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+The Project Gutenberg EBook of La petite roque, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La petite roque
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: May 8, 2006 [EBook #18353]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE ROQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+LA PETITE ROQUE
+
+Nouvelle Édition Revue
+
+PARIS
+
+PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
+
+28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_
+
+1896
+
+
+
+
+LA PETITE ROQUE
+
+I
+
+
+Le piéton Médéric Rompel, que les gens du pays appelaient familièrement
+Méderi, partit à l'heure ordinaire de la maison de poste de
+Roüy-le-Tors. Ayant traversé la petite ville de son grand pas d'ancien
+troupier, il coupa d'abord les prairies de Villaumes pour gagner le bord
+de la Brindille, qui le conduisait, en suivant l'eau, au village de
+Carvelin, où commençait sa distribution.
+
+Il allait vite, le long de l'étroite rivière qui moussait, grognait,
+bouillonnait et filait dans son lit d'herbes, sous une voûte de saules.
+Les grosses pierres, arrêtant le cours, avaient autour d'elles un
+bourrelet d'eau, une sorte de cravate terminée en noeud d'écume. Par
+places, c'étaient des cascades d'un pied, souvent invisibles, qui
+faisaient, sous les feuilles, sous les lianes, sous un toit de verdure,
+un gros bruit colère et doux; puis plus loin, les berges s'élargissant,
+on rencontrait un petit lac paisible où nageaient des truites parmi
+toute cette chevelure verte qui ondoie au fond des ruisseaux calmes.
+
+Médéric allait toujours, sans rien voir, et ne songeant qu'à ceci: «Ma
+première lettre est pour la maison Poivron, puis j'en ai une pour M.
+Renardet; faut donc que je traverse la futaie.»
+
+Sa blouse bleue serrée à la taille par une ceinture de cuir noir passait
+d'un train rapide et régulier sur la haie verte des saules; et sa
+canne, un fort bâton de houx, marchait à son côté du même mouvement que
+ses jambes.
+
+Donc, il franchit la Brindille sur un pont fait d'un seul arbre, jeté
+d'un bord à l'autre, ayant pour unique rampe une corde portée par deux
+piquets enfoncés dans les berges.
+
+La futaie, appartenant à M. Renardet, maire de Carvelin, et le plus gros
+propriétaire du lieu, était une sorte de bois d'arbres antiques,
+énormes, droits comme des colonnes, et s'étendant, sur une demi-lieue de
+longueur, sur la rive gauche du ruisseau qui servait de limite à cette
+immense voûte de feuillage. Le long de l'eau, de grands arbustes avaient
+poussé, chauffés par le soleil; mais sous la futaie, on ne trouvait rien
+que de la mousse, de la mousse épaisse, douce et molle, qui répandait
+dans l'air stagnant une odeur légère de moisi et de branches mortes.
+
+Médéric ralentit le pas, ôta son képi noir orné d'un galon rouge et
+s'essuya le front, car il faisait déjà chaud dans les prairies, bien
+qu'il ne fût pas encore huit heures du matin.
+
+Il venait de se recouvrir et de reprendre son pas accéléré quand il
+aperçut, au pied d'un arbre, un couteau, un petit couteau d'enfant.
+Comme il le ramassait, il découvrit encore un dé à coudre, puis un étui
+à aiguilles deux pas plus loin.
+
+Ayant pris ces objets, il pensa: «Je vas les confier à M. le maire»; et
+il se remit en route; mais il ouvrait l'oeil à présent, s'attendant
+toujours à trouver autre chose.
+
+Soudain, il s'arrêta net, comme s'il se fût heurté contre une barre de
+bois; car, à dix pas devant lui, gisait, étendu sur le dos, un corps
+d'enfant, tout nu, sur la mousse. C'était une petite fille d'une
+douzaine d'années. Elle avait les bras ouverts, les jambes écartées, la
+face couverte d'un mouchoir. Un peu de sang maculait ses cuisses.
+
+Médéric se mit à avancer sur la pointe des pieds, comme s'il eût craint
+de faire du bruit, redouté quelque danger; et il écarquillait les yeux.
+
+Qu'était-ce que cela? Elle dormait, sans doute? Puis il réfléchit qu'on
+ne dort pas ainsi tout nu, à sept heures et demie du matin, sous des
+arbres frais. Alors elle était morte; et il se trouvait en présence d'un
+crime. A cette idée, un frisson froid lui courut dans les reins, bien
+qu'il fût un ancien soldat. Et puis c'était chose si rare dans le pays,
+un meurtre, et le meurtre d'une enfant encore, qu'il n'en pouvait croire
+ses yeux. Mais elle ne portait aucune blessure, rien que ce sang figé
+sur sa jambe. Comment donc l'avait-on tuée?
+
+Il s'était arrêté tout près d'elle; et il la regardait, appuyé sur son
+bâton. Certes, il la connaissait, puisqu'il connaissait tous les
+habitants de la contrée; mais ne pouvant voir son visage, il ne pouvait
+deviner son nom. Il se pencha pour ôter le mouchoir qui lui couvrait la
+face; puis s'arrêta, la main tendue, retenu par une réflexion.
+
+Avait-il le droit de déranger quelque chose à l'état du cadavre avant
+les constatations de la justice? Il se figurait la justice comme une
+espèce de général à qui rien n'échappe et qui attache autant
+d'importance à un bouton perdu qu'à un coup de couteau dans le ventre.
+Sous ce mouchoir, on trouverait peut-être une preuve capitale; c'était
+une pièce à conviction, enfin, qui pouvait perdre de sa valeur, touchée
+par une main maladroite.
+
+Alors, il se releva pour courir chez M. le maire; mais une autre pensée
+le retint de nouveau. Si la fillette était encore vivante, par hasard,
+il ne pouvait pas l'abandonner ainsi. Il se mit à genoux, tout
+doucement, assez loin d'elle par prudence, et tendit la main vers son
+pied. Il était froid, glacé, de ce froid terrible qui rend effrayante
+la chair morte, et qui ne laisse plus de doute. Le facteur, à ce
+toucher, sentit son coeur retourné, comme il le dit plus tard, et la
+salive séchée dans sa bouche. Se relevant brusquement, il se mit à
+courir sous la futaie vers la maison de M. Renardet.
+
+Il allait au pas gymnastique, son bâton sous le bras, les poings fermés,
+la tête en avant; et son sac de cuir, plein de lettres et de journaux,
+lui battait les reins en cadence.
+
+La demeure du maire se trouvait au bout du bois qui lui servait de parc
+et trempait tout un coin de ses murailles dans un petit étang que
+formait en cet endroit la Brindille.
+
+C'était une grande maison carrée, en pierre grise, très ancienne, qui
+avait subi des sièges autrefois, et terminée par une tour énorme, haute
+de vingt mètres, bâtie dans l'eau.
+
+Du haut de cette citadelle, on surveillait jadis tout le pays. On
+l'appelait la tour du Renard, sans qu'on sût au juste pourquoi; et de
+cette appellation sans doute était venu le nom de Renardet que portaient
+les propriétaires de ce fief resté dans la même famille depuis plus de
+deux cents ans, disait-on. Car les Renardet faisaient partie de cette
+bourgeoisie presque noble qu'on rencontrait souvent dans les provinces
+avant la Révolution.
+
+Le facteur entra d'un élan dans la cuisine où déjeunaient les
+domestiques, et cria: «Monsieur le maire est-il levé? Faut que je li
+parle sur l'heure.» On savait Médéric un homme de poids et d'autorité,
+et on comprit aussitôt qu'une chose grave s'était passée.
+
+M. Renardet, prévenu, ordonna qu'on l'amenât. Le piéton, pâle et
+essoufflé, son képi à la main, trouva le maire assis devant une longue
+table couverte de papiers épars.
+
+C'était un gros et grand homme, lourd et rouge, fort comme un boeuf, et
+très aimé dans le pays, bien que violent à l'excès. Agé à peu près de
+quarante ans et veuf depuis six mois, il vivait sur ses terres en
+gentilhomme des champs. Son tempérament fougueux lui avait souvent
+attiré des affaires pénibles dont le tiraient toujours les magistrats de
+Roüy-le-Tors, en amis indulgents et discrets. N'avait-il pas, un jour,
+jeté du haut de son siège le conducteur de la diligence parce qu'il
+avait failli écraser son chien d'arrêt Micmac? N'avait-il pas enfoncé
+les côtes d'un garde-chasse qui verbalisait contre lui, parce qu'il
+traversait, fusil au bras, une terre appartenant au voisin? N'avait-il
+pas même pris au collet le sous-préfet qui s'arrêtait dans le village au
+cours d'une tournée administrative qualifiée par M. Renardet de tournée
+électorale; car il faisait de l'opposition au gouvernement par tradition
+de famille.
+
+Le maire demanda: «Qu'y a-t-il donc, Médéric?
+
+--J'ai trouvé une p'tite fille morte sous vot' futaie.»
+
+Renardet se dressa, le visage couleur de brique:
+
+--«Vous dites.... Une petite fille?
+
+--«Oui, m'sieu, une p'tite fille, toute nue, sur le dos, avec du sang,
+morte, bien morte!»
+
+Le maire jura: «Nom de Dieu; je parie que c'est la petite Roque. On
+vient de me prévenir qu'elle n'était pas rentrée hier soir chez sa mère.
+A quel endroit l'avez-vous découverte?»
+
+Le facteur expliqua la place, donna des détails, offrit d'y conduire le
+maire.
+
+Mais Renardet devint brusque: «Non. Je n'ai pas besoin de vous.
+Envoyez-moi tout de suite le garde champêtre, le secrétaire de la mairie
+et le médecin, et continuez votre tournée. Vite, vite, allez, et
+dites-leur de me rejoindre sous la futaie.»
+
+Le piéton, homme de consigne, obéit et se retira, furieux et désolé de
+ne pas assister aux constatations.
+
+Le maire sortit à son tour, prit son chapeau, un grand chapeau mou, de
+feutre gris, à bords très larges, et s'arrêta quelques secondes sur le
+seuil de sa demeure. Devant lui s'étendait un vaste gazon où éclataient
+trois grandes taches, rouge, bleue et blanche, trois larges corbeilles
+de fleurs épanouies, l'une en face de la maison et les autres sur les
+côtés. Plus loin, se dressaient jusqu'au ciel les premiers arbres de la
+futaie, tandis qu'à gauche, par-dessus la Brindille élargie en étang, on
+apercevait de longues prairies, tout un pays vert et plat, coupé par des
+rigoles et des haies de saules pareils à des monstres, nains trapus,
+toujours ébranchés, et portant sur un tronc énorme et court un plumeau
+frémissant de branches minces.
+
+A droite, derrière les écuries, les remises, tous les bâtiments qui
+dépendaient de la propriété, commençait le village, riche, peuplé
+d'éleveurs de boeufs.
+
+Renardet descendit lentement les marches de son perron, et, tournant à
+gauche, gagna le bord de l'eau qu'il suivit à pas lents, les mains
+derrière le dos. Il allait, le front penché; et de temps en temps il
+regardait autour de lui s'il n'apercevait point les personnes qu'il
+avait envoyé quérir.
+
+Lorsqu'il fut arrivé sous les arbres, il s'arrêta, se découvrit et
+s'essuya le front comme avait fait Médéric; car l'ardent soleil de
+juillet tombait en pluie de feu sur la terre. Puis le maire se remit en
+route, s'arrêta encore, revint sur ses pas. Soudain, se baissant, il
+trempa son mouchoir dans le ruisseau qui glissait à ses pieds et
+l'étendit sur sa tête, sous son chapeau. Des gouttes d'eau lui coulaient
+le long des tempes, sur ses oreilles toujours violettes, sur son cou
+puissant et rouge, et entraient, l'une après l'autre, sous le col blanc
+de sa chemise.
+
+Comme personne n'apparaissait encore, il se mit à frapper du pied, puis
+il appela: «Ohé! ohé!»
+
+Une voix répondit à droite: «Ohé! ohé!»
+
+Et le médecin apparut sous les arbres. C'était un petit homme maigre,
+ancien chirurgien militaire, qui passait pour très capable aux environs.
+Il boitait, ayant été blessé au service, et s'aidait d'une canne pour
+marcher.
+
+Puis on aperçut le garde champêtre et le secrétaire de la mairie, qui,
+prévenus en même temps, arrivaient ensemble. Ils avaient des figures
+effarées et accouraient en soufflant, marchant et trottant tour à tour
+pour se hâter, et agitant si fort leurs bras qu'ils semblaient accomplir
+avec eux plus de besogne qu'avec leurs jambes.
+
+Renardet dit au médecin: «Vous savez de quoi il s'agit?»
+
+--Oui, un enfant mort trouvé dans le bois par Médéric.
+
+--C'est bien. Allons.
+
+Ils se mirent à marcher côte à côte, et suivis des deux hommes. Leurs
+pas, sur la mousse, ne faisaient aucun bruit; leurs yeux cherchaient,
+là-bas, devant eux.
+
+Le docteur Labarbe tendit le bras tout à coup: «Tenez, le voilà!»
+
+Très loin, sous les arbres, on apercevait quelque chose de clair. S'ils
+n'avaient point su ce que c'était, ils ne l'auraient pas deviné. Cela
+semblait luisant et si blanc qu'on l'eût pris pour un linge tombé; car
+un rayon de soleil glissé entre les branches illuminait la chair pâle
+d'une grande raie oblique à travers le ventre. En approchant, ils
+distinguaient peu à peu la forme, la tête voilée, tournée vers l'eau et
+les deux bras écartés comme par un crucifiement.
+
+--J'ai rudement chaud, dit le maire.
+
+Et, se baissant vers la Brindille, il y trempa de nouveau son mouchoir
+qu'il replaça encore sur son front.
+
+Le médecin hâtait le pas, intéressé par la découverte. Dès qu'il fut
+auprès du cadavre, il se pencha pour l'examiner, sans y toucher. Il
+avait mis un pince-nez comme lorsqu'on regarde un objet curieux, et
+tournait autour tout doucement.
+
+Il dit sans se redresser: «Viol et assassinat que nous allons constater
+tout à l'heure. Cette fillette est d'ailleurs presque une femme, voyez
+sa gorge.»
+
+Les deux seins, assez forts déjà, s'affaissaient sur la poitrine,
+amollis par la mort.
+
+Le médecin ôta légèrement le mouchoir qui couvrait la face. Elle apparut
+noire, affreuse, la langue sortie, les yeux saillants. Il reprit:
+«Parbleu, on l'a étranglée une fois l'affaire faite.»
+
+Il palpait le cou: «Étranglée avec les mains, sans laisser d'ailleurs
+aucune trace particulière, ni marque d'ongle ni empreinte de doigt.
+Très bien. C'est la petite Roque, en effet.»
+
+Il replaça délicatement le mouchoir: «Je n'ai rien à faire; elle est
+morte depuis douze heures au moins. Il faut prévenir le parquet.»
+
+Renardet, debout, les mains derrière le dos, regardait d'un oeil fixe le
+petit corps étalé sur l'herbe. Il murmura: «Quel misérable! Il faudrait
+retrouver les vêtements.»
+
+Le médecin tâtait les mains, les bras, les jambes. Il dit: «Elle venait
+sans doute de prendre un bain. Ils doivent être au bord de l'eau.»
+
+Le maire ordonna: «Toi, Principe (c'était le secrétaire de la mairie),
+tu vas me chercher ces hardes-là le long du ruisseau. Toi, Maxime
+(c'était le garde champêtre), tu vas courir à Roüy-le-Tors et me ramener
+le juge d'instruction avec la gendarmerie. Il faut qu'ils soient ici
+dans une heure. Tu entends.»
+
+Les deux hommes s'éloignèrent vivement; et Renardet dit au docteur:
+«Quel gredin a bien pu faire un pareil coup dans ce pays-ci?»
+
+Le médecin murmura: «Qui sait? Tout le monde est capable de ça. Tout le
+monde en particulier et personne en général. N'importe, ça doit être
+quelque rôdeur, quelque ouvrier sans travail. Depuis que nous sommes en
+République, on ne rencontre que ça sur les routes.»
+
+Tous deux étaient bonapartistes.
+
+Le maire reprit: «Oui, ça ne peut être qu'un étranger, un passant, un
+vagabond sans feu ni lieu...»
+
+Le médecin ajouta avec une apparence de sourire: «Et sans femme. N'ayant
+ni bon souper ni bon gîte, il s'est procuré le reste. On ne sait pas ce
+qu'il y a d'hommes sur la terre capables d'un forfait à un moment
+donné. Saviez-vous que cette petite avait disparu?»
+
+Et du bout de sa canne, il touchait l'un après l'autre les doigts roidis
+de la morte, appuyant dessus comme sur les touches d'un piano.
+
+--Oui. La mère est venue me chercher hier, vers neuf heures du soir,
+l'enfant n'étant pas rentrée à sept heures pour souper. Nous l'avons
+appelée jusqu'à minuit sur les routes; mais nous n'avons point pensé à
+la futaie. Il fallait le jour, du reste, pour opérer des recherches
+vraiment utiles.
+
+--Voulez-vous un cigare? dit le médecin.
+
+--Merci, je n'ai pas envie de fumer. Ça me fait quelque chose de voir
+ça.
+
+Ils restaient debout tous les deux en face de ce frêle corps
+d'adolescente, si pâle, sur la mousse sombre. Une grosse mouche à ventre
+bleu qui se promenait le long d'une cuisse, s'arrêta sur les taches de
+sang, repartit, remontant toujours, parcourant le flanc de sa marche
+vive et saccadée, grimpa sur un sein, puis redescendit pour explorer
+l'autre, cherchant quelque chose à boire sur cette morte. Les deux
+hommes regardaient ce point noir errant.
+
+Le médecin dit: «Comme c'est joli, une mouche sur la peau. Les dames du
+dernier siècle avaient bien raison de s'en coller sur la figure.
+Pourquoi a-t-on perdu cet usage-là?»
+
+Le maire semblait ne point l'entendre, perdu dans ses réflexions.
+
+Mais, tout d'un coup, il se retourna, car un bruit l'avait surpris; une
+femme en bonnet et en tablier bleu accourait sous les arbres. C'était la
+mère, la Roque. Dès qu'elle aperçut Renardet, elle se mit à hurler: «Ma
+p'tite, ous qu'est ma p'tite?» tellement affolée qu'elle ne regardait
+point par terre. Elle la vit tout à coup, s'arrêta net, joignit les
+mains et leva ses deux bras en poussant une clameur aiguë et
+déchirante, une clameur de bête mutilée.
+
+Puis elle s'élança vers le corps, tomba à genoux, et enleva, comme si
+elle l'eût arraché, le mouchoir qui couvrait la face. Quand elle vit
+cette figure affreuse, noire et convulsée, elle se redressa d'une
+secousse, puis s'abattit le visage contre terre, en jetant dans
+l'épaisseur de la mousse des cris affreux et continus.
+
+Son grand corps maigre sur qui ses vêtements collaient, secoué de
+convulsions, palpitait. On voyait ses chevilles osseuses et ses mollets
+secs enveloppés de gros bas bleus frissonner horriblement; et elle
+creusait le sol de ses doigts crochus comme pour y faire un trou et s'y
+cacher.
+
+Le médecin, ému, murmura: «Pauvre vieille!» Renardet eut dans le ventre
+un bruit singulier; puis il poussa une sorte d'éternuement bruyant qui
+lui sortait en même temps par le nez et par la bouche; et, tirant son
+mouchoir de sa poche, il se mit à pleurer dedans, toussant, sanglotant
+et se mouchant avec bruit. Il balbutiait: «Cré... cré... cré... cré nom
+de Dieu de cochon qui a fait ça.... Je... je... voudrais le voir
+guillotiner...»
+
+Mais Principe reparut, l'air désolé et les mains vides. Il murmura: «Je
+ne trouve rien, m'sieu le maire, rien de rien nulle part.»
+
+L'autre, effaré, répondit d'une voix grasse, noyée dans les larmes:
+«Qu'est-ce que tu ne trouves pas?
+
+--Les hardes de la petite.
+
+--Eh bien... eh bien... cherche encore... et... et... trouve-les...
+ou... tu auras affaire à moi.
+
+L'homme, sachant qu'on ne résistait pas au maire, repartit d'un pas
+découragé en jetant sur le cadavre un coup d'oeil oblique et craintif.
+
+Des voix lointaines s'élevaient sous les arbres, une rumeur confuse, le
+bruit d'une foule qui approchait; car Médéric, dans sa tournée, avait
+semé la nouvelle de porte en porte. Les gens du pays, stupéfaits
+d'abord, avaient causé de ça dans la rue, d'un seuil à l'autre; puis ils
+s'étaient réunis; ils avaient jasé, discuté, commenté l'événement
+pendant quelques minutes; et maintenant ils s'en venaient pour voir.
+
+Ils arrivaient par groupes, un peu hésitants et inquiets, par crainte de
+la première émotion. Quand ils aperçurent le corps, ils s'arrêtèrent,
+n'osant plus avancer et parlant bas. Puis ils s'enhardirent, firent
+quelques pas, s'arrêtèrent encore, avancèrent de nouveau, et ils
+formèrent bientôt autour de la morte, de sa mère, du médecin et de
+Renardet, un cercle épais, agité et bruyant qui se resserrait sous les
+poussées subites des derniers venus. Bientôt ils touchèrent le cadavre.
+Quelques-uns même se baissèrent pour le palper. Le médecin les écarta.
+Mais le maire, sortant brusquement de sa torpeur, devint furieux, et,
+saisissant la canne du docteur Labarbe, il se jeta sur ses administrés
+en balbutiant: «Foutez-moi le camp... foutez-moi le camp... tas de
+brutes... foutez-moi le camp....» En une seconde le cordon de curieux
+s'élargit de deux cents mètres.
+
+La Roque s'était relevée, retournée, assise, et elle pleurait maintenant
+dans ses mains jointes sur sa face.
+
+Dans la foule, on discutait la chose; et des yeux avides de garçons
+fouillaient ce jeune corps découvert. Renardet s'en aperçut, et,
+enlevant brusquement sa veste de toile, il la jeta sur la fillette qui
+disparut tout entière sous le vaste vêtement.
+
+Les curieux se rapprochaient doucement; la futaie s'emplissait de monde;
+une rumeur continue de voix montait sous le feuillage touffu des grands
+arbres.
+
+Le maire, en manches de chemise, restait debout, sa canne à la main,
+dans une attitude de combat. Il semblait exaspéré par cette curiosité du
+peuple et répétait: «Si un de vous approche, je lui casse la tête comme
+à un chien.»
+
+Les paysans avaient grand'peur de lui; ils se tinrent au large. Le
+docteur Labarbe, qui fumait, s'assit à côté de la Roque, et il lui
+parla, cherchant à la distraire. La vieille femme aussitôt ôta ses mains
+de son visage et elle répondit avec un flux de mots larmoyants, vidant
+sa douleur dans l'abondance de sa parole. Elle raconta toute sa vie, son
+mariage, la mort de son homme, piqueur de boeufs, tué d'un coup de
+corne, l'enfance de sa fille, son existence misérable de veuve sans
+ressources avec la petite. Elle n'avait que ça, sa petite Louise; et on
+l'avait tuée; on l'avait tuée dans ce bois. Tout d'un coup, elle voulut
+la revoir, et, se traînant sur les genoux jusqu'au cadavre, elle souleva
+par un coin le vêtement qui le couvrait; puis elle le laissa retomber
+et se remit à hurler. La foule se taisait, regardant avidement tous les
+gestes de la mère.
+
+Mais, soudain, un grand remous eut lieu; on cria: «Les gendarmes, les
+gendarmes!»
+
+Deux gendarmes apparaissaient au loin, arrivant au grand trot, escortant
+leur capitaine et un petit monsieur à favoris roux, qui dansait comme un
+singe sur une haute jument blanche.
+
+Le garde champêtre avait justement trouvé M. Putoin, le juge
+d'instruction, au moment où il enfourchait son cheval pour faire sa
+promenade de tous les jours, car il posait pour le beau cavalier, à la
+grande joie des officiers.
+
+Il mit pied à terre avec le capitaine, et serra les mains du maire et du
+docteur, en jetant un regard de fouine sur la veste de toile que
+gonflait le corps couché dessous.
+
+Quand il fut bien au courant des faits, il fit d'abord écarter le public
+que les gendarmes chassèrent de la futaie, mais qui reparut bientôt dans
+la prairie, et forma haie, une grande haie de têtes excitées et
+remuantes tout le long de la Brindille, de l'autre côté du ruisseau.
+
+Le médecin, à son tour, donna des explications que Renardet écrivait au
+crayon sur son agenda. Toutes les constatations furent faites,
+enregistrées et commentées sans amener aucune découverte. Maxime aussi
+était revenu sans avoir trouvé trace des vêtements.
+
+Cette disparition surprenait tout le monde, personne ne pouvant
+l'expliquer que par un vol; et, comme ces guenilles ne valaient pas
+vingt sous, ce vol même était inadmissible.
+
+Le juge d'instruction, le maire, le capitaine et le docteur s'étaient
+mis eux-mêmes à chercher deux par deux, écartant les moindres branches
+le long de l'eau.
+
+Renardet disait au juge: «Comment se fait-il que ce misérable ait caché
+ou emporté les hardes et ait laissé ainsi le corps en plein air, en
+pleine vue?»
+
+L'autre, sournois et perspicace, répondit: «Hé! hé!» Une ruse peut-être?
+Ce crime a été commis ou par une brute ou par un madré coquin. Dans tous
+les cas, nous arriverons bien à le découvrir.»
+
+Un roulement de voiture leur fit tourner la tête. C'étaient le
+substitut, le médecin et le greffier du tribunal qui arrivaient à leur
+tour. On recommença les recherches tout en causant avec animation.
+
+Renardet dit tout à coup: «Savez-vous que je vous garde à déjeuner?»
+
+Tout le monde accepta avec des sourires, et le juge d'instruction,
+trouvant qu'on s'était assez occupé, pour ce jour-là, de la petite
+Roque, se tourna vers le maire:
+
+--Je peux faire porter chez vous le corps, n'est-ce pas? Vous avez bien
+une chambre pour me le garder jusqu'à ce soir.
+
+L'autre se troubla, balbutiant: «Oui, non... non.... A vrai dire, j'aime
+mieux qu'il n'entre pas chez moi... à cause... à cause de mes
+domestiques... qui... qui parlent déjà de revenants dans... dans ma
+tour, dans la tour du Renard.... Vous savez.... Je ne pourrais plus en
+garder un seul.... Non.... J'aime mieux ne pas l'avoir chez moi.»
+
+Le magistrat se mit à sourire: «Bon.... Je vais le faire emporter tout
+de suite à Roüy, pour l'examen légal.» Et se tournant vers le substitut:
+«Je peux me servir de votre voiture, n'est-ce pas?
+
+--Oui, parfaitement.»
+
+Tout le monde revint vers le cadavre. La Roque maintenant, assise à côté
+de sa fille, lui tenait la main, et elle regardait devant elle, d'un
+oeil vague et hébété.
+
+Les deux médecins essayèrent de l'emmener pour qu'elle ne vît pas
+enlever la petite; mais elle comprit tout de suite ce qu'on allait
+faire, et, se jetant sur le corps, elle le saisit à pleins bras. Couchée
+dessus elle criait: «Vous ne l'aurez pas, c'est à moi, c'est à moi à
+c't'heure. On me l'a tuée; j' veux la garder, vous l'aurez pas!»
+
+Tous les hommes, troublés et indécis, restaient debout autour d'elle.
+Renardet se mit à genoux pour lui parler: «Écoutez, la Roque, il le
+faut, pour savoir celui qui l'a tuée; sans ça on ne saurait pas; il faut
+bien qu'on le cherche pour le punir. On vous la rendra quand on l'aura
+trouvé, je vous le promets.»
+
+Cette raison ébranla la femme et une haine s'éveillant dans son regard
+affolé: «Alors on le prendra? dit-elle.»
+
+--Oui, je vous le promets.
+
+Elle se releva, décidée à laisser faire ces gens; mais le capitaine
+ayant murmuré: «C'est surprenant qu'on ne retrouve pas ses vêtements»,
+une idée nouvelle qu'elle n'avait pas encore eue, entra brusquement dans
+sa tête de paysanne et elle demanda:
+
+--«Ous qu'é sont ses hardes; c'est à mé. Je les veux. Ous qu'on les a
+mises?»
+
+On lui expliqua comment elles demeuraient introuvables; alors elle les
+réclama avec une obstination désespérée, pleurant et gémissant: «C'est à
+mé, je les veux; ous qu'é sont, je les veux?»
+
+Plus on tentait de la calmer, plus elle sanglotait, s'obstinait. Elle ne
+demandait plus le corps, elle voulait les vêtements, les vêtements de sa
+fille, autant peut-être par inconsciente cupidité de misérable pour qui
+une pièce d'argent représente une fortune, que par tendresse maternelle.
+
+Et quand le petit corps, roulé en des couvertures qu'on était allé
+chercher chez Renardet, disparut dans la voiture, la vieille, debout
+sous les arbres, soutenue par le maire et le capitaine, criait: «J'ai
+pu rien, pu rien, pu rien au monde, pu rien, pas seulement son p'tit
+bonnet, son p'tit bonnet; j'ai pu rien, pu rien, pas seulement son p'tit
+bonnet.»
+
+Le curé venait d'arriver; un tout jeune prêtre déjà gras. Il se chargea
+d'emmener la Roque, et ils s'en allèrent ensemble vers le village. La
+douleur de la mère s'atténuait sous la parole sucrée de
+l'ecclésiastique, qui lui promettait mille compensations. Mais elle
+répétait sans cesse: «Si j'avais seulement son p'tit bonnet...»
+s'obstinant à cette idée qui dominait à présent toutes les autres.
+
+Renardet cria de loin: «Vous déjeunez avec nous, monsieur l'abbé. Dans
+une heure.»
+
+Le prêtre tourna la tête et répondit: «Volontiers, monsieur le maire. Je
+serai chez vous à midi.»
+
+Et tout le monde se dirigea vers la maison dont on apercevait à travers
+les branches la façade grise et la grande tour plantée au bord de la
+Brindille.
+
+Le repas dura longtemps; on parlait du crime. Tout le monde se trouva du
+même avis; il avait été accompli par quelque rôdeur, passant là par
+hasard, pendant que la petite prenait un bain.
+
+Puis les magistrats retournèrent à Roüy, en annonçant qu'ils
+reviendraient le lendemain de bonne heure; le médecin et le curé
+rentrèrent chez eux, tandis que Renardet, après une longue promenade par
+les prairies, s'en revint sous la futaie où il se promena jusqu'à la
+nuit, à pas lents, les mains derrière le dos.
+
+Il se coucha de fort bonne heure et il dormait encore le lendemain quand
+le juge d'instruction pénétra dans sa chambre. Il se frottait les mains;
+il avait l'air content; il dit:
+
+--«Ah! ah! vous dormez encore! Eh! bien, mon cher, nous avons du
+nouveau ce matin.»
+
+Le maire s'était assis sur son lit.
+
+--Quoi donc?
+
+--Oh! quelque chose de singulier. Vous vous rappelez bien comme la mère
+réclamait, hier, un souvenir de sa fille, son petit bonnet surtout. Eh
+bien, en ouvrant sa porte, ce matin, elle a trouvé, sur le seuil, les
+deux petits sabots de l'enfant. Cela prouve que le crime a été commis
+par quelqu'un du pays, par quelqu'un qui a eu pitié d'elle. Voilà en
+outre le facteur Médéric qui m'apporte le dé, le couteau et l'étui à
+aiguilles de la morte. Donc l'homme, en emportant les vêtements pour les
+cacher, a laissé tomber les objets contenus dans la poche. Pour moi,
+j'attache surtout de l'importance au fait des sabots, qui indique une
+certaine culture morale et une faculté d'attendrissement chez
+l'assassin. Nous allons donc, si vous le voulez bien, passer en revue
+ensemble les principaux habitants de votre pays.
+
+Le maire s'était levé. Il sonna afin qu'on lui apportât de l'eau chaude
+pour sa barbe. Il disait: «Volontiers; mais ce sera assez long, et nous
+pouvons commencer tout de suite.»
+
+M. Putoin s'était assis à cheval sur une chaise, continuant ainsi, même
+dans les appartements, sa manie d'équitation.
+
+Renardet, à présent, se couvrait le menton de mousse blanche en se
+regardant dans la glace; puis il aiguisa son rasoir sur le cuir et il
+reprit: «Le principal habitant de Carvelin s'appelle Joseph Renardet,
+maire, riche propriétaire, homme bourru qui bat les gardes et les
+cochers...»
+
+Le juge d'instruction se mit à rire: «Cela suffit; passons au
+suivant....
+
+--Le second en importance est M. Pelledent, adjoint, éleveur de boeufs,
+également riche propriétaire, paysan madré, très sournois, très retors
+en toute question d'argent, mais incapable, à mon avis, d'avoir commis
+un tel forfait.
+
+M. Putoin dit: «Passons.»
+
+Alors, tout en se rasant et se lavant, Renardet continua l'inspection
+morale de tous les habitants de Carvelin. Après deux heures de
+discussion, leurs soupçons s'étaient arrêtés sur trois individus assez
+suspects: un braconnier nommé Cavalle, un pêcheur de truites et
+d'écrevisses nommé Paquet, et un piqueur de boeufs nommé Clovis.
+
+
+II
+
+Les recherches durèrent tout l'été; on ne découvrit pas le criminel.
+Ceux qu'on soupçonna et qu'on arrêta prouvèrent facilement leur
+innocence, et le parquet dut renoncer à la poursuite du coupable.
+
+Mais cet assassinat semblait avoir ému le pays entier d'une façon
+singulière. Il était resté aux âmes des habitants une inquiétude, une
+vague peur, une sensation d'effroi mystérieux, venue non seulement de
+l'impossibilité de découvrir aucune trace, mais aussi et surtout de
+cette étrange trouvaille des sabots devant la porte de la Roque, le
+lendemain. La certitude que le meurtrier avait assisté aux
+constatations, qu'il vivait encore dans le village, sans doute, hantait
+les esprits, les obsédait, paraissait planer sur le pays comme une
+incessante menace.
+
+La futaie, d'ailleurs, était devenue un endroit redouté, évité, qu'on
+croyait hanté. Autrefois, les habitants venaient s'y promener chaque
+dimanche dans l'après-midi. Ils s'asseyaient sur la mousse au pied des
+grands arbres énormes, ou bien s'en allaient le long de l'eau en
+guettant les truites qui filaient sous les herbes. Les garçons jouaient
+aux boules, aux quilles, au bouchon, à la balle, en certaines places où
+ils avaient découvert, aplani et battu le sol; et les filles, par rangs
+de quatre ou cinq, se promenaient en se tenant par le bras, piaillant de
+leurs voix criardes des romances qui grattaient l'oreille, dont les
+notes fausses troublaient l'air tranquille et agaçaient les nerfs des
+dents ainsi que des gouttes de vinaigre. Maintenant personne n'allait
+plus sous la voûte épaisse et haute, comme si on se fût attendu à y
+trouver toujours quelque cadavre couché.
+
+L'automne vint, les feuilles tombèrent. Elles tombaient jour et nuit,
+descendaient en tournoyant, rondes et légères, le long des grands
+arbres; et on commençait à voir le ciel à travers les branches.
+Quelquefois, quand un coup de vent passait sur les cimes, la pluie lente
+et continue s'épaississait brusquement, devenait une averse vaguement
+bruissante qui couvrait la mousse d'un épais tapis jaune, criant un peu
+sous les pas. Et le murmure presque insaisissable, le murmure flottant,
+incessant, doux et triste de cette chute, semblait une plainte, et ces
+feuilles tombant toujours, semblaient des larmes, de grandes larmes
+versées par les grands arbres tristes qui pleuraient jour et nuit sur la
+fin de l'année, sur la fin des aurores tièdes et des doux crépuscules,
+sur la fin des brises chaudes et des clairs soleils, et aussi peut-être
+sur le crime qu'ils avaient vu commettre sous leur ombre, sur l'enfant
+violée et tuée à leur pied. Ils pleuraient dans le silence du bois
+désert et vide, du bois abandonné et redouté, où devait errer, seule,
+l'âme, la petite âme de la petite morte.
+
+La Brindille, grossie par les orages, coulait plus vite, jaune et colère
+entre ses berges sèches, entre deux haies de saules maigres et nus.
+
+Et voilà que Renardet, tout à coup, revint se promener sous la futaie.
+Chaque jour, à la nuit tombante, il sortait de sa maison, descendait à
+pas lents son perron, et s'en allait sous les arbres d'un air songeur,
+les mains dans ses poches. Il marchait longtemps sur la mousse humide et
+molle, tandis qu'une légion de corbeaux, accourus de tous les voisinages
+pour coucher dans les grandes cimes, se déroulait à travers l'espace, à
+la façon d'un immense voile de deuil flottant au vent, en poussant des
+clameurs violentes et sinistres.
+
+Quelquefois, ils se posaient, criblant de taches noires les branches
+emmêlées sur le ciel rouge, sur le ciel sanglant des crépuscules
+d'automne. Puis, tout à coup, ils repartaient en croassant affreusement
+et en déployant de nouveau au-dessus du bois le long feston sombre de
+leur vol.
+
+Ils s'abattaient enfin sur les faîtes les plus hauts et cessaient peu à
+peu leurs rumeurs, tandis que la nuit grandissante mêlait leurs plumes
+noires au noir de l'espace.
+
+Renardet errait encore au pied des arbres, lentement; puis, quand les
+ténèbres opaques ne lui permettaient plus de marcher, il rentrait,
+tombait comme une masse dans son fauteuil, devant la cheminée claire, en
+tendant au foyer ses pieds humides qui fumaient longtemps contre la
+flamme.
+
+Or, un matin, une grande nouvelle courut dans le pays: le maire faisait
+abattre sa futaie.
+
+Vingt bûcherons travaillaient déjà. Ils avaient commencé par le coin le
+plus proche de la maison, et ils allaient vite en présence du maître.
+
+D'abord, les ébrancheurs grimpaient le long du tronc.
+
+Liés à lui par un collier de corde, ils l'enlacent d'abord de leurs
+bras, puis, levant une jambe, ils le frappent fortement d'un coup de
+pointe d'acier fixée à leur semelle. La pointe entre dans le bois, y
+reste enfoncée, et l'homme s'élève dessus comme sur une marche pour
+frapper de l'autre pied avec l'autre pointe sur laquelle il se
+soutiendra de nouveau en recommençant avec la première.
+
+Et, à chaque montée, il porte plus haut le collier de corde qui
+l'attache à l'arbre; sur ses reins, pend et brille la hachette d'acier.
+Il grimpe toujours doucement comme une bête parasite attaquant un géant,
+il monte lourdement le long de l'immense colonne, l'embrassant et
+l'éperonnant pour aller le décapiter.
+
+Dès qu'il arrive aux premières branches, il s'arrête, détache de son
+flanc la serpe aiguë et il frappe. Il frappe avec lenteur, avec méthode,
+entaillant le membre tout près du tronc; et, soudain, la branche craque,
+fléchit, s'incline, s'arrache et s'abat en frôlant dans sa chute les
+arbres voisins. Puis elle s'écrase sur le sol avec un grand bruit de
+bois brisé, et toutes ses menues branchettes palpitent longtemps.
+
+Le sol se couvrait de débris que d'autres hommes taillaient à leur tour,
+liaient en fagots et empilaient en tas, tandis que les arbres restés
+encore debout semblaient des poteaux démesurés, des pieux gigantesques
+amputés et rasés par l'acier tranchant des serpes.
+
+Et, quand l'ébrancheur avait fini sa besogne, il laissait au sommet du
+fût droit et mince le collier de corde qu'il y avait porté, il
+redescendait ensuite à coups d'éperon le long du tronc découronné que
+les bûcherons alors attaquaient par la base en frappant à grands coups
+qui retentissaient dans tout le reste de la futaie.
+
+Quand la blessure du pied semblait assez profonde, quelques hommes
+tiraient, en poussant un cri cadencé, sur la corde fixée au sommet, et
+l'immense mât soudain craquait et tombait sur le sol avec le bruit sourd
+et la secousse d'un coup de canon lointain.
+
+Et le bois diminuait chaque jour, perdant ses arbres abattus comme une
+armée perd ses soldats.
+
+Renardet ne s'en allait plus; il restait là du matin au soir,
+contemplant, immobile et les mains derrière le dos, la mort lente de sa
+futaie. Quand un arbre était tombé, il posait le pied dessus, ainsi que
+sur un cadavre. Puis il levait les yeux sur le suivant avec une sorte
+d'impatience secrète et calme, comme s'il eût attendu, espéré, quelque
+chose à la fin de ce massacre.
+
+Cependant, on approchait du lieu où la petite Roque avait été trouvée.
+On y parvint enfin, un soir, à l'heure du crépuscule.
+
+Comme il faisait sombre, le ciel étant couvert, les bûcherons voulurent
+arrêter leur travail, remettant au lendemain la chute d'un hêtre énorme,
+mais le maître s'y opposa, et exigea qu'à l'heure même on ébranchât et
+abattît ce colosse qui avait ombragé le crime.
+
+Quand l'ébrancheur l'eut mis à nu, eut terminé sa toilette de condamné,
+quand les bûcherons en eurent sapé la base, cinq hommes commencèrent à
+tirer sur la corde attachée au faîte.
+
+L'arbre résista; son tronc puissant, bien qu'entaillé jusqu'au milieu,
+était rigide comme du fer. Les ouvriers, tous ensemble, avec une sorte
+de saut régulier, tendaient la corde en se couchant jusqu'à terre, et
+ils poussaient un cri de gorge essoufflé qui montrait et réglait leur
+effort.
+
+Deux bûcherons, debout contre le géant, demeuraient la hache au poing,
+pareils à deux bourreaux prêts à frapper encore, et Renardet, immobile,
+la main sur l'écorce, attendait la chute avec une émotion inquiète et
+nerveuse.
+
+Un des hommes lui dit: «Vous êtes trop près, monsieur le maire; quand il
+tombera, ça pourrait vous blesser.»
+
+Il ne répondit pas et ne recula point; il semblait prêt à saisir
+lui-même à pleins bras le hêtre pour le terrasser comme un lutteur.
+
+Ce fut tout à coup, dans le pied de la haute colonne de bois, un
+déchirement qui sembla courir jusqu'au sommet comme une secousse
+douloureuse; et elle s'inclina un peu, prête à tomber, mais résistant
+encore. Les hommes, excités, roidirent leurs bras, donnèrent un effort
+plus grand; et comme l'arbre, brisé, croulait, soudain Renardet fit un
+pas en avant, puis s'arrêta, les épaules soulevées pour recevoir le choc
+irrésistible, le choc mortel qui l'écraserait sur le sol.
+
+Mais le hêtre, ayant un peu dévié, lui frôla seulement les reins, le
+jetant sur la face à cinq mètres de là.
+
+Les ouvriers s'élancèrent pour le relever; il s'était déjà soulevé
+lui-même sur les genoux, étourdi, les yeux égarés, et passant la main
+sur son front, comme s'il se réveillait d'un accès de folie.
+
+Quand il se fut remis sur ses pieds, les hommes, surpris,
+l'interrogèrent, ne comprenant point ce qu'il avait fait. Il répondit,
+en balbutiant, qu'il avait eu un moment d'égarement, ou, plutôt, une
+seconde de retour à l'enfance, qu'il s'était imaginé avoir le temps de
+passer sous l'arbre, comme les gamins passent en courant devant les
+voitures au trot, qu'il avait joué au danger, que, depuis huit jours, il
+sentait cette envie grandir en lui, en se demandant, chaque fois qu'un
+arbre craquait pour tomber, si on pourrait passer dessous sans être
+touché. C'était une bêtise, il l'avouait; mais tout le monde a de ces
+minutes d'insanité et de ces tentations d'une stupidité puérile.
+
+Il s'expliquait lentement, cherchant ses mots, la voix sourde; puis il
+s'en alla en disant: «A demain, mes amis, à demain.»
+
+Dès qu'il fut rentré dans sa chambre, il s'assit devant sa table, que sa
+lampe, coiffée d'un abat-jour, éclairait vivement, et, prenant son front
+entre ses mains, il se mit à pleurer.
+
+Il pleura longtemps, puis s'essuya les yeux, releva la tête et regarda
+sa pendule. Il n'était pas encore six heures. Il pensa: «J'ai le temps
+avant le dîner», et il alla fermer sa porte à clef. Il revint alors
+s'asseoir devant sa table; il fit sortir le tiroir du milieu, prit
+dedans un revolver et le posa sur ses papiers, en pleine clarté. L'acier
+de l'arme luisait, jetait des reflets pareils à des flammes.
+
+Renardet le contempla quelque temps avec l'oeil trouble d'un homme ivre;
+puis il se leva et se mit à marcher.
+
+Il allait d'un bout à l'autre de l'appartement, et de temps en temps
+s'arrêtait pour repartir aussitôt. Soudain, il ouvrit la porte de son
+cabinet de toilette, trempa une serviette dans la cruche à eau et se
+mouilla le front, comme il avait fait le matin du crime. Puis il se
+remit à marcher. Chaque fois qu'il passait devant sa table, l'arme
+brillante attirait son regard, sollicitait sa main; mais il guettait la
+pendule et pensait: «J'ai encore le temps.»
+
+La demie de six heures sonna. Il prit alors le revolver, ouvrit la
+bouche toute grande avec une affreuse grimace, et enfonça le canon
+dedans comme s'il eût voulu l'avaler. Il resta ainsi quelques secondes,
+immobile, le doigt sur la gâchette, puis, brusquement secoué par un
+frisson d'horreur, il cracha le pistolet sur le tapis.
+
+Et il retomba sur son fauteuil en sanglotant: «Je ne peux pas. Je n'ose
+pas! Mon Dieu! Mon Dieu! Comment faire pour avoir le courage de me
+tuer!»
+
+On frappait à la porte; il se dressa, affolé. Un domestique disait: «Le
+dîner de monsieur est prêt.» Il répondit: «C'est bien. Je descends.»
+
+Alors il ramassa l'arme, l'enferma de nouveau dans le tiroir, puis se
+regarda dans la glace de la cheminée pour voir si son visage ne lui
+semblait pas trop convulsé. Il était rouge, comme toujours, un peu plus
+rouge peut-être. Voilà tout. Il descendit et se mit à table.
+
+Il mangea lentement, en homme qui veut faire traîner le repas, qui ne
+veut point se retrouver seul avec lui-même. Puis il fuma plusieurs pipes
+dans la salle pendant qu'on desservait. Puis il remonta dans sa chambre.
+
+Dès qu'il s'y fut enfermé, il regarda sous son lit, ouvrit toutes ses
+armoires, explora tous les coins, fouilla tous les meubles. Il alluma
+ensuite les bougies de sa cheminée, et, tournant plusieurs fois sur
+lui-même, parcourut de l'oeil tout l'appartement avec une angoisse
+d'épouvante qui lui crispait la face, car il savait bien qu'il allait la
+voir, comme toutes les nuits, la petite Roque, la petite fille qu'il
+avait violée, puis étranglée.
+
+Toutes les nuits, l'odieuse vision recommençait. C'était d'abord dans
+ses oreilles une sorte de ronflement comme le bruit d'une machine à
+battre ou le passage lointain d'un train sur un pont. Il commençait
+alors à haleter, à étouffer, et il lui fallait déboutonner son col de
+chemise et sa ceinture. Il marchait pour faire circuler le sang, il
+essayait de lire, il essayait de chanter; c'était en vain; sa pensée,
+malgré lui, retournait au jour du meurtre, et le lui faisait recommencer
+dans ses détails les plus secrets, avec toutes ses émotions les plus
+violentes de la première minute à la dernière.
+
+Il avait senti, en se levant, ce matin-là, le matin de l'horrible jour,
+un peu d'étourdissement et de migraine qu'il attribuait à la chaleur, de
+sorte qu'il était resté dans sa chambre jusqu'à l'appel du déjeuner.
+Après le repas, il avait fait la sieste; puis il était sorti vers la fin
+de l'après-midi pour respirer la brise fraîche et calmante sous les
+arbres de sa futaie.
+
+Mais, dès qu'il fut dehors, l'air lourd et brûlant de la plaine
+l'oppressa davantage. Le soleil, encore haut dans le ciel, versait sur
+la terre calcinée, sèche et assoiffée, des flots de lumière ardente.
+Aucun souffle de vent ne remuait les feuilles. Toutes les bêtes, les
+oiseaux, les sauterelles elles-mêmes se taisaient. Renardet gagna les
+grands arbres et se mit à marcher sur la mousse où la Brindille
+évaporait un peu de fraîcheur sous l'immense toiture de branches. Mais
+il se sentait mal à l'aise. Il lui semblait qu'une main inconnue,
+invisible, lui serrait le cou; et il ne songeait presque à rien, ayant
+d'ordinaire peu d'idées dans la tête. Seule, une pensée vague le hantait
+depuis trois mois, la pensée de se remarier. Il souffrait de vivre seul,
+il en souffrait moralement et physiquement. Habitué depuis dix ans à
+sentir une femme près de lui, accoutumé à sa présence de tous les
+instants, à son étreinte quotidienne, il avait besoin, un besoin
+impérieux et confus de son contact incessant et de son baiser régulier.
+Depuis la mort de Mme Renardet, il souffrait sans cesse sans bien
+comprendre pourquoi, il souffrait de ne plus sentir sa robe frôler ses
+jambes tout le jour, et de ne plus pouvoir se calmer et s'affaiblir
+entre ses bras, surtout. Il était veuf depuis six mois à peine et il
+cherchait déjà dans les environs quelle jeune fille ou quelle veuve il
+pourrait épouser lorsque son deuil serait fini.
+
+Il avait une âme chaste, mais logée dans un corps puissant d'Hercule, et
+des images charnelles commençaient à troubler son sommeil et ses
+veilles. Il les chassait; elles revenaient; et il murmurait par moments
+en souriant de lui-même: «Me voici comme saint Antoine.»
+
+Ayant eu ce matin-là plusieurs de ces visions obsédantes, le désir lui
+vint tout à coup de se baigner dans la Brindille pour se rafraîchir et
+apaiser l'ardeur de son sang.
+
+Il connaissait un peu plus loin un endroit large et profond où les gens
+du pays venaient se tremper quelquefois en été. Il y alla.
+
+Des saules épais cachaient ce bassin clair où le courant se reposait,
+sommeillait un peu avant de repartir. Renardet, en approchant, crut
+entendre un léger bruit, un faible clapotement qui n'était point celui
+du ruisseau sur les berges. Il écarta doucement les feuilles et regarda.
+Une fillette, toute nue, toute blanche à travers l'onde transparente,
+battait l'eau des deux mains, en dansant un peu dedans, et tournant sur
+elle-même avec des gestes gentils. Ce n'était plus une enfant, ce
+n'était pas encore une femme; elle était grasse et formée, tout en
+gardant un air de gamine précoce, poussée vite, presque mûre. Il ne
+bougeait plus, perclus de surprise, d'angoisse, le souffle coupé par une
+émotion bizarre et poignante. Il demeurait là, le coeur battant comme si
+un de ses rêves sensuels venait de se réaliser, comme si une fée impure
+eût fait apparaître devant lui cet être troublant et trop jeune, cette
+petite Vénus paysanne, née dans les bouillons du ruisselet, comme
+l'autre, la grande, dans les vagues de la mer.
+
+Soudain l'enfant sortit du bain, et, sans le voir, s'en vint vers lui
+pour chercher ses hardes et se rhabiller. A mesure qu'elle approchait à
+petits pas hésitants, par crainte des cailloux pointus, il se sentait
+poussé vers elle par une force irrésistible, par un emportement bestial
+qui soulevait toute sa chair, affolait son âme et le faisait trembler
+des pieds à la tête.
+
+Elle resta debout, quelques secondes, derrière le saule qui le cachait.
+Alors, perdant toute raison, il ouvrit les branches, se rua sur elle et
+la saisit dans ses bras. Elle tomba, trop effarée pour résister, trop
+épouvantée pour appeler, et il la posséda sans comprendre ce qu'il
+faisait.
+
+Il se réveilla de son crime, comme on se réveille d'un cauchemar.
+L'enfant commençait à pleurer.
+
+Il dit: «Tais-toi, tais-toi donc. Je te donnerai de l'argent.»
+
+Mais elle n'écoutait pas; elle sanglotait.
+
+Il reprit: «Mais tais-toi donc. Tais-toi donc. Tais-toi donc.»
+
+Elle hurla en se tordant pour s'échapper.
+
+Il comprit brusquement qu'il était perdu; et il la saisit par le cou
+pour arrêter dans sa bouche ces clameurs déchirantes et terribles. Comme
+elle continuait à se débattre avec la force exaspérée d'un être qui veut
+fuir la mort, il ferma ses mains de colosse sur la petite gorge gonflée
+de cris, et il l'eut étranglée en quelques instants, tant il serrait
+furieusement, sans qu'il songeât à la tuer, mais seulement pour la faire
+taire.
+
+Puis il se dressa, éperdu d'horreur.
+
+Elle gisait devant lui, sanglante et la face noire. Il allait se sauver,
+quand surgit dans son âme bouleversée l'instinct mystérieux et confus
+qui guide tous les êtres en danger.
+
+Il faillit jeter le corps à l'eau: mais une autre impulsion le poussa
+vers les hardes dont il fit un mince paquet. Alors, comme il avait de la
+ficelle dans ses poches, il le lia et le cacha dans un trou profond du
+ruisseau, sous un tronc d'arbre dont le pied baignait dans la Brindille.
+
+Puis il s'en alla, à grands pas, gagna les prairies, fit un immense
+détour pour se montrer à des paysans qui habitaient fort loin de là, de
+l'autre côté du pays, et il rentra pour dîner à l'heure ordinaire en
+racontant à ses domestiques tout le parcours de sa promenade.
+
+Il dormit pourtant cette nuit-là; il dormit d'un épais sommeil de brute,
+comme doivent dormir quelquefois les condamnés à mort. Il n'ouvrit les
+yeux qu'aux premières lueurs du jour, et il attendit, torturé par la
+peur du forfait découvert, l'heure ordinaire de son réveil.
+
+Puis il dut assister à toutes les constatations. Il le fit à la façon
+des somnambules, dans une hallucination qui lui montrait les choses et
+les hommes à travers une sorte de songe, dans un nuage d'ivresse, dans
+ce doute d'irréalité qui trouble l'esprit aux heures des grandes
+catastrophes.
+
+Seul le cri déchirant de la Roque lui traversa le coeur. A ce moment il
+faillit se jeter aux genoux de la vieille femme en criant: «C'est moi.»
+Mais il se contint. Il alla pourtant, durant la nuit, repêcher les
+sabots de la morte, pour les porter sur le seuil de sa mère.
+
+Tant que dura l'enquête, tant qu'il dut guider et égarer la justice, il
+fut calme, maître de lui, rusé et souriant. Il discutait paisiblement
+avec les magistrats toutes les suppositions qui leur passaient par
+l'esprit, combattait leurs opinions, démolissait leurs raisonnements. Il
+prenait même un certain plaisir âcre et douloureux à troubler leurs
+perquisitions, à embrouiller leurs idées, à innocenter ceux qu'ils
+suspectaient.
+
+Mais à partir du jour où les recherches furent abandonnées, il devint
+peu à peu nerveux, plus excitable encore qu'autrefois, bien qu'il
+maîtrisât ses colères. Les bruits soudains le faisaient sauter de peur;
+il frémissait pour la moindre chose, tressaillait parfois des pieds à la
+tête quand une mouche se posait sur son front. Alors un besoin impérieux
+de mouvement l'envahit, le força à des courses prodigieuses, le tint
+debout des nuits entières, marchant à travers sa chambre.
+
+Ce n'était point qu'il fût harcelé par des remords. Sa nature brutale ne
+se prêtait à aucune nuance de sentiment ou de crainte morale. Homme
+d'énergie et même de violence, né pour faire la guerre, ravager les pays
+conquis et massacrer les vaincus, plein d'instincts sauvages de chasseur
+et de batailleur, il ne comptait guère la vie humaine. Bien qu'il
+respectât l'Église, par politique, il ne croyait ni à Dieu, ni au
+diable, n'attendant par conséquent, dans une autre vie, ni châtiment, ni
+récompense de ses actes en celle-ci. Il gardait pour toute croyance une
+vague philosophie faite de toutes les idées des encyclopédistes du
+siècle dernier; et il considérait la Religion comme une sanction morale
+de la Loi, l'une et l'autre ayant été inventées par les hommes pour
+régler les rapports sociaux.
+
+Tuer quelqu'un en duel, ou à la guerre, ou dans une querelle, ou par
+accident, ou par vengeance, ou même par forfanterie, lui eût semblé une
+chose amusante et crâne, et n'eût pas laissé plus de traces en son
+esprit que le coup de fusil tiré sur un lièvre; mais il avait ressenti
+une émotion profonde du meurtre de cette enfant. Il l'avait commis
+d'abord dans l'affolement d'une ivresse irrésistible, dans une espèce de
+tempête sensuelle emportant sa raison. Et il avait gardé au coeur, gardé
+dans sa chair, gardé sur ses lèvres, gardé jusque dans ses doigts
+d'assassin une sorte d'amour bestial, en même temps qu'une horreur
+épouvantée pour cette fillette surprise par lui et tuée lâchement. A
+tout instant sa pensée revenait à cette scène horrible; et bien qu'il
+s'efforçât de chasser cette image, qu'il l'écartât avec terreur, avec
+dégoût, il la sentait rôder dans son esprit, tourner autour de lui,
+attendant sans cesse le moment de réapparaître.
+
+Alors il eut peur des soirs, peur de l'ombre tombant autour de lui. Il
+ne savait pas encore pourquoi les ténèbres lui semblaient effrayantes;
+mais il les redoutait d'instinct; il les sentait peuplées de terreurs.
+Le jour clair ne se prête point aux épouvantes. On y voit les choses et
+les êtres; aussi n'y rencontre-t-on que les choses et les êtres naturels
+qui peuvent se montrer dans la clarté. Mais la nuit, la nuit opaque,
+plus épaisse que des murailles, et vide, la nuit infinie, si noire, si
+vaste, où l'on peut frôler d'épouvantables choses, la nuit où l'on sent
+errer, rôder l'effroi mystérieux, lui paraissait cacher un danger
+inconnu, proche et menaçant! Lequel?
+
+Il le sut bientôt. Comme il était dans son fauteuil, assez tard, un soir
+qu'il ne dormait pas, il crut voir remuer le rideau de sa fenêtre. Il
+attendit, inquiet, le coeur battant; la draperie ne bougeait plus; puis,
+soudain, elle s'agita de nouveau; du moins il pensa qu'elle s'agitait.
+Il n'osait point se lever; il n'osait plus respirer; et pourtant il
+était brave; il s'était battu souvent et il aurait aimé découvrir chez
+lui des voleurs.
+
+Était-il vrai qu'il remuait, ce rideau? Il se le demandait, craignant
+d'être trompé par ses yeux. C'était si peu de chose, d'ailleurs, un
+léger frisson de l'étoffe, une sorte de tremblement des plis, à peine
+une ondulation comme celle que produit le vent. Renardet demeurait les
+yeux fixes, le cou tendu; et brusquement il se leva, honteux de sa
+peur, fit quatre pas, saisit la draperie à deux mains et l'écarta
+largement. Il ne vit rien d'abord que les vitres noires, noires comme
+des plaques d'encre luisante. La nuit, la grande nuit impénétrable
+s'étendait par derrière jusqu'à l'invisible horizon. Il restait debout
+en face de cette ombre illimitée; et tout à coup il y aperçut une lueur,
+une lueur mouvante, qui semblait éloignée. Alors il approcha son visage
+du carreau, pensant qu'un pêcheur d'écrevisses braconnait sans doute
+dans la Brindille, car il était minuit passé, et cette lueur rampait au
+bord de l'eau, sous la futaie. Comme il ne distinguait pas encore,
+Renardet enferma ses yeux entre ses mains; et brusquement cette lueur
+devint une clarté, et il aperçut la petite Roque nue et sanglante sur la
+mousse.
+
+Il recula crispé d'horreur, heurta son siège et tomba sur le dos. Il y
+resta quelques minutes l'âme en détresse, puis il s'assit et se mit à
+réfléchir. Il avait eu une hallucination, voilà tout; une hallucination
+venue de ce qu'un maraudeur de nuit marchait au bord de l'eau avec son
+fanal. Quoi d'étonnant d'ailleurs à ce que le souvenir de son crime
+jetât en lui, parfois, la vision de la morte.
+
+S'étant relevé, il but un verre d'eau, puis s'assit. Il songeait: «Que
+vais-je faire, si cela recommence?» Et cela recommencerait, il le
+sentait, il en était sûr. Déjà la fenêtre sollicitait son regard,
+l'appelait, l'attirait. Pour ne plus la voir, il tourna sa chaise; puis
+il prit un livre et essaya de lire; mais il lui sembla entendre bientôt
+s'agiter quelque chose derrière lui, et il fit brusquement pivoter sur
+un pied son fauteuil. Le rideau remuait encore; certes, il avait remué,
+cette fois; il n'en pouvait plus douter; il s'élança et le saisit d'une
+main si brutale qu'il le jeta bas avec sa galerie; puis il colla
+avidement sa face contre la vitre. Il ne vit rien. Tout était noir au
+dehors; et il respira avec la joie d'un homme dont on vient de sauver la
+vie.
+
+Donc il retourna s'asseoir; mais presque aussitôt le désir le reprit de
+regarder de nouveau par la fenêtre. Depuis que le rideau était tombé,
+elle faisait une sorte de trou sombre attirant, redoutable, sur la
+campagne obscure. Pour ne point céder à cette dangereuse tentation, il
+se dévêtit, souffla ses lumières, se coucha et ferma les yeux.
+
+Immobile, sur le dos, la peau chaude et moite, il attendait le sommeil.
+Une grande lumière tout à coup traversa ses paupières. Il les ouvrit,
+croyant sa demeure en feu. Tout était noir, et il se mit sur son coude
+pour tâcher de distinguer sa fenêtre qui l'attirait toujours,
+invinciblement. A force de chercher à voir, il aperçut quelques étoiles;
+et il se leva, traversa sa chambre à tâtons, trouva les carreaux avec
+ses mains étendues, appliqua son front dessus. Là bas, sous les arbres,
+le corps de la fillette luisait comme du phosphore, éclairant l'ombre
+autour de lui!
+
+Renardet poussa un cri et se sauva vers son lit, où il resta jusqu'au
+matin, la tête cachée sous l'oreiller.
+
+A partir de ce moment, sa vie devint intolérable. Il passait ses jours
+dans la terreur des nuits; et chaque nuit, la vision recommençait. A
+peine enfermé dans sa chambre, il essayait de lutter; mais en vain. Une
+force irrésistible le soulevait et le poussait à sa vitre, comme pour
+appeler le fantôme et il le voyait aussitôt, couché d'abord au lieu du
+crime, couché les bras ouverts, les jambes ouvertes, tel que le corps
+avait été trouvé. Puis la morte se levait et s'en venait, à petits pas,
+ainsi que l'enfant avait fait en sortant de la rivière. Elle s'en
+venait, doucement, tout droit en passant sur le gazon et sur la
+corbeille de fleurs desséchées; puis elle s'élevait dans l'air, vers la
+fenêtre de Renardet. Elle venait vers lui, comme elle était venue le
+jour du crime, vers le meurtrier. Et l'homme reculait devant
+l'apparition, il reculait jusqu'à son lit et s'affaissait dessus,
+sachant bien que la petite était entrée et qu'elle se tenait maintenant
+derrière le rideau qui remuerait tout à l'heure. Et jusqu'au jour il le
+regardait, ce rideau, d'un oeil fixe, s'attendant sans cesse à voir
+sortir sa victime. Mais elle ne se montrait plus; elle restait là, sous
+l'étoffe agitée parfois d'un tremblement. Et Renardet, les doigts
+crispés sur ses draps, les serrait ainsi qu'il avait serré la gorge de
+la petite Roque. Il écoutait sonner les heures; il entendait battre dans
+le silence le balancier de sa pendule et les coups profonds de son
+coeur. Et il souffrait, le misérable, plus qu'aucun homme n'avait jamais
+souffert.
+
+Puis, dès qu'une ligne blanche apparaissait au plafond, annonçant le
+jour prochain, il se sentait délivré, seul enfin, seul dans sa chambre;
+et il se recouchait. Il dormait alors quelques heures, d'un sommeil
+inquiet et fiévreux, où il recommençait souvent en rêve l'épouvantable
+vision de ses veilles.
+
+Quand il descendait plus tard pour le déjeuner de midi, il se sentait
+courbaturé comme après de prodigieuses fatigues; et il mangeait à peine,
+hanté toujours par la crainte de celle qu'il reverrait la nuit suivante.
+
+Il savait bien pourtant que ce n'était pas une apparition, que les morts
+ne reviennent point, et que son âme malade, son âme obsédée par une
+pensée unique, par un souvenir inoubliable, était la seule cause de son
+supplice, la seule évocatrice de la morte ressuscitée par elle, appelée
+par elle et dressée aussi par elle devant ses yeux où restait empreinte
+l'image ineffaçable. Mais il savait aussi qu'il ne guérirait pas, qu'il
+n'échapperait jamais à la persécution sauvage de sa mémoire; et il se
+résolut à mourir, plutôt que de supporter plus longtemps ces tortures.
+
+Alors il chercha comment il se tuerait. Il voulait quelque chose de
+simple et de naturel, qui ne laisserait pas croire à un suicide. Car il
+tenait à sa réputation, au nom légué par ses pères; et si on soupçonnait
+la cause de sa mort, on songerait sans doute au crime, inexpliqué, à
+l'introuvable meurtrier, et on ne tarderait point à l'accuser du
+forfait.
+
+Une idée étrange lui était venue, celle de se faire écraser par l'arbre
+au pied duquel il avait assassiné la petite Roque. Il se décida donc à
+faire abattre sa futaie et à simuler un accident. Mais le hêtre refusa
+de lui casser les reins.
+
+Rentré chez lui, en proie à un désespoir éperdu, il avait saisi son
+revolver, et puis il n'avait pas osé tirer.
+
+L'heure du dîner sonna, il avait mangé, puis était remonté. Et il ne
+savait pas ce qu'il allait faire. Il se sentait lâche maintenant qu'il
+avait échappé une première fois. Tout à l'heure il était prêt, fortifié,
+décidé, maître de son courage et de sa résolution; à présent, il était
+faible et il avait peur de la mort, autant que de la morte.
+
+Il balbutiait: «Je n'oserai plus, je n'oserai plus»; et il regardait
+avec terreur, tantôt l'arme sur sa table, tantôt le rideau qui cachait
+sa fenêtre. Il lui semblait aussi que quelque chose d'horrible aurait
+lieu sitôt que sa vie cesserait! Quelque chose? Quoi? Leur rencontre
+peut-être? Elle le guettait, elle l'attendait, l'appelait, et c'était
+pour le prendre à son tour, pour l'attirer dans sa vengeance et le
+décider à mourir qu'elle se montrait ainsi tous les soirs.
+
+Il se mit à pleurer comme un enfant, répétant: «Je n'oserai plus, je
+n'oserai plus.» Puis il tomba sur les genoux, et balbutia: «Mon Dieu,
+mon Dieu.» Sans croire à Dieu, pourtant. Et il n'osait plus, en effet,
+regarder sa fenêtre où il savait blottie l'apparition, ni sa table où
+luisait son revolver.
+
+Quand il se fut relevé, il dit tout haut: «Ça ne peut pas durer, il faut
+en finir.» Le son de sa voix dans la chambre silencieuse lui fit passer
+un frisson de peur le long des membres; mais comme il ne se décidait à
+prendre aucune résolution; comme il sentait bien que le doigt de sa main
+refuserait toujours de presser la gâchette de l'arme, il retourna cacher
+sa tête sous les couvertures de son lit, et il réfléchit.
+
+Il lui fallait trouver quelque chose qui le forcerait à mourir, inventer
+une ruse contre lui-même qui ne lui laisserait plus aucune hésitation,
+aucun retard, aucun regret possibles. Il enviait les condamnés qu'on
+mène à l'échafaud au milieu des soldats. Oh! s'il pouvait prier
+quelqu'un de tirer; s'il pouvait, avouant l'état de son âme, avouant son
+crime à un ami sûr qui ne le divulguerait jamais, obtenir de lui la
+mort. Mais à qui demander ce service terrible? A qui? Il cherchait parmi
+les gens qu'il connaissait? Le médecin? Non. Il raconterait cela plus
+tard, sans doute? Et tout à coup, une bizarre pensée traversa son
+esprit. Il allait écrire au juge d'instruction, qu'il connaissait
+intimement, pour se dénoncer lui-même. Il lui dirait tout, dans cette
+lettre, et le crime, et les tortures qu'il endurait, et sa résolution de
+mourir, et ses hésitations, et le moyen qu'il employait pour forcer son
+courage défaillant. Il le supplierait au nom de leur vieille amitié de
+détruire sa lettre dès qu'il aurait appris que le coupable s'était fait
+justice. Renardet pouvait compter sur ce magistrat, il le savait sûr,
+discret, incapable même d'une parole légère. C'était un de ces hommes
+qui ont une conscience inflexible gouvernée, dirigée, réglée par leur
+seule raison.
+
+A peine eut-il formé ce projet qu'une joie bizarre envahit son coeur.
+Il était tranquille à présent. Il allait écrire sa lettre, lentement,
+puis, au jour levant, il la déposerait dans la boîte clouée au mur de sa
+métairie, puis il monterait sur sa tour pour voir arriver le facteur, et
+quand l'homme à la blouse bleue s'en irait, il se jetterait la tête la
+première sur les roches où s'appuyaient les fondations. Il prendrait
+soin d'être vu d'abord par les ouvriers qui abattaient son bois. Il
+pourrait donc grimper sur la marche avancée qui portait le mât du
+drapeau déployé aux jours de fête. Il casserait ce mât d'une secousse et
+se précipiterait avec lui. Comment douter d'un accident? Et il se
+tuerait net, étant donnés son poids et la hauteur de sa tour.
+
+Il sortit aussitôt de son lit, gagna sa table et se mit à écrire; il
+n'oublia rien, pas un détail du crime, pas un détail de sa vie
+d'angoisses, pas un détail des tortures de son coeur, et il termina en
+annonçant qu'il s'était condamné lui-même, qu'il allait exécuter le
+criminel, et en priant son ami, son ancien ami, de veiller à ce que
+jamais on n'accusât sa mémoire.
+
+En achevant sa lettre, il s'aperçut que le jour était venu. Il la ferma,
+la cacheta, écrivit l'adresse, puis il descendit à pas légers, courut
+jusqu'à la petite boîte blanche collée au mur, au coin de la ferme, et
+quand il eut jeté dedans ce papier qui énervait sa main, il revint vite,
+referma les verrous de la grande porte et grimpa sur sa tour pour
+attendre le passage du piéton qui emporterait son arrêt de mort.
+
+Il se sentait calme, maintenant, délivré, sauvé!
+
+Un vent froid, sec, un vent de glace lui passait sur la face. Il
+l'aspirait avidement, la bouche ouverte, buvant sa caresse gelée. Le
+ciel était rouge, d'un rouge ardent, d'un rouge d'hiver, et toute la
+plaine blanche de givre brillait sous les premiers rayons du soleil,
+comme si elle eût été poudrée de verre pilé. Renardet, debout, nu-tête,
+regardait le vaste pays, les prairies à gauche, à droite le village dont
+les cheminées commençaient à fumer pour le repas du matin.
+
+A ses pieds il voyait couler la Brindille, dans les roches où il
+s'écraserait tout à l'heure. Il se sentait renaître dans cette belle
+aurore glacée, et plein de force, plein de vie. La lumière le baignait,
+l'entourait, le pénétrait comme une espérance. Mille souvenirs
+l'assaillaient, des souvenirs de matins pareils, de marche rapide sur la
+terre dure qui sonnait sous les pas, de chasses heureuses au bord des
+étangs où dorment les canards sauvages. Toutes les bonnes choses qu'il
+aimait, les bonnes choses de l'existence accouraient dans son souvenir,
+l'aiguillonnaient de désirs nouveaux, réveillaient tous les appétits
+vigoureux de son corps actif et puissant.
+
+Et il allait mourir? Pourquoi? Il allait se tuer subitement, parce qu'il
+avait peur d'une ombre? peur de rien? Il était riche et jeune encore!
+Quelle folie! Mais il lui suffisait d'une distraction, d'une absence,
+d'un voyage pour oublier! Cette nuit même, il ne l'avait pas vue,
+l'enfant, parce que sa pensée, préoccupée, s'était égarée sur autre
+chose. Peut-être ne la reverrait-il plus? Et si elle le hantait encore
+dans cette maison, certes, elle ne le suivrait pas ailleurs! La terre
+était grande, et l'avenir long! Pourquoi mourir?
+
+Son regard errait sur les prairies, et il aperçut une tache bleue dans
+le sentier le long de la Brindille. C'était Médéric qui s'en venait
+apporter les lettres de la ville et emporter celles du village.
+
+Renardet eut un sursaut, la sensation d'une douleur le traversant, et il
+s'élança dans l'escalier tournant pour reprendre sa lettre, pour la
+réclamer au facteur. Peu lui importait d'être vu, maintenant; il
+courait à travers l'herbe où moussait la glace légère des nuits, et il
+arriva devant la boîte, au coin de la ferme, juste en même temps que le
+piéton.
+
+L'homme avait ouvert la petite porte de bois et prenait les quelques
+papiers déposés là par les habitants du pays.
+
+Renardet lui dit:
+
+--Bonjour, Médéric.
+
+--Bonjour, m'sieu le maire.
+
+--Dites donc, Médéric, j'ai jeté à la boîte une lettre dont j'ai besoin.
+Je viens vous demander de me la rendre.
+
+--C'est bien, m'sieu le maire, on vous la donnera.
+
+Et le facteur leva les yeux. Il demeura stupéfait devant le visage de
+Renardet; il avait les joues violettes, le regard trouble, cerclé de
+noir, comme enfoncé dans la tête, les cheveux en désordre, la barbe
+mêlée, la cravate défaite. Il était visible qu'il ne s'était point
+couché.
+
+L'homme demanda: «C'est-il que vous êtes malade, m'sieu le maire?»
+
+L'autre, comprenant soudain que son allure devait être étrange, perdit
+contenance, balbutia: «Mais non... mais non.... Seulement, j'ai sauté du
+lit pour vous demander cette lettre.... Je dormais.... Vous
+comprenez?...»
+
+Un vague soupçon passa dans l'esprit de l'ancien soldat.
+
+Il reprit: «Qué lettre?»
+
+--Celle que vous allez me rendre.
+
+Maintenant, Médéric hésitait, l'attitude du maire ne lui paraissait pas
+naturelle. Il y avait peut-être un secret dans cette lettre, un secret
+de politique. Il savait que Renardet n'était pas républicain, et il
+connaissait tous les trucs et toutes les supercheries qu'on emploie aux
+élections.
+
+Il demanda: «A qui qu'elle est adressée, c'te lettre?
+
+--A M. Putoin, le juge d'instruction; vous savez bien, M. Putoin, mon
+ami!»
+
+Le piéton chercha dans les papiers et trouva celui qu'on lui réclamait.
+Alors il se mit à le regarder, le tournant et le retournant dans ses
+doigts, fort perplexe, fort troublé par la crainte de commettre une
+faute grave ou de se faire un ennemi du maire.
+
+Voyant son hésitation, Renardet fit un mouvement pour saisir la lettre
+et la lui arracher. Ce geste brusque convainquit Médéric qu'il
+s'agissait d'un mystère important et le décida à faire son devoir, coûte
+que coûte.
+
+Il jeta donc l'enveloppe dans son sac et le referma, en répondant:
+
+--Non, j'peux pas, m'sieu le maire. Du moment qu'elle allait à la
+justice, j'peux pas.»
+
+Une angoisse affreuse étreignit le coeur de Renardet, qui balbutia:
+
+--Mais vous me connaissez bien. Vous pouvez même reconnaître mon
+écriture. Je vous dis que j'ai besoin de ce papier.
+
+--J'peux pas.
+
+--Voyons, Médéric, vous savez que je suis incapable de vous tromper, je
+vous dis que j'en ai besoin.
+
+--Non. J'peux pas.
+
+Un frisson de colère passa dans l'âme violente de Renardet.
+
+--Mais, sacrebleu, prenez garde. Vous savez que je ne badine pas, moi,
+et que je peux vous faire sauter de votre place, mon bonhomme, et sans
+tarder encore. Et puis je suis le maire du pays, après tout; et je vous
+ordonne maintenant de me rendre ce papier.
+
+Le piéton répondit avec fermeté: «Non, je n'peux pas, m'sieu le maire!»
+
+Alors Renardet, perdant la tête, le saisit par les bras pour lui
+enlever son sac; mais l'homme se débarrassa d'une secousse et, reculant,
+leva son gros bâton de houx. Il prononça, toujours calme: «Oh! ne me
+touchez pas, m'sieu le maire, ou je cogne. Prenez garde. Je fais mon
+devoir, moi!»
+
+Se sentant perdu, Renardet, brusquement, devint humble, doux, implorant
+comme un enfant qui pleure.
+
+--«Voyons, voyons, mon ami, rendez-moi cette lettre, je vous
+récompenserai, je vous donnerai de l'argent, tenez, tenez, je vous
+donnerai cent francs, vous entendez, cent francs.»
+
+L'homme tourna les talons et se mit en route.
+
+Renardet le suivit, haletant, balbutiant:
+
+--«Médéric, Médéric, écoutez, je vous donnerai mille francs, vous
+entendez, mille francs.»
+
+L'autre allait toujours, sans répondre. Renardet reprit: «Je ferai votre
+fortune... vous entendez, ce que vous voudrez.... Cinquante mille
+francs.... Cinquante mille francs pour cette lettre.... Qu'est-ce que ça
+vous fait?... Vous ne voulez pas?... Eh bien, cent mille... dites...
+cent mille francs... comprenez-vous?... cent mille francs... cent mille
+francs.»
+
+Le facteur se retourna, la face dure, l'oeil sévère: «En voilà assez, ou
+bien je répéterai à la justice tout ce que vous venez de me dire là.»
+
+Renardet s'arrêta net. C'était fini. Il n'avait plus d'espoir. Il se
+retourna et se sauva vers sa maison, galopant comme une bête chassée.
+
+Alors Médéric à son tour s'arrêta et regarda cette fuite avec
+stupéfaction. Il vit le maire rentrer chez lui, et il attendit encore
+comme si quelque chose de surprenant ne pouvait manquer d'arriver.
+
+Bientôt, en effet, la haute taille de Renardet apparut au sommet de la
+tour du Renard. Il courait autour de la plate-forme comme un fou; puis
+il saisit le mât du drapeau et le secoua avec fureur sans parvenir à le
+briser, puis soudain, pareil à un nageur qui pique une tête, il se lança
+dans le vide, les deux mains en avant.
+
+Médéric s'élança pour porter secours. En traversant le parc, il aperçut
+les bûcherons allant au travail. Il les héla en leur criant l'accident;
+et ils trouvèrent au pied des murs un corps sanglant dont la tête
+s'était écrasée sur une roche. La Brindille entourait cette roche, et
+sur ses eaux élargies en cet endroit, claires et calmes, on voyait
+couler un long filet rose de cervelle et de sang mêlés.
+
+
+
+
+L'ÉPAVE
+
+
+C'était hier, 31 décembre.
+
+Je venais de déjeuner avec mon vieil ami Georges Garin. Le domestique
+lui apporta une lettre couverte de cachets et de timbres étrangers.
+
+Georges me dit:
+
+--Tu permets?
+
+--Certainement.
+
+Et il se mit à lire huit pages d'une grande écriture anglaise, croisée
+dans tous les sens. Il les lisait lentement, avec une attention
+sérieuse, avec cet intérêt qu'on met aux choses qui vous touchent le
+coeur.
+
+Puis il posa la lettre sur un coin de la cheminée, et il dit:
+
+--Tiens, en voilà une drôle d'histoire que je ne t'ai jamais racontée,
+une histoire sentimentale pourtant, et qui m'est arrivée! Oh! ce fut un
+singulier jour de l'an, cette année-là. Il y a de cela vingt ans...
+puisque j'avais trente ans et que j'en ai cinquante!...
+
+«J'étais alors inspecteur de la Compagnie d'assurances maritimes que je
+dirige aujourd'hui. Je me disposais à passer à Paris la fête du 1er
+janvier, puisqu'on est convenu de faire de ce jour un jour de fête,
+quand je reçus une lettre du directeur me donnant l'ordre de partir
+immédiatement pour l'île de Ré, où venait de s'échouer un trois-mâts de
+Saint-Nazaire, assuré par nous. Il était alors huit heures du matin.
+J'arrivai à la Compagnie, à dix heures, pour recevoir des instructions;
+et, le soir même, je prenais l'express, qui me déposait à La Rochelle le
+lendemain 31 décembre.
+
+«J'avais deux heures, avant de monter sur le bateau de Ré, le
+_Jean-Guiton_. Je fis un tour en ville. C'est vraiment une ville bizarre
+et de grand caractère que La Rochelle, avec ses rues mêlées comme un
+labyrinthe et dont les trottoirs courent sous des galeries sans fin, des
+galeries à arcades comme celles de la rue de Rivoli, mais basses, ces
+galeries et ces arcades écrasées, mystérieuses, qui semblent construites
+et demeurées comme un décor de conspirateurs, le décor antique et
+saisissant des guerres d'autrefois, des guerres de religion héroïques et
+sauvages. C'est bien la vieille cité huguenote, grave, discrète, sans
+art superbe, sans aucun de ces admirables monuments qui font Rouen si
+magnifique, mais remarquable par toute sa physionomie sévère, un peu
+sournoise aussi, une cité de batailleurs obstinés, où doivent éclore les
+fanatismes, la ville où s'exalta la foi des calvinistes et où naquit le
+complot des quatre sergents.
+
+«Quand j'eus erré quelque temps par ces rues singulières, je montai sur
+un petit bateau à vapeur, noir et ventru, qui devait me conduire à l'île
+de Ré. Il partit en soufflant, d'un air colère, passa entre les deux
+tours antiques qui gardent le port, traversa la rade, sortit de la digue
+construite par Richelieu, et dont on voit à fleur d'eau les pierres
+énormes, enfermant la ville comme un immense collier; puis il obliqua
+vers la droite.
+
+«C'était un de ces jours tristes qui oppressent, écrasent la pensée,
+compriment le coeur, éteignent en nous toute force et toute énergie; un
+jour gris, glacial, sali par une brume lourde, humide comme de la pluie,
+froide comme de la gelée, infecte à respirer comme une buée d'égout.
+
+«Sous ce plafond de brouillard bas et sinistre, la mer jaune, la mer peu
+profonde et sablonneuse de ces plages illimitées, restait sans une ride,
+sans un mouvement, sans vie, une mer d'eau trouble, d'eau grasse, d'eau
+stagnante. Le _Jean-Guiton_ passait dessus en roulant un peu, par
+habitude, coupait cette nappe opaque et lisse, puis laissait derrière
+lui quelques vagues, quelques clapots, quelques ondulations qui se
+calmaient bientôt.
+
+«Je me mis à causer avec le capitaine, un petit homme presque sans
+pattes, tout rond comme son bateau et balancé comme lui. Je voulais
+quelques détails sur le sinistre que j'allais constater. Un grand
+trois-mâts carré de Saint-Nazaire, le _Marie-Joseph_, avait échoué, par
+une nuit d'ouragan, sur les sables de l'île de Ré.
+
+«La tempête avait jeté si loin ce bâtiment, écrivait l'armateur, qu'il
+avait été impossible de le renflouer et qu'on avait dû enlever au plus
+vite tout ce qui pouvait en être détaché. Il me fallait donc constater
+la situation de l'épave, apprécier quel devait être son état avant le
+naufrage, juger si tous les efforts avaient été tentés pour le remettre
+à flot. Je venais comme agent de la Compagnie, pour témoigner ensuite
+contradictoirement, si besoin était dans le procès.
+
+«Au reçu de mon rapport, le directeur devait prendre les mesures qu'il
+jugerait nécessaires pour sauvegarder nos intérêts.
+
+«Le capitaine du _Jean-Guiton_ connaissait parfaitement l'affaire, ayant
+été appelé à prendre part, avec son navire, aux tentatives de sauvetage.
+
+«Il me raconta le sinistre, très simple d'ailleurs. Le _Marie-Joseph_,
+poussé par un coup de vent furieux, perdu dans la nuit, navigant au
+hasard sur une mer d'écume,--«une mer de soupe au lait», disait le
+capitaine,--était venu s'échouer sur ces immenses bancs de sable qui
+changent les côtes de cette région en Saharas illimités, aux heures de
+la marée basse.
+
+«Tout en causant, je regardais autour de moi et devant moi. Entre
+l'océan et le ciel pesant restait un espace libre où l'oeil voyait au
+loin. Nous suivions une terre. Je demandai:
+
+«--C'est l'île de Ré?
+
+«--Oui, monsieur.
+
+«Et tout à coup le capitaine, étendant la main droit devant nous, me
+montra, en pleine mer, une chose presque imperceptible, et me dit:
+
+«--Tenez, voilà votre navire!
+
+«--Le _Marie-Joseph_?...
+
+«--Mais, oui.
+
+«--J'étais stupéfait. Ce point noir, à peu près invisible, que j'aurais
+pris pour un écueil, me paraissait placé à trois kilomètres au moins des
+côtes.
+
+«Je repris:
+
+«--Mais, capitaine, il doit y avoir cent brasses d'eau à l'endroit que
+vous me désignez?
+
+«Il se mit à rire.
+
+«--Cent brasses, mon ami!... Pas deux brasses, je vous dis!...
+
+«C'était un Bordelais. Il continua:
+
+«--Nous sommes marée haute, neuf heures quarante minutes. Allez-vous-en
+par la plage, mains dans vos poches, après le déjeuner de l'hôtel du
+_Dauphin_, et je vous promets qu'à deux heures cinquante ou trois heures
+au plusse vous toucherez l'épave, pied sec, mon ami, et vous aurez une
+heure quarante-cinq à deux heures pour rester dessus, pas plusse, par
+exemple; vous seriez pris. Plusse la mer elle va loin et plusse elle
+revient vite. C'est plat comme une punaise, cette côte! Remettez-vous en
+route à quatre heures cinquante, croyez-moi; et vous remontez à sept
+heures et demie sur le _Jean-Guiton_, qui vous dépose ce soir même sur
+le quai de La Rochelle.
+
+«Je remerciai le capitaine et j'allai m'asseoir à l'avant du vapeur,
+pour regarder la petite ville de Saint-Martin, dont nous approchions
+rapidement.
+
+«Elle ressemblait à tous les ports en miniature qui servent de capitales
+à toutes les maigres îles semées le long des continents. C'était un gros
+village de pêcheurs, un pied dans l'eau, un pied sur terre, vivant de
+poisson et de volailles, de légumes et de coquilles, de radis et de
+moules. L'île est fort basse, peu cultivée, et semble cependant très
+peuplée; mais je ne pénétrai pas dans l'intérieur.
+
+«Après avoir déjeuné, je franchis un petit promontoire; puis, comme la
+mer baissait rapidement, je m'en allai, à travers les sables, vers une
+sorte de roc noir que j'apercevais au-dessus de l'eau, là-bas, là-bas.
+
+«J'allais vite sur cette plaine jaune, élastique comme de la chair, et
+qui semblait suer sous mon pied. La mer, tout à l'heure, était là;
+maintenant, je l'apercevais au loin, se sauvant à perte de vue, et je ne
+distinguais plus la ligne qui séparait le sable de l'Océan. Je croyais
+assister à une féerie gigantesque et surnaturelle. L'Atlantique était
+devant moi tout à l'heure, puis il avait disparu dans la grève, comme
+font les décors dans les trappes, et je marchais à présent au milieu
+d'un désert. Seuls, la sensation, le souffle de l'eau salée demeuraient
+en moi. Je sentais l'odeur du varech, l'odeur de la vague, la rude et
+bonne odeur des côtes. Je marchais vite; je n'avais plus froid; je
+regardais l'épave échouée, qui grandissait à mesure que j'avançais et
+ressemblait à présent à une énorme baleine naufragée.
+
+«Elle semblait sortir du sol et prenait, sur cette immense étendue plate
+et jaune, des proportions surprenantes. Je l'atteignis enfin, après une
+heure de marche. Elle gisait sur le flanc, crevée, brisée, montrant,
+comme les côtes d'une bête, ses os rompus, ses os de bois goudronné,
+percés de clous énormes. Le sable déjà l'avait envahie, entré par toutes
+les fentes, et il la tenait, la possédait, ne la lâcherait plus. Elle
+paraissait avoir pris racine en lui. L'avant était entré profondément
+dans cette plage douce et perfide, tandis que l'arrière, relevé,
+semblait jeter vers le ciel, comme un cri d'appel désespéré, ces deux
+mots blancs sur le bordage noir: _Marie-Joseph_.
+
+«J'escaladai ce cadavre de navire par le côté le plus bas; puis, parvenu
+sur le pont, je pénétrai dans l'intérieur. Le jour, entré par les
+trappes défoncées et par les fissures des flancs, éclairait tristement
+ces sortes de caves longues et sombres, pleines de boiseries démolies.
+Il n'y avait plus rien là-dedans que du sable qui servait de sol à ce
+souterrain de planches.
+
+«Je me mis à prendre des notes sur l'état du bâtiment. Je m'étais assis
+sur un baril vide et brisé, et j'écrivais à la lueur d'une large fente
+par où je pouvais apercevoir l'étendue illimitée de la grève. Un
+singulier frisson de froid et de solitude me courait sur la peau de
+moment en moment; et je cessais d'écrire parfois pour écouter le bruit
+vague et mystérieux de l'épave: bruit des crabes grattant les bordages
+de leurs griffes crochues, bruit de mille bêtes toutes petites de la
+mer, installées déjà sur ce mort, et aussi le bruit doux et régulier du
+taret qui ronge sans cesse, avec son grincement de vrille, toutes les
+vieilles charpentes, qu'il creuse et dévore.
+
+«Et, soudain, j'entendis des voix humaines tout près de moi. Je fis un
+bond comme en face d'une apparition. Je crus vraiment, pendant une
+seconde, que j'allais voir se lever, au fond de la sinistre cale, deux
+noyés qui me raconteraient leur mort. Certes, il ne me fallut pas
+longtemps pour grimper sur le pont à la force des poignets: et j'aperçus
+debout, à l'avant du navire, un grand monsieur avec trois jeunes filles,
+ou plutôt, un grand Anglais avec trois misses. Assurément, ils eurent
+encore plus peur que moi en voyant surgir cet être rapide sur le
+trois-mâts abandonné. La plus jeune des fillettes se sauva; les deux
+autres saisirent leur père à pleins bras; quant à lui, il avait ouvert
+la bouche; ce fut le seul signe qui laissa voir son émotion.
+
+«Puis, après quelques secondes, il parla:
+
+«--Aoh, môsieu, vos été la propriétaire de cette bâtiment?
+
+«--Oui, monsieur.
+
+«--Est-ce que je pôvé la visiter?
+
+«--Oui, monsieur.
+
+«Il prononça alors une longue phrase anglaise, où je distinguai
+seulement ce mot: _gracious_, revenu plusieurs fois.
+
+«Comme il cherchait un endroit pour grimper, je lui indiquai le
+meilleur et je lui tendis la main. Il monta; puis nous aidâmes les trois
+fillettes, rassurées. Elles étaient charmantes, surtout l'aînée, une
+blondine de dix-huit ans, fraîche comme une fleur, et si fine, si
+mignonne! Vraiment, les jolies Anglaises ont bien l'air de tendres
+fruits de la mer. On aurait dit que celle-là venait de sortir du sable
+et que ses cheveux en avaient gardé la nuance. Elles font penser, avec
+leur fraîcheur exquise, aux couleurs délicates des coquilles roses et
+aux perles nacrées, rares, mystérieuses, écloses dans les profondeurs
+inconnues des océans.
+
+«Elle parlait un peu mieux que son père; et elle nous servit
+d'interprète. Il fallut raconter le naufrage dans ses moindres détails,
+que j'inventai, comme si j'eusse assisté à la catastrophe. Puis, toute
+la famille descendit dans l'intérieur de l'épave. Dès qu'ils eurent
+pénétré dans cette sombre galerie, à peine éclairée, ils poussèrent des
+cris d'étonnement et d'admiration; et soudain le père et les trois
+filles tinrent en leurs mains des albums, cachés sans doute dans leurs
+grands vêtements imperméables, et ils commencèrent en même temps quatre
+croquis au crayon de ce lieu triste et bizarre.
+
+«Ils s'étaient assis, côte à côte, sur une poutre en saillie, et les
+quatre albums, sur les huit genoux, se couvraient de petites lignes
+noires qui devaient représenter le ventre entr'ouvert du _Marie-Joseph_.
+
+«Tout en travaillant, l'aînée des fillettes causait avec moi, qui
+continuais à inspecter le squelette du navire.
+
+«J'appris qu'ils passaient l'hiver à Biarritz et qu'ils étaient venus
+tout exprès à l'île de Ré pour contempler ce trois-mâts enlisé. Ils
+n'avaient rien de la morgue anglaise, ces gens; c'étaient de simples et
+braves toqués, de ces errants éternels dont l'Angleterre couvre le
+monde. Le père, long, sec, la figure rouge encadrée de favoris blancs,
+vrai sandwich vivant, une tranche de jambon découpée en tête humaine
+entre deux coussinets de poils; les filles, hautes sur jambes, de petits
+échassiers en croissance, sèches aussi, sauf l'aînée, et gentilles
+toutes trois, mais surtout la plus grande.
+
+«Elle avait une si drôle de manière de parler, de raconter, de rire, de
+comprendre et de ne pas comprendre, de lever les yeux pour m'interroger,
+des yeux bleus comme l'eau profonde, de cesser de dessiner pour deviner,
+de se remettre au travail et de dire «yes» ou «nô», que je serais
+demeuré un temps indéfini à l'écouter et à la regarder.
+
+«Tout à coup, elle murmura:
+
+«--J'entendai une petite mouvement sur cette bateau.
+
+«Je prêtai l'oreille; et je distinguai aussitôt un léger bruit,
+singulier, continu. Qu'était-ce? Je me levai pour aller regarder par la
+fente, et je poussai un cri violent. La mer nous avait rejoints; elle
+allait nous entourer!
+
+«Nous fûmes aussitôt sur le pont. Il était trop tard. L'eau nous
+cernait, et elle courait vers la côte avec une prodigieuse vitesse. Non,
+cela ne courait pas, cela glissait, rampait, s'allongeait comme une
+tache démesurée. A peine quelques centimètres d'eau couvraient le sable;
+mais on ne voyait plus déjà la ligne fuyante de l'imperceptible flot.
+
+«L'Anglais voulut s'élancer; je le retins; la fuite était impossible, à
+cause des mares profondes que nous avions dû contourner en venant, et où
+nous tomberions au retour.
+
+«Ce fut, dans nos coeurs, une minute d'horrible angoisse. Puis, la
+petite Anglaise se mit à sourire et murmura:
+
+«--Ce été nous les naufragés!
+
+«Je voulus rire; mais la peur m'étreignait, une peur lâche, affreuse,
+basse et sournoise comme ce flot. Tous les dangers que nous courions
+m'apparurent en même temps. J'avais envie de crier: «Au secours!» Vers
+qui?
+
+«Les deux petites Anglaises s'étaient blotties contre leur père, qui
+regardait, d'un oeil consterné, la mer démesurée autour de nous.
+
+«Et la nuit tombait, aussi rapide que l'Océan montant, une nuit lourde,
+humide, glacée:
+
+«Je dis:
+
+«--Il n'y a rien à faire qu'à demeurer sur ce bateau.
+
+«L'Anglais répondit:
+
+«--Oh! yes!
+
+«Et nous restâmes là un quart d'heure, une demi-heure, je ne sais, en
+vérité, combien de temps, à regarder, autour de nous, cette eau jaune
+qui s'épaississait, tournait, semblait bouillonner, semblait jouer sur
+l'immense grève reconquise.
+
+«Une des fillettes eut froid, et l'idée nous vint de redescendre, pour
+nous mettre à l'abri de la brise légère, mais glacée, qui nous
+effleurait et nous piquait la peau.
+
+«Je me penchai sur la trappe. Le navire était plein d'eau. Nous dûmes
+alors nous blottir contre le bordage d'arrière, qui nous garantissait un
+peu.
+
+«Les ténèbres, à présent, nous enveloppaient, et nous restions serrés
+les uns contre les autres, entourés d'ombre et d'eau. Je sentais
+trembler, contre mon épaule, l'épaule de la petite Anglaise, dont les
+dents claquaient par instants; mais je sentais aussi la chaleur douce de
+son corps à travers les étoffes, et cette chaleur m'était délicieuse
+comme un baiser. Nous ne parlions plus; nous demeurions immobiles,
+muets, accroupis comme des bêtes dans un fossé, aux heures d'ouragan. Et
+pourtant, malgré tout, malgré la nuit, malgré le danger terrible et
+grandissant, je commençais à me sentir heureux d'être là, heureux du
+froid et du péril, heureux de ces longues heures d'ombre et d'angoisse à
+passer sur cette planche, si près de cette jolie et mignonne fillette.
+
+«Je me demandais pourquoi cette étrange sensation de bien-être et de
+joie qui me pénétrait.
+
+«Pourquoi? Sait-on? Parce qu'elle était là? Qui, elle? Une petite
+Anglaise inconnue? Je ne l'aimais pas, je ne la connaissais point, et je
+me sentais attendri, conquis! J'aurais voulu la sauver, me dévouer pour
+elle, faire mille folies? Étrange chose! Comment se fait-il que la
+présence d'une femme nous bouleverse ainsi! Est-ce la puissance de sa
+grâce qui nous enveloppe? la séduction de la joliesse et de la jeunesse
+qui nous grise comme ferait le vin?
+
+«N'est-ce pas plutôt une sorte de toucher de l'amour, du mystérieux
+amour qui cherche sans cesse à unir les êtres, qui tente sa puissance
+dès qu'il a mis face à face l'homme et la femme, et qui les pénètre
+d'émotion, d'une émotion confuse, secrète, profonde, comme on mouille la
+terre pour y faire pousser des fleurs!
+
+«Mais le silence des ténèbres devenait effrayant, le silence du ciel,
+car nous entendions autour de nous, vaguement, un bruissement léger,
+infini, la rumeur de la mer sourde qui montait et le monotone
+clapotement du courant contre le bateau.
+
+«Tout à coup, j'entendis des sanglots. La plus petite des Anglaises
+pleurait. Alors son père voulut la consoler, et ils se mirent à parler
+dans leur langue, que je ne comprenais pas. Je devinai qu'il la
+rassurait et qu'elle avait toujours peur.
+
+«Je demandai à ma voisine:
+
+«--Vous n'avez pas trop froid, miss?
+
+«--Oh! si. J'avé froid beaucoup.
+
+«Je voulus lui donner mon manteau, elle le refusa; mais je l'avais ôté;
+je l'en couvris malgré elle. Dans la courte lutte, je rencontrai sa
+main, qui me fit passer un frisson charmant par tout le corps.
+
+«Depuis quelques minutes, l'air devenait plus vif, le clapotis de l'eau
+plus fort contre les flancs du navire. Je me dressai; un grand souffle
+me passa sur le visage. Le vent s'élevait!
+
+«L'Anglais s'en aperçut en même temps que moi, et il dit simplement:
+
+«--C'était mauvaise pour nous, cette....
+
+«Assurément c'était mauvais, c'était la mort certaine si des lames, même
+de faibles lames, venaient attaquer et secouer l'épave, tellement brisée
+et disjointe que la première vague un peu rude l'emporterait en
+bouillie.
+
+«Alors notre angoisse s'accrut de seconde en seconde avec les rafales de
+plus en plus fortes. Maintenant, la mer brisait un peu, et je voyais
+dans les ténèbres des lignes blanches paraître et disparaître, des
+lignes d'écume, tandis que chaque flot heurtait la carcasse du
+_Marie-Joseph_, l'agitait d'un court frémissement qui nous montait
+jusqu'au coeur.
+
+«L'Anglaise tremblait; je la sentais frissonner contre moi, et j'avais
+une envie folle de la saisir dans mes bras.
+
+«Là-bas, devant nous, à gauche, à droite, derrière nous, des phares
+brillaient sur les côtes, des phares blancs, jaunes, rouges, tournants,
+pareils à des yeux énormes, à des yeux de géant qui nous regardaient,
+nous guettaient, attendaient avidement que nous eussions disparu. Un
+d'eux surtout m'irritait. Il s'éteignait toutes les trente secondes pour
+se rallumer aussitôt; c'était bien un oeil, celui-là, avec sa paupière
+sans cesse baissée sur son regard de feu.
+
+«De temps en temps, l'Anglais frottait une allumette pour regarder
+l'heure; puis il remettait sa montre dans sa poche. Tout à coup, il me
+dit, par-dessus les têtes de ses filles, avec une souveraine gravité:
+
+«--Môsieu, je vous souhaite bon année.
+
+«Il était minuit. Je lui tendis ma main, qu'il serra; puis il prononça
+une phrase d'anglais, et soudain ses filles et lui se mirent à chanter
+le _God save the Queen_, qui monta dans l'air noir, dans l'air muet, et
+s'évapora à travers l'espace.
+
+«J'eus d'abord envie de rire; puis je fus saisi par une émotion
+puissante et bizarre.
+
+«C'était quelque chose de sinistre et de superbe, ce chant de naufragés,
+de condamnés, quelque chose comme une prière, et aussi quelque chose de
+plus grand, de comparable à l'antique et sublime _Ave, Cæsar, morituri
+te salutant_.
+
+«Quand ils eurent fini, je demandai à ma voisine de chanter toute seule
+une ballade, une légende, ce qu'elle voudrait, pour nous faire oublier
+nos angoisses. Elle y consentit et aussitôt sa voix claire et jeune
+s'envola dans la nuit. Elle chantait une chose triste sans doute, car
+les notes traînaient longtemps, sortaient lentement de sa bouche, et
+voletaient, comme des oiseaux blessés, au-dessus des vagues.
+
+«La mer grossissait, battait maintenant notre épave. Moi, je ne pensais
+plus qu'à cette voix. Et je pensais aussi aux sirènes. Si une barque
+avait passé près de nous, qu'auraient dit les matelots? Mon esprit
+tourmenté s'égarait dans le rêve! Une sirène! N'était-ce point, en
+effet, une sirène, cette fille de la mer, qui m'avait retenu sur ce
+navire vermoulu et qui, tout à l'heure, allait s'enfoncer avec moi dans
+les flots?...
+
+«Mais nous roulâmes brusquement tous les cinq sur le pont, car le
+_Marie-Joseph_ s'était affaissé sur son flanc droit. L'Anglaise étant
+tombée sur moi, je l'avais saisie dans mes bras, et follement, sans
+savoir, sans comprendre, croyant venue ma dernière seconde, je baisais à
+pleine bouche sa joue, sa tempe et ses cheveux. Le bateau ne remuait
+plus; nous autres aussi ne bougions point.
+
+«Le père dit: «Kate!» Celle que je tenais répondit «yes», et fit un
+mouvement pour se dégager. Certes, à cet instant j'aurais voulu que le
+bateau s'ouvrît en deux pour tomber à l'eau avec elle.
+
+«L'Anglais reprit:
+
+«--Une petite bascoule, ce n'été rien. J'avé mes trois filles conserves.
+
+«Ne voyant point l'aînée, il l'avait crue perdue d'abord!
+
+«Je me relevai lentement, et, soudain, j'aperçus une lumière sur la mer,
+tout près de nous. Je criai; on répondit. C'était une barque qui nous
+cherchait, le patron de l'hôtel ayant prévu notre imprudence.
+
+«Nous étions sauvés. J'en fus désolé! On nous cueillit sur notre radeau,
+et on nous ramena à Saint-Martin.
+
+«L'Anglais, maintenant, se frottait les mains et murmurait:
+
+«--Bonne souper! bonne souper!
+
+«On soupa, en effet. Je ne fus pas gai, je regrettais le _Marie-Joseph_.
+
+«Il fallut se séparer, le lendemain, après beaucoup d'étreintes et de
+promesses de s'écrire. Ils partirent vers Biarritz. Peu s'en fallut que
+je ne les suivisse.
+
+«J'étais toqué; je faillis demander cette fillette en mariage. Certes,
+si nous avions passé huit jours ensemble, je l'épousais! Combien
+l'homme, parfois, est faible et incompréhensible!
+
+«Deux ans s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'eux; puis je reçus
+une lettre de New-York. Elle était mariée, et me le disait. Et, depuis
+lors, nous nous écrivons tous les ans, au 1er janvier. Elle me
+raconte sa vie, me parle de ses enfants, de ses soeurs, jamais de son
+mari! Pourquoi? Ah! pourquoi?... Et, moi, je ne lui parle que du
+_Marie-Joseph_.... C'est peut-être la seule femme que j'aie aimée...
+non... que j'aurais aimée.... Ah!... voilà... sait-on?... Les
+événements vous emportent.... Et puis... et puis... tout passe.... Elle
+doit être vieille, à présent... je ne la reconnaîtrais pas.... Ah! celle
+d'autrefois... celle de l'épave... quelle créature... divine! Elle
+m'écrit que ses cheveux sont tout blancs.... Mon Dieu!... ça m'a fait
+une peine horrible.... Ah! ses cheveux blonds.... Non, la mienne
+n'existe plus.... Que c'est triste... tout ça!...»
+
+
+
+
+L'ERMITE
+
+
+Nous avions été voir, avec quelques amis, le vieil ermite installé sur
+un ancien tumulus couvert de grands arbres, au milieu de la vaste plaine
+qui va de Cannes à la Napoule.
+
+En revenant, nous parlions de ces singuliers solitaires laïques,
+nombreux autrefois, et dont la race aujourd'hui disparaît. Nous
+cherchions les causes morales, nous nous efforcions de déterminer la
+nature des chagrins qui poussaient jadis les hommes dans les solitudes.
+
+Un de nos compagnons dit tout à coup:
+
+«--J'ai connu deux solitaires: un homme et une femme. La femme doit être
+encore vivante. Elle habitait, il y a cinq ans, une ruine au sommet d'un
+mont absolument désert sur la côte de Corse, à quinze ou vingt
+kilomètres de toute maison. Elle vivait là avec une bonne; j'allai la
+voir. Elle avait été certainement une femme du monde distinguée. Elle me
+reçut avec politesse et même avec bonne grâce, mais je ne sais rien
+d'elle; je ne devinai rien.
+
+Quant à l'homme, je vais vous raconter sa sinistre aventure:
+
+Retournez-vous. Vous apercevez là-bas ce mont pointu et boisé qui se
+détache derrière la Napoule, tout seul en avant des cimes de l'Esterel;
+on l'appelle dans le pays le mont des Serpents. C'est là que vivait mon
+solitaire, dans les murs d'un petit temple antique, il y a douze ans
+environ.
+
+Ayant entendu parler de lui je me décidai à faire sa connaissance et je
+partis de Cannes, à cheval, un matin de mars. Laissant ma bête à
+l'auberge de la Napoule, je me mis à gravir à pied ce singulier cône,
+haut peut-être de cent cinquante ou deux cents mètres et couvert de
+plantes aromatiques, de cystes surtout, dont l'odeur est si vive et si
+pénétrante qu'elle trouble et cause un malaise. Le sol est pierreux et
+on voit souvent glisser sur les cailloux de longues couleuvres qui
+disparaissent dans les herbes. De là ce surnom bien mérité de mont des
+Serpents. Dans certains jours, les reptiles semblent vous naître sous
+les pieds quand on gravit la pente exposée au soleil. Ils sont si
+nombreux qu'on n'ose plus marcher et qu'on éprouve une gêne singulière,
+non pas une peur, car ces bêtes sont inoffensives, mais une sorte
+d'effroi mystique. J'ai eu plusieurs fois la singulière sensation de
+gravir un mont sacré de l'antiquité, une bizarre colline parfumée et
+mystérieuse, couverte de cystes et peuplée de serpents et couronnée par
+un temple.
+
+Ce temple existe encore. On m'a affirmé du moins que ce fut un temple.
+Car je n'ai point cherché à en savoir davantage pour ne pas gâter mes
+émotions.
+
+Donc j'y grimpai, un matin de mars, sous prétexte d'admirer le pays. En
+parvenant au sommet j'aperçus en effet des murs et, assis sur une
+pierre, un homme. Il n'avait guère plus de quarante-cinq ans, bien que
+ses cheveux fussent tout blancs; mais sa barbe était presque noire
+encore. Il caressait un chat roulé sur ses genoux et ne semblait point
+prendre garde à moi. Je fis le tour des ruines, dont une partie couverte
+et fermée au moyen de branches, de paille, d'herbes et de cailloux,
+était habitée par lui, et je revins de son côté.
+
+La vue, de là, est admirable. C'est, à droite, l'Esterel aux sommets
+pointus, étrangement découpés, puis la mer démesurée, s'allongeant
+jusqu'aux côtes lointaines de l'Italie, avec ses caps nombreux et, en
+face de Cannes, les îles de Lérins, vertes et plates, qui semblent
+flotter et dont la dernière présente vers le large un haut et vieux
+château-fort à tours crénelées, bâti dans les flots mêmes.
+
+Puis dominant la côte verte, où l'on voit pareilles, d'aussi loin, à des
+oeufs innombrables pondus au bord du rivage, le long chapelet de villas
+et de villes blanches bâties dans les arbres, s'élèvent les Alpes, dont
+les sommets sont encore encapuchonnés de neige.
+
+Je murmurai: «Cristi, c'est beau.»
+
+L'homme leva la tête et dit: «Oui, mais quand on voit ça toute la
+journée, c'est monotone.»
+
+Donc il parlait, il causait et il s'ennuyait, mon solitaire. Je le
+tenais.
+
+Je ne restai pas longtemps ce jour-là et je m'efforçai seulement de
+découvrir la couleur de sa misanthropie. Il me fit surtout l'effet d'un
+être fatigué des autres, las de tout, irrémédiablement désillusionné et
+dégoûté de lui-même comme du reste.
+
+Je le quittai après une demi-heure d'entretien. Mais je revins huit
+jours plus tard, et encore une fois la semaine suivante, puis toutes les
+semaines; si bien qu'avant deux mois nous étions amis.
+
+Or, un soir de la fin de mai, je jugeai le moment venu et j'emportai des
+provisions pour dîner avec lui sur le mont des Serpents.
+
+C'était un de ces soirs du Midi si odorants dans ce pays où l'on cultive
+les fleurs comme le blé dans le Nord, dans ce pays où l'on fabrique
+presque toutes les essences qui parfumeront la chair et les robes des
+femmes, un de ces soirs où les souffles des orangers innombrables, dont
+sont plantés les jardins et tous les replis des vallons, troublent et
+alanguissent à faire rêver d'amour les vieillards.
+
+Mon solitaire m'accueillit avec une joie visible; il consentit
+volontiers à partager mon dîner.
+
+Je lui fis boire un peu de vin dont il avait perdu l'habitude; il
+s'anima, et se mit à parler de sa vie passée. Il avait toujours habité
+Paris et vécu en garçon joyeux, me semblait-il.
+
+Je lui demandai brusquement: «Quelle drôle d'idée vous avez eue de venir
+vous percher sur ce sommet?»
+
+Il répondit aussitôt: «Ah! c'est que j'ai reçu la plus rude secousse que
+puisse recevoir un homme. Mais pourquoi vous cacher ce malheur? Il vous
+fera me plaindre, peut-être! Et puis... je ne l'ai jamais dit à
+personne... jamais... et je voudrais savoir... une fois... ce qu'en
+pense un autre... et comment il le juge.
+
+Né à Paris, élevé à Paris, je grandis et je vécus dans cette ville. Mes
+parents m'avaient laissé quelques milliers de francs de rente, et
+j'obtins, par protection, une place modeste et tranquille qui me faisait
+riche, pour un garçon.
+
+J'avais mené, dès mon adolescence, une vie de garçon. Vous savez ce que
+c'est. Libre et sans famille, résolu à ne point prendre de femme
+légitime, je passais tantôt trois mois avec l'une, tantôt six mois avec
+l'autre, puis un an sans compagne en butinant sur la masse des filles à
+prendre ou à vendre.
+
+Cette existence médiocre, et banale si vous voulez, me convenait,
+satisfaisait mes goûts naturels de changement et de badauderie. Je
+vivais sur le boulevard, dans les théâtres et dans les cafés, toujours
+dehors, presque sans domicile, bien que proprement logé. J'étais un de
+ces milliers d'êtres qui se laissent flotter, comme des bouchons, dans
+la vie; pour qui les murs de Paris sont les murs du monde, et qui n'ont
+souci de rien, n'ayant de passion pour rien. J'étais ce qu'on appelle un
+bon garçon, sans qualités et sans défauts. Voilà. Et je me juge
+exactement.
+
+Donc, de vingt à quarante ans, mon existence s'écoula lente et rapide,
+sans aucun événement marquant. Comme elles vont vite les années
+monotones de Paris où n'entre dans l'esprit aucun de ces souvenirs qui
+font date, ces années longues et pressées, banales et gaies, où l'on
+boit, mange et rit sans savoir pourquoi, les lèvres tendues vers tout ce
+qui se goûte et tout ce qui s'embrasse, sans avoir envie de rien. On
+était jeune; on est vieux sans avoir rien fait de ce que font les
+autres; sans aucune attache, aucune racine, aucun lien, presque sans
+amis, sans parents, sans femmes, sans enfants!
+
+Donc, j'atteignis doucement et vivement la quarantaine; et pour fêter
+cet anniversaire, je m'offris, à moi tout seul, un bon dîner dans un
+grand café. J'étais un solitaire dans le monde; je jugeai plaisant de
+célébrer cette date en solitaire.
+
+Après dîner, j'hésitai sur ce que je ferais. J'eus envie d'entrer dans
+un théâtre; et puis l'idée me vint d'aller en pèlerinage au quartier
+Latin, où j'avais fait mon droit jadis. Je traversai donc Paris, et
+j'entrai sans préméditation dans une de ces brasseries où l'on est servi
+par des filles.
+
+Celle qui prenait soin de ma table était toute jeune, jolie et rieuse.
+Je lui offris une consommation qu'elle accepta tout de suite. Elle
+s'assit en face de moi et me regarda de son oeil exercé, sans savoir à
+quel genre de mâle elle avait affaire. C'était une blonde, ou plutôt une
+blondine, une fraîche, toute fraîche créature qu'on devinait rose et
+potelée sous l'étoffe gonflée du corsage. Je lui dis les choses galantes
+et bêtes qu'on dit toujours à ces êtres-là; et comme elle était
+vraiment charmante, l'idée me vint soudain de l'emmener... toujours pour
+fêter ma quarantaine. Ce ne fut ni long ni difficile. Elle se trouvait
+libre... depuis quinze jours, me dit-elle... et elle accepta d'abord de
+venir souper aux Halles quand son service serait fini.
+
+Comme je craignais qu'elle ne me faussât compagnie,--on ne sait jamais
+ce qui peut arriver, ni qui peut entrer dans ces brasseries, ni le vent
+qui souffle dans une tête de femme,--je demeurai là, toute la soirée, à
+l'attendre.
+
+J'étais libre aussi, moi, depuis un mois ou deux et je me demandais, en
+regardant aller de table en table cette mignonne débutante de l'Amour,
+si je ne ferais pas bien de passer bail avec elle pour quelque temps. Je
+vous conte là une de ces vulgaires aventures quotidiennes de la vie des
+hommes à Paris.
+
+Pardonnez-moi ces détails grossiers; ceux qui n'ont pas aimé
+poétiquement prennent et choisissent les femmes comme on choisit une
+côtelette à la boucherie, sans s'occuper d'autre chose que de la qualité
+de leur chair.
+
+Donc, je l'emmenai chez elle,--car j'ai le respect de mes draps. C'était
+un petit logis d'ouvrière, au cinquième, propre et pauvre; et j'y passai
+deux heures charmantes. Elle avait, cette petite, une grâce et une
+gentillesse rares.
+
+Comme j'allais partir, je m'avançai vers la cheminée afin d'y déposer le
+cadeau réglementaire, après avoir pris jour pour une seconde entrevue
+avec la fillette, qui demeurait au lit, je vis vaguement une pendule
+sous globe, deux vases de fleurs et deux photographies dont l'une, très
+ancienne, une de ces épreuves sur verre appelées daguerréotypes. Je me
+penchai, par hasard, vers ce portrait, et je demeurai interdit, trop
+surpris pour comprendre.... C'était le mien, le premier de mes
+portraits... que j'avais fait faire autrefois, quand je vivais en
+étudiant au quartier Latin.
+
+Je le saisis brusquement pour l'examiner de plus près. Je ne me trompais
+point... et j'eus envie de rire, tant la chose me parut inattendue et
+drôle.
+
+Je demandai: «Qu'est-ce que c'est que ce monsieur-là?»
+
+Elle répondit: «C'est mon père, que je n'ai pas connu. Maman me l'a
+laissé en me disant de le garder, que ça me servirait peut-être un
+jour...»
+
+Elle hésita, se mit à rire, et reprit: «Je ne sais pas à quoi par
+exemple. Je ne pense pas qu'il vienne me reconnaître.»
+
+Mon coeur battait précipité comme le galop d'un cheval emporté. Je remis
+l'image à plat sur la cheminée, je posai dessus, sans même savoir ce que
+je faisais, deux billets de cent francs que j'avais en poche, et je me
+sauvai en criant: «A bientôt... au revoir... ma chérie... au revoir.»
+
+J'entendis qu'elle répondait: «A mardi.» J'étais dans l'escalier obscur
+que je descendis à tâtons.
+
+Lorsque je sortis dehors, je m'aperçus qu'il pleuvait, et je partis à
+grands pas, par une rue quelconque.
+
+J'allais devant moi, affolé, éperdu, cherchant à me souvenir! Était-ce
+possible?--Oui.--Je me rappelai soudain une fille qui m'avait écrit, un
+mois environ après notre rupture, qu'elle était enceinte de moi. J'avais
+déchiré ou brûlé la lettre, et oublié cela.--J'aurais dû regarder la
+photographie de la femme sur la cheminée de la petite. Mais l'aurais-je
+reconnue? C'était la photographie d'une vieille femme, me semblait-il.
+
+J'atteignis le quai. Je vis un banc; et je m'assis. Il pleuvait. Des
+gens passaient de temps en temps sous des parapluies. La vie m'apparut
+odieuse et révoltante, pleine de misères, de hontes, d'infamies voulues
+ou inconscientes. Ma fille!... Je venais peut-être de posséder ma
+fille!... Et Paris, ce grand Paris sombre, morne, boueux, triste, noir,
+avec toutes ces maisons fermées, était plein de choses pareilles,
+d'adultères, d'incestes, d'enfants violés. Je me rappelai ce qu'on
+disait des ponts hantés par des vicieux infâmes.
+
+J'avais fait, sans le vouloir, sans le savoir, pis que ces êtres
+ignobles. J'étais entré dans la couche de ma fille!
+
+Je faillis me jeter à l'eau. J'étais fou! J'errai jusqu'au jour, puis je
+revins chez moi pour réfléchir.
+
+Je fis alors ce qui me parut le plus sage; je priai un notaire d'appeler
+cette petite et de lui demander dans quelles conditions sa mère lui
+avait remis le portrait de celui qu'elle supposait être son père, me
+disant chargé de ce soin par un ami.
+
+Le notaire exécuta mes ordres. C'est à son lit de mort que cette femme
+avait désigné le père de sa fille, et devant un prêtre qu'on me nomma.
+
+Alors, toujours au nom de cet ami inconnu, je fis remettre à cette
+enfant la moitié de ma fortune, cent quarante mille francs environ, dont
+elle ne peut toucher que la rente, puis je donnai ma démission de mon
+emploi, et me voici.
+
+En errant sur ce rivage, j'ai trouvé ce mont et je m'y suis arrêté...
+jusques à quand... je l'ignore!
+
+Que pensez-vous de moi... et de ce que j'ai fait?
+
+Je répondis en lui tendant la main.
+
+--Vous avez fait ce que vous deviez faire. Bien d'autres eussent attaché
+moins d'importance à cette odieuse fatalité.
+
+Il reprit: «Je le sais, mais, moi, j'ai failli en devenir fou. Il
+paraît que j'avais l'âme sensible sans m'en être jamais douté. Et j'ai
+peur de Paris, maintenant, comme les croyants doivent avoir peur de
+l'enfer. J'ai reçu un coup sur la tête, voilà tout, un coup comparable à
+la chute d'une tuile quand on passe dans la rue. Je vais mieux depuis
+quelque temps.»
+
+Je quittai mon solitaire. J'étais fort troublé par son récit.
+
+Je le revis encore deux fois, puis je partis, car je ne reste jamais
+dans le Midi après la fin de mai.
+
+Quand je revins l'année suivante, l'homme n'était plus sur le mont des
+Serpents; et je n'ai jamais entendu parler de lui.
+
+Voilà l'histoire de mon ermite.
+
+
+
+
+MADEMOISELLE PERLE
+
+
+Quelle singulière idée j'ai eue, vraiment, ce soir-là, de choisir pour
+reine Mlle Perle.
+
+Je vais tous les ans faire les Rois chez mon vieil ami Chantal. Mon
+père, dont il était le plus intime camarade, m'y conduisait quand
+j'étais enfant. J'ai continué, et je continuerai sans doute tant que je
+vivrai, et tant qu'il y aura un Chantal en ce monde.
+
+Les Chantal, d'ailleurs, ont une existence singulière; ils vivent à
+Paris comme s'ils habitaient Grasse, Yvetot ou Pont-à-Mousson.
+
+Ils possèdent, auprès de l'Observatoire, une maison dans un petit
+jardin. Ils sont chez eux, là, comme en province. De Paris, du vrai
+Paris, ils ne connaissent rien, ils ne soupçonnent rien; ils sont si
+loin, si loin! Parfois, cependant, ils y font un voyage, un long voyage.
+Mme Chantal va aux grandes provisions, comme on dit dans la famille.
+Voici comment on va aux grandes provisions.
+
+Mlle Perle, qui a les clefs des armoires de cuisine (car les armoires
+au linge sont administrées par la maîtresse elle-même), Mlle Perle
+prévient que le sucre touche à sa fin, que les conserves sont épuisées;
+qu'il ne reste plus grand'chose au fond du sac à café.
+
+Ainsi mise en garde contre la famine, Mme Chantal passe l'inspection
+des restes, en prenant des notes sur un calepin. Puis, quand elle a
+inscrit beaucoup de chiffres, elle se livre d'abord à de longs calculs
+et ensuite à de longues discussions avec Mlle Perle. On finit
+cependant par se mettre d'accord et par fixer les quantités de chaque
+chose dont on se pourvoira pour trois mois: sucre, riz, pruneaux, café,
+confitures, boîtes de petits pois, de haricots, de homard, poissons
+salés ou fumés, etc., etc.
+
+Après quoi, on arrête le jour des achats et on s'en va, en fiacre, dans
+un fiacre à galerie, chez un épicier considérable qui habite au delà des
+ponts, dans les quartiers neufs.
+
+Mme Chantal et Mlle Perle font ce voyage ensemble,
+mystérieusement, et reviennent à l'heure du dîner, exténuées, bien
+qu'émues encore, et cahotées dans le coupé, dont le toit est couvert de
+paquets et de sacs, comme une voiture de déménagement.
+
+Pour les Chantal, toute la partie de Paris située de l'autre côté de la
+Seine constitue les quartiers neufs, quartiers habités par une
+population singulière, bruyante, peu honorable, qui passe les jours en
+dissipations, les nuits en fêtes, et qui jette l'argent par les
+fenêtres. De temps en temps cependant, on mène les jeunes filles au
+théâtre, à l'Opéra-Comique ou au Français, quand la pièce est
+recommandée par le journal que lit M. Chantal.
+
+Les jeunes filles ont aujourd'hui dix-neuf et dix-sept ans; ce sont deux
+belles filles, grandes et fraîches, très bien élevées, trop bien
+élevées, si bien élevées qu'elles passent inaperçues comme deux jolies
+poupées. Jamais l'idée ne me viendrait de faire attention ou de faire la
+cour aux demoiselles Chantal; c'est à peine si on ose leur parler, tant
+on les sent immaculées; on a presque peur d'être inconvenant en les
+saluant.
+
+Quant au père, c'est un charmant homme, très instruit, très ouvert,
+très cordial, mais qui aime avant tout le repos, le calme, la
+tranquillité, et qui a fortement contribué à momifier ainsi sa famille
+pour vivre à son gré, dans une stagnante immobilité. Il lit beaucoup,
+cause volontiers, et s'attendrit facilement. L'absence de contacts, de
+coudoiements et de heurts a rendu très sensible et délicat son épiderme,
+son épiderme moral. La moindre chose l'émeut, l'agite et le fait
+souffrir.
+
+Les Chantal ont des relations cependant, mais des relations restreintes,
+choisies avec soin dans le voisinage. Ils échangent aussi deux ou trois
+visites par an avec des parents qui habitent au loin.
+
+Quant à moi, je vais dîner chez eux le 15 août et le jour des Rois. Cela
+fait partie de mes devoirs comme la communion de Pâques pour les
+catholiques.
+
+Le 15 août, on invite quelques amis, mais aux Rois, je suis le seul
+convive étranger.
+
+
+II
+
+Donc, cette année, comme les autres années, j'ai été dîner chez les
+Chantal pour fêter l'Épiphanie.
+
+Selon la coutume, j'embrassai M. Chantal, Mme Chantal et Mlle
+Perle, et je fis un grand salut à Mlles Louise et Pauline. On
+m'interrogea sur mille choses, sur les événements du boulevard, sur la
+politique, sur ce qu'on pensait dans le public des affaires du Tonkin,
+et sur nos représentants. Mme Chantal, une grosse dame, dont toutes
+les idées me font l'effet d'être carrées à la façon des pierres de
+taille, avait coutume d'émettre cette phrase comme conclusion à toute
+discussion politique: «Tout cela est de la mauvaise graine pour plus
+tard». Pourquoi me suis-je toujours imaginé que les idées de Mme
+Chantal sont carrées? Je n'en sais rien; mais tout ce qu'elle dit prend
+cette forme dans mon esprit: un carré, un gros carré avec quatre angles
+symétriques. Il y a d'autres personnes dont les idées me semblent
+toujours rondes et roulantes comme des cerceaux. Dès qu'elles ont
+commencé une phrase sur quelque chose, ça roule, ça va, ça sort par dix,
+vingt, cinquante idées rondes, des grandes et des petites que je vois
+courir l'une derrière l'autre, jusqu'au bout de l'horizon. D'autres
+personnes aussi ont des idées pointues.... Enfin, cela importe peu.
+
+On se mit à table comme toujours, et le dîner s'acheva sans qu'on eût
+dit rien à retenir.
+
+Au dessert, on apporta le gâteau des Rois. Or, chaque année, M. Chantal
+était roi. Était-ce l'effet d'un hasard continu ou d'une convention
+familiale, je n'en sais rien, mais il trouvait infailliblement la fève
+dans sa part de pâtisserie, et il proclamait reine Mme Chantal.
+Aussi, fus-je stupéfait en sentant dans une bouchée de brioche quelque
+chose de très dur qui faillit me casser une dent. J'ôtai doucement cet
+objet de ma bouche et j'aperçus une petite poupée de porcelaine, pas
+plus grosse qu'un haricot. La surprise me fit dire: «Ah!» On me regarda,
+et Chantal s'écria en battant des mains: «C'est Gaston. C'est Gaston.
+Vive le roi! vive le roi!»
+
+Tout le monde reprit en choeur: «Vive le roi!» Et je rougis jusqu'aux
+oreilles, comme on rougit souvent, sans raison, dans les situations un
+peu sottes. Je demeurais les yeux baissés, tenant entre deux doigts ce
+grain de faïence, m'efforçant de rire et ne sachant que faire ni que
+dire, lorsque Chantal reprit: «Maintenant, il faut choisir une reine.»
+
+Alors je fus atterré. En une seconde, mille pensées, mille suppositions
+me traversèrent l'esprit. Voulait-on me faire désigner une des
+demoiselles Chantal? Était-ce là un moyen de me faire dire celle que je
+préférais? Était-ce une douce, légère, insensible poussée des parents
+vers un mariage possible? L'idée de mariage rôde sans cesse dans toutes
+les maisons à grandes filles et prend toutes les formes, tous les
+déguisements, tous les moyens. Une peur atroce de me compromettre
+m'envahit, et aussi une extrême timidité, devant l'attitude si
+obstinément correcte et fermée de Mlles Louise et Pauline. Élire
+l'une d'elles au détriment de l'autre, me sembla aussi difficile que de
+choisir entre deux gouttes d'eau; et puis, la crainte de m'aventurer
+dans une histoire où je serais conduit au mariage malgré moi, tout
+doucement, par des procédés aussi discrets, aussi inaperçus et aussi
+calmes que cette royauté insignifiante, me troublait horriblement.
+
+Mais tout à coup, j'eus une inspiration, et je tendis à Mlle Perle la
+poupée symbolique. Tout le monde fut d'abord surpris, puis on apprécia
+sans doute ma délicatesse et ma discrétion, car on applaudit avec furie.
+On criait: «Vive la reine! vive la reine!»
+
+Quant à elle, la pauvre vieille fille, elle avait perdu toute
+contenance; elle tremblait, effarée, et balbutiait: «Mais non... mais
+non... mais non... pas moi... je vous en prie... pas moi... je vous en
+prie...»
+
+Alors, pour la première fois de ma vie, je regardai Mlle Perle, et je
+me demandai ce qu'elle était.
+
+J'étais habitué à la voir dans cette maison, comme on voit les vieux
+fauteuils de tapisserie sur lesquels on s'assied depuis son enfance sans
+y avoir jamais pris garde. Un jour, on ne sait pourquoi, parce qu'un
+rayon de soleil tombe sur le siège, on se dit tout à coup: «Tiens, mais
+il est fort curieux, ce meuble»; et on découvre que le bois a été
+travaillé par un artiste, et que l'étoffe est remarquable. Jamais je
+n'avais pris garde à Mlle Perle.
+
+Elle faisait partie de la famille Chantal, voilà tout; mais comment? A
+quel titre?--C'était une grande personne maigre qui s'efforçait de
+rester inaperçue, mais qui n'était pas insignifiante. On la traitait
+amicalement, mieux qu'une femme de charge, moins bien qu'une parente. Je
+saisissais tout à coup, maintenant, une quantité de nuances dont je ne
+m'étais point soucié jusqu'ici! Mme Chantal disait: «Perle». Les
+jeunes filles: «Mlle Perle», et Chantal ne l'appelait que
+Mademoiselle, d'un air plus révérend peut-être.
+
+Je me mis à la regarder.--Quel âge avait-elle? Quarante ans? Oui,
+quarante ans.--Elle n'était pas vieille, cette fille, elle se
+vieillissait. Je fus soudain frappé par cette remarque. Elle se
+coiffait, s'habillait, se parait ridiculement, et, malgré tout, elle
+n'était point ridicule, tant elle portait en elle de grâce simple,
+naturelle, de grâce voilée, cachée avec soin. Quelle drôle de créature,
+vraiment! Comment ne l'avais-je jamais mieux observée? Elle se coiffait
+d'une façon grotesque, avec de petits frisons vieillots tout à fait
+farces; et, sous cette chevelure à la Vierge conservée, on voyait un
+grand front calme, coupé par deux rides profondes, deux rides de longues
+tristesses, puis deux yeux bleus, larges et doux, si timides, si
+craintifs, si humbles, deux beaux yeux restés si naïfs, pleins
+d'étonnements de fillette, de sensations jeunes et aussi de chagrins qui
+avaient passé dedans, en les attendrissant, sans les troubler.
+
+Tout le visage était fin et discret, un de ces visages qui se sont
+éteints sans avoir été usés, ou fanés par les fatigues ou les grandes
+émotions de la vie.
+
+Quelle jolie bouche! et quelles jolies dents! Mais on eût dit qu'elle
+n'osait pas sourire!
+
+Et, brusquement, je la comparai à Mme Chantal! Certes, Mlle Perle
+était mieux, cent fois mieux, plus fine, plus noble, plus fière.
+
+J'étais stupéfait de mes observations. On versait du champagne. Je
+tendis mon verre à la reine, en portant sa santé avec un compliment bien
+tourné. Elle eut envie, je m'en aperçus, de se cacher la figure dans sa
+serviette; puis, comme elle trempait ses lèvres dans le vin clair, tout
+le monde cria: «La reine boit! la reine boit!» Elle devint alors toute
+rouge et s'étrangla. On riait; mais je vis bien qu'on l'aimait beaucoup
+dans la maison.
+
+
+III
+
+Dès que le dîner fût fini, Chantal me prit par le bras. C'était l'heure
+de son cigare, heure sacrée. Quand il était seul, il allait le fumer
+dans la rue; quand il avait quelqu'un à dîner, on montait au billard, et
+il jouait en fumant. Ce soir-là, on avait même fait du feu dans le
+billard, à cause des Rois; et mon vieil ami prit sa queue, une queue
+très fine qu'il frotta de blanc avec grand soin, puis il dit:
+
+--A toi, mon garçon!
+
+Car il me tutoyait, bien que j'eusse vingt-cinq ans, mais il m'avait vu
+tout enfant.
+
+Je commençai donc la partie; je fis quelques carambolages; j'en manquai
+quelques autres; mais comme la pensée de Mlle Perle me rôdait dans
+la tête, je demandai tout à coup:
+
+--Dites donc, monsieur Chantal, est-ce que Mlle Perle est votre
+parente?
+
+Il cessa de jouer, très étonné, et me regarda.
+
+--Comment, tu ne sais pas? tu ne connais pas l'histoire de Mlle
+Perle?
+
+--Mais non.
+
+--Ton père ne te l'a jamais racontée?
+
+--Mais non.
+
+--Tiens, tiens, que c'est drôle! ah! par exemple, que c'est drôle! Oh!
+mais, c'est toute une aventure!
+
+Il se tut, puis reprit:
+
+--Et si tu savais comme c'est singulier que tu me demandes ça
+aujourd'hui, un jour des Rois!
+
+--Pourquoi?
+
+--Ah! pourquoi! Écoute. Voilà de cela quarante et un ans, quarante et un
+ans aujourd'hui même, jour de l'Épiphanie. Nous habitions alors
+Roüy-le-Tors, sur les remparts; mais il faut d'abord t'expliquer la
+maison pour que tu comprennes bien. Roüy est bâti sur une côte, ou
+plutôt sur un mamelon qui domine un grand pays de prairies. Nous avions
+là une maison avec un beau jardin suspendu, soutenu en l'air par les
+vieux murs de défense. Donc la maison était dans la ville, dans la rue,
+tandis que le jardin dominait la plaine. Il y avait aussi une porte de
+sortie de ce jardin sur la campagne, au bout d'un escalier secret qui
+descendait dans l'épaisseur des murs, comme on en trouve dans les
+romans. Une route passait devant cette porte qui était munie d'une
+grosse cloche, car les paysans, pour éviter le grand tour, apportaient
+par là leurs provisions.
+
+Tu vois bien les lieux, n'est-ce pas? Or, cette année-là, aux Rois, il
+neigeait depuis une semaine. On eût dit la fin du monde. Quand nous
+allions aux remparts regarder la plaine, ça nous faisait froid dans
+l'âme, cet immense pays blanc, tout blanc, glacé, et qui luisait comme
+du vernis. On eût dit que le bon Dieu avait empaqueté la terre pour
+l'envoyer au grenier des vieux mondes. Je t'assure que c'était bien
+triste.
+
+Nous demeurions en famille à ce moment-là, et nombreux, très nombreux:
+mon père, ma mère, mon oncle et ma tante, mes deux frères et mes quatre
+cousines; c'étaient de jolies fillettes; j'ai épousé la dernière. De
+tout ce monde-là, nous ne sommes plus que trois survivants: ma femme,
+moi et ma belle-soeur qui habite Marseille. Sacristi, comme ça s'égrène,
+une famille! ça me fait trembler quand j'y pense! Moi, j'avais quinze
+ans, puisque j'en ai cinquante-six.
+
+Donc, nous allions fêter les Rois, et nous étions très gais, très gais!
+Tout le monde attendait le dîner dans le salon, quand mon frère aîné,
+Jacques, se mit à dire: «Il y a un chien qui hurle dans la plaine
+depuis dix minutes; ça doit être une pauvre bête perdue.»
+
+Il n'avait pas fini de parler, que la cloche du jardin tinta. Elle avait
+un gros son de cloche d'église qui faisait penser aux morts. Tout le
+monde en frissonna. Mon père appela le domestique et lui dit d'aller
+voir. On attendit en grand silence; nous pensions à la neige qui
+couvrait toute la terre. Quand l'homme revint, il affirma qu'il n'avait
+rien vu. Le chien hurlait toujours, sans cesse, et sa voix ne changeait
+point de place.
+
+On se mit à table; mais nous étions un peu émus, surtout les jeunes. Ça
+alla bien jusqu'au rôti, puis voilà que la cloche se remet à sonner,
+trois fois de suite, trois grands coups, longs, qui ont vibré jusqu'au
+bout de nos doigts et qui nous ont coupé le souffle, tout net. Nous
+restions à nous regarder, la fourchette en l'air, écoutant toujours, et
+saisis d'une espèce de peur surnaturelle.
+
+Ma mère enfin parla: «C'est étonnant qu'on ait attendu si longtemps pour
+revenir; n'allez pas seul, Baptiste; un de ces messieurs va vous
+accompagner».
+
+Mon oncle François se leva. C'était une espèce d'hercule, très fier de
+sa force et qui ne craignait rien au monde. Mon père lui dit: «Prends un
+fusil. On ne sait pas ce que ça peut-être».
+
+Mais mon oncle ne prit qu'une canne et sortit aussitôt avec le
+domestique.
+
+Nous autres, nous demeurâmes frémissants de terreur et d'angoisse, sans
+manger, sans parler. Mon père essaya de nous rassurer: «Vous allez voir,
+dit-il, que ce sera quelque mendiant ou quelque passant perdu dans la
+neige. Après avoir sonné une première fois, voyant qu'on n'ouvrait pas
+tout de suite, il a tenté de retrouver son chemin, puis, n'ayant pu y
+parvenir, il est revenu à notre porte.»
+
+L'absence de mon oncle nous parut durer une heure. Il revint enfin,
+furieux, jurant: «Rien, nom de nom, c'est un farceur! Rien que ce maudit
+chien qui hurle à cent mètres des murs. Si j'avais pris un fusil, je
+l'aurais tué pour le faire taire».
+
+On se remit à dîner, mais tout le monde demeurait anxieux; on sentait
+bien que ce n'était pas fini, qu'il allait se passer quelque chose, que
+la cloche, tout à l'heure, sonnerait encore!
+
+Et elle sonna, juste au moment où l'on coupait le gâteau des Rois. Tous
+les hommes se levèrent ensemble. Mon oncle François, qui avait bu du
+champagne, affirma qu'il allait Le massacrer, avec tant de fureur, que
+ma mère et ma tante se jetèrent sur lui pour l'empêcher. Mon père, bien
+que très calme et un peu impotent (il traînait la jambe depuis qu'il se
+l'était cassée en tombant de cheval), déclara à son tour qu'il voulait
+savoir ce que c'était, et qu'il irait. Mes frères, âgés de dix-huit et
+de vingt ans, coururent chercher leurs fusils; et comme on ne faisait
+guère attention à moi, je m'emparai d'une carabine de jardin et je me
+disposai aussi à accompagner l'expédition.
+
+Elle partit aussitôt. Mon père et mon oncle marchaient devant, avec
+Baptiste, qui portait une lanterne. Mes frères Jacques et Paul
+suivaient, et je venais derrière, malgré les supplications de ma mère,
+qui demeurait avec sa soeur et mes cousines sur le seuil de la maison.
+
+La neige s'était remis à tomber depuis une heure; et les arbres en
+étaient chargés. Les sapins pliaient sous ce lourd vêtement livide,
+pareils à des pyramides blanches, à d'énormes pains de sucre; et on
+apercevait à peine, à travers le rideau gris des flocons menus et
+pressés, les arbustes plus légers, tout pâles dans l'ombre. Elle tombait
+si épaisse, la neige, qu'on y voyait tout juste à dix pas. Mais la
+lanterne jetait une grande clarté devant nous. Quand on commença à
+descendre par l'escalier tournant creusé dans la muraille, j'eus peur,
+vraiment. Il me sembla qu'on marchait derrière moi; qu'on allait me
+saisir par les épaules et m'emporter; et j'eus envie de retourner; mais
+comme il fallait retraverser tout le jardin, je n'osai pas.
+
+J'entendis qu'on ouvrait la porte sur la plaine; puis mon oncle se remit
+à jurer: «Nom d'un nom, il est reparti! Si j'aperçois seulement son
+ombre, je ne le rate pas, ce c...-là.»
+
+C'était sinistre de voir la plaine, ou, plutôt, de la sentir devant soi,
+car on ne la voyait pas; on ne voyait qu'un voile de neige sans fin, en
+haut, en bas, en face, à droite, à gauche, partout.
+
+Mon oncle reprit: «Tiens, revoilà le chien qui hurle; je vas lui
+apprendre comment je tire, moi. Ça sera toujours ça de gagné.»
+
+Mais mon père, qui était bon, reprit:
+
+«Il vaut mieux l'aller chercher, ce pauvre animal qui crie la faim. Il
+aboie au secours, ce misérable; il appelle comme un homme en détresse.
+Allons-y».
+
+Et on se mit en route à travers ce rideau, à travers cette tombée
+épaisse, continue, à travers cette mousse qui emplissait la nuit et
+l'air, qui remuait, flottait, tombait et glaçait la chair en fondant, la
+glaçait comme elle l'aurait brûlée, par une douleur vive et rapide sur
+la peau, à chaque toucher des petits flocons blancs.
+
+Nous enfoncions jusqu'aux genoux dans cette pâte molle et froide; et il
+fallait lever très haut la jambe pour marcher. A mesure que nous
+avancions, la voix du chien devenait plus claire, plus forte. Mon oncle
+cria: «Le voici!» On s'arrêta pour l'observer, comme on doit faire en
+face d'un ennemi qu'on rencontre dans la nuit.
+
+Je ne voyais rien, moi; alors, je rejoignis les autres, et je
+l'aperçus; il était effrayant et fantastique à voir, ce chien, un gros
+chien noir, un chien de berger à grands poils et à tête de loup, dressé
+sur ses quatre pattes, tout au bout de la longue traînée de lumière que
+faisait la lanterne sur la neige. Il ne bougeait pas; il s'était tu; et
+il nous regardait.
+
+Mon oncle dit: «C'est singulier, il n'avance ni ne recule. J'ai bien
+envie de lui flanquer un coup de fusil».
+
+Mon père reprit d'une voix ferme: «Non, il faut le prendre».
+
+Alors mon frère Jacques ajouta: «Mais il n'est pas seul. Il y a quelque
+chose à côté de lui.»
+
+Il y avait quelque chose derrière lui, en effet, quelque chose de gris,
+d'impossible à distinguer. On se remit en marche avec précaution.
+
+En nous voyant approcher, le chien s'assit sur son derrière. Il n'avait
+pas l'air méchant. Il semblait plutôt content d'avoir réussi à attirer
+des gens.
+
+Mon père alla droit à lui et le caressa. Le chien lui lécha les mains;
+et on reconnut qu'il était attaché à la roue d'une petite voiture, d'une
+sorte de voiture joujou enveloppée tout entière dans trois ou quatre
+couvertures de laine. On enleva ces linges avec soin, et comme Baptiste
+approchait sa lanterne de la porte de cette carriole qui ressemblait à
+une niche roulante, on aperçut dedans un petit enfant qui dormait.
+
+Nous fûmes tellement stupéfaits que nous ne pouvions dire un mot. Mon
+père se remit le premier, et comme il était de grand coeur, et d'âme un
+peu exaltée, il étendit la main sur le toit de la voiture et il dit:
+«Pauvre abandonné, tu seras des nôtres!» Et il ordonna à mon frère
+Jacques de rouler devant nous notre trouvaille.
+
+Mon père reprit, pensant tout haut:
+
+Quelque enfant d'amour dont la pauvre mère est venue sonner à ma porte
+en cette nuit de l'Épiphanie, en souvenir de l'Enfant-Dieu».
+
+Il s'arrêta de nouveau, et, de toute sa force, il cria quatre fois à
+travers la nuit vers les quatre coins du ciel: «Nous l'avons recueilli!»
+Puis, posant la main sur l'épaule de son frère, il murmura: «Si tu avais
+tiré sur le chien, François?...»
+
+Mon oncle ne répondit pas, mais il fit, dans l'ombre, un grand signe de
+croix, car il était très religieux, malgré ses airs fanfarons.
+
+On avait détaché le chien, qui nous suivait.
+
+Ah! par exemple, ce qui fut gentil à voir, c'est la rentrée à la maison.
+On eut d'abord beaucoup de mal à monter la voiture par l'escalier des
+remparts; on y parvint cependant et on la roula jusque dans le
+vestibule.
+
+Comme maman était drôle, contente et effarée! Et mes quatre petites
+cousines (la plus jeune avait six ans), elles ressemblaient à quatre
+poules autour d'un nid. On retira enfin de sa voiture l'enfant qui
+dormait toujours. C'était une fille, âgée de six semaines environ. Et on
+trouva dans ses langes dix mille francs en or, oui, dix mille francs!
+que papa plaça pour lui faire une dot. Ce n'était donc pas une enfant de
+pauvres... mais peut-être l'enfant de quelque noble avec une petite
+bourgeoise de la ville... ou encore... nous avons fait mille
+suppositions et on n'a jamais rien su... mais là, jamais rien... jamais
+rien.... Le chien lui-même ne fut reconnu par personne. Il était
+étranger au pays. Dans tous les cas, celui ou celle qui était venu
+sonner trois fois à notre porte connaissait bien mes parents, pour les
+avoir choisis ainsi.
+
+Voilà donc comment Mlle Perle entra, à l'âge de six semaines, dans la
+maison Chantal.
+
+On ne la nomma que plus tard, Mlle Perle, d'ailleurs. On la fit
+baptiser d'abord: «Marie, Simonne, Claire,» Claire devant lui servir de
+nom de famille.
+
+Je vous assure que ce fut une drôle de rentrée dans la salle à manger
+avec cette mioche réveillée qui regardait autour d'elle ces gens et ces
+lumières, de ses yeux vagues, bleus et troubles.
+
+On se remit à table et le gâteau fut partagé. J'étais roi; et je pris
+pour reine Mlle Perle, comme vous, tout à l'heure. Elle ne se douta
+guère, ce jour-là, de l'honneur qu'on lui faisait.
+
+Donc, l'enfant fut adoptée, et élevée dans la famille. Elle grandit; des
+années passèrent. Elle était gentille, douce, obéissante. Tout le monde
+l'aimait et on l'aurait abominablement gâtée si ma mère ne l'eût
+empêché.
+
+Ma mère était une femme d'ordre et de hiérarchie. Elle consentait à
+traiter la petite Claire comme ses propres fils, mais elle tenait
+cependant à ce que la distance qui nous séparait fût bien marquée, et la
+situation bien établie.
+
+Aussi, dès que l'enfant put comprendre, elle lui fit connaître son
+histoire et fit pénétrer tout doucement, même tendrement dans l'esprit
+de la petite, qu'elle était pour les Chantal une fille adoptive,
+recueillie, mais en somme une étrangère.
+
+Claire comprit cette situation avec une singulière intelligence, avec un
+instinct surprenant; et elle sut prendre et garder la place qui lui
+était laissée, avec tant de tact, de grâce et de gentillesse, qu'elle
+touchait mon père à le faire pleurer.
+
+Ma mère elle-même fut tellement émue par la reconnaissance passionnée et
+le dévouement un peu craintif de cette mignonne et tendre créature,
+qu'elle se mit à l'appeler: «Ma fille». Parfois, quand la petite avait
+fait quelque chose de bon, de délicat, ma mère relevait ses lunettes sur
+son front, ce qui indiquait toujours une émotion chez elle et elle
+répétait: «Mais c'est une perle, une vraie perle, cette enfant!»--Ce nom
+en resta à la petite Claire qui devint et demeura pour nous Mlle
+Perle.
+
+
+IV
+
+M. Chantal se tut. Il était assis sur le billard, les pieds ballants, et
+il maniait une boule de la main gauche, tandis que de la droite il
+tripotait un linge qui servait à effacer les points sur le tableau
+d'ardoise et que nous appelions «le linge à craie.» Un peu rouge, la
+voix sourde, il parlait pour lui maintenant, parti dans ses souvenirs,
+allant doucement, à travers les choses anciennes et les vieux événements
+qui se réveillaient dans sa pensée, comme on va, en se promenant, dans
+les vieux jardins de famille où l'on fut élevé, et où chaque arbre,
+chaque chemin, chaque plante, les houx pointus, les lauriers qui sentent
+bon, les ifs dont la graine rouge et grasse s'écrase entre les doigts,
+font surgir, à chaque pas, un petit fait de notre vie passée, un de ces
+petits faits insignifiants et délicieux qui forment le fond même, la
+trame de l'existence.
+
+Moi, je restais en face de lui, adossé à la muraille, les mains appuyées
+sur ma queue de billard inutile.
+
+Il reprit, au bout d'une minute: «Cristi, qu'elle était jolie à dix-huit
+ans... et gracieuse... et parfaite.... Ah! la jolie... jolie... jolie...
+et bonne... et brave... et charmante fille!... Elle avait des yeux...
+des yeux bleus... transparents,... clairs... comme je n'en ai jamais vu
+de pareils... jamais!
+
+Il se tut encore. Je demandai: «Pourquoi ne s'est-elle pas mariée?»
+
+Il répondit, non pas à moi, mais à ce mot qui passait «mariée».
+
+--«Pourquoi? pourquoi? Elle n'a pas voulu... pas voulu. Elle avait
+pourtant trente mille francs de dot, et elle fut demandée plusieurs
+fois... elle n'a pas voulu! Elle semblait triste à cette époque-là.
+C'est quand j'épousai ma cousine, la petite Charlotte, ma femme, avec
+qui j'étais fiancé depuis six ans.»
+
+Je regardais M. Chantal et il me semblait que je pénétrais dans son
+esprit, que je pénétrais tout à coup dans un de ces humbles et cruels
+drames des coeurs honnêtes, des coeurs droits, des coeurs sans
+reproches, dans un de ces coeurs inavoués, inexplorés, que personne n'a
+connu, pas même ceux qui en sont les muettes et résignées victimes.
+
+Et, une curiosité hardie me poussant tout à coup, je prononçai.
+
+--C'est vous qui auriez dû l'épouser, Monsieur Chantal?
+
+Il tressaillit, me regarda, et dit:
+
+--Moi? épouser qui?
+
+--Mlle Perle.
+
+--Pourquoi ça?
+
+--Parce que vous l'aimiez plus que votre cousine.
+
+Il me regarda avec des yeux étranges, ronds, effarés, puis il balbutia:
+
+--«Je l'ai aimée... moi?... comment? qu'est-ce qui t'a dit ça?...
+
+--«Parbleu, ça se voit... et c'est même à cause d'elle que vous avez
+tardé si longtemps à épouser votre cousine qui vous attendait depuis six
+ans.»
+
+Il lâcha la bille qu'il tenait de la main gauche, saisit à deux mains le
+linge à craie, et, s'en couvrant le visage, se mit à sangloter dedans.
+Il pleurait d'une façon désolante et ridicule, comme pleure une éponge
+qu'on presse, par les yeux, le nez et la bouche en même temps. Et il
+toussait, crachait, se mouchait dans le linge à craie, s'essuyait les
+yeux, éternuait, recommençait à couler par toutes les fentes de son
+visage, avec un bruit de gorge qui faisait penser aux gargarismes.
+
+Moi, effaré, honteux, j'avais envie de me sauver et je ne savais plus
+que dire, que faire, que tenter.
+
+Et soudain, la voix de Mme Chantal résonna dans l'escalier: «Est-ce
+bientôt fini, votre fumerie?»
+
+J'ouvris la porte et je criai: «Oui, madame, nous descendons.»
+
+Puis, je me précipitai vers son mari, et, le saisissant par les coudes:
+«Monsieur Chantal, mon ami Chantal, écoutez-moi; votre femme vous
+appelle, remettez-vous, remettez-vous vite, il faut descendre;
+remettez-vous.»
+
+Il bégaya: «Oui... oui... je viens... pauvre fille!... je viens...
+dites-lui que j'arrive.»
+
+Et il commença à s'essuyer consciencieusement la figure avec le linge
+qui, depuis deux ou trois ans, essuyait toutes les marques de l'ardoise,
+puis il apparut, moitié blanc et moitié rouge, le front, le nez, les
+joues et le menton barbouillés de craie, et les yeux gonflés, encore
+pleins de larmes.
+
+Je le pris par les mains et l'entraînai dans sa chambre en murmurant:
+«Je vous demande pardon, je vous demande bien pardon, Monsieur Chantal,
+de vous avoir fait de la peine... mais... je ne savais pas... vous...
+vous comprenez...»
+
+Il me serra la main: «Oui... oui... il y a des moments difficiles...»
+
+Puis il se plongea la figure dans sa cuvette. Quand il en sortit, il ne
+me parut pas encore présentable; mais j'eus l'idée d'une petite ruse.
+Comme il s'inquiétait, en se regardant dans la glace, je lui dis: «Il
+suffira de raconter que vous avez un grain de poussière dans l'oeil, et
+vous pourrez pleurer devant tout le monde autant qu'il vous plaira.»
+
+Il descendit en effet, en se frottant les yeux avec son mouchoir. On
+s'inquiéta; chacun voulut chercher le grain de poussière qu'on ne trouva
+point, et on raconta des cas semblables où il était devenu nécessaire
+d'aller chercher le médecin.
+
+Moi, j'avais rejoint Mlle Perle et je la regardais, tourmenté par une
+curiosité ardente, une curiosité qui devenait une souffrance. Elle avait
+dû être bien jolie en effet, avec ses yeux doux, si grands, si calmes,
+si larges qu'elle avait l'air de ne les jamais fermer, comme font les
+autres humains. Sa toilette était un peu ridicule, une vraie toilette de
+vielle fille, et la déparait sans la rendre gauche.
+
+Il me semblait que je voyais en elle, comme j'avais vu tout à l'heure
+dans l'âme de M. Chantal, que j'apercevais, d'un bout à l'autre, cette
+vie humble, simple et dévouée; mais un besoin me venait aux lèvres, un
+besoin harcelant de l'interroger, de savoir si, elle aussi, l'avait
+aimé, lui; si elle avait souffert comme lui de cette longue souffrance
+secrète, aiguë, qu'on ne voit pas, qu'on ne sait pas, qu'on ne devine
+pas, mais qui s'échappe, la nuit, dans la solitude de la chambre noire.
+Je la regardais, je voyais battre son coeur sous son corsage à guimpe,
+et je me demandais si cette douce figure candide avait gémi chaque soir,
+dans l'épaisseur moite de l'oreiller, et sangloté, le corps secoué de
+sursauts, dans la fièvre du lit brûlant.
+
+Et je lui dis tout bas, comme font les enfants qui cassent un bijou pour
+voir dedans: «Si vous aviez vu pleurer M. Chantal tout à l'heure, il
+vous aurait fait pitié.»
+
+Elle tressaillit: «Comment, il pleurait?
+
+--Oh! oui, il pleurait!
+
+--Et pourquoi ça?
+
+Elle semblait très émue. Je répondis:
+
+--A votre sujet.
+
+--A mon sujet?
+
+--Oui. Il me racontait combien il vous avait aimée autrefois; et combien
+il lui en avait coûté d'épouser sa femme au lieu de vous...»
+
+Sa figure pâle me parut s'allonger un peu; ses yeux toujours ouverts,
+ses yeux calmes se fermèrent tout à coup, si vite qu'ils semblaient
+s'être clos pour toujours. Elle glissa de sa chaise sur le plancher et
+s'y affaissa doucement, lentement, comme aurait fait une écharpe tombée.
+
+Je criai: «Au secours! au secours! Mlle Perle se trouve mal.»
+
+Mme Chantal et ses filles se précipitèrent, et comme on cherchait de
+l'eau, une serviette et du vinaigre, je pris mon chapeau et je me
+sauvai.
+
+Je m'en allai à grands pas, le coeur secoué, l'esprit plein de remords
+et de regrets. Et parfois aussi j'étais content; il me semblait que
+j'avais fait une chose louable et nécessaire.
+
+Je me demandais: «Ai-je eu tort? Ai-je eu raison?» Ils avaient cela dans
+l'âme comme on garde du plomb dans une plaie fermée. Maintenant ne
+seront-ils pas plus heureux? Il était trop tard pour que recommençât
+leur torture et assez tôt pour qu'ils s'en souvinssent avec
+attendrissement.
+
+Et peut-être qu'un soir du prochain printemps, émus par un rayon de lune
+tombé sur l'herbe, à leurs pieds, à travers les branches, ils se
+prendront et se serreront la main en souvenir de toute cette souffrance
+étouffée et cruelle; et peut-être aussi que cette courte étreinte fera
+passer dans leurs veines un peu de ce frisson qu'ils n'auront point
+connu, et leur jettera, à ces morts ressuscités en une seconde, la
+rapide et divine sensation de cette ivresse, de cette folie qui donne
+aux amoureux plus de bonheur en un tressaillement, que n'en peuvent
+cueillir, en toute leur vie, les autres hommes!
+
+
+
+
+ROSALIE PRUDENT
+
+
+Il y avait vraiment dans cette affaire un mystère que ni les jurés, ni
+le président, ni le procureur de la République lui-même ne parvenaient à
+comprendre.
+
+La fille Prudent (Rosalie), bonne chez les époux Varambot, de Mantes,
+devenue grosse à l'insu de ses maîtres, avait accouché, pendant la nuit,
+dans sa mansarde, puis tué et enterré son enfant dans le jardin.
+
+C'était là l'histoire courante de tous les infanticides accomplis par
+les servantes. Mais un fait demeurait inexplicable. La perquisition
+opérée dans la chambre de la fille Prudent avait amené la découverte
+d'un trousseau complet d'enfant, fait par Rosalie elle-même, qui avait
+passé ses nuits à le couper et à le coudre pendant trois mois. L'épicier
+chez qui elle avait acheté de la chandelle, payée sur ses gages, pour ce
+long travail, était venu témoigner. De plus, il demeurait acquis que la
+sage-femme du pays, prévenue par elle de son état, lui avait donné tous
+les renseignements et tous les conseils pratiques pour le cas où
+l'accident arriverait dans un moment où les secours demeureraient
+impossibles. Elle avait cherché en outre une place à Poissy pour la
+fille Prudent qui prévoyait son renvoi, car les époux Varambot ne
+plaisantaient pas sur la morale.
+
+Ils étaient là, assistant aux assises, l'homme et la femme, petits
+rentiers de province, exaspérés contre cette traînée qui avait souillé
+leur maison. Ils auraient voulu la voir guillotiner tout de suite, sans
+jugement, et ils l'accablaient de dépositions haineuses devenues dans
+leur bouche des accusations.
+
+La coupable, une belle grande fille de Basse-Normandie, assez instruite
+pour son état, pleurait sans cesse et ne répondait rien.
+
+On en était réduit à croire qu'elle avait accompli cet acte barbare dans
+un moment de désespoir et de folie, puisque tout indiquait qu'elle avait
+espéré garder et élever son fils.
+
+Le président essaya encore une fois de la faire parler, d'obtenir des
+aveux, et l'ayant sollicitée avec une grande douceur, lui fit enfin
+comprendre que tous ces hommes réunis pour la juger ne voulaient point
+sa mort et pouvaient même la plaindre.
+
+Alors elle se décida.
+
+Il demandait: «Voyons, dites-nous d'abord quel est le père de cet
+enfant?»
+
+Jusque-là elle l'avait caché obstinément.
+
+Elle répondit soudain, en regardant ses maîtres qui venaient de la
+calomnier avec rage.
+
+--C'est M. Joseph, le neveu à M. Varambot.
+
+Les deux époux eurent un sursaut et crièrent en même temps: «C'est faux!
+Elle ment. C'est une infamie.»
+
+Le président les fit taire et reprit: «Continuez, je vous prie, et
+dites-nous comment cela est arrivé.»
+
+Alors elle se mit brusquement à parler avec abondance, soulageant son
+coeur fermé, son pauvre coeur solitaire et broyé, vidant son chagrin,
+tout son chagrin maintenant devant ces hommes sévères qu'elle avait pris
+jusque-là pour des ennemis et des juges inflexibles.
+
+--Oui, c'est M. Joseph Varambot, quand il est venu en congé l'an
+dernier.
+
+--Qu'est-ce qu'il fait, M. Joseph Varambot?
+
+--Il est sous-officier d'artilleurs, m'sieu. Donc il resta deux mois à
+la maison. Deux mois d'été. Moi, je ne pensais à rien quand il s'est mis
+à me regarder, et puis à me dire des flatteries, et puis à me cajoler
+tant que le jour durait. Moi, je me suis laissé prendre, m'sieu. Il m'
+répétait que j'étais belle fille, que j'étais plaisante... que j'étais
+de son goût.... Moi, il me plaisait pour sûr.... Que voulez-vous?... on
+écoute ces choses-là, quand on est seule... toute seule... comme moi. J'
+suis seule sur la terre, m'sieu... j' n'ai personne à qui parler...
+personne à qui compter mes ennuyances.... Je n'ai pu d' père, pu d'
+mère, ni frère, ni soeur, personne! Ça m'a fait comme un frère qui
+serait r'venu quand il s'est mis à me causer. Et puis, il m'a demandé
+de descendre au bord de la rivière, un soir, pour bavarder sans faire de
+bruit. J'y suis v'nue, moi.... Je sais-t-il? je sais-t-il après?... Il
+me tenait la taille.... Pour sûr, je ne voulais pas... non... non....
+J'ai pas pu... j'avais envie de pleurer tant que l'air était douce... il
+faisait clair de lune.... J'ai pas pu.... Non... je vous jure... j'ai
+pas pu... il a fait ce qu'il a voulu.... Ça a duré encore trois
+semaines, tant qu'il est resté.... Je l'aurais suivi au bout du monde...
+il est parti.... Je ne savais pas que j'étais grosse, moi!... Je ne l'ai
+su que l' mois d'après....
+
+Elle se mit à pleurer si fort qu'on dut lui laisser le temps de se
+remettre.
+
+Puis le président reprit sur un ton de prêtre au confessionnal: «Voyons,
+continuez».
+
+Elle recommença à parler: «Quand j'ai vu que j'étais grosse, j'ai
+prévenu Mme Boudin, la sage-femme, qu'est là pour le dire; et j'y ai
+demandé la manière pour le cas que ça arriverait sans elle. Et puis j'ai
+fait mon trousseau, nuit à nuit, jusqu'à une heure du matin, chaque
+soir; et puis j'ai cherché une autre place, car je savais bien que je
+serais renvoyée; mais j' voulais rester jusqu'au bout dans la maison,
+pour économiser des sous, vu que j' n'en ai guère, et qu'il m'en
+faudrait, pour le p'tit....
+
+--Alors vous ne vouliez pas le tuer?
+
+--Oh! pour sûr non, m'sieu.
+
+--Pourquoi l'avez-vous tué, alors?
+
+--V'là la chose. C'est arrivé plus tôt que je n'aurais cru. Ça m'a pris
+dans ma cuisine, comme j' finissais ma vaisselle.
+
+M. et Mme Varambot dormaient déjà; donc je monte, pas sans peine, en
+me tirant à la rampe; et je m' couche par terre, sur le carreau, pour n'
+point gâter mon lit. Ça a duré p't-être une heure, p't-être deux,
+p't-être trois; je ne sais point, tant ça me faisait mal; et puis, je l'
+poussais d' toute ma force, j'ai senti qu'il sortait, et je l'ai
+ramassé.
+
+Oh! oui, j'étais contente, pour sûr! J'ai fait tout ce que m'avait dit
+Mme Boudin, tout! Et puis je l'ai mis sur mon lit, lui! Et puis v'là
+qu'il me r'vient une douleur, mais une douleur à mourir.--Si vous
+connaissiez ça, vous autres, vous n'en feriez pas tant, allez!--J'en ai
+tombé sur les genoux, puis sur le dos, par terre; et v'là que ça me
+reprend, p't-être une heure encore, p't-être deux, là toute seule..., et
+puis qu'il en sort un autre..., un autre p'tit..., deux..., oui...,
+deux... comme ça! Je l'ai pris comme le premier, et puis je l'ai mis sur
+le lit, côte à côte--deux.--Est-ce possible, dites? Deux enfants! Moi
+qui gagne vingt francs par mois! Dites... est-ce possible? Un, oui, ça
+s' peut, en se privant... mais pas deux! Ça m'a tourné la tête. Est-ce
+que je sais, moi?--J' pouvais-t-il choisir, dites?
+
+Est-ce que je sais! Je me suis vue à la fin de mes jours! J'ai mis
+l'oreiller d'sus, sans savoir.... Je n' pouvais pas en garder deux... et
+je m' suis couchée d'sus encore. Et puis, j' suis restée à m' rouler et
+à pleurer jusqu'au jour que j'ai vu venir par la fenêtre; ils étaient
+morts sous l'oreiller, pour sûr. Alors je les ai pris sous mon bras,
+j'ai descendu l'escalier, j'ai sorti dans l' potager, j'ai pris la bêche
+au jardinier, et je les ai enfouis sous terre, l' plus profond que j'ai
+pu, un ici, puis l'autre là, pas ensemble, pour qu'ils n' parlent pas de
+leur mère, si ça parle, les p'tits morts. Je sais-t-il, moi?
+
+Et puis, dans mon lit, v'là que j'ai été si mal que j'ai pas pu me
+lever. On a fait venir le médecin qu'a tout compris. C'est la vérité,
+m'sieu le juge. Faites ce qu'il vous plaira, j' suis prête.
+
+La moitié des jurés se mouchaient coup sur coup pour ne point pleurer.
+Des femmes sanglotaient dans l'assistance.
+
+Le président interrogea.
+
+--A quel endroit avez-vous enterré l'autre?
+
+Elle demanda:
+
+--Lequel que vous avez?
+
+--Mais... celui... celui qui était dans les artichauts.
+
+--Ah bien! L'autre est dans les fraisiers, au bord du puits.
+
+Et elle se mit à sangloter si fort qu'elle gémissait à fendre les
+coeurs.
+
+La fille Rosalie Prudent fut acquittée.
+
+
+
+
+SUR LES CHATS
+
+ Cap d'Antibes.
+
+Assis sur un banc, l'autre jour, devant ma porte, en plein soleil,
+devant une corbeille d'anémones fleuries, je lisais un livre récemment
+paru, un livre honnête, chose rare et charmant aussi, _le Tonnelier_,
+par Georges Duval. Un gros chat blanc, qui appartient au jardinier,
+sauta sur mes genoux, et, de cette secousse, ferma le livre que je
+posai à côté de moi pour caresser la bête.
+
+Il faisait chaud; une odeur de fleurs nouvelles, odeur timide encore,
+intermittente, légère, passait dans l'air, où passaient aussi parfois
+des frissons froids venus de ces grands sommets blancs que j'apercevais
+là-bas.
+
+Mais le soleil était brûlant, aigu, un de ces soleils qui fouillent la
+terre et la font vivre, qui fendent les graines pour animer les germes
+endormis, et les bourgeons pour que s'ouvrent les jeunes feuilles. Le
+chat se roulait sur mes genoux, sur le dos, les pattes en l'air, ouvrant
+et fermant ses griffes, montrant sous ses lèvres ses crocs pointus et
+ses yeux verts dans la fente presque close de ses paupières. Je
+caressais et je maniais la bête molle et nerveuse, souple comme une
+étoffe de soie, douce, chaude, délicieuse et dangereuse. Elle ronronnait
+ravie et prête à mordre, car elle aime griffer autant qu'être flattée.
+Elle tendait son cou, ondulait, et quand je cessais de la toucher, se
+redressait et poussait sa tête sous ma main levée.
+
+Je l'énervais et elle m'énervait aussi, car je les aime et je les
+déteste, ces animaux charmants et perfides. J'ai plaisir à les toucher,
+à faire glisser sous ma main leur poil soyeux qui craque, à sentir leur
+chaleur dans ce poil, dans cette fourrure fine, exquise. Rien n'est plus
+doux, rien ne donne à la peau une sensation plus délicate, plus
+raffinée, plus rare que la robe tiède et vibrante d'un chat. Mais elle
+me met aux doigts, cette robe vivante, un désir étrange et féroce
+d'étrangler la bête que je caresse. Je sens en elle l'envie qu'elle a de
+me mordre et de me déchirer, je la sens et je la prends, cette envie,
+comme un fluide qu'elle me communique, je la prends par le bout de mes
+doigts dans ce poil chaud, et elle monte, elle monte le long de mes
+nerfs, le long de mes membres jusqu'à mon coeur, jusqu'à ma tête, elle
+m'emplit, court le long de ma peau, fait se serrer mes dents. Et
+toujours, toujours, au bout de mes dix doigts je sens le chatouillement
+vif et léger qui me pénètre et m'envahit.
+
+Et si la bête commence, si elle me mord, si elle me griffe, je la saisis
+par le cou, je la fais tourner et je la lance au loin comme la pierre
+d'une fronde, si vite et si brutalement qu'elle n'a jamais le temps de
+se venger.
+
+Je me souviens qu'étant enfant, j'aimais déjà les chats avec de brusques
+désirs de les étrangler dans mes petites mains; et qu'un jour, au bout
+du jardin, à l'entrée du bois, j'aperçus tout à coup quelque chose de
+gris qui se roulait dans les hautes herbes. J'allai voir; c'était un
+chat pris au collet, étranglé, râlant, mourant. Il se tordait, arrachait
+la terre avec ses griffes, bondissait, retombait inerte, puis
+recommençait, et son souffle rauque, rapide, faisait un bruit de pompe,
+un bruit affreux que j'entends encore.
+
+J'aurais pu prendre une bêche et couper le collet, j'aurais pu aller
+chercher le domestique ou prévenir mon père.--Non, je ne bougeai pas,
+et, le coeur battant, je le regardai mourir avec une joie frémissante et
+cruelle; c'était un chat! C'eût été un chien, j'aurais plutôt coupé le
+fil de cuivre avec mes dents que de le laisser souffrir une seconde de
+plus.
+
+Et quand il fut mort, bien mort, encore chaud, j'allai le tâter et lui
+tirer la queue.
+
+
+II
+
+Ils sont délicieux pourtant, délicieux surtout, parce qu'en les
+caressant, alors qu'ils se frottent à notre chair, ronronnent et se
+roulent sur nous en nous regardant de leurs yeux jaunes qui ne semblent
+jamais nous voir, on sent bien l'insécurité de leur tendresse, l'égoïsme
+perfide de leur plaisir.
+
+Des femmes aussi nous donnent cette sensation, des femmes charmantes,
+douces, aux yeux clairs et faux, qui nous ont choisis pour se frotter à
+l'amour. Près d'elles, quand elles ouvrent les bras, les lèvres tendues,
+quand on les étreint, le coeur bondissant, quand on goûte la joie
+sensuelle et savoureuse de leur caresse délicate, on sent bien qu'on
+tient une chatte, une chatte à griffes et à crocs, une chatte perfide,
+sournoise, amoureuse ennemie, qui mordra quand elle sera lasse de
+baisers.
+
+Tous les poètes ont aimé les chats. Baudelaire les a divinement chantés.
+On connaît son admirable sonnet:
+
+ Les amoureux fervents et les savants austères
+ Aiment également, dans leur mûre saison,
+ Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
+ Qui comme eux sont frileux, et comme eux sédentaires.
+
+ Amis de la science et de la volupté,
+ Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres.
+ L'Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres
+ S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté?
+
+ Ils prennent en songeant les nobles attitudes
+ Des grands sphinx allongés au fond des solitudes
+ Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin.
+
+ Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques.
+ Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
+ Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
+
+
+III
+
+Moi j'ai eu un jour l'étrange sensation d'avoir habité le palais
+enchanté de la Chatte blanche, un château magique où régnait une de ces
+bêtes onduleuses, mystérieuses, troublantes, le seul peut-être de tous
+les êtres qu'on n'entende jamais marcher.
+
+C'était l'été dernier, sur ce même rivage de la Méditerranée.
+
+Il faisait, à Nice, une chaleur atroce, et je m'informai si les
+habitants du pays n'avaient point dans la montagne au-dessus quelque
+vallée fraîche où ils pussent aller respirer.
+
+On m'indiqua celle de Thorenc. Je la voulus voir.
+
+Il fallut d'abord gagner Grasse, la ville des parfums, dont je parlerai
+quelque jour en racontant comment se fabriquent ces essences et
+quintessences de fleurs qui valent jusqu'à deux mille francs le litre.
+J'y passai la soirée et la nuit dans un vieil hôtel de la ville,
+médiocre auberge où la qualité des nourritures est aussi douteuse que la
+propreté des chambres. Puis je repartis au matin.
+
+La route s'engageait en pleine montagne, longeant des ravins profonds et
+dominée par des pics stériles, pointus, sauvages. Je me demandais quel
+bizarre séjour d'été on m'avait indiqué là; et j'hésitais presque à
+revenir pour regagner Nice le même soir, quand j'aperçus soudain devant
+moi, sur un mont qui semblait barrer tout le vallon, une immense et
+admirable ruine profilant sur le ciel des tours, des murs écroulés,
+toute une bizarre architecture de citadelle morte. C'était une antique
+commanderie de Templiers qui gouvernait jadis le pays de Thorenc.
+
+Je contournai ce mont, et soudain je découvris une longue vallée verte,
+fraîche et reposante. Au fond, des prairies, de l'eau courante, des
+saules; et sur les versants des sapins, jusques au ciel.
+
+En face de la commanderie, de l'autre côté de la vallée, mais plus bas,
+s'élève un château habité, le château des Quatre-Tours, qui fut
+construit vers 1530. On n'y aperçoit encore cependant aucune trace de la
+Renaissance.
+
+C'est une lourde et forte construction carrée, d'un puissant caractère,
+flanquée de quatre tours guerrières, comme le dit son nom.
+
+J'avais une lettre de recommandation pour le propriétaire de ce manoir,
+qui ne me laissa pas gagner l'hôtel.
+
+Toute la vallée, délicieuse en effet, est un des plus charmants séjours
+d'été qu'on puisse rêver. Je m'y promenai jusqu'au soir, puis, après le
+dîner, je montai dans l'appartement qu'on m'avait réservé.
+
+Je traversai d'abord une sorte de salon dont les murs sont couverts de
+vieux cuir de Cordoue, puis une autre pièce où j'aperçus rapidement sur
+les murs, à la lueur de ma bougie, de vieux portraits de dames, de ces
+tableaux dont Théophile Gautier a dit:
+
+ J'aime à vous voir en vos cadres ovales
+ Portraits jaunis des belles du vieux temps,
+ Tenant en main des roses un peu pâles
+ Comme il convient à des fleurs de cent ans!
+
+puis j'entrai dans la pièce où se trouvait mon lit.
+
+Quand je fus seul je la visitai. Elle était tendue d'antiques toiles
+peintes où l'on voyait des donjons roses au fond de paysages bleus, et
+de grands oiseaux fantastiques sous des feuillages de pierres
+précieuses.
+
+Mon cabinet de toilette se trouvait dans une des tourelles. Les
+fenêtres, larges dans l'appartement, étroites à leur sortie au jour,
+traversant toute l'épaisseur des murs, n'étaient, en somme, que des
+meurtrières, de ces ouvertures par où on tuait des hommes. Je fermai ma
+porte, je me couchai et je m'endormis.
+
+Et je rêvai; on rêve toujours un peu de ce qui s'est passé dans la
+journée. Je voyageais; j'entrais dans une auberge où je voyais attablés
+devant le feu un domestique en grande livrée et un maçon, bizarre
+société dont je ne m'étonnais pas. Ces gens parlaient de Victor Hugo,
+qui venait de mourir, et je prenais part à leur causerie. Enfin j'allais
+me coucher dans une chambre dont la porte ne fermait point, et tout à
+coup j'apercevais le domestique et le maçon, armés de briques, qui
+venaient doucement vers mon lit.
+
+Je me réveillai brusquement, et il me fallut quelques instants pour me
+reconnaître. Puis je me rappelai les événements de la veille, mon
+arrivée à Thorenc, l'aimable accueil du châtelain.... J'allais refermer
+mes paupières, quand je vis, oui je vis, dans l'ombre, dans la nuit, au
+milieu de ma chambre, à la hauteur d'une tête d'homme à peu près, deux
+yeux de feu qui me regardaient.
+
+Je saisis une allumette et, pendant que je la frottais j'entendis un
+bruit, un bruit léger, un bruit mou comme la chute d'un linge humide et
+roulé, et quand j'eus de la lumière, je ne vis plus rien qu'une grande
+table au milieu de l'appartement.
+
+Je me levai, je visitai les deux pièces, le dessous de mon lit, les
+armoires, rien.
+
+Je pensai donc que j'avais continué mon rêve un peu après mon réveil, et
+je me rendormis, non sans peine.
+
+Je rêvai de nouveau. Cette fois je voyageais encore, mais en Orient,
+dans le pays que j'aime. Et j'arrivais chez un Turc qui demeurait en
+plein désert. C'était un Turc superbe; pas un Arabe, un Turc, gros,
+aimable, charmant, habillé en Turc, avec un turban et tout un magasin de
+soieries sur le dos, un vrai Turc du Théâtre-Français qui me faisait des
+compliments en m'offrant des confitures, sur un divan délicieux.
+
+Puis un petit nègre me conduisait à ma chambre--tous mes rêves
+finissaient donc ainsi--une chambre bleu ciel, parfumée, avec des peaux
+de bêtes par terre, et, devant le feu--l'idée de feu me poursuivait
+jusqu'au désert--sur une chaise basse, une femme, à peine vêtue, qui
+m'attendait.
+
+Elle avait le type oriental le plus pur, des étoiles sur les joues, le
+front et le menton, des yeux immenses, un corps admirable, un peu brun,
+mais d'un brun chaud et capiteux.
+
+Elle me regardait et je pensais: «Voilà comment je comprends
+l'hospitalité. Ce n'est pas dans nos stupides pays du Nord; nos pays de
+bégueulerie inepte, de pudeur odieuse, de morale imbécile qu'on
+recevrait un étranger de cette façon.»
+
+Je m'approchai d'elle et je lui parlai, mais elle me répondit par
+signes, ne sachant pas un mot de ma langue que mon Turc, son maître,
+savait si bien.
+
+D'autant plus heureux qu'elle serait silencieuse, je la pris par la main
+et je la conduisis vers ma couche où je m'étendis à ses côtés.... Mais
+on se réveille toujours en ces moments-là! Donc je me réveillai et je ne
+fus pas trop surpris de sentir sous ma main quelque chose de chaud et de
+doux que je caressais amoureusement.
+
+Puis, ma pensée s'éclairant, je reconnus que c'était un chat, un gros
+chat roulé contre ma joue et qui dormait avec confiance. Je l'y laissai,
+et je fis comme lui, encore une fois.
+
+Quand le jour parut, il était parti; et je crus vraiment que j'avais
+rêvé; car je ne comprenais pas comment il aurait pu entrer chez moi, et
+en sortir, la porte étant fermée à clef.
+
+Quand je contai mon aventure (pas en entier) à mon aimable hôte, il se
+mit à rire, et me dit: «Il est venu par la chattière», et soulevant un
+rideau il me montra, dans le mur, un petit trou noir et rond.
+
+Et j'appris que presque toutes les vieilles demeures de ce pays ont
+ainsi de longs couloirs étroits à travers les murs, qui vont de la cave
+au grenier, de la chambre de la servante à la chambre du seigneur, et
+qui font du chat le roi et le maître de céans.
+
+Il circule comme il lui plaît, visite son domaine à son gré, peut se
+coucher dans tous les lits, tout voir et tout entendre, connaître tous
+les secrets, toutes les habitudes ou toutes les hontes de la maison. Il
+est chez lui partout, pouvant entrer partout, l'animal qui passe sans
+bruit, le silencieux rôdeur, le promeneur nocturne des murs creux.
+
+Et je pensai à ces autres vers de Baudelaire:
+
+ C'est l'esprit familier du lieu;
+ Il juge, il préside, il inspire
+ Toutes choses dans son empire;
+ Peut-être est-il fée,--est-il Dieu?
+
+
+
+
+SAUVÉE
+
+I
+
+
+Elle entra comme une balle qui crève une vitre, la petite marquise de
+Rennedon, et elle se mit à rire avant de parler, à rire aux larmes comme
+elle avait fait un mois plus tôt en annonçant à son amie qu'elle avait
+trompé le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien
+qu'une fois, parce qu'il était vraiment trop bête et trop jaloux.
+
+La petite baronne de Grangerie avait jeté sur son canapé le livre
+qu'elle lisait et elle regardait Annette avec curiosité, riant déjà
+elle-même.
+
+Enfin elle demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu as encore fait?
+
+--Oh!... ma chère... ma chère.... C'est trop drôle... trop drôle...,
+figure-toi... je suis sauvée!... sauvée!... sauvée!...
+
+--Comment, sauvée?
+
+--Oui, sauvée!
+
+--De quoi?
+
+--De mon mari, ma chère, sauvée! Délivrée! libre! libre! libre!
+
+--Comment libre? En quoi?
+
+--En quoi? Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce!
+
+--Tu es divorcée?
+
+--Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures!
+Mais j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe...
+un flagrant délit... songe!... un flagrant délit... je le tiens....
+
+--Oh, dis-moi ça! Alors il te trompait?
+
+--Oui... c'est-à-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai
+des preuves, c'est l'essentiel.
+
+--Comment as-tu fait?
+
+--Comment j'ai fait?... Voilà! Oh! j'ai été forte, rudement forte.
+Depuis trois mois il était devenu odieux, tout à fait odieux, brutal,
+grossier, despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ça ne peut pas durer,
+il me faut le divorce! Mais comment? Ça n'était pas facile. J'ai essayé
+de me faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin
+au soir, me forçait à sortir quand je ne voulais pas, à rester chez moi
+quand je désirais dîner en ville; il me rendait la vie insupportable
+d'un bout à l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas.
+
+Alors, j'ai tâché de savoir s'il avait une maîtresse. Oui, il en avait
+une, mais il prenait mille précautions pour aller chez elle. Ils étaient
+imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait?
+
+--Je ne devine pas.
+
+--Oh! tu ne devineras jamais. J'ai prié mon frère de me procurer une
+photographie de cette fille.
+
+--De la maîtresse de ton mari?
+
+--Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, le prix d'un soir, de sept
+heures à minuit, dîner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la
+photographie par dessus le marché.
+
+--Il me semble qu'il aurait pu l'avoir à moins en usant d'une ruse
+quelconque et sans... sans... sans être obligé de prendre en même temps
+l'original.
+
+--Oh! elle est jolie. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Et puis moi
+j'avais besoin de détails physiques sur sa taille, sur sa poitrine, sur
+son teint, sur mille choses enfin.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me
+suis rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires...
+tu sais... de ces hommes qui font des affaires de toute... de toute
+nature... des agents de... de... de publicité et de complicité... de ces
+hommes... enfin tu comprends.
+
+--Oui, à peu près. Et tu lui as dit?
+
+--Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle
+s'appelle Clarisse): «Monsieur, il me faut une femme de chambre qui
+ressemble à ça. Je la veux jolie, élégante, fine, propre. Je la payerai
+ce qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille francs, tant pis. Je n'en
+aurai pas besoin plus de trois mois.»
+
+Il avait l'air très étonné, cet homme. Il demanda: «Madame la veut-elle
+irréprochable?»
+
+Je rougis, et je balbutiai: «--Mais oui, comme probité.»
+
+Il reprit: «.... Et... comme moeurs?...» Je n'osai pas répondre. Je fis
+seulement un signe de tête qui voulait dire: non. Puis, tout à coup, je
+compris qu'il avait un horrible soupçon, et je m'écriai, perdant
+l'esprit: «Oh! monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui
+me trompe en ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi...
+vous comprenez... pour le surprendre...»
+
+Alors, l'homme se mit à rire. Et je compris à son regard qu'il m'avait
+rendu son estime. Il me trouvait même très forte. J'aurais bien parié
+qu'à ce moment-là il avait envie de me serrer la main.
+
+Il me dit: «Dans huit jours, madame, j'aurai votre affaire. Et nous
+changerons de sujet s'il le faut. Je réponds du succès. Vous ne me
+payerez qu'après réussite. Ainsi cette photographie représente la
+maîtresse de monsieur votre mari?»--«Oui, monsieur.»--«Une belle
+personne, une fausse maigre. Et quel parfum?»--Je ne comprenais pas; je
+répétai: «Comment, quel parfum?» Il sourit. «Oui, madame, le parfum est
+essentiel pour séduire un homme; car cela lui donne des ressouvenirs
+inconscients qui le disposent à l'action; le parfum établit des
+confusions obscures dans son esprit, le trouble et l'énerve en lui
+rappelant ses plaisirs. Il faudrait tâcher de savoir aussi ce que
+monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il dîne avec cette
+dame. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où vous le
+pincerez. Oh! nous le tenons, madame, nous le tenons.»
+
+Je m'en allai enchantée. J'étais tombée là vraiment sur un homme très
+intelligent.
+
+
+II
+
+--Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune,
+très belle, avec l'air modeste et hardi en même temps, un singulier air
+de rouée. Elle fut très convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui
+c'était, je l'appelais «mademoiselle»; alors, elle me dit: «Oh! madame
+peut m'appeler Rose tout court.» Nous commençâmes à causer.
+
+--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici?
+
+--Je m'en doute, madame.
+
+--Fort bien, ma fille..., et cela ne vous... ne vous ennuie pas trop?
+
+--Oh! madame, c'est le huitième divorce que je fais; j'y suis habituée.
+
+--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour réussir?
+
+--Oh! madame, cela dépend tout à fait du tempérament de monsieur. Quand
+j'aurai vu monsieur cinq minutes en tête-à-tête, je pourrai répondre
+exactement à madame.
+
+--Vous le verrez tout à l'heure, mon enfant. Mais je vous préviens qu'il
+n'est pas beau.
+
+--Cela ne me fait rien, madame. J'en ai séparé déjà de très laids. Mais
+je demanderai à madame si elle s'est informée du parfum.
+
+--Oui, ma bonne Rose,--la verveine.
+
+--Tant mieux, madame, j'aime beaucoup cette odeur-là!
+
+Madame peut-elle me dire aussi si la maîtresse de monsieur porte du
+linge de soie.
+
+--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles.
+
+--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence
+à devenir commun.
+
+--C'est très vrai ce que vous dites-là!
+
+--Eh bien, madame, je vais prendre mon service.
+
+Elle prit son service, en effet, immédiatement, comme si elle n'eût fait
+que cela toute sa vie.
+
+Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva même pas les yeux
+sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la
+verveine à plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit.
+
+Il me demanda aussitôt:
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette fille-là!
+
+--Mais... ma nouvelle femme de chambre.
+
+--Où l'avez-vous trouvée?
+
+--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnée, avec les meilleurs
+renseignements.
+
+--Ah! elle est assez jolie!
+
+--Vous trouvez?
+
+--Mais oui... pour une femme de chambre.
+
+J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait déjà.
+
+Le soir même, Rose me disait: «Je puis maintenant promettre à madame que
+ça ne durera pas quinze jours. Monsieur est très facile!
+
+--Ah! vous avez déjà essayé?
+
+--Non, madame, mais ça se voit au premier coup d'oeil. Il a déjà envie
+de m'embrasser en passant à côté de moi.
+
+--Il ne vous a rien dit?
+
+--Non, madame, il m'a seulement demandé mon nom... pour entendre le son
+de ma voix.
+
+--Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez.
+
+--Que madame ne craigne rien. Je ne résisterai que le temps nécessaire
+pour ne pas me déprécier.
+
+Au bout de huit jours mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais
+rôder toute l'après-midi par la maison; et ce qu'il y avait de plus
+significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empêchait plus de
+sortir. Et moi j'étais dehors toute la journée... pour... pour le
+laisser libre.
+
+Le neuvième jour, comme Rose me déshabillait, elle me dit d'un air
+timide:
+
+--C'est fait, madame, de ce matin.
+
+--Je fus un peu surprise, un rien émue même, non de la chose, mais
+plutôt de la manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et...
+et... ça s'est bien passé!...
+
+--Oh! très bien, madame. Depuis trois jours déjà il me pressait, mais je
+ne voulais pas aller trop vite. Madame me préviendra du moment où elle
+désire le flagrant délit.
+
+--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi.
+
+--Va pour jeudi, madame. Je n'accorderai plus rien jusque-là pour tenir
+monsieur en éveil.
+
+--Vous êtes sûre de ne pas manquer?
+
+--Oh, oui, madame, très sûre. Je vais allumer monsieur dans les grands
+prix de façon à le faire donner juste à l'heure que madame voudra bien
+me désigner.
+
+--Prenons cinq heures, ma bonne Rose.
+
+--Ça va pour cinq heures, madame; et à quel endroit?...
+
+--Mais... dans ma chambre.
+
+--Soit, dans la chambre de madame.
+
+Alors, ma chérie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai été chercher papa
+et maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le président, et puis M.
+Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prévenus de ce que
+j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des
+pieds jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq
+heures juste.... Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi
+le concierge pour avoir un témoin de plus! Et puis... et puis, au moment
+où la pendule commence à sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande....
+Ah! ah! ah! ça y était en plein... en plein... ma chère.... Oh! quelle
+tête!... quelle tête!... si tu avais vu sa tête!... Et il s'est
+retourné... l'imbécile! Ah qu'il était drôle.... Je riais, je riais....
+Et papa qui s'est fâché, qui voulait battre mon mari.... Et le
+concierge, un bon serviteur, qui l'aidait à se rhabiller... devant
+nous... devant nous.... Il boutonnait ses bretelles... que c'était
+farce!... Quant à Rose, parfaite! absolument parfaite.... Elle
+pleurait... elle pleurait très bien. C'est une fille précieuse.... Si tu
+en as jamais besoin, n'oublie pas!
+
+Et me voici.... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout
+de suite. Je suis libre. Vive le divorce!...
+
+Et elle se mit à danser au milieu du salon, tandis que la petite
+baronne, songeuse et contrariée, murmurait:
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à voir ça?
+
+
+
+
+MADAME PARISSE
+
+I
+
+
+J'étais assis sur le môle du petit port Obernon, près du hameau de la
+Salis, pour regarder Antibes au soleil couchant. Je n'avais jamais rien
+vu d'aussi surprenant et d'aussi beau.
+
+La petite ville, enfermée en ses lourdes murailles de guerre construites
+par M. de Vauban, s'avançait en pleine mer, au milieu de l'immense
+golfe de Nice. La haute vague du large venait se briser à son pied,
+l'entourant d'une fleur d'écume; et on voyait, au-dessus des remparts,
+les maisons grimper les unes sur les autres jusqu'aux deux tours
+dressées dans le ciel comme les deux cornes d'un casque antique. Et ces
+deux tours se dessinaient sur la blancheur laiteuse des Alpes, sur
+l'énorme et lointaine muraille de neige qui barrait tout l'horizon.
+
+Entre l'écume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du
+ciel, la petite cité, éclatante et debout sur le fond bleuâtre des
+premières montagnes, offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide
+de maisons aux toits roux, dont les façades aussi étaient blanches, et
+si différentes cependant qu'elles semblaient de toutes les nuances.
+
+Et le ciel, au-dessus des Alpes, était lui-même d'un bleu presque blanc,
+comme si la neige eût déteint sur lui; quelques nuages d'argent
+flottaient tout près des sommets pâles; et de l'autre côté du golfe,
+Nice couchée au bord de l'eau s'étendait comme un fil blanc entre la mer
+et la montagne. Deux grandes voiles latines, poussées par une forte
+brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, émerveillé.
+
+C'était une de ces choses si douces, si rares, si délicieuses à voir
+qu'elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur.
+On vit, on pense, on souffre, on est ému, on aime par le regard. Celui
+qui sait sentir par l'oeil éprouve, à contempler les choses et les
+êtres, la même jouissance aiguë, raffinée et profonde, que l'homme à
+l'oreille délicate et nerveuse dont la musique ravage le coeur.
+
+Je dis à mon compagnon, M. Martini, un méridional pur sang: «Voilà,
+certes, un des plus rares spectacles qu'il m'ait été donné d'admirer.
+
+J'ai vu le Mont-Saint-Michel, ce bijou monstrueux de granit, sortir des
+sables au jour levant.
+
+J'ai vu, dans le Sahara, le lac de Raïanechergui, long de cinquante
+kilomètres, luire sous une lune éclatante comme nos soleils et exhaler
+vers elle une nuée blanche pareille à une fumée de lait.
+
+J'ai vu dans les îles Lipari, le fantastique cratère de soufre du
+Volcanello, fleur géante qui fume et qui brûle, fleur jaune démesurée,
+épanouie en pleine mer et dont la tige est un volcan.
+
+Eh bien, je n'ai rien vu de plus surprenant qu'Antibes debout sur les
+Alpes au soleil couchant.
+
+Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent; des vers
+d'Homère me reviennent en tête; c'est une ville du vieil Orient, ceci,
+c'est une ville de l'Odyssée, c'est Troie! bien que Troie fût loin de la
+mer.»
+
+M. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut: «Cette ville fut à
+son origine une colonie fondée par les Phocéens de Marseille, vers l'an
+340 avant J.-C. Elle reçut d'eux le nom grec d'Antipolis, c'est-à-dire
+«contre-ville», ville en face d'une autre, parce qu'en effet elle se
+trouve opposée à Nice, autre colonie marseillaise.
+
+«Après la conquête des Gaules, les Romains firent d'Antibes une ville
+municipale; ses habitants jouissaient du droit de cité romaine.
+
+«Nous savons, par une épigramme de Martial, que, de son temps...»
+
+Il continuait. Je l'arrêtai: «Peu m'importe ce qu'elle fut. Je vous dis
+que j'ai sous les yeux une ville de l'Odyssée. Côte d'Asie ou côte
+d'Europe, elles se ressemblaient sur les deux rivages; et il n'en est
+point, sur l'autre bord de la Méditerranée, qui éveille en moi, comme
+celle-ci, le souvenir des temps héroïques.»
+
+Un bruit de pas me fit tourner la tête; une femme, une grande femme
+brune passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap.
+
+M. Martini murmura, en faisant sonner les finales: «C'est Mme
+Parisse, vous savez!»
+
+Non, je ne savais pas, mais ce nom jeté, ce nom du berger Troyen me
+confirma dans mon rêve.
+
+Je dis cependant: «Qui ça, Mme Parisse?»
+
+Il parut stupéfait que je ne connusse pas cette histoire.
+
+J'affirmai que je ne la savais point; et je regardais la femme qui s'en
+allait sans nous voir, rêvant, marchant d'un pas grave et lent, comme
+marchaient sans doute les dames de l'antiquité. Elle devait avoir
+trente-cinq ans environ, et restait belle, fort belle, bien qu'un peu
+grasse.
+
+Et M. Martini me conta ceci.
+
+
+II
+
+Mme Parisse, une demoiselle Combelombe, avait épousé, un an avant la
+guerre de 1870, M. Parisse, fonctionnaire du gouvernement. C'était alors
+une belle jeune fille, aussi mince et aussi gaie qu'elle était devenue
+forte et triste.
+
+Elle avait accepté à regret M. Parisse, un de ces petits hommes à
+bedaine et à jambes courtes, qui trottent menu dans une culotte toujours
+trop large.
+
+Après la guerre, Antibes fut occupée par un seul bataillon de ligne
+commandé par M. Jean de Carmelin, un jeune officier décoré durant la
+campagne et qui venait seulement de recevoir les quatre galons.
+
+Comme il s'ennuyait fort dans cette forteresse, dans cette taupinière
+étouffante enfermée en sa double enceinte d'énormes murailles, le
+commandant allait souvent se promener sur le cap, sorte de parc ou de
+forêt de pins éventée par toutes les brises du large.
+
+Il y rencontra Mme Parisse qui venait aussi, les soirs d'été,
+respirer l'air frais sous les arbres. Comment s'aimèrent-ils? Le
+sait-on? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se
+voyaient plus, ils pensaient l'un à l'autre, sans doute. L'image de la
+jeune femme aux prunelles brunes, aux cheveux noirs, au teint pâle, de
+la belle et fraîche Méridionale qui montrait ses dents en souriant,
+restait flottante devant les yeux de l'officier qui continuait sa
+promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer; et l'image du
+commandant serré dans sa tunique, culotté de rouge et couvert d'or, dont
+la moustache blonde frisait sur sa lèvre, devait passer le soir devant
+les yeux de Mme Parisse quand son mari, mal rasé et mal vêtu, court
+de pattes et ventru, rentrait pour souper.
+
+À force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être; et à
+force de se revoir, ils s'imaginèrent qu'ils se connaissaient. Il la
+salua assurément. Elle fut surprise et s'inclina, si peu, si peu, tout
+juste ce qu'il fallait pour ne pas être impolie. Mais au bout de quinze
+jours elle lui rendait son salut, de loin, avant même d'être côte à
+côte.
+
+Il lui parla! De quoi? Du coucher du soleil sans aucun doute. Et ils
+l'admirèrent ensemble, en le regardant au fond de leurs yeux plus
+souvent qu'à l'horizon. Et tous les soirs pendant deux semaines ce fut
+le prétexte banal et persistant d'une causerie de plusieurs minutes.
+
+Puis ils osèrent faire quelques pas ensemble en s'entretenant de sujets
+quelconques; mais leurs yeux déjà se disaient mille choses plus
+intimes, de ces choses secrètes, charmantes dont on voit le reflet dans
+la douceur, dans l'émotion du regard, et qui font battre le coeur, car
+elles confessent l'âme, mieux qu'un aveu.
+
+Puis il dut lui prendre la main, et balbutier ces mots que la femme
+devine sans avoir l'air de les entendre.
+
+Et il fut convenu entre eux qu'ils s'aimaient sans qu'ils se le fussent
+prouvé par rien de sensuel ou de brutal.
+
+Elle serait demeurée indéfiniment à cette étape de la tendresse, elle,
+mais il voulait aller plus loin, lui. Et il la pressa chaque jour plus
+ardemment de se rendre à son violent désir.
+
+Elle résistait, ne voulait pas, semblait résolue à ne point céder.
+
+Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard: «Mon mari vient de
+partir pour Marseille. Il y va rester quatre jours.»
+
+Jean de Carmelin se jeta à ses pieds, la suppliant d'ouvrir sa porte le
+soir même, vers onze heures. Mais elle ne l'écouta point et rentra d'un
+air fâché.
+
+Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir; et le lendemain, dès
+l'aurore, il se promenait, rageur, sur les remparts, allant de l'école
+du tambour à l'école de peloton, et jetant des punitions aux officiers
+et aux hommes, comme on jetterait des pierres dans une foule.
+
+Mais en rentrant pour déjeuner, il trouva sous sa serviette, dans une
+enveloppe, ces quatre mots: «Ce soir, dix heures.» Et il donna cent
+sous, sans aucune raison, au garçon qui le servait.
+
+La journée lui parut fort longue. Il la passa en partie à se bichonner
+et à se parfumer.
+
+Au moment où il se mettait à table pour dîner on lui remit une autre
+enveloppe. Il trouva dedans ce télégramme: «Ma chérie, affaires
+terminées. Je rentre ce soir train neuf heures.--Parisse.
+
+Le commandant poussa un juron si véhément que le garçon laissa tomber la
+soupière sur le parquet.
+
+Que ferait-il? Certes, il la voulait, ce soir-là même, coûte que coûte;
+et il l'aurait. Il l'aurait par tous les moyens, dût-il faire arrêter et
+emprisonner le mari. Soudain une idée folle lui traversa la tête. Il
+demanda du papier, et écrivit:
+
+ «Madame,
+
+ «_Il ne rentrera pas ce soir, je vous le jure, et moi je serai à
+ dix heures où vous savez. Ne craignez rien, je réponds de tout, sur
+ mon honneur d'officier._
+
+ «Jean de Carmelin.»
+
+Et, ayant fait porter cette lettre, il dîna avec tranquillité.
+
+Vers huit heures, il fit appeler le capitaine Gribois qui commandait
+après lui; et il lui dit, en roulant entre ses doigts la dépêche
+froissée de M. Parisse:
+
+«Capitaine, je reçois un télégramme d'une nature singulière et dont il
+m'est même impossible de vous communiquer le contenu. Vous allez faire
+fermer immédiatement et garder les portes de la ville, de façon à ce que
+personne, vous entendez bien, personne n'entre ni ne sorte avant six
+heures du matin. Vous ferez aussi circuler des patrouilles dans les rues
+et forcerez les habitants à rentrer chez eux à neuf heures. Quiconque
+sera trouvé dehors passé cette limite sera reconduit à son domicile
+_manu militari_. Si vos hommes me rencontrent cette nuit, ils
+s'éloigneront aussitôt de moi en ayant l'air de ne pas me connaître.
+
+Vous avez bien entendu?
+
+--Oui, mon commandant.
+
+--Je vous rends responsable de l'exécution de ces ordres, mon cher
+capitaine.
+
+--Oui, mon commandant.
+
+--Voulez-vous un verre de chartreuse?
+
+--Volontiers, mon commandant.»
+
+Ils trinquèrent, burent la liqueur jaune, et le capitaine Gribois s'en
+alla.
+
+
+III
+
+Le train de Marseille entra en gare à neuf heures précises, déposa sur
+le quai deux voyageurs, et reprit sa course vers Nice.
+
+L'un était grand et maigre, M. Saribe, marchand d'huiles, l'autre gros
+et petit, M. Parisse.
+
+Ils se mirent en route côte à côte, leur sac de nuit à la main, pour
+gagner la ville éloignée d'un kilomètre.
+
+Mais en arrivant à la porte du port, les factionnaires croisèrent la
+baïonnette en leur enjoignant de s'éloigner.
+
+Effarés, stupéfaits, abrutis d'étonnement, ils s'écartèrent et
+délibérèrent; puis, après avoir pris conseil l'un de l'autre, ils
+revinrent avec précaution afin de parlementer en faisant connaître
+leurs noms.
+
+Mais les soldats devaient avoir des ordres sévères, car ils les
+menacèrent de tirer; et les deux voyageurs, épouvantés, s'enfuirent au
+pas gymnastique, en abandonnant leurs sacs qui les alourdissaient.
+
+Ils firent alors le tour des remparts et se présentèrent à la porte de
+la route de Cannes. Elle était fermée également et gardée aussi par un
+poste menaçant. MM. Saribe et Parisse, en hommes prudents, n'insistèrent
+pas davantage, et s'en revinrent à la gare pour chercher un abri, car le
+tour des fortifications n'était pas sûr, après le soleil couché.
+
+L'employé de service, surpris et somnolent, les autorisa à attendre le
+jour dans le salon des voyageurs.
+
+Ils y demeurèrent côte à côte, sans lumière, sur le canapé de velours
+vert, trop effrayés pour songer à dormir.
+
+La nuit fut longue pour eux.
+
+Ils apprirent, vers six heures et demie, que les portes étaient ouvertes
+et qu'on pouvait, enfin, pénétrer dans Antibes.
+
+Ils se remirent en marche, mais ne retrouvèrent point sur la route leurs
+sacs abandonnés.
+
+Lorsqu'ils franchirent, un peu inquiets encore, la porte de la ville, le
+commandant de Carmelin, l'oeil sournois et la moustache en l'air, vint
+lui-même les reconnaître et les interroger.
+
+Puis il les salua avec politesse en s'excusant de leur avoir fait passer
+une mauvaise nuit. Mais il avait dû exécuter des ordres.
+
+Les esprits, dans Antibes, étaient affolés. Les uns parlaient d'une
+surprise méditée par les Italiens, les autres d'un débarquement du
+prince impérial, d'autres encore croyaient à une conspiration
+orléaniste. On ne devina que plus tard la vérité quand on apprit que le
+bataillon du commandant était envoyé fort loin, et que M. de Carmelin
+avait été sévèrement puni.
+
+
+IV
+
+M. Martini avait fini de parler. Mme Parisse revenait, sa promenade
+terminée. Elle passa gravement, près de moi, les yeux sur les Alpes dont
+les sommets à présent étaient roses sous les derniers rayons du soleil.
+
+J'avais envie de la saluer, la triste et pauvre femme qui devait penser
+toujours à cette nuit d'amour déjà si lointaine, et à l'homme hardi qui
+avait osé, pour un baiser d'elle, mettre une ville en état de siège et
+compromettre tout son avenir.
+
+Aujourd'hui, il l'avait oubliée sans doute, à moins qu'il ne racontât,
+après boire, cette farce audacieuse, comique et tendre.
+
+L'avait-elle revu? L'aimait-elle encore? Et je songeais: «Voici bien un
+trait de l'amour moderne, grotesque et pourtant héroïque. L'Homère qui
+chanterait cette Hélène, et l'aventure de son Ménélas, devrait avoir
+l'âme de Paul de Kock. Et pourtant, il est vaillant, téméraire, beau,
+fort comme Achille, et plus rusé qu'Ulysse, le héros de cette
+abandonnée!»
+
+
+
+
+JULIE ROMAIN
+
+
+Je suivais à pied, voici deux ans au printemps, le rivage de la
+Méditerranée. Quoi de plus doux que de songer, en allant à grands pas
+sur une route? On marche dans la lumière, dans le vent qui caresse, au
+flanc des montagnes, au bord de la mer! Et on rêve! Que d'illusions,
+d'amours, d'aventures passent, en deux heures de chemin, dans une âme
+qui vagabonde! Toutes les espérances, confuses et joyeuses, entrent en
+vous avec l'air tiède et léger; on les boit dans la brise, et elles font
+naître en notre coeur un appétit de bonheur qui grandit avec la faim,
+excitée par la marche. Les idées rapides, charmantes, volent et chantent
+comme des oiseaux.
+
+Je suivais ce long chemin qui va de Saint-Raphaël à l'Italie, ou plutôt
+ce long décor superbe et changeant qui semble fait pour la
+représentation de tous les poèmes d'amour de la terre. Et je songeais
+que depuis Cannes, où l'on pose, jusqu'à Monaco où l'on joue, on ne
+vient guère dans ce pays que pour faire des embarras ou tripoter de
+l'argent, pour étaler, sous le ciel délicieux, dans ce jardin de roses
+et d'orangers, toutes les basses vanités, les sottes prétentions, les
+viles convoitises, et bien montrer l'esprit humain tel qu'il est,
+rampant, ignorant, arrogant et cupide.
+
+Tout à coup, au fond d'une des baies ravissantes qu'on rencontre à
+chaque détour de la montagne, j'aperçus quelques villas, quatre ou cinq
+seulement, en face de la mer, au pied du mont, et devant un bois sauvage
+de sapins qui s'en allait au loin derrière elles par deux grands vallons
+sans chemins et sans issues peut-être. Un de ces chalets m'arrêta net
+devant sa porte, tant il était joli: une petite maison blanche avec des
+boiseries brunes, et couverte de roses grimpées jusqu'au toit.
+
+Et le jardin: une nappe de fleurs, de toutes les couleurs et de toutes
+les tailles, mêlées dans un désordre coquet et cherché. Le gazon en
+était rempli; chaque marche du perron en portait une touffe à ses
+extrémités, les fenêtres laissaient pendre sur la façade éclatante des
+grappes bleues ou jaunes; et la terrasse aux balustres de pierre, qui
+couvrait cette mignonne demeure, était enguirlandée d'énormes clochettes
+rouges pareilles à des taches de sang.
+
+On apercevait, par derrière, une longue allée d'orangers fleuris qui
+s'en allait jusqu'au pied de la montagne.
+
+Sur la porte, en petites lettres d'or, ce nom: «Villa d'Antan.»
+
+Je me demandais quel poète ou quelle fée habitait là, quel solitaire
+inspiré avait découvert ce lieu et créé cette maison de rêve, qui
+semblait poussée dans un bouquet.
+
+Un cantonnier cassait des pierres sur la route, un peu plus loin. Je lui
+demandai le nom du propriétaire de ce bijou. Il répondit:
+
+--C'est Mme Julie Romain.
+
+Julie Romain! Dans mon enfance, autrefois, j'avais tant entendu parler
+d'elle, de la grande actrice, la rivale de Rachel.
+
+Aucune femme n'avait été plus applaudie et plus aimée, plus aimée
+surtout! Que de duels et que de suicides pour elle, et que d'aventures
+retentissantes! Quel âge avait-elle à présent, cette séductrice?
+Soixante, soixante-dix, soixante-quinze ans? Julie Romain! Ici, dans
+cette maison! La femme qu'avaient adorée le plus grand musicien et le
+plus rare poète de notre pays! Je me souvenais encore de l'émotion
+soulevée dans toute la France (j'avais alors douze ans) par sa fuite en
+Sicile avec celui-ci, après sa rupture éclatante avec celui-là.
+
+Elle était partie un soir, après une première représentation où la salle
+l'avait acclamée durant une demi-heure, et rappelée onze fois de suite;
+elle était partie avec le poète, en chaise de poste, comme on faisait
+alors; ils avaient traversé la mer pour aller s'aimer dans l'île
+antique, fille de la Grèce, sous l'immense bois d'orangers qui entoure
+Palerme et qu'on appelle la «Conque-d'Or.»
+
+On avait raconté leur ascension de l'Etna et comment ils s'étaient
+penchés sur l'immense cratère, enlacés, la joue contre la joue, comme
+pour se jeter au fond du gouffre de feu.
+
+Il était mort, lui, l'homme aux vers troublants, si profonds qu'ils
+avaient donné le vertige à toute une génération, si subtils, si
+mystérieux, qu'ils avaient ouvert un monde nouveau aux nouveaux poètes.
+
+L'autre aussi était mort, l'abandonné, qui avait trouvé pour elle des
+phrases de musique restées dans toutes les mémoires, des phrases de
+triomphe et de désespoir, affolantes et déchirantes.
+
+Elle était là, elle, dans cette maison voilée de fleurs.
+
+Je n'hésitai point, je sonnai.
+
+Un petit domestique vint ouvrir, un garçon de dix-huit ans, à l'air
+gauche, aux mains niaises. J'écrivis sur ma carte un compliment galant
+pour la vieille actrice et une vive prière de me recevoir. Peut-être
+savait-elle mon nom et consentirait-elle à m'ouvrir sa porte.
+
+Le jeune valet s'éloigna, puis revint en me demandant de le suivre; et
+il me fit entrer dans un salon propre et correct, de style
+Louis-Philippe, aux meubles froids et lourds, dont une petite bonne de
+seize ans, à la taille mince, mais peu jolie, enlevait les housses en
+mon honneur.
+
+Puis, je restai seul.
+
+Sur les murs, trois portraits, celui de l'actrice dans un de ses rôles,
+celui du poète avec la grande redingote serrée au flanc et la chemise à
+jabot d'alors, et celui du musicien assis devant un clavecin. Elle,
+blonde, charmante, mais maniérée à la façon du temps, souriait de sa
+bouche gracieuse et de son oeil bleu; et la peinture était soignée,
+fine, élégante et sèche.
+
+Eux semblaient regarder déjà la prochaine postérité.
+
+Tout cela sentait l'autrefois, les jours finis et les gens disparus.
+
+Une porte s'ouvrit, une petite femme entra; vieille, très vieille, très
+petite, avec des bandeaux de cheveux blancs, des sourcils blancs, une
+vraie souris blanche rapide et furtive.
+
+Elle me tendit la main et dit, d'une voix restée fraîche, sonore,
+vibrante:
+
+--Merci, monsieur. Comme c'est gentil aux hommes d'aujourd'hui de se
+souvenir des femmes de jadis! Asseyez-vous.
+
+Et je lui racontai comment sa maison m'avait séduit, comment j'avais
+voulu connaître le nom de la propriétaire, et comment, l'ayant connu, je
+n'avais pu résister au désir de sonner à sa porte.
+
+Elle répondit:
+
+--Cela m'a fait d'autant plus de plaisir, monsieur, que voici la
+première fois que pareille chose arrive. Quand on m'a remis votre carte,
+avec le mot gracieux qu'elle portait, j'ai tressailli comme si on m'eût
+annoncé un vieil ami disparu depuis vingt ans. Je suis une morte, moi,
+une vraie morte, dont personne ne se souvient, à qui personne ne pense,
+jusqu'au jour où je mourrai pour de bon; et alors tous les journaux
+parleront, pendant trois jours, de Julie Romain, avec des anecdotes, des
+détails, des souvenirs et des éloges emphatiques. Puis ce sera fini de
+moi.
+
+Elle se tut, et reprit, après un silence:
+
+--Et cela ne sera pas long maintenant. Dans quelques mois, dans quelques
+jours, de cette petite femme encore vive il ne restera plus qu'un petit
+squelette.
+
+Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait à
+cette vieille, à cette caricature de lui-même; puis elle regarda les
+deux hommes, le poète dédaigneux et le musicien inspiré qui semblaient
+se dire: «Que nous veut cette ruine?»
+
+Une tristesse indéfinissable, poignante, irrésistible, m'étreignait le
+coeur, la tristesse des existences accomplies, qui se débattent encore
+dans les souvenirs comme on se noie dans une eau profonde.
+
+De ma place, je voyais passer sur la route les voitures, brillantes et
+rapides, allant de Nice à Monaco. Et, dedans, des femmes jeunes, jolies,
+riches, heureuses; des hommes souriants et satisfaits. Elle suivit mon
+regard, comprit ma pensée et murmura avec un sourire résigné:
+
+--On ne peut pas être et avoir été.
+
+Je lui dis:
+
+--Comme la vie a dû être belle pour vous!
+
+Elle poussa un grand soupir:
+
+--Belle et douce. C'est pour cela que je la regrette si fort.
+
+Je vis qu'elle était disposée à parler d'elle; et doucement, avec des
+précautions délicates, comme lorsqu'on touche à des chairs douloureuses,
+je me mis à l'interroger.
+
+Elle parla de ses succès, de ses enivrements, de ses amis, de toute son
+existence triomphante. Je lui demandai:
+
+--Les plus vives joies, le vrai bonheur, est-ce au théâtre que vous les
+avez dus?
+
+Elle répondit vivement:
+
+--Oh! non.
+
+Je souris; elle reprit, en levant vers les deux portraits un regard
+triste:
+
+--C'est à eux.
+
+Je ne pus me retenir de demander:
+
+--Auquel?
+
+--À tous les deux. Je les confonds même un peu dans ma mémoire de
+vieille, et puis, j'ai des remords envers l'un, aujourd'hui!
+
+--Alors, madame, ce n'est pas à eux, mais à l'amour lui-même que va
+votre reconnaissance. Ils n'ont été que ses interprètes.
+
+--C'est possible. Mais quels interprètes!
+
+--Êtes-vous certaine que vous n'avez pas été, que vous n'auriez pas été
+aussi bien aimée, mieux aimée par un homme simple, qui n'aurait pas été
+un grand homme, qui vous aurait offert toute sa vie, tout son coeur,
+toutes ses pensées, toutes ses heures, tout son être; tandis que ceux-ci
+vous donnaient deux rivales redoutables, la Musique et la Poésie?
+
+Elle s'écria avec force, avec cette voix restée jeune, qui faisait
+vibrer quelque chose dans l'âme:
+
+--Non, monsieur, non. Un autre m'aurait plus aimée peut-être, mais il ne
+m'aurait pas aimée comme ceux-là. Ah! c'est qu'ils m'ont chanté la
+musique de l'amour, ceux-là, comme personne au monde ne la pourrait
+chanter! Comme ils m'ont grisée! Est-ce qu'un homme, un homme
+quelconque, trouverait ce qu'ils savaient trouver, eux, dans les sons et
+dans les paroles? Est-ce assez que d'aimer, si on ne sait pas mettre
+dans l'amour toute la poésie et toute la musique du ciel et de la terre?
+Et ils savaient, ceux-là, comment on rend folle une femme avec des
+chants et avec des mots! Oui, il y avait peut-être dans notre passion
+plus d'illusion que de réalité; mais ces illusions-là vous emportent
+dans les nuages, tandis que les réalités vous laissent toujours sur le
+sol. Si d'autres m'ont plus aimée, par eux seuls j'ai compris, j'ai
+senti, j'ai adoré l'amour!
+
+Et, tout à coup, elle se mit à pleurer.
+
+Elle pleurait, sans bruit, des larmes désespérées!
+
+J'avais l'air de ne point voir; et je regardais au loin. Elle reprit,
+après quelques minutes:
+
+--Voyez-vous, monsieur, chez presque tous les êtres, le coeur vieillit
+avec le corps. Chez moi, cela n'est point arrivé. Mon pauvre corps a
+soixante-neuf ans, et mon pauvre coeur en a vingt.... Et voilà pourquoi
+je vis toute seule, dans les fleurs et dans les rêves....
+
+Il y eut entre nous un long silence. Elle s'était calmée et se remit à
+parler en souriant:
+
+--Comme vous vous moqueriez de moi, si vous saviez... si vous saviez
+comment je passe mes soirées... quand il fait beau!... Je me fais honte
+et pitié en même temps.
+
+J'eus beau la prier; elle ne voulut point me dire ce qu'elle faisait;
+alors je me levai pour partir.
+
+Elle s'écria:
+
+--Déjà!
+
+Et, comme j'annonçais que je devais dîner à Monte-Carlo, elle demanda,
+avec timidité:
+
+--Vous ne voulez pas dîner avec moi? Cela me ferait beaucoup de plaisir.
+
+J'acceptai tout de suite. Elle sonna, enchantée; puis, quand elle eut
+donné quelques ordres à la petite bonne, elle me fit visiter sa maison.
+
+Une sorte de véranda vitrée, pleine d'arbustes, s'ouvrait sur la salle
+à manger et laissait voir d'un bout à l'autre la longue allée
+d'orangers, s'étendant jusqu'à la montagne. Un siège bas, caché sous les
+plantes, indiquait que la vieille actrice venait souvent s'asseoir là.
+
+Puis nous allâmes dans le jardin regarder les fleurs. Le soir venait
+doucement, un de ces soirs calmes et tièdes qui font s'exhaler tous les
+parfums de la terre. Il ne faisait presque plus jour quand nous nous
+mîmes à table. Le dîner fut bon et long; et nous devînmes amis intimes,
+elle et moi, quand elle eut bien compris quelle sympathie profonde
+s'éveillait pour elle en mon coeur. Elle avait bu deux doigts de vin,
+comme on disait autrefois, et devenait plus confiante, plus expansive.
+
+--Allons regarder la lune, me dit-elle. Moi, je l'adore, cette bonne
+lune. Elle a été le témoin de mes joies les plus vives. Il me semble que
+tous mes souvenirs sont dedans; et je n'ai qu'à la contempler pour
+qu'ils me reviennent aussitôt. Et même... quelquefois, le soir... je
+m'offre un joli spectacle... joli... joli... si vous saviez?... Mais
+non, vous vous moqueriez trop de moi... je ne peux pas.... Je n'ose
+pas... non... non... vraiment, non....
+
+Je la suppliais:
+
+--Voyons... quoi? dites-le-moi; je vous promets de ne pas me moquer...
+je vous le jure... voyons....
+
+Elle hésitait. Je pris ses mains, ses pauvres petites mains si maigres,
+si froides, et je les baisai l'une après l'autre, plusieurs fois, comme
+ils faisaient jadis, eux. Elle fut émue. Elle hésitait.
+
+--Vous me promettez de ne pas rire?
+
+--Oui, je le jure.
+
+--Eh bien, venez.
+
+Elle se leva. Et comme le petit domestique, gauche dans sa livrée verte,
+éloignait la chaise derrière elle, elle lui dit quelques mots à
+l'oreille, très bas, très vite. Il répondit:
+
+--Oui, madame, tout de suite.
+
+Elle prit mon bras et m'emmena sous la véranda.
+
+L'allée d'orangers était vraiment admirable à voir. La lune, déjà levée,
+la pleine lune, jetait au milieu un mince sentier d'argent, une longue
+ligne de clarté qui tombait sur le sable jaune, entre les têtes rondes
+et opaques des arbres sombres.
+
+Comme ils étaient en fleurs, ces arbres, leur parfum violent et doux
+emplissait la nuit. Et dans leur verdure noire on voyait voltiger des
+milliers de lucioles, ces mouches de feu qui ressemblent à des graines
+d'étoiles.
+
+Je m'écriai:
+
+--Oh! quel décor pour une scène d'amour!
+
+Elle sourit.
+
+--N'est-ce pas? n'est-ce pas? Vous allez voir.
+
+Et elle me fit asseoir, à côté d'elle.
+
+Elle murmura:
+
+--Voilà ce qui fait regretter la vie. Mais vous ne songez guère à ces
+choses-là, vous autres, les hommes d'aujourd'hui. Vous êtes des
+boursiers, des commerçants et des pratiques. Vous ne savez même plus
+nous parler. Quand je dis «nous», j'entends les jeunes. Les amours sont
+devenues des liaisons qui ont souvent pour début une note de couturière
+inavouée. Si vous estimez la note plus cher que la femme, vous
+disparaissez; mais si vous estimez la femme plus haut que la note, vous
+payez. Jolies moeurs... et jolies tendresses!...
+
+Elle me prit la main.
+
+--Regardez....
+
+Je demeurais stupéfait et ravi.... Là-bas, au bout de l'allée, dans le
+sentier de lune, deux jeunes gens s'en venaient en se tenant par la
+taille. Ils s'en venaient, enlacés, charmants, à petits pas, traversant
+les flaques de lumière qui les éclairaient tout à coup et rentrant dans
+l'ombre aussitôt. Il était vêtu, lui, d'un habit de satin blanc, comme
+au siècle passé, et d'un chapeau couvert d'une plume d'autruche. Elle
+portait une robe à paniers et la haute coiffure poudrée des belles dames
+au temps du Régent.
+
+A cent pas de nous, ils s'arrêtèrent et, debout au milieu de l'allée,
+s'embrassèrent en faisant des grâces.
+
+Et je reconnus soudain les deux petits domestiques. Alors une de ces
+gaietés terribles qui vous dévorent les entrailles me tordit sur mon
+siège. Je ne riais pas, cependant. Je résistais, malade, convulsé, comme
+l'homme à qui on coupe une jambe résiste au besoin de crier qui lui
+ouvre la gorge et la mâchoire.
+
+Mais les enfants s'en retournèrent vers le fond de l'allée; et ils
+redevinrent délicieux. Ils s'éloignaient, s'en allaient,
+disparaissaient, comme disparaît un rêve. On ne les voyait plus.
+L'allée vide semblait triste.
+
+Moi aussi, je partis, je partis pour ne pas les revoir; car je compris
+que ce spectacle-là devait durer fort longtemps, qui réveillait tout le
+passé, tout ce passé d'amour et de décor, le passé factice, trompeur et
+séduisant, faussement et vraiment charmant, qui faisait battre encore le
+coeur de la vieille cabotine et de la vieille amoureuse!
+
+
+
+
+LE PÈRE AMABLE
+
+I
+
+
+Le ciel humide et gris semblait peser sur la vaste plaine brune. L'odeur
+de l'automne, odeur triste des terres nues et mouillées, des feuilles
+tombées, de l'herbe morte, rendait plus épais et plus lourd l'air
+stagnant du soir. Les paysans travaillaient encore, épars dans les
+champs, en attendant l'heure de l'Angélus qui les rappellerait aux
+fermes dont on apercevait, çà et là, les toits de chaume à travers les
+branches des arbres dépouillés qui garantissaient contre le vent les
+clos de pommiers.
+
+Au bord d'un chemin, sur un tas de hardes, un tout petit enfant, assis
+les jambes ouvertes, jouait avec une pomme de terre qu'il laissait
+parfois tomber dans sa robe, tandis que cinq femmes, courbées et la
+croupe en l'air, piquaient des brins de colza dans la plaine voisine.
+D'un mouvement leste et continu, tout le long du grand bourrelet de
+terre que la charrue venait de retourner, elles enfonçaient une pointe
+de bois, puis jetaient aussitôt dans ce trou la plante un peu flétrie
+déjà qui s'affaissait sur le côté; puis elles recouvraient la racine et
+continuaient leur travail.
+
+Un homme qui passait, un fouet à la main et les pieds dans des sabots,
+s'arrêta près de l'enfant, le prit et l'embrassa. Alors une des femmes
+se redressa et vint à lui. C'était une grande fille rouge, large du
+flanc, de la taille et des épaules, une haute femelle normande, aux
+cheveux jaunes, au teint de sang.
+
+Elle dit, d'une voix résolue:
+
+--Te v'là, Césaire, eh ben?
+
+L'homme, un garçon maigre à l'air triste, murmura:
+
+--Eh ben, rien de rien, toujou d' même!
+
+--I ne veut pas?
+
+--I ne veut pas.
+
+--Qué que tu vas faire?
+
+--J' sais ti?
+
+--Va-t'en vé l' curé.
+
+--J' veux ben.
+
+--Vas-y à c't' heure.
+
+--J' veux ben.
+
+Et ils se regardèrent. Il tenait toujours l'enfant dans ses bras. Il
+l'embrassa de nouveau et le remit sur les hardes des femmes.
+
+À l'horizon, entre deux fermes, on apercevait une charrue que traînait
+un cheval et que poussait un homme. Ils passaient tout doucement, la
+bête, l'instrument et le laboureur, sur le ciel terne du soir.
+
+La femme reprit:
+
+--Alors, qué qu'i dit, ton pé?
+
+--I dit qu'i n' veut point.
+
+--Pourquoi ça qu'i ne veut point?
+
+Le garçon montra d'un geste l'enfant qu'il venait de remettre à terre,
+puis d'un regard il indiqua l'homme qui poussait la charrue, là-bas.
+
+Et il prononça: «Parce que c'est à li, ton éfant.»
+
+La fille haussa les épaules, et d'un ton colère: «Pardi, tout l' monde
+le sait ben, qu' c'est à Victor. Et pi après? j'ai fauté! j' suis-ti la
+seule? Ma mé aussi avait fauté, avant mé, et pi la tienne itou, avant
+d'épouser ton pé! Qui ça qui n'a point fauté dans l' pays? J'ai fauté
+avec Victor, vu qu'i m'a prise dans la grange comme j' dormais, ça,
+c'est vrai; et pi j'ai r' fauté que je n' dormais point. J' l'aurais
+épousé pour sûr, n'eût-il point été un serviteur. J' suis-t-i moins
+vaillante pour ça?
+
+L'homme dit simplement:
+
+--Mé, j' te veux ben telle que t'es, avec ou sans l'éfant. N'y a que mon
+pé qui m'oppose. J' verrons tout d' même à régler ça.
+
+Elle reprit:
+
+--Va t'en vé l' curé à c't' heure.
+
+--J'y vas.
+
+Et il se remit en route de son pas lourd de paysan; tandis que la fille,
+les mains sur les hanches, retournait piquer son colza.
+
+En effet, l'homme qui s'en allait ainsi, Césaire Houlbrèque, le fils du
+vieux sourd Amable Houlbrèque, voulait épouser, malgré son père, Céleste
+Lévesque, qui avait eu un enfant de Victor Lecoq, simple valet employé
+alors dans la ferme de ses parents et mis dehors pour ce fait.
+
+Aux champs, d'ailleurs, les hiérarchies de caste n'existent point, et si
+le valet est économe, il devient, en prenant une ferme à son tour,
+l'égal de son ancien maître.
+
+Césaire Houlbrèque s'en allait donc, un fouet sous le bras, ruminant ses
+idées, et soulevant l'un après l'autre ses lourds sabots englués de
+terre. Certes il voulait épouser Céleste Lévesque, il la voulait avec
+son enfant, parce que c'était la femme qu'il lui fallait. Il n'aurait
+pas su dire pourquoi; mais il le savait, il en était sûr. Il n'avait
+qu'à la regarder pour en être convaincu, pour se sentir tout drôle, tout
+remué, comme abêti de contentement. Ça lui faisait même plaisir
+d'embrasser le petit, le petit de Victor, parce qu'il était sorti
+d'elle.
+
+Et il regardait, sans haine, le profil lointain de l'homme qui poussait
+sa charrue sur le bord de l'horizon.
+
+Mais le père Amable ne voulait pas de ce mariage. Il s'y opposait avec
+un entêtement de sourd, avec un entêtement furieux.
+
+Césaire avait beau lui crier dans l'oreille, dans celle qui entendait
+encore quelques sons:
+
+--J' vous soignerons ben, mon pé. J' vous dis que c'est une bonne fille
+et pi vaillante, et pi d'épargne.
+
+Le vieux répétait:--Tant que j' vivrai, j' verrai point ça.
+
+Et rien ne pouvait le vaincre, rien ne pouvait fléchir sa rigueur. Un
+seul espoir restait à Césaire. Le père Amable avait peur du curé par
+appréhension de la mort qu'il sentait approcher. Il ne redoutait pas
+beaucoup le bon Dieu, ni le diable, ni l'enfer, ni le purgatoire, dont
+il n'avait aucune idée, mais il redoutait le prêtre, qui lui
+représentait l'enterrement, comme on pourrait redouter les médecins par
+horreur des maladies. Depuis huit jours Céleste, qui connaissait cette
+faiblesse du vieux, poussait Césaire à aller trouver le curé; mais
+Césaire hésitait toujours, parce qu'il n'aimait point beaucoup non plus
+les robes noires, qui lui représentaient, à lui, des mains toujours
+tendues pour des quêtes ou pour le pain bénit.
+
+Il venait pourtant de se décider et il s'en allait vers le presbytère,
+en songeant à la façon dont il allait conter son affaire.
+
+L'abbé Raffin, un petit prêtre vif, maigre et jamais rasé, attendait
+l'heure de son dîner en se chauffant les pieds au feu de sa cuisine.
+
+Dès qu'il vit entrer le paysan, il demanda, en tournant seulement la
+tête:
+
+--Eh bien, Césaire, qu'est-ce que tu veux?
+
+--J' voudrais vous causer, m'sieu l' curé.
+
+L'homme restait debout, intimidé, tenant sa casquette d'une main et son
+fouet de l'autre.
+
+--Eh bien, cause.
+
+Césaire regardait la bonne, une vieille qui traînait ses pieds en
+mettant le couvert de son maître sur un coin de table, devant la
+fenêtre. Il balbutia:
+
+--C'est que, c'est quasiment une confession.
+
+Alors l'abbé Raffin considéra avec soin son paysan; il vit sa mine
+confuse, son air gêné, ses yeux errants, et il ordonna:
+
+--Maria, va-t'en cinq minutes à ta chambre, que je cause avec Césaire.
+
+La servante jeta sur l'homme un regard colère, et s'en alla en grognant.
+
+L'ecclésiastique reprit:--Allons, maintenant, défile ton chapelet.
+
+Le gars hésitait toujours, regardait ses sabots, remuait sa casquette;
+puis, tout à coup, il se décida:
+
+--V'là: j' voudrais épouser Céleste Lévesque.
+
+--Eh bien, mon garçon, qui est-ce qui t'en empêche?
+
+--C'est l' pé qui n' veut point.
+
+--Ton père?
+
+--Oui, mon pé.
+
+--Qu'est-ce qu'il dit, ton père?
+
+--I dit qu'alle a eu un éfant.
+
+--Elle n'est pas la première à qui ça arrive, depuis notre mère Ève.
+
+--Un éfant avec Victor, Victor Lecoq, le domestique à Anthime Loisel.
+
+--Ah! ah!... Alors, il ne veut pas?
+
+--I ne veut point.
+
+--Mais là, pas du tout?
+
+--Pas pu qu'une bourrique qui r'fuse d'aller, sauf vot' respect.
+
+--Qu'est-ce que tu lui dis, toi, pour le décider?
+
+--J' li dis qu'c'est eune bonne fille, et pi vaillante, et pi d'épargne.
+
+--Et ça ne le décide pas. Alors tu veux que je lui parle.
+
+--Tout juste. Vous l' dites!
+
+--Et qu'est-ce que je lui raconterai, moi, à ton père?
+
+--Mais... c'que vous racontez au sermon pour faire donner des sous.
+
+Dans l'esprit du paysan tout l'effort de la religion consistait à
+desserrer les bourses, à vider les poches des hommes pour emplir le
+coffre du ciel. C'était une sorte d'immense maison de commerce dont les
+curés étaient les commis, commis sournois, rusés, dégourdis comme
+personne, qui faisaient les affaires du bon Dieu au détriment des
+campagnards.
+
+Il savait fort bien que les prêtres rendaient des services, de grands
+services aux plus pauvres, aux malades, aux mourants, assistaient,
+consolaient, conseillaient, soutenaient, mais tout cela moyennant
+finances, en échange de pièces blanches, de bel argent luisant dont on
+payait les sacrements et les messes, les conseils et la protection, le
+pardon des péchés et les indulgences, le purgatoire et le paradis
+suivant les rentes et la générosité du pécheur.
+
+L'abbé Raffin, qui connaissait son homme et qui ne se fâchait jamais, se
+mit à rire.
+
+--Eh bien, oui, je lui raconterai ma petite histoire, à ton père, mais
+toi, mon garçon, tu y viendras, au sermon.
+
+Houlbrèque tendit la main pour jurer:
+
+--Foi d' pauvre homme, si vous faites ça pour me, j' le promets.
+
+--Allons, c'est bien. Quand veux-tu que j'aille le trouver, ton père?
+
+--Mais l' pu tôt s'ra le mieux, anuit si vous le pouvez.
+
+--Dans une demi-heure alors, après souper.
+
+--Dans une demi-heure.
+
+--C'est entendu. À bientôt mon garçon.
+
+--À la revoyure, m'sieu l' curé; merci ben.
+
+--De rien, mon garçon.
+
+Et Césaire Houlbrèque rentra chez lui, le coeur allégé d'un grand poids.
+
+Il tenait à bail une petite ferme, toute petite, car ils n'étaient pas
+riches, son père et lui. Seuls avec une servante, une enfant de quinze
+ans qui leur faisait la soupe, soignait les poules, allait traire les
+vaches et battait le beurre, ils vivaient péniblement, bien que Césaire
+fût un bon cultivateur. Mais ils ne possédaient ni assez de terres, ni
+assez de bétail pour gagner plus que l'indispensable.
+
+Le vieux ne travaillait plus. Triste comme tous les sourds, perclus de
+douleurs, courbé, tortu, il s'en allait par les champs, appuyé sur son
+bâton, en regardant les bêtes et les hommes d'un oeil dur et méfiant.
+Quelquefois il s'asseyait sur le bord d'un fossé et demeurait là, sans
+remuer, pendant des heures, pensant vaguement aux choses qui l'avaient
+préoccupé toute sa vie, au prix des oeufs et des grains, au soleil et à
+la pluie qui gâtent ou font pousser les récoltes. Et, travaillés par les
+rhumatismes, ses vieux membres buvaient encore l'humidité du sol, comme
+ils avaient bu depuis soixante-dix ans la vapeur des murs de sa
+chaumière basse, coiffée aussi de paille humide.
+
+Il rentrait à la tombée du jour, prenait sa place au bout de la table,
+dans la cuisine, et, quand on avait posé devant lui le pot de terre
+brûlé qui contenait sa soupe, il l'enfermait dans ses doigts crochus,
+qui semblaient avoir gardé la forme ronde du vase, et il se chauffait
+les mains, hiver comme été, avant de se mettre à manger, pour ne rien
+perdre, ni une parcelle de chaleur qui vient du feu, lequel coûte cher,
+ni une goutte de soupe où on a mis de la graisse et du sel, ni une
+miette de pain qui vient du blé.
+
+Puis il grimpait, par une échelle, dans un grenier où il avait sa
+paillasse, tandis que le fils couchait en bas, au fond d'une sorte de
+niche près de la cheminée, et que la servante s'enfermait dans une
+espèce de cave, un trou noir qui servait autrefois à emmagasiner les
+pommes de terre.
+
+Césaire et son père ne causaient presque jamais. De temps en temps
+seulement, quand il s'agissait de vendre une récolte ou d'acheter un
+veau, le jeune homme prenait l'avis du vieux, et, formant un porte-voix
+de ses deux mains, il lui criait ses raisons dans la tête; et le père
+Amable les approuvait ou les combattait d'une voix lente et creuse venue
+du fond de son ventre.
+
+Un soir donc Césaire, s'approchant de lui comme s'il s'agissait de
+l'acquisition d'un cheval ou d'une génisse, lui avait communiqué, à
+pleins poumons, dans l'oreille, son intention d'épouser Céleste
+Lévesque.
+
+Alors le père s'était fâché. Pourquoi? Par moralité? Non sans doute. La
+vertu d'une fille n'a guère d'importance aux champs. Mais son avarice,
+son instinct profond, féroce, d'épargne, s'était révolté à l'idée que
+son fils élèverait un enfant qu'il n'avait pas fait lui-même. Il avait
+pensé tout à coup, en une seconde, à toutes les soupes qu'avalerait le
+petit avant de pouvoir être utile dans la ferme; il avait calculé toutes
+les livres de pain, tous les litres de cidre que mangerait et que
+boirait ce galopin jusqu'à son âge de quatorze ans; et une colère folle
+s'était déchaînée en lui contre Césaire qui ne pensait pas à tout ça.
+
+Et il avait répondu, avec une force de voix inusitée:
+
+--C'est-il que t'as perdu le sens?
+
+Alors Césaire s'était mis à énumérer ses raisons, à dire les qualités de
+Céleste, à prouver qu'elle gagnerait cent fois ce que coûterait
+l'enfant. Mais le vieux doutait de ces mérites, tandis qu'il ne pouvait
+douter de l'existence du petit; et il répondait, coup sur coup, sans
+s'expliquer davantage:
+
+--J' veux point! J' veux point! Tant que j' vivrai, ça n' se f'ra point!
+
+Et depuis trois mois ils en restaient là, sans en démordre l'un et
+l'autre, reprenant, une fois par semaine au moins, la même discussion,
+avec les mêmes arguments, les mêmes mots, les mêmes gestes, et la même
+inutilité.
+
+C'est alors que Céleste avait conseillé à Césaire d'aller demander
+l'aide de leur curé.
+
+En rentrant chez lui le paysan trouva son père attablé déjà, car il
+s'était mis en retard par sa visite au presbytère.
+
+Ils dînèrent en silence, face à face, mangèrent un peu de beurre sur
+leur pain, après la soupe, en buvant un verre de cidre; puis ils
+demeurèrent immobiles sur leurs chaises, à peine éclairés par la
+chandelle que la petite servante avait emportée pour laver les cuillers,
+essuyer les verres, et tailler à l'avance les croûtes pour le déjeuner
+de l'aurore.
+
+Un coup retentit contre la porte qui s'ouvrit aussitôt; et le prêtre
+parut. Le vieux leva sur lui ses yeux inquiets, pleins de soupçons, et,
+prévoyant un danger, il se disposait à grimper son échelle, quand l'abbé
+Raffin lui mit la main sur l'épaule et lui hurla contre la tempe:
+
+--J'ai à vous causer, père Amable.
+
+Césaire avait disparu, profitant de la porte restée ouverte. Il ne
+voulait pas entendre, tant il avait peur; il ne voulait pas que son
+espoir s'émiettât à chaque refus obstiné de son père; il aimait mieux
+apprendre d'un seul coup la vérité, bonne ou mauvaise, plus tard; et il
+s'en alla dans la nuit. C'était un soir sans lune, un soir sans étoiles,
+un de ces soirs brumeux où l'air semble gras d'humidité. Une odeur vague
+de pommes flottait auprès des cours, car c'était l'époque où on
+ramassait les plus précoces, les pommes «euribles» comme on dit aux pays
+du cidre. Les étables, quand Césaire longeait leurs murs, soufflaient
+par leurs étroites fenêtres leur odeur chaude de bêtes vivantes
+endormies sur le fumier; et il entendait auprès des écuries le
+piétinement des chevaux restés debout, et le bruit de leurs mâchoires
+tirant et broyant le foin des râteliers.
+
+Il allait devant lui en pensant à Céleste. Dans cet esprit simple, chez
+qui les idées n'étaient guère encore que des images nées directement des
+objets, les pensées d'amour ne se formulaient que par l'évocation d'une
+grande fille rouge, debout dans un chemin creux, et riant, les mains sur
+ses hanches.
+
+C'est ainsi qu'il l'avait aperçue le jour où commença son désir pour
+elle. Il la connaissait cependant depuis l'enfance, mais jamais, comme
+ce matin-là, il n'avait pris garde à elle. Ils avaient causé quelques
+minutes; puis il était parti; et tout en marchant il répétait: «Cristi,
+c'est une belle fille tout de même. C'est dommage qu'elle ait fauté avec
+Victor.» Jusqu'au soir il y songea; et le lendemain aussi.
+
+Quand il la revit, il sentit quelque chose qui lui chatouillait le fond
+de la gorge, comme si on lui eût enfoncé une plume de coq par la bouche
+dans la poitrine; et depuis lors, toutes les fois qu'il se trouvait près
+d'elle, il s'étonnait de ce chatouillement nerveux qui recommençait
+toujours.
+
+En trois semaines il se décida à l'épouser, tant elle lui plaisait. Il
+n'aurait pu dire d'où venait cette puissance sur lui, mais il
+l'exprimait par ces mots: «J'en sieu possédé,» comme s'il eût porté en
+lui l'envie de cette fille aussi dominatrice qu'un pouvoir d'enfer. Il
+ne s'inquiétait guère de sa faute. Tant pis après tout; cela ne la
+gâtait point; et il n'en voulait pas à Victor Lecoq.
+
+Mais si le curé allait ne pas réussir, que ferait-il? Il n'osait y
+penser, tant cette inquiétude le torturait.
+
+Il avait gagné la presbytère, et il s'était assis auprès de la petite
+barrière de bois pour attendre la rentrée du prêtre.
+
+Il était là depuis une heure peut-être, quand il entendit des pas sur le
+chemin, et il distingua bientôt, quoique la nuit fût très sombre,
+l'ombre plus noire encore de la soutane.
+
+Il se dressa, les jambes cassées, n'osant plus parler, n'osant point
+savoir.
+
+L'ecclésiastique l'aperçut et dit gaiement:
+
+--Eh bien, mon garçon, ça y est.
+
+Césaire bulbutia:--Ça y est... pas possible!
+
+--Oui, mon gars, mais point sans peine. Quelle vieille bourrique que ton
+père!
+
+Le paysan répétait:--Pas possible!
+
+--Mais oui. Viens-t'en me trouver demain, midi, pour décider la
+publication des bans.
+
+L'homme avait saisi la main de son curé. Il la serrait, la secouait, la
+broyait en bégayant:--Vrai.... Vrai.... Vrai.... M'sieu l' curé.... Foi
+d'honnête homme... vous m' verrez dimanche... à vot' sermon.
+
+
+II
+
+La noce eut lieu vers la mi-décembre. Elle fut simple, les mariés
+n'étant pas riches. Césaire, vêtu de neuf, se trouva prêt dès huit
+heures du matin pour aller quérir sa fiancée et la conduire à la mairie;
+mais comme il était trop tôt, il s'assit devant la table de la cuisine
+et attendit ceux de la famille et les amis qui devaient venir le
+prendre.
+
+Depuis huit jours il neigeait, et la terre brune, la terre déjà fécondée
+par les semences d'automne était devenue livide, endormie sous un grand
+drap de glace.
+
+Il faisait froid dans les chaumières coiffées d'un bonnet blanc; et les
+pommiers ronds dans les cours semblaient fleuris, poudrés comme au joli
+mois de leur épanouissement.
+
+Ce jour-là, les gros nuages du nord, les nuages gris chargés de cette
+pluie mousseuse avaient disparu, et le ciel bleu se déployait au-dessus
+de la terre blanche sur qui le soleil levant jetait des reflets
+d'argent.
+
+Césaire regardait devant lui, par la fenêtre, sans penser à rien,
+heureux.
+
+La porte s'ouvrit, deux femmes entrèrent, des paysannes endimanchées, la
+tante et la cousine du marié, puis trois hommes, ses cousins, puis une
+voisine. Ils s'assirent sur des chaises, et ils demeurèrent immobiles et
+silencieux, les femmes d'un côté de la cuisine, les hommes de l'autre,
+saisis soudain de timidité, de cette tristesse embarrassée qui prend les
+gens assemblés pour une cérémonie. Un des cousins demanda bientôt:
+
+--C'est-il point l'heure?
+
+Césaire répondit:
+
+--Je crais ben que oui.
+
+--Allons, en route, dit un autre.
+
+Ils se levèrent. Alors Césaire, qu'une inquiétude venait d'envahir,
+grimpa l'échelle du grenier pour voir si son père était prêt. Le vieux,
+toujours matinal d'ordinaire, n'avait point encore paru. Son fils le
+trouva sur sa paillasse, roulé dans sa couverture, les yeux ouverts, et
+l'air méchant.
+
+Il lui cria dans le tympan:
+
+--Allons, mon pé, levez-vous. V'là l' moment d' la noce.
+
+Le sourd murmura d'une voix dolente:
+
+--J' peux pu. J'ai quasiment eune froidure qui m'a g'lé l' dos. J' peux
+pu r'muer.
+
+Le jeune homme, atterré, le regardait, devinant sa ruse.
+
+--Allons, pé, faut vous y forcer.
+
+--J' peux point.
+
+--Tenez, j' vas vous aider.
+
+Et il se pencha vers le vieillard, déroula sa couverture, le prit par
+les bras et le souleva. Mais le père Amable se mit à gémir:
+
+--Hou! hou! hou! qué misère! hou, hou, j' peux point. J'ai l' dos noué.
+C'est que'que vent qu'aura coulé par çu maudit toit.
+
+Césaire comprit qu'il ne réussirait pas, et furieux pour la première
+fois de sa vie contre son père, il lui cria:
+
+--Eh ben, vous n' dînerez point, puisque j' faisons le r'pas à l'auberge
+à Polyte. Ça vous apprendra à faire le têtu.
+
+Et il dégringola l'échelle, puis se mit en route, suivi de ses parents
+et invités.
+
+Les hommes avaient relevé leurs pantalons pour n'en point brûler le bord
+dans la neige; les femmes tenaient haut leurs jupes, montraient leurs
+chevilles maigres, leurs bas de laine grise, leurs quilles osseuses,
+droites comme des manches à balai. Et tous allaient en se balançant sur
+leurs jambes, l'un derrière l'autre, sans parler, tout doucement, par
+prudence, pour ne point perdre le chemin disparu sous la nappe plate,
+uniforme, ininterrompue des neiges.
+
+En approchant des fermes, ils apercevaient une ou deux personnes les
+attendant pour se joindre à eux; et la procession s'allongeait sans
+cesse, serpentait, suivant les contours invisibles du chemin, avait
+l'air d'un chapelet vivant, aux grains noirs, ondulant par la campagne
+blanche.
+
+Devant la porte de la fiancée, un groupe nombreux piétinait sur place en
+attendant le marié. On l'acclama quand il parut; et bientôt Céleste
+sortit de sa chambre, vêtue d'une robe bleue, les épaules couvertes d'un
+petit châle rouge, la tête fleurie d'oranger.
+
+Mais chacun demandait à Césaire:
+
+--Ous qu'est ton pé?
+
+Il répondait avec embarras:
+
+--I' ne peut pu se r'muer, vu les douleurs.
+
+Et les fermiers hochaient la tête d'un air incrédule et malin.
+
+On se mit en route vers la mairie. Derrière les futurs époux, une
+paysanne portait l'enfant de Victor, comme s'il se fût agi d'un baptême;
+et les paysans, deux par deux, à présent, accrochés par le bras, s'en
+allaient dans la neige avec des mouvements de chaloupe sur la mer.
+
+Après que le maire eût lié les fiancés dans la petite maison municipale,
+le curé les unit à son tour dans la modeste maison du bon Dieu. Il bénit
+leur accouplement en leur promettant la fécondité, puis il leur prêcha
+les vertus matrimoniales, les simples et saines vertus des champs, le
+travail, la concorde et la fidélité, tandis que l'enfant, pris de froid,
+piaillait derrière le dos de la mariée.
+
+Dès que le couple reparut sur le seuil de l'église, des coups de fusil
+éclatèrent dans le fossé du cimetière. On ne voyait que le bout des
+canons d'où sortaient de rapides jets de fumée; puis une tête se montra
+qui regardait le cortège; c'était Victor Lecoq célébrant le mariage de
+sa bonne amie, fêtant son bonheur et lui jetant ses voeux avec les
+détonations de la poudre. Il avait embauché des amis, cinq ou six valets
+laboureurs pour ces salves de mousqueterie. On trouva qu'il se
+conduisait bien.
+
+Le repas eut lieu à l'auberge de Polyte Cacheprune. Vingt couverts
+avaient été mis dans la grande salle où l'on dînait aux jours de marché;
+et l'énorme gigot tournant devant la broche, les volailles rissolées
+sous leur jus, l'andouille grésillant sur le feu vif et clair,
+emplissaient la maison d'un parfum épais, de la fumée des charbons
+francs arrosés de graisses, de l'odeur puissante et lourde des
+nourritures campagnardes.
+
+On se mit à table à midi; et la soupe aussitôt coula dans les assiettes.
+Les figures s'animaient déjà; les bouches s'ouvraient pour crier des
+farces, les yeux riaient avec des plis malins. On allait s'amuser,
+pardi.
+
+La porte s'ouvrit, et le père Amable parut. Il avait un air mauvais, une
+mine furieuse, et il se traînait sur ses bâtons, en geignant à chaque
+pas pour indiquer sa souffrance.
+
+On s'était tu en le voyant paraître; mais soudain, le père Malivoire,
+son voisin, un gros plaisant qui connaissait toutes les manigances des
+gens, se mit à hurler, comme faisait Césaire, en formant porte-voix de
+ses mains:--Hé, vieux dégourdi, t'en as ti un nez, d'avoir senti de chez
+té la cuisine à Polyte.
+
+Un rire énorme jaillit des gorges. Malivoire, excité par le succès,
+reprit:--Pour les douleurs, y a rien de tel qu'eune cataplasme
+d'andouille! Ça tient chaud l' ventre, avec un verre de trois-six!...
+
+Les hommes poussaient des cris, tapaient la table du poing, riaient de
+côté en penchant et relevant leur torse comme s'ils eussent fait marcher
+une pompe. Les femmes gloussaient comme des poules, les servantes se
+tordaient, debout contre les murs. Seul le père Amable ne riait pas et
+attendait, sans rien répondre, qu'on lui fît place.
+
+On le casa au milieu de la table, en face de sa bru, et dès qu'il fut
+assis, il se mit à manger. C'était son fils qui payait, après tout, il
+fallait prendre sa part. À chaque cuillerée de soupe qui lui tombait
+dans l'estomac, à chaque bouchée de pain ou de viande écrasée sur ses
+gencives, à chaque verre de cidre et de vin qui lui coulait par le
+gosier, il croyait regagner quelque chose de son bien, reprendre un peu
+de son argent que tous ces goinfres dévoraient, sauver une parcelle de
+son avoir, enfin. Et il mangeait en silence avec une obstination d'avare
+qui cache des sous, avec la ténacité sombre qu'il apportait autrefois à
+ses labeurs persévérants.
+
+Mais tout à coup il aperçut au bout de la table l'enfant de Céleste sur
+les genoux d'une femme, et son oeil ne le quitta plus. Il continuait à
+manger, le regard attaché sur le petit, à qui sa gardienne mettait
+parfois entre les lèvres un peu de fricot qu'il mordillait. Et le vieux
+souffrait plus des quelques bouchées sucées par cette larve que de tout
+ce qu'avalaient les autres.
+
+Le repas dura jusqu'au soir. Puis chacun rentra chez soi.
+
+Césaire souleva le père Amable.
+
+--Allons, mon pé, faut retourner, dit-il. Et il lui mit ses deux bâtons
+aux mains. Céleste prit son enfant dans ses bras, et ils s'en allèrent,
+lentement, par la nuit blafarde qu'éclairait la neige. Le vieux sourd,
+aux trois quarts gris, rendu plus méchant par l'ivresse, s'obstinait à
+ne pas avancer. Plusieurs fois même il s'assit, avec l'idée que sa bru
+pourrait prendre froid; et il geignait, sans prononcer un mot, poussant
+une sorte de plainte longue et douloureuse.
+
+Lorsqu'ils furent arrivés chez eux, il grimpa aussitôt dans son grenier,
+tandis que Césaire installait un lit pour l'enfant auprès de la niche
+profonde où il allait s'étendre avec sa femme. Mais comme les nouveaux
+mariés ne dormirent point tout de suite, ils entendirent longtemps le
+vieux qui remuait sur sa paillasse; et même il parla haut plusieurs
+fois, soit qu'il rêvât, soit qu'il laissât s'échapper sa pensée par sa
+bouche, malgré lui, sans pouvoir la retenir, sous l'obsession d'une idée
+fixe.
+
+Quand il descendit par son échelle, le lendemain, il aperçut sa bru qui
+faisait le ménage.
+
+Elle lui cria:--Allons, mon pé, dépêchez-vous, v'là d' la bonne soupe.
+
+Et elle posa au bout de la table le pot rond de terre noire plein de
+liquide fumant. Il s'assit, sans rien répondre, prit le vase brûlant,
+s'y chauffa les mains selon sa coutume: et, comme il faisait grand
+froid, il le pressa même contre sa poitrine pour tâcher de faire entrer
+en lui, dans son vieux corps roidi par les hivers, un peu de la vive
+chaleur de l'eau bouillante.
+
+Puis il chercha ses bâtons et s'en alla dans la campagne glacée, jusqu'à
+midi, jusqu'à l'heure du dîner, car il avait vu, installé dans une
+grande caisse à savon, le petit de Céleste qui dormait encore.
+
+Il n'en prit point son parti. Il vivait dans la chaumière, comme
+autrefois, mais il avait l'air de ne plus en être, de ne plus
+s'intéresser à rien, de regarder ces gens, son fils, la femme et
+l'enfant comme des étrangers qu'il ne connaissait pas, à qui il ne
+parlait jamais.
+
+L'hiver s'écoula. Il fut long et rude. Puis le premier printemps fit
+repartir les germes; et les paysans, de nouveau, comme des fourmis
+laborieuses, passèrent leurs jours dans les champs, travaillant de
+l'aurore à la nuit, sous la bise et sous les pluies, le long des sillons
+de terre brune qui enfantaient le pain des hommes.
+
+L'année s'annonçait bien pour les nouveaux époux. Les récoltes
+poussaient drues et vivaces; on n'eut point de gelées tardives; et les
+pommiers fleuris laissaient tomber dans l'herbe leur neige rose et
+blanche qui promettait pour l'automne une grêle de fruits.
+
+Césaire travaillait dur, se levait tôt et rentrait tard, pour économiser
+le prix d'un valet.
+
+Sa femme lui disait quelquefois:
+
+--Tu t' f'ras du mal, à la longue.
+
+Il répondait:--Pour sûr non, ça me connaît.
+
+Un soir, pourtant, il rentra si fatigué qu'il dut se coucher sans
+souper. Il se leva à l'heure ordinaire le lendemain; mais il ne put
+manger, malgré son jeûne de la veille; et il dut rentrer au milieu de
+l'après-midi pour se reposer de nouveau. Dans la nuit, il se mit à
+tousser; et il se retournait sur sa paillasse, fiévreux, le front
+brûlant, la langue sèche, dévoré d'une soif ardente.
+
+Il alla pourtant jusqu'à ses terres au point du jour; mais le lendemain
+on dut appeler le médecin qui le jugea fort malade, atteint d'une
+fluxion de poitrine.
+
+Et il ne quitta plus la niche obscure qui lui servait de couche. On
+l'entendait tousser, haleter et remuer au fond de ce trou. Pour le voir,
+pour lui donner les drogues, lui poser les ventouses, il fallait
+apporter une chandelle à l'entrée. On apercevait alors sa tête creuse,
+salie par sa barbe longue, au-dessous d'une dentelle épaisse de toiles
+d'araignées qui pendaient et flottaient, remuées par l'air. Et les mains
+du malade semblaient mortes sur les draps gris.
+
+Céleste le soignait avec une activité inquiète, lui faisait boire les
+remèdes, lui appliquait les vésicatoires, allait et venait par la
+maison; tandis que le père Amable restait au bord de son grenier,
+guettant de loin le creux sombre où agonisait son fils. Il n'en
+approchait point, par haine de la femme, boudant comme un chien jaloux.
+
+Six jours encore se passèrent; puis un matin, comme Céleste, qui dormait
+maintenant par terre sur deux bottes de paille défaites, allait voir si
+son homme se portait mieux, elle n'entendit plus son souffle rapide
+sortir de sa couche profonde. Effrayée, elle demanda:
+
+--Eh ben, Césaire, que que tu dis anuit?
+
+Il ne répondit pas.
+
+Elle étendit la main pour le toucher et rencontra la chair glacée de son
+visage. Elle poussa un grand cri, un long cri de femme épouvantée. Il
+était mort.
+
+À ce cri, le vieux sourd apparut au haut de son échelle; et comme il vit
+Céleste s'élancer dehors pour chercher du secours, il descendit
+vivement, tâta à son tour la figure de son fils et, comprenant soudain,
+alla fermer la porte en dedans, pour empêcher la femme de rentrer et
+reprendre possession de sa demeure, puisque son fils n'était plus
+vivant.
+
+Puis il s'assit sur une chaise à côté du mort.
+
+Des voisins arrivaient, appelaient, frappaient. Il ne les entendait pas.
+Un d'eux cassa la vitre de la fenêtre et sauta dans la chambre. D'autres
+le suivirent; la porte de nouveau fut ouverte; et Céleste reparut,
+pleurant toutes ses larmes, les joues enflées et les yeux rouges. Alors
+le père Amable, vaincu, sans dire un mot, remonta dans son grenier.
+
+L'enterrement eut lieu le lendemain; puis, après la cérémonie, le
+beau-père et la belle-fille se trouvèrent seuls dans la ferme, avec
+l'enfant.
+
+C'était l'heure ordinaire du dîner. Elle alluma le feu, tailla la soupe,
+posa les assiettes sur la table, tandis que le vieux, assis sur une
+chaise, attendait, sans paraître la regarder.
+
+Quand le repas fut prêt, elle lui cria dans l'oreille:
+
+--Allons, mon pé, faut manger.
+
+Il se leva, prit place au bout de la table, vida son pot, mâcha son pain
+verni de beurre, but ses deux verres de cidre, puis s'en alla.
+
+C'était un de ces jours tièdes, un de ces jours bienfaisants où la vie
+fermente, palpite, fleurit sur toute la surface du sol.
+
+Le père Amable suivait un petit sentier à travers les champs. Il
+regardait les jeunes blés et les jeunes avoines, en songeant que son
+éfant était sous terre à présent, son pauvre éfant. Il s'en allait de
+son pas usé, traînant la jambe et boitillant. Et comme il était tout
+seul dans la plaine, tout seul sous le ciel bleu, au milieu des
+récoltes grandissantes, tout seul avec les alouettes qu'il voyait planer
+sur sa tête, sans entendre leur chant léger, il se mit à pleurer en
+marchant.
+
+Puis il s'assit auprès d'une mare et resta là jusqu'au soir à regarder
+les petits oiseaux qui venaient boire; puis, comme la nuit tombait, il
+rentra, soupa sans dire un mot et grimpa dans son grenier.
+
+Et sa vie continua comme par le passé. Rien n'était changé, sauf que son
+fils Césaire dormait au cimetière.
+
+Qu'aurait-il fait, le vieux? Il ne pouvait plus travailler, il n'était
+bon maintenant qu'à manger les soupes trempées par sa belle-fille. Et il
+les mangeait en silence, matin et soir, et guettant d'un oeil furieux le
+petit qui mangeait aussi, en face de lui, de l'autre côté de la table.
+Puis il sortait, rôdait par le pays à la façon d'un vagabond, allait se
+cacher derrière les granges pour dormir une heure ou deux, comme s'il
+eût redouté d'être vu, puis il rentrait à l'approche du soir.
+
+Mais de grosses préoccupations commençaient à hanter l'esprit de
+Céleste. Les terres avaient besoin d'un homme qui les surveillât et les
+travaillât. Il fallait que quelqu'un fût là, toujours, par les champs,
+non pas un simple salarié, mais un vrai cultivateur, un maître, qui
+connût le métier et eût souci de la ferme. Une femme seule ne pouvait
+gouverner la culture, suivre le prix des grains, diriger la vente et
+l'achat du bétail. Alors des idées entrèrent dans sa tête, des idées
+simples, pratiques, qu'elle ruminait toutes les nuits. Elle ne pouvait
+se remarier avant un an et il fallait, tout de suite, sauver des
+intérêts pressants, des intérêts immédiats.
+
+Un seul homme la pouvait tirer d'embarras, Victor Lecoq, le père de son
+enfant. Il était vaillant, entendu aux choses de la terre; il aurait
+fait, avec un peu d'argent en poche, un excellent cultivateur. Elle le
+savait, l'ayant connu à l'oeuvre chez ses parents.
+
+Donc un matin, le voyant passer sur la route avec une voiture de fumier,
+elle sortit pour l'aller trouver. Quand il l'aperçut il arrêta ses
+chevaux et elle lui dit, comme si elle l'avait rencontré la veille:
+
+--Bonjour Victor, ça va toujours?
+
+Il répondit:--Ça va toujours et d'vot' part?
+
+--Oh mé, ça irait n'était que j' sieus seule à la maison, c'qui m' donne
+du tracas, vu les terres.
+
+Alors ils causèrent longtemps appuyés contre la roue de la lourde
+voiture. L'homme parfois se grattait le front sous sa casquette et
+réfléchissait, tandis qu'elle, les joues rouges, parlait avec ardeur,
+disait ses raisons, ses combinaisons, ses projets d'avenir; à la fin il
+murmura:
+
+--Oui, ça se peut.
+
+Elle ouvrit la main comme un paysan qui conclut un marché, et demanda:
+
+--C'est dit?
+
+Il serra cette main tendue.
+
+--C'est dit.
+
+--Ça va pour dimanche alors.
+
+--Ça va pour dimanche.
+
+--Allons, bonjour Victor.
+
+--Bonjour Madame Houlbrèque.
+
+
+III
+
+Ce dimanche-là, c'était la fête du village, la fête annuelle et
+patronale qu'on nomme assemblée, en Normandie.
+
+Depuis huit jours on voyait venir par les routes, au pas lent de rosses
+grises ou rougeâtres, les voitures foraines où gîtent les familles
+ambulantes des coureurs de foires, directeurs de loteries, de tirs, de
+jeux divers, ou montreurs de curiosités que les paysans appellent
+«Faiseux vé de quoi».
+
+Les carioles sales, aux rideaux flottants, accompagnées d'un chien
+triste, allant, tête basse, entre les roues, s'étaient arrêtées l'une
+après l'autre sur la place de la mairie. Puis une tente s'était dressée
+devant chaque demeure voyageuse, et dans cette tente on apercevait par
+les trous de la toile des choses luisantes qui surexcitaient l'envie et
+la curiosité des gamins.
+
+Dès le matin de la fête, toutes les baraques s'étaient ouvertes, étalant
+leurs splendeurs de verre et de porcelaine; et les paysans, en allant à
+la messe, regardaient déjà d'un oeil candide et satisfait ces boutiques
+modestes qu'ils revoyaient pourtant chaque année.
+
+Dès le commencement de l'après-midi, il y eut foule sur la place. De
+tous les villages voisins les fermiers arrivaient, secoués avec leurs
+femmes et leurs enfants dans les chars-à-bancs à deux roues qui
+sonnaient la ferraille en oscillant comme des bascules. On avait dételé
+chez des amis; et les cours des fermes étaient pleines d'étranges
+guimbardes grises, hautes, maigres, crochues, pareilles aux animaux à
+longues pattes du fond des mers.
+
+Et chaque famille, les mioches devant, les grands derrière, s'en venait
+à l'assemblée à pas tranquilles, la mine souriante, et les mains
+ouvertes, de grosses mains rouges, osseuses, accoutumées au travail et
+qui semblaient gênées de leur repos.
+
+Un faiseur de tours jouait du clairon; l'orgue de barbarie des chevaux
+de bois égrenait dans l'air ses notes pleurardes et sautillantes; la
+roue des loteries grinçait comme les étoffes qu'on déchire; les coups de
+carabine claquaient de seconde en seconde. Et la foule lente passait
+mollement devant les baraques à la façon d'une pâte qui coule, avec des
+remous de troupeau, des maladresses de bêtes pesantes, sorties par
+hasard.
+
+Les filles, se tenant par le bras par rangs de six ou huit, piaillaient
+des chansons; les gars les suivaient en rigolant, la casquette sur
+l'oreille et la blouse raidie par l'empois, gonflée comme un ballon
+bleu.
+
+Tout le pays était là, maîtres, valets et servantes.
+
+Le père Amable lui-même, vêtu de sa redingue antique et verdâtre, avait
+voulu voir l'assemblée; car il n'y manquait jamais.
+
+Il regardait les loteries, s'arrêtait devant les tirs pour juger les
+coups, s'intéressait surtout à un jeu très simple qui consistait à jeter
+une grosse boule de bois dans la bouche ouverte d'un bonhomme peint sur
+une planche.
+
+On lui tapa soudain sur l'épaule. C'était le père Malivoire qui
+cria:--Eh! mon pé, j' vous invite à bé une fine.
+
+Et ils s'assirent devant la table d'une guinguette installée en plein
+air. Ils burent une fine, puis deux fines, puis trois fines; et le père
+Amable recommença à errer dans l'assemblée. Ses idées devenaient un peu
+troubles, il souriait sans savoir de quoi, il souriait devant les
+loteries, devant les chevaux de bois, et surtout devant le jeu du
+massacre. Il y demeura longtemps, ravi quand un amateur abattait le
+gendarme ou le curé, deux autorités qu'il redoutait d'instinct. Puis il
+retourna s'asseoir à la guinguette et but un verre de cidre pour se
+rafraîchir. Il était tard, la nuit venait. Un voisin le prévint:
+
+--Vous allez rentrer après le fricot, mon pé.
+
+Alors il se mit en route vers la ferme. Une ombre douce, l'ombre tiède
+des soirs de printemps, s'abattait lentement sur la terre.
+
+Quand il fut devant sa porte, il crut voir par la fenêtre éclairée deux
+personnes dans la maison. Il s'arrêta, fort surpris, puis il entra et il
+aperçut Victor Lecoq assis devant la table, en face d'une assiette
+pleine de pommes de terre et qui soupait juste à la place de son fils.
+
+Et soudain il se retourna comme s'il voulait s'en aller. La nuit était
+noire, à présent. Céleste s'était levée et lui criait:
+
+--V'nez vite, mon pé, y a du bon ragoût pour fêter l'assemblée.
+
+Alors il obéit par inertie et s'assit, regardant tour à tour l'homme, la
+femme, l'enfant. Puis il se mit à manger doucement, comme tous les
+jours.
+
+Victor Lecoq semblait chez lui, causait de temps en temps avec Céleste,
+prenait l'enfant sur ses genoux et l'embrassait. Et Céleste lui
+redonnait de la nourriture, lui versait à boire, paraissait contente en
+lui parlant. Le père Amable les suivait d'un regard fixe sans entendre
+ce qu'ils disaient. Quand il eut fini de souper (et il n'avait guère
+mangé tant il se sentait le coeur retourné), il se leva, et au lieu de
+monter à son grenier comme tous les soirs il ouvrit la porte de la cour
+et sortit dans la campagne.
+
+Lorsqu'il fut parti, Céleste, un peu inquiète, demanda:
+
+--Qué qui fait?
+
+Victor, indifférent, répondit:
+
+--T'en éluge point. I rentrera ben quand i s'ra las.
+
+Alors elle fit le ménage, lava les assiettes, essuya la table, tandis
+que l'homme se déshabillait avec tranquillité. Puis il se glissa dans la
+couche obscure et profonde où elle avait dormi avec Césaire.
+
+La porte de la cour se rouvrit. Le père Amable reparut. Dès qu'il fut
+entré, il regarda de tous les côtés, avec des allures de vieux chien qui
+flaire. Il cherchait Victor Lecoq. Comme il ne le voyait point, il prit
+la chandelle sur la table et s'approcha de la niche sombre où son fils
+était mort. Dans le fond il aperçut l'homme allongé sous les draps et
+qui sommeillait déjà. Alors le sourd se retourna doucement, reposa la
+chandelle, et ressortit encore une fois dans la cour.
+
+Céleste avait fini de travailler, elle avait couché son fils, mis tout
+en place, et elle attendait, pour s'étendre à son tour aux côtés de
+Victor, que son beau-père fût revenu.
+
+Elle demeurait assise sur une chaise, les mains inertes, le regard
+vague.
+
+Comme il ne rentrait point, elle murmura avec ennui, avec humeur:
+
+--I nous f'ra brûler pour quatre sous de chandelle, ce vieux fainéant.
+
+Victor répondit du fond de son lit:
+
+--V'là plus d'une heure qu'il est dehors, faudrait voir s'il n' dort
+point sur l' banc d'vant la porte.
+
+Elle annonça: «J'y vas», se leva, prit la lumière et sortit en faisant
+un abat-jour de sa main pour distinguer dans la nuit.
+
+Elle ne vit rien devant la porte, rien sur le banc, rien sur le fumier,
+où le père avait coutume de s'asseoir au chaud quelquefois.
+
+Mais, comme elle allait rentrer, elle leva par hasard les yeux vers le
+grand pommier qui abritait l'entrée de la ferme, et elle aperçut tout à
+coup deux pieds, deux pieds d'homme qui pendaient à la hauteur de son
+visage.
+
+Elle poussa des cris terribles: «Victor! Victor! Victor!»
+
+Il accourut en chemise. Elle ne pouvait plus parler, et, tournant la
+tête pour ne pas voir, elle indiquait l'arbre de son bras tendu.
+
+Ne comprenant point, il prit la chandelle afin de distinguer, et il
+aperçut, au milieu des feuillages éclairés en dessous, le père Amable,
+pendu très haut par le cou au moyen d'un licol d'écurie.
+
+Une échelle restait appuyée contre le tronc du pommier.
+
+Victor courut chercher une serpe, grimpa dans l'arbre et coupa la corde.
+Mais le vieux était déjà froid, et il tirait la langue horriblement,
+avec une affreuse grimace.
+
+
+FIN
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+TABLE
+
+La petite Roque
+L'Épave
+L'Ermite
+Mademoiselle Perle
+Rosalie Prudent
+Sur les Chats
+Sauvée
+Madame Parisse
+Julie Romain
+Le père Amable
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+COLLECTION GRAND IN-18 JÉSUS A 3 FR. 50 LE VOL.
+
+ROMANS
+
+Pierre et Jean 1 vol.
+Fort comme la Mort 1 vol.
+Notre Coeur 1 vol.
+Une Vie 1 vol.
+Bel-Ami 1 vol.
+
+NOUVELLES
+
+Clair de Lune 1 vol.
+Le Horla 1 vol.
+La Main Gauche 1 vol.
+La Maison Tellier 1 vol.
+Monsieur Parent 1 vol.
+Les Soeurs Rondoli 1 vol.
+Mademoiselle FiFi 1 vol.
+Yvette 1 vol.
+Miss Harriet 1 vol.
+La Petite Roque 1 vol.
+
+VOYAGES
+
+La Vie Errante (avec une couverture illustrée par Riou) 1 vol.
+Au Soleil 1 vol.
+
+THÉATRE
+
+Musotte (en collaboration avec Jacques Normand) 1 vol.
+La Paix du Ménage 1 vol.
+
+_Editions de luxe_
+
+Des Vers. _Poésies_. Édition de luxe avec un portrait de l'auteur,
+gravé à l'eau-forte par Le Rat. I vol. in-16. Prix: 5 fr.
+
+Bel-Ami. Avec 103 illustrations de Ferdinand Bac. I vol.
+in-16. Prix 5 fr.
+
+Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
+pays, y compris la Suède et la Norvège.
+
+S'adresser, pour traiter, à M. Paul Ollendorff, Éditeur, 28 _bis_, rue
+de Richelieu, Paris.
+
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+*** END: FULL LICENSE ***
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