
+
+<p>&laquo;Tu mourras avec moi, mon cher Ruson, lui dit-elle en le baisant, c'est
+une petite consolation, il vaudrait bien mieux nous sauver ensemble.&raquo;</p>
+
+<p>Cette triste pens&eacute;e la fit pleurer am&egrave;rement, elle soupirait et
+sanglotait fort haut; Ruson b&ecirc;lait, le loup hurlait; cela r&eacute;veilla un
+chien, un chat, un coq et un perroquet qui dormaient. Ils commenc&egrave;rent
+de leur c&ocirc;t&eacute; &agrave; faire un bruit d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;: voil&agrave; un &eacute;trange charivari dans
+la besace du g&eacute;ant. Enfin, fatigu&eacute; de les entendre, il pensa tout tuer;
+mais il se contenta de lier le sac, et de le jeter sur le haut d'un
+arbre, apr&egrave;s l'avoir marqu&eacute; pour le venir reprendre; il allait se battre
+en duel contre un autre g&eacute;ant, et toute cette crierie lui d&eacute;plaisait.</p>
+
+<p>La princesse se douta bien que pour peu qu'il march&acirc;t il s'&eacute;loignerait
+beaucoup, car un cheval courant &agrave; toute bride n'aurait pu l'attraper
+quand il allait au petit pas: elle tira ses ciseaux et coupa la toile de
+la besace, puis elle en fit sortir son cher Ruson, le chien, le chat, le
+coq, le perroquet, elle se sauva ensuite, et laissa le loup dedans, pour
+lui apprendre &agrave; manger les petits moutons. La nuit &eacute;tait fort obscure,
+c'&eacute;tait une &eacute;trange chose de se trouver seule au milieu d'une for&ecirc;t,
+sans savoir de quel c&ocirc;t&eacute; tourner ses pas, ne voyant ni le ciel ni la
+terre, et craignant toujours de rencontrer le g&eacute;ant.</p>
+
+<p>Elle marchait le plus vite qu'elle pouvait; elle serait tomb&eacute;e cent et
+cent fois, mais tous les animaux qu'elle avait d&eacute;livr&eacute;s, reconnaissants
+de la gr&acirc;ce qu'ils en avaient re&ccedil;ue, ne voulurent point l'abandonner, et
+la servirent utilement dans son voyage. Le chat avait les yeux si
+&eacute;tincelants qu'il &eacute;clairait comme un flambeau; le chien qui jappait
+faisait sentinelle; le coq chantait pour &eacute;pouvanter les lions; le
+perroquet jargonnait si haut, qu'on aurait jug&eacute;, &agrave; l'entendre, que vingt
+personnes causaient ensemble, de sorte que les voleurs s'&eacute;loignaient
+pour laisser le passage libre &agrave; notre belle voyageuse, et le mouton qui
+marchait quelques pas devant elle, la garantissait de tomber dans de
+grands trous, dont il avait lui-m&ecirc;me bien de la peine &agrave; se retirer.</p>
+
+<p>Constancia allait &agrave; l'aventure, se recommandant &agrave; sa bonne amie la f&eacute;e,
+dont elle esp&eacute;rait quelque secours, quoiqu'elle se reproch&acirc;t beaucoup de
+n'avoir pas suivi ses ordres; mais quelquefois elle craignait d'en &ecirc;tre
+abandonn&eacute;e. Elle aurait bien souhait&eacute; que sa bonne fortune l'e&ucirc;t
+conduite dans la maison o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute; secr&egrave;tement &eacute;lev&eacute;e: comme elle
+n'en savait point le chemin, elle n'osait point se flatter de la
+rencontrer sans un bonheur particulier.</p>
+
+<p>Elle se trouva, &agrave; la pointe du jour, au bord d'une rivi&egrave;re qui arrosait
+la plus agr&eacute;able prairie du monde; elle regarda autour d'elle, et ne vit
+ni chien, ni chat, ni coq, ni perroquet; le seul Ruson lui tenait
+compagnie. &laquo;H&eacute;las! o&ugrave; suis-je? dit-elle. Je ne connais point ces beaux
+lieux, que vais-je devenir? qui aura soin de moi? Ah! petit mouton, que
+tu me co&ucirc;tes cher! si je n'avais pas couru apr&egrave;s toi, je serais encore
+chez la f&eacute;e Souveraine, je ne craindrais ni le g&eacute;ant, ni aucune aventure
+f&acirc;cheuse.&raquo; Il semblait, &agrave; l'air de Ruson, qu'il l'&eacute;coutait en tremblant,
+et qu'il reconnaissait sa faute: enfin la princesse abattue et fatigu&eacute;e
+cessa de le gronder, elle s'assit au bord de l'eau; et comme elle &eacute;tait
+lasse, et que l'ombre de plusieurs arbres la garantissait des ardeurs du
+soleil, ses yeux ferm&egrave;rent doucement, elle se laissa tomber sur l'herbe,
+et s'endormit d'un profond sommeil.</p>
+
+<p>Elle n'avait point d'autres gardes que le fid&egrave;le Ruson, il marcha sur
+elle, il la tirailla; mais quel fut son &eacute;tonnement de remarquer &agrave; vingt
+pas d'elle un jeune homme qui se tenait derri&egrave;re quelques buissons? Il
+s'en couvrait pour la voir sans &ecirc;tre vu: la beaut&eacute; de sa taille, celle
+de sa t&ecirc;te, la noblesse de son air et la magnificence de ses habits
+surprirent si fort la princesse, qu'elle se leva brusquement, dans la
+r&eacute;solution de s'&eacute;loigner. Je ne sais quel charme secret l'arr&ecirc;ta; elle
+jetait les yeux d'un air craintif sur cet inconnu, le g&eacute;ant ne lui avait
+presque pas fait plus de peur, mais la peur part de diff&eacute;rentes causes:
+leurs regards et leurs actions marquaient assez les sentiments qu'ils
+avaient d&eacute;j&agrave; l'un pour l'autre.</p>
+
+<p>Ils seraient peut-&ecirc;tre demeur&eacute;s longtemps sans se parler que des yeux,
+si le prince n'avait pas entendu le bruit des cors et celui des chiens
+qui s'approchaient; il s'aper&ccedil;ut qu'elle en &eacute;tait &eacute;tonn&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Ne craignez rien, belle berg&egrave;re, lui dit-il, vous &ecirc;tes en s&ucirc;ret&eacute; dans
+ces lieux: pl&ucirc;t au ciel que ceux qui vous y voient y pussent &ecirc;tre de
+m&ecirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit-elle, j'implore votre protection, je suis une pauvre
+orpheline qui n'ai point d'autre parti &agrave; prendre que d'&ecirc;tre berg&egrave;re;
+procurez-moi un troupeau, j'en aurai grand soin.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux les moutons, dit-il en souriant, que vous voudrez conduire au
+p&acirc;turage! mais enfin, aimable berg&egrave;re, si vous le souhaitez, j'en
+parlerai &agrave; la reine ma m&egrave;re, et je me ferai un plaisir de commencer d&egrave;s
+aujourd'hui &agrave; vous rendre mes services.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! seigneur, dit Constancia, je vous demande pardon de la libert&eacute; que
+j'ai prise, je n'aurais os&eacute; le faire si j'avais su votre rang.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince l'&eacute;coutait avec le dernier &eacute;tonnement, il lui trouvait de
+l'esprit et de la politesse, rien ne r&eacute;pondait mieux &agrave; son excellente
+beaut&eacute;; mais rien ne s'accordait plus mal avec la simplicit&eacute; de ses
+habits et l'&eacute;tat de berg&egrave;re. Il voulut m&ecirc;me essayer de lui faire prendre
+un autre parti:</p>
+
+<p>&laquo;Songez-vous, lui dit-il, que vous serez expos&eacute;e, toute seule
+dans un bois ou dans une campagne, n'ayant pour compagnie que
+vos innocentes brebis? Les mani&egrave;res d&eacute;licates que je vous remarque
+s'accommoderont-elles de la solitude? Qui sait d'ailleurs si vos
+charmes, dont le bruit se r&eacute;pandra dans cette contr&eacute;e, ne vous
+attireront point mille importuns? Moi-m&ecirc;me, adorable berg&egrave;re, moi-m&ecirc;me
+je quitterai la cour pour m'attacher &agrave; vos pas; et ce que je ferai,
+d'autres le feront aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Cessez, lui dit-elle, seigneur, de me flatter par des louanges que je
+ne m&eacute;rite point; je suis n&eacute;e dans un hameau; je n'ai jamais connu que la
+vie champ&ecirc;tre, et j'esp&egrave;re que vous me laisserez garder tranquillement
+les troupeaux de la reine, si elle daigne me les confier; je la
+supplierai m&ecirc;me de me mettre sous quelque berg&egrave;re plus exp&eacute;riment&eacute;e que
+moi; et comme je ne la quitterai point, il est bien certain que je ne
+m'ennuierai pas.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince ne put lui r&eacute;pondre; ceux qui l'avaient suivi &agrave; la chasse
+parurent sur un coteau.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous quitte, charmante personne, lui dit-il d'un air empress&eacute;; il ne
+faut pas que tant de gens partagent le bonheur que j'ai de vous voir;
+allez au bout de cette prairie, il y a une maison o&ugrave; vous pourrez
+demeurer en s&ucirc;ret&eacute;, apr&egrave;s que vous aurez dit que vous y venez ma part.&raquo;</p>
+
+<p>Constancia, qui aurait eu de la peine &agrave; se trouver en si grande
+compagnie, se h&acirc;ta de marcher vers le lieu que Constancio (c'est ainsi
+que s'appelait le prince) lui avait enseign&eacute;.</p>
+
+<p>Il la suivit des yeux, il soupira tendrement, et remontant &agrave; cheval, il
+se mit &agrave; la t&ecirc;te de sa troupe sans continuer la chasse. En entrant chez
+la reine, il la trouva fort irrit&eacute;e contre une vieille berg&egrave;re qui lui
+rendait un assez mauvais compte de ses agneaux. Apr&egrave;s que la reine eut
+bien grond&eacute;, elle lui dit de ne para&icirc;tre jamais devant elle.</p>
+
+<p>Cette occasion favorisa le dessein de Constancio; il lui conta qu'il
+avait rencontr&eacute; une jeune fille qui d&eacute;sirait passionn&eacute;ment d'&ecirc;tre &agrave;
+elle, qu'elle avait l'air soigneux, et qu'elle ne paraissait pas
+int&eacute;ress&eacute;e. La reine go&ucirc;ta fort ce que lui disait son fils, elle accepta
+la berg&egrave;re avant de l'avoir vue, et dit au prince de donner ordre qu'on
+la men&acirc;t avec les autres dans les pacages de la couronne. Il fut ravi
+qu'elle la dispens&acirc;t de venir au palais: certains sentiments empress&eacute;s
+et jaloux lui faisaient craindre des rivaux, bien qu'il n'y en e&ucirc;t
+aucuns qui pussent lui rien disputer ni sur le rang, ni sur le m&eacute;rite;
+il est vrai qu'il craignait moins les grands seigneurs que les petits,
+il pensait qu'elle aurait plus de penchant pour un simple berger que
+pour un prince qui &eacute;tait si proche du tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Il serait difficile de raconter toutes les r&eacute;flexions dont celle-ci
+&eacute;tait suivie: que ne reprochait-il pas &agrave; son coeur, lui qui jusqu'alors
+n'avait rien aim&eacute;, et qui n'avait trouv&eacute; personne digne de lui! Il se
+donnait &agrave; une fille d'une naissance si obscure, qu'il ne pourrait jamais
+avouer sa passion sans rougir: il voulut la combattre; et se persuadant
+que l'absence &eacute;tait un rem&egrave;de immanquable, particuli&egrave;rement sur une
+tendresse naissante, il &eacute;vita de revoir la berg&egrave;re; il suivit son
+penchant pour la chasse et pour le jeu: en quelque lieu qu'il aper&ccedil;&ucirc;t
+des moutons, il s'en d&eacute;tournait comme s'il e&ucirc;t rencontr&eacute; des serpents;
+de sorte qu'avec un peu de temps, le trait qui l'avait bless&eacute; lui parut
+moins sensible. Mais un jour des plus ardents de la canicule,
+Constancio, fatigu&eacute; d'une longue chasse, se trouvant au bord de la
+rivi&egrave;re, il en suivit le cours &agrave; l'ombre des alisiers qui joignaient
+leurs branches &agrave; celles des saules, et rendaient cet endroit aussi frais
+qu'agr&eacute;able. Une profonde r&ecirc;verie le surprit, il &eacute;tait seul, il ne
+songeait plus &agrave; tous ceux qui l'attendaient, quand il fut frapp&eacute; tout
+d'un coup par les charmants accents d'une voix qui lui parut c&eacute;leste; il
+s'arr&ecirc;ta pour l'&eacute;couter, et ne demeura pas m&eacute;diocrement surpris
+d'entendre ces paroles:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>H&eacute;las! j'avais promis de vivre sans ardeur;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais l'amour prend plaisir &agrave; me rendre parjure;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je me sens d&eacute;chirer d'une vive blessure,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Constancio devient le ma&icirc;tre de mon coeur.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>L'autre jour je le vis dans cette solitude,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Fatigu&eacute; du travail qu'il trouve en ces for&ecirc;ts;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il chantait son inqui&eacute;tude,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Assis sous ces ombrages frais.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Jamais rien de si beau ne s'offrit &agrave; ma vue;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je demeurai longtemps immobile, &eacute;perdue;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De la main de l'Amour je vis partir les traits</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que je porte au fond de mon &acirc;me.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le mal que je ressens a pour moi trop d'attraits;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Je vois par l'ardeur qui m'enflamme,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que je n'en gu&eacute;rirai jamais.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Sa curiosit&eacute; l'emporta sur le plaisir qu'il avait d'entendre chanter si
+bien: il s'avan&ccedil;a diligemment; le nom de Constancio l'avait frapp&eacute;, car
+c'&eacute;tait le sien; mais cependant un berger pouvait le porter aussi bien
+qu'un prince, et ainsi il ne savait si c'&eacute;tait pour lui ou pour quelque
+autre que ces paroles avaient &eacute;t&eacute; faites. Il eut &agrave; peine mont&eacute; sur une
+petite &eacute;minence couverte d'arbres, qu'il aper&ccedil;ut au pied la belle
+Constancia: elle &eacute;tait assise sur le bord d'un ruisseau, dont la chute
+pr&eacute;cipit&eacute;e faisait un bruit si agr&eacute;able, qu'elle semblait y vouloir
+accorder sa voix. Son fid&egrave;le mouton, couch&eacute; sur l'herbe, se tenait comme
+un mouton favori bien plus pr&egrave;s d'elle que les autres; Constancia lui
+donnait de temps en temps de petits coups de sa houlette, elle le
+caressait d'un air enfantin, et toutes les fois qu'elle le touchait, il
+baisait sa main, et la regardait avec des yeux tout plein d'esprit. &laquo;Ah!
+que tu serais heureux, disait le prince tout bas, si tu connaissais le
+prix des caresses qui te sont faites! H&eacute; quoi! cette berg&egrave;re est encore
+plus belle que lorsque je la rencontrai! Amour! Amour! que veux-tu de
+moi? dois-je l'aimer, ou plut&ocirc;t suis-je encore en &eacute;tat de m'en d&eacute;fendre?
+Je l'avais &eacute;vit&eacute;e soigneusement, parce que je sentais bien tout le
+danger qu'il y a de la voir; quelles impressions, grands dieux, ces
+premiers mouvements ne firent-ils pas sur moi! Ma raison essayait de me
+secourir, je fuyais un objet si aimable: h&eacute;las! je le trouve, mais celui
+dont elle parle est l'heureux berger qu'elle a choisi!&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'il raisonnait ainsi, la berg&egrave;re se leva pour rassembler son
+troupeau, et le faire passer dans un autre endroit de la prairie o&ugrave; elle
+avait laiss&eacute; ses compagnes. Le prince craignit de perdre cette occasion
+de lui parler; il s'avan&ccedil;a vers elle d'un air empress&eacute;: &laquo;Aimable
+berg&egrave;re, lui dit-il, ne voulez-vous pas bien que je vous demande si le
+petit service que je vous ai rendu vous a fait quelque plaisir?&raquo; &Agrave; sa
+vue, Constancia rougit, son teint parut anim&eacute; des plus vives couleurs:</p>
+
+<p>&laquo;Seigneur, lui dit-elle, j'aurais pris soin de vous faire mes tr&egrave;s
+humbles remerciements, s'il convenait &agrave; une pauvre fille comme moi d'en
+faire &agrave; un prince comme vous; mais encore que j'aie manqu&eacute;, le ciel
+m'est t&eacute;moin que je n'en suis point ingrate, et que je prie les dieux de
+combler vos jours de bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Constancia, r&eacute;pliqua-t-il, s'il est vrai que mes bonnes intentions
+vous aient touch&eacute;e au point que vous le dites, il vous est ais&eacute; de me le
+marquer.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! que puis-je faire pour vous, seigneur? r&eacute;pliqua-t-elle d'un air
+empress&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez me dire, ajouta-t-il, pour qui sont les paroles que vous
+venez de chanter.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je ne les ai pas faites, repartit-elle, il me serait difficile
+de vous apprendre rien l&agrave;-dessus.&raquo;</p>
+
+<p>Dans le temps qu'elle parlait, il l'examinait, il la voyait rougir, elle
+&eacute;tait embarrass&eacute;e et tenait les yeux baiss&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi me cacher vos sentiments, Constancia? lui dit-il; votre visage
+trahit le secret de votre coeur, vous aimez?&raquo; Il se tut et la regarda
+encore avec plus d'application.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, lui dit-elle, les choses o&ugrave; j'ai quelque int&eacute;r&ecirc;t m&eacute;ritent si
+peu qu'un grand prince s'en informe, et je suis si accoutum&eacute;e &agrave; garder
+le silence avec mes ch&egrave;res brebis, que je vous supplie de me pardonner
+si je ne r&eacute;ponds point &agrave; vos questions.&raquo; Elle s'&eacute;loigna si vite qu'il
+n'eut pas le temps de l'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>La jalousie sert quelquefois de flambeau pour rallumer l'amour: celui du
+prince prit dans ce moment tant de forces qu'il ne s'&eacute;teignit jamais; il
+trouva mille gr&acirc;ces nouvelles dans cette jeune personne, qu'il n'avait
+point remarqu&eacute;es la premi&egrave;re fois qu'il la vit; la mani&egrave;re dont elle le
+quitta lui fit croire, autant que les paroles, qu'elle &eacute;tait pr&eacute;venue
+pour quelque berger. Une profonde tristesse s'empara de son &acirc;me, il
+n'osa la suivre, bien qu'il e&ucirc;t une extr&ecirc;me envie de l'entretenir; il se
+coucha dans le m&ecirc;me lieu qu'elle venait de quitter, et apr&egrave;s avoir
+essay&eacute; de se souvenir des paroles qu'elle venait de chanter, il les
+&eacute;crivit sur ses tablettes, et les examina avec attention. &laquo;Ce n'est que
+depuis quelques jours, disait-il, qu'elle a vu ce Constancio qui
+l'occupe: faut-il que je me nomme comme lui, et que je sois si &eacute;loign&eacute;
+de sa bonne fortune? qu'elle m'a regard&eacute; froidement! Elle me para&icirc;t plus
+indiff&eacute;rente aujourd'hui que lorsque je la rencontrai la premi&egrave;re fois;
+son plus grand soin a &eacute;t&eacute; de chercher un pr&eacute;texte pour s'&eacute;loigner de
+moi.&raquo; Ces pens&eacute;es l'afflig&egrave;rent sensiblement, car il ne pouvait
+comprendre qu'une simple berg&egrave;re p&ucirc;t &ecirc;tre si indiff&eacute;rente pour un grand
+prince.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut de retour, il fit appeler un jeune gar&ccedil;on qui &eacute;tait de
+tous ses plaisirs; il avait de la naissance, il &eacute;tait aimable; il lui
+ordonna de s'habiller en berger, d'avoir un troupeau, et de le conduire
+tous les jours aux pacages de la reine, afin de voir ce que faisait
+Constancia, sans lui &ecirc;tre suspect. Mirtain (c'est ainsi qu'il se
+nommait) avait trop envie de plaire &agrave; son ma&icirc;tre pour en n&eacute;gliger une
+occasion qui paraissait l'int&eacute;resser; il lui promit de s'acquitter fort
+bien de ses ordres, et d&egrave;s le lendemain, il fut en &eacute;tat d'aller dans la
+plaine: celui qui en prenait soin ne l'y aurait pas re&ccedil;u s'il n'e&ucirc;t
+montr&eacute; un ordre du prince, disant qu'il &eacute;tait son berger, et qu'il
+l'avait charg&eacute; de ses moutons.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t on le laissa venir parmi la troupe champ&ecirc;tre; il &eacute;tait galant,
+il plut sans peine aux berg&egrave;res; mais &agrave; l'&eacute;gard de Constancia, il lui
+trouvait un air de fiert&eacute; si fort au-dessus de ce qu'elle paraissait
+&ecirc;tre, qu'il ne pouvait accorder tant de beaut&eacute;, d'esprit et de m&eacute;rite
+avec la vie rustique et champ&ecirc;tre qu'elle menait; il la suivait
+inutilement, il la trouvait toujours seule au fond des bois, qui
+chantait d'un air occup&eacute;; il ne voyait aucuns bergers qui osassent
+entreprendre de lui plaire, la chose semblait trop difficile. Mirtain
+tenta cette grande aventure, il se rendit assidu aupr&egrave;s d'elle, et
+connut par sa propre exp&eacute;rience qu'elle ne voulait point d'engagement.</p>
+
+<p>Il rendait compte tous les soirs au prince de la situation des choses;
+tout ce qu'il lui apprenait ne servait qu'&agrave; le d&eacute;sesp&eacute;rer.</p>
+
+<p>&laquo;Ne vous y trompez pas, seigneur, lui dit-il un jour, cette belle fille
+aime; il faut que ce soit en son pays.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela &eacute;tait, reprit le prince, ne voudrait-elle pas y retourner?</p>
+
+<p>&mdash;Que savons-nous, ajouta Mirtain, si elle n'a point quelques raisons
+qui l'emp&ecirc;chent de revoir sa patrie, elle est peut-&ecirc;tre en col&egrave;re contre
+son amant?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria le prince, elle chante trop tendrement les paroles que
+j'ai entendues.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, continua Mirtain, que tous les arbres sont couverts de
+chiffres de leurs noms; et puisque rien ne lui pla&icirc;t ici, sans doute
+quelque chose lui a plu ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;prouve, dit le prince, ses sentiments pour moi, dis-en du bien,
+dis-en du mal, tu pourras conna&icirc;tre ce qu'elle pense.&raquo;</p>
+
+<p>Mirtain ne manqua pas de chercher une occasion de parler &agrave; Constancia.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'avez-vous, belle berg&egrave;re? lui dit-il. Vous paraissez m&eacute;lancolique
+malgr&eacute; toutes les raisons que vous avez d'&ecirc;tre plus gaie qu'une autre?</p>
+
+<p>&mdash;Et quels sujets de joie me trouvez-vous, lui dit-elle; je suis r&eacute;duite
+&agrave; garder des moutons; &eacute;loign&eacute;e de mon pays, je n'ai aucunes nouvelles de
+mes parents, tout cela est-il fort agr&eacute;able?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pliqua-t-il, mais vous &ecirc;tes la plus aimable personne du monde,
+vous avez beaucoup d'esprit, vous chantez d'une mani&egrave;re ravissante, et
+rien ne peut &eacute;galer votre beaut&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je poss&eacute;derais tous ces avantages, ils me toucheraient peu,
+dit-elle, en poussant un profond soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, ajouta Mirtain, vous avez de l'ambition, vous croyez qu'il
+faut &ecirc;tre n&eacute;e sur le tr&ocirc;ne et du sang des dieux, pour vivre contente?
+Ah! d&eacute;trompez-vous de cette erreur, je suis au prince Constancio, et
+malgr&eacute; l'in&eacute;galit&eacute; de nos conditions, je ne laisse pas de l'approcher
+quelquefois, je l'&eacute;tudie, je p&eacute;n&egrave;tre ce qui se passe dans son &acirc;me, et je
+sais qu'il n'est point heureux.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! qui trouble son repos? dit la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Une passion fatale, continua Mirtain.</p>
+
+<p>&mdash;Il aime, reprit-elle d'un air inquiet, h&eacute;las! que je le plains! mais
+que dis-je? continua-t-elle en rougissant. Il est trop aimable pour
+n'&ecirc;tre pas aim&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'ose s'en flatter, belle berg&egrave;re, dit-il; et si vous vouliez bien
+le mettre en repos l&agrave;-dessus, il ajouterait plus de foi &agrave; vos paroles
+qu'&agrave; aucune autre.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me convient pas, dit-elle, de me m&ecirc;ler des affaires d'un si
+grand prince; celles dont vous me parlez sont trop particuli&egrave;res pour
+que je m'avise d'y entrer. Adieu, Mirtain, ajouta-t-elle, en le quittant
+brusquement, si vous voulez m'obliger, ne me parlez plus de votre prince
+ni de ses amours.&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;loigna tout &eacute;mue, elle n'avait pas &eacute;t&eacute; indiff&eacute;rente au m&eacute;rite du
+prince; le premier moment qu'elle le vit ne s'effa&ccedil;a plus de sa pens&eacute;e,
+et sans le charme secret qui l'arr&ecirc;tait malgr&eacute; elle, il est certain
+qu'elle aurait tout tent&eacute; pour retrouver la f&eacute;e Souveraine. Au reste,
+l'on s'&eacute;tonnera que cette habile personne qui savait tout ne v&icirc;nt pas la
+chercher, mais cela ne d&eacute;pendait plus d'elle. Aussit&ocirc;t que le g&eacute;ant eut
+rencontr&eacute; la princesse, elle fut soumise &agrave; la fortune pour un certain
+temps, il fallait que sa destin&eacute;e s'accompl&icirc;t, de sorte que la f&eacute;e se
+contentait de la venir voir dans un rayon du soleil; les yeux de
+Constancia ne le pouvaient regarder assez fixement pour l'y remarquer.</p>
+
+<p>Cette aimable personne s'&eacute;tait aper&ccedil;ue avec d&eacute;pit que le prince l'avait
+si fort n&eacute;glig&eacute;e, qu'il ne l'aurait pas revue si le hasard ne l'e&ucirc;t
+conduit dans le lieu o&ugrave; elle chantait; elle se voulait un mal mortel des
+sentiments qu'elle avait pour lui; et s'il est possible d'aimer et de
+ha&iuml;r en m&ecirc;me temps, je puis dire qu'elle le ha&iuml;ssait parce qu'elle
+l'aimait trop. Combien de larmes r&eacute;pandait-elle en secret! Le seul Ruson
+en &eacute;tait t&eacute;moin; souvent elle lui confiait ses ennuis comme s'il avait
+&eacute;t&eacute; capable de l'entendre; et lorsqu'il bondissait dans la plaine avec
+les brebis: &laquo;Prends garde, Ruson, prends garde, s'&eacute;criait-elle, que
+l'amour ne t'enflamme; de tous les maux c'est le plus grand, et si tu
+aimes sans &ecirc;tre aim&eacute;, pauvre petit mouton, que feras-tu?&raquo;</p>
+
+<p>Ces r&eacute;flexions &eacute;taient suivies de mille reproches qu'elle se faisait sur
+ses sentiments pour un prince indiff&eacute;rent; elle avait bien envie de
+l'oublier, lorsqu'elle le trouva qui s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; dans un lieu
+agr&eacute;able pour y r&ecirc;ver avec plus de libert&eacute; &agrave; la berg&egrave;re qu'il fuyait.
+Enfin, accabl&eacute; de sommeil, il se coucha sur l'herbe; elle le vit, et son
+inclination pour lui prit de nouvelles forces; elle ne put s'emp&ecirc;cher de
+faire les paroles qui donn&egrave;rent lieu &agrave; l'inqui&eacute;tude du prince. Mais de
+quel ennui ne fut-elle pas frapp&eacute;e &agrave; son tour, lorsque Mirtain lui dit
+que Constancio aimait! Quelque attention qu'elle e&ucirc;t faite sur
+elle-m&ecirc;me, elle n'avait pas &eacute;t&eacute; ma&icirc;tresse de s'emp&ecirc;cher de changer
+plusieurs fois de couleur. Mirtain, qui avait ses raisons pour
+l'&eacute;tudier, le remarqua, il en fut ravi, et courut rendre compte &agrave; son
+ma&icirc;tre de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>Le prince avait bien moins de disposition &agrave; se flatter que son
+confident; il ne crut voir que de l'indiff&eacute;rence dans le proc&eacute;d&eacute; de la
+berg&egrave;re, il en accusa l'heureux Constancio qu'elle aimait, et d&egrave;s le
+lendemain il fut la chercher. Aussit&ocirc;t qu'elle l'aper&ccedil;ut, elle s'enfuit
+comme si elle e&ucirc;t vu un tigre ou un lion; la fuite &eacute;tait le seul rem&egrave;de
+qu'elle imaginait &agrave; ses peines. Depuis sa conversation avec Mirtain,
+elle comprit qu'elle ne devait rien oublier pour l'arracher de son
+coeur, et que le moyen d'y r&eacute;ussir, c'&eacute;tait de l'&eacute;viter.</p>
+
+<p>Que devint Constancio, quand sa berg&egrave;re s'&eacute;loigna si brusquement?
+Mirtain &eacute;tait aupr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Tu vois, lui dit-il, tu vois l'heureux effet de tes soins, Constancia
+me hait, je n'ose la suivre pour m'&eacute;claircir moi-m&ecirc;me de ses sentiments.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez trop d'&eacute;gards pour une personne si rustique, r&eacute;pliqua
+Mirtain; et, si vous le voulez, seigneur, je vais lui ordonner de votre
+part de venir vous trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mirtain, s'&eacute;cria le prince, qu'il y a de diff&eacute;rence entre l'amant
+et le confident! Je ne pense qu'&agrave; plaire &agrave; cette aimable fille, je lui
+ai trouv&eacute; une sorte de politesse qui s'accommoderait mal des airs
+brusques que tu veux prendre; je consens &agrave; souffrir plut&ocirc;t qu'&agrave; la
+chagriner.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il fut d'un autre c&ocirc;t&eacute;, avec une si profonde
+m&eacute;lancolie, qu'il pouvait faire piti&eacute; &agrave; une personne moins touch&eacute;e que
+Constancia.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle l'eut perdu de vue, elle revint sur ses pas, pour avoir le
+plaisir de se trouver dans l'endroit qu'il venait de quitter. &laquo;C'est
+ici, disait-elle, o&ugrave; il s'est arr&ecirc;t&eacute;, c'est l&agrave; qu'il m'a regard&eacute;e; mais,
+h&eacute;las! dans tous ces lieux il n'a que de l'indiff&eacute;rence pour moi, il y
+vient pour r&ecirc;ver en libert&eacute; &agrave; ce qu'il aime: cependant, continuait-elle,
+ai-je raison de me plaindre? Par quel hasard voudrait-il s'attacher &agrave;
+une fille qu'il croit si fort au-dessous de lui?&raquo; Elle voulait
+quelquefois lui apprendre ses aventures; mais la f&eacute;e Souveraine lui
+avait d&eacute;fendu si absolument de n'en point parler, que pour lors son
+ob&eacute;issance pr&eacute;valut sur ses propres int&eacute;r&ecirc;ts, et elle prit la r&eacute;solution
+de garder le silence.</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours le prince revint encore; elle l'&eacute;vita
+soigneusement, il en fut afflig&eacute;, et chargea Mirtain de lui en faire des
+reproches; elle feignit de n'y avoir pas fait r&eacute;flexion, mais puisqu'il
+daignait s'en apercevoir, elle y prendrait garde. Mirtain, bien content
+d'avoir tir&eacute; cette parole d'elle, en avertit son ma&icirc;tre; d&egrave;s le
+lendemain il vint la chercher. &Agrave; son abord elle parut interdite; quand
+il lui parla de ses sentiments, elle le fut bien davantage: quelque
+envie qu'elle e&ucirc;t de le croire, elle appr&eacute;hendait de se tromper, et que
+jugeant d'elle par ce qu'il en voyait, il ne voul&ucirc;t peut-&ecirc;tre se faire
+un plaisir de l'&eacute;blouir par une d&eacute;claration qui ne convenait point &agrave; une
+pauvre berg&egrave;re. Cette pens&eacute;e l'irrita, elle en parut plus fi&egrave;re, et
+re&ccedil;ut si froidement les assurances qu'il lui donnait de sa passion,
+qu'il se confirma tous ses soup&ccedil;ons. &laquo;Vous &ecirc;tes touch&eacute;e, lui dit-il; un
+autre a su vous charmer; mais j'atteste les dieux que si je peux le
+conna&icirc;tre, il &eacute;prouvera tout mon courroux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande gr&acirc;ce pour personne, seigneur, r&eacute;pliqua-t-elle; si
+vous &ecirc;tes jamais inform&eacute; de mes sentiments, vous les trouverez bien
+&eacute;loign&eacute;s de ceux que vous m'attribuez.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince, &agrave; ces mots, reprit quelque esp&eacute;rance, mais elle fut bient&ocirc;t
+d&eacute;truite par la suite de leur conversation; car elle lui protesta
+qu'elle avait un fond d'indiff&eacute;rence invincible, et qu'elle sentait bien
+qu'elle n'aimerait de sa vie. Ces derni&egrave;res paroles le jet&egrave;rent dans une
+douleur inconcevable, il se contraignit pour ne lui pas montrer toute sa
+douleur.</p>
+
+<p>Soit la violence qu'il s'&eacute;tait faite, soit l'exc&egrave;s de sa passion, qui
+avait pris de nouvelles forces par les difficult&eacute;s qu'il envisageait, il
+tomba si dangereusement malade, que les m&eacute;decins ne connaissant rien &agrave;
+la cause de son mal, d&eacute;sesp&eacute;r&egrave;rent bient&ocirc;t de sa vie. Mirtain, qui &eacute;tait
+toujours demeur&eacute; par son ordre aupr&egrave;s de Constancia, lui en apprit les
+f&acirc;cheuses nouvelles; elle les entendit avec un trouble et une &eacute;motion
+difficiles &agrave; exprimer.</p>
+
+<p>&laquo;Ne savez-vous point quelque rem&egrave;de, lui dit-il, pour la fi&egrave;vre et pour
+les grands maux de t&ecirc;te et de coeur?</p>
+
+<p>&mdash;J'en sais un, r&eacute;pliqua-t-elle, ce sont des simples avec des fleurs;
+tout consiste dans la mani&egrave;re de les appliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Ne viendrez-vous pas au palais pour cela? ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, en rougissant, je craindrais trop de ne pas r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous pourriez n&eacute;gliger quelque chose pour nous le rendre?
+continua-t-il. Je vous croyais bien dure, mais vous l'&ecirc;tes encore cent
+fois plus que je ne l'avais imagin&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Les reproches de Mirtain faisaient plaisir &agrave; Constancia, elle &eacute;tait
+ravie qu'il la press&acirc;t de voir le prince: ce n'&eacute;tait que pour se
+procurer cette satisfaction, qu'elle s'&eacute;tait vant&eacute;e de savoir un rem&egrave;de
+propre &agrave; le soulager, car il est vrai qu'elle n'en avait aucun.</p>
+
+<p>Mirtain se rendit aupr&egrave;s de lui; il lui conta ce que la berg&egrave;re avait
+dit, et avec quelle ardeur elle souhaitait le retour de sa sant&eacute;. &laquo;Tu
+cherches &agrave; me flatter, lui dit Constancio, mais je te le pardonne, et je
+voudrais (duss&eacute;-je &ecirc;tre tromp&eacute;) pouvoir penser que cette belle fille a
+quelque amiti&eacute; pour moi. Va chez la reine, dis-lui qu'une de ses
+berg&egrave;res a un secret merveilleux, qu'elle pourra me gu&eacute;rir, obtiens
+permission de l'amener: cours, vole, Mirtain, les moments vont me
+para&icirc;tre des si&egrave;cles.&raquo;</p>
+
+<p>La reine n'avait pas encore vu la berg&egrave;re quand Mirtain lui en parla;
+elle dit qu'elle n'ajoutait point foi &agrave; ce que de petites ignorantes se
+piquaient de savoir, et que c'&eacute;tait l&agrave; une folie.</p>
+
+<p>&laquo;Certainement, madame, lui dit-il, l'on peut quelquefois trouver plus de
+soulagement dans l'usage des simples que dans tous les livres
+d'Esculape. Le prince souffre tant, qu'il souhaite d'&eacute;prouver tout ce
+que cette jeune fille propose.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, dit la reine; mais si elle ne le gu&eacute;rit pas, je la
+traiterai si rudement qu'elle n'aura plus l'audace de se vanter mal &agrave;
+propos.&raquo;</p>
+
+<p>Mirtain retourna vers son ma&icirc;tre, il lui rendit compte de la mauvaise
+humeur de la reine, et qu'il en craignait les effets pour Constancia.</p>
+
+<p>&laquo;J'aimerais mieux mourir, s'&eacute;cria le prince; retourne sur tes pas, dis &agrave;
+ma m&egrave;re que je la prie de laisser cette belle fille aupr&egrave;s de ses
+innocentes brebis: quel paiement, continua-t-il, pour la peine qu'elle
+prendrait! je sens que cette id&eacute;e redouble mon mal.&raquo;</p>
+
+<p>Mirtain courut chez la reine, lui dire de la part du prince de ne point
+faire venir Constancia; mais comme elle &eacute;tait naturellement fort
+prompte, elle se mit en col&egrave;re de ses irr&eacute;solutions:</p>
+
+<p>&laquo;Je l'ai envoy&eacute; qu&eacute;rir, dit-elle: si elle gu&eacute;rit mon fils, je lui
+donnerai quelque chose; si elle ne le gu&eacute;rit pas, je sais ce que j'ai &agrave;
+faire. Retournez aupr&egrave;s de lui, et t&acirc;chez de le divertir, il est dans
+une m&eacute;lancolie qui me d&eacute;sole.&raquo;</p>
+
+<p>Mirtain lui ob&eacute;it, et se garda bien de dire &agrave; son ma&icirc;tre la mauvaise
+humeur o&ugrave; il l'avait trouv&eacute;e, car il serait mort d'inqui&eacute;tude pour sa
+berg&egrave;re.</p>
+
+<p>Le pacage royal &eacute;tait si proche de la ville, qu'elle ne tarda pas
+longtemps &agrave; s'y rendre, sans compter qu'elle &eacute;tait guid&eacute;e par une
+passion qui fait aller ordinairement bien vite. Lorsqu'elle fut au
+palais, on vint le dire &agrave; la reine, mais elle ne daigna pas la voir,
+elle se contenta de lui mander qu'elle pr&icirc;t bien garde &agrave; ce qu'elle
+allait entreprendre; que si elle manquait de gu&eacute;rir le prince, elle la
+ferait coudre dans un sac, et jeter dans la rivi&egrave;re. &Agrave; cette menace la
+belle princesse p&acirc;lit, son sang se gla&ccedil;a.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! dit-elle en elle-m&ecirc;me, ce ch&acirc;timent m'est bien d&ucirc;, j'ai fait un
+mensonge lorsque je me suis vant&eacute;e d'avoir quelque science, et mon envie
+de voir Constancio n'est pas assez raisonnable pour que les dieux me
+prot&egrave;gent.&raquo;</p>
+
+<p>Elle baissa doucement la t&ecirc;te, laissant couler des larmes sans rien
+r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Ceux qui &eacute;taient autour d'elle l'admiraient; elle leur paraissait plut&ocirc;t
+une fille du ciel qu'une personne mortelle.</p>
+
+<p>De quoi vous d&eacute;fiez-vous, aimable berg&egrave;re? lui dirent-ils. Vous portez
+dans vos yeux la mort et la vie, un seul de vos regards peut conserver
+notre jeune prince; venez dans sa chambre, essuyez vos pleurs, et
+employez vos rem&egrave;des sans crainte.&raquo;</p>
+
+<p>La mani&egrave;re dont on lui parlait, et l'extr&ecirc;me d&eacute;sir qu'elle avait de le
+voir, lui redonn&egrave;rent de la confiance: elle pria qu'on la laiss&acirc;t entrer
+dans le jardin pour cueillir elle-m&ecirc;me tout ce qui lui &eacute;tait n&eacute;cessaire,
+elle prit du myrte, du tr&egrave;fle, des herbes et des fleurs, les unes
+d&eacute;di&eacute;es &agrave; Cupidon, les autres &agrave; sa m&egrave;re; les plumes d'une colombe, et
+quelques gouttes de sang d'un pigeon: elle appela &agrave; son secours toutes
+les d&eacute;it&eacute;s et toutes les f&eacute;es. Ensuite, plus tremblante que la
+tourterelle quand elle voit un milan, elle dit qu'on pouvait la mener
+dans la chambre du prince. Il &eacute;tait couch&eacute;, son visage &eacute;tait p&acirc;le et ses
+yeux languissants; mais aussit&ocirc;t qu'il l'aper&ccedil;ut, il prit une meilleure
+couleur, elle le remarqua avec une extr&ecirc;me joie.</p>
+
+<p>&laquo;Seigneur, lui dit-elle, il y a d&eacute;j&agrave; plusieurs jours que je fais des
+voeux pour le retour de votre sant&eacute;; mon z&egrave;le m'a m&ecirc;me engag&eacute;e &agrave; dire &agrave;
+l'un de vos bergers que je savais quelques petits rem&egrave;des, et que
+volontiers j'essayerais de vous soulager; mais la reine m'a mand&eacute; que si
+le ciel m'abandonne dans cette prise, elle veut qu'on me noie si vous ne
+gu&eacute;rissez pas; jugez, seigneur, des alarmes o&ugrave; je suis, et soyez
+persuad&eacute; que je m'int&eacute;resse plus &agrave; votre conservation par rapport &agrave; vous
+que par rapport &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, charmante berg&egrave;re, lui dit-il; les souhaits
+favorables que vous faites pour ma vie vont me la rendre si ch&egrave;re que
+j'en serai occup&eacute; tr&egrave;s s&eacute;rieusement. Je n&eacute;gligeais mes jours: h&eacute;las! en
+puis-je avoir d'heureux, quand je me souviens de ce que je vous ai
+entendu chanter pour Constancio! Ces fatales paroles et vos froideurs
+m'ont r&eacute;duit au triste &eacute;tat o&ugrave; vous me voyez; mais, belle berg&egrave;re, vous
+m'ordonnez de vivre, vivons et ne vivons que pour vous.&raquo;</p>
+
+<p>Constancia ne cachait qu'avec peine le plaisir que lui causait une
+d&eacute;claration si obligeante; cependant, comme elle appr&eacute;hendait que
+quelqu'un n'&eacute;cout&acirc;t ce que lui disait le prince, elle demanda s'il ne
+trouverait pas bon qu'elle lui m&icirc;t un bandeau et des bracelets, des
+herbes qu'elle avait cueillies. Il lui tendit les bras d'une mani&egrave;re si
+tendre qu'elle lui attacha promptement un des bracelets, de peur qu'on
+ne p&eacute;n&eacute;tr&acirc;t ce qui se passait entre eux; et apr&egrave;s avoir bien fait de
+petites c&eacute;r&eacute;monies pour en imposer &agrave; toute la cour de ce prince, il
+s'&eacute;cria au bout de quelques moments que son mal diminuait. Cela &eacute;tait
+vrai, comme il le disait: on appela ses m&eacute;decins, ils demeur&egrave;rent
+surpris de l'excellence d'un rem&egrave;de dont les effets &eacute;taient si prompts;
+mais quand ils virent la berg&egrave;re qui l'avait appliqu&eacute;, ils ne
+s'&eacute;tonn&egrave;rent plus de rien, et dirent en leur jargon qu'un de ses regards
+&eacute;tait plus puissant que toute la pharmacie ensemble.</p>
+
+<p>La berg&egrave;re &eacute;tait si peu touch&eacute;e de toutes les louanges qu'on lui
+donnait, que ceux qui ne la connaissaient pas, prenaient pour stupidit&eacute;
+ce qui avait une source bien diff&eacute;rente: elle se mit dans un coin de la
+chambre, se cachant &agrave; tout le monde, hors &agrave; son malade, dont elle
+s'approchait de temps en temps pour lui toucher la t&ecirc;te ou le pouls, et
+dans ces petits moments ils se disaient mille jolies choses o&ugrave; le coeur
+avait encore plus de part que l'esprit.</p>
+
+<p>&laquo;J'esp&egrave;re, lui dit-elle, seigneur, que le sac qu'a fait faire la reine
+pour me noyer, ne servira point &agrave; un usage si funeste; votre sant&eacute;, qui
+m'est pr&eacute;cieuse, va se r&eacute;tablir.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne tiendra qu'&agrave; vous, aimable Constancia, r&eacute;pondit-il; un peu de
+part dans votre coeur peut tout faire pour mon repos et pour la
+conservation de ma vie.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince se leva, et fut dans l'appartement de la reine. Lorsqu'on lui
+dit qu'il entrait, elle ne voulut pas le croire; elle s'avan&ccedil;a
+brusquement, et demeura bien surprise de le trouver &agrave; la porte de sa
+chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! c'est vous, mon fils, mon cher fils! s'&eacute;cria-t-elle. &Agrave; qui
+dois-je une r&eacute;surrection si merveilleuse? &Agrave; vos bont&eacute;s, madame, lui dit
+le prince, vous m'avez envoy&eacute; chercher la plus habile personne qui soit
+dans l'univers; je vous supplie de la r&eacute;compenser d'une mani&egrave;re
+proportionn&eacute;e au service que j'en ai re&ccedil;u.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne presse pas, r&eacute;pondit la reine d'un air rude; c'est une pauvre
+berg&egrave;re, qui s'estimera heureuse de garder toujours mes moutons.&raquo;</p>
+
+<p>Dans ce moment le roi arriva, on lui &eacute;tait all&eacute; annoncer la bonne
+nouvelle de la gu&eacute;rison du prince; il entrait chez la reine, la premi&egrave;re
+chose qui frappa ses yeux, ce fut Constancia: sa beaut&eacute;, semblable au
+soleil qui brille de mille feux, l'&eacute;blouit &agrave; tel point, qu'il demeura
+quelques instants sans pouvoir demander &agrave; ceux qui &eacute;taient pr&egrave;s de lui,
+ce qu'il voyait de si merveilleux, et depuis quand les d&eacute;esses
+habitaient dans son palais; enfin il rappela ses esprits, il s'approcha
+d'elle, et sachant qu'elle &eacute;tait l'enchanteresse qui venait de gu&eacute;rir
+son fils, il l'embrassa, et dit galamment qu'il se trouvait fort mal, et
+qu'il la conjurait de le gu&eacute;rir aussi.</p>
+
+<p>Il entra, et elle le suivit. La reine ne l'avait point encore vue; son
+&eacute;tonnement ne se peut repr&eacute;senter; elle poussa un grand cri, et tomba en
+faiblesse, jetant sur la berg&egrave;re des regards furieux. Constancio et
+Constancia en demeur&egrave;rent effray&eacute;s. Le roi ne savait &agrave; quoi attribuer un
+mal si subit, toute la cour &eacute;tait constern&eacute;e; enfin la reine revint &agrave;
+elle. Le roi lui demanda plusieurs fois ce qu'elle avait vu pour se
+trouver si abattue: elle dissimula son inqui&eacute;tude, dit que c'&eacute;taient des
+vapeurs; mais le prince, qui la connaissait bien, en demeura fort
+inquiet; elle parla &agrave; la berg&egrave;re avec quelque sorte de bont&eacute;, disant
+qu'elle voulait la garder aupr&egrave;s d'elle, pour avoir soin des fleurs de
+son parterre. La princesse ressentit de la joie, de penser qu'elle
+restait dans un lieu o&ugrave; elle pourrait voir tous les jours Constancio.</p>
+
+<p>Cependant le roi obligea la reine d'entrer dans son cabinet; il lui
+demanda tendrement ce qui pouvait la chagriner.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! sire, s'&eacute;cria-t-elle, j'ai fait un r&ecirc;ve affreux, je n'avais jamais
+vu cette jeune berg&egrave;re, quand mon imagination me l'a si bien
+repr&eacute;sent&eacute;e, qu'en jetant les yeux sur son visage, je l'ai reconnue:
+elle &eacute;pousait mon fils; je suis tromp&eacute;e si cette malheureuse paysanne ne
+me donne bien de la douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ajoutez trop de foi &agrave; la chose du monde la plus incertaine, lui
+dit le roi; je vous conseille de ne point agir sur de tels principes;
+renvoyez la berg&egrave;re garder vos troupeaux, et ne vous affligez point mal
+&agrave; propos.&raquo;</p>
+
+<p>Le conseil du roi f&acirc;cha la reine; bien &eacute;loign&eacute;e de le suivre, elle ne
+s'appliqua plus qu'&agrave; p&eacute;n&eacute;trer les sentiments de son fils pour
+Constancia.</p>
+
+<p>Ce prince profitait de toutes les occasions de la voir. Comme elle avait
+soin des fleurs, elle &eacute;tait souvent dans le jardin &agrave; les arroser; et il
+semblait que lorsqu'elle les avait touch&eacute;es, elles en &eacute;taient plus
+brillantes et plus belles. Ruson lui tenait compagnie, elle lui parlait
+quelquefois du prince, quoiqu'il ne p&ucirc;t lui r&eacute;pondre; et lorsqu'il
+l'abordait, elle demeurait si interdite, que ses yeux lui d&eacute;couvraient
+assez le secret de son coeur. Il en &eacute;tait ravi, et lui disait tout ce
+que la passion la plus tendre peut inspirer.</p>
+
+<p>La reine, sur la foi de son r&ecirc;ve, et bien davantage sur l'incomparable
+beaut&eacute; de Constancia, ne pouvait plus dormir en repos. Elle se levait
+avant le jour; elle se cachait tant&ocirc;t derri&egrave;re des palissades, tant&ocirc;t au
+fond d'une grotte, pour entendre ce que son fils disait &agrave; cette belle
+fille; mais ils avaient l'un et l'autre la pr&eacute;caution de parler si bas,
+qu'elle ne pouvait agir que sur des soup&ccedil;ons. Elle en &eacute;tait encore plus
+inqui&egrave;te; elle ne regardait le prince qu'avec m&eacute;pris, pensant jour et
+nuit que cette berg&egrave;re monterait sur le tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Constancio s'observait autant qu'il lui &eacute;tait possible, quoique, malgr&eacute;
+lui, chacun s'aper&ccedil;&ucirc;t qu'il aimait Constancia, et que soit qu'il la
+lou&acirc;t par l'habitude qu'il avait &agrave; l'admirer, ou qu'il la bl&acirc;m&acirc;t expr&egrave;s,
+il s'acquittait de l'un et de l'autre en homme int&eacute;ress&eacute;. Constancia, de
+son c&ocirc;t&eacute;, ne pouvait s'emp&ecirc;cher de du prince &agrave; ses compagnes: comme elle
+chantait souvent les paroles qu'elle avait faites pour lui, la reine qui
+les entendit, ne demeura pas moins surprise de sa merveilleuse voix, que
+du sujet de sa po&eacute;sie:</p>
+
+<p>&laquo;Que vous ai-je donc fait, justes dieux! disait-elle, pour me vouloir
+punir par la chose du monde qui m'est la plus sensible? H&eacute;las! je
+destinais mon fils &agrave; ma ni&egrave;ce, et je vois, avec un mortel d&eacute;plaisir,
+qu'il s'attache &agrave; une malheureuse berg&egrave;re, qui le rendra peut-&ecirc;tre
+rebelle &agrave; mes volont&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'elle s'affligeait, et qu'elle prenait mille desseins furieux
+pour punir Constancia d'&ecirc;tre si belle et si charmante, l'amour faisait
+sans cesse de nouveaux progr&egrave;s sur nos jeunes amants. Constancia,
+convaincue de la sinc&eacute;rit&eacute; du prince, ne put lui cacher la grandeur de
+sa naissance et ses sentiments pour lui. Un aveu si tendre et une
+confidence si particuli&egrave;re le ravirent &agrave; tel point, qu'en tout autre
+lieu que dans le jardin de la reine, il se serait jet&eacute; &agrave; ses pieds pour
+l'en remercier. Ce ne fut pas m&ecirc;me sans peine qu'il s'en emp&ecirc;cha; il ne
+voulut plus combattre sa passion, il avait aim&eacute; Constancia berg&egrave;re, il
+est ais&eacute; de croire qu'il l'adora lorsqu'il sut son rang; et s'il n'eut
+pas de peine &agrave; se laisser persuader sur une chose aussi extraordinaire
+que de voir une grande princesse errante par le monde, tant&ocirc;t berg&egrave;re et
+tant&ocirc;t jardini&egrave;re, c'est qu'en ce temps-l&agrave; ces sortes d'aventures
+&eacute;taient tr&egrave;s communes, et qu'il lui trouvait un air et des mani&egrave;res qui
+lui &eacute;taient caution de la sinc&eacute;rit&eacute; de ses paroles.</p>
+
+<p>Constancio, touch&eacute; d'amour et d'estime, jura une fid&eacute;lit&eacute; &eacute;ternelle &agrave; la
+princesse: elle ne la lui jura pas moins de son c&ocirc;t&eacute;; ils se promirent
+de s'&eacute;pouser d&egrave;s qu'ils auraient fait agr&eacute;er leur mariage aux personnes
+de qui ils d&eacute;pendaient. La reine s'aper&ccedil;ut de toute la force de cette
+passion naissante: sa confidente, qui ne cherchait pas moins qu'elle &agrave;
+d&eacute;couvrir quelque chose pour faire sa cour, vint lui dire un jour que
+Constancia envoyait Ruson tous les matins dans l'appartement du prince;
+que ce petit mouton portait deux corbeilles; qu'elle les emplissait de
+fleurs, et que Mirtain le conduisait. La reine, &agrave; ces nouvelles, perdit
+patience: le pauvre Ruson passait, elle fut l'attendre elle-m&ecirc;me; et
+malgr&eacute; les pri&egrave;res de Mirtain, elle l'emmena dans sa chambre, elle mit
+les corbeilles et les fleurs en pi&egrave;ces, et chercha tant, qu'elle trouva
+dans un gros oeillet, qui n'&eacute;tait pas encore fleuri, un petit morceau de
+papier, que Constancia y avait gliss&eacute; avec beaucoup d'adresse; elle
+faisait de tendres reproches au prince, sur les p&eacute;rils o&ugrave; il s'exposait
+presque tous les jours &agrave; la chasse. Son billet contenait ces vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Parmi tous mes plaisirs j'&eacute;prouve des alarmes;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mon prince, chaque jour, vous chassez dans ces lieux.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ciel! pouvez-vous trouver des charmes</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Agrave; suivre des for&ecirc;ts les h&ocirc;tes furieux?</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Tournez plut&ocirc;t, tournez vos armes</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Contre les tendres coeurs qui c&egrave;dent &agrave; vos coups:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Des ours et des lions &eacute;vitez le courroux.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Pendant que la reine s'emportait contre la berg&egrave;re, Mirtain &eacute;tait all&eacute;
+rendre compte &agrave; son ma&icirc;tre de la mauvaise aventure du mouton. Le prince,
+inquiet, accourut dans l'appartement de sa m&egrave;re; mais elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+pass&eacute;e chez le roi.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez, seigneur, lui dit-elle, voyez les nobles inclinations de votre
+fils; il aime cette malheureuse berg&egrave;re, qui nous a persuad&eacute;s qu'elle
+savait des rem&egrave;des s&ucirc;rs pour le gu&eacute;rir: h&eacute;las! elle n'en sait que trop;
+en effet, continua-t-elle, c'est l'amour qui l'a instruite, elle ne lui
+a rendu la sant&eacute; que pour lui faire de plus grands maux; et si nous ne
+pr&eacute;venons les malheurs qui nous menacent, mon songe ne se trouvera que
+v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>Vous &ecirc;tes naturellement rigoureuse, lui dit le roi; vous voudriez que
+votre fils ne songe&acirc;t qu'&agrave; la princesse que vous lui destinez; la chose
+n'est pas ais&eacute;e, il faut que vous ayez un peu d'indulgence pour son &acirc;ge.</p>
+
+<p>Je ne puis souffrir votre pr&eacute;vention en sa faveur, s'&eacute;cria la reine;
+vous ne pouvez jamais le bl&acirc;mer; tout ce que je vous demande, seigneur,
+c'est de consentir que je l'&eacute;loigne pour quelque temps; l'absence aura
+plus de pouvoir que toutes mes raisons.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi aimait la paix, il donna les mains &agrave; ce que sa femme d&eacute;sirait, et
+sur-le-champ elle revint dans son appartement.</p>
+
+<p>Elle y trouva le prince, il l'attendait avec la derni&egrave;re inqui&eacute;tude:</p>
+
+<p>&laquo;Mon fils, lui dit-elle, avant qu'il p&ucirc;t lui parler, le roi vient de me
+montrer des lettres du roi son fr&egrave;re; il le conjure de vous envoyer dans
+sa cour, afin que vous connaissiez la princesse qui vous est destin&eacute;e
+depuis votre enfance, et qu'elle vous connaisse aussi; n'est-il pas
+juste que vous jugiez vous-m&ecirc;me de son m&eacute;rite, et que vous l'aimiez
+avant de vous unir ensemble pour jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dois pas souhaiter des r&egrave;gles particuli&egrave;res pour moi, lui dit le
+prince: ce n'est point la coutume, madame, que les souverains passent
+les uns chez les autres, et qu'ils consultent leur coeur plut&ocirc;t que les
+raisons d'&Eacute;tat qui les engagent &agrave; faire une alliance; la personne que
+vous me destinez sera belle ou laide, spirituelle ou b&ecirc;te, je ne vous
+ob&eacute;irai pas moins.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'entends, sc&eacute;l&eacute;rat, s'&eacute;cria la reine, en &eacute;clatant tout d'un coup;
+je t'entends; tu adores une indigne berg&egrave;re, tu crains de la quitter: tu
+la quitteras, ou je la ferai mourir &agrave; tes yeux; mais si tu pars sans
+balancer, et que tu travailles &agrave; l'oublier, je la garderai aupr&egrave;s de
+moi, et l'aimerai autant que je la hais.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince, aussi p&acirc;le que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sur le point de perdre la vie,
+consultait dans son esprit quel parti il devait prendre; il ne voyait de
+tous c&ocirc;t&eacute;s que des peines affreuses, il savait que sa m&egrave;re &eacute;tait la plus
+cruelle et la plus vindicative princesse du monde, il craignit que la
+r&eacute;sistance ne l'irrit&acirc;t, et que sa ch&egrave;re ma&icirc;tresse n'en ressent&icirc;t le
+contre-coup; enfin press&eacute; de dire s'il voulait partir, il y consentit,
+comme un homme consent &agrave; boire un verre de poison qui va le tuer.</p>
+
+<p>Il eut &agrave; peine donn&eacute; sa parole, que sortant de la chambre de sa m&egrave;re, il
+entra dans la sienne le coeur si serr&eacute;, qu'il pensa expirer. Il raconta
+son affliction au fid&egrave;le Mirtain, et dans l'impatience d'en faire part &agrave;
+Constancia, il fut la chercher; elle &eacute;tait au fond d'une grotte, o&ugrave; elle
+se mettait lorsque les ardeurs du soleil la br&ucirc;laient dans le parterre;
+il y avait un petit lit de gazon au bord d'un ruisseau, qui tombait du
+haut d'un rocher de rocaille. En ce lieu paisible, elle d&eacute;fit les nattes
+de ses cheveux, ils &eacute;taient d'un blond argent&eacute;, plus fins que la soie et
+tout ond&eacute;s; elle mit ses pieds nus dans l'eau, dont le murmure agr&eacute;able,
+joint &agrave; la fatigue du travail, la livr&egrave;rent insensiblement aux douceurs
+du sommeil. Bien que ses yeux fussent ferm&eacute;s, ils conservaient mille
+attraits; de longues paupi&egrave;res noires faisaient &eacute;clater toute la
+blancheur de son teint; les gr&acirc;ces et les amours semblaient s'&ecirc;tre
+rassembl&eacute;s autour d'elle, la modestie et la douceur augmentaient sa
+beaut&eacute;.</p>
+
+<p>C'est en ce lieu que l'amoureux prince la trouva: il se souvint que la
+premi&egrave;re fois qu'il l'avait vue elle dormait aussi; mais les sentiments
+qu'elle lui avait inspir&eacute;s depuis &eacute;taient devenus si tendres qu'il
+aurait volontiers donn&eacute; la moiti&eacute; de sa vie pour passer l'autre aupr&egrave;s
+d'elle; il la regarda quelque temps avec un plaisir qui suspendit ses
+ennuis; ensuite parcourant ses beaut&eacute;s, il aper&ccedil;ut son pied plus blanc
+que la neige: il ne se lassait pas de l'admirer, et s'approchant, il se
+mit &agrave; genoux et lui prit la main; aussit&ocirc;t elle s'&eacute;veilla, elle parut
+f&acirc;ch&eacute;e de ce qu'il avait vu son pied, elle le cacha, en rougissant comme
+une rose vermeille qui s'&eacute;panouit au lever de l'aurore.</p>
+
+<p>H&eacute;las! que cette belle couleur lui dura peu; elle remarqua une nouvelle
+tristesse sur le visage de son prince:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'avez-vous, seigneur? lui dit-elle, tout effray&eacute;e, je connais dans
+vos yeux que vous &ecirc;tes afflig&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qui ne le serait, ma ch&egrave;re princesse, lui dit-il en versant des
+larmes qu'il n'eut pas la force de retenir, l'on va nous s&eacute;parer, il
+faut que je parte, ou que j'expose vos jours &agrave; toutes les violences de
+la reine: elle sait l'attachement que j'ai pour vous, elle a m&ecirc;me vu le
+billet que vous m'avez &eacute;crit, une de ses femmes me l'a dit; et sans
+vouloir entrer dans ma juste douleur, elle m'envoie inhumainement chez
+le roi son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Que me dites-vous, prince, s'&eacute;cria-t-elle, vous &ecirc;tes sur le point de
+m'abandonner, et vous croyez que cela est n&eacute;cessaire pour conserver ma
+vie? pouvez-vous en imaginer un tel moyen? laissez-moi mourir &agrave; vos
+yeux, je serai moins &agrave; plaindre que de vivre &eacute;loign&eacute;e de vous.&raquo;</p>
+
+<p>Une conversation si tendre ne pouvait manquer d'&ecirc;tre souvent interrompue
+par des sanglots et par des larmes; ces jeunes amants ne connaissaient
+point encore les rigueurs de l'absence, ils ne les avaient pas pr&eacute;vues;
+et c'est ce qui ajoutait de nouveaux ennuis &agrave; ceux dont ils avaient &eacute;t&eacute;
+travers&eacute;s. Ils se firent mille serments de ne changer jamais: le prince
+promit &agrave; Constancia de revenir avec la derni&egrave;re diligence:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne pars, lui dit-il, que pour choquer mon oncle et sa fille, afin
+qu'il ne pense plus &agrave; me la donner pour femme, je ne travaillerai qu'&agrave;
+d&eacute;plaire &agrave; cette princesse et j'y r&eacute;ussirai.</p>
+
+<p>Ne vous montrez donc pas, lui dit Constancia; car vous serez &agrave; son gr&eacute;,
+quelques soins que vous preniez pour le contraire.&raquo;</p>
+
+<p>Ils pleuraient tous deux si am&egrave;rement; ils se regardaient avec une
+douleur si touchante; ils se faisaient des promesses r&eacute;ciproques si
+passionn&eacute;es, que ce leur &eacute;tait un sujet de consolation, de pouvoir se
+persuader toute l'amiti&eacute; qu'ils avaient l'un pour l'autre, et que rien
+n'alt&eacute;rait des sentiments si tendres et si vifs.</p>
+
+<p>Le temps s'&eacute;tait pass&eacute; dans cette douce conversation avec tant de
+rapidit&eacute;, que la nuit &eacute;tait d&eacute;j&agrave; fort obscure avant qu'ils eussent pens&eacute;
+&agrave; se s&eacute;parer; mais la reine voulant consulter le prince sur l'&eacute;quipage
+qu'il m&egrave;nerait, Mirtain se h&acirc;ta de le venir chercher; il le trouva
+encore aux pieds de sa ma&icirc;tresse, retenant sa main dans les siennes.
+Lorsqu'ils l'aper&ccedil;urent, ils se saisirent &agrave; tel point, qu'ils ne
+pouvaient presque plus parler: il dit &agrave; son ma&icirc;tre que la reine le
+demandait, il fallut ob&eacute;ir &agrave; ses ordres; la princesse s'&eacute;loigna de son
+c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>La reine trouva le prince si m&eacute;lancolique et si chang&eacute;, qu'elle devina
+ais&eacute;ment ce qui en &eacute;tait la cause; elle ne voulut plus lui en parler, il
+suffisait qu'il part&icirc;t. En effet, tout fut pr&eacute;par&eacute; avec une telle
+diligence, qu'il semblait que les f&eacute;es s'en m&ecirc;laient. &Agrave; son &eacute;gard il
+n'&eacute;tait occup&eacute; que de ce qui avait quelque rapport &agrave; sa passion. Il
+voulut que Mirtain rest&acirc;t &agrave; la cour, pour lui mander tous les jours des
+nouvelles de sa princesse; il lui laissa ses plus belles pierreries, en
+cas qu'elle en e&ucirc;t besoin, et sa pr&eacute;voyance n'oublia rien dans une
+occasion qui l'int&eacute;ressait tant.</p>
+
+<p>Enfin il fallut partir. Le d&eacute;sespoir de nos jeunes amants ne saurait
+&ecirc;tre exprim&eacute;; si quelque chose pouvait le rendre moins violent, c'&eacute;tait
+l'espoir de se revoir bient&ocirc;t. Constancia comprit alors toute la
+grandeur de son infortune: &ecirc;tre fille de roi, avoir des &Eacute;tats
+consid&eacute;rables, et se trouver entre les mains d'une cruelle reine, qui
+&eacute;loignait son fils dans la crainte qu'il ne l'aim&acirc;t, elle qui ne lui
+&eacute;tait inf&eacute;rieure en rien, et qui devait &ecirc;tre ardemment d&eacute;sir&eacute;e des
+premiers souverains de l'univers; mais l'&eacute;toile en avait d&eacute;cid&eacute; ainsi.</p>
+
+<p>La reine, ravie de voir son fils absent, ne songea plus qu'&agrave; surprendre
+les lettres qu'on lui &eacute;crivait: elle y r&eacute;ussit, et connut que Mirtain
+&eacute;tait son confident; elle donna ordre qu'on l'arr&ecirc;t&acirc;t sur un faux
+pr&eacute;texte, et l'envoya dans un ch&acirc;teau o&ugrave; il souffrait une rude prison.
+Le prince, &agrave; ces nouvelles, s'irrita beaucoup; il &eacute;crivit au roi et &agrave; la
+reine, pour leur demander la libert&eacute; de son favori: ses pri&egrave;res n'eurent
+aucun effet; mais ce n'&eacute;tait pas en cela seul qu'on voulait lui faire de
+la peine.</p>
+
+<p>Un jour que la princesse se leva d&egrave;s l'aurore, elle entra pour cueillir
+des fleurs, dont on couvrait ordinairement la toilette de la reine; elle
+aper&ccedil;ut le fid&egrave;le Ruson qui marchait assez loin devant elle, et qui
+retourna sur ses pas tout effray&eacute;; comme elle s'avan&ccedil;ait pour voir ce
+qui lui causait tant de peur, qu'il la tirait par sa robe, afin de l'en
+emp&ecirc;cher (car il &eacute;tait tout plein d'esprit) elle entendit les
+sifflements aigus de plusieurs serpents; aussit&ocirc;t elle fut environn&eacute;e de
+crapauds, de vip&egrave;res, de scorpions, d'aspics et de serpents qui
+l'entour&egrave;rent sans la piquer; ils s'&eacute;lan&ccedil;aient en l'air pour se jeter
+sur elle, et retombaient toujours dans la m&ecirc;me place, ne pouvant
+avancer.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la frayeur dont elle &eacute;tait saisie, elle ne laissa pas de
+remarquer ce prodige, et elle ne put l'attribuer qu'&agrave; une bague
+constell&eacute;e qui venait de son amant. De quelque c&ocirc;t&eacute; qu'elle se tourn&acirc;t,
+elle voyait accourir ces venimeuses b&ecirc;tes, les all&eacute;es en &eacute;taient
+pleines, il y en avait sur les fleurs et sous les arbres. La belle
+Constancia ne savait que devenir, elle aper&ccedil;ut la reine &agrave; sa fen&ecirc;tre qui
+riait de sa frayeur; elle connut alors qu'elle ne devait pas se
+promettre d'&ecirc;tre secourue par ses ordres.</p>
+
+<p>Il faut mourir, dit-elle g&eacute;n&eacute;reusement, ces affreux monstres qui
+m'environnent ne sont point venus tout seuls ici; c'est la reine qui les
+y a fait apporter, la voil&agrave; qui veut &ecirc;tre spectatrice de la d&eacute;plorable
+fin de ma vie; certainement elle a &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; cette heure si
+malheureuse, que je n'ai pas lieu de l'aimer, et si j'en regrette la
+perte, les dieux, les justes dieux me sont t&eacute;moins de ce qui me touche
+en cette occasion.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir parl&eacute; ainsi, elle s'avan&ccedil;a, tous les serpents et leurs
+camarades s'&eacute;loignaient d'elle, &agrave; mesure qu'elle marchait vers eux; elle
+sortit de cette mani&egrave;re avec autant d'&eacute;tonnement qu'elle en causait &agrave; la
+reine; il y avait longtemps qu'on appr&ecirc;tait ces dangereuses b&ecirc;tes pour
+faire p&eacute;rir la berg&egrave;re par leurs piq&ucirc;res; elle pensait que son fils n'en
+serait point surpris, qu'il attribuerait sa mort &agrave; une cause naturelle,
+et qu'elle serait &agrave; couvert de ses reproches; mais son projet ayant
+manqu&eacute;, elle eut recours &agrave; un autre exp&eacute;dient.</p>
+
+<p>Il y avait au bout de la for&ecirc;t une f&eacute;e d'un abord inaccessible, car elle
+avait des &eacute;l&eacute;phants qui couraient sans cesse autour de la for&ecirc;t, et qui
+d&eacute;voraient les pauvres voyageurs, leurs chevaux, et jusqu'aux fers dont
+ils &eacute;taient ferr&eacute;s, tant ils avaient bon app&eacute;tit. La reine &eacute;tait
+convenue avec elle, que si par un hasard presque inou&iuml;, quelqu'un de sa
+part arrivait jusqu'&agrave; son palais, elle le chargerait de quelque chose de
+mortel pour lui rapporter.</p>
+
+<p>Elle appela Constancia, elle lui donna ses ordres et lui dit de partir:
+elle avait entendu parler &agrave; toutes ses compagnes du p&eacute;ril qu'il y avait
+d'aller dans cette for&ecirc;t; et m&ecirc;me une vieille berg&egrave;re lui avait racont&eacute;
+qu'elle s'en &eacute;tait tir&eacute;e heureusement par le secours d'un petit mouton
+qu'elle avait men&eacute; avec elle; car quelque furieux que soient les
+&eacute;l&eacute;phants, lorsqu'ils voient un agneau, ils deviennent aussi doux que
+lui: cette m&ecirc;me berg&egrave;re lui avait encore dit, qu'ayant &eacute;t&eacute; charg&eacute;e de
+rapporter une ceinture br&ucirc;lante &agrave; la reine, dans la crainte qu'elle ne
+la lui f&icirc;t mettre, elle en avait entour&eacute; des arbres qui en avaient &eacute;t&eacute;
+consum&eacute;s, et qu'ensuite la ceinture ne lui fit plus le mal que la reine
+avait esp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Lorsque la princesse &eacute;coutait ce conte, elle ne croyait pas qu'il lui
+serait un jour utile; mais quand la reine lui eut prononc&eacute; ses ordres
+(d'un air si absolu, que l'arr&ecirc;t en &eacute;tait irr&eacute;vocable) elle pria les
+dieux de la favoriser: elle prit Ruson avec elle, et partit pour la
+for&ecirc;t p&eacute;rilleuse. La reine fut ravie:</p>
+
+<p>&laquo;Nous ne verrons plus, dit-elle au roi, l'objet odieux des amours de
+notre fils, je l'ai envoy&eacute;e dans un lieu o&ugrave; mille comme elle ne feraient
+pas le quart du d&eacute;jeuner des &eacute;l&eacute;phants.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi lui dit qu'elle &eacute;tait trop vindicative, et qu'il ne pouvait
+s'emp&ecirc;cher d'avoir regret &agrave; la plus belle fille qu'il e&ucirc;t jamais vue:</p>
+
+<p>&laquo;Vraiment, r&eacute;pliqua-t-elle, je vous conseille de l'aimer, et de r&eacute;pandre
+des larmes pour sa mort, comme l'indigne Constancio en r&eacute;pand pour son
+absence.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant Constancia fut &agrave; peine dans la for&ecirc;t, qu'elle se vit entour&eacute;e
+d'&eacute;l&eacute;phants: ces horribles colosses, ravis de voir le beau mouton qui
+marchait plus hardiment que sa ma&icirc;tresse, le caressaient aussi doucement
+avec leurs formidables trompes, qu'une dame aurait pu le faire avec sa
+main; la princesse avait tant de peur que les &eacute;l&eacute;phants ne s&eacute;parassent
+ses int&eacute;r&ecirc;ts d'avec ceux de Ruson, qu'elle le prit entre ses bras
+quoiqu'il f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; lourd: de quelque c&ocirc;t&eacute; qu'elle se tourn&acirc;t, elle le
+leur montrait toujours; ainsi elle s'avan&ccedil;ait diligemment vers le palais
+de cette inaccessible vieille.</p>
+
+<p>Elle y parvint avec beaucoup de crainte et de peine: ce lui parut fort
+n&eacute;glig&eacute;; la f&eacute;e qui l'habitait ne l'&eacute;tait pas moins: elle cachait une
+partie de son &eacute;tonnement de la voir chez elle, car il y avait bien
+longtemps qu'aucunes cr&eacute;atures n'avaient pu y parvenir.</p>
+
+<p>&laquo;Que demandez-vous, la belle fille?&raquo; lui dit-elle.</p>
+
+<p>La princesse lui fit humblement les recommandations de la reine, et la
+pria de sa part de lui envoyer la ceinture d'amiti&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Elle ne sera pas refus&eacute;e, dit-elle; sans doute c'est pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais point, madame, r&eacute;pliqua-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour moi, je le sais bien.&raquo;</p>
+
+<p>Et prenant dans sa cassette une ceinture de velours bleu, d'o&ugrave; pendaient
+de longs cordons pour mettre une bourse, des ciseaux et un couteau, elle
+lui fit ce beau pr&eacute;sent:</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, lui dit-elle, cette ceinture vous rendra tout aimable, pourvu
+que vous la mettiez aussit&ocirc;t que vous serez dans la for&ecirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s que Constancia l'eut remerci&eacute;e, elle se chargea de Ruson qui lui
+&eacute;tait plus n&eacute;cessaire que jamais; les &eacute;l&eacute;phants lui firent f&ecirc;te, et la
+laiss&egrave;rent passer malgr&eacute; leur inclination d&eacute;vorante: elle n'oublia pas
+de mettre la ceinture d'amiti&eacute; autour d'un arbre; en m&ecirc;me temps il se
+prit &agrave; br&ucirc;ler, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; dans le plus grand feu du monde; elle
+en &ocirc;ta la ceinture, et fut la porter ainsi d'arbre en arbre, jusqu'&agrave; ce
+qu'elle ne les br&ucirc;l&acirc;t plus; ensuite elle arriva au palais, fort lasse.</p>
+
+<p>Quand la reine la vit, elle demeura si surprise, qu'elle ne put s'en
+taire.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes une friponne, lui dit-elle; vous n'avez point &eacute;t&eacute; chez mon
+amie la f&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me pardonnerez, madame, r&eacute;pondit la belle Constancia, je vous
+rapporte la ceinture d'amiti&eacute; que je lui ai demand&eacute;e de votre part.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'avez-vous pas mise? ajouta la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est trop riche pour une pauvre berg&egrave;re comme moi,
+r&eacute;pliqua-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit la reine, je vous la donne pour votre peine, ne manquez
+pas de vous en parer. Mais, dites-moi, qu'avez-vous rencontr&eacute; sur le
+chemin?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu, dit-elle, des &eacute;l&eacute;phants si spirituels, et qui ont tant
+d'adresse, qu'il n'y a point de pays o&ugrave; l'on ne pr&icirc;t plaisir &agrave; les voir;
+il semble que cette for&ecirc;t est leur royaume, et qu'il y en a entre eux de
+plus absolus les uns que les autres.&raquo;</p>
+
+<p>La reine &eacute;tait bien chagrine, et ne disait pas tout ce qu'elle pensait;
+mais elle esp&eacute;rait que la ceinture br&ucirc;lerait la berg&egrave;re, sans que rien
+au monde p&ucirc;t l'en garantir. &laquo;Si les &eacute;l&eacute;phants t'ont fait gr&acirc;ce,
+disait-elle tout bas, la ceinture me vengera: tu verras, malheureuse,
+quelle amiti&eacute; j'ai pour toi, et le profit que tu recevras d'avoir su
+plaire &agrave; mon fils!&raquo;</p>
+
+<p>Constancia s'&eacute;tait retir&eacute;e dans sa petite chambre, o&ugrave; elle pleurait
+l'absence de son cher prince; elle n'osait lui &eacute;crire, parce que la
+reine avait des espions en campagne qui arr&ecirc;taient les courriers, et
+elle avait pris de cette mani&egrave;re les lettres de son fils. &laquo;H&eacute;las!
+Constancio, disait-elle, vous recevrez bient&ocirc;t de tristes nouvelles de
+moi; vous ne deviez point partir, m'abandonner aux fureurs de votre
+m&egrave;re; vous m'auriez d&eacute;fendue, ou vous auriez re&ccedil;u mes derniers soupirs;
+au lieu que je suis livr&eacute;e &agrave; son pouvoir tyrannique, et que je me trouve
+sans aucune consolation.&raquo;</p>
+
+<p>Elle alla au point du jour dans le jardin travailler &agrave; son ordinaire;
+elle y trouva encore mille b&ecirc;tes venimeuses, dont sa bague la garantit:
+elle avait mis la ceinture de velours bleu; et quand la reine l'aper&ccedil;ut,
+qui cueillait des fleurs aussi tranquillement que si elle n'avait eu
+qu'un fil autour d'elle, il n'a jamais &eacute;t&eacute; un d&eacute;pit &eacute;gal au sien.
+&laquo;Quelle puissance s'int&eacute;resse pour cette berg&egrave;re? s'&eacute;cria-t-elle. Par
+ses attraits elle enchante mon fils, et par des simples innocents elle
+lui rend la sant&eacute;; les serpents, les aspics rampent &agrave; ses pieds sans la
+piquer: les &eacute;l&eacute;phants &agrave; sa vue deviennent obligeants et gracieux; la
+ceinture qui devrait l'avoir br&ucirc;l&eacute;e par le pouvoir de f&eacute;erie, ne sert
+qu'&agrave; la parer: il faut donc que j'aie recours &agrave; des rem&egrave;des plus
+certains.&raquo;</p>
+
+<p>Elle envoya aussit&ocirc;t au port le capitaine de ses gardes, en qui elle
+avait beaucoup de confiance, pour voir s'il n'y avait point de navires
+pr&ecirc;ts &agrave; partir pour les r&eacute;gions les plus &eacute;loign&eacute;es; il en trouva un qui
+devait mettre &agrave; la voile au commencement de la nuit: la reine en eut
+grande joie, elle fit parler au patron, on lui proposa d'acheter la plus
+belle esclave qui f&ucirc;t au monde. Le marchand ravi le voulut bien: il vint
+au palais; et sans que la pauvre Constancia en s&ucirc;t rien, il la vit dans
+le jardin; il demeura surpris des charmes de cette incomparable fille,
+et la reine qui savait tout mettre &agrave; profit, parce qu'elle &eacute;tait tr&egrave;s
+avare, la vendit fort cher.</p>
+
+<p>Constancia ignorait les nouveaux d&eacute;plaisirs qu'on lui pr&eacute;parait, elle se
+retira de bonne heure dans sa petite chambre, pour avoir le plaisir de
+r&ecirc;ver sans t&eacute;moins &agrave; Constancio, et de faire r&eacute;ponse &agrave; une de ses
+lettres qu'elle avait enfin re&ccedil;ue: elle la lisait, sans pouvoir quitter
+une lecture si agr&eacute;able, lorsqu'elle vit entrer la reine. Cette
+princesse avait une clef qui ouvrait toutes les serrures du palais: elle
+&eacute;tait suivie de deux muets et de son capitaine des gardes; les muets lui
+mirent un mouchoir dans la bouche, li&egrave;rent ses mains et l'enlev&egrave;rent.
+Ruson voulut suivre sa ch&egrave;re ma&icirc;tresse, la reine se jeta sur lui et l'en
+emp&ecirc;cha, car elle craignait que ses b&ecirc;lements ne fussent entendus; elle
+voulait que tout se pass&acirc;t avec beaucoup de secret et de silence. Ainsi
+Constancia n'ayant aucun secours, fut transport&eacute;e dans le vaisseau:
+comme l'on n'attendait qu'elle pour partir, il cingla aussit&ocirc;t en haute
+mer.</p>
+
+<p>Il faut lui laisser faire son voyage. Telle &eacute;tait sa triste fortune, car
+la f&eacute;e Souveraine n'avait pu fl&eacute;chir le Destin en sa faveur; et tout ce
+qu'elle pouvait, c'&eacute;tait de la suivre partout dans une nu&eacute;e obscure o&ugrave;
+personne ne la voyait. Cependant le prince Constancio occup&eacute; de sa
+passion, ne gardait point de mesure avec la princesse qu'on lui avait
+destin&eacute;e: bien qu'il f&ucirc;t naturellement le plus poli de tous les hommes,
+il ne laissait pas de lui faire mille brusqueries; elle s'en plaignait
+souvent &agrave; son p&egrave;re, qui ne pouvait s'emp&ecirc;cher d'en quereller son neveu;
+ainsi le mariage se reculait fort. Quand la reine trouva &agrave; propos
+d'&eacute;crire au prince que Constancia &eacute;tait &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;, il en ressentit
+une douleur inexprimable; il ne voulut plus garder de mesures dans une
+rencontre o&ugrave; sa vie courait pour le moins autant de risque celle de sa
+ma&icirc;tresse, et il partit comme un &eacute;clair.</p>
+
+<p>Quelque diligence qu'il p&ucirc;t faire, il arriva trop tard. La reine, qui
+avait pr&eacute;vu son retour, fit dire pendant quelques jours que Constancia
+&eacute;tait malade; elle mit apr&egrave;s d'elle des femmes qui savaient parler et se
+taire, comme il leur &eacute;tait ordonn&eacute;. Le bruit de sa mort se r&eacute;pandit
+ensuite, et l'on enterra une figure de cire, disant que c'&eacute;tait elle. La
+reine, qui cherchait tous les moyens possibles de convaincre le prince
+de cette mort, fit sortir Mirtain de prison, pour qu'il assist&acirc;t &agrave; ses
+fun&eacute;railles; de sorte que le jour de son enterrement ayant &eacute;t&eacute; su de
+tout le monde, chacun y vint pour regretter cette charmante fille; et la
+reine qui composait son visage comme elle voulait, feignit de sentir
+cette perte par rapport au prince.</p>
+
+<p>Il arriva avec toute l'inqui&eacute;tude qu'on peut se figurer; quand il entra
+dans la ville, il ne put s'emp&ecirc;cher de demander au premier qu'il trouva,
+des nouvelles de sa ch&egrave;re Constancia: ceux qui lui r&eacute;pondirent ne la
+connaissaient point; et n'&eacute;tant pr&eacute;par&eacute;s sur rien, ils lui dirent
+qu'elle &eacute;tait morte. &Agrave; ces funestes paroles il ne fut plus le ma&icirc;tre de
+sa douleur; il tomba de cheval sans pouls, sans voix. On s'assembla;
+l'on vit que c'&eacute;tait le prince, chacun s'empressa de le secourir, et on
+le porta presque mort au palais.</p>
+
+<p>Le roi ressentit vivement le pitoyable &eacute;tat de son fils; la reine s'y
+&eacute;tait pr&eacute;par&eacute;e, elle crut que le temps et la perte de ses tendres
+esp&eacute;rances le gu&eacute;riraient; mais il &eacute;tait trop touch&eacute; pour se consoler:
+son d&eacute;plaisir bien loin de diminuer augmentait &agrave; tous moments: il passa
+deux jours sans voir ni parler &agrave; personne; il alla ensuite dans la
+chambre de la reine, les yeux pleins de larmes, la vue &eacute;gar&eacute;e, le visage
+p&acirc;le. Il lui que c'&eacute;tait elle qui avait fait mourir sa ch&egrave;re Constancia,
+mais qu'elle en serait bient&ocirc;t punie puisqu'il allait mourir, et qu'il
+voulait aller au lieu o&ugrave; elle &eacute;tait enterr&eacute;e.</p>
+
+<p>La reine ne pouvant l'en d&eacute;tourner, prit le parti de le conduire
+elle-m&ecirc;me dans un bois plant&eacute; de cypr&egrave;s, o&ugrave; elle avait fait &eacute;lever le
+tombeau. Quand le prince se trouva au lieu o&ugrave; sa ma&icirc;tresse reposait pour
+toujours, il dit des choses si tendres et si passionn&eacute;es, que jamais
+personne n'a parl&eacute; comme lui. Malgr&eacute; la duret&eacute; de la reine, elle fondait
+en larmes: Mirtain s'affligeait autant que son ma&icirc;tre, et tous ceux qui
+l'entendaient partageaient son d&eacute;sespoir. Enfin tout d'un coup pouss&eacute;
+par sa fureur il tira son &eacute;p&eacute;e, et s'approchant du marbre qui couvrait
+ce beau corps, il allait se tuer, si la reine et Mirtain ne lui eussent
+arr&ecirc;t&eacute; le bras.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit-il, rien au monde ne m'emp&ecirc;chera de mourir et de rejoindre ma
+ch&egrave;re princesse.&raquo;</p>
+
+<p>Le nom de princesse qu'il donnait &agrave; la berg&egrave;re surprit la reine: elle ne
+savait si son fils r&ecirc;vait, et elle lui aurait cru l'esprit perdu, s'il
+n'avait parl&eacute; juste dans tout ce qu'il disait.</p>
+
+<p>Elle lui demanda pourquoi il nommait Constancia princesse; il r&eacute;pliqua
+qu'elle l'&eacute;tait, que son royaume s'appelait le royaume des D&eacute;serts,
+qu'il n'y avait point d'autre h&eacute;riti&egrave;re, et qu'il n'en aurait jamais
+parl&eacute; s'il e&ucirc;t eu encore des mesures &agrave; garder.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! mon fils, dit la reine, puisque Constancia est d'une naissance
+convenable &agrave; la v&ocirc;tre, consolez-vous, car elle n'est point morte. Il
+faut vous avouer, pour adoucir vos douleurs, que je l'ai vendue &agrave; des
+marchands, ils l'emm&egrave;nent esclave.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria le prince, vous me parlez ainsi, pour suspendre le dessein
+que j'ai form&eacute; de mourir; mais ma r&eacute;solution est fixe, rien ne peut m'en
+d&eacute;tourner.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, ajouta la reine, vous en convaincre par vos yeux.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t elle commanda que l'on d&eacute;terr&acirc;t la figure de cire. Comme il
+crut en la voyant d'abord que c'&eacute;tait le corps de son aimable princesse,
+il tomba dans une grande d&eacute;faillance, dont on eut bien de la peine &agrave; le
+retirer. La reine l'assurait inutilement que Constancia n'&eacute;tait point
+morte; apr&egrave;s le mauvais tour qu'elle lui avait fait, il ne pouvait la
+croire: mais Mirtain sut le persuader de cette v&eacute;rit&eacute;; il connaissait
+l'attachement qu'il avait pour lui, et qu'il ne serait pas capable de
+lui dire un mensonge.</p>
+
+<p>Il sentit quelque soulagement, parce que de tous les malheurs le plus
+terrible c'est la mort, et il pouvait encore se flatter du plaisir de
+revoir sa ma&icirc;tresse. Cependant o&ugrave; la chercher? On ne connaissait point
+les marchands qui l'avaient achet&eacute;e; ils n'avaient pas dit o&ugrave; ils
+allaient: c'&eacute;taient l&agrave; de grandes difficult&eacute;s; mais il n'en est gu&egrave;re
+qu'un v&eacute;ritable amour ne surmonte, il aimait mieux p&eacute;rir en courant
+apr&egrave;s les ravisseurs de sa ma&icirc;tresse, que de vivre sans elle.</p>
+
+<p>Il fit mille reproches &agrave; la reine sur son implacable duret&eacute;; il ajouta
+qu'elle aurait le temps de se repentir du mauvais tour qu'elle lui avait
+jou&eacute;, qu'il allait partir, r&eacute;solu de ne revenir jamais; qu'ainsi,
+voulant en perdre une, elle en perdrait deux. Cette m&egrave;re afflig&eacute;e se
+jeta au cou de son fils, lui mouilla le visage de ses larmes, et le
+conjura par la vieillesse de son p&egrave;re et par l'amiti&eacute; qu'elle avait pour
+lui, de ne pas les abandonner; que s'il les privait de la consolation de
+le voir, il serait cause de leur mort; qu'il &eacute;tait leur unique
+esp&eacute;rance, s'ils venaient &agrave; manquer; que leurs voisins et leurs ennemis
+s'empareraient du royaume. Le prince l'&eacute;couta froidement et
+respectueusement; mais il avait toujours devant les yeux la duret&eacute;
+qu'elle avait eue pour Constancia: sans elle, tous les royaumes de la
+terre ne l'auraient point touch&eacute;; de sorte qu'il persista avec une
+fermet&eacute; surprenante dans la r&eacute;solution de partir le lendemain.</p>
+
+<p>Le roi essaya inutilement de le faire rester, il passa la nuit &agrave; donner
+des ordres &agrave; Mirtain, il lui confia le fid&egrave;le mouton pour en avoir soin.
+Il prit une grande quantit&eacute; de pierreries, et dit &agrave; Mirtain de garder
+les autres, et qu'il serait le seul qui recevrait de ses nouvelles, &agrave;
+condition de les tenir secr&egrave;tes, parce qu'il voulait faire ressentir &agrave;
+sa m&egrave;re toutes les peines de l'inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Le jour ne paraissait pas encore, lorsque l'impatient Constancio monta &agrave;
+cheval, se d&eacute;vouant &agrave; la fortune, et la priant de lui &ecirc;tre assez
+favorable pour lui faire retrouver sa ma&icirc;tresse. Il ne savait de quel
+c&ocirc;t&eacute; tourner ses pas; mais comme elle &eacute;tait partie dans un vaisseau, il
+crut qu'il devait s'embarquer pour la suivre. Il se rendit au plus
+fameux port; et sans &ecirc;tre accompagn&eacute; d'aucun de ses domestiques, ni
+connu de personne, il s'informa du lieu le plus &eacute;loign&eacute; o&ugrave; l'on pouvait
+aller, et ensuite de toutes les c&ocirc;tes, plages et ports o&ugrave; ils
+surgiraient; puis il s'embarqua dans l'esp&eacute;rance qu'une passion aussi
+pure et aussi forte que la sienne ne serait pas toujours malheureuse.</p>
+
+<p>D&egrave;s que l'on approchait de terre, il montait dans la chaloupe, et venait
+parcourir le rivage, criant de tous c&ocirc;t&eacute;s: &laquo;Constancia, belle
+Constancia, o&ugrave; &ecirc;tes-vous? Je vous cherche et je vous appelle en vain:
+serez-vous encore longtemps &eacute;loign&eacute;e de moi?&raquo; Ses regrets et ses
+plaintes &eacute;taient perdus dans le vague de l'air, il revenait dans le
+vaisseau, le coeur p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de douleur, et les yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>Un soir que l'on avait jet&eacute; l'ancre derri&egrave;re un grand rocher, il vint &agrave;
+son ordinaire prendre terre sur le rivage; et comme le pays &eacute;tait
+inconnu, et la nuit fort obscure, ceux qui l'accompagnaient ne voulurent
+point s'avancer, dans la crainte de p&eacute;rir en ce lieu. Pour le prince,
+qui faisait peu de cas de sa vie, il se mit &agrave; marcher, tombant et se
+relevant cent fois; &agrave; la fin il d&eacute;couvrit une grande lueur qui lui parut
+provenir de quelque feu; &agrave; mesure qu'il s'en approchait, il entendait
+beaucoup de bruit et des marteaux qui donnaient des coups terribles.
+Bien loin d'avoir peur, il se h&acirc;ta d'arriver &agrave; une grande forge ouverte
+de tous les c&ocirc;t&eacute;s, o&ugrave; la fournaise &eacute;tait si allum&eacute;e, qu'il semblait que
+le soleil brillait au fond: trente g&eacute;ants, qui n'avaient chacun qu'un
+oeil au milieu du front, travaillaient en ce lieu &agrave; faire des armes.</p>
+
+<p>Constancio s'approcha d'eux, et leur dit:</p>
+
+<p>&laquo;Si vous &ecirc;tes capables de piti&eacute; parmi le fer et le feu qui vous
+environnent, si par hasard vous avez vu aborder dans ces lieux la belle
+Constancia, que des marchands emm&egrave;nent captive, que je sache o&ugrave; je
+pourrai la trouver, demandez-moi tout ce que j'ai au monde, je vous le
+donnerai de tout mon coeur.&raquo;</p>
+
+<p>Il eut &agrave; peine cess&eacute; sa petite harangue, que le bruit avait cess&eacute; &agrave; son
+arriv&eacute;e, recommen&ccedil;a avec plus de force.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! dit-il, vous n'&ecirc;tes point touch&eacute;s de ma douleur, barbares, je ne
+dois rien attendre de vous!&raquo;</p>
+
+<p>Il voulut aussit&ocirc;t tourner ses pas ailleurs, quand il entendit une douce
+symphonie qui le ravit; et regardant vers la fournaise, il vit le plus
+bel enfant que l'imagination puisse jamais se repr&eacute;senter: il &eacute;tait plus
+brillant que le feu dont il sortit. Lorsqu'il eut consid&eacute;r&eacute; ses charmes,
+le bandeau qui couvrait ses yeux, l'arc et les fl&egrave;ches qu'il portait, il
+ne douta point que ce ne f&ucirc;t Cupidon. C'&eacute;tait lui en effet qui lui cria:</p>
+
+<p>&laquo;Arr&ecirc;te, Constancio, tu br&ucirc;les d'une flamme trop pure pour que je te
+refuse mon secours; je m'appelle l'amour vertueux; c'est moi qui t'ai
+bless&eacute; pour la jeune Constancia; et c'est moi qui la d&eacute;fends contre le
+g&eacute;ant qui la pers&eacute;cute. La f&eacute;e Souveraine est mon intime amie; nous
+sommes unis ensemble pour te la garder, mais il faut que j'&eacute;prouve ta
+passion avant que de te d&eacute;couvrir o&ugrave; elle est.</p>
+
+<p>&mdash;Ordonne, Amour, ordonne tout ce qu'il te plaira s'&eacute;cria le prince, je
+n'omettrai rien pour t'ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>&mdash;Jette-toi dans ce feu, r&eacute;pliqua l'enfant, et souviens-toi que si tu
+n'aimes pas uniquement et fid&egrave;lement, tu es perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai aucun sujet d'avoir peur&raquo;, dit Constancio.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t il se jeta dans la fournaise, il perdit toute connaissance, ne
+sachant o&ugrave; il &eacute;tait, ni ce qu'il &eacute;tait lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il dormit trente heures, et se trouva &agrave; son r&eacute;veil le plus beau pigeon
+qui f&ucirc;t au monde; au lieu d'&ecirc;tre dans cette horrible fournaise, il &eacute;tait
+couch&eacute; dans un petit nid de roses, de jasmins et de ch&egrave;vrefeuilles. Il
+fut aussi surpris qu'on peut jamais l'&ecirc;tre; ses pieds pattus, les
+diff&eacute;rentes couleurs de ses plumes, et ses yeux tout de feu l'&eacute;tonnaient
+beaucoup; il se mirait dans un ruisseau, et voulant se plaindre, il
+trouva qu'il avait perdu l'usage de la parole, quoiqu'il e&ucirc;t conserv&eacute;
+celui de son esprit.</p>
+
+<p>Il envisagea cette m&eacute;tamorphose comme le comble de tous les malheurs:
+&laquo;Ah! perfide Amour, pensait-il en lui-m&ecirc;me, quelle r&eacute;compense donnes-tu
+au plus parfait de tous les amants? Faut-il &ecirc;tre l&eacute;ger, tra&icirc;tre et
+parjure pour trouver gr&acirc;ce devant toi? J'en ai bien vu de ce caract&egrave;re
+que tu as couronn&eacute;s, pendant que tu affliges ceux qui sont v&eacute;ritablement
+fid&egrave;les: que puis-je me promettre, continua-t-il, d'une figure aussi
+extraordinaire que la mienne? Me voil&agrave; pigeon: encore si je pouvais
+parler, comme parla autrefois l'oiseau Bleu (dont j'ai toute ma vie aim&eacute;
+le conte), je volerais si loin et si haut, je chercherais sous tant de
+climats diff&eacute;rents ma ch&egrave;re ma&icirc;tresse, et je m'en informerais &agrave; tant de
+personnes, que je la trouverais; mais je n'ai pas la libert&eacute; de
+prononcer son nom; et l'unique rem&egrave;de qu'il m'est permis de tenter,
+c'est de me pr&eacute;cipiter dans quelque ab&icirc;me pour y mourir.&raquo;</p>
+
+<p>Occup&eacute; de cette funeste r&eacute;solution, il vola sur une haute montagne d'o&ugrave;
+il voulut se jeter en bas; mais ses ailes le soutinrent malgr&eacute; lui; il
+en fut &eacute;tonn&eacute;; car n'ayant pas encore &eacute;t&eacute; pigeon, il ignorait de quel
+secours peuvent &ecirc;tre des plumes; il prit la r&eacute;solution de se les
+arracher toutes, et sans quartier il commen&ccedil;a de se plumer.</p>
+
+<p>Ainsi d&eacute;pouill&eacute;, il allait tenter une nouvelle cabriole du sommet d'un
+rocher, quand deux filles survinrent. D&egrave;s qu'elles virent cet infortun&eacute;
+oiseau, l'une se dit &agrave; l'autre:</p>
+
+<p>&laquo;D'o&ugrave; vient cet infortun&eacute; pigeon? Sort-il des serres aigu&euml;s de quelque
+oiseau de proie, ou de la gueule d'une belette?</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore d'o&ugrave; il vient, r&eacute;pondit la plus jeune, mais je sais bien o&ugrave;
+il ira; et se jetant sur la pacifique bestiole, il ira, continua-t-elle,
+tenir compagnie &agrave; cinq de son esp&egrave;ce, dont je veux faire une tourte pour
+la f&eacute;e Souveraine.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Pigeon l'entendant parler ainsi, bien loin de fuir, s'approcha
+pour qu'elle lui f&icirc;t la gr&acirc;ce de le tuer promptement: mais ce qui devait
+causer sa perte le garantit; car ces filles le trouv&egrave;rent si poli et si
+familier, qu'elles r&eacute;solurent de le nourrir. La plus belle l'enferma
+dans une corbeille couverte o&ugrave; elle mettait ordinairement son ouvrage,
+et elles continu&egrave;rent leur promenade.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis quelques jours, disait l'une d'elles, il semble que notre
+ma&icirc;tresse a bien des affaires, elle monte &agrave; tout moment sur son chameau
+de feu, et va jour et nuit d'un p&ocirc;le &agrave; l'autre sans s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu &eacute;tais discr&egrave;te, repartit sa compagne, je t'en apprendrais la
+raison, car elle a bien voulu me l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Va, je saurai me taire, s'&eacute;cria celle qui avait d&eacute;j&agrave; parl&eacute;, assure-toi
+de mon secret.</p>
+
+<p>&mdash;Sache donc, reprit-elle, que sa princesse Constancia, qu'elle aime si
+fort, est pers&eacute;cut&eacute;e d'un g&eacute;ant qui veut l'&eacute;pouser: il l'a mise dans une
+tour; et pour l'emp&ecirc;cher d'achever ce mariage, il faut qu'elle fasse des
+choses surprenantes.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince &eacute;coutait leur conversation du fond de son panier: il avait cru
+jusqu'alors que rien ne pouvait augmenter ses disgr&acirc;ces; mais il connut
+avec une extr&ecirc;me douleur qu'il s'&eacute;tait bien tromp&eacute;; et l'on peur assez
+juger par tout ce que j'ai racont&eacute; de sa passion, et par les
+circonstances o&ugrave; il se trouvait, d'&ecirc;tre devenu pigeonneau dans le temps
+o&ugrave; son secours &eacute;tait si n&eacute;cessaire &agrave; sa princesse, qu'il ressentit un
+v&eacute;ritable d&eacute;sespoir; son imagination ing&eacute;nieuse &agrave; le tourmenter lui
+repr&eacute;sentait Constancia dans la fatale tour, assi&eacute;g&eacute;e par les
+importunit&eacute;s, les violences et les emportements d'un redoutable g&eacute;ant:
+il appr&eacute;hendait qu'elle craign&icirc;t, et qu'elle ne donn&acirc;t les mains &agrave; son
+mariage. Un moment apr&egrave;s, il appr&eacute;hendait qu'elle ne craign&icirc;t pas, et
+qu'elle n'expos&acirc;t sa vie aux fureurs d'un tel amant. Il serait difficile
+de repr&eacute;senter l'&eacute;tat o&ugrave; il &eacute;tait.</p>
+
+<p>La jeune personne qui le portait dans sa manette, &eacute;tant de retour avec
+sa compagne au palais de la f&eacute;e qu'elles servaient, la trouv&egrave;rent qui se
+promenait dans une all&eacute;e sombre de son jardin. Elles se prostern&egrave;rent
+d'abord &agrave; ses pieds, et lui dirent ensuite:</p>
+
+<p>&laquo;Grande reine, voici un pigeon que nous avons trouv&eacute;; il est doux, il
+est familier et s'il avait des plumes, il serait fort beau; nous avons
+r&eacute;solu de le nourrir dans notre chambre; mais si vous l'agr&eacute;ez, il
+pourra quelquefois vous divertir dans la v&ocirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>La f&eacute;e prit la corbeille o&ugrave; il &eacute;tait enferm&eacute;, elle l'en tira, et fit des
+r&eacute;flexions s&eacute;rieuses sur les grandeurs du monde; car il &eacute;tait
+extraordinaire de voir un prince tel que Constancio sous la figure d'un
+pigeon pr&ecirc;t &agrave; &ecirc;tre r&ocirc;ti ou bouilli; et quoique ce f&ucirc;t elle qui e&ucirc;t
+jusqu'alors conduit cette m&eacute;tamorphose, et que rien n'arriv&acirc;t que par
+ses ordres; cependant, comme elle moralisait volontiers sur tous les
+&eacute;v&eacute;nements, celui-l&agrave; la frappa fort. Elle caressa le pigeonneau, et de
+sa part il n'oublia rien pour s'attirer son attention, afin qu'elle
+voul&ucirc;t le soulager dans sa triste aventure: il lui faisait la r&eacute;v&eacute;rence
+&agrave; la pigeonne, en tirant un peu le pied; il la becquetait d'un air
+caressant: bien qu'il f&ucirc;t pigeon novice, il en savait d&eacute;j&agrave; plus que les
+vieux p&egrave;res et les vieux ramiers.</p>
+
+<p>La f&eacute;e Souveraine le porta dans son cabinet, en ferma la porte, et lui
+dit:</p>
+
+<p>&laquo;Prince, le triste &eacute;tat o&ugrave; je te trouve aujourd'hui ne m'emp&ecirc;che pas de
+te conna&icirc;tre et de t'aimer, &agrave; cause de ma fille Constancia, qui est
+aussi peu indiff&eacute;rente pour toi que tu l'es pour elle: n'accuse personne
+que moi de ta m&eacute;tamorphose; je t'ai fait entrer dans la fournaise pour
+&eacute;prouver la candeur de ton amour: il est pur, il est ardent, il faut que
+tu aies tout l'honneur de l'aventure.&raquo;</p>
+
+<p>Le pigeon baissa trois fois la t&ecirc;te en signe de reconnaissance, et il
+&eacute;couta ce que la f&eacute;e voulait lui dire.</p>
+
+<p>&laquo;La reine ta m&egrave;re, reprit-elle, eut &agrave; peine re&ccedil;u l'argent et les
+pierreries en &eacute;change de la princesse, qu'elle l'envoya avec la derni&egrave;re
+violence aux marchands qui l'avaient achet&eacute;e; et sit&ocirc;t qu'elle fut dans
+le vaisseau, ils firent voile aux grandes Indes, o&ugrave; ils &eacute;taient bien
+s&ucirc;rs de se d&eacute;faire avec beaucoup de profit du pr&eacute;cieux joyau qu'ils
+emmenaient. Ses pleurs et ses pri&egrave;res ne chang&egrave;rent point leur
+r&eacute;solution: elle disait inutilement que le prince Constancio la
+rach&egrave;terait de tout ce qu'il poss&eacute;dait au monde. Plus elle leur faisait
+valoir ce qu'ils en pouvaient attendre, plus ils se h&acirc;taient de le fuir,
+dans la crainte qu'il ne f&ucirc;t averti de son enl&egrave;vement, et qu'il ne v&icirc;nt
+leur arracher cette proie.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin apr&egrave;s avoir couru la moiti&eacute; du monde, ils se trouv&egrave;rent battus
+d'une furieuse temp&ecirc;te. La princesse, accabl&eacute;e de sa douleur et des
+fatigues de la mer, &eacute;tait mourante; ils appr&eacute;hendaient de la perdre, et
+se sauv&egrave;rent dans le premier port; mais comme ils d&eacute;barquaient, ils
+virent venir un g&eacute;ant d'une grandeur &eacute;pouvantable; il &eacute;tait suivi de
+plusieurs autres, qui tous ensemble dirent qu'ils voulaient voir ce
+qu'il y avait de plus rare dans leur vaisseau. Le g&eacute;ant &eacute;tant entr&eacute;, le
+premier objet qui frappa sa vue, ce fut la jeune princesse; ils se
+reconnurent aussit&ocirc;t l'un et l'autre. &laquo;Ah! petite sc&eacute;l&eacute;rate,
+s'&eacute;cria-t-il, les dieux justes et pitoyables te ram&egrave;nent donc sous mon
+pouvoir: te souvient-il du jour que je te trouvai, et que tu coupas mon
+sac? Je me trompe si tu me joues le m&ecirc;me tour &agrave; pr&eacute;sent.&raquo; En effet, il
+la prit comme un aigle prend un poulet, et malgr&eacute; sa r&eacute;sistance et les
+pri&egrave;res des marchands, il l'emporta dans ses bras, courant de toute sa
+force jusqu'&agrave; sa grande tour.</p>
+
+<p>&laquo;Cette tour est sur une haute montagne: les enchanteurs qui l'ont b&acirc;tie
+n'ont rien oubli&eacute; pour la rendre belle et curieuse. Il n'y a point de
+porte, l'on y monte par les fen&ecirc;tres qui sont tr&egrave;s hautes; les murs de
+diamants brillent comme le soleil, et sont d'une duret&eacute; &agrave; toute &eacute;preuve.
+En effet, ce que l'art et la nature peuvent rassembler de plus riche est
+au-dessous de ce qu'on y voit. Quand le furieux g&eacute;ant tint la charmante
+Constancia, il lui dit qu'il voulait l'&eacute;pouser, et la rendre la plus
+heureuse personne de l'univers; qu'elle serait ma&icirc;tresse de tous ses
+tr&eacute;sors, qu'il aurait la bont&eacute; de l'aimer, et qu'il ne doutait point
+qu'elle ne f&ucirc;t ravie que sa bonne fortune l'e&ucirc;t conduite vers lui. Elle
+lui fit conna&icirc;tre par ses larmes et par ses lamentations l'exc&egrave;s de son
+d&eacute;sespoir; et comme je conduisais tout secr&egrave;tement, malgr&eacute; le destin,
+qui avait jur&eacute; la perte de Constancia, j'inspirai au g&eacute;ant des
+sentiments de douceur qu'il n'avait connus de sa vie; de sorte qu'au
+lieu de se f&acirc;cher, il dit &agrave; la princesse qu'il lui donnait un an,
+pendant lequel il ne lui ferait aucunes violences; mais que si elle ne
+prenait pas dans ce temps la r&eacute;solution de le satisfaire, il
+l'&eacute;pouserait malgr&eacute; elle, et qu'ensuite il la ferait mourir; qu'ainsi
+elle pouvait voir ce qui l'accommoderait le mieux.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s cette funeste d&eacute;claration, il fit enfermer avec elle les plus
+belles filles du monde pour lui tenir compagnie, et la retirer de cette
+profonde tristesse o&ugrave; elle s'ab&icirc;mait. Il mit des g&eacute;ants aux environs de
+la tour pour emp&ecirc;cher que qui que ce f&ucirc;t en approch&acirc;t: et en effet, si
+l'on avait cette t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, l'on en recevrait bient&ocirc;t la punition, car ce
+sont des gardes bien redoutables et bien cruels.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin la pauvre princesse ne voyant aucune apparence d'&ecirc;tre secourue,
+et qu'il ne reste plus qu'un jour pour achever l'ann&eacute;e, se pr&eacute;pare &agrave; se
+pr&eacute;cipiter du haut de la tour dans la mer. Voil&agrave;, seigneur Pigeon,
+l'&eacute;tat o&ugrave; elle est r&eacute;duite; le seul rem&egrave;de que j'y trouve, c'est que
+vous voliez vers elle, tenant dans votre bec une petite bague que voil&agrave;;
+sit&ocirc;t qu'elle l'aura mise &agrave; son doigt, elle deviendra colombe, et vous
+vous sauverez heureusement.&raquo;</p>
+
+<p>Le pigeonneau &eacute;tait dans la derni&egrave;re impatience de partir, il ne savait
+comment le faire comprendre; il tirailla la manchette et le tablier en
+falbala de la f&eacute;e, il s'approcha ensuite des fen&ecirc;tres, o&ugrave; il donna
+quelques coups de bec contre les vitres. Tout cela voulait dire en
+langage pigeonnique: &laquo;Je vous supplie, madame, de m'envoyer avec votre
+bague enchant&eacute;e pour soulager notre belle princesse.&raquo; Elle entendit son
+jargon, et r&eacute;pondant &agrave; ses d&eacute;sirs:</p>
+
+<p>&laquo;Allez, volez, charmant pigeon, lui dit-elle, voici la bague qui vous
+guidera; prenez grand soin de ne pas la perdre, car il n'y a que vous au
+monde qui puissiez retirer Constancia du lieu o&ugrave; elle est.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Pigeon, comme je l'ai d&eacute;j&agrave; dit, n'avait point de plumes, il se
+les &eacute;tait arrach&eacute;es dans son extr&ecirc;me d&eacute;sespoir. La f&eacute;e le frotta d'une
+essence merveilleuse, qui lui en fit revenir de si belles et si
+extraordinaires, que les pigeons de V&eacute;nus n'&eacute;taient pas dignes d'entrer
+en aucune comparaison avec lui. Il fut ravi de se voir remplum&eacute;; et
+prenant l'essor, il arriva au lever de l'aurore sur le haut de la tour,
+dont les murs de diamants brillaient &agrave; un tel point, que le soleil a
+moins de feu dans son plus grand &eacute;clat. Il y avait un spacieux jardin
+sur le donjon, au milieu duquel s'&eacute;levait un oranger charg&eacute; de fleurs et
+de fruits; le reste du jardin &eacute;tait fort curieux, et le prince Pigeon
+n'aurait pas &eacute;t&eacute; indiff&eacute;rent au plaisir de l'admirer, s'il n'avait &eacute;t&eacute;
+occup&eacute; de choses bien plus importantes.</p>
+
+<p>Il se percha sur l'oranger, il tenait dans son bec la bague, et
+ressentait une terrible inqui&eacute;tude, lorsque la princesse entra: elle
+avait une longue robe blanche, sa t&ecirc;te &eacute;tait couverte d'un grand voile
+noir brod&eacute; d'or, il &eacute;tait abattu sur son visage, et tra&icirc;nait de tous
+c&ocirc;t&eacute;s. L'amoureux pigeon aurait pu douter que c'&eacute;tait elle, si la
+noblesse de sa taille et son air majestueux eussent pu &ecirc;tre dans une
+autre &agrave; un point si parfait. Elle vint s'asseoir sous l'oranger, et
+levant son voile tout d'un coup, il en demeura pour quelque temps
+&eacute;bloui.</p>
+
+<p>&laquo;Tristes regrets, tristes pens&eacute;es! s'&eacute;cria-t-elle. Vous &ecirc;tes &agrave; pr&eacute;sent
+inutiles, mon coeur afflig&eacute; a pass&eacute; un an entier entre la crainte et
+l'esp&eacute;rance; mais le terme fatal est arriv&eacute;! c'est aujourd'hui; c'est
+dans quelques heures qu'il faut que je meure, ou que j'&eacute;pouse le g&eacute;ant:
+h&eacute;las, est-il possible que la f&eacute;e Souveraine et le prince Constancio
+m'aient si fort abandonn&eacute;e! que leur ai-je fait? Mais &agrave; quoi me servent
+ces r&eacute;flexions? Ne vaut-il pas mieux ex&eacute;cuter le noble dessein que j'ai
+con&ccedil;u?&raquo;</p>
+
+<p>Elle se leva d'un air plein de hardiesse pour se pr&eacute;cipiter: cependant,
+comme le moindre bruit lui faisait peur, et qu'elle entendit le
+pigeonneau qui s'agitait sur l'arbre, elle leva les yeux pour voir ce
+que c'&eacute;tait; en m&ecirc;me temps il vola sur elle, et posa dans son sein
+l'importante petite bague. La princesse surprise des caresses de ce bel
+oiseau et de son charmant plumage, ne le fut pas moins du pr&eacute;sent qu'il
+venait de lui faire. Elle consid&eacute;ra la bague, elle y remarqua quelques
+caract&egrave;res myst&eacute;rieux, et elle la tenait encore, lorsque le g&eacute;ant entra
+dans le jardin, sans qu'elle l'e&ucirc;t m&ecirc;me entendu venir.</p>
+
+<p>Quelques-unes des femmes qui la servaient &eacute;taient all&eacute;es rendre compte &agrave;
+ce terrible amant du d&eacute;sespoir de la princesse, et qu'elle voulait se
+tuer, plut&ocirc;t que de l'&eacute;pouser. Lorsqu'il sut qu'elle &eacute;tait mont&eacute;e si
+matin au haut de la tour, il craignit une funeste catastrophe: son coeur
+qui jusqu'alors n'avait &eacute;t&eacute; capable que de barbarie, &eacute;tait tellement
+enchant&eacute; des beaux yeux de cette aimable personne, qu'il l'aimait avec
+d&eacute;licatesse. &Ocirc; dieux, que devint-elle quand elle le vit! elle appr&eacute;henda
+qu'il ne lui &ocirc;t&acirc;t les moyens qu'elle cherchait de mourir. Le pauvre
+pigeon n'&eacute;tait pas m&eacute;diocrement effray&eacute; de ce formidable colosse. Dans
+le trouble o&ugrave; elle &eacute;tait, elle mit la bague &agrave; son doigt, et
+sur-le-champ, &ocirc; merveille! elle fut m&eacute;tamorphos&eacute;e en colombe, et
+s'envola &agrave; tire d'ailes avec le fid&egrave;le pigeon.</p>
+
+<p>Jamais surprise n'a &eacute;gal&eacute; celle du g&eacute;ant. Apr&egrave;s avoir regard&eacute; sa
+ma&icirc;tresse devenue colombe, qui traversait le vaste espace de l'air, il
+demeura quelque temps immobile, puis il poussa des cris et fit des
+hurlements qui &eacute;branl&egrave;rent les montagnes, et ne finirent qu'avec sa vie:
+il la termina au fond de la mer, o&ugrave; il &eacute;tait bien plus juste qu'il se
+noy&acirc;t que la charmante princesse. Elle s'&eacute;loignait donc tr&egrave;s diligemment
+avec son guide; mais lorsqu'ils eurent fait un assez long chemin pour ne
+plus rien craindre, ils s'abattirent doucement dans un bois fort sombre
+par la quantit&eacute; d'arbres, et fort agr&eacute;able &agrave; cause de l'herbe verte et
+des fleurs qui couvraient la terre. Constancia ignorait encore que le
+pigeon f&ucirc;t son v&eacute;ritable amant. Il &eacute;tait tr&egrave;s afflig&eacute; de ne pouvoir
+parler pour lui en rendre compte, quand il sentit une main invisible qui
+lui d&eacute;liait la langue; il en eut une sensible joie, et dit aussit&ocirc;t &agrave; la
+princesse:</p>
+
+<p>&laquo;Votre coeur ne vous a-t-il pas appris, charmante colombe, que vous &ecirc;tes
+avec un pigeon qui br&ucirc;le toujours des m&ecirc;mes feux que vous allumez?</p>
+
+<p>&mdash;Mon coeur souhaitait le bonheur qui m'arrive, r&eacute;pliqua-t-elle, mais il
+n'osait s'en flatter: h&eacute;las, qui l'aurait pu imaginer! j'&eacute;tais sur le
+point de p&eacute;rir sous les coups de ma bizarre fortune; vous &ecirc;tes venu
+m'arracher d'entre les bras de la mort, ou d'un monstre que je redoutais
+plus qu'elle.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince, ravi d'entendre parler sa colombe, et de la retrouver aussi
+tendre qu'il la d&eacute;sirait, lui dit tout ce que la passion la plus
+d&eacute;licate et la plus vive peut inspirer; il lui raconta ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute; depuis le triste moment de son absence, particuli&egrave;rement la
+rencontre surprenante de l'amour Forgeron et de la f&eacute;e dans son palais:
+elle eut une grande joie de savoir que sa meilleure amie &eacute;tait toujours
+dans ses int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+
+<p>&laquo;Allons la trouver, mon cher prince, dit-elle &agrave; Constancio, et la
+remercier de tout le bien qu'elle nous fait: elle nous rendra notre
+premi&egrave;re figure; nous retournerons dans votre royaume ou dans le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m'aimez autant que je vous aime, r&eacute;pliqua-t-il, je vous ferai
+une proposition o&ugrave; l'amour seul a part. Mais, aimable princesse, vous
+m'allez dire que je suis un extravagant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m&eacute;nagez point la r&eacute;putation de votre esprit aux d&eacute;pens de votre
+coeur, reprit-elle; parlez sans crainte; je vous entendrai toujours avec
+plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais d'avis, continua-t-il, que nous ne changeassions point de
+figure; vous colombe, et moi pigeon, pouvons br&ucirc;ler des m&ecirc;mes feux qui
+ont br&ucirc;l&eacute; Constancio et Constancia. Je suis persuad&eacute; qu'&eacute;tant
+d&eacute;barrass&eacute;s du soin de nos royaumes, n'ayant ni conseil &agrave; tenir, ni
+guerre &agrave; faire, ni audiences &agrave; donner, exempts de jouer sans cesse un
+r&ocirc;le importun sur le grand th&eacute;&acirc;tre du monde, il nous sera plus ais&eacute; de
+vivre l'un pour l'autre dans cette aimable solitude.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria la colombe, que votre dessein renferme de grandeur et de
+d&eacute;licatesse! Quelque jeune que je sois, h&eacute;las! j'ai tant &eacute;prouv&eacute; de
+disgr&acirc;ces; la fortune, jalouse de mon innocente beaut&eacute;, m'a pers&eacute;cut&eacute;e
+si opini&acirc;trement, que je serai ravie de renoncer &agrave; tous les biens
+qu'elle donne, afin de ne vivre que pour vous. Oui, mon cher prince, j'y
+consens: choisissons un pays agr&eacute;able, et passons sous cette
+m&eacute;tamorphose nos plus beaux jours; menons une vie innocente, sans
+ambition et sans d&eacute;sirs, que ceux qu'un amour vertueux inspire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui veux vous guider, s'&eacute;cria l'Amour en descendant du plus
+haut de l'Olympe. Un dessein si tendre m&eacute;rite ma protection.</p>
+
+<p>&mdash;Et la mienne aussi, dit la f&eacute;e Souveraine qui parut tout d'un coup. Je
+viens vous chercher pour m'avancer de quelques moments le plaisir de
+vous voir.&raquo;</p>
+
+<p>Le pigeon et la colombe eurent autant de joie que de surprise de ce
+nouvel &eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>&laquo;Nous nous mettons sous votre conduite, dit Constancia &agrave; la f&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous abandonnez pas, dit Constancio &agrave; l'Amour.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, dit-il, &agrave; Paphos, l'on y respecte encore ma m&egrave;re, et l'on y
+aime toujours les oiseaux qui lui &eacute;taient consacr&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit la princesse, nous ne cherchons point le commerce des
+hommes: heureux qui peut y renoncer! il nous faut seulement une belle
+solitude.&raquo;</p>
+
+<p>La f&eacute;e aussit&ocirc;t frappa la terre de sa baguette. L'Amour la frappa d'une
+fl&egrave;che dor&eacute;e. Ils virent en m&ecirc;me temps le plus beau d&eacute;sert de la nature
+et le mieux orn&eacute; de bois, de fleurs, de prairies et de fontaines.</p>
+
+<p>&laquo;Restez-y des millions d'ann&eacute;es, s'&eacute;cria l'Amour. Jurez-vous une
+fid&eacute;lit&eacute; &eacute;ternelle en pr&eacute;sence de cette merveilleuse f&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure &agrave; ma colombe, s'&eacute;cria le pigeon.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure &agrave; mon pigeon, s'&eacute;cria la colombe.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mariage, dit la f&eacute;e, ne pouvait &ecirc;tre fait par un dieu plus
+capable de le rendre heureux. Au reste, je vous promets que si vous vous
+lassez de cette m&eacute;tamorphose, je ne vous abandonnerai point, et je vous
+rendrai votre premi&egrave;re figure.&raquo;</p>
+
+<p>Pigeon et colombe en remerci&egrave;rent la f&eacute;e; mais ils l'assur&egrave;rent qu'ils
+ne l'appelleraient point pour cela; qu'ils avaient trop &eacute;prouv&eacute; les
+malheurs de la vie: ils la pri&egrave;rent seulement de leur faire venir Ruson,
+en cas qu'il ne f&ucirc;t pas mort.</p>
+
+<p>&laquo;Il a chang&eacute; d'&eacute;tat, dit l'Amour, c'est moi qui l'avait condamn&eacute; &agrave; &ecirc;tre
+mouton. Il m'a fait piti&eacute;, je l'ai r&eacute;tabli sur le tr&ocirc;ne d'o&ugrave; je l'avais
+arrach&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces nouvelles, Constancia ne fut plus surprise des jolies choses
+qu'elle lui avait vu faire. Elle conjura l'Amour de lui apprendre les
+aventures d'un mouton qui lui avait &eacute;t&eacute; si cher.</p>
+
+<p>&laquo;Je viendrai vous les dire, r&eacute;pliqua-t-il obligeamment. Pour
+aujourd'hui, je suis attendu et souhait&eacute; en tant d'endroits, que je ne
+sais o&ugrave; j'irai en premier. Adieu, continua-t-il, heureux et tendres
+&eacute;poux, vous pouvez vous vanter d'&ecirc;tre les plus sages de mon empire.&raquo;</p>
+
+<p>La f&eacute;e Souveraine resta quelque temps avec les nouveaux mari&eacute;s. Elle ne
+pouvait assez louer le m&eacute;pris qu'ils faisaient des grandeurs de la
+terre; mais il est bien certain qu'ils prenaient le meilleur parti pour
+la tranquillit&eacute; de la vie. Enfin elle les quitta; l'on a su par elle et
+par l'Amour, que le prince Pigeon et la princesse Colombe se sont
+toujours aim&eacute;s fid&egrave;lement.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>D'un amour pur nous voyons le destin:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Des troubles renaissants, un espoir incertain,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De tristes accidents, de fatales traverses</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Affligent quelquefois les plus parfaits amants.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>L'amour, qui nous unit par des noeuds si charmants,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Pour conduire au bonheur, a des routes diverses:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le ciel, en les troublant, assure nos d&eacute;sirs.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Jeunes coeurs, il est vrai, des &eacute;preuves si rudes</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vous arrachent des pleurs, vous co&ucirc;tent des soupirs;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais quand l'amour est pur! peines, inqui&eacute;tudes,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Sont autant de garants des plus charmants plaisirs.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_Prince_Marcassin" id="Le_Prince_Marcassin"></a><a href="#table">Le Prince Marcassin</a></h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait une fois un roi et une reine qui vivaient dans une grande
+tristesse, parce qu'ils n'avaient point d'enfants: la reine n'&eacute;tait plus
+jeune, bien qu'elle f&ucirc;t encore belle, de sorte qu'elle n'osait s'en
+promettre: cela l'affligeait beaucoup; elle dormait peu, et soupirait
+sans cesse, priant les dieux et toutes les f&eacute;es de lui &ecirc;tre favorables.
+Un jour qu'elle se promenait dans un petit bois, apr&egrave;s avoir cueilli
+quelques violettes et des roses, elle cueillit aussi des fraises; mais
+aussit&ocirc;t qu'elle en eut mang&eacute;, elle fut saisie d'un si profond sommeil,
+qu'elle se coucha au pied d'un arbre et s'endormit.</p>
+
+<p>Elle r&ecirc;va, pendant son sommeil, qu'elle voyait passer en l'air trois
+f&eacute;es qui s'arr&ecirc;taient au-dessus de sa t&ecirc;te. La premi&egrave;re la regardant en
+piti&eacute;, dit:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; une aimable reine, &agrave; qui nous rendrions un service bien
+essentiel, si nous la voulions douer d'un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, dit la seconde, douez-la, puisque vous &ecirc;tes notre a&icirc;n&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je la doue, continua-t-elle, d'avoir un fils, le plus beau, le plus
+aimable, et le mieux aim&eacute; qui soit au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit l'autre, je la doue de voir ce fils heureux dans ses
+entreprises, toujours puissant, plein d'esprit et de justice.&raquo;</p>
+
+<p>Le tour de la troisi&egrave;me &eacute;tant venu pour douer, elle &eacute;clata de rire, et
+marmotta plusieurs choses entre ses dents, que la reine n'entendit
+point.</p>
+
+<p>Voil&agrave; le songe qu'elle fit. Elle se r&eacute;veilla au bout de quelques
+moments; elle n'aper&ccedil;ut rien en l'air ni dans le jardin. &laquo;H&eacute;las!
+dit-elle, je n'ai point assez de bonne fortune pour esp&eacute;rer que mon r&ecirc;ve
+se trouve v&eacute;ritable: quels remerciements ne ferais-je pas aux dieux et
+aux bonnes f&eacute;es si j'avais un fils!&raquo; Elle cueillit encore des fleurs, et
+revint au palais plus gaie qu'&agrave; l'ordinaire. Le roi s'en aper&ccedil;ut, il la
+pria de lui en dire la raison; elle s'en d&eacute;fendit, il la pressa
+davantage.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est point, lui dit-elle, une chose qui m&eacute;rite votre curiosit&eacute;; il
+n'est question que d'un r&ecirc;ve, mais vous me trouverez bien faible d'y
+ajouter quelque sorte de foi.&raquo;</p>
+
+<p>Elle lui raconta qu'elle avait vu en dormant trois f&eacute;es en l'air, et ce
+que deux avaient dit; que la troisi&egrave;me avait &eacute;clat&eacute; de rire, sans
+qu'elle e&ucirc;t pu entendre ce qu'elle marmottait.</p>
+
+<p>&laquo;Ce r&ecirc;ve, dit le roi, me donne comme &agrave; vous de la satisfaction; mais
+j'ai de l'inqui&eacute;tude de cette f&eacute;e de belle humeur, car la plupart sont
+malicieuses, et ce n'est pas toujours bon signe quand elles rient.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, r&eacute;pliqua la reine, je crois que cela ne signifie ni bien ni
+mal; mon esprit est occup&eacute; du d&eacute;sir que j'ai d'avoir un fils, et il se
+forme l&agrave;-dessus cent chim&egrave;res: que pourrait-il m&ecirc;me lui arriver, en cas
+qu'il y e&ucirc;t quelque chose de v&eacute;ritable dans ce que j'ai song&eacute;? Il est
+dou&eacute; de tout ce qui se peut de plus avantageux? pl&ucirc;t au ciel que j'eusse
+cette consolation!&raquo;</p>
+
+<p>Elle se prit &agrave; pleurer l&agrave;-dessus; il l'assura qu'elle lui &eacute;tait si
+ch&egrave;re, qu'elle lui tenait lieu de tout.</p>
+
+<p>Au bout de quelques mois, la reine s'aper&ccedil;ut qu'elle &eacute;tait grosse: tout
+le royaume fut averti de faire des voeux pour elle; les autels ne
+fumaient plus que des sacrifices qu'on offrait aux dieux pour la
+conservation d'un tr&eacute;sor si pr&eacute;cieux. Les &Eacute;tats assembl&eacute;s d&eacute;put&egrave;rent
+pour aller complimenter leurs majest&eacute;s; tous les princes du sang, les
+princesses et les ambassadeurs se trouv&egrave;rent aux couches de la reine; la
+layette pour ce cher enfant &eacute;tait d'une beaut&eacute; admirable; la nourrice
+excellente. Mais que la joie publique se changea bien en tristesse,
+quand au lieu d'un beau prince, l'on vit na&icirc;tre un petit Marcassin! Tout
+le monde jeta de grands cris qui effray&egrave;rent fort la reine. Elle demanda
+ce que c'&eacute;tait; on ne voulut pas le lui dire, crainte qu'elle ne mour&ucirc;t
+de douleur: au contraire, on l'assura qu'elle &eacute;tait m&egrave;re d'un beau
+gar&ccedil;on, et qu'elle avait sujet de s'en r&eacute;jouir.</p>
+
+<p>Cependant le roi s'affligeait avec exc&egrave;s; il commanda que l'on m&icirc;t le
+Marcassin dans un sac, et qu'on le jet&acirc;t au fond de la mer, pour perdre
+enti&egrave;rement l'id&eacute;e d'une chose si f&acirc;cheuse: mais ensuite il en eut
+piti&eacute;; et pensant qu'il &eacute;tait juste de consulter la reine l&agrave;-dessus, il
+ordonna qu'on le nourr&icirc;t, et ne parla de rien &agrave; sa femme, jusqu'&agrave; ce
+qu'elle f&ucirc;t assez bien, pour ne pas craindre de la faire mourir par un
+grand d&eacute;plaisir. Elle demandait tous les jours &agrave; voir son fils: on lui
+disait qu'il &eacute;tait trop d&eacute;licat pour &ecirc;tre transport&eacute; de sa chambre &agrave; la
+sienne, et l&agrave;-dessus elle se tranquillisait.</p>
+
+<p>Pour le prince Marcassin, il se faisait nourrir en Marcassin qui a
+grande envie de vivre: il fallut lui donner six nourrices, dont il y en
+avait trois s&egrave;ches, &agrave; la mode d'Angleterre. Celles-ci lui faisaient
+boire &agrave; tous moments du vin d'Espagne et des liqueurs, qui lui apprirent
+de bonne heure &agrave; se conna&icirc;tre aux meilleurs vins. La reine impatiente de
+caresser son marmot, dit au roi qu'elle se portait assez bien pour aller
+jusqu'&agrave; son appartement, et qu'elle ne pouvait plus vivre sans voir son
+fils. Le roi poussa un profond soupir; il commanda qu'on apport&acirc;t
+l'h&eacute;ritier de la couronne. Il &eacute;tait emmaillot&eacute; comme un enfant, dans des
+langes de brocart d'or. La reine le prit entre ses bras, et levant une
+dentelle fris&eacute;e qui couvrait sa hure, h&eacute;las! que devint-elle &agrave; cette
+fatale vue? Ce moment pensa &ecirc;tre le dernier de sa vie; elle jetait de
+tristes regards sur le roi, n'osant lui parler.</p>
+
+<p>&laquo;Ne vous affligez point, ma ch&egrave;re reine, lui dit-il, je ne vous impute
+rien de notre malheur; c'est ici, sans doute, un tour de quelque f&eacute;e
+malfaisante, si vous voulez y consentir, je suivrai le premier dessein
+que j'ai eu de faire noyer ce petit monstre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sire, lui dit-elle, ne me consultez point pour une action si
+cruelle, je suis la m&egrave;re de cet infortun&eacute; Marcassin, je sens ma
+tendresse qui sollicite en sa faveur; de gr&acirc;ce, ne lui faisons point de
+mal, il en a d&eacute;j&agrave; trop, ayant d&ucirc; na&icirc;tre homme, d'&ecirc;tre n&eacute; sanglier.&raquo;</p>
+
+<p>Elle toucha si fortement le roi par ses larmes et par ses raisons, qu'il
+lui promit ce qu'elle souhaitait; de sorte que les dames qui &eacute;levaient
+Marcassinet, commenc&egrave;rent d'en prendre encore plus de soin; car on
+l'avait regard&eacute; jusqu'alors comme une b&ecirc;te proscrite, qui servirait
+bient&ocirc;t de nourriture aux poissons. Il est vrai que malgr&eacute; sa laideur,
+on lui remarquait des yeux tout pleins d'esprit; on l'avait accoutum&eacute; &agrave;
+donner son petit pied &agrave; ceux qui venaient le saluer, comme les autres
+donnent leur main; on lui mettait des bracelets de diamants, et il
+faisait toutes ces choses avec assez de gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>La reine ne pouvait s'emp&ecirc;cher de l'aimer; elle l'avait souvent entre
+ses bras, le trouvant joli dans le fond de son coeur, car elle n'osait
+le dire, de crainte de passer pour folle; mais elle avouait &agrave; ses amies
+que son fils lui paraissait aimable; elle le couvrait de mille noeuds de
+nonpareilles couleur de roses; ses oreilles &eacute;taient perc&eacute;es; il avait
+une lisi&egrave;re avec laquelle on le soutenait, pour lui apprendre &agrave; marcher
+sur les pieds de derri&egrave;re; on lui mettait des souliers et des bas de
+soie attach&eacute;s sur le genou, pour lui faire para&icirc;tre la jambe plus
+longue; on le fouettait quand il voulait gronder: enfin on lui &ocirc;tait,
+autant qu'il &eacute;tait possible, les mani&egrave;res marcassines.</p>
+
+<p>Un soir que la reine se promenait et qu'elle le portait &agrave; son cou, elle
+vint sous le m&ecirc;me arbre o&ugrave; elle s'&eacute;tait endormie, et o&ugrave; elle avait r&ecirc;v&eacute;
+tout ce que j'ai d&eacute;j&agrave; dit; le souvenir de cette aventure lui revint
+fortement dans l'esprit: &laquo;Voil&agrave; donc, disait-elle, ce prince si beau, si
+parfait et si heureux que je devais avoir? &Ocirc; songe trompeur, vision
+fatale! &ocirc; f&eacute;es, que vous avais-je fait pour vous moquer de moi?&raquo; Elle
+marmottait ces paroles entre ses dents, lorsqu'elle vit cro&icirc;tre tout
+d'un coup un ch&ecirc;ne, dont il sortit une dame fort par&eacute;e, qui, la
+regardant d'un air affable, lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donn&eacute; le jour &agrave; Marcassinet;
+je t'assure qu'il viendra un temps o&ugrave; tu le trouveras aimable.&raquo;</p>
+
+<p>La reine la reconnut pour une des trois f&eacute;es, qui passant en l'air
+lorsqu'elle dormait, s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;es et lui avaient souhait&eacute; un fils.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai de la peine &agrave; vous croire, madame, r&eacute;pliqua-t-elle; quelque esprit
+que mon fils puisse avoir, qui pourra l'aimer sous une telle figure?&raquo;</p>
+
+<p>La f&eacute;e lui r&eacute;pliqua encore une fois:</p>
+
+<p>&laquo;Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donn&eacute; le jour &agrave; Marcassinet,
+je t'assure qu'il viendra un temps o&ugrave; tu le trouveras aimable.&raquo;</p>
+
+<p>Elle se remit aussit&ocirc;t dans l'arbre, et l'arbre rentra en terre, sans
+qu'il par&ucirc;t m&ecirc;me qu'il y en e&ucirc;t eu en cet endroit.</p>
+
+<p>La reine, fort surprise de cette nouvelle aventure, ne laissa pas de se
+flatter que les f&eacute;es prendraient quelque soin de l'altesse Bestiole:
+elle retourna promptement au palais pour en entretenir le roi; mais il
+pensa qu'elle avait imagin&eacute; ce moyen pour lui rendre son fils moins
+odieux.</p>
+
+<p>&laquo;Je vois fort bien, lui dit-elle, &agrave; l'air dont vous m'&eacute;coutez, que vous
+ne me croyez pas; cependant rien n'est plus vrai que tout ce que je
+viens de vous raconter.</p>
+
+<p>&mdash;Il est fort triste, dit le roi, d'essuyer les railleries des f&eacute;es: par
+o&ugrave; s'y prendront-elles pour rendre notre enfant autre chose qu'un
+sanglier? Je n'y songe jamais sans tomber dans l'accablement.&raquo;</p>
+
+<p>La reine se retira plus afflig&eacute;e qu'elle l'e&ucirc;t encore &eacute;t&eacute;; elle avait
+esp&eacute;r&eacute; que les promesses de la f&eacute;e adouciraient le chagrin du roi;
+cependant il voulait &agrave; peine les &eacute;couter. Elle se retira, bien r&eacute;solue
+de ne lui plus rien dire de leur fils, et de laisser aux dieux le soin
+de consoler son mari.</p>
+
+<p>Marcassin commen&ccedil;a de parler, comme font tous les enfants, il b&eacute;gayait
+un peu; mais cela n'emp&ecirc;chait pas que la reine n'e&ucirc;t beaucoup de plaisir
+&agrave; l'entendre, car elle craignait qu'il ne parl&acirc;t de sa vie. Il devenait
+fort grand, et marchait souvent sur les pieds de derri&egrave;re. Il portait de
+longues vestes qui lui couvraient les jambes; un bonnet &agrave; l'anglaise de
+velours noir, pour cacher sa t&ecirc;te, ses oreilles, et une partie de son
+groin. &Agrave; la v&eacute;rit&eacute; il lui venait des d&eacute;fenses terribles; ses soies
+&eacute;taient furieusement h&eacute;riss&eacute;es; son regard fier, et le commandement
+absolu. Il mangeait dans une auge d'or, o&ugrave; on lui pr&eacute;parait des truffes,
+des glands, des morilles, de l'herbe, et l'on n'oubliait rien pour le
+rendre propre et poli. Il &eacute;tait n&eacute; avec un esprit sup&eacute;rieur, et un
+courage intr&eacute;pide. Le roi connaissant son caract&egrave;re, commen&ccedil;a &agrave; l'aimer
+plus qu'il n'avait fait jusque-l&agrave;. Il choisit de bons ma&icirc;tres pour lui
+apprendre tout ce qu'on pourrait. Il r&eacute;ussissait mal aux danses
+figur&eacute;es, mais pour le passe-pied et le menuet, o&ugrave; il fallait aller vite
+et l&eacute;g&egrave;rement, il y faisait des merveilles. &Agrave; l'&eacute;gard des instruments,
+il connut bien que le luth et le th&eacute;orbe ne lui convenaient pas; il
+aimait la guitare, et jouait joliment de la fl&ucirc;te. Il montait &agrave; cheval
+avec une disposition et une gr&acirc;ce surprenantes; il ne se passait gu&egrave;re
+de jours qu'il n'all&acirc;t &agrave; la chasse, et qu'il ne donn&acirc;t de terribles
+coups de dents aux b&ecirc;tes les plus f&eacute;roces et les plus dangereuses. Ses
+ma&icirc;tres lui trouvaient un esprit vif, et toute la facilit&eacute; possible &agrave; se
+perfectionner dans les sciences. Il ressentait bien am&egrave;rement le
+ridicule de sa figure marcassine; de sorte qu'il &eacute;vitait de para&icirc;tre aux
+grandes assembl&eacute;es.</p>
+
+<p>Il passait sa vie dans une heureuse indiff&eacute;rence, lorsqu'&eacute;tant chez la
+reine, il vit entrer une dame de bonne mine, suivie de trois jeunes
+filles tr&egrave;s aimables. Elle se jeta aux pieds de la reine; elle lui dit
+qu'elle venait la supplier de les recevoir aupr&egrave;s d'elle; que la mort de
+son mari et de grands malheurs l'avaient r&eacute;duite &agrave; une extr&ecirc;me pauvret&eacute;;
+que sa naissance et son infortune &eacute;taient assez connues de sa majest&eacute;,
+pour esp&eacute;rer qu'elle aurait piti&eacute; d'elle. La reine fut attendrie de les
+voir ainsi &agrave; ses genoux, elle les embrassa, et leur dit qu'elle recevait
+avec plaisir ses trois filles. L'a&icirc;n&eacute;e s'appelait Ism&egrave;ne, la seconde
+Z&eacute;lonide, et la cadette Marthesie; qu'elle en prendrait soin; qu'elle ne
+se d&eacute;courage&acirc;t point; qu'elle pouvait rester dans le palais, o&ugrave; l'on
+aurait beaucoup d'&eacute;gards pour elle et qu'elle compt&acirc;t sur son amiti&eacute;. La
+m&egrave;re, charm&eacute;e des bont&eacute;s de la reine, baisa mille fois ses mains, et se
+trouva tout d'un coup dans une tranquillit&eacute; qu'elle ne connaissait pas
+depuis longtemps.</p>
+
+<p>La beaut&eacute; d'Ism&egrave;ne fit du bruit &agrave; la cour, et toucha sensiblement un
+jeune chevalier, nomm&eacute; Coridon, qui ne brillait pas moins de son c&ocirc;t&eacute;
+qu'elle brillait du sien. Ils furent frapp&eacute;s presque en m&ecirc;me temps d'une
+secr&egrave;te sympathie qui les attacha l'un &agrave; l'autre. Le chevalier &eacute;tait
+infiniment aimable; il plut, on l'aima. Et comme c'&eacute;tait un parti tr&egrave;s
+avantageux pour Ism&egrave;ne, la reine s'aper&ccedil;ut avec plaisir des soins qu'il
+lui rendait, et du compte qu'elle lui en tenait. Enfin on parla de leur
+mariage; tout semblait y concourir. Ils &eacute;taient n&eacute;s l'un pour l'autre,
+et Coridon n'oubliait rien de toutes ces f&ecirc;tes galantes, et de tous ces
+soins empress&eacute;s qui engagent fortement un coeur d&eacute;j&agrave; pr&eacute;venu.</p>
+
+<p>Cependant le prince avait ressenti le pouvoir d'Ism&egrave;ne d&egrave;s qu'il l'avait
+vue, sans oser lui d&eacute;clarer sa passion. &laquo;Ah! Marcassin, Marcassin,
+s'&eacute;criait-il en se regardant dans un miroir, serait-il bien possible
+qu'avec une figure si disgraci&eacute;e, tu osasses te promettre quelque
+sentiment favorable de la belle Ism&egrave;ne? Il faut se gu&eacute;rir, car de tous
+les malheurs, le plus grand, c'est d'aimer sans &ecirc;tre aim&eacute;.&raquo; Il &eacute;vitait
+tr&egrave;s soigneusement de la voir; et comme il n'en pensait pas moins &agrave;
+elle, il tomba dans une affreuse m&eacute;lancolie: il devint si maigre que les
+os lui per&ccedil;aient la peau. Mais il eut une grande augmentation
+d'inqui&eacute;tude, quand il apprit que Coridon recherchait ouvertement
+Ism&egrave;ne; qu'elle avait pour lui beaucoup d'estime, et qu'avant qu'il f&ucirc;t
+peu, le roi et la reine feraient la f&ecirc;te de leurs noces.</p>
+
+<p>&Agrave; ces nouvelles, il sentit que son amour augmentait, et que son
+esp&eacute;rance diminuait, car il lui semblait moins difficile de plaire &agrave;
+Ism&egrave;ne indiff&eacute;rente, qu'&agrave; Ism&egrave;ne pr&eacute;venue pour Coridon. Il comprit
+encore que son silence achevait de le perdre; de sorte qu'ayant cherch&eacute;
+un moment favorable pour l'entretenir, il le trouva. Un jour qu'elle
+&eacute;tait assise sous un agr&eacute;able feuillage, o&ugrave; elle chantait quelques
+paroles que son amant avait faites pour elle, Marcassin l'aborda tout
+&eacute;mu, et s'&eacute;tant plac&eacute; aupr&egrave;s d'elle, il lui demanda s'il &eacute;tait vrai,
+comme on lui avait dit, qu'elle allait &eacute;pouser Coridon? Elle r&eacute;pliqua
+que la reine lui avait ordonn&eacute; de recevoir ses assiduit&eacute;s, et
+qu'apparemment cela devait avoir quelque suite.</p>
+
+<p>&laquo;Ism&egrave;ne, lui dit-il, en se radoucissant, vous &ecirc;tes si jeune, que je ne
+croyais pas que l'on pens&acirc;t &agrave; vous marier; si je l'avais su, je vous
+aurais propos&eacute; le fils unique d'un grand roi, qui vous aime, et qui
+serait ravi de vous rendre heureuse.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, Ism&egrave;ne p&acirc;lit: elle avait d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute; que Marcassin, qui
+&eacute;tait naturellement assez farouche, lui parlait avec plaisir; qu'il lui
+donnait toutes les truffes que son instinct marcassinique lui faisait
+trouver dans la for&ecirc;t, et qu'il la r&eacute;galait des fleurs dont son bonnet
+&eacute;tait ordinairement orn&eacute;. Elle eut une grande peur qu'il ne f&ucirc;t le
+prince dont il parlait, et elle lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis bien aise, seigneur, d'avoir ignor&eacute; les sentiments du fils de
+ce grand roi; peut-&ecirc;tre que ma famille, plus ambitieuse que je ne le
+suis, aurait voulu me contraindre &agrave; l'&eacute;pouser; et je vous avoue
+confidemment que mon coeur est si pr&eacute;venu pour Coridon, qu'il ne
+changera jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! r&eacute;pliqua-t-il, vous refuseriez une t&ecirc;te couronn&eacute;e qui mettrait
+sa fortune &agrave; vous plaire?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien que je ne refuse, lui dit-elle; j'ai plus de tendresse
+que d'ambition; et je vous conjure, seigneur, puisque vous avez commerce
+avec ce prince, de l'engager &agrave; me laisser en repos.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sc&eacute;l&eacute;rate, s'&eacute;cria l'impatient Marcassin, vous ne connaissez que
+trop le prince dont je vous parle! Sa figure vous d&eacute;pla&icirc;t; vous ne
+voudriez pas avoir le nom de reine Marcassine; vous avez jur&eacute; une
+fid&eacute;lit&eacute; &eacute;ternelle &agrave; votre chevalier; songez cependant, songez &agrave; la
+diff&eacute;rence qui est entre nous; je ne suis pas un Adonis, j'en conviens,
+mais je suis un sanglier redoutable; la puissance supr&ecirc;me vaut bien
+quelques petits agr&eacute;ments naturels: Ism&egrave;ne, pensez-y, ne me d&eacute;sesp&eacute;rez
+pas.&raquo;</p>
+
+<p>En disant ces mots, ses yeux paraissaient tout de feu, et ses longues
+d&eacute;fenses faisaient l'une contre l'autre un bruit dont cette pauvre fille
+tremblait.</p>
+
+<p>Marcassin se retira. Ism&egrave;ne, afflig&eacute;e, r&eacute;pandit un torrent de larmes,
+lorsque Coridon se rendit aupr&egrave;s d'elle. Ils n'avaient connu, jusqu'&agrave; ce
+jour, que les douceurs d'une tendresse mutuelle; rien ne s'&eacute;tait oppos&eacute;
+&agrave; ses progr&egrave;s, et ils avaient lieu de se promettre qu'elle serait
+bient&ocirc;t couronn&eacute;e. Que devint ce jeune amant, quand il vit la douleur de
+sa belle ma&icirc;tresse! Il la pressa de lui en apprendre le sujet. Elle le
+voulut bien, et l'on ne saurait repr&eacute;senter le trouble que lui causa
+cette nouvelle.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne suis point capable, lui dit-il, d'&eacute;tablir mon bonheur aux d&eacute;pens
+du v&ocirc;tre; l'on vous offre une couronne, il faut que vous l'acceptiez.</p>
+
+<p>&mdash;Que je l'accepte, grands dieux! s'&eacute;cria-t-elle. Que je vous oublie, et
+que j'&eacute;pouse un monstre? Que vous ai-je fait, h&eacute;las! pour vous obliger
+de me donner des conseils si contraires &agrave; notre amiti&eacute; et &agrave; notre
+repos?&raquo;</p>
+
+<p>Coridon &eacute;tait saisi &agrave; un tel point, qu'il ne pouvait lui r&eacute;pondre; mais
+les larmes qui coulaient de ses yeux, marquaient assez l'&eacute;tat de son
+&acirc;me. Ism&egrave;ne, p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e de leur commune infortune, lui dit cent et cent
+fois qu'elle ne changerait pas, quand il s'agirait de tous les rois de
+la terre; et lui, touch&eacute; de cette g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, lui dit cent et cent fois
+qu'il fallait le laisser mourir de chagrin, et monter sur le tr&ocirc;ne qu'on
+lui offrait.</p>
+
+<p>Pendant que cette contestation se passait entre eux, Marcassin &eacute;tait
+chez la reine, &agrave; laquelle il dit que l'esp&eacute;rance de gu&eacute;rir de la passion
+qu'il avait prise pour Ism&egrave;ne l'avait oblig&eacute; &agrave; se taire, mais qu'il
+avait combattu inutilement; qu'elle &eacute;tait sur le point d'&ecirc;tre mari&eacute;e;
+qu'il ne se sentait pas la force de soutenir une telle disgr&acirc;ce, et
+qu'enfin il voulait l'&eacute;pouser ou mourir. La reine fut bien surprise
+d'entendre que le sanglier &eacute;tait amoureux.</p>
+
+<p>&laquo;Songes-tu &agrave; ce que tu dis? lui r&eacute;pliqua-t-elle. Qui voudra de toi, mon
+fils, et quels enfants peux-tu esp&eacute;rer?</p>
+
+<p>&mdash;Ism&egrave;ne est si belle, dit-il, qu'elle ne saurait avoir de vilains
+enfants; et quand ils me ressembleraient, je suis r&eacute;solu &agrave; tout, plut&ocirc;t
+que de la voir entre les bras d'un autre.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu si peu de d&eacute;licatesse, continua la reine, que de vouloir une
+fille dont la naissance est inf&eacute;rieure &agrave; la tienne?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui sera la souveraine, r&eacute;pliqua-t-il, assez peu d&eacute;licate pour
+vouloir un malheureux cochon comme moi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, mon fils, ajouta la reine; les princesses moins que les
+autres ont la libert&eacute; de choisir; nous te ferons peindre plus beau que
+l'amour m&ecirc;me. Quand le mariage sera fait, et que nous la tiendrons, il
+faudra bien qu'elle nous reste.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas capable, dit-il, de faire une telle supercherie: je
+serais au d&eacute;sespoir de rendre ma femme malheureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu croire, s'&eacute;cria la reine, que celle que tu veux ne le soit pas
+avec toi? Celui qui l'aime est aimable; et si le rang est diff&eacute;rent
+entre le souverain et le sujet, la diff&eacute;rence n'est pas moins entre un
+sanglier et l'homme du monde le plus charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis pour moi, madame, r&eacute;pliqua Marcassin, ennuy&eacute; des raisons
+qu'elle lui all&eacute;guait; j'ose dire que vous devriez moins qu'un autre me
+repr&eacute;senter mon malheur: pourquoi m'avez-vous fait cochon? N'y a-t-il
+pas de l'injustice &agrave; me reprocher une chose dont je ne suis pas la
+cause?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te fais point de reproches, ajouta la reine tout attendrie, je
+veux seulement te repr&eacute;senter que si tu &eacute;pouses une femme qui ne t'aime
+pas, tu seras malheureux, et tu feras son supplice: si tu pouvais
+comprendre ce qu'on souffre dans ces unions forc&eacute;es, tu ne voudrais
+point en courir le risque: ne vaut-il pas mieux demeurer seul en paix?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait avoir plus d'indiff&eacute;rence que je n'en ai, madame, lui
+dit-il; je suis touch&eacute; pour Ism&egrave;ne; elle est douce, et je me flatte
+qu'un bon proc&eacute;d&eacute; avec elle, et la couronne qu'elle doit esp&eacute;rer, la
+fl&eacute;chiront: quoi qu'il en soit, s'il est de ma destin&eacute;e de n'&ecirc;tre point
+aim&eacute;, j'aurai le plaisir de poss&eacute;der une femme que j'aime.&raquo;</p>
+
+<p>La reine le trouva si fortement attach&eacute; &agrave; ce dessein, qu'elle perdit
+celui de l'en d&eacute;tourner; elle lui promit de travailler &agrave; ce qu'il
+souhaitait, et sur-le-champ, elle envoya qu&eacute;rir la m&egrave;re d'Ism&egrave;ne: elle
+connaissait son humeur; c'&eacute;tait une femme ambitieuse, qui aurait
+sacrifi&eacute; ses filles &agrave; des avantages au-dessous de celui de r&eacute;gner. D&egrave;s
+que la reine lui eut dit qu'elle souhaitait que Marcassin &eacute;pous&acirc;t
+Ism&egrave;ne, elle se jeta &agrave; ses pieds, et l'assura que ce serait le jour
+qu'elle voudrait choisir.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, lui dit la reine, son coeur est engag&eacute;, nous lui avons ordonn&eacute; de
+regarder Coridon comme un homme qui lui &eacute;tait destin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, r&eacute;pondit la vieille m&egrave;re, nous lui ordonnerons de le
+regarder &agrave; l'avenir comme un homme qu'elle n'&eacute;pousera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Le coeur ne consulte pas toujours la raison, ajouta la reine; quand il
+s'est une fois d&eacute;termin&eacute;, il est difficile de le soumettre.</p>
+
+<p>&mdash;Si son coeur avait d'autres volont&eacute;s que les miennes, dit-elle, je le
+lui arracherais sans mis&eacute;ricorde.&raquo;</p>
+
+<p>La reine la voyant si r&eacute;solue, crut bien qu'elle pouvait se reposer sur
+elle du soin de faire ob&eacute;ir sa fille.</p>
+
+<p>En effet, elle courut dans la chambre d'Ism&egrave;ne. Cette pauvre fille ayant
+su que la reine avait envoy&eacute; qu&eacute;rir sa m&egrave;re, attendait son retour avec
+inqui&eacute;tude; et il est ais&eacute; d'imaginer combien elle augmenta, quand elle
+lui dit d'un air sec et r&eacute;solu, que la reine l'avait choisie pour en
+faire sa belle-fille, qu'elle lui d&eacute;fendait de parler jamais &agrave; Coridon,
+et que si elle n'ob&eacute;issait pas, elle l'&eacute;tranglerait. Ism&egrave;ne n'osa rien
+r&eacute;pondre &agrave; cette menace, mais elle pleurait am&egrave;rement, et le bruit se
+r&eacute;pandit aussit&ocirc;t qu'elle allait &eacute;pouser le marcassin royal, car la
+reine, qui l'avait fait agr&eacute;er au roi, lui envoya des pierreries pour
+s'en parer quand elle viendrait au palais.</p>
+
+<p>Coridon, accabl&eacute; de d&eacute;sespoir, vint la trouver et lui parla, malgr&eacute;
+toutes les d&eacute;fenses qu'on avait faites de le laisser entrer. Il parvint
+jusqu'&agrave; son cabinet; il la trouva couch&eacute;e sur un lit de repos, le visage
+tout couvert de ses larmes. Il se jeta &agrave; genoux aupr&egrave;s d'elle, et lui
+prit la main.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las, dit-il, charmante Ism&egrave;ne! vous pleurez mes malheurs!</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont communs entre nous, r&eacute;pondit-elle; vous savez, cher Coridon,
+&agrave; quoi je suis condamn&eacute;e; je ne puis &eacute;viter la violence qu'on veut me
+faire que par ma mort. Oui, je saurai mourir, je vous en assure, plut&ocirc;t
+que de n'&ecirc;tre pas &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vivez, lui dit-il, vous serez reine, peut-&ecirc;tre vous
+accoutumerez-vous avec cet affreux prince.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas en mon pouvoir, lui dit-elle, je n'envisage rien au
+monde de plus terrible qu'un tel &eacute;poux; sa couronne n'adoucit point mes
+douleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Les dieux, continua-t-il, vous pr&eacute;servent d'une r&eacute;solution si funeste,
+aimable Ism&egrave;ne! elle ne convient qu'&agrave; moi. Je vais vous perdre; vous
+n'&ecirc;tes pas capable de r&eacute;sister &agrave; ma juste douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous mourez, reprit-elle, je ne vous survivrai pas, et je sens
+quelque consolation &agrave; penser qu'au moins la mort nous unira.&raquo;</p>
+
+<p>Ils parlaient ainsi, lorsque Marcassin les vint surprendre. La reine lui
+ayant racont&eacute; ce qu'elle avait fait en sa faveur, il courut chez Ism&egrave;ne
+pour lui d&eacute;couvrir sa joie; mais la pr&eacute;sence de Coridon la troubla au
+dernier point. Il &eacute;tait d'humeur jalouse et peu patiente. Il lui ordonna
+d'un air o&ugrave; il entrait beaucoup du sanglier de sortir, et de ne jamais
+para&icirc;tre &agrave; la cour.</p>
+
+<p>&laquo;Que pr&eacute;tendez-vous donc, cruel prince? s'&eacute;cria Ism&egrave;ne, en arr&ecirc;tant
+celui qu'elle aimait. Croyez-vous le bannir de mon coeur comme de ma
+pr&eacute;sence? Non! il y est trop bien grav&eacute;. N'ignorez donc plus votre
+malheur, vous qui faites le mien: voil&agrave; celui seul qui peut m'&ecirc;tre cher;
+je n'ai que de l'horreur pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, barbare, dit Marcassin, je n'ai que de l'amour pour toi; il
+est inutile que tu me d&eacute;couvres toute ta haine, tu n'en seras pas moins
+ma femme, et tu en souffriras davantage.&raquo;</p>
+
+<p>Coridon, au d&eacute;sespoir d'avoir attir&eacute; &agrave; sa ma&icirc;tresse ce nouveau
+d&eacute;plaisir, sortit dans le moment que la m&egrave;re d'Ism&egrave;ne venait la
+quereller; elle assura le prince que sa fille allait oublier Coridon
+pour jamais, et qu'il ne fallait point retarder des noces si agr&eacute;ables.
+Marcassin, qui n'en avait pas moins d'envie qu'elle, dit qu'il allait
+r&eacute;gler le jour avec la reine, parce que le roi lui laissait le soin de
+cette grande f&ecirc;te. Il est vrai qu'il n'avait pas voulu s'en m&ecirc;ler, parce
+que ce mariage lui paraissait d&eacute;sagr&eacute;able et ridicule, &eacute;tant persuad&eacute;
+que la race marcassinique allait se perp&eacute;tuer dans la maison royale. Il
+&eacute;tait afflig&eacute; de la complaisance aveugle que la reine avait pour son
+fils.</p>
+
+<p>Marcassin craignait que le roi ne se repent&icirc;t du consentement qu'il
+avait donn&eacute; &agrave; ce qu'il souhaitait; ainsi l'on se h&acirc;ta de pr&eacute;parer tout
+pour cette c&eacute;r&eacute;monie. Il se fit faire des rhingraves, des canons, un
+pourpoint parfum&eacute;; car il avait toujours une petite odeur que l'on
+soutenait avec peine. Son manteau &eacute;tait brod&eacute; de pierreries, sa perruque
+d'un blond d'enfant, et son chapeau couvert de plumes. Il ne s'est
+peut-&ecirc;tre jamais vu une figure plus extraordinaire que la sienne; et &agrave;
+moins que d'&ecirc;tre destin&eacute;e au malheur de l'&eacute;pouser, personne ne pouvait
+le regarder sans rire. Mais, h&eacute;las, que la jeune Ism&egrave;ne en avait peu
+d'envie; on lui promettait inutilement des grandeurs, elle les
+m&eacute;prisait, et ne ressentait que la fatalit&eacute; de son &eacute;toile.</p>
+
+<p>Coridon la vit passer pour aller au temple: on l'e&ucirc;t prise pour une
+belle victime que l'on va &eacute;gorger. Marcassin, ravi, la pria de bannir
+cette profonde tristesse dont elle paraissait accabl&eacute;e, parce qu'il
+voulait la rendre si heureuse, que toutes les reines de la terre lui
+porteraient envie.</p>
+
+<p>&laquo;J'avoue, continua-t-il, que je ne suis pas beau; mais l'on dit que tous
+les hommes ont quelque ressemblance avec des animaux: je ressemble plus
+qu'un autre &agrave; un sanglier, c'est ma b&ecirc;te: il ne faut pas pour cela m'en
+trouver moins aimable, car j'ai le coeur plein de sentiments, et touch&eacute;
+d'une forte passion pour vous.&raquo;</p>
+
+<p>Ism&egrave;ne, sans lui r&eacute;pondre, le regardait d'un air si d&eacute;daigneux; elle
+levait les &eacute;paules, et lui laissait deviner tout ce qu'elle ressentait
+d'horreur pour lui. Sa m&egrave;re &eacute;tait derri&egrave;re elle, qui lui faisait mille
+menaces:</p>
+
+<p>&laquo;Malheureuse! lui disait-elle, tu veux donc nous perdre en te perdant;
+ne crains-tu point que l'amour du prince ne se tourne en fureur?&raquo;</p>
+
+<p>Ism&egrave;ne occup&eacute;e de son d&eacute;plaisir, ne faisait pas m&ecirc;me attention &agrave; ces
+paroles. Marcassin, qui la menait par la main, ne pouvait s'emp&ecirc;cher de
+sauter et de danser, lui disant &agrave; l'oreille mille douceurs. Enfin, la
+c&eacute;r&eacute;monie &eacute;tant achev&eacute;e, apr&egrave;s que l'on eut cri&eacute; trois fois: &laquo;Vive le
+prince Marcassin, vive la princesse Marcassine&raquo;, l'&eacute;poux ramena son
+&eacute;pouse au palais, o&ugrave; tout &eacute;tait pr&eacute;par&eacute; pour faire un repas magnifique.
+Le roi et la reine s'&eacute;tant plac&eacute;s, la mari&eacute;e s'assit vis-&agrave;-vis du
+Sanglier, qui la d&eacute;vorait des yeux, tant il la trouvait belle; mais elle
+&eacute;tait ensevelie dans une si profonde tristesse, qu'elle ne voyait rien
+de ce qui se passait, et elle n'entendait point la musique qui faisait
+grand bruit.</p>
+
+<p>La reine la tira par la robe, et lui dit &agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>&laquo;Ma fille, quittez cette sombre m&eacute;lancolie, si vous voulez nous plaire;
+il semble que c'est moins ici le jour de vos noces que celui de votre
+enterrement.</p>
+
+<p>&mdash;Plaise aux dieux, madame, lui dit-elle, que ce soit le dernier de ma
+vie! vous m'aviez ordonn&eacute; d'aimer Coridon, il avait plut&ocirc;t re&ccedil;u mon
+coeur de votre main que de mon choix: mais, h&eacute;las! si vous avez chang&eacute;
+pour lui, je n'ai point chang&eacute; comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas ainsi, r&eacute;pliqua la reine, j'en rougis honte et de d&eacute;pit;
+souvenez-vous de l'honneur que vous fait mon fils, et de la
+reconnaissance que vous lui devez.&raquo;</p>
+
+<p>Ism&egrave;ne ne r&eacute;pondit rien, elle laissa doucement tomber sa t&ecirc;te sur son
+sein, et s'ensevelit dans sa premi&egrave;re r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>Marcassin &eacute;tait tr&egrave;s afflig&eacute; de conna&icirc;tre l'aversion que sa femme avait
+pour lui; il y avait bien des moments o&ugrave; il aurait souhait&eacute; que son
+mariage n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; fait: il voulait m&ecirc;me le rompre sur-le-champ, mais
+son coeur s'y opposait. Le bal commen&ccedil;a; les soeurs d'Ism&egrave;ne y
+brill&egrave;rent fort; elles s'inqui&eacute;taient peu de ses chagrins, et elles
+concevaient avec plaisir l'&eacute;clat que leur donnait cette alliance. La
+mari&eacute;e dansa avec Marcassin; et c'&eacute;tait effectivement une chose
+&eacute;pouvantable de voir sa figure, et encore plus &eacute;pouvantable d'&ecirc;tre sa
+femme. Toute la cour &eacute;tait si triste, que l'on ne pouvait t&eacute;moigner de
+joie. Le bal dura peu; l'on conduisit la princesse dans son appartement;
+apr&egrave;s qu'on l'eut d&eacute;shabill&eacute;e en c&eacute;r&eacute;monie, la reine se retira.
+L'amoureux Marcassin se mit promptement au lit. Ism&egrave;ne dit qu'elle
+voulait &eacute;crire une lettre, et elle entra dans son cabinet, dont elle
+ferma la porte, quoique Marcassin lui cri&acirc;t qu'elle &eacute;criv&icirc;t promptement,
+et qu'il n'&eacute;tait gu&egrave;re l'heure de commencer des d&eacute;p&ecirc;ches.</p>
+
+<p>H&eacute;las! en entrant dans ce cabinet, quel spectacle se pr&eacute;senta tout d'un
+coup aux yeux d'Ism&egrave;ne! C'&eacute;tait l'infortun&eacute; Coridon, qui avait gagn&eacute; une
+de ses femmes pour lui ouvrir la porte du degr&eacute; d&eacute;rob&eacute;, par o&ugrave; il entra.
+Il tenait un poignard dans sa main.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit-il, charmante princesse, je ne viens point ici pour vous faire
+des reproches de m'avoir abandonn&eacute;: vous juriez dans le commencement de
+nos tendres amours, que votre coeur ne changerait jamais: vous avez,
+malgr&eacute; cela, consenti &agrave; me quitter, et j'en accuse les dieux plut&ocirc;t que
+vous; mais ni vous, ni les dieux ne pouvez me faire supporter un si
+grand malheur: en vous perdant, princesse, je dois cesser de vivre.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peine ces derniers mots &eacute;taient prof&eacute;r&eacute;s, qu'il s'enfon&ccedil;a son poignard
+dans le coeur.</p>
+
+<p>Ism&egrave;ne n'avait pas eu le temps de lui r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&laquo;Tu meurs, cher Coridon, s'&eacute;cria-t-elle douloureusement, je n'ai plus
+rien &agrave; m&eacute;nager dans le monde; les grandeurs me seraient odieuses; la
+lumi&egrave;re du jour me deviendrait insupportable.&raquo;</p>
+
+<p>Elle ne dit que ce peu de paroles; puis du m&ecirc;me poignard qui fumait
+encore du sang de Coridon, elle se donna un coup dans le sein, et tomba
+sans vie.</p>
+
+<p>Marcassin attendait trop impatiemment la belle Ism&egrave;ne, pour ne se pas
+apercevoir qu'elle tardait longtemps &agrave; revenir; il l'appelait de toute
+sa force, sans qu'elle lui r&eacute;pond&icirc;t. Il se f&acirc;cha beaucoup, et se levant
+avec sa robe de chambre, il courut &agrave; la porte du cabinet, qu'il fit
+enfoncer. Il y entra le premier: h&eacute;las! quelle fut sa surprise, de
+trouver Ism&egrave;ne et Coridon dans un &eacute;tat si d&eacute;plorable; il pensa mourir de
+tristesse et de rage; ses sentiments, confondus entre l'amour et la
+haine, le tourmentaient tour &agrave; tour. Il adorait Ism&egrave;ne, mais il
+connaissait qu'elle ne s'&eacute;tait tu&eacute;e que pour rompre tout d'un coup
+l'union qu'ils venaient de contracter. L'on courut dire au roi et &agrave; la
+reine ce qui se passait dans l'appartement du prince; tout le palais
+retent&icirc;t de cris; Ism&egrave;ne &eacute;tait aim&eacute;e, et Coridon estim&eacute;. Le roi ne se
+releva point; il ne pouvait entrer aussi tendrement que la reine dans
+les aventures de Marcassin: il lui laissa le soin de le consoler.</p>
+
+<p>Elle fit mettre au lit; elle m&ecirc;la ses larmes aux siennes; et quand il
+lui laissa le temps de parler, et qu'il cessa pour un moment ses
+plaintes, elle t&acirc;cha de lui faire concevoir qu'il &eacute;tait heureux d'&ecirc;tre
+d&eacute;livr&eacute; d'une personne qui ne l'aurait jamais aim&eacute;, et qui avait le
+coeur rempli d'une forte tendresse; qu'il est presque impossible de bien
+effacer une grande passion, et qu'elle &eacute;tait persuad&eacute;e qu'il devait se
+trouver heureux l'avoir perdue.</p>
+
+<p>&laquo;N'importe, s'&eacute;cria-t-il, je voudrais la poss&eacute;der, d&ucirc;t-elle m'&ecirc;tre
+infid&egrave;le; je ne peux dire qu'elle ait cherch&eacute; &agrave; me tromper par des
+caresses feintes; elle m'a toujours montr&eacute; son horreur pour moi, je suis
+cause de sa mort; et que n'ai-je pas &agrave; me reprocher l&agrave;-dessus?&raquo;</p>
+
+<p>La reine le vit si afflig&eacute;, qu'elle laissa aupr&egrave;s de lui les personnes
+qui lui &eacute;taient les plus agr&eacute;ables, et elle se retira dans sa chambre.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut couch&eacute;e, elle rappela dans son esprit tout ce qui lui
+&eacute;tait arriv&eacute; depuis le r&ecirc;ve o&ugrave; elle avait vu les trois f&eacute;es. &laquo;Que leur
+ai-je fait, disait-elle, pour les obliger &agrave; m'envoyer des afflictions si
+am&egrave;res? J'esp&eacute;rais un fils aimable et charmant, elles l'ont dou&eacute; de
+marcassinerie, c'est un monstre dans la nature: la malheureuse Ism&egrave;ne a
+mieux aim&eacute; se tuer que de vivre avec lui. Le roi n'a pas eu un moment de
+joie depuis la naissance de ce prince infortun&eacute;; et pour moi, je suis
+accabl&eacute;e de tristesse toutes les fois que je le vois.&raquo;</p>
+
+<p>Comme elle parlait ainsi en elle-m&ecirc;me, elle aper&ccedil;ut une grande lueur
+dans sa chambre, et reconnut pr&egrave;s de son lit la f&eacute;e qui &eacute;tait sortie du
+tronc d'un arbre dans le bois, qui lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; reine! pourquoi ne veux-tu pas me croire? Ne t'ai-je pas assur&eacute;e que
+tu recevras beaucoup de satisfaction de ton Marcassin? Doutes-tu de ma
+sinc&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! qui n'en douterait, dit-elle; je n'ai encore rien vu qui r&eacute;ponde &agrave;
+la moindre de vos paroles! Que ne me laissiez-vous le reste de ma vie
+sans h&eacute;ritier, plut&ocirc;t que de m'en faire avoir un comme celui-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes trois soeurs, r&eacute;pliqua la f&eacute;e; il y en a deux bonnes,
+l'autre g&acirc;te presque toujours le bien que nous faisons: c'est elle que
+tu vis rire lorsque tu dormais; sans nous, tes peines seraient encore
+plus longues, mais elles auront un terme.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! ce sera par la fin de ma vie, ou par celle de mon Marcassin!
+dit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis t'en instruire, reprit la f&eacute;e; il m'est seulement permis de
+te soulager par quelque esp&eacute;rance.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t elle disparut. La chambre demeura parfum&eacute;e d'une odeur
+agr&eacute;able, et la reine se flatta de quelque changement favorable.</p>
+
+<p>Marcassin prit le grand deuil: il passa bien des jours enferm&eacute; dans son
+cabinet, et griffonna plusieurs cahiers, qui contenaient de sensibles
+regrets pour la perte qu'il avait faite; il voulut m&ecirc;me que l'on grav&acirc;t
+ces vers sur le tombeau de sa femme:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Destin rigoureux, loi cruelle!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ism&egrave;ne, tu descends dans la nuit &eacute;ternelle:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Tes yeux, dont tous les coeurs devaient &ecirc;tre charm&eacute;s,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Tes yeux sont pour jamais ferm&eacute;s.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Destin rigoureux, loi cruelle!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ism&egrave;ne, tu descends dans la nuit &eacute;ternelle.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Tout le monde fut surpris qu'il conserv&acirc;t un souvenir si tendre pour une
+personne qui lui avait t&eacute;moign&eacute; tant d'aversion. Il entra peu &agrave; peu dans
+la soci&eacute;t&eacute; des dames, et fut frapp&eacute; des charmes de Z&eacute;lonide: c'&eacute;tait la
+soeur d'Ism&egrave;ne, qui n'&eacute;tait pas moins agr&eacute;able qu'elle, et qui lui
+ressemblait beaucoup; cette ressemblance le flatta. Lorsqu'il
+l'entretint, il lui trouva de l'esprit et de la vivacit&eacute;; il crut que si
+quelque chose pouvait le consoler de la perte d'Ism&egrave;ne, c'&eacute;tait la jeune
+Z&eacute;lonide. Elle lui faisait mille honn&ecirc;tet&eacute;s, car il ne lui entrait pas
+dans l'esprit qu'il voul&ucirc;t l'&eacute;pouser; mais cependant il en prit la
+r&eacute;solution. Et un jour que la reine &eacute;tait seule dans son cabinet, il s'y
+rendit avec un air plus gai qu'&agrave; son ordinaire:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, lui dit-il, je viens vous demander une gr&acirc;ce, et vous supplier
+en m&ecirc;me temps de ne me point d&eacute;tourner de mon dessein; car rien au monde
+ne saurait m'&ocirc;ter l'envie de me remarier; donnez-y les mains, je vous en
+conjure: je veux &eacute;pouser Z&eacute;lonide; parlez-en au roi, afin que cette
+affaire ne tarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon fils, dit la reine, quel est donc ton dessein? as-tu d&eacute;j&agrave;
+oubli&eacute; le d&eacute;sespoir d'Ism&egrave;ne, et sa mort tragique? comment te promets-tu
+que sa soeur t'aimera davantage? es-tu plus aimable que tu n'&eacute;tais,
+moins sanglier, moins affreux? Rends-toi justice, mon fils, ne donne
+point tous les jours des spectacles nouveaux: quand on est fait comme
+toi, l'on doit se cacher.</p>
+
+<p>J'y consens, madame, r&eacute;pondit Marcassin, c'est pour me cacher que je
+veux une compagne; les hiboux trouvent des chouettes, les crapauds des
+grenouilles, les serpents des couleuvres; suis-je donc au-dessous de ces
+vilaines b&ecirc;tes? mais vous cherchez &agrave; m'affliger; il me semble cependant
+qu'un Marcassin a plus de m&eacute;rite que tout ce que je viens de nommer.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! mon cher enfant, dit la reine, les dieux me sont t&eacute;moins de
+l'amour que j'ai pour toi, et du d&eacute;plaisir dont je suis accabl&eacute;e en
+voyant ta figure! Lorsque je t'all&egrave;gue tant de raisons, ce n'est point
+que je cherche &agrave; t'affliger; je voudrais, quand tu auras une femme,
+qu'elle f&ucirc;t capable de t'aimer autant que je t'aime; mais il y a de la
+diff&eacute;rence entre les sentiments d'une &eacute;pouse et ceux d'une m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ma r&eacute;solution est fixe, dit Marcassin; je vous supplie, madame, de
+parler d&egrave;s aujourd'hui au roi et &agrave; la m&egrave;re de Z&eacute;lonide, afin que mon
+mariage se fasse au plus t&ocirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>La reine lui en donna sa parole; mais quand elle en entretint le roi, il
+lui dit qu'elle avait des faiblesses pitoyables pour son fils; qu'il
+&eacute;tait bien certain de voir arriver encore quelques catastrophes d'un
+mariage si mal r&eacute;gl&eacute;. Bien que la reine en f&ucirc;t aussi persuad&eacute;e que lui,
+elle ne se rendit pas pour cela, voulant tenir &agrave; son fils la parole
+qu'elle lui avait donn&eacute;e; de sorte qu'elle pressa si fort le roi, qu'en
+&eacute;tant fatigu&eacute;, il lui dit qu'elle f&icirc;t donc ce qu'elle voulait faire; que
+s'il lui en arrivait du chagrin, elle n'en accuserait que sa
+complaisance.</p>
+
+<p>La reine &eacute;tant revenue dans son appartement, y trouva Marcassin qui
+l'attendait avec la derni&egrave;re impatience; elle lui dit qu'il pouvait
+d&eacute;clarer ses sentiments &agrave; Z&eacute;lonide; que le roi consentait &agrave; ce qu'elle
+d&eacute;sirait, pourvu qu'elle y consent&icirc;t elle-m&ecirc;me, parce qu'il ne voulait
+pas que l'autorit&eacute; dont il &eacute;tait rev&ecirc;tu serv&icirc;t &agrave; faire des malheureux.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous assure, madame, lui dit Marcassin avec un air fanfaron, que
+vous &ecirc;tes la seule qui pensiez si d&eacute;savantageusement de moi; je ne vois
+personne qui ne me loue, et ne me fasse apercevoir que j'ai mille bonnes
+qualit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Tels sont les courtisans, dit la reine, et telle est la condition des
+princes, les uns louent toujours, les autres sont toujours lou&eacute;s;
+comment conna&icirc;tre ses d&eacute;fauts dans un tel labyrinthe? Ah! que les grands
+seraient heureux, s'ils avaient des amis plus attach&eacute;s &agrave; leur personne
+qu'&agrave; leur fortune!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, madame, repartit Marcassin, s'ils seraient heureux de
+s'entendre dire des v&eacute;rit&eacute;s d&eacute;sagr&eacute;ables; de quelque condition qu'on
+soit, l'on ne les aime point; par exemple, &agrave; quoi sert que vous me
+mettiez toujours devant les yeux qu'il n'y a point de diff&eacute;rence entre
+un sanglier et moi, que je fais peur, que je dois me cacher? n'ai-je pas
+de l'obligation &agrave; ceux qui adoucissent l&agrave;-dessus ma peine, qui me font
+des mensonges favorables, et qui me cachent les d&eacute;fauts que vous &ecirc;tes si
+soigneuse de me d&eacute;couvrir?</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; source d'amour-propre! s'&eacute;cria la reine, de quelque c&ocirc;t&eacute; qu'on jette
+les yeux, on en trouve toujours. Oui, mon fils, vous &ecirc;tes beau, vous
+&ecirc;tes joli, je vous conseille encore de donner pension &agrave; ceux qui vous en
+assurent.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Marcassin, je n'ignore point mes disgr&acirc;ces; j'y suis
+peut-&ecirc;tre plus sensible qu'un autre; mais je ne suis point le ma&icirc;tre de
+me faire ni plus grand ni plus droit; de quitter ma hure de sanglier
+pour prendre une t&ecirc;te d'homme, orn&eacute;e de longs cheveux: je consens qu'on
+me reprenne sur la mauvaise humeur, l'in&eacute;galit&eacute;, l'avarice, enfin sur
+toutes les choses qui peuvent se corriger: mais &agrave; l'&eacute;gard de ma
+personne, vous conviendrez, s'il vous pla&icirc;t, que je suis &agrave; plaindre, et
+non pas &agrave; bl&acirc;mer.&raquo;</p>
+
+<p>La reine voyant qu'il se chagrinait, lui dit que puisqu'il &eacute;tait si
+ent&ecirc;t&eacute; de se marier, il pouvait voir Z&eacute;lonide, et prendre des mesures
+avec elle.</p>
+
+<p>Il avait trop envie de finir la conversation, pour demeurer davantage
+avec sa m&egrave;re. Il courut chez Z&eacute;lonide: il entra sans fa&ccedil;on dans sa
+chambre; et l'ayant trouv&eacute;e dans son cabinet, il l'embrassa, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Ma petite soeur, je viens t'apprendre une nouvelle, qui sans doute ne
+te d&eacute;plaira pas; je veux te marier.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, lui dit-elle, quand je serai mari&eacute;e de votre main, je
+n'aurai rien &agrave; souhaiter.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit, continua-t-il, d'un des plus grands seigneurs du royaume;
+mais il n'est pas beau.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, dit-elle, ma m&egrave;re a tant de duret&eacute; pour moi, que je serai
+trop heureuse de changer de condition.</p>
+
+<p>&mdash;Celui dont je te parle, ajouta le prince, me ressemble beaucoup.</p>
+
+<p>Z&eacute;lonide le regarda avec attention, et parut &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Tu gardes le silence, ma petite soeur, lui dit-il, est-ce de joie ou
+de chagrin?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me souviens point, seigneur, r&eacute;pliqua-t-elle, d'avoir vu
+personne &agrave; la cour qui vous ressemble.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! dit-il, tu ne peux deviner que je veux te parler de moi? Oui, ma
+ch&egrave;re enfant, je t'aime, et je viens t'offrir de partager mon coeur et
+la couronne avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; dieux! qu'entends-je? s'&eacute;cria douloureusement Z&eacute;lonide.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu entends, ingrate, dit Marcassin, tu entends la chose du
+monde qui devrait te donner le plus de satisfaction; peux-tu jamais
+esp&eacute;rer d'&ecirc;tre reine? J'ai la bont&eacute; de jeter les yeux sur toi; songe &agrave;
+m&eacute;riter mon amour, et n'imite pas les extravagances d'Ism&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui dit-elle, ne craignez pas que j'attente sur mes jours comme
+elle: mais, seigneur, il y a tant de personnes plus aimables et plus
+ambitieuses que moi; que n'en choisissez-vous une qui comprenne mieux
+que je ne fais l'honneur que vous me destinez? Je vous avoue que je ne
+souhaite qu'une vie tranquille et retir&eacute;e, laissez-moi la ma&icirc;tresse de
+mon sort.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m&eacute;rites gu&egrave;re les violences que je te fais, s'&eacute;cria-t-il, pour
+t'&eacute;lever sur le tr&ocirc;ne; mais une fatalit&eacute; qui m'est inconnue, me force &agrave;
+t'&eacute;pouser.&raquo;</p>
+
+<p>Z&eacute;lonide ne lui r&eacute;pondit que par ses larmes.</p>
+
+<p>Il la quitta rempli de douleur, et alla trouver sa belle-m&egrave;re pour lui
+d&eacute;couvrir ses intentions, afin qu'elle dispos&acirc;t Z&eacute;lonide &agrave; faire de
+bonne gr&acirc;ce ce qu'il d&eacute;sirait. Il lui raconta ce qui venait de se passer
+entre eux, et la r&eacute;pugnance qu'elle avait t&eacute;moign&eacute;e pour un mariage qui
+faisait sa fortune et celle de toute sa maison. L'ambitieuse m&egrave;re
+comprit assez les avantages qu'elle en pouvait recevoir; et
+lorsqu'Ism&egrave;ne se tua, elle en fut bien plus afflig&eacute;e par rapport &agrave; ses
+int&eacute;r&ecirc;ts, que par rapport &agrave; la tendresse qu'elle avait pour elle. Elle
+ressentit une extr&ecirc;me joie, que le crasseux Marcassin voul&ucirc;t prendre une
+nouvelle alliance dans sa famille. Elle se jeta &agrave; ses pieds; elle
+l'embrassa, et lui rendit mille gr&acirc;ces pour un honneur qui la touchait
+si sensiblement. Elle l'assura que Z&eacute;lonide lui ob&eacute;irait, ou qu'elle la
+poignarderait &agrave; ses yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous avoue, dit Marcassin, que j'ai de la peine &agrave; lui faire
+violence; mais si j'attends qu'on me jette des coeurs &agrave; la t&ecirc;te,
+j'attendrai le reste de ma vie; toutes les belles me trouvent laid: je
+suis cependant r&eacute;solu de n'&eacute;pouser qu'une fille aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, seigneur, r&eacute;pliqua la maligne vieille, il faut vous
+satisfaire; si elles sont m&eacute;contentes, c'est qu'elles ne connaissent
+point leurs v&eacute;ritables avantages.&raquo;</p>
+
+<p>Elle fortifia si fort Marcassin, qu'il lui dit que c'&eacute;tait donc une
+chose r&eacute;solue, et qu'il serait sourd aux larmes et aux pri&egrave;res de
+Z&eacute;lonide. Il retourna chez lui choisir tout ce qu'il avait de plus
+magnifique, et l'envoya &agrave; sa ma&icirc;tresse. Comme sa m&egrave;re &eacute;tait pr&eacute;sente
+lorsqu'on lui offrit des corbeilles d'or remplies de bijoux, elle n'osa
+les refuser; mais elle marqua une grande indiff&eacute;rence pour ce qu'on lui
+pr&eacute;sentait, except&eacute; pour un poignard, dont la garde &eacute;tait garnie de
+diamants. Elle le prit plusieurs fois, et le mit &agrave; sa ceinture, parce
+que les dames en ce pays-l&agrave; en portaient ordinairement.</p>
+
+<p>Puis elle dit:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis tromp&eacute;e si ce n'est ce m&ecirc;me poignard qui a perc&eacute; le sein de ma
+pauvre soeur?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne le savons point, madame, lui dirent ceux &agrave; qui elle parlait;
+mais si vous avez cette opinion, il ne faut jamais le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, dit-elle, je loue son courage; heureuse qui en a assez
+pour l'imiter!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma soeur, s'&eacute;cria Marthesie, quelles funestes pens&eacute;es roulent dans
+votre esprit! voulez-vous mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Non! r&eacute;pondit Z&eacute;lonide d'un air ferme, l'autel n'est pas digne d'une
+telle victime; mais j'atteste les dieux que...&raquo;</p>
+
+<p>Elle n'en put dire davantage, ses larmes &eacute;touff&egrave;rent ses plaintes et sa
+voix.</p>
+
+<p>L'amoureux Marcassin ayant &eacute;t&eacute; inform&eacute; de la mani&egrave;re dont Z&eacute;lonide avait
+re&ccedil;u son pr&eacute;sent, s'indigna si fort contre elle, qu'il fut sur le point
+de rompre, et de ne la revoir de sa vie. Mais soit par tendresse, soit
+par gloire, il ne voulut pas le faire, et r&eacute;solut de suivre son premier
+dessein avec la derni&egrave;re chaleur. Le roi et la reine lui remirent le
+soin de cette grande f&ecirc;te. Il l'ordonna magnifique; cependant il y avait
+toujours dans ce qu'il faisait un certain go&ucirc;t de Marcassin tr&egrave;s
+extraordinaire: la c&eacute;r&eacute;monie se fit dans une vaste for&ecirc;t, o&ugrave; l'on dressa
+des tables charg&eacute;es de venaison pour toutes les b&ecirc;tes f&eacute;roces et
+sauvages qui voudraient y manger, afin qu'elles se ressentissent du
+festin.</p>
+
+<p>C'est en ce lieu que Z&eacute;lonide, ayant &eacute;t&eacute; conduite par sa m&egrave;re et par sa
+soeur, trouva le roi, la reine, leur fils Sanglier, et toute la cour,
+sous des ram&eacute;es &eacute;paisses et sombres, o&ugrave; les nouveaux &eacute;poux se jur&egrave;rent
+un amour &eacute;ternel. Marcassin n'aurait point eu de peine &agrave; tenir sa
+parole. Pour Z&eacute;lonide, il &eacute;tait ais&eacute; de conna&icirc;tre qu'elle ob&eacute;issait avec
+beaucoup de r&eacute;pugnance: ce n'est point qu'elle ne s&ucirc;t se contraindre, et
+cacher une partie de ses d&eacute;plaisirs. Le prince, aimant &agrave; se flatter, se
+figura qu'elle c&eacute;derait &agrave; la n&eacute;cessit&eacute;, et qu'elle ne penserait plus
+qu'&agrave; lui plaire. Cette id&eacute;e lui rendit toute la belle humeur qu'il avait
+perdue. Et dans le temps que l'on commen&ccedil;ait le bal, il se h&acirc;ta de se
+d&eacute;guiser en astrologue, avec une longue robe. Deux dames de la cour
+&eacute;taient seulement de la mascarade. Il avait voulu que tout f&ucirc;t si pareil
+qu'on ne p&ucirc;t les reconna&icirc;tre: et l'on n'eut pas m&eacute;diocrement de peine &agrave;
+faire ressembler des femmes bien faites &agrave; un vilain cochon comme lui.</p>
+
+<p>Il y avait une de ces dames qui &eacute;tait la confidente de Z&eacute;lonide;
+Marcassin ne l'ignorait point; ce n'&eacute;tait que par curiosit&eacute; qu'il
+m&eacute;nagea ce d&eacute;guisement. Apr&egrave;s qu'ils eurent dans&eacute; une petite entr&eacute;e de
+ballet fort courte, car rien ne fatiguait davantage le prince, il
+s'approcha de sa nouvelle &eacute;pouse, et lui fit: certains signes, en
+montrant un des astrologues masqu&eacute;s, qui persuad&egrave;rent &agrave; Z&eacute;lonide, que
+c'&eacute;tait son amie qui &eacute;tait aupr&egrave;s d'elle, et qu'elle lui montrait
+Marcassin:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! lui dit-elle, je n'entends que trop, voil&agrave; ce monstre que les
+dieux irrit&eacute;s m'ont donn&eacute; pour mari; mais si tu m'aimes, nous en
+purgerons la terre cette nuit.&raquo;</p>
+
+<p>Marcassin comprit, par ce qu'elle lui disait, qu'il s'agissait d'un
+complot o&ugrave; il avait grande part. Il dit fort bas &agrave; Z&eacute;lonide:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis r&eacute;solue &agrave; tout pour votre service.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens donc, reprit-elle, voil&agrave; un poignard qu'il m'a envoy&eacute;, il faut
+que tu te caches dans ma chambre, et que tu m'aides &agrave; l'&eacute;gorger.&raquo;</p>
+
+<p>Marcassin lui r&eacute;pliqua peu de chose, de crainte qu'elle ne reconn&ucirc;t son
+jargon, qui &eacute;tait assez extraordinaire: il prit doucement le poignard,
+et s'&eacute;loigna d'elle pour un moment.</p>
+
+<p>Il revint ensuite sans masque lui faire des amiti&eacute;s, qu'elle re&ccedil;ut d'un
+air assez embarrass&eacute;, car elle roulait dans son esprit le dessein de le
+perdre; et dans ce moment il n'avait gu&egrave;re moins d'inqui&eacute;tude qu'elle.
+&laquo;Est-il possible, disait-il en lui-m&ecirc;me, qu'une personne si jeune et si
+belle soit si m&eacute;chante? Que lui ai-je fait pour l'obliger &agrave; me vouloir
+tuer? Il est vrai que je ne suis pas beau, que je mange malproprement,
+que j'ai quelques d&eacute;fauts, mais qui n'en a pas? Je suis homme sous la
+figure d'une b&ecirc;te. Combien y a-t-il de b&ecirc;tes sous la figure d'hommes!
+Cette Z&eacute;lonide que je trouvais si charmante, n'est-elle pas elle-m&ecirc;me
+une tigresse et une lionne? Ah! que l'on doit peu se fier aux
+apparences!&raquo; Il marmottait tout cela entre ses dents, quand elle lui
+demanda ce qu'il avait.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes triste, Marcassin. Ne vous repentez-vous pas de l'honneur que
+vous m'avez fait?</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui dit-il, je ne change pas ais&eacute;ment, je pensais au moyen de
+faire finir bient&ocirc;t le bal: j'ai sommeil.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse fut ravie de le voir assoupi, pensant qu'elle en aurait
+moins de peine &agrave; ex&eacute;cuter son projet. La f&ecirc;te finit. L'on ramena
+Marcassin et sa femme dans un chariot pompeux. Tout le palais &eacute;tait
+illumin&eacute; de lampes, qui formaient de petits cochons. L'on fit de grandes
+c&eacute;r&eacute;monies pour coucher le Sanglier et la mari&eacute;e. Elle ne doutait point
+que sa confidente ne f&ucirc;t derri&egrave;re la tapisserie; de sorte qu'elle se mit
+au lit avec un cordon de soie sous son chevet, dont elle voulait venger
+la mort d'Ism&egrave;ne, et la violence qu'on lui avait faite en la
+contraignant &agrave; faire un mariage qui lui d&eacute;plaisait si fort. Marcassin
+profita du profond silence qui r&eacute;gnait; il fit semblant de dormir, et
+ronflait &agrave; faire trembler tous les meubles de sa chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin tu dors, vilain porc, dit Z&eacute;lonide, voici le terme arriv&eacute; de
+punir ton coeur de sa fatale tendresse, tu p&eacute;riras dans cette obscure
+nuit.&raquo; Elle se leva doucement, et courut &agrave; tous les coins appeler sa
+confidente; mais elle n'avait garde d'y &ecirc;tre, puisqu'elle ne savait
+point le dessein de Z&eacute;lonide.</p>
+
+<p>&laquo;Ingrate amie! s'&eacute;criait-elle d'une voix basse, tu m'abandonnes; apr&egrave;s
+m'avoir donn&eacute; une parole si positive, tu ne me la tiens pas; mais mon
+courage me servira au besoin.&raquo; En achevant ces mots, elle passa
+doucement le cordon de soie autour du cou de Marcassin, qui n'attendait
+que cela pour se jeter sur elle. Il lui donna deux coups de ses grandes
+d&eacute;fenses dans la gorge, dont elle expira peu apr&egrave;s.</p>
+
+<p>Une telle catastrophe ne pouvait se passer sans beaucoup de bruit. L'on
+accourut, et l'on vit avec la derni&egrave;re surprise Z&eacute;lonide mourante; on
+voulait la secourir, mais il se mit au devant d'un air furieux. Et
+lorsque la reine, qu'on &eacute;tait all&eacute; qu&eacute;rir, fut arriv&eacute;e, il lui raconta
+ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, et ce qui l'avait port&eacute; &agrave; la derni&egrave;re violence
+contre cette malheureuse princesse.</p>
+
+<p>La reine ne put s'emp&ecirc;cher de la regretter.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'avais que trop pr&eacute;vu, dit-elle, les disgr&acirc;ces attach&eacute;es &agrave; votre
+alliance: qu'elles servent au moins &agrave; vous gu&eacute;rir de la fr&eacute;n&eacute;sie qui
+vous poss&egrave;de de vous marier; il n'y aurait pas moyen de voir toujours
+finir un jour de noce par une pompe fun&egrave;bre.&raquo;</p>
+
+<p>Marcassin ne r&eacute;pondit rien; il &eacute;tait occup&eacute; d'une profonde r&ecirc;verie; il
+se coucha sans pouvoir dormir; il faisait des r&eacute;flexions continuelles
+sur ses malheurs; il se reprochait en secret la mort des deux plus
+aimables personnes du monde; et la passion qu'il avait eue pour elles se
+r&eacute;veillait &agrave; tous moments pour le tourmenter.</p>
+
+<p>&laquo;Infortun&eacute; que je suis! disait-il &agrave; un jeune seigneur qu'il aimait; je
+n'ai jamais go&ucirc;t&eacute; aucune douceur dans le cours de ma vie. Si l'on parle
+du tr&ocirc;ne que je dois remplir, chacun r&eacute;pond que c'est un grand dommage
+de voir poss&eacute;der un si beau royaume par un monstre. Si je partage ma
+couronne avec une pauvre fille, au lieu de s'estimer heureuse, elle
+cherche les moyens de mourir ou de me tuer. Si je cherche quelques
+douceurs aupr&egrave;s de mon p&egrave;re et de ma m&egrave;re, ils m'abhorrent, et ne me
+regardent qu'avec des yeux irrit&eacute;s. Que faut-il donc faire dans le
+d&eacute;sespoir qui me poss&egrave;de? Je veux abandonner la cour. J'irai au fond des
+for&ecirc;ts, mener la vie qui convient &agrave; un sanglier de bien et d'honneur. Je
+ne ferai plus l'homme galant. Je ne trouverai point d'animaux qui me
+reprochent d'&ecirc;tre plus laid qu'eux. Il me sera ais&eacute; d'&ecirc;tre leur roi, car
+j'ai la raison en partage, qui me fera trouver le moyen de les
+ma&icirc;triser. Je vivrai plus tranquillement avec eux que je ne vis dans une
+cour destin&eacute;e &agrave; m'ob&eacute;ir, et je n'aurai point le malheur d'&eacute;pouser une
+laie qui se poignarde, ou qui me veuille &eacute;trangler. Ha! fuyons, fuyons
+dans les bois, m&eacute;prisons une couronne dont on me croit indigne.&raquo;</p>
+
+<p>Son confident voulut d'abord le d&eacute;tourner d'une r&eacute;solution si
+extraordinaire; cependant il le voyait si accabl&eacute; des continuels coups
+de la fortune, que dans la suite il ne le pressa plus de demeurer; et
+une nuit que l'on n&eacute;gligeait de faire la garde autour de son palais, il
+se sauva sans que personne le v&icirc;t, jusqu'au fond de la for&ecirc;t, o&ugrave; il
+commen&ccedil;a &agrave; faire tout ce que ses confr&egrave;res les marcassins faisaient.</p>
+
+<p>Le roi et la reine ne laiss&egrave;rent pas d'&ecirc;tre touch&eacute;s d'un d&eacute;part dont le
+seul d&eacute;sespoir &eacute;tait la cause; ils envoy&egrave;rent des chasseurs le chercher:
+mais comment le reconna&icirc;tre? L'on prit deux ou trois furieux sangliers
+que l'on amena avec mille p&eacute;rils, et qui firent tant de ravages &agrave; la
+cour, qu'on r&eacute;solut de ne se plus exposer &agrave; de telles m&eacute;prises. Il y eut
+un ordre g&eacute;n&eacute;ral de ne plus tuer de sangliers, de crainte de rencontrer
+le prince.</p>
+
+<p>Marcassin, en partant, avait promis &agrave; son favori de lui &eacute;crire
+quelquefois; il avait emport&eacute; une &eacute;critoire; et en effet, de temps en
+temps, l'on trouvait une lettre fort griffonn&eacute;e &agrave; la porte de la ville,
+qui s'adressait &agrave; ce jeune seigneur; cela consolait la reine; elle
+apprenait par ce moyen que son fils &eacute;tait vivant.</p>
+
+<p>La m&egrave;re d'Ism&egrave;ne et de Z&eacute;lonide ressentait vivement la perte de ses deux
+filles: tous les projets de grandeurs qu'elle avait faits s'&eacute;taient
+&eacute;vanouis par leur mort: on lui reprochait que sans son ambition elles
+seraient encore au monde; qu'elle les avait menac&eacute;es pour les obliger &agrave;
+consentir d'&eacute;pouser Marcassin. La reine n'avait plus pour elle les m&ecirc;mes
+bont&eacute;s. Elle prit la r&eacute;solution d'aller en campagne avec Marthesie, sa
+fille unique. Celle-ci &eacute;tait beaucoup plus belle que ses soeurs ne
+l'avaient &eacute;t&eacute;, et sa douceur avait quelque chose de si charmant, qu'on
+ne la voyait point avec indiff&eacute;rence. Un jour qu'elle se promenait dans
+la for&ecirc;t, suivie de deux femmes qui la servaient (car la maison de sa
+m&egrave;re n'en &eacute;tait pas &eacute;loign&eacute;e), elle vit tout d'un coup &agrave; vingt pas
+d'elle un sanglier, d'une grandeur &eacute;pouvantable; celles qui
+l'accompagnaient l'abandonn&egrave;rent et s'enfuirent. Pour Marthesie, elle
+eut tant de frayeur, qu'elle demeura immobile comme une statue, sans
+avoir la force de se sauver.</p>
+
+<p>Marcassin, c'&eacute;tait lui-m&ecirc;me, la reconnut aussit&ocirc;t, et jugea par son
+tremblement qu'elle mourait de peur. Il ne voulut pas l'&eacute;pouvanter
+davantage; mais s'&eacute;tant arr&ecirc;t&eacute;, il lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Marthesie, ne craignez rien, je vous aime trop pour vous faire du mal,
+il ne tiendra qu'&agrave; vous que je vous fasse du bien; vous savez les sujets
+de d&eacute;plaisirs que vos soeurs m'ont donn&eacute;s, c'est une triple r&eacute;compense
+de ma tendresse: je ne laisse pas d'avouer que j'avais m&eacute;rit&eacute; leur haine
+par mon opini&acirc;tret&eacute; &agrave; vouloir les poss&eacute;der malgr&eacute; elles. J'ai appris,
+depuis que je suis habitant de ces for&ecirc;ts, que rien au monde ne doit
+&ecirc;tre plus libre que le coeur; je vois que tous les animaux sont heureux,
+parce qu'ils ne se contraignent point. Je ne savais pas alors leurs
+maximes, je les sais &agrave; pr&eacute;sent, et je sens bien que je pr&eacute;f&eacute;rerais. La
+mort &agrave; un hymen forc&eacute;. Si les dieux irrit&eacute;s contre moi voulaient enfin
+s'apaiser; s'ils voulaient vous toucher en ma faveur, je vous avoue,
+Marthesie, que je serais ravi d'unir ma fortune &agrave; la v&ocirc;tre; mais h&eacute;las!
+qu'est-ce que je vous propose? Voudriez-vous venir avec un monstre comme
+moi dans le fond de ma caverne?&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que Marcassin parlait, Marthesie reprenait assez de force pour
+lui r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! seigneur, s'&eacute;cria-t-elle, est-il possible que je vous voie dans
+un &eacute;tat si peu convenable &agrave; votre naissance? La reine, votre m&egrave;re, ne
+passe aucun jour sans donner des larmes &agrave; vos malheurs.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; mes malheurs! dit Marcassin, en l'interrompant; n'appelez point
+ainsi l'&eacute;tat o&ugrave; je suis; j'ai pris mon parti, il m'en a co&ucirc;t&eacute;, mais cela
+est fait. Ne croyez pas, jeune Marthesie, que ce soit toujours une
+brillante cour qui fasse notre f&eacute;licit&eacute; la plus solide, il est des
+douceurs plus charmantes, et je vous le r&eacute;p&egrave;te. Vous pourriez me les
+faire trouver, si vous &eacute;tiez d'humeur &agrave; devenir sauvage avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi, dit-elle, ne voulez-vous plus revenir dans un lieu o&ugrave;
+vous &ecirc;tes toujours aim&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis toujours aim&eacute;? s'&eacute;cria-t-il. Non, non, l'on n'aime pas les
+princes accabl&eacute;s de disgr&acirc;ces; comme l'on se promet deux mille biens,
+lorsqu'ils ne sont pas en &eacute;tat d'en faire, on les rend responsables de
+leur mauvaise fortune: on les hait enfin plus que tous les autres.</p>
+
+<p>&laquo;Mais &agrave; quoi m'amus&eacute;-je? s'&eacute;cria-t-il. Si quelques ours ou quelques
+lions de mon voisinage passent par ici, et qu'ils m'entendent parler, je
+suis un Marcassin perdu. R&eacute;solvez-vous donc &agrave; venir sans autre vue que
+celle de passer vos beaux jours dans une &eacute;troite solitude avec un
+monstre infortun&eacute;, qui ne le sera plus, s'il vous poss&egrave;de.</p>
+
+<p>&mdash;Marcassin, lui dit-elle, je n'ai eu jusqu'&agrave; pr&eacute;sent aucun sujet de
+vous aimer, j'aurais encore sans vous deux soeurs qui m'&eacute;taient ch&egrave;res,
+laissez-moi du temps pour prendre une r&eacute;solution si extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez peut-&ecirc;tre du temps, lui dit-il, pour me trahir?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis pas capable, r&eacute;pliqua-t-elle, et je vous assure d&egrave;s &agrave;
+pr&eacute;sent que personne ne saura que je vous ai vu.</p>
+
+<p>&mdash;Reviendrez-vous ici? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;N'en doutez pas, continua-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! votre m&egrave;re s'y opposera, on lui contera que vous avez rencontr&eacute; un
+sanglier terrible; elle ne voudra plus vous y exposer. Venez donc,
+Marthesie, venez avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;En quel lieu me m&egrave;nerez-vous? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une profonde grotte, r&eacute;pliqua-t-il; un ruisseau plus clair que du
+cristal y coule lentement: ses bords sont couverts de mousse et d'herbes
+fra&icirc;ches; cent &eacute;chos y r&eacute;pondent &agrave; l'envi &agrave; la voix plaintive de bergers
+amoureux et maltrait&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave; que nous vivrons ensemble; ou pour mieux dire, reprit-elle,
+c'est l&agrave; que je serai d&eacute;vor&eacute;e par quelqu'un de vos meilleurs amis. Ils
+viendront pour vous voir, ils me trouveront, ce sera fait de ma vie.
+Ajoutez que ma m&egrave;re, au d&eacute;sespoir de m'avoir perdue, me fera chercher
+partout; ces bois sont trop voisins de sa maison, l'on m'y trouverait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons o&ugrave; vous voudrez, lui dit-il, l'&eacute;quipage d'un pauvre sanglier
+est bient&ocirc;t fait.</p>
+
+<p>&mdash;J'en conviens, dit-elle, mais le mien est plus embarrassant; il me
+faut des habits pour toutes les saisons, des rubans, des pierreries.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous faut, dit Marcassin, une toilette pleine de mille bagatelles,
+et de mille choses inutiles. Quand on a de l'esprit et de la raison, ne
+peut-on pas se mettre au-dessus de ces petits ajustements? Croyez-moi,
+Marthesie, ils n'ajouteront rien &agrave; votre beaut&eacute;, et je suis certain
+qu'ils en terniront l'&eacute;clat. Ne cherchez point d'autre chose pour votre
+teint que l'eau fra&icirc;che et claire des fontaines; vous avez les cheveux
+tout fris&eacute;s, d'une couleur charmante, et plus fins que les rets o&ugrave;
+l'araign&eacute;e prend l'innocent moucheron; servez-vous-en pour votre parure;
+vos dents sont mieux rang&eacute;es et aussi blanches que des perles;
+contentez-vous de leur &eacute;clat et laissez les babioles aux personnes moins
+aimables que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tr&egrave;s satisfaite de tout ce que vous me dites, r&eacute;pliqua-t-elle,
+mais vous ne pourrez me persuader de m'ensevelir au fond d'une caverne,
+n'ayant pour compagnie que des l&eacute;zards et des lima&ccedil;ons. Ne vaut-il pas
+mieux que vous veniez avec moi chez le roi votre p&egrave;re? Je vous promets
+que s'ils consentent &agrave; notre mariage, j'en serai ravie. Et si vous
+m'aimez, ne devez-vous pas souhaiter de me rendre heureuse, et de me
+mettre dans un rang glorieux?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime, belle ma&icirc;tresse, reprit-il, mais vous ne m'aimez pas;
+l'ambition vous engagerait &agrave; me recevoir pour &eacute;poux, j'ai trop de
+d&eacute;licatesse pour m'accommoder de ces sentiments-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une disposition naturelle, repartit Marthesie, &agrave; juger mal
+de notre sexe; mais, seigneur Marcassin, c'est pourtant quelque chose
+que de vous promettre une sinc&egrave;re amiti&eacute;. Faites-y r&eacute;flexion, vous me
+verrez dans peu de jours en ces m&ecirc;mes lieux.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince prit cong&eacute; d'elle, et se retira dans sa grotte t&eacute;n&eacute;breuse,
+fort occup&eacute; de tout ce qu'elle lui avait dit. Sa bizarre &eacute;toile l'avait
+rendu si ha&iuml;ssable aux personnes qu'il aimait, que jusqu'&agrave; ce jour, il
+n'avait pas &eacute;t&eacute; flatt&eacute; d'une parole gracieuse, cela le rendait bien plus
+sensible &agrave; celles de Marthesie; et son amour ing&eacute;nieux lui ayant inspir&eacute;
+le dessein de la r&eacute;galer, plusieurs agneaux, des cerfs et des chevreuils
+ressentirent la force de sa dent carnassi&egrave;re. Ensuite il les arrangea
+dans sa caverne, attendant le moment o&ugrave; Marthesie lui tiendrait parole.</p>
+
+<p>Elle ne savait de son c&ocirc;t&eacute; quelle r&eacute;solution prendre; quand Marcassin
+aurait &eacute;t&eacute; aussi beau qu'il &eacute;tait laid, quand ils se seraient aim&eacute;s
+autant qu'Astr&eacute;e et C&eacute;ladon s'aimaient, c'est tout ce qu'elle aurait pu
+faire que de passer ainsi ses beaux jours dans une affreuse solitude;
+mais qu'il s'en fallait que Marcassin f&ucirc;t C&eacute;ladon! Cependant elle
+n'&eacute;tait point engag&eacute;e; personne n'avait eu jusqu'alors l'avantage de lui
+plaire, et elle &eacute;tait dans la r&eacute;solution de vivre parfaitement bien avec
+le prince, s'il voulait quitter sa for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Elle se d&eacute;roba pour lui venir parler; elle le trouva au lieu du
+rendez-vous: il ne manquait jamais d'y aller plusieurs fois par jour,
+dans la crainte de perdre le moment o&ugrave; elle y viendrait. D&egrave;s qu'il
+l'aper&ccedil;ut, il courut au-devant d'elle, et s'humiliant &agrave; ses pieds, il
+lui fit conna&icirc;tre que les sangliers ont, quand ils veulent, des mani&egrave;res
+de saluer fort galantes.</p>
+
+<p>Ils se retir&egrave;rent ensuite dans un lieu &eacute;cart&eacute;, et Marcassin la regardant
+avec des petits yeux pleins de feu et de passion:</p>
+
+<p>&laquo;Que dois-je esp&eacute;rer, lui dit-il, de votre tendresse?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez en esp&eacute;rer beaucoup, r&eacute;pliqua-t-elle, si vous &ecirc;tes dans le
+dessein de revenir &agrave; la cour; mais je vous avoue que je ne me sens pas
+la force de passer le reste de ma vie &eacute;loign&eacute;e de tout commerce.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! lui dit-il, c'est que vous ne m'aimez point; il est vrai que je ne
+suis point aimable, mais je suis malheureux, et vous devriez faire pour
+moi, par piti&eacute; et par g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, ce que vous feriez pour un autre par
+inclination.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qui vous dit, r&eacute;pondit-elle, que ces sentiments n'ont point de
+part &agrave; l'amiti&eacute; que je vous t&eacute;moigne; croyez-moi, Marcassin, je fais
+encore beaucoup de vouloir vous suivre chez le roi votre p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Venez dans ma grotte, lui dit-il, venez juger vous-m&ecirc;me de ce que vous
+voulez que j'abandonne pour vous.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cette proposition elle h&eacute;sita un peu, elle craignait qu'il ne la
+ret&icirc;nt malgr&eacute; elle; il devina ce qu'elle pensait.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ne craignez point, lui dit-il, je ne serai jamais heureux par des
+moyens violents!&raquo;</p>
+
+<p>Marthesie se fia &agrave; la parole qu'il lui donnait; il la fit descendre au
+fond de sa caverne; elle y trouva tous les animaux qu'il avait &eacute;gorg&eacute;s
+pour la r&eacute;galer. Cette esp&egrave;ce de boucherie lui fit mal au coeur; elle en
+d&eacute;tourna d'abord les yeux, et voulut sortir au bout d'un moment; mais
+Marcassin prenant l'air et le ton d'un ma&icirc;tre, lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Aimable Marthesie, je ne suis pas assez indiff&eacute;rent pour vous laisser
+la libert&eacute; de me quitter; j'atteste les dieux que vous serez toujours
+souveraine de mon coeur; des raisons invincibles m'emp&ecirc;chent de
+retourner chez le roi mon p&egrave;re; acceptez ici mon amour et ma foi, que ce
+ruisseau fugitif, que les pampres toujours verts, que le roc, que les
+bois, que les h&ocirc;tes qui les habitent soient t&eacute;moins de nos serments
+mutuels.&raquo;</p>
+
+<p>Elle n'avait pas la m&ecirc;me envie que lui de s'engager; mais elle &eacute;tait
+enferm&eacute;e dans la grotte sans en pouvoir sortir. Pourquoi y &eacute;tait-elle
+all&eacute;e? ne devait-elle pas pr&eacute;voir ce qui lui arriva? Elle pleura et fit
+des reproches &agrave; Marcassin.</p>
+
+<p>&laquo;Comment pourrai-je me fier &agrave; vos paroles, lui dit-elle, puisque vous
+manquez &agrave; la premi&egrave;re que vous m'avez donn&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien, lui dit-il en souriant &agrave; la Marcassine, qu'il y ait un
+peu de l'homme m&ecirc;l&eacute; avec le sanglier; ce d&eacute;faut de parole que vous me
+reprochez, cette petite finesse o&ugrave; je m&eacute;nage mes int&eacute;r&ecirc;ts, c'est
+justement l'homme qui agit; car pour parler sans fa&ccedil;on, les animaux ont
+plus d'honneur entre eux que les hommes.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! r&eacute;pondit-elle, vous avez le mauvais de l'un et de l'autre, le
+coeur d'un homme, et la figure d'une b&ecirc;te; soyez donc ou tout un, ou
+tout autre, apr&egrave;s cela je me r&eacute;soudrai &agrave; ce que vous souhaitez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, belle Marthesie, lui dit-il, voulez-vous demeurer avec moi sans
+&ecirc;tre ma femme, car vous pouvez compter que je ne vous permettrai point
+de sortir d'ici?&raquo;</p>
+
+<p>Elle redoubla ses pleurs et ses pri&egrave;res, il n'en fut point touch&eacute;; et
+apr&egrave;s avoir contest&eacute; longtemps, elle consentit &agrave; le recevoir pour &eacute;poux,
+et l'assura qu'elle l'aimerait aussi ch&egrave;rement que s'il &eacute;tait le plus
+aimable prince du monde.</p>
+
+<p>Ces mani&egrave;res obligeantes le charm&egrave;rent, il baisa mille fois ses mains,
+et l'assura &agrave; son tour qu'elle ne serait peut-&ecirc;tre pas si malheureuse
+qu'elle avait lieu de le croire. Il lui demanda ensuite si elle
+mangerait des animaux qu'il avait tu&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit-elle, cela n'est pas de mon go&ucirc;t; si vous pouvez m'apporter
+des fruits, vous me ferez plaisir.&raquo;</p>
+
+<p>Il sortit, et ferma si bien l'entr&eacute;e de la caverne, qu'il &eacute;tait
+impossible &agrave; Marthesie de se sauver; mais elle avait pris l&agrave;-dessus son
+parti, et elle ne l'aurait pas fait, quand elle aurait pu le faire.</p>
+
+<p>Marcassin chargea trois h&eacute;rissons d'oranges, de limes douces, de citrons
+et d'autres fruits; il les piqua dans les pointes dont ils sont
+couverts, et la provision vint tr&egrave;s commod&eacute;ment jusqu'&agrave; la grotte, il y
+entra, et pria Marthesie d'en manger.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; un festin de noces, lui dit-il, qui ne ressemble point &agrave; celui
+que l'on fit pour vos deux soeurs; mais j'esp&egrave;re que, encore qu'il y ait
+moins de magnificence, nous y trouverons plus de douceurs.</p>
+
+<p>&mdash;Plaise aux dieux de le permettre ainsi!&raquo; r&eacute;pliqua-t-elle.</p>
+
+<p>Ensuite elle puisa de l'eau dans sa main, elle but &agrave; la sant&eacute; du
+sanglier, dont il fut ravi.</p>
+
+<p>Le repas ayant &eacute;t&eacute; aussi court que frugal, Marthesie rassembla toute la
+mousse, l'herbe et les fleurs que Marcassin lui avait apport&eacute;es, elle en
+composa un lit assez dur, sur lequel le prince et elle se couch&egrave;rent.
+Elle eut grand soin de lui demander s'il voulait avoir t&ecirc;te haute ou
+basse, s'il avait assez de place, de quel c&ocirc;t&eacute; il dormait le mieux? Le
+bon Marcassin la remercia tendrement, et il s'&eacute;criait de temps en temps:
+&laquo;Je ne changerais pas mon sort avec celui des plus grands hommes; j'ai
+enfin trouv&eacute; ce que je cherchais; je suis aim&eacute; de celle que j'aime&raquo;; il
+lui dit cent jolies choses, dont elle ne fut point surprise, car il
+avait de l'esprit; mais elle ne laissa pas de se r&eacute;jouir que la solitude
+o&ugrave; il vivait n'en e&ucirc;t rien diminu&eacute;.</p>
+
+<p>Ils s'endormirent l'un et l'autre, et Marthesie s'&eacute;tant r&eacute;veill&eacute;e, il
+lui sembla que son lit &eacute;tait meilleur que lorsqu'elle s'y &eacute;tait mise;
+touchant ensuite doucement Marcassin, elle trouvait que sa hure &eacute;tait
+faite comme la t&ecirc;te d'un homme, qu'il avait de longs cheveux, des bras
+et des mains; elle ne put s'emp&ecirc;cher de s'&eacute;tonner; elle se rendormit, et
+lorsqu'il fut jour, elle trouva que son mari &eacute;tait aussi Marcassin que
+jamais.</p>
+
+<p>Ils pass&egrave;rent cette journ&eacute;e comme la pr&eacute;c&eacute;dente. Marthesie ne dit point
+&agrave; son mari ce qu'elle avait soup&ccedil;onn&eacute; pendant la nuit. L'heure de se
+coucher vint: elle toucha sa hure pendant qu'il dormait, et elle y
+trouva la m&ecirc;me diff&eacute;rence qu'elle y avait trouv&eacute;e. La voil&agrave; bien en
+peine, elle ne dormait presque plus, elle &eacute;tait dans une inqui&eacute;tude
+continuelle, et soupirait sans cesse. Marcassin s'en aper&ccedil;ut avec un
+v&eacute;ritable d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne m'aimez point, lui dit-il, ma ch&egrave;re Marthesie, je suis un
+malheureux dont la figure vous d&eacute;pla&icirc;t; vous allez me causer la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Dites plut&ocirc;t, barbare, que vous serez cause de la mienne,
+r&eacute;pliqua-t-elle; l'injure que vous me faites me touche si sensiblement
+que je n'y pourrai r&eacute;sister.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous fais une injure, s'&eacute;cria-t-il, et je suis un barbare?
+Expliquez-vous, car assur&eacute;ment vous n'avez aucun sujet de vous plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, lui dit-elle, que je ne sache pas que vous c&eacute;dez toutes
+les nuits votre place &agrave; un homme?</p>
+
+<p>&mdash;Les sangliers, lui dit-il, et particuli&egrave;rement ceux qui me
+ressemblent, ne sont pas de si bonne composition; n'ayez point une
+pens&eacute;e si offensante pour vous et pour moi, ma ch&egrave;re Marthesie, et
+comptez que je serais jaloux des dieux m&ecirc;mes; mais peut-&ecirc;tre qu'en
+dormant vous vous forgez cette chim&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Marthesie, honteuse de lui avoir parl&eacute; d'une chose qui avait si peu de
+vraisemblance, r&eacute;pondit qu'elle ajoutait tant de foi &agrave; ses paroles,
+qu'encore qu'elle e&ucirc;t tout sujet de croire qu'elle ne dormait pas quand
+elle touchait des bras, des mains et des cheveux, elle soumettait son
+jugement, et qu'&agrave; l'avenir elle ne lui en parlerait plus.</p>
+
+<p>En effet, elle &eacute;loignait de son esprit tous les sujets de soup&ccedil;on qui
+venaient. Six mois s'&eacute;coul&egrave;rent avec peu de plaisirs de la part de
+Marthesie; car elle ne sortait pas de la caverne, de peur d'&ecirc;tre
+rencontr&eacute;e par sa m&egrave;re ou par ses domestiques. Depuis que cette pauvre
+m&egrave;re avait perdu sa fille, elle ne cessait point de g&eacute;mir, elle faisait
+retentir les bois de ses plaintes et du nom de Marthesie. &Agrave; ces accents,
+qui frappaient presque tous les jours ses oreilles, elle soupirait en
+secret de causer tant de douleur &agrave; sa m&egrave;re, et de n'&ecirc;tre pas ma&icirc;tresse
+de la soulager; mais Marcassin l'avait fortement menac&eacute;e, et elle le
+craignait autant qu'elle l'aimait.</p>
+
+<p>Comme sa douceur &eacute;tait extr&ecirc;me, elle continuait de t&eacute;moigner beaucoup de
+tendresse au sanglier, qui l'aimait aussi avec la derni&egrave;re passion; elle
+&eacute;tait grosse, et quand elle se figurait que la race marcassine allait se
+perp&eacute;tuer, elle ressentait une affliction sans pareille.</p>
+
+<p>Il arriva qu'une nuit qu'elle ne dormait point et qu'elle pleurait
+doucement, elle entendit parler si proche d'elle, qu'encore que l'on
+parl&acirc;t tout bas, elle, ne perdait pas un mot de ce qu'on disait. C'&eacute;tait
+le bon Marcassin qui priait une personne de lui &ecirc;tre moins rigoureuse,
+et de lui accorder la permission qu'il lui demandait depuis longtemps.
+On lui r&eacute;pondit toujours: &laquo;Non, non, je ne le veux pas.&raquo; Marthesie
+demeura plus inqui&egrave;te que jamais. &laquo;Qui peut entrer dans cette grotte?
+disait-elle, mon mari ne m'a point r&eacute;v&eacute;l&eacute; ce secret.&raquo; Elle n'eut garde
+de se rendormir, elle &eacute;tait trop curieuse. La conversation finie, elle
+entendit que la personne qui avait parl&eacute; au prince sortait de la
+caverne, et peu apr&egrave;s il ronfla comme un cochon. Aussit&ocirc;t elle se leva,
+voulant voir s'il &eacute;tait ais&eacute; d'&ocirc;ter la pierre qui fermait l'entr&eacute;e de la
+grotte, mais elle ne put la remuer. Comme elle revenait, doucement et
+sans aucune lumi&egrave;re, elle sentit quelque chose sous ses pieds, elle
+s'aper&ccedil;ut que c'&eacute;tait la peau d'un sanglier; elle la prit et la cacha,
+puis elle attendit l'&eacute;v&eacute;nement de cette affaire sans rien dire.</p>
+
+<p>L'aurore paraissait &agrave; peine lorsque Marcassin se leva, elle entendit
+qu'il cherchait de tous c&ocirc;t&eacute;s; pendant qu'il s'inqui&eacute;tait, le jour vint;
+elle le vit si extraordinairement beau et bien fait, que jamais surprise
+n'a &eacute;t&eacute; plus grande ni plus agr&eacute;able que la sienne.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! s'&eacute;cria-t-elle, ne me faites plus un myst&egrave;re de mon bonheur, je le
+connais et j'en suis p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e, mon cher prince! par quelle bonne fortune
+&ecirc;tes-vous devenu le plus aimable de tous les hommes?&raquo;</p>
+
+<p>Il fut d'abord surpris d'&ecirc;tre d&eacute;couvert; mais se remettant ensuite:</p>
+
+<p>&laquo;Je vais, lui dit-il, vous en rendre compte, ma ch&egrave;re Marthesie, et vous
+apprendre en m&ecirc;me temps que c'est &agrave; vous que je dois cette charmante
+m&eacute;tamorphose.</p>
+
+<p>&laquo;Sachez que la reine ma m&egrave;re dormait un jour &agrave; l'ombre de quelques
+arbres, lorsque trois f&eacute;es pass&egrave;rent en l'air; elles la reconnurent,
+elles s'arr&ecirc;t&egrave;rent. L'a&icirc;n&eacute;e la doua d'&ecirc;tre m&egrave;re d'un fils spirituel et
+bien fait. La seconde rench&eacute;rit sur ce don, elle ajouta en ma faveur
+mille qualit&eacute;s avantageuses. La cadette lui dit en &eacute;clatant de rire: &laquo;Il
+faut un peu diversifier la mati&egrave;re, le printemps serait moins agr&eacute;able
+s'il n'&eacute;tait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; par l'hiver: afin que le prince que vous souhaitez
+charmant, le paraisse davantage, je le doue d'&ecirc;tre Marcassin, jusqu'&agrave; ce
+qu'il ait &eacute;pous&eacute; trois femmes, et que la troisi&egrave;me trouve sa peau de
+sanglier.&raquo; &Agrave; ces mots les trois f&eacute;es disparurent. La reine avait entendu
+les deux premi&egrave;res tr&egrave;s distinctement; &agrave; l'&eacute;gard de celle qui me faisait
+du mal, elle riait si fort qu'elle n'y put rien comprendre.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais moi-m&ecirc;me tout ce que je viens de vous raconter que du jour
+de notre mariage; comme j'allais vous chercher, tout occup&eacute; de ma
+passion, je m'arr&ecirc;tai pour boire &agrave; un ruisseau qui coule proche de ma
+grotte: soit qu'il f&ucirc;t plus clair qu'&agrave; l'ordinaire, ou que je m'y
+regardasse avec plus d'attention, par rapport au d&eacute;sir que j'avais de
+vous plaire, je me trouvai si &eacute;pouvantable, que les larmes m'en vinrent
+aux yeux. Sans hyperbole, j'en versai assez pour grossir le cours du
+ruisseau, et me parlant &agrave; moi-m&ecirc;me, je me disais qu'il n'&eacute;tait pas
+possible que je pusse vous plaire!</p>
+
+<p>&laquo;Tout d&eacute;courag&eacute; de cette pens&eacute;e, je pris la r&eacute;solution de ne pas aller
+plus loin. &laquo;Je ne puis &ecirc;tre heureux, disais-je, si je ne suis aim&eacute;, et
+je ne puis &ecirc;tre aim&eacute; d'aucune personne raisonnable.&raquo; Je marmottais ces
+paroles, quand j'aper&ccedil;us une dame qui s'approcha de moi avec une
+hardiesse qui me surprit, car j'ai l'air terrible pour ceux qui ne me
+connaissent point. &laquo;Marcassin, me dit-elle, le temps de ton bonheur
+s'approche si tu &eacute;pouses Marthesie, et qu'elle puisse t'aimer fait comme
+tu es; assure-toi qu'avant qu'il soit peu tu seras d&eacute;marcassinn&eacute;. D&egrave;s la
+nuit m&ecirc;me de tes noces, tu quitteras cette peau qui te d&eacute;pla&icirc;t si fort,
+mais reprends-la avant le jour, et n'en parle point &agrave; ta femme; sois
+soigneux d'emp&ecirc;cher qu'elle ne s'en aper&ccedil;oive, jusqu'au temps o&ugrave; cette
+grande affaire se d&eacute;couvrira.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Elle m'apprit, continua-t-il, tout ce que je vous ai d&eacute;j&agrave; racont&eacute; de la
+reine ma m&egrave;re: je lui fis de tr&egrave;s humbles remerciements pour les bonnes
+nouvelles qu'elle me donnait; j'allai vous trouver avec une joie m&ecirc;l&eacute;e
+d'esp&eacute;rance que je n'avais point encore ressentie. Et lorsque je fus
+assez heureux pour recevoir des marques de votre amiti&eacute;, ma satisfaction
+augmenta de toute mani&egrave;re, et mon impatience &eacute;tait violente de pouvoir
+partager mon secret avec vous. La f&eacute;e, qui ne l'ignorait pas, me venait
+menacer la nuit des plus grandes disgr&acirc;ces si je ne savais me taire.
+&laquo;Ah! lui disais-je, madame, vous n'avez sans doute jamais aim&eacute;, puisque
+vous m'obligez &agrave; cacher une chose si agr&eacute;able &agrave; la personne du monde que
+j'aime le plus?&raquo; Elle riait de ma peine, et me d&eacute;fendait de m'affliger,
+parce que tout me devenait favorable. Cependant, ajouta-t-il, rendez-moi
+ma peau de sanglier, il faut bien que je la remette, de peur d'irriter
+les f&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Quel que vous puissiez devenir, mon cher prince, lui dit Marthesie, je
+ne changerai jamais pour vous; il me demeurera toujours une id&eacute;e
+charmante de votre m&eacute;tamorphose.</p>
+
+<p>&mdash;Je me flatte, dit-il, que les f&eacute;es ne voudront pas nous faire souffrir
+longtemps; elles prennent soin de nous; ce lit qui vous para&icirc;t de
+mousse, est d'excellent duvet et de laine fine: ce sont elles qui
+mettaient &agrave; l'entr&eacute;e de la grotte tous les beaux fruits que vous avez
+mang&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Marthesie ne se lassait point de remercier les f&eacute;es de tant de gr&acirc;ces.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle leur adressait ses compliments, Marcassin faisait les
+derniers efforts pour remettre la peau de sanglier; mais elle &eacute;tait
+devenue si petite, qu'il n'y avait pas de quoi couvrir une de ses
+jambes. Il la tirait en long, en large, avec les dents et les mains,
+rien n'y faisait. Il &eacute;tait bien triste et d&eacute;plorait son malheur; car il
+craignait, avec raison, que la f&eacute;e qui l'avait si bien marcassin&eacute; ne
+v&icirc;nt la lui remettre pour longtemps.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! ma ch&egrave;re Marthesie, disait-il, pourquoi avez-vous cach&eacute; cette
+fatale peau? C'est peut-&ecirc;tre pour nous en punir que je ne puis m'en
+servir comme je faisais. Si les f&eacute;es sont en col&egrave;re, comment les
+apaiserons-nous?&raquo;</p>
+
+<p>Marthesie pleurait de son c&ocirc;t&eacute;; c'&eacute;tait l&agrave; un sujet d'affliction bien
+singulier de pleurer, parce qu'il ne pouvait plus devenir Marcassin.</p>
+
+<p>Dans ce moment la grotte trembla, puis la vo&ucirc;te s'ouvrit; ils virent
+tomber six quenouilles charg&eacute;es de soie, trois blanches et trois noires,
+qui dansaient ensemble. Une voix sortit d'entre elles, qui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Si Marcassin et Marthesie devinent ce que signifient ces quenouilles
+blanches et noires, ils seront heureux.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince r&ecirc;va un peu, et dit ensuite:</p>
+
+<p>&laquo;Je devine que les trois quenouilles blanches, signifient les trois f&eacute;es
+qui m'ont dou&eacute; &agrave; ma naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour moi, s'&eacute;cria Marthesie, je devine que ces trois noires
+signifient mes deux soeurs et Coridon.&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps les f&eacute;es parurent &agrave; la place des quenouilles blanches.
+Ism&egrave;ne, Z&eacute;lonide et Coridon parurent aussi. Rien n'a jamais &eacute;t&eacute; si
+effrayant que ce retour de l'autre monde.</p>
+
+<p>&laquo;Nous ne venons pas de si loin que vous le pensez, dirent-ils &agrave;
+Marthesie; les prudentes f&eacute;es ont eu la bont&eacute; de nous secourir. Et dans
+le temps que vous pleuriez notre mort, elles nous conduisaient dans un
+bateau o&ugrave; rien n'a manqu&eacute; &agrave; nos plaisirs, que celui de vous voir avec
+nous.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! dit Marcassin, je n'ai pas vu Ism&egrave;ne et son amant sans vie, et
+ce n'est pas de ma main que Z&eacute;lonide a perdu la sienne?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dirent les f&eacute;es, vos yeux fascin&eacute;s ont &eacute;t&eacute; la dupe de nos soins:
+tous les jours ces sortes d'aventures arrivent. Tel croit avoir sa femme
+au bal, quand elle est endormie dans son lit: tel croit avoir une belle
+ma&icirc;tresse, qui n'a qu'une guenuche; et tel autre croit avoir tu&eacute; son
+ennemi, qui se porte bien dans un autre pays.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'allez jeter dans d'&eacute;tranges doutes, dit le prince Marcassin; il
+semble, &agrave; vous entendre, qu'il ne faut pas m&ecirc;me croire ce qu'on voit.</p>
+
+<p>&mdash;La r&egrave;gle n'est pas toujours g&eacute;n&eacute;rale, r&eacute;pliqu&egrave;rent les f&eacute;es: mais il
+est indubitable que l'on doit suspendre son jugement sur bien des
+choses, et penser qu'il peut entrer quelque dose de f&eacute;erie dans ce qui
+nous para&icirc;t de plus certain.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince et sa femme remerci&egrave;rent les f&eacute;es de l'instruction qu'elles
+venaient de leur donner, et de la vie qu'elles avaient conserv&eacute;e &agrave; des
+personnes qui leur &eacute;taient si ch&egrave;res:</p>
+
+<p>&laquo;Mais, ajouta Marthesie, en se jetant &agrave; leurs pieds, ne puis-je esp&eacute;rer
+que vous ne ferez plus reprendre cette vilaine peau de sanglier &agrave; mon
+fid&egrave;le Marcassin?</p>
+
+<p>&mdash;Nous venons vous en assurer, dirent-elles, car il est temps de
+retourner &agrave; la cour.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t la grotte prit la figure d'une superbe tente, o&ugrave; le prince
+trouva plusieurs valets de chambre qui l'habill&egrave;rent magnifiquement.
+Marthesie trouva de son c&ocirc;t&eacute; des dames d'atour, et une toilette d'un
+travail exquis, o&ugrave; rien ne manquait pour la coiffer et pour la parer;
+ensuite le d&icirc;ner fut servi comme un repas ordonn&eacute; par les f&eacute;es. C'est en
+dire assez.</p>
+
+<p>Jamais joie n'a &eacute;t&eacute; plus parfaite; tout ce que Marcassin avait souffert
+de peine, n'&eacute;galait point le plaisir de se voir non seulement homme,
+mais un homme infiniment aimable. Apr&egrave;s que l'on fut sorti de table,
+plusieurs carrosses magnifiques, attel&eacute;s des plus beaux chevaux du
+monde, vinrent &agrave; toute bride. Ils y mont&egrave;rent avec le reste de la petite
+troupe. Des gardes &agrave; cheval marchaient devant et derri&egrave;re les carrosses.
+C'est ainsi que Marcassin se rendit au palais.</p>
+
+<p>On ne savait &agrave; la cour d'o&ugrave; venait ce pompeux &eacute;quipage, et l'on savait
+encore moins qui &eacute;tait dedans, lorsqu'un h&eacute;raut le publia &agrave; haute voix,
+au son des trompettes et des timbales: tout le peuple ravi accourut pour
+voir son prince. Tout le monde en demeura charm&eacute;, et personne ne voulut
+douter de la v&eacute;rit&eacute; d'une aventure qui paraissait pourtant bien
+douteuse.</p>
+
+<p>Ces nouvelles &eacute;tant parvenues au roi et &agrave; la reine, ils descendirent
+promptement jusque dans la cour. Le prince Marcassin ressemblait si fort
+&agrave; son p&egrave;re, qu'il aurait &eacute;t&eacute; difficile de s'y m&eacute;prendre. On ne s'y
+m&eacute;prit pas: aussi jamais all&eacute;gresse n'a &eacute;t&eacute; plus universelle. Au bout de
+quelques mois elle augmenta encore par la naissance d'un fils, qui
+n'avait rien du tout de la figure ni de l'humeur marcassine.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Le plus grand effort de courage,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Lorsque l'on est bien amoureux,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Est de pouvoir cacher &agrave; l'objet de ses voeux</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ce qu'&agrave; dissimuler le devoir nous engage:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Marcassin sut par l&agrave; m&eacute;riter l'avantage</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De rentrer triomphant dans une auguste cour.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qu'on bl&acirc;me, j'y consens, sa trop faible tendresse,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il vaut mieux manquer &agrave; l'amour,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que de manquer &agrave; la sagesse.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="La_Princesse_Belle-Etoile" id="La_Princesse_Belle-Etoile"></a><a href="#table">La Princesse Belle-&Eacute;toile</a></h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait une fois une princesse &agrave; laquelle il ne restait plus rien de
+ses grandeurs pass&eacute;es que son dais et son cadenas; l'un &eacute;tait de
+velours, en broderies de perles, et l'autre d'or, enrichi de diamants.
+Elle les garda tant qu'elle put; mais l'extr&ecirc;me n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; elle se
+trouvait r&eacute;duite, l'obligeait de temps en temps &agrave; d&eacute;tacher une perle, un
+diamant, une &eacute;meraude, et cela se vendait secr&egrave;tement pour nourrir son
+&eacute;quipage. Elle &eacute;tait veuve, charg&eacute;e de trois filles tr&egrave;s jeunes et tr&egrave;s
+aimables. Elle comprit que si elle les &eacute;levait dans un air de grandeur
+et de magnificence convenable &agrave; leur rang, elles se ressentiraient
+davantage dans la suite de leurs disgr&acirc;ces. Elle prit donc la r&eacute;solution
+de vendre le peu qui lui restait, et de s'en aller bien loin avec ses
+trois filles s'&eacute;tablir dans quelque maison de campagne, o&ugrave; elles
+feraient une d&eacute;pense convenable &agrave; leur petite fortune. En passant dans
+une for&ecirc;t tr&egrave;s dangereuse, elle fut vol&eacute;e, de sorte qu'il ne lui resta
+presque plus rien. Cette pauvre princesse, plus chagrine de ce dernier
+malheur que de tous ceux qui l'avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;, connut bien qu'il
+fallait gagner sa vie ou mourir de faim. Elle avait aim&eacute; autrefois la
+bonne ch&egrave;re, et savait faire des sauces excellentes. Elle n'allait
+jamais sans sa petite cuisine d'or, que l'on venait voir de bien loin.
+Ce qu'elle avait fait pour se divertir, elle le fit alors pour
+subsister. Elle s'arr&ecirc;ta proche d'une grande ville, dans une maison fort
+jolie; elle y faisait des rago&ucirc;ts merveilleux; l'on &eacute;tait friand dans ce
+pays-l&agrave;, de sorte que tout le monde accourait chez elle. L'on ne parlait
+que de la bonne fricasseuse, &agrave; peine lui donnait-on le temps de
+respirer. Cependant ses trois filles devenaient grandes; et leur beaut&eacute;
+n'aurait pas fait moins de bruit que les sauces de la princesse, si elle
+ne les avait cach&eacute;es dans une chambre, d'o&ugrave; elles sortaient tr&egrave;s
+rarement.</p>
+
+<p>Un jour des plus beaux de l'ann&eacute;e, il entra chez elle une petite
+vieille, qui paraissait bien lasse; elle s'appuyait sur un b&acirc;ton, son
+corps &eacute;tait tout courb&eacute;, et son visage plein de rides.</p>
+
+<p>&laquo;Je viens, dit-elle, afin que vous me fassiez un bon repas, car je veux,
+avant que d'aller en l'autre monde, pouvoir m'en vanter en celui-ci.&raquo;</p>
+
+<p>Elle prit une chaise de paille, se mit aupr&egrave;s du feu et dit &agrave; la
+princesse de se h&acirc;ter. Comme elle ne pouvait pas tout faire, elle appela
+ses trois filles: l'a&icirc;n&eacute;e avait nom Roussette, la seconde Brunette, et
+la derni&egrave;re Blondine. Elle leur avait donn&eacute; ces noms par rapport &agrave; la
+couleur de leurs cheveux. Elles &eacute;taient v&ecirc;tues en paysannes, avec des
+corsets et des jupes de diff&eacute;rentes couleurs. La cadette &eacute;tait la plus
+belle et la plus douce. Leur m&egrave;re commanda &agrave; l'une d'aller qu&eacute;rir de
+petits pigeons dans la voli&egrave;re, &agrave; l'autre de tuer des poulets, &agrave; l'autre
+de faire la p&acirc;tisserie. Enfin, en moins d'un moment, elles mirent devant
+la vieille un couvert tr&egrave;s propre, du linge fort blanc, de la vaisselle
+de terre bien verniss&eacute;e, et on la servit &agrave; plusieurs services. Le vin
+&eacute;tait bon, la glace n'y manquait pas, les verres rinc&eacute;s &agrave; tous moments
+par les plus belles mains du monde; tout cela donnait de l'app&eacute;tit &agrave; la
+vieille petite bonne femme. Si elle mangea bien, elle but encore mieux.
+Elle se mit en pointe de vin; elle disait mille choses, o&ugrave; la princesse,
+qui ne faisait pas semblant d'y prendre garde, trouvait beaucoup
+d'esprit.</p>
+
+<p>Le repas finit aussi gaiement qu'il avait commenc&eacute;; la vieille se leva,
+elle dit &agrave; la princesse:</p>
+
+<p>&laquo;Ma grande amie, si j'avais de l'argent, je vous paierais, mais il y a
+si longtemps que je suis ruin&eacute;e; j'avais besoin de vous trouver pour
+faire si bonne ch&egrave;re: tout ce que je puis vous promettre, c'est de vous
+envoyer de meilleures pratiques que la mienne.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse se prit &agrave; sourire, et lui dit gracieusement:</p>
+
+<p>&laquo;Allez, ma bonne m&egrave;re, ne vous inqui&eacute;tez point, je suis toujours assez
+pay&eacute;e quand je fais quelque plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons &eacute;t&eacute; ravies de vous servir, dit Blondine, et si vous vouliez
+souper ici, nous ferions encore mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que l'on est heureux, s'&eacute;cria la vieille, lorsqu'on est n&eacute; avec un
+coeur si bienfaisant! mais croyez-vous n'en pas recevoir la r&eacute;compense?
+Soyez certaines, continua-t-elle, que le premier souhait que vous ferez
+sans songer &agrave; moi, sera accompli.&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps elle disparut, et elles n'eurent pas lieu de douter que ce
+ne f&ucirc;t une f&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette aventure les &eacute;tonna: elles n'en avaient jamais vu: elles &eacute;taient
+peureuses; de sorte que pendant cinq ou six mois elles en parl&egrave;rent; et
+sit&ocirc;t qu'elles d&eacute;siraient quelque chose, elles pensaient &agrave; elle. Rien ne
+r&eacute;ussissait, dont elles &eacute;taient fortement en col&egrave;re contre la f&eacute;e. Mais
+un jour que le roi allait &agrave; la chasse, il passa chez la bonne
+fricasseuse, pour voir si elle &eacute;tait aussi habile qu'on disait; et comme
+il approchait du jardin avec grand bruit, les trois soeurs qui
+cueillaient des fraises l'entendirent.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dit Roussette, si j'&eacute;tais assez heureuse pour &eacute;pouser monseigneur
+l'amiral, je me vante que je ferais avec mon fuseau et ma quenouille
+tant de fil, et de ce fil tant de toile, qu'il n'aurait plus besoin d'en
+acheter pour les voiles de ses navires.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Brunette, si la fortune m'&eacute;tait assez favorable pour me
+faire &eacute;pouser le fr&egrave;re du roi, je me vante qu'avec mon aiguille, je lui
+ferais tant de dentelles, qu'il en verrait son palais rempli.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, ajouta Blondine, je me vante que si le roi m'&eacute;pousait,
+j'aurais, au bout de neuf mois, deux beaux gar&ccedil;ons et une belle fille;
+que leurs cheveux tomberaient par anneaux, r&eacute;pandant de fines pierres,
+avec une brillante &eacute;toile sur le front, et le cou entour&eacute; d'une riche
+cha&icirc;ne d'or.&raquo;</p>
+
+<p>Un des favoris du roi, qui s'&eacute;tait avanc&eacute; pour avertir l'h&ocirc;tesse de sa
+venue, ayant entendu parler dans le jardin, s'arr&ecirc;ta sans faire aucun
+bruit, et fut bien surpris de la conversation de ces trois belles
+filles. Il alla promptement la redire au roi pour le r&eacute;jouir; il en rit
+en effet, et commanda qu'on les f&icirc;t venir devant lui.</p>
+
+<p>Elles parurent aussit&ocirc;t d'un air et d'une gr&acirc;ce merveilleux. Elles
+salu&egrave;rent le roi avec beaucoup de respect et de modestie; et lorsqu'il
+demanda s'il &eacute;tait vrai qu'elles venaient de s'entretenir des &eacute;poux
+qu'elles d&eacute;siraient, elles rougirent et baiss&egrave;rent les yeux: il les
+pressa encore davantage de l'avouer; elles en convinrent, et il s'&eacute;cria
+aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&laquo;Certainement je ne sais quelle puissance agit sur moi, mais je ne
+sortirai pas d'ici que je n'aie &eacute;pous&eacute; la belle Blondine.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit le fr&egrave;re du roi, je vous demande permission de me marier
+avec cette jolie brunette.</p>
+
+<p>&mdash;Accordez-moi la m&ecirc;me gr&acirc;ce, ajouta l'amiral, car la rousse me pla&icirc;t
+infiniment.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi, bien aise d'&ecirc;tre imit&eacute; par les plus grands de son royaume, leur
+dit qu'il approuvait leur choix, et demanda &agrave; la m&egrave;re si elle le voulait
+bien. Elle r&eacute;pondit que c'&eacute;tait la plus grande joie qu'elle p&ucirc;t jamais
+avoir. Le roi l'embrassa, le prince et l'amiral n'en firent pas moins.</p>
+
+<p>Quand le roi fut pr&ecirc;t &agrave; d&icirc;ner, on vit descendre par la chemin&eacute;e une
+table de sept couverts d'or, et tout ce qu'on peut imaginer de plus
+d&eacute;licat pour faire un bon repas. Cependant le roi h&eacute;sitait &agrave; manger, il
+craignait que l'on n'e&ucirc;t accommod&eacute; les viandes au sabbat; et cette
+mani&egrave;re de servir par la chemin&eacute;e lui &eacute;tait un peu suspecte.</p>
+
+<p>Le buffet s'arrangea, l'on ne voyait que bassins et vases d'or, dont le
+travail surpassait la mati&egrave;re. En m&ecirc;me temps un essaim de mouches &agrave; miel
+parut dans des ruches de cristal, et commen&ccedil;a la plus charmante musique
+qui se puisse imaginer. Toute la salle &eacute;tait pleine de frelons, de
+mouches, de gu&ecirc;pes et de moucherons, et d'autres bestiolinettes de cette
+esp&egrave;ce, qui servaient le roi avec une adresse surnaturelle. Trois ou
+quatre mille bibets lui apportaient &agrave; boire, sans qu'un seul os&acirc;t se
+noyer dans le vin, ce qui est d'une mod&eacute;ration et d'une discipline
+&eacute;tonnantes. La princesse et ses filles p&eacute;n&eacute;traient assez que tout ce qui
+se passait ne pouvait s'attribuer qu'&agrave; la petite vieille: elles
+b&eacute;nissaient l'heure o&ugrave; elles l'avaient connue.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le repas, qui fut si long que la nuit surprit la compagnie &agrave;
+table, dont sa majest&eacute; ne laissa pas d'avoir un peu de honte, car il
+semblait que dans cet hymen, Bacchus avait pris la place de Cupidon, le
+roi se leva, et dit:</p>
+
+<p>&laquo;Achevons la f&ecirc;te par o&ugrave; elle devait commencer.&raquo;</p>
+
+<p>Il tira sa bague de son doigt, et la mit dans celui de Blondine, le
+prince et l'amiral l'imit&egrave;rent. Les abeilles redoubl&egrave;rent leurs chants.
+L'on dansa, l'on se r&eacute;jouit; et tous ceux qui avaient suivi le roi
+vinrent saluer la reine et la princesse. Pour l'amirale, on ne lui
+faisait pas tant de c&eacute;r&eacute;monies, dont elle se d&eacute;sesp&eacute;rait, car elle &eacute;tait
+l'a&icirc;n&eacute;e de Brunette et de Blondine, et se trouvait moins bien mari&eacute;e.</p>
+
+<p>Le roi envoya son grand &eacute;cuyer apprendre &agrave; la reine sa m&egrave;re ce qui
+venait de se passer, et pour faire venir ses plus magnifiques chariots,
+afin d'emmener la reine Blondine avec ses deux soeurs. La reine-m&egrave;re
+&eacute;tait la plus cruelle de toutes les femmes, et la plus emport&eacute;e. Quand
+elle sut que son fils s'&eacute;tait mari&eacute; sans sa participation, et surtout &agrave;
+une fille d'une naissance si obscure, et que le prince en avait fait
+autant, elle entra dans une telle col&egrave;re, qu'elle effraya toute la cour.
+Elle demanda au grand &eacute;cuyer quelle raison avait pu engager le roi &agrave; un
+si indigne mariage? Il lui dit que c'&eacute;tait l'esp&eacute;rance d'avoir deux
+gar&ccedil;ons et une fille dans neuf mois, qui na&icirc;traient avec de grands
+cheveux boucl&eacute;s, des &eacute;toiles sur la t&ecirc;te, et chacun une cha&icirc;ne d'or au
+cou, et que des choses si rares l'avaient charm&eacute;. La reine-m&egrave;re sourit
+d&eacute;daigneusement de la cr&eacute;dulit&eacute; de son fils; elle dit l&agrave;-dessus bien des
+choses offensantes, qui marquaient assez sa fureur.</p>
+
+<p>Les chariots &eacute;taient d&eacute;j&agrave; arriv&eacute;s &agrave; la petite maisonnette. Le roi convia
+sa belle-m&egrave;re &agrave; le suivre, et lui promit qu'elle serait regard&eacute;e avec
+toute sorte de distinction. Mais elle pensa aussit&ocirc;t que la cour est une
+mer toujours agit&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Sire, lui dit-elle, j'ai trop d'exp&eacute;rience des choses du monde pour
+quitter le repos que je n'ai acquis qu'avec beaucoup de peine.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! r&eacute;pliqua le roi, voulez-vous continuer &agrave; tenir h&ocirc;tellerie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, vous me ferez quelque bien pour vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Souffrez au moins, ajouta-t-il, que je vous donne un &eacute;quipage et des
+officiers.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en rends gr&acirc;ce, dit-elle; quand je suis seule, je n'ai point
+d'ennemis qui me tourmentent; mais si j'avais des domestiques, je
+craindrais d'en trouver en eux.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi admira l'esprit et la mod&eacute;ration d'une femme qui pensait et qui
+parlait comme un philosophe.</p>
+
+<p>Pendant qu'il pressait sa belle-m&egrave;re de venir avec lui, l'amirale Rousse
+faisait cacher au fond de son chariot tous les beaux bassins et les
+vases d'or du buffet, voulant en profiter sans rien laisser; mais la f&eacute;e
+qui voyait tout, bien que personne ne la v&icirc;t, les changea en cruches de
+terre. Lorsqu'elle fut arriv&eacute;e, et qu'elle voulut les emporter dans son
+cabinet, elle ne trouva rien qui en val&ucirc;t la peine.</p>
+
+<p>Le roi et la reine embrass&egrave;rent tendrement la sage princesse, et
+l'assur&egrave;rent qu'elle pourrait disposer &agrave; sa volont&eacute; de tout ce qu'ils
+avaient. Ils quitt&egrave;rent le s&eacute;jour champ&ecirc;tre, et vinrent &agrave; la ville,
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s des trompettes, des hautbois, des timbales et des tambours qui
+se faisaient entendre bien loin. Les confidents de la reine-m&egrave;re lui
+avaient conseill&eacute; de cacher sa mauvaise humeur, parce que le roi s'en
+offenserait, et que cela pourrait avoir des suites f&acirc;cheuses: elle se
+contraignit donc, et ne f&icirc;t para&icirc;tre que de l'amiti&eacute; &agrave; ses deux
+belles-filles, leur donnant des pierreries et des louanges
+indiff&eacute;remment sur tout ce qu'elles faisaient bien ou mal.</p>
+
+<p>La reine Blondine et la princesse Brunette &eacute;taient &eacute;troitement unies;
+mais &agrave; l'&eacute;gard de l'amirale Rousse, elle les ha&iuml;ssait mortellement.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez, disait-elle, la bonne fortune de mes deux soeurs: l'une est
+reine, l'autre princesse du sang, leurs maris les adorent; et moi, qui
+suis l'a&icirc;n&eacute;e, qui me trouve cent fois plus belle qu'elles, je n'ai qu'un
+amiral pour &eacute;poux, dont je ne suis point ch&eacute;rie comme je devrais
+l'&ecirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>La jalousie qu'elle avait contre ses soeurs, la rangea du parti de la
+reine-m&egrave;re; car l'on savait bien que la tendresse qu'elle t&eacute;moignait &agrave;
+ses belles-filles n'&eacute;tait qu'une feinte, et qu'elle trouverait avec
+plaisir l'occasion de leur faire du mal.</p>
+
+<p>La reine et la princesse devinrent grosses, et par malheur une grande
+guerre &eacute;tant survenue, il fallut que le roi part&icirc;t pour se mettre &agrave; la
+t&ecirc;te de son arm&eacute;e. La jeune reine et la princesse &eacute;tant oblig&eacute;es de
+rester sous le pouvoir de la reine-m&egrave;re, la pri&egrave;rent de trouver bon
+qu'elles retournassent chez leur m&egrave;re, afin de se consoler avec elle
+d'une si cruelle absence. Le roi n'y put consentir. Il conjura sa femme
+de rester au palais, il l'assura que sa m&egrave;re en userait bien. En effet,
+il la pria avec la derni&egrave;re instance d'aimer sa belle-fille, et d'en
+avoir soin. Il ajouta qu'elle ne pouvait l'obliger plus sensiblement,
+qu'il esp&eacute;rait lui avoir de beaux enfants, et qu'il en attendait les
+nouvelles avec beaucoup d'inqui&eacute;tude. Cette m&eacute;chante reine, ravie de ce
+que son fils lui confiait sa femme, lui promit de ne songer qu'&agrave; sa
+conservation, et l'assura qu'il pouvait partir avec un entier repos
+d'esprit. Ainsi il s'en alla dans une si forte envie de revenir bient&ocirc;t,
+qu'il hasardait ses troupes en toutes rencontres; et son bonheur faisait
+non seulement que sa t&eacute;m&eacute;rit&eacute; lui r&eacute;ussissait toujours, mais encore
+qu'il avan&ccedil;ait fort ses affaires. La reine accoucha avant son retour. La
+princesse sa soeur eut le m&ecirc;me jour un beau gar&ccedil;on, elle mourut
+aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>L'amirale Rousse &eacute;tait fort occup&eacute;e des moyens de nuire &agrave; la jeune
+reine. Quand elle lui vit des enfants si jolis, et qu'elle n'en avait
+point, sa fureur augmenta; elle prit la r&eacute;solution de parler promptement
+&agrave; la reine-m&egrave;re, car il n'y avait pas de temps &agrave; perdre.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, lui dit-elle, je suis si touch&eacute;e de l'honneur que votre majest&eacute;
+m'a fait en me donnant quelque part dans ses bonnes gr&acirc;ces, que je me
+d&eacute;pouille volontiers de mes propres int&eacute;r&ecirc;ts pour m&eacute;nager les v&ocirc;tres; je
+comprends tous les d&eacute;plaisirs dont vous &ecirc;tes accabl&eacute;e depuis les
+indignes mariages du roi et du prince. Voil&agrave; quatre enfants qui vont
+&eacute;terniser la faute qu'ils ont commise: notre pauvre m&egrave;re est une pauvre
+villageoise qui n'avait pas de pain quand elle s'est avis&eacute;e de devenir
+fricasseuse; croyez-moi, madame, faisons une fricass&eacute;e aussi de tous ces
+petits marmots, et les &ocirc;tons du monde avant qu'ils vous fassent rougir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma ch&egrave;re amirale, dit la reine en l'embrassant, que je t'aime
+d'&ecirc;tre si &eacute;quitable, et de partager, comme tu fais, mes justes
+d&eacute;plaisirs! J'avais d&eacute;j&agrave; r&eacute;solu d'ex&eacute;cuter ce que tu me proposes, il n'y
+a que la mani&egrave;re qui m'embarrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Que cela ne vous fasse point de peine, reprit la Rousse, ma doguine
+vient de faire deux chiens et une chienne; ils ont chacun une &eacute;toile sur
+le front, avec une marque autour du cou, qui fait une esp&egrave;ce de cha&icirc;ne.
+Il faut faire accroire &agrave; la reine qu'elle est accouch&eacute;e de toutes ces
+petites b&ecirc;tes, et prendre les deux fils, la fille et le fils de la
+princesse, que l'on fera mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Ton dessein me pla&icirc;t infiniment, s'&eacute;cria-t-elle, j'ai d&eacute;j&agrave; donn&eacute; des
+ordres l&agrave;-dessus &agrave; Feintise, sa dame d'honneur, de sorte qu'il faut
+avoir les petits chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Les voil&agrave;, dit l'amirale, je les ai apport&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t elle ouvrit une grande bourse qu'elle avait toujours &agrave; son
+c&ocirc;t&eacute;, elle en tira trois doguines b&ecirc;tes, que la reine et elle
+emmaillot&egrave;rent comme les enfants de la reine auraient d&ucirc; &ecirc;tre, et tout
+orn&eacute;es de dentelles et de langes broch&eacute;s d'or. Elles les arrang&egrave;rent
+dans une corbeille couverte, puis cette m&eacute;chante reine, suivie de la
+rousse, se rendit aupr&egrave;s de la reine.</p>
+
+<p>&laquo;Je viens vous remercier, lui dit-elle, des beaux h&eacute;ritiers que vous
+donnez &agrave; mon fils, voil&agrave; des t&ecirc;tes bien faites pour porter une couronne.
+Je ne m'&eacute;tonne pas si vous promettiez &agrave; votre mari deux fils et une
+fille avec des &eacute;toiles sur le front, de longs cheveux, et des cha&icirc;nes
+d'or au cou. Tenez, nourrissez-les, car il n'y a point de femme qui
+veuille donner &agrave; t&eacute;ter &agrave; des chiens.&raquo;</p>
+
+<p>La pauvre reine, qui &eacute;tait accabl&eacute;e du mal qu'elle avait souffert, pensa
+mourir de douleur quand elle aper&ccedil;ut ces trois chiennes de b&ecirc;tes, et
+qu'elle vit cette esp&egrave;ce de doguinerie qui faisait sur son lit un bruit
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;: elle se mit &agrave; pleurer am&egrave;rement, puis joignant ses mains:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! madame, dit-elle, n'ajoutez point des reproches &agrave; mon
+affliction, elle ne peut assur&eacute;ment &ecirc;tre plus grande. Si les dieux
+avaient permis ma mort avant que j'eusse re&ccedil;u l'affront de me voir m&egrave;re
+de ces petits monstres, je me serais estim&eacute;e trop heureuse: h&eacute;las! que
+ferai-je? Le roi va me ha&iuml;r autant qu'il m'a aim&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Les soupirs et les sanglots &eacute;touff&egrave;rent sa voix, elle n'eut plus de
+force pour parler; et la reine-m&egrave;re, continuant &agrave; lui dire des injures,
+eut le plaisir de passer ainsi trois heures au chevet de son lit.</p>
+
+<p>Elle s'en alla ensuite; et sa soeur, qui feignait de partager ses
+d&eacute;plaisirs, lui dit qu'elle n'&eacute;tait pas la premi&egrave;re &agrave; qui semblable
+malheur &eacute;tait arriv&eacute;; qu'on voyait bien que c'&eacute;tait l&agrave; un tour de cette
+vieille f&eacute;e qui leur avait promis tant de merveilles; mais que comme il
+serait peut-&ecirc;tre dangereux pour elle de voir le roi, elle lui
+conseillait de s'en aller chez leur pauvre m&egrave;re avec ses trois enfants
+de chien. La reine ne lui r&eacute;pondit que par ses larmes. Il fallait avoir
+le coeur bien dur, pour n'&ecirc;tre pas touch&eacute; de l'&eacute;tat o&ugrave; elles la
+r&eacute;duisaient! Elle donna &agrave; t&eacute;ter &agrave; ces vilains chiens, croyant en &ecirc;tre la
+m&egrave;re.</p>
+
+<p>La reine commanda &agrave; Feintise de prendre les enfants de la reine avec le
+fils de la princesse, de les &eacute;trangler et de les enterrer si bien, qu'on
+n'en s&ucirc;t jamais rien. Comme elle &eacute;tait sur le point d'ex&eacute;cuter cet
+ordre, et qu'elle tenait d&eacute;j&agrave; le cordeau fatal, elle jeta les yeux sur
+eux, et les trouva si merveilleusement beaux, et vit qu'ils marquaient
+tant de choses extraordinaires par les &eacute;toiles qui brillaient &agrave; leur
+front, qu'elle n'osa porter ses criminelles mains sur un sang si
+auguste.</p>
+
+<p>Elle fit amener une chaloupe au bord de la mer, elle y mit les quatre
+enfants dans un m&ecirc;me berceau et quelques cha&icirc;nes de pierreries, afin que
+si la fortune les conduisait entre les mains d'une personne assez
+charitable pour les vouloir nourrir, elle en trouv&acirc;t aussit&ocirc;t sa
+r&eacute;compense.</p>
+
+<p>La chaloupe pouss&eacute;e par un grand vent s'&eacute;loigna si vite du rivage, que
+Feintise la perdit de vue; mais en m&ecirc;me temps les vagues s'enfl&egrave;rent, et
+le soleil se cacha, les nues se fondirent en eau, mille &eacute;clats de
+tonnerre faisaient retentir tous les environs. Elle ne douta point que
+la petite barque ne f&ucirc;t submerg&eacute;e; et elle ressentit de la joie de ce
+que ces pauvres innocents &eacute;taient p&eacute;ris, car elle aurait toujours
+appr&eacute;hend&eacute; quelque &eacute;v&eacute;nement extraordinaire en leur faveur.</p>
+
+<p>Le roi, sans cesse occup&eacute; de sa ch&egrave;re &eacute;pouse et de l'&eacute;tat o&ugrave; il l'avait
+laiss&eacute;e, ayant une tr&ecirc;ve pour peu de temps, revint en poste: il arriva
+douze heures apr&egrave;s qu'elle fut accouch&eacute;e. Quand la reine-m&egrave;re le sut,
+elle alla au-devant de lui avec un air compos&eacute; de douleur; elle le tint
+longtemps serr&eacute; entre ses bras, lui mouillant le visage de larmes; il
+semblait que sa douleur l'emp&ecirc;chait de parler. Le roi, tout tremblant,
+n'osait demander ce qui &eacute;tait arriv&eacute;, car il ne doutait pas que ce ne
+fussent de fort grands malheurs. Enfin elle fit un effort pour lui
+raconter que sa femme &eacute;tait accouch&eacute;e de trois chiens: aussit&ocirc;t Feintise
+les pr&eacute;senta, et l'amirale toute en pleurs se jetant aux pieds du roi,
+le supplia de ne point faire mourir la reine, et de se contenter de la
+renvoyer chez sa m&egrave;re, qu'elle y &eacute;tait d&eacute;j&agrave; r&eacute;solue, et qu'elle
+recevrait ce traitement comme une grande gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Le roi &eacute;tait si &eacute;perdu, qu'il pouvait &agrave; peine respirer: il regardait les
+doguins, et remarquait avec surprise cette &eacute;toile qu'ils avaient au
+milieu du front, et la couleur diff&eacute;rente qui faisait le tour de leur
+cou. Il se laissa tomber sur un fauteuil, roulant dans son esprit mille
+pens&eacute;es, et ne pouvant prendre une r&eacute;solution fixe; mais la reine-m&egrave;re
+le pressa si fort, qu'il pronon&ccedil;a l'exil de l'innocente reine. Aussit&ocirc;t
+on la mit dans une liti&egrave;re avec ses trois chiens; et sans avoir aucuns
+&eacute;gards pour elle, on la conduisit chez sa m&egrave;re, o&ugrave; elle arriva presque
+morte.</p>
+
+<p>Les dieux avaient regard&eacute; d'un oeil de piti&eacute; la barque o&ugrave; les trois
+princes &eacute;taient avec la princesse. La f&eacute;e qui les prot&eacute;geait fit tomber,
+au lieu de pluie, du lait dans leurs petites bouches; ils ne souffrirent
+point de cet orage &eacute;pouvantable qui s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute; si promptement. Enfin
+ils vogu&egrave;rent sept jours et sept nuits; ils &eacute;taient en pleine mer aussi
+tranquilles que sur un canal, lorsqu'ils furent rencontr&eacute;s par un
+vaisseau corsaire. Le capitaine ayant &eacute;t&eacute; frapp&eacute;, quoique d'assez loin,
+du brillant &eacute;clat des &eacute;toiles qu'ils avaient sur le front, aborda la
+chaloupe, persuad&eacute; qu'elle &eacute;tait pleine de pierreries. Il y en trouva en
+effet; et ce qui le toucha davantage, ce fut la beaut&eacute; des quatre
+merveilleux enfants. Le d&eacute;sir de les conserver l'engagea &agrave; retourner
+chez lui pour les donner &agrave; sa femme qui n'en avait point, et qui en
+souhaitait depuis longtemps.</p>
+
+<p>Elle s'inqui&eacute;ta fort de le voir revenir si promptement, car il allait
+faire un voyage de long cours; mais elle fut transport&eacute;e de joie quand
+il remit entre ses mains un tr&eacute;sor si consid&eacute;rable; ils admir&egrave;rent
+ensemble la merveille des &eacute;toiles, la cha&icirc;ne d'or qui ne pouvait s'&ocirc;ter
+de leur cou, et leurs longs cheveux. Ce fut bien autre chose lorsque
+cette femme les peigna, car il en tombait &agrave; tous moments des perles, des
+rubis, des diamants, des &eacute;meraudes de diff&eacute;rentes grandeurs et toutes
+parfaites: elle en parla &agrave; son mari, qui ne s'en &eacute;tonna pas moins
+qu'elle.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis bien las, lui dit-il, du m&eacute;tier de corsaire; si les cheveux de
+ces petits enfants continuent &agrave; nous donner des tr&eacute;sors, je ne veux plus
+courir les mers, et mon bien sera aussi consid&eacute;rable que celui de nos
+plus grands capitaines.&raquo;</p>
+
+<p>La femme du corsaire, qui se nommait Corsine, fut ravie de la r&eacute;solution
+de son mari, elle en aima davantage ces quatre enfants; elle nomme la
+princesse, Belle-&Eacute;toile; son fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, Petit-Soleil, le second,
+Heureux, et le fils a&icirc;n&eacute; de la princesse, Ch&eacute;ri. Il &eacute;tait si fort
+au-dessus des deux autres pour sa beaut&eacute;, qu'encore qu'il n'e&ucirc;t ni
+&eacute;toile, ni cha&icirc;ne, Corsine l'aimait plus que les autres.</p>
+
+<p>Comme elle ne pouvait les &eacute;lever sans le secours de quelque nourrice,
+elle pria son mari, qui aimait beaucoup la chasse, de lui attraper des
+faons tout petits; il en trouva le moyen, car la for&ecirc;t o&ugrave; ils
+demeuraient &eacute;tait fort spacieuse. Corsine les ayant, elle les exposa du
+c&ocirc;t&eacute; du vent; les biches, qui les sentirent, accoururent pour leur
+donner &agrave; t&eacute;ter. Corsine les cacha, et mit &agrave; la place les enfants, qui
+s'accommod&egrave;rent &agrave; merveille du lait de biche. Tous les jours deux fois
+elles venaient quatre de compagnie jusque chez Corsine, chercher les
+princes et la princesse, qu'elles prenaient pour les faons.</p>
+
+<p>C'est ainsi que se passa la tendre jeunesse des princes: le corsaire et
+sa femme les aimaient si passionn&eacute;ment qu'ils leur donnaient tous leurs
+soins. Cet homme avait &eacute;t&eacute; bien &eacute;lev&eacute;: c'&eacute;tait moins par inclination que
+par bizarrerie de la fortune qu'il &eacute;tait devenu corsaire. Il avait
+&eacute;pous&eacute; Corsine chez une princesse o&ugrave; son esprit s'&eacute;tait heureusement
+cultiv&eacute;; elle savait vivre, et quoiqu'elle se trouv&acirc;t dans une esp&egrave;ce de
+d&eacute;sert, o&ugrave; ils ne subsistaient que des larcins qu'il faisait dans ses
+courses, elle n'avait point encore oubli&eacute; l'usage du monde; ils avaient
+la derni&egrave;re joie de n'&ecirc;tre plus en obligation de s'exposer &agrave; tous les
+p&eacute;rils attach&eacute;s au m&eacute;tier de corsaire, ils devenaient assez riches sans
+cela. De trois en trois jours, il tombait, comme je l'ai d&eacute;j&agrave; dit, des
+cheveux de la princesse et de ses fr&egrave;res, des pierreries consid&eacute;rables,
+que Corsine allait vendre &agrave; la ville la plus proche, et elle en
+rapportait mille gentillesses pour ses quatre marmots.</p>
+
+<p>Quand ils furent sortis de la premi&egrave;re enfance, le corsaire s'appliqua
+s&eacute;rieusement &agrave; cultiver le beau naturel dont le ciel les avait dou&eacute;s; et
+comme il ne doutait point qu'il n'y e&ucirc;t de grands myst&egrave;res cach&eacute;s dans
+leur naissance et dans la rencontre qu'il en avait faite, il voulut
+reconna&icirc;tre par leur &eacute;ducation ce pr&eacute;sent des dieux; de sorte qu'apr&egrave;s
+avoir rendu sa maison plus logeable, il attira chez lui des personnes de
+m&eacute;rite, qui leur apprirent diverses sciences avec une facilit&eacute; qui
+surprenait tous ces grands ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>Le corsaire et sa femme n'avaient jamais dit l'aventure des quatre
+enfants. Ils passaient pour &ecirc;tre les leurs, quoiqu'ils marquassent, par
+toutes leurs actions, qu'ils sortaient d'un sang plus illustre. Ils
+&eacute;taient tr&egrave;s unis entre eux; il s'y trouvait du naturel et de la
+politesse, mais le prince Ch&eacute;ri avait pour la princesse Belle-&Eacute;toile des
+sentiments plus empress&eacute;s et plus vifs que les deux autres; d&egrave;s qu'elle
+souhaitait quelque chose, il tentait jusqu'&agrave; l'impossible pour la
+satisfaire; il ne la quittait presque jamais; lorsqu'elle allait &agrave; la
+chasse, il l'accompagnait; quand elle n'y allait point, il trouvait
+toujours des excuses pour se d&eacute;fendre de sortir. Petit-Soleil et
+Heureux, qui &eacute;taient fr&egrave;res, lui parlaient avec moins de tendresse et de
+respect. Elle remarqua cette diff&eacute;rence, elle en tint compte &agrave; Ch&eacute;ri, et
+elle l'aima plus que les autres.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure qu'ils avan&ccedil;aient en &acirc;ge, leur mutuelle tendresse augmentait;
+ils n'en eurent d'abord que du plaisir.</p>
+
+<p>&laquo;Mon tendre fr&egrave;re, lui disait Belle-&Eacute;toile, si mes d&eacute;sirs suffisaient
+pour vous rendre heureux, vous seriez un des plus grands rois de la
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! ma soeur, r&eacute;pliquait-il, ne m'enviez pas le bonheur que je
+go&ucirc;te aupr&egrave;s de vous; je pr&eacute;f&eacute;rerais de passer une heure o&ugrave; vous &ecirc;tes &agrave;
+toute l'&eacute;l&eacute;vation que vous me souhaitez.&raquo;</p>
+
+<p>Quand elle disait la m&ecirc;me chose &agrave; ses fr&egrave;res, ils r&eacute;pondaient
+naturellement qu'ils en seraient ravis; et pour les &eacute;prouver davantage,
+elle ajoutait:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je voudrais que vous remplissiez le premier tr&ocirc;ne du monde,
+duss&eacute;-je ne vous voir jamais.&raquo;</p>
+
+<p>Ils disaient aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez raison, ma soeur, l'un vaudrait bien mieux que l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous consentiriez donc, r&eacute;pliquait-elle, &agrave; ne me plus voir?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, disaient-ils, il nous suffirait d'apprendre quelquefois de
+vos nouvelles.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsqu'elle se trouvait seule, elle examinait ces diff&eacute;rentes mani&egrave;res
+d'aimer, et elle sentait son coeur dispos&eacute; tout comme les leurs: car
+encore que Petit-Soleil et Heureux lui fussent chers, elle ne souhaitait
+point de rester avec eux toute sa vie; et &agrave; l'&eacute;gard de Ch&eacute;ri, elle
+fondait en larmes, quand elle pensait que leur p&egrave;re l'enverrait
+peut-&ecirc;tre &eacute;cumer les mers, ou qu'il le m&egrave;nerait &agrave; l'arm&eacute;e. C'est ainsi
+que l'amour, masqu&eacute; du nom sp&eacute;cieux d'un excellent naturel,
+s'&eacute;tablissait dans ces jeunes coeurs. Mais &agrave; quatorze ans Belle-&Eacute;toile
+commen&ccedil;a de se reprocher l'injustice qu'elle croyait faire &agrave; ses fr&egrave;res,
+de ne les pas aimer &eacute;galement. Elle s'imagina que les soins et les
+caresses de Ch&eacute;ri en &eacute;taient la cause. Elle lui d&eacute;fendit de chercher
+davantage les moyens de se faire aimer.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne les avez que trop trouv&eacute;s, lui disait-elle agr&eacute;ablement, et
+vous &ecirc;tes parvenu &agrave; me faire mettre une grande diff&eacute;rence entre vous et
+eux.&raquo;</p>
+
+<p>Quelle joie ne ressentait-il pas lorsqu'elle lui parlait ainsi! Bien
+loin de diminuer son empressement, elle l'augmentait: il lui faisait
+chaque jour une galanterie nouvelle.</p>
+
+<p>Ils ignoraient encore jusqu'o&ugrave; allait leur tendresse, et ils n'en
+connaissaient point l'esp&egrave;ce, lorsqu'un jour on apporta &agrave; Belle-&Eacute;toile
+plusieurs livres nouveaux: elle prit le premier qui tomba sous sa main;
+c'&eacute;tait l'histoire de deux jeunes amants, dont la passion avait commenc&eacute;
+se croyant fr&egrave;re et soeur, ensuite ils avaient &eacute;t&eacute; reconnus par leurs
+proches, et apr&egrave;s des peines infinies ils s'&eacute;taient &eacute;pous&eacute;s. Comme Ch&eacute;ri
+lisait parfaitement bien, qu'il entendait tout finement, et qu'il se
+faisait entendre de m&ecirc;me, elle le pria de lire aupr&egrave;s d'elle pendant
+qu'elle ach&egrave;verait un ouvrage de lacis qu'elle avait envie de finir.</p>
+
+<p>Il lut cette aventure, et ce ne fut pas sans une grande inqui&eacute;tude qu'il
+y vit une peinture na&iuml;ve de tous ses sentiments. Belle-&Eacute;toile n'&eacute;tait
+pas moins surprise; il semblait que l'auteur avait lu tout ce qui se
+passait dans son &acirc;me. Plus Ch&eacute;ri lisait, plus il &eacute;tait touch&eacute;; plus la
+princesse l'&eacute;coutait, plus elle &eacute;tait attendrie; quelque effort qu'elle
+p&ucirc;t faire, ses yeux se remplirent de larmes, et son visage en &eacute;tait
+couvert. Ch&eacute;ri se faisait de son c&ocirc;t&eacute; une violence inutile; il
+p&acirc;lissait, il changeait de couleur et de ton de voix: ils souffraient
+l'un et l'autre tout ce que l'on peut souffrir.</p>
+
+<p>&laquo;Ah, ma soeur, s'&eacute;cria-t-il en la regardant tristement, et laissant
+tomber son livre! ah, ma soeur, qu'Hippolyte fut heureux de n'&ecirc;tre pas
+le fr&egrave;re de Julie!</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'aurons pas une semblable satisfaction, r&eacute;pondit-elle. H&eacute;las,
+nous est-elle moins due!&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots, elle connut qu'elle en avait trop dit, elle
+demeura interdite; et si quelque chose put consoler le prince, ce fut
+l'&eacute;tat o&ugrave; il la vit. Depuis ce moment ils tomb&egrave;rent l'un et l'autre dans
+une profonde tristesse, sans s'expliquer davantage: ils p&eacute;n&eacute;traient une
+partie de ce qui se passait dans leurs &acirc;mes; ils s'&eacute;tudi&egrave;rent pour
+cacher &agrave; tout le monde un secret qu'ils auraient voulu ignorer
+eux-m&ecirc;mes, et duquel ils ne s'entretenaient point. Cependant il est si
+naturel de se flatter, que la princesse ne laissait pas de compter pour
+beaucoup que Ch&eacute;ri seul n'e&ucirc;t point d'&eacute;toile ni de cha&icirc;ne au cou; car
+pour les longs cheveux et le don de r&eacute;pandre des pierreries quand on les
+peignait, il les avait comme ses cousins.</p>
+
+<p>Les trois princes &eacute;tant all&eacute;s un jour &agrave; la chasse, Belle-&Eacute;toile
+s'enferma dans un petit cabinet, qu'elle aimait parce qu'il &eacute;tait
+sombre, et qu'elle y r&ecirc;vait avec plus de libert&eacute; qu'ailleurs: elle ne
+faisait aucun bruit. Ce cabinet n'&eacute;tait s&eacute;par&eacute; de la chambre de Corsine
+que par une cloison, et cette femme la croyait &agrave; la promenade; elle
+l'entendit qui disait au corsaire:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; Belle-&Eacute;toile en &acirc;ge d'&ecirc;tre mari&eacute;e: si nous savions qui elle est,
+nous t&acirc;cherions de l'&eacute;tablir d'une mani&egrave;re convenable &agrave; son rang; ou si
+nous pouvions croire que ceux qui passent pour ses fr&egrave;res ne le sont
+pas, nous lui en donnerions un, car que peut-elle jamais trouver d'aussi
+parfait qu'eux?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque je les rencontrai, dit le corsaire, je ne vis rien qui p&ucirc;t
+m'instruire de leur naissance; les pierreries qui &eacute;taient attach&eacute;es sur
+leur berceau, faisaient conna&icirc;tre que ces enfants appartenaient &agrave; des
+personnes riches; ce qu'il y aurait de singulier, c'est qu'ils fussent
+tous jumeaux: car ils paraissaient de m&ecirc;me &acirc;ge, et il n'est pas
+ordinaire qu'on en ait quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Je soup&ccedil;onne aussi, dit Corsine, que Ch&eacute;ri n'est pas leur fr&egrave;re, il
+n'a ni &eacute;toile ni cha&icirc;ne au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, r&eacute;pliqua son mari; mais les diamants tombent de ses
+cheveux comme de ceux des autres, et apr&egrave;s toutes les richesses que nous
+avons amass&eacute;es par le moyen de ces chers enfants, il ne me reste plus
+rien &agrave; souhaiter que de d&eacute;couvrir leur origine.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut laisser agir les dieux, dit Corsine, ils nous les ont donn&eacute;s,
+et sans doute quand il en sera temps ils d&eacute;velopperont ce qui nous est
+cach&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Belle-&Eacute;toile &eacute;coutait attentivement cette conversation. L'on ne peut
+exprimer la joie qu'elle eut de pouvoir esp&eacute;rer qu'elle sortait d'un
+sang illustre; car encore qu'elle n'e&ucirc;t jamais manqu&eacute; de respect pour
+ceux dont elle croyait tenir le jour, elle n'avait pas laiss&eacute; de
+ressentir de la peine d'&ecirc;tre fille d'un corsaire. Mais ce qui flattait
+davantage son imagination, c'&eacute;tait de penser que Ch&eacute;ri n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre
+point son fr&egrave;re: elle br&ucirc;lait d'impatience de l'entretenir, et de leur
+dire &agrave; tous une aventure si extraordinaire.</p>
+
+<p>Elle monta sur un cheval isabelle, dont les crins noirs &eacute;taient
+rattach&eacute;s avec des boucles de diamants, car elle n'avait qu'&agrave; se peigner
+une seule fois pour en garnir tout un &eacute;quipage de chasse: sa housse de
+velours vert &eacute;tait chamarr&eacute;e de diamants et brod&eacute;e de rubis; elle monta
+promptement &agrave; cheval, et fut dans la for&ecirc;t chercher ses fr&egrave;res. Le bruit
+des cors et des chiens lui fit assez entendre o&ugrave; ils &eacute;taient: elle les
+joignit au bout d'un moment. &Agrave; sa vue, Ch&eacute;ri se d&eacute;tacha et vint
+au-devant d'elle plus vite que les autres.</p>
+
+<p>Quelle agr&eacute;able surprise, lui cria-t-il, Belle-&Eacute;toile! Vous venez enfin
+&agrave; la chasse, vous que l'on ne peut distraire pour un moment des plaisirs
+que vous donnent la musique et les sciences que vous apprenez?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tant de choses &agrave; vous dire, r&eacute;pliqua-t-elle, que voulant &ecirc;tre en
+particulier, je suis venue vous chercher.</p>
+
+<p>H&eacute;las! ma soeur, dit-il en soupirant, que me voulez-vous aujourd'hui? Il
+semble qu'il y a longtemps que vous ne me voulez plus rien.&raquo;</p>
+
+<p>Elle rougit, puis baissant les yeux, elle demeura sur son cheval, triste
+et r&ecirc;veuse, sans lui r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Enfin ses deux fr&egrave;res arriv&egrave;rent: elle se r&eacute;veilla &agrave; leur vue comme d'un
+profond sommeil, et sauta &agrave; terre marchant la premi&egrave;re: ils la suivirent
+tous; et quand elle fut au milieu d'une petite pelouse ombrag&eacute;e
+d'arbres:</p>
+
+<p>&laquo;Mettons-nous ici, leur dit-elle, et apprenez ce que je viens
+d'entendre.&raquo;</p>
+
+<p>Elle leur raconta exactement la conversation du corsaire avec sa femme,
+et comme quoi ils n'&eacute;taient point leurs enfants. Il ne se peut rien
+ajouter &agrave; la surprise des trois princes: ils agit&egrave;rent entre eux ce
+qu'ils devaient faire. L'un voulait partir sans rien dire; l'autre ne
+voulait point partir du tout, et l'autre voulait partir et le dire. Le
+premier soutenait que c'&eacute;tait le moyen le plus s&ucirc;r, parce que le gain
+qu'ils faisaient en les peignant les obligerait de les retenir; l'autre
+r&eacute;pondait qu'il aurait &eacute;t&eacute; bon de les quitter si l'on avait su un lieu
+fixe o&ugrave; aller, et de quelle condition l'on &eacute;tait, mais que le titre
+d'errants dans le monde n'&eacute;tait pas agr&eacute;able; le dernier ajoutait qu'il
+y aurait de l'ingratitude de les abandonner sans leur agr&eacute;ment; qu'il y
+aurait de la stupidit&eacute; de vouloir rester davantage avec eux au milieu
+d'une for&ecirc;t, o&ugrave; ils ne pourraient apprendre qui ils &eacute;taient, et que le
+meilleur parti c'&eacute;tait de leur parler, et de les faire consentir &agrave; leur
+&eacute;loignement. Ils go&ucirc;t&egrave;rent tous cet avis. Aussit&ocirc;t ils mont&egrave;rent &agrave;
+cheval pour venir trouver le corsaire et Corsine.</p>
+
+<p>Le coeur de Ch&eacute;ri &eacute;tait flatt&eacute; par tout ce que l'esp&eacute;rance peut offrir
+de plus agr&eacute;able pour consoler un amant afflig&eacute;: son amour lui faisait
+deviner une partie des choses futures: il ne se croyait plus le fr&egrave;re de
+Belle-&Eacute;toile; sa passion contrainte prenant un peu l'essor, lui
+permettait mille tendres id&eacute;es qui le charmaient. Ils joignirent le
+corsaire et Corsine avec un visage m&ecirc;l&eacute; de joie et d'inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&laquo;Nous ne venons pas, dit Petit-Soleil (car il portait la parole), pour
+vous d&eacute;nier l'amiti&eacute;, la reconnaissance et le respect que nous vous
+devons; bien que nous soyons inform&eacute;s de la mani&egrave;re que vous nous
+trouv&acirc;tes sur la mer, et que vous n'&ecirc;tes ni notre p&egrave;re ni notre m&egrave;re, la
+piti&eacute; avec laquelle vous nous avez sauv&eacute;s, la noble &eacute;ducation que vous
+nous avez donn&eacute;e, tant de soins et de bont&eacute;s que vous avez eus pour
+nous, sont des engagements si indispensables, que rien au monde ne peut
+nous affranchir de votre d&eacute;pendance. Nous venons donc vous renouveler
+nos sinc&egrave;res remerciements; vous supplier de nous raconter un &eacute;v&eacute;nement
+si rare, et de nous conseiller, afin que nous conduisant par vos sages
+avis, nous n'ayons rien &agrave; nous reprocher.&raquo;</p>
+
+<p>Le corsaire et Corsine furent bien surpris qu'une chose qu'ils avaient
+cach&eacute;e avec tant de soin e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>&laquo;On vous a trop bien inform&eacute;s, dirent-ils, et nous ne pouvons vous celer
+que vous n'&ecirc;tes point en effet nos enfants, et que la fortune seule vous
+a fait tomber entre nos mains. Nous n'avons aucune lumi&egrave;re sur votre
+naissance; mais les pierreries qui &eacute;taient dans votre berceau peuvent
+marquer que vos parents sont ou grands seigneurs ou fort riches: au
+reste, que pouvons-nous vous conseiller? Si vous consultez l'amiti&eacute; que
+nous avons pour vous, sans doute vous resterez avec nous, et vous
+consolerez notre vieillesse par votre aimable compagnie; si le ch&acirc;teau
+que nous avons b&acirc;ti en ces lieux ne vous pla&icirc;t pas, ou que le s&eacute;jour de
+cette solitude vous chagrine, nous irons o&ugrave; vous voudrez, pourvu que ce
+ne soit point &agrave; la cour; une longue exp&eacute;rience nous en a d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s, et
+vous en d&eacute;go&ucirc;terait peut-&ecirc;tre, si vous &eacute;tiez inform&eacute;s des agitations
+continuelles, des feintes, de l'envie, des in&eacute;galit&eacute;s, des v&eacute;ritables
+maux et des faux biens que l'on y trouve: nous vous en dirions
+davantage, mais vous croiriez que nos conseils sont int&eacute;ress&eacute;s; ils le
+sont aussi, mes enfants: nous d&eacute;sirons de vous arr&ecirc;ter dans cette
+paisible retraite, quoique vous soyez ma&icirc;tres de la quitter quand vous
+le voudrez. Ne laissez pourtant pas de consid&eacute;rer que vous &ecirc;tes au port,
+et que vous allez sur une mer orageuse; que les peines y surpassent
+presque toujours les plaisirs; que le cours de la vie est limit&eacute;; qu'on
+la quitte souvent au milieu de sa carri&egrave;re; que les grandeurs du monde
+sont de faux brillants dont on se laisse &eacute;blouir par une fatalit&eacute;
+&eacute;trange, et que le plus solide de tous les biens, c'est de savoir se
+borner, jouir de sa tranquillit&eacute;, et se rendre sage.&raquo;</p>
+
+<p>Le corsaire n'aurait pas fini si t&ocirc;t ses remontrances, s'il n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+interrompu par le prince Heureux.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher p&egrave;re, lui dit-il, nous avons trop d'envie de d&eacute;couvrir quelque
+chose de notre naissance, pour nous ensevelir au fond d'un d&eacute;sert: la
+morale que vous &eacute;tablissez est excellente, et je voudrais que nous
+fussions capables de la suivre, mais je ne sais quelle fatalit&eacute; nous
+appelle ailleurs; permettez que nous remplissions le cours de notre
+destin&eacute;e, nous reviendrons vous revoir et vous rendre compte de toutes
+nos aventures.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots le corsaire et sa femme se prirent &agrave; pleurer. Les princes
+s'attendrirent fort, particuli&egrave;rement Belle-&Eacute;toile, qui avait un naturel
+admirable, et qui n'aurait jamais pens&eacute; &agrave; quitter le d&eacute;sert, si elle
+avait &eacute;t&eacute; s&ucirc;re que Ch&eacute;ri f&ucirc;t toujours rest&eacute; avec elle.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;solution &eacute;tant prise, ils ne song&egrave;rent plus qu'&agrave; faire leur
+&eacute;quipage pour s'embarquer; car ayant &eacute;t&eacute; trouv&eacute;s sur la mer, ils avaient
+quelque esp&eacute;rance qu'ils y recevraient des lumi&egrave;res de ce qu'ils
+voulaient savoir. Ils firent entrer dans leur petit vaisseau un cheval
+pour chacun d'eux; et apr&egrave;s s'&ecirc;tre peign&eacute;s jusqu'&agrave; s'en &eacute;corcher pour
+laisser plus de pierreries &agrave; Corsine, ils la pri&egrave;rent de leur donner en
+&eacute;change les cha&icirc;nes de diamants qui &eacute;taient dans leur berceau. Elle alla
+les qu&eacute;rir dans son cabinet, o&ugrave; elle les avait soigneusement gard&eacute;es, et
+elle les attacha toutes sur l'habit de Belle-&Eacute;toile qu'elle embrassait
+sans cesse, lui mouillant le visage de ses larmes.</p>
+
+<p>Jamais s&eacute;paration n'a &eacute;t&eacute; si triste: le corsaire et sa femme en
+pens&egrave;rent mourir: leur douleur ne provenait point d'une source
+int&eacute;ress&eacute;e; car ils avaient amass&eacute; tant de tr&eacute;sors qu'ils n'en
+souhaitaient plus. Petit-Soleil, Heureux, Ch&eacute;ri et Belle-&Eacute;toile
+mont&egrave;rent dans le vaisseau. Le corsaire l'avait fait faire tr&egrave;s bon et
+tr&egrave;s magnifique: le m&acirc;t &eacute;tait d'&eacute;b&egrave;ne et de c&egrave;dre; les cordages de soie
+verte m&ecirc;l&eacute;e d'or; les voiles de drap d'or et vert, et les peintures
+excellentes. Quand il commen&ccedil;a &agrave; voguer, Cl&eacute;op&acirc;tre avec son Antoine, et
+m&ecirc;me toute la chiourme de V&eacute;nus, auraient baiss&eacute; le pavillon devant lui.
+La princesse &eacute;tait assise sous un riche pavillon, vers la poupe, ses
+deux fr&egrave;res et son cousin se tenaient pr&egrave;s d'elle, plus brillants que
+les astres, et leurs &eacute;toiles jetaient de longs rayons de lumi&egrave;re qui
+&eacute;blouissaient. Ils r&eacute;solurent d'aller au m&ecirc;me endroit o&ugrave; le corsaire les
+avait trouv&eacute;s, et en effet ils s'y rendirent. Ils se pr&eacute;par&egrave;rent &agrave; faire
+l&agrave; un grand sacrifice aux dieux et aux f&eacute;es, pour obtenir leur
+protection, et qu'ils fussent conduits dans le lieu de leur naissance.
+On prit une tourterelle pour l'immoler: la princesse pitoyable la trouva
+si belle qu'elle lui sauva la vie; et pour la garantir de pareil
+accident, elle la laissa aller.</p>
+
+<p>&laquo;Pars, lui dit-elle, petit oiseau de V&eacute;nus; et si j'ai quelque jour
+besoin de toi, n'oublie pas le bien que je te fais.&raquo;</p>
+
+<p>La tourterelle s'envola: le sacrifice &eacute;tant fini, ils commenc&egrave;rent un
+concert si charmant, qu'il semblait que toute la nature gardait un
+profond silence pour les &eacute;couter: les flots de la mer ne s'&eacute;levaient
+point; le vent ne soufflait pas; Z&eacute;phyre seul agitait les cheveux de la
+princesse, et mettait son voile un peu en d&eacute;sordre. Dans le moment il
+sortit de l'eau une Sir&egrave;ne qui chantait si bien que la princesse et ses
+fr&egrave;res l'admir&egrave;rent. Apr&egrave;s avoir dit quelques airs, elle se tourna vers
+eux, et leur cria:</p>
+
+<p>&laquo;Cessez de vous inqui&eacute;ter; laissez aller votre vaisseau; descendez o&ugrave; il
+s'arr&ecirc;tera, et que tous ceux qui s'aiment continuent de s'aimer.&raquo;</p>
+
+<p>Belle-&Eacute;toile et Ch&eacute;ri ressentirent une joie extraordinaire de ce que la
+Sir&egrave;ne venait de dire. Ils ne dout&egrave;rent point que ce ne f&ucirc;t pour eux; et
+se faisant un signe d'intelligence, leurs coeurs se parl&egrave;rent sans que
+Petit-Soleil et Heureux s'en aper&ccedil;ussent. Le navire voguait au gr&eacute; des
+vents et de l'onde; leur navigation n'eut rien d'extraordinaire; le
+temps &eacute;tait toujours beau, et la mer toujours calme. Ils ne laiss&egrave;rent
+pas de rester trois mois entiers dans leur voyage, pendant lesquels
+l'amoureux prince Ch&eacute;ri s'entretenait souvent avec la princesse.</p>
+
+<p>&laquo;Que j'ai de flatteuses esp&eacute;rances, lui dit-il un jour, charmante
+&Eacute;toile! Je ne suis point votre fr&egrave;re; ce coeur qui reconna&icirc;t votre
+pouvoir, et qui n'en reconna&icirc;tra jamais d'autre, n'est pas n&eacute; pour les
+crimes: c'en serait un de vous aimer comme je fais, si vous &eacute;tiez ma
+soeur; mais la charitable Sir&egrave;ne qui nous est venue conseiller, m'a
+confirm&eacute; ce que j'avais l&agrave;-dessus dans l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon fr&egrave;re, r&eacute;pliqua-t-elle, ne vous fiez point trop &agrave; une chose
+qui est encore si obscure que nous ne pouvons la p&eacute;n&eacute;trer! Quelle serait
+notre destin&eacute;e, si nous irritions les dieux par des sentiments qui
+pourraient leur d&eacute;plaire? La Sir&egrave;ne s'est si peu expliqu&eacute;e, qu'il faut
+avoir bien envie de deviner pour nous appliquer ce qu'elle a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous en d&eacute;fendez, cruelle, dit le prince afflig&eacute;, bien moins par
+le respect que vous avez pour les dieux, que par aversion pour moi.&raquo;</p>
+
+<p>Belle-&Eacute;toile ne lui r&eacute;pliqua rien; et levant les yeux au ciel, elle
+poussa un profond soupir, qu'il ne put s'emp&ecirc;cher d'expliquer en sa
+faveur.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient dans la saison o&ugrave; les jours sont longs et br&ucirc;lants: vers le
+soir la princesse et ses fr&egrave;res mont&egrave;rent sur le tillac pour voir
+coucher le soleil dans le sein de l'onde; elle s'assit, les princes se
+plac&egrave;rent aupr&egrave;s d'elle; ils prirent des instruments et commenc&egrave;rent
+leur agr&eacute;able concert. Cependant le vaisseau pouss&eacute; par un vent frais
+semblait voguer plus l&eacute;g&egrave;rement, et se h&acirc;tait de doubler un petit
+promontoire qui cachait une partie de la plus belle ville du monde; mais
+tout d'un coup elle se d&eacute;couvrit, son aspect &eacute;tonna notre aimable
+jeunesse: tous les palais en &eacute;taient de marbre, les couvertures dor&eacute;es,
+et le reste des maisons de porcelaines fort fines; plusieurs arbres
+toujours verts m&ecirc;laient l'&eacute;mail de leurs feuilles aux diverses couleurs
+du marbre, de l'or et des porcelaines; de sorte qu'ils souhaitaient que
+leur vaisseau entr&acirc;t dans le port; mais ils doutaient d'y pouvoir
+trouver place, tant il y en avait d'autres dont les m&acirc;ts semblaient
+composer une for&ecirc;t flottante.</p>
+
+<p>Leurs d&eacute;sirs furent accomplis, ils abord&egrave;rent, et le rivage en un moment
+se trouva couvert du peuple, qui avait aper&ccedil;u la magnificence du navire:
+celui que les Argonautes avaient construit pour la conqu&ecirc;te de la toison
+ne brillait pas tant; les &eacute;toiles et la beaut&eacute; des merveilleux enfants
+ravissaient ceux qui les voyaient; l'on courut dire au roi cette
+nouvelle: comme il ne pouvait la croire, et que la grande terrasse du
+palais donnait jusqu'au bord de la mer, il s'y rendit promptement; il
+vit que les princes Petit-Soleil et Ch&eacute;ri, tenant la princesse entre
+leurs bras, la port&egrave;rent &agrave; terre, qu'ensuite l'on fit sortir leurs
+chevaux, dont les riches harnais r&eacute;pondaient bien &agrave; tout le reste.
+Petit-Soleil en montait un plus noir que du jais; celui d'Heureux &eacute;tait
+gris; Ch&eacute;ri avait le sien blanc comme neige, et la princesse son
+isabelle. Le roi les admirait tous quatre sur leurs chevaux qui
+marchaient si fi&egrave;rement qu'ils &eacute;cartaient tous ceux qui voulaient
+s'approcher.</p>
+
+<p>Les princes ayant entendu que l'on disait &laquo;voil&agrave; le roi&raquo;, lev&egrave;rent les
+yeux, et l'ayant vu d'un air plein de majest&eacute;, aussit&ocirc;t ils lui firent
+une profonde r&eacute;v&eacute;rence, et pass&egrave;rent doucement, tenant les yeux attach&eacute;s
+sur lui. De son c&ocirc;t&eacute;, il les regardait, et n'&eacute;tait pas moins charm&eacute; de
+l'incomparable beaut&eacute; de la princesse que de la bonne mine des jeunes
+princes. Il commanda &agrave; son &eacute;cuyer de leur aller offrir sa protection, et
+toutes les choses dont ils pourraient avoir besoin dans un pays o&ugrave; ils
+&eacute;taient apparemment &eacute;trangers. Ils re&ccedil;urent l'honneur que le roi leur
+faisait avec beaucoup de respect et de reconnaissance, et lui dirent
+qu'ils n'avaient besoin que d'une maison o&ugrave; ils pussent &ecirc;tre en
+particulier; qu'ils seraient bien aises qu'elle f&ucirc;t &agrave; une ou deux lieues
+de la ville, parce qu'ils aimaient fort la promenade. Sur-le-champ le
+premier &eacute;cuyer leur en f&icirc;t donner une des plus magnifiques o&ugrave; ils
+log&egrave;rent commod&eacute;ment avec tout leur train.</p>
+
+<p>Le roi avait l'esprit si rempli des quatre enfants qu'il venait de voir,
+que sur-le-champ il alla dans la chambre de la reine sa m&egrave;re lui dire la
+merveille des &eacute;toiles qui brillaient sur leurs fronts, et tout ce qu'il
+avait admir&eacute; en eux. Elle en fut tout interdite; elle lui demanda sans
+aucune affectation quel &acirc;ge ils pouvaient avoir; il r&eacute;pondit quinze ou
+seize ans: elle ne t&eacute;moigna point son inqui&eacute;tude, mais elle craignait
+terriblement que Feintise ne l'e&ucirc;t trahie. Cependant le roi se promenait
+&agrave; grands pas, et disait:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'un p&egrave;re est heureux d'avoir des fils si parfaits et une fille si
+belle! Pour moi, infortun&eacute; souverain, je suis p&egrave;re de trois chiens;
+voil&agrave; d'illustres successeurs, et ma couronne est bien affermie!&raquo;</p>
+
+<p>La reine-m&egrave;re &eacute;coutait ces paroles avec une inqui&eacute;tude mortelle. Les
+&eacute;toiles brillantes, et l'&acirc;ge &agrave; peu pr&egrave;s de ces &eacute;trangers, avaient tant
+de rapport &agrave; celui des princes et de leur soeur, qu'elle eut de grands
+soup&ccedil;ons d'avoir &eacute;t&eacute; tromp&eacute;e par Feintise, et qu'au lieu de tuer les
+enfants du roi, elle ne les e&ucirc;t sauv&eacute;s. Comme elle se poss&eacute;dait
+beaucoup, elle ne t&eacute;moigna rien de ce qui se passait dans son &acirc;me; elle
+ne voulut pas m&ecirc;me envoyer ce jour-l&agrave; s'informer de bien des choses
+qu'elle avait envie de savoir; mais le lendemain elle commanda &agrave; son
+secr&eacute;taire d'y aller, et que sous pr&eacute;texte de donner des ordres dans la
+maison pour leur commodit&eacute;, il examin&acirc;t tout, et s'ils avaient des
+&eacute;toiles sur le front.</p>
+
+<p>Le secr&eacute;taire partit assez matin; il arriva comme la princesse se
+mettait &agrave; sa toilette: en ce temps-l&agrave; l'on n'achetait point son teint
+chez les marchands; qui &eacute;tait blanche restait blanche; qui &eacute;tait noire
+ne devenait point blanche; de sorte qu'il la vit d&eacute;coiff&eacute;e. On la
+peignait; ses cheveux blonds, plus fins que des filets d'or,
+descendaient par boucles jusqu'&agrave; terre; il y avait plusieurs corbeilles
+autour d'elle, afin que les pierreries qui tombaient de ses cheveux ne
+fussent pas perdues; son &eacute;toile sur le front jetait des feux qu'on avait
+peine &agrave; soutenir; et la cha&icirc;ne d'or de son cou n'&eacute;tait pas moins
+extraordinaire que les pr&eacute;cieux diamants qui roulaient du haut de sa
+t&ecirc;te. Le secr&eacute;taire avait bien de la peine &agrave; croire ce qu'il voyait;
+mais la princesse ayant choisi la plus grosse perle, elle le pria de la
+garder pour se souvenir d'elle; c'est la m&ecirc;me que les rois d'Espagne
+estiment tant sous le nom de <i>Peregrina</i>, qui veut dire P&egrave;lerine, parce
+qu'elle vient d'une voyageuse.</p>
+
+<p>Le secr&eacute;taire, confus d'une si grande lib&eacute;ralit&eacute;, prit cong&eacute; d'elle, et
+salua les trois princes, avec lesquels il demeura longtemps pour &ecirc;tre
+inform&eacute; d'une partie de ce qu'il d&eacute;sirait savoir. Il retourna en rendre
+compte &agrave; la reine-m&egrave;re, qui se confirma dans les soup&ccedil;ons qu'elle avait
+d&eacute;j&agrave;. Il lui dit que Ch&eacute;ri n'avait point d'&eacute;toile, mais qu'il tombait
+des pierreries de ses cheveux comme de ceux de ses fr&egrave;res, et qu'&agrave; son
+gr&eacute; c'&eacute;tait le mieux fait; qu'ils venaient de fort loin; que leur p&egrave;re
+et leur m&egrave;re ne leur avaient donn&eacute; qu'un certain temps, afin de voir les
+pays &eacute;trangers. Cet article d&eacute;routait un peu la reine, et elle se
+figurait quelquefois que ce n'&eacute;tait point les enfants du roi.</p>
+
+<p>Elle flottait ainsi entre la crainte et l'esp&eacute;rance, quand le roi, qui
+aimait fort la chasse, alla du c&ocirc;t&eacute; de leur maison; le grand &eacute;cuyer, qui
+l'accompagnait, lui dit en passant que c'&eacute;tait l&agrave; qu'il avait log&eacute;
+Belle-&Eacute;toile et ses fr&egrave;res par son ordre.</p>
+
+<p>&laquo;La reine m'a conseill&eacute;, repartit le roi, de ne les pas voir; elle
+appr&eacute;hende qu'ils viennent de quelque pays infect&eacute; de la peste, et
+qu'ils n'en apportent le mauvais air.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune &eacute;trang&egrave;re, repartit le premier &eacute;cuyer, est en effet tr&egrave;s
+dangereuse; mais, Sire, je craindrais plus ses yeux que le mauvais air.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, dit le roi, je le crois comme vous.&raquo;</p>
+
+<p>Et poussant aussit&ocirc;t son cheval, il entendit des instruments et des
+voix; il s'arr&ecirc;ta proche d'un grand salon, dont les fen&ecirc;tres &eacute;taient
+ouvertes; et apr&egrave;s avoir admir&eacute; la douceur de cette symphonie, il
+s'avan&ccedil;a.</p>
+
+<p>Le bruit des chevaux obligea les princes &agrave; regarder; d&egrave;s qu'ils virent
+le roi, ils le salu&egrave;rent respectueusement, et se h&acirc;t&egrave;rent de sortir,
+l'abordant avec un visage gai et tant de marques de soumission qu'ils
+embrassaient ses genoux; la princesse lui baisait les mains comme s'ils
+l'eussent reconnu pour &ecirc;tre leur p&egrave;re. Il les caressa fort, et sentait
+son coeur si &eacute;mu qu'il n'en pouvait deviner la cause. Il leur dit qu'ils
+ne manquassent pas de venir au palais, qu'il voulait les entretenir et
+les pr&eacute;senter &agrave; sa m&egrave;re. Ils le remerci&egrave;rent de l'honneur qu'il leur
+faisait, et lui dirent qu'aussit&ocirc;t que leurs habits et leurs &eacute;quipages
+seraient achev&eacute;s, ils ne manqueraient pas de lui faire leur cour.</p>
+
+<p>Le roi les quitta pour achever la chasse qui &eacute;tait commenc&eacute;e; il leur en
+envoya obligeamment la moiti&eacute;, et porta l'autre &agrave; la reine sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! lui dit-elle, est-il possible que vous ayez fait une si petite
+chasse? Vous tuez ordinairement trois fois plus de gibier.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, repartit le roi, mais j'en ai r&eacute;gal&eacute; les beaux &eacute;trangers;
+je sens pour eux une inclination si parfaite, que j'en suis surpris
+moi-m&ecirc;me, et si vous aviez moins peur de l'air contagieux, je les aurais
+d&eacute;j&agrave; fait venir loger dans le palais.&raquo;</p>
+
+<p>La reine-m&egrave;re se f&acirc;cha beaucoup: elle l'accusait de manquer d'&eacute;gards
+pour elle, et lui fit des reproches de s'exposer si l&eacute;g&egrave;rement.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il l'eut quitt&eacute;e, elle envoya dire &agrave; Feintise de lui venir
+parler; elle s'enferma avec elle dans son cabinet, et la prit d'une main
+par les cheveux, lui portant un poignard sur la gorge:</p>
+
+<p>&laquo;Malheureuse, dit-elle, je ne sais quel reste de bont&eacute; m'emp&ecirc;che de te
+sacrifier &agrave; mon juste ressentiment: tu m'as trahie; tu n'as point tu&eacute;
+les quatre enfants que j'avais remis entre tes mains pour en &ecirc;tre
+d&eacute;faite; avoue au moins ton crime, et peut-&ecirc;tre que je te le
+pardonnerai.&raquo;</p>
+
+<p>Feintise, demi-morte de peur, se jeta &agrave; ses pieds, et lui dit comme la
+chose s'&eacute;tait pass&eacute;e; qu'elle croyait impossible que les enfants fussent
+encore en vie, parce qu'il s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute; une temp&ecirc;te si effroyable,
+qu'elle avait pens&eacute; &ecirc;tre accabl&eacute;e de la gr&ecirc;le; mais qu'enfin elle lui
+demandait du temps, et qu'elle trouverait le moyen de la d&eacute;faire d'eux
+l'un apr&egrave;s l'autre, sans que personne au monde p&ucirc;t l'en soup&ccedil;onner.</p>
+
+<p>La reine, qui ne voulait que leur mort, s'apaisa un peu; elle lui dit de
+n'y perdre pas un moment; et en effet la vieille Feintise, qui se voyait
+en grand p&eacute;ril, ne n&eacute;gligea rien de ce qui d&eacute;pendait d'elle: elle &eacute;pia
+le temps que les trois princes &eacute;taient &agrave; la chasse, et portant sous son
+bras une guitare, elle alla s'asseoir vis-&agrave;-vis des fen&ecirc;tres de la
+princesse, o&ugrave; elle chanta ces paroles:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>La beaut&eacute; peut tout surmonter,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Heureux qui sait en profiter!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>La beaut&eacute; s'efface,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>L'&acirc;ge de glace</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vient en ternir toutes les fleurs.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qu'on a de douleurs</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Quand on repasse</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Les attraits que l'on a perdus!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>On se d&eacute;sesp&egrave;re,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et l'on prend pour plaire</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Des soins superflus.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Jeunes coeurs, laissez-vous charmer;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Dans le bel &acirc;ge l'on doit aimer.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>La beaut&eacute; s'efface,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>L'&acirc;ge de glace</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vient en ternir toutes les fleurs.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qu'on a de douleurs</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Quand on repasse</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Les attraits que l'on a perdus!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>On se d&eacute;sesp&egrave;re,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et l'on prend pour plaire</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Des soins superflus.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Belle-&Eacute;toile trouva ces paroles assez plaisantes; elle s'avan&ccedil;a sur un
+balcon pour voir celle qui les chantait; aussit&ocirc;t qu'elle parut,
+Feintise, qui s'&eacute;tait habill&eacute;e fort proprement, lui fit une grande
+r&eacute;v&eacute;rence; la princesse la salua &agrave; son tour; et comme elle &eacute;tait gaie,
+elle lui demanda si les paroles qu'elle venait d'entendre avaient &eacute;t&eacute;
+faites pour elle.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, charmante personne, r&eacute;pliqua Feintise, elles sont pour moi; mais
+afin qu'elles ne soient jamais pour vous, je viens vous donner un avis
+dont vous ne devez pas manquer de profiter.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est-il? dit Belle-&Eacute;toile.</p>
+
+<p>&mdash;D&egrave;s que vous m'aurez permis de monter dans votre chambre,
+ajouta-t-elle, vous le saurez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y pouvez venir&raquo;, repartit la princesse.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t la vieille se pr&eacute;senta avec un certain air de cour que l'on ne
+perd point quand on l'a une fois.</p>
+
+<p>&laquo;Ma belle fille, dit Feintise, sans perdre un moment (car elle craignait
+qu'on ne v&icirc;nt l'interrompre), le ciel vous a faite tout aimable; vous
+&ecirc;tes dou&eacute;e d'une &eacute;toile brillante sur votre front, et l'on raconte bien
+d'autres merveilles de vous; mais il vous manque encore une chose qui
+vous est essentiellement n&eacute;cessaire; si vous ne l'avez, je vous plains.</p>
+
+<p>&mdash;Et que me manque-t-il? r&eacute;pliqua-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;L'eau qui danse, ajouta notre maligne vieille: si j'en avais eu, vous
+ne verriez pas un cheveu blanc sur ma t&ecirc;te, pas une ride sur mon front;
+j'aurais les plus belles dents du monde, avec un air enfantin qui
+charmerait. H&eacute;las! j'ai su ce secret trop tard, mes attraits &eacute;taient
+d&eacute;j&agrave; effac&eacute;s; profitez de mes malheurs, ma ch&egrave;re enfant, ce sera une
+consolation pour moi, car je me sens pour vous des mouvements de
+tendresse extraordinaires.</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; prendrai-je cette eau qui danse? repartit Belle-&Eacute;toile.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est dans la for&ecirc;t lumineuse, dit Feintise: vous avez trois
+fr&egrave;res, est-ce que l'un d'eux ne vous aimera pas assez pour l'aller
+qu&eacute;rir? Vraiment ils ne seraient gu&egrave;re tendres; enfin il n'y va pas de
+moins que d'&ecirc;tre belle cent ans apr&egrave;s votre mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mes fr&egrave;res me ch&eacute;rissent, dit la princesse, il y en a un entre autres
+qui ne me refusera rien. Certainement si cette eau fait tout ce que vous
+dites, je vous donnerai une r&eacute;compense proportionn&eacute;e &agrave; son m&eacute;rite.&raquo;</p>
+
+<p>La perfide vieille se retira en diligence, ravie d'avoir si bien r&eacute;ussi;
+elle dit &agrave; Belle-&Eacute;toile qu'elle serait soigneuse de la venir voir.</p>
+
+<p>Les princes revinrent de la chasse, l'un apporta un marcassin, l'autre
+un li&egrave;vre, et l'autre un cerf; tout fut mis aux pieds de leur soeur;
+elle regarda cet hommage avec une esp&egrave;ce de d&eacute;dain; elle &eacute;tait occup&eacute;e
+de l'avis de Feintise, elle en paraissait m&ecirc;me inqui&egrave;te, et Ch&eacute;ri, qui
+n'avait point d'autre occupation que de l'&eacute;tudier, ne fut pas un quart
+d'heure, avec elle sans le remarquer.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'avez-vous, ma ch&egrave;re &Eacute;toile, lui dit-il, le pays o&ugrave; nous sommes n'est
+peut-&ecirc;tre pas &agrave; votre gr&eacute;? Si cela est, partons-en tout &agrave; l'heure;
+peut-&ecirc;tre encore que notre &eacute;quipage n'est pas assez grand, les meubles
+assez beaux, la table assez d&eacute;licate: parlez, de gr&acirc;ce, afin que j'aie
+le plaisir de vous ob&eacute;ir le premier, et de vous faire ob&eacute;ir par les
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;La confiance que vous me donnez de vous dire ce qui se passe dans mon
+esprit, r&eacute;pliqua-t-elle, m'engage &agrave; vous d&eacute;clarer que je ne saurais plus
+vivre, si je n'ai l'eau qui danse; elle est dans la for&ecirc;t lumineuse; je
+n'aurai avec elle rien &agrave; craindre de la fureur des ans.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous chagrinez point, mon aimable &Eacute;toile, ajouta-t-il, je vais
+partir et je vous en apporterai, ou vous saurez par ma mort qu'il est
+impossible d'en avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, j'aimerais mieux renoncer &agrave; tous les avantages de la
+beaut&eacute;; j'aimerais mieux &ecirc;tre affreuse que de hasarder une vie si ch&egrave;re;
+je vous conjure de ne plus penser &agrave; l'eau qui danse, et m&ecirc;me, si j'ai
+quelque pouvoir sur vous, je vous le d&eacute;fends.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince feignit de lui ob&eacute;ir; mais aussit&ocirc;t qu'il la vit occup&eacute;e, il
+monta sur son cheval blanc, qui n'allait que par bonds et par
+courbettes; il prit de l'argent et un riche habit; pour des diamants, il
+n'en avait pas besoin, car ses cheveux lui en fournissaient assez, et
+trois coups de peigne en faisaient tomber quelquefois pour un million. &Agrave;
+la v&eacute;rit&eacute; cela n'&eacute;tait pas toujours &eacute;gal; l'on a m&ecirc;me su que la
+disposition de leur esprit et celle de leur sant&eacute; r&eacute;glaient assez
+l'abondance des pierreries; il ne mena personne avec lui pour &ecirc;tre plus
+en libert&eacute;, et afin que si l'aventure &eacute;tait p&eacute;rilleuse, il p&ucirc;t se
+hasarder sans essuyer les remontrances d'un domestique z&eacute;l&eacute; et craintif.</p>
+
+<p>Quand l'heure du souper fut venue, et que la princesse ne vit point
+para&icirc;tre son fr&egrave;re Ch&eacute;ri, l'inqui&eacute;tude la saisit &agrave; tel point qu'elle ne
+pouvait ni boire ni manger: elle donna des ordres pour le faire chercher
+partout. Les deux princes, ne sachant rien de l'eau qui danse, lui
+disaient qu'elle se tourmentait trop, qu'il ne pouvait &ecirc;tre &eacute;loign&eacute;,
+qu'elle savait qu'il s'abandonnait volontiers &agrave; de profondes r&ecirc;veries,
+et que sans doute il s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; dans la for&ecirc;t. Elle prit donc un peu
+de tranquillit&eacute; jusqu'&agrave; minuit; mais alors elle perdit toute patience,
+et dit en pleurant &agrave; ses fr&egrave;res que c'&eacute;tait elle qui &eacute;tait cause de
+l'&eacute;loignement de Ch&eacute;ri, qu'elle lui avait t&eacute;moign&eacute; un d&eacute;sir extr&ecirc;me
+d'avoir l'eau qui danse de la for&ecirc;t lumineuse, que sans doute il en
+avait pris le chemin. &Agrave; ces nouvelles ils r&eacute;solurent d'envoyer apr&egrave;s lui
+plusieurs personnes, et elle les chargea de lui dire qu'elle le
+conjurait de revenir.</p>
+
+<p>Cependant la m&eacute;chante Feintise &eacute;tait fort intrigu&eacute;e pour savoir l'effet
+de son conseil, lorsqu'elle apprit que Ch&eacute;ri &eacute;tait d&eacute;j&agrave; en campagne;
+elle en eut une sensible joie, ne doutant pas qu'il ne f&icirc;t plus de
+diligence que ceux qui le suivaient, et qu'il ne lui en arriv&acirc;t malheur;
+elle courut au palais, toute fi&egrave;re de cette esp&eacute;rance; elle rendit
+compte &agrave; la reine-m&egrave;re de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;J'avoue, madame, lui dit-elle, que je ne puis douter que ce ne soient
+les trois princes et leur soeur; ils ont des &eacute;toiles sur le front, des
+cha&icirc;nes, d'or au cou; leurs cheveux sont d'une beaut&eacute; ravissante, il en
+tombe &agrave; tous moments des pierreries; j'en ai vu &agrave; la princesse que
+j'avais mises sur son berceau, dont elle se pare, quoiqu'elles ne
+vaillent pas celles qui tombent de ses cheveux: de sorte qu'il m'est pas
+permis de douter de leur retour, malgr&eacute; les soins que je croyais avoir
+pris pour l'emp&ecirc;cher; mais, madame, je vous en d&eacute;livrerai; et comme
+c'est le seul moyen qui me reste de r&eacute;parer ma faute, je vous supplie
+seulement de m'accorder du temps; voil&agrave; d&eacute;j&agrave; un des princes qui est
+parti pour aller chercher l'eau qui danse, il p&eacute;rira sans doute dans
+cette entreprise; ainsi je leur pr&eacute;pare plusieurs occasions de se
+perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons, dit la reine, si le succ&egrave;s r&eacute;pondra &agrave; votre attente,
+mais comptez que cela seul peut vous d&eacute;rober &agrave; ma juste fureur.&raquo;</p>
+
+<p>Feintise se retira plus alarm&eacute;e que jamais, cherchant dans son esprit
+tout ce qui pouvait les faire p&eacute;rir.</p>
+
+<p>Le moyen qu'elle en avait trouv&eacute; &agrave; l'&eacute;gard du prince Ch&eacute;ri, &eacute;tait un des
+plus certains, car l'eau qui danse ne se puisait pas ais&eacute;ment; elle
+avait fait tant de bruit par les malheurs qui &eacute;taient arriv&eacute;s &agrave; ceux qui
+la cherchaient, qu'il n'y avait personne qui n'en s&ucirc;t le chemin. Son
+cheval blanc allait d'une vitesse surprenante; il le pressait sans
+quartier, parce qu'il voulait revenir promptement aupr&egrave;s de
+Belle-&Eacute;toile, et lui donner la satisfaction qu'elle se promettait de son
+voyage. Il ne laissa pas de marcher huit nuits de suite sans se reposer
+ailleurs que dans le bois, sous le premier arbre, sans manger autre
+chose que les fruits qu'il trouvait sur son chemin, et sans laisser &agrave;
+son cheval qu'&agrave; peine le temps de brouter l'herbe. Enfin au bout de ce
+temps-l&agrave;, il se trouva dans un pays dont l'air &eacute;tait si chaud, qu'il
+commen&ccedil;a de souffrir beaucoup: ce n'&eacute;tait pas que le soleil e&ucirc;t plus
+d'ardeur; il ne savait &agrave; quoi en attribuer la cause, lorsque du haut
+d'une montagne il aper&ccedil;ut la for&ecirc;t lumineuse; tous les arbres br&ucirc;laient
+sans se consumer, et jetaient des flammes en des lieux si &eacute;loign&eacute;s, que
+la campagne &eacute;tait aride et d&eacute;serte: l'on entendait dans cette for&ecirc;t
+siffler les serpents et rugir les lions, ce qui &eacute;tonna beaucoup le
+prince; car il semblait qu'aucun animal, except&eacute; la salamandre, ne
+pouvait vivre dans cette esp&egrave;ce de fournaise.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir consid&eacute;r&eacute; une chose si &eacute;pouvantable, il descendit, r&ecirc;vant &agrave;
+ce qu'il allait faire, et il se dit plus d'une fois qu'il &eacute;tait perdu.
+Comme il approchait de ce grand feu, il mourait de soif; il trouva une
+fontaine qui sortait de la montagne, et qui tombait dans un grand bassin
+de marbre; il mit pied &agrave; terre, s'en approcha, et se baissait pour
+puiser de l'eau dans un petit vase d'or qu'il avait apport&eacute;, afin d'y
+mettre celle que la princesse souhaitait, quand il aper&ccedil;ut une
+tourterelle qui se noyait dans cette fontaine; ses plumes &eacute;taient toutes
+mouill&eacute;es; elle n'avait plus de force, et coulait au fond du bassin.
+Ch&eacute;ri en eut piti&eacute;, il la sauva; il la pendit d'abord par les pieds;
+elle avait tant bu, qu'elle en &eacute;tait enfl&eacute;e; ensuite il la r&eacute;chauffa; il
+essuya ses ailes avec un mouchoir fin, il la secourut si bien que la
+pauvre tourterelle se trouva au bout d'un moment plus gaie qu'elle
+n'avait &eacute;t&eacute; triste.</p>
+
+<p>&laquo;Seigneur Ch&eacute;ri, lui dit-elle d'une voix douce et tendre, vous n'avez
+jamais oblig&eacute; petit animal plus reconnaissant que moi; ce n'est pas
+d'aujourd'hui que j'ai re&ccedil;u des faveurs essentielles de votre famille,
+je suis ravie de pouvoir vous &ecirc;tre utile &agrave; mon tour. Ne croyez donc pas
+que j'ignore le sujet de votre voyage; vous l'avez entrepris un peu
+t&eacute;m&eacute;rairement, car l'on ne saurait nombrer les personnes qui sont p&eacute;ries
+ici. L'eau qui danse est la huiti&egrave;me merveille du monde pour les dames;
+elle embellit, elle rajeunit, elle enrichit; mais si je ne vous sers de
+guide, vous n'y pourrez arriver, car la source sort &agrave; gros bouillons du
+milieu de la for&ecirc;t, et s'y pr&eacute;cipite dans un gouffre: le chemin est
+couvert de branches d'arbres qui tombent tout embras&eacute;es, et je ne vois
+gu&egrave;re d'autre moyen que d'y aller par-dessous terre; reposez-vous donc
+ici sans inqui&eacute;tude, je vais ordonner ce qu'il faut.&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps la tourterelle s'&eacute;l&egrave;ve en l'air, va, vient, s'abaisse,
+vole et revole tant et tant, que sur la fin du jour elle dit au prince
+que tout &eacute;tait pr&ecirc;t. Il prend l'officieux oiseau, il le baise, il le
+caresse, le remercie, et le suit sur son beau cheval blanc. &Agrave; peine
+eut-il fait cent pas, qu'il voit deux longues files de renards,
+blaireaux, taupes, escargots, fourmis, et de toutes les sortes de b&ecirc;tes
+qui se cachent dans la terre: il y en avait une si prodigieuse quantit&eacute;,
+qu'il ne comprenait point par quel pouvoir ils s'&eacute;taient ainsi
+rassembl&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;C'est par mon ordre, lui dit la tourterelle, que vous voyez en ces
+lieux ce petit peuple souterrain; il vient de travailler pour votre
+service, et faire une extr&ecirc;me diligence; vous me ferez plaisir de les en
+remercier.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince les salua, et leur dit qu'il voudrait les tenir dans un lieu
+moins st&eacute;rile, qu'il les r&eacute;galerait avec plaisir: chaque bestiole parut
+contente.</p>
+
+<p>Ch&eacute;ri &eacute;tant &agrave; l'entr&eacute;e de la vo&ucirc;te, y laissa son cheval; puis,
+demi-courb&eacute;, il chemina avec la bonne tourterelle, qui le conduisit tr&egrave;s
+heureusement jusqu'&agrave; la fontaine: elle faisait un si grand bruit, qu'il
+en serait devenu sourd, si elle ne lui avait pas donn&eacute; deux de ses
+plumes blanches dont il se boucha les oreilles. Il fut &eacute;trangement
+surpris de voir que cette eau dansait avec la m&ecirc;me justesse que si
+Favier et Pecout lui avaient montr&eacute;. Il est vrai que ce n'&eacute;tait que de
+vieilles danses, comme la Bocane, la Mari&eacute;e et la Sarabande. Plusieurs
+oiseaux qui voltigeaient en l'air chantaient les airs que l'eau voulait
+danser. Le prince en puisa plein son vase d'or, il en but deux traits,
+qui le rendirent cent fois plus beau qu'il n'&eacute;tait, et qui le
+rafra&icirc;chirent si bien, qu'il s'apercevait &agrave; peine que de tous les
+endroits du monde le plus chaud c'est la for&ecirc;t lumineuse.</p>
+
+<p>Il en partit par le m&ecirc;me chemin par lequel il &eacute;tait venu: son cheval
+s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute;; mais fid&egrave;le &agrave; sa voix, d&egrave;s qu'il l'appela il vint au
+grand galop. Le prince se jeta l&eacute;g&egrave;rement dessus, tout fier d'avoir
+l'eau qui danse.</p>
+
+<p>&laquo;Tendre tourterelle, dit-il &agrave; celle qu'il tenait, j'ignore encore par
+quel prodige vous avez tant de pouvoir en ces lieux; les effets que j'en
+ai ressentis m'engagent &agrave; beaucoup de reconnaissance; et comme la
+libert&eacute; est le plus grand des biens, je vous rends la v&ocirc;tre, pour &eacute;galer
+par cette faveur celles que vous m'avez faites.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il la laissa aller. Elle s'envola d'un petit air
+aussi farouche que si elle e&ucirc;t rest&eacute; avec lui contre son gr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle in&eacute;galit&eacute;! dit-il alors, tu tiens plus de l'homme que de la
+tourterelle; l'un est inconstant, l'autre ne l'est point.&raquo;</p>
+
+<p>La tourterelle lui r&eacute;pondit du haut des airs:</p>
+
+<p>&laquo;Eh! savez-vous qui je suis?&raquo;</p>
+
+<p>Ch&eacute;ri s'&eacute;tonna que la tourterelle e&ucirc;t r&eacute;pondu ainsi &agrave; sa pens&eacute;e, il
+jugea bien qu'elle &eacute;tait tr&egrave;s habile; il fut f&acirc;ch&eacute; de l'avoir laiss&eacute;e
+aller: &laquo;Elle m'aurait peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; utile, disait-il, et j'aurais appris
+par elle bien des choses qui contribueraient au repos de ma vie.&raquo;
+Cependant il convint avec lui-m&ecirc;me qu'il ne faut jamais regretter un
+bienfait accord&eacute;; il se trouvait son redevable, quand il pensait aux
+difficult&eacute;s qu'elle lui avait aplanies pour avoir l'eau qui danse. Son
+vase d'or &eacute;tait ferm&eacute; de mani&egrave;re que l'eau ne pouvait ni se perdre, ni
+s'&eacute;vaporer. Il pensait agr&eacute;ablement au plaisir qu'aurait Belle-&Eacute;toile en
+la recevant et la joie qu'il aurait de la revoir, lorsqu'il vit venir &agrave;
+toute bride plusieurs cavaliers, qui ne l'eurent pas plus t&ocirc;t aper&ccedil;u,
+que poussant de grands cris, ils se le montr&egrave;rent les uns aux autres. Il
+n'eut point de peur, son &acirc;me avait un caract&egrave;re d'intr&eacute;pidit&eacute; qui
+s'alarmait peu des p&eacute;rils. Cependant il ressentit beaucoup de chagrin
+que quelque chose l'arr&ecirc;t&acirc;t; il poussa brusquement son cheval vers eux,
+et resta agr&eacute;ablement surpris de reconna&icirc;tre une partie de ses
+domestiques qui lui pr&eacute;sent&egrave;rent de petits billets, ou pour mieux dire
+des ordres dont la princesse les avait charg&eacute;s pour lui, afin qu'il ne
+s'expos&acirc;t point aux dangers de la for&ecirc;t lumineuse: il baisa l'&eacute;criture
+de Belle-&Eacute;toile; il soupira plus d'une fois, et se h&acirc;tant de retourner
+vers elle, il la retira de la plus sensible peine que l'on puisse
+&eacute;prouver.</p>
+
+<p>Il la trouva en arrivant assise sous quelques arbres, o&ugrave; elle
+s'abandonnait &agrave; toute son inqui&eacute;tude. Quand elle le vit &agrave; ses pieds,
+elle ne savait quel accueil lui faire; elle voulait le gronder d'&ecirc;tre
+parti contre ses ordres; elle voulait le remercier du charmant pr&eacute;sent
+qu'il lui faisait; enfin sa tendresse fut la plus forte; elle embrassa
+son cher fr&egrave;re, et les reproches qu'elle lui fit n'eurent rien de
+f&acirc;cheux.</p>
+
+<p>La vieille Feintise, qui ne s'endormait pas, sut par ses espions que
+Ch&eacute;ri &eacute;tait de retour plus beau qu'il n'&eacute;tait avant son d&eacute;part; et que
+la princesse ayant mis sur son visage l'eau qui danse, &eacute;tait devenue si
+excessivement belle, qu'il n'y avait pas moyen de soutenir le moindre de
+ses regards, sans mourir de plus d'une demi-douzaine de morts.</p>
+
+<p>Feintise fut bien &eacute;tonn&eacute;e et bien afflig&eacute;e, car elle avait fait son
+compte que le prince p&eacute;rirait dans une si grande entreprise; mais il
+n'&eacute;tait pas temps de se rebuter: elle chercha le moment que la princesse
+allait &agrave; un petit temple de Diane, peu accompagn&eacute;e; elle l'aborda, et
+lui dit d'un air plein d'amiti&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Que j'ai de joie, madame, de l'heureux effet de mes avis! Il ne faut
+que vous regarder pour savoir que vous avez &agrave; pr&eacute;sent l'eau qui danse;
+mais si j'osais vous donner un conseil, vous songeriez &agrave; vous rendre
+ma&icirc;tresse de la pomme qui chante. C'est tout autre chose encore; car
+elle embellit l'esprit &agrave; tel point, qu'il n'y a rien dont on ne soit
+capable: veut-on persuader quelque chose? il n'y a qu'&agrave; tenir la pomme
+qui chante; veut-on parler en public, faire des vers, &eacute;crire en prose,
+divertir, faire rire ou faire pleurer? la pomme a toutes ces vertus; et
+elle chante si bien et si haut, qu'on l'entend de huit lieues sans en
+&ecirc;tre &eacute;tourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en veux point, s'&eacute;cria la princesse, vous avez pens&eacute; faire p&eacute;rir
+mon fr&egrave;re avec votre eau qui danse, vos conseils sont trop dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! madame, r&eacute;pliqua Feintise, vous seriez f&acirc;ch&eacute;e d'&ecirc;tre la plus
+savante et la plus spirituelle personne du monde? En v&eacute;rit&eacute; vous n'y
+pensez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qu'aurais-je fait, continua Belle-&Eacute;toile, si l'on m'avait rapport&eacute;
+le corps de mon cher fr&egrave;re mort ou mourant?</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l&agrave;, dit la vieille, n'ira plus, les autres sont oblig&eacute;s de vous
+servir &agrave; leur tour, et l'entreprise est moins p&eacute;rilleuse.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, ajouta la princesse, je ne suis pas d'humeur &agrave; les exposer.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, je vous plains, dit Feintise, de perdre une occasion si
+avantageuse, mais vous y ferez r&eacute;flexion; adieu, madame.&raquo;</p>
+
+<p>Elle se retira aussit&ocirc;t, tr&egrave;s inqui&egrave;te du succ&egrave;s de sa harangue, et
+Belle-&Eacute;toile demeura aux pieds de la statue de Diane, irr&eacute;solue sur ce
+qu'elle devait faire; elle aimait ses fr&egrave;res, elle s'aimait bien aussi;
+elle comprenait que rien ne pouvait lui faire un plus sensible plaisir
+que d'avoir la pomme qui chante.</p>
+
+<p>Elle soupira longtemps, puis elle se prit &agrave; pleurer. Petit-Soleil
+revenait de la chasse, il entendit du bruit dans le temple, il y entra,
+et vit la princesse qui se couvrait le visage de son voile, parce
+qu'elle &eacute;tait honteuse d'avoir les yeux tout humides; il avait d&eacute;j&agrave;
+remarqu&eacute; ses larmes, et s'approchant d'elle, il la conjura instamment de
+lui dire pourquoi elle pleurait. Elle s'en d&eacute;fendit, r&eacute;pliquant qu'elle
+en avait honte elle-m&ecirc;me; mais plus elle lui refusait son secret, plus
+il avait envie de le savoir.</p>
+
+<p>Enfin elle lui dit que la m&ecirc;me vieille qui lui avait conseill&eacute; d'envoyer
+&agrave; la conqu&ecirc;te de l'eau qui danse, venait de lui dire que la pomme qui
+chante &eacute;tait encore plus merveilleuse, parce qu'elle donnait tant
+d'esprit, qu'on devenait une esp&egrave;ce de prodige! qu'&agrave; la v&eacute;rit&eacute; elle
+aurait donn&eacute; la moiti&eacute; de sa vie pour une telle pomme, mais qu'elle
+craignait qu'il n'y e&ucirc;t trop de danger &agrave; l'aller chercher.</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'aurez pas peur pour moi, je vous en assure, lui dit son fr&egrave;re en
+souriant, car je ne me trouve aucune envie de vous rendre ce bon office;
+h&eacute; quoi! n'avez-vous pas assez d'esprit? Venez, venez, ma soeur,
+continua-t-il, et cessez de vous affliger.&raquo;</p>
+
+<p>Belle-&Eacute;toile le suivit, aussi triste de la mani&egrave;re dont il avait re&ccedil;u sa
+confidence, que de l'impossibilit&eacute; qu'elle trouvait &agrave; poss&eacute;der la pomme
+qui chante. L'on servit le souper, ils se mirent tous quatre &agrave; table;
+elle ne pouvait manger. Ch&eacute;ri, l'aimable Ch&eacute;ri, qui n'avait d'attention
+que pour elle, lui servit ce qui &eacute;tait de meilleur, et la pressa d'en
+go&ucirc;ter: au premier morceau son coeur se grossit; les larmes lui vinrent
+aux yeux; elle sortit de table en pleurant. Belle-&Eacute;toile pleurait! &ocirc;
+dieux, quel sujet d'inqui&eacute;tude pour Ch&eacute;ri! Il demanda donc ce qu'elle
+avait: Petit-Soleil le lui dit, en raillant d'une mani&egrave;re assez
+d&eacute;sobligeante pour sa soeur; elle en fut si piqu&eacute;e qu'elle se retira
+dans sa chambre et ne voulut parler &agrave; personne de tout le soir.</p>
+
+<p>D&egrave;s que Petit-Soleil et Heureux furent couch&eacute;s, Ch&eacute;ri monta sur son
+excellent cheval blanc, sans dire &agrave; personne o&ugrave; il allait; il laissa
+seulement une lettre pour Belle-&Eacute;toile, avec ordre de la lui donner &agrave;
+son r&eacute;veil; et tant que la nuit fut longue, il marcha &agrave; l'aventure, ne
+sachant point o&ugrave; il prendrait la pomme qui chante.</p>
+
+<p>Lorsque la princesse fut lev&eacute;e, on lui pr&eacute;senta la lettre du prince: il
+est ais&eacute; de s'imaginer tout ce qu'elle ressentit d'inqui&eacute;tude et de
+tendresse dans une occasion comme celle-l&agrave;: elle courut dans la chambre
+de ses fr&egrave;res leur en faire la lecture, ils partag&egrave;rent ses alarmes, car
+ils &eacute;taient fort unis; et aussit&ocirc;t ils envoy&egrave;rent presque tous leurs
+gens apr&egrave;s lui, pour l'obliger de revenir sans tenter cette aventure,
+qui sans doute devait &ecirc;tre terrible.</p>
+
+<p>Cependant le roi n'oubliait point les beaux enfants de la for&ecirc;t, ses pas
+le guidaient toujours de leur c&ocirc;t&eacute;, et quand il passait proche de chez
+eux, et qu'il les voyait, il leur faisait des reproches de ce qu'ils ne
+venaient point &agrave; son palais; ils s'en &eacute;taient excus&eacute;s, d'abord, sur ce
+qu'ils faisaient travailler &agrave; leur &eacute;quipage: ils s'en excus&egrave;rent sur
+l'absence de leur fr&egrave;re, et l'assur&egrave;rent qu'&agrave; son retour ils
+profiteraient soigneusement de la permission qu'il leur donnait, de lui
+rendre leurs tr&egrave;s humbles respects.</p>
+
+<p>Le prince Ch&eacute;ri &eacute;tait trop press&eacute; de sa passion pour manquer &agrave; faire
+beaucoup de diligence; il trouva &agrave; la pointe du jour un jeune homme bien
+fait, qui se reposant sous des arbres, lisait dans un livre; il l'aborda
+d'un air civil, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Trouvez bon que je vous interrompe pour vous demander si vous ne savez
+point en quel lieu est la pomme qui chante.&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune homme haussa les yeux, et souriant gracieusement:</p>
+
+<p>&laquo;En voulez-vous faire la conqu&ecirc;te? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'il m'est possible, repartit le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Seigneur, ajouta l'&eacute;tranger, vous n'en savez donc pas tous les
+p&eacute;rils: voil&agrave; un livre qui en parle, sa lecture effraye.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, dit Ch&eacute;ri, le danger ne sera point capable de me rebuter,
+enseignez-moi seulement o&ugrave; je pourrai la trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Le livre marque, continua cet homme, qu'elle dans un vaste d&eacute;sert en
+Libye; qu'on l'entend chanter de huit lieues, et que le dragon qui la
+garde a d&eacute;j&agrave; d&eacute;vor&eacute; cinq cent mille personnes qui ont eu la t&eacute;m&eacute;rit&eacute; d'y
+aller.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai la cinq cent mille et uni&egrave;me&raquo;, r&eacute;pondit prince en souriant &agrave;
+son tour.</p>
+
+<p>Et le saluant, il prit son chemin du c&ocirc;t&eacute; des d&eacute;serts de Libye; son beau
+cheval qui &eacute;tait de race z&eacute;phyrienne, car Z&eacute;phyre &eacute;tait son a&iuml;eul,
+allait aussi vite que le vent, de sorte qu'il fit une diligence
+incroyable.</p>
+
+<p>Il avait beau &eacute;couter, il n'entendait d'aucun c&ocirc;t&eacute; chanter la pomme; il
+s'affligeait de la longueur du chemin, de l'inutilit&eacute; du voyage,
+lorsqu'il aper&ccedil;ut une pauvre tourterelle qui tombait &agrave; ses pieds; elle
+n'&eacute;tait pas encore morte, mais il ne s'en fallait gu&egrave;re. Comme il ne
+voyait personne qui p&ucirc;t l'avoir bless&eacute;e, il crut qu'elle &eacute;tait peut-&ecirc;tre
+&agrave; V&eacute;nus, et que s'&eacute;tant &eacute;chapp&eacute;e de son colombier, ce petit mutin
+d'Amour, pour essayer ses fl&egrave;ches, l'avait tir&eacute;e. Il en eut piti&eacute;, il
+descendit de cheval; il la prit, il essuya ses plumes blanches, d&eacute;j&agrave;
+teintes de sang vermeil; et tirant de sa poche un flacon d'or, o&ugrave; il
+portait un baume admirable pour les blessures, il en eut &agrave; peine mis sur
+celle de la tourterelle malade, qu'elle ouvrit les yeux, leva la t&ecirc;te,
+d&eacute;ploya les ailes, s'&eacute;plucha; puis regardant le prince:</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, beau Ch&eacute;ri, lui dit-elle, vous &ecirc;tes destin&eacute; &agrave; me sauver la
+vie, et je le suis peut-&ecirc;tre &agrave; vous rendre de grands services. Vous
+venez pour conqu&eacute;rir la pomme qui chante; l'entreprise est difficile et
+digne de vous, car elle est gard&eacute;e par un dragon affreux, qui a douze
+pieds, trois t&ecirc;tes, six ailes, et tout le corps de bronze.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma ch&egrave;re tourterelle, lui dit le prince, quelle joie pour moi de
+te revoir, et dans un temps o&ugrave; ton secours m'est si n&eacute;cessaire! Ne me le
+refuse pas, ma belle petite, car je mourrais de douleur, si j'avais la
+honte de retourner sans la pomme qui chante; et puisque j'ai eu l'eau
+qui danse par ton moyen, j'esp&egrave;re que tu en trouveras encore quelqu'un
+pour me faire r&eacute;ussir dans mon entreprise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me touchez, repartit tendrement la tourterelle, suivez-moi, je
+vais voler devant vous, j'esp&egrave;re que tout ira bien.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince la laissa aller; apr&egrave;s avoir march&eacute; tout le jour, ils
+arriv&egrave;rent proche d'une montagne de sable.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut creuser ici&raquo;, lui dit la tourterelle.</p>
+
+<p>Le prince aussit&ocirc;t, sans se rebuter de rien, se mit &agrave; creuser, tant&ocirc;t
+avec ses mains, tant&ocirc;t avec son &eacute;p&eacute;e. Au bout de quelques heures il
+trouva un casque, une cuirasse, et le reste de l'armure, avec l'&eacute;quipage
+pour son cheval, enti&egrave;rement de miroirs.</p>
+
+<p>&laquo;Armez-vous, dit la tourterelle, et ne craignez point le dragon; quand
+il se verra dans tous ces miroirs, il aura tant de peur, que, croyant
+que ce sont des monstres comme lui, il s'enfuira.&raquo;</p>
+
+<p>Ch&eacute;ri approuva beaucoup cet exp&eacute;dient, il s'arma des miroirs, et
+reprenant la tourterelle, ils all&egrave;rent ensemble toute la nuit. Au point
+du jour, ils entendirent une m&eacute;lodie ravissante. Le prince pria la
+tourterelle de lui dire ce que c'&eacute;tait.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis persuad&eacute;e, dit-elle, qu'il n'y a que la pomme qui puisse &ecirc;tre
+si agr&eacute;able, car elle fait seule toutes les parties de la musique, et
+sans toucher aucuns instruments, il semble qu'elle en joue d'une mani&egrave;re
+ravissante.&raquo;</p>
+
+<p>Ils s'approchaient toujours; le prince pensait en lui-m&ecirc;me qu'il
+voudrait bien que la pomme chant&acirc;t quelque chose qui conv&icirc;nt &agrave; la
+situation o&ugrave; il &eacute;tait; en m&ecirc;me temps il entendit ces paroles:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>L'amour peut surmonter le coeur le plus rebelle:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ne cessez point d'&ecirc;tre amoureux,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Vous qui suivez les lois d'une beaut&eacute; cruelle,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Aimez, pers&eacute;v&eacute;rez, et vous serez heureux.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&laquo;Ah! s'&eacute;cria-t-il, r&eacute;pondant &agrave; ces vers, quelle charmante pr&eacute;diction! Je
+puis esp&eacute;rer d'&ecirc;tre un jour plus content que je ne le suis; l'on vient
+de me l'annoncer.&raquo;</p>
+
+<p>La tourterelle ne lui dit rien l&agrave;-dessus, elle n'&eacute;tait pas n&eacute;e
+babillarde, et ne parlait que pour les choses indispensablement
+n&eacute;cessaires. &Agrave; mesure qu'il avan&ccedil;ait, la beaut&eacute; de la musique
+augmentait; et quelque empressement qu'il e&ucirc;t, il &eacute;tait quelquefois si
+ravi, qu'il s'arr&ecirc;tait sans pouvoir penser &agrave; rien qu'&agrave; &eacute;couter: mais la
+vue du terrible dragon, qui parut tout d'un coup avec ses douze pieds et
+plus de cent griffes, les trois t&ecirc;tes et son corps de bronze, le retira
+de cette esp&egrave;ce de l&eacute;thargie: il avait senti le prince de fort loin, et
+l'attendait pour le d&eacute;vorer comme tous les autres, dont il avait fait
+des repas excellents; leurs os &eacute;taient rang&eacute;s autour du pommier o&ugrave; &eacute;tait
+la belle pomme; ils s'&eacute;levaient si haut qu'on ne pouvait la voir.</p>
+
+<p>L'affreux animal s'avan&ccedil;a en bondissant; il couvrit la terre d'une &eacute;cume
+empoisonn&eacute;e tr&egrave;s dangereuse; il sortait de sa gueule infernale du feu et
+de petits dragonneaux, qu'il lan&ccedil;ait comme des dards dans les yeux et
+les oreilles des chevaliers errants qui voulaient emporter la pomme.
+Mais lorsqu'il vit son effrayante figure, multipli&eacute;e cent et cent fois
+dans tous les miroirs du prince, ce fut lui &agrave; son tour qui eut peur; il
+s'arr&ecirc;ta, et regardant fi&egrave;rement le prince charg&eacute; de dragons, il ne
+songea plus qu'&agrave; s'enfuir. Ch&eacute;ri s'apercevant de l'heureux effet de son
+armure, le poursuivit jusqu'&agrave; l'entr&eacute;e d'une profonde caverne, o&ugrave; il se
+pr&eacute;cipita pour l'&eacute;viter: il en ferma bien vite l'entr&eacute;e, et se d&eacute;p&ecirc;cha
+de retourner vers la pomme qui chante.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir mont&eacute; par-dessus tous les os qui l'entouraient, il vit ce
+bel arbre avec admiration; il &eacute;tait d'ambre, les pommes de topaze; et la
+plus excellente de toutes, qu'il cherchait avec tant de soins et de
+p&eacute;rils, paraissait au haut, faite d'un seul rubis, avec une couronne de
+diamants dessus. Le prince, transport&eacute; de joie de pouvoir donner un
+tr&eacute;sor si parfait et si rare &agrave; Belle-&Eacute;toile, se h&acirc;ta de casser la
+branche d'ambre; et tout fier de sa bonne fortune, il monta sur son
+cheval blanc, mais il ne trouva plus la tourterelle; d&egrave;s que ses soins
+lui furent inutiles, elle s'envola. Sans perdre de temps en regrets
+superflus, comme il craignait que le dragon, dont il entendait les
+sifflements, ne trouv&acirc;t quelque route pour venir &agrave; ces pommes, il
+retourna avec la sienne vers la princesse.</p>
+
+<p>Elle avait perdu l'usage de dormir depuis son absence; elle se
+reprochait sans cesse son envie d'avoir plus d'esprit que les autres;
+elle craignait plus la mort de Ch&eacute;ri que la sienne. &laquo;Ah! malheureuse!
+s'&eacute;criait-elle, en poussant de profonds soupirs, fallait-il que j'eusse
+cette vaine gloire? Ne me suffisait-il pas de penser et de parler assez
+bien, pour ne faire et ne dire rien d'impertinent? Je serai bien punie
+de mon orgueil, si je perds ce que j'aime! H&eacute;las, continua-t-elle,
+peut-&ecirc;tre que les dieux, irrit&eacute;s des sentiments que je ne puis me
+d&eacute;fendre d'avoir pour Ch&eacute;ri, veulent me l'&ocirc;ter par une fin tragique.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'y avait rien que son coeur afflig&eacute; n'imagin&acirc;t, quand, au milieu de
+la nuit, elle entendit une musique si merveilleuse, qu'elle ne put
+s'emp&ecirc;cher de se lever, et de se mettre &agrave; sa fen&ecirc;tre pour l'&eacute;couter
+mieux; elle ne savait que s'imaginer. Tant&ocirc;t elle croyait que c'&eacute;tait
+Apollon et les Muses, tant&ocirc;t V&eacute;nus, les Gr&acirc;ces et les Amours; la
+symphonie s'approchait toujours, et Belle-&Eacute;toile &eacute;coutait.</p>
+
+<p>Enfin le prince arriva; il faisait un grand clair de lune; il s'arr&ecirc;ta
+sous le balcon de la princesse qui s'&eacute;tait retir&eacute;e, quand elle aper&ccedil;ut
+de loin un cavalier; la pomme chanta aussit&ocirc;t:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">R&eacute;veillez-vous, belle endormie.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>La princesse, curieuse, regarda promptement qui pouvait chanter si bien,
+et reconnaissant son cher fr&egrave;re, elle pensa se pr&eacute;cipiter de sa fen&ecirc;tre
+en bas pour &ecirc;tre plus t&ocirc;t aupr&egrave;s de lui; elle parla si haut, que tout le
+monde s'&eacute;tant &eacute;veill&eacute;, l'on vint ouvrir la porte &agrave; Ch&eacute;ri. Il entra avec
+un empressement que l'on peut assez se figurer. Il tenait dans sa main
+la branche d'ambre, au bout de laquelle &eacute;tait le merveilleux fruit; et
+comme il l'avait sentie souvent, son esprit &eacute;tait augment&eacute; &agrave; tel point,
+que rien dans le monde ne pouvait lui &ecirc;tre comparable.</p>
+
+<p>Belle-&Eacute;toile courut au-devant de lui avec une grande pr&eacute;cipitation.</p>
+
+<p>Pensez-vous que je vous remercie, mon cher fr&egrave;re? lui dit-elle, en
+pleurant de joie. Non, il n'est point de bien que je n'ach&egrave;te trop cher
+quand vous vous exposez pour me l'acqu&eacute;rir.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est point de p&eacute;rils, lui dit-il, auxquels je ne veuille toujours
+me hasarder pour vous donner la plus petite satisfaction. Recevez,
+Belle-&Eacute;toile, continua-t-il, recevez ce fruit unique, personne au monde
+ne le m&eacute;rite si bien que vous; mais, que vous donnera-t-il que vous
+n'ayez d&eacute;j&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>Petit-Soleil et son fr&egrave;re vinrent interrompre cette conversation; ils
+eurent un sensible plaisir de revoir le prince, il leur raconta son
+voyage, et cette relation les mena jusqu'au jour.</p>
+
+<p>La mauvaise Feintise &eacute;tait revenue dans sa petite maison, apr&egrave;s avoir
+entretenu la reine-m&egrave;re de ses projets, elle avait trop d'inqui&eacute;tude
+pour dormir tranquillement; elle entendit le doux chant de la pomme, que
+rien dans la nature ne pouvait &eacute;galer. Elle ne douta point que la
+conqu&ecirc;te n'en f&ucirc;t faite! Elle pleura, elle g&eacute;mit, elle s'&eacute;gratigna le
+visage, elle s'arracha les cheveux; sa douleur &eacute;tait extr&ecirc;me, car au
+lieu de faire du mal aux beaux enfants, comme elle l'avait projet&eacute;, elle
+leur faisait du bien, quoiqu'il n'entr&acirc;t que de la perfidie dans ses
+conseils.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut jour, elle apprit que le retour du prince n'&eacute;tait que trop
+vrai; elle retourna chez la reine-m&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute; bien, lui dit cette princesse, Feintise, m'apportes-tu de bonnes
+nouvelles? Les enfants ont-ils p&eacute;ri?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, dit-elle, en se jetant &agrave; ses pieds, mais que Votre
+Majest&eacute; ne s'impatiente point, il me reste des moyens infinis de vous en
+d&eacute;livrer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! malheureuse, dit la reine, tu n'es au monde que pour me trahir, tu
+les &eacute;pargnes.&raquo;</p>
+
+<p>La vieille protesta bien le contraire; et quand elle l'eut un peu
+apais&eacute;e, elle s'en revint pour r&ecirc;ver &agrave; ce qu'il fallait faire.</p>
+
+<p>Elle laissa passer quelques jours sans para&icirc;tre, au bout desquels elle
+&eacute;pia si bien, qu'elle trouva dans une route de la for&ecirc;t la princesse qui
+se promenait seule, attendant le retour de ses fr&egrave;res.</p>
+
+<p>&laquo;Le ciel vous comble de biens, lui dit cette sc&eacute;l&eacute;rate en l'abordant:
+charmante &Eacute;toile, j'ai appris que vous poss&eacute;dez la pomme qui chante:
+certainement quand cette bonne fortune me serait arriv&eacute;e, je n'en aurais
+pas plus de joie; car il faut avouer que j'ai pour vous une inclination
+qui m'int&eacute;resse &agrave; tous vos avantages: cependant, continua-t-elle, je ne
+peux m'emp&ecirc;cher de vous donner un nouvel avis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! gardez vos avis, s'&eacute;cria la princesse en s'&eacute;loignant d'elle,
+quelques biens qu'ils m'apportent, ils ne sauraient me payer
+l'inqui&eacute;tude qu'ils m'ont caus&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;L'inqui&eacute;tude n'est pas un si grand mal, repartit-elle en souriant, il
+en est de douces et de tendres.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, ajouta Belle-&Eacute;toile, je tremble quand j'y pense.</p>
+
+<p>Il est vrai, dit la vieille, que vous &ecirc;tes fort &agrave; plaindre, d'&ecirc;tre la
+plus belle et la plus spirituelle fille de l'univers; je vous en fais
+mes excuses.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un coup, r&eacute;pliqua la princesse, je sais suffisamment l'&eacute;tat o&ugrave;
+l'absence de mon fr&egrave;re m'a r&eacute;duite.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut malgr&eacute; cela que je vous dise, continua Feintise, qu'il vous
+manque encore le petit oiseau Vert qui dit tout; vous seriez inform&eacute;e
+par lui de votre naissance, des bons et des mauvais succ&egrave;s de la vie; il
+n'y a rien de si particulier qu'il ne nous d&eacute;couvrit; et lorsqu'on dira
+dans le monde: Belle-&Eacute;toile a l'eau qui danse, et la pomme qui chante;
+l'on dira en m&ecirc;me temps: elle n'a pas le petit oiseau Vert qui dit tout;
+et il vaudrait presque autant qu'elle n'e&ucirc;t rien.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir d&eacute;bit&eacute; ainsi ce qu'elle avait dans l'esprit, elle se retira.
+La princesse, triste et r&ecirc;veuse, commen&ccedil;a &agrave; soupirer am&egrave;rement: &laquo;Cette
+femme a raison, disait-elle; de quoi me servent les avantages que je
+re&ccedil;ois de l'eau et de la pomme, puisque j'ignore d'o&ugrave; je suis, qui sont
+mes parents, et par quelle fatalit&eacute; mes fr&egrave;res et moi avons &eacute;t&eacute; expos&eacute;s
+&agrave; la fureur des ondes? Il faut qu'il y ait quelque chose de bien
+extraordinaire dans notre naissance pour nous abandonner ainsi, et une
+protection bien &eacute;vidente du ciel pour nous avoir sauv&eacute;s de tant de
+p&eacute;rils: quel plaisir n'aurai-je point de conna&icirc;tre mon p&egrave;re et ma m&egrave;re,
+de les ch&eacute;rir, s'ils sont encore vivants, et d'honorer leur m&eacute;moire
+s'ils sont morts!&raquo; L&agrave;-dessus les larmes vinrent avec abondance couvrir
+ses joues, semblables aux gouttes de la ros&eacute;e qui para&icirc;t le matin sur
+les lys et sur les roses.</p>
+
+<p>Ch&eacute;ri, qui avait toujours plus d'impatience de la voir que les autres,
+s'&eacute;tait h&acirc;t&eacute; apr&egrave;s la chasse de revenir; il &eacute;tait &agrave; pied, son arc
+pendait n&eacute;gligemment &agrave; son c&ocirc;t&eacute;, sa main &eacute;tait arm&eacute;e de quelques
+fl&egrave;ches, ses cheveux rattach&eacute;s ensemble; il avait en cet &eacute;tat un air
+martial qui plaisait infiniment. D&egrave;s que la princesse l'aper&ccedil;ut, elle
+entra dans une all&eacute;e sombre, afin qu'il ne v&icirc;t pas les impressions de
+douleur qui &eacute;taient sur son visage; mais une ma&icirc;tresse ne s'&eacute;loigne pas
+si vite, qu'un amant bien empress&eacute; ne la joigne. Le prince l'aborda; il
+eut &agrave; peine jet&eacute; les yeux sur elle, qu'il connut qu'elle avait quelque
+peine. Il s'en inqui&egrave;te, il la prie, il la presse de lui en apprendre le
+sujet; elle s'en d&eacute;fend avec opini&acirc;tret&eacute;: enfin il tourne la pointe
+d'une de ses fl&egrave;ches contre son coeur:</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne m'aimez point, Belle-&Eacute;toile, lui dit-il, je n'ai plus qu'&agrave;
+mourir.&raquo;</p>
+
+<p>La mani&egrave;re dont il lui parla la jeta dans la derni&egrave;re alarme; elle n'eut
+plus la force de lui refuser son secret: mais elle ne le lui dit qu'&agrave;
+condition qu'il ne chercherait de sa vie les moyens de satisfaire le
+d&eacute;sir qu'elle avait; il lui promit tout ce qu'elle exigeait, et ne
+marqua point qu'il voul&ucirc;t entreprendre ce dernier voyage.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t qu'elle se fut retir&eacute;e dans sa chambre, et les princes dans les
+leurs, il descendit en bas, tira son cheval de l'&eacute;curie, monta dessus,
+et partit sans en parler &agrave; personne. Cette nouvelle jeta la belle
+famille dans une &eacute;trange consternation. Le roi, qui ne pouvait les
+oublier, les envoya prier de venir d&icirc;ner avec lui; ils r&eacute;pondirent que
+leur fr&egrave;re venait de s'absenter, qu'ils ne pouvaient avoir de joie ni de
+repos sans lui, et qu'&agrave; son retour, ils ne manqueraient pas d'aller au
+palais. La princesse &eacute;tait inconsolable: l'eau qui danse et la pomme qui
+chante n'avaient plus de charmes pour elle; sans Ch&eacute;ri, rien ne lui
+&eacute;tait agr&eacute;able.</p>
+
+<p>Le prince s'en alla, errant par le monde; il demandait &agrave; ceux qu'il
+rencontrait o&ugrave; il pourrait trouver le petit oiseau Vert qui dit tout: la
+plupart l'ignoraient; mais il rencontra un v&eacute;n&eacute;rable vieillard, qui
+l'ayant fait entrer dans sa maison, voulut bien prendre la peine de
+regarder sur un globe qui faisait une partie de son &eacute;tude et de son
+divertissement. Il lui dit ensuite qu'il &eacute;tait dans un climat glac&eacute;, sur
+la pointe d'un rocher affreux, et il lui enseigna la route qu'il devait
+tenir. Le prince, par reconnaissance, lui donna plein un petit sac de
+grosses perles qui &eacute;taient tomb&eacute;es de ses cheveux, et prenant cong&eacute; de
+lui, il continua son voyage.</p>
+
+<p>Enfin, au lever de l'aurore, il aper&ccedil;ut le rocher, fort haut et fort
+escarp&eacute;; et sur le sommet, l'oiseau qui parlait comme un oracle, disant
+des choses admirables. Il comprit qu'avec un peu d'adresse il &eacute;tait ais&eacute;
+de l'attraper, car il ne paraissait point farouche; il allait et venait,
+sautant l&eacute;g&egrave;rement d'une pointe sur l'autre. Le prince descendit de
+cheval; et montant sans bruit, malgr&eacute; l'&acirc;pret&eacute; de ce mont, il se
+promettait le plaisir d'en faire un sensible &agrave; Belle-&Eacute;toile. Il se
+voyait si proche de l'oiseau Vert, qu'il croyait le prendre, lorsque le
+rocher s'ouvrant tout d'un coup, il tomba dans une spacieuse salle,
+aussi immobile qu'une statue; il ne pouvait ni remuer, ni se plaindre de
+sa d&eacute;plorable aventure. Trois cents chevaliers qui l'avaient tent&eacute;e
+comme lui, &eacute;taient au m&ecirc;me &eacute;tat; ils s'entre-regardaient, c'&eacute;tait la
+seule chose qui leur &eacute;tait permise.</p>
+
+<p>Le temps semblait si long &agrave; Belle-&Eacute;toile, que ne voyant point revenir
+son Ch&eacute;ri, elle tomba dangereusement malade. Les m&eacute;decins connurent bien
+qu'elle &eacute;tait d&eacute;vor&eacute;e par une profonde m&eacute;lancolie; ses fr&egrave;res l'aimaient
+tendrement; ils lui parl&egrave;rent de la cause de son mal: elle leur avoua
+qu'elle se reprochait nuit et jour l'&eacute;loignement de Ch&eacute;ri, qu'elle
+sentait bien qu'elle mourrait, si elle n'apprenait pas de ses nouvelles:
+ils furent touch&eacute;s de ses larmes, et pour la gu&eacute;rir, Petit-Soleil
+r&eacute;solut d'aller chercher fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Le prince partit, il sut en quel lieu &eacute;tait le fameux oiseau; il y fut,
+il le vit, il s'en approcha avec les m&ecirc;mes esp&eacute;rances; et dans ce moment
+le rocher l'engloutit, il tomba dans la grande salle; la premi&egrave;re chose
+qui arr&ecirc;ta ses regards, ce fut Ch&eacute;ri, mais il ne put lui parler.</p>
+
+<p>Belle-&Eacute;toile &eacute;tait un peu convalescente; elle esp&eacute;rait &agrave; chaque moment
+de voir revenir ses deux fr&egrave;res: mais ses esp&eacute;rances &eacute;tant d&eacute;&ccedil;ues, son
+affliction prit de nouvelles forces: elle ne cessait plus jour et nuit
+de se plaindre; elle s'accusait du d&eacute;sastre de ses fr&egrave;res; et le prince
+Heureux n'ayant pas moins piti&eacute; d'elle, que d'inqui&eacute;tude pour les
+princes, prit &agrave; son tour la r&eacute;solution de les aller chercher. Il le dit
+&agrave; Belle-&Eacute;toile; elle voulut d'abord s'y opposer: mais il r&eacute;pliqua qu'il
+&eacute;tait bien juste qu'il s'expos&acirc;t pour trouver les personnes du monde qui
+lui &eacute;taient les plus ch&egrave;res; l&agrave;-dessus il partit apr&egrave;s avoir fait de
+tendres adieux &agrave; la princesse: elle resta seule en proie &agrave; la plus vive
+douleur.</p>
+
+<p>Quand Feintise sut que le troisi&egrave;me prince &eacute;tait en chemin, elle se
+r&eacute;jouit infiniment; elle en avertit la reine-m&egrave;re, et lui promit plus
+fortement que jamais de perdre toute cette infortun&eacute;e famille: en effet,
+Heureux eut une aventure semblable &agrave; Ch&eacute;ri et &agrave; Petit-Soleil; il trouva
+le rocher, il vit le bel oiseau, et il tomba comme une statue dans la
+salle, o&ugrave; il reconnut les princes qu'il cherchait, sans pouvoir leur
+parler; ils &eacute;taient tous arrang&eacute;s dans des niches de cristal; ils ne
+dormaient jamais, ne mangeaient point, et restaient enchant&eacute;s d'une
+mani&egrave;re bien triste, car ils avaient seulement la libert&eacute; de r&ecirc;ver, et
+de d&eacute;plorer leur aventure.</p>
+
+<p>Belle-&Eacute;toile, inconsolable, ne voyant revenir aucun de ses fr&egrave;res, se
+reprocha d'avoir tard&eacute; si longtemps &agrave; les suivre. Sans h&eacute;siter
+davantage, elle donna ordre &agrave; tous ses gens de l'attendre six mois: mais
+que si ses fr&egrave;res ou elle ne revenaient pas dans ce temps, ils
+retournassent apprendre leur mort au corsaire et &agrave; sa femme; ensuite
+elle prit un habit d'homme, trouvant qu'il y avait moins &agrave; risquer pour
+elle, ainsi travestie dans son voyage, que si elle &eacute;tait all&eacute;e en
+aventuri&egrave;re courir le monde. Feintise la vit partir dessus son beau
+cheval; elle se trouva alors combl&eacute;e de joie, et courut au palais
+r&eacute;galer la reine-m&egrave;re de cette bonne nouvelle.</p>
+
+<p>La princesse s'&eacute;tait arm&eacute;e seulement d'un casque, dont elle ne levait
+presque jamais la visi&egrave;re, car sa beaut&eacute; &eacute;tait si d&eacute;licate et si
+parfaite, qu'on n'aurait pas cru, comme elle le voulait, qu'elle &eacute;tait
+un cavalier. La rigueur de l'hiver se faisait ressentir, et le pays o&ugrave;
+&eacute;tait le petit oiseau qui dit tout, ne recevait en aucune saison les
+heureuses influences du soleil.</p>
+
+<p>Belle-&Eacute;toile avait un &eacute;trange froid, mais rien ne pouvait la rebuter,
+lorsqu'elle vit une tourterelle qui n'&eacute;tait gu&egrave;re moins blanche et gu&egrave;re
+moins froide que la neige, laquelle &eacute;tait &eacute;tendue. Malgr&eacute; toute son
+impatience d'arriver au rocher, elle ne voulut pas la laisser mourir, et
+descendant de cheval, elle la prit entre ses mains, la r&eacute;chauffa de son
+haleine, puis la mit dans son sein; la pauvre petite ne remuait plus.
+Belle-&Eacute;toile pensait qu'elle &eacute;tait morte, elle y avait regret; elle la
+tira, et la regardant, elle lui dit, comme si elle e&ucirc;t pu l'entendre:</p>
+
+<p>&laquo;Que ferai-je, bien aimable tourterelle, pour te sauver la vie?</p>
+
+<p>&mdash;Belle-&Eacute;toile, r&eacute;pondit la bestiole, un doux baiser de votre bouche
+peut achever ce que vous avez si charitablement commenc&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas un, dit la princesse, mais cent, s'il les faut.&raquo;</p>
+
+<p>Elle la baisa; et la tourterelle, reprenant courage, lui dit gaiement:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous connais, malgr&eacute; votre d&eacute;guisement; sachez que vous entreprenez
+une chose qui vous serait impossible sans mon secours; faites donc ce
+que je vais vous conseiller. D&egrave;s que vous serez arriv&eacute;e au rocher, au
+lieu de chercher le moyen d'y monter, arr&ecirc;tez-vous au pied, et commencez
+la plus belle chanson et la plus m&eacute;lodieuse que vous sachiez. L'oiseau
+Vert qui dit tout, vous &eacute;coutera, et remarquera d'o&ugrave; vient cette voix,
+ensuite vous feindrez de vous endormir: je resterai aupr&egrave;s de vous;
+quand il me verra, il descendra de la pointe du rocher pour me b&eacute;queter:
+c'est dans ce moment que vous le pourrez prendre.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse, ravie de cette esp&eacute;rance, arriva presque aussit&ocirc;t au
+rocher; elle reconnut les chevaux de ses fr&egrave;res qui broutaient l'herbe:
+cette vue renouvela toutes ses douleurs; elle s'assit, et pleura
+longtemps am&egrave;rement. Mais le petit oiseau Vert disait de si belles
+choses, et si consolantes pour les malheureux, qu'il n'y avait point de
+coeur afflig&eacute; qu'il ne r&eacute;jou&icirc;t; de sorte qu'elle essuya ses larmes, et
+se mit &agrave; chanter si haut et si bien, que les princes au fond de leur
+salle enchant&eacute;e eurent le plaisir de l'entendre.</p>
+
+<p>Ce fut le premier moment o&ugrave; ils sentirent quelque esp&eacute;rance. Le petit
+oiseau Vert qui dit tout &eacute;coutait et regardait d'o&ugrave; venait cette voix;
+il aper&ccedil;ut la princesse, qui avait &ocirc;t&eacute; son casque pour dormir plus
+commod&eacute;ment, et la tourterelle qui voltigeait autour d'elle. &Agrave; cette
+vue, il descendit doucement, et vint la b&eacute;queter; mais il ne lui avait
+pas arrach&eacute; trois plumes, qu'il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; pris.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! que me voulez-vous? lui dit-il. Que vous ai-je fait pour venir de
+si loin me rendre si malheureux? Accordez-moi ma libert&eacute;, je vous en
+conjure; voyez ce que vous souhaitez en &eacute;change, il n'y a rien que je ne
+fasse.</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;sire, lui dit Belle-&Eacute;toile, que tu me rendes mes trois fr&egrave;res, je
+ne sais o&ugrave; ils sont, mais leurs chevaux qui paissent pr&egrave;s de ce rocher
+me font conna&icirc;tre que tu les retiens en quelque lieu.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, sous l'aile gauche, une plume incarnate; arrachez-la, lui
+dit-il, servez-vous-en pour toucher le rocher.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse fut diligente &agrave; ce qu'il lui avait command&eacute;; en m&ecirc;me temps
+elle vit des &eacute;clairs, et elle entendit un bruit de vents et de tonnerre
+m&ecirc;l&eacute;s ensemble, qui lui firent une crainte extr&ecirc;me. Malgr&eacute; sa frayeur,
+elle tint toujours l'oiseau Vert, craignant qu'il ne lui &eacute;chapp&acirc;t; elle
+toucha encore le rocher avec la plume incarnate, et la troisi&egrave;me fois,
+il se fendit depuis le sommet jusqu'au pied; elle entra d'un air
+victorieux dans la salle o&ugrave; les trois princes &eacute;taient avec beaucoup
+d'autres: elle courut vers Ch&eacute;ri, il ne la reconnaissait point avec son
+habit et son casque, et puis l'enchantement n'&eacute;tait pas encore fini, de
+sorte qu'il ne pouvait ni parler ni agir. La princesse, qui s'en
+aper&ccedil;ut, fit de nouvelles questions &agrave; l'oiseau Vert, auxquelles il
+r&eacute;pondit qu'il fallait avec la plume incarnate frotter les yeux et la
+bouche de tous ceux qu'elle voudrait d&eacute;senchanter: elle rendit ce bon
+office &agrave; plusieurs rois, &agrave; plusieurs souverains, et particuli&egrave;rement &agrave;
+nos trois princes.</p>
+
+<p>Touch&eacute;s d'un si grand bienfait, ils se jet&egrave;rent tous &agrave; ses genoux, le
+nommant le lib&eacute;rateur des rois. Elle s'aper&ccedil;ut alors que ses fr&egrave;res,
+tromp&eacute;s par ses habits, ne la reconnaissaient point; elle &ocirc;ta
+promptement son casque, elle leur tendit les bras, les embrassa cent
+fois, et demanda aux autres princes avec beaucoup de civilit&eacute;, qui ils
+&eacute;taient; chacun lui dit son aventure particuli&egrave;re, et ils s'offrirent &agrave;
+l'accompagner partout o&ugrave; elle voudrait aller. Elle r&eacute;pondit qu'encore
+que les lois de la chevalerie pussent lui donner quelque droit sur la
+libert&eacute; qu'elle venait de leur rendre, elle ne pr&eacute;tendait point s'en
+pr&eacute;valoir. L&agrave;-dessus elle se retira avec les princes, pour se rendre
+compte les uns aux autres de ce qui leur &eacute;tait arriv&eacute; depuis leur
+s&eacute;paration.</p>
+
+<p>Le petit oiseau Vert qui dit tout les interrompit pour prier
+Belle-&Eacute;toile de lui accorder sa libert&eacute;; elle chercha aussit&ocirc;t la
+tourterelle, afin de lui en demander avis, mais elle ne la trouva plus.
+Elle r&eacute;pondit &agrave; l'oiseau qu'il lui avait co&ucirc;t&eacute; trop de peines et
+d'inqui&eacute;tudes pour jouir si peu de sa conqu&ecirc;te. Ils mont&egrave;rent tous
+quatre &agrave; cheval, et laiss&egrave;rent les empereurs et les rois &agrave; pied, car
+depuis deux ou trois cents ans qu'ils &eacute;taient l&agrave;, leurs &eacute;quipages
+avaient p&eacute;ri.</p>
+
+<p>La reine-m&egrave;re, d&eacute;barrass&eacute;e de toute l'inqui&eacute;tude que lui avait caus&eacute;e le
+retour des beaux enfants, renouvela ses instances aupr&egrave;s du roi pour le
+faire remarier, et l'importuna si fort, qu'elle lui fit choisir une
+princesse de ses parentes. Et comme il fallait casser le mariage de la
+pauvre reine Blondine, qui &eacute;tait toujours demeur&eacute;e aupr&egrave;s de sa m&egrave;re, &agrave;
+leur petite maison de campagne, avec les trois chiens qu'elle avait
+nomm&eacute;s Chagrin, Mouron et Douleur, &agrave; cause de tous les ennuis qu'ils lui
+avaient caus&eacute;s, la reine-m&egrave;re l'envoya qu&eacute;rir; elle monta en carrosse,
+et prit les doguins, &eacute;tant v&ecirc;tue de noir, avec un long voile qui tombait
+jusqu'&agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>En cet &eacute;tat, elle parut plus belle que l'astre du jour, quoiqu'elle f&ucirc;t
+devenue p&acirc;le et maigre, car elle ne dormait point, et ne mangeait que
+par complaisance. Pour sa m&egrave;re, tout le monde en avait grande piti&eacute;; le
+roi en fut si attendri qu'il n'osait jeter les yeux sur elle; mais quand
+il pensait qu'il courait risque de n'avoir point d'autres h&eacute;ritiers que
+des doguins, il consentait &agrave; tout.</p>
+
+<p>Le jour &eacute;tant pris pour la noce, la reine-m&egrave;re, pri&eacute;e par l'amirale
+Rousse (qui ha&iuml;ssait toujours son infortun&eacute;e soeur), dit qu'elle voulait
+que la reine Blondine par&ucirc;t &agrave; la f&ecirc;te; tout &eacute;tait pr&eacute;par&eacute; pour la faire
+grande et somptueuse; et comme le roi n'&eacute;tait pas f&acirc;ch&eacute; que les
+&eacute;trangers vissent sa magnificence, il ordonna &agrave; son premier &eacute;cuyer
+d'aller chez les beaux enfants, les convier &agrave; venir, et lui commanda
+qu'en cas qu'ils ne fussent pas encore venus, il laiss&acirc;t de bons ordres
+afin qu'on les avert&icirc;t &agrave; leur retour.</p>
+
+<p>Le premier &eacute;cuyer les alla chercher, et ne les trouva point; mais
+sachant le plaisir que le roi aurait de les voir, il laissa un de ses
+gentilshommes pour les attendre, afin de les amener sans aucun
+retardement. Cet heureux jour venu, qui &eacute;tait celui du grand banquet,
+Belle-&Eacute;toile et les trois princes arriv&egrave;rent; le gentilhomme leur apprit
+l'histoire du roi, comme il avait autrefois &eacute;pous&eacute; une pauvre fille,
+parfaitement belle et sage, qui avait eu le malheur d'accoucher de trois
+chiens; qu'il l'avait chass&eacute;e pour ne la plus voir; que, cependant, il
+l'aimait tant, qu'il avait pass&eacute; quinze ans sans vouloir &eacute;couter aucune
+proposition de mariage; que la reine-m&egrave;re et ses sujets l'ayant
+fortement press&eacute;, il s'&eacute;tait r&eacute;solu &agrave; &eacute;pouser une princesse de la cour,
+et qu'il fallait promptement y venir pour assister &agrave; toute la c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps Belle-&Eacute;toile prit une robe de velours, couleur de rose,
+toute garnie de diamants brillants; elle laissa tomber ses cheveux par
+grosses boucles sur les &eacute;paules; ils &eacute;taient renou&eacute;s de rubans, l'&eacute;toile
+qu'elle avait sur le front jetait beaucoup de lumi&egrave;re, et la cha&icirc;ne
+d'or qui tournait autour de son cou, sans qu'on la p&ucirc;t &ocirc;ter, semblait
+&ecirc;tre d'un m&eacute;tal plus pr&eacute;cieux que l'or m&ecirc;me. Enfin jamais rien de si
+beau ne parut aux yeux des mortels. Ses fr&egrave;res n'&eacute;taient pas moins bien,
+entre autres le prince Ch&eacute;ri; il avait quelque chose qui le distinguait
+tr&egrave;s avantageusement. Ils mont&egrave;rent tous quatre dans un chariot d'&eacute;b&egrave;ne
+et d'ivoire, dont le dedans &eacute;tait de drap d'or, avec des carreaux de
+m&ecirc;me, brod&eacute;s de pierreries; douze chevaux blancs le tra&icirc;naient: le reste
+de leur &eacute;quipage &eacute;tait incomparable. Lorsque Belle-&Eacute;toile et ses fr&egrave;res
+parurent, le roi ravi les vint recevoir avec toute sa cour, au haut de
+l'escalier. La pomme qui chante se faisait entendre d'une mani&egrave;re
+merveilleuse, l'eau qui danse, dansait, et le petit oiseau qui dit tout,
+parlait mieux que les oracles: ils se baiss&egrave;rent tous quatre jusqu'aux
+genoux du roi, et lui prenant la main, ils la bais&egrave;rent avec autant de
+respect que d'affection. Il les embrassa, et leur dit:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous suis oblig&eacute;, aimables &eacute;trangers, d'&ecirc;tre venus aujourd'hui;
+votre pr&eacute;sence me fait un plaisir sensible.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il entra avec eux dans un grand salon, o&ugrave; les
+musiciens jouaient de toutes sortes d'instruments, et plusieurs tables
+servies splendidement ne laissaient rien &agrave; souhaiter pour la bonne
+ch&egrave;re.</p>
+
+<p>La reine-m&egrave;re vint, accompagn&eacute;e de sa future belle-fille, de l'amirale
+Rousse, et de toutes les dames, entre lesquelles on amenait la pauvre
+reine, li&eacute;e par le cou, avec une longe de cuir, et les trois chiens
+attach&eacute;s de m&ecirc;me. On la fit avancer jusqu'au milieu du salon, o&ugrave; &eacute;tait
+un chaudron plein d'os et de mauvaises viandes, que la reine-m&egrave;re avait
+ordonn&eacute;s pour leur d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Quand Belle-&Eacute;toile et les princes la virent si malheureuse, bien qu'ils
+ne la connussent point, les larmes leur vinrent aux yeux, soit que la
+r&eacute;volution des grandeurs du monde les touch&acirc;t, ou qu'ils fussent &eacute;mus
+par la force du sang qui se fait souvent ressentir. Mais que pensa la
+mauvaise reine d'un retour si peu esp&eacute;r&eacute; et si contraire &agrave; ses desseins?
+Elle jeta un regard furieux sur Feintise, qui d&eacute;sirait ardemment alors
+que la terre s'ouvr&icirc;t pour s'y pr&eacute;cipiter.</p>
+
+<p>Le roi pr&eacute;senta les beaux enfants &agrave; sa m&egrave;re, lui disant mille biens
+d'eux; et malgr&eacute; l'inqui&eacute;tude dont elle &eacute;tait saisie, elle ne laissa pas
+de leur parler avec un air riant, et de leur jeter des regards aussi
+favorables que si elle les e&ucirc;t aim&eacute;s, car la dissimulation &eacute;tait en
+usage d&egrave;s ce temps-l&agrave;. Le festin se passa fort gaiement, quoique le roi
+e&ucirc;t une extr&ecirc;me peine de voir manger sa femme avec ses doguins, comme la
+derni&egrave;re des cr&eacute;atures; mais ayant r&eacute;solu d'avoir de la complaisance
+pour sa m&egrave;re, qui l'obligeait &agrave; se remarier, il la laissait ordonner de
+tout.</p>
+
+<p>Sur la fin du repas, le roi adressant la parole &agrave; Belle-&Eacute;toile:</p>
+
+<p>&laquo;Je sais, lui dit-il, que vous &ecirc;tes en possession de trois tr&eacute;sors qui
+sont incomparables; je vous en f&eacute;licite, et je vous prie de nous
+raconter ce qu'il a fallu faire pour les conqu&eacute;rir.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-elle, je vous ob&eacute;irai avec plaisir: l'on m'avait dit que
+l'eau qui danse me rendrait belle, et que la pomme qui chante me
+donnerait de l'esprit; j'ai souhait&eacute; les avoir par ces deux raisons. &Agrave;
+l'&eacute;gard du petit oiseau Vert qui dit tout, j'en ai eu une autre; c'est
+que nous ne savons rien de notre fatale naissance: nous sommes des
+enfants abandonn&eacute;s de nos proches, qui n'en connaissons aucun; j'ai
+esp&eacute;r&eacute; que ce merveilleux oiseau nous &eacute;claircirait sur une chose qui
+nous occupe jour et nuit.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; juger de votre naissance par vous, r&eacute;pliqua le roi, elle doit &ecirc;tre
+des plus illustres; mais parlez sinc&egrave;rement, qui &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, lui dit-elle, mes fr&egrave;res et moi avons diff&eacute;r&eacute; de l'interroger
+jusqu'&agrave; notre retour: en arrivant nous avons re&ccedil;u vos ordres pour venir
+&agrave; vos noces; tout ce que j'ai pu faire, &ccedil;'a &eacute;t&eacute; de vous apporter ces
+trois raret&eacute;s pour vous divertir.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis tr&egrave;s aise, s'&eacute;cria le roi, ne diff&eacute;rons pas une chose si
+agr&eacute;able.</p>
+
+<p>Vous vous amusez &agrave; toutes les bagatelles qu'on vous propose, dit la
+reine-m&egrave;re en col&egrave;re; voil&agrave; de plaisants marmousets, avec leurs raret&eacute;s:
+en v&eacute;rit&eacute;, le nom seul fait assez conna&icirc;tre que rien n'est plus
+ridicule: fi! fi! je ne veux pas que de petits &eacute;trangers, apparemment de
+la lie du peuple, aient l'avantage d'abuser de votre cr&eacute;dulit&eacute;; tout
+cela consiste en quelques tours de gibeci&egrave;re et de gobelets; et sans
+vous, ils n'auraient pas eu l'honneur d'&ecirc;tre assis &agrave; ma table.&raquo;</p>
+
+<p>Belle-&Eacute;toile et ses fr&egrave;res entendant un discours si d&eacute;sobligeant, ne
+savaient que devenir; leur visage &eacute;tait couvert de confusion et de
+d&eacute;sespoir, d'essuyer un tel affront devant toute cette grande cour. Mais
+le roi ayant r&eacute;pondu &agrave; sa m&egrave;re que son proc&eacute;d&eacute; l'outrait, pria les beaux
+enfants de ne s'en point chagriner, et leur tendit la main en signe
+d'amiti&eacute;. Belle-&Eacute;toile prit un bassin de cristal de roche, dans lequel
+elle versa toute l'eau qui danse; on vit aussit&ocirc;t que cette eau
+s'agitait, sautait en cadence, allait et venait, s'&eacute;levait comme une
+petite mer irrit&eacute;e, changeait de mille couleurs, et faisait aller le
+bassin de cristal le long de la table du roi; puis il s'en &eacute;lan&ccedil;a tout
+d'un coup quelques gouttes sur le visage du premier &eacute;cuyer, &agrave; qui les
+enfants avaient de l'obligation. C'&eacute;tait un homme d'un m&eacute;rite rare, mais
+sa laideur ne l'&eacute;tait pas moins, et il en avait m&ecirc;me perdu un oeil. D&egrave;s
+que l'eau l'eut touch&eacute;, il devint si beau qu'on ne le reconnaissait
+plus, et son oeil se trouva gu&eacute;ri. Le roi, qui l'aimait ch&egrave;rement, eut
+autant de joie de cette aventure que la reine-m&egrave;re en ressentit de
+d&eacute;plaisir, car elle ne pouvait entendre les applaudissements qu'on
+donnait aux princes. Apr&egrave;s que le grand bruit fut cess&eacute;, Belle-&Eacute;toile
+mit sur l'eau qui danse la pomme qui chante, faite d'un seul rubis,
+couronn&eacute;e de diamants, avec sa branche d'ambre; elle commen&ccedil;a un concert
+si m&eacute;lodieux que cent musiciens se seraient fait moins entendre. Cela
+ravit le roi et toute sa cour, et l'on ne sortait point d'admiration,
+quand Belle-&Eacute;toile tira de son manchon une petite cage d'or, d'un
+travail merveilleux, o&ugrave; &eacute;tait l'oiseau Vert qui dit tout; il ne se
+nourrissait que de poudre de diamants, et ne buvait que de l'eau de
+perles distill&eacute;es. Elle le prit bien d&eacute;licatement, et le posa sur la
+pomme, qui se tut par respect, afin de lui donner le temps de parler: il
+avait ses plumes d'une si grande d&eacute;licatesse, qu'elles s'agitaient quand
+on fermait les yeux et qu'on les rouvrait proche de lui; elles &eacute;taient
+de toutes les nuances de vert que l'on peut imaginer: il s'adressa au
+roi, et lui demanda ce qu'il voulait savoir.</p>
+
+<p>&laquo;Nous souhaitons tous d'apprendre, r&eacute;pliqua le roi, qui sont cette belle
+fille et ces trois cavaliers.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; roi, r&eacute;pondit l'oiseau Vert, avec une voix forte et intelligible,
+elle est ta fille, et deux de ces princes sont tes fils; le troisi&egrave;me,
+appel&eacute; Ch&eacute;ri, est ton neveu.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus il raconta avec une &eacute;loquence incomparable toute l'histoire,
+sans n&eacute;gliger la moindre circonstance.</p>
+
+<p>Le roi fondait en larmes, et la reine afflig&eacute;e, qui avait quitt&eacute; son
+chaudron, ses os et ses chiens, s'&eacute;tait approch&eacute;e doucement: elle
+pleurait de joie et d'amour pour son mari et pour ses enfants; car
+pouvait-elle douter de la v&eacute;rit&eacute; de cette histoire, quand elle leur
+voyait toutes les marques qui pouvaient les faire reconna&icirc;tre? Les trois
+princes et Belle-&Eacute;toile se lev&egrave;rent &agrave; la fin de leur histoire; ils
+vinrent se jeter aux pieds du roi, ils embrassaient ses genoux, ils
+baisaient ses mains; il leur tendait les bras, il les serrait contre son
+coeur; l'on n'entendait que des soupirs, h&eacute;las! des cris de joie. Le roi
+se leva, et voyant la reine sa femme qui demeurait toujours craintive
+proche de la muraille, d'un air humili&eacute;, il alla &agrave; elle, et lui faisant
+mille caresses, il lui pr&eacute;senta lui-m&ecirc;me un fauteuil aupr&egrave;s du sien, et
+l'obligea de s'y asseoir.</p>
+
+<p>Ses enfants lui bais&egrave;rent mille fois les pieds et les mains; jamais
+spectacle n'a &eacute;t&eacute; plus tendre ni plus touchant: chacun pleurait en son
+particulier, et levait les mains et les yeux au ciel, pour lui rendre
+gr&acirc;ce d'avoir permis que des choses si importantes et si obscures
+fussent connues. Le roi remercia la princesse qui avait eu le dessein de
+l'&eacute;pouser, il lui laissa une grande quantit&eacute; de pierreries. Mais &agrave;
+l'&eacute;gard de la reine-m&egrave;re, de l'amirale et de Feintise, que n'aurait-il
+pas fait contre elles, s'il n'avait &eacute;cout&eacute; que son ressentiment? Le
+tonnerre de sa col&egrave;re commen&ccedil;ait &agrave; gronder, lorsque la g&eacute;n&eacute;reuse reine,
+ses enfants et Ch&eacute;ri le conjur&egrave;rent de s'apaiser, et de vouloir rendre
+contre elles un jugement plus exemplaire que rigoureux: il fit enfermer
+la reine-m&egrave;re dans une tour; mais pour l'amirale et Feintise, on les
+jeta ensemble dans un cachot noir et humide, o&ugrave; elles ne mangeaient
+qu'avec les trois doguins appel&eacute;s Chagrin, Mouron et Douleur, lesquels,
+ne voyant plus leur bonne ma&icirc;tresse, mordaient celles-ci &agrave; tous moments;
+elles y finirent leur vie, qui fut assez longue pour leur donner le
+temps de se repentir de tous leurs crimes.</p>
+
+<p>D&egrave;s que la reine-m&egrave;re, l'amirale Rousse et Feintise eurent &eacute;t&eacute; emmen&eacute;es,
+chacune dans le lieu que le roi avait ordonn&eacute;, les musiciens
+recommenc&egrave;rent &agrave; chanter et &agrave; jouer des instruments. La joie &eacute;tait sans
+pareille; Belle-&Eacute;toile et Ch&eacute;ri en ressentaient plus que tout le reste
+du monde ensemble; ils se voyaient &agrave; la veille d'&ecirc;tre heureux. En effet,
+le roi trouvant son neveu le plus beau et le plus spirituel de toute sa
+cour, lui dit qu'il ne voulait pas qu'un si grand jour se pass&acirc;t sans
+faire des noces, et qu'il lui accordait sa fille. Le prince, transport&eacute;
+de joie, se jeta &agrave; ses pieds, Belle-&Eacute;toile ne t&eacute;moigna gu&egrave;re moins de
+satisfaction.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait bien juste que la vieille princesse, qui vivait dans la
+solitude depuis tant d'ann&eacute;es, la quitt&acirc;t pour partager l'all&eacute;gresse
+publique. Cette m&ecirc;me petite f&eacute;e, qui &eacute;tait venue d&icirc;ner chez elle et
+qu'elle re&ccedil;ut si bien, y entra tout d'un coup, pour lui raconter ce qui
+se passait &agrave; la cour.</p>
+
+<p>&laquo;Allons-y, continua-t-elle, je vous apprendrai pendant le chemin les
+soins que j'ai pris de votre famille.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse reconnaissante monta dans son chariot; il &eacute;tait brillant
+d'or et d'azur, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; par des instruments de guerre, et suivi de six
+cents gardes du corps, qui paraissaient de grands seigneurs. Elle
+raconta &agrave; la princesse toute l'histoire de ses petits-fils, et lui dit
+qu'elle ne les avait point abandonn&eacute;s; que sous la forme d'une sir&egrave;ne,
+sous celle d'une tourterelle, enfin, de mille mani&egrave;res, elle les avait
+prot&eacute;g&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez, ajouta la f&eacute;e, qu'un bienfait n'est jamais perdu.&raquo;</p>
+
+<p>La bonne princesse voulait &agrave; tous moments baiser ses mains pour lui
+marquer sa reconnaissance; elle ne trouvait point de termes qui ne
+fussent au-dessous de sa joie. Enfin elles arriv&egrave;rent. Le roi les re&ccedil;ut
+avec mille t&eacute;moignages d'amiti&eacute;. La reine Blondine et les beaux enfants
+s'empress&egrave;rent, comme on le peut croire, &agrave; t&eacute;moigner de l'amiti&eacute; &agrave; cette
+illustre dame; et lorsqu'ils surent ce que la f&eacute;e avait fait en leur
+faveur, et qu'elle &eacute;tait la gracieuse tourterelle qui les avait guid&eacute;s,
+il ne se peut rien ajouter &agrave; tout ce qu'ils lui dirent. Pour achever de
+combler le roi de satisfaction, elle lui apprit que sa belle-m&egrave;re, qu'il
+avait toujours prise pour une pauvre paysanne, &eacute;tait n&eacute;e princesse
+souveraine. C'&eacute;tait peut-&ecirc;tre la seule chose qui manquait au bonheur de
+ce monarque. La f&ecirc;te s'acheva par le mariage de Belle-&Eacute;toile avec le
+prince Ch&eacute;ri. L'on envoya qu&eacute;rir le corsaire et sa femme, pour les
+r&eacute;compenser encore de la noble &eacute;ducation qu'ils avaient donn&eacute;e aux beaux
+enfants. Enfin, apr&egrave;s de longues peines, tout le monde fut satisfait.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>L'amour, n'en d&eacute;plaise aux censeurs,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Est l'origine de la gloire;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il fait animer les grands coeurs</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>&Agrave; braver le p&eacute;ril, &agrave; chercher la victoire.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>C'est lui, qui, dans tout l'univers,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>A du prince Ch&eacute;ri conserv&eacute; la m&eacute;moire;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et qui lui fit tenter tous les exploits divers</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que l'on remarque en son histoire.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Du moment qu'au beau sexe on veut faire sa cour,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Il faut se pr&eacute;parer &agrave; servir ses caprices;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais un coeur ne craint pas les plus grands pr&eacute;cipices,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>S'il a, pour l'animer, et la gloire et l'amour.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Contes, Tome II, by Marie-Catherine d'Aulnoy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME II ***
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+ways including checks, online payments and credit card
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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