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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18368-8.txt b/18368-8.txt new file mode 100644 index 0000000..7a16a9b --- /dev/null +++ b/18368-8.txt @@ -0,0 +1,8405 @@ +The Project Gutenberg EBook of Contes, Tome II, by Marie-Catherine d'Aulnoy + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes, Tome II + +Author: Marie-Catherine d'Aulnoy + +Release Date: May 10, 2006 [EBook #18368] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME II *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + +Marie-Catherine Baronne d'Aulnoy + +CONTES + +Tome II + +Table des matières + +La Chatte Blanche. +Le Rameau d'Or. +Le Pigeon et la Colombe. +Le Prince Marcassin. +La Princesse Belle-Étoile. + + + + +La Chatte Blanche + + +Il était une fois un roi qui avait trois fils bien faits et courageux; +il eut peur que l'envie de régner ne leur prît avant sa mort; il courait +même certains bruits qu'ils cherchaient à s'acquérir des créatures, et +que c'était pour lui ôter son royaume. Le roi se sentait vieux, mais son +esprit et sa capacité n'ayant point diminué, il n'avait pas envie de +leur céder une place qu'il remplissait si dignement; il pensa donc que +le meilleur moyen de vivre en repos, c'était de les amuser par des +promesses dont il saurait toujours éluder l'effet. + +Il les appela dans son cabinet, et après leur avoir parlé avec beaucoup +de bonté, il ajouta: «Vous conviendrez avec moi, mes chers enfants, que +mon grand âge ne permet pas que je m'applique aux affaires de mon État +avec autant de soin que je le faisais autrefois. Je crains que mes +sujets n'en souffrent, je veux mettre ma couronne sur la tête de l'un de +vous autres; mais il est bien juste que, pour un tel présent, vous +cherchiez les moyens de me plaire, dans le dessein que j'ai de me +retirer à la campagne. Il me semble qu'un petit chien adroit, joli et +fidèle me tiendrait bonne compagnie: de sorte que sans choisir mon fils +aîné plutôt que mon cadet, je vous déclare que celui des trois qui +m'apportera le plus beau petit chien sera aussitôt mon héritier.» Ces +princes demeurèrent surpris de l'inclination de leur père pour un petit +chien mais les deux cadets y pouvaient trouver leur compte, et ils +acceptèrent avec plaisir la commission d'aller en chercher un; l'aîné +était trop timide ou trop respectueux pour représenter ses droits. Ils +prirent congé du roi; il leur donna de l'argent et des pierreries, +ajoutant que dans un an sans y manquer ils revinssent, au même jour et à +la même heure, lui apporter leurs petits chiens. + +Avant de partir, ils allèrent dans un château qui n'était qu'à une lieue +de la ville. Ils y menèrent leurs plus confidents, et firent de grands +festins, où les trois frères se promirent une amitié éternelle, qu'ils +agiraient dans l'affaire en question sans jalousie et sans chagrin, et +que le plus heureux ferait toujours part de sa fortune aux autres; enfin +ils partirent, réglant qu'ils se trouveraient à leur retour dans le même +château, pour aller ensemble chez le roi; ils ne voulurent être suivis +de personne, et changèrent leurs noms pour n'être pas connus. + +Chacun prit une route différente: les deux aînés eurent beaucoup +d'aventures; mais je ne m'attache qu'à celles du cadet. Il était +gracieux, il avait l'esprit gai et réjouissant, la tête admirable, la +taille noble, les traits réguliers, de belles dents, beaucoup d'adresse +dans tous les exercices qui conviennent à un prince. Il chantait +agréablement, il touchait le luth et le théorbe avec une délicatesse qui +charmait, il savait peindre. En un mot, il était très accompli; et pour +sa valeur, elle allait jusqu'à l'intrépidité. + +Il n'y avait guère de jours qu'il n'achetât des chiens, de grands, de +petits, des lévriers, des dogues, limiers, chiens de chasse, épagneuls, +barbets, bichons; dès qu'il en avait un beau, et qu'il en trouvait un +plus beau, il laissait aller le premier pour garder l'autre; car il +aurait été impossible qu'il eût mené tout seul trente ou quarante mille +chiens, et il ne voulait ni gentilshommes, ni valets de chambre, ni +pages à sa suite. Il avançait toujours son chemin, n'ayant point +déterminé jusqu'où il irait, lorsqu'il fut surpris de la nuit, du +tonnerre et de la pluie dans une forêt, dont il ne pouvait plus +reconnaître les sentiers. + +Il prit le premier chemin, et après avoir marché longtemps, il aperçut +un peu de lumière; ce qui lui persuada qu'il y avait quelque maison +proche, où il se mettrait à l'abri jusqu'au lendemain. Ainsi guidé par +la lumière qu'il voyait, il arriva à la porte d'un château, le plus +superbe qui se soit jamais imaginé. Cette porte était d'or, couverte +d'escarboucles, dont la lumière vive et pure éclairait tous les +environs. C'était elle que le prince avait vue de fort loin; les murs +étaient d'une porcelaine transparente, mêlée de plusieurs couleurs, qui +représentaient l'histoire de toutes les fées, depuis la création du +monde jusqu'alors; les fameuses aventures de Peau-d'Âne, de Finette, de +l'Oranger, de Gracieuse, de la Belle au bois dormant, de Serpentin-Vert, +et de cent autres, n'y étaient pas oubliées. Il fut charmé d'y +reconnaître le prince Lutin, car c'était son oncle à la mode de +Bretagne. La pluie et le mauvais temps l'empêchèrent de s'arrêter +davantage dans un lieu où il se mouillait jusqu'aux os, outre qu'il ne +voyait point du tout aux endroits où la lumière des escarboucles ne +pouvait s'étendre. + +Il revint à la porte d'or; il vit un pied de chevreuil attaché à une +chaîne toute de diamant, il admira cette magnificence, et la sécurité +avec laquelle on vivait dans le château. Car enfin, disait-il, qui +empêche les voleurs de venir couper cette chaîne, et d'arracher les +escarboucles? Ils se feraient riches pour toujours. + +Il tira le pied de chevreuil, et aussitôt il entendit sonner une cloche, +qui lui parut d'or ou d'argent par le son qu'elle rendait; au bout d'un +moment la porte fut ouverte, sans qu'il aperçût autre chose qu'une +douzaine de mains en l'air, qui tenaient chacune un flambeau. Il demeura +si surpris qu'il hésitait à avancer, quand il sentit d'autres mains qui +le poussaient par derrière avec assez de violence. Il marcha donc fort +inquiet, et, à tout hasard, il porta la main sur la garde de son épée; +mais en entrant dans un vestibule tout incrusté de porphyre et de lapis, +il entendit deux voix ravissantes qui chantaient ces paroles: + + Des mains que vous voyez ne prenez point d'ombrage, + Et ne craignez, en ce séjour, + Que les charmes d'un beau visage, + Si votre coeur veut fuir l'amour. + +Il ne put croire qu'on l'invitât de si bonne grâce pour lui faire +ensuite du mal; de sorte que se sentant poussé vers une grande porte de +corail, qui s'ouvrit dès qu'il s'en fut approché, il entra dans un salon +de nacre de perle, et ensuite dans plusieurs chambres ornées +différemment, et si riches par les peintures et les pierreries qu'il en +était comme enchanté. Mille et mille lumières attachées depuis la voûte +du salon jusqu'en bas éclairaient une partie des autres appartements, +qui ne laissaient pas d'être remplis de lustres, de girandoles, et de +gradins couverts de bougies; enfin la magnificence était telle qu'il +n'était pas aisé de croire que ce fût une chose possible. + +Après avoir passé dans soixante chambres, les mains qui le conduisaient +l'arrêtèrent; il vit un grand fauteuil de commodité, qui s'approcha tout +seul de la cheminée. En même temps le feu s'alluma, et les mains qui lui +semblaient fort belles, blanches, petites, grassettes et bien +proportionnées le déshabillèrent, car il était mouillé comme je l'ai +déjà dit, et l'on avait peur qu'il ne s'enrhumât. On lui présenta, sans +qu'il vît personne, une chemise aussi belle que pour un jour de noces, +avec une robe de chambre d'une étoffe glacée d'or, brodée de petites +émeraudes qui formaient des chiffres. Les mains sans corps approchèrent +de lui une table, sur laquelle sa toilette fut mise. Rien n'était plus +magnifique; elles le peignèrent avec une légèreté et une adresse dont il +fut fort content. Ensuite on le rhabilla, mais ce ne fut pas avec ses +habits, on lui en apporta de beaucoup plus riches. Il admirait +silencieusement tout ce qui se passait, et quelquefois il lui prenait de +petits mouvements de frayeur, dont il n'était pas tout à fait le maître. + +Après qu'on l'eut poudré, frisé, parfumé, paré, ajusté, et rendu plus +beau qu'Adonis, les mains le conduisirent dans une salle superbe par ses +dorures et ses meubles. On voyait autour l'histoire des plus fameux +chats: Rodillardus pendu par les pieds au conseil des rats, Chat botté +marquis de Carabas, le Chat qui écrit, la Chatte devenue femme, les +sorciers devenus chats, le sabbat et toutes ses cérémonies; enfin rien +n'était plus singulier que ces tableaux. + +Le couvert était mis; il y en avait deux, chacun garni de son cadenas +d'or; le buffet surprenait par la quantité de vases de cristal de roche +et de mille pierres rares. Le prince ne savait pour qui ces deux +couverts étaient mis, lorsqu'il vit des chats qui se placèrent dans un +petit orchestre, ménagé exprès; l'un tenait un livre avec des notes les +plus extraordinaires du monde, l'autre un rouleau de papier dont il +battait la mesure, et les autres avaient de petites guitares. Tout d'un +coup chacun se mit à miauler sur différents tons, et à gratter les +cordes des guitares avec ses ongles; c'était la plus étrange musique que +l'on eût jamais entendue. Le prince se serait cru en enfer, s'il n'avait +pas trouvé ce palais trop merveilleux pour donner dans une pensée si peu +vraisemblable; mais il se bouchait les oreilles, et riait de toute sa +force, de voir les différentes postures et les grimaces de ces nouveaux +musiciens. + +Il rêvait aux différentes choses qui lui étaient déjà arrivées dans ce +château, lorsqu'il vit entrer une petite figure qui n'avait pas une +coudée de haut. Cette bamboche se couvrait d'un long voile de crêpe +noir. Deux chats la menaient; ils étaient vêtus de deuil, en manteau, et +l'épée au côté; un nombreux cortège de chats venait après; les uns +portaient des ratières pleines de rats, et les autres des souris dans +des cages. + +Le prince ne sortait point d'étonnement; il ne savait que penser. La +figurine noire s'approcha; et levant son voile, il aperçut la plus belle +petite chatte blanche qui ait jamais été et qui sera jamais. Elle avait +l'air fort jeune et fort triste; elle se mit à faire un miaulis si doux +et si charmant qu'il allait droit au coeur; elle dit au prince: «Fils de +roi, sois le bien venu, ma miaularde majesté te voit avec +plaisir.--Madame la Chatte, dit le prince, vous êtes bien généreuse de +me recevoir avec tant d'accueil, mais vous ne me paraissez pas une +bestiole ordinaire; le don que vous avez de la parole, et le superbe +château que vous possédez, en sont des preuves assez évidentes.--Fils de +roi, reprit Chatte Blanche, je te prie, cesse de me faire des +compliments, je suis simple dans mes discours et dans mes manières, mais +j'ai un bon coeur. Allons, continua-t-elle, que l'on serve, et que les +musiciens se taisent, car le prince n'entend pas ce qu'ils disent.--Et +disent-ils quelque chose, madame? reprit-il.--Sans doute, +continua-t-elle; nous avons ici des poètes qui ont infiniment d'esprit, +et si vous restez un peu parmi nous, vous aurez lieu d'en être +convaincu.--Il ne faut que vous entendre pour le croire, dit galamment +le prince; mais aussi, madame, je vous regarde comme une chatte fort +rare.» + +L'on apporta le souper, les mains dont les corps étaient invisibles +servaient. L'on mit d'abord sur la table deux bisques, l'une de +pigeonneaux, et l'autre de souris fort grasses. La vue de l'une empêcha +le prince de manger de l'autre, se figurant que le même cuisinier les +avait accommodées: mais la petite chatte, qui devina par la mine qu'il +faisait ce qu'il avait dans l'esprit, l'assura que sa cuisine était à +part, et qu'il pouvait manger de ce qu'on lui présenterait avec +certitude qu'il n'y aurait ni rats, ni souris. + +Le prince ne se le fit pas dire deux fois, croyant bien que la belle +petite chatte ne voudrait pas le tromper. Il remarqua qu'elle avait à sa +patte un portrait fait en table; cela le surprit. Il la pria de le lui +montrer, croyant que c'était maître Minagrobis. Il fut bien étonné de +voir un jeune homme si beau qu'il était à peine croyable que la nature +en pût former un semblable, et qui lui ressemblait si fort qu'on +n'aurait pu le peindre mieux. Elle soupira, et devenant encore plus +triste, elle garda un profond silence. Le prince vit bien qu'il y avait +quelque chose d'extraordinaire là-dessous; cependant il n'osa s'en +informer, de peur de déplaire à la chatte, ou de la chagriner. Il +l'entretint de toutes les nouvelles qu'il savait, et il la trouva fort +instruite des différents intérêts des princes, et des autres choses qui +se passaient dans le monde. + +Après le souper, Chatte Blanche convia son hôte d'entrer dans un salon +où il y avait un théâtre, sur lequel douze chats et douze singes +dansèrent un ballet. Les uns étaient vêtus en Maures, et les autres en +Chinois. Il est aisé de juger des sauts et des cabrioles qu'ils +faisaient, et de temps en temps ils se donnaient des coups de griffes; +c'est ainsi que la soirée finit. Chatte Blanche donna le bonsoir à son +hôte; les mains qui l'avaient conduit jusque-là le reprirent et le +menèrent dans un appartement tout opposé à celui qu'il avait vu. Il +était moins magnifique que galant; tout était tapissé d'ailes de +papillons, dont les diverses couleurs formaient mille fleurs +différentes. Il y avait aussi des plumes d'oiseaux très rares, et qui +n'ont peut-être jamais été vus que dans ce lieu-là. Les lits étaient de +gaze, rattachés par mille noeuds de rubans. C'étaient de grandes glaces +depuis le plafond jusqu'au parquet, et les bordures d'or ciselé +représentaient mille petits amours. + +Le prince se coucha sans dire mot, car il n'y avait pas moyen de faire +la conversation avec les mains qui le servaient; il dormit peu, et fut +réveillé par un bruit confus. Les mains aussitôt le tirèrent de son lit, +et lui mirent un habit de chasse. Il regarda dans la cour du château, il +aperçut plus de cinq cents chats, dont les uns menaient des lévriers en +laisse, les autres sonnaient du cor; c'était une grande fête. Chatte +Blanche allait à la chasse; elle voulait que le prince y vînt. Les +officieuses mains lui présentèrent un cheval de bois qui courait à toute +bride, et qui allait le pas à merveille; il fit quelque difficulté d'y +monter, disant qu'il s'en fallait beaucoup qu'il ne fût chevalier errant +comme don Quichotte: mais sa résistance ne servit de rien, on le planta +sur le cheval de bois. Il avait une housse et une selle en broderie d'or +et de diamants. Chatte Blanche montait un singe, le plus beau et le plus +superbe qui se soit encore vu; elle avait quitté son grand voile, et +portait un bonnet à la dragonne, qui lui donnait un air si résolu que +toutes les souris du voisinage en avaient peur. Il ne s'était jamais +fait une chasse plus agréable; les chats couraient plus vite que les +lapins et les lièvres; de sorte que, lorsqu'ils en prenaient, Chatte +Blanche faisait faire la curée devant elle, et il s'y passait mille +tours d'adresse très réjouissants; les oiseaux n'étaient pas de leur +côté trop en sûreté, car les chatons grimpaient aux arbres, et le maître +singe portait Chatte Blanche jusque dans les nids des aigles, pour +disposer à sa volonté des petites altesses aiglonnes. + +La chasse étant finie, elle prit un cor qui était long comme le doigt, +mais qui rendait un son si clair et si haut qu'on l'entendait aisément +de dix lieues: dès qu'elle eut sonné deux ou trois fanfares, elle fut +environnée de tous les chats du pays, les uns paraissaient en l'air, +montés sur des chariots, les autres dans des barques abordaient par eau, +enfin, il ne s'en est jamais tant vu. Ils étaient presque tous habillés +de différentes manières: elle retourna au château avec ce pompeux +cortège, et pria le prince d'y venir. Il le voulut bien, quoiqu'il lui +semblât que tant de chatonnerie tenait un peu du sabbat et du sorcier, +et que la chatte parlante l'étonnât plus que tout le reste. + +Dès qu'elle fut rentrée chez elle, on lui mit son grand voile noir; elle +soupa avec le prince, il avait faim, et mangea de bon appétit; l'on +apporta des liqueurs dont il but avec plaisir, et sur-le-champ elles lui +ôtèrent le souvenir du petit chien qu'il devait porter au roi. Il ne +pensa plus qu'à miauler avec Chatte Blanche, c'est-à-dire, à lui tenir +bonne et fidèle compagnie; il passait les jours en fêtes agréables, +tantôt à la pêche ou à la chasse, puis l'on faisait des ballets, des +carrousels, et mille autres choses où il se divertissait très bien; +souvent même la belle chatte composait des vers et des chansonnettes +d'un style si passionné qu'il semblait qu'elle avait le coeur tendre, et +que l'on ne pouvait parler comme elle faisait sans aimer; mais son +secrétaire, qui était un vieux chat, écrivait si mal que, encore que ses +ouvrages aient été conservés, il est impossible de les lire. + +Le prince avait oublié jusqu'à son pays. Les mains dont j'ai parlé +continuaient de le servir. Il regrettait quelquefois de n'être pas chat, +pour passer sa vie dans cette bonne compagnie. «Hélas! disait-il à +Chatte Blanche, que j'aurai de douleur de vous quitter; je vous aime si +chèrement! ou devenez fille, ou rendez-moi chat.» Elle trouvait son +souhait fort plaisant, et ne lui faisait que des réponses obscures, où +il ne comprenait presque rien. + +Une année s'écoule bien vite quand on n'a ni souci ni peine, qu'on se +réjouit et qu'on se porte bien. Chatte Blanche savait le temps où il +devait retourner; et comme il n'y pensait plus, elle l'en fit souvenir. +«Sais-tu, dit-elle, que tu n'as que trois jours pour chercher le petit +chien que le roi ton père souhaite, et que tes frères en ont trouvé de +fort beaux?» Le prince revint à lui, et s'étonnant de sa négligence: +«Par quel charme secret, s'écria-t-il, ai-je oublié la chose du monde +qui m'est la plus importante? Il y va de ma gloire et de ma fortune; où +prendrai-je un chien tel qu'il le faut pour gagner un royaume, et un +cheval assez diligent pour faire tant de chemin?» Il commença de +s'inquiéter, et s'affligea beaucoup. + +Chatte Blanche lui dit, en s'adoucissant: «Fils de roi, ne te chagrine +point, je suis de tes amies; tu peux rester encore ici un jour, et +quoiqu'il y ait cinq cents lieues d'ici à ton pays, le bon cheval de +bois t'y portera en moins de douze heures.--Je vous remercie, belle +Chatte, dit le prince; mais il ne me suffit pas de retourner vers mon +père, il faut que je lui porte un petit chien.--Tiens, lui dit Chatte +Blanche, voici un gland où il y en a un plus beau que la canicule.--Oh, +dit le prince, madame la Chatte, Votre Majesté se moque de +moi.--Approche le gland de ton oreille, continua-t-elle, et tu +l'entendras japper.» Il obéit. Aussitôt le petit chien fit jap, jap, et +le prince demeura transporté de joie, car tel chien qui tient dans un +gland doit être fort petit. Il voulait l'ouvrir, tant il avait envie de +le voir, mais Chatte Blanche lui dit qu'il pourrait avoir froid par les +chemins, et qu'il valait mieux attendre qu'il fût devant le roi son +père. Il la remercia mille fois, et lui dit un adieu très tendre. «Je +vous assure, ajouta-t-il, que les jours m'ont paru si courts avec vous +que je regrette en quelque façon de vous laisser ici; et quoique vous y +soyez souveraine, et que tous les chats qui vous font la cour aient plus +d'esprit et de galanterie que les nôtres, je ne laisse pas de vous +convier de venir avec moi.» La Chatte ne répondit à cette proposition +que par un profond soupir. + +Ils se quittèrent; le prince arriva le premier au château où le +rendez-vous avait été réglé avec ses frères. Ils s'y rendirent peu +après, et demeurèrent surpris de voir dans la cour un cheval de bois qui +sautait mieux que tous ceux que l'on a dans les académies. + +Le prince vint au-devant d'eux. Ils s'embrassèrent plusieurs fois, et se +rendirent compte de leurs voyages; mais notre prince déguisa à ses +frères la vérité de ses aventures, et leur montra un méchant chien, qui +servait à tourner la broche, disant qu'il l'avait trouvé si joli que +c'était celui qu'il apportait au roi. Quelque amitié qu'il y eût entre +eux, les deux aînés sentirent une secrète joie du mauvais choix de leur +cadet: ils étaient à table, et se marchaient sur le pied, comme pour se +dire qu'ils n'avaient rien à craindre de ce côté-là. + +Le lendemain ils partirent ensemble dans un même carrosse. Les deux fils +aînés du roi avaient de petits chiens dans des paniers, si beaux et si +délicats que l'on osait à peine les toucher. Le cadet portait le pauvre +tournebroche, qui était si crotté que personne ne pouvait le souffrir. +Lorsqu'ils furent dans le palais, chacun les environna pour leur +souhaiter la bienvenue; ils entrèrent dans l'appartement du roi. +Celui-ci ne savait en faveur duquel décider, car les petits chiens qui +lui étaient présentés par ses deux aînés étaient presque d'une égale +beauté, et ils se disputaient déjà l'avantage de la succession, lorsque +leur cadet les mit d'accord en tirant de sa poche le gland que Chatte +Blanche lui avait donné. Il l'ouvrit promptement, puis chacun vit un +petit chien couché sur du coton. Il passait au milieu d'une bague sans y +toucher. Le prince le mit par terre, aussitôt il commença de danser la +sarabande avec des castagnettes, aussi légèrement que la plus célèbre +Espagnole. Il était de mille couleurs différentes, ses soies et ses +oreilles traînaient par terre. Le roi demeura fort confus, car il était +impossible de trouver rien à redire à la beauté du toutou. + +Cependant il n'avait aucune envie de se défaire de sa couronne. Le plus +petit fleuron lui était plus cher que tous les chiens de l'univers. Il +dit donc à ses enfants qu'il était satisfait de leurs peines; mais +qu'ils avaient si bien réussi dans la première chose qu'il avait +souhaitée d'eux qu'il voulait encore éprouver leur habileté avant de +tenir parole; qu'ainsi il leur donnait un an à chercher par terre et par +mer une pièce de toile si fine qu'elle passât par le trou d'une aiguille +à faire du point de Venise. Ils demeurèrent tous trois très affligés +d'être en obligation de retourner à une nouvelle quête. Les deux +princes, dont les chiens étaient moins beaux que celui de leur cadet, y +consentirent. Chacun partit de son côté, sans se faire autant d'amitié +que la première fois, car le tournebroche les avait un peu refroidis. + +Notre prince reprit son cheval de bois; et sans vouloir chercher +d'autres secours que ceux qu'il pourrait espérer de l'amitié de Chatte +Blanche, il partit en toute diligence, et retourna au château où elle +l'avait si bien reçu. Il en trouva toutes les portes ouvertes; les +fenêtres, les toits, les tours et les murs étaient bien éclairés de cent +mille lampes, qui faisaient un effet merveilleux. Les mains qui +l'avaient si bien servi s'avancèrent au-devant de lui, prirent la bride +de l'excellent cheval de bois, qu'elles menèrent à l'écurie, pendant que +le prince entrait dans la chambre de Chatte Blanche. + +Elle était couchée dans une petite corbeille, sur un matelas de satin +blanc très propre. Elle avait des cornettes négligées, et paraissait +abattue; mais quand elle aperçut le prince, elle fit mille sauts et +autant de gambades, pour lui témoigner la joie qu'elle avait. «Quelque +sujet que j'eusse, lui dit-elle, d'espérer ton retour, je t'avoue, fils +de roi, que je n'osais m'en flatter; et je suis ordinairement si +malheureuse dans les choses que je souhaite, que celle-ci me surprend.» +Le prince reconnaissant lui fit mille caresses; il lui conta le succès +de son voyage, qu'elle savait peut-être mieux que lui, et que le roi +voulait une pièce de toile qui pût passer par le trou d'une aiguille; +qu'à la vérité il croyait la chose impossible, mais qu'il n'avait pas +laissé de la tenter, se promettant tout de son amitié et de son secours. +Chatte Blanche, prenant un air plus sérieux, lui dit que c'était une +affaire à laquelle il fallait penser, que par bonheur elle avait dans +son château des chattes qui filaient fort bien, qu'elle-même y mettrait +la griffe, et qu'elle avancerait cette besogne; qu'ainsi il pouvait +demeurer tranquille, sans aller bien loin chercher ce qu'il trouverait +plus aisément chez elle qu'en aucun lieu du monde. + +Les mains parurent, elles portaient des flambeaux; et le prince les +suivant avec Chatte Blanche entra dans une magnifique galerie qui +régnait le long d'une grande rivière, sur laquelle on tira un grand feu +d'artifice surprenant. L'on y devait brûler quatre chats, dont le procès +était fait dans les formes. Ils étaient accusés d'avoir mangé le rôti du +souper de Chatte Blanche, son fromage, son lait, d'avoir même conspiré +contre sa personne avec Martafax et L'hermite, fameux rats de la contrée, +et tenus pour tels par La Fontaine, auteur très véritable: mais avec +tout cela, l'on savait qu'il y avait beaucoup de cabale dans cette +affaire, et que la plupart des témoins étaient subornés. Quoi qu'il en +soit, le prince obtint leur grâce. Le feu d'artifice ne fit mal à +personne, et l'on n'a encore jamais vu de si belles fusées. + +L'on servit ensuite une médianoche très propre, qui causa plus de +plaisir au prince que le feu, car il avait grand faim, et son cheval de +bois l'avait mené si vite qu'il n'a jamais été de diligence pareille. +Les jours suivants se passèrent comme ceux qui les avaient précédés, +avec mille fêtes différentes, dont l'ingénieuse Chatte Blanche régalait +son hôte. C'est peut-être le premier mortel qui se soit si bien diverti +avec des chats, sans avoir d'autre compagnie. + +Il est vrai que Chatte Blanche avait l'esprit agréable, liant, et +presque universel. Elle était plus savante qu'il n'est permis à une +chatte de l'être. Le prince s'en étonnait quelquefois: «Non, lui +disait-il, ce n'est point une chose naturelle que tout ce que je +remarque de merveilleux en vous: si vous m'aimez, charmante minette, +apprenez-moi par quel prodige vous pensez et vous parlez si juste qu'on +pourrait vous recevoir dans les académies fameuses des plus beaux +esprits?--Cesse tes questions, fils de roi, lui disait-elle, il ne m'est +pas permis d'y répondre, et tu peux pousser tes conjectures aussi loin +que tu voudras, sans que je m'y oppose; qu'il te suffise que j'aie +toujours pour toi patte de velours, et que je m'intéresse tendrement +dans tout ce qui te regarde.» + +Insensiblement cette seconde année s'écoula comme la première, le prince +ne souhaitait guère de choses que les mains diligentes ne lui +apportassent sur-le-champ, soit des livres, des pierreries, des +tableaux, des médailles antiques; enfin il n'avait qu'à dire je veux un +tel bijou, qui est dans le cabinet du Mogol ou du roi de Perse, telle +statue de Corinthe ou de la Grèce, il voyait aussitôt devant lui ce +qu'il désirait, sans savoir ni qui l'avait apporté, ni d'où il venait. +Cela ne laisse pas d'avoir ses agréments; et pour se délasser, l'on est +quelquefois bien aise de se voir maître des plus beaux trésors de la +terre. + +Chatte Blanche, qui veillait toujours aux intérêts du prince, l'avertit +que le temps de son départ approchait, qu'il pouvait se tranquilliser +sur la pièce de toile qu'il désirait, et qu'elle lui en avait fait une +merveilleuse; elle ajouta qu'elle voulait cette fois-ci lui donner un +équipage digne de sa naissance, et sans attendre sa réponse, elle +l'obligea de regarder dans la grande cour du château. Il y avait une +calèche découverte, d'or émaillé de couleur de feu, avec mille devises +galantes, qui satisfaisaient autant l'esprit que les yeux. Douze chevaux +blancs comme la neige, attachés quatre à quatre de front, la traînaient, +chargés de harnais de velours couleur de feu en broderie de diamants, et +garnis de plaques d'or. La doublure de la calèche était pareille, et +cent carrosses à huit chevaux, tous remplis de seigneurs de grande +apparence, très superbement vêtus, suivaient cette calèche. Elle était +encore accompagnée par mille gardes du corps dont les habits étaient si +couverts de broderie que l'on n'apercevait point l'étoffe; ce qui était +singulier, c'est qu'on voyait partout le portrait de Chatte Blanche, +soit dans les devises de la calèche, ou sur les habits des gardes du +corps, ou attachés avec un ruban du justaucorps de ceux qui faisaient le +cortège, comme un ordre nouveau dont elle les avait honorés. + +«Va, dit-elle au prince, va paraître à la cour du roi ton père, d'une +manière si somptueuse que tes airs magnifiques servent à lui en imposer, +afin qu'il ne te refuse plus la couronne que tu mérites. Voilà une noix, +ne la casse qu'en sa présence, tu y trouveras la pièce de toile que tu +m'as demandée.--Aimable Blanchette, lui dit-il, je vous avoue que je +suis si pénétré de vos bontés, que si vous y vouliez consentir, je +préférerais de passer ma vie avec vous à toutes les grandeurs que j'ai +lieu de me promettre ailleurs.--Fils de roi, répliqua-t-elle, je suis +persuadée de la bonté de ton coeur, c'est une marchandise rare parmi les +princes, ils veulent être aimés de tout le monde, et ne veulent rien +aimer; mais tu montres assez que la règle générale a son exception. Je +te tiens compte de l'attachement que tu témoignes pour une petite Chatte +Blanche, qui dans le fond n'est propre à rien qu'à prendre des souris.» +Le prince lui baisa la patte, et partit. + +L'on aurait de la peine à croire la diligence qu'il fit, si l'on ne +savait déjà de quelle manière le cheval de bois l'avait porté en moins +de deux jours à plus de cinq cents lieues du château; de sorte que le +même pouvoir qui anima celui-là pressa si fort les autres qu'ils ne +restèrent que vingt-quatre heures sur le chemin; ils ne s'arrêtèrent en +aucun endroit, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés chez le roi, où les +deux frères aînés du prince s'étaient déjà rendus; de sorte que ne +voyant point paraître leur cadet, ils s'applaudissaient de sa +négligence, et se disaient tout bas l'un à l'autre: «Voilà qui est bien +heureux, il est mort ou malade, il ne sera point notre rival dans +l'affaire importante qui va se traiter.» Aussitôt ils déployèrent leurs +toiles, qui à la vérité étaient si fines qu'elles passaient par le trou +d'une grosse aiguille, mais dans une petite, cela ne se pouvait; et le +roi, très aise de ce prétexte de dispute, leur montra l'aiguille qu'il +avait proposée et que les magistrats, par son ordre, apportèrent du +trésor de la ville, où elle avait été soigneusement enfermée. + +Il y avait beaucoup de murmure sur cette dispute. Les amis des princes, +et particulièrement ceux de l'aîné, car c'était sa toile qui était la +plus belle, disaient que c'était là une franche chicane, où il entrait +beaucoup d'adresse et de normanisme. Les créatures du roi soutenaient +qu'il n'était point obligé de tenir des conditions qu'il n'avait pas +proposées; enfin, pour les mettre tous d'accord, l'on entendit un bruit +charmant de trompettes, de timbales et de hautbois; c'était notre prince +qui arrivait en pompeux appareil. Le roi et ses deux fils demeurèrent +aussi étonnés les uns que les autres d'une si grande magnificence. + +Après qu'il eut salué respectivement son père, embrassé ses frères, il +tira d'une boîte couverte de rubis la noix qu'il cassa; il croyait y +trouver la pièce de toile tant vantée; mais il y avait au lieu une +noisette. Il cassa encore, et demeura surpris de voir un noyau de +cerise. Chacun se regardait, le roi riait tout doucement, et se moquait +que son fils eût été assez crédule pour croire apporter dans une noix +une pièce de toile: mais pourquoi ne l'aurait-il pas cru, puisqu'il a +déjà donné un petit chien qui tenait dans un gland? Il cassa donc le +noyau de cerise, qui était rempli de son amande; alors il s'éleva un +grand bruit dans la chambre, l'on n'entendait autre chose que: «Le +prince cadet est la dupe de l'aventure.» Il ne répondit rien aux +mauvaises plaisanteries des courtisans; il ouvre l'amande, et trouve un +grain de blé puis dans le grain de blé un grain de millet. Oh! c'est la +vérité qu'il commença à se défier, et marmotta entre ses dents: «Chatte +Blanche, Chatte Blanche, tu t'es moquée de moi.» Il sentit dans ce +moment la griffe d'un chat sur sa main, dont il fut si bien égratigné +qu'il saignait. Il ne savait si cette griffade était faite pour lui +donner du coeur, ou lui faire perdre courage. Cependant il ouvrit le +grain de millet, et l'étonnement de tout le monde ne fut pas petit, +quand il en tira une pièce de toile de quatre cents aunes, si +merveilleuse que tous les oiseaux, les animaux et les poissons y étaient +peints avec les arbres, les fruits et les plantes de la terre, les +rochers, les raretés et les coquillages de la mer, le soleil, la lune, +les étoiles, les astres et les planètes des cieux: il y avait encore le +portrait des rois et autres souverains qui régnaient pour lors dans le +monde; celui de leurs femmes, de leurs maîtresses, de leurs enfants et +de tous leurs sujets, sans que le plus petit polisson y fût oublié. +Chacun dans son état faisait le personnage qui lui convenait, et vêtu à +la mode de son pays. Lorsque le roi vit cette pièce de toile, il devint +aussi pâle que le prince était devenu rouge de la chercher si longtemps. +L'on présenta l'aiguille, et elle y passa et repassa six fois. Le roi et +les deux princes aînés gardaient un morne silence, quoique la beauté si +rare de cette toile les forçât de temps en temps de dire que tout ce qui +était dans l'univers ne lui était pas comparable. + +Le roi poussa un profond soupir, et se tournant vers ses enfants: «Rien +ne peut, leur dit-il, me donner tant de consolation dans ma vieillesse +que de reconnaître votre déférence pour moi, je souhaite donc que vous +vous mettiez à une nouvelle épreuve. Allez encore voyager un an, et +celui qui au bout de l'année ramènera la plus belle fille l'épousera, et +sera couronné roi à son mariage; c'est aussi bien une nécessité que mon +successeur se marie. Je jure, je promets, que je ne différerai plus à +donner la récompense que j'ai promise.» + +Toute l'injustice roulait sur notre prince. Le petit chien et la pièce +de toile méritaient dix royaumes plutôt qu'un; mais il était si bien né +qu'il ne voulut point contrarier la volonté de son père; et sans +différer, il remonta dans sa calèche: tout son équipage le suivit, et il +retourna auprès de sa chère Chatte Blanche; elle savait le jour et le +moment qu'il devait arriver, tout était jonché de fleurs sur le chemin, +mille cassolettes fumaient de tous côtés, et particulièrement dans le +château. Elle était assise sur un tapis de Perse, et sous un pavillon de +drap d'or, dans une galerie où elle pouvait le voir revenir. Il fut reçu +par les mains qui l'avaient toujours servi. Tous les chats grimpèrent +sur les gouttières pour le féliciter par un miaulage désespéré. + +«Eh bien, fils de roi, lui dit-elle, te voilà donc encore revenu sans +couronne?--Madame, répliqua-t-il, vos bontés m'avaient mis en état de la +gagner: mais je suis persuadé que le roi aurait plus de peine à s'en +défaire que je n'aurais de plaisir à la posséder.--N'importe, dit-elle, +il ne faut rien négliger pour la mériter, je te servirai dans cette +occasion; et puisqu'il faut que tu mènes une belle fille à la cour de +ton père, je t'en chercherai quelqu'une qui te fera gagner le prix; +cependant réjouissons-nous, j'ai ordonné un combat naval entre mes chats +et les terribles rats de la contrée. Mes chats seront peut-être +embarrassés, car ils craignent l'eau; mais aussi ils auraient trop +d'avantage, et il faut, autant qu'on le peut, égaler toutes choses.» Le +prince admira la prudence de madame Minette. Il la loua beaucoup, et fut +avec elle sur une terrasse qui donnait vers la mer. + +Les vaisseaux des chats consistaient en de grands morceaux de liège, sur +lesquels ils voguaient assez commodément. Les rats avaient joint +plusieurs coques d'oeufs, et c'étaient là leurs navires. Le combat +s'opiniâtra cruellement; les rats se jetaient dans l'eau, et nageaient +bien mieux que les chats; de sorte que vingt fois ils furent vainqueurs +et vaincus; mais Minagrobis, amiral de la flotte chatonique, réduisit la +gente ratonienne dans le dernier désespoir. Il mangea à belles dents le +général de leur flotte; c'était un vieux rat expérimenté, qui avait fait +trois fois le tour du monde dans de bons vaisseaux, où il n'était ni +capitaine, ni matelot, mais seulement croque-lardon. + +Chatte Blanche ne voulut pas qu'on détruisît absolument ces pauvres +infortunés. Elle avait de la politique, et songeait que s'il n'y avait +plus ni rats, ni souris dans le pays, ses sujets vivraient dans une +oisiveté qui pourrait lui devenir préjudiciable. Le prince passa cette +année comme il avait fait des autres, c'est-à-dire à la chasse, à la +pêche, au jeu, car Chatte Blanche jouait fort bien aux échecs. Il ne +pouvait s'empêcher de temps en temps de lui faire de nouvelles +questions, pour savoir par quel miracle elle parlait. Il lui demandait +si elle était fée, ou si par une métamorphose on l'avait rendue chatte; +mais comme elle ne disait jamais que ce qu'elle voulait bien dire, elle +ne répondait aussi que ce qu'elle voulait bien répondre, et c'était tant +de petits mots qui ne signifiaient rien qu'il jugea aisément qu'elle ne +voulait pas partager son secret avec lui. + +Rien ne s'écoule plus vite que des jours qui se passent sans peine et +sans chagrin, et si la chatte n'avait pas été soigneuse de se souvenir +du temps qu'il fallait retourner à la cour, il est certain que le prince +l'aurait absolument oublié. Elle l'avertit la veille qu'il ne tiendrait +qu'à lui d'emmener une des plus belles princesses qui fût dans le monde, +que l'heure de détruire le fatal ouvrage des fées était à la fin arrivé, +et qu'il fallait pour cela qu'il se résolût à lui couper la tête et la +queue, qu'il jetterait promptement dans le feu. «Moi, s'écria-t-il, +Blanchette! mes amours! moi, dis-je, je serais assez barbare pour vous +tuer? Ah! vous voulez sans doute éprouver mon coeur, mais soyez certaine +qu'il n'est point capable de manquer à l'amitié et à la reconnaissance +qu'il vous doit.--Non, fils de roi, continua-t-elle, je ne te soupçonne +d'aucune ingratitude; je connais ton mérite, ce n'est ni toi, ni moi qui +réglons dans cette affaire notre destinée. Fais ce que je souhaite, nous +recommencerons l'un et l'autre d'être heureux, et tu connaîtras, foi de +chatte de bien et d'honneur, que je suis véritablement ton amie. + +Les larmes vinrent deux ou trois fois aux yeux du jeune prince, de la +seule pensée qu'il fallait couper la tête à sa petite chatonne qui était +si jolie et si gracieuse. Il dit encore tout ce qu'il put imaginer de +plus tendre pour qu'elle l'en dispensât, elle répondait opiniâtrement +qu'elle voulait mourir de sa main; et que c'était l'unique moyen +d'empêcher que ses frères n'eussent la couronne; en un mot, elle le +pressa avec tant d'ardeur qu'il tira son épée en tremblant, et, d'une +main mal assurée, il coupa la tête et la queue de sa bonne amie la +chatte: en même temps il vit la plus charmante métamorphose qui se +puisse imaginer. Le corps de Chatte Blanche devint grand, et se changea +tout d'un coup en fille, c'est ce qui ne saurait être décrit, il n'y a +eu que celle-là d'aussi accomplie. Ses yeux ravissaient les coeurs, et +sa douceur les retenait: sa taille était majestueuse, l'air noble et +modeste, un esprit liant, des manières engageantes; enfin, elle était +au-dessus de tout ce qu'il y a de plus aimable. + +Le prince en la voyant demeura si surpris, et d'une surprise si +agréable, qu'il se crut enchanté. Il ne pouvait parler, ses yeux +n'étaient pas assez grands pour la regarder, et sa langue liée ne +pouvait expliquer son étonnement; mais ce fut bien autre chose, +lorsqu'il vit entrer un nombre extraordinaire de dames et de seigneurs, +qui tenant tous leur peau de chattes ou de chats jetée sur leurs épaules +vinrent se prosterner aux pieds de la reine, et lui témoigner leur joie +de la revoir dans son état naturel. Elle les reçut avec des témoignages +de bonté qui marquaient assez le caractère de son coeur. Et après avoir +tenu son cercle quelques moments, elle ordonna qu'on la laissât seule +avec le prince, et elle lui parla ainsi: + +«Ne pensez pas, seigneur, que j'aie toujours été chatte, ni que ma +naissance soit obscure parmi les hommes. Mon père était roi de six +royaumes. Il aimait tendrement ma mère, et la laissait dans une entière +liberté de faire tout ce qu'elle voulait. Son inclination dominante +était de voyager; de sorte qu'étant grosse de moi, elle entreprit +d'aller voir une certaine montagne, dont elle avait entendu dire des +choses surprenantes. Comme elle était en chemin, on lui dit qu'il y +avait, proche du lieu où elle passait, un ancien château de fées, le +plus beau du monde, tout au moins qu'on le croyait tel par une tradition +qui en était restée; car d'ailleurs comme personne n'y entrait, on n'en +pouvait juger, mais qu'on savait très sûrement que ces fées avaient dans +leur jardin les meilleurs fruits, les plus savoureux et délicats qui se +fussent jamais mangés. + +Aussitôt la reine ma mère eut une envie si violente d'en manger qu'elle +y tourna ses pas. Elle arriva à la porte de ce superbe édifice, qui +brillait d'or et d'azur de tous les côtés; mais elle y frappa +inutilement: qui que ce soit ne parut, il semblait que tout le monde y +était mort; son envie augmentant par les difficultés, elle envoya quérir +des échelles, afin que l'on pût passer par-dessus les murs du jardin, et +l'on en serait venu à bout si ces murs ne se fussent haussés à vue +d'oeil, bien que personne n'y travaillât; l'on attachait des échelles +les unes aux autres, elles rompaient sous le poids de ceux qu'on y +faisait monter, et ils s'estropiaient ou se tuaient. + +La reine se désespérait. Elle voyait de grands arbres chargés de fruits +qu'elle croyait délicieux, elle en voulait manger ou mourir; de sorte +qu'elle fit tendre des tentes fort riches devant le château, et elle y +resta six semaines avec toute sa cour. Elle ne dormait ni ne mangeait, +elle soupirait sans cesse, elle ne parlait que des fruits du jardin +inaccessible; enfin elle tomba dangereusement malade, sans que qui que +ce soit pût apporter le moindre remède à son mal, car les inexorables +fées n'avaient pas même paru depuis qu'elle s'était établie proche de +leur château. Tous ses officiers s'affligeaient extraordinairement: l'on +n'entendait que des pleurs et des soupirs, pendant que la reine mourante +demandait des fruits à ceux qui la servaient; mais elle n'en voulait +point d'autres que ceux qu'on lui refusait. + +Une nuit qu'elle s'était un peu assoupie, elle vit en se réveillant une +petite vieille, laide et décrépite, assise dans un fauteuil au chevet de +son lit. Elle était surprise que ses femmes eussent laissé approcher si +près d'elle une inconnue, lorsque celle-ci lui dit: «Nous trouvons Ta +Majesté bien importune, de vouloir avec tant d'opiniâtreté manger de nos +fruits; mais puisqu'il y va de ta précieuse vie, mes soeurs et moi +consentons à t'en donner tant que tu pourras en emporter, et tant que tu +resteras ici, pourvu que tu nous fasses un don.--Ah! ma bonne mère, +s'écria la reine, parlez, je vous donne mes royaumes, mon coeur, mon +âme, pourvu que j'aie des fruits, je ne saurais les acheter trop +cher.--Nous voulons, dit-elle, que Ta Majesté nous donne la fille que tu +portes dans ton sein; dès qu'elle sera née, nous la viendrons quérir; +elle sera nourrie parmi nous; il n'y a point de vertus, de beautés, de +sciences, dont nous ne la voulions douer: en un mot, ce sera notre +enfant, nous la rendrons heureuse; mais observe que Ta Majesté ne la +reverra plus qu'elle ne soit mariée. Si la proposition t'agrée, je vais +tout à l'heure te guérir, et te mener dans nos vergers; malgré la nuit, +tu verras assez clair pour choisir ce que tu voudras. Si ce que je te +dis ne te plaît pas, bonsoir, madame la reine, je vais dormir.--Quelque +dure que soit la loi que vous m'imposez, répondit la reine, je l'accepte +plutôt que de mourir; car il est certain que je n'ai pas un jour à +vivre, ainsi je perdrais mon enfant en me perdant. Guérissez-moi, +savante fée, continua-t-elle, et ne me laissez pas un moment sans jouir +du privilège que vous venez de m'accorder.» + +La fée la toucha avec une petite baguette d'or, en disant: «Que Ta +Majesté soit quitte de tous les maux qui la retiennent dans ce lit.» Il +lui sembla aussitôt qu'on lui ôtait une robe fort pesante et fort dure, +dont elle se sentait comme accablée, et qu'il y avait des endroits où +elle tenait davantage. C'était apparemment ceux où le mal était le plus +grand. Elle fit appeler toutes ses dames, et leur dit avec un visage gai +qu'elle se portait à merveille, qu'elle allait se lever, et qu'enfin ces +portes si bien verrouillées et si bien barricadées du palais de féerie +lui seraient ouvertes pour manger de beaux fruits, et pour en emporter +tant qu'il lui plairait. + +Il n'y eut aucune de ses dames qui ne crût la reine en délire, et que +dans ce moment elle rêvait à ces fruits qu'elle avait tant souhaités; de +sorte qu'au lieu de lui répondre, elles se prirent à pleurer, et firent +éveiller tous les médecins pour voir en quel état elle était. Ce +retardement désespérait la reine; elle demandait promptement ses habits, +on les lui refusait; elle se mettait en colère, et devenait fort rouge. +L'on disait que c'était l'effet de sa fièvre; cependant les médecins +étant entrés, après lui avoir touché le pouls, et fait leurs cérémonies +ordinaires, ne purent nier qu'elle fût dans une parfaite santé. Ses +femmes qui virent la faute que le zèle leur avait fait commettre +tâchèrent de la réparer en l'habillant promptement. Chacun lui demanda +pardon, tout fut apaisé, et elle se hâta de suivre la vieille fée qui +l'avait toujours attendue. + +Elle entra dans le palais où rien ne pouvait être ajouté pour en faire +le plus beau lieu du monde. Vous le croirez aisément, seigneur, ajouta +la reine Chatte Blanche, quand je vous aurai dit que c'est celui où nous +sommes; deux autres fées un peu moins vieilles que celle qui conduisait +ma mère les reçurent à la porte, et lui firent un accueil très +favorable. Elle les pria de la mener promptement dans le jardin, et vers +les espaliers où elle trouverait les meilleurs fruits. «Ils sont tous +également bons, lui dirent-elles, et si ce n'était que tu veux avoir le +plaisir de les cueillir toi-même, nous n'aurions qu'à les appeler pour +les faire venir ici.--Je vous supplie, mesdames, dit la reine, que j'aie +la satisfaction de voir une chose si extraordinaire.» La plus vieille +mit ses doigts dans sa bouche, et siffla trois fois, puis elle cria: +«Abricots, pêches, pavis, brugnons, cerises, prunes, poires, bigarreaux, +melons, muscats, pommes, oranges, citrons, groseilles, fraises, +framboises, accourez à ma voix.--Mais, dit la reine, tout ce que vous +venez d'appeler vient en différentes saisons.--Cela n'est pas ainsi dans +nos vergers, dirent-elles, nous avons de tous les fruits qui sont sur la +terre, toujours mûrs, toujours bons, et qui ne se gâtent jamais. + +En même temps, ils arrivèrent roulants, rampants, pêle-mêle, sans se +gâter ni se salir; de sorte que la reine, impatiente de satisfaire son +envie, se jeta dessus, et prit les premiers qui s'offrirent sous ses +mains; elle les dévora plutôt qu'elle ne les mangea. + +Après s'en être un peu rassasiée, elle pria les fées de la laisser aller +aux espaliers, pour avoir le plaisir de les choisir de l'oeil avant que +de les cueillir.» Nous y consentons volontiers, dirent les trois fées; +mais souviens-toi de la promesse que tu nous as faite, il ne te sera +plus permis de t'en dédire.--Je suis persuadée, répliqua-t-elle, que +l'on est si bien avec vous, et ce palais me semble si beau, que si je +n'aimais pas chèrement le roi mon mari, je m'offrirais d'y demeurer +aussi; c'est pourquoi vous ne devez point craindre que je rétracte ma +parole.» Les fées, très contentes, lui ouvrirent tous leurs jardins, et +tous leurs enclos; elle y resta trois jours et trois nuits sans en +vouloir sortir, tant elle les trouvait délicieux. Elle cueillit des +fruits pour sa provision; et comme ils ne se gâtent jamais, elle en fit +charger quatre mille mulets qu'elle emmena. Les fées ajoutèrent à leurs +fruits des corbeilles d'or, d'un travail exquis, pour les mettre, et +plusieurs raretés dont le prix est excessif; elles lui promirent de +m'élever en princesse, de me rendre parfaite, et de me choisir un époux, +qu'elle serait avertie de la noce, et qu'elles espéraient bien qu'elle y +viendrait. + +Le roi fut ravi du retour de la reine; toute la cour lui en témoigna sa +joie; ce n'étaient que bals, mascarades, courses de bagues et festins, +où les fruits de la reine étaient servis comme un régal délicieux. Le +roi les mangeait préférablement à tout ce qu'on pouvait lui présenter. +Il ne savait point le traité qu'elle avait fait avec les fées, et +souvent il lui demandait en quel pays elle était allée pour rapporter de +si bonnes choses; elle lui répondait qu'elles se trouvaient sur une +montagne presque inaccessible, une autre fois qu'elles venaient dans des +vallons, puis au milieu d'un jardin ou dans une grande forêt. Le roi +demeurait surpris de tant de contrariétés. Il questionnait ceux qui +l'avaient accompagnée; mais elle leur avait tant défendu de conter à +personne son aventure qu'ils n'osaient en parler. Enfin la reine +inquiète de ce qu'elle avait promis aux fées, voyant approcher le temps +de ses couches, tomba dans une mélancolie affreuse, elle soupirait à +tout moment, et changeait à vue d'oeil. Le roi s'inquiéta, il pressa la +reine de lui déclarer le sujet de sa tristesse; et après des peines +extrêmes, elle lui apprit tout ce qui s'était passé entre les fées et +elle, et comme elle leur avait promis la fille qu'elle devait avoir. +«Quoi! s'écria le roi, nous n'avons point d'enfants, vous savez à quel +point j'en désire, et pour manger deux ou trois pommes, vous avez été +capable de promettre votre fille? Il faut que vous n'ayez aucune amitié +pour moi.» Là-dessus il l'accabla de mille reproches, dont ma pauvre +mère pensa mourir de douleur; mais il ne se contenta pas de cela, il la +fit enfermer dans une tour, et mit des gardes de tous côtés pour +empêcher qu'elle n'eût commerce avec qui que ce fût au monde, que les +officiers qui la servaient, encore changea-t-il ceux qui avaient été +avec elle au château des fées. + +La mauvaise intelligence du roi et de la reine jeta la cour dans une +consternation infinie. Chacun quitta ses riches habits pour en prendre +de conformes à la douleur générale. Le roi, de son côté, paraissait +inexorable; il ne voyait plus sa femme, et sitôt que je fus née, il me +fit apporter dans son palais pour y être nourrie, pendant qu'elle +resterait prisonnière et fort malheureuse. Les fées n'ignoraient rien de +ce qui se passait; elles s'en irritèrent, elles voulaient m'avoir, elles +me regardaient comme leur bien, et que c'était leur faire un vol que de +me retenir. Avant que de chercher une vengeance proportionnée à leur +chagrin, elles envoyèrent une célèbre ambassade au roi, pour l'avertir +de mettre la reine en liberté, et de lui rendre ses bonnes grâces, et +pour le prier aussi de me donner à leurs ambassadeurs, afin d'être +nourrie et élevée parmi elles. Les ambassadeurs étaient si petits et si +contrefaits, car c'étaient des nains hideux, qu'ils n'eurent pas le don +de persuader ce qu'ils voulaient au roi. Il les refusa rudement, et +s'ils n'étaient partis en diligence, il leur serait peut-être arrivé +pis. + +Quand les fées surent le procédé de mon père, elles s'indignèrent autant +qu'on peut l'être; et après avoir envoyé dans ses six royaumes tous les +maux qui pouvaient les désoler, elles lâchèrent un dragon épouvantable, +qui remplissait de venin les endroits où il passait, qui mangeait les +hommes et les enfants, et qui faisait mourir les arbres et les plantes +du souffle de son haleine. + +Le roi se trouva dans la dernière désolation: il consulta tous les sages +de son royaume sur ce qu'il devait faire pour garantir ses sujets des +malheurs, dont il les voyait accablés. Ils lui conseillèrent d'envoyer +chercher par tout le monde les meilleurs médecins et les plus excellents +remèdes, et d'un autre côté, qu'il fallait promettre la vie aux +criminels condamnés à la mort qui voudraient combattre le dragon. Le +roi, assez satisfait de cet avis, l'exécuta, et n'en reçut aucune +consolation, car la mortalité continuait, et personne n'allait contre le +dragon qu'il n'en fût dévoré; de sorte qu'il eut recours à une fée dont +il était protégé dès sa plus tendre jeunesse. Elle était fort vieille, +et ne se levait presque plus; il alla chez elle, et lui fit mille +reproches de souffrir que le destin le persécutât sans le secourir. +«Comment voulez-vous que je fasse, lui dit-elle, vous avez irrité mes +soeurs; elles ont autant de pouvoir que moi, et rarement nous agissons +les unes contre les autres. Songez à les apaiser en leur donnant votre +fille, cette petite princesse leur appartient: vous avez mis la reine +dans une étroite prison; que vous a donc fait cette femme si aimable +pour la traiter si mal? Résolvez-vous de tenir la parole qu'elle a +donnée, je vous assure que vous serez comblé de biens.» + +Le roi mon père m'aimait chèrement; mais ne voyant point d'autre moyen +de sauver ses royaumes, et de se délivrer du fatal dragon, il dit à son +amie qu'il était résolu de la croire, qu'il voulait bien me donner aux +fées, puisqu'elle assurait que je serais chérie et traitée en princesse +de mon rang; qu'il ferait aussi revenir la reine, et qu'elle n'avait +qu'à lui dire à qui il me confierait pour me porter au château de +féerie. «Il faut, lui dit-elle, la porter dans son berceau sur la +montagne de fleurs; vous pourrez même rester aux environs, pour être +spectateur de la fête qui se passera.» Le roi lui dit que dans huit +jours il irait avec la reine, qu'elle en avertît ses soeurs les fées, +afin qu'elles fissent là-dessus ce qu'elles jugeraient à propos. + +Dès qu'il fut de retour au palais, il envoya quérir la reine avec autant +de tendresse et de pompe qu'il l'avait fait mettre prisonnière avec +colère et emportement. Elle était si abattue et si changée qu'il aurait +eu peine à la reconnaître, si son coeur ne l'avait pas assuré que +c'était cette même personne qu'il avait tant chérie. Il la pria, les +larmes aux yeux, d'oublier les déplaisirs qu'il venait de lui causer, +l'assurant que ce seraient les derniers qu'elle éprouverait jamais avec +lui. Elle répliqua qu'elle se les était attirés par l'imprudence qu'elle +avait eue de promettre sa fille aux fées; et que si quelque chose la +pouvait rendre excusable, c'était l'état où elle était; enfin il lui +déclara qu'il voulait me remettre entre leurs mains. La reine à son tour +combattit ce dessein: il semblait que quelque fatalité s'en mêlait, et +que je devais toujours être un sujet de discorde entre mon père et ma +mère. Après qu'elle eut bien gémi et pleuré, sans rien obtenir de ce +qu'elle souhaitait (car le roi en voyait trop les funestes conséquences, +et nos sujets continuaient de mourir, comme s'ils eussent été coupables +des fautes de notre famille), elle consentit à tout ce qu'il désirait, +et l'on prépara tout pour la cérémonie. + +Je fus mise dans un berceau de nacre de perle, orné de tout ce que l'art +peut faire imaginer de plus galant. Ce n'étaient que guirlandes de +fleurs et festons qui pendaient autour, et les fleurs en étaient de +pierreries, dont les différentes couleurs, frappées par le soleil, +réfléchissaient des rayons si brillants qu'on ne pouvait les regarder. +La magnificence de mon ajustement surpassait, s'il se peut, celle du +berceau. Toutes les bandes de mon maillot étaient faites de grosses +perles, vingt-quatre princesses du sang me portaient sur une espèce de +brancard fort léger; leurs parures n'avaient rien de commun, mais il ne +leur fut pas permis de mettre d'autres couleurs que du blanc, par +rapport à mon innocence. Toute la cour m'accompagna, chacun dans son +rang. + +Pendant que l'on montait la montagne, on entendit une mélodieuse +symphonie qui s'approchait; enfin les fées parurent, au nombre de +trente-six; elles avaient prié leurs bonnes amies de venir avec elles; +chacune était assise dans une coquille de perle, plus grande que celle +où Vénus était lorsqu'elle sortit de la mer; des chevaux marins qui +n'allaient guère bien sur la terre les traînaient plus pompeuses que les +premières reines de l'univers; mais d'ailleurs vieilles et laides avec +excès. Elles portaient une branche d'olivier, pour signifier au roi que +sa soumission trouvait grâce devant elles; et lorsqu'elles me tinrent, +ce furent des caresses si extraordinaires qu'il semblait qu'elles ne +voulaient plus vivre que pour me rendre heureuse. + +Le dragon qui avait servi à les venger contre mon père venait après +elles, attaché avec des chaînes de diamant: elles me prirent entre leurs +bras, me firent mille caresses, me douèrent de plusieurs avantages, et +commencèrent ensuite le branle des fées. C'est une danse fort gaie; il +n'est pas croyable combien ces vieilles dames sautèrent et gambadèrent; +puis le dragon qui avait mangé tant de personnes s'approcha en rampant. +Les trois fées à qui ma mère m'avait promise, s'assirent dessus, mirent +mon berceau au milieu d'elles, et frappant le dragon avec une baguette, +il déploya aussitôt ses grandes ailes écaillées; plus fines que du +crêpe, elles étaient mêlées de mille couleurs bizarres: elles se +rendirent ainsi au château. Ma mère me voyant en l'air, exposée sur ce +furieux dragon, ne put s'empêcher de pousser de grands cris. Le roi la +consola, par l'assurance que son amie lui avait donnée qu'il ne +m'arriverait aucun accident, et que l'on prendrait le même soin de moi +que si j'étais restée dans son propre palais. Elle s'apaisa, bien qu'il +lui fût très douloureux de me perdre pour si longtemps, et d'en être la +seule cause; car si elle n'avait pas voulu manger les fruits du jardin, +je serais demeurée dans le royaume de mon père, et je n'aurais pas eu +tous les déplaisirs qui me restent à vous raconter. + +Sachez donc, fils de roi, que mes gardiennes, avaient bâti exprès une +tour, dans laquelle on trouvait mille beaux appartements pour toutes les +saisons de l'année, des meubles magnifiques, des livres agréables, mais +il n'y avait point de porte, et il fallait toujours entrer par les +fenêtres, qui étaient prodigieusement hautes. L'on trouvait un beau +jardin sur la tour, orné de fleurs, de fontaines et de berceaux de +verdure, qui garantissaient de la chaleur dans la plus ardente canicule. +Ce fut en ce lieu que les fées m'élevèrent avec des soins qui +surpassaient tout ce qu'elles avaient promis à la reine. Mes habits +étaient des plus à la mode, et si magnifiques que si quelqu'un m'avait +vue, l'on aurait cru que c'était le jour de mes noces. Elles +m'apprenaient tout ce qui convenait à mon âge et à ma naissance: je ne +leur donnais pas beaucoup de peine, car il n'y avait guère de choses que +je ne comprisse avec une extrême facilité: ma douceur leur était fort +agréable, et comme je n'avais jamais rien vu qu'elles, je serais +demeurée tranquille dans cette situation le reste de ma vie. + +Elles venaient toujours me voir, montées sur le furieux dragon dont j'ai +déjà parlé; elles ne m'entretenaient jamais ni du roi, ni de la reine; +elles me nommaient leur fille, et je croyais l'être. Personne au monde +ne restait avec moi dans la tour qu'un perroquet et un petit chien, +qu'elles m'avaient donnés pour me divertir, car ils étaient doués de +raison, et parlaient à merveille. + +Un des côtés de la tour était bâti sur un chemin creux, plein d'ornières +et d'arbres qui l'embarrassaient, de sorte que je n'y avais aperçu +personne depuis qu'on m'avait enfermée. Mais un jour, comme j'étais à la +fenêtre, causant avec mon perroquet et mon chien, j'entendis quelque +bruit. Je regardai de tous côtés, et j'aperçus un jeune chevalier qui +s'était arrêté pour écouter notre conversation; je n'en avais jamais vu +qu'en peinture. Je ne fus pas fâchée qu'une rencontre inespérée me +fournît cette occasion; de sorte que ne me défiant point du danger qui +est attaché à la satisfaction de voir un objet aimable, je m'avançai +pour le regarder, et plus je le regardais, plus j'y prenais de plaisir. +Il me fit une profonde révérence, il attacha ses yeux sur moi, et me +parut très en peine de quelle manière il pourrait m'entretenir; car ma +fenêtre était fort haute, il craignait d'être entendu, et il savait bien +que j'étais dans le château des fées. + +La nuit vint presque tout d'un coup, ou, pour parler plus juste, elle +vint sans que nous nous en aperçussions; il sonna deux ou trois fois du +cor, et me réjouit de quelques fanfares, puis il partit sans que je +pusse même distinguer de quel côté il allait, tant l'obscurité était +grande. Je restai très rêveuse; je ne sentis plus le même plaisir que +j'avais toujours pris à causer avec mon perroquet et mon chien. Ils me +disaient les plus jolies choses du monde, car des bêtes fées deviennent +spirituelles, mais j'étais occupée, et je ne savais point l'art de me +contraindre. Perroquet le remarqua; il était fin, il ne témoigna rien de +ce qui roulait dans sa tête. + +Je ne manquai pas de me lever avec le jour. Je courus à ma fenêtre; je +demeurai agréablement surprise d'apercevoir au pied de la tour le jeune +chevalier. Il avait des habits magnifiques; je me flattai que j'y avais +un peu de part, et je ne me trompais point. Il me parla avec une espèce +de trompette qui porte la voix, et par son secours, il me dit qu'ayant +été insensible jusqu'alors à toutes les beautés qu'il avait vues, il +s'était senti tout d'un coup si vivement frappé de la mienne qu'il ne +pouvait comprendre comment il se passerait sans mourir de me voir tous +les jours de sa vie. Je demeurai très contente de son compliment, et +très inquiète de n'oser y répondre; car il aurait fallu crier de toute +ma force, et me mettre dans le risque d'être mieux entendue encore des +fées que de lui. Je tenais quelques fleurs que je lui jetai, il les +reçut comme une insigne faveur; de sorte qu'il les baisa plusieurs fois, +et me remercia. Il me demanda ensuite si je trouverais bon qu'il vînt +tous les jours à la même heure sous mes fenêtres, et que si je le +voulais bien, je lui jetasse quelque chose. J'avais une bague de +turquoise que j'ôtai brusquement de mon doigt, et que je lui jetai avec +beaucoup de précipitation, lui faisant signe de s'éloigner en diligence; +c'est que j'entendais de l'autre côté la fée Violente, qui montait sur +son dragon pour m'apporter à déjeuner. + +La première chose qu'elle dit en entrant dans ma chambre, ce furent ces +mots: «Je sens ici la voix d'un homme, cherche, dragon.» Oh! que +devins-je! J'étais transie de peur qu'il ne passât par l'autre fenêtre, +et qu'il ne suivît le chevalier, pour lequel je m'intéressais déjà +beaucoup. «En vérité, dis-je, ma bonne maman (car la vieille fée voulait +que je la nommasse ainsi), vous plaisantez, quand vous dites que vous +sentez la voix d'un homme: est-ce que la voix sent quelque chose? Et +quand cela serait, quel est le mortel assez téméraire pour hasarder de +monter dans cette tour?--Ce que tu dis est vrai, ma fille, +répondit-elle, je suis ravie de te voir raisonner si joliment, et je +conçois que c'est la haine que j'ai pour tous les hommes qui me persuade +quelquefois qu'ils ne sont pas éloignés de moi.» Elle me donna mon +déjeuner et ma quenouille. «Quand tu auras mangé, ne manque pas de +filer, car tu ne fis rien hier, me dit-elle, et mes soeurs se +fâcheront.» En effet, je m'étais si fort occupée de l'inconnu qu'il +m'avait été impossible de filer. + +Dès qu'elle fut partie, je jetai la quenouille d'un petit air mutin, et +montai sur la terrasse pour découvrir de plus loin dans la campagne. +J'avais une lunette d'approche excellente; rien ne bornait ma vue, je +regardais de tous côtés, lorsque je découvris mon chevalier sur le haut +d'une montagne. Il se reposait sous un riche pavillon d'étoffe d'or, et +il était entouré d'une fort grosse cour. Je ne doutai point que ce ne +fût le fils de quelque roi voisin du palais des fées. Comme je craignais +que, s'il revenait à la tour, il ne fût découvert par le terrible +dragon, je vins prendre mon perroquet, et lui dis de voler jusqu'à cette +montagne, qu'il y trouverait celui qui m'avait parlé, et qu'il le priât +de ma part de ne plus revenir, parce que j'appréhendais la vigilance de +mes gardiennes, et qu'elles ne lui fissent un mauvais tour. + +Perroquet s'acquitta de sa commission en perroquet d'esprit. Chacun +demeura surpris de le voir venir à tire-d'aile se percher sur l'épaule +du prince, et lui parler tout bas à l'oreille. Le prince ressentit de la +joie et de la peine de cette ambassade. Le soin que je prenais flattait +son coeur; mais les difficultés qui se rencontraient à me parler +l'accablaient, sans pouvoir le détourner du dessein qu'il avait formé de +me plaire. Il fit cent questions à Perroquet, et Perroquet lui en fit +cent à son tour, car il était naturellement curieux. Le roi le chargea +d'une bague pour moi, à la place de ma turquoise; c'en était une aussi, +mais beaucoup plus belle que la mienne: elle était taillée en coeur avec +des diamants. «Il est juste, ajoutait-il, que je vous traite en +ambassadeur: voilà mon portrait que je vous donne, ne le montrez qu'à +votre charmante maîtresse.» Il lui attacha sous son aile son portrait, +et il apporta la bague dans son bec. + +J'attendais le retour de mon petit courrier vert avec une impatience que +je n'avais point connue jusqu'alors. Il me dit que celui à qui je +l'avais envoyé était un grand roi, qu'il l'avait reçu le mieux du monde, +et que je pouvais m'assurer qu'il ne voulait plus vivre que pour moi; +qu'encore qu'il y eût beaucoup de péril à venir au bas de ma tour, il +était résolu à tout, plutôt que de renoncer à me voir. Ces nouvelles +m'intriguèrent fort, je me pris à pleurer. Perroquet et Toutou me +consolèrent de leur mieux, car ils m'aimaient tendrement. Puis Perroquet +me présenta la bague du prince, et me montra le portrait. J'avoue que je +n'ai jamais été si aise que je le fus de pouvoir considérer de près +celui que je n'avais vu que de loin. Il me parut encore plus aimable +qu'il ne m'avait semblé; il me vint cent pensées dans l'esprit, dont les +unes agréables, et les autres tristes, me donnèrent un air d'inquiétude +extraordinaire. Les fées qui vinrent me voir s'en aperçurent. Elles se +dirent l'une à l'autre que sans doute je m'ennuyais, et qu'il fallait +songer à me trouver un époux de race fée. Elles parlèrent de plusieurs, +et s'arrêtèrent sur le petit roi Migonnet, dont le royaume était à cinq +cent mille lieues de leur palais; mais ce n'était pas là une affaire. +Perroquet entendit ce beau conseil, il vint m'en rendre compte, et me +dit: «Ah! que je vous plains, ma chère maîtresse, si vous devenez la +reine Migonnette! C'est un magot qui fait peur, j'ai regret de vous le +dire, mais en vérité le roi qui vous aime ne voudrait pas de lui pour +être son valet de pied.--Est-ce que tu l'as vu, Perroquet--Je le crois +vraiment, continua-t-il, j'ai été élevé sur une branche avec +lui.--Comment! Sur une branche? repris-je.--Oui, dit-il, c'est qu'il a +les pieds d'un aigle.» + +Un tel récit m'affligea étrangement; je regardais le charmant portrait +du jeune roi, je pensais bien qu'il n'en avait régalé Perroquet que pour +me donner lieu de le voir; et quand j'en faisais la comparaison avec +Migonnet, je n'espérais plus rien de ma vie, et je me résolvais plutôt à +mourir qu'à l'épouser. + +Je ne dormis point tant que la nuit dura. Perroquet et Toutou causèrent +avec moi; je m'endormis un peu sur le matin; et comme mon chien avait le +nez bon, il sentit que le roi était au pied de la tour. Il éveilla +Perroquet: «Je gage, dit-il, que le roi est là-bas.» Perroquet répondit: +«Tais-toi, babillard, parce que tu as presque toujours les yeux ouverts +et l'oreille alerte, tu es fâché du repos des autres.--Mais gageons, dit +encore le bon Toutou, je sais bien qu'il y est.» Perroquet répliqua. «Et +moi, je sais bien qu'il n'y est point; ne lui ai-je pas défendu d'y +venir de la part de notre maîtresse?--Ah! vraiment, tu me la donnes +belle avec tes défenses, s'écria mon chien, un homme passionné ne +consulte que son coeur.» Là-dessus il se mit à lui tirailler si fort les +ailes que Perroquet se fâcha. Je m'éveillai aux cris de l'un et de +l'autre; ils me dirent ce qui en faisait le sujet, je courus, ou plutôt +je volai à ma fenêtre; je vis le roi qui me tendait les bras, et qui me +dit avec sa trompette qu'il ne pouvait plus vivre sans moi, qu'il me +conjurait de trouver les moyens de sortir de ma tour, ou de l'y faire +entrer; qu'il attestait tous les dieux et tous les éléments, qu'il +m'épouserait aussitôt, et que je serais une des plus grandes reines de +l'univers. + +Je commandai à Perroquet de lui aller dire que ce qu'il souhaitait me +semblait presque impossible; que cependant, sur la parole qu'il me +donnait et les serments qu'il avait faits, j'allais m'appliquer à ce +qu'il désirait; que je le conjurais de ne pas venir tous les jours, +qu'enfin l'on pourrait s'en apercevoir, et qu'il n'y aurait point de +quartier avec les fées. + +Il se retira comblé de joie, dans l'espérance dont je le flattais; et je +me trouvai dans le plus grand embarras du monde, lorsque je fis +réflexion à ce que je venais de promettre. Comment sortir de cette tour, +où il n'y avait point de portes? Et n'avoir pour tout secours que +Perroquet et Toutou! Être si jeune, si peu expérimentée, si craintive! +Je pris donc la résolution de ne point tenter une chose où je ne +réussirais jamais, et je l'envoyai dire au roi par Perroquet. Il voulut +se tuer à ses yeux; mais enfin il le chargea de me persuader, ou de le +venir voir mourir, ou de le soulager. «Sire, s'écria l'ambassadeur +emplumé, ma maîtresse est suffisamment persuadée, elle ne manque que de +pouvoir.» + +Quand il me rendit compte de tout ce qui s'était passé, je m'affligeai +plus encore. La fée Violente vint, elle me trouva les yeux enflés et +rouges; elle dit que j'avais pleuré, et que si je ne lui en avouais le +sujet, elle me brûlerait; car toutes ses menaces étaient toujours +terribles. Je répondis, en tremblant, que j'étais lasse de filer, et que +j'avais envie de petits filets pour prendre des oisillons qui venaient +becqueter sur les fruits de mon jardin. «Ce que tu souhaites, ma fille, +me dit-elle, ne te coûtera plus de larmes, je t'apporterai des +cordelettes tant que tu en voudras.» En effet, j'en eus le soir même: +mais elle m'avertit de songer moins à travailler qu'à me faire belle, +parce que le roi Migonnet devait arriver dans peu. Je frémis à ces +fâcheuses nouvelles, et ne répliquai rien. + +Dès qu'elle fut partie, je commençai deux ou trois morceaux de filets; +mais à quoi je m'appliquai, ce fut à faire une échelle de corde, qui +était très bien faite, sans en avoir jamais vu. Il est vrai que la fée +ne m'en fournissait pas autant qu'il m'en fallait, et sans cesse elle +disait: «Mais ma fille, ton ouvrage est semblable à celui de Pénélope, +il n'avance point, et tu ne te lasses pas de me demander de quoi +travailler.--Oh! ma bonne maman! disais-je. Vous en parlez bien à votre +aise; ne voyez-vous pas que je ne sais comment m'y prendre, et que je +brûle tout? Avez-vous peur que je vous ruine en ficelle?» Mon air de +simplicité la réjouissait, bien qu'elle fût d'une humeur très +désagréable et très cruelle. + +J'envoyai Perroquet dire au roi de venir un soir sous les fenêtres de la +tour, qu'il y trouverait l'échelle, et qu'il saurait le reste quand il +serait arrivé. En effet je l'attachai bien ferme, résolue de me sauver +avec lui; mais quand il la vit, sans attendre que je descendisse, il +monta avec empressement, et se jeta dans ma chambre comme je préparais +tout pour ma fuite. + +Sa vue me donna tant de joie, que j'en oubliai le péril où nous étions. +Il renouvela tous ses serments, et me conjura de ne point différer de le +recevoir pour époux: nous prîmes Perroquet et Toutou pour témoins de +notre mariage; jamais noces ne se sont faites, entre des personnes si +élevées, avec moins d'éclat et de bruit, et jamais coeurs n'ont été plus +contents que les nôtres. + +Le jour n'était pas encore venu quand le roi me quitta, je lui racontai +l'épouvantable dessein des fées de me marier au petit Migonnet; je lui +dépeignis sa figure, dont il eut autant d'horreur que moi. À peine +fut-il parti que les heures me semblèrent aussi longues que des années: +je courus à la fenêtre, je le suivis des yeux malgré l'obscurité. Quel +fut mon étonnement de voir en l'air un chariot de feu traîné par des +salamandres ailées, qui faisaient une telle diligence que l'oeil pouvait +à peine les suivre! Ce chariot était accompagné de plusieurs gardes +montés sur des autruches. Je n'eus pas assez de loisir pour bien +considérer le magot qui traversait ainsi les airs; mais je crus aisément +que c'était une fée ou un enchanteur. + +Peu après la fée Violente entra dans ma chambre: «Je t'apporte de bonnes +nouvelles, me dit-elle; ton amant est arrivé depuis quelques heures, +prépare-toi à le recevoir: voici des habits et des pierreries.--Eh! qui +vous a dit, m'écriai-je, que je voulais être mariée? Ce n'est point du +tout mon intention, renvoyez le roi Migonnet, je n'en mettrai pas une +épingle davantage; qu'il me trouve belle ou laide, je ne suis point pour +lui.--Ouais, ouais, dit la fée encore, quelle petite révoltée, quelle +tête sans cervelle! Je n'entends pas raillerie, et je te...--Que me +ferez-vous répliquai-je, toute rouge des noms qu'elle m'avait donnés? +Peut-on être plus tristement nourrie que je le suis, dans une tour avec +un perroquet et un chien, voyant tous les jours plusieurs fois +l'horrible figure d'un dragon épouvantable?--Ah! petite ingrate, dit la +fée, méritais-tu tant de soins et de peines? Je ne l'ai que trop dit à +mes soeurs, que nous en aurions une triste récompense.» Elle fut les +trouver, elle leur raconta notre différend; elles restèrent aussi +surprises les unes que les autres. + +Perroquet et Toutou me firent de grandes remontrances, que si je faisais +davantage la mutine, ils prévoyaient qu'il m'en arriverait des cuisants +déplaisirs. Je me sentais si fière de posséder le coeur d'un grand roi +que je méprisais les fées et les conseils de mes pauvres petits +camarades. Je ne m'habillai point, et j'affectai de me coiffer de +travers, afin que Migonnet me trouvât désagréable. Notre entrevue se fit +sur la terrasse. Il y vint dans son chariot de feu. Jamais depuis qu'il +y a des nains, il ne s'en est vu un si petit. Il marchait sur ses pieds +d'aigle et sur les genoux tout ensemble, car il n'avait point d'os aux +jambes; de sorte qu'il se soutenait sur deux béquilles de diamant. Son +manteau royal n'avait qu'une demi-aune de long, et traînait plus d'un +tiers. Sa tête était grosse comme un boisseau, et son nez si grand qu'il +portait dessus une douzaine d'oiseaux, dont le ramage le réjouissait: il +avait une si furieuse barbe que les serins de Canarie y faisaient leurs +nids, et ses oreilles passaient d'une coudée au-dessus de sa tête; mais +on s'en apercevait peu, à cause d'une haute couronne pointue qu'il +portait pour paraître plus grand. La flamme de son chariot rôtit les +fruits, sécha les fleurs, et tarit les fontaines de mon jardin. Il vint +à moi, les bras ouverts pour m'embrasser, je me tins fort droite, il +fallut que son premier écuyer le haussât; mais aussitôt qu'il +s'approcha, je m'enfuis dans ma chambre, dont je fermai la porte et les +fenêtres de sorte que Migonnet se retira chez les fées très indigné +contre moi. + +Elles lui demandèrent mille fois pardon de ma brusquerie, et pour +l'apaiser, car il était redoutable, elles résolurent de l'amener la nuit +dans ma chambre pendant que je dormirais, de m'attacher les pieds et les +mains, pour me mettre avec lui dans son brûlant chariot, afin qu'il +m'emmenât. La chose ainsi arrêtée, elles me grondèrent à peine des +brusqueries que j'avais faites. Elles dirent seulement qu'il fallait +songer à les réparer. Perroquet et Toutou restèrent surpris d'une si +grande douceur. «Savez-vous bien, ma maîtresse, dit mon chien, que le +coeur ne m'annonce rien de bon: mesdames les fées sont d'étranges +personnages, et surtout Violente.» Je me moquai de ces alarmes, et +j'attendis mon cher époux avec mille impatiences: il en avait trop de me +voir pour tarder; je jetai l'échelle de corde, bien résolue de m'en +retourner avec lui; il monta légèrement, et me dit des choses si tendres +que je n'ose encore les rappeler à mon souvenir. + +Comme nous parlions ensemble avec la même tranquillité que nous aurions +eue dans son palais, nous vîmes tout d'un coup enfoncer les fenêtres de +ma chambre. Les fées entrèrent sur leur terrible dragon, Migonnet les +suivait dans son chariot de feu, et tous ses gardes avec leurs +autruches. Le roi, sans s'effrayer, mit l'épée à la main, et ne songea +qu'à me garantir de la plus furieuse aventure qui se soit jamais passée; +car enfin, vous le dirai-je, seigneur? ces barbares créatures poussèrent +leur dragon sur lui, et à mes yeux il le dévora. + +Désespérée de son malheur et du mien, je me jetai dans la gueule de cet +horrible monstre, voulant qu'il m'engloutît, comme il venait d'engloutir +tout ce que j'aimais au monde. Il voulait bien aussi; mais les fées +encore plus cruelles que lui ne le voulurent pas. «Il faut, +s'écrièrent-elles, la réserver à de plus longues peines, une prompte +mort est trop douce pour cette indigne créature.» Elles me touchèrent, +je me vis aussitôt sous la figure d'une chatte blanche; elles me +conduisirent dans ce superbe palais qui était à mon père; elles +métamorphosèrent tous les seigneurs et toutes les dames du royaume en +chats et en chattes; elles en laissèrent à qui l'on ne voyait que les +mains, et me réduisirent dans le déplorable état où vous me trouvâtes, +me faisant savoir ma naissance, la mort de mon père, celle de ma mère, +et que je ne serais délivrée de ma chatonique figure que par un prince +qui ressemblerait parfaitement à l'époux qu'elles m'avaient ravi. C'est +vous, seigneur, qui avez cette ressemblance, continua-t-elle, mêmes +traits, même air, même son de voix; j'en fus frappée aussitôt que je +vous vis; j'étais informée de tout ce qui devait arriver, et je le suis +encore de tout ce qui arrivera; mes peines vont finir.--Et les miennes, +belle reine, dit le prince, en se jetant à ses pieds, seront-elles de +longue durée?--Je vous aime déjà plus que ma vie, seigneur, dit la +reine; il faut partir pour aller vers votre père, nous verrons ses +sentiments pour moi, et s'il consentira à ce que vous désirez. + +Elle sortit, le prince lui donna la main, elle monta dans un chariot +avec lui: il était beaucoup plus magnifique que ceux qu'il avait eus +jusqu'alors. Le reste de l'équipage y répondait à tel point que tous les +fers des chevaux étaient d'émeraude, et les clous, de diamant. Cela ne +s'est peut-être jamais vu que cette fois-là. Je ne dis point les +agréables conversations que la reine et le prince avaient ensemble; si +elle était unique en beauté, elle ne l'était pas moins en esprit, et le +jeune prince était aussi parfait qu'elle; de sorte qu'ils pensaient des +choses toutes charmantes. + +Lorsqu'ils furent près du château, où les deux frères aînés du prince +devaient se trouver, la reine entra dans un petit rocher de cristal, +dont toutes les pointes étaient garnies d'or et de rubis. Il y avait des +rideaux tout autour, afin qu'on ne la vît point, et il était porté par +de jeunes hommes très bien faits et superbement vêtus. Le prince demeura +dans le chariot; il aperçut ses frères qui se promenaient avec des +princesses d'une excellente beauté. Dès qu'ils le reconnurent, ils +s'avancèrent pour le recevoir, et lui demandèrent s'il amenait une +maîtresse: il leur dit qu'il avait été si malheureux, que dans tout son +voyage il n'en avait rencontré que de très laides, que ce qu'il +apportait de plus rare, c'était une petite chatte blanche. Ils se +prirent à rire de sa simplicité. «Une chatte, lui dirent-ils, avez-vous +peur que les souris ne mangent notre palais?» Le prince répliqua qu'en +effet il n'était pas sage de vouloir faire un tel présent à son père; +là-dessus chacun prit le chemin de la ville. + +Les princes aînés montèrent avec leurs princesses dans des calèches +toutes d'or et d'azur, leurs chevaux avaient sur leurs têtes des plumes +et des aigrettes; rien n'était plus brillant que cette cavalcade. Notre +jeune prince allait après, et puis le rocher de cristal que tout le +monde regardait avec admiration. + +Les courtisans s'empressèrent de venir dire au roi que les trois princes +arrivaient: «Amènent-ils des belles dames? répliqua le roi.--Il est +impossible de rien voir qui les surpasse.» À cette réponse il parut +fâché. Les deux princes s'empressèrent de monter avec leurs +merveilleuses princesses. Le roi les reçut très bien, et ne savait à +laquelle donner le prix; il regarda son cadet, et lui dit: «Cette +fois-ci vous venez donc seul?--Votre Majesté verra dans ce rocher une +petite chatte blanche, répliqua le prince, qui miaule si doucement, et +qui fait si bien patte de velours, qu'elle lui agréera.» Le roi sourit, +et fut lui-même pour ouvrir le rocher; mais aussitôt qu'il s'approcha, +la reine avec un ressort en fit tomber toutes les pièces, et parut comme +le soleil qui a été quelque temps enveloppé dans une nue; ses cheveux +blonds étaient épars sur ses épaules, ils tombaient par grosses boucles +jusqu'à ses pieds; sa tête était ceinte de fleurs, sa robe d'une légère +gaze blanche, doublée de taffetas couleur de rosé, elle se leva et fit +une profonde révérence au roi, qui ne put s'empêcher, dans l'excès de +son admiration, de s'écrier: «Voici l'incomparable, et celle qui mérite +ma couronne.» + +«Seigneur, lui dit-elle, je ne suis pas venue pour vous arracher un +trône que vous remplissez si dignement, je suis née avec six royaumes: +permettez que je vous en offre un, et que j'en donne autant à chacun de +vos fils. Je ne vous demande pour toute récompense que votre amitié, et +ce jeune prince pour époux. Nous aurons encore assez de trois royaumes.» +Le roi et toute la cour poussèrent de longs cris de joie et +d'étonnement. Le mariage fut célébré aussitôt, aussi bien que celui des +deux princes; de sorte que toute la cour passa plusieurs mois dans les +divertissements et les plaisirs. Chacun ensuite partit pour aller +gouverner ses États; la belle Chatte Blanche s'y est immortalisée, +autant par ses bontés et ses libéralités que par son rare mérite et sa +beauté. + + + + +Le Rameau d'Or + + +Il était une fois un roi dont l'humeur austère et chagrine inspirait +plutôt de la crainte que de l'amour. Il se laissait voir rarement; et +sur les plus légers soupçons, il faisait mourir ses sujets. On le +nommait le roi Brun, parce qu'il fronçait toujours le sourcil. Le roi +Brun avait un fils qui ne lui ressemblait point. Rien n'égalait son +esprit, sa douceur, sa magnificence et sa capacité; mais il avait les +jambes tordues, une bosse plus haute que sa tête, les yeux de travers, +la bouche de côté; enfin c'était un petit monstre, et jamais une si +belle âme n'avait animé un corps si mal fait. Cependant, par un sort +singulier, il se faisait aimer jusqu'à la folie des personnes auxquelles +il voulait plaire; son esprit était si supérieur à tous les autres, +qu'on ne pouvait l'entendre avec indifférence. + +La reine sa mère voulut qu'on l'appelât Torticoli; soit qu'elle aimât ce +nom, ou qu'étant effectivement tout de travers, elle crût avoir +rencontré ce qui lui convenait davantage. Le roi Brun, qui pensait plus +à sa grandeur qu'à la satisfaction de son fils, jeta les yeux sur la +fille d'un puissant roi, qui était son voisin, et dont les États, joints +aux siens, pouvaient le rendre redoutable à toute la terre. Il pensa que +cette princesse serait fort propre pour le prince Torticoli, parce +qu'elle n'aurait pas lieu de lui reprocher sa difformité et sa laideur, +puisqu'elle était pour le moins aussi laide et aussi difforme que lui. +Elle allait toujours dans une jatte, elle avait les jambes rompues. On +l'appelait Trognon. C'était la créature du monde la plus aimable par +l'esprit; il semblait que le ciel avait voulu la récompenser du tort que +lui avait fait la nature. + +Le roi Brun ayant demandé et obtenu le portrait de la princesse Trognon, +le fit mettre dans une grande salle sous un dais, et il envoya quérir le +prince Torticoli, auquel il commanda de regarder ce portrait avec +tendresse, puisque c'était celui de Trognon, qui lui était destinée. +Torticoli y jeta les yeux, et les détourna aussitôt avec un air de +dédain qui offensa son père. + +«Est-ce que vous n'êtes pas content? lui dit-il d'un ton aigre et fâché. + +--Non, seigneur, répondit-il; je ne serai jamais content d'épouser un +cul-de-jatte. + +--Il vous sied bien, dit le roi Brun, de trouver des défauts en cette +princesse, étant vous-même un petit monstre qui fait peur! + +--C'est par cette raison, ajouta le prince, que je ne veux point +m'allier avec un autre monstre; j'ai assez de peine à me souffrir: que +serait-ce si j'avais une telle compagnie? + +--Vous craignez de perpétuer la race des magots, répondit le roi d'un +air offensant; mais vos craintes sont vaines, vous l'épouserez. Il +suffit que je l'ordonne pour être obéi.» + +Torticoli ne répliqua rien; il fit une profonde révérence, et se retira. + +Le roi Brun n'était point accoutumé à trouver la plus petite résistance; +celle de son fils le mit dans une colère épouvantable. Il le fit +enfermer dans une tour qui avait été bâtie exprès pour les princes +rebelles, mais il ne s'en était point trouvé depuis deux cent ans; de +sorte que tout y était en assez mauvais ordre. Les appartements et les +meubles y paraissaient d'une antiquité surprenante. Le prince aimait la +lecture. Il demanda des livres; on lui permit d'en prendre dans la +bibliothèque de la tour. Il crut d'abord que cette permission suffisait. +Lorsqu'il voulut les lire, il en trouva le langage si ancien qu'il n'y +comprenait rien. Il les laissait, puis il les reprenait, essayant d'y +entendre quelque chose, ou tout au moins de s'amuser avec. + +Le roi Brun, persuadé que Torticoli se lasserait de sa prison, agit +comme s'il avait consenti à épouser Trognon; il envoya des ambassadeurs +au roi son voisin, pour lui demander sa fille, à laquelle il promettait +une félicité parfaite. Le père de Trognon fut ravi de trouver une +occasion si avantageuse de la marier; car tout le monde n'est pas +d'humeur de se charger d'un cul-de-jatte. Il accepta la proposition du +roi Brun, quoiqu'à dire vrai, le portrait du prince Torticoli, qu'on lui +avait apporté, ne lui parût pas fort touchant. Il le fit placer à son +tour dans une galerie magnifique; l'on y apporta Trognon. Lorsqu'elle +l'aperçut, elle baissa les yeux et se mit à pleurer. Son père, indigné +de la répugnance qu'elle témoignait, prit un miroir. Le mettant +vis-à-vis d'elle: + +«Vous pleurez, ma fille, lui dit-il. Ah! regardez-vous, et convenez +après cela qu'il ne vous est pas permis de pleurer. + +--Si j'avais quelque empressement d'être mariée, seigneur, lui dit-elle, +j'aurais peut-être tort d'être si délicate; mais je chérirai mes +disgrâces, si je les souffre toute seule; je ne veux partager avec +personne l'ennui de me voir. Que je reste toute ma vie la malheureuse +princesse Trognon, je serai contente, ou tout au moins je ne me +plaindrai point.» + +Quelque bonnes que pussent être ses raisons, le roi ne les écouta pas; +il fallut partir avec les ambassadeurs qui l'étaient venus demander. + +Pendant qu'elle fait son voyage dans une litière, où elle était comme un +vrai Trognon, il faut revenir dans la tour, et voir ce que fait le +prince. Aucun de ses gardes n'osait lui parler. On avait ordre de le +laisser s'ennuyer, de lui donner mal à manger, et de le fatiguer par +toute sorte de mauvais traitements. Le roi Brun savait se faire obéir: +si ce n'était pas par amour, c'était au moins par crainte; mais +l'affection qu'on avait pour le prince était cause qu'on adoucissait ses +peines autant qu'on le pouvait. + +Un jour qu'il se promenait dans une grande galerie, pensant tristement à +sa destinée, qui l'avait fait naître si laid et si affreux, et qui lui +faisait rencontrer une princesse encore plus disgraciée, il jeta les +yeux sur les vitres, qu'il trouva peintes de couleurs si vives, et les +dessins si bien exprimés, qu'ayant un goût particulier pour ces beaux +ouvrages, il s'attacha à regarder celui-là; mais il n'y comprenait rien, +car c'étaient des histoires qui étaient passées depuis plusieurs +siècles. Il est vrai que ce qui le frappa, ce fut de voir un homme qui +lui ressemblait si fort, qu'il paraissait que c'était son portrait. Cet +homme était dans le donjon de la tour, et cherchait dans la muraille, où +il trouvait un tire-bourre d'or, avec lequel il ouvrait un cabinet. Il y +avait encore beaucoup d'autres choses qui frappèrent son imagination; et +sur la plupart des vitres, il voyait toujours son portrait. «Par quelle +aventure, disait-il, me fait-on faire ici un personnage, moi qui n'étais +pas encore né? Et par quelle fatale idée le peintre s'est-il diverti à +faire un homme comme moi?» Il voyait sur ces vitres une belle personne, +dont les traits étaient si réguliers, et la physionomie si spirituelle, +qu'il ne pouvait en détourner les yeux. Enfin il y avait mille objets +différents, et toutes les passions y étaient si bien exprimées, qu'il +croyait voir arriver ce qui n'était représenté que par le mélange des +couleurs. + +Il ne sortit de la galerie que lorsqu'il n'eut plus assez de jour pour +distinguer ces peintures. Quand il fut retourné dans sa chambre, il prit +un vieux manuscrit qui lui tomba le premier sous la main; les feuilles +en étaient de vélin, peintes tout autour, et la couverture d'or émaillé +de bleu, qui formait des chiffres. Il demeura bien surpris d'y voir les +mêmes choses qui étaient sur les vitres de la galerie; il tâchait de +lire ce qui était écrit; il n'en put venir à bout. Mais tout d'un coup +il vit que dans un des feuillets où l'on représentait des musiciens, ils +se mirent à chanter; et dans un autre feuillet, où il y avait des +joueurs de bassette et de trictrac, les cartes et les dés allaient et +venaient. Il tourna le vélin; c'était un bal où l'on dansait; toutes les +dames étaient parées, et d'une beauté merveilleuse. Il tourna encore le +feuillet: il sentit l'odeur d'un excellent repas: c'étaient les petites +figures qui mangeaient. La plus grande n'avait pas un quartier de haut. +Il y en eut une qui se tournant vers le prince: «À ta santé, Torticoli, +lui dit-elle, songe à nous rendre notre reine; si tu le fais, tu t'en +trouveras bien; si tu y manques, tu t'en trouveras mal.» + +À ces paroles, le prince fut saisi d'une si violente peur, car il y +avait déjà quelque temps qu'il commençait à trembler, qu'il laissa +tomber le livre d'un côté, et il tomba de l'autre comme un homme mort. +Au bruit de sa chute, ses gardes accoururent; ils l'aimaient chèrement, +et ne négligèrent rien pour le faire revenir de son évanouissement. +Lorsqu'il se trouva en état de parler, ils lui demandèrent ce qu'il +avait; il leur dit qu'on le nourrissait si mal qu'il n'y pouvait +résister, et qu'ayant la tête pleine d'imaginations, il s'était figuré +de voir et d'entendre des choses si surprenantes dans ce livre, qu'il +avait été saisi de peur. Ses gardes affligés lui donnèrent à manger, +malgré toutes les défenses du roi Brun. Quand il eut mangé, il reprit le +livre devant eux, et ne trouva plus rien de ce qu'il avait vu; cela lui +confirma qu'il s'était trompé. + +Il retourna le lendemain dans la galerie; il vit encore les peintures +sur les vitres, qui se remuaient, qui se promenaient dans des allées, +qui chassaient des cerfs et des lièvres, qui pêchaient, ou qui +bâtissaient de petites maisons; car c'étaient des miniatures fort +petites et son portrait était toujours partout. Il avait un habit +semblable au sien, il montait dans le donjon de la tour, et il y +trouvait le tire-bourre d'or. Comme il avait bien mangé, il n'y avait +plus lieu de croire qu'il entrât de la vision dans cette affaire.» Ceci +est trop mystérieux, dit-il, pour que je doive négliger les moyens d'en +savoir davantage; peut-être que je les apprendrai dans le donjon.» Il y +monta, et frappant contre le mur, il lui sembla qu'un endroit était +creux; il prit un marteau, il démaçonna cet endroit, et trouva un +tire-bourre d'or fort proprement fait. Il ignorait encore à quel usage +il devait lui servir, lorsqu'il aperçut dans un coin du donjon une +vieille armoire de méchant bois. Il voulut l'ouvrir, mais il ne put +trouver de serrures; de quelque côté qu'il la tournât, c'était une peine +inutile. Enfin il vit un petit trou, et soupçonnant que le tire-bourre +lui serait utile, il l'y mit; puis tirant avec force, il ouvrit +l'armoire. Mais autant qu'elle était vieille et laide par dehors, autant +était-elle belle et merveilleuse par dedans; tous les tiroirs étaient de +cristal de roche gravé, ou d'ambre, ou de pierres précieuses; quand on +en avait tiré un, l'on en trouvait de plus petits aux côtés, dessus, +dessous et au fond, qui étaient séparés par de la nacre de perle. On +tirait cette nacre, et les tiroirs ensuite; chacun était rempli des plus +belles armes du monde, de riches couronnes, de portraits admirables. Le +prince Torticoli était charmé; il tirait toujours sans se lasser. Enfin +il trouva une petite clef, faite d'une seule émeraude, avec laquelle il +ouvrit un guichet d'or qui était dans le fond; il fut ébloui d'une +brillante escarboucle qui formait une grande boîte. Il la tira +promptement du guichet; mais que devint-il, lorsqu'il la trouva toute +pleine de sang, et la main d'un homme qui était coupée, laquelle tenait +encore une boîte de portrait. + +À cette vue Torticoli frémit, ses cheveux se hérissèrent, ses jambes mal +assurées le soutenaient avec peine. Il s'assit par terre, tenant encore +la boîte, détournant les yeux d'un objet si funeste; il avait grande +envie de la remettre où il l'avait prise, mais il pensait que tout ce +qui s'était passé jusqu'alors n'était point arrivé sans de grands +mystères. Il se souvenait de ce que la petite figure du livre lui avait +dit: «Que selon qu'il en userait, il s'en trouverait bien ou mal.» Il +craignait autant l'avenir que le présent. Et venant à se reprocher une +timidité indigne d'une grande âme, il fit un effort sur lui-même; puis +attachant les yeux sur cette main: + +«Ô main infortunée! dit-il, ne peux-tu par quelques signes m'instruire +de ta triste aventure? Si je suis en état de te servir, assure-toi de la +générosité de mon coeur.» + +Cette main à ces paroles parut agitée, et remuant les doigts, elle lui +fit des signes, dont il entendit aussi bien le discours, que si une +bouche intelligente lui eût parlé. + +«Apprends, dit la main, que tu peux tout pour celui dont la barbarie +d'un jaloux m'a séparée. Tu vois dans ce portrait l'adorable beauté qui +est cause de mon malheur; va sans différer dans la galerie, prends garde +à l'endroit où le soleil darde ses plus ardents rayons; cherche, et tu +trouveras mon trésor.» + +La main cessa alors d'agir; le prince lui fit plusieurs questions, à +quoi elle ne répondit point. + +«Où vous remettrai-je?» lui dit-il. + +Elle lui fit de nouveaux signes; il comprit qu'il fallait la remettre +dans l'armoire: il n'y manqua pas. Tout fut refermé; il serra le +tire-bourre dans le même mur où il l'avait pris, et s'étant un peu +aguerri sur les prodiges, il descendit dans la galerie. + +À son arrivée les vitres commencèrent à faire un cliquetis et un +trémoussement extraordinaires; il regarda où les rayons du soleil +donnaient; il vit que c'était sur le portrait d'un jeune adolescent, si +beau et d'un si grand air qu'il en demeura charmé. En levant ce tableau, +il trouva un lambris d'ébène avec des filets d'or, comme dans tout le +reste de la galerie: il ne savait comment l'ôter, et s'il devait l'ôter. +Il regarda sur les vitres, il connut que le lambris se levait; aussitôt +il le lève, et il se trouve dans un vestibule tout de porphyre, orné de +statues; il monte un large degré d'agate, dont la rampe était d'or de +rapport; il entre dans un salon tout de lapis et traversant des +appartements sans nombre, où il restait ravi de l'excellence des +peintures et de la richesse des meubles, il arriva enfin dans une petite +chambre, dont tous les ornements étaient de turquoise, et il vit sur un +lit de gaze bleue et or, une dame qui semblait dormir. Elle était d'une +beauté incomparable; ses cheveux plus noirs que l'ébène relevaient la +blancheur de son teint; elle paraissait inquiète dans son sommeil; son +visage avait quelque chose d'abattu et d'une personne malade. + +Le prince, craignant de la réveiller, s'approcha doucement; il entendit +qu'elle parlait, et prêtant une grande attention à ses paroles, il ouït +ce peu de mots, entrecoupés de soupirs: «Penses-tu, perfide, que je +puisse t'aimer, après m'avoir éloignée de mon aimable Trasimène? Quoi! à +mes yeux tu as osé séparer une main si chère, d'un bras qui doit t'être +toujours redoutable? Est-ce ainsi que tu prétends me prouver ton respect +et ton amour? Ah! Trasimène, mon cher amant, ne dois-je plus vous voir?» +Le prince remarqua que les larmes cherchaient un passage entre ses +paupières fermées, et que coulant sur ses joues, elles ressemblaient aux +pleurs de l'aurore. + +Il restait au pied de son lit comme immobile, ne sachant s'il devait +l'éveiller ou la laisser plus longtemps dans un sommeil si triste; il +comprenait déjà que Trasimène était son amant, et qu'il en avait trouvé +la main dans le donjon; il roulait mille pensées confuses sur tant de +différentes choses, quand il entendit une musique charmante; elle était +composée de rossignols et de serins, qui accordaient si bien leur +ramage, qu'ils surpassaient les plus agréables voix. Aussitôt un aigle, +d'une grandeur extraordinaire, entra; il volait doucement, et tenait +dans ses serres un rameau d'or chargé de rubis, qui formaient des +cerises. Il attacha fixement ses yeux sur la belle endormie; il semblait +voir son soleil; et déployant ses grandes ailes, il planait devant elle, +tantôt s'élevant, et tantôt s'abaissant jusqu'à ses pieds. + +Après quelques moments, il se tourna vers le prince, et s'en approcha, +mettant dans sa main le rameau d'or cerisé; les oiseaux qui chantaient +poussèrent alors des tons qui percèrent les voûtes du palais. +Le prince appliqua si bien son esprit aux différentes choses qui +s'entre-succédaient, qu'il jugea que cette dame était enchantée, et que +l'honneur d'une aventure si glorieuse lui était réservé; il s'avance +vers elle, il met un genou en terre, il la frappe avec le rameau, lui +dit: + +«Belle et charmante personne, qui dormez par un pouvoir qui m'est +inconnu, je vous conjure au nom de Trasimène de rentrer dans toutes les +fonctions de la vie, qu'il semble que vous avez perdue.» + +La dame ouvre les yeux, aperçoit l'aigle, et s'écrie: + +«Arrêtez, cher amant, arrêtez.» + +Mais l'oiseau royal jette un cri aussi aigu que douloureux, et il +s'envole avec ses petits musiciens emplumés. + +La dame, se tournant en même temps vers Torticoli: + +«J'ai écouté mon coeur plutôt que ma reconnaissance, lui dit-elle; je +sais que je vous dois tout, et que vous me rappelez à la lumière, que +j'ai perdue depuis deux cents ans. L'enchanteur qui m'aimait, et qui m'a +fait souffrir tant de maux, vous avait réservé cette grande aventure; +j'ai le pouvoir de vous servir, j'en ai un désir passionné. Voyez ce que +vous souhaitez; j'emploierai l'art de féerie, que je possède +souverainement, pour vous rendre heureux. + +--Madame, répondit le prince, si votre science vous fait pénétrer +jusqu'aux sentiments du coeur, il vous est aisé de connaître que, malgré +les disgrâces dont je suis accablé, je suis moins à plaindre qu'un +autre. + +--C'est l'effet de votre bon esprit, ajouta la fée; mais enfin ne me +laissez pas la honte d'être ingrate à votre égard. Que souhaitez-vous? +Je peux tout: demandez. + +--Je souhaiterais, répondit Torticoli, vous rendre le beau Trasimène, +qui vous coûte de si fréquents soupirs. + +--Vous êtes trop généreux, lui dit-elle, de préférer mes intérêts aux +vôtres; cette grande affaire s'achèvera par une autre personne: je ne +m'explique pas davantage. Sachez seulement qu'elle ne vous sera pas +indifférente; mais ne me refusez pas plus longtemps le plaisir de vous +obliger. + +--Que désirez-vous, madame? dit le prince, en se jetant à ses pieds, +vous voyez mon affreuse figure, on me nomme Torticoli par dérision; +rendez-moi moins ridicule. + +--Va, prince, lui dit la fée, en le touchant trois fois avec le rameau +d'or, va, tu seras si accompli et si parfait, que jamais homme, devant +ni après toi, ne t'égalera; nomme-toi Sans-Pair, tu porteras ce nom à +juste titre.» + +Le prince reconnaissant embrassa ses genoux, et par un silence qui +expliquait sa joie, il lui laissait deviner ce qui se passait dans son +âme. Elle l'obligea de se relever; il se mira dans les glaces qui +ornaient cette chambre, et Sans-Pair ne reconnut plus Torticoli. Il +était grandi de trois pieds; il avait des cheveux qui tombaient par +grosses boucles sur ses épaules, un air plein de grandeur et de grâces, +des traits réguliers, des yeux d'esprit; enfin c'était le digne ouvrage +d'une fée bienfaisante et sensible. + +«Que ne m'est-il permis, lui dit-elle, de vous apprendre votre destinée! +de vous instruire des écueils que la fortune mettra en votre chemin! de +vous enseigner les moyens de les éviter! Que j'aurais de satisfaction de +joindre ce bon office à celui que je viens de vous rendre! mais +j'offenserais le Génie supérieur qui vous guide. Allez, prince, fuyez de +la tour, et souvenez-vous que la fée Bénigne sera toujours de vos +amies.» + +À ces mots, elle, le palais et les merveilles que le prince avait vues, +disparurent: il se trouva dans une épaisse forêt, à plus de cent lieues +de la tour où le roi Brun l'avait fait mettre. + +Laissons-le revenir de son juste étonnement, et voyons deux choses; +l'une, ce qui se passe entre les gardes que son père lui avait donnés, +et l'autre, ce qui arrive à la princesse Trognon. Ces pauvres gardes, +surpris que leur prince ne demandât point à souper, entrèrent dans sa +chambre, et ne l'ayant pas trouvé, ils le cherchèrent partout avec une +extrême crainte qu'il ne se fût sauvé. Leur peine étant inutile, ils +pensèrent se désespérer; car ils appréhendaient que le roi Brun, qui +était si terrible, ne les fît mourir. Après avoir agité tous les moyens +propres à l'apaiser, ils conclurent qu'il fallait qu'un d'entre eux se +mit au lit et ne se laissât point voir; qu'ils diraient que le prince +était bien malade, que peu après ils le feindraient mort, et qu'une +bûche ensevelie et enterrée les tirerait d'intrigue. Ce remède leur +parut infaillible; sur-le-champ ils le mirent en pratique. Le plus petit +des gardes, à qui l'on fit une grosse bosse, se coucha. On fut dire au +roi que son fils était bien malade; il crut que c'était pour +l'attendrir, et ne voulut rien relâcher de sa sévérité: c'était +justement ce que les timides gardes souhaitaient; et plus ils faisaient +paraître d'empressements, plus le roi Brun marquait d'indifférence. + +Pour la princesse Trognon, elle arriva dans une petite machine qui +n'avait qu'une coudée de haut, et la machine était dans une litière. Le +roi Brun alla au-devant d'elle; lorsqu'il la vit si difforme, dans une +jatte, la peau écaillée comme une morue, les sourcils joints, le nez +plat et large, et la bouche proche des oreilles, il ne put s'empêcher de +lui dire: + +«En vérité, princesse Trognon, vous êtes gracieuse de mépriser mon +Torticoli; sachez qu'il est bien laid, mais sans mentir il l'est moins +que vous. + +--Seigneur, lui dit-elle, je n'ai pas assez d'amour-propre pour +m'offenser des choses désobligeantes que vous me dites; je ne sais +cependant si vous croyez que ce soit un moyen sûr pour me persuadée +d'aimer votre charmant Torticoli; mais je vous déclare, malgré ma +misérable jatte, et les défauts dont je suis remplie, que je ne veux +point l'épouser, et que je préfère le titre de princesse Trognon à celui +de reine Torticoli.» + +Le roi Brun s'échauffa fort de cette réponse. + +«Je vous assure, lui dit-il, que je n'en aurai pas le démenti; le roi +votre père doit être votre maître, et je le suis devenu depuis qu'il +vous a mise entre mes mains. + +--Il est des choses, dit-elle, sur lesquelles nous pouvons opter; c'est +en dépit de moi qu'on m'a conduite ici, je vous en avertis; et je vous +regarderai comme mon plus mortel ennemi, si vous me faites violence.» + +Le roi encore plus irrité la quitta et lui donna un appartement dans son +palais, avec des dames qui avaient ordre de lui persuader que le +meilleur parti à prendre, pour elle, était d'épouser le prince. + +Cependant les gardes, qui craignaient d'être découverts, et que le roi +ne sût que son fils s'était sauvé, se hâtèrent de lui aller dire qu'il +était mort. À ces nouvelles il ressentit une douleur dont on le croyait +incapable; il cria, il hurla, et se prenant à Trognon de la perte qu'il +venait de faire, il l'envoya dans la tour à la place de son cher défunt. + +La pauvre princesse demeura aussi triste qu'étonnée de se trouver +prisonnière; elle avait du coeur, et elle parla comme elle devait d'un +procédé si dur. Elle croyait qu'on le dirait au roi; mais personne n'osa +l'en entretenir. Elle croyait aussi qu'elle pouvait écrire à son père +les mauvais traitements qu'elle souffrait, et qu'il viendrait la +délivrer. Ses projets de ce côté-là furent inutiles: on interceptait ses +lettres et on les donnait au roi Brun. + +Comme elle vivait dans cette espérance, elle s'affligeait moins, et tous +les jours elle allait dans la galerie regarder les peintures qui étaient +sur les vitres; rien ne lui paraissait plus extraordinaire que ce nombre +de choses différentes qui y étaient représentées, et de s'y voir dans sa +jatte. «Depuis que je suis arrivée en ce pays-ci, les peintres, +disait-elle, ont pris un étrange plaisir à me peindre; est-ce qu'il n'y +a pas assez de figures ridicules sans la mienne? ou veulent-ils par des +oppositions faire éclater davantage la beauté de cette jeune bergère qui +me semble charmante?» Elle regardait ensuite le portrait d'un berger +qu'elle ne pouvait assez louer. «Que l'on est à plaindre, disait-elle, +d'être disgraciée de la nature au point que je le suis! Et que l'on est +heureuse quand on est belle!» En disant ces mots, elle avait les larmes +aux yeux; puis se voyant dans un miroir, elle se tourna brusquement; +mais elle fut bien étonnée de trouver derrière elle une petite vieille, +coiffée d'un chaperon, qui était la moitié plus laide qu'elle; et la +jatte où elle se traînait avait plus de vingt trous, tant elle était +usée. + +«Princesse, lui dit cette vieillotte, vous pouvez choisir entre la vertu +et la beauté; vos regrets sont si touchants que je les ai entendus. Si +vous voulez être belle, vous serez coquette, glorieuse et très galante; +si vous voulez rester comme vous êtes, vous serez sage, estimée et fort +humble.» + +Trognon regarda celle qui lui parlait, et lui demanda si la beauté était +incompatible avec la sagesse. + +«Non, lui dit la bonne femme; mais à votre égard il est arrêté que vous +ne pouvez avoir que l'un des deux. + +--Hé bien, s'écria Trognon d'un air ferme, je préfère ma laideur à la +beauté. + +--Quoi! vous aimez mieux effrayer ceux qui vous voient? reprit la +vieille. + +--Oui, madame, dit la princesse, je choisis plutôt tous les malheurs +ensemble, que de manquer de vertu. + +--J'avais apporté exprès mon manchon jaune et blanc, dit la fée; en +soufflant du coté jaune, vous seriez devenue semblable à cette admirable +bergère qui vous a paru si charmante, et vous auriez été aimée d'un +berger dont le portrait a arrêté vos yeux plus d'une fois; en soufflant +du côté blanc, vous pourrez vous affermir encore dans le chemin de la +vertu, où vous entrez si courageusement. + +--Hé! madame, reprit la princesse, ne me refusez pas cette grâce, elle +me consolera de tout le mépris que l'on a pour moi.» + +La petite vieille lui donna le manchon de vertu et de beauté; Trognon ne +se méprit point, elle souffla par le côté blanc, et remercia la fée qui +disparut aussitôt. + +Elle était ravie du bon choix qu'elle avait fait; et quelque sujet +qu'elle eût d'envier l'incomparable beauté de la bergère peinte sur les +vitres, elle pensait, pour s'en consoler, que la beauté passe comme un +songe; que la vertu est un trésor éternel et une beauté inaltérable, qui +dure plus que la vie: elle espérait toujours que le roi son père se +mettrait à la tête d'une grosse armée, et qu'il la tirerait de la tour. +Elle attendait le moment de le voir avec mille impatiences, et elle +mourait d'envie de monter au donjon pour voir arriver le secours qu'elle +attendait. Mais comment grimper si haut? Elle allait dans sa chambre +moins vite qu'une tortue; et pour monter, c'était ses femmes qui la +portaient. + +Cependant elle en trouva un moyen assez particulier. Elle sut que +l'horloge était dans le donjon; elle ôta les poids, et se mit à la +place. Lorsqu'on remonta l'horloge, elle fut guindée jusqu'en haut; elle +regarda promptement à la fenêtre qui donnait sur la campagne, mais elle +ne vit rien venir, et elle s'en retira pour se reposer un peu. En +s'appuyant contre le mur que Torticoli, ou pour mieux dire le prince +Sans-Pair, avait défait et raccommodé assez mal, le plâtre tomba et le +tire-bourre d'or, qui fit tin, tin, près de Trognon. Elle l'aperçut, et +après l'avoir ramassé, elle examina à quoi il pouvait servir. Comme elle +avait plus d'esprit qu'une autre, elle jugea bien vite que c'était pour +ouvrir l'armoire, où il n'y avait point de serrure; elle en vint à bout, +et elle ne fut pas moins ravie que le prince l'avait été de tout ce +qu'elle y rencontra de rare et de galant. Il y avait quatre mille +tiroirs, tous remplis de bijoux antiques et modernes; enfin elle trouve +le guichet d'or, la boîte d'escarboucle, et la main qui nageait dans le +sang. Elle en frémit, et voulut la jeter; mais il ne fut pas en son +pouvoir de la laisser aller, une puissance secrète l'en empêchait. +«Hélas! que vais-je faire? dit-elle tristement. J'aime mieux mourir que +de rester davantage avec cette main coupée.» Dans ce moment elle +entendit une voix douce et agréable, qui lui dit: + +«Prends courage, princesse, ta félicité dépend de cette aventure. + +--Hé! que puis-je faire? répondit-elle en tremblant. + +--Il faut, lui dit la voix, emporter cette main dans ta chambre la +cacher sous ton chevet; et, quand tu verras un aigle, la lui donner sans +tarder un moment.» + +Quelque effrayée que fût la princesse, cette voix avait quelque chose de +si persuasif, qu'elle n'hésita pas à obéir; elle replaça les tiroirs et +les raretés comme elle les avait trouvés, sans en prendre aucune. Ses +gardes, qui craignaient qu'elle ne leur échappât à son tour, ne l'ayant +point vue dans sa chambre, la cherchèrent et demeurèrent surpris de la +rencontrer dans un lieu où elle ne pouvait, disaient-ils, monter que par +enchantement. + +Elle fut trois jours sans rien voir; elle n'osait ouvrir la belle boîte +d'escarboucle, parce que la main coupée lui faisait trop grand peur. +Enfin, une nuit elle entendit du bruit contre sa fenêtre; elle ouvrit +son rideau, et elle aperçut au clair de la lune un aigle qui voltigeait. +Elle se leva comme elle put, et se traînant dans la chambre, elle ouvrit +la fenêtre. L'aigle entra, faisant grand bruit avec ses ailes, en signe +de réjouissance; elle ne différa pas à lui présenter la main, qu'il prit +avec ses serres, et un moment après elle ne l'aperçut plus; il y avait à +sa place un jeune homme, le plus beau et le mieux fait qu'elle eût +jamais vu; son front était ceint d'un diadème, son habit couvert de +pierreries. Il tenait dans sa main un portrait; et prenant le premier la +parole: + +«Princesse, dit-il à Trognon, il y a deux cents ans qu'un perfide +enchanteur me retient en ces lieux. Nous aimions l'un et l'autre +l'admirable fée Bénigne; j'étais souffert, il était jaloux. Son art +surpassait le mien; et voulant s'en prévaloir pour me perdre, il me dit +d'un air absolu qu'il me défendait de la voir davantage. Une telle +défense ne convenait ni à mon amour, ni au rang que je tenais: je le +menaçai; et la belle que j'adore se trouva si offensée de la conduite de +l'enchanteur, qu'elle lui défendit à son tour de l'approcher jamais. Ce +cruel résolut de nous punir l'un et l'autre. + +«Un jour que j'étais auprès d'elle, charmé du portrait qu'elle m'avait +donné, et que je regardais, le trouvant mille fois moins beau que +l'original, il parut, et d'un coup de sabre il sépara ma main de mon +bras. La fée Bénigne (c'est le nom de ma reine) ressentit plus vivement +que moi la douleur de cet accident; elle tomba évanouie sur son lit, et +sur-le-champ je me sentis couvert de plumes; je fus métamorphosé en +aigle. Il m'était permis de venir tous les jours voir la reine, sans +pouvoir en approcher ni la réveiller; mais j'avais la consolation de +l'entendre sans cesse pousser de tendres soupirs, et parler en rêvant de +son cher Trasimène. Je savais encore qu'au bout de deux cents ans un +prince rappellerait Bénigne à la lumière, et qu'une princesse, en me +rendant ma main coupée, me rendrait ma première forme. Une fée qui +s'intéresse à votre gloire a voulu que cela fût ainsi; c'est elle qui a +si soigneusement enfermé ma main dans l'armoire du donjon; c'est elle +qui m'a donné le pouvoir de vous marquer aujourd'hui ma reconnaissance. +Souhaitez, princesse, ce qui peut vous faire le plus de plaisir, et +sur-le-champ vous l'obtiendrez. + +--Grand roi, répliqua Trognon (après quelques moments de silence), si je +ne vous ai pas répondu promptement, ce n'est point que j'hésite; mais je +vous avoue que je ne suis pas aguerrie sur des aventures aussi +surprenantes que celle-ci, et je me figure que c'est plutôt un rêve +qu'une vérité. + +--Non, madame, répondit Trasimène, ce n'est point une illusion; vous en +ressentirez les effets dès que vous voudrez me dire quel don vous +désirez. + +--Si je demandais tous ceux dont j'aurais besoin pour être parfaite, +dit-elle, quelque pouvoir que vous ayez, il vous serait difficile d'y +satisfaire; mais je m'en tiens au plus essentiel: rendez mon âme aussi +belle que mon corps est laid et difforme. + +--Ah! princesse, s'écria le roi Trasimène, vous me charmez par un choix +si juste et si élevé; mais qui est capable de le faire est déjà +accomplie: votre corps va donc devenir aussi beau que votre âme et que +votre esprit.» + +Il toucha la princesse avec le portrait de la fée; elle entend cric, +croc dans tous ses os; ils s'allongent, ils se remboîtent; elle se lève, +elle est grande, elle est belle, elle est droite, elle a le teint plus +blanc que du lait, tous les traits réguliers, un air majestueux et +modeste, une physionomie fine et agréable. + +«Quel prodige! s'écrie-t-elle. Est-ce moi? Est-ce une chose possible? + +--Oui, madame, reprit Trasimène, c'est vous; le sage choix que vous avez +fait de la vertu vous attire l'heureux changement que vous éprouvez. +Quel plaisir pour moi, après ce que je vous dois, d'avoir été destiné +pour y contribuer! Mais quittez pour toujours le nom de Trognon; prenez +celui de Brillante, que vous méritez par vos lumières et par vos +charmes.» + +Dans ce moment il disparut; et la princesse, sans savoir par quelle +voiture elle était allée, se trouva au bord d'une petite rivière, dans +un lieu ombragé d'arbres, le plus agréable de la terre. + +Elle ne s'était point encore vue; l'eau de cette rivière était si claire +qu'elle connut avec une surprise extrême qu'elle était la même bergère +dont elle avait tant admiré le portrait sur les vitres de la galerie. En +effet, elle avait comme elle un habit blanc, garni de dentelles fines, +le plus propre qu'on eût jamais vu à aucune bergère; sa ceinture était +de petites roses et de jasmins, ses cheveux ornés de fleurs; elle trouva +une houlette peinte et dorée auprès d'elle, avec un troupeau de moutons +qui paissaient le long du rivage, et qui entendaient sa voix; jusqu'au +chien du troupeau, il semblait la connaître, et la caressait. + +Quelles réflexions ne faisait-elle point sur des prodiges si nouveaux! +Elle était née, et elle avait vécu jusqu'alors, la plus laide de toutes +les créatures; mais elle était princesse. Elle devenait plus belle que +l'astre du jour; elle n'était plus qu'une bergère, et la perte de son +rang ne laissait pas de lui être sensible. + +Ces différentes pensées l'agitèrent jusqu'au moment où elle s'endormit. +Elle avait veillé toute la nuit (comme je l'ai déjà dit), et le voyage +qu'elle avait fait, sans s'en apercevoir, était de cent lieues: de sorte +qu'elle s'en trouvait un peu lasse. Ses moutons et son chien, rassemblés +à ses côtés, semblaient la garder, et lui donner les soins qu'elle leur +devait. Le soleil ne pouvait l'incommoder, quoiqu'il fût dans toute sa +force; les arbres touffus l'en garantissaient; et l'herbe fraîche et +fine, sur laquelle elle s'était laissée tomber, paraissait orgueilleuse +d'une charge si belle. C'est là + + Qu'on voyait les violettes, + À l'envi des autres fleurs, + S'élever sur les herbettes + Pour répandre leurs odeurs. + +Les oiseaux y faisaient de doux concerts, et les zéphirs retenaient leur +haleine, dans la crainte de l'éveiller. Un berger, fatigué de l'ardeur +du soleil, ayant remarqué de loin cet endroit, s'y rendit en diligence; +mais lorsqu'il vit la jeune Brillante, il demeura si surpris, que sans +un arbre contre lequel il s'appuya, il serait tombé de toute sa hauteur. +En effet, il la reconnut pour cette même personne dont il avait admiré +la beauté sur les vitres de la galerie et dans le livre de vélin; car le +lecteur ne doute pas que ce berger ne soit le prince Sans-Pair. Un +pouvoir inconnu l'avait arrêté dans cette contrée; il s'était fait +admirer de tous ceux qui l'avaient vu. Son adresse en toutes choses, sa +bonne mine et son esprit, ne le distinguaient pas moins entre les autres +bergers, que sa naissance l'aurait distingué ailleurs. + +Il attacha ses yeux sur Brillante avec une attention et un plaisir qu'il +n'avait point ressentis jusqu'alors. Il se mit à genoux auprès d'elle; +il examinait cet assemblage de beauté qui la rendait toute parfaite; et +son coeur fut le premier qui paya le tribut qu'aucun autre depuis n'osa +lui refuser. Comme il rêvait profondément, Brillante s'éveilla; et +voyant Sans-Pair proche d'elle avec un habit de pasteur extrêmement +galant, elle le regarda, et rappela aussitôt son idée, parce qu'elle +avait vu son portrait dans la tour. + +«Aimable bergère, lui dit-il, quelle heureuse destinée vous conduit ici? +Vous y venez, sans doute, pour recevoir notre encens et nos voeux. Ah! +je sens déjà que je serai le plus empressé à vous rendre mes hommages. + +--Non, berger, lui dit-elle, je ne prétends point exiger des honneurs +qui ne me sont pas dus; je veux demeurer simple bergère, j'aime mon +troupeau et mon chien. La solitude a des charmes pour moi, je ne cherche +qu'elle. + +--Quoi! jeune bergère, en arrivant en ces lieux vous y apportez le +dessein de vous cacher aux mortels qui les habitent! Est-il possible, +continua-t-il, que vous nous vouliez tant de mal? Tout du moins +exceptez-moi, puisque je suis le premier qui vous ai offert ses +services. + +--Non, reprit Brillante, je ne veux point vous voir plus souvent que les +autres, quoique je sente déjà une estime particulière pour vous; mais +enseignez-moi quelque sage bergère chez qui je puisse me retirer; car +étant inconnue ici, et dans un âge à ne pouvoir demeurer seule, je serai +bien aise de me mettre sous sa conduite.» + +Sans-Pair fut ravi de cette commission. Il la mena dans une cabane si +propre qu'elle avait mille agréments dans sa simplicité. Il y avait une +petite vieillotte qui sortait rarement, parce qu'elle ne pouvait presque +plus marcher. + +«Tenez, ma bonne mère, dit Sans-Pair en lui présentant Brillante, voici +une fille incomparable dont la seule présence vous rajeunira.» + +La vieille l'embrassa, et lui dit d'un air affable qu'elle était la +bienvenue; qu'elle avait de la peine de la loger si mal, mais que tout +au moins elle la logerait fort bien dans son coeur. + +«Je ne pensais pas, dit Brillante, trouver ici un accueil si favorable, +et tant de politesse; je vous assure, ma bonne mère, que je suis ravie +d'être auprès de vous. Ne me refusez pas, continua-t-elle, en +s'adressant au berger, de me dire votre nom, pour que je sache à qui je +suis obligée d'un tel service. + +--On m'appelle Sans-Pair, répondit le prince; mais à présent je ne veux +point d'autre nom que celui de votre esclave. + +--Et moi, dit la petite vieille, je souhaite aussi de savoir comment on +appelle la bergère pour qui j'exerce l'hospitalité.» + +La princesse lui dit qu'on la nommait Brillante. La vieille parut +charmée d'un si aimable nom, et Sans-Pair dit cent jolies choses +là-dessus. + +La vieille bergère, ayant peur que Brillante n'eût faim, lui présenta +dans une terrine fort propre, du lait doux, avec du pain bis, des oeufs +frais, du beurre nouveau battu et un fromage à la crème. Sans-Pair +courut dans sa cabane; il en apporta des fraises, des noisettes, des +cerises et d'autres fruits, tout entourés de fleurs; et pour avoir lieu +de rester plus longtemps auprès de Brillante, il lui demanda permission +d'en manger avec elle. Hélas! qu'il lui aurait été difficile de la lui +refuser. Elle le voyait avec un plaisir extrême; et quelque froideur +qu'elle affectât, elle sentait bien que sa présence ne lui serait point +indifférente. + +Lorsqu'il l'eut quittée, elle pensa encore longtemps à lui, et lui à +elle. Il la voyait tous les jours, il conduisait son troupeau dans le +lieu où elle faisait paître le sien, il chantait auprès d'elle des +paroles passionnées: il jouait de la flûte et de la musette pour la +faire danser, et elle s'en acquittait avec une grâce et une justesse +qu'il ne pouvait assez admirer. Chacun de son côté faisait réflexion à +cette suite surprenante d'aventures qui leur étaient arrivées, et chacun +commençait à s'inquiéter. Sans-Pair la cherchait soigneusement partout. + + Enfin, toutes les fois qu'il la trouva seulette, + Il lui parla tant d'amourette, + Il lui peignit si bien son feu, sa passion, + Et ce qui de deux coeurs fait la douce union, + Qu'elle reconnut dans son âme + Que ce petit je ne sais quoi + Qu'elle sentait pour lui, sans bien savoir pourquoi, + Était une amoureuse flamme. + Alors connaissant le danger + Où, pour son peu d'expérience, + Elle exposait son innocence, + Elle évite avec soin cet aimable berger; + Mais ce fut pour elle + Une peine cruelle! + Et que souvent son coeur, soupirant en secret, + Lui reprocha de fuir un amant si discret! + Sans-Pair, qui ne pouvait comprendre + Ce qui causait ce cruel changement, + Cherche partout un moment pour l'apprendre, + Mais il le cherche vainement; + Brillante ne veut plus l'approcher ni l'entendre. + +Elle l'évitait avec soin et se reprochait sans cesse ce qu'elle +ressentait pour lui. «Quoi! j'ai le malheur d'aimer, disait-elle, et +d'aimer un malheureux berger! Quelle destinée est la mienne? J'ai +préféré la vertu à la beauté: il semble que le ciel, pour me récompenser +de ce choix, m'avait voulu rendre belle; mais que je m'estime +malheureuse de l'être devenue! Sans ces inutiles attraits, le berger que +je fuis ne serait point attaché à me plaire, et je n'aurais pas la honte +de rougir des sentiments que j'ai pour lui.» Ses larmes finissaient +toujours par de si douloureuses réflexions, et ses peines augmentaient +par l'état où elle réduisait son aimable berger. + +Il était de son côté accablé de tristesse; il avait envie de déclarer à +Brillante la grandeur de sa naissance, dans la pensée qu'elle serait +peut-être piquée d'un sentiment de vanité, et qu'elle l'écouterait plus +favorablement; mais il se persuadait ensuite qu'elle ne le croirait pas, +et que si elle lui demandait quelque preuve de ce qu'il lui dirait, il +était hors d'état de lui en donner. «Que mon sort est cruel! +s'écriait-il. Quoique je fusse affreux, je devais succéder à mon père. +Un grand royaume répare bien des défauts. Il me serait à présent inutile +de me présenter à lui ni à ses sujets, il n'y en a aucun qui puisse me +reconnaître; et tout le bien que m'a fait la fée Bénigne, en m'ôtant mon +nom et ma laideur, consiste à me rendre berger, et à me livrer aux +charmes d'une bergère inexorable, qui ne peut me souffrir. Étoile +barbare, disait-il en soupirant, deviens-moi plus propice, ou rends-moi +ma difformité avec ma première indifférence!» + +Voilà les tristes regrets que l'amant et la maîtresse faisaient sans se +connaître. Mais comme Brillante s'appliquait à fuir Sans-Pair, un jour +qu'il avait résolu de lui parler, pour en trouver un prétexte qui ne +l'offensât point, il prit un petit agneau, qu'il enjoliva de rubans et +de fleurs; il lui mit un collier de paille peinte, travaillé si +proprement que c'était une espèce de chef-d'oeuvre; il avait un habit de +taffetas couleur de rose, couvert de dentelles d'Angleterre, une +houlette garnie de rubans, une panetière; et en cet état tous les +Céladons du monde n'auraient osé paraître devant lui. Il trouva +Brillante assise au bord d'un ruisseau qui coulait lentement dans le +plus épais du bois; ses moutons y paissaient épars. La profonde +tristesse de la bergère ne lui permettait pas de leur donner ses soins. +Sans-Pair l'aborda d'un air timide; il lui présenta le petit agneau; et +la regardant tendrement: + +«Que vous ai-je donc fait, belle bergère, lui dit-il, qui m'attire de si +terribles marques de votre aversion? Vous reprochez à vos yeux le +moindre de leurs regards; vous me fuyez. Ma passion vous paraît-elle si +offensante? En pouvez-vous souhaiter une plus pure et plus fidèle? Mes +paroles, mes actions n'ont-elles pas toujours été remplies de respect et +d'ardeur? Mais, sans doute, vous aimez ailleurs; votre coeur est prévenu +pour un autre.» + +Elle lui repartit aussitôt: + + Berger, lorsque je vous évite, + Devez-vous vous en alarmer? + On connaît assez par ma fuite + Que je crains de vous trop aimer. + Je fuirais avec moins de peine, + Si la haine me faisait fuir; + Mais lorsque la raison m'entraîne, + L'amour cherche à me retenir. + Tout m'alarme; en ce moment même, + Je sens que vos regards affaiblissent mon coeur. + Je reste toutefois; quand l'amour est extrême, + Berger, que le devoir paraît plein de rigueur! + Et qu'on fuit lentement, quand on fuit ce qu'on aime! + Adieu; si vous m'aimez, hélas! + Mon repos en dépend, gardez-vous de me suivre. + Peut-être que sans vous, je ne pourrai plus vivre; + Mais toutefois, berger, ne suivez point mes pas. + +En achevant ces mots, Brillante s'éloigna. Le prince amoureux et +désespéré voulut la suivre; mais sa douleur devint si forte qu'il tomba +sans connaissance au pied d'un arbre. Ah! vertu sévère et trop farouche, +pourquoi redoutez-vous un homme qui vous a chérie dès sa plus tendre +enfance? Il n'est point capable de vous méconnaître, et sa passion est +toute innocente. Mais la princesse se défiait autant d'elle que de lui; +elle ne pouvait s'empêcher de rendre justice au mérite de ce charmant +berger, et elle savait bien qu'il faut éviter ce qui nous paraît trop +aimable. + +On n'a jamais tant pris sur soi qu'elle y prit dans ce moment; elle +s'arrachait à l'objet le plus tendre et le plus chèrement aimé qu'elle +eût vu de sa vie. Elle ne put s'empêcher de tourner plusieurs fois la +tête pour regarder s'il la suivait; elle l'aperçut tomber demi-mort. +Elle l'aimait et elle se refusa la consolation de le secourir. +Lorsqu'elle fut dans la plaine, elle leva pitoyablement les yeux; et +joignant ses bras l'un sur l'autre: «Ô vertu! ô gloire, ô grandeur! je +te sacrifie mon repos, s'écria-t-elle. Ô destin! ô Trasimène! je renonce +à ma fatale beauté; rends-moi ma laideur, ou rends-moi, sans que j'en +puisse rougir, l'amant que j'abandonne!» Elle s'arrêta à ces mots, +incertaine si elle continuerait de fuir, ou si elle retournerait sur ses +pas. Son coeur voulait qu'elle rentrât dans le bois où elle avait laissé +Sans-Pair; mais sa vertu triompha de sa tendresse. Elle prit la +généreuse résolution de ne le plus voir. + +Depuis qu'elle avait été transportée dans ces lieux, elle avait entendu +parler d'un célèbre enchanteur, qui demeurait dans un château qu'il +avait bâti avec sa soeur aux confins de l'île. On ne parlait que de leur +savoir; c'était tous les jours de nouveaux prodiges. Elle pensa qu'il ne +fallait pas moins qu'un pouvoir magique pour effacer de son coeur +l'image du charmant berger; et sans en rien dire à sa charitable +hôtesse, qui l'avait reçue et qui la traitait comme sa fille, elle se +mit en chemin, si occupée de ses déplaisirs qu'elle ne faisait aucune +réflexion au péril qu'elle courait, étant belle et jeune, de voyager +toute seule. Elle ne s'arrêtait ni jour ni nuit; elle ne buvait ni ne +mangeait, tant elle avait envie d'arriver au château pour guérir de sa +tendresse. Mais en passant dans, un bois, elle ouït quelqu'un qui +chantait; elle crut entendre prononcer son nom, et reconnaître la voix +d'une de ses compagnes. Elle s'arrêta pour l'écouter; elle entendit ces +paroles: + + Sans-Pair, de son hameau, + Le mieux fait, le plus beau, + Aimait la bergère Brillante, + Aimable, jeune et belle, enfin toute charmante. + Par mille petits soins, ce berger, chaque jour, + Lui déclarait assez ce qu'il sentait pour elle, + Mais la jeune rebelle + Ignorait ce que c'est qu'amour. + Son coeur plein de tristesse + Soupirait toutefois loin du berger absent: + Ce qui marque de la tendresse, + Et ce qu'on ne fait pas pour un indiffèrent. + Il est vrai qu'à notre bergère, + De tels chagrins n'arrivaient guère; + Car son amant la suivait en tous lieux + (Elle ne demandait pas mieux). + Souvent couchés dessus l'herbette, + Il lui chantait des vers de sa façon; + La belle avec plaisir écoutait sa musette, + Et même apprenait sa chanson. + +«Ah! c'en est trop, dit-elle, en versant des larmes; indiscret berger, +tu t'es vanté des faveurs innocentes que je t'ai accordées! Tu as osé +présumer que mon faible coeur serait plus sensible à ta passion qu'à mon +devoir! Tu as fait confidence de tes injustes désirs, et tu es cause que +l'on me chante dans les bois et dans les plaines!» Elle en conçut un +dépit si violent, qu'elle se crut en état de le voir avec indifférence, +et peut-être avec de la haine. «Il est inutile, continua-t-elle, que +j'aille plus loin pour chercher des remèdes à ma peine; je n'ai rien à +craindre d'un berger en qui je connais si peu de mérite. Je vais +retourner au hameau avec la bergère que je viens d'entendre.» Elle +l'appela de toute sa force, sans que personne lui répondit, et cependant +elle entendait de temps en temps chanter assez proche d'elle. +L'inquiétude et la peur la prirent. En effet, ce bois appartenait à +l'enchanteur, et l'on n'y passait point sans avoir quelque aventure. + +Brillante, plus incertaine que jamais, se hâta de sortir du bois. «Le +berger que je craignais, disait-elle, m'est-il devenu si peu redoutable, +que je doive m'exposer à le revoir? N'est-ce point plutôt que mon coeur, +d'intelligence avec lui, cherche à me tromper? Ah! fuyons, fuyons, c'est +le meilleur parti pour une princesse aussi malheureuse que moi.» Elle +continua son chemin vers le château de l'enchanteur; elle y parvint, et +elle y entra sans obstacle. Elle traversa plusieurs grandes cours, où +l'herbe et les ronces étaient si hautes qu'il semblait qu'on n'y avait +pas marché depuis cent ans; elle les rangea avec ses mains, qu'elle +égratigna en plus d'un endroit. Elle entra dans une salle où le jour ne +venait que par un petit trou: elle était tapissée d'ailes de +chauves-souris. Il y avait douze chats pendus au plancher, qui servaient +de lustres, et qui faisaient un miaulis à faire perdre patience; et sur +une longue table, douze grosses souris attachées par la queue, qui +avaient chacune devant elles un morceau de lard, où elles ne pouvaient +atteindre; de sorte que les chats voyaient les souris sans les pouvoir +manger; les souris craignaient les chats, et se désespéraient de faim +près d'un bon morceau de lard. + +La princesse considérait le supplice de ces animaux, lorsqu'elle vit +entrer l'enchanteur avec une longue robe noire. Il avait sur sa tête un +crocodile qui lui servait de bonnet; et jamais il n'a été une coiffure +si effrayante. Ce vieillard portait des lunettes et un fouet à la main +d'une vingtaine de longs serpents tous en vie. Oh! que la princesse eut +de peur! qu'elle regretta dans ce moment son berger, ses moutons et son +chien! Elle ne pensa qu'à fuir; et sans dire mot à ce terrible homme, +elle courut vers la porte; mais elle était couverte de toiles +d'araignées. Elle en leva une, et elle en trouva une autre, qu'elle leva +encore, et à laquelle une troisième succéda; elle la lève, il en paraît +une nouvelle, qui était devant une autre; enfin ces vilaines portières +de toiles d'araignées étaient sans compte et sans nombre. La pauvre +princesse n'en pouvait plus de lassitude; ses bras n'étaient pas assez +forts pour soutenir ces toiles. Elle voulut s'asseoir par terre afin de +se reposer un peu, elle sentit de longues épines qui la pénétraient. +Elle fut bientôt relevée, et se mit encore en devoir de passer; mais +toujours il paraissait une toile sur l'autre. Le méchant vieillard, qui +la regardait, faisait des éclats de rire à s'en engouer. À la fin il +l'appela et lui dit: + +«Tu passerais là le reste de ta vie sans en venir à bout; tu me sembles +jeune et plus belle que tout ce que j'ai vu de plus beau; si tu veux, je +t'épouserai. Je te donnerai ces douze chats que tu vois pendus au +plancher, pour en faire tout ce que tu voudras, et ces douze souris qui +sont sur cette table seront tiennes aussi. Les chats sont autant de +princes, et les souris autant de princesses. Les friponnes, en +différents temps, avaient eu l'honneur de me plaire (car j'ai toujours +été aimable et galant); aucune d'elles ne voulut m'aimer. Ces princes +étaient mes rivaux, et plus heureux que moi. La jalousie me prit; je +trouvai le moyen de les attirer ici, et à mesure que je les ai attrapés, +je les ai métamorphosés en chats et en souris. Ce qui est plaisant, +c'est qu'ils se haïssent autant qu'ils se sont aimés, et que l'on ne +peut trouver une vengeance plus complète. + +--Ah! seigneur, s'écria Brillante, rendez-moi souris; je ne le mérite +pas moins que ces pauvres princesses. + +--Comment, dit le magicien, petite bergeronnette, tu ne veux donc pas +m'aimer? + +--J'ai résolu de n'aimer jamais, dit-elle. + +--Oh! que tu es simple! continua-t-il. Je te nourrirai à merveille, je +te ferai des contes, je te donnerai les plus beaux habits du monde; tu +n'iras qu'en carrosse et en litière, tu t'appelleras madame. + +--J'ai résolu de n'aimer jamais, répondit encore la princesse. + +--Prends garde à ce que tu dis, s'écria l'enchanteur en colère; tu t'en +repentiras pour longtemps. + +--N'importe, dit Brillante, j'ai résolu de n'aimer jamais. + +--Ho bien, trop indifférente créature, dit-il en la touchant, puisque tu +ne veux pas aimer, tu dois être d'une espèce particulière: tu ne seras +donc à l'avenir ni chair ni poisson, tu n'auras ni sang ni os, tu seras +verte, parce que tu es encore dans ta verte jeunesse; tu seras légère et +fringante, tu vivras dans les prairies comme tu vivais; on t'appellera +sauterelle.» + +Au même moment, la princesse Brillante devint la plus jolie sauterelle +du monde; et jouissant de la liberté, elle se rendit promptement dans le +jardin. + +Dès qu'elle fut en état de se plaindre, elle s'écria douloureusement; +«Ah! ma jatte, ma chère jatte, qu'êtes-vous devenue? Voilà donc l'effet +de vos promesses, Trasimène? Voilà donc ce qu'on me gardait depuis deux +cents ans avec tant de soin? Une beauté aussi peu durable que les fleurs +du printemps; et pour conclusion, un habit de crêpe vert, une petite +figure singulière, qui n'est ni chair ni poisson, qui n'a ni os ni sang. +Je suis bien malheureuse! Hélas! une couronne aurait caché tous mes +défauts, j'eusse trouvé un époux digne de moi; et si j'étais restée +bergère, l'aimable Sans-Pair ne souhaitait que la possession de mon +coeur: il n'est que trop vengé de mes injustes dédains. Me voilà +sauterelle, destinée à chanter jour et nuit, quand mon coeur rempli +d'amertume m'invite à pleurer!» C'est ainsi que parlait la sauterelle, +cachée entre les herbes fines qui bordaient un ruisseau. + +Mais que faisait le prince Sans-Pair, absent de son adorable bergère? La +dureté avec laquelle elle l'avait quitté le pénétra si vivement qu'il +n'eut pas la force de la suivre. Avant qu'il l'eût jointe, il +s'évanouit, et il resta longtemps sans aucune connaissance au pied de +l'arbre où Brillante l'avait vu tomber. Enfin la fraîcheur de la terre, +ou quelque puissance inconnue, le fit revenir à lui: il n'osa aller ce +jour-là chez elle; et repassant dans son esprit les derniers vers +qu'elle lui avait dits: + + Et pour fuir un amant + Tendre, jeune et confiant, + On ne prend guère tant de peine, + Quand on ne le fait que par haine. + +Il en prit des espérances assez flatteuses; et il se promit du temps et +de ses soins un peu de reconnaissance. Mais que devint-il, lorsque, +ayant été chez la vieille bergère où Brillante se retirait, il apprit +qu'elle n'avait point paru depuis la veille? Il pensa mourir +d'inquiétude. Il s'éloigna, accablé de mille pensées différentes; il +s'assit tristement au bord de la rivière: il fut près cent fois de s'y +jeter et de chercher dans la fin de sa vie celle de ses malheurs. Enfin +il prit un poinçon et grava ces vers sur l'écorce d'un alisier: + + Belle fontaine, clair ruisseau, + Vallons délicieux, et vous, fertiles plaines, + Séjour que je trouvais si beau, + Hélas! vous augmentez mes peines. + Le tendre objet de mon amour, + Dont vous empruntez tous vos charmes, + Pour fuir un malheureux, vous quitte sans retour. + Vous ne me verrez plus que répandre des larmes. + Quand l'aurore aux mortels vient annoncer le jour, + Elle me voit plongé dans ma douleur profonde; + Le soleil chaque instant est témoin de mes pleurs, + Et quand il est caché dans l'onde, + Je n'interromps point mes douleurs. + Ô toi! tendre arbrisseau, pardonne les blessures + Que pour graver mes maux j'ose faire à ton sein; + Ce sont de légères peintures, + De ce qu'a fait au mien cet objet inhumain. + La pointe de ce fer ne t'ôte point la vie; + Des chiffres de son nom tu paraîtras plus beau. + Mais, hélas! ma plus chère envie, + Lorsque je perds Brillante, est d'entrer au tombeau. + +Il n'en put écrire davantage, parce qu'il fut abordé par une petite +vieille, qui avait une fraise au cou, un vertugadin, un moule sous ses +cheveux blancs, un chaperon de velours; et son antiquité avait quelque +chose de vénérable. + +«Mon fils, lui dit-elle, vous poussez des regrets bien amers; je vous +prie de m'en apprendre le sujet. + +--Hélas! ma bonne mère, lui dit Sans-Pair, je déplore l'éloignement +d'une aimable bergère qui me fuit; j'ai résolu de l'aller chercher par +toute la terre, jusqu'à ce que je l'aie trouvée. + +--Allez de ce côté-là, mon enfant, lui dit-elle, en lui montrant le +chemin du château où la pauvre Brillante était devenue sauterelle. J'ai +un pressentiment que vous ne la chercherez pas longtemps.» + +Sans-Pair la remercia, et pria l'Amour de fui être favorable. + +Le prince n'eut aucune rencontre sur sa route digne de l'arrêter, mais +en arrivant dans le bois, proche le château du magicien et de sa soeur, +il crut voir sa bergère; il se hâta de la suivre: elle s'éloigna. + +«Brillante, lui criait-il, Brillante que j'adore, arrêtez un peu, +daignez m'entendre.» + +Le fantôme fuyait encore plus fort; et dans cet exercice, le reste du +jour se passa. Lorsque la nuit fut venue, il vit beaucoup de lumières +dans le château: il se flatta que sa bergère y pouvait être. Il y court; +il entre sans aucun empêchement. Il monte et trouve dans un salon +magnifique une grande et vieille fée d'une horrible maigreur. Ses yeux +ressemblaient à deux lampes éteintes; on voyait le jour au travers de +ses joues. Ses bras étaient comme des lattes, ses doigts comme des +fuseaux, une peau de chagrin noir couvrait son squelette; avec cela elle +avait du rouge, des mouches, des rubans verts et couleur de rose; un +manteau de brocart d'argent, une couronne de diamants sur sa tête et des +pierreries partout. + +«Enfin, prince, lui dit-elle, vous arrivez dans un lieu où je vous +souhaite depuis longtemps. Ne songez plus à votre petite bergère; une +passion si disproportionnée vous doit faire rougir. Je suis la reine des +Météores; je vous veux du bien et je puis vous en faire d'infinis si +vous m'aimez. + +--Vous aimer, s'écria le prince, en la regardant d'un oeil indigné, vous +aimer, madame! Hé! suis-je maître de mon coeur! Non, je ne saurais +consentir à une infidélité; et je sens même que si je changeais l'objet +de mes amours, ce ne serait pas vous qui le deviendriez. Choisissez dans +vos Météores quelque influence qui vous accommode; aimez l'air, aimez +les vents, et laissez les mortels en paix.» + +La fée était fière et colère; en deux coups de baguette elle remplit la +galerie de monstres affreux, contre lesquels il fallut que le jeune +prince exerçât son adresse et sa valeur. Les uns paraissaient avec +plusieurs têtes et plusieurs bras, les autres avaient la figure d'un +centaure ou d'une sirène, plusieurs lions à la face humaine, des sphinx +et des dragons volants. Sans-Pair n'avait que sa seule houlette, et un +petit épieu, dont il s'était armé en commençant son voyage. La grande +fée faisait cesser de temps en temps le chamaillis et lui demandait s'il +voulait l'aimer. Il disait toujours qu'il se vouait à l'amour fidèle, +qu'il ne pouvait changer. Lassée de sa fermeté, elle fît paraître +Brillante: + +«Hé bien, lui dit-elle, tu vois ta maîtresse au fond de cette galerie, +songe à ce que tu vas faire; si tu refuses de m'épouser, elle sera +déchirée et mise en pièces à tes yeux par des tigres. + +--Ah! madame, s'écria le prince en se jetant à ses pieds, je me dévoue +volontiers à la mort pour sauver ma chère maîtresse; épargnez ses jours +en abrégeant les miens. + +--Il n'est pas question de ta mort, répliqua la fée; traître, il est +question de ton coeur et de ta main.» + +Pendant qu'ils parlaient, le prince entendait la voix de sa bergère qui +semblait se plaindre. + +«Voulez-vous me laisser dévorer? lui disait-elle. Si vous m'aimez, +déterminez-vous à faire ce que la reine vous ordonne.» + +Le pauvre prince hésitait: «Hé quoi! Bénigne, s'écria-t-il, m'avez-vous +donc abandonné, après tant de promesses? Venez, venez nous secourir.» +Ces mots furent à peine prononcés qu'il entendit une voix dans les airs, +qui prononçait distinctement ces paroles: + + Laisse agir le destin; mais sois fidèle, et cherche le Rameau d'Or. + +La grande fée, qui s'était crue victorieuse par le secours de tant de +différentes illusions, pensa se désespérer de trouver en son chemin un +aussi puissant obstacle que la protection de Bénigne. + +«Fuis ma présence, s'écria-t-elle, prince malheureux et opiniâtre; +puisque ton coeur est rempli de tant de flamme, tu seras un grillon, ami +de la chaleur et du feu.» + +Sur-le-champ, le beau et merveilleux prince Sans-Pair devint un petit +grillon noir, qui se serait brûlé tout vif dans la première cheminée ou +le premier four, s'il ne s'était pas souvenu de la voix favorable qui +l'avait rassuré. «Il faut, dit-il, chercher le Rameau d'Or, peut-être +que je me dégrillonnerai. Ah! si j'y trouvais ma bergère, que +manquerait-il à ma félicité?» + +Le grillon se hâta de sortir du fatal palais; et sans savoir où il +fallait aller, il se recommanda aux soins de la belle fée Bénigne, puis +partit sans équipage et sans bruit; car un grillon ne craint ni les +voleurs ni les mauvaises rencontres. Au premier gîte, qui fut dans le +trou d'un arbre, il trouva une sauterelle fort triste; elle ne chantait +point. Le grillon ne s'avisant pas de soupçonner que ce fût une personne +toute pleine d'esprit et de raison, lui dit: + +«Où va ainsi ma commère la sauterelle?» + +Elle lui répondit aussitôt: + +«Et vous, mon compère le grillon, où allez-vous?» + +Cette réponse surprit étrangement l'amoureux grillon. + +«Quoi! vous parlez? s'écria-t-il. + +--Hé! vous parlez bien! s'écria-t-elle. Pensez-vous qu'une sauterelle +ait des privilèges moins étendus qu'un grillon? + +--Je puis bien parler, dit le grillon, puisque je suis un homme. + +--Et par la même règle, dit la sauterelle, je dois encore plus parler +que vous, puisque je suis une fille. + +--Vous avez donc éprouvé un sort semblable au mien? dit le grillon. + +--Sans doute, dit la sauterelle. Mais encore, où allez-vous? + +--Je serais ravi, ajouta le grillon, que nous fussions longtemps +ensemble. Une voix qui m'est inconnue, répliqua-t-il, s'est fait +entendre dans l'air. Elle a dit: + + Laisse agir le destin, et cherche le Rameau d'Or. + +Il m'a semblé que cela ne pouvait être dit que pour moi. Sans hésiter, +je suis parti, quoique j'ignore où je dois aller.» + +Leur conversation fut interrompue par deux souris qui couraient de toute +leur force, et qui, voyant un trou au pied de l'arbre, se jetèrent +dedans la tête la première, et pensèrent étouffer le compère grillon et +la commère sauterelle. Ils se rangèrent de leur mieux dans un petit +coin. + +«Ah! madame, dit la plus grosse souris, j'ai mal au côté d'avoir tant +couru; comment se porte votre altesse? + +--J'ai arraché ma queue, répliqua la plus jeune souris; car sans cela je +tiendrais encore sur la table de ce vieux sorcier. Mais as-tu vu comme +il nous a poursuivies? Que nous sommes heureuses d'être sauvées de son +palais infernal! + +--Je crains un peu les chats et les ratières, ma princesse, continua la +grosse souris, et je fais des voeux ardents pour arriver bientôt au +Rameau d'Or. + +--Tu en sais donc le chemin? dit l'altesse sourissonne. + +--Si je le sais, madame! comme celui de ma maison, répliqua l'autre. Ce +Rameau est merveilleux; une seule de ses feuilles suffit pour être +toujours riche; elle fournit de l'argent, elle désenchante, elle rend +belle, elle conserve la jeunesse; il faut, avant le jour, nous mettre en +campagne. + +--Nous aurons l'honneur de vous accompagner, un honnête grillon que +voici et moi, si vous le trouvez bon, mesdames, dit la sauterelle; car +nous sommes, aussi bien que vous, pèlerins du Rameau d'Or.» + +Il y eut alors beaucoup de compliments faits de part et d'autre; les +souris étaient des princesses que ce méchant enchanteur avait liées sur +la table; et pour le grillon et la sauterelle, ils avaient une politesse +qui ne se démentait jamais. + +Chacun d'eux s'éveilla très matin; ils partirent de compagnie fort +silencieusement, car ils craignaient que des chasseurs à l'affût les +entendant parler, ne les prissent pour les mettre en cage. Ils +arrivèrent ainsi au Rameau d'Or. Il était planté au milieu d'un jardin +merveilleux; au lieu de sable, les allées étaient remplies de petites +perles orientales plus rondes que des pois; les roses étaient de +diamants incarnats, et les feuilles d'émeraudes; les fleurs de grenades, +de grenats; les soucis, de topazes; les jonquilles, de brillants jaunes; +les violettes, de saphirs; les bluets, de turquoises; les tulipes, +d'améthystes, opales et diamants; enfin, la quantité et la diversité de +ces belles fleurs brillaient plus que le soleil. + +C'était donc là (comme je l'ai déjà dit) qu'était le Rameau d'Or, le +même que le prince Sans-Pair reçut de l'aigle, et dont il toucha la fée +Bénigne lorsqu'elle était enchantée. Il était devenu aussi haut que les +plus grands arbres, et tout chargé de rubis qui formaient des cerises. +Dès que le grillon, la sauterelle et les deux souris s'en furent +approchés, ils reprirent leur forme naturelle. Quelle joie! quels +transports ne ressentit point l'amoureux prince à la vue de sa belle +bergère? Il se jeta à ses pieds; il allait lui dire tout ce qu'une +surprise si agréable et si peu espérée lui faisait ressentir, lorsque la +reine Bénigne et le roi Trasimène parurent dans une pompe sans pareille; +car tout répondait à la magnificence du jardin. Quatre Amours armés de +pied en cap, l'arc au côté, le carquois sur l'épaule, soutenaient avec +leurs flèches un petit pavillon de brocart or et bleu, sous lequel +paraissaient deux riches couronnes. + +«Venez, aimables amants, s'écria la reine, en leur tendant les bras, +venez recevoir de nos mains les couronnes que votre vertu, votre +naissance et votre fidélité méritent; vos travaux vont se changer en +plaisirs. Princesse Brillante, continua-t-elle, ce berger si terrible à +votre coeur est le prince qui vous fut destiné par votre père et par le +sien. Il n'est point mort dans la tour. Recevez-le pour époux, et me +laissez le soin de votre repos et de votre bonheur.» + +La princesse, ravie, se jeta au cou de Bénigne; et lui laissant voir les +larmes qui coulaient de ses yeux, elle connut par son silence que +l'excès de sa joie lui ôtait l'usage de la parole. Sans-Pair s'était mis +aux genoux de cette généreuse fée; il baisait respectueusement ses +mains, et disait mille choses sans ordre et sans suite. Trasimène lui +faisait de grandes caresses, et Bénigne leur conta, en peu de mots, +qu'elle ne les avait presque point quittés; que c'était elle qui avait +proposé à Brillante de souffler dans le manchon jaune et blanc; qu'elle +avait pris la figure d'une vieille bergère pour loger la princesse chez +elle; que c'était encore elle qui avait enseigné au prince de quel côte +il fallait suivre sa bergère. «À la vérité, continua-t-elle, vous avez +eu des peines que je vous aurais évitées si j'en avais été la maîtresse; +mais, enfin, les plaisirs d'amour veulent être achetés.» + +L'on entendit aussitôt une douce symphonie qui retentit de tous côtés; +les Amours se hâtèrent de couronner les jeunes amants. L'hymen se fit; +et pendant cette cérémonie, les deux princesses qui venaient de quitter +la figure de souris conjurèrent la fée d'user de son pouvoir, pour +délivrer du château de l'enchanteur les souris et les chats infortunés +qui s'y désespéraient. + +«Ce jour-ci est trop célèbre, dit-elle, pour vous rien refuser.» + +En même temps elle frappe trois fois le Rameau d'Or, et tous ceux qui +avaient été retenus dans le château parurent; chacun sous sa forme +naturelle y retrouva sa maîtresse. La fée, libérale, voulant que tout se +ressentît de la fête, leur donna l'armoire du donjon à partager entre +eux. Ce présent valait plus que dix royaumes de ce temps-là. Il est aisé +d'imaginer leur satisfaction et leur reconnaissance. Bénigne et +Trasimène achevèrent ce grand ouvrage par une générosité qui surpassait +tout ce qu'ils avaient fait jusqu'alors, déclarant que le palais et le +jardin du Rameau d'Or seraient à l'avenir au roi Sans-Pair et à la reine +Brillante; cent autres rois en étaient tributaires et cent royaumes en +dépendaient. + + Lorsqu'une fée offrait son secours à Brillante, + Qui ne l'était pas trop pour lors; + Elle pouvait, d'une beauté charmante, + Demander les rares trésors; + C'est une chose bien tentante! + Je n'en veux prendre pour témoins, + Que les embarras et les soins. + Dont pour la conserver le sexe se tourmente. + Mais Brillante n'écouta pas + Le désir séducteur d'obtenir des appas; + Elle aima mieux avoir l'esprit et l'âme belle: + Les roses et les lis d'un visage charmant, + Comme les autres fleurs, passent en un moment, + Et l'âme demeure immortelle. + + + + +Le Pigeon et la Colombe + + +Il était une fois un roi et une reine qui s'aimaient si chèrement, que +cette union servait d'exemple dans toutes les familles; et l'on aurait +été bien surpris de voir un ménage en discorde dans leur royaume. Il se +nommait le royaume des Déserts. + +La reine avait eu plusieurs enfants; il ne lui restait qu'une fille, +dont la beauté était si grande, que si quelque chose pouvait la consoler +de la perte des autres, c'était les charmes que l'on remarquait dans +celle-ci. Le roi et la reine l'élevaient comme leur unique espérance; +mais le bonheur de la famille royale dura peu. Le roi étant à la chasse +sur un cheval ombrageux, il entendit tirer quelques coups; le bruit et +le feu l'effrayèrent, il prit le mors aux dents, il partit comme un +éclair; il voulut l'arrêter au bord d'un précipice; il se cabra, et +s'étant renversé sur lui, la chute fut si rude qu'il le tua avant qu'on +fût en état de le secourir. + +Des nouvelles si funestes réduisirent la reine à l'extrémité: elle ne +put modérer sa douleur; elle sentit bien qu'elle était trop violente +pour y résister, et elle ne songea plus qu'à mettre ordre aux affaires +de sa fille, afin de mourir avec quelque sorte de repos. Elle avait une +amie qui s'appelait la fée Souveraine, parce qu'elle avait une grande +autorité dans tous les empires, et qu'elle était fort habile. Elle lui +écrivit, d'une main mourante, qu'elle souhaitait de rendre les derniers +soupirs entre ses bras; qu'elle se hâtât de venir, si elle voulait la +trouver en vie, et qu'elle avait des choses de conséquence à lui dire. + +Quoique la fée ne manquât pas d'affaires, elle les quitta toutes, et +montant sur son chameau de feu, qui allait plus vite que le soleil, elle +arriva chez la reine, qui l'attendait impatiemment; elle lui parla de +plusieurs choses qui regardaient la régence du royaume, la priant de +l'accepter et de prendre soin de la petite princesse Constancia. + +«Si quelque chose, ajouta-t-elle, peut soulager l'inquiétude que j'ai de +la laisser orpheline dans un âge si tendre, c'est l'espérance que vous +me donnerez en sa personne des marques de l'amitié que vous avez +toujours eue pour moi; qu'elle trouvera en vous une mère qui peut la +rendre bien plus heureuse et plus parfaite que je n'aurais fait, et que +vous lui choisirez un époux assez aimable pour qu'elle n'aime jamais que +lui. + +--Tu souhaites tout ce qu'il faut souhaiter, grande reine, lui dit la +fée, je n'oublierai rien pour ta fille; mais j'ai tiré son horoscope, il +semble que le destin est irrité contre la nature, d'avoir épuisé tous +ses trésors en la formant; il a résolu de la faire souffrir, et ta +royale majesté doit savoir qu'il prononce quelquefois des arrêts sur un +ton si absolu, qu'il est impossible de s'y soustraire. + +--Tout au moins, reprit la reine, adoucissez ses disgrâces, et n'oubliez +rien pour les prévenir: il arrive souvent que l'on évite de grands +malheurs, lorsqu'on y fait une sérieuse attention.» + +La fée Souveraine lui promit tout ce qu'elle souhaitait, et la reine +ayant embrassé cent et cent fois sa chère Constancia, mourut avec assez +de tranquillité. + +La fée lisait dans les astres avec la même facilité qu'on lit à présent +les contes nouveaux qui s'impriment tous les jours. Elle vit que la +princesse était menacée de la fatale passion d'un géant, dont les États +n'étaient pas fort éloignés du royaume des Déserts; elle connaissait +bien qu'il fallait sur toutes choses l'éviter, et elle n'en trouva pas +de meilleur moyen que d'aller cacher sa chère élève à un des bouts de la +terre, si éloigné de celui où le géant régnait, qu'il n'y avait aucune +apparence qu'il vînt y troubler leur repos. + +Dès que la fée Souveraine eut choisi des ministres capables de gouverner +l'État qu'elle voulait leur confier, et qu'elle eut établi des lois si +judicieuses, que tous les sages de la Grèce n'auraient pu rien faire +d'approchant, elle entra une nuit dans la chambre de Constancia; et sans +la réveiller, elle l'emporta sur son chameau de feu, puis partit pour +aller dans un pays fertile, où l'on vivait sans ambition et sans peine; +c'était une vraie vallée de Tempé: l'on n'y trouvait que des bergers et +des bergères, qui demeuraient dans des cabanes dont chacun était +l'architecte. + +Elle n'ignorait pas que si la princesse passait seize ans sans voir le +géant, elle n'aurait plus qu'à retourner en triomphe dans son royaume; +mais que s'il la voyait plus tôt, elle serait exposée à de grandes +peines. Elle était très soigneuse de la cacher aux yeux de tout le +monde, et pour qu'elle parût moins belle, elle l'avait habillée en +bergère, avec de grosses cornettes toujours abattues sur son visage; +mais telle que le soleil, qui, enveloppé d'une nuée, la perce par de +longs traits de lumière, cette charmante princesse ne pouvait être si +bien couverte, que l'on n'aperçût quelques-unes de ses beautés; et +malgré tous les foins de la fée, on ne parlait plus de Constancia que +comme d'un chef-d'oeuvre des cieux qui ravissait tous les coeurs. + +Sa beauté n'était pas la seule chose qui la rendait merveilleuse: +Souveraine l'avait douée d'une voix si admirable, et de toucher si bien +tous les instruments dont elle voulait jouer, que sans jamais avoir +appris la musique, elle aurait pu donner des leçons aux muses, et même +au céleste Apollon. + +Ainsi elle ne s'ennuyait point, la fée lui avait expliqué les raisons +qu'elle avait de l'élever dans une condition si obscure. Comme elle +était toute pleine d'esprit, elle y entrait avec tant de jugement, que +Souveraine s'étonnait qu'à un âge si peu avancé, l'on pût trouver tant +de docilité et d'esprit. Il y avait plusieurs mois qu'elle n'était allée +au royaume des Déserts, parce qu'elle ne la quittait qu'avec peine; mais +sa présence y était nécessaire, l'on n'agissait que par ses ordres, et +les ministres ne faisaient pas également bien leur devoir. Elle partit, +lui recommandant fort de s'enfermer jusqu'à son retour. + +Cette belle princesse avait un petit mouton qu'elle aimait chèrement, +elle se plaisait à lui faire des guirlandes de fleurs; d'autres fois, +elle le couvrait de noeuds de rubans. Elle l'avait nommé Ruson. Il était +plus habile que tous ses camarades, il entendait la voix et les ordres +de sa maîtresse, il y obéissait ponctuellement: «Ruson, lui disait-elle, +allez quérir ma quenouille»; il courait dans sa chambre, et la lui +apportait en faisant mille bonds. Il sautait autour d'elle, il ne +mangeait plus que les herbes qu'elle avait cueillies, et il serait +plutôt mort de soif que de boire ailleurs que dans le creux de sa main. +Il savait fermer la porte, battre la mesure quand elle chantait, et +bêler en cadence. Ruson était aimable, Ruson était aimé; Constancia lui +parlait sans cesse et lui faisait mille caresses. + +Cependant une jolie brebis du voisinage plaisait pour le moins autant à +Ruson que sa princesse. Tout mouton est mouton, et la plus chétive +brebis était plus belle aux yeux de Ruson que la mère des amours. +Constancia lui reprochait souvent ses coquetteries: «Petit libertin, +disait-elle, ne saurais-tu rester auprès de moi? Tu m'es si cher, je +néglige tout mon troupeau pour toi, et tu ne veux pas laisser cette +galeuse pour me plaire.» Elle l'attachait avec une chaîne de fleurs; +alors il semblait se dépiter, et tirait tant et tant qu'il la rompait: +«Ah! lui disait Constancia en colère, la fée m'a dit bien des fois que +les hommes sont volontaires comme toi, qu'ils fuient le plus léger +assujettissement, et que ce sont les animaux du monde les plus mutins. +Puisque tu veux leur ressembler, méchant Ruson, va chercher ta belle +bête de brebis, si le loup te mange, tu seras bien mangé; je ne pourrai +peut-être pas te secourir.» + +Le mouton amoureux ne profita point des avis de Constancia. Étant tout +le jour avec sa chère brebis, proche de la maisonnette où la princesse +travaillait toute seule, elle l'entendit bêler si haut et si +pitoyablement, qu'elle ne douta point de sa funeste aventure. Elle se +lève bien émue, sort, et voit un loup qui emportait le pauvre Ruson: +elle ne songea plus à tout ce que la fée lui avait dit en partant; elle +courut après le ravisseur de son mouton, criant: «Au loup! Au loup!» +Elle le suivait, lui jetant des pierres avec sa houlette sans qu'il +quittât sa proie; mais, hélas! en passant proche d'un bois, il en sortit +bien un autre loup: c'était un horrible géant. À la vue de cet +épouvantable colosse, la princesse transie de peur leva les vers le ciel +pour lui demander du secours, et pria la terre de l'engloutir. Elle ne +fut écoutée ni du ciel ni de la terre; elle méritait d'être punie de +n'avoir pas cru la fée Souveraine. + +Le géant ouvrit les bras pour l'empêcher de passer outre; mais quelque +terrible et furieux qu'il fût, il ressentit les effets de sa beauté. + +«Quel rang tiens-tu parmi les déesses? lui dit-il d'une voix qui faisait +plus de bruit que le tonnerre, car ne pense pas que je m'y méprenne, tu +n'es point une mortelle; apprends-moi seulement ton nom, et si tu es +fille ou femme de Jupiter? qui sont tes frères? quelles sont tes soeurs? +Il y a longtemps que je cherche une déesse pour l'épouser, te voilà +heureusement trouvée.» + +La princesse sentait que la peur avait lié sa langue, et que les paroles +mouraient dans sa bouche. + +Comme il vit qu'elle ne répondait pas à ses galantes questions: + +Pour une divinité, lui dit-il, tu n'as guère d'esprit.» + +Sans autre discours, il ouvrit un grand sac et la jeta dedans. + +La première chose qu'elle aperçut au fond, ce fut le méchant loup et le +pauvre mouton. Le géant s'était diverti à les prendre à la course: + +«Tu mourras avec moi, mon cher Ruson, lui dit-elle en le baisant, c'est +une petite consolation, il vaudrait bien mieux nous sauver ensemble.» + +Cette triste pensée la fit pleurer amèrement, elle soupirait et +sanglotait fort haut; Ruson bêlait, le loup hurlait; cela réveilla un +chien, un chat, un coq et un perroquet qui dormaient. Ils commencèrent +de leur côté à faire un bruit désespéré: voilà un étrange charivari dans +la besace du géant. Enfin, fatigué de les entendre, il pensa tout tuer; +mais il se contenta de lier le sac, et de le jeter sur le haut d'un +arbre, après l'avoir marqué pour le venir reprendre; il allait se battre +en duel contre un autre géant, et toute cette crierie lui déplaisait. + +La princesse se douta bien que pour peu qu'il marchât il s'éloignerait +beaucoup, car un cheval courant à toute bride n'aurait pu l'attraper +quand il allait au petit pas: elle tira ses ciseaux et coupa la toile de +la besace, puis elle en fit sortir son cher Ruson, le chien, le chat, le +coq, le perroquet, elle se sauva ensuite, et laissa le loup dedans, pour +lui apprendre à manger les petits moutons. La nuit était fort obscure, +c'était une étrange chose de se trouver seule au milieu d'une forêt, +sans savoir de quel côté tourner ses pas, ne voyant ni le ciel ni la +terre, et craignant toujours de rencontrer le géant. + +Elle marchait le plus vite qu'elle pouvait; elle serait tombée cent et +cent fois, mais tous les animaux qu'elle avait délivrés, reconnaissants +de la grâce qu'ils en avaient reçue, ne voulurent point l'abandonner, et +la servirent utilement dans son voyage. Le chat avait les yeux si +étincelants qu'il éclairait comme un flambeau; le chien qui jappait +faisait sentinelle; le coq chantait pour épouvanter les lions; le +perroquet jargonnait si haut, qu'on aurait jugé, à l'entendre, que vingt +personnes causaient ensemble, de sorte que les voleurs s'éloignaient +pour laisser le passage libre à notre belle voyageuse, et le mouton qui +marchait quelques pas devant elle, la garantissait de tomber dans de +grands trous, dont il avait lui-même bien de la peine à se retirer. + +Constancia allait à l'aventure, se recommandant à sa bonne amie la fée, +dont elle espérait quelque secours, quoiqu'elle se reprochât beaucoup de +n'avoir pas suivi ses ordres; mais quelquefois elle craignait d'en être +abandonnée. Elle aurait bien souhaité que sa bonne fortune l'eût +conduite dans la maison où elle avait été secrètement élevée: comme elle +n'en savait point le chemin, elle n'osait point se flatter de la +rencontrer sans un bonheur particulier. + +Elle se trouva, à la pointe du jour, au bord d'une rivière qui arrosait +la plus agréable prairie du monde; elle regarda autour d'elle, et ne vit +ni chien, ni chat, ni coq, ni perroquet; le seul Ruson lui tenait +compagnie. «Hélas! où suis-je? dit-elle. Je ne connais point ces beaux +lieux, que vais-je devenir? qui aura soin de moi? Ah! petit mouton, que +tu me coûtes cher! si je n'avais pas couru après toi, je serais encore +chez la fée Souveraine, je ne craindrais ni le géant, ni aucune aventure +fâcheuse.» Il semblait, à l'air de Ruson, qu'il l'écoutait en tremblant, +et qu'il reconnaissait sa faute: enfin la princesse abattue et fatiguée +cessa de le gronder, elle s'assit au bord de l'eau; et comme elle était +lasse, et que l'ombre de plusieurs arbres la garantissait des ardeurs du +soleil, ses yeux fermèrent doucement, elle se laissa tomber sur l'herbe, +et s'endormit d'un profond sommeil. + +Elle n'avait point d'autres gardes que le fidèle Ruson, il marcha sur +elle, il la tirailla; mais quel fut son étonnement de remarquer à vingt +pas d'elle un jeune homme qui se tenait derrière quelques buissons? Il +s'en couvrait pour la voir sans être vu: la beauté de sa taille, celle +de sa tête, la noblesse de son air et la magnificence de ses habits +surprirent si fort la princesse, qu'elle se leva brusquement, dans la +résolution de s'éloigner. Je ne sais quel charme secret l'arrêta; elle +jetait les yeux d'un air craintif sur cet inconnu, le géant ne lui avait +presque pas fait plus de peur, mais la peur part de différentes causes: +leurs regards et leurs actions marquaient assez les sentiments qu'ils +avaient déjà l'un pour l'autre. + +Ils seraient peut-être demeurés longtemps sans se parler que des yeux, +si le prince n'avait pas entendu le bruit des cors et celui des chiens +qui s'approchaient; il s'aperçut qu'elle en était étonnée: + +«Ne craignez rien, belle bergère, lui dit-il, vous êtes en sûreté dans +ces lieux: plût au ciel que ceux qui vous y voient y pussent être de +même! + +--Seigneur, dit-elle, j'implore votre protection, je suis une pauvre +orpheline qui n'ai point d'autre parti à prendre que d'être bergère; +procurez-moi un troupeau, j'en aurai grand soin. + +--Heureux les moutons, dit-il en souriant, que vous voudrez conduire au +pâturage! mais enfin, aimable bergère, si vous le souhaitez, j'en +parlerai à la reine ma mère, et je me ferai un plaisir de commencer dès +aujourd'hui à vous rendre mes services. + +--Ah! seigneur, dit Constancia, je vous demande pardon de la liberté que +j'ai prise, je n'aurais osé le faire si j'avais su votre rang.» + +Le prince l'écoutait avec le dernier étonnement, il lui trouvait de +l'esprit et de la politesse, rien ne répondait mieux à son excellente +beauté; mais rien ne s'accordait plus mal avec la simplicité de ses +habits et l'état de bergère. Il voulut même essayer de lui faire prendre +un autre parti: + +«Songez-vous, lui dit-il, que vous serez exposée, toute seule +dans un bois ou dans une campagne, n'ayant pour compagnie que +vos innocentes brebis? Les manières délicates que je vous remarque +s'accommoderont-elles de la solitude? Qui sait d'ailleurs si vos +charmes, dont le bruit se répandra dans cette contrée, ne vous +attireront point mille importuns? Moi-même, adorable bergère, moi-même +je quitterai la cour pour m'attacher à vos pas; et ce que je ferai, +d'autres le feront aussi. + +--Cessez, lui dit-elle, seigneur, de me flatter par des louanges que je +ne mérite point; je suis née dans un hameau; je n'ai jamais connu que la +vie champêtre, et j'espère que vous me laisserez garder tranquillement +les troupeaux de la reine, si elle daigne me les confier; je la +supplierai même de me mettre sous quelque bergère plus expérimentée que +moi; et comme je ne la quitterai point, il est bien certain que je ne +m'ennuierai pas.» + +Le prince ne put lui répondre; ceux qui l'avaient suivi à la chasse +parurent sur un coteau. + +«Je vous quitte, charmante personne, lui dit-il d'un air empressé; il ne +faut pas que tant de gens partagent le bonheur que j'ai de vous voir; +allez au bout de cette prairie, il y a une maison où vous pourrez +demeurer en sûreté, après que vous aurez dit que vous y venez ma part.» + +Constancia, qui aurait eu de la peine à se trouver en si grande +compagnie, se hâta de marcher vers le lieu que Constancio (c'est ainsi +que s'appelait le prince) lui avait enseigné. + +Il la suivit des yeux, il soupira tendrement, et remontant à cheval, il +se mit à la tête de sa troupe sans continuer la chasse. En entrant chez +la reine, il la trouva fort irritée contre une vieille bergère qui lui +rendait un assez mauvais compte de ses agneaux. Après que la reine eut +bien grondé, elle lui dit de ne paraître jamais devant elle. + +Cette occasion favorisa le dessein de Constancio; il lui conta qu'il +avait rencontré une jeune fille qui désirait passionnément d'être à +elle, qu'elle avait l'air soigneux, et qu'elle ne paraissait pas +intéressée. La reine goûta fort ce que lui disait son fils, elle accepta +la bergère avant de l'avoir vue, et dit au prince de donner ordre qu'on +la menât avec les autres dans les pacages de la couronne. Il fut ravi +qu'elle la dispensât de venir au palais: certains sentiments empressés +et jaloux lui faisaient craindre des rivaux, bien qu'il n'y en eût +aucuns qui pussent lui rien disputer ni sur le rang, ni sur le mérite; +il est vrai qu'il craignait moins les grands seigneurs que les petits, +il pensait qu'elle aurait plus de penchant pour un simple berger que +pour un prince qui était si proche du trône. + +Il serait difficile de raconter toutes les réflexions dont celle-ci +était suivie: que ne reprochait-il pas à son coeur, lui qui jusqu'alors +n'avait rien aimé, et qui n'avait trouvé personne digne de lui! Il se +donnait à une fille d'une naissance si obscure, qu'il ne pourrait jamais +avouer sa passion sans rougir: il voulut la combattre; et se persuadant +que l'absence était un remède immanquable, particulièrement sur une +tendresse naissante, il évita de revoir la bergère; il suivit son +penchant pour la chasse et pour le jeu: en quelque lieu qu'il aperçût +des moutons, il s'en détournait comme s'il eût rencontré des serpents; +de sorte qu'avec un peu de temps, le trait qui l'avait blessé lui parut +moins sensible. Mais un jour des plus ardents de la canicule, +Constancio, fatigué d'une longue chasse, se trouvant au bord de la +rivière, il en suivit le cours à l'ombre des alisiers qui joignaient +leurs branches à celles des saules, et rendaient cet endroit aussi frais +qu'agréable. Une profonde rêverie le surprit, il était seul, il ne +songeait plus à tous ceux qui l'attendaient, quand il fut frappé tout +d'un coup par les charmants accents d'une voix qui lui parut céleste; il +s'arrêta pour l'écouter, et ne demeura pas médiocrement surpris +d'entendre ces paroles: + + Hélas! j'avais promis de vivre sans ardeur; + Mais l'amour prend plaisir à me rendre parjure; + Je me sens déchirer d'une vive blessure, + Constancio devient le maître de mon coeur. + L'autre jour je le vis dans cette solitude, + Fatigué du travail qu'il trouve en ces forêts; + Il chantait son inquiétude, + Assis sous ces ombrages frais. + Jamais rien de si beau ne s'offrit à ma vue; + Je demeurai longtemps immobile, éperdue; + De la main de l'Amour je vis partir les traits + Que je porte au fond de mon âme. + Le mal que je ressens a pour moi trop d'attraits; + Je vois par l'ardeur qui m'enflamme, + Que je n'en guérirai jamais. + +Sa curiosité l'emporta sur le plaisir qu'il avait d'entendre chanter si +bien: il s'avança diligemment; le nom de Constancio l'avait frappé, car +c'était le sien; mais cependant un berger pouvait le porter aussi bien +qu'un prince, et ainsi il ne savait si c'était pour lui ou pour quelque +autre que ces paroles avaient été faites. Il eut à peine monté sur une +petite éminence couverte d'arbres, qu'il aperçut au pied la belle +Constancia: elle était assise sur le bord d'un ruisseau, dont la chute +précipitée faisait un bruit si agréable, qu'elle semblait y vouloir +accorder sa voix. Son fidèle mouton, couché sur l'herbe, se tenait comme +un mouton favori bien plus près d'elle que les autres; Constancia lui +donnait de temps en temps de petits coups de sa houlette, elle le +caressait d'un air enfantin, et toutes les fois qu'elle le touchait, il +baisait sa main, et la regardait avec des yeux tout plein d'esprit. «Ah! +que tu serais heureux, disait le prince tout bas, si tu connaissais le +prix des caresses qui te sont faites! Hé quoi! cette bergère est encore +plus belle que lorsque je la rencontrai! Amour! Amour! que veux-tu de +moi? dois-je l'aimer, ou plutôt suis-je encore en état de m'en défendre? +Je l'avais évitée soigneusement, parce que je sentais bien tout le +danger qu'il y a de la voir; quelles impressions, grands dieux, ces +premiers mouvements ne firent-ils pas sur moi! Ma raison essayait de me +secourir, je fuyais un objet si aimable: hélas! je le trouve, mais celui +dont elle parle est l'heureux berger qu'elle a choisi!» + +Pendant qu'il raisonnait ainsi, la bergère se leva pour rassembler son +troupeau, et le faire passer dans un autre endroit de la prairie où elle +avait laissé ses compagnes. Le prince craignit de perdre cette occasion +de lui parler; il s'avança vers elle d'un air empressé: «Aimable +bergère, lui dit-il, ne voulez-vous pas bien que je vous demande si le +petit service que je vous ai rendu vous a fait quelque plaisir?» À sa +vue, Constancia rougit, son teint parut animé des plus vives couleurs: + +«Seigneur, lui dit-elle, j'aurais pris soin de vous faire mes très +humbles remerciements, s'il convenait à une pauvre fille comme moi d'en +faire à un prince comme vous; mais encore que j'aie manqué, le ciel +m'est témoin que je n'en suis point ingrate, et que je prie les dieux de +combler vos jours de bonheur. + +--Constancia, répliqua-t-il, s'il est vrai que mes bonnes intentions +vous aient touchée au point que vous le dites, il vous est aisé de me le +marquer. + +--Hé! que puis-je faire pour vous, seigneur? répliqua-t-elle d'un air +empressé. + +--Vous pouvez me dire, ajouta-t-il, pour qui sont les paroles que vous +venez de chanter. + +--Comme je ne les ai pas faites, repartit-elle, il me serait difficile +de vous apprendre rien là-dessus.» + +Dans le temps qu'elle parlait, il l'examinait, il la voyait rougir, elle +était embarrassée et tenait les yeux baissés. + +«Pourquoi me cacher vos sentiments, Constancia? lui dit-il; votre visage +trahit le secret de votre coeur, vous aimez?» Il se tut et la regarda +encore avec plus d'application. + +--Seigneur, lui dit-elle, les choses où j'ai quelque intérêt méritent si +peu qu'un grand prince s'en informe, et je suis si accoutumée à garder +le silence avec mes chères brebis, que je vous supplie de me pardonner +si je ne réponds point à vos questions.» Elle s'éloigna si vite qu'il +n'eut pas le temps de l'arrêter. + +La jalousie sert quelquefois de flambeau pour rallumer l'amour: celui du +prince prit dans ce moment tant de forces qu'il ne s'éteignit jamais; il +trouva mille grâces nouvelles dans cette jeune personne, qu'il n'avait +point remarquées la première fois qu'il la vit; la manière dont elle le +quitta lui fit croire, autant que les paroles, qu'elle était prévenue +pour quelque berger. Une profonde tristesse s'empara de son âme, il +n'osa la suivre, bien qu'il eût une extrême envie de l'entretenir; il se +coucha dans le même lieu qu'elle venait de quitter, et après avoir +essayé de se souvenir des paroles qu'elle venait de chanter, il les +écrivit sur ses tablettes, et les examina avec attention. «Ce n'est que +depuis quelques jours, disait-il, qu'elle a vu ce Constancio qui +l'occupe: faut-il que je me nomme comme lui, et que je sois si éloigné +de sa bonne fortune? qu'elle m'a regardé froidement! Elle me paraît plus +indifférente aujourd'hui que lorsque je la rencontrai la première fois; +son plus grand soin a été de chercher un prétexte pour s'éloigner de +moi.» Ces pensées l'affligèrent sensiblement, car il ne pouvait +comprendre qu'une simple bergère pût être si indifférente pour un grand +prince. + +Dès qu'il fut de retour, il fit appeler un jeune garçon qui était de +tous ses plaisirs; il avait de la naissance, il était aimable; il lui +ordonna de s'habiller en berger, d'avoir un troupeau, et de le conduire +tous les jours aux pacages de la reine, afin de voir ce que faisait +Constancia, sans lui être suspect. Mirtain (c'est ainsi qu'il se +nommait) avait trop envie de plaire à son maître pour en négliger une +occasion qui paraissait l'intéresser; il lui promit de s'acquitter fort +bien de ses ordres, et dès le lendemain, il fut en état d'aller dans la +plaine: celui qui en prenait soin ne l'y aurait pas reçu s'il n'eût +montré un ordre du prince, disant qu'il était son berger, et qu'il +l'avait chargé de ses moutons. + +Aussitôt on le laissa venir parmi la troupe champêtre; il était galant, +il plut sans peine aux bergères; mais à l'égard de Constancia, il lui +trouvait un air de fierté si fort au-dessus de ce qu'elle paraissait +être, qu'il ne pouvait accorder tant de beauté, d'esprit et de mérite +avec la vie rustique et champêtre qu'elle menait; il la suivait +inutilement, il la trouvait toujours seule au fond des bois, qui +chantait d'un air occupé; il ne voyait aucuns bergers qui osassent +entreprendre de lui plaire, la chose semblait trop difficile. Mirtain +tenta cette grande aventure, il se rendit assidu auprès d'elle, et +connut par sa propre expérience qu'elle ne voulait point d'engagement. + +Il rendait compte tous les soirs au prince de la situation des choses; +tout ce qu'il lui apprenait ne servait qu'à le désespérer. + +«Ne vous y trompez pas, seigneur, lui dit-il un jour, cette belle fille +aime; il faut que ce soit en son pays. + +--Si cela était, reprit le prince, ne voudrait-elle pas y retourner? + +--Que savons-nous, ajouta Mirtain, si elle n'a point quelques raisons +qui l'empêchent de revoir sa patrie, elle est peut-être en colère contre +son amant? + +--Ah! s'écria le prince, elle chante trop tendrement les paroles que +j'ai entendues. + +--Il est vrai, continua Mirtain, que tous les arbres sont couverts de +chiffres de leurs noms; et puisque rien ne lui plaît ici, sans doute +quelque chose lui a plu ailleurs. + +--Éprouve, dit le prince, ses sentiments pour moi, dis-en du bien, +dis-en du mal, tu pourras connaître ce qu'elle pense.» + +Mirtain ne manqua pas de chercher une occasion de parler à Constancia. + +«Qu'avez-vous, belle bergère? lui dit-il. Vous paraissez mélancolique +malgré toutes les raisons que vous avez d'être plus gaie qu'une autre? + +--Et quels sujets de joie me trouvez-vous, lui dit-elle; je suis réduite +à garder des moutons; éloignée de mon pays, je n'ai aucunes nouvelles de +mes parents, tout cela est-il fort agréable? + +--Non, répliqua-t-il, mais vous êtes la plus aimable personne du monde, +vous avez beaucoup d'esprit, vous chantez d'une manière ravissante, et +rien ne peut égaler votre beauté. + +--Quand je posséderais tous ces avantages, ils me toucheraient peu, +dit-elle, en poussant un profond soupir. + +--Quoi donc, ajouta Mirtain, vous avez de l'ambition, vous croyez qu'il +faut être née sur le trône et du sang des dieux, pour vivre contente? +Ah! détrompez-vous de cette erreur, je suis au prince Constancio, et +malgré l'inégalité de nos conditions, je ne laisse pas de l'approcher +quelquefois, je l'étudie, je pénètre ce qui se passe dans son âme, et je +sais qu'il n'est point heureux. + +--Hé! qui trouble son repos? dit la princesse. + +--Une passion fatale, continua Mirtain. + +--Il aime, reprit-elle d'un air inquiet, hélas! que je le plains! mais +que dis-je? continua-t-elle en rougissant. Il est trop aimable pour +n'être pas aimé. + +--Il n'ose s'en flatter, belle bergère, dit-il; et si vous vouliez bien +le mettre en repos là-dessus, il ajouterait plus de foi à vos paroles +qu'à aucune autre. + +--Il ne me convient pas, dit-elle, de me mêler des affaires d'un si +grand prince; celles dont vous me parlez sont trop particulières pour +que je m'avise d'y entrer. Adieu, Mirtain, ajouta-t-elle, en le quittant +brusquement, si vous voulez m'obliger, ne me parlez plus de votre prince +ni de ses amours.» + +Elle s'éloigna tout émue, elle n'avait pas été indifférente au mérite du +prince; le premier moment qu'elle le vit ne s'effaça plus de sa pensée, +et sans le charme secret qui l'arrêtait malgré elle, il est certain +qu'elle aurait tout tenté pour retrouver la fée Souveraine. Au reste, +l'on s'étonnera que cette habile personne qui savait tout ne vînt pas la +chercher, mais cela ne dépendait plus d'elle. Aussitôt que le géant eut +rencontré la princesse, elle fut soumise à la fortune pour un certain +temps, il fallait que sa destinée s'accomplît, de sorte que la fée se +contentait de la venir voir dans un rayon du soleil; les yeux de +Constancia ne le pouvaient regarder assez fixement pour l'y remarquer. + +Cette aimable personne s'était aperçue avec dépit que le prince l'avait +si fort négligée, qu'il ne l'aurait pas revue si le hasard ne l'eût +conduit dans le lieu où elle chantait; elle se voulait un mal mortel des +sentiments qu'elle avait pour lui; et s'il est possible d'aimer et de +haïr en même temps, je puis dire qu'elle le haïssait parce qu'elle +l'aimait trop. Combien de larmes répandait-elle en secret! Le seul Ruson +en était témoin; souvent elle lui confiait ses ennuis comme s'il avait +été capable de l'entendre; et lorsqu'il bondissait dans la plaine avec +les brebis: «Prends garde, Ruson, prends garde, s'écriait-elle, que +l'amour ne t'enflamme; de tous les maux c'est le plus grand, et si tu +aimes sans être aimé, pauvre petit mouton, que feras-tu?» + +Ces réflexions étaient suivies de mille reproches qu'elle se faisait sur +ses sentiments pour un prince indifférent; elle avait bien envie de +l'oublier, lorsqu'elle le trouva qui s'était arrêté dans un lieu +agréable pour y rêver avec plus de liberté à la bergère qu'il fuyait. +Enfin, accablé de sommeil, il se coucha sur l'herbe; elle le vit, et son +inclination pour lui prit de nouvelles forces; elle ne put s'empêcher de +faire les paroles qui donnèrent lieu à l'inquiétude du prince. Mais de +quel ennui ne fut-elle pas frappée à son tour, lorsque Mirtain lui dit +que Constancio aimait! Quelque attention qu'elle eût faite sur +elle-même, elle n'avait pas été maîtresse de s'empêcher de changer +plusieurs fois de couleur. Mirtain, qui avait ses raisons pour +l'étudier, le remarqua, il en fut ravi, et courut rendre compte à son +maître de ce qui s'était passé. + +Le prince avait bien moins de disposition à se flatter que son +confident; il ne crut voir que de l'indifférence dans le procédé de la +bergère, il en accusa l'heureux Constancio qu'elle aimait, et dès le +lendemain il fut la chercher. Aussitôt qu'elle l'aperçut, elle s'enfuit +comme si elle eût vu un tigre ou un lion; la fuite était le seul remède +qu'elle imaginait à ses peines. Depuis sa conversation avec Mirtain, +elle comprit qu'elle ne devait rien oublier pour l'arracher de son +coeur, et que le moyen d'y réussir, c'était de l'éviter. + +Que devint Constancio, quand sa bergère s'éloigna si brusquement? +Mirtain était auprès de lui. + +«Tu vois, lui dit-il, tu vois l'heureux effet de tes soins, Constancia +me hait, je n'ose la suivre pour m'éclaircir moi-même de ses sentiments. + +--Vous avez trop d'égards pour une personne si rustique, répliqua +Mirtain; et, si vous le voulez, seigneur, je vais lui ordonner de votre +part de venir vous trouver. + +--Ah! Mirtain, s'écria le prince, qu'il y a de différence entre l'amant +et le confident! Je ne pense qu'à plaire à cette aimable fille, je lui +ai trouvé une sorte de politesse qui s'accommoderait mal des airs +brusques que tu veux prendre; je consens à souffrir plutôt qu'à la +chagriner.» + +En achevant ces mots, il fut d'un autre côté, avec une si profonde +mélancolie, qu'il pouvait faire pitié à une personne moins touchée que +Constancia. + +Dès qu'elle l'eut perdu de vue, elle revint sur ses pas, pour avoir le +plaisir de se trouver dans l'endroit qu'il venait de quitter. «C'est +ici, disait-elle, où il s'est arrêté, c'est là qu'il m'a regardée; mais, +hélas! dans tous ces lieux il n'a que de l'indifférence pour moi, il y +vient pour rêver en liberté à ce qu'il aime: cependant, continuait-elle, +ai-je raison de me plaindre? Par quel hasard voudrait-il s'attacher à +une fille qu'il croit si fort au-dessous de lui?» Elle voulait +quelquefois lui apprendre ses aventures; mais la fée Souveraine lui +avait défendu si absolument de n'en point parler, que pour lors son +obéissance prévalut sur ses propres intérêts, et elle prit la résolution +de garder le silence. + +Au bout de quelques jours le prince revint encore; elle l'évita +soigneusement, il en fut affligé, et chargea Mirtain de lui en faire des +reproches; elle feignit de n'y avoir pas fait réflexion, mais puisqu'il +daignait s'en apercevoir, elle y prendrait garde. Mirtain, bien content +d'avoir tiré cette parole d'elle, en avertit son maître; dès le +lendemain il vint la chercher. À son abord elle parut interdite; quand +il lui parla de ses sentiments, elle le fut bien davantage: quelque +envie qu'elle eût de le croire, elle appréhendait de se tromper, et que +jugeant d'elle par ce qu'il en voyait, il ne voulût peut-être se faire +un plaisir de l'éblouir par une déclaration qui ne convenait point à une +pauvre bergère. Cette pensée l'irrita, elle en parut plus fière, et +reçut si froidement les assurances qu'il lui donnait de sa passion, +qu'il se confirma tous ses soupçons. «Vous êtes touchée, lui dit-il; un +autre a su vous charmer; mais j'atteste les dieux que si je peux le +connaître, il éprouvera tout mon courroux. + +--Je ne vous demande grâce pour personne, seigneur, répliqua-t-elle; si +vous êtes jamais informé de mes sentiments, vous les trouverez bien +éloignés de ceux que vous m'attribuez.» + +Le prince, à ces mots, reprit quelque espérance, mais elle fut bientôt +détruite par la suite de leur conversation; car elle lui protesta +qu'elle avait un fond d'indifférence invincible, et qu'elle sentait bien +qu'elle n'aimerait de sa vie. Ces dernières paroles le jetèrent dans une +douleur inconcevable, il se contraignit pour ne lui pas montrer toute sa +douleur. + +Soit la violence qu'il s'était faite, soit l'excès de sa passion, qui +avait pris de nouvelles forces par les difficultés qu'il envisageait, il +tomba si dangereusement malade, que les médecins ne connaissant rien à +la cause de son mal, désespérèrent bientôt de sa vie. Mirtain, qui était +toujours demeuré par son ordre auprès de Constancia, lui en apprit les +fâcheuses nouvelles; elle les entendit avec un trouble et une émotion +difficiles à exprimer. + +«Ne savez-vous point quelque remède, lui dit-il, pour la fièvre et pour +les grands maux de tête et de coeur? + +--J'en sais un, répliqua-t-elle, ce sont des simples avec des fleurs; +tout consiste dans la manière de les appliquer. + +--Ne viendrez-vous pas au palais pour cela? ajouta-t-il. + +--Non, dit-elle, en rougissant, je craindrais trop de ne pas réussir. + +--Quoi! vous pourriez négliger quelque chose pour nous le rendre? +continua-t-il. Je vous croyais bien dure, mais vous l'êtes encore cent +fois plus que je ne l'avais imaginé.» + +Les reproches de Mirtain faisaient plaisir à Constancia, elle était +ravie qu'il la pressât de voir le prince: ce n'était que pour se +procurer cette satisfaction, qu'elle s'était vantée de savoir un remède +propre à le soulager, car il est vrai qu'elle n'en avait aucun. + +Mirtain se rendit auprès de lui; il lui conta ce que la bergère avait +dit, et avec quelle ardeur elle souhaitait le retour de sa santé. «Tu +cherches à me flatter, lui dit Constancio, mais je te le pardonne, et je +voudrais (dussé-je être trompé) pouvoir penser que cette belle fille a +quelque amitié pour moi. Va chez la reine, dis-lui qu'une de ses +bergères a un secret merveilleux, qu'elle pourra me guérir, obtiens +permission de l'amener: cours, vole, Mirtain, les moments vont me +paraître des siècles.» + +La reine n'avait pas encore vu la bergère quand Mirtain lui en parla; +elle dit qu'elle n'ajoutait point foi à ce que de petites ignorantes se +piquaient de savoir, et que c'était là une folie. + +«Certainement, madame, lui dit-il, l'on peut quelquefois trouver plus de +soulagement dans l'usage des simples que dans tous les livres +d'Esculape. Le prince souffre tant, qu'il souhaite d'éprouver tout ce +que cette jeune fille propose. + +--Volontiers, dit la reine; mais si elle ne le guérit pas, je la +traiterai si rudement qu'elle n'aura plus l'audace de se vanter mal à +propos.» + +Mirtain retourna vers son maître, il lui rendit compte de la mauvaise +humeur de la reine, et qu'il en craignait les effets pour Constancia. + +«J'aimerais mieux mourir, s'écria le prince; retourne sur tes pas, dis à +ma mère que je la prie de laisser cette belle fille auprès de ses +innocentes brebis: quel paiement, continua-t-il, pour la peine qu'elle +prendrait! je sens que cette idée redouble mon mal.» + +Mirtain courut chez la reine, lui dire de la part du prince de ne point +faire venir Constancia; mais comme elle était naturellement fort +prompte, elle se mit en colère de ses irrésolutions: + +«Je l'ai envoyé quérir, dit-elle: si elle guérit mon fils, je lui +donnerai quelque chose; si elle ne le guérit pas, je sais ce que j'ai à +faire. Retournez auprès de lui, et tâchez de le divertir, il est dans +une mélancolie qui me désole.» + +Mirtain lui obéit, et se garda bien de dire à son maître la mauvaise +humeur où il l'avait trouvée, car il serait mort d'inquiétude pour sa +bergère. + +Le pacage royal était si proche de la ville, qu'elle ne tarda pas +longtemps à s'y rendre, sans compter qu'elle était guidée par une +passion qui fait aller ordinairement bien vite. Lorsqu'elle fut au +palais, on vint le dire à la reine, mais elle ne daigna pas la voir, +elle se contenta de lui mander qu'elle prît bien garde à ce qu'elle +allait entreprendre; que si elle manquait de guérir le prince, elle la +ferait coudre dans un sac, et jeter dans la rivière. À cette menace la +belle princesse pâlit, son sang se glaça. + +«Hélas! dit-elle en elle-même, ce châtiment m'est bien dû, j'ai fait un +mensonge lorsque je me suis vantée d'avoir quelque science, et mon envie +de voir Constancio n'est pas assez raisonnable pour que les dieux me +protègent.» + +Elle baissa doucement la tête, laissant couler des larmes sans rien +répondre. + +Ceux qui étaient autour d'elle l'admiraient; elle leur paraissait plutôt +une fille du ciel qu'une personne mortelle. + +De quoi vous défiez-vous, aimable bergère? lui dirent-ils. Vous portez +dans vos yeux la mort et la vie, un seul de vos regards peut conserver +notre jeune prince; venez dans sa chambre, essuyez vos pleurs, et +employez vos remèdes sans crainte.» + +La manière dont on lui parlait, et l'extrême désir qu'elle avait de le +voir, lui redonnèrent de la confiance: elle pria qu'on la laissât entrer +dans le jardin pour cueillir elle-même tout ce qui lui était nécessaire, +elle prit du myrte, du trèfle, des herbes et des fleurs, les unes +dédiées à Cupidon, les autres à sa mère; les plumes d'une colombe, et +quelques gouttes de sang d'un pigeon: elle appela à son secours toutes +les déités et toutes les fées. Ensuite, plus tremblante que la +tourterelle quand elle voit un milan, elle dit qu'on pouvait la mener +dans la chambre du prince. Il était couché, son visage était pâle et ses +yeux languissants; mais aussitôt qu'il l'aperçut, il prit une meilleure +couleur, elle le remarqua avec une extrême joie. + +«Seigneur, lui dit-elle, il y a déjà plusieurs jours que je fais des +voeux pour le retour de votre santé; mon zèle m'a même engagée à dire à +l'un de vos bergers que je savais quelques petits remèdes, et que +volontiers j'essayerais de vous soulager; mais la reine m'a mandé que si +le ciel m'abandonne dans cette prise, elle veut qu'on me noie si vous ne +guérissez pas; jugez, seigneur, des alarmes où je suis, et soyez +persuadé que je m'intéresse plus à votre conservation par rapport à vous +que par rapport à moi. + +--Ne craignez rien, charmante bergère, lui dit-il; les souhaits +favorables que vous faites pour ma vie vont me la rendre si chère que +j'en serai occupé très sérieusement. Je négligeais mes jours: hélas! en +puis-je avoir d'heureux, quand je me souviens de ce que je vous ai +entendu chanter pour Constancio! Ces fatales paroles et vos froideurs +m'ont réduit au triste état où vous me voyez; mais, belle bergère, vous +m'ordonnez de vivre, vivons et ne vivons que pour vous.» + +Constancia ne cachait qu'avec peine le plaisir que lui causait une +déclaration si obligeante; cependant, comme elle appréhendait que +quelqu'un n'écoutât ce que lui disait le prince, elle demanda s'il ne +trouverait pas bon qu'elle lui mît un bandeau et des bracelets, des +herbes qu'elle avait cueillies. Il lui tendit les bras d'une manière si +tendre qu'elle lui attacha promptement un des bracelets, de peur qu'on +ne pénétrât ce qui se passait entre eux; et après avoir bien fait de +petites cérémonies pour en imposer à toute la cour de ce prince, il +s'écria au bout de quelques moments que son mal diminuait. Cela était +vrai, comme il le disait: on appela ses médecins, ils demeurèrent +surpris de l'excellence d'un remède dont les effets étaient si prompts; +mais quand ils virent la bergère qui l'avait appliqué, ils ne +s'étonnèrent plus de rien, et dirent en leur jargon qu'un de ses regards +était plus puissant que toute la pharmacie ensemble. + +La bergère était si peu touchée de toutes les louanges qu'on lui +donnait, que ceux qui ne la connaissaient pas, prenaient pour stupidité +ce qui avait une source bien différente: elle se mit dans un coin de la +chambre, se cachant à tout le monde, hors à son malade, dont elle +s'approchait de temps en temps pour lui toucher la tête ou le pouls, et +dans ces petits moments ils se disaient mille jolies choses où le coeur +avait encore plus de part que l'esprit. + +«J'espère, lui dit-elle, seigneur, que le sac qu'a fait faire la reine +pour me noyer, ne servira point à un usage si funeste; votre santé, qui +m'est précieuse, va se rétablir. + +--Il ne tiendra qu'à vous, aimable Constancia, répondit-il; un peu de +part dans votre coeur peut tout faire pour mon repos et pour la +conservation de ma vie.» + +Le prince se leva, et fut dans l'appartement de la reine. Lorsqu'on lui +dit qu'il entrait, elle ne voulut pas le croire; elle s'avança +brusquement, et demeura bien surprise de le trouver à la porte de sa +chambre. + +«Quoi! c'est vous, mon fils, mon cher fils! s'écria-t-elle. À qui +dois-je une résurrection si merveilleuse? À vos bontés, madame, lui dit +le prince, vous m'avez envoyé chercher la plus habile personne qui soit +dans l'univers; je vous supplie de la récompenser d'une manière +proportionnée au service que j'en ai reçu. + +--Cela ne presse pas, répondit la reine d'un air rude; c'est une pauvre +bergère, qui s'estimera heureuse de garder toujours mes moutons.» + +Dans ce moment le roi arriva, on lui était allé annoncer la bonne +nouvelle de la guérison du prince; il entrait chez la reine, la première +chose qui frappa ses yeux, ce fut Constancia: sa beauté, semblable au +soleil qui brille de mille feux, l'éblouit à tel point, qu'il demeura +quelques instants sans pouvoir demander à ceux qui étaient près de lui, +ce qu'il voyait de si merveilleux, et depuis quand les déesses +habitaient dans son palais; enfin il rappela ses esprits, il s'approcha +d'elle, et sachant qu'elle était l'enchanteresse qui venait de guérir +son fils, il l'embrassa, et dit galamment qu'il se trouvait fort mal, et +qu'il la conjurait de le guérir aussi. + +Il entra, et elle le suivit. La reine ne l'avait point encore vue; son +étonnement ne se peut représenter; elle poussa un grand cri, et tomba en +faiblesse, jetant sur la bergère des regards furieux. Constancio et +Constancia en demeurèrent effrayés. Le roi ne savait à quoi attribuer un +mal si subit, toute la cour était consternée; enfin la reine revint à +elle. Le roi lui demanda plusieurs fois ce qu'elle avait vu pour se +trouver si abattue: elle dissimula son inquiétude, dit que c'étaient des +vapeurs; mais le prince, qui la connaissait bien, en demeura fort +inquiet; elle parla à la bergère avec quelque sorte de bonté, disant +qu'elle voulait la garder auprès d'elle, pour avoir soin des fleurs de +son parterre. La princesse ressentit de la joie, de penser qu'elle +restait dans un lieu où elle pourrait voir tous les jours Constancio. + +Cependant le roi obligea la reine d'entrer dans son cabinet; il lui +demanda tendrement ce qui pouvait la chagriner. + +«Ah! sire, s'écria-t-elle, j'ai fait un rêve affreux, je n'avais jamais +vu cette jeune bergère, quand mon imagination me l'a si bien +représentée, qu'en jetant les yeux sur son visage, je l'ai reconnue: +elle épousait mon fils; je suis trompée si cette malheureuse paysanne ne +me donne bien de la douleur. + +--Vous ajoutez trop de foi à la chose du monde la plus incertaine, lui +dit le roi; je vous conseille de ne point agir sur de tels principes; +renvoyez la bergère garder vos troupeaux, et ne vous affligez point mal +à propos.» + +Le conseil du roi fâcha la reine; bien éloignée de le suivre, elle ne +s'appliqua plus qu'à pénétrer les sentiments de son fils pour +Constancia. + +Ce prince profitait de toutes les occasions de la voir. Comme elle avait +soin des fleurs, elle était souvent dans le jardin à les arroser; et il +semblait que lorsqu'elle les avait touchées, elles en étaient plus +brillantes et plus belles. Ruson lui tenait compagnie, elle lui parlait +quelquefois du prince, quoiqu'il ne pût lui répondre; et lorsqu'il +l'abordait, elle demeurait si interdite, que ses yeux lui découvraient +assez le secret de son coeur. Il en était ravi, et lui disait tout ce +que la passion la plus tendre peut inspirer. + +La reine, sur la foi de son rêve, et bien davantage sur l'incomparable +beauté de Constancia, ne pouvait plus dormir en repos. Elle se levait +avant le jour; elle se cachait tantôt derrière des palissades, tantôt au +fond d'une grotte, pour entendre ce que son fils disait à cette belle +fille; mais ils avaient l'un et l'autre la précaution de parler si bas, +qu'elle ne pouvait agir que sur des soupçons. Elle en était encore plus +inquiète; elle ne regardait le prince qu'avec mépris, pensant jour et +nuit que cette bergère monterait sur le trône. + +Constancio s'observait autant qu'il lui était possible, quoique, malgré +lui, chacun s'aperçût qu'il aimait Constancia, et que soit qu'il la +louât par l'habitude qu'il avait à l'admirer, ou qu'il la blâmât exprès, +il s'acquittait de l'un et de l'autre en homme intéressé. Constancia, de +son côté, ne pouvait s'empêcher de du prince à ses compagnes: comme elle +chantait souvent les paroles qu'elle avait faites pour lui, la reine qui +les entendit, ne demeura pas moins surprise de sa merveilleuse voix, que +du sujet de sa poésie: + +«Que vous ai-je donc fait, justes dieux! disait-elle, pour me vouloir +punir par la chose du monde qui m'est la plus sensible? Hélas! je +destinais mon fils à ma nièce, et je vois, avec un mortel déplaisir, +qu'il s'attache à une malheureuse bergère, qui le rendra peut-être +rebelle à mes volontés.» + +Pendant qu'elle s'affligeait, et qu'elle prenait mille desseins furieux +pour punir Constancia d'être si belle et si charmante, l'amour faisait +sans cesse de nouveaux progrès sur nos jeunes amants. Constancia, +convaincue de la sincérité du prince, ne put lui cacher la grandeur de +sa naissance et ses sentiments pour lui. Un aveu si tendre et une +confidence si particulière le ravirent à tel point, qu'en tout autre +lieu que dans le jardin de la reine, il se serait jeté à ses pieds pour +l'en remercier. Ce ne fut pas même sans peine qu'il s'en empêcha; il ne +voulut plus combattre sa passion, il avait aimé Constancia bergère, il +est aisé de croire qu'il l'adora lorsqu'il sut son rang; et s'il n'eut +pas de peine à se laisser persuader sur une chose aussi extraordinaire +que de voir une grande princesse errante par le monde, tantôt bergère et +tantôt jardinière, c'est qu'en ce temps-là ces sortes d'aventures +étaient très communes, et qu'il lui trouvait un air et des manières qui +lui étaient caution de la sincérité de ses paroles. + +Constancio, touché d'amour et d'estime, jura une fidélité éternelle à la +princesse: elle ne la lui jura pas moins de son côté; ils se promirent +de s'épouser dès qu'ils auraient fait agréer leur mariage aux personnes +de qui ils dépendaient. La reine s'aperçut de toute la force de cette +passion naissante: sa confidente, qui ne cherchait pas moins qu'elle à +découvrir quelque chose pour faire sa cour, vint lui dire un jour que +Constancia envoyait Ruson tous les matins dans l'appartement du prince; +que ce petit mouton portait deux corbeilles; qu'elle les emplissait de +fleurs, et que Mirtain le conduisait. La reine, à ces nouvelles, perdit +patience: le pauvre Ruson passait, elle fut l'attendre elle-même; et +malgré les prières de Mirtain, elle l'emmena dans sa chambre, elle mit +les corbeilles et les fleurs en pièces, et chercha tant, qu'elle trouva +dans un gros oeillet, qui n'était pas encore fleuri, un petit morceau de +papier, que Constancia y avait glissé avec beaucoup d'adresse; elle +faisait de tendres reproches au prince, sur les périls où il s'exposait +presque tous les jours à la chasse. Son billet contenait ces vers: + + Parmi tous mes plaisirs j'éprouve des alarmes; + Mon prince, chaque jour, vous chassez dans ces lieux. + Ciel! pouvez-vous trouver des charmes + À suivre des forêts les hôtes furieux? + Tournez plutôt, tournez vos armes + Contre les tendres coeurs qui cèdent à vos coups: + Des ours et des lions évitez le courroux. + +Pendant que la reine s'emportait contre la bergère, Mirtain était allé +rendre compte à son maître de la mauvaise aventure du mouton. Le prince, +inquiet, accourut dans l'appartement de sa mère; mais elle était déjà +passée chez le roi. + +«Voyez, seigneur, lui dit-elle, voyez les nobles inclinations de votre +fils; il aime cette malheureuse bergère, qui nous a persuadés qu'elle +savait des remèdes sûrs pour le guérir: hélas! elle n'en sait que trop; +en effet, continua-t-elle, c'est l'amour qui l'a instruite, elle ne lui +a rendu la santé que pour lui faire de plus grands maux; et si nous ne +prévenons les malheurs qui nous menacent, mon songe ne se trouvera que +véritable. + +Vous êtes naturellement rigoureuse, lui dit le roi; vous voudriez que +votre fils ne songeât qu'à la princesse que vous lui destinez; la chose +n'est pas aisée, il faut que vous ayez un peu d'indulgence pour son âge. + +Je ne puis souffrir votre prévention en sa faveur, s'écria la reine; +vous ne pouvez jamais le blâmer; tout ce que je vous demande, seigneur, +c'est de consentir que je l'éloigne pour quelque temps; l'absence aura +plus de pouvoir que toutes mes raisons.» + +Le roi aimait la paix, il donna les mains à ce que sa femme désirait, et +sur-le-champ elle revint dans son appartement. + +Elle y trouva le prince, il l'attendait avec la dernière inquiétude: + +«Mon fils, lui dit-elle, avant qu'il pût lui parler, le roi vient de me +montrer des lettres du roi son frère; il le conjure de vous envoyer dans +sa cour, afin que vous connaissiez la princesse qui vous est destinée +depuis votre enfance, et qu'elle vous connaisse aussi; n'est-il pas +juste que vous jugiez vous-même de son mérite, et que vous l'aimiez +avant de vous unir ensemble pour jamais? + +--Je ne dois pas souhaiter des règles particulières pour moi, lui dit le +prince: ce n'est point la coutume, madame, que les souverains passent +les uns chez les autres, et qu'ils consultent leur coeur plutôt que les +raisons d'État qui les engagent à faire une alliance; la personne que +vous me destinez sera belle ou laide, spirituelle ou bête, je ne vous +obéirai pas moins. + +--Je t'entends, scélérat, s'écria la reine, en éclatant tout d'un coup; +je t'entends; tu adores une indigne bergère, tu crains de la quitter: tu +la quitteras, ou je la ferai mourir à tes yeux; mais si tu pars sans +balancer, et que tu travailles à l'oublier, je la garderai auprès de +moi, et l'aimerai autant que je la hais.» + +Le prince, aussi pâle que s'il eût été sur le point de perdre la vie, +consultait dans son esprit quel parti il devait prendre; il ne voyait de +tous côtés que des peines affreuses, il savait que sa mère était la plus +cruelle et la plus vindicative princesse du monde, il craignit que la +résistance ne l'irritât, et que sa chère maîtresse n'en ressentît le +contre-coup; enfin pressé de dire s'il voulait partir, il y consentit, +comme un homme consent à boire un verre de poison qui va le tuer. + +Il eut à peine donné sa parole, que sortant de la chambre de sa mère, il +entra dans la sienne le coeur si serré, qu'il pensa expirer. Il raconta +son affliction au fidèle Mirtain, et dans l'impatience d'en faire part à +Constancia, il fut la chercher; elle était au fond d'une grotte, où elle +se mettait lorsque les ardeurs du soleil la brûlaient dans le parterre; +il y avait un petit lit de gazon au bord d'un ruisseau, qui tombait du +haut d'un rocher de rocaille. En ce lieu paisible, elle défit les nattes +de ses cheveux, ils étaient d'un blond argenté, plus fins que la soie et +tout ondés; elle mit ses pieds nus dans l'eau, dont le murmure agréable, +joint à la fatigue du travail, la livrèrent insensiblement aux douceurs +du sommeil. Bien que ses yeux fussent fermés, ils conservaient mille +attraits; de longues paupières noires faisaient éclater toute la +blancheur de son teint; les grâces et les amours semblaient s'être +rassemblés autour d'elle, la modestie et la douceur augmentaient sa +beauté. + +C'est en ce lieu que l'amoureux prince la trouva: il se souvint que la +première fois qu'il l'avait vue elle dormait aussi; mais les sentiments +qu'elle lui avait inspirés depuis étaient devenus si tendres qu'il +aurait volontiers donné la moitié de sa vie pour passer l'autre auprès +d'elle; il la regarda quelque temps avec un plaisir qui suspendit ses +ennuis; ensuite parcourant ses beautés, il aperçut son pied plus blanc +que la neige: il ne se lassait pas de l'admirer, et s'approchant, il se +mit à genoux et lui prit la main; aussitôt elle s'éveilla, elle parut +fâchée de ce qu'il avait vu son pied, elle le cacha, en rougissant comme +une rose vermeille qui s'épanouit au lever de l'aurore. + +Hélas! que cette belle couleur lui dura peu; elle remarqua une nouvelle +tristesse sur le visage de son prince: + +«Qu'avez-vous, seigneur? lui dit-elle, tout effrayée, je connais dans +vos yeux que vous êtes affligé. + +--Ah! qui ne le serait, ma chère princesse, lui dit-il en versant des +larmes qu'il n'eut pas la force de retenir, l'on va nous séparer, il +faut que je parte, ou que j'expose vos jours à toutes les violences de +la reine: elle sait l'attachement que j'ai pour vous, elle a même vu le +billet que vous m'avez écrit, une de ses femmes me l'a dit; et sans +vouloir entrer dans ma juste douleur, elle m'envoie inhumainement chez +le roi son frère. + +--Que me dites-vous, prince, s'écria-t-elle, vous êtes sur le point de +m'abandonner, et vous croyez que cela est nécessaire pour conserver ma +vie? pouvez-vous en imaginer un tel moyen? laissez-moi mourir à vos +yeux, je serai moins à plaindre que de vivre éloignée de vous.» + +Une conversation si tendre ne pouvait manquer d'être souvent interrompue +par des sanglots et par des larmes; ces jeunes amants ne connaissaient +point encore les rigueurs de l'absence, ils ne les avaient pas prévues; +et c'est ce qui ajoutait de nouveaux ennuis à ceux dont ils avaient été +traversés. Ils se firent mille serments de ne changer jamais: le prince +promit à Constancia de revenir avec la dernière diligence: + +«Je ne pars, lui dit-il, que pour choquer mon oncle et sa fille, afin +qu'il ne pense plus à me la donner pour femme, je ne travaillerai qu'à +déplaire à cette princesse et j'y réussirai. + +Ne vous montrez donc pas, lui dit Constancia; car vous serez à son gré, +quelques soins que vous preniez pour le contraire.» + +Ils pleuraient tous deux si amèrement; ils se regardaient avec une +douleur si touchante; ils se faisaient des promesses réciproques si +passionnées, que ce leur était un sujet de consolation, de pouvoir se +persuader toute l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, et que rien +n'altérait des sentiments si tendres et si vifs. + +Le temps s'était passé dans cette douce conversation avec tant de +rapidité, que la nuit était déjà fort obscure avant qu'ils eussent pensé +à se séparer; mais la reine voulant consulter le prince sur l'équipage +qu'il mènerait, Mirtain se hâta de le venir chercher; il le trouva +encore aux pieds de sa maîtresse, retenant sa main dans les siennes. +Lorsqu'ils l'aperçurent, ils se saisirent à tel point, qu'ils ne +pouvaient presque plus parler: il dit à son maître que la reine le +demandait, il fallut obéir à ses ordres; la princesse s'éloigna de son +côté. + +La reine trouva le prince si mélancolique et si changé, qu'elle devina +aisément ce qui en était la cause; elle ne voulut plus lui en parler, il +suffisait qu'il partît. En effet, tout fut préparé avec une telle +diligence, qu'il semblait que les fées s'en mêlaient. À son égard il +n'était occupé que de ce qui avait quelque rapport à sa passion. Il +voulut que Mirtain restât à la cour, pour lui mander tous les jours des +nouvelles de sa princesse; il lui laissa ses plus belles pierreries, en +cas qu'elle en eût besoin, et sa prévoyance n'oublia rien dans une +occasion qui l'intéressait tant. + +Enfin il fallut partir. Le désespoir de nos jeunes amants ne saurait +être exprimé; si quelque chose pouvait le rendre moins violent, c'était +l'espoir de se revoir bientôt. Constancia comprit alors toute la +grandeur de son infortune: être fille de roi, avoir des États +considérables, et se trouver entre les mains d'une cruelle reine, qui +éloignait son fils dans la crainte qu'il ne l'aimât, elle qui ne lui +était inférieure en rien, et qui devait être ardemment désirée des +premiers souverains de l'univers; mais l'étoile en avait décidé ainsi. + +La reine, ravie de voir son fils absent, ne songea plus qu'à surprendre +les lettres qu'on lui écrivait: elle y réussit, et connut que Mirtain +était son confident; elle donna ordre qu'on l'arrêtât sur un faux +prétexte, et l'envoya dans un château où il souffrait une rude prison. +Le prince, à ces nouvelles, s'irrita beaucoup; il écrivit au roi et à la +reine, pour leur demander la liberté de son favori: ses prières n'eurent +aucun effet; mais ce n'était pas en cela seul qu'on voulait lui faire de +la peine. + +Un jour que la princesse se leva dès l'aurore, elle entra pour cueillir +des fleurs, dont on couvrait ordinairement la toilette de la reine; elle +aperçut le fidèle Ruson qui marchait assez loin devant elle, et qui +retourna sur ses pas tout effrayé; comme elle s'avançait pour voir ce +qui lui causait tant de peur, qu'il la tirait par sa robe, afin de l'en +empêcher (car il était tout plein d'esprit) elle entendit les +sifflements aigus de plusieurs serpents; aussitôt elle fut environnée de +crapauds, de vipères, de scorpions, d'aspics et de serpents qui +l'entourèrent sans la piquer; ils s'élançaient en l'air pour se jeter +sur elle, et retombaient toujours dans la même place, ne pouvant +avancer. + +Malgré la frayeur dont elle était saisie, elle ne laissa pas de +remarquer ce prodige, et elle ne put l'attribuer qu'à une bague +constellée qui venait de son amant. De quelque côté qu'elle se tournât, +elle voyait accourir ces venimeuses bêtes, les allées en étaient +pleines, il y en avait sur les fleurs et sous les arbres. La belle +Constancia ne savait que devenir, elle aperçut la reine à sa fenêtre qui +riait de sa frayeur; elle connut alors qu'elle ne devait pas se +promettre d'être secourue par ses ordres. + +Il faut mourir, dit-elle généreusement, ces affreux monstres qui +m'environnent ne sont point venus tout seuls ici; c'est la reine qui les +y a fait apporter, la voilà qui veut être spectatrice de la déplorable +fin de ma vie; certainement elle a été jusqu'à cette heure si +malheureuse, que je n'ai pas lieu de l'aimer, et si j'en regrette la +perte, les dieux, les justes dieux me sont témoins de ce qui me touche +en cette occasion.» + +Après avoir parlé ainsi, elle s'avança, tous les serpents et leurs +camarades s'éloignaient d'elle, à mesure qu'elle marchait vers eux; elle +sortit de cette manière avec autant d'étonnement qu'elle en causait à la +reine; il y avait longtemps qu'on apprêtait ces dangereuses bêtes pour +faire périr la bergère par leurs piqûres; elle pensait que son fils n'en +serait point surpris, qu'il attribuerait sa mort à une cause naturelle, +et qu'elle serait à couvert de ses reproches; mais son projet ayant +manqué, elle eut recours à un autre expédient. + +Il y avait au bout de la forêt une fée d'un abord inaccessible, car elle +avait des éléphants qui couraient sans cesse autour de la forêt, et qui +dévoraient les pauvres voyageurs, leurs chevaux, et jusqu'aux fers dont +ils étaient ferrés, tant ils avaient bon appétit. La reine était +convenue avec elle, que si par un hasard presque inouï, quelqu'un de sa +part arrivait jusqu'à son palais, elle le chargerait de quelque chose de +mortel pour lui rapporter. + +Elle appela Constancia, elle lui donna ses ordres et lui dit de partir: +elle avait entendu parler à toutes ses compagnes du péril qu'il y avait +d'aller dans cette forêt; et même une vieille bergère lui avait raconté +qu'elle s'en était tirée heureusement par le secours d'un petit mouton +qu'elle avait mené avec elle; car quelque furieux que soient les +éléphants, lorsqu'ils voient un agneau, ils deviennent aussi doux que +lui: cette même bergère lui avait encore dit, qu'ayant été chargée de +rapporter une ceinture brûlante à la reine, dans la crainte qu'elle ne +la lui fît mettre, elle en avait entouré des arbres qui en avaient été +consumés, et qu'ensuite la ceinture ne lui fit plus le mal que la reine +avait espéré. + +Lorsque la princesse écoutait ce conte, elle ne croyait pas qu'il lui +serait un jour utile; mais quand la reine lui eut prononcé ses ordres +(d'un air si absolu, que l'arrêt en était irrévocable) elle pria les +dieux de la favoriser: elle prit Ruson avec elle, et partit pour la +forêt périlleuse. La reine fut ravie: + +«Nous ne verrons plus, dit-elle au roi, l'objet odieux des amours de +notre fils, je l'ai envoyée dans un lieu où mille comme elle ne feraient +pas le quart du déjeuner des éléphants.» + +Le roi lui dit qu'elle était trop vindicative, et qu'il ne pouvait +s'empêcher d'avoir regret à la plus belle fille qu'il eût jamais vue: + +«Vraiment, répliqua-t-elle, je vous conseille de l'aimer, et de répandre +des larmes pour sa mort, comme l'indigne Constancio en répand pour son +absence.» + +Cependant Constancia fut à peine dans la forêt, qu'elle se vit entourée +d'éléphants: ces horribles colosses, ravis de voir le beau mouton qui +marchait plus hardiment que sa maîtresse, le caressaient aussi doucement +avec leurs formidables trompes, qu'une dame aurait pu le faire avec sa +main; la princesse avait tant de peur que les éléphants ne séparassent +ses intérêts d'avec ceux de Ruson, qu'elle le prit entre ses bras +quoiqu'il fût déjà lourd: de quelque côté qu'elle se tournât, elle le +leur montrait toujours; ainsi elle s'avançait diligemment vers le palais +de cette inaccessible vieille. + +Elle y parvint avec beaucoup de crainte et de peine: ce lui parut fort +négligé; la fée qui l'habitait ne l'était pas moins: elle cachait une +partie de son étonnement de la voir chez elle, car il y avait bien +longtemps qu'aucunes créatures n'avaient pu y parvenir. + +«Que demandez-vous, la belle fille?» lui dit-elle. + +La princesse lui fit humblement les recommandations de la reine, et la +pria de sa part de lui envoyer la ceinture d'amitié: + +«Elle ne sera pas refusée, dit-elle; sans doute c'est pour vous. + +--Je ne sais point, madame, répliqua-t-elle. + +--Oh! pour moi, je le sais bien.» + +Et prenant dans sa cassette une ceinture de velours bleu, d'où pendaient +de longs cordons pour mettre une bourse, des ciseaux et un couteau, elle +lui fit ce beau présent: + +«Tenez, lui dit-elle, cette ceinture vous rendra tout aimable, pourvu +que vous la mettiez aussitôt que vous serez dans la forêt.» + +Après que Constancia l'eut remerciée, elle se chargea de Ruson qui lui +était plus nécessaire que jamais; les éléphants lui firent fête, et la +laissèrent passer malgré leur inclination dévorante: elle n'oublia pas +de mettre la ceinture d'amitié autour d'un arbre; en même temps il se +prit à brûler, comme s'il eût été dans le plus grand feu du monde; elle +en ôta la ceinture, et fut la porter ainsi d'arbre en arbre, jusqu'à ce +qu'elle ne les brûlât plus; ensuite elle arriva au palais, fort lasse. + +Quand la reine la vit, elle demeura si surprise, qu'elle ne put s'en +taire. + +«Vous êtes une friponne, lui dit-elle; vous n'avez point été chez mon +amie la fée? + +--Vous me pardonnerez, madame, répondit la belle Constancia, je vous +rapporte la ceinture d'amitié que je lui ai demandée de votre part. + +--Ne l'avez-vous pas mise? ajouta la reine. + +--Elle est trop riche pour une pauvre bergère comme moi, +répliqua-t-elle. + +--Non, non, dit la reine, je vous la donne pour votre peine, ne manquez +pas de vous en parer. Mais, dites-moi, qu'avez-vous rencontré sur le +chemin? + +--J'ai vu, dit-elle, des éléphants si spirituels, et qui ont tant +d'adresse, qu'il n'y a point de pays où l'on ne prît plaisir à les voir; +il semble que cette forêt est leur royaume, et qu'il y en a entre eux de +plus absolus les uns que les autres.» + +La reine était bien chagrine, et ne disait pas tout ce qu'elle pensait; +mais elle espérait que la ceinture brûlerait la bergère, sans que rien +au monde pût l'en garantir. «Si les éléphants t'ont fait grâce, +disait-elle tout bas, la ceinture me vengera: tu verras, malheureuse, +quelle amitié j'ai pour toi, et le profit que tu recevras d'avoir su +plaire à mon fils!» + +Constancia s'était retirée dans sa petite chambre, où elle pleurait +l'absence de son cher prince; elle n'osait lui écrire, parce que la +reine avait des espions en campagne qui arrêtaient les courriers, et +elle avait pris de cette manière les lettres de son fils. «Hélas! +Constancio, disait-elle, vous recevrez bientôt de tristes nouvelles de +moi; vous ne deviez point partir, m'abandonner aux fureurs de votre +mère; vous m'auriez défendue, ou vous auriez reçu mes derniers soupirs; +au lieu que je suis livrée à son pouvoir tyrannique, et que je me trouve +sans aucune consolation.» + +Elle alla au point du jour dans le jardin travailler à son ordinaire; +elle y trouva encore mille bêtes venimeuses, dont sa bague la garantit: +elle avait mis la ceinture de velours bleu; et quand la reine l'aperçut, +qui cueillait des fleurs aussi tranquillement que si elle n'avait eu +qu'un fil autour d'elle, il n'a jamais été un dépit égal au sien. +«Quelle puissance s'intéresse pour cette bergère? s'écria-t-elle. Par +ses attraits elle enchante mon fils, et par des simples innocents elle +lui rend la santé; les serpents, les aspics rampent à ses pieds sans la +piquer: les éléphants à sa vue deviennent obligeants et gracieux; la +ceinture qui devrait l'avoir brûlée par le pouvoir de féerie, ne sert +qu'à la parer: il faut donc que j'aie recours à des remèdes plus +certains.» + +Elle envoya aussitôt au port le capitaine de ses gardes, en qui elle +avait beaucoup de confiance, pour voir s'il n'y avait point de navires +prêts à partir pour les régions les plus éloignées; il en trouva un qui +devait mettre à la voile au commencement de la nuit: la reine en eut +grande joie, elle fit parler au patron, on lui proposa d'acheter la plus +belle esclave qui fût au monde. Le marchand ravi le voulut bien: il vint +au palais; et sans que la pauvre Constancia en sût rien, il la vit dans +le jardin; il demeura surpris des charmes de cette incomparable fille, +et la reine qui savait tout mettre à profit, parce qu'elle était très +avare, la vendit fort cher. + +Constancia ignorait les nouveaux déplaisirs qu'on lui préparait, elle se +retira de bonne heure dans sa petite chambre, pour avoir le plaisir de +rêver sans témoins à Constancio, et de faire réponse à une de ses +lettres qu'elle avait enfin reçue: elle la lisait, sans pouvoir quitter +une lecture si agréable, lorsqu'elle vit entrer la reine. Cette +princesse avait une clef qui ouvrait toutes les serrures du palais: elle +était suivie de deux muets et de son capitaine des gardes; les muets lui +mirent un mouchoir dans la bouche, lièrent ses mains et l'enlevèrent. +Ruson voulut suivre sa chère maîtresse, la reine se jeta sur lui et l'en +empêcha, car elle craignait que ses bêlements ne fussent entendus; elle +voulait que tout se passât avec beaucoup de secret et de silence. Ainsi +Constancia n'ayant aucun secours, fut transportée dans le vaisseau: +comme l'on n'attendait qu'elle pour partir, il cingla aussitôt en haute +mer. + +Il faut lui laisser faire son voyage. Telle était sa triste fortune, car +la fée Souveraine n'avait pu fléchir le Destin en sa faveur; et tout ce +qu'elle pouvait, c'était de la suivre partout dans une nuée obscure où +personne ne la voyait. Cependant le prince Constancio occupé de sa +passion, ne gardait point de mesure avec la princesse qu'on lui avait +destinée: bien qu'il fût naturellement le plus poli de tous les hommes, +il ne laissait pas de lui faire mille brusqueries; elle s'en plaignait +souvent à son père, qui ne pouvait s'empêcher d'en quereller son neveu; +ainsi le mariage se reculait fort. Quand la reine trouva à propos +d'écrire au prince que Constancia était à l'extrémité, il en ressentit +une douleur inexprimable; il ne voulut plus garder de mesures dans une +rencontre où sa vie courait pour le moins autant de risque celle de sa +maîtresse, et il partit comme un éclair. + +Quelque diligence qu'il pût faire, il arriva trop tard. La reine, qui +avait prévu son retour, fit dire pendant quelques jours que Constancia +était malade; elle mit après d'elle des femmes qui savaient parler et se +taire, comme il leur était ordonné. Le bruit de sa mort se répandit +ensuite, et l'on enterra une figure de cire, disant que c'était elle. La +reine, qui cherchait tous les moyens possibles de convaincre le prince +de cette mort, fit sortir Mirtain de prison, pour qu'il assistât à ses +funérailles; de sorte que le jour de son enterrement ayant été su de +tout le monde, chacun y vint pour regretter cette charmante fille; et la +reine qui composait son visage comme elle voulait, feignit de sentir +cette perte par rapport au prince. + +Il arriva avec toute l'inquiétude qu'on peut se figurer; quand il entra +dans la ville, il ne put s'empêcher de demander au premier qu'il trouva, +des nouvelles de sa chère Constancia: ceux qui lui répondirent ne la +connaissaient point; et n'étant préparés sur rien, ils lui dirent +qu'elle était morte. À ces funestes paroles il ne fut plus le maître de +sa douleur; il tomba de cheval sans pouls, sans voix. On s'assembla; +l'on vit que c'était le prince, chacun s'empressa de le secourir, et on +le porta presque mort au palais. + +Le roi ressentit vivement le pitoyable état de son fils; la reine s'y +était préparée, elle crut que le temps et la perte de ses tendres +espérances le guériraient; mais il était trop touché pour se consoler: +son déplaisir bien loin de diminuer augmentait à tous moments: il passa +deux jours sans voir ni parler à personne; il alla ensuite dans la +chambre de la reine, les yeux pleins de larmes, la vue égarée, le visage +pâle. Il lui que c'était elle qui avait fait mourir sa chère Constancia, +mais qu'elle en serait bientôt punie puisqu'il allait mourir, et qu'il +voulait aller au lieu où elle était enterrée. + +La reine ne pouvant l'en détourner, prit le parti de le conduire +elle-même dans un bois planté de cyprès, où elle avait fait élever le +tombeau. Quand le prince se trouva au lieu où sa maîtresse reposait pour +toujours, il dit des choses si tendres et si passionnées, que jamais +personne n'a parlé comme lui. Malgré la dureté de la reine, elle fondait +en larmes: Mirtain s'affligeait autant que son maître, et tous ceux qui +l'entendaient partageaient son désespoir. Enfin tout d'un coup poussé +par sa fureur il tira son épée, et s'approchant du marbre qui couvrait +ce beau corps, il allait se tuer, si la reine et Mirtain ne lui eussent +arrêté le bras. + +«Non, dit-il, rien au monde ne m'empêchera de mourir et de rejoindre ma +chère princesse.» + +Le nom de princesse qu'il donnait à la bergère surprit la reine: elle ne +savait si son fils rêvait, et elle lui aurait cru l'esprit perdu, s'il +n'avait parlé juste dans tout ce qu'il disait. + +Elle lui demanda pourquoi il nommait Constancia princesse; il répliqua +qu'elle l'était, que son royaume s'appelait le royaume des Déserts, +qu'il n'y avait point d'autre héritière, et qu'il n'en aurait jamais +parlé s'il eût eu encore des mesures à garder. + +«Hélas! mon fils, dit la reine, puisque Constancia est d'une naissance +convenable à la vôtre, consolez-vous, car elle n'est point morte. Il +faut vous avouer, pour adoucir vos douleurs, que je l'ai vendue à des +marchands, ils l'emmènent esclave. + +--Ah! s'écria le prince, vous me parlez ainsi, pour suspendre le dessein +que j'ai formé de mourir; mais ma résolution est fixe, rien ne peut m'en +détourner. + +--Il faut, ajouta la reine, vous en convaincre par vos yeux.» + +Aussitôt elle commanda que l'on déterrât la figure de cire. Comme il +crut en la voyant d'abord que c'était le corps de son aimable princesse, +il tomba dans une grande défaillance, dont on eut bien de la peine à le +retirer. La reine l'assurait inutilement que Constancia n'était point +morte; après le mauvais tour qu'elle lui avait fait, il ne pouvait la +croire: mais Mirtain sut le persuader de cette vérité; il connaissait +l'attachement qu'il avait pour lui, et qu'il ne serait pas capable de +lui dire un mensonge. + +Il sentit quelque soulagement, parce que de tous les malheurs le plus +terrible c'est la mort, et il pouvait encore se flatter du plaisir de +revoir sa maîtresse. Cependant où la chercher? On ne connaissait point +les marchands qui l'avaient achetée; ils n'avaient pas dit où ils +allaient: c'étaient là de grandes difficultés; mais il n'en est guère +qu'un véritable amour ne surmonte, il aimait mieux périr en courant +après les ravisseurs de sa maîtresse, que de vivre sans elle. + +Il fit mille reproches à la reine sur son implacable dureté; il ajouta +qu'elle aurait le temps de se repentir du mauvais tour qu'elle lui avait +joué, qu'il allait partir, résolu de ne revenir jamais; qu'ainsi, +voulant en perdre une, elle en perdrait deux. Cette mère affligée se +jeta au cou de son fils, lui mouilla le visage de ses larmes, et le +conjura par la vieillesse de son père et par l'amitié qu'elle avait pour +lui, de ne pas les abandonner; que s'il les privait de la consolation de +le voir, il serait cause de leur mort; qu'il était leur unique +espérance, s'ils venaient à manquer; que leurs voisins et leurs ennemis +s'empareraient du royaume. Le prince l'écouta froidement et +respectueusement; mais il avait toujours devant les yeux la dureté +qu'elle avait eue pour Constancia: sans elle, tous les royaumes de la +terre ne l'auraient point touché; de sorte qu'il persista avec une +fermeté surprenante dans la résolution de partir le lendemain. + +Le roi essaya inutilement de le faire rester, il passa la nuit à donner +des ordres à Mirtain, il lui confia le fidèle mouton pour en avoir soin. +Il prit une grande quantité de pierreries, et dit à Mirtain de garder +les autres, et qu'il serait le seul qui recevrait de ses nouvelles, à +condition de les tenir secrètes, parce qu'il voulait faire ressentir à +sa mère toutes les peines de l'inquiétude. + +Le jour ne paraissait pas encore, lorsque l'impatient Constancio monta à +cheval, se dévouant à la fortune, et la priant de lui être assez +favorable pour lui faire retrouver sa maîtresse. Il ne savait de quel +côté tourner ses pas; mais comme elle était partie dans un vaisseau, il +crut qu'il devait s'embarquer pour la suivre. Il se rendit au plus +fameux port; et sans être accompagné d'aucun de ses domestiques, ni +connu de personne, il s'informa du lieu le plus éloigné où l'on pouvait +aller, et ensuite de toutes les côtes, plages et ports où ils +surgiraient; puis il s'embarqua dans l'espérance qu'une passion aussi +pure et aussi forte que la sienne ne serait pas toujours malheureuse. + +Dès que l'on approchait de terre, il montait dans la chaloupe, et venait +parcourir le rivage, criant de tous côtés: «Constancia, belle +Constancia, où êtes-vous? Je vous cherche et je vous appelle en vain: +serez-vous encore longtemps éloignée de moi?» Ses regrets et ses +plaintes étaient perdus dans le vague de l'air, il revenait dans le +vaisseau, le coeur pénétré de douleur, et les yeux pleins de larmes. + +Un soir que l'on avait jeté l'ancre derrière un grand rocher, il vint à +son ordinaire prendre terre sur le rivage; et comme le pays était +inconnu, et la nuit fort obscure, ceux qui l'accompagnaient ne voulurent +point s'avancer, dans la crainte de périr en ce lieu. Pour le prince, +qui faisait peu de cas de sa vie, il se mit à marcher, tombant et se +relevant cent fois; à la fin il découvrit une grande lueur qui lui parut +provenir de quelque feu; à mesure qu'il s'en approchait, il entendait +beaucoup de bruit et des marteaux qui donnaient des coups terribles. +Bien loin d'avoir peur, il se hâta d'arriver à une grande forge ouverte +de tous les côtés, où la fournaise était si allumée, qu'il semblait que +le soleil brillait au fond: trente géants, qui n'avaient chacun qu'un +oeil au milieu du front, travaillaient en ce lieu à faire des armes. + +Constancio s'approcha d'eux, et leur dit: + +«Si vous êtes capables de pitié parmi le fer et le feu qui vous +environnent, si par hasard vous avez vu aborder dans ces lieux la belle +Constancia, que des marchands emmènent captive, que je sache où je +pourrai la trouver, demandez-moi tout ce que j'ai au monde, je vous le +donnerai de tout mon coeur.» + +Il eut à peine cessé sa petite harangue, que le bruit avait cessé à son +arrivée, recommença avec plus de force. + +«Hélas! dit-il, vous n'êtes point touchés de ma douleur, barbares, je ne +dois rien attendre de vous!» + +Il voulut aussitôt tourner ses pas ailleurs, quand il entendit une douce +symphonie qui le ravit; et regardant vers la fournaise, il vit le plus +bel enfant que l'imagination puisse jamais se représenter: il était plus +brillant que le feu dont il sortit. Lorsqu'il eut considéré ses charmes, +le bandeau qui couvrait ses yeux, l'arc et les flèches qu'il portait, il +ne douta point que ce ne fût Cupidon. C'était lui en effet qui lui cria: + +«Arrête, Constancio, tu brûles d'une flamme trop pure pour que je te +refuse mon secours; je m'appelle l'amour vertueux; c'est moi qui t'ai +blessé pour la jeune Constancia; et c'est moi qui la défends contre le +géant qui la persécute. La fée Souveraine est mon intime amie; nous +sommes unis ensemble pour te la garder, mais il faut que j'éprouve ta +passion avant que de te découvrir où elle est. + +--Ordonne, Amour, ordonne tout ce qu'il te plaira s'écria le prince, je +n'omettrai rien pour t'obéir. + +--Jette-toi dans ce feu, répliqua l'enfant, et souviens-toi que si tu +n'aimes pas uniquement et fidèlement, tu es perdu. + +--Je n'ai aucun sujet d'avoir peur», dit Constancio. + +Aussitôt il se jeta dans la fournaise, il perdit toute connaissance, ne +sachant où il était, ni ce qu'il était lui-même. + +Il dormit trente heures, et se trouva à son réveil le plus beau pigeon +qui fût au monde; au lieu d'être dans cette horrible fournaise, il était +couché dans un petit nid de roses, de jasmins et de chèvrefeuilles. Il +fut aussi surpris qu'on peut jamais l'être; ses pieds pattus, les +différentes couleurs de ses plumes, et ses yeux tout de feu l'étonnaient +beaucoup; il se mirait dans un ruisseau, et voulant se plaindre, il +trouva qu'il avait perdu l'usage de la parole, quoiqu'il eût conservé +celui de son esprit. + +Il envisagea cette métamorphose comme le comble de tous les malheurs: +«Ah! perfide Amour, pensait-il en lui-même, quelle récompense donnes-tu +au plus parfait de tous les amants? Faut-il être léger, traître et +parjure pour trouver grâce devant toi? J'en ai bien vu de ce caractère +que tu as couronnés, pendant que tu affliges ceux qui sont véritablement +fidèles: que puis-je me promettre, continua-t-il, d'une figure aussi +extraordinaire que la mienne? Me voilà pigeon: encore si je pouvais +parler, comme parla autrefois l'oiseau Bleu (dont j'ai toute ma vie aimé +le conte), je volerais si loin et si haut, je chercherais sous tant de +climats différents ma chère maîtresse, et je m'en informerais à tant de +personnes, que je la trouverais; mais je n'ai pas la liberté de +prononcer son nom; et l'unique remède qu'il m'est permis de tenter, +c'est de me précipiter dans quelque abîme pour y mourir.» + +Occupé de cette funeste résolution, il vola sur une haute montagne d'où +il voulut se jeter en bas; mais ses ailes le soutinrent malgré lui; il +en fut étonné; car n'ayant pas encore été pigeon, il ignorait de quel +secours peuvent être des plumes; il prit la résolution de se les +arracher toutes, et sans quartier il commença de se plumer. + +Ainsi dépouillé, il allait tenter une nouvelle cabriole du sommet d'un +rocher, quand deux filles survinrent. Dès qu'elles virent cet infortuné +oiseau, l'une se dit à l'autre: + +«D'où vient cet infortuné pigeon? Sort-il des serres aiguës de quelque +oiseau de proie, ou de la gueule d'une belette? + +--J'ignore d'où il vient, répondit la plus jeune, mais je sais bien où +il ira; et se jetant sur la pacifique bestiole, il ira, continua-t-elle, +tenir compagnie à cinq de son espèce, dont je veux faire une tourte pour +la fée Souveraine.» + +Le prince Pigeon l'entendant parler ainsi, bien loin de fuir, s'approcha +pour qu'elle lui fît la grâce de le tuer promptement: mais ce qui devait +causer sa perte le garantit; car ces filles le trouvèrent si poli et si +familier, qu'elles résolurent de le nourrir. La plus belle l'enferma +dans une corbeille couverte où elle mettait ordinairement son ouvrage, +et elles continuèrent leur promenade. + +«Depuis quelques jours, disait l'une d'elles, il semble que notre +maîtresse a bien des affaires, elle monte à tout moment sur son chameau +de feu, et va jour et nuit d'un pôle à l'autre sans s'arrêter. + +--Si tu étais discrète, repartit sa compagne, je t'en apprendrais la +raison, car elle a bien voulu me l'apprendre. + +--Va, je saurai me taire, s'écria celle qui avait déjà parlé, assure-toi +de mon secret. + +--Sache donc, reprit-elle, que sa princesse Constancia, qu'elle aime si +fort, est persécutée d'un géant qui veut l'épouser: il l'a mise dans une +tour; et pour l'empêcher d'achever ce mariage, il faut qu'elle fasse des +choses surprenantes.» + +Le prince écoutait leur conversation du fond de son panier: il avait cru +jusqu'alors que rien ne pouvait augmenter ses disgrâces; mais il connut +avec une extrême douleur qu'il s'était bien trompé; et l'on peur assez +juger par tout ce que j'ai raconté de sa passion, et par les +circonstances où il se trouvait, d'être devenu pigeonneau dans le temps +où son secours était si nécessaire à sa princesse, qu'il ressentit un +véritable désespoir; son imagination ingénieuse à le tourmenter lui +représentait Constancia dans la fatale tour, assiégée par les +importunités, les violences et les emportements d'un redoutable géant: +il appréhendait qu'elle craignît, et qu'elle ne donnât les mains à son +mariage. Un moment après, il appréhendait qu'elle ne craignît pas, et +qu'elle n'exposât sa vie aux fureurs d'un tel amant. Il serait difficile +de représenter l'état où il était. + +La jeune personne qui le portait dans sa manette, étant de retour avec +sa compagne au palais de la fée qu'elles servaient, la trouvèrent qui se +promenait dans une allée sombre de son jardin. Elles se prosternèrent +d'abord à ses pieds, et lui dirent ensuite: + +«Grande reine, voici un pigeon que nous avons trouvé; il est doux, il +est familier et s'il avait des plumes, il serait fort beau; nous avons +résolu de le nourrir dans notre chambre; mais si vous l'agréez, il +pourra quelquefois vous divertir dans la vôtre.» + +La fée prit la corbeille où il était enfermé, elle l'en tira, et fit des +réflexions sérieuses sur les grandeurs du monde; car il était +extraordinaire de voir un prince tel que Constancio sous la figure d'un +pigeon prêt à être rôti ou bouilli; et quoique ce fût elle qui eût +jusqu'alors conduit cette métamorphose, et que rien n'arrivât que par +ses ordres; cependant, comme elle moralisait volontiers sur tous les +événements, celui-là la frappa fort. Elle caressa le pigeonneau, et de +sa part il n'oublia rien pour s'attirer son attention, afin qu'elle +voulût le soulager dans sa triste aventure: il lui faisait la révérence +à la pigeonne, en tirant un peu le pied; il la becquetait d'un air +caressant: bien qu'il fût pigeon novice, il en savait déjà plus que les +vieux pères et les vieux ramiers. + +La fée Souveraine le porta dans son cabinet, en ferma la porte, et lui +dit: + +«Prince, le triste état où je te trouve aujourd'hui ne m'empêche pas de +te connaître et de t'aimer, à cause de ma fille Constancia, qui est +aussi peu indifférente pour toi que tu l'es pour elle: n'accuse personne +que moi de ta métamorphose; je t'ai fait entrer dans la fournaise pour +éprouver la candeur de ton amour: il est pur, il est ardent, il faut que +tu aies tout l'honneur de l'aventure.» + +Le pigeon baissa trois fois la tête en signe de reconnaissance, et il +écouta ce que la fée voulait lui dire. + +«La reine ta mère, reprit-elle, eut à peine reçu l'argent et les +pierreries en échange de la princesse, qu'elle l'envoya avec la dernière +violence aux marchands qui l'avaient achetée; et sitôt qu'elle fut dans +le vaisseau, ils firent voile aux grandes Indes, où ils étaient bien +sûrs de se défaire avec beaucoup de profit du précieux joyau qu'ils +emmenaient. Ses pleurs et ses prières ne changèrent point leur +résolution: elle disait inutilement que le prince Constancio la +rachèterait de tout ce qu'il possédait au monde. Plus elle leur faisait +valoir ce qu'ils en pouvaient attendre, plus ils se hâtaient de le fuir, +dans la crainte qu'il ne fût averti de son enlèvement, et qu'il ne vînt +leur arracher cette proie. + +«Enfin après avoir couru la moitié du monde, ils se trouvèrent battus +d'une furieuse tempête. La princesse, accablée de sa douleur et des +fatigues de la mer, était mourante; ils appréhendaient de la perdre, et +se sauvèrent dans le premier port; mais comme ils débarquaient, ils +virent venir un géant d'une grandeur épouvantable; il était suivi de +plusieurs autres, qui tous ensemble dirent qu'ils voulaient voir ce +qu'il y avait de plus rare dans leur vaisseau. Le géant étant entré, le +premier objet qui frappa sa vue, ce fut la jeune princesse; ils se +reconnurent aussitôt l'un et l'autre. «Ah! petite scélérate, +s'écria-t-il, les dieux justes et pitoyables te ramènent donc sous mon +pouvoir: te souvient-il du jour que je te trouvai, et que tu coupas mon +sac? Je me trompe si tu me joues le même tour à présent.» En effet, il +la prit comme un aigle prend un poulet, et malgré sa résistance et les +prières des marchands, il l'emporta dans ses bras, courant de toute sa +force jusqu'à sa grande tour. + +«Cette tour est sur une haute montagne: les enchanteurs qui l'ont bâtie +n'ont rien oublié pour la rendre belle et curieuse. Il n'y a point de +porte, l'on y monte par les fenêtres qui sont très hautes; les murs de +diamants brillent comme le soleil, et sont d'une dureté à toute épreuve. +En effet, ce que l'art et la nature peuvent rassembler de plus riche est +au-dessous de ce qu'on y voit. Quand le furieux géant tint la charmante +Constancia, il lui dit qu'il voulait l'épouser, et la rendre la plus +heureuse personne de l'univers; qu'elle serait maîtresse de tous ses +trésors, qu'il aurait la bonté de l'aimer, et qu'il ne doutait point +qu'elle ne fût ravie que sa bonne fortune l'eût conduite vers lui. Elle +lui fit connaître par ses larmes et par ses lamentations l'excès de son +désespoir; et comme je conduisais tout secrètement, malgré le destin, +qui avait juré la perte de Constancia, j'inspirai au géant des +sentiments de douceur qu'il n'avait connus de sa vie; de sorte qu'au +lieu de se fâcher, il dit à la princesse qu'il lui donnait un an, +pendant lequel il ne lui ferait aucunes violences; mais que si elle ne +prenait pas dans ce temps la résolution de le satisfaire, il +l'épouserait malgré elle, et qu'ensuite il la ferait mourir; qu'ainsi +elle pouvait voir ce qui l'accommoderait le mieux. + +«Après cette funeste déclaration, il fit enfermer avec elle les plus +belles filles du monde pour lui tenir compagnie, et la retirer de cette +profonde tristesse où elle s'abîmait. Il mit des géants aux environs de +la tour pour empêcher que qui que ce fût en approchât: et en effet, si +l'on avait cette témérité, l'on en recevrait bientôt la punition, car ce +sont des gardes bien redoutables et bien cruels. + +«Enfin la pauvre princesse ne voyant aucune apparence d'être secourue, +et qu'il ne reste plus qu'un jour pour achever l'année, se prépare à se +précipiter du haut de la tour dans la mer. Voilà, seigneur Pigeon, +l'état où elle est réduite; le seul remède que j'y trouve, c'est que +vous voliez vers elle, tenant dans votre bec une petite bague que voilà; +sitôt qu'elle l'aura mise à son doigt, elle deviendra colombe, et vous +vous sauverez heureusement.» + +Le pigeonneau était dans la dernière impatience de partir, il ne savait +comment le faire comprendre; il tirailla la manchette et le tablier en +falbala de la fée, il s'approcha ensuite des fenêtres, où il donna +quelques coups de bec contre les vitres. Tout cela voulait dire en +langage pigeonnique: «Je vous supplie, madame, de m'envoyer avec votre +bague enchantée pour soulager notre belle princesse.» Elle entendit son +jargon, et répondant à ses désirs: + +«Allez, volez, charmant pigeon, lui dit-elle, voici la bague qui vous +guidera; prenez grand soin de ne pas la perdre, car il n'y a que vous au +monde qui puissiez retirer Constancia du lieu où elle est.» + +Le prince Pigeon, comme je l'ai déjà dit, n'avait point de plumes, il se +les était arrachées dans son extrême désespoir. La fée le frotta d'une +essence merveilleuse, qui lui en fit revenir de si belles et si +extraordinaires, que les pigeons de Vénus n'étaient pas dignes d'entrer +en aucune comparaison avec lui. Il fut ravi de se voir remplumé; et +prenant l'essor, il arriva au lever de l'aurore sur le haut de la tour, +dont les murs de diamants brillaient à un tel point, que le soleil a +moins de feu dans son plus grand éclat. Il y avait un spacieux jardin +sur le donjon, au milieu duquel s'élevait un oranger chargé de fleurs et +de fruits; le reste du jardin était fort curieux, et le prince Pigeon +n'aurait pas été indifférent au plaisir de l'admirer, s'il n'avait été +occupé de choses bien plus importantes. + +Il se percha sur l'oranger, il tenait dans son bec la bague, et +ressentait une terrible inquiétude, lorsque la princesse entra: elle +avait une longue robe blanche, sa tête était couverte d'un grand voile +noir brodé d'or, il était abattu sur son visage, et traînait de tous +côtés. L'amoureux pigeon aurait pu douter que c'était elle, si la +noblesse de sa taille et son air majestueux eussent pu être dans une +autre à un point si parfait. Elle vint s'asseoir sous l'oranger, et +levant son voile tout d'un coup, il en demeura pour quelque temps +ébloui. + +«Tristes regrets, tristes pensées! s'écria-t-elle. Vous êtes à présent +inutiles, mon coeur affligé a passé un an entier entre la crainte et +l'espérance; mais le terme fatal est arrivé! c'est aujourd'hui; c'est +dans quelques heures qu'il faut que je meure, ou que j'épouse le géant: +hélas, est-il possible que la fée Souveraine et le prince Constancio +m'aient si fort abandonnée! que leur ai-je fait? Mais à quoi me servent +ces réflexions? Ne vaut-il pas mieux exécuter le noble dessein que j'ai +conçu?» + +Elle se leva d'un air plein de hardiesse pour se précipiter: cependant, +comme le moindre bruit lui faisait peur, et qu'elle entendit le +pigeonneau qui s'agitait sur l'arbre, elle leva les yeux pour voir ce +que c'était; en même temps il vola sur elle, et posa dans son sein +l'importante petite bague. La princesse surprise des caresses de ce bel +oiseau et de son charmant plumage, ne le fut pas moins du présent qu'il +venait de lui faire. Elle considéra la bague, elle y remarqua quelques +caractères mystérieux, et elle la tenait encore, lorsque le géant entra +dans le jardin, sans qu'elle l'eût même entendu venir. + +Quelques-unes des femmes qui la servaient étaient allées rendre compte à +ce terrible amant du désespoir de la princesse, et qu'elle voulait se +tuer, plutôt que de l'épouser. Lorsqu'il sut qu'elle était montée si +matin au haut de la tour, il craignit une funeste catastrophe: son coeur +qui jusqu'alors n'avait été capable que de barbarie, était tellement +enchanté des beaux yeux de cette aimable personne, qu'il l'aimait avec +délicatesse. Ô dieux, que devint-elle quand elle le vit! elle appréhenda +qu'il ne lui ôtât les moyens qu'elle cherchait de mourir. Le pauvre +pigeon n'était pas médiocrement effrayé de ce formidable colosse. Dans +le trouble où elle était, elle mit la bague à son doigt, et +sur-le-champ, ô merveille! elle fut métamorphosée en colombe, et +s'envola à tire d'ailes avec le fidèle pigeon. + +Jamais surprise n'a égalé celle du géant. Après avoir regardé sa +maîtresse devenue colombe, qui traversait le vaste espace de l'air, il +demeura quelque temps immobile, puis il poussa des cris et fit des +hurlements qui ébranlèrent les montagnes, et ne finirent qu'avec sa vie: +il la termina au fond de la mer, où il était bien plus juste qu'il se +noyât que la charmante princesse. Elle s'éloignait donc très diligemment +avec son guide; mais lorsqu'ils eurent fait un assez long chemin pour ne +plus rien craindre, ils s'abattirent doucement dans un bois fort sombre +par la quantité d'arbres, et fort agréable à cause de l'herbe verte et +des fleurs qui couvraient la terre. Constancia ignorait encore que le +pigeon fût son véritable amant. Il était très affligé de ne pouvoir +parler pour lui en rendre compte, quand il sentit une main invisible qui +lui déliait la langue; il en eut une sensible joie, et dit aussitôt à la +princesse: + +«Votre coeur ne vous a-t-il pas appris, charmante colombe, que vous êtes +avec un pigeon qui brûle toujours des mêmes feux que vous allumez? + +--Mon coeur souhaitait le bonheur qui m'arrive, répliqua-t-elle, mais il +n'osait s'en flatter: hélas, qui l'aurait pu imaginer! j'étais sur le +point de périr sous les coups de ma bizarre fortune; vous êtes venu +m'arracher d'entre les bras de la mort, ou d'un monstre que je redoutais +plus qu'elle.» + +Le prince, ravi d'entendre parler sa colombe, et de la retrouver aussi +tendre qu'il la désirait, lui dit tout ce que la passion la plus +délicate et la plus vive peut inspirer; il lui raconta ce qui s'était +passé depuis le triste moment de son absence, particulièrement la +rencontre surprenante de l'amour Forgeron et de la fée dans son palais: +elle eut une grande joie de savoir que sa meilleure amie était toujours +dans ses intérêts. + +«Allons la trouver, mon cher prince, dit-elle à Constancio, et la +remercier de tout le bien qu'elle nous fait: elle nous rendra notre +première figure; nous retournerons dans votre royaume ou dans le mien. + +--Si vous m'aimez autant que je vous aime, répliqua-t-il, je vous ferai +une proposition où l'amour seul a part. Mais, aimable princesse, vous +m'allez dire que je suis un extravagant. + +--Ne ménagez point la réputation de votre esprit aux dépens de votre +coeur, reprit-elle; parlez sans crainte; je vous entendrai toujours avec +plaisir. + +--Je serais d'avis, continua-t-il, que nous ne changeassions point de +figure; vous colombe, et moi pigeon, pouvons brûler des mêmes feux qui +ont brûlé Constancio et Constancia. Je suis persuadé qu'étant +débarrassés du soin de nos royaumes, n'ayant ni conseil à tenir, ni +guerre à faire, ni audiences à donner, exempts de jouer sans cesse un +rôle importun sur le grand théâtre du monde, il nous sera plus aisé de +vivre l'un pour l'autre dans cette aimable solitude. + +--Ah! s'écria la colombe, que votre dessein renferme de grandeur et de +délicatesse! Quelque jeune que je sois, hélas! j'ai tant éprouvé de +disgrâces; la fortune, jalouse de mon innocente beauté, m'a persécutée +si opiniâtrement, que je serai ravie de renoncer à tous les biens +qu'elle donne, afin de ne vivre que pour vous. Oui, mon cher prince, j'y +consens: choisissons un pays agréable, et passons sous cette +métamorphose nos plus beaux jours; menons une vie innocente, sans +ambition et sans désirs, que ceux qu'un amour vertueux inspire. + +--C'est moi qui veux vous guider, s'écria l'Amour en descendant du plus +haut de l'Olympe. Un dessein si tendre mérite ma protection. + +--Et la mienne aussi, dit la fée Souveraine qui parut tout d'un coup. Je +viens vous chercher pour m'avancer de quelques moments le plaisir de +vous voir.» + +Le pigeon et la colombe eurent autant de joie que de surprise de ce +nouvel événement. + +«Nous nous mettons sous votre conduite, dit Constancia à la fée. + +--Ne nous abandonnez pas, dit Constancio à l'Amour. + +--Venez, dit-il, à Paphos, l'on y respecte encore ma mère, et l'on y +aime toujours les oiseaux qui lui étaient consacrés. + +--Non, répondit la princesse, nous ne cherchons point le commerce des +hommes: heureux qui peut y renoncer! il nous faut seulement une belle +solitude.» + +La fée aussitôt frappa la terre de sa baguette. L'Amour la frappa d'une +flèche dorée. Ils virent en même temps le plus beau désert de la nature +et le mieux orné de bois, de fleurs, de prairies et de fontaines. + +«Restez-y des millions d'années, s'écria l'Amour. Jurez-vous une +fidélité éternelle en présence de cette merveilleuse fée. + +--Je le jure à ma colombe, s'écria le pigeon. + +--Je le jure à mon pigeon, s'écria la colombe. + +--Votre mariage, dit la fée, ne pouvait être fait par un dieu plus +capable de le rendre heureux. Au reste, je vous promets que si vous vous +lassez de cette métamorphose, je ne vous abandonnerai point, et je vous +rendrai votre première figure.» + +Pigeon et colombe en remercièrent la fée; mais ils l'assurèrent qu'ils +ne l'appelleraient point pour cela; qu'ils avaient trop éprouvé les +malheurs de la vie: ils la prièrent seulement de leur faire venir Ruson, +en cas qu'il ne fût pas mort. + +«Il a changé d'état, dit l'Amour, c'est moi qui l'avait condamné à être +mouton. Il m'a fait pitié, je l'ai rétabli sur le trône d'où je l'avais +arraché.» + +À ces nouvelles, Constancia ne fut plus surprise des jolies choses +qu'elle lui avait vu faire. Elle conjura l'Amour de lui apprendre les +aventures d'un mouton qui lui avait été si cher. + +«Je viendrai vous les dire, répliqua-t-il obligeamment. Pour +aujourd'hui, je suis attendu et souhaité en tant d'endroits, que je ne +sais où j'irai en premier. Adieu, continua-t-il, heureux et tendres +époux, vous pouvez vous vanter d'être les plus sages de mon empire.» + +La fée Souveraine resta quelque temps avec les nouveaux mariés. Elle ne +pouvait assez louer le mépris qu'ils faisaient des grandeurs de la +terre; mais il est bien certain qu'ils prenaient le meilleur parti pour +la tranquillité de la vie. Enfin elle les quitta; l'on a su par elle et +par l'Amour, que le prince Pigeon et la princesse Colombe se sont +toujours aimés fidèlement. + + D'un amour pur nous voyons le destin: + Des troubles renaissants, un espoir incertain, + De tristes accidents, de fatales traverses + Affligent quelquefois les plus parfaits amants. + L'amour, qui nous unit par des noeuds si charmants, + Pour conduire au bonheur, a des routes diverses: + Le ciel, en les troublant, assure nos désirs. + Jeunes coeurs, il est vrai, des épreuves si rudes + Vous arrachent des pleurs, vous coûtent des soupirs; + Mais quand l'amour est pur! peines, inquiétudes, + Sont autant de garants des plus charmants plaisirs. + + + + +Le Prince Marcassin + + +Il était une fois un roi et une reine qui vivaient dans une grande +tristesse, parce qu'ils n'avaient point d'enfants: la reine n'était plus +jeune, bien qu'elle fût encore belle, de sorte qu'elle n'osait s'en +promettre: cela l'affligeait beaucoup; elle dormait peu, et soupirait +sans cesse, priant les dieux et toutes les fées de lui être favorables. +Un jour qu'elle se promenait dans un petit bois, après avoir cueilli +quelques violettes et des roses, elle cueillit aussi des fraises; mais +aussitôt qu'elle en eut mangé, elle fut saisie d'un si profond sommeil, +qu'elle se coucha au pied d'un arbre et s'endormit. + +Elle rêva, pendant son sommeil, qu'elle voyait passer en l'air trois +fées qui s'arrêtaient au-dessus de sa tête. La première la regardant en +pitié, dit: + +«Voilà une aimable reine, à qui nous rendrions un service bien +essentiel, si nous la voulions douer d'un enfant. + +--Volontiers, dit la seconde, douez-la, puisque vous êtes notre aînée. + +--Je la doue, continua-t-elle, d'avoir un fils, le plus beau, le plus +aimable, et le mieux aimé qui soit au monde. + +--Et moi, dit l'autre, je la doue de voir ce fils heureux dans ses +entreprises, toujours puissant, plein d'esprit et de justice.» + +Le tour de la troisième étant venu pour douer, elle éclata de rire, et +marmotta plusieurs choses entre ses dents, que la reine n'entendit +point. + +Voilà le songe qu'elle fit. Elle se réveilla au bout de quelques +moments; elle n'aperçut rien en l'air ni dans le jardin. «Hélas! +dit-elle, je n'ai point assez de bonne fortune pour espérer que mon rêve +se trouve véritable: quels remerciements ne ferais-je pas aux dieux et +aux bonnes fées si j'avais un fils!» Elle cueillit encore des fleurs, et +revint au palais plus gaie qu'à l'ordinaire. Le roi s'en aperçut, il la +pria de lui en dire la raison; elle s'en défendit, il la pressa +davantage. + +«Ce n'est point, lui dit-elle, une chose qui mérite votre curiosité; il +n'est question que d'un rêve, mais vous me trouverez bien faible d'y +ajouter quelque sorte de foi.» + +Elle lui raconta qu'elle avait vu en dormant trois fées en l'air, et ce +que deux avaient dit; que la troisième avait éclaté de rire, sans +qu'elle eût pu entendre ce qu'elle marmottait. + +«Ce rêve, dit le roi, me donne comme à vous de la satisfaction; mais +j'ai de l'inquiétude de cette fée de belle humeur, car la plupart sont +malicieuses, et ce n'est pas toujours bon signe quand elles rient. + +--Pour moi, répliqua la reine, je crois que cela ne signifie ni bien ni +mal; mon esprit est occupé du désir que j'ai d'avoir un fils, et il se +forme là-dessus cent chimères: que pourrait-il même lui arriver, en cas +qu'il y eût quelque chose de véritable dans ce que j'ai songé? Il est +doué de tout ce qui se peut de plus avantageux? plût au ciel que j'eusse +cette consolation!» + +Elle se prit à pleurer là-dessus; il l'assura qu'elle lui était si +chère, qu'elle lui tenait lieu de tout. + +Au bout de quelques mois, la reine s'aperçut qu'elle était grosse: tout +le royaume fut averti de faire des voeux pour elle; les autels ne +fumaient plus que des sacrifices qu'on offrait aux dieux pour la +conservation d'un trésor si précieux. Les États assemblés députèrent +pour aller complimenter leurs majestés; tous les princes du sang, les +princesses et les ambassadeurs se trouvèrent aux couches de la reine; la +layette pour ce cher enfant était d'une beauté admirable; la nourrice +excellente. Mais que la joie publique se changea bien en tristesse, +quand au lieu d'un beau prince, l'on vit naître un petit Marcassin! Tout +le monde jeta de grands cris qui effrayèrent fort la reine. Elle demanda +ce que c'était; on ne voulut pas le lui dire, crainte qu'elle ne mourût +de douleur: au contraire, on l'assura qu'elle était mère d'un beau +garçon, et qu'elle avait sujet de s'en réjouir. + +Cependant le roi s'affligeait avec excès; il commanda que l'on mît le +Marcassin dans un sac, et qu'on le jetât au fond de la mer, pour perdre +entièrement l'idée d'une chose si fâcheuse: mais ensuite il en eut +pitié; et pensant qu'il était juste de consulter la reine là-dessus, il +ordonna qu'on le nourrît, et ne parla de rien à sa femme, jusqu'à ce +qu'elle fût assez bien, pour ne pas craindre de la faire mourir par un +grand déplaisir. Elle demandait tous les jours à voir son fils: on lui +disait qu'il était trop délicat pour être transporté de sa chambre à la +sienne, et là-dessus elle se tranquillisait. + +Pour le prince Marcassin, il se faisait nourrir en Marcassin qui a +grande envie de vivre: il fallut lui donner six nourrices, dont il y en +avait trois sèches, à la mode d'Angleterre. Celles-ci lui faisaient +boire à tous moments du vin d'Espagne et des liqueurs, qui lui apprirent +de bonne heure à se connaître aux meilleurs vins. La reine impatiente de +caresser son marmot, dit au roi qu'elle se portait assez bien pour aller +jusqu'à son appartement, et qu'elle ne pouvait plus vivre sans voir son +fils. Le roi poussa un profond soupir; il commanda qu'on apportât +l'héritier de la couronne. Il était emmailloté comme un enfant, dans des +langes de brocart d'or. La reine le prit entre ses bras, et levant une +dentelle frisée qui couvrait sa hure, hélas! que devint-elle à cette +fatale vue? Ce moment pensa être le dernier de sa vie; elle jetait de +tristes regards sur le roi, n'osant lui parler. + +«Ne vous affligez point, ma chère reine, lui dit-il, je ne vous impute +rien de notre malheur; c'est ici, sans doute, un tour de quelque fée +malfaisante, si vous voulez y consentir, je suivrai le premier dessein +que j'ai eu de faire noyer ce petit monstre. + +--Ah! sire, lui dit-elle, ne me consultez point pour une action si +cruelle, je suis la mère de cet infortuné Marcassin, je sens ma +tendresse qui sollicite en sa faveur; de grâce, ne lui faisons point de +mal, il en a déjà trop, ayant dû naître homme, d'être né sanglier.» + +Elle toucha si fortement le roi par ses larmes et par ses raisons, qu'il +lui promit ce qu'elle souhaitait; de sorte que les dames qui élevaient +Marcassinet, commencèrent d'en prendre encore plus de soin; car on +l'avait regardé jusqu'alors comme une bête proscrite, qui servirait +bientôt de nourriture aux poissons. Il est vrai que malgré sa laideur, +on lui remarquait des yeux tout pleins d'esprit; on l'avait accoutumé à +donner son petit pied à ceux qui venaient le saluer, comme les autres +donnent leur main; on lui mettait des bracelets de diamants, et il +faisait toutes ces choses avec assez de grâce. + +La reine ne pouvait s'empêcher de l'aimer; elle l'avait souvent entre +ses bras, le trouvant joli dans le fond de son coeur, car elle n'osait +le dire, de crainte de passer pour folle; mais elle avouait à ses amies +que son fils lui paraissait aimable; elle le couvrait de mille noeuds de +nonpareilles couleur de roses; ses oreilles étaient percées; il avait +une lisière avec laquelle on le soutenait, pour lui apprendre à marcher +sur les pieds de derrière; on lui mettait des souliers et des bas de +soie attachés sur le genou, pour lui faire paraître la jambe plus +longue; on le fouettait quand il voulait gronder: enfin on lui ôtait, +autant qu'il était possible, les manières marcassines. + +Un soir que la reine se promenait et qu'elle le portait à son cou, elle +vint sous le même arbre où elle s'était endormie, et où elle avait rêvé +tout ce que j'ai déjà dit; le souvenir de cette aventure lui revint +fortement dans l'esprit: «Voilà donc, disait-elle, ce prince si beau, si +parfait et si heureux que je devais avoir? Ô songe trompeur, vision +fatale! ô fées, que vous avais-je fait pour vous moquer de moi?» Elle +marmottait ces paroles entre ses dents, lorsqu'elle vit croître tout +d'un coup un chêne, dont il sortit une dame fort parée, qui, la +regardant d'un air affable, lui dit: + +«Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donné le jour à Marcassinet; +je t'assure qu'il viendra un temps où tu le trouveras aimable.» + +La reine la reconnut pour une des trois fées, qui passant en l'air +lorsqu'elle dormait, s'étaient arrêtées et lui avaient souhaité un fils. + +«J'ai de la peine à vous croire, madame, répliqua-t-elle; quelque esprit +que mon fils puisse avoir, qui pourra l'aimer sous une telle figure?» + +La fée lui répliqua encore une fois: + +«Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donné le jour à Marcassinet, +je t'assure qu'il viendra un temps où tu le trouveras aimable.» + +Elle se remit aussitôt dans l'arbre, et l'arbre rentra en terre, sans +qu'il parût même qu'il y en eût eu en cet endroit. + +La reine, fort surprise de cette nouvelle aventure, ne laissa pas de se +flatter que les fées prendraient quelque soin de l'altesse Bestiole: +elle retourna promptement au palais pour en entretenir le roi; mais il +pensa qu'elle avait imaginé ce moyen pour lui rendre son fils moins +odieux. + +«Je vois fort bien, lui dit-elle, à l'air dont vous m'écoutez, que vous +ne me croyez pas; cependant rien n'est plus vrai que tout ce que je +viens de vous raconter. + +--Il est fort triste, dit le roi, d'essuyer les railleries des fées: par +où s'y prendront-elles pour rendre notre enfant autre chose qu'un +sanglier? Je n'y songe jamais sans tomber dans l'accablement.» + +La reine se retira plus affligée qu'elle l'eût encore été; elle avait +espéré que les promesses de la fée adouciraient le chagrin du roi; +cependant il voulait à peine les écouter. Elle se retira, bien résolue +de ne lui plus rien dire de leur fils, et de laisser aux dieux le soin +de consoler son mari. + +Marcassin commença de parler, comme font tous les enfants, il bégayait +un peu; mais cela n'empêchait pas que la reine n'eût beaucoup de plaisir +à l'entendre, car elle craignait qu'il ne parlât de sa vie. Il devenait +fort grand, et marchait souvent sur les pieds de derrière. Il portait de +longues vestes qui lui couvraient les jambes; un bonnet à l'anglaise de +velours noir, pour cacher sa tête, ses oreilles, et une partie de son +groin. À la vérité il lui venait des défenses terribles; ses soies +étaient furieusement hérissées; son regard fier, et le commandement +absolu. Il mangeait dans une auge d'or, où on lui préparait des truffes, +des glands, des morilles, de l'herbe, et l'on n'oubliait rien pour le +rendre propre et poli. Il était né avec un esprit supérieur, et un +courage intrépide. Le roi connaissant son caractère, commença à l'aimer +plus qu'il n'avait fait jusque-là. Il choisit de bons maîtres pour lui +apprendre tout ce qu'on pourrait. Il réussissait mal aux danses +figurées, mais pour le passe-pied et le menuet, où il fallait aller vite +et légèrement, il y faisait des merveilles. À l'égard des instruments, +il connut bien que le luth et le théorbe ne lui convenaient pas; il +aimait la guitare, et jouait joliment de la flûte. Il montait à cheval +avec une disposition et une grâce surprenantes; il ne se passait guère +de jours qu'il n'allât à la chasse, et qu'il ne donnât de terribles +coups de dents aux bêtes les plus féroces et les plus dangereuses. Ses +maîtres lui trouvaient un esprit vif, et toute la facilité possible à se +perfectionner dans les sciences. Il ressentait bien amèrement le +ridicule de sa figure marcassine; de sorte qu'il évitait de paraître aux +grandes assemblées. + +Il passait sa vie dans une heureuse indifférence, lorsqu'étant chez la +reine, il vit entrer une dame de bonne mine, suivie de trois jeunes +filles très aimables. Elle se jeta aux pieds de la reine; elle lui dit +qu'elle venait la supplier de les recevoir auprès d'elle; que la mort de +son mari et de grands malheurs l'avaient réduite à une extrême pauvreté; +que sa naissance et son infortune étaient assez connues de sa majesté, +pour espérer qu'elle aurait pitié d'elle. La reine fut attendrie de les +voir ainsi à ses genoux, elle les embrassa, et leur dit qu'elle recevait +avec plaisir ses trois filles. L'aînée s'appelait Ismène, la seconde +Zélonide, et la cadette Marthesie; qu'elle en prendrait soin; qu'elle ne +se décourageât point; qu'elle pouvait rester dans le palais, où l'on +aurait beaucoup d'égards pour elle et qu'elle comptât sur son amitié. La +mère, charmée des bontés de la reine, baisa mille fois ses mains, et se +trouva tout d'un coup dans une tranquillité qu'elle ne connaissait pas +depuis longtemps. + +La beauté d'Ismène fit du bruit à la cour, et toucha sensiblement un +jeune chevalier, nommé Coridon, qui ne brillait pas moins de son côté +qu'elle brillait du sien. Ils furent frappés presque en même temps d'une +secrète sympathie qui les attacha l'un à l'autre. Le chevalier était +infiniment aimable; il plut, on l'aima. Et comme c'était un parti très +avantageux pour Ismène, la reine s'aperçut avec plaisir des soins qu'il +lui rendait, et du compte qu'elle lui en tenait. Enfin on parla de leur +mariage; tout semblait y concourir. Ils étaient nés l'un pour l'autre, +et Coridon n'oubliait rien de toutes ces fêtes galantes, et de tous ces +soins empressés qui engagent fortement un coeur déjà prévenu. + +Cependant le prince avait ressenti le pouvoir d'Ismène dès qu'il l'avait +vue, sans oser lui déclarer sa passion. «Ah! Marcassin, Marcassin, +s'écriait-il en se regardant dans un miroir, serait-il bien possible +qu'avec une figure si disgraciée, tu osasses te promettre quelque +sentiment favorable de la belle Ismène? Il faut se guérir, car de tous +les malheurs, le plus grand, c'est d'aimer sans être aimé.» Il évitait +très soigneusement de la voir; et comme il n'en pensait pas moins à +elle, il tomba dans une affreuse mélancolie: il devint si maigre que les +os lui perçaient la peau. Mais il eut une grande augmentation +d'inquiétude, quand il apprit que Coridon recherchait ouvertement +Ismène; qu'elle avait pour lui beaucoup d'estime, et qu'avant qu'il fût +peu, le roi et la reine feraient la fête de leurs noces. + +À ces nouvelles, il sentit que son amour augmentait, et que son +espérance diminuait, car il lui semblait moins difficile de plaire à +Ismène indifférente, qu'à Ismène prévenue pour Coridon. Il comprit +encore que son silence achevait de le perdre; de sorte qu'ayant cherché +un moment favorable pour l'entretenir, il le trouva. Un jour qu'elle +était assise sous un agréable feuillage, où elle chantait quelques +paroles que son amant avait faites pour elle, Marcassin l'aborda tout +ému, et s'étant placé auprès d'elle, il lui demanda s'il était vrai, +comme on lui avait dit, qu'elle allait épouser Coridon? Elle répliqua +que la reine lui avait ordonné de recevoir ses assiduités, et +qu'apparemment cela devait avoir quelque suite. + +«Ismène, lui dit-il, en se radoucissant, vous êtes si jeune, que je ne +croyais pas que l'on pensât à vous marier; si je l'avais su, je vous +aurais proposé le fils unique d'un grand roi, qui vous aime, et qui +serait ravi de vous rendre heureuse.» + +À ces mots, Ismène pâlit: elle avait déjà remarqué que Marcassin, qui +était naturellement assez farouche, lui parlait avec plaisir; qu'il lui +donnait toutes les truffes que son instinct marcassinique lui faisait +trouver dans la forêt, et qu'il la régalait des fleurs dont son bonnet +était ordinairement orné. Elle eut une grande peur qu'il ne fût le +prince dont il parlait, et elle lui répondit: + +«Je suis bien aise, seigneur, d'avoir ignoré les sentiments du fils de +ce grand roi; peut-être que ma famille, plus ambitieuse que je ne le +suis, aurait voulu me contraindre à l'épouser; et je vous avoue +confidemment que mon coeur est si prévenu pour Coridon, qu'il ne +changera jamais. + +--Quoi! répliqua-t-il, vous refuseriez une tête couronnée qui mettrait +sa fortune à vous plaire? + +--Il n'y a rien que je ne refuse, lui dit-elle; j'ai plus de tendresse +que d'ambition; et je vous conjure, seigneur, puisque vous avez commerce +avec ce prince, de l'engager à me laisser en repos. + +--Ah! scélérate, s'écria l'impatient Marcassin, vous ne connaissez que +trop le prince dont je vous parle! Sa figure vous déplaît; vous ne +voudriez pas avoir le nom de reine Marcassine; vous avez juré une +fidélité éternelle à votre chevalier; songez cependant, songez à la +différence qui est entre nous; je ne suis pas un Adonis, j'en conviens, +mais je suis un sanglier redoutable; la puissance suprême vaut bien +quelques petits agréments naturels: Ismène, pensez-y, ne me désespérez +pas.» + +En disant ces mots, ses yeux paraissaient tout de feu, et ses longues +défenses faisaient l'une contre l'autre un bruit dont cette pauvre fille +tremblait. + +Marcassin se retira. Ismène, affligée, répandit un torrent de larmes, +lorsque Coridon se rendit auprès d'elle. Ils n'avaient connu, jusqu'à ce +jour, que les douceurs d'une tendresse mutuelle; rien ne s'était opposé +à ses progrès, et ils avaient lieu de se promettre qu'elle serait +bientôt couronnée. Que devint ce jeune amant, quand il vit la douleur de +sa belle maîtresse! Il la pressa de lui en apprendre le sujet. Elle le +voulut bien, et l'on ne saurait représenter le trouble que lui causa +cette nouvelle. + +«Je ne suis point capable, lui dit-il, d'établir mon bonheur aux dépens +du vôtre; l'on vous offre une couronne, il faut que vous l'acceptiez. + +--Que je l'accepte, grands dieux! s'écria-t-elle. Que je vous oublie, et +que j'épouse un monstre? Que vous ai-je fait, hélas! pour vous obliger +de me donner des conseils si contraires à notre amitié et à notre +repos?» + +Coridon était saisi à un tel point, qu'il ne pouvait lui répondre; mais +les larmes qui coulaient de ses yeux, marquaient assez l'état de son +âme. Ismène, pénétrée de leur commune infortune, lui dit cent et cent +fois qu'elle ne changerait pas, quand il s'agirait de tous les rois de +la terre; et lui, touché de cette générosité, lui dit cent et cent fois +qu'il fallait le laisser mourir de chagrin, et monter sur le trône qu'on +lui offrait. + +Pendant que cette contestation se passait entre eux, Marcassin était +chez la reine, à laquelle il dit que l'espérance de guérir de la passion +qu'il avait prise pour Ismène l'avait obligé à se taire, mais qu'il +avait combattu inutilement; qu'elle était sur le point d'être mariée; +qu'il ne se sentait pas la force de soutenir une telle disgrâce, et +qu'enfin il voulait l'épouser ou mourir. La reine fut bien surprise +d'entendre que le sanglier était amoureux. + +«Songes-tu à ce que tu dis? lui répliqua-t-elle. Qui voudra de toi, mon +fils, et quels enfants peux-tu espérer? + +--Ismène est si belle, dit-il, qu'elle ne saurait avoir de vilains +enfants; et quand ils me ressembleraient, je suis résolu à tout, plutôt +que de la voir entre les bras d'un autre. + +--As-tu si peu de délicatesse, continua la reine, que de vouloir une +fille dont la naissance est inférieure à la tienne? + +--Et qui sera la souveraine, répliqua-t-il, assez peu délicate pour +vouloir un malheureux cochon comme moi? + +--Tu te trompes, mon fils, ajouta la reine; les princesses moins que les +autres ont la liberté de choisir; nous te ferons peindre plus beau que +l'amour même. Quand le mariage sera fait, et que nous la tiendrons, il +faudra bien qu'elle nous reste. + +--Je ne suis pas capable, dit-il, de faire une telle supercherie: je +serais au désespoir de rendre ma femme malheureuse. + +--Peux-tu croire, s'écria la reine, que celle que tu veux ne le soit pas +avec toi? Celui qui l'aime est aimable; et si le rang est différent +entre le souverain et le sujet, la différence n'est pas moins entre un +sanglier et l'homme du monde le plus charmant. + +--Tant pis pour moi, madame, répliqua Marcassin, ennuyé des raisons +qu'elle lui alléguait; j'ose dire que vous devriez moins qu'un autre me +représenter mon malheur: pourquoi m'avez-vous fait cochon? N'y a-t-il +pas de l'injustice à me reprocher une chose dont je ne suis pas la +cause? + +--Je ne te fais point de reproches, ajouta la reine tout attendrie, je +veux seulement te représenter que si tu épouses une femme qui ne t'aime +pas, tu seras malheureux, et tu feras son supplice: si tu pouvais +comprendre ce qu'on souffre dans ces unions forcées, tu ne voudrais +point en courir le risque: ne vaut-il pas mieux demeurer seul en paix? + +--Il faudrait avoir plus d'indifférence que je n'en ai, madame, lui +dit-il; je suis touché pour Ismène; elle est douce, et je me flatte +qu'un bon procédé avec elle, et la couronne qu'elle doit espérer, la +fléchiront: quoi qu'il en soit, s'il est de ma destinée de n'être point +aimé, j'aurai le plaisir de posséder une femme que j'aime.» + +La reine le trouva si fortement attaché à ce dessein, qu'elle perdit +celui de l'en détourner; elle lui promit de travailler à ce qu'il +souhaitait, et sur-le-champ, elle envoya quérir la mère d'Ismène: elle +connaissait son humeur; c'était une femme ambitieuse, qui aurait +sacrifié ses filles à des avantages au-dessous de celui de régner. Dès +que la reine lui eut dit qu'elle souhaitait que Marcassin épousât +Ismène, elle se jeta à ses pieds, et l'assura que ce serait le jour +qu'elle voudrait choisir. + +«Mais, lui dit la reine, son coeur est engagé, nous lui avons ordonné de +regarder Coridon comme un homme qui lui était destiné. + +--Eh bien, madame, répondit la vieille mère, nous lui ordonnerons de le +regarder à l'avenir comme un homme qu'elle n'épousera pas. + +--Le coeur ne consulte pas toujours la raison, ajouta la reine; quand il +s'est une fois déterminé, il est difficile de le soumettre. + +--Si son coeur avait d'autres volontés que les miennes, dit-elle, je le +lui arracherais sans miséricorde.» + +La reine la voyant si résolue, crut bien qu'elle pouvait se reposer sur +elle du soin de faire obéir sa fille. + +En effet, elle courut dans la chambre d'Ismène. Cette pauvre fille ayant +su que la reine avait envoyé quérir sa mère, attendait son retour avec +inquiétude; et il est aisé d'imaginer combien elle augmenta, quand elle +lui dit d'un air sec et résolu, que la reine l'avait choisie pour en +faire sa belle-fille, qu'elle lui défendait de parler jamais à Coridon, +et que si elle n'obéissait pas, elle l'étranglerait. Ismène n'osa rien +répondre à cette menace, mais elle pleurait amèrement, et le bruit se +répandit aussitôt qu'elle allait épouser le marcassin royal, car la +reine, qui l'avait fait agréer au roi, lui envoya des pierreries pour +s'en parer quand elle viendrait au palais. + +Coridon, accablé de désespoir, vint la trouver et lui parla, malgré +toutes les défenses qu'on avait faites de le laisser entrer. Il parvint +jusqu'à son cabinet; il la trouva couchée sur un lit de repos, le visage +tout couvert de ses larmes. Il se jeta à genoux auprès d'elle, et lui +prit la main. + +«Hélas, dit-il, charmante Ismène! vous pleurez mes malheurs! + +--Ils sont communs entre nous, répondit-elle; vous savez, cher Coridon, +à quoi je suis condamnée; je ne puis éviter la violence qu'on veut me +faire que par ma mort. Oui, je saurai mourir, je vous en assure, plutôt +que de n'être pas à vous. + +--Non, vivez, lui dit-il, vous serez reine, peut-être vous +accoutumerez-vous avec cet affreux prince. + +--Cela n'est pas en mon pouvoir, lui dit-elle, je n'envisage rien au +monde de plus terrible qu'un tel époux; sa couronne n'adoucit point mes +douleurs. + +--Les dieux, continua-t-il, vous préservent d'une résolution si funeste, +aimable Ismène! elle ne convient qu'à moi. Je vais vous perdre; vous +n'êtes pas capable de résister à ma juste douleur. + +--Si vous mourez, reprit-elle, je ne vous survivrai pas, et je sens +quelque consolation à penser qu'au moins la mort nous unira.» + +Ils parlaient ainsi, lorsque Marcassin les vint surprendre. La reine lui +ayant raconté ce qu'elle avait fait en sa faveur, il courut chez Ismène +pour lui découvrir sa joie; mais la présence de Coridon la troubla au +dernier point. Il était d'humeur jalouse et peu patiente. Il lui ordonna +d'un air où il entrait beaucoup du sanglier de sortir, et de ne jamais +paraître à la cour. + +«Que prétendez-vous donc, cruel prince? s'écria Ismène, en arrêtant +celui qu'elle aimait. Croyez-vous le bannir de mon coeur comme de ma +présence? Non! il y est trop bien gravé. N'ignorez donc plus votre +malheur, vous qui faites le mien: voilà celui seul qui peut m'être cher; +je n'ai que de l'horreur pour vous. + +--Et moi, barbare, dit Marcassin, je n'ai que de l'amour pour toi; il +est inutile que tu me découvres toute ta haine, tu n'en seras pas moins +ma femme, et tu en souffriras davantage.» + +Coridon, au désespoir d'avoir attiré à sa maîtresse ce nouveau +déplaisir, sortit dans le moment que la mère d'Ismène venait la +quereller; elle assura le prince que sa fille allait oublier Coridon +pour jamais, et qu'il ne fallait point retarder des noces si agréables. +Marcassin, qui n'en avait pas moins d'envie qu'elle, dit qu'il allait +régler le jour avec la reine, parce que le roi lui laissait le soin de +cette grande fête. Il est vrai qu'il n'avait pas voulu s'en mêler, parce +que ce mariage lui paraissait désagréable et ridicule, étant persuadé +que la race marcassinique allait se perpétuer dans la maison royale. Il +était affligé de la complaisance aveugle que la reine avait pour son +fils. + +Marcassin craignait que le roi ne se repentît du consentement qu'il +avait donné à ce qu'il souhaitait; ainsi l'on se hâta de préparer tout +pour cette cérémonie. Il se fit faire des rhingraves, des canons, un +pourpoint parfumé; car il avait toujours une petite odeur que l'on +soutenait avec peine. Son manteau était brodé de pierreries, sa perruque +d'un blond d'enfant, et son chapeau couvert de plumes. Il ne s'est +peut-être jamais vu une figure plus extraordinaire que la sienne; et à +moins que d'être destinée au malheur de l'épouser, personne ne pouvait +le regarder sans rire. Mais, hélas, que la jeune Ismène en avait peu +d'envie; on lui promettait inutilement des grandeurs, elle les +méprisait, et ne ressentait que la fatalité de son étoile. + +Coridon la vit passer pour aller au temple: on l'eût prise pour une +belle victime que l'on va égorger. Marcassin, ravi, la pria de bannir +cette profonde tristesse dont elle paraissait accablée, parce qu'il +voulait la rendre si heureuse, que toutes les reines de la terre lui +porteraient envie. + +«J'avoue, continua-t-il, que je ne suis pas beau; mais l'on dit que tous +les hommes ont quelque ressemblance avec des animaux: je ressemble plus +qu'un autre à un sanglier, c'est ma bête: il ne faut pas pour cela m'en +trouver moins aimable, car j'ai le coeur plein de sentiments, et touché +d'une forte passion pour vous.» + +Ismène, sans lui répondre, le regardait d'un air si dédaigneux; elle +levait les épaules, et lui laissait deviner tout ce qu'elle ressentait +d'horreur pour lui. Sa mère était derrière elle, qui lui faisait mille +menaces: + +«Malheureuse! lui disait-elle, tu veux donc nous perdre en te perdant; +ne crains-tu point que l'amour du prince ne se tourne en fureur?» + +Ismène occupée de son déplaisir, ne faisait pas même attention à ces +paroles. Marcassin, qui la menait par la main, ne pouvait s'empêcher de +sauter et de danser, lui disant à l'oreille mille douceurs. Enfin, la +cérémonie étant achevée, après que l'on eut crié trois fois: «Vive le +prince Marcassin, vive la princesse Marcassine», l'époux ramena son +épouse au palais, où tout était préparé pour faire un repas magnifique. +Le roi et la reine s'étant placés, la mariée s'assit vis-à-vis du +Sanglier, qui la dévorait des yeux, tant il la trouvait belle; mais elle +était ensevelie dans une si profonde tristesse, qu'elle ne voyait rien +de ce qui se passait, et elle n'entendait point la musique qui faisait +grand bruit. + +La reine la tira par la robe, et lui dit à l'oreille: + +«Ma fille, quittez cette sombre mélancolie, si vous voulez nous plaire; +il semble que c'est moins ici le jour de vos noces que celui de votre +enterrement. + +--Plaise aux dieux, madame, lui dit-elle, que ce soit le dernier de ma +vie! vous m'aviez ordonné d'aimer Coridon, il avait plutôt reçu mon +coeur de votre main que de mon choix: mais, hélas! si vous avez changé +pour lui, je n'ai point changé comme vous. + +--Ne parlez pas ainsi, répliqua la reine, j'en rougis honte et de dépit; +souvenez-vous de l'honneur que vous fait mon fils, et de la +reconnaissance que vous lui devez.» + +Ismène ne répondit rien, elle laissa doucement tomber sa tête sur son +sein, et s'ensevelit dans sa première rêverie. + +Marcassin était très affligé de connaître l'aversion que sa femme avait +pour lui; il y avait bien des moments où il aurait souhaité que son +mariage n'eût pas été fait: il voulait même le rompre sur-le-champ, mais +son coeur s'y opposait. Le bal commença; les soeurs d'Ismène y +brillèrent fort; elles s'inquiétaient peu de ses chagrins, et elles +concevaient avec plaisir l'éclat que leur donnait cette alliance. La +mariée dansa avec Marcassin; et c'était effectivement une chose +épouvantable de voir sa figure, et encore plus épouvantable d'être sa +femme. Toute la cour était si triste, que l'on ne pouvait témoigner de +joie. Le bal dura peu; l'on conduisit la princesse dans son appartement; +après qu'on l'eut déshabillée en cérémonie, la reine se retira. +L'amoureux Marcassin se mit promptement au lit. Ismène dit qu'elle +voulait écrire une lettre, et elle entra dans son cabinet, dont elle +ferma la porte, quoique Marcassin lui criât qu'elle écrivît promptement, +et qu'il n'était guère l'heure de commencer des dépêches. + +Hélas! en entrant dans ce cabinet, quel spectacle se présenta tout d'un +coup aux yeux d'Ismène! C'était l'infortuné Coridon, qui avait gagné une +de ses femmes pour lui ouvrir la porte du degré dérobé, par où il entra. +Il tenait un poignard dans sa main. + +«Non, dit-il, charmante princesse, je ne viens point ici pour vous faire +des reproches de m'avoir abandonné: vous juriez dans le commencement de +nos tendres amours, que votre coeur ne changerait jamais: vous avez, +malgré cela, consenti à me quitter, et j'en accuse les dieux plutôt que +vous; mais ni vous, ni les dieux ne pouvez me faire supporter un si +grand malheur: en vous perdant, princesse, je dois cesser de vivre.» + +À peine ces derniers mots étaient proférés, qu'il s'enfonça son poignard +dans le coeur. + +Ismène n'avait pas eu le temps de lui répondre. + +«Tu meurs, cher Coridon, s'écria-t-elle douloureusement, je n'ai plus +rien à ménager dans le monde; les grandeurs me seraient odieuses; la +lumière du jour me deviendrait insupportable.» + +Elle ne dit que ce peu de paroles; puis du même poignard qui fumait +encore du sang de Coridon, elle se donna un coup dans le sein, et tomba +sans vie. + +Marcassin attendait trop impatiemment la belle Ismène, pour ne se pas +apercevoir qu'elle tardait longtemps à revenir; il l'appelait de toute +sa force, sans qu'elle lui répondît. Il se fâcha beaucoup, et se levant +avec sa robe de chambre, il courut à la porte du cabinet, qu'il fit +enfoncer. Il y entra le premier: hélas! quelle fut sa surprise, de +trouver Ismène et Coridon dans un état si déplorable; il pensa mourir de +tristesse et de rage; ses sentiments, confondus entre l'amour et la +haine, le tourmentaient tour à tour. Il adorait Ismène, mais il +connaissait qu'elle ne s'était tuée que pour rompre tout d'un coup +l'union qu'ils venaient de contracter. L'on courut dire au roi et à la +reine ce qui se passait dans l'appartement du prince; tout le palais +retentît de cris; Ismène était aimée, et Coridon estimé. Le roi ne se +releva point; il ne pouvait entrer aussi tendrement que la reine dans +les aventures de Marcassin: il lui laissa le soin de le consoler. + +Elle fit mettre au lit; elle mêla ses larmes aux siennes; et quand il +lui laissa le temps de parler, et qu'il cessa pour un moment ses +plaintes, elle tâcha de lui faire concevoir qu'il était heureux d'être +délivré d'une personne qui ne l'aurait jamais aimé, et qui avait le +coeur rempli d'une forte tendresse; qu'il est presque impossible de bien +effacer une grande passion, et qu'elle était persuadée qu'il devait se +trouver heureux l'avoir perdue. + +«N'importe, s'écria-t-il, je voudrais la posséder, dût-elle m'être +infidèle; je ne peux dire qu'elle ait cherché à me tromper par des +caresses feintes; elle m'a toujours montré son horreur pour moi, je suis +cause de sa mort; et que n'ai-je pas à me reprocher là-dessus?» + +La reine le vit si affligé, qu'elle laissa auprès de lui les personnes +qui lui étaient les plus agréables, et elle se retira dans sa chambre. + +Lorsqu'elle fut couchée, elle rappela dans son esprit tout ce qui lui +était arrivé depuis le rêve où elle avait vu les trois fées. «Que leur +ai-je fait, disait-elle, pour les obliger à m'envoyer des afflictions si +amères? J'espérais un fils aimable et charmant, elles l'ont doué de +marcassinerie, c'est un monstre dans la nature: la malheureuse Ismène a +mieux aimé se tuer que de vivre avec lui. Le roi n'a pas eu un moment de +joie depuis la naissance de ce prince infortuné; et pour moi, je suis +accablée de tristesse toutes les fois que je le vois.» + +Comme elle parlait ainsi en elle-même, elle aperçut une grande lueur +dans sa chambre, et reconnut près de son lit la fée qui était sortie du +tronc d'un arbre dans le bois, qui lui dit: + +«Ô reine! pourquoi ne veux-tu pas me croire? Ne t'ai-je pas assurée que +tu recevras beaucoup de satisfaction de ton Marcassin? Doutes-tu de ma +sincérité? + +--Hé! qui n'en douterait, dit-elle; je n'ai encore rien vu qui réponde à +la moindre de vos paroles! Que ne me laissiez-vous le reste de ma vie +sans héritier, plutôt que de m'en faire avoir un comme celui-là? + +--Nous sommes trois soeurs, répliqua la fée; il y en a deux bonnes, +l'autre gâte presque toujours le bien que nous faisons: c'est elle que +tu vis rire lorsque tu dormais; sans nous, tes peines seraient encore +plus longues, mais elles auront un terme. + +--Hélas! ce sera par la fin de ma vie, ou par celle de mon Marcassin! +dit la reine. + +--Je ne puis t'en instruire, reprit la fée; il m'est seulement permis de +te soulager par quelque espérance.» + +Aussitôt elle disparut. La chambre demeura parfumée d'une odeur +agréable, et la reine se flatta de quelque changement favorable. + +Marcassin prit le grand deuil: il passa bien des jours enfermé dans son +cabinet, et griffonna plusieurs cahiers, qui contenaient de sensibles +regrets pour la perte qu'il avait faite; il voulut même que l'on gravât +ces vers sur le tombeau de sa femme: + + Destin rigoureux, loi cruelle! + Ismène, tu descends dans la nuit éternelle: + Tes yeux, dont tous les coeurs devaient être charmés, + Tes yeux sont pour jamais fermés. + Destin rigoureux, loi cruelle! + Ismène, tu descends dans la nuit éternelle. + +Tout le monde fut surpris qu'il conservât un souvenir si tendre pour une +personne qui lui avait témoigné tant d'aversion. Il entra peu à peu dans +la société des dames, et fut frappé des charmes de Zélonide: c'était la +soeur d'Ismène, qui n'était pas moins agréable qu'elle, et qui lui +ressemblait beaucoup; cette ressemblance le flatta. Lorsqu'il +l'entretint, il lui trouva de l'esprit et de la vivacité; il crut que si +quelque chose pouvait le consoler de la perte d'Ismène, c'était la jeune +Zélonide. Elle lui faisait mille honnêtetés, car il ne lui entrait pas +dans l'esprit qu'il voulût l'épouser; mais cependant il en prit la +résolution. Et un jour que la reine était seule dans son cabinet, il s'y +rendit avec un air plus gai qu'à son ordinaire: + +«Madame, lui dit-il, je viens vous demander une grâce, et vous supplier +en même temps de ne me point détourner de mon dessein; car rien au monde +ne saurait m'ôter l'envie de me remarier; donnez-y les mains, je vous en +conjure: je veux épouser Zélonide; parlez-en au roi, afin que cette +affaire ne tarde pas. + +--Ah! mon fils, dit la reine, quel est donc ton dessein? as-tu déjà +oublié le désespoir d'Ismène, et sa mort tragique? comment te promets-tu +que sa soeur t'aimera davantage? es-tu plus aimable que tu n'étais, +moins sanglier, moins affreux? Rends-toi justice, mon fils, ne donne +point tous les jours des spectacles nouveaux: quand on est fait comme +toi, l'on doit se cacher. + +J'y consens, madame, répondit Marcassin, c'est pour me cacher que je +veux une compagne; les hiboux trouvent des chouettes, les crapauds des +grenouilles, les serpents des couleuvres; suis-je donc au-dessous de ces +vilaines bêtes? mais vous cherchez à m'affliger; il me semble cependant +qu'un Marcassin a plus de mérite que tout ce que je viens de nommer. + +--Hélas! mon cher enfant, dit la reine, les dieux me sont témoins de +l'amour que j'ai pour toi, et du déplaisir dont je suis accablée en +voyant ta figure! Lorsque je t'allègue tant de raisons, ce n'est point +que je cherche à t'affliger; je voudrais, quand tu auras une femme, +qu'elle fût capable de t'aimer autant que je t'aime; mais il y a de la +différence entre les sentiments d'une épouse et ceux d'une mère. + +--Ma résolution est fixe, dit Marcassin; je vous supplie, madame, de +parler dès aujourd'hui au roi et à la mère de Zélonide, afin que mon +mariage se fasse au plus tôt.» + +La reine lui en donna sa parole; mais quand elle en entretint le roi, il +lui dit qu'elle avait des faiblesses pitoyables pour son fils; qu'il +était bien certain de voir arriver encore quelques catastrophes d'un +mariage si mal réglé. Bien que la reine en fût aussi persuadée que lui, +elle ne se rendit pas pour cela, voulant tenir à son fils la parole +qu'elle lui avait donnée; de sorte qu'elle pressa si fort le roi, qu'en +étant fatigué, il lui dit qu'elle fît donc ce qu'elle voulait faire; que +s'il lui en arrivait du chagrin, elle n'en accuserait que sa +complaisance. + +La reine étant revenue dans son appartement, y trouva Marcassin qui +l'attendait avec la dernière impatience; elle lui dit qu'il pouvait +déclarer ses sentiments à Zélonide; que le roi consentait à ce qu'elle +désirait, pourvu qu'elle y consentît elle-même, parce qu'il ne voulait +pas que l'autorité dont il était revêtu servît à faire des malheureux. + +«Je vous assure, madame, lui dit Marcassin avec un air fanfaron, que +vous êtes la seule qui pensiez si désavantageusement de moi; je ne vois +personne qui ne me loue, et ne me fasse apercevoir que j'ai mille bonnes +qualités. + +--Tels sont les courtisans, dit la reine, et telle est la condition des +princes, les uns louent toujours, les autres sont toujours loués; +comment connaître ses défauts dans un tel labyrinthe? Ah! que les grands +seraient heureux, s'ils avaient des amis plus attachés à leur personne +qu'à leur fortune! + +--Je ne sais, madame, repartit Marcassin, s'ils seraient heureux de +s'entendre dire des vérités désagréables; de quelque condition qu'on +soit, l'on ne les aime point; par exemple, à quoi sert que vous me +mettiez toujours devant les yeux qu'il n'y a point de différence entre +un sanglier et moi, que je fais peur, que je dois me cacher? n'ai-je pas +de l'obligation à ceux qui adoucissent là-dessus ma peine, qui me font +des mensonges favorables, et qui me cachent les défauts que vous êtes si +soigneuse de me découvrir? + +--Ô source d'amour-propre! s'écria la reine, de quelque côté qu'on jette +les yeux, on en trouve toujours. Oui, mon fils, vous êtes beau, vous +êtes joli, je vous conseille encore de donner pension à ceux qui vous en +assurent. + +--Madame, dit Marcassin, je n'ignore point mes disgrâces; j'y suis +peut-être plus sensible qu'un autre; mais je ne suis point le maître de +me faire ni plus grand ni plus droit; de quitter ma hure de sanglier +pour prendre une tête d'homme, ornée de longs cheveux: je consens qu'on +me reprenne sur la mauvaise humeur, l'inégalité, l'avarice, enfin sur +toutes les choses qui peuvent se corriger: mais à l'égard de ma +personne, vous conviendrez, s'il vous plaît, que je suis à plaindre, et +non pas à blâmer.» + +La reine voyant qu'il se chagrinait, lui dit que puisqu'il était si +entêté de se marier, il pouvait voir Zélonide, et prendre des mesures +avec elle. + +Il avait trop envie de finir la conversation, pour demeurer davantage +avec sa mère. Il courut chez Zélonide: il entra sans façon dans sa +chambre; et l'ayant trouvée dans son cabinet, il l'embrassa, et lui dit: + +«Ma petite soeur, je viens t'apprendre une nouvelle, qui sans doute ne +te déplaira pas; je veux te marier. + +--Seigneur, lui dit-elle, quand je serai mariée de votre main, je +n'aurai rien à souhaiter. + +--Il s'agit, continua-t-il, d'un des plus grands seigneurs du royaume; +mais il n'est pas beau. + +--N'importe, dit-elle, ma mère a tant de dureté pour moi, que je serai +trop heureuse de changer de condition. + +--Celui dont je te parle, ajouta le prince, me ressemble beaucoup. + +Zélonide le regarda avec attention, et parut étonnée. + +--Tu gardes le silence, ma petite soeur, lui dit-il, est-ce de joie ou +de chagrin? + +--Je ne me souviens point, seigneur, répliqua-t-elle, d'avoir vu +personne à la cour qui vous ressemble. + +--Quoi! dit-il, tu ne peux deviner que je veux te parler de moi? Oui, ma +chère enfant, je t'aime, et je viens t'offrir de partager mon coeur et +la couronne avec toi. + +--Ô dieux! qu'entends-je? s'écria douloureusement Zélonide. + +--Ce que tu entends, ingrate, dit Marcassin, tu entends la chose du +monde qui devrait te donner le plus de satisfaction; peux-tu jamais +espérer d'être reine? J'ai la bonté de jeter les yeux sur toi; songe à +mériter mon amour, et n'imite pas les extravagances d'Ismène. + +--Non, lui dit-elle, ne craignez pas que j'attente sur mes jours comme +elle: mais, seigneur, il y a tant de personnes plus aimables et plus +ambitieuses que moi; que n'en choisissez-vous une qui comprenne mieux +que je ne fais l'honneur que vous me destinez? Je vous avoue que je ne +souhaite qu'une vie tranquille et retirée, laissez-moi la maîtresse de +mon sort. + +--Tu ne mérites guère les violences que je te fais, s'écria-t-il, pour +t'élever sur le trône; mais une fatalité qui m'est inconnue, me force à +t'épouser.» + +Zélonide ne lui répondit que par ses larmes. + +Il la quitta rempli de douleur, et alla trouver sa belle-mère pour lui +découvrir ses intentions, afin qu'elle disposât Zélonide à faire de +bonne grâce ce qu'il désirait. Il lui raconta ce qui venait de se passer +entre eux, et la répugnance qu'elle avait témoignée pour un mariage qui +faisait sa fortune et celle de toute sa maison. L'ambitieuse mère +comprit assez les avantages qu'elle en pouvait recevoir; et +lorsqu'Ismène se tua, elle en fut bien plus affligée par rapport à ses +intérêts, que par rapport à la tendresse qu'elle avait pour elle. Elle +ressentit une extrême joie, que le crasseux Marcassin voulût prendre une +nouvelle alliance dans sa famille. Elle se jeta à ses pieds; elle +l'embrassa, et lui rendit mille grâces pour un honneur qui la touchait +si sensiblement. Elle l'assura que Zélonide lui obéirait, ou qu'elle la +poignarderait à ses yeux. + +«Je vous avoue, dit Marcassin, que j'ai de la peine à lui faire +violence; mais si j'attends qu'on me jette des coeurs à la tête, +j'attendrai le reste de ma vie; toutes les belles me trouvent laid: je +suis cependant résolu de n'épouser qu'une fille aimable. + +--Vous avez raison, seigneur, répliqua la maligne vieille, il faut vous +satisfaire; si elles sont mécontentes, c'est qu'elles ne connaissent +point leurs véritables avantages.» + +Elle fortifia si fort Marcassin, qu'il lui dit que c'était donc une +chose résolue, et qu'il serait sourd aux larmes et aux prières de +Zélonide. Il retourna chez lui choisir tout ce qu'il avait de plus +magnifique, et l'envoya à sa maîtresse. Comme sa mère était présente +lorsqu'on lui offrit des corbeilles d'or remplies de bijoux, elle n'osa +les refuser; mais elle marqua une grande indifférence pour ce qu'on lui +présentait, excepté pour un poignard, dont la garde était garnie de +diamants. Elle le prit plusieurs fois, et le mit à sa ceinture, parce +que les dames en ce pays-là en portaient ordinairement. + +Puis elle dit: + +«Je suis trompée si ce n'est ce même poignard qui a percé le sein de ma +pauvre soeur? + +--Nous ne le savons point, madame, lui dirent ceux à qui elle parlait; +mais si vous avez cette opinion, il ne faut jamais le voir. + +--Au contraire, dit-elle, je loue son courage; heureuse qui en a assez +pour l'imiter! + +--Ah! ma soeur, s'écria Marthesie, quelles funestes pensées roulent dans +votre esprit! voulez-vous mourir? + +--Non! répondit Zélonide d'un air ferme, l'autel n'est pas digne d'une +telle victime; mais j'atteste les dieux que...» + +Elle n'en put dire davantage, ses larmes étouffèrent ses plaintes et sa +voix. + +L'amoureux Marcassin ayant été informé de la manière dont Zélonide avait +reçu son présent, s'indigna si fort contre elle, qu'il fut sur le point +de rompre, et de ne la revoir de sa vie. Mais soit par tendresse, soit +par gloire, il ne voulut pas le faire, et résolut de suivre son premier +dessein avec la dernière chaleur. Le roi et la reine lui remirent le +soin de cette grande fête. Il l'ordonna magnifique; cependant il y avait +toujours dans ce qu'il faisait un certain goût de Marcassin très +extraordinaire: la cérémonie se fit dans une vaste forêt, où l'on dressa +des tables chargées de venaison pour toutes les bêtes féroces et +sauvages qui voudraient y manger, afin qu'elles se ressentissent du +festin. + +C'est en ce lieu que Zélonide, ayant été conduite par sa mère et par sa +soeur, trouva le roi, la reine, leur fils Sanglier, et toute la cour, +sous des ramées épaisses et sombres, où les nouveaux époux se jurèrent +un amour éternel. Marcassin n'aurait point eu de peine à tenir sa +parole. Pour Zélonide, il était aisé de connaître qu'elle obéissait avec +beaucoup de répugnance: ce n'est point qu'elle ne sût se contraindre, et +cacher une partie de ses déplaisirs. Le prince, aimant à se flatter, se +figura qu'elle céderait à la nécessité, et qu'elle ne penserait plus +qu'à lui plaire. Cette idée lui rendit toute la belle humeur qu'il avait +perdue. Et dans le temps que l'on commençait le bal, il se hâta de se +déguiser en astrologue, avec une longue robe. Deux dames de la cour +étaient seulement de la mascarade. Il avait voulu que tout fût si pareil +qu'on ne pût les reconnaître: et l'on n'eut pas médiocrement de peine à +faire ressembler des femmes bien faites à un vilain cochon comme lui. + +Il y avait une de ces dames qui était la confidente de Zélonide; +Marcassin ne l'ignorait point; ce n'était que par curiosité qu'il +ménagea ce déguisement. Après qu'ils eurent dansé une petite entrée de +ballet fort courte, car rien ne fatiguait davantage le prince, il +s'approcha de sa nouvelle épouse, et lui fit: certains signes, en +montrant un des astrologues masqués, qui persuadèrent à Zélonide, que +c'était son amie qui était auprès d'elle, et qu'elle lui montrait +Marcassin: + +«Hélas! lui dit-elle, je n'entends que trop, voilà ce monstre que les +dieux irrités m'ont donné pour mari; mais si tu m'aimes, nous en +purgerons la terre cette nuit.» + +Marcassin comprit, par ce qu'elle lui disait, qu'il s'agissait d'un +complot où il avait grande part. Il dit fort bas à Zélonide: + +«Je suis résolue à tout pour votre service. + +--Tiens donc, reprit-elle, voilà un poignard qu'il m'a envoyé, il faut +que tu te caches dans ma chambre, et que tu m'aides à l'égorger.» + +Marcassin lui répliqua peu de chose, de crainte qu'elle ne reconnût son +jargon, qui était assez extraordinaire: il prit doucement le poignard, +et s'éloigna d'elle pour un moment. + +Il revint ensuite sans masque lui faire des amitiés, qu'elle reçut d'un +air assez embarrassé, car elle roulait dans son esprit le dessein de le +perdre; et dans ce moment il n'avait guère moins d'inquiétude qu'elle. +«Est-il possible, disait-il en lui-même, qu'une personne si jeune et si +belle soit si méchante? Que lui ai-je fait pour l'obliger à me vouloir +tuer? Il est vrai que je ne suis pas beau, que je mange malproprement, +que j'ai quelques défauts, mais qui n'en a pas? Je suis homme sous la +figure d'une bête. Combien y a-t-il de bêtes sous la figure d'hommes! +Cette Zélonide que je trouvais si charmante, n'est-elle pas elle-même +une tigresse et une lionne? Ah! que l'on doit peu se fier aux +apparences!» Il marmottait tout cela entre ses dents, quand elle lui +demanda ce qu'il avait. + +«Vous êtes triste, Marcassin. Ne vous repentez-vous pas de l'honneur que +vous m'avez fait? + +--Non, lui dit-il, je ne change pas aisément, je pensais au moyen de +faire finir bientôt le bal: j'ai sommeil.» + +La princesse fut ravie de le voir assoupi, pensant qu'elle en aurait +moins de peine à exécuter son projet. La fête finit. L'on ramena +Marcassin et sa femme dans un chariot pompeux. Tout le palais était +illuminé de lampes, qui formaient de petits cochons. L'on fit de grandes +cérémonies pour coucher le Sanglier et la mariée. Elle ne doutait point +que sa confidente ne fût derrière la tapisserie; de sorte qu'elle se mit +au lit avec un cordon de soie sous son chevet, dont elle voulait venger +la mort d'Ismène, et la violence qu'on lui avait faite en la +contraignant à faire un mariage qui lui déplaisait si fort. Marcassin +profita du profond silence qui régnait; il fit semblant de dormir, et +ronflait à faire trembler tous les meubles de sa chambre. + +«Enfin tu dors, vilain porc, dit Zélonide, voici le terme arrivé de +punir ton coeur de sa fatale tendresse, tu périras dans cette obscure +nuit.» Elle se leva doucement, et courut à tous les coins appeler sa +confidente; mais elle n'avait garde d'y être, puisqu'elle ne savait +point le dessein de Zélonide. + +«Ingrate amie! s'écriait-elle d'une voix basse, tu m'abandonnes; après +m'avoir donné une parole si positive, tu ne me la tiens pas; mais mon +courage me servira au besoin.» En achevant ces mots, elle passa +doucement le cordon de soie autour du cou de Marcassin, qui n'attendait +que cela pour se jeter sur elle. Il lui donna deux coups de ses grandes +défenses dans la gorge, dont elle expira peu après. + +Une telle catastrophe ne pouvait se passer sans beaucoup de bruit. L'on +accourut, et l'on vit avec la dernière surprise Zélonide mourante; on +voulait la secourir, mais il se mit au devant d'un air furieux. Et +lorsque la reine, qu'on était allé quérir, fut arrivée, il lui raconta +ce qui s'était passé, et ce qui l'avait porté à la dernière violence +contre cette malheureuse princesse. + +La reine ne put s'empêcher de la regretter. + +«Je n'avais que trop prévu, dit-elle, les disgrâces attachées à votre +alliance: qu'elles servent au moins à vous guérir de la frénésie qui +vous possède de vous marier; il n'y aurait pas moyen de voir toujours +finir un jour de noce par une pompe funèbre.» + +Marcassin ne répondit rien; il était occupé d'une profonde rêverie; il +se coucha sans pouvoir dormir; il faisait des réflexions continuelles +sur ses malheurs; il se reprochait en secret la mort des deux plus +aimables personnes du monde; et la passion qu'il avait eue pour elles se +réveillait à tous moments pour le tourmenter. + +«Infortuné que je suis! disait-il à un jeune seigneur qu'il aimait; je +n'ai jamais goûté aucune douceur dans le cours de ma vie. Si l'on parle +du trône que je dois remplir, chacun répond que c'est un grand dommage +de voir posséder un si beau royaume par un monstre. Si je partage ma +couronne avec une pauvre fille, au lieu de s'estimer heureuse, elle +cherche les moyens de mourir ou de me tuer. Si je cherche quelques +douceurs auprès de mon père et de ma mère, ils m'abhorrent, et ne me +regardent qu'avec des yeux irrités. Que faut-il donc faire dans le +désespoir qui me possède? Je veux abandonner la cour. J'irai au fond des +forêts, mener la vie qui convient à un sanglier de bien et d'honneur. Je +ne ferai plus l'homme galant. Je ne trouverai point d'animaux qui me +reprochent d'être plus laid qu'eux. Il me sera aisé d'être leur roi, car +j'ai la raison en partage, qui me fera trouver le moyen de les +maîtriser. Je vivrai plus tranquillement avec eux que je ne vis dans une +cour destinée à m'obéir, et je n'aurai point le malheur d'épouser une +laie qui se poignarde, ou qui me veuille étrangler. Ha! fuyons, fuyons +dans les bois, méprisons une couronne dont on me croit indigne.» + +Son confident voulut d'abord le détourner d'une résolution si +extraordinaire; cependant il le voyait si accablé des continuels coups +de la fortune, que dans la suite il ne le pressa plus de demeurer; et +une nuit que l'on négligeait de faire la garde autour de son palais, il +se sauva sans que personne le vît, jusqu'au fond de la forêt, où il +commença à faire tout ce que ses confrères les marcassins faisaient. + +Le roi et la reine ne laissèrent pas d'être touchés d'un départ dont le +seul désespoir était la cause; ils envoyèrent des chasseurs le chercher: +mais comment le reconnaître? L'on prit deux ou trois furieux sangliers +que l'on amena avec mille périls, et qui firent tant de ravages à la +cour, qu'on résolut de ne se plus exposer à de telles méprises. Il y eut +un ordre général de ne plus tuer de sangliers, de crainte de rencontrer +le prince. + +Marcassin, en partant, avait promis à son favori de lui écrire +quelquefois; il avait emporté une écritoire; et en effet, de temps en +temps, l'on trouvait une lettre fort griffonnée à la porte de la ville, +qui s'adressait à ce jeune seigneur; cela consolait la reine; elle +apprenait par ce moyen que son fils était vivant. + +La mère d'Ismène et de Zélonide ressentait vivement la perte de ses deux +filles: tous les projets de grandeurs qu'elle avait faits s'étaient +évanouis par leur mort: on lui reprochait que sans son ambition elles +seraient encore au monde; qu'elle les avait menacées pour les obliger à +consentir d'épouser Marcassin. La reine n'avait plus pour elle les mêmes +bontés. Elle prit la résolution d'aller en campagne avec Marthesie, sa +fille unique. Celle-ci était beaucoup plus belle que ses soeurs ne +l'avaient été, et sa douceur avait quelque chose de si charmant, qu'on +ne la voyait point avec indifférence. Un jour qu'elle se promenait dans +la forêt, suivie de deux femmes qui la servaient (car la maison de sa +mère n'en était pas éloignée), elle vit tout d'un coup à vingt pas +d'elle un sanglier, d'une grandeur épouvantable; celles qui +l'accompagnaient l'abandonnèrent et s'enfuirent. Pour Marthesie, elle +eut tant de frayeur, qu'elle demeura immobile comme une statue, sans +avoir la force de se sauver. + +Marcassin, c'était lui-même, la reconnut aussitôt, et jugea par son +tremblement qu'elle mourait de peur. Il ne voulut pas l'épouvanter +davantage; mais s'étant arrêté, il lui dit: + +«Marthesie, ne craignez rien, je vous aime trop pour vous faire du mal, +il ne tiendra qu'à vous que je vous fasse du bien; vous savez les sujets +de déplaisirs que vos soeurs m'ont donnés, c'est une triple récompense +de ma tendresse: je ne laisse pas d'avouer que j'avais mérité leur haine +par mon opiniâtreté à vouloir les posséder malgré elles. J'ai appris, +depuis que je suis habitant de ces forêts, que rien au monde ne doit +être plus libre que le coeur; je vois que tous les animaux sont heureux, +parce qu'ils ne se contraignent point. Je ne savais pas alors leurs +maximes, je les sais à présent, et je sens bien que je préférerais. La +mort à un hymen forcé. Si les dieux irrités contre moi voulaient enfin +s'apaiser; s'ils voulaient vous toucher en ma faveur, je vous avoue, +Marthesie, que je serais ravi d'unir ma fortune à la vôtre; mais hélas! +qu'est-ce que je vous propose? Voudriez-vous venir avec un monstre comme +moi dans le fond de ma caverne?» + +Pendant que Marcassin parlait, Marthesie reprenait assez de force pour +lui répondre. + +«Quoi! seigneur, s'écria-t-elle, est-il possible que je vous voie dans +un état si peu convenable à votre naissance? La reine, votre mère, ne +passe aucun jour sans donner des larmes à vos malheurs. + +--À mes malheurs! dit Marcassin, en l'interrompant; n'appelez point +ainsi l'état où je suis; j'ai pris mon parti, il m'en a coûté, mais cela +est fait. Ne croyez pas, jeune Marthesie, que ce soit toujours une +brillante cour qui fasse notre félicité la plus solide, il est des +douceurs plus charmantes, et je vous le répète. Vous pourriez me les +faire trouver, si vous étiez d'humeur à devenir sauvage avec moi. + +--Et pourquoi, dit-elle, ne voulez-vous plus revenir dans un lieu où +vous êtes toujours aimé? + +--Je suis toujours aimé? s'écria-t-il. Non, non, l'on n'aime pas les +princes accablés de disgrâces; comme l'on se promet deux mille biens, +lorsqu'ils ne sont pas en état d'en faire, on les rend responsables de +leur mauvaise fortune: on les hait enfin plus que tous les autres. + +«Mais à quoi m'amusé-je? s'écria-t-il. Si quelques ours ou quelques +lions de mon voisinage passent par ici, et qu'ils m'entendent parler, je +suis un Marcassin perdu. Résolvez-vous donc à venir sans autre vue que +celle de passer vos beaux jours dans une étroite solitude avec un +monstre infortuné, qui ne le sera plus, s'il vous possède. + +--Marcassin, lui dit-elle, je n'ai eu jusqu'à présent aucun sujet de +vous aimer, j'aurais encore sans vous deux soeurs qui m'étaient chères, +laissez-moi du temps pour prendre une résolution si extraordinaire. + +--Vous me demandez peut-être du temps, lui dit-il, pour me trahir? + +--Je n'en suis pas capable, répliqua-t-elle, et je vous assure dès à +présent que personne ne saura que je vous ai vu. + +--Reviendrez-vous ici? lui dit-il. + +--N'en doutez pas, continua-t-elle. + +--Ah! votre mère s'y opposera, on lui contera que vous avez rencontré un +sanglier terrible; elle ne voudra plus vous y exposer. Venez donc, +Marthesie, venez avec moi. + +--En quel lieu me mènerez-vous? dit-elle. + +--Dans une profonde grotte, répliqua-t-il; un ruisseau plus clair que du +cristal y coule lentement: ses bords sont couverts de mousse et d'herbes +fraîches; cent échos y répondent à l'envi à la voix plaintive de bergers +amoureux et maltraités. + +--C'est là que nous vivrons ensemble; ou pour mieux dire, reprit-elle, +c'est là que je serai dévorée par quelqu'un de vos meilleurs amis. Ils +viendront pour vous voir, ils me trouveront, ce sera fait de ma vie. +Ajoutez que ma mère, au désespoir de m'avoir perdue, me fera chercher +partout; ces bois sont trop voisins de sa maison, l'on m'y trouverait. + +--Allons où vous voudrez, lui dit-il, l'équipage d'un pauvre sanglier +est bientôt fait. + +--J'en conviens, dit-elle, mais le mien est plus embarrassant; il me +faut des habits pour toutes les saisons, des rubans, des pierreries. + +--Il vous faut, dit Marcassin, une toilette pleine de mille bagatelles, +et de mille choses inutiles. Quand on a de l'esprit et de la raison, ne +peut-on pas se mettre au-dessus de ces petits ajustements? Croyez-moi, +Marthesie, ils n'ajouteront rien à votre beauté, et je suis certain +qu'ils en terniront l'éclat. Ne cherchez point d'autre chose pour votre +teint que l'eau fraîche et claire des fontaines; vous avez les cheveux +tout frisés, d'une couleur charmante, et plus fins que les rets où +l'araignée prend l'innocent moucheron; servez-vous-en pour votre parure; +vos dents sont mieux rangées et aussi blanches que des perles; +contentez-vous de leur éclat et laissez les babioles aux personnes moins +aimables que vous. + +--Je suis très satisfaite de tout ce que vous me dites, répliqua-t-elle, +mais vous ne pourrez me persuader de m'ensevelir au fond d'une caverne, +n'ayant pour compagnie que des lézards et des limaçons. Ne vaut-il pas +mieux que vous veniez avec moi chez le roi votre père? Je vous promets +que s'ils consentent à notre mariage, j'en serai ravie. Et si vous +m'aimez, ne devez-vous pas souhaiter de me rendre heureuse, et de me +mettre dans un rang glorieux? + +--Je vous aime, belle maîtresse, reprit-il, mais vous ne m'aimez pas; +l'ambition vous engagerait à me recevoir pour époux, j'ai trop de +délicatesse pour m'accommoder de ces sentiments-là. + +--Vous avez une disposition naturelle, repartit Marthesie, à juger mal +de notre sexe; mais, seigneur Marcassin, c'est pourtant quelque chose +que de vous promettre une sincère amitié. Faites-y réflexion, vous me +verrez dans peu de jours en ces mêmes lieux.» + +Le prince prit congé d'elle, et se retira dans sa grotte ténébreuse, +fort occupé de tout ce qu'elle lui avait dit. Sa bizarre étoile l'avait +rendu si haïssable aux personnes qu'il aimait, que jusqu'à ce jour, il +n'avait pas été flatté d'une parole gracieuse, cela le rendait bien plus +sensible à celles de Marthesie; et son amour ingénieux lui ayant inspiré +le dessein de la régaler, plusieurs agneaux, des cerfs et des chevreuils +ressentirent la force de sa dent carnassière. Ensuite il les arrangea +dans sa caverne, attendant le moment où Marthesie lui tiendrait parole. + +Elle ne savait de son côté quelle résolution prendre; quand Marcassin +aurait été aussi beau qu'il était laid, quand ils se seraient aimés +autant qu'Astrée et Céladon s'aimaient, c'est tout ce qu'elle aurait pu +faire que de passer ainsi ses beaux jours dans une affreuse solitude; +mais qu'il s'en fallait que Marcassin fût Céladon! Cependant elle +n'était point engagée; personne n'avait eu jusqu'alors l'avantage de lui +plaire, et elle était dans la résolution de vivre parfaitement bien avec +le prince, s'il voulait quitter sa forêt. + +Elle se déroba pour lui venir parler; elle le trouva au lieu du +rendez-vous: il ne manquait jamais d'y aller plusieurs fois par jour, +dans la crainte de perdre le moment où elle y viendrait. Dès qu'il +l'aperçut, il courut au-devant d'elle, et s'humiliant à ses pieds, il +lui fit connaître que les sangliers ont, quand ils veulent, des manières +de saluer fort galantes. + +Ils se retirèrent ensuite dans un lieu écarté, et Marcassin la regardant +avec des petits yeux pleins de feu et de passion: + +«Que dois-je espérer, lui dit-il, de votre tendresse? + +--Vous pouvez en espérer beaucoup, répliqua-t-elle, si vous êtes dans le +dessein de revenir à la cour; mais je vous avoue que je ne me sens pas +la force de passer le reste de ma vie éloignée de tout commerce. + +--Ah! lui dit-il, c'est que vous ne m'aimez point; il est vrai que je ne +suis point aimable, mais je suis malheureux, et vous devriez faire pour +moi, par pitié et par générosité, ce que vous feriez pour un autre par +inclination. + +--Eh! qui vous dit, répondit-elle, que ces sentiments n'ont point de +part à l'amitié que je vous témoigne; croyez-moi, Marcassin, je fais +encore beaucoup de vouloir vous suivre chez le roi votre père. + +--Venez dans ma grotte, lui dit-il, venez juger vous-même de ce que vous +voulez que j'abandonne pour vous.» + +À cette proposition elle hésita un peu, elle craignait qu'il ne la +retînt malgré elle; il devina ce qu'elle pensait. + +«Ah! ne craignez point, lui dit-il, je ne serai jamais heureux par des +moyens violents!» + +Marthesie se fia à la parole qu'il lui donnait; il la fit descendre au +fond de sa caverne; elle y trouva tous les animaux qu'il avait égorgés +pour la régaler. Cette espèce de boucherie lui fit mal au coeur; elle en +détourna d'abord les yeux, et voulut sortir au bout d'un moment; mais +Marcassin prenant l'air et le ton d'un maître, lui dit: + +«Aimable Marthesie, je ne suis pas assez indifférent pour vous laisser +la liberté de me quitter; j'atteste les dieux que vous serez toujours +souveraine de mon coeur; des raisons invincibles m'empêchent de +retourner chez le roi mon père; acceptez ici mon amour et ma foi, que ce +ruisseau fugitif, que les pampres toujours verts, que le roc, que les +bois, que les hôtes qui les habitent soient témoins de nos serments +mutuels.» + +Elle n'avait pas la même envie que lui de s'engager; mais elle était +enfermée dans la grotte sans en pouvoir sortir. Pourquoi y était-elle +allée? ne devait-elle pas prévoir ce qui lui arriva? Elle pleura et fit +des reproches à Marcassin. + +«Comment pourrai-je me fier à vos paroles, lui dit-elle, puisque vous +manquez à la première que vous m'avez donnée? + +--Il faut bien, lui dit-il en souriant à la Marcassine, qu'il y ait un +peu de l'homme mêlé avec le sanglier; ce défaut de parole que vous me +reprochez, cette petite finesse où je ménage mes intérêts, c'est +justement l'homme qui agit; car pour parler sans façon, les animaux ont +plus d'honneur entre eux que les hommes. + +--Hélas! répondit-elle, vous avez le mauvais de l'un et de l'autre, le +coeur d'un homme, et la figure d'une bête; soyez donc ou tout un, ou +tout autre, après cela je me résoudrai à ce que vous souhaitez. + +--Mais, belle Marthesie, lui dit-il, voulez-vous demeurer avec moi sans +être ma femme, car vous pouvez compter que je ne vous permettrai point +de sortir d'ici?» + +Elle redoubla ses pleurs et ses prières, il n'en fut point touché; et +après avoir contesté longtemps, elle consentit à le recevoir pour époux, +et l'assura qu'elle l'aimerait aussi chèrement que s'il était le plus +aimable prince du monde. + +Ces manières obligeantes le charmèrent, il baisa mille fois ses mains, +et l'assura à son tour qu'elle ne serait peut-être pas si malheureuse +qu'elle avait lieu de le croire. Il lui demanda ensuite si elle +mangerait des animaux qu'il avait tués. + +«Non, dit-elle, cela n'est pas de mon goût; si vous pouvez m'apporter +des fruits, vous me ferez plaisir.» + +Il sortit, et ferma si bien l'entrée de la caverne, qu'il était +impossible à Marthesie de se sauver; mais elle avait pris là-dessus son +parti, et elle ne l'aurait pas fait, quand elle aurait pu le faire. + +Marcassin chargea trois hérissons d'oranges, de limes douces, de citrons +et d'autres fruits; il les piqua dans les pointes dont ils sont +couverts, et la provision vint très commodément jusqu'à la grotte, il y +entra, et pria Marthesie d'en manger. + +«Voilà un festin de noces, lui dit-il, qui ne ressemble point à celui +que l'on fit pour vos deux soeurs; mais j'espère que, encore qu'il y ait +moins de magnificence, nous y trouverons plus de douceurs. + +--Plaise aux dieux de le permettre ainsi!» répliqua-t-elle. + +Ensuite elle puisa de l'eau dans sa main, elle but à la santé du +sanglier, dont il fut ravi. + +Le repas ayant été aussi court que frugal, Marthesie rassembla toute la +mousse, l'herbe et les fleurs que Marcassin lui avait apportées, elle en +composa un lit assez dur, sur lequel le prince et elle se couchèrent. +Elle eut grand soin de lui demander s'il voulait avoir tête haute ou +basse, s'il avait assez de place, de quel côté il dormait le mieux? Le +bon Marcassin la remercia tendrement, et il s'écriait de temps en temps: +«Je ne changerais pas mon sort avec celui des plus grands hommes; j'ai +enfin trouvé ce que je cherchais; je suis aimé de celle que j'aime»; il +lui dit cent jolies choses, dont elle ne fut point surprise, car il +avait de l'esprit; mais elle ne laissa pas de se réjouir que la solitude +où il vivait n'en eût rien diminué. + +Ils s'endormirent l'un et l'autre, et Marthesie s'étant réveillée, il +lui sembla que son lit était meilleur que lorsqu'elle s'y était mise; +touchant ensuite doucement Marcassin, elle trouvait que sa hure était +faite comme la tête d'un homme, qu'il avait de longs cheveux, des bras +et des mains; elle ne put s'empêcher de s'étonner; elle se rendormit, et +lorsqu'il fut jour, elle trouva que son mari était aussi Marcassin que +jamais. + +Ils passèrent cette journée comme la précédente. Marthesie ne dit point +à son mari ce qu'elle avait soupçonné pendant la nuit. L'heure de se +coucher vint: elle toucha sa hure pendant qu'il dormait, et elle y +trouva la même différence qu'elle y avait trouvée. La voilà bien en +peine, elle ne dormait presque plus, elle était dans une inquiétude +continuelle, et soupirait sans cesse. Marcassin s'en aperçut avec un +véritable désespoir. + +«Vous ne m'aimez point, lui dit-il, ma chère Marthesie, je suis un +malheureux dont la figure vous déplaît; vous allez me causer la mort. + +--Dites plutôt, barbare, que vous serez cause de la mienne, +répliqua-t-elle; l'injure que vous me faites me touche si sensiblement +que je n'y pourrai résister. + +--Je vous fais une injure, s'écria-t-il, et je suis un barbare? +Expliquez-vous, car assurément vous n'avez aucun sujet de vous plaindre. + +--Croyez-vous, lui dit-elle, que je ne sache pas que vous cédez toutes +les nuits votre place à un homme? + +--Les sangliers, lui dit-il, et particulièrement ceux qui me +ressemblent, ne sont pas de si bonne composition; n'ayez point une +pensée si offensante pour vous et pour moi, ma chère Marthesie, et +comptez que je serais jaloux des dieux mêmes; mais peut-être qu'en +dormant vous vous forgez cette chimère.» + +Marthesie, honteuse de lui avoir parlé d'une chose qui avait si peu de +vraisemblance, répondit qu'elle ajoutait tant de foi à ses paroles, +qu'encore qu'elle eût tout sujet de croire qu'elle ne dormait pas quand +elle touchait des bras, des mains et des cheveux, elle soumettait son +jugement, et qu'à l'avenir elle ne lui en parlerait plus. + +En effet, elle éloignait de son esprit tous les sujets de soupçon qui +venaient. Six mois s'écoulèrent avec peu de plaisirs de la part de +Marthesie; car elle ne sortait pas de la caverne, de peur d'être +rencontrée par sa mère ou par ses domestiques. Depuis que cette pauvre +mère avait perdu sa fille, elle ne cessait point de gémir, elle faisait +retentir les bois de ses plaintes et du nom de Marthesie. À ces accents, +qui frappaient presque tous les jours ses oreilles, elle soupirait en +secret de causer tant de douleur à sa mère, et de n'être pas maîtresse +de la soulager; mais Marcassin l'avait fortement menacée, et elle le +craignait autant qu'elle l'aimait. + +Comme sa douceur était extrême, elle continuait de témoigner beaucoup de +tendresse au sanglier, qui l'aimait aussi avec la dernière passion; elle +était grosse, et quand elle se figurait que la race marcassine allait se +perpétuer, elle ressentait une affliction sans pareille. + +Il arriva qu'une nuit qu'elle ne dormait point et qu'elle pleurait +doucement, elle entendit parler si proche d'elle, qu'encore que l'on +parlât tout bas, elle, ne perdait pas un mot de ce qu'on disait. C'était +le bon Marcassin qui priait une personne de lui être moins rigoureuse, +et de lui accorder la permission qu'il lui demandait depuis longtemps. +On lui répondit toujours: «Non, non, je ne le veux pas.» Marthesie +demeura plus inquiète que jamais. «Qui peut entrer dans cette grotte? +disait-elle, mon mari ne m'a point révélé ce secret.» Elle n'eut garde +de se rendormir, elle était trop curieuse. La conversation finie, elle +entendit que la personne qui avait parlé au prince sortait de la +caverne, et peu après il ronfla comme un cochon. Aussitôt elle se leva, +voulant voir s'il était aisé d'ôter la pierre qui fermait l'entrée de la +grotte, mais elle ne put la remuer. Comme elle revenait, doucement et +sans aucune lumière, elle sentit quelque chose sous ses pieds, elle +s'aperçut que c'était la peau d'un sanglier; elle la prit et la cacha, +puis elle attendit l'événement de cette affaire sans rien dire. + +L'aurore paraissait à peine lorsque Marcassin se leva, elle entendit +qu'il cherchait de tous côtés; pendant qu'il s'inquiétait, le jour vint; +elle le vit si extraordinairement beau et bien fait, que jamais surprise +n'a été plus grande ni plus agréable que la sienne. + +«Ah! s'écria-t-elle, ne me faites plus un mystère de mon bonheur, je le +connais et j'en suis pénétrée, mon cher prince! par quelle bonne fortune +êtes-vous devenu le plus aimable de tous les hommes?» + +Il fut d'abord surpris d'être découvert; mais se remettant ensuite: + +«Je vais, lui dit-il, vous en rendre compte, ma chère Marthesie, et vous +apprendre en même temps que c'est à vous que je dois cette charmante +métamorphose. + +«Sachez que la reine ma mère dormait un jour à l'ombre de quelques +arbres, lorsque trois fées passèrent en l'air; elles la reconnurent, +elles s'arrêtèrent. L'aînée la doua d'être mère d'un fils spirituel et +bien fait. La seconde renchérit sur ce don, elle ajouta en ma faveur +mille qualités avantageuses. La cadette lui dit en éclatant de rire: «Il +faut un peu diversifier la matière, le printemps serait moins agréable +s'il n'était précédé par l'hiver: afin que le prince que vous souhaitez +charmant, le paraisse davantage, je le doue d'être Marcassin, jusqu'à ce +qu'il ait épousé trois femmes, et que la troisième trouve sa peau de +sanglier.» À ces mots les trois fées disparurent. La reine avait entendu +les deux premières très distinctement; à l'égard de celle qui me faisait +du mal, elle riait si fort qu'elle n'y put rien comprendre. + +«Je ne sais moi-même tout ce que je viens de vous raconter que du jour +de notre mariage; comme j'allais vous chercher, tout occupé de ma +passion, je m'arrêtai pour boire à un ruisseau qui coule proche de ma +grotte: soit qu'il fût plus clair qu'à l'ordinaire, ou que je m'y +regardasse avec plus d'attention, par rapport au désir que j'avais de +vous plaire, je me trouvai si épouvantable, que les larmes m'en vinrent +aux yeux. Sans hyperbole, j'en versai assez pour grossir le cours du +ruisseau, et me parlant à moi-même, je me disais qu'il n'était pas +possible que je pusse vous plaire! + +«Tout découragé de cette pensée, je pris la résolution de ne pas aller +plus loin. «Je ne puis être heureux, disais-je, si je ne suis aimé, et +je ne puis être aimé d'aucune personne raisonnable.» Je marmottais ces +paroles, quand j'aperçus une dame qui s'approcha de moi avec une +hardiesse qui me surprit, car j'ai l'air terrible pour ceux qui ne me +connaissent point. «Marcassin, me dit-elle, le temps de ton bonheur +s'approche si tu épouses Marthesie, et qu'elle puisse t'aimer fait comme +tu es; assure-toi qu'avant qu'il soit peu tu seras démarcassinné. Dès la +nuit même de tes noces, tu quitteras cette peau qui te déplaît si fort, +mais reprends-la avant le jour, et n'en parle point à ta femme; sois +soigneux d'empêcher qu'elle ne s'en aperçoive, jusqu'au temps où cette +grande affaire se découvrira.» + +«Elle m'apprit, continua-t-il, tout ce que je vous ai déjà raconté de la +reine ma mère: je lui fis de très humbles remerciements pour les bonnes +nouvelles qu'elle me donnait; j'allai vous trouver avec une joie mêlée +d'espérance que je n'avais point encore ressentie. Et lorsque je fus +assez heureux pour recevoir des marques de votre amitié, ma satisfaction +augmenta de toute manière, et mon impatience était violente de pouvoir +partager mon secret avec vous. La fée, qui ne l'ignorait pas, me venait +menacer la nuit des plus grandes disgrâces si je ne savais me taire. +«Ah! lui disais-je, madame, vous n'avez sans doute jamais aimé, puisque +vous m'obligez à cacher une chose si agréable à la personne du monde que +j'aime le plus?» Elle riait de ma peine, et me défendait de m'affliger, +parce que tout me devenait favorable. Cependant, ajouta-t-il, rendez-moi +ma peau de sanglier, il faut bien que je la remette, de peur d'irriter +les fées. + +--Quel que vous puissiez devenir, mon cher prince, lui dit Marthesie, je +ne changerai jamais pour vous; il me demeurera toujours une idée +charmante de votre métamorphose. + +--Je me flatte, dit-il, que les fées ne voudront pas nous faire souffrir +longtemps; elles prennent soin de nous; ce lit qui vous paraît de +mousse, est d'excellent duvet et de laine fine: ce sont elles qui +mettaient à l'entrée de la grotte tous les beaux fruits que vous avez +mangés.» + +Marthesie ne se lassait point de remercier les fées de tant de grâces. + +Pendant qu'elle leur adressait ses compliments, Marcassin faisait les +derniers efforts pour remettre la peau de sanglier; mais elle était +devenue si petite, qu'il n'y avait pas de quoi couvrir une de ses +jambes. Il la tirait en long, en large, avec les dents et les mains, +rien n'y faisait. Il était bien triste et déplorait son malheur; car il +craignait, avec raison, que la fée qui l'avait si bien marcassiné ne +vînt la lui remettre pour longtemps. + +«Hélas! ma chère Marthesie, disait-il, pourquoi avez-vous caché cette +fatale peau? C'est peut-être pour nous en punir que je ne puis m'en +servir comme je faisais. Si les fées sont en colère, comment les +apaiserons-nous?» + +Marthesie pleurait de son côté; c'était là un sujet d'affliction bien +singulier de pleurer, parce qu'il ne pouvait plus devenir Marcassin. + +Dans ce moment la grotte trembla, puis la voûte s'ouvrit; ils virent +tomber six quenouilles chargées de soie, trois blanches et trois noires, +qui dansaient ensemble. Une voix sortit d'entre elles, qui dit: + +«Si Marcassin et Marthesie devinent ce que signifient ces quenouilles +blanches et noires, ils seront heureux.» + +Le prince rêva un peu, et dit ensuite: + +«Je devine que les trois quenouilles blanches, signifient les trois fées +qui m'ont doué à ma naissance. + +--Et pour moi, s'écria Marthesie, je devine que ces trois noires +signifient mes deux soeurs et Coridon.» + +En même temps les fées parurent à la place des quenouilles blanches. +Ismène, Zélonide et Coridon parurent aussi. Rien n'a jamais été si +effrayant que ce retour de l'autre monde. + +«Nous ne venons pas de si loin que vous le pensez, dirent-ils à +Marthesie; les prudentes fées ont eu la bonté de nous secourir. Et dans +le temps que vous pleuriez notre mort, elles nous conduisaient dans un +bateau où rien n'a manqué à nos plaisirs, que celui de vous voir avec +nous. + +--Quoi! dit Marcassin, je n'ai pas vu Ismène et son amant sans vie, et +ce n'est pas de ma main que Zélonide a perdu la sienne? + +--Non, dirent les fées, vos yeux fascinés ont été la dupe de nos soins: +tous les jours ces sortes d'aventures arrivent. Tel croit avoir sa femme +au bal, quand elle est endormie dans son lit: tel croit avoir une belle +maîtresse, qui n'a qu'une guenuche; et tel autre croit avoir tué son +ennemi, qui se porte bien dans un autre pays. + +--Vous m'allez jeter dans d'étranges doutes, dit le prince Marcassin; il +semble, à vous entendre, qu'il ne faut pas même croire ce qu'on voit. + +--La règle n'est pas toujours générale, répliquèrent les fées: mais il +est indubitable que l'on doit suspendre son jugement sur bien des +choses, et penser qu'il peut entrer quelque dose de féerie dans ce qui +nous paraît de plus certain.» + +Le prince et sa femme remercièrent les fées de l'instruction qu'elles +venaient de leur donner, et de la vie qu'elles avaient conservée à des +personnes qui leur étaient si chères: + +«Mais, ajouta Marthesie, en se jetant à leurs pieds, ne puis-je espérer +que vous ne ferez plus reprendre cette vilaine peau de sanglier à mon +fidèle Marcassin? + +--Nous venons vous en assurer, dirent-elles, car il est temps de +retourner à la cour.» + +Aussitôt la grotte prit la figure d'une superbe tente, où le prince +trouva plusieurs valets de chambre qui l'habillèrent magnifiquement. +Marthesie trouva de son côté des dames d'atour, et une toilette d'un +travail exquis, où rien ne manquait pour la coiffer et pour la parer; +ensuite le dîner fut servi comme un repas ordonné par les fées. C'est en +dire assez. + +Jamais joie n'a été plus parfaite; tout ce que Marcassin avait souffert +de peine, n'égalait point le plaisir de se voir non seulement homme, +mais un homme infiniment aimable. Après que l'on fut sorti de table, +plusieurs carrosses magnifiques, attelés des plus beaux chevaux du +monde, vinrent à toute bride. Ils y montèrent avec le reste de la petite +troupe. Des gardes à cheval marchaient devant et derrière les carrosses. +C'est ainsi que Marcassin se rendit au palais. + +On ne savait à la cour d'où venait ce pompeux équipage, et l'on savait +encore moins qui était dedans, lorsqu'un héraut le publia à haute voix, +au son des trompettes et des timbales: tout le peuple ravi accourut pour +voir son prince. Tout le monde en demeura charmé, et personne ne voulut +douter de la vérité d'une aventure qui paraissait pourtant bien +douteuse. + +Ces nouvelles étant parvenues au roi et à la reine, ils descendirent +promptement jusque dans la cour. Le prince Marcassin ressemblait si fort +à son père, qu'il aurait été difficile de s'y méprendre. On ne s'y +méprit pas: aussi jamais allégresse n'a été plus universelle. Au bout de +quelques mois elle augmenta encore par la naissance d'un fils, qui +n'avait rien du tout de la figure ni de l'humeur marcassine. + + Le plus grand effort de courage, + Lorsque l'on est bien amoureux, + Est de pouvoir cacher à l'objet de ses voeux + Ce qu'à dissimuler le devoir nous engage: + Marcassin sut par là mériter l'avantage + De rentrer triomphant dans une auguste cour. + Qu'on blâme, j'y consens, sa trop faible tendresse, + Il vaut mieux manquer à l'amour, + Que de manquer à la sagesse. + + + + +La Princesse Belle-Étoile + + +Il était une fois une princesse à laquelle il ne restait plus rien de +ses grandeurs passées que son dais et son cadenas; l'un était de +velours, en broderies de perles, et l'autre d'or, enrichi de diamants. +Elle les garda tant qu'elle put; mais l'extrême nécessité où elle se +trouvait réduite, l'obligeait de temps en temps à détacher une perle, un +diamant, une émeraude, et cela se vendait secrètement pour nourrir son +équipage. Elle était veuve, chargée de trois filles très jeunes et très +aimables. Elle comprit que si elle les élevait dans un air de grandeur +et de magnificence convenable à leur rang, elles se ressentiraient +davantage dans la suite de leurs disgrâces. Elle prit donc la résolution +de vendre le peu qui lui restait, et de s'en aller bien loin avec ses +trois filles s'établir dans quelque maison de campagne, où elles +feraient une dépense convenable à leur petite fortune. En passant dans +une forêt très dangereuse, elle fut volée, de sorte qu'il ne lui resta +presque plus rien. Cette pauvre princesse, plus chagrine de ce dernier +malheur que de tous ceux qui l'avaient précédé, connut bien qu'il +fallait gagner sa vie ou mourir de faim. Elle avait aimé autrefois la +bonne chère, et savait faire des sauces excellentes. Elle n'allait +jamais sans sa petite cuisine d'or, que l'on venait voir de bien loin. +Ce qu'elle avait fait pour se divertir, elle le fit alors pour +subsister. Elle s'arrêta proche d'une grande ville, dans une maison fort +jolie; elle y faisait des ragoûts merveilleux; l'on était friand dans ce +pays-là, de sorte que tout le monde accourait chez elle. L'on ne parlait +que de la bonne fricasseuse, à peine lui donnait-on le temps de +respirer. Cependant ses trois filles devenaient grandes; et leur beauté +n'aurait pas fait moins de bruit que les sauces de la princesse, si elle +ne les avait cachées dans une chambre, d'où elles sortaient très +rarement. + +Un jour des plus beaux de l'année, il entra chez elle une petite +vieille, qui paraissait bien lasse; elle s'appuyait sur un bâton, son +corps était tout courbé, et son visage plein de rides. + +«Je viens, dit-elle, afin que vous me fassiez un bon repas, car je veux, +avant que d'aller en l'autre monde, pouvoir m'en vanter en celui-ci.» + +Elle prit une chaise de paille, se mit auprès du feu et dit à la +princesse de se hâter. Comme elle ne pouvait pas tout faire, elle appela +ses trois filles: l'aînée avait nom Roussette, la seconde Brunette, et +la dernière Blondine. Elle leur avait donné ces noms par rapport à la +couleur de leurs cheveux. Elles étaient vêtues en paysannes, avec des +corsets et des jupes de différentes couleurs. La cadette était la plus +belle et la plus douce. Leur mère commanda à l'une d'aller quérir de +petits pigeons dans la volière, à l'autre de tuer des poulets, à l'autre +de faire la pâtisserie. Enfin, en moins d'un moment, elles mirent devant +la vieille un couvert très propre, du linge fort blanc, de la vaisselle +de terre bien vernissée, et on la servit à plusieurs services. Le vin +était bon, la glace n'y manquait pas, les verres rincés à tous moments +par les plus belles mains du monde; tout cela donnait de l'appétit à la +vieille petite bonne femme. Si elle mangea bien, elle but encore mieux. +Elle se mit en pointe de vin; elle disait mille choses, où la princesse, +qui ne faisait pas semblant d'y prendre garde, trouvait beaucoup +d'esprit. + +Le repas finit aussi gaiement qu'il avait commencé; la vieille se leva, +elle dit à la princesse: + +«Ma grande amie, si j'avais de l'argent, je vous paierais, mais il y a +si longtemps que je suis ruinée; j'avais besoin de vous trouver pour +faire si bonne chère: tout ce que je puis vous promettre, c'est de vous +envoyer de meilleures pratiques que la mienne.» + +La princesse se prit à sourire, et lui dit gracieusement: + +«Allez, ma bonne mère, ne vous inquiétez point, je suis toujours assez +payée quand je fais quelque plaisir. + +--Nous avons été ravies de vous servir, dit Blondine, et si vous vouliez +souper ici, nous ferions encore mieux. + +--Oh! que l'on est heureux, s'écria la vieille, lorsqu'on est né avec un +coeur si bienfaisant! mais croyez-vous n'en pas recevoir la récompense? +Soyez certaines, continua-t-elle, que le premier souhait que vous ferez +sans songer à moi, sera accompli.» + +En même temps elle disparut, et elles n'eurent pas lieu de douter que ce +ne fût une fée. + +Cette aventure les étonna: elles n'en avaient jamais vu: elles étaient +peureuses; de sorte que pendant cinq ou six mois elles en parlèrent; et +sitôt qu'elles désiraient quelque chose, elles pensaient à elle. Rien ne +réussissait, dont elles étaient fortement en colère contre la fée. Mais +un jour que le roi allait à la chasse, il passa chez la bonne +fricasseuse, pour voir si elle était aussi habile qu'on disait; et comme +il approchait du jardin avec grand bruit, les trois soeurs qui +cueillaient des fraises l'entendirent. + +«Ah! dit Roussette, si j'étais assez heureuse pour épouser monseigneur +l'amiral, je me vante que je ferais avec mon fuseau et ma quenouille +tant de fil, et de ce fil tant de toile, qu'il n'aurait plus besoin d'en +acheter pour les voiles de ses navires. + +--Et moi, dit Brunette, si la fortune m'était assez favorable pour me +faire épouser le frère du roi, je me vante qu'avec mon aiguille, je lui +ferais tant de dentelles, qu'il en verrait son palais rempli. + +--Et moi, ajouta Blondine, je me vante que si le roi m'épousait, +j'aurais, au bout de neuf mois, deux beaux garçons et une belle fille; +que leurs cheveux tomberaient par anneaux, répandant de fines pierres, +avec une brillante étoile sur le front, et le cou entouré d'une riche +chaîne d'or.» + +Un des favoris du roi, qui s'était avancé pour avertir l'hôtesse de sa +venue, ayant entendu parler dans le jardin, s'arrêta sans faire aucun +bruit, et fut bien surpris de la conversation de ces trois belles +filles. Il alla promptement la redire au roi pour le réjouir; il en rit +en effet, et commanda qu'on les fît venir devant lui. + +Elles parurent aussitôt d'un air et d'une grâce merveilleux. Elles +saluèrent le roi avec beaucoup de respect et de modestie; et lorsqu'il +demanda s'il était vrai qu'elles venaient de s'entretenir des époux +qu'elles désiraient, elles rougirent et baissèrent les yeux: il les +pressa encore davantage de l'avouer; elles en convinrent, et il s'écria +aussitôt: + +«Certainement je ne sais quelle puissance agit sur moi, mais je ne +sortirai pas d'ici que je n'aie épousé la belle Blondine. + +--Sire, dit le frère du roi, je vous demande permission de me marier +avec cette jolie brunette. + +--Accordez-moi la même grâce, ajouta l'amiral, car la rousse me plaît +infiniment.» + +Le roi, bien aise d'être imité par les plus grands de son royaume, leur +dit qu'il approuvait leur choix, et demanda à la mère si elle le voulait +bien. Elle répondit que c'était la plus grande joie qu'elle pût jamais +avoir. Le roi l'embrassa, le prince et l'amiral n'en firent pas moins. + +Quand le roi fut prêt à dîner, on vit descendre par la cheminée une +table de sept couverts d'or, et tout ce qu'on peut imaginer de plus +délicat pour faire un bon repas. Cependant le roi hésitait à manger, il +craignait que l'on n'eût accommodé les viandes au sabbat; et cette +manière de servir par la cheminée lui était un peu suspecte. + +Le buffet s'arrangea, l'on ne voyait que bassins et vases d'or, dont le +travail surpassait la matière. En même temps un essaim de mouches à miel +parut dans des ruches de cristal, et commença la plus charmante musique +qui se puisse imaginer. Toute la salle était pleine de frelons, de +mouches, de guêpes et de moucherons, et d'autres bestiolinettes de cette +espèce, qui servaient le roi avec une adresse surnaturelle. Trois ou +quatre mille bibets lui apportaient à boire, sans qu'un seul osât se +noyer dans le vin, ce qui est d'une modération et d'une discipline +étonnantes. La princesse et ses filles pénétraient assez que tout ce qui +se passait ne pouvait s'attribuer qu'à la petite vieille: elles +bénissaient l'heure où elles l'avaient connue. + +Après le repas, qui fut si long que la nuit surprit la compagnie à +table, dont sa majesté ne laissa pas d'avoir un peu de honte, car il +semblait que dans cet hymen, Bacchus avait pris la place de Cupidon, le +roi se leva, et dit: + +«Achevons la fête par où elle devait commencer.» + +Il tira sa bague de son doigt, et la mit dans celui de Blondine, le +prince et l'amiral l'imitèrent. Les abeilles redoublèrent leurs chants. +L'on dansa, l'on se réjouit; et tous ceux qui avaient suivi le roi +vinrent saluer la reine et la princesse. Pour l'amirale, on ne lui +faisait pas tant de cérémonies, dont elle se désespérait, car elle était +l'aînée de Brunette et de Blondine, et se trouvait moins bien mariée. + +Le roi envoya son grand écuyer apprendre à la reine sa mère ce qui +venait de se passer, et pour faire venir ses plus magnifiques chariots, +afin d'emmener la reine Blondine avec ses deux soeurs. La reine-mère +était la plus cruelle de toutes les femmes, et la plus emportée. Quand +elle sut que son fils s'était marié sans sa participation, et surtout à +une fille d'une naissance si obscure, et que le prince en avait fait +autant, elle entra dans une telle colère, qu'elle effraya toute la cour. +Elle demanda au grand écuyer quelle raison avait pu engager le roi à un +si indigne mariage? Il lui dit que c'était l'espérance d'avoir deux +garçons et une fille dans neuf mois, qui naîtraient avec de grands +cheveux bouclés, des étoiles sur la tête, et chacun une chaîne d'or au +cou, et que des choses si rares l'avaient charmé. La reine-mère sourit +dédaigneusement de la crédulité de son fils; elle dit là-dessus bien des +choses offensantes, qui marquaient assez sa fureur. + +Les chariots étaient déjà arrivés à la petite maisonnette. Le roi convia +sa belle-mère à le suivre, et lui promit qu'elle serait regardée avec +toute sorte de distinction. Mais elle pensa aussitôt que la cour est une +mer toujours agitée. + +«Sire, lui dit-elle, j'ai trop d'expérience des choses du monde pour +quitter le repos que je n'ai acquis qu'avec beaucoup de peine. + +--Quoi! répliqua le roi, voulez-vous continuer à tenir hôtellerie? + +--Non, dit-elle, vous me ferez quelque bien pour vivre. + +--Souffrez au moins, ajouta-t-il, que je vous donne un équipage et des +officiers. + +--Je vous en rends grâce, dit-elle; quand je suis seule, je n'ai point +d'ennemis qui me tourmentent; mais si j'avais des domestiques, je +craindrais d'en trouver en eux.» + +Le roi admira l'esprit et la modération d'une femme qui pensait et qui +parlait comme un philosophe. + +Pendant qu'il pressait sa belle-mère de venir avec lui, l'amirale Rousse +faisait cacher au fond de son chariot tous les beaux bassins et les +vases d'or du buffet, voulant en profiter sans rien laisser; mais la fée +qui voyait tout, bien que personne ne la vît, les changea en cruches de +terre. Lorsqu'elle fut arrivée, et qu'elle voulut les emporter dans son +cabinet, elle ne trouva rien qui en valût la peine. + +Le roi et la reine embrassèrent tendrement la sage princesse, et +l'assurèrent qu'elle pourrait disposer à sa volonté de tout ce qu'ils +avaient. Ils quittèrent le séjour champêtre, et vinrent à la ville, +précédés des trompettes, des hautbois, des timbales et des tambours qui +se faisaient entendre bien loin. Les confidents de la reine-mère lui +avaient conseillé de cacher sa mauvaise humeur, parce que le roi s'en +offenserait, et que cela pourrait avoir des suites fâcheuses: elle se +contraignit donc, et ne fît paraître que de l'amitié à ses deux +belles-filles, leur donnant des pierreries et des louanges +indifféremment sur tout ce qu'elles faisaient bien ou mal. + +La reine Blondine et la princesse Brunette étaient étroitement unies; +mais à l'égard de l'amirale Rousse, elle les haïssait mortellement. + +«Voyez, disait-elle, la bonne fortune de mes deux soeurs: l'une est +reine, l'autre princesse du sang, leurs maris les adorent; et moi, qui +suis l'aînée, qui me trouve cent fois plus belle qu'elles, je n'ai qu'un +amiral pour époux, dont je ne suis point chérie comme je devrais +l'être.» + +La jalousie qu'elle avait contre ses soeurs, la rangea du parti de la +reine-mère; car l'on savait bien que la tendresse qu'elle témoignait à +ses belles-filles n'était qu'une feinte, et qu'elle trouverait avec +plaisir l'occasion de leur faire du mal. + +La reine et la princesse devinrent grosses, et par malheur une grande +guerre étant survenue, il fallut que le roi partît pour se mettre à la +tête de son armée. La jeune reine et la princesse étant obligées de +rester sous le pouvoir de la reine-mère, la prièrent de trouver bon +qu'elles retournassent chez leur mère, afin de se consoler avec elle +d'une si cruelle absence. Le roi n'y put consentir. Il conjura sa femme +de rester au palais, il l'assura que sa mère en userait bien. En effet, +il la pria avec la dernière instance d'aimer sa belle-fille, et d'en +avoir soin. Il ajouta qu'elle ne pouvait l'obliger plus sensiblement, +qu'il espérait lui avoir de beaux enfants, et qu'il en attendait les +nouvelles avec beaucoup d'inquiétude. Cette méchante reine, ravie de ce +que son fils lui confiait sa femme, lui promit de ne songer qu'à sa +conservation, et l'assura qu'il pouvait partir avec un entier repos +d'esprit. Ainsi il s'en alla dans une si forte envie de revenir bientôt, +qu'il hasardait ses troupes en toutes rencontres; et son bonheur faisait +non seulement que sa témérité lui réussissait toujours, mais encore +qu'il avançait fort ses affaires. La reine accoucha avant son retour. La +princesse sa soeur eut le même jour un beau garçon, elle mourut +aussitôt. + +L'amirale Rousse était fort occupée des moyens de nuire à la jeune +reine. Quand elle lui vit des enfants si jolis, et qu'elle n'en avait +point, sa fureur augmenta; elle prit la résolution de parler promptement +à la reine-mère, car il n'y avait pas de temps à perdre. + +«Madame, lui dit-elle, je suis si touchée de l'honneur que votre majesté +m'a fait en me donnant quelque part dans ses bonnes grâces, que je me +dépouille volontiers de mes propres intérêts pour ménager les vôtres; je +comprends tous les déplaisirs dont vous êtes accablée depuis les +indignes mariages du roi et du prince. Voilà quatre enfants qui vont +éterniser la faute qu'ils ont commise: notre pauvre mère est une pauvre +villageoise qui n'avait pas de pain quand elle s'est avisée de devenir +fricasseuse; croyez-moi, madame, faisons une fricassée aussi de tous ces +petits marmots, et les ôtons du monde avant qu'ils vous fassent rougir. + +--Ah! ma chère amirale, dit la reine en l'embrassant, que je t'aime +d'être si équitable, et de partager, comme tu fais, mes justes +déplaisirs! J'avais déjà résolu d'exécuter ce que tu me proposes, il n'y +a que la manière qui m'embarrasse. + +--Que cela ne vous fasse point de peine, reprit la Rousse, ma doguine +vient de faire deux chiens et une chienne; ils ont chacun une étoile sur +le front, avec une marque autour du cou, qui fait une espèce de chaîne. +Il faut faire accroire à la reine qu'elle est accouchée de toutes ces +petites bêtes, et prendre les deux fils, la fille et le fils de la +princesse, que l'on fera mourir. + +--Ton dessein me plaît infiniment, s'écria-t-elle, j'ai déjà donné des +ordres là-dessus à Feintise, sa dame d'honneur, de sorte qu'il faut +avoir les petits chiens. + +--Les voilà, dit l'amirale, je les ai apportés.» + +Aussitôt elle ouvrit une grande bourse qu'elle avait toujours à son +côté, elle en tira trois doguines bêtes, que la reine et elle +emmaillotèrent comme les enfants de la reine auraient dû être, et tout +ornées de dentelles et de langes brochés d'or. Elles les arrangèrent +dans une corbeille couverte, puis cette méchante reine, suivie de la +rousse, se rendit auprès de la reine. + +«Je viens vous remercier, lui dit-elle, des beaux héritiers que vous +donnez à mon fils, voilà des têtes bien faites pour porter une couronne. +Je ne m'étonne pas si vous promettiez à votre mari deux fils et une +fille avec des étoiles sur le front, de longs cheveux, et des chaînes +d'or au cou. Tenez, nourrissez-les, car il n'y a point de femme qui +veuille donner à téter à des chiens.» + +La pauvre reine, qui était accablée du mal qu'elle avait souffert, pensa +mourir de douleur quand elle aperçut ces trois chiennes de bêtes, et +qu'elle vit cette espèce de doguinerie qui faisait sur son lit un bruit +désespéré: elle se mit à pleurer amèrement, puis joignant ses mains: + +«Hélas! madame, dit-elle, n'ajoutez point des reproches à mon +affliction, elle ne peut assurément être plus grande. Si les dieux +avaient permis ma mort avant que j'eusse reçu l'affront de me voir mère +de ces petits monstres, je me serais estimée trop heureuse: hélas! que +ferai-je? Le roi va me haïr autant qu'il m'a aimée.» + +Les soupirs et les sanglots étouffèrent sa voix, elle n'eut plus de +force pour parler; et la reine-mère, continuant à lui dire des injures, +eut le plaisir de passer ainsi trois heures au chevet de son lit. + +Elle s'en alla ensuite; et sa soeur, qui feignait de partager ses +déplaisirs, lui dit qu'elle n'était pas la première à qui semblable +malheur était arrivé; qu'on voyait bien que c'était là un tour de cette +vieille fée qui leur avait promis tant de merveilles; mais que comme il +serait peut-être dangereux pour elle de voir le roi, elle lui +conseillait de s'en aller chez leur pauvre mère avec ses trois enfants +de chien. La reine ne lui répondit que par ses larmes. Il fallait avoir +le coeur bien dur, pour n'être pas touché de l'état où elles la +réduisaient! Elle donna à téter à ces vilains chiens, croyant en être la +mère. + +La reine commanda à Feintise de prendre les enfants de la reine avec le +fils de la princesse, de les étrangler et de les enterrer si bien, qu'on +n'en sût jamais rien. Comme elle était sur le point d'exécuter cet +ordre, et qu'elle tenait déjà le cordeau fatal, elle jeta les yeux sur +eux, et les trouva si merveilleusement beaux, et vit qu'ils marquaient +tant de choses extraordinaires par les étoiles qui brillaient à leur +front, qu'elle n'osa porter ses criminelles mains sur un sang si +auguste. + +Elle fit amener une chaloupe au bord de la mer, elle y mit les quatre +enfants dans un même berceau et quelques chaînes de pierreries, afin que +si la fortune les conduisait entre les mains d'une personne assez +charitable pour les vouloir nourrir, elle en trouvât aussitôt sa +récompense. + +La chaloupe poussée par un grand vent s'éloigna si vite du rivage, que +Feintise la perdit de vue; mais en même temps les vagues s'enflèrent, et +le soleil se cacha, les nues se fondirent en eau, mille éclats de +tonnerre faisaient retentir tous les environs. Elle ne douta point que +la petite barque ne fût submergée; et elle ressentit de la joie de ce +que ces pauvres innocents étaient péris, car elle aurait toujours +appréhendé quelque événement extraordinaire en leur faveur. + +Le roi, sans cesse occupé de sa chère épouse et de l'état où il l'avait +laissée, ayant une trêve pour peu de temps, revint en poste: il arriva +douze heures après qu'elle fut accouchée. Quand la reine-mère le sut, +elle alla au-devant de lui avec un air composé de douleur; elle le tint +longtemps serré entre ses bras, lui mouillant le visage de larmes; il +semblait que sa douleur l'empêchait de parler. Le roi, tout tremblant, +n'osait demander ce qui était arrivé, car il ne doutait pas que ce ne +fussent de fort grands malheurs. Enfin elle fit un effort pour lui +raconter que sa femme était accouchée de trois chiens: aussitôt Feintise +les présenta, et l'amirale toute en pleurs se jetant aux pieds du roi, +le supplia de ne point faire mourir la reine, et de se contenter de la +renvoyer chez sa mère, qu'elle y était déjà résolue, et qu'elle +recevrait ce traitement comme une grande grâce. + +Le roi était si éperdu, qu'il pouvait à peine respirer: il regardait les +doguins, et remarquait avec surprise cette étoile qu'ils avaient au +milieu du front, et la couleur différente qui faisait le tour de leur +cou. Il se laissa tomber sur un fauteuil, roulant dans son esprit mille +pensées, et ne pouvant prendre une résolution fixe; mais la reine-mère +le pressa si fort, qu'il prononça l'exil de l'innocente reine. Aussitôt +on la mit dans une litière avec ses trois chiens; et sans avoir aucuns +égards pour elle, on la conduisit chez sa mère, où elle arriva presque +morte. + +Les dieux avaient regardé d'un oeil de pitié la barque où les trois +princes étaient avec la princesse. La fée qui les protégeait fit tomber, +au lieu de pluie, du lait dans leurs petites bouches; ils ne souffrirent +point de cet orage épouvantable qui s'était élevé si promptement. Enfin +ils voguèrent sept jours et sept nuits; ils étaient en pleine mer aussi +tranquilles que sur un canal, lorsqu'ils furent rencontrés par un +vaisseau corsaire. Le capitaine ayant été frappé, quoique d'assez loin, +du brillant éclat des étoiles qu'ils avaient sur le front, aborda la +chaloupe, persuadé qu'elle était pleine de pierreries. Il y en trouva en +effet; et ce qui le toucha davantage, ce fut la beauté des quatre +merveilleux enfants. Le désir de les conserver l'engagea à retourner +chez lui pour les donner à sa femme qui n'en avait point, et qui en +souhaitait depuis longtemps. + +Elle s'inquiéta fort de le voir revenir si promptement, car il allait +faire un voyage de long cours; mais elle fut transportée de joie quand +il remit entre ses mains un trésor si considérable; ils admirèrent +ensemble la merveille des étoiles, la chaîne d'or qui ne pouvait s'ôter +de leur cou, et leurs longs cheveux. Ce fut bien autre chose lorsque +cette femme les peigna, car il en tombait à tous moments des perles, des +rubis, des diamants, des émeraudes de différentes grandeurs et toutes +parfaites: elle en parla à son mari, qui ne s'en étonna pas moins +qu'elle. + +«Je suis bien las, lui dit-il, du métier de corsaire; si les cheveux de +ces petits enfants continuent à nous donner des trésors, je ne veux plus +courir les mers, et mon bien sera aussi considérable que celui de nos +plus grands capitaines.» + +La femme du corsaire, qui se nommait Corsine, fut ravie de la résolution +de son mari, elle en aima davantage ces quatre enfants; elle nomme la +princesse, Belle-Étoile; son frère aîné, Petit-Soleil, le second, +Heureux, et le fils aîné de la princesse, Chéri. Il était si fort +au-dessus des deux autres pour sa beauté, qu'encore qu'il n'eût ni +étoile, ni chaîne, Corsine l'aimait plus que les autres. + +Comme elle ne pouvait les élever sans le secours de quelque nourrice, +elle pria son mari, qui aimait beaucoup la chasse, de lui attraper des +faons tout petits; il en trouva le moyen, car la forêt où ils +demeuraient était fort spacieuse. Corsine les ayant, elle les exposa du +côté du vent; les biches, qui les sentirent, accoururent pour leur +donner à téter. Corsine les cacha, et mit à la place les enfants, qui +s'accommodèrent à merveille du lait de biche. Tous les jours deux fois +elles venaient quatre de compagnie jusque chez Corsine, chercher les +princes et la princesse, qu'elles prenaient pour les faons. + +C'est ainsi que se passa la tendre jeunesse des princes: le corsaire et +sa femme les aimaient si passionnément qu'ils leur donnaient tous leurs +soins. Cet homme avait été bien élevé: c'était moins par inclination que +par bizarrerie de la fortune qu'il était devenu corsaire. Il avait +épousé Corsine chez une princesse où son esprit s'était heureusement +cultivé; elle savait vivre, et quoiqu'elle se trouvât dans une espèce de +désert, où ils ne subsistaient que des larcins qu'il faisait dans ses +courses, elle n'avait point encore oublié l'usage du monde; ils avaient +la dernière joie de n'être plus en obligation de s'exposer à tous les +périls attachés au métier de corsaire, ils devenaient assez riches sans +cela. De trois en trois jours, il tombait, comme je l'ai déjà dit, des +cheveux de la princesse et de ses frères, des pierreries considérables, +que Corsine allait vendre à la ville la plus proche, et elle en +rapportait mille gentillesses pour ses quatre marmots. + +Quand ils furent sortis de la première enfance, le corsaire s'appliqua +sérieusement à cultiver le beau naturel dont le ciel les avait doués; et +comme il ne doutait point qu'il n'y eût de grands mystères cachés dans +leur naissance et dans la rencontre qu'il en avait faite, il voulut +reconnaître par leur éducation ce présent des dieux; de sorte qu'après +avoir rendu sa maison plus logeable, il attira chez lui des personnes de +mérite, qui leur apprirent diverses sciences avec une facilité qui +surprenait tous ces grands maîtres. + +Le corsaire et sa femme n'avaient jamais dit l'aventure des quatre +enfants. Ils passaient pour être les leurs, quoiqu'ils marquassent, par +toutes leurs actions, qu'ils sortaient d'un sang plus illustre. Ils +étaient très unis entre eux; il s'y trouvait du naturel et de la +politesse, mais le prince Chéri avait pour la princesse Belle-Étoile des +sentiments plus empressés et plus vifs que les deux autres; dès qu'elle +souhaitait quelque chose, il tentait jusqu'à l'impossible pour la +satisfaire; il ne la quittait presque jamais; lorsqu'elle allait à la +chasse, il l'accompagnait; quand elle n'y allait point, il trouvait +toujours des excuses pour se défendre de sortir. Petit-Soleil et +Heureux, qui étaient frères, lui parlaient avec moins de tendresse et de +respect. Elle remarqua cette différence, elle en tint compte à Chéri, et +elle l'aima plus que les autres. + +À mesure qu'ils avançaient en âge, leur mutuelle tendresse augmentait; +ils n'en eurent d'abord que du plaisir. + +«Mon tendre frère, lui disait Belle-Étoile, si mes désirs suffisaient +pour vous rendre heureux, vous seriez un des plus grands rois de la +terre. + +--Hélas! ma soeur, répliquait-il, ne m'enviez pas le bonheur que je +goûte auprès de vous; je préférerais de passer une heure où vous êtes à +toute l'élévation que vous me souhaitez.» + +Quand elle disait la même chose à ses frères, ils répondaient +naturellement qu'ils en seraient ravis; et pour les éprouver davantage, +elle ajoutait: + +«Oui, je voudrais que vous remplissiez le premier trône du monde, +dussé-je ne vous voir jamais.» + +Ils disaient aussitôt: + +«Vous avez raison, ma soeur, l'un vaudrait bien mieux que l'autre. + +--Vous consentiriez donc, répliquait-elle, à ne me plus voir? + +--Sans doute, disaient-ils, il nous suffirait d'apprendre quelquefois de +vos nouvelles.» + +Lorsqu'elle se trouvait seule, elle examinait ces différentes manières +d'aimer, et elle sentait son coeur disposé tout comme les leurs: car +encore que Petit-Soleil et Heureux lui fussent chers, elle ne souhaitait +point de rester avec eux toute sa vie; et à l'égard de Chéri, elle +fondait en larmes, quand elle pensait que leur père l'enverrait +peut-être écumer les mers, ou qu'il le mènerait à l'armée. C'est ainsi +que l'amour, masqué du nom spécieux d'un excellent naturel, +s'établissait dans ces jeunes coeurs. Mais à quatorze ans Belle-Étoile +commença de se reprocher l'injustice qu'elle croyait faire à ses frères, +de ne les pas aimer également. Elle s'imagina que les soins et les +caresses de Chéri en étaient la cause. Elle lui défendit de chercher +davantage les moyens de se faire aimer. + +«Vous ne les avez que trop trouvés, lui disait-elle agréablement, et +vous êtes parvenu à me faire mettre une grande différence entre vous et +eux.» + +Quelle joie ne ressentait-il pas lorsqu'elle lui parlait ainsi! Bien +loin de diminuer son empressement, elle l'augmentait: il lui faisait +chaque jour une galanterie nouvelle. + +Ils ignoraient encore jusqu'où allait leur tendresse, et ils n'en +connaissaient point l'espèce, lorsqu'un jour on apporta à Belle-Étoile +plusieurs livres nouveaux: elle prit le premier qui tomba sous sa main; +c'était l'histoire de deux jeunes amants, dont la passion avait commencé +se croyant frère et soeur, ensuite ils avaient été reconnus par leurs +proches, et après des peines infinies ils s'étaient épousés. Comme Chéri +lisait parfaitement bien, qu'il entendait tout finement, et qu'il se +faisait entendre de même, elle le pria de lire auprès d'elle pendant +qu'elle achèverait un ouvrage de lacis qu'elle avait envie de finir. + +Il lut cette aventure, et ce ne fut pas sans une grande inquiétude qu'il +y vit une peinture naïve de tous ses sentiments. Belle-Étoile n'était +pas moins surprise; il semblait que l'auteur avait lu tout ce qui se +passait dans son âme. Plus Chéri lisait, plus il était touché; plus la +princesse l'écoutait, plus elle était attendrie; quelque effort qu'elle +pût faire, ses yeux se remplirent de larmes, et son visage en était +couvert. Chéri se faisait de son côté une violence inutile; il +pâlissait, il changeait de couleur et de ton de voix: ils souffraient +l'un et l'autre tout ce que l'on peut souffrir. + +«Ah, ma soeur, s'écria-t-il en la regardant tristement, et laissant +tomber son livre! ah, ma soeur, qu'Hippolyte fut heureux de n'être pas +le frère de Julie! + +--Nous n'aurons pas une semblable satisfaction, répondit-elle. Hélas, +nous est-elle moins due!» + +En achevant ces mots, elle connut qu'elle en avait trop dit, elle +demeura interdite; et si quelque chose put consoler le prince, ce fut +l'état où il la vit. Depuis ce moment ils tombèrent l'un et l'autre dans +une profonde tristesse, sans s'expliquer davantage: ils pénétraient une +partie de ce qui se passait dans leurs âmes; ils s'étudièrent pour +cacher à tout le monde un secret qu'ils auraient voulu ignorer +eux-mêmes, et duquel ils ne s'entretenaient point. Cependant il est si +naturel de se flatter, que la princesse ne laissait pas de compter pour +beaucoup que Chéri seul n'eût point d'étoile ni de chaîne au cou; car +pour les longs cheveux et le don de répandre des pierreries quand on les +peignait, il les avait comme ses cousins. + +Les trois princes étant allés un jour à la chasse, Belle-Étoile +s'enferma dans un petit cabinet, qu'elle aimait parce qu'il était +sombre, et qu'elle y rêvait avec plus de liberté qu'ailleurs: elle ne +faisait aucun bruit. Ce cabinet n'était séparé de la chambre de Corsine +que par une cloison, et cette femme la croyait à la promenade; elle +l'entendit qui disait au corsaire: + +«Voilà Belle-Étoile en âge d'être mariée: si nous savions qui elle est, +nous tâcherions de l'établir d'une manière convenable à son rang; ou si +nous pouvions croire que ceux qui passent pour ses frères ne le sont +pas, nous lui en donnerions un, car que peut-elle jamais trouver d'aussi +parfait qu'eux? + +--Lorsque je les rencontrai, dit le corsaire, je ne vis rien qui pût +m'instruire de leur naissance; les pierreries qui étaient attachées sur +leur berceau, faisaient connaître que ces enfants appartenaient à des +personnes riches; ce qu'il y aurait de singulier, c'est qu'ils fussent +tous jumeaux: car ils paraissaient de même âge, et il n'est pas +ordinaire qu'on en ait quatre. + +--Je soupçonne aussi, dit Corsine, que Chéri n'est pas leur frère, il +n'a ni étoile ni chaîne au cou. + +--Il est vrai, répliqua son mari; mais les diamants tombent de ses +cheveux comme de ceux des autres, et après toutes les richesses que nous +avons amassées par le moyen de ces chers enfants, il ne me reste plus +rien à souhaiter que de découvrir leur origine. + +--Il faut laisser agir les dieux, dit Corsine, ils nous les ont donnés, +et sans doute quand il en sera temps ils développeront ce qui nous est +caché.» + +Belle-Étoile écoutait attentivement cette conversation. L'on ne peut +exprimer la joie qu'elle eut de pouvoir espérer qu'elle sortait d'un +sang illustre; car encore qu'elle n'eût jamais manqué de respect pour +ceux dont elle croyait tenir le jour, elle n'avait pas laissé de +ressentir de la peine d'être fille d'un corsaire. Mais ce qui flattait +davantage son imagination, c'était de penser que Chéri n'était peut-être +point son frère: elle brûlait d'impatience de l'entretenir, et de leur +dire à tous une aventure si extraordinaire. + +Elle monta sur un cheval isabelle, dont les crins noirs étaient +rattachés avec des boucles de diamants, car elle n'avait qu'à se peigner +une seule fois pour en garnir tout un équipage de chasse: sa housse de +velours vert était chamarrée de diamants et brodée de rubis; elle monta +promptement à cheval, et fut dans la forêt chercher ses frères. Le bruit +des cors et des chiens lui fit assez entendre où ils étaient: elle les +joignit au bout d'un moment. À sa vue, Chéri se détacha et vint +au-devant d'elle plus vite que les autres. + +Quelle agréable surprise, lui cria-t-il, Belle-Étoile! Vous venez enfin +à la chasse, vous que l'on ne peut distraire pour un moment des plaisirs +que vous donnent la musique et les sciences que vous apprenez? + +--J'ai tant de choses à vous dire, répliqua-t-elle, que voulant être en +particulier, je suis venue vous chercher. + +Hélas! ma soeur, dit-il en soupirant, que me voulez-vous aujourd'hui? Il +semble qu'il y a longtemps que vous ne me voulez plus rien.» + +Elle rougit, puis baissant les yeux, elle demeura sur son cheval, triste +et rêveuse, sans lui répondre. + +Enfin ses deux frères arrivèrent: elle se réveilla à leur vue comme d'un +profond sommeil, et sauta à terre marchant la première: ils la suivirent +tous; et quand elle fut au milieu d'une petite pelouse ombragée +d'arbres: + +«Mettons-nous ici, leur dit-elle, et apprenez ce que je viens +d'entendre.» + +Elle leur raconta exactement la conversation du corsaire avec sa femme, +et comme quoi ils n'étaient point leurs enfants. Il ne se peut rien +ajouter à la surprise des trois princes: ils agitèrent entre eux ce +qu'ils devaient faire. L'un voulait partir sans rien dire; l'autre ne +voulait point partir du tout, et l'autre voulait partir et le dire. Le +premier soutenait que c'était le moyen le plus sûr, parce que le gain +qu'ils faisaient en les peignant les obligerait de les retenir; l'autre +répondait qu'il aurait été bon de les quitter si l'on avait su un lieu +fixe où aller, et de quelle condition l'on était, mais que le titre +d'errants dans le monde n'était pas agréable; le dernier ajoutait qu'il +y aurait de l'ingratitude de les abandonner sans leur agrément; qu'il y +aurait de la stupidité de vouloir rester davantage avec eux au milieu +d'une forêt, où ils ne pourraient apprendre qui ils étaient, et que le +meilleur parti c'était de leur parler, et de les faire consentir à leur +éloignement. Ils goûtèrent tous cet avis. Aussitôt ils montèrent à +cheval pour venir trouver le corsaire et Corsine. + +Le coeur de Chéri était flatté par tout ce que l'espérance peut offrir +de plus agréable pour consoler un amant affligé: son amour lui faisait +deviner une partie des choses futures: il ne se croyait plus le frère de +Belle-Étoile; sa passion contrainte prenant un peu l'essor, lui +permettait mille tendres idées qui le charmaient. Ils joignirent le +corsaire et Corsine avec un visage mêlé de joie et d'inquiétude. + +«Nous ne venons pas, dit Petit-Soleil (car il portait la parole), pour +vous dénier l'amitié, la reconnaissance et le respect que nous vous +devons; bien que nous soyons informés de la manière que vous nous +trouvâtes sur la mer, et que vous n'êtes ni notre père ni notre mère, la +pitié avec laquelle vous nous avez sauvés, la noble éducation que vous +nous avez donnée, tant de soins et de bontés que vous avez eus pour +nous, sont des engagements si indispensables, que rien au monde ne peut +nous affranchir de votre dépendance. Nous venons donc vous renouveler +nos sincères remerciements; vous supplier de nous raconter un événement +si rare, et de nous conseiller, afin que nous conduisant par vos sages +avis, nous n'ayons rien à nous reprocher.» + +Le corsaire et Corsine furent bien surpris qu'une chose qu'ils avaient +cachée avec tant de soin eût été découverte. + +«On vous a trop bien informés, dirent-ils, et nous ne pouvons vous celer +que vous n'êtes point en effet nos enfants, et que la fortune seule vous +a fait tomber entre nos mains. Nous n'avons aucune lumière sur votre +naissance; mais les pierreries qui étaient dans votre berceau peuvent +marquer que vos parents sont ou grands seigneurs ou fort riches: au +reste, que pouvons-nous vous conseiller? Si vous consultez l'amitié que +nous avons pour vous, sans doute vous resterez avec nous, et vous +consolerez notre vieillesse par votre aimable compagnie; si le château +que nous avons bâti en ces lieux ne vous plaît pas, ou que le séjour de +cette solitude vous chagrine, nous irons où vous voudrez, pourvu que ce +ne soit point à la cour; une longue expérience nous en a dégoûtés, et +vous en dégoûterait peut-être, si vous étiez informés des agitations +continuelles, des feintes, de l'envie, des inégalités, des véritables +maux et des faux biens que l'on y trouve: nous vous en dirions +davantage, mais vous croiriez que nos conseils sont intéressés; ils le +sont aussi, mes enfants: nous désirons de vous arrêter dans cette +paisible retraite, quoique vous soyez maîtres de la quitter quand vous +le voudrez. Ne laissez pourtant pas de considérer que vous êtes au port, +et que vous allez sur une mer orageuse; que les peines y surpassent +presque toujours les plaisirs; que le cours de la vie est limité; qu'on +la quitte souvent au milieu de sa carrière; que les grandeurs du monde +sont de faux brillants dont on se laisse éblouir par une fatalité +étrange, et que le plus solide de tous les biens, c'est de savoir se +borner, jouir de sa tranquillité, et se rendre sage.» + +Le corsaire n'aurait pas fini si tôt ses remontrances, s'il n'eût été +interrompu par le prince Heureux. + +«Mon cher père, lui dit-il, nous avons trop d'envie de découvrir quelque +chose de notre naissance, pour nous ensevelir au fond d'un désert: la +morale que vous établissez est excellente, et je voudrais que nous +fussions capables de la suivre, mais je ne sais quelle fatalité nous +appelle ailleurs; permettez que nous remplissions le cours de notre +destinée, nous reviendrons vous revoir et vous rendre compte de toutes +nos aventures.» + +À ces mots le corsaire et sa femme se prirent à pleurer. Les princes +s'attendrirent fort, particulièrement Belle-Étoile, qui avait un naturel +admirable, et qui n'aurait jamais pensé à quitter le désert, si elle +avait été sûre que Chéri fût toujours resté avec elle. + +Cette résolution étant prise, ils ne songèrent plus qu'à faire leur +équipage pour s'embarquer; car ayant été trouvés sur la mer, ils avaient +quelque espérance qu'ils y recevraient des lumières de ce qu'ils +voulaient savoir. Ils firent entrer dans leur petit vaisseau un cheval +pour chacun d'eux; et après s'être peignés jusqu'à s'en écorcher pour +laisser plus de pierreries à Corsine, ils la prièrent de leur donner en +échange les chaînes de diamants qui étaient dans leur berceau. Elle alla +les quérir dans son cabinet, où elle les avait soigneusement gardées, et +elle les attacha toutes sur l'habit de Belle-Étoile qu'elle embrassait +sans cesse, lui mouillant le visage de ses larmes. + +Jamais séparation n'a été si triste: le corsaire et sa femme en +pensèrent mourir: leur douleur ne provenait point d'une source +intéressée; car ils avaient amassé tant de trésors qu'ils n'en +souhaitaient plus. Petit-Soleil, Heureux, Chéri et Belle-Étoile +montèrent dans le vaisseau. Le corsaire l'avait fait faire très bon et +très magnifique: le mât était d'ébène et de cèdre; les cordages de soie +verte mêlée d'or; les voiles de drap d'or et vert, et les peintures +excellentes. Quand il commença à voguer, Cléopâtre avec son Antoine, et +même toute la chiourme de Vénus, auraient baissé le pavillon devant lui. +La princesse était assise sous un riche pavillon, vers la poupe, ses +deux frères et son cousin se tenaient près d'elle, plus brillants que +les astres, et leurs étoiles jetaient de longs rayons de lumière qui +éblouissaient. Ils résolurent d'aller au même endroit où le corsaire les +avait trouvés, et en effet ils s'y rendirent. Ils se préparèrent à faire +là un grand sacrifice aux dieux et aux fées, pour obtenir leur +protection, et qu'ils fussent conduits dans le lieu de leur naissance. +On prit une tourterelle pour l'immoler: la princesse pitoyable la trouva +si belle qu'elle lui sauva la vie; et pour la garantir de pareil +accident, elle la laissa aller. + +«Pars, lui dit-elle, petit oiseau de Vénus; et si j'ai quelque jour +besoin de toi, n'oublie pas le bien que je te fais.» + +La tourterelle s'envola: le sacrifice étant fini, ils commencèrent un +concert si charmant, qu'il semblait que toute la nature gardait un +profond silence pour les écouter: les flots de la mer ne s'élevaient +point; le vent ne soufflait pas; Zéphyre seul agitait les cheveux de la +princesse, et mettait son voile un peu en désordre. Dans le moment il +sortit de l'eau une Sirène qui chantait si bien que la princesse et ses +frères l'admirèrent. Après avoir dit quelques airs, elle se tourna vers +eux, et leur cria: + +«Cessez de vous inquiéter; laissez aller votre vaisseau; descendez où il +s'arrêtera, et que tous ceux qui s'aiment continuent de s'aimer.» + +Belle-Étoile et Chéri ressentirent une joie extraordinaire de ce que la +Sirène venait de dire. Ils ne doutèrent point que ce ne fût pour eux; et +se faisant un signe d'intelligence, leurs coeurs se parlèrent sans que +Petit-Soleil et Heureux s'en aperçussent. Le navire voguait au gré des +vents et de l'onde; leur navigation n'eut rien d'extraordinaire; le +temps était toujours beau, et la mer toujours calme. Ils ne laissèrent +pas de rester trois mois entiers dans leur voyage, pendant lesquels +l'amoureux prince Chéri s'entretenait souvent avec la princesse. + +«Que j'ai de flatteuses espérances, lui dit-il un jour, charmante +Étoile! Je ne suis point votre frère; ce coeur qui reconnaît votre +pouvoir, et qui n'en reconnaîtra jamais d'autre, n'est pas né pour les +crimes: c'en serait un de vous aimer comme je fais, si vous étiez ma +soeur; mais la charitable Sirène qui nous est venue conseiller, m'a +confirmé ce que j'avais là-dessus dans l'esprit. + +--Ah! mon frère, répliqua-t-elle, ne vous fiez point trop à une chose +qui est encore si obscure que nous ne pouvons la pénétrer! Quelle serait +notre destinée, si nous irritions les dieux par des sentiments qui +pourraient leur déplaire? La Sirène s'est si peu expliquée, qu'il faut +avoir bien envie de deviner pour nous appliquer ce qu'elle a dit. + +--Vous vous en défendez, cruelle, dit le prince affligé, bien moins par +le respect que vous avez pour les dieux, que par aversion pour moi.» + +Belle-Étoile ne lui répliqua rien; et levant les yeux au ciel, elle +poussa un profond soupir, qu'il ne put s'empêcher d'expliquer en sa +faveur. + +Ils étaient dans la saison où les jours sont longs et brûlants: vers le +soir la princesse et ses frères montèrent sur le tillac pour voir +coucher le soleil dans le sein de l'onde; elle s'assit, les princes se +placèrent auprès d'elle; ils prirent des instruments et commencèrent +leur agréable concert. Cependant le vaisseau poussé par un vent frais +semblait voguer plus légèrement, et se hâtait de doubler un petit +promontoire qui cachait une partie de la plus belle ville du monde; mais +tout d'un coup elle se découvrit, son aspect étonna notre aimable +jeunesse: tous les palais en étaient de marbre, les couvertures dorées, +et le reste des maisons de porcelaines fort fines; plusieurs arbres +toujours verts mêlaient l'émail de leurs feuilles aux diverses couleurs +du marbre, de l'or et des porcelaines; de sorte qu'ils souhaitaient que +leur vaisseau entrât dans le port; mais ils doutaient d'y pouvoir +trouver place, tant il y en avait d'autres dont les mâts semblaient +composer une forêt flottante. + +Leurs désirs furent accomplis, ils abordèrent, et le rivage en un moment +se trouva couvert du peuple, qui avait aperçu la magnificence du navire: +celui que les Argonautes avaient construit pour la conquête de la toison +ne brillait pas tant; les étoiles et la beauté des merveilleux enfants +ravissaient ceux qui les voyaient; l'on courut dire au roi cette +nouvelle: comme il ne pouvait la croire, et que la grande terrasse du +palais donnait jusqu'au bord de la mer, il s'y rendit promptement; il +vit que les princes Petit-Soleil et Chéri, tenant la princesse entre +leurs bras, la portèrent à terre, qu'ensuite l'on fit sortir leurs +chevaux, dont les riches harnais répondaient bien à tout le reste. +Petit-Soleil en montait un plus noir que du jais; celui d'Heureux était +gris; Chéri avait le sien blanc comme neige, et la princesse son +isabelle. Le roi les admirait tous quatre sur leurs chevaux qui +marchaient si fièrement qu'ils écartaient tous ceux qui voulaient +s'approcher. + +Les princes ayant entendu que l'on disait «voilà le roi», levèrent les +yeux, et l'ayant vu d'un air plein de majesté, aussitôt ils lui firent +une profonde révérence, et passèrent doucement, tenant les yeux attachés +sur lui. De son côté, il les regardait, et n'était pas moins charmé de +l'incomparable beauté de la princesse que de la bonne mine des jeunes +princes. Il commanda à son écuyer de leur aller offrir sa protection, et +toutes les choses dont ils pourraient avoir besoin dans un pays où ils +étaient apparemment étrangers. Ils reçurent l'honneur que le roi leur +faisait avec beaucoup de respect et de reconnaissance, et lui dirent +qu'ils n'avaient besoin que d'une maison où ils pussent être en +particulier; qu'ils seraient bien aises qu'elle fût à une ou deux lieues +de la ville, parce qu'ils aimaient fort la promenade. Sur-le-champ le +premier écuyer leur en fît donner une des plus magnifiques où ils +logèrent commodément avec tout leur train. + +Le roi avait l'esprit si rempli des quatre enfants qu'il venait de voir, +que sur-le-champ il alla dans la chambre de la reine sa mère lui dire la +merveille des étoiles qui brillaient sur leurs fronts, et tout ce qu'il +avait admiré en eux. Elle en fut tout interdite; elle lui demanda sans +aucune affectation quel âge ils pouvaient avoir; il répondit quinze ou +seize ans: elle ne témoigna point son inquiétude, mais elle craignait +terriblement que Feintise ne l'eût trahie. Cependant le roi se promenait +à grands pas, et disait: + +«Qu'un père est heureux d'avoir des fils si parfaits et une fille si +belle! Pour moi, infortuné souverain, je suis père de trois chiens; +voilà d'illustres successeurs, et ma couronne est bien affermie!» + +La reine-mère écoutait ces paroles avec une inquiétude mortelle. Les +étoiles brillantes, et l'âge à peu près de ces étrangers, avaient tant +de rapport à celui des princes et de leur soeur, qu'elle eut de grands +soupçons d'avoir été trompée par Feintise, et qu'au lieu de tuer les +enfants du roi, elle ne les eût sauvés. Comme elle se possédait +beaucoup, elle ne témoigna rien de ce qui se passait dans son âme; elle +ne voulut pas même envoyer ce jour-là s'informer de bien des choses +qu'elle avait envie de savoir; mais le lendemain elle commanda à son +secrétaire d'y aller, et que sous prétexte de donner des ordres dans la +maison pour leur commodité, il examinât tout, et s'ils avaient des +étoiles sur le front. + +Le secrétaire partit assez matin; il arriva comme la princesse se +mettait à sa toilette: en ce temps-là l'on n'achetait point son teint +chez les marchands; qui était blanche restait blanche; qui était noire +ne devenait point blanche; de sorte qu'il la vit décoiffée. On la +peignait; ses cheveux blonds, plus fins que des filets d'or, +descendaient par boucles jusqu'à terre; il y avait plusieurs corbeilles +autour d'elle, afin que les pierreries qui tombaient de ses cheveux ne +fussent pas perdues; son étoile sur le front jetait des feux qu'on avait +peine à soutenir; et la chaîne d'or de son cou n'était pas moins +extraordinaire que les précieux diamants qui roulaient du haut de sa +tête. Le secrétaire avait bien de la peine à croire ce qu'il voyait; +mais la princesse ayant choisi la plus grosse perle, elle le pria de la +garder pour se souvenir d'elle; c'est la même que les rois d'Espagne +estiment tant sous le nom de Peregrina, qui veut dire Pèlerine, parce +qu'elle vient d'une voyageuse. + +Le secrétaire, confus d'une si grande libéralité, prit congé d'elle, et +salua les trois princes, avec lesquels il demeura longtemps pour être +informé d'une partie de ce qu'il désirait savoir. Il retourna en rendre +compte à la reine-mère, qui se confirma dans les soupçons qu'elle avait +déjà. Il lui dit que Chéri n'avait point d'étoile, mais qu'il tombait +des pierreries de ses cheveux comme de ceux de ses frères, et qu'à son +gré c'était le mieux fait; qu'ils venaient de fort loin; que leur père +et leur mère ne leur avaient donné qu'un certain temps, afin de voir les +pays étrangers. Cet article déroutait un peu la reine, et elle se +figurait quelquefois que ce n'était point les enfants du roi. + +Elle flottait ainsi entre la crainte et l'espérance, quand le roi, qui +aimait fort la chasse, alla du côté de leur maison; le grand écuyer, qui +l'accompagnait, lui dit en passant que c'était là qu'il avait logé +Belle-Étoile et ses frères par son ordre. + +«La reine m'a conseillé, repartit le roi, de ne les pas voir; elle +appréhende qu'ils viennent de quelque pays infecté de la peste, et +qu'ils n'en apportent le mauvais air. + +--Cette jeune étrangère, repartit le premier écuyer, est en effet très +dangereuse; mais, Sire, je craindrais plus ses yeux que le mauvais air. + +--En vérité, dit le roi, je le crois comme vous.» + +Et poussant aussitôt son cheval, il entendit des instruments et des +voix; il s'arrêta proche d'un grand salon, dont les fenêtres étaient +ouvertes; et après avoir admiré la douceur de cette symphonie, il +s'avança. + +Le bruit des chevaux obligea les princes à regarder; dès qu'ils virent +le roi, ils le saluèrent respectueusement, et se hâtèrent de sortir, +l'abordant avec un visage gai et tant de marques de soumission qu'ils +embrassaient ses genoux; la princesse lui baisait les mains comme s'ils +l'eussent reconnu pour être leur père. Il les caressa fort, et sentait +son coeur si ému qu'il n'en pouvait deviner la cause. Il leur dit qu'ils +ne manquassent pas de venir au palais, qu'il voulait les entretenir et +les présenter à sa mère. Ils le remercièrent de l'honneur qu'il leur +faisait, et lui dirent qu'aussitôt que leurs habits et leurs équipages +seraient achevés, ils ne manqueraient pas de lui faire leur cour. + +Le roi les quitta pour achever la chasse qui était commencée; il leur en +envoya obligeamment la moitié, et porta l'autre à la reine sa mère. + +«Quoi! lui dit-elle, est-il possible que vous ayez fait une si petite +chasse? Vous tuez ordinairement trois fois plus de gibier. + +--Il est vrai, repartit le roi, mais j'en ai régalé les beaux étrangers; +je sens pour eux une inclination si parfaite, que j'en suis surpris +moi-même, et si vous aviez moins peur de l'air contagieux, je les aurais +déjà fait venir loger dans le palais.» + +La reine-mère se fâcha beaucoup: elle l'accusait de manquer d'égards +pour elle, et lui fit des reproches de s'exposer si légèrement. + +Dès qu'il l'eut quittée, elle envoya dire à Feintise de lui venir +parler; elle s'enferma avec elle dans son cabinet, et la prit d'une main +par les cheveux, lui portant un poignard sur la gorge: + +«Malheureuse, dit-elle, je ne sais quel reste de bonté m'empêche de te +sacrifier à mon juste ressentiment: tu m'as trahie; tu n'as point tué +les quatre enfants que j'avais remis entre tes mains pour en être +défaite; avoue au moins ton crime, et peut-être que je te le +pardonnerai.» + +Feintise, demi-morte de peur, se jeta à ses pieds, et lui dit comme la +chose s'était passée; qu'elle croyait impossible que les enfants fussent +encore en vie, parce qu'il s'était élevé une tempête si effroyable, +qu'elle avait pensé être accablée de la grêle; mais qu'enfin elle lui +demandait du temps, et qu'elle trouverait le moyen de la défaire d'eux +l'un après l'autre, sans que personne au monde pût l'en soupçonner. + +La reine, qui ne voulait que leur mort, s'apaisa un peu; elle lui dit de +n'y perdre pas un moment; et en effet la vieille Feintise, qui se voyait +en grand péril, ne négligea rien de ce qui dépendait d'elle: elle épia +le temps que les trois princes étaient à la chasse, et portant sous son +bras une guitare, elle alla s'asseoir vis-à-vis des fenêtres de la +princesse, où elle chanta ces paroles: + + La beauté peut tout surmonter, + Heureux qui sait en profiter! + La beauté s'efface, + L'âge de glace + Vient en ternir toutes les fleurs. + Qu'on a de douleurs + Quand on repasse + Les attraits que l'on a perdus! + On se désespère, + Et l'on prend pour plaire + Des soins superflus. + Jeunes coeurs, laissez-vous charmer; + Dans le bel âge l'on doit aimer. + La beauté s'efface, + L'âge de glace + Vient en ternir toutes les fleurs. + Qu'on a de douleurs + Quand on repasse + Les attraits que l'on a perdus! + On se désespère, + Et l'on prend pour plaire + Des soins superflus. + +Belle-Étoile trouva ces paroles assez plaisantes; elle s'avança sur un +balcon pour voir celle qui les chantait; aussitôt qu'elle parut, +Feintise, qui s'était habillée fort proprement, lui fit une grande +révérence; la princesse la salua à son tour; et comme elle était gaie, +elle lui demanda si les paroles qu'elle venait d'entendre avaient été +faites pour elle. + +«Oui, charmante personne, répliqua Feintise, elles sont pour moi; mais +afin qu'elles ne soient jamais pour vous, je viens vous donner un avis +dont vous ne devez pas manquer de profiter. + +--Et quel est-il? dit Belle-Étoile. + +--Dès que vous m'aurez permis de monter dans votre chambre, +ajouta-t-elle, vous le saurez. + +--Vous y pouvez venir», repartit la princesse. + +Aussitôt la vieille se présenta avec un certain air de cour que l'on ne +perd point quand on l'a une fois. + +«Ma belle fille, dit Feintise, sans perdre un moment (car elle craignait +qu'on ne vînt l'interrompre), le ciel vous a faite tout aimable; vous +êtes douée d'une étoile brillante sur votre front, et l'on raconte bien +d'autres merveilles de vous; mais il vous manque encore une chose qui +vous est essentiellement nécessaire; si vous ne l'avez, je vous plains. + +--Et que me manque-t-il? répliqua-t-elle. + +--L'eau qui danse, ajouta notre maligne vieille: si j'en avais eu, vous +ne verriez pas un cheveu blanc sur ma tête, pas une ride sur mon front; +j'aurais les plus belles dents du monde, avec un air enfantin qui +charmerait. Hélas! j'ai su ce secret trop tard, mes attraits étaient +déjà effacés; profitez de mes malheurs, ma chère enfant, ce sera une +consolation pour moi, car je me sens pour vous des mouvements de +tendresse extraordinaires. + +--Mais où prendrai-je cette eau qui danse? repartit Belle-Étoile. + +--Elle est dans la forêt lumineuse, dit Feintise: vous avez trois +frères, est-ce que l'un d'eux ne vous aimera pas assez pour l'aller +quérir? Vraiment ils ne seraient guère tendres; enfin il n'y va pas de +moins que d'être belle cent ans après votre mort. + +--Mes frères me chérissent, dit la princesse, il y en a un entre autres +qui ne me refusera rien. Certainement si cette eau fait tout ce que vous +dites, je vous donnerai une récompense proportionnée à son mérite.» + +La perfide vieille se retira en diligence, ravie d'avoir si bien réussi; +elle dit à Belle-Étoile qu'elle serait soigneuse de la venir voir. + +Les princes revinrent de la chasse, l'un apporta un marcassin, l'autre +un lièvre, et l'autre un cerf; tout fut mis aux pieds de leur soeur; +elle regarda cet hommage avec une espèce de dédain; elle était occupée +de l'avis de Feintise, elle en paraissait même inquiète, et Chéri, qui +n'avait point d'autre occupation que de l'étudier, ne fut pas un quart +d'heure, avec elle sans le remarquer. + +«Qu'avez-vous, ma chère Étoile, lui dit-il, le pays où nous sommes n'est +peut-être pas à votre gré? Si cela est, partons-en tout à l'heure; +peut-être encore que notre équipage n'est pas assez grand, les meubles +assez beaux, la table assez délicate: parlez, de grâce, afin que j'aie +le plaisir de vous obéir le premier, et de vous faire obéir par les +autres. + +--La confiance que vous me donnez de vous dire ce qui se passe dans mon +esprit, répliqua-t-elle, m'engage à vous déclarer que je ne saurais plus +vivre, si je n'ai l'eau qui danse; elle est dans la forêt lumineuse; je +n'aurai avec elle rien à craindre de la fureur des ans. + +--Ne vous chagrinez point, mon aimable Étoile, ajouta-t-il, je vais +partir et je vous en apporterai, ou vous saurez par ma mort qu'il est +impossible d'en avoir. + +--Non, dit-elle, j'aimerais mieux renoncer à tous les avantages de la +beauté; j'aimerais mieux être affreuse que de hasarder une vie si chère; +je vous conjure de ne plus penser à l'eau qui danse, et même, si j'ai +quelque pouvoir sur vous, je vous le défends.» + +Le prince feignit de lui obéir; mais aussitôt qu'il la vit occupée, il +monta sur son cheval blanc, qui n'allait que par bonds et par +courbettes; il prit de l'argent et un riche habit; pour des diamants, il +n'en avait pas besoin, car ses cheveux lui en fournissaient assez, et +trois coups de peigne en faisaient tomber quelquefois pour un million. À +la vérité cela n'était pas toujours égal; l'on a même su que la +disposition de leur esprit et celle de leur santé réglaient assez +l'abondance des pierreries; il ne mena personne avec lui pour être plus +en liberté, et afin que si l'aventure était périlleuse, il pût se +hasarder sans essuyer les remontrances d'un domestique zélé et craintif. + +Quand l'heure du souper fut venue, et que la princesse ne vit point +paraître son frère Chéri, l'inquiétude la saisit à tel point qu'elle ne +pouvait ni boire ni manger: elle donna des ordres pour le faire chercher +partout. Les deux princes, ne sachant rien de l'eau qui danse, lui +disaient qu'elle se tourmentait trop, qu'il ne pouvait être éloigné, +qu'elle savait qu'il s'abandonnait volontiers à de profondes rêveries, +et que sans doute il s'était arrêté dans la forêt. Elle prit donc un peu +de tranquillité jusqu'à minuit; mais alors elle perdit toute patience, +et dit en pleurant à ses frères que c'était elle qui était cause de +l'éloignement de Chéri, qu'elle lui avait témoigné un désir extrême +d'avoir l'eau qui danse de la forêt lumineuse, que sans doute il en +avait pris le chemin. À ces nouvelles ils résolurent d'envoyer après lui +plusieurs personnes, et elle les chargea de lui dire qu'elle le +conjurait de revenir. + +Cependant la méchante Feintise était fort intriguée pour savoir l'effet +de son conseil, lorsqu'elle apprit que Chéri était déjà en campagne; +elle en eut une sensible joie, ne doutant pas qu'il ne fît plus de +diligence que ceux qui le suivaient, et qu'il ne lui en arrivât malheur; +elle courut au palais, toute fière de cette espérance; elle rendit +compte à la reine-mère de ce qui s'était passé. + +«J'avoue, madame, lui dit-elle, que je ne puis douter que ce ne soient +les trois princes et leur soeur; ils ont des étoiles sur le front, des +chaînes, d'or au cou; leurs cheveux sont d'une beauté ravissante, il en +tombe à tous moments des pierreries; j'en ai vu à la princesse que +j'avais mises sur son berceau, dont elle se pare, quoiqu'elles ne +vaillent pas celles qui tombent de ses cheveux: de sorte qu'il m'est pas +permis de douter de leur retour, malgré les soins que je croyais avoir +pris pour l'empêcher; mais, madame, je vous en délivrerai; et comme +c'est le seul moyen qui me reste de réparer ma faute, je vous supplie +seulement de m'accorder du temps; voilà déjà un des princes qui est +parti pour aller chercher l'eau qui danse, il périra sans doute dans +cette entreprise; ainsi je leur prépare plusieurs occasions de se +perdre. + +--Nous verrons, dit la reine, si le succès répondra à votre attente, +mais comptez que cela seul peut vous dérober à ma juste fureur.» + +Feintise se retira plus alarmée que jamais, cherchant dans son esprit +tout ce qui pouvait les faire périr. + +Le moyen qu'elle en avait trouvé à l'égard du prince Chéri, était un des +plus certains, car l'eau qui danse ne se puisait pas aisément; elle +avait fait tant de bruit par les malheurs qui étaient arrivés à ceux qui +la cherchaient, qu'il n'y avait personne qui n'en sût le chemin. Son +cheval blanc allait d'une vitesse surprenante; il le pressait sans +quartier, parce qu'il voulait revenir promptement auprès de +Belle-Étoile, et lui donner la satisfaction qu'elle se promettait de son +voyage. Il ne laissa pas de marcher huit nuits de suite sans se reposer +ailleurs que dans le bois, sous le premier arbre, sans manger autre +chose que les fruits qu'il trouvait sur son chemin, et sans laisser à +son cheval qu'à peine le temps de brouter l'herbe. Enfin au bout de ce +temps-là, il se trouva dans un pays dont l'air était si chaud, qu'il +commença de souffrir beaucoup: ce n'était pas que le soleil eût plus +d'ardeur; il ne savait à quoi en attribuer la cause, lorsque du haut +d'une montagne il aperçut la forêt lumineuse; tous les arbres brûlaient +sans se consumer, et jetaient des flammes en des lieux si éloignés, que +la campagne était aride et déserte: l'on entendait dans cette forêt +siffler les serpents et rugir les lions, ce qui étonna beaucoup le +prince; car il semblait qu'aucun animal, excepté la salamandre, ne +pouvait vivre dans cette espèce de fournaise. + +Après avoir considéré une chose si épouvantable, il descendit, rêvant à +ce qu'il allait faire, et il se dit plus d'une fois qu'il était perdu. +Comme il approchait de ce grand feu, il mourait de soif; il trouva une +fontaine qui sortait de la montagne, et qui tombait dans un grand bassin +de marbre; il mit pied à terre, s'en approcha, et se baissait pour +puiser de l'eau dans un petit vase d'or qu'il avait apporté, afin d'y +mettre celle que la princesse souhaitait, quand il aperçut une +tourterelle qui se noyait dans cette fontaine; ses plumes étaient toutes +mouillées; elle n'avait plus de force, et coulait au fond du bassin. +Chéri en eut pitié, il la sauva; il la pendit d'abord par les pieds; +elle avait tant bu, qu'elle en était enflée; ensuite il la réchauffa; il +essuya ses ailes avec un mouchoir fin, il la secourut si bien que la +pauvre tourterelle se trouva au bout d'un moment plus gaie qu'elle +n'avait été triste. + +«Seigneur Chéri, lui dit-elle d'une voix douce et tendre, vous n'avez +jamais obligé petit animal plus reconnaissant que moi; ce n'est pas +d'aujourd'hui que j'ai reçu des faveurs essentielles de votre famille, +je suis ravie de pouvoir vous être utile à mon tour. Ne croyez donc pas +que j'ignore le sujet de votre voyage; vous l'avez entrepris un peu +témérairement, car l'on ne saurait nombrer les personnes qui sont péries +ici. L'eau qui danse est la huitième merveille du monde pour les dames; +elle embellit, elle rajeunit, elle enrichit; mais si je ne vous sers de +guide, vous n'y pourrez arriver, car la source sort à gros bouillons du +milieu de la forêt, et s'y précipite dans un gouffre: le chemin est +couvert de branches d'arbres qui tombent tout embrasées, et je ne vois +guère d'autre moyen que d'y aller par-dessous terre; reposez-vous donc +ici sans inquiétude, je vais ordonner ce qu'il faut.» + +En même temps la tourterelle s'élève en l'air, va, vient, s'abaisse, +vole et revole tant et tant, que sur la fin du jour elle dit au prince +que tout était prêt. Il prend l'officieux oiseau, il le baise, il le +caresse, le remercie, et le suit sur son beau cheval blanc. À peine +eut-il fait cent pas, qu'il voit deux longues files de renards, +blaireaux, taupes, escargots, fourmis, et de toutes les sortes de bêtes +qui se cachent dans la terre: il y en avait une si prodigieuse quantité, +qu'il ne comprenait point par quel pouvoir ils s'étaient ainsi +rassemblés. + +«C'est par mon ordre, lui dit la tourterelle, que vous voyez en ces +lieux ce petit peuple souterrain; il vient de travailler pour votre +service, et faire une extrême diligence; vous me ferez plaisir de les en +remercier.» + +Le prince les salua, et leur dit qu'il voudrait les tenir dans un lieu +moins stérile, qu'il les régalerait avec plaisir: chaque bestiole parut +contente. + +Chéri étant à l'entrée de la voûte, y laissa son cheval; puis, +demi-courbé, il chemina avec la bonne tourterelle, qui le conduisit très +heureusement jusqu'à la fontaine: elle faisait un si grand bruit, qu'il +en serait devenu sourd, si elle ne lui avait pas donné deux de ses +plumes blanches dont il se boucha les oreilles. Il fut étrangement +surpris de voir que cette eau dansait avec la même justesse que si +Favier et Pecout lui avaient montré. Il est vrai que ce n'était que de +vieilles danses, comme la Bocane, la Mariée et la Sarabande. Plusieurs +oiseaux qui voltigeaient en l'air chantaient les airs que l'eau voulait +danser. Le prince en puisa plein son vase d'or, il en but deux traits, +qui le rendirent cent fois plus beau qu'il n'était, et qui le +rafraîchirent si bien, qu'il s'apercevait à peine que de tous les +endroits du monde le plus chaud c'est la forêt lumineuse. + +Il en partit par le même chemin par lequel il était venu: son cheval +s'était éloigné; mais fidèle à sa voix, dès qu'il l'appela il vint au +grand galop. Le prince se jeta légèrement dessus, tout fier d'avoir +l'eau qui danse. + +«Tendre tourterelle, dit-il à celle qu'il tenait, j'ignore encore par +quel prodige vous avez tant de pouvoir en ces lieux; les effets que j'en +ai ressentis m'engagent à beaucoup de reconnaissance; et comme la +liberté est le plus grand des biens, je vous rends la vôtre, pour égaler +par cette faveur celles que vous m'avez faites.» + +En achevant ces mots, il la laissa aller. Elle s'envola d'un petit air +aussi farouche que si elle eût resté avec lui contre son gré. + +«Quelle inégalité! dit-il alors, tu tiens plus de l'homme que de la +tourterelle; l'un est inconstant, l'autre ne l'est point.» + +La tourterelle lui répondit du haut des airs: + +«Eh! savez-vous qui je suis?» + +Chéri s'étonna que la tourterelle eût répondu ainsi à sa pensée, il +jugea bien qu'elle était très habile; il fut fâché de l'avoir laissée +aller: «Elle m'aurait peut-être été utile, disait-il, et j'aurais appris +par elle bien des choses qui contribueraient au repos de ma vie.» +Cependant il convint avec lui-même qu'il ne faut jamais regretter un +bienfait accordé; il se trouvait son redevable, quand il pensait aux +difficultés qu'elle lui avait aplanies pour avoir l'eau qui danse. Son +vase d'or était fermé de manière que l'eau ne pouvait ni se perdre, ni +s'évaporer. Il pensait agréablement au plaisir qu'aurait Belle-Étoile en +la recevant et la joie qu'il aurait de la revoir, lorsqu'il vit venir à +toute bride plusieurs cavaliers, qui ne l'eurent pas plus tôt aperçu, +que poussant de grands cris, ils se le montrèrent les uns aux autres. Il +n'eut point de peur, son âme avait un caractère d'intrépidité qui +s'alarmait peu des périls. Cependant il ressentit beaucoup de chagrin +que quelque chose l'arrêtât; il poussa brusquement son cheval vers eux, +et resta agréablement surpris de reconnaître une partie de ses +domestiques qui lui présentèrent de petits billets, ou pour mieux dire +des ordres dont la princesse les avait chargés pour lui, afin qu'il ne +s'exposât point aux dangers de la forêt lumineuse: il baisa l'écriture +de Belle-Étoile; il soupira plus d'une fois, et se hâtant de retourner +vers elle, il la retira de la plus sensible peine que l'on puisse +éprouver. + +Il la trouva en arrivant assise sous quelques arbres, où elle +s'abandonnait à toute son inquiétude. Quand elle le vit à ses pieds, +elle ne savait quel accueil lui faire; elle voulait le gronder d'être +parti contre ses ordres; elle voulait le remercier du charmant présent +qu'il lui faisait; enfin sa tendresse fut la plus forte; elle embrassa +son cher frère, et les reproches qu'elle lui fit n'eurent rien de +fâcheux. + +La vieille Feintise, qui ne s'endormait pas, sut par ses espions que +Chéri était de retour plus beau qu'il n'était avant son départ; et que +la princesse ayant mis sur son visage l'eau qui danse, était devenue si +excessivement belle, qu'il n'y avait pas moyen de soutenir le moindre de +ses regards, sans mourir de plus d'une demi-douzaine de morts. + +Feintise fut bien étonnée et bien affligée, car elle avait fait son +compte que le prince périrait dans une si grande entreprise; mais il +n'était pas temps de se rebuter: elle chercha le moment que la princesse +allait à un petit temple de Diane, peu accompagnée; elle l'aborda, et +lui dit d'un air plein d'amitié: + +«Que j'ai de joie, madame, de l'heureux effet de mes avis! Il ne faut +que vous regarder pour savoir que vous avez à présent l'eau qui danse; +mais si j'osais vous donner un conseil, vous songeriez à vous rendre +maîtresse de la pomme qui chante. C'est tout autre chose encore; car +elle embellit l'esprit à tel point, qu'il n'y a rien dont on ne soit +capable: veut-on persuader quelque chose? il n'y a qu'à tenir la pomme +qui chante; veut-on parler en public, faire des vers, écrire en prose, +divertir, faire rire ou faire pleurer? la pomme a toutes ces vertus; et +elle chante si bien et si haut, qu'on l'entend de huit lieues sans en +être étourdi. + +--Je n'en veux point, s'écria la princesse, vous avez pensé faire périr +mon frère avec votre eau qui danse, vos conseils sont trop dangereux. + +--Quoi! madame, répliqua Feintise, vous seriez fâchée d'être la plus +savante et la plus spirituelle personne du monde? En vérité vous n'y +pensez pas. + +--Ah! qu'aurais-je fait, continua Belle-Étoile, si l'on m'avait rapporté +le corps de mon cher frère mort ou mourant? + +--Celui-là, dit la vieille, n'ira plus, les autres sont obligés de vous +servir à leur tour, et l'entreprise est moins périlleuse. + +--N'importe, ajouta la princesse, je ne suis pas d'humeur à les exposer. + +--En vérité, je vous plains, dit Feintise, de perdre une occasion si +avantageuse, mais vous y ferez réflexion; adieu, madame.» + +Elle se retira aussitôt, très inquiète du succès de sa harangue, et +Belle-Étoile demeura aux pieds de la statue de Diane, irrésolue sur ce +qu'elle devait faire; elle aimait ses frères, elle s'aimait bien aussi; +elle comprenait que rien ne pouvait lui faire un plus sensible plaisir +que d'avoir la pomme qui chante. + +Elle soupira longtemps, puis elle se prit à pleurer. Petit-Soleil +revenait de la chasse, il entendit du bruit dans le temple, il y entra, +et vit la princesse qui se couvrait le visage de son voile, parce +qu'elle était honteuse d'avoir les yeux tout humides; il avait déjà +remarqué ses larmes, et s'approchant d'elle, il la conjura instamment de +lui dire pourquoi elle pleurait. Elle s'en défendit, répliquant qu'elle +en avait honte elle-même; mais plus elle lui refusait son secret, plus +il avait envie de le savoir. + +Enfin elle lui dit que la même vieille qui lui avait conseillé d'envoyer +à la conquête de l'eau qui danse, venait de lui dire que la pomme qui +chante était encore plus merveilleuse, parce qu'elle donnait tant +d'esprit, qu'on devenait une espèce de prodige! qu'à la vérité elle +aurait donné la moitié de sa vie pour une telle pomme, mais qu'elle +craignait qu'il n'y eût trop de danger à l'aller chercher. + +«Vous n'aurez pas peur pour moi, je vous en assure, lui dit son frère en +souriant, car je ne me trouve aucune envie de vous rendre ce bon office; +hé quoi! n'avez-vous pas assez d'esprit? Venez, venez, ma soeur, +continua-t-il, et cessez de vous affliger.» + +Belle-Étoile le suivit, aussi triste de la manière dont il avait reçu sa +confidence, que de l'impossibilité qu'elle trouvait à posséder la pomme +qui chante. L'on servit le souper, ils se mirent tous quatre à table; +elle ne pouvait manger. Chéri, l'aimable Chéri, qui n'avait d'attention +que pour elle, lui servit ce qui était de meilleur, et la pressa d'en +goûter: au premier morceau son coeur se grossit; les larmes lui vinrent +aux yeux; elle sortit de table en pleurant. Belle-Étoile pleurait! ô +dieux, quel sujet d'inquiétude pour Chéri! Il demanda donc ce qu'elle +avait: Petit-Soleil le lui dit, en raillant d'une manière assez +désobligeante pour sa soeur; elle en fut si piquée qu'elle se retira +dans sa chambre et ne voulut parler à personne de tout le soir. + +Dès que Petit-Soleil et Heureux furent couchés, Chéri monta sur son +excellent cheval blanc, sans dire à personne où il allait; il laissa +seulement une lettre pour Belle-Étoile, avec ordre de la lui donner à +son réveil; et tant que la nuit fut longue, il marcha à l'aventure, ne +sachant point où il prendrait la pomme qui chante. + +Lorsque la princesse fut levée, on lui présenta la lettre du prince: il +est aisé de s'imaginer tout ce qu'elle ressentit d'inquiétude et de +tendresse dans une occasion comme celle-là: elle courut dans la chambre +de ses frères leur en faire la lecture, ils partagèrent ses alarmes, car +ils étaient fort unis; et aussitôt ils envoyèrent presque tous leurs +gens après lui, pour l'obliger de revenir sans tenter cette aventure, +qui sans doute devait être terrible. + +Cependant le roi n'oubliait point les beaux enfants de la forêt, ses pas +le guidaient toujours de leur côté, et quand il passait proche de chez +eux, et qu'il les voyait, il leur faisait des reproches de ce qu'ils ne +venaient point à son palais; ils s'en étaient excusés, d'abord, sur ce +qu'ils faisaient travailler à leur équipage: ils s'en excusèrent sur +l'absence de leur frère, et l'assurèrent qu'à son retour ils +profiteraient soigneusement de la permission qu'il leur donnait, de lui +rendre leurs très humbles respects. + +Le prince Chéri était trop pressé de sa passion pour manquer à faire +beaucoup de diligence; il trouva à la pointe du jour un jeune homme bien +fait, qui se reposant sous des arbres, lisait dans un livre; il l'aborda +d'un air civil, et lui dit: + +«Trouvez bon que je vous interrompe pour vous demander si vous ne savez +point en quel lieu est la pomme qui chante.» + +Le jeune homme haussa les yeux, et souriant gracieusement: + +«En voulez-vous faire la conquête? lui dit-il. + +--Oui, s'il m'est possible, repartit le prince. + +--Ah! Seigneur, ajouta l'étranger, vous n'en savez donc pas tous les +périls: voilà un livre qui en parle, sa lecture effraye. + +--N'importe, dit Chéri, le danger ne sera point capable de me rebuter, +enseignez-moi seulement où je pourrai la trouver. + +--Le livre marque, continua cet homme, qu'elle dans un vaste désert en +Libye; qu'on l'entend chanter de huit lieues, et que le dragon qui la +garde a déjà dévoré cinq cent mille personnes qui ont eu la témérité d'y +aller. + +--Je serai la cinq cent mille et unième», répondit prince en souriant à +son tour. + +Et le saluant, il prit son chemin du côté des déserts de Libye; son beau +cheval qui était de race zéphyrienne, car Zéphyre était son aïeul, +allait aussi vite que le vent, de sorte qu'il fit une diligence +incroyable. + +Il avait beau écouter, il n'entendait d'aucun côté chanter la pomme; il +s'affligeait de la longueur du chemin, de l'inutilité du voyage, +lorsqu'il aperçut une pauvre tourterelle qui tombait à ses pieds; elle +n'était pas encore morte, mais il ne s'en fallait guère. Comme il ne +voyait personne qui pût l'avoir blessée, il crut qu'elle était peut-être +à Vénus, et que s'étant échappée de son colombier, ce petit mutin +d'Amour, pour essayer ses flèches, l'avait tirée. Il en eut pitié, il +descendit de cheval; il la prit, il essuya ses plumes blanches, déjà +teintes de sang vermeil; et tirant de sa poche un flacon d'or, où il +portait un baume admirable pour les blessures, il en eut à peine mis sur +celle de la tourterelle malade, qu'elle ouvrit les yeux, leva la tête, +déploya les ailes, s'éplucha; puis regardant le prince: + +«Bonjour, beau Chéri, lui dit-elle, vous êtes destiné à me sauver la +vie, et je le suis peut-être à vous rendre de grands services. Vous +venez pour conquérir la pomme qui chante; l'entreprise est difficile et +digne de vous, car elle est gardée par un dragon affreux, qui a douze +pieds, trois têtes, six ailes, et tout le corps de bronze. + +--Ah! ma chère tourterelle, lui dit le prince, quelle joie pour moi de +te revoir, et dans un temps où ton secours m'est si nécessaire! Ne me le +refuse pas, ma belle petite, car je mourrais de douleur, si j'avais la +honte de retourner sans la pomme qui chante; et puisque j'ai eu l'eau +qui danse par ton moyen, j'espère que tu en trouveras encore quelqu'un +pour me faire réussir dans mon entreprise. + +--Vous me touchez, repartit tendrement la tourterelle, suivez-moi, je +vais voler devant vous, j'espère que tout ira bien.» + +Le prince la laissa aller; après avoir marché tout le jour, ils +arrivèrent proche d'une montagne de sable. + +«Il faut creuser ici», lui dit la tourterelle. + +Le prince aussitôt, sans se rebuter de rien, se mit à creuser, tantôt +avec ses mains, tantôt avec son épée. Au bout de quelques heures il +trouva un casque, une cuirasse, et le reste de l'armure, avec l'équipage +pour son cheval, entièrement de miroirs. + +«Armez-vous, dit la tourterelle, et ne craignez point le dragon; quand +il se verra dans tous ces miroirs, il aura tant de peur, que, croyant +que ce sont des monstres comme lui, il s'enfuira.» + +Chéri approuva beaucoup cet expédient, il s'arma des miroirs, et +reprenant la tourterelle, ils allèrent ensemble toute la nuit. Au point +du jour, ils entendirent une mélodie ravissante. Le prince pria la +tourterelle de lui dire ce que c'était. + +«Je suis persuadée, dit-elle, qu'il n'y a que la pomme qui puisse être +si agréable, car elle fait seule toutes les parties de la musique, et +sans toucher aucuns instruments, il semble qu'elle en joue d'une manière +ravissante.» + +Ils s'approchaient toujours; le prince pensait en lui-même qu'il +voudrait bien que la pomme chantât quelque chose qui convînt à la +situation où il était; en même temps il entendit ces paroles: + + L'amour peut surmonter le coeur le plus rebelle: + Ne cessez point d'être amoureux, + Vous qui suivez les lois d'une beauté cruelle, + Aimez, persévérez, et vous serez heureux. + +«Ah! s'écria-t-il, répondant à ces vers, quelle charmante prédiction! Je +puis espérer d'être un jour plus content que je ne le suis; l'on vient +de me l'annoncer.» + +La tourterelle ne lui dit rien là-dessus, elle n'était pas née +babillarde, et ne parlait que pour les choses indispensablement +nécessaires. À mesure qu'il avançait, la beauté de la musique +augmentait; et quelque empressement qu'il eût, il était quelquefois si +ravi, qu'il s'arrêtait sans pouvoir penser à rien qu'à écouter: mais la +vue du terrible dragon, qui parut tout d'un coup avec ses douze pieds et +plus de cent griffes, les trois têtes et son corps de bronze, le retira +de cette espèce de léthargie: il avait senti le prince de fort loin, et +l'attendait pour le dévorer comme tous les autres, dont il avait fait +des repas excellents; leurs os étaient rangés autour du pommier où était +la belle pomme; ils s'élevaient si haut qu'on ne pouvait la voir. + +L'affreux animal s'avança en bondissant; il couvrit la terre d'une écume +empoisonnée très dangereuse; il sortait de sa gueule infernale du feu et +de petits dragonneaux, qu'il lançait comme des dards dans les yeux et +les oreilles des chevaliers errants qui voulaient emporter la pomme. +Mais lorsqu'il vit son effrayante figure, multipliée cent et cent fois +dans tous les miroirs du prince, ce fut lui à son tour qui eut peur; il +s'arrêta, et regardant fièrement le prince chargé de dragons, il ne +songea plus qu'à s'enfuir. Chéri s'apercevant de l'heureux effet de son +armure, le poursuivit jusqu'à l'entrée d'une profonde caverne, où il se +précipita pour l'éviter: il en ferma bien vite l'entrée, et se dépêcha +de retourner vers la pomme qui chante. + +Après avoir monté par-dessus tous les os qui l'entouraient, il vit ce +bel arbre avec admiration; il était d'ambre, les pommes de topaze; et la +plus excellente de toutes, qu'il cherchait avec tant de soins et de +périls, paraissait au haut, faite d'un seul rubis, avec une couronne de +diamants dessus. Le prince, transporté de joie de pouvoir donner un +trésor si parfait et si rare à Belle-Étoile, se hâta de casser la +branche d'ambre; et tout fier de sa bonne fortune, il monta sur son +cheval blanc, mais il ne trouva plus la tourterelle; dès que ses soins +lui furent inutiles, elle s'envola. Sans perdre de temps en regrets +superflus, comme il craignait que le dragon, dont il entendait les +sifflements, ne trouvât quelque route pour venir à ces pommes, il +retourna avec la sienne vers la princesse. + +Elle avait perdu l'usage de dormir depuis son absence; elle se +reprochait sans cesse son envie d'avoir plus d'esprit que les autres; +elle craignait plus la mort de Chéri que la sienne. «Ah! malheureuse! +s'écriait-elle, en poussant de profonds soupirs, fallait-il que j'eusse +cette vaine gloire? Ne me suffisait-il pas de penser et de parler assez +bien, pour ne faire et ne dire rien d'impertinent? Je serai bien punie +de mon orgueil, si je perds ce que j'aime! Hélas, continua-t-elle, +peut-être que les dieux, irrités des sentiments que je ne puis me +défendre d'avoir pour Chéri, veulent me l'ôter par une fin tragique.» + +Il n'y avait rien que son coeur affligé n'imaginât, quand, au milieu de +la nuit, elle entendit une musique si merveilleuse, qu'elle ne put +s'empêcher de se lever, et de se mettre à sa fenêtre pour l'écouter +mieux; elle ne savait que s'imaginer. Tantôt elle croyait que c'était +Apollon et les Muses, tantôt Vénus, les Grâces et les Amours; la +symphonie s'approchait toujours, et Belle-Étoile écoutait. + +Enfin le prince arriva; il faisait un grand clair de lune; il s'arrêta +sous le balcon de la princesse qui s'était retirée, quand elle aperçut +de loin un cavalier; la pomme chanta aussitôt: + + Réveillez-vous, belle endormie. + +La princesse, curieuse, regarda promptement qui pouvait chanter si bien, +et reconnaissant son cher frère, elle pensa se précipiter de sa fenêtre +en bas pour être plus tôt auprès de lui; elle parla si haut, que tout le +monde s'étant éveillé, l'on vint ouvrir la porte à Chéri. Il entra avec +un empressement que l'on peut assez se figurer. Il tenait dans sa main +la branche d'ambre, au bout de laquelle était le merveilleux fruit; et +comme il l'avait sentie souvent, son esprit était augmenté à tel point, +que rien dans le monde ne pouvait lui être comparable. + +Belle-Étoile courut au-devant de lui avec une grande précipitation. + +Pensez-vous que je vous remercie, mon cher frère? lui dit-elle, en +pleurant de joie. Non, il n'est point de bien que je n'achète trop cher +quand vous vous exposez pour me l'acquérir. + +--Il n'est point de périls, lui dit-il, auxquels je ne veuille toujours +me hasarder pour vous donner la plus petite satisfaction. Recevez, +Belle-Étoile, continua-t-il, recevez ce fruit unique, personne au monde +ne le mérite si bien que vous; mais, que vous donnera-t-il que vous +n'ayez déjà!» + +Petit-Soleil et son frère vinrent interrompre cette conversation; ils +eurent un sensible plaisir de revoir le prince, il leur raconta son +voyage, et cette relation les mena jusqu'au jour. + +La mauvaise Feintise était revenue dans sa petite maison, après avoir +entretenu la reine-mère de ses projets, elle avait trop d'inquiétude +pour dormir tranquillement; elle entendit le doux chant de la pomme, que +rien dans la nature ne pouvait égaler. Elle ne douta point que la +conquête n'en fût faite! Elle pleura, elle gémit, elle s'égratigna le +visage, elle s'arracha les cheveux; sa douleur était extrême, car au +lieu de faire du mal aux beaux enfants, comme elle l'avait projeté, elle +leur faisait du bien, quoiqu'il n'entrât que de la perfidie dans ses +conseils. + +Dès qu'il fut jour, elle apprit que le retour du prince n'était que trop +vrai; elle retourna chez la reine-mère. + +«Hé bien, lui dit cette princesse, Feintise, m'apportes-tu de bonnes +nouvelles? Les enfants ont-ils péri? + +--Non, madame, dit-elle, en se jetant à ses pieds, mais que Votre +Majesté ne s'impatiente point, il me reste des moyens infinis de vous en +délivrer. + +--Ah! malheureuse, dit la reine, tu n'es au monde que pour me trahir, tu +les épargnes.» + +La vieille protesta bien le contraire; et quand elle l'eut un peu +apaisée, elle s'en revint pour rêver à ce qu'il fallait faire. + +Elle laissa passer quelques jours sans paraître, au bout desquels elle +épia si bien, qu'elle trouva dans une route de la forêt la princesse qui +se promenait seule, attendant le retour de ses frères. + +«Le ciel vous comble de biens, lui dit cette scélérate en l'abordant: +charmante Étoile, j'ai appris que vous possédez la pomme qui chante: +certainement quand cette bonne fortune me serait arrivée, je n'en aurais +pas plus de joie; car il faut avouer que j'ai pour vous une inclination +qui m'intéresse à tous vos avantages: cependant, continua-t-elle, je ne +peux m'empêcher de vous donner un nouvel avis. + +--Ah! gardez vos avis, s'écria la princesse en s'éloignant d'elle, +quelques biens qu'ils m'apportent, ils ne sauraient me payer +l'inquiétude qu'ils m'ont causée. + +--L'inquiétude n'est pas un si grand mal, repartit-elle en souriant, il +en est de douces et de tendres. + +--Taisez-vous, ajouta Belle-Étoile, je tremble quand j'y pense. + +Il est vrai, dit la vieille, que vous êtes fort à plaindre, d'être la +plus belle et la plus spirituelle fille de l'univers; je vous en fais +mes excuses. + +--Encore un coup, répliqua la princesse, je sais suffisamment l'état où +l'absence de mon frère m'a réduite. + +--Il faut malgré cela que je vous dise, continua Feintise, qu'il vous +manque encore le petit oiseau Vert qui dit tout; vous seriez informée +par lui de votre naissance, des bons et des mauvais succès de la vie; il +n'y a rien de si particulier qu'il ne nous découvrit; et lorsqu'on dira +dans le monde: Belle-Étoile a l'eau qui danse, et la pomme qui chante; +l'on dira en même temps: elle n'a pas le petit oiseau Vert qui dit tout; +et il vaudrait presque autant qu'elle n'eût rien.» + +Après avoir débité ainsi ce qu'elle avait dans l'esprit, elle se retira. +La princesse, triste et rêveuse, commença à soupirer amèrement: «Cette +femme a raison, disait-elle; de quoi me servent les avantages que je +reçois de l'eau et de la pomme, puisque j'ignore d'où je suis, qui sont +mes parents, et par quelle fatalité mes frères et moi avons été exposés +à la fureur des ondes? Il faut qu'il y ait quelque chose de bien +extraordinaire dans notre naissance pour nous abandonner ainsi, et une +protection bien évidente du ciel pour nous avoir sauvés de tant de +périls: quel plaisir n'aurai-je point de connaître mon père et ma mère, +de les chérir, s'ils sont encore vivants, et d'honorer leur mémoire +s'ils sont morts!» Là-dessus les larmes vinrent avec abondance couvrir +ses joues, semblables aux gouttes de la rosée qui paraît le matin sur +les lys et sur les roses. + +Chéri, qui avait toujours plus d'impatience de la voir que les autres, +s'était hâté après la chasse de revenir; il était à pied, son arc +pendait négligemment à son côté, sa main était armée de quelques +flèches, ses cheveux rattachés ensemble; il avait en cet état un air +martial qui plaisait infiniment. Dès que la princesse l'aperçut, elle +entra dans une allée sombre, afin qu'il ne vît pas les impressions de +douleur qui étaient sur son visage; mais une maîtresse ne s'éloigne pas +si vite, qu'un amant bien empressé ne la joigne. Le prince l'aborda; il +eut à peine jeté les yeux sur elle, qu'il connut qu'elle avait quelque +peine. Il s'en inquiète, il la prie, il la presse de lui en apprendre le +sujet; elle s'en défend avec opiniâtreté: enfin il tourne la pointe +d'une de ses flèches contre son coeur: + +«Vous ne m'aimez point, Belle-Étoile, lui dit-il, je n'ai plus qu'à +mourir.» + +La manière dont il lui parla la jeta dans la dernière alarme; elle n'eut +plus la force de lui refuser son secret: mais elle ne le lui dit qu'à +condition qu'il ne chercherait de sa vie les moyens de satisfaire le +désir qu'elle avait; il lui promit tout ce qu'elle exigeait, et ne +marqua point qu'il voulût entreprendre ce dernier voyage. + +Aussitôt qu'elle se fut retirée dans sa chambre, et les princes dans les +leurs, il descendit en bas, tira son cheval de l'écurie, monta dessus, +et partit sans en parler à personne. Cette nouvelle jeta la belle +famille dans une étrange consternation. Le roi, qui ne pouvait les +oublier, les envoya prier de venir dîner avec lui; ils répondirent que +leur frère venait de s'absenter, qu'ils ne pouvaient avoir de joie ni de +repos sans lui, et qu'à son retour, ils ne manqueraient pas d'aller au +palais. La princesse était inconsolable: l'eau qui danse et la pomme qui +chante n'avaient plus de charmes pour elle; sans Chéri, rien ne lui +était agréable. + +Le prince s'en alla, errant par le monde; il demandait à ceux qu'il +rencontrait où il pourrait trouver le petit oiseau Vert qui dit tout: la +plupart l'ignoraient; mais il rencontra un vénérable vieillard, qui +l'ayant fait entrer dans sa maison, voulut bien prendre la peine de +regarder sur un globe qui faisait une partie de son étude et de son +divertissement. Il lui dit ensuite qu'il était dans un climat glacé, sur +la pointe d'un rocher affreux, et il lui enseigna la route qu'il devait +tenir. Le prince, par reconnaissance, lui donna plein un petit sac de +grosses perles qui étaient tombées de ses cheveux, et prenant congé de +lui, il continua son voyage. + +Enfin, au lever de l'aurore, il aperçut le rocher, fort haut et fort +escarpé; et sur le sommet, l'oiseau qui parlait comme un oracle, disant +des choses admirables. Il comprit qu'avec un peu d'adresse il était aisé +de l'attraper, car il ne paraissait point farouche; il allait et venait, +sautant légèrement d'une pointe sur l'autre. Le prince descendit de +cheval; et montant sans bruit, malgré l'âpreté de ce mont, il se +promettait le plaisir d'en faire un sensible à Belle-Étoile. Il se +voyait si proche de l'oiseau Vert, qu'il croyait le prendre, lorsque le +rocher s'ouvrant tout d'un coup, il tomba dans une spacieuse salle, +aussi immobile qu'une statue; il ne pouvait ni remuer, ni se plaindre de +sa déplorable aventure. Trois cents chevaliers qui l'avaient tentée +comme lui, étaient au même état; ils s'entre-regardaient, c'était la +seule chose qui leur était permise. + +Le temps semblait si long à Belle-Étoile, que ne voyant point revenir +son Chéri, elle tomba dangereusement malade. Les médecins connurent bien +qu'elle était dévorée par une profonde mélancolie; ses frères l'aimaient +tendrement; ils lui parlèrent de la cause de son mal: elle leur avoua +qu'elle se reprochait nuit et jour l'éloignement de Chéri, qu'elle +sentait bien qu'elle mourrait, si elle n'apprenait pas de ses nouvelles: +ils furent touchés de ses larmes, et pour la guérir, Petit-Soleil +résolut d'aller chercher frère. + +Le prince partit, il sut en quel lieu était le fameux oiseau; il y fut, +il le vit, il s'en approcha avec les mêmes espérances; et dans ce moment +le rocher l'engloutit, il tomba dans la grande salle; la première chose +qui arrêta ses regards, ce fut Chéri, mais il ne put lui parler. + +Belle-Étoile était un peu convalescente; elle espérait à chaque moment +de voir revenir ses deux frères: mais ses espérances étant déçues, son +affliction prit de nouvelles forces: elle ne cessait plus jour et nuit +de se plaindre; elle s'accusait du désastre de ses frères; et le prince +Heureux n'ayant pas moins pitié d'elle, que d'inquiétude pour les +princes, prit à son tour la résolution de les aller chercher. Il le dit +à Belle-Étoile; elle voulut d'abord s'y opposer: mais il répliqua qu'il +était bien juste qu'il s'exposât pour trouver les personnes du monde qui +lui étaient les plus chères; là-dessus il partit après avoir fait de +tendres adieux à la princesse: elle resta seule en proie à la plus vive +douleur. + +Quand Feintise sut que le troisième prince était en chemin, elle se +réjouit infiniment; elle en avertit la reine-mère, et lui promit plus +fortement que jamais de perdre toute cette infortunée famille: en effet, +Heureux eut une aventure semblable à Chéri et à Petit-Soleil; il trouva +le rocher, il vit le bel oiseau, et il tomba comme une statue dans la +salle, où il reconnut les princes qu'il cherchait, sans pouvoir leur +parler; ils étaient tous arrangés dans des niches de cristal; ils ne +dormaient jamais, ne mangeaient point, et restaient enchantés d'une +manière bien triste, car ils avaient seulement la liberté de rêver, et +de déplorer leur aventure. + +Belle-Étoile, inconsolable, ne voyant revenir aucun de ses frères, se +reprocha d'avoir tardé si longtemps à les suivre. Sans hésiter +davantage, elle donna ordre à tous ses gens de l'attendre six mois: mais +que si ses frères ou elle ne revenaient pas dans ce temps, ils +retournassent apprendre leur mort au corsaire et à sa femme; ensuite +elle prit un habit d'homme, trouvant qu'il y avait moins à risquer pour +elle, ainsi travestie dans son voyage, que si elle était allée en +aventurière courir le monde. Feintise la vit partir dessus son beau +cheval; elle se trouva alors comblée de joie, et courut au palais +régaler la reine-mère de cette bonne nouvelle. + +La princesse s'était armée seulement d'un casque, dont elle ne levait +presque jamais la visière, car sa beauté était si délicate et si +parfaite, qu'on n'aurait pas cru, comme elle le voulait, qu'elle était +un cavalier. La rigueur de l'hiver se faisait ressentir, et le pays où +était le petit oiseau qui dit tout, ne recevait en aucune saison les +heureuses influences du soleil. + +Belle-Étoile avait un étrange froid, mais rien ne pouvait la rebuter, +lorsqu'elle vit une tourterelle qui n'était guère moins blanche et guère +moins froide que la neige, laquelle était étendue. Malgré toute son +impatience d'arriver au rocher, elle ne voulut pas la laisser mourir, et +descendant de cheval, elle la prit entre ses mains, la réchauffa de son +haleine, puis la mit dans son sein; la pauvre petite ne remuait plus. +Belle-Étoile pensait qu'elle était morte, elle y avait regret; elle la +tira, et la regardant, elle lui dit, comme si elle eût pu l'entendre: + +«Que ferai-je, bien aimable tourterelle, pour te sauver la vie? + +--Belle-Étoile, répondit la bestiole, un doux baiser de votre bouche +peut achever ce que vous avez si charitablement commencé. + +--Non pas un, dit la princesse, mais cent, s'il les faut.» + +Elle la baisa; et la tourterelle, reprenant courage, lui dit gaiement: + +«Je vous connais, malgré votre déguisement; sachez que vous entreprenez +une chose qui vous serait impossible sans mon secours; faites donc ce +que je vais vous conseiller. Dès que vous serez arrivée au rocher, au +lieu de chercher le moyen d'y monter, arrêtez-vous au pied, et commencez +la plus belle chanson et la plus mélodieuse que vous sachiez. L'oiseau +Vert qui dit tout, vous écoutera, et remarquera d'où vient cette voix, +ensuite vous feindrez de vous endormir: je resterai auprès de vous; +quand il me verra, il descendra de la pointe du rocher pour me béqueter: +c'est dans ce moment que vous le pourrez prendre.» + +La princesse, ravie de cette espérance, arriva presque aussitôt au +rocher; elle reconnut les chevaux de ses frères qui broutaient l'herbe: +cette vue renouvela toutes ses douleurs; elle s'assit, et pleura +longtemps amèrement. Mais le petit oiseau Vert disait de si belles +choses, et si consolantes pour les malheureux, qu'il n'y avait point de +coeur affligé qu'il ne réjouît; de sorte qu'elle essuya ses larmes, et +se mit à chanter si haut et si bien, que les princes au fond de leur +salle enchantée eurent le plaisir de l'entendre. + +Ce fut le premier moment où ils sentirent quelque espérance. Le petit +oiseau Vert qui dit tout écoutait et regardait d'où venait cette voix; +il aperçut la princesse, qui avait ôté son casque pour dormir plus +commodément, et la tourterelle qui voltigeait autour d'elle. À cette +vue, il descendit doucement, et vint la béqueter; mais il ne lui avait +pas arraché trois plumes, qu'il était déjà pris. + +«Ah! que me voulez-vous? lui dit-il. Que vous ai-je fait pour venir de +si loin me rendre si malheureux? Accordez-moi ma liberté, je vous en +conjure; voyez ce que vous souhaitez en échange, il n'y a rien que je ne +fasse. + +--Je désire, lui dit Belle-Étoile, que tu me rendes mes trois frères, je +ne sais où ils sont, mais leurs chevaux qui paissent près de ce rocher +me font connaître que tu les retiens en quelque lieu. + +--J'ai, sous l'aile gauche, une plume incarnate; arrachez-la, lui +dit-il, servez-vous-en pour toucher le rocher.» + +La princesse fut diligente à ce qu'il lui avait commandé; en même temps +elle vit des éclairs, et elle entendit un bruit de vents et de tonnerre +mêlés ensemble, qui lui firent une crainte extrême. Malgré sa frayeur, +elle tint toujours l'oiseau Vert, craignant qu'il ne lui échappât; elle +toucha encore le rocher avec la plume incarnate, et la troisième fois, +il se fendit depuis le sommet jusqu'au pied; elle entra d'un air +victorieux dans la salle où les trois princes étaient avec beaucoup +d'autres: elle courut vers Chéri, il ne la reconnaissait point avec son +habit et son casque, et puis l'enchantement n'était pas encore fini, de +sorte qu'il ne pouvait ni parler ni agir. La princesse, qui s'en +aperçut, fit de nouvelles questions à l'oiseau Vert, auxquelles il +répondit qu'il fallait avec la plume incarnate frotter les yeux et la +bouche de tous ceux qu'elle voudrait désenchanter: elle rendit ce bon +office à plusieurs rois, à plusieurs souverains, et particulièrement à +nos trois princes. + +Touchés d'un si grand bienfait, ils se jetèrent tous à ses genoux, le +nommant le libérateur des rois. Elle s'aperçut alors que ses frères, +trompés par ses habits, ne la reconnaissaient point; elle ôta +promptement son casque, elle leur tendit les bras, les embrassa cent +fois, et demanda aux autres princes avec beaucoup de civilité, qui ils +étaient; chacun lui dit son aventure particulière, et ils s'offrirent à +l'accompagner partout où elle voudrait aller. Elle répondit qu'encore +que les lois de la chevalerie pussent lui donner quelque droit sur la +liberté qu'elle venait de leur rendre, elle ne prétendait point s'en +prévaloir. Là-dessus elle se retira avec les princes, pour se rendre +compte les uns aux autres de ce qui leur était arrivé depuis leur +séparation. + +Le petit oiseau Vert qui dit tout les interrompit pour prier +Belle-Étoile de lui accorder sa liberté; elle chercha aussitôt la +tourterelle, afin de lui en demander avis, mais elle ne la trouva plus. +Elle répondit à l'oiseau qu'il lui avait coûté trop de peines et +d'inquiétudes pour jouir si peu de sa conquête. Ils montèrent tous +quatre à cheval, et laissèrent les empereurs et les rois à pied, car +depuis deux ou trois cents ans qu'ils étaient là, leurs équipages +avaient péri. + +La reine-mère, débarrassée de toute l'inquiétude que lui avait causée le +retour des beaux enfants, renouvela ses instances auprès du roi pour le +faire remarier, et l'importuna si fort, qu'elle lui fit choisir une +princesse de ses parentes. Et comme il fallait casser le mariage de la +pauvre reine Blondine, qui était toujours demeurée auprès de sa mère, à +leur petite maison de campagne, avec les trois chiens qu'elle avait +nommés Chagrin, Mouron et Douleur, à cause de tous les ennuis qu'ils lui +avaient causés, la reine-mère l'envoya quérir; elle monta en carrosse, +et prit les doguins, étant vêtue de noir, avec un long voile qui tombait +jusqu'à ses pieds. + +En cet état, elle parut plus belle que l'astre du jour, quoiqu'elle fût +devenue pâle et maigre, car elle ne dormait point, et ne mangeait que +par complaisance. Pour sa mère, tout le monde en avait grande pitié; le +roi en fut si attendri qu'il n'osait jeter les yeux sur elle; mais quand +il pensait qu'il courait risque de n'avoir point d'autres héritiers que +des doguins, il consentait à tout. + +Le jour étant pris pour la noce, la reine-mère, priée par l'amirale +Rousse (qui haïssait toujours son infortunée soeur), dit qu'elle voulait +que la reine Blondine parût à la fête; tout était préparé pour la faire +grande et somptueuse; et comme le roi n'était pas fâché que les +étrangers vissent sa magnificence, il ordonna à son premier écuyer +d'aller chez les beaux enfants, les convier à venir, et lui commanda +qu'en cas qu'ils ne fussent pas encore venus, il laissât de bons ordres +afin qu'on les avertît à leur retour. + +Le premier écuyer les alla chercher, et ne les trouva point; mais +sachant le plaisir que le roi aurait de les voir, il laissa un de ses +gentilshommes pour les attendre, afin de les amener sans aucun +retardement. Cet heureux jour venu, qui était celui du grand banquet, +Belle-Étoile et les trois princes arrivèrent; le gentilhomme leur apprit +l'histoire du roi, comme il avait autrefois épousé une pauvre fille, +parfaitement belle et sage, qui avait eu le malheur d'accoucher de trois +chiens; qu'il l'avait chassée pour ne la plus voir; que, cependant, il +l'aimait tant, qu'il avait passé quinze ans sans vouloir écouter aucune +proposition de mariage; que la reine-mère et ses sujets l'ayant +fortement pressé, il s'était résolu à épouser une princesse de la cour, +et qu'il fallait promptement y venir pour assister à toute la cérémonie. + +En même temps Belle-Étoile prit une robe de velours, couleur de rose, +toute garnie de diamants brillants; elle laissa tomber ses cheveux par +grosses boucles sur les épaules; ils étaient renoués de rubans, l'étoile +qu'elle avait sur le front jetait beaucoup de lumière, et la chaîne +d'or qui tournait autour de son cou, sans qu'on la pût ôter, semblait +être d'un métal plus précieux que l'or même. Enfin jamais rien de si +beau ne parut aux yeux des mortels. Ses frères n'étaient pas moins bien, +entre autres le prince Chéri; il avait quelque chose qui le distinguait +très avantageusement. Ils montèrent tous quatre dans un chariot d'ébène +et d'ivoire, dont le dedans était de drap d'or, avec des carreaux de +même, brodés de pierreries; douze chevaux blancs le traînaient: le reste +de leur équipage était incomparable. Lorsque Belle-Étoile et ses frères +parurent, le roi ravi les vint recevoir avec toute sa cour, au haut de +l'escalier. La pomme qui chante se faisait entendre d'une manière +merveilleuse, l'eau qui danse, dansait, et le petit oiseau qui dit tout, +parlait mieux que les oracles: ils se baissèrent tous quatre jusqu'aux +genoux du roi, et lui prenant la main, ils la baisèrent avec autant de +respect que d'affection. Il les embrassa, et leur dit: + +«Je vous suis obligé, aimables étrangers, d'être venus aujourd'hui; +votre présence me fait un plaisir sensible.» + +En achevant ces mots, il entra avec eux dans un grand salon, où les +musiciens jouaient de toutes sortes d'instruments, et plusieurs tables +servies splendidement ne laissaient rien à souhaiter pour la bonne +chère. + +La reine-mère vint, accompagnée de sa future belle-fille, de l'amirale +Rousse, et de toutes les dames, entre lesquelles on amenait la pauvre +reine, liée par le cou, avec une longe de cuir, et les trois chiens +attachés de même. On la fit avancer jusqu'au milieu du salon, où était +un chaudron plein d'os et de mauvaises viandes, que la reine-mère avait +ordonnés pour leur dîner. + +Quand Belle-Étoile et les princes la virent si malheureuse, bien qu'ils +ne la connussent point, les larmes leur vinrent aux yeux, soit que la +révolution des grandeurs du monde les touchât, ou qu'ils fussent émus +par la force du sang qui se fait souvent ressentir. Mais que pensa la +mauvaise reine d'un retour si peu espéré et si contraire à ses desseins? +Elle jeta un regard furieux sur Feintise, qui désirait ardemment alors +que la terre s'ouvrît pour s'y précipiter. + +Le roi présenta les beaux enfants à sa mère, lui disant mille biens +d'eux; et malgré l'inquiétude dont elle était saisie, elle ne laissa pas +de leur parler avec un air riant, et de leur jeter des regards aussi +favorables que si elle les eût aimés, car la dissimulation était en +usage dès ce temps-là. Le festin se passa fort gaiement, quoique le roi +eût une extrême peine de voir manger sa femme avec ses doguins, comme la +dernière des créatures; mais ayant résolu d'avoir de la complaisance +pour sa mère, qui l'obligeait à se remarier, il la laissait ordonner de +tout. + +Sur la fin du repas, le roi adressant la parole à Belle-Étoile: + +«Je sais, lui dit-il, que vous êtes en possession de trois trésors qui +sont incomparables; je vous en félicite, et je vous prie de nous +raconter ce qu'il a fallu faire pour les conquérir. + +--Sire, dit-elle, je vous obéirai avec plaisir: l'on m'avait dit que +l'eau qui danse me rendrait belle, et que la pomme qui chante me +donnerait de l'esprit; j'ai souhaité les avoir par ces deux raisons. À +l'égard du petit oiseau Vert qui dit tout, j'en ai eu une autre; c'est +que nous ne savons rien de notre fatale naissance: nous sommes des +enfants abandonnés de nos proches, qui n'en connaissons aucun; j'ai +espéré que ce merveilleux oiseau nous éclaircirait sur une chose qui +nous occupe jour et nuit. + +--À juger de votre naissance par vous, répliqua le roi, elle doit être +des plus illustres; mais parlez sincèrement, qui êtes-vous? + +--Sire, lui dit-elle, mes frères et moi avons différé de l'interroger +jusqu'à notre retour: en arrivant nous avons reçu vos ordres pour venir +à vos noces; tout ce que j'ai pu faire, ç'a été de vous apporter ces +trois raretés pour vous divertir. + +--J'en suis très aise, s'écria le roi, ne différons pas une chose si +agréable. + +Vous vous amusez à toutes les bagatelles qu'on vous propose, dit la +reine-mère en colère; voilà de plaisants marmousets, avec leurs raretés: +en vérité, le nom seul fait assez connaître que rien n'est plus +ridicule: fi! fi! je ne veux pas que de petits étrangers, apparemment de +la lie du peuple, aient l'avantage d'abuser de votre crédulité; tout +cela consiste en quelques tours de gibecière et de gobelets; et sans +vous, ils n'auraient pas eu l'honneur d'être assis à ma table.» + +Belle-Étoile et ses frères entendant un discours si désobligeant, ne +savaient que devenir; leur visage était couvert de confusion et de +désespoir, d'essuyer un tel affront devant toute cette grande cour. Mais +le roi ayant répondu à sa mère que son procédé l'outrait, pria les beaux +enfants de ne s'en point chagriner, et leur tendit la main en signe +d'amitié. Belle-Étoile prit un bassin de cristal de roche, dans lequel +elle versa toute l'eau qui danse; on vit aussitôt que cette eau +s'agitait, sautait en cadence, allait et venait, s'élevait comme une +petite mer irritée, changeait de mille couleurs, et faisait aller le +bassin de cristal le long de la table du roi; puis il s'en élança tout +d'un coup quelques gouttes sur le visage du premier écuyer, à qui les +enfants avaient de l'obligation. C'était un homme d'un mérite rare, mais +sa laideur ne l'était pas moins, et il en avait même perdu un oeil. Dès +que l'eau l'eut touché, il devint si beau qu'on ne le reconnaissait +plus, et son oeil se trouva guéri. Le roi, qui l'aimait chèrement, eut +autant de joie de cette aventure que la reine-mère en ressentit de +déplaisir, car elle ne pouvait entendre les applaudissements qu'on +donnait aux princes. Après que le grand bruit fut cessé, Belle-Étoile +mit sur l'eau qui danse la pomme qui chante, faite d'un seul rubis, +couronnée de diamants, avec sa branche d'ambre; elle commença un concert +si mélodieux que cent musiciens se seraient fait moins entendre. Cela +ravit le roi et toute sa cour, et l'on ne sortait point d'admiration, +quand Belle-Étoile tira de son manchon une petite cage d'or, d'un +travail merveilleux, où était l'oiseau Vert qui dit tout; il ne se +nourrissait que de poudre de diamants, et ne buvait que de l'eau de +perles distillées. Elle le prit bien délicatement, et le posa sur la +pomme, qui se tut par respect, afin de lui donner le temps de parler: il +avait ses plumes d'une si grande délicatesse, qu'elles s'agitaient quand +on fermait les yeux et qu'on les rouvrait proche de lui; elles étaient +de toutes les nuances de vert que l'on peut imaginer: il s'adressa au +roi, et lui demanda ce qu'il voulait savoir. + +«Nous souhaitons tous d'apprendre, répliqua le roi, qui sont cette belle +fille et ces trois cavaliers. + +--Ô roi, répondit l'oiseau Vert, avec une voix forte et intelligible, +elle est ta fille, et deux de ces princes sont tes fils; le troisième, +appelé Chéri, est ton neveu.» + +Là-dessus il raconta avec une éloquence incomparable toute l'histoire, +sans négliger la moindre circonstance. + +Le roi fondait en larmes, et la reine affligée, qui avait quitté son +chaudron, ses os et ses chiens, s'était approchée doucement: elle +pleurait de joie et d'amour pour son mari et pour ses enfants; car +pouvait-elle douter de la vérité de cette histoire, quand elle leur +voyait toutes les marques qui pouvaient les faire reconnaître? Les trois +princes et Belle-Étoile se levèrent à la fin de leur histoire; ils +vinrent se jeter aux pieds du roi, ils embrassaient ses genoux, ils +baisaient ses mains; il leur tendait les bras, il les serrait contre son +coeur; l'on n'entendait que des soupirs, hélas! des cris de joie. Le roi +se leva, et voyant la reine sa femme qui demeurait toujours craintive +proche de la muraille, d'un air humilié, il alla à elle, et lui faisant +mille caresses, il lui présenta lui-même un fauteuil auprès du sien, et +l'obligea de s'y asseoir. + +Ses enfants lui baisèrent mille fois les pieds et les mains; jamais +spectacle n'a été plus tendre ni plus touchant: chacun pleurait en son +particulier, et levait les mains et les yeux au ciel, pour lui rendre +grâce d'avoir permis que des choses si importantes et si obscures +fussent connues. Le roi remercia la princesse qui avait eu le dessein de +l'épouser, il lui laissa une grande quantité de pierreries. Mais à +l'égard de la reine-mère, de l'amirale et de Feintise, que n'aurait-il +pas fait contre elles, s'il n'avait écouté que son ressentiment? Le +tonnerre de sa colère commençait à gronder, lorsque la généreuse reine, +ses enfants et Chéri le conjurèrent de s'apaiser, et de vouloir rendre +contre elles un jugement plus exemplaire que rigoureux: il fit enfermer +la reine-mère dans une tour; mais pour l'amirale et Feintise, on les +jeta ensemble dans un cachot noir et humide, où elles ne mangeaient +qu'avec les trois doguins appelés Chagrin, Mouron et Douleur, lesquels, +ne voyant plus leur bonne maîtresse, mordaient celles-ci à tous moments; +elles y finirent leur vie, qui fut assez longue pour leur donner le +temps de se repentir de tous leurs crimes. + +Dès que la reine-mère, l'amirale Rousse et Feintise eurent été emmenées, +chacune dans le lieu que le roi avait ordonné, les musiciens +recommencèrent à chanter et à jouer des instruments. La joie était sans +pareille; Belle-Étoile et Chéri en ressentaient plus que tout le reste +du monde ensemble; ils se voyaient à la veille d'être heureux. En effet, +le roi trouvant son neveu le plus beau et le plus spirituel de toute sa +cour, lui dit qu'il ne voulait pas qu'un si grand jour se passât sans +faire des noces, et qu'il lui accordait sa fille. Le prince, transporté +de joie, se jeta à ses pieds, Belle-Étoile ne témoigna guère moins de +satisfaction. + +Mais il était bien juste que la vieille princesse, qui vivait dans la +solitude depuis tant d'années, la quittât pour partager l'allégresse +publique. Cette même petite fée, qui était venue dîner chez elle et +qu'elle reçut si bien, y entra tout d'un coup, pour lui raconter ce qui +se passait à la cour. + +«Allons-y, continua-t-elle, je vous apprendrai pendant le chemin les +soins que j'ai pris de votre famille.» + +La princesse reconnaissante monta dans son chariot; il était brillant +d'or et d'azur, précédé par des instruments de guerre, et suivi de six +cents gardes du corps, qui paraissaient de grands seigneurs. Elle +raconta à la princesse toute l'histoire de ses petits-fils, et lui dit +qu'elle ne les avait point abandonnés; que sous la forme d'une sirène, +sous celle d'une tourterelle, enfin, de mille manières, elle les avait +protégés. + +«Vous voyez, ajouta la fée, qu'un bienfait n'est jamais perdu.» + +La bonne princesse voulait à tous moments baiser ses mains pour lui +marquer sa reconnaissance; elle ne trouvait point de termes qui ne +fussent au-dessous de sa joie. Enfin elles arrivèrent. Le roi les reçut +avec mille témoignages d'amitié. La reine Blondine et les beaux enfants +s'empressèrent, comme on le peut croire, à témoigner de l'amitié à cette +illustre dame; et lorsqu'ils surent ce que la fée avait fait en leur +faveur, et qu'elle était la gracieuse tourterelle qui les avait guidés, +il ne se peut rien ajouter à tout ce qu'ils lui dirent. Pour achever de +combler le roi de satisfaction, elle lui apprit que sa belle-mère, qu'il +avait toujours prise pour une pauvre paysanne, était née princesse +souveraine. C'était peut-être la seule chose qui manquait au bonheur de +ce monarque. La fête s'acheva par le mariage de Belle-Étoile avec le +prince Chéri. L'on envoya quérir le corsaire et sa femme, pour les +récompenser encore de la noble éducation qu'ils avaient donnée aux beaux +enfants. Enfin, après de longues peines, tout le monde fut satisfait. + + L'amour, n'en déplaise aux censeurs, + Est l'origine de la gloire; + Il fait animer les grands coeurs + À braver le péril, à chercher la victoire. + C'est lui, qui, dans tout l'univers, + A du prince Chéri conservé la mémoire; + Et qui lui fit tenter tous les exploits divers + Que l'on remarque en son histoire. + Du moment qu'au beau sexe on veut faire sa cour, + Il faut se préparer à servir ses caprices; + Mais un coeur ne craint pas les plus grands précipices, + S'il a, pour l'animer, et la gloire et l'amour. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Contes, Tome II, by Marie-Catherine d'Aulnoy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME II *** + +***** This file should be named 18368-8.txt or 18368-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/6/18368/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes, Tome II + +Author: Marie-Catherine d'Aulnoy + +Release Date: May 10, 2006 [EBook #18368] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME II *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<h1>Marie-Catherine Baronne d'Aulnoy</h1> +<h1>CONTES</h1> +<h3>Tome II</h3> +<hr style="width: 65%;" /> +<table summary="table"> +<tr><td> +<a name="table" id="table"></a><h3>Table des matières</h3> +<a href="#La_Chatte_Blanche"><b>La Chatte Blanche</b></a><br /> +<a href="#Le_Rameau_dOr"><b>Le Rameau d'Or</b></a><br /> +<a href="#Le_Pigeon_et_la_Colombe"><b>Le Pigeon et la Colombe</b></a><br /> +<a href="#Le_Prince_Marcassin"><b>Le Prince Marcassin</b></a><br /> +<a href="#La_Princesse_Belle-Etoile"><b>La Princesse Belle-Étoile</b></a><br /> +</td></tr> +</table> +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="La_Chatte_Blanche" id="La_Chatte_Blanche"></a><a href="#table">La Chatte Blanche</a></h2> + +<p>Il était une fois un roi qui avait trois fils bien faits et courageux; +il eut peur que l'envie de régner ne leur prît avant sa mort; il courait +même certains bruits qu'ils cherchaient à s'acquérir des créatures, et +que c'était pour lui ôter son royaume. Le roi se sentait vieux, mais son +esprit et sa capacité n'ayant point diminué, il n'avait pas envie de +leur céder une place qu'il remplissait si dignement; il pensa donc que +le meilleur moyen de vivre en repos, c'était de les amuser par des +promesses dont il saurait toujours éluder l'effet.</p> + +<p>Il les appela dans son cabinet, et après leur avoir parlé avec beaucoup +de bonté, il ajouta: «Vous conviendrez avec moi, mes chers enfants, que +mon grand âge ne permet pas que je m'applique aux affaires de mon État +avec autant de soin que je le faisais autrefois. Je crains que mes +sujets n'en souffrent, je veux mettre ma couronne sur la tête de l'un de +vous autres; mais il est bien juste que, pour un tel présent, vous +cherchiez les moyens de me plaire, dans le dessein que j'ai de me +retirer à la campagne. Il me semble qu'un petit chien adroit, joli et +fidèle me tiendrait bonne compagnie: de sorte que sans choisir mon fils +aîné plutôt que mon cadet, je vous déclare que celui des trois qui +m'apportera le plus beau petit chien sera aussitôt mon héritier.» Ces +princes demeurèrent surpris de l'inclination de leur père pour un petit +chien mais les deux cadets y pouvaient trouver leur compte, et ils +acceptèrent avec plaisir la commission d'aller en chercher un; l'aîné +était trop timide ou trop respectueux pour représenter ses droits. Ils +prirent congé du roi; il leur donna de l'argent et des pierreries, +ajoutant que dans un an sans y manquer ils revinssent, au même jour et à +la même heure, lui apporter leurs petits chiens.</p> + +<p>Avant de partir, ils allèrent dans un château qui n'était qu'à une lieue +de la ville. Ils y menèrent leurs plus confidents, et firent de grands +festins, où les trois frères se promirent une amitié éternelle, qu'ils +agiraient dans l'affaire en question sans jalousie et sans chagrin, et +que le plus heureux ferait toujours part de sa fortune aux autres; enfin +ils partirent, réglant qu'ils se trouveraient à leur retour dans le même +château, pour aller ensemble chez le roi; ils ne voulurent être suivis +de personne, et changèrent leurs noms pour n'être pas connus.</p> + +<p>Chacun prit une route différente: les deux aînés eurent beaucoup +d'aventures; mais je ne m'attache qu'à celles du cadet. Il était +gracieux, il avait l'esprit gai et réjouissant, la tête admirable, la +taille noble, les traits réguliers, de belles dents, beaucoup d'adresse +dans tous les exercices qui conviennent à un prince. Il chantait +agréablement, il touchait le luth et le théorbe avec une délicatesse qui +charmait, il savait peindre. En un mot, il était très accompli; et pour +sa valeur, elle allait jusqu'à l'intrépidité.</p> + +<p>Il n'y avait guère de jours qu'il n'achetât des chiens, de grands, de +petits, des lévriers, des dogues, limiers, chiens de chasse, épagneuls, +barbets, bichons; dès qu'il en avait un beau, et qu'il en trouvait un +plus beau, il laissait aller le premier pour garder l'autre; car il +aurait été impossible qu'il eût mené tout seul trente ou quarante mille +chiens, et il ne voulait ni gentilshommes, ni valets de chambre, ni +pages à sa suite. Il avançait toujours son chemin, n'ayant point +déterminé jusqu'où il irait, lorsqu'il fut surpris de la nuit, du +tonnerre et de la pluie dans une forêt, dont il ne pouvait plus +reconnaître les sentiers.</p> + +<p>Il prit le premier chemin, et après avoir marché longtemps, il aperçut +un peu de lumière; ce qui lui persuada qu'il y avait quelque maison +proche, où il se mettrait à l'abri jusqu'au lendemain. Ainsi guidé par +la lumière qu'il voyait, il arriva à la porte d'un château, le plus +superbe qui se soit jamais imaginé. Cette porte était d'or, couverte +d'escarboucles, dont la lumière vive et pure éclairait tous les +environs. C'était elle que le prince avait vue de fort loin; les murs +étaient d'une porcelaine transparente, mêlée de plusieurs couleurs, qui +représentaient l'histoire de toutes les fées, depuis la création du +monde jusqu'alors; les fameuses aventures de Peau-d'Âne, de Finette, de +l'Oranger, de Gracieuse, de la Belle au bois dormant, de Serpentin-Vert, +et de cent autres, n'y étaient pas oubliées. Il fut charmé d'y +reconnaître le prince Lutin, car c'était son oncle à la mode de +Bretagne. La pluie et le mauvais temps l'empêchèrent de s'arrêter +davantage dans un lieu où il se mouillait jusqu'aux os, outre qu'il ne +voyait point du tout aux endroits où la lumière des escarboucles ne +pouvait s'étendre.</p> + +<p>Il revint à la porte d'or; il vit un pied de chevreuil attaché à une +chaîne toute de diamant, il admira cette magnificence, et la sécurité +avec laquelle on vivait dans le château. Car enfin, disait-il, qui +empêche les voleurs de venir couper cette chaîne, et d'arracher les +escarboucles? Ils se feraient riches pour toujours.</p> + +<p>Il tira le pied de chevreuil, et aussitôt il entendit sonner une cloche, +qui lui parut d'or ou d'argent par le son qu'elle rendait; au bout d'un +moment la porte fut ouverte, sans qu'il aperçût autre chose qu'une +douzaine de mains en l'air, qui tenaient chacune un flambeau. Il demeura +si surpris qu'il hésitait à avancer, quand il sentit d'autres mains qui +le poussaient par derrière avec assez de violence. Il marcha donc fort +inquiet, et, à tout hasard, il porta la main sur la garde de son épée; +mais en entrant dans un vestibule tout incrusté de porphyre et de lapis, +il entendit deux voix ravissantes qui chantaient ces paroles:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Des mains que vous voyez ne prenez point d'ombrage,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et ne craignez,</i> en <i>ce séjour,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que les charmes d'un beau visage,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Si votre coeur veut fuir l'amour.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Il ne put croire qu'on l'invitât de si bonne grâce pour lui faire +ensuite du mal; de sorte que se sentant poussé vers une grande porte de +corail, qui s'ouvrit dès qu'il s'en fut approché, il entra dans un salon +de nacre de perle, et ensuite dans plusieurs chambres ornées +différemment, et si riches par les peintures et les pierreries qu'il en +était comme enchanté. Mille et mille lumières attachées depuis la voûte +du salon jusqu'en bas éclairaient une partie des autres appartements, +qui ne laissaient pas d'être remplis de lustres, de girandoles, et de +gradins couverts de bougies; enfin la magnificence était telle qu'il +n'était pas aisé de croire que ce fût une chose possible.</p> + +<p>Après avoir passé dans soixante chambres, les mains qui le conduisaient +l'arrêtèrent; il vit un grand fauteuil de commodité, qui s'approcha tout +seul de la cheminée. En même temps le feu s'alluma, et les mains qui lui +semblaient fort belles, blanches, petites, grassettes et bien +proportionnées le déshabillèrent, car il était mouillé comme je l'ai +déjà dit, et l'on avait peur qu'il ne s'enrhumât. On lui présenta, sans +qu'il vît personne, une chemise aussi belle que pour un jour de noces, +avec une robe de chambre d'une étoffe glacée d'or, brodée de petites +émeraudes qui formaient des chiffres. Les mains sans corps approchèrent +de lui une table, sur laquelle sa toilette fut mise. Rien n'était plus +magnifique; elles le peignèrent avec une légèreté et une adresse dont il +fut fort content. Ensuite on le rhabilla, mais ce ne fut pas avec ses +habits, on lui en apporta de beaucoup plus riches. Il admirait +silencieusement tout ce qui se passait, et quelquefois il lui prenait de +petits mouvements de frayeur, dont il n'était pas tout à fait le maître.</p> + +<p>Après qu'on l'eut poudré, frisé, parfumé, paré, ajusté, et rendu plus +beau qu'Adonis, les mains le conduisirent dans une salle superbe par ses +dorures et ses meubles. On voyait autour l'histoire des plus fameux +chats: Rodillardus pendu par les pieds au conseil des rats, Chat botté +marquis de Carabas, le Chat qui écrit, la Chatte devenue femme, les +sorciers devenus chats, le sabbat et toutes ses cérémonies; enfin rien +n'était plus singulier que ces tableaux.</p> + +<p>Le couvert était mis; il y en avait deux, chacun garni de son cadenas +d'or; le buffet surprenait par la quantité de vases de cristal de roche +et de mille pierres rares. Le prince ne savait pour qui ces deux +couverts étaient mis, lorsqu'il vit des chats qui se placèrent dans un +petit orchestre, ménagé exprès; l'un tenait un livre avec des notes les +plus extraordinaires du monde, l'autre un rouleau de papier dont il +battait la mesure, et les autres avaient de petites guitares. Tout d'un +coup chacun se mit à miauler sur différents tons, et à gratter les +cordes des guitares avec ses ongles; c'était la plus étrange musique que +l'on eût jamais entendue. Le prince se serait cru en enfer, s'il n'avait +pas trouvé ce palais trop merveilleux pour donner dans une pensée si peu +vraisemblable; mais il se bouchait les oreilles, et riait de toute sa +force, de voir les différentes postures et les grimaces de ces nouveaux +musiciens.</p> + +<p>Il rêvait aux différentes choses qui lui étaient déjà arrivées dans ce +château, lorsqu'il vit entrer une petite figure qui n'avait pas une +coudée de haut. Cette bamboche se couvrait d'un long voile de crêpe +noir. Deux chats la menaient; ils étaient vêtus de deuil, en manteau, et +l'épée au côté; un nombreux cortège de chats venait après; les uns +portaient des ratières pleines de rats, et les autres des souris dans +des cages.</p> + +<p>Le prince ne sortait point d'étonnement; il ne savait que penser. La +figurine noire s'approcha; et levant son voile, il aperçut la plus belle +petite chatte blanche qui ait jamais été et qui sera jamais. Elle avait +l'air fort jeune et fort triste; elle se mit à faire un miaulis si doux +et si charmant qu'il allait droit au coeur; elle dit au prince: «Fils de +roi, sois le bien venu, ma miaularde majesté te voit avec +plaisir.—Madame la Chatte, dit le prince, vous êtes bien généreuse de +me recevoir avec tant d'accueil, mais vous ne me paraissez pas une +bestiole ordinaire; le don que vous avez de la parole, et le superbe +château que vous possédez, en sont des preuves assez évidentes.—Fils de +roi, reprit Chatte Blanche, je te prie, cesse de me faire des +compliments, je suis simple dans mes discours et dans mes manières, mais +j'ai un bon coeur. Allons, continua-t-elle, que l'on serve, et que les +musiciens se taisent, car le prince n'entend pas ce qu'ils disent.—Et +disent-ils quelque chose, madame? reprit-il.—Sans doute, +continua-t-elle; nous avons ici des poètes qui ont infiniment d'esprit, +et si vous restez un peu parmi nous, vous aurez lieu d'en être +convaincu.—Il ne faut que vous entendre pour le croire, dit galamment +le prince; mais aussi, madame, je vous regarde comme une chatte fort +rare.»</p> + +<p>L'on apporta le souper, les mains dont les corps étaient invisibles +servaient. L'on mit d'abord sur la table deux bisques, l'une de +pigeonneaux, et l'autre de souris fort grasses. La vue de l'une empêcha +le prince de manger de l'autre, se figurant que le même cuisinier les +avait accommodées: mais la petite chatte, qui devina par la mine qu'il +faisait ce qu'il avait dans l'esprit, l'assura que sa cuisine était à +part, et qu'il pouvait manger de ce qu'on lui présenterait avec +certitude qu'il n'y aurait ni rats, ni souris.</p> + +<p>Le prince ne se le fit pas dire deux fois, croyant bien que la belle +petite chatte ne voudrait pas le tromper. Il remarqua qu'elle avait à sa +patte un portrait fait en table; cela le surprit. Il la pria de le lui +montrer, croyant que c'était maître Minagrobis. Il fut bien étonné de +voir un jeune homme si beau qu'il était à peine croyable que la nature +en pût former un semblable, et qui lui ressemblait si fort qu'on +n'aurait pu le peindre mieux. Elle soupira, et devenant encore plus +triste, elle garda un profond silence. Le prince vit bien qu'il y avait +quelque chose d'extraordinaire là-dessous; cependant il n'osa s'en +informer, de peur de déplaire à la chatte, ou de la chagriner. Il +l'entretint de toutes les nouvelles qu'il savait, et il la trouva fort +instruite des différents intérêts des princes, et des autres choses qui +se passaient dans le monde.</p> + +<p>Après le souper, Chatte Blanche convia son hôte d'entrer dans un salon +où il y avait un théâtre, sur lequel douze chats et douze singes +dansèrent un ballet. Les uns étaient vêtus en Maures, et les autres en +Chinois. Il est aisé de juger des sauts et des cabrioles qu'ils +faisaient, et de temps en temps ils se donnaient des coups de griffes; +c'est ainsi que la soirée finit. Chatte Blanche donna le bonsoir à son +hôte; les mains qui l'avaient conduit jusque-là le reprirent et le +menèrent dans un appartement tout opposé à celui qu'il avait vu. Il +était moins magnifique que galant; tout était tapissé d'ailes de +papillons, dont les diverses couleurs formaient mille fleurs +différentes. Il y avait aussi des plumes d'oiseaux très rares, et qui +n'ont peut-être jamais été vus que dans ce lieu-là. Les lits étaient de +gaze, rattachés par mille noeuds de rubans. C'étaient de grandes glaces +depuis le plafond jusqu'au parquet, et les bordures d'or ciselé +représentaient mille petits amours.</p> + +<p>Le prince se coucha sans dire mot, car il n'y avait pas moyen de faire +la conversation avec les mains qui le servaient; il dormit peu, et fut +réveillé par un bruit confus. Les mains aussitôt le tirèrent de son lit, +et lui mirent un habit de chasse. Il regarda dans la cour du château, il +aperçut plus de cinq cents chats, dont les uns menaient des lévriers en +laisse, les autres sonnaient du cor; c'était une grande fête. Chatte +Blanche allait à la chasse; elle voulait que le prince y vînt. Les +officieuses mains lui présentèrent un cheval de bois qui courait à toute +bride, et qui allait le pas à merveille; il fit quelque difficulté d'y +monter, disant qu'il s'en fallait beaucoup qu'il ne fût chevalier errant +comme don Quichotte: mais sa résistance ne servit de rien, on le planta +sur le cheval de bois. Il avait une housse et une selle en broderie d'or +et de diamants. Chatte Blanche montait un singe, le plus beau et le plus +superbe qui se soit encore vu; elle avait quitté son grand voile, et +portait un bonnet à la dragonne, qui lui donnait un air si résolu que +toutes les souris du voisinage en avaient peur. Il ne s'était jamais +fait une chasse plus agréable; les chats couraient plus vite que les +lapins et les lièvres; de sorte que, lorsqu'ils en prenaient, Chatte +Blanche faisait faire la curée devant elle, et il s'y passait mille +tours d'adresse très réjouissants; les oiseaux n'étaient pas de leur +côté trop en sûreté, car les chatons grimpaient aux arbres, et le maître +singe portait Chatte Blanche jusque dans les nids des aigles, pour +disposer à sa volonté des petites altesses aiglonnes.</p> + +<p>La chasse étant finie, elle prit un cor qui était long comme le doigt, +mais qui rendait un son si clair et si haut qu'on l'entendait aisément +de dix lieues: dès qu'elle eut sonné deux ou trois fanfares, elle fut +environnée de tous les chats du pays, les uns paraissaient en l'air, +montés sur des chariots, les autres dans des barques abordaient par eau, +enfin, il ne s'en est jamais tant vu. Ils étaient presque tous habillés +de différentes manières: elle retourna au château avec ce pompeux +cortège, et pria le prince d'y venir. Il le voulut bien, quoiqu'il lui +semblât que tant de chatonnerie tenait un peu du sabbat et du sorcier, +et que la chatte parlante l'étonnât plus que tout le reste.</p> + +<p>Dès qu'elle fut rentrée chez elle, on lui mit son grand voile noir; elle +soupa avec le prince, il avait faim, et mangea de bon appétit; l'on +apporta des liqueurs dont il but avec plaisir, et sur-le-champ elles lui +ôtèrent le souvenir du petit chien qu'il devait porter au roi. Il ne +pensa plus qu'à miauler avec Chatte Blanche, c'est-à-dire, à lui tenir +bonne et fidèle compagnie; il passait les jours en fêtes agréables, +tantôt à la pêche ou à la chasse, puis l'on faisait des ballets, des +carrousels, et mille autres choses où il se divertissait très bien; +souvent même la belle chatte composait des vers et des chansonnettes +d'un style si passionné qu'il semblait qu'elle avait le coeur tendre, et +que l'on ne pouvait parler comme elle faisait sans aimer; mais son +secrétaire, qui était un vieux chat, écrivait si mal que, encore que ses +ouvrages aient été conservés, il est impossible de les lire.</p> + +<p>Le prince avait oublié jusqu'à son pays. Les mains dont j'ai parlé +continuaient de le servir. Il regrettait quelquefois de n'être pas chat, +pour passer sa vie dans cette bonne compagnie. «Hélas! disait-il à +Chatte Blanche, que j'aurai de douleur de vous quitter; je vous aime si +chèrement! ou devenez fille, ou rendez-moi chat.» Elle trouvait son +souhait fort plaisant, et ne lui faisait que des réponses obscures, où +il ne comprenait presque rien.</p> + +<p>Une année s'écoule bien vite quand on n'a ni souci ni peine, qu'on se +réjouit et qu'on se porte bien. Chatte Blanche savait le temps où il +devait retourner; et comme il n'y pensait plus, elle l'en fit souvenir. +«Sais-tu, dit-elle, que tu n'as que trois jours pour chercher le petit +chien que le roi ton père souhaite, et que tes frères en ont trouvé de +fort beaux?» Le prince revint à lui, et s'étonnant de sa négligence: +«Par quel charme secret, s'écria-t-il, ai-je oublié la chose du monde +qui m'est la plus importante? Il y va de ma gloire et de ma fortune; où +prendrai-je un chien tel qu'il le faut pour gagner un royaume, et un +cheval assez diligent pour faire tant de chemin?» Il commença de +s'inquiéter, et s'affligea beaucoup.</p> + +<p>Chatte Blanche lui dit, en s'adoucissant: «Fils de roi, ne te chagrine +point, je suis de tes amies; tu peux rester encore ici un jour, et +quoiqu'il y ait cinq cents lieues d'ici à ton pays, le bon cheval de +bois t'y portera en moins de douze heures.—Je vous remercie, belle +Chatte, dit le prince; mais il ne me suffit pas de retourner vers mon +père, il faut que je lui porte un petit chien.—Tiens, lui dit Chatte +Blanche, voici un gland où il y en a un plus beau que la canicule.—Oh, +dit le prince, madame la Chatte, Votre Majesté se moque de +moi.—Approche le gland de ton oreille, continua-t-elle, et tu +l'entendras japper.» Il obéit. Aussitôt le petit chien fit jap, jap, et +le prince demeura transporté de joie, car tel chien qui tient dans un +gland doit être fort petit. Il voulait l'ouvrir, tant il avait envie de +le voir, mais Chatte Blanche lui dit qu'il pourrait avoir froid par les +chemins, et qu'il valait mieux attendre qu'il fût devant le roi son +père. Il la remercia mille fois, et lui dit un adieu très tendre. «Je +vous assure, ajouta-t-il, que les jours m'ont paru si courts avec vous +que je regrette en quelque façon de vous laisser ici; et quoique vous y +soyez souveraine, et que tous les chats qui vous font la cour aient plus +d'esprit et de galanterie que les nôtres, je ne laisse pas de vous +convier de venir avec moi.» La Chatte ne répondit à cette proposition +que par un profond soupir.</p> + +<p>Ils se quittèrent; le prince arriva le premier au château où le +rendez-vous avait été réglé avec ses frères. Ils s'y rendirent peu +après, et demeurèrent surpris de voir dans la cour un cheval de bois qui +sautait mieux que tous ceux que l'on a dans les académies.</p> + +<p>Le prince vint au-devant d'eux. Ils s'embrassèrent plusieurs fois, et se +rendirent compte de leurs voyages; mais notre prince déguisa à ses +frères la vérité de ses aventures, et leur montra un méchant chien, qui +servait à tourner la broche, disant qu'il l'avait trouvé si joli que +c'était celui qu'il apportait au roi. Quelque amitié qu'il y eût entre +eux, les deux aînés sentirent une secrète joie du mauvais choix de leur +cadet: ils étaient à table, et se marchaient sur le pied, comme pour se +dire qu'ils n'avaient rien à craindre de ce côté-là.</p> + +<p>Le lendemain ils partirent ensemble dans un même carrosse. Les deux fils +aînés du roi avaient de petits chiens dans des paniers, si beaux et si +délicats que l'on osait à peine les toucher. Le cadet portait le pauvre +tournebroche, qui était si crotté que personne ne pouvait le souffrir. +Lorsqu'ils furent dans le palais, chacun les environna pour leur +souhaiter la bienvenue; ils entrèrent dans l'appartement du roi. +Celui-ci ne savait en faveur duquel décider, car les petits chiens qui +lui étaient présentés par ses deux aînés étaient presque d'une égale +beauté, et ils se disputaient déjà l'avantage de la succession, lorsque +leur cadet les mit d'accord en tirant de sa poche le gland que Chatte +Blanche lui avait donné. Il l'ouvrit promptement, puis chacun vit un +petit chien couché sur du coton. Il passait au milieu d'une bague sans y +toucher. Le prince le mit par terre, aussitôt il commença de danser la +sarabande avec des castagnettes, aussi légèrement que la plus célèbre +Espagnole. Il était de mille couleurs différentes, ses soies et ses +oreilles traînaient par terre. Le roi demeura fort confus, car il était +impossible de trouver rien à redire à la beauté du toutou.</p> + +<p>Cependant il n'avait aucune envie de se défaire de sa couronne. Le plus +petit fleuron lui était plus cher que tous les chiens de l'univers. Il +dit donc à ses enfants qu'il était satisfait de leurs peines; mais +qu'ils avaient si bien réussi dans la première chose qu'il avait +souhaitée d'eux qu'il voulait encore éprouver leur habileté avant de +tenir parole; qu'ainsi il leur donnait un an à chercher par terre et par +mer une pièce de toile si fine qu'elle passât par le trou d'une aiguille +à faire du point de Venise. Ils demeurèrent tous trois très affligés +d'être en obligation de retourner à une nouvelle quête. Les deux +princes, dont les chiens étaient moins beaux que celui de leur cadet, y +consentirent. Chacun partit de son côté, sans se faire autant d'amitié +que la première fois, car le tournebroche les avait un peu refroidis.</p> + +<p>Notre prince reprit son cheval de bois; et sans vouloir chercher +d'autres secours que ceux qu'il pourrait espérer de l'amitié de Chatte +Blanche, il partit en toute diligence, et retourna au château où elle +l'avait si bien reçu. Il en trouva toutes les portes ouvertes; les +fenêtres, les toits, les tours et les murs étaient bien éclairés de cent +mille lampes, qui faisaient un effet merveilleux. Les mains qui +l'avaient si bien servi s'avancèrent au-devant de lui, prirent la bride +de l'excellent cheval de bois, qu'elles menèrent à l'écurie, pendant que +le prince entrait dans la chambre de Chatte Blanche.</p> + +<p>Elle était couchée dans une petite corbeille, sur un matelas de satin +blanc très propre. Elle avait des cornettes négligées, et paraissait +abattue; mais quand elle aperçut le prince, elle fit mille sauts et +autant de gambades, pour lui témoigner la joie qu'elle avait. «Quelque +sujet que j'eusse, lui dit-elle, d'espérer ton retour, je t'avoue, fils +de roi, que je n'osais m'en flatter; et je suis ordinairement si +malheureuse dans les choses que je souhaite, que celle-ci me surprend.» +Le prince reconnaissant lui fit mille caresses; il lui conta le succès +de son voyage, qu'elle savait peut-être mieux que lui, et que le roi +voulait une pièce de toile qui pût passer par le trou d'une aiguille; +qu'à la vérité il croyait la chose impossible, mais qu'il n'avait pas +laissé de la tenter, se promettant tout de son amitié et de son secours. +Chatte Blanche, prenant un air plus sérieux, lui dit que c'était une +affaire à laquelle il fallait penser, que par bonheur elle avait dans +son château des chattes qui filaient fort bien, qu'elle-même y mettrait +la griffe, et qu'elle avancerait cette besogne; qu'ainsi il pouvait +demeurer tranquille, sans aller bien loin chercher ce qu'il trouverait +plus aisément chez elle qu'en aucun lieu du monde.</p> + +<p>Les mains parurent, elles portaient des flambeaux; et le prince les +suivant avec Chatte Blanche entra dans une magnifique galerie qui +régnait le long d'une grande rivière, sur laquelle on tira un grand feu +d'artifice surprenant. L'on y devait brûler quatre chats, dont le procès +était fait dans les formes. Ils étaient accusés d'avoir mangé le rôti du +souper de Chatte Blanche, son fromage, son lait, d'avoir même conspiré +contre sa personne avec Martafax et L'hermite, fameux rats de la contrée, +et tenus pour tels par La Fontaine, auteur très véritable: mais avec +tout cela, l'on savait qu'il y avait beaucoup de cabale dans cette +affaire, et que la plupart des témoins étaient subornés. Quoi qu'il en +soit, le prince obtint leur grâce. Le feu d'artifice ne fit mal à +personne, et l'on n'a encore jamais vu de si belles fusées.</p> + +<p>L'on servit ensuite une médianoche très propre, qui causa plus de +plaisir au prince que le feu, car il avait grand faim, et son cheval de +bois l'avait mené si vite qu'il n'a jamais été de diligence pareille. +Les jours suivants se passèrent comme ceux qui les avaient précédés, +avec mille fêtes différentes, dont l'ingénieuse Chatte Blanche régalait +son hôte. C'est peut-être le premier mortel qui se soit si bien diverti +avec des chats, sans avoir d'autre compagnie.</p> + +<p>Il est vrai que Chatte Blanche avait l'esprit agréable, liant, et +presque universel. Elle était plus savante qu'il n'est permis à une +chatte de l'être. Le prince s'en étonnait quelquefois: «Non, lui +disait-il, ce n'est point une chose naturelle que tout ce que je +remarque de merveilleux en vous: si vous m'aimez, charmante minette, +apprenez-moi par quel prodige vous pensez et vous parlez si juste qu'on +pourrait vous recevoir dans les académies fameuses des plus beaux +esprits?—Cesse tes questions, fils de roi, lui disait-elle, il ne m'est +pas permis d'y répondre, et tu peux pousser tes conjectures aussi loin +que tu voudras, sans que je m'y oppose; qu'il te suffise que j'aie +toujours pour toi patte de velours, et que je m'intéresse tendrement +dans tout ce qui te regarde.»</p> + +<p>Insensiblement cette seconde année s'écoula comme la première, le prince +ne souhaitait guère de choses que les mains diligentes ne lui +apportassent sur-le-champ, soit des livres, des pierreries, des +tableaux, des médailles antiques; enfin il n'avait qu'à dire je veux un +tel bijou, qui est dans le cabinet du Mogol ou du roi de Perse, telle +statue de Corinthe ou de la Grèce, il voyait aussitôt devant lui ce +qu'il désirait, sans savoir ni qui l'avait apporté, ni d'où il venait. +Cela ne laisse pas d'avoir ses agréments; et pour se délasser, l'on est +quelquefois bien aise de se voir maître des plus beaux trésors de la +terre.</p> + +<p>Chatte Blanche, qui veillait toujours aux intérêts du prince, l'avertit +que le temps de son départ approchait, qu'il pouvait se tranquilliser +sur la pièce de toile qu'il désirait, et qu'elle lui en avait fait une +merveilleuse; elle ajouta qu'elle voulait cette fois-ci lui donner un +équipage digne de sa naissance, et sans attendre sa réponse, elle +l'obligea de regarder dans la grande cour du château. Il y avait une +calèche découverte, d'or émaillé de couleur de feu, avec mille devises +galantes, qui satisfaisaient autant l'esprit que les yeux. Douze chevaux +blancs comme la neige, attachés quatre à quatre de front, la traînaient, +chargés de harnais de velours couleur de feu en broderie de diamants, et +garnis de plaques d'or. La doublure de la calèche était pareille, et +cent carrosses à huit chevaux, tous remplis de seigneurs de grande +apparence, très superbement vêtus, suivaient cette calèche. Elle était +encore accompagnée par mille gardes du corps dont les habits étaient si +couverts de broderie que l'on n'apercevait point l'étoffe; ce qui était +singulier, c'est qu'on voyait partout le portrait de Chatte Blanche, +soit dans les devises de la calèche, ou sur les habits des gardes du +corps, ou attachés avec un ruban du justaucorps de ceux qui faisaient le +cortège, comme un ordre nouveau dont elle les avait honorés.</p> + +<p>«Va, dit-elle au prince, va paraître à la cour du roi ton père, d'une +manière si somptueuse que tes airs magnifiques servent à lui en imposer, +afin qu'il ne te refuse plus la couronne que tu mérites. Voilà une noix, +ne la casse qu'en sa présence, tu y trouveras la pièce de toile que tu +m'as demandée.—Aimable Blanchette, lui dit-il, je vous avoue que je +suis si pénétré de vos bontés, que si vous y vouliez consentir, je +préférerais de passer ma vie avec vous à toutes les grandeurs que j'ai +lieu de me promettre ailleurs.—Fils de roi, répliqua-t-elle, je suis +persuadée de la bonté de ton coeur, c'est une marchandise rare parmi les +princes, ils veulent être aimés de tout le monde, et ne veulent rien +aimer; mais tu montres assez que la règle générale a son exception. Je +te tiens compte de l'attachement que tu témoignes pour une petite Chatte +Blanche, qui dans le fond n'est propre à rien qu'à prendre des souris.» +Le prince lui baisa la patte, et partit.</p> + +<p>L'on aurait de la peine à croire la diligence qu'il fit, si l'on ne +savait déjà de quelle manière le cheval de bois l'avait porté en moins +de deux jours à plus de cinq cents lieues du château; de sorte que le +même pouvoir qui anima celui-là pressa si fort les autres qu'ils ne +restèrent que vingt-quatre heures sur le chemin; ils ne s'arrêtèrent en +aucun endroit, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés chez le roi, où les +deux frères aînés du prince s'étaient déjà rendus; de sorte que ne +voyant point paraître leur cadet, ils s'applaudissaient de sa +négligence, et se disaient tout bas l'un à l'autre: «Voilà qui est bien +heureux, il est mort ou malade, il ne sera point notre rival dans +l'affaire importante qui va se traiter.» Aussitôt ils déployèrent leurs +toiles, qui à la vérité étaient si fines qu'elles passaient par le trou +d'une grosse aiguille, mais dans une petite, cela ne se pouvait; et le +roi, très aise de ce prétexte de dispute, leur montra l'aiguille qu'il +avait proposée et que les magistrats, par son ordre, apportèrent du +trésor de la ville, où elle avait été soigneusement enfermée.</p> + +<p>Il y avait beaucoup de murmure sur cette dispute. Les amis des princes, +et particulièrement ceux de l'aîné, car c'était sa toile qui était la +plus belle, disaient que c'était là une franche chicane, où il entrait +beaucoup d'adresse et de normanisme. Les créatures du roi soutenaient +qu'il n'était point obligé de tenir des conditions qu'il n'avait pas +proposées; enfin, pour les mettre tous d'accord, l'on entendit un bruit +charmant de trompettes, de timbales et de hautbois; c'était notre prince +qui arrivait en pompeux appareil. Le roi et ses deux fils demeurèrent +aussi étonnés les uns que les autres d'une si grande magnificence.</p> + +<p>Après qu'il eut salué respectivement son père, embrassé ses frères, il +tira d'une boîte couverte de rubis la noix qu'il cassa; il croyait y +trouver la pièce de toile tant vantée; mais il y avait au lieu une +noisette. Il cassa encore, et demeura surpris de voir un noyau de +cerise. Chacun se regardait, le roi riait tout doucement, et se moquait +que son fils eût été assez crédule pour croire apporter dans une noix +une pièce de toile: mais pourquoi ne l'aurait-il pas cru, puisqu'il a +déjà donné un petit chien qui tenait dans un gland? Il cassa donc le +noyau de cerise, qui était rempli de son amande; alors il s'éleva un +grand bruit dans la chambre, l'on n'entendait autre chose que: «Le +prince cadet est la dupe de l'aventure.» Il ne répondit rien aux +mauvaises plaisanteries des courtisans; il ouvre l'amande, et trouve un +grain de blé puis dans le grain de blé un grain de millet. Oh! c'est la +vérité qu'il commença à se défier, et marmotta entre ses dents: «Chatte +Blanche, Chatte Blanche, tu t'es moquée de moi.» Il sentit dans ce +moment la griffe d'un chat sur sa main, dont il fut si bien égratigné +qu'il saignait. Il ne savait si cette griffade était faite pour lui +donner du coeur, ou lui faire perdre courage. Cependant il ouvrit le +grain de millet, et l'étonnement de tout le monde ne fut pas petit, +quand il en tira une pièce de toile de quatre cents aunes, si +merveilleuse que tous les oiseaux, les animaux et les poissons y étaient +peints avec les arbres, les fruits et les plantes de la terre, les +rochers, les raretés et les coquillages de la mer, le soleil, la lune, +les étoiles, les astres et les planètes des cieux: il y avait encore le +portrait des rois et autres souverains qui régnaient pour lors dans le +monde; celui de leurs femmes, de leurs maîtresses, de leurs enfants et +de tous leurs sujets, sans que le plus petit polisson y fût oublié. +Chacun dans son état faisait le personnage qui lui convenait, et vêtu à +la mode de son pays. Lorsque le roi vit cette pièce de toile, il devint +aussi pâle que le prince était devenu rouge de la chercher si longtemps. +L'on présenta l'aiguille, et elle y passa et repassa six fois. Le roi et +les deux princes aînés gardaient un morne silence, quoique la beauté si +rare de cette toile les forçât de temps en temps de dire que tout ce qui +était dans l'univers ne lui était pas comparable.</p> + +<p>Le roi poussa un profond soupir, et se tournant vers ses enfants: «Rien +ne peut, leur dit-il, me donner tant de consolation dans ma vieillesse +que de reconnaître votre déférence pour moi, je souhaite donc que vous +vous mettiez à une nouvelle épreuve. Allez encore voyager un an, et +celui qui au bout de l'année ramènera la plus belle fille l'épousera, et +sera couronné roi à son mariage; c'est aussi bien une nécessité que mon +successeur se marie. Je jure, je promets, que je ne différerai plus à +donner la récompense que j'ai promise.»</p> + +<p>Toute l'injustice roulait sur notre prince. Le petit chien et la pièce +de toile méritaient dix royaumes plutôt qu'un; mais il était si bien né +qu'il ne voulut point contrarier la volonté de son père; et sans +différer, il remonta dans sa calèche: tout son équipage le suivit, et il +retourna auprès de sa chère Chatte Blanche; elle savait le jour et le +moment qu'il devait arriver, tout était jonché de fleurs sur le chemin, +mille cassolettes fumaient de tous côtés, et particulièrement dans le +château. Elle était assise sur un tapis de Perse, et sous un pavillon de +drap d'or, dans une galerie où elle pouvait le voir revenir. Il fut reçu +par les mains qui l'avaient toujours servi. Tous les chats grimpèrent +sur les gouttières pour le féliciter par un miaulage désespéré.</p> + +<p>«Eh bien, fils de roi, lui dit-elle, te voilà donc encore revenu sans +couronne?—Madame, répliqua-t-il, vos bontés m'avaient mis en état de la +gagner: mais je suis persuadé que le roi aurait plus de peine à s'en +défaire que je n'aurais de plaisir à la posséder.—N'importe, dit-elle, +il ne faut rien négliger pour la mériter, je te servirai dans cette +occasion; et puisqu'il faut que tu mènes une belle fille à la cour de +ton père, je t'en chercherai quelqu'une qui te fera gagner le prix; +cependant réjouissons-nous, j'ai ordonné un combat naval entre mes chats +et les terribles rats de la contrée. Mes chats seront peut-être +embarrassés, car ils craignent l'eau; mais aussi ils auraient trop +d'avantage, et il faut, autant qu'on le peut, égaler toutes choses.» Le +prince admira la prudence de madame Minette. Il la loua beaucoup, et fut +avec elle sur une terrasse qui donnait vers la mer.</p> + +<p>Les vaisseaux des chats consistaient en de grands morceaux de liège, sur +lesquels ils voguaient assez commodément. Les rats avaient joint +plusieurs coques d'oeufs, et c'étaient là leurs navires. Le combat +s'opiniâtra cruellement; les rats se jetaient dans l'eau, et nageaient +bien mieux que les chats; de sorte que vingt fois ils furent vainqueurs +et vaincus; mais Minagrobis, amiral de la flotte chatonique, réduisit la +gente ratonienne dans le dernier désespoir. Il mangea à belles dents le +général de leur flotte; c'était un vieux rat expérimenté, qui avait fait +trois fois le tour du monde dans de bons vaisseaux, où il n'était ni +capitaine, ni matelot, mais seulement croque-lardon.</p> + +<p>Chatte Blanche ne voulut pas qu'on détruisît absolument ces pauvres +infortunés. Elle avait de la politique, et songeait que s'il n'y avait +plus ni rats, ni souris dans le pays, ses sujets vivraient dans une +oisiveté qui pourrait lui devenir préjudiciable. Le prince passa cette +année comme il avait fait des autres, c'est-à-dire à la chasse, à la +pêche, au jeu, car Chatte Blanche jouait fort bien aux échecs. Il ne +pouvait s'empêcher de temps en temps de lui faire de nouvelles +questions, pour savoir par quel miracle elle parlait. Il lui demandait +si elle était fée, ou si par une métamorphose on l'avait rendue chatte; +mais comme elle ne disait jamais que ce qu'elle voulait bien dire, elle +ne répondait aussi que ce qu'elle voulait bien répondre, et c'était tant +de petits mots qui ne signifiaient rien qu'il jugea aisément qu'elle ne +voulait pas partager son secret avec lui.</p> + +<p>Rien ne s'écoule plus vite que des jours qui se passent sans peine et +sans chagrin, et si la chatte n'avait pas été soigneuse de se souvenir +du temps qu'il fallait retourner à la cour, il est certain que le prince +l'aurait absolument oublié. Elle l'avertit la veille qu'il ne tiendrait +qu'à lui d'emmener une des plus belles princesses qui fût dans le monde, +que l'heure de détruire le fatal ouvrage des fées était à la fin arrivé, +et qu'il fallait pour cela qu'il se résolût à lui couper la tête et la +queue, qu'il jetterait promptement dans le feu. «Moi, s'écria-t-il, +Blanchette! mes amours! moi, dis-je, je serais assez barbare pour vous +tuer? Ah! vous voulez sans doute éprouver mon coeur, mais soyez certaine +qu'il n'est point capable de manquer à l'amitié et à la reconnaissance +qu'il vous doit.—Non, fils de roi, continua-t-elle, je ne te soupçonne +d'aucune ingratitude; je connais ton mérite, ce n'est ni toi, ni moi qui +réglons dans cette affaire notre destinée. Fais ce que je souhaite, nous +recommencerons l'un et l'autre d'être heureux, et tu connaîtras, foi de +chatte de bien et d'honneur, que je suis véritablement ton amie.</p> + +<p>Les larmes vinrent deux ou trois fois aux yeux du jeune prince, de la +seule pensée qu'il fallait couper la tête à sa petite chatonne qui était +si jolie et si gracieuse. Il dit encore tout ce qu'il put imaginer de +plus tendre pour qu'elle l'en dispensât, elle répondait opiniâtrement +qu'elle voulait mourir de sa main; et que c'était l'unique moyen +d'empêcher que ses frères n'eussent la couronne; en un mot, elle le +pressa avec tant d'ardeur qu'il tira son épée en tremblant, et, d'une +main mal assurée, il coupa la tête et la queue de sa bonne amie la +chatte: en même temps il vit la plus charmante métamorphose qui se +puisse imaginer. Le corps de Chatte Blanche devint grand, et se changea +tout d'un coup en fille, c'est ce qui ne saurait être décrit, il n'y a +eu que celle-là d'aussi accomplie. Ses yeux ravissaient les coeurs, et +sa douceur les retenait: sa taille était majestueuse, l'air noble et +modeste, un esprit liant, des manières engageantes; enfin, elle était +au-dessus de tout ce qu'il y a de plus aimable.</p> + +<p>Le prince en la voyant demeura si surpris, et d'une surprise si +agréable, qu'il se crut enchanté. Il ne pouvait parler, ses yeux +n'étaient pas assez grands pour la regarder, et sa langue liée ne +pouvait expliquer son étonnement; mais ce fut bien autre chose, +lorsqu'il vit entrer un nombre extraordinaire de dames et de seigneurs, +qui tenant tous leur peau de chattes ou de chats jetée sur leurs épaules +vinrent se prosterner aux pieds de la reine, et lui témoigner leur joie +de la revoir dans son état naturel. Elle les reçut avec des témoignages +de bonté qui marquaient assez le caractère de son coeur. Et après avoir +tenu son cercle quelques moments, elle ordonna qu'on la laissât seule +avec le prince, et elle lui parla ainsi:</p> + +<p>«Ne pensez pas, seigneur, que j'aie toujours été chatte, ni que ma +naissance soit obscure parmi les hommes. Mon père était roi de six +royaumes. Il aimait tendrement ma mère, et la laissait dans une entière +liberté de faire tout ce qu'elle voulait. Son inclination dominante +était de voyager; de sorte qu'étant grosse de moi, elle entreprit +d'aller voir une certaine montagne, dont elle avait entendu dire des +choses surprenantes. Comme elle était en chemin, on lui dit qu'il y +avait, proche du lieu où elle passait, un ancien château de fées, le +plus beau du monde, tout au moins qu'on le croyait tel par une tradition +qui en était restée; car d'ailleurs comme personne n'y entrait, on n'en +pouvait juger, mais qu'on savait très sûrement que ces fées avaient dans +leur jardin les meilleurs fruits, les plus savoureux et délicats qui se +fussent jamais mangés.</p> + +<p>Aussitôt la reine ma mère eut une envie si violente d'en manger qu'elle +y tourna ses pas. Elle arriva à la porte de ce superbe édifice, qui +brillait d'or et d'azur de tous les côtés; mais elle y frappa +inutilement: qui que ce soit ne parut, il semblait que tout le monde y +était mort; son envie augmentant par les difficultés, elle envoya quérir +des échelles, afin que l'on pût passer par-dessus les murs du jardin, et +l'on en serait venu à bout si ces murs ne se fussent haussés à vue +d'oeil, bien que personne n'y travaillât; l'on attachait des échelles +les unes aux autres, elles rompaient sous le poids de ceux qu'on y +faisait monter, et ils s'estropiaient ou se tuaient.</p> + +<p>La reine se désespérait. Elle voyait de grands arbres chargés de fruits +qu'elle croyait délicieux, elle en voulait manger ou mourir; de sorte +qu'elle fit tendre des tentes fort riches devant le château, et elle y +resta six semaines avec toute sa cour. Elle ne dormait ni ne mangeait, +elle soupirait sans cesse, elle ne parlait que des fruits du jardin +inaccessible; enfin elle tomba dangereusement malade, sans que qui que +ce soit pût apporter le moindre remède à son mal, car les inexorables +fées n'avaient pas même paru depuis qu'elle s'était établie proche de +leur château. Tous ses officiers s'affligeaient extraordinairement: l'on +n'entendait que des pleurs et des soupirs, pendant que la reine mourante +demandait des fruits à ceux qui la servaient; mais elle n'en voulait +point d'autres que ceux qu'on lui refusait.</p> + +<p>Une nuit qu'elle s'était un peu assoupie, elle vit en se réveillant une +petite vieille, laide et décrépite, assise dans un fauteuil au chevet de +son lit. Elle était surprise que ses femmes eussent laissé approcher si +près d'elle une inconnue, lorsque celle-ci lui dit: «Nous trouvons Ta +Majesté bien importune, de vouloir avec tant d'opiniâtreté manger de nos +fruits; mais puisqu'il y va de ta précieuse vie, mes soeurs et moi +consentons à t'en donner tant que tu pourras en emporter, et tant que tu +resteras ici, pourvu que tu nous fasses un don.—Ah! ma bonne mère, +s'écria la reine, parlez, je vous donne mes royaumes, mon coeur, mon +âme, pourvu que j'aie des fruits, je ne saurais les acheter trop +cher.—Nous voulons, dit-elle, que Ta Majesté nous donne la fille que tu +portes dans ton sein; dès qu'elle sera née, nous la viendrons quérir; +elle sera nourrie parmi nous; il n'y a point de vertus, de beautés, de +sciences, dont nous ne la voulions douer: en un mot, ce sera notre +enfant, nous la rendrons heureuse; mais observe que Ta Majesté ne la +reverra plus qu'elle ne soit mariée. Si la proposition t'agrée, je vais +tout à l'heure te guérir, et te mener dans nos vergers; malgré la nuit, +tu verras assez clair pour choisir ce que tu voudras. Si ce que je te +dis ne te plaît pas, bonsoir, madame la reine, je vais dormir.—Quelque +dure que soit la loi que vous m'imposez, répondit la reine, je l'accepte +plutôt que de mourir; car il est certain que je n'ai pas un jour à +vivre, ainsi je perdrais mon enfant en me perdant. Guérissez-moi, +savante fée, continua-t-elle, et ne me laissez pas un moment sans jouir +du privilège que vous venez de m'accorder.»</p> + +<p>La fée la toucha avec une petite baguette d'or, en disant: «Que Ta +Majesté soit quitte de tous les maux qui la retiennent dans ce lit.» Il +lui sembla aussitôt qu'on lui ôtait une robe fort pesante et fort dure, +dont elle se sentait comme accablée, et qu'il y avait des endroits où +elle tenait davantage. C'était apparemment ceux où le mal était le plus +grand. Elle fit appeler toutes ses dames, et leur dit avec un visage gai +qu'elle se portait à merveille, qu'elle allait se lever, et qu'enfin ces +portes si bien verrouillées et si bien barricadées du palais de féerie +lui seraient ouvertes pour manger de beaux fruits, et pour en emporter +tant qu'il lui plairait.</p> + +<p>Il n'y eut aucune de ses dames qui ne crût la reine en délire, et que +dans ce moment elle rêvait à ces fruits qu'elle avait tant souhaités; de +sorte qu'au lieu de lui répondre, elles se prirent à pleurer, et firent +éveiller tous les médecins pour voir en quel état elle était. Ce +retardement désespérait la reine; elle demandait promptement ses habits, +on les lui refusait; elle se mettait en colère, et devenait fort rouge. +L'on disait que c'était l'effet de sa fièvre; cependant les médecins +étant entrés, après lui avoir touché le pouls, et fait leurs cérémonies +ordinaires, ne purent nier qu'elle fût dans une parfaite santé. Ses +femmes qui virent la faute que le zèle leur avait fait commettre +tâchèrent de la réparer en l'habillant promptement. Chacun lui demanda +pardon, tout fut apaisé, et elle se hâta de suivre la vieille fée qui +l'avait toujours attendue.</p> + +<p>Elle entra dans le palais où rien ne pouvait être ajouté pour en faire +le plus beau lieu du monde. Vous le croirez aisément, seigneur, ajouta +la reine Chatte Blanche, quand je vous aurai dit que c'est celui où nous +sommes; deux autres fées un peu moins vieilles que celle qui conduisait +ma mère les reçurent à la porte, et lui firent un accueil très +favorable. Elle les pria de la mener promptement dans le jardin, et vers +les espaliers où elle trouverait les meilleurs fruits. «Ils sont tous +également bons, lui dirent-elles, et si ce n'était que tu veux avoir le +plaisir de les cueillir toi-même, nous n'aurions qu'à les appeler pour +les faire venir ici.—Je vous supplie, mesdames, dit la reine, que j'aie +la satisfaction de voir une chose si extraordinaire.» La plus vieille +mit ses doigts dans sa bouche, et siffla trois fois, puis elle cria: +«Abricots, pêches, pavis, brugnons, cerises, prunes, poires, bigarreaux, +melons, muscats, pommes, oranges, citrons, groseilles, fraises, +framboises, accourez à ma voix.—Mais, dit la reine, tout ce que vous +venez d'appeler vient en différentes saisons.—Cela n'est pas ainsi dans +nos vergers, dirent-elles, nous avons de tous les fruits qui sont sur la +terre, toujours mûrs, toujours bons, et qui ne se gâtent jamais.</p> + +<p>En même temps, ils arrivèrent roulants, rampants, pêle-mêle, sans se +gâter ni se salir; de sorte que la reine, impatiente de satisfaire son +envie, se jeta dessus, et prit les premiers qui s'offrirent sous ses +mains; elle les dévora plutôt qu'elle ne les mangea.</p> + +<p>Après s'en être un peu rassasiée, elle pria les fées de la laisser aller +aux espaliers, pour avoir le plaisir de les choisir de l'oeil avant que +de les cueillir.» Nous y consentons volontiers, dirent les trois fées; +mais souviens-toi de la promesse que tu nous as faite, il ne te sera +plus permis de t'en dédire.—Je suis persuadée, répliqua-t-elle, que +l'on est si bien avec vous, et ce palais me semble si beau, que si je +n'aimais pas chèrement le roi mon mari, je m'offrirais d'y demeurer +aussi; c'est pourquoi vous ne devez point craindre que je rétracte ma +parole.» Les fées, très contentes, lui ouvrirent tous leurs jardins, et +tous leurs enclos; elle y resta trois jours et trois nuits sans en +vouloir sortir, tant elle les trouvait délicieux. Elle cueillit des +fruits pour sa provision; et comme ils ne se gâtent jamais, elle en fit +charger quatre mille mulets qu'elle emmena. Les fées ajoutèrent à leurs +fruits des corbeilles d'or, d'un travail exquis, pour les mettre, et +plusieurs raretés dont le prix est excessif; elles lui promirent de +m'élever en princesse, de me rendre parfaite, et de me choisir un époux, +qu'elle serait avertie de la noce, et qu'elles espéraient bien qu'elle y +viendrait.</p> + +<p>Le roi fut ravi du retour de la reine; toute la cour lui en témoigna sa +joie; ce n'étaient que bals, mascarades, courses de bagues et festins, +où les fruits de la reine étaient servis comme un régal délicieux. Le +roi les mangeait préférablement à tout ce qu'on pouvait lui présenter. +Il ne savait point le traité qu'elle avait fait avec les fées, et +souvent il lui demandait en quel pays elle était allée pour rapporter de +si bonnes choses; elle lui répondait qu'elles se trouvaient sur une +montagne presque inaccessible, une autre fois qu'elles venaient dans des +vallons, puis au milieu d'un jardin ou dans une grande forêt. Le roi +demeurait surpris de tant de contrariétés. Il questionnait ceux qui +l'avaient accompagnée; mais elle leur avait tant défendu de conter à +personne son aventure qu'ils n'osaient en parler. Enfin la reine +inquiète de ce qu'elle avait promis aux fées, voyant approcher le temps +de ses couches, tomba dans une mélancolie affreuse, elle soupirait à +tout moment, et changeait à vue d'oeil. Le roi s'inquiéta, il pressa la +reine de lui déclarer le sujet de sa tristesse; et après des peines +extrêmes, elle lui apprit tout ce qui s'était passé entre les fées et +elle, et comme elle leur avait promis la fille qu'elle devait avoir. +«Quoi! s'écria le roi, nous n'avons point d'enfants, vous savez à quel +point j'en désire, et pour manger deux ou trois pommes, vous avez été +capable de promettre votre fille? Il faut que vous n'ayez aucune amitié +pour moi.» Là-dessus il l'accabla de mille reproches, dont ma pauvre +mère pensa mourir de douleur; mais il ne se contenta pas de cela, il la +fit enfermer dans une tour, et mit des gardes de tous côtés pour +empêcher qu'elle n'eût commerce avec qui que ce fût au monde, que les +officiers qui la servaient, encore changea-t-il ceux qui avaient été +avec elle au château des fées.</p> + +<p>La mauvaise intelligence du roi et de la reine jeta la cour dans une +consternation infinie. Chacun quitta ses riches habits pour en prendre +de conformes à la douleur générale. Le roi, de son côté, paraissait +inexorable; il ne voyait plus sa femme, et sitôt que je fus née, il me +fit apporter dans son palais pour y être nourrie, pendant qu'elle +resterait prisonnière et fort malheureuse. Les fées n'ignoraient rien de +ce qui se passait; elles s'en irritèrent, elles voulaient m'avoir, elles +me regardaient comme leur bien, et que c'était leur faire un vol que de +me retenir. Avant que de chercher une vengeance proportionnée à leur +chagrin, elles envoyèrent une célèbre ambassade au roi, pour l'avertir +de mettre la reine en liberté, et de lui rendre ses bonnes grâces, et +pour le prier aussi de me donner à leurs ambassadeurs, afin d'être +nourrie et élevée parmi elles. Les ambassadeurs étaient si petits et si +contrefaits, car c'étaient des nains hideux, qu'ils n'eurent pas le don +de persuader ce qu'ils voulaient au roi. Il les refusa rudement, et +s'ils n'étaient partis en diligence, il leur serait peut-être arrivé +pis.</p> + +<p>Quand les fées surent le procédé de mon père, elles s'indignèrent autant +qu'on peut l'être; et après avoir envoyé dans ses six royaumes tous les +maux qui pouvaient les désoler, elles lâchèrent un dragon épouvantable, +qui remplissait de venin les endroits où il passait, qui mangeait les +hommes et les enfants, et qui faisait mourir les arbres et les plantes +du souffle de son haleine.</p> + +<p>Le roi se trouva dans la dernière désolation: il consulta tous les sages +de son royaume sur ce qu'il devait faire pour garantir ses sujets des +malheurs, dont il les voyait accablés. Ils lui conseillèrent d'envoyer +chercher par tout le monde les meilleurs médecins et les plus excellents +remèdes, et d'un autre côté, qu'il fallait promettre la vie aux +criminels condamnés à la mort qui voudraient combattre le dragon. Le +roi, assez satisfait de cet avis, l'exécuta, et n'en reçut aucune +consolation, car la mortalité continuait, et personne n'allait contre le +dragon qu'il n'en fût dévoré; de sorte qu'il eut recours à une fée dont +il était protégé dès sa plus tendre jeunesse. Elle était fort vieille, +et ne se levait presque plus; il alla chez elle, et lui fit mille +reproches de souffrir que le destin le persécutât sans le secourir. +«Comment voulez-vous que je fasse, lui dit-elle, vous avez irrité mes +soeurs; elles ont autant de pouvoir que moi, et rarement nous agissons +les unes contre les autres. Songez à les apaiser en leur donnant votre +fille, cette petite princesse leur appartient: vous avez mis la reine +dans une étroite prison; que vous a donc fait cette femme si aimable +pour la traiter si mal? Résolvez-vous de tenir la parole qu'elle a +donnée, je vous assure que vous serez comblé de biens.»</p> + +<p>Le roi mon père m'aimait chèrement; mais ne voyant point d'autre moyen +de sauver ses royaumes, et de se délivrer du fatal dragon, il dit à son +amie qu'il était résolu de la croire, qu'il voulait bien me donner aux +fées, puisqu'elle assurait que je serais chérie et traitée en princesse +de mon rang; qu'il ferait aussi revenir la reine, et qu'elle n'avait +qu'à lui dire à qui il me confierait pour me porter au château de +féerie. «Il faut, lui dit-elle, la porter dans son berceau sur la +montagne de fleurs; vous pourrez même rester aux environs, pour être +spectateur de la fête qui se passera.» Le roi lui dit que dans huit +jours il irait avec la reine, qu'elle en avertît ses soeurs les fées, +afin qu'elles fissent là-dessus ce qu'elles jugeraient à propos.</p> + +<p>Dès qu'il fut de retour au palais, il envoya quérir la reine avec autant +de tendresse et de pompe qu'il l'avait fait mettre prisonnière avec +colère et emportement. Elle était si abattue et si changée qu'il aurait +eu peine à la reconnaître, si son coeur ne l'avait pas assuré que +c'était cette même personne qu'il avait tant chérie. Il la pria, les +larmes aux yeux, d'oublier les déplaisirs qu'il venait de lui causer, +l'assurant que ce seraient les derniers qu'elle éprouverait jamais avec +lui. Elle répliqua qu'elle se les était attirés par l'imprudence qu'elle +avait eue de promettre sa fille aux fées; et que si quelque chose la +pouvait rendre excusable, c'était l'état où elle était; enfin il lui +déclara qu'il voulait me remettre entre leurs mains. La reine à son tour +combattit ce dessein: il semblait que quelque fatalité s'en mêlait, et +que je devais toujours être un sujet de discorde entre mon père et ma +mère. Après qu'elle eut bien gémi et pleuré, sans rien obtenir de ce +qu'elle souhaitait (car le roi en voyait trop les funestes conséquences, +et nos sujets continuaient de mourir, comme s'ils eussent été coupables +des fautes de notre famille), elle consentit à tout ce qu'il désirait, +et l'on prépara tout pour la cérémonie.</p> + +<p>Je fus mise dans un berceau de nacre de perle, orné de tout ce que l'art +peut faire imaginer de plus galant. Ce n'étaient que guirlandes de +fleurs et festons qui pendaient autour, et les fleurs en étaient de +pierreries, dont les différentes couleurs, frappées par le soleil, +réfléchissaient des rayons si brillants qu'on ne pouvait les regarder. +La magnificence de mon ajustement surpassait, s'il se peut, celle du +berceau. Toutes les bandes de mon maillot étaient faites de grosses +perles, vingt-quatre princesses du sang me portaient sur une espèce de +brancard fort léger; leurs parures n'avaient rien de commun, mais il ne +leur fut pas permis de mettre d'autres couleurs que du blanc, par +rapport à mon innocence. Toute la cour m'accompagna, chacun dans son +rang.</p> + +<p>Pendant que l'on montait la montagne, on entendit une mélodieuse +symphonie qui s'approchait; enfin les fées parurent, au nombre de +trente-six; elles avaient prié leurs bonnes amies de venir avec elles; +chacune était assise dans une coquille de perle, plus grande que celle +où Vénus était lorsqu'elle sortit de la mer; des chevaux marins qui +n'allaient guère bien sur la terre les traînaient plus pompeuses que les +premières reines de l'univers; mais d'ailleurs vieilles et laides avec +excès. Elles portaient une branche d'olivier, pour signifier au roi que +sa soumission trouvait grâce devant elles; et lorsqu'elles me tinrent, +ce furent des caresses si extraordinaires qu'il semblait qu'elles ne +voulaient plus vivre que pour me rendre heureuse.</p> + +<p>Le dragon qui avait servi à les venger contre mon père venait après +elles, attaché avec des chaînes de diamant: elles me prirent entre leurs +bras, me firent mille caresses, me douèrent de plusieurs avantages, et +commencèrent ensuite le branle des fées. C'est une danse fort gaie; il +n'est pas croyable combien ces vieilles dames sautèrent et gambadèrent; +puis le dragon qui avait mangé tant de personnes s'approcha en rampant. +Les trois fées à qui ma mère m'avait promise, s'assirent dessus, mirent +mon berceau au milieu d'elles, et frappant le dragon avec une baguette, +il déploya aussitôt ses grandes ailes écaillées; plus fines que du +crêpe, elles étaient mêlées de mille couleurs bizarres: elles se +rendirent ainsi au château. Ma mère me voyant en l'air, exposée sur ce +furieux dragon, ne put s'empêcher de pousser de grands cris. Le roi la +consola, par l'assurance que son amie lui avait donnée qu'il ne +m'arriverait aucun accident, et que l'on prendrait le même soin de moi +que si j'étais restée dans son propre palais. Elle s'apaisa, bien qu'il +lui fût très douloureux de me perdre pour si longtemps, et d'en être la +seule cause; car si elle n'avait pas voulu manger les fruits du jardin, +je serais demeurée dans le royaume de mon père, et je n'aurais pas eu +tous les déplaisirs qui me restent à vous raconter.</p> + +<p>Sachez donc, fils de roi, que mes gardiennes, avaient bâti exprès une +tour, dans laquelle on trouvait mille beaux appartements pour toutes les +saisons de l'année, des meubles magnifiques, des livres agréables, mais +il n'y avait point de porte, et il fallait toujours entrer par les +fenêtres, qui étaient prodigieusement hautes. L'on trouvait un beau +jardin sur la tour, orné de fleurs, de fontaines et de berceaux de +verdure, qui garantissaient de la chaleur dans la plus ardente canicule. +Ce fut en ce lieu que les fées m'élevèrent avec des soins qui +surpassaient tout ce qu'elles avaient promis à la reine. Mes habits +étaient des plus à la mode, et si magnifiques que si quelqu'un m'avait +vue, l'on aurait cru que c'était le jour de mes noces. Elles +m'apprenaient tout ce qui convenait à mon âge et à ma naissance: je ne +leur donnais pas beaucoup de peine, car il n'y avait guère de choses que +je ne comprisse avec une extrême facilité: ma douceur leur était fort +agréable, et comme je n'avais jamais rien vu qu'elles, je serais +demeurée tranquille dans cette situation le reste de ma vie.</p> + +<p>Elles venaient toujours me voir, montées sur le furieux dragon dont j'ai +déjà parlé; elles ne m'entretenaient jamais ni du roi, ni de la reine; +elles me nommaient leur fille, et je croyais l'être. Personne au monde +ne restait avec moi dans la tour qu'un perroquet et un petit chien, +qu'elles m'avaient donnés pour me divertir, car ils étaient doués de +raison, et parlaient à merveille.</p> + +<p>Un des côtés de la tour était bâti sur un chemin creux, plein d'ornières +et d'arbres qui l'embarrassaient, de sorte que je n'y avais aperçu +personne depuis qu'on m'avait enfermée. Mais un jour, comme j'étais à la +fenêtre, causant avec mon perroquet et mon chien, j'entendis quelque +bruit. Je regardai de tous côtés, et j'aperçus un jeune chevalier qui +s'était arrêté pour écouter notre conversation; je n'en avais jamais vu +qu'en peinture. Je ne fus pas fâchée qu'une rencontre inespérée me +fournît cette occasion; de sorte que ne me défiant point du danger qui +est attaché à la satisfaction de voir un objet aimable, je m'avançai +pour le regarder, et plus je le regardais, plus j'y prenais de plaisir. +Il me fit une profonde révérence, il attacha ses yeux sur moi, et me +parut très en peine de quelle manière il pourrait m'entretenir; car ma +fenêtre était fort haute, il craignait d'être entendu, et il savait bien +que j'étais dans le château des fées.</p> + +<p>La nuit vint presque tout d'un coup, ou, pour parler plus juste, elle +vint sans que nous nous en aperçussions; il sonna deux ou trois fois du +cor, et me réjouit de quelques fanfares, puis il partit sans que je +pusse même distinguer de quel côté il allait, tant l'obscurité était +grande. Je restai très rêveuse; je ne sentis plus le même plaisir que +j'avais toujours pris à causer avec mon perroquet et mon chien. Ils me +disaient les plus jolies choses du monde, car des bêtes fées deviennent +spirituelles, mais j'étais occupée, et je ne savais point l'art de me +contraindre. Perroquet le remarqua; il était fin, il ne témoigna rien de +ce qui roulait dans sa tête.</p> + +<p>Je ne manquai pas de me lever avec le jour. Je courus à ma fenêtre; je +demeurai agréablement surprise d'apercevoir au pied de la tour le jeune +chevalier. Il avait des habits magnifiques; je me flattai que j'y avais +un peu de part, et je ne me trompais point. Il me parla avec une espèce +de trompette qui porte la voix, et par son secours, il me dit qu'ayant +été insensible jusqu'alors à toutes les beautés qu'il avait vues, il +s'était senti tout d'un coup si vivement frappé de la mienne qu'il ne +pouvait comprendre comment il se passerait sans mourir de me voir tous +les jours de sa vie. Je demeurai très contente de son compliment, et +très inquiète de n'oser y répondre; car il aurait fallu crier de toute +ma force, et me mettre dans le risque d'être mieux entendue encore des +fées que de lui. Je tenais quelques fleurs que je lui jetai, il les +reçut comme une insigne faveur; de sorte qu'il les baisa plusieurs fois, +et me remercia. Il me demanda ensuite si je trouverais bon qu'il vînt +tous les jours à la même heure sous mes fenêtres, et que si je le +voulais bien, je lui jetasse quelque chose. J'avais une bague de +turquoise que j'ôtai brusquement de mon doigt, et que je lui jetai avec +beaucoup de précipitation, lui faisant signe de s'éloigner en diligence; +c'est que j'entendais de l'autre côté la fée Violente, qui montait sur +son dragon pour m'apporter à déjeuner.</p> + +<p>La première chose qu'elle dit en entrant dans ma chambre, ce furent ces +mots: «Je sens ici la voix d'un homme, cherche, dragon.» Oh! que +devins-je! J'étais transie de peur qu'il ne passât par l'autre fenêtre, +et qu'il ne suivît le chevalier, pour lequel je m'intéressais déjà +beaucoup. «En vérité, dis-je, ma bonne maman (car la vieille fée voulait +que je la nommasse ainsi), vous plaisantez, quand vous dites que vous +sentez la voix d'un homme: est-ce que la voix sent quelque chose? Et +quand cela serait, quel est le mortel assez téméraire pour hasarder de +monter dans cette tour?—Ce que tu dis est vrai, ma fille, +répondit-elle, je suis ravie de te voir raisonner si joliment, et je +conçois que c'est la haine que j'ai pour tous les hommes qui me persuade +quelquefois qu'ils ne sont pas éloignés de moi.» Elle me donna mon +déjeuner et ma quenouille. «Quand tu auras mangé, ne manque pas de +filer, car tu ne fis rien hier, me dit-elle, et mes soeurs se +fâcheront.» En effet, je m'étais si fort occupée de l'inconnu qu'il +m'avait été impossible de filer.</p> + +<p>Dès qu'elle fut partie, je jetai la quenouille d'un petit air mutin, et +montai sur la terrasse pour découvrir de plus loin dans la campagne. +J'avais une lunette d'approche excellente; rien ne bornait ma vue, je +regardais de tous côtés, lorsque je découvris mon chevalier sur le haut +d'une montagne. Il se reposait sous un riche pavillon d'étoffe d'or, et +il était entouré d'une fort grosse cour. Je ne doutai point que ce ne +fût le fils de quelque roi voisin du palais des fées. Comme je craignais +que, s'il revenait à la tour, il ne fût découvert par le terrible +dragon, je vins prendre mon perroquet, et lui dis de voler jusqu'à cette +montagne, qu'il y trouverait celui qui m'avait parlé, et qu'il le priât +de ma part de ne plus revenir, parce que j'appréhendais la vigilance de +mes gardiennes, et qu'elles ne lui fissent un mauvais tour.</p> + +<p>Perroquet s'acquitta de sa commission en perroquet d'esprit. Chacun +demeura surpris de le voir venir à tire-d'aile se percher sur l'épaule +du prince, et lui parler tout bas à l'oreille. Le prince ressentit de la +joie et de la peine de cette ambassade. Le soin que je prenais flattait +son coeur; mais les difficultés qui se rencontraient à me parler +l'accablaient, sans pouvoir le détourner du dessein qu'il avait formé de +me plaire. Il fit cent questions à Perroquet, et Perroquet lui en fit +cent à son tour, car il était naturellement curieux. Le roi le chargea +d'une bague pour moi, à la place de ma turquoise; c'en était une aussi, +mais beaucoup plus belle que la mienne: elle était taillée en coeur avec +des diamants. «Il est juste, ajoutait-il, que je vous traite en +ambassadeur: voilà mon portrait que je vous donne, ne le montrez qu'à +votre charmante maîtresse.» Il lui attacha sous son aile son portrait, +et il apporta la bague dans son bec.</p> + +<p>J'attendais le retour de mon petit courrier vert avec une impatience que +je n'avais point connue jusqu'alors. Il me dit que celui à qui je +l'avais envoyé était un grand roi, qu'il l'avait reçu le mieux du monde, +et que je pouvais m'assurer qu'il ne voulait plus vivre que pour moi; +qu'encore qu'il y eût beaucoup de péril à venir au bas de ma tour, il +était résolu à tout, plutôt que de renoncer à me voir. Ces nouvelles +m'intriguèrent fort, je me pris à pleurer. Perroquet et Toutou me +consolèrent de leur mieux, car ils m'aimaient tendrement. Puis Perroquet +me présenta la bague du prince, et me montra le portrait. J'avoue que je +n'ai jamais été si aise que je le fus de pouvoir considérer de près +celui que je n'avais vu que de loin. Il me parut encore plus aimable +qu'il ne m'avait semblé; il me vint cent pensées dans l'esprit, dont les +unes agréables, et les autres tristes, me donnèrent un air d'inquiétude +extraordinaire. Les fées qui vinrent me voir s'en aperçurent. Elles se +dirent l'une à l'autre que sans doute je m'ennuyais, et qu'il fallait +songer à me trouver un époux de race fée. Elles parlèrent de plusieurs, +et s'arrêtèrent sur le petit roi Migonnet, dont le royaume était à cinq +cent mille lieues de leur palais; mais ce n'était pas là une affaire. +Perroquet entendit ce beau conseil, il vint m'en rendre compte, et me +dit: «Ah! que je vous plains, ma chère maîtresse, si vous devenez la +reine Migonnette! C'est un magot qui fait peur, j'ai regret de vous le +dire, mais en vérité le roi qui vous aime ne voudrait pas de lui pour +être son valet de pied.—Est-ce que tu l'as vu, Perroquet—Je le crois +vraiment, continua-t-il, j'ai été élevé sur une branche avec +lui.—Comment! Sur une branche? repris-je.—Oui, dit-il, c'est qu'il a +les pieds d'un aigle.»</p> + +<p>Un tel récit m'affligea étrangement; je regardais le charmant portrait +du jeune roi, je pensais bien qu'il n'en avait régalé Perroquet que pour +me donner lieu de le voir; et quand j'en faisais la comparaison avec +Migonnet, je n'espérais plus rien de ma vie, et je me résolvais plutôt à +mourir qu'à l'épouser.</p> + +<p>Je ne dormis point tant que la nuit dura. Perroquet et Toutou causèrent +avec moi; je m'endormis un peu sur le matin; et comme mon chien avait le +nez bon, il sentit que le roi était au pied de la tour. Il éveilla +Perroquet: «Je gage, dit-il, que le roi est là-bas.» Perroquet répondit: +«Tais-toi, babillard, parce que tu as presque toujours les yeux ouverts +et l'oreille alerte, tu es fâché du repos des autres.—Mais gageons, dit +encore le bon Toutou, je sais bien qu'il y est.» Perroquet répliqua. «Et +moi, je sais bien qu'il n'y est point; ne lui ai-je pas défendu d'y +venir de la part de notre maîtresse?—Ah! vraiment, tu me la donnes +belle avec tes défenses, s'écria mon chien, un homme passionné ne +consulte que son coeur.» Là-dessus il se mit à lui tirailler si fort les +ailes que Perroquet se fâcha. Je m'éveillai aux cris de l'un et de +l'autre; ils me dirent ce qui en faisait le sujet, je courus, ou plutôt +je volai à ma fenêtre; je vis le roi qui me tendait les bras, et qui me +dit avec sa trompette qu'il ne pouvait plus vivre sans moi, qu'il me +conjurait de trouver les moyens de sortir de ma tour, ou de l'y faire +entrer; qu'il attestait tous les dieux et tous les éléments, qu'il +m'épouserait aussitôt, et que je serais une des plus grandes reines de +l'univers.</p> + +<p>Je commandai à Perroquet de lui aller dire que ce qu'il souhaitait me +semblait presque impossible; que cependant, sur la parole qu'il me +donnait et les serments qu'il avait faits, j'allais m'appliquer à ce +qu'il désirait; que je le conjurais de ne pas venir tous les jours, +qu'enfin l'on pourrait s'en apercevoir, et qu'il n'y aurait point de +quartier avec les fées.</p> + +<p>Il se retira comblé de joie, dans l'espérance dont je le flattais; et je +me trouvai dans le plus grand embarras du monde, lorsque je fis +réflexion à ce que je venais de promettre. Comment sortir de cette tour, +où il n'y avait point de portes? Et n'avoir pour tout secours que +Perroquet et Toutou! Être si jeune, si peu expérimentée, si craintive! +Je pris donc la résolution de ne point tenter une chose où je ne +réussirais jamais, et je l'envoyai dire au roi par Perroquet. Il voulut +se tuer à ses yeux; mais enfin il le chargea de me persuader, ou de le +venir voir mourir, ou de le soulager. «Sire, s'écria l'ambassadeur +emplumé, ma maîtresse est suffisamment persuadée, elle ne manque que de +pouvoir.»</p> + +<p>Quand il me rendit compte de tout ce qui s'était passé, je m'affligeai +plus encore. La fée Violente vint, elle me trouva les yeux enflés et +rouges; elle dit que j'avais pleuré, et que si je ne lui en avouais le +sujet, elle me brûlerait; car toutes ses menaces étaient toujours +terribles. Je répondis, en tremblant, que j'étais lasse de filer, et que +j'avais envie de petits filets pour prendre des oisillons qui venaient +becqueter sur les fruits de mon jardin. «Ce que tu souhaites, ma fille, +me dit-elle, ne te coûtera plus de larmes, je t'apporterai des +cordelettes tant que tu en voudras.» En effet, j'en eus le soir même: +mais elle m'avertit de songer moins à travailler qu'à me faire belle, +parce que le roi Migonnet devait arriver dans peu. Je frémis à ces +fâcheuses nouvelles, et ne répliquai rien.</p> + +<p>Dès qu'elle fut partie, je commençai deux ou trois morceaux de filets; +mais à quoi je m'appliquai, ce fut à faire une échelle de corde, qui +était très bien faite, sans en avoir jamais vu. Il est vrai que la fée +ne m'en fournissait pas autant qu'il m'en fallait, et sans cesse elle +disait: «Mais ma fille, ton ouvrage est semblable à celui de Pénélope, +il n'avance point, et tu ne te lasses pas de me demander de quoi +travailler.—Oh! ma bonne maman! disais-je. Vous en parlez bien à votre +aise; ne voyez-vous pas que je ne sais comment m'y prendre, et que je +brûle tout? Avez-vous peur que je vous ruine en ficelle?» Mon air de +simplicité la réjouissait, bien qu'elle fût d'une humeur très +désagréable et très cruelle.</p> + +<p>J'envoyai Perroquet dire au roi de venir un soir sous les fenêtres de la +tour, qu'il y trouverait l'échelle, et qu'il saurait le reste quand il +serait arrivé. En effet je l'attachai bien ferme, résolue de me sauver +avec lui; mais quand il la vit, sans attendre que je descendisse, il +monta avec empressement, et se jeta dans ma chambre comme je préparais +tout pour ma fuite.</p> + +<p>Sa vue me donna tant de joie, que j'en oubliai le péril où nous étions. +Il renouvela tous ses serments, et me conjura de ne point différer de le +recevoir pour époux: nous prîmes Perroquet et Toutou pour témoins de +notre mariage; jamais noces ne se sont faites, entre des personnes si +élevées, avec moins d'éclat et de bruit, et jamais coeurs n'ont été plus +contents que les nôtres.</p> + +<p>Le jour n'était pas encore venu quand le roi me quitta, je lui racontai +l'épouvantable dessein des fées de me marier au petit Migonnet; je lui +dépeignis sa figure, dont il eut autant d'horreur que moi. À peine +fut-il parti que les heures me semblèrent aussi longues que des années: +je courus à la fenêtre, je le suivis des yeux malgré l'obscurité. Quel +fut mon étonnement de voir en l'air un chariot de feu traîné par des +salamandres ailées, qui faisaient une telle diligence que l'oeil pouvait +à peine les suivre! Ce chariot était accompagné de plusieurs gardes +montés sur des autruches. Je n'eus pas assez de loisir pour bien +considérer le magot qui traversait ainsi les airs; mais je crus aisément +que c'était une fée ou un enchanteur.</p> + +<p>Peu après la fée Violente entra dans ma chambre: «Je t'apporte de bonnes +nouvelles, me dit-elle; ton amant est arrivé depuis quelques heures, +prépare-toi à le recevoir: voici des habits et des pierreries.—Eh! qui +vous a dit, m'écriai-je, que je voulais être mariée? Ce n'est point du +tout mon intention, renvoyez le roi Migonnet, je n'en mettrai pas une +épingle davantage; qu'il me trouve belle ou laide, je ne suis point pour +lui.—Ouais, ouais, dit la fée encore, quelle petite révoltée, quelle +tête sans cervelle! Je n'entends pas raillerie, et je te...—Que me +ferez-vous répliquai-je, toute rouge des noms qu'elle m'avait donnés? +Peut-on être plus tristement nourrie que je le suis, dans une tour avec +un perroquet et un chien, voyant tous les jours plusieurs fois +l'horrible figure d'un dragon épouvantable?—Ah! petite ingrate, dit la +fée, méritais-tu tant de soins et de peines? Je ne l'ai que trop dit à +mes soeurs, que nous en aurions une triste récompense.» Elle fut les +trouver, elle leur raconta notre différend; elles restèrent aussi +surprises les unes que les autres.</p> + +<p>Perroquet et Toutou me firent de grandes remontrances, que si je faisais +davantage la mutine, ils prévoyaient qu'il m'en arriverait des cuisants +déplaisirs. Je me sentais si fière de posséder le coeur d'un grand roi +que je méprisais les fées et les conseils de mes pauvres petits +camarades. Je ne m'habillai point, et j'affectai de me coiffer de +travers, afin que Migonnet me trouvât désagréable. Notre entrevue se fit +sur la terrasse. Il y vint dans son chariot de feu. Jamais depuis qu'il +y a des nains, il ne s'en est vu un si petit. Il marchait sur ses pieds +d'aigle et sur les genoux tout ensemble, car il n'avait point d'os aux +jambes; de sorte qu'il se soutenait sur deux béquilles de diamant. Son +manteau royal n'avait qu'une demi-aune de long, et traînait plus d'un +tiers. Sa tête était grosse comme un boisseau, et son nez si grand qu'il +portait dessus une douzaine d'oiseaux, dont le ramage le réjouissait: il +avait une si furieuse barbe que les serins de Canarie y faisaient leurs +nids, et ses oreilles passaient d'une coudée au-dessus de sa tête; mais +on s'en apercevait peu, à cause d'une haute couronne pointue qu'il +portait pour paraître plus grand. La flamme de son chariot rôtit les +fruits, sécha les fleurs, et tarit les fontaines de mon jardin. Il vint +à moi, les bras ouverts pour m'embrasser, je me tins fort droite, il +fallut que son premier écuyer le haussât; mais aussitôt qu'il +s'approcha, je m'enfuis dans ma chambre, dont je fermai la porte et les +fenêtres de sorte que Migonnet se retira chez les fées très indigné +contre moi.</p> + +<p>Elles lui demandèrent mille fois pardon de ma brusquerie, et pour +l'apaiser, car il était redoutable, elles résolurent de l'amener la nuit +dans ma chambre pendant que je dormirais, de m'attacher les pieds et les +mains, pour me mettre avec lui dans son brûlant chariot, afin qu'il +m'emmenât. La chose ainsi arrêtée, elles me grondèrent à peine des +brusqueries que j'avais faites. Elles dirent seulement qu'il fallait +songer à les réparer. Perroquet et Toutou restèrent surpris d'une si +grande douceur. «Savez-vous bien, ma maîtresse, dit mon chien, que le +coeur ne m'annonce rien de bon: mesdames les fées sont d'étranges +personnages, et surtout Violente.» Je me moquai de ces alarmes, et +j'attendis mon cher époux avec mille impatiences: il en avait trop de me +voir pour tarder; je jetai l'échelle de corde, bien résolue de m'en +retourner avec lui; il monta légèrement, et me dit des choses si tendres +que je n'ose encore les rappeler à mon souvenir.</p> + +<p>Comme nous parlions ensemble avec la même tranquillité que nous aurions +eue dans son palais, nous vîmes tout d'un coup enfoncer les fenêtres de +ma chambre. Les fées entrèrent sur leur terrible dragon, Migonnet les +suivait dans son chariot de feu, et tous ses gardes avec leurs +autruches. Le roi, sans s'effrayer, mit l'épée à la main, et ne songea +qu'à me garantir de la plus furieuse aventure qui se soit jamais passée; +car enfin, vous le dirai-je, seigneur? ces barbares créatures poussèrent +leur dragon sur lui, et à mes yeux il le dévora.</p> + +<p>Désespérée de son malheur et du mien, je me jetai dans la gueule de cet +horrible monstre, voulant qu'il m'engloutît, comme il venait d'engloutir +tout ce que j'aimais au monde. Il voulait bien aussi; mais les fées +encore plus cruelles que lui ne le voulurent pas. «Il faut, +s'écrièrent-elles, la réserver à de plus longues peines, une prompte +mort est trop douce pour cette indigne créature.» Elles me touchèrent, +je me vis aussitôt sous la figure d'une chatte blanche; elles me +conduisirent dans ce superbe palais qui était à mon père; elles +métamorphosèrent tous les seigneurs et toutes les dames du royaume en +chats et en chattes; elles en laissèrent à qui l'on ne voyait que les +mains, et me réduisirent dans le déplorable état où vous me trouvâtes, +me faisant savoir ma naissance, la mort de mon père, celle de ma mère, +et que je ne serais délivrée de ma chatonique figure que par un prince +qui ressemblerait parfaitement à l'époux qu'elles m'avaient ravi. C'est +vous, seigneur, qui avez cette ressemblance, continua-t-elle, mêmes +traits, même air, même son de voix; j'en fus frappée aussitôt que je +vous vis; j'étais informée de tout ce qui devait arriver, et je le suis +encore de tout ce qui arrivera; mes peines vont finir.—Et les miennes, +belle reine, dit le prince, en se jetant à ses pieds, seront-elles de +longue durée?—Je vous aime déjà plus que ma vie, seigneur, dit la +reine; il faut partir pour aller vers votre père, nous verrons ses +sentiments pour moi, et s'il consentira à ce que vous désirez.</p> + +<p>Elle sortit, le prince lui donna la main, elle monta dans un chariot +avec lui: il était beaucoup plus magnifique que ceux qu'il avait eus +jusqu'alors. Le reste de l'équipage y répondait à tel point que tous les +fers des chevaux étaient d'émeraude, et les clous, de diamant. Cela ne +s'est peut-être jamais vu que cette fois-là. Je ne dis point les +agréables conversations que la reine et le prince avaient ensemble; si +elle était unique en beauté, elle ne l'était pas moins en esprit, et le +jeune prince était aussi parfait qu'elle; de sorte qu'ils pensaient des +choses toutes charmantes.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent près du château, où les deux frères aînés du prince +devaient se trouver, la reine entra dans un petit rocher de cristal, +dont toutes les pointes étaient garnies d'or et de rubis. Il y avait des +rideaux tout autour, afin qu'on ne la vît point, et il était porté par +de jeunes hommes très bien faits et superbement vêtus. Le prince demeura +dans le chariot; il aperçut ses frères qui se promenaient avec des +princesses d'une excellente beauté. Dès qu'ils le reconnurent, ils +s'avancèrent pour le recevoir, et lui demandèrent s'il amenait une +maîtresse: il leur dit qu'il avait été si malheureux, que dans tout son +voyage il n'en avait rencontré que de très laides, que ce qu'il +apportait de plus rare, c'était une petite chatte blanche. Ils se +prirent à rire de sa simplicité. «Une chatte, lui dirent-ils, avez-vous +peur que les souris ne mangent notre palais?» Le prince répliqua qu'en +effet il n'était pas sage de vouloir faire un tel présent à son père; +là-dessus chacun prit le chemin de la ville.</p> + +<p>Les princes aînés montèrent avec leurs princesses dans des calèches +toutes d'or et d'azur, leurs chevaux avaient sur leurs têtes des plumes +et des aigrettes; rien n'était plus brillant que cette cavalcade. Notre +jeune prince allait après, et puis le rocher de cristal que tout le +monde regardait avec admiration.</p> + +<p>Les courtisans s'empressèrent de venir dire au roi que les trois princes +arrivaient: «Amènent-ils des belles dames? répliqua le roi.—Il est +impossible de rien voir qui les surpasse.» À cette réponse il parut +fâché. Les deux princes s'empressèrent de monter avec leurs +merveilleuses princesses. Le roi les reçut très bien, et ne savait à +laquelle donner le prix; il regarda son cadet, et lui dit: «Cette +fois-ci vous venez donc seul?—Votre Majesté verra dans ce rocher une +petite chatte blanche, répliqua le prince, qui miaule si doucement, et +qui fait si bien patte de velours, qu'elle lui agréera.» Le roi sourit, +et fut lui-même pour ouvrir le rocher; mais aussitôt qu'il s'approcha, +la reine avec un ressort en fit tomber toutes les pièces, et parut comme +le soleil qui a été quelque temps enveloppé dans une nue; ses cheveux +blonds étaient épars sur ses épaules, ils tombaient par grosses boucles +jusqu'à ses pieds; sa tête était ceinte de fleurs, sa robe d'une légère +gaze blanche, doublée de taffetas couleur de rosé, elle se leva et fit +une profonde révérence au roi, qui ne put s'empêcher, dans l'excès de +son admiration, de s'écrier: «Voici l'incomparable, et celle qui mérite +ma couronne.»</p> + +<p>«Seigneur, lui dit-elle, je ne suis pas venue pour vous arracher un +trône que vous remplissez si dignement, je suis née avec six royaumes: +permettez que je vous en offre un, et que j'en donne autant à chacun de +vos fils. Je ne vous demande pour toute récompense que votre amitié, et +ce jeune prince pour époux. Nous aurons encore assez de trois royaumes.» +Le roi et toute la cour poussèrent de longs cris de joie et +d'étonnement. Le mariage fut célébré aussitôt, aussi bien que celui des +deux princes; de sorte que toute la cour passa plusieurs mois dans les +divertissements et les plaisirs. Chacun ensuite partit pour aller +gouverner ses États; la belle Chatte Blanche s'y est immortalisée, +autant par ses bontés et ses libéralités que par son rare mérite et sa +beauté.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_Rameau_dOr" id="Le_Rameau_dOr"></a><a href="#table">Le Rameau d'Or</a></h2> + + +<p>Il était une fois un roi dont l'humeur austère et chagrine inspirait +plutôt de la crainte que de l'amour. Il se laissait voir rarement; et +sur les plus légers soupçons, il faisait mourir ses sujets. On le +nommait le roi Brun, parce qu'il fronçait toujours le sourcil. Le roi +Brun avait un fils qui ne lui ressemblait point. Rien n'égalait son +esprit, sa douceur, sa magnificence et sa capacité; mais il avait les +jambes tordues, une bosse plus haute que sa tête, les yeux de travers, +la bouche de côté; enfin c'était un petit monstre, et jamais une si +belle âme n'avait animé un corps si mal fait. Cependant, par un sort +singulier, il se faisait aimer jusqu'à la folie des personnes auxquelles +il voulait plaire; son esprit était si supérieur à tous les autres, +qu'on ne pouvait l'entendre avec indifférence.</p> + +<p>La reine sa mère voulut qu'on l'appelât Torticoli; soit qu'elle aimât ce +nom, ou qu'étant effectivement tout de travers, elle crût avoir +rencontré ce qui lui convenait davantage. Le roi Brun, qui pensait plus +à sa grandeur qu'à la satisfaction de son fils, jeta les yeux sur la +fille d'un puissant roi, qui était son voisin, et dont les États, joints +aux siens, pouvaient le rendre redoutable à toute la terre. Il pensa que +cette princesse serait fort propre pour le prince Torticoli, parce +qu'elle n'aurait pas lieu de lui reprocher sa difformité et sa laideur, +puisqu'elle était pour le moins aussi laide et aussi difforme que lui. +Elle allait toujours dans une jatte, elle avait les jambes rompues. On +l'appelait Trognon. C'était la créature du monde la plus aimable par +l'esprit; il semblait que le ciel avait voulu la récompenser du tort que +lui avait fait la nature.</p> + +<p>Le roi Brun ayant demandé et obtenu le portrait de la princesse Trognon, +le fit mettre dans une grande salle sous un dais, et il envoya quérir le +prince Torticoli, auquel il commanda de regarder ce portrait avec +tendresse, puisque c'était celui de Trognon, qui lui était destinée. +Torticoli y jeta les yeux, et les détourna aussitôt avec un air de +dédain qui offensa son père.</p> + +<p>«Est-ce que vous n'êtes pas content? lui dit-il d'un ton aigre et fâché.</p> + +<p>—Non, seigneur, répondit-il; je ne serai jamais content d'épouser un +cul-de-jatte.</p> + +<p>—Il vous sied bien, dit le roi Brun, de trouver des défauts en cette +princesse, étant vous-même un petit monstre qui fait peur!</p> + +<p>—C'est par cette raison, ajouta le prince, que je ne veux point +m'allier avec un autre monstre; j'ai assez de peine à me souffrir: que +serait-ce si j'avais une telle compagnie?</p> + +<p>—Vous craignez de perpétuer la race des magots, répondit le roi d'un +air offensant; mais vos craintes sont vaines, vous l'épouserez. Il +suffit que je l'ordonne pour être obéi.»</p> + +<p>Torticoli ne répliqua rien; il fit une profonde révérence, et se retira.</p> + +<p>Le roi Brun n'était point accoutumé à trouver la plus petite résistance; +celle de son fils le mit dans une colère épouvantable. Il le fit +enfermer dans une tour qui avait été bâtie exprès pour les princes +rebelles, mais il ne s'en était point trouvé depuis deux cent ans; de +sorte que tout y était en assez mauvais ordre. Les appartements et les +meubles y paraissaient d'une antiquité surprenante. Le prince aimait la +lecture. Il demanda des livres; on lui permit d'en prendre dans la +bibliothèque de la tour. Il crut d'abord que cette permission suffisait. +Lorsqu'il voulut les lire, il en trouva le langage si ancien qu'il n'y +comprenait rien. Il les laissait, puis il les reprenait, essayant d'y +entendre quelque chose, ou tout au moins de s'amuser avec.</p> + +<p>Le roi Brun, persuadé que Torticoli se lasserait de sa prison, agit +comme s'il avait consenti à épouser Trognon; il envoya des ambassadeurs +au roi son voisin, pour lui demander sa fille, à laquelle il promettait +une félicité parfaite. Le père de Trognon fut ravi de trouver une +occasion si avantageuse de la marier; car tout le monde n'est pas +d'humeur de se charger d'un cul-de-jatte. Il accepta la proposition du +roi Brun, quoiqu'à dire vrai, le portrait du prince Torticoli, qu'on lui +avait apporté, ne lui parût pas fort touchant. Il le fit placer à son +tour dans une galerie magnifique; l'on y apporta Trognon. Lorsqu'elle +l'aperçut, elle baissa les yeux et se mit à pleurer. Son père, indigné +de la répugnance qu'elle témoignait, prit un miroir. Le mettant +vis-à-vis d'elle:</p> + +<p>«Vous pleurez, ma fille, lui dit-il. Ah! regardez-vous, et convenez +après cela qu'il ne vous est pas permis de pleurer.</p> + +<p>—Si j'avais quelque empressement d'être mariée, seigneur, lui dit-elle, +j'aurais peut-être tort d'être si délicate; mais je chérirai mes +disgrâces, si je les souffre toute seule; je ne veux partager avec +personne l'ennui de me voir. Que je reste toute ma vie la malheureuse +princesse Trognon, je serai contente, ou tout au moins je ne me +plaindrai point.»</p> + +<p>Quelque bonnes que pussent être ses raisons, le roi ne les écouta pas; +il fallut partir avec les ambassadeurs qui l'étaient venus demander.</p> + +<p>Pendant qu'elle fait son voyage dans une litière, où elle était comme un +vrai Trognon, il faut revenir dans la tour, et voir ce que fait le +prince. Aucun de ses gardes n'osait lui parler. On avait ordre de le +laisser s'ennuyer, de lui donner mal à manger, et de le fatiguer par +toute sorte de mauvais traitements. Le roi Brun savait se faire obéir: +si ce n'était pas par amour, c'était au moins par crainte; mais +l'affection qu'on avait pour le prince était cause qu'on adoucissait ses +peines autant qu'on le pouvait.</p> + +<p>Un jour qu'il se promenait dans une grande galerie, pensant tristement à +sa destinée, qui l'avait fait naître si laid et si affreux, et qui lui +faisait rencontrer une princesse encore plus disgraciée, il jeta les +yeux sur les vitres, qu'il trouva peintes de couleurs si vives, et les +dessins si bien exprimés, qu'ayant un goût particulier pour ces beaux +ouvrages, il s'attacha à regarder celui-là; mais il n'y comprenait rien, +car c'étaient des histoires qui étaient passées depuis plusieurs +siècles. Il est vrai que ce qui le frappa, ce fut de voir un homme qui +lui ressemblait si fort, qu'il paraissait que c'était son portrait. Cet +homme était dans le donjon de la tour, et cherchait dans la muraille, où +il trouvait un tire-bourre d'or, avec lequel il ouvrait un cabinet. Il y +avait encore beaucoup d'autres choses qui frappèrent son imagination; et +sur la plupart des vitres, il voyait toujours son portrait. «Par quelle +aventure, disait-il, me fait-on faire ici un personnage, moi qui n'étais +pas encore né? Et par quelle fatale idée le peintre s'est-il diverti à +faire un homme comme moi?» Il voyait sur ces vitres une belle personne, +dont les traits étaient si réguliers, et la physionomie si spirituelle, +qu'il ne pouvait en détourner les yeux. Enfin il y avait mille objets +différents, et toutes les passions y étaient si bien exprimées, qu'il +croyait voir arriver ce qui n'était représenté que par le mélange des +couleurs.</p> + +<p>Il ne sortit de la galerie que lorsqu'il n'eut plus assez de jour pour +distinguer ces peintures. Quand il fut retourné dans sa chambre, il prit +un vieux manuscrit qui lui tomba le premier sous la main; les feuilles +en étaient de vélin, peintes tout autour, et la couverture d'or émaillé +de bleu, qui formait des chiffres. Il demeura bien surpris d'y voir les +mêmes choses qui étaient sur les vitres de la galerie; il tâchait de +lire ce qui était écrit; il n'en put venir à bout. Mais tout d'un coup +il vit que dans un des feuillets où l'on représentait des musiciens, ils +se mirent à chanter; et dans un autre feuillet, où il y avait des +joueurs de bassette et de trictrac, les cartes et les dés allaient et +venaient. Il tourna le vélin; c'était un bal où l'on dansait; toutes les +dames étaient parées, et d'une beauté merveilleuse. Il tourna encore le +feuillet: il sentit l'odeur d'un excellent repas: c'étaient les petites +figures qui mangeaient. La plus grande n'avait pas un quartier de haut. +Il y en eut une qui se tournant vers le prince: «À ta santé, Torticoli, +lui dit-elle, songe à nous rendre notre reine; si tu le fais, tu t'en +trouveras bien; si tu y manques, tu t'en trouveras mal.»</p> + +<p>À ces paroles, le prince fut saisi d'une si violente peur, car il y +avait déjà quelque temps qu'il commençait à trembler, qu'il laissa +tomber le livre d'un côté, et il tomba de l'autre comme un homme mort. +Au bruit de sa chute, ses gardes accoururent; ils l'aimaient chèrement, +et ne négligèrent rien pour le faire revenir de son évanouissement. +Lorsqu'il se trouva en état de parler, ils lui demandèrent ce qu'il +avait; il leur dit qu'on le nourrissait si mal qu'il n'y pouvait +résister, et qu'ayant la tête pleine d'imaginations, il s'était figuré +de voir et d'entendre des choses si surprenantes dans ce livre, qu'il +avait été saisi de peur. Ses gardes affligés lui donnèrent à manger, +malgré toutes les défenses du roi Brun. Quand il eut mangé, il reprit le +livre devant eux, et ne trouva plus rien de ce qu'il avait vu; cela lui +confirma qu'il s'était trompé.</p> + +<p>Il retourna le lendemain dans la galerie; il vit encore les peintures +sur les vitres, qui se remuaient, qui se promenaient dans des allées, +qui chassaient des cerfs et des lièvres, qui pêchaient, ou qui +bâtissaient de petites maisons; car c'étaient des miniatures fort +petites et son portrait était toujours partout. Il avait un habit +semblable au sien, il montait dans le donjon de la tour, et il y +trouvait le tire-bourre d'or. Comme il avait bien mangé, il n'y avait +plus lieu de croire qu'il entrât de la vision dans cette affaire.» Ceci +est trop mystérieux, dit-il, pour que je doive négliger les moyens d'en +savoir davantage; peut-être que je les apprendrai dans le donjon.» Il y +monta, et frappant contre le mur, il lui sembla qu'un endroit était +creux; il prit un marteau, il démaçonna cet endroit, et trouva un +tire-bourre d'or fort proprement fait. Il ignorait encore à quel usage +il devait lui servir, lorsqu'il aperçut dans un coin du donjon une +vieille armoire de méchant bois. Il voulut l'ouvrir, mais il ne put +trouver de serrures; de quelque côté qu'il la tournât, c'était une peine +inutile. Enfin il vit un petit trou, et soupçonnant que le tire-bourre +lui serait utile, il l'y mit; puis tirant avec force, il ouvrit +l'armoire. Mais autant qu'elle était vieille et laide par dehors, autant +était-elle belle et merveilleuse par dedans; tous les tiroirs étaient de +cristal de roche gravé, ou d'ambre, ou de pierres précieuses; quand on +en avait tiré un, l'on en trouvait de plus petits aux côtés, dessus, +dessous et au fond, qui étaient séparés par de la nacre de perle. On +tirait cette nacre, et les tiroirs ensuite; chacun était rempli des plus +belles armes du monde, de riches couronnes, de portraits admirables. Le +prince Torticoli était charmé; il tirait toujours sans se lasser. Enfin +il trouva une petite clef, faite d'une seule émeraude, avec laquelle il +ouvrit un guichet d'or qui était dans le fond; il fut ébloui d'une +brillante escarboucle qui formait une grande boîte. Il la tira +promptement du guichet; mais que devint-il, lorsqu'il la trouva toute +pleine de sang, et la main d'un homme qui était coupée, laquelle tenait +encore une boîte de portrait.</p> + +<p>À cette vue Torticoli frémit, ses cheveux se hérissèrent, ses jambes mal +assurées le soutenaient avec peine. Il s'assit par terre, tenant encore +la boîte, détournant les yeux d'un objet si funeste; il avait grande +envie de la remettre où il l'avait prise, mais il pensait que tout ce +qui s'était passé jusqu'alors n'était point arrivé sans de grands +mystères. Il se souvenait de ce que la petite figure du livre lui avait +dit: «Que selon qu'il en userait, il s'en trouverait bien ou mal.» Il +craignait autant l'avenir que le présent. Et venant à se reprocher une +timidité indigne d'une grande âme, il fit un effort sur lui-même; puis +attachant les yeux sur cette main:</p> + +<p>«Ô main infortunée! dit-il, ne peux-tu par quelques signes m'instruire +de ta triste aventure? Si je suis en état de te servir, assure-toi de la +générosité de mon coeur.»</p> + +<p>Cette main à ces paroles parut agitée, et remuant les doigts, elle lui +fit des signes, dont il entendit aussi bien le discours, que si une +bouche intelligente lui eût parlé.</p> + +<p>«Apprends, dit la main, que tu peux tout pour celui dont la barbarie +d'un jaloux m'a séparée. Tu vois dans ce portrait l'adorable beauté qui +est cause de mon malheur; va sans différer dans la galerie, prends garde +à l'endroit où le soleil darde ses plus ardents rayons; cherche, et tu +trouveras mon trésor.»</p> + +<p>La main cessa alors d'agir; le prince lui fit plusieurs questions, à +quoi elle ne répondit point.</p> + +<p>«Où vous remettrai-je?» lui dit-il.</p> + +<p>Elle lui fit de nouveaux signes; il comprit qu'il fallait la remettre +dans l'armoire: il n'y manqua pas. Tout fut refermé; il serra le +tire-bourre dans le même mur où il l'avait pris, et s'étant un peu +aguerri sur les prodiges, il descendit dans la galerie.</p> + +<p>À son arrivée les vitres commencèrent à faire un cliquetis et un +trémoussement extraordinaires; il regarda où les rayons du soleil +donnaient; il vit que c'était sur le portrait d'un jeune adolescent, si +beau et d'un si grand air qu'il en demeura charmé. En levant ce tableau, +il trouva un lambris d'ébène avec des filets d'or, comme dans tout le +reste de la galerie: il ne savait comment l'ôter, et s'il devait l'ôter. +Il regarda sur les vitres, il connut que le lambris se levait; aussitôt +il le lève, et il se trouve dans un vestibule tout de porphyre, orné de +statues; il monte un large degré d'agate, dont la rampe était d'or de +rapport; il entre dans un salon tout de lapis et traversant des +appartements sans nombre, où il restait ravi de l'excellence des +peintures et de la richesse des meubles, il arriva enfin dans une petite +chambre, dont tous les ornements étaient de turquoise, et il vit sur un +lit de gaze bleue et or, une dame qui semblait dormir. Elle était d'une +beauté incomparable; ses cheveux plus noirs que l'ébène relevaient la +blancheur de son teint; elle paraissait inquiète dans son sommeil; son +visage avait quelque chose d'abattu et d'une personne malade.</p> + +<p>Le prince, craignant de la réveiller, s'approcha doucement; il entendit +qu'elle parlait, et prêtant une grande attention à ses paroles, il ouït +ce peu de mots, entrecoupés de soupirs: «Penses-tu, perfide, que je +puisse t'aimer, après m'avoir éloignée de mon aimable Trasimène? Quoi! à +mes yeux tu as osé séparer une main si chère, d'un bras qui doit t'être +toujours redoutable? Est-ce ainsi que tu prétends me prouver ton respect +et ton amour? Ah! Trasimène, mon cher amant, ne dois-je plus vous voir?» +Le prince remarqua que les larmes cherchaient un passage entre ses +paupières fermées, et que coulant sur ses joues, elles ressemblaient aux +pleurs de l'aurore.</p> + +<p>Il restait au pied de son lit comme immobile, ne sachant s'il devait +l'éveiller ou la laisser plus longtemps dans un sommeil si triste; il +comprenait déjà que Trasimène était son amant, et qu'il en avait trouvé +la main dans le donjon; il roulait mille pensées confuses sur tant de +différentes choses, quand il entendit une musique charmante; elle était +composée de rossignols et de serins, qui accordaient si bien leur +ramage, qu'ils surpassaient les plus agréables voix. Aussitôt un aigle, +d'une grandeur extraordinaire, entra; il volait doucement, et tenait +dans ses serres un rameau d'or chargé de rubis, qui formaient des +cerises. Il attacha fixement ses yeux sur la belle endormie; il semblait +voir son soleil; et déployant ses grandes ailes, il planait devant elle, +tantôt s'élevant, et tantôt s'abaissant jusqu'à ses pieds.</p> + +<p>Après quelques moments, il se tourna vers le prince, et s'en approcha, +mettant dans sa main le rameau d'or cerisé; les oiseaux qui chantaient +poussèrent alors des tons qui percèrent les voûtes du palais. +Le prince appliqua si bien son esprit aux différentes choses qui +s'entre-succédaient, qu'il jugea que cette dame était enchantée, et que +l'honneur d'une aventure si glorieuse lui était réservé; il s'avance +vers elle, il met un genou en terre, il la frappe avec le rameau, lui +dit:</p> + +<p>«Belle et charmante personne, qui dormez par un pouvoir qui m'est +inconnu, je vous conjure au nom de Trasimène de rentrer dans toutes les +fonctions de la vie, qu'il semble que vous avez perdue.»</p> + +<p>La dame ouvre les yeux, aperçoit l'aigle, et s'écrie:</p> + +<p>«Arrêtez, cher amant, arrêtez.»</p> + +<p>Mais l'oiseau royal jette un cri aussi aigu que douloureux, et il +s'envole avec ses petits musiciens emplumés.</p> + +<p>La dame, se tournant en même temps vers Torticoli:</p> + +<p>«J'ai écouté mon coeur plutôt que ma reconnaissance, lui dit-elle; je +sais que je vous dois tout, et que vous me rappelez à la lumière, que +j'ai perdue depuis deux cents ans. L'enchanteur qui m'aimait, et qui m'a +fait souffrir tant de maux, vous avait réservé cette grande aventure; +j'ai le pouvoir de vous servir, j'en ai un désir passionné. Voyez ce que +vous souhaitez; j'emploierai l'art de féerie, que je possède +souverainement, pour vous rendre heureux.</p> + +<p>—Madame, répondit le prince, si votre science vous fait pénétrer +jusqu'aux sentiments du coeur, il vous est aisé de connaître que, malgré +les disgrâces dont je suis accablé, je suis moins à plaindre qu'un +autre.</p> + +<p>—C'est l'effet de votre bon esprit, ajouta la fée; mais enfin ne me +laissez pas la honte d'être ingrate à votre égard. Que souhaitez-vous? +Je peux tout: demandez.</p> + +<p>—Je souhaiterais, répondit Torticoli, vous rendre le beau Trasimène, +qui vous coûte de si fréquents soupirs.</p> + +<p>—Vous êtes trop généreux, lui dit-elle, de préférer mes intérêts aux +vôtres; cette grande affaire s'achèvera par une autre personne: je ne +m'explique pas davantage. Sachez seulement qu'elle ne vous sera pas +indifférente; mais ne me refusez pas plus longtemps le plaisir de vous +obliger.</p> + +<p>—Que désirez-vous, madame? dit le prince, en se jetant à ses pieds, +vous voyez mon affreuse figure, on me nomme Torticoli par dérision; +rendez-moi moins ridicule.</p> + +<p>—Va, prince, lui dit la fée, en le touchant trois fois avec le rameau +d'or, va, tu seras si accompli et si parfait, que jamais homme, devant +ni après toi, ne t'égalera; nomme-toi <i>Sans-Pair</i>, tu porteras ce nom à +juste titre.»</p> + +<p>Le prince reconnaissant embrassa ses genoux, et par un silence qui +expliquait sa joie, il lui laissait deviner ce qui se passait dans son +âme. Elle l'obligea de se relever; il se mira dans les glaces qui +ornaient cette chambre, et Sans-Pair ne reconnut plus Torticoli. Il +était grandi de trois pieds; il avait des cheveux qui tombaient par +grosses boucles sur ses épaules, un air plein de grandeur et de grâces, +des traits réguliers, des yeux d'esprit; enfin c'était le digne ouvrage +d'une fée bienfaisante et sensible.</p> + +<p>«Que ne m'est-il permis, lui dit-elle, de vous apprendre votre destinée! +de vous instruire des écueils que la fortune mettra en votre chemin! de +vous enseigner les moyens de les éviter! Que j'aurais de satisfaction de +joindre ce bon office à celui que je viens de vous rendre! mais +j'offenserais le Génie supérieur qui vous guide. Allez, prince, fuyez de +la tour, et souvenez-vous que la fée Bénigne sera toujours de vos +amies.»</p> + +<p>À ces mots, elle, le palais et les merveilles que le prince avait vues, +disparurent: il se trouva dans une épaisse forêt, à plus de cent lieues +de la tour où le roi Brun l'avait fait mettre.</p> + +<p>Laissons-le revenir de son juste étonnement, et voyons deux choses; +l'une, ce qui se passe entre les gardes que son père lui avait donnés, +et l'autre, ce qui arrive à la princesse Trognon. Ces pauvres gardes, +surpris que leur prince ne demandât point à souper, entrèrent dans sa +chambre, et ne l'ayant pas trouvé, ils le cherchèrent partout avec une +extrême crainte qu'il ne se fût sauvé. Leur peine étant inutile, ils +pensèrent se désespérer; car ils appréhendaient que le roi Brun, qui +était si terrible, ne les fît mourir. Après avoir agité tous les moyens +propres à l'apaiser, ils conclurent qu'il fallait qu'un d'entre eux se +mit au lit et ne se laissât point voir; qu'ils diraient que le prince +était bien malade, que peu après ils le feindraient mort, et qu'une +bûche ensevelie et enterrée les tirerait d'intrigue. Ce remède leur +parut infaillible; sur-le-champ ils le mirent en pratique. Le plus petit +des gardes, à qui l'on fit une grosse bosse, se coucha. On fut dire au +roi que son fils était bien malade; il crut que c'était pour +l'attendrir, et ne voulut rien relâcher de sa sévérité: c'était +justement ce que les timides gardes souhaitaient; et plus ils faisaient +paraître d'empressements, plus le roi Brun marquait d'indifférence.</p> + +<p>Pour la princesse Trognon, elle arriva dans une petite machine qui +n'avait qu'une coudée de haut, et la machine était dans une litière. Le +roi Brun alla au-devant d'elle; lorsqu'il la vit si difforme, dans une +jatte, la peau écaillée comme une morue, les sourcils joints, le nez +plat et large, et la bouche proche des oreilles, il ne put s'empêcher de +lui dire:</p> + +<p>«En vérité, princesse Trognon, vous êtes gracieuse de mépriser mon +Torticoli; sachez qu'il est bien laid, mais sans mentir il l'est moins +que vous.</p> + +<p>—Seigneur, lui dit-elle, je n'ai pas assez d'amour-propre pour +m'offenser des choses désobligeantes que vous me dites; je ne sais +cependant si vous croyez que ce soit un moyen sûr pour me persuadée +d'aimer votre charmant Torticoli; mais je vous déclare, malgré ma +misérable jatte, et les défauts dont je suis remplie, que je ne veux +point l'épouser, et que je préfère le titre de princesse Trognon à celui +de reine Torticoli.»</p> + +<p>Le roi Brun s'échauffa fort de cette réponse.</p> + +<p>«Je vous assure, lui dit-il, que je n'en aurai pas le démenti; le roi +votre père doit être votre maître, et je le suis devenu depuis qu'il +vous a mise entre mes mains.</p> + +<p>—Il est des choses, dit-elle, sur lesquelles nous pouvons opter; c'est +en dépit de moi qu'on m'a conduite ici, je vous en avertis; et je vous +regarderai comme mon plus mortel ennemi, si vous me faites violence.»</p> + +<p>Le roi encore plus irrité la quitta et lui donna un appartement dans son +palais, avec des dames qui avaient ordre de lui persuader que le +meilleur parti à prendre, pour elle, était d'épouser le prince.</p> + +<p>Cependant les gardes, qui craignaient d'être découverts, et que le roi +ne sût que son fils s'était sauvé, se hâtèrent de lui aller dire qu'il +était mort. À ces nouvelles il ressentit une douleur dont on le croyait +incapable; il cria, il hurla, et se prenant à Trognon de la perte qu'il +venait de faire, il l'envoya dans la tour à la place de son cher défunt.</p> + +<p>La pauvre princesse demeura aussi triste qu'étonnée de se trouver +prisonnière; elle avait du coeur, et elle parla comme elle devait d'un +procédé si dur. Elle croyait qu'on le dirait au roi; mais personne n'osa +l'en entretenir. Elle croyait aussi qu'elle pouvait écrire à son père +les mauvais traitements qu'elle souffrait, et qu'il viendrait la +délivrer. Ses projets de ce côté-là furent inutiles: on interceptait ses +lettres et on les donnait au roi Brun.</p> + +<p>Comme elle vivait dans cette espérance, elle s'affligeait moins, et tous +les jours elle allait dans la galerie regarder les peintures qui étaient +sur les vitres; rien ne lui paraissait plus extraordinaire que ce nombre +de choses différentes qui y étaient représentées, et de s'y voir dans sa +jatte. «Depuis que je suis arrivée en ce pays-ci, les peintres, +disait-elle, ont pris un étrange plaisir à me peindre; est-ce qu'il n'y +a pas assez de figures ridicules sans la mienne? ou veulent-ils par des +oppositions faire éclater davantage la beauté de cette jeune bergère qui +me semble charmante?» Elle regardait ensuite le portrait d'un berger +qu'elle ne pouvait assez louer. «Que l'on est à plaindre, disait-elle, +d'être disgraciée de la nature au point que je le suis! Et que l'on est +heureuse quand on est belle!» En disant ces mots, elle avait les larmes +aux yeux; puis se voyant dans un miroir, elle se tourna brusquement; +mais elle fut bien étonnée de trouver derrière elle une petite vieille, +coiffée d'un chaperon, qui était la moitié plus laide qu'elle; et la +jatte où elle se traînait avait plus de vingt trous, tant elle était +usée.</p> + +<p>«Princesse, lui dit cette vieillotte, vous pouvez choisir entre la vertu +et la beauté; vos regrets sont si touchants que je les ai entendus. Si +vous voulez être belle, vous serez coquette, glorieuse et très galante; +si vous voulez rester comme vous êtes, vous serez sage, estimée et fort +humble.»</p> + +<p>Trognon regarda celle qui lui parlait, et lui demanda si la beauté était +incompatible avec la sagesse.</p> + +<p>«Non, lui dit la bonne femme; mais à votre égard il est arrêté que vous +ne pouvez avoir que l'un des deux.</p> + +<p>—Hé bien, s'écria Trognon d'un air ferme, je préfère ma laideur à la +beauté.</p> + +<p>—Quoi! vous aimez mieux effrayer ceux qui vous voient? reprit la +vieille.</p> + +<p>—Oui, madame, dit la princesse, je choisis plutôt tous les malheurs +ensemble, que de manquer de vertu.</p> + +<p>—J'avais apporté exprès mon manchon jaune et blanc, dit la fée; en +soufflant du coté jaune, vous seriez devenue semblable à cette admirable +bergère qui vous a paru si charmante, et vous auriez été aimée d'un +berger dont le portrait a arrêté vos yeux plus d'une fois; en soufflant +du côté blanc, vous pourrez vous affermir encore dans le chemin de la +vertu, où vous entrez si courageusement.</p> + +<p>—Hé! madame, reprit la princesse, ne me refusez pas cette grâce, elle +me consolera de tout le mépris que l'on a pour moi.»</p> + +<p>La petite vieille lui donna le manchon de vertu et de beauté; Trognon ne +se méprit point, elle souffla par le côté blanc, et remercia la fée qui +disparut aussitôt.</p> + +<p>Elle était ravie du bon choix qu'elle avait fait; et quelque sujet +qu'elle eût d'envier l'incomparable beauté de la bergère peinte sur les +vitres, elle pensait, pour s'en consoler, que la beauté passe comme un +songe; que la vertu est un trésor éternel et une beauté inaltérable, qui +dure plus que la vie: elle espérait toujours que le roi son père se +mettrait à la tête d'une grosse armée, et qu'il la tirerait de la tour. +Elle attendait le moment de le voir avec mille impatiences, et elle +mourait d'envie de monter au donjon pour voir arriver le secours qu'elle +attendait. Mais comment grimper si haut? Elle allait dans sa chambre +moins vite qu'une tortue; et pour monter, c'était ses femmes qui la +portaient.</p> + +<p>Cependant elle en trouva un moyen assez particulier. Elle sut que +l'horloge était dans le donjon; elle ôta les poids, et se mit à la +place. Lorsqu'on remonta l'horloge, elle fut guindée jusqu'en haut; elle +regarda promptement à la fenêtre qui donnait sur la campagne, mais elle +ne vit rien venir, et elle s'en retira pour se reposer un peu. En +s'appuyant contre le mur que Torticoli, ou pour mieux dire le prince +Sans-Pair, avait défait et raccommodé assez mal, le plâtre tomba et le +tire-bourre d'or, qui fit tin, tin, près de Trognon. Elle l'aperçut, et +après l'avoir ramassé, elle examina à quoi il pouvait servir. Comme elle +avait plus d'esprit qu'une autre, elle jugea bien vite que c'était pour +ouvrir l'armoire, où il n'y avait point de serrure; elle en vint à bout, +et elle ne fut pas moins ravie que le prince l'avait été de tout ce +qu'elle y rencontra de rare et de galant. Il y avait quatre mille +tiroirs, tous remplis de bijoux antiques et modernes; enfin elle trouve +le guichet d'or, la boîte d'escarboucle, et la main qui nageait dans le +sang. Elle en frémit, et voulut la jeter; mais il ne fut pas en son +pouvoir de la laisser aller, une puissance secrète l'en empêchait. +«Hélas! que vais-je faire? dit-elle tristement. J'aime mieux mourir que +de rester davantage avec cette main coupée.» Dans ce moment elle +entendit une voix douce et agréable, qui lui dit:</p> + +<p>«Prends courage, princesse, ta félicité dépend de cette aventure.</p> + +<p>—Hé! que puis-je faire? répondit-elle en tremblant.</p> + +<p>—Il faut, lui dit la voix, emporter cette main dans ta chambre la +cacher sous ton chevet; et, quand tu verras un aigle, la lui donner sans +tarder un moment.»</p> + +<p>Quelque effrayée que fût la princesse, cette voix avait quelque chose de +si persuasif, qu'elle n'hésita pas à obéir; elle replaça les tiroirs et +les raretés comme elle les avait trouvés, sans en prendre aucune. Ses +gardes, qui craignaient qu'elle ne leur échappât à son tour, ne l'ayant +point vue dans sa chambre, la cherchèrent et demeurèrent surpris de la +rencontrer dans un lieu où elle ne pouvait, disaient-ils, monter que par +enchantement.</p> + +<p>Elle fut trois jours sans rien voir; elle n'osait ouvrir la belle boîte +d'escarboucle, parce que la main coupée lui faisait trop grand peur. +Enfin, une nuit elle entendit du bruit contre sa fenêtre; elle ouvrit +son rideau, et elle aperçut au clair de la lune un aigle qui voltigeait. +Elle se leva comme elle put, et se traînant dans la chambre, elle ouvrit +la fenêtre. L'aigle entra, faisant grand bruit avec ses ailes, en signe +de réjouissance; elle ne différa pas à lui présenter la main, qu'il prit +avec ses serres, et un moment après elle ne l'aperçut plus; il y avait à +sa place un jeune homme, le plus beau et le mieux fait qu'elle eût +jamais vu; son front était ceint d'un diadème, son habit couvert de +pierreries. Il tenait dans sa main un portrait; et prenant le premier la +parole:</p> + +<p>«Princesse, dit-il à Trognon, il y a deux cents ans qu'un perfide +enchanteur me retient en ces lieux. Nous aimions l'un et l'autre +l'admirable fée Bénigne; j'étais souffert, il était jaloux. Son art +surpassait le mien; et voulant s'en prévaloir pour me perdre, il me dit +d'un air absolu qu'il me défendait de la voir davantage. Une telle +défense ne convenait ni à mon amour, ni au rang que je tenais: je le +menaçai; et la belle que j'adore se trouva si offensée de la conduite de +l'enchanteur, qu'elle lui défendit à son tour de l'approcher jamais. Ce +cruel résolut de nous punir l'un et l'autre.</p> + +<p>«Un jour que j'étais auprès d'elle, charmé du portrait qu'elle m'avait +donné, et que je regardais, le trouvant mille fois moins beau que +l'original, il parut, et d'un coup de sabre il sépara ma main de mon +bras. La fée Bénigne (c'est le nom de ma reine) ressentit plus vivement +que moi la douleur de cet accident; elle tomba évanouie sur son lit, et +sur-le-champ je me sentis couvert de plumes; je fus métamorphosé en +aigle. Il m'était permis de venir tous les jours voir la reine, sans +pouvoir en approcher ni la réveiller; mais j'avais la consolation de +l'entendre sans cesse pousser de tendres soupirs, et parler en rêvant de +son cher Trasimène. Je savais encore qu'au bout de deux cents ans un +prince rappellerait Bénigne à la lumière, et qu'une princesse, en me +rendant ma main coupée, me rendrait ma première forme. Une fée qui +s'intéresse à votre gloire a voulu que cela fût ainsi; c'est elle qui a +si soigneusement enfermé ma main dans l'armoire du donjon; c'est elle +qui m'a donné le pouvoir de vous marquer aujourd'hui ma reconnaissance. +Souhaitez, princesse, ce qui peut vous faire le plus de plaisir, et +sur-le-champ vous l'obtiendrez.</p> + +<p>—Grand roi, répliqua Trognon (après quelques moments de silence), si je +ne vous ai pas répondu promptement, ce n'est point que j'hésite; mais je +vous avoue que je ne suis pas aguerrie sur des aventures aussi +surprenantes que celle-ci, et je me figure que c'est plutôt un rêve +qu'une vérité.</p> + +<p>—Non, madame, répondit Trasimène, ce n'est point une illusion; vous en +ressentirez les effets dès que vous voudrez me dire quel don vous +désirez.</p> + +<p>—Si je demandais tous ceux dont j'aurais besoin pour être parfaite, +dit-elle, quelque pouvoir que vous ayez, il vous serait difficile d'y +satisfaire; mais je m'en tiens au plus essentiel: rendez mon âme aussi +belle que mon corps est laid et difforme.</p> + +<p>—Ah! princesse, s'écria le roi Trasimène, vous me charmez par un choix +si juste et si élevé; mais qui est capable de le faire est déjà +accomplie: votre corps va donc devenir aussi beau que votre âme et que +votre esprit.»</p> + +<p>Il toucha la princesse avec le portrait de la fée; elle entend cric, +croc dans tous ses os; ils s'allongent, ils se remboîtent; elle se lève, +elle est grande, elle est belle, elle est droite, elle a le teint plus +blanc que du lait, tous les traits réguliers, un air majestueux et +modeste, une physionomie fine et agréable.</p> + +<p>«Quel prodige! s'écrie-t-elle. Est-ce moi? Est-ce une chose possible?</p> + +<p>—Oui, madame, reprit Trasimène, c'est vous; le sage choix que vous avez +fait de la vertu vous attire l'heureux changement que vous éprouvez. +Quel plaisir pour moi, après ce que je vous dois, d'avoir été destiné +pour y contribuer! Mais quittez pour toujours le nom de Trognon; prenez +celui de Brillante, que vous méritez par vos lumières et par vos +charmes.»</p> + +<p>Dans ce moment il disparut; et la princesse, sans savoir par quelle +voiture elle était allée, se trouva au bord d'une petite rivière, dans +un lieu ombragé d'arbres, le plus agréable de la terre.</p> + +<p>Elle ne s'était point encore vue; l'eau de cette rivière était si claire +qu'elle connut avec une surprise extrême qu'elle était la même bergère +dont elle avait tant admiré le portrait sur les vitres de la galerie. En +effet, elle avait comme elle un habit blanc, garni de dentelles fines, +le plus propre qu'on eût jamais vu à aucune bergère; sa ceinture était +de petites roses et de jasmins, ses cheveux ornés de fleurs; elle trouva +une houlette peinte et dorée auprès d'elle, avec un troupeau de moutons +qui paissaient le long du rivage, et qui entendaient sa voix; jusqu'au +chien du troupeau, il semblait la connaître, et la caressait.</p> + +<p>Quelles réflexions ne faisait-elle point sur des prodiges si nouveaux! +Elle était née, et elle avait vécu jusqu'alors, la plus laide de toutes +les créatures; mais elle était princesse. Elle devenait plus belle que +l'astre du jour; elle n'était plus qu'une bergère, et la perte de son +rang ne laissait pas de lui être sensible.</p> + +<p>Ces différentes pensées l'agitèrent jusqu'au moment où elle s'endormit. +Elle avait veillé toute la nuit (comme je l'ai déjà dit), et le voyage +qu'elle avait fait, sans s'en apercevoir, était de cent lieues: de sorte +qu'elle s'en trouvait un peu lasse. Ses moutons et son chien, rassemblés +à ses côtés, semblaient la garder, et lui donner les soins qu'elle leur +devait. Le soleil ne pouvait l'incommoder, quoiqu'il fût dans toute sa +force; les arbres touffus l'en garantissaient; et l'herbe fraîche et +fine, sur laquelle elle s'était laissée tomber, paraissait orgueilleuse +d'une charge si belle. C'est là</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Qu'on voyait les violettes,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>À l'envi des autres fleurs,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>S'élever sur les herbettes</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Pour répandre leurs odeurs.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Les oiseaux y faisaient de doux concerts, et les zéphirs retenaient leur +haleine, dans la crainte de l'éveiller. Un berger, fatigué de l'ardeur +du soleil, ayant remarqué de loin cet endroit, s'y rendit en diligence; +mais lorsqu'il vit la jeune Brillante, il demeura si surpris, que sans +un arbre contre lequel il s'appuya, il serait tombé de toute sa hauteur. +En effet, il la reconnut pour cette même personne dont il avait admiré +la beauté sur les vitres de la galerie et dans le livre de vélin; car le +lecteur ne doute pas que ce berger ne soit le prince Sans-Pair. Un +pouvoir inconnu l'avait arrêté dans cette contrée; il s'était fait +admirer de tous ceux qui l'avaient vu. Son adresse en toutes choses, sa +bonne mine et son esprit, ne le distinguaient pas moins entre les autres +bergers, que sa naissance l'aurait distingué ailleurs.</p> + +<p>Il attacha ses yeux sur Brillante avec une attention et un plaisir qu'il +n'avait point ressentis jusqu'alors. Il se mit à genoux auprès d'elle; +il examinait cet assemblage de beauté qui la rendait toute parfaite; et +son coeur fut le premier qui paya le tribut qu'aucun autre depuis n'osa +lui refuser. Comme il rêvait profondément, Brillante s'éveilla; et +voyant Sans-Pair proche d'elle avec un habit de pasteur extrêmement +galant, elle le regarda, et rappela aussitôt son idée, parce qu'elle +avait vu son portrait dans la tour.</p> + +<p>«Aimable bergère, lui dit-il, quelle heureuse destinée vous conduit ici? +Vous y venez, sans doute, pour recevoir notre encens et nos voeux. Ah! +je sens déjà que je serai le plus empressé à vous rendre mes hommages.</p> + +<p>—Non, berger, lui dit-elle, je ne prétends point exiger des honneurs +qui ne me sont pas dus; je veux demeurer simple bergère, j'aime mon +troupeau et mon chien. La solitude a des charmes pour moi, je ne cherche +qu'elle.</p> + +<p>—Quoi! jeune bergère, en arrivant en ces lieux vous y apportez le +dessein de vous cacher aux mortels qui les habitent! Est-il possible, +continua-t-il, que vous nous vouliez tant de mal? Tout du moins +exceptez-moi, puisque je suis le premier qui vous ai offert ses +services.</p> + +<p>—Non, reprit Brillante, je ne veux point vous voir plus souvent que les +autres, quoique je sente déjà une estime particulière pour vous; mais +enseignez-moi quelque sage bergère chez qui je puisse me retirer; car +étant inconnue ici, et dans un âge à ne pouvoir demeurer seule, je serai +bien aise de me mettre sous sa conduite.»</p> + +<p>Sans-Pair fut ravi de cette commission. Il la mena dans une cabane si +propre qu'elle avait mille agréments dans sa simplicité. Il y avait une +petite vieillotte qui sortait rarement, parce qu'elle ne pouvait presque +plus marcher.</p> + +<p>«Tenez, ma bonne mère, dit Sans-Pair en lui présentant Brillante, voici +une fille incomparable dont la seule présence vous rajeunira.»</p> + +<p>La vieille l'embrassa, et lui dit d'un air affable qu'elle était la +bienvenue; qu'elle avait de la peine de la loger si mal, mais que tout +au moins elle la logerait fort bien dans son coeur.</p> + +<p>«Je ne pensais pas, dit Brillante, trouver ici un accueil si favorable, +et tant de politesse; je vous assure, ma bonne mère, que je suis ravie +d'être auprès de vous. Ne me refusez pas, continua-t-elle, en +s'adressant au berger, de me dire votre nom, pour que je sache à qui je +suis obligée d'un tel service.</p> + +<p>—On m'appelle Sans-Pair, répondit le prince; mais à présent je ne veux +point d'autre nom que celui de votre esclave.</p> + +<p>—Et moi, dit la petite vieille, je souhaite aussi de savoir comment on +appelle la bergère pour qui j'exerce l'hospitalité.»</p> + +<p>La princesse lui dit qu'on la nommait Brillante. La vieille parut +charmée d'un si aimable nom, et Sans-Pair dit cent jolies choses +là-dessus.</p> + +<p>La vieille bergère, ayant peur que Brillante n'eût faim, lui présenta +dans une terrine fort propre, du lait doux, avec du pain bis, des oeufs +frais, du beurre nouveau battu et un fromage à la crème. Sans-Pair +courut dans sa cabane; il en apporta des fraises, des noisettes, des +cerises et d'autres fruits, tout entourés de fleurs; et pour avoir lieu +de rester plus longtemps auprès de Brillante, il lui demanda permission +d'en manger avec elle. Hélas! qu'il lui aurait été difficile de la lui +refuser. Elle le voyait avec un plaisir extrême; et quelque froideur +qu'elle affectât, elle sentait bien que sa présence ne lui serait point +indifférente.</p> + +<p>Lorsqu'il l'eut quittée, elle pensa encore longtemps à lui, et lui à +elle. Il la voyait tous les jours, il conduisait son troupeau dans le +lieu où elle faisait paître le sien, il chantait auprès d'elle des +paroles passionnées: il jouait de la flûte et de la musette pour la +faire danser, et elle s'en acquittait avec une grâce et une justesse +qu'il ne pouvait assez admirer. Chacun de son côté faisait réflexion à +cette suite surprenante d'aventures qui leur étaient arrivées, et chacun +commençait à s'inquiéter. Sans-Pair la cherchait soigneusement partout.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Enfin, toutes les fois qu'il la trouva seulette,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il lui parla tant d'amourette,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il lui peignit si bien son feu, sa passion,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et ce qui de deux coeurs fait la douce union,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qu'elle reconnut dans son âme</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que ce petit je ne sais quoi</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qu'elle sentait pour lui, sans bien savoir pourquoi,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Était une amoureuse flamme.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Alors connaissant le danger</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Où, pour son peu d'expérience,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Elle exposait son innocence,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Elle évite avec soin cet aimable berger;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais ce fut pour elle</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Une peine cruelle!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et que souvent son coeur, soupirant en secret,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Lui reprocha de fuir un amant si discret!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Sans-Pair, qui ne pouvait comprendre</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ce qui causait ce cruel changement,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Cherche partout un moment pour l'apprendre,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais il le cherche vainement;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Brillante ne veut plus l'approcher ni l'entendre.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Elle l'évitait avec soin et se reprochait sans cesse ce qu'elle +ressentait pour lui. «Quoi! j'ai le malheur d'aimer, disait-elle, et +d'aimer un malheureux berger! Quelle destinée est la mienne? J'ai +préféré la vertu à la beauté: il semble que le ciel, pour me récompenser +de ce choix, m'avait voulu rendre belle; mais que je m'estime +malheureuse de l'être devenue! Sans ces inutiles attraits, le berger que +je fuis ne serait point attaché à me plaire, et je n'aurais pas la honte +de rougir des sentiments que j'ai pour lui.» Ses larmes finissaient +toujours par de si douloureuses réflexions, et ses peines augmentaient +par l'état où elle réduisait son aimable berger.</p> + +<p>Il était de son côté accablé de tristesse; il avait envie de déclarer à +Brillante la grandeur de sa naissance, dans la pensée qu'elle serait +peut-être piquée d'un sentiment de vanité, et qu'elle l'écouterait plus +favorablement; mais il se persuadait ensuite qu'elle ne le croirait pas, +et que si elle lui demandait quelque preuve de ce qu'il lui dirait, il +était hors d'état de lui en donner. «Que mon sort est cruel! +s'écriait-il. Quoique je fusse affreux, je devais succéder à mon père. +Un grand royaume répare bien des défauts. Il me serait à présent inutile +de me présenter à lui ni à ses sujets, il n'y en a aucun qui puisse me +reconnaître; et tout le bien que m'a fait la fée Bénigne, en m'ôtant mon +nom et ma laideur, consiste à me rendre berger, et à me livrer aux +charmes d'une bergère inexorable, qui ne peut me souffrir. Étoile +barbare, disait-il en soupirant, deviens-moi plus propice, ou rends-moi +ma difformité avec ma première indifférence!»</p> + +<p>Voilà les tristes regrets que l'amant et la maîtresse faisaient sans se +connaître. Mais comme Brillante s'appliquait à fuir Sans-Pair, un jour +qu'il avait résolu de lui parler, pour en trouver un prétexte qui ne +l'offensât point, il prit un petit agneau, qu'il enjoliva de rubans et +de fleurs; il lui mit un collier de paille peinte, travaillé si +proprement que c'était une espèce de chef-d'oeuvre; il avait un habit de +taffetas couleur de rose, couvert de dentelles d'Angleterre, une +houlette garnie de rubans, une panetière; et en cet état tous les +Céladons du monde n'auraient osé paraître devant lui. Il trouva +Brillante assise au bord d'un ruisseau qui coulait lentement dans le +plus épais du bois; ses moutons y paissaient épars. La profonde +tristesse de la bergère ne lui permettait pas de leur donner ses soins. +Sans-Pair l'aborda d'un air timide; il lui présenta le petit agneau; et +la regardant tendrement:</p> + +<p>«Que vous ai-je donc fait, belle bergère, lui dit-il, qui m'attire de si +terribles marques de votre aversion? Vous reprochez à vos yeux le +moindre de leurs regards; vous me fuyez. Ma passion vous paraît-elle si +offensante? En pouvez-vous souhaiter une plus pure et plus fidèle? Mes +paroles, mes actions n'ont-elles pas toujours été remplies de respect et +d'ardeur? Mais, sans doute, vous aimez ailleurs; votre coeur est prévenu +pour un autre.»</p> + +<p>Elle lui repartit aussitôt:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Berger, lorsque je vous évite,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Devez-vous vous en alarmer?</i><br /></span> +<span class="i0"><i>On connaît assez par ma fuite</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que je crains de vous trop aimer.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je fuirais avec moins de peine,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Si la haine me faisait fuir;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais lorsque la raison m'entraîne,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>L'amour cherche à me retenir.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Tout m'alarme; en ce moment même,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je sens que vos regards affaiblissent mon coeur.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je reste toutefois; quand l'amour est extrême,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Berger, que le devoir paraît plein de rigueur!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et qu'on fuit lentement, quand on fuit ce qu'on aime!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Adieu; si vous m'aimez, hélas!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mon repos en dépend, gardez-vous de me suivre.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Peut-être que sans vous, je ne pourrai plus vivre;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais toutefois, berger, ne suivez point mes pas.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>En achevant ces mots, Brillante s'éloigna. Le prince amoureux et +désespéré voulut la suivre; mais sa douleur devint si forte qu'il tomba +sans connaissance au pied d'un arbre. Ah! vertu sévère et trop farouche, +pourquoi redoutez-vous un homme qui vous a chérie dès sa plus tendre +enfance? Il n'est point capable de vous méconnaître, et sa passion est +toute innocente. Mais la princesse se défiait autant d'elle que de lui; +elle ne pouvait s'empêcher de rendre justice au mérite de ce charmant +berger, et elle savait bien qu'il faut éviter ce qui nous paraît trop +aimable.</p> + +<p>On n'a jamais tant pris sur soi qu'elle y prit dans ce moment; elle +s'arrachait à l'objet le plus tendre et le plus chèrement aimé qu'elle +eût vu de sa vie. Elle ne put s'empêcher de tourner plusieurs fois la +tête pour regarder s'il la suivait; elle l'aperçut tomber demi-mort. +Elle l'aimait et elle se refusa la consolation de le secourir. +Lorsqu'elle fut dans la plaine, elle leva pitoyablement les yeux; et +joignant ses bras l'un sur l'autre: «Ô vertu! ô gloire, ô grandeur! je +te sacrifie mon repos, s'écria-t-elle. Ô destin! ô Trasimène! je renonce +à ma fatale beauté; rends-moi ma laideur, ou rends-moi, sans que j'en +puisse rougir, l'amant que j'abandonne!» Elle s'arrêta à ces mots, +incertaine si elle continuerait de fuir, ou si elle retournerait sur ses +pas. Son coeur voulait qu'elle rentrât dans le bois où elle avait laissé +Sans-Pair; mais sa vertu triompha de sa tendresse. Elle prit la +généreuse résolution de ne le plus voir.</p> + +<p>Depuis qu'elle avait été transportée dans ces lieux, elle avait entendu +parler d'un célèbre enchanteur, qui demeurait dans un château qu'il +avait bâti avec sa soeur aux confins de l'île. On ne parlait que de leur +savoir; c'était tous les jours de nouveaux prodiges. Elle pensa qu'il ne +fallait pas moins qu'un pouvoir magique pour effacer de son coeur +l'image du charmant berger; et sans en rien dire à sa charitable +hôtesse, qui l'avait reçue et qui la traitait comme sa fille, elle se +mit en chemin, si occupée de ses déplaisirs qu'elle ne faisait aucune +réflexion au péril qu'elle courait, étant belle et jeune, de voyager +toute seule. Elle ne s'arrêtait ni jour ni nuit; elle ne buvait ni ne +mangeait, tant elle avait envie d'arriver au château pour guérir de sa +tendresse. Mais en passant dans, un bois, elle ouït quelqu'un qui +chantait; elle crut entendre prononcer son nom, et reconnaître la voix +d'une de ses compagnes. Elle s'arrêta pour l'écouter; elle entendit ces +paroles:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Sans-Pair, de son hameau,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Le mieux fait, le plus beau,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Aimait la bergère Brillante,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Aimable, jeune et belle, enfin toute charmante.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Par mille petits soins, ce berger, chaque jour,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Lui déclarait assez ce qu'il sentait pour elle,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais la jeune rebelle</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ignorait ce que c'est qu'amour.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Son coeur plein de tristesse</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Soupirait toutefois loin du berger absent:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ce qui marque de la tendresse,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et ce qu'on ne fait pas pour un indiffèrent.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il est vrai qu'à notre bergère,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De tels chagrins n'arrivaient guère;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Car son amant la suivait en tous lieux</i><br /></span> +<span class="i0"><i>(Elle ne demandait pas mieux).</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Souvent couchés dessus l'herbette,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il lui chantait des vers de sa façon;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>La belle avec plaisir écoutait sa musette,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et même apprenait sa chanson.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>«Ah! c'en est trop, dit-elle, en versant des larmes; indiscret berger, +tu t'es vanté des faveurs innocentes que je t'ai accordées! Tu as osé +présumer que mon faible coeur serait plus sensible à ta passion qu'à mon +devoir! Tu as fait confidence de tes injustes désirs, et tu es cause que +l'on me chante dans les bois et dans les plaines!» Elle en conçut un +dépit si violent, qu'elle se crut en état de le voir avec indifférence, +et peut-être avec de la haine. «Il est inutile, continua-t-elle, que +j'aille plus loin pour chercher des remèdes à ma peine; je n'ai rien à +craindre d'un berger en qui je connais si peu de mérite. Je vais +retourner au hameau avec la bergère que je viens d'entendre.» Elle +l'appela de toute sa force, sans que personne lui répondit, et cependant +elle entendait de temps en temps chanter assez proche d'elle. +L'inquiétude et la peur la prirent. En effet, ce bois appartenait à +l'enchanteur, et l'on n'y passait point sans avoir quelque aventure.</p> + +<p>Brillante, plus incertaine que jamais, se hâta de sortir du bois. «Le +berger que je craignais, disait-elle, m'est-il devenu si peu redoutable, +que je doive m'exposer à le revoir? N'est-ce point plutôt que mon coeur, +d'intelligence avec lui, cherche à me tromper? Ah! fuyons, fuyons, c'est +le meilleur parti pour une princesse aussi malheureuse que moi.» Elle +continua son chemin vers le château de l'enchanteur; elle y parvint, et +elle y entra sans obstacle. Elle traversa plusieurs grandes cours, où +l'herbe et les ronces étaient si hautes qu'il semblait qu'on n'y avait +pas marché depuis cent ans; elle les rangea avec ses mains, qu'elle +égratigna en plus d'un endroit. Elle entra dans une salle où le jour ne +venait que par un petit trou: elle était tapissée d'ailes de +chauves-souris. Il y avait douze chats pendus au plancher, qui servaient +de lustres, et qui faisaient un miaulis à faire perdre patience; et sur +une longue table, douze grosses souris attachées par la queue, qui +avaient chacune devant elles un morceau de lard, où elles ne pouvaient +atteindre; de sorte que les chats voyaient les souris sans les pouvoir +manger; les souris craignaient les chats, et se désespéraient de faim +près d'un bon morceau de lard.</p> + +<p>La princesse considérait le supplice de ces animaux, lorsqu'elle vit +entrer l'enchanteur avec une longue robe noire. Il avait sur sa tête un +crocodile qui lui servait de bonnet; et jamais il n'a été une coiffure +si effrayante. Ce vieillard portait des lunettes et un fouet à la main +d'une vingtaine de longs serpents tous en vie. Oh! que la princesse eut +de peur! qu'elle regretta dans ce moment son berger, ses moutons et son +chien! Elle ne pensa qu'à fuir; et sans dire mot à ce terrible homme, +elle courut vers la porte; mais elle était couverte de toiles +d'araignées. Elle en leva une, et elle en trouva une autre, qu'elle leva +encore, et à laquelle une troisième succéda; elle la lève, il en paraît +une nouvelle, qui était devant une autre; enfin ces vilaines portières +de toiles d'araignées étaient sans compte et sans nombre. La pauvre +princesse n'en pouvait plus de lassitude; ses bras n'étaient pas assez +forts pour soutenir ces toiles. Elle voulut s'asseoir par terre afin de +se reposer un peu, elle sentit de longues épines qui la pénétraient. +Elle fut bientôt relevée, et se mit encore en devoir de passer; mais +toujours il paraissait une toile sur l'autre. Le méchant vieillard, qui +la regardait, faisait des éclats de rire à s'en engouer. À la fin il +l'appela et lui dit:</p> + +<p>«Tu passerais là le reste de ta vie sans en venir à bout; tu me sembles +jeune et plus belle que tout ce que j'ai vu de plus beau; si tu veux, je +t'épouserai. Je te donnerai ces douze chats que tu vois pendus au +plancher, pour en faire tout ce que tu voudras, et ces douze souris qui +sont sur cette table seront tiennes aussi. Les chats sont autant de +princes, et les souris autant de princesses. Les friponnes, en +différents temps, avaient eu l'honneur de me plaire (car j'ai toujours +été aimable et galant); aucune d'elles ne voulut m'aimer. Ces princes +étaient mes rivaux, et plus heureux que moi. La jalousie me prit; je +trouvai le moyen de les attirer ici, et à mesure que je les ai attrapés, +je les ai métamorphosés en chats et en souris. Ce qui est plaisant, +c'est qu'ils se haïssent autant qu'ils se sont aimés, et que l'on ne +peut trouver une vengeance plus complète.</p> + +<p>—Ah! seigneur, s'écria Brillante, rendez-moi souris; je ne le mérite +pas moins que ces pauvres princesses.</p> + +<p>—Comment, dit le magicien, petite bergeronnette, tu ne veux donc pas +m'aimer?</p> + +<p>—J'ai résolu de n'aimer jamais, dit-elle.</p> + +<p>—Oh! que tu es simple! continua-t-il. Je te nourrirai à merveille, je +te ferai des contes, je te donnerai les plus beaux habits du monde; tu +n'iras qu'en carrosse et en litière, tu t'appelleras madame.</p> + +<p>—J'ai résolu de n'aimer jamais, répondit encore la princesse.</p> + +<p>—Prends garde à ce que tu dis, s'écria l'enchanteur en colère; tu t'en +repentiras pour longtemps.</p> + +<p>—N'importe, dit Brillante, j'ai résolu de n'aimer jamais.</p> + +<p>—Ho bien, trop indifférente créature, dit-il en la touchant, puisque tu +ne veux pas aimer, tu dois être d'une espèce particulière: tu ne seras +donc à l'avenir ni chair ni poisson, tu n'auras ni sang ni os, tu seras +verte, parce que tu es encore dans ta verte jeunesse; tu seras légère et +fringante, tu vivras dans les prairies comme tu vivais; on t'appellera +sauterelle.»</p> + +<p>Au même moment, la princesse Brillante devint la plus jolie sauterelle +du monde; et jouissant de la liberté, elle se rendit promptement dans le +jardin.</p> + +<p>Dès qu'elle fut en état de se plaindre, elle s'écria douloureusement; +«Ah! ma jatte, ma chère jatte, qu'êtes-vous devenue? Voilà donc l'effet +de vos promesses, Trasimène? Voilà donc ce qu'on me gardait depuis deux +cents ans avec tant de soin? Une beauté aussi peu durable que les fleurs +du printemps; et pour conclusion, un habit de crêpe vert, une petite +figure singulière, qui n'est ni chair ni poisson, qui n'a ni os ni sang. +Je suis bien malheureuse! Hélas! une couronne aurait caché tous mes +défauts, j'eusse trouvé un époux digne de moi; et si j'étais restée +bergère, l'aimable Sans-Pair ne souhaitait que la possession de mon +coeur: il n'est que trop vengé de mes injustes dédains. Me voilà +sauterelle, destinée à chanter jour et nuit, quand mon coeur rempli +d'amertume m'invite à pleurer!» C'est ainsi que parlait la sauterelle, +cachée entre les herbes fines qui bordaient un ruisseau.</p> + +<p>Mais que faisait le prince Sans-Pair, absent de son adorable bergère? La +dureté avec laquelle elle l'avait quitté le pénétra si vivement qu'il +n'eut pas la force de la suivre. Avant qu'il l'eût jointe, il +s'évanouit, et il resta longtemps sans aucune connaissance au pied de +l'arbre où Brillante l'avait vu tomber. Enfin la fraîcheur de la terre, +ou quelque puissance inconnue, le fit revenir à lui: il n'osa aller ce +jour-là chez elle; et repassant dans son esprit les derniers vers +qu'elle lui avait dits:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Et pour fuir un amant</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Tendre, jeune et confiant,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>On ne prend guère tant de peine,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Quand on ne le fait que par haine.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Il en prit des espérances assez flatteuses; et il se promit du temps et +de ses soins un peu de reconnaissance. Mais que devint-il, lorsque, +ayant été chez la vieille bergère où Brillante se retirait, il apprit +qu'elle n'avait point paru depuis la veille? Il pensa mourir +d'inquiétude. Il s'éloigna, accablé de mille pensées différentes; il +s'assit tristement au bord de la rivière: il fut près cent fois de s'y +jeter et de chercher dans la fin de sa vie celle de ses malheurs. Enfin +il prit un poinçon et grava ces vers sur l'écorce d'un alisier:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Belle fontaine, clair ruisseau,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vallons délicieux, et vous, fertiles plaines,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Séjour que je trouvais si beau,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Hélas! vous augmentez mes peines.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Le tendre objet de mon amour,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Dont vous empruntez tous vos charmes,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Pour fuir un malheureux, vous quitte sans retour.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vous ne me verrez plus que répandre des larmes.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Quand l'aurore aux mortels vient annoncer le jour,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Elle me voit plongé dans ma douleur profonde;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Le soleil chaque instant est témoin de mes pleurs,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et quand il est caché dans l'onde,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je n'interromps point mes douleurs.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ô toi! tendre arbrisseau, pardonne les blessures</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que pour graver mes maux j'ose faire à ton sein;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ce sont de légères peintures,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De ce qu'a fait au mien cet objet inhumain.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>La pointe de ce fer ne t'ôte point la vie;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Des chiffres de son nom tu paraîtras plus beau.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais, hélas! ma plus chère envie,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Lorsque je perds Brillante, est d'entrer au tombeau.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Il n'en put écrire davantage, parce qu'il fut abordé par une petite +vieille, qui avait une fraise au cou, un vertugadin, un moule sous ses +cheveux blancs, un chaperon de velours; et son antiquité avait quelque +chose de vénérable.</p> + +<p>«Mon fils, lui dit-elle, vous poussez des regrets bien amers; je vous +prie de m'en apprendre le sujet.</p> + +<p>—Hélas! ma bonne mère, lui dit Sans-Pair, je déplore l'éloignement +d'une aimable bergère qui me fuit; j'ai résolu de l'aller chercher par +toute la terre, jusqu'à ce que je l'aie trouvée.</p> + +<p>—Allez de ce côté-là, mon enfant, lui dit-elle, en lui montrant le +chemin du château où la pauvre Brillante était devenue sauterelle. J'ai +un pressentiment que vous ne la chercherez pas longtemps.»</p> + +<p>Sans-Pair la remercia, et pria l'Amour de fui être favorable.</p> + +<p>Le prince n'eut aucune rencontre sur sa route digne de l'arrêter, mais +en arrivant dans le bois, proche le château du magicien et de sa soeur, +il crut voir sa bergère; il se hâta de la suivre: elle s'éloigna.</p> + +<p>«Brillante, lui criait-il, Brillante que j'adore, arrêtez un peu, +daignez m'entendre.»</p> + +<p>Le fantôme fuyait encore plus fort; et dans cet exercice, le reste du +jour se passa. Lorsque la nuit fut venue, il vit beaucoup de lumières +dans le château: il se flatta que sa bergère y pouvait être. Il y court; +il entre sans aucun empêchement. Il monte et trouve dans un salon +magnifique une grande et vieille fée d'une horrible maigreur. Ses yeux +ressemblaient à deux lampes éteintes; on voyait le jour au travers de +ses joues. Ses bras étaient comme des lattes, ses doigts comme des +fuseaux, une peau de chagrin noir couvrait son squelette; avec cela elle +avait du rouge, des mouches, des rubans verts et couleur de rose; un +manteau de brocart d'argent, une couronne de diamants sur sa tête et des +pierreries partout.</p> + +<p>«Enfin, prince, lui dit-elle, vous arrivez dans un lieu où je vous +souhaite depuis longtemps. Ne songez plus à votre petite bergère; une +passion si disproportionnée vous doit faire rougir. Je suis la reine des +Météores; je vous veux du bien et je puis vous en faire d'infinis si +vous m'aimez.</p> + +<p>—Vous aimer, s'écria le prince, en la regardant d'un oeil indigné, vous +aimer, madame! Hé! suis-je maître de mon coeur! Non, je ne saurais +consentir à une infidélité; et je sens même que si je changeais l'objet +de mes amours, ce ne serait pas vous qui le deviendriez. Choisissez dans +vos Météores quelque influence qui vous accommode; aimez l'air, aimez +les vents, et laissez les mortels en paix.»</p> + +<p>La fée était fière et colère; en deux coups de baguette elle remplit la +galerie de monstres affreux, contre lesquels il fallut que le jeune +prince exerçât son adresse et sa valeur. Les uns paraissaient avec +plusieurs têtes et plusieurs bras, les autres avaient la figure d'un +centaure ou d'une sirène, plusieurs lions à la face humaine, des sphinx +et des dragons volants. Sans-Pair n'avait que sa seule houlette, et un +petit épieu, dont il s'était armé en commençant son voyage. La grande +fée faisait cesser de temps en temps le chamaillis et lui demandait s'il +voulait l'aimer. Il disait toujours qu'il se vouait à l'amour fidèle, +qu'il ne pouvait changer. Lassée de sa fermeté, elle fît paraître +Brillante:</p> + +<p>«Hé bien, lui dit-elle, tu vois ta maîtresse au fond de cette galerie, +songe à ce que tu vas faire; si tu refuses de m'épouser, elle sera +déchirée et mise en pièces à tes yeux par des tigres.</p> + +<p>—Ah! madame, s'écria le prince en se jetant à ses pieds, je me dévoue +volontiers à la mort pour sauver ma chère maîtresse; épargnez ses jours +en abrégeant les miens.</p> + +<p>—Il n'est pas question de ta mort, répliqua la fée; traître, il est +question de ton coeur et de ta main.»</p> + +<p>Pendant qu'ils parlaient, le prince entendait la voix de sa bergère qui +semblait se plaindre.</p> + +<p>«Voulez-vous me laisser dévorer? lui disait-elle. Si vous m'aimez, +déterminez-vous à faire ce que la reine vous ordonne.»</p> + +<p>Le pauvre prince hésitait: «Hé quoi! Bénigne, s'écria-t-il, m'avez-vous +donc abandonné, après tant de promesses? Venez, venez nous secourir.» +Ces mots furent à peine prononcés qu'il entendit une voix dans les airs, +qui prononçait distinctement ces paroles:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Laisse agir le destin; mais sois fidèle, et cherche le Rameau d'Or.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>La grande fée, qui s'était crue victorieuse par le secours de tant de +différentes illusions, pensa se désespérer de trouver en son chemin un +aussi puissant obstacle que la protection de Bénigne.</p> + +<p>«Fuis ma présence, s'écria-t-elle, prince malheureux et opiniâtre; +puisque ton coeur est rempli de tant de flamme, tu seras un grillon, ami +de la chaleur et du feu.»</p> + +<p>Sur-le-champ, le beau et merveilleux prince Sans-Pair devint un petit +grillon noir, qui se serait brûlé tout vif dans la première cheminée ou +le premier four, s'il ne s'était pas souvenu de la voix favorable qui +l'avait rassuré. «Il faut, dit-il, chercher le Rameau d'Or, peut-être +que je me dégrillonnerai. Ah! si j'y trouvais ma bergère, que +manquerait-il à ma félicité?»</p> + +<p>Le grillon se hâta de sortir du fatal palais; et sans savoir où il +fallait aller, il se recommanda aux soins de la belle fée Bénigne, puis +partit sans équipage et sans bruit; car un grillon ne craint ni les +voleurs ni les mauvaises rencontres. Au premier gîte, qui fut dans le +trou d'un arbre, il trouva une sauterelle fort triste; elle ne chantait +point. Le grillon ne s'avisant pas de soupçonner que ce fût une personne +toute pleine d'esprit et de raison, lui dit:</p> + +<p>«Où va ainsi ma commère la sauterelle?»</p> + +<p>Elle lui répondit aussitôt:</p> + +<p>«Et vous, mon compère le grillon, où allez-vous?»</p> + +<p>Cette réponse surprit étrangement l'amoureux grillon.</p> + +<p>«Quoi! vous parlez? s'écria-t-il.</p> + +<p>—Hé! vous parlez bien! s'écria-t-elle. Pensez-vous qu'une sauterelle +ait des privilèges moins étendus qu'un grillon?</p> + +<p>—Je puis bien parler, dit le grillon, puisque je suis un homme.</p> + +<p>—Et par la même règle, dit la sauterelle, je dois encore plus parler +que vous, puisque je suis une fille.</p> + +<p>—Vous avez donc éprouvé un sort semblable au mien? dit le grillon.</p> + +<p>—Sans doute, dit la sauterelle. Mais encore, où allez-vous?</p> + +<p>—Je serais ravi, ajouta le grillon, que nous fussions longtemps +ensemble. Une voix qui m'est inconnue, répliqua-t-il, s'est fait +entendre dans l'air. Elle a dit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Laisse agir le destin, et cherche le Rameau d'Or.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Il m'a semblé que cela ne pouvait être dit que pour moi. Sans hésiter, +je suis parti, quoique j'ignore où je dois aller.»</p> + +<p>Leur conversation fut interrompue par deux souris qui couraient de toute +leur force, et qui, voyant un trou au pied de l'arbre, se jetèrent +dedans la tête la première, et pensèrent étouffer le compère grillon et +la commère sauterelle. Ils se rangèrent de leur mieux dans un petit +coin.</p> + +<p>«Ah! madame, dit la plus grosse souris, j'ai mal au côté d'avoir tant +couru; comment se porte votre altesse?</p> + +<p>—J'ai arraché ma queue, répliqua la plus jeune souris; car sans cela je +tiendrais encore sur la table de ce vieux sorcier. Mais as-tu vu comme +il nous a poursuivies? Que nous sommes heureuses d'être sauvées de son +palais infernal!</p> + +<p>—Je crains un peu les chats et les ratières, ma princesse, continua la +grosse souris, et je fais des voeux ardents pour arriver bientôt au +Rameau d'Or.</p> + +<p>—Tu en sais donc le chemin? dit l'altesse sourissonne.</p> + +<p>—Si je le sais, madame! comme celui de ma maison, répliqua l'autre. Ce +Rameau est merveilleux; une seule de ses feuilles suffit pour être +toujours riche; elle fournit de l'argent, elle désenchante, elle rend +belle, elle conserve la jeunesse; il faut, avant le jour, nous mettre en +campagne.</p> + +<p>—Nous aurons l'honneur de vous accompagner, un honnête grillon que +voici et moi, si vous le trouvez bon, mesdames, dit la sauterelle; car +nous sommes, aussi bien que vous, pèlerins du Rameau d'Or.»</p> + +<p>Il y eut alors beaucoup de compliments faits de part et d'autre; les +souris étaient des princesses que ce méchant enchanteur avait liées sur +la table; et pour le grillon et la sauterelle, ils avaient une politesse +qui ne se démentait jamais.</p> + +<p>Chacun d'eux s'éveilla très matin; ils partirent de compagnie fort +silencieusement, car ils craignaient que des chasseurs à l'affût les +entendant parler, ne les prissent pour les mettre en cage. Ils +arrivèrent ainsi au Rameau d'Or. Il était planté au milieu d'un jardin +merveilleux; au lieu de sable, les allées étaient remplies de petites +perles orientales plus rondes que des pois; les roses étaient de +diamants incarnats, et les feuilles d'émeraudes; les fleurs de grenades, +de grenats; les soucis, de topazes; les jonquilles, de brillants jaunes; +les violettes, de saphirs; les bluets, de turquoises; les tulipes, +d'améthystes, opales et diamants; enfin, la quantité et la diversité de +ces belles fleurs brillaient plus que le soleil.</p> + +<p>C'était donc là (comme je l'ai déjà dit) qu'était le Rameau d'Or, le +même que le prince Sans-Pair reçut de l'aigle, et dont il toucha la fée +Bénigne lorsqu'elle était enchantée. Il était devenu aussi haut que les +plus grands arbres, et tout chargé de rubis qui formaient des cerises. +Dès que le grillon, la sauterelle et les deux souris s'en furent +approchés, ils reprirent leur forme naturelle. Quelle joie! quels +transports ne ressentit point l'amoureux prince à la vue de sa belle +bergère? Il se jeta à ses pieds; il allait lui dire tout ce qu'une +surprise si agréable et si peu espérée lui faisait ressentir, lorsque la +reine Bénigne et le roi Trasimène parurent dans une pompe sans pareille; +car tout répondait à la magnificence du jardin. Quatre Amours armés de +pied en cap, l'arc au côté, le carquois sur l'épaule, soutenaient avec +leurs flèches un petit pavillon de brocart or et bleu, sous lequel +paraissaient deux riches couronnes.</p> + +<p>«Venez, aimables amants, s'écria la reine, en leur tendant les bras, +venez recevoir de nos mains les couronnes que votre vertu, votre +naissance et votre fidélité méritent; vos travaux vont se changer en +plaisirs. Princesse Brillante, continua-t-elle, ce berger si terrible à +votre coeur est le prince qui vous fut destiné par votre père et par le +sien. Il n'est point mort dans la tour. Recevez-le pour époux, et me +laissez le soin de votre repos et de votre bonheur.»</p> + +<p>La princesse, ravie, se jeta au cou de Bénigne; et lui laissant voir les +larmes qui coulaient de ses yeux, elle connut par son silence que +l'excès de sa joie lui ôtait l'usage de la parole. Sans-Pair s'était mis +aux genoux de cette généreuse fée; il baisait respectueusement ses +mains, et disait mille choses sans ordre et sans suite. Trasimène lui +faisait de grandes caresses, et Bénigne leur conta, en peu de mots, +qu'elle ne les avait presque point quittés; que c'était elle qui avait +proposé à Brillante de souffler dans le manchon jaune et blanc; qu'elle +avait pris la figure d'une vieille bergère pour loger la princesse chez +elle; que c'était encore elle qui avait enseigné au prince de quel côte +il fallait suivre sa bergère. «À la vérité, continua-t-elle, vous avez +eu des peines que je vous aurais évitées si j'en avais été la maîtresse; +mais, enfin, les plaisirs d'amour veulent être achetés.»</p> + +<p>L'on entendit aussitôt une douce symphonie qui retentit de tous côtés; +les Amours se hâtèrent de couronner les jeunes amants. L'hymen se fit; +et pendant cette cérémonie, les deux princesses qui venaient de quitter +la figure de souris conjurèrent la fée d'user de son pouvoir, pour +délivrer du château de l'enchanteur les souris et les chats infortunés +qui s'y désespéraient.</p> + +<p>«Ce jour-ci est trop célèbre, dit-elle, pour vous rien refuser.»</p> + +<p>En même temps elle frappe trois fois le Rameau d'Or, et tous ceux qui +avaient été retenus dans le château parurent; chacun sous sa forme +naturelle y retrouva sa maîtresse. La fée, libérale, voulant que tout se +ressentît de la fête, leur donna l'armoire du donjon à partager entre +eux. Ce présent valait plus que dix royaumes de ce temps-là. Il est aisé +d'imaginer leur satisfaction et leur reconnaissance. Bénigne et +Trasimène achevèrent ce grand ouvrage par une générosité qui surpassait +tout ce qu'ils avaient fait jusqu'alors, déclarant que le palais et le +jardin du Rameau d'Or seraient à l'avenir au roi Sans-Pair et à la reine +Brillante; cent autres rois en étaient tributaires et cent royaumes en +dépendaient.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Lorsqu'une fée offrait son secours à Brillante,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui ne l'était pas trop pour lors;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Elle pouvait, d'une beauté charmante,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Demander les rares trésors;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>C'est une chose bien tentante!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je n'en veux prendre pour témoins,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que les embarras et les soins.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Dont pour la conserver le sexe se tourmente.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais Brillante n'écouta pas</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Le désir séducteur d'obtenir des appas;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Elle aima mieux avoir l'esprit et l'âme belle:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Les roses et les lis d'un visage charmant,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Comme les autres fleurs, passent en un moment,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et l'âme demeure immortelle.</i><br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_Pigeon_et_la_Colombe" id="Le_Pigeon_et_la_Colombe"></a><a href="#table">Le Pigeon et la Colombe</a></h2> + + +<p>Il était une fois un roi et une reine qui s'aimaient si chèrement, que +cette union servait d'exemple dans toutes les familles; et l'on aurait +été bien surpris de voir un ménage en discorde dans leur royaume. Il se +nommait le royaume des Déserts.</p> + +<p>La reine avait eu plusieurs enfants; il ne lui restait qu'une fille, +dont la beauté était si grande, que si quelque chose pouvait la consoler +de la perte des autres, c'était les charmes que l'on remarquait dans +celle-ci. Le roi et la reine l'élevaient comme leur unique espérance; +mais le bonheur de la famille royale dura peu. Le roi étant à la chasse +sur un cheval ombrageux, il entendit tirer quelques coups; le bruit et +le feu l'effrayèrent, il prit le mors aux dents, il partit comme un +éclair; il voulut l'arrêter au bord d'un précipice; il se cabra, et +s'étant renversé sur lui, la chute fut si rude qu'il le tua avant qu'on +fût en état de le secourir.</p> + +<p>Des nouvelles si funestes réduisirent la reine à l'extrémité: elle ne +put modérer sa douleur; elle sentit bien qu'elle était trop violente +pour y résister, et elle ne songea plus qu'à mettre ordre aux affaires +de sa fille, afin de mourir avec quelque sorte de repos. Elle avait une +amie qui s'appelait la fée Souveraine, parce qu'elle avait une grande +autorité dans tous les empires, et qu'elle était fort habile. Elle lui +écrivit, d'une main mourante, qu'elle souhaitait de rendre les derniers +soupirs entre ses bras; qu'elle se hâtât de venir, si elle voulait la +trouver en vie, et qu'elle avait des choses de conséquence à lui dire.</p> + +<p>Quoique la fée ne manquât pas d'affaires, elle les quitta toutes, et +montant sur son chameau de feu, qui allait plus vite que le soleil, elle +arriva chez la reine, qui l'attendait impatiemment; elle lui parla de +plusieurs choses qui regardaient la régence du royaume, la priant de +l'accepter et de prendre soin de la petite princesse Constancia.</p> + +<p>«Si quelque chose, ajouta-t-elle, peut soulager l'inquiétude que j'ai de +la laisser orpheline dans un âge si tendre, c'est l'espérance que vous +me donnerez en sa personne des marques de l'amitié que vous avez +toujours eue pour moi; qu'elle trouvera en vous une mère qui peut la +rendre bien plus heureuse et plus parfaite que je n'aurais fait, et que +vous lui choisirez un époux assez aimable pour qu'elle n'aime jamais que +lui.</p> + +<p>—Tu souhaites tout ce qu'il faut souhaiter, grande reine, lui dit la +fée, je n'oublierai rien pour ta fille; mais j'ai tiré son horoscope, il +semble que le destin est irrité contre la nature, d'avoir épuisé tous +ses trésors en la formant; il a résolu de la faire souffrir, et ta +royale majesté doit savoir qu'il prononce quelquefois des arrêts sur un +ton si absolu, qu'il est impossible de s'y soustraire.</p> + +<p>—Tout au moins, reprit la reine, adoucissez ses disgrâces, et n'oubliez +rien pour les prévenir: il arrive souvent que l'on évite de grands +malheurs, lorsqu'on y fait une sérieuse attention.»</p> + +<p>La fée Souveraine lui promit tout ce qu'elle souhaitait, et la reine +ayant embrassé cent et cent fois sa chère Constancia, mourut avec assez +de tranquillité.</p> + +<p>La fée lisait dans les astres avec la même facilité qu'on lit à présent +les contes nouveaux qui s'impriment tous les jours. Elle vit que la +princesse était menacée de la fatale passion d'un géant, dont les États +n'étaient pas fort éloignés du royaume des Déserts; elle connaissait +bien qu'il fallait sur toutes choses l'éviter, et elle n'en trouva pas +de meilleur moyen que d'aller cacher sa chère élève à un des bouts de la +terre, si éloigné de celui où le géant régnait, qu'il n'y avait aucune +apparence qu'il vînt y troubler leur repos.</p> + +<p>Dès que la fée Souveraine eut choisi des ministres capables de gouverner +l'État qu'elle voulait leur confier, et qu'elle eut établi des lois si +judicieuses, que tous les sages de la Grèce n'auraient pu rien faire +d'approchant, elle entra une nuit dans la chambre de Constancia; et sans +la réveiller, elle l'emporta sur son chameau de feu, puis partit pour +aller dans un pays fertile, où l'on vivait sans ambition et sans peine; +c'était une vraie vallée de Tempé: l'on n'y trouvait que des bergers et +des bergères, qui demeuraient dans des cabanes dont chacun était +l'architecte.</p> + +<p>Elle n'ignorait pas que si la princesse passait seize ans sans voir le +géant, elle n'aurait plus qu'à retourner en triomphe dans son royaume; +mais que s'il la voyait plus tôt, elle serait exposée à de grandes +peines. Elle était très soigneuse de la cacher aux yeux de tout le +monde, et pour qu'elle parût moins belle, elle l'avait habillée en +bergère, avec de grosses cornettes toujours abattues sur son visage; +mais telle que le soleil, qui, enveloppé d'une nuée, la perce par de +longs traits de lumière, cette charmante princesse ne pouvait être si +bien couverte, que l'on n'aperçût quelques-unes de ses beautés; et +malgré tous les foins de la fée, on ne parlait plus de Constancia que +comme d'un chef-d'oeuvre des cieux qui ravissait tous les coeurs.</p> + +<p>Sa beauté n'était pas la seule chose qui la rendait merveilleuse: +Souveraine l'avait douée d'une voix si admirable, et de toucher si bien +tous les instruments dont elle voulait jouer, que sans jamais avoir +appris la musique, elle aurait pu donner des leçons aux muses, et même +au céleste Apollon.</p> + +<p>Ainsi elle ne s'ennuyait point, la fée lui avait expliqué les raisons +qu'elle avait de l'élever dans une condition si obscure. Comme elle +était toute pleine d'esprit, elle y entrait avec tant de jugement, que +Souveraine s'étonnait qu'à un âge si peu avancé, l'on pût trouver tant +de docilité et d'esprit. Il y avait plusieurs mois qu'elle n'était allée +au royaume des Déserts, parce qu'elle ne la quittait qu'avec peine; mais +sa présence y était nécessaire, l'on n'agissait que par ses ordres, et +les ministres ne faisaient pas également bien leur devoir. Elle partit, +lui recommandant fort de s'enfermer jusqu'à son retour.</p> + +<p>Cette belle princesse avait un petit mouton qu'elle aimait chèrement, +elle se plaisait à lui faire des guirlandes de fleurs; d'autres fois, +elle le couvrait de noeuds de rubans. Elle l'avait nommé Ruson. Il était +plus habile que tous ses camarades, il entendait la voix et les ordres +de sa maîtresse, il y obéissait ponctuellement: «Ruson, lui disait-elle, +allez quérir ma quenouille»; il courait dans sa chambre, et la lui +apportait en faisant mille bonds. Il sautait autour d'elle, il ne +mangeait plus que les herbes qu'elle avait cueillies, et il serait +plutôt mort de soif que de boire ailleurs que dans le creux de sa main. +Il savait fermer la porte, battre la mesure quand elle chantait, et +bêler en cadence. Ruson était aimable, Ruson était aimé; Constancia lui +parlait sans cesse et lui faisait mille caresses.</p> + +<p>Cependant une jolie brebis du voisinage plaisait pour le moins autant à +Ruson que sa princesse. Tout mouton est mouton, et la plus chétive +brebis était plus belle aux yeux de Ruson que la mère des amours. +Constancia lui reprochait souvent ses coquetteries: «Petit libertin, +disait-elle, ne saurais-tu rester auprès de moi? Tu m'es si cher, je +néglige tout mon troupeau pour toi, et tu ne veux pas laisser cette +galeuse pour me plaire.» Elle l'attachait avec une chaîne de fleurs; +alors il semblait se dépiter, et tirait tant et tant qu'il la rompait: +«Ah! lui disait Constancia en colère, la fée m'a dit bien des fois que +les hommes sont volontaires comme toi, qu'ils fuient le plus léger +assujettissement, et que ce sont les animaux du monde les plus mutins. +Puisque tu veux leur ressembler, méchant Ruson, va chercher ta belle +bête de brebis, si le loup te mange, tu seras bien mangé; je ne pourrai +peut-être pas te secourir.»</p> + +<p>Le mouton amoureux ne profita point des avis de Constancia. Étant tout +le jour avec sa chère brebis, proche de la maisonnette où la princesse +travaillait toute seule, elle l'entendit bêler si haut et si +pitoyablement, qu'elle ne douta point de sa funeste aventure. Elle se +lève bien émue, sort, et voit un loup qui emportait le pauvre Ruson: +elle ne songea plus à tout ce que la fée lui avait dit en partant; elle +courut après le ravisseur de son mouton, criant: «Au loup! Au loup!» +Elle le suivait, lui jetant des pierres avec sa houlette sans qu'il +quittât sa proie; mais, hélas! en passant proche d'un bois, il en sortit +bien un autre loup: c'était un horrible géant. À la vue de cet +épouvantable colosse, la princesse transie de peur leva les vers le ciel +pour lui demander du secours, et pria la terre de l'engloutir. Elle ne +fut écoutée ni du ciel ni de la terre; elle méritait d'être punie de +n'avoir pas cru la fée Souveraine.</p> + +<p>Le géant ouvrit les bras pour l'empêcher de passer outre; mais quelque +terrible et furieux qu'il fût, il ressentit les effets de sa beauté.</p> + +<p>«Quel rang tiens-tu parmi les déesses? lui dit-il d'une voix qui faisait +plus de bruit que le tonnerre, car ne pense pas que je m'y méprenne, tu +n'es point une mortelle; apprends-moi seulement ton nom, et si tu es +fille ou femme de Jupiter? qui sont tes frères? quelles sont tes soeurs? +Il y a longtemps que je cherche une déesse pour l'épouser, te voilà +heureusement trouvée.»</p> + +<p>La princesse sentait que la peur avait lié sa langue, et que les paroles +mouraient dans sa bouche.</p> + +<p>Comme il vit qu'elle ne répondait pas à ses galantes questions:</p> + +<p>Pour une divinité, lui dit-il, tu n'as guère d'esprit.»</p> + +<p>Sans autre discours, il ouvrit un grand sac et la jeta dedans.</p> + +<p>La première chose qu'elle aperçut au fond, ce fut le méchant loup et le +pauvre mouton. Le géant s'était diverti à les prendre à la course:</p> + +<p>«Tu mourras avec moi, mon cher Ruson, lui dit-elle en le baisant, c'est +une petite consolation, il vaudrait bien mieux nous sauver ensemble.»</p> + +<p>Cette triste pensée la fit pleurer amèrement, elle soupirait et +sanglotait fort haut; Ruson bêlait, le loup hurlait; cela réveilla un +chien, un chat, un coq et un perroquet qui dormaient. Ils commencèrent +de leur côté à faire un bruit désespéré: voilà un étrange charivari dans +la besace du géant. Enfin, fatigué de les entendre, il pensa tout tuer; +mais il se contenta de lier le sac, et de le jeter sur le haut d'un +arbre, après l'avoir marqué pour le venir reprendre; il allait se battre +en duel contre un autre géant, et toute cette crierie lui déplaisait.</p> + +<p>La princesse se douta bien que pour peu qu'il marchât il s'éloignerait +beaucoup, car un cheval courant à toute bride n'aurait pu l'attraper +quand il allait au petit pas: elle tira ses ciseaux et coupa la toile de +la besace, puis elle en fit sortir son cher Ruson, le chien, le chat, le +coq, le perroquet, elle se sauva ensuite, et laissa le loup dedans, pour +lui apprendre à manger les petits moutons. La nuit était fort obscure, +c'était une étrange chose de se trouver seule au milieu d'une forêt, +sans savoir de quel côté tourner ses pas, ne voyant ni le ciel ni la +terre, et craignant toujours de rencontrer le géant.</p> + +<p>Elle marchait le plus vite qu'elle pouvait; elle serait tombée cent et +cent fois, mais tous les animaux qu'elle avait délivrés, reconnaissants +de la grâce qu'ils en avaient reçue, ne voulurent point l'abandonner, et +la servirent utilement dans son voyage. Le chat avait les yeux si +étincelants qu'il éclairait comme un flambeau; le chien qui jappait +faisait sentinelle; le coq chantait pour épouvanter les lions; le +perroquet jargonnait si haut, qu'on aurait jugé, à l'entendre, que vingt +personnes causaient ensemble, de sorte que les voleurs s'éloignaient +pour laisser le passage libre à notre belle voyageuse, et le mouton qui +marchait quelques pas devant elle, la garantissait de tomber dans de +grands trous, dont il avait lui-même bien de la peine à se retirer.</p> + +<p>Constancia allait à l'aventure, se recommandant à sa bonne amie la fée, +dont elle espérait quelque secours, quoiqu'elle se reprochât beaucoup de +n'avoir pas suivi ses ordres; mais quelquefois elle craignait d'en être +abandonnée. Elle aurait bien souhaité que sa bonne fortune l'eût +conduite dans la maison où elle avait été secrètement élevée: comme elle +n'en savait point le chemin, elle n'osait point se flatter de la +rencontrer sans un bonheur particulier.</p> + +<p>Elle se trouva, à la pointe du jour, au bord d'une rivière qui arrosait +la plus agréable prairie du monde; elle regarda autour d'elle, et ne vit +ni chien, ni chat, ni coq, ni perroquet; le seul Ruson lui tenait +compagnie. «Hélas! où suis-je? dit-elle. Je ne connais point ces beaux +lieux, que vais-je devenir? qui aura soin de moi? Ah! petit mouton, que +tu me coûtes cher! si je n'avais pas couru après toi, je serais encore +chez la fée Souveraine, je ne craindrais ni le géant, ni aucune aventure +fâcheuse.» Il semblait, à l'air de Ruson, qu'il l'écoutait en tremblant, +et qu'il reconnaissait sa faute: enfin la princesse abattue et fatiguée +cessa de le gronder, elle s'assit au bord de l'eau; et comme elle était +lasse, et que l'ombre de plusieurs arbres la garantissait des ardeurs du +soleil, ses yeux fermèrent doucement, elle se laissa tomber sur l'herbe, +et s'endormit d'un profond sommeil.</p> + +<p>Elle n'avait point d'autres gardes que le fidèle Ruson, il marcha sur +elle, il la tirailla; mais quel fut son étonnement de remarquer à vingt +pas d'elle un jeune homme qui se tenait derrière quelques buissons? Il +s'en couvrait pour la voir sans être vu: la beauté de sa taille, celle +de sa tête, la noblesse de son air et la magnificence de ses habits +surprirent si fort la princesse, qu'elle se leva brusquement, dans la +résolution de s'éloigner. Je ne sais quel charme secret l'arrêta; elle +jetait les yeux d'un air craintif sur cet inconnu, le géant ne lui avait +presque pas fait plus de peur, mais la peur part de différentes causes: +leurs regards et leurs actions marquaient assez les sentiments qu'ils +avaient déjà l'un pour l'autre.</p> + +<p>Ils seraient peut-être demeurés longtemps sans se parler que des yeux, +si le prince n'avait pas entendu le bruit des cors et celui des chiens +qui s'approchaient; il s'aperçut qu'elle en était étonnée:</p> + +<p>«Ne craignez rien, belle bergère, lui dit-il, vous êtes en sûreté dans +ces lieux: plût au ciel que ceux qui vous y voient y pussent être de +même!</p> + +<p>—Seigneur, dit-elle, j'implore votre protection, je suis une pauvre +orpheline qui n'ai point d'autre parti à prendre que d'être bergère; +procurez-moi un troupeau, j'en aurai grand soin.</p> + +<p>—Heureux les moutons, dit-il en souriant, que vous voudrez conduire au +pâturage! mais enfin, aimable bergère, si vous le souhaitez, j'en +parlerai à la reine ma mère, et je me ferai un plaisir de commencer dès +aujourd'hui à vous rendre mes services.</p> + +<p>—Ah! seigneur, dit Constancia, je vous demande pardon de la liberté que +j'ai prise, je n'aurais osé le faire si j'avais su votre rang.»</p> + +<p>Le prince l'écoutait avec le dernier étonnement, il lui trouvait de +l'esprit et de la politesse, rien ne répondait mieux à son excellente +beauté; mais rien ne s'accordait plus mal avec la simplicité de ses +habits et l'état de bergère. Il voulut même essayer de lui faire prendre +un autre parti:</p> + +<p>«Songez-vous, lui dit-il, que vous serez exposée, toute seule +dans un bois ou dans une campagne, n'ayant pour compagnie que +vos innocentes brebis? Les manières délicates que je vous remarque +s'accommoderont-elles de la solitude? Qui sait d'ailleurs si vos +charmes, dont le bruit se répandra dans cette contrée, ne vous +attireront point mille importuns? Moi-même, adorable bergère, moi-même +je quitterai la cour pour m'attacher à vos pas; et ce que je ferai, +d'autres le feront aussi.</p> + +<p>—Cessez, lui dit-elle, seigneur, de me flatter par des louanges que je +ne mérite point; je suis née dans un hameau; je n'ai jamais connu que la +vie champêtre, et j'espère que vous me laisserez garder tranquillement +les troupeaux de la reine, si elle daigne me les confier; je la +supplierai même de me mettre sous quelque bergère plus expérimentée que +moi; et comme je ne la quitterai point, il est bien certain que je ne +m'ennuierai pas.»</p> + +<p>Le prince ne put lui répondre; ceux qui l'avaient suivi à la chasse +parurent sur un coteau.</p> + +<p>«Je vous quitte, charmante personne, lui dit-il d'un air empressé; il ne +faut pas que tant de gens partagent le bonheur que j'ai de vous voir; +allez au bout de cette prairie, il y a une maison où vous pourrez +demeurer en sûreté, après que vous aurez dit que vous y venez ma part.»</p> + +<p>Constancia, qui aurait eu de la peine à se trouver en si grande +compagnie, se hâta de marcher vers le lieu que Constancio (c'est ainsi +que s'appelait le prince) lui avait enseigné.</p> + +<p>Il la suivit des yeux, il soupira tendrement, et remontant à cheval, il +se mit à la tête de sa troupe sans continuer la chasse. En entrant chez +la reine, il la trouva fort irritée contre une vieille bergère qui lui +rendait un assez mauvais compte de ses agneaux. Après que la reine eut +bien grondé, elle lui dit de ne paraître jamais devant elle.</p> + +<p>Cette occasion favorisa le dessein de Constancio; il lui conta qu'il +avait rencontré une jeune fille qui désirait passionnément d'être à +elle, qu'elle avait l'air soigneux, et qu'elle ne paraissait pas +intéressée. La reine goûta fort ce que lui disait son fils, elle accepta +la bergère avant de l'avoir vue, et dit au prince de donner ordre qu'on +la menât avec les autres dans les pacages de la couronne. Il fut ravi +qu'elle la dispensât de venir au palais: certains sentiments empressés +et jaloux lui faisaient craindre des rivaux, bien qu'il n'y en eût +aucuns qui pussent lui rien disputer ni sur le rang, ni sur le mérite; +il est vrai qu'il craignait moins les grands seigneurs que les petits, +il pensait qu'elle aurait plus de penchant pour un simple berger que +pour un prince qui était si proche du trône.</p> + +<p>Il serait difficile de raconter toutes les réflexions dont celle-ci +était suivie: que ne reprochait-il pas à son coeur, lui qui jusqu'alors +n'avait rien aimé, et qui n'avait trouvé personne digne de lui! Il se +donnait à une fille d'une naissance si obscure, qu'il ne pourrait jamais +avouer sa passion sans rougir: il voulut la combattre; et se persuadant +que l'absence était un remède immanquable, particulièrement sur une +tendresse naissante, il évita de revoir la bergère; il suivit son +penchant pour la chasse et pour le jeu: en quelque lieu qu'il aperçût +des moutons, il s'en détournait comme s'il eût rencontré des serpents; +de sorte qu'avec un peu de temps, le trait qui l'avait blessé lui parut +moins sensible. Mais un jour des plus ardents de la canicule, +Constancio, fatigué d'une longue chasse, se trouvant au bord de la +rivière, il en suivit le cours à l'ombre des alisiers qui joignaient +leurs branches à celles des saules, et rendaient cet endroit aussi frais +qu'agréable. Une profonde rêverie le surprit, il était seul, il ne +songeait plus à tous ceux qui l'attendaient, quand il fut frappé tout +d'un coup par les charmants accents d'une voix qui lui parut céleste; il +s'arrêta pour l'écouter, et ne demeura pas médiocrement surpris +d'entendre ces paroles:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Hélas! j'avais promis de vivre sans ardeur;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais l'amour prend plaisir à me rendre parjure;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je me sens déchirer d'une vive blessure,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Constancio devient le maître de mon coeur.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>L'autre jour je le vis dans cette solitude,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Fatigué du travail qu'il trouve en ces forêts;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il chantait son inquiétude,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Assis sous ces ombrages frais.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Jamais rien de si beau ne s'offrit à ma vue;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je demeurai longtemps immobile, éperdue;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De la main de l'Amour je vis partir les traits</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que je porte au fond de mon âme.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Le mal que je ressens a pour moi trop d'attraits;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Je vois par l'ardeur qui m'enflamme,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que je n'en guérirai jamais.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Sa curiosité l'emporta sur le plaisir qu'il avait d'entendre chanter si +bien: il s'avança diligemment; le nom de Constancio l'avait frappé, car +c'était le sien; mais cependant un berger pouvait le porter aussi bien +qu'un prince, et ainsi il ne savait si c'était pour lui ou pour quelque +autre que ces paroles avaient été faites. Il eut à peine monté sur une +petite éminence couverte d'arbres, qu'il aperçut au pied la belle +Constancia: elle était assise sur le bord d'un ruisseau, dont la chute +précipitée faisait un bruit si agréable, qu'elle semblait y vouloir +accorder sa voix. Son fidèle mouton, couché sur l'herbe, se tenait comme +un mouton favori bien plus près d'elle que les autres; Constancia lui +donnait de temps en temps de petits coups de sa houlette, elle le +caressait d'un air enfantin, et toutes les fois qu'elle le touchait, il +baisait sa main, et la regardait avec des yeux tout plein d'esprit. «Ah! +que tu serais heureux, disait le prince tout bas, si tu connaissais le +prix des caresses qui te sont faites! Hé quoi! cette bergère est encore +plus belle que lorsque je la rencontrai! Amour! Amour! que veux-tu de +moi? dois-je l'aimer, ou plutôt suis-je encore en état de m'en défendre? +Je l'avais évitée soigneusement, parce que je sentais bien tout le +danger qu'il y a de la voir; quelles impressions, grands dieux, ces +premiers mouvements ne firent-ils pas sur moi! Ma raison essayait de me +secourir, je fuyais un objet si aimable: hélas! je le trouve, mais celui +dont elle parle est l'heureux berger qu'elle a choisi!»</p> + +<p>Pendant qu'il raisonnait ainsi, la bergère se leva pour rassembler son +troupeau, et le faire passer dans un autre endroit de la prairie où elle +avait laissé ses compagnes. Le prince craignit de perdre cette occasion +de lui parler; il s'avança vers elle d'un air empressé: «Aimable +bergère, lui dit-il, ne voulez-vous pas bien que je vous demande si le +petit service que je vous ai rendu vous a fait quelque plaisir?» À sa +vue, Constancia rougit, son teint parut animé des plus vives couleurs:</p> + +<p>«Seigneur, lui dit-elle, j'aurais pris soin de vous faire mes très +humbles remerciements, s'il convenait à une pauvre fille comme moi d'en +faire à un prince comme vous; mais encore que j'aie manqué, le ciel +m'est témoin que je n'en suis point ingrate, et que je prie les dieux de +combler vos jours de bonheur.</p> + +<p>—Constancia, répliqua-t-il, s'il est vrai que mes bonnes intentions +vous aient touchée au point que vous le dites, il vous est aisé de me le +marquer.</p> + +<p>—Hé! que puis-je faire pour vous, seigneur? répliqua-t-elle d'un air +empressé.</p> + +<p>—Vous pouvez me dire, ajouta-t-il, pour qui sont les paroles que vous +venez de chanter.</p> + +<p>—Comme je ne les ai pas faites, repartit-elle, il me serait difficile +de vous apprendre rien là-dessus.»</p> + +<p>Dans le temps qu'elle parlait, il l'examinait, il la voyait rougir, elle +était embarrassée et tenait les yeux baissés.</p> + +<p>«Pourquoi me cacher vos sentiments, Constancia? lui dit-il; votre visage +trahit le secret de votre coeur, vous aimez?» Il se tut et la regarda +encore avec plus d'application.</p> + +<p>—Seigneur, lui dit-elle, les choses où j'ai quelque intérêt méritent si +peu qu'un grand prince s'en informe, et je suis si accoutumée à garder +le silence avec mes chères brebis, que je vous supplie de me pardonner +si je ne réponds point à vos questions.» Elle s'éloigna si vite qu'il +n'eut pas le temps de l'arrêter.</p> + +<p>La jalousie sert quelquefois de flambeau pour rallumer l'amour: celui du +prince prit dans ce moment tant de forces qu'il ne s'éteignit jamais; il +trouva mille grâces nouvelles dans cette jeune personne, qu'il n'avait +point remarquées la première fois qu'il la vit; la manière dont elle le +quitta lui fit croire, autant que les paroles, qu'elle était prévenue +pour quelque berger. Une profonde tristesse s'empara de son âme, il +n'osa la suivre, bien qu'il eût une extrême envie de l'entretenir; il se +coucha dans le même lieu qu'elle venait de quitter, et après avoir +essayé de se souvenir des paroles qu'elle venait de chanter, il les +écrivit sur ses tablettes, et les examina avec attention. «Ce n'est que +depuis quelques jours, disait-il, qu'elle a vu ce Constancio qui +l'occupe: faut-il que je me nomme comme lui, et que je sois si éloigné +de sa bonne fortune? qu'elle m'a regardé froidement! Elle me paraît plus +indifférente aujourd'hui que lorsque je la rencontrai la première fois; +son plus grand soin a été de chercher un prétexte pour s'éloigner de +moi.» Ces pensées l'affligèrent sensiblement, car il ne pouvait +comprendre qu'une simple bergère pût être si indifférente pour un grand +prince.</p> + +<p>Dès qu'il fut de retour, il fit appeler un jeune garçon qui était de +tous ses plaisirs; il avait de la naissance, il était aimable; il lui +ordonna de s'habiller en berger, d'avoir un troupeau, et de le conduire +tous les jours aux pacages de la reine, afin de voir ce que faisait +Constancia, sans lui être suspect. Mirtain (c'est ainsi qu'il se +nommait) avait trop envie de plaire à son maître pour en négliger une +occasion qui paraissait l'intéresser; il lui promit de s'acquitter fort +bien de ses ordres, et dès le lendemain, il fut en état d'aller dans la +plaine: celui qui en prenait soin ne l'y aurait pas reçu s'il n'eût +montré un ordre du prince, disant qu'il était son berger, et qu'il +l'avait chargé de ses moutons.</p> + +<p>Aussitôt on le laissa venir parmi la troupe champêtre; il était galant, +il plut sans peine aux bergères; mais à l'égard de Constancia, il lui +trouvait un air de fierté si fort au-dessus de ce qu'elle paraissait +être, qu'il ne pouvait accorder tant de beauté, d'esprit et de mérite +avec la vie rustique et champêtre qu'elle menait; il la suivait +inutilement, il la trouvait toujours seule au fond des bois, qui +chantait d'un air occupé; il ne voyait aucuns bergers qui osassent +entreprendre de lui plaire, la chose semblait trop difficile. Mirtain +tenta cette grande aventure, il se rendit assidu auprès d'elle, et +connut par sa propre expérience qu'elle ne voulait point d'engagement.</p> + +<p>Il rendait compte tous les soirs au prince de la situation des choses; +tout ce qu'il lui apprenait ne servait qu'à le désespérer.</p> + +<p>«Ne vous y trompez pas, seigneur, lui dit-il un jour, cette belle fille +aime; il faut que ce soit en son pays.</p> + +<p>—Si cela était, reprit le prince, ne voudrait-elle pas y retourner?</p> + +<p>—Que savons-nous, ajouta Mirtain, si elle n'a point quelques raisons +qui l'empêchent de revoir sa patrie, elle est peut-être en colère contre +son amant?</p> + +<p>—Ah! s'écria le prince, elle chante trop tendrement les paroles que +j'ai entendues.</p> + +<p>—Il est vrai, continua Mirtain, que tous les arbres sont couverts de +chiffres de leurs noms; et puisque rien ne lui plaît ici, sans doute +quelque chose lui a plu ailleurs.</p> + +<p>—Éprouve, dit le prince, ses sentiments pour moi, dis-en du bien, +dis-en du mal, tu pourras connaître ce qu'elle pense.»</p> + +<p>Mirtain ne manqua pas de chercher une occasion de parler à Constancia.</p> + +<p>«Qu'avez-vous, belle bergère? lui dit-il. Vous paraissez mélancolique +malgré toutes les raisons que vous avez d'être plus gaie qu'une autre?</p> + +<p>—Et quels sujets de joie me trouvez-vous, lui dit-elle; je suis réduite +à garder des moutons; éloignée de mon pays, je n'ai aucunes nouvelles de +mes parents, tout cela est-il fort agréable?</p> + +<p>—Non, répliqua-t-il, mais vous êtes la plus aimable personne du monde, +vous avez beaucoup d'esprit, vous chantez d'une manière ravissante, et +rien ne peut égaler votre beauté.</p> + +<p>—Quand je posséderais tous ces avantages, ils me toucheraient peu, +dit-elle, en poussant un profond soupir.</p> + +<p>—Quoi donc, ajouta Mirtain, vous avez de l'ambition, vous croyez qu'il +faut être née sur le trône et du sang des dieux, pour vivre contente? +Ah! détrompez-vous de cette erreur, je suis au prince Constancio, et +malgré l'inégalité de nos conditions, je ne laisse pas de l'approcher +quelquefois, je l'étudie, je pénètre ce qui se passe dans son âme, et je +sais qu'il n'est point heureux.</p> + +<p>—Hé! qui trouble son repos? dit la princesse.</p> + +<p>—Une passion fatale, continua Mirtain.</p> + +<p>—Il aime, reprit-elle d'un air inquiet, hélas! que je le plains! mais +que dis-je? continua-t-elle en rougissant. Il est trop aimable pour +n'être pas aimé.</p> + +<p>—Il n'ose s'en flatter, belle bergère, dit-il; et si vous vouliez bien +le mettre en repos là-dessus, il ajouterait plus de foi à vos paroles +qu'à aucune autre.</p> + +<p>—Il ne me convient pas, dit-elle, de me mêler des affaires d'un si +grand prince; celles dont vous me parlez sont trop particulières pour +que je m'avise d'y entrer. Adieu, Mirtain, ajouta-t-elle, en le quittant +brusquement, si vous voulez m'obliger, ne me parlez plus de votre prince +ni de ses amours.»</p> + +<p>Elle s'éloigna tout émue, elle n'avait pas été indifférente au mérite du +prince; le premier moment qu'elle le vit ne s'effaça plus de sa pensée, +et sans le charme secret qui l'arrêtait malgré elle, il est certain +qu'elle aurait tout tenté pour retrouver la fée Souveraine. Au reste, +l'on s'étonnera que cette habile personne qui savait tout ne vînt pas la +chercher, mais cela ne dépendait plus d'elle. Aussitôt que le géant eut +rencontré la princesse, elle fut soumise à la fortune pour un certain +temps, il fallait que sa destinée s'accomplît, de sorte que la fée se +contentait de la venir voir dans un rayon du soleil; les yeux de +Constancia ne le pouvaient regarder assez fixement pour l'y remarquer.</p> + +<p>Cette aimable personne s'était aperçue avec dépit que le prince l'avait +si fort négligée, qu'il ne l'aurait pas revue si le hasard ne l'eût +conduit dans le lieu où elle chantait; elle se voulait un mal mortel des +sentiments qu'elle avait pour lui; et s'il est possible d'aimer et de +haïr en même temps, je puis dire qu'elle le haïssait parce qu'elle +l'aimait trop. Combien de larmes répandait-elle en secret! Le seul Ruson +en était témoin; souvent elle lui confiait ses ennuis comme s'il avait +été capable de l'entendre; et lorsqu'il bondissait dans la plaine avec +les brebis: «Prends garde, Ruson, prends garde, s'écriait-elle, que +l'amour ne t'enflamme; de tous les maux c'est le plus grand, et si tu +aimes sans être aimé, pauvre petit mouton, que feras-tu?»</p> + +<p>Ces réflexions étaient suivies de mille reproches qu'elle se faisait sur +ses sentiments pour un prince indifférent; elle avait bien envie de +l'oublier, lorsqu'elle le trouva qui s'était arrêté dans un lieu +agréable pour y rêver avec plus de liberté à la bergère qu'il fuyait. +Enfin, accablé de sommeil, il se coucha sur l'herbe; elle le vit, et son +inclination pour lui prit de nouvelles forces; elle ne put s'empêcher de +faire les paroles qui donnèrent lieu à l'inquiétude du prince. Mais de +quel ennui ne fut-elle pas frappée à son tour, lorsque Mirtain lui dit +que Constancio aimait! Quelque attention qu'elle eût faite sur +elle-même, elle n'avait pas été maîtresse de s'empêcher de changer +plusieurs fois de couleur. Mirtain, qui avait ses raisons pour +l'étudier, le remarqua, il en fut ravi, et courut rendre compte à son +maître de ce qui s'était passé.</p> + +<p>Le prince avait bien moins de disposition à se flatter que son +confident; il ne crut voir que de l'indifférence dans le procédé de la +bergère, il en accusa l'heureux Constancio qu'elle aimait, et dès le +lendemain il fut la chercher. Aussitôt qu'elle l'aperçut, elle s'enfuit +comme si elle eût vu un tigre ou un lion; la fuite était le seul remède +qu'elle imaginait à ses peines. Depuis sa conversation avec Mirtain, +elle comprit qu'elle ne devait rien oublier pour l'arracher de son +coeur, et que le moyen d'y réussir, c'était de l'éviter.</p> + +<p>Que devint Constancio, quand sa bergère s'éloigna si brusquement? +Mirtain était auprès de lui.</p> + +<p>«Tu vois, lui dit-il, tu vois l'heureux effet de tes soins, Constancia +me hait, je n'ose la suivre pour m'éclaircir moi-même de ses sentiments.</p> + +<p>—Vous avez trop d'égards pour une personne si rustique, répliqua +Mirtain; et, si vous le voulez, seigneur, je vais lui ordonner de votre +part de venir vous trouver.</p> + +<p>—Ah! Mirtain, s'écria le prince, qu'il y a de différence entre l'amant +et le confident! Je ne pense qu'à plaire à cette aimable fille, je lui +ai trouvé une sorte de politesse qui s'accommoderait mal des airs +brusques que tu veux prendre; je consens à souffrir plutôt qu'à la +chagriner.»</p> + +<p>En achevant ces mots, il fut d'un autre côté, avec une si profonde +mélancolie, qu'il pouvait faire pitié à une personne moins touchée que +Constancia.</p> + +<p>Dès qu'elle l'eut perdu de vue, elle revint sur ses pas, pour avoir le +plaisir de se trouver dans l'endroit qu'il venait de quitter. «C'est +ici, disait-elle, où il s'est arrêté, c'est là qu'il m'a regardée; mais, +hélas! dans tous ces lieux il n'a que de l'indifférence pour moi, il y +vient pour rêver en liberté à ce qu'il aime: cependant, continuait-elle, +ai-je raison de me plaindre? Par quel hasard voudrait-il s'attacher à +une fille qu'il croit si fort au-dessous de lui?» Elle voulait +quelquefois lui apprendre ses aventures; mais la fée Souveraine lui +avait défendu si absolument de n'en point parler, que pour lors son +obéissance prévalut sur ses propres intérêts, et elle prit la résolution +de garder le silence.</p> + +<p>Au bout de quelques jours le prince revint encore; elle l'évita +soigneusement, il en fut affligé, et chargea Mirtain de lui en faire des +reproches; elle feignit de n'y avoir pas fait réflexion, mais puisqu'il +daignait s'en apercevoir, elle y prendrait garde. Mirtain, bien content +d'avoir tiré cette parole d'elle, en avertit son maître; dès le +lendemain il vint la chercher. À son abord elle parut interdite; quand +il lui parla de ses sentiments, elle le fut bien davantage: quelque +envie qu'elle eût de le croire, elle appréhendait de se tromper, et que +jugeant d'elle par ce qu'il en voyait, il ne voulût peut-être se faire +un plaisir de l'éblouir par une déclaration qui ne convenait point à une +pauvre bergère. Cette pensée l'irrita, elle en parut plus fière, et +reçut si froidement les assurances qu'il lui donnait de sa passion, +qu'il se confirma tous ses soupçons. «Vous êtes touchée, lui dit-il; un +autre a su vous charmer; mais j'atteste les dieux que si je peux le +connaître, il éprouvera tout mon courroux.</p> + +<p>—Je ne vous demande grâce pour personne, seigneur, répliqua-t-elle; si +vous êtes jamais informé de mes sentiments, vous les trouverez bien +éloignés de ceux que vous m'attribuez.»</p> + +<p>Le prince, à ces mots, reprit quelque espérance, mais elle fut bientôt +détruite par la suite de leur conversation; car elle lui protesta +qu'elle avait un fond d'indifférence invincible, et qu'elle sentait bien +qu'elle n'aimerait de sa vie. Ces dernières paroles le jetèrent dans une +douleur inconcevable, il se contraignit pour ne lui pas montrer toute sa +douleur.</p> + +<p>Soit la violence qu'il s'était faite, soit l'excès de sa passion, qui +avait pris de nouvelles forces par les difficultés qu'il envisageait, il +tomba si dangereusement malade, que les médecins ne connaissant rien à +la cause de son mal, désespérèrent bientôt de sa vie. Mirtain, qui était +toujours demeuré par son ordre auprès de Constancia, lui en apprit les +fâcheuses nouvelles; elle les entendit avec un trouble et une émotion +difficiles à exprimer.</p> + +<p>«Ne savez-vous point quelque remède, lui dit-il, pour la fièvre et pour +les grands maux de tête et de coeur?</p> + +<p>—J'en sais un, répliqua-t-elle, ce sont des simples avec des fleurs; +tout consiste dans la manière de les appliquer.</p> + +<p>—Ne viendrez-vous pas au palais pour cela? ajouta-t-il.</p> + +<p>—Non, dit-elle, en rougissant, je craindrais trop de ne pas réussir.</p> + +<p>—Quoi! vous pourriez négliger quelque chose pour nous le rendre? +continua-t-il. Je vous croyais bien dure, mais vous l'êtes encore cent +fois plus que je ne l'avais imaginé.»</p> + +<p>Les reproches de Mirtain faisaient plaisir à Constancia, elle était +ravie qu'il la pressât de voir le prince: ce n'était que pour se +procurer cette satisfaction, qu'elle s'était vantée de savoir un remède +propre à le soulager, car il est vrai qu'elle n'en avait aucun.</p> + +<p>Mirtain se rendit auprès de lui; il lui conta ce que la bergère avait +dit, et avec quelle ardeur elle souhaitait le retour de sa santé. «Tu +cherches à me flatter, lui dit Constancio, mais je te le pardonne, et je +voudrais (dussé-je être trompé) pouvoir penser que cette belle fille a +quelque amitié pour moi. Va chez la reine, dis-lui qu'une de ses +bergères a un secret merveilleux, qu'elle pourra me guérir, obtiens +permission de l'amener: cours, vole, Mirtain, les moments vont me +paraître des siècles.»</p> + +<p>La reine n'avait pas encore vu la bergère quand Mirtain lui en parla; +elle dit qu'elle n'ajoutait point foi à ce que de petites ignorantes se +piquaient de savoir, et que c'était là une folie.</p> + +<p>«Certainement, madame, lui dit-il, l'on peut quelquefois trouver plus de +soulagement dans l'usage des simples que dans tous les livres +d'Esculape. Le prince souffre tant, qu'il souhaite d'éprouver tout ce +que cette jeune fille propose.</p> + +<p>—Volontiers, dit la reine; mais si elle ne le guérit pas, je la +traiterai si rudement qu'elle n'aura plus l'audace de se vanter mal à +propos.»</p> + +<p>Mirtain retourna vers son maître, il lui rendit compte de la mauvaise +humeur de la reine, et qu'il en craignait les effets pour Constancia.</p> + +<p>«J'aimerais mieux mourir, s'écria le prince; retourne sur tes pas, dis à +ma mère que je la prie de laisser cette belle fille auprès de ses +innocentes brebis: quel paiement, continua-t-il, pour la peine qu'elle +prendrait! je sens que cette idée redouble mon mal.»</p> + +<p>Mirtain courut chez la reine, lui dire de la part du prince de ne point +faire venir Constancia; mais comme elle était naturellement fort +prompte, elle se mit en colère de ses irrésolutions:</p> + +<p>«Je l'ai envoyé quérir, dit-elle: si elle guérit mon fils, je lui +donnerai quelque chose; si elle ne le guérit pas, je sais ce que j'ai à +faire. Retournez auprès de lui, et tâchez de le divertir, il est dans +une mélancolie qui me désole.»</p> + +<p>Mirtain lui obéit, et se garda bien de dire à son maître la mauvaise +humeur où il l'avait trouvée, car il serait mort d'inquiétude pour sa +bergère.</p> + +<p>Le pacage royal était si proche de la ville, qu'elle ne tarda pas +longtemps à s'y rendre, sans compter qu'elle était guidée par une +passion qui fait aller ordinairement bien vite. Lorsqu'elle fut au +palais, on vint le dire à la reine, mais elle ne daigna pas la voir, +elle se contenta de lui mander qu'elle prît bien garde à ce qu'elle +allait entreprendre; que si elle manquait de guérir le prince, elle la +ferait coudre dans un sac, et jeter dans la rivière. À cette menace la +belle princesse pâlit, son sang se glaça.</p> + +<p>«Hélas! dit-elle en elle-même, ce châtiment m'est bien dû, j'ai fait un +mensonge lorsque je me suis vantée d'avoir quelque science, et mon envie +de voir Constancio n'est pas assez raisonnable pour que les dieux me +protègent.»</p> + +<p>Elle baissa doucement la tête, laissant couler des larmes sans rien +répondre.</p> + +<p>Ceux qui étaient autour d'elle l'admiraient; elle leur paraissait plutôt +une fille du ciel qu'une personne mortelle.</p> + +<p>De quoi vous défiez-vous, aimable bergère? lui dirent-ils. Vous portez +dans vos yeux la mort et la vie, un seul de vos regards peut conserver +notre jeune prince; venez dans sa chambre, essuyez vos pleurs, et +employez vos remèdes sans crainte.»</p> + +<p>La manière dont on lui parlait, et l'extrême désir qu'elle avait de le +voir, lui redonnèrent de la confiance: elle pria qu'on la laissât entrer +dans le jardin pour cueillir elle-même tout ce qui lui était nécessaire, +elle prit du myrte, du trèfle, des herbes et des fleurs, les unes +dédiées à Cupidon, les autres à sa mère; les plumes d'une colombe, et +quelques gouttes de sang d'un pigeon: elle appela à son secours toutes +les déités et toutes les fées. Ensuite, plus tremblante que la +tourterelle quand elle voit un milan, elle dit qu'on pouvait la mener +dans la chambre du prince. Il était couché, son visage était pâle et ses +yeux languissants; mais aussitôt qu'il l'aperçut, il prit une meilleure +couleur, elle le remarqua avec une extrême joie.</p> + +<p>«Seigneur, lui dit-elle, il y a déjà plusieurs jours que je fais des +voeux pour le retour de votre santé; mon zèle m'a même engagée à dire à +l'un de vos bergers que je savais quelques petits remèdes, et que +volontiers j'essayerais de vous soulager; mais la reine m'a mandé que si +le ciel m'abandonne dans cette prise, elle veut qu'on me noie si vous ne +guérissez pas; jugez, seigneur, des alarmes où je suis, et soyez +persuadé que je m'intéresse plus à votre conservation par rapport à vous +que par rapport à moi.</p> + +<p>—Ne craignez rien, charmante bergère, lui dit-il; les souhaits +favorables que vous faites pour ma vie vont me la rendre si chère que +j'en serai occupé très sérieusement. Je négligeais mes jours: hélas! en +puis-je avoir d'heureux, quand je me souviens de ce que je vous ai +entendu chanter pour Constancio! Ces fatales paroles et vos froideurs +m'ont réduit au triste état où vous me voyez; mais, belle bergère, vous +m'ordonnez de vivre, vivons et ne vivons que pour vous.»</p> + +<p>Constancia ne cachait qu'avec peine le plaisir que lui causait une +déclaration si obligeante; cependant, comme elle appréhendait que +quelqu'un n'écoutât ce que lui disait le prince, elle demanda s'il ne +trouverait pas bon qu'elle lui mît un bandeau et des bracelets, des +herbes qu'elle avait cueillies. Il lui tendit les bras d'une manière si +tendre qu'elle lui attacha promptement un des bracelets, de peur qu'on +ne pénétrât ce qui se passait entre eux; et après avoir bien fait de +petites cérémonies pour en imposer à toute la cour de ce prince, il +s'écria au bout de quelques moments que son mal diminuait. Cela était +vrai, comme il le disait: on appela ses médecins, ils demeurèrent +surpris de l'excellence d'un remède dont les effets étaient si prompts; +mais quand ils virent la bergère qui l'avait appliqué, ils ne +s'étonnèrent plus de rien, et dirent en leur jargon qu'un de ses regards +était plus puissant que toute la pharmacie ensemble.</p> + +<p>La bergère était si peu touchée de toutes les louanges qu'on lui +donnait, que ceux qui ne la connaissaient pas, prenaient pour stupidité +ce qui avait une source bien différente: elle se mit dans un coin de la +chambre, se cachant à tout le monde, hors à son malade, dont elle +s'approchait de temps en temps pour lui toucher la tête ou le pouls, et +dans ces petits moments ils se disaient mille jolies choses où le coeur +avait encore plus de part que l'esprit.</p> + +<p>«J'espère, lui dit-elle, seigneur, que le sac qu'a fait faire la reine +pour me noyer, ne servira point à un usage si funeste; votre santé, qui +m'est précieuse, va se rétablir.</p> + +<p>—Il ne tiendra qu'à vous, aimable Constancia, répondit-il; un peu de +part dans votre coeur peut tout faire pour mon repos et pour la +conservation de ma vie.»</p> + +<p>Le prince se leva, et fut dans l'appartement de la reine. Lorsqu'on lui +dit qu'il entrait, elle ne voulut pas le croire; elle s'avança +brusquement, et demeura bien surprise de le trouver à la porte de sa +chambre.</p> + +<p>«Quoi! c'est vous, mon fils, mon cher fils! s'écria-t-elle. À qui +dois-je une résurrection si merveilleuse? À vos bontés, madame, lui dit +le prince, vous m'avez envoyé chercher la plus habile personne qui soit +dans l'univers; je vous supplie de la récompenser d'une manière +proportionnée au service que j'en ai reçu.</p> + +<p>—Cela ne presse pas, répondit la reine d'un air rude; c'est une pauvre +bergère, qui s'estimera heureuse de garder toujours mes moutons.»</p> + +<p>Dans ce moment le roi arriva, on lui était allé annoncer la bonne +nouvelle de la guérison du prince; il entrait chez la reine, la première +chose qui frappa ses yeux, ce fut Constancia: sa beauté, semblable au +soleil qui brille de mille feux, l'éblouit à tel point, qu'il demeura +quelques instants sans pouvoir demander à ceux qui étaient près de lui, +ce qu'il voyait de si merveilleux, et depuis quand les déesses +habitaient dans son palais; enfin il rappela ses esprits, il s'approcha +d'elle, et sachant qu'elle était l'enchanteresse qui venait de guérir +son fils, il l'embrassa, et dit galamment qu'il se trouvait fort mal, et +qu'il la conjurait de le guérir aussi.</p> + +<p>Il entra, et elle le suivit. La reine ne l'avait point encore vue; son +étonnement ne se peut représenter; elle poussa un grand cri, et tomba en +faiblesse, jetant sur la bergère des regards furieux. Constancio et +Constancia en demeurèrent effrayés. Le roi ne savait à quoi attribuer un +mal si subit, toute la cour était consternée; enfin la reine revint à +elle. Le roi lui demanda plusieurs fois ce qu'elle avait vu pour se +trouver si abattue: elle dissimula son inquiétude, dit que c'étaient des +vapeurs; mais le prince, qui la connaissait bien, en demeura fort +inquiet; elle parla à la bergère avec quelque sorte de bonté, disant +qu'elle voulait la garder auprès d'elle, pour avoir soin des fleurs de +son parterre. La princesse ressentit de la joie, de penser qu'elle +restait dans un lieu où elle pourrait voir tous les jours Constancio.</p> + +<p>Cependant le roi obligea la reine d'entrer dans son cabinet; il lui +demanda tendrement ce qui pouvait la chagriner.</p> + +<p>«Ah! sire, s'écria-t-elle, j'ai fait un rêve affreux, je n'avais jamais +vu cette jeune bergère, quand mon imagination me l'a si bien +représentée, qu'en jetant les yeux sur son visage, je l'ai reconnue: +elle épousait mon fils; je suis trompée si cette malheureuse paysanne ne +me donne bien de la douleur.</p> + +<p>—Vous ajoutez trop de foi à la chose du monde la plus incertaine, lui +dit le roi; je vous conseille de ne point agir sur de tels principes; +renvoyez la bergère garder vos troupeaux, et ne vous affligez point mal +à propos.»</p> + +<p>Le conseil du roi fâcha la reine; bien éloignée de le suivre, elle ne +s'appliqua plus qu'à pénétrer les sentiments de son fils pour +Constancia.</p> + +<p>Ce prince profitait de toutes les occasions de la voir. Comme elle avait +soin des fleurs, elle était souvent dans le jardin à les arroser; et il +semblait que lorsqu'elle les avait touchées, elles en étaient plus +brillantes et plus belles. Ruson lui tenait compagnie, elle lui parlait +quelquefois du prince, quoiqu'il ne pût lui répondre; et lorsqu'il +l'abordait, elle demeurait si interdite, que ses yeux lui découvraient +assez le secret de son coeur. Il en était ravi, et lui disait tout ce +que la passion la plus tendre peut inspirer.</p> + +<p>La reine, sur la foi de son rêve, et bien davantage sur l'incomparable +beauté de Constancia, ne pouvait plus dormir en repos. Elle se levait +avant le jour; elle se cachait tantôt derrière des palissades, tantôt au +fond d'une grotte, pour entendre ce que son fils disait à cette belle +fille; mais ils avaient l'un et l'autre la précaution de parler si bas, +qu'elle ne pouvait agir que sur des soupçons. Elle en était encore plus +inquiète; elle ne regardait le prince qu'avec mépris, pensant jour et +nuit que cette bergère monterait sur le trône.</p> + +<p>Constancio s'observait autant qu'il lui était possible, quoique, malgré +lui, chacun s'aperçût qu'il aimait Constancia, et que soit qu'il la +louât par l'habitude qu'il avait à l'admirer, ou qu'il la blâmât exprès, +il s'acquittait de l'un et de l'autre en homme intéressé. Constancia, de +son côté, ne pouvait s'empêcher de du prince à ses compagnes: comme elle +chantait souvent les paroles qu'elle avait faites pour lui, la reine qui +les entendit, ne demeura pas moins surprise de sa merveilleuse voix, que +du sujet de sa poésie:</p> + +<p>«Que vous ai-je donc fait, justes dieux! disait-elle, pour me vouloir +punir par la chose du monde qui m'est la plus sensible? Hélas! je +destinais mon fils à ma nièce, et je vois, avec un mortel déplaisir, +qu'il s'attache à une malheureuse bergère, qui le rendra peut-être +rebelle à mes volontés.»</p> + +<p>Pendant qu'elle s'affligeait, et qu'elle prenait mille desseins furieux +pour punir Constancia d'être si belle et si charmante, l'amour faisait +sans cesse de nouveaux progrès sur nos jeunes amants. Constancia, +convaincue de la sincérité du prince, ne put lui cacher la grandeur de +sa naissance et ses sentiments pour lui. Un aveu si tendre et une +confidence si particulière le ravirent à tel point, qu'en tout autre +lieu que dans le jardin de la reine, il se serait jeté à ses pieds pour +l'en remercier. Ce ne fut pas même sans peine qu'il s'en empêcha; il ne +voulut plus combattre sa passion, il avait aimé Constancia bergère, il +est aisé de croire qu'il l'adora lorsqu'il sut son rang; et s'il n'eut +pas de peine à se laisser persuader sur une chose aussi extraordinaire +que de voir une grande princesse errante par le monde, tantôt bergère et +tantôt jardinière, c'est qu'en ce temps-là ces sortes d'aventures +étaient très communes, et qu'il lui trouvait un air et des manières qui +lui étaient caution de la sincérité de ses paroles.</p> + +<p>Constancio, touché d'amour et d'estime, jura une fidélité éternelle à la +princesse: elle ne la lui jura pas moins de son côté; ils se promirent +de s'épouser dès qu'ils auraient fait agréer leur mariage aux personnes +de qui ils dépendaient. La reine s'aperçut de toute la force de cette +passion naissante: sa confidente, qui ne cherchait pas moins qu'elle à +découvrir quelque chose pour faire sa cour, vint lui dire un jour que +Constancia envoyait Ruson tous les matins dans l'appartement du prince; +que ce petit mouton portait deux corbeilles; qu'elle les emplissait de +fleurs, et que Mirtain le conduisait. La reine, à ces nouvelles, perdit +patience: le pauvre Ruson passait, elle fut l'attendre elle-même; et +malgré les prières de Mirtain, elle l'emmena dans sa chambre, elle mit +les corbeilles et les fleurs en pièces, et chercha tant, qu'elle trouva +dans un gros oeillet, qui n'était pas encore fleuri, un petit morceau de +papier, que Constancia y avait glissé avec beaucoup d'adresse; elle +faisait de tendres reproches au prince, sur les périls où il s'exposait +presque tous les jours à la chasse. Son billet contenait ces vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Parmi tous mes plaisirs j'éprouve des alarmes;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mon prince, chaque jour, vous chassez dans ces lieux.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ciel! pouvez-vous trouver des charmes</i><br /></span> +<span class="i0"><i>À suivre des forêts les hôtes furieux?</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Tournez plutôt, tournez vos armes</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Contre les tendres coeurs qui cèdent à vos coups:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Des ours et des lions évitez le courroux.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Pendant que la reine s'emportait contre la bergère, Mirtain était allé +rendre compte à son maître de la mauvaise aventure du mouton. Le prince, +inquiet, accourut dans l'appartement de sa mère; mais elle était déjà +passée chez le roi.</p> + +<p>«Voyez, seigneur, lui dit-elle, voyez les nobles inclinations de votre +fils; il aime cette malheureuse bergère, qui nous a persuadés qu'elle +savait des remèdes sûrs pour le guérir: hélas! elle n'en sait que trop; +en effet, continua-t-elle, c'est l'amour qui l'a instruite, elle ne lui +a rendu la santé que pour lui faire de plus grands maux; et si nous ne +prévenons les malheurs qui nous menacent, mon songe ne se trouvera que +véritable.</p> + +<p>Vous êtes naturellement rigoureuse, lui dit le roi; vous voudriez que +votre fils ne songeât qu'à la princesse que vous lui destinez; la chose +n'est pas aisée, il faut que vous ayez un peu d'indulgence pour son âge.</p> + +<p>Je ne puis souffrir votre prévention en sa faveur, s'écria la reine; +vous ne pouvez jamais le blâmer; tout ce que je vous demande, seigneur, +c'est de consentir que je l'éloigne pour quelque temps; l'absence aura +plus de pouvoir que toutes mes raisons.»</p> + +<p>Le roi aimait la paix, il donna les mains à ce que sa femme désirait, et +sur-le-champ elle revint dans son appartement.</p> + +<p>Elle y trouva le prince, il l'attendait avec la dernière inquiétude:</p> + +<p>«Mon fils, lui dit-elle, avant qu'il pût lui parler, le roi vient de me +montrer des lettres du roi son frère; il le conjure de vous envoyer dans +sa cour, afin que vous connaissiez la princesse qui vous est destinée +depuis votre enfance, et qu'elle vous connaisse aussi; n'est-il pas +juste que vous jugiez vous-même de son mérite, et que vous l'aimiez +avant de vous unir ensemble pour jamais?</p> + +<p>—Je ne dois pas souhaiter des règles particulières pour moi, lui dit le +prince: ce n'est point la coutume, madame, que les souverains passent +les uns chez les autres, et qu'ils consultent leur coeur plutôt que les +raisons d'État qui les engagent à faire une alliance; la personne que +vous me destinez sera belle ou laide, spirituelle ou bête, je ne vous +obéirai pas moins.</p> + +<p>—Je t'entends, scélérat, s'écria la reine, en éclatant tout d'un coup; +je t'entends; tu adores une indigne bergère, tu crains de la quitter: tu +la quitteras, ou je la ferai mourir à tes yeux; mais si tu pars sans +balancer, et que tu travailles à l'oublier, je la garderai auprès de +moi, et l'aimerai autant que je la hais.»</p> + +<p>Le prince, aussi pâle que s'il eût été sur le point de perdre la vie, +consultait dans son esprit quel parti il devait prendre; il ne voyait de +tous côtés que des peines affreuses, il savait que sa mère était la plus +cruelle et la plus vindicative princesse du monde, il craignit que la +résistance ne l'irritât, et que sa chère maîtresse n'en ressentît le +contre-coup; enfin pressé de dire s'il voulait partir, il y consentit, +comme un homme consent à boire un verre de poison qui va le tuer.</p> + +<p>Il eut à peine donné sa parole, que sortant de la chambre de sa mère, il +entra dans la sienne le coeur si serré, qu'il pensa expirer. Il raconta +son affliction au fidèle Mirtain, et dans l'impatience d'en faire part à +Constancia, il fut la chercher; elle était au fond d'une grotte, où elle +se mettait lorsque les ardeurs du soleil la brûlaient dans le parterre; +il y avait un petit lit de gazon au bord d'un ruisseau, qui tombait du +haut d'un rocher de rocaille. En ce lieu paisible, elle défit les nattes +de ses cheveux, ils étaient d'un blond argenté, plus fins que la soie et +tout ondés; elle mit ses pieds nus dans l'eau, dont le murmure agréable, +joint à la fatigue du travail, la livrèrent insensiblement aux douceurs +du sommeil. Bien que ses yeux fussent fermés, ils conservaient mille +attraits; de longues paupières noires faisaient éclater toute la +blancheur de son teint; les grâces et les amours semblaient s'être +rassemblés autour d'elle, la modestie et la douceur augmentaient sa +beauté.</p> + +<p>C'est en ce lieu que l'amoureux prince la trouva: il se souvint que la +première fois qu'il l'avait vue elle dormait aussi; mais les sentiments +qu'elle lui avait inspirés depuis étaient devenus si tendres qu'il +aurait volontiers donné la moitié de sa vie pour passer l'autre auprès +d'elle; il la regarda quelque temps avec un plaisir qui suspendit ses +ennuis; ensuite parcourant ses beautés, il aperçut son pied plus blanc +que la neige: il ne se lassait pas de l'admirer, et s'approchant, il se +mit à genoux et lui prit la main; aussitôt elle s'éveilla, elle parut +fâchée de ce qu'il avait vu son pied, elle le cacha, en rougissant comme +une rose vermeille qui s'épanouit au lever de l'aurore.</p> + +<p>Hélas! que cette belle couleur lui dura peu; elle remarqua une nouvelle +tristesse sur le visage de son prince:</p> + +<p>«Qu'avez-vous, seigneur? lui dit-elle, tout effrayée, je connais dans +vos yeux que vous êtes affligé.</p> + +<p>—Ah! qui ne le serait, ma chère princesse, lui dit-il en versant des +larmes qu'il n'eut pas la force de retenir, l'on va nous séparer, il +faut que je parte, ou que j'expose vos jours à toutes les violences de +la reine: elle sait l'attachement que j'ai pour vous, elle a même vu le +billet que vous m'avez écrit, une de ses femmes me l'a dit; et sans +vouloir entrer dans ma juste douleur, elle m'envoie inhumainement chez +le roi son frère.</p> + +<p>—Que me dites-vous, prince, s'écria-t-elle, vous êtes sur le point de +m'abandonner, et vous croyez que cela est nécessaire pour conserver ma +vie? pouvez-vous en imaginer un tel moyen? laissez-moi mourir à vos +yeux, je serai moins à plaindre que de vivre éloignée de vous.»</p> + +<p>Une conversation si tendre ne pouvait manquer d'être souvent interrompue +par des sanglots et par des larmes; ces jeunes amants ne connaissaient +point encore les rigueurs de l'absence, ils ne les avaient pas prévues; +et c'est ce qui ajoutait de nouveaux ennuis à ceux dont ils avaient été +traversés. Ils se firent mille serments de ne changer jamais: le prince +promit à Constancia de revenir avec la dernière diligence:</p> + +<p>«Je ne pars, lui dit-il, que pour choquer mon oncle et sa fille, afin +qu'il ne pense plus à me la donner pour femme, je ne travaillerai qu'à +déplaire à cette princesse et j'y réussirai.</p> + +<p>Ne vous montrez donc pas, lui dit Constancia; car vous serez à son gré, +quelques soins que vous preniez pour le contraire.»</p> + +<p>Ils pleuraient tous deux si amèrement; ils se regardaient avec une +douleur si touchante; ils se faisaient des promesses réciproques si +passionnées, que ce leur était un sujet de consolation, de pouvoir se +persuader toute l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, et que rien +n'altérait des sentiments si tendres et si vifs.</p> + +<p>Le temps s'était passé dans cette douce conversation avec tant de +rapidité, que la nuit était déjà fort obscure avant qu'ils eussent pensé +à se séparer; mais la reine voulant consulter le prince sur l'équipage +qu'il mènerait, Mirtain se hâta de le venir chercher; il le trouva +encore aux pieds de sa maîtresse, retenant sa main dans les siennes. +Lorsqu'ils l'aperçurent, ils se saisirent à tel point, qu'ils ne +pouvaient presque plus parler: il dit à son maître que la reine le +demandait, il fallut obéir à ses ordres; la princesse s'éloigna de son +côté.</p> + +<p>La reine trouva le prince si mélancolique et si changé, qu'elle devina +aisément ce qui en était la cause; elle ne voulut plus lui en parler, il +suffisait qu'il partît. En effet, tout fut préparé avec une telle +diligence, qu'il semblait que les fées s'en mêlaient. À son égard il +n'était occupé que de ce qui avait quelque rapport à sa passion. Il +voulut que Mirtain restât à la cour, pour lui mander tous les jours des +nouvelles de sa princesse; il lui laissa ses plus belles pierreries, en +cas qu'elle en eût besoin, et sa prévoyance n'oublia rien dans une +occasion qui l'intéressait tant.</p> + +<p>Enfin il fallut partir. Le désespoir de nos jeunes amants ne saurait +être exprimé; si quelque chose pouvait le rendre moins violent, c'était +l'espoir de se revoir bientôt. Constancia comprit alors toute la +grandeur de son infortune: être fille de roi, avoir des États +considérables, et se trouver entre les mains d'une cruelle reine, qui +éloignait son fils dans la crainte qu'il ne l'aimât, elle qui ne lui +était inférieure en rien, et qui devait être ardemment désirée des +premiers souverains de l'univers; mais l'étoile en avait décidé ainsi.</p> + +<p>La reine, ravie de voir son fils absent, ne songea plus qu'à surprendre +les lettres qu'on lui écrivait: elle y réussit, et connut que Mirtain +était son confident; elle donna ordre qu'on l'arrêtât sur un faux +prétexte, et l'envoya dans un château où il souffrait une rude prison. +Le prince, à ces nouvelles, s'irrita beaucoup; il écrivit au roi et à la +reine, pour leur demander la liberté de son favori: ses prières n'eurent +aucun effet; mais ce n'était pas en cela seul qu'on voulait lui faire de +la peine.</p> + +<p>Un jour que la princesse se leva dès l'aurore, elle entra pour cueillir +des fleurs, dont on couvrait ordinairement la toilette de la reine; elle +aperçut le fidèle Ruson qui marchait assez loin devant elle, et qui +retourna sur ses pas tout effrayé; comme elle s'avançait pour voir ce +qui lui causait tant de peur, qu'il la tirait par sa robe, afin de l'en +empêcher (car il était tout plein d'esprit) elle entendit les +sifflements aigus de plusieurs serpents; aussitôt elle fut environnée de +crapauds, de vipères, de scorpions, d'aspics et de serpents qui +l'entourèrent sans la piquer; ils s'élançaient en l'air pour se jeter +sur elle, et retombaient toujours dans la même place, ne pouvant +avancer.</p> + +<p>Malgré la frayeur dont elle était saisie, elle ne laissa pas de +remarquer ce prodige, et elle ne put l'attribuer qu'à une bague +constellée qui venait de son amant. De quelque côté qu'elle se tournât, +elle voyait accourir ces venimeuses bêtes, les allées en étaient +pleines, il y en avait sur les fleurs et sous les arbres. La belle +Constancia ne savait que devenir, elle aperçut la reine à sa fenêtre qui +riait de sa frayeur; elle connut alors qu'elle ne devait pas se +promettre d'être secourue par ses ordres.</p> + +<p>Il faut mourir, dit-elle généreusement, ces affreux monstres qui +m'environnent ne sont point venus tout seuls ici; c'est la reine qui les +y a fait apporter, la voilà qui veut être spectatrice de la déplorable +fin de ma vie; certainement elle a été jusqu'à cette heure si +malheureuse, que je n'ai pas lieu de l'aimer, et si j'en regrette la +perte, les dieux, les justes dieux me sont témoins de ce qui me touche +en cette occasion.»</p> + +<p>Après avoir parlé ainsi, elle s'avança, tous les serpents et leurs +camarades s'éloignaient d'elle, à mesure qu'elle marchait vers eux; elle +sortit de cette manière avec autant d'étonnement qu'elle en causait à la +reine; il y avait longtemps qu'on apprêtait ces dangereuses bêtes pour +faire périr la bergère par leurs piqûres; elle pensait que son fils n'en +serait point surpris, qu'il attribuerait sa mort à une cause naturelle, +et qu'elle serait à couvert de ses reproches; mais son projet ayant +manqué, elle eut recours à un autre expédient.</p> + +<p>Il y avait au bout de la forêt une fée d'un abord inaccessible, car elle +avait des éléphants qui couraient sans cesse autour de la forêt, et qui +dévoraient les pauvres voyageurs, leurs chevaux, et jusqu'aux fers dont +ils étaient ferrés, tant ils avaient bon appétit. La reine était +convenue avec elle, que si par un hasard presque inouï, quelqu'un de sa +part arrivait jusqu'à son palais, elle le chargerait de quelque chose de +mortel pour lui rapporter.</p> + +<p>Elle appela Constancia, elle lui donna ses ordres et lui dit de partir: +elle avait entendu parler à toutes ses compagnes du péril qu'il y avait +d'aller dans cette forêt; et même une vieille bergère lui avait raconté +qu'elle s'en était tirée heureusement par le secours d'un petit mouton +qu'elle avait mené avec elle; car quelque furieux que soient les +éléphants, lorsqu'ils voient un agneau, ils deviennent aussi doux que +lui: cette même bergère lui avait encore dit, qu'ayant été chargée de +rapporter une ceinture brûlante à la reine, dans la crainte qu'elle ne +la lui fît mettre, elle en avait entouré des arbres qui en avaient été +consumés, et qu'ensuite la ceinture ne lui fit plus le mal que la reine +avait espéré.</p> + +<p>Lorsque la princesse écoutait ce conte, elle ne croyait pas qu'il lui +serait un jour utile; mais quand la reine lui eut prononcé ses ordres +(d'un air si absolu, que l'arrêt en était irrévocable) elle pria les +dieux de la favoriser: elle prit Ruson avec elle, et partit pour la +forêt périlleuse. La reine fut ravie:</p> + +<p>«Nous ne verrons plus, dit-elle au roi, l'objet odieux des amours de +notre fils, je l'ai envoyée dans un lieu où mille comme elle ne feraient +pas le quart du déjeuner des éléphants.»</p> + +<p>Le roi lui dit qu'elle était trop vindicative, et qu'il ne pouvait +s'empêcher d'avoir regret à la plus belle fille qu'il eût jamais vue:</p> + +<p>«Vraiment, répliqua-t-elle, je vous conseille de l'aimer, et de répandre +des larmes pour sa mort, comme l'indigne Constancio en répand pour son +absence.»</p> + +<p>Cependant Constancia fut à peine dans la forêt, qu'elle se vit entourée +d'éléphants: ces horribles colosses, ravis de voir le beau mouton qui +marchait plus hardiment que sa maîtresse, le caressaient aussi doucement +avec leurs formidables trompes, qu'une dame aurait pu le faire avec sa +main; la princesse avait tant de peur que les éléphants ne séparassent +ses intérêts d'avec ceux de Ruson, qu'elle le prit entre ses bras +quoiqu'il fût déjà lourd: de quelque côté qu'elle se tournât, elle le +leur montrait toujours; ainsi elle s'avançait diligemment vers le palais +de cette inaccessible vieille.</p> + +<p>Elle y parvint avec beaucoup de crainte et de peine: ce lui parut fort +négligé; la fée qui l'habitait ne l'était pas moins: elle cachait une +partie de son étonnement de la voir chez elle, car il y avait bien +longtemps qu'aucunes créatures n'avaient pu y parvenir.</p> + +<p>«Que demandez-vous, la belle fille?» lui dit-elle.</p> + +<p>La princesse lui fit humblement les recommandations de la reine, et la +pria de sa part de lui envoyer la ceinture d'amitié:</p> + +<p>«Elle ne sera pas refusée, dit-elle; sans doute c'est pour vous.</p> + +<p>—Je ne sais point, madame, répliqua-t-elle.</p> + +<p>—Oh! pour moi, je le sais bien.»</p> + +<p>Et prenant dans sa cassette une ceinture de velours bleu, d'où pendaient +de longs cordons pour mettre une bourse, des ciseaux et un couteau, elle +lui fit ce beau présent:</p> + +<p>«Tenez, lui dit-elle, cette ceinture vous rendra tout aimable, pourvu +que vous la mettiez aussitôt que vous serez dans la forêt.»</p> + +<p>Après que Constancia l'eut remerciée, elle se chargea de Ruson qui lui +était plus nécessaire que jamais; les éléphants lui firent fête, et la +laissèrent passer malgré leur inclination dévorante: elle n'oublia pas +de mettre la ceinture d'amitié autour d'un arbre; en même temps il se +prit à brûler, comme s'il eût été dans le plus grand feu du monde; elle +en ôta la ceinture, et fut la porter ainsi d'arbre en arbre, jusqu'à ce +qu'elle ne les brûlât plus; ensuite elle arriva au palais, fort lasse.</p> + +<p>Quand la reine la vit, elle demeura si surprise, qu'elle ne put s'en +taire.</p> + +<p>«Vous êtes une friponne, lui dit-elle; vous n'avez point été chez mon +amie la fée?</p> + +<p>—Vous me pardonnerez, madame, répondit la belle Constancia, je vous +rapporte la ceinture d'amitié que je lui ai demandée de votre part.</p> + +<p>—Ne l'avez-vous pas mise? ajouta la reine.</p> + +<p>—Elle est trop riche pour une pauvre bergère comme moi, +répliqua-t-elle.</p> + +<p>—Non, non, dit la reine, je vous la donne pour votre peine, ne manquez +pas de vous en parer. Mais, dites-moi, qu'avez-vous rencontré sur le +chemin?</p> + +<p>—J'ai vu, dit-elle, des éléphants si spirituels, et qui ont tant +d'adresse, qu'il n'y a point de pays où l'on ne prît plaisir à les voir; +il semble que cette forêt est leur royaume, et qu'il y en a entre eux de +plus absolus les uns que les autres.»</p> + +<p>La reine était bien chagrine, et ne disait pas tout ce qu'elle pensait; +mais elle espérait que la ceinture brûlerait la bergère, sans que rien +au monde pût l'en garantir. «Si les éléphants t'ont fait grâce, +disait-elle tout bas, la ceinture me vengera: tu verras, malheureuse, +quelle amitié j'ai pour toi, et le profit que tu recevras d'avoir su +plaire à mon fils!»</p> + +<p>Constancia s'était retirée dans sa petite chambre, où elle pleurait +l'absence de son cher prince; elle n'osait lui écrire, parce que la +reine avait des espions en campagne qui arrêtaient les courriers, et +elle avait pris de cette manière les lettres de son fils. «Hélas! +Constancio, disait-elle, vous recevrez bientôt de tristes nouvelles de +moi; vous ne deviez point partir, m'abandonner aux fureurs de votre +mère; vous m'auriez défendue, ou vous auriez reçu mes derniers soupirs; +au lieu que je suis livrée à son pouvoir tyrannique, et que je me trouve +sans aucune consolation.»</p> + +<p>Elle alla au point du jour dans le jardin travailler à son ordinaire; +elle y trouva encore mille bêtes venimeuses, dont sa bague la garantit: +elle avait mis la ceinture de velours bleu; et quand la reine l'aperçut, +qui cueillait des fleurs aussi tranquillement que si elle n'avait eu +qu'un fil autour d'elle, il n'a jamais été un dépit égal au sien. +«Quelle puissance s'intéresse pour cette bergère? s'écria-t-elle. Par +ses attraits elle enchante mon fils, et par des simples innocents elle +lui rend la santé; les serpents, les aspics rampent à ses pieds sans la +piquer: les éléphants à sa vue deviennent obligeants et gracieux; la +ceinture qui devrait l'avoir brûlée par le pouvoir de féerie, ne sert +qu'à la parer: il faut donc que j'aie recours à des remèdes plus +certains.»</p> + +<p>Elle envoya aussitôt au port le capitaine de ses gardes, en qui elle +avait beaucoup de confiance, pour voir s'il n'y avait point de navires +prêts à partir pour les régions les plus éloignées; il en trouva un qui +devait mettre à la voile au commencement de la nuit: la reine en eut +grande joie, elle fit parler au patron, on lui proposa d'acheter la plus +belle esclave qui fût au monde. Le marchand ravi le voulut bien: il vint +au palais; et sans que la pauvre Constancia en sût rien, il la vit dans +le jardin; il demeura surpris des charmes de cette incomparable fille, +et la reine qui savait tout mettre à profit, parce qu'elle était très +avare, la vendit fort cher.</p> + +<p>Constancia ignorait les nouveaux déplaisirs qu'on lui préparait, elle se +retira de bonne heure dans sa petite chambre, pour avoir le plaisir de +rêver sans témoins à Constancio, et de faire réponse à une de ses +lettres qu'elle avait enfin reçue: elle la lisait, sans pouvoir quitter +une lecture si agréable, lorsqu'elle vit entrer la reine. Cette +princesse avait une clef qui ouvrait toutes les serrures du palais: elle +était suivie de deux muets et de son capitaine des gardes; les muets lui +mirent un mouchoir dans la bouche, lièrent ses mains et l'enlevèrent. +Ruson voulut suivre sa chère maîtresse, la reine se jeta sur lui et l'en +empêcha, car elle craignait que ses bêlements ne fussent entendus; elle +voulait que tout se passât avec beaucoup de secret et de silence. Ainsi +Constancia n'ayant aucun secours, fut transportée dans le vaisseau: +comme l'on n'attendait qu'elle pour partir, il cingla aussitôt en haute +mer.</p> + +<p>Il faut lui laisser faire son voyage. Telle était sa triste fortune, car +la fée Souveraine n'avait pu fléchir le Destin en sa faveur; et tout ce +qu'elle pouvait, c'était de la suivre partout dans une nuée obscure où +personne ne la voyait. Cependant le prince Constancio occupé de sa +passion, ne gardait point de mesure avec la princesse qu'on lui avait +destinée: bien qu'il fût naturellement le plus poli de tous les hommes, +il ne laissait pas de lui faire mille brusqueries; elle s'en plaignait +souvent à son père, qui ne pouvait s'empêcher d'en quereller son neveu; +ainsi le mariage se reculait fort. Quand la reine trouva à propos +d'écrire au prince que Constancia était à l'extrémité, il en ressentit +une douleur inexprimable; il ne voulut plus garder de mesures dans une +rencontre où sa vie courait pour le moins autant de risque celle de sa +maîtresse, et il partit comme un éclair.</p> + +<p>Quelque diligence qu'il pût faire, il arriva trop tard. La reine, qui +avait prévu son retour, fit dire pendant quelques jours que Constancia +était malade; elle mit après d'elle des femmes qui savaient parler et se +taire, comme il leur était ordonné. Le bruit de sa mort se répandit +ensuite, et l'on enterra une figure de cire, disant que c'était elle. La +reine, qui cherchait tous les moyens possibles de convaincre le prince +de cette mort, fit sortir Mirtain de prison, pour qu'il assistât à ses +funérailles; de sorte que le jour de son enterrement ayant été su de +tout le monde, chacun y vint pour regretter cette charmante fille; et la +reine qui composait son visage comme elle voulait, feignit de sentir +cette perte par rapport au prince.</p> + +<p>Il arriva avec toute l'inquiétude qu'on peut se figurer; quand il entra +dans la ville, il ne put s'empêcher de demander au premier qu'il trouva, +des nouvelles de sa chère Constancia: ceux qui lui répondirent ne la +connaissaient point; et n'étant préparés sur rien, ils lui dirent +qu'elle était morte. À ces funestes paroles il ne fut plus le maître de +sa douleur; il tomba de cheval sans pouls, sans voix. On s'assembla; +l'on vit que c'était le prince, chacun s'empressa de le secourir, et on +le porta presque mort au palais.</p> + +<p>Le roi ressentit vivement le pitoyable état de son fils; la reine s'y +était préparée, elle crut que le temps et la perte de ses tendres +espérances le guériraient; mais il était trop touché pour se consoler: +son déplaisir bien loin de diminuer augmentait à tous moments: il passa +deux jours sans voir ni parler à personne; il alla ensuite dans la +chambre de la reine, les yeux pleins de larmes, la vue égarée, le visage +pâle. Il lui que c'était elle qui avait fait mourir sa chère Constancia, +mais qu'elle en serait bientôt punie puisqu'il allait mourir, et qu'il +voulait aller au lieu où elle était enterrée.</p> + +<p>La reine ne pouvant l'en détourner, prit le parti de le conduire +elle-même dans un bois planté de cyprès, où elle avait fait élever le +tombeau. Quand le prince se trouva au lieu où sa maîtresse reposait pour +toujours, il dit des choses si tendres et si passionnées, que jamais +personne n'a parlé comme lui. Malgré la dureté de la reine, elle fondait +en larmes: Mirtain s'affligeait autant que son maître, et tous ceux qui +l'entendaient partageaient son désespoir. Enfin tout d'un coup poussé +par sa fureur il tira son épée, et s'approchant du marbre qui couvrait +ce beau corps, il allait se tuer, si la reine et Mirtain ne lui eussent +arrêté le bras.</p> + +<p>«Non, dit-il, rien au monde ne m'empêchera de mourir et de rejoindre ma +chère princesse.»</p> + +<p>Le nom de princesse qu'il donnait à la bergère surprit la reine: elle ne +savait si son fils rêvait, et elle lui aurait cru l'esprit perdu, s'il +n'avait parlé juste dans tout ce qu'il disait.</p> + +<p>Elle lui demanda pourquoi il nommait Constancia princesse; il répliqua +qu'elle l'était, que son royaume s'appelait le royaume des Déserts, +qu'il n'y avait point d'autre héritière, et qu'il n'en aurait jamais +parlé s'il eût eu encore des mesures à garder.</p> + +<p>«Hélas! mon fils, dit la reine, puisque Constancia est d'une naissance +convenable à la vôtre, consolez-vous, car elle n'est point morte. Il +faut vous avouer, pour adoucir vos douleurs, que je l'ai vendue à des +marchands, ils l'emmènent esclave.</p> + +<p>—Ah! s'écria le prince, vous me parlez ainsi, pour suspendre le dessein +que j'ai formé de mourir; mais ma résolution est fixe, rien ne peut m'en +détourner.</p> + +<p>—Il faut, ajouta la reine, vous en convaincre par vos yeux.»</p> + +<p>Aussitôt elle commanda que l'on déterrât la figure de cire. Comme il +crut en la voyant d'abord que c'était le corps de son aimable princesse, +il tomba dans une grande défaillance, dont on eut bien de la peine à le +retirer. La reine l'assurait inutilement que Constancia n'était point +morte; après le mauvais tour qu'elle lui avait fait, il ne pouvait la +croire: mais Mirtain sut le persuader de cette vérité; il connaissait +l'attachement qu'il avait pour lui, et qu'il ne serait pas capable de +lui dire un mensonge.</p> + +<p>Il sentit quelque soulagement, parce que de tous les malheurs le plus +terrible c'est la mort, et il pouvait encore se flatter du plaisir de +revoir sa maîtresse. Cependant où la chercher? On ne connaissait point +les marchands qui l'avaient achetée; ils n'avaient pas dit où ils +allaient: c'étaient là de grandes difficultés; mais il n'en est guère +qu'un véritable amour ne surmonte, il aimait mieux périr en courant +après les ravisseurs de sa maîtresse, que de vivre sans elle.</p> + +<p>Il fit mille reproches à la reine sur son implacable dureté; il ajouta +qu'elle aurait le temps de se repentir du mauvais tour qu'elle lui avait +joué, qu'il allait partir, résolu de ne revenir jamais; qu'ainsi, +voulant en perdre une, elle en perdrait deux. Cette mère affligée se +jeta au cou de son fils, lui mouilla le visage de ses larmes, et le +conjura par la vieillesse de son père et par l'amitié qu'elle avait pour +lui, de ne pas les abandonner; que s'il les privait de la consolation de +le voir, il serait cause de leur mort; qu'il était leur unique +espérance, s'ils venaient à manquer; que leurs voisins et leurs ennemis +s'empareraient du royaume. Le prince l'écouta froidement et +respectueusement; mais il avait toujours devant les yeux la dureté +qu'elle avait eue pour Constancia: sans elle, tous les royaumes de la +terre ne l'auraient point touché; de sorte qu'il persista avec une +fermeté surprenante dans la résolution de partir le lendemain.</p> + +<p>Le roi essaya inutilement de le faire rester, il passa la nuit à donner +des ordres à Mirtain, il lui confia le fidèle mouton pour en avoir soin. +Il prit une grande quantité de pierreries, et dit à Mirtain de garder +les autres, et qu'il serait le seul qui recevrait de ses nouvelles, à +condition de les tenir secrètes, parce qu'il voulait faire ressentir à +sa mère toutes les peines de l'inquiétude.</p> + +<p>Le jour ne paraissait pas encore, lorsque l'impatient Constancio monta à +cheval, se dévouant à la fortune, et la priant de lui être assez +favorable pour lui faire retrouver sa maîtresse. Il ne savait de quel +côté tourner ses pas; mais comme elle était partie dans un vaisseau, il +crut qu'il devait s'embarquer pour la suivre. Il se rendit au plus +fameux port; et sans être accompagné d'aucun de ses domestiques, ni +connu de personne, il s'informa du lieu le plus éloigné où l'on pouvait +aller, et ensuite de toutes les côtes, plages et ports où ils +surgiraient; puis il s'embarqua dans l'espérance qu'une passion aussi +pure et aussi forte que la sienne ne serait pas toujours malheureuse.</p> + +<p>Dès que l'on approchait de terre, il montait dans la chaloupe, et venait +parcourir le rivage, criant de tous côtés: «Constancia, belle +Constancia, où êtes-vous? Je vous cherche et je vous appelle en vain: +serez-vous encore longtemps éloignée de moi?» Ses regrets et ses +plaintes étaient perdus dans le vague de l'air, il revenait dans le +vaisseau, le coeur pénétré de douleur, et les yeux pleins de larmes.</p> + +<p>Un soir que l'on avait jeté l'ancre derrière un grand rocher, il vint à +son ordinaire prendre terre sur le rivage; et comme le pays était +inconnu, et la nuit fort obscure, ceux qui l'accompagnaient ne voulurent +point s'avancer, dans la crainte de périr en ce lieu. Pour le prince, +qui faisait peu de cas de sa vie, il se mit à marcher, tombant et se +relevant cent fois; à la fin il découvrit une grande lueur qui lui parut +provenir de quelque feu; à mesure qu'il s'en approchait, il entendait +beaucoup de bruit et des marteaux qui donnaient des coups terribles. +Bien loin d'avoir peur, il se hâta d'arriver à une grande forge ouverte +de tous les côtés, où la fournaise était si allumée, qu'il semblait que +le soleil brillait au fond: trente géants, qui n'avaient chacun qu'un +oeil au milieu du front, travaillaient en ce lieu à faire des armes.</p> + +<p>Constancio s'approcha d'eux, et leur dit:</p> + +<p>«Si vous êtes capables de pitié parmi le fer et le feu qui vous +environnent, si par hasard vous avez vu aborder dans ces lieux la belle +Constancia, que des marchands emmènent captive, que je sache où je +pourrai la trouver, demandez-moi tout ce que j'ai au monde, je vous le +donnerai de tout mon coeur.»</p> + +<p>Il eut à peine cessé sa petite harangue, que le bruit avait cessé à son +arrivée, recommença avec plus de force.</p> + +<p>«Hélas! dit-il, vous n'êtes point touchés de ma douleur, barbares, je ne +dois rien attendre de vous!»</p> + +<p>Il voulut aussitôt tourner ses pas ailleurs, quand il entendit une douce +symphonie qui le ravit; et regardant vers la fournaise, il vit le plus +bel enfant que l'imagination puisse jamais se représenter: il était plus +brillant que le feu dont il sortit. Lorsqu'il eut considéré ses charmes, +le bandeau qui couvrait ses yeux, l'arc et les flèches qu'il portait, il +ne douta point que ce ne fût Cupidon. C'était lui en effet qui lui cria:</p> + +<p>«Arrête, Constancio, tu brûles d'une flamme trop pure pour que je te +refuse mon secours; je m'appelle l'amour vertueux; c'est moi qui t'ai +blessé pour la jeune Constancia; et c'est moi qui la défends contre le +géant qui la persécute. La fée Souveraine est mon intime amie; nous +sommes unis ensemble pour te la garder, mais il faut que j'éprouve ta +passion avant que de te découvrir où elle est.</p> + +<p>—Ordonne, Amour, ordonne tout ce qu'il te plaira s'écria le prince, je +n'omettrai rien pour t'obéir.</p> + +<p>—Jette-toi dans ce feu, répliqua l'enfant, et souviens-toi que si tu +n'aimes pas uniquement et fidèlement, tu es perdu.</p> + +<p>—Je n'ai aucun sujet d'avoir peur», dit Constancio.</p> + +<p>Aussitôt il se jeta dans la fournaise, il perdit toute connaissance, ne +sachant où il était, ni ce qu'il était lui-même.</p> + +<p>Il dormit trente heures, et se trouva à son réveil le plus beau pigeon +qui fût au monde; au lieu d'être dans cette horrible fournaise, il était +couché dans un petit nid de roses, de jasmins et de chèvrefeuilles. Il +fut aussi surpris qu'on peut jamais l'être; ses pieds pattus, les +différentes couleurs de ses plumes, et ses yeux tout de feu l'étonnaient +beaucoup; il se mirait dans un ruisseau, et voulant se plaindre, il +trouva qu'il avait perdu l'usage de la parole, quoiqu'il eût conservé +celui de son esprit.</p> + +<p>Il envisagea cette métamorphose comme le comble de tous les malheurs: +«Ah! perfide Amour, pensait-il en lui-même, quelle récompense donnes-tu +au plus parfait de tous les amants? Faut-il être léger, traître et +parjure pour trouver grâce devant toi? J'en ai bien vu de ce caractère +que tu as couronnés, pendant que tu affliges ceux qui sont véritablement +fidèles: que puis-je me promettre, continua-t-il, d'une figure aussi +extraordinaire que la mienne? Me voilà pigeon: encore si je pouvais +parler, comme parla autrefois l'oiseau Bleu (dont j'ai toute ma vie aimé +le conte), je volerais si loin et si haut, je chercherais sous tant de +climats différents ma chère maîtresse, et je m'en informerais à tant de +personnes, que je la trouverais; mais je n'ai pas la liberté de +prononcer son nom; et l'unique remède qu'il m'est permis de tenter, +c'est de me précipiter dans quelque abîme pour y mourir.»</p> + +<p>Occupé de cette funeste résolution, il vola sur une haute montagne d'où +il voulut se jeter en bas; mais ses ailes le soutinrent malgré lui; il +en fut étonné; car n'ayant pas encore été pigeon, il ignorait de quel +secours peuvent être des plumes; il prit la résolution de se les +arracher toutes, et sans quartier il commença de se plumer.</p> + +<p>Ainsi dépouillé, il allait tenter une nouvelle cabriole du sommet d'un +rocher, quand deux filles survinrent. Dès qu'elles virent cet infortuné +oiseau, l'une se dit à l'autre:</p> + +<p>«D'où vient cet infortuné pigeon? Sort-il des serres aiguës de quelque +oiseau de proie, ou de la gueule d'une belette?</p> + +<p>—J'ignore d'où il vient, répondit la plus jeune, mais je sais bien où +il ira; et se jetant sur la pacifique bestiole, il ira, continua-t-elle, +tenir compagnie à cinq de son espèce, dont je veux faire une tourte pour +la fée Souveraine.»</p> + +<p>Le prince Pigeon l'entendant parler ainsi, bien loin de fuir, s'approcha +pour qu'elle lui fît la grâce de le tuer promptement: mais ce qui devait +causer sa perte le garantit; car ces filles le trouvèrent si poli et si +familier, qu'elles résolurent de le nourrir. La plus belle l'enferma +dans une corbeille couverte où elle mettait ordinairement son ouvrage, +et elles continuèrent leur promenade.</p> + +<p>«Depuis quelques jours, disait l'une d'elles, il semble que notre +maîtresse a bien des affaires, elle monte à tout moment sur son chameau +de feu, et va jour et nuit d'un pôle à l'autre sans s'arrêter.</p> + +<p>—Si tu étais discrète, repartit sa compagne, je t'en apprendrais la +raison, car elle a bien voulu me l'apprendre.</p> + +<p>—Va, je saurai me taire, s'écria celle qui avait déjà parlé, assure-toi +de mon secret.</p> + +<p>—Sache donc, reprit-elle, que sa princesse Constancia, qu'elle aime si +fort, est persécutée d'un géant qui veut l'épouser: il l'a mise dans une +tour; et pour l'empêcher d'achever ce mariage, il faut qu'elle fasse des +choses surprenantes.»</p> + +<p>Le prince écoutait leur conversation du fond de son panier: il avait cru +jusqu'alors que rien ne pouvait augmenter ses disgrâces; mais il connut +avec une extrême douleur qu'il s'était bien trompé; et l'on peur assez +juger par tout ce que j'ai raconté de sa passion, et par les +circonstances où il se trouvait, d'être devenu pigeonneau dans le temps +où son secours était si nécessaire à sa princesse, qu'il ressentit un +véritable désespoir; son imagination ingénieuse à le tourmenter lui +représentait Constancia dans la fatale tour, assiégée par les +importunités, les violences et les emportements d'un redoutable géant: +il appréhendait qu'elle craignît, et qu'elle ne donnât les mains à son +mariage. Un moment après, il appréhendait qu'elle ne craignît pas, et +qu'elle n'exposât sa vie aux fureurs d'un tel amant. Il serait difficile +de représenter l'état où il était.</p> + +<p>La jeune personne qui le portait dans sa manette, étant de retour avec +sa compagne au palais de la fée qu'elles servaient, la trouvèrent qui se +promenait dans une allée sombre de son jardin. Elles se prosternèrent +d'abord à ses pieds, et lui dirent ensuite:</p> + +<p>«Grande reine, voici un pigeon que nous avons trouvé; il est doux, il +est familier et s'il avait des plumes, il serait fort beau; nous avons +résolu de le nourrir dans notre chambre; mais si vous l'agréez, il +pourra quelquefois vous divertir dans la vôtre.»</p> + +<p>La fée prit la corbeille où il était enfermé, elle l'en tira, et fit des +réflexions sérieuses sur les grandeurs du monde; car il était +extraordinaire de voir un prince tel que Constancio sous la figure d'un +pigeon prêt à être rôti ou bouilli; et quoique ce fût elle qui eût +jusqu'alors conduit cette métamorphose, et que rien n'arrivât que par +ses ordres; cependant, comme elle moralisait volontiers sur tous les +événements, celui-là la frappa fort. Elle caressa le pigeonneau, et de +sa part il n'oublia rien pour s'attirer son attention, afin qu'elle +voulût le soulager dans sa triste aventure: il lui faisait la révérence +à la pigeonne, en tirant un peu le pied; il la becquetait d'un air +caressant: bien qu'il fût pigeon novice, il en savait déjà plus que les +vieux pères et les vieux ramiers.</p> + +<p>La fée Souveraine le porta dans son cabinet, en ferma la porte, et lui +dit:</p> + +<p>«Prince, le triste état où je te trouve aujourd'hui ne m'empêche pas de +te connaître et de t'aimer, à cause de ma fille Constancia, qui est +aussi peu indifférente pour toi que tu l'es pour elle: n'accuse personne +que moi de ta métamorphose; je t'ai fait entrer dans la fournaise pour +éprouver la candeur de ton amour: il est pur, il est ardent, il faut que +tu aies tout l'honneur de l'aventure.»</p> + +<p>Le pigeon baissa trois fois la tête en signe de reconnaissance, et il +écouta ce que la fée voulait lui dire.</p> + +<p>«La reine ta mère, reprit-elle, eut à peine reçu l'argent et les +pierreries en échange de la princesse, qu'elle l'envoya avec la dernière +violence aux marchands qui l'avaient achetée; et sitôt qu'elle fut dans +le vaisseau, ils firent voile aux grandes Indes, où ils étaient bien +sûrs de se défaire avec beaucoup de profit du précieux joyau qu'ils +emmenaient. Ses pleurs et ses prières ne changèrent point leur +résolution: elle disait inutilement que le prince Constancio la +rachèterait de tout ce qu'il possédait au monde. Plus elle leur faisait +valoir ce qu'ils en pouvaient attendre, plus ils se hâtaient de le fuir, +dans la crainte qu'il ne fût averti de son enlèvement, et qu'il ne vînt +leur arracher cette proie.</p> + +<p>«Enfin après avoir couru la moitié du monde, ils se trouvèrent battus +d'une furieuse tempête. La princesse, accablée de sa douleur et des +fatigues de la mer, était mourante; ils appréhendaient de la perdre, et +se sauvèrent dans le premier port; mais comme ils débarquaient, ils +virent venir un géant d'une grandeur épouvantable; il était suivi de +plusieurs autres, qui tous ensemble dirent qu'ils voulaient voir ce +qu'il y avait de plus rare dans leur vaisseau. Le géant étant entré, le +premier objet qui frappa sa vue, ce fut la jeune princesse; ils se +reconnurent aussitôt l'un et l'autre. «Ah! petite scélérate, +s'écria-t-il, les dieux justes et pitoyables te ramènent donc sous mon +pouvoir: te souvient-il du jour que je te trouvai, et que tu coupas mon +sac? Je me trompe si tu me joues le même tour à présent.» En effet, il +la prit comme un aigle prend un poulet, et malgré sa résistance et les +prières des marchands, il l'emporta dans ses bras, courant de toute sa +force jusqu'à sa grande tour.</p> + +<p>«Cette tour est sur une haute montagne: les enchanteurs qui l'ont bâtie +n'ont rien oublié pour la rendre belle et curieuse. Il n'y a point de +porte, l'on y monte par les fenêtres qui sont très hautes; les murs de +diamants brillent comme le soleil, et sont d'une dureté à toute épreuve. +En effet, ce que l'art et la nature peuvent rassembler de plus riche est +au-dessous de ce qu'on y voit. Quand le furieux géant tint la charmante +Constancia, il lui dit qu'il voulait l'épouser, et la rendre la plus +heureuse personne de l'univers; qu'elle serait maîtresse de tous ses +trésors, qu'il aurait la bonté de l'aimer, et qu'il ne doutait point +qu'elle ne fût ravie que sa bonne fortune l'eût conduite vers lui. Elle +lui fit connaître par ses larmes et par ses lamentations l'excès de son +désespoir; et comme je conduisais tout secrètement, malgré le destin, +qui avait juré la perte de Constancia, j'inspirai au géant des +sentiments de douceur qu'il n'avait connus de sa vie; de sorte qu'au +lieu de se fâcher, il dit à la princesse qu'il lui donnait un an, +pendant lequel il ne lui ferait aucunes violences; mais que si elle ne +prenait pas dans ce temps la résolution de le satisfaire, il +l'épouserait malgré elle, et qu'ensuite il la ferait mourir; qu'ainsi +elle pouvait voir ce qui l'accommoderait le mieux.</p> + +<p>«Après cette funeste déclaration, il fit enfermer avec elle les plus +belles filles du monde pour lui tenir compagnie, et la retirer de cette +profonde tristesse où elle s'abîmait. Il mit des géants aux environs de +la tour pour empêcher que qui que ce fût en approchât: et en effet, si +l'on avait cette témérité, l'on en recevrait bientôt la punition, car ce +sont des gardes bien redoutables et bien cruels.</p> + +<p>«Enfin la pauvre princesse ne voyant aucune apparence d'être secourue, +et qu'il ne reste plus qu'un jour pour achever l'année, se prépare à se +précipiter du haut de la tour dans la mer. Voilà, seigneur Pigeon, +l'état où elle est réduite; le seul remède que j'y trouve, c'est que +vous voliez vers elle, tenant dans votre bec une petite bague que voilà; +sitôt qu'elle l'aura mise à son doigt, elle deviendra colombe, et vous +vous sauverez heureusement.»</p> + +<p>Le pigeonneau était dans la dernière impatience de partir, il ne savait +comment le faire comprendre; il tirailla la manchette et le tablier en +falbala de la fée, il s'approcha ensuite des fenêtres, où il donna +quelques coups de bec contre les vitres. Tout cela voulait dire en +langage pigeonnique: «Je vous supplie, madame, de m'envoyer avec votre +bague enchantée pour soulager notre belle princesse.» Elle entendit son +jargon, et répondant à ses désirs:</p> + +<p>«Allez, volez, charmant pigeon, lui dit-elle, voici la bague qui vous +guidera; prenez grand soin de ne pas la perdre, car il n'y a que vous au +monde qui puissiez retirer Constancia du lieu où elle est.»</p> + +<p>Le prince Pigeon, comme je l'ai déjà dit, n'avait point de plumes, il se +les était arrachées dans son extrême désespoir. La fée le frotta d'une +essence merveilleuse, qui lui en fit revenir de si belles et si +extraordinaires, que les pigeons de Vénus n'étaient pas dignes d'entrer +en aucune comparaison avec lui. Il fut ravi de se voir remplumé; et +prenant l'essor, il arriva au lever de l'aurore sur le haut de la tour, +dont les murs de diamants brillaient à un tel point, que le soleil a +moins de feu dans son plus grand éclat. Il y avait un spacieux jardin +sur le donjon, au milieu duquel s'élevait un oranger chargé de fleurs et +de fruits; le reste du jardin était fort curieux, et le prince Pigeon +n'aurait pas été indifférent au plaisir de l'admirer, s'il n'avait été +occupé de choses bien plus importantes.</p> + +<p>Il se percha sur l'oranger, il tenait dans son bec la bague, et +ressentait une terrible inquiétude, lorsque la princesse entra: elle +avait une longue robe blanche, sa tête était couverte d'un grand voile +noir brodé d'or, il était abattu sur son visage, et traînait de tous +côtés. L'amoureux pigeon aurait pu douter que c'était elle, si la +noblesse de sa taille et son air majestueux eussent pu être dans une +autre à un point si parfait. Elle vint s'asseoir sous l'oranger, et +levant son voile tout d'un coup, il en demeura pour quelque temps +ébloui.</p> + +<p>«Tristes regrets, tristes pensées! s'écria-t-elle. Vous êtes à présent +inutiles, mon coeur affligé a passé un an entier entre la crainte et +l'espérance; mais le terme fatal est arrivé! c'est aujourd'hui; c'est +dans quelques heures qu'il faut que je meure, ou que j'épouse le géant: +hélas, est-il possible que la fée Souveraine et le prince Constancio +m'aient si fort abandonnée! que leur ai-je fait? Mais à quoi me servent +ces réflexions? Ne vaut-il pas mieux exécuter le noble dessein que j'ai +conçu?»</p> + +<p>Elle se leva d'un air plein de hardiesse pour se précipiter: cependant, +comme le moindre bruit lui faisait peur, et qu'elle entendit le +pigeonneau qui s'agitait sur l'arbre, elle leva les yeux pour voir ce +que c'était; en même temps il vola sur elle, et posa dans son sein +l'importante petite bague. La princesse surprise des caresses de ce bel +oiseau et de son charmant plumage, ne le fut pas moins du présent qu'il +venait de lui faire. Elle considéra la bague, elle y remarqua quelques +caractères mystérieux, et elle la tenait encore, lorsque le géant entra +dans le jardin, sans qu'elle l'eût même entendu venir.</p> + +<p>Quelques-unes des femmes qui la servaient étaient allées rendre compte à +ce terrible amant du désespoir de la princesse, et qu'elle voulait se +tuer, plutôt que de l'épouser. Lorsqu'il sut qu'elle était montée si +matin au haut de la tour, il craignit une funeste catastrophe: son coeur +qui jusqu'alors n'avait été capable que de barbarie, était tellement +enchanté des beaux yeux de cette aimable personne, qu'il l'aimait avec +délicatesse. Ô dieux, que devint-elle quand elle le vit! elle appréhenda +qu'il ne lui ôtât les moyens qu'elle cherchait de mourir. Le pauvre +pigeon n'était pas médiocrement effrayé de ce formidable colosse. Dans +le trouble où elle était, elle mit la bague à son doigt, et +sur-le-champ, ô merveille! elle fut métamorphosée en colombe, et +s'envola à tire d'ailes avec le fidèle pigeon.</p> + +<p>Jamais surprise n'a égalé celle du géant. Après avoir regardé sa +maîtresse devenue colombe, qui traversait le vaste espace de l'air, il +demeura quelque temps immobile, puis il poussa des cris et fit des +hurlements qui ébranlèrent les montagnes, et ne finirent qu'avec sa vie: +il la termina au fond de la mer, où il était bien plus juste qu'il se +noyât que la charmante princesse. Elle s'éloignait donc très diligemment +avec son guide; mais lorsqu'ils eurent fait un assez long chemin pour ne +plus rien craindre, ils s'abattirent doucement dans un bois fort sombre +par la quantité d'arbres, et fort agréable à cause de l'herbe verte et +des fleurs qui couvraient la terre. Constancia ignorait encore que le +pigeon fût son véritable amant. Il était très affligé de ne pouvoir +parler pour lui en rendre compte, quand il sentit une main invisible qui +lui déliait la langue; il en eut une sensible joie, et dit aussitôt à la +princesse:</p> + +<p>«Votre coeur ne vous a-t-il pas appris, charmante colombe, que vous êtes +avec un pigeon qui brûle toujours des mêmes feux que vous allumez?</p> + +<p>—Mon coeur souhaitait le bonheur qui m'arrive, répliqua-t-elle, mais il +n'osait s'en flatter: hélas, qui l'aurait pu imaginer! j'étais sur le +point de périr sous les coups de ma bizarre fortune; vous êtes venu +m'arracher d'entre les bras de la mort, ou d'un monstre que je redoutais +plus qu'elle.»</p> + +<p>Le prince, ravi d'entendre parler sa colombe, et de la retrouver aussi +tendre qu'il la désirait, lui dit tout ce que la passion la plus +délicate et la plus vive peut inspirer; il lui raconta ce qui s'était +passé depuis le triste moment de son absence, particulièrement la +rencontre surprenante de l'amour Forgeron et de la fée dans son palais: +elle eut une grande joie de savoir que sa meilleure amie était toujours +dans ses intérêts.</p> + +<p>«Allons la trouver, mon cher prince, dit-elle à Constancio, et la +remercier de tout le bien qu'elle nous fait: elle nous rendra notre +première figure; nous retournerons dans votre royaume ou dans le mien.</p> + +<p>—Si vous m'aimez autant que je vous aime, répliqua-t-il, je vous ferai +une proposition où l'amour seul a part. Mais, aimable princesse, vous +m'allez dire que je suis un extravagant.</p> + +<p>—Ne ménagez point la réputation de votre esprit aux dépens de votre +coeur, reprit-elle; parlez sans crainte; je vous entendrai toujours avec +plaisir.</p> + +<p>—Je serais d'avis, continua-t-il, que nous ne changeassions point de +figure; vous colombe, et moi pigeon, pouvons brûler des mêmes feux qui +ont brûlé Constancio et Constancia. Je suis persuadé qu'étant +débarrassés du soin de nos royaumes, n'ayant ni conseil à tenir, ni +guerre à faire, ni audiences à donner, exempts de jouer sans cesse un +rôle importun sur le grand théâtre du monde, il nous sera plus aisé de +vivre l'un pour l'autre dans cette aimable solitude.</p> + +<p>—Ah! s'écria la colombe, que votre dessein renferme de grandeur et de +délicatesse! Quelque jeune que je sois, hélas! j'ai tant éprouvé de +disgrâces; la fortune, jalouse de mon innocente beauté, m'a persécutée +si opiniâtrement, que je serai ravie de renoncer à tous les biens +qu'elle donne, afin de ne vivre que pour vous. Oui, mon cher prince, j'y +consens: choisissons un pays agréable, et passons sous cette +métamorphose nos plus beaux jours; menons une vie innocente, sans +ambition et sans désirs, que ceux qu'un amour vertueux inspire.</p> + +<p>—C'est moi qui veux vous guider, s'écria l'Amour en descendant du plus +haut de l'Olympe. Un dessein si tendre mérite ma protection.</p> + +<p>—Et la mienne aussi, dit la fée Souveraine qui parut tout d'un coup. Je +viens vous chercher pour m'avancer de quelques moments le plaisir de +vous voir.»</p> + +<p>Le pigeon et la colombe eurent autant de joie que de surprise de ce +nouvel événement.</p> + +<p>«Nous nous mettons sous votre conduite, dit Constancia à la fée.</p> + +<p>—Ne nous abandonnez pas, dit Constancio à l'Amour.</p> + +<p>—Venez, dit-il, à Paphos, l'on y respecte encore ma mère, et l'on y +aime toujours les oiseaux qui lui étaient consacrés.</p> + +<p>—Non, répondit la princesse, nous ne cherchons point le commerce des +hommes: heureux qui peut y renoncer! il nous faut seulement une belle +solitude.»</p> + +<p>La fée aussitôt frappa la terre de sa baguette. L'Amour la frappa d'une +flèche dorée. Ils virent en même temps le plus beau désert de la nature +et le mieux orné de bois, de fleurs, de prairies et de fontaines.</p> + +<p>«Restez-y des millions d'années, s'écria l'Amour. Jurez-vous une +fidélité éternelle en présence de cette merveilleuse fée.</p> + +<p>—Je le jure à ma colombe, s'écria le pigeon.</p> + +<p>—Je le jure à mon pigeon, s'écria la colombe.</p> + +<p>—Votre mariage, dit la fée, ne pouvait être fait par un dieu plus +capable de le rendre heureux. Au reste, je vous promets que si vous vous +lassez de cette métamorphose, je ne vous abandonnerai point, et je vous +rendrai votre première figure.»</p> + +<p>Pigeon et colombe en remercièrent la fée; mais ils l'assurèrent qu'ils +ne l'appelleraient point pour cela; qu'ils avaient trop éprouvé les +malheurs de la vie: ils la prièrent seulement de leur faire venir Ruson, +en cas qu'il ne fût pas mort.</p> + +<p>«Il a changé d'état, dit l'Amour, c'est moi qui l'avait condamné à être +mouton. Il m'a fait pitié, je l'ai rétabli sur le trône d'où je l'avais +arraché.»</p> + +<p>À ces nouvelles, Constancia ne fut plus surprise des jolies choses +qu'elle lui avait vu faire. Elle conjura l'Amour de lui apprendre les +aventures d'un mouton qui lui avait été si cher.</p> + +<p>«Je viendrai vous les dire, répliqua-t-il obligeamment. Pour +aujourd'hui, je suis attendu et souhaité en tant d'endroits, que je ne +sais où j'irai en premier. Adieu, continua-t-il, heureux et tendres +époux, vous pouvez vous vanter d'être les plus sages de mon empire.»</p> + +<p>La fée Souveraine resta quelque temps avec les nouveaux mariés. Elle ne +pouvait assez louer le mépris qu'ils faisaient des grandeurs de la +terre; mais il est bien certain qu'ils prenaient le meilleur parti pour +la tranquillité de la vie. Enfin elle les quitta; l'on a su par elle et +par l'Amour, que le prince Pigeon et la princesse Colombe se sont +toujours aimés fidèlement.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>D'un amour pur nous voyons le destin:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Des troubles renaissants, un espoir incertain,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De tristes accidents, de fatales traverses</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Affligent quelquefois les plus parfaits amants.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>L'amour, qui nous unit par des noeuds si charmants,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Pour conduire au bonheur, a des routes diverses:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Le ciel, en les troublant, assure nos désirs.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Jeunes coeurs, il est vrai, des épreuves si rudes</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vous arrachent des pleurs, vous coûtent des soupirs;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais quand l'amour est pur! peines, inquiétudes,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Sont autant de garants des plus charmants plaisirs.</i><br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_Prince_Marcassin" id="Le_Prince_Marcassin"></a><a href="#table">Le Prince Marcassin</a></h2> + + +<p>Il était une fois un roi et une reine qui vivaient dans une grande +tristesse, parce qu'ils n'avaient point d'enfants: la reine n'était plus +jeune, bien qu'elle fût encore belle, de sorte qu'elle n'osait s'en +promettre: cela l'affligeait beaucoup; elle dormait peu, et soupirait +sans cesse, priant les dieux et toutes les fées de lui être favorables. +Un jour qu'elle se promenait dans un petit bois, après avoir cueilli +quelques violettes et des roses, elle cueillit aussi des fraises; mais +aussitôt qu'elle en eut mangé, elle fut saisie d'un si profond sommeil, +qu'elle se coucha au pied d'un arbre et s'endormit.</p> + +<p>Elle rêva, pendant son sommeil, qu'elle voyait passer en l'air trois +fées qui s'arrêtaient au-dessus de sa tête. La première la regardant en +pitié, dit:</p> + +<p>«Voilà une aimable reine, à qui nous rendrions un service bien +essentiel, si nous la voulions douer d'un enfant.</p> + +<p>—Volontiers, dit la seconde, douez-la, puisque vous êtes notre aînée.</p> + +<p>—Je la doue, continua-t-elle, d'avoir un fils, le plus beau, le plus +aimable, et le mieux aimé qui soit au monde.</p> + +<p>—Et moi, dit l'autre, je la doue de voir ce fils heureux dans ses +entreprises, toujours puissant, plein d'esprit et de justice.»</p> + +<p>Le tour de la troisième étant venu pour douer, elle éclata de rire, et +marmotta plusieurs choses entre ses dents, que la reine n'entendit +point.</p> + +<p>Voilà le songe qu'elle fit. Elle se réveilla au bout de quelques +moments; elle n'aperçut rien en l'air ni dans le jardin. «Hélas! +dit-elle, je n'ai point assez de bonne fortune pour espérer que mon rêve +se trouve véritable: quels remerciements ne ferais-je pas aux dieux et +aux bonnes fées si j'avais un fils!» Elle cueillit encore des fleurs, et +revint au palais plus gaie qu'à l'ordinaire. Le roi s'en aperçut, il la +pria de lui en dire la raison; elle s'en défendit, il la pressa +davantage.</p> + +<p>«Ce n'est point, lui dit-elle, une chose qui mérite votre curiosité; il +n'est question que d'un rêve, mais vous me trouverez bien faible d'y +ajouter quelque sorte de foi.»</p> + +<p>Elle lui raconta qu'elle avait vu en dormant trois fées en l'air, et ce +que deux avaient dit; que la troisième avait éclaté de rire, sans +qu'elle eût pu entendre ce qu'elle marmottait.</p> + +<p>«Ce rêve, dit le roi, me donne comme à vous de la satisfaction; mais +j'ai de l'inquiétude de cette fée de belle humeur, car la plupart sont +malicieuses, et ce n'est pas toujours bon signe quand elles rient.</p> + +<p>—Pour moi, répliqua la reine, je crois que cela ne signifie ni bien ni +mal; mon esprit est occupé du désir que j'ai d'avoir un fils, et il se +forme là-dessus cent chimères: que pourrait-il même lui arriver, en cas +qu'il y eût quelque chose de véritable dans ce que j'ai songé? Il est +doué de tout ce qui se peut de plus avantageux? plût au ciel que j'eusse +cette consolation!»</p> + +<p>Elle se prit à pleurer là-dessus; il l'assura qu'elle lui était si +chère, qu'elle lui tenait lieu de tout.</p> + +<p>Au bout de quelques mois, la reine s'aperçut qu'elle était grosse: tout +le royaume fut averti de faire des voeux pour elle; les autels ne +fumaient plus que des sacrifices qu'on offrait aux dieux pour la +conservation d'un trésor si précieux. Les États assemblés députèrent +pour aller complimenter leurs majestés; tous les princes du sang, les +princesses et les ambassadeurs se trouvèrent aux couches de la reine; la +layette pour ce cher enfant était d'une beauté admirable; la nourrice +excellente. Mais que la joie publique se changea bien en tristesse, +quand au lieu d'un beau prince, l'on vit naître un petit Marcassin! Tout +le monde jeta de grands cris qui effrayèrent fort la reine. Elle demanda +ce que c'était; on ne voulut pas le lui dire, crainte qu'elle ne mourût +de douleur: au contraire, on l'assura qu'elle était mère d'un beau +garçon, et qu'elle avait sujet de s'en réjouir.</p> + +<p>Cependant le roi s'affligeait avec excès; il commanda que l'on mît le +Marcassin dans un sac, et qu'on le jetât au fond de la mer, pour perdre +entièrement l'idée d'une chose si fâcheuse: mais ensuite il en eut +pitié; et pensant qu'il était juste de consulter la reine là-dessus, il +ordonna qu'on le nourrît, et ne parla de rien à sa femme, jusqu'à ce +qu'elle fût assez bien, pour ne pas craindre de la faire mourir par un +grand déplaisir. Elle demandait tous les jours à voir son fils: on lui +disait qu'il était trop délicat pour être transporté de sa chambre à la +sienne, et là-dessus elle se tranquillisait.</p> + +<p>Pour le prince Marcassin, il se faisait nourrir en Marcassin qui a +grande envie de vivre: il fallut lui donner six nourrices, dont il y en +avait trois sèches, à la mode d'Angleterre. Celles-ci lui faisaient +boire à tous moments du vin d'Espagne et des liqueurs, qui lui apprirent +de bonne heure à se connaître aux meilleurs vins. La reine impatiente de +caresser son marmot, dit au roi qu'elle se portait assez bien pour aller +jusqu'à son appartement, et qu'elle ne pouvait plus vivre sans voir son +fils. Le roi poussa un profond soupir; il commanda qu'on apportât +l'héritier de la couronne. Il était emmailloté comme un enfant, dans des +langes de brocart d'or. La reine le prit entre ses bras, et levant une +dentelle frisée qui couvrait sa hure, hélas! que devint-elle à cette +fatale vue? Ce moment pensa être le dernier de sa vie; elle jetait de +tristes regards sur le roi, n'osant lui parler.</p> + +<p>«Ne vous affligez point, ma chère reine, lui dit-il, je ne vous impute +rien de notre malheur; c'est ici, sans doute, un tour de quelque fée +malfaisante, si vous voulez y consentir, je suivrai le premier dessein +que j'ai eu de faire noyer ce petit monstre.</p> + +<p>—Ah! sire, lui dit-elle, ne me consultez point pour une action si +cruelle, je suis la mère de cet infortuné Marcassin, je sens ma +tendresse qui sollicite en sa faveur; de grâce, ne lui faisons point de +mal, il en a déjà trop, ayant dû naître homme, d'être né sanglier.»</p> + +<p>Elle toucha si fortement le roi par ses larmes et par ses raisons, qu'il +lui promit ce qu'elle souhaitait; de sorte que les dames qui élevaient +Marcassinet, commencèrent d'en prendre encore plus de soin; car on +l'avait regardé jusqu'alors comme une bête proscrite, qui servirait +bientôt de nourriture aux poissons. Il est vrai que malgré sa laideur, +on lui remarquait des yeux tout pleins d'esprit; on l'avait accoutumé à +donner son petit pied à ceux qui venaient le saluer, comme les autres +donnent leur main; on lui mettait des bracelets de diamants, et il +faisait toutes ces choses avec assez de grâce.</p> + +<p>La reine ne pouvait s'empêcher de l'aimer; elle l'avait souvent entre +ses bras, le trouvant joli dans le fond de son coeur, car elle n'osait +le dire, de crainte de passer pour folle; mais elle avouait à ses amies +que son fils lui paraissait aimable; elle le couvrait de mille noeuds de +nonpareilles couleur de roses; ses oreilles étaient percées; il avait +une lisière avec laquelle on le soutenait, pour lui apprendre à marcher +sur les pieds de derrière; on lui mettait des souliers et des bas de +soie attachés sur le genou, pour lui faire paraître la jambe plus +longue; on le fouettait quand il voulait gronder: enfin on lui ôtait, +autant qu'il était possible, les manières marcassines.</p> + +<p>Un soir que la reine se promenait et qu'elle le portait à son cou, elle +vint sous le même arbre où elle s'était endormie, et où elle avait rêvé +tout ce que j'ai déjà dit; le souvenir de cette aventure lui revint +fortement dans l'esprit: «Voilà donc, disait-elle, ce prince si beau, si +parfait et si heureux que je devais avoir? Ô songe trompeur, vision +fatale! ô fées, que vous avais-je fait pour vous moquer de moi?» Elle +marmottait ces paroles entre ses dents, lorsqu'elle vit croître tout +d'un coup un chêne, dont il sortit une dame fort parée, qui, la +regardant d'un air affable, lui dit:</p> + +<p>«Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donné le jour à Marcassinet; +je t'assure qu'il viendra un temps où tu le trouveras aimable.»</p> + +<p>La reine la reconnut pour une des trois fées, qui passant en l'air +lorsqu'elle dormait, s'étaient arrêtées et lui avaient souhaité un fils.</p> + +<p>«J'ai de la peine à vous croire, madame, répliqua-t-elle; quelque esprit +que mon fils puisse avoir, qui pourra l'aimer sous une telle figure?»</p> + +<p>La fée lui répliqua encore une fois:</p> + +<p>«Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donné le jour à Marcassinet, +je t'assure qu'il viendra un temps où tu le trouveras aimable.»</p> + +<p>Elle se remit aussitôt dans l'arbre, et l'arbre rentra en terre, sans +qu'il parût même qu'il y en eût eu en cet endroit.</p> + +<p>La reine, fort surprise de cette nouvelle aventure, ne laissa pas de se +flatter que les fées prendraient quelque soin de l'altesse Bestiole: +elle retourna promptement au palais pour en entretenir le roi; mais il +pensa qu'elle avait imaginé ce moyen pour lui rendre son fils moins +odieux.</p> + +<p>«Je vois fort bien, lui dit-elle, à l'air dont vous m'écoutez, que vous +ne me croyez pas; cependant rien n'est plus vrai que tout ce que je +viens de vous raconter.</p> + +<p>—Il est fort triste, dit le roi, d'essuyer les railleries des fées: par +où s'y prendront-elles pour rendre notre enfant autre chose qu'un +sanglier? Je n'y songe jamais sans tomber dans l'accablement.»</p> + +<p>La reine se retira plus affligée qu'elle l'eût encore été; elle avait +espéré que les promesses de la fée adouciraient le chagrin du roi; +cependant il voulait à peine les écouter. Elle se retira, bien résolue +de ne lui plus rien dire de leur fils, et de laisser aux dieux le soin +de consoler son mari.</p> + +<p>Marcassin commença de parler, comme font tous les enfants, il bégayait +un peu; mais cela n'empêchait pas que la reine n'eût beaucoup de plaisir +à l'entendre, car elle craignait qu'il ne parlât de sa vie. Il devenait +fort grand, et marchait souvent sur les pieds de derrière. Il portait de +longues vestes qui lui couvraient les jambes; un bonnet à l'anglaise de +velours noir, pour cacher sa tête, ses oreilles, et une partie de son +groin. À la vérité il lui venait des défenses terribles; ses soies +étaient furieusement hérissées; son regard fier, et le commandement +absolu. Il mangeait dans une auge d'or, où on lui préparait des truffes, +des glands, des morilles, de l'herbe, et l'on n'oubliait rien pour le +rendre propre et poli. Il était né avec un esprit supérieur, et un +courage intrépide. Le roi connaissant son caractère, commença à l'aimer +plus qu'il n'avait fait jusque-là. Il choisit de bons maîtres pour lui +apprendre tout ce qu'on pourrait. Il réussissait mal aux danses +figurées, mais pour le passe-pied et le menuet, où il fallait aller vite +et légèrement, il y faisait des merveilles. À l'égard des instruments, +il connut bien que le luth et le théorbe ne lui convenaient pas; il +aimait la guitare, et jouait joliment de la flûte. Il montait à cheval +avec une disposition et une grâce surprenantes; il ne se passait guère +de jours qu'il n'allât à la chasse, et qu'il ne donnât de terribles +coups de dents aux bêtes les plus féroces et les plus dangereuses. Ses +maîtres lui trouvaient un esprit vif, et toute la facilité possible à se +perfectionner dans les sciences. Il ressentait bien amèrement le +ridicule de sa figure marcassine; de sorte qu'il évitait de paraître aux +grandes assemblées.</p> + +<p>Il passait sa vie dans une heureuse indifférence, lorsqu'étant chez la +reine, il vit entrer une dame de bonne mine, suivie de trois jeunes +filles très aimables. Elle se jeta aux pieds de la reine; elle lui dit +qu'elle venait la supplier de les recevoir auprès d'elle; que la mort de +son mari et de grands malheurs l'avaient réduite à une extrême pauvreté; +que sa naissance et son infortune étaient assez connues de sa majesté, +pour espérer qu'elle aurait pitié d'elle. La reine fut attendrie de les +voir ainsi à ses genoux, elle les embrassa, et leur dit qu'elle recevait +avec plaisir ses trois filles. L'aînée s'appelait Ismène, la seconde +Zélonide, et la cadette Marthesie; qu'elle en prendrait soin; qu'elle ne +se décourageât point; qu'elle pouvait rester dans le palais, où l'on +aurait beaucoup d'égards pour elle et qu'elle comptât sur son amitié. La +mère, charmée des bontés de la reine, baisa mille fois ses mains, et se +trouva tout d'un coup dans une tranquillité qu'elle ne connaissait pas +depuis longtemps.</p> + +<p>La beauté d'Ismène fit du bruit à la cour, et toucha sensiblement un +jeune chevalier, nommé Coridon, qui ne brillait pas moins de son côté +qu'elle brillait du sien. Ils furent frappés presque en même temps d'une +secrète sympathie qui les attacha l'un à l'autre. Le chevalier était +infiniment aimable; il plut, on l'aima. Et comme c'était un parti très +avantageux pour Ismène, la reine s'aperçut avec plaisir des soins qu'il +lui rendait, et du compte qu'elle lui en tenait. Enfin on parla de leur +mariage; tout semblait y concourir. Ils étaient nés l'un pour l'autre, +et Coridon n'oubliait rien de toutes ces fêtes galantes, et de tous ces +soins empressés qui engagent fortement un coeur déjà prévenu.</p> + +<p>Cependant le prince avait ressenti le pouvoir d'Ismène dès qu'il l'avait +vue, sans oser lui déclarer sa passion. «Ah! Marcassin, Marcassin, +s'écriait-il en se regardant dans un miroir, serait-il bien possible +qu'avec une figure si disgraciée, tu osasses te promettre quelque +sentiment favorable de la belle Ismène? Il faut se guérir, car de tous +les malheurs, le plus grand, c'est d'aimer sans être aimé.» Il évitait +très soigneusement de la voir; et comme il n'en pensait pas moins à +elle, il tomba dans une affreuse mélancolie: il devint si maigre que les +os lui perçaient la peau. Mais il eut une grande augmentation +d'inquiétude, quand il apprit que Coridon recherchait ouvertement +Ismène; qu'elle avait pour lui beaucoup d'estime, et qu'avant qu'il fût +peu, le roi et la reine feraient la fête de leurs noces.</p> + +<p>À ces nouvelles, il sentit que son amour augmentait, et que son +espérance diminuait, car il lui semblait moins difficile de plaire à +Ismène indifférente, qu'à Ismène prévenue pour Coridon. Il comprit +encore que son silence achevait de le perdre; de sorte qu'ayant cherché +un moment favorable pour l'entretenir, il le trouva. Un jour qu'elle +était assise sous un agréable feuillage, où elle chantait quelques +paroles que son amant avait faites pour elle, Marcassin l'aborda tout +ému, et s'étant placé auprès d'elle, il lui demanda s'il était vrai, +comme on lui avait dit, qu'elle allait épouser Coridon? Elle répliqua +que la reine lui avait ordonné de recevoir ses assiduités, et +qu'apparemment cela devait avoir quelque suite.</p> + +<p>«Ismène, lui dit-il, en se radoucissant, vous êtes si jeune, que je ne +croyais pas que l'on pensât à vous marier; si je l'avais su, je vous +aurais proposé le fils unique d'un grand roi, qui vous aime, et qui +serait ravi de vous rendre heureuse.»</p> + +<p>À ces mots, Ismène pâlit: elle avait déjà remarqué que Marcassin, qui +était naturellement assez farouche, lui parlait avec plaisir; qu'il lui +donnait toutes les truffes que son instinct marcassinique lui faisait +trouver dans la forêt, et qu'il la régalait des fleurs dont son bonnet +était ordinairement orné. Elle eut une grande peur qu'il ne fût le +prince dont il parlait, et elle lui répondit:</p> + +<p>«Je suis bien aise, seigneur, d'avoir ignoré les sentiments du fils de +ce grand roi; peut-être que ma famille, plus ambitieuse que je ne le +suis, aurait voulu me contraindre à l'épouser; et je vous avoue +confidemment que mon coeur est si prévenu pour Coridon, qu'il ne +changera jamais.</p> + +<p>—Quoi! répliqua-t-il, vous refuseriez une tête couronnée qui mettrait +sa fortune à vous plaire?</p> + +<p>—Il n'y a rien que je ne refuse, lui dit-elle; j'ai plus de tendresse +que d'ambition; et je vous conjure, seigneur, puisque vous avez commerce +avec ce prince, de l'engager à me laisser en repos.</p> + +<p>—Ah! scélérate, s'écria l'impatient Marcassin, vous ne connaissez que +trop le prince dont je vous parle! Sa figure vous déplaît; vous ne +voudriez pas avoir le nom de reine Marcassine; vous avez juré une +fidélité éternelle à votre chevalier; songez cependant, songez à la +différence qui est entre nous; je ne suis pas un Adonis, j'en conviens, +mais je suis un sanglier redoutable; la puissance suprême vaut bien +quelques petits agréments naturels: Ismène, pensez-y, ne me désespérez +pas.»</p> + +<p>En disant ces mots, ses yeux paraissaient tout de feu, et ses longues +défenses faisaient l'une contre l'autre un bruit dont cette pauvre fille +tremblait.</p> + +<p>Marcassin se retira. Ismène, affligée, répandit un torrent de larmes, +lorsque Coridon se rendit auprès d'elle. Ils n'avaient connu, jusqu'à ce +jour, que les douceurs d'une tendresse mutuelle; rien ne s'était opposé +à ses progrès, et ils avaient lieu de se promettre qu'elle serait +bientôt couronnée. Que devint ce jeune amant, quand il vit la douleur de +sa belle maîtresse! Il la pressa de lui en apprendre le sujet. Elle le +voulut bien, et l'on ne saurait représenter le trouble que lui causa +cette nouvelle.</p> + +<p>«Je ne suis point capable, lui dit-il, d'établir mon bonheur aux dépens +du vôtre; l'on vous offre une couronne, il faut que vous l'acceptiez.</p> + +<p>—Que je l'accepte, grands dieux! s'écria-t-elle. Que je vous oublie, et +que j'épouse un monstre? Que vous ai-je fait, hélas! pour vous obliger +de me donner des conseils si contraires à notre amitié et à notre +repos?»</p> + +<p>Coridon était saisi à un tel point, qu'il ne pouvait lui répondre; mais +les larmes qui coulaient de ses yeux, marquaient assez l'état de son +âme. Ismène, pénétrée de leur commune infortune, lui dit cent et cent +fois qu'elle ne changerait pas, quand il s'agirait de tous les rois de +la terre; et lui, touché de cette générosité, lui dit cent et cent fois +qu'il fallait le laisser mourir de chagrin, et monter sur le trône qu'on +lui offrait.</p> + +<p>Pendant que cette contestation se passait entre eux, Marcassin était +chez la reine, à laquelle il dit que l'espérance de guérir de la passion +qu'il avait prise pour Ismène l'avait obligé à se taire, mais qu'il +avait combattu inutilement; qu'elle était sur le point d'être mariée; +qu'il ne se sentait pas la force de soutenir une telle disgrâce, et +qu'enfin il voulait l'épouser ou mourir. La reine fut bien surprise +d'entendre que le sanglier était amoureux.</p> + +<p>«Songes-tu à ce que tu dis? lui répliqua-t-elle. Qui voudra de toi, mon +fils, et quels enfants peux-tu espérer?</p> + +<p>—Ismène est si belle, dit-il, qu'elle ne saurait avoir de vilains +enfants; et quand ils me ressembleraient, je suis résolu à tout, plutôt +que de la voir entre les bras d'un autre.</p> + +<p>—As-tu si peu de délicatesse, continua la reine, que de vouloir une +fille dont la naissance est inférieure à la tienne?</p> + +<p>—Et qui sera la souveraine, répliqua-t-il, assez peu délicate pour +vouloir un malheureux cochon comme moi?</p> + +<p>—Tu te trompes, mon fils, ajouta la reine; les princesses moins que les +autres ont la liberté de choisir; nous te ferons peindre plus beau que +l'amour même. Quand le mariage sera fait, et que nous la tiendrons, il +faudra bien qu'elle nous reste.</p> + +<p>—Je ne suis pas capable, dit-il, de faire une telle supercherie: je +serais au désespoir de rendre ma femme malheureuse.</p> + +<p>—Peux-tu croire, s'écria la reine, que celle que tu veux ne le soit pas +avec toi? Celui qui l'aime est aimable; et si le rang est différent +entre le souverain et le sujet, la différence n'est pas moins entre un +sanglier et l'homme du monde le plus charmant.</p> + +<p>—Tant pis pour moi, madame, répliqua Marcassin, ennuyé des raisons +qu'elle lui alléguait; j'ose dire que vous devriez moins qu'un autre me +représenter mon malheur: pourquoi m'avez-vous fait cochon? N'y a-t-il +pas de l'injustice à me reprocher une chose dont je ne suis pas la +cause?</p> + +<p>—Je ne te fais point de reproches, ajouta la reine tout attendrie, je +veux seulement te représenter que si tu épouses une femme qui ne t'aime +pas, tu seras malheureux, et tu feras son supplice: si tu pouvais +comprendre ce qu'on souffre dans ces unions forcées, tu ne voudrais +point en courir le risque: ne vaut-il pas mieux demeurer seul en paix?</p> + +<p>—Il faudrait avoir plus d'indifférence que je n'en ai, madame, lui +dit-il; je suis touché pour Ismène; elle est douce, et je me flatte +qu'un bon procédé avec elle, et la couronne qu'elle doit espérer, la +fléchiront: quoi qu'il en soit, s'il est de ma destinée de n'être point +aimé, j'aurai le plaisir de posséder une femme que j'aime.»</p> + +<p>La reine le trouva si fortement attaché à ce dessein, qu'elle perdit +celui de l'en détourner; elle lui promit de travailler à ce qu'il +souhaitait, et sur-le-champ, elle envoya quérir la mère d'Ismène: elle +connaissait son humeur; c'était une femme ambitieuse, qui aurait +sacrifié ses filles à des avantages au-dessous de celui de régner. Dès +que la reine lui eut dit qu'elle souhaitait que Marcassin épousât +Ismène, elle se jeta à ses pieds, et l'assura que ce serait le jour +qu'elle voudrait choisir.</p> + +<p>«Mais, lui dit la reine, son coeur est engagé, nous lui avons ordonné de +regarder Coridon comme un homme qui lui était destiné.</p> + +<p>—Eh bien, madame, répondit la vieille mère, nous lui ordonnerons de le +regarder à l'avenir comme un homme qu'elle n'épousera pas.</p> + +<p>—Le coeur ne consulte pas toujours la raison, ajouta la reine; quand il +s'est une fois déterminé, il est difficile de le soumettre.</p> + +<p>—Si son coeur avait d'autres volontés que les miennes, dit-elle, je le +lui arracherais sans miséricorde.»</p> + +<p>La reine la voyant si résolue, crut bien qu'elle pouvait se reposer sur +elle du soin de faire obéir sa fille.</p> + +<p>En effet, elle courut dans la chambre d'Ismène. Cette pauvre fille ayant +su que la reine avait envoyé quérir sa mère, attendait son retour avec +inquiétude; et il est aisé d'imaginer combien elle augmenta, quand elle +lui dit d'un air sec et résolu, que la reine l'avait choisie pour en +faire sa belle-fille, qu'elle lui défendait de parler jamais à Coridon, +et que si elle n'obéissait pas, elle l'étranglerait. Ismène n'osa rien +répondre à cette menace, mais elle pleurait amèrement, et le bruit se +répandit aussitôt qu'elle allait épouser le marcassin royal, car la +reine, qui l'avait fait agréer au roi, lui envoya des pierreries pour +s'en parer quand elle viendrait au palais.</p> + +<p>Coridon, accablé de désespoir, vint la trouver et lui parla, malgré +toutes les défenses qu'on avait faites de le laisser entrer. Il parvint +jusqu'à son cabinet; il la trouva couchée sur un lit de repos, le visage +tout couvert de ses larmes. Il se jeta à genoux auprès d'elle, et lui +prit la main.</p> + +<p>«Hélas, dit-il, charmante Ismène! vous pleurez mes malheurs!</p> + +<p>—Ils sont communs entre nous, répondit-elle; vous savez, cher Coridon, +à quoi je suis condamnée; je ne puis éviter la violence qu'on veut me +faire que par ma mort. Oui, je saurai mourir, je vous en assure, plutôt +que de n'être pas à vous.</p> + +<p>—Non, vivez, lui dit-il, vous serez reine, peut-être vous +accoutumerez-vous avec cet affreux prince.</p> + +<p>—Cela n'est pas en mon pouvoir, lui dit-elle, je n'envisage rien au +monde de plus terrible qu'un tel époux; sa couronne n'adoucit point mes +douleurs.</p> + +<p>—Les dieux, continua-t-il, vous préservent d'une résolution si funeste, +aimable Ismène! elle ne convient qu'à moi. Je vais vous perdre; vous +n'êtes pas capable de résister à ma juste douleur.</p> + +<p>—Si vous mourez, reprit-elle, je ne vous survivrai pas, et je sens +quelque consolation à penser qu'au moins la mort nous unira.»</p> + +<p>Ils parlaient ainsi, lorsque Marcassin les vint surprendre. La reine lui +ayant raconté ce qu'elle avait fait en sa faveur, il courut chez Ismène +pour lui découvrir sa joie; mais la présence de Coridon la troubla au +dernier point. Il était d'humeur jalouse et peu patiente. Il lui ordonna +d'un air où il entrait beaucoup du sanglier de sortir, et de ne jamais +paraître à la cour.</p> + +<p>«Que prétendez-vous donc, cruel prince? s'écria Ismène, en arrêtant +celui qu'elle aimait. Croyez-vous le bannir de mon coeur comme de ma +présence? Non! il y est trop bien gravé. N'ignorez donc plus votre +malheur, vous qui faites le mien: voilà celui seul qui peut m'être cher; +je n'ai que de l'horreur pour vous.</p> + +<p>—Et moi, barbare, dit Marcassin, je n'ai que de l'amour pour toi; il +est inutile que tu me découvres toute ta haine, tu n'en seras pas moins +ma femme, et tu en souffriras davantage.»</p> + +<p>Coridon, au désespoir d'avoir attiré à sa maîtresse ce nouveau +déplaisir, sortit dans le moment que la mère d'Ismène venait la +quereller; elle assura le prince que sa fille allait oublier Coridon +pour jamais, et qu'il ne fallait point retarder des noces si agréables. +Marcassin, qui n'en avait pas moins d'envie qu'elle, dit qu'il allait +régler le jour avec la reine, parce que le roi lui laissait le soin de +cette grande fête. Il est vrai qu'il n'avait pas voulu s'en mêler, parce +que ce mariage lui paraissait désagréable et ridicule, étant persuadé +que la race marcassinique allait se perpétuer dans la maison royale. Il +était affligé de la complaisance aveugle que la reine avait pour son +fils.</p> + +<p>Marcassin craignait que le roi ne se repentît du consentement qu'il +avait donné à ce qu'il souhaitait; ainsi l'on se hâta de préparer tout +pour cette cérémonie. Il se fit faire des rhingraves, des canons, un +pourpoint parfumé; car il avait toujours une petite odeur que l'on +soutenait avec peine. Son manteau était brodé de pierreries, sa perruque +d'un blond d'enfant, et son chapeau couvert de plumes. Il ne s'est +peut-être jamais vu une figure plus extraordinaire que la sienne; et à +moins que d'être destinée au malheur de l'épouser, personne ne pouvait +le regarder sans rire. Mais, hélas, que la jeune Ismène en avait peu +d'envie; on lui promettait inutilement des grandeurs, elle les +méprisait, et ne ressentait que la fatalité de son étoile.</p> + +<p>Coridon la vit passer pour aller au temple: on l'eût prise pour une +belle victime que l'on va égorger. Marcassin, ravi, la pria de bannir +cette profonde tristesse dont elle paraissait accablée, parce qu'il +voulait la rendre si heureuse, que toutes les reines de la terre lui +porteraient envie.</p> + +<p>«J'avoue, continua-t-il, que je ne suis pas beau; mais l'on dit que tous +les hommes ont quelque ressemblance avec des animaux: je ressemble plus +qu'un autre à un sanglier, c'est ma bête: il ne faut pas pour cela m'en +trouver moins aimable, car j'ai le coeur plein de sentiments, et touché +d'une forte passion pour vous.»</p> + +<p>Ismène, sans lui répondre, le regardait d'un air si dédaigneux; elle +levait les épaules, et lui laissait deviner tout ce qu'elle ressentait +d'horreur pour lui. Sa mère était derrière elle, qui lui faisait mille +menaces:</p> + +<p>«Malheureuse! lui disait-elle, tu veux donc nous perdre en te perdant; +ne crains-tu point que l'amour du prince ne se tourne en fureur?»</p> + +<p>Ismène occupée de son déplaisir, ne faisait pas même attention à ces +paroles. Marcassin, qui la menait par la main, ne pouvait s'empêcher de +sauter et de danser, lui disant à l'oreille mille douceurs. Enfin, la +cérémonie étant achevée, après que l'on eut crié trois fois: «Vive le +prince Marcassin, vive la princesse Marcassine», l'époux ramena son +épouse au palais, où tout était préparé pour faire un repas magnifique. +Le roi et la reine s'étant placés, la mariée s'assit vis-à-vis du +Sanglier, qui la dévorait des yeux, tant il la trouvait belle; mais elle +était ensevelie dans une si profonde tristesse, qu'elle ne voyait rien +de ce qui se passait, et elle n'entendait point la musique qui faisait +grand bruit.</p> + +<p>La reine la tira par la robe, et lui dit à l'oreille:</p> + +<p>«Ma fille, quittez cette sombre mélancolie, si vous voulez nous plaire; +il semble que c'est moins ici le jour de vos noces que celui de votre +enterrement.</p> + +<p>—Plaise aux dieux, madame, lui dit-elle, que ce soit le dernier de ma +vie! vous m'aviez ordonné d'aimer Coridon, il avait plutôt reçu mon +coeur de votre main que de mon choix: mais, hélas! si vous avez changé +pour lui, je n'ai point changé comme vous.</p> + +<p>—Ne parlez pas ainsi, répliqua la reine, j'en rougis honte et de dépit; +souvenez-vous de l'honneur que vous fait mon fils, et de la +reconnaissance que vous lui devez.»</p> + +<p>Ismène ne répondit rien, elle laissa doucement tomber sa tête sur son +sein, et s'ensevelit dans sa première rêverie.</p> + +<p>Marcassin était très affligé de connaître l'aversion que sa femme avait +pour lui; il y avait bien des moments où il aurait souhaité que son +mariage n'eût pas été fait: il voulait même le rompre sur-le-champ, mais +son coeur s'y opposait. Le bal commença; les soeurs d'Ismène y +brillèrent fort; elles s'inquiétaient peu de ses chagrins, et elles +concevaient avec plaisir l'éclat que leur donnait cette alliance. La +mariée dansa avec Marcassin; et c'était effectivement une chose +épouvantable de voir sa figure, et encore plus épouvantable d'être sa +femme. Toute la cour était si triste, que l'on ne pouvait témoigner de +joie. Le bal dura peu; l'on conduisit la princesse dans son appartement; +après qu'on l'eut déshabillée en cérémonie, la reine se retira. +L'amoureux Marcassin se mit promptement au lit. Ismène dit qu'elle +voulait écrire une lettre, et elle entra dans son cabinet, dont elle +ferma la porte, quoique Marcassin lui criât qu'elle écrivît promptement, +et qu'il n'était guère l'heure de commencer des dépêches.</p> + +<p>Hélas! en entrant dans ce cabinet, quel spectacle se présenta tout d'un +coup aux yeux d'Ismène! C'était l'infortuné Coridon, qui avait gagné une +de ses femmes pour lui ouvrir la porte du degré dérobé, par où il entra. +Il tenait un poignard dans sa main.</p> + +<p>«Non, dit-il, charmante princesse, je ne viens point ici pour vous faire +des reproches de m'avoir abandonné: vous juriez dans le commencement de +nos tendres amours, que votre coeur ne changerait jamais: vous avez, +malgré cela, consenti à me quitter, et j'en accuse les dieux plutôt que +vous; mais ni vous, ni les dieux ne pouvez me faire supporter un si +grand malheur: en vous perdant, princesse, je dois cesser de vivre.»</p> + +<p>À peine ces derniers mots étaient proférés, qu'il s'enfonça son poignard +dans le coeur.</p> + +<p>Ismène n'avait pas eu le temps de lui répondre.</p> + +<p>«Tu meurs, cher Coridon, s'écria-t-elle douloureusement, je n'ai plus +rien à ménager dans le monde; les grandeurs me seraient odieuses; la +lumière du jour me deviendrait insupportable.»</p> + +<p>Elle ne dit que ce peu de paroles; puis du même poignard qui fumait +encore du sang de Coridon, elle se donna un coup dans le sein, et tomba +sans vie.</p> + +<p>Marcassin attendait trop impatiemment la belle Ismène, pour ne se pas +apercevoir qu'elle tardait longtemps à revenir; il l'appelait de toute +sa force, sans qu'elle lui répondît. Il se fâcha beaucoup, et se levant +avec sa robe de chambre, il courut à la porte du cabinet, qu'il fit +enfoncer. Il y entra le premier: hélas! quelle fut sa surprise, de +trouver Ismène et Coridon dans un état si déplorable; il pensa mourir de +tristesse et de rage; ses sentiments, confondus entre l'amour et la +haine, le tourmentaient tour à tour. Il adorait Ismène, mais il +connaissait qu'elle ne s'était tuée que pour rompre tout d'un coup +l'union qu'ils venaient de contracter. L'on courut dire au roi et à la +reine ce qui se passait dans l'appartement du prince; tout le palais +retentît de cris; Ismène était aimée, et Coridon estimé. Le roi ne se +releva point; il ne pouvait entrer aussi tendrement que la reine dans +les aventures de Marcassin: il lui laissa le soin de le consoler.</p> + +<p>Elle fit mettre au lit; elle mêla ses larmes aux siennes; et quand il +lui laissa le temps de parler, et qu'il cessa pour un moment ses +plaintes, elle tâcha de lui faire concevoir qu'il était heureux d'être +délivré d'une personne qui ne l'aurait jamais aimé, et qui avait le +coeur rempli d'une forte tendresse; qu'il est presque impossible de bien +effacer une grande passion, et qu'elle était persuadée qu'il devait se +trouver heureux l'avoir perdue.</p> + +<p>«N'importe, s'écria-t-il, je voudrais la posséder, dût-elle m'être +infidèle; je ne peux dire qu'elle ait cherché à me tromper par des +caresses feintes; elle m'a toujours montré son horreur pour moi, je suis +cause de sa mort; et que n'ai-je pas à me reprocher là-dessus?»</p> + +<p>La reine le vit si affligé, qu'elle laissa auprès de lui les personnes +qui lui étaient les plus agréables, et elle se retira dans sa chambre.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut couchée, elle rappela dans son esprit tout ce qui lui +était arrivé depuis le rêve où elle avait vu les trois fées. «Que leur +ai-je fait, disait-elle, pour les obliger à m'envoyer des afflictions si +amères? J'espérais un fils aimable et charmant, elles l'ont doué de +marcassinerie, c'est un monstre dans la nature: la malheureuse Ismène a +mieux aimé se tuer que de vivre avec lui. Le roi n'a pas eu un moment de +joie depuis la naissance de ce prince infortuné; et pour moi, je suis +accablée de tristesse toutes les fois que je le vois.»</p> + +<p>Comme elle parlait ainsi en elle-même, elle aperçut une grande lueur +dans sa chambre, et reconnut près de son lit la fée qui était sortie du +tronc d'un arbre dans le bois, qui lui dit:</p> + +<p>«Ô reine! pourquoi ne veux-tu pas me croire? Ne t'ai-je pas assurée que +tu recevras beaucoup de satisfaction de ton Marcassin? Doutes-tu de ma +sincérité?</p> + +<p>—Hé! qui n'en douterait, dit-elle; je n'ai encore rien vu qui réponde à +la moindre de vos paroles! Que ne me laissiez-vous le reste de ma vie +sans héritier, plutôt que de m'en faire avoir un comme celui-là?</p> + +<p>—Nous sommes trois soeurs, répliqua la fée; il y en a deux bonnes, +l'autre gâte presque toujours le bien que nous faisons: c'est elle que +tu vis rire lorsque tu dormais; sans nous, tes peines seraient encore +plus longues, mais elles auront un terme.</p> + +<p>—Hélas! ce sera par la fin de ma vie, ou par celle de mon Marcassin! +dit la reine.</p> + +<p>—Je ne puis t'en instruire, reprit la fée; il m'est seulement permis de +te soulager par quelque espérance.»</p> + +<p>Aussitôt elle disparut. La chambre demeura parfumée d'une odeur +agréable, et la reine se flatta de quelque changement favorable.</p> + +<p>Marcassin prit le grand deuil: il passa bien des jours enfermé dans son +cabinet, et griffonna plusieurs cahiers, qui contenaient de sensibles +regrets pour la perte qu'il avait faite; il voulut même que l'on gravât +ces vers sur le tombeau de sa femme:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Destin rigoureux, loi cruelle!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ismène, tu descends dans la nuit éternelle:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Tes yeux, dont tous les coeurs devaient être charmés,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Tes yeux sont pour jamais fermés.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Destin rigoureux, loi cruelle!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ismène, tu descends dans la nuit éternelle.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Tout le monde fut surpris qu'il conservât un souvenir si tendre pour une +personne qui lui avait témoigné tant d'aversion. Il entra peu à peu dans +la société des dames, et fut frappé des charmes de Zélonide: c'était la +soeur d'Ismène, qui n'était pas moins agréable qu'elle, et qui lui +ressemblait beaucoup; cette ressemblance le flatta. Lorsqu'il +l'entretint, il lui trouva de l'esprit et de la vivacité; il crut que si +quelque chose pouvait le consoler de la perte d'Ismène, c'était la jeune +Zélonide. Elle lui faisait mille honnêtetés, car il ne lui entrait pas +dans l'esprit qu'il voulût l'épouser; mais cependant il en prit la +résolution. Et un jour que la reine était seule dans son cabinet, il s'y +rendit avec un air plus gai qu'à son ordinaire:</p> + +<p>«Madame, lui dit-il, je viens vous demander une grâce, et vous supplier +en même temps de ne me point détourner de mon dessein; car rien au monde +ne saurait m'ôter l'envie de me remarier; donnez-y les mains, je vous en +conjure: je veux épouser Zélonide; parlez-en au roi, afin que cette +affaire ne tarde pas.</p> + +<p>—Ah! mon fils, dit la reine, quel est donc ton dessein? as-tu déjà +oublié le désespoir d'Ismène, et sa mort tragique? comment te promets-tu +que sa soeur t'aimera davantage? es-tu plus aimable que tu n'étais, +moins sanglier, moins affreux? Rends-toi justice, mon fils, ne donne +point tous les jours des spectacles nouveaux: quand on est fait comme +toi, l'on doit se cacher.</p> + +<p>J'y consens, madame, répondit Marcassin, c'est pour me cacher que je +veux une compagne; les hiboux trouvent des chouettes, les crapauds des +grenouilles, les serpents des couleuvres; suis-je donc au-dessous de ces +vilaines bêtes? mais vous cherchez à m'affliger; il me semble cependant +qu'un Marcassin a plus de mérite que tout ce que je viens de nommer.</p> + +<p>—Hélas! mon cher enfant, dit la reine, les dieux me sont témoins de +l'amour que j'ai pour toi, et du déplaisir dont je suis accablée en +voyant ta figure! Lorsque je t'allègue tant de raisons, ce n'est point +que je cherche à t'affliger; je voudrais, quand tu auras une femme, +qu'elle fût capable de t'aimer autant que je t'aime; mais il y a de la +différence entre les sentiments d'une épouse et ceux d'une mère.</p> + +<p>—Ma résolution est fixe, dit Marcassin; je vous supplie, madame, de +parler dès aujourd'hui au roi et à la mère de Zélonide, afin que mon +mariage se fasse au plus tôt.»</p> + +<p>La reine lui en donna sa parole; mais quand elle en entretint le roi, il +lui dit qu'elle avait des faiblesses pitoyables pour son fils; qu'il +était bien certain de voir arriver encore quelques catastrophes d'un +mariage si mal réglé. Bien que la reine en fût aussi persuadée que lui, +elle ne se rendit pas pour cela, voulant tenir à son fils la parole +qu'elle lui avait donnée; de sorte qu'elle pressa si fort le roi, qu'en +étant fatigué, il lui dit qu'elle fît donc ce qu'elle voulait faire; que +s'il lui en arrivait du chagrin, elle n'en accuserait que sa +complaisance.</p> + +<p>La reine étant revenue dans son appartement, y trouva Marcassin qui +l'attendait avec la dernière impatience; elle lui dit qu'il pouvait +déclarer ses sentiments à Zélonide; que le roi consentait à ce qu'elle +désirait, pourvu qu'elle y consentît elle-même, parce qu'il ne voulait +pas que l'autorité dont il était revêtu servît à faire des malheureux.</p> + +<p>«Je vous assure, madame, lui dit Marcassin avec un air fanfaron, que +vous êtes la seule qui pensiez si désavantageusement de moi; je ne vois +personne qui ne me loue, et ne me fasse apercevoir que j'ai mille bonnes +qualités.</p> + +<p>—Tels sont les courtisans, dit la reine, et telle est la condition des +princes, les uns louent toujours, les autres sont toujours loués; +comment connaître ses défauts dans un tel labyrinthe? Ah! que les grands +seraient heureux, s'ils avaient des amis plus attachés à leur personne +qu'à leur fortune!</p> + +<p>—Je ne sais, madame, repartit Marcassin, s'ils seraient heureux de +s'entendre dire des vérités désagréables; de quelque condition qu'on +soit, l'on ne les aime point; par exemple, à quoi sert que vous me +mettiez toujours devant les yeux qu'il n'y a point de différence entre +un sanglier et moi, que je fais peur, que je dois me cacher? n'ai-je pas +de l'obligation à ceux qui adoucissent là-dessus ma peine, qui me font +des mensonges favorables, et qui me cachent les défauts que vous êtes si +soigneuse de me découvrir?</p> + +<p>—Ô source d'amour-propre! s'écria la reine, de quelque côté qu'on jette +les yeux, on en trouve toujours. Oui, mon fils, vous êtes beau, vous +êtes joli, je vous conseille encore de donner pension à ceux qui vous en +assurent.</p> + +<p>—Madame, dit Marcassin, je n'ignore point mes disgrâces; j'y suis +peut-être plus sensible qu'un autre; mais je ne suis point le maître de +me faire ni plus grand ni plus droit; de quitter ma hure de sanglier +pour prendre une tête d'homme, ornée de longs cheveux: je consens qu'on +me reprenne sur la mauvaise humeur, l'inégalité, l'avarice, enfin sur +toutes les choses qui peuvent se corriger: mais à l'égard de ma +personne, vous conviendrez, s'il vous plaît, que je suis à plaindre, et +non pas à blâmer.»</p> + +<p>La reine voyant qu'il se chagrinait, lui dit que puisqu'il était si +entêté de se marier, il pouvait voir Zélonide, et prendre des mesures +avec elle.</p> + +<p>Il avait trop envie de finir la conversation, pour demeurer davantage +avec sa mère. Il courut chez Zélonide: il entra sans façon dans sa +chambre; et l'ayant trouvée dans son cabinet, il l'embrassa, et lui dit:</p> + +<p>«Ma petite soeur, je viens t'apprendre une nouvelle, qui sans doute ne +te déplaira pas; je veux te marier.</p> + +<p>—Seigneur, lui dit-elle, quand je serai mariée de votre main, je +n'aurai rien à souhaiter.</p> + +<p>—Il s'agit, continua-t-il, d'un des plus grands seigneurs du royaume; +mais il n'est pas beau.</p> + +<p>—N'importe, dit-elle, ma mère a tant de dureté pour moi, que je serai +trop heureuse de changer de condition.</p> + +<p>—Celui dont je te parle, ajouta le prince, me ressemble beaucoup.</p> + +<p>Zélonide le regarda avec attention, et parut étonnée.</p> + +<p>—Tu gardes le silence, ma petite soeur, lui dit-il, est-ce de joie ou +de chagrin?</p> + +<p>—Je ne me souviens point, seigneur, répliqua-t-elle, d'avoir vu +personne à la cour qui vous ressemble.</p> + +<p>—Quoi! dit-il, tu ne peux deviner que je veux te parler de moi? Oui, ma +chère enfant, je t'aime, et je viens t'offrir de partager mon coeur et +la couronne avec toi.</p> + +<p>—Ô dieux! qu'entends-je? s'écria douloureusement Zélonide.</p> + +<p>—Ce que tu entends, ingrate, dit Marcassin, tu entends la chose du +monde qui devrait te donner le plus de satisfaction; peux-tu jamais +espérer d'être reine? J'ai la bonté de jeter les yeux sur toi; songe à +mériter mon amour, et n'imite pas les extravagances d'Ismène.</p> + +<p>—Non, lui dit-elle, ne craignez pas que j'attente sur mes jours comme +elle: mais, seigneur, il y a tant de personnes plus aimables et plus +ambitieuses que moi; que n'en choisissez-vous une qui comprenne mieux +que je ne fais l'honneur que vous me destinez? Je vous avoue que je ne +souhaite qu'une vie tranquille et retirée, laissez-moi la maîtresse de +mon sort.</p> + +<p>—Tu ne mérites guère les violences que je te fais, s'écria-t-il, pour +t'élever sur le trône; mais une fatalité qui m'est inconnue, me force à +t'épouser.»</p> + +<p>Zélonide ne lui répondit que par ses larmes.</p> + +<p>Il la quitta rempli de douleur, et alla trouver sa belle-mère pour lui +découvrir ses intentions, afin qu'elle disposât Zélonide à faire de +bonne grâce ce qu'il désirait. Il lui raconta ce qui venait de se passer +entre eux, et la répugnance qu'elle avait témoignée pour un mariage qui +faisait sa fortune et celle de toute sa maison. L'ambitieuse mère +comprit assez les avantages qu'elle en pouvait recevoir; et +lorsqu'Ismène se tua, elle en fut bien plus affligée par rapport à ses +intérêts, que par rapport à la tendresse qu'elle avait pour elle. Elle +ressentit une extrême joie, que le crasseux Marcassin voulût prendre une +nouvelle alliance dans sa famille. Elle se jeta à ses pieds; elle +l'embrassa, et lui rendit mille grâces pour un honneur qui la touchait +si sensiblement. Elle l'assura que Zélonide lui obéirait, ou qu'elle la +poignarderait à ses yeux.</p> + +<p>«Je vous avoue, dit Marcassin, que j'ai de la peine à lui faire +violence; mais si j'attends qu'on me jette des coeurs à la tête, +j'attendrai le reste de ma vie; toutes les belles me trouvent laid: je +suis cependant résolu de n'épouser qu'une fille aimable.</p> + +<p>—Vous avez raison, seigneur, répliqua la maligne vieille, il faut vous +satisfaire; si elles sont mécontentes, c'est qu'elles ne connaissent +point leurs véritables avantages.»</p> + +<p>Elle fortifia si fort Marcassin, qu'il lui dit que c'était donc une +chose résolue, et qu'il serait sourd aux larmes et aux prières de +Zélonide. Il retourna chez lui choisir tout ce qu'il avait de plus +magnifique, et l'envoya à sa maîtresse. Comme sa mère était présente +lorsqu'on lui offrit des corbeilles d'or remplies de bijoux, elle n'osa +les refuser; mais elle marqua une grande indifférence pour ce qu'on lui +présentait, excepté pour un poignard, dont la garde était garnie de +diamants. Elle le prit plusieurs fois, et le mit à sa ceinture, parce +que les dames en ce pays-là en portaient ordinairement.</p> + +<p>Puis elle dit:</p> + +<p>«Je suis trompée si ce n'est ce même poignard qui a percé le sein de ma +pauvre soeur?</p> + +<p>—Nous ne le savons point, madame, lui dirent ceux à qui elle parlait; +mais si vous avez cette opinion, il ne faut jamais le voir.</p> + +<p>—Au contraire, dit-elle, je loue son courage; heureuse qui en a assez +pour l'imiter!</p> + +<p>—Ah! ma soeur, s'écria Marthesie, quelles funestes pensées roulent dans +votre esprit! voulez-vous mourir?</p> + +<p>—Non! répondit Zélonide d'un air ferme, l'autel n'est pas digne d'une +telle victime; mais j'atteste les dieux que...»</p> + +<p>Elle n'en put dire davantage, ses larmes étouffèrent ses plaintes et sa +voix.</p> + +<p>L'amoureux Marcassin ayant été informé de la manière dont Zélonide avait +reçu son présent, s'indigna si fort contre elle, qu'il fut sur le point +de rompre, et de ne la revoir de sa vie. Mais soit par tendresse, soit +par gloire, il ne voulut pas le faire, et résolut de suivre son premier +dessein avec la dernière chaleur. Le roi et la reine lui remirent le +soin de cette grande fête. Il l'ordonna magnifique; cependant il y avait +toujours dans ce qu'il faisait un certain goût de Marcassin très +extraordinaire: la cérémonie se fit dans une vaste forêt, où l'on dressa +des tables chargées de venaison pour toutes les bêtes féroces et +sauvages qui voudraient y manger, afin qu'elles se ressentissent du +festin.</p> + +<p>C'est en ce lieu que Zélonide, ayant été conduite par sa mère et par sa +soeur, trouva le roi, la reine, leur fils Sanglier, et toute la cour, +sous des ramées épaisses et sombres, où les nouveaux époux se jurèrent +un amour éternel. Marcassin n'aurait point eu de peine à tenir sa +parole. Pour Zélonide, il était aisé de connaître qu'elle obéissait avec +beaucoup de répugnance: ce n'est point qu'elle ne sût se contraindre, et +cacher une partie de ses déplaisirs. Le prince, aimant à se flatter, se +figura qu'elle céderait à la nécessité, et qu'elle ne penserait plus +qu'à lui plaire. Cette idée lui rendit toute la belle humeur qu'il avait +perdue. Et dans le temps que l'on commençait le bal, il se hâta de se +déguiser en astrologue, avec une longue robe. Deux dames de la cour +étaient seulement de la mascarade. Il avait voulu que tout fût si pareil +qu'on ne pût les reconnaître: et l'on n'eut pas médiocrement de peine à +faire ressembler des femmes bien faites à un vilain cochon comme lui.</p> + +<p>Il y avait une de ces dames qui était la confidente de Zélonide; +Marcassin ne l'ignorait point; ce n'était que par curiosité qu'il +ménagea ce déguisement. Après qu'ils eurent dansé une petite entrée de +ballet fort courte, car rien ne fatiguait davantage le prince, il +s'approcha de sa nouvelle épouse, et lui fit: certains signes, en +montrant un des astrologues masqués, qui persuadèrent à Zélonide, que +c'était son amie qui était auprès d'elle, et qu'elle lui montrait +Marcassin:</p> + +<p>«Hélas! lui dit-elle, je n'entends que trop, voilà ce monstre que les +dieux irrités m'ont donné pour mari; mais si tu m'aimes, nous en +purgerons la terre cette nuit.»</p> + +<p>Marcassin comprit, par ce qu'elle lui disait, qu'il s'agissait d'un +complot où il avait grande part. Il dit fort bas à Zélonide:</p> + +<p>«Je suis résolue à tout pour votre service.</p> + +<p>—Tiens donc, reprit-elle, voilà un poignard qu'il m'a envoyé, il faut +que tu te caches dans ma chambre, et que tu m'aides à l'égorger.»</p> + +<p>Marcassin lui répliqua peu de chose, de crainte qu'elle ne reconnût son +jargon, qui était assez extraordinaire: il prit doucement le poignard, +et s'éloigna d'elle pour un moment.</p> + +<p>Il revint ensuite sans masque lui faire des amitiés, qu'elle reçut d'un +air assez embarrassé, car elle roulait dans son esprit le dessein de le +perdre; et dans ce moment il n'avait guère moins d'inquiétude qu'elle. +«Est-il possible, disait-il en lui-même, qu'une personne si jeune et si +belle soit si méchante? Que lui ai-je fait pour l'obliger à me vouloir +tuer? Il est vrai que je ne suis pas beau, que je mange malproprement, +que j'ai quelques défauts, mais qui n'en a pas? Je suis homme sous la +figure d'une bête. Combien y a-t-il de bêtes sous la figure d'hommes! +Cette Zélonide que je trouvais si charmante, n'est-elle pas elle-même +une tigresse et une lionne? Ah! que l'on doit peu se fier aux +apparences!» Il marmottait tout cela entre ses dents, quand elle lui +demanda ce qu'il avait.</p> + +<p>«Vous êtes triste, Marcassin. Ne vous repentez-vous pas de l'honneur que +vous m'avez fait?</p> + +<p>—Non, lui dit-il, je ne change pas aisément, je pensais au moyen de +faire finir bientôt le bal: j'ai sommeil.»</p> + +<p>La princesse fut ravie de le voir assoupi, pensant qu'elle en aurait +moins de peine à exécuter son projet. La fête finit. L'on ramena +Marcassin et sa femme dans un chariot pompeux. Tout le palais était +illuminé de lampes, qui formaient de petits cochons. L'on fit de grandes +cérémonies pour coucher le Sanglier et la mariée. Elle ne doutait point +que sa confidente ne fût derrière la tapisserie; de sorte qu'elle se mit +au lit avec un cordon de soie sous son chevet, dont elle voulait venger +la mort d'Ismène, et la violence qu'on lui avait faite en la +contraignant à faire un mariage qui lui déplaisait si fort. Marcassin +profita du profond silence qui régnait; il fit semblant de dormir, et +ronflait à faire trembler tous les meubles de sa chambre.</p> + +<p>«Enfin tu dors, vilain porc, dit Zélonide, voici le terme arrivé de +punir ton coeur de sa fatale tendresse, tu périras dans cette obscure +nuit.» Elle se leva doucement, et courut à tous les coins appeler sa +confidente; mais elle n'avait garde d'y être, puisqu'elle ne savait +point le dessein de Zélonide.</p> + +<p>«Ingrate amie! s'écriait-elle d'une voix basse, tu m'abandonnes; après +m'avoir donné une parole si positive, tu ne me la tiens pas; mais mon +courage me servira au besoin.» En achevant ces mots, elle passa +doucement le cordon de soie autour du cou de Marcassin, qui n'attendait +que cela pour se jeter sur elle. Il lui donna deux coups de ses grandes +défenses dans la gorge, dont elle expira peu après.</p> + +<p>Une telle catastrophe ne pouvait se passer sans beaucoup de bruit. L'on +accourut, et l'on vit avec la dernière surprise Zélonide mourante; on +voulait la secourir, mais il se mit au devant d'un air furieux. Et +lorsque la reine, qu'on était allé quérir, fut arrivée, il lui raconta +ce qui s'était passé, et ce qui l'avait porté à la dernière violence +contre cette malheureuse princesse.</p> + +<p>La reine ne put s'empêcher de la regretter.</p> + +<p>«Je n'avais que trop prévu, dit-elle, les disgrâces attachées à votre +alliance: qu'elles servent au moins à vous guérir de la frénésie qui +vous possède de vous marier; il n'y aurait pas moyen de voir toujours +finir un jour de noce par une pompe funèbre.»</p> + +<p>Marcassin ne répondit rien; il était occupé d'une profonde rêverie; il +se coucha sans pouvoir dormir; il faisait des réflexions continuelles +sur ses malheurs; il se reprochait en secret la mort des deux plus +aimables personnes du monde; et la passion qu'il avait eue pour elles se +réveillait à tous moments pour le tourmenter.</p> + +<p>«Infortuné que je suis! disait-il à un jeune seigneur qu'il aimait; je +n'ai jamais goûté aucune douceur dans le cours de ma vie. Si l'on parle +du trône que je dois remplir, chacun répond que c'est un grand dommage +de voir posséder un si beau royaume par un monstre. Si je partage ma +couronne avec une pauvre fille, au lieu de s'estimer heureuse, elle +cherche les moyens de mourir ou de me tuer. Si je cherche quelques +douceurs auprès de mon père et de ma mère, ils m'abhorrent, et ne me +regardent qu'avec des yeux irrités. Que faut-il donc faire dans le +désespoir qui me possède? Je veux abandonner la cour. J'irai au fond des +forêts, mener la vie qui convient à un sanglier de bien et d'honneur. Je +ne ferai plus l'homme galant. Je ne trouverai point d'animaux qui me +reprochent d'être plus laid qu'eux. Il me sera aisé d'être leur roi, car +j'ai la raison en partage, qui me fera trouver le moyen de les +maîtriser. Je vivrai plus tranquillement avec eux que je ne vis dans une +cour destinée à m'obéir, et je n'aurai point le malheur d'épouser une +laie qui se poignarde, ou qui me veuille étrangler. Ha! fuyons, fuyons +dans les bois, méprisons une couronne dont on me croit indigne.»</p> + +<p>Son confident voulut d'abord le détourner d'une résolution si +extraordinaire; cependant il le voyait si accablé des continuels coups +de la fortune, que dans la suite il ne le pressa plus de demeurer; et +une nuit que l'on négligeait de faire la garde autour de son palais, il +se sauva sans que personne le vît, jusqu'au fond de la forêt, où il +commença à faire tout ce que ses confrères les marcassins faisaient.</p> + +<p>Le roi et la reine ne laissèrent pas d'être touchés d'un départ dont le +seul désespoir était la cause; ils envoyèrent des chasseurs le chercher: +mais comment le reconnaître? L'on prit deux ou trois furieux sangliers +que l'on amena avec mille périls, et qui firent tant de ravages à la +cour, qu'on résolut de ne se plus exposer à de telles méprises. Il y eut +un ordre général de ne plus tuer de sangliers, de crainte de rencontrer +le prince.</p> + +<p>Marcassin, en partant, avait promis à son favori de lui écrire +quelquefois; il avait emporté une écritoire; et en effet, de temps en +temps, l'on trouvait une lettre fort griffonnée à la porte de la ville, +qui s'adressait à ce jeune seigneur; cela consolait la reine; elle +apprenait par ce moyen que son fils était vivant.</p> + +<p>La mère d'Ismène et de Zélonide ressentait vivement la perte de ses deux +filles: tous les projets de grandeurs qu'elle avait faits s'étaient +évanouis par leur mort: on lui reprochait que sans son ambition elles +seraient encore au monde; qu'elle les avait menacées pour les obliger à +consentir d'épouser Marcassin. La reine n'avait plus pour elle les mêmes +bontés. Elle prit la résolution d'aller en campagne avec Marthesie, sa +fille unique. Celle-ci était beaucoup plus belle que ses soeurs ne +l'avaient été, et sa douceur avait quelque chose de si charmant, qu'on +ne la voyait point avec indifférence. Un jour qu'elle se promenait dans +la forêt, suivie de deux femmes qui la servaient (car la maison de sa +mère n'en était pas éloignée), elle vit tout d'un coup à vingt pas +d'elle un sanglier, d'une grandeur épouvantable; celles qui +l'accompagnaient l'abandonnèrent et s'enfuirent. Pour Marthesie, elle +eut tant de frayeur, qu'elle demeura immobile comme une statue, sans +avoir la force de se sauver.</p> + +<p>Marcassin, c'était lui-même, la reconnut aussitôt, et jugea par son +tremblement qu'elle mourait de peur. Il ne voulut pas l'épouvanter +davantage; mais s'étant arrêté, il lui dit:</p> + +<p>«Marthesie, ne craignez rien, je vous aime trop pour vous faire du mal, +il ne tiendra qu'à vous que je vous fasse du bien; vous savez les sujets +de déplaisirs que vos soeurs m'ont donnés, c'est une triple récompense +de ma tendresse: je ne laisse pas d'avouer que j'avais mérité leur haine +par mon opiniâtreté à vouloir les posséder malgré elles. J'ai appris, +depuis que je suis habitant de ces forêts, que rien au monde ne doit +être plus libre que le coeur; je vois que tous les animaux sont heureux, +parce qu'ils ne se contraignent point. Je ne savais pas alors leurs +maximes, je les sais à présent, et je sens bien que je préférerais. La +mort à un hymen forcé. Si les dieux irrités contre moi voulaient enfin +s'apaiser; s'ils voulaient vous toucher en ma faveur, je vous avoue, +Marthesie, que je serais ravi d'unir ma fortune à la vôtre; mais hélas! +qu'est-ce que je vous propose? Voudriez-vous venir avec un monstre comme +moi dans le fond de ma caverne?»</p> + +<p>Pendant que Marcassin parlait, Marthesie reprenait assez de force pour +lui répondre.</p> + +<p>«Quoi! seigneur, s'écria-t-elle, est-il possible que je vous voie dans +un état si peu convenable à votre naissance? La reine, votre mère, ne +passe aucun jour sans donner des larmes à vos malheurs.</p> + +<p>—À mes malheurs! dit Marcassin, en l'interrompant; n'appelez point +ainsi l'état où je suis; j'ai pris mon parti, il m'en a coûté, mais cela +est fait. Ne croyez pas, jeune Marthesie, que ce soit toujours une +brillante cour qui fasse notre félicité la plus solide, il est des +douceurs plus charmantes, et je vous le répète. Vous pourriez me les +faire trouver, si vous étiez d'humeur à devenir sauvage avec moi.</p> + +<p>—Et pourquoi, dit-elle, ne voulez-vous plus revenir dans un lieu où +vous êtes toujours aimé?</p> + +<p>—Je suis toujours aimé? s'écria-t-il. Non, non, l'on n'aime pas les +princes accablés de disgrâces; comme l'on se promet deux mille biens, +lorsqu'ils ne sont pas en état d'en faire, on les rend responsables de +leur mauvaise fortune: on les hait enfin plus que tous les autres.</p> + +<p>«Mais à quoi m'amusé-je? s'écria-t-il. Si quelques ours ou quelques +lions de mon voisinage passent par ici, et qu'ils m'entendent parler, je +suis un Marcassin perdu. Résolvez-vous donc à venir sans autre vue que +celle de passer vos beaux jours dans une étroite solitude avec un +monstre infortuné, qui ne le sera plus, s'il vous possède.</p> + +<p>—Marcassin, lui dit-elle, je n'ai eu jusqu'à présent aucun sujet de +vous aimer, j'aurais encore sans vous deux soeurs qui m'étaient chères, +laissez-moi du temps pour prendre une résolution si extraordinaire.</p> + +<p>—Vous me demandez peut-être du temps, lui dit-il, pour me trahir?</p> + +<p>—Je n'en suis pas capable, répliqua-t-elle, et je vous assure dès à +présent que personne ne saura que je vous ai vu.</p> + +<p>—Reviendrez-vous ici? lui dit-il.</p> + +<p>—N'en doutez pas, continua-t-elle.</p> + +<p>—Ah! votre mère s'y opposera, on lui contera que vous avez rencontré un +sanglier terrible; elle ne voudra plus vous y exposer. Venez donc, +Marthesie, venez avec moi.</p> + +<p>—En quel lieu me mènerez-vous? dit-elle.</p> + +<p>—Dans une profonde grotte, répliqua-t-il; un ruisseau plus clair que du +cristal y coule lentement: ses bords sont couverts de mousse et d'herbes +fraîches; cent échos y répondent à l'envi à la voix plaintive de bergers +amoureux et maltraités.</p> + +<p>—C'est là que nous vivrons ensemble; ou pour mieux dire, reprit-elle, +c'est là que je serai dévorée par quelqu'un de vos meilleurs amis. Ils +viendront pour vous voir, ils me trouveront, ce sera fait de ma vie. +Ajoutez que ma mère, au désespoir de m'avoir perdue, me fera chercher +partout; ces bois sont trop voisins de sa maison, l'on m'y trouverait.</p> + +<p>—Allons où vous voudrez, lui dit-il, l'équipage d'un pauvre sanglier +est bientôt fait.</p> + +<p>—J'en conviens, dit-elle, mais le mien est plus embarrassant; il me +faut des habits pour toutes les saisons, des rubans, des pierreries.</p> + +<p>—Il vous faut, dit Marcassin, une toilette pleine de mille bagatelles, +et de mille choses inutiles. Quand on a de l'esprit et de la raison, ne +peut-on pas se mettre au-dessus de ces petits ajustements? Croyez-moi, +Marthesie, ils n'ajouteront rien à votre beauté, et je suis certain +qu'ils en terniront l'éclat. Ne cherchez point d'autre chose pour votre +teint que l'eau fraîche et claire des fontaines; vous avez les cheveux +tout frisés, d'une couleur charmante, et plus fins que les rets où +l'araignée prend l'innocent moucheron; servez-vous-en pour votre parure; +vos dents sont mieux rangées et aussi blanches que des perles; +contentez-vous de leur éclat et laissez les babioles aux personnes moins +aimables que vous.</p> + +<p>—Je suis très satisfaite de tout ce que vous me dites, répliqua-t-elle, +mais vous ne pourrez me persuader de m'ensevelir au fond d'une caverne, +n'ayant pour compagnie que des lézards et des limaçons. Ne vaut-il pas +mieux que vous veniez avec moi chez le roi votre père? Je vous promets +que s'ils consentent à notre mariage, j'en serai ravie. Et si vous +m'aimez, ne devez-vous pas souhaiter de me rendre heureuse, et de me +mettre dans un rang glorieux?</p> + +<p>—Je vous aime, belle maîtresse, reprit-il, mais vous ne m'aimez pas; +l'ambition vous engagerait à me recevoir pour époux, j'ai trop de +délicatesse pour m'accommoder de ces sentiments-là.</p> + +<p>—Vous avez une disposition naturelle, repartit Marthesie, à juger mal +de notre sexe; mais, seigneur Marcassin, c'est pourtant quelque chose +que de vous promettre une sincère amitié. Faites-y réflexion, vous me +verrez dans peu de jours en ces mêmes lieux.»</p> + +<p>Le prince prit congé d'elle, et se retira dans sa grotte ténébreuse, +fort occupé de tout ce qu'elle lui avait dit. Sa bizarre étoile l'avait +rendu si haïssable aux personnes qu'il aimait, que jusqu'à ce jour, il +n'avait pas été flatté d'une parole gracieuse, cela le rendait bien plus +sensible à celles de Marthesie; et son amour ingénieux lui ayant inspiré +le dessein de la régaler, plusieurs agneaux, des cerfs et des chevreuils +ressentirent la force de sa dent carnassière. Ensuite il les arrangea +dans sa caverne, attendant le moment où Marthesie lui tiendrait parole.</p> + +<p>Elle ne savait de son côté quelle résolution prendre; quand Marcassin +aurait été aussi beau qu'il était laid, quand ils se seraient aimés +autant qu'Astrée et Céladon s'aimaient, c'est tout ce qu'elle aurait pu +faire que de passer ainsi ses beaux jours dans une affreuse solitude; +mais qu'il s'en fallait que Marcassin fût Céladon! Cependant elle +n'était point engagée; personne n'avait eu jusqu'alors l'avantage de lui +plaire, et elle était dans la résolution de vivre parfaitement bien avec +le prince, s'il voulait quitter sa forêt.</p> + +<p>Elle se déroba pour lui venir parler; elle le trouva au lieu du +rendez-vous: il ne manquait jamais d'y aller plusieurs fois par jour, +dans la crainte de perdre le moment où elle y viendrait. Dès qu'il +l'aperçut, il courut au-devant d'elle, et s'humiliant à ses pieds, il +lui fit connaître que les sangliers ont, quand ils veulent, des manières +de saluer fort galantes.</p> + +<p>Ils se retirèrent ensuite dans un lieu écarté, et Marcassin la regardant +avec des petits yeux pleins de feu et de passion:</p> + +<p>«Que dois-je espérer, lui dit-il, de votre tendresse?</p> + +<p>—Vous pouvez en espérer beaucoup, répliqua-t-elle, si vous êtes dans le +dessein de revenir à la cour; mais je vous avoue que je ne me sens pas +la force de passer le reste de ma vie éloignée de tout commerce.</p> + +<p>—Ah! lui dit-il, c'est que vous ne m'aimez point; il est vrai que je ne +suis point aimable, mais je suis malheureux, et vous devriez faire pour +moi, par pitié et par générosité, ce que vous feriez pour un autre par +inclination.</p> + +<p>—Eh! qui vous dit, répondit-elle, que ces sentiments n'ont point de +part à l'amitié que je vous témoigne; croyez-moi, Marcassin, je fais +encore beaucoup de vouloir vous suivre chez le roi votre père.</p> + +<p>—Venez dans ma grotte, lui dit-il, venez juger vous-même de ce que vous +voulez que j'abandonne pour vous.»</p> + +<p>À cette proposition elle hésita un peu, elle craignait qu'il ne la +retînt malgré elle; il devina ce qu'elle pensait.</p> + +<p>«Ah! ne craignez point, lui dit-il, je ne serai jamais heureux par des +moyens violents!»</p> + +<p>Marthesie se fia à la parole qu'il lui donnait; il la fit descendre au +fond de sa caverne; elle y trouva tous les animaux qu'il avait égorgés +pour la régaler. Cette espèce de boucherie lui fit mal au coeur; elle en +détourna d'abord les yeux, et voulut sortir au bout d'un moment; mais +Marcassin prenant l'air et le ton d'un maître, lui dit:</p> + +<p>«Aimable Marthesie, je ne suis pas assez indifférent pour vous laisser +la liberté de me quitter; j'atteste les dieux que vous serez toujours +souveraine de mon coeur; des raisons invincibles m'empêchent de +retourner chez le roi mon père; acceptez ici mon amour et ma foi, que ce +ruisseau fugitif, que les pampres toujours verts, que le roc, que les +bois, que les hôtes qui les habitent soient témoins de nos serments +mutuels.»</p> + +<p>Elle n'avait pas la même envie que lui de s'engager; mais elle était +enfermée dans la grotte sans en pouvoir sortir. Pourquoi y était-elle +allée? ne devait-elle pas prévoir ce qui lui arriva? Elle pleura et fit +des reproches à Marcassin.</p> + +<p>«Comment pourrai-je me fier à vos paroles, lui dit-elle, puisque vous +manquez à la première que vous m'avez donnée?</p> + +<p>—Il faut bien, lui dit-il en souriant à la Marcassine, qu'il y ait un +peu de l'homme mêlé avec le sanglier; ce défaut de parole que vous me +reprochez, cette petite finesse où je ménage mes intérêts, c'est +justement l'homme qui agit; car pour parler sans façon, les animaux ont +plus d'honneur entre eux que les hommes.</p> + +<p>—Hélas! répondit-elle, vous avez le mauvais de l'un et de l'autre, le +coeur d'un homme, et la figure d'une bête; soyez donc ou tout un, ou +tout autre, après cela je me résoudrai à ce que vous souhaitez.</p> + +<p>—Mais, belle Marthesie, lui dit-il, voulez-vous demeurer avec moi sans +être ma femme, car vous pouvez compter que je ne vous permettrai point +de sortir d'ici?»</p> + +<p>Elle redoubla ses pleurs et ses prières, il n'en fut point touché; et +après avoir contesté longtemps, elle consentit à le recevoir pour époux, +et l'assura qu'elle l'aimerait aussi chèrement que s'il était le plus +aimable prince du monde.</p> + +<p>Ces manières obligeantes le charmèrent, il baisa mille fois ses mains, +et l'assura à son tour qu'elle ne serait peut-être pas si malheureuse +qu'elle avait lieu de le croire. Il lui demanda ensuite si elle +mangerait des animaux qu'il avait tués.</p> + +<p>«Non, dit-elle, cela n'est pas de mon goût; si vous pouvez m'apporter +des fruits, vous me ferez plaisir.»</p> + +<p>Il sortit, et ferma si bien l'entrée de la caverne, qu'il était +impossible à Marthesie de se sauver; mais elle avait pris là-dessus son +parti, et elle ne l'aurait pas fait, quand elle aurait pu le faire.</p> + +<p>Marcassin chargea trois hérissons d'oranges, de limes douces, de citrons +et d'autres fruits; il les piqua dans les pointes dont ils sont +couverts, et la provision vint très commodément jusqu'à la grotte, il y +entra, et pria Marthesie d'en manger.</p> + +<p>«Voilà un festin de noces, lui dit-il, qui ne ressemble point à celui +que l'on fit pour vos deux soeurs; mais j'espère que, encore qu'il y ait +moins de magnificence, nous y trouverons plus de douceurs.</p> + +<p>—Plaise aux dieux de le permettre ainsi!» répliqua-t-elle.</p> + +<p>Ensuite elle puisa de l'eau dans sa main, elle but à la santé du +sanglier, dont il fut ravi.</p> + +<p>Le repas ayant été aussi court que frugal, Marthesie rassembla toute la +mousse, l'herbe et les fleurs que Marcassin lui avait apportées, elle en +composa un lit assez dur, sur lequel le prince et elle se couchèrent. +Elle eut grand soin de lui demander s'il voulait avoir tête haute ou +basse, s'il avait assez de place, de quel côté il dormait le mieux? Le +bon Marcassin la remercia tendrement, et il s'écriait de temps en temps: +«Je ne changerais pas mon sort avec celui des plus grands hommes; j'ai +enfin trouvé ce que je cherchais; je suis aimé de celle que j'aime»; il +lui dit cent jolies choses, dont elle ne fut point surprise, car il +avait de l'esprit; mais elle ne laissa pas de se réjouir que la solitude +où il vivait n'en eût rien diminué.</p> + +<p>Ils s'endormirent l'un et l'autre, et Marthesie s'étant réveillée, il +lui sembla que son lit était meilleur que lorsqu'elle s'y était mise; +touchant ensuite doucement Marcassin, elle trouvait que sa hure était +faite comme la tête d'un homme, qu'il avait de longs cheveux, des bras +et des mains; elle ne put s'empêcher de s'étonner; elle se rendormit, et +lorsqu'il fut jour, elle trouva que son mari était aussi Marcassin que +jamais.</p> + +<p>Ils passèrent cette journée comme la précédente. Marthesie ne dit point +à son mari ce qu'elle avait soupçonné pendant la nuit. L'heure de se +coucher vint: elle toucha sa hure pendant qu'il dormait, et elle y +trouva la même différence qu'elle y avait trouvée. La voilà bien en +peine, elle ne dormait presque plus, elle était dans une inquiétude +continuelle, et soupirait sans cesse. Marcassin s'en aperçut avec un +véritable désespoir.</p> + +<p>«Vous ne m'aimez point, lui dit-il, ma chère Marthesie, je suis un +malheureux dont la figure vous déplaît; vous allez me causer la mort.</p> + +<p>—Dites plutôt, barbare, que vous serez cause de la mienne, +répliqua-t-elle; l'injure que vous me faites me touche si sensiblement +que je n'y pourrai résister.</p> + +<p>—Je vous fais une injure, s'écria-t-il, et je suis un barbare? +Expliquez-vous, car assurément vous n'avez aucun sujet de vous plaindre.</p> + +<p>—Croyez-vous, lui dit-elle, que je ne sache pas que vous cédez toutes +les nuits votre place à un homme?</p> + +<p>—Les sangliers, lui dit-il, et particulièrement ceux qui me +ressemblent, ne sont pas de si bonne composition; n'ayez point une +pensée si offensante pour vous et pour moi, ma chère Marthesie, et +comptez que je serais jaloux des dieux mêmes; mais peut-être qu'en +dormant vous vous forgez cette chimère.»</p> + +<p>Marthesie, honteuse de lui avoir parlé d'une chose qui avait si peu de +vraisemblance, répondit qu'elle ajoutait tant de foi à ses paroles, +qu'encore qu'elle eût tout sujet de croire qu'elle ne dormait pas quand +elle touchait des bras, des mains et des cheveux, elle soumettait son +jugement, et qu'à l'avenir elle ne lui en parlerait plus.</p> + +<p>En effet, elle éloignait de son esprit tous les sujets de soupçon qui +venaient. Six mois s'écoulèrent avec peu de plaisirs de la part de +Marthesie; car elle ne sortait pas de la caverne, de peur d'être +rencontrée par sa mère ou par ses domestiques. Depuis que cette pauvre +mère avait perdu sa fille, elle ne cessait point de gémir, elle faisait +retentir les bois de ses plaintes et du nom de Marthesie. À ces accents, +qui frappaient presque tous les jours ses oreilles, elle soupirait en +secret de causer tant de douleur à sa mère, et de n'être pas maîtresse +de la soulager; mais Marcassin l'avait fortement menacée, et elle le +craignait autant qu'elle l'aimait.</p> + +<p>Comme sa douceur était extrême, elle continuait de témoigner beaucoup de +tendresse au sanglier, qui l'aimait aussi avec la dernière passion; elle +était grosse, et quand elle se figurait que la race marcassine allait se +perpétuer, elle ressentait une affliction sans pareille.</p> + +<p>Il arriva qu'une nuit qu'elle ne dormait point et qu'elle pleurait +doucement, elle entendit parler si proche d'elle, qu'encore que l'on +parlât tout bas, elle, ne perdait pas un mot de ce qu'on disait. C'était +le bon Marcassin qui priait une personne de lui être moins rigoureuse, +et de lui accorder la permission qu'il lui demandait depuis longtemps. +On lui répondit toujours: «Non, non, je ne le veux pas.» Marthesie +demeura plus inquiète que jamais. «Qui peut entrer dans cette grotte? +disait-elle, mon mari ne m'a point révélé ce secret.» Elle n'eut garde +de se rendormir, elle était trop curieuse. La conversation finie, elle +entendit que la personne qui avait parlé au prince sortait de la +caverne, et peu après il ronfla comme un cochon. Aussitôt elle se leva, +voulant voir s'il était aisé d'ôter la pierre qui fermait l'entrée de la +grotte, mais elle ne put la remuer. Comme elle revenait, doucement et +sans aucune lumière, elle sentit quelque chose sous ses pieds, elle +s'aperçut que c'était la peau d'un sanglier; elle la prit et la cacha, +puis elle attendit l'événement de cette affaire sans rien dire.</p> + +<p>L'aurore paraissait à peine lorsque Marcassin se leva, elle entendit +qu'il cherchait de tous côtés; pendant qu'il s'inquiétait, le jour vint; +elle le vit si extraordinairement beau et bien fait, que jamais surprise +n'a été plus grande ni plus agréable que la sienne.</p> + +<p>«Ah! s'écria-t-elle, ne me faites plus un mystère de mon bonheur, je le +connais et j'en suis pénétrée, mon cher prince! par quelle bonne fortune +êtes-vous devenu le plus aimable de tous les hommes?»</p> + +<p>Il fut d'abord surpris d'être découvert; mais se remettant ensuite:</p> + +<p>«Je vais, lui dit-il, vous en rendre compte, ma chère Marthesie, et vous +apprendre en même temps que c'est à vous que je dois cette charmante +métamorphose.</p> + +<p>«Sachez que la reine ma mère dormait un jour à l'ombre de quelques +arbres, lorsque trois fées passèrent en l'air; elles la reconnurent, +elles s'arrêtèrent. L'aînée la doua d'être mère d'un fils spirituel et +bien fait. La seconde renchérit sur ce don, elle ajouta en ma faveur +mille qualités avantageuses. La cadette lui dit en éclatant de rire: «Il +faut un peu diversifier la matière, le printemps serait moins agréable +s'il n'était précédé par l'hiver: afin que le prince que vous souhaitez +charmant, le paraisse davantage, je le doue d'être Marcassin, jusqu'à ce +qu'il ait épousé trois femmes, et que la troisième trouve sa peau de +sanglier.» À ces mots les trois fées disparurent. La reine avait entendu +les deux premières très distinctement; à l'égard de celle qui me faisait +du mal, elle riait si fort qu'elle n'y put rien comprendre.</p> + +<p>«Je ne sais moi-même tout ce que je viens de vous raconter que du jour +de notre mariage; comme j'allais vous chercher, tout occupé de ma +passion, je m'arrêtai pour boire à un ruisseau qui coule proche de ma +grotte: soit qu'il fût plus clair qu'à l'ordinaire, ou que je m'y +regardasse avec plus d'attention, par rapport au désir que j'avais de +vous plaire, je me trouvai si épouvantable, que les larmes m'en vinrent +aux yeux. Sans hyperbole, j'en versai assez pour grossir le cours du +ruisseau, et me parlant à moi-même, je me disais qu'il n'était pas +possible que je pusse vous plaire!</p> + +<p>«Tout découragé de cette pensée, je pris la résolution de ne pas aller +plus loin. «Je ne puis être heureux, disais-je, si je ne suis aimé, et +je ne puis être aimé d'aucune personne raisonnable.» Je marmottais ces +paroles, quand j'aperçus une dame qui s'approcha de moi avec une +hardiesse qui me surprit, car j'ai l'air terrible pour ceux qui ne me +connaissent point. «Marcassin, me dit-elle, le temps de ton bonheur +s'approche si tu épouses Marthesie, et qu'elle puisse t'aimer fait comme +tu es; assure-toi qu'avant qu'il soit peu tu seras démarcassinné. Dès la +nuit même de tes noces, tu quitteras cette peau qui te déplaît si fort, +mais reprends-la avant le jour, et n'en parle point à ta femme; sois +soigneux d'empêcher qu'elle ne s'en aperçoive, jusqu'au temps où cette +grande affaire se découvrira.»</p> + +<p>«Elle m'apprit, continua-t-il, tout ce que je vous ai déjà raconté de la +reine ma mère: je lui fis de très humbles remerciements pour les bonnes +nouvelles qu'elle me donnait; j'allai vous trouver avec une joie mêlée +d'espérance que je n'avais point encore ressentie. Et lorsque je fus +assez heureux pour recevoir des marques de votre amitié, ma satisfaction +augmenta de toute manière, et mon impatience était violente de pouvoir +partager mon secret avec vous. La fée, qui ne l'ignorait pas, me venait +menacer la nuit des plus grandes disgrâces si je ne savais me taire. +«Ah! lui disais-je, madame, vous n'avez sans doute jamais aimé, puisque +vous m'obligez à cacher une chose si agréable à la personne du monde que +j'aime le plus?» Elle riait de ma peine, et me défendait de m'affliger, +parce que tout me devenait favorable. Cependant, ajouta-t-il, rendez-moi +ma peau de sanglier, il faut bien que je la remette, de peur d'irriter +les fées.</p> + +<p>—Quel que vous puissiez devenir, mon cher prince, lui dit Marthesie, je +ne changerai jamais pour vous; il me demeurera toujours une idée +charmante de votre métamorphose.</p> + +<p>—Je me flatte, dit-il, que les fées ne voudront pas nous faire souffrir +longtemps; elles prennent soin de nous; ce lit qui vous paraît de +mousse, est d'excellent duvet et de laine fine: ce sont elles qui +mettaient à l'entrée de la grotte tous les beaux fruits que vous avez +mangés.»</p> + +<p>Marthesie ne se lassait point de remercier les fées de tant de grâces.</p> + +<p>Pendant qu'elle leur adressait ses compliments, Marcassin faisait les +derniers efforts pour remettre la peau de sanglier; mais elle était +devenue si petite, qu'il n'y avait pas de quoi couvrir une de ses +jambes. Il la tirait en long, en large, avec les dents et les mains, +rien n'y faisait. Il était bien triste et déplorait son malheur; car il +craignait, avec raison, que la fée qui l'avait si bien marcassiné ne +vînt la lui remettre pour longtemps.</p> + +<p>«Hélas! ma chère Marthesie, disait-il, pourquoi avez-vous caché cette +fatale peau? C'est peut-être pour nous en punir que je ne puis m'en +servir comme je faisais. Si les fées sont en colère, comment les +apaiserons-nous?»</p> + +<p>Marthesie pleurait de son côté; c'était là un sujet d'affliction bien +singulier de pleurer, parce qu'il ne pouvait plus devenir Marcassin.</p> + +<p>Dans ce moment la grotte trembla, puis la voûte s'ouvrit; ils virent +tomber six quenouilles chargées de soie, trois blanches et trois noires, +qui dansaient ensemble. Une voix sortit d'entre elles, qui dit:</p> + +<p>«Si Marcassin et Marthesie devinent ce que signifient ces quenouilles +blanches et noires, ils seront heureux.»</p> + +<p>Le prince rêva un peu, et dit ensuite:</p> + +<p>«Je devine que les trois quenouilles blanches, signifient les trois fées +qui m'ont doué à ma naissance.</p> + +<p>—Et pour moi, s'écria Marthesie, je devine que ces trois noires +signifient mes deux soeurs et Coridon.»</p> + +<p>En même temps les fées parurent à la place des quenouilles blanches. +Ismène, Zélonide et Coridon parurent aussi. Rien n'a jamais été si +effrayant que ce retour de l'autre monde.</p> + +<p>«Nous ne venons pas de si loin que vous le pensez, dirent-ils à +Marthesie; les prudentes fées ont eu la bonté de nous secourir. Et dans +le temps que vous pleuriez notre mort, elles nous conduisaient dans un +bateau où rien n'a manqué à nos plaisirs, que celui de vous voir avec +nous.</p> + +<p>—Quoi! dit Marcassin, je n'ai pas vu Ismène et son amant sans vie, et +ce n'est pas de ma main que Zélonide a perdu la sienne?</p> + +<p>—Non, dirent les fées, vos yeux fascinés ont été la dupe de nos soins: +tous les jours ces sortes d'aventures arrivent. Tel croit avoir sa femme +au bal, quand elle est endormie dans son lit: tel croit avoir une belle +maîtresse, qui n'a qu'une guenuche; et tel autre croit avoir tué son +ennemi, qui se porte bien dans un autre pays.</p> + +<p>—Vous m'allez jeter dans d'étranges doutes, dit le prince Marcassin; il +semble, à vous entendre, qu'il ne faut pas même croire ce qu'on voit.</p> + +<p>—La règle n'est pas toujours générale, répliquèrent les fées: mais il +est indubitable que l'on doit suspendre son jugement sur bien des +choses, et penser qu'il peut entrer quelque dose de féerie dans ce qui +nous paraît de plus certain.»</p> + +<p>Le prince et sa femme remercièrent les fées de l'instruction qu'elles +venaient de leur donner, et de la vie qu'elles avaient conservée à des +personnes qui leur étaient si chères:</p> + +<p>«Mais, ajouta Marthesie, en se jetant à leurs pieds, ne puis-je espérer +que vous ne ferez plus reprendre cette vilaine peau de sanglier à mon +fidèle Marcassin?</p> + +<p>—Nous venons vous en assurer, dirent-elles, car il est temps de +retourner à la cour.»</p> + +<p>Aussitôt la grotte prit la figure d'une superbe tente, où le prince +trouva plusieurs valets de chambre qui l'habillèrent magnifiquement. +Marthesie trouva de son côté des dames d'atour, et une toilette d'un +travail exquis, où rien ne manquait pour la coiffer et pour la parer; +ensuite le dîner fut servi comme un repas ordonné par les fées. C'est en +dire assez.</p> + +<p>Jamais joie n'a été plus parfaite; tout ce que Marcassin avait souffert +de peine, n'égalait point le plaisir de se voir non seulement homme, +mais un homme infiniment aimable. Après que l'on fut sorti de table, +plusieurs carrosses magnifiques, attelés des plus beaux chevaux du +monde, vinrent à toute bride. Ils y montèrent avec le reste de la petite +troupe. Des gardes à cheval marchaient devant et derrière les carrosses. +C'est ainsi que Marcassin se rendit au palais.</p> + +<p>On ne savait à la cour d'où venait ce pompeux équipage, et l'on savait +encore moins qui était dedans, lorsqu'un héraut le publia à haute voix, +au son des trompettes et des timbales: tout le peuple ravi accourut pour +voir son prince. Tout le monde en demeura charmé, et personne ne voulut +douter de la vérité d'une aventure qui paraissait pourtant bien +douteuse.</p> + +<p>Ces nouvelles étant parvenues au roi et à la reine, ils descendirent +promptement jusque dans la cour. Le prince Marcassin ressemblait si fort +à son père, qu'il aurait été difficile de s'y méprendre. On ne s'y +méprit pas: aussi jamais allégresse n'a été plus universelle. Au bout de +quelques mois elle augmenta encore par la naissance d'un fils, qui +n'avait rien du tout de la figure ni de l'humeur marcassine.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Le plus grand effort de courage,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Lorsque l'on est bien amoureux,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Est de pouvoir cacher à l'objet de ses voeux</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ce qu'à dissimuler le devoir nous engage:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Marcassin sut par là mériter l'avantage</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De rentrer triomphant dans une auguste cour.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qu'on blâme, j'y consens, sa trop faible tendresse,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il vaut mieux manquer à l'amour,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que de manquer à la sagesse.</i><br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="La_Princesse_Belle-Etoile" id="La_Princesse_Belle-Etoile"></a><a href="#table">La Princesse Belle-Étoile</a></h2> + + +<p>Il était une fois une princesse à laquelle il ne restait plus rien de +ses grandeurs passées que son dais et son cadenas; l'un était de +velours, en broderies de perles, et l'autre d'or, enrichi de diamants. +Elle les garda tant qu'elle put; mais l'extrême nécessité où elle se +trouvait réduite, l'obligeait de temps en temps à détacher une perle, un +diamant, une émeraude, et cela se vendait secrètement pour nourrir son +équipage. Elle était veuve, chargée de trois filles très jeunes et très +aimables. Elle comprit que si elle les élevait dans un air de grandeur +et de magnificence convenable à leur rang, elles se ressentiraient +davantage dans la suite de leurs disgrâces. Elle prit donc la résolution +de vendre le peu qui lui restait, et de s'en aller bien loin avec ses +trois filles s'établir dans quelque maison de campagne, où elles +feraient une dépense convenable à leur petite fortune. En passant dans +une forêt très dangereuse, elle fut volée, de sorte qu'il ne lui resta +presque plus rien. Cette pauvre princesse, plus chagrine de ce dernier +malheur que de tous ceux qui l'avaient précédé, connut bien qu'il +fallait gagner sa vie ou mourir de faim. Elle avait aimé autrefois la +bonne chère, et savait faire des sauces excellentes. Elle n'allait +jamais sans sa petite cuisine d'or, que l'on venait voir de bien loin. +Ce qu'elle avait fait pour se divertir, elle le fit alors pour +subsister. Elle s'arrêta proche d'une grande ville, dans une maison fort +jolie; elle y faisait des ragoûts merveilleux; l'on était friand dans ce +pays-là, de sorte que tout le monde accourait chez elle. L'on ne parlait +que de la bonne fricasseuse, à peine lui donnait-on le temps de +respirer. Cependant ses trois filles devenaient grandes; et leur beauté +n'aurait pas fait moins de bruit que les sauces de la princesse, si elle +ne les avait cachées dans une chambre, d'où elles sortaient très +rarement.</p> + +<p>Un jour des plus beaux de l'année, il entra chez elle une petite +vieille, qui paraissait bien lasse; elle s'appuyait sur un bâton, son +corps était tout courbé, et son visage plein de rides.</p> + +<p>«Je viens, dit-elle, afin que vous me fassiez un bon repas, car je veux, +avant que d'aller en l'autre monde, pouvoir m'en vanter en celui-ci.»</p> + +<p>Elle prit une chaise de paille, se mit auprès du feu et dit à la +princesse de se hâter. Comme elle ne pouvait pas tout faire, elle appela +ses trois filles: l'aînée avait nom Roussette, la seconde Brunette, et +la dernière Blondine. Elle leur avait donné ces noms par rapport à la +couleur de leurs cheveux. Elles étaient vêtues en paysannes, avec des +corsets et des jupes de différentes couleurs. La cadette était la plus +belle et la plus douce. Leur mère commanda à l'une d'aller quérir de +petits pigeons dans la volière, à l'autre de tuer des poulets, à l'autre +de faire la pâtisserie. Enfin, en moins d'un moment, elles mirent devant +la vieille un couvert très propre, du linge fort blanc, de la vaisselle +de terre bien vernissée, et on la servit à plusieurs services. Le vin +était bon, la glace n'y manquait pas, les verres rincés à tous moments +par les plus belles mains du monde; tout cela donnait de l'appétit à la +vieille petite bonne femme. Si elle mangea bien, elle but encore mieux. +Elle se mit en pointe de vin; elle disait mille choses, où la princesse, +qui ne faisait pas semblant d'y prendre garde, trouvait beaucoup +d'esprit.</p> + +<p>Le repas finit aussi gaiement qu'il avait commencé; la vieille se leva, +elle dit à la princesse:</p> + +<p>«Ma grande amie, si j'avais de l'argent, je vous paierais, mais il y a +si longtemps que je suis ruinée; j'avais besoin de vous trouver pour +faire si bonne chère: tout ce que je puis vous promettre, c'est de vous +envoyer de meilleures pratiques que la mienne.»</p> + +<p>La princesse se prit à sourire, et lui dit gracieusement:</p> + +<p>«Allez, ma bonne mère, ne vous inquiétez point, je suis toujours assez +payée quand je fais quelque plaisir.</p> + +<p>—Nous avons été ravies de vous servir, dit Blondine, et si vous vouliez +souper ici, nous ferions encore mieux.</p> + +<p>—Oh! que l'on est heureux, s'écria la vieille, lorsqu'on est né avec un +coeur si bienfaisant! mais croyez-vous n'en pas recevoir la récompense? +Soyez certaines, continua-t-elle, que le premier souhait que vous ferez +sans songer à moi, sera accompli.»</p> + +<p>En même temps elle disparut, et elles n'eurent pas lieu de douter que ce +ne fût une fée.</p> + +<p>Cette aventure les étonna: elles n'en avaient jamais vu: elles étaient +peureuses; de sorte que pendant cinq ou six mois elles en parlèrent; et +sitôt qu'elles désiraient quelque chose, elles pensaient à elle. Rien ne +réussissait, dont elles étaient fortement en colère contre la fée. Mais +un jour que le roi allait à la chasse, il passa chez la bonne +fricasseuse, pour voir si elle était aussi habile qu'on disait; et comme +il approchait du jardin avec grand bruit, les trois soeurs qui +cueillaient des fraises l'entendirent.</p> + +<p>«Ah! dit Roussette, si j'étais assez heureuse pour épouser monseigneur +l'amiral, je me vante que je ferais avec mon fuseau et ma quenouille +tant de fil, et de ce fil tant de toile, qu'il n'aurait plus besoin d'en +acheter pour les voiles de ses navires.</p> + +<p>—Et moi, dit Brunette, si la fortune m'était assez favorable pour me +faire épouser le frère du roi, je me vante qu'avec mon aiguille, je lui +ferais tant de dentelles, qu'il en verrait son palais rempli.</p> + +<p>—Et moi, ajouta Blondine, je me vante que si le roi m'épousait, +j'aurais, au bout de neuf mois, deux beaux garçons et une belle fille; +que leurs cheveux tomberaient par anneaux, répandant de fines pierres, +avec une brillante étoile sur le front, et le cou entouré d'une riche +chaîne d'or.»</p> + +<p>Un des favoris du roi, qui s'était avancé pour avertir l'hôtesse de sa +venue, ayant entendu parler dans le jardin, s'arrêta sans faire aucun +bruit, et fut bien surpris de la conversation de ces trois belles +filles. Il alla promptement la redire au roi pour le réjouir; il en rit +en effet, et commanda qu'on les fît venir devant lui.</p> + +<p>Elles parurent aussitôt d'un air et d'une grâce merveilleux. Elles +saluèrent le roi avec beaucoup de respect et de modestie; et lorsqu'il +demanda s'il était vrai qu'elles venaient de s'entretenir des époux +qu'elles désiraient, elles rougirent et baissèrent les yeux: il les +pressa encore davantage de l'avouer; elles en convinrent, et il s'écria +aussitôt:</p> + +<p>«Certainement je ne sais quelle puissance agit sur moi, mais je ne +sortirai pas d'ici que je n'aie épousé la belle Blondine.</p> + +<p>—Sire, dit le frère du roi, je vous demande permission de me marier +avec cette jolie brunette.</p> + +<p>—Accordez-moi la même grâce, ajouta l'amiral, car la rousse me plaît +infiniment.»</p> + +<p>Le roi, bien aise d'être imité par les plus grands de son royaume, leur +dit qu'il approuvait leur choix, et demanda à la mère si elle le voulait +bien. Elle répondit que c'était la plus grande joie qu'elle pût jamais +avoir. Le roi l'embrassa, le prince et l'amiral n'en firent pas moins.</p> + +<p>Quand le roi fut prêt à dîner, on vit descendre par la cheminée une +table de sept couverts d'or, et tout ce qu'on peut imaginer de plus +délicat pour faire un bon repas. Cependant le roi hésitait à manger, il +craignait que l'on n'eût accommodé les viandes au sabbat; et cette +manière de servir par la cheminée lui était un peu suspecte.</p> + +<p>Le buffet s'arrangea, l'on ne voyait que bassins et vases d'or, dont le +travail surpassait la matière. En même temps un essaim de mouches à miel +parut dans des ruches de cristal, et commença la plus charmante musique +qui se puisse imaginer. Toute la salle était pleine de frelons, de +mouches, de guêpes et de moucherons, et d'autres bestiolinettes de cette +espèce, qui servaient le roi avec une adresse surnaturelle. Trois ou +quatre mille bibets lui apportaient à boire, sans qu'un seul osât se +noyer dans le vin, ce qui est d'une modération et d'une discipline +étonnantes. La princesse et ses filles pénétraient assez que tout ce qui +se passait ne pouvait s'attribuer qu'à la petite vieille: elles +bénissaient l'heure où elles l'avaient connue.</p> + +<p>Après le repas, qui fut si long que la nuit surprit la compagnie à +table, dont sa majesté ne laissa pas d'avoir un peu de honte, car il +semblait que dans cet hymen, Bacchus avait pris la place de Cupidon, le +roi se leva, et dit:</p> + +<p>«Achevons la fête par où elle devait commencer.»</p> + +<p>Il tira sa bague de son doigt, et la mit dans celui de Blondine, le +prince et l'amiral l'imitèrent. Les abeilles redoublèrent leurs chants. +L'on dansa, l'on se réjouit; et tous ceux qui avaient suivi le roi +vinrent saluer la reine et la princesse. Pour l'amirale, on ne lui +faisait pas tant de cérémonies, dont elle se désespérait, car elle était +l'aînée de Brunette et de Blondine, et se trouvait moins bien mariée.</p> + +<p>Le roi envoya son grand écuyer apprendre à la reine sa mère ce qui +venait de se passer, et pour faire venir ses plus magnifiques chariots, +afin d'emmener la reine Blondine avec ses deux soeurs. La reine-mère +était la plus cruelle de toutes les femmes, et la plus emportée. Quand +elle sut que son fils s'était marié sans sa participation, et surtout à +une fille d'une naissance si obscure, et que le prince en avait fait +autant, elle entra dans une telle colère, qu'elle effraya toute la cour. +Elle demanda au grand écuyer quelle raison avait pu engager le roi à un +si indigne mariage? Il lui dit que c'était l'espérance d'avoir deux +garçons et une fille dans neuf mois, qui naîtraient avec de grands +cheveux bouclés, des étoiles sur la tête, et chacun une chaîne d'or au +cou, et que des choses si rares l'avaient charmé. La reine-mère sourit +dédaigneusement de la crédulité de son fils; elle dit là-dessus bien des +choses offensantes, qui marquaient assez sa fureur.</p> + +<p>Les chariots étaient déjà arrivés à la petite maisonnette. Le roi convia +sa belle-mère à le suivre, et lui promit qu'elle serait regardée avec +toute sorte de distinction. Mais elle pensa aussitôt que la cour est une +mer toujours agitée.</p> + +<p>«Sire, lui dit-elle, j'ai trop d'expérience des choses du monde pour +quitter le repos que je n'ai acquis qu'avec beaucoup de peine.</p> + +<p>—Quoi! répliqua le roi, voulez-vous continuer à tenir hôtellerie?</p> + +<p>—Non, dit-elle, vous me ferez quelque bien pour vivre.</p> + +<p>—Souffrez au moins, ajouta-t-il, que je vous donne un équipage et des +officiers.</p> + +<p>—Je vous en rends grâce, dit-elle; quand je suis seule, je n'ai point +d'ennemis qui me tourmentent; mais si j'avais des domestiques, je +craindrais d'en trouver en eux.»</p> + +<p>Le roi admira l'esprit et la modération d'une femme qui pensait et qui +parlait comme un philosophe.</p> + +<p>Pendant qu'il pressait sa belle-mère de venir avec lui, l'amirale Rousse +faisait cacher au fond de son chariot tous les beaux bassins et les +vases d'or du buffet, voulant en profiter sans rien laisser; mais la fée +qui voyait tout, bien que personne ne la vît, les changea en cruches de +terre. Lorsqu'elle fut arrivée, et qu'elle voulut les emporter dans son +cabinet, elle ne trouva rien qui en valût la peine.</p> + +<p>Le roi et la reine embrassèrent tendrement la sage princesse, et +l'assurèrent qu'elle pourrait disposer à sa volonté de tout ce qu'ils +avaient. Ils quittèrent le séjour champêtre, et vinrent à la ville, +précédés des trompettes, des hautbois, des timbales et des tambours qui +se faisaient entendre bien loin. Les confidents de la reine-mère lui +avaient conseillé de cacher sa mauvaise humeur, parce que le roi s'en +offenserait, et que cela pourrait avoir des suites fâcheuses: elle se +contraignit donc, et ne fît paraître que de l'amitié à ses deux +belles-filles, leur donnant des pierreries et des louanges +indifféremment sur tout ce qu'elles faisaient bien ou mal.</p> + +<p>La reine Blondine et la princesse Brunette étaient étroitement unies; +mais à l'égard de l'amirale Rousse, elle les haïssait mortellement.</p> + +<p>«Voyez, disait-elle, la bonne fortune de mes deux soeurs: l'une est +reine, l'autre princesse du sang, leurs maris les adorent; et moi, qui +suis l'aînée, qui me trouve cent fois plus belle qu'elles, je n'ai qu'un +amiral pour époux, dont je ne suis point chérie comme je devrais +l'être.»</p> + +<p>La jalousie qu'elle avait contre ses soeurs, la rangea du parti de la +reine-mère; car l'on savait bien que la tendresse qu'elle témoignait à +ses belles-filles n'était qu'une feinte, et qu'elle trouverait avec +plaisir l'occasion de leur faire du mal.</p> + +<p>La reine et la princesse devinrent grosses, et par malheur une grande +guerre étant survenue, il fallut que le roi partît pour se mettre à la +tête de son armée. La jeune reine et la princesse étant obligées de +rester sous le pouvoir de la reine-mère, la prièrent de trouver bon +qu'elles retournassent chez leur mère, afin de se consoler avec elle +d'une si cruelle absence. Le roi n'y put consentir. Il conjura sa femme +de rester au palais, il l'assura que sa mère en userait bien. En effet, +il la pria avec la dernière instance d'aimer sa belle-fille, et d'en +avoir soin. Il ajouta qu'elle ne pouvait l'obliger plus sensiblement, +qu'il espérait lui avoir de beaux enfants, et qu'il en attendait les +nouvelles avec beaucoup d'inquiétude. Cette méchante reine, ravie de ce +que son fils lui confiait sa femme, lui promit de ne songer qu'à sa +conservation, et l'assura qu'il pouvait partir avec un entier repos +d'esprit. Ainsi il s'en alla dans une si forte envie de revenir bientôt, +qu'il hasardait ses troupes en toutes rencontres; et son bonheur faisait +non seulement que sa témérité lui réussissait toujours, mais encore +qu'il avançait fort ses affaires. La reine accoucha avant son retour. La +princesse sa soeur eut le même jour un beau garçon, elle mourut +aussitôt.</p> + +<p>L'amirale Rousse était fort occupée des moyens de nuire à la jeune +reine. Quand elle lui vit des enfants si jolis, et qu'elle n'en avait +point, sa fureur augmenta; elle prit la résolution de parler promptement +à la reine-mère, car il n'y avait pas de temps à perdre.</p> + +<p>«Madame, lui dit-elle, je suis si touchée de l'honneur que votre majesté +m'a fait en me donnant quelque part dans ses bonnes grâces, que je me +dépouille volontiers de mes propres intérêts pour ménager les vôtres; je +comprends tous les déplaisirs dont vous êtes accablée depuis les +indignes mariages du roi et du prince. Voilà quatre enfants qui vont +éterniser la faute qu'ils ont commise: notre pauvre mère est une pauvre +villageoise qui n'avait pas de pain quand elle s'est avisée de devenir +fricasseuse; croyez-moi, madame, faisons une fricassée aussi de tous ces +petits marmots, et les ôtons du monde avant qu'ils vous fassent rougir.</p> + +<p>—Ah! ma chère amirale, dit la reine en l'embrassant, que je t'aime +d'être si équitable, et de partager, comme tu fais, mes justes +déplaisirs! J'avais déjà résolu d'exécuter ce que tu me proposes, il n'y +a que la manière qui m'embarrasse.</p> + +<p>—Que cela ne vous fasse point de peine, reprit la Rousse, ma doguine +vient de faire deux chiens et une chienne; ils ont chacun une étoile sur +le front, avec une marque autour du cou, qui fait une espèce de chaîne. +Il faut faire accroire à la reine qu'elle est accouchée de toutes ces +petites bêtes, et prendre les deux fils, la fille et le fils de la +princesse, que l'on fera mourir.</p> + +<p>—Ton dessein me plaît infiniment, s'écria-t-elle, j'ai déjà donné des +ordres là-dessus à Feintise, sa dame d'honneur, de sorte qu'il faut +avoir les petits chiens.</p> + +<p>—Les voilà, dit l'amirale, je les ai apportés.»</p> + +<p>Aussitôt elle ouvrit une grande bourse qu'elle avait toujours à son +côté, elle en tira trois doguines bêtes, que la reine et elle +emmaillotèrent comme les enfants de la reine auraient dû être, et tout +ornées de dentelles et de langes brochés d'or. Elles les arrangèrent +dans une corbeille couverte, puis cette méchante reine, suivie de la +rousse, se rendit auprès de la reine.</p> + +<p>«Je viens vous remercier, lui dit-elle, des beaux héritiers que vous +donnez à mon fils, voilà des têtes bien faites pour porter une couronne. +Je ne m'étonne pas si vous promettiez à votre mari deux fils et une +fille avec des étoiles sur le front, de longs cheveux, et des chaînes +d'or au cou. Tenez, nourrissez-les, car il n'y a point de femme qui +veuille donner à téter à des chiens.»</p> + +<p>La pauvre reine, qui était accablée du mal qu'elle avait souffert, pensa +mourir de douleur quand elle aperçut ces trois chiennes de bêtes, et +qu'elle vit cette espèce de doguinerie qui faisait sur son lit un bruit +désespéré: elle se mit à pleurer amèrement, puis joignant ses mains:</p> + +<p>«Hélas! madame, dit-elle, n'ajoutez point des reproches à mon +affliction, elle ne peut assurément être plus grande. Si les dieux +avaient permis ma mort avant que j'eusse reçu l'affront de me voir mère +de ces petits monstres, je me serais estimée trop heureuse: hélas! que +ferai-je? Le roi va me haïr autant qu'il m'a aimée.»</p> + +<p>Les soupirs et les sanglots étouffèrent sa voix, elle n'eut plus de +force pour parler; et la reine-mère, continuant à lui dire des injures, +eut le plaisir de passer ainsi trois heures au chevet de son lit.</p> + +<p>Elle s'en alla ensuite; et sa soeur, qui feignait de partager ses +déplaisirs, lui dit qu'elle n'était pas la première à qui semblable +malheur était arrivé; qu'on voyait bien que c'était là un tour de cette +vieille fée qui leur avait promis tant de merveilles; mais que comme il +serait peut-être dangereux pour elle de voir le roi, elle lui +conseillait de s'en aller chez leur pauvre mère avec ses trois enfants +de chien. La reine ne lui répondit que par ses larmes. Il fallait avoir +le coeur bien dur, pour n'être pas touché de l'état où elles la +réduisaient! Elle donna à téter à ces vilains chiens, croyant en être la +mère.</p> + +<p>La reine commanda à Feintise de prendre les enfants de la reine avec le +fils de la princesse, de les étrangler et de les enterrer si bien, qu'on +n'en sût jamais rien. Comme elle était sur le point d'exécuter cet +ordre, et qu'elle tenait déjà le cordeau fatal, elle jeta les yeux sur +eux, et les trouva si merveilleusement beaux, et vit qu'ils marquaient +tant de choses extraordinaires par les étoiles qui brillaient à leur +front, qu'elle n'osa porter ses criminelles mains sur un sang si +auguste.</p> + +<p>Elle fit amener une chaloupe au bord de la mer, elle y mit les quatre +enfants dans un même berceau et quelques chaînes de pierreries, afin que +si la fortune les conduisait entre les mains d'une personne assez +charitable pour les vouloir nourrir, elle en trouvât aussitôt sa +récompense.</p> + +<p>La chaloupe poussée par un grand vent s'éloigna si vite du rivage, que +Feintise la perdit de vue; mais en même temps les vagues s'enflèrent, et +le soleil se cacha, les nues se fondirent en eau, mille éclats de +tonnerre faisaient retentir tous les environs. Elle ne douta point que +la petite barque ne fût submergée; et elle ressentit de la joie de ce +que ces pauvres innocents étaient péris, car elle aurait toujours +appréhendé quelque événement extraordinaire en leur faveur.</p> + +<p>Le roi, sans cesse occupé de sa chère épouse et de l'état où il l'avait +laissée, ayant une trêve pour peu de temps, revint en poste: il arriva +douze heures après qu'elle fut accouchée. Quand la reine-mère le sut, +elle alla au-devant de lui avec un air composé de douleur; elle le tint +longtemps serré entre ses bras, lui mouillant le visage de larmes; il +semblait que sa douleur l'empêchait de parler. Le roi, tout tremblant, +n'osait demander ce qui était arrivé, car il ne doutait pas que ce ne +fussent de fort grands malheurs. Enfin elle fit un effort pour lui +raconter que sa femme était accouchée de trois chiens: aussitôt Feintise +les présenta, et l'amirale toute en pleurs se jetant aux pieds du roi, +le supplia de ne point faire mourir la reine, et de se contenter de la +renvoyer chez sa mère, qu'elle y était déjà résolue, et qu'elle +recevrait ce traitement comme une grande grâce.</p> + +<p>Le roi était si éperdu, qu'il pouvait à peine respirer: il regardait les +doguins, et remarquait avec surprise cette étoile qu'ils avaient au +milieu du front, et la couleur différente qui faisait le tour de leur +cou. Il se laissa tomber sur un fauteuil, roulant dans son esprit mille +pensées, et ne pouvant prendre une résolution fixe; mais la reine-mère +le pressa si fort, qu'il prononça l'exil de l'innocente reine. Aussitôt +on la mit dans une litière avec ses trois chiens; et sans avoir aucuns +égards pour elle, on la conduisit chez sa mère, où elle arriva presque +morte.</p> + +<p>Les dieux avaient regardé d'un oeil de pitié la barque où les trois +princes étaient avec la princesse. La fée qui les protégeait fit tomber, +au lieu de pluie, du lait dans leurs petites bouches; ils ne souffrirent +point de cet orage épouvantable qui s'était élevé si promptement. Enfin +ils voguèrent sept jours et sept nuits; ils étaient en pleine mer aussi +tranquilles que sur un canal, lorsqu'ils furent rencontrés par un +vaisseau corsaire. Le capitaine ayant été frappé, quoique d'assez loin, +du brillant éclat des étoiles qu'ils avaient sur le front, aborda la +chaloupe, persuadé qu'elle était pleine de pierreries. Il y en trouva en +effet; et ce qui le toucha davantage, ce fut la beauté des quatre +merveilleux enfants. Le désir de les conserver l'engagea à retourner +chez lui pour les donner à sa femme qui n'en avait point, et qui en +souhaitait depuis longtemps.</p> + +<p>Elle s'inquiéta fort de le voir revenir si promptement, car il allait +faire un voyage de long cours; mais elle fut transportée de joie quand +il remit entre ses mains un trésor si considérable; ils admirèrent +ensemble la merveille des étoiles, la chaîne d'or qui ne pouvait s'ôter +de leur cou, et leurs longs cheveux. Ce fut bien autre chose lorsque +cette femme les peigna, car il en tombait à tous moments des perles, des +rubis, des diamants, des émeraudes de différentes grandeurs et toutes +parfaites: elle en parla à son mari, qui ne s'en étonna pas moins +qu'elle.</p> + +<p>«Je suis bien las, lui dit-il, du métier de corsaire; si les cheveux de +ces petits enfants continuent à nous donner des trésors, je ne veux plus +courir les mers, et mon bien sera aussi considérable que celui de nos +plus grands capitaines.»</p> + +<p>La femme du corsaire, qui se nommait Corsine, fut ravie de la résolution +de son mari, elle en aima davantage ces quatre enfants; elle nomme la +princesse, Belle-Étoile; son frère aîné, Petit-Soleil, le second, +Heureux, et le fils aîné de la princesse, Chéri. Il était si fort +au-dessus des deux autres pour sa beauté, qu'encore qu'il n'eût ni +étoile, ni chaîne, Corsine l'aimait plus que les autres.</p> + +<p>Comme elle ne pouvait les élever sans le secours de quelque nourrice, +elle pria son mari, qui aimait beaucoup la chasse, de lui attraper des +faons tout petits; il en trouva le moyen, car la forêt où ils +demeuraient était fort spacieuse. Corsine les ayant, elle les exposa du +côté du vent; les biches, qui les sentirent, accoururent pour leur +donner à téter. Corsine les cacha, et mit à la place les enfants, qui +s'accommodèrent à merveille du lait de biche. Tous les jours deux fois +elles venaient quatre de compagnie jusque chez Corsine, chercher les +princes et la princesse, qu'elles prenaient pour les faons.</p> + +<p>C'est ainsi que se passa la tendre jeunesse des princes: le corsaire et +sa femme les aimaient si passionnément qu'ils leur donnaient tous leurs +soins. Cet homme avait été bien élevé: c'était moins par inclination que +par bizarrerie de la fortune qu'il était devenu corsaire. Il avait +épousé Corsine chez une princesse où son esprit s'était heureusement +cultivé; elle savait vivre, et quoiqu'elle se trouvât dans une espèce de +désert, où ils ne subsistaient que des larcins qu'il faisait dans ses +courses, elle n'avait point encore oublié l'usage du monde; ils avaient +la dernière joie de n'être plus en obligation de s'exposer à tous les +périls attachés au métier de corsaire, ils devenaient assez riches sans +cela. De trois en trois jours, il tombait, comme je l'ai déjà dit, des +cheveux de la princesse et de ses frères, des pierreries considérables, +que Corsine allait vendre à la ville la plus proche, et elle en +rapportait mille gentillesses pour ses quatre marmots.</p> + +<p>Quand ils furent sortis de la première enfance, le corsaire s'appliqua +sérieusement à cultiver le beau naturel dont le ciel les avait doués; et +comme il ne doutait point qu'il n'y eût de grands mystères cachés dans +leur naissance et dans la rencontre qu'il en avait faite, il voulut +reconnaître par leur éducation ce présent des dieux; de sorte qu'après +avoir rendu sa maison plus logeable, il attira chez lui des personnes de +mérite, qui leur apprirent diverses sciences avec une facilité qui +surprenait tous ces grands maîtres.</p> + +<p>Le corsaire et sa femme n'avaient jamais dit l'aventure des quatre +enfants. Ils passaient pour être les leurs, quoiqu'ils marquassent, par +toutes leurs actions, qu'ils sortaient d'un sang plus illustre. Ils +étaient très unis entre eux; il s'y trouvait du naturel et de la +politesse, mais le prince Chéri avait pour la princesse Belle-Étoile des +sentiments plus empressés et plus vifs que les deux autres; dès qu'elle +souhaitait quelque chose, il tentait jusqu'à l'impossible pour la +satisfaire; il ne la quittait presque jamais; lorsqu'elle allait à la +chasse, il l'accompagnait; quand elle n'y allait point, il trouvait +toujours des excuses pour se défendre de sortir. Petit-Soleil et +Heureux, qui étaient frères, lui parlaient avec moins de tendresse et de +respect. Elle remarqua cette différence, elle en tint compte à Chéri, et +elle l'aima plus que les autres.</p> + +<p>À mesure qu'ils avançaient en âge, leur mutuelle tendresse augmentait; +ils n'en eurent d'abord que du plaisir.</p> + +<p>«Mon tendre frère, lui disait Belle-Étoile, si mes désirs suffisaient +pour vous rendre heureux, vous seriez un des plus grands rois de la +terre.</p> + +<p>—Hélas! ma soeur, répliquait-il, ne m'enviez pas le bonheur que je +goûte auprès de vous; je préférerais de passer une heure où vous êtes à +toute l'élévation que vous me souhaitez.»</p> + +<p>Quand elle disait la même chose à ses frères, ils répondaient +naturellement qu'ils en seraient ravis; et pour les éprouver davantage, +elle ajoutait:</p> + +<p>«Oui, je voudrais que vous remplissiez le premier trône du monde, +dussé-je ne vous voir jamais.»</p> + +<p>Ils disaient aussitôt:</p> + +<p>«Vous avez raison, ma soeur, l'un vaudrait bien mieux que l'autre.</p> + +<p>—Vous consentiriez donc, répliquait-elle, à ne me plus voir?</p> + +<p>—Sans doute, disaient-ils, il nous suffirait d'apprendre quelquefois de +vos nouvelles.»</p> + +<p>Lorsqu'elle se trouvait seule, elle examinait ces différentes manières +d'aimer, et elle sentait son coeur disposé tout comme les leurs: car +encore que Petit-Soleil et Heureux lui fussent chers, elle ne souhaitait +point de rester avec eux toute sa vie; et à l'égard de Chéri, elle +fondait en larmes, quand elle pensait que leur père l'enverrait +peut-être écumer les mers, ou qu'il le mènerait à l'armée. C'est ainsi +que l'amour, masqué du nom spécieux d'un excellent naturel, +s'établissait dans ces jeunes coeurs. Mais à quatorze ans Belle-Étoile +commença de se reprocher l'injustice qu'elle croyait faire à ses frères, +de ne les pas aimer également. Elle s'imagina que les soins et les +caresses de Chéri en étaient la cause. Elle lui défendit de chercher +davantage les moyens de se faire aimer.</p> + +<p>«Vous ne les avez que trop trouvés, lui disait-elle agréablement, et +vous êtes parvenu à me faire mettre une grande différence entre vous et +eux.»</p> + +<p>Quelle joie ne ressentait-il pas lorsqu'elle lui parlait ainsi! Bien +loin de diminuer son empressement, elle l'augmentait: il lui faisait +chaque jour une galanterie nouvelle.</p> + +<p>Ils ignoraient encore jusqu'où allait leur tendresse, et ils n'en +connaissaient point l'espèce, lorsqu'un jour on apporta à Belle-Étoile +plusieurs livres nouveaux: elle prit le premier qui tomba sous sa main; +c'était l'histoire de deux jeunes amants, dont la passion avait commencé +se croyant frère et soeur, ensuite ils avaient été reconnus par leurs +proches, et après des peines infinies ils s'étaient épousés. Comme Chéri +lisait parfaitement bien, qu'il entendait tout finement, et qu'il se +faisait entendre de même, elle le pria de lire auprès d'elle pendant +qu'elle achèverait un ouvrage de lacis qu'elle avait envie de finir.</p> + +<p>Il lut cette aventure, et ce ne fut pas sans une grande inquiétude qu'il +y vit une peinture naïve de tous ses sentiments. Belle-Étoile n'était +pas moins surprise; il semblait que l'auteur avait lu tout ce qui se +passait dans son âme. Plus Chéri lisait, plus il était touché; plus la +princesse l'écoutait, plus elle était attendrie; quelque effort qu'elle +pût faire, ses yeux se remplirent de larmes, et son visage en était +couvert. Chéri se faisait de son côté une violence inutile; il +pâlissait, il changeait de couleur et de ton de voix: ils souffraient +l'un et l'autre tout ce que l'on peut souffrir.</p> + +<p>«Ah, ma soeur, s'écria-t-il en la regardant tristement, et laissant +tomber son livre! ah, ma soeur, qu'Hippolyte fut heureux de n'être pas +le frère de Julie!</p> + +<p>—Nous n'aurons pas une semblable satisfaction, répondit-elle. Hélas, +nous est-elle moins due!»</p> + +<p>En achevant ces mots, elle connut qu'elle en avait trop dit, elle +demeura interdite; et si quelque chose put consoler le prince, ce fut +l'état où il la vit. Depuis ce moment ils tombèrent l'un et l'autre dans +une profonde tristesse, sans s'expliquer davantage: ils pénétraient une +partie de ce qui se passait dans leurs âmes; ils s'étudièrent pour +cacher à tout le monde un secret qu'ils auraient voulu ignorer +eux-mêmes, et duquel ils ne s'entretenaient point. Cependant il est si +naturel de se flatter, que la princesse ne laissait pas de compter pour +beaucoup que Chéri seul n'eût point d'étoile ni de chaîne au cou; car +pour les longs cheveux et le don de répandre des pierreries quand on les +peignait, il les avait comme ses cousins.</p> + +<p>Les trois princes étant allés un jour à la chasse, Belle-Étoile +s'enferma dans un petit cabinet, qu'elle aimait parce qu'il était +sombre, et qu'elle y rêvait avec plus de liberté qu'ailleurs: elle ne +faisait aucun bruit. Ce cabinet n'était séparé de la chambre de Corsine +que par une cloison, et cette femme la croyait à la promenade; elle +l'entendit qui disait au corsaire:</p> + +<p>«Voilà Belle-Étoile en âge d'être mariée: si nous savions qui elle est, +nous tâcherions de l'établir d'une manière convenable à son rang; ou si +nous pouvions croire que ceux qui passent pour ses frères ne le sont +pas, nous lui en donnerions un, car que peut-elle jamais trouver d'aussi +parfait qu'eux?</p> + +<p>—Lorsque je les rencontrai, dit le corsaire, je ne vis rien qui pût +m'instruire de leur naissance; les pierreries qui étaient attachées sur +leur berceau, faisaient connaître que ces enfants appartenaient à des +personnes riches; ce qu'il y aurait de singulier, c'est qu'ils fussent +tous jumeaux: car ils paraissaient de même âge, et il n'est pas +ordinaire qu'on en ait quatre.</p> + +<p>—Je soupçonne aussi, dit Corsine, que Chéri n'est pas leur frère, il +n'a ni étoile ni chaîne au cou.</p> + +<p>—Il est vrai, répliqua son mari; mais les diamants tombent de ses +cheveux comme de ceux des autres, et après toutes les richesses que nous +avons amassées par le moyen de ces chers enfants, il ne me reste plus +rien à souhaiter que de découvrir leur origine.</p> + +<p>—Il faut laisser agir les dieux, dit Corsine, ils nous les ont donnés, +et sans doute quand il en sera temps ils développeront ce qui nous est +caché.»</p> + +<p>Belle-Étoile écoutait attentivement cette conversation. L'on ne peut +exprimer la joie qu'elle eut de pouvoir espérer qu'elle sortait d'un +sang illustre; car encore qu'elle n'eût jamais manqué de respect pour +ceux dont elle croyait tenir le jour, elle n'avait pas laissé de +ressentir de la peine d'être fille d'un corsaire. Mais ce qui flattait +davantage son imagination, c'était de penser que Chéri n'était peut-être +point son frère: elle brûlait d'impatience de l'entretenir, et de leur +dire à tous une aventure si extraordinaire.</p> + +<p>Elle monta sur un cheval isabelle, dont les crins noirs étaient +rattachés avec des boucles de diamants, car elle n'avait qu'à se peigner +une seule fois pour en garnir tout un équipage de chasse: sa housse de +velours vert était chamarrée de diamants et brodée de rubis; elle monta +promptement à cheval, et fut dans la forêt chercher ses frères. Le bruit +des cors et des chiens lui fit assez entendre où ils étaient: elle les +joignit au bout d'un moment. À sa vue, Chéri se détacha et vint +au-devant d'elle plus vite que les autres.</p> + +<p>Quelle agréable surprise, lui cria-t-il, Belle-Étoile! Vous venez enfin +à la chasse, vous que l'on ne peut distraire pour un moment des plaisirs +que vous donnent la musique et les sciences que vous apprenez?</p> + +<p>—J'ai tant de choses à vous dire, répliqua-t-elle, que voulant être en +particulier, je suis venue vous chercher.</p> + +<p>Hélas! ma soeur, dit-il en soupirant, que me voulez-vous aujourd'hui? Il +semble qu'il y a longtemps que vous ne me voulez plus rien.»</p> + +<p>Elle rougit, puis baissant les yeux, elle demeura sur son cheval, triste +et rêveuse, sans lui répondre.</p> + +<p>Enfin ses deux frères arrivèrent: elle se réveilla à leur vue comme d'un +profond sommeil, et sauta à terre marchant la première: ils la suivirent +tous; et quand elle fut au milieu d'une petite pelouse ombragée +d'arbres:</p> + +<p>«Mettons-nous ici, leur dit-elle, et apprenez ce que je viens +d'entendre.»</p> + +<p>Elle leur raconta exactement la conversation du corsaire avec sa femme, +et comme quoi ils n'étaient point leurs enfants. Il ne se peut rien +ajouter à la surprise des trois princes: ils agitèrent entre eux ce +qu'ils devaient faire. L'un voulait partir sans rien dire; l'autre ne +voulait point partir du tout, et l'autre voulait partir et le dire. Le +premier soutenait que c'était le moyen le plus sûr, parce que le gain +qu'ils faisaient en les peignant les obligerait de les retenir; l'autre +répondait qu'il aurait été bon de les quitter si l'on avait su un lieu +fixe où aller, et de quelle condition l'on était, mais que le titre +d'errants dans le monde n'était pas agréable; le dernier ajoutait qu'il +y aurait de l'ingratitude de les abandonner sans leur agrément; qu'il y +aurait de la stupidité de vouloir rester davantage avec eux au milieu +d'une forêt, où ils ne pourraient apprendre qui ils étaient, et que le +meilleur parti c'était de leur parler, et de les faire consentir à leur +éloignement. Ils goûtèrent tous cet avis. Aussitôt ils montèrent à +cheval pour venir trouver le corsaire et Corsine.</p> + +<p>Le coeur de Chéri était flatté par tout ce que l'espérance peut offrir +de plus agréable pour consoler un amant affligé: son amour lui faisait +deviner une partie des choses futures: il ne se croyait plus le frère de +Belle-Étoile; sa passion contrainte prenant un peu l'essor, lui +permettait mille tendres idées qui le charmaient. Ils joignirent le +corsaire et Corsine avec un visage mêlé de joie et d'inquiétude.</p> + +<p>«Nous ne venons pas, dit Petit-Soleil (car il portait la parole), pour +vous dénier l'amitié, la reconnaissance et le respect que nous vous +devons; bien que nous soyons informés de la manière que vous nous +trouvâtes sur la mer, et que vous n'êtes ni notre père ni notre mère, la +pitié avec laquelle vous nous avez sauvés, la noble éducation que vous +nous avez donnée, tant de soins et de bontés que vous avez eus pour +nous, sont des engagements si indispensables, que rien au monde ne peut +nous affranchir de votre dépendance. Nous venons donc vous renouveler +nos sincères remerciements; vous supplier de nous raconter un événement +si rare, et de nous conseiller, afin que nous conduisant par vos sages +avis, nous n'ayons rien à nous reprocher.»</p> + +<p>Le corsaire et Corsine furent bien surpris qu'une chose qu'ils avaient +cachée avec tant de soin eût été découverte.</p> + +<p>«On vous a trop bien informés, dirent-ils, et nous ne pouvons vous celer +que vous n'êtes point en effet nos enfants, et que la fortune seule vous +a fait tomber entre nos mains. Nous n'avons aucune lumière sur votre +naissance; mais les pierreries qui étaient dans votre berceau peuvent +marquer que vos parents sont ou grands seigneurs ou fort riches: au +reste, que pouvons-nous vous conseiller? Si vous consultez l'amitié que +nous avons pour vous, sans doute vous resterez avec nous, et vous +consolerez notre vieillesse par votre aimable compagnie; si le château +que nous avons bâti en ces lieux ne vous plaît pas, ou que le séjour de +cette solitude vous chagrine, nous irons où vous voudrez, pourvu que ce +ne soit point à la cour; une longue expérience nous en a dégoûtés, et +vous en dégoûterait peut-être, si vous étiez informés des agitations +continuelles, des feintes, de l'envie, des inégalités, des véritables +maux et des faux biens que l'on y trouve: nous vous en dirions +davantage, mais vous croiriez que nos conseils sont intéressés; ils le +sont aussi, mes enfants: nous désirons de vous arrêter dans cette +paisible retraite, quoique vous soyez maîtres de la quitter quand vous +le voudrez. Ne laissez pourtant pas de considérer que vous êtes au port, +et que vous allez sur une mer orageuse; que les peines y surpassent +presque toujours les plaisirs; que le cours de la vie est limité; qu'on +la quitte souvent au milieu de sa carrière; que les grandeurs du monde +sont de faux brillants dont on se laisse éblouir par une fatalité +étrange, et que le plus solide de tous les biens, c'est de savoir se +borner, jouir de sa tranquillité, et se rendre sage.»</p> + +<p>Le corsaire n'aurait pas fini si tôt ses remontrances, s'il n'eût été +interrompu par le prince Heureux.</p> + +<p>«Mon cher père, lui dit-il, nous avons trop d'envie de découvrir quelque +chose de notre naissance, pour nous ensevelir au fond d'un désert: la +morale que vous établissez est excellente, et je voudrais que nous +fussions capables de la suivre, mais je ne sais quelle fatalité nous +appelle ailleurs; permettez que nous remplissions le cours de notre +destinée, nous reviendrons vous revoir et vous rendre compte de toutes +nos aventures.»</p> + +<p>À ces mots le corsaire et sa femme se prirent à pleurer. Les princes +s'attendrirent fort, particulièrement Belle-Étoile, qui avait un naturel +admirable, et qui n'aurait jamais pensé à quitter le désert, si elle +avait été sûre que Chéri fût toujours resté avec elle.</p> + +<p>Cette résolution étant prise, ils ne songèrent plus qu'à faire leur +équipage pour s'embarquer; car ayant été trouvés sur la mer, ils avaient +quelque espérance qu'ils y recevraient des lumières de ce qu'ils +voulaient savoir. Ils firent entrer dans leur petit vaisseau un cheval +pour chacun d'eux; et après s'être peignés jusqu'à s'en écorcher pour +laisser plus de pierreries à Corsine, ils la prièrent de leur donner en +échange les chaînes de diamants qui étaient dans leur berceau. Elle alla +les quérir dans son cabinet, où elle les avait soigneusement gardées, et +elle les attacha toutes sur l'habit de Belle-Étoile qu'elle embrassait +sans cesse, lui mouillant le visage de ses larmes.</p> + +<p>Jamais séparation n'a été si triste: le corsaire et sa femme en +pensèrent mourir: leur douleur ne provenait point d'une source +intéressée; car ils avaient amassé tant de trésors qu'ils n'en +souhaitaient plus. Petit-Soleil, Heureux, Chéri et Belle-Étoile +montèrent dans le vaisseau. Le corsaire l'avait fait faire très bon et +très magnifique: le mât était d'ébène et de cèdre; les cordages de soie +verte mêlée d'or; les voiles de drap d'or et vert, et les peintures +excellentes. Quand il commença à voguer, Cléopâtre avec son Antoine, et +même toute la chiourme de Vénus, auraient baissé le pavillon devant lui. +La princesse était assise sous un riche pavillon, vers la poupe, ses +deux frères et son cousin se tenaient près d'elle, plus brillants que +les astres, et leurs étoiles jetaient de longs rayons de lumière qui +éblouissaient. Ils résolurent d'aller au même endroit où le corsaire les +avait trouvés, et en effet ils s'y rendirent. Ils se préparèrent à faire +là un grand sacrifice aux dieux et aux fées, pour obtenir leur +protection, et qu'ils fussent conduits dans le lieu de leur naissance. +On prit une tourterelle pour l'immoler: la princesse pitoyable la trouva +si belle qu'elle lui sauva la vie; et pour la garantir de pareil +accident, elle la laissa aller.</p> + +<p>«Pars, lui dit-elle, petit oiseau de Vénus; et si j'ai quelque jour +besoin de toi, n'oublie pas le bien que je te fais.»</p> + +<p>La tourterelle s'envola: le sacrifice étant fini, ils commencèrent un +concert si charmant, qu'il semblait que toute la nature gardait un +profond silence pour les écouter: les flots de la mer ne s'élevaient +point; le vent ne soufflait pas; Zéphyre seul agitait les cheveux de la +princesse, et mettait son voile un peu en désordre. Dans le moment il +sortit de l'eau une Sirène qui chantait si bien que la princesse et ses +frères l'admirèrent. Après avoir dit quelques airs, elle se tourna vers +eux, et leur cria:</p> + +<p>«Cessez de vous inquiéter; laissez aller votre vaisseau; descendez où il +s'arrêtera, et que tous ceux qui s'aiment continuent de s'aimer.»</p> + +<p>Belle-Étoile et Chéri ressentirent une joie extraordinaire de ce que la +Sirène venait de dire. Ils ne doutèrent point que ce ne fût pour eux; et +se faisant un signe d'intelligence, leurs coeurs se parlèrent sans que +Petit-Soleil et Heureux s'en aperçussent. Le navire voguait au gré des +vents et de l'onde; leur navigation n'eut rien d'extraordinaire; le +temps était toujours beau, et la mer toujours calme. Ils ne laissèrent +pas de rester trois mois entiers dans leur voyage, pendant lesquels +l'amoureux prince Chéri s'entretenait souvent avec la princesse.</p> + +<p>«Que j'ai de flatteuses espérances, lui dit-il un jour, charmante +Étoile! Je ne suis point votre frère; ce coeur qui reconnaît votre +pouvoir, et qui n'en reconnaîtra jamais d'autre, n'est pas né pour les +crimes: c'en serait un de vous aimer comme je fais, si vous étiez ma +soeur; mais la charitable Sirène qui nous est venue conseiller, m'a +confirmé ce que j'avais là-dessus dans l'esprit.</p> + +<p>—Ah! mon frère, répliqua-t-elle, ne vous fiez point trop à une chose +qui est encore si obscure que nous ne pouvons la pénétrer! Quelle serait +notre destinée, si nous irritions les dieux par des sentiments qui +pourraient leur déplaire? La Sirène s'est si peu expliquée, qu'il faut +avoir bien envie de deviner pour nous appliquer ce qu'elle a dit.</p> + +<p>—Vous vous en défendez, cruelle, dit le prince affligé, bien moins par +le respect que vous avez pour les dieux, que par aversion pour moi.»</p> + +<p>Belle-Étoile ne lui répliqua rien; et levant les yeux au ciel, elle +poussa un profond soupir, qu'il ne put s'empêcher d'expliquer en sa +faveur.</p> + +<p>Ils étaient dans la saison où les jours sont longs et brûlants: vers le +soir la princesse et ses frères montèrent sur le tillac pour voir +coucher le soleil dans le sein de l'onde; elle s'assit, les princes se +placèrent auprès d'elle; ils prirent des instruments et commencèrent +leur agréable concert. Cependant le vaisseau poussé par un vent frais +semblait voguer plus légèrement, et se hâtait de doubler un petit +promontoire qui cachait une partie de la plus belle ville du monde; mais +tout d'un coup elle se découvrit, son aspect étonna notre aimable +jeunesse: tous les palais en étaient de marbre, les couvertures dorées, +et le reste des maisons de porcelaines fort fines; plusieurs arbres +toujours verts mêlaient l'émail de leurs feuilles aux diverses couleurs +du marbre, de l'or et des porcelaines; de sorte qu'ils souhaitaient que +leur vaisseau entrât dans le port; mais ils doutaient d'y pouvoir +trouver place, tant il y en avait d'autres dont les mâts semblaient +composer une forêt flottante.</p> + +<p>Leurs désirs furent accomplis, ils abordèrent, et le rivage en un moment +se trouva couvert du peuple, qui avait aperçu la magnificence du navire: +celui que les Argonautes avaient construit pour la conquête de la toison +ne brillait pas tant; les étoiles et la beauté des merveilleux enfants +ravissaient ceux qui les voyaient; l'on courut dire au roi cette +nouvelle: comme il ne pouvait la croire, et que la grande terrasse du +palais donnait jusqu'au bord de la mer, il s'y rendit promptement; il +vit que les princes Petit-Soleil et Chéri, tenant la princesse entre +leurs bras, la portèrent à terre, qu'ensuite l'on fit sortir leurs +chevaux, dont les riches harnais répondaient bien à tout le reste. +Petit-Soleil en montait un plus noir que du jais; celui d'Heureux était +gris; Chéri avait le sien blanc comme neige, et la princesse son +isabelle. Le roi les admirait tous quatre sur leurs chevaux qui +marchaient si fièrement qu'ils écartaient tous ceux qui voulaient +s'approcher.</p> + +<p>Les princes ayant entendu que l'on disait «voilà le roi», levèrent les +yeux, et l'ayant vu d'un air plein de majesté, aussitôt ils lui firent +une profonde révérence, et passèrent doucement, tenant les yeux attachés +sur lui. De son côté, il les regardait, et n'était pas moins charmé de +l'incomparable beauté de la princesse que de la bonne mine des jeunes +princes. Il commanda à son écuyer de leur aller offrir sa protection, et +toutes les choses dont ils pourraient avoir besoin dans un pays où ils +étaient apparemment étrangers. Ils reçurent l'honneur que le roi leur +faisait avec beaucoup de respect et de reconnaissance, et lui dirent +qu'ils n'avaient besoin que d'une maison où ils pussent être en +particulier; qu'ils seraient bien aises qu'elle fût à une ou deux lieues +de la ville, parce qu'ils aimaient fort la promenade. Sur-le-champ le +premier écuyer leur en fît donner une des plus magnifiques où ils +logèrent commodément avec tout leur train.</p> + +<p>Le roi avait l'esprit si rempli des quatre enfants qu'il venait de voir, +que sur-le-champ il alla dans la chambre de la reine sa mère lui dire la +merveille des étoiles qui brillaient sur leurs fronts, et tout ce qu'il +avait admiré en eux. Elle en fut tout interdite; elle lui demanda sans +aucune affectation quel âge ils pouvaient avoir; il répondit quinze ou +seize ans: elle ne témoigna point son inquiétude, mais elle craignait +terriblement que Feintise ne l'eût trahie. Cependant le roi se promenait +à grands pas, et disait:</p> + +<p>«Qu'un père est heureux d'avoir des fils si parfaits et une fille si +belle! Pour moi, infortuné souverain, je suis père de trois chiens; +voilà d'illustres successeurs, et ma couronne est bien affermie!»</p> + +<p>La reine-mère écoutait ces paroles avec une inquiétude mortelle. Les +étoiles brillantes, et l'âge à peu près de ces étrangers, avaient tant +de rapport à celui des princes et de leur soeur, qu'elle eut de grands +soupçons d'avoir été trompée par Feintise, et qu'au lieu de tuer les +enfants du roi, elle ne les eût sauvés. Comme elle se possédait +beaucoup, elle ne témoigna rien de ce qui se passait dans son âme; elle +ne voulut pas même envoyer ce jour-là s'informer de bien des choses +qu'elle avait envie de savoir; mais le lendemain elle commanda à son +secrétaire d'y aller, et que sous prétexte de donner des ordres dans la +maison pour leur commodité, il examinât tout, et s'ils avaient des +étoiles sur le front.</p> + +<p>Le secrétaire partit assez matin; il arriva comme la princesse se +mettait à sa toilette: en ce temps-là l'on n'achetait point son teint +chez les marchands; qui était blanche restait blanche; qui était noire +ne devenait point blanche; de sorte qu'il la vit décoiffée. On la +peignait; ses cheveux blonds, plus fins que des filets d'or, +descendaient par boucles jusqu'à terre; il y avait plusieurs corbeilles +autour d'elle, afin que les pierreries qui tombaient de ses cheveux ne +fussent pas perdues; son étoile sur le front jetait des feux qu'on avait +peine à soutenir; et la chaîne d'or de son cou n'était pas moins +extraordinaire que les précieux diamants qui roulaient du haut de sa +tête. Le secrétaire avait bien de la peine à croire ce qu'il voyait; +mais la princesse ayant choisi la plus grosse perle, elle le pria de la +garder pour se souvenir d'elle; c'est la même que les rois d'Espagne +estiment tant sous le nom de <i>Peregrina</i>, qui veut dire Pèlerine, parce +qu'elle vient d'une voyageuse.</p> + +<p>Le secrétaire, confus d'une si grande libéralité, prit congé d'elle, et +salua les trois princes, avec lesquels il demeura longtemps pour être +informé d'une partie de ce qu'il désirait savoir. Il retourna en rendre +compte à la reine-mère, qui se confirma dans les soupçons qu'elle avait +déjà. Il lui dit que Chéri n'avait point d'étoile, mais qu'il tombait +des pierreries de ses cheveux comme de ceux de ses frères, et qu'à son +gré c'était le mieux fait; qu'ils venaient de fort loin; que leur père +et leur mère ne leur avaient donné qu'un certain temps, afin de voir les +pays étrangers. Cet article déroutait un peu la reine, et elle se +figurait quelquefois que ce n'était point les enfants du roi.</p> + +<p>Elle flottait ainsi entre la crainte et l'espérance, quand le roi, qui +aimait fort la chasse, alla du côté de leur maison; le grand écuyer, qui +l'accompagnait, lui dit en passant que c'était là qu'il avait logé +Belle-Étoile et ses frères par son ordre.</p> + +<p>«La reine m'a conseillé, repartit le roi, de ne les pas voir; elle +appréhende qu'ils viennent de quelque pays infecté de la peste, et +qu'ils n'en apportent le mauvais air.</p> + +<p>—Cette jeune étrangère, repartit le premier écuyer, est en effet très +dangereuse; mais, Sire, je craindrais plus ses yeux que le mauvais air.</p> + +<p>—En vérité, dit le roi, je le crois comme vous.»</p> + +<p>Et poussant aussitôt son cheval, il entendit des instruments et des +voix; il s'arrêta proche d'un grand salon, dont les fenêtres étaient +ouvertes; et après avoir admiré la douceur de cette symphonie, il +s'avança.</p> + +<p>Le bruit des chevaux obligea les princes à regarder; dès qu'ils virent +le roi, ils le saluèrent respectueusement, et se hâtèrent de sortir, +l'abordant avec un visage gai et tant de marques de soumission qu'ils +embrassaient ses genoux; la princesse lui baisait les mains comme s'ils +l'eussent reconnu pour être leur père. Il les caressa fort, et sentait +son coeur si ému qu'il n'en pouvait deviner la cause. Il leur dit qu'ils +ne manquassent pas de venir au palais, qu'il voulait les entretenir et +les présenter à sa mère. Ils le remercièrent de l'honneur qu'il leur +faisait, et lui dirent qu'aussitôt que leurs habits et leurs équipages +seraient achevés, ils ne manqueraient pas de lui faire leur cour.</p> + +<p>Le roi les quitta pour achever la chasse qui était commencée; il leur en +envoya obligeamment la moitié, et porta l'autre à la reine sa mère.</p> + +<p>«Quoi! lui dit-elle, est-il possible que vous ayez fait une si petite +chasse? Vous tuez ordinairement trois fois plus de gibier.</p> + +<p>—Il est vrai, repartit le roi, mais j'en ai régalé les beaux étrangers; +je sens pour eux une inclination si parfaite, que j'en suis surpris +moi-même, et si vous aviez moins peur de l'air contagieux, je les aurais +déjà fait venir loger dans le palais.»</p> + +<p>La reine-mère se fâcha beaucoup: elle l'accusait de manquer d'égards +pour elle, et lui fit des reproches de s'exposer si légèrement.</p> + +<p>Dès qu'il l'eut quittée, elle envoya dire à Feintise de lui venir +parler; elle s'enferma avec elle dans son cabinet, et la prit d'une main +par les cheveux, lui portant un poignard sur la gorge:</p> + +<p>«Malheureuse, dit-elle, je ne sais quel reste de bonté m'empêche de te +sacrifier à mon juste ressentiment: tu m'as trahie; tu n'as point tué +les quatre enfants que j'avais remis entre tes mains pour en être +défaite; avoue au moins ton crime, et peut-être que je te le +pardonnerai.»</p> + +<p>Feintise, demi-morte de peur, se jeta à ses pieds, et lui dit comme la +chose s'était passée; qu'elle croyait impossible que les enfants fussent +encore en vie, parce qu'il s'était élevé une tempête si effroyable, +qu'elle avait pensé être accablée de la grêle; mais qu'enfin elle lui +demandait du temps, et qu'elle trouverait le moyen de la défaire d'eux +l'un après l'autre, sans que personne au monde pût l'en soupçonner.</p> + +<p>La reine, qui ne voulait que leur mort, s'apaisa un peu; elle lui dit de +n'y perdre pas un moment; et en effet la vieille Feintise, qui se voyait +en grand péril, ne négligea rien de ce qui dépendait d'elle: elle épia +le temps que les trois princes étaient à la chasse, et portant sous son +bras une guitare, elle alla s'asseoir vis-à-vis des fenêtres de la +princesse, où elle chanta ces paroles:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>La beauté peut tout surmonter,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Heureux qui sait en profiter!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>La beauté s'efface,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>L'âge de glace</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vient en ternir toutes les fleurs.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qu'on a de douleurs</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Quand on repasse</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Les attraits que l'on a perdus!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>On se désespère,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et l'on prend pour plaire</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Des soins superflus.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Jeunes coeurs, laissez-vous charmer;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Dans le bel âge l'on doit aimer.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>La beauté s'efface,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>L'âge de glace</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vient en ternir toutes les fleurs.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qu'on a de douleurs</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Quand on repasse</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Les attraits que l'on a perdus!</i><br /></span> +<span class="i0"><i>On se désespère,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et l'on prend pour plaire</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Des soins superflus.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Belle-Étoile trouva ces paroles assez plaisantes; elle s'avança sur un +balcon pour voir celle qui les chantait; aussitôt qu'elle parut, +Feintise, qui s'était habillée fort proprement, lui fit une grande +révérence; la princesse la salua à son tour; et comme elle était gaie, +elle lui demanda si les paroles qu'elle venait d'entendre avaient été +faites pour elle.</p> + +<p>«Oui, charmante personne, répliqua Feintise, elles sont pour moi; mais +afin qu'elles ne soient jamais pour vous, je viens vous donner un avis +dont vous ne devez pas manquer de profiter.</p> + +<p>—Et quel est-il? dit Belle-Étoile.</p> + +<p>—Dès que vous m'aurez permis de monter dans votre chambre, +ajouta-t-elle, vous le saurez.</p> + +<p>—Vous y pouvez venir», repartit la princesse.</p> + +<p>Aussitôt la vieille se présenta avec un certain air de cour que l'on ne +perd point quand on l'a une fois.</p> + +<p>«Ma belle fille, dit Feintise, sans perdre un moment (car elle craignait +qu'on ne vînt l'interrompre), le ciel vous a faite tout aimable; vous +êtes douée d'une étoile brillante sur votre front, et l'on raconte bien +d'autres merveilles de vous; mais il vous manque encore une chose qui +vous est essentiellement nécessaire; si vous ne l'avez, je vous plains.</p> + +<p>—Et que me manque-t-il? répliqua-t-elle.</p> + +<p>—L'eau qui danse, ajouta notre maligne vieille: si j'en avais eu, vous +ne verriez pas un cheveu blanc sur ma tête, pas une ride sur mon front; +j'aurais les plus belles dents du monde, avec un air enfantin qui +charmerait. Hélas! j'ai su ce secret trop tard, mes attraits étaient +déjà effacés; profitez de mes malheurs, ma chère enfant, ce sera une +consolation pour moi, car je me sens pour vous des mouvements de +tendresse extraordinaires.</p> + +<p>—Mais où prendrai-je cette eau qui danse? repartit Belle-Étoile.</p> + +<p>—Elle est dans la forêt lumineuse, dit Feintise: vous avez trois +frères, est-ce que l'un d'eux ne vous aimera pas assez pour l'aller +quérir? Vraiment ils ne seraient guère tendres; enfin il n'y va pas de +moins que d'être belle cent ans après votre mort.</p> + +<p>—Mes frères me chérissent, dit la princesse, il y en a un entre autres +qui ne me refusera rien. Certainement si cette eau fait tout ce que vous +dites, je vous donnerai une récompense proportionnée à son mérite.»</p> + +<p>La perfide vieille se retira en diligence, ravie d'avoir si bien réussi; +elle dit à Belle-Étoile qu'elle serait soigneuse de la venir voir.</p> + +<p>Les princes revinrent de la chasse, l'un apporta un marcassin, l'autre +un lièvre, et l'autre un cerf; tout fut mis aux pieds de leur soeur; +elle regarda cet hommage avec une espèce de dédain; elle était occupée +de l'avis de Feintise, elle en paraissait même inquiète, et Chéri, qui +n'avait point d'autre occupation que de l'étudier, ne fut pas un quart +d'heure, avec elle sans le remarquer.</p> + +<p>«Qu'avez-vous, ma chère Étoile, lui dit-il, le pays où nous sommes n'est +peut-être pas à votre gré? Si cela est, partons-en tout à l'heure; +peut-être encore que notre équipage n'est pas assez grand, les meubles +assez beaux, la table assez délicate: parlez, de grâce, afin que j'aie +le plaisir de vous obéir le premier, et de vous faire obéir par les +autres.</p> + +<p>—La confiance que vous me donnez de vous dire ce qui se passe dans mon +esprit, répliqua-t-elle, m'engage à vous déclarer que je ne saurais plus +vivre, si je n'ai l'eau qui danse; elle est dans la forêt lumineuse; je +n'aurai avec elle rien à craindre de la fureur des ans.</p> + +<p>—Ne vous chagrinez point, mon aimable Étoile, ajouta-t-il, je vais +partir et je vous en apporterai, ou vous saurez par ma mort qu'il est +impossible d'en avoir.</p> + +<p>—Non, dit-elle, j'aimerais mieux renoncer à tous les avantages de la +beauté; j'aimerais mieux être affreuse que de hasarder une vie si chère; +je vous conjure de ne plus penser à l'eau qui danse, et même, si j'ai +quelque pouvoir sur vous, je vous le défends.»</p> + +<p>Le prince feignit de lui obéir; mais aussitôt qu'il la vit occupée, il +monta sur son cheval blanc, qui n'allait que par bonds et par +courbettes; il prit de l'argent et un riche habit; pour des diamants, il +n'en avait pas besoin, car ses cheveux lui en fournissaient assez, et +trois coups de peigne en faisaient tomber quelquefois pour un million. À +la vérité cela n'était pas toujours égal; l'on a même su que la +disposition de leur esprit et celle de leur santé réglaient assez +l'abondance des pierreries; il ne mena personne avec lui pour être plus +en liberté, et afin que si l'aventure était périlleuse, il pût se +hasarder sans essuyer les remontrances d'un domestique zélé et craintif.</p> + +<p>Quand l'heure du souper fut venue, et que la princesse ne vit point +paraître son frère Chéri, l'inquiétude la saisit à tel point qu'elle ne +pouvait ni boire ni manger: elle donna des ordres pour le faire chercher +partout. Les deux princes, ne sachant rien de l'eau qui danse, lui +disaient qu'elle se tourmentait trop, qu'il ne pouvait être éloigné, +qu'elle savait qu'il s'abandonnait volontiers à de profondes rêveries, +et que sans doute il s'était arrêté dans la forêt. Elle prit donc un peu +de tranquillité jusqu'à minuit; mais alors elle perdit toute patience, +et dit en pleurant à ses frères que c'était elle qui était cause de +l'éloignement de Chéri, qu'elle lui avait témoigné un désir extrême +d'avoir l'eau qui danse de la forêt lumineuse, que sans doute il en +avait pris le chemin. À ces nouvelles ils résolurent d'envoyer après lui +plusieurs personnes, et elle les chargea de lui dire qu'elle le +conjurait de revenir.</p> + +<p>Cependant la méchante Feintise était fort intriguée pour savoir l'effet +de son conseil, lorsqu'elle apprit que Chéri était déjà en campagne; +elle en eut une sensible joie, ne doutant pas qu'il ne fît plus de +diligence que ceux qui le suivaient, et qu'il ne lui en arrivât malheur; +elle courut au palais, toute fière de cette espérance; elle rendit +compte à la reine-mère de ce qui s'était passé.</p> + +<p>«J'avoue, madame, lui dit-elle, que je ne puis douter que ce ne soient +les trois princes et leur soeur; ils ont des étoiles sur le front, des +chaînes, d'or au cou; leurs cheveux sont d'une beauté ravissante, il en +tombe à tous moments des pierreries; j'en ai vu à la princesse que +j'avais mises sur son berceau, dont elle se pare, quoiqu'elles ne +vaillent pas celles qui tombent de ses cheveux: de sorte qu'il m'est pas +permis de douter de leur retour, malgré les soins que je croyais avoir +pris pour l'empêcher; mais, madame, je vous en délivrerai; et comme +c'est le seul moyen qui me reste de réparer ma faute, je vous supplie +seulement de m'accorder du temps; voilà déjà un des princes qui est +parti pour aller chercher l'eau qui danse, il périra sans doute dans +cette entreprise; ainsi je leur prépare plusieurs occasions de se +perdre.</p> + +<p>—Nous verrons, dit la reine, si le succès répondra à votre attente, +mais comptez que cela seul peut vous dérober à ma juste fureur.»</p> + +<p>Feintise se retira plus alarmée que jamais, cherchant dans son esprit +tout ce qui pouvait les faire périr.</p> + +<p>Le moyen qu'elle en avait trouvé à l'égard du prince Chéri, était un des +plus certains, car l'eau qui danse ne se puisait pas aisément; elle +avait fait tant de bruit par les malheurs qui étaient arrivés à ceux qui +la cherchaient, qu'il n'y avait personne qui n'en sût le chemin. Son +cheval blanc allait d'une vitesse surprenante; il le pressait sans +quartier, parce qu'il voulait revenir promptement auprès de +Belle-Étoile, et lui donner la satisfaction qu'elle se promettait de son +voyage. Il ne laissa pas de marcher huit nuits de suite sans se reposer +ailleurs que dans le bois, sous le premier arbre, sans manger autre +chose que les fruits qu'il trouvait sur son chemin, et sans laisser à +son cheval qu'à peine le temps de brouter l'herbe. Enfin au bout de ce +temps-là, il se trouva dans un pays dont l'air était si chaud, qu'il +commença de souffrir beaucoup: ce n'était pas que le soleil eût plus +d'ardeur; il ne savait à quoi en attribuer la cause, lorsque du haut +d'une montagne il aperçut la forêt lumineuse; tous les arbres brûlaient +sans se consumer, et jetaient des flammes en des lieux si éloignés, que +la campagne était aride et déserte: l'on entendait dans cette forêt +siffler les serpents et rugir les lions, ce qui étonna beaucoup le +prince; car il semblait qu'aucun animal, excepté la salamandre, ne +pouvait vivre dans cette espèce de fournaise.</p> + +<p>Après avoir considéré une chose si épouvantable, il descendit, rêvant à +ce qu'il allait faire, et il se dit plus d'une fois qu'il était perdu. +Comme il approchait de ce grand feu, il mourait de soif; il trouva une +fontaine qui sortait de la montagne, et qui tombait dans un grand bassin +de marbre; il mit pied à terre, s'en approcha, et se baissait pour +puiser de l'eau dans un petit vase d'or qu'il avait apporté, afin d'y +mettre celle que la princesse souhaitait, quand il aperçut une +tourterelle qui se noyait dans cette fontaine; ses plumes étaient toutes +mouillées; elle n'avait plus de force, et coulait au fond du bassin. +Chéri en eut pitié, il la sauva; il la pendit d'abord par les pieds; +elle avait tant bu, qu'elle en était enflée; ensuite il la réchauffa; il +essuya ses ailes avec un mouchoir fin, il la secourut si bien que la +pauvre tourterelle se trouva au bout d'un moment plus gaie qu'elle +n'avait été triste.</p> + +<p>«Seigneur Chéri, lui dit-elle d'une voix douce et tendre, vous n'avez +jamais obligé petit animal plus reconnaissant que moi; ce n'est pas +d'aujourd'hui que j'ai reçu des faveurs essentielles de votre famille, +je suis ravie de pouvoir vous être utile à mon tour. Ne croyez donc pas +que j'ignore le sujet de votre voyage; vous l'avez entrepris un peu +témérairement, car l'on ne saurait nombrer les personnes qui sont péries +ici. L'eau qui danse est la huitième merveille du monde pour les dames; +elle embellit, elle rajeunit, elle enrichit; mais si je ne vous sers de +guide, vous n'y pourrez arriver, car la source sort à gros bouillons du +milieu de la forêt, et s'y précipite dans un gouffre: le chemin est +couvert de branches d'arbres qui tombent tout embrasées, et je ne vois +guère d'autre moyen que d'y aller par-dessous terre; reposez-vous donc +ici sans inquiétude, je vais ordonner ce qu'il faut.»</p> + +<p>En même temps la tourterelle s'élève en l'air, va, vient, s'abaisse, +vole et revole tant et tant, que sur la fin du jour elle dit au prince +que tout était prêt. Il prend l'officieux oiseau, il le baise, il le +caresse, le remercie, et le suit sur son beau cheval blanc. À peine +eut-il fait cent pas, qu'il voit deux longues files de renards, +blaireaux, taupes, escargots, fourmis, et de toutes les sortes de bêtes +qui se cachent dans la terre: il y en avait une si prodigieuse quantité, +qu'il ne comprenait point par quel pouvoir ils s'étaient ainsi +rassemblés.</p> + +<p>«C'est par mon ordre, lui dit la tourterelle, que vous voyez en ces +lieux ce petit peuple souterrain; il vient de travailler pour votre +service, et faire une extrême diligence; vous me ferez plaisir de les en +remercier.»</p> + +<p>Le prince les salua, et leur dit qu'il voudrait les tenir dans un lieu +moins stérile, qu'il les régalerait avec plaisir: chaque bestiole parut +contente.</p> + +<p>Chéri étant à l'entrée de la voûte, y laissa son cheval; puis, +demi-courbé, il chemina avec la bonne tourterelle, qui le conduisit très +heureusement jusqu'à la fontaine: elle faisait un si grand bruit, qu'il +en serait devenu sourd, si elle ne lui avait pas donné deux de ses +plumes blanches dont il se boucha les oreilles. Il fut étrangement +surpris de voir que cette eau dansait avec la même justesse que si +Favier et Pecout lui avaient montré. Il est vrai que ce n'était que de +vieilles danses, comme la Bocane, la Mariée et la Sarabande. Plusieurs +oiseaux qui voltigeaient en l'air chantaient les airs que l'eau voulait +danser. Le prince en puisa plein son vase d'or, il en but deux traits, +qui le rendirent cent fois plus beau qu'il n'était, et qui le +rafraîchirent si bien, qu'il s'apercevait à peine que de tous les +endroits du monde le plus chaud c'est la forêt lumineuse.</p> + +<p>Il en partit par le même chemin par lequel il était venu: son cheval +s'était éloigné; mais fidèle à sa voix, dès qu'il l'appela il vint au +grand galop. Le prince se jeta légèrement dessus, tout fier d'avoir +l'eau qui danse.</p> + +<p>«Tendre tourterelle, dit-il à celle qu'il tenait, j'ignore encore par +quel prodige vous avez tant de pouvoir en ces lieux; les effets que j'en +ai ressentis m'engagent à beaucoup de reconnaissance; et comme la +liberté est le plus grand des biens, je vous rends la vôtre, pour égaler +par cette faveur celles que vous m'avez faites.»</p> + +<p>En achevant ces mots, il la laissa aller. Elle s'envola d'un petit air +aussi farouche que si elle eût resté avec lui contre son gré.</p> + +<p>«Quelle inégalité! dit-il alors, tu tiens plus de l'homme que de la +tourterelle; l'un est inconstant, l'autre ne l'est point.»</p> + +<p>La tourterelle lui répondit du haut des airs:</p> + +<p>«Eh! savez-vous qui je suis?»</p> + +<p>Chéri s'étonna que la tourterelle eût répondu ainsi à sa pensée, il +jugea bien qu'elle était très habile; il fut fâché de l'avoir laissée +aller: «Elle m'aurait peut-être été utile, disait-il, et j'aurais appris +par elle bien des choses qui contribueraient au repos de ma vie.» +Cependant il convint avec lui-même qu'il ne faut jamais regretter un +bienfait accordé; il se trouvait son redevable, quand il pensait aux +difficultés qu'elle lui avait aplanies pour avoir l'eau qui danse. Son +vase d'or était fermé de manière que l'eau ne pouvait ni se perdre, ni +s'évaporer. Il pensait agréablement au plaisir qu'aurait Belle-Étoile en +la recevant et la joie qu'il aurait de la revoir, lorsqu'il vit venir à +toute bride plusieurs cavaliers, qui ne l'eurent pas plus tôt aperçu, +que poussant de grands cris, ils se le montrèrent les uns aux autres. Il +n'eut point de peur, son âme avait un caractère d'intrépidité qui +s'alarmait peu des périls. Cependant il ressentit beaucoup de chagrin +que quelque chose l'arrêtât; il poussa brusquement son cheval vers eux, +et resta agréablement surpris de reconnaître une partie de ses +domestiques qui lui présentèrent de petits billets, ou pour mieux dire +des ordres dont la princesse les avait chargés pour lui, afin qu'il ne +s'exposât point aux dangers de la forêt lumineuse: il baisa l'écriture +de Belle-Étoile; il soupira plus d'une fois, et se hâtant de retourner +vers elle, il la retira de la plus sensible peine que l'on puisse +éprouver.</p> + +<p>Il la trouva en arrivant assise sous quelques arbres, où elle +s'abandonnait à toute son inquiétude. Quand elle le vit à ses pieds, +elle ne savait quel accueil lui faire; elle voulait le gronder d'être +parti contre ses ordres; elle voulait le remercier du charmant présent +qu'il lui faisait; enfin sa tendresse fut la plus forte; elle embrassa +son cher frère, et les reproches qu'elle lui fit n'eurent rien de +fâcheux.</p> + +<p>La vieille Feintise, qui ne s'endormait pas, sut par ses espions que +Chéri était de retour plus beau qu'il n'était avant son départ; et que +la princesse ayant mis sur son visage l'eau qui danse, était devenue si +excessivement belle, qu'il n'y avait pas moyen de soutenir le moindre de +ses regards, sans mourir de plus d'une demi-douzaine de morts.</p> + +<p>Feintise fut bien étonnée et bien affligée, car elle avait fait son +compte que le prince périrait dans une si grande entreprise; mais il +n'était pas temps de se rebuter: elle chercha le moment que la princesse +allait à un petit temple de Diane, peu accompagnée; elle l'aborda, et +lui dit d'un air plein d'amitié:</p> + +<p>«Que j'ai de joie, madame, de l'heureux effet de mes avis! Il ne faut +que vous regarder pour savoir que vous avez à présent l'eau qui danse; +mais si j'osais vous donner un conseil, vous songeriez à vous rendre +maîtresse de la pomme qui chante. C'est tout autre chose encore; car +elle embellit l'esprit à tel point, qu'il n'y a rien dont on ne soit +capable: veut-on persuader quelque chose? il n'y a qu'à tenir la pomme +qui chante; veut-on parler en public, faire des vers, écrire en prose, +divertir, faire rire ou faire pleurer? la pomme a toutes ces vertus; et +elle chante si bien et si haut, qu'on l'entend de huit lieues sans en +être étourdi.</p> + +<p>—Je n'en veux point, s'écria la princesse, vous avez pensé faire périr +mon frère avec votre eau qui danse, vos conseils sont trop dangereux.</p> + +<p>—Quoi! madame, répliqua Feintise, vous seriez fâchée d'être la plus +savante et la plus spirituelle personne du monde? En vérité vous n'y +pensez pas.</p> + +<p>—Ah! qu'aurais-je fait, continua Belle-Étoile, si l'on m'avait rapporté +le corps de mon cher frère mort ou mourant?</p> + +<p>—Celui-là, dit la vieille, n'ira plus, les autres sont obligés de vous +servir à leur tour, et l'entreprise est moins périlleuse.</p> + +<p>—N'importe, ajouta la princesse, je ne suis pas d'humeur à les exposer.</p> + +<p>—En vérité, je vous plains, dit Feintise, de perdre une occasion si +avantageuse, mais vous y ferez réflexion; adieu, madame.»</p> + +<p>Elle se retira aussitôt, très inquiète du succès de sa harangue, et +Belle-Étoile demeura aux pieds de la statue de Diane, irrésolue sur ce +qu'elle devait faire; elle aimait ses frères, elle s'aimait bien aussi; +elle comprenait que rien ne pouvait lui faire un plus sensible plaisir +que d'avoir la pomme qui chante.</p> + +<p>Elle soupira longtemps, puis elle se prit à pleurer. Petit-Soleil +revenait de la chasse, il entendit du bruit dans le temple, il y entra, +et vit la princesse qui se couvrait le visage de son voile, parce +qu'elle était honteuse d'avoir les yeux tout humides; il avait déjà +remarqué ses larmes, et s'approchant d'elle, il la conjura instamment de +lui dire pourquoi elle pleurait. Elle s'en défendit, répliquant qu'elle +en avait honte elle-même; mais plus elle lui refusait son secret, plus +il avait envie de le savoir.</p> + +<p>Enfin elle lui dit que la même vieille qui lui avait conseillé d'envoyer +à la conquête de l'eau qui danse, venait de lui dire que la pomme qui +chante était encore plus merveilleuse, parce qu'elle donnait tant +d'esprit, qu'on devenait une espèce de prodige! qu'à la vérité elle +aurait donné la moitié de sa vie pour une telle pomme, mais qu'elle +craignait qu'il n'y eût trop de danger à l'aller chercher.</p> + +<p>«Vous n'aurez pas peur pour moi, je vous en assure, lui dit son frère en +souriant, car je ne me trouve aucune envie de vous rendre ce bon office; +hé quoi! n'avez-vous pas assez d'esprit? Venez, venez, ma soeur, +continua-t-il, et cessez de vous affliger.»</p> + +<p>Belle-Étoile le suivit, aussi triste de la manière dont il avait reçu sa +confidence, que de l'impossibilité qu'elle trouvait à posséder la pomme +qui chante. L'on servit le souper, ils se mirent tous quatre à table; +elle ne pouvait manger. Chéri, l'aimable Chéri, qui n'avait d'attention +que pour elle, lui servit ce qui était de meilleur, et la pressa d'en +goûter: au premier morceau son coeur se grossit; les larmes lui vinrent +aux yeux; elle sortit de table en pleurant. Belle-Étoile pleurait! ô +dieux, quel sujet d'inquiétude pour Chéri! Il demanda donc ce qu'elle +avait: Petit-Soleil le lui dit, en raillant d'une manière assez +désobligeante pour sa soeur; elle en fut si piquée qu'elle se retira +dans sa chambre et ne voulut parler à personne de tout le soir.</p> + +<p>Dès que Petit-Soleil et Heureux furent couchés, Chéri monta sur son +excellent cheval blanc, sans dire à personne où il allait; il laissa +seulement une lettre pour Belle-Étoile, avec ordre de la lui donner à +son réveil; et tant que la nuit fut longue, il marcha à l'aventure, ne +sachant point où il prendrait la pomme qui chante.</p> + +<p>Lorsque la princesse fut levée, on lui présenta la lettre du prince: il +est aisé de s'imaginer tout ce qu'elle ressentit d'inquiétude et de +tendresse dans une occasion comme celle-là: elle courut dans la chambre +de ses frères leur en faire la lecture, ils partagèrent ses alarmes, car +ils étaient fort unis; et aussitôt ils envoyèrent presque tous leurs +gens après lui, pour l'obliger de revenir sans tenter cette aventure, +qui sans doute devait être terrible.</p> + +<p>Cependant le roi n'oubliait point les beaux enfants de la forêt, ses pas +le guidaient toujours de leur côté, et quand il passait proche de chez +eux, et qu'il les voyait, il leur faisait des reproches de ce qu'ils ne +venaient point à son palais; ils s'en étaient excusés, d'abord, sur ce +qu'ils faisaient travailler à leur équipage: ils s'en excusèrent sur +l'absence de leur frère, et l'assurèrent qu'à son retour ils +profiteraient soigneusement de la permission qu'il leur donnait, de lui +rendre leurs très humbles respects.</p> + +<p>Le prince Chéri était trop pressé de sa passion pour manquer à faire +beaucoup de diligence; il trouva à la pointe du jour un jeune homme bien +fait, qui se reposant sous des arbres, lisait dans un livre; il l'aborda +d'un air civil, et lui dit:</p> + +<p>«Trouvez bon que je vous interrompe pour vous demander si vous ne savez +point en quel lieu est la pomme qui chante.»</p> + +<p>Le jeune homme haussa les yeux, et souriant gracieusement:</p> + +<p>«En voulez-vous faire la conquête? lui dit-il.</p> + +<p>—Oui, s'il m'est possible, repartit le prince.</p> + +<p>—Ah! Seigneur, ajouta l'étranger, vous n'en savez donc pas tous les +périls: voilà un livre qui en parle, sa lecture effraye.</p> + +<p>—N'importe, dit Chéri, le danger ne sera point capable de me rebuter, +enseignez-moi seulement où je pourrai la trouver.</p> + +<p>—Le livre marque, continua cet homme, qu'elle dans un vaste désert en +Libye; qu'on l'entend chanter de huit lieues, et que le dragon qui la +garde a déjà dévoré cinq cent mille personnes qui ont eu la témérité d'y +aller.</p> + +<p>—Je serai la cinq cent mille et unième», répondit prince en souriant à +son tour.</p> + +<p>Et le saluant, il prit son chemin du côté des déserts de Libye; son beau +cheval qui était de race zéphyrienne, car Zéphyre était son aïeul, +allait aussi vite que le vent, de sorte qu'il fit une diligence +incroyable.</p> + +<p>Il avait beau écouter, il n'entendait d'aucun côté chanter la pomme; il +s'affligeait de la longueur du chemin, de l'inutilité du voyage, +lorsqu'il aperçut une pauvre tourterelle qui tombait à ses pieds; elle +n'était pas encore morte, mais il ne s'en fallait guère. Comme il ne +voyait personne qui pût l'avoir blessée, il crut qu'elle était peut-être +à Vénus, et que s'étant échappée de son colombier, ce petit mutin +d'Amour, pour essayer ses flèches, l'avait tirée. Il en eut pitié, il +descendit de cheval; il la prit, il essuya ses plumes blanches, déjà +teintes de sang vermeil; et tirant de sa poche un flacon d'or, où il +portait un baume admirable pour les blessures, il en eut à peine mis sur +celle de la tourterelle malade, qu'elle ouvrit les yeux, leva la tête, +déploya les ailes, s'éplucha; puis regardant le prince:</p> + +<p>«Bonjour, beau Chéri, lui dit-elle, vous êtes destiné à me sauver la +vie, et je le suis peut-être à vous rendre de grands services. Vous +venez pour conquérir la pomme qui chante; l'entreprise est difficile et +digne de vous, car elle est gardée par un dragon affreux, qui a douze +pieds, trois têtes, six ailes, et tout le corps de bronze.</p> + +<p>—Ah! ma chère tourterelle, lui dit le prince, quelle joie pour moi de +te revoir, et dans un temps où ton secours m'est si nécessaire! Ne me le +refuse pas, ma belle petite, car je mourrais de douleur, si j'avais la +honte de retourner sans la pomme qui chante; et puisque j'ai eu l'eau +qui danse par ton moyen, j'espère que tu en trouveras encore quelqu'un +pour me faire réussir dans mon entreprise.</p> + +<p>—Vous me touchez, repartit tendrement la tourterelle, suivez-moi, je +vais voler devant vous, j'espère que tout ira bien.»</p> + +<p>Le prince la laissa aller; après avoir marché tout le jour, ils +arrivèrent proche d'une montagne de sable.</p> + +<p>«Il faut creuser ici», lui dit la tourterelle.</p> + +<p>Le prince aussitôt, sans se rebuter de rien, se mit à creuser, tantôt +avec ses mains, tantôt avec son épée. Au bout de quelques heures il +trouva un casque, une cuirasse, et le reste de l'armure, avec l'équipage +pour son cheval, entièrement de miroirs.</p> + +<p>«Armez-vous, dit la tourterelle, et ne craignez point le dragon; quand +il se verra dans tous ces miroirs, il aura tant de peur, que, croyant +que ce sont des monstres comme lui, il s'enfuira.»</p> + +<p>Chéri approuva beaucoup cet expédient, il s'arma des miroirs, et +reprenant la tourterelle, ils allèrent ensemble toute la nuit. Au point +du jour, ils entendirent une mélodie ravissante. Le prince pria la +tourterelle de lui dire ce que c'était.</p> + +<p>«Je suis persuadée, dit-elle, qu'il n'y a que la pomme qui puisse être +si agréable, car elle fait seule toutes les parties de la musique, et +sans toucher aucuns instruments, il semble qu'elle en joue d'une manière +ravissante.»</p> + +<p>Ils s'approchaient toujours; le prince pensait en lui-même qu'il +voudrait bien que la pomme chantât quelque chose qui convînt à la +situation où il était; en même temps il entendit ces paroles:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>L'amour peut surmonter le coeur le plus rebelle:</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Ne cessez point d'être amoureux,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vous qui suivez les lois d'une beauté cruelle,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Aimez, persévérez, et vous serez heureux.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>«Ah! s'écria-t-il, répondant à ces vers, quelle charmante prédiction! Je +puis espérer d'être un jour plus content que je ne le suis; l'on vient +de me l'annoncer.»</p> + +<p>La tourterelle ne lui dit rien là-dessus, elle n'était pas née +babillarde, et ne parlait que pour les choses indispensablement +nécessaires. À mesure qu'il avançait, la beauté de la musique +augmentait; et quelque empressement qu'il eût, il était quelquefois si +ravi, qu'il s'arrêtait sans pouvoir penser à rien qu'à écouter: mais la +vue du terrible dragon, qui parut tout d'un coup avec ses douze pieds et +plus de cent griffes, les trois têtes et son corps de bronze, le retira +de cette espèce de léthargie: il avait senti le prince de fort loin, et +l'attendait pour le dévorer comme tous les autres, dont il avait fait +des repas excellents; leurs os étaient rangés autour du pommier où était +la belle pomme; ils s'élevaient si haut qu'on ne pouvait la voir.</p> + +<p>L'affreux animal s'avança en bondissant; il couvrit la terre d'une écume +empoisonnée très dangereuse; il sortait de sa gueule infernale du feu et +de petits dragonneaux, qu'il lançait comme des dards dans les yeux et +les oreilles des chevaliers errants qui voulaient emporter la pomme. +Mais lorsqu'il vit son effrayante figure, multipliée cent et cent fois +dans tous les miroirs du prince, ce fut lui à son tour qui eut peur; il +s'arrêta, et regardant fièrement le prince chargé de dragons, il ne +songea plus qu'à s'enfuir. Chéri s'apercevant de l'heureux effet de son +armure, le poursuivit jusqu'à l'entrée d'une profonde caverne, où il se +précipita pour l'éviter: il en ferma bien vite l'entrée, et se dépêcha +de retourner vers la pomme qui chante.</p> + +<p>Après avoir monté par-dessus tous les os qui l'entouraient, il vit ce +bel arbre avec admiration; il était d'ambre, les pommes de topaze; et la +plus excellente de toutes, qu'il cherchait avec tant de soins et de +périls, paraissait au haut, faite d'un seul rubis, avec une couronne de +diamants dessus. Le prince, transporté de joie de pouvoir donner un +trésor si parfait et si rare à Belle-Étoile, se hâta de casser la +branche d'ambre; et tout fier de sa bonne fortune, il monta sur son +cheval blanc, mais il ne trouva plus la tourterelle; dès que ses soins +lui furent inutiles, elle s'envola. Sans perdre de temps en regrets +superflus, comme il craignait que le dragon, dont il entendait les +sifflements, ne trouvât quelque route pour venir à ces pommes, il +retourna avec la sienne vers la princesse.</p> + +<p>Elle avait perdu l'usage de dormir depuis son absence; elle se +reprochait sans cesse son envie d'avoir plus d'esprit que les autres; +elle craignait plus la mort de Chéri que la sienne. «Ah! malheureuse! +s'écriait-elle, en poussant de profonds soupirs, fallait-il que j'eusse +cette vaine gloire? Ne me suffisait-il pas de penser et de parler assez +bien, pour ne faire et ne dire rien d'impertinent? Je serai bien punie +de mon orgueil, si je perds ce que j'aime! Hélas, continua-t-elle, +peut-être que les dieux, irrités des sentiments que je ne puis me +défendre d'avoir pour Chéri, veulent me l'ôter par une fin tragique.»</p> + +<p>Il n'y avait rien que son coeur affligé n'imaginât, quand, au milieu de +la nuit, elle entendit une musique si merveilleuse, qu'elle ne put +s'empêcher de se lever, et de se mettre à sa fenêtre pour l'écouter +mieux; elle ne savait que s'imaginer. Tantôt elle croyait que c'était +Apollon et les Muses, tantôt Vénus, les Grâces et les Amours; la +symphonie s'approchait toujours, et Belle-Étoile écoutait.</p> + +<p>Enfin le prince arriva; il faisait un grand clair de lune; il s'arrêta +sous le balcon de la princesse qui s'était retirée, quand elle aperçut +de loin un cavalier; la pomme chanta aussitôt:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Réveillez-vous, belle endormie.<br /></span> +</div></div> + + +<p>La princesse, curieuse, regarda promptement qui pouvait chanter si bien, +et reconnaissant son cher frère, elle pensa se précipiter de sa fenêtre +en bas pour être plus tôt auprès de lui; elle parla si haut, que tout le +monde s'étant éveillé, l'on vint ouvrir la porte à Chéri. Il entra avec +un empressement que l'on peut assez se figurer. Il tenait dans sa main +la branche d'ambre, au bout de laquelle était le merveilleux fruit; et +comme il l'avait sentie souvent, son esprit était augmenté à tel point, +que rien dans le monde ne pouvait lui être comparable.</p> + +<p>Belle-Étoile courut au-devant de lui avec une grande précipitation.</p> + +<p>Pensez-vous que je vous remercie, mon cher frère? lui dit-elle, en +pleurant de joie. Non, il n'est point de bien que je n'achète trop cher +quand vous vous exposez pour me l'acquérir.</p> + +<p>—Il n'est point de périls, lui dit-il, auxquels je ne veuille toujours +me hasarder pour vous donner la plus petite satisfaction. Recevez, +Belle-Étoile, continua-t-il, recevez ce fruit unique, personne au monde +ne le mérite si bien que vous; mais, que vous donnera-t-il que vous +n'ayez déjà!»</p> + +<p>Petit-Soleil et son frère vinrent interrompre cette conversation; ils +eurent un sensible plaisir de revoir le prince, il leur raconta son +voyage, et cette relation les mena jusqu'au jour.</p> + +<p>La mauvaise Feintise était revenue dans sa petite maison, après avoir +entretenu la reine-mère de ses projets, elle avait trop d'inquiétude +pour dormir tranquillement; elle entendit le doux chant de la pomme, que +rien dans la nature ne pouvait égaler. Elle ne douta point que la +conquête n'en fût faite! Elle pleura, elle gémit, elle s'égratigna le +visage, elle s'arracha les cheveux; sa douleur était extrême, car au +lieu de faire du mal aux beaux enfants, comme elle l'avait projeté, elle +leur faisait du bien, quoiqu'il n'entrât que de la perfidie dans ses +conseils.</p> + +<p>Dès qu'il fut jour, elle apprit que le retour du prince n'était que trop +vrai; elle retourna chez la reine-mère.</p> + +<p>«Hé bien, lui dit cette princesse, Feintise, m'apportes-tu de bonnes +nouvelles? Les enfants ont-ils péri?</p> + +<p>—Non, madame, dit-elle, en se jetant à ses pieds, mais que Votre +Majesté ne s'impatiente point, il me reste des moyens infinis de vous en +délivrer.</p> + +<p>—Ah! malheureuse, dit la reine, tu n'es au monde que pour me trahir, tu +les épargnes.»</p> + +<p>La vieille protesta bien le contraire; et quand elle l'eut un peu +apaisée, elle s'en revint pour rêver à ce qu'il fallait faire.</p> + +<p>Elle laissa passer quelques jours sans paraître, au bout desquels elle +épia si bien, qu'elle trouva dans une route de la forêt la princesse qui +se promenait seule, attendant le retour de ses frères.</p> + +<p>«Le ciel vous comble de biens, lui dit cette scélérate en l'abordant: +charmante Étoile, j'ai appris que vous possédez la pomme qui chante: +certainement quand cette bonne fortune me serait arrivée, je n'en aurais +pas plus de joie; car il faut avouer que j'ai pour vous une inclination +qui m'intéresse à tous vos avantages: cependant, continua-t-elle, je ne +peux m'empêcher de vous donner un nouvel avis.</p> + +<p>—Ah! gardez vos avis, s'écria la princesse en s'éloignant d'elle, +quelques biens qu'ils m'apportent, ils ne sauraient me payer +l'inquiétude qu'ils m'ont causée.</p> + +<p>—L'inquiétude n'est pas un si grand mal, repartit-elle en souriant, il +en est de douces et de tendres.</p> + +<p>—Taisez-vous, ajouta Belle-Étoile, je tremble quand j'y pense.</p> + +<p>Il est vrai, dit la vieille, que vous êtes fort à plaindre, d'être la +plus belle et la plus spirituelle fille de l'univers; je vous en fais +mes excuses.</p> + +<p>—Encore un coup, répliqua la princesse, je sais suffisamment l'état où +l'absence de mon frère m'a réduite.</p> + +<p>—Il faut malgré cela que je vous dise, continua Feintise, qu'il vous +manque encore le petit oiseau Vert qui dit tout; vous seriez informée +par lui de votre naissance, des bons et des mauvais succès de la vie; il +n'y a rien de si particulier qu'il ne nous découvrit; et lorsqu'on dira +dans le monde: Belle-Étoile a l'eau qui danse, et la pomme qui chante; +l'on dira en même temps: elle n'a pas le petit oiseau Vert qui dit tout; +et il vaudrait presque autant qu'elle n'eût rien.»</p> + +<p>Après avoir débité ainsi ce qu'elle avait dans l'esprit, elle se retira. +La princesse, triste et rêveuse, commença à soupirer amèrement: «Cette +femme a raison, disait-elle; de quoi me servent les avantages que je +reçois de l'eau et de la pomme, puisque j'ignore d'où je suis, qui sont +mes parents, et par quelle fatalité mes frères et moi avons été exposés +à la fureur des ondes? Il faut qu'il y ait quelque chose de bien +extraordinaire dans notre naissance pour nous abandonner ainsi, et une +protection bien évidente du ciel pour nous avoir sauvés de tant de +périls: quel plaisir n'aurai-je point de connaître mon père et ma mère, +de les chérir, s'ils sont encore vivants, et d'honorer leur mémoire +s'ils sont morts!» Là-dessus les larmes vinrent avec abondance couvrir +ses joues, semblables aux gouttes de la rosée qui paraît le matin sur +les lys et sur les roses.</p> + +<p>Chéri, qui avait toujours plus d'impatience de la voir que les autres, +s'était hâté après la chasse de revenir; il était à pied, son arc +pendait négligemment à son côté, sa main était armée de quelques +flèches, ses cheveux rattachés ensemble; il avait en cet état un air +martial qui plaisait infiniment. Dès que la princesse l'aperçut, elle +entra dans une allée sombre, afin qu'il ne vît pas les impressions de +douleur qui étaient sur son visage; mais une maîtresse ne s'éloigne pas +si vite, qu'un amant bien empressé ne la joigne. Le prince l'aborda; il +eut à peine jeté les yeux sur elle, qu'il connut qu'elle avait quelque +peine. Il s'en inquiète, il la prie, il la presse de lui en apprendre le +sujet; elle s'en défend avec opiniâtreté: enfin il tourne la pointe +d'une de ses flèches contre son coeur:</p> + +<p>«Vous ne m'aimez point, Belle-Étoile, lui dit-il, je n'ai plus qu'à +mourir.»</p> + +<p>La manière dont il lui parla la jeta dans la dernière alarme; elle n'eut +plus la force de lui refuser son secret: mais elle ne le lui dit qu'à +condition qu'il ne chercherait de sa vie les moyens de satisfaire le +désir qu'elle avait; il lui promit tout ce qu'elle exigeait, et ne +marqua point qu'il voulût entreprendre ce dernier voyage.</p> + +<p>Aussitôt qu'elle se fut retirée dans sa chambre, et les princes dans les +leurs, il descendit en bas, tira son cheval de l'écurie, monta dessus, +et partit sans en parler à personne. Cette nouvelle jeta la belle +famille dans une étrange consternation. Le roi, qui ne pouvait les +oublier, les envoya prier de venir dîner avec lui; ils répondirent que +leur frère venait de s'absenter, qu'ils ne pouvaient avoir de joie ni de +repos sans lui, et qu'à son retour, ils ne manqueraient pas d'aller au +palais. La princesse était inconsolable: l'eau qui danse et la pomme qui +chante n'avaient plus de charmes pour elle; sans Chéri, rien ne lui +était agréable.</p> + +<p>Le prince s'en alla, errant par le monde; il demandait à ceux qu'il +rencontrait où il pourrait trouver le petit oiseau Vert qui dit tout: la +plupart l'ignoraient; mais il rencontra un vénérable vieillard, qui +l'ayant fait entrer dans sa maison, voulut bien prendre la peine de +regarder sur un globe qui faisait une partie de son étude et de son +divertissement. Il lui dit ensuite qu'il était dans un climat glacé, sur +la pointe d'un rocher affreux, et il lui enseigna la route qu'il devait +tenir. Le prince, par reconnaissance, lui donna plein un petit sac de +grosses perles qui étaient tombées de ses cheveux, et prenant congé de +lui, il continua son voyage.</p> + +<p>Enfin, au lever de l'aurore, il aperçut le rocher, fort haut et fort +escarpé; et sur le sommet, l'oiseau qui parlait comme un oracle, disant +des choses admirables. Il comprit qu'avec un peu d'adresse il était aisé +de l'attraper, car il ne paraissait point farouche; il allait et venait, +sautant légèrement d'une pointe sur l'autre. Le prince descendit de +cheval; et montant sans bruit, malgré l'âpreté de ce mont, il se +promettait le plaisir d'en faire un sensible à Belle-Étoile. Il se +voyait si proche de l'oiseau Vert, qu'il croyait le prendre, lorsque le +rocher s'ouvrant tout d'un coup, il tomba dans une spacieuse salle, +aussi immobile qu'une statue; il ne pouvait ni remuer, ni se plaindre de +sa déplorable aventure. Trois cents chevaliers qui l'avaient tentée +comme lui, étaient au même état; ils s'entre-regardaient, c'était la +seule chose qui leur était permise.</p> + +<p>Le temps semblait si long à Belle-Étoile, que ne voyant point revenir +son Chéri, elle tomba dangereusement malade. Les médecins connurent bien +qu'elle était dévorée par une profonde mélancolie; ses frères l'aimaient +tendrement; ils lui parlèrent de la cause de son mal: elle leur avoua +qu'elle se reprochait nuit et jour l'éloignement de Chéri, qu'elle +sentait bien qu'elle mourrait, si elle n'apprenait pas de ses nouvelles: +ils furent touchés de ses larmes, et pour la guérir, Petit-Soleil +résolut d'aller chercher frère.</p> + +<p>Le prince partit, il sut en quel lieu était le fameux oiseau; il y fut, +il le vit, il s'en approcha avec les mêmes espérances; et dans ce moment +le rocher l'engloutit, il tomba dans la grande salle; la première chose +qui arrêta ses regards, ce fut Chéri, mais il ne put lui parler.</p> + +<p>Belle-Étoile était un peu convalescente; elle espérait à chaque moment +de voir revenir ses deux frères: mais ses espérances étant déçues, son +affliction prit de nouvelles forces: elle ne cessait plus jour et nuit +de se plaindre; elle s'accusait du désastre de ses frères; et le prince +Heureux n'ayant pas moins pitié d'elle, que d'inquiétude pour les +princes, prit à son tour la résolution de les aller chercher. Il le dit +à Belle-Étoile; elle voulut d'abord s'y opposer: mais il répliqua qu'il +était bien juste qu'il s'exposât pour trouver les personnes du monde qui +lui étaient les plus chères; là-dessus il partit après avoir fait de +tendres adieux à la princesse: elle resta seule en proie à la plus vive +douleur.</p> + +<p>Quand Feintise sut que le troisième prince était en chemin, elle se +réjouit infiniment; elle en avertit la reine-mère, et lui promit plus +fortement que jamais de perdre toute cette infortunée famille: en effet, +Heureux eut une aventure semblable à Chéri et à Petit-Soleil; il trouva +le rocher, il vit le bel oiseau, et il tomba comme une statue dans la +salle, où il reconnut les princes qu'il cherchait, sans pouvoir leur +parler; ils étaient tous arrangés dans des niches de cristal; ils ne +dormaient jamais, ne mangeaient point, et restaient enchantés d'une +manière bien triste, car ils avaient seulement la liberté de rêver, et +de déplorer leur aventure.</p> + +<p>Belle-Étoile, inconsolable, ne voyant revenir aucun de ses frères, se +reprocha d'avoir tardé si longtemps à les suivre. Sans hésiter +davantage, elle donna ordre à tous ses gens de l'attendre six mois: mais +que si ses frères ou elle ne revenaient pas dans ce temps, ils +retournassent apprendre leur mort au corsaire et à sa femme; ensuite +elle prit un habit d'homme, trouvant qu'il y avait moins à risquer pour +elle, ainsi travestie dans son voyage, que si elle était allée en +aventurière courir le monde. Feintise la vit partir dessus son beau +cheval; elle se trouva alors comblée de joie, et courut au palais +régaler la reine-mère de cette bonne nouvelle.</p> + +<p>La princesse s'était armée seulement d'un casque, dont elle ne levait +presque jamais la visière, car sa beauté était si délicate et si +parfaite, qu'on n'aurait pas cru, comme elle le voulait, qu'elle était +un cavalier. La rigueur de l'hiver se faisait ressentir, et le pays où +était le petit oiseau qui dit tout, ne recevait en aucune saison les +heureuses influences du soleil.</p> + +<p>Belle-Étoile avait un étrange froid, mais rien ne pouvait la rebuter, +lorsqu'elle vit une tourterelle qui n'était guère moins blanche et guère +moins froide que la neige, laquelle était étendue. Malgré toute son +impatience d'arriver au rocher, elle ne voulut pas la laisser mourir, et +descendant de cheval, elle la prit entre ses mains, la réchauffa de son +haleine, puis la mit dans son sein; la pauvre petite ne remuait plus. +Belle-Étoile pensait qu'elle était morte, elle y avait regret; elle la +tira, et la regardant, elle lui dit, comme si elle eût pu l'entendre:</p> + +<p>«Que ferai-je, bien aimable tourterelle, pour te sauver la vie?</p> + +<p>—Belle-Étoile, répondit la bestiole, un doux baiser de votre bouche +peut achever ce que vous avez si charitablement commencé.</p> + +<p>—Non pas un, dit la princesse, mais cent, s'il les faut.»</p> + +<p>Elle la baisa; et la tourterelle, reprenant courage, lui dit gaiement:</p> + +<p>«Je vous connais, malgré votre déguisement; sachez que vous entreprenez +une chose qui vous serait impossible sans mon secours; faites donc ce +que je vais vous conseiller. Dès que vous serez arrivée au rocher, au +lieu de chercher le moyen d'y monter, arrêtez-vous au pied, et commencez +la plus belle chanson et la plus mélodieuse que vous sachiez. L'oiseau +Vert qui dit tout, vous écoutera, et remarquera d'où vient cette voix, +ensuite vous feindrez de vous endormir: je resterai auprès de vous; +quand il me verra, il descendra de la pointe du rocher pour me béqueter: +c'est dans ce moment que vous le pourrez prendre.»</p> + +<p>La princesse, ravie de cette espérance, arriva presque aussitôt au +rocher; elle reconnut les chevaux de ses frères qui broutaient l'herbe: +cette vue renouvela toutes ses douleurs; elle s'assit, et pleura +longtemps amèrement. Mais le petit oiseau Vert disait de si belles +choses, et si consolantes pour les malheureux, qu'il n'y avait point de +coeur affligé qu'il ne réjouît; de sorte qu'elle essuya ses larmes, et +se mit à chanter si haut et si bien, que les princes au fond de leur +salle enchantée eurent le plaisir de l'entendre.</p> + +<p>Ce fut le premier moment où ils sentirent quelque espérance. Le petit +oiseau Vert qui dit tout écoutait et regardait d'où venait cette voix; +il aperçut la princesse, qui avait ôté son casque pour dormir plus +commodément, et la tourterelle qui voltigeait autour d'elle. À cette +vue, il descendit doucement, et vint la béqueter; mais il ne lui avait +pas arraché trois plumes, qu'il était déjà pris.</p> + +<p>«Ah! que me voulez-vous? lui dit-il. Que vous ai-je fait pour venir de +si loin me rendre si malheureux? Accordez-moi ma liberté, je vous en +conjure; voyez ce que vous souhaitez en échange, il n'y a rien que je ne +fasse.</p> + +<p>—Je désire, lui dit Belle-Étoile, que tu me rendes mes trois frères, je +ne sais où ils sont, mais leurs chevaux qui paissent près de ce rocher +me font connaître que tu les retiens en quelque lieu.</p> + +<p>—J'ai, sous l'aile gauche, une plume incarnate; arrachez-la, lui +dit-il, servez-vous-en pour toucher le rocher.»</p> + +<p>La princesse fut diligente à ce qu'il lui avait commandé; en même temps +elle vit des éclairs, et elle entendit un bruit de vents et de tonnerre +mêlés ensemble, qui lui firent une crainte extrême. Malgré sa frayeur, +elle tint toujours l'oiseau Vert, craignant qu'il ne lui échappât; elle +toucha encore le rocher avec la plume incarnate, et la troisième fois, +il se fendit depuis le sommet jusqu'au pied; elle entra d'un air +victorieux dans la salle où les trois princes étaient avec beaucoup +d'autres: elle courut vers Chéri, il ne la reconnaissait point avec son +habit et son casque, et puis l'enchantement n'était pas encore fini, de +sorte qu'il ne pouvait ni parler ni agir. La princesse, qui s'en +aperçut, fit de nouvelles questions à l'oiseau Vert, auxquelles il +répondit qu'il fallait avec la plume incarnate frotter les yeux et la +bouche de tous ceux qu'elle voudrait désenchanter: elle rendit ce bon +office à plusieurs rois, à plusieurs souverains, et particulièrement à +nos trois princes.</p> + +<p>Touchés d'un si grand bienfait, ils se jetèrent tous à ses genoux, le +nommant le libérateur des rois. Elle s'aperçut alors que ses frères, +trompés par ses habits, ne la reconnaissaient point; elle ôta +promptement son casque, elle leur tendit les bras, les embrassa cent +fois, et demanda aux autres princes avec beaucoup de civilité, qui ils +étaient; chacun lui dit son aventure particulière, et ils s'offrirent à +l'accompagner partout où elle voudrait aller. Elle répondit qu'encore +que les lois de la chevalerie pussent lui donner quelque droit sur la +liberté qu'elle venait de leur rendre, elle ne prétendait point s'en +prévaloir. Là-dessus elle se retira avec les princes, pour se rendre +compte les uns aux autres de ce qui leur était arrivé depuis leur +séparation.</p> + +<p>Le petit oiseau Vert qui dit tout les interrompit pour prier +Belle-Étoile de lui accorder sa liberté; elle chercha aussitôt la +tourterelle, afin de lui en demander avis, mais elle ne la trouva plus. +Elle répondit à l'oiseau qu'il lui avait coûté trop de peines et +d'inquiétudes pour jouir si peu de sa conquête. Ils montèrent tous +quatre à cheval, et laissèrent les empereurs et les rois à pied, car +depuis deux ou trois cents ans qu'ils étaient là, leurs équipages +avaient péri.</p> + +<p>La reine-mère, débarrassée de toute l'inquiétude que lui avait causée le +retour des beaux enfants, renouvela ses instances auprès du roi pour le +faire remarier, et l'importuna si fort, qu'elle lui fit choisir une +princesse de ses parentes. Et comme il fallait casser le mariage de la +pauvre reine Blondine, qui était toujours demeurée auprès de sa mère, à +leur petite maison de campagne, avec les trois chiens qu'elle avait +nommés Chagrin, Mouron et Douleur, à cause de tous les ennuis qu'ils lui +avaient causés, la reine-mère l'envoya quérir; elle monta en carrosse, +et prit les doguins, étant vêtue de noir, avec un long voile qui tombait +jusqu'à ses pieds.</p> + +<p>En cet état, elle parut plus belle que l'astre du jour, quoiqu'elle fût +devenue pâle et maigre, car elle ne dormait point, et ne mangeait que +par complaisance. Pour sa mère, tout le monde en avait grande pitié; le +roi en fut si attendri qu'il n'osait jeter les yeux sur elle; mais quand +il pensait qu'il courait risque de n'avoir point d'autres héritiers que +des doguins, il consentait à tout.</p> + +<p>Le jour étant pris pour la noce, la reine-mère, priée par l'amirale +Rousse (qui haïssait toujours son infortunée soeur), dit qu'elle voulait +que la reine Blondine parût à la fête; tout était préparé pour la faire +grande et somptueuse; et comme le roi n'était pas fâché que les +étrangers vissent sa magnificence, il ordonna à son premier écuyer +d'aller chez les beaux enfants, les convier à venir, et lui commanda +qu'en cas qu'ils ne fussent pas encore venus, il laissât de bons ordres +afin qu'on les avertît à leur retour.</p> + +<p>Le premier écuyer les alla chercher, et ne les trouva point; mais +sachant le plaisir que le roi aurait de les voir, il laissa un de ses +gentilshommes pour les attendre, afin de les amener sans aucun +retardement. Cet heureux jour venu, qui était celui du grand banquet, +Belle-Étoile et les trois princes arrivèrent; le gentilhomme leur apprit +l'histoire du roi, comme il avait autrefois épousé une pauvre fille, +parfaitement belle et sage, qui avait eu le malheur d'accoucher de trois +chiens; qu'il l'avait chassée pour ne la plus voir; que, cependant, il +l'aimait tant, qu'il avait passé quinze ans sans vouloir écouter aucune +proposition de mariage; que la reine-mère et ses sujets l'ayant +fortement pressé, il s'était résolu à épouser une princesse de la cour, +et qu'il fallait promptement y venir pour assister à toute la cérémonie.</p> + +<p>En même temps Belle-Étoile prit une robe de velours, couleur de rose, +toute garnie de diamants brillants; elle laissa tomber ses cheveux par +grosses boucles sur les épaules; ils étaient renoués de rubans, l'étoile +qu'elle avait sur le front jetait beaucoup de lumière, et la chaîne +d'or qui tournait autour de son cou, sans qu'on la pût ôter, semblait +être d'un métal plus précieux que l'or même. Enfin jamais rien de si +beau ne parut aux yeux des mortels. Ses frères n'étaient pas moins bien, +entre autres le prince Chéri; il avait quelque chose qui le distinguait +très avantageusement. Ils montèrent tous quatre dans un chariot d'ébène +et d'ivoire, dont le dedans était de drap d'or, avec des carreaux de +même, brodés de pierreries; douze chevaux blancs le traînaient: le reste +de leur équipage était incomparable. Lorsque Belle-Étoile et ses frères +parurent, le roi ravi les vint recevoir avec toute sa cour, au haut de +l'escalier. La pomme qui chante se faisait entendre d'une manière +merveilleuse, l'eau qui danse, dansait, et le petit oiseau qui dit tout, +parlait mieux que les oracles: ils se baissèrent tous quatre jusqu'aux +genoux du roi, et lui prenant la main, ils la baisèrent avec autant de +respect que d'affection. Il les embrassa, et leur dit:</p> + +<p>«Je vous suis obligé, aimables étrangers, d'être venus aujourd'hui; +votre présence me fait un plaisir sensible.»</p> + +<p>En achevant ces mots, il entra avec eux dans un grand salon, où les +musiciens jouaient de toutes sortes d'instruments, et plusieurs tables +servies splendidement ne laissaient rien à souhaiter pour la bonne +chère.</p> + +<p>La reine-mère vint, accompagnée de sa future belle-fille, de l'amirale +Rousse, et de toutes les dames, entre lesquelles on amenait la pauvre +reine, liée par le cou, avec une longe de cuir, et les trois chiens +attachés de même. On la fit avancer jusqu'au milieu du salon, où était +un chaudron plein d'os et de mauvaises viandes, que la reine-mère avait +ordonnés pour leur dîner.</p> + +<p>Quand Belle-Étoile et les princes la virent si malheureuse, bien qu'ils +ne la connussent point, les larmes leur vinrent aux yeux, soit que la +révolution des grandeurs du monde les touchât, ou qu'ils fussent émus +par la force du sang qui se fait souvent ressentir. Mais que pensa la +mauvaise reine d'un retour si peu espéré et si contraire à ses desseins? +Elle jeta un regard furieux sur Feintise, qui désirait ardemment alors +que la terre s'ouvrît pour s'y précipiter.</p> + +<p>Le roi présenta les beaux enfants à sa mère, lui disant mille biens +d'eux; et malgré l'inquiétude dont elle était saisie, elle ne laissa pas +de leur parler avec un air riant, et de leur jeter des regards aussi +favorables que si elle les eût aimés, car la dissimulation était en +usage dès ce temps-là. Le festin se passa fort gaiement, quoique le roi +eût une extrême peine de voir manger sa femme avec ses doguins, comme la +dernière des créatures; mais ayant résolu d'avoir de la complaisance +pour sa mère, qui l'obligeait à se remarier, il la laissait ordonner de +tout.</p> + +<p>Sur la fin du repas, le roi adressant la parole à Belle-Étoile:</p> + +<p>«Je sais, lui dit-il, que vous êtes en possession de trois trésors qui +sont incomparables; je vous en félicite, et je vous prie de nous +raconter ce qu'il a fallu faire pour les conquérir.</p> + +<p>—Sire, dit-elle, je vous obéirai avec plaisir: l'on m'avait dit que +l'eau qui danse me rendrait belle, et que la pomme qui chante me +donnerait de l'esprit; j'ai souhaité les avoir par ces deux raisons. À +l'égard du petit oiseau Vert qui dit tout, j'en ai eu une autre; c'est +que nous ne savons rien de notre fatale naissance: nous sommes des +enfants abandonnés de nos proches, qui n'en connaissons aucun; j'ai +espéré que ce merveilleux oiseau nous éclaircirait sur une chose qui +nous occupe jour et nuit.</p> + +<p>—À juger de votre naissance par vous, répliqua le roi, elle doit être +des plus illustres; mais parlez sincèrement, qui êtes-vous?</p> + +<p>—Sire, lui dit-elle, mes frères et moi avons différé de l'interroger +jusqu'à notre retour: en arrivant nous avons reçu vos ordres pour venir +à vos noces; tout ce que j'ai pu faire, ç'a été de vous apporter ces +trois raretés pour vous divertir.</p> + +<p>—J'en suis très aise, s'écria le roi, ne différons pas une chose si +agréable.</p> + +<p>Vous vous amusez à toutes les bagatelles qu'on vous propose, dit la +reine-mère en colère; voilà de plaisants marmousets, avec leurs raretés: +en vérité, le nom seul fait assez connaître que rien n'est plus +ridicule: fi! fi! je ne veux pas que de petits étrangers, apparemment de +la lie du peuple, aient l'avantage d'abuser de votre crédulité; tout +cela consiste en quelques tours de gibecière et de gobelets; et sans +vous, ils n'auraient pas eu l'honneur d'être assis à ma table.»</p> + +<p>Belle-Étoile et ses frères entendant un discours si désobligeant, ne +savaient que devenir; leur visage était couvert de confusion et de +désespoir, d'essuyer un tel affront devant toute cette grande cour. Mais +le roi ayant répondu à sa mère que son procédé l'outrait, pria les beaux +enfants de ne s'en point chagriner, et leur tendit la main en signe +d'amitié. Belle-Étoile prit un bassin de cristal de roche, dans lequel +elle versa toute l'eau qui danse; on vit aussitôt que cette eau +s'agitait, sautait en cadence, allait et venait, s'élevait comme une +petite mer irritée, changeait de mille couleurs, et faisait aller le +bassin de cristal le long de la table du roi; puis il s'en élança tout +d'un coup quelques gouttes sur le visage du premier écuyer, à qui les +enfants avaient de l'obligation. C'était un homme d'un mérite rare, mais +sa laideur ne l'était pas moins, et il en avait même perdu un oeil. Dès +que l'eau l'eut touché, il devint si beau qu'on ne le reconnaissait +plus, et son oeil se trouva guéri. Le roi, qui l'aimait chèrement, eut +autant de joie de cette aventure que la reine-mère en ressentit de +déplaisir, car elle ne pouvait entendre les applaudissements qu'on +donnait aux princes. Après que le grand bruit fut cessé, Belle-Étoile +mit sur l'eau qui danse la pomme qui chante, faite d'un seul rubis, +couronnée de diamants, avec sa branche d'ambre; elle commença un concert +si mélodieux que cent musiciens se seraient fait moins entendre. Cela +ravit le roi et toute sa cour, et l'on ne sortait point d'admiration, +quand Belle-Étoile tira de son manchon une petite cage d'or, d'un +travail merveilleux, où était l'oiseau Vert qui dit tout; il ne se +nourrissait que de poudre de diamants, et ne buvait que de l'eau de +perles distillées. Elle le prit bien délicatement, et le posa sur la +pomme, qui se tut par respect, afin de lui donner le temps de parler: il +avait ses plumes d'une si grande délicatesse, qu'elles s'agitaient quand +on fermait les yeux et qu'on les rouvrait proche de lui; elles étaient +de toutes les nuances de vert que l'on peut imaginer: il s'adressa au +roi, et lui demanda ce qu'il voulait savoir.</p> + +<p>«Nous souhaitons tous d'apprendre, répliqua le roi, qui sont cette belle +fille et ces trois cavaliers.</p> + +<p>—Ô roi, répondit l'oiseau Vert, avec une voix forte et intelligible, +elle est ta fille, et deux de ces princes sont tes fils; le troisième, +appelé Chéri, est ton neveu.»</p> + +<p>Là-dessus il raconta avec une éloquence incomparable toute l'histoire, +sans négliger la moindre circonstance.</p> + +<p>Le roi fondait en larmes, et la reine affligée, qui avait quitté son +chaudron, ses os et ses chiens, s'était approchée doucement: elle +pleurait de joie et d'amour pour son mari et pour ses enfants; car +pouvait-elle douter de la vérité de cette histoire, quand elle leur +voyait toutes les marques qui pouvaient les faire reconnaître? Les trois +princes et Belle-Étoile se levèrent à la fin de leur histoire; ils +vinrent se jeter aux pieds du roi, ils embrassaient ses genoux, ils +baisaient ses mains; il leur tendait les bras, il les serrait contre son +coeur; l'on n'entendait que des soupirs, hélas! des cris de joie. Le roi +se leva, et voyant la reine sa femme qui demeurait toujours craintive +proche de la muraille, d'un air humilié, il alla à elle, et lui faisant +mille caresses, il lui présenta lui-même un fauteuil auprès du sien, et +l'obligea de s'y asseoir.</p> + +<p>Ses enfants lui baisèrent mille fois les pieds et les mains; jamais +spectacle n'a été plus tendre ni plus touchant: chacun pleurait en son +particulier, et levait les mains et les yeux au ciel, pour lui rendre +grâce d'avoir permis que des choses si importantes et si obscures +fussent connues. Le roi remercia la princesse qui avait eu le dessein de +l'épouser, il lui laissa une grande quantité de pierreries. Mais à +l'égard de la reine-mère, de l'amirale et de Feintise, que n'aurait-il +pas fait contre elles, s'il n'avait écouté que son ressentiment? Le +tonnerre de sa colère commençait à gronder, lorsque la généreuse reine, +ses enfants et Chéri le conjurèrent de s'apaiser, et de vouloir rendre +contre elles un jugement plus exemplaire que rigoureux: il fit enfermer +la reine-mère dans une tour; mais pour l'amirale et Feintise, on les +jeta ensemble dans un cachot noir et humide, où elles ne mangeaient +qu'avec les trois doguins appelés Chagrin, Mouron et Douleur, lesquels, +ne voyant plus leur bonne maîtresse, mordaient celles-ci à tous moments; +elles y finirent leur vie, qui fut assez longue pour leur donner le +temps de se repentir de tous leurs crimes.</p> + +<p>Dès que la reine-mère, l'amirale Rousse et Feintise eurent été emmenées, +chacune dans le lieu que le roi avait ordonné, les musiciens +recommencèrent à chanter et à jouer des instruments. La joie était sans +pareille; Belle-Étoile et Chéri en ressentaient plus que tout le reste +du monde ensemble; ils se voyaient à la veille d'être heureux. En effet, +le roi trouvant son neveu le plus beau et le plus spirituel de toute sa +cour, lui dit qu'il ne voulait pas qu'un si grand jour se passât sans +faire des noces, et qu'il lui accordait sa fille. Le prince, transporté +de joie, se jeta à ses pieds, Belle-Étoile ne témoigna guère moins de +satisfaction.</p> + +<p>Mais il était bien juste que la vieille princesse, qui vivait dans la +solitude depuis tant d'années, la quittât pour partager l'allégresse +publique. Cette même petite fée, qui était venue dîner chez elle et +qu'elle reçut si bien, y entra tout d'un coup, pour lui raconter ce qui +se passait à la cour.</p> + +<p>«Allons-y, continua-t-elle, je vous apprendrai pendant le chemin les +soins que j'ai pris de votre famille.»</p> + +<p>La princesse reconnaissante monta dans son chariot; il était brillant +d'or et d'azur, précédé par des instruments de guerre, et suivi de six +cents gardes du corps, qui paraissaient de grands seigneurs. Elle +raconta à la princesse toute l'histoire de ses petits-fils, et lui dit +qu'elle ne les avait point abandonnés; que sous la forme d'une sirène, +sous celle d'une tourterelle, enfin, de mille manières, elle les avait +protégés.</p> + +<p>«Vous voyez, ajouta la fée, qu'un bienfait n'est jamais perdu.»</p> + +<p>La bonne princesse voulait à tous moments baiser ses mains pour lui +marquer sa reconnaissance; elle ne trouvait point de termes qui ne +fussent au-dessous de sa joie. Enfin elles arrivèrent. Le roi les reçut +avec mille témoignages d'amitié. La reine Blondine et les beaux enfants +s'empressèrent, comme on le peut croire, à témoigner de l'amitié à cette +illustre dame; et lorsqu'ils surent ce que la fée avait fait en leur +faveur, et qu'elle était la gracieuse tourterelle qui les avait guidés, +il ne se peut rien ajouter à tout ce qu'ils lui dirent. Pour achever de +combler le roi de satisfaction, elle lui apprit que sa belle-mère, qu'il +avait toujours prise pour une pauvre paysanne, était née princesse +souveraine. C'était peut-être la seule chose qui manquait au bonheur de +ce monarque. La fête s'acheva par le mariage de Belle-Étoile avec le +prince Chéri. L'on envoya quérir le corsaire et sa femme, pour les +récompenser encore de la noble éducation qu'ils avaient donnée aux beaux +enfants. Enfin, après de longues peines, tout le monde fut satisfait.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>L'amour, n'en déplaise aux censeurs,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Est l'origine de la gloire;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il fait animer les grands coeurs</i><br /></span> +<span class="i0"><i>À braver le péril, à chercher la victoire.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>C'est lui, qui, dans tout l'univers,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>A du prince Chéri conservé la mémoire;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et qui lui fit tenter tous les exploits divers</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Que l'on remarque en son histoire.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Du moment qu'au beau sexe on veut faire sa cour,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Il faut se préparer à servir ses caprices;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais un coeur ne craint pas les plus grands précipices,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>S'il a, pour l'animer, et la gloire et l'amour.</i><br /></span> +</div></div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Contes, Tome II, by Marie-Catherine d'Aulnoy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, TOME II *** + +***** This file should be named 18368-h.htm or 18368-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/6/18368/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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