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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18353-8.txt b/18353-8.txt new file mode 100644 index 0000000..1cb4906 --- /dev/null +++ b/18353-8.txt @@ -0,0 +1,5746 @@ +The Project Gutenberg EBook of La petite roque, by Guy de Maupassant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La petite roque + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: May 8, 2006 [EBook #18353] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE ROQUE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + +GUY DE MAUPASSANT + +LA PETITE ROQUE + +Nouvelle Édition Revue + +PARIS + +PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR + +28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_ + +1896 + + + + +LA PETITE ROQUE + +I + + +Le piéton Médéric Rompel, que les gens du pays appelaient familièrement +Méderi, partit à l'heure ordinaire de la maison de poste de +Roüy-le-Tors. Ayant traversé la petite ville de son grand pas d'ancien +troupier, il coupa d'abord les prairies de Villaumes pour gagner le bord +de la Brindille, qui le conduisait, en suivant l'eau, au village de +Carvelin, où commençait sa distribution. + +Il allait vite, le long de l'étroite rivière qui moussait, grognait, +bouillonnait et filait dans son lit d'herbes, sous une voûte de saules. +Les grosses pierres, arrêtant le cours, avaient autour d'elles un +bourrelet d'eau, une sorte de cravate terminée en noeud d'écume. Par +places, c'étaient des cascades d'un pied, souvent invisibles, qui +faisaient, sous les feuilles, sous les lianes, sous un toit de verdure, +un gros bruit colère et doux; puis plus loin, les berges s'élargissant, +on rencontrait un petit lac paisible où nageaient des truites parmi +toute cette chevelure verte qui ondoie au fond des ruisseaux calmes. + +Médéric allait toujours, sans rien voir, et ne songeant qu'à ceci: «Ma +première lettre est pour la maison Poivron, puis j'en ai une pour M. +Renardet; faut donc que je traverse la futaie.» + +Sa blouse bleue serrée à la taille par une ceinture de cuir noir passait +d'un train rapide et régulier sur la haie verte des saules; et sa +canne, un fort bâton de houx, marchait à son côté du même mouvement que +ses jambes. + +Donc, il franchit la Brindille sur un pont fait d'un seul arbre, jeté +d'un bord à l'autre, ayant pour unique rampe une corde portée par deux +piquets enfoncés dans les berges. + +La futaie, appartenant à M. Renardet, maire de Carvelin, et le plus gros +propriétaire du lieu, était une sorte de bois d'arbres antiques, +énormes, droits comme des colonnes, et s'étendant, sur une demi-lieue de +longueur, sur la rive gauche du ruisseau qui servait de limite à cette +immense voûte de feuillage. Le long de l'eau, de grands arbustes avaient +poussé, chauffés par le soleil; mais sous la futaie, on ne trouvait rien +que de la mousse, de la mousse épaisse, douce et molle, qui répandait +dans l'air stagnant une odeur légère de moisi et de branches mortes. + +Médéric ralentit le pas, ôta son képi noir orné d'un galon rouge et +s'essuya le front, car il faisait déjà chaud dans les prairies, bien +qu'il ne fût pas encore huit heures du matin. + +Il venait de se recouvrir et de reprendre son pas accéléré quand il +aperçut, au pied d'un arbre, un couteau, un petit couteau d'enfant. +Comme il le ramassait, il découvrit encore un dé à coudre, puis un étui +à aiguilles deux pas plus loin. + +Ayant pris ces objets, il pensa: «Je vas les confier à M. le maire»; et +il se remit en route; mais il ouvrait l'oeil à présent, s'attendant +toujours à trouver autre chose. + +Soudain, il s'arrêta net, comme s'il se fût heurté contre une barre de +bois; car, à dix pas devant lui, gisait, étendu sur le dos, un corps +d'enfant, tout nu, sur la mousse. C'était une petite fille d'une +douzaine d'années. Elle avait les bras ouverts, les jambes écartées, la +face couverte d'un mouchoir. Un peu de sang maculait ses cuisses. + +Médéric se mit à avancer sur la pointe des pieds, comme s'il eût craint +de faire du bruit, redouté quelque danger; et il écarquillait les yeux. + +Qu'était-ce que cela? Elle dormait, sans doute? Puis il réfléchit qu'on +ne dort pas ainsi tout nu, à sept heures et demie du matin, sous des +arbres frais. Alors elle était morte; et il se trouvait en présence d'un +crime. A cette idée, un frisson froid lui courut dans les reins, bien +qu'il fût un ancien soldat. Et puis c'était chose si rare dans le pays, +un meurtre, et le meurtre d'une enfant encore, qu'il n'en pouvait croire +ses yeux. Mais elle ne portait aucune blessure, rien que ce sang figé +sur sa jambe. Comment donc l'avait-on tuée? + +Il s'était arrêté tout près d'elle; et il la regardait, appuyé sur son +bâton. Certes, il la connaissait, puisqu'il connaissait tous les +habitants de la contrée; mais ne pouvant voir son visage, il ne pouvait +deviner son nom. Il se pencha pour ôter le mouchoir qui lui couvrait la +face; puis s'arrêta, la main tendue, retenu par une réflexion. + +Avait-il le droit de déranger quelque chose à l'état du cadavre avant +les constatations de la justice? Il se figurait la justice comme une +espèce de général à qui rien n'échappe et qui attache autant +d'importance à un bouton perdu qu'à un coup de couteau dans le ventre. +Sous ce mouchoir, on trouverait peut-être une preuve capitale; c'était +une pièce à conviction, enfin, qui pouvait perdre de sa valeur, touchée +par une main maladroite. + +Alors, il se releva pour courir chez M. le maire; mais une autre pensée +le retint de nouveau. Si la fillette était encore vivante, par hasard, +il ne pouvait pas l'abandonner ainsi. Il se mit à genoux, tout +doucement, assez loin d'elle par prudence, et tendit la main vers son +pied. Il était froid, glacé, de ce froid terrible qui rend effrayante +la chair morte, et qui ne laisse plus de doute. Le facteur, à ce +toucher, sentit son coeur retourné, comme il le dit plus tard, et la +salive séchée dans sa bouche. Se relevant brusquement, il se mit à +courir sous la futaie vers la maison de M. Renardet. + +Il allait au pas gymnastique, son bâton sous le bras, les poings fermés, +la tête en avant; et son sac de cuir, plein de lettres et de journaux, +lui battait les reins en cadence. + +La demeure du maire se trouvait au bout du bois qui lui servait de parc +et trempait tout un coin de ses murailles dans un petit étang que +formait en cet endroit la Brindille. + +C'était une grande maison carrée, en pierre grise, très ancienne, qui +avait subi des sièges autrefois, et terminée par une tour énorme, haute +de vingt mètres, bâtie dans l'eau. + +Du haut de cette citadelle, on surveillait jadis tout le pays. On +l'appelait la tour du Renard, sans qu'on sût au juste pourquoi; et de +cette appellation sans doute était venu le nom de Renardet que portaient +les propriétaires de ce fief resté dans la même famille depuis plus de +deux cents ans, disait-on. Car les Renardet faisaient partie de cette +bourgeoisie presque noble qu'on rencontrait souvent dans les provinces +avant la Révolution. + +Le facteur entra d'un élan dans la cuisine où déjeunaient les +domestiques, et cria: «Monsieur le maire est-il levé? Faut que je li +parle sur l'heure.» On savait Médéric un homme de poids et d'autorité, +et on comprit aussitôt qu'une chose grave s'était passée. + +M. Renardet, prévenu, ordonna qu'on l'amenât. Le piéton, pâle et +essoufflé, son képi à la main, trouva le maire assis devant une longue +table couverte de papiers épars. + +C'était un gros et grand homme, lourd et rouge, fort comme un boeuf, et +très aimé dans le pays, bien que violent à l'excès. Agé à peu près de +quarante ans et veuf depuis six mois, il vivait sur ses terres en +gentilhomme des champs. Son tempérament fougueux lui avait souvent +attiré des affaires pénibles dont le tiraient toujours les magistrats de +Roüy-le-Tors, en amis indulgents et discrets. N'avait-il pas, un jour, +jeté du haut de son siège le conducteur de la diligence parce qu'il +avait failli écraser son chien d'arrêt Micmac? N'avait-il pas enfoncé +les côtes d'un garde-chasse qui verbalisait contre lui, parce qu'il +traversait, fusil au bras, une terre appartenant au voisin? N'avait-il +pas même pris au collet le sous-préfet qui s'arrêtait dans le village au +cours d'une tournée administrative qualifiée par M. Renardet de tournée +électorale; car il faisait de l'opposition au gouvernement par tradition +de famille. + +Le maire demanda: «Qu'y a-t-il donc, Médéric? + +--J'ai trouvé une p'tite fille morte sous vot' futaie.» + +Renardet se dressa, le visage couleur de brique: + +--«Vous dites.... Une petite fille? + +--«Oui, m'sieu, une p'tite fille, toute nue, sur le dos, avec du sang, +morte, bien morte!» + +Le maire jura: «Nom de Dieu; je parie que c'est la petite Roque. On +vient de me prévenir qu'elle n'était pas rentrée hier soir chez sa mère. +A quel endroit l'avez-vous découverte?» + +Le facteur expliqua la place, donna des détails, offrit d'y conduire le +maire. + +Mais Renardet devint brusque: «Non. Je n'ai pas besoin de vous. +Envoyez-moi tout de suite le garde champêtre, le secrétaire de la mairie +et le médecin, et continuez votre tournée. Vite, vite, allez, et +dites-leur de me rejoindre sous la futaie.» + +Le piéton, homme de consigne, obéit et se retira, furieux et désolé de +ne pas assister aux constatations. + +Le maire sortit à son tour, prit son chapeau, un grand chapeau mou, de +feutre gris, à bords très larges, et s'arrêta quelques secondes sur le +seuil de sa demeure. Devant lui s'étendait un vaste gazon où éclataient +trois grandes taches, rouge, bleue et blanche, trois larges corbeilles +de fleurs épanouies, l'une en face de la maison et les autres sur les +côtés. Plus loin, se dressaient jusqu'au ciel les premiers arbres de la +futaie, tandis qu'à gauche, par-dessus la Brindille élargie en étang, on +apercevait de longues prairies, tout un pays vert et plat, coupé par des +rigoles et des haies de saules pareils à des monstres, nains trapus, +toujours ébranchés, et portant sur un tronc énorme et court un plumeau +frémissant de branches minces. + +A droite, derrière les écuries, les remises, tous les bâtiments qui +dépendaient de la propriété, commençait le village, riche, peuplé +d'éleveurs de boeufs. + +Renardet descendit lentement les marches de son perron, et, tournant à +gauche, gagna le bord de l'eau qu'il suivit à pas lents, les mains +derrière le dos. Il allait, le front penché; et de temps en temps il +regardait autour de lui s'il n'apercevait point les personnes qu'il +avait envoyé quérir. + +Lorsqu'il fut arrivé sous les arbres, il s'arrêta, se découvrit et +s'essuya le front comme avait fait Médéric; car l'ardent soleil de +juillet tombait en pluie de feu sur la terre. Puis le maire se remit en +route, s'arrêta encore, revint sur ses pas. Soudain, se baissant, il +trempa son mouchoir dans le ruisseau qui glissait à ses pieds et +l'étendit sur sa tête, sous son chapeau. Des gouttes d'eau lui coulaient +le long des tempes, sur ses oreilles toujours violettes, sur son cou +puissant et rouge, et entraient, l'une après l'autre, sous le col blanc +de sa chemise. + +Comme personne n'apparaissait encore, il se mit à frapper du pied, puis +il appela: «Ohé! ohé!» + +Une voix répondit à droite: «Ohé! ohé!» + +Et le médecin apparut sous les arbres. C'était un petit homme maigre, +ancien chirurgien militaire, qui passait pour très capable aux environs. +Il boitait, ayant été blessé au service, et s'aidait d'une canne pour +marcher. + +Puis on aperçut le garde champêtre et le secrétaire de la mairie, qui, +prévenus en même temps, arrivaient ensemble. Ils avaient des figures +effarées et accouraient en soufflant, marchant et trottant tour à tour +pour se hâter, et agitant si fort leurs bras qu'ils semblaient accomplir +avec eux plus de besogne qu'avec leurs jambes. + +Renardet dit au médecin: «Vous savez de quoi il s'agit?» + +--Oui, un enfant mort trouvé dans le bois par Médéric. + +--C'est bien. Allons. + +Ils se mirent à marcher côte à côte, et suivis des deux hommes. Leurs +pas, sur la mousse, ne faisaient aucun bruit; leurs yeux cherchaient, +là-bas, devant eux. + +Le docteur Labarbe tendit le bras tout à coup: «Tenez, le voilà!» + +Très loin, sous les arbres, on apercevait quelque chose de clair. S'ils +n'avaient point su ce que c'était, ils ne l'auraient pas deviné. Cela +semblait luisant et si blanc qu'on l'eût pris pour un linge tombé; car +un rayon de soleil glissé entre les branches illuminait la chair pâle +d'une grande raie oblique à travers le ventre. En approchant, ils +distinguaient peu à peu la forme, la tête voilée, tournée vers l'eau et +les deux bras écartés comme par un crucifiement. + +--J'ai rudement chaud, dit le maire. + +Et, se baissant vers la Brindille, il y trempa de nouveau son mouchoir +qu'il replaça encore sur son front. + +Le médecin hâtait le pas, intéressé par la découverte. Dès qu'il fut +auprès du cadavre, il se pencha pour l'examiner, sans y toucher. Il +avait mis un pince-nez comme lorsqu'on regarde un objet curieux, et +tournait autour tout doucement. + +Il dit sans se redresser: «Viol et assassinat que nous allons constater +tout à l'heure. Cette fillette est d'ailleurs presque une femme, voyez +sa gorge.» + +Les deux seins, assez forts déjà, s'affaissaient sur la poitrine, +amollis par la mort. + +Le médecin ôta légèrement le mouchoir qui couvrait la face. Elle apparut +noire, affreuse, la langue sortie, les yeux saillants. Il reprit: +«Parbleu, on l'a étranglée une fois l'affaire faite.» + +Il palpait le cou: «Étranglée avec les mains, sans laisser d'ailleurs +aucune trace particulière, ni marque d'ongle ni empreinte de doigt. +Très bien. C'est la petite Roque, en effet.» + +Il replaça délicatement le mouchoir: «Je n'ai rien à faire; elle est +morte depuis douze heures au moins. Il faut prévenir le parquet.» + +Renardet, debout, les mains derrière le dos, regardait d'un oeil fixe le +petit corps étalé sur l'herbe. Il murmura: «Quel misérable! Il faudrait +retrouver les vêtements.» + +Le médecin tâtait les mains, les bras, les jambes. Il dit: «Elle venait +sans doute de prendre un bain. Ils doivent être au bord de l'eau.» + +Le maire ordonna: «Toi, Principe (c'était le secrétaire de la mairie), +tu vas me chercher ces hardes-là le long du ruisseau. Toi, Maxime +(c'était le garde champêtre), tu vas courir à Roüy-le-Tors et me ramener +le juge d'instruction avec la gendarmerie. Il faut qu'ils soient ici +dans une heure. Tu entends.» + +Les deux hommes s'éloignèrent vivement; et Renardet dit au docteur: +«Quel gredin a bien pu faire un pareil coup dans ce pays-ci?» + +Le médecin murmura: «Qui sait? Tout le monde est capable de ça. Tout le +monde en particulier et personne en général. N'importe, ça doit être +quelque rôdeur, quelque ouvrier sans travail. Depuis que nous sommes en +République, on ne rencontre que ça sur les routes.» + +Tous deux étaient bonapartistes. + +Le maire reprit: «Oui, ça ne peut être qu'un étranger, un passant, un +vagabond sans feu ni lieu...» + +Le médecin ajouta avec une apparence de sourire: «Et sans femme. N'ayant +ni bon souper ni bon gîte, il s'est procuré le reste. On ne sait pas ce +qu'il y a d'hommes sur la terre capables d'un forfait à un moment +donné. Saviez-vous que cette petite avait disparu?» + +Et du bout de sa canne, il touchait l'un après l'autre les doigts roidis +de la morte, appuyant dessus comme sur les touches d'un piano. + +--Oui. La mère est venue me chercher hier, vers neuf heures du soir, +l'enfant n'étant pas rentrée à sept heures pour souper. Nous l'avons +appelée jusqu'à minuit sur les routes; mais nous n'avons point pensé à +la futaie. Il fallait le jour, du reste, pour opérer des recherches +vraiment utiles. + +--Voulez-vous un cigare? dit le médecin. + +--Merci, je n'ai pas envie de fumer. Ça me fait quelque chose de voir +ça. + +Ils restaient debout tous les deux en face de ce frêle corps +d'adolescente, si pâle, sur la mousse sombre. Une grosse mouche à ventre +bleu qui se promenait le long d'une cuisse, s'arrêta sur les taches de +sang, repartit, remontant toujours, parcourant le flanc de sa marche +vive et saccadée, grimpa sur un sein, puis redescendit pour explorer +l'autre, cherchant quelque chose à boire sur cette morte. Les deux +hommes regardaient ce point noir errant. + +Le médecin dit: «Comme c'est joli, une mouche sur la peau. Les dames du +dernier siècle avaient bien raison de s'en coller sur la figure. +Pourquoi a-t-on perdu cet usage-là?» + +Le maire semblait ne point l'entendre, perdu dans ses réflexions. + +Mais, tout d'un coup, il se retourna, car un bruit l'avait surpris; une +femme en bonnet et en tablier bleu accourait sous les arbres. C'était la +mère, la Roque. Dès qu'elle aperçut Renardet, elle se mit à hurler: «Ma +p'tite, ous qu'est ma p'tite?» tellement affolée qu'elle ne regardait +point par terre. Elle la vit tout à coup, s'arrêta net, joignit les +mains et leva ses deux bras en poussant une clameur aiguë et +déchirante, une clameur de bête mutilée. + +Puis elle s'élança vers le corps, tomba à genoux, et enleva, comme si +elle l'eût arraché, le mouchoir qui couvrait la face. Quand elle vit +cette figure affreuse, noire et convulsée, elle se redressa d'une +secousse, puis s'abattit le visage contre terre, en jetant dans +l'épaisseur de la mousse des cris affreux et continus. + +Son grand corps maigre sur qui ses vêtements collaient, secoué de +convulsions, palpitait. On voyait ses chevilles osseuses et ses mollets +secs enveloppés de gros bas bleus frissonner horriblement; et elle +creusait le sol de ses doigts crochus comme pour y faire un trou et s'y +cacher. + +Le médecin, ému, murmura: «Pauvre vieille!» Renardet eut dans le ventre +un bruit singulier; puis il poussa une sorte d'éternuement bruyant qui +lui sortait en même temps par le nez et par la bouche; et, tirant son +mouchoir de sa poche, il se mit à pleurer dedans, toussant, sanglotant +et se mouchant avec bruit. Il balbutiait: «Cré... cré... cré... cré nom +de Dieu de cochon qui a fait ça.... Je... je... voudrais le voir +guillotiner...» + +Mais Principe reparut, l'air désolé et les mains vides. Il murmura: «Je +ne trouve rien, m'sieu le maire, rien de rien nulle part.» + +L'autre, effaré, répondit d'une voix grasse, noyée dans les larmes: +«Qu'est-ce que tu ne trouves pas? + +--Les hardes de la petite. + +--Eh bien... eh bien... cherche encore... et... et... trouve-les... +ou... tu auras affaire à moi. + +L'homme, sachant qu'on ne résistait pas au maire, repartit d'un pas +découragé en jetant sur le cadavre un coup d'oeil oblique et craintif. + +Des voix lointaines s'élevaient sous les arbres, une rumeur confuse, le +bruit d'une foule qui approchait; car Médéric, dans sa tournée, avait +semé la nouvelle de porte en porte. Les gens du pays, stupéfaits +d'abord, avaient causé de ça dans la rue, d'un seuil à l'autre; puis ils +s'étaient réunis; ils avaient jasé, discuté, commenté l'événement +pendant quelques minutes; et maintenant ils s'en venaient pour voir. + +Ils arrivaient par groupes, un peu hésitants et inquiets, par crainte de +la première émotion. Quand ils aperçurent le corps, ils s'arrêtèrent, +n'osant plus avancer et parlant bas. Puis ils s'enhardirent, firent +quelques pas, s'arrêtèrent encore, avancèrent de nouveau, et ils +formèrent bientôt autour de la morte, de sa mère, du médecin et de +Renardet, un cercle épais, agité et bruyant qui se resserrait sous les +poussées subites des derniers venus. Bientôt ils touchèrent le cadavre. +Quelques-uns même se baissèrent pour le palper. Le médecin les écarta. +Mais le maire, sortant brusquement de sa torpeur, devint furieux, et, +saisissant la canne du docteur Labarbe, il se jeta sur ses administrés +en balbutiant: «Foutez-moi le camp... foutez-moi le camp... tas de +brutes... foutez-moi le camp....» En une seconde le cordon de curieux +s'élargit de deux cents mètres. + +La Roque s'était relevée, retournée, assise, et elle pleurait maintenant +dans ses mains jointes sur sa face. + +Dans la foule, on discutait la chose; et des yeux avides de garçons +fouillaient ce jeune corps découvert. Renardet s'en aperçut, et, +enlevant brusquement sa veste de toile, il la jeta sur la fillette qui +disparut tout entière sous le vaste vêtement. + +Les curieux se rapprochaient doucement; la futaie s'emplissait de monde; +une rumeur continue de voix montait sous le feuillage touffu des grands +arbres. + +Le maire, en manches de chemise, restait debout, sa canne à la main, +dans une attitude de combat. Il semblait exaspéré par cette curiosité du +peuple et répétait: «Si un de vous approche, je lui casse la tête comme +à un chien.» + +Les paysans avaient grand'peur de lui; ils se tinrent au large. Le +docteur Labarbe, qui fumait, s'assit à côté de la Roque, et il lui +parla, cherchant à la distraire. La vieille femme aussitôt ôta ses mains +de son visage et elle répondit avec un flux de mots larmoyants, vidant +sa douleur dans l'abondance de sa parole. Elle raconta toute sa vie, son +mariage, la mort de son homme, piqueur de boeufs, tué d'un coup de +corne, l'enfance de sa fille, son existence misérable de veuve sans +ressources avec la petite. Elle n'avait que ça, sa petite Louise; et on +l'avait tuée; on l'avait tuée dans ce bois. Tout d'un coup, elle voulut +la revoir, et, se traînant sur les genoux jusqu'au cadavre, elle souleva +par un coin le vêtement qui le couvrait; puis elle le laissa retomber +et se remit à hurler. La foule se taisait, regardant avidement tous les +gestes de la mère. + +Mais, soudain, un grand remous eut lieu; on cria: «Les gendarmes, les +gendarmes!» + +Deux gendarmes apparaissaient au loin, arrivant au grand trot, escortant +leur capitaine et un petit monsieur à favoris roux, qui dansait comme un +singe sur une haute jument blanche. + +Le garde champêtre avait justement trouvé M. Putoin, le juge +d'instruction, au moment où il enfourchait son cheval pour faire sa +promenade de tous les jours, car il posait pour le beau cavalier, à la +grande joie des officiers. + +Il mit pied à terre avec le capitaine, et serra les mains du maire et du +docteur, en jetant un regard de fouine sur la veste de toile que +gonflait le corps couché dessous. + +Quand il fut bien au courant des faits, il fit d'abord écarter le public +que les gendarmes chassèrent de la futaie, mais qui reparut bientôt dans +la prairie, et forma haie, une grande haie de têtes excitées et +remuantes tout le long de la Brindille, de l'autre côté du ruisseau. + +Le médecin, à son tour, donna des explications que Renardet écrivait au +crayon sur son agenda. Toutes les constatations furent faites, +enregistrées et commentées sans amener aucune découverte. Maxime aussi +était revenu sans avoir trouvé trace des vêtements. + +Cette disparition surprenait tout le monde, personne ne pouvant +l'expliquer que par un vol; et, comme ces guenilles ne valaient pas +vingt sous, ce vol même était inadmissible. + +Le juge d'instruction, le maire, le capitaine et le docteur s'étaient +mis eux-mêmes à chercher deux par deux, écartant les moindres branches +le long de l'eau. + +Renardet disait au juge: «Comment se fait-il que ce misérable ait caché +ou emporté les hardes et ait laissé ainsi le corps en plein air, en +pleine vue?» + +L'autre, sournois et perspicace, répondit: «Hé! hé!» Une ruse peut-être? +Ce crime a été commis ou par une brute ou par un madré coquin. Dans tous +les cas, nous arriverons bien à le découvrir.» + +Un roulement de voiture leur fit tourner la tête. C'étaient le +substitut, le médecin et le greffier du tribunal qui arrivaient à leur +tour. On recommença les recherches tout en causant avec animation. + +Renardet dit tout à coup: «Savez-vous que je vous garde à déjeuner?» + +Tout le monde accepta avec des sourires, et le juge d'instruction, +trouvant qu'on s'était assez occupé, pour ce jour-là, de la petite +Roque, se tourna vers le maire: + +--Je peux faire porter chez vous le corps, n'est-ce pas? Vous avez bien +une chambre pour me le garder jusqu'à ce soir. + +L'autre se troubla, balbutiant: «Oui, non... non.... A vrai dire, j'aime +mieux qu'il n'entre pas chez moi... à cause... à cause de mes +domestiques... qui... qui parlent déjà de revenants dans... dans ma +tour, dans la tour du Renard.... Vous savez.... Je ne pourrais plus en +garder un seul.... Non.... J'aime mieux ne pas l'avoir chez moi.» + +Le magistrat se mit à sourire: «Bon.... Je vais le faire emporter tout +de suite à Roüy, pour l'examen légal.» Et se tournant vers le substitut: +«Je peux me servir de votre voiture, n'est-ce pas? + +--Oui, parfaitement.» + +Tout le monde revint vers le cadavre. La Roque maintenant, assise à côté +de sa fille, lui tenait la main, et elle regardait devant elle, d'un +oeil vague et hébété. + +Les deux médecins essayèrent de l'emmener pour qu'elle ne vît pas +enlever la petite; mais elle comprit tout de suite ce qu'on allait +faire, et, se jetant sur le corps, elle le saisit à pleins bras. Couchée +dessus elle criait: «Vous ne l'aurez pas, c'est à moi, c'est à moi à +c't'heure. On me l'a tuée; j' veux la garder, vous l'aurez pas!» + +Tous les hommes, troublés et indécis, restaient debout autour d'elle. +Renardet se mit à genoux pour lui parler: «Écoutez, la Roque, il le +faut, pour savoir celui qui l'a tuée; sans ça on ne saurait pas; il faut +bien qu'on le cherche pour le punir. On vous la rendra quand on l'aura +trouvé, je vous le promets.» + +Cette raison ébranla la femme et une haine s'éveillant dans son regard +affolé: «Alors on le prendra? dit-elle.» + +--Oui, je vous le promets. + +Elle se releva, décidée à laisser faire ces gens; mais le capitaine +ayant murmuré: «C'est surprenant qu'on ne retrouve pas ses vêtements», +une idée nouvelle qu'elle n'avait pas encore eue, entra brusquement dans +sa tête de paysanne et elle demanda: + +--«Ous qu'é sont ses hardes; c'est à mé. Je les veux. Ous qu'on les a +mises?» + +On lui expliqua comment elles demeuraient introuvables; alors elle les +réclama avec une obstination désespérée, pleurant et gémissant: «C'est à +mé, je les veux; ous qu'é sont, je les veux?» + +Plus on tentait de la calmer, plus elle sanglotait, s'obstinait. Elle ne +demandait plus le corps, elle voulait les vêtements, les vêtements de sa +fille, autant peut-être par inconsciente cupidité de misérable pour qui +une pièce d'argent représente une fortune, que par tendresse maternelle. + +Et quand le petit corps, roulé en des couvertures qu'on était allé +chercher chez Renardet, disparut dans la voiture, la vieille, debout +sous les arbres, soutenue par le maire et le capitaine, criait: «J'ai +pu rien, pu rien, pu rien au monde, pu rien, pas seulement son p'tit +bonnet, son p'tit bonnet; j'ai pu rien, pu rien, pas seulement son p'tit +bonnet.» + +Le curé venait d'arriver; un tout jeune prêtre déjà gras. Il se chargea +d'emmener la Roque, et ils s'en allèrent ensemble vers le village. La +douleur de la mère s'atténuait sous la parole sucrée de +l'ecclésiastique, qui lui promettait mille compensations. Mais elle +répétait sans cesse: «Si j'avais seulement son p'tit bonnet...» +s'obstinant à cette idée qui dominait à présent toutes les autres. + +Renardet cria de loin: «Vous déjeunez avec nous, monsieur l'abbé. Dans +une heure.» + +Le prêtre tourna la tête et répondit: «Volontiers, monsieur le maire. Je +serai chez vous à midi.» + +Et tout le monde se dirigea vers la maison dont on apercevait à travers +les branches la façade grise et la grande tour plantée au bord de la +Brindille. + +Le repas dura longtemps; on parlait du crime. Tout le monde se trouva du +même avis; il avait été accompli par quelque rôdeur, passant là par +hasard, pendant que la petite prenait un bain. + +Puis les magistrats retournèrent à Roüy, en annonçant qu'ils +reviendraient le lendemain de bonne heure; le médecin et le curé +rentrèrent chez eux, tandis que Renardet, après une longue promenade par +les prairies, s'en revint sous la futaie où il se promena jusqu'à la +nuit, à pas lents, les mains derrière le dos. + +Il se coucha de fort bonne heure et il dormait encore le lendemain quand +le juge d'instruction pénétra dans sa chambre. Il se frottait les mains; +il avait l'air content; il dit: + +--«Ah! ah! vous dormez encore! Eh! bien, mon cher, nous avons du +nouveau ce matin.» + +Le maire s'était assis sur son lit. + +--Quoi donc? + +--Oh! quelque chose de singulier. Vous vous rappelez bien comme la mère +réclamait, hier, un souvenir de sa fille, son petit bonnet surtout. Eh +bien, en ouvrant sa porte, ce matin, elle a trouvé, sur le seuil, les +deux petits sabots de l'enfant. Cela prouve que le crime a été commis +par quelqu'un du pays, par quelqu'un qui a eu pitié d'elle. Voilà en +outre le facteur Médéric qui m'apporte le dé, le couteau et l'étui à +aiguilles de la morte. Donc l'homme, en emportant les vêtements pour les +cacher, a laissé tomber les objets contenus dans la poche. Pour moi, +j'attache surtout de l'importance au fait des sabots, qui indique une +certaine culture morale et une faculté d'attendrissement chez +l'assassin. Nous allons donc, si vous le voulez bien, passer en revue +ensemble les principaux habitants de votre pays. + +Le maire s'était levé. Il sonna afin qu'on lui apportât de l'eau chaude +pour sa barbe. Il disait: «Volontiers; mais ce sera assez long, et nous +pouvons commencer tout de suite.» + +M. Putoin s'était assis à cheval sur une chaise, continuant ainsi, même +dans les appartements, sa manie d'équitation. + +Renardet, à présent, se couvrait le menton de mousse blanche en se +regardant dans la glace; puis il aiguisa son rasoir sur le cuir et il +reprit: «Le principal habitant de Carvelin s'appelle Joseph Renardet, +maire, riche propriétaire, homme bourru qui bat les gardes et les +cochers...» + +Le juge d'instruction se mit à rire: «Cela suffit; passons au +suivant.... + +--Le second en importance est M. Pelledent, adjoint, éleveur de boeufs, +également riche propriétaire, paysan madré, très sournois, très retors +en toute question d'argent, mais incapable, à mon avis, d'avoir commis +un tel forfait. + +M. Putoin dit: «Passons.» + +Alors, tout en se rasant et se lavant, Renardet continua l'inspection +morale de tous les habitants de Carvelin. Après deux heures de +discussion, leurs soupçons s'étaient arrêtés sur trois individus assez +suspects: un braconnier nommé Cavalle, un pêcheur de truites et +d'écrevisses nommé Paquet, et un piqueur de boeufs nommé Clovis. + + +II + +Les recherches durèrent tout l'été; on ne découvrit pas le criminel. +Ceux qu'on soupçonna et qu'on arrêta prouvèrent facilement leur +innocence, et le parquet dut renoncer à la poursuite du coupable. + +Mais cet assassinat semblait avoir ému le pays entier d'une façon +singulière. Il était resté aux âmes des habitants une inquiétude, une +vague peur, une sensation d'effroi mystérieux, venue non seulement de +l'impossibilité de découvrir aucune trace, mais aussi et surtout de +cette étrange trouvaille des sabots devant la porte de la Roque, le +lendemain. La certitude que le meurtrier avait assisté aux +constatations, qu'il vivait encore dans le village, sans doute, hantait +les esprits, les obsédait, paraissait planer sur le pays comme une +incessante menace. + +La futaie, d'ailleurs, était devenue un endroit redouté, évité, qu'on +croyait hanté. Autrefois, les habitants venaient s'y promener chaque +dimanche dans l'après-midi. Ils s'asseyaient sur la mousse au pied des +grands arbres énormes, ou bien s'en allaient le long de l'eau en +guettant les truites qui filaient sous les herbes. Les garçons jouaient +aux boules, aux quilles, au bouchon, à la balle, en certaines places où +ils avaient découvert, aplani et battu le sol; et les filles, par rangs +de quatre ou cinq, se promenaient en se tenant par le bras, piaillant de +leurs voix criardes des romances qui grattaient l'oreille, dont les +notes fausses troublaient l'air tranquille et agaçaient les nerfs des +dents ainsi que des gouttes de vinaigre. Maintenant personne n'allait +plus sous la voûte épaisse et haute, comme si on se fût attendu à y +trouver toujours quelque cadavre couché. + +L'automne vint, les feuilles tombèrent. Elles tombaient jour et nuit, +descendaient en tournoyant, rondes et légères, le long des grands +arbres; et on commençait à voir le ciel à travers les branches. +Quelquefois, quand un coup de vent passait sur les cimes, la pluie lente +et continue s'épaississait brusquement, devenait une averse vaguement +bruissante qui couvrait la mousse d'un épais tapis jaune, criant un peu +sous les pas. Et le murmure presque insaisissable, le murmure flottant, +incessant, doux et triste de cette chute, semblait une plainte, et ces +feuilles tombant toujours, semblaient des larmes, de grandes larmes +versées par les grands arbres tristes qui pleuraient jour et nuit sur la +fin de l'année, sur la fin des aurores tièdes et des doux crépuscules, +sur la fin des brises chaudes et des clairs soleils, et aussi peut-être +sur le crime qu'ils avaient vu commettre sous leur ombre, sur l'enfant +violée et tuée à leur pied. Ils pleuraient dans le silence du bois +désert et vide, du bois abandonné et redouté, où devait errer, seule, +l'âme, la petite âme de la petite morte. + +La Brindille, grossie par les orages, coulait plus vite, jaune et colère +entre ses berges sèches, entre deux haies de saules maigres et nus. + +Et voilà que Renardet, tout à coup, revint se promener sous la futaie. +Chaque jour, à la nuit tombante, il sortait de sa maison, descendait à +pas lents son perron, et s'en allait sous les arbres d'un air songeur, +les mains dans ses poches. Il marchait longtemps sur la mousse humide et +molle, tandis qu'une légion de corbeaux, accourus de tous les voisinages +pour coucher dans les grandes cimes, se déroulait à travers l'espace, à +la façon d'un immense voile de deuil flottant au vent, en poussant des +clameurs violentes et sinistres. + +Quelquefois, ils se posaient, criblant de taches noires les branches +emmêlées sur le ciel rouge, sur le ciel sanglant des crépuscules +d'automne. Puis, tout à coup, ils repartaient en croassant affreusement +et en déployant de nouveau au-dessus du bois le long feston sombre de +leur vol. + +Ils s'abattaient enfin sur les faîtes les plus hauts et cessaient peu à +peu leurs rumeurs, tandis que la nuit grandissante mêlait leurs plumes +noires au noir de l'espace. + +Renardet errait encore au pied des arbres, lentement; puis, quand les +ténèbres opaques ne lui permettaient plus de marcher, il rentrait, +tombait comme une masse dans son fauteuil, devant la cheminée claire, en +tendant au foyer ses pieds humides qui fumaient longtemps contre la +flamme. + +Or, un matin, une grande nouvelle courut dans le pays: le maire faisait +abattre sa futaie. + +Vingt bûcherons travaillaient déjà. Ils avaient commencé par le coin le +plus proche de la maison, et ils allaient vite en présence du maître. + +D'abord, les ébrancheurs grimpaient le long du tronc. + +Liés à lui par un collier de corde, ils l'enlacent d'abord de leurs +bras, puis, levant une jambe, ils le frappent fortement d'un coup de +pointe d'acier fixée à leur semelle. La pointe entre dans le bois, y +reste enfoncée, et l'homme s'élève dessus comme sur une marche pour +frapper de l'autre pied avec l'autre pointe sur laquelle il se +soutiendra de nouveau en recommençant avec la première. + +Et, à chaque montée, il porte plus haut le collier de corde qui +l'attache à l'arbre; sur ses reins, pend et brille la hachette d'acier. +Il grimpe toujours doucement comme une bête parasite attaquant un géant, +il monte lourdement le long de l'immense colonne, l'embrassant et +l'éperonnant pour aller le décapiter. + +Dès qu'il arrive aux premières branches, il s'arrête, détache de son +flanc la serpe aiguë et il frappe. Il frappe avec lenteur, avec méthode, +entaillant le membre tout près du tronc; et, soudain, la branche craque, +fléchit, s'incline, s'arrache et s'abat en frôlant dans sa chute les +arbres voisins. Puis elle s'écrase sur le sol avec un grand bruit de +bois brisé, et toutes ses menues branchettes palpitent longtemps. + +Le sol se couvrait de débris que d'autres hommes taillaient à leur tour, +liaient en fagots et empilaient en tas, tandis que les arbres restés +encore debout semblaient des poteaux démesurés, des pieux gigantesques +amputés et rasés par l'acier tranchant des serpes. + +Et, quand l'ébrancheur avait fini sa besogne, il laissait au sommet du +fût droit et mince le collier de corde qu'il y avait porté, il +redescendait ensuite à coups d'éperon le long du tronc découronné que +les bûcherons alors attaquaient par la base en frappant à grands coups +qui retentissaient dans tout le reste de la futaie. + +Quand la blessure du pied semblait assez profonde, quelques hommes +tiraient, en poussant un cri cadencé, sur la corde fixée au sommet, et +l'immense mât soudain craquait et tombait sur le sol avec le bruit sourd +et la secousse d'un coup de canon lointain. + +Et le bois diminuait chaque jour, perdant ses arbres abattus comme une +armée perd ses soldats. + +Renardet ne s'en allait plus; il restait là du matin au soir, +contemplant, immobile et les mains derrière le dos, la mort lente de sa +futaie. Quand un arbre était tombé, il posait le pied dessus, ainsi que +sur un cadavre. Puis il levait les yeux sur le suivant avec une sorte +d'impatience secrète et calme, comme s'il eût attendu, espéré, quelque +chose à la fin de ce massacre. + +Cependant, on approchait du lieu où la petite Roque avait été trouvée. +On y parvint enfin, un soir, à l'heure du crépuscule. + +Comme il faisait sombre, le ciel étant couvert, les bûcherons voulurent +arrêter leur travail, remettant au lendemain la chute d'un hêtre énorme, +mais le maître s'y opposa, et exigea qu'à l'heure même on ébranchât et +abattît ce colosse qui avait ombragé le crime. + +Quand l'ébrancheur l'eut mis à nu, eut terminé sa toilette de condamné, +quand les bûcherons en eurent sapé la base, cinq hommes commencèrent à +tirer sur la corde attachée au faîte. + +L'arbre résista; son tronc puissant, bien qu'entaillé jusqu'au milieu, +était rigide comme du fer. Les ouvriers, tous ensemble, avec une sorte +de saut régulier, tendaient la corde en se couchant jusqu'à terre, et +ils poussaient un cri de gorge essoufflé qui montrait et réglait leur +effort. + +Deux bûcherons, debout contre le géant, demeuraient la hache au poing, +pareils à deux bourreaux prêts à frapper encore, et Renardet, immobile, +la main sur l'écorce, attendait la chute avec une émotion inquiète et +nerveuse. + +Un des hommes lui dit: «Vous êtes trop près, monsieur le maire; quand il +tombera, ça pourrait vous blesser.» + +Il ne répondit pas et ne recula point; il semblait prêt à saisir +lui-même à pleins bras le hêtre pour le terrasser comme un lutteur. + +Ce fut tout à coup, dans le pied de la haute colonne de bois, un +déchirement qui sembla courir jusqu'au sommet comme une secousse +douloureuse; et elle s'inclina un peu, prête à tomber, mais résistant +encore. Les hommes, excités, roidirent leurs bras, donnèrent un effort +plus grand; et comme l'arbre, brisé, croulait, soudain Renardet fit un +pas en avant, puis s'arrêta, les épaules soulevées pour recevoir le choc +irrésistible, le choc mortel qui l'écraserait sur le sol. + +Mais le hêtre, ayant un peu dévié, lui frôla seulement les reins, le +jetant sur la face à cinq mètres de là. + +Les ouvriers s'élancèrent pour le relever; il s'était déjà soulevé +lui-même sur les genoux, étourdi, les yeux égarés, et passant la main +sur son front, comme s'il se réveillait d'un accès de folie. + +Quand il se fut remis sur ses pieds, les hommes, surpris, +l'interrogèrent, ne comprenant point ce qu'il avait fait. Il répondit, +en balbutiant, qu'il avait eu un moment d'égarement, ou, plutôt, une +seconde de retour à l'enfance, qu'il s'était imaginé avoir le temps de +passer sous l'arbre, comme les gamins passent en courant devant les +voitures au trot, qu'il avait joué au danger, que, depuis huit jours, il +sentait cette envie grandir en lui, en se demandant, chaque fois qu'un +arbre craquait pour tomber, si on pourrait passer dessous sans être +touché. C'était une bêtise, il l'avouait; mais tout le monde a de ces +minutes d'insanité et de ces tentations d'une stupidité puérile. + +Il s'expliquait lentement, cherchant ses mots, la voix sourde; puis il +s'en alla en disant: «A demain, mes amis, à demain.» + +Dès qu'il fut rentré dans sa chambre, il s'assit devant sa table, que sa +lampe, coiffée d'un abat-jour, éclairait vivement, et, prenant son front +entre ses mains, il se mit à pleurer. + +Il pleura longtemps, puis s'essuya les yeux, releva la tête et regarda +sa pendule. Il n'était pas encore six heures. Il pensa: «J'ai le temps +avant le dîner», et il alla fermer sa porte à clef. Il revint alors +s'asseoir devant sa table; il fit sortir le tiroir du milieu, prit +dedans un revolver et le posa sur ses papiers, en pleine clarté. L'acier +de l'arme luisait, jetait des reflets pareils à des flammes. + +Renardet le contempla quelque temps avec l'oeil trouble d'un homme ivre; +puis il se leva et se mit à marcher. + +Il allait d'un bout à l'autre de l'appartement, et de temps en temps +s'arrêtait pour repartir aussitôt. Soudain, il ouvrit la porte de son +cabinet de toilette, trempa une serviette dans la cruche à eau et se +mouilla le front, comme il avait fait le matin du crime. Puis il se +remit à marcher. Chaque fois qu'il passait devant sa table, l'arme +brillante attirait son regard, sollicitait sa main; mais il guettait la +pendule et pensait: «J'ai encore le temps.» + +La demie de six heures sonna. Il prit alors le revolver, ouvrit la +bouche toute grande avec une affreuse grimace, et enfonça le canon +dedans comme s'il eût voulu l'avaler. Il resta ainsi quelques secondes, +immobile, le doigt sur la gâchette, puis, brusquement secoué par un +frisson d'horreur, il cracha le pistolet sur le tapis. + +Et il retomba sur son fauteuil en sanglotant: «Je ne peux pas. Je n'ose +pas! Mon Dieu! Mon Dieu! Comment faire pour avoir le courage de me +tuer!» + +On frappait à la porte; il se dressa, affolé. Un domestique disait: «Le +dîner de monsieur est prêt.» Il répondit: «C'est bien. Je descends.» + +Alors il ramassa l'arme, l'enferma de nouveau dans le tiroir, puis se +regarda dans la glace de la cheminée pour voir si son visage ne lui +semblait pas trop convulsé. Il était rouge, comme toujours, un peu plus +rouge peut-être. Voilà tout. Il descendit et se mit à table. + +Il mangea lentement, en homme qui veut faire traîner le repas, qui ne +veut point se retrouver seul avec lui-même. Puis il fuma plusieurs pipes +dans la salle pendant qu'on desservait. Puis il remonta dans sa chambre. + +Dès qu'il s'y fut enfermé, il regarda sous son lit, ouvrit toutes ses +armoires, explora tous les coins, fouilla tous les meubles. Il alluma +ensuite les bougies de sa cheminée, et, tournant plusieurs fois sur +lui-même, parcourut de l'oeil tout l'appartement avec une angoisse +d'épouvante qui lui crispait la face, car il savait bien qu'il allait la +voir, comme toutes les nuits, la petite Roque, la petite fille qu'il +avait violée, puis étranglée. + +Toutes les nuits, l'odieuse vision recommençait. C'était d'abord dans +ses oreilles une sorte de ronflement comme le bruit d'une machine à +battre ou le passage lointain d'un train sur un pont. Il commençait +alors à haleter, à étouffer, et il lui fallait déboutonner son col de +chemise et sa ceinture. Il marchait pour faire circuler le sang, il +essayait de lire, il essayait de chanter; c'était en vain; sa pensée, +malgré lui, retournait au jour du meurtre, et le lui faisait recommencer +dans ses détails les plus secrets, avec toutes ses émotions les plus +violentes de la première minute à la dernière. + +Il avait senti, en se levant, ce matin-là, le matin de l'horrible jour, +un peu d'étourdissement et de migraine qu'il attribuait à la chaleur, de +sorte qu'il était resté dans sa chambre jusqu'à l'appel du déjeuner. +Après le repas, il avait fait la sieste; puis il était sorti vers la fin +de l'après-midi pour respirer la brise fraîche et calmante sous les +arbres de sa futaie. + +Mais, dès qu'il fut dehors, l'air lourd et brûlant de la plaine +l'oppressa davantage. Le soleil, encore haut dans le ciel, versait sur +la terre calcinée, sèche et assoiffée, des flots de lumière ardente. +Aucun souffle de vent ne remuait les feuilles. Toutes les bêtes, les +oiseaux, les sauterelles elles-mêmes se taisaient. Renardet gagna les +grands arbres et se mit à marcher sur la mousse où la Brindille +évaporait un peu de fraîcheur sous l'immense toiture de branches. Mais +il se sentait mal à l'aise. Il lui semblait qu'une main inconnue, +invisible, lui serrait le cou; et il ne songeait presque à rien, ayant +d'ordinaire peu d'idées dans la tête. Seule, une pensée vague le hantait +depuis trois mois, la pensée de se remarier. Il souffrait de vivre seul, +il en souffrait moralement et physiquement. Habitué depuis dix ans à +sentir une femme près de lui, accoutumé à sa présence de tous les +instants, à son étreinte quotidienne, il avait besoin, un besoin +impérieux et confus de son contact incessant et de son baiser régulier. +Depuis la mort de Mme Renardet, il souffrait sans cesse sans bien +comprendre pourquoi, il souffrait de ne plus sentir sa robe frôler ses +jambes tout le jour, et de ne plus pouvoir se calmer et s'affaiblir +entre ses bras, surtout. Il était veuf depuis six mois à peine et il +cherchait déjà dans les environs quelle jeune fille ou quelle veuve il +pourrait épouser lorsque son deuil serait fini. + +Il avait une âme chaste, mais logée dans un corps puissant d'Hercule, et +des images charnelles commençaient à troubler son sommeil et ses +veilles. Il les chassait; elles revenaient; et il murmurait par moments +en souriant de lui-même: «Me voici comme saint Antoine.» + +Ayant eu ce matin-là plusieurs de ces visions obsédantes, le désir lui +vint tout à coup de se baigner dans la Brindille pour se rafraîchir et +apaiser l'ardeur de son sang. + +Il connaissait un peu plus loin un endroit large et profond où les gens +du pays venaient se tremper quelquefois en été. Il y alla. + +Des saules épais cachaient ce bassin clair où le courant se reposait, +sommeillait un peu avant de repartir. Renardet, en approchant, crut +entendre un léger bruit, un faible clapotement qui n'était point celui +du ruisseau sur les berges. Il écarta doucement les feuilles et regarda. +Une fillette, toute nue, toute blanche à travers l'onde transparente, +battait l'eau des deux mains, en dansant un peu dedans, et tournant sur +elle-même avec des gestes gentils. Ce n'était plus une enfant, ce +n'était pas encore une femme; elle était grasse et formée, tout en +gardant un air de gamine précoce, poussée vite, presque mûre. Il ne +bougeait plus, perclus de surprise, d'angoisse, le souffle coupé par une +émotion bizarre et poignante. Il demeurait là, le coeur battant comme si +un de ses rêves sensuels venait de se réaliser, comme si une fée impure +eût fait apparaître devant lui cet être troublant et trop jeune, cette +petite Vénus paysanne, née dans les bouillons du ruisselet, comme +l'autre, la grande, dans les vagues de la mer. + +Soudain l'enfant sortit du bain, et, sans le voir, s'en vint vers lui +pour chercher ses hardes et se rhabiller. A mesure qu'elle approchait à +petits pas hésitants, par crainte des cailloux pointus, il se sentait +poussé vers elle par une force irrésistible, par un emportement bestial +qui soulevait toute sa chair, affolait son âme et le faisait trembler +des pieds à la tête. + +Elle resta debout, quelques secondes, derrière le saule qui le cachait. +Alors, perdant toute raison, il ouvrit les branches, se rua sur elle et +la saisit dans ses bras. Elle tomba, trop effarée pour résister, trop +épouvantée pour appeler, et il la posséda sans comprendre ce qu'il +faisait. + +Il se réveilla de son crime, comme on se réveille d'un cauchemar. +L'enfant commençait à pleurer. + +Il dit: «Tais-toi, tais-toi donc. Je te donnerai de l'argent.» + +Mais elle n'écoutait pas; elle sanglotait. + +Il reprit: «Mais tais-toi donc. Tais-toi donc. Tais-toi donc.» + +Elle hurla en se tordant pour s'échapper. + +Il comprit brusquement qu'il était perdu; et il la saisit par le cou +pour arrêter dans sa bouche ces clameurs déchirantes et terribles. Comme +elle continuait à se débattre avec la force exaspérée d'un être qui veut +fuir la mort, il ferma ses mains de colosse sur la petite gorge gonflée +de cris, et il l'eut étranglée en quelques instants, tant il serrait +furieusement, sans qu'il songeât à la tuer, mais seulement pour la faire +taire. + +Puis il se dressa, éperdu d'horreur. + +Elle gisait devant lui, sanglante et la face noire. Il allait se sauver, +quand surgit dans son âme bouleversée l'instinct mystérieux et confus +qui guide tous les êtres en danger. + +Il faillit jeter le corps à l'eau: mais une autre impulsion le poussa +vers les hardes dont il fit un mince paquet. Alors, comme il avait de la +ficelle dans ses poches, il le lia et le cacha dans un trou profond du +ruisseau, sous un tronc d'arbre dont le pied baignait dans la Brindille. + +Puis il s'en alla, à grands pas, gagna les prairies, fit un immense +détour pour se montrer à des paysans qui habitaient fort loin de là, de +l'autre côté du pays, et il rentra pour dîner à l'heure ordinaire en +racontant à ses domestiques tout le parcours de sa promenade. + +Il dormit pourtant cette nuit-là; il dormit d'un épais sommeil de brute, +comme doivent dormir quelquefois les condamnés à mort. Il n'ouvrit les +yeux qu'aux premières lueurs du jour, et il attendit, torturé par la +peur du forfait découvert, l'heure ordinaire de son réveil. + +Puis il dut assister à toutes les constatations. Il le fit à la façon +des somnambules, dans une hallucination qui lui montrait les choses et +les hommes à travers une sorte de songe, dans un nuage d'ivresse, dans +ce doute d'irréalité qui trouble l'esprit aux heures des grandes +catastrophes. + +Seul le cri déchirant de la Roque lui traversa le coeur. A ce moment il +faillit se jeter aux genoux de la vieille femme en criant: «C'est moi.» +Mais il se contint. Il alla pourtant, durant la nuit, repêcher les +sabots de la morte, pour les porter sur le seuil de sa mère. + +Tant que dura l'enquête, tant qu'il dut guider et égarer la justice, il +fut calme, maître de lui, rusé et souriant. Il discutait paisiblement +avec les magistrats toutes les suppositions qui leur passaient par +l'esprit, combattait leurs opinions, démolissait leurs raisonnements. Il +prenait même un certain plaisir âcre et douloureux à troubler leurs +perquisitions, à embrouiller leurs idées, à innocenter ceux qu'ils +suspectaient. + +Mais à partir du jour où les recherches furent abandonnées, il devint +peu à peu nerveux, plus excitable encore qu'autrefois, bien qu'il +maîtrisât ses colères. Les bruits soudains le faisaient sauter de peur; +il frémissait pour la moindre chose, tressaillait parfois des pieds à la +tête quand une mouche se posait sur son front. Alors un besoin impérieux +de mouvement l'envahit, le força à des courses prodigieuses, le tint +debout des nuits entières, marchant à travers sa chambre. + +Ce n'était point qu'il fût harcelé par des remords. Sa nature brutale ne +se prêtait à aucune nuance de sentiment ou de crainte morale. Homme +d'énergie et même de violence, né pour faire la guerre, ravager les pays +conquis et massacrer les vaincus, plein d'instincts sauvages de chasseur +et de batailleur, il ne comptait guère la vie humaine. Bien qu'il +respectât l'Église, par politique, il ne croyait ni à Dieu, ni au +diable, n'attendant par conséquent, dans une autre vie, ni châtiment, ni +récompense de ses actes en celle-ci. Il gardait pour toute croyance une +vague philosophie faite de toutes les idées des encyclopédistes du +siècle dernier; et il considérait la Religion comme une sanction morale +de la Loi, l'une et l'autre ayant été inventées par les hommes pour +régler les rapports sociaux. + +Tuer quelqu'un en duel, ou à la guerre, ou dans une querelle, ou par +accident, ou par vengeance, ou même par forfanterie, lui eût semblé une +chose amusante et crâne, et n'eût pas laissé plus de traces en son +esprit que le coup de fusil tiré sur un lièvre; mais il avait ressenti +une émotion profonde du meurtre de cette enfant. Il l'avait commis +d'abord dans l'affolement d'une ivresse irrésistible, dans une espèce de +tempête sensuelle emportant sa raison. Et il avait gardé au coeur, gardé +dans sa chair, gardé sur ses lèvres, gardé jusque dans ses doigts +d'assassin une sorte d'amour bestial, en même temps qu'une horreur +épouvantée pour cette fillette surprise par lui et tuée lâchement. A +tout instant sa pensée revenait à cette scène horrible; et bien qu'il +s'efforçât de chasser cette image, qu'il l'écartât avec terreur, avec +dégoût, il la sentait rôder dans son esprit, tourner autour de lui, +attendant sans cesse le moment de réapparaître. + +Alors il eut peur des soirs, peur de l'ombre tombant autour de lui. Il +ne savait pas encore pourquoi les ténèbres lui semblaient effrayantes; +mais il les redoutait d'instinct; il les sentait peuplées de terreurs. +Le jour clair ne se prête point aux épouvantes. On y voit les choses et +les êtres; aussi n'y rencontre-t-on que les choses et les êtres naturels +qui peuvent se montrer dans la clarté. Mais la nuit, la nuit opaque, +plus épaisse que des murailles, et vide, la nuit infinie, si noire, si +vaste, où l'on peut frôler d'épouvantables choses, la nuit où l'on sent +errer, rôder l'effroi mystérieux, lui paraissait cacher un danger +inconnu, proche et menaçant! Lequel? + +Il le sut bientôt. Comme il était dans son fauteuil, assez tard, un soir +qu'il ne dormait pas, il crut voir remuer le rideau de sa fenêtre. Il +attendit, inquiet, le coeur battant; la draperie ne bougeait plus; puis, +soudain, elle s'agita de nouveau; du moins il pensa qu'elle s'agitait. +Il n'osait point se lever; il n'osait plus respirer; et pourtant il +était brave; il s'était battu souvent et il aurait aimé découvrir chez +lui des voleurs. + +Était-il vrai qu'il remuait, ce rideau? Il se le demandait, craignant +d'être trompé par ses yeux. C'était si peu de chose, d'ailleurs, un +léger frisson de l'étoffe, une sorte de tremblement des plis, à peine +une ondulation comme celle que produit le vent. Renardet demeurait les +yeux fixes, le cou tendu; et brusquement il se leva, honteux de sa +peur, fit quatre pas, saisit la draperie à deux mains et l'écarta +largement. Il ne vit rien d'abord que les vitres noires, noires comme +des plaques d'encre luisante. La nuit, la grande nuit impénétrable +s'étendait par derrière jusqu'à l'invisible horizon. Il restait debout +en face de cette ombre illimitée; et tout à coup il y aperçut une lueur, +une lueur mouvante, qui semblait éloignée. Alors il approcha son visage +du carreau, pensant qu'un pêcheur d'écrevisses braconnait sans doute +dans la Brindille, car il était minuit passé, et cette lueur rampait au +bord de l'eau, sous la futaie. Comme il ne distinguait pas encore, +Renardet enferma ses yeux entre ses mains; et brusquement cette lueur +devint une clarté, et il aperçut la petite Roque nue et sanglante sur la +mousse. + +Il recula crispé d'horreur, heurta son siège et tomba sur le dos. Il y +resta quelques minutes l'âme en détresse, puis il s'assit et se mit à +réfléchir. Il avait eu une hallucination, voilà tout; une hallucination +venue de ce qu'un maraudeur de nuit marchait au bord de l'eau avec son +fanal. Quoi d'étonnant d'ailleurs à ce que le souvenir de son crime +jetât en lui, parfois, la vision de la morte. + +S'étant relevé, il but un verre d'eau, puis s'assit. Il songeait: «Que +vais-je faire, si cela recommence?» Et cela recommencerait, il le +sentait, il en était sûr. Déjà la fenêtre sollicitait son regard, +l'appelait, l'attirait. Pour ne plus la voir, il tourna sa chaise; puis +il prit un livre et essaya de lire; mais il lui sembla entendre bientôt +s'agiter quelque chose derrière lui, et il fit brusquement pivoter sur +un pied son fauteuil. Le rideau remuait encore; certes, il avait remué, +cette fois; il n'en pouvait plus douter; il s'élança et le saisit d'une +main si brutale qu'il le jeta bas avec sa galerie; puis il colla +avidement sa face contre la vitre. Il ne vit rien. Tout était noir au +dehors; et il respira avec la joie d'un homme dont on vient de sauver la +vie. + +Donc il retourna s'asseoir; mais presque aussitôt le désir le reprit de +regarder de nouveau par la fenêtre. Depuis que le rideau était tombé, +elle faisait une sorte de trou sombre attirant, redoutable, sur la +campagne obscure. Pour ne point céder à cette dangereuse tentation, il +se dévêtit, souffla ses lumières, se coucha et ferma les yeux. + +Immobile, sur le dos, la peau chaude et moite, il attendait le sommeil. +Une grande lumière tout à coup traversa ses paupières. Il les ouvrit, +croyant sa demeure en feu. Tout était noir, et il se mit sur son coude +pour tâcher de distinguer sa fenêtre qui l'attirait toujours, +invinciblement. A force de chercher à voir, il aperçut quelques étoiles; +et il se leva, traversa sa chambre à tâtons, trouva les carreaux avec +ses mains étendues, appliqua son front dessus. Là bas, sous les arbres, +le corps de la fillette luisait comme du phosphore, éclairant l'ombre +autour de lui! + +Renardet poussa un cri et se sauva vers son lit, où il resta jusqu'au +matin, la tête cachée sous l'oreiller. + +A partir de ce moment, sa vie devint intolérable. Il passait ses jours +dans la terreur des nuits; et chaque nuit, la vision recommençait. A +peine enfermé dans sa chambre, il essayait de lutter; mais en vain. Une +force irrésistible le soulevait et le poussait à sa vitre, comme pour +appeler le fantôme et il le voyait aussitôt, couché d'abord au lieu du +crime, couché les bras ouverts, les jambes ouvertes, tel que le corps +avait été trouvé. Puis la morte se levait et s'en venait, à petits pas, +ainsi que l'enfant avait fait en sortant de la rivière. Elle s'en +venait, doucement, tout droit en passant sur le gazon et sur la +corbeille de fleurs desséchées; puis elle s'élevait dans l'air, vers la +fenêtre de Renardet. Elle venait vers lui, comme elle était venue le +jour du crime, vers le meurtrier. Et l'homme reculait devant +l'apparition, il reculait jusqu'à son lit et s'affaissait dessus, +sachant bien que la petite était entrée et qu'elle se tenait maintenant +derrière le rideau qui remuerait tout à l'heure. Et jusqu'au jour il le +regardait, ce rideau, d'un oeil fixe, s'attendant sans cesse à voir +sortir sa victime. Mais elle ne se montrait plus; elle restait là, sous +l'étoffe agitée parfois d'un tremblement. Et Renardet, les doigts +crispés sur ses draps, les serrait ainsi qu'il avait serré la gorge de +la petite Roque. Il écoutait sonner les heures; il entendait battre dans +le silence le balancier de sa pendule et les coups profonds de son +coeur. Et il souffrait, le misérable, plus qu'aucun homme n'avait jamais +souffert. + +Puis, dès qu'une ligne blanche apparaissait au plafond, annonçant le +jour prochain, il se sentait délivré, seul enfin, seul dans sa chambre; +et il se recouchait. Il dormait alors quelques heures, d'un sommeil +inquiet et fiévreux, où il recommençait souvent en rêve l'épouvantable +vision de ses veilles. + +Quand il descendait plus tard pour le déjeuner de midi, il se sentait +courbaturé comme après de prodigieuses fatigues; et il mangeait à peine, +hanté toujours par la crainte de celle qu'il reverrait la nuit suivante. + +Il savait bien pourtant que ce n'était pas une apparition, que les morts +ne reviennent point, et que son âme malade, son âme obsédée par une +pensée unique, par un souvenir inoubliable, était la seule cause de son +supplice, la seule évocatrice de la morte ressuscitée par elle, appelée +par elle et dressée aussi par elle devant ses yeux où restait empreinte +l'image ineffaçable. Mais il savait aussi qu'il ne guérirait pas, qu'il +n'échapperait jamais à la persécution sauvage de sa mémoire; et il se +résolut à mourir, plutôt que de supporter plus longtemps ces tortures. + +Alors il chercha comment il se tuerait. Il voulait quelque chose de +simple et de naturel, qui ne laisserait pas croire à un suicide. Car il +tenait à sa réputation, au nom légué par ses pères; et si on soupçonnait +la cause de sa mort, on songerait sans doute au crime, inexpliqué, à +l'introuvable meurtrier, et on ne tarderait point à l'accuser du +forfait. + +Une idée étrange lui était venue, celle de se faire écraser par l'arbre +au pied duquel il avait assassiné la petite Roque. Il se décida donc à +faire abattre sa futaie et à simuler un accident. Mais le hêtre refusa +de lui casser les reins. + +Rentré chez lui, en proie à un désespoir éperdu, il avait saisi son +revolver, et puis il n'avait pas osé tirer. + +L'heure du dîner sonna, il avait mangé, puis était remonté. Et il ne +savait pas ce qu'il allait faire. Il se sentait lâche maintenant qu'il +avait échappé une première fois. Tout à l'heure il était prêt, fortifié, +décidé, maître de son courage et de sa résolution; à présent, il était +faible et il avait peur de la mort, autant que de la morte. + +Il balbutiait: «Je n'oserai plus, je n'oserai plus»; et il regardait +avec terreur, tantôt l'arme sur sa table, tantôt le rideau qui cachait +sa fenêtre. Il lui semblait aussi que quelque chose d'horrible aurait +lieu sitôt que sa vie cesserait! Quelque chose? Quoi? Leur rencontre +peut-être? Elle le guettait, elle l'attendait, l'appelait, et c'était +pour le prendre à son tour, pour l'attirer dans sa vengeance et le +décider à mourir qu'elle se montrait ainsi tous les soirs. + +Il se mit à pleurer comme un enfant, répétant: «Je n'oserai plus, je +n'oserai plus.» Puis il tomba sur les genoux, et balbutia: «Mon Dieu, +mon Dieu.» Sans croire à Dieu, pourtant. Et il n'osait plus, en effet, +regarder sa fenêtre où il savait blottie l'apparition, ni sa table où +luisait son revolver. + +Quand il se fut relevé, il dit tout haut: «Ça ne peut pas durer, il faut +en finir.» Le son de sa voix dans la chambre silencieuse lui fit passer +un frisson de peur le long des membres; mais comme il ne se décidait à +prendre aucune résolution; comme il sentait bien que le doigt de sa main +refuserait toujours de presser la gâchette de l'arme, il retourna cacher +sa tête sous les couvertures de son lit, et il réfléchit. + +Il lui fallait trouver quelque chose qui le forcerait à mourir, inventer +une ruse contre lui-même qui ne lui laisserait plus aucune hésitation, +aucun retard, aucun regret possibles. Il enviait les condamnés qu'on +mène à l'échafaud au milieu des soldats. Oh! s'il pouvait prier +quelqu'un de tirer; s'il pouvait, avouant l'état de son âme, avouant son +crime à un ami sûr qui ne le divulguerait jamais, obtenir de lui la +mort. Mais à qui demander ce service terrible? A qui? Il cherchait parmi +les gens qu'il connaissait? Le médecin? Non. Il raconterait cela plus +tard, sans doute? Et tout à coup, une bizarre pensée traversa son +esprit. Il allait écrire au juge d'instruction, qu'il connaissait +intimement, pour se dénoncer lui-même. Il lui dirait tout, dans cette +lettre, et le crime, et les tortures qu'il endurait, et sa résolution de +mourir, et ses hésitations, et le moyen qu'il employait pour forcer son +courage défaillant. Il le supplierait au nom de leur vieille amitié de +détruire sa lettre dès qu'il aurait appris que le coupable s'était fait +justice. Renardet pouvait compter sur ce magistrat, il le savait sûr, +discret, incapable même d'une parole légère. C'était un de ces hommes +qui ont une conscience inflexible gouvernée, dirigée, réglée par leur +seule raison. + +A peine eut-il formé ce projet qu'une joie bizarre envahit son coeur. +Il était tranquille à présent. Il allait écrire sa lettre, lentement, +puis, au jour levant, il la déposerait dans la boîte clouée au mur de sa +métairie, puis il monterait sur sa tour pour voir arriver le facteur, et +quand l'homme à la blouse bleue s'en irait, il se jetterait la tête la +première sur les roches où s'appuyaient les fondations. Il prendrait +soin d'être vu d'abord par les ouvriers qui abattaient son bois. Il +pourrait donc grimper sur la marche avancée qui portait le mât du +drapeau déployé aux jours de fête. Il casserait ce mât d'une secousse et +se précipiterait avec lui. Comment douter d'un accident? Et il se +tuerait net, étant donnés son poids et la hauteur de sa tour. + +Il sortit aussitôt de son lit, gagna sa table et se mit à écrire; il +n'oublia rien, pas un détail du crime, pas un détail de sa vie +d'angoisses, pas un détail des tortures de son coeur, et il termina en +annonçant qu'il s'était condamné lui-même, qu'il allait exécuter le +criminel, et en priant son ami, son ancien ami, de veiller à ce que +jamais on n'accusât sa mémoire. + +En achevant sa lettre, il s'aperçut que le jour était venu. Il la ferma, +la cacheta, écrivit l'adresse, puis il descendit à pas légers, courut +jusqu'à la petite boîte blanche collée au mur, au coin de la ferme, et +quand il eut jeté dedans ce papier qui énervait sa main, il revint vite, +referma les verrous de la grande porte et grimpa sur sa tour pour +attendre le passage du piéton qui emporterait son arrêt de mort. + +Il se sentait calme, maintenant, délivré, sauvé! + +Un vent froid, sec, un vent de glace lui passait sur la face. Il +l'aspirait avidement, la bouche ouverte, buvant sa caresse gelée. Le +ciel était rouge, d'un rouge ardent, d'un rouge d'hiver, et toute la +plaine blanche de givre brillait sous les premiers rayons du soleil, +comme si elle eût été poudrée de verre pilé. Renardet, debout, nu-tête, +regardait le vaste pays, les prairies à gauche, à droite le village dont +les cheminées commençaient à fumer pour le repas du matin. + +A ses pieds il voyait couler la Brindille, dans les roches où il +s'écraserait tout à l'heure. Il se sentait renaître dans cette belle +aurore glacée, et plein de force, plein de vie. La lumière le baignait, +l'entourait, le pénétrait comme une espérance. Mille souvenirs +l'assaillaient, des souvenirs de matins pareils, de marche rapide sur la +terre dure qui sonnait sous les pas, de chasses heureuses au bord des +étangs où dorment les canards sauvages. Toutes les bonnes choses qu'il +aimait, les bonnes choses de l'existence accouraient dans son souvenir, +l'aiguillonnaient de désirs nouveaux, réveillaient tous les appétits +vigoureux de son corps actif et puissant. + +Et il allait mourir? Pourquoi? Il allait se tuer subitement, parce qu'il +avait peur d'une ombre? peur de rien? Il était riche et jeune encore! +Quelle folie! Mais il lui suffisait d'une distraction, d'une absence, +d'un voyage pour oublier! Cette nuit même, il ne l'avait pas vue, +l'enfant, parce que sa pensée, préoccupée, s'était égarée sur autre +chose. Peut-être ne la reverrait-il plus? Et si elle le hantait encore +dans cette maison, certes, elle ne le suivrait pas ailleurs! La terre +était grande, et l'avenir long! Pourquoi mourir? + +Son regard errait sur les prairies, et il aperçut une tache bleue dans +le sentier le long de la Brindille. C'était Médéric qui s'en venait +apporter les lettres de la ville et emporter celles du village. + +Renardet eut un sursaut, la sensation d'une douleur le traversant, et il +s'élança dans l'escalier tournant pour reprendre sa lettre, pour la +réclamer au facteur. Peu lui importait d'être vu, maintenant; il +courait à travers l'herbe où moussait la glace légère des nuits, et il +arriva devant la boîte, au coin de la ferme, juste en même temps que le +piéton. + +L'homme avait ouvert la petite porte de bois et prenait les quelques +papiers déposés là par les habitants du pays. + +Renardet lui dit: + +--Bonjour, Médéric. + +--Bonjour, m'sieu le maire. + +--Dites donc, Médéric, j'ai jeté à la boîte une lettre dont j'ai besoin. +Je viens vous demander de me la rendre. + +--C'est bien, m'sieu le maire, on vous la donnera. + +Et le facteur leva les yeux. Il demeura stupéfait devant le visage de +Renardet; il avait les joues violettes, le regard trouble, cerclé de +noir, comme enfoncé dans la tête, les cheveux en désordre, la barbe +mêlée, la cravate défaite. Il était visible qu'il ne s'était point +couché. + +L'homme demanda: «C'est-il que vous êtes malade, m'sieu le maire?» + +L'autre, comprenant soudain que son allure devait être étrange, perdit +contenance, balbutia: «Mais non... mais non.... Seulement, j'ai sauté du +lit pour vous demander cette lettre.... Je dormais.... Vous +comprenez?...» + +Un vague soupçon passa dans l'esprit de l'ancien soldat. + +Il reprit: «Qué lettre?» + +--Celle que vous allez me rendre. + +Maintenant, Médéric hésitait, l'attitude du maire ne lui paraissait pas +naturelle. Il y avait peut-être un secret dans cette lettre, un secret +de politique. Il savait que Renardet n'était pas républicain, et il +connaissait tous les trucs et toutes les supercheries qu'on emploie aux +élections. + +Il demanda: «A qui qu'elle est adressée, c'te lettre? + +--A M. Putoin, le juge d'instruction; vous savez bien, M. Putoin, mon +ami!» + +Le piéton chercha dans les papiers et trouva celui qu'on lui réclamait. +Alors il se mit à le regarder, le tournant et le retournant dans ses +doigts, fort perplexe, fort troublé par la crainte de commettre une +faute grave ou de se faire un ennemi du maire. + +Voyant son hésitation, Renardet fit un mouvement pour saisir la lettre +et la lui arracher. Ce geste brusque convainquit Médéric qu'il +s'agissait d'un mystère important et le décida à faire son devoir, coûte +que coûte. + +Il jeta donc l'enveloppe dans son sac et le referma, en répondant: + +--Non, j'peux pas, m'sieu le maire. Du moment qu'elle allait à la +justice, j'peux pas.» + +Une angoisse affreuse étreignit le coeur de Renardet, qui balbutia: + +--Mais vous me connaissez bien. Vous pouvez même reconnaître mon +écriture. Je vous dis que j'ai besoin de ce papier. + +--J'peux pas. + +--Voyons, Médéric, vous savez que je suis incapable de vous tromper, je +vous dis que j'en ai besoin. + +--Non. J'peux pas. + +Un frisson de colère passa dans l'âme violente de Renardet. + +--Mais, sacrebleu, prenez garde. Vous savez que je ne badine pas, moi, +et que je peux vous faire sauter de votre place, mon bonhomme, et sans +tarder encore. Et puis je suis le maire du pays, après tout; et je vous +ordonne maintenant de me rendre ce papier. + +Le piéton répondit avec fermeté: «Non, je n'peux pas, m'sieu le maire!» + +Alors Renardet, perdant la tête, le saisit par les bras pour lui +enlever son sac; mais l'homme se débarrassa d'une secousse et, reculant, +leva son gros bâton de houx. Il prononça, toujours calme: «Oh! ne me +touchez pas, m'sieu le maire, ou je cogne. Prenez garde. Je fais mon +devoir, moi!» + +Se sentant perdu, Renardet, brusquement, devint humble, doux, implorant +comme un enfant qui pleure. + +--«Voyons, voyons, mon ami, rendez-moi cette lettre, je vous +récompenserai, je vous donnerai de l'argent, tenez, tenez, je vous +donnerai cent francs, vous entendez, cent francs.» + +L'homme tourna les talons et se mit en route. + +Renardet le suivit, haletant, balbutiant: + +--«Médéric, Médéric, écoutez, je vous donnerai mille francs, vous +entendez, mille francs.» + +L'autre allait toujours, sans répondre. Renardet reprit: «Je ferai votre +fortune... vous entendez, ce que vous voudrez.... Cinquante mille +francs.... Cinquante mille francs pour cette lettre.... Qu'est-ce que ça +vous fait?... Vous ne voulez pas?... Eh bien, cent mille... dites... +cent mille francs... comprenez-vous?... cent mille francs... cent mille +francs.» + +Le facteur se retourna, la face dure, l'oeil sévère: «En voilà assez, ou +bien je répéterai à la justice tout ce que vous venez de me dire là.» + +Renardet s'arrêta net. C'était fini. Il n'avait plus d'espoir. Il se +retourna et se sauva vers sa maison, galopant comme une bête chassée. + +Alors Médéric à son tour s'arrêta et regarda cette fuite avec +stupéfaction. Il vit le maire rentrer chez lui, et il attendit encore +comme si quelque chose de surprenant ne pouvait manquer d'arriver. + +Bientôt, en effet, la haute taille de Renardet apparut au sommet de la +tour du Renard. Il courait autour de la plate-forme comme un fou; puis +il saisit le mât du drapeau et le secoua avec fureur sans parvenir à le +briser, puis soudain, pareil à un nageur qui pique une tête, il se lança +dans le vide, les deux mains en avant. + +Médéric s'élança pour porter secours. En traversant le parc, il aperçut +les bûcherons allant au travail. Il les héla en leur criant l'accident; +et ils trouvèrent au pied des murs un corps sanglant dont la tête +s'était écrasée sur une roche. La Brindille entourait cette roche, et +sur ses eaux élargies en cet endroit, claires et calmes, on voyait +couler un long filet rose de cervelle et de sang mêlés. + + + + +L'ÉPAVE + + +C'était hier, 31 décembre. + +Je venais de déjeuner avec mon vieil ami Georges Garin. Le domestique +lui apporta une lettre couverte de cachets et de timbres étrangers. + +Georges me dit: + +--Tu permets? + +--Certainement. + +Et il se mit à lire huit pages d'une grande écriture anglaise, croisée +dans tous les sens. Il les lisait lentement, avec une attention +sérieuse, avec cet intérêt qu'on met aux choses qui vous touchent le +coeur. + +Puis il posa la lettre sur un coin de la cheminée, et il dit: + +--Tiens, en voilà une drôle d'histoire que je ne t'ai jamais racontée, +une histoire sentimentale pourtant, et qui m'est arrivée! Oh! ce fut un +singulier jour de l'an, cette année-là. Il y a de cela vingt ans... +puisque j'avais trente ans et que j'en ai cinquante!... + +«J'étais alors inspecteur de la Compagnie d'assurances maritimes que je +dirige aujourd'hui. Je me disposais à passer à Paris la fête du 1er +janvier, puisqu'on est convenu de faire de ce jour un jour de fête, +quand je reçus une lettre du directeur me donnant l'ordre de partir +immédiatement pour l'île de Ré, où venait de s'échouer un trois-mâts de +Saint-Nazaire, assuré par nous. Il était alors huit heures du matin. +J'arrivai à la Compagnie, à dix heures, pour recevoir des instructions; +et, le soir même, je prenais l'express, qui me déposait à La Rochelle le +lendemain 31 décembre. + +«J'avais deux heures, avant de monter sur le bateau de Ré, le +_Jean-Guiton_. Je fis un tour en ville. C'est vraiment une ville bizarre +et de grand caractère que La Rochelle, avec ses rues mêlées comme un +labyrinthe et dont les trottoirs courent sous des galeries sans fin, des +galeries à arcades comme celles de la rue de Rivoli, mais basses, ces +galeries et ces arcades écrasées, mystérieuses, qui semblent construites +et demeurées comme un décor de conspirateurs, le décor antique et +saisissant des guerres d'autrefois, des guerres de religion héroïques et +sauvages. C'est bien la vieille cité huguenote, grave, discrète, sans +art superbe, sans aucun de ces admirables monuments qui font Rouen si +magnifique, mais remarquable par toute sa physionomie sévère, un peu +sournoise aussi, une cité de batailleurs obstinés, où doivent éclore les +fanatismes, la ville où s'exalta la foi des calvinistes et où naquit le +complot des quatre sergents. + +«Quand j'eus erré quelque temps par ces rues singulières, je montai sur +un petit bateau à vapeur, noir et ventru, qui devait me conduire à l'île +de Ré. Il partit en soufflant, d'un air colère, passa entre les deux +tours antiques qui gardent le port, traversa la rade, sortit de la digue +construite par Richelieu, et dont on voit à fleur d'eau les pierres +énormes, enfermant la ville comme un immense collier; puis il obliqua +vers la droite. + +«C'était un de ces jours tristes qui oppressent, écrasent la pensée, +compriment le coeur, éteignent en nous toute force et toute énergie; un +jour gris, glacial, sali par une brume lourde, humide comme de la pluie, +froide comme de la gelée, infecte à respirer comme une buée d'égout. + +«Sous ce plafond de brouillard bas et sinistre, la mer jaune, la mer peu +profonde et sablonneuse de ces plages illimitées, restait sans une ride, +sans un mouvement, sans vie, une mer d'eau trouble, d'eau grasse, d'eau +stagnante. Le _Jean-Guiton_ passait dessus en roulant un peu, par +habitude, coupait cette nappe opaque et lisse, puis laissait derrière +lui quelques vagues, quelques clapots, quelques ondulations qui se +calmaient bientôt. + +«Je me mis à causer avec le capitaine, un petit homme presque sans +pattes, tout rond comme son bateau et balancé comme lui. Je voulais +quelques détails sur le sinistre que j'allais constater. Un grand +trois-mâts carré de Saint-Nazaire, le _Marie-Joseph_, avait échoué, par +une nuit d'ouragan, sur les sables de l'île de Ré. + +«La tempête avait jeté si loin ce bâtiment, écrivait l'armateur, qu'il +avait été impossible de le renflouer et qu'on avait dû enlever au plus +vite tout ce qui pouvait en être détaché. Il me fallait donc constater +la situation de l'épave, apprécier quel devait être son état avant le +naufrage, juger si tous les efforts avaient été tentés pour le remettre +à flot. Je venais comme agent de la Compagnie, pour témoigner ensuite +contradictoirement, si besoin était dans le procès. + +«Au reçu de mon rapport, le directeur devait prendre les mesures qu'il +jugerait nécessaires pour sauvegarder nos intérêts. + +«Le capitaine du _Jean-Guiton_ connaissait parfaitement l'affaire, ayant +été appelé à prendre part, avec son navire, aux tentatives de sauvetage. + +«Il me raconta le sinistre, très simple d'ailleurs. Le _Marie-Joseph_, +poussé par un coup de vent furieux, perdu dans la nuit, navigant au +hasard sur une mer d'écume,--«une mer de soupe au lait», disait le +capitaine,--était venu s'échouer sur ces immenses bancs de sable qui +changent les côtes de cette région en Saharas illimités, aux heures de +la marée basse. + +«Tout en causant, je regardais autour de moi et devant moi. Entre +l'océan et le ciel pesant restait un espace libre où l'oeil voyait au +loin. Nous suivions une terre. Je demandai: + +«--C'est l'île de Ré? + +«--Oui, monsieur. + +«Et tout à coup le capitaine, étendant la main droit devant nous, me +montra, en pleine mer, une chose presque imperceptible, et me dit: + +«--Tenez, voilà votre navire! + +«--Le _Marie-Joseph_?... + +«--Mais, oui. + +«--J'étais stupéfait. Ce point noir, à peu près invisible, que j'aurais +pris pour un écueil, me paraissait placé à trois kilomètres au moins des +côtes. + +«Je repris: + +«--Mais, capitaine, il doit y avoir cent brasses d'eau à l'endroit que +vous me désignez? + +«Il se mit à rire. + +«--Cent brasses, mon ami!... Pas deux brasses, je vous dis!... + +«C'était un Bordelais. Il continua: + +«--Nous sommes marée haute, neuf heures quarante minutes. Allez-vous-en +par la plage, mains dans vos poches, après le déjeuner de l'hôtel du +_Dauphin_, et je vous promets qu'à deux heures cinquante ou trois heures +au plusse vous toucherez l'épave, pied sec, mon ami, et vous aurez une +heure quarante-cinq à deux heures pour rester dessus, pas plusse, par +exemple; vous seriez pris. Plusse la mer elle va loin et plusse elle +revient vite. C'est plat comme une punaise, cette côte! Remettez-vous en +route à quatre heures cinquante, croyez-moi; et vous remontez à sept +heures et demie sur le _Jean-Guiton_, qui vous dépose ce soir même sur +le quai de La Rochelle. + +«Je remerciai le capitaine et j'allai m'asseoir à l'avant du vapeur, +pour regarder la petite ville de Saint-Martin, dont nous approchions +rapidement. + +«Elle ressemblait à tous les ports en miniature qui servent de capitales +à toutes les maigres îles semées le long des continents. C'était un gros +village de pêcheurs, un pied dans l'eau, un pied sur terre, vivant de +poisson et de volailles, de légumes et de coquilles, de radis et de +moules. L'île est fort basse, peu cultivée, et semble cependant très +peuplée; mais je ne pénétrai pas dans l'intérieur. + +«Après avoir déjeuné, je franchis un petit promontoire; puis, comme la +mer baissait rapidement, je m'en allai, à travers les sables, vers une +sorte de roc noir que j'apercevais au-dessus de l'eau, là-bas, là-bas. + +«J'allais vite sur cette plaine jaune, élastique comme de la chair, et +qui semblait suer sous mon pied. La mer, tout à l'heure, était là; +maintenant, je l'apercevais au loin, se sauvant à perte de vue, et je ne +distinguais plus la ligne qui séparait le sable de l'Océan. Je croyais +assister à une féerie gigantesque et surnaturelle. L'Atlantique était +devant moi tout à l'heure, puis il avait disparu dans la grève, comme +font les décors dans les trappes, et je marchais à présent au milieu +d'un désert. Seuls, la sensation, le souffle de l'eau salée demeuraient +en moi. Je sentais l'odeur du varech, l'odeur de la vague, la rude et +bonne odeur des côtes. Je marchais vite; je n'avais plus froid; je +regardais l'épave échouée, qui grandissait à mesure que j'avançais et +ressemblait à présent à une énorme baleine naufragée. + +«Elle semblait sortir du sol et prenait, sur cette immense étendue plate +et jaune, des proportions surprenantes. Je l'atteignis enfin, après une +heure de marche. Elle gisait sur le flanc, crevée, brisée, montrant, +comme les côtes d'une bête, ses os rompus, ses os de bois goudronné, +percés de clous énormes. Le sable déjà l'avait envahie, entré par toutes +les fentes, et il la tenait, la possédait, ne la lâcherait plus. Elle +paraissait avoir pris racine en lui. L'avant était entré profondément +dans cette plage douce et perfide, tandis que l'arrière, relevé, +semblait jeter vers le ciel, comme un cri d'appel désespéré, ces deux +mots blancs sur le bordage noir: _Marie-Joseph_. + +«J'escaladai ce cadavre de navire par le côté le plus bas; puis, parvenu +sur le pont, je pénétrai dans l'intérieur. Le jour, entré par les +trappes défoncées et par les fissures des flancs, éclairait tristement +ces sortes de caves longues et sombres, pleines de boiseries démolies. +Il n'y avait plus rien là-dedans que du sable qui servait de sol à ce +souterrain de planches. + +«Je me mis à prendre des notes sur l'état du bâtiment. Je m'étais assis +sur un baril vide et brisé, et j'écrivais à la lueur d'une large fente +par où je pouvais apercevoir l'étendue illimitée de la grève. Un +singulier frisson de froid et de solitude me courait sur la peau de +moment en moment; et je cessais d'écrire parfois pour écouter le bruit +vague et mystérieux de l'épave: bruit des crabes grattant les bordages +de leurs griffes crochues, bruit de mille bêtes toutes petites de la +mer, installées déjà sur ce mort, et aussi le bruit doux et régulier du +taret qui ronge sans cesse, avec son grincement de vrille, toutes les +vieilles charpentes, qu'il creuse et dévore. + +«Et, soudain, j'entendis des voix humaines tout près de moi. Je fis un +bond comme en face d'une apparition. Je crus vraiment, pendant une +seconde, que j'allais voir se lever, au fond de la sinistre cale, deux +noyés qui me raconteraient leur mort. Certes, il ne me fallut pas +longtemps pour grimper sur le pont à la force des poignets: et j'aperçus +debout, à l'avant du navire, un grand monsieur avec trois jeunes filles, +ou plutôt, un grand Anglais avec trois misses. Assurément, ils eurent +encore plus peur que moi en voyant surgir cet être rapide sur le +trois-mâts abandonné. La plus jeune des fillettes se sauva; les deux +autres saisirent leur père à pleins bras; quant à lui, il avait ouvert +la bouche; ce fut le seul signe qui laissa voir son émotion. + +«Puis, après quelques secondes, il parla: + +«--Aoh, môsieu, vos été la propriétaire de cette bâtiment? + +«--Oui, monsieur. + +«--Est-ce que je pôvé la visiter? + +«--Oui, monsieur. + +«Il prononça alors une longue phrase anglaise, où je distinguai +seulement ce mot: _gracious_, revenu plusieurs fois. + +«Comme il cherchait un endroit pour grimper, je lui indiquai le +meilleur et je lui tendis la main. Il monta; puis nous aidâmes les trois +fillettes, rassurées. Elles étaient charmantes, surtout l'aînée, une +blondine de dix-huit ans, fraîche comme une fleur, et si fine, si +mignonne! Vraiment, les jolies Anglaises ont bien l'air de tendres +fruits de la mer. On aurait dit que celle-là venait de sortir du sable +et que ses cheveux en avaient gardé la nuance. Elles font penser, avec +leur fraîcheur exquise, aux couleurs délicates des coquilles roses et +aux perles nacrées, rares, mystérieuses, écloses dans les profondeurs +inconnues des océans. + +«Elle parlait un peu mieux que son père; et elle nous servit +d'interprète. Il fallut raconter le naufrage dans ses moindres détails, +que j'inventai, comme si j'eusse assisté à la catastrophe. Puis, toute +la famille descendit dans l'intérieur de l'épave. Dès qu'ils eurent +pénétré dans cette sombre galerie, à peine éclairée, ils poussèrent des +cris d'étonnement et d'admiration; et soudain le père et les trois +filles tinrent en leurs mains des albums, cachés sans doute dans leurs +grands vêtements imperméables, et ils commencèrent en même temps quatre +croquis au crayon de ce lieu triste et bizarre. + +«Ils s'étaient assis, côte à côte, sur une poutre en saillie, et les +quatre albums, sur les huit genoux, se couvraient de petites lignes +noires qui devaient représenter le ventre entr'ouvert du _Marie-Joseph_. + +«Tout en travaillant, l'aînée des fillettes causait avec moi, qui +continuais à inspecter le squelette du navire. + +«J'appris qu'ils passaient l'hiver à Biarritz et qu'ils étaient venus +tout exprès à l'île de Ré pour contempler ce trois-mâts enlisé. Ils +n'avaient rien de la morgue anglaise, ces gens; c'étaient de simples et +braves toqués, de ces errants éternels dont l'Angleterre couvre le +monde. Le père, long, sec, la figure rouge encadrée de favoris blancs, +vrai sandwich vivant, une tranche de jambon découpée en tête humaine +entre deux coussinets de poils; les filles, hautes sur jambes, de petits +échassiers en croissance, sèches aussi, sauf l'aînée, et gentilles +toutes trois, mais surtout la plus grande. + +«Elle avait une si drôle de manière de parler, de raconter, de rire, de +comprendre et de ne pas comprendre, de lever les yeux pour m'interroger, +des yeux bleus comme l'eau profonde, de cesser de dessiner pour deviner, +de se remettre au travail et de dire «yes» ou «nô», que je serais +demeuré un temps indéfini à l'écouter et à la regarder. + +«Tout à coup, elle murmura: + +«--J'entendai une petite mouvement sur cette bateau. + +«Je prêtai l'oreille; et je distinguai aussitôt un léger bruit, +singulier, continu. Qu'était-ce? Je me levai pour aller regarder par la +fente, et je poussai un cri violent. La mer nous avait rejoints; elle +allait nous entourer! + +«Nous fûmes aussitôt sur le pont. Il était trop tard. L'eau nous +cernait, et elle courait vers la côte avec une prodigieuse vitesse. Non, +cela ne courait pas, cela glissait, rampait, s'allongeait comme une +tache démesurée. A peine quelques centimètres d'eau couvraient le sable; +mais on ne voyait plus déjà la ligne fuyante de l'imperceptible flot. + +«L'Anglais voulut s'élancer; je le retins; la fuite était impossible, à +cause des mares profondes que nous avions dû contourner en venant, et où +nous tomberions au retour. + +«Ce fut, dans nos coeurs, une minute d'horrible angoisse. Puis, la +petite Anglaise se mit à sourire et murmura: + +«--Ce été nous les naufragés! + +«Je voulus rire; mais la peur m'étreignait, une peur lâche, affreuse, +basse et sournoise comme ce flot. Tous les dangers que nous courions +m'apparurent en même temps. J'avais envie de crier: «Au secours!» Vers +qui? + +«Les deux petites Anglaises s'étaient blotties contre leur père, qui +regardait, d'un oeil consterné, la mer démesurée autour de nous. + +«Et la nuit tombait, aussi rapide que l'Océan montant, une nuit lourde, +humide, glacée: + +«Je dis: + +«--Il n'y a rien à faire qu'à demeurer sur ce bateau. + +«L'Anglais répondit: + +«--Oh! yes! + +«Et nous restâmes là un quart d'heure, une demi-heure, je ne sais, en +vérité, combien de temps, à regarder, autour de nous, cette eau jaune +qui s'épaississait, tournait, semblait bouillonner, semblait jouer sur +l'immense grève reconquise. + +«Une des fillettes eut froid, et l'idée nous vint de redescendre, pour +nous mettre à l'abri de la brise légère, mais glacée, qui nous +effleurait et nous piquait la peau. + +«Je me penchai sur la trappe. Le navire était plein d'eau. Nous dûmes +alors nous blottir contre le bordage d'arrière, qui nous garantissait un +peu. + +«Les ténèbres, à présent, nous enveloppaient, et nous restions serrés +les uns contre les autres, entourés d'ombre et d'eau. Je sentais +trembler, contre mon épaule, l'épaule de la petite Anglaise, dont les +dents claquaient par instants; mais je sentais aussi la chaleur douce de +son corps à travers les étoffes, et cette chaleur m'était délicieuse +comme un baiser. Nous ne parlions plus; nous demeurions immobiles, +muets, accroupis comme des bêtes dans un fossé, aux heures d'ouragan. Et +pourtant, malgré tout, malgré la nuit, malgré le danger terrible et +grandissant, je commençais à me sentir heureux d'être là, heureux du +froid et du péril, heureux de ces longues heures d'ombre et d'angoisse à +passer sur cette planche, si près de cette jolie et mignonne fillette. + +«Je me demandais pourquoi cette étrange sensation de bien-être et de +joie qui me pénétrait. + +«Pourquoi? Sait-on? Parce qu'elle était là? Qui, elle? Une petite +Anglaise inconnue? Je ne l'aimais pas, je ne la connaissais point, et je +me sentais attendri, conquis! J'aurais voulu la sauver, me dévouer pour +elle, faire mille folies? Étrange chose! Comment se fait-il que la +présence d'une femme nous bouleverse ainsi! Est-ce la puissance de sa +grâce qui nous enveloppe? la séduction de la joliesse et de la jeunesse +qui nous grise comme ferait le vin? + +«N'est-ce pas plutôt une sorte de toucher de l'amour, du mystérieux +amour qui cherche sans cesse à unir les êtres, qui tente sa puissance +dès qu'il a mis face à face l'homme et la femme, et qui les pénètre +d'émotion, d'une émotion confuse, secrète, profonde, comme on mouille la +terre pour y faire pousser des fleurs! + +«Mais le silence des ténèbres devenait effrayant, le silence du ciel, +car nous entendions autour de nous, vaguement, un bruissement léger, +infini, la rumeur de la mer sourde qui montait et le monotone +clapotement du courant contre le bateau. + +«Tout à coup, j'entendis des sanglots. La plus petite des Anglaises +pleurait. Alors son père voulut la consoler, et ils se mirent à parler +dans leur langue, que je ne comprenais pas. Je devinai qu'il la +rassurait et qu'elle avait toujours peur. + +«Je demandai à ma voisine: + +«--Vous n'avez pas trop froid, miss? + +«--Oh! si. J'avé froid beaucoup. + +«Je voulus lui donner mon manteau, elle le refusa; mais je l'avais ôté; +je l'en couvris malgré elle. Dans la courte lutte, je rencontrai sa +main, qui me fit passer un frisson charmant par tout le corps. + +«Depuis quelques minutes, l'air devenait plus vif, le clapotis de l'eau +plus fort contre les flancs du navire. Je me dressai; un grand souffle +me passa sur le visage. Le vent s'élevait! + +«L'Anglais s'en aperçut en même temps que moi, et il dit simplement: + +«--C'était mauvaise pour nous, cette.... + +«Assurément c'était mauvais, c'était la mort certaine si des lames, même +de faibles lames, venaient attaquer et secouer l'épave, tellement brisée +et disjointe que la première vague un peu rude l'emporterait en +bouillie. + +«Alors notre angoisse s'accrut de seconde en seconde avec les rafales de +plus en plus fortes. Maintenant, la mer brisait un peu, et je voyais +dans les ténèbres des lignes blanches paraître et disparaître, des +lignes d'écume, tandis que chaque flot heurtait la carcasse du +_Marie-Joseph_, l'agitait d'un court frémissement qui nous montait +jusqu'au coeur. + +«L'Anglaise tremblait; je la sentais frissonner contre moi, et j'avais +une envie folle de la saisir dans mes bras. + +«Là-bas, devant nous, à gauche, à droite, derrière nous, des phares +brillaient sur les côtes, des phares blancs, jaunes, rouges, tournants, +pareils à des yeux énormes, à des yeux de géant qui nous regardaient, +nous guettaient, attendaient avidement que nous eussions disparu. Un +d'eux surtout m'irritait. Il s'éteignait toutes les trente secondes pour +se rallumer aussitôt; c'était bien un oeil, celui-là, avec sa paupière +sans cesse baissée sur son regard de feu. + +«De temps en temps, l'Anglais frottait une allumette pour regarder +l'heure; puis il remettait sa montre dans sa poche. Tout à coup, il me +dit, par-dessus les têtes de ses filles, avec une souveraine gravité: + +«--Môsieu, je vous souhaite bon année. + +«Il était minuit. Je lui tendis ma main, qu'il serra; puis il prononça +une phrase d'anglais, et soudain ses filles et lui se mirent à chanter +le _God save the Queen_, qui monta dans l'air noir, dans l'air muet, et +s'évapora à travers l'espace. + +«J'eus d'abord envie de rire; puis je fus saisi par une émotion +puissante et bizarre. + +«C'était quelque chose de sinistre et de superbe, ce chant de naufragés, +de condamnés, quelque chose comme une prière, et aussi quelque chose de +plus grand, de comparable à l'antique et sublime _Ave, Cæsar, morituri +te salutant_. + +«Quand ils eurent fini, je demandai à ma voisine de chanter toute seule +une ballade, une légende, ce qu'elle voudrait, pour nous faire oublier +nos angoisses. Elle y consentit et aussitôt sa voix claire et jeune +s'envola dans la nuit. Elle chantait une chose triste sans doute, car +les notes traînaient longtemps, sortaient lentement de sa bouche, et +voletaient, comme des oiseaux blessés, au-dessus des vagues. + +«La mer grossissait, battait maintenant notre épave. Moi, je ne pensais +plus qu'à cette voix. Et je pensais aussi aux sirènes. Si une barque +avait passé près de nous, qu'auraient dit les matelots? Mon esprit +tourmenté s'égarait dans le rêve! Une sirène! N'était-ce point, en +effet, une sirène, cette fille de la mer, qui m'avait retenu sur ce +navire vermoulu et qui, tout à l'heure, allait s'enfoncer avec moi dans +les flots?... + +«Mais nous roulâmes brusquement tous les cinq sur le pont, car le +_Marie-Joseph_ s'était affaissé sur son flanc droit. L'Anglaise étant +tombée sur moi, je l'avais saisie dans mes bras, et follement, sans +savoir, sans comprendre, croyant venue ma dernière seconde, je baisais à +pleine bouche sa joue, sa tempe et ses cheveux. Le bateau ne remuait +plus; nous autres aussi ne bougions point. + +«Le père dit: «Kate!» Celle que je tenais répondit «yes», et fit un +mouvement pour se dégager. Certes, à cet instant j'aurais voulu que le +bateau s'ouvrît en deux pour tomber à l'eau avec elle. + +«L'Anglais reprit: + +«--Une petite bascoule, ce n'été rien. J'avé mes trois filles conserves. + +«Ne voyant point l'aînée, il l'avait crue perdue d'abord! + +«Je me relevai lentement, et, soudain, j'aperçus une lumière sur la mer, +tout près de nous. Je criai; on répondit. C'était une barque qui nous +cherchait, le patron de l'hôtel ayant prévu notre imprudence. + +«Nous étions sauvés. J'en fus désolé! On nous cueillit sur notre radeau, +et on nous ramena à Saint-Martin. + +«L'Anglais, maintenant, se frottait les mains et murmurait: + +«--Bonne souper! bonne souper! + +«On soupa, en effet. Je ne fus pas gai, je regrettais le _Marie-Joseph_. + +«Il fallut se séparer, le lendemain, après beaucoup d'étreintes et de +promesses de s'écrire. Ils partirent vers Biarritz. Peu s'en fallut que +je ne les suivisse. + +«J'étais toqué; je faillis demander cette fillette en mariage. Certes, +si nous avions passé huit jours ensemble, je l'épousais! Combien +l'homme, parfois, est faible et incompréhensible! + +«Deux ans s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'eux; puis je reçus +une lettre de New-York. Elle était mariée, et me le disait. Et, depuis +lors, nous nous écrivons tous les ans, au 1er janvier. Elle me +raconte sa vie, me parle de ses enfants, de ses soeurs, jamais de son +mari! Pourquoi? Ah! pourquoi?... Et, moi, je ne lui parle que du +_Marie-Joseph_.... C'est peut-être la seule femme que j'aie aimée... +non... que j'aurais aimée.... Ah!... voilà... sait-on?... Les +événements vous emportent.... Et puis... et puis... tout passe.... Elle +doit être vieille, à présent... je ne la reconnaîtrais pas.... Ah! celle +d'autrefois... celle de l'épave... quelle créature... divine! Elle +m'écrit que ses cheveux sont tout blancs.... Mon Dieu!... ça m'a fait +une peine horrible.... Ah! ses cheveux blonds.... Non, la mienne +n'existe plus.... Que c'est triste... tout ça!...» + + + + +L'ERMITE + + +Nous avions été voir, avec quelques amis, le vieil ermite installé sur +un ancien tumulus couvert de grands arbres, au milieu de la vaste plaine +qui va de Cannes à la Napoule. + +En revenant, nous parlions de ces singuliers solitaires laïques, +nombreux autrefois, et dont la race aujourd'hui disparaît. Nous +cherchions les causes morales, nous nous efforcions de déterminer la +nature des chagrins qui poussaient jadis les hommes dans les solitudes. + +Un de nos compagnons dit tout à coup: + +«--J'ai connu deux solitaires: un homme et une femme. La femme doit être +encore vivante. Elle habitait, il y a cinq ans, une ruine au sommet d'un +mont absolument désert sur la côte de Corse, à quinze ou vingt +kilomètres de toute maison. Elle vivait là avec une bonne; j'allai la +voir. Elle avait été certainement une femme du monde distinguée. Elle me +reçut avec politesse et même avec bonne grâce, mais je ne sais rien +d'elle; je ne devinai rien. + +Quant à l'homme, je vais vous raconter sa sinistre aventure: + +Retournez-vous. Vous apercevez là-bas ce mont pointu et boisé qui se +détache derrière la Napoule, tout seul en avant des cimes de l'Esterel; +on l'appelle dans le pays le mont des Serpents. C'est là que vivait mon +solitaire, dans les murs d'un petit temple antique, il y a douze ans +environ. + +Ayant entendu parler de lui je me décidai à faire sa connaissance et je +partis de Cannes, à cheval, un matin de mars. Laissant ma bête à +l'auberge de la Napoule, je me mis à gravir à pied ce singulier cône, +haut peut-être de cent cinquante ou deux cents mètres et couvert de +plantes aromatiques, de cystes surtout, dont l'odeur est si vive et si +pénétrante qu'elle trouble et cause un malaise. Le sol est pierreux et +on voit souvent glisser sur les cailloux de longues couleuvres qui +disparaissent dans les herbes. De là ce surnom bien mérité de mont des +Serpents. Dans certains jours, les reptiles semblent vous naître sous +les pieds quand on gravit la pente exposée au soleil. Ils sont si +nombreux qu'on n'ose plus marcher et qu'on éprouve une gêne singulière, +non pas une peur, car ces bêtes sont inoffensives, mais une sorte +d'effroi mystique. J'ai eu plusieurs fois la singulière sensation de +gravir un mont sacré de l'antiquité, une bizarre colline parfumée et +mystérieuse, couverte de cystes et peuplée de serpents et couronnée par +un temple. + +Ce temple existe encore. On m'a affirmé du moins que ce fut un temple. +Car je n'ai point cherché à en savoir davantage pour ne pas gâter mes +émotions. + +Donc j'y grimpai, un matin de mars, sous prétexte d'admirer le pays. En +parvenant au sommet j'aperçus en effet des murs et, assis sur une +pierre, un homme. Il n'avait guère plus de quarante-cinq ans, bien que +ses cheveux fussent tout blancs; mais sa barbe était presque noire +encore. Il caressait un chat roulé sur ses genoux et ne semblait point +prendre garde à moi. Je fis le tour des ruines, dont une partie couverte +et fermée au moyen de branches, de paille, d'herbes et de cailloux, +était habitée par lui, et je revins de son côté. + +La vue, de là, est admirable. C'est, à droite, l'Esterel aux sommets +pointus, étrangement découpés, puis la mer démesurée, s'allongeant +jusqu'aux côtes lointaines de l'Italie, avec ses caps nombreux et, en +face de Cannes, les îles de Lérins, vertes et plates, qui semblent +flotter et dont la dernière présente vers le large un haut et vieux +château-fort à tours crénelées, bâti dans les flots mêmes. + +Puis dominant la côte verte, où l'on voit pareilles, d'aussi loin, à des +oeufs innombrables pondus au bord du rivage, le long chapelet de villas +et de villes blanches bâties dans les arbres, s'élèvent les Alpes, dont +les sommets sont encore encapuchonnés de neige. + +Je murmurai: «Cristi, c'est beau.» + +L'homme leva la tête et dit: «Oui, mais quand on voit ça toute la +journée, c'est monotone.» + +Donc il parlait, il causait et il s'ennuyait, mon solitaire. Je le +tenais. + +Je ne restai pas longtemps ce jour-là et je m'efforçai seulement de +découvrir la couleur de sa misanthropie. Il me fit surtout l'effet d'un +être fatigué des autres, las de tout, irrémédiablement désillusionné et +dégoûté de lui-même comme du reste. + +Je le quittai après une demi-heure d'entretien. Mais je revins huit +jours plus tard, et encore une fois la semaine suivante, puis toutes les +semaines; si bien qu'avant deux mois nous étions amis. + +Or, un soir de la fin de mai, je jugeai le moment venu et j'emportai des +provisions pour dîner avec lui sur le mont des Serpents. + +C'était un de ces soirs du Midi si odorants dans ce pays où l'on cultive +les fleurs comme le blé dans le Nord, dans ce pays où l'on fabrique +presque toutes les essences qui parfumeront la chair et les robes des +femmes, un de ces soirs où les souffles des orangers innombrables, dont +sont plantés les jardins et tous les replis des vallons, troublent et +alanguissent à faire rêver d'amour les vieillards. + +Mon solitaire m'accueillit avec une joie visible; il consentit +volontiers à partager mon dîner. + +Je lui fis boire un peu de vin dont il avait perdu l'habitude; il +s'anima, et se mit à parler de sa vie passée. Il avait toujours habité +Paris et vécu en garçon joyeux, me semblait-il. + +Je lui demandai brusquement: «Quelle drôle d'idée vous avez eue de venir +vous percher sur ce sommet?» + +Il répondit aussitôt: «Ah! c'est que j'ai reçu la plus rude secousse que +puisse recevoir un homme. Mais pourquoi vous cacher ce malheur? Il vous +fera me plaindre, peut-être! Et puis... je ne l'ai jamais dit à +personne... jamais... et je voudrais savoir... une fois... ce qu'en +pense un autre... et comment il le juge. + +Né à Paris, élevé à Paris, je grandis et je vécus dans cette ville. Mes +parents m'avaient laissé quelques milliers de francs de rente, et +j'obtins, par protection, une place modeste et tranquille qui me faisait +riche, pour un garçon. + +J'avais mené, dès mon adolescence, une vie de garçon. Vous savez ce que +c'est. Libre et sans famille, résolu à ne point prendre de femme +légitime, je passais tantôt trois mois avec l'une, tantôt six mois avec +l'autre, puis un an sans compagne en butinant sur la masse des filles à +prendre ou à vendre. + +Cette existence médiocre, et banale si vous voulez, me convenait, +satisfaisait mes goûts naturels de changement et de badauderie. Je +vivais sur le boulevard, dans les théâtres et dans les cafés, toujours +dehors, presque sans domicile, bien que proprement logé. J'étais un de +ces milliers d'êtres qui se laissent flotter, comme des bouchons, dans +la vie; pour qui les murs de Paris sont les murs du monde, et qui n'ont +souci de rien, n'ayant de passion pour rien. J'étais ce qu'on appelle un +bon garçon, sans qualités et sans défauts. Voilà. Et je me juge +exactement. + +Donc, de vingt à quarante ans, mon existence s'écoula lente et rapide, +sans aucun événement marquant. Comme elles vont vite les années +monotones de Paris où n'entre dans l'esprit aucun de ces souvenirs qui +font date, ces années longues et pressées, banales et gaies, où l'on +boit, mange et rit sans savoir pourquoi, les lèvres tendues vers tout ce +qui se goûte et tout ce qui s'embrasse, sans avoir envie de rien. On +était jeune; on est vieux sans avoir rien fait de ce que font les +autres; sans aucune attache, aucune racine, aucun lien, presque sans +amis, sans parents, sans femmes, sans enfants! + +Donc, j'atteignis doucement et vivement la quarantaine; et pour fêter +cet anniversaire, je m'offris, à moi tout seul, un bon dîner dans un +grand café. J'étais un solitaire dans le monde; je jugeai plaisant de +célébrer cette date en solitaire. + +Après dîner, j'hésitai sur ce que je ferais. J'eus envie d'entrer dans +un théâtre; et puis l'idée me vint d'aller en pèlerinage au quartier +Latin, où j'avais fait mon droit jadis. Je traversai donc Paris, et +j'entrai sans préméditation dans une de ces brasseries où l'on est servi +par des filles. + +Celle qui prenait soin de ma table était toute jeune, jolie et rieuse. +Je lui offris une consommation qu'elle accepta tout de suite. Elle +s'assit en face de moi et me regarda de son oeil exercé, sans savoir à +quel genre de mâle elle avait affaire. C'était une blonde, ou plutôt une +blondine, une fraîche, toute fraîche créature qu'on devinait rose et +potelée sous l'étoffe gonflée du corsage. Je lui dis les choses galantes +et bêtes qu'on dit toujours à ces êtres-là; et comme elle était +vraiment charmante, l'idée me vint soudain de l'emmener... toujours pour +fêter ma quarantaine. Ce ne fut ni long ni difficile. Elle se trouvait +libre... depuis quinze jours, me dit-elle... et elle accepta d'abord de +venir souper aux Halles quand son service serait fini. + +Comme je craignais qu'elle ne me faussât compagnie,--on ne sait jamais +ce qui peut arriver, ni qui peut entrer dans ces brasseries, ni le vent +qui souffle dans une tête de femme,--je demeurai là, toute la soirée, à +l'attendre. + +J'étais libre aussi, moi, depuis un mois ou deux et je me demandais, en +regardant aller de table en table cette mignonne débutante de l'Amour, +si je ne ferais pas bien de passer bail avec elle pour quelque temps. Je +vous conte là une de ces vulgaires aventures quotidiennes de la vie des +hommes à Paris. + +Pardonnez-moi ces détails grossiers; ceux qui n'ont pas aimé +poétiquement prennent et choisissent les femmes comme on choisit une +côtelette à la boucherie, sans s'occuper d'autre chose que de la qualité +de leur chair. + +Donc, je l'emmenai chez elle,--car j'ai le respect de mes draps. C'était +un petit logis d'ouvrière, au cinquième, propre et pauvre; et j'y passai +deux heures charmantes. Elle avait, cette petite, une grâce et une +gentillesse rares. + +Comme j'allais partir, je m'avançai vers la cheminée afin d'y déposer le +cadeau réglementaire, après avoir pris jour pour une seconde entrevue +avec la fillette, qui demeurait au lit, je vis vaguement une pendule +sous globe, deux vases de fleurs et deux photographies dont l'une, très +ancienne, une de ces épreuves sur verre appelées daguerréotypes. Je me +penchai, par hasard, vers ce portrait, et je demeurai interdit, trop +surpris pour comprendre.... C'était le mien, le premier de mes +portraits... que j'avais fait faire autrefois, quand je vivais en +étudiant au quartier Latin. + +Je le saisis brusquement pour l'examiner de plus près. Je ne me trompais +point... et j'eus envie de rire, tant la chose me parut inattendue et +drôle. + +Je demandai: «Qu'est-ce que c'est que ce monsieur-là?» + +Elle répondit: «C'est mon père, que je n'ai pas connu. Maman me l'a +laissé en me disant de le garder, que ça me servirait peut-être un +jour...» + +Elle hésita, se mit à rire, et reprit: «Je ne sais pas à quoi par +exemple. Je ne pense pas qu'il vienne me reconnaître.» + +Mon coeur battait précipité comme le galop d'un cheval emporté. Je remis +l'image à plat sur la cheminée, je posai dessus, sans même savoir ce que +je faisais, deux billets de cent francs que j'avais en poche, et je me +sauvai en criant: «A bientôt... au revoir... ma chérie... au revoir.» + +J'entendis qu'elle répondait: «A mardi.» J'étais dans l'escalier obscur +que je descendis à tâtons. + +Lorsque je sortis dehors, je m'aperçus qu'il pleuvait, et je partis à +grands pas, par une rue quelconque. + +J'allais devant moi, affolé, éperdu, cherchant à me souvenir! Était-ce +possible?--Oui.--Je me rappelai soudain une fille qui m'avait écrit, un +mois environ après notre rupture, qu'elle était enceinte de moi. J'avais +déchiré ou brûlé la lettre, et oublié cela.--J'aurais dû regarder la +photographie de la femme sur la cheminée de la petite. Mais l'aurais-je +reconnue? C'était la photographie d'une vieille femme, me semblait-il. + +J'atteignis le quai. Je vis un banc; et je m'assis. Il pleuvait. Des +gens passaient de temps en temps sous des parapluies. La vie m'apparut +odieuse et révoltante, pleine de misères, de hontes, d'infamies voulues +ou inconscientes. Ma fille!... Je venais peut-être de posséder ma +fille!... Et Paris, ce grand Paris sombre, morne, boueux, triste, noir, +avec toutes ces maisons fermées, était plein de choses pareilles, +d'adultères, d'incestes, d'enfants violés. Je me rappelai ce qu'on +disait des ponts hantés par des vicieux infâmes. + +J'avais fait, sans le vouloir, sans le savoir, pis que ces êtres +ignobles. J'étais entré dans la couche de ma fille! + +Je faillis me jeter à l'eau. J'étais fou! J'errai jusqu'au jour, puis je +revins chez moi pour réfléchir. + +Je fis alors ce qui me parut le plus sage; je priai un notaire d'appeler +cette petite et de lui demander dans quelles conditions sa mère lui +avait remis le portrait de celui qu'elle supposait être son père, me +disant chargé de ce soin par un ami. + +Le notaire exécuta mes ordres. C'est à son lit de mort que cette femme +avait désigné le père de sa fille, et devant un prêtre qu'on me nomma. + +Alors, toujours au nom de cet ami inconnu, je fis remettre à cette +enfant la moitié de ma fortune, cent quarante mille francs environ, dont +elle ne peut toucher que la rente, puis je donnai ma démission de mon +emploi, et me voici. + +En errant sur ce rivage, j'ai trouvé ce mont et je m'y suis arrêté... +jusques à quand... je l'ignore! + +Que pensez-vous de moi... et de ce que j'ai fait? + +Je répondis en lui tendant la main. + +--Vous avez fait ce que vous deviez faire. Bien d'autres eussent attaché +moins d'importance à cette odieuse fatalité. + +Il reprit: «Je le sais, mais, moi, j'ai failli en devenir fou. Il +paraît que j'avais l'âme sensible sans m'en être jamais douté. Et j'ai +peur de Paris, maintenant, comme les croyants doivent avoir peur de +l'enfer. J'ai reçu un coup sur la tête, voilà tout, un coup comparable à +la chute d'une tuile quand on passe dans la rue. Je vais mieux depuis +quelque temps.» + +Je quittai mon solitaire. J'étais fort troublé par son récit. + +Je le revis encore deux fois, puis je partis, car je ne reste jamais +dans le Midi après la fin de mai. + +Quand je revins l'année suivante, l'homme n'était plus sur le mont des +Serpents; et je n'ai jamais entendu parler de lui. + +Voilà l'histoire de mon ermite. + + + + +MADEMOISELLE PERLE + + +Quelle singulière idée j'ai eue, vraiment, ce soir-là, de choisir pour +reine Mlle Perle. + +Je vais tous les ans faire les Rois chez mon vieil ami Chantal. Mon +père, dont il était le plus intime camarade, m'y conduisait quand +j'étais enfant. J'ai continué, et je continuerai sans doute tant que je +vivrai, et tant qu'il y aura un Chantal en ce monde. + +Les Chantal, d'ailleurs, ont une existence singulière; ils vivent à +Paris comme s'ils habitaient Grasse, Yvetot ou Pont-à-Mousson. + +Ils possèdent, auprès de l'Observatoire, une maison dans un petit +jardin. Ils sont chez eux, là, comme en province. De Paris, du vrai +Paris, ils ne connaissent rien, ils ne soupçonnent rien; ils sont si +loin, si loin! Parfois, cependant, ils y font un voyage, un long voyage. +Mme Chantal va aux grandes provisions, comme on dit dans la famille. +Voici comment on va aux grandes provisions. + +Mlle Perle, qui a les clefs des armoires de cuisine (car les armoires +au linge sont administrées par la maîtresse elle-même), Mlle Perle +prévient que le sucre touche à sa fin, que les conserves sont épuisées; +qu'il ne reste plus grand'chose au fond du sac à café. + +Ainsi mise en garde contre la famine, Mme Chantal passe l'inspection +des restes, en prenant des notes sur un calepin. Puis, quand elle a +inscrit beaucoup de chiffres, elle se livre d'abord à de longs calculs +et ensuite à de longues discussions avec Mlle Perle. On finit +cependant par se mettre d'accord et par fixer les quantités de chaque +chose dont on se pourvoira pour trois mois: sucre, riz, pruneaux, café, +confitures, boîtes de petits pois, de haricots, de homard, poissons +salés ou fumés, etc., etc. + +Après quoi, on arrête le jour des achats et on s'en va, en fiacre, dans +un fiacre à galerie, chez un épicier considérable qui habite au delà des +ponts, dans les quartiers neufs. + +Mme Chantal et Mlle Perle font ce voyage ensemble, +mystérieusement, et reviennent à l'heure du dîner, exténuées, bien +qu'émues encore, et cahotées dans le coupé, dont le toit est couvert de +paquets et de sacs, comme une voiture de déménagement. + +Pour les Chantal, toute la partie de Paris située de l'autre côté de la +Seine constitue les quartiers neufs, quartiers habités par une +population singulière, bruyante, peu honorable, qui passe les jours en +dissipations, les nuits en fêtes, et qui jette l'argent par les +fenêtres. De temps en temps cependant, on mène les jeunes filles au +théâtre, à l'Opéra-Comique ou au Français, quand la pièce est +recommandée par le journal que lit M. Chantal. + +Les jeunes filles ont aujourd'hui dix-neuf et dix-sept ans; ce sont deux +belles filles, grandes et fraîches, très bien élevées, trop bien +élevées, si bien élevées qu'elles passent inaperçues comme deux jolies +poupées. Jamais l'idée ne me viendrait de faire attention ou de faire la +cour aux demoiselles Chantal; c'est à peine si on ose leur parler, tant +on les sent immaculées; on a presque peur d'être inconvenant en les +saluant. + +Quant au père, c'est un charmant homme, très instruit, très ouvert, +très cordial, mais qui aime avant tout le repos, le calme, la +tranquillité, et qui a fortement contribué à momifier ainsi sa famille +pour vivre à son gré, dans une stagnante immobilité. Il lit beaucoup, +cause volontiers, et s'attendrit facilement. L'absence de contacts, de +coudoiements et de heurts a rendu très sensible et délicat son épiderme, +son épiderme moral. La moindre chose l'émeut, l'agite et le fait +souffrir. + +Les Chantal ont des relations cependant, mais des relations restreintes, +choisies avec soin dans le voisinage. Ils échangent aussi deux ou trois +visites par an avec des parents qui habitent au loin. + +Quant à moi, je vais dîner chez eux le 15 août et le jour des Rois. Cela +fait partie de mes devoirs comme la communion de Pâques pour les +catholiques. + +Le 15 août, on invite quelques amis, mais aux Rois, je suis le seul +convive étranger. + + +II + +Donc, cette année, comme les autres années, j'ai été dîner chez les +Chantal pour fêter l'Épiphanie. + +Selon la coutume, j'embrassai M. Chantal, Mme Chantal et Mlle +Perle, et je fis un grand salut à Mlles Louise et Pauline. On +m'interrogea sur mille choses, sur les événements du boulevard, sur la +politique, sur ce qu'on pensait dans le public des affaires du Tonkin, +et sur nos représentants. Mme Chantal, une grosse dame, dont toutes +les idées me font l'effet d'être carrées à la façon des pierres de +taille, avait coutume d'émettre cette phrase comme conclusion à toute +discussion politique: «Tout cela est de la mauvaise graine pour plus +tard». Pourquoi me suis-je toujours imaginé que les idées de Mme +Chantal sont carrées? Je n'en sais rien; mais tout ce qu'elle dit prend +cette forme dans mon esprit: un carré, un gros carré avec quatre angles +symétriques. Il y a d'autres personnes dont les idées me semblent +toujours rondes et roulantes comme des cerceaux. Dès qu'elles ont +commencé une phrase sur quelque chose, ça roule, ça va, ça sort par dix, +vingt, cinquante idées rondes, des grandes et des petites que je vois +courir l'une derrière l'autre, jusqu'au bout de l'horizon. D'autres +personnes aussi ont des idées pointues.... Enfin, cela importe peu. + +On se mit à table comme toujours, et le dîner s'acheva sans qu'on eût +dit rien à retenir. + +Au dessert, on apporta le gâteau des Rois. Or, chaque année, M. Chantal +était roi. Était-ce l'effet d'un hasard continu ou d'une convention +familiale, je n'en sais rien, mais il trouvait infailliblement la fève +dans sa part de pâtisserie, et il proclamait reine Mme Chantal. +Aussi, fus-je stupéfait en sentant dans une bouchée de brioche quelque +chose de très dur qui faillit me casser une dent. J'ôtai doucement cet +objet de ma bouche et j'aperçus une petite poupée de porcelaine, pas +plus grosse qu'un haricot. La surprise me fit dire: «Ah!» On me regarda, +et Chantal s'écria en battant des mains: «C'est Gaston. C'est Gaston. +Vive le roi! vive le roi!» + +Tout le monde reprit en choeur: «Vive le roi!» Et je rougis jusqu'aux +oreilles, comme on rougit souvent, sans raison, dans les situations un +peu sottes. Je demeurais les yeux baissés, tenant entre deux doigts ce +grain de faïence, m'efforçant de rire et ne sachant que faire ni que +dire, lorsque Chantal reprit: «Maintenant, il faut choisir une reine.» + +Alors je fus atterré. En une seconde, mille pensées, mille suppositions +me traversèrent l'esprit. Voulait-on me faire désigner une des +demoiselles Chantal? Était-ce là un moyen de me faire dire celle que je +préférais? Était-ce une douce, légère, insensible poussée des parents +vers un mariage possible? L'idée de mariage rôde sans cesse dans toutes +les maisons à grandes filles et prend toutes les formes, tous les +déguisements, tous les moyens. Une peur atroce de me compromettre +m'envahit, et aussi une extrême timidité, devant l'attitude si +obstinément correcte et fermée de Mlles Louise et Pauline. Élire +l'une d'elles au détriment de l'autre, me sembla aussi difficile que de +choisir entre deux gouttes d'eau; et puis, la crainte de m'aventurer +dans une histoire où je serais conduit au mariage malgré moi, tout +doucement, par des procédés aussi discrets, aussi inaperçus et aussi +calmes que cette royauté insignifiante, me troublait horriblement. + +Mais tout à coup, j'eus une inspiration, et je tendis à Mlle Perle la +poupée symbolique. Tout le monde fut d'abord surpris, puis on apprécia +sans doute ma délicatesse et ma discrétion, car on applaudit avec furie. +On criait: «Vive la reine! vive la reine!» + +Quant à elle, la pauvre vieille fille, elle avait perdu toute +contenance; elle tremblait, effarée, et balbutiait: «Mais non... mais +non... mais non... pas moi... je vous en prie... pas moi... je vous en +prie...» + +Alors, pour la première fois de ma vie, je regardai Mlle Perle, et je +me demandai ce qu'elle était. + +J'étais habitué à la voir dans cette maison, comme on voit les vieux +fauteuils de tapisserie sur lesquels on s'assied depuis son enfance sans +y avoir jamais pris garde. Un jour, on ne sait pourquoi, parce qu'un +rayon de soleil tombe sur le siège, on se dit tout à coup: «Tiens, mais +il est fort curieux, ce meuble»; et on découvre que le bois a été +travaillé par un artiste, et que l'étoffe est remarquable. Jamais je +n'avais pris garde à Mlle Perle. + +Elle faisait partie de la famille Chantal, voilà tout; mais comment? A +quel titre?--C'était une grande personne maigre qui s'efforçait de +rester inaperçue, mais qui n'était pas insignifiante. On la traitait +amicalement, mieux qu'une femme de charge, moins bien qu'une parente. Je +saisissais tout à coup, maintenant, une quantité de nuances dont je ne +m'étais point soucié jusqu'ici! Mme Chantal disait: «Perle». Les +jeunes filles: «Mlle Perle», et Chantal ne l'appelait que +Mademoiselle, d'un air plus révérend peut-être. + +Je me mis à la regarder.--Quel âge avait-elle? Quarante ans? Oui, +quarante ans.--Elle n'était pas vieille, cette fille, elle se +vieillissait. Je fus soudain frappé par cette remarque. Elle se +coiffait, s'habillait, se parait ridiculement, et, malgré tout, elle +n'était point ridicule, tant elle portait en elle de grâce simple, +naturelle, de grâce voilée, cachée avec soin. Quelle drôle de créature, +vraiment! Comment ne l'avais-je jamais mieux observée? Elle se coiffait +d'une façon grotesque, avec de petits frisons vieillots tout à fait +farces; et, sous cette chevelure à la Vierge conservée, on voyait un +grand front calme, coupé par deux rides profondes, deux rides de longues +tristesses, puis deux yeux bleus, larges et doux, si timides, si +craintifs, si humbles, deux beaux yeux restés si naïfs, pleins +d'étonnements de fillette, de sensations jeunes et aussi de chagrins qui +avaient passé dedans, en les attendrissant, sans les troubler. + +Tout le visage était fin et discret, un de ces visages qui se sont +éteints sans avoir été usés, ou fanés par les fatigues ou les grandes +émotions de la vie. + +Quelle jolie bouche! et quelles jolies dents! Mais on eût dit qu'elle +n'osait pas sourire! + +Et, brusquement, je la comparai à Mme Chantal! Certes, Mlle Perle +était mieux, cent fois mieux, plus fine, plus noble, plus fière. + +J'étais stupéfait de mes observations. On versait du champagne. Je +tendis mon verre à la reine, en portant sa santé avec un compliment bien +tourné. Elle eut envie, je m'en aperçus, de se cacher la figure dans sa +serviette; puis, comme elle trempait ses lèvres dans le vin clair, tout +le monde cria: «La reine boit! la reine boit!» Elle devint alors toute +rouge et s'étrangla. On riait; mais je vis bien qu'on l'aimait beaucoup +dans la maison. + + +III + +Dès que le dîner fût fini, Chantal me prit par le bras. C'était l'heure +de son cigare, heure sacrée. Quand il était seul, il allait le fumer +dans la rue; quand il avait quelqu'un à dîner, on montait au billard, et +il jouait en fumant. Ce soir-là, on avait même fait du feu dans le +billard, à cause des Rois; et mon vieil ami prit sa queue, une queue +très fine qu'il frotta de blanc avec grand soin, puis il dit: + +--A toi, mon garçon! + +Car il me tutoyait, bien que j'eusse vingt-cinq ans, mais il m'avait vu +tout enfant. + +Je commençai donc la partie; je fis quelques carambolages; j'en manquai +quelques autres; mais comme la pensée de Mlle Perle me rôdait dans +la tête, je demandai tout à coup: + +--Dites donc, monsieur Chantal, est-ce que Mlle Perle est votre +parente? + +Il cessa de jouer, très étonné, et me regarda. + +--Comment, tu ne sais pas? tu ne connais pas l'histoire de Mlle +Perle? + +--Mais non. + +--Ton père ne te l'a jamais racontée? + +--Mais non. + +--Tiens, tiens, que c'est drôle! ah! par exemple, que c'est drôle! Oh! +mais, c'est toute une aventure! + +Il se tut, puis reprit: + +--Et si tu savais comme c'est singulier que tu me demandes ça +aujourd'hui, un jour des Rois! + +--Pourquoi? + +--Ah! pourquoi! Écoute. Voilà de cela quarante et un ans, quarante et un +ans aujourd'hui même, jour de l'Épiphanie. Nous habitions alors +Roüy-le-Tors, sur les remparts; mais il faut d'abord t'expliquer la +maison pour que tu comprennes bien. Roüy est bâti sur une côte, ou +plutôt sur un mamelon qui domine un grand pays de prairies. Nous avions +là une maison avec un beau jardin suspendu, soutenu en l'air par les +vieux murs de défense. Donc la maison était dans la ville, dans la rue, +tandis que le jardin dominait la plaine. Il y avait aussi une porte de +sortie de ce jardin sur la campagne, au bout d'un escalier secret qui +descendait dans l'épaisseur des murs, comme on en trouve dans les +romans. Une route passait devant cette porte qui était munie d'une +grosse cloche, car les paysans, pour éviter le grand tour, apportaient +par là leurs provisions. + +Tu vois bien les lieux, n'est-ce pas? Or, cette année-là, aux Rois, il +neigeait depuis une semaine. On eût dit la fin du monde. Quand nous +allions aux remparts regarder la plaine, ça nous faisait froid dans +l'âme, cet immense pays blanc, tout blanc, glacé, et qui luisait comme +du vernis. On eût dit que le bon Dieu avait empaqueté la terre pour +l'envoyer au grenier des vieux mondes. Je t'assure que c'était bien +triste. + +Nous demeurions en famille à ce moment-là, et nombreux, très nombreux: +mon père, ma mère, mon oncle et ma tante, mes deux frères et mes quatre +cousines; c'étaient de jolies fillettes; j'ai épousé la dernière. De +tout ce monde-là, nous ne sommes plus que trois survivants: ma femme, +moi et ma belle-soeur qui habite Marseille. Sacristi, comme ça s'égrène, +une famille! ça me fait trembler quand j'y pense! Moi, j'avais quinze +ans, puisque j'en ai cinquante-six. + +Donc, nous allions fêter les Rois, et nous étions très gais, très gais! +Tout le monde attendait le dîner dans le salon, quand mon frère aîné, +Jacques, se mit à dire: «Il y a un chien qui hurle dans la plaine +depuis dix minutes; ça doit être une pauvre bête perdue.» + +Il n'avait pas fini de parler, que la cloche du jardin tinta. Elle avait +un gros son de cloche d'église qui faisait penser aux morts. Tout le +monde en frissonna. Mon père appela le domestique et lui dit d'aller +voir. On attendit en grand silence; nous pensions à la neige qui +couvrait toute la terre. Quand l'homme revint, il affirma qu'il n'avait +rien vu. Le chien hurlait toujours, sans cesse, et sa voix ne changeait +point de place. + +On se mit à table; mais nous étions un peu émus, surtout les jeunes. Ça +alla bien jusqu'au rôti, puis voilà que la cloche se remet à sonner, +trois fois de suite, trois grands coups, longs, qui ont vibré jusqu'au +bout de nos doigts et qui nous ont coupé le souffle, tout net. Nous +restions à nous regarder, la fourchette en l'air, écoutant toujours, et +saisis d'une espèce de peur surnaturelle. + +Ma mère enfin parla: «C'est étonnant qu'on ait attendu si longtemps pour +revenir; n'allez pas seul, Baptiste; un de ces messieurs va vous +accompagner». + +Mon oncle François se leva. C'était une espèce d'hercule, très fier de +sa force et qui ne craignait rien au monde. Mon père lui dit: «Prends un +fusil. On ne sait pas ce que ça peut-être». + +Mais mon oncle ne prit qu'une canne et sortit aussitôt avec le +domestique. + +Nous autres, nous demeurâmes frémissants de terreur et d'angoisse, sans +manger, sans parler. Mon père essaya de nous rassurer: «Vous allez voir, +dit-il, que ce sera quelque mendiant ou quelque passant perdu dans la +neige. Après avoir sonné une première fois, voyant qu'on n'ouvrait pas +tout de suite, il a tenté de retrouver son chemin, puis, n'ayant pu y +parvenir, il est revenu à notre porte.» + +L'absence de mon oncle nous parut durer une heure. Il revint enfin, +furieux, jurant: «Rien, nom de nom, c'est un farceur! Rien que ce maudit +chien qui hurle à cent mètres des murs. Si j'avais pris un fusil, je +l'aurais tué pour le faire taire». + +On se remit à dîner, mais tout le monde demeurait anxieux; on sentait +bien que ce n'était pas fini, qu'il allait se passer quelque chose, que +la cloche, tout à l'heure, sonnerait encore! + +Et elle sonna, juste au moment où l'on coupait le gâteau des Rois. Tous +les hommes se levèrent ensemble. Mon oncle François, qui avait bu du +champagne, affirma qu'il allait Le massacrer, avec tant de fureur, que +ma mère et ma tante se jetèrent sur lui pour l'empêcher. Mon père, bien +que très calme et un peu impotent (il traînait la jambe depuis qu'il se +l'était cassée en tombant de cheval), déclara à son tour qu'il voulait +savoir ce que c'était, et qu'il irait. Mes frères, âgés de dix-huit et +de vingt ans, coururent chercher leurs fusils; et comme on ne faisait +guère attention à moi, je m'emparai d'une carabine de jardin et je me +disposai aussi à accompagner l'expédition. + +Elle partit aussitôt. Mon père et mon oncle marchaient devant, avec +Baptiste, qui portait une lanterne. Mes frères Jacques et Paul +suivaient, et je venais derrière, malgré les supplications de ma mère, +qui demeurait avec sa soeur et mes cousines sur le seuil de la maison. + +La neige s'était remis à tomber depuis une heure; et les arbres en +étaient chargés. Les sapins pliaient sous ce lourd vêtement livide, +pareils à des pyramides blanches, à d'énormes pains de sucre; et on +apercevait à peine, à travers le rideau gris des flocons menus et +pressés, les arbustes plus légers, tout pâles dans l'ombre. Elle tombait +si épaisse, la neige, qu'on y voyait tout juste à dix pas. Mais la +lanterne jetait une grande clarté devant nous. Quand on commença à +descendre par l'escalier tournant creusé dans la muraille, j'eus peur, +vraiment. Il me sembla qu'on marchait derrière moi; qu'on allait me +saisir par les épaules et m'emporter; et j'eus envie de retourner; mais +comme il fallait retraverser tout le jardin, je n'osai pas. + +J'entendis qu'on ouvrait la porte sur la plaine; puis mon oncle se remit +à jurer: «Nom d'un nom, il est reparti! Si j'aperçois seulement son +ombre, je ne le rate pas, ce c...-là.» + +C'était sinistre de voir la plaine, ou, plutôt, de la sentir devant soi, +car on ne la voyait pas; on ne voyait qu'un voile de neige sans fin, en +haut, en bas, en face, à droite, à gauche, partout. + +Mon oncle reprit: «Tiens, revoilà le chien qui hurle; je vas lui +apprendre comment je tire, moi. Ça sera toujours ça de gagné.» + +Mais mon père, qui était bon, reprit: + +«Il vaut mieux l'aller chercher, ce pauvre animal qui crie la faim. Il +aboie au secours, ce misérable; il appelle comme un homme en détresse. +Allons-y». + +Et on se mit en route à travers ce rideau, à travers cette tombée +épaisse, continue, à travers cette mousse qui emplissait la nuit et +l'air, qui remuait, flottait, tombait et glaçait la chair en fondant, la +glaçait comme elle l'aurait brûlée, par une douleur vive et rapide sur +la peau, à chaque toucher des petits flocons blancs. + +Nous enfoncions jusqu'aux genoux dans cette pâte molle et froide; et il +fallait lever très haut la jambe pour marcher. A mesure que nous +avancions, la voix du chien devenait plus claire, plus forte. Mon oncle +cria: «Le voici!» On s'arrêta pour l'observer, comme on doit faire en +face d'un ennemi qu'on rencontre dans la nuit. + +Je ne voyais rien, moi; alors, je rejoignis les autres, et je +l'aperçus; il était effrayant et fantastique à voir, ce chien, un gros +chien noir, un chien de berger à grands poils et à tête de loup, dressé +sur ses quatre pattes, tout au bout de la longue traînée de lumière que +faisait la lanterne sur la neige. Il ne bougeait pas; il s'était tu; et +il nous regardait. + +Mon oncle dit: «C'est singulier, il n'avance ni ne recule. J'ai bien +envie de lui flanquer un coup de fusil». + +Mon père reprit d'une voix ferme: «Non, il faut le prendre». + +Alors mon frère Jacques ajouta: «Mais il n'est pas seul. Il y a quelque +chose à côté de lui.» + +Il y avait quelque chose derrière lui, en effet, quelque chose de gris, +d'impossible à distinguer. On se remit en marche avec précaution. + +En nous voyant approcher, le chien s'assit sur son derrière. Il n'avait +pas l'air méchant. Il semblait plutôt content d'avoir réussi à attirer +des gens. + +Mon père alla droit à lui et le caressa. Le chien lui lécha les mains; +et on reconnut qu'il était attaché à la roue d'une petite voiture, d'une +sorte de voiture joujou enveloppée tout entière dans trois ou quatre +couvertures de laine. On enleva ces linges avec soin, et comme Baptiste +approchait sa lanterne de la porte de cette carriole qui ressemblait à +une niche roulante, on aperçut dedans un petit enfant qui dormait. + +Nous fûmes tellement stupéfaits que nous ne pouvions dire un mot. Mon +père se remit le premier, et comme il était de grand coeur, et d'âme un +peu exaltée, il étendit la main sur le toit de la voiture et il dit: +«Pauvre abandonné, tu seras des nôtres!» Et il ordonna à mon frère +Jacques de rouler devant nous notre trouvaille. + +Mon père reprit, pensant tout haut: + +Quelque enfant d'amour dont la pauvre mère est venue sonner à ma porte +en cette nuit de l'Épiphanie, en souvenir de l'Enfant-Dieu». + +Il s'arrêta de nouveau, et, de toute sa force, il cria quatre fois à +travers la nuit vers les quatre coins du ciel: «Nous l'avons recueilli!» +Puis, posant la main sur l'épaule de son frère, il murmura: «Si tu avais +tiré sur le chien, François?...» + +Mon oncle ne répondit pas, mais il fit, dans l'ombre, un grand signe de +croix, car il était très religieux, malgré ses airs fanfarons. + +On avait détaché le chien, qui nous suivait. + +Ah! par exemple, ce qui fut gentil à voir, c'est la rentrée à la maison. +On eut d'abord beaucoup de mal à monter la voiture par l'escalier des +remparts; on y parvint cependant et on la roula jusque dans le +vestibule. + +Comme maman était drôle, contente et effarée! Et mes quatre petites +cousines (la plus jeune avait six ans), elles ressemblaient à quatre +poules autour d'un nid. On retira enfin de sa voiture l'enfant qui +dormait toujours. C'était une fille, âgée de six semaines environ. Et on +trouva dans ses langes dix mille francs en or, oui, dix mille francs! +que papa plaça pour lui faire une dot. Ce n'était donc pas une enfant de +pauvres... mais peut-être l'enfant de quelque noble avec une petite +bourgeoise de la ville... ou encore... nous avons fait mille +suppositions et on n'a jamais rien su... mais là, jamais rien... jamais +rien.... Le chien lui-même ne fut reconnu par personne. Il était +étranger au pays. Dans tous les cas, celui ou celle qui était venu +sonner trois fois à notre porte connaissait bien mes parents, pour les +avoir choisis ainsi. + +Voilà donc comment Mlle Perle entra, à l'âge de six semaines, dans la +maison Chantal. + +On ne la nomma que plus tard, Mlle Perle, d'ailleurs. On la fit +baptiser d'abord: «Marie, Simonne, Claire,» Claire devant lui servir de +nom de famille. + +Je vous assure que ce fut une drôle de rentrée dans la salle à manger +avec cette mioche réveillée qui regardait autour d'elle ces gens et ces +lumières, de ses yeux vagues, bleus et troubles. + +On se remit à table et le gâteau fut partagé. J'étais roi; et je pris +pour reine Mlle Perle, comme vous, tout à l'heure. Elle ne se douta +guère, ce jour-là, de l'honneur qu'on lui faisait. + +Donc, l'enfant fut adoptée, et élevée dans la famille. Elle grandit; des +années passèrent. Elle était gentille, douce, obéissante. Tout le monde +l'aimait et on l'aurait abominablement gâtée si ma mère ne l'eût +empêché. + +Ma mère était une femme d'ordre et de hiérarchie. Elle consentait à +traiter la petite Claire comme ses propres fils, mais elle tenait +cependant à ce que la distance qui nous séparait fût bien marquée, et la +situation bien établie. + +Aussi, dès que l'enfant put comprendre, elle lui fit connaître son +histoire et fit pénétrer tout doucement, même tendrement dans l'esprit +de la petite, qu'elle était pour les Chantal une fille adoptive, +recueillie, mais en somme une étrangère. + +Claire comprit cette situation avec une singulière intelligence, avec un +instinct surprenant; et elle sut prendre et garder la place qui lui +était laissée, avec tant de tact, de grâce et de gentillesse, qu'elle +touchait mon père à le faire pleurer. + +Ma mère elle-même fut tellement émue par la reconnaissance passionnée et +le dévouement un peu craintif de cette mignonne et tendre créature, +qu'elle se mit à l'appeler: «Ma fille». Parfois, quand la petite avait +fait quelque chose de bon, de délicat, ma mère relevait ses lunettes sur +son front, ce qui indiquait toujours une émotion chez elle et elle +répétait: «Mais c'est une perle, une vraie perle, cette enfant!»--Ce nom +en resta à la petite Claire qui devint et demeura pour nous Mlle +Perle. + + +IV + +M. Chantal se tut. Il était assis sur le billard, les pieds ballants, et +il maniait une boule de la main gauche, tandis que de la droite il +tripotait un linge qui servait à effacer les points sur le tableau +d'ardoise et que nous appelions «le linge à craie.» Un peu rouge, la +voix sourde, il parlait pour lui maintenant, parti dans ses souvenirs, +allant doucement, à travers les choses anciennes et les vieux événements +qui se réveillaient dans sa pensée, comme on va, en se promenant, dans +les vieux jardins de famille où l'on fut élevé, et où chaque arbre, +chaque chemin, chaque plante, les houx pointus, les lauriers qui sentent +bon, les ifs dont la graine rouge et grasse s'écrase entre les doigts, +font surgir, à chaque pas, un petit fait de notre vie passée, un de ces +petits faits insignifiants et délicieux qui forment le fond même, la +trame de l'existence. + +Moi, je restais en face de lui, adossé à la muraille, les mains appuyées +sur ma queue de billard inutile. + +Il reprit, au bout d'une minute: «Cristi, qu'elle était jolie à dix-huit +ans... et gracieuse... et parfaite.... Ah! la jolie... jolie... jolie... +et bonne... et brave... et charmante fille!... Elle avait des yeux... +des yeux bleus... transparents,... clairs... comme je n'en ai jamais vu +de pareils... jamais! + +Il se tut encore. Je demandai: «Pourquoi ne s'est-elle pas mariée?» + +Il répondit, non pas à moi, mais à ce mot qui passait «mariée». + +--«Pourquoi? pourquoi? Elle n'a pas voulu... pas voulu. Elle avait +pourtant trente mille francs de dot, et elle fut demandée plusieurs +fois... elle n'a pas voulu! Elle semblait triste à cette époque-là. +C'est quand j'épousai ma cousine, la petite Charlotte, ma femme, avec +qui j'étais fiancé depuis six ans.» + +Je regardais M. Chantal et il me semblait que je pénétrais dans son +esprit, que je pénétrais tout à coup dans un de ces humbles et cruels +drames des coeurs honnêtes, des coeurs droits, des coeurs sans +reproches, dans un de ces coeurs inavoués, inexplorés, que personne n'a +connu, pas même ceux qui en sont les muettes et résignées victimes. + +Et, une curiosité hardie me poussant tout à coup, je prononçai. + +--C'est vous qui auriez dû l'épouser, Monsieur Chantal? + +Il tressaillit, me regarda, et dit: + +--Moi? épouser qui? + +--Mlle Perle. + +--Pourquoi ça? + +--Parce que vous l'aimiez plus que votre cousine. + +Il me regarda avec des yeux étranges, ronds, effarés, puis il balbutia: + +--«Je l'ai aimée... moi?... comment? qu'est-ce qui t'a dit ça?... + +--«Parbleu, ça se voit... et c'est même à cause d'elle que vous avez +tardé si longtemps à épouser votre cousine qui vous attendait depuis six +ans.» + +Il lâcha la bille qu'il tenait de la main gauche, saisit à deux mains le +linge à craie, et, s'en couvrant le visage, se mit à sangloter dedans. +Il pleurait d'une façon désolante et ridicule, comme pleure une éponge +qu'on presse, par les yeux, le nez et la bouche en même temps. Et il +toussait, crachait, se mouchait dans le linge à craie, s'essuyait les +yeux, éternuait, recommençait à couler par toutes les fentes de son +visage, avec un bruit de gorge qui faisait penser aux gargarismes. + +Moi, effaré, honteux, j'avais envie de me sauver et je ne savais plus +que dire, que faire, que tenter. + +Et soudain, la voix de Mme Chantal résonna dans l'escalier: «Est-ce +bientôt fini, votre fumerie?» + +J'ouvris la porte et je criai: «Oui, madame, nous descendons.» + +Puis, je me précipitai vers son mari, et, le saisissant par les coudes: +«Monsieur Chantal, mon ami Chantal, écoutez-moi; votre femme vous +appelle, remettez-vous, remettez-vous vite, il faut descendre; +remettez-vous.» + +Il bégaya: «Oui... oui... je viens... pauvre fille!... je viens... +dites-lui que j'arrive.» + +Et il commença à s'essuyer consciencieusement la figure avec le linge +qui, depuis deux ou trois ans, essuyait toutes les marques de l'ardoise, +puis il apparut, moitié blanc et moitié rouge, le front, le nez, les +joues et le menton barbouillés de craie, et les yeux gonflés, encore +pleins de larmes. + +Je le pris par les mains et l'entraînai dans sa chambre en murmurant: +«Je vous demande pardon, je vous demande bien pardon, Monsieur Chantal, +de vous avoir fait de la peine... mais... je ne savais pas... vous... +vous comprenez...» + +Il me serra la main: «Oui... oui... il y a des moments difficiles...» + +Puis il se plongea la figure dans sa cuvette. Quand il en sortit, il ne +me parut pas encore présentable; mais j'eus l'idée d'une petite ruse. +Comme il s'inquiétait, en se regardant dans la glace, je lui dis: «Il +suffira de raconter que vous avez un grain de poussière dans l'oeil, et +vous pourrez pleurer devant tout le monde autant qu'il vous plaira.» + +Il descendit en effet, en se frottant les yeux avec son mouchoir. On +s'inquiéta; chacun voulut chercher le grain de poussière qu'on ne trouva +point, et on raconta des cas semblables où il était devenu nécessaire +d'aller chercher le médecin. + +Moi, j'avais rejoint Mlle Perle et je la regardais, tourmenté par une +curiosité ardente, une curiosité qui devenait une souffrance. Elle avait +dû être bien jolie en effet, avec ses yeux doux, si grands, si calmes, +si larges qu'elle avait l'air de ne les jamais fermer, comme font les +autres humains. Sa toilette était un peu ridicule, une vraie toilette de +vielle fille, et la déparait sans la rendre gauche. + +Il me semblait que je voyais en elle, comme j'avais vu tout à l'heure +dans l'âme de M. Chantal, que j'apercevais, d'un bout à l'autre, cette +vie humble, simple et dévouée; mais un besoin me venait aux lèvres, un +besoin harcelant de l'interroger, de savoir si, elle aussi, l'avait +aimé, lui; si elle avait souffert comme lui de cette longue souffrance +secrète, aiguë, qu'on ne voit pas, qu'on ne sait pas, qu'on ne devine +pas, mais qui s'échappe, la nuit, dans la solitude de la chambre noire. +Je la regardais, je voyais battre son coeur sous son corsage à guimpe, +et je me demandais si cette douce figure candide avait gémi chaque soir, +dans l'épaisseur moite de l'oreiller, et sangloté, le corps secoué de +sursauts, dans la fièvre du lit brûlant. + +Et je lui dis tout bas, comme font les enfants qui cassent un bijou pour +voir dedans: «Si vous aviez vu pleurer M. Chantal tout à l'heure, il +vous aurait fait pitié.» + +Elle tressaillit: «Comment, il pleurait? + +--Oh! oui, il pleurait! + +--Et pourquoi ça? + +Elle semblait très émue. Je répondis: + +--A votre sujet. + +--A mon sujet? + +--Oui. Il me racontait combien il vous avait aimée autrefois; et combien +il lui en avait coûté d'épouser sa femme au lieu de vous...» + +Sa figure pâle me parut s'allonger un peu; ses yeux toujours ouverts, +ses yeux calmes se fermèrent tout à coup, si vite qu'ils semblaient +s'être clos pour toujours. Elle glissa de sa chaise sur le plancher et +s'y affaissa doucement, lentement, comme aurait fait une écharpe tombée. + +Je criai: «Au secours! au secours! Mlle Perle se trouve mal.» + +Mme Chantal et ses filles se précipitèrent, et comme on cherchait de +l'eau, une serviette et du vinaigre, je pris mon chapeau et je me +sauvai. + +Je m'en allai à grands pas, le coeur secoué, l'esprit plein de remords +et de regrets. Et parfois aussi j'étais content; il me semblait que +j'avais fait une chose louable et nécessaire. + +Je me demandais: «Ai-je eu tort? Ai-je eu raison?» Ils avaient cela dans +l'âme comme on garde du plomb dans une plaie fermée. Maintenant ne +seront-ils pas plus heureux? Il était trop tard pour que recommençât +leur torture et assez tôt pour qu'ils s'en souvinssent avec +attendrissement. + +Et peut-être qu'un soir du prochain printemps, émus par un rayon de lune +tombé sur l'herbe, à leurs pieds, à travers les branches, ils se +prendront et se serreront la main en souvenir de toute cette souffrance +étouffée et cruelle; et peut-être aussi que cette courte étreinte fera +passer dans leurs veines un peu de ce frisson qu'ils n'auront point +connu, et leur jettera, à ces morts ressuscités en une seconde, la +rapide et divine sensation de cette ivresse, de cette folie qui donne +aux amoureux plus de bonheur en un tressaillement, que n'en peuvent +cueillir, en toute leur vie, les autres hommes! + + + + +ROSALIE PRUDENT + + +Il y avait vraiment dans cette affaire un mystère que ni les jurés, ni +le président, ni le procureur de la République lui-même ne parvenaient à +comprendre. + +La fille Prudent (Rosalie), bonne chez les époux Varambot, de Mantes, +devenue grosse à l'insu de ses maîtres, avait accouché, pendant la nuit, +dans sa mansarde, puis tué et enterré son enfant dans le jardin. + +C'était là l'histoire courante de tous les infanticides accomplis par +les servantes. Mais un fait demeurait inexplicable. La perquisition +opérée dans la chambre de la fille Prudent avait amené la découverte +d'un trousseau complet d'enfant, fait par Rosalie elle-même, qui avait +passé ses nuits à le couper et à le coudre pendant trois mois. L'épicier +chez qui elle avait acheté de la chandelle, payée sur ses gages, pour ce +long travail, était venu témoigner. De plus, il demeurait acquis que la +sage-femme du pays, prévenue par elle de son état, lui avait donné tous +les renseignements et tous les conseils pratiques pour le cas où +l'accident arriverait dans un moment où les secours demeureraient +impossibles. Elle avait cherché en outre une place à Poissy pour la +fille Prudent qui prévoyait son renvoi, car les époux Varambot ne +plaisantaient pas sur la morale. + +Ils étaient là, assistant aux assises, l'homme et la femme, petits +rentiers de province, exaspérés contre cette traînée qui avait souillé +leur maison. Ils auraient voulu la voir guillotiner tout de suite, sans +jugement, et ils l'accablaient de dépositions haineuses devenues dans +leur bouche des accusations. + +La coupable, une belle grande fille de Basse-Normandie, assez instruite +pour son état, pleurait sans cesse et ne répondait rien. + +On en était réduit à croire qu'elle avait accompli cet acte barbare dans +un moment de désespoir et de folie, puisque tout indiquait qu'elle avait +espéré garder et élever son fils. + +Le président essaya encore une fois de la faire parler, d'obtenir des +aveux, et l'ayant sollicitée avec une grande douceur, lui fit enfin +comprendre que tous ces hommes réunis pour la juger ne voulaient point +sa mort et pouvaient même la plaindre. + +Alors elle se décida. + +Il demandait: «Voyons, dites-nous d'abord quel est le père de cet +enfant?» + +Jusque-là elle l'avait caché obstinément. + +Elle répondit soudain, en regardant ses maîtres qui venaient de la +calomnier avec rage. + +--C'est M. Joseph, le neveu à M. Varambot. + +Les deux époux eurent un sursaut et crièrent en même temps: «C'est faux! +Elle ment. C'est une infamie.» + +Le président les fit taire et reprit: «Continuez, je vous prie, et +dites-nous comment cela est arrivé.» + +Alors elle se mit brusquement à parler avec abondance, soulageant son +coeur fermé, son pauvre coeur solitaire et broyé, vidant son chagrin, +tout son chagrin maintenant devant ces hommes sévères qu'elle avait pris +jusque-là pour des ennemis et des juges inflexibles. + +--Oui, c'est M. Joseph Varambot, quand il est venu en congé l'an +dernier. + +--Qu'est-ce qu'il fait, M. Joseph Varambot? + +--Il est sous-officier d'artilleurs, m'sieu. Donc il resta deux mois à +la maison. Deux mois d'été. Moi, je ne pensais à rien quand il s'est mis +à me regarder, et puis à me dire des flatteries, et puis à me cajoler +tant que le jour durait. Moi, je me suis laissé prendre, m'sieu. Il m' +répétait que j'étais belle fille, que j'étais plaisante... que j'étais +de son goût.... Moi, il me plaisait pour sûr.... Que voulez-vous?... on +écoute ces choses-là, quand on est seule... toute seule... comme moi. J' +suis seule sur la terre, m'sieu... j' n'ai personne à qui parler... +personne à qui compter mes ennuyances.... Je n'ai pu d' père, pu d' +mère, ni frère, ni soeur, personne! Ça m'a fait comme un frère qui +serait r'venu quand il s'est mis à me causer. Et puis, il m'a demandé +de descendre au bord de la rivière, un soir, pour bavarder sans faire de +bruit. J'y suis v'nue, moi.... Je sais-t-il? je sais-t-il après?... Il +me tenait la taille.... Pour sûr, je ne voulais pas... non... non.... +J'ai pas pu... j'avais envie de pleurer tant que l'air était douce... il +faisait clair de lune.... J'ai pas pu.... Non... je vous jure... j'ai +pas pu... il a fait ce qu'il a voulu.... Ça a duré encore trois +semaines, tant qu'il est resté.... Je l'aurais suivi au bout du monde... +il est parti.... Je ne savais pas que j'étais grosse, moi!... Je ne l'ai +su que l' mois d'après.... + +Elle se mit à pleurer si fort qu'on dut lui laisser le temps de se +remettre. + +Puis le président reprit sur un ton de prêtre au confessionnal: «Voyons, +continuez». + +Elle recommença à parler: «Quand j'ai vu que j'étais grosse, j'ai +prévenu Mme Boudin, la sage-femme, qu'est là pour le dire; et j'y ai +demandé la manière pour le cas que ça arriverait sans elle. Et puis j'ai +fait mon trousseau, nuit à nuit, jusqu'à une heure du matin, chaque +soir; et puis j'ai cherché une autre place, car je savais bien que je +serais renvoyée; mais j' voulais rester jusqu'au bout dans la maison, +pour économiser des sous, vu que j' n'en ai guère, et qu'il m'en +faudrait, pour le p'tit.... + +--Alors vous ne vouliez pas le tuer? + +--Oh! pour sûr non, m'sieu. + +--Pourquoi l'avez-vous tué, alors? + +--V'là la chose. C'est arrivé plus tôt que je n'aurais cru. Ça m'a pris +dans ma cuisine, comme j' finissais ma vaisselle. + +M. et Mme Varambot dormaient déjà; donc je monte, pas sans peine, en +me tirant à la rampe; et je m' couche par terre, sur le carreau, pour n' +point gâter mon lit. Ça a duré p't-être une heure, p't-être deux, +p't-être trois; je ne sais point, tant ça me faisait mal; et puis, je l' +poussais d' toute ma force, j'ai senti qu'il sortait, et je l'ai +ramassé. + +Oh! oui, j'étais contente, pour sûr! J'ai fait tout ce que m'avait dit +Mme Boudin, tout! Et puis je l'ai mis sur mon lit, lui! Et puis v'là +qu'il me r'vient une douleur, mais une douleur à mourir.--Si vous +connaissiez ça, vous autres, vous n'en feriez pas tant, allez!--J'en ai +tombé sur les genoux, puis sur le dos, par terre; et v'là que ça me +reprend, p't-être une heure encore, p't-être deux, là toute seule..., et +puis qu'il en sort un autre..., un autre p'tit..., deux..., oui..., +deux... comme ça! Je l'ai pris comme le premier, et puis je l'ai mis sur +le lit, côte à côte--deux.--Est-ce possible, dites? Deux enfants! Moi +qui gagne vingt francs par mois! Dites... est-ce possible? Un, oui, ça +s' peut, en se privant... mais pas deux! Ça m'a tourné la tête. Est-ce +que je sais, moi?--J' pouvais-t-il choisir, dites? + +Est-ce que je sais! Je me suis vue à la fin de mes jours! J'ai mis +l'oreiller d'sus, sans savoir.... Je n' pouvais pas en garder deux... et +je m' suis couchée d'sus encore. Et puis, j' suis restée à m' rouler et +à pleurer jusqu'au jour que j'ai vu venir par la fenêtre; ils étaient +morts sous l'oreiller, pour sûr. Alors je les ai pris sous mon bras, +j'ai descendu l'escalier, j'ai sorti dans l' potager, j'ai pris la bêche +au jardinier, et je les ai enfouis sous terre, l' plus profond que j'ai +pu, un ici, puis l'autre là, pas ensemble, pour qu'ils n' parlent pas de +leur mère, si ça parle, les p'tits morts. Je sais-t-il, moi? + +Et puis, dans mon lit, v'là que j'ai été si mal que j'ai pas pu me +lever. On a fait venir le médecin qu'a tout compris. C'est la vérité, +m'sieu le juge. Faites ce qu'il vous plaira, j' suis prête. + +La moitié des jurés se mouchaient coup sur coup pour ne point pleurer. +Des femmes sanglotaient dans l'assistance. + +Le président interrogea. + +--A quel endroit avez-vous enterré l'autre? + +Elle demanda: + +--Lequel que vous avez? + +--Mais... celui... celui qui était dans les artichauts. + +--Ah bien! L'autre est dans les fraisiers, au bord du puits. + +Et elle se mit à sangloter si fort qu'elle gémissait à fendre les +coeurs. + +La fille Rosalie Prudent fut acquittée. + + + + +SUR LES CHATS + + Cap d'Antibes. + +Assis sur un banc, l'autre jour, devant ma porte, en plein soleil, +devant une corbeille d'anémones fleuries, je lisais un livre récemment +paru, un livre honnête, chose rare et charmant aussi, _le Tonnelier_, +par Georges Duval. Un gros chat blanc, qui appartient au jardinier, +sauta sur mes genoux, et, de cette secousse, ferma le livre que je +posai à côté de moi pour caresser la bête. + +Il faisait chaud; une odeur de fleurs nouvelles, odeur timide encore, +intermittente, légère, passait dans l'air, où passaient aussi parfois +des frissons froids venus de ces grands sommets blancs que j'apercevais +là-bas. + +Mais le soleil était brûlant, aigu, un de ces soleils qui fouillent la +terre et la font vivre, qui fendent les graines pour animer les germes +endormis, et les bourgeons pour que s'ouvrent les jeunes feuilles. Le +chat se roulait sur mes genoux, sur le dos, les pattes en l'air, ouvrant +et fermant ses griffes, montrant sous ses lèvres ses crocs pointus et +ses yeux verts dans la fente presque close de ses paupières. Je +caressais et je maniais la bête molle et nerveuse, souple comme une +étoffe de soie, douce, chaude, délicieuse et dangereuse. Elle ronronnait +ravie et prête à mordre, car elle aime griffer autant qu'être flattée. +Elle tendait son cou, ondulait, et quand je cessais de la toucher, se +redressait et poussait sa tête sous ma main levée. + +Je l'énervais et elle m'énervait aussi, car je les aime et je les +déteste, ces animaux charmants et perfides. J'ai plaisir à les toucher, +à faire glisser sous ma main leur poil soyeux qui craque, à sentir leur +chaleur dans ce poil, dans cette fourrure fine, exquise. Rien n'est plus +doux, rien ne donne à la peau une sensation plus délicate, plus +raffinée, plus rare que la robe tiède et vibrante d'un chat. Mais elle +me met aux doigts, cette robe vivante, un désir étrange et féroce +d'étrangler la bête que je caresse. Je sens en elle l'envie qu'elle a de +me mordre et de me déchirer, je la sens et je la prends, cette envie, +comme un fluide qu'elle me communique, je la prends par le bout de mes +doigts dans ce poil chaud, et elle monte, elle monte le long de mes +nerfs, le long de mes membres jusqu'à mon coeur, jusqu'à ma tête, elle +m'emplit, court le long de ma peau, fait se serrer mes dents. Et +toujours, toujours, au bout de mes dix doigts je sens le chatouillement +vif et léger qui me pénètre et m'envahit. + +Et si la bête commence, si elle me mord, si elle me griffe, je la saisis +par le cou, je la fais tourner et je la lance au loin comme la pierre +d'une fronde, si vite et si brutalement qu'elle n'a jamais le temps de +se venger. + +Je me souviens qu'étant enfant, j'aimais déjà les chats avec de brusques +désirs de les étrangler dans mes petites mains; et qu'un jour, au bout +du jardin, à l'entrée du bois, j'aperçus tout à coup quelque chose de +gris qui se roulait dans les hautes herbes. J'allai voir; c'était un +chat pris au collet, étranglé, râlant, mourant. Il se tordait, arrachait +la terre avec ses griffes, bondissait, retombait inerte, puis +recommençait, et son souffle rauque, rapide, faisait un bruit de pompe, +un bruit affreux que j'entends encore. + +J'aurais pu prendre une bêche et couper le collet, j'aurais pu aller +chercher le domestique ou prévenir mon père.--Non, je ne bougeai pas, +et, le coeur battant, je le regardai mourir avec une joie frémissante et +cruelle; c'était un chat! C'eût été un chien, j'aurais plutôt coupé le +fil de cuivre avec mes dents que de le laisser souffrir une seconde de +plus. + +Et quand il fut mort, bien mort, encore chaud, j'allai le tâter et lui +tirer la queue. + + +II + +Ils sont délicieux pourtant, délicieux surtout, parce qu'en les +caressant, alors qu'ils se frottent à notre chair, ronronnent et se +roulent sur nous en nous regardant de leurs yeux jaunes qui ne semblent +jamais nous voir, on sent bien l'insécurité de leur tendresse, l'égoïsme +perfide de leur plaisir. + +Des femmes aussi nous donnent cette sensation, des femmes charmantes, +douces, aux yeux clairs et faux, qui nous ont choisis pour se frotter à +l'amour. Près d'elles, quand elles ouvrent les bras, les lèvres tendues, +quand on les étreint, le coeur bondissant, quand on goûte la joie +sensuelle et savoureuse de leur caresse délicate, on sent bien qu'on +tient une chatte, une chatte à griffes et à crocs, une chatte perfide, +sournoise, amoureuse ennemie, qui mordra quand elle sera lasse de +baisers. + +Tous les poètes ont aimé les chats. Baudelaire les a divinement chantés. +On connaît son admirable sonnet: + + Les amoureux fervents et les savants austères + Aiment également, dans leur mûre saison, + Les chats puissants et doux, orgueil de la maison, + Qui comme eux sont frileux, et comme eux sédentaires. + + Amis de la science et de la volupté, + Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres. + L'Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres + S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté? + + Ils prennent en songeant les nobles attitudes + Des grands sphinx allongés au fond des solitudes + Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin. + + Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques. + Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin, + Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques. + + +III + +Moi j'ai eu un jour l'étrange sensation d'avoir habité le palais +enchanté de la Chatte blanche, un château magique où régnait une de ces +bêtes onduleuses, mystérieuses, troublantes, le seul peut-être de tous +les êtres qu'on n'entende jamais marcher. + +C'était l'été dernier, sur ce même rivage de la Méditerranée. + +Il faisait, à Nice, une chaleur atroce, et je m'informai si les +habitants du pays n'avaient point dans la montagne au-dessus quelque +vallée fraîche où ils pussent aller respirer. + +On m'indiqua celle de Thorenc. Je la voulus voir. + +Il fallut d'abord gagner Grasse, la ville des parfums, dont je parlerai +quelque jour en racontant comment se fabriquent ces essences et +quintessences de fleurs qui valent jusqu'à deux mille francs le litre. +J'y passai la soirée et la nuit dans un vieil hôtel de la ville, +médiocre auberge où la qualité des nourritures est aussi douteuse que la +propreté des chambres. Puis je repartis au matin. + +La route s'engageait en pleine montagne, longeant des ravins profonds et +dominée par des pics stériles, pointus, sauvages. Je me demandais quel +bizarre séjour d'été on m'avait indiqué là; et j'hésitais presque à +revenir pour regagner Nice le même soir, quand j'aperçus soudain devant +moi, sur un mont qui semblait barrer tout le vallon, une immense et +admirable ruine profilant sur le ciel des tours, des murs écroulés, +toute une bizarre architecture de citadelle morte. C'était une antique +commanderie de Templiers qui gouvernait jadis le pays de Thorenc. + +Je contournai ce mont, et soudain je découvris une longue vallée verte, +fraîche et reposante. Au fond, des prairies, de l'eau courante, des +saules; et sur les versants des sapins, jusques au ciel. + +En face de la commanderie, de l'autre côté de la vallée, mais plus bas, +s'élève un château habité, le château des Quatre-Tours, qui fut +construit vers 1530. On n'y aperçoit encore cependant aucune trace de la +Renaissance. + +C'est une lourde et forte construction carrée, d'un puissant caractère, +flanquée de quatre tours guerrières, comme le dit son nom. + +J'avais une lettre de recommandation pour le propriétaire de ce manoir, +qui ne me laissa pas gagner l'hôtel. + +Toute la vallée, délicieuse en effet, est un des plus charmants séjours +d'été qu'on puisse rêver. Je m'y promenai jusqu'au soir, puis, après le +dîner, je montai dans l'appartement qu'on m'avait réservé. + +Je traversai d'abord une sorte de salon dont les murs sont couverts de +vieux cuir de Cordoue, puis une autre pièce où j'aperçus rapidement sur +les murs, à la lueur de ma bougie, de vieux portraits de dames, de ces +tableaux dont Théophile Gautier a dit: + + J'aime à vous voir en vos cadres ovales + Portraits jaunis des belles du vieux temps, + Tenant en main des roses un peu pâles + Comme il convient à des fleurs de cent ans! + +puis j'entrai dans la pièce où se trouvait mon lit. + +Quand je fus seul je la visitai. Elle était tendue d'antiques toiles +peintes où l'on voyait des donjons roses au fond de paysages bleus, et +de grands oiseaux fantastiques sous des feuillages de pierres +précieuses. + +Mon cabinet de toilette se trouvait dans une des tourelles. Les +fenêtres, larges dans l'appartement, étroites à leur sortie au jour, +traversant toute l'épaisseur des murs, n'étaient, en somme, que des +meurtrières, de ces ouvertures par où on tuait des hommes. Je fermai ma +porte, je me couchai et je m'endormis. + +Et je rêvai; on rêve toujours un peu de ce qui s'est passé dans la +journée. Je voyageais; j'entrais dans une auberge où je voyais attablés +devant le feu un domestique en grande livrée et un maçon, bizarre +société dont je ne m'étonnais pas. Ces gens parlaient de Victor Hugo, +qui venait de mourir, et je prenais part à leur causerie. Enfin j'allais +me coucher dans une chambre dont la porte ne fermait point, et tout à +coup j'apercevais le domestique et le maçon, armés de briques, qui +venaient doucement vers mon lit. + +Je me réveillai brusquement, et il me fallut quelques instants pour me +reconnaître. Puis je me rappelai les événements de la veille, mon +arrivée à Thorenc, l'aimable accueil du châtelain.... J'allais refermer +mes paupières, quand je vis, oui je vis, dans l'ombre, dans la nuit, au +milieu de ma chambre, à la hauteur d'une tête d'homme à peu près, deux +yeux de feu qui me regardaient. + +Je saisis une allumette et, pendant que je la frottais j'entendis un +bruit, un bruit léger, un bruit mou comme la chute d'un linge humide et +roulé, et quand j'eus de la lumière, je ne vis plus rien qu'une grande +table au milieu de l'appartement. + +Je me levai, je visitai les deux pièces, le dessous de mon lit, les +armoires, rien. + +Je pensai donc que j'avais continué mon rêve un peu après mon réveil, et +je me rendormis, non sans peine. + +Je rêvai de nouveau. Cette fois je voyageais encore, mais en Orient, +dans le pays que j'aime. Et j'arrivais chez un Turc qui demeurait en +plein désert. C'était un Turc superbe; pas un Arabe, un Turc, gros, +aimable, charmant, habillé en Turc, avec un turban et tout un magasin de +soieries sur le dos, un vrai Turc du Théâtre-Français qui me faisait des +compliments en m'offrant des confitures, sur un divan délicieux. + +Puis un petit nègre me conduisait à ma chambre--tous mes rêves +finissaient donc ainsi--une chambre bleu ciel, parfumée, avec des peaux +de bêtes par terre, et, devant le feu--l'idée de feu me poursuivait +jusqu'au désert--sur une chaise basse, une femme, à peine vêtue, qui +m'attendait. + +Elle avait le type oriental le plus pur, des étoiles sur les joues, le +front et le menton, des yeux immenses, un corps admirable, un peu brun, +mais d'un brun chaud et capiteux. + +Elle me regardait et je pensais: «Voilà comment je comprends +l'hospitalité. Ce n'est pas dans nos stupides pays du Nord; nos pays de +bégueulerie inepte, de pudeur odieuse, de morale imbécile qu'on +recevrait un étranger de cette façon.» + +Je m'approchai d'elle et je lui parlai, mais elle me répondit par +signes, ne sachant pas un mot de ma langue que mon Turc, son maître, +savait si bien. + +D'autant plus heureux qu'elle serait silencieuse, je la pris par la main +et je la conduisis vers ma couche où je m'étendis à ses côtés.... Mais +on se réveille toujours en ces moments-là! Donc je me réveillai et je ne +fus pas trop surpris de sentir sous ma main quelque chose de chaud et de +doux que je caressais amoureusement. + +Puis, ma pensée s'éclairant, je reconnus que c'était un chat, un gros +chat roulé contre ma joue et qui dormait avec confiance. Je l'y laissai, +et je fis comme lui, encore une fois. + +Quand le jour parut, il était parti; et je crus vraiment que j'avais +rêvé; car je ne comprenais pas comment il aurait pu entrer chez moi, et +en sortir, la porte étant fermée à clef. + +Quand je contai mon aventure (pas en entier) à mon aimable hôte, il se +mit à rire, et me dit: «Il est venu par la chattière», et soulevant un +rideau il me montra, dans le mur, un petit trou noir et rond. + +Et j'appris que presque toutes les vieilles demeures de ce pays ont +ainsi de longs couloirs étroits à travers les murs, qui vont de la cave +au grenier, de la chambre de la servante à la chambre du seigneur, et +qui font du chat le roi et le maître de céans. + +Il circule comme il lui plaît, visite son domaine à son gré, peut se +coucher dans tous les lits, tout voir et tout entendre, connaître tous +les secrets, toutes les habitudes ou toutes les hontes de la maison. Il +est chez lui partout, pouvant entrer partout, l'animal qui passe sans +bruit, le silencieux rôdeur, le promeneur nocturne des murs creux. + +Et je pensai à ces autres vers de Baudelaire: + + C'est l'esprit familier du lieu; + Il juge, il préside, il inspire + Toutes choses dans son empire; + Peut-être est-il fée,--est-il Dieu? + + + + +SAUVÉE + +I + + +Elle entra comme une balle qui crève une vitre, la petite marquise de +Rennedon, et elle se mit à rire avant de parler, à rire aux larmes comme +elle avait fait un mois plus tôt en annonçant à son amie qu'elle avait +trompé le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien +qu'une fois, parce qu'il était vraiment trop bête et trop jaloux. + +La petite baronne de Grangerie avait jeté sur son canapé le livre +qu'elle lisait et elle regardait Annette avec curiosité, riant déjà +elle-même. + +Enfin elle demanda: + +--Qu'est-ce que tu as encore fait? + +--Oh!... ma chère... ma chère.... C'est trop drôle... trop drôle..., +figure-toi... je suis sauvée!... sauvée!... sauvée!... + +--Comment, sauvée? + +--Oui, sauvée! + +--De quoi? + +--De mon mari, ma chère, sauvée! Délivrée! libre! libre! libre! + +--Comment libre? En quoi? + +--En quoi? Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce! + +--Tu es divorcée? + +--Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! +Mais j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... +un flagrant délit... songe!... un flagrant délit... je le tiens.... + +--Oh, dis-moi ça! Alors il te trompait? + +--Oui... c'est-à-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai +des preuves, c'est l'essentiel. + +--Comment as-tu fait? + +--Comment j'ai fait?... Voilà! Oh! j'ai été forte, rudement forte. +Depuis trois mois il était devenu odieux, tout à fait odieux, brutal, +grossier, despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ça ne peut pas durer, +il me faut le divorce! Mais comment? Ça n'était pas facile. J'ai essayé +de me faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin +au soir, me forçait à sortir quand je ne voulais pas, à rester chez moi +quand je désirais dîner en ville; il me rendait la vie insupportable +d'un bout à l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas. + +Alors, j'ai tâché de savoir s'il avait une maîtresse. Oui, il en avait +une, mais il prenait mille précautions pour aller chez elle. Ils étaient +imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait? + +--Je ne devine pas. + +--Oh! tu ne devineras jamais. J'ai prié mon frère de me procurer une +photographie de cette fille. + +--De la maîtresse de ton mari? + +--Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, le prix d'un soir, de sept +heures à minuit, dîner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la +photographie par dessus le marché. + +--Il me semble qu'il aurait pu l'avoir à moins en usant d'une ruse +quelconque et sans... sans... sans être obligé de prendre en même temps +l'original. + +--Oh! elle est jolie. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Et puis moi +j'avais besoin de détails physiques sur sa taille, sur sa poitrine, sur +son teint, sur mille choses enfin. + +--Je ne comprends pas. + +--Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me +suis rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... +tu sais... de ces hommes qui font des affaires de toute... de toute +nature... des agents de... de... de publicité et de complicité... de ces +hommes... enfin tu comprends. + +--Oui, à peu près. Et tu lui as dit? + +--Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle +s'appelle Clarisse): «Monsieur, il me faut une femme de chambre qui +ressemble à ça. Je la veux jolie, élégante, fine, propre. Je la payerai +ce qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille francs, tant pis. Je n'en +aurai pas besoin plus de trois mois.» + +Il avait l'air très étonné, cet homme. Il demanda: «Madame la veut-elle +irréprochable?» + +Je rougis, et je balbutiai: «--Mais oui, comme probité.» + +Il reprit: «.... Et... comme moeurs?...» Je n'osai pas répondre. Je fis +seulement un signe de tête qui voulait dire: non. Puis, tout à coup, je +compris qu'il avait un horrible soupçon, et je m'écriai, perdant +l'esprit: «Oh! monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui +me trompe en ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... +vous comprenez... pour le surprendre...» + +Alors, l'homme se mit à rire. Et je compris à son regard qu'il m'avait +rendu son estime. Il me trouvait même très forte. J'aurais bien parié +qu'à ce moment-là il avait envie de me serrer la main. + +Il me dit: «Dans huit jours, madame, j'aurai votre affaire. Et nous +changerons de sujet s'il le faut. Je réponds du succès. Vous ne me +payerez qu'après réussite. Ainsi cette photographie représente la +maîtresse de monsieur votre mari?»--«Oui, monsieur.»--«Une belle +personne, une fausse maigre. Et quel parfum?»--Je ne comprenais pas; je +répétai: «Comment, quel parfum?» Il sourit. «Oui, madame, le parfum est +essentiel pour séduire un homme; car cela lui donne des ressouvenirs +inconscients qui le disposent à l'action; le parfum établit des +confusions obscures dans son esprit, le trouble et l'énerve en lui +rappelant ses plaisirs. Il faudrait tâcher de savoir aussi ce que +monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il dîne avec cette +dame. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où vous le +pincerez. Oh! nous le tenons, madame, nous le tenons.» + +Je m'en allai enchantée. J'étais tombée là vraiment sur un homme très +intelligent. + + +II + +--Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune, +très belle, avec l'air modeste et hardi en même temps, un singulier air +de rouée. Elle fut très convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui +c'était, je l'appelais «mademoiselle»; alors, elle me dit: «Oh! madame +peut m'appeler Rose tout court.» Nous commençâmes à causer. + +--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici? + +--Je m'en doute, madame. + +--Fort bien, ma fille..., et cela ne vous... ne vous ennuie pas trop? + +--Oh! madame, c'est le huitième divorce que je fais; j'y suis habituée. + +--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour réussir? + +--Oh! madame, cela dépend tout à fait du tempérament de monsieur. Quand +j'aurai vu monsieur cinq minutes en tête-à-tête, je pourrai répondre +exactement à madame. + +--Vous le verrez tout à l'heure, mon enfant. Mais je vous préviens qu'il +n'est pas beau. + +--Cela ne me fait rien, madame. J'en ai séparé déjà de très laids. Mais +je demanderai à madame si elle s'est informée du parfum. + +--Oui, ma bonne Rose,--la verveine. + +--Tant mieux, madame, j'aime beaucoup cette odeur-là! + +Madame peut-elle me dire aussi si la maîtresse de monsieur porte du +linge de soie. + +--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles. + +--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence +à devenir commun. + +--C'est très vrai ce que vous dites-là! + +--Eh bien, madame, je vais prendre mon service. + +Elle prit son service, en effet, immédiatement, comme si elle n'eût fait +que cela toute sa vie. + +Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva même pas les yeux +sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la +verveine à plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit. + +Il me demanda aussitôt: + +--Qu'est-ce que c'est que cette fille-là! + +--Mais... ma nouvelle femme de chambre. + +--Où l'avez-vous trouvée? + +--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnée, avec les meilleurs +renseignements. + +--Ah! elle est assez jolie! + +--Vous trouvez? + +--Mais oui... pour une femme de chambre. + +J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait déjà. + +Le soir même, Rose me disait: «Je puis maintenant promettre à madame que +ça ne durera pas quinze jours. Monsieur est très facile! + +--Ah! vous avez déjà essayé? + +--Non, madame, mais ça se voit au premier coup d'oeil. Il a déjà envie +de m'embrasser en passant à côté de moi. + +--Il ne vous a rien dit? + +--Non, madame, il m'a seulement demandé mon nom... pour entendre le son +de ma voix. + +--Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez. + +--Que madame ne craigne rien. Je ne résisterai que le temps nécessaire +pour ne pas me déprécier. + +Au bout de huit jours mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais +rôder toute l'après-midi par la maison; et ce qu'il y avait de plus +significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empêchait plus de +sortir. Et moi j'étais dehors toute la journée... pour... pour le +laisser libre. + +Le neuvième jour, comme Rose me déshabillait, elle me dit d'un air +timide: + +--C'est fait, madame, de ce matin. + +--Je fus un peu surprise, un rien émue même, non de la chose, mais +plutôt de la manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... +et... ça s'est bien passé!... + +--Oh! très bien, madame. Depuis trois jours déjà il me pressait, mais je +ne voulais pas aller trop vite. Madame me préviendra du moment où elle +désire le flagrant délit. + +--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi. + +--Va pour jeudi, madame. Je n'accorderai plus rien jusque-là pour tenir +monsieur en éveil. + +--Vous êtes sûre de ne pas manquer? + +--Oh, oui, madame, très sûre. Je vais allumer monsieur dans les grands +prix de façon à le faire donner juste à l'heure que madame voudra bien +me désigner. + +--Prenons cinq heures, ma bonne Rose. + +--Ça va pour cinq heures, madame; et à quel endroit?... + +--Mais... dans ma chambre. + +--Soit, dans la chambre de madame. + +Alors, ma chérie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai été chercher papa +et maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le président, et puis M. +Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prévenus de ce que +j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des +pieds jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq +heures juste.... Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi +le concierge pour avoir un témoin de plus! Et puis... et puis, au moment +où la pendule commence à sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande.... +Ah! ah! ah! ça y était en plein... en plein... ma chère.... Oh! quelle +tête!... quelle tête!... si tu avais vu sa tête!... Et il s'est +retourné... l'imbécile! Ah qu'il était drôle.... Je riais, je riais.... +Et papa qui s'est fâché, qui voulait battre mon mari.... Et le +concierge, un bon serviteur, qui l'aidait à se rhabiller... devant +nous... devant nous.... Il boutonnait ses bretelles... que c'était +farce!... Quant à Rose, parfaite! absolument parfaite.... Elle +pleurait... elle pleurait très bien. C'est une fille précieuse.... Si tu +en as jamais besoin, n'oublie pas! + +Et me voici.... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout +de suite. Je suis libre. Vive le divorce!... + +Et elle se mit à danser au milieu du salon, tandis que la petite +baronne, songeuse et contrariée, murmurait: + +--Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à voir ça? + + + + +MADAME PARISSE + +I + + +J'étais assis sur le môle du petit port Obernon, près du hameau de la +Salis, pour regarder Antibes au soleil couchant. Je n'avais jamais rien +vu d'aussi surprenant et d'aussi beau. + +La petite ville, enfermée en ses lourdes murailles de guerre construites +par M. de Vauban, s'avançait en pleine mer, au milieu de l'immense +golfe de Nice. La haute vague du large venait se briser à son pied, +l'entourant d'une fleur d'écume; et on voyait, au-dessus des remparts, +les maisons grimper les unes sur les autres jusqu'aux deux tours +dressées dans le ciel comme les deux cornes d'un casque antique. Et ces +deux tours se dessinaient sur la blancheur laiteuse des Alpes, sur +l'énorme et lointaine muraille de neige qui barrait tout l'horizon. + +Entre l'écume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du +ciel, la petite cité, éclatante et debout sur le fond bleuâtre des +premières montagnes, offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide +de maisons aux toits roux, dont les façades aussi étaient blanches, et +si différentes cependant qu'elles semblaient de toutes les nuances. + +Et le ciel, au-dessus des Alpes, était lui-même d'un bleu presque blanc, +comme si la neige eût déteint sur lui; quelques nuages d'argent +flottaient tout près des sommets pâles; et de l'autre côté du golfe, +Nice couchée au bord de l'eau s'étendait comme un fil blanc entre la mer +et la montagne. Deux grandes voiles latines, poussées par une forte +brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, émerveillé. + +C'était une de ces choses si douces, si rares, si délicieuses à voir +qu'elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur. +On vit, on pense, on souffre, on est ému, on aime par le regard. Celui +qui sait sentir par l'oeil éprouve, à contempler les choses et les +êtres, la même jouissance aiguë, raffinée et profonde, que l'homme à +l'oreille délicate et nerveuse dont la musique ravage le coeur. + +Je dis à mon compagnon, M. Martini, un méridional pur sang: «Voilà, +certes, un des plus rares spectacles qu'il m'ait été donné d'admirer. + +J'ai vu le Mont-Saint-Michel, ce bijou monstrueux de granit, sortir des +sables au jour levant. + +J'ai vu, dans le Sahara, le lac de Raïanechergui, long de cinquante +kilomètres, luire sous une lune éclatante comme nos soleils et exhaler +vers elle une nuée blanche pareille à une fumée de lait. + +J'ai vu dans les îles Lipari, le fantastique cratère de soufre du +Volcanello, fleur géante qui fume et qui brûle, fleur jaune démesurée, +épanouie en pleine mer et dont la tige est un volcan. + +Eh bien, je n'ai rien vu de plus surprenant qu'Antibes debout sur les +Alpes au soleil couchant. + +Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent; des vers +d'Homère me reviennent en tête; c'est une ville du vieil Orient, ceci, +c'est une ville de l'Odyssée, c'est Troie! bien que Troie fût loin de la +mer.» + +M. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut: «Cette ville fut à +son origine une colonie fondée par les Phocéens de Marseille, vers l'an +340 avant J.-C. Elle reçut d'eux le nom grec d'Antipolis, c'est-à-dire +«contre-ville», ville en face d'une autre, parce qu'en effet elle se +trouve opposée à Nice, autre colonie marseillaise. + +«Après la conquête des Gaules, les Romains firent d'Antibes une ville +municipale; ses habitants jouissaient du droit de cité romaine. + +«Nous savons, par une épigramme de Martial, que, de son temps...» + +Il continuait. Je l'arrêtai: «Peu m'importe ce qu'elle fut. Je vous dis +que j'ai sous les yeux une ville de l'Odyssée. Côte d'Asie ou côte +d'Europe, elles se ressemblaient sur les deux rivages; et il n'en est +point, sur l'autre bord de la Méditerranée, qui éveille en moi, comme +celle-ci, le souvenir des temps héroïques.» + +Un bruit de pas me fit tourner la tête; une femme, une grande femme +brune passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap. + +M. Martini murmura, en faisant sonner les finales: «C'est Mme +Parisse, vous savez!» + +Non, je ne savais pas, mais ce nom jeté, ce nom du berger Troyen me +confirma dans mon rêve. + +Je dis cependant: «Qui ça, Mme Parisse?» + +Il parut stupéfait que je ne connusse pas cette histoire. + +J'affirmai que je ne la savais point; et je regardais la femme qui s'en +allait sans nous voir, rêvant, marchant d'un pas grave et lent, comme +marchaient sans doute les dames de l'antiquité. Elle devait avoir +trente-cinq ans environ, et restait belle, fort belle, bien qu'un peu +grasse. + +Et M. Martini me conta ceci. + + +II + +Mme Parisse, une demoiselle Combelombe, avait épousé, un an avant la +guerre de 1870, M. Parisse, fonctionnaire du gouvernement. C'était alors +une belle jeune fille, aussi mince et aussi gaie qu'elle était devenue +forte et triste. + +Elle avait accepté à regret M. Parisse, un de ces petits hommes à +bedaine et à jambes courtes, qui trottent menu dans une culotte toujours +trop large. + +Après la guerre, Antibes fut occupée par un seul bataillon de ligne +commandé par M. Jean de Carmelin, un jeune officier décoré durant la +campagne et qui venait seulement de recevoir les quatre galons. + +Comme il s'ennuyait fort dans cette forteresse, dans cette taupinière +étouffante enfermée en sa double enceinte d'énormes murailles, le +commandant allait souvent se promener sur le cap, sorte de parc ou de +forêt de pins éventée par toutes les brises du large. + +Il y rencontra Mme Parisse qui venait aussi, les soirs d'été, +respirer l'air frais sous les arbres. Comment s'aimèrent-ils? Le +sait-on? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se +voyaient plus, ils pensaient l'un à l'autre, sans doute. L'image de la +jeune femme aux prunelles brunes, aux cheveux noirs, au teint pâle, de +la belle et fraîche Méridionale qui montrait ses dents en souriant, +restait flottante devant les yeux de l'officier qui continuait sa +promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer; et l'image du +commandant serré dans sa tunique, culotté de rouge et couvert d'or, dont +la moustache blonde frisait sur sa lèvre, devait passer le soir devant +les yeux de Mme Parisse quand son mari, mal rasé et mal vêtu, court +de pattes et ventru, rentrait pour souper. + +À force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être; et à +force de se revoir, ils s'imaginèrent qu'ils se connaissaient. Il la +salua assurément. Elle fut surprise et s'inclina, si peu, si peu, tout +juste ce qu'il fallait pour ne pas être impolie. Mais au bout de quinze +jours elle lui rendait son salut, de loin, avant même d'être côte à +côte. + +Il lui parla! De quoi? Du coucher du soleil sans aucun doute. Et ils +l'admirèrent ensemble, en le regardant au fond de leurs yeux plus +souvent qu'à l'horizon. Et tous les soirs pendant deux semaines ce fut +le prétexte banal et persistant d'une causerie de plusieurs minutes. + +Puis ils osèrent faire quelques pas ensemble en s'entretenant de sujets +quelconques; mais leurs yeux déjà se disaient mille choses plus +intimes, de ces choses secrètes, charmantes dont on voit le reflet dans +la douceur, dans l'émotion du regard, et qui font battre le coeur, car +elles confessent l'âme, mieux qu'un aveu. + +Puis il dut lui prendre la main, et balbutier ces mots que la femme +devine sans avoir l'air de les entendre. + +Et il fut convenu entre eux qu'ils s'aimaient sans qu'ils se le fussent +prouvé par rien de sensuel ou de brutal. + +Elle serait demeurée indéfiniment à cette étape de la tendresse, elle, +mais il voulait aller plus loin, lui. Et il la pressa chaque jour plus +ardemment de se rendre à son violent désir. + +Elle résistait, ne voulait pas, semblait résolue à ne point céder. + +Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard: «Mon mari vient de +partir pour Marseille. Il y va rester quatre jours.» + +Jean de Carmelin se jeta à ses pieds, la suppliant d'ouvrir sa porte le +soir même, vers onze heures. Mais elle ne l'écouta point et rentra d'un +air fâché. + +Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir; et le lendemain, dès +l'aurore, il se promenait, rageur, sur les remparts, allant de l'école +du tambour à l'école de peloton, et jetant des punitions aux officiers +et aux hommes, comme on jetterait des pierres dans une foule. + +Mais en rentrant pour déjeuner, il trouva sous sa serviette, dans une +enveloppe, ces quatre mots: «Ce soir, dix heures.» Et il donna cent +sous, sans aucune raison, au garçon qui le servait. + +La journée lui parut fort longue. Il la passa en partie à se bichonner +et à se parfumer. + +Au moment où il se mettait à table pour dîner on lui remit une autre +enveloppe. Il trouva dedans ce télégramme: «Ma chérie, affaires +terminées. Je rentre ce soir train neuf heures.--Parisse. + +Le commandant poussa un juron si véhément que le garçon laissa tomber la +soupière sur le parquet. + +Que ferait-il? Certes, il la voulait, ce soir-là même, coûte que coûte; +et il l'aurait. Il l'aurait par tous les moyens, dût-il faire arrêter et +emprisonner le mari. Soudain une idée folle lui traversa la tête. Il +demanda du papier, et écrivit: + + «Madame, + + «_Il ne rentrera pas ce soir, je vous le jure, et moi je serai à + dix heures où vous savez. Ne craignez rien, je réponds de tout, sur + mon honneur d'officier._ + + «Jean de Carmelin.» + +Et, ayant fait porter cette lettre, il dîna avec tranquillité. + +Vers huit heures, il fit appeler le capitaine Gribois qui commandait +après lui; et il lui dit, en roulant entre ses doigts la dépêche +froissée de M. Parisse: + +«Capitaine, je reçois un télégramme d'une nature singulière et dont il +m'est même impossible de vous communiquer le contenu. Vous allez faire +fermer immédiatement et garder les portes de la ville, de façon à ce que +personne, vous entendez bien, personne n'entre ni ne sorte avant six +heures du matin. Vous ferez aussi circuler des patrouilles dans les rues +et forcerez les habitants à rentrer chez eux à neuf heures. Quiconque +sera trouvé dehors passé cette limite sera reconduit à son domicile +_manu militari_. Si vos hommes me rencontrent cette nuit, ils +s'éloigneront aussitôt de moi en ayant l'air de ne pas me connaître. + +Vous avez bien entendu? + +--Oui, mon commandant. + +--Je vous rends responsable de l'exécution de ces ordres, mon cher +capitaine. + +--Oui, mon commandant. + +--Voulez-vous un verre de chartreuse? + +--Volontiers, mon commandant.» + +Ils trinquèrent, burent la liqueur jaune, et le capitaine Gribois s'en +alla. + + +III + +Le train de Marseille entra en gare à neuf heures précises, déposa sur +le quai deux voyageurs, et reprit sa course vers Nice. + +L'un était grand et maigre, M. Saribe, marchand d'huiles, l'autre gros +et petit, M. Parisse. + +Ils se mirent en route côte à côte, leur sac de nuit à la main, pour +gagner la ville éloignée d'un kilomètre. + +Mais en arrivant à la porte du port, les factionnaires croisèrent la +baïonnette en leur enjoignant de s'éloigner. + +Effarés, stupéfaits, abrutis d'étonnement, ils s'écartèrent et +délibérèrent; puis, après avoir pris conseil l'un de l'autre, ils +revinrent avec précaution afin de parlementer en faisant connaître +leurs noms. + +Mais les soldats devaient avoir des ordres sévères, car ils les +menacèrent de tirer; et les deux voyageurs, épouvantés, s'enfuirent au +pas gymnastique, en abandonnant leurs sacs qui les alourdissaient. + +Ils firent alors le tour des remparts et se présentèrent à la porte de +la route de Cannes. Elle était fermée également et gardée aussi par un +poste menaçant. MM. Saribe et Parisse, en hommes prudents, n'insistèrent +pas davantage, et s'en revinrent à la gare pour chercher un abri, car le +tour des fortifications n'était pas sûr, après le soleil couché. + +L'employé de service, surpris et somnolent, les autorisa à attendre le +jour dans le salon des voyageurs. + +Ils y demeurèrent côte à côte, sans lumière, sur le canapé de velours +vert, trop effrayés pour songer à dormir. + +La nuit fut longue pour eux. + +Ils apprirent, vers six heures et demie, que les portes étaient ouvertes +et qu'on pouvait, enfin, pénétrer dans Antibes. + +Ils se remirent en marche, mais ne retrouvèrent point sur la route leurs +sacs abandonnés. + +Lorsqu'ils franchirent, un peu inquiets encore, la porte de la ville, le +commandant de Carmelin, l'oeil sournois et la moustache en l'air, vint +lui-même les reconnaître et les interroger. + +Puis il les salua avec politesse en s'excusant de leur avoir fait passer +une mauvaise nuit. Mais il avait dû exécuter des ordres. + +Les esprits, dans Antibes, étaient affolés. Les uns parlaient d'une +surprise méditée par les Italiens, les autres d'un débarquement du +prince impérial, d'autres encore croyaient à une conspiration +orléaniste. On ne devina que plus tard la vérité quand on apprit que le +bataillon du commandant était envoyé fort loin, et que M. de Carmelin +avait été sévèrement puni. + + +IV + +M. Martini avait fini de parler. Mme Parisse revenait, sa promenade +terminée. Elle passa gravement, près de moi, les yeux sur les Alpes dont +les sommets à présent étaient roses sous les derniers rayons du soleil. + +J'avais envie de la saluer, la triste et pauvre femme qui devait penser +toujours à cette nuit d'amour déjà si lointaine, et à l'homme hardi qui +avait osé, pour un baiser d'elle, mettre une ville en état de siège et +compromettre tout son avenir. + +Aujourd'hui, il l'avait oubliée sans doute, à moins qu'il ne racontât, +après boire, cette farce audacieuse, comique et tendre. + +L'avait-elle revu? L'aimait-elle encore? Et je songeais: «Voici bien un +trait de l'amour moderne, grotesque et pourtant héroïque. L'Homère qui +chanterait cette Hélène, et l'aventure de son Ménélas, devrait avoir +l'âme de Paul de Kock. Et pourtant, il est vaillant, téméraire, beau, +fort comme Achille, et plus rusé qu'Ulysse, le héros de cette +abandonnée!» + + + + +JULIE ROMAIN + + +Je suivais à pied, voici deux ans au printemps, le rivage de la +Méditerranée. Quoi de plus doux que de songer, en allant à grands pas +sur une route? On marche dans la lumière, dans le vent qui caresse, au +flanc des montagnes, au bord de la mer! Et on rêve! Que d'illusions, +d'amours, d'aventures passent, en deux heures de chemin, dans une âme +qui vagabonde! Toutes les espérances, confuses et joyeuses, entrent en +vous avec l'air tiède et léger; on les boit dans la brise, et elles font +naître en notre coeur un appétit de bonheur qui grandit avec la faim, +excitée par la marche. Les idées rapides, charmantes, volent et chantent +comme des oiseaux. + +Je suivais ce long chemin qui va de Saint-Raphaël à l'Italie, ou plutôt +ce long décor superbe et changeant qui semble fait pour la +représentation de tous les poèmes d'amour de la terre. Et je songeais +que depuis Cannes, où l'on pose, jusqu'à Monaco où l'on joue, on ne +vient guère dans ce pays que pour faire des embarras ou tripoter de +l'argent, pour étaler, sous le ciel délicieux, dans ce jardin de roses +et d'orangers, toutes les basses vanités, les sottes prétentions, les +viles convoitises, et bien montrer l'esprit humain tel qu'il est, +rampant, ignorant, arrogant et cupide. + +Tout à coup, au fond d'une des baies ravissantes qu'on rencontre à +chaque détour de la montagne, j'aperçus quelques villas, quatre ou cinq +seulement, en face de la mer, au pied du mont, et devant un bois sauvage +de sapins qui s'en allait au loin derrière elles par deux grands vallons +sans chemins et sans issues peut-être. Un de ces chalets m'arrêta net +devant sa porte, tant il était joli: une petite maison blanche avec des +boiseries brunes, et couverte de roses grimpées jusqu'au toit. + +Et le jardin: une nappe de fleurs, de toutes les couleurs et de toutes +les tailles, mêlées dans un désordre coquet et cherché. Le gazon en +était rempli; chaque marche du perron en portait une touffe à ses +extrémités, les fenêtres laissaient pendre sur la façade éclatante des +grappes bleues ou jaunes; et la terrasse aux balustres de pierre, qui +couvrait cette mignonne demeure, était enguirlandée d'énormes clochettes +rouges pareilles à des taches de sang. + +On apercevait, par derrière, une longue allée d'orangers fleuris qui +s'en allait jusqu'au pied de la montagne. + +Sur la porte, en petites lettres d'or, ce nom: «Villa d'Antan.» + +Je me demandais quel poète ou quelle fée habitait là, quel solitaire +inspiré avait découvert ce lieu et créé cette maison de rêve, qui +semblait poussée dans un bouquet. + +Un cantonnier cassait des pierres sur la route, un peu plus loin. Je lui +demandai le nom du propriétaire de ce bijou. Il répondit: + +--C'est Mme Julie Romain. + +Julie Romain! Dans mon enfance, autrefois, j'avais tant entendu parler +d'elle, de la grande actrice, la rivale de Rachel. + +Aucune femme n'avait été plus applaudie et plus aimée, plus aimée +surtout! Que de duels et que de suicides pour elle, et que d'aventures +retentissantes! Quel âge avait-elle à présent, cette séductrice? +Soixante, soixante-dix, soixante-quinze ans? Julie Romain! Ici, dans +cette maison! La femme qu'avaient adorée le plus grand musicien et le +plus rare poète de notre pays! Je me souvenais encore de l'émotion +soulevée dans toute la France (j'avais alors douze ans) par sa fuite en +Sicile avec celui-ci, après sa rupture éclatante avec celui-là. + +Elle était partie un soir, après une première représentation où la salle +l'avait acclamée durant une demi-heure, et rappelée onze fois de suite; +elle était partie avec le poète, en chaise de poste, comme on faisait +alors; ils avaient traversé la mer pour aller s'aimer dans l'île +antique, fille de la Grèce, sous l'immense bois d'orangers qui entoure +Palerme et qu'on appelle la «Conque-d'Or.» + +On avait raconté leur ascension de l'Etna et comment ils s'étaient +penchés sur l'immense cratère, enlacés, la joue contre la joue, comme +pour se jeter au fond du gouffre de feu. + +Il était mort, lui, l'homme aux vers troublants, si profonds qu'ils +avaient donné le vertige à toute une génération, si subtils, si +mystérieux, qu'ils avaient ouvert un monde nouveau aux nouveaux poètes. + +L'autre aussi était mort, l'abandonné, qui avait trouvé pour elle des +phrases de musique restées dans toutes les mémoires, des phrases de +triomphe et de désespoir, affolantes et déchirantes. + +Elle était là, elle, dans cette maison voilée de fleurs. + +Je n'hésitai point, je sonnai. + +Un petit domestique vint ouvrir, un garçon de dix-huit ans, à l'air +gauche, aux mains niaises. J'écrivis sur ma carte un compliment galant +pour la vieille actrice et une vive prière de me recevoir. Peut-être +savait-elle mon nom et consentirait-elle à m'ouvrir sa porte. + +Le jeune valet s'éloigna, puis revint en me demandant de le suivre; et +il me fit entrer dans un salon propre et correct, de style +Louis-Philippe, aux meubles froids et lourds, dont une petite bonne de +seize ans, à la taille mince, mais peu jolie, enlevait les housses en +mon honneur. + +Puis, je restai seul. + +Sur les murs, trois portraits, celui de l'actrice dans un de ses rôles, +celui du poète avec la grande redingote serrée au flanc et la chemise à +jabot d'alors, et celui du musicien assis devant un clavecin. Elle, +blonde, charmante, mais maniérée à la façon du temps, souriait de sa +bouche gracieuse et de son oeil bleu; et la peinture était soignée, +fine, élégante et sèche. + +Eux semblaient regarder déjà la prochaine postérité. + +Tout cela sentait l'autrefois, les jours finis et les gens disparus. + +Une porte s'ouvrit, une petite femme entra; vieille, très vieille, très +petite, avec des bandeaux de cheveux blancs, des sourcils blancs, une +vraie souris blanche rapide et furtive. + +Elle me tendit la main et dit, d'une voix restée fraîche, sonore, +vibrante: + +--Merci, monsieur. Comme c'est gentil aux hommes d'aujourd'hui de se +souvenir des femmes de jadis! Asseyez-vous. + +Et je lui racontai comment sa maison m'avait séduit, comment j'avais +voulu connaître le nom de la propriétaire, et comment, l'ayant connu, je +n'avais pu résister au désir de sonner à sa porte. + +Elle répondit: + +--Cela m'a fait d'autant plus de plaisir, monsieur, que voici la +première fois que pareille chose arrive. Quand on m'a remis votre carte, +avec le mot gracieux qu'elle portait, j'ai tressailli comme si on m'eût +annoncé un vieil ami disparu depuis vingt ans. Je suis une morte, moi, +une vraie morte, dont personne ne se souvient, à qui personne ne pense, +jusqu'au jour où je mourrai pour de bon; et alors tous les journaux +parleront, pendant trois jours, de Julie Romain, avec des anecdotes, des +détails, des souvenirs et des éloges emphatiques. Puis ce sera fini de +moi. + +Elle se tut, et reprit, après un silence: + +--Et cela ne sera pas long maintenant. Dans quelques mois, dans quelques +jours, de cette petite femme encore vive il ne restera plus qu'un petit +squelette. + +Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait à +cette vieille, à cette caricature de lui-même; puis elle regarda les +deux hommes, le poète dédaigneux et le musicien inspiré qui semblaient +se dire: «Que nous veut cette ruine?» + +Une tristesse indéfinissable, poignante, irrésistible, m'étreignait le +coeur, la tristesse des existences accomplies, qui se débattent encore +dans les souvenirs comme on se noie dans une eau profonde. + +De ma place, je voyais passer sur la route les voitures, brillantes et +rapides, allant de Nice à Monaco. Et, dedans, des femmes jeunes, jolies, +riches, heureuses; des hommes souriants et satisfaits. Elle suivit mon +regard, comprit ma pensée et murmura avec un sourire résigné: + +--On ne peut pas être et avoir été. + +Je lui dis: + +--Comme la vie a dû être belle pour vous! + +Elle poussa un grand soupir: + +--Belle et douce. C'est pour cela que je la regrette si fort. + +Je vis qu'elle était disposée à parler d'elle; et doucement, avec des +précautions délicates, comme lorsqu'on touche à des chairs douloureuses, +je me mis à l'interroger. + +Elle parla de ses succès, de ses enivrements, de ses amis, de toute son +existence triomphante. Je lui demandai: + +--Les plus vives joies, le vrai bonheur, est-ce au théâtre que vous les +avez dus? + +Elle répondit vivement: + +--Oh! non. + +Je souris; elle reprit, en levant vers les deux portraits un regard +triste: + +--C'est à eux. + +Je ne pus me retenir de demander: + +--Auquel? + +--À tous les deux. Je les confonds même un peu dans ma mémoire de +vieille, et puis, j'ai des remords envers l'un, aujourd'hui! + +--Alors, madame, ce n'est pas à eux, mais à l'amour lui-même que va +votre reconnaissance. Ils n'ont été que ses interprètes. + +--C'est possible. Mais quels interprètes! + +--Êtes-vous certaine que vous n'avez pas été, que vous n'auriez pas été +aussi bien aimée, mieux aimée par un homme simple, qui n'aurait pas été +un grand homme, qui vous aurait offert toute sa vie, tout son coeur, +toutes ses pensées, toutes ses heures, tout son être; tandis que ceux-ci +vous donnaient deux rivales redoutables, la Musique et la Poésie? + +Elle s'écria avec force, avec cette voix restée jeune, qui faisait +vibrer quelque chose dans l'âme: + +--Non, monsieur, non. Un autre m'aurait plus aimée peut-être, mais il ne +m'aurait pas aimée comme ceux-là. Ah! c'est qu'ils m'ont chanté la +musique de l'amour, ceux-là, comme personne au monde ne la pourrait +chanter! Comme ils m'ont grisée! Est-ce qu'un homme, un homme +quelconque, trouverait ce qu'ils savaient trouver, eux, dans les sons et +dans les paroles? Est-ce assez que d'aimer, si on ne sait pas mettre +dans l'amour toute la poésie et toute la musique du ciel et de la terre? +Et ils savaient, ceux-là, comment on rend folle une femme avec des +chants et avec des mots! Oui, il y avait peut-être dans notre passion +plus d'illusion que de réalité; mais ces illusions-là vous emportent +dans les nuages, tandis que les réalités vous laissent toujours sur le +sol. Si d'autres m'ont plus aimée, par eux seuls j'ai compris, j'ai +senti, j'ai adoré l'amour! + +Et, tout à coup, elle se mit à pleurer. + +Elle pleurait, sans bruit, des larmes désespérées! + +J'avais l'air de ne point voir; et je regardais au loin. Elle reprit, +après quelques minutes: + +--Voyez-vous, monsieur, chez presque tous les êtres, le coeur vieillit +avec le corps. Chez moi, cela n'est point arrivé. Mon pauvre corps a +soixante-neuf ans, et mon pauvre coeur en a vingt.... Et voilà pourquoi +je vis toute seule, dans les fleurs et dans les rêves.... + +Il y eut entre nous un long silence. Elle s'était calmée et se remit à +parler en souriant: + +--Comme vous vous moqueriez de moi, si vous saviez... si vous saviez +comment je passe mes soirées... quand il fait beau!... Je me fais honte +et pitié en même temps. + +J'eus beau la prier; elle ne voulut point me dire ce qu'elle faisait; +alors je me levai pour partir. + +Elle s'écria: + +--Déjà! + +Et, comme j'annonçais que je devais dîner à Monte-Carlo, elle demanda, +avec timidité: + +--Vous ne voulez pas dîner avec moi? Cela me ferait beaucoup de plaisir. + +J'acceptai tout de suite. Elle sonna, enchantée; puis, quand elle eut +donné quelques ordres à la petite bonne, elle me fit visiter sa maison. + +Une sorte de véranda vitrée, pleine d'arbustes, s'ouvrait sur la salle +à manger et laissait voir d'un bout à l'autre la longue allée +d'orangers, s'étendant jusqu'à la montagne. Un siège bas, caché sous les +plantes, indiquait que la vieille actrice venait souvent s'asseoir là. + +Puis nous allâmes dans le jardin regarder les fleurs. Le soir venait +doucement, un de ces soirs calmes et tièdes qui font s'exhaler tous les +parfums de la terre. Il ne faisait presque plus jour quand nous nous +mîmes à table. Le dîner fut bon et long; et nous devînmes amis intimes, +elle et moi, quand elle eut bien compris quelle sympathie profonde +s'éveillait pour elle en mon coeur. Elle avait bu deux doigts de vin, +comme on disait autrefois, et devenait plus confiante, plus expansive. + +--Allons regarder la lune, me dit-elle. Moi, je l'adore, cette bonne +lune. Elle a été le témoin de mes joies les plus vives. Il me semble que +tous mes souvenirs sont dedans; et je n'ai qu'à la contempler pour +qu'ils me reviennent aussitôt. Et même... quelquefois, le soir... je +m'offre un joli spectacle... joli... joli... si vous saviez?... Mais +non, vous vous moqueriez trop de moi... je ne peux pas.... Je n'ose +pas... non... non... vraiment, non.... + +Je la suppliais: + +--Voyons... quoi? dites-le-moi; je vous promets de ne pas me moquer... +je vous le jure... voyons.... + +Elle hésitait. Je pris ses mains, ses pauvres petites mains si maigres, +si froides, et je les baisai l'une après l'autre, plusieurs fois, comme +ils faisaient jadis, eux. Elle fut émue. Elle hésitait. + +--Vous me promettez de ne pas rire? + +--Oui, je le jure. + +--Eh bien, venez. + +Elle se leva. Et comme le petit domestique, gauche dans sa livrée verte, +éloignait la chaise derrière elle, elle lui dit quelques mots à +l'oreille, très bas, très vite. Il répondit: + +--Oui, madame, tout de suite. + +Elle prit mon bras et m'emmena sous la véranda. + +L'allée d'orangers était vraiment admirable à voir. La lune, déjà levée, +la pleine lune, jetait au milieu un mince sentier d'argent, une longue +ligne de clarté qui tombait sur le sable jaune, entre les têtes rondes +et opaques des arbres sombres. + +Comme ils étaient en fleurs, ces arbres, leur parfum violent et doux +emplissait la nuit. Et dans leur verdure noire on voyait voltiger des +milliers de lucioles, ces mouches de feu qui ressemblent à des graines +d'étoiles. + +Je m'écriai: + +--Oh! quel décor pour une scène d'amour! + +Elle sourit. + +--N'est-ce pas? n'est-ce pas? Vous allez voir. + +Et elle me fit asseoir, à côté d'elle. + +Elle murmura: + +--Voilà ce qui fait regretter la vie. Mais vous ne songez guère à ces +choses-là, vous autres, les hommes d'aujourd'hui. Vous êtes des +boursiers, des commerçants et des pratiques. Vous ne savez même plus +nous parler. Quand je dis «nous», j'entends les jeunes. Les amours sont +devenues des liaisons qui ont souvent pour début une note de couturière +inavouée. Si vous estimez la note plus cher que la femme, vous +disparaissez; mais si vous estimez la femme plus haut que la note, vous +payez. Jolies moeurs... et jolies tendresses!... + +Elle me prit la main. + +--Regardez.... + +Je demeurais stupéfait et ravi.... Là-bas, au bout de l'allée, dans le +sentier de lune, deux jeunes gens s'en venaient en se tenant par la +taille. Ils s'en venaient, enlacés, charmants, à petits pas, traversant +les flaques de lumière qui les éclairaient tout à coup et rentrant dans +l'ombre aussitôt. Il était vêtu, lui, d'un habit de satin blanc, comme +au siècle passé, et d'un chapeau couvert d'une plume d'autruche. Elle +portait une robe à paniers et la haute coiffure poudrée des belles dames +au temps du Régent. + +A cent pas de nous, ils s'arrêtèrent et, debout au milieu de l'allée, +s'embrassèrent en faisant des grâces. + +Et je reconnus soudain les deux petits domestiques. Alors une de ces +gaietés terribles qui vous dévorent les entrailles me tordit sur mon +siège. Je ne riais pas, cependant. Je résistais, malade, convulsé, comme +l'homme à qui on coupe une jambe résiste au besoin de crier qui lui +ouvre la gorge et la mâchoire. + +Mais les enfants s'en retournèrent vers le fond de l'allée; et ils +redevinrent délicieux. Ils s'éloignaient, s'en allaient, +disparaissaient, comme disparaît un rêve. On ne les voyait plus. +L'allée vide semblait triste. + +Moi aussi, je partis, je partis pour ne pas les revoir; car je compris +que ce spectacle-là devait durer fort longtemps, qui réveillait tout le +passé, tout ce passé d'amour et de décor, le passé factice, trompeur et +séduisant, faussement et vraiment charmant, qui faisait battre encore le +coeur de la vieille cabotine et de la vieille amoureuse! + + + + +LE PÈRE AMABLE + +I + + +Le ciel humide et gris semblait peser sur la vaste plaine brune. L'odeur +de l'automne, odeur triste des terres nues et mouillées, des feuilles +tombées, de l'herbe morte, rendait plus épais et plus lourd l'air +stagnant du soir. Les paysans travaillaient encore, épars dans les +champs, en attendant l'heure de l'Angélus qui les rappellerait aux +fermes dont on apercevait, çà et là, les toits de chaume à travers les +branches des arbres dépouillés qui garantissaient contre le vent les +clos de pommiers. + +Au bord d'un chemin, sur un tas de hardes, un tout petit enfant, assis +les jambes ouvertes, jouait avec une pomme de terre qu'il laissait +parfois tomber dans sa robe, tandis que cinq femmes, courbées et la +croupe en l'air, piquaient des brins de colza dans la plaine voisine. +D'un mouvement leste et continu, tout le long du grand bourrelet de +terre que la charrue venait de retourner, elles enfonçaient une pointe +de bois, puis jetaient aussitôt dans ce trou la plante un peu flétrie +déjà qui s'affaissait sur le côté; puis elles recouvraient la racine et +continuaient leur travail. + +Un homme qui passait, un fouet à la main et les pieds dans des sabots, +s'arrêta près de l'enfant, le prit et l'embrassa. Alors une des femmes +se redressa et vint à lui. C'était une grande fille rouge, large du +flanc, de la taille et des épaules, une haute femelle normande, aux +cheveux jaunes, au teint de sang. + +Elle dit, d'une voix résolue: + +--Te v'là, Césaire, eh ben? + +L'homme, un garçon maigre à l'air triste, murmura: + +--Eh ben, rien de rien, toujou d' même! + +--I ne veut pas? + +--I ne veut pas. + +--Qué que tu vas faire? + +--J' sais ti? + +--Va-t'en vé l' curé. + +--J' veux ben. + +--Vas-y à c't' heure. + +--J' veux ben. + +Et ils se regardèrent. Il tenait toujours l'enfant dans ses bras. Il +l'embrassa de nouveau et le remit sur les hardes des femmes. + +À l'horizon, entre deux fermes, on apercevait une charrue que traînait +un cheval et que poussait un homme. Ils passaient tout doucement, la +bête, l'instrument et le laboureur, sur le ciel terne du soir. + +La femme reprit: + +--Alors, qué qu'i dit, ton pé? + +--I dit qu'i n' veut point. + +--Pourquoi ça qu'i ne veut point? + +Le garçon montra d'un geste l'enfant qu'il venait de remettre à terre, +puis d'un regard il indiqua l'homme qui poussait la charrue, là-bas. + +Et il prononça: «Parce que c'est à li, ton éfant.» + +La fille haussa les épaules, et d'un ton colère: «Pardi, tout l' monde +le sait ben, qu' c'est à Victor. Et pi après? j'ai fauté! j' suis-ti la +seule? Ma mé aussi avait fauté, avant mé, et pi la tienne itou, avant +d'épouser ton pé! Qui ça qui n'a point fauté dans l' pays? J'ai fauté +avec Victor, vu qu'i m'a prise dans la grange comme j' dormais, ça, +c'est vrai; et pi j'ai r' fauté que je n' dormais point. J' l'aurais +épousé pour sûr, n'eût-il point été un serviteur. J' suis-t-i moins +vaillante pour ça? + +L'homme dit simplement: + +--Mé, j' te veux ben telle que t'es, avec ou sans l'éfant. N'y a que mon +pé qui m'oppose. J' verrons tout d' même à régler ça. + +Elle reprit: + +--Va t'en vé l' curé à c't' heure. + +--J'y vas. + +Et il se remit en route de son pas lourd de paysan; tandis que la fille, +les mains sur les hanches, retournait piquer son colza. + +En effet, l'homme qui s'en allait ainsi, Césaire Houlbrèque, le fils du +vieux sourd Amable Houlbrèque, voulait épouser, malgré son père, Céleste +Lévesque, qui avait eu un enfant de Victor Lecoq, simple valet employé +alors dans la ferme de ses parents et mis dehors pour ce fait. + +Aux champs, d'ailleurs, les hiérarchies de caste n'existent point, et si +le valet est économe, il devient, en prenant une ferme à son tour, +l'égal de son ancien maître. + +Césaire Houlbrèque s'en allait donc, un fouet sous le bras, ruminant ses +idées, et soulevant l'un après l'autre ses lourds sabots englués de +terre. Certes il voulait épouser Céleste Lévesque, il la voulait avec +son enfant, parce que c'était la femme qu'il lui fallait. Il n'aurait +pas su dire pourquoi; mais il le savait, il en était sûr. Il n'avait +qu'à la regarder pour en être convaincu, pour se sentir tout drôle, tout +remué, comme abêti de contentement. Ça lui faisait même plaisir +d'embrasser le petit, le petit de Victor, parce qu'il était sorti +d'elle. + +Et il regardait, sans haine, le profil lointain de l'homme qui poussait +sa charrue sur le bord de l'horizon. + +Mais le père Amable ne voulait pas de ce mariage. Il s'y opposait avec +un entêtement de sourd, avec un entêtement furieux. + +Césaire avait beau lui crier dans l'oreille, dans celle qui entendait +encore quelques sons: + +--J' vous soignerons ben, mon pé. J' vous dis que c'est une bonne fille +et pi vaillante, et pi d'épargne. + +Le vieux répétait:--Tant que j' vivrai, j' verrai point ça. + +Et rien ne pouvait le vaincre, rien ne pouvait fléchir sa rigueur. Un +seul espoir restait à Césaire. Le père Amable avait peur du curé par +appréhension de la mort qu'il sentait approcher. Il ne redoutait pas +beaucoup le bon Dieu, ni le diable, ni l'enfer, ni le purgatoire, dont +il n'avait aucune idée, mais il redoutait le prêtre, qui lui +représentait l'enterrement, comme on pourrait redouter les médecins par +horreur des maladies. Depuis huit jours Céleste, qui connaissait cette +faiblesse du vieux, poussait Césaire à aller trouver le curé; mais +Césaire hésitait toujours, parce qu'il n'aimait point beaucoup non plus +les robes noires, qui lui représentaient, à lui, des mains toujours +tendues pour des quêtes ou pour le pain bénit. + +Il venait pourtant de se décider et il s'en allait vers le presbytère, +en songeant à la façon dont il allait conter son affaire. + +L'abbé Raffin, un petit prêtre vif, maigre et jamais rasé, attendait +l'heure de son dîner en se chauffant les pieds au feu de sa cuisine. + +Dès qu'il vit entrer le paysan, il demanda, en tournant seulement la +tête: + +--Eh bien, Césaire, qu'est-ce que tu veux? + +--J' voudrais vous causer, m'sieu l' curé. + +L'homme restait debout, intimidé, tenant sa casquette d'une main et son +fouet de l'autre. + +--Eh bien, cause. + +Césaire regardait la bonne, une vieille qui traînait ses pieds en +mettant le couvert de son maître sur un coin de table, devant la +fenêtre. Il balbutia: + +--C'est que, c'est quasiment une confession. + +Alors l'abbé Raffin considéra avec soin son paysan; il vit sa mine +confuse, son air gêné, ses yeux errants, et il ordonna: + +--Maria, va-t'en cinq minutes à ta chambre, que je cause avec Césaire. + +La servante jeta sur l'homme un regard colère, et s'en alla en grognant. + +L'ecclésiastique reprit:--Allons, maintenant, défile ton chapelet. + +Le gars hésitait toujours, regardait ses sabots, remuait sa casquette; +puis, tout à coup, il se décida: + +--V'là: j' voudrais épouser Céleste Lévesque. + +--Eh bien, mon garçon, qui est-ce qui t'en empêche? + +--C'est l' pé qui n' veut point. + +--Ton père? + +--Oui, mon pé. + +--Qu'est-ce qu'il dit, ton père? + +--I dit qu'alle a eu un éfant. + +--Elle n'est pas la première à qui ça arrive, depuis notre mère Ève. + +--Un éfant avec Victor, Victor Lecoq, le domestique à Anthime Loisel. + +--Ah! ah!... Alors, il ne veut pas? + +--I ne veut point. + +--Mais là, pas du tout? + +--Pas pu qu'une bourrique qui r'fuse d'aller, sauf vot' respect. + +--Qu'est-ce que tu lui dis, toi, pour le décider? + +--J' li dis qu'c'est eune bonne fille, et pi vaillante, et pi d'épargne. + +--Et ça ne le décide pas. Alors tu veux que je lui parle. + +--Tout juste. Vous l' dites! + +--Et qu'est-ce que je lui raconterai, moi, à ton père? + +--Mais... c'que vous racontez au sermon pour faire donner des sous. + +Dans l'esprit du paysan tout l'effort de la religion consistait à +desserrer les bourses, à vider les poches des hommes pour emplir le +coffre du ciel. C'était une sorte d'immense maison de commerce dont les +curés étaient les commis, commis sournois, rusés, dégourdis comme +personne, qui faisaient les affaires du bon Dieu au détriment des +campagnards. + +Il savait fort bien que les prêtres rendaient des services, de grands +services aux plus pauvres, aux malades, aux mourants, assistaient, +consolaient, conseillaient, soutenaient, mais tout cela moyennant +finances, en échange de pièces blanches, de bel argent luisant dont on +payait les sacrements et les messes, les conseils et la protection, le +pardon des péchés et les indulgences, le purgatoire et le paradis +suivant les rentes et la générosité du pécheur. + +L'abbé Raffin, qui connaissait son homme et qui ne se fâchait jamais, se +mit à rire. + +--Eh bien, oui, je lui raconterai ma petite histoire, à ton père, mais +toi, mon garçon, tu y viendras, au sermon. + +Houlbrèque tendit la main pour jurer: + +--Foi d' pauvre homme, si vous faites ça pour me, j' le promets. + +--Allons, c'est bien. Quand veux-tu que j'aille le trouver, ton père? + +--Mais l' pu tôt s'ra le mieux, anuit si vous le pouvez. + +--Dans une demi-heure alors, après souper. + +--Dans une demi-heure. + +--C'est entendu. À bientôt mon garçon. + +--À la revoyure, m'sieu l' curé; merci ben. + +--De rien, mon garçon. + +Et Césaire Houlbrèque rentra chez lui, le coeur allégé d'un grand poids. + +Il tenait à bail une petite ferme, toute petite, car ils n'étaient pas +riches, son père et lui. Seuls avec une servante, une enfant de quinze +ans qui leur faisait la soupe, soignait les poules, allait traire les +vaches et battait le beurre, ils vivaient péniblement, bien que Césaire +fût un bon cultivateur. Mais ils ne possédaient ni assez de terres, ni +assez de bétail pour gagner plus que l'indispensable. + +Le vieux ne travaillait plus. Triste comme tous les sourds, perclus de +douleurs, courbé, tortu, il s'en allait par les champs, appuyé sur son +bâton, en regardant les bêtes et les hommes d'un oeil dur et méfiant. +Quelquefois il s'asseyait sur le bord d'un fossé et demeurait là, sans +remuer, pendant des heures, pensant vaguement aux choses qui l'avaient +préoccupé toute sa vie, au prix des oeufs et des grains, au soleil et à +la pluie qui gâtent ou font pousser les récoltes. Et, travaillés par les +rhumatismes, ses vieux membres buvaient encore l'humidité du sol, comme +ils avaient bu depuis soixante-dix ans la vapeur des murs de sa +chaumière basse, coiffée aussi de paille humide. + +Il rentrait à la tombée du jour, prenait sa place au bout de la table, +dans la cuisine, et, quand on avait posé devant lui le pot de terre +brûlé qui contenait sa soupe, il l'enfermait dans ses doigts crochus, +qui semblaient avoir gardé la forme ronde du vase, et il se chauffait +les mains, hiver comme été, avant de se mettre à manger, pour ne rien +perdre, ni une parcelle de chaleur qui vient du feu, lequel coûte cher, +ni une goutte de soupe où on a mis de la graisse et du sel, ni une +miette de pain qui vient du blé. + +Puis il grimpait, par une échelle, dans un grenier où il avait sa +paillasse, tandis que le fils couchait en bas, au fond d'une sorte de +niche près de la cheminée, et que la servante s'enfermait dans une +espèce de cave, un trou noir qui servait autrefois à emmagasiner les +pommes de terre. + +Césaire et son père ne causaient presque jamais. De temps en temps +seulement, quand il s'agissait de vendre une récolte ou d'acheter un +veau, le jeune homme prenait l'avis du vieux, et, formant un porte-voix +de ses deux mains, il lui criait ses raisons dans la tête; et le père +Amable les approuvait ou les combattait d'une voix lente et creuse venue +du fond de son ventre. + +Un soir donc Césaire, s'approchant de lui comme s'il s'agissait de +l'acquisition d'un cheval ou d'une génisse, lui avait communiqué, à +pleins poumons, dans l'oreille, son intention d'épouser Céleste +Lévesque. + +Alors le père s'était fâché. Pourquoi? Par moralité? Non sans doute. La +vertu d'une fille n'a guère d'importance aux champs. Mais son avarice, +son instinct profond, féroce, d'épargne, s'était révolté à l'idée que +son fils élèverait un enfant qu'il n'avait pas fait lui-même. Il avait +pensé tout à coup, en une seconde, à toutes les soupes qu'avalerait le +petit avant de pouvoir être utile dans la ferme; il avait calculé toutes +les livres de pain, tous les litres de cidre que mangerait et que +boirait ce galopin jusqu'à son âge de quatorze ans; et une colère folle +s'était déchaînée en lui contre Césaire qui ne pensait pas à tout ça. + +Et il avait répondu, avec une force de voix inusitée: + +--C'est-il que t'as perdu le sens? + +Alors Césaire s'était mis à énumérer ses raisons, à dire les qualités de +Céleste, à prouver qu'elle gagnerait cent fois ce que coûterait +l'enfant. Mais le vieux doutait de ces mérites, tandis qu'il ne pouvait +douter de l'existence du petit; et il répondait, coup sur coup, sans +s'expliquer davantage: + +--J' veux point! J' veux point! Tant que j' vivrai, ça n' se f'ra point! + +Et depuis trois mois ils en restaient là, sans en démordre l'un et +l'autre, reprenant, une fois par semaine au moins, la même discussion, +avec les mêmes arguments, les mêmes mots, les mêmes gestes, et la même +inutilité. + +C'est alors que Céleste avait conseillé à Césaire d'aller demander +l'aide de leur curé. + +En rentrant chez lui le paysan trouva son père attablé déjà, car il +s'était mis en retard par sa visite au presbytère. + +Ils dînèrent en silence, face à face, mangèrent un peu de beurre sur +leur pain, après la soupe, en buvant un verre de cidre; puis ils +demeurèrent immobiles sur leurs chaises, à peine éclairés par la +chandelle que la petite servante avait emportée pour laver les cuillers, +essuyer les verres, et tailler à l'avance les croûtes pour le déjeuner +de l'aurore. + +Un coup retentit contre la porte qui s'ouvrit aussitôt; et le prêtre +parut. Le vieux leva sur lui ses yeux inquiets, pleins de soupçons, et, +prévoyant un danger, il se disposait à grimper son échelle, quand l'abbé +Raffin lui mit la main sur l'épaule et lui hurla contre la tempe: + +--J'ai à vous causer, père Amable. + +Césaire avait disparu, profitant de la porte restée ouverte. Il ne +voulait pas entendre, tant il avait peur; il ne voulait pas que son +espoir s'émiettât à chaque refus obstiné de son père; il aimait mieux +apprendre d'un seul coup la vérité, bonne ou mauvaise, plus tard; et il +s'en alla dans la nuit. C'était un soir sans lune, un soir sans étoiles, +un de ces soirs brumeux où l'air semble gras d'humidité. Une odeur vague +de pommes flottait auprès des cours, car c'était l'époque où on +ramassait les plus précoces, les pommes «euribles» comme on dit aux pays +du cidre. Les étables, quand Césaire longeait leurs murs, soufflaient +par leurs étroites fenêtres leur odeur chaude de bêtes vivantes +endormies sur le fumier; et il entendait auprès des écuries le +piétinement des chevaux restés debout, et le bruit de leurs mâchoires +tirant et broyant le foin des râteliers. + +Il allait devant lui en pensant à Céleste. Dans cet esprit simple, chez +qui les idées n'étaient guère encore que des images nées directement des +objets, les pensées d'amour ne se formulaient que par l'évocation d'une +grande fille rouge, debout dans un chemin creux, et riant, les mains sur +ses hanches. + +C'est ainsi qu'il l'avait aperçue le jour où commença son désir pour +elle. Il la connaissait cependant depuis l'enfance, mais jamais, comme +ce matin-là, il n'avait pris garde à elle. Ils avaient causé quelques +minutes; puis il était parti; et tout en marchant il répétait: «Cristi, +c'est une belle fille tout de même. C'est dommage qu'elle ait fauté avec +Victor.» Jusqu'au soir il y songea; et le lendemain aussi. + +Quand il la revit, il sentit quelque chose qui lui chatouillait le fond +de la gorge, comme si on lui eût enfoncé une plume de coq par la bouche +dans la poitrine; et depuis lors, toutes les fois qu'il se trouvait près +d'elle, il s'étonnait de ce chatouillement nerveux qui recommençait +toujours. + +En trois semaines il se décida à l'épouser, tant elle lui plaisait. Il +n'aurait pu dire d'où venait cette puissance sur lui, mais il +l'exprimait par ces mots: «J'en sieu possédé,» comme s'il eût porté en +lui l'envie de cette fille aussi dominatrice qu'un pouvoir d'enfer. Il +ne s'inquiétait guère de sa faute. Tant pis après tout; cela ne la +gâtait point; et il n'en voulait pas à Victor Lecoq. + +Mais si le curé allait ne pas réussir, que ferait-il? Il n'osait y +penser, tant cette inquiétude le torturait. + +Il avait gagné la presbytère, et il s'était assis auprès de la petite +barrière de bois pour attendre la rentrée du prêtre. + +Il était là depuis une heure peut-être, quand il entendit des pas sur le +chemin, et il distingua bientôt, quoique la nuit fût très sombre, +l'ombre plus noire encore de la soutane. + +Il se dressa, les jambes cassées, n'osant plus parler, n'osant point +savoir. + +L'ecclésiastique l'aperçut et dit gaiement: + +--Eh bien, mon garçon, ça y est. + +Césaire bulbutia:--Ça y est... pas possible! + +--Oui, mon gars, mais point sans peine. Quelle vieille bourrique que ton +père! + +Le paysan répétait:--Pas possible! + +--Mais oui. Viens-t'en me trouver demain, midi, pour décider la +publication des bans. + +L'homme avait saisi la main de son curé. Il la serrait, la secouait, la +broyait en bégayant:--Vrai.... Vrai.... Vrai.... M'sieu l' curé.... Foi +d'honnête homme... vous m' verrez dimanche... à vot' sermon. + + +II + +La noce eut lieu vers la mi-décembre. Elle fut simple, les mariés +n'étant pas riches. Césaire, vêtu de neuf, se trouva prêt dès huit +heures du matin pour aller quérir sa fiancée et la conduire à la mairie; +mais comme il était trop tôt, il s'assit devant la table de la cuisine +et attendit ceux de la famille et les amis qui devaient venir le +prendre. + +Depuis huit jours il neigeait, et la terre brune, la terre déjà fécondée +par les semences d'automne était devenue livide, endormie sous un grand +drap de glace. + +Il faisait froid dans les chaumières coiffées d'un bonnet blanc; et les +pommiers ronds dans les cours semblaient fleuris, poudrés comme au joli +mois de leur épanouissement. + +Ce jour-là, les gros nuages du nord, les nuages gris chargés de cette +pluie mousseuse avaient disparu, et le ciel bleu se déployait au-dessus +de la terre blanche sur qui le soleil levant jetait des reflets +d'argent. + +Césaire regardait devant lui, par la fenêtre, sans penser à rien, +heureux. + +La porte s'ouvrit, deux femmes entrèrent, des paysannes endimanchées, la +tante et la cousine du marié, puis trois hommes, ses cousins, puis une +voisine. Ils s'assirent sur des chaises, et ils demeurèrent immobiles et +silencieux, les femmes d'un côté de la cuisine, les hommes de l'autre, +saisis soudain de timidité, de cette tristesse embarrassée qui prend les +gens assemblés pour une cérémonie. Un des cousins demanda bientôt: + +--C'est-il point l'heure? + +Césaire répondit: + +--Je crais ben que oui. + +--Allons, en route, dit un autre. + +Ils se levèrent. Alors Césaire, qu'une inquiétude venait d'envahir, +grimpa l'échelle du grenier pour voir si son père était prêt. Le vieux, +toujours matinal d'ordinaire, n'avait point encore paru. Son fils le +trouva sur sa paillasse, roulé dans sa couverture, les yeux ouverts, et +l'air méchant. + +Il lui cria dans le tympan: + +--Allons, mon pé, levez-vous. V'là l' moment d' la noce. + +Le sourd murmura d'une voix dolente: + +--J' peux pu. J'ai quasiment eune froidure qui m'a g'lé l' dos. J' peux +pu r'muer. + +Le jeune homme, atterré, le regardait, devinant sa ruse. + +--Allons, pé, faut vous y forcer. + +--J' peux point. + +--Tenez, j' vas vous aider. + +Et il se pencha vers le vieillard, déroula sa couverture, le prit par +les bras et le souleva. Mais le père Amable se mit à gémir: + +--Hou! hou! hou! qué misère! hou, hou, j' peux point. J'ai l' dos noué. +C'est que'que vent qu'aura coulé par çu maudit toit. + +Césaire comprit qu'il ne réussirait pas, et furieux pour la première +fois de sa vie contre son père, il lui cria: + +--Eh ben, vous n' dînerez point, puisque j' faisons le r'pas à l'auberge +à Polyte. Ça vous apprendra à faire le têtu. + +Et il dégringola l'échelle, puis se mit en route, suivi de ses parents +et invités. + +Les hommes avaient relevé leurs pantalons pour n'en point brûler le bord +dans la neige; les femmes tenaient haut leurs jupes, montraient leurs +chevilles maigres, leurs bas de laine grise, leurs quilles osseuses, +droites comme des manches à balai. Et tous allaient en se balançant sur +leurs jambes, l'un derrière l'autre, sans parler, tout doucement, par +prudence, pour ne point perdre le chemin disparu sous la nappe plate, +uniforme, ininterrompue des neiges. + +En approchant des fermes, ils apercevaient une ou deux personnes les +attendant pour se joindre à eux; et la procession s'allongeait sans +cesse, serpentait, suivant les contours invisibles du chemin, avait +l'air d'un chapelet vivant, aux grains noirs, ondulant par la campagne +blanche. + +Devant la porte de la fiancée, un groupe nombreux piétinait sur place en +attendant le marié. On l'acclama quand il parut; et bientôt Céleste +sortit de sa chambre, vêtue d'une robe bleue, les épaules couvertes d'un +petit châle rouge, la tête fleurie d'oranger. + +Mais chacun demandait à Césaire: + +--Ous qu'est ton pé? + +Il répondait avec embarras: + +--I' ne peut pu se r'muer, vu les douleurs. + +Et les fermiers hochaient la tête d'un air incrédule et malin. + +On se mit en route vers la mairie. Derrière les futurs époux, une +paysanne portait l'enfant de Victor, comme s'il se fût agi d'un baptême; +et les paysans, deux par deux, à présent, accrochés par le bras, s'en +allaient dans la neige avec des mouvements de chaloupe sur la mer. + +Après que le maire eût lié les fiancés dans la petite maison municipale, +le curé les unit à son tour dans la modeste maison du bon Dieu. Il bénit +leur accouplement en leur promettant la fécondité, puis il leur prêcha +les vertus matrimoniales, les simples et saines vertus des champs, le +travail, la concorde et la fidélité, tandis que l'enfant, pris de froid, +piaillait derrière le dos de la mariée. + +Dès que le couple reparut sur le seuil de l'église, des coups de fusil +éclatèrent dans le fossé du cimetière. On ne voyait que le bout des +canons d'où sortaient de rapides jets de fumée; puis une tête se montra +qui regardait le cortège; c'était Victor Lecoq célébrant le mariage de +sa bonne amie, fêtant son bonheur et lui jetant ses voeux avec les +détonations de la poudre. Il avait embauché des amis, cinq ou six valets +laboureurs pour ces salves de mousqueterie. On trouva qu'il se +conduisait bien. + +Le repas eut lieu à l'auberge de Polyte Cacheprune. Vingt couverts +avaient été mis dans la grande salle où l'on dînait aux jours de marché; +et l'énorme gigot tournant devant la broche, les volailles rissolées +sous leur jus, l'andouille grésillant sur le feu vif et clair, +emplissaient la maison d'un parfum épais, de la fumée des charbons +francs arrosés de graisses, de l'odeur puissante et lourde des +nourritures campagnardes. + +On se mit à table à midi; et la soupe aussitôt coula dans les assiettes. +Les figures s'animaient déjà; les bouches s'ouvraient pour crier des +farces, les yeux riaient avec des plis malins. On allait s'amuser, +pardi. + +La porte s'ouvrit, et le père Amable parut. Il avait un air mauvais, une +mine furieuse, et il se traînait sur ses bâtons, en geignant à chaque +pas pour indiquer sa souffrance. + +On s'était tu en le voyant paraître; mais soudain, le père Malivoire, +son voisin, un gros plaisant qui connaissait toutes les manigances des +gens, se mit à hurler, comme faisait Césaire, en formant porte-voix de +ses mains:--Hé, vieux dégourdi, t'en as ti un nez, d'avoir senti de chez +té la cuisine à Polyte. + +Un rire énorme jaillit des gorges. Malivoire, excité par le succès, +reprit:--Pour les douleurs, y a rien de tel qu'eune cataplasme +d'andouille! Ça tient chaud l' ventre, avec un verre de trois-six!... + +Les hommes poussaient des cris, tapaient la table du poing, riaient de +côté en penchant et relevant leur torse comme s'ils eussent fait marcher +une pompe. Les femmes gloussaient comme des poules, les servantes se +tordaient, debout contre les murs. Seul le père Amable ne riait pas et +attendait, sans rien répondre, qu'on lui fît place. + +On le casa au milieu de la table, en face de sa bru, et dès qu'il fut +assis, il se mit à manger. C'était son fils qui payait, après tout, il +fallait prendre sa part. À chaque cuillerée de soupe qui lui tombait +dans l'estomac, à chaque bouchée de pain ou de viande écrasée sur ses +gencives, à chaque verre de cidre et de vin qui lui coulait par le +gosier, il croyait regagner quelque chose de son bien, reprendre un peu +de son argent que tous ces goinfres dévoraient, sauver une parcelle de +son avoir, enfin. Et il mangeait en silence avec une obstination d'avare +qui cache des sous, avec la ténacité sombre qu'il apportait autrefois à +ses labeurs persévérants. + +Mais tout à coup il aperçut au bout de la table l'enfant de Céleste sur +les genoux d'une femme, et son oeil ne le quitta plus. Il continuait à +manger, le regard attaché sur le petit, à qui sa gardienne mettait +parfois entre les lèvres un peu de fricot qu'il mordillait. Et le vieux +souffrait plus des quelques bouchées sucées par cette larve que de tout +ce qu'avalaient les autres. + +Le repas dura jusqu'au soir. Puis chacun rentra chez soi. + +Césaire souleva le père Amable. + +--Allons, mon pé, faut retourner, dit-il. Et il lui mit ses deux bâtons +aux mains. Céleste prit son enfant dans ses bras, et ils s'en allèrent, +lentement, par la nuit blafarde qu'éclairait la neige. Le vieux sourd, +aux trois quarts gris, rendu plus méchant par l'ivresse, s'obstinait à +ne pas avancer. Plusieurs fois même il s'assit, avec l'idée que sa bru +pourrait prendre froid; et il geignait, sans prononcer un mot, poussant +une sorte de plainte longue et douloureuse. + +Lorsqu'ils furent arrivés chez eux, il grimpa aussitôt dans son grenier, +tandis que Césaire installait un lit pour l'enfant auprès de la niche +profonde où il allait s'étendre avec sa femme. Mais comme les nouveaux +mariés ne dormirent point tout de suite, ils entendirent longtemps le +vieux qui remuait sur sa paillasse; et même il parla haut plusieurs +fois, soit qu'il rêvât, soit qu'il laissât s'échapper sa pensée par sa +bouche, malgré lui, sans pouvoir la retenir, sous l'obsession d'une idée +fixe. + +Quand il descendit par son échelle, le lendemain, il aperçut sa bru qui +faisait le ménage. + +Elle lui cria:--Allons, mon pé, dépêchez-vous, v'là d' la bonne soupe. + +Et elle posa au bout de la table le pot rond de terre noire plein de +liquide fumant. Il s'assit, sans rien répondre, prit le vase brûlant, +s'y chauffa les mains selon sa coutume: et, comme il faisait grand +froid, il le pressa même contre sa poitrine pour tâcher de faire entrer +en lui, dans son vieux corps roidi par les hivers, un peu de la vive +chaleur de l'eau bouillante. + +Puis il chercha ses bâtons et s'en alla dans la campagne glacée, jusqu'à +midi, jusqu'à l'heure du dîner, car il avait vu, installé dans une +grande caisse à savon, le petit de Céleste qui dormait encore. + +Il n'en prit point son parti. Il vivait dans la chaumière, comme +autrefois, mais il avait l'air de ne plus en être, de ne plus +s'intéresser à rien, de regarder ces gens, son fils, la femme et +l'enfant comme des étrangers qu'il ne connaissait pas, à qui il ne +parlait jamais. + +L'hiver s'écoula. Il fut long et rude. Puis le premier printemps fit +repartir les germes; et les paysans, de nouveau, comme des fourmis +laborieuses, passèrent leurs jours dans les champs, travaillant de +l'aurore à la nuit, sous la bise et sous les pluies, le long des sillons +de terre brune qui enfantaient le pain des hommes. + +L'année s'annonçait bien pour les nouveaux époux. Les récoltes +poussaient drues et vivaces; on n'eut point de gelées tardives; et les +pommiers fleuris laissaient tomber dans l'herbe leur neige rose et +blanche qui promettait pour l'automne une grêle de fruits. + +Césaire travaillait dur, se levait tôt et rentrait tard, pour économiser +le prix d'un valet. + +Sa femme lui disait quelquefois: + +--Tu t' f'ras du mal, à la longue. + +Il répondait:--Pour sûr non, ça me connaît. + +Un soir, pourtant, il rentra si fatigué qu'il dut se coucher sans +souper. Il se leva à l'heure ordinaire le lendemain; mais il ne put +manger, malgré son jeûne de la veille; et il dut rentrer au milieu de +l'après-midi pour se reposer de nouveau. Dans la nuit, il se mit à +tousser; et il se retournait sur sa paillasse, fiévreux, le front +brûlant, la langue sèche, dévoré d'une soif ardente. + +Il alla pourtant jusqu'à ses terres au point du jour; mais le lendemain +on dut appeler le médecin qui le jugea fort malade, atteint d'une +fluxion de poitrine. + +Et il ne quitta plus la niche obscure qui lui servait de couche. On +l'entendait tousser, haleter et remuer au fond de ce trou. Pour le voir, +pour lui donner les drogues, lui poser les ventouses, il fallait +apporter une chandelle à l'entrée. On apercevait alors sa tête creuse, +salie par sa barbe longue, au-dessous d'une dentelle épaisse de toiles +d'araignées qui pendaient et flottaient, remuées par l'air. Et les mains +du malade semblaient mortes sur les draps gris. + +Céleste le soignait avec une activité inquiète, lui faisait boire les +remèdes, lui appliquait les vésicatoires, allait et venait par la +maison; tandis que le père Amable restait au bord de son grenier, +guettant de loin le creux sombre où agonisait son fils. Il n'en +approchait point, par haine de la femme, boudant comme un chien jaloux. + +Six jours encore se passèrent; puis un matin, comme Céleste, qui dormait +maintenant par terre sur deux bottes de paille défaites, allait voir si +son homme se portait mieux, elle n'entendit plus son souffle rapide +sortir de sa couche profonde. Effrayée, elle demanda: + +--Eh ben, Césaire, que que tu dis anuit? + +Il ne répondit pas. + +Elle étendit la main pour le toucher et rencontra la chair glacée de son +visage. Elle poussa un grand cri, un long cri de femme épouvantée. Il +était mort. + +À ce cri, le vieux sourd apparut au haut de son échelle; et comme il vit +Céleste s'élancer dehors pour chercher du secours, il descendit +vivement, tâta à son tour la figure de son fils et, comprenant soudain, +alla fermer la porte en dedans, pour empêcher la femme de rentrer et +reprendre possession de sa demeure, puisque son fils n'était plus +vivant. + +Puis il s'assit sur une chaise à côté du mort. + +Des voisins arrivaient, appelaient, frappaient. Il ne les entendait pas. +Un d'eux cassa la vitre de la fenêtre et sauta dans la chambre. D'autres +le suivirent; la porte de nouveau fut ouverte; et Céleste reparut, +pleurant toutes ses larmes, les joues enflées et les yeux rouges. Alors +le père Amable, vaincu, sans dire un mot, remonta dans son grenier. + +L'enterrement eut lieu le lendemain; puis, après la cérémonie, le +beau-père et la belle-fille se trouvèrent seuls dans la ferme, avec +l'enfant. + +C'était l'heure ordinaire du dîner. Elle alluma le feu, tailla la soupe, +posa les assiettes sur la table, tandis que le vieux, assis sur une +chaise, attendait, sans paraître la regarder. + +Quand le repas fut prêt, elle lui cria dans l'oreille: + +--Allons, mon pé, faut manger. + +Il se leva, prit place au bout de la table, vida son pot, mâcha son pain +verni de beurre, but ses deux verres de cidre, puis s'en alla. + +C'était un de ces jours tièdes, un de ces jours bienfaisants où la vie +fermente, palpite, fleurit sur toute la surface du sol. + +Le père Amable suivait un petit sentier à travers les champs. Il +regardait les jeunes blés et les jeunes avoines, en songeant que son +éfant était sous terre à présent, son pauvre éfant. Il s'en allait de +son pas usé, traînant la jambe et boitillant. Et comme il était tout +seul dans la plaine, tout seul sous le ciel bleu, au milieu des +récoltes grandissantes, tout seul avec les alouettes qu'il voyait planer +sur sa tête, sans entendre leur chant léger, il se mit à pleurer en +marchant. + +Puis il s'assit auprès d'une mare et resta là jusqu'au soir à regarder +les petits oiseaux qui venaient boire; puis, comme la nuit tombait, il +rentra, soupa sans dire un mot et grimpa dans son grenier. + +Et sa vie continua comme par le passé. Rien n'était changé, sauf que son +fils Césaire dormait au cimetière. + +Qu'aurait-il fait, le vieux? Il ne pouvait plus travailler, il n'était +bon maintenant qu'à manger les soupes trempées par sa belle-fille. Et il +les mangeait en silence, matin et soir, et guettant d'un oeil furieux le +petit qui mangeait aussi, en face de lui, de l'autre côté de la table. +Puis il sortait, rôdait par le pays à la façon d'un vagabond, allait se +cacher derrière les granges pour dormir une heure ou deux, comme s'il +eût redouté d'être vu, puis il rentrait à l'approche du soir. + +Mais de grosses préoccupations commençaient à hanter l'esprit de +Céleste. Les terres avaient besoin d'un homme qui les surveillât et les +travaillât. Il fallait que quelqu'un fût là, toujours, par les champs, +non pas un simple salarié, mais un vrai cultivateur, un maître, qui +connût le métier et eût souci de la ferme. Une femme seule ne pouvait +gouverner la culture, suivre le prix des grains, diriger la vente et +l'achat du bétail. Alors des idées entrèrent dans sa tête, des idées +simples, pratiques, qu'elle ruminait toutes les nuits. Elle ne pouvait +se remarier avant un an et il fallait, tout de suite, sauver des +intérêts pressants, des intérêts immédiats. + +Un seul homme la pouvait tirer d'embarras, Victor Lecoq, le père de son +enfant. Il était vaillant, entendu aux choses de la terre; il aurait +fait, avec un peu d'argent en poche, un excellent cultivateur. Elle le +savait, l'ayant connu à l'oeuvre chez ses parents. + +Donc un matin, le voyant passer sur la route avec une voiture de fumier, +elle sortit pour l'aller trouver. Quand il l'aperçut il arrêta ses +chevaux et elle lui dit, comme si elle l'avait rencontré la veille: + +--Bonjour Victor, ça va toujours? + +Il répondit:--Ça va toujours et d'vot' part? + +--Oh mé, ça irait n'était que j' sieus seule à la maison, c'qui m' donne +du tracas, vu les terres. + +Alors ils causèrent longtemps appuyés contre la roue de la lourde +voiture. L'homme parfois se grattait le front sous sa casquette et +réfléchissait, tandis qu'elle, les joues rouges, parlait avec ardeur, +disait ses raisons, ses combinaisons, ses projets d'avenir; à la fin il +murmura: + +--Oui, ça se peut. + +Elle ouvrit la main comme un paysan qui conclut un marché, et demanda: + +--C'est dit? + +Il serra cette main tendue. + +--C'est dit. + +--Ça va pour dimanche alors. + +--Ça va pour dimanche. + +--Allons, bonjour Victor. + +--Bonjour Madame Houlbrèque. + + +III + +Ce dimanche-là, c'était la fête du village, la fête annuelle et +patronale qu'on nomme assemblée, en Normandie. + +Depuis huit jours on voyait venir par les routes, au pas lent de rosses +grises ou rougeâtres, les voitures foraines où gîtent les familles +ambulantes des coureurs de foires, directeurs de loteries, de tirs, de +jeux divers, ou montreurs de curiosités que les paysans appellent +«Faiseux vé de quoi». + +Les carioles sales, aux rideaux flottants, accompagnées d'un chien +triste, allant, tête basse, entre les roues, s'étaient arrêtées l'une +après l'autre sur la place de la mairie. Puis une tente s'était dressée +devant chaque demeure voyageuse, et dans cette tente on apercevait par +les trous de la toile des choses luisantes qui surexcitaient l'envie et +la curiosité des gamins. + +Dès le matin de la fête, toutes les baraques s'étaient ouvertes, étalant +leurs splendeurs de verre et de porcelaine; et les paysans, en allant à +la messe, regardaient déjà d'un oeil candide et satisfait ces boutiques +modestes qu'ils revoyaient pourtant chaque année. + +Dès le commencement de l'après-midi, il y eut foule sur la place. De +tous les villages voisins les fermiers arrivaient, secoués avec leurs +femmes et leurs enfants dans les chars-à-bancs à deux roues qui +sonnaient la ferraille en oscillant comme des bascules. On avait dételé +chez des amis; et les cours des fermes étaient pleines d'étranges +guimbardes grises, hautes, maigres, crochues, pareilles aux animaux à +longues pattes du fond des mers. + +Et chaque famille, les mioches devant, les grands derrière, s'en venait +à l'assemblée à pas tranquilles, la mine souriante, et les mains +ouvertes, de grosses mains rouges, osseuses, accoutumées au travail et +qui semblaient gênées de leur repos. + +Un faiseur de tours jouait du clairon; l'orgue de barbarie des chevaux +de bois égrenait dans l'air ses notes pleurardes et sautillantes; la +roue des loteries grinçait comme les étoffes qu'on déchire; les coups de +carabine claquaient de seconde en seconde. Et la foule lente passait +mollement devant les baraques à la façon d'une pâte qui coule, avec des +remous de troupeau, des maladresses de bêtes pesantes, sorties par +hasard. + +Les filles, se tenant par le bras par rangs de six ou huit, piaillaient +des chansons; les gars les suivaient en rigolant, la casquette sur +l'oreille et la blouse raidie par l'empois, gonflée comme un ballon +bleu. + +Tout le pays était là, maîtres, valets et servantes. + +Le père Amable lui-même, vêtu de sa redingue antique et verdâtre, avait +voulu voir l'assemblée; car il n'y manquait jamais. + +Il regardait les loteries, s'arrêtait devant les tirs pour juger les +coups, s'intéressait surtout à un jeu très simple qui consistait à jeter +une grosse boule de bois dans la bouche ouverte d'un bonhomme peint sur +une planche. + +On lui tapa soudain sur l'épaule. C'était le père Malivoire qui +cria:--Eh! mon pé, j' vous invite à bé une fine. + +Et ils s'assirent devant la table d'une guinguette installée en plein +air. Ils burent une fine, puis deux fines, puis trois fines; et le père +Amable recommença à errer dans l'assemblée. Ses idées devenaient un peu +troubles, il souriait sans savoir de quoi, il souriait devant les +loteries, devant les chevaux de bois, et surtout devant le jeu du +massacre. Il y demeura longtemps, ravi quand un amateur abattait le +gendarme ou le curé, deux autorités qu'il redoutait d'instinct. Puis il +retourna s'asseoir à la guinguette et but un verre de cidre pour se +rafraîchir. Il était tard, la nuit venait. Un voisin le prévint: + +--Vous allez rentrer après le fricot, mon pé. + +Alors il se mit en route vers la ferme. Une ombre douce, l'ombre tiède +des soirs de printemps, s'abattait lentement sur la terre. + +Quand il fut devant sa porte, il crut voir par la fenêtre éclairée deux +personnes dans la maison. Il s'arrêta, fort surpris, puis il entra et il +aperçut Victor Lecoq assis devant la table, en face d'une assiette +pleine de pommes de terre et qui soupait juste à la place de son fils. + +Et soudain il se retourna comme s'il voulait s'en aller. La nuit était +noire, à présent. Céleste s'était levée et lui criait: + +--V'nez vite, mon pé, y a du bon ragoût pour fêter l'assemblée. + +Alors il obéit par inertie et s'assit, regardant tour à tour l'homme, la +femme, l'enfant. Puis il se mit à manger doucement, comme tous les +jours. + +Victor Lecoq semblait chez lui, causait de temps en temps avec Céleste, +prenait l'enfant sur ses genoux et l'embrassait. Et Céleste lui +redonnait de la nourriture, lui versait à boire, paraissait contente en +lui parlant. Le père Amable les suivait d'un regard fixe sans entendre +ce qu'ils disaient. Quand il eut fini de souper (et il n'avait guère +mangé tant il se sentait le coeur retourné), il se leva, et au lieu de +monter à son grenier comme tous les soirs il ouvrit la porte de la cour +et sortit dans la campagne. + +Lorsqu'il fut parti, Céleste, un peu inquiète, demanda: + +--Qué qui fait? + +Victor, indifférent, répondit: + +--T'en éluge point. I rentrera ben quand i s'ra las. + +Alors elle fit le ménage, lava les assiettes, essuya la table, tandis +que l'homme se déshabillait avec tranquillité. Puis il se glissa dans la +couche obscure et profonde où elle avait dormi avec Césaire. + +La porte de la cour se rouvrit. Le père Amable reparut. Dès qu'il fut +entré, il regarda de tous les côtés, avec des allures de vieux chien qui +flaire. Il cherchait Victor Lecoq. Comme il ne le voyait point, il prit +la chandelle sur la table et s'approcha de la niche sombre où son fils +était mort. Dans le fond il aperçut l'homme allongé sous les draps et +qui sommeillait déjà. Alors le sourd se retourna doucement, reposa la +chandelle, et ressortit encore une fois dans la cour. + +Céleste avait fini de travailler, elle avait couché son fils, mis tout +en place, et elle attendait, pour s'étendre à son tour aux côtés de +Victor, que son beau-père fût revenu. + +Elle demeurait assise sur une chaise, les mains inertes, le regard +vague. + +Comme il ne rentrait point, elle murmura avec ennui, avec humeur: + +--I nous f'ra brûler pour quatre sous de chandelle, ce vieux fainéant. + +Victor répondit du fond de son lit: + +--V'là plus d'une heure qu'il est dehors, faudrait voir s'il n' dort +point sur l' banc d'vant la porte. + +Elle annonça: «J'y vas», se leva, prit la lumière et sortit en faisant +un abat-jour de sa main pour distinguer dans la nuit. + +Elle ne vit rien devant la porte, rien sur le banc, rien sur le fumier, +où le père avait coutume de s'asseoir au chaud quelquefois. + +Mais, comme elle allait rentrer, elle leva par hasard les yeux vers le +grand pommier qui abritait l'entrée de la ferme, et elle aperçut tout à +coup deux pieds, deux pieds d'homme qui pendaient à la hauteur de son +visage. + +Elle poussa des cris terribles: «Victor! Victor! Victor!» + +Il accourut en chemise. Elle ne pouvait plus parler, et, tournant la +tête pour ne pas voir, elle indiquait l'arbre de son bras tendu. + +Ne comprenant point, il prit la chandelle afin de distinguer, et il +aperçut, au milieu des feuillages éclairés en dessous, le père Amable, +pendu très haut par le cou au moyen d'un licol d'écurie. + +Une échelle restait appuyée contre le tronc du pommier. + +Victor courut chercher une serpe, grimpa dans l'arbre et coupa la corde. +Mais le vieux était déjà froid, et il tirait la langue horriblement, +avec une affreuse grimace. + + +FIN + + * * * * * + + + + +TABLE + +La petite Roque +L'Épave +L'Ermite +Mademoiselle Perle +Rosalie Prudent +Sur les Chats +Sauvée +Madame Parisse +Julie Romain +Le père Amable + + * * * * * + + + + +DU MÊME AUTEUR: + +COLLECTION GRAND IN-18 JÉSUS A 3 FR. 50 LE VOL. + +ROMANS + +Pierre et Jean 1 vol. +Fort comme la Mort 1 vol. +Notre Coeur 1 vol. +Une Vie 1 vol. +Bel-Ami 1 vol. + +NOUVELLES + +Clair de Lune 1 vol. +Le Horla 1 vol. +La Main Gauche 1 vol. +La Maison Tellier 1 vol. +Monsieur Parent 1 vol. +Les Soeurs Rondoli 1 vol. +Mademoiselle FiFi 1 vol. +Yvette 1 vol. +Miss Harriet 1 vol. +La Petite Roque 1 vol. + +VOYAGES + +La Vie Errante (avec une couverture illustrée par Riou) 1 vol. +Au Soleil 1 vol. + +THÉATRE + +Musotte (en collaboration avec Jacques Normand) 1 vol. +La Paix du Ménage 1 vol. + +_Editions de luxe_ + +Des Vers. _Poésies_. Édition de luxe avec un portrait de l'auteur, +gravé à l'eau-forte par Le Rat. I vol. in-16. Prix: 5 fr. + +Bel-Ami. Avec 103 illustrations de Ferdinand Bac. I vol. +in-16. Prix 5 fr. + +Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les +pays, y compris la Suède et la Norvège. + +S'adresser, pour traiter, à M. Paul Ollendorff, Éditeur, 28 _bis_, rue +de Richelieu, Paris. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La petite roque, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE ROQUE *** + +***** This file should be named 18353-8.txt or 18353-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/5/18353/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La petite roque + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: May 8, 2006 [EBook #18353] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE ROQUE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>GUY DE MAUPASSANT</h1> + +<h1>LA PETITE ROQUE</h1> + +<h3><span class="smcap">Nouvelle Édition Revue</span></h3> +<h1><img src="images/001.jpg" alt="medalion" title="medalion" /></h1> +<h3>PARIS</h3> + +<h3>PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR</h3> + +<h3>28 <i>bis</i>, RUE DE RICHELIEU, 28 <i>bis</i></h3> + +<h3>1896</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<table summary="table"> +<tr><td> +<a name="TABLE" id="TABLE"></a><h3>TABLE</h3><br /> +<a href="#LA_PETITE_ROQUE"><b>LA PETITE ROQUE</b></a><br /> +<a href="#LEPAVE"><b>L'ÉPAVE</b></a><br /> +<a href="#LERMITE"><b>L'ERMITE</b></a><br /> +<a href="#MADEMOISELLE_PERLE"><b>MADEMOISELLE PERLE</b></a><br /> +<a href="#ROSALIE_PRUDENT"><b>ROSALIE PRUDENT</b></a><br /> +<a href="#SUR_LES_CHATS"><b>SUR LES CHATS</b></a><br /> +<a href="#SAUVEE"><b>SAUVÉE</b></a><br /> +<a href="#MADAME_PARISSE"><b>MADAME PARISSE</b></a><br /> +<a href="#JULIE_ROMAIN"><b>JULIE ROMAIN</b></a><br /> +<a href="#LE_PERE_AMABLE"><b>LE PÈRE AMABLE</b></a><br /> +</td></tr> +</table> +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LA_PETITE_ROQUE" id="LA_PETITE_ROQUE"></a><a href="#TABLE">LA PETITE ROQUE</a></h2> +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>I</h3> + + +<p>Le piéton Médéric Rompel, que les gens du pays appelaient familièrement +Méderi, partit à l'heure ordinaire de la maison de poste de +Roüy-le-Tors. Ayant traversé la petite ville de son grand pas d'ancien +troupier, il coupa d'abord les prairies de Villaumes pour gagner le bord +de la Brindille, qui le conduisait, en suivant l'eau, au village de +Carvelin, où commençait sa distribution.</p> + +<p>Il allait vite, le long de l'étroite rivière qui moussait, grognait, +bouillonnait et filait dans son lit d'herbes, sous une voûte de saules. +Les grosses pierres, arrêtant le cours, avaient autour d'elles un +bourrelet d'eau, une sorte de cravate terminée en nœud d'écume. Par +places, c'étaient des cascades d'un pied, souvent invisibles, qui +faisaient, sous les feuilles, sous les lianes, sous un toit de verdure, +un gros bruit colère et doux; puis plus loin, les berges s'élargissant, +on rencontrait un petit lac paisible où nageaient des truites parmi +toute cette chevelure verte qui ondoie au fond des ruisseaux calmes.</p> + +<p>Médéric allait toujours, sans rien voir, et ne songeant qu'à ceci: «Ma +première lettre est pour la maison Poivron, puis j'en ai une pour M. +Renardet; faut donc que je traverse la futaie.»</p> + +<p>Sa blouse bleue serrée à la taille par une ceinture de cuir noir passait +d'un train rapide et régulier sur la haie verte des saules; et sa +canne, un fort bâton de houx, marchait à son côté du même mouvement que +ses jambes.</p> + +<p>Donc, il franchit la Brindille sur un pont fait d'un seul arbre, jeté +d'un bord à l'autre, ayant pour unique rampe une corde portée par deux +piquets enfoncés dans les berges.</p> + +<p>La futaie, appartenant à M. Renardet, maire de Carvelin, et le plus gros +propriétaire du lieu, était une sorte de bois d'arbres antiques, +énormes, droits comme des colonnes, et s'étendant, sur une demi-lieue de +longueur, sur la rive gauche du ruisseau qui servait de limite à cette +immense voûte de feuillage. Le long de l'eau, de grands arbustes avaient +poussé, chauffés par le soleil; mais sous la futaie, on ne trouvait rien +que de la mousse, de la mousse épaisse, douce et molle, qui répandait +dans l'air stagnant une odeur légère de moisi et de branches mortes.</p> + +<p>Médéric ralentit le pas, ôta son képi noir orné d'un galon rouge et +s'essuya le front, car il faisait déjà chaud dans les prairies, bien +qu'il ne fût pas encore huit heures du matin.</p> + +<p>Il venait de se recouvrir et de reprendre son pas accéléré quand il +aperçut, au pied d'un arbre, un couteau, un petit couteau d'enfant. +Comme il le ramassait, il découvrit encore un dé à coudre, puis un étui +à aiguilles deux pas plus loin.</p> + +<p>Ayant pris ces objets, il pensa: «Je vas les confier à M. le maire»; et +il se remit en route; mais il ouvrait l'œil à présent, s'attendant +toujours à trouver autre chose.</p> + +<p>Soudain, il s'arrêta net, comme s'il se fût heurté contre une barre de +bois; car, à dix pas devant lui, gisait, étendu sur le dos, un corps +d'enfant, tout nu, sur la mousse. C'était une petite fille d'une +douzaine d'années. Elle avait les bras ouverts, les jambes écartées, la +face couverte d'un mouchoir. Un peu de sang maculait ses cuisses.</p> + +<p>Médéric se mit à avancer sur la pointe des pieds, comme s'il eût craint +de faire du bruit, redouté quelque danger; et il écarquillait les yeux.</p> + +<p>Qu'était-ce que cela? Elle dormait, sans doute? Puis il réfléchit qu'on +ne dort pas ainsi tout nu, à sept heures et demie du matin, sous des +arbres frais. Alors elle était morte; et il se trouvait en présence d'un +crime. A cette idée, un frisson froid lui courut dans les reins, bien +qu'il fût un ancien soldat. Et puis c'était chose si rare dans le pays, +un meurtre, et le meurtre d'une enfant encore, qu'il n'en pouvait croire +ses yeux. Mais elle ne portait aucune blessure, rien que ce sang figé +sur sa jambe. Comment donc l'avait-on tuée?</p> + +<p>Il s'était arrêté tout près d'elle; et il la regardait, appuyé sur son +bâton. Certes, il la connaissait, puisqu'il connaissait tous les +habitants de la contrée; mais ne pouvant voir son visage, il ne pouvait +deviner son nom. Il se pencha pour ôter le mouchoir qui lui couvrait la +face; puis s'arrêta, la main tendue, retenu par une réflexion.</p> + +<p>Avait-il le droit de déranger quelque chose à l'état du cadavre avant +les constatations de la justice? Il se figurait la justice comme une +espèce de général à qui rien n'échappe et qui attache autant +d'importance à un bouton perdu qu'à un coup de couteau dans le ventre. +Sous ce mouchoir, on trouverait peut-être une preuve capitale; c'était +une pièce à conviction, enfin, qui pouvait perdre de sa valeur, touchée +par une main maladroite.</p> + +<p>Alors, il se releva pour courir chez M. le maire; mais une autre pensée +le retint de nouveau. Si la fillette était encore vivante, par hasard, +il ne pouvait pas l'abandonner ainsi. Il se mit à genoux, tout +doucement, assez loin d'elle par prudence, et tendit la main vers son +pied. Il était froid, glacé, de ce froid terrible qui rend effrayante +la chair morte, et qui ne laisse plus de doute. Le facteur, à ce +toucher, sentit son cœur retourné, comme il le dit plus tard, et la +salive séchée dans sa bouche. Se relevant brusquement, il se mit à +courir sous la futaie vers la maison de M. Renardet.</p> + +<p>Il allait au pas gymnastique, son bâton sous le bras, les poings fermés, +la tête en avant; et son sac de cuir, plein de lettres et de journaux, +lui battait les reins en cadence.</p> + +<p>La demeure du maire se trouvait au bout du bois qui lui servait de parc +et trempait tout un coin de ses murailles dans un petit étang que +formait en cet endroit la Brindille.</p> + +<p>C'était une grande maison carrée, en pierre grise, très ancienne, qui +avait subi des sièges autrefois, et terminée par une tour énorme, haute +de vingt mètres, bâtie dans l'eau.</p> + +<p>Du haut de cette citadelle, on surveillait jadis tout le pays. On +l'appelait la tour du Renard, sans qu'on sût au juste pourquoi; et de +cette appellation sans doute était venu le nom de Renardet que portaient +les propriétaires de ce fief resté dans la même famille depuis plus de +deux cents ans, disait-on. Car les Renardet faisaient partie de cette +bourgeoisie presque noble qu'on rencontrait souvent dans les provinces +avant la Révolution.</p> + +<p>Le facteur entra d'un élan dans la cuisine où déjeunaient les +domestiques, et cria: «Monsieur le maire est-il levé? Faut que je li +parle sur l'heure.» On savait Médéric un homme de poids et d'autorité, +et on comprit aussitôt qu'une chose grave s'était passée.</p> + +<p>M. Renardet, prévenu, ordonna qu'on l'amenât. Le piéton, pâle et +essoufflé, son képi à la main, trouva le maire assis devant une longue +table couverte de papiers épars.</p> + +<p>C'était un gros et grand homme, lourd et rouge, fort comme un bœuf, et +très aimé dans le pays, bien que violent à l'excès. Agé à peu près de +quarante ans et veuf depuis six mois, il vivait sur ses terres en +gentilhomme des champs. Son tempérament fougueux lui avait souvent +attiré des affaires pénibles dont le tiraient toujours les magistrats de +Roüy-le-Tors, en amis indulgents et discrets. N'avait-il pas, un jour, +jeté du haut de son siège le conducteur de la diligence parce qu'il +avait failli écraser son chien d'arrêt Micmac? N'avait-il pas enfoncé +les côtes d'un garde-chasse qui verbalisait contre lui, parce qu'il +traversait, fusil au bras, une terre appartenant au voisin? N'avait-il +pas même pris au collet le sous-préfet qui s'arrêtait dans le village au +cours d'une tournée administrative qualifiée par M. Renardet de tournée +électorale; car il faisait de l'opposition au gouvernement par tradition +de famille.</p> + +<p>Le maire demanda: «Qu'y a-t-il donc, Médéric?</p> + +<p>—J'ai trouvé une p'tite fille morte sous vot' futaie.»</p> + +<p>Renardet se dressa, le visage couleur de brique:</p> + +<p>—«Vous dites.... Une petite fille?</p> + +<p>—«Oui, m'sieu, une p'tite fille, toute nue, sur le dos, avec du sang, +morte, bien morte!»</p> + +<p>Le maire jura: «Nom de Dieu; je parie que c'est la petite Roque. On +vient de me prévenir qu'elle n'était pas rentrée hier soir chez sa mère. +A quel endroit l'avez-vous découverte?»</p> + +<p>Le facteur expliqua la place, donna des détails, offrit d'y conduire le +maire.</p> + +<p>Mais Renardet devint brusque: «Non. Je n'ai pas besoin de vous. +Envoyez-moi tout de suite le garde champêtre, le secrétaire de la mairie +et le médecin, et continuez votre tournée. Vite, vite, allez, et +dites-leur de me rejoindre sous la futaie.»</p> + +<p>Le piéton, homme de consigne, obéit et se retira, furieux et désolé de +ne pas assister aux constatations.</p> + +<p>Le maire sortit à son tour, prit son chapeau, un grand chapeau mou, de +feutre gris, à bords très larges, et s'arrêta quelques secondes sur le +seuil de sa demeure. Devant lui s'étendait un vaste gazon où éclataient +trois grandes taches, rouge, bleue et blanche, trois larges corbeilles +de fleurs épanouies, l'une en face de la maison et les autres sur les +côtés. Plus loin, se dressaient jusqu'au ciel les premiers arbres de la +futaie, tandis qu'à gauche, par-dessus la Brindille élargie en étang, on +apercevait de longues prairies, tout un pays vert et plat, coupé par des +rigoles et des haies de saules pareils à des monstres, nains trapus, +toujours ébranchés, et portant sur un tronc énorme et court un plumeau +frémissant de branches minces.</p> + +<p>A droite, derrière les écuries, les remises, tous les bâtiments qui +dépendaient de la propriété, commençait le village, riche, peuplé +d'éleveurs de bœufs.</p> + +<p>Renardet descendit lentement les marches de son perron, et, tournant à +gauche, gagna le bord de l'eau qu'il suivit à pas lents, les mains +derrière le dos. Il allait, le front penché; et de temps en temps il +regardait autour de lui s'il n'apercevait point les personnes qu'il +avait envoyé quérir.</p> + +<p>Lorsqu'il fut arrivé sous les arbres, il s'arrêta, se découvrit et +s'essuya le front comme avait fait Médéric; car l'ardent soleil de +juillet tombait en pluie de feu sur la terre. Puis le maire se remit en +route, s'arrêta encore, revint sur ses pas. Soudain, se baissant, il +trempa son mouchoir dans le ruisseau qui glissait à ses pieds et +l'étendit sur sa tête, sous son chapeau. Des gouttes d'eau lui coulaient +le long des tempes, sur ses oreilles toujours violettes, sur son cou +puissant et rouge, et entraient, l'une après l'autre, sous le col blanc +de sa chemise.</p> + +<p>Comme personne n'apparaissait encore, il se mit à frapper du pied, puis +il appela: «Ohé! ohé!»</p> + +<p>Une voix répondit à droite: «Ohé! ohé!»</p> + +<p>Et le médecin apparut sous les arbres. C'était un petit homme maigre, +ancien chirurgien militaire, qui passait pour très capable aux environs. +Il boitait, ayant été blessé au service, et s'aidait d'une canne pour +marcher.</p> + +<p>Puis on aperçut le garde champêtre et le secrétaire de la mairie, qui, +prévenus en même temps, arrivaient ensemble. Ils avaient des figures +effarées et accouraient en soufflant, marchant et trottant tour à tour +pour se hâter, et agitant si fort leurs bras qu'ils semblaient accomplir +avec eux plus de besogne qu'avec leurs jambes.</p> + +<p>Renardet dit au médecin: «Vous savez de quoi il s'agit?»</p> + +<p>—Oui, un enfant mort trouvé dans le bois par Médéric.</p> + +<p>—C'est bien. Allons.</p> + +<p>Ils se mirent à marcher côte à côte, et suivis des deux hommes. Leurs +pas, sur la mousse, ne faisaient aucun bruit; leurs yeux cherchaient, +là-bas, devant eux.</p> + +<p>Le docteur Labarbe tendit le bras tout à coup: «Tenez, le voilà!»</p> + +<p>Très loin, sous les arbres, on apercevait quelque chose de clair. S'ils +n'avaient point su ce que c'était, ils ne l'auraient pas deviné. Cela +semblait luisant et si blanc qu'on l'eût pris pour un linge tombé; car +un rayon de soleil glissé entre les branches illuminait la chair pâle +d'une grande raie oblique à travers le ventre. En approchant, ils +distinguaient peu à peu la forme, la tête voilée, tournée vers l'eau et +les deux bras écartés comme par un crucifiement.</p> + +<p>—J'ai rudement chaud, dit le maire.</p> + +<p>Et, se baissant vers la Brindille, il y trempa de nouveau son mouchoir +qu'il replaça encore sur son front.</p> + +<p>Le médecin hâtait le pas, intéressé par la découverte. Dès qu'il fut +auprès du cadavre, il se pencha pour l'examiner, sans y toucher. Il +avait mis un pince-nez comme lorsqu'on regarde un objet curieux, et +tournait autour tout doucement.</p> + +<p>Il dit sans se redresser: «Viol et assassinat que nous allons constater +tout à l'heure. Cette fillette est d'ailleurs presque une femme, voyez +sa gorge.»</p> + +<p>Les deux seins, assez forts déjà, s'affaissaient sur la poitrine, +amollis par la mort.</p> + +<p>Le médecin ôta légèrement le mouchoir qui couvrait la face. Elle apparut +noire, affreuse, la langue sortie, les yeux saillants. Il reprit: +«Parbleu, on l'a étranglée une fois l'affaire faite.»</p> + +<p>Il palpait le cou: «Étranglée avec les mains, sans laisser d'ailleurs +aucune trace particulière, ni marque d'ongle ni empreinte de doigt. +Très bien. C'est la petite Roque, en effet.»</p> + +<p>Il replaça délicatement le mouchoir: «Je n'ai rien à faire; elle est +morte depuis douze heures au moins. Il faut prévenir le parquet.»</p> + +<p>Renardet, debout, les mains derrière le dos, regardait d'un œil fixe le +petit corps étalé sur l'herbe. Il murmura: «Quel misérable! Il faudrait +retrouver les vêtements.»</p> + +<p>Le médecin tâtait les mains, les bras, les jambes. Il dit: «Elle venait +sans doute de prendre un bain. Ils doivent être au bord de l'eau.»</p> + +<p>Le maire ordonna: «Toi, Principe (c'était le secrétaire de la mairie), +tu vas me chercher ces hardes-là le long du ruisseau. Toi, Maxime +(c'était le garde champêtre), tu vas courir à Roüy-le-Tors et me ramener +le juge d'instruction avec la gendarmerie. Il faut qu'ils soient ici +dans une heure. Tu entends.»</p> + +<p>Les deux hommes s'éloignèrent vivement; et Renardet dit au docteur: +«Quel gredin a bien pu faire un pareil coup dans ce pays-ci?»</p> + +<p>Le médecin murmura: «Qui sait? Tout le monde est capable de ça. Tout le +monde en particulier et personne en général. N'importe, ça doit être +quelque rôdeur, quelque ouvrier sans travail. Depuis que nous sommes en +République, on ne rencontre que ça sur les routes.»</p> + +<p>Tous deux étaient bonapartistes.</p> + +<p>Le maire reprit: «Oui, ça ne peut être qu'un étranger, un passant, un +vagabond sans feu ni lieu...»</p> + +<p>Le médecin ajouta avec une apparence de sourire: «Et sans femme. N'ayant +ni bon souper ni bon gîte, il s'est procuré le reste. On ne sait pas ce +qu'il y a d'hommes sur la terre capables d'un forfait à un moment +donné. Saviez-vous que cette petite avait disparu?»</p> + +<p>Et du bout de sa canne, il touchait l'un après l'autre les doigts roidis +de la morte, appuyant dessus comme sur les touches d'un piano.</p> + +<p>—Oui. La mère est venue me chercher hier, vers neuf heures du soir, +l'enfant n'étant pas rentrée à sept heures pour souper. Nous l'avons +appelée jusqu'à minuit sur les routes; mais nous n'avons point pensé à +la futaie. Il fallait le jour, du reste, pour opérer des recherches +vraiment utiles.</p> + +<p>—Voulez-vous un cigare? dit le médecin.</p> + +<p>—Merci, je n'ai pas envie de fumer. Ça me fait quelque chose de voir +ça.</p> + +<p>Ils restaient debout tous les deux en face de ce frêle corps +d'adolescente, si pâle, sur la mousse sombre. Une grosse mouche à ventre +bleu qui se promenait le long d'une cuisse, s'arrêta sur les taches de +sang, repartit, remontant toujours, parcourant le flanc de sa marche +vive et saccadée, grimpa sur un sein, puis redescendit pour explorer +l'autre, cherchant quelque chose à boire sur cette morte. Les deux +hommes regardaient ce point noir errant.</p> + +<p>Le médecin dit: «Comme c'est joli, une mouche sur la peau. Les dames du +dernier siècle avaient bien raison de s'en coller sur la figure. +Pourquoi a-t-on perdu cet usage-là?»</p> + +<p>Le maire semblait ne point l'entendre, perdu dans ses réflexions.</p> + +<p>Mais, tout d'un coup, il se retourna, car un bruit l'avait surpris; une +femme en bonnet et en tablier bleu accourait sous les arbres. C'était la +mère, la Roque. Dès qu'elle aperçut Renardet, elle se mit à hurler: «Ma +p'tite, ous qu'est ma p'tite?» tellement affolée qu'elle ne regardait +point par terre. Elle la vit tout à coup, s'arrêta net, joignit les +mains et leva ses deux bras en poussant une clameur aiguë et +déchirante, une clameur de bête mutilée.</p> + +<p>Puis elle s'élança vers le corps, tomba à genoux, et enleva, comme si +elle l'eût arraché, le mouchoir qui couvrait la face. Quand elle vit +cette figure affreuse, noire et convulsée, elle se redressa d'une +secousse, puis s'abattit le visage contre terre, en jetant dans +l'épaisseur de la mousse des cris affreux et continus.</p> + +<p>Son grand corps maigre sur qui ses vêtements collaient, secoué de +convulsions, palpitait. On voyait ses chevilles osseuses et ses mollets +secs enveloppés de gros bas bleus frissonner horriblement; et elle +creusait le sol de ses doigts crochus comme pour y faire un trou et s'y +cacher.</p> + +<p>Le médecin, ému, murmura: «Pauvre vieille!» Renardet eut dans le ventre +un bruit singulier; puis il poussa une sorte d'éternuement bruyant qui +lui sortait en même temps par le nez et par la bouche; et, tirant son +mouchoir de sa poche, il se mit à pleurer dedans, toussant, sanglotant +et se mouchant avec bruit. Il balbutiait: «Cré... cré... cré... cré nom +de Dieu de cochon qui a fait ça.... Je... je... voudrais le voir +guillotiner...»</p> + +<p>Mais Principe reparut, l'air désolé et les mains vides. Il murmura: «Je +ne trouve rien, m'sieu le maire, rien de rien nulle part.»</p> + +<p>L'autre, effaré, répondit d'une voix grasse, noyée dans les larmes: +«Qu'est-ce que tu ne trouves pas?</p> + +<p>—Les hardes de la petite.</p> + +<p>—Eh bien... eh bien... cherche encore... et... et... trouve-les... +ou... tu auras affaire à moi.</p> + +<p>L'homme, sachant qu'on ne résistait pas au maire, repartit d'un pas +découragé en jetant sur le cadavre un coup d'œil oblique et craintif.</p> + +<p>Des voix lointaines s'élevaient sous les arbres, une rumeur confuse, le +bruit d'une foule qui approchait; car Médéric, dans sa tournée, avait +semé la nouvelle de porte en porte. Les gens du pays, stupéfaits +d'abord, avaient causé de ça dans la rue, d'un seuil à l'autre; puis ils +s'étaient réunis; ils avaient jasé, discuté, commenté l'événement +pendant quelques minutes; et maintenant ils s'en venaient pour voir.</p> + +<p>Ils arrivaient par groupes, un peu hésitants et inquiets, par crainte de +la première émotion. Quand ils aperçurent le corps, ils s'arrêtèrent, +n'osant plus avancer et parlant bas. Puis ils s'enhardirent, firent +quelques pas, s'arrêtèrent encore, avancèrent de nouveau, et ils +formèrent bientôt autour de la morte, de sa mère, du médecin et de +Renardet, un cercle épais, agité et bruyant qui se resserrait sous les +poussées subites des derniers venus. Bientôt ils touchèrent le cadavre. +Quelques-uns même se baissèrent pour le palper. Le médecin les écarta. +Mais le maire, sortant brusquement de sa torpeur, devint furieux, et, +saisissant la canne du docteur Labarbe, il se jeta sur ses administrés +en balbutiant: «Foutez-moi le camp... foutez-moi le camp... tas de +brutes... foutez-moi le camp....» En une seconde le cordon de curieux +s'élargit de deux cents mètres.</p> + +<p>La Roque s'était relevée, retournée, assise, et elle pleurait maintenant +dans ses mains jointes sur sa face.</p> + +<p>Dans la foule, on discutait la chose; et des yeux avides de garçons +fouillaient ce jeune corps découvert. Renardet s'en aperçut, et, +enlevant brusquement sa veste de toile, il la jeta sur la fillette qui +disparut tout entière sous le vaste vêtement.</p> + +<p>Les curieux se rapprochaient doucement; la futaie s'emplissait de monde; +une rumeur continue de voix montait sous le feuillage touffu des grands +arbres.</p> + +<p>Le maire, en manches de chemise, restait debout, sa canne à la main, +dans une attitude de combat. Il semblait exaspéré par cette curiosité du +peuple et répétait: «Si un de vous approche, je lui casse la tête comme +à un chien.»</p> + +<p>Les paysans avaient grand'peur de lui; ils se tinrent au large. Le +docteur Labarbe, qui fumait, s'assit à côté de la Roque, et il lui +parla, cherchant à la distraire. La vieille femme aussitôt ôta ses mains +de son visage et elle répondit avec un flux de mots larmoyants, vidant +sa douleur dans l'abondance de sa parole. Elle raconta toute sa vie, son +mariage, la mort de son homme, piqueur de bœufs, tué d'un coup de +corne, l'enfance de sa fille, son existence misérable de veuve sans +ressources avec la petite. Elle n'avait que ça, sa petite Louise; et on +l'avait tuée; on l'avait tuée dans ce bois. Tout d'un coup, elle voulut +la revoir, et, se traînant sur les genoux jusqu'au cadavre, elle souleva +par un coin le vêtement qui le couvrait; puis elle le laissa retomber +et se remit à hurler. La foule se taisait, regardant avidement tous les +gestes de la mère.</p> + +<p>Mais, soudain, un grand remous eut lieu; on cria: «Les gendarmes, les +gendarmes!»</p> + +<p>Deux gendarmes apparaissaient au loin, arrivant au grand trot, escortant +leur capitaine et un petit monsieur à favoris roux, qui dansait comme un +singe sur une haute jument blanche.</p> + +<p>Le garde champêtre avait justement trouvé M. Putoin, le juge +d'instruction, au moment où il enfourchait son cheval pour faire sa +promenade de tous les jours, car il posait pour le beau cavalier, à la +grande joie des officiers.</p> + +<p>Il mit pied à terre avec le capitaine, et serra les mains du maire et du +docteur, en jetant un regard de fouine sur la veste de toile que +gonflait le corps couché dessous.</p> + +<p>Quand il fut bien au courant des faits, il fit d'abord écarter le public +que les gendarmes chassèrent de la futaie, mais qui reparut bientôt dans +la prairie, et forma haie, une grande haie de têtes excitées et +remuantes tout le long de la Brindille, de l'autre côté du ruisseau.</p> + +<p>Le médecin, à son tour, donna des explications que Renardet écrivait au +crayon sur son agenda. Toutes les constatations furent faites, +enregistrées et commentées sans amener aucune découverte. Maxime aussi +était revenu sans avoir trouvé trace des vêtements.</p> + +<p>Cette disparition surprenait tout le monde, personne ne pouvant +l'expliquer que par un vol; et, comme ces guenilles ne valaient pas +vingt sous, ce vol même était inadmissible.</p> + +<p>Le juge d'instruction, le maire, le capitaine et le docteur s'étaient +mis eux-mêmes à chercher deux par deux, écartant les moindres branches +le long de l'eau.</p> + +<p>Renardet disait au juge: «Comment se fait-il que ce misérable ait caché +ou emporté les hardes et ait laissé ainsi le corps en plein air, en +pleine vue?»</p> + +<p>L'autre, sournois et perspicace, répondit: «Hé! hé!» Une ruse peut-être? +Ce crime a été commis ou par une brute ou par un madré coquin. Dans tous +les cas, nous arriverons bien à le découvrir.»</p> + +<p>Un roulement de voiture leur fit tourner la tête. C'étaient le +substitut, le médecin et le greffier du tribunal qui arrivaient à leur +tour. On recommença les recherches tout en causant avec animation.</p> + +<p>Renardet dit tout à coup: «Savez-vous que je vous garde à déjeuner?»</p> + +<p>Tout le monde accepta avec des sourires, et le juge d'instruction, +trouvant qu'on s'était assez occupé, pour ce jour-là, de la petite +Roque, se tourna vers le maire:</p> + +<p>—Je peux faire porter chez vous le corps, n'est-ce pas? Vous avez bien +une chambre pour me le garder jusqu'à ce soir.</p> + +<p>L'autre se troubla, balbutiant: «Oui, non... non.... A vrai dire, j'aime +mieux qu'il n'entre pas chez moi... à cause... à cause de mes +domestiques... qui... qui parlent déjà de revenants dans... dans ma +tour, dans la tour du Renard.... Vous savez.... Je ne pourrais plus en +garder un seul.... Non.... J'aime mieux ne pas l'avoir chez moi.»</p> + +<p>Le magistrat se mit à sourire: «Bon.... Je vais le faire emporter tout +de suite à Roüy, pour l'examen légal.» Et se tournant vers le substitut: +«Je peux me servir de votre voiture, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, parfaitement.»</p> + +<p>Tout le monde revint vers le cadavre. La Roque maintenant, assise à côté +de sa fille, lui tenait la main, et elle regardait devant elle, d'un +œil vague et hébété.</p> + +<p>Les deux médecins essayèrent de l'emmener pour qu'elle ne vît pas +enlever la petite; mais elle comprit tout de suite ce qu'on allait +faire, et, se jetant sur le corps, elle le saisit à pleins bras. Couchée +dessus elle criait: «Vous ne l'aurez pas, c'est à moi, c'est à moi à +c't'heure. On me l'a tuée; j' veux la garder, vous l'aurez pas!»</p> + +<p>Tous les hommes, troublés et indécis, restaient debout autour d'elle. +Renardet se mit à genoux pour lui parler: «Écoutez, la Roque, il le +faut, pour savoir celui qui l'a tuée; sans ça on ne saurait pas; il faut +bien qu'on le cherche pour le punir. On vous la rendra quand on l'aura +trouvé, je vous le promets.»</p> + +<p>Cette raison ébranla la femme et une haine s'éveillant dans son regard +affolé: «Alors on le prendra? dit-elle.»</p> + +<p>—Oui, je vous le promets.</p> + +<p>Elle se releva, décidée à laisser faire ces gens; mais le capitaine +ayant murmuré: «C'est surprenant qu'on ne retrouve pas ses vêtements», +une idée nouvelle qu'elle n'avait pas encore eue, entra brusquement dans +sa tête de paysanne et elle demanda:</p> + +<p>—«Ous qu'é sont ses hardes; c'est à mé. Je les veux. Ous qu'on les a +mises?»</p> + +<p>On lui expliqua comment elles demeuraient introuvables; alors elle les +réclama avec une obstination désespérée, pleurant et gémissant: «C'est à +mé, je les veux; ous qu'é sont, je les veux?»</p> + +<p>Plus on tentait de la calmer, plus elle sanglotait, s'obstinait. Elle ne +demandait plus le corps, elle voulait les vêtements, les vêtements de sa +fille, autant peut-être par inconsciente cupidité de misérable pour qui +une pièce d'argent représente une fortune, que par tendresse maternelle.</p> + +<p>Et quand le petit corps, roulé en des couvertures qu'on était allé +chercher chez Renardet, disparut dans la voiture, la vieille, debout +sous les arbres, soutenue par le maire et le capitaine, criait: «J'ai +pu rien, pu rien, pu rien au monde, pu rien, pas seulement son p'tit +bonnet, son p'tit bonnet; j'ai pu rien, pu rien, pas seulement son p'tit +bonnet.»</p> + +<p>Le curé venait d'arriver; un tout jeune prêtre déjà gras. Il se chargea +d'emmener la Roque, et ils s'en allèrent ensemble vers le village. La +douleur de la mère s'atténuait sous la parole sucrée de +l'ecclésiastique, qui lui promettait mille compensations. Mais elle +répétait sans cesse: «Si j'avais seulement son p'tit bonnet...» +s'obstinant à cette idée qui dominait à présent toutes les autres.</p> + +<p>Renardet cria de loin: «Vous déjeunez avec nous, monsieur l'abbé. Dans +une heure.»</p> + +<p>Le prêtre tourna la tête et répondit: «Volontiers, monsieur le maire. Je +serai chez vous à midi.»</p> + +<p>Et tout le monde se dirigea vers la maison dont on apercevait à travers +les branches la façade grise et la grande tour plantée au bord de la +Brindille.</p> + +<p>Le repas dura longtemps; on parlait du crime. Tout le monde se trouva du +même avis; il avait été accompli par quelque rôdeur, passant là par +hasard, pendant que la petite prenait un bain.</p> + +<p>Puis les magistrats retournèrent à Roüy, en annonçant qu'ils +reviendraient le lendemain de bonne heure; le médecin et le curé +rentrèrent chez eux, tandis que Renardet, après une longue promenade par +les prairies, s'en revint sous la futaie où il se promena jusqu'à la +nuit, à pas lents, les mains derrière le dos.</p> + +<p>Il se coucha de fort bonne heure et il dormait encore le lendemain quand +le juge d'instruction pénétra dans sa chambre. Il se frottait les mains; +il avait l'air content; il dit:</p> + +<p>—«Ah! ah! vous dormez encore! Eh! bien, mon cher, nous avons du +nouveau ce matin.»</p> + +<p>Le maire s'était assis sur son lit.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Oh! quelque chose de singulier. Vous vous rappelez bien comme la mère +réclamait, hier, un souvenir de sa fille, son petit bonnet surtout. Eh +bien, en ouvrant sa porte, ce matin, elle a trouvé, sur le seuil, les +deux petits sabots de l'enfant. Cela prouve que le crime a été commis +par quelqu'un du pays, par quelqu'un qui a eu pitié d'elle. Voilà en +outre le facteur Médéric qui m'apporte le dé, le couteau et l'étui à +aiguilles de la morte. Donc l'homme, en emportant les vêtements pour les +cacher, a laissé tomber les objets contenus dans la poche. Pour moi, +j'attache surtout de l'importance au fait des sabots, qui indique une +certaine culture morale et une faculté d'attendrissement chez +l'assassin. Nous allons donc, si vous le voulez bien, passer en revue +ensemble les principaux habitants de votre pays.</p> + +<p>Le maire s'était levé. Il sonna afin qu'on lui apportât de l'eau chaude +pour sa barbe. Il disait: «Volontiers; mais ce sera assez long, et nous +pouvons commencer tout de suite.»</p> + +<p>M. Putoin s'était assis à cheval sur une chaise, continuant ainsi, même +dans les appartements, sa manie d'équitation.</p> + +<p>Renardet, à présent, se couvrait le menton de mousse blanche en se +regardant dans la glace; puis il aiguisa son rasoir sur le cuir et il +reprit: «Le principal habitant de Carvelin s'appelle Joseph Renardet, +maire, riche propriétaire, homme bourru qui bat les gardes et les +cochers...»</p> + +<p>Le juge d'instruction se mit à rire: «Cela suffit; passons au +suivant....</p> + +<p>—Le second en importance est M. Pelledent, adjoint, éleveur de bœufs, +également riche propriétaire, paysan madré, très sournois, très retors +en toute question d'argent, mais incapable, à mon avis, d'avoir commis +un tel forfait.</p> + +<p>M. Putoin dit: «Passons.»</p> + +<p>Alors, tout en se rasant et se lavant, Renardet continua l'inspection +morale de tous les habitants de Carvelin. Après deux heures de +discussion, leurs soupçons s'étaient arrêtés sur trois individus assez +suspects: un braconnier nommé Cavalle, un pêcheur de truites et +d'écrevisses nommé Paquet, et un piqueur de bœufs nommé Clovis.</p> + +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>II</h3> + +<p>Les recherches durèrent tout l'été; on ne découvrit pas le criminel. +Ceux qu'on soupçonna et qu'on arrêta prouvèrent facilement leur +innocence, et le parquet dut renoncer à la poursuite du coupable.</p> + +<p>Mais cet assassinat semblait avoir ému le pays entier d'une façon +singulière. Il était resté aux âmes des habitants une inquiétude, une +vague peur, une sensation d'effroi mystérieux, venue non seulement de +l'impossibilité de découvrir aucune trace, mais aussi et surtout de +cette étrange trouvaille des sabots devant la porte de la Roque, le +lendemain. La certitude que le meurtrier avait assisté aux +constatations, qu'il vivait encore dans le village, sans doute, hantait +les esprits, les obsédait, paraissait planer sur le pays comme une +incessante menace.</p> + +<p>La futaie, d'ailleurs, était devenue un endroit redouté, évité, qu'on +croyait hanté. Autrefois, les habitants venaient s'y promener chaque +dimanche dans l'après-midi. Ils s'asseyaient sur la mousse au pied des +grands arbres énormes, ou bien s'en allaient le long de l'eau en +guettant les truites qui filaient sous les herbes. Les garçons jouaient +aux boules, aux quilles, au bouchon, à la balle, en certaines places où +ils avaient découvert, aplani et battu le sol; et les filles, par rangs +de quatre ou cinq, se promenaient en se tenant par le bras, piaillant de +leurs voix criardes des romances qui grattaient l'oreille, dont les +notes fausses troublaient l'air tranquille et agaçaient les nerfs des +dents ainsi que des gouttes de vinaigre. Maintenant personne n'allait +plus sous la voûte épaisse et haute, comme si on se fût attendu à y +trouver toujours quelque cadavre couché.</p> + +<p>L'automne vint, les feuilles tombèrent. Elles tombaient jour et nuit, +descendaient en tournoyant, rondes et légères, le long des grands +arbres; et on commençait à voir le ciel à travers les branches. +Quelquefois, quand un coup de vent passait sur les cimes, la pluie lente +et continue s'épaississait brusquement, devenait une averse vaguement +bruissante qui couvrait la mousse d'un épais tapis jaune, criant un peu +sous les pas. Et le murmure presque insaisissable, le murmure flottant, +incessant, doux et triste de cette chute, semblait une plainte, et ces +feuilles tombant toujours, semblaient des larmes, de grandes larmes +versées par les grands arbres tristes qui pleuraient jour et nuit sur la +fin de l'année, sur la fin des aurores tièdes et des doux crépuscules, +sur la fin des brises chaudes et des clairs soleils, et aussi peut-être +sur le crime qu'ils avaient vu commettre sous leur ombre, sur l'enfant +violée et tuée à leur pied. Ils pleuraient dans le silence du bois +désert et vide, du bois abandonné et redouté, où devait errer, seule, +l'âme, la petite âme de la petite morte.</p> + +<p>La Brindille, grossie par les orages, coulait plus vite, jaune et colère +entre ses berges sèches, entre deux haies de saules maigres et nus.</p> + +<p>Et voilà que Renardet, tout à coup, revint se promener sous la futaie. +Chaque jour, à la nuit tombante, il sortait de sa maison, descendait à +pas lents son perron, et s'en allait sous les arbres d'un air songeur, +les mains dans ses poches. Il marchait longtemps sur la mousse humide et +molle, tandis qu'une légion de corbeaux, accourus de tous les voisinages +pour coucher dans les grandes cimes, se déroulait à travers l'espace, à +la façon d'un immense voile de deuil flottant au vent, en poussant des +clameurs violentes et sinistres.</p> + +<p>Quelquefois, ils se posaient, criblant de taches noires les branches +emmêlées sur le ciel rouge, sur le ciel sanglant des crépuscules +d'automne. Puis, tout à coup, ils repartaient en croassant affreusement +et en déployant de nouveau au-dessus du bois le long feston sombre de +leur vol.</p> + +<p>Ils s'abattaient enfin sur les faîtes les plus hauts et cessaient peu à +peu leurs rumeurs, tandis que la nuit grandissante mêlait leurs plumes +noires au noir de l'espace.</p> + +<p>Renardet errait encore au pied des arbres, lentement; puis, quand les +ténèbres opaques ne lui permettaient plus de marcher, il rentrait, +tombait comme une masse dans son fauteuil, devant la cheminée claire, en +tendant au foyer ses pieds humides qui fumaient longtemps contre la +flamme.</p> + +<p>Or, un matin, une grande nouvelle courut dans le pays: le maire faisait +abattre sa futaie.</p> + +<p>Vingt bûcherons travaillaient déjà. Ils avaient commencé par le coin le +plus proche de la maison, et ils allaient vite en présence du maître.</p> + +<p>D'abord, les ébrancheurs grimpaient le long du tronc.</p> + +<p>Liés à lui par un collier de corde, ils l'enlacent d'abord de leurs +bras, puis, levant une jambe, ils le frappent fortement d'un coup de +pointe d'acier fixée à leur semelle. La pointe entre dans le bois, y +reste enfoncée, et l'homme s'élève dessus comme sur une marche pour +frapper de l'autre pied avec l'autre pointe sur laquelle il se +soutiendra de nouveau en recommençant avec la première.</p> + +<p>Et, à chaque montée, il porte plus haut le collier de corde qui +l'attache à l'arbre; sur ses reins, pend et brille la hachette d'acier. +Il grimpe toujours doucement comme une bête parasite attaquant un géant, +il monte lourdement le long de l'immense colonne, l'embrassant et +l'éperonnant pour aller le décapiter.</p> + +<p>Dès qu'il arrive aux premières branches, il s'arrête, détache de son +flanc la serpe aiguë et il frappe. Il frappe avec lenteur, avec méthode, +entaillant le membre tout près du tronc; et, soudain, la branche craque, +fléchit, s'incline, s'arrache et s'abat en frôlant dans sa chute les +arbres voisins. Puis elle s'écrase sur le sol avec un grand bruit de +bois brisé, et toutes ses menues branchettes palpitent longtemps.</p> + +<p>Le sol se couvrait de débris que d'autres hommes taillaient à leur tour, +liaient en fagots et empilaient en tas, tandis que les arbres restés +encore debout semblaient des poteaux démesurés, des pieux gigantesques +amputés et rasés par l'acier tranchant des serpes.</p> + +<p>Et, quand l'ébrancheur avait fini sa besogne, il laissait au sommet du +fût droit et mince le collier de corde qu'il y avait porté, il +redescendait ensuite à coups d'éperon le long du tronc découronné que +les bûcherons alors attaquaient par la base en frappant à grands coups +qui retentissaient dans tout le reste de la futaie.</p> + +<p>Quand la blessure du pied semblait assez profonde, quelques hommes +tiraient, en poussant un cri cadencé, sur la corde fixée au sommet, et +l'immense mât soudain craquait et tombait sur le sol avec le bruit sourd +et la secousse d'un coup de canon lointain.</p> + +<p>Et le bois diminuait chaque jour, perdant ses arbres abattus comme une +armée perd ses soldats.</p> + +<p>Renardet ne s'en allait plus; il restait là du matin au soir, +contemplant, immobile et les mains derrière le dos, la mort lente de sa +futaie. Quand un arbre était tombé, il posait le pied dessus, ainsi que +sur un cadavre. Puis il levait les yeux sur le suivant avec une sorte +d'impatience secrète et calme, comme s'il eût attendu, espéré, quelque +chose à la fin de ce massacre.</p> + +<p>Cependant, on approchait du lieu où la petite Roque avait été trouvée. +On y parvint enfin, un soir, à l'heure du crépuscule.</p> + +<p>Comme il faisait sombre, le ciel étant couvert, les bûcherons voulurent +arrêter leur travail, remettant au lendemain la chute d'un hêtre énorme, +mais le maître s'y opposa, et exigea qu'à l'heure même on ébranchât et +abattît ce colosse qui avait ombragé le crime.</p> + +<p>Quand l'ébrancheur l'eut mis à nu, eut terminé sa toilette de condamné, +quand les bûcherons en eurent sapé la base, cinq hommes commencèrent à +tirer sur la corde attachée au faîte.</p> + +<p>L'arbre résista; son tronc puissant, bien qu'entaillé jusqu'au milieu, +était rigide comme du fer. Les ouvriers, tous ensemble, avec une sorte +de saut régulier, tendaient la corde en se couchant jusqu'à terre, et +ils poussaient un cri de gorge essoufflé qui montrait et réglait leur +effort.</p> + +<p>Deux bûcherons, debout contre le géant, demeuraient la hache au poing, +pareils à deux bourreaux prêts à frapper encore, et Renardet, immobile, +la main sur l'écorce, attendait la chute avec une émotion inquiète et +nerveuse.</p> + +<p>Un des hommes lui dit: «Vous êtes trop près, monsieur le maire; quand il +tombera, ça pourrait vous blesser.»</p> + +<p>Il ne répondit pas et ne recula point; il semblait prêt à saisir +lui-même à pleins bras le hêtre pour le terrasser comme un lutteur.</p> + +<p>Ce fut tout à coup, dans le pied de la haute colonne de bois, un +déchirement qui sembla courir jusqu'au sommet comme une secousse +douloureuse; et elle s'inclina un peu, prête à tomber, mais résistant +encore. Les hommes, excités, roidirent leurs bras, donnèrent un effort +plus grand; et comme l'arbre, brisé, croulait, soudain Renardet fit un +pas en avant, puis s'arrêta, les épaules soulevées pour recevoir le choc +irrésistible, le choc mortel qui l'écraserait sur le sol.</p> + +<p>Mais le hêtre, ayant un peu dévié, lui frôla seulement les reins, le +jetant sur la face à cinq mètres de là.</p> + +<p>Les ouvriers s'élancèrent pour le relever; il s'était déjà soulevé +lui-même sur les genoux, étourdi, les yeux égarés, et passant la main +sur son front, comme s'il se réveillait d'un accès de folie.</p> + +<p>Quand il se fut remis sur ses pieds, les hommes, surpris, +l'interrogèrent, ne comprenant point ce qu'il avait fait. Il répondit, +en balbutiant, qu'il avait eu un moment d'égarement, ou, plutôt, une +seconde de retour à l'enfance, qu'il s'était imaginé avoir le temps de +passer sous l'arbre, comme les gamins passent en courant devant les +voitures au trot, qu'il avait joué au danger, que, depuis huit jours, il +sentait cette envie grandir en lui, en se demandant, chaque fois qu'un +arbre craquait pour tomber, si on pourrait passer dessous sans être +touché. C'était une bêtise, il l'avouait; mais tout le monde a de ces +minutes d'insanité et de ces tentations d'une stupidité puérile.</p> + +<p>Il s'expliquait lentement, cherchant ses mots, la voix sourde; puis il +s'en alla en disant: «A demain, mes amis, à demain.»</p> + +<p>Dès qu'il fut rentré dans sa chambre, il s'assit devant sa table, que sa +lampe, coiffée d'un abat-jour, éclairait vivement, et, prenant son front +entre ses mains, il se mit à pleurer.</p> + +<p>Il pleura longtemps, puis s'essuya les yeux, releva la tête et regarda +sa pendule. Il n'était pas encore six heures. Il pensa: «J'ai le temps +avant le dîner», et il alla fermer sa porte à clef. Il revint alors +s'asseoir devant sa table; il fit sortir le tiroir du milieu, prit +dedans un revolver et le posa sur ses papiers, en pleine clarté. L'acier +de l'arme luisait, jetait des reflets pareils à des flammes.</p> + +<p>Renardet le contempla quelque temps avec l'œil trouble d'un homme ivre; +puis il se leva et se mit à marcher.</p> + +<p>Il allait d'un bout à l'autre de l'appartement, et de temps en temps +s'arrêtait pour repartir aussitôt. Soudain, il ouvrit la porte de son +cabinet de toilette, trempa une serviette dans la cruche à eau et se +mouilla le front, comme il avait fait le matin du crime. Puis il se +remit à marcher. Chaque fois qu'il passait devant sa table, l'arme +brillante attirait son regard, sollicitait sa main; mais il guettait la +pendule et pensait: «J'ai encore le temps.»</p> + +<p>La demie de six heures sonna. Il prit alors le revolver, ouvrit la +bouche toute grande avec une affreuse grimace, et enfonça le canon +dedans comme s'il eût voulu l'avaler. Il resta ainsi quelques secondes, +immobile, le doigt sur la gâchette, puis, brusquement secoué par un +frisson d'horreur, il cracha le pistolet sur le tapis.</p> + +<p>Et il retomba sur son fauteuil en sanglotant: «Je ne peux pas. Je n'ose +pas! Mon Dieu! Mon Dieu! Comment faire pour avoir le courage de me +tuer!»</p> + +<p>On frappait à la porte; il se dressa, affolé. Un domestique disait: «Le +dîner de monsieur est prêt.» Il répondit: «C'est bien. Je descends.»</p> + +<p>Alors il ramassa l'arme, l'enferma de nouveau dans le tiroir, puis se +regarda dans la glace de la cheminée pour voir si son visage ne lui +semblait pas trop convulsé. Il était rouge, comme toujours, un peu plus +rouge peut-être. Voilà tout. Il descendit et se mit à table.</p> + +<p>Il mangea lentement, en homme qui veut faire traîner le repas, qui ne +veut point se retrouver seul avec lui-même. Puis il fuma plusieurs pipes +dans la salle pendant qu'on desservait. Puis il remonta dans sa chambre.</p> + +<p>Dès qu'il s'y fut enfermé, il regarda sous son lit, ouvrit toutes ses +armoires, explora tous les coins, fouilla tous les meubles. Il alluma +ensuite les bougies de sa cheminée, et, tournant plusieurs fois sur +lui-même, parcourut de l'œil tout l'appartement avec une angoisse +d'épouvante qui lui crispait la face, car il savait bien qu'il allait la +voir, comme toutes les nuits, la petite Roque, la petite fille qu'il +avait violée, puis étranglée.</p> + +<p>Toutes les nuits, l'odieuse vision recommençait. C'était d'abord dans +ses oreilles une sorte de ronflement comme le bruit d'une machine à +battre ou le passage lointain d'un train sur un pont. Il commençait +alors à haleter, à étouffer, et il lui fallait déboutonner son col de +chemise et sa ceinture. Il marchait pour faire circuler le sang, il +essayait de lire, il essayait de chanter; c'était en vain; sa pensée, +malgré lui, retournait au jour du meurtre, et le lui faisait recommencer +dans ses détails les plus secrets, avec toutes ses émotions les plus +violentes de la première minute à la dernière.</p> + +<p>Il avait senti, en se levant, ce matin-là, le matin de l'horrible jour, +un peu d'étourdissement et de migraine qu'il attribuait à la chaleur, de +sorte qu'il était resté dans sa chambre jusqu'à l'appel du déjeuner. +Après le repas, il avait fait la sieste; puis il était sorti vers la fin +de l'après-midi pour respirer la brise fraîche et calmante sous les +arbres de sa futaie.</p> + +<p>Mais, dès qu'il fut dehors, l'air lourd et brûlant de la plaine +l'oppressa davantage. Le soleil, encore haut dans le ciel, versait sur +la terre calcinée, sèche et assoiffée, des flots de lumière ardente. +Aucun souffle de vent ne remuait les feuilles. Toutes les bêtes, les +oiseaux, les sauterelles elles-mêmes se taisaient. Renardet gagna les +grands arbres et se mit à marcher sur la mousse où la Brindille +évaporait un peu de fraîcheur sous l'immense toiture de branches. Mais +il se sentait mal à l'aise. Il lui semblait qu'une main inconnue, +invisible, lui serrait le cou; et il ne songeait presque à rien, ayant +d'ordinaire peu d'idées dans la tête. Seule, une pensée vague le hantait +depuis trois mois, la pensée de se remarier. Il souffrait de vivre seul, +il en souffrait moralement et physiquement. Habitué depuis dix ans à +sentir une femme près de lui, accoutumé à sa présence de tous les +instants, à son étreinte quotidienne, il avait besoin, un besoin +impérieux et confus de son contact incessant et de son baiser régulier. +Depuis la mort de M<sup>me</sup> Renardet, il souffrait sans cesse sans bien +comprendre pourquoi, il souffrait de ne plus sentir sa robe frôler ses +jambes tout le jour, et de ne plus pouvoir se calmer et s'affaiblir +entre ses bras, surtout. Il était veuf depuis six mois à peine et il +cherchait déjà dans les environs quelle jeune fille ou quelle veuve il +pourrait épouser lorsque son deuil serait fini.</p> + +<p>Il avait une âme chaste, mais logée dans un corps puissant d'Hercule, et +des images charnelles commençaient à troubler son sommeil et ses +veilles. Il les chassait; elles revenaient; et il murmurait par moments +en souriant de lui-même: «Me voici comme saint Antoine.»</p> + +<p>Ayant eu ce matin-là plusieurs de ces visions obsédantes, le désir lui +vint tout à coup de se baigner dans la Brindille pour se rafraîchir et +apaiser l'ardeur de son sang.</p> + +<p>Il connaissait un peu plus loin un endroit large et profond où les gens +du pays venaient se tremper quelquefois en été. Il y alla.</p> + +<p>Des saules épais cachaient ce bassin clair où le courant se reposait, +sommeillait un peu avant de repartir. Renardet, en approchant, crut +entendre un léger bruit, un faible clapotement qui n'était point celui +du ruisseau sur les berges. Il écarta doucement les feuilles et regarda. +Une fillette, toute nue, toute blanche à travers l'onde transparente, +battait l'eau des deux mains, en dansant un peu dedans, et tournant sur +elle-même avec des gestes gentils. Ce n'était plus une enfant, ce +n'était pas encore une femme; elle était grasse et formée, tout en +gardant un air de gamine précoce, poussée vite, presque mûre. Il ne +bougeait plus, perclus de surprise, d'angoisse, le souffle coupé par une +émotion bizarre et poignante. Il demeurait là, le cœur battant comme si +un de ses rêves sensuels venait de se réaliser, comme si une fée impure +eût fait apparaître devant lui cet être troublant et trop jeune, cette +petite Vénus paysanne, née dans les bouillons du ruisselet, comme +l'autre, la grande, dans les vagues de la mer.</p> + +<p>Soudain l'enfant sortit du bain, et, sans le voir, s'en vint vers lui +pour chercher ses hardes et se rhabiller. A mesure qu'elle approchait à +petits pas hésitants, par crainte des cailloux pointus, il se sentait +poussé vers elle par une force irrésistible, par un emportement bestial +qui soulevait toute sa chair, affolait son âme et le faisait trembler +des pieds à la tête.</p> + +<p>Elle resta debout, quelques secondes, derrière le saule qui le cachait. +Alors, perdant toute raison, il ouvrit les branches, se rua sur elle et +la saisit dans ses bras. Elle tomba, trop effarée pour résister, trop +épouvantée pour appeler, et il la posséda sans comprendre ce qu'il +faisait.</p> + +<p>Il se réveilla de son crime, comme on se réveille d'un cauchemar. +L'enfant commençait à pleurer.</p> + +<p>Il dit: «Tais-toi, tais-toi donc. Je te donnerai de l'argent.»</p> + +<p>Mais elle n'écoutait pas; elle sanglotait.</p> + +<p>Il reprit: «Mais tais-toi donc. Tais-toi donc. Tais-toi donc.»</p> + +<p>Elle hurla en se tordant pour s'échapper.</p> + +<p>Il comprit brusquement qu'il était perdu; et il la saisit par le cou +pour arrêter dans sa bouche ces clameurs déchirantes et terribles. Comme +elle continuait à se débattre avec la force exaspérée d'un être qui veut +fuir la mort, il ferma ses mains de colosse sur la petite gorge gonflée +de cris, et il l'eut étranglée en quelques instants, tant il serrait +furieusement, sans qu'il songeât à la tuer, mais seulement pour la faire +taire.</p> + +<p>Puis il se dressa, éperdu d'horreur.</p> + +<p>Elle gisait devant lui, sanglante et la face noire. Il allait se sauver, +quand surgit dans son âme bouleversée l'instinct mystérieux et confus +qui guide tous les êtres en danger.</p> + +<p>Il faillit jeter le corps à l'eau: mais une autre impulsion le poussa +vers les hardes dont il fit un mince paquet. Alors, comme il avait de la +ficelle dans ses poches, il le lia et le cacha dans un trou profond du +ruisseau, sous un tronc d'arbre dont le pied baignait dans la Brindille.</p> + +<p>Puis il s'en alla, à grands pas, gagna les prairies, fit un immense +détour pour se montrer à des paysans qui habitaient fort loin de là, de +l'autre côté du pays, et il rentra pour dîner à l'heure ordinaire en +racontant à ses domestiques tout le parcours de sa promenade.</p> + +<p>Il dormit pourtant cette nuit-là; il dormit d'un épais sommeil de brute, +comme doivent dormir quelquefois les condamnés à mort. Il n'ouvrit les +yeux qu'aux premières lueurs du jour, et il attendit, torturé par la +peur du forfait découvert, l'heure ordinaire de son réveil.</p> + +<p>Puis il dut assister à toutes les constatations. Il le fit à la façon +des somnambules, dans une hallucination qui lui montrait les choses et +les hommes à travers une sorte de songe, dans un nuage d'ivresse, dans +ce doute d'irréalité qui trouble l'esprit aux heures des grandes +catastrophes.</p> + +<p>Seul le cri déchirant de la Roque lui traversa le cœur. A ce moment il +faillit se jeter aux genoux de la vieille femme en criant: «C'est moi.» +Mais il se contint. Il alla pourtant, durant la nuit, repêcher les +sabots de la morte, pour les porter sur le seuil de sa mère.</p> + +<p>Tant que dura l'enquête, tant qu'il dut guider et égarer la justice, il +fut calme, maître de lui, rusé et souriant. Il discutait paisiblement +avec les magistrats toutes les suppositions qui leur passaient par +l'esprit, combattait leurs opinions, démolissait leurs raisonnements. Il +prenait même un certain plaisir âcre et douloureux à troubler leurs +perquisitions, à embrouiller leurs idées, à innocenter ceux qu'ils +suspectaient.</p> + +<p>Mais à partir du jour où les recherches furent abandonnées, il devint +peu à peu nerveux, plus excitable encore qu'autrefois, bien qu'il +maîtrisât ses colères. Les bruits soudains le faisaient sauter de peur; +il frémissait pour la moindre chose, tressaillait parfois des pieds à la +tête quand une mouche se posait sur son front. Alors un besoin impérieux +de mouvement l'envahit, le força à des courses prodigieuses, le tint +debout des nuits entières, marchant à travers sa chambre.</p> + +<p>Ce n'était point qu'il fût harcelé par des remords. Sa nature brutale ne +se prêtait à aucune nuance de sentiment ou de crainte morale. Homme +d'énergie et même de violence, né pour faire la guerre, ravager les pays +conquis et massacrer les vaincus, plein d'instincts sauvages de chasseur +et de batailleur, il ne comptait guère la vie humaine. Bien qu'il +respectât l'Église, par politique, il ne croyait ni à Dieu, ni au +diable, n'attendant par conséquent, dans une autre vie, ni châtiment, ni +récompense de ses actes en celle-ci. Il gardait pour toute croyance une +vague philosophie faite de toutes les idées des encyclopédistes du +siècle dernier; et il considérait la Religion comme une sanction morale +de la Loi, l'une et l'autre ayant été inventées par les hommes pour +régler les rapports sociaux.</p> + +<p>Tuer quelqu'un en duel, ou à la guerre, ou dans une querelle, ou par +accident, ou par vengeance, ou même par forfanterie, lui eût semblé une +chose amusante et crâne, et n'eût pas laissé plus de traces en son +esprit que le coup de fusil tiré sur un lièvre; mais il avait ressenti +une émotion profonde du meurtre de cette enfant. Il l'avait commis +d'abord dans l'affolement d'une ivresse irrésistible, dans une espèce de +tempête sensuelle emportant sa raison. Et il avait gardé au cœur, gardé +dans sa chair, gardé sur ses lèvres, gardé jusque dans ses doigts +d'assassin une sorte d'amour bestial, en même temps qu'une horreur +épouvantée pour cette fillette surprise par lui et tuée lâchement. A +tout instant sa pensée revenait à cette scène horrible; et bien qu'il +s'efforçât de chasser cette image, qu'il l'écartât avec terreur, avec +dégoût, il la sentait rôder dans son esprit, tourner autour de lui, +attendant sans cesse le moment de réapparaître.</p> + +<p>Alors il eut peur des soirs, peur de l'ombre tombant autour de lui. Il +ne savait pas encore pourquoi les ténèbres lui semblaient effrayantes; +mais il les redoutait d'instinct; il les sentait peuplées de terreurs. +Le jour clair ne se prête point aux épouvantes. On y voit les choses et +les êtres; aussi n'y rencontre-t-on que les choses et les êtres naturels +qui peuvent se montrer dans la clarté. Mais la nuit, la nuit opaque, +plus épaisse que des murailles, et vide, la nuit infinie, si noire, si +vaste, où l'on peut frôler d'épouvantables choses, la nuit où l'on sent +errer, rôder l'effroi mystérieux, lui paraissait cacher un danger +inconnu, proche et menaçant! Lequel?</p> + +<p>Il le sut bientôt. Comme il était dans son fauteuil, assez tard, un soir +qu'il ne dormait pas, il crut voir remuer le rideau de sa fenêtre. Il +attendit, inquiet, le cœur battant; la draperie ne bougeait plus; puis, +soudain, elle s'agita de nouveau; du moins il pensa qu'elle s'agitait. +Il n'osait point se lever; il n'osait plus respirer; et pourtant il +était brave; il s'était battu souvent et il aurait aimé découvrir chez +lui des voleurs.</p> + +<p>Était-il vrai qu'il remuait, ce rideau? Il se le demandait, craignant +d'être trompé par ses yeux. C'était si peu de chose, d'ailleurs, un +léger frisson de l'étoffe, une sorte de tremblement des plis, à peine +une ondulation comme celle que produit le vent. Renardet demeurait les +yeux fixes, le cou tendu; et brusquement il se leva, honteux de sa +peur, fit quatre pas, saisit la draperie à deux mains et l'écarta +largement. Il ne vit rien d'abord que les vitres noires, noires comme +des plaques d'encre luisante. La nuit, la grande nuit impénétrable +s'étendait par derrière jusqu'à l'invisible horizon. Il restait debout +en face de cette ombre illimitée; et tout à coup il y aperçut une lueur, +une lueur mouvante, qui semblait éloignée. Alors il approcha son visage +du carreau, pensant qu'un pêcheur d'écrevisses braconnait sans doute +dans la Brindille, car il était minuit passé, et cette lueur rampait au +bord de l'eau, sous la futaie. Comme il ne distinguait pas encore, +Renardet enferma ses yeux entre ses mains; et brusquement cette lueur +devint une clarté, et il aperçut la petite Roque nue et sanglante sur la +mousse.</p> + +<p>Il recula crispé d'horreur, heurta son siège et tomba sur le dos. Il y +resta quelques minutes l'âme en détresse, puis il s'assit et se mit à +réfléchir. Il avait eu une hallucination, voilà tout; une hallucination +venue de ce qu'un maraudeur de nuit marchait au bord de l'eau avec son +fanal. Quoi d'étonnant d'ailleurs à ce que le souvenir de son crime +jetât en lui, parfois, la vision de la morte.</p> + +<p>S'étant relevé, il but un verre d'eau, puis s'assit. Il songeait: «Que +vais-je faire, si cela recommence?» Et cela recommencerait, il le +sentait, il en était sûr. Déjà la fenêtre sollicitait son regard, +l'appelait, l'attirait. Pour ne plus la voir, il tourna sa chaise; puis +il prit un livre et essaya de lire; mais il lui sembla entendre bientôt +s'agiter quelque chose derrière lui, et il fit brusquement pivoter sur +un pied son fauteuil. Le rideau remuait encore; certes, il avait remué, +cette fois; il n'en pouvait plus douter; il s'élança et le saisit d'une +main si brutale qu'il le jeta bas avec sa galerie; puis il colla +avidement sa face contre la vitre. Il ne vit rien. Tout était noir au +dehors; et il respira avec la joie d'un homme dont on vient de sauver la +vie.</p> + +<p>Donc il retourna s'asseoir; mais presque aussitôt le désir le reprit de +regarder de nouveau par la fenêtre. Depuis que le rideau était tombé, +elle faisait une sorte de trou sombre attirant, redoutable, sur la +campagne obscure. Pour ne point céder à cette dangereuse tentation, il +se dévêtit, souffla ses lumières, se coucha et ferma les yeux.</p> + +<p>Immobile, sur le dos, la peau chaude et moite, il attendait le sommeil. +Une grande lumière tout à coup traversa ses paupières. Il les ouvrit, +croyant sa demeure en feu. Tout était noir, et il se mit sur son coude +pour tâcher de distinguer sa fenêtre qui l'attirait toujours, +invinciblement. A force de chercher à voir, il aperçut quelques étoiles; +et il se leva, traversa sa chambre à tâtons, trouva les carreaux avec +ses mains étendues, appliqua son front dessus. Là bas, sous les arbres, +le corps de la fillette luisait comme du phosphore, éclairant l'ombre +autour de lui!</p> + +<p>Renardet poussa un cri et se sauva vers son lit, où il resta jusqu'au +matin, la tête cachée sous l'oreiller.</p> + +<p>A partir de ce moment, sa vie devint intolérable. Il passait ses jours +dans la terreur des nuits; et chaque nuit, la vision recommençait. A +peine enfermé dans sa chambre, il essayait de lutter; mais en vain. Une +force irrésistible le soulevait et le poussait à sa vitre, comme pour +appeler le fantôme et il le voyait aussitôt, couché d'abord au lieu du +crime, couché les bras ouverts, les jambes ouvertes, tel que le corps +avait été trouvé. Puis la morte se levait et s'en venait, à petits pas, +ainsi que l'enfant avait fait en sortant de la rivière. Elle s'en +venait, doucement, tout droit en passant sur le gazon et sur la +corbeille de fleurs desséchées; puis elle s'élevait dans l'air, vers la +fenêtre de Renardet. Elle venait vers lui, comme elle était venue le +jour du crime, vers le meurtrier. Et l'homme reculait devant +l'apparition, il reculait jusqu'à son lit et s'affaissait dessus, +sachant bien que la petite était entrée et qu'elle se tenait maintenant +derrière le rideau qui remuerait tout à l'heure. Et jusqu'au jour il le +regardait, ce rideau, d'un œil fixe, s'attendant sans cesse à voir +sortir sa victime. Mais elle ne se montrait plus; elle restait là, sous +l'étoffe agitée parfois d'un tremblement. Et Renardet, les doigts +crispés sur ses draps, les serrait ainsi qu'il avait serré la gorge de +la petite Roque. Il écoutait sonner les heures; il entendait battre dans +le silence le balancier de sa pendule et les coups profonds de son +cœur. Et il souffrait, le misérable, plus qu'aucun homme n'avait jamais +souffert.</p> + +<p>Puis, dès qu'une ligne blanche apparaissait au plafond, annonçant le +jour prochain, il se sentait délivré, seul enfin, seul dans sa chambre; +et il se recouchait. Il dormait alors quelques heures, d'un sommeil +inquiet et fiévreux, où il recommençait souvent en rêve l'épouvantable +vision de ses veilles.</p> + +<p>Quand il descendait plus tard pour le déjeuner de midi, il se sentait +courbaturé comme après de prodigieuses fatigues; et il mangeait à peine, +hanté toujours par la crainte de celle qu'il reverrait la nuit suivante.</p> + +<p>Il savait bien pourtant que ce n'était pas une apparition, que les morts +ne reviennent point, et que son âme malade, son âme obsédée par une +pensée unique, par un souvenir inoubliable, était la seule cause de son +supplice, la seule évocatrice de la morte ressuscitée par elle, appelée +par elle et dressée aussi par elle devant ses yeux où restait empreinte +l'image ineffaçable. Mais il savait aussi qu'il ne guérirait pas, qu'il +n'échapperait jamais à la persécution sauvage de sa mémoire; et il se +résolut à mourir, plutôt que de supporter plus longtemps ces tortures.</p> + +<p>Alors il chercha comment il se tuerait. Il voulait quelque chose de +simple et de naturel, qui ne laisserait pas croire à un suicide. Car il +tenait à sa réputation, au nom légué par ses pères; et si on soupçonnait +la cause de sa mort, on songerait sans doute au crime, inexpliqué, à +l'introuvable meurtrier, et on ne tarderait point à l'accuser du +forfait.</p> + +<p>Une idée étrange lui était venue, celle de se faire écraser par l'arbre +au pied duquel il avait assassiné la petite Roque. Il se décida donc à +faire abattre sa futaie et à simuler un accident. Mais le hêtre refusa +de lui casser les reins.</p> + +<p>Rentré chez lui, en proie à un désespoir éperdu, il avait saisi son +revolver, et puis il n'avait pas osé tirer.</p> + +<p>L'heure du dîner sonna, il avait mangé, puis était remonté. Et il ne +savait pas ce qu'il allait faire. Il se sentait lâche maintenant qu'il +avait échappé une première fois. Tout à l'heure il était prêt, fortifié, +décidé, maître de son courage et de sa résolution; à présent, il était +faible et il avait peur de la mort, autant que de la morte.</p> + +<p>Il balbutiait: «Je n'oserai plus, je n'oserai plus»; et il regardait +avec terreur, tantôt l'arme sur sa table, tantôt le rideau qui cachait +sa fenêtre. Il lui semblait aussi que quelque chose d'horrible aurait +lieu sitôt que sa vie cesserait! Quelque chose? Quoi? Leur rencontre +peut-être? Elle le guettait, elle l'attendait, l'appelait, et c'était +pour le prendre à son tour, pour l'attirer dans sa vengeance et le +décider à mourir qu'elle se montrait ainsi tous les soirs.</p> + +<p>Il se mit à pleurer comme un enfant, répétant: «Je n'oserai plus, je +n'oserai plus.» Puis il tomba sur les genoux, et balbutia: «Mon Dieu, +mon Dieu.» Sans croire à Dieu, pourtant. Et il n'osait plus, en effet, +regarder sa fenêtre où il savait blottie l'apparition, ni sa table où +luisait son revolver.</p> + +<p>Quand il se fut relevé, il dit tout haut: «Ça ne peut pas durer, il faut +en finir.» Le son de sa voix dans la chambre silencieuse lui fit passer +un frisson de peur le long des membres; mais comme il ne se décidait à +prendre aucune résolution; comme il sentait bien que le doigt de sa main +refuserait toujours de presser la gâchette de l'arme, il retourna cacher +sa tête sous les couvertures de son lit, et il réfléchit.</p> + +<p>Il lui fallait trouver quelque chose qui le forcerait à mourir, inventer +une ruse contre lui-même qui ne lui laisserait plus aucune hésitation, +aucun retard, aucun regret possibles. Il enviait les condamnés qu'on +mène à l'échafaud au milieu des soldats. Oh! s'il pouvait prier +quelqu'un de tirer; s'il pouvait, avouant l'état de son âme, avouant son +crime à un ami sûr qui ne le divulguerait jamais, obtenir de lui la +mort. Mais à qui demander ce service terrible? A qui? Il cherchait parmi +les gens qu'il connaissait? Le médecin? Non. Il raconterait cela plus +tard, sans doute? Et tout à coup, une bizarre pensée traversa son +esprit. Il allait écrire au juge d'instruction, qu'il connaissait +intimement, pour se dénoncer lui-même. Il lui dirait tout, dans cette +lettre, et le crime, et les tortures qu'il endurait, et sa résolution de +mourir, et ses hésitations, et le moyen qu'il employait pour forcer son +courage défaillant. Il le supplierait au nom de leur vieille amitié de +détruire sa lettre dès qu'il aurait appris que le coupable s'était fait +justice. Renardet pouvait compter sur ce magistrat, il le savait sûr, +discret, incapable même d'une parole légère. C'était un de ces hommes +qui ont une conscience inflexible gouvernée, dirigée, réglée par leur +seule raison.</p> + +<p>A peine eut-il formé ce projet qu'une joie bizarre envahit son cœur. +Il était tranquille à présent. Il allait écrire sa lettre, lentement, +puis, au jour levant, il la déposerait dans la boîte clouée au mur de sa +métairie, puis il monterait sur sa tour pour voir arriver le facteur, et +quand l'homme à la blouse bleue s'en irait, il se jetterait la tête la +première sur les roches où s'appuyaient les fondations. Il prendrait +soin d'être vu d'abord par les ouvriers qui abattaient son bois. Il +pourrait donc grimper sur la marche avancée qui portait le mât du +drapeau déployé aux jours de fête. Il casserait ce mât d'une secousse et +se précipiterait avec lui. Comment douter d'un accident? Et il se +tuerait net, étant donnés son poids et la hauteur de sa tour.</p> + +<p>Il sortit aussitôt de son lit, gagna sa table et se mit à écrire; il +n'oublia rien, pas un détail du crime, pas un détail de sa vie +d'angoisses, pas un détail des tortures de son cœur, et il termina en +annonçant qu'il s'était condamné lui-même, qu'il allait exécuter le +criminel, et en priant son ami, son ancien ami, de veiller à ce que +jamais on n'accusât sa mémoire.</p> + +<p>En achevant sa lettre, il s'aperçut que le jour était venu. Il la ferma, +la cacheta, écrivit l'adresse, puis il descendit à pas légers, courut +jusqu'à la petite boîte blanche collée au mur, au coin de la ferme, et +quand il eut jeté dedans ce papier qui énervait sa main, il revint vite, +referma les verrous de la grande porte et grimpa sur sa tour pour +attendre le passage du piéton qui emporterait son arrêt de mort.</p> + +<p>Il se sentait calme, maintenant, délivré, sauvé!</p> + +<p>Un vent froid, sec, un vent de glace lui passait sur la face. Il +l'aspirait avidement, la bouche ouverte, buvant sa caresse gelée. Le +ciel était rouge, d'un rouge ardent, d'un rouge d'hiver, et toute la +plaine blanche de givre brillait sous les premiers rayons du soleil, +comme si elle eût été poudrée de verre pilé. Renardet, debout, nu-tête, +regardait le vaste pays, les prairies à gauche, à droite le village dont +les cheminées commençaient à fumer pour le repas du matin.</p> + +<p>A ses pieds il voyait couler la Brindille, dans les roches où il +s'écraserait tout à l'heure. Il se sentait renaître dans cette belle +aurore glacée, et plein de force, plein de vie. La lumière le baignait, +l'entourait, le pénétrait comme une espérance. Mille souvenirs +l'assaillaient, des souvenirs de matins pareils, de marche rapide sur la +terre dure qui sonnait sous les pas, de chasses heureuses au bord des +étangs où dorment les canards sauvages. Toutes les bonnes choses qu'il +aimait, les bonnes choses de l'existence accouraient dans son souvenir, +l'aiguillonnaient de désirs nouveaux, réveillaient tous les appétits +vigoureux de son corps actif et puissant.</p> + +<p>Et il allait mourir? Pourquoi? Il allait se tuer subitement, parce qu'il +avait peur d'une ombre? peur de rien? Il était riche et jeune encore! +Quelle folie! Mais il lui suffisait d'une distraction, d'une absence, +d'un voyage pour oublier! Cette nuit même, il ne l'avait pas vue, +l'enfant, parce que sa pensée, préoccupée, s'était égarée sur autre +chose. Peut-être ne la reverrait-il plus? Et si elle le hantait encore +dans cette maison, certes, elle ne le suivrait pas ailleurs! La terre +était grande, et l'avenir long! Pourquoi mourir?</p> + +<p>Son regard errait sur les prairies, et il aperçut une tache bleue dans +le sentier le long de la Brindille. C'était Médéric qui s'en venait +apporter les lettres de la ville et emporter celles du village.</p> + +<p>Renardet eut un sursaut, la sensation d'une douleur le traversant, et il +s'élança dans l'escalier tournant pour reprendre sa lettre, pour la +réclamer au facteur. Peu lui importait d'être vu, maintenant; il +courait à travers l'herbe où moussait la glace légère des nuits, et il +arriva devant la boîte, au coin de la ferme, juste en même temps que le +piéton.</p> + +<p>L'homme avait ouvert la petite porte de bois et prenait les quelques +papiers déposés là par les habitants du pays.</p> + +<p>Renardet lui dit:</p> + +<p>—Bonjour, Médéric.</p> + +<p>—Bonjour, m'sieu le maire.</p> + +<p>—Dites donc, Médéric, j'ai jeté à la boîte une lettre dont j'ai besoin. +Je viens vous demander de me la rendre.</p> + +<p>—C'est bien, m'sieu le maire, on vous la donnera.</p> + +<p>Et le facteur leva les yeux. Il demeura stupéfait devant le visage de +Renardet; il avait les joues violettes, le regard trouble, cerclé de +noir, comme enfoncé dans la tête, les cheveux en désordre, la barbe +mêlée, la cravate défaite. Il était visible qu'il ne s'était point +couché.</p> + +<p>L'homme demanda: «C'est-il que vous êtes malade, m'sieu le maire?»</p> + +<p>L'autre, comprenant soudain que son allure devait être étrange, perdit +contenance, balbutia: «Mais non... mais non.... Seulement, j'ai sauté du +lit pour vous demander cette lettre.... Je dormais.... Vous +comprenez?...»</p> + +<p>Un vague soupçon passa dans l'esprit de l'ancien soldat.</p> + +<p>Il reprit: «Qué lettre?»</p> + +<p>—Celle que vous allez me rendre.</p> + +<p>Maintenant, Médéric hésitait, l'attitude du maire ne lui paraissait pas +naturelle. Il y avait peut-être un secret dans cette lettre, un secret +de politique. Il savait que Renardet n'était pas républicain, et il +connaissait tous les trucs et toutes les supercheries qu'on emploie aux +élections.</p> + +<p>Il demanda: «A qui qu'elle est adressée, c'te lettre?</p> + +<p>—A M. Putoin, le juge d'instruction; vous savez bien, M. Putoin, mon +ami!»</p> + +<p>Le piéton chercha dans les papiers et trouva celui qu'on lui réclamait. +Alors il se mit à le regarder, le tournant et le retournant dans ses +doigts, fort perplexe, fort troublé par la crainte de commettre une +faute grave ou de se faire un ennemi du maire.</p> + +<p>Voyant son hésitation, Renardet fit un mouvement pour saisir la lettre +et la lui arracher. Ce geste brusque convainquit Médéric qu'il +s'agissait d'un mystère important et le décida à faire son devoir, coûte +que coûte.</p> + +<p>Il jeta donc l'enveloppe dans son sac et le referma, en répondant:</p> + +<p>—Non, j'peux pas, m'sieu le maire. Du moment qu'elle allait à la +justice, j'peux pas.»</p> + +<p>Une angoisse affreuse étreignit le cœur de Renardet, qui balbutia:</p> + +<p>—Mais vous me connaissez bien. Vous pouvez même reconnaître mon +écriture. Je vous dis que j'ai besoin de ce papier.</p> + +<p>—J'peux pas.</p> + +<p>—Voyons, Médéric, vous savez que je suis incapable de vous tromper, je +vous dis que j'en ai besoin.</p> + +<p>—Non. J'peux pas.</p> + +<p>Un frisson de colère passa dans l'âme violente de Renardet.</p> + +<p>—Mais, sacrebleu, prenez garde. Vous savez que je ne badine pas, moi, +et que je peux vous faire sauter de votre place, mon bonhomme, et sans +tarder encore. Et puis je suis le maire du pays, après tout; et je vous +ordonne maintenant de me rendre ce papier.</p> + +<p>Le piéton répondit avec fermeté: «Non, je n'peux pas, m'sieu le maire!»</p> + +<p>Alors Renardet, perdant la tête, le saisit par les bras pour lui +enlever son sac; mais l'homme se débarrassa d'une secousse et, reculant, +leva son gros bâton de houx. Il prononça, toujours calme: «Oh! ne me +touchez pas, m'sieu le maire, ou je cogne. Prenez garde. Je fais mon +devoir, moi!»</p> + +<p>Se sentant perdu, Renardet, brusquement, devint humble, doux, implorant +comme un enfant qui pleure.</p> + +<p>—«Voyons, voyons, mon ami, rendez-moi cette lettre, je vous +récompenserai, je vous donnerai de l'argent, tenez, tenez, je vous +donnerai cent francs, vous entendez, cent francs.»</p> + +<p>L'homme tourna les talons et se mit en route.</p> + +<p>Renardet le suivit, haletant, balbutiant:</p> + +<p>—«Médéric, Médéric, écoutez, je vous donnerai mille francs, vous +entendez, mille francs.»</p> + +<p>L'autre allait toujours, sans répondre. Renardet reprit: «Je ferai votre +fortune... vous entendez, ce que vous voudrez.... Cinquante mille +francs.... Cinquante mille francs pour cette lettre.... Qu'est-ce que ça +vous fait?... Vous ne voulez pas?... Eh bien, cent mille... dites... +cent mille francs... comprenez-vous?... cent mille francs... cent mille +francs.»</p> + +<p>Le facteur se retourna, la face dure, l'œil sévère: «En voilà assez, ou +bien je répéterai à la justice tout ce que vous venez de me dire là.»</p> + +<p>Renardet s'arrêta net. C'était fini. Il n'avait plus d'espoir. Il se +retourna et se sauva vers sa maison, galopant comme une bête chassée.</p> + +<p>Alors Médéric à son tour s'arrêta et regarda cette fuite avec +stupéfaction. Il vit le maire rentrer chez lui, et il attendit encore +comme si quelque chose de surprenant ne pouvait manquer d'arriver.</p> + +<p>Bientôt, en effet, la haute taille de Renardet apparut au sommet de la +tour du Renard. Il courait autour de la plate-forme comme un fou; puis +il saisit le mât du drapeau et le secoua avec fureur sans parvenir à le +briser, puis soudain, pareil à un nageur qui pique une tête, il se lança +dans le vide, les deux mains en avant.</p> + +<p>Médéric s'élança pour porter secours. En traversant le parc, il aperçut +les bûcherons allant au travail. Il les héla en leur criant l'accident; +et ils trouvèrent au pied des murs un corps sanglant dont la tête +s'était écrasée sur une roche. La Brindille entourait cette roche, et +sur ses eaux élargies en cet endroit, claires et calmes, on voyait +couler un long filet rose de cervelle et de sang mêlés.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LEPAVE" id="LEPAVE"></a><a href="#TABLE">L'ÉPAVE</a></h2> + + +<p>C'était hier, 31 décembre.</p> + +<p>Je venais de déjeuner avec mon vieil ami Georges Garin. Le domestique +lui apporta une lettre couverte de cachets et de timbres étrangers.</p> + +<p>Georges me dit:</p> + +<p>—Tu permets?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>Et il se mit à lire huit pages d'une grande écriture anglaise, croisée +dans tous les sens. Il les lisait lentement, avec une attention +sérieuse, avec cet intérêt qu'on met aux choses qui vous touchent le +cœur.</p> + +<p>Puis il posa la lettre sur un coin de la cheminée, et il dit:</p> + +<p>—Tiens, en voilà une drôle d'histoire que je ne t'ai jamais racontée, +une histoire sentimentale pourtant, et qui m'est arrivée! Oh! ce fut un +singulier jour de l'an, cette année-là. Il y a de cela vingt ans... +puisque j'avais trente ans et que j'en ai cinquante!...</p> + +<p>«J'étais alors inspecteur de la Compagnie d'assurances maritimes que je +dirige aujourd'hui. Je me disposais à passer à Paris la fête du 1<sup>er</sup> +janvier, puisqu'on est convenu de faire de ce jour un jour de fête, +quand je reçus une lettre du directeur me donnant l'ordre de partir +immédiatement pour l'île de Ré, où venait de s'échouer un trois-mâts de +Saint-Nazaire, assuré par nous. Il était alors huit heures du matin. +J'arrivai à la Compagnie, à dix heures, pour recevoir des instructions; +et, le soir même, je prenais l'express, qui me déposait à La Rochelle le +lendemain 31 décembre.</p> + +<p>«J'avais deux heures, avant de monter sur le bateau de Ré, le +<i>Jean-Guiton</i>. Je fis un tour en ville. C'est vraiment une ville bizarre +et de grand caractère que La Rochelle, avec ses rues mêlées comme un +labyrinthe et dont les trottoirs courent sous des galeries sans fin, des +galeries à arcades comme celles de la rue de Rivoli, mais basses, ces +galeries et ces arcades écrasées, mystérieuses, qui semblent construites +et demeurées comme un décor de conspirateurs, le décor antique et +saisissant des guerres d'autrefois, des guerres de religion héroïques et +sauvages. C'est bien la vieille cité huguenote, grave, discrète, sans +art superbe, sans aucun de ces admirables monuments qui font Rouen si +magnifique, mais remarquable par toute sa physionomie sévère, un peu +sournoise aussi, une cité de batailleurs obstinés, où doivent éclore les +fanatismes, la ville où s'exalta la foi des calvinistes et où naquit le +complot des quatre sergents.</p> + +<p>«Quand j'eus erré quelque temps par ces rues singulières, je montai sur +un petit bateau à vapeur, noir et ventru, qui devait me conduire à l'île +de Ré. Il partit en soufflant, d'un air colère, passa entre les deux +tours antiques qui gardent le port, traversa la rade, sortit de la digue +construite par Richelieu, et dont on voit à fleur d'eau les pierres +énormes, enfermant la ville comme un immense collier; puis il obliqua +vers la droite.</p> + +<p>«C'était un de ces jours tristes qui oppressent, écrasent la pensée, +compriment le cœur, éteignent en nous toute force et toute énergie; un +jour gris, glacial, sali par une brume lourde, humide comme de la pluie, +froide comme de la gelée, infecte à respirer comme une buée d'égout.</p> + +<p>«Sous ce plafond de brouillard bas et sinistre, la mer jaune, la mer peu +profonde et sablonneuse de ces plages illimitées, restait sans une ride, +sans un mouvement, sans vie, une mer d'eau trouble, d'eau grasse, d'eau +stagnante. Le <i>Jean-Guiton</i> passait dessus en roulant un peu, par +habitude, coupait cette nappe opaque et lisse, puis laissait derrière +lui quelques vagues, quelques clapots, quelques ondulations qui se +calmaient bientôt.</p> + +<p>«Je me mis à causer avec le capitaine, un petit homme presque sans +pattes, tout rond comme son bateau et balancé comme lui. Je voulais +quelques détails sur le sinistre que j'allais constater. Un grand +trois-mâts carré de Saint-Nazaire, le <i>Marie-Joseph</i>, avait échoué, par +une nuit d'ouragan, sur les sables de l'île de Ré.</p> + +<p>«La tempête avait jeté si loin ce bâtiment, écrivait l'armateur, qu'il +avait été impossible de le renflouer et qu'on avait dû enlever au plus +vite tout ce qui pouvait en être détaché. Il me fallait donc constater +la situation de l'épave, apprécier quel devait être son état avant le +naufrage, juger si tous les efforts avaient été tentés pour le remettre +à flot. Je venais comme agent de la Compagnie, pour témoigner ensuite +contradictoirement, si besoin était dans le procès.</p> + +<p>«Au reçu de mon rapport, le directeur devait prendre les mesures qu'il +jugerait nécessaires pour sauvegarder nos intérêts.</p> + +<p>«Le capitaine du <i>Jean-Guiton</i> connaissait parfaitement l'affaire, ayant +été appelé à prendre part, avec son navire, aux tentatives de sauvetage.</p> + +<p>«Il me raconta le sinistre, très simple d'ailleurs. Le <i>Marie-Joseph</i>, +poussé par un coup de vent furieux, perdu dans la nuit, navigant au +hasard sur une mer d'écume,—«une mer de soupe au lait», disait le +capitaine,—était venu s'échouer sur ces immenses bancs de sable qui +changent les côtes de cette région en Saharas illimités, aux heures de +la marée basse.</p> + +<p>«Tout en causant, je regardais autour de moi et devant moi. Entre +l'océan et le ciel pesant restait un espace libre où l'œil voyait au +loin. Nous suivions une terre. Je demandai:</p> + +<p>«—C'est l'île de Ré?</p> + +<p>«—Oui, monsieur.</p> + +<p>«Et tout à coup le capitaine, étendant la main droit devant nous, me +montra, en pleine mer, une chose presque imperceptible, et me dit:</p> + +<p>«—Tenez, voilà votre navire!</p> + +<p>«—Le <i>Marie-Joseph</i>?...</p> + +<p>«—Mais, oui.</p> + +<p>«—J'étais stupéfait. Ce point noir, à peu près invisible, que j'aurais +pris pour un écueil, me paraissait placé à trois kilomètres au moins des +côtes.</p> + +<p>«Je repris:</p> + +<p>«—Mais, capitaine, il doit y avoir cent brasses d'eau à l'endroit que +vous me désignez?</p> + +<p>«Il se mit à rire.</p> + +<p>«—Cent brasses, mon ami!... Pas deux brasses, je vous dis!...</p> + +<p>«C'était un Bordelais. Il continua:</p> + +<p>«—Nous sommes marée haute, neuf heures quarante minutes. Allez-vous-en +par la plage, mains dans vos poches, après le déjeuner de l'hôtel du +<i>Dauphin</i>, et je vous promets qu'à deux heures cinquante ou trois heures +au plusse vous toucherez l'épave, pied sec, mon ami, et vous aurez une +heure quarante-cinq à deux heures pour rester dessus, pas plusse, par +exemple; vous seriez pris. Plusse la mer elle va loin et plusse elle +revient vite. C'est plat comme une punaise, cette côte! Remettez-vous en +route à quatre heures cinquante, croyez-moi; et vous remontez à sept +heures et demie sur le <i>Jean-Guiton</i>, qui vous dépose ce soir même sur +le quai de La Rochelle.</p> + +<p>«Je remerciai le capitaine et j'allai m'asseoir à l'avant du vapeur, +pour regarder la petite ville de Saint-Martin, dont nous approchions +rapidement.</p> + +<p>«Elle ressemblait à tous les ports en miniature qui servent de capitales +à toutes les maigres îles semées le long des continents. C'était un gros +village de pêcheurs, un pied dans l'eau, un pied sur terre, vivant de +poisson et de volailles, de légumes et de coquilles, de radis et de +moules. L'île est fort basse, peu cultivée, et semble cependant très +peuplée; mais je ne pénétrai pas dans l'intérieur.</p> + +<p>«Après avoir déjeuné, je franchis un petit promontoire; puis, comme la +mer baissait rapidement, je m'en allai, à travers les sables, vers une +sorte de roc noir que j'apercevais au-dessus de l'eau, là-bas, là-bas.</p> + +<p>«J'allais vite sur cette plaine jaune, élastique comme de la chair, et +qui semblait suer sous mon pied. La mer, tout à l'heure, était là; +maintenant, je l'apercevais au loin, se sauvant à perte de vue, et je ne +distinguais plus la ligne qui séparait le sable de l'Océan. Je croyais +assister à une féerie gigantesque et surnaturelle. L'Atlantique était +devant moi tout à l'heure, puis il avait disparu dans la grève, comme +font les décors dans les trappes, et je marchais à présent au milieu +d'un désert. Seuls, la sensation, le souffle de l'eau salée demeuraient +en moi. Je sentais l'odeur du varech, l'odeur de la vague, la rude et +bonne odeur des côtes. Je marchais vite; je n'avais plus froid; je +regardais l'épave échouée, qui grandissait à mesure que j'avançais et +ressemblait à présent à une énorme baleine naufragée.</p> + +<p>«Elle semblait sortir du sol et prenait, sur cette immense étendue plate +et jaune, des proportions surprenantes. Je l'atteignis enfin, après une +heure de marche. Elle gisait sur le flanc, crevée, brisée, montrant, +comme les côtes d'une bête, ses os rompus, ses os de bois goudronné, +percés de clous énormes. Le sable déjà l'avait envahie, entré par toutes +les fentes, et il la tenait, la possédait, ne la lâcherait plus. Elle +paraissait avoir pris racine en lui. L'avant était entré profondément +dans cette plage douce et perfide, tandis que l'arrière, relevé, +semblait jeter vers le ciel, comme un cri d'appel désespéré, ces deux +mots blancs sur le bordage noir: <i>Marie-Joseph</i>.</p> + +<p>«J'escaladai ce cadavre de navire par le côté le plus bas; puis, parvenu +sur le pont, je pénétrai dans l'intérieur. Le jour, entré par les +trappes défoncées et par les fissures des flancs, éclairait tristement +ces sortes de caves longues et sombres, pleines de boiseries démolies. +Il n'y avait plus rien là-dedans que du sable qui servait de sol à ce +souterrain de planches.</p> + +<p>«Je me mis à prendre des notes sur l'état du bâtiment. Je m'étais assis +sur un baril vide et brisé, et j'écrivais à la lueur d'une large fente +par où je pouvais apercevoir l'étendue illimitée de la grève. Un +singulier frisson de froid et de solitude me courait sur la peau de +moment en moment; et je cessais d'écrire parfois pour écouter le bruit +vague et mystérieux de l'épave: bruit des crabes grattant les bordages +de leurs griffes crochues, bruit de mille bêtes toutes petites de la +mer, installées déjà sur ce mort, et aussi le bruit doux et régulier du +taret qui ronge sans cesse, avec son grincement de vrille, toutes les +vieilles charpentes, qu'il creuse et dévore.</p> + +<p>«Et, soudain, j'entendis des voix humaines tout près de moi. Je fis un +bond comme en face d'une apparition. Je crus vraiment, pendant une +seconde, que j'allais voir se lever, au fond de la sinistre cale, deux +noyés qui me raconteraient leur mort. Certes, il ne me fallut pas +longtemps pour grimper sur le pont à la force des poignets: et j'aperçus +debout, à l'avant du navire, un grand monsieur avec trois jeunes filles, +ou plutôt, un grand Anglais avec trois misses. Assurément, ils eurent +encore plus peur que moi en voyant surgir cet être rapide sur le +trois-mâts abandonné. La plus jeune des fillettes se sauva; les deux +autres saisirent leur père à pleins bras; quant à lui, il avait ouvert +la bouche; ce fut le seul signe qui laissa voir son émotion.</p> + +<p>«Puis, après quelques secondes, il parla:</p> + +<p>«—Aoh, môsieu, vos été la propriétaire de cette bâtiment?</p> + +<p>«—Oui, monsieur.</p> + +<p>«—Est-ce que je pôvé la visiter?</p> + +<p>«—Oui, monsieur.</p> + +<p>«Il prononça alors une longue phrase anglaise, où je distinguai +seulement ce mot: <i>gracious</i>, revenu plusieurs fois.</p> + +<p>«Comme il cherchait un endroit pour grimper, je lui indiquai le +meilleur et je lui tendis la main. Il monta; puis nous aidâmes les trois +fillettes, rassurées. Elles étaient charmantes, surtout l'aînée, une +blondine de dix-huit ans, fraîche comme une fleur, et si fine, si +mignonne! Vraiment, les jolies Anglaises ont bien l'air de tendres +fruits de la mer. On aurait dit que celle-là venait de sortir du sable +et que ses cheveux en avaient gardé la nuance. Elles font penser, avec +leur fraîcheur exquise, aux couleurs délicates des coquilles roses et +aux perles nacrées, rares, mystérieuses, écloses dans les profondeurs +inconnues des océans.</p> + +<p>«Elle parlait un peu mieux que son père; et elle nous servit +d'interprète. Il fallut raconter le naufrage dans ses moindres détails, +que j'inventai, comme si j'eusse assisté à la catastrophe. Puis, toute +la famille descendit dans l'intérieur de l'épave. Dès qu'ils eurent +pénétré dans cette sombre galerie, à peine éclairée, ils poussèrent des +cris d'étonnement et d'admiration; et soudain le père et les trois +filles tinrent en leurs mains des albums, cachés sans doute dans leurs +grands vêtements imperméables, et ils commencèrent en même temps quatre +croquis au crayon de ce lieu triste et bizarre.</p> + +<p>«Ils s'étaient assis, côte à côte, sur une poutre en saillie, et les +quatre albums, sur les huit genoux, se couvraient de petites lignes +noires qui devaient représenter le ventre entr'ouvert du <i>Marie-Joseph</i>.</p> + +<p>«Tout en travaillant, l'aînée des fillettes causait avec moi, qui +continuais à inspecter le squelette du navire.</p> + +<p>«J'appris qu'ils passaient l'hiver à Biarritz et qu'ils étaient venus +tout exprès à l'île de Ré pour contempler ce trois-mâts enlisé. Ils +n'avaient rien de la morgue anglaise, ces gens; c'étaient de simples et +braves toqués, de ces errants éternels dont l'Angleterre couvre le +monde. Le père, long, sec, la figure rouge encadrée de favoris blancs, +vrai sandwich vivant, une tranche de jambon découpée en tête humaine +entre deux coussinets de poils; les filles, hautes sur jambes, de petits +échassiers en croissance, sèches aussi, sauf l'aînée, et gentilles +toutes trois, mais surtout la plus grande.</p> + +<p>«Elle avait une si drôle de manière de parler, de raconter, de rire, de +comprendre et de ne pas comprendre, de lever les yeux pour m'interroger, +des yeux bleus comme l'eau profonde, de cesser de dessiner pour deviner, +de se remettre au travail et de dire «yes» ou «nô», que je serais +demeuré un temps indéfini à l'écouter et à la regarder.</p> + +<p>«Tout à coup, elle murmura:</p> + +<p>«—J'entendai une petite mouvement sur cette bateau.</p> + +<p>«Je prêtai l'oreille; et je distinguai aussitôt un léger bruit, +singulier, continu. Qu'était-ce? Je me levai pour aller regarder par la +fente, et je poussai un cri violent. La mer nous avait rejoints; elle +allait nous entourer!</p> + +<p>«Nous fûmes aussitôt sur le pont. Il était trop tard. L'eau nous +cernait, et elle courait vers la côte avec une prodigieuse vitesse. Non, +cela ne courait pas, cela glissait, rampait, s'allongeait comme une +tache démesurée. A peine quelques centimètres d'eau couvraient le sable; +mais on ne voyait plus déjà la ligne fuyante de l'imperceptible flot.</p> + +<p>«L'Anglais voulut s'élancer; je le retins; la fuite était impossible, à +cause des mares profondes que nous avions dû contourner en venant, et où +nous tomberions au retour.</p> + +<p>«Ce fut, dans nos cœurs, une minute d'horrible angoisse. Puis, la +petite Anglaise se mit à sourire et murmura:</p> + +<p>«—Ce été nous les naufragés!</p> + +<p>«Je voulus rire; mais la peur m'étreignait, une peur lâche, affreuse, +basse et sournoise comme ce flot. Tous les dangers que nous courions +m'apparurent en même temps. J'avais envie de crier: «Au secours!» Vers +qui?</p> + +<p>«Les deux petites Anglaises s'étaient blotties contre leur père, qui +regardait, d'un œil consterné, la mer démesurée autour de nous.</p> + +<p>«Et la nuit tombait, aussi rapide que l'Océan montant, une nuit lourde, +humide, glacée:</p> + +<p>«Je dis:</p> + +<p>«—Il n'y a rien à faire qu'à demeurer sur ce bateau.</p> + +<p>«L'Anglais répondit:</p> + +<p>«—Oh! yes!</p> + +<p>«Et nous restâmes là un quart d'heure, une demi-heure, je ne sais, en +vérité, combien de temps, à regarder, autour de nous, cette eau jaune +qui s'épaississait, tournait, semblait bouillonner, semblait jouer sur +l'immense grève reconquise.</p> + +<p>«Une des fillettes eut froid, et l'idée nous vint de redescendre, pour +nous mettre à l'abri de la brise légère, mais glacée, qui nous +effleurait et nous piquait la peau.</p> + +<p>«Je me penchai sur la trappe. Le navire était plein d'eau. Nous dûmes +alors nous blottir contre le bordage d'arrière, qui nous garantissait un +peu.</p> + +<p>«Les ténèbres, à présent, nous enveloppaient, et nous restions serrés +les uns contre les autres, entourés d'ombre et d'eau. Je sentais +trembler, contre mon épaule, l'épaule de la petite Anglaise, dont les +dents claquaient par instants; mais je sentais aussi la chaleur douce de +son corps à travers les étoffes, et cette chaleur m'était délicieuse +comme un baiser. Nous ne parlions plus; nous demeurions immobiles, +muets, accroupis comme des bêtes dans un fossé, aux heures d'ouragan. Et +pourtant, malgré tout, malgré la nuit, malgré le danger terrible et +grandissant, je commençais à me sentir heureux d'être là, heureux du +froid et du péril, heureux de ces longues heures d'ombre et d'angoisse à +passer sur cette planche, si près de cette jolie et mignonne fillette.</p> + +<p>«Je me demandais pourquoi cette étrange sensation de bien-être et de +joie qui me pénétrait.</p> + +<p>«Pourquoi? Sait-on? Parce qu'elle était là? Qui, elle? Une petite +Anglaise inconnue? Je ne l'aimais pas, je ne la connaissais point, et je +me sentais attendri, conquis! J'aurais voulu la sauver, me dévouer pour +elle, faire mille folies? Étrange chose! Comment se fait-il que la +présence d'une femme nous bouleverse ainsi! Est-ce la puissance de sa +grâce qui nous enveloppe? la séduction de la joliesse et de la jeunesse +qui nous grise comme ferait le vin?</p> + +<p>«N'est-ce pas plutôt une sorte de toucher de l'amour, du mystérieux +amour qui cherche sans cesse à unir les êtres, qui tente sa puissance +dès qu'il a mis face à face l'homme et la femme, et qui les pénètre +d'émotion, d'une émotion confuse, secrète, profonde, comme on mouille la +terre pour y faire pousser des fleurs!</p> + +<p>«Mais le silence des ténèbres devenait effrayant, le silence du ciel, +car nous entendions autour de nous, vaguement, un bruissement léger, +infini, la rumeur de la mer sourde qui montait et le monotone +clapotement du courant contre le bateau.</p> + +<p>«Tout à coup, j'entendis des sanglots. La plus petite des Anglaises +pleurait. Alors son père voulut la consoler, et ils se mirent à parler +dans leur langue, que je ne comprenais pas. Je devinai qu'il la +rassurait et qu'elle avait toujours peur.</p> + +<p>«Je demandai à ma voisine:</p> + +<p>«—Vous n'avez pas trop froid, miss?</p> + +<p>«—Oh! si. J'avé froid beaucoup.</p> + +<p>«Je voulus lui donner mon manteau, elle le refusa; mais je l'avais ôté; +je l'en couvris malgré elle. Dans la courte lutte, je rencontrai sa +main, qui me fit passer un frisson charmant par tout le corps.</p> + +<p>«Depuis quelques minutes, l'air devenait plus vif, le clapotis de l'eau +plus fort contre les flancs du navire. Je me dressai; un grand souffle +me passa sur le visage. Le vent s'élevait!</p> + +<p>«L'Anglais s'en aperçut en même temps que moi, et il dit simplement:</p> + +<p>«—C'était mauvaise pour nous, cette....</p> + +<p>«Assurément c'était mauvais, c'était la mort certaine si des lames, même +de faibles lames, venaient attaquer et secouer l'épave, tellement brisée +et disjointe que la première vague un peu rude l'emporterait en +bouillie.</p> + +<p>«Alors notre angoisse s'accrut de seconde en seconde avec les rafales de +plus en plus fortes. Maintenant, la mer brisait un peu, et je voyais +dans les ténèbres des lignes blanches paraître et disparaître, des +lignes d'écume, tandis que chaque flot heurtait la carcasse du +<i>Marie-Joseph</i>, l'agitait d'un court frémissement qui nous montait +jusqu'au cœur.</p> + +<p>«L'Anglaise tremblait; je la sentais frissonner contre moi, et j'avais +une envie folle de la saisir dans mes bras.</p> + +<p>«Là-bas, devant nous, à gauche, à droite, derrière nous, des phares +brillaient sur les côtes, des phares blancs, jaunes, rouges, tournants, +pareils à des yeux énormes, à des yeux de géant qui nous regardaient, +nous guettaient, attendaient avidement que nous eussions disparu. Un +d'eux surtout m'irritait. Il s'éteignait toutes les trente secondes pour +se rallumer aussitôt; c'était bien un œil, celui-là, avec sa paupière +sans cesse baissée sur son regard de feu.</p> + +<p>«De temps en temps, l'Anglais frottait une allumette pour regarder +l'heure; puis il remettait sa montre dans sa poche. Tout à coup, il me +dit, par-dessus les têtes de ses filles, avec une souveraine gravité:</p> + +<p>«—Môsieu, je vous souhaite bon année.</p> + +<p>«Il était minuit. Je lui tendis ma main, qu'il serra; puis il prononça +une phrase d'anglais, et soudain ses filles et lui se mirent à chanter +le <i>God save the Queen</i>, qui monta dans l'air noir, dans l'air muet, et +s'évapora à travers l'espace.</p> + +<p>«J'eus d'abord envie de rire; puis je fus saisi par une émotion +puissante et bizarre.</p> + +<p>«C'était quelque chose de sinistre et de superbe, ce chant de naufragés, +de condamnés, quelque chose comme une prière, et aussi quelque chose de +plus grand, de comparable à l'antique et sublime <i>Ave, Cæsar, morituri +te salutant</i>.</p> + +<p>«Quand ils eurent fini, je demandai à ma voisine de chanter toute seule +une ballade, une légende, ce qu'elle voudrait, pour nous faire oublier +nos angoisses. Elle y consentit et aussitôt sa voix claire et jeune +s'envola dans la nuit. Elle chantait une chose triste sans doute, car +les notes traînaient longtemps, sortaient lentement de sa bouche, et +voletaient, comme des oiseaux blessés, au-dessus des vagues.</p> + +<p>«La mer grossissait, battait maintenant notre épave. Moi, je ne pensais +plus qu'à cette voix. Et je pensais aussi aux sirènes. Si une barque +avait passé près de nous, qu'auraient dit les matelots? Mon esprit +tourmenté s'égarait dans le rêve! Une sirène! N'était-ce point, en +effet, une sirène, cette fille de la mer, qui m'avait retenu sur ce +navire vermoulu et qui, tout à l'heure, allait s'enfoncer avec moi dans +les flots?...</p> + +<p>«Mais nous roulâmes brusquement tous les cinq sur le pont, car le +<i>Marie-Joseph</i> s'était affaissé sur son flanc droit. L'Anglaise étant +tombée sur moi, je l'avais saisie dans mes bras, et follement, sans +savoir, sans comprendre, croyant venue ma dernière seconde, je baisais à +pleine bouche sa joue, sa tempe et ses cheveux. Le bateau ne remuait +plus; nous autres aussi ne bougions point.</p> + +<p>«Le père dit: «Kate!» Celle que je tenais répondit «yes», et fit un +mouvement pour se dégager. Certes, à cet instant j'aurais voulu que le +bateau s'ouvrît en deux pour tomber à l'eau avec elle.</p> + +<p>«L'Anglais reprit:</p> + +<p>«—Une petite bascoule, ce n'été rien. J'avé mes trois filles conserves.</p> + +<p>«Ne voyant point l'aînée, il l'avait crue perdue d'abord!</p> + +<p>«Je me relevai lentement, et, soudain, j'aperçus une lumière sur la mer, +tout près de nous. Je criai; on répondit. C'était une barque qui nous +cherchait, le patron de l'hôtel ayant prévu notre imprudence.</p> + +<p>«Nous étions sauvés. J'en fus désolé! On nous cueillit sur notre radeau, +et on nous ramena à Saint-Martin.</p> + +<p>«L'Anglais, maintenant, se frottait les mains et murmurait:</p> + +<p>«—Bonne souper! bonne souper!</p> + +<p>«On soupa, en effet. Je ne fus pas gai, je regrettais le <i>Marie-Joseph</i>.</p> + +<p>«Il fallut se séparer, le lendemain, après beaucoup d'étreintes et de +promesses de s'écrire. Ils partirent vers Biarritz. Peu s'en fallut que +je ne les suivisse.</p> + +<p>«J'étais toqué; je faillis demander cette fillette en mariage. Certes, +si nous avions passé huit jours ensemble, je l'épousais! Combien +l'homme, parfois, est faible et incompréhensible!</p> + +<p>«Deux ans s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'eux; puis je reçus +une lettre de New-York. Elle était mariée, et me le disait. Et, depuis +lors, nous nous écrivons tous les ans, au 1<sup>er</sup> janvier. Elle me +raconte sa vie, me parle de ses enfants, de ses sœurs, jamais de son +mari! Pourquoi? Ah! pourquoi?... Et, moi, je ne lui parle que du +<i>Marie-Joseph</i>.... C'est peut-être la seule femme que j'aie aimée... +non... que j'aurais aimée.... Ah!... voilà... sait-on?... Les +événements vous emportent.... Et puis... et puis... tout passe.... Elle +doit être vieille, à présent... je ne la reconnaîtrais pas.... Ah! celle +d'autrefois... celle de l'épave... quelle créature... divine! Elle +m'écrit que ses cheveux sont tout blancs.... Mon Dieu!... ça m'a fait +une peine horrible.... Ah! ses cheveux blonds.... Non, la mienne +n'existe plus.... Que c'est triste... tout ça!...»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LERMITE" id="LERMITE"></a><a href="#TABLE">L'ERMITE</a></h2> + + +<p>Nous avions été voir, avec quelques amis, le vieil ermite installé sur +un ancien tumulus couvert de grands arbres, au milieu de la vaste plaine +qui va de Cannes à la Napoule.</p> + +<p>En revenant, nous parlions de ces singuliers solitaires laïques, +nombreux autrefois, et dont la race aujourd'hui disparaît. Nous +cherchions les causes morales, nous nous efforcions de déterminer la +nature des chagrins qui poussaient jadis les hommes dans les solitudes.</p> + +<p>Un de nos compagnons dit tout à coup:</p> + +<p>«—J'ai connu deux solitaires: un homme et une femme. La femme doit être +encore vivante. Elle habitait, il y a cinq ans, une ruine au sommet d'un +mont absolument désert sur la côte de Corse, à quinze ou vingt +kilomètres de toute maison. Elle vivait là avec une bonne; j'allai la +voir. Elle avait été certainement une femme du monde distinguée. Elle me +reçut avec politesse et même avec bonne grâce, mais je ne sais rien +d'elle; je ne devinai rien.</p> + +<p>Quant à l'homme, je vais vous raconter sa sinistre aventure:</p> + +<p>Retournez-vous. Vous apercevez là-bas ce mont pointu et boisé qui se +détache derrière la Napoule, tout seul en avant des cimes de l'Esterel; +on l'appelle dans le pays le mont des Serpents. C'est là que vivait mon +solitaire, dans les murs d'un petit temple antique, il y a douze ans +environ.</p> + +<p>Ayant entendu parler de lui je me décidai à faire sa connaissance et je +partis de Cannes, à cheval, un matin de mars. Laissant ma bête à +l'auberge de la Napoule, je me mis à gravir à pied ce singulier cône, +haut peut-être de cent cinquante ou deux cents mètres et couvert de +plantes aromatiques, de cystes surtout, dont l'odeur est si vive et si +pénétrante qu'elle trouble et cause un malaise. Le sol est pierreux et +on voit souvent glisser sur les cailloux de longues couleuvres qui +disparaissent dans les herbes. De là ce surnom bien mérité de mont des +Serpents. Dans certains jours, les reptiles semblent vous naître sous +les pieds quand on gravit la pente exposée au soleil. Ils sont si +nombreux qu'on n'ose plus marcher et qu'on éprouve une gêne singulière, +non pas une peur, car ces bêtes sont inoffensives, mais une sorte +d'effroi mystique. J'ai eu plusieurs fois la singulière sensation de +gravir un mont sacré de l'antiquité, une bizarre colline parfumée et +mystérieuse, couverte de cystes et peuplée de serpents et couronnée par +un temple.</p> + +<p>Ce temple existe encore. On m'a affirmé du moins que ce fut un temple. +Car je n'ai point cherché à en savoir davantage pour ne pas gâter mes +émotions.</p> + +<p>Donc j'y grimpai, un matin de mars, sous prétexte d'admirer le pays. En +parvenant au sommet j'aperçus en effet des murs et, assis sur une +pierre, un homme. Il n'avait guère plus de quarante-cinq ans, bien que +ses cheveux fussent tout blancs; mais sa barbe était presque noire +encore. Il caressait un chat roulé sur ses genoux et ne semblait point +prendre garde à moi. Je fis le tour des ruines, dont une partie couverte +et fermée au moyen de branches, de paille, d'herbes et de cailloux, +était habitée par lui, et je revins de son côté.</p> + +<p>La vue, de là, est admirable. C'est, à droite, l'Esterel aux sommets +pointus, étrangement découpés, puis la mer démesurée, s'allongeant +jusqu'aux côtes lointaines de l'Italie, avec ses caps nombreux et, en +face de Cannes, les îles de Lérins, vertes et plates, qui semblent +flotter et dont la dernière présente vers le large un haut et vieux +château-fort à tours crénelées, bâti dans les flots mêmes.</p> + +<p>Puis dominant la côte verte, où l'on voit pareilles, d'aussi loin, à des +œufs innombrables pondus au bord du rivage, le long chapelet de villas +et de villes blanches bâties dans les arbres, s'élèvent les Alpes, dont +les sommets sont encore encapuchonnés de neige.</p> + +<p>Je murmurai: «Cristi, c'est beau.»</p> + +<p>L'homme leva la tête et dit: «Oui, mais quand on voit ça toute la +journée, c'est monotone.»</p> + +<p>Donc il parlait, il causait et il s'ennuyait, mon solitaire. Je le +tenais.</p> + +<p>Je ne restai pas longtemps ce jour-là et je m'efforçai seulement de +découvrir la couleur de sa misanthropie. Il me fit surtout l'effet d'un +être fatigué des autres, las de tout, irrémédiablement désillusionné et +dégoûté de lui-même comme du reste.</p> + +<p>Je le quittai après une demi-heure d'entretien. Mais je revins huit +jours plus tard, et encore une fois la semaine suivante, puis toutes les +semaines; si bien qu'avant deux mois nous étions amis.</p> + +<p>Or, un soir de la fin de mai, je jugeai le moment venu et j'emportai des +provisions pour dîner avec lui sur le mont des Serpents.</p> + +<p>C'était un de ces soirs du Midi si odorants dans ce pays où l'on cultive +les fleurs comme le blé dans le Nord, dans ce pays où l'on fabrique +presque toutes les essences qui parfumeront la chair et les robes des +femmes, un de ces soirs où les souffles des orangers innombrables, dont +sont plantés les jardins et tous les replis des vallons, troublent et +alanguissent à faire rêver d'amour les vieillards.</p> + +<p>Mon solitaire m'accueillit avec une joie visible; il consentit +volontiers à partager mon dîner.</p> + +<p>Je lui fis boire un peu de vin dont il avait perdu l'habitude; il +s'anima, et se mit à parler de sa vie passée. Il avait toujours habité +Paris et vécu en garçon joyeux, me semblait-il.</p> + +<p>Je lui demandai brusquement: «Quelle drôle d'idée vous avez eue de venir +vous percher sur ce sommet?»</p> + +<p>Il répondit aussitôt: «Ah! c'est que j'ai reçu la plus rude secousse que +puisse recevoir un homme. Mais pourquoi vous cacher ce malheur? Il vous +fera me plaindre, peut-être! Et puis... je ne l'ai jamais dit à +personne... jamais... et je voudrais savoir... une fois... ce qu'en +pense un autre... et comment il le juge.</p> + +<p>Né à Paris, élevé à Paris, je grandis et je vécus dans cette ville. Mes +parents m'avaient laissé quelques milliers de francs de rente, et +j'obtins, par protection, une place modeste et tranquille qui me faisait +riche, pour un garçon.</p> + +<p>J'avais mené, dès mon adolescence, une vie de garçon. Vous savez ce que +c'est. Libre et sans famille, résolu à ne point prendre de femme +légitime, je passais tantôt trois mois avec l'une, tantôt six mois avec +l'autre, puis un an sans compagne en butinant sur la masse des filles à +prendre ou à vendre.</p> + +<p>Cette existence médiocre, et banale si vous voulez, me convenait, +satisfaisait mes goûts naturels de changement et de badauderie. Je +vivais sur le boulevard, dans les théâtres et dans les cafés, toujours +dehors, presque sans domicile, bien que proprement logé. J'étais un de +ces milliers d'êtres qui se laissent flotter, comme des bouchons, dans +la vie; pour qui les murs de Paris sont les murs du monde, et qui n'ont +souci de rien, n'ayant de passion pour rien. J'étais ce qu'on appelle un +bon garçon, sans qualités et sans défauts. Voilà. Et je me juge +exactement.</p> + +<p>Donc, de vingt à quarante ans, mon existence s'écoula lente et rapide, +sans aucun événement marquant. Comme elles vont vite les années +monotones de Paris où n'entre dans l'esprit aucun de ces souvenirs qui +font date, ces années longues et pressées, banales et gaies, où l'on +boit, mange et rit sans savoir pourquoi, les lèvres tendues vers tout ce +qui se goûte et tout ce qui s'embrasse, sans avoir envie de rien. On +était jeune; on est vieux sans avoir rien fait de ce que font les +autres; sans aucune attache, aucune racine, aucun lien, presque sans +amis, sans parents, sans femmes, sans enfants!</p> + +<p>Donc, j'atteignis doucement et vivement la quarantaine; et pour fêter +cet anniversaire, je m'offris, à moi tout seul, un bon dîner dans un +grand café. J'étais un solitaire dans le monde; je jugeai plaisant de +célébrer cette date en solitaire.</p> + +<p>Après dîner, j'hésitai sur ce que je ferais. J'eus envie d'entrer dans +un théâtre; et puis l'idée me vint d'aller en pèlerinage au quartier +Latin, où j'avais fait mon droit jadis. Je traversai donc Paris, et +j'entrai sans préméditation dans une de ces brasseries où l'on est servi +par des filles.</p> + +<p>Celle qui prenait soin de ma table était toute jeune, jolie et rieuse. +Je lui offris une consommation qu'elle accepta tout de suite. Elle +s'assit en face de moi et me regarda de son œil exercé, sans savoir à +quel genre de mâle elle avait affaire. C'était une blonde, ou plutôt une +blondine, une fraîche, toute fraîche créature qu'on devinait rose et +potelée sous l'étoffe gonflée du corsage. Je lui dis les choses galantes +et bêtes qu'on dit toujours à ces êtres-là; et comme elle était +vraiment charmante, l'idée me vint soudain de l'emmener... toujours pour +fêter ma quarantaine. Ce ne fut ni long ni difficile. Elle se trouvait +libre... depuis quinze jours, me dit-elle... et elle accepta d'abord de +venir souper aux Halles quand son service serait fini.</p> + +<p>Comme je craignais qu'elle ne me faussât compagnie,—on ne sait jamais +ce qui peut arriver, ni qui peut entrer dans ces brasseries, ni le vent +qui souffle dans une tête de femme,—je demeurai là, toute la soirée, à +l'attendre.</p> + +<p>J'étais libre aussi, moi, depuis un mois ou deux et je me demandais, en +regardant aller de table en table cette mignonne débutante de l'Amour, +si je ne ferais pas bien de passer bail avec elle pour quelque temps. Je +vous conte là une de ces vulgaires aventures quotidiennes de la vie des +hommes à Paris.</p> + +<p>Pardonnez-moi ces détails grossiers; ceux qui n'ont pas aimé +poétiquement prennent et choisissent les femmes comme on choisit une +côtelette à la boucherie, sans s'occuper d'autre chose que de la qualité +de leur chair.</p> + +<p>Donc, je l'emmenai chez elle,—car j'ai le respect de mes draps. C'était +un petit logis d'ouvrière, au cinquième, propre et pauvre; et j'y passai +deux heures charmantes. Elle avait, cette petite, une grâce et une +gentillesse rares.</p> + +<p>Comme j'allais partir, je m'avançai vers la cheminée afin d'y déposer le +cadeau réglementaire, après avoir pris jour pour une seconde entrevue +avec la fillette, qui demeurait au lit, je vis vaguement une pendule +sous globe, deux vases de fleurs et deux photographies dont l'une, très +ancienne, une de ces épreuves sur verre appelées daguerréotypes. Je me +penchai, par hasard, vers ce portrait, et je demeurai interdit, trop +surpris pour comprendre.... C'était le mien, le premier de mes +portraits... que j'avais fait faire autrefois, quand je vivais en +étudiant au quartier Latin.</p> + +<p>Je le saisis brusquement pour l'examiner de plus près. Je ne me trompais +point... et j'eus envie de rire, tant la chose me parut inattendue et +drôle.</p> + +<p>Je demandai: «Qu'est-ce que c'est que ce monsieur-là?»</p> + +<p>Elle répondit: «C'est mon père, que je n'ai pas connu. Maman me l'a +laissé en me disant de le garder, que ça me servirait peut-être un +jour...»</p> + +<p>Elle hésita, se mit à rire, et reprit: «Je ne sais pas à quoi par +exemple. Je ne pense pas qu'il vienne me reconnaître.»</p> + +<p>Mon cœur battait précipité comme le galop d'un cheval emporté. Je remis +l'image à plat sur la cheminée, je posai dessus, sans même savoir ce que +je faisais, deux billets de cent francs que j'avais en poche, et je me +sauvai en criant: «A bientôt... au revoir... ma chérie... au revoir.»</p> + +<p>J'entendis qu'elle répondait: «A mardi.» J'étais dans l'escalier obscur +que je descendis à tâtons.</p> + +<p>Lorsque je sortis dehors, je m'aperçus qu'il pleuvait, et je partis à +grands pas, par une rue quelconque.</p> + +<p>J'allais devant moi, affolé, éperdu, cherchant à me souvenir! Était-ce +possible?—Oui.—Je me rappelai soudain une fille qui m'avait écrit, un +mois environ après notre rupture, qu'elle était enceinte de moi. J'avais +déchiré ou brûlé la lettre, et oublié cela.—J'aurais dû regarder la +photographie de la femme sur la cheminée de la petite. Mais l'aurais-je +reconnue? C'était la photographie d'une vieille femme, me semblait-il.</p> + +<p>J'atteignis le quai. Je vis un banc; et je m'assis. Il pleuvait. Des +gens passaient de temps en temps sous des parapluies. La vie m'apparut +odieuse et révoltante, pleine de misères, de hontes, d'infamies voulues +ou inconscientes. Ma fille!... Je venais peut-être de posséder ma +fille!... Et Paris, ce grand Paris sombre, morne, boueux, triste, noir, +avec toutes ces maisons fermées, était plein de choses pareilles, +d'adultères, d'incestes, d'enfants violés. Je me rappelai ce qu'on +disait des ponts hantés par des vicieux infâmes.</p> + +<p>J'avais fait, sans le vouloir, sans le savoir, pis que ces êtres +ignobles. J'étais entré dans la couche de ma fille!</p> + +<p>Je faillis me jeter à l'eau. J'étais fou! J'errai jusqu'au jour, puis je +revins chez moi pour réfléchir.</p> + +<p>Je fis alors ce qui me parut le plus sage; je priai un notaire d'appeler +cette petite et de lui demander dans quelles conditions sa mère lui +avait remis le portrait de celui qu'elle supposait être son père, me +disant chargé de ce soin par un ami.</p> + +<p>Le notaire exécuta mes ordres. C'est à son lit de mort que cette femme +avait désigné le père de sa fille, et devant un prêtre qu'on me nomma.</p> + +<p>Alors, toujours au nom de cet ami inconnu, je fis remettre à cette +enfant la moitié de ma fortune, cent quarante mille francs environ, dont +elle ne peut toucher que la rente, puis je donnai ma démission de mon +emploi, et me voici.</p> + +<p>En errant sur ce rivage, j'ai trouvé ce mont et je m'y suis arrêté... +jusques à quand... je l'ignore!</p> + +<p>Que pensez-vous de moi... et de ce que j'ai fait?</p> + +<p>Je répondis en lui tendant la main.</p> + +<p>—Vous avez fait ce que vous deviez faire. Bien d'autres eussent attaché +moins d'importance à cette odieuse fatalité.</p> + +<p>Il reprit: «Je le sais, mais, moi, j'ai failli en devenir fou. Il +paraît que j'avais l'âme sensible sans m'en être jamais douté. Et j'ai +peur de Paris, maintenant, comme les croyants doivent avoir peur de +l'enfer. J'ai reçu un coup sur la tête, voilà tout, un coup comparable à +la chute d'une tuile quand on passe dans la rue. Je vais mieux depuis +quelque temps.»</p> + +<p>Je quittai mon solitaire. J'étais fort troublé par son récit.</p> + +<p>Je le revis encore deux fois, puis je partis, car je ne reste jamais +dans le Midi après la fin de mai.</p> + +<p>Quand je revins l'année suivante, l'homme n'était plus sur le mont des +Serpents; et je n'ai jamais entendu parler de lui.</p> + +<p>Voilà l'histoire de mon ermite.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="MADEMOISELLE_PERLE" id="MADEMOISELLE_PERLE"></a><a href="#TABLE">MADEMOISELLE PERLE</a></h2> + + +<p>Quelle singulière idée j'ai eue, vraiment, ce soir-là, de choisir pour +reine M<sup>lle</sup> Perle.</p> + +<p>Je vais tous les ans faire les Rois chez mon vieil ami Chantal. Mon +père, dont il était le plus intime camarade, m'y conduisait quand +j'étais enfant. J'ai continué, et je continuerai sans doute tant que je +vivrai, et tant qu'il y aura un Chantal en ce monde.</p> + +<p>Les Chantal, d'ailleurs, ont une existence singulière; ils vivent à +Paris comme s'ils habitaient Grasse, Yvetot ou Pont-à-Mousson.</p> + +<p>Ils possèdent, auprès de l'Observatoire, une maison dans un petit +jardin. Ils sont chez eux, là, comme en province. De Paris, du vrai +Paris, ils ne connaissent rien, ils ne soupçonnent rien; ils sont si +loin, si loin! Parfois, cependant, ils y font un voyage, un long voyage. +M<sup>me</sup> Chantal va aux grandes provisions, comme on dit dans la famille. +Voici comment on va aux grandes provisions.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Perle, qui a les clefs des armoires de cuisine (car les armoires +au linge sont administrées par la maîtresse elle-même), M<sup>lle</sup> Perle +prévient que le sucre touche à sa fin, que les conserves sont épuisées; +qu'il ne reste plus grand'chose au fond du sac à café.</p> + +<p>Ainsi mise en garde contre la famine, M<sup>me</sup> Chantal passe l'inspection +des restes, en prenant des notes sur un calepin. Puis, quand elle a +inscrit beaucoup de chiffres, elle se livre d'abord à de longs calculs +et ensuite à de longues discussions avec M<sup>lle</sup> Perle. On finit +cependant par se mettre d'accord et par fixer les quantités de chaque +chose dont on se pourvoira pour trois mois: sucre, riz, pruneaux, café, +confitures, boîtes de petits pois, de haricots, de homard, poissons +salés ou fumés, etc., etc.</p> + +<p>Après quoi, on arrête le jour des achats et on s'en va, en fiacre, dans +un fiacre à galerie, chez un épicier considérable qui habite au delà des +ponts, dans les quartiers neufs.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Chantal et M<sup>lle</sup> Perle font ce voyage ensemble, +mystérieusement, et reviennent à l'heure du dîner, exténuées, bien +qu'émues encore, et cahotées dans le coupé, dont le toit est couvert de +paquets et de sacs, comme une voiture de déménagement.</p> + +<p>Pour les Chantal, toute la partie de Paris située de l'autre côté de la +Seine constitue les quartiers neufs, quartiers habités par une +population singulière, bruyante, peu honorable, qui passe les jours en +dissipations, les nuits en fêtes, et qui jette l'argent par les +fenêtres. De temps en temps cependant, on mène les jeunes filles au +théâtre, à l'Opéra-Comique ou au Français, quand la pièce est +recommandée par le journal que lit M. Chantal.</p> + +<p>Les jeunes filles ont aujourd'hui dix-neuf et dix-sept ans; ce sont deux +belles filles, grandes et fraîches, très bien élevées, trop bien +élevées, si bien élevées qu'elles passent inaperçues comme deux jolies +poupées. Jamais l'idée ne me viendrait de faire attention ou de faire la +cour aux demoiselles Chantal; c'est à peine si on ose leur parler, tant +on les sent immaculées; on a presque peur d'être inconvenant en les +saluant.</p> + +<p>Quant au père, c'est un charmant homme, très instruit, très ouvert, +très cordial, mais qui aime avant tout le repos, le calme, la +tranquillité, et qui a fortement contribué à momifier ainsi sa famille +pour vivre à son gré, dans une stagnante immobilité. Il lit beaucoup, +cause volontiers, et s'attendrit facilement. L'absence de contacts, de +coudoiements et de heurts a rendu très sensible et délicat son épiderme, +son épiderme moral. La moindre chose l'émeut, l'agite et le fait +souffrir.</p> + +<p>Les Chantal ont des relations cependant, mais des relations restreintes, +choisies avec soin dans le voisinage. Ils échangent aussi deux ou trois +visites par an avec des parents qui habitent au loin.</p> + +<p>Quant à moi, je vais dîner chez eux le 15 août et le jour des Rois. Cela +fait partie de mes devoirs comme la communion de Pâques pour les +catholiques.</p> + +<p>Le 15 août, on invite quelques amis, mais aux Rois, je suis le seul +convive étranger.</p> + +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>II</h3> + +<p>Donc, cette année, comme les autres années, j'ai été dîner chez les +Chantal pour fêter l'Épiphanie.</p> + +<p>Selon la coutume, j'embrassai M. Chantal, M<sup>me</sup> Chantal et M<sup>lle</sup> +Perle, et je fis un grand salut à M<sup>lles</sup> Louise et Pauline. On +m'interrogea sur mille choses, sur les événements du boulevard, sur la +politique, sur ce qu'on pensait dans le public des affaires du Tonkin, +et sur nos représentants. M<sup>me</sup> Chantal, une grosse dame, dont toutes +les idées me font l'effet d'être carrées à la façon des pierres de +taille, avait coutume d'émettre cette phrase comme conclusion à toute +discussion politique: «Tout cela est de la mauvaise graine pour plus +tard». Pourquoi me suis-je toujours imaginé que les idées de M<sup>me</sup> +Chantal sont carrées? Je n'en sais rien; mais tout ce qu'elle dit prend +cette forme dans mon esprit: un carré, un gros carré avec quatre angles +symétriques. Il y a d'autres personnes dont les idées me semblent +toujours rondes et roulantes comme des cerceaux. Dès qu'elles ont +commencé une phrase sur quelque chose, ça roule, ça va, ça sort par dix, +vingt, cinquante idées rondes, des grandes et des petites que je vois +courir l'une derrière l'autre, jusqu'au bout de l'horizon. D'autres +personnes aussi ont des idées pointues.... Enfin, cela importe peu.</p> + +<p>On se mit à table comme toujours, et le dîner s'acheva sans qu'on eût +dit rien à retenir.</p> + +<p>Au dessert, on apporta le gâteau des Rois. Or, chaque année, M. Chantal +était roi. Était-ce l'effet d'un hasard continu ou d'une convention +familiale, je n'en sais rien, mais il trouvait infailliblement la fève +dans sa part de pâtisserie, et il proclamait reine M<sup>me</sup> Chantal. +Aussi, fus-je stupéfait en sentant dans une bouchée de brioche quelque +chose de très dur qui faillit me casser une dent. J'ôtai doucement cet +objet de ma bouche et j'aperçus une petite poupée de porcelaine, pas +plus grosse qu'un haricot. La surprise me fit dire: «Ah!» On me regarda, +et Chantal s'écria en battant des mains: «C'est Gaston. C'est Gaston. +Vive le roi! vive le roi!»</p> + +<p>Tout le monde reprit en chœur: «Vive le roi!» Et je rougis jusqu'aux +oreilles, comme on rougit souvent, sans raison, dans les situations un +peu sottes. Je demeurais les yeux baissés, tenant entre deux doigts ce +grain de faïence, m'efforçant de rire et ne sachant que faire ni que +dire, lorsque Chantal reprit: «Maintenant, il faut choisir une reine.»</p> + +<p>Alors je fus atterré. En une seconde, mille pensées, mille suppositions +me traversèrent l'esprit. Voulait-on me faire désigner une des +demoiselles Chantal? Était-ce là un moyen de me faire dire celle que je +préférais? Était-ce une douce, légère, insensible poussée des parents +vers un mariage possible? L'idée de mariage rôde sans cesse dans toutes +les maisons à grandes filles et prend toutes les formes, tous les +déguisements, tous les moyens. Une peur atroce de me compromettre +m'envahit, et aussi une extrême timidité, devant l'attitude si +obstinément correcte et fermée de M<sup>lles</sup> Louise et Pauline. Élire +l'une d'elles au détriment de l'autre, me sembla aussi difficile que de +choisir entre deux gouttes d'eau; et puis, la crainte de m'aventurer +dans une histoire où je serais conduit au mariage malgré moi, tout +doucement, par des procédés aussi discrets, aussi inaperçus et aussi +calmes que cette royauté insignifiante, me troublait horriblement.</p> + +<p>Mais tout à coup, j'eus une inspiration, et je tendis à M<sup>lle</sup> Perle la +poupée symbolique. Tout le monde fut d'abord surpris, puis on apprécia +sans doute ma délicatesse et ma discrétion, car on applaudit avec furie. +On criait: «Vive la reine! vive la reine!»</p> + +<p>Quant à elle, la pauvre vieille fille, elle avait perdu toute +contenance; elle tremblait, effarée, et balbutiait: «Mais non... mais +non... mais non... pas moi... je vous en prie... pas moi... je vous en +prie...»</p> + +<p>Alors, pour la première fois de ma vie, je regardai M<sup>lle</sup> Perle, et je +me demandai ce qu'elle était.</p> + +<p>J'étais habitué à la voir dans cette maison, comme on voit les vieux +fauteuils de tapisserie sur lesquels on s'assied depuis son enfance sans +y avoir jamais pris garde. Un jour, on ne sait pourquoi, parce qu'un +rayon de soleil tombe sur le siège, on se dit tout à coup: «Tiens, mais +il est fort curieux, ce meuble»; et on découvre que le bois a été +travaillé par un artiste, et que l'étoffe est remarquable. Jamais je +n'avais pris garde à M<sup>lle</sup> Perle.</p> + +<p>Elle faisait partie de la famille Chantal, voilà tout; mais comment? A +quel titre?—C'était une grande personne maigre qui s'efforçait de +rester inaperçue, mais qui n'était pas insignifiante. On la traitait +amicalement, mieux qu'une femme de charge, moins bien qu'une parente. Je +saisissais tout à coup, maintenant, une quantité de nuances dont je ne +m'étais point soucié jusqu'ici! M<sup>me</sup> Chantal disait: «Perle». Les +jeunes filles: «M<sup>lle</sup> Perle», et Chantal ne l'appelait que +Mademoiselle, d'un air plus révérend peut-être.</p> + +<p>Je me mis à la regarder.—Quel âge avait-elle? Quarante ans? Oui, +quarante ans.—Elle n'était pas vieille, cette fille, elle se +vieillissait. Je fus soudain frappé par cette remarque. Elle se +coiffait, s'habillait, se parait ridiculement, et, malgré tout, elle +n'était point ridicule, tant elle portait en elle de grâce simple, +naturelle, de grâce voilée, cachée avec soin. Quelle drôle de créature, +vraiment! Comment ne l'avais-je jamais mieux observée? Elle se coiffait +d'une façon grotesque, avec de petits frisons vieillots tout à fait +farces; et, sous cette chevelure à la Vierge conservée, on voyait un +grand front calme, coupé par deux rides profondes, deux rides de longues +tristesses, puis deux yeux bleus, larges et doux, si timides, si +craintifs, si humbles, deux beaux yeux restés si naïfs, pleins +d'étonnements de fillette, de sensations jeunes et aussi de chagrins qui +avaient passé dedans, en les attendrissant, sans les troubler.</p> + +<p>Tout le visage était fin et discret, un de ces visages qui se sont +éteints sans avoir été usés, ou fanés par les fatigues ou les grandes +émotions de la vie.</p> + +<p>Quelle jolie bouche! et quelles jolies dents! Mais on eût dit qu'elle +n'osait pas sourire!</p> + +<p>Et, brusquement, je la comparai à M<sup>me</sup> Chantal! Certes, M<sup>lle</sup> Perle +était mieux, cent fois mieux, plus fine, plus noble, plus fière.</p> + +<p>J'étais stupéfait de mes observations. On versait du champagne. Je +tendis mon verre à la reine, en portant sa santé avec un compliment bien +tourné. Elle eut envie, je m'en aperçus, de se cacher la figure dans sa +serviette; puis, comme elle trempait ses lèvres dans le vin clair, tout +le monde cria: «La reine boit! la reine boit!» Elle devint alors toute +rouge et s'étrangla. On riait; mais je vis bien qu'on l'aimait beaucoup +dans la maison.</p> + +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>III</h3> + +<p>Dès que le dîner fût fini, Chantal me prit par le bras. C'était l'heure +de son cigare, heure sacrée. Quand il était seul, il allait le fumer +dans la rue; quand il avait quelqu'un à dîner, on montait au billard, et +il jouait en fumant. Ce soir-là, on avait même fait du feu dans le +billard, à cause des Rois; et mon vieil ami prit sa queue, une queue +très fine qu'il frotta de blanc avec grand soin, puis il dit:</p> + +<p>—A toi, mon garçon!</p> + +<p>Car il me tutoyait, bien que j'eusse vingt-cinq ans, mais il m'avait vu +tout enfant.</p> + +<p>Je commençai donc la partie; je fis quelques carambolages; j'en manquai +quelques autres; mais comme la pensée de M<sup>lle</sup> Perle me rôdait dans +la tête, je demandai tout à coup:</p> + +<p>—Dites donc, monsieur Chantal, est-ce que M<sup>lle</sup> Perle est votre +parente?</p> + +<p>Il cessa de jouer, très étonné, et me regarda.</p> + +<p>—Comment, tu ne sais pas? tu ne connais pas l'histoire de M<sup>lle</sup> +Perle?</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Ton père ne te l'a jamais racontée?</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Tiens, tiens, que c'est drôle! ah! par exemple, que c'est drôle! Oh! +mais, c'est toute une aventure!</p> + +<p>Il se tut, puis reprit:</p> + +<p>—Et si tu savais comme c'est singulier que tu me demandes ça +aujourd'hui, un jour des Rois!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Ah! pourquoi! Écoute. Voilà de cela quarante et un ans, quarante et un +ans aujourd'hui même, jour de l'Épiphanie. Nous habitions alors +Roüy-le-Tors, sur les remparts; mais il faut d'abord t'expliquer la +maison pour que tu comprennes bien. Roüy est bâti sur une côte, ou +plutôt sur un mamelon qui domine un grand pays de prairies. Nous avions +là une maison avec un beau jardin suspendu, soutenu en l'air par les +vieux murs de défense. Donc la maison était dans la ville, dans la rue, +tandis que le jardin dominait la plaine. Il y avait aussi une porte de +sortie de ce jardin sur la campagne, au bout d'un escalier secret qui +descendait dans l'épaisseur des murs, comme on en trouve dans les +romans. Une route passait devant cette porte qui était munie d'une +grosse cloche, car les paysans, pour éviter le grand tour, apportaient +par là leurs provisions.</p> + +<p>Tu vois bien les lieux, n'est-ce pas? Or, cette année-là, aux Rois, il +neigeait depuis une semaine. On eût dit la fin du monde. Quand nous +allions aux remparts regarder la plaine, ça nous faisait froid dans +l'âme, cet immense pays blanc, tout blanc, glacé, et qui luisait comme +du vernis. On eût dit que le bon Dieu avait empaqueté la terre pour +l'envoyer au grenier des vieux mondes. Je t'assure que c'était bien +triste.</p> + +<p>Nous demeurions en famille à ce moment-là, et nombreux, très nombreux: +mon père, ma mère, mon oncle et ma tante, mes deux frères et mes quatre +cousines; c'étaient de jolies fillettes; j'ai épousé la dernière. De +tout ce monde-là, nous ne sommes plus que trois survivants: ma femme, +moi et ma belle-sœur qui habite Marseille. Sacristi, comme ça s'égrène, +une famille! ça me fait trembler quand j'y pense! Moi, j'avais quinze +ans, puisque j'en ai cinquante-six.</p> + +<p>Donc, nous allions fêter les Rois, et nous étions très gais, très gais! +Tout le monde attendait le dîner dans le salon, quand mon frère aîné, +Jacques, se mit à dire: «Il y a un chien qui hurle dans la plaine +depuis dix minutes; ça doit être une pauvre bête perdue.»</p> + +<p>Il n'avait pas fini de parler, que la cloche du jardin tinta. Elle avait +un gros son de cloche d'église qui faisait penser aux morts. Tout le +monde en frissonna. Mon père appela le domestique et lui dit d'aller +voir. On attendit en grand silence; nous pensions à la neige qui +couvrait toute la terre. Quand l'homme revint, il affirma qu'il n'avait +rien vu. Le chien hurlait toujours, sans cesse, et sa voix ne changeait +point de place.</p> + +<p>On se mit à table; mais nous étions un peu émus, surtout les jeunes. Ça +alla bien jusqu'au rôti, puis voilà que la cloche se remet à sonner, +trois fois de suite, trois grands coups, longs, qui ont vibré jusqu'au +bout de nos doigts et qui nous ont coupé le souffle, tout net. Nous +restions à nous regarder, la fourchette en l'air, écoutant toujours, et +saisis d'une espèce de peur surnaturelle.</p> + +<p>Ma mère enfin parla: «C'est étonnant qu'on ait attendu si longtemps pour +revenir; n'allez pas seul, Baptiste; un de ces messieurs va vous +accompagner».</p> + +<p>Mon oncle François se leva. C'était une espèce d'hercule, très fier de +sa force et qui ne craignait rien au monde. Mon père lui dit: «Prends un +fusil. On ne sait pas ce que ça peut-être».</p> + +<p>Mais mon oncle ne prit qu'une canne et sortit aussitôt avec le +domestique.</p> + +<p>Nous autres, nous demeurâmes frémissants de terreur et d'angoisse, sans +manger, sans parler. Mon père essaya de nous rassurer: «Vous allez voir, +dit-il, que ce sera quelque mendiant ou quelque passant perdu dans la +neige. Après avoir sonné une première fois, voyant qu'on n'ouvrait pas +tout de suite, il a tenté de retrouver son chemin, puis, n'ayant pu y +parvenir, il est revenu à notre porte.»</p> + +<p>L'absence de mon oncle nous parut durer une heure. Il revint enfin, +furieux, jurant: «Rien, nom de nom, c'est un farceur! Rien que ce maudit +chien qui hurle à cent mètres des murs. Si j'avais pris un fusil, je +l'aurais tué pour le faire taire».</p> + +<p>On se remit à dîner, mais tout le monde demeurait anxieux; on sentait +bien que ce n'était pas fini, qu'il allait se passer quelque chose, que +la cloche, tout à l'heure, sonnerait encore!</p> + +<p>Et elle sonna, juste au moment où l'on coupait le gâteau des Rois. Tous +les hommes se levèrent ensemble. Mon oncle François, qui avait bu du +champagne, affirma qu'il allait <span class="smcap">Le</span> massacrer, avec tant de fureur, que +ma mère et ma tante se jetèrent sur lui pour l'empêcher. Mon père, bien +que très calme et un peu impotent (il traînait la jambe depuis qu'il se +l'était cassée en tombant de cheval), déclara à son tour qu'il voulait +savoir ce que c'était, et qu'il irait. Mes frères, âgés de dix-huit et +de vingt ans, coururent chercher leurs fusils; et comme on ne faisait +guère attention à moi, je m'emparai d'une carabine de jardin et je me +disposai aussi à accompagner l'expédition.</p> + +<p>Elle partit aussitôt. Mon père et mon oncle marchaient devant, avec +Baptiste, qui portait une lanterne. Mes frères Jacques et Paul +suivaient, et je venais derrière, malgré les supplications de ma mère, +qui demeurait avec sa sœur et mes cousines sur le seuil de la maison.</p> + +<p>La neige s'était remis à tomber depuis une heure; et les arbres en +étaient chargés. Les sapins pliaient sous ce lourd vêtement livide, +pareils à des pyramides blanches, à d'énormes pains de sucre; et on +apercevait à peine, à travers le rideau gris des flocons menus et +pressés, les arbustes plus légers, tout pâles dans l'ombre. Elle tombait +si épaisse, la neige, qu'on y voyait tout juste à dix pas. Mais la +lanterne jetait une grande clarté devant nous. Quand on commença à +descendre par l'escalier tournant creusé dans la muraille, j'eus peur, +vraiment. Il me sembla qu'on marchait derrière moi; qu'on allait me +saisir par les épaules et m'emporter; et j'eus envie de retourner; mais +comme il fallait retraverser tout le jardin, je n'osai pas.</p> + +<p>J'entendis qu'on ouvrait la porte sur la plaine; puis mon oncle se remit +à jurer: «Nom d'un nom, il est reparti! Si j'aperçois seulement son +ombre, je ne le rate pas, ce c...-là.»</p> + +<p>C'était sinistre de voir la plaine, ou, plutôt, de la sentir devant soi, +car on ne la voyait pas; on ne voyait qu'un voile de neige sans fin, en +haut, en bas, en face, à droite, à gauche, partout.</p> + +<p>Mon oncle reprit: «Tiens, revoilà le chien qui hurle; je vas lui +apprendre comment je tire, moi. Ça sera toujours ça de gagné.»</p> + +<p>Mais mon père, qui était bon, reprit:</p> + +<p>«Il vaut mieux l'aller chercher, ce pauvre animal qui crie la faim. Il +aboie au secours, ce misérable; il appelle comme un homme en détresse. +Allons-y».</p> + +<p>Et on se mit en route à travers ce rideau, à travers cette tombée +épaisse, continue, à travers cette mousse qui emplissait la nuit et +l'air, qui remuait, flottait, tombait et glaçait la chair en fondant, la +glaçait comme elle l'aurait brûlée, par une douleur vive et rapide sur +la peau, à chaque toucher des petits flocons blancs.</p> + +<p>Nous enfoncions jusqu'aux genoux dans cette pâte molle et froide; et il +fallait lever très haut la jambe pour marcher. A mesure que nous +avancions, la voix du chien devenait plus claire, plus forte. Mon oncle +cria: «Le voici!» On s'arrêta pour l'observer, comme on doit faire en +face d'un ennemi qu'on rencontre dans la nuit.</p> + +<p>Je ne voyais rien, moi; alors, je rejoignis les autres, et je +l'aperçus; il était effrayant et fantastique à voir, ce chien, un gros +chien noir, un chien de berger à grands poils et à tête de loup, dressé +sur ses quatre pattes, tout au bout de la longue traînée de lumière que +faisait la lanterne sur la neige. Il ne bougeait pas; il s'était tu; et +il nous regardait.</p> + +<p>Mon oncle dit: «C'est singulier, il n'avance ni ne recule. J'ai bien +envie de lui flanquer un coup de fusil».</p> + +<p>Mon père reprit d'une voix ferme: «Non, il faut le prendre».</p> + +<p>Alors mon frère Jacques ajouta: «Mais il n'est pas seul. Il y a quelque +chose à côté de lui.»</p> + +<p>Il y avait quelque chose derrière lui, en effet, quelque chose de gris, +d'impossible à distinguer. On se remit en marche avec précaution.</p> + +<p>En nous voyant approcher, le chien s'assit sur son derrière. Il n'avait +pas l'air méchant. Il semblait plutôt content d'avoir réussi à attirer +des gens.</p> + +<p>Mon père alla droit à lui et le caressa. Le chien lui lécha les mains; +et on reconnut qu'il était attaché à la roue d'une petite voiture, d'une +sorte de voiture joujou enveloppée tout entière dans trois ou quatre +couvertures de laine. On enleva ces linges avec soin, et comme Baptiste +approchait sa lanterne de la porte de cette carriole qui ressemblait à +une niche roulante, on aperçut dedans un petit enfant qui dormait.</p> + +<p>Nous fûmes tellement stupéfaits que nous ne pouvions dire un mot. Mon +père se remit le premier, et comme il était de grand cœur, et d'âme un +peu exaltée, il étendit la main sur le toit de la voiture et il dit: +«Pauvre abandonné, tu seras des nôtres!» Et il ordonna à mon frère +Jacques de rouler devant nous notre trouvaille.</p> + +<p>Mon père reprit, pensant tout haut:</p> + +<p>Quelque enfant d'amour dont la pauvre mère est venue sonner à ma porte +en cette nuit de l'Épiphanie, en souvenir de l'Enfant-Dieu».</p> + +<p>Il s'arrêta de nouveau, et, de toute sa force, il cria quatre fois à +travers la nuit vers les quatre coins du ciel: «Nous l'avons recueilli!» +Puis, posant la main sur l'épaule de son frère, il murmura: «Si tu avais +tiré sur le chien, François?...»</p> + +<p>Mon oncle ne répondit pas, mais il fit, dans l'ombre, un grand signe de +croix, car il était très religieux, malgré ses airs fanfarons.</p> + +<p>On avait détaché le chien, qui nous suivait.</p> + +<p>Ah! par exemple, ce qui fut gentil à voir, c'est la rentrée à la maison. +On eut d'abord beaucoup de mal à monter la voiture par l'escalier des +remparts; on y parvint cependant et on la roula jusque dans le +vestibule.</p> + +<p>Comme maman était drôle, contente et effarée! Et mes quatre petites +cousines (la plus jeune avait six ans), elles ressemblaient à quatre +poules autour d'un nid. On retira enfin de sa voiture l'enfant qui +dormait toujours. C'était une fille, âgée de six semaines environ. Et on +trouva dans ses langes dix mille francs en or, oui, dix mille francs! +que papa plaça pour lui faire une dot. Ce n'était donc pas une enfant de +pauvres... mais peut-être l'enfant de quelque noble avec une petite +bourgeoise de la ville... ou encore... nous avons fait mille +suppositions et on n'a jamais rien su... mais là, jamais rien... jamais +rien.... Le chien lui-même ne fut reconnu par personne. Il était +étranger au pays. Dans tous les cas, celui ou celle qui était venu +sonner trois fois à notre porte connaissait bien mes parents, pour les +avoir choisis ainsi.</p> + +<p>Voilà donc comment M<sup>lle</sup> Perle entra, à l'âge de six semaines, dans la +maison Chantal.</p> + +<p>On ne la nomma que plus tard, M<sup>lle</sup> Perle, d'ailleurs. On la fit +baptiser d'abord: «Marie, Simonne, Claire,» Claire devant lui servir de +nom de famille.</p> + +<p>Je vous assure que ce fut une drôle de rentrée dans la salle à manger +avec cette mioche réveillée qui regardait autour d'elle ces gens et ces +lumières, de ses yeux vagues, bleus et troubles.</p> + +<p>On se remit à table et le gâteau fut partagé. J'étais roi; et je pris +pour reine M<sup>lle</sup> Perle, comme vous, tout à l'heure. Elle ne se douta +guère, ce jour-là, de l'honneur qu'on lui faisait.</p> + +<p>Donc, l'enfant fut adoptée, et élevée dans la famille. Elle grandit; des +années passèrent. Elle était gentille, douce, obéissante. Tout le monde +l'aimait et on l'aurait abominablement gâtée si ma mère ne l'eût +empêché.</p> + +<p>Ma mère était une femme d'ordre et de hiérarchie. Elle consentait à +traiter la petite Claire comme ses propres fils, mais elle tenait +cependant à ce que la distance qui nous séparait fût bien marquée, et la +situation bien établie.</p> + +<p>Aussi, dès que l'enfant put comprendre, elle lui fit connaître son +histoire et fit pénétrer tout doucement, même tendrement dans l'esprit +de la petite, qu'elle était pour les Chantal une fille adoptive, +recueillie, mais en somme une étrangère.</p> + +<p>Claire comprit cette situation avec une singulière intelligence, avec un +instinct surprenant; et elle sut prendre et garder la place qui lui +était laissée, avec tant de tact, de grâce et de gentillesse, qu'elle +touchait mon père à le faire pleurer.</p> + +<p>Ma mère elle-même fut tellement émue par la reconnaissance passionnée et +le dévouement un peu craintif de cette mignonne et tendre créature, +qu'elle se mit à l'appeler: «Ma fille». Parfois, quand la petite avait +fait quelque chose de bon, de délicat, ma mère relevait ses lunettes sur +son front, ce qui indiquait toujours une émotion chez elle et elle +répétait: «Mais c'est une perle, une vraie perle, cette enfant!»—Ce nom +en resta à la petite Claire qui devint et demeura pour nous M<sup>lle</sup> +Perle.</p> + +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>IV</h3> + +<p>M. Chantal se tut. Il était assis sur le billard, les pieds ballants, et +il maniait une boule de la main gauche, tandis que de la droite il +tripotait un linge qui servait à effacer les points sur le tableau +d'ardoise et que nous appelions «le linge à craie.» Un peu rouge, la +voix sourde, il parlait pour lui maintenant, parti dans ses souvenirs, +allant doucement, à travers les choses anciennes et les vieux événements +qui se réveillaient dans sa pensée, comme on va, en se promenant, dans +les vieux jardins de famille où l'on fut élevé, et où chaque arbre, +chaque chemin, chaque plante, les houx pointus, les lauriers qui sentent +bon, les ifs dont la graine rouge et grasse s'écrase entre les doigts, +font surgir, à chaque pas, un petit fait de notre vie passée, un de ces +petits faits insignifiants et délicieux qui forment le fond même, la +trame de l'existence.</p> + +<p>Moi, je restais en face de lui, adossé à la muraille, les mains appuyées +sur ma queue de billard inutile.</p> + +<p>Il reprit, au bout d'une minute: «Cristi, qu'elle était jolie à dix-huit +ans... et gracieuse... et parfaite.... Ah! la jolie... jolie... jolie... +et bonne... et brave... et charmante fille!... Elle avait des yeux... +des yeux bleus... transparents,... clairs... comme je n'en ai jamais vu +de pareils... jamais!</p> + +<p>Il se tut encore. Je demandai: «Pourquoi ne s'est-elle pas mariée?»</p> + +<p>Il répondit, non pas à moi, mais à ce mot qui passait «mariée».</p> + +<p>—«Pourquoi? pourquoi? Elle n'a pas voulu... pas voulu. Elle avait +pourtant trente mille francs de dot, et elle fut demandée plusieurs +fois... elle n'a pas voulu! Elle semblait triste à cette époque-là. +C'est quand j'épousai ma cousine, la petite Charlotte, ma femme, avec +qui j'étais fiancé depuis six ans.»</p> + +<p>Je regardais M. Chantal et il me semblait que je pénétrais dans son +esprit, que je pénétrais tout à coup dans un de ces humbles et cruels +drames des cœurs honnêtes, des cœurs droits, des cœurs sans +reproches, dans un de ces cœurs inavoués, inexplorés, que personne n'a +connu, pas même ceux qui en sont les muettes et résignées victimes.</p> + +<p>Et, une curiosité hardie me poussant tout à coup, je prononçai.</p> + +<p>—C'est vous qui auriez dû l'épouser, Monsieur Chantal?</p> + +<p>Il tressaillit, me regarda, et dit:</p> + +<p>—Moi? épouser qui?</p> + +<p>—M<sup>lle</sup> Perle.</p> + +<p>—Pourquoi ça?</p> + +<p>—Parce que vous l'aimiez plus que votre cousine.</p> + +<p>Il me regarda avec des yeux étranges, ronds, effarés, puis il balbutia:</p> + +<p>—«Je l'ai aimée... moi?... comment? qu'est-ce qui t'a dit ça?...</p> + +<p>—«Parbleu, ça se voit... et c'est même à cause d'elle que vous avez +tardé si longtemps à épouser votre cousine qui vous attendait depuis six +ans.»</p> + +<p>Il lâcha la bille qu'il tenait de la main gauche, saisit à deux mains le +linge à craie, et, s'en couvrant le visage, se mit à sangloter dedans. +Il pleurait d'une façon désolante et ridicule, comme pleure une éponge +qu'on presse, par les yeux, le nez et la bouche en même temps. Et il +toussait, crachait, se mouchait dans le linge à craie, s'essuyait les +yeux, éternuait, recommençait à couler par toutes les fentes de son +visage, avec un bruit de gorge qui faisait penser aux gargarismes.</p> + +<p>Moi, effaré, honteux, j'avais envie de me sauver et je ne savais plus +que dire, que faire, que tenter.</p> + +<p>Et soudain, la voix de M<sup>me</sup> Chantal résonna dans l'escalier: «Est-ce +bientôt fini, votre fumerie?»</p> + +<p>J'ouvris la porte et je criai: «Oui, madame, nous descendons.»</p> + +<p>Puis, je me précipitai vers son mari, et, le saisissant par les coudes: +«Monsieur Chantal, mon ami Chantal, écoutez-moi; votre femme vous +appelle, remettez-vous, remettez-vous vite, il faut descendre; +remettez-vous.»</p> + +<p>Il bégaya: «Oui... oui... je viens... pauvre fille!... je viens... +dites-lui que j'arrive.»</p> + +<p>Et il commença à s'essuyer consciencieusement la figure avec le linge +qui, depuis deux ou trois ans, essuyait toutes les marques de l'ardoise, +puis il apparut, moitié blanc et moitié rouge, le front, le nez, les +joues et le menton barbouillés de craie, et les yeux gonflés, encore +pleins de larmes.</p> + +<p>Je le pris par les mains et l'entraînai dans sa chambre en murmurant: +«Je vous demande pardon, je vous demande bien pardon, Monsieur Chantal, +de vous avoir fait de la peine... mais... je ne savais pas... vous... +vous comprenez...»</p> + +<p>Il me serra la main: «Oui... oui... il y a des moments difficiles...»</p> + +<p>Puis il se plongea la figure dans sa cuvette. Quand il en sortit, il ne +me parut pas encore présentable; mais j'eus l'idée d'une petite ruse. +Comme il s'inquiétait, en se regardant dans la glace, je lui dis: «Il +suffira de raconter que vous avez un grain de poussière dans l'œil, et +vous pourrez pleurer devant tout le monde autant qu'il vous plaira.»</p> + +<p>Il descendit en effet, en se frottant les yeux avec son mouchoir. On +s'inquiéta; chacun voulut chercher le grain de poussière qu'on ne trouva +point, et on raconta des cas semblables où il était devenu nécessaire +d'aller chercher le médecin.</p> + +<p>Moi, j'avais rejoint M<sup>lle</sup> Perle et je la regardais, tourmenté par une +curiosité ardente, une curiosité qui devenait une souffrance. Elle avait +dû être bien jolie en effet, avec ses yeux doux, si grands, si calmes, +si larges qu'elle avait l'air de ne les jamais fermer, comme font les +autres humains. Sa toilette était un peu ridicule, une vraie toilette de +vielle fille, et la déparait sans la rendre gauche.</p> + +<p>Il me semblait que je voyais en elle, comme j'avais vu tout à l'heure +dans l'âme de M. Chantal, que j'apercevais, d'un bout à l'autre, cette +vie humble, simple et dévouée; mais un besoin me venait aux lèvres, un +besoin harcelant de l'interroger, de savoir si, elle aussi, l'avait +aimé, lui; si elle avait souffert comme lui de cette longue souffrance +secrète, aiguë, qu'on ne voit pas, qu'on ne sait pas, qu'on ne devine +pas, mais qui s'échappe, la nuit, dans la solitude de la chambre noire. +Je la regardais, je voyais battre son cœur sous son corsage à guimpe, +et je me demandais si cette douce figure candide avait gémi chaque soir, +dans l'épaisseur moite de l'oreiller, et sangloté, le corps secoué de +sursauts, dans la fièvre du lit brûlant.</p> + +<p>Et je lui dis tout bas, comme font les enfants qui cassent un bijou pour +voir dedans: «Si vous aviez vu pleurer M. Chantal tout à l'heure, il +vous aurait fait pitié.»</p> + +<p>Elle tressaillit: «Comment, il pleurait?</p> + +<p>—Oh! oui, il pleurait!</p> + +<p>—Et pourquoi ça?</p> + +<p>Elle semblait très émue. Je répondis:</p> + +<p>—A votre sujet.</p> + +<p>—A mon sujet?</p> + +<p>—Oui. Il me racontait combien il vous avait aimée autrefois; et combien +il lui en avait coûté d'épouser sa femme au lieu de vous...»</p> + +<p>Sa figure pâle me parut s'allonger un peu; ses yeux toujours ouverts, +ses yeux calmes se fermèrent tout à coup, si vite qu'ils semblaient +s'être clos pour toujours. Elle glissa de sa chaise sur le plancher et +s'y affaissa doucement, lentement, comme aurait fait une écharpe tombée.</p> + +<p>Je criai: «Au secours! au secours! M<sup>lle</sup> Perle se trouve mal.»</p> + +<p>M<sup>me</sup> Chantal et ses filles se précipitèrent, et comme on cherchait de +l'eau, une serviette et du vinaigre, je pris mon chapeau et je me +sauvai.</p> + +<p>Je m'en allai à grands pas, le cœur secoué, l'esprit plein de remords +et de regrets. Et parfois aussi j'étais content; il me semblait que +j'avais fait une chose louable et nécessaire.</p> + +<p>Je me demandais: «Ai-je eu tort? Ai-je eu raison?» Ils avaient cela dans +l'âme comme on garde du plomb dans une plaie fermée. Maintenant ne +seront-ils pas plus heureux? Il était trop tard pour que recommençât +leur torture et assez tôt pour qu'ils s'en souvinssent avec +attendrissement.</p> + +<p>Et peut-être qu'un soir du prochain printemps, émus par un rayon de lune +tombé sur l'herbe, à leurs pieds, à travers les branches, ils se +prendront et se serreront la main en souvenir de toute cette souffrance +étouffée et cruelle; et peut-être aussi que cette courte étreinte fera +passer dans leurs veines un peu de ce frisson qu'ils n'auront point +connu, et leur jettera, à ces morts ressuscités en une seconde, la +rapide et divine sensation de cette ivresse, de cette folie qui donne +aux amoureux plus de bonheur en un tressaillement, que n'en peuvent +cueillir, en toute leur vie, les autres hommes!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="ROSALIE_PRUDENT" id="ROSALIE_PRUDENT"></a><a href="#TABLE">ROSALIE PRUDENT</a></h2> + + +<p>Il y avait vraiment dans cette affaire un mystère que ni les jurés, ni +le président, ni le procureur de la République lui-même ne parvenaient à +comprendre.</p> + +<p>La fille Prudent (Rosalie), bonne chez les époux Varambot, de Mantes, +devenue grosse à l'insu de ses maîtres, avait accouché, pendant la nuit, +dans sa mansarde, puis tué et enterré son enfant dans le jardin.</p> + +<p>C'était là l'histoire courante de tous les infanticides accomplis par +les servantes. Mais un fait demeurait inexplicable. La perquisition +opérée dans la chambre de la fille Prudent avait amené la découverte +d'un trousseau complet d'enfant, fait par Rosalie elle-même, qui avait +passé ses nuits à le couper et à le coudre pendant trois mois. L'épicier +chez qui elle avait acheté de la chandelle, payée sur ses gages, pour ce +long travail, était venu témoigner. De plus, il demeurait acquis que la +sage-femme du pays, prévenue par elle de son état, lui avait donné tous +les renseignements et tous les conseils pratiques pour le cas où +l'accident arriverait dans un moment où les secours demeureraient +impossibles. Elle avait cherché en outre une place à Poissy pour la +fille Prudent qui prévoyait son renvoi, car les époux Varambot ne +plaisantaient pas sur la morale.</p> + +<p>Ils étaient là, assistant aux assises, l'homme et la femme, petits +rentiers de province, exaspérés contre cette traînée qui avait souillé +leur maison. Ils auraient voulu la voir guillotiner tout de suite, sans +jugement, et ils l'accablaient de dépositions haineuses devenues dans +leur bouche des accusations.</p> + +<p>La coupable, une belle grande fille de Basse-Normandie, assez instruite +pour son état, pleurait sans cesse et ne répondait rien.</p> + +<p>On en était réduit à croire qu'elle avait accompli cet acte barbare dans +un moment de désespoir et de folie, puisque tout indiquait qu'elle avait +espéré garder et élever son fils.</p> + +<p>Le président essaya encore une fois de la faire parler, d'obtenir des +aveux, et l'ayant sollicitée avec une grande douceur, lui fit enfin +comprendre que tous ces hommes réunis pour la juger ne voulaient point +sa mort et pouvaient même la plaindre.</p> + +<p>Alors elle se décida.</p> + +<p>Il demandait: «Voyons, dites-nous d'abord quel est le père de cet +enfant?»</p> + +<p>Jusque-là elle l'avait caché obstinément.</p> + +<p>Elle répondit soudain, en regardant ses maîtres qui venaient de la +calomnier avec rage.</p> + +<p>—C'est M. Joseph, le neveu à M. Varambot.</p> + +<p>Les deux époux eurent un sursaut et crièrent en même temps: «C'est faux! +Elle ment. C'est une infamie.»</p> + +<p>Le président les fit taire et reprit: «Continuez, je vous prie, et +dites-nous comment cela est arrivé.»</p> + +<p>Alors elle se mit brusquement à parler avec abondance, soulageant son +cœur fermé, son pauvre cœur solitaire et broyé, vidant son chagrin, +tout son chagrin maintenant devant ces hommes sévères qu'elle avait pris +jusque-là pour des ennemis et des juges inflexibles.</p> + +<p>—Oui, c'est M. Joseph Varambot, quand il est venu en congé l'an +dernier.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il fait, M. Joseph Varambot?</p> + +<p>—Il est sous-officier d'artilleurs, m'sieu. Donc il resta deux mois à +la maison. Deux mois d'été. Moi, je ne pensais à rien quand il s'est mis +à me regarder, et puis à me dire des flatteries, et puis à me cajoler +tant que le jour durait. Moi, je me suis laissé prendre, m'sieu. Il m' +répétait que j'étais belle fille, que j'étais plaisante... que j'étais +de son goût.... Moi, il me plaisait pour sûr.... Que voulez-vous?... on +écoute ces choses-là, quand on est seule... toute seule... comme moi. J' +suis seule sur la terre, m'sieu... j' n'ai personne à qui parler... +personne à qui compter mes ennuyances.... Je n'ai pu d' père, pu d' +mère, ni frère, ni sœur, personne! Ça m'a fait comme un frère qui +serait r'venu quand il s'est mis à me causer. Et puis, il m'a demandé +de descendre au bord de la rivière, un soir, pour bavarder sans faire de +bruit. J'y suis v'nue, moi.... Je sais-t-il? je sais-t-il après?... Il +me tenait la taille.... Pour sûr, je ne voulais pas... non... non.... +J'ai pas pu... j'avais envie de pleurer tant que l'air était douce... il +faisait clair de lune.... J'ai pas pu.... Non... je vous jure... j'ai +pas pu... il a fait ce qu'il a voulu.... Ça a duré encore trois +semaines, tant qu'il est resté.... Je l'aurais suivi au bout du monde... +il est parti.... Je ne savais pas que j'étais grosse, moi!... Je ne l'ai +su que l' mois d'après....</p> + +<p>Elle se mit à pleurer si fort qu'on dut lui laisser le temps de se +remettre.</p> + +<p>Puis le président reprit sur un ton de prêtre au confessionnal: «Voyons, +continuez».</p> + +<p>Elle recommença à parler: «Quand j'ai vu que j'étais grosse, j'ai +prévenu M<sup>me</sup> Boudin, la sage-femme, qu'est là pour le dire; et j'y ai +demandé la manière pour le cas que ça arriverait sans elle. Et puis j'ai +fait mon trousseau, nuit à nuit, jusqu'à une heure du matin, chaque +soir; et puis j'ai cherché une autre place, car je savais bien que je +serais renvoyée; mais j' voulais rester jusqu'au bout dans la maison, +pour économiser des sous, vu que j' n'en ai guère, et qu'il m'en +faudrait, pour le p'tit....</p> + +<p>—Alors vous ne vouliez pas le tuer?</p> + +<p>—Oh! pour sûr non, m'sieu.</p> + +<p>—Pourquoi l'avez-vous tué, alors?</p> + +<p>—V'là la chose. C'est arrivé plus tôt que je n'aurais cru. Ça m'a pris +dans ma cuisine, comme j' finissais ma vaisselle.</p> + +<p>M. et M<sup>me</sup> Varambot dormaient déjà; donc je monte, pas sans peine, en +me tirant à la rampe; et je m' couche par terre, sur le carreau, pour n' +point gâter mon lit. Ça a duré p't-être une heure, p't-être deux, +p't-être trois; je ne sais point, tant ça me faisait mal; et puis, je l' +poussais d' toute ma force, j'ai senti qu'il sortait, et je l'ai +ramassé.</p> + +<p>Oh! oui, j'étais contente, pour sûr! J'ai fait tout ce que m'avait dit +M<sup>me</sup> Boudin, tout! Et puis je l'ai mis sur mon lit, lui! Et puis v'là +qu'il me r'vient une douleur, mais une douleur à mourir.—Si vous +connaissiez ça, vous autres, vous n'en feriez pas tant, allez!—J'en ai +tombé sur les genoux, puis sur le dos, par terre; et v'là que ça me +reprend, p't-être une heure encore, p't-être deux, là toute seule..., et +puis qu'il en sort un autre..., un autre p'tit..., deux..., oui..., +deux... comme ça! Je l'ai pris comme le premier, et puis je l'ai mis sur +le lit, côte à côte—deux.—Est-ce possible, dites? Deux enfants! Moi +qui gagne vingt francs par mois! Dites... est-ce possible? Un, oui, ça +s' peut, en se privant... mais pas deux! Ça m'a tourné la tête. Est-ce +que je sais, moi?—J' pouvais-t-il choisir, dites?</p> + +<p>Est-ce que je sais! Je me suis vue à la fin de mes jours! J'ai mis +l'oreiller d'sus, sans savoir.... Je n' pouvais pas en garder deux... et +je m' suis couchée d'sus encore. Et puis, j' suis restée à m' rouler et +à pleurer jusqu'au jour que j'ai vu venir par la fenêtre; ils étaient +morts sous l'oreiller, pour sûr. Alors je les ai pris sous mon bras, +j'ai descendu l'escalier, j'ai sorti dans l' potager, j'ai pris la bêche +au jardinier, et je les ai enfouis sous terre, l' plus profond que j'ai +pu, un ici, puis l'autre là, pas ensemble, pour qu'ils n' parlent pas de +leur mère, si ça parle, les p'tits morts. Je sais-t-il, moi?</p> + +<p>Et puis, dans mon lit, v'là que j'ai été si mal que j'ai pas pu me +lever. On a fait venir le médecin qu'a tout compris. C'est la vérité, +m'sieu le juge. Faites ce qu'il vous plaira, j' suis prête.</p> + +<p>La moitié des jurés se mouchaient coup sur coup pour ne point pleurer. +Des femmes sanglotaient dans l'assistance.</p> + +<p>Le président interrogea.</p> + +<p>—A quel endroit avez-vous enterré l'autre?</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Lequel que vous avez?</p> + +<p>—Mais... celui... celui qui était dans les artichauts.</p> + +<p>—Ah bien! L'autre est dans les fraisiers, au bord du puits.</p> + +<p>Et elle se mit à sangloter si fort qu'elle gémissait à fendre les +cœurs.</p> + +<p>La fille Rosalie Prudent fut acquittée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="SUR_LES_CHATS" id="SUR_LES_CHATS"></a><a href="#TABLE">SUR LES CHATS</a></h2> + +<p class="droit">Cap d'Antibes.</p> + +<p>Assis sur un banc, l'autre jour, devant ma porte, en plein soleil, +devant une corbeille d'anémones fleuries, je lisais un livre récemment +paru, un livre honnête, chose rare et charmant aussi, <i>le Tonnelier</i>, +par Georges Duval. Un gros chat blanc, qui appartient au jardinier, +sauta sur mes genoux, et, de cette secousse, ferma le livre que je +posai à côté de moi pour caresser la bête.</p> + +<p>Il faisait chaud; une odeur de fleurs nouvelles, odeur timide encore, +intermittente, légère, passait dans l'air, où passaient aussi parfois +des frissons froids venus de ces grands sommets blancs que j'apercevais +là-bas.</p> + +<p>Mais le soleil était brûlant, aigu, un de ces soleils qui fouillent la +terre et la font vivre, qui fendent les graines pour animer les germes +endormis, et les bourgeons pour que s'ouvrent les jeunes feuilles. Le +chat se roulait sur mes genoux, sur le dos, les pattes en l'air, ouvrant +et fermant ses griffes, montrant sous ses lèvres ses crocs pointus et +ses yeux verts dans la fente presque close de ses paupières. Je +caressais et je maniais la bête molle et nerveuse, souple comme une +étoffe de soie, douce, chaude, délicieuse et dangereuse. Elle ronronnait +ravie et prête à mordre, car elle aime griffer autant qu'être flattée. +Elle tendait son cou, ondulait, et quand je cessais de la toucher, se +redressait et poussait sa tête sous ma main levée.</p> + +<p>Je l'énervais et elle m'énervait aussi, car je les aime et je les +déteste, ces animaux charmants et perfides. J'ai plaisir à les toucher, +à faire glisser sous ma main leur poil soyeux qui craque, à sentir leur +chaleur dans ce poil, dans cette fourrure fine, exquise. Rien n'est plus +doux, rien ne donne à la peau une sensation plus délicate, plus +raffinée, plus rare que la robe tiède et vibrante d'un chat. Mais elle +me met aux doigts, cette robe vivante, un désir étrange et féroce +d'étrangler la bête que je caresse. Je sens en elle l'envie qu'elle a de +me mordre et de me déchirer, je la sens et je la prends, cette envie, +comme un fluide qu'elle me communique, je la prends par le bout de mes +doigts dans ce poil chaud, et elle monte, elle monte le long de mes +nerfs, le long de mes membres jusqu'à mon cœur, jusqu'à ma tête, elle +m'emplit, court le long de ma peau, fait se serrer mes dents. Et +toujours, toujours, au bout de mes dix doigts je sens le chatouillement +vif et léger qui me pénètre et m'envahit.</p> + +<p>Et si la bête commence, si elle me mord, si elle me griffe, je la saisis +par le cou, je la fais tourner et je la lance au loin comme la pierre +d'une fronde, si vite et si brutalement qu'elle n'a jamais le temps de +se venger.</p> + +<p>Je me souviens qu'étant enfant, j'aimais déjà les chats avec de brusques +désirs de les étrangler dans mes petites mains; et qu'un jour, au bout +du jardin, à l'entrée du bois, j'aperçus tout à coup quelque chose de +gris qui se roulait dans les hautes herbes. J'allai voir; c'était un +chat pris au collet, étranglé, râlant, mourant. Il se tordait, arrachait +la terre avec ses griffes, bondissait, retombait inerte, puis +recommençait, et son souffle rauque, rapide, faisait un bruit de pompe, +un bruit affreux que j'entends encore.</p> + +<p>J'aurais pu prendre une bêche et couper le collet, j'aurais pu aller +chercher le domestique ou prévenir mon père.—Non, je ne bougeai pas, +et, le cœur battant, je le regardai mourir avec une joie frémissante et +cruelle; c'était un chat! C'eût été un chien, j'aurais plutôt coupé le +fil de cuivre avec mes dents que de le laisser souffrir une seconde de +plus.</p> + +<p>Et quand il fut mort, bien mort, encore chaud, j'allai le tâter et lui +tirer la queue.</p> + +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>II</h3> + +<p>Ils sont délicieux pourtant, délicieux surtout, parce qu'en les +caressant, alors qu'ils se frottent à notre chair, ronronnent et se +roulent sur nous en nous regardant de leurs yeux jaunes qui ne semblent +jamais nous voir, on sent bien l'insécurité de leur tendresse, l'égoïsme +perfide de leur plaisir.</p> + +<p>Des femmes aussi nous donnent cette sensation, des femmes charmantes, +douces, aux yeux clairs et faux, qui nous ont choisis pour se frotter à +l'amour. Près d'elles, quand elles ouvrent les bras, les lèvres tendues, +quand on les étreint, le cœur bondissant, quand on goûte la joie +sensuelle et savoureuse de leur caresse délicate, on sent bien qu'on +tient une chatte, une chatte à griffes et à crocs, une chatte perfide, +sournoise, amoureuse ennemie, qui mordra quand elle sera lasse de +baisers.</p> + +<p>Tous les poètes ont aimé les chats. Baudelaire les a divinement chantés. +On connaît son admirable sonnet:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Les amoureux fervents et les savants austères<br /></span> +<span class="i0">Aiment également, dans leur mûre saison,<br /></span> +<span class="i0">Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,<br /></span> +<span class="i0">Qui comme eux sont frileux, et comme eux sédentaires.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Amis de la science et de la volupté,<br /></span> +<span class="i0">Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres.<br /></span> +<span class="i0">L'Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres<br /></span> +<span class="i0">S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ils prennent en songeant les nobles attitudes<br /></span> +<span class="i0">Des grands sphinx allongés au fond des solitudes<br /></span> +<span class="i0">Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques.<br /></span> +<span class="i0">Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,<br /></span> +<span class="i0">Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.<br /></span> +</div></div> + +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>III</h3> + +<p>Moi j'ai eu un jour l'étrange sensation d'avoir habité le palais +enchanté de la Chatte blanche, un château magique où régnait une de ces +bêtes onduleuses, mystérieuses, troublantes, le seul peut-être de tous +les êtres qu'on n'entende jamais marcher.</p> + +<p>C'était l'été dernier, sur ce même rivage de la Méditerranée.</p> + +<p>Il faisait, à Nice, une chaleur atroce, et je m'informai si les +habitants du pays n'avaient point dans la montagne au-dessus quelque +vallée fraîche où ils pussent aller respirer.</p> + +<p>On m'indiqua celle de Thorenc. Je la voulus voir.</p> + +<p>Il fallut d'abord gagner Grasse, la ville des parfums, dont je parlerai +quelque jour en racontant comment se fabriquent ces essences et +quintessences de fleurs qui valent jusqu'à deux mille francs le litre. +J'y passai la soirée et la nuit dans un vieil hôtel de la ville, +médiocre auberge où la qualité des nourritures est aussi douteuse que la +propreté des chambres. Puis je repartis au matin.</p> + +<p>La route s'engageait en pleine montagne, longeant des ravins profonds et +dominée par des pics stériles, pointus, sauvages. Je me demandais quel +bizarre séjour d'été on m'avait indiqué là; et j'hésitais presque à +revenir pour regagner Nice le même soir, quand j'aperçus soudain devant +moi, sur un mont qui semblait barrer tout le vallon, une immense et +admirable ruine profilant sur le ciel des tours, des murs écroulés, +toute une bizarre architecture de citadelle morte. C'était une antique +commanderie de Templiers qui gouvernait jadis le pays de Thorenc.</p> + +<p>Je contournai ce mont, et soudain je découvris une longue vallée verte, +fraîche et reposante. Au fond, des prairies, de l'eau courante, des +saules; et sur les versants des sapins, jusques au ciel.</p> + +<p>En face de la commanderie, de l'autre côté de la vallée, mais plus bas, +s'élève un château habité, le château des Quatre-Tours, qui fut +construit vers 1530. On n'y aperçoit encore cependant aucune trace de la +Renaissance.</p> + +<p>C'est une lourde et forte construction carrée, d'un puissant caractère, +flanquée de quatre tours guerrières, comme le dit son nom.</p> + +<p>J'avais une lettre de recommandation pour le propriétaire de ce manoir, +qui ne me laissa pas gagner l'hôtel.</p> + +<p>Toute la vallée, délicieuse en effet, est un des plus charmants séjours +d'été qu'on puisse rêver. Je m'y promenai jusqu'au soir, puis, après le +dîner, je montai dans l'appartement qu'on m'avait réservé.</p> + +<p>Je traversai d'abord une sorte de salon dont les murs sont couverts de +vieux cuir de Cordoue, puis une autre pièce où j'aperçus rapidement sur +les murs, à la lueur de ma bougie, de vieux portraits de dames, de ces +tableaux dont Théophile Gautier a dit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">J'aime à vous voir en vos cadres ovales<br /></span> +<span class="i0">Portraits jaunis des belles du vieux temps,<br /></span> +<span class="i0">Tenant en main des roses un peu pâles<br /></span> +<span class="i0">Comme il convient à des fleurs de cent ans!<br /></span> +</div></div> + +<p>puis j'entrai dans la pièce où se trouvait mon lit.</p> + +<p>Quand je fus seul je la visitai. Elle était tendue d'antiques toiles +peintes où l'on voyait des donjons roses au fond de paysages bleus, et +de grands oiseaux fantastiques sous des feuillages de pierres +précieuses.</p> + +<p>Mon cabinet de toilette se trouvait dans une des tourelles. Les +fenêtres, larges dans l'appartement, étroites à leur sortie au jour, +traversant toute l'épaisseur des murs, n'étaient, en somme, que des +meurtrières, de ces ouvertures par où on tuait des hommes. Je fermai ma +porte, je me couchai et je m'endormis.</p> + +<p>Et je rêvai; on rêve toujours un peu de ce qui s'est passé dans la +journée. Je voyageais; j'entrais dans une auberge où je voyais attablés +devant le feu un domestique en grande livrée et un maçon, bizarre +société dont je ne m'étonnais pas. Ces gens parlaient de Victor Hugo, +qui venait de mourir, et je prenais part à leur causerie. Enfin j'allais +me coucher dans une chambre dont la porte ne fermait point, et tout à +coup j'apercevais le domestique et le maçon, armés de briques, qui +venaient doucement vers mon lit.</p> + +<p>Je me réveillai brusquement, et il me fallut quelques instants pour me +reconnaître. Puis je me rappelai les événements de la veille, mon +arrivée à Thorenc, l'aimable accueil du châtelain.... J'allais refermer +mes paupières, quand je vis, oui je vis, dans l'ombre, dans la nuit, au +milieu de ma chambre, à la hauteur d'une tête d'homme à peu près, deux +yeux de feu qui me regardaient.</p> + +<p>Je saisis une allumette et, pendant que je la frottais j'entendis un +bruit, un bruit léger, un bruit mou comme la chute d'un linge humide et +roulé, et quand j'eus de la lumière, je ne vis plus rien qu'une grande +table au milieu de l'appartement.</p> + +<p>Je me levai, je visitai les deux pièces, le dessous de mon lit, les +armoires, rien.</p> + +<p>Je pensai donc que j'avais continué mon rêve un peu après mon réveil, et +je me rendormis, non sans peine.</p> + +<p>Je rêvai de nouveau. Cette fois je voyageais encore, mais en Orient, +dans le pays que j'aime. Et j'arrivais chez un Turc qui demeurait en +plein désert. C'était un Turc superbe; pas un Arabe, un Turc, gros, +aimable, charmant, habillé en Turc, avec un turban et tout un magasin de +soieries sur le dos, un vrai Turc du Théâtre-Français qui me faisait des +compliments en m'offrant des confitures, sur un divan délicieux.</p> + +<p>Puis un petit nègre me conduisait à ma chambre—tous mes rêves +finissaient donc ainsi—une chambre bleu ciel, parfumée, avec des peaux +de bêtes par terre, et, devant le feu—l'idée de feu me poursuivait +jusqu'au désert—sur une chaise basse, une femme, à peine vêtue, qui +m'attendait.</p> + +<p>Elle avait le type oriental le plus pur, des étoiles sur les joues, le +front et le menton, des yeux immenses, un corps admirable, un peu brun, +mais d'un brun chaud et capiteux.</p> + +<p>Elle me regardait et je pensais: «Voilà comment je comprends +l'hospitalité. Ce n'est pas dans nos stupides pays du Nord; nos pays de +bégueulerie inepte, de pudeur odieuse, de morale imbécile qu'on +recevrait un étranger de cette façon.»</p> + +<p>Je m'approchai d'elle et je lui parlai, mais elle me répondit par +signes, ne sachant pas un mot de ma langue que mon Turc, son maître, +savait si bien.</p> + +<p>D'autant plus heureux qu'elle serait silencieuse, je la pris par la main +et je la conduisis vers ma couche où je m'étendis à ses côtés.... Mais +on se réveille toujours en ces moments-là! Donc je me réveillai et je ne +fus pas trop surpris de sentir sous ma main quelque chose de chaud et de +doux que je caressais amoureusement.</p> + +<p>Puis, ma pensée s'éclairant, je reconnus que c'était un chat, un gros +chat roulé contre ma joue et qui dormait avec confiance. Je l'y laissai, +et je fis comme lui, encore une fois.</p> + +<p>Quand le jour parut, il était parti; et je crus vraiment que j'avais +rêvé; car je ne comprenais pas comment il aurait pu entrer chez moi, et +en sortir, la porte étant fermée à clef.</p> + +<p>Quand je contai mon aventure (pas en entier) à mon aimable hôte, il se +mit à rire, et me dit: «Il est venu par la chattière», et soulevant un +rideau il me montra, dans le mur, un petit trou noir et rond.</p> + +<p>Et j'appris que presque toutes les vieilles demeures de ce pays ont +ainsi de longs couloirs étroits à travers les murs, qui vont de la cave +au grenier, de la chambre de la servante à la chambre du seigneur, et +qui font du chat le roi et le maître de céans.</p> + +<p>Il circule comme il lui plaît, visite son domaine à son gré, peut se +coucher dans tous les lits, tout voir et tout entendre, connaître tous +les secrets, toutes les habitudes ou toutes les hontes de la maison. Il +est chez lui partout, pouvant entrer partout, l'animal qui passe sans +bruit, le silencieux rôdeur, le promeneur nocturne des murs creux.</p> + +<p>Et je pensai à ces autres vers de Baudelaire:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">C'est l'esprit familier du lieu;<br /></span> +<span class="i0">Il juge, il préside, il inspire<br /></span> +<span class="i0">Toutes choses dans son empire;<br /></span> +<span class="i0">Peut-être est-il fée,—est-il Dieu?<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="SAUVEE" id="SAUVEE"></a><a href="#TABLE">SAUVÉE</a></h2> +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>I</h3> + + +<p>Elle entra comme une balle qui crève une vitre, la petite marquise de +Rennedon, et elle se mit à rire avant de parler, à rire aux larmes comme +elle avait fait un mois plus tôt en annonçant à son amie qu'elle avait +trompé le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien +qu'une fois, parce qu'il était vraiment trop bête et trop jaloux.</p> + +<p>La petite baronne de Grangerie avait jeté sur son canapé le livre +qu'elle lisait et elle regardait Annette avec curiosité, riant déjà +elle-même.</p> + +<p>Enfin elle demanda:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as encore fait?</p> + +<p>—Oh!... ma chère... ma chère.... C'est trop drôle... trop drôle..., +figure-toi... je suis sauvée!... sauvée!... sauvée!...</p> + +<p>—Comment, sauvée?</p> + +<p>—Oui, sauvée!</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—De mon mari, ma chère, sauvée! Délivrée! libre! libre! libre!</p> + +<p>—Comment libre? En quoi?</p> + +<p>—En quoi? Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce!</p> + +<p>—Tu es divorcée?</p> + +<p>—Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! +Mais j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... +un flagrant délit... songe!... un flagrant délit... je le tiens....</p> + +<p>—Oh, dis-moi ça! Alors il te trompait?</p> + +<p>—Oui... c'est-à-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai +des preuves, c'est l'essentiel.</p> + +<p>—Comment as-tu fait?</p> + +<p>—Comment j'ai fait?... Voilà! Oh! j'ai été forte, rudement forte. +Depuis trois mois il était devenu odieux, tout à fait odieux, brutal, +grossier, despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ça ne peut pas durer, +il me faut le divorce! Mais comment? Ça n'était pas facile. J'ai essayé +de me faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin +au soir, me forçait à sortir quand je ne voulais pas, à rester chez moi +quand je désirais dîner en ville; il me rendait la vie insupportable +d'un bout à l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas.</p> + +<p>Alors, j'ai tâché de savoir s'il avait une maîtresse. Oui, il en avait +une, mais il prenait mille précautions pour aller chez elle. Ils étaient +imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait?</p> + +<p>—Je ne devine pas.</p> + +<p>—Oh! tu ne devineras jamais. J'ai prié mon frère de me procurer une +photographie de cette fille.</p> + +<p>—De la maîtresse de ton mari?</p> + +<p>—Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, le prix d'un soir, de sept +heures à minuit, dîner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la +photographie par dessus le marché.</p> + +<p>—Il me semble qu'il aurait pu l'avoir à moins en usant d'une ruse +quelconque et sans... sans... sans être obligé de prendre en même temps +l'original.</p> + +<p>—Oh! elle est jolie. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Et puis moi +j'avais besoin de détails physiques sur sa taille, sur sa poitrine, sur +son teint, sur mille choses enfin.</p> + +<p>—Je ne comprends pas.</p> + +<p>—Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me +suis rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... +tu sais... de ces hommes qui font des affaires de toute... de toute +nature... des agents de... de... de publicité et de complicité... de ces +hommes... enfin tu comprends.</p> + +<p>—Oui, à peu près. Et tu lui as dit?</p> + +<p>—Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle +s'appelle Clarisse): «Monsieur, il me faut une femme de chambre qui +ressemble à ça. Je la veux jolie, élégante, fine, propre. Je la payerai +ce qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille francs, tant pis. Je n'en +aurai pas besoin plus de trois mois.»</p> + +<p>Il avait l'air très étonné, cet homme. Il demanda: «Madame la veut-elle +irréprochable?»</p> + +<p>Je rougis, et je balbutiai: «—Mais oui, comme probité.»</p> + +<p>Il reprit: «.... Et... comme mœurs?...» Je n'osai pas répondre. Je fis +seulement un signe de tête qui voulait dire: non. Puis, tout à coup, je +compris qu'il avait un horrible soupçon, et je m'écriai, perdant +l'esprit: «Oh! monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui +me trompe en ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... +vous comprenez... pour le surprendre...»</p> + +<p>Alors, l'homme se mit à rire. Et je compris à son regard qu'il m'avait +rendu son estime. Il me trouvait même très forte. J'aurais bien parié +qu'à ce moment-là il avait envie de me serrer la main.</p> + +<p>Il me dit: «Dans huit jours, madame, j'aurai votre affaire. Et nous +changerons de sujet s'il le faut. Je réponds du succès. Vous ne me +payerez qu'après réussite. Ainsi cette photographie représente la +maîtresse de monsieur votre mari?»—«Oui, monsieur.»—«Une belle +personne, une fausse maigre. Et quel parfum?»—Je ne comprenais pas; je +répétai: «Comment, quel parfum?» Il sourit. «Oui, madame, le parfum est +essentiel pour séduire un homme; car cela lui donne des ressouvenirs +inconscients qui le disposent à l'action; le parfum établit des +confusions obscures dans son esprit, le trouble et l'énerve en lui +rappelant ses plaisirs. Il faudrait tâcher de savoir aussi ce que +monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il dîne avec cette +dame. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où vous le +pincerez. Oh! nous le tenons, madame, nous le tenons.»</p> + +<p>Je m'en allai enchantée. J'étais tombée là vraiment sur un homme très +intelligent.</p> + +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>II</h3> + +<p>—Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune, +très belle, avec l'air modeste et hardi en même temps, un singulier air +de rouée. Elle fut très convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui +c'était, je l'appelais «mademoiselle»; alors, elle me dit: «Oh! madame +peut m'appeler Rose tout court.» Nous commençâmes à causer.</p> + +<p>—Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici?</p> + +<p>—Je m'en doute, madame.</p> + +<p>—Fort bien, ma fille..., et cela ne vous... ne vous ennuie pas trop?</p> + +<p>—Oh! madame, c'est le huitième divorce que je fais; j'y suis habituée.</p> + +<p>—Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour réussir?</p> + +<p>—Oh! madame, cela dépend tout à fait du tempérament de monsieur. Quand +j'aurai vu monsieur cinq minutes en tête-à-tête, je pourrai répondre +exactement à madame.</p> + +<p>—Vous le verrez tout à l'heure, mon enfant. Mais je vous préviens qu'il +n'est pas beau.</p> + +<p>—Cela ne me fait rien, madame. J'en ai séparé déjà de très laids. Mais +je demanderai à madame si elle s'est informée du parfum.</p> + +<p>—Oui, ma bonne Rose,—la verveine.</p> + +<p>—Tant mieux, madame, j'aime beaucoup cette odeur-là!</p> + +<p>Madame peut-elle me dire aussi si la maîtresse de monsieur porte du +linge de soie.</p> + +<p>—Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles.</p> + +<p>—Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence +à devenir commun.</p> + +<p>—C'est très vrai ce que vous dites-là!</p> + +<p>—Eh bien, madame, je vais prendre mon service.</p> + +<p>Elle prit son service, en effet, immédiatement, comme si elle n'eût fait +que cela toute sa vie.</p> + +<p>Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva même pas les yeux +sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la +verveine à plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit.</p> + +<p>Il me demanda aussitôt:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cette fille-là!</p> + +<p>—Mais... ma nouvelle femme de chambre.</p> + +<p>—Où l'avez-vous trouvée?</p> + +<p>—C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnée, avec les meilleurs +renseignements.</p> + +<p>—Ah! elle est assez jolie!</p> + +<p>—Vous trouvez?</p> + +<p>—Mais oui... pour une femme de chambre.</p> + +<p>J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait déjà.</p> + +<p>Le soir même, Rose me disait: «Je puis maintenant promettre à madame que +ça ne durera pas quinze jours. Monsieur est très facile!</p> + +<p>—Ah! vous avez déjà essayé?</p> + +<p>—Non, madame, mais ça se voit au premier coup d'œil. Il a déjà envie +de m'embrasser en passant à côté de moi.</p> + +<p>—Il ne vous a rien dit?</p> + +<p>—Non, madame, il m'a seulement demandé mon nom... pour entendre le son +de ma voix.</p> + +<p>—Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez.</p> + +<p>—Que madame ne craigne rien. Je ne résisterai que le temps nécessaire +pour ne pas me déprécier.</p> + +<p>Au bout de huit jours mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais +rôder toute l'après-midi par la maison; et ce qu'il y avait de plus +significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empêchait plus de +sortir. Et moi j'étais dehors toute la journée... pour... pour le +laisser libre.</p> + +<p>Le neuvième jour, comme Rose me déshabillait, elle me dit d'un air +timide:</p> + +<p>—C'est fait, madame, de ce matin.</p> + +<p>—Je fus un peu surprise, un rien émue même, non de la chose, mais +plutôt de la manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:—Et... +et... ça s'est bien passé!...</p> + +<p>—Oh! très bien, madame. Depuis trois jours déjà il me pressait, mais je +ne voulais pas aller trop vite. Madame me préviendra du moment où elle +désire le flagrant délit.</p> + +<p>—Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi.</p> + +<p>—Va pour jeudi, madame. Je n'accorderai plus rien jusque-là pour tenir +monsieur en éveil.</p> + +<p>—Vous êtes sûre de ne pas manquer?</p> + +<p>—Oh, oui, madame, très sûre. Je vais allumer monsieur dans les grands +prix de façon à le faire donner juste à l'heure que madame voudra bien +me désigner.</p> + +<p>—Prenons cinq heures, ma bonne Rose.</p> + +<p>—Ça va pour cinq heures, madame; et à quel endroit?...</p> + +<p>—Mais... dans ma chambre.</p> + +<p>—Soit, dans la chambre de madame.</p> + +<p>Alors, ma chérie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai été chercher papa +et maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le président, et puis M. +Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prévenus de ce que +j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des +pieds jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq +heures juste.... Oh! comme mon cœur battait. J'avais fait monter aussi +le concierge pour avoir un témoin de plus! Et puis... et puis, au moment +où la pendule commence à sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande.... +Ah! ah! ah! ça y était en plein... en plein... ma chère.... Oh! quelle +tête!... quelle tête!... si tu avais vu sa tête!... Et il s'est +retourné... l'imbécile! Ah qu'il était drôle.... Je riais, je riais.... +Et papa qui s'est fâché, qui voulait battre mon mari.... Et le +concierge, un bon serviteur, qui l'aidait à se rhabiller... devant +nous... devant nous.... Il boutonnait ses bretelles... que c'était +farce!... Quant à Rose, parfaite! absolument parfaite.... Elle +pleurait... elle pleurait très bien. C'est une fille précieuse.... Si tu +en as jamais besoin, n'oublie pas!</p> + +<p>Et me voici.... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout +de suite. Je suis libre. Vive le divorce!...</p> + +<p>Et elle se mit à danser au milieu du salon, tandis que la petite +baronne, songeuse et contrariée, murmurait:</p> + +<p>—Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à voir ça?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="MADAME_PARISSE" id="MADAME_PARISSE"></a><a href="#TABLE">MADAME PARISSE</a></h2> +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>I</h3> + + +<p>J'étais assis sur le môle du petit port Obernon, près du hameau de la +Salis, pour regarder Antibes au soleil couchant. Je n'avais jamais rien +vu d'aussi surprenant et d'aussi beau.</p> + +<p>La petite ville, enfermée en ses lourdes murailles de guerre construites +par M. de Vauban, s'avançait en pleine mer, au milieu de l'immense +golfe de Nice. La haute vague du large venait se briser à son pied, +l'entourant d'une fleur d'écume; et on voyait, au-dessus des remparts, +les maisons grimper les unes sur les autres jusqu'aux deux tours +dressées dans le ciel comme les deux cornes d'un casque antique. Et ces +deux tours se dessinaient sur la blancheur laiteuse des Alpes, sur +l'énorme et lointaine muraille de neige qui barrait tout l'horizon.</p> + +<p>Entre l'écume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du +ciel, la petite cité, éclatante et debout sur le fond bleuâtre des +premières montagnes, offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide +de maisons aux toits roux, dont les façades aussi étaient blanches, et +si différentes cependant qu'elles semblaient de toutes les nuances.</p> + +<p>Et le ciel, au-dessus des Alpes, était lui-même d'un bleu presque blanc, +comme si la neige eût déteint sur lui; quelques nuages d'argent +flottaient tout près des sommets pâles; et de l'autre côté du golfe, +Nice couchée au bord de l'eau s'étendait comme un fil blanc entre la mer +et la montagne. Deux grandes voiles latines, poussées par une forte +brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, émerveillé.</p> + +<p>C'était une de ces choses si douces, si rares, si délicieuses à voir +qu'elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur. +On vit, on pense, on souffre, on est ému, on aime par le regard. Celui +qui sait sentir par l'œil éprouve, à contempler les choses et les +êtres, la même jouissance aiguë, raffinée et profonde, que l'homme à +l'oreille délicate et nerveuse dont la musique ravage le cœur.</p> + +<p>Je dis à mon compagnon, M. Martini, un méridional pur sang: «Voilà, +certes, un des plus rares spectacles qu'il m'ait été donné d'admirer.</p> + +<p>J'ai vu le Mont-Saint-Michel, ce bijou monstrueux de granit, sortir des +sables au jour levant.</p> + +<p>J'ai vu, dans le Sahara, le lac de Raïanechergui, long de cinquante +kilomètres, luire sous une lune éclatante comme nos soleils et exhaler +vers elle une nuée blanche pareille à une fumée de lait.</p> + +<p>J'ai vu dans les îles Lipari, le fantastique cratère de soufre du +Volcanello, fleur géante qui fume et qui brûle, fleur jaune démesurée, +épanouie en pleine mer et dont la tige est un volcan.</p> + +<p>Eh bien, je n'ai rien vu de plus surprenant qu'Antibes debout sur les +Alpes au soleil couchant.</p> + +<p>Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent; des vers +d'Homère me reviennent en tête; c'est une ville du vieil Orient, ceci, +c'est une ville de l'Odyssée, c'est Troie! bien que Troie fût loin de la +mer.»</p> + +<p>M. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut: «Cette ville fut à +son origine une colonie fondée par les Phocéens de Marseille, vers l'an +340 avant J.-C. Elle reçut d'eux le nom grec d'Antipolis, c'est-à-dire +«contre-ville», ville en face d'une autre, parce qu'en effet elle se +trouve opposée à Nice, autre colonie marseillaise.</p> + +<p>«Après la conquête des Gaules, les Romains firent d'Antibes une ville +municipale; ses habitants jouissaient du droit de cité romaine.</p> + +<p>«Nous savons, par une épigramme de Martial, que, de son temps...»</p> + +<p>Il continuait. Je l'arrêtai: «Peu m'importe ce qu'elle fut. Je vous dis +que j'ai sous les yeux une ville de l'Odyssée. Côte d'Asie ou côte +d'Europe, elles se ressemblaient sur les deux rivages; et il n'en est +point, sur l'autre bord de la Méditerranée, qui éveille en moi, comme +celle-ci, le souvenir des temps héroïques.»</p> + +<p>Un bruit de pas me fit tourner la tête; une femme, une grande femme +brune passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap.</p> + +<p>M. Martini murmura, en faisant sonner les finales: «C'est M<sup>me</sup> +Parisse, vous savez!»</p> + +<p>Non, je ne savais pas, mais ce nom jeté, ce nom du berger Troyen me +confirma dans mon rêve.</p> + +<p>Je dis cependant: «Qui ça, M<sup>me</sup> Parisse?»</p> + +<p>Il parut stupéfait que je ne connusse pas cette histoire.</p> + +<p>J'affirmai que je ne la savais point; et je regardais la femme qui s'en +allait sans nous voir, rêvant, marchant d'un pas grave et lent, comme +marchaient sans doute les dames de l'antiquité. Elle devait avoir +trente-cinq ans environ, et restait belle, fort belle, bien qu'un peu +grasse.</p> + +<p>Et M. Martini me conta ceci.</p> + +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>II</h3> + +<p>M<sup>me</sup> Parisse, une demoiselle Combelombe, avait épousé, un an avant la +guerre de 1870, M. Parisse, fonctionnaire du gouvernement. C'était alors +une belle jeune fille, aussi mince et aussi gaie qu'elle était devenue +forte et triste.</p> + +<p>Elle avait accepté à regret M. Parisse, un de ces petits hommes à +bedaine et à jambes courtes, qui trottent menu dans une culotte toujours +trop large.</p> + +<p>Après la guerre, Antibes fut occupée par un seul bataillon de ligne +commandé par M. Jean de Carmelin, un jeune officier décoré durant la +campagne et qui venait seulement de recevoir les quatre galons.</p> + +<p>Comme il s'ennuyait fort dans cette forteresse, dans cette taupinière +étouffante enfermée en sa double enceinte d'énormes murailles, le +commandant allait souvent se promener sur le cap, sorte de parc ou de +forêt de pins éventée par toutes les brises du large.</p> + +<p>Il y rencontra M<sup>me</sup> Parisse qui venait aussi, les soirs d'été, +respirer l'air frais sous les arbres. Comment s'aimèrent-ils? Le +sait-on? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se +voyaient plus, ils pensaient l'un à l'autre, sans doute. L'image de la +jeune femme aux prunelles brunes, aux cheveux noirs, au teint pâle, de +la belle et fraîche Méridionale qui montrait ses dents en souriant, +restait flottante devant les yeux de l'officier qui continuait sa +promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer; et l'image du +commandant serré dans sa tunique, culotté de rouge et couvert d'or, dont +la moustache blonde frisait sur sa lèvre, devait passer le soir devant +les yeux de M<sup>me</sup> Parisse quand son mari, mal rasé et mal vêtu, court +de pattes et ventru, rentrait pour souper.</p> + +<p>À force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être; et à +force de se revoir, ils s'imaginèrent qu'ils se connaissaient. Il la +salua assurément. Elle fut surprise et s'inclina, si peu, si peu, tout +juste ce qu'il fallait pour ne pas être impolie. Mais au bout de quinze +jours elle lui rendait son salut, de loin, avant même d'être côte à +côte.</p> + +<p>Il lui parla! De quoi? Du coucher du soleil sans aucun doute. Et ils +l'admirèrent ensemble, en le regardant au fond de leurs yeux plus +souvent qu'à l'horizon. Et tous les soirs pendant deux semaines ce fut +le prétexte banal et persistant d'une causerie de plusieurs minutes.</p> + +<p>Puis ils osèrent faire quelques pas ensemble en s'entretenant de sujets +quelconques; mais leurs yeux déjà se disaient mille choses plus +intimes, de ces choses secrètes, charmantes dont on voit le reflet dans +la douceur, dans l'émotion du regard, et qui font battre le cœur, car +elles confessent l'âme, mieux qu'un aveu.</p> + +<p>Puis il dut lui prendre la main, et balbutier ces mots que la femme +devine sans avoir l'air de les entendre.</p> + +<p>Et il fut convenu entre eux qu'ils s'aimaient sans qu'ils se le fussent +prouvé par rien de sensuel ou de brutal.</p> + +<p>Elle serait demeurée indéfiniment à cette étape de la tendresse, elle, +mais il voulait aller plus loin, lui. Et il la pressa chaque jour plus +ardemment de se rendre à son violent désir.</p> + +<p>Elle résistait, ne voulait pas, semblait résolue à ne point céder.</p> + +<p>Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard: «Mon mari vient de +partir pour Marseille. Il y va rester quatre jours.»</p> + +<p>Jean de Carmelin se jeta à ses pieds, la suppliant d'ouvrir sa porte le +soir même, vers onze heures. Mais elle ne l'écouta point et rentra d'un +air fâché.</p> + +<p>Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir; et le lendemain, dès +l'aurore, il se promenait, rageur, sur les remparts, allant de l'école +du tambour à l'école de peloton, et jetant des punitions aux officiers +et aux hommes, comme on jetterait des pierres dans une foule.</p> + +<p>Mais en rentrant pour déjeuner, il trouva sous sa serviette, dans une +enveloppe, ces quatre mots: «Ce soir, dix heures.» Et il donna cent +sous, sans aucune raison, au garçon qui le servait.</p> + +<p>La journée lui parut fort longue. Il la passa en partie à se bichonner +et à se parfumer.</p> + +<p>Au moment où il se mettait à table pour dîner on lui remit une autre +enveloppe. Il trouva dedans ce télégramme: «Ma chérie, affaires +terminées. Je rentre ce soir train neuf heures.—<span class="smcap">Parisse.</span></p> + +<p>Le commandant poussa un juron si véhément que le garçon laissa tomber la +soupière sur le parquet.</p> + +<p>Que ferait-il? Certes, il la voulait, ce soir-là même, coûte que coûte; +et il l'aurait. Il l'aurait par tous les moyens, dût-il faire arrêter et +emprisonner le mari. Soudain une idée folle lui traversa la tête. Il +demanda du papier, et écrivit:</p> +<p class="smcap"><span style="margin-left: 6em;">«Madame,</span></p> +<div class="blockquot"> +<p>«<i>Il ne rentrera pas ce soir, je vous le jure, et moi je serai à +dix heures où vous savez. Ne craignez rien, je réponds de tout, sur +mon honneur d'officier.</i></p></div> + +<p class="droit">«<span class="smcap">Jean de Carmelin.</span>»</p> + +<p>Et, ayant fait porter cette lettre, il dîna avec tranquillité.</p> + +<p>Vers huit heures, il fit appeler le capitaine Gribois qui commandait +après lui; et il lui dit, en roulant entre ses doigts la dépêche +froissée de M. Parisse:</p> + +<p>«Capitaine, je reçois un télégramme d'une nature singulière et dont il +m'est même impossible de vous communiquer le contenu. Vous allez faire +fermer immédiatement et garder les portes de la ville, de façon à ce que +personne, vous entendez bien, personne n'entre ni ne sorte avant six +heures du matin. Vous ferez aussi circuler des patrouilles dans les rues +et forcerez les habitants à rentrer chez eux à neuf heures. Quiconque +sera trouvé dehors passé cette limite sera reconduit à son domicile +<i>manu militari</i>. Si vos hommes me rencontrent cette nuit, ils +s'éloigneront aussitôt de moi en ayant l'air de ne pas me connaître.</p> + +<p>Vous avez bien entendu?</p> + +<p>—Oui, mon commandant.</p> + +<p>—Je vous rends responsable de l'exécution de ces ordres, mon cher +capitaine.</p> + +<p>—Oui, mon commandant.</p> + +<p>—Voulez-vous un verre de chartreuse?</p> + +<p>—Volontiers, mon commandant.»</p> + +<p>Ils trinquèrent, burent la liqueur jaune, et le capitaine Gribois s'en +alla.</p> + +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>III</h3> + +<p>Le train de Marseille entra en gare à neuf heures précises, déposa sur +le quai deux voyageurs, et reprit sa course vers Nice.</p> + +<p>L'un était grand et maigre, M. Saribe, marchand d'huiles, l'autre gros +et petit, M. Parisse.</p> + +<p>Ils se mirent en route côte à côte, leur sac de nuit à la main, pour +gagner la ville éloignée d'un kilomètre.</p> + +<p>Mais en arrivant à la porte du port, les factionnaires croisèrent la +baïonnette en leur enjoignant de s'éloigner.</p> + +<p>Effarés, stupéfaits, abrutis d'étonnement, ils s'écartèrent et +délibérèrent; puis, après avoir pris conseil l'un de l'autre, ils +revinrent avec précaution afin de parlementer en faisant connaître +leurs noms.</p> + +<p>Mais les soldats devaient avoir des ordres sévères, car ils les +menacèrent de tirer; et les deux voyageurs, épouvantés, s'enfuirent au +pas gymnastique, en abandonnant leurs sacs qui les alourdissaient.</p> + +<p>Ils firent alors le tour des remparts et se présentèrent à la porte de +la route de Cannes. Elle était fermée également et gardée aussi par un +poste menaçant. MM. Saribe et Parisse, en hommes prudents, n'insistèrent +pas davantage, et s'en revinrent à la gare pour chercher un abri, car le +tour des fortifications n'était pas sûr, après le soleil couché.</p> + +<p>L'employé de service, surpris et somnolent, les autorisa à attendre le +jour dans le salon des voyageurs.</p> + +<p>Ils y demeurèrent côte à côte, sans lumière, sur le canapé de velours +vert, trop effrayés pour songer à dormir.</p> + +<p>La nuit fut longue pour eux.</p> + +<p>Ils apprirent, vers six heures et demie, que les portes étaient ouvertes +et qu'on pouvait, enfin, pénétrer dans Antibes.</p> + +<p>Ils se remirent en marche, mais ne retrouvèrent point sur la route leurs +sacs abandonnés.</p> + +<p>Lorsqu'ils franchirent, un peu inquiets encore, la porte de la ville, le +commandant de Carmelin, l'œil sournois et la moustache en l'air, vint +lui-même les reconnaître et les interroger.</p> + +<p>Puis il les salua avec politesse en s'excusant de leur avoir fait passer +une mauvaise nuit. Mais il avait dû exécuter des ordres.</p> + +<p>Les esprits, dans Antibes, étaient affolés. Les uns parlaient d'une +surprise méditée par les Italiens, les autres d'un débarquement du +prince impérial, d'autres encore croyaient à une conspiration +orléaniste. On ne devina que plus tard la vérité quand on apprit que le +bataillon du commandant était envoyé fort loin, et que M. de Carmelin +avait été sévèrement puni.</p> + +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>IV</h3> + +<p>M. Martini avait fini de parler. M<sup>me</sup> Parisse revenait, sa promenade +terminée. Elle passa gravement, près de moi, les yeux sur les Alpes dont +les sommets à présent étaient roses sous les derniers rayons du soleil.</p> + +<p>J'avais envie de la saluer, la triste et pauvre femme qui devait penser +toujours à cette nuit d'amour déjà si lointaine, et à l'homme hardi qui +avait osé, pour un baiser d'elle, mettre une ville en état de siège et +compromettre tout son avenir.</p> + +<p>Aujourd'hui, il l'avait oubliée sans doute, à moins qu'il ne racontât, +après boire, cette farce audacieuse, comique et tendre.</p> + +<p>L'avait-elle revu? L'aimait-elle encore? Et je songeais: «Voici bien un +trait de l'amour moderne, grotesque et pourtant héroïque. L'Homère qui +chanterait cette Hélène, et l'aventure de son Ménélas, devrait avoir +l'âme de Paul de Kock. Et pourtant, il est vaillant, téméraire, beau, +fort comme Achille, et plus rusé qu'Ulysse, le héros de cette +abandonnée!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="JULIE_ROMAIN" id="JULIE_ROMAIN"></a><a href="#TABLE">JULIE ROMAIN</a></h2> + + +<p>Je suivais à pied, voici deux ans au printemps, le rivage de la +Méditerranée. Quoi de plus doux que de songer, en allant à grands pas +sur une route? On marche dans la lumière, dans le vent qui caresse, au +flanc des montagnes, au bord de la mer! Et on rêve! Que d'illusions, +d'amours, d'aventures passent, en deux heures de chemin, dans une âme +qui vagabonde! Toutes les espérances, confuses et joyeuses, entrent en +vous avec l'air tiède et léger; on les boit dans la brise, et elles font +naître en notre cœur un appétit de bonheur qui grandit avec la faim, +excitée par la marche. Les idées rapides, charmantes, volent et chantent +comme des oiseaux.</p> + +<p>Je suivais ce long chemin qui va de Saint-Raphaël à l'Italie, ou plutôt +ce long décor superbe et changeant qui semble fait pour la +représentation de tous les poèmes d'amour de la terre. Et je songeais +que depuis Cannes, où l'on pose, jusqu'à Monaco où l'on joue, on ne +vient guère dans ce pays que pour faire des embarras ou tripoter de +l'argent, pour étaler, sous le ciel délicieux, dans ce jardin de roses +et d'orangers, toutes les basses vanités, les sottes prétentions, les +viles convoitises, et bien montrer l'esprit humain tel qu'il est, +rampant, ignorant, arrogant et cupide.</p> + +<p>Tout à coup, au fond d'une des baies ravissantes qu'on rencontre à +chaque détour de la montagne, j'aperçus quelques villas, quatre ou cinq +seulement, en face de la mer, au pied du mont, et devant un bois sauvage +de sapins qui s'en allait au loin derrière elles par deux grands vallons +sans chemins et sans issues peut-être. Un de ces chalets m'arrêta net +devant sa porte, tant il était joli: une petite maison blanche avec des +boiseries brunes, et couverte de roses grimpées jusqu'au toit.</p> + +<p>Et le jardin: une nappe de fleurs, de toutes les couleurs et de toutes +les tailles, mêlées dans un désordre coquet et cherché. Le gazon en +était rempli; chaque marche du perron en portait une touffe à ses +extrémités, les fenêtres laissaient pendre sur la façade éclatante des +grappes bleues ou jaunes; et la terrasse aux balustres de pierre, qui +couvrait cette mignonne demeure, était enguirlandée d'énormes clochettes +rouges pareilles à des taches de sang.</p> + +<p>On apercevait, par derrière, une longue allée d'orangers fleuris qui +s'en allait jusqu'au pied de la montagne.</p> + +<p>Sur la porte, en petites lettres d'or, ce nom: «Villa d'Antan.»</p> + +<p>Je me demandais quel poète ou quelle fée habitait là, quel solitaire +inspiré avait découvert ce lieu et créé cette maison de rêve, qui +semblait poussée dans un bouquet.</p> + +<p>Un cantonnier cassait des pierres sur la route, un peu plus loin. Je lui +demandai le nom du propriétaire de ce bijou. Il répondit:</p> + +<p>—C'est M<sup>me</sup> Julie Romain.</p> + +<p>Julie Romain! Dans mon enfance, autrefois, j'avais tant entendu parler +d'elle, de la grande actrice, la rivale de Rachel.</p> + +<p>Aucune femme n'avait été plus applaudie et plus aimée, plus aimée +surtout! Que de duels et que de suicides pour elle, et que d'aventures +retentissantes! Quel âge avait-elle à présent, cette séductrice? +Soixante, soixante-dix, soixante-quinze ans? Julie Romain! Ici, dans +cette maison! La femme qu'avaient adorée le plus grand musicien et le +plus rare poète de notre pays! Je me souvenais encore de l'émotion +soulevée dans toute la France (j'avais alors douze ans) par sa fuite en +Sicile avec celui-ci, après sa rupture éclatante avec celui-là.</p> + +<p>Elle était partie un soir, après une première représentation où la salle +l'avait acclamée durant une demi-heure, et rappelée onze fois de suite; +elle était partie avec le poète, en chaise de poste, comme on faisait +alors; ils avaient traversé la mer pour aller s'aimer dans l'île +antique, fille de la Grèce, sous l'immense bois d'orangers qui entoure +Palerme et qu'on appelle la «Conque-d'Or.»</p> + +<p>On avait raconté leur ascension de l'Etna et comment ils s'étaient +penchés sur l'immense cratère, enlacés, la joue contre la joue, comme +pour se jeter au fond du gouffre de feu.</p> + +<p>Il était mort, lui, l'homme aux vers troublants, si profonds qu'ils +avaient donné le vertige à toute une génération, si subtils, si +mystérieux, qu'ils avaient ouvert un monde nouveau aux nouveaux poètes.</p> + +<p>L'autre aussi était mort, l'abandonné, qui avait trouvé pour elle des +phrases de musique restées dans toutes les mémoires, des phrases de +triomphe et de désespoir, affolantes et déchirantes.</p> + +<p>Elle était là, elle, dans cette maison voilée de fleurs.</p> + +<p>Je n'hésitai point, je sonnai.</p> + +<p>Un petit domestique vint ouvrir, un garçon de dix-huit ans, à l'air +gauche, aux mains niaises. J'écrivis sur ma carte un compliment galant +pour la vieille actrice et une vive prière de me recevoir. Peut-être +savait-elle mon nom et consentirait-elle à m'ouvrir sa porte.</p> + +<p>Le jeune valet s'éloigna, puis revint en me demandant de le suivre; et +il me fit entrer dans un salon propre et correct, de style +Louis-Philippe, aux meubles froids et lourds, dont une petite bonne de +seize ans, à la taille mince, mais peu jolie, enlevait les housses en +mon honneur.</p> + +<p>Puis, je restai seul.</p> + +<p>Sur les murs, trois portraits, celui de l'actrice dans un de ses rôles, +celui du poète avec la grande redingote serrée au flanc et la chemise à +jabot d'alors, et celui du musicien assis devant un clavecin. Elle, +blonde, charmante, mais maniérée à la façon du temps, souriait de sa +bouche gracieuse et de son œil bleu; et la peinture était soignée, +fine, élégante et sèche.</p> + +<p>Eux semblaient regarder déjà la prochaine postérité.</p> + +<p>Tout cela sentait l'autrefois, les jours finis et les gens disparus.</p> + +<p>Une porte s'ouvrit, une petite femme entra; vieille, très vieille, très +petite, avec des bandeaux de cheveux blancs, des sourcils blancs, une +vraie souris blanche rapide et furtive.</p> + +<p>Elle me tendit la main et dit, d'une voix restée fraîche, sonore, +vibrante:</p> + +<p>—Merci, monsieur. Comme c'est gentil aux hommes d'aujourd'hui de se +souvenir des femmes de jadis! Asseyez-vous.</p> + +<p>Et je lui racontai comment sa maison m'avait séduit, comment j'avais +voulu connaître le nom de la propriétaire, et comment, l'ayant connu, je +n'avais pu résister au désir de sonner à sa porte.</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—Cela m'a fait d'autant plus de plaisir, monsieur, que voici la +première fois que pareille chose arrive. Quand on m'a remis votre carte, +avec le mot gracieux qu'elle portait, j'ai tressailli comme si on m'eût +annoncé un vieil ami disparu depuis vingt ans. Je suis une morte, moi, +une vraie morte, dont personne ne se souvient, à qui personne ne pense, +jusqu'au jour où je mourrai pour de bon; et alors tous les journaux +parleront, pendant trois jours, de Julie Romain, avec des anecdotes, des +détails, des souvenirs et des éloges emphatiques. Puis ce sera fini de +moi.</p> + +<p>Elle se tut, et reprit, après un silence:</p> + +<p>—Et cela ne sera pas long maintenant. Dans quelques mois, dans quelques +jours, de cette petite femme encore vive il ne restera plus qu'un petit +squelette.</p> + +<p>Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait à +cette vieille, à cette caricature de lui-même; puis elle regarda les +deux hommes, le poète dédaigneux et le musicien inspiré qui semblaient +se dire: «Que nous veut cette ruine?»</p> + +<p>Une tristesse indéfinissable, poignante, irrésistible, m'étreignait le +cœur, la tristesse des existences accomplies, qui se débattent encore +dans les souvenirs comme on se noie dans une eau profonde.</p> + +<p>De ma place, je voyais passer sur la route les voitures, brillantes et +rapides, allant de Nice à Monaco. Et, dedans, des femmes jeunes, jolies, +riches, heureuses; des hommes souriants et satisfaits. Elle suivit mon +regard, comprit ma pensée et murmura avec un sourire résigné:</p> + +<p>—On ne peut pas être et avoir été.</p> + +<p>Je lui dis:</p> + +<p>—Comme la vie a dû être belle pour vous!</p> + +<p>Elle poussa un grand soupir:</p> + +<p>—Belle et douce. C'est pour cela que je la regrette si fort.</p> + +<p>Je vis qu'elle était disposée à parler d'elle; et doucement, avec des +précautions délicates, comme lorsqu'on touche à des chairs douloureuses, +je me mis à l'interroger.</p> + +<p>Elle parla de ses succès, de ses enivrements, de ses amis, de toute son +existence triomphante. Je lui demandai:</p> + +<p>—Les plus vives joies, le vrai bonheur, est-ce au théâtre que vous les +avez dus?</p> + +<p>Elle répondit vivement:</p> + +<p>—Oh! non.</p> + +<p>Je souris; elle reprit, en levant vers les deux portraits un regard +triste:</p> + +<p>—C'est à eux.</p> + +<p>Je ne pus me retenir de demander:</p> + +<p>—Auquel?</p> + +<p>—À tous les deux. Je les confonds même un peu dans ma mémoire de +vieille, et puis, j'ai des remords envers l'un, aujourd'hui!</p> + +<p>—Alors, madame, ce n'est pas à eux, mais à l'amour lui-même que va +votre reconnaissance. Ils n'ont été que ses interprètes.</p> + +<p>—C'est possible. Mais quels interprètes!</p> + +<p>—Êtes-vous certaine que vous n'avez pas été, que vous n'auriez pas été +aussi bien aimée, mieux aimée par un homme simple, qui n'aurait pas été +un grand homme, qui vous aurait offert toute sa vie, tout son cœur, +toutes ses pensées, toutes ses heures, tout son être; tandis que ceux-ci +vous donnaient deux rivales redoutables, la Musique et la Poésie?</p> + +<p>Elle s'écria avec force, avec cette voix restée jeune, qui faisait +vibrer quelque chose dans l'âme:</p> + +<p>—Non, monsieur, non. Un autre m'aurait plus aimée peut-être, mais il ne +m'aurait pas aimée comme ceux-là. Ah! c'est qu'ils m'ont chanté la +musique de l'amour, ceux-là, comme personne au monde ne la pourrait +chanter! Comme ils m'ont grisée! Est-ce qu'un homme, un homme +quelconque, trouverait ce qu'ils savaient trouver, eux, dans les sons et +dans les paroles? Est-ce assez que d'aimer, si on ne sait pas mettre +dans l'amour toute la poésie et toute la musique du ciel et de la terre? +Et ils savaient, ceux-là, comment on rend folle une femme avec des +chants et avec des mots! Oui, il y avait peut-être dans notre passion +plus d'illusion que de réalité; mais ces illusions-là vous emportent +dans les nuages, tandis que les réalités vous laissent toujours sur le +sol. Si d'autres m'ont plus aimée, par eux seuls j'ai compris, j'ai +senti, j'ai adoré l'amour!</p> + +<p>Et, tout à coup, elle se mit à pleurer.</p> + +<p>Elle pleurait, sans bruit, des larmes désespérées!</p> + +<p>J'avais l'air de ne point voir; et je regardais au loin. Elle reprit, +après quelques minutes:</p> + +<p>—Voyez-vous, monsieur, chez presque tous les êtres, le cœur vieillit +avec le corps. Chez moi, cela n'est point arrivé. Mon pauvre corps a +soixante-neuf ans, et mon pauvre cœur en a vingt.... Et voilà pourquoi +je vis toute seule, dans les fleurs et dans les rêves....</p> + +<p>Il y eut entre nous un long silence. Elle s'était calmée et se remit à +parler en souriant:</p> + +<p>—Comme vous vous moqueriez de moi, si vous saviez... si vous saviez +comment je passe mes soirées... quand il fait beau!... Je me fais honte +et pitié en même temps.</p> + +<p>J'eus beau la prier; elle ne voulut point me dire ce qu'elle faisait; +alors je me levai pour partir.</p> + +<p>Elle s'écria:</p> + +<p>—Déjà!</p> + +<p>Et, comme j'annonçais que je devais dîner à Monte-Carlo, elle demanda, +avec timidité:</p> + +<p>—Vous ne voulez pas dîner avec moi? Cela me ferait beaucoup de plaisir.</p> + +<p>J'acceptai tout de suite. Elle sonna, enchantée; puis, quand elle eut +donné quelques ordres à la petite bonne, elle me fit visiter sa maison.</p> + +<p>Une sorte de véranda vitrée, pleine d'arbustes, s'ouvrait sur la salle +à manger et laissait voir d'un bout à l'autre la longue allée +d'orangers, s'étendant jusqu'à la montagne. Un siège bas, caché sous les +plantes, indiquait que la vieille actrice venait souvent s'asseoir là.</p> + +<p>Puis nous allâmes dans le jardin regarder les fleurs. Le soir venait +doucement, un de ces soirs calmes et tièdes qui font s'exhaler tous les +parfums de la terre. Il ne faisait presque plus jour quand nous nous +mîmes à table. Le dîner fut bon et long; et nous devînmes amis intimes, +elle et moi, quand elle eut bien compris quelle sympathie profonde +s'éveillait pour elle en mon cœur. Elle avait bu deux doigts de vin, +comme on disait autrefois, et devenait plus confiante, plus expansive.</p> + +<p>—Allons regarder la lune, me dit-elle. Moi, je l'adore, cette bonne +lune. Elle a été le témoin de mes joies les plus vives. Il me semble que +tous mes souvenirs sont dedans; et je n'ai qu'à la contempler pour +qu'ils me reviennent aussitôt. Et même... quelquefois, le soir... je +m'offre un joli spectacle... joli... joli... si vous saviez?... Mais +non, vous vous moqueriez trop de moi... je ne peux pas.... Je n'ose +pas... non... non... vraiment, non....</p> + +<p>Je la suppliais:</p> + +<p>—Voyons... quoi? dites-le-moi; je vous promets de ne pas me moquer... +je vous le jure... voyons....</p> + +<p>Elle hésitait. Je pris ses mains, ses pauvres petites mains si maigres, +si froides, et je les baisai l'une après l'autre, plusieurs fois, comme +ils faisaient jadis, eux. Elle fut émue. Elle hésitait.</p> + +<p>—Vous me promettez de ne pas rire?</p> + +<p>—Oui, je le jure.</p> + +<p>—Eh bien, venez.</p> + +<p>Elle se leva. Et comme le petit domestique, gauche dans sa livrée verte, +éloignait la chaise derrière elle, elle lui dit quelques mots à +l'oreille, très bas, très vite. Il répondit:</p> + +<p>—Oui, madame, tout de suite.</p> + +<p>Elle prit mon bras et m'emmena sous la véranda.</p> + +<p>L'allée d'orangers était vraiment admirable à voir. La lune, déjà levée, +la pleine lune, jetait au milieu un mince sentier d'argent, une longue +ligne de clarté qui tombait sur le sable jaune, entre les têtes rondes +et opaques des arbres sombres.</p> + +<p>Comme ils étaient en fleurs, ces arbres, leur parfum violent et doux +emplissait la nuit. Et dans leur verdure noire on voyait voltiger des +milliers de lucioles, ces mouches de feu qui ressemblent à des graines +d'étoiles.</p> + +<p>Je m'écriai:</p> + +<p>—Oh! quel décor pour une scène d'amour!</p> + +<p>Elle sourit.</p> + +<p>—N'est-ce pas? n'est-ce pas? Vous allez voir.</p> + +<p>Et elle me fit asseoir, à côté d'elle.</p> + +<p>Elle murmura:</p> + +<p>—Voilà ce qui fait regretter la vie. Mais vous ne songez guère à ces +choses-là, vous autres, les hommes d'aujourd'hui. Vous êtes des +boursiers, des commerçants et des pratiques. Vous ne savez même plus +nous parler. Quand je dis «nous», j'entends les jeunes. Les amours sont +devenues des liaisons qui ont souvent pour début une note de couturière +inavouée. Si vous estimez la note plus cher que la femme, vous +disparaissez; mais si vous estimez la femme plus haut que la note, vous +payez. Jolies mœurs... et jolies tendresses!...</p> + +<p>Elle me prit la main.</p> + +<p>—Regardez....</p> + +<p>Je demeurais stupéfait et ravi.... Là-bas, au bout de l'allée, dans le +sentier de lune, deux jeunes gens s'en venaient en se tenant par la +taille. Ils s'en venaient, enlacés, charmants, à petits pas, traversant +les flaques de lumière qui les éclairaient tout à coup et rentrant dans +l'ombre aussitôt. Il était vêtu, lui, d'un habit de satin blanc, comme +au siècle passé, et d'un chapeau couvert d'une plume d'autruche. Elle +portait une robe à paniers et la haute coiffure poudrée des belles dames +au temps du Régent.</p> + +<p>A cent pas de nous, ils s'arrêtèrent et, debout au milieu de l'allée, +s'embrassèrent en faisant des grâces.</p> + +<p>Et je reconnus soudain les deux petits domestiques. Alors une de ces +gaietés terribles qui vous dévorent les entrailles me tordit sur mon +siège. Je ne riais pas, cependant. Je résistais, malade, convulsé, comme +l'homme à qui on coupe une jambe résiste au besoin de crier qui lui +ouvre la gorge et la mâchoire.</p> + +<p>Mais les enfants s'en retournèrent vers le fond de l'allée; et ils +redevinrent délicieux. Ils s'éloignaient, s'en allaient, +disparaissaient, comme disparaît un rêve. On ne les voyait plus. +L'allée vide semblait triste.</p> + +<p>Moi aussi, je partis, je partis pour ne pas les revoir; car je compris +que ce spectacle-là devait durer fort longtemps, qui réveillait tout le +passé, tout ce passé d'amour et de décor, le passé factice, trompeur et +séduisant, faussement et vraiment charmant, qui faisait battre encore le +cœur de la vieille cabotine et de la vieille amoureuse!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_PERE_AMABLE" id="LE_PERE_AMABLE"></a><a href="#TABLE">LE PÈRE AMABLE</a></h2> +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>I</h3> + + +<p>Le ciel humide et gris semblait peser sur la vaste plaine brune. L'odeur +de l'automne, odeur triste des terres nues et mouillées, des feuilles +tombées, de l'herbe morte, rendait plus épais et plus lourd l'air +stagnant du soir. Les paysans travaillaient encore, épars dans les +champs, en attendant l'heure de l'Angélus qui les rappellerait aux +fermes dont on apercevait, çà et là, les toits de chaume à travers les +branches des arbres dépouillés qui garantissaient contre le vent les +clos de pommiers.</p> + +<p>Au bord d'un chemin, sur un tas de hardes, un tout petit enfant, assis +les jambes ouvertes, jouait avec une pomme de terre qu'il laissait +parfois tomber dans sa robe, tandis que cinq femmes, courbées et la +croupe en l'air, piquaient des brins de colza dans la plaine voisine. +D'un mouvement leste et continu, tout le long du grand bourrelet de +terre que la charrue venait de retourner, elles enfonçaient une pointe +de bois, puis jetaient aussitôt dans ce trou la plante un peu flétrie +déjà qui s'affaissait sur le côté; puis elles recouvraient la racine et +continuaient leur travail.</p> + +<p>Un homme qui passait, un fouet à la main et les pieds dans des sabots, +s'arrêta près de l'enfant, le prit et l'embrassa. Alors une des femmes +se redressa et vint à lui. C'était une grande fille rouge, large du +flanc, de la taille et des épaules, une haute femelle normande, aux +cheveux jaunes, au teint de sang.</p> + +<p>Elle dit, d'une voix résolue:</p> + +<p>—Te v'là, Césaire, eh ben?</p> + +<p>L'homme, un garçon maigre à l'air triste, murmura:</p> + +<p>—Eh ben, rien de rien, toujou d' même!</p> + +<p>—I ne veut pas?</p> + +<p>—I ne veut pas.</p> + +<p>—Qué que tu vas faire?</p> + +<p>—J' sais ti?</p> + +<p>—Va-t'en vé l' curé.</p> + +<p>—J' veux ben.</p> + +<p>—Vas-y à c't' heure.</p> + +<p>—J' veux ben.</p> + +<p>Et ils se regardèrent. Il tenait toujours l'enfant dans ses bras. Il +l'embrassa de nouveau et le remit sur les hardes des femmes.</p> + +<p>À l'horizon, entre deux fermes, on apercevait une charrue que traînait +un cheval et que poussait un homme. Ils passaient tout doucement, la +bête, l'instrument et le laboureur, sur le ciel terne du soir.</p> + +<p>La femme reprit:</p> + +<p>—Alors, qué qu'i dit, ton pé?</p> + +<p>—I dit qu'i n' veut point.</p> + +<p>—Pourquoi ça qu'i ne veut point?</p> + +<p>Le garçon montra d'un geste l'enfant qu'il venait de remettre à terre, +puis d'un regard il indiqua l'homme qui poussait la charrue, là-bas.</p> + +<p>Et il prononça: «Parce que c'est à li, ton éfant.»</p> + +<p>La fille haussa les épaules, et d'un ton colère: «Pardi, tout l' monde +le sait ben, qu' c'est à Victor. Et pi après? j'ai fauté! j' suis-ti la +seule? Ma mé aussi avait fauté, avant mé, et pi la tienne itou, avant +d'épouser ton pé! Qui ça qui n'a point fauté dans l' pays? J'ai fauté +avec Victor, vu qu'i m'a prise dans la grange comme j' dormais, ça, +c'est vrai; et pi j'ai r' fauté que je n' dormais point. J' l'aurais +épousé pour sûr, n'eût-il point été un serviteur. J' suis-t-i moins +vaillante pour ça?</p> + +<p>L'homme dit simplement:</p> + +<p>—Mé, j' te veux ben telle que t'es, avec ou sans l'éfant. N'y a que mon +pé qui m'oppose. J' verrons tout d' même à régler ça.</p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>—Va t'en vé l' curé à c't' heure.</p> + +<p>—J'y vas.</p> + +<p>Et il se remit en route de son pas lourd de paysan; tandis que la fille, +les mains sur les hanches, retournait piquer son colza.</p> + +<p>En effet, l'homme qui s'en allait ainsi, Césaire Houlbrèque, le fils du +vieux sourd Amable Houlbrèque, voulait épouser, malgré son père, Céleste +Lévesque, qui avait eu un enfant de Victor Lecoq, simple valet employé +alors dans la ferme de ses parents et mis dehors pour ce fait.</p> + +<p>Aux champs, d'ailleurs, les hiérarchies de caste n'existent point, et si +le valet est économe, il devient, en prenant une ferme à son tour, +l'égal de son ancien maître.</p> + +<p>Césaire Houlbrèque s'en allait donc, un fouet sous le bras, ruminant ses +idées, et soulevant l'un après l'autre ses lourds sabots englués de +terre. Certes il voulait épouser Céleste Lévesque, il la voulait avec +son enfant, parce que c'était la femme qu'il lui fallait. Il n'aurait +pas su dire pourquoi; mais il le savait, il en était sûr. Il n'avait +qu'à la regarder pour en être convaincu, pour se sentir tout drôle, tout +remué, comme abêti de contentement. Ça lui faisait même plaisir +d'embrasser le petit, le petit de Victor, parce qu'il était sorti +d'elle.</p> + +<p>Et il regardait, sans haine, le profil lointain de l'homme qui poussait +sa charrue sur le bord de l'horizon.</p> + +<p>Mais le père Amable ne voulait pas de ce mariage. Il s'y opposait avec +un entêtement de sourd, avec un entêtement furieux.</p> + +<p>Césaire avait beau lui crier dans l'oreille, dans celle qui entendait +encore quelques sons:</p> + +<p>—J' vous soignerons ben, mon pé. J' vous dis que c'est une bonne fille +et pi vaillante, et pi d'épargne.</p> + +<p>Le vieux répétait:—Tant que j' vivrai, j' verrai point ça.</p> + +<p>Et rien ne pouvait le vaincre, rien ne pouvait fléchir sa rigueur. Un +seul espoir restait à Césaire. Le père Amable avait peur du curé par +appréhension de la mort qu'il sentait approcher. Il ne redoutait pas +beaucoup le bon Dieu, ni le diable, ni l'enfer, ni le purgatoire, dont +il n'avait aucune idée, mais il redoutait le prêtre, qui lui +représentait l'enterrement, comme on pourrait redouter les médecins par +horreur des maladies. Depuis huit jours Céleste, qui connaissait cette +faiblesse du vieux, poussait Césaire à aller trouver le curé; mais +Césaire hésitait toujours, parce qu'il n'aimait point beaucoup non plus +les robes noires, qui lui représentaient, à lui, des mains toujours +tendues pour des quêtes ou pour le pain bénit.</p> + +<p>Il venait pourtant de se décider et il s'en allait vers le presbytère, +en songeant à la façon dont il allait conter son affaire.</p> + +<p>L'abbé Raffin, un petit prêtre vif, maigre et jamais rasé, attendait +l'heure de son dîner en se chauffant les pieds au feu de sa cuisine.</p> + +<p>Dès qu'il vit entrer le paysan, il demanda, en tournant seulement la +tête:</p> + +<p>—Eh bien, Césaire, qu'est-ce que tu veux?</p> + +<p>—J' voudrais vous causer, m'sieu l' curé.</p> + +<p>L'homme restait debout, intimidé, tenant sa casquette d'une main et son +fouet de l'autre.</p> + +<p>—Eh bien, cause.</p> + +<p>Césaire regardait la bonne, une vieille qui traînait ses pieds en +mettant le couvert de son maître sur un coin de table, devant la +fenêtre. Il balbutia:</p> + +<p>—C'est que, c'est quasiment une confession.</p> + +<p>Alors l'abbé Raffin considéra avec soin son paysan; il vit sa mine +confuse, son air gêné, ses yeux errants, et il ordonna:</p> + +<p>—Maria, va-t'en cinq minutes à ta chambre, que je cause avec Césaire.</p> + +<p>La servante jeta sur l'homme un regard colère, et s'en alla en grognant.</p> + +<p>L'ecclésiastique reprit:—Allons, maintenant, défile ton chapelet.</p> + +<p>Le gars hésitait toujours, regardait ses sabots, remuait sa casquette; +puis, tout à coup, il se décida:</p> + +<p>—V'là: j' voudrais épouser Céleste Lévesque.</p> + +<p>—Eh bien, mon garçon, qui est-ce qui t'en empêche?</p> + +<p>—C'est l' pé qui n' veut point.</p> + +<p>—Ton père?</p> + +<p>—Oui, mon pé.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il dit, ton père?</p> + +<p>—I dit qu'alle a eu un éfant.</p> + +<p>—Elle n'est pas la première à qui ça arrive, depuis notre mère Ève.</p> + +<p>—Un éfant avec Victor, Victor Lecoq, le domestique à Anthime Loisel.</p> + +<p>—Ah! ah!... Alors, il ne veut pas?</p> + +<p>—I ne veut point.</p> + +<p>—Mais là, pas du tout?</p> + +<p>—Pas pu qu'une bourrique qui r'fuse d'aller, sauf vot' respect.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu lui dis, toi, pour le décider?</p> + +<p>—J' li dis qu'c'est eune bonne fille, et pi vaillante, et pi d'épargne.</p> + +<p>—Et ça ne le décide pas. Alors tu veux que je lui parle.</p> + +<p>—Tout juste. Vous l' dites!</p> + +<p>—Et qu'est-ce que je lui raconterai, moi, à ton père?</p> + +<p>—Mais... c'que vous racontez au sermon pour faire donner des sous.</p> + +<p>Dans l'esprit du paysan tout l'effort de la religion consistait à +desserrer les bourses, à vider les poches des hommes pour emplir le +coffre du ciel. C'était une sorte d'immense maison de commerce dont les +curés étaient les commis, commis sournois, rusés, dégourdis comme +personne, qui faisaient les affaires du bon Dieu au détriment des +campagnards.</p> + +<p>Il savait fort bien que les prêtres rendaient des services, de grands +services aux plus pauvres, aux malades, aux mourants, assistaient, +consolaient, conseillaient, soutenaient, mais tout cela moyennant +finances, en échange de pièces blanches, de bel argent luisant dont on +payait les sacrements et les messes, les conseils et la protection, le +pardon des péchés et les indulgences, le purgatoire et le paradis +suivant les rentes et la générosité du pécheur.</p> + +<p>L'abbé Raffin, qui connaissait son homme et qui ne se fâchait jamais, se +mit à rire.</p> + +<p>—Eh bien, oui, je lui raconterai ma petite histoire, à ton père, mais +toi, mon garçon, tu y viendras, au sermon.</p> + +<p>Houlbrèque tendit la main pour jurer:</p> + +<p>—Foi d' pauvre homme, si vous faites ça pour me, j' le promets.</p> + +<p>—Allons, c'est bien. Quand veux-tu que j'aille le trouver, ton père?</p> + +<p>—Mais l' pu tôt s'ra le mieux, anuit si vous le pouvez.</p> + +<p>—Dans une demi-heure alors, après souper.</p> + +<p>—Dans une demi-heure.</p> + +<p>—C'est entendu. À bientôt mon garçon.</p> + +<p>—À la revoyure, m'sieu l' curé; merci ben.</p> + +<p>—De rien, mon garçon.</p> + +<p>Et Césaire Houlbrèque rentra chez lui, le cœur allégé d'un grand poids.</p> + +<p>Il tenait à bail une petite ferme, toute petite, car ils n'étaient pas +riches, son père et lui. Seuls avec une servante, une enfant de quinze +ans qui leur faisait la soupe, soignait les poules, allait traire les +vaches et battait le beurre, ils vivaient péniblement, bien que Césaire +fût un bon cultivateur. Mais ils ne possédaient ni assez de terres, ni +assez de bétail pour gagner plus que l'indispensable.</p> + +<p>Le vieux ne travaillait plus. Triste comme tous les sourds, perclus de +douleurs, courbé, tortu, il s'en allait par les champs, appuyé sur son +bâton, en regardant les bêtes et les hommes d'un œil dur et méfiant. +Quelquefois il s'asseyait sur le bord d'un fossé et demeurait là, sans +remuer, pendant des heures, pensant vaguement aux choses qui l'avaient +préoccupé toute sa vie, au prix des œufs et des grains, au soleil et à +la pluie qui gâtent ou font pousser les récoltes. Et, travaillés par les +rhumatismes, ses vieux membres buvaient encore l'humidité du sol, comme +ils avaient bu depuis soixante-dix ans la vapeur des murs de sa +chaumière basse, coiffée aussi de paille humide.</p> + +<p>Il rentrait à la tombée du jour, prenait sa place au bout de la table, +dans la cuisine, et, quand on avait posé devant lui le pot de terre +brûlé qui contenait sa soupe, il l'enfermait dans ses doigts crochus, +qui semblaient avoir gardé la forme ronde du vase, et il se chauffait +les mains, hiver comme été, avant de se mettre à manger, pour ne rien +perdre, ni une parcelle de chaleur qui vient du feu, lequel coûte cher, +ni une goutte de soupe où on a mis de la graisse et du sel, ni une +miette de pain qui vient du blé.</p> + +<p>Puis il grimpait, par une échelle, dans un grenier où il avait sa +paillasse, tandis que le fils couchait en bas, au fond d'une sorte de +niche près de la cheminée, et que la servante s'enfermait dans une +espèce de cave, un trou noir qui servait autrefois à emmagasiner les +pommes de terre.</p> + +<p>Césaire et son père ne causaient presque jamais. De temps en temps +seulement, quand il s'agissait de vendre une récolte ou d'acheter un +veau, le jeune homme prenait l'avis du vieux, et, formant un porte-voix +de ses deux mains, il lui criait ses raisons dans la tête; et le père +Amable les approuvait ou les combattait d'une voix lente et creuse venue +du fond de son ventre.</p> + +<p>Un soir donc Césaire, s'approchant de lui comme s'il s'agissait de +l'acquisition d'un cheval ou d'une génisse, lui avait communiqué, à +pleins poumons, dans l'oreille, son intention d'épouser Céleste +Lévesque.</p> + +<p>Alors le père s'était fâché. Pourquoi? Par moralité? Non sans doute. La +vertu d'une fille n'a guère d'importance aux champs. Mais son avarice, +son instinct profond, féroce, d'épargne, s'était révolté à l'idée que +son fils élèverait un enfant qu'il n'avait pas fait lui-même. Il avait +pensé tout à coup, en une seconde, à toutes les soupes qu'avalerait le +petit avant de pouvoir être utile dans la ferme; il avait calculé toutes +les livres de pain, tous les litres de cidre que mangerait et que +boirait ce galopin jusqu'à son âge de quatorze ans; et une colère folle +s'était déchaînée en lui contre Césaire qui ne pensait pas à tout ça.</p> + +<p>Et il avait répondu, avec une force de voix inusitée:</p> + +<p>—C'est-il que t'as perdu le sens?</p> + +<p>Alors Césaire s'était mis à énumérer ses raisons, à dire les qualités de +Céleste, à prouver qu'elle gagnerait cent fois ce que coûterait +l'enfant. Mais le vieux doutait de ces mérites, tandis qu'il ne pouvait +douter de l'existence du petit; et il répondait, coup sur coup, sans +s'expliquer davantage:</p> + +<p>—J' veux point! J' veux point! Tant que j' vivrai, ça n' se f'ra point!</p> + +<p>Et depuis trois mois ils en restaient là, sans en démordre l'un et +l'autre, reprenant, une fois par semaine au moins, la même discussion, +avec les mêmes arguments, les mêmes mots, les mêmes gestes, et la même +inutilité.</p> + +<p>C'est alors que Céleste avait conseillé à Césaire d'aller demander +l'aide de leur curé.</p> + +<p>En rentrant chez lui le paysan trouva son père attablé déjà, car il +s'était mis en retard par sa visite au presbytère.</p> + +<p>Ils dînèrent en silence, face à face, mangèrent un peu de beurre sur +leur pain, après la soupe, en buvant un verre de cidre; puis ils +demeurèrent immobiles sur leurs chaises, à peine éclairés par la +chandelle que la petite servante avait emportée pour laver les cuillers, +essuyer les verres, et tailler à l'avance les croûtes pour le déjeuner +de l'aurore.</p> + +<p>Un coup retentit contre la porte qui s'ouvrit aussitôt; et le prêtre +parut. Le vieux leva sur lui ses yeux inquiets, pleins de soupçons, et, +prévoyant un danger, il se disposait à grimper son échelle, quand l'abbé +Raffin lui mit la main sur l'épaule et lui hurla contre la tempe:</p> + +<p>—J'ai à vous causer, père Amable.</p> + +<p>Césaire avait disparu, profitant de la porte restée ouverte. Il ne +voulait pas entendre, tant il avait peur; il ne voulait pas que son +espoir s'émiettât à chaque refus obstiné de son père; il aimait mieux +apprendre d'un seul coup la vérité, bonne ou mauvaise, plus tard; et il +s'en alla dans la nuit. C'était un soir sans lune, un soir sans étoiles, +un de ces soirs brumeux où l'air semble gras d'humidité. Une odeur vague +de pommes flottait auprès des cours, car c'était l'époque où on +ramassait les plus précoces, les pommes «euribles» comme on dit aux pays +du cidre. Les étables, quand Césaire longeait leurs murs, soufflaient +par leurs étroites fenêtres leur odeur chaude de bêtes vivantes +endormies sur le fumier; et il entendait auprès des écuries le +piétinement des chevaux restés debout, et le bruit de leurs mâchoires +tirant et broyant le foin des râteliers.</p> + +<p>Il allait devant lui en pensant à Céleste. Dans cet esprit simple, chez +qui les idées n'étaient guère encore que des images nées directement des +objets, les pensées d'amour ne se formulaient que par l'évocation d'une +grande fille rouge, debout dans un chemin creux, et riant, les mains sur +ses hanches.</p> + +<p>C'est ainsi qu'il l'avait aperçue le jour où commença son désir pour +elle. Il la connaissait cependant depuis l'enfance, mais jamais, comme +ce matin-là, il n'avait pris garde à elle. Ils avaient causé quelques +minutes; puis il était parti; et tout en marchant il répétait: «Cristi, +c'est une belle fille tout de même. C'est dommage qu'elle ait fauté avec +Victor.» Jusqu'au soir il y songea; et le lendemain aussi.</p> + +<p>Quand il la revit, il sentit quelque chose qui lui chatouillait le fond +de la gorge, comme si on lui eût enfoncé une plume de coq par la bouche +dans la poitrine; et depuis lors, toutes les fois qu'il se trouvait près +d'elle, il s'étonnait de ce chatouillement nerveux qui recommençait +toujours.</p> + +<p>En trois semaines il se décida à l'épouser, tant elle lui plaisait. Il +n'aurait pu dire d'où venait cette puissance sur lui, mais il +l'exprimait par ces mots: «J'en sieu possédé,» comme s'il eût porté en +lui l'envie de cette fille aussi dominatrice qu'un pouvoir d'enfer. Il +ne s'inquiétait guère de sa faute. Tant pis après tout; cela ne la +gâtait point; et il n'en voulait pas à Victor Lecoq.</p> + +<p>Mais si le curé allait ne pas réussir, que ferait-il? Il n'osait y +penser, tant cette inquiétude le torturait.</p> + +<p>Il avait gagné la presbytère, et il s'était assis auprès de la petite +barrière de bois pour attendre la rentrée du prêtre.</p> + +<p>Il était là depuis une heure peut-être, quand il entendit des pas sur le +chemin, et il distingua bientôt, quoique la nuit fût très sombre, +l'ombre plus noire encore de la soutane.</p> + +<p>Il se dressa, les jambes cassées, n'osant plus parler, n'osant point +savoir.</p> + +<p>L'ecclésiastique l'aperçut et dit gaiement:</p> + +<p>—Eh bien, mon garçon, ça y est.</p> + +<p>Césaire bulbutia:—Ça y est... pas possible!</p> + +<p>—Oui, mon gars, mais point sans peine. Quelle vieille bourrique que ton +père!</p> + +<p>Le paysan répétait:—Pas possible!</p> + +<p>—Mais oui. Viens-t'en me trouver demain, midi, pour décider la +publication des bans.</p> + +<p>L'homme avait saisi la main de son curé. Il la serrait, la secouait, la +broyait en bégayant:—Vrai.... Vrai.... Vrai.... M'sieu l' curé.... Foi +d'honnête homme... vous m' verrez dimanche... à vot' sermon.</p> + +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>II</h3> + +<p>La noce eut lieu vers la mi-décembre. Elle fut simple, les mariés +n'étant pas riches. Césaire, vêtu de neuf, se trouva prêt dès huit +heures du matin pour aller quérir sa fiancée et la conduire à la mairie; +mais comme il était trop tôt, il s'assit devant la table de la cuisine +et attendit ceux de la famille et les amis qui devaient venir le +prendre.</p> + +<p>Depuis huit jours il neigeait, et la terre brune, la terre déjà fécondée +par les semences d'automne était devenue livide, endormie sous un grand +drap de glace.</p> + +<p>Il faisait froid dans les chaumières coiffées d'un bonnet blanc; et les +pommiers ronds dans les cours semblaient fleuris, poudrés comme au joli +mois de leur épanouissement.</p> + +<p>Ce jour-là, les gros nuages du nord, les nuages gris chargés de cette +pluie mousseuse avaient disparu, et le ciel bleu se déployait au-dessus +de la terre blanche sur qui le soleil levant jetait des reflets +d'argent.</p> + +<p>Césaire regardait devant lui, par la fenêtre, sans penser à rien, +heureux.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, deux femmes entrèrent, des paysannes endimanchées, la +tante et la cousine du marié, puis trois hommes, ses cousins, puis une +voisine. Ils s'assirent sur des chaises, et ils demeurèrent immobiles et +silencieux, les femmes d'un côté de la cuisine, les hommes de l'autre, +saisis soudain de timidité, de cette tristesse embarrassée qui prend les +gens assemblés pour une cérémonie. Un des cousins demanda bientôt:</p> + +<p>—C'est-il point l'heure?</p> + +<p>Césaire répondit:</p> + +<p>—Je crais ben que oui.</p> + +<p>—Allons, en route, dit un autre.</p> + +<p>Ils se levèrent. Alors Césaire, qu'une inquiétude venait d'envahir, +grimpa l'échelle du grenier pour voir si son père était prêt. Le vieux, +toujours matinal d'ordinaire, n'avait point encore paru. Son fils le +trouva sur sa paillasse, roulé dans sa couverture, les yeux ouverts, et +l'air méchant.</p> + +<p>Il lui cria dans le tympan:</p> + +<p>—Allons, mon pé, levez-vous. V'là l' moment d' la noce.</p> + +<p>Le sourd murmura d'une voix dolente:</p> + +<p>—J' peux pu. J'ai quasiment eune froidure qui m'a g'lé l' dos. J' peux +pu r'muer.</p> + +<p>Le jeune homme, atterré, le regardait, devinant sa ruse.</p> + +<p>—Allons, pé, faut vous y forcer.</p> + +<p>—J' peux point.</p> + +<p>—Tenez, j' vas vous aider.</p> + +<p>Et il se pencha vers le vieillard, déroula sa couverture, le prit par +les bras et le souleva. Mais le père Amable se mit à gémir:</p> + +<p>—Hou! hou! hou! qué misère! hou, hou, j' peux point. J'ai l' dos noué. +C'est que'que vent qu'aura coulé par çu maudit toit.</p> + +<p>Césaire comprit qu'il ne réussirait pas, et furieux pour la première +fois de sa vie contre son père, il lui cria:</p> + +<p>—Eh ben, vous n' dînerez point, puisque j' faisons le r'pas à l'auberge +à Polyte. Ça vous apprendra à faire le têtu.</p> + +<p>Et il dégringola l'échelle, puis se mit en route, suivi de ses parents +et invités.</p> + +<p>Les hommes avaient relevé leurs pantalons pour n'en point brûler le bord +dans la neige; les femmes tenaient haut leurs jupes, montraient leurs +chevilles maigres, leurs bas de laine grise, leurs quilles osseuses, +droites comme des manches à balai. Et tous allaient en se balançant sur +leurs jambes, l'un derrière l'autre, sans parler, tout doucement, par +prudence, pour ne point perdre le chemin disparu sous la nappe plate, +uniforme, ininterrompue des neiges.</p> + +<p>En approchant des fermes, ils apercevaient une ou deux personnes les +attendant pour se joindre à eux; et la procession s'allongeait sans +cesse, serpentait, suivant les contours invisibles du chemin, avait +l'air d'un chapelet vivant, aux grains noirs, ondulant par la campagne +blanche.</p> + +<p>Devant la porte de la fiancée, un groupe nombreux piétinait sur place en +attendant le marié. On l'acclama quand il parut; et bientôt Céleste +sortit de sa chambre, vêtue d'une robe bleue, les épaules couvertes d'un +petit châle rouge, la tête fleurie d'oranger.</p> + +<p>Mais chacun demandait à Césaire:</p> + +<p>—Ous qu'est ton pé?</p> + +<p>Il répondait avec embarras:</p> + +<p>—I' ne peut pu se r'muer, vu les douleurs.</p> + +<p>Et les fermiers hochaient la tête d'un air incrédule et malin.</p> + +<p>On se mit en route vers la mairie. Derrière les futurs époux, une +paysanne portait l'enfant de Victor, comme s'il se fût agi d'un baptême; +et les paysans, deux par deux, à présent, accrochés par le bras, s'en +allaient dans la neige avec des mouvements de chaloupe sur la mer.</p> + +<p>Après que le maire eût lié les fiancés dans la petite maison municipale, +le curé les unit à son tour dans la modeste maison du bon Dieu. Il bénit +leur accouplement en leur promettant la fécondité, puis il leur prêcha +les vertus matrimoniales, les simples et saines vertus des champs, le +travail, la concorde et la fidélité, tandis que l'enfant, pris de froid, +piaillait derrière le dos de la mariée.</p> + +<p>Dès que le couple reparut sur le seuil de l'église, des coups de fusil +éclatèrent dans le fossé du cimetière. On ne voyait que le bout des +canons d'où sortaient de rapides jets de fumée; puis une tête se montra +qui regardait le cortège; c'était Victor Lecoq célébrant le mariage de +sa bonne amie, fêtant son bonheur et lui jetant ses vœux avec les +détonations de la poudre. Il avait embauché des amis, cinq ou six valets +laboureurs pour ces salves de mousqueterie. On trouva qu'il se +conduisait bien.</p> + +<p>Le repas eut lieu à l'auberge de Polyte Cacheprune. Vingt couverts +avaient été mis dans la grande salle où l'on dînait aux jours de marché; +et l'énorme gigot tournant devant la broche, les volailles rissolées +sous leur jus, l'andouille grésillant sur le feu vif et clair, +emplissaient la maison d'un parfum épais, de la fumée des charbons +francs arrosés de graisses, de l'odeur puissante et lourde des +nourritures campagnardes.</p> + +<p>On se mit à table à midi; et la soupe aussitôt coula dans les assiettes. +Les figures s'animaient déjà; les bouches s'ouvraient pour crier des +farces, les yeux riaient avec des plis malins. On allait s'amuser, +pardi.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, et le père Amable parut. Il avait un air mauvais, une +mine furieuse, et il se traînait sur ses bâtons, en geignant à chaque +pas pour indiquer sa souffrance.</p> + +<p>On s'était tu en le voyant paraître; mais soudain, le père Malivoire, +son voisin, un gros plaisant qui connaissait toutes les manigances des +gens, se mit à hurler, comme faisait Césaire, en formant porte-voix de +ses mains:—Hé, vieux dégourdi, t'en as ti un nez, d'avoir senti de chez +té la cuisine à Polyte.</p> + +<p>Un rire énorme jaillit des gorges. Malivoire, excité par le succès, +reprit:—Pour les douleurs, y a rien de tel qu'eune cataplasme +d'andouille! Ça tient chaud l' ventre, avec un verre de trois-six!...</p> + +<p>Les hommes poussaient des cris, tapaient la table du poing, riaient de +côté en penchant et relevant leur torse comme s'ils eussent fait marcher +une pompe. Les femmes gloussaient comme des poules, les servantes se +tordaient, debout contre les murs. Seul le père Amable ne riait pas et +attendait, sans rien répondre, qu'on lui fît place.</p> + +<p>On le casa au milieu de la table, en face de sa bru, et dès qu'il fut +assis, il se mit à manger. C'était son fils qui payait, après tout, il +fallait prendre sa part. À chaque cuillerée de soupe qui lui tombait +dans l'estomac, à chaque bouchée de pain ou de viande écrasée sur ses +gencives, à chaque verre de cidre et de vin qui lui coulait par le +gosier, il croyait regagner quelque chose de son bien, reprendre un peu +de son argent que tous ces goinfres dévoraient, sauver une parcelle de +son avoir, enfin. Et il mangeait en silence avec une obstination d'avare +qui cache des sous, avec la ténacité sombre qu'il apportait autrefois à +ses labeurs persévérants.</p> + +<p>Mais tout à coup il aperçut au bout de la table l'enfant de Céleste sur +les genoux d'une femme, et son œil ne le quitta plus. Il continuait à +manger, le regard attaché sur le petit, à qui sa gardienne mettait +parfois entre les lèvres un peu de fricot qu'il mordillait. Et le vieux +souffrait plus des quelques bouchées sucées par cette larve que de tout +ce qu'avalaient les autres.</p> + +<p>Le repas dura jusqu'au soir. Puis chacun rentra chez soi.</p> + +<p>Césaire souleva le père Amable.</p> + +<p>—Allons, mon pé, faut retourner, dit-il. Et il lui mit ses deux bâtons +aux mains. Céleste prit son enfant dans ses bras, et ils s'en allèrent, +lentement, par la nuit blafarde qu'éclairait la neige. Le vieux sourd, +aux trois quarts gris, rendu plus méchant par l'ivresse, s'obstinait à +ne pas avancer. Plusieurs fois même il s'assit, avec l'idée que sa bru +pourrait prendre froid; et il geignait, sans prononcer un mot, poussant +une sorte de plainte longue et douloureuse.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent arrivés chez eux, il grimpa aussitôt dans son grenier, +tandis que Césaire installait un lit pour l'enfant auprès de la niche +profonde où il allait s'étendre avec sa femme. Mais comme les nouveaux +mariés ne dormirent point tout de suite, ils entendirent longtemps le +vieux qui remuait sur sa paillasse; et même il parla haut plusieurs +fois, soit qu'il rêvât, soit qu'il laissât s'échapper sa pensée par sa +bouche, malgré lui, sans pouvoir la retenir, sous l'obsession d'une idée +fixe.</p> + +<p>Quand il descendit par son échelle, le lendemain, il aperçut sa bru qui +faisait le ménage.</p> + +<p>Elle lui cria:—Allons, mon pé, dépêchez-vous, v'là d' la bonne soupe.</p> + +<p>Et elle posa au bout de la table le pot rond de terre noire plein de +liquide fumant. Il s'assit, sans rien répondre, prit le vase brûlant, +s'y chauffa les mains selon sa coutume: et, comme il faisait grand +froid, il le pressa même contre sa poitrine pour tâcher de faire entrer +en lui, dans son vieux corps roidi par les hivers, un peu de la vive +chaleur de l'eau bouillante.</p> + +<p>Puis il chercha ses bâtons et s'en alla dans la campagne glacée, jusqu'à +midi, jusqu'à l'heure du dîner, car il avait vu, installé dans une +grande caisse à savon, le petit de Céleste qui dormait encore.</p> + +<p>Il n'en prit point son parti. Il vivait dans la chaumière, comme +autrefois, mais il avait l'air de ne plus en être, de ne plus +s'intéresser à rien, de regarder ces gens, son fils, la femme et +l'enfant comme des étrangers qu'il ne connaissait pas, à qui il ne +parlait jamais.</p> + +<p>L'hiver s'écoula. Il fut long et rude. Puis le premier printemps fit +repartir les germes; et les paysans, de nouveau, comme des fourmis +laborieuses, passèrent leurs jours dans les champs, travaillant de +l'aurore à la nuit, sous la bise et sous les pluies, le long des sillons +de terre brune qui enfantaient le pain des hommes.</p> + +<p>L'année s'annonçait bien pour les nouveaux époux. Les récoltes +poussaient drues et vivaces; on n'eut point de gelées tardives; et les +pommiers fleuris laissaient tomber dans l'herbe leur neige rose et +blanche qui promettait pour l'automne une grêle de fruits.</p> + +<p>Césaire travaillait dur, se levait tôt et rentrait tard, pour économiser +le prix d'un valet.</p> + +<p>Sa femme lui disait quelquefois:</p> + +<p>—Tu t' f'ras du mal, à la longue.</p> + +<p>Il répondait:—Pour sûr non, ça me connaît.</p> + +<p>Un soir, pourtant, il rentra si fatigué qu'il dut se coucher sans +souper. Il se leva à l'heure ordinaire le lendemain; mais il ne put +manger, malgré son jeûne de la veille; et il dut rentrer au milieu de +l'après-midi pour se reposer de nouveau. Dans la nuit, il se mit à +tousser; et il se retournait sur sa paillasse, fiévreux, le front +brûlant, la langue sèche, dévoré d'une soif ardente.</p> + +<p>Il alla pourtant jusqu'à ses terres au point du jour; mais le lendemain +on dut appeler le médecin qui le jugea fort malade, atteint d'une +fluxion de poitrine.</p> + +<p>Et il ne quitta plus la niche obscure qui lui servait de couche. On +l'entendait tousser, haleter et remuer au fond de ce trou. Pour le voir, +pour lui donner les drogues, lui poser les ventouses, il fallait +apporter une chandelle à l'entrée. On apercevait alors sa tête creuse, +salie par sa barbe longue, au-dessous d'une dentelle épaisse de toiles +d'araignées qui pendaient et flottaient, remuées par l'air. Et les mains +du malade semblaient mortes sur les draps gris.</p> + +<p>Céleste le soignait avec une activité inquiète, lui faisait boire les +remèdes, lui appliquait les vésicatoires, allait et venait par la +maison; tandis que le père Amable restait au bord de son grenier, +guettant de loin le creux sombre où agonisait son fils. Il n'en +approchait point, par haine de la femme, boudant comme un chien jaloux.</p> + +<p>Six jours encore se passèrent; puis un matin, comme Céleste, qui dormait +maintenant par terre sur deux bottes de paille défaites, allait voir si +son homme se portait mieux, elle n'entendit plus son souffle rapide +sortir de sa couche profonde. Effrayée, elle demanda:</p> + +<p>—Eh ben, Césaire, que que tu dis anuit?</p> + +<p>Il ne répondit pas.</p> + +<p>Elle étendit la main pour le toucher et rencontra la chair glacée de son +visage. Elle poussa un grand cri, un long cri de femme épouvantée. Il +était mort.</p> + +<p>À ce cri, le vieux sourd apparut au haut de son échelle; et comme il vit +Céleste s'élancer dehors pour chercher du secours, il descendit +vivement, tâta à son tour la figure de son fils et, comprenant soudain, +alla fermer la porte en dedans, pour empêcher la femme de rentrer et +reprendre possession de sa demeure, puisque son fils n'était plus +vivant.</p> + +<p>Puis il s'assit sur une chaise à côté du mort.</p> + +<p>Des voisins arrivaient, appelaient, frappaient. Il ne les entendait pas. +Un d'eux cassa la vitre de la fenêtre et sauta dans la chambre. D'autres +le suivirent; la porte de nouveau fut ouverte; et Céleste reparut, +pleurant toutes ses larmes, les joues enflées et les yeux rouges. Alors +le père Amable, vaincu, sans dire un mot, remonta dans son grenier.</p> + +<p>L'enterrement eut lieu le lendemain; puis, après la cérémonie, le +beau-père et la belle-fille se trouvèrent seuls dans la ferme, avec +l'enfant.</p> + +<p>C'était l'heure ordinaire du dîner. Elle alluma le feu, tailla la soupe, +posa les assiettes sur la table, tandis que le vieux, assis sur une +chaise, attendait, sans paraître la regarder.</p> + +<p>Quand le repas fut prêt, elle lui cria dans l'oreille:</p> + +<p>—Allons, mon pé, faut manger.</p> + +<p>Il se leva, prit place au bout de la table, vida son pot, mâcha son pain +verni de beurre, but ses deux verres de cidre, puis s'en alla.</p> + +<p>C'était un de ces jours tièdes, un de ces jours bienfaisants où la vie +fermente, palpite, fleurit sur toute la surface du sol.</p> + +<p>Le père Amable suivait un petit sentier à travers les champs. Il +regardait les jeunes blés et les jeunes avoines, en songeant que son +éfant était sous terre à présent, son pauvre éfant. Il s'en allait de +son pas usé, traînant la jambe et boitillant. Et comme il était tout +seul dans la plaine, tout seul sous le ciel bleu, au milieu des +récoltes grandissantes, tout seul avec les alouettes qu'il voyait planer +sur sa tête, sans entendre leur chant léger, il se mit à pleurer en +marchant.</p> + +<p>Puis il s'assit auprès d'une mare et resta là jusqu'au soir à regarder +les petits oiseaux qui venaient boire; puis, comme la nuit tombait, il +rentra, soupa sans dire un mot et grimpa dans son grenier.</p> + +<p>Et sa vie continua comme par le passé. Rien n'était changé, sauf que son +fils Césaire dormait au cimetière.</p> + +<p>Qu'aurait-il fait, le vieux? Il ne pouvait plus travailler, il n'était +bon maintenant qu'à manger les soupes trempées par sa belle-fille. Et il +les mangeait en silence, matin et soir, et guettant d'un œil furieux le +petit qui mangeait aussi, en face de lui, de l'autre côté de la table. +Puis il sortait, rôdait par le pays à la façon d'un vagabond, allait se +cacher derrière les granges pour dormir une heure ou deux, comme s'il +eût redouté d'être vu, puis il rentrait à l'approche du soir.</p> + +<p>Mais de grosses préoccupations commençaient à hanter l'esprit de +Céleste. Les terres avaient besoin d'un homme qui les surveillât et les +travaillât. Il fallait que quelqu'un fût là, toujours, par les champs, +non pas un simple salarié, mais un vrai cultivateur, un maître, qui +connût le métier et eût souci de la ferme. Une femme seule ne pouvait +gouverner la culture, suivre le prix des grains, diriger la vente et +l'achat du bétail. Alors des idées entrèrent dans sa tête, des idées +simples, pratiques, qu'elle ruminait toutes les nuits. Elle ne pouvait +se remarier avant un an et il fallait, tout de suite, sauver des +intérêts pressants, des intérêts immédiats.</p> + +<p>Un seul homme la pouvait tirer d'embarras, Victor Lecoq, le père de son +enfant. Il était vaillant, entendu aux choses de la terre; il aurait +fait, avec un peu d'argent en poche, un excellent cultivateur. Elle le +savait, l'ayant connu à l'œuvre chez ses parents.</p> + +<p>Donc un matin, le voyant passer sur la route avec une voiture de fumier, +elle sortit pour l'aller trouver. Quand il l'aperçut il arrêta ses +chevaux et elle lui dit, comme si elle l'avait rencontré la veille:</p> + +<p>—Bonjour Victor, ça va toujours?</p> + +<p>Il répondit:—Ça va toujours et d'vot' part?</p> + +<p>—Oh mé, ça irait n'était que j' sieus seule à la maison, c'qui m' donne +du tracas, vu les terres.</p> + +<p>Alors ils causèrent longtemps appuyés contre la roue de la lourde +voiture. L'homme parfois se grattait le front sous sa casquette et +réfléchissait, tandis qu'elle, les joues rouges, parlait avec ardeur, +disait ses raisons, ses combinaisons, ses projets d'avenir; à la fin il +murmura:</p> + +<p>—Oui, ça se peut.</p> + +<p>Elle ouvrit la main comme un paysan qui conclut un marché, et demanda:</p> + +<p>—C'est dit?</p> + +<p>Il serra cette main tendue.</p> + +<p>—C'est dit.</p> + +<p>—Ça va pour dimanche alors.</p> + +<p>—Ça va pour dimanche.</p> + +<p>—Allons, bonjour Victor.</p> + +<p>—Bonjour Madame Houlbrèque.</p> + +<hr style="width: 10%;" /> +<h3>III</h3> + +<p>Ce dimanche-là, c'était la fête du village, la fête annuelle et +patronale qu'on nomme assemblée, en Normandie.</p> + +<p>Depuis huit jours on voyait venir par les routes, au pas lent de rosses +grises ou rougeâtres, les voitures foraines où gîtent les familles +ambulantes des coureurs de foires, directeurs de loteries, de tirs, de +jeux divers, ou montreurs de curiosités que les paysans appellent +«Faiseux vé de quoi».</p> + +<p>Les carioles sales, aux rideaux flottants, accompagnées d'un chien +triste, allant, tête basse, entre les roues, s'étaient arrêtées l'une +après l'autre sur la place de la mairie. Puis une tente s'était dressée +devant chaque demeure voyageuse, et dans cette tente on apercevait par +les trous de la toile des choses luisantes qui surexcitaient l'envie et +la curiosité des gamins.</p> + +<p>Dès le matin de la fête, toutes les baraques s'étaient ouvertes, étalant +leurs splendeurs de verre et de porcelaine; et les paysans, en allant à +la messe, regardaient déjà d'un œil candide et satisfait ces boutiques +modestes qu'ils revoyaient pourtant chaque année.</p> + +<p>Dès le commencement de l'après-midi, il y eut foule sur la place. De +tous les villages voisins les fermiers arrivaient, secoués avec leurs +femmes et leurs enfants dans les chars-à-bancs à deux roues qui +sonnaient la ferraille en oscillant comme des bascules. On avait dételé +chez des amis; et les cours des fermes étaient pleines d'étranges +guimbardes grises, hautes, maigres, crochues, pareilles aux animaux à +longues pattes du fond des mers.</p> + +<p>Et chaque famille, les mioches devant, les grands derrière, s'en venait +à l'assemblée à pas tranquilles, la mine souriante, et les mains +ouvertes, de grosses mains rouges, osseuses, accoutumées au travail et +qui semblaient gênées de leur repos.</p> + +<p>Un faiseur de tours jouait du clairon; l'orgue de barbarie des chevaux +de bois égrenait dans l'air ses notes pleurardes et sautillantes; la +roue des loteries grinçait comme les étoffes qu'on déchire; les coups de +carabine claquaient de seconde en seconde. Et la foule lente passait +mollement devant les baraques à la façon d'une pâte qui coule, avec des +remous de troupeau, des maladresses de bêtes pesantes, sorties par +hasard.</p> + +<p>Les filles, se tenant par le bras par rangs de six ou huit, piaillaient +des chansons; les gars les suivaient en rigolant, la casquette sur +l'oreille et la blouse raidie par l'empois, gonflée comme un ballon +bleu.</p> + +<p>Tout le pays était là, maîtres, valets et servantes.</p> + +<p>Le père Amable lui-même, vêtu de sa redingue antique et verdâtre, avait +voulu voir l'assemblée; car il n'y manquait jamais.</p> + +<p>Il regardait les loteries, s'arrêtait devant les tirs pour juger les +coups, s'intéressait surtout à un jeu très simple qui consistait à jeter +une grosse boule de bois dans la bouche ouverte d'un bonhomme peint sur +une planche.</p> + +<p>On lui tapa soudain sur l'épaule. C'était le père Malivoire qui +cria:—Eh! mon pé, j' vous invite à bé une fine.</p> + +<p>Et ils s'assirent devant la table d'une guinguette installée en plein +air. Ils burent une fine, puis deux fines, puis trois fines; et le père +Amable recommença à errer dans l'assemblée. Ses idées devenaient un peu +troubles, il souriait sans savoir de quoi, il souriait devant les +loteries, devant les chevaux de bois, et surtout devant le jeu du +massacre. Il y demeura longtemps, ravi quand un amateur abattait le +gendarme ou le curé, deux autorités qu'il redoutait d'instinct. Puis il +retourna s'asseoir à la guinguette et but un verre de cidre pour se +rafraîchir. Il était tard, la nuit venait. Un voisin le prévint:</p> + +<p>—Vous allez rentrer après le fricot, mon pé.</p> + +<p>Alors il se mit en route vers la ferme. Une ombre douce, l'ombre tiède +des soirs de printemps, s'abattait lentement sur la terre.</p> + +<p>Quand il fut devant sa porte, il crut voir par la fenêtre éclairée deux +personnes dans la maison. Il s'arrêta, fort surpris, puis il entra et il +aperçut Victor Lecoq assis devant la table, en face d'une assiette +pleine de pommes de terre et qui soupait juste à la place de son fils.</p> + +<p>Et soudain il se retourna comme s'il voulait s'en aller. La nuit était +noire, à présent. Céleste s'était levée et lui criait:</p> + +<p>—V'nez vite, mon pé, y a du bon ragoût pour fêter l'assemblée.</p> + +<p>Alors il obéit par inertie et s'assit, regardant tour à tour l'homme, la +femme, l'enfant. Puis il se mit à manger doucement, comme tous les +jours.</p> + +<p>Victor Lecoq semblait chez lui, causait de temps en temps avec Céleste, +prenait l'enfant sur ses genoux et l'embrassait. Et Céleste lui +redonnait de la nourriture, lui versait à boire, paraissait contente en +lui parlant. Le père Amable les suivait d'un regard fixe sans entendre +ce qu'ils disaient. Quand il eut fini de souper (et il n'avait guère +mangé tant il se sentait le cœur retourné), il se leva, et au lieu de +monter à son grenier comme tous les soirs il ouvrit la porte de la cour +et sortit dans la campagne.</p> + +<p>Lorsqu'il fut parti, Céleste, un peu inquiète, demanda:</p> + +<p>—Qué qui fait?</p> + +<p>Victor, indifférent, répondit:</p> + +<p>—T'en éluge point. I rentrera ben quand i s'ra las.</p> + +<p>Alors elle fit le ménage, lava les assiettes, essuya la table, tandis +que l'homme se déshabillait avec tranquillité. Puis il se glissa dans la +couche obscure et profonde où elle avait dormi avec Césaire.</p> + +<p>La porte de la cour se rouvrit. Le père Amable reparut. Dès qu'il fut +entré, il regarda de tous les côtés, avec des allures de vieux chien qui +flaire. Il cherchait Victor Lecoq. Comme il ne le voyait point, il prit +la chandelle sur la table et s'approcha de la niche sombre où son fils +était mort. Dans le fond il aperçut l'homme allongé sous les draps et +qui sommeillait déjà. Alors le sourd se retourna doucement, reposa la +chandelle, et ressortit encore une fois dans la cour.</p> + +<p>Céleste avait fini de travailler, elle avait couché son fils, mis tout +en place, et elle attendait, pour s'étendre à son tour aux côtés de +Victor, que son beau-père fût revenu.</p> + +<p>Elle demeurait assise sur une chaise, les mains inertes, le regard +vague.</p> + +<p>Comme il ne rentrait point, elle murmura avec ennui, avec humeur:</p> + +<p>—I nous f'ra brûler pour quatre sous de chandelle, ce vieux fainéant.</p> + +<p>Victor répondit du fond de son lit:</p> + +<p>—V'là plus d'une heure qu'il est dehors, faudrait voir s'il n' dort +point sur l' banc d'vant la porte.</p> + +<p>Elle annonça: «J'y vas», se leva, prit la lumière et sortit en faisant +un abat-jour de sa main pour distinguer dans la nuit.</p> + +<p>Elle ne vit rien devant la porte, rien sur le banc, rien sur le fumier, +où le père avait coutume de s'asseoir au chaud quelquefois.</p> + +<p>Mais, comme elle allait rentrer, elle leva par hasard les yeux vers le +grand pommier qui abritait l'entrée de la ferme, et elle aperçut tout à +coup deux pieds, deux pieds d'homme qui pendaient à la hauteur de son +visage.</p> + +<p>Elle poussa des cris terribles: «Victor! Victor! Victor!»</p> + +<p>Il accourut en chemise. Elle ne pouvait plus parler, et, tournant la +tête pour ne pas voir, elle indiquait l'arbre de son bras tendu.</p> + +<p>Ne comprenant point, il prit la chandelle afin de distinguer, et il +aperçut, au milieu des feuillages éclairés en dessous, le père Amable, +pendu très haut par le cou au moyen d'un licol d'écurie.</p> + +<p>Une échelle restait appuyée contre le tronc du pommier.</p> + +<p>Victor courut chercher une serpe, grimpa dans l'arbre et coupa la corde. +Mais le vieux était déjà froid, et il tirait la langue horriblement, +avec une affreuse grimace.</p> + + +<h3>FIN</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3>DU MÊME AUTEUR:</h3> + +<h3>COLLECTION GRAND IN-18 JÉSUS A 3 FR. 50 LE VOL.</h3> +<p> +<br /> +<b>ROMANS</b><br /> +<br /> +<b>Pierre et Jean</b> 1 vol.<br /> +<b>Fort comme la Mort</b> 1 vol.<br /> +<b>Notre Cœur</b> 1 vol.<br /> +<b>Une Vie</b> 1 vol.<br /> +<b>Bel-Ami</b> 1 vol.<br /> +<br /> +<b>NOUVELLES</b><br /> +<br /> +<b>Clair de Lune</b> 1 vol.<br /> +<b>Le Horla</b> 1 vol.<br /> +<b>La Main Gauche</b> 1 vol.<br /> +<b>La Maison Tellier</b> 1 vol.<br /> +<b>Monsieur Parent</b> 1 vol.<br /> +<b>Les Sœurs Rondoli</b> 1 vol.<br /> +<b>Mademoiselle FiFi</b> 1 vol.<br /> +<b>Yvette</b> 1 vol.<br /> +<b>Miss Harriet</b> 1 vol.<br /> +<b>La Petite Roque</b> 1 vol.<br /> +<br /> +<b>VOYAGES</b><br /> +<br /> +<b>La Vie Errante</b> (avec une couverture illustrée par Riou) 1 vol.<br /> +<b>Au Soleil</b> 1 vol.<br /> +<br /> +<b>THÉATRE</b><br /> +<br /> +<b>Musotte</b> (en collaboration avec Jacques Normand) 1 vol.<br /> +<b>La Paix du Ménage</b> 1 vol.<br /> +<br /> +<i>Editions de luxe</i><br /> +<br /> +<b>Des Vers</b>. <i>Poésies</i>. Édition de luxe avec un portrait de l'auteur,<br /> +gravé à l'eau-forte par <span class="smcap">Le Rat</span>. I vol. in-16. Prix: 5 fr.<br /> +<br /> +<b>Bel-Ami</b>. Avec 103 illustrations de Ferdinand Bac. I vol.<br /> +in-16. Prix 5 fr.<br /> +</p> + +<h3>Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les +pays, y compris la Suède et la Norvège.</h3> + +<h3>S'adresser, pour traiter, à <span class="smcap">M. Paul Ollendorff,</span> Éditeur, 28 <i>bis</i>, rue +de Richelieu, Paris.</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La petite roque, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE ROQUE *** + +***** This file should be named 18353-h.htm or 18353-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/5/18353/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/18353-h/images/001.jpg b/18353-h/images/001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b41dd39 --- /dev/null +++ b/18353-h/images/001.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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