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+The Project Gutenberg EBook of La petite roque, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La petite roque
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: May 8, 2006 [EBook #18353]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE ROQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+LA PETITE ROQUE
+
+Nouvelle Édition Revue
+
+PARIS
+
+PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
+
+28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_
+
+1896
+
+
+
+
+LA PETITE ROQUE
+
+I
+
+
+Le piéton Médéric Rompel, que les gens du pays appelaient familièrement
+Méderi, partit à l'heure ordinaire de la maison de poste de
+Roüy-le-Tors. Ayant traversé la petite ville de son grand pas d'ancien
+troupier, il coupa d'abord les prairies de Villaumes pour gagner le bord
+de la Brindille, qui le conduisait, en suivant l'eau, au village de
+Carvelin, où commençait sa distribution.
+
+Il allait vite, le long de l'étroite rivière qui moussait, grognait,
+bouillonnait et filait dans son lit d'herbes, sous une voûte de saules.
+Les grosses pierres, arrêtant le cours, avaient autour d'elles un
+bourrelet d'eau, une sorte de cravate terminée en noeud d'écume. Par
+places, c'étaient des cascades d'un pied, souvent invisibles, qui
+faisaient, sous les feuilles, sous les lianes, sous un toit de verdure,
+un gros bruit colère et doux; puis plus loin, les berges s'élargissant,
+on rencontrait un petit lac paisible où nageaient des truites parmi
+toute cette chevelure verte qui ondoie au fond des ruisseaux calmes.
+
+Médéric allait toujours, sans rien voir, et ne songeant qu'à ceci: «Ma
+première lettre est pour la maison Poivron, puis j'en ai une pour M.
+Renardet; faut donc que je traverse la futaie.»
+
+Sa blouse bleue serrée à la taille par une ceinture de cuir noir passait
+d'un train rapide et régulier sur la haie verte des saules; et sa
+canne, un fort bâton de houx, marchait à son côté du même mouvement que
+ses jambes.
+
+Donc, il franchit la Brindille sur un pont fait d'un seul arbre, jeté
+d'un bord à l'autre, ayant pour unique rampe une corde portée par deux
+piquets enfoncés dans les berges.
+
+La futaie, appartenant à M. Renardet, maire de Carvelin, et le plus gros
+propriétaire du lieu, était une sorte de bois d'arbres antiques,
+énormes, droits comme des colonnes, et s'étendant, sur une demi-lieue de
+longueur, sur la rive gauche du ruisseau qui servait de limite à cette
+immense voûte de feuillage. Le long de l'eau, de grands arbustes avaient
+poussé, chauffés par le soleil; mais sous la futaie, on ne trouvait rien
+que de la mousse, de la mousse épaisse, douce et molle, qui répandait
+dans l'air stagnant une odeur légère de moisi et de branches mortes.
+
+Médéric ralentit le pas, ôta son képi noir orné d'un galon rouge et
+s'essuya le front, car il faisait déjà chaud dans les prairies, bien
+qu'il ne fût pas encore huit heures du matin.
+
+Il venait de se recouvrir et de reprendre son pas accéléré quand il
+aperçut, au pied d'un arbre, un couteau, un petit couteau d'enfant.
+Comme il le ramassait, il découvrit encore un dé à coudre, puis un étui
+à aiguilles deux pas plus loin.
+
+Ayant pris ces objets, il pensa: «Je vas les confier à M. le maire»; et
+il se remit en route; mais il ouvrait l'oeil à présent, s'attendant
+toujours à trouver autre chose.
+
+Soudain, il s'arrêta net, comme s'il se fût heurté contre une barre de
+bois; car, à dix pas devant lui, gisait, étendu sur le dos, un corps
+d'enfant, tout nu, sur la mousse. C'était une petite fille d'une
+douzaine d'années. Elle avait les bras ouverts, les jambes écartées, la
+face couverte d'un mouchoir. Un peu de sang maculait ses cuisses.
+
+Médéric se mit à avancer sur la pointe des pieds, comme s'il eût craint
+de faire du bruit, redouté quelque danger; et il écarquillait les yeux.
+
+Qu'était-ce que cela? Elle dormait, sans doute? Puis il réfléchit qu'on
+ne dort pas ainsi tout nu, à sept heures et demie du matin, sous des
+arbres frais. Alors elle était morte; et il se trouvait en présence d'un
+crime. A cette idée, un frisson froid lui courut dans les reins, bien
+qu'il fût un ancien soldat. Et puis c'était chose si rare dans le pays,
+un meurtre, et le meurtre d'une enfant encore, qu'il n'en pouvait croire
+ses yeux. Mais elle ne portait aucune blessure, rien que ce sang figé
+sur sa jambe. Comment donc l'avait-on tuée?
+
+Il s'était arrêté tout près d'elle; et il la regardait, appuyé sur son
+bâton. Certes, il la connaissait, puisqu'il connaissait tous les
+habitants de la contrée; mais ne pouvant voir son visage, il ne pouvait
+deviner son nom. Il se pencha pour ôter le mouchoir qui lui couvrait la
+face; puis s'arrêta, la main tendue, retenu par une réflexion.
+
+Avait-il le droit de déranger quelque chose à l'état du cadavre avant
+les constatations de la justice? Il se figurait la justice comme une
+espèce de général à qui rien n'échappe et qui attache autant
+d'importance à un bouton perdu qu'à un coup de couteau dans le ventre.
+Sous ce mouchoir, on trouverait peut-être une preuve capitale; c'était
+une pièce à conviction, enfin, qui pouvait perdre de sa valeur, touchée
+par une main maladroite.
+
+Alors, il se releva pour courir chez M. le maire; mais une autre pensée
+le retint de nouveau. Si la fillette était encore vivante, par hasard,
+il ne pouvait pas l'abandonner ainsi. Il se mit à genoux, tout
+doucement, assez loin d'elle par prudence, et tendit la main vers son
+pied. Il était froid, glacé, de ce froid terrible qui rend effrayante
+la chair morte, et qui ne laisse plus de doute. Le facteur, à ce
+toucher, sentit son coeur retourné, comme il le dit plus tard, et la
+salive séchée dans sa bouche. Se relevant brusquement, il se mit à
+courir sous la futaie vers la maison de M. Renardet.
+
+Il allait au pas gymnastique, son bâton sous le bras, les poings fermés,
+la tête en avant; et son sac de cuir, plein de lettres et de journaux,
+lui battait les reins en cadence.
+
+La demeure du maire se trouvait au bout du bois qui lui servait de parc
+et trempait tout un coin de ses murailles dans un petit étang que
+formait en cet endroit la Brindille.
+
+C'était une grande maison carrée, en pierre grise, très ancienne, qui
+avait subi des sièges autrefois, et terminée par une tour énorme, haute
+de vingt mètres, bâtie dans l'eau.
+
+Du haut de cette citadelle, on surveillait jadis tout le pays. On
+l'appelait la tour du Renard, sans qu'on sût au juste pourquoi; et de
+cette appellation sans doute était venu le nom de Renardet que portaient
+les propriétaires de ce fief resté dans la même famille depuis plus de
+deux cents ans, disait-on. Car les Renardet faisaient partie de cette
+bourgeoisie presque noble qu'on rencontrait souvent dans les provinces
+avant la Révolution.
+
+Le facteur entra d'un élan dans la cuisine où déjeunaient les
+domestiques, et cria: «Monsieur le maire est-il levé? Faut que je li
+parle sur l'heure.» On savait Médéric un homme de poids et d'autorité,
+et on comprit aussitôt qu'une chose grave s'était passée.
+
+M. Renardet, prévenu, ordonna qu'on l'amenât. Le piéton, pâle et
+essoufflé, son képi à la main, trouva le maire assis devant une longue
+table couverte de papiers épars.
+
+C'était un gros et grand homme, lourd et rouge, fort comme un boeuf, et
+très aimé dans le pays, bien que violent à l'excès. Agé à peu près de
+quarante ans et veuf depuis six mois, il vivait sur ses terres en
+gentilhomme des champs. Son tempérament fougueux lui avait souvent
+attiré des affaires pénibles dont le tiraient toujours les magistrats de
+Roüy-le-Tors, en amis indulgents et discrets. N'avait-il pas, un jour,
+jeté du haut de son siège le conducteur de la diligence parce qu'il
+avait failli écraser son chien d'arrêt Micmac? N'avait-il pas enfoncé
+les côtes d'un garde-chasse qui verbalisait contre lui, parce qu'il
+traversait, fusil au bras, une terre appartenant au voisin? N'avait-il
+pas même pris au collet le sous-préfet qui s'arrêtait dans le village au
+cours d'une tournée administrative qualifiée par M. Renardet de tournée
+électorale; car il faisait de l'opposition au gouvernement par tradition
+de famille.
+
+Le maire demanda: «Qu'y a-t-il donc, Médéric?
+
+--J'ai trouvé une p'tite fille morte sous vot' futaie.»
+
+Renardet se dressa, le visage couleur de brique:
+
+--«Vous dites.... Une petite fille?
+
+--«Oui, m'sieu, une p'tite fille, toute nue, sur le dos, avec du sang,
+morte, bien morte!»
+
+Le maire jura: «Nom de Dieu; je parie que c'est la petite Roque. On
+vient de me prévenir qu'elle n'était pas rentrée hier soir chez sa mère.
+A quel endroit l'avez-vous découverte?»
+
+Le facteur expliqua la place, donna des détails, offrit d'y conduire le
+maire.
+
+Mais Renardet devint brusque: «Non. Je n'ai pas besoin de vous.
+Envoyez-moi tout de suite le garde champêtre, le secrétaire de la mairie
+et le médecin, et continuez votre tournée. Vite, vite, allez, et
+dites-leur de me rejoindre sous la futaie.»
+
+Le piéton, homme de consigne, obéit et se retira, furieux et désolé de
+ne pas assister aux constatations.
+
+Le maire sortit à son tour, prit son chapeau, un grand chapeau mou, de
+feutre gris, à bords très larges, et s'arrêta quelques secondes sur le
+seuil de sa demeure. Devant lui s'étendait un vaste gazon où éclataient
+trois grandes taches, rouge, bleue et blanche, trois larges corbeilles
+de fleurs épanouies, l'une en face de la maison et les autres sur les
+côtés. Plus loin, se dressaient jusqu'au ciel les premiers arbres de la
+futaie, tandis qu'à gauche, par-dessus la Brindille élargie en étang, on
+apercevait de longues prairies, tout un pays vert et plat, coupé par des
+rigoles et des haies de saules pareils à des monstres, nains trapus,
+toujours ébranchés, et portant sur un tronc énorme et court un plumeau
+frémissant de branches minces.
+
+A droite, derrière les écuries, les remises, tous les bâtiments qui
+dépendaient de la propriété, commençait le village, riche, peuplé
+d'éleveurs de boeufs.
+
+Renardet descendit lentement les marches de son perron, et, tournant à
+gauche, gagna le bord de l'eau qu'il suivit à pas lents, les mains
+derrière le dos. Il allait, le front penché; et de temps en temps il
+regardait autour de lui s'il n'apercevait point les personnes qu'il
+avait envoyé quérir.
+
+Lorsqu'il fut arrivé sous les arbres, il s'arrêta, se découvrit et
+s'essuya le front comme avait fait Médéric; car l'ardent soleil de
+juillet tombait en pluie de feu sur la terre. Puis le maire se remit en
+route, s'arrêta encore, revint sur ses pas. Soudain, se baissant, il
+trempa son mouchoir dans le ruisseau qui glissait à ses pieds et
+l'étendit sur sa tête, sous son chapeau. Des gouttes d'eau lui coulaient
+le long des tempes, sur ses oreilles toujours violettes, sur son cou
+puissant et rouge, et entraient, l'une après l'autre, sous le col blanc
+de sa chemise.
+
+Comme personne n'apparaissait encore, il se mit à frapper du pied, puis
+il appela: «Ohé! ohé!»
+
+Une voix répondit à droite: «Ohé! ohé!»
+
+Et le médecin apparut sous les arbres. C'était un petit homme maigre,
+ancien chirurgien militaire, qui passait pour très capable aux environs.
+Il boitait, ayant été blessé au service, et s'aidait d'une canne pour
+marcher.
+
+Puis on aperçut le garde champêtre et le secrétaire de la mairie, qui,
+prévenus en même temps, arrivaient ensemble. Ils avaient des figures
+effarées et accouraient en soufflant, marchant et trottant tour à tour
+pour se hâter, et agitant si fort leurs bras qu'ils semblaient accomplir
+avec eux plus de besogne qu'avec leurs jambes.
+
+Renardet dit au médecin: «Vous savez de quoi il s'agit?»
+
+--Oui, un enfant mort trouvé dans le bois par Médéric.
+
+--C'est bien. Allons.
+
+Ils se mirent à marcher côte à côte, et suivis des deux hommes. Leurs
+pas, sur la mousse, ne faisaient aucun bruit; leurs yeux cherchaient,
+là-bas, devant eux.
+
+Le docteur Labarbe tendit le bras tout à coup: «Tenez, le voilà!»
+
+Très loin, sous les arbres, on apercevait quelque chose de clair. S'ils
+n'avaient point su ce que c'était, ils ne l'auraient pas deviné. Cela
+semblait luisant et si blanc qu'on l'eût pris pour un linge tombé; car
+un rayon de soleil glissé entre les branches illuminait la chair pâle
+d'une grande raie oblique à travers le ventre. En approchant, ils
+distinguaient peu à peu la forme, la tête voilée, tournée vers l'eau et
+les deux bras écartés comme par un crucifiement.
+
+--J'ai rudement chaud, dit le maire.
+
+Et, se baissant vers la Brindille, il y trempa de nouveau son mouchoir
+qu'il replaça encore sur son front.
+
+Le médecin hâtait le pas, intéressé par la découverte. Dès qu'il fut
+auprès du cadavre, il se pencha pour l'examiner, sans y toucher. Il
+avait mis un pince-nez comme lorsqu'on regarde un objet curieux, et
+tournait autour tout doucement.
+
+Il dit sans se redresser: «Viol et assassinat que nous allons constater
+tout à l'heure. Cette fillette est d'ailleurs presque une femme, voyez
+sa gorge.»
+
+Les deux seins, assez forts déjà, s'affaissaient sur la poitrine,
+amollis par la mort.
+
+Le médecin ôta légèrement le mouchoir qui couvrait la face. Elle apparut
+noire, affreuse, la langue sortie, les yeux saillants. Il reprit:
+«Parbleu, on l'a étranglée une fois l'affaire faite.»
+
+Il palpait le cou: «Étranglée avec les mains, sans laisser d'ailleurs
+aucune trace particulière, ni marque d'ongle ni empreinte de doigt.
+Très bien. C'est la petite Roque, en effet.»
+
+Il replaça délicatement le mouchoir: «Je n'ai rien à faire; elle est
+morte depuis douze heures au moins. Il faut prévenir le parquet.»
+
+Renardet, debout, les mains derrière le dos, regardait d'un oeil fixe le
+petit corps étalé sur l'herbe. Il murmura: «Quel misérable! Il faudrait
+retrouver les vêtements.»
+
+Le médecin tâtait les mains, les bras, les jambes. Il dit: «Elle venait
+sans doute de prendre un bain. Ils doivent être au bord de l'eau.»
+
+Le maire ordonna: «Toi, Principe (c'était le secrétaire de la mairie),
+tu vas me chercher ces hardes-là le long du ruisseau. Toi, Maxime
+(c'était le garde champêtre), tu vas courir à Roüy-le-Tors et me ramener
+le juge d'instruction avec la gendarmerie. Il faut qu'ils soient ici
+dans une heure. Tu entends.»
+
+Les deux hommes s'éloignèrent vivement; et Renardet dit au docteur:
+«Quel gredin a bien pu faire un pareil coup dans ce pays-ci?»
+
+Le médecin murmura: «Qui sait? Tout le monde est capable de ça. Tout le
+monde en particulier et personne en général. N'importe, ça doit être
+quelque rôdeur, quelque ouvrier sans travail. Depuis que nous sommes en
+République, on ne rencontre que ça sur les routes.»
+
+Tous deux étaient bonapartistes.
+
+Le maire reprit: «Oui, ça ne peut être qu'un étranger, un passant, un
+vagabond sans feu ni lieu...»
+
+Le médecin ajouta avec une apparence de sourire: «Et sans femme. N'ayant
+ni bon souper ni bon gîte, il s'est procuré le reste. On ne sait pas ce
+qu'il y a d'hommes sur la terre capables d'un forfait à un moment
+donné. Saviez-vous que cette petite avait disparu?»
+
+Et du bout de sa canne, il touchait l'un après l'autre les doigts roidis
+de la morte, appuyant dessus comme sur les touches d'un piano.
+
+--Oui. La mère est venue me chercher hier, vers neuf heures du soir,
+l'enfant n'étant pas rentrée à sept heures pour souper. Nous l'avons
+appelée jusqu'à minuit sur les routes; mais nous n'avons point pensé à
+la futaie. Il fallait le jour, du reste, pour opérer des recherches
+vraiment utiles.
+
+--Voulez-vous un cigare? dit le médecin.
+
+--Merci, je n'ai pas envie de fumer. Ça me fait quelque chose de voir
+ça.
+
+Ils restaient debout tous les deux en face de ce frêle corps
+d'adolescente, si pâle, sur la mousse sombre. Une grosse mouche à ventre
+bleu qui se promenait le long d'une cuisse, s'arrêta sur les taches de
+sang, repartit, remontant toujours, parcourant le flanc de sa marche
+vive et saccadée, grimpa sur un sein, puis redescendit pour explorer
+l'autre, cherchant quelque chose à boire sur cette morte. Les deux
+hommes regardaient ce point noir errant.
+
+Le médecin dit: «Comme c'est joli, une mouche sur la peau. Les dames du
+dernier siècle avaient bien raison de s'en coller sur la figure.
+Pourquoi a-t-on perdu cet usage-là?»
+
+Le maire semblait ne point l'entendre, perdu dans ses réflexions.
+
+Mais, tout d'un coup, il se retourna, car un bruit l'avait surpris; une
+femme en bonnet et en tablier bleu accourait sous les arbres. C'était la
+mère, la Roque. Dès qu'elle aperçut Renardet, elle se mit à hurler: «Ma
+p'tite, ous qu'est ma p'tite?» tellement affolée qu'elle ne regardait
+point par terre. Elle la vit tout à coup, s'arrêta net, joignit les
+mains et leva ses deux bras en poussant une clameur aiguë et
+déchirante, une clameur de bête mutilée.
+
+Puis elle s'élança vers le corps, tomba à genoux, et enleva, comme si
+elle l'eût arraché, le mouchoir qui couvrait la face. Quand elle vit
+cette figure affreuse, noire et convulsée, elle se redressa d'une
+secousse, puis s'abattit le visage contre terre, en jetant dans
+l'épaisseur de la mousse des cris affreux et continus.
+
+Son grand corps maigre sur qui ses vêtements collaient, secoué de
+convulsions, palpitait. On voyait ses chevilles osseuses et ses mollets
+secs enveloppés de gros bas bleus frissonner horriblement; et elle
+creusait le sol de ses doigts crochus comme pour y faire un trou et s'y
+cacher.
+
+Le médecin, ému, murmura: «Pauvre vieille!» Renardet eut dans le ventre
+un bruit singulier; puis il poussa une sorte d'éternuement bruyant qui
+lui sortait en même temps par le nez et par la bouche; et, tirant son
+mouchoir de sa poche, il se mit à pleurer dedans, toussant, sanglotant
+et se mouchant avec bruit. Il balbutiait: «Cré... cré... cré... cré nom
+de Dieu de cochon qui a fait ça.... Je... je... voudrais le voir
+guillotiner...»
+
+Mais Principe reparut, l'air désolé et les mains vides. Il murmura: «Je
+ne trouve rien, m'sieu le maire, rien de rien nulle part.»
+
+L'autre, effaré, répondit d'une voix grasse, noyée dans les larmes:
+«Qu'est-ce que tu ne trouves pas?
+
+--Les hardes de la petite.
+
+--Eh bien... eh bien... cherche encore... et... et... trouve-les...
+ou... tu auras affaire à moi.
+
+L'homme, sachant qu'on ne résistait pas au maire, repartit d'un pas
+découragé en jetant sur le cadavre un coup d'oeil oblique et craintif.
+
+Des voix lointaines s'élevaient sous les arbres, une rumeur confuse, le
+bruit d'une foule qui approchait; car Médéric, dans sa tournée, avait
+semé la nouvelle de porte en porte. Les gens du pays, stupéfaits
+d'abord, avaient causé de ça dans la rue, d'un seuil à l'autre; puis ils
+s'étaient réunis; ils avaient jasé, discuté, commenté l'événement
+pendant quelques minutes; et maintenant ils s'en venaient pour voir.
+
+Ils arrivaient par groupes, un peu hésitants et inquiets, par crainte de
+la première émotion. Quand ils aperçurent le corps, ils s'arrêtèrent,
+n'osant plus avancer et parlant bas. Puis ils s'enhardirent, firent
+quelques pas, s'arrêtèrent encore, avancèrent de nouveau, et ils
+formèrent bientôt autour de la morte, de sa mère, du médecin et de
+Renardet, un cercle épais, agité et bruyant qui se resserrait sous les
+poussées subites des derniers venus. Bientôt ils touchèrent le cadavre.
+Quelques-uns même se baissèrent pour le palper. Le médecin les écarta.
+Mais le maire, sortant brusquement de sa torpeur, devint furieux, et,
+saisissant la canne du docteur Labarbe, il se jeta sur ses administrés
+en balbutiant: «Foutez-moi le camp... foutez-moi le camp... tas de
+brutes... foutez-moi le camp....» En une seconde le cordon de curieux
+s'élargit de deux cents mètres.
+
+La Roque s'était relevée, retournée, assise, et elle pleurait maintenant
+dans ses mains jointes sur sa face.
+
+Dans la foule, on discutait la chose; et des yeux avides de garçons
+fouillaient ce jeune corps découvert. Renardet s'en aperçut, et,
+enlevant brusquement sa veste de toile, il la jeta sur la fillette qui
+disparut tout entière sous le vaste vêtement.
+
+Les curieux se rapprochaient doucement; la futaie s'emplissait de monde;
+une rumeur continue de voix montait sous le feuillage touffu des grands
+arbres.
+
+Le maire, en manches de chemise, restait debout, sa canne à la main,
+dans une attitude de combat. Il semblait exaspéré par cette curiosité du
+peuple et répétait: «Si un de vous approche, je lui casse la tête comme
+à un chien.»
+
+Les paysans avaient grand'peur de lui; ils se tinrent au large. Le
+docteur Labarbe, qui fumait, s'assit à côté de la Roque, et il lui
+parla, cherchant à la distraire. La vieille femme aussitôt ôta ses mains
+de son visage et elle répondit avec un flux de mots larmoyants, vidant
+sa douleur dans l'abondance de sa parole. Elle raconta toute sa vie, son
+mariage, la mort de son homme, piqueur de boeufs, tué d'un coup de
+corne, l'enfance de sa fille, son existence misérable de veuve sans
+ressources avec la petite. Elle n'avait que ça, sa petite Louise; et on
+l'avait tuée; on l'avait tuée dans ce bois. Tout d'un coup, elle voulut
+la revoir, et, se traînant sur les genoux jusqu'au cadavre, elle souleva
+par un coin le vêtement qui le couvrait; puis elle le laissa retomber
+et se remit à hurler. La foule se taisait, regardant avidement tous les
+gestes de la mère.
+
+Mais, soudain, un grand remous eut lieu; on cria: «Les gendarmes, les
+gendarmes!»
+
+Deux gendarmes apparaissaient au loin, arrivant au grand trot, escortant
+leur capitaine et un petit monsieur à favoris roux, qui dansait comme un
+singe sur une haute jument blanche.
+
+Le garde champêtre avait justement trouvé M. Putoin, le juge
+d'instruction, au moment où il enfourchait son cheval pour faire sa
+promenade de tous les jours, car il posait pour le beau cavalier, à la
+grande joie des officiers.
+
+Il mit pied à terre avec le capitaine, et serra les mains du maire et du
+docteur, en jetant un regard de fouine sur la veste de toile que
+gonflait le corps couché dessous.
+
+Quand il fut bien au courant des faits, il fit d'abord écarter le public
+que les gendarmes chassèrent de la futaie, mais qui reparut bientôt dans
+la prairie, et forma haie, une grande haie de têtes excitées et
+remuantes tout le long de la Brindille, de l'autre côté du ruisseau.
+
+Le médecin, à son tour, donna des explications que Renardet écrivait au
+crayon sur son agenda. Toutes les constatations furent faites,
+enregistrées et commentées sans amener aucune découverte. Maxime aussi
+était revenu sans avoir trouvé trace des vêtements.
+
+Cette disparition surprenait tout le monde, personne ne pouvant
+l'expliquer que par un vol; et, comme ces guenilles ne valaient pas
+vingt sous, ce vol même était inadmissible.
+
+Le juge d'instruction, le maire, le capitaine et le docteur s'étaient
+mis eux-mêmes à chercher deux par deux, écartant les moindres branches
+le long de l'eau.
+
+Renardet disait au juge: «Comment se fait-il que ce misérable ait caché
+ou emporté les hardes et ait laissé ainsi le corps en plein air, en
+pleine vue?»
+
+L'autre, sournois et perspicace, répondit: «Hé! hé!» Une ruse peut-être?
+Ce crime a été commis ou par une brute ou par un madré coquin. Dans tous
+les cas, nous arriverons bien à le découvrir.»
+
+Un roulement de voiture leur fit tourner la tête. C'étaient le
+substitut, le médecin et le greffier du tribunal qui arrivaient à leur
+tour. On recommença les recherches tout en causant avec animation.
+
+Renardet dit tout à coup: «Savez-vous que je vous garde à déjeuner?»
+
+Tout le monde accepta avec des sourires, et le juge d'instruction,
+trouvant qu'on s'était assez occupé, pour ce jour-là, de la petite
+Roque, se tourna vers le maire:
+
+--Je peux faire porter chez vous le corps, n'est-ce pas? Vous avez bien
+une chambre pour me le garder jusqu'à ce soir.
+
+L'autre se troubla, balbutiant: «Oui, non... non.... A vrai dire, j'aime
+mieux qu'il n'entre pas chez moi... à cause... à cause de mes
+domestiques... qui... qui parlent déjà de revenants dans... dans ma
+tour, dans la tour du Renard.... Vous savez.... Je ne pourrais plus en
+garder un seul.... Non.... J'aime mieux ne pas l'avoir chez moi.»
+
+Le magistrat se mit à sourire: «Bon.... Je vais le faire emporter tout
+de suite à Roüy, pour l'examen légal.» Et se tournant vers le substitut:
+«Je peux me servir de votre voiture, n'est-ce pas?
+
+--Oui, parfaitement.»
+
+Tout le monde revint vers le cadavre. La Roque maintenant, assise à côté
+de sa fille, lui tenait la main, et elle regardait devant elle, d'un
+oeil vague et hébété.
+
+Les deux médecins essayèrent de l'emmener pour qu'elle ne vît pas
+enlever la petite; mais elle comprit tout de suite ce qu'on allait
+faire, et, se jetant sur le corps, elle le saisit à pleins bras. Couchée
+dessus elle criait: «Vous ne l'aurez pas, c'est à moi, c'est à moi à
+c't'heure. On me l'a tuée; j' veux la garder, vous l'aurez pas!»
+
+Tous les hommes, troublés et indécis, restaient debout autour d'elle.
+Renardet se mit à genoux pour lui parler: «Écoutez, la Roque, il le
+faut, pour savoir celui qui l'a tuée; sans ça on ne saurait pas; il faut
+bien qu'on le cherche pour le punir. On vous la rendra quand on l'aura
+trouvé, je vous le promets.»
+
+Cette raison ébranla la femme et une haine s'éveillant dans son regard
+affolé: «Alors on le prendra? dit-elle.»
+
+--Oui, je vous le promets.
+
+Elle se releva, décidée à laisser faire ces gens; mais le capitaine
+ayant murmuré: «C'est surprenant qu'on ne retrouve pas ses vêtements»,
+une idée nouvelle qu'elle n'avait pas encore eue, entra brusquement dans
+sa tête de paysanne et elle demanda:
+
+--«Ous qu'é sont ses hardes; c'est à mé. Je les veux. Ous qu'on les a
+mises?»
+
+On lui expliqua comment elles demeuraient introuvables; alors elle les
+réclama avec une obstination désespérée, pleurant et gémissant: «C'est à
+mé, je les veux; ous qu'é sont, je les veux?»
+
+Plus on tentait de la calmer, plus elle sanglotait, s'obstinait. Elle ne
+demandait plus le corps, elle voulait les vêtements, les vêtements de sa
+fille, autant peut-être par inconsciente cupidité de misérable pour qui
+une pièce d'argent représente une fortune, que par tendresse maternelle.
+
+Et quand le petit corps, roulé en des couvertures qu'on était allé
+chercher chez Renardet, disparut dans la voiture, la vieille, debout
+sous les arbres, soutenue par le maire et le capitaine, criait: «J'ai
+pu rien, pu rien, pu rien au monde, pu rien, pas seulement son p'tit
+bonnet, son p'tit bonnet; j'ai pu rien, pu rien, pas seulement son p'tit
+bonnet.»
+
+Le curé venait d'arriver; un tout jeune prêtre déjà gras. Il se chargea
+d'emmener la Roque, et ils s'en allèrent ensemble vers le village. La
+douleur de la mère s'atténuait sous la parole sucrée de
+l'ecclésiastique, qui lui promettait mille compensations. Mais elle
+répétait sans cesse: «Si j'avais seulement son p'tit bonnet...»
+s'obstinant à cette idée qui dominait à présent toutes les autres.
+
+Renardet cria de loin: «Vous déjeunez avec nous, monsieur l'abbé. Dans
+une heure.»
+
+Le prêtre tourna la tête et répondit: «Volontiers, monsieur le maire. Je
+serai chez vous à midi.»
+
+Et tout le monde se dirigea vers la maison dont on apercevait à travers
+les branches la façade grise et la grande tour plantée au bord de la
+Brindille.
+
+Le repas dura longtemps; on parlait du crime. Tout le monde se trouva du
+même avis; il avait été accompli par quelque rôdeur, passant là par
+hasard, pendant que la petite prenait un bain.
+
+Puis les magistrats retournèrent à Roüy, en annonçant qu'ils
+reviendraient le lendemain de bonne heure; le médecin et le curé
+rentrèrent chez eux, tandis que Renardet, après une longue promenade par
+les prairies, s'en revint sous la futaie où il se promena jusqu'à la
+nuit, à pas lents, les mains derrière le dos.
+
+Il se coucha de fort bonne heure et il dormait encore le lendemain quand
+le juge d'instruction pénétra dans sa chambre. Il se frottait les mains;
+il avait l'air content; il dit:
+
+--«Ah! ah! vous dormez encore! Eh! bien, mon cher, nous avons du
+nouveau ce matin.»
+
+Le maire s'était assis sur son lit.
+
+--Quoi donc?
+
+--Oh! quelque chose de singulier. Vous vous rappelez bien comme la mère
+réclamait, hier, un souvenir de sa fille, son petit bonnet surtout. Eh
+bien, en ouvrant sa porte, ce matin, elle a trouvé, sur le seuil, les
+deux petits sabots de l'enfant. Cela prouve que le crime a été commis
+par quelqu'un du pays, par quelqu'un qui a eu pitié d'elle. Voilà en
+outre le facteur Médéric qui m'apporte le dé, le couteau et l'étui à
+aiguilles de la morte. Donc l'homme, en emportant les vêtements pour les
+cacher, a laissé tomber les objets contenus dans la poche. Pour moi,
+j'attache surtout de l'importance au fait des sabots, qui indique une
+certaine culture morale et une faculté d'attendrissement chez
+l'assassin. Nous allons donc, si vous le voulez bien, passer en revue
+ensemble les principaux habitants de votre pays.
+
+Le maire s'était levé. Il sonna afin qu'on lui apportât de l'eau chaude
+pour sa barbe. Il disait: «Volontiers; mais ce sera assez long, et nous
+pouvons commencer tout de suite.»
+
+M. Putoin s'était assis à cheval sur une chaise, continuant ainsi, même
+dans les appartements, sa manie d'équitation.
+
+Renardet, à présent, se couvrait le menton de mousse blanche en se
+regardant dans la glace; puis il aiguisa son rasoir sur le cuir et il
+reprit: «Le principal habitant de Carvelin s'appelle Joseph Renardet,
+maire, riche propriétaire, homme bourru qui bat les gardes et les
+cochers...»
+
+Le juge d'instruction se mit à rire: «Cela suffit; passons au
+suivant....
+
+--Le second en importance est M. Pelledent, adjoint, éleveur de boeufs,
+également riche propriétaire, paysan madré, très sournois, très retors
+en toute question d'argent, mais incapable, à mon avis, d'avoir commis
+un tel forfait.
+
+M. Putoin dit: «Passons.»
+
+Alors, tout en se rasant et se lavant, Renardet continua l'inspection
+morale de tous les habitants de Carvelin. Après deux heures de
+discussion, leurs soupçons s'étaient arrêtés sur trois individus assez
+suspects: un braconnier nommé Cavalle, un pêcheur de truites et
+d'écrevisses nommé Paquet, et un piqueur de boeufs nommé Clovis.
+
+
+II
+
+Les recherches durèrent tout l'été; on ne découvrit pas le criminel.
+Ceux qu'on soupçonna et qu'on arrêta prouvèrent facilement leur
+innocence, et le parquet dut renoncer à la poursuite du coupable.
+
+Mais cet assassinat semblait avoir ému le pays entier d'une façon
+singulière. Il était resté aux âmes des habitants une inquiétude, une
+vague peur, une sensation d'effroi mystérieux, venue non seulement de
+l'impossibilité de découvrir aucune trace, mais aussi et surtout de
+cette étrange trouvaille des sabots devant la porte de la Roque, le
+lendemain. La certitude que le meurtrier avait assisté aux
+constatations, qu'il vivait encore dans le village, sans doute, hantait
+les esprits, les obsédait, paraissait planer sur le pays comme une
+incessante menace.
+
+La futaie, d'ailleurs, était devenue un endroit redouté, évité, qu'on
+croyait hanté. Autrefois, les habitants venaient s'y promener chaque
+dimanche dans l'après-midi. Ils s'asseyaient sur la mousse au pied des
+grands arbres énormes, ou bien s'en allaient le long de l'eau en
+guettant les truites qui filaient sous les herbes. Les garçons jouaient
+aux boules, aux quilles, au bouchon, à la balle, en certaines places où
+ils avaient découvert, aplani et battu le sol; et les filles, par rangs
+de quatre ou cinq, se promenaient en se tenant par le bras, piaillant de
+leurs voix criardes des romances qui grattaient l'oreille, dont les
+notes fausses troublaient l'air tranquille et agaçaient les nerfs des
+dents ainsi que des gouttes de vinaigre. Maintenant personne n'allait
+plus sous la voûte épaisse et haute, comme si on se fût attendu à y
+trouver toujours quelque cadavre couché.
+
+L'automne vint, les feuilles tombèrent. Elles tombaient jour et nuit,
+descendaient en tournoyant, rondes et légères, le long des grands
+arbres; et on commençait à voir le ciel à travers les branches.
+Quelquefois, quand un coup de vent passait sur les cimes, la pluie lente
+et continue s'épaississait brusquement, devenait une averse vaguement
+bruissante qui couvrait la mousse d'un épais tapis jaune, criant un peu
+sous les pas. Et le murmure presque insaisissable, le murmure flottant,
+incessant, doux et triste de cette chute, semblait une plainte, et ces
+feuilles tombant toujours, semblaient des larmes, de grandes larmes
+versées par les grands arbres tristes qui pleuraient jour et nuit sur la
+fin de l'année, sur la fin des aurores tièdes et des doux crépuscules,
+sur la fin des brises chaudes et des clairs soleils, et aussi peut-être
+sur le crime qu'ils avaient vu commettre sous leur ombre, sur l'enfant
+violée et tuée à leur pied. Ils pleuraient dans le silence du bois
+désert et vide, du bois abandonné et redouté, où devait errer, seule,
+l'âme, la petite âme de la petite morte.
+
+La Brindille, grossie par les orages, coulait plus vite, jaune et colère
+entre ses berges sèches, entre deux haies de saules maigres et nus.
+
+Et voilà que Renardet, tout à coup, revint se promener sous la futaie.
+Chaque jour, à la nuit tombante, il sortait de sa maison, descendait à
+pas lents son perron, et s'en allait sous les arbres d'un air songeur,
+les mains dans ses poches. Il marchait longtemps sur la mousse humide et
+molle, tandis qu'une légion de corbeaux, accourus de tous les voisinages
+pour coucher dans les grandes cimes, se déroulait à travers l'espace, à
+la façon d'un immense voile de deuil flottant au vent, en poussant des
+clameurs violentes et sinistres.
+
+Quelquefois, ils se posaient, criblant de taches noires les branches
+emmêlées sur le ciel rouge, sur le ciel sanglant des crépuscules
+d'automne. Puis, tout à coup, ils repartaient en croassant affreusement
+et en déployant de nouveau au-dessus du bois le long feston sombre de
+leur vol.
+
+Ils s'abattaient enfin sur les faîtes les plus hauts et cessaient peu à
+peu leurs rumeurs, tandis que la nuit grandissante mêlait leurs plumes
+noires au noir de l'espace.
+
+Renardet errait encore au pied des arbres, lentement; puis, quand les
+ténèbres opaques ne lui permettaient plus de marcher, il rentrait,
+tombait comme une masse dans son fauteuil, devant la cheminée claire, en
+tendant au foyer ses pieds humides qui fumaient longtemps contre la
+flamme.
+
+Or, un matin, une grande nouvelle courut dans le pays: le maire faisait
+abattre sa futaie.
+
+Vingt bûcherons travaillaient déjà. Ils avaient commencé par le coin le
+plus proche de la maison, et ils allaient vite en présence du maître.
+
+D'abord, les ébrancheurs grimpaient le long du tronc.
+
+Liés à lui par un collier de corde, ils l'enlacent d'abord de leurs
+bras, puis, levant une jambe, ils le frappent fortement d'un coup de
+pointe d'acier fixée à leur semelle. La pointe entre dans le bois, y
+reste enfoncée, et l'homme s'élève dessus comme sur une marche pour
+frapper de l'autre pied avec l'autre pointe sur laquelle il se
+soutiendra de nouveau en recommençant avec la première.
+
+Et, à chaque montée, il porte plus haut le collier de corde qui
+l'attache à l'arbre; sur ses reins, pend et brille la hachette d'acier.
+Il grimpe toujours doucement comme une bête parasite attaquant un géant,
+il monte lourdement le long de l'immense colonne, l'embrassant et
+l'éperonnant pour aller le décapiter.
+
+Dès qu'il arrive aux premières branches, il s'arrête, détache de son
+flanc la serpe aiguë et il frappe. Il frappe avec lenteur, avec méthode,
+entaillant le membre tout près du tronc; et, soudain, la branche craque,
+fléchit, s'incline, s'arrache et s'abat en frôlant dans sa chute les
+arbres voisins. Puis elle s'écrase sur le sol avec un grand bruit de
+bois brisé, et toutes ses menues branchettes palpitent longtemps.
+
+Le sol se couvrait de débris que d'autres hommes taillaient à leur tour,
+liaient en fagots et empilaient en tas, tandis que les arbres restés
+encore debout semblaient des poteaux démesurés, des pieux gigantesques
+amputés et rasés par l'acier tranchant des serpes.
+
+Et, quand l'ébrancheur avait fini sa besogne, il laissait au sommet du
+fût droit et mince le collier de corde qu'il y avait porté, il
+redescendait ensuite à coups d'éperon le long du tronc découronné que
+les bûcherons alors attaquaient par la base en frappant à grands coups
+qui retentissaient dans tout le reste de la futaie.
+
+Quand la blessure du pied semblait assez profonde, quelques hommes
+tiraient, en poussant un cri cadencé, sur la corde fixée au sommet, et
+l'immense mât soudain craquait et tombait sur le sol avec le bruit sourd
+et la secousse d'un coup de canon lointain.
+
+Et le bois diminuait chaque jour, perdant ses arbres abattus comme une
+armée perd ses soldats.
+
+Renardet ne s'en allait plus; il restait là du matin au soir,
+contemplant, immobile et les mains derrière le dos, la mort lente de sa
+futaie. Quand un arbre était tombé, il posait le pied dessus, ainsi que
+sur un cadavre. Puis il levait les yeux sur le suivant avec une sorte
+d'impatience secrète et calme, comme s'il eût attendu, espéré, quelque
+chose à la fin de ce massacre.
+
+Cependant, on approchait du lieu où la petite Roque avait été trouvée.
+On y parvint enfin, un soir, à l'heure du crépuscule.
+
+Comme il faisait sombre, le ciel étant couvert, les bûcherons voulurent
+arrêter leur travail, remettant au lendemain la chute d'un hêtre énorme,
+mais le maître s'y opposa, et exigea qu'à l'heure même on ébranchât et
+abattît ce colosse qui avait ombragé le crime.
+
+Quand l'ébrancheur l'eut mis à nu, eut terminé sa toilette de condamné,
+quand les bûcherons en eurent sapé la base, cinq hommes commencèrent à
+tirer sur la corde attachée au faîte.
+
+L'arbre résista; son tronc puissant, bien qu'entaillé jusqu'au milieu,
+était rigide comme du fer. Les ouvriers, tous ensemble, avec une sorte
+de saut régulier, tendaient la corde en se couchant jusqu'à terre, et
+ils poussaient un cri de gorge essoufflé qui montrait et réglait leur
+effort.
+
+Deux bûcherons, debout contre le géant, demeuraient la hache au poing,
+pareils à deux bourreaux prêts à frapper encore, et Renardet, immobile,
+la main sur l'écorce, attendait la chute avec une émotion inquiète et
+nerveuse.
+
+Un des hommes lui dit: «Vous êtes trop près, monsieur le maire; quand il
+tombera, ça pourrait vous blesser.»
+
+Il ne répondit pas et ne recula point; il semblait prêt à saisir
+lui-même à pleins bras le hêtre pour le terrasser comme un lutteur.
+
+Ce fut tout à coup, dans le pied de la haute colonne de bois, un
+déchirement qui sembla courir jusqu'au sommet comme une secousse
+douloureuse; et elle s'inclina un peu, prête à tomber, mais résistant
+encore. Les hommes, excités, roidirent leurs bras, donnèrent un effort
+plus grand; et comme l'arbre, brisé, croulait, soudain Renardet fit un
+pas en avant, puis s'arrêta, les épaules soulevées pour recevoir le choc
+irrésistible, le choc mortel qui l'écraserait sur le sol.
+
+Mais le hêtre, ayant un peu dévié, lui frôla seulement les reins, le
+jetant sur la face à cinq mètres de là.
+
+Les ouvriers s'élancèrent pour le relever; il s'était déjà soulevé
+lui-même sur les genoux, étourdi, les yeux égarés, et passant la main
+sur son front, comme s'il se réveillait d'un accès de folie.
+
+Quand il se fut remis sur ses pieds, les hommes, surpris,
+l'interrogèrent, ne comprenant point ce qu'il avait fait. Il répondit,
+en balbutiant, qu'il avait eu un moment d'égarement, ou, plutôt, une
+seconde de retour à l'enfance, qu'il s'était imaginé avoir le temps de
+passer sous l'arbre, comme les gamins passent en courant devant les
+voitures au trot, qu'il avait joué au danger, que, depuis huit jours, il
+sentait cette envie grandir en lui, en se demandant, chaque fois qu'un
+arbre craquait pour tomber, si on pourrait passer dessous sans être
+touché. C'était une bêtise, il l'avouait; mais tout le monde a de ces
+minutes d'insanité et de ces tentations d'une stupidité puérile.
+
+Il s'expliquait lentement, cherchant ses mots, la voix sourde; puis il
+s'en alla en disant: «A demain, mes amis, à demain.»
+
+Dès qu'il fut rentré dans sa chambre, il s'assit devant sa table, que sa
+lampe, coiffée d'un abat-jour, éclairait vivement, et, prenant son front
+entre ses mains, il se mit à pleurer.
+
+Il pleura longtemps, puis s'essuya les yeux, releva la tête et regarda
+sa pendule. Il n'était pas encore six heures. Il pensa: «J'ai le temps
+avant le dîner», et il alla fermer sa porte à clef. Il revint alors
+s'asseoir devant sa table; il fit sortir le tiroir du milieu, prit
+dedans un revolver et le posa sur ses papiers, en pleine clarté. L'acier
+de l'arme luisait, jetait des reflets pareils à des flammes.
+
+Renardet le contempla quelque temps avec l'oeil trouble d'un homme ivre;
+puis il se leva et se mit à marcher.
+
+Il allait d'un bout à l'autre de l'appartement, et de temps en temps
+s'arrêtait pour repartir aussitôt. Soudain, il ouvrit la porte de son
+cabinet de toilette, trempa une serviette dans la cruche à eau et se
+mouilla le front, comme il avait fait le matin du crime. Puis il se
+remit à marcher. Chaque fois qu'il passait devant sa table, l'arme
+brillante attirait son regard, sollicitait sa main; mais il guettait la
+pendule et pensait: «J'ai encore le temps.»
+
+La demie de six heures sonna. Il prit alors le revolver, ouvrit la
+bouche toute grande avec une affreuse grimace, et enfonça le canon
+dedans comme s'il eût voulu l'avaler. Il resta ainsi quelques secondes,
+immobile, le doigt sur la gâchette, puis, brusquement secoué par un
+frisson d'horreur, il cracha le pistolet sur le tapis.
+
+Et il retomba sur son fauteuil en sanglotant: «Je ne peux pas. Je n'ose
+pas! Mon Dieu! Mon Dieu! Comment faire pour avoir le courage de me
+tuer!»
+
+On frappait à la porte; il se dressa, affolé. Un domestique disait: «Le
+dîner de monsieur est prêt.» Il répondit: «C'est bien. Je descends.»
+
+Alors il ramassa l'arme, l'enferma de nouveau dans le tiroir, puis se
+regarda dans la glace de la cheminée pour voir si son visage ne lui
+semblait pas trop convulsé. Il était rouge, comme toujours, un peu plus
+rouge peut-être. Voilà tout. Il descendit et se mit à table.
+
+Il mangea lentement, en homme qui veut faire traîner le repas, qui ne
+veut point se retrouver seul avec lui-même. Puis il fuma plusieurs pipes
+dans la salle pendant qu'on desservait. Puis il remonta dans sa chambre.
+
+Dès qu'il s'y fut enfermé, il regarda sous son lit, ouvrit toutes ses
+armoires, explora tous les coins, fouilla tous les meubles. Il alluma
+ensuite les bougies de sa cheminée, et, tournant plusieurs fois sur
+lui-même, parcourut de l'oeil tout l'appartement avec une angoisse
+d'épouvante qui lui crispait la face, car il savait bien qu'il allait la
+voir, comme toutes les nuits, la petite Roque, la petite fille qu'il
+avait violée, puis étranglée.
+
+Toutes les nuits, l'odieuse vision recommençait. C'était d'abord dans
+ses oreilles une sorte de ronflement comme le bruit d'une machine à
+battre ou le passage lointain d'un train sur un pont. Il commençait
+alors à haleter, à étouffer, et il lui fallait déboutonner son col de
+chemise et sa ceinture. Il marchait pour faire circuler le sang, il
+essayait de lire, il essayait de chanter; c'était en vain; sa pensée,
+malgré lui, retournait au jour du meurtre, et le lui faisait recommencer
+dans ses détails les plus secrets, avec toutes ses émotions les plus
+violentes de la première minute à la dernière.
+
+Il avait senti, en se levant, ce matin-là, le matin de l'horrible jour,
+un peu d'étourdissement et de migraine qu'il attribuait à la chaleur, de
+sorte qu'il était resté dans sa chambre jusqu'à l'appel du déjeuner.
+Après le repas, il avait fait la sieste; puis il était sorti vers la fin
+de l'après-midi pour respirer la brise fraîche et calmante sous les
+arbres de sa futaie.
+
+Mais, dès qu'il fut dehors, l'air lourd et brûlant de la plaine
+l'oppressa davantage. Le soleil, encore haut dans le ciel, versait sur
+la terre calcinée, sèche et assoiffée, des flots de lumière ardente.
+Aucun souffle de vent ne remuait les feuilles. Toutes les bêtes, les
+oiseaux, les sauterelles elles-mêmes se taisaient. Renardet gagna les
+grands arbres et se mit à marcher sur la mousse où la Brindille
+évaporait un peu de fraîcheur sous l'immense toiture de branches. Mais
+il se sentait mal à l'aise. Il lui semblait qu'une main inconnue,
+invisible, lui serrait le cou; et il ne songeait presque à rien, ayant
+d'ordinaire peu d'idées dans la tête. Seule, une pensée vague le hantait
+depuis trois mois, la pensée de se remarier. Il souffrait de vivre seul,
+il en souffrait moralement et physiquement. Habitué depuis dix ans à
+sentir une femme près de lui, accoutumé à sa présence de tous les
+instants, à son étreinte quotidienne, il avait besoin, un besoin
+impérieux et confus de son contact incessant et de son baiser régulier.
+Depuis la mort de Mme Renardet, il souffrait sans cesse sans bien
+comprendre pourquoi, il souffrait de ne plus sentir sa robe frôler ses
+jambes tout le jour, et de ne plus pouvoir se calmer et s'affaiblir
+entre ses bras, surtout. Il était veuf depuis six mois à peine et il
+cherchait déjà dans les environs quelle jeune fille ou quelle veuve il
+pourrait épouser lorsque son deuil serait fini.
+
+Il avait une âme chaste, mais logée dans un corps puissant d'Hercule, et
+des images charnelles commençaient à troubler son sommeil et ses
+veilles. Il les chassait; elles revenaient; et il murmurait par moments
+en souriant de lui-même: «Me voici comme saint Antoine.»
+
+Ayant eu ce matin-là plusieurs de ces visions obsédantes, le désir lui
+vint tout à coup de se baigner dans la Brindille pour se rafraîchir et
+apaiser l'ardeur de son sang.
+
+Il connaissait un peu plus loin un endroit large et profond où les gens
+du pays venaient se tremper quelquefois en été. Il y alla.
+
+Des saules épais cachaient ce bassin clair où le courant se reposait,
+sommeillait un peu avant de repartir. Renardet, en approchant, crut
+entendre un léger bruit, un faible clapotement qui n'était point celui
+du ruisseau sur les berges. Il écarta doucement les feuilles et regarda.
+Une fillette, toute nue, toute blanche à travers l'onde transparente,
+battait l'eau des deux mains, en dansant un peu dedans, et tournant sur
+elle-même avec des gestes gentils. Ce n'était plus une enfant, ce
+n'était pas encore une femme; elle était grasse et formée, tout en
+gardant un air de gamine précoce, poussée vite, presque mûre. Il ne
+bougeait plus, perclus de surprise, d'angoisse, le souffle coupé par une
+émotion bizarre et poignante. Il demeurait là, le coeur battant comme si
+un de ses rêves sensuels venait de se réaliser, comme si une fée impure
+eût fait apparaître devant lui cet être troublant et trop jeune, cette
+petite Vénus paysanne, née dans les bouillons du ruisselet, comme
+l'autre, la grande, dans les vagues de la mer.
+
+Soudain l'enfant sortit du bain, et, sans le voir, s'en vint vers lui
+pour chercher ses hardes et se rhabiller. A mesure qu'elle approchait à
+petits pas hésitants, par crainte des cailloux pointus, il se sentait
+poussé vers elle par une force irrésistible, par un emportement bestial
+qui soulevait toute sa chair, affolait son âme et le faisait trembler
+des pieds à la tête.
+
+Elle resta debout, quelques secondes, derrière le saule qui le cachait.
+Alors, perdant toute raison, il ouvrit les branches, se rua sur elle et
+la saisit dans ses bras. Elle tomba, trop effarée pour résister, trop
+épouvantée pour appeler, et il la posséda sans comprendre ce qu'il
+faisait.
+
+Il se réveilla de son crime, comme on se réveille d'un cauchemar.
+L'enfant commençait à pleurer.
+
+Il dit: «Tais-toi, tais-toi donc. Je te donnerai de l'argent.»
+
+Mais elle n'écoutait pas; elle sanglotait.
+
+Il reprit: «Mais tais-toi donc. Tais-toi donc. Tais-toi donc.»
+
+Elle hurla en se tordant pour s'échapper.
+
+Il comprit brusquement qu'il était perdu; et il la saisit par le cou
+pour arrêter dans sa bouche ces clameurs déchirantes et terribles. Comme
+elle continuait à se débattre avec la force exaspérée d'un être qui veut
+fuir la mort, il ferma ses mains de colosse sur la petite gorge gonflée
+de cris, et il l'eut étranglée en quelques instants, tant il serrait
+furieusement, sans qu'il songeât à la tuer, mais seulement pour la faire
+taire.
+
+Puis il se dressa, éperdu d'horreur.
+
+Elle gisait devant lui, sanglante et la face noire. Il allait se sauver,
+quand surgit dans son âme bouleversée l'instinct mystérieux et confus
+qui guide tous les êtres en danger.
+
+Il faillit jeter le corps à l'eau: mais une autre impulsion le poussa
+vers les hardes dont il fit un mince paquet. Alors, comme il avait de la
+ficelle dans ses poches, il le lia et le cacha dans un trou profond du
+ruisseau, sous un tronc d'arbre dont le pied baignait dans la Brindille.
+
+Puis il s'en alla, à grands pas, gagna les prairies, fit un immense
+détour pour se montrer à des paysans qui habitaient fort loin de là, de
+l'autre côté du pays, et il rentra pour dîner à l'heure ordinaire en
+racontant à ses domestiques tout le parcours de sa promenade.
+
+Il dormit pourtant cette nuit-là; il dormit d'un épais sommeil de brute,
+comme doivent dormir quelquefois les condamnés à mort. Il n'ouvrit les
+yeux qu'aux premières lueurs du jour, et il attendit, torturé par la
+peur du forfait découvert, l'heure ordinaire de son réveil.
+
+Puis il dut assister à toutes les constatations. Il le fit à la façon
+des somnambules, dans une hallucination qui lui montrait les choses et
+les hommes à travers une sorte de songe, dans un nuage d'ivresse, dans
+ce doute d'irréalité qui trouble l'esprit aux heures des grandes
+catastrophes.
+
+Seul le cri déchirant de la Roque lui traversa le coeur. A ce moment il
+faillit se jeter aux genoux de la vieille femme en criant: «C'est moi.»
+Mais il se contint. Il alla pourtant, durant la nuit, repêcher les
+sabots de la morte, pour les porter sur le seuil de sa mère.
+
+Tant que dura l'enquête, tant qu'il dut guider et égarer la justice, il
+fut calme, maître de lui, rusé et souriant. Il discutait paisiblement
+avec les magistrats toutes les suppositions qui leur passaient par
+l'esprit, combattait leurs opinions, démolissait leurs raisonnements. Il
+prenait même un certain plaisir âcre et douloureux à troubler leurs
+perquisitions, à embrouiller leurs idées, à innocenter ceux qu'ils
+suspectaient.
+
+Mais à partir du jour où les recherches furent abandonnées, il devint
+peu à peu nerveux, plus excitable encore qu'autrefois, bien qu'il
+maîtrisât ses colères. Les bruits soudains le faisaient sauter de peur;
+il frémissait pour la moindre chose, tressaillait parfois des pieds à la
+tête quand une mouche se posait sur son front. Alors un besoin impérieux
+de mouvement l'envahit, le força à des courses prodigieuses, le tint
+debout des nuits entières, marchant à travers sa chambre.
+
+Ce n'était point qu'il fût harcelé par des remords. Sa nature brutale ne
+se prêtait à aucune nuance de sentiment ou de crainte morale. Homme
+d'énergie et même de violence, né pour faire la guerre, ravager les pays
+conquis et massacrer les vaincus, plein d'instincts sauvages de chasseur
+et de batailleur, il ne comptait guère la vie humaine. Bien qu'il
+respectât l'Église, par politique, il ne croyait ni à Dieu, ni au
+diable, n'attendant par conséquent, dans une autre vie, ni châtiment, ni
+récompense de ses actes en celle-ci. Il gardait pour toute croyance une
+vague philosophie faite de toutes les idées des encyclopédistes du
+siècle dernier; et il considérait la Religion comme une sanction morale
+de la Loi, l'une et l'autre ayant été inventées par les hommes pour
+régler les rapports sociaux.
+
+Tuer quelqu'un en duel, ou à la guerre, ou dans une querelle, ou par
+accident, ou par vengeance, ou même par forfanterie, lui eût semblé une
+chose amusante et crâne, et n'eût pas laissé plus de traces en son
+esprit que le coup de fusil tiré sur un lièvre; mais il avait ressenti
+une émotion profonde du meurtre de cette enfant. Il l'avait commis
+d'abord dans l'affolement d'une ivresse irrésistible, dans une espèce de
+tempête sensuelle emportant sa raison. Et il avait gardé au coeur, gardé
+dans sa chair, gardé sur ses lèvres, gardé jusque dans ses doigts
+d'assassin une sorte d'amour bestial, en même temps qu'une horreur
+épouvantée pour cette fillette surprise par lui et tuée lâchement. A
+tout instant sa pensée revenait à cette scène horrible; et bien qu'il
+s'efforçât de chasser cette image, qu'il l'écartât avec terreur, avec
+dégoût, il la sentait rôder dans son esprit, tourner autour de lui,
+attendant sans cesse le moment de réapparaître.
+
+Alors il eut peur des soirs, peur de l'ombre tombant autour de lui. Il
+ne savait pas encore pourquoi les ténèbres lui semblaient effrayantes;
+mais il les redoutait d'instinct; il les sentait peuplées de terreurs.
+Le jour clair ne se prête point aux épouvantes. On y voit les choses et
+les êtres; aussi n'y rencontre-t-on que les choses et les êtres naturels
+qui peuvent se montrer dans la clarté. Mais la nuit, la nuit opaque,
+plus épaisse que des murailles, et vide, la nuit infinie, si noire, si
+vaste, où l'on peut frôler d'épouvantables choses, la nuit où l'on sent
+errer, rôder l'effroi mystérieux, lui paraissait cacher un danger
+inconnu, proche et menaçant! Lequel?
+
+Il le sut bientôt. Comme il était dans son fauteuil, assez tard, un soir
+qu'il ne dormait pas, il crut voir remuer le rideau de sa fenêtre. Il
+attendit, inquiet, le coeur battant; la draperie ne bougeait plus; puis,
+soudain, elle s'agita de nouveau; du moins il pensa qu'elle s'agitait.
+Il n'osait point se lever; il n'osait plus respirer; et pourtant il
+était brave; il s'était battu souvent et il aurait aimé découvrir chez
+lui des voleurs.
+
+Était-il vrai qu'il remuait, ce rideau? Il se le demandait, craignant
+d'être trompé par ses yeux. C'était si peu de chose, d'ailleurs, un
+léger frisson de l'étoffe, une sorte de tremblement des plis, à peine
+une ondulation comme celle que produit le vent. Renardet demeurait les
+yeux fixes, le cou tendu; et brusquement il se leva, honteux de sa
+peur, fit quatre pas, saisit la draperie à deux mains et l'écarta
+largement. Il ne vit rien d'abord que les vitres noires, noires comme
+des plaques d'encre luisante. La nuit, la grande nuit impénétrable
+s'étendait par derrière jusqu'à l'invisible horizon. Il restait debout
+en face de cette ombre illimitée; et tout à coup il y aperçut une lueur,
+une lueur mouvante, qui semblait éloignée. Alors il approcha son visage
+du carreau, pensant qu'un pêcheur d'écrevisses braconnait sans doute
+dans la Brindille, car il était minuit passé, et cette lueur rampait au
+bord de l'eau, sous la futaie. Comme il ne distinguait pas encore,
+Renardet enferma ses yeux entre ses mains; et brusquement cette lueur
+devint une clarté, et il aperçut la petite Roque nue et sanglante sur la
+mousse.
+
+Il recula crispé d'horreur, heurta son siège et tomba sur le dos. Il y
+resta quelques minutes l'âme en détresse, puis il s'assit et se mit à
+réfléchir. Il avait eu une hallucination, voilà tout; une hallucination
+venue de ce qu'un maraudeur de nuit marchait au bord de l'eau avec son
+fanal. Quoi d'étonnant d'ailleurs à ce que le souvenir de son crime
+jetât en lui, parfois, la vision de la morte.
+
+S'étant relevé, il but un verre d'eau, puis s'assit. Il songeait: «Que
+vais-je faire, si cela recommence?» Et cela recommencerait, il le
+sentait, il en était sûr. Déjà la fenêtre sollicitait son regard,
+l'appelait, l'attirait. Pour ne plus la voir, il tourna sa chaise; puis
+il prit un livre et essaya de lire; mais il lui sembla entendre bientôt
+s'agiter quelque chose derrière lui, et il fit brusquement pivoter sur
+un pied son fauteuil. Le rideau remuait encore; certes, il avait remué,
+cette fois; il n'en pouvait plus douter; il s'élança et le saisit d'une
+main si brutale qu'il le jeta bas avec sa galerie; puis il colla
+avidement sa face contre la vitre. Il ne vit rien. Tout était noir au
+dehors; et il respira avec la joie d'un homme dont on vient de sauver la
+vie.
+
+Donc il retourna s'asseoir; mais presque aussitôt le désir le reprit de
+regarder de nouveau par la fenêtre. Depuis que le rideau était tombé,
+elle faisait une sorte de trou sombre attirant, redoutable, sur la
+campagne obscure. Pour ne point céder à cette dangereuse tentation, il
+se dévêtit, souffla ses lumières, se coucha et ferma les yeux.
+
+Immobile, sur le dos, la peau chaude et moite, il attendait le sommeil.
+Une grande lumière tout à coup traversa ses paupières. Il les ouvrit,
+croyant sa demeure en feu. Tout était noir, et il se mit sur son coude
+pour tâcher de distinguer sa fenêtre qui l'attirait toujours,
+invinciblement. A force de chercher à voir, il aperçut quelques étoiles;
+et il se leva, traversa sa chambre à tâtons, trouva les carreaux avec
+ses mains étendues, appliqua son front dessus. Là bas, sous les arbres,
+le corps de la fillette luisait comme du phosphore, éclairant l'ombre
+autour de lui!
+
+Renardet poussa un cri et se sauva vers son lit, où il resta jusqu'au
+matin, la tête cachée sous l'oreiller.
+
+A partir de ce moment, sa vie devint intolérable. Il passait ses jours
+dans la terreur des nuits; et chaque nuit, la vision recommençait. A
+peine enfermé dans sa chambre, il essayait de lutter; mais en vain. Une
+force irrésistible le soulevait et le poussait à sa vitre, comme pour
+appeler le fantôme et il le voyait aussitôt, couché d'abord au lieu du
+crime, couché les bras ouverts, les jambes ouvertes, tel que le corps
+avait été trouvé. Puis la morte se levait et s'en venait, à petits pas,
+ainsi que l'enfant avait fait en sortant de la rivière. Elle s'en
+venait, doucement, tout droit en passant sur le gazon et sur la
+corbeille de fleurs desséchées; puis elle s'élevait dans l'air, vers la
+fenêtre de Renardet. Elle venait vers lui, comme elle était venue le
+jour du crime, vers le meurtrier. Et l'homme reculait devant
+l'apparition, il reculait jusqu'à son lit et s'affaissait dessus,
+sachant bien que la petite était entrée et qu'elle se tenait maintenant
+derrière le rideau qui remuerait tout à l'heure. Et jusqu'au jour il le
+regardait, ce rideau, d'un oeil fixe, s'attendant sans cesse à voir
+sortir sa victime. Mais elle ne se montrait plus; elle restait là, sous
+l'étoffe agitée parfois d'un tremblement. Et Renardet, les doigts
+crispés sur ses draps, les serrait ainsi qu'il avait serré la gorge de
+la petite Roque. Il écoutait sonner les heures; il entendait battre dans
+le silence le balancier de sa pendule et les coups profonds de son
+coeur. Et il souffrait, le misérable, plus qu'aucun homme n'avait jamais
+souffert.
+
+Puis, dès qu'une ligne blanche apparaissait au plafond, annonçant le
+jour prochain, il se sentait délivré, seul enfin, seul dans sa chambre;
+et il se recouchait. Il dormait alors quelques heures, d'un sommeil
+inquiet et fiévreux, où il recommençait souvent en rêve l'épouvantable
+vision de ses veilles.
+
+Quand il descendait plus tard pour le déjeuner de midi, il se sentait
+courbaturé comme après de prodigieuses fatigues; et il mangeait à peine,
+hanté toujours par la crainte de celle qu'il reverrait la nuit suivante.
+
+Il savait bien pourtant que ce n'était pas une apparition, que les morts
+ne reviennent point, et que son âme malade, son âme obsédée par une
+pensée unique, par un souvenir inoubliable, était la seule cause de son
+supplice, la seule évocatrice de la morte ressuscitée par elle, appelée
+par elle et dressée aussi par elle devant ses yeux où restait empreinte
+l'image ineffaçable. Mais il savait aussi qu'il ne guérirait pas, qu'il
+n'échapperait jamais à la persécution sauvage de sa mémoire; et il se
+résolut à mourir, plutôt que de supporter plus longtemps ces tortures.
+
+Alors il chercha comment il se tuerait. Il voulait quelque chose de
+simple et de naturel, qui ne laisserait pas croire à un suicide. Car il
+tenait à sa réputation, au nom légué par ses pères; et si on soupçonnait
+la cause de sa mort, on songerait sans doute au crime, inexpliqué, à
+l'introuvable meurtrier, et on ne tarderait point à l'accuser du
+forfait.
+
+Une idée étrange lui était venue, celle de se faire écraser par l'arbre
+au pied duquel il avait assassiné la petite Roque. Il se décida donc à
+faire abattre sa futaie et à simuler un accident. Mais le hêtre refusa
+de lui casser les reins.
+
+Rentré chez lui, en proie à un désespoir éperdu, il avait saisi son
+revolver, et puis il n'avait pas osé tirer.
+
+L'heure du dîner sonna, il avait mangé, puis était remonté. Et il ne
+savait pas ce qu'il allait faire. Il se sentait lâche maintenant qu'il
+avait échappé une première fois. Tout à l'heure il était prêt, fortifié,
+décidé, maître de son courage et de sa résolution; à présent, il était
+faible et il avait peur de la mort, autant que de la morte.
+
+Il balbutiait: «Je n'oserai plus, je n'oserai plus»; et il regardait
+avec terreur, tantôt l'arme sur sa table, tantôt le rideau qui cachait
+sa fenêtre. Il lui semblait aussi que quelque chose d'horrible aurait
+lieu sitôt que sa vie cesserait! Quelque chose? Quoi? Leur rencontre
+peut-être? Elle le guettait, elle l'attendait, l'appelait, et c'était
+pour le prendre à son tour, pour l'attirer dans sa vengeance et le
+décider à mourir qu'elle se montrait ainsi tous les soirs.
+
+Il se mit à pleurer comme un enfant, répétant: «Je n'oserai plus, je
+n'oserai plus.» Puis il tomba sur les genoux, et balbutia: «Mon Dieu,
+mon Dieu.» Sans croire à Dieu, pourtant. Et il n'osait plus, en effet,
+regarder sa fenêtre où il savait blottie l'apparition, ni sa table où
+luisait son revolver.
+
+Quand il se fut relevé, il dit tout haut: «Ça ne peut pas durer, il faut
+en finir.» Le son de sa voix dans la chambre silencieuse lui fit passer
+un frisson de peur le long des membres; mais comme il ne se décidait à
+prendre aucune résolution; comme il sentait bien que le doigt de sa main
+refuserait toujours de presser la gâchette de l'arme, il retourna cacher
+sa tête sous les couvertures de son lit, et il réfléchit.
+
+Il lui fallait trouver quelque chose qui le forcerait à mourir, inventer
+une ruse contre lui-même qui ne lui laisserait plus aucune hésitation,
+aucun retard, aucun regret possibles. Il enviait les condamnés qu'on
+mène à l'échafaud au milieu des soldats. Oh! s'il pouvait prier
+quelqu'un de tirer; s'il pouvait, avouant l'état de son âme, avouant son
+crime à un ami sûr qui ne le divulguerait jamais, obtenir de lui la
+mort. Mais à qui demander ce service terrible? A qui? Il cherchait parmi
+les gens qu'il connaissait? Le médecin? Non. Il raconterait cela plus
+tard, sans doute? Et tout à coup, une bizarre pensée traversa son
+esprit. Il allait écrire au juge d'instruction, qu'il connaissait
+intimement, pour se dénoncer lui-même. Il lui dirait tout, dans cette
+lettre, et le crime, et les tortures qu'il endurait, et sa résolution de
+mourir, et ses hésitations, et le moyen qu'il employait pour forcer son
+courage défaillant. Il le supplierait au nom de leur vieille amitié de
+détruire sa lettre dès qu'il aurait appris que le coupable s'était fait
+justice. Renardet pouvait compter sur ce magistrat, il le savait sûr,
+discret, incapable même d'une parole légère. C'était un de ces hommes
+qui ont une conscience inflexible gouvernée, dirigée, réglée par leur
+seule raison.
+
+A peine eut-il formé ce projet qu'une joie bizarre envahit son coeur.
+Il était tranquille à présent. Il allait écrire sa lettre, lentement,
+puis, au jour levant, il la déposerait dans la boîte clouée au mur de sa
+métairie, puis il monterait sur sa tour pour voir arriver le facteur, et
+quand l'homme à la blouse bleue s'en irait, il se jetterait la tête la
+première sur les roches où s'appuyaient les fondations. Il prendrait
+soin d'être vu d'abord par les ouvriers qui abattaient son bois. Il
+pourrait donc grimper sur la marche avancée qui portait le mât du
+drapeau déployé aux jours de fête. Il casserait ce mât d'une secousse et
+se précipiterait avec lui. Comment douter d'un accident? Et il se
+tuerait net, étant donnés son poids et la hauteur de sa tour.
+
+Il sortit aussitôt de son lit, gagna sa table et se mit à écrire; il
+n'oublia rien, pas un détail du crime, pas un détail de sa vie
+d'angoisses, pas un détail des tortures de son coeur, et il termina en
+annonçant qu'il s'était condamné lui-même, qu'il allait exécuter le
+criminel, et en priant son ami, son ancien ami, de veiller à ce que
+jamais on n'accusât sa mémoire.
+
+En achevant sa lettre, il s'aperçut que le jour était venu. Il la ferma,
+la cacheta, écrivit l'adresse, puis il descendit à pas légers, courut
+jusqu'à la petite boîte blanche collée au mur, au coin de la ferme, et
+quand il eut jeté dedans ce papier qui énervait sa main, il revint vite,
+referma les verrous de la grande porte et grimpa sur sa tour pour
+attendre le passage du piéton qui emporterait son arrêt de mort.
+
+Il se sentait calme, maintenant, délivré, sauvé!
+
+Un vent froid, sec, un vent de glace lui passait sur la face. Il
+l'aspirait avidement, la bouche ouverte, buvant sa caresse gelée. Le
+ciel était rouge, d'un rouge ardent, d'un rouge d'hiver, et toute la
+plaine blanche de givre brillait sous les premiers rayons du soleil,
+comme si elle eût été poudrée de verre pilé. Renardet, debout, nu-tête,
+regardait le vaste pays, les prairies à gauche, à droite le village dont
+les cheminées commençaient à fumer pour le repas du matin.
+
+A ses pieds il voyait couler la Brindille, dans les roches où il
+s'écraserait tout à l'heure. Il se sentait renaître dans cette belle
+aurore glacée, et plein de force, plein de vie. La lumière le baignait,
+l'entourait, le pénétrait comme une espérance. Mille souvenirs
+l'assaillaient, des souvenirs de matins pareils, de marche rapide sur la
+terre dure qui sonnait sous les pas, de chasses heureuses au bord des
+étangs où dorment les canards sauvages. Toutes les bonnes choses qu'il
+aimait, les bonnes choses de l'existence accouraient dans son souvenir,
+l'aiguillonnaient de désirs nouveaux, réveillaient tous les appétits
+vigoureux de son corps actif et puissant.
+
+Et il allait mourir? Pourquoi? Il allait se tuer subitement, parce qu'il
+avait peur d'une ombre? peur de rien? Il était riche et jeune encore!
+Quelle folie! Mais il lui suffisait d'une distraction, d'une absence,
+d'un voyage pour oublier! Cette nuit même, il ne l'avait pas vue,
+l'enfant, parce que sa pensée, préoccupée, s'était égarée sur autre
+chose. Peut-être ne la reverrait-il plus? Et si elle le hantait encore
+dans cette maison, certes, elle ne le suivrait pas ailleurs! La terre
+était grande, et l'avenir long! Pourquoi mourir?
+
+Son regard errait sur les prairies, et il aperçut une tache bleue dans
+le sentier le long de la Brindille. C'était Médéric qui s'en venait
+apporter les lettres de la ville et emporter celles du village.
+
+Renardet eut un sursaut, la sensation d'une douleur le traversant, et il
+s'élança dans l'escalier tournant pour reprendre sa lettre, pour la
+réclamer au facteur. Peu lui importait d'être vu, maintenant; il
+courait à travers l'herbe où moussait la glace légère des nuits, et il
+arriva devant la boîte, au coin de la ferme, juste en même temps que le
+piéton.
+
+L'homme avait ouvert la petite porte de bois et prenait les quelques
+papiers déposés là par les habitants du pays.
+
+Renardet lui dit:
+
+--Bonjour, Médéric.
+
+--Bonjour, m'sieu le maire.
+
+--Dites donc, Médéric, j'ai jeté à la boîte une lettre dont j'ai besoin.
+Je viens vous demander de me la rendre.
+
+--C'est bien, m'sieu le maire, on vous la donnera.
+
+Et le facteur leva les yeux. Il demeura stupéfait devant le visage de
+Renardet; il avait les joues violettes, le regard trouble, cerclé de
+noir, comme enfoncé dans la tête, les cheveux en désordre, la barbe
+mêlée, la cravate défaite. Il était visible qu'il ne s'était point
+couché.
+
+L'homme demanda: «C'est-il que vous êtes malade, m'sieu le maire?»
+
+L'autre, comprenant soudain que son allure devait être étrange, perdit
+contenance, balbutia: «Mais non... mais non.... Seulement, j'ai sauté du
+lit pour vous demander cette lettre.... Je dormais.... Vous
+comprenez?...»
+
+Un vague soupçon passa dans l'esprit de l'ancien soldat.
+
+Il reprit: «Qué lettre?»
+
+--Celle que vous allez me rendre.
+
+Maintenant, Médéric hésitait, l'attitude du maire ne lui paraissait pas
+naturelle. Il y avait peut-être un secret dans cette lettre, un secret
+de politique. Il savait que Renardet n'était pas républicain, et il
+connaissait tous les trucs et toutes les supercheries qu'on emploie aux
+élections.
+
+Il demanda: «A qui qu'elle est adressée, c'te lettre?
+
+--A M. Putoin, le juge d'instruction; vous savez bien, M. Putoin, mon
+ami!»
+
+Le piéton chercha dans les papiers et trouva celui qu'on lui réclamait.
+Alors il se mit à le regarder, le tournant et le retournant dans ses
+doigts, fort perplexe, fort troublé par la crainte de commettre une
+faute grave ou de se faire un ennemi du maire.
+
+Voyant son hésitation, Renardet fit un mouvement pour saisir la lettre
+et la lui arracher. Ce geste brusque convainquit Médéric qu'il
+s'agissait d'un mystère important et le décida à faire son devoir, coûte
+que coûte.
+
+Il jeta donc l'enveloppe dans son sac et le referma, en répondant:
+
+--Non, j'peux pas, m'sieu le maire. Du moment qu'elle allait à la
+justice, j'peux pas.»
+
+Une angoisse affreuse étreignit le coeur de Renardet, qui balbutia:
+
+--Mais vous me connaissez bien. Vous pouvez même reconnaître mon
+écriture. Je vous dis que j'ai besoin de ce papier.
+
+--J'peux pas.
+
+--Voyons, Médéric, vous savez que je suis incapable de vous tromper, je
+vous dis que j'en ai besoin.
+
+--Non. J'peux pas.
+
+Un frisson de colère passa dans l'âme violente de Renardet.
+
+--Mais, sacrebleu, prenez garde. Vous savez que je ne badine pas, moi,
+et que je peux vous faire sauter de votre place, mon bonhomme, et sans
+tarder encore. Et puis je suis le maire du pays, après tout; et je vous
+ordonne maintenant de me rendre ce papier.
+
+Le piéton répondit avec fermeté: «Non, je n'peux pas, m'sieu le maire!»
+
+Alors Renardet, perdant la tête, le saisit par les bras pour lui
+enlever son sac; mais l'homme se débarrassa d'une secousse et, reculant,
+leva son gros bâton de houx. Il prononça, toujours calme: «Oh! ne me
+touchez pas, m'sieu le maire, ou je cogne. Prenez garde. Je fais mon
+devoir, moi!»
+
+Se sentant perdu, Renardet, brusquement, devint humble, doux, implorant
+comme un enfant qui pleure.
+
+--«Voyons, voyons, mon ami, rendez-moi cette lettre, je vous
+récompenserai, je vous donnerai de l'argent, tenez, tenez, je vous
+donnerai cent francs, vous entendez, cent francs.»
+
+L'homme tourna les talons et se mit en route.
+
+Renardet le suivit, haletant, balbutiant:
+
+--«Médéric, Médéric, écoutez, je vous donnerai mille francs, vous
+entendez, mille francs.»
+
+L'autre allait toujours, sans répondre. Renardet reprit: «Je ferai votre
+fortune... vous entendez, ce que vous voudrez.... Cinquante mille
+francs.... Cinquante mille francs pour cette lettre.... Qu'est-ce que ça
+vous fait?... Vous ne voulez pas?... Eh bien, cent mille... dites...
+cent mille francs... comprenez-vous?... cent mille francs... cent mille
+francs.»
+
+Le facteur se retourna, la face dure, l'oeil sévère: «En voilà assez, ou
+bien je répéterai à la justice tout ce que vous venez de me dire là.»
+
+Renardet s'arrêta net. C'était fini. Il n'avait plus d'espoir. Il se
+retourna et se sauva vers sa maison, galopant comme une bête chassée.
+
+Alors Médéric à son tour s'arrêta et regarda cette fuite avec
+stupéfaction. Il vit le maire rentrer chez lui, et il attendit encore
+comme si quelque chose de surprenant ne pouvait manquer d'arriver.
+
+Bientôt, en effet, la haute taille de Renardet apparut au sommet de la
+tour du Renard. Il courait autour de la plate-forme comme un fou; puis
+il saisit le mât du drapeau et le secoua avec fureur sans parvenir à le
+briser, puis soudain, pareil à un nageur qui pique une tête, il se lança
+dans le vide, les deux mains en avant.
+
+Médéric s'élança pour porter secours. En traversant le parc, il aperçut
+les bûcherons allant au travail. Il les héla en leur criant l'accident;
+et ils trouvèrent au pied des murs un corps sanglant dont la tête
+s'était écrasée sur une roche. La Brindille entourait cette roche, et
+sur ses eaux élargies en cet endroit, claires et calmes, on voyait
+couler un long filet rose de cervelle et de sang mêlés.
+
+
+
+
+L'ÉPAVE
+
+
+C'était hier, 31 décembre.
+
+Je venais de déjeuner avec mon vieil ami Georges Garin. Le domestique
+lui apporta une lettre couverte de cachets et de timbres étrangers.
+
+Georges me dit:
+
+--Tu permets?
+
+--Certainement.
+
+Et il se mit à lire huit pages d'une grande écriture anglaise, croisée
+dans tous les sens. Il les lisait lentement, avec une attention
+sérieuse, avec cet intérêt qu'on met aux choses qui vous touchent le
+coeur.
+
+Puis il posa la lettre sur un coin de la cheminée, et il dit:
+
+--Tiens, en voilà une drôle d'histoire que je ne t'ai jamais racontée,
+une histoire sentimentale pourtant, et qui m'est arrivée! Oh! ce fut un
+singulier jour de l'an, cette année-là. Il y a de cela vingt ans...
+puisque j'avais trente ans et que j'en ai cinquante!...
+
+«J'étais alors inspecteur de la Compagnie d'assurances maritimes que je
+dirige aujourd'hui. Je me disposais à passer à Paris la fête du 1er
+janvier, puisqu'on est convenu de faire de ce jour un jour de fête,
+quand je reçus une lettre du directeur me donnant l'ordre de partir
+immédiatement pour l'île de Ré, où venait de s'échouer un trois-mâts de
+Saint-Nazaire, assuré par nous. Il était alors huit heures du matin.
+J'arrivai à la Compagnie, à dix heures, pour recevoir des instructions;
+et, le soir même, je prenais l'express, qui me déposait à La Rochelle le
+lendemain 31 décembre.
+
+«J'avais deux heures, avant de monter sur le bateau de Ré, le
+_Jean-Guiton_. Je fis un tour en ville. C'est vraiment une ville bizarre
+et de grand caractère que La Rochelle, avec ses rues mêlées comme un
+labyrinthe et dont les trottoirs courent sous des galeries sans fin, des
+galeries à arcades comme celles de la rue de Rivoli, mais basses, ces
+galeries et ces arcades écrasées, mystérieuses, qui semblent construites
+et demeurées comme un décor de conspirateurs, le décor antique et
+saisissant des guerres d'autrefois, des guerres de religion héroïques et
+sauvages. C'est bien la vieille cité huguenote, grave, discrète, sans
+art superbe, sans aucun de ces admirables monuments qui font Rouen si
+magnifique, mais remarquable par toute sa physionomie sévère, un peu
+sournoise aussi, une cité de batailleurs obstinés, où doivent éclore les
+fanatismes, la ville où s'exalta la foi des calvinistes et où naquit le
+complot des quatre sergents.
+
+«Quand j'eus erré quelque temps par ces rues singulières, je montai sur
+un petit bateau à vapeur, noir et ventru, qui devait me conduire à l'île
+de Ré. Il partit en soufflant, d'un air colère, passa entre les deux
+tours antiques qui gardent le port, traversa la rade, sortit de la digue
+construite par Richelieu, et dont on voit à fleur d'eau les pierres
+énormes, enfermant la ville comme un immense collier; puis il obliqua
+vers la droite.
+
+«C'était un de ces jours tristes qui oppressent, écrasent la pensée,
+compriment le coeur, éteignent en nous toute force et toute énergie; un
+jour gris, glacial, sali par une brume lourde, humide comme de la pluie,
+froide comme de la gelée, infecte à respirer comme une buée d'égout.
+
+«Sous ce plafond de brouillard bas et sinistre, la mer jaune, la mer peu
+profonde et sablonneuse de ces plages illimitées, restait sans une ride,
+sans un mouvement, sans vie, une mer d'eau trouble, d'eau grasse, d'eau
+stagnante. Le _Jean-Guiton_ passait dessus en roulant un peu, par
+habitude, coupait cette nappe opaque et lisse, puis laissait derrière
+lui quelques vagues, quelques clapots, quelques ondulations qui se
+calmaient bientôt.
+
+«Je me mis à causer avec le capitaine, un petit homme presque sans
+pattes, tout rond comme son bateau et balancé comme lui. Je voulais
+quelques détails sur le sinistre que j'allais constater. Un grand
+trois-mâts carré de Saint-Nazaire, le _Marie-Joseph_, avait échoué, par
+une nuit d'ouragan, sur les sables de l'île de Ré.
+
+«La tempête avait jeté si loin ce bâtiment, écrivait l'armateur, qu'il
+avait été impossible de le renflouer et qu'on avait dû enlever au plus
+vite tout ce qui pouvait en être détaché. Il me fallait donc constater
+la situation de l'épave, apprécier quel devait être son état avant le
+naufrage, juger si tous les efforts avaient été tentés pour le remettre
+à flot. Je venais comme agent de la Compagnie, pour témoigner ensuite
+contradictoirement, si besoin était dans le procès.
+
+«Au reçu de mon rapport, le directeur devait prendre les mesures qu'il
+jugerait nécessaires pour sauvegarder nos intérêts.
+
+«Le capitaine du _Jean-Guiton_ connaissait parfaitement l'affaire, ayant
+été appelé à prendre part, avec son navire, aux tentatives de sauvetage.
+
+«Il me raconta le sinistre, très simple d'ailleurs. Le _Marie-Joseph_,
+poussé par un coup de vent furieux, perdu dans la nuit, navigant au
+hasard sur une mer d'écume,--«une mer de soupe au lait», disait le
+capitaine,--était venu s'échouer sur ces immenses bancs de sable qui
+changent les côtes de cette région en Saharas illimités, aux heures de
+la marée basse.
+
+«Tout en causant, je regardais autour de moi et devant moi. Entre
+l'océan et le ciel pesant restait un espace libre où l'oeil voyait au
+loin. Nous suivions une terre. Je demandai:
+
+«--C'est l'île de Ré?
+
+«--Oui, monsieur.
+
+«Et tout à coup le capitaine, étendant la main droit devant nous, me
+montra, en pleine mer, une chose presque imperceptible, et me dit:
+
+«--Tenez, voilà votre navire!
+
+«--Le _Marie-Joseph_?...
+
+«--Mais, oui.
+
+«--J'étais stupéfait. Ce point noir, à peu près invisible, que j'aurais
+pris pour un écueil, me paraissait placé à trois kilomètres au moins des
+côtes.
+
+«Je repris:
+
+«--Mais, capitaine, il doit y avoir cent brasses d'eau à l'endroit que
+vous me désignez?
+
+«Il se mit à rire.
+
+«--Cent brasses, mon ami!... Pas deux brasses, je vous dis!...
+
+«C'était un Bordelais. Il continua:
+
+«--Nous sommes marée haute, neuf heures quarante minutes. Allez-vous-en
+par la plage, mains dans vos poches, après le déjeuner de l'hôtel du
+_Dauphin_, et je vous promets qu'à deux heures cinquante ou trois heures
+au plusse vous toucherez l'épave, pied sec, mon ami, et vous aurez une
+heure quarante-cinq à deux heures pour rester dessus, pas plusse, par
+exemple; vous seriez pris. Plusse la mer elle va loin et plusse elle
+revient vite. C'est plat comme une punaise, cette côte! Remettez-vous en
+route à quatre heures cinquante, croyez-moi; et vous remontez à sept
+heures et demie sur le _Jean-Guiton_, qui vous dépose ce soir même sur
+le quai de La Rochelle.
+
+«Je remerciai le capitaine et j'allai m'asseoir à l'avant du vapeur,
+pour regarder la petite ville de Saint-Martin, dont nous approchions
+rapidement.
+
+«Elle ressemblait à tous les ports en miniature qui servent de capitales
+à toutes les maigres îles semées le long des continents. C'était un gros
+village de pêcheurs, un pied dans l'eau, un pied sur terre, vivant de
+poisson et de volailles, de légumes et de coquilles, de radis et de
+moules. L'île est fort basse, peu cultivée, et semble cependant très
+peuplée; mais je ne pénétrai pas dans l'intérieur.
+
+«Après avoir déjeuné, je franchis un petit promontoire; puis, comme la
+mer baissait rapidement, je m'en allai, à travers les sables, vers une
+sorte de roc noir que j'apercevais au-dessus de l'eau, là-bas, là-bas.
+
+«J'allais vite sur cette plaine jaune, élastique comme de la chair, et
+qui semblait suer sous mon pied. La mer, tout à l'heure, était là;
+maintenant, je l'apercevais au loin, se sauvant à perte de vue, et je ne
+distinguais plus la ligne qui séparait le sable de l'Océan. Je croyais
+assister à une féerie gigantesque et surnaturelle. L'Atlantique était
+devant moi tout à l'heure, puis il avait disparu dans la grève, comme
+font les décors dans les trappes, et je marchais à présent au milieu
+d'un désert. Seuls, la sensation, le souffle de l'eau salée demeuraient
+en moi. Je sentais l'odeur du varech, l'odeur de la vague, la rude et
+bonne odeur des côtes. Je marchais vite; je n'avais plus froid; je
+regardais l'épave échouée, qui grandissait à mesure que j'avançais et
+ressemblait à présent à une énorme baleine naufragée.
+
+«Elle semblait sortir du sol et prenait, sur cette immense étendue plate
+et jaune, des proportions surprenantes. Je l'atteignis enfin, après une
+heure de marche. Elle gisait sur le flanc, crevée, brisée, montrant,
+comme les côtes d'une bête, ses os rompus, ses os de bois goudronné,
+percés de clous énormes. Le sable déjà l'avait envahie, entré par toutes
+les fentes, et il la tenait, la possédait, ne la lâcherait plus. Elle
+paraissait avoir pris racine en lui. L'avant était entré profondément
+dans cette plage douce et perfide, tandis que l'arrière, relevé,
+semblait jeter vers le ciel, comme un cri d'appel désespéré, ces deux
+mots blancs sur le bordage noir: _Marie-Joseph_.
+
+«J'escaladai ce cadavre de navire par le côté le plus bas; puis, parvenu
+sur le pont, je pénétrai dans l'intérieur. Le jour, entré par les
+trappes défoncées et par les fissures des flancs, éclairait tristement
+ces sortes de caves longues et sombres, pleines de boiseries démolies.
+Il n'y avait plus rien là-dedans que du sable qui servait de sol à ce
+souterrain de planches.
+
+«Je me mis à prendre des notes sur l'état du bâtiment. Je m'étais assis
+sur un baril vide et brisé, et j'écrivais à la lueur d'une large fente
+par où je pouvais apercevoir l'étendue illimitée de la grève. Un
+singulier frisson de froid et de solitude me courait sur la peau de
+moment en moment; et je cessais d'écrire parfois pour écouter le bruit
+vague et mystérieux de l'épave: bruit des crabes grattant les bordages
+de leurs griffes crochues, bruit de mille bêtes toutes petites de la
+mer, installées déjà sur ce mort, et aussi le bruit doux et régulier du
+taret qui ronge sans cesse, avec son grincement de vrille, toutes les
+vieilles charpentes, qu'il creuse et dévore.
+
+«Et, soudain, j'entendis des voix humaines tout près de moi. Je fis un
+bond comme en face d'une apparition. Je crus vraiment, pendant une
+seconde, que j'allais voir se lever, au fond de la sinistre cale, deux
+noyés qui me raconteraient leur mort. Certes, il ne me fallut pas
+longtemps pour grimper sur le pont à la force des poignets: et j'aperçus
+debout, à l'avant du navire, un grand monsieur avec trois jeunes filles,
+ou plutôt, un grand Anglais avec trois misses. Assurément, ils eurent
+encore plus peur que moi en voyant surgir cet être rapide sur le
+trois-mâts abandonné. La plus jeune des fillettes se sauva; les deux
+autres saisirent leur père à pleins bras; quant à lui, il avait ouvert
+la bouche; ce fut le seul signe qui laissa voir son émotion.
+
+«Puis, après quelques secondes, il parla:
+
+«--Aoh, môsieu, vos été la propriétaire de cette bâtiment?
+
+«--Oui, monsieur.
+
+«--Est-ce que je pôvé la visiter?
+
+«--Oui, monsieur.
+
+«Il prononça alors une longue phrase anglaise, où je distinguai
+seulement ce mot: _gracious_, revenu plusieurs fois.
+
+«Comme il cherchait un endroit pour grimper, je lui indiquai le
+meilleur et je lui tendis la main. Il monta; puis nous aidâmes les trois
+fillettes, rassurées. Elles étaient charmantes, surtout l'aînée, une
+blondine de dix-huit ans, fraîche comme une fleur, et si fine, si
+mignonne! Vraiment, les jolies Anglaises ont bien l'air de tendres
+fruits de la mer. On aurait dit que celle-là venait de sortir du sable
+et que ses cheveux en avaient gardé la nuance. Elles font penser, avec
+leur fraîcheur exquise, aux couleurs délicates des coquilles roses et
+aux perles nacrées, rares, mystérieuses, écloses dans les profondeurs
+inconnues des océans.
+
+«Elle parlait un peu mieux que son père; et elle nous servit
+d'interprète. Il fallut raconter le naufrage dans ses moindres détails,
+que j'inventai, comme si j'eusse assisté à la catastrophe. Puis, toute
+la famille descendit dans l'intérieur de l'épave. Dès qu'ils eurent
+pénétré dans cette sombre galerie, à peine éclairée, ils poussèrent des
+cris d'étonnement et d'admiration; et soudain le père et les trois
+filles tinrent en leurs mains des albums, cachés sans doute dans leurs
+grands vêtements imperméables, et ils commencèrent en même temps quatre
+croquis au crayon de ce lieu triste et bizarre.
+
+«Ils s'étaient assis, côte à côte, sur une poutre en saillie, et les
+quatre albums, sur les huit genoux, se couvraient de petites lignes
+noires qui devaient représenter le ventre entr'ouvert du _Marie-Joseph_.
+
+«Tout en travaillant, l'aînée des fillettes causait avec moi, qui
+continuais à inspecter le squelette du navire.
+
+«J'appris qu'ils passaient l'hiver à Biarritz et qu'ils étaient venus
+tout exprès à l'île de Ré pour contempler ce trois-mâts enlisé. Ils
+n'avaient rien de la morgue anglaise, ces gens; c'étaient de simples et
+braves toqués, de ces errants éternels dont l'Angleterre couvre le
+monde. Le père, long, sec, la figure rouge encadrée de favoris blancs,
+vrai sandwich vivant, une tranche de jambon découpée en tête humaine
+entre deux coussinets de poils; les filles, hautes sur jambes, de petits
+échassiers en croissance, sèches aussi, sauf l'aînée, et gentilles
+toutes trois, mais surtout la plus grande.
+
+«Elle avait une si drôle de manière de parler, de raconter, de rire, de
+comprendre et de ne pas comprendre, de lever les yeux pour m'interroger,
+des yeux bleus comme l'eau profonde, de cesser de dessiner pour deviner,
+de se remettre au travail et de dire «yes» ou «nô», que je serais
+demeuré un temps indéfini à l'écouter et à la regarder.
+
+«Tout à coup, elle murmura:
+
+«--J'entendai une petite mouvement sur cette bateau.
+
+«Je prêtai l'oreille; et je distinguai aussitôt un léger bruit,
+singulier, continu. Qu'était-ce? Je me levai pour aller regarder par la
+fente, et je poussai un cri violent. La mer nous avait rejoints; elle
+allait nous entourer!
+
+«Nous fûmes aussitôt sur le pont. Il était trop tard. L'eau nous
+cernait, et elle courait vers la côte avec une prodigieuse vitesse. Non,
+cela ne courait pas, cela glissait, rampait, s'allongeait comme une
+tache démesurée. A peine quelques centimètres d'eau couvraient le sable;
+mais on ne voyait plus déjà la ligne fuyante de l'imperceptible flot.
+
+«L'Anglais voulut s'élancer; je le retins; la fuite était impossible, à
+cause des mares profondes que nous avions dû contourner en venant, et où
+nous tomberions au retour.
+
+«Ce fut, dans nos coeurs, une minute d'horrible angoisse. Puis, la
+petite Anglaise se mit à sourire et murmura:
+
+«--Ce été nous les naufragés!
+
+«Je voulus rire; mais la peur m'étreignait, une peur lâche, affreuse,
+basse et sournoise comme ce flot. Tous les dangers que nous courions
+m'apparurent en même temps. J'avais envie de crier: «Au secours!» Vers
+qui?
+
+«Les deux petites Anglaises s'étaient blotties contre leur père, qui
+regardait, d'un oeil consterné, la mer démesurée autour de nous.
+
+«Et la nuit tombait, aussi rapide que l'Océan montant, une nuit lourde,
+humide, glacée:
+
+«Je dis:
+
+«--Il n'y a rien à faire qu'à demeurer sur ce bateau.
+
+«L'Anglais répondit:
+
+«--Oh! yes!
+
+«Et nous restâmes là un quart d'heure, une demi-heure, je ne sais, en
+vérité, combien de temps, à regarder, autour de nous, cette eau jaune
+qui s'épaississait, tournait, semblait bouillonner, semblait jouer sur
+l'immense grève reconquise.
+
+«Une des fillettes eut froid, et l'idée nous vint de redescendre, pour
+nous mettre à l'abri de la brise légère, mais glacée, qui nous
+effleurait et nous piquait la peau.
+
+«Je me penchai sur la trappe. Le navire était plein d'eau. Nous dûmes
+alors nous blottir contre le bordage d'arrière, qui nous garantissait un
+peu.
+
+«Les ténèbres, à présent, nous enveloppaient, et nous restions serrés
+les uns contre les autres, entourés d'ombre et d'eau. Je sentais
+trembler, contre mon épaule, l'épaule de la petite Anglaise, dont les
+dents claquaient par instants; mais je sentais aussi la chaleur douce de
+son corps à travers les étoffes, et cette chaleur m'était délicieuse
+comme un baiser. Nous ne parlions plus; nous demeurions immobiles,
+muets, accroupis comme des bêtes dans un fossé, aux heures d'ouragan. Et
+pourtant, malgré tout, malgré la nuit, malgré le danger terrible et
+grandissant, je commençais à me sentir heureux d'être là, heureux du
+froid et du péril, heureux de ces longues heures d'ombre et d'angoisse à
+passer sur cette planche, si près de cette jolie et mignonne fillette.
+
+«Je me demandais pourquoi cette étrange sensation de bien-être et de
+joie qui me pénétrait.
+
+«Pourquoi? Sait-on? Parce qu'elle était là? Qui, elle? Une petite
+Anglaise inconnue? Je ne l'aimais pas, je ne la connaissais point, et je
+me sentais attendri, conquis! J'aurais voulu la sauver, me dévouer pour
+elle, faire mille folies? Étrange chose! Comment se fait-il que la
+présence d'une femme nous bouleverse ainsi! Est-ce la puissance de sa
+grâce qui nous enveloppe? la séduction de la joliesse et de la jeunesse
+qui nous grise comme ferait le vin?
+
+«N'est-ce pas plutôt une sorte de toucher de l'amour, du mystérieux
+amour qui cherche sans cesse à unir les êtres, qui tente sa puissance
+dès qu'il a mis face à face l'homme et la femme, et qui les pénètre
+d'émotion, d'une émotion confuse, secrète, profonde, comme on mouille la
+terre pour y faire pousser des fleurs!
+
+«Mais le silence des ténèbres devenait effrayant, le silence du ciel,
+car nous entendions autour de nous, vaguement, un bruissement léger,
+infini, la rumeur de la mer sourde qui montait et le monotone
+clapotement du courant contre le bateau.
+
+«Tout à coup, j'entendis des sanglots. La plus petite des Anglaises
+pleurait. Alors son père voulut la consoler, et ils se mirent à parler
+dans leur langue, que je ne comprenais pas. Je devinai qu'il la
+rassurait et qu'elle avait toujours peur.
+
+«Je demandai à ma voisine:
+
+«--Vous n'avez pas trop froid, miss?
+
+«--Oh! si. J'avé froid beaucoup.
+
+«Je voulus lui donner mon manteau, elle le refusa; mais je l'avais ôté;
+je l'en couvris malgré elle. Dans la courte lutte, je rencontrai sa
+main, qui me fit passer un frisson charmant par tout le corps.
+
+«Depuis quelques minutes, l'air devenait plus vif, le clapotis de l'eau
+plus fort contre les flancs du navire. Je me dressai; un grand souffle
+me passa sur le visage. Le vent s'élevait!
+
+«L'Anglais s'en aperçut en même temps que moi, et il dit simplement:
+
+«--C'était mauvaise pour nous, cette....
+
+«Assurément c'était mauvais, c'était la mort certaine si des lames, même
+de faibles lames, venaient attaquer et secouer l'épave, tellement brisée
+et disjointe que la première vague un peu rude l'emporterait en
+bouillie.
+
+«Alors notre angoisse s'accrut de seconde en seconde avec les rafales de
+plus en plus fortes. Maintenant, la mer brisait un peu, et je voyais
+dans les ténèbres des lignes blanches paraître et disparaître, des
+lignes d'écume, tandis que chaque flot heurtait la carcasse du
+_Marie-Joseph_, l'agitait d'un court frémissement qui nous montait
+jusqu'au coeur.
+
+«L'Anglaise tremblait; je la sentais frissonner contre moi, et j'avais
+une envie folle de la saisir dans mes bras.
+
+«Là-bas, devant nous, à gauche, à droite, derrière nous, des phares
+brillaient sur les côtes, des phares blancs, jaunes, rouges, tournants,
+pareils à des yeux énormes, à des yeux de géant qui nous regardaient,
+nous guettaient, attendaient avidement que nous eussions disparu. Un
+d'eux surtout m'irritait. Il s'éteignait toutes les trente secondes pour
+se rallumer aussitôt; c'était bien un oeil, celui-là, avec sa paupière
+sans cesse baissée sur son regard de feu.
+
+«De temps en temps, l'Anglais frottait une allumette pour regarder
+l'heure; puis il remettait sa montre dans sa poche. Tout à coup, il me
+dit, par-dessus les têtes de ses filles, avec une souveraine gravité:
+
+«--Môsieu, je vous souhaite bon année.
+
+«Il était minuit. Je lui tendis ma main, qu'il serra; puis il prononça
+une phrase d'anglais, et soudain ses filles et lui se mirent à chanter
+le _God save the Queen_, qui monta dans l'air noir, dans l'air muet, et
+s'évapora à travers l'espace.
+
+«J'eus d'abord envie de rire; puis je fus saisi par une émotion
+puissante et bizarre.
+
+«C'était quelque chose de sinistre et de superbe, ce chant de naufragés,
+de condamnés, quelque chose comme une prière, et aussi quelque chose de
+plus grand, de comparable à l'antique et sublime _Ave, Cæsar, morituri
+te salutant_.
+
+«Quand ils eurent fini, je demandai à ma voisine de chanter toute seule
+une ballade, une légende, ce qu'elle voudrait, pour nous faire oublier
+nos angoisses. Elle y consentit et aussitôt sa voix claire et jeune
+s'envola dans la nuit. Elle chantait une chose triste sans doute, car
+les notes traînaient longtemps, sortaient lentement de sa bouche, et
+voletaient, comme des oiseaux blessés, au-dessus des vagues.
+
+«La mer grossissait, battait maintenant notre épave. Moi, je ne pensais
+plus qu'à cette voix. Et je pensais aussi aux sirènes. Si une barque
+avait passé près de nous, qu'auraient dit les matelots? Mon esprit
+tourmenté s'égarait dans le rêve! Une sirène! N'était-ce point, en
+effet, une sirène, cette fille de la mer, qui m'avait retenu sur ce
+navire vermoulu et qui, tout à l'heure, allait s'enfoncer avec moi dans
+les flots?...
+
+«Mais nous roulâmes brusquement tous les cinq sur le pont, car le
+_Marie-Joseph_ s'était affaissé sur son flanc droit. L'Anglaise étant
+tombée sur moi, je l'avais saisie dans mes bras, et follement, sans
+savoir, sans comprendre, croyant venue ma dernière seconde, je baisais à
+pleine bouche sa joue, sa tempe et ses cheveux. Le bateau ne remuait
+plus; nous autres aussi ne bougions point.
+
+«Le père dit: «Kate!» Celle que je tenais répondit «yes», et fit un
+mouvement pour se dégager. Certes, à cet instant j'aurais voulu que le
+bateau s'ouvrît en deux pour tomber à l'eau avec elle.
+
+«L'Anglais reprit:
+
+«--Une petite bascoule, ce n'été rien. J'avé mes trois filles conserves.
+
+«Ne voyant point l'aînée, il l'avait crue perdue d'abord!
+
+«Je me relevai lentement, et, soudain, j'aperçus une lumière sur la mer,
+tout près de nous. Je criai; on répondit. C'était une barque qui nous
+cherchait, le patron de l'hôtel ayant prévu notre imprudence.
+
+«Nous étions sauvés. J'en fus désolé! On nous cueillit sur notre radeau,
+et on nous ramena à Saint-Martin.
+
+«L'Anglais, maintenant, se frottait les mains et murmurait:
+
+«--Bonne souper! bonne souper!
+
+«On soupa, en effet. Je ne fus pas gai, je regrettais le _Marie-Joseph_.
+
+«Il fallut se séparer, le lendemain, après beaucoup d'étreintes et de
+promesses de s'écrire. Ils partirent vers Biarritz. Peu s'en fallut que
+je ne les suivisse.
+
+«J'étais toqué; je faillis demander cette fillette en mariage. Certes,
+si nous avions passé huit jours ensemble, je l'épousais! Combien
+l'homme, parfois, est faible et incompréhensible!
+
+«Deux ans s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'eux; puis je reçus
+une lettre de New-York. Elle était mariée, et me le disait. Et, depuis
+lors, nous nous écrivons tous les ans, au 1er janvier. Elle me
+raconte sa vie, me parle de ses enfants, de ses soeurs, jamais de son
+mari! Pourquoi? Ah! pourquoi?... Et, moi, je ne lui parle que du
+_Marie-Joseph_.... C'est peut-être la seule femme que j'aie aimée...
+non... que j'aurais aimée.... Ah!... voilà... sait-on?... Les
+événements vous emportent.... Et puis... et puis... tout passe.... Elle
+doit être vieille, à présent... je ne la reconnaîtrais pas.... Ah! celle
+d'autrefois... celle de l'épave... quelle créature... divine! Elle
+m'écrit que ses cheveux sont tout blancs.... Mon Dieu!... ça m'a fait
+une peine horrible.... Ah! ses cheveux blonds.... Non, la mienne
+n'existe plus.... Que c'est triste... tout ça!...»
+
+
+
+
+L'ERMITE
+
+
+Nous avions été voir, avec quelques amis, le vieil ermite installé sur
+un ancien tumulus couvert de grands arbres, au milieu de la vaste plaine
+qui va de Cannes à la Napoule.
+
+En revenant, nous parlions de ces singuliers solitaires laïques,
+nombreux autrefois, et dont la race aujourd'hui disparaît. Nous
+cherchions les causes morales, nous nous efforcions de déterminer la
+nature des chagrins qui poussaient jadis les hommes dans les solitudes.
+
+Un de nos compagnons dit tout à coup:
+
+«--J'ai connu deux solitaires: un homme et une femme. La femme doit être
+encore vivante. Elle habitait, il y a cinq ans, une ruine au sommet d'un
+mont absolument désert sur la côte de Corse, à quinze ou vingt
+kilomètres de toute maison. Elle vivait là avec une bonne; j'allai la
+voir. Elle avait été certainement une femme du monde distinguée. Elle me
+reçut avec politesse et même avec bonne grâce, mais je ne sais rien
+d'elle; je ne devinai rien.
+
+Quant à l'homme, je vais vous raconter sa sinistre aventure:
+
+Retournez-vous. Vous apercevez là-bas ce mont pointu et boisé qui se
+détache derrière la Napoule, tout seul en avant des cimes de l'Esterel;
+on l'appelle dans le pays le mont des Serpents. C'est là que vivait mon
+solitaire, dans les murs d'un petit temple antique, il y a douze ans
+environ.
+
+Ayant entendu parler de lui je me décidai à faire sa connaissance et je
+partis de Cannes, à cheval, un matin de mars. Laissant ma bête à
+l'auberge de la Napoule, je me mis à gravir à pied ce singulier cône,
+haut peut-être de cent cinquante ou deux cents mètres et couvert de
+plantes aromatiques, de cystes surtout, dont l'odeur est si vive et si
+pénétrante qu'elle trouble et cause un malaise. Le sol est pierreux et
+on voit souvent glisser sur les cailloux de longues couleuvres qui
+disparaissent dans les herbes. De là ce surnom bien mérité de mont des
+Serpents. Dans certains jours, les reptiles semblent vous naître sous
+les pieds quand on gravit la pente exposée au soleil. Ils sont si
+nombreux qu'on n'ose plus marcher et qu'on éprouve une gêne singulière,
+non pas une peur, car ces bêtes sont inoffensives, mais une sorte
+d'effroi mystique. J'ai eu plusieurs fois la singulière sensation de
+gravir un mont sacré de l'antiquité, une bizarre colline parfumée et
+mystérieuse, couverte de cystes et peuplée de serpents et couronnée par
+un temple.
+
+Ce temple existe encore. On m'a affirmé du moins que ce fut un temple.
+Car je n'ai point cherché à en savoir davantage pour ne pas gâter mes
+émotions.
+
+Donc j'y grimpai, un matin de mars, sous prétexte d'admirer le pays. En
+parvenant au sommet j'aperçus en effet des murs et, assis sur une
+pierre, un homme. Il n'avait guère plus de quarante-cinq ans, bien que
+ses cheveux fussent tout blancs; mais sa barbe était presque noire
+encore. Il caressait un chat roulé sur ses genoux et ne semblait point
+prendre garde à moi. Je fis le tour des ruines, dont une partie couverte
+et fermée au moyen de branches, de paille, d'herbes et de cailloux,
+était habitée par lui, et je revins de son côté.
+
+La vue, de là, est admirable. C'est, à droite, l'Esterel aux sommets
+pointus, étrangement découpés, puis la mer démesurée, s'allongeant
+jusqu'aux côtes lointaines de l'Italie, avec ses caps nombreux et, en
+face de Cannes, les îles de Lérins, vertes et plates, qui semblent
+flotter et dont la dernière présente vers le large un haut et vieux
+château-fort à tours crénelées, bâti dans les flots mêmes.
+
+Puis dominant la côte verte, où l'on voit pareilles, d'aussi loin, à des
+oeufs innombrables pondus au bord du rivage, le long chapelet de villas
+et de villes blanches bâties dans les arbres, s'élèvent les Alpes, dont
+les sommets sont encore encapuchonnés de neige.
+
+Je murmurai: «Cristi, c'est beau.»
+
+L'homme leva la tête et dit: «Oui, mais quand on voit ça toute la
+journée, c'est monotone.»
+
+Donc il parlait, il causait et il s'ennuyait, mon solitaire. Je le
+tenais.
+
+Je ne restai pas longtemps ce jour-là et je m'efforçai seulement de
+découvrir la couleur de sa misanthropie. Il me fit surtout l'effet d'un
+être fatigué des autres, las de tout, irrémédiablement désillusionné et
+dégoûté de lui-même comme du reste.
+
+Je le quittai après une demi-heure d'entretien. Mais je revins huit
+jours plus tard, et encore une fois la semaine suivante, puis toutes les
+semaines; si bien qu'avant deux mois nous étions amis.
+
+Or, un soir de la fin de mai, je jugeai le moment venu et j'emportai des
+provisions pour dîner avec lui sur le mont des Serpents.
+
+C'était un de ces soirs du Midi si odorants dans ce pays où l'on cultive
+les fleurs comme le blé dans le Nord, dans ce pays où l'on fabrique
+presque toutes les essences qui parfumeront la chair et les robes des
+femmes, un de ces soirs où les souffles des orangers innombrables, dont
+sont plantés les jardins et tous les replis des vallons, troublent et
+alanguissent à faire rêver d'amour les vieillards.
+
+Mon solitaire m'accueillit avec une joie visible; il consentit
+volontiers à partager mon dîner.
+
+Je lui fis boire un peu de vin dont il avait perdu l'habitude; il
+s'anima, et se mit à parler de sa vie passée. Il avait toujours habité
+Paris et vécu en garçon joyeux, me semblait-il.
+
+Je lui demandai brusquement: «Quelle drôle d'idée vous avez eue de venir
+vous percher sur ce sommet?»
+
+Il répondit aussitôt: «Ah! c'est que j'ai reçu la plus rude secousse que
+puisse recevoir un homme. Mais pourquoi vous cacher ce malheur? Il vous
+fera me plaindre, peut-être! Et puis... je ne l'ai jamais dit à
+personne... jamais... et je voudrais savoir... une fois... ce qu'en
+pense un autre... et comment il le juge.
+
+Né à Paris, élevé à Paris, je grandis et je vécus dans cette ville. Mes
+parents m'avaient laissé quelques milliers de francs de rente, et
+j'obtins, par protection, une place modeste et tranquille qui me faisait
+riche, pour un garçon.
+
+J'avais mené, dès mon adolescence, une vie de garçon. Vous savez ce que
+c'est. Libre et sans famille, résolu à ne point prendre de femme
+légitime, je passais tantôt trois mois avec l'une, tantôt six mois avec
+l'autre, puis un an sans compagne en butinant sur la masse des filles à
+prendre ou à vendre.
+
+Cette existence médiocre, et banale si vous voulez, me convenait,
+satisfaisait mes goûts naturels de changement et de badauderie. Je
+vivais sur le boulevard, dans les théâtres et dans les cafés, toujours
+dehors, presque sans domicile, bien que proprement logé. J'étais un de
+ces milliers d'êtres qui se laissent flotter, comme des bouchons, dans
+la vie; pour qui les murs de Paris sont les murs du monde, et qui n'ont
+souci de rien, n'ayant de passion pour rien. J'étais ce qu'on appelle un
+bon garçon, sans qualités et sans défauts. Voilà. Et je me juge
+exactement.
+
+Donc, de vingt à quarante ans, mon existence s'écoula lente et rapide,
+sans aucun événement marquant. Comme elles vont vite les années
+monotones de Paris où n'entre dans l'esprit aucun de ces souvenirs qui
+font date, ces années longues et pressées, banales et gaies, où l'on
+boit, mange et rit sans savoir pourquoi, les lèvres tendues vers tout ce
+qui se goûte et tout ce qui s'embrasse, sans avoir envie de rien. On
+était jeune; on est vieux sans avoir rien fait de ce que font les
+autres; sans aucune attache, aucune racine, aucun lien, presque sans
+amis, sans parents, sans femmes, sans enfants!
+
+Donc, j'atteignis doucement et vivement la quarantaine; et pour fêter
+cet anniversaire, je m'offris, à moi tout seul, un bon dîner dans un
+grand café. J'étais un solitaire dans le monde; je jugeai plaisant de
+célébrer cette date en solitaire.
+
+Après dîner, j'hésitai sur ce que je ferais. J'eus envie d'entrer dans
+un théâtre; et puis l'idée me vint d'aller en pèlerinage au quartier
+Latin, où j'avais fait mon droit jadis. Je traversai donc Paris, et
+j'entrai sans préméditation dans une de ces brasseries où l'on est servi
+par des filles.
+
+Celle qui prenait soin de ma table était toute jeune, jolie et rieuse.
+Je lui offris une consommation qu'elle accepta tout de suite. Elle
+s'assit en face de moi et me regarda de son oeil exercé, sans savoir à
+quel genre de mâle elle avait affaire. C'était une blonde, ou plutôt une
+blondine, une fraîche, toute fraîche créature qu'on devinait rose et
+potelée sous l'étoffe gonflée du corsage. Je lui dis les choses galantes
+et bêtes qu'on dit toujours à ces êtres-là; et comme elle était
+vraiment charmante, l'idée me vint soudain de l'emmener... toujours pour
+fêter ma quarantaine. Ce ne fut ni long ni difficile. Elle se trouvait
+libre... depuis quinze jours, me dit-elle... et elle accepta d'abord de
+venir souper aux Halles quand son service serait fini.
+
+Comme je craignais qu'elle ne me faussât compagnie,--on ne sait jamais
+ce qui peut arriver, ni qui peut entrer dans ces brasseries, ni le vent
+qui souffle dans une tête de femme,--je demeurai là, toute la soirée, à
+l'attendre.
+
+J'étais libre aussi, moi, depuis un mois ou deux et je me demandais, en
+regardant aller de table en table cette mignonne débutante de l'Amour,
+si je ne ferais pas bien de passer bail avec elle pour quelque temps. Je
+vous conte là une de ces vulgaires aventures quotidiennes de la vie des
+hommes à Paris.
+
+Pardonnez-moi ces détails grossiers; ceux qui n'ont pas aimé
+poétiquement prennent et choisissent les femmes comme on choisit une
+côtelette à la boucherie, sans s'occuper d'autre chose que de la qualité
+de leur chair.
+
+Donc, je l'emmenai chez elle,--car j'ai le respect de mes draps. C'était
+un petit logis d'ouvrière, au cinquième, propre et pauvre; et j'y passai
+deux heures charmantes. Elle avait, cette petite, une grâce et une
+gentillesse rares.
+
+Comme j'allais partir, je m'avançai vers la cheminée afin d'y déposer le
+cadeau réglementaire, après avoir pris jour pour une seconde entrevue
+avec la fillette, qui demeurait au lit, je vis vaguement une pendule
+sous globe, deux vases de fleurs et deux photographies dont l'une, très
+ancienne, une de ces épreuves sur verre appelées daguerréotypes. Je me
+penchai, par hasard, vers ce portrait, et je demeurai interdit, trop
+surpris pour comprendre.... C'était le mien, le premier de mes
+portraits... que j'avais fait faire autrefois, quand je vivais en
+étudiant au quartier Latin.
+
+Je le saisis brusquement pour l'examiner de plus près. Je ne me trompais
+point... et j'eus envie de rire, tant la chose me parut inattendue et
+drôle.
+
+Je demandai: «Qu'est-ce que c'est que ce monsieur-là?»
+
+Elle répondit: «C'est mon père, que je n'ai pas connu. Maman me l'a
+laissé en me disant de le garder, que ça me servirait peut-être un
+jour...»
+
+Elle hésita, se mit à rire, et reprit: «Je ne sais pas à quoi par
+exemple. Je ne pense pas qu'il vienne me reconnaître.»
+
+Mon coeur battait précipité comme le galop d'un cheval emporté. Je remis
+l'image à plat sur la cheminée, je posai dessus, sans même savoir ce que
+je faisais, deux billets de cent francs que j'avais en poche, et je me
+sauvai en criant: «A bientôt... au revoir... ma chérie... au revoir.»
+
+J'entendis qu'elle répondait: «A mardi.» J'étais dans l'escalier obscur
+que je descendis à tâtons.
+
+Lorsque je sortis dehors, je m'aperçus qu'il pleuvait, et je partis à
+grands pas, par une rue quelconque.
+
+J'allais devant moi, affolé, éperdu, cherchant à me souvenir! Était-ce
+possible?--Oui.--Je me rappelai soudain une fille qui m'avait écrit, un
+mois environ après notre rupture, qu'elle était enceinte de moi. J'avais
+déchiré ou brûlé la lettre, et oublié cela.--J'aurais dû regarder la
+photographie de la femme sur la cheminée de la petite. Mais l'aurais-je
+reconnue? C'était la photographie d'une vieille femme, me semblait-il.
+
+J'atteignis le quai. Je vis un banc; et je m'assis. Il pleuvait. Des
+gens passaient de temps en temps sous des parapluies. La vie m'apparut
+odieuse et révoltante, pleine de misères, de hontes, d'infamies voulues
+ou inconscientes. Ma fille!... Je venais peut-être de posséder ma
+fille!... Et Paris, ce grand Paris sombre, morne, boueux, triste, noir,
+avec toutes ces maisons fermées, était plein de choses pareilles,
+d'adultères, d'incestes, d'enfants violés. Je me rappelai ce qu'on
+disait des ponts hantés par des vicieux infâmes.
+
+J'avais fait, sans le vouloir, sans le savoir, pis que ces êtres
+ignobles. J'étais entré dans la couche de ma fille!
+
+Je faillis me jeter à l'eau. J'étais fou! J'errai jusqu'au jour, puis je
+revins chez moi pour réfléchir.
+
+Je fis alors ce qui me parut le plus sage; je priai un notaire d'appeler
+cette petite et de lui demander dans quelles conditions sa mère lui
+avait remis le portrait de celui qu'elle supposait être son père, me
+disant chargé de ce soin par un ami.
+
+Le notaire exécuta mes ordres. C'est à son lit de mort que cette femme
+avait désigné le père de sa fille, et devant un prêtre qu'on me nomma.
+
+Alors, toujours au nom de cet ami inconnu, je fis remettre à cette
+enfant la moitié de ma fortune, cent quarante mille francs environ, dont
+elle ne peut toucher que la rente, puis je donnai ma démission de mon
+emploi, et me voici.
+
+En errant sur ce rivage, j'ai trouvé ce mont et je m'y suis arrêté...
+jusques à quand... je l'ignore!
+
+Que pensez-vous de moi... et de ce que j'ai fait?
+
+Je répondis en lui tendant la main.
+
+--Vous avez fait ce que vous deviez faire. Bien d'autres eussent attaché
+moins d'importance à cette odieuse fatalité.
+
+Il reprit: «Je le sais, mais, moi, j'ai failli en devenir fou. Il
+paraît que j'avais l'âme sensible sans m'en être jamais douté. Et j'ai
+peur de Paris, maintenant, comme les croyants doivent avoir peur de
+l'enfer. J'ai reçu un coup sur la tête, voilà tout, un coup comparable à
+la chute d'une tuile quand on passe dans la rue. Je vais mieux depuis
+quelque temps.»
+
+Je quittai mon solitaire. J'étais fort troublé par son récit.
+
+Je le revis encore deux fois, puis je partis, car je ne reste jamais
+dans le Midi après la fin de mai.
+
+Quand je revins l'année suivante, l'homme n'était plus sur le mont des
+Serpents; et je n'ai jamais entendu parler de lui.
+
+Voilà l'histoire de mon ermite.
+
+
+
+
+MADEMOISELLE PERLE
+
+
+Quelle singulière idée j'ai eue, vraiment, ce soir-là, de choisir pour
+reine Mlle Perle.
+
+Je vais tous les ans faire les Rois chez mon vieil ami Chantal. Mon
+père, dont il était le plus intime camarade, m'y conduisait quand
+j'étais enfant. J'ai continué, et je continuerai sans doute tant que je
+vivrai, et tant qu'il y aura un Chantal en ce monde.
+
+Les Chantal, d'ailleurs, ont une existence singulière; ils vivent à
+Paris comme s'ils habitaient Grasse, Yvetot ou Pont-à-Mousson.
+
+Ils possèdent, auprès de l'Observatoire, une maison dans un petit
+jardin. Ils sont chez eux, là, comme en province. De Paris, du vrai
+Paris, ils ne connaissent rien, ils ne soupçonnent rien; ils sont si
+loin, si loin! Parfois, cependant, ils y font un voyage, un long voyage.
+Mme Chantal va aux grandes provisions, comme on dit dans la famille.
+Voici comment on va aux grandes provisions.
+
+Mlle Perle, qui a les clefs des armoires de cuisine (car les armoires
+au linge sont administrées par la maîtresse elle-même), Mlle Perle
+prévient que le sucre touche à sa fin, que les conserves sont épuisées;
+qu'il ne reste plus grand'chose au fond du sac à café.
+
+Ainsi mise en garde contre la famine, Mme Chantal passe l'inspection
+des restes, en prenant des notes sur un calepin. Puis, quand elle a
+inscrit beaucoup de chiffres, elle se livre d'abord à de longs calculs
+et ensuite à de longues discussions avec Mlle Perle. On finit
+cependant par se mettre d'accord et par fixer les quantités de chaque
+chose dont on se pourvoira pour trois mois: sucre, riz, pruneaux, café,
+confitures, boîtes de petits pois, de haricots, de homard, poissons
+salés ou fumés, etc., etc.
+
+Après quoi, on arrête le jour des achats et on s'en va, en fiacre, dans
+un fiacre à galerie, chez un épicier considérable qui habite au delà des
+ponts, dans les quartiers neufs.
+
+Mme Chantal et Mlle Perle font ce voyage ensemble,
+mystérieusement, et reviennent à l'heure du dîner, exténuées, bien
+qu'émues encore, et cahotées dans le coupé, dont le toit est couvert de
+paquets et de sacs, comme une voiture de déménagement.
+
+Pour les Chantal, toute la partie de Paris située de l'autre côté de la
+Seine constitue les quartiers neufs, quartiers habités par une
+population singulière, bruyante, peu honorable, qui passe les jours en
+dissipations, les nuits en fêtes, et qui jette l'argent par les
+fenêtres. De temps en temps cependant, on mène les jeunes filles au
+théâtre, à l'Opéra-Comique ou au Français, quand la pièce est
+recommandée par le journal que lit M. Chantal.
+
+Les jeunes filles ont aujourd'hui dix-neuf et dix-sept ans; ce sont deux
+belles filles, grandes et fraîches, très bien élevées, trop bien
+élevées, si bien élevées qu'elles passent inaperçues comme deux jolies
+poupées. Jamais l'idée ne me viendrait de faire attention ou de faire la
+cour aux demoiselles Chantal; c'est à peine si on ose leur parler, tant
+on les sent immaculées; on a presque peur d'être inconvenant en les
+saluant.
+
+Quant au père, c'est un charmant homme, très instruit, très ouvert,
+très cordial, mais qui aime avant tout le repos, le calme, la
+tranquillité, et qui a fortement contribué à momifier ainsi sa famille
+pour vivre à son gré, dans une stagnante immobilité. Il lit beaucoup,
+cause volontiers, et s'attendrit facilement. L'absence de contacts, de
+coudoiements et de heurts a rendu très sensible et délicat son épiderme,
+son épiderme moral. La moindre chose l'émeut, l'agite et le fait
+souffrir.
+
+Les Chantal ont des relations cependant, mais des relations restreintes,
+choisies avec soin dans le voisinage. Ils échangent aussi deux ou trois
+visites par an avec des parents qui habitent au loin.
+
+Quant à moi, je vais dîner chez eux le 15 août et le jour des Rois. Cela
+fait partie de mes devoirs comme la communion de Pâques pour les
+catholiques.
+
+Le 15 août, on invite quelques amis, mais aux Rois, je suis le seul
+convive étranger.
+
+
+II
+
+Donc, cette année, comme les autres années, j'ai été dîner chez les
+Chantal pour fêter l'Épiphanie.
+
+Selon la coutume, j'embrassai M. Chantal, Mme Chantal et Mlle
+Perle, et je fis un grand salut à Mlles Louise et Pauline. On
+m'interrogea sur mille choses, sur les événements du boulevard, sur la
+politique, sur ce qu'on pensait dans le public des affaires du Tonkin,
+et sur nos représentants. Mme Chantal, une grosse dame, dont toutes
+les idées me font l'effet d'être carrées à la façon des pierres de
+taille, avait coutume d'émettre cette phrase comme conclusion à toute
+discussion politique: «Tout cela est de la mauvaise graine pour plus
+tard». Pourquoi me suis-je toujours imaginé que les idées de Mme
+Chantal sont carrées? Je n'en sais rien; mais tout ce qu'elle dit prend
+cette forme dans mon esprit: un carré, un gros carré avec quatre angles
+symétriques. Il y a d'autres personnes dont les idées me semblent
+toujours rondes et roulantes comme des cerceaux. Dès qu'elles ont
+commencé une phrase sur quelque chose, ça roule, ça va, ça sort par dix,
+vingt, cinquante idées rondes, des grandes et des petites que je vois
+courir l'une derrière l'autre, jusqu'au bout de l'horizon. D'autres
+personnes aussi ont des idées pointues.... Enfin, cela importe peu.
+
+On se mit à table comme toujours, et le dîner s'acheva sans qu'on eût
+dit rien à retenir.
+
+Au dessert, on apporta le gâteau des Rois. Or, chaque année, M. Chantal
+était roi. Était-ce l'effet d'un hasard continu ou d'une convention
+familiale, je n'en sais rien, mais il trouvait infailliblement la fève
+dans sa part de pâtisserie, et il proclamait reine Mme Chantal.
+Aussi, fus-je stupéfait en sentant dans une bouchée de brioche quelque
+chose de très dur qui faillit me casser une dent. J'ôtai doucement cet
+objet de ma bouche et j'aperçus une petite poupée de porcelaine, pas
+plus grosse qu'un haricot. La surprise me fit dire: «Ah!» On me regarda,
+et Chantal s'écria en battant des mains: «C'est Gaston. C'est Gaston.
+Vive le roi! vive le roi!»
+
+Tout le monde reprit en choeur: «Vive le roi!» Et je rougis jusqu'aux
+oreilles, comme on rougit souvent, sans raison, dans les situations un
+peu sottes. Je demeurais les yeux baissés, tenant entre deux doigts ce
+grain de faïence, m'efforçant de rire et ne sachant que faire ni que
+dire, lorsque Chantal reprit: «Maintenant, il faut choisir une reine.»
+
+Alors je fus atterré. En une seconde, mille pensées, mille suppositions
+me traversèrent l'esprit. Voulait-on me faire désigner une des
+demoiselles Chantal? Était-ce là un moyen de me faire dire celle que je
+préférais? Était-ce une douce, légère, insensible poussée des parents
+vers un mariage possible? L'idée de mariage rôde sans cesse dans toutes
+les maisons à grandes filles et prend toutes les formes, tous les
+déguisements, tous les moyens. Une peur atroce de me compromettre
+m'envahit, et aussi une extrême timidité, devant l'attitude si
+obstinément correcte et fermée de Mlles Louise et Pauline. Élire
+l'une d'elles au détriment de l'autre, me sembla aussi difficile que de
+choisir entre deux gouttes d'eau; et puis, la crainte de m'aventurer
+dans une histoire où je serais conduit au mariage malgré moi, tout
+doucement, par des procédés aussi discrets, aussi inaperçus et aussi
+calmes que cette royauté insignifiante, me troublait horriblement.
+
+Mais tout à coup, j'eus une inspiration, et je tendis à Mlle Perle la
+poupée symbolique. Tout le monde fut d'abord surpris, puis on apprécia
+sans doute ma délicatesse et ma discrétion, car on applaudit avec furie.
+On criait: «Vive la reine! vive la reine!»
+
+Quant à elle, la pauvre vieille fille, elle avait perdu toute
+contenance; elle tremblait, effarée, et balbutiait: «Mais non... mais
+non... mais non... pas moi... je vous en prie... pas moi... je vous en
+prie...»
+
+Alors, pour la première fois de ma vie, je regardai Mlle Perle, et je
+me demandai ce qu'elle était.
+
+J'étais habitué à la voir dans cette maison, comme on voit les vieux
+fauteuils de tapisserie sur lesquels on s'assied depuis son enfance sans
+y avoir jamais pris garde. Un jour, on ne sait pourquoi, parce qu'un
+rayon de soleil tombe sur le siège, on se dit tout à coup: «Tiens, mais
+il est fort curieux, ce meuble»; et on découvre que le bois a été
+travaillé par un artiste, et que l'étoffe est remarquable. Jamais je
+n'avais pris garde à Mlle Perle.
+
+Elle faisait partie de la famille Chantal, voilà tout; mais comment? A
+quel titre?--C'était une grande personne maigre qui s'efforçait de
+rester inaperçue, mais qui n'était pas insignifiante. On la traitait
+amicalement, mieux qu'une femme de charge, moins bien qu'une parente. Je
+saisissais tout à coup, maintenant, une quantité de nuances dont je ne
+m'étais point soucié jusqu'ici! Mme Chantal disait: «Perle». Les
+jeunes filles: «Mlle Perle», et Chantal ne l'appelait que
+Mademoiselle, d'un air plus révérend peut-être.
+
+Je me mis à la regarder.--Quel âge avait-elle? Quarante ans? Oui,
+quarante ans.--Elle n'était pas vieille, cette fille, elle se
+vieillissait. Je fus soudain frappé par cette remarque. Elle se
+coiffait, s'habillait, se parait ridiculement, et, malgré tout, elle
+n'était point ridicule, tant elle portait en elle de grâce simple,
+naturelle, de grâce voilée, cachée avec soin. Quelle drôle de créature,
+vraiment! Comment ne l'avais-je jamais mieux observée? Elle se coiffait
+d'une façon grotesque, avec de petits frisons vieillots tout à fait
+farces; et, sous cette chevelure à la Vierge conservée, on voyait un
+grand front calme, coupé par deux rides profondes, deux rides de longues
+tristesses, puis deux yeux bleus, larges et doux, si timides, si
+craintifs, si humbles, deux beaux yeux restés si naïfs, pleins
+d'étonnements de fillette, de sensations jeunes et aussi de chagrins qui
+avaient passé dedans, en les attendrissant, sans les troubler.
+
+Tout le visage était fin et discret, un de ces visages qui se sont
+éteints sans avoir été usés, ou fanés par les fatigues ou les grandes
+émotions de la vie.
+
+Quelle jolie bouche! et quelles jolies dents! Mais on eût dit qu'elle
+n'osait pas sourire!
+
+Et, brusquement, je la comparai à Mme Chantal! Certes, Mlle Perle
+était mieux, cent fois mieux, plus fine, plus noble, plus fière.
+
+J'étais stupéfait de mes observations. On versait du champagne. Je
+tendis mon verre à la reine, en portant sa santé avec un compliment bien
+tourné. Elle eut envie, je m'en aperçus, de se cacher la figure dans sa
+serviette; puis, comme elle trempait ses lèvres dans le vin clair, tout
+le monde cria: «La reine boit! la reine boit!» Elle devint alors toute
+rouge et s'étrangla. On riait; mais je vis bien qu'on l'aimait beaucoup
+dans la maison.
+
+
+III
+
+Dès que le dîner fût fini, Chantal me prit par le bras. C'était l'heure
+de son cigare, heure sacrée. Quand il était seul, il allait le fumer
+dans la rue; quand il avait quelqu'un à dîner, on montait au billard, et
+il jouait en fumant. Ce soir-là, on avait même fait du feu dans le
+billard, à cause des Rois; et mon vieil ami prit sa queue, une queue
+très fine qu'il frotta de blanc avec grand soin, puis il dit:
+
+--A toi, mon garçon!
+
+Car il me tutoyait, bien que j'eusse vingt-cinq ans, mais il m'avait vu
+tout enfant.
+
+Je commençai donc la partie; je fis quelques carambolages; j'en manquai
+quelques autres; mais comme la pensée de Mlle Perle me rôdait dans
+la tête, je demandai tout à coup:
+
+--Dites donc, monsieur Chantal, est-ce que Mlle Perle est votre
+parente?
+
+Il cessa de jouer, très étonné, et me regarda.
+
+--Comment, tu ne sais pas? tu ne connais pas l'histoire de Mlle
+Perle?
+
+--Mais non.
+
+--Ton père ne te l'a jamais racontée?
+
+--Mais non.
+
+--Tiens, tiens, que c'est drôle! ah! par exemple, que c'est drôle! Oh!
+mais, c'est toute une aventure!
+
+Il se tut, puis reprit:
+
+--Et si tu savais comme c'est singulier que tu me demandes ça
+aujourd'hui, un jour des Rois!
+
+--Pourquoi?
+
+--Ah! pourquoi! Écoute. Voilà de cela quarante et un ans, quarante et un
+ans aujourd'hui même, jour de l'Épiphanie. Nous habitions alors
+Roüy-le-Tors, sur les remparts; mais il faut d'abord t'expliquer la
+maison pour que tu comprennes bien. Roüy est bâti sur une côte, ou
+plutôt sur un mamelon qui domine un grand pays de prairies. Nous avions
+là une maison avec un beau jardin suspendu, soutenu en l'air par les
+vieux murs de défense. Donc la maison était dans la ville, dans la rue,
+tandis que le jardin dominait la plaine. Il y avait aussi une porte de
+sortie de ce jardin sur la campagne, au bout d'un escalier secret qui
+descendait dans l'épaisseur des murs, comme on en trouve dans les
+romans. Une route passait devant cette porte qui était munie d'une
+grosse cloche, car les paysans, pour éviter le grand tour, apportaient
+par là leurs provisions.
+
+Tu vois bien les lieux, n'est-ce pas? Or, cette année-là, aux Rois, il
+neigeait depuis une semaine. On eût dit la fin du monde. Quand nous
+allions aux remparts regarder la plaine, ça nous faisait froid dans
+l'âme, cet immense pays blanc, tout blanc, glacé, et qui luisait comme
+du vernis. On eût dit que le bon Dieu avait empaqueté la terre pour
+l'envoyer au grenier des vieux mondes. Je t'assure que c'était bien
+triste.
+
+Nous demeurions en famille à ce moment-là, et nombreux, très nombreux:
+mon père, ma mère, mon oncle et ma tante, mes deux frères et mes quatre
+cousines; c'étaient de jolies fillettes; j'ai épousé la dernière. De
+tout ce monde-là, nous ne sommes plus que trois survivants: ma femme,
+moi et ma belle-soeur qui habite Marseille. Sacristi, comme ça s'égrène,
+une famille! ça me fait trembler quand j'y pense! Moi, j'avais quinze
+ans, puisque j'en ai cinquante-six.
+
+Donc, nous allions fêter les Rois, et nous étions très gais, très gais!
+Tout le monde attendait le dîner dans le salon, quand mon frère aîné,
+Jacques, se mit à dire: «Il y a un chien qui hurle dans la plaine
+depuis dix minutes; ça doit être une pauvre bête perdue.»
+
+Il n'avait pas fini de parler, que la cloche du jardin tinta. Elle avait
+un gros son de cloche d'église qui faisait penser aux morts. Tout le
+monde en frissonna. Mon père appela le domestique et lui dit d'aller
+voir. On attendit en grand silence; nous pensions à la neige qui
+couvrait toute la terre. Quand l'homme revint, il affirma qu'il n'avait
+rien vu. Le chien hurlait toujours, sans cesse, et sa voix ne changeait
+point de place.
+
+On se mit à table; mais nous étions un peu émus, surtout les jeunes. Ça
+alla bien jusqu'au rôti, puis voilà que la cloche se remet à sonner,
+trois fois de suite, trois grands coups, longs, qui ont vibré jusqu'au
+bout de nos doigts et qui nous ont coupé le souffle, tout net. Nous
+restions à nous regarder, la fourchette en l'air, écoutant toujours, et
+saisis d'une espèce de peur surnaturelle.
+
+Ma mère enfin parla: «C'est étonnant qu'on ait attendu si longtemps pour
+revenir; n'allez pas seul, Baptiste; un de ces messieurs va vous
+accompagner».
+
+Mon oncle François se leva. C'était une espèce d'hercule, très fier de
+sa force et qui ne craignait rien au monde. Mon père lui dit: «Prends un
+fusil. On ne sait pas ce que ça peut-être».
+
+Mais mon oncle ne prit qu'une canne et sortit aussitôt avec le
+domestique.
+
+Nous autres, nous demeurâmes frémissants de terreur et d'angoisse, sans
+manger, sans parler. Mon père essaya de nous rassurer: «Vous allez voir,
+dit-il, que ce sera quelque mendiant ou quelque passant perdu dans la
+neige. Après avoir sonné une première fois, voyant qu'on n'ouvrait pas
+tout de suite, il a tenté de retrouver son chemin, puis, n'ayant pu y
+parvenir, il est revenu à notre porte.»
+
+L'absence de mon oncle nous parut durer une heure. Il revint enfin,
+furieux, jurant: «Rien, nom de nom, c'est un farceur! Rien que ce maudit
+chien qui hurle à cent mètres des murs. Si j'avais pris un fusil, je
+l'aurais tué pour le faire taire».
+
+On se remit à dîner, mais tout le monde demeurait anxieux; on sentait
+bien que ce n'était pas fini, qu'il allait se passer quelque chose, que
+la cloche, tout à l'heure, sonnerait encore!
+
+Et elle sonna, juste au moment où l'on coupait le gâteau des Rois. Tous
+les hommes se levèrent ensemble. Mon oncle François, qui avait bu du
+champagne, affirma qu'il allait Le massacrer, avec tant de fureur, que
+ma mère et ma tante se jetèrent sur lui pour l'empêcher. Mon père, bien
+que très calme et un peu impotent (il traînait la jambe depuis qu'il se
+l'était cassée en tombant de cheval), déclara à son tour qu'il voulait
+savoir ce que c'était, et qu'il irait. Mes frères, âgés de dix-huit et
+de vingt ans, coururent chercher leurs fusils; et comme on ne faisait
+guère attention à moi, je m'emparai d'une carabine de jardin et je me
+disposai aussi à accompagner l'expédition.
+
+Elle partit aussitôt. Mon père et mon oncle marchaient devant, avec
+Baptiste, qui portait une lanterne. Mes frères Jacques et Paul
+suivaient, et je venais derrière, malgré les supplications de ma mère,
+qui demeurait avec sa soeur et mes cousines sur le seuil de la maison.
+
+La neige s'était remis à tomber depuis une heure; et les arbres en
+étaient chargés. Les sapins pliaient sous ce lourd vêtement livide,
+pareils à des pyramides blanches, à d'énormes pains de sucre; et on
+apercevait à peine, à travers le rideau gris des flocons menus et
+pressés, les arbustes plus légers, tout pâles dans l'ombre. Elle tombait
+si épaisse, la neige, qu'on y voyait tout juste à dix pas. Mais la
+lanterne jetait une grande clarté devant nous. Quand on commença à
+descendre par l'escalier tournant creusé dans la muraille, j'eus peur,
+vraiment. Il me sembla qu'on marchait derrière moi; qu'on allait me
+saisir par les épaules et m'emporter; et j'eus envie de retourner; mais
+comme il fallait retraverser tout le jardin, je n'osai pas.
+
+J'entendis qu'on ouvrait la porte sur la plaine; puis mon oncle se remit
+à jurer: «Nom d'un nom, il est reparti! Si j'aperçois seulement son
+ombre, je ne le rate pas, ce c...-là.»
+
+C'était sinistre de voir la plaine, ou, plutôt, de la sentir devant soi,
+car on ne la voyait pas; on ne voyait qu'un voile de neige sans fin, en
+haut, en bas, en face, à droite, à gauche, partout.
+
+Mon oncle reprit: «Tiens, revoilà le chien qui hurle; je vas lui
+apprendre comment je tire, moi. Ça sera toujours ça de gagné.»
+
+Mais mon père, qui était bon, reprit:
+
+«Il vaut mieux l'aller chercher, ce pauvre animal qui crie la faim. Il
+aboie au secours, ce misérable; il appelle comme un homme en détresse.
+Allons-y».
+
+Et on se mit en route à travers ce rideau, à travers cette tombée
+épaisse, continue, à travers cette mousse qui emplissait la nuit et
+l'air, qui remuait, flottait, tombait et glaçait la chair en fondant, la
+glaçait comme elle l'aurait brûlée, par une douleur vive et rapide sur
+la peau, à chaque toucher des petits flocons blancs.
+
+Nous enfoncions jusqu'aux genoux dans cette pâte molle et froide; et il
+fallait lever très haut la jambe pour marcher. A mesure que nous
+avancions, la voix du chien devenait plus claire, plus forte. Mon oncle
+cria: «Le voici!» On s'arrêta pour l'observer, comme on doit faire en
+face d'un ennemi qu'on rencontre dans la nuit.
+
+Je ne voyais rien, moi; alors, je rejoignis les autres, et je
+l'aperçus; il était effrayant et fantastique à voir, ce chien, un gros
+chien noir, un chien de berger à grands poils et à tête de loup, dressé
+sur ses quatre pattes, tout au bout de la longue traînée de lumière que
+faisait la lanterne sur la neige. Il ne bougeait pas; il s'était tu; et
+il nous regardait.
+
+Mon oncle dit: «C'est singulier, il n'avance ni ne recule. J'ai bien
+envie de lui flanquer un coup de fusil».
+
+Mon père reprit d'une voix ferme: «Non, il faut le prendre».
+
+Alors mon frère Jacques ajouta: «Mais il n'est pas seul. Il y a quelque
+chose à côté de lui.»
+
+Il y avait quelque chose derrière lui, en effet, quelque chose de gris,
+d'impossible à distinguer. On se remit en marche avec précaution.
+
+En nous voyant approcher, le chien s'assit sur son derrière. Il n'avait
+pas l'air méchant. Il semblait plutôt content d'avoir réussi à attirer
+des gens.
+
+Mon père alla droit à lui et le caressa. Le chien lui lécha les mains;
+et on reconnut qu'il était attaché à la roue d'une petite voiture, d'une
+sorte de voiture joujou enveloppée tout entière dans trois ou quatre
+couvertures de laine. On enleva ces linges avec soin, et comme Baptiste
+approchait sa lanterne de la porte de cette carriole qui ressemblait à
+une niche roulante, on aperçut dedans un petit enfant qui dormait.
+
+Nous fûmes tellement stupéfaits que nous ne pouvions dire un mot. Mon
+père se remit le premier, et comme il était de grand coeur, et d'âme un
+peu exaltée, il étendit la main sur le toit de la voiture et il dit:
+«Pauvre abandonné, tu seras des nôtres!» Et il ordonna à mon frère
+Jacques de rouler devant nous notre trouvaille.
+
+Mon père reprit, pensant tout haut:
+
+Quelque enfant d'amour dont la pauvre mère est venue sonner à ma porte
+en cette nuit de l'Épiphanie, en souvenir de l'Enfant-Dieu».
+
+Il s'arrêta de nouveau, et, de toute sa force, il cria quatre fois à
+travers la nuit vers les quatre coins du ciel: «Nous l'avons recueilli!»
+Puis, posant la main sur l'épaule de son frère, il murmura: «Si tu avais
+tiré sur le chien, François?...»
+
+Mon oncle ne répondit pas, mais il fit, dans l'ombre, un grand signe de
+croix, car il était très religieux, malgré ses airs fanfarons.
+
+On avait détaché le chien, qui nous suivait.
+
+Ah! par exemple, ce qui fut gentil à voir, c'est la rentrée à la maison.
+On eut d'abord beaucoup de mal à monter la voiture par l'escalier des
+remparts; on y parvint cependant et on la roula jusque dans le
+vestibule.
+
+Comme maman était drôle, contente et effarée! Et mes quatre petites
+cousines (la plus jeune avait six ans), elles ressemblaient à quatre
+poules autour d'un nid. On retira enfin de sa voiture l'enfant qui
+dormait toujours. C'était une fille, âgée de six semaines environ. Et on
+trouva dans ses langes dix mille francs en or, oui, dix mille francs!
+que papa plaça pour lui faire une dot. Ce n'était donc pas une enfant de
+pauvres... mais peut-être l'enfant de quelque noble avec une petite
+bourgeoise de la ville... ou encore... nous avons fait mille
+suppositions et on n'a jamais rien su... mais là, jamais rien... jamais
+rien.... Le chien lui-même ne fut reconnu par personne. Il était
+étranger au pays. Dans tous les cas, celui ou celle qui était venu
+sonner trois fois à notre porte connaissait bien mes parents, pour les
+avoir choisis ainsi.
+
+Voilà donc comment Mlle Perle entra, à l'âge de six semaines, dans la
+maison Chantal.
+
+On ne la nomma que plus tard, Mlle Perle, d'ailleurs. On la fit
+baptiser d'abord: «Marie, Simonne, Claire,» Claire devant lui servir de
+nom de famille.
+
+Je vous assure que ce fut une drôle de rentrée dans la salle à manger
+avec cette mioche réveillée qui regardait autour d'elle ces gens et ces
+lumières, de ses yeux vagues, bleus et troubles.
+
+On se remit à table et le gâteau fut partagé. J'étais roi; et je pris
+pour reine Mlle Perle, comme vous, tout à l'heure. Elle ne se douta
+guère, ce jour-là, de l'honneur qu'on lui faisait.
+
+Donc, l'enfant fut adoptée, et élevée dans la famille. Elle grandit; des
+années passèrent. Elle était gentille, douce, obéissante. Tout le monde
+l'aimait et on l'aurait abominablement gâtée si ma mère ne l'eût
+empêché.
+
+Ma mère était une femme d'ordre et de hiérarchie. Elle consentait à
+traiter la petite Claire comme ses propres fils, mais elle tenait
+cependant à ce que la distance qui nous séparait fût bien marquée, et la
+situation bien établie.
+
+Aussi, dès que l'enfant put comprendre, elle lui fit connaître son
+histoire et fit pénétrer tout doucement, même tendrement dans l'esprit
+de la petite, qu'elle était pour les Chantal une fille adoptive,
+recueillie, mais en somme une étrangère.
+
+Claire comprit cette situation avec une singulière intelligence, avec un
+instinct surprenant; et elle sut prendre et garder la place qui lui
+était laissée, avec tant de tact, de grâce et de gentillesse, qu'elle
+touchait mon père à le faire pleurer.
+
+Ma mère elle-même fut tellement émue par la reconnaissance passionnée et
+le dévouement un peu craintif de cette mignonne et tendre créature,
+qu'elle se mit à l'appeler: «Ma fille». Parfois, quand la petite avait
+fait quelque chose de bon, de délicat, ma mère relevait ses lunettes sur
+son front, ce qui indiquait toujours une émotion chez elle et elle
+répétait: «Mais c'est une perle, une vraie perle, cette enfant!»--Ce nom
+en resta à la petite Claire qui devint et demeura pour nous Mlle
+Perle.
+
+
+IV
+
+M. Chantal se tut. Il était assis sur le billard, les pieds ballants, et
+il maniait une boule de la main gauche, tandis que de la droite il
+tripotait un linge qui servait à effacer les points sur le tableau
+d'ardoise et que nous appelions «le linge à craie.» Un peu rouge, la
+voix sourde, il parlait pour lui maintenant, parti dans ses souvenirs,
+allant doucement, à travers les choses anciennes et les vieux événements
+qui se réveillaient dans sa pensée, comme on va, en se promenant, dans
+les vieux jardins de famille où l'on fut élevé, et où chaque arbre,
+chaque chemin, chaque plante, les houx pointus, les lauriers qui sentent
+bon, les ifs dont la graine rouge et grasse s'écrase entre les doigts,
+font surgir, à chaque pas, un petit fait de notre vie passée, un de ces
+petits faits insignifiants et délicieux qui forment le fond même, la
+trame de l'existence.
+
+Moi, je restais en face de lui, adossé à la muraille, les mains appuyées
+sur ma queue de billard inutile.
+
+Il reprit, au bout d'une minute: «Cristi, qu'elle était jolie à dix-huit
+ans... et gracieuse... et parfaite.... Ah! la jolie... jolie... jolie...
+et bonne... et brave... et charmante fille!... Elle avait des yeux...
+des yeux bleus... transparents,... clairs... comme je n'en ai jamais vu
+de pareils... jamais!
+
+Il se tut encore. Je demandai: «Pourquoi ne s'est-elle pas mariée?»
+
+Il répondit, non pas à moi, mais à ce mot qui passait «mariée».
+
+--«Pourquoi? pourquoi? Elle n'a pas voulu... pas voulu. Elle avait
+pourtant trente mille francs de dot, et elle fut demandée plusieurs
+fois... elle n'a pas voulu! Elle semblait triste à cette époque-là.
+C'est quand j'épousai ma cousine, la petite Charlotte, ma femme, avec
+qui j'étais fiancé depuis six ans.»
+
+Je regardais M. Chantal et il me semblait que je pénétrais dans son
+esprit, que je pénétrais tout à coup dans un de ces humbles et cruels
+drames des coeurs honnêtes, des coeurs droits, des coeurs sans
+reproches, dans un de ces coeurs inavoués, inexplorés, que personne n'a
+connu, pas même ceux qui en sont les muettes et résignées victimes.
+
+Et, une curiosité hardie me poussant tout à coup, je prononçai.
+
+--C'est vous qui auriez dû l'épouser, Monsieur Chantal?
+
+Il tressaillit, me regarda, et dit:
+
+--Moi? épouser qui?
+
+--Mlle Perle.
+
+--Pourquoi ça?
+
+--Parce que vous l'aimiez plus que votre cousine.
+
+Il me regarda avec des yeux étranges, ronds, effarés, puis il balbutia:
+
+--«Je l'ai aimée... moi?... comment? qu'est-ce qui t'a dit ça?...
+
+--«Parbleu, ça se voit... et c'est même à cause d'elle que vous avez
+tardé si longtemps à épouser votre cousine qui vous attendait depuis six
+ans.»
+
+Il lâcha la bille qu'il tenait de la main gauche, saisit à deux mains le
+linge à craie, et, s'en couvrant le visage, se mit à sangloter dedans.
+Il pleurait d'une façon désolante et ridicule, comme pleure une éponge
+qu'on presse, par les yeux, le nez et la bouche en même temps. Et il
+toussait, crachait, se mouchait dans le linge à craie, s'essuyait les
+yeux, éternuait, recommençait à couler par toutes les fentes de son
+visage, avec un bruit de gorge qui faisait penser aux gargarismes.
+
+Moi, effaré, honteux, j'avais envie de me sauver et je ne savais plus
+que dire, que faire, que tenter.
+
+Et soudain, la voix de Mme Chantal résonna dans l'escalier: «Est-ce
+bientôt fini, votre fumerie?»
+
+J'ouvris la porte et je criai: «Oui, madame, nous descendons.»
+
+Puis, je me précipitai vers son mari, et, le saisissant par les coudes:
+«Monsieur Chantal, mon ami Chantal, écoutez-moi; votre femme vous
+appelle, remettez-vous, remettez-vous vite, il faut descendre;
+remettez-vous.»
+
+Il bégaya: «Oui... oui... je viens... pauvre fille!... je viens...
+dites-lui que j'arrive.»
+
+Et il commença à s'essuyer consciencieusement la figure avec le linge
+qui, depuis deux ou trois ans, essuyait toutes les marques de l'ardoise,
+puis il apparut, moitié blanc et moitié rouge, le front, le nez, les
+joues et le menton barbouillés de craie, et les yeux gonflés, encore
+pleins de larmes.
+
+Je le pris par les mains et l'entraînai dans sa chambre en murmurant:
+«Je vous demande pardon, je vous demande bien pardon, Monsieur Chantal,
+de vous avoir fait de la peine... mais... je ne savais pas... vous...
+vous comprenez...»
+
+Il me serra la main: «Oui... oui... il y a des moments difficiles...»
+
+Puis il se plongea la figure dans sa cuvette. Quand il en sortit, il ne
+me parut pas encore présentable; mais j'eus l'idée d'une petite ruse.
+Comme il s'inquiétait, en se regardant dans la glace, je lui dis: «Il
+suffira de raconter que vous avez un grain de poussière dans l'oeil, et
+vous pourrez pleurer devant tout le monde autant qu'il vous plaira.»
+
+Il descendit en effet, en se frottant les yeux avec son mouchoir. On
+s'inquiéta; chacun voulut chercher le grain de poussière qu'on ne trouva
+point, et on raconta des cas semblables où il était devenu nécessaire
+d'aller chercher le médecin.
+
+Moi, j'avais rejoint Mlle Perle et je la regardais, tourmenté par une
+curiosité ardente, une curiosité qui devenait une souffrance. Elle avait
+dû être bien jolie en effet, avec ses yeux doux, si grands, si calmes,
+si larges qu'elle avait l'air de ne les jamais fermer, comme font les
+autres humains. Sa toilette était un peu ridicule, une vraie toilette de
+vielle fille, et la déparait sans la rendre gauche.
+
+Il me semblait que je voyais en elle, comme j'avais vu tout à l'heure
+dans l'âme de M. Chantal, que j'apercevais, d'un bout à l'autre, cette
+vie humble, simple et dévouée; mais un besoin me venait aux lèvres, un
+besoin harcelant de l'interroger, de savoir si, elle aussi, l'avait
+aimé, lui; si elle avait souffert comme lui de cette longue souffrance
+secrète, aiguë, qu'on ne voit pas, qu'on ne sait pas, qu'on ne devine
+pas, mais qui s'échappe, la nuit, dans la solitude de la chambre noire.
+Je la regardais, je voyais battre son coeur sous son corsage à guimpe,
+et je me demandais si cette douce figure candide avait gémi chaque soir,
+dans l'épaisseur moite de l'oreiller, et sangloté, le corps secoué de
+sursauts, dans la fièvre du lit brûlant.
+
+Et je lui dis tout bas, comme font les enfants qui cassent un bijou pour
+voir dedans: «Si vous aviez vu pleurer M. Chantal tout à l'heure, il
+vous aurait fait pitié.»
+
+Elle tressaillit: «Comment, il pleurait?
+
+--Oh! oui, il pleurait!
+
+--Et pourquoi ça?
+
+Elle semblait très émue. Je répondis:
+
+--A votre sujet.
+
+--A mon sujet?
+
+--Oui. Il me racontait combien il vous avait aimée autrefois; et combien
+il lui en avait coûté d'épouser sa femme au lieu de vous...»
+
+Sa figure pâle me parut s'allonger un peu; ses yeux toujours ouverts,
+ses yeux calmes se fermèrent tout à coup, si vite qu'ils semblaient
+s'être clos pour toujours. Elle glissa de sa chaise sur le plancher et
+s'y affaissa doucement, lentement, comme aurait fait une écharpe tombée.
+
+Je criai: «Au secours! au secours! Mlle Perle se trouve mal.»
+
+Mme Chantal et ses filles se précipitèrent, et comme on cherchait de
+l'eau, une serviette et du vinaigre, je pris mon chapeau et je me
+sauvai.
+
+Je m'en allai à grands pas, le coeur secoué, l'esprit plein de remords
+et de regrets. Et parfois aussi j'étais content; il me semblait que
+j'avais fait une chose louable et nécessaire.
+
+Je me demandais: «Ai-je eu tort? Ai-je eu raison?» Ils avaient cela dans
+l'âme comme on garde du plomb dans une plaie fermée. Maintenant ne
+seront-ils pas plus heureux? Il était trop tard pour que recommençât
+leur torture et assez tôt pour qu'ils s'en souvinssent avec
+attendrissement.
+
+Et peut-être qu'un soir du prochain printemps, émus par un rayon de lune
+tombé sur l'herbe, à leurs pieds, à travers les branches, ils se
+prendront et se serreront la main en souvenir de toute cette souffrance
+étouffée et cruelle; et peut-être aussi que cette courte étreinte fera
+passer dans leurs veines un peu de ce frisson qu'ils n'auront point
+connu, et leur jettera, à ces morts ressuscités en une seconde, la
+rapide et divine sensation de cette ivresse, de cette folie qui donne
+aux amoureux plus de bonheur en un tressaillement, que n'en peuvent
+cueillir, en toute leur vie, les autres hommes!
+
+
+
+
+ROSALIE PRUDENT
+
+
+Il y avait vraiment dans cette affaire un mystère que ni les jurés, ni
+le président, ni le procureur de la République lui-même ne parvenaient à
+comprendre.
+
+La fille Prudent (Rosalie), bonne chez les époux Varambot, de Mantes,
+devenue grosse à l'insu de ses maîtres, avait accouché, pendant la nuit,
+dans sa mansarde, puis tué et enterré son enfant dans le jardin.
+
+C'était là l'histoire courante de tous les infanticides accomplis par
+les servantes. Mais un fait demeurait inexplicable. La perquisition
+opérée dans la chambre de la fille Prudent avait amené la découverte
+d'un trousseau complet d'enfant, fait par Rosalie elle-même, qui avait
+passé ses nuits à le couper et à le coudre pendant trois mois. L'épicier
+chez qui elle avait acheté de la chandelle, payée sur ses gages, pour ce
+long travail, était venu témoigner. De plus, il demeurait acquis que la
+sage-femme du pays, prévenue par elle de son état, lui avait donné tous
+les renseignements et tous les conseils pratiques pour le cas où
+l'accident arriverait dans un moment où les secours demeureraient
+impossibles. Elle avait cherché en outre une place à Poissy pour la
+fille Prudent qui prévoyait son renvoi, car les époux Varambot ne
+plaisantaient pas sur la morale.
+
+Ils étaient là, assistant aux assises, l'homme et la femme, petits
+rentiers de province, exaspérés contre cette traînée qui avait souillé
+leur maison. Ils auraient voulu la voir guillotiner tout de suite, sans
+jugement, et ils l'accablaient de dépositions haineuses devenues dans
+leur bouche des accusations.
+
+La coupable, une belle grande fille de Basse-Normandie, assez instruite
+pour son état, pleurait sans cesse et ne répondait rien.
+
+On en était réduit à croire qu'elle avait accompli cet acte barbare dans
+un moment de désespoir et de folie, puisque tout indiquait qu'elle avait
+espéré garder et élever son fils.
+
+Le président essaya encore une fois de la faire parler, d'obtenir des
+aveux, et l'ayant sollicitée avec une grande douceur, lui fit enfin
+comprendre que tous ces hommes réunis pour la juger ne voulaient point
+sa mort et pouvaient même la plaindre.
+
+Alors elle se décida.
+
+Il demandait: «Voyons, dites-nous d'abord quel est le père de cet
+enfant?»
+
+Jusque-là elle l'avait caché obstinément.
+
+Elle répondit soudain, en regardant ses maîtres qui venaient de la
+calomnier avec rage.
+
+--C'est M. Joseph, le neveu à M. Varambot.
+
+Les deux époux eurent un sursaut et crièrent en même temps: «C'est faux!
+Elle ment. C'est une infamie.»
+
+Le président les fit taire et reprit: «Continuez, je vous prie, et
+dites-nous comment cela est arrivé.»
+
+Alors elle se mit brusquement à parler avec abondance, soulageant son
+coeur fermé, son pauvre coeur solitaire et broyé, vidant son chagrin,
+tout son chagrin maintenant devant ces hommes sévères qu'elle avait pris
+jusque-là pour des ennemis et des juges inflexibles.
+
+--Oui, c'est M. Joseph Varambot, quand il est venu en congé l'an
+dernier.
+
+--Qu'est-ce qu'il fait, M. Joseph Varambot?
+
+--Il est sous-officier d'artilleurs, m'sieu. Donc il resta deux mois à
+la maison. Deux mois d'été. Moi, je ne pensais à rien quand il s'est mis
+à me regarder, et puis à me dire des flatteries, et puis à me cajoler
+tant que le jour durait. Moi, je me suis laissé prendre, m'sieu. Il m'
+répétait que j'étais belle fille, que j'étais plaisante... que j'étais
+de son goût.... Moi, il me plaisait pour sûr.... Que voulez-vous?... on
+écoute ces choses-là, quand on est seule... toute seule... comme moi. J'
+suis seule sur la terre, m'sieu... j' n'ai personne à qui parler...
+personne à qui compter mes ennuyances.... Je n'ai pu d' père, pu d'
+mère, ni frère, ni soeur, personne! Ça m'a fait comme un frère qui
+serait r'venu quand il s'est mis à me causer. Et puis, il m'a demandé
+de descendre au bord de la rivière, un soir, pour bavarder sans faire de
+bruit. J'y suis v'nue, moi.... Je sais-t-il? je sais-t-il après?... Il
+me tenait la taille.... Pour sûr, je ne voulais pas... non... non....
+J'ai pas pu... j'avais envie de pleurer tant que l'air était douce... il
+faisait clair de lune.... J'ai pas pu.... Non... je vous jure... j'ai
+pas pu... il a fait ce qu'il a voulu.... Ça a duré encore trois
+semaines, tant qu'il est resté.... Je l'aurais suivi au bout du monde...
+il est parti.... Je ne savais pas que j'étais grosse, moi!... Je ne l'ai
+su que l' mois d'après....
+
+Elle se mit à pleurer si fort qu'on dut lui laisser le temps de se
+remettre.
+
+Puis le président reprit sur un ton de prêtre au confessionnal: «Voyons,
+continuez».
+
+Elle recommença à parler: «Quand j'ai vu que j'étais grosse, j'ai
+prévenu Mme Boudin, la sage-femme, qu'est là pour le dire; et j'y ai
+demandé la manière pour le cas que ça arriverait sans elle. Et puis j'ai
+fait mon trousseau, nuit à nuit, jusqu'à une heure du matin, chaque
+soir; et puis j'ai cherché une autre place, car je savais bien que je
+serais renvoyée; mais j' voulais rester jusqu'au bout dans la maison,
+pour économiser des sous, vu que j' n'en ai guère, et qu'il m'en
+faudrait, pour le p'tit....
+
+--Alors vous ne vouliez pas le tuer?
+
+--Oh! pour sûr non, m'sieu.
+
+--Pourquoi l'avez-vous tué, alors?
+
+--V'là la chose. C'est arrivé plus tôt que je n'aurais cru. Ça m'a pris
+dans ma cuisine, comme j' finissais ma vaisselle.
+
+M. et Mme Varambot dormaient déjà; donc je monte, pas sans peine, en
+me tirant à la rampe; et je m' couche par terre, sur le carreau, pour n'
+point gâter mon lit. Ça a duré p't-être une heure, p't-être deux,
+p't-être trois; je ne sais point, tant ça me faisait mal; et puis, je l'
+poussais d' toute ma force, j'ai senti qu'il sortait, et je l'ai
+ramassé.
+
+Oh! oui, j'étais contente, pour sûr! J'ai fait tout ce que m'avait dit
+Mme Boudin, tout! Et puis je l'ai mis sur mon lit, lui! Et puis v'là
+qu'il me r'vient une douleur, mais une douleur à mourir.--Si vous
+connaissiez ça, vous autres, vous n'en feriez pas tant, allez!--J'en ai
+tombé sur les genoux, puis sur le dos, par terre; et v'là que ça me
+reprend, p't-être une heure encore, p't-être deux, là toute seule..., et
+puis qu'il en sort un autre..., un autre p'tit..., deux..., oui...,
+deux... comme ça! Je l'ai pris comme le premier, et puis je l'ai mis sur
+le lit, côte à côte--deux.--Est-ce possible, dites? Deux enfants! Moi
+qui gagne vingt francs par mois! Dites... est-ce possible? Un, oui, ça
+s' peut, en se privant... mais pas deux! Ça m'a tourné la tête. Est-ce
+que je sais, moi?--J' pouvais-t-il choisir, dites?
+
+Est-ce que je sais! Je me suis vue à la fin de mes jours! J'ai mis
+l'oreiller d'sus, sans savoir.... Je n' pouvais pas en garder deux... et
+je m' suis couchée d'sus encore. Et puis, j' suis restée à m' rouler et
+à pleurer jusqu'au jour que j'ai vu venir par la fenêtre; ils étaient
+morts sous l'oreiller, pour sûr. Alors je les ai pris sous mon bras,
+j'ai descendu l'escalier, j'ai sorti dans l' potager, j'ai pris la bêche
+au jardinier, et je les ai enfouis sous terre, l' plus profond que j'ai
+pu, un ici, puis l'autre là, pas ensemble, pour qu'ils n' parlent pas de
+leur mère, si ça parle, les p'tits morts. Je sais-t-il, moi?
+
+Et puis, dans mon lit, v'là que j'ai été si mal que j'ai pas pu me
+lever. On a fait venir le médecin qu'a tout compris. C'est la vérité,
+m'sieu le juge. Faites ce qu'il vous plaira, j' suis prête.
+
+La moitié des jurés se mouchaient coup sur coup pour ne point pleurer.
+Des femmes sanglotaient dans l'assistance.
+
+Le président interrogea.
+
+--A quel endroit avez-vous enterré l'autre?
+
+Elle demanda:
+
+--Lequel que vous avez?
+
+--Mais... celui... celui qui était dans les artichauts.
+
+--Ah bien! L'autre est dans les fraisiers, au bord du puits.
+
+Et elle se mit à sangloter si fort qu'elle gémissait à fendre les
+coeurs.
+
+La fille Rosalie Prudent fut acquittée.
+
+
+
+
+SUR LES CHATS
+
+ Cap d'Antibes.
+
+Assis sur un banc, l'autre jour, devant ma porte, en plein soleil,
+devant une corbeille d'anémones fleuries, je lisais un livre récemment
+paru, un livre honnête, chose rare et charmant aussi, _le Tonnelier_,
+par Georges Duval. Un gros chat blanc, qui appartient au jardinier,
+sauta sur mes genoux, et, de cette secousse, ferma le livre que je
+posai à côté de moi pour caresser la bête.
+
+Il faisait chaud; une odeur de fleurs nouvelles, odeur timide encore,
+intermittente, légère, passait dans l'air, où passaient aussi parfois
+des frissons froids venus de ces grands sommets blancs que j'apercevais
+là-bas.
+
+Mais le soleil était brûlant, aigu, un de ces soleils qui fouillent la
+terre et la font vivre, qui fendent les graines pour animer les germes
+endormis, et les bourgeons pour que s'ouvrent les jeunes feuilles. Le
+chat se roulait sur mes genoux, sur le dos, les pattes en l'air, ouvrant
+et fermant ses griffes, montrant sous ses lèvres ses crocs pointus et
+ses yeux verts dans la fente presque close de ses paupières. Je
+caressais et je maniais la bête molle et nerveuse, souple comme une
+étoffe de soie, douce, chaude, délicieuse et dangereuse. Elle ronronnait
+ravie et prête à mordre, car elle aime griffer autant qu'être flattée.
+Elle tendait son cou, ondulait, et quand je cessais de la toucher, se
+redressait et poussait sa tête sous ma main levée.
+
+Je l'énervais et elle m'énervait aussi, car je les aime et je les
+déteste, ces animaux charmants et perfides. J'ai plaisir à les toucher,
+à faire glisser sous ma main leur poil soyeux qui craque, à sentir leur
+chaleur dans ce poil, dans cette fourrure fine, exquise. Rien n'est plus
+doux, rien ne donne à la peau une sensation plus délicate, plus
+raffinée, plus rare que la robe tiède et vibrante d'un chat. Mais elle
+me met aux doigts, cette robe vivante, un désir étrange et féroce
+d'étrangler la bête que je caresse. Je sens en elle l'envie qu'elle a de
+me mordre et de me déchirer, je la sens et je la prends, cette envie,
+comme un fluide qu'elle me communique, je la prends par le bout de mes
+doigts dans ce poil chaud, et elle monte, elle monte le long de mes
+nerfs, le long de mes membres jusqu'à mon coeur, jusqu'à ma tête, elle
+m'emplit, court le long de ma peau, fait se serrer mes dents. Et
+toujours, toujours, au bout de mes dix doigts je sens le chatouillement
+vif et léger qui me pénètre et m'envahit.
+
+Et si la bête commence, si elle me mord, si elle me griffe, je la saisis
+par le cou, je la fais tourner et je la lance au loin comme la pierre
+d'une fronde, si vite et si brutalement qu'elle n'a jamais le temps de
+se venger.
+
+Je me souviens qu'étant enfant, j'aimais déjà les chats avec de brusques
+désirs de les étrangler dans mes petites mains; et qu'un jour, au bout
+du jardin, à l'entrée du bois, j'aperçus tout à coup quelque chose de
+gris qui se roulait dans les hautes herbes. J'allai voir; c'était un
+chat pris au collet, étranglé, râlant, mourant. Il se tordait, arrachait
+la terre avec ses griffes, bondissait, retombait inerte, puis
+recommençait, et son souffle rauque, rapide, faisait un bruit de pompe,
+un bruit affreux que j'entends encore.
+
+J'aurais pu prendre une bêche et couper le collet, j'aurais pu aller
+chercher le domestique ou prévenir mon père.--Non, je ne bougeai pas,
+et, le coeur battant, je le regardai mourir avec une joie frémissante et
+cruelle; c'était un chat! C'eût été un chien, j'aurais plutôt coupé le
+fil de cuivre avec mes dents que de le laisser souffrir une seconde de
+plus.
+
+Et quand il fut mort, bien mort, encore chaud, j'allai le tâter et lui
+tirer la queue.
+
+
+II
+
+Ils sont délicieux pourtant, délicieux surtout, parce qu'en les
+caressant, alors qu'ils se frottent à notre chair, ronronnent et se
+roulent sur nous en nous regardant de leurs yeux jaunes qui ne semblent
+jamais nous voir, on sent bien l'insécurité de leur tendresse, l'égoïsme
+perfide de leur plaisir.
+
+Des femmes aussi nous donnent cette sensation, des femmes charmantes,
+douces, aux yeux clairs et faux, qui nous ont choisis pour se frotter à
+l'amour. Près d'elles, quand elles ouvrent les bras, les lèvres tendues,
+quand on les étreint, le coeur bondissant, quand on goûte la joie
+sensuelle et savoureuse de leur caresse délicate, on sent bien qu'on
+tient une chatte, une chatte à griffes et à crocs, une chatte perfide,
+sournoise, amoureuse ennemie, qui mordra quand elle sera lasse de
+baisers.
+
+Tous les poètes ont aimé les chats. Baudelaire les a divinement chantés.
+On connaît son admirable sonnet:
+
+ Les amoureux fervents et les savants austères
+ Aiment également, dans leur mûre saison,
+ Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
+ Qui comme eux sont frileux, et comme eux sédentaires.
+
+ Amis de la science et de la volupté,
+ Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres.
+ L'Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres
+ S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté?
+
+ Ils prennent en songeant les nobles attitudes
+ Des grands sphinx allongés au fond des solitudes
+ Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin.
+
+ Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques.
+ Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
+ Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
+
+
+III
+
+Moi j'ai eu un jour l'étrange sensation d'avoir habité le palais
+enchanté de la Chatte blanche, un château magique où régnait une de ces
+bêtes onduleuses, mystérieuses, troublantes, le seul peut-être de tous
+les êtres qu'on n'entende jamais marcher.
+
+C'était l'été dernier, sur ce même rivage de la Méditerranée.
+
+Il faisait, à Nice, une chaleur atroce, et je m'informai si les
+habitants du pays n'avaient point dans la montagne au-dessus quelque
+vallée fraîche où ils pussent aller respirer.
+
+On m'indiqua celle de Thorenc. Je la voulus voir.
+
+Il fallut d'abord gagner Grasse, la ville des parfums, dont je parlerai
+quelque jour en racontant comment se fabriquent ces essences et
+quintessences de fleurs qui valent jusqu'à deux mille francs le litre.
+J'y passai la soirée et la nuit dans un vieil hôtel de la ville,
+médiocre auberge où la qualité des nourritures est aussi douteuse que la
+propreté des chambres. Puis je repartis au matin.
+
+La route s'engageait en pleine montagne, longeant des ravins profonds et
+dominée par des pics stériles, pointus, sauvages. Je me demandais quel
+bizarre séjour d'été on m'avait indiqué là; et j'hésitais presque à
+revenir pour regagner Nice le même soir, quand j'aperçus soudain devant
+moi, sur un mont qui semblait barrer tout le vallon, une immense et
+admirable ruine profilant sur le ciel des tours, des murs écroulés,
+toute une bizarre architecture de citadelle morte. C'était une antique
+commanderie de Templiers qui gouvernait jadis le pays de Thorenc.
+
+Je contournai ce mont, et soudain je découvris une longue vallée verte,
+fraîche et reposante. Au fond, des prairies, de l'eau courante, des
+saules; et sur les versants des sapins, jusques au ciel.
+
+En face de la commanderie, de l'autre côté de la vallée, mais plus bas,
+s'élève un château habité, le château des Quatre-Tours, qui fut
+construit vers 1530. On n'y aperçoit encore cependant aucune trace de la
+Renaissance.
+
+C'est une lourde et forte construction carrée, d'un puissant caractère,
+flanquée de quatre tours guerrières, comme le dit son nom.
+
+J'avais une lettre de recommandation pour le propriétaire de ce manoir,
+qui ne me laissa pas gagner l'hôtel.
+
+Toute la vallée, délicieuse en effet, est un des plus charmants séjours
+d'été qu'on puisse rêver. Je m'y promenai jusqu'au soir, puis, après le
+dîner, je montai dans l'appartement qu'on m'avait réservé.
+
+Je traversai d'abord une sorte de salon dont les murs sont couverts de
+vieux cuir de Cordoue, puis une autre pièce où j'aperçus rapidement sur
+les murs, à la lueur de ma bougie, de vieux portraits de dames, de ces
+tableaux dont Théophile Gautier a dit:
+
+ J'aime à vous voir en vos cadres ovales
+ Portraits jaunis des belles du vieux temps,
+ Tenant en main des roses un peu pâles
+ Comme il convient à des fleurs de cent ans!
+
+puis j'entrai dans la pièce où se trouvait mon lit.
+
+Quand je fus seul je la visitai. Elle était tendue d'antiques toiles
+peintes où l'on voyait des donjons roses au fond de paysages bleus, et
+de grands oiseaux fantastiques sous des feuillages de pierres
+précieuses.
+
+Mon cabinet de toilette se trouvait dans une des tourelles. Les
+fenêtres, larges dans l'appartement, étroites à leur sortie au jour,
+traversant toute l'épaisseur des murs, n'étaient, en somme, que des
+meurtrières, de ces ouvertures par où on tuait des hommes. Je fermai ma
+porte, je me couchai et je m'endormis.
+
+Et je rêvai; on rêve toujours un peu de ce qui s'est passé dans la
+journée. Je voyageais; j'entrais dans une auberge où je voyais attablés
+devant le feu un domestique en grande livrée et un maçon, bizarre
+société dont je ne m'étonnais pas. Ces gens parlaient de Victor Hugo,
+qui venait de mourir, et je prenais part à leur causerie. Enfin j'allais
+me coucher dans une chambre dont la porte ne fermait point, et tout à
+coup j'apercevais le domestique et le maçon, armés de briques, qui
+venaient doucement vers mon lit.
+
+Je me réveillai brusquement, et il me fallut quelques instants pour me
+reconnaître. Puis je me rappelai les événements de la veille, mon
+arrivée à Thorenc, l'aimable accueil du châtelain.... J'allais refermer
+mes paupières, quand je vis, oui je vis, dans l'ombre, dans la nuit, au
+milieu de ma chambre, à la hauteur d'une tête d'homme à peu près, deux
+yeux de feu qui me regardaient.
+
+Je saisis une allumette et, pendant que je la frottais j'entendis un
+bruit, un bruit léger, un bruit mou comme la chute d'un linge humide et
+roulé, et quand j'eus de la lumière, je ne vis plus rien qu'une grande
+table au milieu de l'appartement.
+
+Je me levai, je visitai les deux pièces, le dessous de mon lit, les
+armoires, rien.
+
+Je pensai donc que j'avais continué mon rêve un peu après mon réveil, et
+je me rendormis, non sans peine.
+
+Je rêvai de nouveau. Cette fois je voyageais encore, mais en Orient,
+dans le pays que j'aime. Et j'arrivais chez un Turc qui demeurait en
+plein désert. C'était un Turc superbe; pas un Arabe, un Turc, gros,
+aimable, charmant, habillé en Turc, avec un turban et tout un magasin de
+soieries sur le dos, un vrai Turc du Théâtre-Français qui me faisait des
+compliments en m'offrant des confitures, sur un divan délicieux.
+
+Puis un petit nègre me conduisait à ma chambre--tous mes rêves
+finissaient donc ainsi--une chambre bleu ciel, parfumée, avec des peaux
+de bêtes par terre, et, devant le feu--l'idée de feu me poursuivait
+jusqu'au désert--sur une chaise basse, une femme, à peine vêtue, qui
+m'attendait.
+
+Elle avait le type oriental le plus pur, des étoiles sur les joues, le
+front et le menton, des yeux immenses, un corps admirable, un peu brun,
+mais d'un brun chaud et capiteux.
+
+Elle me regardait et je pensais: «Voilà comment je comprends
+l'hospitalité. Ce n'est pas dans nos stupides pays du Nord; nos pays de
+bégueulerie inepte, de pudeur odieuse, de morale imbécile qu'on
+recevrait un étranger de cette façon.»
+
+Je m'approchai d'elle et je lui parlai, mais elle me répondit par
+signes, ne sachant pas un mot de ma langue que mon Turc, son maître,
+savait si bien.
+
+D'autant plus heureux qu'elle serait silencieuse, je la pris par la main
+et je la conduisis vers ma couche où je m'étendis à ses côtés.... Mais
+on se réveille toujours en ces moments-là! Donc je me réveillai et je ne
+fus pas trop surpris de sentir sous ma main quelque chose de chaud et de
+doux que je caressais amoureusement.
+
+Puis, ma pensée s'éclairant, je reconnus que c'était un chat, un gros
+chat roulé contre ma joue et qui dormait avec confiance. Je l'y laissai,
+et je fis comme lui, encore une fois.
+
+Quand le jour parut, il était parti; et je crus vraiment que j'avais
+rêvé; car je ne comprenais pas comment il aurait pu entrer chez moi, et
+en sortir, la porte étant fermée à clef.
+
+Quand je contai mon aventure (pas en entier) à mon aimable hôte, il se
+mit à rire, et me dit: «Il est venu par la chattière», et soulevant un
+rideau il me montra, dans le mur, un petit trou noir et rond.
+
+Et j'appris que presque toutes les vieilles demeures de ce pays ont
+ainsi de longs couloirs étroits à travers les murs, qui vont de la cave
+au grenier, de la chambre de la servante à la chambre du seigneur, et
+qui font du chat le roi et le maître de céans.
+
+Il circule comme il lui plaît, visite son domaine à son gré, peut se
+coucher dans tous les lits, tout voir et tout entendre, connaître tous
+les secrets, toutes les habitudes ou toutes les hontes de la maison. Il
+est chez lui partout, pouvant entrer partout, l'animal qui passe sans
+bruit, le silencieux rôdeur, le promeneur nocturne des murs creux.
+
+Et je pensai à ces autres vers de Baudelaire:
+
+ C'est l'esprit familier du lieu;
+ Il juge, il préside, il inspire
+ Toutes choses dans son empire;
+ Peut-être est-il fée,--est-il Dieu?
+
+
+
+
+SAUVÉE
+
+I
+
+
+Elle entra comme une balle qui crève une vitre, la petite marquise de
+Rennedon, et elle se mit à rire avant de parler, à rire aux larmes comme
+elle avait fait un mois plus tôt en annonçant à son amie qu'elle avait
+trompé le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien
+qu'une fois, parce qu'il était vraiment trop bête et trop jaloux.
+
+La petite baronne de Grangerie avait jeté sur son canapé le livre
+qu'elle lisait et elle regardait Annette avec curiosité, riant déjà
+elle-même.
+
+Enfin elle demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu as encore fait?
+
+--Oh!... ma chère... ma chère.... C'est trop drôle... trop drôle...,
+figure-toi... je suis sauvée!... sauvée!... sauvée!...
+
+--Comment, sauvée?
+
+--Oui, sauvée!
+
+--De quoi?
+
+--De mon mari, ma chère, sauvée! Délivrée! libre! libre! libre!
+
+--Comment libre? En quoi?
+
+--En quoi? Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce!
+
+--Tu es divorcée?
+
+--Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures!
+Mais j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe...
+un flagrant délit... songe!... un flagrant délit... je le tiens....
+
+--Oh, dis-moi ça! Alors il te trompait?
+
+--Oui... c'est-à-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai
+des preuves, c'est l'essentiel.
+
+--Comment as-tu fait?
+
+--Comment j'ai fait?... Voilà! Oh! j'ai été forte, rudement forte.
+Depuis trois mois il était devenu odieux, tout à fait odieux, brutal,
+grossier, despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ça ne peut pas durer,
+il me faut le divorce! Mais comment? Ça n'était pas facile. J'ai essayé
+de me faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin
+au soir, me forçait à sortir quand je ne voulais pas, à rester chez moi
+quand je désirais dîner en ville; il me rendait la vie insupportable
+d'un bout à l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas.
+
+Alors, j'ai tâché de savoir s'il avait une maîtresse. Oui, il en avait
+une, mais il prenait mille précautions pour aller chez elle. Ils étaient
+imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait?
+
+--Je ne devine pas.
+
+--Oh! tu ne devineras jamais. J'ai prié mon frère de me procurer une
+photographie de cette fille.
+
+--De la maîtresse de ton mari?
+
+--Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, le prix d'un soir, de sept
+heures à minuit, dîner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la
+photographie par dessus le marché.
+
+--Il me semble qu'il aurait pu l'avoir à moins en usant d'une ruse
+quelconque et sans... sans... sans être obligé de prendre en même temps
+l'original.
+
+--Oh! elle est jolie. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Et puis moi
+j'avais besoin de détails physiques sur sa taille, sur sa poitrine, sur
+son teint, sur mille choses enfin.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me
+suis rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires...
+tu sais... de ces hommes qui font des affaires de toute... de toute
+nature... des agents de... de... de publicité et de complicité... de ces
+hommes... enfin tu comprends.
+
+--Oui, à peu près. Et tu lui as dit?
+
+--Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle
+s'appelle Clarisse): «Monsieur, il me faut une femme de chambre qui
+ressemble à ça. Je la veux jolie, élégante, fine, propre. Je la payerai
+ce qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille francs, tant pis. Je n'en
+aurai pas besoin plus de trois mois.»
+
+Il avait l'air très étonné, cet homme. Il demanda: «Madame la veut-elle
+irréprochable?»
+
+Je rougis, et je balbutiai: «--Mais oui, comme probité.»
+
+Il reprit: «.... Et... comme moeurs?...» Je n'osai pas répondre. Je fis
+seulement un signe de tête qui voulait dire: non. Puis, tout à coup, je
+compris qu'il avait un horrible soupçon, et je m'écriai, perdant
+l'esprit: «Oh! monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui
+me trompe en ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi...
+vous comprenez... pour le surprendre...»
+
+Alors, l'homme se mit à rire. Et je compris à son regard qu'il m'avait
+rendu son estime. Il me trouvait même très forte. J'aurais bien parié
+qu'à ce moment-là il avait envie de me serrer la main.
+
+Il me dit: «Dans huit jours, madame, j'aurai votre affaire. Et nous
+changerons de sujet s'il le faut. Je réponds du succès. Vous ne me
+payerez qu'après réussite. Ainsi cette photographie représente la
+maîtresse de monsieur votre mari?»--«Oui, monsieur.»--«Une belle
+personne, une fausse maigre. Et quel parfum?»--Je ne comprenais pas; je
+répétai: «Comment, quel parfum?» Il sourit. «Oui, madame, le parfum est
+essentiel pour séduire un homme; car cela lui donne des ressouvenirs
+inconscients qui le disposent à l'action; le parfum établit des
+confusions obscures dans son esprit, le trouble et l'énerve en lui
+rappelant ses plaisirs. Il faudrait tâcher de savoir aussi ce que
+monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il dîne avec cette
+dame. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où vous le
+pincerez. Oh! nous le tenons, madame, nous le tenons.»
+
+Je m'en allai enchantée. J'étais tombée là vraiment sur un homme très
+intelligent.
+
+
+II
+
+--Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune,
+très belle, avec l'air modeste et hardi en même temps, un singulier air
+de rouée. Elle fut très convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui
+c'était, je l'appelais «mademoiselle»; alors, elle me dit: «Oh! madame
+peut m'appeler Rose tout court.» Nous commençâmes à causer.
+
+--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici?
+
+--Je m'en doute, madame.
+
+--Fort bien, ma fille..., et cela ne vous... ne vous ennuie pas trop?
+
+--Oh! madame, c'est le huitième divorce que je fais; j'y suis habituée.
+
+--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour réussir?
+
+--Oh! madame, cela dépend tout à fait du tempérament de monsieur. Quand
+j'aurai vu monsieur cinq minutes en tête-à-tête, je pourrai répondre
+exactement à madame.
+
+--Vous le verrez tout à l'heure, mon enfant. Mais je vous préviens qu'il
+n'est pas beau.
+
+--Cela ne me fait rien, madame. J'en ai séparé déjà de très laids. Mais
+je demanderai à madame si elle s'est informée du parfum.
+
+--Oui, ma bonne Rose,--la verveine.
+
+--Tant mieux, madame, j'aime beaucoup cette odeur-là!
+
+Madame peut-elle me dire aussi si la maîtresse de monsieur porte du
+linge de soie.
+
+--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles.
+
+--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence
+à devenir commun.
+
+--C'est très vrai ce que vous dites-là!
+
+--Eh bien, madame, je vais prendre mon service.
+
+Elle prit son service, en effet, immédiatement, comme si elle n'eût fait
+que cela toute sa vie.
+
+Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva même pas les yeux
+sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la
+verveine à plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit.
+
+Il me demanda aussitôt:
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette fille-là!
+
+--Mais... ma nouvelle femme de chambre.
+
+--Où l'avez-vous trouvée?
+
+--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnée, avec les meilleurs
+renseignements.
+
+--Ah! elle est assez jolie!
+
+--Vous trouvez?
+
+--Mais oui... pour une femme de chambre.
+
+J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait déjà.
+
+Le soir même, Rose me disait: «Je puis maintenant promettre à madame que
+ça ne durera pas quinze jours. Monsieur est très facile!
+
+--Ah! vous avez déjà essayé?
+
+--Non, madame, mais ça se voit au premier coup d'oeil. Il a déjà envie
+de m'embrasser en passant à côté de moi.
+
+--Il ne vous a rien dit?
+
+--Non, madame, il m'a seulement demandé mon nom... pour entendre le son
+de ma voix.
+
+--Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez.
+
+--Que madame ne craigne rien. Je ne résisterai que le temps nécessaire
+pour ne pas me déprécier.
+
+Au bout de huit jours mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais
+rôder toute l'après-midi par la maison; et ce qu'il y avait de plus
+significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empêchait plus de
+sortir. Et moi j'étais dehors toute la journée... pour... pour le
+laisser libre.
+
+Le neuvième jour, comme Rose me déshabillait, elle me dit d'un air
+timide:
+
+--C'est fait, madame, de ce matin.
+
+--Je fus un peu surprise, un rien émue même, non de la chose, mais
+plutôt de la manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et...
+et... ça s'est bien passé!...
+
+--Oh! très bien, madame. Depuis trois jours déjà il me pressait, mais je
+ne voulais pas aller trop vite. Madame me préviendra du moment où elle
+désire le flagrant délit.
+
+--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi.
+
+--Va pour jeudi, madame. Je n'accorderai plus rien jusque-là pour tenir
+monsieur en éveil.
+
+--Vous êtes sûre de ne pas manquer?
+
+--Oh, oui, madame, très sûre. Je vais allumer monsieur dans les grands
+prix de façon à le faire donner juste à l'heure que madame voudra bien
+me désigner.
+
+--Prenons cinq heures, ma bonne Rose.
+
+--Ça va pour cinq heures, madame; et à quel endroit?...
+
+--Mais... dans ma chambre.
+
+--Soit, dans la chambre de madame.
+
+Alors, ma chérie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai été chercher papa
+et maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le président, et puis M.
+Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prévenus de ce que
+j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des
+pieds jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq
+heures juste.... Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi
+le concierge pour avoir un témoin de plus! Et puis... et puis, au moment
+où la pendule commence à sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande....
+Ah! ah! ah! ça y était en plein... en plein... ma chère.... Oh! quelle
+tête!... quelle tête!... si tu avais vu sa tête!... Et il s'est
+retourné... l'imbécile! Ah qu'il était drôle.... Je riais, je riais....
+Et papa qui s'est fâché, qui voulait battre mon mari.... Et le
+concierge, un bon serviteur, qui l'aidait à se rhabiller... devant
+nous... devant nous.... Il boutonnait ses bretelles... que c'était
+farce!... Quant à Rose, parfaite! absolument parfaite.... Elle
+pleurait... elle pleurait très bien. C'est une fille précieuse.... Si tu
+en as jamais besoin, n'oublie pas!
+
+Et me voici.... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout
+de suite. Je suis libre. Vive le divorce!...
+
+Et elle se mit à danser au milieu du salon, tandis que la petite
+baronne, songeuse et contrariée, murmurait:
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à voir ça?
+
+
+
+
+MADAME PARISSE
+
+I
+
+
+J'étais assis sur le môle du petit port Obernon, près du hameau de la
+Salis, pour regarder Antibes au soleil couchant. Je n'avais jamais rien
+vu d'aussi surprenant et d'aussi beau.
+
+La petite ville, enfermée en ses lourdes murailles de guerre construites
+par M. de Vauban, s'avançait en pleine mer, au milieu de l'immense
+golfe de Nice. La haute vague du large venait se briser à son pied,
+l'entourant d'une fleur d'écume; et on voyait, au-dessus des remparts,
+les maisons grimper les unes sur les autres jusqu'aux deux tours
+dressées dans le ciel comme les deux cornes d'un casque antique. Et ces
+deux tours se dessinaient sur la blancheur laiteuse des Alpes, sur
+l'énorme et lointaine muraille de neige qui barrait tout l'horizon.
+
+Entre l'écume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du
+ciel, la petite cité, éclatante et debout sur le fond bleuâtre des
+premières montagnes, offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide
+de maisons aux toits roux, dont les façades aussi étaient blanches, et
+si différentes cependant qu'elles semblaient de toutes les nuances.
+
+Et le ciel, au-dessus des Alpes, était lui-même d'un bleu presque blanc,
+comme si la neige eût déteint sur lui; quelques nuages d'argent
+flottaient tout près des sommets pâles; et de l'autre côté du golfe,
+Nice couchée au bord de l'eau s'étendait comme un fil blanc entre la mer
+et la montagne. Deux grandes voiles latines, poussées par une forte
+brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, émerveillé.
+
+C'était une de ces choses si douces, si rares, si délicieuses à voir
+qu'elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur.
+On vit, on pense, on souffre, on est ému, on aime par le regard. Celui
+qui sait sentir par l'oeil éprouve, à contempler les choses et les
+êtres, la même jouissance aiguë, raffinée et profonde, que l'homme à
+l'oreille délicate et nerveuse dont la musique ravage le coeur.
+
+Je dis à mon compagnon, M. Martini, un méridional pur sang: «Voilà,
+certes, un des plus rares spectacles qu'il m'ait été donné d'admirer.
+
+J'ai vu le Mont-Saint-Michel, ce bijou monstrueux de granit, sortir des
+sables au jour levant.
+
+J'ai vu, dans le Sahara, le lac de Raïanechergui, long de cinquante
+kilomètres, luire sous une lune éclatante comme nos soleils et exhaler
+vers elle une nuée blanche pareille à une fumée de lait.
+
+J'ai vu dans les îles Lipari, le fantastique cratère de soufre du
+Volcanello, fleur géante qui fume et qui brûle, fleur jaune démesurée,
+épanouie en pleine mer et dont la tige est un volcan.
+
+Eh bien, je n'ai rien vu de plus surprenant qu'Antibes debout sur les
+Alpes au soleil couchant.
+
+Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent; des vers
+d'Homère me reviennent en tête; c'est une ville du vieil Orient, ceci,
+c'est une ville de l'Odyssée, c'est Troie! bien que Troie fût loin de la
+mer.»
+
+M. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut: «Cette ville fut à
+son origine une colonie fondée par les Phocéens de Marseille, vers l'an
+340 avant J.-C. Elle reçut d'eux le nom grec d'Antipolis, c'est-à-dire
+«contre-ville», ville en face d'une autre, parce qu'en effet elle se
+trouve opposée à Nice, autre colonie marseillaise.
+
+«Après la conquête des Gaules, les Romains firent d'Antibes une ville
+municipale; ses habitants jouissaient du droit de cité romaine.
+
+«Nous savons, par une épigramme de Martial, que, de son temps...»
+
+Il continuait. Je l'arrêtai: «Peu m'importe ce qu'elle fut. Je vous dis
+que j'ai sous les yeux une ville de l'Odyssée. Côte d'Asie ou côte
+d'Europe, elles se ressemblaient sur les deux rivages; et il n'en est
+point, sur l'autre bord de la Méditerranée, qui éveille en moi, comme
+celle-ci, le souvenir des temps héroïques.»
+
+Un bruit de pas me fit tourner la tête; une femme, une grande femme
+brune passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap.
+
+M. Martini murmura, en faisant sonner les finales: «C'est Mme
+Parisse, vous savez!»
+
+Non, je ne savais pas, mais ce nom jeté, ce nom du berger Troyen me
+confirma dans mon rêve.
+
+Je dis cependant: «Qui ça, Mme Parisse?»
+
+Il parut stupéfait que je ne connusse pas cette histoire.
+
+J'affirmai que je ne la savais point; et je regardais la femme qui s'en
+allait sans nous voir, rêvant, marchant d'un pas grave et lent, comme
+marchaient sans doute les dames de l'antiquité. Elle devait avoir
+trente-cinq ans environ, et restait belle, fort belle, bien qu'un peu
+grasse.
+
+Et M. Martini me conta ceci.
+
+
+II
+
+Mme Parisse, une demoiselle Combelombe, avait épousé, un an avant la
+guerre de 1870, M. Parisse, fonctionnaire du gouvernement. C'était alors
+une belle jeune fille, aussi mince et aussi gaie qu'elle était devenue
+forte et triste.
+
+Elle avait accepté à regret M. Parisse, un de ces petits hommes à
+bedaine et à jambes courtes, qui trottent menu dans une culotte toujours
+trop large.
+
+Après la guerre, Antibes fut occupée par un seul bataillon de ligne
+commandé par M. Jean de Carmelin, un jeune officier décoré durant la
+campagne et qui venait seulement de recevoir les quatre galons.
+
+Comme il s'ennuyait fort dans cette forteresse, dans cette taupinière
+étouffante enfermée en sa double enceinte d'énormes murailles, le
+commandant allait souvent se promener sur le cap, sorte de parc ou de
+forêt de pins éventée par toutes les brises du large.
+
+Il y rencontra Mme Parisse qui venait aussi, les soirs d'été,
+respirer l'air frais sous les arbres. Comment s'aimèrent-ils? Le
+sait-on? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se
+voyaient plus, ils pensaient l'un à l'autre, sans doute. L'image de la
+jeune femme aux prunelles brunes, aux cheveux noirs, au teint pâle, de
+la belle et fraîche Méridionale qui montrait ses dents en souriant,
+restait flottante devant les yeux de l'officier qui continuait sa
+promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer; et l'image du
+commandant serré dans sa tunique, culotté de rouge et couvert d'or, dont
+la moustache blonde frisait sur sa lèvre, devait passer le soir devant
+les yeux de Mme Parisse quand son mari, mal rasé et mal vêtu, court
+de pattes et ventru, rentrait pour souper.
+
+À force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être; et à
+force de se revoir, ils s'imaginèrent qu'ils se connaissaient. Il la
+salua assurément. Elle fut surprise et s'inclina, si peu, si peu, tout
+juste ce qu'il fallait pour ne pas être impolie. Mais au bout de quinze
+jours elle lui rendait son salut, de loin, avant même d'être côte à
+côte.
+
+Il lui parla! De quoi? Du coucher du soleil sans aucun doute. Et ils
+l'admirèrent ensemble, en le regardant au fond de leurs yeux plus
+souvent qu'à l'horizon. Et tous les soirs pendant deux semaines ce fut
+le prétexte banal et persistant d'une causerie de plusieurs minutes.
+
+Puis ils osèrent faire quelques pas ensemble en s'entretenant de sujets
+quelconques; mais leurs yeux déjà se disaient mille choses plus
+intimes, de ces choses secrètes, charmantes dont on voit le reflet dans
+la douceur, dans l'émotion du regard, et qui font battre le coeur, car
+elles confessent l'âme, mieux qu'un aveu.
+
+Puis il dut lui prendre la main, et balbutier ces mots que la femme
+devine sans avoir l'air de les entendre.
+
+Et il fut convenu entre eux qu'ils s'aimaient sans qu'ils se le fussent
+prouvé par rien de sensuel ou de brutal.
+
+Elle serait demeurée indéfiniment à cette étape de la tendresse, elle,
+mais il voulait aller plus loin, lui. Et il la pressa chaque jour plus
+ardemment de se rendre à son violent désir.
+
+Elle résistait, ne voulait pas, semblait résolue à ne point céder.
+
+Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard: «Mon mari vient de
+partir pour Marseille. Il y va rester quatre jours.»
+
+Jean de Carmelin se jeta à ses pieds, la suppliant d'ouvrir sa porte le
+soir même, vers onze heures. Mais elle ne l'écouta point et rentra d'un
+air fâché.
+
+Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir; et le lendemain, dès
+l'aurore, il se promenait, rageur, sur les remparts, allant de l'école
+du tambour à l'école de peloton, et jetant des punitions aux officiers
+et aux hommes, comme on jetterait des pierres dans une foule.
+
+Mais en rentrant pour déjeuner, il trouva sous sa serviette, dans une
+enveloppe, ces quatre mots: «Ce soir, dix heures.» Et il donna cent
+sous, sans aucune raison, au garçon qui le servait.
+
+La journée lui parut fort longue. Il la passa en partie à se bichonner
+et à se parfumer.
+
+Au moment où il se mettait à table pour dîner on lui remit une autre
+enveloppe. Il trouva dedans ce télégramme: «Ma chérie, affaires
+terminées. Je rentre ce soir train neuf heures.--Parisse.
+
+Le commandant poussa un juron si véhément que le garçon laissa tomber la
+soupière sur le parquet.
+
+Que ferait-il? Certes, il la voulait, ce soir-là même, coûte que coûte;
+et il l'aurait. Il l'aurait par tous les moyens, dût-il faire arrêter et
+emprisonner le mari. Soudain une idée folle lui traversa la tête. Il
+demanda du papier, et écrivit:
+
+ «Madame,
+
+ «_Il ne rentrera pas ce soir, je vous le jure, et moi je serai à
+ dix heures où vous savez. Ne craignez rien, je réponds de tout, sur
+ mon honneur d'officier._
+
+ «Jean de Carmelin.»
+
+Et, ayant fait porter cette lettre, il dîna avec tranquillité.
+
+Vers huit heures, il fit appeler le capitaine Gribois qui commandait
+après lui; et il lui dit, en roulant entre ses doigts la dépêche
+froissée de M. Parisse:
+
+«Capitaine, je reçois un télégramme d'une nature singulière et dont il
+m'est même impossible de vous communiquer le contenu. Vous allez faire
+fermer immédiatement et garder les portes de la ville, de façon à ce que
+personne, vous entendez bien, personne n'entre ni ne sorte avant six
+heures du matin. Vous ferez aussi circuler des patrouilles dans les rues
+et forcerez les habitants à rentrer chez eux à neuf heures. Quiconque
+sera trouvé dehors passé cette limite sera reconduit à son domicile
+_manu militari_. Si vos hommes me rencontrent cette nuit, ils
+s'éloigneront aussitôt de moi en ayant l'air de ne pas me connaître.
+
+Vous avez bien entendu?
+
+--Oui, mon commandant.
+
+--Je vous rends responsable de l'exécution de ces ordres, mon cher
+capitaine.
+
+--Oui, mon commandant.
+
+--Voulez-vous un verre de chartreuse?
+
+--Volontiers, mon commandant.»
+
+Ils trinquèrent, burent la liqueur jaune, et le capitaine Gribois s'en
+alla.
+
+
+III
+
+Le train de Marseille entra en gare à neuf heures précises, déposa sur
+le quai deux voyageurs, et reprit sa course vers Nice.
+
+L'un était grand et maigre, M. Saribe, marchand d'huiles, l'autre gros
+et petit, M. Parisse.
+
+Ils se mirent en route côte à côte, leur sac de nuit à la main, pour
+gagner la ville éloignée d'un kilomètre.
+
+Mais en arrivant à la porte du port, les factionnaires croisèrent la
+baïonnette en leur enjoignant de s'éloigner.
+
+Effarés, stupéfaits, abrutis d'étonnement, ils s'écartèrent et
+délibérèrent; puis, après avoir pris conseil l'un de l'autre, ils
+revinrent avec précaution afin de parlementer en faisant connaître
+leurs noms.
+
+Mais les soldats devaient avoir des ordres sévères, car ils les
+menacèrent de tirer; et les deux voyageurs, épouvantés, s'enfuirent au
+pas gymnastique, en abandonnant leurs sacs qui les alourdissaient.
+
+Ils firent alors le tour des remparts et se présentèrent à la porte de
+la route de Cannes. Elle était fermée également et gardée aussi par un
+poste menaçant. MM. Saribe et Parisse, en hommes prudents, n'insistèrent
+pas davantage, et s'en revinrent à la gare pour chercher un abri, car le
+tour des fortifications n'était pas sûr, après le soleil couché.
+
+L'employé de service, surpris et somnolent, les autorisa à attendre le
+jour dans le salon des voyageurs.
+
+Ils y demeurèrent côte à côte, sans lumière, sur le canapé de velours
+vert, trop effrayés pour songer à dormir.
+
+La nuit fut longue pour eux.
+
+Ils apprirent, vers six heures et demie, que les portes étaient ouvertes
+et qu'on pouvait, enfin, pénétrer dans Antibes.
+
+Ils se remirent en marche, mais ne retrouvèrent point sur la route leurs
+sacs abandonnés.
+
+Lorsqu'ils franchirent, un peu inquiets encore, la porte de la ville, le
+commandant de Carmelin, l'oeil sournois et la moustache en l'air, vint
+lui-même les reconnaître et les interroger.
+
+Puis il les salua avec politesse en s'excusant de leur avoir fait passer
+une mauvaise nuit. Mais il avait dû exécuter des ordres.
+
+Les esprits, dans Antibes, étaient affolés. Les uns parlaient d'une
+surprise méditée par les Italiens, les autres d'un débarquement du
+prince impérial, d'autres encore croyaient à une conspiration
+orléaniste. On ne devina que plus tard la vérité quand on apprit que le
+bataillon du commandant était envoyé fort loin, et que M. de Carmelin
+avait été sévèrement puni.
+
+
+IV
+
+M. Martini avait fini de parler. Mme Parisse revenait, sa promenade
+terminée. Elle passa gravement, près de moi, les yeux sur les Alpes dont
+les sommets à présent étaient roses sous les derniers rayons du soleil.
+
+J'avais envie de la saluer, la triste et pauvre femme qui devait penser
+toujours à cette nuit d'amour déjà si lointaine, et à l'homme hardi qui
+avait osé, pour un baiser d'elle, mettre une ville en état de siège et
+compromettre tout son avenir.
+
+Aujourd'hui, il l'avait oubliée sans doute, à moins qu'il ne racontât,
+après boire, cette farce audacieuse, comique et tendre.
+
+L'avait-elle revu? L'aimait-elle encore? Et je songeais: «Voici bien un
+trait de l'amour moderne, grotesque et pourtant héroïque. L'Homère qui
+chanterait cette Hélène, et l'aventure de son Ménélas, devrait avoir
+l'âme de Paul de Kock. Et pourtant, il est vaillant, téméraire, beau,
+fort comme Achille, et plus rusé qu'Ulysse, le héros de cette
+abandonnée!»
+
+
+
+
+JULIE ROMAIN
+
+
+Je suivais à pied, voici deux ans au printemps, le rivage de la
+Méditerranée. Quoi de plus doux que de songer, en allant à grands pas
+sur une route? On marche dans la lumière, dans le vent qui caresse, au
+flanc des montagnes, au bord de la mer! Et on rêve! Que d'illusions,
+d'amours, d'aventures passent, en deux heures de chemin, dans une âme
+qui vagabonde! Toutes les espérances, confuses et joyeuses, entrent en
+vous avec l'air tiède et léger; on les boit dans la brise, et elles font
+naître en notre coeur un appétit de bonheur qui grandit avec la faim,
+excitée par la marche. Les idées rapides, charmantes, volent et chantent
+comme des oiseaux.
+
+Je suivais ce long chemin qui va de Saint-Raphaël à l'Italie, ou plutôt
+ce long décor superbe et changeant qui semble fait pour la
+représentation de tous les poèmes d'amour de la terre. Et je songeais
+que depuis Cannes, où l'on pose, jusqu'à Monaco où l'on joue, on ne
+vient guère dans ce pays que pour faire des embarras ou tripoter de
+l'argent, pour étaler, sous le ciel délicieux, dans ce jardin de roses
+et d'orangers, toutes les basses vanités, les sottes prétentions, les
+viles convoitises, et bien montrer l'esprit humain tel qu'il est,
+rampant, ignorant, arrogant et cupide.
+
+Tout à coup, au fond d'une des baies ravissantes qu'on rencontre à
+chaque détour de la montagne, j'aperçus quelques villas, quatre ou cinq
+seulement, en face de la mer, au pied du mont, et devant un bois sauvage
+de sapins qui s'en allait au loin derrière elles par deux grands vallons
+sans chemins et sans issues peut-être. Un de ces chalets m'arrêta net
+devant sa porte, tant il était joli: une petite maison blanche avec des
+boiseries brunes, et couverte de roses grimpées jusqu'au toit.
+
+Et le jardin: une nappe de fleurs, de toutes les couleurs et de toutes
+les tailles, mêlées dans un désordre coquet et cherché. Le gazon en
+était rempli; chaque marche du perron en portait une touffe à ses
+extrémités, les fenêtres laissaient pendre sur la façade éclatante des
+grappes bleues ou jaunes; et la terrasse aux balustres de pierre, qui
+couvrait cette mignonne demeure, était enguirlandée d'énormes clochettes
+rouges pareilles à des taches de sang.
+
+On apercevait, par derrière, une longue allée d'orangers fleuris qui
+s'en allait jusqu'au pied de la montagne.
+
+Sur la porte, en petites lettres d'or, ce nom: «Villa d'Antan.»
+
+Je me demandais quel poète ou quelle fée habitait là, quel solitaire
+inspiré avait découvert ce lieu et créé cette maison de rêve, qui
+semblait poussée dans un bouquet.
+
+Un cantonnier cassait des pierres sur la route, un peu plus loin. Je lui
+demandai le nom du propriétaire de ce bijou. Il répondit:
+
+--C'est Mme Julie Romain.
+
+Julie Romain! Dans mon enfance, autrefois, j'avais tant entendu parler
+d'elle, de la grande actrice, la rivale de Rachel.
+
+Aucune femme n'avait été plus applaudie et plus aimée, plus aimée
+surtout! Que de duels et que de suicides pour elle, et que d'aventures
+retentissantes! Quel âge avait-elle à présent, cette séductrice?
+Soixante, soixante-dix, soixante-quinze ans? Julie Romain! Ici, dans
+cette maison! La femme qu'avaient adorée le plus grand musicien et le
+plus rare poète de notre pays! Je me souvenais encore de l'émotion
+soulevée dans toute la France (j'avais alors douze ans) par sa fuite en
+Sicile avec celui-ci, après sa rupture éclatante avec celui-là.
+
+Elle était partie un soir, après une première représentation où la salle
+l'avait acclamée durant une demi-heure, et rappelée onze fois de suite;
+elle était partie avec le poète, en chaise de poste, comme on faisait
+alors; ils avaient traversé la mer pour aller s'aimer dans l'île
+antique, fille de la Grèce, sous l'immense bois d'orangers qui entoure
+Palerme et qu'on appelle la «Conque-d'Or.»
+
+On avait raconté leur ascension de l'Etna et comment ils s'étaient
+penchés sur l'immense cratère, enlacés, la joue contre la joue, comme
+pour se jeter au fond du gouffre de feu.
+
+Il était mort, lui, l'homme aux vers troublants, si profonds qu'ils
+avaient donné le vertige à toute une génération, si subtils, si
+mystérieux, qu'ils avaient ouvert un monde nouveau aux nouveaux poètes.
+
+L'autre aussi était mort, l'abandonné, qui avait trouvé pour elle des
+phrases de musique restées dans toutes les mémoires, des phrases de
+triomphe et de désespoir, affolantes et déchirantes.
+
+Elle était là, elle, dans cette maison voilée de fleurs.
+
+Je n'hésitai point, je sonnai.
+
+Un petit domestique vint ouvrir, un garçon de dix-huit ans, à l'air
+gauche, aux mains niaises. J'écrivis sur ma carte un compliment galant
+pour la vieille actrice et une vive prière de me recevoir. Peut-être
+savait-elle mon nom et consentirait-elle à m'ouvrir sa porte.
+
+Le jeune valet s'éloigna, puis revint en me demandant de le suivre; et
+il me fit entrer dans un salon propre et correct, de style
+Louis-Philippe, aux meubles froids et lourds, dont une petite bonne de
+seize ans, à la taille mince, mais peu jolie, enlevait les housses en
+mon honneur.
+
+Puis, je restai seul.
+
+Sur les murs, trois portraits, celui de l'actrice dans un de ses rôles,
+celui du poète avec la grande redingote serrée au flanc et la chemise à
+jabot d'alors, et celui du musicien assis devant un clavecin. Elle,
+blonde, charmante, mais maniérée à la façon du temps, souriait de sa
+bouche gracieuse et de son oeil bleu; et la peinture était soignée,
+fine, élégante et sèche.
+
+Eux semblaient regarder déjà la prochaine postérité.
+
+Tout cela sentait l'autrefois, les jours finis et les gens disparus.
+
+Une porte s'ouvrit, une petite femme entra; vieille, très vieille, très
+petite, avec des bandeaux de cheveux blancs, des sourcils blancs, une
+vraie souris blanche rapide et furtive.
+
+Elle me tendit la main et dit, d'une voix restée fraîche, sonore,
+vibrante:
+
+--Merci, monsieur. Comme c'est gentil aux hommes d'aujourd'hui de se
+souvenir des femmes de jadis! Asseyez-vous.
+
+Et je lui racontai comment sa maison m'avait séduit, comment j'avais
+voulu connaître le nom de la propriétaire, et comment, l'ayant connu, je
+n'avais pu résister au désir de sonner à sa porte.
+
+Elle répondit:
+
+--Cela m'a fait d'autant plus de plaisir, monsieur, que voici la
+première fois que pareille chose arrive. Quand on m'a remis votre carte,
+avec le mot gracieux qu'elle portait, j'ai tressailli comme si on m'eût
+annoncé un vieil ami disparu depuis vingt ans. Je suis une morte, moi,
+une vraie morte, dont personne ne se souvient, à qui personne ne pense,
+jusqu'au jour où je mourrai pour de bon; et alors tous les journaux
+parleront, pendant trois jours, de Julie Romain, avec des anecdotes, des
+détails, des souvenirs et des éloges emphatiques. Puis ce sera fini de
+moi.
+
+Elle se tut, et reprit, après un silence:
+
+--Et cela ne sera pas long maintenant. Dans quelques mois, dans quelques
+jours, de cette petite femme encore vive il ne restera plus qu'un petit
+squelette.
+
+Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait à
+cette vieille, à cette caricature de lui-même; puis elle regarda les
+deux hommes, le poète dédaigneux et le musicien inspiré qui semblaient
+se dire: «Que nous veut cette ruine?»
+
+Une tristesse indéfinissable, poignante, irrésistible, m'étreignait le
+coeur, la tristesse des existences accomplies, qui se débattent encore
+dans les souvenirs comme on se noie dans une eau profonde.
+
+De ma place, je voyais passer sur la route les voitures, brillantes et
+rapides, allant de Nice à Monaco. Et, dedans, des femmes jeunes, jolies,
+riches, heureuses; des hommes souriants et satisfaits. Elle suivit mon
+regard, comprit ma pensée et murmura avec un sourire résigné:
+
+--On ne peut pas être et avoir été.
+
+Je lui dis:
+
+--Comme la vie a dû être belle pour vous!
+
+Elle poussa un grand soupir:
+
+--Belle et douce. C'est pour cela que je la regrette si fort.
+
+Je vis qu'elle était disposée à parler d'elle; et doucement, avec des
+précautions délicates, comme lorsqu'on touche à des chairs douloureuses,
+je me mis à l'interroger.
+
+Elle parla de ses succès, de ses enivrements, de ses amis, de toute son
+existence triomphante. Je lui demandai:
+
+--Les plus vives joies, le vrai bonheur, est-ce au théâtre que vous les
+avez dus?
+
+Elle répondit vivement:
+
+--Oh! non.
+
+Je souris; elle reprit, en levant vers les deux portraits un regard
+triste:
+
+--C'est à eux.
+
+Je ne pus me retenir de demander:
+
+--Auquel?
+
+--À tous les deux. Je les confonds même un peu dans ma mémoire de
+vieille, et puis, j'ai des remords envers l'un, aujourd'hui!
+
+--Alors, madame, ce n'est pas à eux, mais à l'amour lui-même que va
+votre reconnaissance. Ils n'ont été que ses interprètes.
+
+--C'est possible. Mais quels interprètes!
+
+--Êtes-vous certaine que vous n'avez pas été, que vous n'auriez pas été
+aussi bien aimée, mieux aimée par un homme simple, qui n'aurait pas été
+un grand homme, qui vous aurait offert toute sa vie, tout son coeur,
+toutes ses pensées, toutes ses heures, tout son être; tandis que ceux-ci
+vous donnaient deux rivales redoutables, la Musique et la Poésie?
+
+Elle s'écria avec force, avec cette voix restée jeune, qui faisait
+vibrer quelque chose dans l'âme:
+
+--Non, monsieur, non. Un autre m'aurait plus aimée peut-être, mais il ne
+m'aurait pas aimée comme ceux-là. Ah! c'est qu'ils m'ont chanté la
+musique de l'amour, ceux-là, comme personne au monde ne la pourrait
+chanter! Comme ils m'ont grisée! Est-ce qu'un homme, un homme
+quelconque, trouverait ce qu'ils savaient trouver, eux, dans les sons et
+dans les paroles? Est-ce assez que d'aimer, si on ne sait pas mettre
+dans l'amour toute la poésie et toute la musique du ciel et de la terre?
+Et ils savaient, ceux-là, comment on rend folle une femme avec des
+chants et avec des mots! Oui, il y avait peut-être dans notre passion
+plus d'illusion que de réalité; mais ces illusions-là vous emportent
+dans les nuages, tandis que les réalités vous laissent toujours sur le
+sol. Si d'autres m'ont plus aimée, par eux seuls j'ai compris, j'ai
+senti, j'ai adoré l'amour!
+
+Et, tout à coup, elle se mit à pleurer.
+
+Elle pleurait, sans bruit, des larmes désespérées!
+
+J'avais l'air de ne point voir; et je regardais au loin. Elle reprit,
+après quelques minutes:
+
+--Voyez-vous, monsieur, chez presque tous les êtres, le coeur vieillit
+avec le corps. Chez moi, cela n'est point arrivé. Mon pauvre corps a
+soixante-neuf ans, et mon pauvre coeur en a vingt.... Et voilà pourquoi
+je vis toute seule, dans les fleurs et dans les rêves....
+
+Il y eut entre nous un long silence. Elle s'était calmée et se remit à
+parler en souriant:
+
+--Comme vous vous moqueriez de moi, si vous saviez... si vous saviez
+comment je passe mes soirées... quand il fait beau!... Je me fais honte
+et pitié en même temps.
+
+J'eus beau la prier; elle ne voulut point me dire ce qu'elle faisait;
+alors je me levai pour partir.
+
+Elle s'écria:
+
+--Déjà!
+
+Et, comme j'annonçais que je devais dîner à Monte-Carlo, elle demanda,
+avec timidité:
+
+--Vous ne voulez pas dîner avec moi? Cela me ferait beaucoup de plaisir.
+
+J'acceptai tout de suite. Elle sonna, enchantée; puis, quand elle eut
+donné quelques ordres à la petite bonne, elle me fit visiter sa maison.
+
+Une sorte de véranda vitrée, pleine d'arbustes, s'ouvrait sur la salle
+à manger et laissait voir d'un bout à l'autre la longue allée
+d'orangers, s'étendant jusqu'à la montagne. Un siège bas, caché sous les
+plantes, indiquait que la vieille actrice venait souvent s'asseoir là.
+
+Puis nous allâmes dans le jardin regarder les fleurs. Le soir venait
+doucement, un de ces soirs calmes et tièdes qui font s'exhaler tous les
+parfums de la terre. Il ne faisait presque plus jour quand nous nous
+mîmes à table. Le dîner fut bon et long; et nous devînmes amis intimes,
+elle et moi, quand elle eut bien compris quelle sympathie profonde
+s'éveillait pour elle en mon coeur. Elle avait bu deux doigts de vin,
+comme on disait autrefois, et devenait plus confiante, plus expansive.
+
+--Allons regarder la lune, me dit-elle. Moi, je l'adore, cette bonne
+lune. Elle a été le témoin de mes joies les plus vives. Il me semble que
+tous mes souvenirs sont dedans; et je n'ai qu'à la contempler pour
+qu'ils me reviennent aussitôt. Et même... quelquefois, le soir... je
+m'offre un joli spectacle... joli... joli... si vous saviez?... Mais
+non, vous vous moqueriez trop de moi... je ne peux pas.... Je n'ose
+pas... non... non... vraiment, non....
+
+Je la suppliais:
+
+--Voyons... quoi? dites-le-moi; je vous promets de ne pas me moquer...
+je vous le jure... voyons....
+
+Elle hésitait. Je pris ses mains, ses pauvres petites mains si maigres,
+si froides, et je les baisai l'une après l'autre, plusieurs fois, comme
+ils faisaient jadis, eux. Elle fut émue. Elle hésitait.
+
+--Vous me promettez de ne pas rire?
+
+--Oui, je le jure.
+
+--Eh bien, venez.
+
+Elle se leva. Et comme le petit domestique, gauche dans sa livrée verte,
+éloignait la chaise derrière elle, elle lui dit quelques mots à
+l'oreille, très bas, très vite. Il répondit:
+
+--Oui, madame, tout de suite.
+
+Elle prit mon bras et m'emmena sous la véranda.
+
+L'allée d'orangers était vraiment admirable à voir. La lune, déjà levée,
+la pleine lune, jetait au milieu un mince sentier d'argent, une longue
+ligne de clarté qui tombait sur le sable jaune, entre les têtes rondes
+et opaques des arbres sombres.
+
+Comme ils étaient en fleurs, ces arbres, leur parfum violent et doux
+emplissait la nuit. Et dans leur verdure noire on voyait voltiger des
+milliers de lucioles, ces mouches de feu qui ressemblent à des graines
+d'étoiles.
+
+Je m'écriai:
+
+--Oh! quel décor pour une scène d'amour!
+
+Elle sourit.
+
+--N'est-ce pas? n'est-ce pas? Vous allez voir.
+
+Et elle me fit asseoir, à côté d'elle.
+
+Elle murmura:
+
+--Voilà ce qui fait regretter la vie. Mais vous ne songez guère à ces
+choses-là, vous autres, les hommes d'aujourd'hui. Vous êtes des
+boursiers, des commerçants et des pratiques. Vous ne savez même plus
+nous parler. Quand je dis «nous», j'entends les jeunes. Les amours sont
+devenues des liaisons qui ont souvent pour début une note de couturière
+inavouée. Si vous estimez la note plus cher que la femme, vous
+disparaissez; mais si vous estimez la femme plus haut que la note, vous
+payez. Jolies moeurs... et jolies tendresses!...
+
+Elle me prit la main.
+
+--Regardez....
+
+Je demeurais stupéfait et ravi.... Là-bas, au bout de l'allée, dans le
+sentier de lune, deux jeunes gens s'en venaient en se tenant par la
+taille. Ils s'en venaient, enlacés, charmants, à petits pas, traversant
+les flaques de lumière qui les éclairaient tout à coup et rentrant dans
+l'ombre aussitôt. Il était vêtu, lui, d'un habit de satin blanc, comme
+au siècle passé, et d'un chapeau couvert d'une plume d'autruche. Elle
+portait une robe à paniers et la haute coiffure poudrée des belles dames
+au temps du Régent.
+
+A cent pas de nous, ils s'arrêtèrent et, debout au milieu de l'allée,
+s'embrassèrent en faisant des grâces.
+
+Et je reconnus soudain les deux petits domestiques. Alors une de ces
+gaietés terribles qui vous dévorent les entrailles me tordit sur mon
+siège. Je ne riais pas, cependant. Je résistais, malade, convulsé, comme
+l'homme à qui on coupe une jambe résiste au besoin de crier qui lui
+ouvre la gorge et la mâchoire.
+
+Mais les enfants s'en retournèrent vers le fond de l'allée; et ils
+redevinrent délicieux. Ils s'éloignaient, s'en allaient,
+disparaissaient, comme disparaît un rêve. On ne les voyait plus.
+L'allée vide semblait triste.
+
+Moi aussi, je partis, je partis pour ne pas les revoir; car je compris
+que ce spectacle-là devait durer fort longtemps, qui réveillait tout le
+passé, tout ce passé d'amour et de décor, le passé factice, trompeur et
+séduisant, faussement et vraiment charmant, qui faisait battre encore le
+coeur de la vieille cabotine et de la vieille amoureuse!
+
+
+
+
+LE PÈRE AMABLE
+
+I
+
+
+Le ciel humide et gris semblait peser sur la vaste plaine brune. L'odeur
+de l'automne, odeur triste des terres nues et mouillées, des feuilles
+tombées, de l'herbe morte, rendait plus épais et plus lourd l'air
+stagnant du soir. Les paysans travaillaient encore, épars dans les
+champs, en attendant l'heure de l'Angélus qui les rappellerait aux
+fermes dont on apercevait, çà et là, les toits de chaume à travers les
+branches des arbres dépouillés qui garantissaient contre le vent les
+clos de pommiers.
+
+Au bord d'un chemin, sur un tas de hardes, un tout petit enfant, assis
+les jambes ouvertes, jouait avec une pomme de terre qu'il laissait
+parfois tomber dans sa robe, tandis que cinq femmes, courbées et la
+croupe en l'air, piquaient des brins de colza dans la plaine voisine.
+D'un mouvement leste et continu, tout le long du grand bourrelet de
+terre que la charrue venait de retourner, elles enfonçaient une pointe
+de bois, puis jetaient aussitôt dans ce trou la plante un peu flétrie
+déjà qui s'affaissait sur le côté; puis elles recouvraient la racine et
+continuaient leur travail.
+
+Un homme qui passait, un fouet à la main et les pieds dans des sabots,
+s'arrêta près de l'enfant, le prit et l'embrassa. Alors une des femmes
+se redressa et vint à lui. C'était une grande fille rouge, large du
+flanc, de la taille et des épaules, une haute femelle normande, aux
+cheveux jaunes, au teint de sang.
+
+Elle dit, d'une voix résolue:
+
+--Te v'là, Césaire, eh ben?
+
+L'homme, un garçon maigre à l'air triste, murmura:
+
+--Eh ben, rien de rien, toujou d' même!
+
+--I ne veut pas?
+
+--I ne veut pas.
+
+--Qué que tu vas faire?
+
+--J' sais ti?
+
+--Va-t'en vé l' curé.
+
+--J' veux ben.
+
+--Vas-y à c't' heure.
+
+--J' veux ben.
+
+Et ils se regardèrent. Il tenait toujours l'enfant dans ses bras. Il
+l'embrassa de nouveau et le remit sur les hardes des femmes.
+
+À l'horizon, entre deux fermes, on apercevait une charrue que traînait
+un cheval et que poussait un homme. Ils passaient tout doucement, la
+bête, l'instrument et le laboureur, sur le ciel terne du soir.
+
+La femme reprit:
+
+--Alors, qué qu'i dit, ton pé?
+
+--I dit qu'i n' veut point.
+
+--Pourquoi ça qu'i ne veut point?
+
+Le garçon montra d'un geste l'enfant qu'il venait de remettre à terre,
+puis d'un regard il indiqua l'homme qui poussait la charrue, là-bas.
+
+Et il prononça: «Parce que c'est à li, ton éfant.»
+
+La fille haussa les épaules, et d'un ton colère: «Pardi, tout l' monde
+le sait ben, qu' c'est à Victor. Et pi après? j'ai fauté! j' suis-ti la
+seule? Ma mé aussi avait fauté, avant mé, et pi la tienne itou, avant
+d'épouser ton pé! Qui ça qui n'a point fauté dans l' pays? J'ai fauté
+avec Victor, vu qu'i m'a prise dans la grange comme j' dormais, ça,
+c'est vrai; et pi j'ai r' fauté que je n' dormais point. J' l'aurais
+épousé pour sûr, n'eût-il point été un serviteur. J' suis-t-i moins
+vaillante pour ça?
+
+L'homme dit simplement:
+
+--Mé, j' te veux ben telle que t'es, avec ou sans l'éfant. N'y a que mon
+pé qui m'oppose. J' verrons tout d' même à régler ça.
+
+Elle reprit:
+
+--Va t'en vé l' curé à c't' heure.
+
+--J'y vas.
+
+Et il se remit en route de son pas lourd de paysan; tandis que la fille,
+les mains sur les hanches, retournait piquer son colza.
+
+En effet, l'homme qui s'en allait ainsi, Césaire Houlbrèque, le fils du
+vieux sourd Amable Houlbrèque, voulait épouser, malgré son père, Céleste
+Lévesque, qui avait eu un enfant de Victor Lecoq, simple valet employé
+alors dans la ferme de ses parents et mis dehors pour ce fait.
+
+Aux champs, d'ailleurs, les hiérarchies de caste n'existent point, et si
+le valet est économe, il devient, en prenant une ferme à son tour,
+l'égal de son ancien maître.
+
+Césaire Houlbrèque s'en allait donc, un fouet sous le bras, ruminant ses
+idées, et soulevant l'un après l'autre ses lourds sabots englués de
+terre. Certes il voulait épouser Céleste Lévesque, il la voulait avec
+son enfant, parce que c'était la femme qu'il lui fallait. Il n'aurait
+pas su dire pourquoi; mais il le savait, il en était sûr. Il n'avait
+qu'à la regarder pour en être convaincu, pour se sentir tout drôle, tout
+remué, comme abêti de contentement. Ça lui faisait même plaisir
+d'embrasser le petit, le petit de Victor, parce qu'il était sorti
+d'elle.
+
+Et il regardait, sans haine, le profil lointain de l'homme qui poussait
+sa charrue sur le bord de l'horizon.
+
+Mais le père Amable ne voulait pas de ce mariage. Il s'y opposait avec
+un entêtement de sourd, avec un entêtement furieux.
+
+Césaire avait beau lui crier dans l'oreille, dans celle qui entendait
+encore quelques sons:
+
+--J' vous soignerons ben, mon pé. J' vous dis que c'est une bonne fille
+et pi vaillante, et pi d'épargne.
+
+Le vieux répétait:--Tant que j' vivrai, j' verrai point ça.
+
+Et rien ne pouvait le vaincre, rien ne pouvait fléchir sa rigueur. Un
+seul espoir restait à Césaire. Le père Amable avait peur du curé par
+appréhension de la mort qu'il sentait approcher. Il ne redoutait pas
+beaucoup le bon Dieu, ni le diable, ni l'enfer, ni le purgatoire, dont
+il n'avait aucune idée, mais il redoutait le prêtre, qui lui
+représentait l'enterrement, comme on pourrait redouter les médecins par
+horreur des maladies. Depuis huit jours Céleste, qui connaissait cette
+faiblesse du vieux, poussait Césaire à aller trouver le curé; mais
+Césaire hésitait toujours, parce qu'il n'aimait point beaucoup non plus
+les robes noires, qui lui représentaient, à lui, des mains toujours
+tendues pour des quêtes ou pour le pain bénit.
+
+Il venait pourtant de se décider et il s'en allait vers le presbytère,
+en songeant à la façon dont il allait conter son affaire.
+
+L'abbé Raffin, un petit prêtre vif, maigre et jamais rasé, attendait
+l'heure de son dîner en se chauffant les pieds au feu de sa cuisine.
+
+Dès qu'il vit entrer le paysan, il demanda, en tournant seulement la
+tête:
+
+--Eh bien, Césaire, qu'est-ce que tu veux?
+
+--J' voudrais vous causer, m'sieu l' curé.
+
+L'homme restait debout, intimidé, tenant sa casquette d'une main et son
+fouet de l'autre.
+
+--Eh bien, cause.
+
+Césaire regardait la bonne, une vieille qui traînait ses pieds en
+mettant le couvert de son maître sur un coin de table, devant la
+fenêtre. Il balbutia:
+
+--C'est que, c'est quasiment une confession.
+
+Alors l'abbé Raffin considéra avec soin son paysan; il vit sa mine
+confuse, son air gêné, ses yeux errants, et il ordonna:
+
+--Maria, va-t'en cinq minutes à ta chambre, que je cause avec Césaire.
+
+La servante jeta sur l'homme un regard colère, et s'en alla en grognant.
+
+L'ecclésiastique reprit:--Allons, maintenant, défile ton chapelet.
+
+Le gars hésitait toujours, regardait ses sabots, remuait sa casquette;
+puis, tout à coup, il se décida:
+
+--V'là: j' voudrais épouser Céleste Lévesque.
+
+--Eh bien, mon garçon, qui est-ce qui t'en empêche?
+
+--C'est l' pé qui n' veut point.
+
+--Ton père?
+
+--Oui, mon pé.
+
+--Qu'est-ce qu'il dit, ton père?
+
+--I dit qu'alle a eu un éfant.
+
+--Elle n'est pas la première à qui ça arrive, depuis notre mère Ève.
+
+--Un éfant avec Victor, Victor Lecoq, le domestique à Anthime Loisel.
+
+--Ah! ah!... Alors, il ne veut pas?
+
+--I ne veut point.
+
+--Mais là, pas du tout?
+
+--Pas pu qu'une bourrique qui r'fuse d'aller, sauf vot' respect.
+
+--Qu'est-ce que tu lui dis, toi, pour le décider?
+
+--J' li dis qu'c'est eune bonne fille, et pi vaillante, et pi d'épargne.
+
+--Et ça ne le décide pas. Alors tu veux que je lui parle.
+
+--Tout juste. Vous l' dites!
+
+--Et qu'est-ce que je lui raconterai, moi, à ton père?
+
+--Mais... c'que vous racontez au sermon pour faire donner des sous.
+
+Dans l'esprit du paysan tout l'effort de la religion consistait à
+desserrer les bourses, à vider les poches des hommes pour emplir le
+coffre du ciel. C'était une sorte d'immense maison de commerce dont les
+curés étaient les commis, commis sournois, rusés, dégourdis comme
+personne, qui faisaient les affaires du bon Dieu au détriment des
+campagnards.
+
+Il savait fort bien que les prêtres rendaient des services, de grands
+services aux plus pauvres, aux malades, aux mourants, assistaient,
+consolaient, conseillaient, soutenaient, mais tout cela moyennant
+finances, en échange de pièces blanches, de bel argent luisant dont on
+payait les sacrements et les messes, les conseils et la protection, le
+pardon des péchés et les indulgences, le purgatoire et le paradis
+suivant les rentes et la générosité du pécheur.
+
+L'abbé Raffin, qui connaissait son homme et qui ne se fâchait jamais, se
+mit à rire.
+
+--Eh bien, oui, je lui raconterai ma petite histoire, à ton père, mais
+toi, mon garçon, tu y viendras, au sermon.
+
+Houlbrèque tendit la main pour jurer:
+
+--Foi d' pauvre homme, si vous faites ça pour me, j' le promets.
+
+--Allons, c'est bien. Quand veux-tu que j'aille le trouver, ton père?
+
+--Mais l' pu tôt s'ra le mieux, anuit si vous le pouvez.
+
+--Dans une demi-heure alors, après souper.
+
+--Dans une demi-heure.
+
+--C'est entendu. À bientôt mon garçon.
+
+--À la revoyure, m'sieu l' curé; merci ben.
+
+--De rien, mon garçon.
+
+Et Césaire Houlbrèque rentra chez lui, le coeur allégé d'un grand poids.
+
+Il tenait à bail une petite ferme, toute petite, car ils n'étaient pas
+riches, son père et lui. Seuls avec une servante, une enfant de quinze
+ans qui leur faisait la soupe, soignait les poules, allait traire les
+vaches et battait le beurre, ils vivaient péniblement, bien que Césaire
+fût un bon cultivateur. Mais ils ne possédaient ni assez de terres, ni
+assez de bétail pour gagner plus que l'indispensable.
+
+Le vieux ne travaillait plus. Triste comme tous les sourds, perclus de
+douleurs, courbé, tortu, il s'en allait par les champs, appuyé sur son
+bâton, en regardant les bêtes et les hommes d'un oeil dur et méfiant.
+Quelquefois il s'asseyait sur le bord d'un fossé et demeurait là, sans
+remuer, pendant des heures, pensant vaguement aux choses qui l'avaient
+préoccupé toute sa vie, au prix des oeufs et des grains, au soleil et à
+la pluie qui gâtent ou font pousser les récoltes. Et, travaillés par les
+rhumatismes, ses vieux membres buvaient encore l'humidité du sol, comme
+ils avaient bu depuis soixante-dix ans la vapeur des murs de sa
+chaumière basse, coiffée aussi de paille humide.
+
+Il rentrait à la tombée du jour, prenait sa place au bout de la table,
+dans la cuisine, et, quand on avait posé devant lui le pot de terre
+brûlé qui contenait sa soupe, il l'enfermait dans ses doigts crochus,
+qui semblaient avoir gardé la forme ronde du vase, et il se chauffait
+les mains, hiver comme été, avant de se mettre à manger, pour ne rien
+perdre, ni une parcelle de chaleur qui vient du feu, lequel coûte cher,
+ni une goutte de soupe où on a mis de la graisse et du sel, ni une
+miette de pain qui vient du blé.
+
+Puis il grimpait, par une échelle, dans un grenier où il avait sa
+paillasse, tandis que le fils couchait en bas, au fond d'une sorte de
+niche près de la cheminée, et que la servante s'enfermait dans une
+espèce de cave, un trou noir qui servait autrefois à emmagasiner les
+pommes de terre.
+
+Césaire et son père ne causaient presque jamais. De temps en temps
+seulement, quand il s'agissait de vendre une récolte ou d'acheter un
+veau, le jeune homme prenait l'avis du vieux, et, formant un porte-voix
+de ses deux mains, il lui criait ses raisons dans la tête; et le père
+Amable les approuvait ou les combattait d'une voix lente et creuse venue
+du fond de son ventre.
+
+Un soir donc Césaire, s'approchant de lui comme s'il s'agissait de
+l'acquisition d'un cheval ou d'une génisse, lui avait communiqué, à
+pleins poumons, dans l'oreille, son intention d'épouser Céleste
+Lévesque.
+
+Alors le père s'était fâché. Pourquoi? Par moralité? Non sans doute. La
+vertu d'une fille n'a guère d'importance aux champs. Mais son avarice,
+son instinct profond, féroce, d'épargne, s'était révolté à l'idée que
+son fils élèverait un enfant qu'il n'avait pas fait lui-même. Il avait
+pensé tout à coup, en une seconde, à toutes les soupes qu'avalerait le
+petit avant de pouvoir être utile dans la ferme; il avait calculé toutes
+les livres de pain, tous les litres de cidre que mangerait et que
+boirait ce galopin jusqu'à son âge de quatorze ans; et une colère folle
+s'était déchaînée en lui contre Césaire qui ne pensait pas à tout ça.
+
+Et il avait répondu, avec une force de voix inusitée:
+
+--C'est-il que t'as perdu le sens?
+
+Alors Césaire s'était mis à énumérer ses raisons, à dire les qualités de
+Céleste, à prouver qu'elle gagnerait cent fois ce que coûterait
+l'enfant. Mais le vieux doutait de ces mérites, tandis qu'il ne pouvait
+douter de l'existence du petit; et il répondait, coup sur coup, sans
+s'expliquer davantage:
+
+--J' veux point! J' veux point! Tant que j' vivrai, ça n' se f'ra point!
+
+Et depuis trois mois ils en restaient là, sans en démordre l'un et
+l'autre, reprenant, une fois par semaine au moins, la même discussion,
+avec les mêmes arguments, les mêmes mots, les mêmes gestes, et la même
+inutilité.
+
+C'est alors que Céleste avait conseillé à Césaire d'aller demander
+l'aide de leur curé.
+
+En rentrant chez lui le paysan trouva son père attablé déjà, car il
+s'était mis en retard par sa visite au presbytère.
+
+Ils dînèrent en silence, face à face, mangèrent un peu de beurre sur
+leur pain, après la soupe, en buvant un verre de cidre; puis ils
+demeurèrent immobiles sur leurs chaises, à peine éclairés par la
+chandelle que la petite servante avait emportée pour laver les cuillers,
+essuyer les verres, et tailler à l'avance les croûtes pour le déjeuner
+de l'aurore.
+
+Un coup retentit contre la porte qui s'ouvrit aussitôt; et le prêtre
+parut. Le vieux leva sur lui ses yeux inquiets, pleins de soupçons, et,
+prévoyant un danger, il se disposait à grimper son échelle, quand l'abbé
+Raffin lui mit la main sur l'épaule et lui hurla contre la tempe:
+
+--J'ai à vous causer, père Amable.
+
+Césaire avait disparu, profitant de la porte restée ouverte. Il ne
+voulait pas entendre, tant il avait peur; il ne voulait pas que son
+espoir s'émiettât à chaque refus obstiné de son père; il aimait mieux
+apprendre d'un seul coup la vérité, bonne ou mauvaise, plus tard; et il
+s'en alla dans la nuit. C'était un soir sans lune, un soir sans étoiles,
+un de ces soirs brumeux où l'air semble gras d'humidité. Une odeur vague
+de pommes flottait auprès des cours, car c'était l'époque où on
+ramassait les plus précoces, les pommes «euribles» comme on dit aux pays
+du cidre. Les étables, quand Césaire longeait leurs murs, soufflaient
+par leurs étroites fenêtres leur odeur chaude de bêtes vivantes
+endormies sur le fumier; et il entendait auprès des écuries le
+piétinement des chevaux restés debout, et le bruit de leurs mâchoires
+tirant et broyant le foin des râteliers.
+
+Il allait devant lui en pensant à Céleste. Dans cet esprit simple, chez
+qui les idées n'étaient guère encore que des images nées directement des
+objets, les pensées d'amour ne se formulaient que par l'évocation d'une
+grande fille rouge, debout dans un chemin creux, et riant, les mains sur
+ses hanches.
+
+C'est ainsi qu'il l'avait aperçue le jour où commença son désir pour
+elle. Il la connaissait cependant depuis l'enfance, mais jamais, comme
+ce matin-là, il n'avait pris garde à elle. Ils avaient causé quelques
+minutes; puis il était parti; et tout en marchant il répétait: «Cristi,
+c'est une belle fille tout de même. C'est dommage qu'elle ait fauté avec
+Victor.» Jusqu'au soir il y songea; et le lendemain aussi.
+
+Quand il la revit, il sentit quelque chose qui lui chatouillait le fond
+de la gorge, comme si on lui eût enfoncé une plume de coq par la bouche
+dans la poitrine; et depuis lors, toutes les fois qu'il se trouvait près
+d'elle, il s'étonnait de ce chatouillement nerveux qui recommençait
+toujours.
+
+En trois semaines il se décida à l'épouser, tant elle lui plaisait. Il
+n'aurait pu dire d'où venait cette puissance sur lui, mais il
+l'exprimait par ces mots: «J'en sieu possédé,» comme s'il eût porté en
+lui l'envie de cette fille aussi dominatrice qu'un pouvoir d'enfer. Il
+ne s'inquiétait guère de sa faute. Tant pis après tout; cela ne la
+gâtait point; et il n'en voulait pas à Victor Lecoq.
+
+Mais si le curé allait ne pas réussir, que ferait-il? Il n'osait y
+penser, tant cette inquiétude le torturait.
+
+Il avait gagné la presbytère, et il s'était assis auprès de la petite
+barrière de bois pour attendre la rentrée du prêtre.
+
+Il était là depuis une heure peut-être, quand il entendit des pas sur le
+chemin, et il distingua bientôt, quoique la nuit fût très sombre,
+l'ombre plus noire encore de la soutane.
+
+Il se dressa, les jambes cassées, n'osant plus parler, n'osant point
+savoir.
+
+L'ecclésiastique l'aperçut et dit gaiement:
+
+--Eh bien, mon garçon, ça y est.
+
+Césaire bulbutia:--Ça y est... pas possible!
+
+--Oui, mon gars, mais point sans peine. Quelle vieille bourrique que ton
+père!
+
+Le paysan répétait:--Pas possible!
+
+--Mais oui. Viens-t'en me trouver demain, midi, pour décider la
+publication des bans.
+
+L'homme avait saisi la main de son curé. Il la serrait, la secouait, la
+broyait en bégayant:--Vrai.... Vrai.... Vrai.... M'sieu l' curé.... Foi
+d'honnête homme... vous m' verrez dimanche... à vot' sermon.
+
+
+II
+
+La noce eut lieu vers la mi-décembre. Elle fut simple, les mariés
+n'étant pas riches. Césaire, vêtu de neuf, se trouva prêt dès huit
+heures du matin pour aller quérir sa fiancée et la conduire à la mairie;
+mais comme il était trop tôt, il s'assit devant la table de la cuisine
+et attendit ceux de la famille et les amis qui devaient venir le
+prendre.
+
+Depuis huit jours il neigeait, et la terre brune, la terre déjà fécondée
+par les semences d'automne était devenue livide, endormie sous un grand
+drap de glace.
+
+Il faisait froid dans les chaumières coiffées d'un bonnet blanc; et les
+pommiers ronds dans les cours semblaient fleuris, poudrés comme au joli
+mois de leur épanouissement.
+
+Ce jour-là, les gros nuages du nord, les nuages gris chargés de cette
+pluie mousseuse avaient disparu, et le ciel bleu se déployait au-dessus
+de la terre blanche sur qui le soleil levant jetait des reflets
+d'argent.
+
+Césaire regardait devant lui, par la fenêtre, sans penser à rien,
+heureux.
+
+La porte s'ouvrit, deux femmes entrèrent, des paysannes endimanchées, la
+tante et la cousine du marié, puis trois hommes, ses cousins, puis une
+voisine. Ils s'assirent sur des chaises, et ils demeurèrent immobiles et
+silencieux, les femmes d'un côté de la cuisine, les hommes de l'autre,
+saisis soudain de timidité, de cette tristesse embarrassée qui prend les
+gens assemblés pour une cérémonie. Un des cousins demanda bientôt:
+
+--C'est-il point l'heure?
+
+Césaire répondit:
+
+--Je crais ben que oui.
+
+--Allons, en route, dit un autre.
+
+Ils se levèrent. Alors Césaire, qu'une inquiétude venait d'envahir,
+grimpa l'échelle du grenier pour voir si son père était prêt. Le vieux,
+toujours matinal d'ordinaire, n'avait point encore paru. Son fils le
+trouva sur sa paillasse, roulé dans sa couverture, les yeux ouverts, et
+l'air méchant.
+
+Il lui cria dans le tympan:
+
+--Allons, mon pé, levez-vous. V'là l' moment d' la noce.
+
+Le sourd murmura d'une voix dolente:
+
+--J' peux pu. J'ai quasiment eune froidure qui m'a g'lé l' dos. J' peux
+pu r'muer.
+
+Le jeune homme, atterré, le regardait, devinant sa ruse.
+
+--Allons, pé, faut vous y forcer.
+
+--J' peux point.
+
+--Tenez, j' vas vous aider.
+
+Et il se pencha vers le vieillard, déroula sa couverture, le prit par
+les bras et le souleva. Mais le père Amable se mit à gémir:
+
+--Hou! hou! hou! qué misère! hou, hou, j' peux point. J'ai l' dos noué.
+C'est que'que vent qu'aura coulé par çu maudit toit.
+
+Césaire comprit qu'il ne réussirait pas, et furieux pour la première
+fois de sa vie contre son père, il lui cria:
+
+--Eh ben, vous n' dînerez point, puisque j' faisons le r'pas à l'auberge
+à Polyte. Ça vous apprendra à faire le têtu.
+
+Et il dégringola l'échelle, puis se mit en route, suivi de ses parents
+et invités.
+
+Les hommes avaient relevé leurs pantalons pour n'en point brûler le bord
+dans la neige; les femmes tenaient haut leurs jupes, montraient leurs
+chevilles maigres, leurs bas de laine grise, leurs quilles osseuses,
+droites comme des manches à balai. Et tous allaient en se balançant sur
+leurs jambes, l'un derrière l'autre, sans parler, tout doucement, par
+prudence, pour ne point perdre le chemin disparu sous la nappe plate,
+uniforme, ininterrompue des neiges.
+
+En approchant des fermes, ils apercevaient une ou deux personnes les
+attendant pour se joindre à eux; et la procession s'allongeait sans
+cesse, serpentait, suivant les contours invisibles du chemin, avait
+l'air d'un chapelet vivant, aux grains noirs, ondulant par la campagne
+blanche.
+
+Devant la porte de la fiancée, un groupe nombreux piétinait sur place en
+attendant le marié. On l'acclama quand il parut; et bientôt Céleste
+sortit de sa chambre, vêtue d'une robe bleue, les épaules couvertes d'un
+petit châle rouge, la tête fleurie d'oranger.
+
+Mais chacun demandait à Césaire:
+
+--Ous qu'est ton pé?
+
+Il répondait avec embarras:
+
+--I' ne peut pu se r'muer, vu les douleurs.
+
+Et les fermiers hochaient la tête d'un air incrédule et malin.
+
+On se mit en route vers la mairie. Derrière les futurs époux, une
+paysanne portait l'enfant de Victor, comme s'il se fût agi d'un baptême;
+et les paysans, deux par deux, à présent, accrochés par le bras, s'en
+allaient dans la neige avec des mouvements de chaloupe sur la mer.
+
+Après que le maire eût lié les fiancés dans la petite maison municipale,
+le curé les unit à son tour dans la modeste maison du bon Dieu. Il bénit
+leur accouplement en leur promettant la fécondité, puis il leur prêcha
+les vertus matrimoniales, les simples et saines vertus des champs, le
+travail, la concorde et la fidélité, tandis que l'enfant, pris de froid,
+piaillait derrière le dos de la mariée.
+
+Dès que le couple reparut sur le seuil de l'église, des coups de fusil
+éclatèrent dans le fossé du cimetière. On ne voyait que le bout des
+canons d'où sortaient de rapides jets de fumée; puis une tête se montra
+qui regardait le cortège; c'était Victor Lecoq célébrant le mariage de
+sa bonne amie, fêtant son bonheur et lui jetant ses voeux avec les
+détonations de la poudre. Il avait embauché des amis, cinq ou six valets
+laboureurs pour ces salves de mousqueterie. On trouva qu'il se
+conduisait bien.
+
+Le repas eut lieu à l'auberge de Polyte Cacheprune. Vingt couverts
+avaient été mis dans la grande salle où l'on dînait aux jours de marché;
+et l'énorme gigot tournant devant la broche, les volailles rissolées
+sous leur jus, l'andouille grésillant sur le feu vif et clair,
+emplissaient la maison d'un parfum épais, de la fumée des charbons
+francs arrosés de graisses, de l'odeur puissante et lourde des
+nourritures campagnardes.
+
+On se mit à table à midi; et la soupe aussitôt coula dans les assiettes.
+Les figures s'animaient déjà; les bouches s'ouvraient pour crier des
+farces, les yeux riaient avec des plis malins. On allait s'amuser,
+pardi.
+
+La porte s'ouvrit, et le père Amable parut. Il avait un air mauvais, une
+mine furieuse, et il se traînait sur ses bâtons, en geignant à chaque
+pas pour indiquer sa souffrance.
+
+On s'était tu en le voyant paraître; mais soudain, le père Malivoire,
+son voisin, un gros plaisant qui connaissait toutes les manigances des
+gens, se mit à hurler, comme faisait Césaire, en formant porte-voix de
+ses mains:--Hé, vieux dégourdi, t'en as ti un nez, d'avoir senti de chez
+té la cuisine à Polyte.
+
+Un rire énorme jaillit des gorges. Malivoire, excité par le succès,
+reprit:--Pour les douleurs, y a rien de tel qu'eune cataplasme
+d'andouille! Ça tient chaud l' ventre, avec un verre de trois-six!...
+
+Les hommes poussaient des cris, tapaient la table du poing, riaient de
+côté en penchant et relevant leur torse comme s'ils eussent fait marcher
+une pompe. Les femmes gloussaient comme des poules, les servantes se
+tordaient, debout contre les murs. Seul le père Amable ne riait pas et
+attendait, sans rien répondre, qu'on lui fît place.
+
+On le casa au milieu de la table, en face de sa bru, et dès qu'il fut
+assis, il se mit à manger. C'était son fils qui payait, après tout, il
+fallait prendre sa part. À chaque cuillerée de soupe qui lui tombait
+dans l'estomac, à chaque bouchée de pain ou de viande écrasée sur ses
+gencives, à chaque verre de cidre et de vin qui lui coulait par le
+gosier, il croyait regagner quelque chose de son bien, reprendre un peu
+de son argent que tous ces goinfres dévoraient, sauver une parcelle de
+son avoir, enfin. Et il mangeait en silence avec une obstination d'avare
+qui cache des sous, avec la ténacité sombre qu'il apportait autrefois à
+ses labeurs persévérants.
+
+Mais tout à coup il aperçut au bout de la table l'enfant de Céleste sur
+les genoux d'une femme, et son oeil ne le quitta plus. Il continuait à
+manger, le regard attaché sur le petit, à qui sa gardienne mettait
+parfois entre les lèvres un peu de fricot qu'il mordillait. Et le vieux
+souffrait plus des quelques bouchées sucées par cette larve que de tout
+ce qu'avalaient les autres.
+
+Le repas dura jusqu'au soir. Puis chacun rentra chez soi.
+
+Césaire souleva le père Amable.
+
+--Allons, mon pé, faut retourner, dit-il. Et il lui mit ses deux bâtons
+aux mains. Céleste prit son enfant dans ses bras, et ils s'en allèrent,
+lentement, par la nuit blafarde qu'éclairait la neige. Le vieux sourd,
+aux trois quarts gris, rendu plus méchant par l'ivresse, s'obstinait à
+ne pas avancer. Plusieurs fois même il s'assit, avec l'idée que sa bru
+pourrait prendre froid; et il geignait, sans prononcer un mot, poussant
+une sorte de plainte longue et douloureuse.
+
+Lorsqu'ils furent arrivés chez eux, il grimpa aussitôt dans son grenier,
+tandis que Césaire installait un lit pour l'enfant auprès de la niche
+profonde où il allait s'étendre avec sa femme. Mais comme les nouveaux
+mariés ne dormirent point tout de suite, ils entendirent longtemps le
+vieux qui remuait sur sa paillasse; et même il parla haut plusieurs
+fois, soit qu'il rêvât, soit qu'il laissât s'échapper sa pensée par sa
+bouche, malgré lui, sans pouvoir la retenir, sous l'obsession d'une idée
+fixe.
+
+Quand il descendit par son échelle, le lendemain, il aperçut sa bru qui
+faisait le ménage.
+
+Elle lui cria:--Allons, mon pé, dépêchez-vous, v'là d' la bonne soupe.
+
+Et elle posa au bout de la table le pot rond de terre noire plein de
+liquide fumant. Il s'assit, sans rien répondre, prit le vase brûlant,
+s'y chauffa les mains selon sa coutume: et, comme il faisait grand
+froid, il le pressa même contre sa poitrine pour tâcher de faire entrer
+en lui, dans son vieux corps roidi par les hivers, un peu de la vive
+chaleur de l'eau bouillante.
+
+Puis il chercha ses bâtons et s'en alla dans la campagne glacée, jusqu'à
+midi, jusqu'à l'heure du dîner, car il avait vu, installé dans une
+grande caisse à savon, le petit de Céleste qui dormait encore.
+
+Il n'en prit point son parti. Il vivait dans la chaumière, comme
+autrefois, mais il avait l'air de ne plus en être, de ne plus
+s'intéresser à rien, de regarder ces gens, son fils, la femme et
+l'enfant comme des étrangers qu'il ne connaissait pas, à qui il ne
+parlait jamais.
+
+L'hiver s'écoula. Il fut long et rude. Puis le premier printemps fit
+repartir les germes; et les paysans, de nouveau, comme des fourmis
+laborieuses, passèrent leurs jours dans les champs, travaillant de
+l'aurore à la nuit, sous la bise et sous les pluies, le long des sillons
+de terre brune qui enfantaient le pain des hommes.
+
+L'année s'annonçait bien pour les nouveaux époux. Les récoltes
+poussaient drues et vivaces; on n'eut point de gelées tardives; et les
+pommiers fleuris laissaient tomber dans l'herbe leur neige rose et
+blanche qui promettait pour l'automne une grêle de fruits.
+
+Césaire travaillait dur, se levait tôt et rentrait tard, pour économiser
+le prix d'un valet.
+
+Sa femme lui disait quelquefois:
+
+--Tu t' f'ras du mal, à la longue.
+
+Il répondait:--Pour sûr non, ça me connaît.
+
+Un soir, pourtant, il rentra si fatigué qu'il dut se coucher sans
+souper. Il se leva à l'heure ordinaire le lendemain; mais il ne put
+manger, malgré son jeûne de la veille; et il dut rentrer au milieu de
+l'après-midi pour se reposer de nouveau. Dans la nuit, il se mit à
+tousser; et il se retournait sur sa paillasse, fiévreux, le front
+brûlant, la langue sèche, dévoré d'une soif ardente.
+
+Il alla pourtant jusqu'à ses terres au point du jour; mais le lendemain
+on dut appeler le médecin qui le jugea fort malade, atteint d'une
+fluxion de poitrine.
+
+Et il ne quitta plus la niche obscure qui lui servait de couche. On
+l'entendait tousser, haleter et remuer au fond de ce trou. Pour le voir,
+pour lui donner les drogues, lui poser les ventouses, il fallait
+apporter une chandelle à l'entrée. On apercevait alors sa tête creuse,
+salie par sa barbe longue, au-dessous d'une dentelle épaisse de toiles
+d'araignées qui pendaient et flottaient, remuées par l'air. Et les mains
+du malade semblaient mortes sur les draps gris.
+
+Céleste le soignait avec une activité inquiète, lui faisait boire les
+remèdes, lui appliquait les vésicatoires, allait et venait par la
+maison; tandis que le père Amable restait au bord de son grenier,
+guettant de loin le creux sombre où agonisait son fils. Il n'en
+approchait point, par haine de la femme, boudant comme un chien jaloux.
+
+Six jours encore se passèrent; puis un matin, comme Céleste, qui dormait
+maintenant par terre sur deux bottes de paille défaites, allait voir si
+son homme se portait mieux, elle n'entendit plus son souffle rapide
+sortir de sa couche profonde. Effrayée, elle demanda:
+
+--Eh ben, Césaire, que que tu dis anuit?
+
+Il ne répondit pas.
+
+Elle étendit la main pour le toucher et rencontra la chair glacée de son
+visage. Elle poussa un grand cri, un long cri de femme épouvantée. Il
+était mort.
+
+À ce cri, le vieux sourd apparut au haut de son échelle; et comme il vit
+Céleste s'élancer dehors pour chercher du secours, il descendit
+vivement, tâta à son tour la figure de son fils et, comprenant soudain,
+alla fermer la porte en dedans, pour empêcher la femme de rentrer et
+reprendre possession de sa demeure, puisque son fils n'était plus
+vivant.
+
+Puis il s'assit sur une chaise à côté du mort.
+
+Des voisins arrivaient, appelaient, frappaient. Il ne les entendait pas.
+Un d'eux cassa la vitre de la fenêtre et sauta dans la chambre. D'autres
+le suivirent; la porte de nouveau fut ouverte; et Céleste reparut,
+pleurant toutes ses larmes, les joues enflées et les yeux rouges. Alors
+le père Amable, vaincu, sans dire un mot, remonta dans son grenier.
+
+L'enterrement eut lieu le lendemain; puis, après la cérémonie, le
+beau-père et la belle-fille se trouvèrent seuls dans la ferme, avec
+l'enfant.
+
+C'était l'heure ordinaire du dîner. Elle alluma le feu, tailla la soupe,
+posa les assiettes sur la table, tandis que le vieux, assis sur une
+chaise, attendait, sans paraître la regarder.
+
+Quand le repas fut prêt, elle lui cria dans l'oreille:
+
+--Allons, mon pé, faut manger.
+
+Il se leva, prit place au bout de la table, vida son pot, mâcha son pain
+verni de beurre, but ses deux verres de cidre, puis s'en alla.
+
+C'était un de ces jours tièdes, un de ces jours bienfaisants où la vie
+fermente, palpite, fleurit sur toute la surface du sol.
+
+Le père Amable suivait un petit sentier à travers les champs. Il
+regardait les jeunes blés et les jeunes avoines, en songeant que son
+éfant était sous terre à présent, son pauvre éfant. Il s'en allait de
+son pas usé, traînant la jambe et boitillant. Et comme il était tout
+seul dans la plaine, tout seul sous le ciel bleu, au milieu des
+récoltes grandissantes, tout seul avec les alouettes qu'il voyait planer
+sur sa tête, sans entendre leur chant léger, il se mit à pleurer en
+marchant.
+
+Puis il s'assit auprès d'une mare et resta là jusqu'au soir à regarder
+les petits oiseaux qui venaient boire; puis, comme la nuit tombait, il
+rentra, soupa sans dire un mot et grimpa dans son grenier.
+
+Et sa vie continua comme par le passé. Rien n'était changé, sauf que son
+fils Césaire dormait au cimetière.
+
+Qu'aurait-il fait, le vieux? Il ne pouvait plus travailler, il n'était
+bon maintenant qu'à manger les soupes trempées par sa belle-fille. Et il
+les mangeait en silence, matin et soir, et guettant d'un oeil furieux le
+petit qui mangeait aussi, en face de lui, de l'autre côté de la table.
+Puis il sortait, rôdait par le pays à la façon d'un vagabond, allait se
+cacher derrière les granges pour dormir une heure ou deux, comme s'il
+eût redouté d'être vu, puis il rentrait à l'approche du soir.
+
+Mais de grosses préoccupations commençaient à hanter l'esprit de
+Céleste. Les terres avaient besoin d'un homme qui les surveillât et les
+travaillât. Il fallait que quelqu'un fût là, toujours, par les champs,
+non pas un simple salarié, mais un vrai cultivateur, un maître, qui
+connût le métier et eût souci de la ferme. Une femme seule ne pouvait
+gouverner la culture, suivre le prix des grains, diriger la vente et
+l'achat du bétail. Alors des idées entrèrent dans sa tête, des idées
+simples, pratiques, qu'elle ruminait toutes les nuits. Elle ne pouvait
+se remarier avant un an et il fallait, tout de suite, sauver des
+intérêts pressants, des intérêts immédiats.
+
+Un seul homme la pouvait tirer d'embarras, Victor Lecoq, le père de son
+enfant. Il était vaillant, entendu aux choses de la terre; il aurait
+fait, avec un peu d'argent en poche, un excellent cultivateur. Elle le
+savait, l'ayant connu à l'oeuvre chez ses parents.
+
+Donc un matin, le voyant passer sur la route avec une voiture de fumier,
+elle sortit pour l'aller trouver. Quand il l'aperçut il arrêta ses
+chevaux et elle lui dit, comme si elle l'avait rencontré la veille:
+
+--Bonjour Victor, ça va toujours?
+
+Il répondit:--Ça va toujours et d'vot' part?
+
+--Oh mé, ça irait n'était que j' sieus seule à la maison, c'qui m' donne
+du tracas, vu les terres.
+
+Alors ils causèrent longtemps appuyés contre la roue de la lourde
+voiture. L'homme parfois se grattait le front sous sa casquette et
+réfléchissait, tandis qu'elle, les joues rouges, parlait avec ardeur,
+disait ses raisons, ses combinaisons, ses projets d'avenir; à la fin il
+murmura:
+
+--Oui, ça se peut.
+
+Elle ouvrit la main comme un paysan qui conclut un marché, et demanda:
+
+--C'est dit?
+
+Il serra cette main tendue.
+
+--C'est dit.
+
+--Ça va pour dimanche alors.
+
+--Ça va pour dimanche.
+
+--Allons, bonjour Victor.
+
+--Bonjour Madame Houlbrèque.
+
+
+III
+
+Ce dimanche-là, c'était la fête du village, la fête annuelle et
+patronale qu'on nomme assemblée, en Normandie.
+
+Depuis huit jours on voyait venir par les routes, au pas lent de rosses
+grises ou rougeâtres, les voitures foraines où gîtent les familles
+ambulantes des coureurs de foires, directeurs de loteries, de tirs, de
+jeux divers, ou montreurs de curiosités que les paysans appellent
+«Faiseux vé de quoi».
+
+Les carioles sales, aux rideaux flottants, accompagnées d'un chien
+triste, allant, tête basse, entre les roues, s'étaient arrêtées l'une
+après l'autre sur la place de la mairie. Puis une tente s'était dressée
+devant chaque demeure voyageuse, et dans cette tente on apercevait par
+les trous de la toile des choses luisantes qui surexcitaient l'envie et
+la curiosité des gamins.
+
+Dès le matin de la fête, toutes les baraques s'étaient ouvertes, étalant
+leurs splendeurs de verre et de porcelaine; et les paysans, en allant à
+la messe, regardaient déjà d'un oeil candide et satisfait ces boutiques
+modestes qu'ils revoyaient pourtant chaque année.
+
+Dès le commencement de l'après-midi, il y eut foule sur la place. De
+tous les villages voisins les fermiers arrivaient, secoués avec leurs
+femmes et leurs enfants dans les chars-à-bancs à deux roues qui
+sonnaient la ferraille en oscillant comme des bascules. On avait dételé
+chez des amis; et les cours des fermes étaient pleines d'étranges
+guimbardes grises, hautes, maigres, crochues, pareilles aux animaux à
+longues pattes du fond des mers.
+
+Et chaque famille, les mioches devant, les grands derrière, s'en venait
+à l'assemblée à pas tranquilles, la mine souriante, et les mains
+ouvertes, de grosses mains rouges, osseuses, accoutumées au travail et
+qui semblaient gênées de leur repos.
+
+Un faiseur de tours jouait du clairon; l'orgue de barbarie des chevaux
+de bois égrenait dans l'air ses notes pleurardes et sautillantes; la
+roue des loteries grinçait comme les étoffes qu'on déchire; les coups de
+carabine claquaient de seconde en seconde. Et la foule lente passait
+mollement devant les baraques à la façon d'une pâte qui coule, avec des
+remous de troupeau, des maladresses de bêtes pesantes, sorties par
+hasard.
+
+Les filles, se tenant par le bras par rangs de six ou huit, piaillaient
+des chansons; les gars les suivaient en rigolant, la casquette sur
+l'oreille et la blouse raidie par l'empois, gonflée comme un ballon
+bleu.
+
+Tout le pays était là, maîtres, valets et servantes.
+
+Le père Amable lui-même, vêtu de sa redingue antique et verdâtre, avait
+voulu voir l'assemblée; car il n'y manquait jamais.
+
+Il regardait les loteries, s'arrêtait devant les tirs pour juger les
+coups, s'intéressait surtout à un jeu très simple qui consistait à jeter
+une grosse boule de bois dans la bouche ouverte d'un bonhomme peint sur
+une planche.
+
+On lui tapa soudain sur l'épaule. C'était le père Malivoire qui
+cria:--Eh! mon pé, j' vous invite à bé une fine.
+
+Et ils s'assirent devant la table d'une guinguette installée en plein
+air. Ils burent une fine, puis deux fines, puis trois fines; et le père
+Amable recommença à errer dans l'assemblée. Ses idées devenaient un peu
+troubles, il souriait sans savoir de quoi, il souriait devant les
+loteries, devant les chevaux de bois, et surtout devant le jeu du
+massacre. Il y demeura longtemps, ravi quand un amateur abattait le
+gendarme ou le curé, deux autorités qu'il redoutait d'instinct. Puis il
+retourna s'asseoir à la guinguette et but un verre de cidre pour se
+rafraîchir. Il était tard, la nuit venait. Un voisin le prévint:
+
+--Vous allez rentrer après le fricot, mon pé.
+
+Alors il se mit en route vers la ferme. Une ombre douce, l'ombre tiède
+des soirs de printemps, s'abattait lentement sur la terre.
+
+Quand il fut devant sa porte, il crut voir par la fenêtre éclairée deux
+personnes dans la maison. Il s'arrêta, fort surpris, puis il entra et il
+aperçut Victor Lecoq assis devant la table, en face d'une assiette
+pleine de pommes de terre et qui soupait juste à la place de son fils.
+
+Et soudain il se retourna comme s'il voulait s'en aller. La nuit était
+noire, à présent. Céleste s'était levée et lui criait:
+
+--V'nez vite, mon pé, y a du bon ragoût pour fêter l'assemblée.
+
+Alors il obéit par inertie et s'assit, regardant tour à tour l'homme, la
+femme, l'enfant. Puis il se mit à manger doucement, comme tous les
+jours.
+
+Victor Lecoq semblait chez lui, causait de temps en temps avec Céleste,
+prenait l'enfant sur ses genoux et l'embrassait. Et Céleste lui
+redonnait de la nourriture, lui versait à boire, paraissait contente en
+lui parlant. Le père Amable les suivait d'un regard fixe sans entendre
+ce qu'ils disaient. Quand il eut fini de souper (et il n'avait guère
+mangé tant il se sentait le coeur retourné), il se leva, et au lieu de
+monter à son grenier comme tous les soirs il ouvrit la porte de la cour
+et sortit dans la campagne.
+
+Lorsqu'il fut parti, Céleste, un peu inquiète, demanda:
+
+--Qué qui fait?
+
+Victor, indifférent, répondit:
+
+--T'en éluge point. I rentrera ben quand i s'ra las.
+
+Alors elle fit le ménage, lava les assiettes, essuya la table, tandis
+que l'homme se déshabillait avec tranquillité. Puis il se glissa dans la
+couche obscure et profonde où elle avait dormi avec Césaire.
+
+La porte de la cour se rouvrit. Le père Amable reparut. Dès qu'il fut
+entré, il regarda de tous les côtés, avec des allures de vieux chien qui
+flaire. Il cherchait Victor Lecoq. Comme il ne le voyait point, il prit
+la chandelle sur la table et s'approcha de la niche sombre où son fils
+était mort. Dans le fond il aperçut l'homme allongé sous les draps et
+qui sommeillait déjà. Alors le sourd se retourna doucement, reposa la
+chandelle, et ressortit encore une fois dans la cour.
+
+Céleste avait fini de travailler, elle avait couché son fils, mis tout
+en place, et elle attendait, pour s'étendre à son tour aux côtés de
+Victor, que son beau-père fût revenu.
+
+Elle demeurait assise sur une chaise, les mains inertes, le regard
+vague.
+
+Comme il ne rentrait point, elle murmura avec ennui, avec humeur:
+
+--I nous f'ra brûler pour quatre sous de chandelle, ce vieux fainéant.
+
+Victor répondit du fond de son lit:
+
+--V'là plus d'une heure qu'il est dehors, faudrait voir s'il n' dort
+point sur l' banc d'vant la porte.
+
+Elle annonça: «J'y vas», se leva, prit la lumière et sortit en faisant
+un abat-jour de sa main pour distinguer dans la nuit.
+
+Elle ne vit rien devant la porte, rien sur le banc, rien sur le fumier,
+où le père avait coutume de s'asseoir au chaud quelquefois.
+
+Mais, comme elle allait rentrer, elle leva par hasard les yeux vers le
+grand pommier qui abritait l'entrée de la ferme, et elle aperçut tout à
+coup deux pieds, deux pieds d'homme qui pendaient à la hauteur de son
+visage.
+
+Elle poussa des cris terribles: «Victor! Victor! Victor!»
+
+Il accourut en chemise. Elle ne pouvait plus parler, et, tournant la
+tête pour ne pas voir, elle indiquait l'arbre de son bras tendu.
+
+Ne comprenant point, il prit la chandelle afin de distinguer, et il
+aperçut, au milieu des feuillages éclairés en dessous, le père Amable,
+pendu très haut par le cou au moyen d'un licol d'écurie.
+
+Une échelle restait appuyée contre le tronc du pommier.
+
+Victor courut chercher une serpe, grimpa dans l'arbre et coupa la corde.
+Mais le vieux était déjà froid, et il tirait la langue horriblement,
+avec une affreuse grimace.
+
+
+FIN
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+TABLE
+
+La petite Roque
+L'Épave
+L'Ermite
+Mademoiselle Perle
+Rosalie Prudent
+Sur les Chats
+Sauvée
+Madame Parisse
+Julie Romain
+Le père Amable
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+COLLECTION GRAND IN-18 JÉSUS A 3 FR. 50 LE VOL.
+
+ROMANS
+
+Pierre et Jean 1 vol.
+Fort comme la Mort 1 vol.
+Notre Coeur 1 vol.
+Une Vie 1 vol.
+Bel-Ami 1 vol.
+
+NOUVELLES
+
+Clair de Lune 1 vol.
+Le Horla 1 vol.
+La Main Gauche 1 vol.
+La Maison Tellier 1 vol.
+Monsieur Parent 1 vol.
+Les Soeurs Rondoli 1 vol.
+Mademoiselle FiFi 1 vol.
+Yvette 1 vol.
+Miss Harriet 1 vol.
+La Petite Roque 1 vol.
+
+VOYAGES
+
+La Vie Errante (avec une couverture illustrée par Riou) 1 vol.
+Au Soleil 1 vol.
+
+THÉATRE
+
+Musotte (en collaboration avec Jacques Normand) 1 vol.
+La Paix du Ménage 1 vol.
+
+_Editions de luxe_
+
+Des Vers. _Poésies_. Édition de luxe avec un portrait de l'auteur,
+gravé à l'eau-forte par Le Rat. I vol. in-16. Prix: 5 fr.
+
+Bel-Ami. Avec 103 illustrations de Ferdinand Bac. I vol.
+in-16. Prix 5 fr.
+
+Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
+pays, y compris la Suède et la Norvège.
+
+S'adresser, pour traiter, à M. Paul Ollendorff, Éditeur, 28 _bis_, rue
+de Richelieu, Paris.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La petite roque, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE ROQUE ***
+
+***** This file should be named 18353-8.txt or 18353-8.zip *****
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
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+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+The Project Gutenberg EBook of La petite roque, by Guy de Maupassant
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+Title: La petite roque
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+Author: Guy de Maupassant
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+Release Date: May 8, 2006 [EBook #18353]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE ROQUE ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+<h1>GUY DE MAUPASSANT</h1>
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+<h1>LA PETITE ROQUE</h1>
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+<h3><span class="smcap">Nouvelle &Eacute;dition Revue</span></h3>
+<h1><img src="images/001.jpg" alt="medalion" title="medalion" /></h1>
+<h3>PARIS</h3>
+
+<h3>PAUL OLLENDORFF, &Eacute;DITEUR</h3>
+
+<h3>28 <i>bis</i>, RUE DE RICHELIEU, 28 <i>bis</i></h3>
+
+<h3>1896</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a name="TABLE" id="TABLE"></a><h3>TABLE</h3><br />
+<a href="#LA_PETITE_ROQUE"><b>LA PETITE ROQUE</b></a><br />
+<a href="#LEPAVE"><b>L'&Eacute;PAVE</b></a><br />
+<a href="#LERMITE"><b>L'ERMITE</b></a><br />
+<a href="#MADEMOISELLE_PERLE"><b>MADEMOISELLE PERLE</b></a><br />
+<a href="#ROSALIE_PRUDENT"><b>ROSALIE PRUDENT</b></a><br />
+<a href="#SUR_LES_CHATS"><b>SUR LES CHATS</b></a><br />
+<a href="#SAUVEE"><b>SAUV&Eacute;E</b></a><br />
+<a href="#MADAME_PARISSE"><b>MADAME PARISSE</b></a><br />
+<a href="#JULIE_ROMAIN"><b>JULIE ROMAIN</b></a><br />
+<a href="#LE_PERE_AMABLE"><b>LE P&Egrave;RE AMABLE</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LA_PETITE_ROQUE" id="LA_PETITE_ROQUE"></a><a href="#TABLE">LA PETITE ROQUE</a></h2>
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le pi&eacute;ton M&eacute;d&eacute;ric Rompel, que les gens du pays appelaient famili&egrave;rement
+M&eacute;deri, partit &agrave; l'heure ordinaire de la maison de poste de
+Ro&uuml;y-le-Tors. Ayant travers&eacute; la petite ville de son grand pas d'ancien
+troupier, il coupa d'abord les prairies de Villaumes pour gagner le bord
+de la Brindille, qui le conduisait, en suivant l'eau, au village de
+Carvelin, o&ugrave; commen&ccedil;ait sa distribution.</p>
+
+<p>Il allait vite, le long de l'&eacute;troite rivi&egrave;re qui moussait, grognait,
+bouillonnait et filait dans son lit d'herbes, sous une vo&ucirc;te de saules.
+Les grosses pierres, arr&ecirc;tant le cours, avaient autour d'elles un
+bourrelet d'eau, une sorte de cravate termin&eacute;e en n&oelig;ud d'&eacute;cume. Par
+places, c'&eacute;taient des cascades d'un pied, souvent invisibles, qui
+faisaient, sous les feuilles, sous les lianes, sous un toit de verdure,
+un gros bruit col&egrave;re et doux; puis plus loin, les berges s'&eacute;largissant,
+on rencontrait un petit lac paisible o&ugrave; nageaient des truites parmi
+toute cette chevelure verte qui ondoie au fond des ruisseaux calmes.</p>
+
+<p>M&eacute;d&eacute;ric allait toujours, sans rien voir, et ne songeant qu'&agrave; ceci: &laquo;Ma
+premi&egrave;re lettre est pour la maison Poivron, puis j'en ai une pour M.
+Renardet; faut donc que je traverse la futaie.&raquo;</p>
+
+<p>Sa blouse bleue serr&eacute;e &agrave; la taille par une ceinture de cuir noir passait
+d'un train rapide et r&eacute;gulier sur la haie verte des saules; et sa
+canne, un fort b&acirc;ton de houx, marchait &agrave; son c&ocirc;t&eacute; du m&ecirc;me mouvement que
+ses jambes.</p>
+
+<p>Donc, il franchit la Brindille sur un pont fait d'un seul arbre, jet&eacute;
+d'un bord &agrave; l'autre, ayant pour unique rampe une corde port&eacute;e par deux
+piquets enfonc&eacute;s dans les berges.</p>
+
+<p>La futaie, appartenant &agrave; M. Renardet, maire de Carvelin, et le plus gros
+propri&eacute;taire du lieu, &eacute;tait une sorte de bois d'arbres antiques,
+&eacute;normes, droits comme des colonnes, et s'&eacute;tendant, sur une demi-lieue de
+longueur, sur la rive gauche du ruisseau qui servait de limite &agrave; cette
+immense vo&ucirc;te de feuillage. Le long de l'eau, de grands arbustes avaient
+pouss&eacute;, chauff&eacute;s par le soleil; mais sous la futaie, on ne trouvait rien
+que de la mousse, de la mousse &eacute;paisse, douce et molle, qui r&eacute;pandait
+dans l'air stagnant une odeur l&eacute;g&egrave;re de moisi et de branches mortes.</p>
+
+<p>M&eacute;d&eacute;ric ralentit le pas, &ocirc;ta son k&eacute;pi noir orn&eacute; d'un galon rouge et
+s'essuya le front, car il faisait d&eacute;j&agrave; chaud dans les prairies, bien
+qu'il ne f&ucirc;t pas encore huit heures du matin.</p>
+
+<p>Il venait de se recouvrir et de reprendre son pas acc&eacute;l&eacute;r&eacute; quand il
+aper&ccedil;ut, au pied d'un arbre, un couteau, un petit couteau d'enfant.
+Comme il le ramassait, il d&eacute;couvrit encore un d&eacute; &agrave; coudre, puis un &eacute;tui
+&agrave; aiguilles deux pas plus loin.</p>
+
+<p>Ayant pris ces objets, il pensa: &laquo;Je vas les confier &agrave; M. le maire&raquo;; et
+il se remit en route; mais il ouvrait l'&oelig;il &agrave; pr&eacute;sent, s'attendant
+toujours &agrave; trouver autre chose.</p>
+
+<p>Soudain, il s'arr&ecirc;ta net, comme s'il se f&ucirc;t heurt&eacute; contre une barre de
+bois; car, &agrave; dix pas devant lui, gisait, &eacute;tendu sur le dos, un corps
+d'enfant, tout nu, sur la mousse. C'&eacute;tait une petite fille d'une
+douzaine d'ann&eacute;es. Elle avait les bras ouverts, les jambes &eacute;cart&eacute;es, la
+face couverte d'un mouchoir. Un peu de sang maculait ses cuisses.</p>
+
+<p>M&eacute;d&eacute;ric se mit &agrave; avancer sur la pointe des pieds, comme s'il e&ucirc;t craint
+de faire du bruit, redout&eacute; quelque danger; et il &eacute;carquillait les yeux.</p>
+
+<p>Qu'&eacute;tait-ce que cela? Elle dormait, sans doute? Puis il r&eacute;fl&eacute;chit qu'on
+ne dort pas ainsi tout nu, &agrave; sept heures et demie du matin, sous des
+arbres frais. Alors elle &eacute;tait morte; et il se trouvait en pr&eacute;sence d'un
+crime. A cette id&eacute;e, un frisson froid lui courut dans les reins, bien
+qu'il f&ucirc;t un ancien soldat. Et puis c'&eacute;tait chose si rare dans le pays,
+un meurtre, et le meurtre d'une enfant encore, qu'il n'en pouvait croire
+ses yeux. Mais elle ne portait aucune blessure, rien que ce sang fig&eacute;
+sur sa jambe. Comment donc l'avait-on tu&eacute;e?</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; tout pr&egrave;s d'elle; et il la regardait, appuy&eacute; sur son
+b&acirc;ton. Certes, il la connaissait, puisqu'il connaissait tous les
+habitants de la contr&eacute;e; mais ne pouvant voir son visage, il ne pouvait
+deviner son nom. Il se pencha pour &ocirc;ter le mouchoir qui lui couvrait la
+face; puis s'arr&ecirc;ta, la main tendue, retenu par une r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>Avait-il le droit de d&eacute;ranger quelque chose &agrave; l'&eacute;tat du cadavre avant
+les constatations de la justice? Il se figurait la justice comme une
+esp&egrave;ce de g&eacute;n&eacute;ral &agrave; qui rien n'&eacute;chappe et qui attache autant
+d'importance &agrave; un bouton perdu qu'&agrave; un coup de couteau dans le ventre.
+Sous ce mouchoir, on trouverait peut-&ecirc;tre une preuve capitale; c'&eacute;tait
+une pi&egrave;ce &agrave; conviction, enfin, qui pouvait perdre de sa valeur, touch&eacute;e
+par une main maladroite.</p>
+
+<p>Alors, il se releva pour courir chez M. le maire; mais une autre pens&eacute;e
+le retint de nouveau. Si la fillette &eacute;tait encore vivante, par hasard,
+il ne pouvait pas l'abandonner ainsi. Il se mit &agrave; genoux, tout
+doucement, assez loin d'elle par prudence, et tendit la main vers son
+pied. Il &eacute;tait froid, glac&eacute;, de ce froid terrible qui rend effrayante
+la chair morte, et qui ne laisse plus de doute. Le facteur, &agrave; ce
+toucher, sentit son c&oelig;ur retourn&eacute;, comme il le dit plus tard, et la
+salive s&eacute;ch&eacute;e dans sa bouche. Se relevant brusquement, il se mit &agrave;
+courir sous la futaie vers la maison de M. Renardet.</p>
+
+<p>Il allait au pas gymnastique, son b&acirc;ton sous le bras, les poings ferm&eacute;s,
+la t&ecirc;te en avant; et son sac de cuir, plein de lettres et de journaux,
+lui battait les reins en cadence.</p>
+
+<p>La demeure du maire se trouvait au bout du bois qui lui servait de parc
+et trempait tout un coin de ses murailles dans un petit &eacute;tang que
+formait en cet endroit la Brindille.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une grande maison carr&eacute;e, en pierre grise, tr&egrave;s ancienne, qui
+avait subi des si&egrave;ges autrefois, et termin&eacute;e par une tour &eacute;norme, haute
+de vingt m&egrave;tres, b&acirc;tie dans l'eau.</p>
+
+<p>Du haut de cette citadelle, on surveillait jadis tout le pays. On
+l'appelait la tour du Renard, sans qu'on s&ucirc;t au juste pourquoi; et de
+cette appellation sans doute &eacute;tait venu le nom de Renardet que portaient
+les propri&eacute;taires de ce fief rest&eacute; dans la m&ecirc;me famille depuis plus de
+deux cents ans, disait-on. Car les Renardet faisaient partie de cette
+bourgeoisie presque noble qu'on rencontrait souvent dans les provinces
+avant la R&eacute;volution.</p>
+
+<p>Le facteur entra d'un &eacute;lan dans la cuisine o&ugrave; d&eacute;jeunaient les
+domestiques, et cria: &laquo;Monsieur le maire est-il lev&eacute;? Faut que je li
+parle sur l'heure.&raquo; On savait M&eacute;d&eacute;ric un homme de poids et d'autorit&eacute;,
+et on comprit aussit&ocirc;t qu'une chose grave s'&eacute;tait pass&eacute;e.</p>
+
+<p>M. Renardet, pr&eacute;venu, ordonna qu'on l'amen&acirc;t. Le pi&eacute;ton, p&acirc;le et
+essouffl&eacute;, son k&eacute;pi &agrave; la main, trouva le maire assis devant une longue
+table couverte de papiers &eacute;pars.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un gros et grand homme, lourd et rouge, fort comme un b&oelig;uf, et
+tr&egrave;s aim&eacute; dans le pays, bien que violent &agrave; l'exc&egrave;s. Ag&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s de
+quarante ans et veuf depuis six mois, il vivait sur ses terres en
+gentilhomme des champs. Son temp&eacute;rament fougueux lui avait souvent
+attir&eacute; des affaires p&eacute;nibles dont le tiraient toujours les magistrats de
+Ro&uuml;y-le-Tors, en amis indulgents et discrets. N'avait-il pas, un jour,
+jet&eacute; du haut de son si&egrave;ge le conducteur de la diligence parce qu'il
+avait failli &eacute;craser son chien d'arr&ecirc;t Micmac? N'avait-il pas enfonc&eacute;
+les c&ocirc;tes d'un garde-chasse qui verbalisait contre lui, parce qu'il
+traversait, fusil au bras, une terre appartenant au voisin? N'avait-il
+pas m&ecirc;me pris au collet le sous-pr&eacute;fet qui s'arr&ecirc;tait dans le village au
+cours d'une tourn&eacute;e administrative qualifi&eacute;e par M. Renardet de tourn&eacute;e
+&eacute;lectorale; car il faisait de l'opposition au gouvernement par tradition
+de famille.</p>
+
+<p>Le maire demanda: &laquo;Qu'y a-t-il donc, M&eacute;d&eacute;ric?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouv&eacute; une p'tite fille morte sous vot' futaie.&raquo;</p>
+
+<p>Renardet se dressa, le visage couleur de brique:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous dites.... Une petite fille?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui, m'sieu, une p'tite fille, toute nue, sur le dos, avec du sang,
+morte, bien morte!&raquo;</p>
+
+<p>Le maire jura: &laquo;Nom de Dieu; je parie que c'est la petite Roque. On
+vient de me pr&eacute;venir qu'elle n'&eacute;tait pas rentr&eacute;e hier soir chez sa m&egrave;re.
+A quel endroit l'avez-vous d&eacute;couverte?&raquo;</p>
+
+<p>Le facteur expliqua la place, donna des d&eacute;tails, offrit d'y conduire le
+maire.</p>
+
+<p>Mais Renardet devint brusque: &laquo;Non. Je n'ai pas besoin de vous.
+Envoyez-moi tout de suite le garde champ&ecirc;tre, le secr&eacute;taire de la mairie
+et le m&eacute;decin, et continuez votre tourn&eacute;e. Vite, vite, allez, et
+dites-leur de me rejoindre sous la futaie.&raquo;</p>
+
+<p>Le pi&eacute;ton, homme de consigne, ob&eacute;it et se retira, furieux et d&eacute;sol&eacute; de
+ne pas assister aux constatations.</p>
+
+<p>Le maire sortit &agrave; son tour, prit son chapeau, un grand chapeau mou, de
+feutre gris, &agrave; bords tr&egrave;s larges, et s'arr&ecirc;ta quelques secondes sur le
+seuil de sa demeure. Devant lui s'&eacute;tendait un vaste gazon o&ugrave; &eacute;clataient
+trois grandes taches, rouge, bleue et blanche, trois larges corbeilles
+de fleurs &eacute;panouies, l'une en face de la maison et les autres sur les
+c&ocirc;t&eacute;s. Plus loin, se dressaient jusqu'au ciel les premiers arbres de la
+futaie, tandis qu'&agrave; gauche, par-dessus la Brindille &eacute;largie en &eacute;tang, on
+apercevait de longues prairies, tout un pays vert et plat, coup&eacute; par des
+rigoles et des haies de saules pareils &agrave; des monstres, nains trapus,
+toujours &eacute;branch&eacute;s, et portant sur un tronc &eacute;norme et court un plumeau
+fr&eacute;missant de branches minces.</p>
+
+<p>A droite, derri&egrave;re les &eacute;curies, les remises, tous les b&acirc;timents qui
+d&eacute;pendaient de la propri&eacute;t&eacute;, commen&ccedil;ait le village, riche, peupl&eacute;
+d'&eacute;leveurs de b&oelig;ufs.</p>
+
+<p>Renardet descendit lentement les marches de son perron, et, tournant &agrave;
+gauche, gagna le bord de l'eau qu'il suivit &agrave; pas lents, les mains
+derri&egrave;re le dos. Il allait, le front pench&eacute;; et de temps en temps il
+regardait autour de lui s'il n'apercevait point les personnes qu'il
+avait envoy&eacute; qu&eacute;rir.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut arriv&eacute; sous les arbres, il s'arr&ecirc;ta, se d&eacute;couvrit et
+s'essuya le front comme avait fait M&eacute;d&eacute;ric; car l'ardent soleil de
+juillet tombait en pluie de feu sur la terre. Puis le maire se remit en
+route, s'arr&ecirc;ta encore, revint sur ses pas. Soudain, se baissant, il
+trempa son mouchoir dans le ruisseau qui glissait &agrave; ses pieds et
+l'&eacute;tendit sur sa t&ecirc;te, sous son chapeau. Des gouttes d'eau lui coulaient
+le long des tempes, sur ses oreilles toujours violettes, sur son cou
+puissant et rouge, et entraient, l'une apr&egrave;s l'autre, sous le col blanc
+de sa chemise.</p>
+
+<p>Comme personne n'apparaissait encore, il se mit &agrave; frapper du pied, puis
+il appela: &laquo;Oh&eacute;! oh&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Une voix r&eacute;pondit &agrave; droite: &laquo;Oh&eacute;! oh&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Et le m&eacute;decin apparut sous les arbres. C'&eacute;tait un petit homme maigre,
+ancien chirurgien militaire, qui passait pour tr&egrave;s capable aux environs.
+Il boitait, ayant &eacute;t&eacute; bless&eacute; au service, et s'aidait d'une canne pour
+marcher.</p>
+
+<p>Puis on aper&ccedil;ut le garde champ&ecirc;tre et le secr&eacute;taire de la mairie, qui,
+pr&eacute;venus en m&ecirc;me temps, arrivaient ensemble. Ils avaient des figures
+effar&eacute;es et accouraient en soufflant, marchant et trottant tour &agrave; tour
+pour se h&acirc;ter, et agitant si fort leurs bras qu'ils semblaient accomplir
+avec eux plus de besogne qu'avec leurs jambes.</p>
+
+<p>Renardet dit au m&eacute;decin: &laquo;Vous savez de quoi il s'agit?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un enfant mort trouv&eacute; dans le bois par M&eacute;d&eacute;ric.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Allons.</p>
+
+<p>Ils se mirent &agrave; marcher c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, et suivis des deux hommes. Leurs
+pas, sur la mousse, ne faisaient aucun bruit; leurs yeux cherchaient,
+l&agrave;-bas, devant eux.</p>
+
+<p>Le docteur Labarbe tendit le bras tout &agrave; coup: &laquo;Tenez, le voil&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>Tr&egrave;s loin, sous les arbres, on apercevait quelque chose de clair. S'ils
+n'avaient point su ce que c'&eacute;tait, ils ne l'auraient pas devin&eacute;. Cela
+semblait luisant et si blanc qu'on l'e&ucirc;t pris pour un linge tomb&eacute;; car
+un rayon de soleil gliss&eacute; entre les branches illuminait la chair p&acirc;le
+d'une grande raie oblique &agrave; travers le ventre. En approchant, ils
+distinguaient peu &agrave; peu la forme, la t&ecirc;te voil&eacute;e, tourn&eacute;e vers l'eau et
+les deux bras &eacute;cart&eacute;s comme par un crucifiement.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rudement chaud, dit le maire.</p>
+
+<p>Et, se baissant vers la Brindille, il y trempa de nouveau son mouchoir
+qu'il repla&ccedil;a encore sur son front.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin h&acirc;tait le pas, int&eacute;ress&eacute; par la d&eacute;couverte. D&egrave;s qu'il fut
+aupr&egrave;s du cadavre, il se pencha pour l'examiner, sans y toucher. Il
+avait mis un pince-nez comme lorsqu'on regarde un objet curieux, et
+tournait autour tout doucement.</p>
+
+<p>Il dit sans se redresser: &laquo;Viol et assassinat que nous allons constater
+tout &agrave; l'heure. Cette fillette est d'ailleurs presque une femme, voyez
+sa gorge.&raquo;</p>
+
+<p>Les deux seins, assez forts d&eacute;j&agrave;, s'affaissaient sur la poitrine,
+amollis par la mort.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin &ocirc;ta l&eacute;g&egrave;rement le mouchoir qui couvrait la face. Elle apparut
+noire, affreuse, la langue sortie, les yeux saillants. Il reprit:
+&laquo;Parbleu, on l'a &eacute;trangl&eacute;e une fois l'affaire faite.&raquo;</p>
+
+<p>Il palpait le cou: &laquo;&Eacute;trangl&eacute;e avec les mains, sans laisser d'ailleurs
+aucune trace particuli&egrave;re, ni marque d'ongle ni empreinte de doigt.
+Tr&egrave;s bien. C'est la petite Roque, en effet.&raquo;</p>
+
+<p>Il repla&ccedil;a d&eacute;licatement le mouchoir: &laquo;Je n'ai rien &agrave; faire; elle est
+morte depuis douze heures au moins. Il faut pr&eacute;venir le parquet.&raquo;</p>
+
+<p>Renardet, debout, les mains derri&egrave;re le dos, regardait d'un &oelig;il fixe le
+petit corps &eacute;tal&eacute; sur l'herbe. Il murmura: &laquo;Quel mis&eacute;rable! Il faudrait
+retrouver les v&ecirc;tements.&raquo;</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin t&acirc;tait les mains, les bras, les jambes. Il dit: &laquo;Elle venait
+sans doute de prendre un bain. Ils doivent &ecirc;tre au bord de l'eau.&raquo;</p>
+
+<p>Le maire ordonna: &laquo;Toi, Principe (c'&eacute;tait le secr&eacute;taire de la mairie),
+tu vas me chercher ces hardes-l&agrave; le long du ruisseau. Toi, Maxime
+(c'&eacute;tait le garde champ&ecirc;tre), tu vas courir &agrave; Ro&uuml;y-le-Tors et me ramener
+le juge d'instruction avec la gendarmerie. Il faut qu'ils soient ici
+dans une heure. Tu entends.&raquo;</p>
+
+<p>Les deux hommes s'&eacute;loign&egrave;rent vivement; et Renardet dit au docteur:
+&laquo;Quel gredin a bien pu faire un pareil coup dans ce pays-ci?&raquo;</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin murmura: &laquo;Qui sait? Tout le monde est capable de &ccedil;a. Tout le
+monde en particulier et personne en g&eacute;n&eacute;ral. N'importe, &ccedil;a doit &ecirc;tre
+quelque r&ocirc;deur, quelque ouvrier sans travail. Depuis que nous sommes en
+R&eacute;publique, on ne rencontre que &ccedil;a sur les routes.&raquo;</p>
+
+<p>Tous deux &eacute;taient bonapartistes.</p>
+
+<p>Le maire reprit: &laquo;Oui, &ccedil;a ne peut &ecirc;tre qu'un &eacute;tranger, un passant, un
+vagabond sans feu ni lieu...&raquo;</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin ajouta avec une apparence de sourire: &laquo;Et sans femme. N'ayant
+ni bon souper ni bon g&icirc;te, il s'est procur&eacute; le reste. On ne sait pas ce
+qu'il y a d'hommes sur la terre capables d'un forfait &agrave; un moment
+donn&eacute;. Saviez-vous que cette petite avait disparu?&raquo;</p>
+
+<p>Et du bout de sa canne, il touchait l'un apr&egrave;s l'autre les doigts roidis
+de la morte, appuyant dessus comme sur les touches d'un piano.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. La m&egrave;re est venue me chercher hier, vers neuf heures du soir,
+l'enfant n'&eacute;tant pas rentr&eacute;e &agrave; sept heures pour souper. Nous l'avons
+appel&eacute;e jusqu'&agrave; minuit sur les routes; mais nous n'avons point pens&eacute; &agrave;
+la futaie. Il fallait le jour, du reste, pour op&eacute;rer des recherches
+vraiment utiles.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous un cigare? dit le m&eacute;decin.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, je n'ai pas envie de fumer. &Ccedil;a me fait quelque chose de voir
+&ccedil;a.</p>
+
+<p>Ils restaient debout tous les deux en face de ce fr&ecirc;le corps
+d'adolescente, si p&acirc;le, sur la mousse sombre. Une grosse mouche &agrave; ventre
+bleu qui se promenait le long d'une cuisse, s'arr&ecirc;ta sur les taches de
+sang, repartit, remontant toujours, parcourant le flanc de sa marche
+vive et saccad&eacute;e, grimpa sur un sein, puis redescendit pour explorer
+l'autre, cherchant quelque chose &agrave; boire sur cette morte. Les deux
+hommes regardaient ce point noir errant.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin dit: &laquo;Comme c'est joli, une mouche sur la peau. Les dames du
+dernier si&egrave;cle avaient bien raison de s'en coller sur la figure.
+Pourquoi a-t-on perdu cet usage-l&agrave;?&raquo;</p>
+
+<p>Le maire semblait ne point l'entendre, perdu dans ses r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>Mais, tout d'un coup, il se retourna, car un bruit l'avait surpris; une
+femme en bonnet et en tablier bleu accourait sous les arbres. C'&eacute;tait la
+m&egrave;re, la Roque. D&egrave;s qu'elle aper&ccedil;ut Renardet, elle se mit &agrave; hurler: &laquo;Ma
+p'tite, ous qu'est ma p'tite?&raquo; tellement affol&eacute;e qu'elle ne regardait
+point par terre. Elle la vit tout &agrave; coup, s'arr&ecirc;ta net, joignit les
+mains et leva ses deux bras en poussant une clameur aigu&euml; et
+d&eacute;chirante, une clameur de b&ecirc;te mutil&eacute;e.</p>
+
+<p>Puis elle s'&eacute;lan&ccedil;a vers le corps, tomba &agrave; genoux, et enleva, comme si
+elle l'e&ucirc;t arrach&eacute;, le mouchoir qui couvrait la face. Quand elle vit
+cette figure affreuse, noire et convuls&eacute;e, elle se redressa d'une
+secousse, puis s'abattit le visage contre terre, en jetant dans
+l'&eacute;paisseur de la mousse des cris affreux et continus.</p>
+
+<p>Son grand corps maigre sur qui ses v&ecirc;tements collaient, secou&eacute; de
+convulsions, palpitait. On voyait ses chevilles osseuses et ses mollets
+secs envelopp&eacute;s de gros bas bleus frissonner horriblement; et elle
+creusait le sol de ses doigts crochus comme pour y faire un trou et s'y
+cacher.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin, &eacute;mu, murmura: &laquo;Pauvre vieille!&raquo; Renardet eut dans le ventre
+un bruit singulier; puis il poussa une sorte d'&eacute;ternuement bruyant qui
+lui sortait en m&ecirc;me temps par le nez et par la bouche; et, tirant son
+mouchoir de sa poche, il se mit &agrave; pleurer dedans, toussant, sanglotant
+et se mouchant avec bruit. Il balbutiait: &laquo;Cr&eacute;... cr&eacute;... cr&eacute;... cr&eacute; nom
+de Dieu de cochon qui a fait &ccedil;a.... Je... je... voudrais le voir
+guillotiner...&raquo;</p>
+
+<p>Mais Principe reparut, l'air d&eacute;sol&eacute; et les mains vides. Il murmura: &laquo;Je
+ne trouve rien, m'sieu le maire, rien de rien nulle part.&raquo;</p>
+
+<p>L'autre, effar&eacute;, r&eacute;pondit d'une voix grasse, noy&eacute;e dans les larmes:
+&laquo;Qu'est-ce que tu ne trouves pas?</p>
+
+<p>&mdash;Les hardes de la petite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... eh bien... cherche encore... et... et... trouve-les...
+ou... tu auras affaire &agrave; moi.</p>
+
+<p>L'homme, sachant qu'on ne r&eacute;sistait pas au maire, repartit d'un pas
+d&eacute;courag&eacute; en jetant sur le cadavre un coup d'&oelig;il oblique et craintif.</p>
+
+<p>Des voix lointaines s'&eacute;levaient sous les arbres, une rumeur confuse, le
+bruit d'une foule qui approchait; car M&eacute;d&eacute;ric, dans sa tourn&eacute;e, avait
+sem&eacute; la nouvelle de porte en porte. Les gens du pays, stup&eacute;faits
+d'abord, avaient caus&eacute; de &ccedil;a dans la rue, d'un seuil &agrave; l'autre; puis ils
+s'&eacute;taient r&eacute;unis; ils avaient jas&eacute;, discut&eacute;, comment&eacute; l'&eacute;v&eacute;nement
+pendant quelques minutes; et maintenant ils s'en venaient pour voir.</p>
+
+<p>Ils arrivaient par groupes, un peu h&eacute;sitants et inquiets, par crainte de
+la premi&egrave;re &eacute;motion. Quand ils aper&ccedil;urent le corps, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent,
+n'osant plus avancer et parlant bas. Puis ils s'enhardirent, firent
+quelques pas, s'arr&ecirc;t&egrave;rent encore, avanc&egrave;rent de nouveau, et ils
+form&egrave;rent bient&ocirc;t autour de la morte, de sa m&egrave;re, du m&eacute;decin et de
+Renardet, un cercle &eacute;pais, agit&eacute; et bruyant qui se resserrait sous les
+pouss&eacute;es subites des derniers venus. Bient&ocirc;t ils touch&egrave;rent le cadavre.
+Quelques-uns m&ecirc;me se baiss&egrave;rent pour le palper. Le m&eacute;decin les &eacute;carta.
+Mais le maire, sortant brusquement de sa torpeur, devint furieux, et,
+saisissant la canne du docteur Labarbe, il se jeta sur ses administr&eacute;s
+en balbutiant: &laquo;Foutez-moi le camp... foutez-moi le camp... tas de
+brutes... foutez-moi le camp....&raquo; En une seconde le cordon de curieux
+s'&eacute;largit de deux cents m&egrave;tres.</p>
+
+<p>La Roque s'&eacute;tait relev&eacute;e, retourn&eacute;e, assise, et elle pleurait maintenant
+dans ses mains jointes sur sa face.</p>
+
+<p>Dans la foule, on discutait la chose; et des yeux avides de gar&ccedil;ons
+fouillaient ce jeune corps d&eacute;couvert. Renardet s'en aper&ccedil;ut, et,
+enlevant brusquement sa veste de toile, il la jeta sur la fillette qui
+disparut tout enti&egrave;re sous le vaste v&ecirc;tement.</p>
+
+<p>Les curieux se rapprochaient doucement; la futaie s'emplissait de monde;
+une rumeur continue de voix montait sous le feuillage touffu des grands
+arbres.</p>
+
+<p>Le maire, en manches de chemise, restait debout, sa canne &agrave; la main,
+dans une attitude de combat. Il semblait exasp&eacute;r&eacute; par cette curiosit&eacute; du
+peuple et r&eacute;p&eacute;tait: &laquo;Si un de vous approche, je lui casse la t&ecirc;te comme
+&agrave; un chien.&raquo;</p>
+
+<p>Les paysans avaient grand'peur de lui; ils se tinrent au large. Le
+docteur Labarbe, qui fumait, s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la Roque, et il lui
+parla, cherchant &agrave; la distraire. La vieille femme aussit&ocirc;t &ocirc;ta ses mains
+de son visage et elle r&eacute;pondit avec un flux de mots larmoyants, vidant
+sa douleur dans l'abondance de sa parole. Elle raconta toute sa vie, son
+mariage, la mort de son homme, piqueur de b&oelig;ufs, tu&eacute; d'un coup de
+corne, l'enfance de sa fille, son existence mis&eacute;rable de veuve sans
+ressources avec la petite. Elle n'avait que &ccedil;a, sa petite Louise; et on
+l'avait tu&eacute;e; on l'avait tu&eacute;e dans ce bois. Tout d'un coup, elle voulut
+la revoir, et, se tra&icirc;nant sur les genoux jusqu'au cadavre, elle souleva
+par un coin le v&ecirc;tement qui le couvrait; puis elle le laissa retomber
+et se remit &agrave; hurler. La foule se taisait, regardant avidement tous les
+gestes de la m&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais, soudain, un grand remous eut lieu; on cria: &laquo;Les gendarmes, les
+gendarmes!&raquo;</p>
+
+<p>Deux gendarmes apparaissaient au loin, arrivant au grand trot, escortant
+leur capitaine et un petit monsieur &agrave; favoris roux, qui dansait comme un
+singe sur une haute jument blanche.</p>
+
+<p>Le garde champ&ecirc;tre avait justement trouv&eacute; M. Putoin, le juge
+d'instruction, au moment o&ugrave; il enfourchait son cheval pour faire sa
+promenade de tous les jours, car il posait pour le beau cavalier, &agrave; la
+grande joie des officiers.</p>
+
+<p>Il mit pied &agrave; terre avec le capitaine, et serra les mains du maire et du
+docteur, en jetant un regard de fouine sur la veste de toile que
+gonflait le corps couch&eacute; dessous.</p>
+
+<p>Quand il fut bien au courant des faits, il fit d'abord &eacute;carter le public
+que les gendarmes chass&egrave;rent de la futaie, mais qui reparut bient&ocirc;t dans
+la prairie, et forma haie, une grande haie de t&ecirc;tes excit&eacute;es et
+remuantes tout le long de la Brindille, de l'autre c&ocirc;t&eacute; du ruisseau.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin, &agrave; son tour, donna des explications que Renardet &eacute;crivait au
+crayon sur son agenda. Toutes les constatations furent faites,
+enregistr&eacute;es et comment&eacute;es sans amener aucune d&eacute;couverte. Maxime aussi
+&eacute;tait revenu sans avoir trouv&eacute; trace des v&ecirc;tements.</p>
+
+<p>Cette disparition surprenait tout le monde, personne ne pouvant
+l'expliquer que par un vol; et, comme ces guenilles ne valaient pas
+vingt sous, ce vol m&ecirc;me &eacute;tait inadmissible.</p>
+
+<p>Le juge d'instruction, le maire, le capitaine et le docteur s'&eacute;taient
+mis eux-m&ecirc;mes &agrave; chercher deux par deux, &eacute;cartant les moindres branches
+le long de l'eau.</p>
+
+<p>Renardet disait au juge: &laquo;Comment se fait-il que ce mis&eacute;rable ait cach&eacute;
+ou emport&eacute; les hardes et ait laiss&eacute; ainsi le corps en plein air, en
+pleine vue?&raquo;</p>
+
+<p>L'autre, sournois et perspicace, r&eacute;pondit: &laquo;H&eacute;! h&eacute;!&raquo; Une ruse peut-&ecirc;tre?
+Ce crime a &eacute;t&eacute; commis ou par une brute ou par un madr&eacute; coquin. Dans tous
+les cas, nous arriverons bien &agrave; le d&eacute;couvrir.&raquo;</p>
+
+<p>Un roulement de voiture leur fit tourner la t&ecirc;te. C'&eacute;taient le
+substitut, le m&eacute;decin et le greffier du tribunal qui arrivaient &agrave; leur
+tour. On recommen&ccedil;a les recherches tout en causant avec animation.</p>
+
+<p>Renardet dit tout &agrave; coup: &laquo;Savez-vous que je vous garde &agrave; d&eacute;jeuner?&raquo;</p>
+
+<p>Tout le monde accepta avec des sourires, et le juge d'instruction,
+trouvant qu'on s'&eacute;tait assez occup&eacute;, pour ce jour-l&agrave;, de la petite
+Roque, se tourna vers le maire:</p>
+
+<p>&mdash;Je peux faire porter chez vous le corps, n'est-ce pas? Vous avez bien
+une chambre pour me le garder jusqu'&agrave; ce soir.</p>
+
+<p>L'autre se troubla, balbutiant: &laquo;Oui, non... non.... A vrai dire, j'aime
+mieux qu'il n'entre pas chez moi... &agrave; cause... &agrave; cause de mes
+domestiques... qui... qui parlent d&eacute;j&agrave; de revenants dans... dans ma
+tour, dans la tour du Renard.... Vous savez.... Je ne pourrais plus en
+garder un seul.... Non.... J'aime mieux ne pas l'avoir chez moi.&raquo;</p>
+
+<p>Le magistrat se mit &agrave; sourire: &laquo;Bon.... Je vais le faire emporter tout
+de suite &agrave; Ro&uuml;y, pour l'examen l&eacute;gal.&raquo; Et se tournant vers le substitut:
+&laquo;Je peux me servir de votre voiture, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parfaitement.&raquo;</p>
+
+<p>Tout le monde revint vers le cadavre. La Roque maintenant, assise &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de sa fille, lui tenait la main, et elle regardait devant elle, d'un
+&oelig;il vague et h&eacute;b&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Les deux m&eacute;decins essay&egrave;rent de l'emmener pour qu'elle ne v&icirc;t pas
+enlever la petite; mais elle comprit tout de suite ce qu'on allait
+faire, et, se jetant sur le corps, elle le saisit &agrave; pleins bras. Couch&eacute;e
+dessus elle criait: &laquo;Vous ne l'aurez pas, c'est &agrave; moi, c'est &agrave; moi &agrave;
+c't'heure. On me l'a tu&eacute;e; j' veux la garder, vous l'aurez pas!&raquo;</p>
+
+<p>Tous les hommes, troubl&eacute;s et ind&eacute;cis, restaient debout autour d'elle.
+Renardet se mit &agrave; genoux pour lui parler: &laquo;&Eacute;coutez, la Roque, il le
+faut, pour savoir celui qui l'a tu&eacute;e; sans &ccedil;a on ne saurait pas; il faut
+bien qu'on le cherche pour le punir. On vous la rendra quand on l'aura
+trouv&eacute;, je vous le promets.&raquo;</p>
+
+<p>Cette raison &eacute;branla la femme et une haine s'&eacute;veillant dans son regard
+affol&eacute;: &laquo;Alors on le prendra? dit-elle.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous le promets.</p>
+
+<p>Elle se releva, d&eacute;cid&eacute;e &agrave; laisser faire ces gens; mais le capitaine
+ayant murmur&eacute;: &laquo;C'est surprenant qu'on ne retrouve pas ses v&ecirc;tements&raquo;,
+une id&eacute;e nouvelle qu'elle n'avait pas encore eue, entra brusquement dans
+sa t&ecirc;te de paysanne et elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ous qu'&eacute; sont ses hardes; c'est &agrave; m&eacute;. Je les veux. Ous qu'on les a
+mises?&raquo;</p>
+
+<p>On lui expliqua comment elles demeuraient introuvables; alors elle les
+r&eacute;clama avec une obstination d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, pleurant et g&eacute;missant: &laquo;C'est &agrave;
+m&eacute;, je les veux; ous qu'&eacute; sont, je les veux?&raquo;</p>
+
+<p>Plus on tentait de la calmer, plus elle sanglotait, s'obstinait. Elle ne
+demandait plus le corps, elle voulait les v&ecirc;tements, les v&ecirc;tements de sa
+fille, autant peut-&ecirc;tre par inconsciente cupidit&eacute; de mis&eacute;rable pour qui
+une pi&egrave;ce d'argent repr&eacute;sente une fortune, que par tendresse maternelle.</p>
+
+<p>Et quand le petit corps, roul&eacute; en des couvertures qu'on &eacute;tait all&eacute;
+chercher chez Renardet, disparut dans la voiture, la vieille, debout
+sous les arbres, soutenue par le maire et le capitaine, criait: &laquo;J'ai
+pu rien, pu rien, pu rien au monde, pu rien, pas seulement son p'tit
+bonnet, son p'tit bonnet; j'ai pu rien, pu rien, pas seulement son p'tit
+bonnet.&raquo;</p>
+
+<p>Le cur&eacute; venait d'arriver; un tout jeune pr&ecirc;tre d&eacute;j&agrave; gras. Il se chargea
+d'emmener la Roque, et ils s'en all&egrave;rent ensemble vers le village. La
+douleur de la m&egrave;re s'att&eacute;nuait sous la parole sucr&eacute;e de
+l'eccl&eacute;siastique, qui lui promettait mille compensations. Mais elle
+r&eacute;p&eacute;tait sans cesse: &laquo;Si j'avais seulement son p'tit bonnet...&raquo;
+s'obstinant &agrave; cette id&eacute;e qui dominait &agrave; pr&eacute;sent toutes les autres.</p>
+
+<p>Renardet cria de loin: &laquo;Vous d&eacute;jeunez avec nous, monsieur l'abb&eacute;. Dans
+une heure.&raquo;</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre tourna la t&ecirc;te et r&eacute;pondit: &laquo;Volontiers, monsieur le maire. Je
+serai chez vous &agrave; midi.&raquo;</p>
+
+<p>Et tout le monde se dirigea vers la maison dont on apercevait &agrave; travers
+les branches la fa&ccedil;ade grise et la grande tour plant&eacute;e au bord de la
+Brindille.</p>
+
+<p>Le repas dura longtemps; on parlait du crime. Tout le monde se trouva du
+m&ecirc;me avis; il avait &eacute;t&eacute; accompli par quelque r&ocirc;deur, passant l&agrave; par
+hasard, pendant que la petite prenait un bain.</p>
+
+<p>Puis les magistrats retourn&egrave;rent &agrave; Ro&uuml;y, en annon&ccedil;ant qu'ils
+reviendraient le lendemain de bonne heure; le m&eacute;decin et le cur&eacute;
+rentr&egrave;rent chez eux, tandis que Renardet, apr&egrave;s une longue promenade par
+les prairies, s'en revint sous la futaie o&ugrave; il se promena jusqu'&agrave; la
+nuit, &agrave; pas lents, les mains derri&egrave;re le dos.</p>
+
+<p>Il se coucha de fort bonne heure et il dormait encore le lendemain quand
+le juge d'instruction p&eacute;n&eacute;tra dans sa chambre. Il se frottait les mains;
+il avait l'air content; il dit:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! ah! vous dormez encore! Eh! bien, mon cher, nous avons du
+nouveau ce matin.&raquo;</p>
+
+<p>Le maire s'&eacute;tait assis sur son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quelque chose de singulier. Vous vous rappelez bien comme la m&egrave;re
+r&eacute;clamait, hier, un souvenir de sa fille, son petit bonnet surtout. Eh
+bien, en ouvrant sa porte, ce matin, elle a trouv&eacute;, sur le seuil, les
+deux petits sabots de l'enfant. Cela prouve que le crime a &eacute;t&eacute; commis
+par quelqu'un du pays, par quelqu'un qui a eu piti&eacute; d'elle. Voil&agrave; en
+outre le facteur M&eacute;d&eacute;ric qui m'apporte le d&eacute;, le couteau et l'&eacute;tui &agrave;
+aiguilles de la morte. Donc l'homme, en emportant les v&ecirc;tements pour les
+cacher, a laiss&eacute; tomber les objets contenus dans la poche. Pour moi,
+j'attache surtout de l'importance au fait des sabots, qui indique une
+certaine culture morale et une facult&eacute; d'attendrissement chez
+l'assassin. Nous allons donc, si vous le voulez bien, passer en revue
+ensemble les principaux habitants de votre pays.</p>
+
+<p>Le maire s'&eacute;tait lev&eacute;. Il sonna afin qu'on lui apport&acirc;t de l'eau chaude
+pour sa barbe. Il disait: &laquo;Volontiers; mais ce sera assez long, et nous
+pouvons commencer tout de suite.&raquo;</p>
+
+<p>M. Putoin s'&eacute;tait assis &agrave; cheval sur une chaise, continuant ainsi, m&ecirc;me
+dans les appartements, sa manie d'&eacute;quitation.</p>
+
+<p>Renardet, &agrave; pr&eacute;sent, se couvrait le menton de mousse blanche en se
+regardant dans la glace; puis il aiguisa son rasoir sur le cuir et il
+reprit: &laquo;Le principal habitant de Carvelin s'appelle Joseph Renardet,
+maire, riche propri&eacute;taire, homme bourru qui bat les gardes et les
+cochers...&raquo;</p>
+
+<p>Le juge d'instruction se mit &agrave; rire: &laquo;Cela suffit; passons au
+suivant....</p>
+
+<p>&mdash;Le second en importance est M. Pelledent, adjoint, &eacute;leveur de b&oelig;ufs,
+&eacute;galement riche propri&eacute;taire, paysan madr&eacute;, tr&egrave;s sournois, tr&egrave;s retors
+en toute question d'argent, mais incapable, &agrave; mon avis, d'avoir commis
+un tel forfait.</p>
+
+<p>M. Putoin dit: &laquo;Passons.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, tout en se rasant et se lavant, Renardet continua l'inspection
+morale de tous les habitants de Carvelin. Apr&egrave;s deux heures de
+discussion, leurs soup&ccedil;ons s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s sur trois individus assez
+suspects: un braconnier nomm&eacute; Cavalle, un p&ecirc;cheur de truites et
+d'&eacute;crevisses nomm&eacute; Paquet, et un piqueur de b&oelig;ufs nomm&eacute; Clovis.</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>II</h3>
+
+<p>Les recherches dur&egrave;rent tout l'&eacute;t&eacute;; on ne d&eacute;couvrit pas le criminel.
+Ceux qu'on soup&ccedil;onna et qu'on arr&ecirc;ta prouv&egrave;rent facilement leur
+innocence, et le parquet dut renoncer &agrave; la poursuite du coupable.</p>
+
+<p>Mais cet assassinat semblait avoir &eacute;mu le pays entier d'une fa&ccedil;on
+singuli&egrave;re. Il &eacute;tait rest&eacute; aux &acirc;mes des habitants une inqui&eacute;tude, une
+vague peur, une sensation d'effroi myst&eacute;rieux, venue non seulement de
+l'impossibilit&eacute; de d&eacute;couvrir aucune trace, mais aussi et surtout de
+cette &eacute;trange trouvaille des sabots devant la porte de la Roque, le
+lendemain. La certitude que le meurtrier avait assist&eacute; aux
+constatations, qu'il vivait encore dans le village, sans doute, hantait
+les esprits, les obs&eacute;dait, paraissait planer sur le pays comme une
+incessante menace.</p>
+
+<p>La futaie, d'ailleurs, &eacute;tait devenue un endroit redout&eacute;, &eacute;vit&eacute;, qu'on
+croyait hant&eacute;. Autrefois, les habitants venaient s'y promener chaque
+dimanche dans l'apr&egrave;s-midi. Ils s'asseyaient sur la mousse au pied des
+grands arbres &eacute;normes, ou bien s'en allaient le long de l'eau en
+guettant les truites qui filaient sous les herbes. Les gar&ccedil;ons jouaient
+aux boules, aux quilles, au bouchon, &agrave; la balle, en certaines places o&ugrave;
+ils avaient d&eacute;couvert, aplani et battu le sol; et les filles, par rangs
+de quatre ou cinq, se promenaient en se tenant par le bras, piaillant de
+leurs voix criardes des romances qui grattaient l'oreille, dont les
+notes fausses troublaient l'air tranquille et aga&ccedil;aient les nerfs des
+dents ainsi que des gouttes de vinaigre. Maintenant personne n'allait
+plus sous la vo&ucirc;te &eacute;paisse et haute, comme si on se f&ucirc;t attendu &agrave; y
+trouver toujours quelque cadavre couch&eacute;.</p>
+
+<p>L'automne vint, les feuilles tomb&egrave;rent. Elles tombaient jour et nuit,
+descendaient en tournoyant, rondes et l&eacute;g&egrave;res, le long des grands
+arbres; et on commen&ccedil;ait &agrave; voir le ciel &agrave; travers les branches.
+Quelquefois, quand un coup de vent passait sur les cimes, la pluie lente
+et continue s'&eacute;paississait brusquement, devenait une averse vaguement
+bruissante qui couvrait la mousse d'un &eacute;pais tapis jaune, criant un peu
+sous les pas. Et le murmure presque insaisissable, le murmure flottant,
+incessant, doux et triste de cette chute, semblait une plainte, et ces
+feuilles tombant toujours, semblaient des larmes, de grandes larmes
+vers&eacute;es par les grands arbres tristes qui pleuraient jour et nuit sur la
+fin de l'ann&eacute;e, sur la fin des aurores ti&egrave;des et des doux cr&eacute;puscules,
+sur la fin des brises chaudes et des clairs soleils, et aussi peut-&ecirc;tre
+sur le crime qu'ils avaient vu commettre sous leur ombre, sur l'enfant
+viol&eacute;e et tu&eacute;e &agrave; leur pied. Ils pleuraient dans le silence du bois
+d&eacute;sert et vide, du bois abandonn&eacute; et redout&eacute;, o&ugrave; devait errer, seule,
+l'&acirc;me, la petite &acirc;me de la petite morte.</p>
+
+<p>La Brindille, grossie par les orages, coulait plus vite, jaune et col&egrave;re
+entre ses berges s&egrave;ches, entre deux haies de saules maigres et nus.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; que Renardet, tout &agrave; coup, revint se promener sous la futaie.
+Chaque jour, &agrave; la nuit tombante, il sortait de sa maison, descendait &agrave;
+pas lents son perron, et s'en allait sous les arbres d'un air songeur,
+les mains dans ses poches. Il marchait longtemps sur la mousse humide et
+molle, tandis qu'une l&eacute;gion de corbeaux, accourus de tous les voisinages
+pour coucher dans les grandes cimes, se d&eacute;roulait &agrave; travers l'espace, &agrave;
+la fa&ccedil;on d'un immense voile de deuil flottant au vent, en poussant des
+clameurs violentes et sinistres.</p>
+
+<p>Quelquefois, ils se posaient, criblant de taches noires les branches
+emm&ecirc;l&eacute;es sur le ciel rouge, sur le ciel sanglant des cr&eacute;puscules
+d'automne. Puis, tout &agrave; coup, ils repartaient en croassant affreusement
+et en d&eacute;ployant de nouveau au-dessus du bois le long feston sombre de
+leur vol.</p>
+
+<p>Ils s'abattaient enfin sur les fa&icirc;tes les plus hauts et cessaient peu &agrave;
+peu leurs rumeurs, tandis que la nuit grandissante m&ecirc;lait leurs plumes
+noires au noir de l'espace.</p>
+
+<p>Renardet errait encore au pied des arbres, lentement; puis, quand les
+t&eacute;n&egrave;bres opaques ne lui permettaient plus de marcher, il rentrait,
+tombait comme une masse dans son fauteuil, devant la chemin&eacute;e claire, en
+tendant au foyer ses pieds humides qui fumaient longtemps contre la
+flamme.</p>
+
+<p>Or, un matin, une grande nouvelle courut dans le pays: le maire faisait
+abattre sa futaie.</p>
+
+<p>Vingt b&ucirc;cherons travaillaient d&eacute;j&agrave;. Ils avaient commenc&eacute; par le coin le
+plus proche de la maison, et ils allaient vite en pr&eacute;sence du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>D'abord, les &eacute;brancheurs grimpaient le long du tronc.</p>
+
+<p>Li&eacute;s &agrave; lui par un collier de corde, ils l'enlacent d'abord de leurs
+bras, puis, levant une jambe, ils le frappent fortement d'un coup de
+pointe d'acier fix&eacute;e &agrave; leur semelle. La pointe entre dans le bois, y
+reste enfonc&eacute;e, et l'homme s'&eacute;l&egrave;ve dessus comme sur une marche pour
+frapper de l'autre pied avec l'autre pointe sur laquelle il se
+soutiendra de nouveau en recommen&ccedil;ant avec la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Et, &agrave; chaque mont&eacute;e, il porte plus haut le collier de corde qui
+l'attache &agrave; l'arbre; sur ses reins, pend et brille la hachette d'acier.
+Il grimpe toujours doucement comme une b&ecirc;te parasite attaquant un g&eacute;ant,
+il monte lourdement le long de l'immense colonne, l'embrassant et
+l'&eacute;peronnant pour aller le d&eacute;capiter.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il arrive aux premi&egrave;res branches, il s'arr&ecirc;te, d&eacute;tache de son
+flanc la serpe aigu&euml; et il frappe. Il frappe avec lenteur, avec m&eacute;thode,
+entaillant le membre tout pr&egrave;s du tronc; et, soudain, la branche craque,
+fl&eacute;chit, s'incline, s'arrache et s'abat en fr&ocirc;lant dans sa chute les
+arbres voisins. Puis elle s'&eacute;crase sur le sol avec un grand bruit de
+bois bris&eacute;, et toutes ses menues branchettes palpitent longtemps.</p>
+
+<p>Le sol se couvrait de d&eacute;bris que d'autres hommes taillaient &agrave; leur tour,
+liaient en fagots et empilaient en tas, tandis que les arbres rest&eacute;s
+encore debout semblaient des poteaux d&eacute;mesur&eacute;s, des pieux gigantesques
+amput&eacute;s et ras&eacute;s par l'acier tranchant des serpes.</p>
+
+<p>Et, quand l'&eacute;brancheur avait fini sa besogne, il laissait au sommet du
+f&ucirc;t droit et mince le collier de corde qu'il y avait port&eacute;, il
+redescendait ensuite &agrave; coups d'&eacute;peron le long du tronc d&eacute;couronn&eacute; que
+les b&ucirc;cherons alors attaquaient par la base en frappant &agrave; grands coups
+qui retentissaient dans tout le reste de la futaie.</p>
+
+<p>Quand la blessure du pied semblait assez profonde, quelques hommes
+tiraient, en poussant un cri cadenc&eacute;, sur la corde fix&eacute;e au sommet, et
+l'immense m&acirc;t soudain craquait et tombait sur le sol avec le bruit sourd
+et la secousse d'un coup de canon lointain.</p>
+
+<p>Et le bois diminuait chaque jour, perdant ses arbres abattus comme une
+arm&eacute;e perd ses soldats.</p>
+
+<p>Renardet ne s'en allait plus; il restait l&agrave; du matin au soir,
+contemplant, immobile et les mains derri&egrave;re le dos, la mort lente de sa
+futaie. Quand un arbre &eacute;tait tomb&eacute;, il posait le pied dessus, ainsi que
+sur un cadavre. Puis il levait les yeux sur le suivant avec une sorte
+d'impatience secr&egrave;te et calme, comme s'il e&ucirc;t attendu, esp&eacute;r&eacute;, quelque
+chose &agrave; la fin de ce massacre.</p>
+
+<p>Cependant, on approchait du lieu o&ugrave; la petite Roque avait &eacute;t&eacute; trouv&eacute;e.
+On y parvint enfin, un soir, &agrave; l'heure du cr&eacute;puscule.</p>
+
+<p>Comme il faisait sombre, le ciel &eacute;tant couvert, les b&ucirc;cherons voulurent
+arr&ecirc;ter leur travail, remettant au lendemain la chute d'un h&ecirc;tre &eacute;norme,
+mais le ma&icirc;tre s'y opposa, et exigea qu'&agrave; l'heure m&ecirc;me on &eacute;branch&acirc;t et
+abatt&icirc;t ce colosse qui avait ombrag&eacute; le crime.</p>
+
+<p>Quand l'&eacute;brancheur l'eut mis &agrave; nu, eut termin&eacute; sa toilette de condamn&eacute;,
+quand les b&ucirc;cherons en eurent sap&eacute; la base, cinq hommes commenc&egrave;rent &agrave;
+tirer sur la corde attach&eacute;e au fa&icirc;te.</p>
+
+<p>L'arbre r&eacute;sista; son tronc puissant, bien qu'entaill&eacute; jusqu'au milieu,
+&eacute;tait rigide comme du fer. Les ouvriers, tous ensemble, avec une sorte
+de saut r&eacute;gulier, tendaient la corde en se couchant jusqu'&agrave; terre, et
+ils poussaient un cri de gorge essouffl&eacute; qui montrait et r&eacute;glait leur
+effort.</p>
+
+<p>Deux b&ucirc;cherons, debout contre le g&eacute;ant, demeuraient la hache au poing,
+pareils &agrave; deux bourreaux pr&ecirc;ts &agrave; frapper encore, et Renardet, immobile,
+la main sur l'&eacute;corce, attendait la chute avec une &eacute;motion inqui&egrave;te et
+nerveuse.</p>
+
+<p>Un des hommes lui dit: &laquo;Vous &ecirc;tes trop pr&egrave;s, monsieur le maire; quand il
+tombera, &ccedil;a pourrait vous blesser.&raquo;</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas et ne recula point; il semblait pr&ecirc;t &agrave; saisir
+lui-m&ecirc;me &agrave; pleins bras le h&ecirc;tre pour le terrasser comme un lutteur.</p>
+
+<p>Ce fut tout &agrave; coup, dans le pied de la haute colonne de bois, un
+d&eacute;chirement qui sembla courir jusqu'au sommet comme une secousse
+douloureuse; et elle s'inclina un peu, pr&ecirc;te &agrave; tomber, mais r&eacute;sistant
+encore. Les hommes, excit&eacute;s, roidirent leurs bras, donn&egrave;rent un effort
+plus grand; et comme l'arbre, bris&eacute;, croulait, soudain Renardet fit un
+pas en avant, puis s'arr&ecirc;ta, les &eacute;paules soulev&eacute;es pour recevoir le choc
+irr&eacute;sistible, le choc mortel qui l'&eacute;craserait sur le sol.</p>
+
+<p>Mais le h&ecirc;tre, ayant un peu d&eacute;vi&eacute;, lui fr&ocirc;la seulement les reins, le
+jetant sur la face &agrave; cinq m&egrave;tres de l&agrave;.</p>
+
+<p>Les ouvriers s'&eacute;lanc&egrave;rent pour le relever; il s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; soulev&eacute;
+lui-m&ecirc;me sur les genoux, &eacute;tourdi, les yeux &eacute;gar&eacute;s, et passant la main
+sur son front, comme s'il se r&eacute;veillait d'un acc&egrave;s de folie.</p>
+
+<p>Quand il se fut remis sur ses pieds, les hommes, surpris,
+l'interrog&egrave;rent, ne comprenant point ce qu'il avait fait. Il r&eacute;pondit,
+en balbutiant, qu'il avait eu un moment d'&eacute;garement, ou, plut&ocirc;t, une
+seconde de retour &agrave; l'enfance, qu'il s'&eacute;tait imagin&eacute; avoir le temps de
+passer sous l'arbre, comme les gamins passent en courant devant les
+voitures au trot, qu'il avait jou&eacute; au danger, que, depuis huit jours, il
+sentait cette envie grandir en lui, en se demandant, chaque fois qu'un
+arbre craquait pour tomber, si on pourrait passer dessous sans &ecirc;tre
+touch&eacute;. C'&eacute;tait une b&ecirc;tise, il l'avouait; mais tout le monde a de ces
+minutes d'insanit&eacute; et de ces tentations d'une stupidit&eacute; pu&eacute;rile.</p>
+
+<p>Il s'expliquait lentement, cherchant ses mots, la voix sourde; puis il
+s'en alla en disant: &laquo;A demain, mes amis, &agrave; demain.&raquo;</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut rentr&eacute; dans sa chambre, il s'assit devant sa table, que sa
+lampe, coiff&eacute;e d'un abat-jour, &eacute;clairait vivement, et, prenant son front
+entre ses mains, il se mit &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>Il pleura longtemps, puis s'essuya les yeux, releva la t&ecirc;te et regarda
+sa pendule. Il n'&eacute;tait pas encore six heures. Il pensa: &laquo;J'ai le temps
+avant le d&icirc;ner&raquo;, et il alla fermer sa porte &agrave; clef. Il revint alors
+s'asseoir devant sa table; il fit sortir le tiroir du milieu, prit
+dedans un revolver et le posa sur ses papiers, en pleine clart&eacute;. L'acier
+de l'arme luisait, jetait des reflets pareils &agrave; des flammes.</p>
+
+<p>Renardet le contempla quelque temps avec l'&oelig;il trouble d'un homme ivre;
+puis il se leva et se mit &agrave; marcher.</p>
+
+<p>Il allait d'un bout &agrave; l'autre de l'appartement, et de temps en temps
+s'arr&ecirc;tait pour repartir aussit&ocirc;t. Soudain, il ouvrit la porte de son
+cabinet de toilette, trempa une serviette dans la cruche &agrave; eau et se
+mouilla le front, comme il avait fait le matin du crime. Puis il se
+remit &agrave; marcher. Chaque fois qu'il passait devant sa table, l'arme
+brillante attirait son regard, sollicitait sa main; mais il guettait la
+pendule et pensait: &laquo;J'ai encore le temps.&raquo;</p>
+
+<p>La demie de six heures sonna. Il prit alors le revolver, ouvrit la
+bouche toute grande avec une affreuse grimace, et enfon&ccedil;a le canon
+dedans comme s'il e&ucirc;t voulu l'avaler. Il resta ainsi quelques secondes,
+immobile, le doigt sur la g&acirc;chette, puis, brusquement secou&eacute; par un
+frisson d'horreur, il cracha le pistolet sur le tapis.</p>
+
+<p>Et il retomba sur son fauteuil en sanglotant: &laquo;Je ne peux pas. Je n'ose
+pas! Mon Dieu! Mon Dieu! Comment faire pour avoir le courage de me
+tuer!&raquo;</p>
+
+<p>On frappait &agrave; la porte; il se dressa, affol&eacute;. Un domestique disait: &laquo;Le
+d&icirc;ner de monsieur est pr&ecirc;t.&raquo; Il r&eacute;pondit: &laquo;C'est bien. Je descends.&raquo;</p>
+
+<p>Alors il ramassa l'arme, l'enferma de nouveau dans le tiroir, puis se
+regarda dans la glace de la chemin&eacute;e pour voir si son visage ne lui
+semblait pas trop convuls&eacute;. Il &eacute;tait rouge, comme toujours, un peu plus
+rouge peut-&ecirc;tre. Voil&agrave; tout. Il descendit et se mit &agrave; table.</p>
+
+<p>Il mangea lentement, en homme qui veut faire tra&icirc;ner le repas, qui ne
+veut point se retrouver seul avec lui-m&ecirc;me. Puis il fuma plusieurs pipes
+dans la salle pendant qu'on desservait. Puis il remonta dans sa chambre.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il s'y fut enferm&eacute;, il regarda sous son lit, ouvrit toutes ses
+armoires, explora tous les coins, fouilla tous les meubles. Il alluma
+ensuite les bougies de sa chemin&eacute;e, et, tournant plusieurs fois sur
+lui-m&ecirc;me, parcourut de l'&oelig;il tout l'appartement avec une angoisse
+d'&eacute;pouvante qui lui crispait la face, car il savait bien qu'il allait la
+voir, comme toutes les nuits, la petite Roque, la petite fille qu'il
+avait viol&eacute;e, puis &eacute;trangl&eacute;e.</p>
+
+<p>Toutes les nuits, l'odieuse vision recommen&ccedil;ait. C'&eacute;tait d'abord dans
+ses oreilles une sorte de ronflement comme le bruit d'une machine &agrave;
+battre ou le passage lointain d'un train sur un pont. Il commen&ccedil;ait
+alors &agrave; haleter, &agrave; &eacute;touffer, et il lui fallait d&eacute;boutonner son col de
+chemise et sa ceinture. Il marchait pour faire circuler le sang, il
+essayait de lire, il essayait de chanter; c'&eacute;tait en vain; sa pens&eacute;e,
+malgr&eacute; lui, retournait au jour du meurtre, et le lui faisait recommencer
+dans ses d&eacute;tails les plus secrets, avec toutes ses &eacute;motions les plus
+violentes de la premi&egrave;re minute &agrave; la derni&egrave;re.</p>
+
+<p>Il avait senti, en se levant, ce matin-l&agrave;, le matin de l'horrible jour,
+un peu d'&eacute;tourdissement et de migraine qu'il attribuait &agrave; la chaleur, de
+sorte qu'il &eacute;tait rest&eacute; dans sa chambre jusqu'&agrave; l'appel du d&eacute;jeuner.
+Apr&egrave;s le repas, il avait fait la sieste; puis il &eacute;tait sorti vers la fin
+de l'apr&egrave;s-midi pour respirer la brise fra&icirc;che et calmante sous les
+arbres de sa futaie.</p>
+
+<p>Mais, d&egrave;s qu'il fut dehors, l'air lourd et br&ucirc;lant de la plaine
+l'oppressa davantage. Le soleil, encore haut dans le ciel, versait sur
+la terre calcin&eacute;e, s&egrave;che et assoiff&eacute;e, des flots de lumi&egrave;re ardente.
+Aucun souffle de vent ne remuait les feuilles. Toutes les b&ecirc;tes, les
+oiseaux, les sauterelles elles-m&ecirc;mes se taisaient. Renardet gagna les
+grands arbres et se mit &agrave; marcher sur la mousse o&ugrave; la Brindille
+&eacute;vaporait un peu de fra&icirc;cheur sous l'immense toiture de branches. Mais
+il se sentait mal &agrave; l'aise. Il lui semblait qu'une main inconnue,
+invisible, lui serrait le cou; et il ne songeait presque &agrave; rien, ayant
+d'ordinaire peu d'id&eacute;es dans la t&ecirc;te. Seule, une pens&eacute;e vague le hantait
+depuis trois mois, la pens&eacute;e de se remarier. Il souffrait de vivre seul,
+il en souffrait moralement et physiquement. Habitu&eacute; depuis dix ans &agrave;
+sentir une femme pr&egrave;s de lui, accoutum&eacute; &agrave; sa pr&eacute;sence de tous les
+instants, &agrave; son &eacute;treinte quotidienne, il avait besoin, un besoin
+imp&eacute;rieux et confus de son contact incessant et de son baiser r&eacute;gulier.
+Depuis la mort de M<sup>me</sup> Renardet, il souffrait sans cesse sans bien
+comprendre pourquoi, il souffrait de ne plus sentir sa robe fr&ocirc;ler ses
+jambes tout le jour, et de ne plus pouvoir se calmer et s'affaiblir
+entre ses bras, surtout. Il &eacute;tait veuf depuis six mois &agrave; peine et il
+cherchait d&eacute;j&agrave; dans les environs quelle jeune fille ou quelle veuve il
+pourrait &eacute;pouser lorsque son deuil serait fini.</p>
+
+<p>Il avait une &acirc;me chaste, mais log&eacute;e dans un corps puissant d'Hercule, et
+des images charnelles commen&ccedil;aient &agrave; troubler son sommeil et ses
+veilles. Il les chassait; elles revenaient; et il murmurait par moments
+en souriant de lui-m&ecirc;me: &laquo;Me voici comme saint Antoine.&raquo;</p>
+
+<p>Ayant eu ce matin-l&agrave; plusieurs de ces visions obs&eacute;dantes, le d&eacute;sir lui
+vint tout &agrave; coup de se baigner dans la Brindille pour se rafra&icirc;chir et
+apaiser l'ardeur de son sang.</p>
+
+<p>Il connaissait un peu plus loin un endroit large et profond o&ugrave; les gens
+du pays venaient se tremper quelquefois en &eacute;t&eacute;. Il y alla.</p>
+
+<p>Des saules &eacute;pais cachaient ce bassin clair o&ugrave; le courant se reposait,
+sommeillait un peu avant de repartir. Renardet, en approchant, crut
+entendre un l&eacute;ger bruit, un faible clapotement qui n'&eacute;tait point celui
+du ruisseau sur les berges. Il &eacute;carta doucement les feuilles et regarda.
+Une fillette, toute nue, toute blanche &agrave; travers l'onde transparente,
+battait l'eau des deux mains, en dansant un peu dedans, et tournant sur
+elle-m&ecirc;me avec des gestes gentils. Ce n'&eacute;tait plus une enfant, ce
+n'&eacute;tait pas encore une femme; elle &eacute;tait grasse et form&eacute;e, tout en
+gardant un air de gamine pr&eacute;coce, pouss&eacute;e vite, presque m&ucirc;re. Il ne
+bougeait plus, perclus de surprise, d'angoisse, le souffle coup&eacute; par une
+&eacute;motion bizarre et poignante. Il demeurait l&agrave;, le c&oelig;ur battant comme si
+un de ses r&ecirc;ves sensuels venait de se r&eacute;aliser, comme si une f&eacute;e impure
+e&ucirc;t fait appara&icirc;tre devant lui cet &ecirc;tre troublant et trop jeune, cette
+petite V&eacute;nus paysanne, n&eacute;e dans les bouillons du ruisselet, comme
+l'autre, la grande, dans les vagues de la mer.</p>
+
+<p>Soudain l'enfant sortit du bain, et, sans le voir, s'en vint vers lui
+pour chercher ses hardes et se rhabiller. A mesure qu'elle approchait &agrave;
+petits pas h&eacute;sitants, par crainte des cailloux pointus, il se sentait
+pouss&eacute; vers elle par une force irr&eacute;sistible, par un emportement bestial
+qui soulevait toute sa chair, affolait son &acirc;me et le faisait trembler
+des pieds &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Elle resta debout, quelques secondes, derri&egrave;re le saule qui le cachait.
+Alors, perdant toute raison, il ouvrit les branches, se rua sur elle et
+la saisit dans ses bras. Elle tomba, trop effar&eacute;e pour r&eacute;sister, trop
+&eacute;pouvant&eacute;e pour appeler, et il la poss&eacute;da sans comprendre ce qu'il
+faisait.</p>
+
+<p>Il se r&eacute;veilla de son crime, comme on se r&eacute;veille d'un cauchemar.
+L'enfant commen&ccedil;ait &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>Il dit: &laquo;Tais-toi, tais-toi donc. Je te donnerai de l'argent.&raquo;</p>
+
+<p>Mais elle n'&eacute;coutait pas; elle sanglotait.</p>
+
+<p>Il reprit: &laquo;Mais tais-toi donc. Tais-toi donc. Tais-toi donc.&raquo;</p>
+
+<p>Elle hurla en se tordant pour s'&eacute;chapper.</p>
+
+<p>Il comprit brusquement qu'il &eacute;tait perdu; et il la saisit par le cou
+pour arr&ecirc;ter dans sa bouche ces clameurs d&eacute;chirantes et terribles. Comme
+elle continuait &agrave; se d&eacute;battre avec la force exasp&eacute;r&eacute;e d'un &ecirc;tre qui veut
+fuir la mort, il ferma ses mains de colosse sur la petite gorge gonfl&eacute;e
+de cris, et il l'eut &eacute;trangl&eacute;e en quelques instants, tant il serrait
+furieusement, sans qu'il songe&acirc;t &agrave; la tuer, mais seulement pour la faire
+taire.</p>
+
+<p>Puis il se dressa, &eacute;perdu d'horreur.</p>
+
+<p>Elle gisait devant lui, sanglante et la face noire. Il allait se sauver,
+quand surgit dans son &acirc;me boulevers&eacute;e l'instinct myst&eacute;rieux et confus
+qui guide tous les &ecirc;tres en danger.</p>
+
+<p>Il faillit jeter le corps &agrave; l'eau: mais une autre impulsion le poussa
+vers les hardes dont il fit un mince paquet. Alors, comme il avait de la
+ficelle dans ses poches, il le lia et le cacha dans un trou profond du
+ruisseau, sous un tronc d'arbre dont le pied baignait dans la Brindille.</p>
+
+<p>Puis il s'en alla, &agrave; grands pas, gagna les prairies, fit un immense
+d&eacute;tour pour se montrer &agrave; des paysans qui habitaient fort loin de l&agrave;, de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; du pays, et il rentra pour d&icirc;ner &agrave; l'heure ordinaire en
+racontant &agrave; ses domestiques tout le parcours de sa promenade.</p>
+
+<p>Il dormit pourtant cette nuit-l&agrave;; il dormit d'un &eacute;pais sommeil de brute,
+comme doivent dormir quelquefois les condamn&eacute;s &agrave; mort. Il n'ouvrit les
+yeux qu'aux premi&egrave;res lueurs du jour, et il attendit, tortur&eacute; par la
+peur du forfait d&eacute;couvert, l'heure ordinaire de son r&eacute;veil.</p>
+
+<p>Puis il dut assister &agrave; toutes les constatations. Il le fit &agrave; la fa&ccedil;on
+des somnambules, dans une hallucination qui lui montrait les choses et
+les hommes &agrave; travers une sorte de songe, dans un nuage d'ivresse, dans
+ce doute d'irr&eacute;alit&eacute; qui trouble l'esprit aux heures des grandes
+catastrophes.</p>
+
+<p>Seul le cri d&eacute;chirant de la Roque lui traversa le c&oelig;ur. A ce moment il
+faillit se jeter aux genoux de la vieille femme en criant: &laquo;C'est moi.&raquo;
+Mais il se contint. Il alla pourtant, durant la nuit, rep&ecirc;cher les
+sabots de la morte, pour les porter sur le seuil de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Tant que dura l'enqu&ecirc;te, tant qu'il dut guider et &eacute;garer la justice, il
+fut calme, ma&icirc;tre de lui, rus&eacute; et souriant. Il discutait paisiblement
+avec les magistrats toutes les suppositions qui leur passaient par
+l'esprit, combattait leurs opinions, d&eacute;molissait leurs raisonnements. Il
+prenait m&ecirc;me un certain plaisir &acirc;cre et douloureux &agrave; troubler leurs
+perquisitions, &agrave; embrouiller leurs id&eacute;es, &agrave; innocenter ceux qu'ils
+suspectaient.</p>
+
+<p>Mais &agrave; partir du jour o&ugrave; les recherches furent abandonn&eacute;es, il devint
+peu &agrave; peu nerveux, plus excitable encore qu'autrefois, bien qu'il
+ma&icirc;tris&acirc;t ses col&egrave;res. Les bruits soudains le faisaient sauter de peur;
+il fr&eacute;missait pour la moindre chose, tressaillait parfois des pieds &agrave; la
+t&ecirc;te quand une mouche se posait sur son front. Alors un besoin imp&eacute;rieux
+de mouvement l'envahit, le for&ccedil;a &agrave; des courses prodigieuses, le tint
+debout des nuits enti&egrave;res, marchant &agrave; travers sa chambre.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait point qu'il f&ucirc;t harcel&eacute; par des remords. Sa nature brutale ne
+se pr&ecirc;tait &agrave; aucune nuance de sentiment ou de crainte morale. Homme
+d'&eacute;nergie et m&ecirc;me de violence, n&eacute; pour faire la guerre, ravager les pays
+conquis et massacrer les vaincus, plein d'instincts sauvages de chasseur
+et de batailleur, il ne comptait gu&egrave;re la vie humaine. Bien qu'il
+respect&acirc;t l'&Eacute;glise, par politique, il ne croyait ni &agrave; Dieu, ni au
+diable, n'attendant par cons&eacute;quent, dans une autre vie, ni ch&acirc;timent, ni
+r&eacute;compense de ses actes en celle-ci. Il gardait pour toute croyance une
+vague philosophie faite de toutes les id&eacute;es des encyclop&eacute;distes du
+si&egrave;cle dernier; et il consid&eacute;rait la Religion comme une sanction morale
+de la Loi, l'une et l'autre ayant &eacute;t&eacute; invent&eacute;es par les hommes pour
+r&eacute;gler les rapports sociaux.</p>
+
+<p>Tuer quelqu'un en duel, ou &agrave; la guerre, ou dans une querelle, ou par
+accident, ou par vengeance, ou m&ecirc;me par forfanterie, lui e&ucirc;t sembl&eacute; une
+chose amusante et cr&acirc;ne, et n'e&ucirc;t pas laiss&eacute; plus de traces en son
+esprit que le coup de fusil tir&eacute; sur un li&egrave;vre; mais il avait ressenti
+une &eacute;motion profonde du meurtre de cette enfant. Il l'avait commis
+d'abord dans l'affolement d'une ivresse irr&eacute;sistible, dans une esp&egrave;ce de
+temp&ecirc;te sensuelle emportant sa raison. Et il avait gard&eacute; au c&oelig;ur, gard&eacute;
+dans sa chair, gard&eacute; sur ses l&egrave;vres, gard&eacute; jusque dans ses doigts
+d'assassin une sorte d'amour bestial, en m&ecirc;me temps qu'une horreur
+&eacute;pouvant&eacute;e pour cette fillette surprise par lui et tu&eacute;e l&acirc;chement. A
+tout instant sa pens&eacute;e revenait &agrave; cette sc&egrave;ne horrible; et bien qu'il
+s'effor&ccedil;&acirc;t de chasser cette image, qu'il l'&eacute;cart&acirc;t avec terreur, avec
+d&eacute;go&ucirc;t, il la sentait r&ocirc;der dans son esprit, tourner autour de lui,
+attendant sans cesse le moment de r&eacute;appara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Alors il eut peur des soirs, peur de l'ombre tombant autour de lui. Il
+ne savait pas encore pourquoi les t&eacute;n&egrave;bres lui semblaient effrayantes;
+mais il les redoutait d'instinct; il les sentait peupl&eacute;es de terreurs.
+Le jour clair ne se pr&ecirc;te point aux &eacute;pouvantes. On y voit les choses et
+les &ecirc;tres; aussi n'y rencontre-t-on que les choses et les &ecirc;tres naturels
+qui peuvent se montrer dans la clart&eacute;. Mais la nuit, la nuit opaque,
+plus &eacute;paisse que des murailles, et vide, la nuit infinie, si noire, si
+vaste, o&ugrave; l'on peut fr&ocirc;ler d'&eacute;pouvantables choses, la nuit o&ugrave; l'on sent
+errer, r&ocirc;der l'effroi myst&eacute;rieux, lui paraissait cacher un danger
+inconnu, proche et mena&ccedil;ant! Lequel?</p>
+
+<p>Il le sut bient&ocirc;t. Comme il &eacute;tait dans son fauteuil, assez tard, un soir
+qu'il ne dormait pas, il crut voir remuer le rideau de sa fen&ecirc;tre. Il
+attendit, inquiet, le c&oelig;ur battant; la draperie ne bougeait plus; puis,
+soudain, elle s'agita de nouveau; du moins il pensa qu'elle s'agitait.
+Il n'osait point se lever; il n'osait plus respirer; et pourtant il
+&eacute;tait brave; il s'&eacute;tait battu souvent et il aurait aim&eacute; d&eacute;couvrir chez
+lui des voleurs.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-il vrai qu'il remuait, ce rideau? Il se le demandait, craignant
+d'&ecirc;tre tromp&eacute; par ses yeux. C'&eacute;tait si peu de chose, d'ailleurs, un
+l&eacute;ger frisson de l'&eacute;toffe, une sorte de tremblement des plis, &agrave; peine
+une ondulation comme celle que produit le vent. Renardet demeurait les
+yeux fixes, le cou tendu; et brusquement il se leva, honteux de sa
+peur, fit quatre pas, saisit la draperie &agrave; deux mains et l'&eacute;carta
+largement. Il ne vit rien d'abord que les vitres noires, noires comme
+des plaques d'encre luisante. La nuit, la grande nuit imp&eacute;n&eacute;trable
+s'&eacute;tendait par derri&egrave;re jusqu'&agrave; l'invisible horizon. Il restait debout
+en face de cette ombre illimit&eacute;e; et tout &agrave; coup il y aper&ccedil;ut une lueur,
+une lueur mouvante, qui semblait &eacute;loign&eacute;e. Alors il approcha son visage
+du carreau, pensant qu'un p&ecirc;cheur d'&eacute;crevisses braconnait sans doute
+dans la Brindille, car il &eacute;tait minuit pass&eacute;, et cette lueur rampait au
+bord de l'eau, sous la futaie. Comme il ne distinguait pas encore,
+Renardet enferma ses yeux entre ses mains; et brusquement cette lueur
+devint une clart&eacute;, et il aper&ccedil;ut la petite Roque nue et sanglante sur la
+mousse.</p>
+
+<p>Il recula crisp&eacute; d'horreur, heurta son si&egrave;ge et tomba sur le dos. Il y
+resta quelques minutes l'&acirc;me en d&eacute;tresse, puis il s'assit et se mit &agrave;
+r&eacute;fl&eacute;chir. Il avait eu une hallucination, voil&agrave; tout; une hallucination
+venue de ce qu'un maraudeur de nuit marchait au bord de l'eau avec son
+fanal. Quoi d'&eacute;tonnant d'ailleurs &agrave; ce que le souvenir de son crime
+jet&acirc;t en lui, parfois, la vision de la morte.</p>
+
+<p>S'&eacute;tant relev&eacute;, il but un verre d'eau, puis s'assit. Il songeait: &laquo;Que
+vais-je faire, si cela recommence?&raquo; Et cela recommencerait, il le
+sentait, il en &eacute;tait s&ucirc;r. D&eacute;j&agrave; la fen&ecirc;tre sollicitait son regard,
+l'appelait, l'attirait. Pour ne plus la voir, il tourna sa chaise; puis
+il prit un livre et essaya de lire; mais il lui sembla entendre bient&ocirc;t
+s'agiter quelque chose derri&egrave;re lui, et il fit brusquement pivoter sur
+un pied son fauteuil. Le rideau remuait encore; certes, il avait remu&eacute;,
+cette fois; il n'en pouvait plus douter; il s'&eacute;lan&ccedil;a et le saisit d'une
+main si brutale qu'il le jeta bas avec sa galerie; puis il colla
+avidement sa face contre la vitre. Il ne vit rien. Tout &eacute;tait noir au
+dehors; et il respira avec la joie d'un homme dont on vient de sauver la
+vie.</p>
+
+<p>Donc il retourna s'asseoir; mais presque aussit&ocirc;t le d&eacute;sir le reprit de
+regarder de nouveau par la fen&ecirc;tre. Depuis que le rideau &eacute;tait tomb&eacute;,
+elle faisait une sorte de trou sombre attirant, redoutable, sur la
+campagne obscure. Pour ne point c&eacute;der &agrave; cette dangereuse tentation, il
+se d&eacute;v&ecirc;tit, souffla ses lumi&egrave;res, se coucha et ferma les yeux.</p>
+
+<p>Immobile, sur le dos, la peau chaude et moite, il attendait le sommeil.
+Une grande lumi&egrave;re tout &agrave; coup traversa ses paupi&egrave;res. Il les ouvrit,
+croyant sa demeure en feu. Tout &eacute;tait noir, et il se mit sur son coude
+pour t&acirc;cher de distinguer sa fen&ecirc;tre qui l'attirait toujours,
+invinciblement. A force de chercher &agrave; voir, il aper&ccedil;ut quelques &eacute;toiles;
+et il se leva, traversa sa chambre &agrave; t&acirc;tons, trouva les carreaux avec
+ses mains &eacute;tendues, appliqua son front dessus. L&agrave; bas, sous les arbres,
+le corps de la fillette luisait comme du phosphore, &eacute;clairant l'ombre
+autour de lui!</p>
+
+<p>Renardet poussa un cri et se sauva vers son lit, o&ugrave; il resta jusqu'au
+matin, la t&ecirc;te cach&eacute;e sous l'oreiller.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, sa vie devint intol&eacute;rable. Il passait ses jours
+dans la terreur des nuits; et chaque nuit, la vision recommen&ccedil;ait. A
+peine enferm&eacute; dans sa chambre, il essayait de lutter; mais en vain. Une
+force irr&eacute;sistible le soulevait et le poussait &agrave; sa vitre, comme pour
+appeler le fant&ocirc;me et il le voyait aussit&ocirc;t, couch&eacute; d'abord au lieu du
+crime, couch&eacute; les bras ouverts, les jambes ouvertes, tel que le corps
+avait &eacute;t&eacute; trouv&eacute;. Puis la morte se levait et s'en venait, &agrave; petits pas,
+ainsi que l'enfant avait fait en sortant de la rivi&egrave;re. Elle s'en
+venait, doucement, tout droit en passant sur le gazon et sur la
+corbeille de fleurs dess&eacute;ch&eacute;es; puis elle s'&eacute;levait dans l'air, vers la
+fen&ecirc;tre de Renardet. Elle venait vers lui, comme elle &eacute;tait venue le
+jour du crime, vers le meurtrier. Et l'homme reculait devant
+l'apparition, il reculait jusqu'&agrave; son lit et s'affaissait dessus,
+sachant bien que la petite &eacute;tait entr&eacute;e et qu'elle se tenait maintenant
+derri&egrave;re le rideau qui remuerait tout &agrave; l'heure. Et jusqu'au jour il le
+regardait, ce rideau, d'un &oelig;il fixe, s'attendant sans cesse &agrave; voir
+sortir sa victime. Mais elle ne se montrait plus; elle restait l&agrave;, sous
+l'&eacute;toffe agit&eacute;e parfois d'un tremblement. Et Renardet, les doigts
+crisp&eacute;s sur ses draps, les serrait ainsi qu'il avait serr&eacute; la gorge de
+la petite Roque. Il &eacute;coutait sonner les heures; il entendait battre dans
+le silence le balancier de sa pendule et les coups profonds de son
+c&oelig;ur. Et il souffrait, le mis&eacute;rable, plus qu'aucun homme n'avait jamais
+souffert.</p>
+
+<p>Puis, d&egrave;s qu'une ligne blanche apparaissait au plafond, annon&ccedil;ant le
+jour prochain, il se sentait d&eacute;livr&eacute;, seul enfin, seul dans sa chambre;
+et il se recouchait. Il dormait alors quelques heures, d'un sommeil
+inquiet et fi&eacute;vreux, o&ugrave; il recommen&ccedil;ait souvent en r&ecirc;ve l'&eacute;pouvantable
+vision de ses veilles.</p>
+
+<p>Quand il descendait plus tard pour le d&eacute;jeuner de midi, il se sentait
+courbatur&eacute; comme apr&egrave;s de prodigieuses fatigues; et il mangeait &agrave; peine,
+hant&eacute; toujours par la crainte de celle qu'il reverrait la nuit suivante.</p>
+
+<p>Il savait bien pourtant que ce n'&eacute;tait pas une apparition, que les morts
+ne reviennent point, et que son &acirc;me malade, son &acirc;me obs&eacute;d&eacute;e par une
+pens&eacute;e unique, par un souvenir inoubliable, &eacute;tait la seule cause de son
+supplice, la seule &eacute;vocatrice de la morte ressuscit&eacute;e par elle, appel&eacute;e
+par elle et dress&eacute;e aussi par elle devant ses yeux o&ugrave; restait empreinte
+l'image ineffa&ccedil;able. Mais il savait aussi qu'il ne gu&eacute;rirait pas, qu'il
+n'&eacute;chapperait jamais &agrave; la pers&eacute;cution sauvage de sa m&eacute;moire; et il se
+r&eacute;solut &agrave; mourir, plut&ocirc;t que de supporter plus longtemps ces tortures.</p>
+
+<p>Alors il chercha comment il se tuerait. Il voulait quelque chose de
+simple et de naturel, qui ne laisserait pas croire &agrave; un suicide. Car il
+tenait &agrave; sa r&eacute;putation, au nom l&eacute;gu&eacute; par ses p&egrave;res; et si on soup&ccedil;onnait
+la cause de sa mort, on songerait sans doute au crime, inexpliqu&eacute;, &agrave;
+l'introuvable meurtrier, et on ne tarderait point &agrave; l'accuser du
+forfait.</p>
+
+<p>Une id&eacute;e &eacute;trange lui &eacute;tait venue, celle de se faire &eacute;craser par l'arbre
+au pied duquel il avait assassin&eacute; la petite Roque. Il se d&eacute;cida donc &agrave;
+faire abattre sa futaie et &agrave; simuler un accident. Mais le h&ecirc;tre refusa
+de lui casser les reins.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; chez lui, en proie &agrave; un d&eacute;sespoir &eacute;perdu, il avait saisi son
+revolver, et puis il n'avait pas os&eacute; tirer.</p>
+
+<p>L'heure du d&icirc;ner sonna, il avait mang&eacute;, puis &eacute;tait remont&eacute;. Et il ne
+savait pas ce qu'il allait faire. Il se sentait l&acirc;che maintenant qu'il
+avait &eacute;chapp&eacute; une premi&egrave;re fois. Tout &agrave; l'heure il &eacute;tait pr&ecirc;t, fortifi&eacute;,
+d&eacute;cid&eacute;, ma&icirc;tre de son courage et de sa r&eacute;solution; &agrave; pr&eacute;sent, il &eacute;tait
+faible et il avait peur de la mort, autant que de la morte.</p>
+
+<p>Il balbutiait: &laquo;Je n'oserai plus, je n'oserai plus&raquo;; et il regardait
+avec terreur, tant&ocirc;t l'arme sur sa table, tant&ocirc;t le rideau qui cachait
+sa fen&ecirc;tre. Il lui semblait aussi que quelque chose d'horrible aurait
+lieu sit&ocirc;t que sa vie cesserait! Quelque chose? Quoi? Leur rencontre
+peut-&ecirc;tre? Elle le guettait, elle l'attendait, l'appelait, et c'&eacute;tait
+pour le prendre &agrave; son tour, pour l'attirer dans sa vengeance et le
+d&eacute;cider &agrave; mourir qu'elle se montrait ainsi tous les soirs.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; pleurer comme un enfant, r&eacute;p&eacute;tant: &laquo;Je n'oserai plus, je
+n'oserai plus.&raquo; Puis il tomba sur les genoux, et balbutia: &laquo;Mon Dieu,
+mon Dieu.&raquo; Sans croire &agrave; Dieu, pourtant. Et il n'osait plus, en effet,
+regarder sa fen&ecirc;tre o&ugrave; il savait blottie l'apparition, ni sa table o&ugrave;
+luisait son revolver.</p>
+
+<p>Quand il se fut relev&eacute;, il dit tout haut: &laquo;&Ccedil;a ne peut pas durer, il faut
+en finir.&raquo; Le son de sa voix dans la chambre silencieuse lui fit passer
+un frisson de peur le long des membres; mais comme il ne se d&eacute;cidait &agrave;
+prendre aucune r&eacute;solution; comme il sentait bien que le doigt de sa main
+refuserait toujours de presser la g&acirc;chette de l'arme, il retourna cacher
+sa t&ecirc;te sous les couvertures de son lit, et il r&eacute;fl&eacute;chit.</p>
+
+<p>Il lui fallait trouver quelque chose qui le forcerait &agrave; mourir, inventer
+une ruse contre lui-m&ecirc;me qui ne lui laisserait plus aucune h&eacute;sitation,
+aucun retard, aucun regret possibles. Il enviait les condamn&eacute;s qu'on
+m&egrave;ne &agrave; l'&eacute;chafaud au milieu des soldats. Oh! s'il pouvait prier
+quelqu'un de tirer; s'il pouvait, avouant l'&eacute;tat de son &acirc;me, avouant son
+crime &agrave; un ami s&ucirc;r qui ne le divulguerait jamais, obtenir de lui la
+mort. Mais &agrave; qui demander ce service terrible? A qui? Il cherchait parmi
+les gens qu'il connaissait? Le m&eacute;decin? Non. Il raconterait cela plus
+tard, sans doute? Et tout &agrave; coup, une bizarre pens&eacute;e traversa son
+esprit. Il allait &eacute;crire au juge d'instruction, qu'il connaissait
+intimement, pour se d&eacute;noncer lui-m&ecirc;me. Il lui dirait tout, dans cette
+lettre, et le crime, et les tortures qu'il endurait, et sa r&eacute;solution de
+mourir, et ses h&eacute;sitations, et le moyen qu'il employait pour forcer son
+courage d&eacute;faillant. Il le supplierait au nom de leur vieille amiti&eacute; de
+d&eacute;truire sa lettre d&egrave;s qu'il aurait appris que le coupable s'&eacute;tait fait
+justice. Renardet pouvait compter sur ce magistrat, il le savait s&ucirc;r,
+discret, incapable m&ecirc;me d'une parole l&eacute;g&egrave;re. C'&eacute;tait un de ces hommes
+qui ont une conscience inflexible gouvern&eacute;e, dirig&eacute;e, r&eacute;gl&eacute;e par leur
+seule raison.</p>
+
+<p>A peine eut-il form&eacute; ce projet qu'une joie bizarre envahit son c&oelig;ur.
+Il &eacute;tait tranquille &agrave; pr&eacute;sent. Il allait &eacute;crire sa lettre, lentement,
+puis, au jour levant, il la d&eacute;poserait dans la bo&icirc;te clou&eacute;e au mur de sa
+m&eacute;tairie, puis il monterait sur sa tour pour voir arriver le facteur, et
+quand l'homme &agrave; la blouse bleue s'en irait, il se jetterait la t&ecirc;te la
+premi&egrave;re sur les roches o&ugrave; s'appuyaient les fondations. Il prendrait
+soin d'&ecirc;tre vu d'abord par les ouvriers qui abattaient son bois. Il
+pourrait donc grimper sur la marche avanc&eacute;e qui portait le m&acirc;t du
+drapeau d&eacute;ploy&eacute; aux jours de f&ecirc;te. Il casserait ce m&acirc;t d'une secousse et
+se pr&eacute;cipiterait avec lui. Comment douter d'un accident? Et il se
+tuerait net, &eacute;tant donn&eacute;s son poids et la hauteur de sa tour.</p>
+
+<p>Il sortit aussit&ocirc;t de son lit, gagna sa table et se mit &agrave; &eacute;crire; il
+n'oublia rien, pas un d&eacute;tail du crime, pas un d&eacute;tail de sa vie
+d'angoisses, pas un d&eacute;tail des tortures de son c&oelig;ur, et il termina en
+annon&ccedil;ant qu'il s'&eacute;tait condamn&eacute; lui-m&ecirc;me, qu'il allait ex&eacute;cuter le
+criminel, et en priant son ami, son ancien ami, de veiller &agrave; ce que
+jamais on n'accus&acirc;t sa m&eacute;moire.</p>
+
+<p>En achevant sa lettre, il s'aper&ccedil;ut que le jour &eacute;tait venu. Il la ferma,
+la cacheta, &eacute;crivit l'adresse, puis il descendit &agrave; pas l&eacute;gers, courut
+jusqu'&agrave; la petite bo&icirc;te blanche coll&eacute;e au mur, au coin de la ferme, et
+quand il eut jet&eacute; dedans ce papier qui &eacute;nervait sa main, il revint vite,
+referma les verrous de la grande porte et grimpa sur sa tour pour
+attendre le passage du pi&eacute;ton qui emporterait son arr&ecirc;t de mort.</p>
+
+<p>Il se sentait calme, maintenant, d&eacute;livr&eacute;, sauv&eacute;!</p>
+
+<p>Un vent froid, sec, un vent de glace lui passait sur la face. Il
+l'aspirait avidement, la bouche ouverte, buvant sa caresse gel&eacute;e. Le
+ciel &eacute;tait rouge, d'un rouge ardent, d'un rouge d'hiver, et toute la
+plaine blanche de givre brillait sous les premiers rayons du soleil,
+comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; poudr&eacute;e de verre pil&eacute;. Renardet, debout, nu-t&ecirc;te,
+regardait le vaste pays, les prairies &agrave; gauche, &agrave; droite le village dont
+les chemin&eacute;es commen&ccedil;aient &agrave; fumer pour le repas du matin.</p>
+
+<p>A ses pieds il voyait couler la Brindille, dans les roches o&ugrave; il
+s'&eacute;craserait tout &agrave; l'heure. Il se sentait rena&icirc;tre dans cette belle
+aurore glac&eacute;e, et plein de force, plein de vie. La lumi&egrave;re le baignait,
+l'entourait, le p&eacute;n&eacute;trait comme une esp&eacute;rance. Mille souvenirs
+l'assaillaient, des souvenirs de matins pareils, de marche rapide sur la
+terre dure qui sonnait sous les pas, de chasses heureuses au bord des
+&eacute;tangs o&ugrave; dorment les canards sauvages. Toutes les bonnes choses qu'il
+aimait, les bonnes choses de l'existence accouraient dans son souvenir,
+l'aiguillonnaient de d&eacute;sirs nouveaux, r&eacute;veillaient tous les app&eacute;tits
+vigoureux de son corps actif et puissant.</p>
+
+<p>Et il allait mourir? Pourquoi? Il allait se tuer subitement, parce qu'il
+avait peur d'une ombre? peur de rien? Il &eacute;tait riche et jeune encore!
+Quelle folie! Mais il lui suffisait d'une distraction, d'une absence,
+d'un voyage pour oublier! Cette nuit m&ecirc;me, il ne l'avait pas vue,
+l'enfant, parce que sa pens&eacute;e, pr&eacute;occup&eacute;e, s'&eacute;tait &eacute;gar&eacute;e sur autre
+chose. Peut-&ecirc;tre ne la reverrait-il plus? Et si elle le hantait encore
+dans cette maison, certes, elle ne le suivrait pas ailleurs! La terre
+&eacute;tait grande, et l'avenir long! Pourquoi mourir?</p>
+
+<p>Son regard errait sur les prairies, et il aper&ccedil;ut une tache bleue dans
+le sentier le long de la Brindille. C'&eacute;tait M&eacute;d&eacute;ric qui s'en venait
+apporter les lettres de la ville et emporter celles du village.</p>
+
+<p>Renardet eut un sursaut, la sensation d'une douleur le traversant, et il
+s'&eacute;lan&ccedil;a dans l'escalier tournant pour reprendre sa lettre, pour la
+r&eacute;clamer au facteur. Peu lui importait d'&ecirc;tre vu, maintenant; il
+courait &agrave; travers l'herbe o&ugrave; moussait la glace l&eacute;g&egrave;re des nuits, et il
+arriva devant la bo&icirc;te, au coin de la ferme, juste en m&ecirc;me temps que le
+pi&eacute;ton.</p>
+
+<p>L'homme avait ouvert la petite porte de bois et prenait les quelques
+papiers d&eacute;pos&eacute;s l&agrave; par les habitants du pays.</p>
+
+<p>Renardet lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, M&eacute;d&eacute;ric.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, m'sieu le maire.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, M&eacute;d&eacute;ric, j'ai jet&eacute; &agrave; la bo&icirc;te une lettre dont j'ai besoin.
+Je viens vous demander de me la rendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, m'sieu le maire, on vous la donnera.</p>
+
+<p>Et le facteur leva les yeux. Il demeura stup&eacute;fait devant le visage de
+Renardet; il avait les joues violettes, le regard trouble, cercl&eacute; de
+noir, comme enfonc&eacute; dans la t&ecirc;te, les cheveux en d&eacute;sordre, la barbe
+m&ecirc;l&eacute;e, la cravate d&eacute;faite. Il &eacute;tait visible qu'il ne s'&eacute;tait point
+couch&eacute;.</p>
+
+<p>L'homme demanda: &laquo;C'est-il que vous &ecirc;tes malade, m'sieu le maire?&raquo;</p>
+
+<p>L'autre, comprenant soudain que son allure devait &ecirc;tre &eacute;trange, perdit
+contenance, balbutia: &laquo;Mais non... mais non.... Seulement, j'ai saut&eacute; du
+lit pour vous demander cette lettre.... Je dormais.... Vous
+comprenez?...&raquo;</p>
+
+<p>Un vague soup&ccedil;on passa dans l'esprit de l'ancien soldat.</p>
+
+<p>Il reprit: &laquo;Qu&eacute; lettre?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Celle que vous allez me rendre.</p>
+
+<p>Maintenant, M&eacute;d&eacute;ric h&eacute;sitait, l'attitude du maire ne lui paraissait pas
+naturelle. Il y avait peut-&ecirc;tre un secret dans cette lettre, un secret
+de politique. Il savait que Renardet n'&eacute;tait pas r&eacute;publicain, et il
+connaissait tous les trucs et toutes les supercheries qu'on emploie aux
+&eacute;lections.</p>
+
+<p>Il demanda: &laquo;A qui qu'elle est adress&eacute;e, c'te lettre?</p>
+
+<p>&mdash;A M. Putoin, le juge d'instruction; vous savez bien, M. Putoin, mon
+ami!&raquo;</p>
+
+<p>Le pi&eacute;ton chercha dans les papiers et trouva celui qu'on lui r&eacute;clamait.
+Alors il se mit &agrave; le regarder, le tournant et le retournant dans ses
+doigts, fort perplexe, fort troubl&eacute; par la crainte de commettre une
+faute grave ou de se faire un ennemi du maire.</p>
+
+<p>Voyant son h&eacute;sitation, Renardet fit un mouvement pour saisir la lettre
+et la lui arracher. Ce geste brusque convainquit M&eacute;d&eacute;ric qu'il
+s'agissait d'un myst&egrave;re important et le d&eacute;cida &agrave; faire son devoir, co&ucirc;te
+que co&ucirc;te.</p>
+
+<p>Il jeta donc l'enveloppe dans son sac et le referma, en r&eacute;pondant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'peux pas, m'sieu le maire. Du moment qu'elle allait &agrave; la
+justice, j'peux pas.&raquo;</p>
+
+<p>Une angoisse affreuse &eacute;treignit le c&oelig;ur de Renardet, qui balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous me connaissez bien. Vous pouvez m&ecirc;me reconna&icirc;tre mon
+&eacute;criture. Je vous dis que j'ai besoin de ce papier.</p>
+
+<p>&mdash;J'peux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, M&eacute;d&eacute;ric, vous savez que je suis incapable de vous tromper, je
+vous dis que j'en ai besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Non. J'peux pas.</p>
+
+<p>Un frisson de col&egrave;re passa dans l'&acirc;me violente de Renardet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sacrebleu, prenez garde. Vous savez que je ne badine pas, moi,
+et que je peux vous faire sauter de votre place, mon bonhomme, et sans
+tarder encore. Et puis je suis le maire du pays, apr&egrave;s tout; et je vous
+ordonne maintenant de me rendre ce papier.</p>
+
+<p>Le pi&eacute;ton r&eacute;pondit avec fermet&eacute;: &laquo;Non, je n'peux pas, m'sieu le maire!&raquo;</p>
+
+<p>Alors Renardet, perdant la t&ecirc;te, le saisit par les bras pour lui
+enlever son sac; mais l'homme se d&eacute;barrassa d'une secousse et, reculant,
+leva son gros b&acirc;ton de houx. Il pronon&ccedil;a, toujours calme: &laquo;Oh! ne me
+touchez pas, m'sieu le maire, ou je cogne. Prenez garde. Je fais mon
+devoir, moi!&raquo;</p>
+
+<p>Se sentant perdu, Renardet, brusquement, devint humble, doux, implorant
+comme un enfant qui pleure.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Voyons, voyons, mon ami, rendez-moi cette lettre, je vous
+r&eacute;compenserai, je vous donnerai de l'argent, tenez, tenez, je vous
+donnerai cent francs, vous entendez, cent francs.&raquo;</p>
+
+<p>L'homme tourna les talons et se mit en route.</p>
+
+<p>Renardet le suivit, haletant, balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;M&eacute;d&eacute;ric, M&eacute;d&eacute;ric, &eacute;coutez, je vous donnerai mille francs, vous
+entendez, mille francs.&raquo;</p>
+
+<p>L'autre allait toujours, sans r&eacute;pondre. Renardet reprit: &laquo;Je ferai votre
+fortune... vous entendez, ce que vous voudrez.... Cinquante mille
+francs.... Cinquante mille francs pour cette lettre.... Qu'est-ce que &ccedil;a
+vous fait?... Vous ne voulez pas?... Eh bien, cent mille... dites...
+cent mille francs... comprenez-vous?... cent mille francs... cent mille
+francs.&raquo;</p>
+
+<p>Le facteur se retourna, la face dure, l'&oelig;il s&eacute;v&egrave;re: &laquo;En voil&agrave; assez, ou
+bien je r&eacute;p&eacute;terai &agrave; la justice tout ce que vous venez de me dire l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Renardet s'arr&ecirc;ta net. C'&eacute;tait fini. Il n'avait plus d'espoir. Il se
+retourna et se sauva vers sa maison, galopant comme une b&ecirc;te chass&eacute;e.</p>
+
+<p>Alors M&eacute;d&eacute;ric &agrave; son tour s'arr&ecirc;ta et regarda cette fuite avec
+stup&eacute;faction. Il vit le maire rentrer chez lui, et il attendit encore
+comme si quelque chose de surprenant ne pouvait manquer d'arriver.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, en effet, la haute taille de Renardet apparut au sommet de la
+tour du Renard. Il courait autour de la plate-forme comme un fou; puis
+il saisit le m&acirc;t du drapeau et le secoua avec fureur sans parvenir &agrave; le
+briser, puis soudain, pareil &agrave; un nageur qui pique une t&ecirc;te, il se lan&ccedil;a
+dans le vide, les deux mains en avant.</p>
+
+<p>M&eacute;d&eacute;ric s'&eacute;lan&ccedil;a pour porter secours. En traversant le parc, il aper&ccedil;ut
+les b&ucirc;cherons allant au travail. Il les h&eacute;la en leur criant l'accident;
+et ils trouv&egrave;rent au pied des murs un corps sanglant dont la t&ecirc;te
+s'&eacute;tait &eacute;cras&eacute;e sur une roche. La Brindille entourait cette roche, et
+sur ses eaux &eacute;largies en cet endroit, claires et calmes, on voyait
+couler un long filet rose de cervelle et de sang m&ecirc;l&eacute;s.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LEPAVE" id="LEPAVE"></a><a href="#TABLE">L'&Eacute;PAVE</a></h2>
+
+
+<p>C'&eacute;tait hier, 31 d&eacute;cembre.</p>
+
+<p>Je venais de d&eacute;jeuner avec mon vieil ami Georges Garin. Le domestique
+lui apporta une lettre couverte de cachets et de timbres &eacute;trangers.</p>
+
+<p>Georges me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu permets?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; lire huit pages d'une grande &eacute;criture anglaise, crois&eacute;e
+dans tous les sens. Il les lisait lentement, avec une attention
+s&eacute;rieuse, avec cet int&eacute;r&ecirc;t qu'on met aux choses qui vous touchent le
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Puis il posa la lettre sur un coin de la chemin&eacute;e, et il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, en voil&agrave; une dr&ocirc;le d'histoire que je ne t'ai jamais racont&eacute;e,
+une histoire sentimentale pourtant, et qui m'est arriv&eacute;e! Oh! ce fut un
+singulier jour de l'an, cette ann&eacute;e-l&agrave;. Il y a de cela vingt ans...
+puisque j'avais trente ans et que j'en ai cinquante!...</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tais alors inspecteur de la Compagnie d'assurances maritimes que je
+dirige aujourd'hui. Je me disposais &agrave; passer &agrave; Paris la f&ecirc;te du 1<sup>er</sup>
+janvier, puisqu'on est convenu de faire de ce jour un jour de f&ecirc;te,
+quand je re&ccedil;us une lettre du directeur me donnant l'ordre de partir
+imm&eacute;diatement pour l'&icirc;le de R&eacute;, o&ugrave; venait de s'&eacute;chouer un trois-m&acirc;ts de
+Saint-Nazaire, assur&eacute; par nous. Il &eacute;tait alors huit heures du matin.
+J'arrivai &agrave; la Compagnie, &agrave; dix heures, pour recevoir des instructions;
+et, le soir m&ecirc;me, je prenais l'express, qui me d&eacute;posait &agrave; La Rochelle le
+lendemain 31 d&eacute;cembre.</p>
+
+<p>&laquo;J'avais deux heures, avant de monter sur le bateau de R&eacute;, le
+<i>Jean-Guiton</i>. Je fis un tour en ville. C'est vraiment une ville bizarre
+et de grand caract&egrave;re que La Rochelle, avec ses rues m&ecirc;l&eacute;es comme un
+labyrinthe et dont les trottoirs courent sous des galeries sans fin, des
+galeries &agrave; arcades comme celles de la rue de Rivoli, mais basses, ces
+galeries et ces arcades &eacute;cras&eacute;es, myst&eacute;rieuses, qui semblent construites
+et demeur&eacute;es comme un d&eacute;cor de conspirateurs, le d&eacute;cor antique et
+saisissant des guerres d'autrefois, des guerres de religion h&eacute;ro&iuml;ques et
+sauvages. C'est bien la vieille cit&eacute; huguenote, grave, discr&egrave;te, sans
+art superbe, sans aucun de ces admirables monuments qui font Rouen si
+magnifique, mais remarquable par toute sa physionomie s&eacute;v&egrave;re, un peu
+sournoise aussi, une cit&eacute; de batailleurs obstin&eacute;s, o&ugrave; doivent &eacute;clore les
+fanatismes, la ville o&ugrave; s'exalta la foi des calvinistes et o&ugrave; naquit le
+complot des quatre sergents.</p>
+
+<p>&laquo;Quand j'eus err&eacute; quelque temps par ces rues singuli&egrave;res, je montai sur
+un petit bateau &agrave; vapeur, noir et ventru, qui devait me conduire &agrave; l'&icirc;le
+de R&eacute;. Il partit en soufflant, d'un air col&egrave;re, passa entre les deux
+tours antiques qui gardent le port, traversa la rade, sortit de la digue
+construite par Richelieu, et dont on voit &agrave; fleur d'eau les pierres
+&eacute;normes, enfermant la ville comme un immense collier; puis il obliqua
+vers la droite.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait un de ces jours tristes qui oppressent, &eacute;crasent la pens&eacute;e,
+compriment le c&oelig;ur, &eacute;teignent en nous toute force et toute &eacute;nergie; un
+jour gris, glacial, sali par une brume lourde, humide comme de la pluie,
+froide comme de la gel&eacute;e, infecte &agrave; respirer comme une bu&eacute;e d'&eacute;gout.</p>
+
+<p>&laquo;Sous ce plafond de brouillard bas et sinistre, la mer jaune, la mer peu
+profonde et sablonneuse de ces plages illimit&eacute;es, restait sans une ride,
+sans un mouvement, sans vie, une mer d'eau trouble, d'eau grasse, d'eau
+stagnante. Le <i>Jean-Guiton</i> passait dessus en roulant un peu, par
+habitude, coupait cette nappe opaque et lisse, puis laissait derri&egrave;re
+lui quelques vagues, quelques clapots, quelques ondulations qui se
+calmaient bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;Je me mis &agrave; causer avec le capitaine, un petit homme presque sans
+pattes, tout rond comme son bateau et balanc&eacute; comme lui. Je voulais
+quelques d&eacute;tails sur le sinistre que j'allais constater. Un grand
+trois-m&acirc;ts carr&eacute; de Saint-Nazaire, le <i>Marie-Joseph</i>, avait &eacute;chou&eacute;, par
+une nuit d'ouragan, sur les sables de l'&icirc;le de R&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;La temp&ecirc;te avait jet&eacute; si loin ce b&acirc;timent, &eacute;crivait l'armateur, qu'il
+avait &eacute;t&eacute; impossible de le renflouer et qu'on avait d&ucirc; enlever au plus
+vite tout ce qui pouvait en &ecirc;tre d&eacute;tach&eacute;. Il me fallait donc constater
+la situation de l'&eacute;pave, appr&eacute;cier quel devait &ecirc;tre son &eacute;tat avant le
+naufrage, juger si tous les efforts avaient &eacute;t&eacute; tent&eacute;s pour le remettre
+&agrave; flot. Je venais comme agent de la Compagnie, pour t&eacute;moigner ensuite
+contradictoirement, si besoin &eacute;tait dans le proc&egrave;s.</p>
+
+<p>&laquo;Au re&ccedil;u de mon rapport, le directeur devait prendre les mesures qu'il
+jugerait n&eacute;cessaires pour sauvegarder nos int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine du <i>Jean-Guiton</i> connaissait parfaitement l'affaire, ayant
+&eacute;t&eacute; appel&eacute; &agrave; prendre part, avec son navire, aux tentatives de sauvetage.</p>
+
+<p>&laquo;Il me raconta le sinistre, tr&egrave;s simple d'ailleurs. Le <i>Marie-Joseph</i>,
+pouss&eacute; par un coup de vent furieux, perdu dans la nuit, navigant au
+hasard sur une mer d'&eacute;cume,&mdash;&laquo;une mer de soupe au lait&raquo;, disait le
+capitaine,&mdash;&eacute;tait venu s'&eacute;chouer sur ces immenses bancs de sable qui
+changent les c&ocirc;tes de cette r&eacute;gion en Saharas illimit&eacute;s, aux heures de
+la mar&eacute;e basse.</p>
+
+<p>&laquo;Tout en causant, je regardais autour de moi et devant moi. Entre
+l'oc&eacute;an et le ciel pesant restait un espace libre o&ugrave; l'&oelig;il voyait au
+loin. Nous suivions une terre. Je demandai:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est l'&icirc;le de R&eacute;?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&laquo;Et tout &agrave; coup le capitaine, &eacute;tendant la main droit devant nous, me
+montra, en pleine mer, une chose presque imperceptible, et me dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tenez, voil&agrave; votre navire!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Le <i>Marie-Joseph</i>?...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais, oui.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;J'&eacute;tais stup&eacute;fait. Ce point noir, &agrave; peu pr&egrave;s invisible, que j'aurais
+pris pour un &eacute;cueil, me paraissait plac&eacute; &agrave; trois kilom&egrave;tres au moins des
+c&ocirc;tes.</p>
+
+<p>&laquo;Je repris:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais, capitaine, il doit y avoir cent brasses d'eau &agrave; l'endroit que
+vous me d&eacute;signez?</p>
+
+<p>&laquo;Il se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Cent brasses, mon ami!... Pas deux brasses, je vous dis!...</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait un Bordelais. Il continua:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Nous sommes mar&eacute;e haute, neuf heures quarante minutes. Allez-vous-en
+par la plage, mains dans vos poches, apr&egrave;s le d&eacute;jeuner de l'h&ocirc;tel du
+<i>Dauphin</i>, et je vous promets qu'&agrave; deux heures cinquante ou trois heures
+au plusse vous toucherez l'&eacute;pave, pied sec, mon ami, et vous aurez une
+heure quarante-cinq &agrave; deux heures pour rester dessus, pas plusse, par
+exemple; vous seriez pris. Plusse la mer elle va loin et plusse elle
+revient vite. C'est plat comme une punaise, cette c&ocirc;te! Remettez-vous en
+route &agrave; quatre heures cinquante, croyez-moi; et vous remontez &agrave; sept
+heures et demie sur le <i>Jean-Guiton</i>, qui vous d&eacute;pose ce soir m&ecirc;me sur
+le quai de La Rochelle.</p>
+
+<p>&laquo;Je remerciai le capitaine et j'allai m'asseoir &agrave; l'avant du vapeur,
+pour regarder la petite ville de Saint-Martin, dont nous approchions
+rapidement.</p>
+
+<p>&laquo;Elle ressemblait &agrave; tous les ports en miniature qui servent de capitales
+&agrave; toutes les maigres &icirc;les sem&eacute;es le long des continents. C'&eacute;tait un gros
+village de p&ecirc;cheurs, un pied dans l'eau, un pied sur terre, vivant de
+poisson et de volailles, de l&eacute;gumes et de coquilles, de radis et de
+moules. L'&icirc;le est fort basse, peu cultiv&eacute;e, et semble cependant tr&egrave;s
+peupl&eacute;e; mais je ne p&eacute;n&eacute;trai pas dans l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s avoir d&eacute;jeun&eacute;, je franchis un petit promontoire; puis, comme la
+mer baissait rapidement, je m'en allai, &agrave; travers les sables, vers une
+sorte de roc noir que j'apercevais au-dessus de l'eau, l&agrave;-bas, l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>&laquo;J'allais vite sur cette plaine jaune, &eacute;lastique comme de la chair, et
+qui semblait suer sous mon pied. La mer, tout &agrave; l'heure, &eacute;tait l&agrave;;
+maintenant, je l'apercevais au loin, se sauvant &agrave; perte de vue, et je ne
+distinguais plus la ligne qui s&eacute;parait le sable de l'Oc&eacute;an. Je croyais
+assister &agrave; une f&eacute;erie gigantesque et surnaturelle. L'Atlantique &eacute;tait
+devant moi tout &agrave; l'heure, puis il avait disparu dans la gr&egrave;ve, comme
+font les d&eacute;cors dans les trappes, et je marchais &agrave; pr&eacute;sent au milieu
+d'un d&eacute;sert. Seuls, la sensation, le souffle de l'eau sal&eacute;e demeuraient
+en moi. Je sentais l'odeur du varech, l'odeur de la vague, la rude et
+bonne odeur des c&ocirc;tes. Je marchais vite; je n'avais plus froid; je
+regardais l'&eacute;pave &eacute;chou&eacute;e, qui grandissait &agrave; mesure que j'avan&ccedil;ais et
+ressemblait &agrave; pr&eacute;sent &agrave; une &eacute;norme baleine naufrag&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Elle semblait sortir du sol et prenait, sur cette immense &eacute;tendue plate
+et jaune, des proportions surprenantes. Je l'atteignis enfin, apr&egrave;s une
+heure de marche. Elle gisait sur le flanc, crev&eacute;e, bris&eacute;e, montrant,
+comme les c&ocirc;tes d'une b&ecirc;te, ses os rompus, ses os de bois goudronn&eacute;,
+perc&eacute;s de clous &eacute;normes. Le sable d&eacute;j&agrave; l'avait envahie, entr&eacute; par toutes
+les fentes, et il la tenait, la poss&eacute;dait, ne la l&acirc;cherait plus. Elle
+paraissait avoir pris racine en lui. L'avant &eacute;tait entr&eacute; profond&eacute;ment
+dans cette plage douce et perfide, tandis que l'arri&egrave;re, relev&eacute;,
+semblait jeter vers le ciel, comme un cri d'appel d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, ces deux
+mots blancs sur le bordage noir: <i>Marie-Joseph</i>.</p>
+
+<p>&laquo;J'escaladai ce cadavre de navire par le c&ocirc;t&eacute; le plus bas; puis, parvenu
+sur le pont, je p&eacute;n&eacute;trai dans l'int&eacute;rieur. Le jour, entr&eacute; par les
+trappes d&eacute;fonc&eacute;es et par les fissures des flancs, &eacute;clairait tristement
+ces sortes de caves longues et sombres, pleines de boiseries d&eacute;molies.
+Il n'y avait plus rien l&agrave;-dedans que du sable qui servait de sol &agrave; ce
+souterrain de planches.</p>
+
+<p>&laquo;Je me mis &agrave; prendre des notes sur l'&eacute;tat du b&acirc;timent. Je m'&eacute;tais assis
+sur un baril vide et bris&eacute;, et j'&eacute;crivais &agrave; la lueur d'une large fente
+par o&ugrave; je pouvais apercevoir l'&eacute;tendue illimit&eacute;e de la gr&egrave;ve. Un
+singulier frisson de froid et de solitude me courait sur la peau de
+moment en moment; et je cessais d'&eacute;crire parfois pour &eacute;couter le bruit
+vague et myst&eacute;rieux de l'&eacute;pave: bruit des crabes grattant les bordages
+de leurs griffes crochues, bruit de mille b&ecirc;tes toutes petites de la
+mer, install&eacute;es d&eacute;j&agrave; sur ce mort, et aussi le bruit doux et r&eacute;gulier du
+taret qui ronge sans cesse, avec son grincement de vrille, toutes les
+vieilles charpentes, qu'il creuse et d&eacute;vore.</p>
+
+<p>&laquo;Et, soudain, j'entendis des voix humaines tout pr&egrave;s de moi. Je fis un
+bond comme en face d'une apparition. Je crus vraiment, pendant une
+seconde, que j'allais voir se lever, au fond de la sinistre cale, deux
+noy&eacute;s qui me raconteraient leur mort. Certes, il ne me fallut pas
+longtemps pour grimper sur le pont &agrave; la force des poignets: et j'aper&ccedil;us
+debout, &agrave; l'avant du navire, un grand monsieur avec trois jeunes filles,
+ou plut&ocirc;t, un grand Anglais avec trois misses. Assur&eacute;ment, ils eurent
+encore plus peur que moi en voyant surgir cet &ecirc;tre rapide sur le
+trois-m&acirc;ts abandonn&eacute;. La plus jeune des fillettes se sauva; les deux
+autres saisirent leur p&egrave;re &agrave; pleins bras; quant &agrave; lui, il avait ouvert
+la bouche; ce fut le seul signe qui laissa voir son &eacute;motion.</p>
+
+<p>&laquo;Puis, apr&egrave;s quelques secondes, il parla:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Aoh, m&ocirc;sieu, vos &eacute;t&eacute; la propri&eacute;taire de cette b&acirc;timent?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Est-ce que je p&ocirc;v&eacute; la visiter?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&laquo;Il pronon&ccedil;a alors une longue phrase anglaise, o&ugrave; je distinguai
+seulement ce mot: <i>gracious</i>, revenu plusieurs fois.</p>
+
+<p>&laquo;Comme il cherchait un endroit pour grimper, je lui indiquai le
+meilleur et je lui tendis la main. Il monta; puis nous aid&acirc;mes les trois
+fillettes, rassur&eacute;es. Elles &eacute;taient charmantes, surtout l'a&icirc;n&eacute;e, une
+blondine de dix-huit ans, fra&icirc;che comme une fleur, et si fine, si
+mignonne! Vraiment, les jolies Anglaises ont bien l'air de tendres
+fruits de la mer. On aurait dit que celle-l&agrave; venait de sortir du sable
+et que ses cheveux en avaient gard&eacute; la nuance. Elles font penser, avec
+leur fra&icirc;cheur exquise, aux couleurs d&eacute;licates des coquilles roses et
+aux perles nacr&eacute;es, rares, myst&eacute;rieuses, &eacute;closes dans les profondeurs
+inconnues des oc&eacute;ans.</p>
+
+<p>&laquo;Elle parlait un peu mieux que son p&egrave;re; et elle nous servit
+d'interpr&egrave;te. Il fallut raconter le naufrage dans ses moindres d&eacute;tails,
+que j'inventai, comme si j'eusse assist&eacute; &agrave; la catastrophe. Puis, toute
+la famille descendit dans l'int&eacute;rieur de l'&eacute;pave. D&egrave;s qu'ils eurent
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans cette sombre galerie, &agrave; peine &eacute;clair&eacute;e, ils pouss&egrave;rent des
+cris d'&eacute;tonnement et d'admiration; et soudain le p&egrave;re et les trois
+filles tinrent en leurs mains des albums, cach&eacute;s sans doute dans leurs
+grands v&ecirc;tements imperm&eacute;ables, et ils commenc&egrave;rent en m&ecirc;me temps quatre
+croquis au crayon de ce lieu triste et bizarre.</p>
+
+<p>&laquo;Ils s'&eacute;taient assis, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, sur une poutre en saillie, et les
+quatre albums, sur les huit genoux, se couvraient de petites lignes
+noires qui devaient repr&eacute;senter le ventre entr'ouvert du <i>Marie-Joseph</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Tout en travaillant, l'a&icirc;n&eacute;e des fillettes causait avec moi, qui
+continuais &agrave; inspecter le squelette du navire.</p>
+
+<p>&laquo;J'appris qu'ils passaient l'hiver &agrave; Biarritz et qu'ils &eacute;taient venus
+tout expr&egrave;s &agrave; l'&icirc;le de R&eacute; pour contempler ce trois-m&acirc;ts enlis&eacute;. Ils
+n'avaient rien de la morgue anglaise, ces gens; c'&eacute;taient de simples et
+braves toqu&eacute;s, de ces errants &eacute;ternels dont l'Angleterre couvre le
+monde. Le p&egrave;re, long, sec, la figure rouge encadr&eacute;e de favoris blancs,
+vrai sandwich vivant, une tranche de jambon d&eacute;coup&eacute;e en t&ecirc;te humaine
+entre deux coussinets de poils; les filles, hautes sur jambes, de petits
+&eacute;chassiers en croissance, s&egrave;ches aussi, sauf l'a&icirc;n&eacute;e, et gentilles
+toutes trois, mais surtout la plus grande.</p>
+
+<p>&laquo;Elle avait une si dr&ocirc;le de mani&egrave;re de parler, de raconter, de rire, de
+comprendre et de ne pas comprendre, de lever les yeux pour m'interroger,
+des yeux bleus comme l'eau profonde, de cesser de dessiner pour deviner,
+de se remettre au travail et de dire &laquo;yes&raquo; ou &laquo;n&ocirc;&raquo;, que je serais
+demeur&eacute; un temps ind&eacute;fini &agrave; l'&eacute;couter et &agrave; la regarder.</p>
+
+<p>&laquo;Tout &agrave; coup, elle murmura:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;J'entendai une petite mouvement sur cette bateau.</p>
+
+<p>&laquo;Je pr&ecirc;tai l'oreille; et je distinguai aussit&ocirc;t un l&eacute;ger bruit,
+singulier, continu. Qu'&eacute;tait-ce? Je me levai pour aller regarder par la
+fente, et je poussai un cri violent. La mer nous avait rejoints; elle
+allait nous entourer!</p>
+
+<p>&laquo;Nous f&ucirc;mes aussit&ocirc;t sur le pont. Il &eacute;tait trop tard. L'eau nous
+cernait, et elle courait vers la c&ocirc;te avec une prodigieuse vitesse. Non,
+cela ne courait pas, cela glissait, rampait, s'allongeait comme une
+tache d&eacute;mesur&eacute;e. A peine quelques centim&egrave;tres d'eau couvraient le sable;
+mais on ne voyait plus d&eacute;j&agrave; la ligne fuyante de l'imperceptible flot.</p>
+
+<p>&laquo;L'Anglais voulut s'&eacute;lancer; je le retins; la fuite &eacute;tait impossible, &agrave;
+cause des mares profondes que nous avions d&ucirc; contourner en venant, et o&ugrave;
+nous tomberions au retour.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut, dans nos c&oelig;urs, une minute d'horrible angoisse. Puis, la
+petite Anglaise se mit &agrave; sourire et murmura:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ce &eacute;t&eacute; nous les naufrag&eacute;s!</p>
+
+<p>&laquo;Je voulus rire; mais la peur m'&eacute;treignait, une peur l&acirc;che, affreuse,
+basse et sournoise comme ce flot. Tous les dangers que nous courions
+m'apparurent en m&ecirc;me temps. J'avais envie de crier: &laquo;Au secours!&raquo; Vers
+qui?</p>
+
+<p>&laquo;Les deux petites Anglaises s'&eacute;taient blotties contre leur p&egrave;re, qui
+regardait, d'un &oelig;il constern&eacute;, la mer d&eacute;mesur&eacute;e autour de nous.</p>
+
+<p>&laquo;Et la nuit tombait, aussi rapide que l'Oc&eacute;an montant, une nuit lourde,
+humide, glac&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Je dis:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il n'y a rien &agrave; faire qu'&agrave; demeurer sur ce bateau.</p>
+
+<p>&laquo;L'Anglais r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oh! yes!</p>
+
+<p>&laquo;Et nous rest&acirc;mes l&agrave; un quart d'heure, une demi-heure, je ne sais, en
+v&eacute;rit&eacute;, combien de temps, &agrave; regarder, autour de nous, cette eau jaune
+qui s'&eacute;paississait, tournait, semblait bouillonner, semblait jouer sur
+l'immense gr&egrave;ve reconquise.</p>
+
+<p>&laquo;Une des fillettes eut froid, et l'id&eacute;e nous vint de redescendre, pour
+nous mettre &agrave; l'abri de la brise l&eacute;g&egrave;re, mais glac&eacute;e, qui nous
+effleurait et nous piquait la peau.</p>
+
+<p>&laquo;Je me penchai sur la trappe. Le navire &eacute;tait plein d'eau. Nous d&ucirc;mes
+alors nous blottir contre le bordage d'arri&egrave;re, qui nous garantissait un
+peu.</p>
+
+<p>&laquo;Les t&eacute;n&egrave;bres, &agrave; pr&eacute;sent, nous enveloppaient, et nous restions serr&eacute;s
+les uns contre les autres, entour&eacute;s d'ombre et d'eau. Je sentais
+trembler, contre mon &eacute;paule, l'&eacute;paule de la petite Anglaise, dont les
+dents claquaient par instants; mais je sentais aussi la chaleur douce de
+son corps &agrave; travers les &eacute;toffes, et cette chaleur m'&eacute;tait d&eacute;licieuse
+comme un baiser. Nous ne parlions plus; nous demeurions immobiles,
+muets, accroupis comme des b&ecirc;tes dans un foss&eacute;, aux heures d'ouragan. Et
+pourtant, malgr&eacute; tout, malgr&eacute; la nuit, malgr&eacute; le danger terrible et
+grandissant, je commen&ccedil;ais &agrave; me sentir heureux d'&ecirc;tre l&agrave;, heureux du
+froid et du p&eacute;ril, heureux de ces longues heures d'ombre et d'angoisse &agrave;
+passer sur cette planche, si pr&egrave;s de cette jolie et mignonne fillette.</p>
+
+<p>&laquo;Je me demandais pourquoi cette &eacute;trange sensation de bien-&ecirc;tre et de
+joie qui me p&eacute;n&eacute;trait.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi? Sait-on? Parce qu'elle &eacute;tait l&agrave;? Qui, elle? Une petite
+Anglaise inconnue? Je ne l'aimais pas, je ne la connaissais point, et je
+me sentais attendri, conquis! J'aurais voulu la sauver, me d&eacute;vouer pour
+elle, faire mille folies? &Eacute;trange chose! Comment se fait-il que la
+pr&eacute;sence d'une femme nous bouleverse ainsi! Est-ce la puissance de sa
+gr&acirc;ce qui nous enveloppe? la s&eacute;duction de la joliesse et de la jeunesse
+qui nous grise comme ferait le vin?</p>
+
+<p>&laquo;N'est-ce pas plut&ocirc;t une sorte de toucher de l'amour, du myst&eacute;rieux
+amour qui cherche sans cesse &agrave; unir les &ecirc;tres, qui tente sa puissance
+d&egrave;s qu'il a mis face &agrave; face l'homme et la femme, et qui les p&eacute;n&egrave;tre
+d'&eacute;motion, d'une &eacute;motion confuse, secr&egrave;te, profonde, comme on mouille la
+terre pour y faire pousser des fleurs!</p>
+
+<p>&laquo;Mais le silence des t&eacute;n&egrave;bres devenait effrayant, le silence du ciel,
+car nous entendions autour de nous, vaguement, un bruissement l&eacute;ger,
+infini, la rumeur de la mer sourde qui montait et le monotone
+clapotement du courant contre le bateau.</p>
+
+<p>&laquo;Tout &agrave; coup, j'entendis des sanglots. La plus petite des Anglaises
+pleurait. Alors son p&egrave;re voulut la consoler, et ils se mirent &agrave; parler
+dans leur langue, que je ne comprenais pas. Je devinai qu'il la
+rassurait et qu'elle avait toujours peur.</p>
+
+<p>&laquo;Je demandai &agrave; ma voisine:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous n'avez pas trop froid, miss?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oh! si. J'av&eacute; froid beaucoup.</p>
+
+<p>&laquo;Je voulus lui donner mon manteau, elle le refusa; mais je l'avais &ocirc;t&eacute;;
+je l'en couvris malgr&eacute; elle. Dans la courte lutte, je rencontrai sa
+main, qui me fit passer un frisson charmant par tout le corps.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis quelques minutes, l'air devenait plus vif, le clapotis de l'eau
+plus fort contre les flancs du navire. Je me dressai; un grand souffle
+me passa sur le visage. Le vent s'&eacute;levait!</p>
+
+<p>&laquo;L'Anglais s'en aper&ccedil;ut en m&ecirc;me temps que moi, et il dit simplement:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'&eacute;tait mauvaise pour nous, cette....</p>
+
+<p>&laquo;Assur&eacute;ment c'&eacute;tait mauvais, c'&eacute;tait la mort certaine si des lames, m&ecirc;me
+de faibles lames, venaient attaquer et secouer l'&eacute;pave, tellement bris&eacute;e
+et disjointe que la premi&egrave;re vague un peu rude l'emporterait en
+bouillie.</p>
+
+<p>&laquo;Alors notre angoisse s'accrut de seconde en seconde avec les rafales de
+plus en plus fortes. Maintenant, la mer brisait un peu, et je voyais
+dans les t&eacute;n&egrave;bres des lignes blanches para&icirc;tre et dispara&icirc;tre, des
+lignes d'&eacute;cume, tandis que chaque flot heurtait la carcasse du
+<i>Marie-Joseph</i>, l'agitait d'un court fr&eacute;missement qui nous montait
+jusqu'au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;L'Anglaise tremblait; je la sentais frissonner contre moi, et j'avais
+une envie folle de la saisir dans mes bras.</p>
+
+<p>&laquo;L&agrave;-bas, devant nous, &agrave; gauche, &agrave; droite, derri&egrave;re nous, des phares
+brillaient sur les c&ocirc;tes, des phares blancs, jaunes, rouges, tournants,
+pareils &agrave; des yeux &eacute;normes, &agrave; des yeux de g&eacute;ant qui nous regardaient,
+nous guettaient, attendaient avidement que nous eussions disparu. Un
+d'eux surtout m'irritait. Il s'&eacute;teignait toutes les trente secondes pour
+se rallumer aussit&ocirc;t; c'&eacute;tait bien un &oelig;il, celui-l&agrave;, avec sa paupi&egrave;re
+sans cesse baiss&eacute;e sur son regard de feu.</p>
+
+<p>&laquo;De temps en temps, l'Anglais frottait une allumette pour regarder
+l'heure; puis il remettait sa montre dans sa poche. Tout &agrave; coup, il me
+dit, par-dessus les t&ecirc;tes de ses filles, avec une souveraine gravit&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;M&ocirc;sieu, je vous souhaite bon ann&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Il &eacute;tait minuit. Je lui tendis ma main, qu'il serra; puis il pronon&ccedil;a
+une phrase d'anglais, et soudain ses filles et lui se mirent &agrave; chanter
+le <i>God save the Queen</i>, qui monta dans l'air noir, dans l'air muet, et
+s'&eacute;vapora &agrave; travers l'espace.</p>
+
+<p>&laquo;J'eus d'abord envie de rire; puis je fus saisi par une &eacute;motion
+puissante et bizarre.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait quelque chose de sinistre et de superbe, ce chant de naufrag&eacute;s,
+de condamn&eacute;s, quelque chose comme une pri&egrave;re, et aussi quelque chose de
+plus grand, de comparable &agrave; l'antique et sublime <i>Ave, C&aelig;sar, morituri
+te salutant</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Quand ils eurent fini, je demandai &agrave; ma voisine de chanter toute seule
+une ballade, une l&eacute;gende, ce qu'elle voudrait, pour nous faire oublier
+nos angoisses. Elle y consentit et aussit&ocirc;t sa voix claire et jeune
+s'envola dans la nuit. Elle chantait une chose triste sans doute, car
+les notes tra&icirc;naient longtemps, sortaient lentement de sa bouche, et
+voletaient, comme des oiseaux bless&eacute;s, au-dessus des vagues.</p>
+
+<p>&laquo;La mer grossissait, battait maintenant notre &eacute;pave. Moi, je ne pensais
+plus qu'&agrave; cette voix. Et je pensais aussi aux sir&egrave;nes. Si une barque
+avait pass&eacute; pr&egrave;s de nous, qu'auraient dit les matelots? Mon esprit
+tourment&eacute; s'&eacute;garait dans le r&ecirc;ve! Une sir&egrave;ne! N'&eacute;tait-ce point, en
+effet, une sir&egrave;ne, cette fille de la mer, qui m'avait retenu sur ce
+navire vermoulu et qui, tout &agrave; l'heure, allait s'enfoncer avec moi dans
+les flots?...</p>
+
+<p>&laquo;Mais nous roul&acirc;mes brusquement tous les cinq sur le pont, car le
+<i>Marie-Joseph</i> s'&eacute;tait affaiss&eacute; sur son flanc droit. L'Anglaise &eacute;tant
+tomb&eacute;e sur moi, je l'avais saisie dans mes bras, et follement, sans
+savoir, sans comprendre, croyant venue ma derni&egrave;re seconde, je baisais &agrave;
+pleine bouche sa joue, sa tempe et ses cheveux. Le bateau ne remuait
+plus; nous autres aussi ne bougions point.</p>
+
+<p>&laquo;Le p&egrave;re dit: &laquo;Kate!&raquo; Celle que je tenais r&eacute;pondit &laquo;yes&raquo;, et fit un
+mouvement pour se d&eacute;gager. Certes, &agrave; cet instant j'aurais voulu que le
+bateau s'ouvr&icirc;t en deux pour tomber &agrave; l'eau avec elle.</p>
+
+<p>&laquo;L'Anglais reprit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Une petite bascoule, ce n'&eacute;t&eacute; rien. J'av&eacute; mes trois filles conserves.</p>
+
+<p>&laquo;Ne voyant point l'a&icirc;n&eacute;e, il l'avait crue perdue d'abord!</p>
+
+<p>&laquo;Je me relevai lentement, et, soudain, j'aper&ccedil;us une lumi&egrave;re sur la mer,
+tout pr&egrave;s de nous. Je criai; on r&eacute;pondit. C'&eacute;tait une barque qui nous
+cherchait, le patron de l'h&ocirc;tel ayant pr&eacute;vu notre imprudence.</p>
+
+<p>&laquo;Nous &eacute;tions sauv&eacute;s. J'en fus d&eacute;sol&eacute;! On nous cueillit sur notre radeau,
+et on nous ramena &agrave; Saint-Martin.</p>
+
+<p>&laquo;L'Anglais, maintenant, se frottait les mains et murmurait:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Bonne souper! bonne souper!</p>
+
+<p>&laquo;On soupa, en effet. Je ne fus pas gai, je regrettais le <i>Marie-Joseph</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Il fallut se s&eacute;parer, le lendemain, apr&egrave;s beaucoup d'&eacute;treintes et de
+promesses de s'&eacute;crire. Ils partirent vers Biarritz. Peu s'en fallut que
+je ne les suivisse.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tais toqu&eacute;; je faillis demander cette fillette en mariage. Certes,
+si nous avions pass&eacute; huit jours ensemble, je l'&eacute;pousais! Combien
+l'homme, parfois, est faible et incompr&eacute;hensible!</p>
+
+<p>&laquo;Deux ans s'&eacute;coul&egrave;rent sans que j'entendisse parler d'eux; puis je re&ccedil;us
+une lettre de New-York. Elle &eacute;tait mari&eacute;e, et me le disait. Et, depuis
+lors, nous nous &eacute;crivons tous les ans, au 1<sup>er</sup> janvier. Elle me
+raconte sa vie, me parle de ses enfants, de ses s&oelig;urs, jamais de son
+mari! Pourquoi? Ah! pourquoi?... Et, moi, je ne lui parle que du
+<i>Marie-Joseph</i>.... C'est peut-&ecirc;tre la seule femme que j'aie aim&eacute;e...
+non... que j'aurais aim&eacute;e.... Ah!... voil&agrave;... sait-on?... Les
+&eacute;v&eacute;nements vous emportent.... Et puis... et puis... tout passe.... Elle
+doit &ecirc;tre vieille, &agrave; pr&eacute;sent... je ne la reconna&icirc;trais pas.... Ah! celle
+d'autrefois... celle de l'&eacute;pave... quelle cr&eacute;ature... divine! Elle
+m'&eacute;crit que ses cheveux sont tout blancs.... Mon Dieu!... &ccedil;a m'a fait
+une peine horrible.... Ah! ses cheveux blonds.... Non, la mienne
+n'existe plus.... Que c'est triste... tout &ccedil;a!...&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LERMITE" id="LERMITE"></a><a href="#TABLE">L'ERMITE</a></h2>
+
+
+<p>Nous avions &eacute;t&eacute; voir, avec quelques amis, le vieil ermite install&eacute; sur
+un ancien tumulus couvert de grands arbres, au milieu de la vaste plaine
+qui va de Cannes &agrave; la Napoule.</p>
+
+<p>En revenant, nous parlions de ces singuliers solitaires la&iuml;ques,
+nombreux autrefois, et dont la race aujourd'hui dispara&icirc;t. Nous
+cherchions les causes morales, nous nous efforcions de d&eacute;terminer la
+nature des chagrins qui poussaient jadis les hommes dans les solitudes.</p>
+
+<p>Un de nos compagnons dit tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;J'ai connu deux solitaires: un homme et une femme. La femme doit &ecirc;tre
+encore vivante. Elle habitait, il y a cinq ans, une ruine au sommet d'un
+mont absolument d&eacute;sert sur la c&ocirc;te de Corse, &agrave; quinze ou vingt
+kilom&egrave;tres de toute maison. Elle vivait l&agrave; avec une bonne; j'allai la
+voir. Elle avait &eacute;t&eacute; certainement une femme du monde distingu&eacute;e. Elle me
+re&ccedil;ut avec politesse et m&ecirc;me avec bonne gr&acirc;ce, mais je ne sais rien
+d'elle; je ne devinai rien.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'homme, je vais vous raconter sa sinistre aventure:</p>
+
+<p>Retournez-vous. Vous apercevez l&agrave;-bas ce mont pointu et bois&eacute; qui se
+d&eacute;tache derri&egrave;re la Napoule, tout seul en avant des cimes de l'Esterel;
+on l'appelle dans le pays le mont des Serpents. C'est l&agrave; que vivait mon
+solitaire, dans les murs d'un petit temple antique, il y a douze ans
+environ.</p>
+
+<p>Ayant entendu parler de lui je me d&eacute;cidai &agrave; faire sa connaissance et je
+partis de Cannes, &agrave; cheval, un matin de mars. Laissant ma b&ecirc;te &agrave;
+l'auberge de la Napoule, je me mis &agrave; gravir &agrave; pied ce singulier c&ocirc;ne,
+haut peut-&ecirc;tre de cent cinquante ou deux cents m&egrave;tres et couvert de
+plantes aromatiques, de cystes surtout, dont l'odeur est si vive et si
+p&eacute;n&eacute;trante qu'elle trouble et cause un malaise. Le sol est pierreux et
+on voit souvent glisser sur les cailloux de longues couleuvres qui
+disparaissent dans les herbes. De l&agrave; ce surnom bien m&eacute;rit&eacute; de mont des
+Serpents. Dans certains jours, les reptiles semblent vous na&icirc;tre sous
+les pieds quand on gravit la pente expos&eacute;e au soleil. Ils sont si
+nombreux qu'on n'ose plus marcher et qu'on &eacute;prouve une g&ecirc;ne singuli&egrave;re,
+non pas une peur, car ces b&ecirc;tes sont inoffensives, mais une sorte
+d'effroi mystique. J'ai eu plusieurs fois la singuli&egrave;re sensation de
+gravir un mont sacr&eacute; de l'antiquit&eacute;, une bizarre colline parfum&eacute;e et
+myst&eacute;rieuse, couverte de cystes et peupl&eacute;e de serpents et couronn&eacute;e par
+un temple.</p>
+
+<p>Ce temple existe encore. On m'a affirm&eacute; du moins que ce fut un temple.
+Car je n'ai point cherch&eacute; &agrave; en savoir davantage pour ne pas g&acirc;ter mes
+&eacute;motions.</p>
+
+<p>Donc j'y grimpai, un matin de mars, sous pr&eacute;texte d'admirer le pays. En
+parvenant au sommet j'aper&ccedil;us en effet des murs et, assis sur une
+pierre, un homme. Il n'avait gu&egrave;re plus de quarante-cinq ans, bien que
+ses cheveux fussent tout blancs; mais sa barbe &eacute;tait presque noire
+encore. Il caressait un chat roul&eacute; sur ses genoux et ne semblait point
+prendre garde &agrave; moi. Je fis le tour des ruines, dont une partie couverte
+et ferm&eacute;e au moyen de branches, de paille, d'herbes et de cailloux,
+&eacute;tait habit&eacute;e par lui, et je revins de son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>La vue, de l&agrave;, est admirable. C'est, &agrave; droite, l'Esterel aux sommets
+pointus, &eacute;trangement d&eacute;coup&eacute;s, puis la mer d&eacute;mesur&eacute;e, s'allongeant
+jusqu'aux c&ocirc;tes lointaines de l'Italie, avec ses caps nombreux et, en
+face de Cannes, les &icirc;les de L&eacute;rins, vertes et plates, qui semblent
+flotter et dont la derni&egrave;re pr&eacute;sente vers le large un haut et vieux
+ch&acirc;teau-fort &agrave; tours cr&eacute;nel&eacute;es, b&acirc;ti dans les flots m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Puis dominant la c&ocirc;te verte, o&ugrave; l'on voit pareilles, d'aussi loin, &agrave; des
+&oelig;ufs innombrables pondus au bord du rivage, le long chapelet de villas
+et de villes blanches b&acirc;ties dans les arbres, s'&eacute;l&egrave;vent les Alpes, dont
+les sommets sont encore encapuchonn&eacute;s de neige.</p>
+
+<p>Je murmurai: &laquo;Cristi, c'est beau.&raquo;</p>
+
+<p>L'homme leva la t&ecirc;te et dit: &laquo;Oui, mais quand on voit &ccedil;a toute la
+journ&eacute;e, c'est monotone.&raquo;</p>
+
+<p>Donc il parlait, il causait et il s'ennuyait, mon solitaire. Je le
+tenais.</p>
+
+<p>Je ne restai pas longtemps ce jour-l&agrave; et je m'effor&ccedil;ai seulement de
+d&eacute;couvrir la couleur de sa misanthropie. Il me fit surtout l'effet d'un
+&ecirc;tre fatigu&eacute; des autres, las de tout, irr&eacute;m&eacute;diablement d&eacute;sillusionn&eacute; et
+d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de lui-m&ecirc;me comme du reste.</p>
+
+<p>Je le quittai apr&egrave;s une demi-heure d'entretien. Mais je revins huit
+jours plus tard, et encore une fois la semaine suivante, puis toutes les
+semaines; si bien qu'avant deux mois nous &eacute;tions amis.</p>
+
+<p>Or, un soir de la fin de mai, je jugeai le moment venu et j'emportai des
+provisions pour d&icirc;ner avec lui sur le mont des Serpents.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un de ces soirs du Midi si odorants dans ce pays o&ugrave; l'on cultive
+les fleurs comme le bl&eacute; dans le Nord, dans ce pays o&ugrave; l'on fabrique
+presque toutes les essences qui parfumeront la chair et les robes des
+femmes, un de ces soirs o&ugrave; les souffles des orangers innombrables, dont
+sont plant&eacute;s les jardins et tous les replis des vallons, troublent et
+alanguissent &agrave; faire r&ecirc;ver d'amour les vieillards.</p>
+
+<p>Mon solitaire m'accueillit avec une joie visible; il consentit
+volontiers &agrave; partager mon d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Je lui fis boire un peu de vin dont il avait perdu l'habitude; il
+s'anima, et se mit &agrave; parler de sa vie pass&eacute;e. Il avait toujours habit&eacute;
+Paris et v&eacute;cu en gar&ccedil;on joyeux, me semblait-il.</p>
+
+<p>Je lui demandai brusquement: &laquo;Quelle dr&ocirc;le d'id&eacute;e vous avez eue de venir
+vous percher sur ce sommet?&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit aussit&ocirc;t: &laquo;Ah! c'est que j'ai re&ccedil;u la plus rude secousse que
+puisse recevoir un homme. Mais pourquoi vous cacher ce malheur? Il vous
+fera me plaindre, peut-&ecirc;tre! Et puis... je ne l'ai jamais dit &agrave;
+personne... jamais... et je voudrais savoir... une fois... ce qu'en
+pense un autre... et comment il le juge.</p>
+
+<p>N&eacute; &agrave; Paris, &eacute;lev&eacute; &agrave; Paris, je grandis et je v&eacute;cus dans cette ville. Mes
+parents m'avaient laiss&eacute; quelques milliers de francs de rente, et
+j'obtins, par protection, une place modeste et tranquille qui me faisait
+riche, pour un gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>J'avais men&eacute;, d&egrave;s mon adolescence, une vie de gar&ccedil;on. Vous savez ce que
+c'est. Libre et sans famille, r&eacute;solu &agrave; ne point prendre de femme
+l&eacute;gitime, je passais tant&ocirc;t trois mois avec l'une, tant&ocirc;t six mois avec
+l'autre, puis un an sans compagne en butinant sur la masse des filles &agrave;
+prendre ou &agrave; vendre.</p>
+
+<p>Cette existence m&eacute;diocre, et banale si vous voulez, me convenait,
+satisfaisait mes go&ucirc;ts naturels de changement et de badauderie. Je
+vivais sur le boulevard, dans les th&eacute;&acirc;tres et dans les caf&eacute;s, toujours
+dehors, presque sans domicile, bien que proprement log&eacute;. J'&eacute;tais un de
+ces milliers d'&ecirc;tres qui se laissent flotter, comme des bouchons, dans
+la vie; pour qui les murs de Paris sont les murs du monde, et qui n'ont
+souci de rien, n'ayant de passion pour rien. J'&eacute;tais ce qu'on appelle un
+bon gar&ccedil;on, sans qualit&eacute;s et sans d&eacute;fauts. Voil&agrave;. Et je me juge
+exactement.</p>
+
+<p>Donc, de vingt &agrave; quarante ans, mon existence s'&eacute;coula lente et rapide,
+sans aucun &eacute;v&eacute;nement marquant. Comme elles vont vite les ann&eacute;es
+monotones de Paris o&ugrave; n'entre dans l'esprit aucun de ces souvenirs qui
+font date, ces ann&eacute;es longues et press&eacute;es, banales et gaies, o&ugrave; l'on
+boit, mange et rit sans savoir pourquoi, les l&egrave;vres tendues vers tout ce
+qui se go&ucirc;te et tout ce qui s'embrasse, sans avoir envie de rien. On
+&eacute;tait jeune; on est vieux sans avoir rien fait de ce que font les
+autres; sans aucune attache, aucune racine, aucun lien, presque sans
+amis, sans parents, sans femmes, sans enfants!</p>
+
+<p>Donc, j'atteignis doucement et vivement la quarantaine; et pour f&ecirc;ter
+cet anniversaire, je m'offris, &agrave; moi tout seul, un bon d&icirc;ner dans un
+grand caf&eacute;. J'&eacute;tais un solitaire dans le monde; je jugeai plaisant de
+c&eacute;l&eacute;brer cette date en solitaire.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner, j'h&eacute;sitai sur ce que je ferais. J'eus envie d'entrer dans
+un th&eacute;&acirc;tre; et puis l'id&eacute;e me vint d'aller en p&egrave;lerinage au quartier
+Latin, o&ugrave; j'avais fait mon droit jadis. Je traversai donc Paris, et
+j'entrai sans pr&eacute;m&eacute;ditation dans une de ces brasseries o&ugrave; l'on est servi
+par des filles.</p>
+
+<p>Celle qui prenait soin de ma table &eacute;tait toute jeune, jolie et rieuse.
+Je lui offris une consommation qu'elle accepta tout de suite. Elle
+s'assit en face de moi et me regarda de son &oelig;il exerc&eacute;, sans savoir &agrave;
+quel genre de m&acirc;le elle avait affaire. C'&eacute;tait une blonde, ou plut&ocirc;t une
+blondine, une fra&icirc;che, toute fra&icirc;che cr&eacute;ature qu'on devinait rose et
+potel&eacute;e sous l'&eacute;toffe gonfl&eacute;e du corsage. Je lui dis les choses galantes
+et b&ecirc;tes qu'on dit toujours &agrave; ces &ecirc;tres-l&agrave;; et comme elle &eacute;tait
+vraiment charmante, l'id&eacute;e me vint soudain de l'emmener... toujours pour
+f&ecirc;ter ma quarantaine. Ce ne fut ni long ni difficile. Elle se trouvait
+libre... depuis quinze jours, me dit-elle... et elle accepta d'abord de
+venir souper aux Halles quand son service serait fini.</p>
+
+<p>Comme je craignais qu'elle ne me fauss&acirc;t compagnie,&mdash;on ne sait jamais
+ce qui peut arriver, ni qui peut entrer dans ces brasseries, ni le vent
+qui souffle dans une t&ecirc;te de femme,&mdash;je demeurai l&agrave;, toute la soir&eacute;e, &agrave;
+l'attendre.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais libre aussi, moi, depuis un mois ou deux et je me demandais, en
+regardant aller de table en table cette mignonne d&eacute;butante de l'Amour,
+si je ne ferais pas bien de passer bail avec elle pour quelque temps. Je
+vous conte l&agrave; une de ces vulgaires aventures quotidiennes de la vie des
+hommes &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi ces d&eacute;tails grossiers; ceux qui n'ont pas aim&eacute;
+po&eacute;tiquement prennent et choisissent les femmes comme on choisit une
+c&ocirc;telette &agrave; la boucherie, sans s'occuper d'autre chose que de la qualit&eacute;
+de leur chair.</p>
+
+<p>Donc, je l'emmenai chez elle,&mdash;car j'ai le respect de mes draps. C'&eacute;tait
+un petit logis d'ouvri&egrave;re, au cinqui&egrave;me, propre et pauvre; et j'y passai
+deux heures charmantes. Elle avait, cette petite, une gr&acirc;ce et une
+gentillesse rares.</p>
+
+<p>Comme j'allais partir, je m'avan&ccedil;ai vers la chemin&eacute;e afin d'y d&eacute;poser le
+cadeau r&eacute;glementaire, apr&egrave;s avoir pris jour pour une seconde entrevue
+avec la fillette, qui demeurait au lit, je vis vaguement une pendule
+sous globe, deux vases de fleurs et deux photographies dont l'une, tr&egrave;s
+ancienne, une de ces &eacute;preuves sur verre appel&eacute;es daguerr&eacute;otypes. Je me
+penchai, par hasard, vers ce portrait, et je demeurai interdit, trop
+surpris pour comprendre.... C'&eacute;tait le mien, le premier de mes
+portraits... que j'avais fait faire autrefois, quand je vivais en
+&eacute;tudiant au quartier Latin.</p>
+
+<p>Je le saisis brusquement pour l'examiner de plus pr&egrave;s. Je ne me trompais
+point... et j'eus envie de rire, tant la chose me parut inattendue et
+dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>Je demandai: &laquo;Qu'est-ce que c'est que ce monsieur-l&agrave;?&raquo;</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit: &laquo;C'est mon p&egrave;re, que je n'ai pas connu. Maman me l'a
+laiss&eacute; en me disant de le garder, que &ccedil;a me servirait peut-&ecirc;tre un
+jour...&raquo;</p>
+
+<p>Elle h&eacute;sita, se mit &agrave; rire, et reprit: &laquo;Je ne sais pas &agrave; quoi par
+exemple. Je ne pense pas qu'il vienne me reconna&icirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur battait pr&eacute;cipit&eacute; comme le galop d'un cheval emport&eacute;. Je remis
+l'image &agrave; plat sur la chemin&eacute;e, je posai dessus, sans m&ecirc;me savoir ce que
+je faisais, deux billets de cent francs que j'avais en poche, et je me
+sauvai en criant: &laquo;A bient&ocirc;t... au revoir... ma ch&eacute;rie... au revoir.&raquo;</p>
+
+<p>J'entendis qu'elle r&eacute;pondait: &laquo;A mardi.&raquo; J'&eacute;tais dans l'escalier obscur
+que je descendis &agrave; t&acirc;tons.</p>
+
+<p>Lorsque je sortis dehors, je m'aper&ccedil;us qu'il pleuvait, et je partis &agrave;
+grands pas, par une rue quelconque.</p>
+
+<p>J'allais devant moi, affol&eacute;, &eacute;perdu, cherchant &agrave; me souvenir! &Eacute;tait-ce
+possible?&mdash;Oui.&mdash;Je me rappelai soudain une fille qui m'avait &eacute;crit, un
+mois environ apr&egrave;s notre rupture, qu'elle &eacute;tait enceinte de moi. J'avais
+d&eacute;chir&eacute; ou br&ucirc;l&eacute; la lettre, et oubli&eacute; cela.&mdash;J'aurais d&ucirc; regarder la
+photographie de la femme sur la chemin&eacute;e de la petite. Mais l'aurais-je
+reconnue? C'&eacute;tait la photographie d'une vieille femme, me semblait-il.</p>
+
+<p>J'atteignis le quai. Je vis un banc; et je m'assis. Il pleuvait. Des
+gens passaient de temps en temps sous des parapluies. La vie m'apparut
+odieuse et r&eacute;voltante, pleine de mis&egrave;res, de hontes, d'infamies voulues
+ou inconscientes. Ma fille!... Je venais peut-&ecirc;tre de poss&eacute;der ma
+fille!... Et Paris, ce grand Paris sombre, morne, boueux, triste, noir,
+avec toutes ces maisons ferm&eacute;es, &eacute;tait plein de choses pareilles,
+d'adult&egrave;res, d'incestes, d'enfants viol&eacute;s. Je me rappelai ce qu'on
+disait des ponts hant&eacute;s par des vicieux inf&acirc;mes.</p>
+
+<p>J'avais fait, sans le vouloir, sans le savoir, pis que ces &ecirc;tres
+ignobles. J'&eacute;tais entr&eacute; dans la couche de ma fille!</p>
+
+<p>Je faillis me jeter &agrave; l'eau. J'&eacute;tais fou! J'errai jusqu'au jour, puis je
+revins chez moi pour r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>Je fis alors ce qui me parut le plus sage; je priai un notaire d'appeler
+cette petite et de lui demander dans quelles conditions sa m&egrave;re lui
+avait remis le portrait de celui qu'elle supposait &ecirc;tre son p&egrave;re, me
+disant charg&eacute; de ce soin par un ami.</p>
+
+<p>Le notaire ex&eacute;cuta mes ordres. C'est &agrave; son lit de mort que cette femme
+avait d&eacute;sign&eacute; le p&egrave;re de sa fille, et devant un pr&ecirc;tre qu'on me nomma.</p>
+
+<p>Alors, toujours au nom de cet ami inconnu, je fis remettre &agrave; cette
+enfant la moiti&eacute; de ma fortune, cent quarante mille francs environ, dont
+elle ne peut toucher que la rente, puis je donnai ma d&eacute;mission de mon
+emploi, et me voici.</p>
+
+<p>En errant sur ce rivage, j'ai trouv&eacute; ce mont et je m'y suis arr&ecirc;t&eacute;...
+jusques &agrave; quand... je l'ignore!</p>
+
+<p>Que pensez-vous de moi... et de ce que j'ai fait?</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis en lui tendant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait ce que vous deviez faire. Bien d'autres eussent attach&eacute;
+moins d'importance &agrave; cette odieuse fatalit&eacute;.</p>
+
+<p>Il reprit: &laquo;Je le sais, mais, moi, j'ai failli en devenir fou. Il
+para&icirc;t que j'avais l'&acirc;me sensible sans m'en &ecirc;tre jamais dout&eacute;. Et j'ai
+peur de Paris, maintenant, comme les croyants doivent avoir peur de
+l'enfer. J'ai re&ccedil;u un coup sur la t&ecirc;te, voil&agrave; tout, un coup comparable &agrave;
+la chute d'une tuile quand on passe dans la rue. Je vais mieux depuis
+quelque temps.&raquo;</p>
+
+<p>Je quittai mon solitaire. J'&eacute;tais fort troubl&eacute; par son r&eacute;cit.</p>
+
+<p>Je le revis encore deux fois, puis je partis, car je ne reste jamais
+dans le Midi apr&egrave;s la fin de mai.</p>
+
+<p>Quand je revins l'ann&eacute;e suivante, l'homme n'&eacute;tait plus sur le mont des
+Serpents; et je n'ai jamais entendu parler de lui.</p>
+
+<p>Voil&agrave; l'histoire de mon ermite.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="MADEMOISELLE_PERLE" id="MADEMOISELLE_PERLE"></a><a href="#TABLE">MADEMOISELLE PERLE</a></h2>
+
+
+<p>Quelle singuli&egrave;re id&eacute;e j'ai eue, vraiment, ce soir-l&agrave;, de choisir pour
+reine M<sup>lle</sup> Perle.</p>
+
+<p>Je vais tous les ans faire les Rois chez mon vieil ami Chantal. Mon
+p&egrave;re, dont il &eacute;tait le plus intime camarade, m'y conduisait quand
+j'&eacute;tais enfant. J'ai continu&eacute;, et je continuerai sans doute tant que je
+vivrai, et tant qu'il y aura un Chantal en ce monde.</p>
+
+<p>Les Chantal, d'ailleurs, ont une existence singuli&egrave;re; ils vivent &agrave;
+Paris comme s'ils habitaient Grasse, Yvetot ou Pont-&agrave;-Mousson.</p>
+
+<p>Ils poss&egrave;dent, aupr&egrave;s de l'Observatoire, une maison dans un petit
+jardin. Ils sont chez eux, l&agrave;, comme en province. De Paris, du vrai
+Paris, ils ne connaissent rien, ils ne soup&ccedil;onnent rien; ils sont si
+loin, si loin! Parfois, cependant, ils y font un voyage, un long voyage.
+M<sup>me</sup> Chantal va aux grandes provisions, comme on dit dans la famille.
+Voici comment on va aux grandes provisions.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Perle, qui a les clefs des armoires de cuisine (car les armoires
+au linge sont administr&eacute;es par la ma&icirc;tresse elle-m&ecirc;me), M<sup>lle</sup> Perle
+pr&eacute;vient que le sucre touche &agrave; sa fin, que les conserves sont &eacute;puis&eacute;es;
+qu'il ne reste plus grand'chose au fond du sac &agrave; caf&eacute;.</p>
+
+<p>Ainsi mise en garde contre la famine, M<sup>me</sup> Chantal passe l'inspection
+des restes, en prenant des notes sur un calepin. Puis, quand elle a
+inscrit beaucoup de chiffres, elle se livre d'abord &agrave; de longs calculs
+et ensuite &agrave; de longues discussions avec M<sup>lle</sup> Perle. On finit
+cependant par se mettre d'accord et par fixer les quantit&eacute;s de chaque
+chose dont on se pourvoira pour trois mois: sucre, riz, pruneaux, caf&eacute;,
+confitures, bo&icirc;tes de petits pois, de haricots, de homard, poissons
+sal&eacute;s ou fum&eacute;s, etc., etc.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi, on arr&ecirc;te le jour des achats et on s'en va, en fiacre, dans
+un fiacre &agrave; galerie, chez un &eacute;picier consid&eacute;rable qui habite au del&agrave; des
+ponts, dans les quartiers neufs.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Chantal et M<sup>lle</sup> Perle font ce voyage ensemble,
+myst&eacute;rieusement, et reviennent &agrave; l'heure du d&icirc;ner, ext&eacute;nu&eacute;es, bien
+qu'&eacute;mues encore, et cahot&eacute;es dans le coup&eacute;, dont le toit est couvert de
+paquets et de sacs, comme une voiture de d&eacute;m&eacute;nagement.</p>
+
+<p>Pour les Chantal, toute la partie de Paris situ&eacute;e de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la
+Seine constitue les quartiers neufs, quartiers habit&eacute;s par une
+population singuli&egrave;re, bruyante, peu honorable, qui passe les jours en
+dissipations, les nuits en f&ecirc;tes, et qui jette l'argent par les
+fen&ecirc;tres. De temps en temps cependant, on m&egrave;ne les jeunes filles au
+th&eacute;&acirc;tre, &agrave; l'Op&eacute;ra-Comique ou au Fran&ccedil;ais, quand la pi&egrave;ce est
+recommand&eacute;e par le journal que lit M. Chantal.</p>
+
+<p>Les jeunes filles ont aujourd'hui dix-neuf et dix-sept ans; ce sont deux
+belles filles, grandes et fra&icirc;ches, tr&egrave;s bien &eacute;lev&eacute;es, trop bien
+&eacute;lev&eacute;es, si bien &eacute;lev&eacute;es qu'elles passent inaper&ccedil;ues comme deux jolies
+poup&eacute;es. Jamais l'id&eacute;e ne me viendrait de faire attention ou de faire la
+cour aux demoiselles Chantal; c'est &agrave; peine si on ose leur parler, tant
+on les sent immacul&eacute;es; on a presque peur d'&ecirc;tre inconvenant en les
+saluant.</p>
+
+<p>Quant au p&egrave;re, c'est un charmant homme, tr&egrave;s instruit, tr&egrave;s ouvert,
+tr&egrave;s cordial, mais qui aime avant tout le repos, le calme, la
+tranquillit&eacute;, et qui a fortement contribu&eacute; &agrave; momifier ainsi sa famille
+pour vivre &agrave; son gr&eacute;, dans une stagnante immobilit&eacute;. Il lit beaucoup,
+cause volontiers, et s'attendrit facilement. L'absence de contacts, de
+coudoiements et de heurts a rendu tr&egrave;s sensible et d&eacute;licat son &eacute;piderme,
+son &eacute;piderme moral. La moindre chose l'&eacute;meut, l'agite et le fait
+souffrir.</p>
+
+<p>Les Chantal ont des relations cependant, mais des relations restreintes,
+choisies avec soin dans le voisinage. Ils &eacute;changent aussi deux ou trois
+visites par an avec des parents qui habitent au loin.</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, je vais d&icirc;ner chez eux le 15 ao&ucirc;t et le jour des Rois. Cela
+fait partie de mes devoirs comme la communion de P&acirc;ques pour les
+catholiques.</p>
+
+<p>Le 15 ao&ucirc;t, on invite quelques amis, mais aux Rois, je suis le seul
+convive &eacute;tranger.</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>II</h3>
+
+<p>Donc, cette ann&eacute;e, comme les autres ann&eacute;es, j'ai &eacute;t&eacute; d&icirc;ner chez les
+Chantal pour f&ecirc;ter l'&Eacute;piphanie.</p>
+
+<p>Selon la coutume, j'embrassai M. Chantal, M<sup>me</sup> Chantal et M<sup>lle</sup>
+Perle, et je fis un grand salut &agrave; M<sup>lles</sup> Louise et Pauline. On
+m'interrogea sur mille choses, sur les &eacute;v&eacute;nements du boulevard, sur la
+politique, sur ce qu'on pensait dans le public des affaires du Tonkin,
+et sur nos repr&eacute;sentants. M<sup>me</sup> Chantal, une grosse dame, dont toutes
+les id&eacute;es me font l'effet d'&ecirc;tre carr&eacute;es &agrave; la fa&ccedil;on des pierres de
+taille, avait coutume d'&eacute;mettre cette phrase comme conclusion &agrave; toute
+discussion politique: &laquo;Tout cela est de la mauvaise graine pour plus
+tard&raquo;. Pourquoi me suis-je toujours imagin&eacute; que les id&eacute;es de M<sup>me</sup>
+Chantal sont carr&eacute;es? Je n'en sais rien; mais tout ce qu'elle dit prend
+cette forme dans mon esprit: un carr&eacute;, un gros carr&eacute; avec quatre angles
+sym&eacute;triques. Il y a d'autres personnes dont les id&eacute;es me semblent
+toujours rondes et roulantes comme des cerceaux. D&egrave;s qu'elles ont
+commenc&eacute; une phrase sur quelque chose, &ccedil;a roule, &ccedil;a va, &ccedil;a sort par dix,
+vingt, cinquante id&eacute;es rondes, des grandes et des petites que je vois
+courir l'une derri&egrave;re l'autre, jusqu'au bout de l'horizon. D'autres
+personnes aussi ont des id&eacute;es pointues.... Enfin, cela importe peu.</p>
+
+<p>On se mit &agrave; table comme toujours, et le d&icirc;ner s'acheva sans qu'on e&ucirc;t
+dit rien &agrave; retenir.</p>
+
+<p>Au dessert, on apporta le g&acirc;teau des Rois. Or, chaque ann&eacute;e, M. Chantal
+&eacute;tait roi. &Eacute;tait-ce l'effet d'un hasard continu ou d'une convention
+familiale, je n'en sais rien, mais il trouvait infailliblement la f&egrave;ve
+dans sa part de p&acirc;tisserie, et il proclamait reine M<sup>me</sup> Chantal.
+Aussi, fus-je stup&eacute;fait en sentant dans une bouch&eacute;e de brioche quelque
+chose de tr&egrave;s dur qui faillit me casser une dent. J'&ocirc;tai doucement cet
+objet de ma bouche et j'aper&ccedil;us une petite poup&eacute;e de porcelaine, pas
+plus grosse qu'un haricot. La surprise me fit dire: &laquo;Ah!&raquo; On me regarda,
+et Chantal s'&eacute;cria en battant des mains: &laquo;C'est Gaston. C'est Gaston.
+Vive le roi! vive le roi!&raquo;</p>
+
+<p>Tout le monde reprit en ch&oelig;ur: &laquo;Vive le roi!&raquo; Et je rougis jusqu'aux
+oreilles, comme on rougit souvent, sans raison, dans les situations un
+peu sottes. Je demeurais les yeux baiss&eacute;s, tenant entre deux doigts ce
+grain de fa&iuml;ence, m'effor&ccedil;ant de rire et ne sachant que faire ni que
+dire, lorsque Chantal reprit: &laquo;Maintenant, il faut choisir une reine.&raquo;</p>
+
+<p>Alors je fus atterr&eacute;. En une seconde, mille pens&eacute;es, mille suppositions
+me travers&egrave;rent l'esprit. Voulait-on me faire d&eacute;signer une des
+demoiselles Chantal? &Eacute;tait-ce l&agrave; un moyen de me faire dire celle que je
+pr&eacute;f&eacute;rais? &Eacute;tait-ce une douce, l&eacute;g&egrave;re, insensible pouss&eacute;e des parents
+vers un mariage possible? L'id&eacute;e de mariage r&ocirc;de sans cesse dans toutes
+les maisons &agrave; grandes filles et prend toutes les formes, tous les
+d&eacute;guisements, tous les moyens. Une peur atroce de me compromettre
+m'envahit, et aussi une extr&ecirc;me timidit&eacute;, devant l'attitude si
+obstin&eacute;ment correcte et ferm&eacute;e de M<sup>lles</sup> Louise et Pauline. &Eacute;lire
+l'une d'elles au d&eacute;triment de l'autre, me sembla aussi difficile que de
+choisir entre deux gouttes d'eau; et puis, la crainte de m'aventurer
+dans une histoire o&ugrave; je serais conduit au mariage malgr&eacute; moi, tout
+doucement, par des proc&eacute;d&eacute;s aussi discrets, aussi inaper&ccedil;us et aussi
+calmes que cette royaut&eacute; insignifiante, me troublait horriblement.</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup, j'eus une inspiration, et je tendis &agrave; M<sup>lle</sup> Perle la
+poup&eacute;e symbolique. Tout le monde fut d'abord surpris, puis on appr&eacute;cia
+sans doute ma d&eacute;licatesse et ma discr&eacute;tion, car on applaudit avec furie.
+On criait: &laquo;Vive la reine! vive la reine!&raquo;</p>
+
+<p>Quant &agrave; elle, la pauvre vieille fille, elle avait perdu toute
+contenance; elle tremblait, effar&eacute;e, et balbutiait: &laquo;Mais non... mais
+non... mais non... pas moi... je vous en prie... pas moi... je vous en
+prie...&raquo;</p>
+
+<p>Alors, pour la premi&egrave;re fois de ma vie, je regardai M<sup>lle</sup> Perle, et je
+me demandai ce qu'elle &eacute;tait.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais habitu&eacute; &agrave; la voir dans cette maison, comme on voit les vieux
+fauteuils de tapisserie sur lesquels on s'assied depuis son enfance sans
+y avoir jamais pris garde. Un jour, on ne sait pourquoi, parce qu'un
+rayon de soleil tombe sur le si&egrave;ge, on se dit tout &agrave; coup: &laquo;Tiens, mais
+il est fort curieux, ce meuble&raquo;; et on d&eacute;couvre que le bois a &eacute;t&eacute;
+travaill&eacute; par un artiste, et que l'&eacute;toffe est remarquable. Jamais je
+n'avais pris garde &agrave; M<sup>lle</sup> Perle.</p>
+
+<p>Elle faisait partie de la famille Chantal, voil&agrave; tout; mais comment? A
+quel titre?&mdash;C'&eacute;tait une grande personne maigre qui s'effor&ccedil;ait de
+rester inaper&ccedil;ue, mais qui n'&eacute;tait pas insignifiante. On la traitait
+amicalement, mieux qu'une femme de charge, moins bien qu'une parente. Je
+saisissais tout &agrave; coup, maintenant, une quantit&eacute; de nuances dont je ne
+m'&eacute;tais point souci&eacute; jusqu'ici! M<sup>me</sup> Chantal disait: &laquo;Perle&raquo;. Les
+jeunes filles: &laquo;M<sup>lle</sup> Perle&raquo;, et Chantal ne l'appelait que
+Mademoiselle, d'un air plus r&eacute;v&eacute;rend peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Je me mis &agrave; la regarder.&mdash;Quel &acirc;ge avait-elle? Quarante ans? Oui,
+quarante ans.&mdash;Elle n'&eacute;tait pas vieille, cette fille, elle se
+vieillissait. Je fus soudain frapp&eacute; par cette remarque. Elle se
+coiffait, s'habillait, se parait ridiculement, et, malgr&eacute; tout, elle
+n'&eacute;tait point ridicule, tant elle portait en elle de gr&acirc;ce simple,
+naturelle, de gr&acirc;ce voil&eacute;e, cach&eacute;e avec soin. Quelle dr&ocirc;le de cr&eacute;ature,
+vraiment! Comment ne l'avais-je jamais mieux observ&eacute;e? Elle se coiffait
+d'une fa&ccedil;on grotesque, avec de petits frisons vieillots tout &agrave; fait
+farces; et, sous cette chevelure &agrave; la Vierge conserv&eacute;e, on voyait un
+grand front calme, coup&eacute; par deux rides profondes, deux rides de longues
+tristesses, puis deux yeux bleus, larges et doux, si timides, si
+craintifs, si humbles, deux beaux yeux rest&eacute;s si na&iuml;fs, pleins
+d'&eacute;tonnements de fillette, de sensations jeunes et aussi de chagrins qui
+avaient pass&eacute; dedans, en les attendrissant, sans les troubler.</p>
+
+<p>Tout le visage &eacute;tait fin et discret, un de ces visages qui se sont
+&eacute;teints sans avoir &eacute;t&eacute; us&eacute;s, ou fan&eacute;s par les fatigues ou les grandes
+&eacute;motions de la vie.</p>
+
+<p>Quelle jolie bouche! et quelles jolies dents! Mais on e&ucirc;t dit qu'elle
+n'osait pas sourire!</p>
+
+<p>Et, brusquement, je la comparai &agrave; M<sup>me</sup> Chantal! Certes, M<sup>lle</sup> Perle
+&eacute;tait mieux, cent fois mieux, plus fine, plus noble, plus fi&egrave;re.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais stup&eacute;fait de mes observations. On versait du champagne. Je
+tendis mon verre &agrave; la reine, en portant sa sant&eacute; avec un compliment bien
+tourn&eacute;. Elle eut envie, je m'en aper&ccedil;us, de se cacher la figure dans sa
+serviette; puis, comme elle trempait ses l&egrave;vres dans le vin clair, tout
+le monde cria: &laquo;La reine boit! la reine boit!&raquo; Elle devint alors toute
+rouge et s'&eacute;trangla. On riait; mais je vis bien qu'on l'aimait beaucoup
+dans la maison.</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>III</h3>
+
+<p>D&egrave;s que le d&icirc;ner f&ucirc;t fini, Chantal me prit par le bras. C'&eacute;tait l'heure
+de son cigare, heure sacr&eacute;e. Quand il &eacute;tait seul, il allait le fumer
+dans la rue; quand il avait quelqu'un &agrave; d&icirc;ner, on montait au billard, et
+il jouait en fumant. Ce soir-l&agrave;, on avait m&ecirc;me fait du feu dans le
+billard, &agrave; cause des Rois; et mon vieil ami prit sa queue, une queue
+tr&egrave;s fine qu'il frotta de blanc avec grand soin, puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;A toi, mon gar&ccedil;on!</p>
+
+<p>Car il me tutoyait, bien que j'eusse vingt-cinq ans, mais il m'avait vu
+tout enfant.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ai donc la partie; je fis quelques carambolages; j'en manquai
+quelques autres; mais comme la pens&eacute;e de M<sup>lle</sup> Perle me r&ocirc;dait dans
+la t&ecirc;te, je demandai tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, monsieur Chantal, est-ce que M<sup>lle</sup> Perle est votre
+parente?</p>
+
+<p>Il cessa de jouer, tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;, et me regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu ne sais pas? tu ne connais pas l'histoire de M<sup>lle</sup>
+Perle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;Ton p&egrave;re ne te l'a jamais racont&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, que c'est dr&ocirc;le! ah! par exemple, que c'est dr&ocirc;le! Oh!
+mais, c'est toute une aventure!</p>
+
+<p>Il se tut, puis reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Et si tu savais comme c'est singulier que tu me demandes &ccedil;a
+aujourd'hui, un jour des Rois!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi! &Eacute;coute. Voil&agrave; de cela quarante et un ans, quarante et un
+ans aujourd'hui m&ecirc;me, jour de l'&Eacute;piphanie. Nous habitions alors
+Ro&uuml;y-le-Tors, sur les remparts; mais il faut d'abord t'expliquer la
+maison pour que tu comprennes bien. Ro&uuml;y est b&acirc;ti sur une c&ocirc;te, ou
+plut&ocirc;t sur un mamelon qui domine un grand pays de prairies. Nous avions
+l&agrave; une maison avec un beau jardin suspendu, soutenu en l'air par les
+vieux murs de d&eacute;fense. Donc la maison &eacute;tait dans la ville, dans la rue,
+tandis que le jardin dominait la plaine. Il y avait aussi une porte de
+sortie de ce jardin sur la campagne, au bout d'un escalier secret qui
+descendait dans l'&eacute;paisseur des murs, comme on en trouve dans les
+romans. Une route passait devant cette porte qui &eacute;tait munie d'une
+grosse cloche, car les paysans, pour &eacute;viter le grand tour, apportaient
+par l&agrave; leurs provisions.</p>
+
+<p>Tu vois bien les lieux, n'est-ce pas? Or, cette ann&eacute;e-l&agrave;, aux Rois, il
+neigeait depuis une semaine. On e&ucirc;t dit la fin du monde. Quand nous
+allions aux remparts regarder la plaine, &ccedil;a nous faisait froid dans
+l'&acirc;me, cet immense pays blanc, tout blanc, glac&eacute;, et qui luisait comme
+du vernis. On e&ucirc;t dit que le bon Dieu avait empaquet&eacute; la terre pour
+l'envoyer au grenier des vieux mondes. Je t'assure que c'&eacute;tait bien
+triste.</p>
+
+<p>Nous demeurions en famille &agrave; ce moment-l&agrave;, et nombreux, tr&egrave;s nombreux:
+mon p&egrave;re, ma m&egrave;re, mon oncle et ma tante, mes deux fr&egrave;res et mes quatre
+cousines; c'&eacute;taient de jolies fillettes; j'ai &eacute;pous&eacute; la derni&egrave;re. De
+tout ce monde-l&agrave;, nous ne sommes plus que trois survivants: ma femme,
+moi et ma belle-s&oelig;ur qui habite Marseille. Sacristi, comme &ccedil;a s'&eacute;gr&egrave;ne,
+une famille! &ccedil;a me fait trembler quand j'y pense! Moi, j'avais quinze
+ans, puisque j'en ai cinquante-six.</p>
+
+<p>Donc, nous allions f&ecirc;ter les Rois, et nous &eacute;tions tr&egrave;s gais, tr&egrave;s gais!
+Tout le monde attendait le d&icirc;ner dans le salon, quand mon fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;,
+Jacques, se mit &agrave; dire: &laquo;Il y a un chien qui hurle dans la plaine
+depuis dix minutes; &ccedil;a doit &ecirc;tre une pauvre b&ecirc;te perdue.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'avait pas fini de parler, que la cloche du jardin tinta. Elle avait
+un gros son de cloche d'&eacute;glise qui faisait penser aux morts. Tout le
+monde en frissonna. Mon p&egrave;re appela le domestique et lui dit d'aller
+voir. On attendit en grand silence; nous pensions &agrave; la neige qui
+couvrait toute la terre. Quand l'homme revint, il affirma qu'il n'avait
+rien vu. Le chien hurlait toujours, sans cesse, et sa voix ne changeait
+point de place.</p>
+
+<p>On se mit &agrave; table; mais nous &eacute;tions un peu &eacute;mus, surtout les jeunes. &Ccedil;a
+alla bien jusqu'au r&ocirc;ti, puis voil&agrave; que la cloche se remet &agrave; sonner,
+trois fois de suite, trois grands coups, longs, qui ont vibr&eacute; jusqu'au
+bout de nos doigts et qui nous ont coup&eacute; le souffle, tout net. Nous
+restions &agrave; nous regarder, la fourchette en l'air, &eacute;coutant toujours, et
+saisis d'une esp&egrave;ce de peur surnaturelle.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re enfin parla: &laquo;C'est &eacute;tonnant qu'on ait attendu si longtemps pour
+revenir; n'allez pas seul, Baptiste; un de ces messieurs va vous
+accompagner&raquo;.</p>
+
+<p>Mon oncle Fran&ccedil;ois se leva. C'&eacute;tait une esp&egrave;ce d'hercule, tr&egrave;s fier de
+sa force et qui ne craignait rien au monde. Mon p&egrave;re lui dit: &laquo;Prends un
+fusil. On ne sait pas ce que &ccedil;a peut-&ecirc;tre&raquo;.</p>
+
+<p>Mais mon oncle ne prit qu'une canne et sortit aussit&ocirc;t avec le
+domestique.</p>
+
+<p>Nous autres, nous demeur&acirc;mes fr&eacute;missants de terreur et d'angoisse, sans
+manger, sans parler. Mon p&egrave;re essaya de nous rassurer: &laquo;Vous allez voir,
+dit-il, que ce sera quelque mendiant ou quelque passant perdu dans la
+neige. Apr&egrave;s avoir sonn&eacute; une premi&egrave;re fois, voyant qu'on n'ouvrait pas
+tout de suite, il a tent&eacute; de retrouver son chemin, puis, n'ayant pu y
+parvenir, il est revenu &agrave; notre porte.&raquo;</p>
+
+<p>L'absence de mon oncle nous parut durer une heure. Il revint enfin,
+furieux, jurant: &laquo;Rien, nom de nom, c'est un farceur! Rien que ce maudit
+chien qui hurle &agrave; cent m&egrave;tres des murs. Si j'avais pris un fusil, je
+l'aurais tu&eacute; pour le faire taire&raquo;.</p>
+
+<p>On se remit &agrave; d&icirc;ner, mais tout le monde demeurait anxieux; on sentait
+bien que ce n'&eacute;tait pas fini, qu'il allait se passer quelque chose, que
+la cloche, tout &agrave; l'heure, sonnerait encore!</p>
+
+<p>Et elle sonna, juste au moment o&ugrave; l'on coupait le g&acirc;teau des Rois. Tous
+les hommes se lev&egrave;rent ensemble. Mon oncle Fran&ccedil;ois, qui avait bu du
+champagne, affirma qu'il allait <span class="smcap">Le</span> massacrer, avec tant de fureur, que
+ma m&egrave;re et ma tante se jet&egrave;rent sur lui pour l'emp&ecirc;cher. Mon p&egrave;re, bien
+que tr&egrave;s calme et un peu impotent (il tra&icirc;nait la jambe depuis qu'il se
+l'&eacute;tait cass&eacute;e en tombant de cheval), d&eacute;clara &agrave; son tour qu'il voulait
+savoir ce que c'&eacute;tait, et qu'il irait. Mes fr&egrave;res, &acirc;g&eacute;s de dix-huit et
+de vingt ans, coururent chercher leurs fusils; et comme on ne faisait
+gu&egrave;re attention &agrave; moi, je m'emparai d'une carabine de jardin et je me
+disposai aussi &agrave; accompagner l'exp&eacute;dition.</p>
+
+<p>Elle partit aussit&ocirc;t. Mon p&egrave;re et mon oncle marchaient devant, avec
+Baptiste, qui portait une lanterne. Mes fr&egrave;res Jacques et Paul
+suivaient, et je venais derri&egrave;re, malgr&eacute; les supplications de ma m&egrave;re,
+qui demeurait avec sa s&oelig;ur et mes cousines sur le seuil de la maison.</p>
+
+<p>La neige s'&eacute;tait remis &agrave; tomber depuis une heure; et les arbres en
+&eacute;taient charg&eacute;s. Les sapins pliaient sous ce lourd v&ecirc;tement livide,
+pareils &agrave; des pyramides blanches, &agrave; d'&eacute;normes pains de sucre; et on
+apercevait &agrave; peine, &agrave; travers le rideau gris des flocons menus et
+press&eacute;s, les arbustes plus l&eacute;gers, tout p&acirc;les dans l'ombre. Elle tombait
+si &eacute;paisse, la neige, qu'on y voyait tout juste &agrave; dix pas. Mais la
+lanterne jetait une grande clart&eacute; devant nous. Quand on commen&ccedil;a &agrave;
+descendre par l'escalier tournant creus&eacute; dans la muraille, j'eus peur,
+vraiment. Il me sembla qu'on marchait derri&egrave;re moi; qu'on allait me
+saisir par les &eacute;paules et m'emporter; et j'eus envie de retourner; mais
+comme il fallait retraverser tout le jardin, je n'osai pas.</p>
+
+<p>J'entendis qu'on ouvrait la porte sur la plaine; puis mon oncle se remit
+&agrave; jurer: &laquo;Nom d'un nom, il est reparti! Si j'aper&ccedil;ois seulement son
+ombre, je ne le rate pas, ce c...-l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sinistre de voir la plaine, ou, plut&ocirc;t, de la sentir devant soi,
+car on ne la voyait pas; on ne voyait qu'un voile de neige sans fin, en
+haut, en bas, en face, &agrave; droite, &agrave; gauche, partout.</p>
+
+<p>Mon oncle reprit: &laquo;Tiens, revoil&agrave; le chien qui hurle; je vas lui
+apprendre comment je tire, moi. &Ccedil;a sera toujours &ccedil;a de gagn&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Mais mon p&egrave;re, qui &eacute;tait bon, reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Il vaut mieux l'aller chercher, ce pauvre animal qui crie la faim. Il
+aboie au secours, ce mis&eacute;rable; il appelle comme un homme en d&eacute;tresse.
+Allons-y&raquo;.</p>
+
+<p>Et on se mit en route &agrave; travers ce rideau, &agrave; travers cette tomb&eacute;e
+&eacute;paisse, continue, &agrave; travers cette mousse qui emplissait la nuit et
+l'air, qui remuait, flottait, tombait et gla&ccedil;ait la chair en fondant, la
+gla&ccedil;ait comme elle l'aurait br&ucirc;l&eacute;e, par une douleur vive et rapide sur
+la peau, &agrave; chaque toucher des petits flocons blancs.</p>
+
+<p>Nous enfoncions jusqu'aux genoux dans cette p&acirc;te molle et froide; et il
+fallait lever tr&egrave;s haut la jambe pour marcher. A mesure que nous
+avancions, la voix du chien devenait plus claire, plus forte. Mon oncle
+cria: &laquo;Le voici!&raquo; On s'arr&ecirc;ta pour l'observer, comme on doit faire en
+face d'un ennemi qu'on rencontre dans la nuit.</p>
+
+<p>Je ne voyais rien, moi; alors, je rejoignis les autres, et je
+l'aper&ccedil;us; il &eacute;tait effrayant et fantastique &agrave; voir, ce chien, un gros
+chien noir, un chien de berger &agrave; grands poils et &agrave; t&ecirc;te de loup, dress&eacute;
+sur ses quatre pattes, tout au bout de la longue tra&icirc;n&eacute;e de lumi&egrave;re que
+faisait la lanterne sur la neige. Il ne bougeait pas; il s'&eacute;tait tu; et
+il nous regardait.</p>
+
+<p>Mon oncle dit: &laquo;C'est singulier, il n'avance ni ne recule. J'ai bien
+envie de lui flanquer un coup de fusil&raquo;.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re reprit d'une voix ferme: &laquo;Non, il faut le prendre&raquo;.</p>
+
+<p>Alors mon fr&egrave;re Jacques ajouta: &laquo;Mais il n'est pas seul. Il y a quelque
+chose &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui.&raquo;</p>
+
+<p>Il y avait quelque chose derri&egrave;re lui, en effet, quelque chose de gris,
+d'impossible &agrave; distinguer. On se remit en marche avec pr&eacute;caution.</p>
+
+<p>En nous voyant approcher, le chien s'assit sur son derri&egrave;re. Il n'avait
+pas l'air m&eacute;chant. Il semblait plut&ocirc;t content d'avoir r&eacute;ussi &agrave; attirer
+des gens.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re alla droit &agrave; lui et le caressa. Le chien lui l&eacute;cha les mains;
+et on reconnut qu'il &eacute;tait attach&eacute; &agrave; la roue d'une petite voiture, d'une
+sorte de voiture joujou envelopp&eacute;e tout enti&egrave;re dans trois ou quatre
+couvertures de laine. On enleva ces linges avec soin, et comme Baptiste
+approchait sa lanterne de la porte de cette carriole qui ressemblait &agrave;
+une niche roulante, on aper&ccedil;ut dedans un petit enfant qui dormait.</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes tellement stup&eacute;faits que nous ne pouvions dire un mot. Mon
+p&egrave;re se remit le premier, et comme il &eacute;tait de grand c&oelig;ur, et d'&acirc;me un
+peu exalt&eacute;e, il &eacute;tendit la main sur le toit de la voiture et il dit:
+&laquo;Pauvre abandonn&eacute;, tu seras des n&ocirc;tres!&raquo; Et il ordonna &agrave; mon fr&egrave;re
+Jacques de rouler devant nous notre trouvaille.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re reprit, pensant tout haut:</p>
+
+<p>Quelque enfant d'amour dont la pauvre m&egrave;re est venue sonner &agrave; ma porte
+en cette nuit de l'&Eacute;piphanie, en souvenir de l'Enfant-Dieu&raquo;.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta de nouveau, et, de toute sa force, il cria quatre fois &agrave;
+travers la nuit vers les quatre coins du ciel: &laquo;Nous l'avons recueilli!&raquo;
+Puis, posant la main sur l'&eacute;paule de son fr&egrave;re, il murmura: &laquo;Si tu avais
+tir&eacute; sur le chien, Fran&ccedil;ois?...&raquo;</p>
+
+<p>Mon oncle ne r&eacute;pondit pas, mais il fit, dans l'ombre, un grand signe de
+croix, car il &eacute;tait tr&egrave;s religieux, malgr&eacute; ses airs fanfarons.</p>
+
+<p>On avait d&eacute;tach&eacute; le chien, qui nous suivait.</p>
+
+<p>Ah! par exemple, ce qui fut gentil &agrave; voir, c'est la rentr&eacute;e &agrave; la maison.
+On eut d'abord beaucoup de mal &agrave; monter la voiture par l'escalier des
+remparts; on y parvint cependant et on la roula jusque dans le
+vestibule.</p>
+
+<p>Comme maman &eacute;tait dr&ocirc;le, contente et effar&eacute;e! Et mes quatre petites
+cousines (la plus jeune avait six ans), elles ressemblaient &agrave; quatre
+poules autour d'un nid. On retira enfin de sa voiture l'enfant qui
+dormait toujours. C'&eacute;tait une fille, &acirc;g&eacute;e de six semaines environ. Et on
+trouva dans ses langes dix mille francs en or, oui, dix mille francs!
+que papa pla&ccedil;a pour lui faire une dot. Ce n'&eacute;tait donc pas une enfant de
+pauvres... mais peut-&ecirc;tre l'enfant de quelque noble avec une petite
+bourgeoise de la ville... ou encore... nous avons fait mille
+suppositions et on n'a jamais rien su... mais l&agrave;, jamais rien... jamais
+rien.... Le chien lui-m&ecirc;me ne fut reconnu par personne. Il &eacute;tait
+&eacute;tranger au pays. Dans tous les cas, celui ou celle qui &eacute;tait venu
+sonner trois fois &agrave; notre porte connaissait bien mes parents, pour les
+avoir choisis ainsi.</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc comment M<sup>lle</sup> Perle entra, &agrave; l'&acirc;ge de six semaines, dans la
+maison Chantal.</p>
+
+<p>On ne la nomma que plus tard, M<sup>lle</sup> Perle, d'ailleurs. On la fit
+baptiser d'abord: &laquo;Marie, Simonne, Claire,&raquo; Claire devant lui servir de
+nom de famille.</p>
+
+<p>Je vous assure que ce fut une dr&ocirc;le de rentr&eacute;e dans la salle &agrave; manger
+avec cette mioche r&eacute;veill&eacute;e qui regardait autour d'elle ces gens et ces
+lumi&egrave;res, de ses yeux vagues, bleus et troubles.</p>
+
+<p>On se remit &agrave; table et le g&acirc;teau fut partag&eacute;. J'&eacute;tais roi; et je pris
+pour reine M<sup>lle</sup> Perle, comme vous, tout &agrave; l'heure. Elle ne se douta
+gu&egrave;re, ce jour-l&agrave;, de l'honneur qu'on lui faisait.</p>
+
+<p>Donc, l'enfant fut adopt&eacute;e, et &eacute;lev&eacute;e dans la famille. Elle grandit; des
+ann&eacute;es pass&egrave;rent. Elle &eacute;tait gentille, douce, ob&eacute;issante. Tout le monde
+l'aimait et on l'aurait abominablement g&acirc;t&eacute;e si ma m&egrave;re ne l'e&ucirc;t
+emp&ecirc;ch&eacute;.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re &eacute;tait une femme d'ordre et de hi&eacute;rarchie. Elle consentait &agrave;
+traiter la petite Claire comme ses propres fils, mais elle tenait
+cependant &agrave; ce que la distance qui nous s&eacute;parait f&ucirc;t bien marqu&eacute;e, et la
+situation bien &eacute;tablie.</p>
+
+<p>Aussi, d&egrave;s que l'enfant put comprendre, elle lui fit conna&icirc;tre son
+histoire et fit p&eacute;n&eacute;trer tout doucement, m&ecirc;me tendrement dans l'esprit
+de la petite, qu'elle &eacute;tait pour les Chantal une fille adoptive,
+recueillie, mais en somme une &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>Claire comprit cette situation avec une singuli&egrave;re intelligence, avec un
+instinct surprenant; et elle sut prendre et garder la place qui lui
+&eacute;tait laiss&eacute;e, avec tant de tact, de gr&acirc;ce et de gentillesse, qu'elle
+touchait mon p&egrave;re &agrave; le faire pleurer.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re elle-m&ecirc;me fut tellement &eacute;mue par la reconnaissance passionn&eacute;e et
+le d&eacute;vouement un peu craintif de cette mignonne et tendre cr&eacute;ature,
+qu'elle se mit &agrave; l'appeler: &laquo;Ma fille&raquo;. Parfois, quand la petite avait
+fait quelque chose de bon, de d&eacute;licat, ma m&egrave;re relevait ses lunettes sur
+son front, ce qui indiquait toujours une &eacute;motion chez elle et elle
+r&eacute;p&eacute;tait: &laquo;Mais c'est une perle, une vraie perle, cette enfant!&raquo;&mdash;Ce nom
+en resta &agrave; la petite Claire qui devint et demeura pour nous M<sup>lle</sup>
+Perle.</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>IV</h3>
+
+<p>M. Chantal se tut. Il &eacute;tait assis sur le billard, les pieds ballants, et
+il maniait une boule de la main gauche, tandis que de la droite il
+tripotait un linge qui servait &agrave; effacer les points sur le tableau
+d'ardoise et que nous appelions &laquo;le linge &agrave; craie.&raquo; Un peu rouge, la
+voix sourde, il parlait pour lui maintenant, parti dans ses souvenirs,
+allant doucement, &agrave; travers les choses anciennes et les vieux &eacute;v&eacute;nements
+qui se r&eacute;veillaient dans sa pens&eacute;e, comme on va, en se promenant, dans
+les vieux jardins de famille o&ugrave; l'on fut &eacute;lev&eacute;, et o&ugrave; chaque arbre,
+chaque chemin, chaque plante, les houx pointus, les lauriers qui sentent
+bon, les ifs dont la graine rouge et grasse s'&eacute;crase entre les doigts,
+font surgir, &agrave; chaque pas, un petit fait de notre vie pass&eacute;e, un de ces
+petits faits insignifiants et d&eacute;licieux qui forment le fond m&ecirc;me, la
+trame de l'existence.</p>
+
+<p>Moi, je restais en face de lui, adoss&eacute; &agrave; la muraille, les mains appuy&eacute;es
+sur ma queue de billard inutile.</p>
+
+<p>Il reprit, au bout d'une minute: &laquo;Cristi, qu'elle &eacute;tait jolie &agrave; dix-huit
+ans... et gracieuse... et parfaite.... Ah! la jolie... jolie... jolie...
+et bonne... et brave... et charmante fille!... Elle avait des yeux...
+des yeux bleus... transparents,... clairs... comme je n'en ai jamais vu
+de pareils... jamais!</p>
+
+<p>Il se tut encore. Je demandai: &laquo;Pourquoi ne s'est-elle pas mari&eacute;e?&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit, non pas &agrave; moi, mais &agrave; ce mot qui passait &laquo;mari&eacute;e&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pourquoi? pourquoi? Elle n'a pas voulu... pas voulu. Elle avait
+pourtant trente mille francs de dot, et elle fut demand&eacute;e plusieurs
+fois... elle n'a pas voulu! Elle semblait triste &agrave; cette &eacute;poque-l&agrave;.
+C'est quand j'&eacute;pousai ma cousine, la petite Charlotte, ma femme, avec
+qui j'&eacute;tais fianc&eacute; depuis six ans.&raquo;</p>
+
+<p>Je regardais M. Chantal et il me semblait que je p&eacute;n&eacute;trais dans son
+esprit, que je p&eacute;n&eacute;trais tout &agrave; coup dans un de ces humbles et cruels
+drames des c&oelig;urs honn&ecirc;tes, des c&oelig;urs droits, des c&oelig;urs sans
+reproches, dans un de ces c&oelig;urs inavou&eacute;s, inexplor&eacute;s, que personne n'a
+connu, pas m&ecirc;me ceux qui en sont les muettes et r&eacute;sign&eacute;es victimes.</p>
+
+<p>Et, une curiosit&eacute; hardie me poussant tout &agrave; coup, je pronon&ccedil;ai.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui auriez d&ucirc; l'&eacute;pouser, Monsieur Chantal?</p>
+
+<p>Il tressaillit, me regarda, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Moi? &eacute;pouser qui?</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>lle</sup> Perle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous l'aimiez plus que votre cousine.</p>
+
+<p>Il me regarda avec des yeux &eacute;tranges, ronds, effar&eacute;s, puis il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je l'ai aim&eacute;e... moi?... comment? qu'est-ce qui t'a dit &ccedil;a?...</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Parbleu, &ccedil;a se voit... et c'est m&ecirc;me &agrave; cause d'elle que vous avez
+tard&eacute; si longtemps &agrave; &eacute;pouser votre cousine qui vous attendait depuis six
+ans.&raquo;</p>
+
+<p>Il l&acirc;cha la bille qu'il tenait de la main gauche, saisit &agrave; deux mains le
+linge &agrave; craie, et, s'en couvrant le visage, se mit &agrave; sangloter dedans.
+Il pleurait d'une fa&ccedil;on d&eacute;solante et ridicule, comme pleure une &eacute;ponge
+qu'on presse, par les yeux, le nez et la bouche en m&ecirc;me temps. Et il
+toussait, crachait, se mouchait dans le linge &agrave; craie, s'essuyait les
+yeux, &eacute;ternuait, recommen&ccedil;ait &agrave; couler par toutes les fentes de son
+visage, avec un bruit de gorge qui faisait penser aux gargarismes.</p>
+
+<p>Moi, effar&eacute;, honteux, j'avais envie de me sauver et je ne savais plus
+que dire, que faire, que tenter.</p>
+
+<p>Et soudain, la voix de M<sup>me</sup> Chantal r&eacute;sonna dans l'escalier: &laquo;Est-ce
+bient&ocirc;t fini, votre fumerie?&raquo;</p>
+
+<p>J'ouvris la porte et je criai: &laquo;Oui, madame, nous descendons.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, je me pr&eacute;cipitai vers son mari, et, le saisissant par les coudes:
+&laquo;Monsieur Chantal, mon ami Chantal, &eacute;coutez-moi; votre femme vous
+appelle, remettez-vous, remettez-vous vite, il faut descendre;
+remettez-vous.&raquo;</p>
+
+<p>Il b&eacute;gaya: &laquo;Oui... oui... je viens... pauvre fille!... je viens...
+dites-lui que j'arrive.&raquo;</p>
+
+<p>Et il commen&ccedil;a &agrave; s'essuyer consciencieusement la figure avec le linge
+qui, depuis deux ou trois ans, essuyait toutes les marques de l'ardoise,
+puis il apparut, moiti&eacute; blanc et moiti&eacute; rouge, le front, le nez, les
+joues et le menton barbouill&eacute;s de craie, et les yeux gonfl&eacute;s, encore
+pleins de larmes.</p>
+
+<p>Je le pris par les mains et l'entra&icirc;nai dans sa chambre en murmurant:
+&laquo;Je vous demande pardon, je vous demande bien pardon, Monsieur Chantal,
+de vous avoir fait de la peine... mais... je ne savais pas... vous...
+vous comprenez...&raquo;</p>
+
+<p>Il me serra la main: &laquo;Oui... oui... il y a des moments difficiles...&raquo;</p>
+
+<p>Puis il se plongea la figure dans sa cuvette. Quand il en sortit, il ne
+me parut pas encore pr&eacute;sentable; mais j'eus l'id&eacute;e d'une petite ruse.
+Comme il s'inqui&eacute;tait, en se regardant dans la glace, je lui dis: &laquo;Il
+suffira de raconter que vous avez un grain de poussi&egrave;re dans l'&oelig;il, et
+vous pourrez pleurer devant tout le monde autant qu'il vous plaira.&raquo;</p>
+
+<p>Il descendit en effet, en se frottant les yeux avec son mouchoir. On
+s'inqui&eacute;ta; chacun voulut chercher le grain de poussi&egrave;re qu'on ne trouva
+point, et on raconta des cas semblables o&ugrave; il &eacute;tait devenu n&eacute;cessaire
+d'aller chercher le m&eacute;decin.</p>
+
+<p>Moi, j'avais rejoint M<sup>lle</sup> Perle et je la regardais, tourment&eacute; par une
+curiosit&eacute; ardente, une curiosit&eacute; qui devenait une souffrance. Elle avait
+d&ucirc; &ecirc;tre bien jolie en effet, avec ses yeux doux, si grands, si calmes,
+si larges qu'elle avait l'air de ne les jamais fermer, comme font les
+autres humains. Sa toilette &eacute;tait un peu ridicule, une vraie toilette de
+vielle fille, et la d&eacute;parait sans la rendre gauche.</p>
+
+<p>Il me semblait que je voyais en elle, comme j'avais vu tout &agrave; l'heure
+dans l'&acirc;me de M. Chantal, que j'apercevais, d'un bout &agrave; l'autre, cette
+vie humble, simple et d&eacute;vou&eacute;e; mais un besoin me venait aux l&egrave;vres, un
+besoin harcelant de l'interroger, de savoir si, elle aussi, l'avait
+aim&eacute;, lui; si elle avait souffert comme lui de cette longue souffrance
+secr&egrave;te, aigu&euml;, qu'on ne voit pas, qu'on ne sait pas, qu'on ne devine
+pas, mais qui s'&eacute;chappe, la nuit, dans la solitude de la chambre noire.
+Je la regardais, je voyais battre son c&oelig;ur sous son corsage &agrave; guimpe,
+et je me demandais si cette douce figure candide avait g&eacute;mi chaque soir,
+dans l'&eacute;paisseur moite de l'oreiller, et sanglot&eacute;, le corps secou&eacute; de
+sursauts, dans la fi&egrave;vre du lit br&ucirc;lant.</p>
+
+<p>Et je lui dis tout bas, comme font les enfants qui cassent un bijou pour
+voir dedans: &laquo;Si vous aviez vu pleurer M. Chantal tout &agrave; l'heure, il
+vous aurait fait piti&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Elle tressaillit: &laquo;Comment, il pleurait?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, il pleurait!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi &ccedil;a?</p>
+
+<p>Elle semblait tr&egrave;s &eacute;mue. Je r&eacute;pondis:</p>
+
+<p>&mdash;A votre sujet.</p>
+
+<p>&mdash;A mon sujet?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Il me racontait combien il vous avait aim&eacute;e autrefois; et combien
+il lui en avait co&ucirc;t&eacute; d'&eacute;pouser sa femme au lieu de vous...&raquo;</p>
+
+<p>Sa figure p&acirc;le me parut s'allonger un peu; ses yeux toujours ouverts,
+ses yeux calmes se ferm&egrave;rent tout &agrave; coup, si vite qu'ils semblaient
+s'&ecirc;tre clos pour toujours. Elle glissa de sa chaise sur le plancher et
+s'y affaissa doucement, lentement, comme aurait fait une &eacute;charpe tomb&eacute;e.</p>
+
+<p>Je criai: &laquo;Au secours! au secours! M<sup>lle</sup> Perle se trouve mal.&raquo;</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Chantal et ses filles se pr&eacute;cipit&egrave;rent, et comme on cherchait de
+l'eau, une serviette et du vinaigre, je pris mon chapeau et je me
+sauvai.</p>
+
+<p>Je m'en allai &agrave; grands pas, le c&oelig;ur secou&eacute;, l'esprit plein de remords
+et de regrets. Et parfois aussi j'&eacute;tais content; il me semblait que
+j'avais fait une chose louable et n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>Je me demandais: &laquo;Ai-je eu tort? Ai-je eu raison?&raquo; Ils avaient cela dans
+l'&acirc;me comme on garde du plomb dans une plaie ferm&eacute;e. Maintenant ne
+seront-ils pas plus heureux? Il &eacute;tait trop tard pour que recommen&ccedil;&acirc;t
+leur torture et assez t&ocirc;t pour qu'ils s'en souvinssent avec
+attendrissement.</p>
+
+<p>Et peut-&ecirc;tre qu'un soir du prochain printemps, &eacute;mus par un rayon de lune
+tomb&eacute; sur l'herbe, &agrave; leurs pieds, &agrave; travers les branches, ils se
+prendront et se serreront la main en souvenir de toute cette souffrance
+&eacute;touff&eacute;e et cruelle; et peut-&ecirc;tre aussi que cette courte &eacute;treinte fera
+passer dans leurs veines un peu de ce frisson qu'ils n'auront point
+connu, et leur jettera, &agrave; ces morts ressuscit&eacute;s en une seconde, la
+rapide et divine sensation de cette ivresse, de cette folie qui donne
+aux amoureux plus de bonheur en un tressaillement, que n'en peuvent
+cueillir, en toute leur vie, les autres hommes!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="ROSALIE_PRUDENT" id="ROSALIE_PRUDENT"></a><a href="#TABLE">ROSALIE PRUDENT</a></h2>
+
+
+<p>Il y avait vraiment dans cette affaire un myst&egrave;re que ni les jur&eacute;s, ni
+le pr&eacute;sident, ni le procureur de la R&eacute;publique lui-m&ecirc;me ne parvenaient &agrave;
+comprendre.</p>
+
+<p>La fille Prudent (Rosalie), bonne chez les &eacute;poux Varambot, de Mantes,
+devenue grosse &agrave; l'insu de ses ma&icirc;tres, avait accouch&eacute;, pendant la nuit,
+dans sa mansarde, puis tu&eacute; et enterr&eacute; son enfant dans le jardin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; l'histoire courante de tous les infanticides accomplis par
+les servantes. Mais un fait demeurait inexplicable. La perquisition
+op&eacute;r&eacute;e dans la chambre de la fille Prudent avait amen&eacute; la d&eacute;couverte
+d'un trousseau complet d'enfant, fait par Rosalie elle-m&ecirc;me, qui avait
+pass&eacute; ses nuits &agrave; le couper et &agrave; le coudre pendant trois mois. L'&eacute;picier
+chez qui elle avait achet&eacute; de la chandelle, pay&eacute;e sur ses gages, pour ce
+long travail, &eacute;tait venu t&eacute;moigner. De plus, il demeurait acquis que la
+sage-femme du pays, pr&eacute;venue par elle de son &eacute;tat, lui avait donn&eacute; tous
+les renseignements et tous les conseils pratiques pour le cas o&ugrave;
+l'accident arriverait dans un moment o&ugrave; les secours demeureraient
+impossibles. Elle avait cherch&eacute; en outre une place &agrave; Poissy pour la
+fille Prudent qui pr&eacute;voyait son renvoi, car les &eacute;poux Varambot ne
+plaisantaient pas sur la morale.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient l&agrave;, assistant aux assises, l'homme et la femme, petits
+rentiers de province, exasp&eacute;r&eacute;s contre cette tra&icirc;n&eacute;e qui avait souill&eacute;
+leur maison. Ils auraient voulu la voir guillotiner tout de suite, sans
+jugement, et ils l'accablaient de d&eacute;positions haineuses devenues dans
+leur bouche des accusations.</p>
+
+<p>La coupable, une belle grande fille de Basse-Normandie, assez instruite
+pour son &eacute;tat, pleurait sans cesse et ne r&eacute;pondait rien.</p>
+
+<p>On en &eacute;tait r&eacute;duit &agrave; croire qu'elle avait accompli cet acte barbare dans
+un moment de d&eacute;sespoir et de folie, puisque tout indiquait qu'elle avait
+esp&eacute;r&eacute; garder et &eacute;lever son fils.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident essaya encore une fois de la faire parler, d'obtenir des
+aveux, et l'ayant sollicit&eacute;e avec une grande douceur, lui fit enfin
+comprendre que tous ces hommes r&eacute;unis pour la juger ne voulaient point
+sa mort et pouvaient m&ecirc;me la plaindre.</p>
+
+<p>Alors elle se d&eacute;cida.</p>
+
+<p>Il demandait: &laquo;Voyons, dites-nous d'abord quel est le p&egrave;re de cet
+enfant?&raquo;</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave; elle l'avait cach&eacute; obstin&eacute;ment.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit soudain, en regardant ses ma&icirc;tres qui venaient de la
+calomnier avec rage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. Joseph, le neveu &agrave; M. Varambot.</p>
+
+<p>Les deux &eacute;poux eurent un sursaut et cri&egrave;rent en m&ecirc;me temps: &laquo;C'est faux!
+Elle ment. C'est une infamie.&raquo;</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident les fit taire et reprit: &laquo;Continuez, je vous prie, et
+dites-nous comment cela est arriv&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Alors elle se mit brusquement &agrave; parler avec abondance, soulageant son
+c&oelig;ur ferm&eacute;, son pauvre c&oelig;ur solitaire et broy&eacute;, vidant son chagrin,
+tout son chagrin maintenant devant ces hommes s&eacute;v&egrave;res qu'elle avait pris
+jusque-l&agrave; pour des ennemis et des juges inflexibles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est M. Joseph Varambot, quand il est venu en cong&eacute; l'an
+dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il fait, M. Joseph Varambot?</p>
+
+<p>&mdash;Il est sous-officier d'artilleurs, m'sieu. Donc il resta deux mois &agrave;
+la maison. Deux mois d'&eacute;t&eacute;. Moi, je ne pensais &agrave; rien quand il s'est mis
+&agrave; me regarder, et puis &agrave; me dire des flatteries, et puis &agrave; me cajoler
+tant que le jour durait. Moi, je me suis laiss&eacute; prendre, m'sieu. Il m'
+r&eacute;p&eacute;tait que j'&eacute;tais belle fille, que j'&eacute;tais plaisante... que j'&eacute;tais
+de son go&ucirc;t.... Moi, il me plaisait pour s&ucirc;r.... Que voulez-vous?... on
+&eacute;coute ces choses-l&agrave;, quand on est seule... toute seule... comme moi. J'
+suis seule sur la terre, m'sieu... j' n'ai personne &agrave; qui parler...
+personne &agrave; qui compter mes ennuyances.... Je n'ai pu d' p&egrave;re, pu d'
+m&egrave;re, ni fr&egrave;re, ni s&oelig;ur, personne! &Ccedil;a m'a fait comme un fr&egrave;re qui
+serait r'venu quand il s'est mis &agrave; me causer. Et puis, il m'a demand&eacute;
+de descendre au bord de la rivi&egrave;re, un soir, pour bavarder sans faire de
+bruit. J'y suis v'nue, moi.... Je sais-t-il? je sais-t-il apr&egrave;s?... Il
+me tenait la taille.... Pour s&ucirc;r, je ne voulais pas... non... non....
+J'ai pas pu... j'avais envie de pleurer tant que l'air &eacute;tait douce... il
+faisait clair de lune.... J'ai pas pu.... Non... je vous jure... j'ai
+pas pu... il a fait ce qu'il a voulu.... &Ccedil;a a dur&eacute; encore trois
+semaines, tant qu'il est rest&eacute;.... Je l'aurais suivi au bout du monde...
+il est parti.... Je ne savais pas que j'&eacute;tais grosse, moi!... Je ne l'ai
+su que l' mois d'apr&egrave;s....</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; pleurer si fort qu'on dut lui laisser le temps de se
+remettre.</p>
+
+<p>Puis le pr&eacute;sident reprit sur un ton de pr&ecirc;tre au confessionnal: &laquo;Voyons,
+continuez&raquo;.</p>
+
+<p>Elle recommen&ccedil;a &agrave; parler: &laquo;Quand j'ai vu que j'&eacute;tais grosse, j'ai
+pr&eacute;venu M<sup>me</sup> Boudin, la sage-femme, qu'est l&agrave; pour le dire; et j'y ai
+demand&eacute; la mani&egrave;re pour le cas que &ccedil;a arriverait sans elle. Et puis j'ai
+fait mon trousseau, nuit &agrave; nuit, jusqu'&agrave; une heure du matin, chaque
+soir; et puis j'ai cherch&eacute; une autre place, car je savais bien que je
+serais renvoy&eacute;e; mais j' voulais rester jusqu'au bout dans la maison,
+pour &eacute;conomiser des sous, vu que j' n'en ai gu&egrave;re, et qu'il m'en
+faudrait, pour le p'tit....</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ne vouliez pas le tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour s&ucirc;r non, m'sieu.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'avez-vous tu&eacute;, alors?</p>
+
+<p>&mdash;V'l&agrave; la chose. C'est arriv&eacute; plus t&ocirc;t que je n'aurais cru. &Ccedil;a m'a pris
+dans ma cuisine, comme j' finissais ma vaisselle.</p>
+
+<p>M. et M<sup>me</sup> Varambot dormaient d&eacute;j&agrave;; donc je monte, pas sans peine, en
+me tirant &agrave; la rampe; et je m' couche par terre, sur le carreau, pour n'
+point g&acirc;ter mon lit. &Ccedil;a a dur&eacute; p't-&ecirc;tre une heure, p't-&ecirc;tre deux,
+p't-&ecirc;tre trois; je ne sais point, tant &ccedil;a me faisait mal; et puis, je l'
+poussais d' toute ma force, j'ai senti qu'il sortait, et je l'ai
+ramass&eacute;.</p>
+
+<p>Oh! oui, j'&eacute;tais contente, pour s&ucirc;r! J'ai fait tout ce que m'avait dit
+M<sup>me</sup> Boudin, tout! Et puis je l'ai mis sur mon lit, lui! Et puis v'l&agrave;
+qu'il me r'vient une douleur, mais une douleur &agrave; mourir.&mdash;Si vous
+connaissiez &ccedil;a, vous autres, vous n'en feriez pas tant, allez!&mdash;J'en ai
+tomb&eacute; sur les genoux, puis sur le dos, par terre; et v'l&agrave; que &ccedil;a me
+reprend, p't-&ecirc;tre une heure encore, p't-&ecirc;tre deux, l&agrave; toute seule..., et
+puis qu'il en sort un autre..., un autre p'tit..., deux..., oui...,
+deux... comme &ccedil;a! Je l'ai pris comme le premier, et puis je l'ai mis sur
+le lit, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te&mdash;deux.&mdash;Est-ce possible, dites? Deux enfants! Moi
+qui gagne vingt francs par mois! Dites... est-ce possible? Un, oui, &ccedil;a
+s' peut, en se privant... mais pas deux! &Ccedil;a m'a tourn&eacute; la t&ecirc;te. Est-ce
+que je sais, moi?&mdash;J' pouvais-t-il choisir, dites?</p>
+
+<p>Est-ce que je sais! Je me suis vue &agrave; la fin de mes jours! J'ai mis
+l'oreiller d'sus, sans savoir.... Je n' pouvais pas en garder deux... et
+je m' suis couch&eacute;e d'sus encore. Et puis, j' suis rest&eacute;e &agrave; m' rouler et
+&agrave; pleurer jusqu'au jour que j'ai vu venir par la fen&ecirc;tre; ils &eacute;taient
+morts sous l'oreiller, pour s&ucirc;r. Alors je les ai pris sous mon bras,
+j'ai descendu l'escalier, j'ai sorti dans l' potager, j'ai pris la b&ecirc;che
+au jardinier, et je les ai enfouis sous terre, l' plus profond que j'ai
+pu, un ici, puis l'autre l&agrave;, pas ensemble, pour qu'ils n' parlent pas de
+leur m&egrave;re, si &ccedil;a parle, les p'tits morts. Je sais-t-il, moi?</p>
+
+<p>Et puis, dans mon lit, v'l&agrave; que j'ai &eacute;t&eacute; si mal que j'ai pas pu me
+lever. On a fait venir le m&eacute;decin qu'a tout compris. C'est la v&eacute;rit&eacute;,
+m'sieu le juge. Faites ce qu'il vous plaira, j' suis pr&ecirc;te.</p>
+
+<p>La moiti&eacute; des jur&eacute;s se mouchaient coup sur coup pour ne point pleurer.
+Des femmes sanglotaient dans l'assistance.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident interrogea.</p>
+
+<p>&mdash;A quel endroit avez-vous enterr&eacute; l'autre?</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Lequel que vous avez?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... celui... celui qui &eacute;tait dans les artichauts.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! L'autre est dans les fraisiers, au bord du puits.</p>
+
+<p>Et elle se mit &agrave; sangloter si fort qu'elle g&eacute;missait &agrave; fendre les
+c&oelig;urs.</p>
+
+<p>La fille Rosalie Prudent fut acquitt&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="SUR_LES_CHATS" id="SUR_LES_CHATS"></a><a href="#TABLE">SUR LES CHATS</a></h2>
+
+<p class="droit">Cap d'Antibes.</p>
+
+<p>Assis sur un banc, l'autre jour, devant ma porte, en plein soleil,
+devant une corbeille d'an&eacute;mones fleuries, je lisais un livre r&eacute;cemment
+paru, un livre honn&ecirc;te, chose rare et charmant aussi, <i>le Tonnelier</i>,
+par Georges Duval. Un gros chat blanc, qui appartient au jardinier,
+sauta sur mes genoux, et, de cette secousse, ferma le livre que je
+posai &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi pour caresser la b&ecirc;te.</p>
+
+<p>Il faisait chaud; une odeur de fleurs nouvelles, odeur timide encore,
+intermittente, l&eacute;g&egrave;re, passait dans l'air, o&ugrave; passaient aussi parfois
+des frissons froids venus de ces grands sommets blancs que j'apercevais
+l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>Mais le soleil &eacute;tait br&ucirc;lant, aigu, un de ces soleils qui fouillent la
+terre et la font vivre, qui fendent les graines pour animer les germes
+endormis, et les bourgeons pour que s'ouvrent les jeunes feuilles. Le
+chat se roulait sur mes genoux, sur le dos, les pattes en l'air, ouvrant
+et fermant ses griffes, montrant sous ses l&egrave;vres ses crocs pointus et
+ses yeux verts dans la fente presque close de ses paupi&egrave;res. Je
+caressais et je maniais la b&ecirc;te molle et nerveuse, souple comme une
+&eacute;toffe de soie, douce, chaude, d&eacute;licieuse et dangereuse. Elle ronronnait
+ravie et pr&ecirc;te &agrave; mordre, car elle aime griffer autant qu'&ecirc;tre flatt&eacute;e.
+Elle tendait son cou, ondulait, et quand je cessais de la toucher, se
+redressait et poussait sa t&ecirc;te sous ma main lev&eacute;e.</p>
+
+<p>Je l'&eacute;nervais et elle m'&eacute;nervait aussi, car je les aime et je les
+d&eacute;teste, ces animaux charmants et perfides. J'ai plaisir &agrave; les toucher,
+&agrave; faire glisser sous ma main leur poil soyeux qui craque, &agrave; sentir leur
+chaleur dans ce poil, dans cette fourrure fine, exquise. Rien n'est plus
+doux, rien ne donne &agrave; la peau une sensation plus d&eacute;licate, plus
+raffin&eacute;e, plus rare que la robe ti&egrave;de et vibrante d'un chat. Mais elle
+me met aux doigts, cette robe vivante, un d&eacute;sir &eacute;trange et f&eacute;roce
+d'&eacute;trangler la b&ecirc;te que je caresse. Je sens en elle l'envie qu'elle a de
+me mordre et de me d&eacute;chirer, je la sens et je la prends, cette envie,
+comme un fluide qu'elle me communique, je la prends par le bout de mes
+doigts dans ce poil chaud, et elle monte, elle monte le long de mes
+nerfs, le long de mes membres jusqu'&agrave; mon c&oelig;ur, jusqu'&agrave; ma t&ecirc;te, elle
+m'emplit, court le long de ma peau, fait se serrer mes dents. Et
+toujours, toujours, au bout de mes dix doigts je sens le chatouillement
+vif et l&eacute;ger qui me p&eacute;n&egrave;tre et m'envahit.</p>
+
+<p>Et si la b&ecirc;te commence, si elle me mord, si elle me griffe, je la saisis
+par le cou, je la fais tourner et je la lance au loin comme la pierre
+d'une fronde, si vite et si brutalement qu'elle n'a jamais le temps de
+se venger.</p>
+
+<p>Je me souviens qu'&eacute;tant enfant, j'aimais d&eacute;j&agrave; les chats avec de brusques
+d&eacute;sirs de les &eacute;trangler dans mes petites mains; et qu'un jour, au bout
+du jardin, &agrave; l'entr&eacute;e du bois, j'aper&ccedil;us tout &agrave; coup quelque chose de
+gris qui se roulait dans les hautes herbes. J'allai voir; c'&eacute;tait un
+chat pris au collet, &eacute;trangl&eacute;, r&acirc;lant, mourant. Il se tordait, arrachait
+la terre avec ses griffes, bondissait, retombait inerte, puis
+recommen&ccedil;ait, et son souffle rauque, rapide, faisait un bruit de pompe,
+un bruit affreux que j'entends encore.</p>
+
+<p>J'aurais pu prendre une b&ecirc;che et couper le collet, j'aurais pu aller
+chercher le domestique ou pr&eacute;venir mon p&egrave;re.&mdash;Non, je ne bougeai pas,
+et, le c&oelig;ur battant, je le regardai mourir avec une joie fr&eacute;missante et
+cruelle; c'&eacute;tait un chat! C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un chien, j'aurais plut&ocirc;t coup&eacute; le
+fil de cuivre avec mes dents que de le laisser souffrir une seconde de
+plus.</p>
+
+<p>Et quand il fut mort, bien mort, encore chaud, j'allai le t&acirc;ter et lui
+tirer la queue.</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>II</h3>
+
+<p>Ils sont d&eacute;licieux pourtant, d&eacute;licieux surtout, parce qu'en les
+caressant, alors qu'ils se frottent &agrave; notre chair, ronronnent et se
+roulent sur nous en nous regardant de leurs yeux jaunes qui ne semblent
+jamais nous voir, on sent bien l'ins&eacute;curit&eacute; de leur tendresse, l'&eacute;go&iuml;sme
+perfide de leur plaisir.</p>
+
+<p>Des femmes aussi nous donnent cette sensation, des femmes charmantes,
+douces, aux yeux clairs et faux, qui nous ont choisis pour se frotter &agrave;
+l'amour. Pr&egrave;s d'elles, quand elles ouvrent les bras, les l&egrave;vres tendues,
+quand on les &eacute;treint, le c&oelig;ur bondissant, quand on go&ucirc;te la joie
+sensuelle et savoureuse de leur caresse d&eacute;licate, on sent bien qu'on
+tient une chatte, une chatte &agrave; griffes et &agrave; crocs, une chatte perfide,
+sournoise, amoureuse ennemie, qui mordra quand elle sera lasse de
+baisers.</p>
+
+<p>Tous les po&egrave;tes ont aim&eacute; les chats. Baudelaire les a divinement chant&eacute;s.
+On conna&icirc;t son admirable sonnet:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Les amoureux fervents et les savants aust&egrave;res<br /></span>
+<span class="i0">Aiment &eacute;galement, dans leur m&ucirc;re saison,<br /></span>
+<span class="i0">Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,<br /></span>
+<span class="i0">Qui comme eux sont frileux, et comme eux s&eacute;dentaires.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Amis de la science et de la volupt&eacute;,<br /></span>
+<span class="i0">Ils cherchent le silence et l'horreur des t&eacute;n&egrave;bres.<br /></span>
+<span class="i0">L'&Eacute;r&egrave;be les e&ucirc;t pris pour ses coursiers fun&egrave;bres<br /></span>
+<span class="i0">S'ils pouvaient au servage incliner leur fiert&eacute;?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ils prennent en songeant les nobles attitudes<br /></span>
+<span class="i0">Des grands sphinx allong&eacute;s au fond des solitudes<br /></span>
+<span class="i0">Qui semblent s'endormir dans un r&ecirc;ve sans fin.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Leurs reins f&eacute;conds sont pleins d'&eacute;tincelles magiques.<br /></span>
+<span class="i0">Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,<br /></span>
+<span class="i0">&Eacute;toilent vaguement leurs prunelles mystiques.<br /></span>
+</div></div>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>III</h3>
+
+<p>Moi j'ai eu un jour l'&eacute;trange sensation d'avoir habit&eacute; le palais
+enchant&eacute; de la Chatte blanche, un ch&acirc;teau magique o&ugrave; r&eacute;gnait une de ces
+b&ecirc;tes onduleuses, myst&eacute;rieuses, troublantes, le seul peut-&ecirc;tre de tous
+les &ecirc;tres qu'on n'entende jamais marcher.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'&eacute;t&eacute; dernier, sur ce m&ecirc;me rivage de la M&eacute;diterran&eacute;e.</p>
+
+<p>Il faisait, &agrave; Nice, une chaleur atroce, et je m'informai si les
+habitants du pays n'avaient point dans la montagne au-dessus quelque
+vall&eacute;e fra&icirc;che o&ugrave; ils pussent aller respirer.</p>
+
+<p>On m'indiqua celle de Thorenc. Je la voulus voir.</p>
+
+<p>Il fallut d'abord gagner Grasse, la ville des parfums, dont je parlerai
+quelque jour en racontant comment se fabriquent ces essences et
+quintessences de fleurs qui valent jusqu'&agrave; deux mille francs le litre.
+J'y passai la soir&eacute;e et la nuit dans un vieil h&ocirc;tel de la ville,
+m&eacute;diocre auberge o&ugrave; la qualit&eacute; des nourritures est aussi douteuse que la
+propret&eacute; des chambres. Puis je repartis au matin.</p>
+
+<p>La route s'engageait en pleine montagne, longeant des ravins profonds et
+domin&eacute;e par des pics st&eacute;riles, pointus, sauvages. Je me demandais quel
+bizarre s&eacute;jour d'&eacute;t&eacute; on m'avait indiqu&eacute; l&agrave;; et j'h&eacute;sitais presque &agrave;
+revenir pour regagner Nice le m&ecirc;me soir, quand j'aper&ccedil;us soudain devant
+moi, sur un mont qui semblait barrer tout le vallon, une immense et
+admirable ruine profilant sur le ciel des tours, des murs &eacute;croul&eacute;s,
+toute une bizarre architecture de citadelle morte. C'&eacute;tait une antique
+commanderie de Templiers qui gouvernait jadis le pays de Thorenc.</p>
+
+<p>Je contournai ce mont, et soudain je d&eacute;couvris une longue vall&eacute;e verte,
+fra&icirc;che et reposante. Au fond, des prairies, de l'eau courante, des
+saules; et sur les versants des sapins, jusques au ciel.</p>
+
+<p>En face de la commanderie, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la vall&eacute;e, mais plus bas,
+s'&eacute;l&egrave;ve un ch&acirc;teau habit&eacute;, le ch&acirc;teau des Quatre-Tours, qui fut
+construit vers 1530. On n'y aper&ccedil;oit encore cependant aucune trace de la
+Renaissance.</p>
+
+<p>C'est une lourde et forte construction carr&eacute;e, d'un puissant caract&egrave;re,
+flanqu&eacute;e de quatre tours guerri&egrave;res, comme le dit son nom.</p>
+
+<p>J'avais une lettre de recommandation pour le propri&eacute;taire de ce manoir,
+qui ne me laissa pas gagner l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>Toute la vall&eacute;e, d&eacute;licieuse en effet, est un des plus charmants s&eacute;jours
+d'&eacute;t&eacute; qu'on puisse r&ecirc;ver. Je m'y promenai jusqu'au soir, puis, apr&egrave;s le
+d&icirc;ner, je montai dans l'appartement qu'on m'avait r&eacute;serv&eacute;.</p>
+
+<p>Je traversai d'abord une sorte de salon dont les murs sont couverts de
+vieux cuir de Cordoue, puis une autre pi&egrave;ce o&ugrave; j'aper&ccedil;us rapidement sur
+les murs, &agrave; la lueur de ma bougie, de vieux portraits de dames, de ces
+tableaux dont Th&eacute;ophile Gautier a dit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">J'aime &agrave; vous voir en vos cadres ovales<br /></span>
+<span class="i0">Portraits jaunis des belles du vieux temps,<br /></span>
+<span class="i0">Tenant en main des roses un peu p&acirc;les<br /></span>
+<span class="i0">Comme il convient &agrave; des fleurs de cent ans!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>puis j'entrai dans la pi&egrave;ce o&ugrave; se trouvait mon lit.</p>
+
+<p>Quand je fus seul je la visitai. Elle &eacute;tait tendue d'antiques toiles
+peintes o&ugrave; l'on voyait des donjons roses au fond de paysages bleus, et
+de grands oiseaux fantastiques sous des feuillages de pierres
+pr&eacute;cieuses.</p>
+
+<p>Mon cabinet de toilette se trouvait dans une des tourelles. Les
+fen&ecirc;tres, larges dans l'appartement, &eacute;troites &agrave; leur sortie au jour,
+traversant toute l'&eacute;paisseur des murs, n'&eacute;taient, en somme, que des
+meurtri&egrave;res, de ces ouvertures par o&ugrave; on tuait des hommes. Je fermai ma
+porte, je me couchai et je m'endormis.</p>
+
+<p>Et je r&ecirc;vai; on r&ecirc;ve toujours un peu de ce qui s'est pass&eacute; dans la
+journ&eacute;e. Je voyageais; j'entrais dans une auberge o&ugrave; je voyais attabl&eacute;s
+devant le feu un domestique en grande livr&eacute;e et un ma&ccedil;on, bizarre
+soci&eacute;t&eacute; dont je ne m'&eacute;tonnais pas. Ces gens parlaient de Victor Hugo,
+qui venait de mourir, et je prenais part &agrave; leur causerie. Enfin j'allais
+me coucher dans une chambre dont la porte ne fermait point, et tout &agrave;
+coup j'apercevais le domestique et le ma&ccedil;on, arm&eacute;s de briques, qui
+venaient doucement vers mon lit.</p>
+
+<p>Je me r&eacute;veillai brusquement, et il me fallut quelques instants pour me
+reconna&icirc;tre. Puis je me rappelai les &eacute;v&eacute;nements de la veille, mon
+arriv&eacute;e &agrave; Thorenc, l'aimable accueil du ch&acirc;telain.... J'allais refermer
+mes paupi&egrave;res, quand je vis, oui je vis, dans l'ombre, dans la nuit, au
+milieu de ma chambre, &agrave; la hauteur d'une t&ecirc;te d'homme &agrave; peu pr&egrave;s, deux
+yeux de feu qui me regardaient.</p>
+
+<p>Je saisis une allumette et, pendant que je la frottais j'entendis un
+bruit, un bruit l&eacute;ger, un bruit mou comme la chute d'un linge humide et
+roul&eacute;, et quand j'eus de la lumi&egrave;re, je ne vis plus rien qu'une grande
+table au milieu de l'appartement.</p>
+
+<p>Je me levai, je visitai les deux pi&egrave;ces, le dessous de mon lit, les
+armoires, rien.</p>
+
+<p>Je pensai donc que j'avais continu&eacute; mon r&ecirc;ve un peu apr&egrave;s mon r&eacute;veil, et
+je me rendormis, non sans peine.</p>
+
+<p>Je r&ecirc;vai de nouveau. Cette fois je voyageais encore, mais en Orient,
+dans le pays que j'aime. Et j'arrivais chez un Turc qui demeurait en
+plein d&eacute;sert. C'&eacute;tait un Turc superbe; pas un Arabe, un Turc, gros,
+aimable, charmant, habill&eacute; en Turc, avec un turban et tout un magasin de
+soieries sur le dos, un vrai Turc du Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais qui me faisait des
+compliments en m'offrant des confitures, sur un divan d&eacute;licieux.</p>
+
+<p>Puis un petit n&egrave;gre me conduisait &agrave; ma chambre&mdash;tous mes r&ecirc;ves
+finissaient donc ainsi&mdash;une chambre bleu ciel, parfum&eacute;e, avec des peaux
+de b&ecirc;tes par terre, et, devant le feu&mdash;l'id&eacute;e de feu me poursuivait
+jusqu'au d&eacute;sert&mdash;sur une chaise basse, une femme, &agrave; peine v&ecirc;tue, qui
+m'attendait.</p>
+
+<p>Elle avait le type oriental le plus pur, des &eacute;toiles sur les joues, le
+front et le menton, des yeux immenses, un corps admirable, un peu brun,
+mais d'un brun chaud et capiteux.</p>
+
+<p>Elle me regardait et je pensais: &laquo;Voil&agrave; comment je comprends
+l'hospitalit&eacute;. Ce n'est pas dans nos stupides pays du Nord; nos pays de
+b&eacute;gueulerie inepte, de pudeur odieuse, de morale imb&eacute;cile qu'on
+recevrait un &eacute;tranger de cette fa&ccedil;on.&raquo;</p>
+
+<p>Je m'approchai d'elle et je lui parlai, mais elle me r&eacute;pondit par
+signes, ne sachant pas un mot de ma langue que mon Turc, son ma&icirc;tre,
+savait si bien.</p>
+
+<p>D'autant plus heureux qu'elle serait silencieuse, je la pris par la main
+et je la conduisis vers ma couche o&ugrave; je m'&eacute;tendis &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.... Mais
+on se r&eacute;veille toujours en ces moments-l&agrave;! Donc je me r&eacute;veillai et je ne
+fus pas trop surpris de sentir sous ma main quelque chose de chaud et de
+doux que je caressais amoureusement.</p>
+
+<p>Puis, ma pens&eacute;e s'&eacute;clairant, je reconnus que c'&eacute;tait un chat, un gros
+chat roul&eacute; contre ma joue et qui dormait avec confiance. Je l'y laissai,
+et je fis comme lui, encore une fois.</p>
+
+<p>Quand le jour parut, il &eacute;tait parti; et je crus vraiment que j'avais
+r&ecirc;v&eacute;; car je ne comprenais pas comment il aurait pu entrer chez moi, et
+en sortir, la porte &eacute;tant ferm&eacute;e &agrave; clef.</p>
+
+<p>Quand je contai mon aventure (pas en entier) &agrave; mon aimable h&ocirc;te, il se
+mit &agrave; rire, et me dit: &laquo;Il est venu par la chatti&egrave;re&raquo;, et soulevant un
+rideau il me montra, dans le mur, un petit trou noir et rond.</p>
+
+<p>Et j'appris que presque toutes les vieilles demeures de ce pays ont
+ainsi de longs couloirs &eacute;troits &agrave; travers les murs, qui vont de la cave
+au grenier, de la chambre de la servante &agrave; la chambre du seigneur, et
+qui font du chat le roi et le ma&icirc;tre de c&eacute;ans.</p>
+
+<p>Il circule comme il lui pla&icirc;t, visite son domaine &agrave; son gr&eacute;, peut se
+coucher dans tous les lits, tout voir et tout entendre, conna&icirc;tre tous
+les secrets, toutes les habitudes ou toutes les hontes de la maison. Il
+est chez lui partout, pouvant entrer partout, l'animal qui passe sans
+bruit, le silencieux r&ocirc;deur, le promeneur nocturne des murs creux.</p>
+
+<p>Et je pensai &agrave; ces autres vers de Baudelaire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">C'est l'esprit familier du lieu;<br /></span>
+<span class="i0">Il juge, il pr&eacute;side, il inspire<br /></span>
+<span class="i0">Toutes choses dans son empire;<br /></span>
+<span class="i0">Peut-&ecirc;tre est-il f&eacute;e,&mdash;est-il Dieu?<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="SAUVEE" id="SAUVEE"></a><a href="#TABLE">SAUV&Eacute;E</a></h2>
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Elle entra comme une balle qui cr&egrave;ve une vitre, la petite marquise de
+Rennedon, et elle se mit &agrave; rire avant de parler, &agrave; rire aux larmes comme
+elle avait fait un mois plus t&ocirc;t en annon&ccedil;ant &agrave; son amie qu'elle avait
+tromp&eacute; le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien
+qu'une fois, parce qu'il &eacute;tait vraiment trop b&ecirc;te et trop jaloux.</p>
+
+<p>La petite baronne de Grangerie avait jet&eacute; sur son canap&eacute; le livre
+qu'elle lisait et elle regardait Annette avec curiosit&eacute;, riant d&eacute;j&agrave;
+elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Enfin elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as encore fait?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... ma ch&egrave;re... ma ch&egrave;re.... C'est trop dr&ocirc;le... trop dr&ocirc;le...,
+figure-toi... je suis sauv&eacute;e!... sauv&eacute;e!... sauv&eacute;e!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, sauv&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sauv&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De mon mari, ma ch&egrave;re, sauv&eacute;e! D&eacute;livr&eacute;e! libre! libre! libre!</p>
+
+<p>&mdash;Comment libre? En quoi?</p>
+
+<p>&mdash;En quoi? Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es divorc&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures!
+Mais j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe...
+un flagrant d&eacute;lit... songe!... un flagrant d&eacute;lit... je le tiens....</p>
+
+<p>&mdash;Oh, dis-moi &ccedil;a! Alors il te trompait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c'est-&agrave;-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai
+des preuves, c'est l'essentiel.</p>
+
+<p>&mdash;Comment as-tu fait?</p>
+
+<p>&mdash;Comment j'ai fait?... Voil&agrave;! Oh! j'ai &eacute;t&eacute; forte, rudement forte.
+Depuis trois mois il &eacute;tait devenu odieux, tout &agrave; fait odieux, brutal,
+grossier, despote, ignoble enfin. Je me suis dit: &Ccedil;a ne peut pas durer,
+il me faut le divorce! Mais comment? &Ccedil;a n'&eacute;tait pas facile. J'ai essay&eacute;
+de me faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin
+au soir, me for&ccedil;ait &agrave; sortir quand je ne voulais pas, &agrave; rester chez moi
+quand je d&eacute;sirais d&icirc;ner en ville; il me rendait la vie insupportable
+d'un bout &agrave; l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas.</p>
+
+<p>Alors, j'ai t&acirc;ch&eacute; de savoir s'il avait une ma&icirc;tresse. Oui, il en avait
+une, mais il prenait mille pr&eacute;cautions pour aller chez elle. Ils &eacute;taient
+imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne devine pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu ne devineras jamais. J'ai pri&eacute; mon fr&egrave;re de me procurer une
+photographie de cette fille.</p>
+
+<p>&mdash;De la ma&icirc;tresse de ton mari?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. &Ccedil;a a co&ucirc;t&eacute; quinze louis &agrave; Jacques, le prix d'un soir, de sept
+heures &agrave; minuit, d&icirc;ner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la
+photographie par dessus le march&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'il aurait pu l'avoir &agrave; moins en usant d'une ruse
+quelconque et sans... sans... sans &ecirc;tre oblig&eacute; de prendre en m&ecirc;me temps
+l'original.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle est jolie. &Ccedil;a ne d&eacute;plaisait pas &agrave; Jacques. Et puis moi
+j'avais besoin de d&eacute;tails physiques sur sa taille, sur sa poitrine, sur
+son teint, sur mille choses enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me
+suis rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires...
+tu sais... de ces hommes qui font des affaires de toute... de toute
+nature... des agents de... de... de publicit&eacute; et de complicit&eacute;... de ces
+hommes... enfin tu comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; peu pr&egrave;s. Et tu lui as dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle
+s'appelle Clarisse): &laquo;Monsieur, il me faut une femme de chambre qui
+ressemble &agrave; &ccedil;a. Je la veux jolie, &eacute;l&eacute;gante, fine, propre. Je la payerai
+ce qu'il faudra. Si &ccedil;a me co&ucirc;te dix mille francs, tant pis. Je n'en
+aurai pas besoin plus de trois mois.&raquo;</p>
+
+<p>Il avait l'air tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;, cet homme. Il demanda: &laquo;Madame la veut-elle
+irr&eacute;prochable?&raquo;</p>
+
+<p>Je rougis, et je balbutiai: &laquo;&mdash;Mais oui, comme probit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Il reprit: &laquo;.... Et... comme m&oelig;urs?...&raquo; Je n'osai pas r&eacute;pondre. Je fis
+seulement un signe de t&ecirc;te qui voulait dire: non. Puis, tout &agrave; coup, je
+compris qu'il avait un horrible soup&ccedil;on, et je m'&eacute;criai, perdant
+l'esprit: &laquo;Oh! monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui
+me trompe en ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi...
+vous comprenez... pour le surprendre...&raquo;</p>
+
+<p>Alors, l'homme se mit &agrave; rire. Et je compris &agrave; son regard qu'il m'avait
+rendu son estime. Il me trouvait m&ecirc;me tr&egrave;s forte. J'aurais bien pari&eacute;
+qu'&agrave; ce moment-l&agrave; il avait envie de me serrer la main.</p>
+
+<p>Il me dit: &laquo;Dans huit jours, madame, j'aurai votre affaire. Et nous
+changerons de sujet s'il le faut. Je r&eacute;ponds du succ&egrave;s. Vous ne me
+payerez qu'apr&egrave;s r&eacute;ussite. Ainsi cette photographie repr&eacute;sente la
+ma&icirc;tresse de monsieur votre mari?&raquo;&mdash;&laquo;Oui, monsieur.&raquo;&mdash;&laquo;Une belle
+personne, une fausse maigre. Et quel parfum?&raquo;&mdash;Je ne comprenais pas; je
+r&eacute;p&eacute;tai: &laquo;Comment, quel parfum?&raquo; Il sourit. &laquo;Oui, madame, le parfum est
+essentiel pour s&eacute;duire un homme; car cela lui donne des ressouvenirs
+inconscients qui le disposent &agrave; l'action; le parfum &eacute;tablit des
+confusions obscures dans son esprit, le trouble et l'&eacute;nerve en lui
+rappelant ses plaisirs. Il faudrait t&acirc;cher de savoir aussi ce que
+monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il d&icirc;ne avec cette
+dame. Vous pourriez lui servir les m&ecirc;mes plats le soir o&ugrave; vous le
+pincerez. Oh! nous le tenons, madame, nous le tenons.&raquo;</p>
+
+<p>Je m'en allai enchant&eacute;e. J'&eacute;tais tomb&eacute;e l&agrave; vraiment sur un homme tr&egrave;s
+intelligent.</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>II</h3>
+
+<p>&mdash;Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune,
+tr&egrave;s belle, avec l'air modeste et hardi en m&ecirc;me temps, un singulier air
+de rou&eacute;e. Elle fut tr&egrave;s convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui
+c'&eacute;tait, je l'appelais &laquo;mademoiselle&raquo;; alors, elle me dit: &laquo;Oh! madame
+peut m'appeler Rose tout court.&raquo; Nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; causer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doute, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, ma fille..., et cela ne vous... ne vous ennuie pas trop?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, c'est le huiti&egrave;me divorce que je fais; j'y suis habitu&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour r&eacute;ussir?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, cela d&eacute;pend tout &agrave; fait du temp&eacute;rament de monsieur. Quand
+j'aurai vu monsieur cinq minutes en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, je pourrai r&eacute;pondre
+exactement &agrave; madame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le verrez tout &agrave; l'heure, mon enfant. Mais je vous pr&eacute;viens qu'il
+n'est pas beau.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne me fait rien, madame. J'en ai s&eacute;par&eacute; d&eacute;j&agrave; de tr&egrave;s laids. Mais
+je demanderai &agrave; madame si elle s'est inform&eacute;e du parfum.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma bonne Rose,&mdash;la verveine.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, madame, j'aime beaucoup cette odeur-l&agrave;!</p>
+
+<p>Madame peut-elle me dire aussi si la ma&icirc;tresse de monsieur porte du
+linge de soie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence
+&agrave; devenir commun.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s vrai ce que vous dites-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, je vais prendre mon service.</p>
+
+<p>Elle prit son service, en effet, imm&eacute;diatement, comme si elle n'e&ucirc;t fait
+que cela toute sa vie.</p>
+
+<p>Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva m&ecirc;me pas les yeux
+sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait d&eacute;j&agrave; la
+verveine &agrave; plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit.</p>
+
+<p>Il me demanda aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cette fille-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Mais... ma nouvelle femme de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; l'avez-vous trouv&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donn&eacute;e, avec les meilleurs
+renseignements.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle est assez jolie!</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui... pour une femme de chambre.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais ravie. Je sentais qu'il mordait d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, Rose me disait: &laquo;Je puis maintenant promettre &agrave; madame que
+&ccedil;a ne durera pas quinze jours. Monsieur est tr&egrave;s facile!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez d&eacute;j&agrave; essay&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, mais &ccedil;a se voit au premier coup d'&oelig;il. Il a d&eacute;j&agrave; envie
+de m'embrasser en passant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous a rien dit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, il m'a seulement demand&eacute; mon nom... pour entendre le son
+de ma voix.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez.</p>
+
+<p>&mdash;Que madame ne craigne rien. Je ne r&eacute;sisterai que le temps n&eacute;cessaire
+pour ne pas me d&eacute;pr&eacute;cier.</p>
+
+<p>Au bout de huit jours mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais
+r&ocirc;der toute l'apr&egrave;s-midi par la maison; et ce qu'il y avait de plus
+significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'emp&ecirc;chait plus de
+sortir. Et moi j'&eacute;tais dehors toute la journ&eacute;e... pour... pour le
+laisser libre.</p>
+
+<p>Le neuvi&egrave;me jour, comme Rose me d&eacute;shabillait, elle me dit d'un air
+timide:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, madame, de ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Je fus un peu surprise, un rien &eacute;mue m&ecirc;me, non de la chose, mais
+plut&ocirc;t de la mani&egrave;re dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:&mdash;Et...
+et... &ccedil;a s'est bien pass&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tr&egrave;s bien, madame. Depuis trois jours d&eacute;j&agrave; il me pressait, mais je
+ne voulais pas aller trop vite. Madame me pr&eacute;viendra du moment o&ugrave; elle
+d&eacute;sire le flagrant d&eacute;lit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour jeudi, madame. Je n'accorderai plus rien jusque-l&agrave; pour tenir
+monsieur en &eacute;veil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes s&ucirc;re de ne pas manquer?</p>
+
+<p>&mdash;Oh, oui, madame, tr&egrave;s s&ucirc;re. Je vais allumer monsieur dans les grands
+prix de fa&ccedil;on &agrave; le faire donner juste &agrave; l'heure que madame voudra bien
+me d&eacute;signer.</p>
+
+<p>&mdash;Prenons cinq heures, ma bonne Rose.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va pour cinq heures, madame; et &agrave; quel endroit?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... dans ma chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dans la chambre de madame.</p>
+
+<p>Alors, ma ch&eacute;rie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai &eacute;t&eacute; chercher papa
+et maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le pr&eacute;sident, et puis M.
+Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas pr&eacute;venus de ce que
+j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des
+pieds jusqu'&agrave; la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq
+heures juste.... Oh! comme mon c&oelig;ur battait. J'avais fait monter aussi
+le concierge pour avoir un t&eacute;moin de plus! Et puis... et puis, au moment
+o&ugrave; la pendule commence &agrave; sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande....
+Ah! ah! ah! &ccedil;a y &eacute;tait en plein... en plein... ma ch&egrave;re.... Oh! quelle
+t&ecirc;te!... quelle t&ecirc;te!... si tu avais vu sa t&ecirc;te!... Et il s'est
+retourn&eacute;... l'imb&eacute;cile! Ah qu'il &eacute;tait dr&ocirc;le.... Je riais, je riais....
+Et papa qui s'est f&acirc;ch&eacute;, qui voulait battre mon mari.... Et le
+concierge, un bon serviteur, qui l'aidait &agrave; se rhabiller... devant
+nous... devant nous.... Il boutonnait ses bretelles... que c'&eacute;tait
+farce!... Quant &agrave; Rose, parfaite! absolument parfaite.... Elle
+pleurait... elle pleurait tr&egrave;s bien. C'est une fille pr&eacute;cieuse.... Si tu
+en as jamais besoin, n'oublie pas!</p>
+
+<p>Et me voici.... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout
+de suite. Je suis libre. Vive le divorce!...</p>
+
+<p>Et elle se mit &agrave; danser au milieu du salon, tandis que la petite
+baronne, songeuse et contrari&eacute;e, murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'as-tu pas invit&eacute;e &agrave; voir &ccedil;a?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="MADAME_PARISSE" id="MADAME_PARISSE"></a><a href="#TABLE">MADAME PARISSE</a></h2>
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>J'&eacute;tais assis sur le m&ocirc;le du petit port Obernon, pr&egrave;s du hameau de la
+Salis, pour regarder Antibes au soleil couchant. Je n'avais jamais rien
+vu d'aussi surprenant et d'aussi beau.</p>
+
+<p>La petite ville, enferm&eacute;e en ses lourdes murailles de guerre construites
+par M. de Vauban, s'avan&ccedil;ait en pleine mer, au milieu de l'immense
+golfe de Nice. La haute vague du large venait se briser &agrave; son pied,
+l'entourant d'une fleur d'&eacute;cume; et on voyait, au-dessus des remparts,
+les maisons grimper les unes sur les autres jusqu'aux deux tours
+dress&eacute;es dans le ciel comme les deux cornes d'un casque antique. Et ces
+deux tours se dessinaient sur la blancheur laiteuse des Alpes, sur
+l'&eacute;norme et lointaine muraille de neige qui barrait tout l'horizon.</p>
+
+<p>Entre l'&eacute;cume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du
+ciel, la petite cit&eacute;, &eacute;clatante et debout sur le fond bleu&acirc;tre des
+premi&egrave;res montagnes, offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide
+de maisons aux toits roux, dont les fa&ccedil;ades aussi &eacute;taient blanches, et
+si diff&eacute;rentes cependant qu'elles semblaient de toutes les nuances.</p>
+
+<p>Et le ciel, au-dessus des Alpes, &eacute;tait lui-m&ecirc;me d'un bleu presque blanc,
+comme si la neige e&ucirc;t d&eacute;teint sur lui; quelques nuages d'argent
+flottaient tout pr&egrave;s des sommets p&acirc;les; et de l'autre c&ocirc;t&eacute; du golfe,
+Nice couch&eacute;e au bord de l'eau s'&eacute;tendait comme un fil blanc entre la mer
+et la montagne. Deux grandes voiles latines, pouss&eacute;es par une forte
+brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, &eacute;merveill&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une de ces choses si douces, si rares, si d&eacute;licieuses &agrave; voir
+qu'elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur.
+On vit, on pense, on souffre, on est &eacute;mu, on aime par le regard. Celui
+qui sait sentir par l'&oelig;il &eacute;prouve, &agrave; contempler les choses et les
+&ecirc;tres, la m&ecirc;me jouissance aigu&euml;, raffin&eacute;e et profonde, que l'homme &agrave;
+l'oreille d&eacute;licate et nerveuse dont la musique ravage le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Je dis &agrave; mon compagnon, M. Martini, un m&eacute;ridional pur sang: &laquo;Voil&agrave;,
+certes, un des plus rares spectacles qu'il m'ait &eacute;t&eacute; donn&eacute; d'admirer.</p>
+
+<p>J'ai vu le Mont-Saint-Michel, ce bijou monstrueux de granit, sortir des
+sables au jour levant.</p>
+
+<p>J'ai vu, dans le Sahara, le lac de Ra&iuml;anechergui, long de cinquante
+kilom&egrave;tres, luire sous une lune &eacute;clatante comme nos soleils et exhaler
+vers elle une nu&eacute;e blanche pareille &agrave; une fum&eacute;e de lait.</p>
+
+<p>J'ai vu dans les &icirc;les Lipari, le fantastique crat&egrave;re de soufre du
+Volcanello, fleur g&eacute;ante qui fume et qui br&ucirc;le, fleur jaune d&eacute;mesur&eacute;e,
+&eacute;panouie en pleine mer et dont la tige est un volcan.</p>
+
+<p>Eh bien, je n'ai rien vu de plus surprenant qu'Antibes debout sur les
+Alpes au soleil couchant.</p>
+
+<p>Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent; des vers
+d'Hom&egrave;re me reviennent en t&ecirc;te; c'est une ville du vieil Orient, ceci,
+c'est une ville de l'Odyss&eacute;e, c'est Troie! bien que Troie f&ucirc;t loin de la
+mer.&raquo;</p>
+
+<p>M. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut: &laquo;Cette ville fut &agrave;
+son origine une colonie fond&eacute;e par les Phoc&eacute;ens de Marseille, vers l'an
+340 avant J.-C. Elle re&ccedil;ut d'eux le nom grec d'Antipolis, c'est-&agrave;-dire
+&laquo;contre-ville&raquo;, ville en face d'une autre, parce qu'en effet elle se
+trouve oppos&eacute;e &agrave; Nice, autre colonie marseillaise.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s la conqu&ecirc;te des Gaules, les Romains firent d'Antibes une ville
+municipale; ses habitants jouissaient du droit de cit&eacute; romaine.</p>
+
+<p>&laquo;Nous savons, par une &eacute;pigramme de Martial, que, de son temps...&raquo;</p>
+
+<p>Il continuait. Je l'arr&ecirc;tai: &laquo;Peu m'importe ce qu'elle fut. Je vous dis
+que j'ai sous les yeux une ville de l'Odyss&eacute;e. C&ocirc;te d'Asie ou c&ocirc;te
+d'Europe, elles se ressemblaient sur les deux rivages; et il n'en est
+point, sur l'autre bord de la M&eacute;diterran&eacute;e, qui &eacute;veille en moi, comme
+celle-ci, le souvenir des temps h&eacute;ro&iuml;ques.&raquo;</p>
+
+<p>Un bruit de pas me fit tourner la t&ecirc;te; une femme, une grande femme
+brune passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap.</p>
+
+<p>M. Martini murmura, en faisant sonner les finales: &laquo;C'est M<sup>me</sup>
+Parisse, vous savez!&raquo;</p>
+
+<p>Non, je ne savais pas, mais ce nom jet&eacute;, ce nom du berger Troyen me
+confirma dans mon r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Je dis cependant: &laquo;Qui &ccedil;a, M<sup>me</sup> Parisse?&raquo;</p>
+
+<p>Il parut stup&eacute;fait que je ne connusse pas cette histoire.</p>
+
+<p>J'affirmai que je ne la savais point; et je regardais la femme qui s'en
+allait sans nous voir, r&ecirc;vant, marchant d'un pas grave et lent, comme
+marchaient sans doute les dames de l'antiquit&eacute;. Elle devait avoir
+trente-cinq ans environ, et restait belle, fort belle, bien qu'un peu
+grasse.</p>
+
+<p>Et M. Martini me conta ceci.</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>II</h3>
+
+<p>M<sup>me</sup> Parisse, une demoiselle Combelombe, avait &eacute;pous&eacute;, un an avant la
+guerre de 1870, M. Parisse, fonctionnaire du gouvernement. C'&eacute;tait alors
+une belle jeune fille, aussi mince et aussi gaie qu'elle &eacute;tait devenue
+forte et triste.</p>
+
+<p>Elle avait accept&eacute; &agrave; regret M. Parisse, un de ces petits hommes &agrave;
+bedaine et &agrave; jambes courtes, qui trottent menu dans une culotte toujours
+trop large.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la guerre, Antibes fut occup&eacute;e par un seul bataillon de ligne
+command&eacute; par M. Jean de Carmelin, un jeune officier d&eacute;cor&eacute; durant la
+campagne et qui venait seulement de recevoir les quatre galons.</p>
+
+<p>Comme il s'ennuyait fort dans cette forteresse, dans cette taupini&egrave;re
+&eacute;touffante enferm&eacute;e en sa double enceinte d'&eacute;normes murailles, le
+commandant allait souvent se promener sur le cap, sorte de parc ou de
+for&ecirc;t de pins &eacute;vent&eacute;e par toutes les brises du large.</p>
+
+<p>Il y rencontra M<sup>me</sup> Parisse qui venait aussi, les soirs d'&eacute;t&eacute;,
+respirer l'air frais sous les arbres. Comment s'aim&egrave;rent-ils? Le
+sait-on? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se
+voyaient plus, ils pensaient l'un &agrave; l'autre, sans doute. L'image de la
+jeune femme aux prunelles brunes, aux cheveux noirs, au teint p&acirc;le, de
+la belle et fra&icirc;che M&eacute;ridionale qui montrait ses dents en souriant,
+restait flottante devant les yeux de l'officier qui continuait sa
+promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer; et l'image du
+commandant serr&eacute; dans sa tunique, culott&eacute; de rouge et couvert d'or, dont
+la moustache blonde frisait sur sa l&egrave;vre, devait passer le soir devant
+les yeux de M<sup>me</sup> Parisse quand son mari, mal ras&eacute; et mal v&ecirc;tu, court
+de pattes et ventru, rentrait pour souper.</p>
+
+<p>&Agrave; force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-&ecirc;tre; et &agrave;
+force de se revoir, ils s'imagin&egrave;rent qu'ils se connaissaient. Il la
+salua assur&eacute;ment. Elle fut surprise et s'inclina, si peu, si peu, tout
+juste ce qu'il fallait pour ne pas &ecirc;tre impolie. Mais au bout de quinze
+jours elle lui rendait son salut, de loin, avant m&ecirc;me d'&ecirc;tre c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te.</p>
+
+<p>Il lui parla! De quoi? Du coucher du soleil sans aucun doute. Et ils
+l'admir&egrave;rent ensemble, en le regardant au fond de leurs yeux plus
+souvent qu'&agrave; l'horizon. Et tous les soirs pendant deux semaines ce fut
+le pr&eacute;texte banal et persistant d'une causerie de plusieurs minutes.</p>
+
+<p>Puis ils os&egrave;rent faire quelques pas ensemble en s'entretenant de sujets
+quelconques; mais leurs yeux d&eacute;j&agrave; se disaient mille choses plus
+intimes, de ces choses secr&egrave;tes, charmantes dont on voit le reflet dans
+la douceur, dans l'&eacute;motion du regard, et qui font battre le c&oelig;ur, car
+elles confessent l'&acirc;me, mieux qu'un aveu.</p>
+
+<p>Puis il dut lui prendre la main, et balbutier ces mots que la femme
+devine sans avoir l'air de les entendre.</p>
+
+<p>Et il fut convenu entre eux qu'ils s'aimaient sans qu'ils se le fussent
+prouv&eacute; par rien de sensuel ou de brutal.</p>
+
+<p>Elle serait demeur&eacute;e ind&eacute;finiment &agrave; cette &eacute;tape de la tendresse, elle,
+mais il voulait aller plus loin, lui. Et il la pressa chaque jour plus
+ardemment de se rendre &agrave; son violent d&eacute;sir.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;sistait, ne voulait pas, semblait r&eacute;solue &agrave; ne point c&eacute;der.</p>
+
+<p>Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard: &laquo;Mon mari vient de
+partir pour Marseille. Il y va rester quatre jours.&raquo;</p>
+
+<p>Jean de Carmelin se jeta &agrave; ses pieds, la suppliant d'ouvrir sa porte le
+soir m&ecirc;me, vers onze heures. Mais elle ne l'&eacute;couta point et rentra d'un
+air f&acirc;ch&eacute;.</p>
+
+<p>Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir; et le lendemain, d&egrave;s
+l'aurore, il se promenait, rageur, sur les remparts, allant de l'&eacute;cole
+du tambour &agrave; l'&eacute;cole de peloton, et jetant des punitions aux officiers
+et aux hommes, comme on jetterait des pierres dans une foule.</p>
+
+<p>Mais en rentrant pour d&eacute;jeuner, il trouva sous sa serviette, dans une
+enveloppe, ces quatre mots: &laquo;Ce soir, dix heures.&raquo; Et il donna cent
+sous, sans aucune raison, au gar&ccedil;on qui le servait.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e lui parut fort longue. Il la passa en partie &agrave; se bichonner
+et &agrave; se parfumer.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il se mettait &agrave; table pour d&icirc;ner on lui remit une autre
+enveloppe. Il trouva dedans ce t&eacute;l&eacute;gramme: &laquo;Ma ch&eacute;rie, affaires
+termin&eacute;es. Je rentre ce soir train neuf heures.&mdash;<span class="smcap">Parisse.</span></p>
+
+<p>Le commandant poussa un juron si v&eacute;h&eacute;ment que le gar&ccedil;on laissa tomber la
+soupi&egrave;re sur le parquet.</p>
+
+<p>Que ferait-il? Certes, il la voulait, ce soir-l&agrave; m&ecirc;me, co&ucirc;te que co&ucirc;te;
+et il l'aurait. Il l'aurait par tous les moyens, d&ucirc;t-il faire arr&ecirc;ter et
+emprisonner le mari. Soudain une id&eacute;e folle lui traversa la t&ecirc;te. Il
+demanda du papier, et &eacute;crivit:</p>
+<p class="smcap"><span style="margin-left: 6em;">&laquo;Madame,</span></p>
+<div class="blockquot">
+<p>&laquo;<i>Il ne rentrera pas ce soir, je vous le jure, et moi je serai &agrave;
+dix heures o&ugrave; vous savez. Ne craignez rien, je r&eacute;ponds de tout, sur
+mon honneur d'officier.</i></p></div>
+
+<p class="droit">&laquo;<span class="smcap">Jean de Carmelin.</span>&raquo;</p>
+
+<p>Et, ayant fait porter cette lettre, il d&icirc;na avec tranquillit&eacute;.</p>
+
+<p>Vers huit heures, il fit appeler le capitaine Gribois qui commandait
+apr&egrave;s lui; et il lui dit, en roulant entre ses doigts la d&eacute;p&ecirc;che
+froiss&eacute;e de M. Parisse:</p>
+
+<p>&laquo;Capitaine, je re&ccedil;ois un t&eacute;l&eacute;gramme d'une nature singuli&egrave;re et dont il
+m'est m&ecirc;me impossible de vous communiquer le contenu. Vous allez faire
+fermer imm&eacute;diatement et garder les portes de la ville, de fa&ccedil;on &agrave; ce que
+personne, vous entendez bien, personne n'entre ni ne sorte avant six
+heures du matin. Vous ferez aussi circuler des patrouilles dans les rues
+et forcerez les habitants &agrave; rentrer chez eux &agrave; neuf heures. Quiconque
+sera trouv&eacute; dehors pass&eacute; cette limite sera reconduit &agrave; son domicile
+<i>manu militari</i>. Si vos hommes me rencontrent cette nuit, ils
+s'&eacute;loigneront aussit&ocirc;t de moi en ayant l'air de ne pas me conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Vous avez bien entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon commandant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous rends responsable de l'ex&eacute;cution de ces ordres, mon cher
+capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon commandant.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous un verre de chartreuse?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, mon commandant.&raquo;</p>
+
+<p>Ils trinqu&egrave;rent, burent la liqueur jaune, et le capitaine Gribois s'en
+alla.</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>III</h3>
+
+<p>Le train de Marseille entra en gare &agrave; neuf heures pr&eacute;cises, d&eacute;posa sur
+le quai deux voyageurs, et reprit sa course vers Nice.</p>
+
+<p>L'un &eacute;tait grand et maigre, M. Saribe, marchand d'huiles, l'autre gros
+et petit, M. Parisse.</p>
+
+<p>Ils se mirent en route c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, leur sac de nuit &agrave; la main, pour
+gagner la ville &eacute;loign&eacute;e d'un kilom&egrave;tre.</p>
+
+<p>Mais en arrivant &agrave; la porte du port, les factionnaires crois&egrave;rent la
+ba&iuml;onnette en leur enjoignant de s'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>Effar&eacute;s, stup&eacute;faits, abrutis d'&eacute;tonnement, ils s'&eacute;cart&egrave;rent et
+d&eacute;lib&eacute;r&egrave;rent; puis, apr&egrave;s avoir pris conseil l'un de l'autre, ils
+revinrent avec pr&eacute;caution afin de parlementer en faisant conna&icirc;tre
+leurs noms.</p>
+
+<p>Mais les soldats devaient avoir des ordres s&eacute;v&egrave;res, car ils les
+menac&egrave;rent de tirer; et les deux voyageurs, &eacute;pouvant&eacute;s, s'enfuirent au
+pas gymnastique, en abandonnant leurs sacs qui les alourdissaient.</p>
+
+<p>Ils firent alors le tour des remparts et se pr&eacute;sent&egrave;rent &agrave; la porte de
+la route de Cannes. Elle &eacute;tait ferm&eacute;e &eacute;galement et gard&eacute;e aussi par un
+poste mena&ccedil;ant. MM. Saribe et Parisse, en hommes prudents, n'insist&egrave;rent
+pas davantage, et s'en revinrent &agrave; la gare pour chercher un abri, car le
+tour des fortifications n'&eacute;tait pas s&ucirc;r, apr&egrave;s le soleil couch&eacute;.</p>
+
+<p>L'employ&eacute; de service, surpris et somnolent, les autorisa &agrave; attendre le
+jour dans le salon des voyageurs.</p>
+
+<p>Ils y demeur&egrave;rent c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, sans lumi&egrave;re, sur le canap&eacute; de velours
+vert, trop effray&eacute;s pour songer &agrave; dormir.</p>
+
+<p>La nuit fut longue pour eux.</p>
+
+<p>Ils apprirent, vers six heures et demie, que les portes &eacute;taient ouvertes
+et qu'on pouvait, enfin, p&eacute;n&eacute;trer dans Antibes.</p>
+
+<p>Ils se remirent en marche, mais ne retrouv&egrave;rent point sur la route leurs
+sacs abandonn&eacute;s.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils franchirent, un peu inquiets encore, la porte de la ville, le
+commandant de Carmelin, l'&oelig;il sournois et la moustache en l'air, vint
+lui-m&ecirc;me les reconna&icirc;tre et les interroger.</p>
+
+<p>Puis il les salua avec politesse en s'excusant de leur avoir fait passer
+une mauvaise nuit. Mais il avait d&ucirc; ex&eacute;cuter des ordres.</p>
+
+<p>Les esprits, dans Antibes, &eacute;taient affol&eacute;s. Les uns parlaient d'une
+surprise m&eacute;dit&eacute;e par les Italiens, les autres d'un d&eacute;barquement du
+prince imp&eacute;rial, d'autres encore croyaient &agrave; une conspiration
+orl&eacute;aniste. On ne devina que plus tard la v&eacute;rit&eacute; quand on apprit que le
+bataillon du commandant &eacute;tait envoy&eacute; fort loin, et que M. de Carmelin
+avait &eacute;t&eacute; s&eacute;v&egrave;rement puni.</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>IV</h3>
+
+<p>M. Martini avait fini de parler. M<sup>me</sup> Parisse revenait, sa promenade
+termin&eacute;e. Elle passa gravement, pr&egrave;s de moi, les yeux sur les Alpes dont
+les sommets &agrave; pr&eacute;sent &eacute;taient roses sous les derniers rayons du soleil.</p>
+
+<p>J'avais envie de la saluer, la triste et pauvre femme qui devait penser
+toujours &agrave; cette nuit d'amour d&eacute;j&agrave; si lointaine, et &agrave; l'homme hardi qui
+avait os&eacute;, pour un baiser d'elle, mettre une ville en &eacute;tat de si&egrave;ge et
+compromettre tout son avenir.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, il l'avait oubli&eacute;e sans doute, &agrave; moins qu'il ne racont&acirc;t,
+apr&egrave;s boire, cette farce audacieuse, comique et tendre.</p>
+
+<p>L'avait-elle revu? L'aimait-elle encore? Et je songeais: &laquo;Voici bien un
+trait de l'amour moderne, grotesque et pourtant h&eacute;ro&iuml;que. L'Hom&egrave;re qui
+chanterait cette H&eacute;l&egrave;ne, et l'aventure de son M&eacute;n&eacute;las, devrait avoir
+l'&acirc;me de Paul de Kock. Et pourtant, il est vaillant, t&eacute;m&eacute;raire, beau,
+fort comme Achille, et plus rus&eacute; qu'Ulysse, le h&eacute;ros de cette
+abandonn&eacute;e!&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="JULIE_ROMAIN" id="JULIE_ROMAIN"></a><a href="#TABLE">JULIE ROMAIN</a></h2>
+
+
+<p>Je suivais &agrave; pied, voici deux ans au printemps, le rivage de la
+M&eacute;diterran&eacute;e. Quoi de plus doux que de songer, en allant &agrave; grands pas
+sur une route? On marche dans la lumi&egrave;re, dans le vent qui caresse, au
+flanc des montagnes, au bord de la mer! Et on r&ecirc;ve! Que d'illusions,
+d'amours, d'aventures passent, en deux heures de chemin, dans une &acirc;me
+qui vagabonde! Toutes les esp&eacute;rances, confuses et joyeuses, entrent en
+vous avec l'air ti&egrave;de et l&eacute;ger; on les boit dans la brise, et elles font
+na&icirc;tre en notre c&oelig;ur un app&eacute;tit de bonheur qui grandit avec la faim,
+excit&eacute;e par la marche. Les id&eacute;es rapides, charmantes, volent et chantent
+comme des oiseaux.</p>
+
+<p>Je suivais ce long chemin qui va de Saint-Rapha&euml;l &agrave; l'Italie, ou plut&ocirc;t
+ce long d&eacute;cor superbe et changeant qui semble fait pour la
+repr&eacute;sentation de tous les po&egrave;mes d'amour de la terre. Et je songeais
+que depuis Cannes, o&ugrave; l'on pose, jusqu'&agrave; Monaco o&ugrave; l'on joue, on ne
+vient gu&egrave;re dans ce pays que pour faire des embarras ou tripoter de
+l'argent, pour &eacute;taler, sous le ciel d&eacute;licieux, dans ce jardin de roses
+et d'orangers, toutes les basses vanit&eacute;s, les sottes pr&eacute;tentions, les
+viles convoitises, et bien montrer l'esprit humain tel qu'il est,
+rampant, ignorant, arrogant et cupide.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, au fond d'une des baies ravissantes qu'on rencontre &agrave;
+chaque d&eacute;tour de la montagne, j'aper&ccedil;us quelques villas, quatre ou cinq
+seulement, en face de la mer, au pied du mont, et devant un bois sauvage
+de sapins qui s'en allait au loin derri&egrave;re elles par deux grands vallons
+sans chemins et sans issues peut-&ecirc;tre. Un de ces chalets m'arr&ecirc;ta net
+devant sa porte, tant il &eacute;tait joli: une petite maison blanche avec des
+boiseries brunes, et couverte de roses grimp&eacute;es jusqu'au toit.</p>
+
+<p>Et le jardin: une nappe de fleurs, de toutes les couleurs et de toutes
+les tailles, m&ecirc;l&eacute;es dans un d&eacute;sordre coquet et cherch&eacute;. Le gazon en
+&eacute;tait rempli; chaque marche du perron en portait une touffe &agrave; ses
+extr&eacute;mit&eacute;s, les fen&ecirc;tres laissaient pendre sur la fa&ccedil;ade &eacute;clatante des
+grappes bleues ou jaunes; et la terrasse aux balustres de pierre, qui
+couvrait cette mignonne demeure, &eacute;tait enguirland&eacute;e d'&eacute;normes clochettes
+rouges pareilles &agrave; des taches de sang.</p>
+
+<p>On apercevait, par derri&egrave;re, une longue all&eacute;e d'orangers fleuris qui
+s'en allait jusqu'au pied de la montagne.</p>
+
+<p>Sur la porte, en petites lettres d'or, ce nom: &laquo;Villa d'Antan.&raquo;</p>
+
+<p>Je me demandais quel po&egrave;te ou quelle f&eacute;e habitait l&agrave;, quel solitaire
+inspir&eacute; avait d&eacute;couvert ce lieu et cr&eacute;&eacute; cette maison de r&ecirc;ve, qui
+semblait pouss&eacute;e dans un bouquet.</p>
+
+<p>Un cantonnier cassait des pierres sur la route, un peu plus loin. Je lui
+demandai le nom du propri&eacute;taire de ce bijou. Il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est M<sup>me</sup> Julie Romain.</p>
+
+<p>Julie Romain! Dans mon enfance, autrefois, j'avais tant entendu parler
+d'elle, de la grande actrice, la rivale de Rachel.</p>
+
+<p>Aucune femme n'avait &eacute;t&eacute; plus applaudie et plus aim&eacute;e, plus aim&eacute;e
+surtout! Que de duels et que de suicides pour elle, et que d'aventures
+retentissantes! Quel &acirc;ge avait-elle &agrave; pr&eacute;sent, cette s&eacute;ductrice?
+Soixante, soixante-dix, soixante-quinze ans? Julie Romain! Ici, dans
+cette maison! La femme qu'avaient ador&eacute;e le plus grand musicien et le
+plus rare po&egrave;te de notre pays! Je me souvenais encore de l'&eacute;motion
+soulev&eacute;e dans toute la France (j'avais alors douze ans) par sa fuite en
+Sicile avec celui-ci, apr&egrave;s sa rupture &eacute;clatante avec celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait partie un soir, apr&egrave;s une premi&egrave;re repr&eacute;sentation o&ugrave; la salle
+l'avait acclam&eacute;e durant une demi-heure, et rappel&eacute;e onze fois de suite;
+elle &eacute;tait partie avec le po&egrave;te, en chaise de poste, comme on faisait
+alors; ils avaient travers&eacute; la mer pour aller s'aimer dans l'&icirc;le
+antique, fille de la Gr&egrave;ce, sous l'immense bois d'orangers qui entoure
+Palerme et qu'on appelle la &laquo;Conque-d'Or.&raquo;</p>
+
+<p>On avait racont&eacute; leur ascension de l'Etna et comment ils s'&eacute;taient
+pench&eacute;s sur l'immense crat&egrave;re, enlac&eacute;s, la joue contre la joue, comme
+pour se jeter au fond du gouffre de feu.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait mort, lui, l'homme aux vers troublants, si profonds qu'ils
+avaient donn&eacute; le vertige &agrave; toute une g&eacute;n&eacute;ration, si subtils, si
+myst&eacute;rieux, qu'ils avaient ouvert un monde nouveau aux nouveaux po&egrave;tes.</p>
+
+<p>L'autre aussi &eacute;tait mort, l'abandonn&eacute;, qui avait trouv&eacute; pour elle des
+phrases de musique rest&eacute;es dans toutes les m&eacute;moires, des phrases de
+triomphe et de d&eacute;sespoir, affolantes et d&eacute;chirantes.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait l&agrave;, elle, dans cette maison voil&eacute;e de fleurs.</p>
+
+<p>Je n'h&eacute;sitai point, je sonnai.</p>
+
+<p>Un petit domestique vint ouvrir, un gar&ccedil;on de dix-huit ans, &agrave; l'air
+gauche, aux mains niaises. J'&eacute;crivis sur ma carte un compliment galant
+pour la vieille actrice et une vive pri&egrave;re de me recevoir. Peut-&ecirc;tre
+savait-elle mon nom et consentirait-elle &agrave; m'ouvrir sa porte.</p>
+
+<p>Le jeune valet s'&eacute;loigna, puis revint en me demandant de le suivre; et
+il me fit entrer dans un salon propre et correct, de style
+Louis-Philippe, aux meubles froids et lourds, dont une petite bonne de
+seize ans, &agrave; la taille mince, mais peu jolie, enlevait les housses en
+mon honneur.</p>
+
+<p>Puis, je restai seul.</p>
+
+<p>Sur les murs, trois portraits, celui de l'actrice dans un de ses r&ocirc;les,
+celui du po&egrave;te avec la grande redingote serr&eacute;e au flanc et la chemise &agrave;
+jabot d'alors, et celui du musicien assis devant un clavecin. Elle,
+blonde, charmante, mais mani&eacute;r&eacute;e &agrave; la fa&ccedil;on du temps, souriait de sa
+bouche gracieuse et de son &oelig;il bleu; et la peinture &eacute;tait soign&eacute;e,
+fine, &eacute;l&eacute;gante et s&egrave;che.</p>
+
+<p>Eux semblaient regarder d&eacute;j&agrave; la prochaine post&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Tout cela sentait l'autrefois, les jours finis et les gens disparus.</p>
+
+<p>Une porte s'ouvrit, une petite femme entra; vieille, tr&egrave;s vieille, tr&egrave;s
+petite, avec des bandeaux de cheveux blancs, des sourcils blancs, une
+vraie souris blanche rapide et furtive.</p>
+
+<p>Elle me tendit la main et dit, d'une voix rest&eacute;e fra&icirc;che, sonore,
+vibrante:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur. Comme c'est gentil aux hommes d'aujourd'hui de se
+souvenir des femmes de jadis! Asseyez-vous.</p>
+
+<p>Et je lui racontai comment sa maison m'avait s&eacute;duit, comment j'avais
+voulu conna&icirc;tre le nom de la propri&eacute;taire, et comment, l'ayant connu, je
+n'avais pu r&eacute;sister au d&eacute;sir de sonner &agrave; sa porte.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'a fait d'autant plus de plaisir, monsieur, que voici la
+premi&egrave;re fois que pareille chose arrive. Quand on m'a remis votre carte,
+avec le mot gracieux qu'elle portait, j'ai tressailli comme si on m'e&ucirc;t
+annonc&eacute; un vieil ami disparu depuis vingt ans. Je suis une morte, moi,
+une vraie morte, dont personne ne se souvient, &agrave; qui personne ne pense,
+jusqu'au jour o&ugrave; je mourrai pour de bon; et alors tous les journaux
+parleront, pendant trois jours, de Julie Romain, avec des anecdotes, des
+d&eacute;tails, des souvenirs et des &eacute;loges emphatiques. Puis ce sera fini de
+moi.</p>
+
+<p>Elle se tut, et reprit, apr&egrave;s un silence:</p>
+
+<p>&mdash;Et cela ne sera pas long maintenant. Dans quelques mois, dans quelques
+jours, de cette petite femme encore vive il ne restera plus qu'un petit
+squelette.</p>
+
+<p>Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait &agrave;
+cette vieille, &agrave; cette caricature de lui-m&ecirc;me; puis elle regarda les
+deux hommes, le po&egrave;te d&eacute;daigneux et le musicien inspir&eacute; qui semblaient
+se dire: &laquo;Que nous veut cette ruine?&raquo;</p>
+
+<p>Une tristesse ind&eacute;finissable, poignante, irr&eacute;sistible, m'&eacute;treignait le
+c&oelig;ur, la tristesse des existences accomplies, qui se d&eacute;battent encore
+dans les souvenirs comme on se noie dans une eau profonde.</p>
+
+<p>De ma place, je voyais passer sur la route les voitures, brillantes et
+rapides, allant de Nice &agrave; Monaco. Et, dedans, des femmes jeunes, jolies,
+riches, heureuses; des hommes souriants et satisfaits. Elle suivit mon
+regard, comprit ma pens&eacute;e et murmura avec un sourire r&eacute;sign&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas &ecirc;tre et avoir &eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Comme la vie a d&ucirc; &ecirc;tre belle pour vous!</p>
+
+<p>Elle poussa un grand soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Belle et douce. C'est pour cela que je la regrette si fort.</p>
+
+<p>Je vis qu'elle &eacute;tait dispos&eacute;e &agrave; parler d'elle; et doucement, avec des
+pr&eacute;cautions d&eacute;licates, comme lorsqu'on touche &agrave; des chairs douloureuses,
+je me mis &agrave; l'interroger.</p>
+
+<p>Elle parla de ses succ&egrave;s, de ses enivrements, de ses amis, de toute son
+existence triomphante. Je lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Les plus vives joies, le vrai bonheur, est-ce au th&eacute;&acirc;tre que vous les
+avez dus?</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non.</p>
+
+<p>Je souris; elle reprit, en levant vers les deux portraits un regard
+triste:</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; eux.</p>
+
+<p>Je ne pus me retenir de demander:</p>
+
+<p>&mdash;Auquel?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; tous les deux. Je les confonds m&ecirc;me un peu dans ma m&eacute;moire de
+vieille, et puis, j'ai des remords envers l'un, aujourd'hui!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, madame, ce n'est pas &agrave; eux, mais &agrave; l'amour lui-m&ecirc;me que va
+votre reconnaissance. Ils n'ont &eacute;t&eacute; que ses interpr&egrave;tes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. Mais quels interpr&egrave;tes!</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous certaine que vous n'avez pas &eacute;t&eacute;, que vous n'auriez pas &eacute;t&eacute;
+aussi bien aim&eacute;e, mieux aim&eacute;e par un homme simple, qui n'aurait pas &eacute;t&eacute;
+un grand homme, qui vous aurait offert toute sa vie, tout son c&oelig;ur,
+toutes ses pens&eacute;es, toutes ses heures, tout son &ecirc;tre; tandis que ceux-ci
+vous donnaient deux rivales redoutables, la Musique et la Po&eacute;sie?</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;cria avec force, avec cette voix rest&eacute;e jeune, qui faisait
+vibrer quelque chose dans l'&acirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, non. Un autre m'aurait plus aim&eacute;e peut-&ecirc;tre, mais il ne
+m'aurait pas aim&eacute;e comme ceux-l&agrave;. Ah! c'est qu'ils m'ont chant&eacute; la
+musique de l'amour, ceux-l&agrave;, comme personne au monde ne la pourrait
+chanter! Comme ils m'ont gris&eacute;e! Est-ce qu'un homme, un homme
+quelconque, trouverait ce qu'ils savaient trouver, eux, dans les sons et
+dans les paroles? Est-ce assez que d'aimer, si on ne sait pas mettre
+dans l'amour toute la po&eacute;sie et toute la musique du ciel et de la terre?
+Et ils savaient, ceux-l&agrave;, comment on rend folle une femme avec des
+chants et avec des mots! Oui, il y avait peut-&ecirc;tre dans notre passion
+plus d'illusion que de r&eacute;alit&eacute;; mais ces illusions-l&agrave; vous emportent
+dans les nuages, tandis que les r&eacute;alit&eacute;s vous laissent toujours sur le
+sol. Si d'autres m'ont plus aim&eacute;e, par eux seuls j'ai compris, j'ai
+senti, j'ai ador&eacute; l'amour!</p>
+
+<p>Et, tout &agrave; coup, elle se mit &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>Elle pleurait, sans bruit, des larmes d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es!</p>
+
+<p>J'avais l'air de ne point voir; et je regardais au loin. Elle reprit,
+apr&egrave;s quelques minutes:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, monsieur, chez presque tous les &ecirc;tres, le c&oelig;ur vieillit
+avec le corps. Chez moi, cela n'est point arriv&eacute;. Mon pauvre corps a
+soixante-neuf ans, et mon pauvre c&oelig;ur en a vingt.... Et voil&agrave; pourquoi
+je vis toute seule, dans les fleurs et dans les r&ecirc;ves....</p>
+
+<p>Il y eut entre nous un long silence. Elle s'&eacute;tait calm&eacute;e et se remit &agrave;
+parler en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous vous moqueriez de moi, si vous saviez... si vous saviez
+comment je passe mes soir&eacute;es... quand il fait beau!... Je me fais honte
+et piti&eacute; en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>J'eus beau la prier; elle ne voulut point me dire ce qu'elle faisait;
+alors je me levai pour partir.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave;!</p>
+
+<p>Et, comme j'annon&ccedil;ais que je devais d&icirc;ner &agrave; Monte-Carlo, elle demanda,
+avec timidit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas d&icirc;ner avec moi? Cela me ferait beaucoup de plaisir.</p>
+
+<p>J'acceptai tout de suite. Elle sonna, enchant&eacute;e; puis, quand elle eut
+donn&eacute; quelques ordres &agrave; la petite bonne, elle me fit visiter sa maison.</p>
+
+<p>Une sorte de v&eacute;randa vitr&eacute;e, pleine d'arbustes, s'ouvrait sur la salle
+&agrave; manger et laissait voir d'un bout &agrave; l'autre la longue all&eacute;e
+d'orangers, s'&eacute;tendant jusqu'&agrave; la montagne. Un si&egrave;ge bas, cach&eacute; sous les
+plantes, indiquait que la vieille actrice venait souvent s'asseoir l&agrave;.</p>
+
+<p>Puis nous all&acirc;mes dans le jardin regarder les fleurs. Le soir venait
+doucement, un de ces soirs calmes et ti&egrave;des qui font s'exhaler tous les
+parfums de la terre. Il ne faisait presque plus jour quand nous nous
+m&icirc;mes &agrave; table. Le d&icirc;ner fut bon et long; et nous dev&icirc;nmes amis intimes,
+elle et moi, quand elle eut bien compris quelle sympathie profonde
+s'&eacute;veillait pour elle en mon c&oelig;ur. Elle avait bu deux doigts de vin,
+comme on disait autrefois, et devenait plus confiante, plus expansive.</p>
+
+<p>&mdash;Allons regarder la lune, me dit-elle. Moi, je l'adore, cette bonne
+lune. Elle a &eacute;t&eacute; le t&eacute;moin de mes joies les plus vives. Il me semble que
+tous mes souvenirs sont dedans; et je n'ai qu'&agrave; la contempler pour
+qu'ils me reviennent aussit&ocirc;t. Et m&ecirc;me... quelquefois, le soir... je
+m'offre un joli spectacle... joli... joli... si vous saviez?... Mais
+non, vous vous moqueriez trop de moi... je ne peux pas.... Je n'ose
+pas... non... non... vraiment, non....</p>
+
+<p>Je la suppliais:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... quoi? dites-le-moi; je vous promets de ne pas me moquer...
+je vous le jure... voyons....</p>
+
+<p>Elle h&eacute;sitait. Je pris ses mains, ses pauvres petites mains si maigres,
+si froides, et je les baisai l'une apr&egrave;s l'autre, plusieurs fois, comme
+ils faisaient jadis, eux. Elle fut &eacute;mue. Elle h&eacute;sitait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me promettez de ne pas rire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, venez.</p>
+
+<p>Elle se leva. Et comme le petit domestique, gauche dans sa livr&eacute;e verte,
+&eacute;loignait la chaise derri&egrave;re elle, elle lui dit quelques mots &agrave;
+l'oreille, tr&egrave;s bas, tr&egrave;s vite. Il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, tout de suite.</p>
+
+<p>Elle prit mon bras et m'emmena sous la v&eacute;randa.</p>
+
+<p>L'all&eacute;e d'orangers &eacute;tait vraiment admirable &agrave; voir. La lune, d&eacute;j&agrave; lev&eacute;e,
+la pleine lune, jetait au milieu un mince sentier d'argent, une longue
+ligne de clart&eacute; qui tombait sur le sable jaune, entre les t&ecirc;tes rondes
+et opaques des arbres sombres.</p>
+
+<p>Comme ils &eacute;taient en fleurs, ces arbres, leur parfum violent et doux
+emplissait la nuit. Et dans leur verdure noire on voyait voltiger des
+milliers de lucioles, ces mouches de feu qui ressemblent &agrave; des graines
+d'&eacute;toiles.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;criai:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel d&eacute;cor pour une sc&egrave;ne d'amour!</p>
+
+<p>Elle sourit.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? n'est-ce pas? Vous allez voir.</p>
+
+<p>Et elle me fit asseoir, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle.</p>
+
+<p>Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce qui fait regretter la vie. Mais vous ne songez gu&egrave;re &agrave; ces
+choses-l&agrave;, vous autres, les hommes d'aujourd'hui. Vous &ecirc;tes des
+boursiers, des commer&ccedil;ants et des pratiques. Vous ne savez m&ecirc;me plus
+nous parler. Quand je dis &laquo;nous&raquo;, j'entends les jeunes. Les amours sont
+devenues des liaisons qui ont souvent pour d&eacute;but une note de couturi&egrave;re
+inavou&eacute;e. Si vous estimez la note plus cher que la femme, vous
+disparaissez; mais si vous estimez la femme plus haut que la note, vous
+payez. Jolies m&oelig;urs... et jolies tendresses!...</p>
+
+<p>Elle me prit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez....</p>
+
+<p>Je demeurais stup&eacute;fait et ravi.... L&agrave;-bas, au bout de l'all&eacute;e, dans le
+sentier de lune, deux jeunes gens s'en venaient en se tenant par la
+taille. Ils s'en venaient, enlac&eacute;s, charmants, &agrave; petits pas, traversant
+les flaques de lumi&egrave;re qui les &eacute;clairaient tout &agrave; coup et rentrant dans
+l'ombre aussit&ocirc;t. Il &eacute;tait v&ecirc;tu, lui, d'un habit de satin blanc, comme
+au si&egrave;cle pass&eacute;, et d'un chapeau couvert d'une plume d'autruche. Elle
+portait une robe &agrave; paniers et la haute coiffure poudr&eacute;e des belles dames
+au temps du R&eacute;gent.</p>
+
+<p>A cent pas de nous, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent et, debout au milieu de l'all&eacute;e,
+s'embrass&egrave;rent en faisant des gr&acirc;ces.</p>
+
+<p>Et je reconnus soudain les deux petits domestiques. Alors une de ces
+gaiet&eacute;s terribles qui vous d&eacute;vorent les entrailles me tordit sur mon
+si&egrave;ge. Je ne riais pas, cependant. Je r&eacute;sistais, malade, convuls&eacute;, comme
+l'homme &agrave; qui on coupe une jambe r&eacute;siste au besoin de crier qui lui
+ouvre la gorge et la m&acirc;choire.</p>
+
+<p>Mais les enfants s'en retourn&egrave;rent vers le fond de l'all&eacute;e; et ils
+redevinrent d&eacute;licieux. Ils s'&eacute;loignaient, s'en allaient,
+disparaissaient, comme dispara&icirc;t un r&ecirc;ve. On ne les voyait plus.
+L'all&eacute;e vide semblait triste.</p>
+
+<p>Moi aussi, je partis, je partis pour ne pas les revoir; car je compris
+que ce spectacle-l&agrave; devait durer fort longtemps, qui r&eacute;veillait tout le
+pass&eacute;, tout ce pass&eacute; d'amour et de d&eacute;cor, le pass&eacute; factice, trompeur et
+s&eacute;duisant, faussement et vraiment charmant, qui faisait battre encore le
+c&oelig;ur de la vieille cabotine et de la vieille amoureuse!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_PERE_AMABLE" id="LE_PERE_AMABLE"></a><a href="#TABLE">LE P&Egrave;RE AMABLE</a></h2>
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le ciel humide et gris semblait peser sur la vaste plaine brune. L'odeur
+de l'automne, odeur triste des terres nues et mouill&eacute;es, des feuilles
+tomb&eacute;es, de l'herbe morte, rendait plus &eacute;pais et plus lourd l'air
+stagnant du soir. Les paysans travaillaient encore, &eacute;pars dans les
+champs, en attendant l'heure de l'Ang&eacute;lus qui les rappellerait aux
+fermes dont on apercevait, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, les toits de chaume &agrave; travers les
+branches des arbres d&eacute;pouill&eacute;s qui garantissaient contre le vent les
+clos de pommiers.</p>
+
+<p>Au bord d'un chemin, sur un tas de hardes, un tout petit enfant, assis
+les jambes ouvertes, jouait avec une pomme de terre qu'il laissait
+parfois tomber dans sa robe, tandis que cinq femmes, courb&eacute;es et la
+croupe en l'air, piquaient des brins de colza dans la plaine voisine.
+D'un mouvement leste et continu, tout le long du grand bourrelet de
+terre que la charrue venait de retourner, elles enfon&ccedil;aient une pointe
+de bois, puis jetaient aussit&ocirc;t dans ce trou la plante un peu fl&eacute;trie
+d&eacute;j&agrave; qui s'affaissait sur le c&ocirc;t&eacute;; puis elles recouvraient la racine et
+continuaient leur travail.</p>
+
+<p>Un homme qui passait, un fouet &agrave; la main et les pieds dans des sabots,
+s'arr&ecirc;ta pr&egrave;s de l'enfant, le prit et l'embrassa. Alors une des femmes
+se redressa et vint &agrave; lui. C'&eacute;tait une grande fille rouge, large du
+flanc, de la taille et des &eacute;paules, une haute femelle normande, aux
+cheveux jaunes, au teint de sang.</p>
+
+<p>Elle dit, d'une voix r&eacute;solue:</p>
+
+<p>&mdash;Te v'l&agrave;, C&eacute;saire, eh ben?</p>
+
+<p>L'homme, un gar&ccedil;on maigre &agrave; l'air triste, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben, rien de rien, toujou d' m&ecirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;I ne veut pas?</p>
+
+<p>&mdash;I ne veut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu&eacute; que tu vas faire?</p>
+
+<p>&mdash;J' sais ti?</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en v&eacute; l' cur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;J' veux ben.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-y &agrave; c't' heure.</p>
+
+<p>&mdash;J' veux ben.</p>
+
+<p>Et ils se regard&egrave;rent. Il tenait toujours l'enfant dans ses bras. Il
+l'embrassa de nouveau et le remit sur les hardes des femmes.</p>
+
+<p>&Agrave; l'horizon, entre deux fermes, on apercevait une charrue que tra&icirc;nait
+un cheval et que poussait un homme. Ils passaient tout doucement, la
+b&ecirc;te, l'instrument et le laboureur, sur le ciel terne du soir.</p>
+
+<p>La femme reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qu&eacute; qu'i dit, ton p&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;I dit qu'i n' veut point.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi &ccedil;a qu'i ne veut point?</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on montra d'un geste l'enfant qu'il venait de remettre &agrave; terre,
+puis d'un regard il indiqua l'homme qui poussait la charrue, l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>Et il pronon&ccedil;a: &laquo;Parce que c'est &agrave; li, ton &eacute;fant.&raquo;</p>
+
+<p>La fille haussa les &eacute;paules, et d'un ton col&egrave;re: &laquo;Pardi, tout l' monde
+le sait ben, qu' c'est &agrave; Victor. Et pi apr&egrave;s? j'ai faut&eacute;! j' suis-ti la
+seule? Ma m&eacute; aussi avait faut&eacute;, avant m&eacute;, et pi la tienne itou, avant
+d'&eacute;pouser ton p&eacute;! Qui &ccedil;a qui n'a point faut&eacute; dans l' pays? J'ai faut&eacute;
+avec Victor, vu qu'i m'a prise dans la grange comme j' dormais, &ccedil;a,
+c'est vrai; et pi j'ai r' faut&eacute; que je n' dormais point. J' l'aurais
+&eacute;pous&eacute; pour s&ucirc;r, n'e&ucirc;t-il point &eacute;t&eacute; un serviteur. J' suis-t-i moins
+vaillante pour &ccedil;a?</p>
+
+<p>L'homme dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;, j' te veux ben telle que t'es, avec ou sans l'&eacute;fant. N'y a que mon
+p&eacute; qui m'oppose. J' verrons tout d' m&ecirc;me &agrave; r&eacute;gler &ccedil;a.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Va t'en v&eacute; l' cur&eacute; &agrave; c't' heure.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vas.</p>
+
+<p>Et il se remit en route de son pas lourd de paysan; tandis que la fille,
+les mains sur les hanches, retournait piquer son colza.</p>
+
+<p>En effet, l'homme qui s'en allait ainsi, C&eacute;saire Houlbr&egrave;que, le fils du
+vieux sourd Amable Houlbr&egrave;que, voulait &eacute;pouser, malgr&eacute; son p&egrave;re, C&eacute;leste
+L&eacute;vesque, qui avait eu un enfant de Victor Lecoq, simple valet employ&eacute;
+alors dans la ferme de ses parents et mis dehors pour ce fait.</p>
+
+<p>Aux champs, d'ailleurs, les hi&eacute;rarchies de caste n'existent point, et si
+le valet est &eacute;conome, il devient, en prenant une ferme &agrave; son tour,
+l'&eacute;gal de son ancien ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>C&eacute;saire Houlbr&egrave;que s'en allait donc, un fouet sous le bras, ruminant ses
+id&eacute;es, et soulevant l'un apr&egrave;s l'autre ses lourds sabots englu&eacute;s de
+terre. Certes il voulait &eacute;pouser C&eacute;leste L&eacute;vesque, il la voulait avec
+son enfant, parce que c'&eacute;tait la femme qu'il lui fallait. Il n'aurait
+pas su dire pourquoi; mais il le savait, il en &eacute;tait s&ucirc;r. Il n'avait
+qu'&agrave; la regarder pour en &ecirc;tre convaincu, pour se sentir tout dr&ocirc;le, tout
+remu&eacute;, comme ab&ecirc;ti de contentement. &Ccedil;a lui faisait m&ecirc;me plaisir
+d'embrasser le petit, le petit de Victor, parce qu'il &eacute;tait sorti
+d'elle.</p>
+
+<p>Et il regardait, sans haine, le profil lointain de l'homme qui poussait
+sa charrue sur le bord de l'horizon.</p>
+
+<p>Mais le p&egrave;re Amable ne voulait pas de ce mariage. Il s'y opposait avec
+un ent&ecirc;tement de sourd, avec un ent&ecirc;tement furieux.</p>
+
+<p>C&eacute;saire avait beau lui crier dans l'oreille, dans celle qui entendait
+encore quelques sons:</p>
+
+<p>&mdash;J' vous soignerons ben, mon p&eacute;. J' vous dis que c'est une bonne fille
+et pi vaillante, et pi d'&eacute;pargne.</p>
+
+<p>Le vieux r&eacute;p&eacute;tait:&mdash;Tant que j' vivrai, j' verrai point &ccedil;a.</p>
+
+<p>Et rien ne pouvait le vaincre, rien ne pouvait fl&eacute;chir sa rigueur. Un
+seul espoir restait &agrave; C&eacute;saire. Le p&egrave;re Amable avait peur du cur&eacute; par
+appr&eacute;hension de la mort qu'il sentait approcher. Il ne redoutait pas
+beaucoup le bon Dieu, ni le diable, ni l'enfer, ni le purgatoire, dont
+il n'avait aucune id&eacute;e, mais il redoutait le pr&ecirc;tre, qui lui
+repr&eacute;sentait l'enterrement, comme on pourrait redouter les m&eacute;decins par
+horreur des maladies. Depuis huit jours C&eacute;leste, qui connaissait cette
+faiblesse du vieux, poussait C&eacute;saire &agrave; aller trouver le cur&eacute;; mais
+C&eacute;saire h&eacute;sitait toujours, parce qu'il n'aimait point beaucoup non plus
+les robes noires, qui lui repr&eacute;sentaient, &agrave; lui, des mains toujours
+tendues pour des qu&ecirc;tes ou pour le pain b&eacute;nit.</p>
+
+<p>Il venait pourtant de se d&eacute;cider et il s'en allait vers le presbyt&egrave;re,
+en songeant &agrave; la fa&ccedil;on dont il allait conter son affaire.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Raffin, un petit pr&ecirc;tre vif, maigre et jamais ras&eacute;, attendait
+l'heure de son d&icirc;ner en se chauffant les pieds au feu de sa cuisine.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il vit entrer le paysan, il demanda, en tournant seulement la
+t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, C&eacute;saire, qu'est-ce que tu veux?</p>
+
+<p>&mdash;J' voudrais vous causer, m'sieu l' cur&eacute;.</p>
+
+<p>L'homme restait debout, intimid&eacute;, tenant sa casquette d'une main et son
+fouet de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cause.</p>
+
+<p>C&eacute;saire regardait la bonne, une vieille qui tra&icirc;nait ses pieds en
+mettant le couvert de son ma&icirc;tre sur un coin de table, devant la
+fen&ecirc;tre. Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, c'est quasiment une confession.</p>
+
+<p>Alors l'abb&eacute; Raffin consid&eacute;ra avec soin son paysan; il vit sa mine
+confuse, son air g&ecirc;n&eacute;, ses yeux errants, et il ordonna:</p>
+
+<p>&mdash;Maria, va-t'en cinq minutes &agrave; ta chambre, que je cause avec C&eacute;saire.</p>
+
+<p>La servante jeta sur l'homme un regard col&egrave;re, et s'en alla en grognant.</p>
+
+<p>L'eccl&eacute;siastique reprit:&mdash;Allons, maintenant, d&eacute;file ton chapelet.</p>
+
+<p>Le gars h&eacute;sitait toujours, regardait ses sabots, remuait sa casquette;
+puis, tout &agrave; coup, il se d&eacute;cida:</p>
+
+<p>&mdash;V'l&agrave;: j' voudrais &eacute;pouser C&eacute;leste L&eacute;vesque.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon gar&ccedil;on, qui est-ce qui t'en emp&ecirc;che?</p>
+
+<p>&mdash;C'est l' p&eacute; qui n' veut point.</p>
+
+<p>&mdash;Ton p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il dit, ton p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;I dit qu'alle a eu un &eacute;fant.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas la premi&egrave;re &agrave; qui &ccedil;a arrive, depuis notre m&egrave;re &Egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Un &eacute;fant avec Victor, Victor Lecoq, le domestique &agrave; Anthime Loisel.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... Alors, il ne veut pas?</p>
+
+<p>&mdash;I ne veut point.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l&agrave;, pas du tout?</p>
+
+<p>&mdash;Pas pu qu'une bourrique qui r'fuse d'aller, sauf vot' respect.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu lui dis, toi, pour le d&eacute;cider?</p>
+
+<p>&mdash;J' li dis qu'c'est eune bonne fille, et pi vaillante, et pi d'&eacute;pargne.</p>
+
+<p>&mdash;Et &ccedil;a ne le d&eacute;cide pas. Alors tu veux que je lui parle.</p>
+
+<p>&mdash;Tout juste. Vous l' dites!</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que je lui raconterai, moi, &agrave; ton p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... c'que vous racontez au sermon pour faire donner des sous.</p>
+
+<p>Dans l'esprit du paysan tout l'effort de la religion consistait &agrave;
+desserrer les bourses, &agrave; vider les poches des hommes pour emplir le
+coffre du ciel. C'&eacute;tait une sorte d'immense maison de commerce dont les
+cur&eacute;s &eacute;taient les commis, commis sournois, rus&eacute;s, d&eacute;gourdis comme
+personne, qui faisaient les affaires du bon Dieu au d&eacute;triment des
+campagnards.</p>
+
+<p>Il savait fort bien que les pr&ecirc;tres rendaient des services, de grands
+services aux plus pauvres, aux malades, aux mourants, assistaient,
+consolaient, conseillaient, soutenaient, mais tout cela moyennant
+finances, en &eacute;change de pi&egrave;ces blanches, de bel argent luisant dont on
+payait les sacrements et les messes, les conseils et la protection, le
+pardon des p&eacute;ch&eacute;s et les indulgences, le purgatoire et le paradis
+suivant les rentes et la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; du p&eacute;cheur.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Raffin, qui connaissait son homme et qui ne se f&acirc;chait jamais, se
+mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, je lui raconterai ma petite histoire, &agrave; ton p&egrave;re, mais
+toi, mon gar&ccedil;on, tu y viendras, au sermon.</p>
+
+<p>Houlbr&egrave;que tendit la main pour jurer:</p>
+
+<p>&mdash;Foi d' pauvre homme, si vous faites &ccedil;a pour me, j' le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c'est bien. Quand veux-tu que j'aille le trouver, ton p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Mais l' pu t&ocirc;t s'ra le mieux, anuit si vous le pouvez.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une demi-heure alors, apr&egrave;s souper.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une demi-heure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu. &Agrave; bient&ocirc;t mon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la revoyure, m'sieu l' cur&eacute;; merci ben.</p>
+
+<p>&mdash;De rien, mon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>Et C&eacute;saire Houlbr&egrave;que rentra chez lui, le c&oelig;ur all&eacute;g&eacute; d'un grand poids.</p>
+
+<p>Il tenait &agrave; bail une petite ferme, toute petite, car ils n'&eacute;taient pas
+riches, son p&egrave;re et lui. Seuls avec une servante, une enfant de quinze
+ans qui leur faisait la soupe, soignait les poules, allait traire les
+vaches et battait le beurre, ils vivaient p&eacute;niblement, bien que C&eacute;saire
+f&ucirc;t un bon cultivateur. Mais ils ne poss&eacute;daient ni assez de terres, ni
+assez de b&eacute;tail pour gagner plus que l'indispensable.</p>
+
+<p>Le vieux ne travaillait plus. Triste comme tous les sourds, perclus de
+douleurs, courb&eacute;, tortu, il s'en allait par les champs, appuy&eacute; sur son
+b&acirc;ton, en regardant les b&ecirc;tes et les hommes d'un &oelig;il dur et m&eacute;fiant.
+Quelquefois il s'asseyait sur le bord d'un foss&eacute; et demeurait l&agrave;, sans
+remuer, pendant des heures, pensant vaguement aux choses qui l'avaient
+pr&eacute;occup&eacute; toute sa vie, au prix des &oelig;ufs et des grains, au soleil et &agrave;
+la pluie qui g&acirc;tent ou font pousser les r&eacute;coltes. Et, travaill&eacute;s par les
+rhumatismes, ses vieux membres buvaient encore l'humidit&eacute; du sol, comme
+ils avaient bu depuis soixante-dix ans la vapeur des murs de sa
+chaumi&egrave;re basse, coiff&eacute;e aussi de paille humide.</p>
+
+<p>Il rentrait &agrave; la tomb&eacute;e du jour, prenait sa place au bout de la table,
+dans la cuisine, et, quand on avait pos&eacute; devant lui le pot de terre
+br&ucirc;l&eacute; qui contenait sa soupe, il l'enfermait dans ses doigts crochus,
+qui semblaient avoir gard&eacute; la forme ronde du vase, et il se chauffait
+les mains, hiver comme &eacute;t&eacute;, avant de se mettre &agrave; manger, pour ne rien
+perdre, ni une parcelle de chaleur qui vient du feu, lequel co&ucirc;te cher,
+ni une goutte de soupe o&ugrave; on a mis de la graisse et du sel, ni une
+miette de pain qui vient du bl&eacute;.</p>
+
+<p>Puis il grimpait, par une &eacute;chelle, dans un grenier o&ugrave; il avait sa
+paillasse, tandis que le fils couchait en bas, au fond d'une sorte de
+niche pr&egrave;s de la chemin&eacute;e, et que la servante s'enfermait dans une
+esp&egrave;ce de cave, un trou noir qui servait autrefois &agrave; emmagasiner les
+pommes de terre.</p>
+
+<p>C&eacute;saire et son p&egrave;re ne causaient presque jamais. De temps en temps
+seulement, quand il s'agissait de vendre une r&eacute;colte ou d'acheter un
+veau, le jeune homme prenait l'avis du vieux, et, formant un porte-voix
+de ses deux mains, il lui criait ses raisons dans la t&ecirc;te; et le p&egrave;re
+Amable les approuvait ou les combattait d'une voix lente et creuse venue
+du fond de son ventre.</p>
+
+<p>Un soir donc C&eacute;saire, s'approchant de lui comme s'il s'agissait de
+l'acquisition d'un cheval ou d'une g&eacute;nisse, lui avait communiqu&eacute;, &agrave;
+pleins poumons, dans l'oreille, son intention d'&eacute;pouser C&eacute;leste
+L&eacute;vesque.</p>
+
+<p>Alors le p&egrave;re s'&eacute;tait f&acirc;ch&eacute;. Pourquoi? Par moralit&eacute;? Non sans doute. La
+vertu d'une fille n'a gu&egrave;re d'importance aux champs. Mais son avarice,
+son instinct profond, f&eacute;roce, d'&eacute;pargne, s'&eacute;tait r&eacute;volt&eacute; &agrave; l'id&eacute;e que
+son fils &eacute;l&egrave;verait un enfant qu'il n'avait pas fait lui-m&ecirc;me. Il avait
+pens&eacute; tout &agrave; coup, en une seconde, &agrave; toutes les soupes qu'avalerait le
+petit avant de pouvoir &ecirc;tre utile dans la ferme; il avait calcul&eacute; toutes
+les livres de pain, tous les litres de cidre que mangerait et que
+boirait ce galopin jusqu'&agrave; son &acirc;ge de quatorze ans; et une col&egrave;re folle
+s'&eacute;tait d&eacute;cha&icirc;n&eacute;e en lui contre C&eacute;saire qui ne pensait pas &agrave; tout &ccedil;a.</p>
+
+<p>Et il avait r&eacute;pondu, avec une force de voix inusit&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-il que t'as perdu le sens?</p>
+
+<p>Alors C&eacute;saire s'&eacute;tait mis &agrave; &eacute;num&eacute;rer ses raisons, &agrave; dire les qualit&eacute;s de
+C&eacute;leste, &agrave; prouver qu'elle gagnerait cent fois ce que co&ucirc;terait
+l'enfant. Mais le vieux doutait de ces m&eacute;rites, tandis qu'il ne pouvait
+douter de l'existence du petit; et il r&eacute;pondait, coup sur coup, sans
+s'expliquer davantage:</p>
+
+<p>&mdash;J' veux point! J' veux point! Tant que j' vivrai, &ccedil;a n' se f'ra point!</p>
+
+<p>Et depuis trois mois ils en restaient l&agrave;, sans en d&eacute;mordre l'un et
+l'autre, reprenant, une fois par semaine au moins, la m&ecirc;me discussion,
+avec les m&ecirc;mes arguments, les m&ecirc;mes mots, les m&ecirc;mes gestes, et la m&ecirc;me
+inutilit&eacute;.</p>
+
+<p>C'est alors que C&eacute;leste avait conseill&eacute; &agrave; C&eacute;saire d'aller demander
+l'aide de leur cur&eacute;.</p>
+
+<p>En rentrant chez lui le paysan trouva son p&egrave;re attabl&eacute; d&eacute;j&agrave;, car il
+s'&eacute;tait mis en retard par sa visite au presbyt&egrave;re.</p>
+
+<p>Ils d&icirc;n&egrave;rent en silence, face &agrave; face, mang&egrave;rent un peu de beurre sur
+leur pain, apr&egrave;s la soupe, en buvant un verre de cidre; puis ils
+demeur&egrave;rent immobiles sur leurs chaises, &agrave; peine &eacute;clair&eacute;s par la
+chandelle que la petite servante avait emport&eacute;e pour laver les cuillers,
+essuyer les verres, et tailler &agrave; l'avance les cro&ucirc;tes pour le d&eacute;jeuner
+de l'aurore.</p>
+
+<p>Un coup retentit contre la porte qui s'ouvrit aussit&ocirc;t; et le pr&ecirc;tre
+parut. Le vieux leva sur lui ses yeux inquiets, pleins de soup&ccedil;ons, et,
+pr&eacute;voyant un danger, il se disposait &agrave; grimper son &eacute;chelle, quand l'abb&eacute;
+Raffin lui mit la main sur l'&eacute;paule et lui hurla contre la tempe:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &agrave; vous causer, p&egrave;re Amable.</p>
+
+<p>C&eacute;saire avait disparu, profitant de la porte rest&eacute;e ouverte. Il ne
+voulait pas entendre, tant il avait peur; il ne voulait pas que son
+espoir s'&eacute;miett&acirc;t &agrave; chaque refus obstin&eacute; de son p&egrave;re; il aimait mieux
+apprendre d'un seul coup la v&eacute;rit&eacute;, bonne ou mauvaise, plus tard; et il
+s'en alla dans la nuit. C'&eacute;tait un soir sans lune, un soir sans &eacute;toiles,
+un de ces soirs brumeux o&ugrave; l'air semble gras d'humidit&eacute;. Une odeur vague
+de pommes flottait aupr&egrave;s des cours, car c'&eacute;tait l'&eacute;poque o&ugrave; on
+ramassait les plus pr&eacute;coces, les pommes &laquo;euribles&raquo; comme on dit aux pays
+du cidre. Les &eacute;tables, quand C&eacute;saire longeait leurs murs, soufflaient
+par leurs &eacute;troites fen&ecirc;tres leur odeur chaude de b&ecirc;tes vivantes
+endormies sur le fumier; et il entendait aupr&egrave;s des &eacute;curies le
+pi&eacute;tinement des chevaux rest&eacute;s debout, et le bruit de leurs m&acirc;choires
+tirant et broyant le foin des r&acirc;teliers.</p>
+
+<p>Il allait devant lui en pensant &agrave; C&eacute;leste. Dans cet esprit simple, chez
+qui les id&eacute;es n'&eacute;taient gu&egrave;re encore que des images n&eacute;es directement des
+objets, les pens&eacute;es d'amour ne se formulaient que par l'&eacute;vocation d'une
+grande fille rouge, debout dans un chemin creux, et riant, les mains sur
+ses hanches.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il l'avait aper&ccedil;ue le jour o&ugrave; commen&ccedil;a son d&eacute;sir pour
+elle. Il la connaissait cependant depuis l'enfance, mais jamais, comme
+ce matin-l&agrave;, il n'avait pris garde &agrave; elle. Ils avaient caus&eacute; quelques
+minutes; puis il &eacute;tait parti; et tout en marchant il r&eacute;p&eacute;tait: &laquo;Cristi,
+c'est une belle fille tout de m&ecirc;me. C'est dommage qu'elle ait faut&eacute; avec
+Victor.&raquo; Jusqu'au soir il y songea; et le lendemain aussi.</p>
+
+<p>Quand il la revit, il sentit quelque chose qui lui chatouillait le fond
+de la gorge, comme si on lui e&ucirc;t enfonc&eacute; une plume de coq par la bouche
+dans la poitrine; et depuis lors, toutes les fois qu'il se trouvait pr&egrave;s
+d'elle, il s'&eacute;tonnait de ce chatouillement nerveux qui recommen&ccedil;ait
+toujours.</p>
+
+<p>En trois semaines il se d&eacute;cida &agrave; l'&eacute;pouser, tant elle lui plaisait. Il
+n'aurait pu dire d'o&ugrave; venait cette puissance sur lui, mais il
+l'exprimait par ces mots: &laquo;J'en sieu poss&eacute;d&eacute;,&raquo; comme s'il e&ucirc;t port&eacute; en
+lui l'envie de cette fille aussi dominatrice qu'un pouvoir d'enfer. Il
+ne s'inqui&eacute;tait gu&egrave;re de sa faute. Tant pis apr&egrave;s tout; cela ne la
+g&acirc;tait point; et il n'en voulait pas &agrave; Victor Lecoq.</p>
+
+<p>Mais si le cur&eacute; allait ne pas r&eacute;ussir, que ferait-il? Il n'osait y
+penser, tant cette inqui&eacute;tude le torturait.</p>
+
+<p>Il avait gagn&eacute; la presbyt&egrave;re, et il s'&eacute;tait assis aupr&egrave;s de la petite
+barri&egrave;re de bois pour attendre la rentr&eacute;e du pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait l&agrave; depuis une heure peut-&ecirc;tre, quand il entendit des pas sur le
+chemin, et il distingua bient&ocirc;t, quoique la nuit f&ucirc;t tr&egrave;s sombre,
+l'ombre plus noire encore de la soutane.</p>
+
+<p>Il se dressa, les jambes cass&eacute;es, n'osant plus parler, n'osant point
+savoir.</p>
+
+<p>L'eccl&eacute;siastique l'aper&ccedil;ut et dit gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon gar&ccedil;on, &ccedil;a y est.</p>
+
+<p>C&eacute;saire bulbutia:&mdash;&Ccedil;a y est... pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon gars, mais point sans peine. Quelle vieille bourrique que ton
+p&egrave;re!</p>
+
+<p>Le paysan r&eacute;p&eacute;tait:&mdash;Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui. Viens-t'en me trouver demain, midi, pour d&eacute;cider la
+publication des bans.</p>
+
+<p>L'homme avait saisi la main de son cur&eacute;. Il la serrait, la secouait, la
+broyait en b&eacute;gayant:&mdash;Vrai.... Vrai.... Vrai.... M'sieu l' cur&eacute;.... Foi
+d'honn&ecirc;te homme... vous m' verrez dimanche... &agrave; vot' sermon.</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>II</h3>
+
+<p>La noce eut lieu vers la mi-d&eacute;cembre. Elle fut simple, les mari&eacute;s
+n'&eacute;tant pas riches. C&eacute;saire, v&ecirc;tu de neuf, se trouva pr&ecirc;t d&egrave;s huit
+heures du matin pour aller qu&eacute;rir sa fianc&eacute;e et la conduire &agrave; la mairie;
+mais comme il &eacute;tait trop t&ocirc;t, il s'assit devant la table de la cuisine
+et attendit ceux de la famille et les amis qui devaient venir le
+prendre.</p>
+
+<p>Depuis huit jours il neigeait, et la terre brune, la terre d&eacute;j&agrave; f&eacute;cond&eacute;e
+par les semences d'automne &eacute;tait devenue livide, endormie sous un grand
+drap de glace.</p>
+
+<p>Il faisait froid dans les chaumi&egrave;res coiff&eacute;es d'un bonnet blanc; et les
+pommiers ronds dans les cours semblaient fleuris, poudr&eacute;s comme au joli
+mois de leur &eacute;panouissement.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, les gros nuages du nord, les nuages gris charg&eacute;s de cette
+pluie mousseuse avaient disparu, et le ciel bleu se d&eacute;ployait au-dessus
+de la terre blanche sur qui le soleil levant jetait des reflets
+d'argent.</p>
+
+<p>C&eacute;saire regardait devant lui, par la fen&ecirc;tre, sans penser &agrave; rien,
+heureux.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, deux femmes entr&egrave;rent, des paysannes endimanch&eacute;es, la
+tante et la cousine du mari&eacute;, puis trois hommes, ses cousins, puis une
+voisine. Ils s'assirent sur des chaises, et ils demeur&egrave;rent immobiles et
+silencieux, les femmes d'un c&ocirc;t&eacute; de la cuisine, les hommes de l'autre,
+saisis soudain de timidit&eacute;, de cette tristesse embarrass&eacute;e qui prend les
+gens assembl&eacute;s pour une c&eacute;r&eacute;monie. Un des cousins demanda bient&ocirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-il point l'heure?</p>
+
+<p>C&eacute;saire r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crais ben que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, en route, dit un autre.</p>
+
+<p>Ils se lev&egrave;rent. Alors C&eacute;saire, qu'une inqui&eacute;tude venait d'envahir,
+grimpa l'&eacute;chelle du grenier pour voir si son p&egrave;re &eacute;tait pr&ecirc;t. Le vieux,
+toujours matinal d'ordinaire, n'avait point encore paru. Son fils le
+trouva sur sa paillasse, roul&eacute; dans sa couverture, les yeux ouverts, et
+l'air m&eacute;chant.</p>
+
+<p>Il lui cria dans le tympan:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon p&eacute;, levez-vous. V'l&agrave; l' moment d' la noce.</p>
+
+<p>Le sourd murmura d'une voix dolente:</p>
+
+<p>&mdash;J' peux pu. J'ai quasiment eune froidure qui m'a g'l&eacute; l' dos. J' peux
+pu r'muer.</p>
+
+<p>Le jeune homme, atterr&eacute;, le regardait, devinant sa ruse.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, p&eacute;, faut vous y forcer.</p>
+
+<p>&mdash;J' peux point.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, j' vas vous aider.</p>
+
+<p>Et il se pencha vers le vieillard, d&eacute;roula sa couverture, le prit par
+les bras et le souleva. Mais le p&egrave;re Amable se mit &agrave; g&eacute;mir:</p>
+
+<p>&mdash;Hou! hou! hou! qu&eacute; mis&egrave;re! hou, hou, j' peux point. J'ai l' dos nou&eacute;.
+C'est que'que vent qu'aura coul&eacute; par &ccedil;u maudit toit.</p>
+
+<p>C&eacute;saire comprit qu'il ne r&eacute;ussirait pas, et furieux pour la premi&egrave;re
+fois de sa vie contre son p&egrave;re, il lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben, vous n' d&icirc;nerez point, puisque j' faisons le r'pas &agrave; l'auberge
+&agrave; Polyte. &Ccedil;a vous apprendra &agrave; faire le t&ecirc;tu.</p>
+
+<p>Et il d&eacute;gringola l'&eacute;chelle, puis se mit en route, suivi de ses parents
+et invit&eacute;s.</p>
+
+<p>Les hommes avaient relev&eacute; leurs pantalons pour n'en point br&ucirc;ler le bord
+dans la neige; les femmes tenaient haut leurs jupes, montraient leurs
+chevilles maigres, leurs bas de laine grise, leurs quilles osseuses,
+droites comme des manches &agrave; balai. Et tous allaient en se balan&ccedil;ant sur
+leurs jambes, l'un derri&egrave;re l'autre, sans parler, tout doucement, par
+prudence, pour ne point perdre le chemin disparu sous la nappe plate,
+uniforme, ininterrompue des neiges.</p>
+
+<p>En approchant des fermes, ils apercevaient une ou deux personnes les
+attendant pour se joindre &agrave; eux; et la procession s'allongeait sans
+cesse, serpentait, suivant les contours invisibles du chemin, avait
+l'air d'un chapelet vivant, aux grains noirs, ondulant par la campagne
+blanche.</p>
+
+<p>Devant la porte de la fianc&eacute;e, un groupe nombreux pi&eacute;tinait sur place en
+attendant le mari&eacute;. On l'acclama quand il parut; et bient&ocirc;t C&eacute;leste
+sortit de sa chambre, v&ecirc;tue d'une robe bleue, les &eacute;paules couvertes d'un
+petit ch&acirc;le rouge, la t&ecirc;te fleurie d'oranger.</p>
+
+<p>Mais chacun demandait &agrave; C&eacute;saire:</p>
+
+<p>&mdash;Ous qu'est ton p&eacute;?</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondait avec embarras:</p>
+
+<p>&mdash;I' ne peut pu se r'muer, vu les douleurs.</p>
+
+<p>Et les fermiers hochaient la t&ecirc;te d'un air incr&eacute;dule et malin.</p>
+
+<p>On se mit en route vers la mairie. Derri&egrave;re les futurs &eacute;poux, une
+paysanne portait l'enfant de Victor, comme s'il se f&ucirc;t agi d'un bapt&ecirc;me;
+et les paysans, deux par deux, &agrave; pr&eacute;sent, accroch&eacute;s par le bras, s'en
+allaient dans la neige avec des mouvements de chaloupe sur la mer.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s que le maire e&ucirc;t li&eacute; les fianc&eacute;s dans la petite maison municipale,
+le cur&eacute; les unit &agrave; son tour dans la modeste maison du bon Dieu. Il b&eacute;nit
+leur accouplement en leur promettant la f&eacute;condit&eacute;, puis il leur pr&ecirc;cha
+les vertus matrimoniales, les simples et saines vertus des champs, le
+travail, la concorde et la fid&eacute;lit&eacute;, tandis que l'enfant, pris de froid,
+piaillait derri&egrave;re le dos de la mari&eacute;e.</p>
+
+<p>D&egrave;s que le couple reparut sur le seuil de l'&eacute;glise, des coups de fusil
+&eacute;clat&egrave;rent dans le foss&eacute; du cimeti&egrave;re. On ne voyait que le bout des
+canons d'o&ugrave; sortaient de rapides jets de fum&eacute;e; puis une t&ecirc;te se montra
+qui regardait le cort&egrave;ge; c'&eacute;tait Victor Lecoq c&eacute;l&eacute;brant le mariage de
+sa bonne amie, f&ecirc;tant son bonheur et lui jetant ses v&oelig;ux avec les
+d&eacute;tonations de la poudre. Il avait embauch&eacute; des amis, cinq ou six valets
+laboureurs pour ces salves de mousqueterie. On trouva qu'il se
+conduisait bien.</p>
+
+<p>Le repas eut lieu &agrave; l'auberge de Polyte Cacheprune. Vingt couverts
+avaient &eacute;t&eacute; mis dans la grande salle o&ugrave; l'on d&icirc;nait aux jours de march&eacute;;
+et l'&eacute;norme gigot tournant devant la broche, les volailles rissol&eacute;es
+sous leur jus, l'andouille gr&eacute;sillant sur le feu vif et clair,
+emplissaient la maison d'un parfum &eacute;pais, de la fum&eacute;e des charbons
+francs arros&eacute;s de graisses, de l'odeur puissante et lourde des
+nourritures campagnardes.</p>
+
+<p>On se mit &agrave; table &agrave; midi; et la soupe aussit&ocirc;t coula dans les assiettes.
+Les figures s'animaient d&eacute;j&agrave;; les bouches s'ouvraient pour crier des
+farces, les yeux riaient avec des plis malins. On allait s'amuser,
+pardi.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, et le p&egrave;re Amable parut. Il avait un air mauvais, une
+mine furieuse, et il se tra&icirc;nait sur ses b&acirc;tons, en geignant &agrave; chaque
+pas pour indiquer sa souffrance.</p>
+
+<p>On s'&eacute;tait tu en le voyant para&icirc;tre; mais soudain, le p&egrave;re Malivoire,
+son voisin, un gros plaisant qui connaissait toutes les manigances des
+gens, se mit &agrave; hurler, comme faisait C&eacute;saire, en formant porte-voix de
+ses mains:&mdash;H&eacute;, vieux d&eacute;gourdi, t'en as ti un nez, d'avoir senti de chez
+t&eacute; la cuisine &agrave; Polyte.</p>
+
+<p>Un rire &eacute;norme jaillit des gorges. Malivoire, excit&eacute; par le succ&egrave;s,
+reprit:&mdash;Pour les douleurs, y a rien de tel qu'eune cataplasme
+d'andouille! &Ccedil;a tient chaud l' ventre, avec un verre de trois-six!...</p>
+
+<p>Les hommes poussaient des cris, tapaient la table du poing, riaient de
+c&ocirc;t&eacute; en penchant et relevant leur torse comme s'ils eussent fait marcher
+une pompe. Les femmes gloussaient comme des poules, les servantes se
+tordaient, debout contre les murs. Seul le p&egrave;re Amable ne riait pas et
+attendait, sans rien r&eacute;pondre, qu'on lui f&icirc;t place.</p>
+
+<p>On le casa au milieu de la table, en face de sa bru, et d&egrave;s qu'il fut
+assis, il se mit &agrave; manger. C'&eacute;tait son fils qui payait, apr&egrave;s tout, il
+fallait prendre sa part. &Agrave; chaque cuiller&eacute;e de soupe qui lui tombait
+dans l'estomac, &agrave; chaque bouch&eacute;e de pain ou de viande &eacute;cras&eacute;e sur ses
+gencives, &agrave; chaque verre de cidre et de vin qui lui coulait par le
+gosier, il croyait regagner quelque chose de son bien, reprendre un peu
+de son argent que tous ces goinfres d&eacute;voraient, sauver une parcelle de
+son avoir, enfin. Et il mangeait en silence avec une obstination d'avare
+qui cache des sous, avec la t&eacute;nacit&eacute; sombre qu'il apportait autrefois &agrave;
+ses labeurs pers&eacute;v&eacute;rants.</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup il aper&ccedil;ut au bout de la table l'enfant de C&eacute;leste sur
+les genoux d'une femme, et son &oelig;il ne le quitta plus. Il continuait &agrave;
+manger, le regard attach&eacute; sur le petit, &agrave; qui sa gardienne mettait
+parfois entre les l&egrave;vres un peu de fricot qu'il mordillait. Et le vieux
+souffrait plus des quelques bouch&eacute;es suc&eacute;es par cette larve que de tout
+ce qu'avalaient les autres.</p>
+
+<p>Le repas dura jusqu'au soir. Puis chacun rentra chez soi.</p>
+
+<p>C&eacute;saire souleva le p&egrave;re Amable.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon p&eacute;, faut retourner, dit-il. Et il lui mit ses deux b&acirc;tons
+aux mains. C&eacute;leste prit son enfant dans ses bras, et ils s'en all&egrave;rent,
+lentement, par la nuit blafarde qu'&eacute;clairait la neige. Le vieux sourd,
+aux trois quarts gris, rendu plus m&eacute;chant par l'ivresse, s'obstinait &agrave;
+ne pas avancer. Plusieurs fois m&ecirc;me il s'assit, avec l'id&eacute;e que sa bru
+pourrait prendre froid; et il geignait, sans prononcer un mot, poussant
+une sorte de plainte longue et douloureuse.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent arriv&eacute;s chez eux, il grimpa aussit&ocirc;t dans son grenier,
+tandis que C&eacute;saire installait un lit pour l'enfant aupr&egrave;s de la niche
+profonde o&ugrave; il allait s'&eacute;tendre avec sa femme. Mais comme les nouveaux
+mari&eacute;s ne dormirent point tout de suite, ils entendirent longtemps le
+vieux qui remuait sur sa paillasse; et m&ecirc;me il parla haut plusieurs
+fois, soit qu'il r&ecirc;v&acirc;t, soit qu'il laiss&acirc;t s'&eacute;chapper sa pens&eacute;e par sa
+bouche, malgr&eacute; lui, sans pouvoir la retenir, sous l'obsession d'une id&eacute;e
+fixe.</p>
+
+<p>Quand il descendit par son &eacute;chelle, le lendemain, il aper&ccedil;ut sa bru qui
+faisait le m&eacute;nage.</p>
+
+<p>Elle lui cria:&mdash;Allons, mon p&eacute;, d&eacute;p&ecirc;chez-vous, v'l&agrave; d' la bonne soupe.</p>
+
+<p>Et elle posa au bout de la table le pot rond de terre noire plein de
+liquide fumant. Il s'assit, sans rien r&eacute;pondre, prit le vase br&ucirc;lant,
+s'y chauffa les mains selon sa coutume: et, comme il faisait grand
+froid, il le pressa m&ecirc;me contre sa poitrine pour t&acirc;cher de faire entrer
+en lui, dans son vieux corps roidi par les hivers, un peu de la vive
+chaleur de l'eau bouillante.</p>
+
+<p>Puis il chercha ses b&acirc;tons et s'en alla dans la campagne glac&eacute;e, jusqu'&agrave;
+midi, jusqu'&agrave; l'heure du d&icirc;ner, car il avait vu, install&eacute; dans une
+grande caisse &agrave; savon, le petit de C&eacute;leste qui dormait encore.</p>
+
+<p>Il n'en prit point son parti. Il vivait dans la chaumi&egrave;re, comme
+autrefois, mais il avait l'air de ne plus en &ecirc;tre, de ne plus
+s'int&eacute;resser &agrave; rien, de regarder ces gens, son fils, la femme et
+l'enfant comme des &eacute;trangers qu'il ne connaissait pas, &agrave; qui il ne
+parlait jamais.</p>
+
+<p>L'hiver s'&eacute;coula. Il fut long et rude. Puis le premier printemps fit
+repartir les germes; et les paysans, de nouveau, comme des fourmis
+laborieuses, pass&egrave;rent leurs jours dans les champs, travaillant de
+l'aurore &agrave; la nuit, sous la bise et sous les pluies, le long des sillons
+de terre brune qui enfantaient le pain des hommes.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e s'annon&ccedil;ait bien pour les nouveaux &eacute;poux. Les r&eacute;coltes
+poussaient drues et vivaces; on n'eut point de gel&eacute;es tardives; et les
+pommiers fleuris laissaient tomber dans l'herbe leur neige rose et
+blanche qui promettait pour l'automne une gr&ecirc;le de fruits.</p>
+
+<p>C&eacute;saire travaillait dur, se levait t&ocirc;t et rentrait tard, pour &eacute;conomiser
+le prix d'un valet.</p>
+
+<p>Sa femme lui disait quelquefois:</p>
+
+<p>&mdash;Tu t' f'ras du mal, &agrave; la longue.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondait:&mdash;Pour s&ucirc;r non, &ccedil;a me conna&icirc;t.</p>
+
+<p>Un soir, pourtant, il rentra si fatigu&eacute; qu'il dut se coucher sans
+souper. Il se leva &agrave; l'heure ordinaire le lendemain; mais il ne put
+manger, malgr&eacute; son je&ucirc;ne de la veille; et il dut rentrer au milieu de
+l'apr&egrave;s-midi pour se reposer de nouveau. Dans la nuit, il se mit &agrave;
+tousser; et il se retournait sur sa paillasse, fi&eacute;vreux, le front
+br&ucirc;lant, la langue s&egrave;che, d&eacute;vor&eacute; d'une soif ardente.</p>
+
+<p>Il alla pourtant jusqu'&agrave; ses terres au point du jour; mais le lendemain
+on dut appeler le m&eacute;decin qui le jugea fort malade, atteint d'une
+fluxion de poitrine.</p>
+
+<p>Et il ne quitta plus la niche obscure qui lui servait de couche. On
+l'entendait tousser, haleter et remuer au fond de ce trou. Pour le voir,
+pour lui donner les drogues, lui poser les ventouses, il fallait
+apporter une chandelle &agrave; l'entr&eacute;e. On apercevait alors sa t&ecirc;te creuse,
+salie par sa barbe longue, au-dessous d'une dentelle &eacute;paisse de toiles
+d'araign&eacute;es qui pendaient et flottaient, remu&eacute;es par l'air. Et les mains
+du malade semblaient mortes sur les draps gris.</p>
+
+<p>C&eacute;leste le soignait avec une activit&eacute; inqui&egrave;te, lui faisait boire les
+rem&egrave;des, lui appliquait les v&eacute;sicatoires, allait et venait par la
+maison; tandis que le p&egrave;re Amable restait au bord de son grenier,
+guettant de loin le creux sombre o&ugrave; agonisait son fils. Il n'en
+approchait point, par haine de la femme, boudant comme un chien jaloux.</p>
+
+<p>Six jours encore se pass&egrave;rent; puis un matin, comme C&eacute;leste, qui dormait
+maintenant par terre sur deux bottes de paille d&eacute;faites, allait voir si
+son homme se portait mieux, elle n'entendit plus son souffle rapide
+sortir de sa couche profonde. Effray&eacute;e, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben, C&eacute;saire, que que tu dis anuit?</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tendit la main pour le toucher et rencontra la chair glac&eacute;e de son
+visage. Elle poussa un grand cri, un long cri de femme &eacute;pouvant&eacute;e. Il
+&eacute;tait mort.</p>
+
+<p>&Agrave; ce cri, le vieux sourd apparut au haut de son &eacute;chelle; et comme il vit
+C&eacute;leste s'&eacute;lancer dehors pour chercher du secours, il descendit
+vivement, t&acirc;ta &agrave; son tour la figure de son fils et, comprenant soudain,
+alla fermer la porte en dedans, pour emp&ecirc;cher la femme de rentrer et
+reprendre possession de sa demeure, puisque son fils n'&eacute;tait plus
+vivant.</p>
+
+<p>Puis il s'assit sur une chaise &agrave; c&ocirc;t&eacute; du mort.</p>
+
+<p>Des voisins arrivaient, appelaient, frappaient. Il ne les entendait pas.
+Un d'eux cassa la vitre de la fen&ecirc;tre et sauta dans la chambre. D'autres
+le suivirent; la porte de nouveau fut ouverte; et C&eacute;leste reparut,
+pleurant toutes ses larmes, les joues enfl&eacute;es et les yeux rouges. Alors
+le p&egrave;re Amable, vaincu, sans dire un mot, remonta dans son grenier.</p>
+
+<p>L'enterrement eut lieu le lendemain; puis, apr&egrave;s la c&eacute;r&eacute;monie, le
+beau-p&egrave;re et la belle-fille se trouv&egrave;rent seuls dans la ferme, avec
+l'enfant.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure ordinaire du d&icirc;ner. Elle alluma le feu, tailla la soupe,
+posa les assiettes sur la table, tandis que le vieux, assis sur une
+chaise, attendait, sans para&icirc;tre la regarder.</p>
+
+<p>Quand le repas fut pr&ecirc;t, elle lui cria dans l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon p&eacute;, faut manger.</p>
+
+<p>Il se leva, prit place au bout de la table, vida son pot, m&acirc;cha son pain
+verni de beurre, but ses deux verres de cidre, puis s'en alla.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un de ces jours ti&egrave;des, un de ces jours bienfaisants o&ugrave; la vie
+fermente, palpite, fleurit sur toute la surface du sol.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Amable suivait un petit sentier &agrave; travers les champs. Il
+regardait les jeunes bl&eacute;s et les jeunes avoines, en songeant que son
+&eacute;fant &eacute;tait sous terre &agrave; pr&eacute;sent, son pauvre &eacute;fant. Il s'en allait de
+son pas us&eacute;, tra&icirc;nant la jambe et boitillant. Et comme il &eacute;tait tout
+seul dans la plaine, tout seul sous le ciel bleu, au milieu des
+r&eacute;coltes grandissantes, tout seul avec les alouettes qu'il voyait planer
+sur sa t&ecirc;te, sans entendre leur chant l&eacute;ger, il se mit &agrave; pleurer en
+marchant.</p>
+
+<p>Puis il s'assit aupr&egrave;s d'une mare et resta l&agrave; jusqu'au soir &agrave; regarder
+les petits oiseaux qui venaient boire; puis, comme la nuit tombait, il
+rentra, soupa sans dire un mot et grimpa dans son grenier.</p>
+
+<p>Et sa vie continua comme par le pass&eacute;. Rien n'&eacute;tait chang&eacute;, sauf que son
+fils C&eacute;saire dormait au cimeti&egrave;re.</p>
+
+<p>Qu'aurait-il fait, le vieux? Il ne pouvait plus travailler, il n'&eacute;tait
+bon maintenant qu'&agrave; manger les soupes tremp&eacute;es par sa belle-fille. Et il
+les mangeait en silence, matin et soir, et guettant d'un &oelig;il furieux le
+petit qui mangeait aussi, en face de lui, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la table.
+Puis il sortait, r&ocirc;dait par le pays &agrave; la fa&ccedil;on d'un vagabond, allait se
+cacher derri&egrave;re les granges pour dormir une heure ou deux, comme s'il
+e&ucirc;t redout&eacute; d'&ecirc;tre vu, puis il rentrait &agrave; l'approche du soir.</p>
+
+<p>Mais de grosses pr&eacute;occupations commen&ccedil;aient &agrave; hanter l'esprit de
+C&eacute;leste. Les terres avaient besoin d'un homme qui les surveill&acirc;t et les
+travaill&acirc;t. Il fallait que quelqu'un f&ucirc;t l&agrave;, toujours, par les champs,
+non pas un simple salari&eacute;, mais un vrai cultivateur, un ma&icirc;tre, qui
+conn&ucirc;t le m&eacute;tier et e&ucirc;t souci de la ferme. Une femme seule ne pouvait
+gouverner la culture, suivre le prix des grains, diriger la vente et
+l'achat du b&eacute;tail. Alors des id&eacute;es entr&egrave;rent dans sa t&ecirc;te, des id&eacute;es
+simples, pratiques, qu'elle ruminait toutes les nuits. Elle ne pouvait
+se remarier avant un an et il fallait, tout de suite, sauver des
+int&eacute;r&ecirc;ts pressants, des int&eacute;r&ecirc;ts imm&eacute;diats.</p>
+
+<p>Un seul homme la pouvait tirer d'embarras, Victor Lecoq, le p&egrave;re de son
+enfant. Il &eacute;tait vaillant, entendu aux choses de la terre; il aurait
+fait, avec un peu d'argent en poche, un excellent cultivateur. Elle le
+savait, l'ayant connu &agrave; l'&oelig;uvre chez ses parents.</p>
+
+<p>Donc un matin, le voyant passer sur la route avec une voiture de fumier,
+elle sortit pour l'aller trouver. Quand il l'aper&ccedil;ut il arr&ecirc;ta ses
+chevaux et elle lui dit, comme si elle l'avait rencontr&eacute; la veille:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour Victor, &ccedil;a va toujours?</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit:&mdash;&Ccedil;a va toujours et d'vot' part?</p>
+
+<p>&mdash;Oh m&eacute;, &ccedil;a irait n'&eacute;tait que j' sieus seule &agrave; la maison, c'qui m' donne
+du tracas, vu les terres.</p>
+
+<p>Alors ils caus&egrave;rent longtemps appuy&eacute;s contre la roue de la lourde
+voiture. L'homme parfois se grattait le front sous sa casquette et
+r&eacute;fl&eacute;chissait, tandis qu'elle, les joues rouges, parlait avec ardeur,
+disait ses raisons, ses combinaisons, ses projets d'avenir; &agrave; la fin il
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &ccedil;a se peut.</p>
+
+<p>Elle ouvrit la main comme un paysan qui conclut un march&eacute;, et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit?</p>
+
+<p>Il serra cette main tendue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va pour dimanche alors.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va pour dimanche.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bonjour Victor.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour Madame Houlbr&egrave;que.</p>
+
+<hr style="width: 10%;" />
+<h3>III</h3>
+
+<p>Ce dimanche-l&agrave;, c'&eacute;tait la f&ecirc;te du village, la f&ecirc;te annuelle et
+patronale qu'on nomme assembl&eacute;e, en Normandie.</p>
+
+<p>Depuis huit jours on voyait venir par les routes, au pas lent de rosses
+grises ou rouge&acirc;tres, les voitures foraines o&ugrave; g&icirc;tent les familles
+ambulantes des coureurs de foires, directeurs de loteries, de tirs, de
+jeux divers, ou montreurs de curiosit&eacute;s que les paysans appellent
+&laquo;Faiseux v&eacute; de quoi&raquo;.</p>
+
+<p>Les carioles sales, aux rideaux flottants, accompagn&eacute;es d'un chien
+triste, allant, t&ecirc;te basse, entre les roues, s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;es l'une
+apr&egrave;s l'autre sur la place de la mairie. Puis une tente s'&eacute;tait dress&eacute;e
+devant chaque demeure voyageuse, et dans cette tente on apercevait par
+les trous de la toile des choses luisantes qui surexcitaient l'envie et
+la curiosit&eacute; des gamins.</p>
+
+<p>D&egrave;s le matin de la f&ecirc;te, toutes les baraques s'&eacute;taient ouvertes, &eacute;talant
+leurs splendeurs de verre et de porcelaine; et les paysans, en allant &agrave;
+la messe, regardaient d&eacute;j&agrave; d'un &oelig;il candide et satisfait ces boutiques
+modestes qu'ils revoyaient pourtant chaque ann&eacute;e.</p>
+
+<p>D&egrave;s le commencement de l'apr&egrave;s-midi, il y eut foule sur la place. De
+tous les villages voisins les fermiers arrivaient, secou&eacute;s avec leurs
+femmes et leurs enfants dans les chars-&agrave;-bancs &agrave; deux roues qui
+sonnaient la ferraille en oscillant comme des bascules. On avait d&eacute;tel&eacute;
+chez des amis; et les cours des fermes &eacute;taient pleines d'&eacute;tranges
+guimbardes grises, hautes, maigres, crochues, pareilles aux animaux &agrave;
+longues pattes du fond des mers.</p>
+
+<p>Et chaque famille, les mioches devant, les grands derri&egrave;re, s'en venait
+&agrave; l'assembl&eacute;e &agrave; pas tranquilles, la mine souriante, et les mains
+ouvertes, de grosses mains rouges, osseuses, accoutum&eacute;es au travail et
+qui semblaient g&ecirc;n&eacute;es de leur repos.</p>
+
+<p>Un faiseur de tours jouait du clairon; l'orgue de barbarie des chevaux
+de bois &eacute;grenait dans l'air ses notes pleurardes et sautillantes; la
+roue des loteries grin&ccedil;ait comme les &eacute;toffes qu'on d&eacute;chire; les coups de
+carabine claquaient de seconde en seconde. Et la foule lente passait
+mollement devant les baraques &agrave; la fa&ccedil;on d'une p&acirc;te qui coule, avec des
+remous de troupeau, des maladresses de b&ecirc;tes pesantes, sorties par
+hasard.</p>
+
+<p>Les filles, se tenant par le bras par rangs de six ou huit, piaillaient
+des chansons; les gars les suivaient en rigolant, la casquette sur
+l'oreille et la blouse raidie par l'empois, gonfl&eacute;e comme un ballon
+bleu.</p>
+
+<p>Tout le pays &eacute;tait l&agrave;, ma&icirc;tres, valets et servantes.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Amable lui-m&ecirc;me, v&ecirc;tu de sa redingue antique et verd&acirc;tre, avait
+voulu voir l'assembl&eacute;e; car il n'y manquait jamais.</p>
+
+<p>Il regardait les loteries, s'arr&ecirc;tait devant les tirs pour juger les
+coups, s'int&eacute;ressait surtout &agrave; un jeu tr&egrave;s simple qui consistait &agrave; jeter
+une grosse boule de bois dans la bouche ouverte d'un bonhomme peint sur
+une planche.</p>
+
+<p>On lui tapa soudain sur l'&eacute;paule. C'&eacute;tait le p&egrave;re Malivoire qui
+cria:&mdash;Eh! mon p&eacute;, j' vous invite &agrave; b&eacute; une fine.</p>
+
+<p>Et ils s'assirent devant la table d'une guinguette install&eacute;e en plein
+air. Ils burent une fine, puis deux fines, puis trois fines; et le p&egrave;re
+Amable recommen&ccedil;a &agrave; errer dans l'assembl&eacute;e. Ses id&eacute;es devenaient un peu
+troubles, il souriait sans savoir de quoi, il souriait devant les
+loteries, devant les chevaux de bois, et surtout devant le jeu du
+massacre. Il y demeura longtemps, ravi quand un amateur abattait le
+gendarme ou le cur&eacute;, deux autorit&eacute;s qu'il redoutait d'instinct. Puis il
+retourna s'asseoir &agrave; la guinguette et but un verre de cidre pour se
+rafra&icirc;chir. Il &eacute;tait tard, la nuit venait. Un voisin le pr&eacute;vint:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez rentrer apr&egrave;s le fricot, mon p&eacute;.</p>
+
+<p>Alors il se mit en route vers la ferme. Une ombre douce, l'ombre ti&egrave;de
+des soirs de printemps, s'abattait lentement sur la terre.</p>
+
+<p>Quand il fut devant sa porte, il crut voir par la fen&ecirc;tre &eacute;clair&eacute;e deux
+personnes dans la maison. Il s'arr&ecirc;ta, fort surpris, puis il entra et il
+aper&ccedil;ut Victor Lecoq assis devant la table, en face d'une assiette
+pleine de pommes de terre et qui soupait juste &agrave; la place de son fils.</p>
+
+<p>Et soudain il se retourna comme s'il voulait s'en aller. La nuit &eacute;tait
+noire, &agrave; pr&eacute;sent. C&eacute;leste s'&eacute;tait lev&eacute;e et lui criait:</p>
+
+<p>&mdash;V'nez vite, mon p&eacute;, y a du bon rago&ucirc;t pour f&ecirc;ter l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>Alors il ob&eacute;it par inertie et s'assit, regardant tour &agrave; tour l'homme, la
+femme, l'enfant. Puis il se mit &agrave; manger doucement, comme tous les
+jours.</p>
+
+<p>Victor Lecoq semblait chez lui, causait de temps en temps avec C&eacute;leste,
+prenait l'enfant sur ses genoux et l'embrassait. Et C&eacute;leste lui
+redonnait de la nourriture, lui versait &agrave; boire, paraissait contente en
+lui parlant. Le p&egrave;re Amable les suivait d'un regard fixe sans entendre
+ce qu'ils disaient. Quand il eut fini de souper (et il n'avait gu&egrave;re
+mang&eacute; tant il se sentait le c&oelig;ur retourn&eacute;), il se leva, et au lieu de
+monter &agrave; son grenier comme tous les soirs il ouvrit la porte de la cour
+et sortit dans la campagne.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut parti, C&eacute;leste, un peu inqui&egrave;te, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu&eacute; qui fait?</p>
+
+<p>Victor, indiff&eacute;rent, r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;T'en &eacute;luge point. I rentrera ben quand i s'ra las.</p>
+
+<p>Alors elle fit le m&eacute;nage, lava les assiettes, essuya la table, tandis
+que l'homme se d&eacute;shabillait avec tranquillit&eacute;. Puis il se glissa dans la
+couche obscure et profonde o&ugrave; elle avait dormi avec C&eacute;saire.</p>
+
+<p>La porte de la cour se rouvrit. Le p&egrave;re Amable reparut. D&egrave;s qu'il fut
+entr&eacute;, il regarda de tous les c&ocirc;t&eacute;s, avec des allures de vieux chien qui
+flaire. Il cherchait Victor Lecoq. Comme il ne le voyait point, il prit
+la chandelle sur la table et s'approcha de la niche sombre o&ugrave; son fils
+&eacute;tait mort. Dans le fond il aper&ccedil;ut l'homme allong&eacute; sous les draps et
+qui sommeillait d&eacute;j&agrave;. Alors le sourd se retourna doucement, reposa la
+chandelle, et ressortit encore une fois dans la cour.</p>
+
+<p>C&eacute;leste avait fini de travailler, elle avait couch&eacute; son fils, mis tout
+en place, et elle attendait, pour s'&eacute;tendre &agrave; son tour aux c&ocirc;t&eacute;s de
+Victor, que son beau-p&egrave;re f&ucirc;t revenu.</p>
+
+<p>Elle demeurait assise sur une chaise, les mains inertes, le regard
+vague.</p>
+
+<p>Comme il ne rentrait point, elle murmura avec ennui, avec humeur:</p>
+
+<p>&mdash;I nous f'ra br&ucirc;ler pour quatre sous de chandelle, ce vieux fain&eacute;ant.</p>
+
+<p>Victor r&eacute;pondit du fond de son lit:</p>
+
+<p>&mdash;V'l&agrave; plus d'une heure qu'il est dehors, faudrait voir s'il n' dort
+point sur l' banc d'vant la porte.</p>
+
+<p>Elle annon&ccedil;a: &laquo;J'y vas&raquo;, se leva, prit la lumi&egrave;re et sortit en faisant
+un abat-jour de sa main pour distinguer dans la nuit.</p>
+
+<p>Elle ne vit rien devant la porte, rien sur le banc, rien sur le fumier,
+o&ugrave; le p&egrave;re avait coutume de s'asseoir au chaud quelquefois.</p>
+
+<p>Mais, comme elle allait rentrer, elle leva par hasard les yeux vers le
+grand pommier qui abritait l'entr&eacute;e de la ferme, et elle aper&ccedil;ut tout &agrave;
+coup deux pieds, deux pieds d'homme qui pendaient &agrave; la hauteur de son
+visage.</p>
+
+<p>Elle poussa des cris terribles: &laquo;Victor! Victor! Victor!&raquo;</p>
+
+<p>Il accourut en chemise. Elle ne pouvait plus parler, et, tournant la
+t&ecirc;te pour ne pas voir, elle indiquait l'arbre de son bras tendu.</p>
+
+<p>Ne comprenant point, il prit la chandelle afin de distinguer, et il
+aper&ccedil;ut, au milieu des feuillages &eacute;clair&eacute;s en dessous, le p&egrave;re Amable,
+pendu tr&egrave;s haut par le cou au moyen d'un licol d'&eacute;curie.</p>
+
+<p>Une &eacute;chelle restait appuy&eacute;e contre le tronc du pommier.</p>
+
+<p>Victor courut chercher une serpe, grimpa dans l'arbre et coupa la corde.
+Mais le vieux &eacute;tait d&eacute;j&agrave; froid, et il tirait la langue horriblement,
+avec une affreuse grimace.</p>
+
+
+<h3>FIN</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3>DU M&Ecirc;ME AUTEUR:</h3>
+
+<h3>COLLECTION GRAND IN-18 J&Eacute;SUS A 3 FR. 50 LE VOL.</h3>
+<p>
+<br />
+<b>ROMANS</b><br />
+<br />
+<b>Pierre et Jean</b> 1 vol.<br />
+<b>Fort comme la Mort</b> 1 vol.<br />
+<b>Notre C&oelig;ur</b> 1 vol.<br />
+<b>Une Vie</b> 1 vol.<br />
+<b>Bel-Ami</b> 1 vol.<br />
+<br />
+<b>NOUVELLES</b><br />
+<br />
+<b>Clair de Lune</b> 1 vol.<br />
+<b>Le Horla</b> 1 vol.<br />
+<b>La Main Gauche</b> 1 vol.<br />
+<b>La Maison Tellier</b> 1 vol.<br />
+<b>Monsieur Parent</b> 1 vol.<br />
+<b>Les S&oelig;urs Rondoli</b> 1 vol.<br />
+<b>Mademoiselle FiFi</b> 1 vol.<br />
+<b>Yvette</b> 1 vol.<br />
+<b>Miss Harriet</b> 1 vol.<br />
+<b>La Petite Roque</b> 1 vol.<br />
+<br />
+<b>VOYAGES</b><br />
+<br />
+<b>La Vie Errante</b> (avec une couverture illustr&eacute;e par Riou) 1 vol.<br />
+<b>Au Soleil</b> 1 vol.<br />
+<br />
+<b>TH&Eacute;ATRE</b><br />
+<br />
+<b>Musotte</b> (en collaboration avec Jacques Normand) 1 vol.<br />
+<b>La Paix du M&eacute;nage</b> 1 vol.<br />
+<br />
+<i>Editions de luxe</i><br />
+<br />
+<b>Des Vers</b>. <i>Po&eacute;sies</i>. &Eacute;dition de luxe avec un portrait de l'auteur,<br />
+grav&eacute; &agrave; l'eau-forte par <span class="smcap">Le Rat</span>. I vol. in-16. Prix: 5 fr.<br />
+<br />
+<b>Bel-Ami</b>. Avec 103 illustrations de Ferdinand Bac. I vol.<br />
+in-16. Prix 5 fr.<br />
+</p>
+
+<h3>Tous droits de traduction et de reproduction r&eacute;serv&eacute;s pour tous les
+pays, y compris la Su&egrave;de et la Norv&egrave;ge.</h3>
+
+<h3>S'adresser, pour traiter, &agrave; <span class="smcap">M. Paul Ollendorff,</span> &Eacute;diteur, 28 <i>bis</i>, rue
+de Richelieu, Paris.</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La petite roque, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE ROQUE ***
+
+***** This file should be named 18353-h.htm or 18353-h.zip *****
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+
+Creating the works from public domain print editions means that no
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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