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+The Project Gutenberg EBook of L'ami Fritz, by Erckmann-Chatrian
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'ami Fritz
+
+Author: Erckmann-Chatrian
+
+Release Date: May 7, 2006 [EBook #18340]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMI FRITZ ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+ERCKMANN-CHATRIAN
+
+L'AMI FRITZ
+
+(1864)
+
+Table des matières
+
+I.
+II.
+III.
+IV.
+V.
+VI.
+VII.
+VIII.
+IX.
+X.
+XI.
+XII.
+XIII.
+XIV.
+XV.
+XVI.
+XVII.
+XVIII.
+
+
+
+
+I
+
+
+Lorsque Zacharias Kobus, juge de paix à Hunebourg, mourut en 1832, son
+fils Fritz Kobus, se voyant à la tête d'une belle maison sur la place
+des Acacias, d'une bonne ferme dans la vallée de Meisenthâl, et de pas
+mal d'écus placés sur solides hypothèques, essuya ses larmes, et se dit
+avec l'Ecclésiaste: «Vanité des vanités, tout est vanité! Quel avantage
+a l'homme des travaux qu'il fait sur la terre? Une génération passe et
+l'autre vient; le soleil se lève et se couche aujourd'hui comme hier; le
+vent souffle au nord, puis il souffle au midi: les fleuves vont à la
+mer, et la mer n'en est pas remplie; toutes choses travaillent plus que
+l'homme ne saurait dire; l'oeil n'est jamais rassasié de voir, ni
+l'oreille d'entendre: on oublie les choses passées, on oubliera celles
+qui viennent:--le mieux est de ne rien faire... pour n'avoir rien à se
+reprocher!»
+
+C'est ainsi que raisonna Fritz Kobus en ce jour.
+
+Et le lendemain, voyant qu'il avait bien raisonné la veille, il se dit
+encore:
+
+«Tu te lèveras le matin, entre sept et huit heures, et la vieille Katel
+t'apportera ton déjeuner, que tu choisiras toi-même, selon ton goût.
+Ensuite tu pourras aller, soit au Casino lire le journal, soit faire un
+tour aux champs, pour te mettre en appétit. À midi, tu reviendras dîner;
+après le dîner, tu vérifieras tes comptes, tu recevras tes rentes, tu
+feras tes marchés. Le soir, après souper, tu iras à la brasserie du
+_Grand-Cerf_, faire quelques parties de _youker_ ou de _rams_ avec les
+premiers venus. Tu fumeras des pipes, tu videras des chopes, et tu seras
+l'homme le plus heureux du monde. Tâche d'avoir toujours la tête froide,
+le ventre libre et les pieds chauds: c'est le précepte de la sagesse. Et
+surtout, évite ces trois choses: de devenir trop gras, de prendre des
+actions industrielles et de te marier. Avec cela, Kobus, j'ose te
+prédire que tu deviendras vieux comme Mathusalem; ceux qui te suivront
+diront: "C'était un homme d'esprit, un homme de bon sens, un joyeux
+compère!" Que peux-tu désirer de plus, quand le roi Salomon déclare
+lui-même que l'accident qui frappe l'homme, et celui qui frappe la bête
+sont un seul et même accident; que la mort de l'un est la même mort que
+celle de l'autre, et qu'ils ont tous deux le même souffle!... Puisqu'il
+en est ainsi, pensa Kobus, tâchons au moins de profiter de notre
+souffle, pendant qu'il nous est permis de souffler.»
+
+Or, durant quinze ans, Fritz Kobus suivit exactement la règle qu'il
+s'était tracée d'avance; sa vieille servante Katel, la meilleure
+cuisinière de Hunebourg, lui servit toujours les morceaux qu'il aimait
+le plus, apprêtés de la façon qu'il voulait; il eut toujours la
+meilleure choucroute, le meilleur jambon, les meilleures andouilles et
+le meilleur vin du pays; il prit régulièrement ses cinq chopes de
+_bockbier_ à la brasserie du _Grand-Cerf_; il lut régulièrement le même
+journal à la même heure; il fit régulièrement ses parties de _youker_ et
+de _rams_, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre.
+
+Tout changeait autour de lui, Fritz Kobus seul ne changeait pas; tous
+ses anciens camarades montaient en grade, et Kobus ne leur portait pas
+envie; au contraire, lisait-il dans son journal que Yéri-Hans venait
+d'être nommé capitaine de housards, à cause de son courage; que Frantz
+Sépel venait d'inventer une machine pour filer le chanvre à moitié prix;
+que Pétrus venait d'obtenir une chaire de métaphysique à Munich; que
+Nickel Bischof venait d'être décoré de l'ordre du Mérite pour ses belles
+poésies, aussitôt il se réjouissait et disait: «Voyez comme ces
+gaillards-là se donnent de la peine: les uns se font casser bras et
+jambes pour me garder mon bien; les autres font des inventions pour
+m'obtenir les choses à bon marché; les autres suent sang et eau pour
+écrire des poésies et me faire passer un bon quart d'heure quand je
+m'ennuie.... Ha! ha! ha! les bons enfants!»
+
+Et les grosses joues de Kobus se relevaient, sa grande bouche se fendait
+jusqu'aux oreilles, son large nez s'épatait de satisfaction; il poussait
+un éclat de rire qui n'en finissait plus.
+
+Du reste, ayant toujours eu soin de prendre un exercice modéré, Fritz se
+portait de mieux en mieux; sa fortune s'augmentait raisonnablement,
+parce qu'il n'achetait pas d'actions et ne voulait pas s'enrichir d'un
+seul coup. Il était exempt de tous les soucis de la famille, étant resté
+garçon; tout le secondait, tout le satisfaisait, tout le réjouissait;
+c'était un exemple vivant de la bonne humeur que vous procurent le bon
+sens et la sagesse humaine, et naturellement il avait des amis, ayant
+des écus.
+
+On ne pouvait être plus content que Fritz, mais ce n'était pas tout à
+fait sans peine, car je vous laisse à penser les propositions de mariage
+innombrables qu'il avait dû refuser durant ces quinze ans; je vous
+laisse à penser toutes les veuves et toutes les jeunes filles qui
+avaient voulu se dévouer à son bonheur; toutes les ruses des bonnes
+mères de famille qui, de mois en mois et d'année en année, avaient
+essayé de l'attirer dans leur maison, et de le faire se décider en
+faveur de Charlotte ou de Gretchen; non, ce n'est pas sans peine que
+Kobus avait sauvé sa liberté de cette conspiration universelle.
+
+Il y avait surtout le vieux rabbin, David Sichel--le plus grand
+arrangeur de mariages qu'on ait jamais vu dans ce bas monde--, il y
+avait surtout ce vieux rabbin qui s'acharnait à vouloir marier Fritz. On
+aurait dit que son honneur était engagé dans le succès de l'affaire. Et
+le pire, c'est que Kobus aimait beaucoup ce vieux David; il l'aimait
+pour l'avoir vu, dès son enfance assis du matin au soir chez le juge de
+paix, son respectable père; pour l'avoir entendu nasiller, discuter et
+crier autour de son berceau; pour avoir sauté sur ses vieilles cuisses
+maigres, en lui tirant la barbiche; pour avoir appris le _yudisch_[1] de
+sa propre bouche; pour s'être amusé dans la cour de la vieille
+synagogue, et enfin pour avoir dîné tout petit dans la tente de
+feuillage que David Sichel dressait chez lui, comme tous les fils
+d'Israël, au jour de la fête des Tabernacles.
+
+ [Note 1: Patois composé d'allemand et d'hébreu.]
+
+Tous ces souvenirs se mêlaient et se confondaient dans l'esprit de Fritz
+avec les plus beaux jours de son enfance; aussi n'avait-il pas de plus
+grand plaisir que de voir, de près ou de loin, le profil du vieux
+_rebbe_[2], avec son chapeau râpé penché sur le derrière de la tête, son
+bonnet de coton noir tiré sur la nuque, sa vieille capote verte, au
+grand collet graisseux remontant jusque par-dessus les oreilles, son nez
+crochu barbouillé de tabac, sa barbiche grise, ses longues jambes
+maigres, revêtues de bas noirs formant de larges plis, comme autour de
+manches à balai, et ses souliers ronds à boucles de cuivre. Oui, cette
+bonne figure jaune, pleine de finesse et de bonhomie, avait le privilège
+d'égayer Kobus plus que toute autre à Hunebourg, et du plus loin qu'il
+l'apercevait dans la rue, il lui criait d'un accent nasillard, imitant
+le geste et la voix du vieux rebbe:
+
+«Hé! hé! vieux _posché-isroel_[3], comment ça va-t-il? Arrive donc que
+je te fasse goûter mon kirschenwasser.»
+
+ [Note 2: Rabbin.]
+
+ [Note 3: Mauvais juif.]
+
+Quoique David Sichel eût plus de soixante-dix ans, et que Fritz n'en eût
+guère que trente-six, ils se tutoyaient et ne pouvaient se passer l'un
+de l'autre.
+
+Le vieux rebbe s'approchait donc, en agitant la tête d'un air grotesque,
+et psalmodiant:
+
+«_Schaude..., schaude..._[4], tu ne changeras donc jamais, tu seras donc
+toujours le même fou que j'ai connu, que j'ai fait sauter sur mes
+genoux, et qui voulait m'arracher la barbe? Kobus, il y a dans toi
+l'esprit de ton père: c'était un vieux braque, qui voulait connaître le
+Talmud et les prophètes mieux que moi, et qui se moquait des choses
+saintes, comme un véritable païen! S'il n'avait pas été le meilleur
+homme du monde, et s'il n'avait pas rendu des jugements, à son tribunal,
+aussi beaux que ceux de Salomon, il aurait mérité d'être pendu! Toi, tu
+lui ressembles, tu es un _épikaures_[5]; aussi je te pardonne, il faut
+que je te pardonne.»
+
+ [Note 4: Braque.]
+
+ [Note 5: Épicurien.]
+
+Alors Fritz se mettait à rire aux larmes; ils montaient ensemble prendre
+un verre de Kirschenwasser, que le vieux rabbin ne dédaignait pas. Ils
+causaient en _yudisch_ des affaires de la ville, du prix des blés, du
+bétail et de tout. Quelquefois David avait besoin d'argent, et Kobus lui
+avançait d'assez fortes sommes sans intérêt. Bref, il aimait le vieux
+rebbe, il l'aimait beaucoup, et David Sichel, après sa femme Sourlé et
+ses deux garçons Isidore et Nathan, n'avait pas de meilleur ami que
+Fritz; mais il abusait de son amitié pour vouloir le marier.
+
+À peine étaient-ils assis depuis vingt minutes en face l'un de
+l'autre--causant d'affaires, et se regardant avec ce plaisir que deux
+amis éprouvent toujours à se voir, à s'entendre, à s'exprimer
+ouvertement sans arrière-pensée, ce qu'on ne peut jamais faire avec des
+étrangers--à peine étaient-ils ainsi, et dans un de ces moments où la
+conversation sur les affaires du jour s'épuise, que la physionomie du
+vieux rebbe prenait un caractère rêveur, puis s'animait tout à coup d'un
+reflet étrange, et qu'il s'écriait:
+
+«Kobus, connais-tu la jeune veuve du conseiller Roemer? Sais-tu que
+c'est une jolie femme, oui, une jolie femme! Elle a de beaux yeux, cette
+jeune veuve, elle est aussi très aimable. Sais-tu qu'avant-hier, comme
+je passais devant sa maison, dans la rue de l'Arsenal, voilà qu'elle se
+penche à la fenêtre et me dit: "Hé! c'est monsieur le rabbin Sichel; que
+j'ai de plaisir à vous voir, mon cher monsieur Sichel!" Alors, Kobus,
+moi tout surpris, je m'arrête et je lui réponds en souriant: "Comment un
+vieux bonhomme tel que David Sichel peut-il charmer d'aussi beaux yeux,
+madame Roemer? Non, non, cela n'est pas possible, je vois que c'est par
+bonté d'âme que vous dites ces choses!" Et vraiment, Kobus, elle est
+bonne et gracieuse, et puis elle a de l'esprit; elle est, selon les
+paroles du Cantique des cantiques, comme la rose de Sârron et le muguet
+des vallées», disait le vieux rabbin en s'animant de plus en plus.
+
+Mais, voyant Fritz sourire, il s'interrompait en balançant la tête, et
+s'écriait:
+
+«Tu ris... il faut toujours que tu ries! Est-ce une manière de
+converser, cela? Voyons, n'est-elle pas ce que je dis... ai-je raison?
+
+--Elle est encore mille fois plus belle, répondait Kobus; seulement
+raconte-moi le reste, elle t'a fait entrer chez elle, n'est-ce pas...
+elle veut se remarier?
+
+--Oui.
+
+--Ah! bon, ça fait la vingt-troisième....
+
+--La vingt-troisième que tu refuses de ma propre main, Kobus?
+
+--C'est vrai, David, avec chagrin, avec grand chagrin; je voudrais me
+marier pour te faire plaisir, mais tu sais....» Alors le vieux rebbe se
+fâchait.
+
+«Oui, disait-il, je sais que tu es un gros égoïste, un homme qui ne
+pense qu'à boire et à manger, et qui se fait des idées extraordinaires
+de sa grandeur. Eh bien! tu as tort, Fritz Kobus; oui, tu as tort de
+refuser des personnes honnêtes, les meilleurs partis de Hunebourg, car
+tu deviens vieux; encore trois ou quatre ans, et tu auras des cheveux
+gris. Alors tu m'appelleras, tu diras: "David, cherche-moi une femme,
+cours, n'en vois-tu pas une qui me convienne." Mais il ne sera plus
+temps, maudit _schaude_, qui ris de tout! Cette veuve est encore bien
+bonne de vouloir de toi!»
+
+Plus le vieux rabbin se fâchait, plus Fritz riait.
+
+«C'est cette manière de rire, criait David en se levant et balançant ses
+deux mains près de ses oreilles, c'est cette manière de rire que je ne
+peux pas voir: voilà ce qui me fâche! ne faut-il pas être fou pour rire
+de cette façon?»
+
+Et s'arrêtant:
+
+«Kobus, disait-il en faisant une grimace de dépit, avec ta façon de
+rire, tu me feras sauver de ta maison. Tu ne peux donc pas être grave
+une fois, une seule fois dans ta vie?
+
+--Allons, _posché-isroel_, disait Fritz à son tour, assieds-toi, vidons
+encore un petit verre de ce vieux kirsch.
+
+--Que ce kirschenwasser me soit poison, disait le vieux rebbe fort
+dépité, si je reviens encore une fois chez toi! ta façon de rire est
+tellement bête, tellement bête, que ça me tourne sur le coeur.»
+
+Et la tête roide, il descendait l'escalier en criant: «C'est la dernière
+fois, Kobus, la dernière fois!
+
+--Bah! disait Fritz, penché sur la rampe et les joues épanouies de
+plaisir, tu reviendras demain.
+
+--Jamais!...
+
+--Demain, David; tu sais, la bouteille est encore à moitié pleine.»
+
+Le vieux rabbin remontait la rue à grands pas, marmottant dans sa barbe
+grise, et Fritz, heureux comme un roi, renfermait la bouteille dans
+l'armoire et se disait:
+
+«Ça fait la vingt-troisième! Ah! vieux _posché-isroel_, m'as-tu fait du
+bon sang!»
+
+Le lendemain ou le surlendemain, David revenait à l'appel de Kobus; ils
+se rasseyaient à la même table, et de ce qui s'était passé la veille, il
+n'en était plus question.
+
+
+
+
+II
+
+
+Un jour, vers la fin du mois d'avril, Fritz Kobus s'était levé de grand
+matin, pour ouvrir ses fenêtres sur la place des Acacias, puis il
+s'était recouché dans son lit bien chaud, la couverture autour des
+épaules, le duvet sur les jambes, et regardait la lumière rouge à
+travers ses paupières, en bâillant avec une véritable satisfaction. Il
+songeait à différentes choses, et, de temps en temps, entrouvrait les
+yeux pour voir s'il était bien éveillé.
+
+Dehors il faisait un de ces temps clairs de la fonte des neiges, où les
+nuages s'en vont, où le toit en face, les petites lucarnes miroitantes,
+la pointe des arbres, enfin tout vous paraît brillant; où l'on se croit
+redevenu plus jeune, parce qu'une sève nouvelle court dans vos membres,
+et que vous revoyez des choses cachées depuis cinq mois: le pot de
+fleurs de la voisine, le chat qui se remet en route sur les gouttières,
+les moineaux criards qui recommencent leurs batailles.
+
+De petits coups de vent tiède soulevaient les rideaux de Fritz et les
+laissaient retomber; puis, aussitôt après, le souffle de la montagne,
+refroidi par les glaces qui s'écoulent lentement à l'ombre des ravines,
+remplissait de nouveau la chambre.
+
+On entendait au loin, dans la rue, les commères rire entre elles, en
+chassant à grands coups de balai la neige fondante le long des rigoles,
+les chiens aboyer d'une voix plus claire, et les poules caqueter dans la
+cour.
+
+Enfin, c'était le printemps.
+
+Kobus, à force de rêver, avait fini par se rendormir, quand le son d'un
+violon, pénétrant et doux comme la voix d'un ami que vous entendez vous
+dire après une longue absence: «Me voilà, c'est moi!» le tira de son
+sommeil, et lui fit venir les larmes aux yeux. Il respirait à peine pour
+mieux entendre.
+
+C'était le violon du bohémien Iôsef, qui chantait, accompagné d'un autre
+violon et d'une contrebasse; il chantait dans sa chambre derrière ses
+rideaux bleus, et disait:
+
+«C'est moi, Kobus, c'est moi, ton vieil ami! Je te reviens avec le
+printemps, avec le beau soleil...--Écoute, Kobus, les abeilles
+bourdonnent autour des premières fleurs, les premières feuilles
+murmurent, la première alouette gazouille dans le ciel bleu, la première
+caille court dans les sillons.--Et je reviens t'embrasser!--Maintenant,
+Kobus, les misères de l'hiver sont oubliées.--Maintenant, je vais encore
+courir de village en village joyeusement, dans la poussière des chemins,
+ou sous la pluie chaude des orages.--Mais je n'ai pas voulu passer sans
+te voir, Kobus, je viens te chanter mon chant d'amour, mon premier salut
+au printemps.»
+
+Tout cela le violon de Iôsef le disait, et bien d'autres choses encore,
+plus profondes: de ces choses qui vous rappellent les vieux souvenirs de
+la jeunesse, et qui sont pour nous... pour nous seuls. Aussi le joyeux
+Kobus en pleurait d'attendrissement.
+
+Enfin, tout doucement, il écarta les rideaux de son lit, pendant que la
+musique allait toujours, plus grave et plus touchante, et il vit les
+trois bohémiens sur le seuil de la chambre, et la vieille Katel
+derrière, sous la porte. Il vit Iôsef, grand, maigre, jaune, déguenillé
+comme toujours, le menton allongé sur le violon avec sentiment, l'archet
+frémissant sur les cordes avec amour, les paupières baissées, ses grands
+cheveux noirs, laineux--recouverts du large feutre en loques--, tombant
+sur ses épaules comme la toison d'un mérinos, et ses narines aplaties
+sur sa grosse lèvre bleuâtre retroussée.
+
+Il le vit ainsi, l'âme perdue dans sa musique; et, près de lui, Kopel le
+bossu, noir comme un corbeau, ses longs doigts osseux, couleur de
+bronze, écarquillés sur les cordes de la basse, le genou rapiécé en
+avant et le soulier en lambeaux sur le plancher; et, plus loin, le jeune
+Andrès, ses grands yeux noirs entourés de blanc, levés au plafond d'un
+air d'extase.
+
+Fritz vit ces choses avec une émotion inexprimable.
+
+Et maintenant, il faut que je vous dise pourquoi Iôsef venait lui faire
+de la musique au printemps, et pourquoi cela l'attendrissait.
+
+Bien longtemps avant, un soir de Noël, Kobus se trouvait à la brasserie
+du _Grand-Cerf_. Il y avait trois pieds de neige dehors. Dans la grande
+salle, pleine de fumée grise, autour du grand fourneau de fonte, les
+fumeurs se tenaient debout; tantôt l'un, tantôt l'autre s'écartait un
+peu vers la table, pour vider sa chope, puis revenait se chauffer en
+silence.
+
+On ne songeait à rien, quand un bohémien entra, les pieds nus dans des
+souliers troués; il grelottait, et se mit à jouer d'un air mélancolique.
+Fritz trouva sa musique très belle: c'était comme un rayon de soleil à
+travers les nuages gris de l'hiver.
+
+Mais derrière le bohémien, près de la porte, se tenait dans l'ombre le
+wachtman Foux, avec sa tête de loup à l'affût, les oreilles droites, le
+museau pointu, les yeux luisants, Kobus comprit que les papiers du
+bohémien n'étaient pas en règle, et que Foux l'attendait à la sortie
+pour le conduire au violon.
+
+C'est pourquoi, se sentant indigné, il s'avança vers le bohémien, lui
+mit un _thaler_ dans la main, et, le prenant bras dessus bras dessous,
+lui dit:
+
+«Je te retiens pour cette nuit de Noël; arrive!»
+
+Ils sortirent donc au milieu de l'étonnement universel, et plus d'un
+pensa: «Ce Kobus est fou d'aller bras dessus bras dessous avec un
+bohémien; c'est un grand original.»
+
+Foux, lui, les suivait en frôlant les murs. Le bohémien avait peur
+d'être arrêté, mais Fritz lui dit:
+
+«Ne crains rien, il n'osera pas te prendre.»
+
+Il le conduisit dans sa propre maison, où la table était dressée pour la
+fête du _Christ-Kind_: l'arbre de Noël au milieu, sur la nappe blanche;
+et, tout autour, le pâté, les _küchlen_ saupoudrés de sucre blanc, le
+_kougelhof_ aux raisins de caisse, rangés dans un ordre convenable.
+Trois bouteilles de vieux bordeaux chauffaient dans des serviettes, sur
+le fourneau de porcelaine à plaque de marbre.
+
+«Katel, va chercher un autre couvert, dit Kobus, en secouant la neige de
+ses pieds; je célèbre ce soir la naissance du Sauveur avec ce brave
+garçon, et si quelqu'un vient le réclamer... gare!»
+
+La servante ayant obéi, le pauvre bohémien prit place, tout émerveillé
+de ces choses. Les verres furent remplis jusqu'au bord, et Fritz
+s'écria:
+
+«À la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le véritable Dieu des
+bons coeurs!»
+
+Dans le même instant Foux entrait. Sa surprise fut grande de voir le
+zigeiner assis à table avec le maître de la maison. Au lieu de parler
+haut, il dit seulement:
+
+«Je vous souhaite une bonne nuit de Noël, monsieur Kobus.
+
+--C'est bien; veux-tu prendre un verre de vin avec nous?
+
+--Merci, je ne bois jamais dans le service. Mais connaissez-vous cet
+homme, monsieur Kobus?
+
+--Je le connais, et j'en réponds.
+
+--Alors ses papiers sont en règle?» Fritz n'en put entendre davantage,
+ses grosses joues pâlissaient de colère: il se leva, prit rudement le
+wachtman au collet, et le jeta dehors en criant: «Cela t'apprendra à
+entrer chez un honnête homme, la nuit de Noël!»
+
+Puis, il vint se rasseoir, et, comme le bohémien tremblait:
+
+«Ne crains rien, lui dit-il, tu es chez Fritz Kobus. Bois, mange en
+paix, si tu veux me faire plaisir.» Il lui fit boire du vin de Bordeaux;
+et, sachant que Foux guettait toujours dans la rue, malgré la neige, il
+dit à Katel de préparer un bon lit à cet homme pour la nuit; de lui
+donner le lendemain des souliers et de vieux habits, et de ne pas le
+renvoyer sans avoir eu soin de lui mettre encore un bon morceau dans la
+poche. Foux attendit jusqu'au dernier coup de la messe, puis il se
+retira; et le bohémien, qui n'était autre que Iôsef, étant parti de
+bonne heure, il ne fut plus question de cette affaire. Kobus lui-même
+l'avait oubliée, quand, aux premiers jours du printemps de l'année
+suivante, étant au lit un beau matin, il entendit à la porte de sa
+chambre une douce musique: c'était la pauvre alouette qu'il avait sauvée
+dans les neiges, et qui venait le remercier au premier rayon de soleil.
+
+Depuis, tous les ans Iôsef revenait à la même époque, tantôt seul,
+tantôt avec un ou deux de ses camarades, et Fritz le recevait comme un
+frère.
+
+Donc Kobus revit ce jour-là son vieil ami le bohémien, ainsi que je
+viens de vous le raconter; et quand la basse ronflante se tut, quand
+Iôsef, lançant son dernier coup d'archet, leva les yeux, il lui tendit
+les bras derrière les rideaux en s'écriant: «Iôsef!»
+
+Alors le bohémien vint l'embrasser, riant en montrant ses dents
+blanches, et disant:
+
+«Tu vois, je ne t'oublie pas... la première chanson de l'alouette est
+pour toi!
+
+--Oui... et c'est pourtant la dixième année!» s'écria Kobus. Ils se
+tenaient les mains et se regardaient, les yeux pleins de larmes. Et
+comme les deux autres attendaient gravement, Fritz partit d'un éclat de
+rire, et dit: «Iôsef, passe-moi mon pantalon.» Le bohémien ayant obéi,
+il tira de sa poche deux _thalers_. «Voici pour vous autres, dit-il à
+Kopel et à Andrès; vous pouvez aller dîner aux _Trois-Pigeons_, Iôsef
+dîne avec moi.» Puis, sautant de son lit, tout en s'habillant il ajouta:
+
+«Est-ce que tu as déjà fait ton tour dans les brasseries, Iôsef?
+
+--Non, Kobus.
+
+--Eh bien! dépêche-toi d'y aller; car, à midi juste la table sera mise.
+Nous allons encore une fois nous faire du bon sang. Ha! ha! ha! le
+printemps est revenu; maintenant, il s'agit de bien le commencer. Katel!
+Katel!
+
+--Alors je m'en vais tout de suite, dit Iôsef.
+
+--Oui, mon vieux; mais n'oublie pas midi.» Le bohémien et ses deux
+camarades descendirent l'escalier, et Fritz, regardant sa vieille
+servante, lui dit avec un sourire de satisfaction: «Eh bien, Katel,
+voici le printemps.... Nous allons faire une petite noce.... Mais attends
+un peu: commençons par inviter les amis.»
+
+Et se penchant à la fenêtre, il se mit à crier:
+
+«Ludwig! Ludwig!»
+
+Un bambin passait justement, c'était Ludwig, le fils du tisserand
+Koffel, sa tignasse blonde ébouriffée et les pieds nus dans l'eau de
+neige. Il s'arrêta le nez en l'air.
+
+«Monte!» lui cria Kobus.
+
+L'enfant se dépêcha d'obéir et s'arrêta sur le seuil, les yeux en
+dessous, se grattant la nuque d'un air embarrassé.
+
+«Avance donc... écoute! Tiens, voilà d'abord deux _groschen_.»
+
+Ludwig prit les deux _groschen_ et les fourra dans la poche de son
+pantalon de toile, en se passant la manche sous le nez, comme pour dire:
+
+«C'est bon!»
+
+«Tu vas courir chez Frédéric Schoultz, dans la rue du Plat-d'Étain, et
+chez M. le percepteur Hâan, à l'hôtel de _la Cigogne..._ tu m'entends?
+
+Ludwig inclina brusquement la tête.
+
+«Tu leur diras que Fritz Kobus les invite à dîner pour midi juste.
+
+--Oui, monsieur Kobus.
+
+--Attends donc, il faut que tu ailles aussi chez le vieux rebbe David,
+et que tu lui dises que je l'attends vers une heure, pour le café.
+Maintenant, dépêche-toi!»
+
+Le petit descendit l'escalier quatre à quatre; Kobus, de la fenêtre, le
+regarda quelques instants remonter la rue bourbeuse, sautant par-dessus
+les ruisseaux comme un chat. La vieille servante attendait toujours.
+
+«Écoute, Katel, lui dit Fritz en se retournant, tu vas aller au marché
+tout de suite. Tu choisiras ce que tu trouveras de plus beau en fait de
+poisson et de gibier. S'il y a des primeurs, tu les achèteras, à
+n'importe quel prix: l'essentiel est que tout soit bon! Je me charge de
+dresser la table et de monter les bouteilles, ainsi ne t'occupe que de
+ta cuisine. Mais dépêche-toi, car je suis sûr que le professeur Speck et
+tous les autres gourmands de la ville sont déjà sur place, à marchander
+les morceaux les plus délicats.
+
+
+
+
+III
+
+
+Après le départ de Katel, Fritz entra dans la cuisine allumer une
+chandelle, car il voulait passer l'inspection de sa cave, et choisir
+quelques vieilles bouteilles de vin, pour célébrer la fête du printemps.
+
+Sa grosse figure exprimait le contentement intérieur; il revoyait déjà
+les beaux jours se suivre à la file jusqu'en automne: la fête des
+asperges, les parties de quilles au _Panier-Fleuri_, hors de Hunebourg;
+les parties de pêche avec Christel, son fermier de Meisenthâl, la
+descente du Losser en bateau, sous les ombres tremblotantes des grands
+ormes en demi-voûte de la rive; et puis Christel, l'épervier sur
+l'épaule, lui disant: «Halte!» près de la source aux truites, et tout à
+coup déployant son filet en rond, comme une immense toile d'araignée,
+sur l'eau dormante, et le retirant tout frétillant de poissons dorés. Il
+revoyait cela d'avance, et bien d'autres choses: le départ pour la
+chasse au bois de hêtres, près de Katzenbach; le char-à-bancs tout plein
+de joyeux compères, les hautes guêtres de cuir bien bouclées aux jambes,
+la gibecière au dos sur la blouse grise, la gourde et le sac à poudre
+sur la hanche, les fusils doubles entre les genoux dans la paille: tout
+cela pêle-mêle. Les chiens, attachés derrière, jappant, hurlant, se
+démenant; et lui, près du timon, conduisant la voiture jusqu'à la maison
+du garde Roedig, et les laissant partir, pour veiller à la cuisine,
+faire frire les petits oignons et rafraîchir le vin dans les cuveaux.
+Puis le retour des chasseurs à la nuit, les uns la gibecière vide, les
+autres soufflant dans la trompe. Tous ces beaux jours lui passaient
+devant les yeux en allumant la chandelle: les moissons, la cueillette du
+houblon, les vendanges, et il poussait de petits éclats de rire: «Hé!
+hé! hé! ça va bien... ça va bien!»
+
+Enfin il descendit, la main devant sa lumière, le trousseau de clefs
+dans sa poche, un panier au bras.
+
+En bas, sous l'escalier, il ouvrit la cave, une vieille cave bien sèche,
+les murs couverts de salpêtre brillant comme le cristal, la cave des
+Kobus depuis cent cinquante ans, où le grand grand-père Nicolas avait
+fait venir pour la première fois du _markobrunner_, en 1715, et qui
+depuis, grâce à Dieu, s'était augmentée d'année en année, par la sage
+prévoyance des autres Kobus.
+
+Il l'ouvrit, les yeux écarquillés de plaisir, et se vit en face des deux
+lucarnes bleues qui donnent sur la place des Acacias. Il passa lentement
+près des petits fûts cerclés de fer, rangés sur de grosses poutres le
+long des murs; et, les contemplant, il se disait:
+
+«Ce _gleiszeller_ est de huit ans, c'est moi-même qui l'ai acheté à la
+côte; maintenant il doit avoir assez déposé, il est temps de le mettre
+en bouteilles. Dans huit jours, je préviendrai le tonnelier Schweyer, et
+nous commencerons ensemble. Et ce _steinberg-_là est de onze ans; il a
+fait une maladie, il a filé, mais ce doit être passé... nous verrons ça
+bientôt. Ah! voici mon _forstheimer_ de l'année dernière, que j'ai collé
+au blanc d'oeuf; il faudra pourtant que je l'examine; mais aujourd'hui
+je ne veux pas me gâter la bouche; demain, après-demain, il sera temps.»
+
+Et, songeant à ces choses, Kobus avançait toujours rêveur et grave.
+
+Au premier tournant, et comme il allait entrer dans la seconde cave, sa
+vraie cave, la cave des bouteilles, il s'arrêta pour moucher la
+chandelle, ce qu'il fit avec les doigts, ayant oublié les mouchettes;
+et, après avoir posé le pied sur le lumignon, il s'avança le dos courbé,
+sous une petite voûte taillée dans le roc, et, tout au bout de ce boyau,
+il ouvrit une seconde porte, fermée d'un énorme cadenas; l'ayant
+poussée, il se redressa tout joyeux, en s'écriant:
+
+«Ah! ah! nous y sommes!»
+
+Et sa voix retentit sous la haute voûte grise.
+
+En même temps, un chat noir grimpait au mur et se retournait dans la
+lucarne, les yeux verts brillants, avant de se sauver vers la rue du
+_Coin-Brûlé_.
+
+Cette cave, la plus saine de Hunebourg, était en partie creusée dans le
+roc, et, pour le surplus, construite d'énormes pierres de taille; elle
+n'était pas bien grande, ayant au plus vingt pieds de profondeur sur
+quinze de large; mais elle était haute, partagée en deux par un lattis
+solide, et fermée d'une porte également en lattis. Tout le long
+s'étendaient des rayons, et sur ces rayons étaient couchées des
+bouteilles dans un ordre admirable. Il y en avait de toutes les années,
+depuis 1780 jusqu'en 1840. La lumière des trois soupiraux, se brisant
+dans le lattis, faisait étinceler le fond des bouteilles d'une façon
+agréable et pittoresque.
+
+Kobus entra.
+
+Il avait apporté un panier d'osier à compartiments carrés, une bouteille
+tenant dans chaque case; il posa ce panier à terre, et, la chandelle
+haute, il se mit à passer le long des rayons. La vue de tous ces bons
+vins, les uns au cachet bleu, les autres à la capsule de plomb,
+l'attendrit, et au bout d'un instant il s'écria:
+
+«Si les pauvres vieux qui, depuis cinquante ans, ont, avec tant de
+sagesse et de prévoyance, mis de côté ces bons vins, s'ils revenaient,
+je suis sûr qu'ils seraient contents de me voir suivre leur exemple, et
+qu'ils me trouveraient digne de leur avoir succédé dans ce bas monde.
+Oui, tous seraient contents! car ces trois rayons-là c'est moi-même qui
+les ai remplis, et, j'ose dire, avec discernement: j'ai toujours eu soin
+de me transporter moi-même dans la vigne et de traiter avec les
+vignerons en face de la cuvée. Et, pour les soins de la cave, je ne me
+suis pas épargné non plus. Aussi, ces vins-là, s'ils sont plus jeunes
+que les autres, ne sont pas d'une qualité inférieure; ils vieilliront et
+remplaceront dignement les anciens. C'est ainsi que se maintiennent les
+bonnes traditions, et qu'il y a toujours, non seulement du bon, mais du
+meilleur dans les mêmes familles.
+
+«Oui, si le vieux Nicolas Kobus, le grand-père Frantz-Sépel, et mon
+propre père Zacharias, pouvaient revenir et goûter ces vins, ils
+seraient satisfaits de leur petit-fils; ils reconnaîtraient en lui la
+même sagesse et les mêmes vertus qu'en eux-mêmes. Malheureusement ils ne
+peuvent pas revenir, c'est fini! Il faut que je les remplace en tout et
+pour tout. C'est triste tout de même! des gens si prudents, de si bons
+vivants, penser qu'ils ne peuvent seulement plus goûter un verre de leur
+vin, et se réjouir en louant le Seigneur de ses grâces! Enfin, c'est
+comme cela; le même accident nous arrivera tôt ou tard, et voilà
+pourquoi nous devons profiter des bonnes choses pendant que nous y
+sommes!»
+
+Après ces réflexions mélancoliques, Kobus choisit les vins qu'il voulait
+boire en ce jour, et cela le remit de bonne humeur.
+
+«Nous commencerons, se dit-il, par des vins de France, que mon digne
+grand-père Frantz-Sépel estimait plus que tous les autres. Il n'avait
+peut-être pas tout à fait tort, car ce vieux bordeaux est bien ce qu'il
+y a de mieux pour se faire un bon fond d'estomac. Oui, prenons d'abord
+ces six bouteilles de bordeaux; ce sera un joli commencement. Et
+là-dessus, trois bouteilles de _rudesheim_, que mon pauvre père aimait
+tant!... mettons-en quatre en souvenir de lui. Cela fait déjà dix. Mais
+pour les deux autres, celles de la fin, il faut quelque chose de choisi,
+du plus vieux, quelque chose qui nous fasse chanter.... Attendez,
+attendez, que je vous examine ça de près.»
+
+Alors Kobus se courbant, remua doucement la paille du rayon d'en bas,
+et, sur les vieilles étiquettes, il lisait: _Markobrunner de
+1780.--Affenthâl de 1804.--Johannisberg des capucins_, sans date.
+
+«Ah! ah! _Johannisberg des capucins_!» fit-il en se redressant et
+claquant de la langue.
+
+Il leva la bouteille couverte de poussière et la posa dans le panier
+avec recueillement.
+
+«Je connais ça!» dit-il.
+
+Et durant plus d'une minute, il se prit à songer aux capucins de
+Hunebourg, qui s'étaient sauvés en 1792, lors de l'arrivée de Custine,
+abandonnant leurs caves, que les Français avaient mises au pillage, et
+dont le grand-père Frantz avait recueilli deux ou trois cents
+bouteilles. C'était un vin jaune d'or, tellement délicat, qu'en le
+buvant il vous semblait sentir comme un parfum oriental se fondre dans
+votre bouche.
+
+Kobus, se rappelant cela, fut content. Et, sans compléter le panier, il
+se dit:
+
+«En voilà bien assez: encore une bouteille de _capucin_, et nous
+roulerions sous la table. Il faut user, comme le répétait sans cesse mon
+vertueux père, mais il ne faut pas abuser.»
+
+Alors, plaçant avec précaution le panier hors du lattis, il referma
+soigneusement la porte, y remit le cadenas et reprit le chemin de la
+première cave. En passant, il compléta le panier avec une bouteille de
+vieux rhum, qui se trouvait à part, dans une sorte d'armoire enfoncée
+entre deux piliers de la voûte basse; et enfin il remonta, s'arrêtant
+chaque fois pour cadenasser les portes.
+
+En arrivant près du vestibule, il entendit déjà le remue-ménage des
+casseroles et le pétillement du feu dans la cuisine: Katel était revenue
+du marché, tout était en train, cela lui fit plaisir.
+
+Il monta donc, et, s'arrêtant dans l'allée, sur le seuil de la cuisine
+flamboyante, il s'écria:
+
+«Voici les bouteilles! À cette heure, Katel, j'espère que tu vas te
+dépasser, que tu nous feras un dîner... mais un dîner....
+
+--Soyez donc tranquille, monsieur, répondit la vieille cuisinière, qui
+n'aimait pas les recommandations, est-ce que vous avez jamais été
+mécontent de moi depuis vingt ans?
+
+--Non, Katel, non, au contraire; mais tu sais, on peut faire bien, très
+bien, et tout à fait bien.
+
+--Je ferai ce que je pourrai, dit la vieille, on ne peut pas en demander
+davantage.»
+
+Kobus voyant alors sur la table deux gelinottes, un superbe brochet
+arrondi dans le cuveau, de petites truites pour la friture, un superbe
+pâté de foie gras, pensa que tout irait bien.
+
+«C'est bon, c'est bon, fit-il en s'en allant, cela marchera, ah! ah! ah!
+nous allons rire.»
+
+Au lieu d'entrer dans la salle à manger ordinaire, il prit la petite
+allée à droite, et devant une haute porte il déposa son panier, mit une
+clef dans la serrure et ouvrit: c'était la chambre de gala des Kobus; on
+ne dînait là que dans les grandes circonstances. Les persiennes des
+trois hautes fenêtres au fond étaient fermées; le jour grisâtre laissait
+voir dans l'ombre de vieux meubles, des fauteuils jaunes, une cheminée
+de marbre blanc, et, le long des murs, de grands cadres couverts de
+percale blanche.
+
+Fritz ouvrit d'abord les fenêtres et poussa les persiennes pour donner
+de l'air.
+
+Cette salle, boisée de vieux chêne, avait quelque chose de solennel et
+de digne; on comprenait au premier coup d'oeil, qu'on devait bien manger
+là-dedans de père en fils.
+
+Fritz retira les voiles des portraits: c'étaient les portraits de
+Nicolas Kobus, conseiller à la cour de l'électeur Frédéric-Wilhelm, en
+l'an de grâce 1715. M. le conseiller portait l'immense perruque Louis
+XIV, l'habit marron à larges manches relevées jusqu'aux coudes, et le
+jabot de fines dentelles; sa figure était large, carrée et digne. Un
+autre portrait représentait Frantz-Sépel Kobus, enseigne dans le
+régiment de dragons de Leiningen, avec l'uniforme bleu-de-ciel à
+brandebourgs d'argent, l'écharpe blanche au bras gauche, les cheveux
+poudrés et le tricorne penché sur l'oreille; il avait alors vingt ans au
+plus, et paraissait frais comme un bouton d'églantine. Un troisième
+portrait représentait Zacharias Kobus, le juge de paix, en habit noir
+carré; il tenait à la main sa tabatière et portait la perruque à queue
+de rat.
+
+Ces trois portraits, de même grandeur, étaient de larges et solides
+peintures; on voyait que les Kobus avaient toujours eu de quoi payer
+grassement les artistes chargés de transmettre leur effigie à la
+postérité. Fritz avait avec chacun d'eux un grand air de ressemblance,
+c'est-à-dire les yeux bleus, le nez épaté, le menton rond frappé d'une
+fossette, la bouche bien fendue et l'air content de vivre.
+
+Enfin, à droite, contre le mur, en face de la cheminée, était le
+portrait d'une femme, la grand-mère de Kobus, fraîche, riante, la bouche
+entrouverte pour laisser voir les plus belles dents blanches qu'il soit
+possible de se figurer, les cheveux relevés en forme de navire, et la
+robe de velours bleu-de-ciel bordée de rose.
+
+D'après cette peinture, le grand-père Frantz-Sépel avait dû faire bien
+des envieux, et l'on s'étonnait que son petit-fils eût si peu de goût
+pour le mariage.
+
+Tous ces portraits, entourés de cadres à grosses moulures dorées,
+produisaient un bel effet sur le fond brun de la haute salle.
+
+Au-dessus de la porte, on voyait une sorte de moulure représentant
+l'Amour emporté sur un char par trois colombes. Enfin tous les meubles,
+les hautes portes d'armoires, la vieille chiffonnière en bois de rose,
+le buffet à larges panneaux sculptés, la table ovale à jambes torses, et
+jusqu'au parquet de chêne, palmé alternativement jaune et noir, tout
+annonçait la bonne figure que les Kobus faisaient à Hunebourg depuis
+cent cinquante ans.
+
+Fritz, après avoir ouvert les persiennes, poussa la table à roulettes au
+milieu de la salle, puis il ouvrit deux armoires, de ces hautes armoires
+à doubles battants, pratiquées dans les boiseries, et descendant du
+plafond jusque sur le parquet. Dans l'une était le linge de table, aussi
+beau qu'il soit possible de le désirer, sur une infinité de rayons; dans
+l'autre, la vaisselle, de cette magnifique porcelaine de vieux Saxe,
+fleuronnée, moulée et dorée: les piles d'assiettes en bas, les services
+de toute sorte, les soupières rebondies, les tasses, les sucriers
+au-dessus; puis l'argenterie ordinaire dans une corbeille.
+
+Kobus choisit une belle nappe damassée, et l'étendit sur la table
+soigneusement, passant une main dessus pour en effacer les plis, et
+faisant aux coins de gros noeuds, pour les empêcher de balayer le
+plancher. Il fit cela lentement, gravement, avec amour. Après quoi il
+prit une pile d'assiettes plates et la posa sur la cheminée, puis une
+autre d'assiettes creuses. Il fit de même d'un plateau de verres de
+cristal, taillés à gros diamants, de ces verres lourds où le vin rouge a
+les reflets sombres du rubis, et le vin jaune ceux de la topaze.
+
+Enfin il déposa les couverts sur la table, régulièrement, l'un en face
+de l'autre; il plia les serviettes dessus avec soin, en bateau et en
+bonnet d'évêque, se plaçant tantôt à droite, tantôt à gauche, pour juger
+de la symétrie.
+
+En se livrant à cette occupation, sa bonne grosse figure avait un air de
+recueillement inexprimable, ses lèvres se serraient, ses sourcils se
+fronçaient:
+
+«C'est cela, se disait-il à voix basse, le grand Frédéric Schoultz du
+côté des fenêtres, le dos à la lumière, le percepteur Christian Hâan en
+face de lui, Iôsef de ce côté, et moi de celui-ci: ce sera bien... c'est
+bien comme cela; quand la porte s'ouvrira, je verrai tout d'avance, je
+saurai ce qu'on va servir, je pourrai faire signe à Katel d'approcher ou
+d'attendre; c'est très bien. Maintenant les verres: à droite, celui du
+bordeaux pour commencer; au milieu, celui du _rudesheim_, et ensuite
+celui du _johannisberg des capucins_. Toute chose doit venir en ordre et
+selon son temps; l'huilier sur la cheminée, le sel et le poivre sur la
+table, rien ne manque plus, et j'ose me flatter.... Ah! le vin! comme il
+fait déjà chaud, nous le mettrons rafraîchir dans un baquet sous la
+pompe, excepté le bordeaux qui doit se boire tiède; je vais prévenir
+Katel.--Et maintenant à mon tour, il faut que je me rase, que je me
+change, que je mette ma belle redingote marron.--Ça va, Kobus, ah! ah!
+ah! quelle fête du printemps.... Et dehors donc, il fait un soleil
+superbe!--Hé! le grand Frédéric se promène déjà sur la place; il n'y a
+plus une minute à perdre!»
+
+Fritz sortit; en passant devant la cuisine, il avertit Katel de faire
+chauffer le bordeaux et rafraîchir les autres vins; il était radieux et
+entra dans sa chambre en chantant tout bas: «Tra, ri, ro, l'été vient
+encore une fois... yoû! yoû!»
+
+La bonne odeur de la soupe aux écrevisses remplissait toute la maison,
+et la grande Frentzel, la cuisinière du _Boeuf-Rouge_, avertie d'avance,
+entrait alors pour veiller au service, car la vieille Katel ne pouvait
+être à la fois dans la cuisine et dans la salle à manger.
+
+La demie sonnait alors à l'église Saint-Landolphe, et les convives ne
+pouvaient tarder à paraître.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Est-il rien de plus agréable en ce bas monde que de s'asseoir, avec
+trois ou quatre vieux camarades, devant une table bien servie, dans
+l'antique salle à manger de ses pères; et là, de s'attacher gravement la
+serviette au menton, de plonger la cuiller dans une bonne soupe aux
+queues d'écrevisses, qui embaume, et de passer les assiettes en disant:
+«Goûtez-moi cela, mes amis, vous m'en donnerez des nouvelles.»
+
+Qu'on est heureux de commencer un pareil dîner, les fenêtres ouvertes
+sur le ciel bleu du printemps ou de l'automne.
+
+Et quand vous prenez le grand couteau à manche de corne pour découper
+des tranches de gigot fondantes, ou la truelle d'argent pour diviser
+tout du long avec délicatesse un magnifique brochet à la gelée, la
+gueule pleine de persil, avec quel air de recueillement les autres vous
+regardent!
+
+Puis quand vous saisissez derrière votre chaise, dans la cuvette, une
+autre bouteille, et que vous la placez entre vos genoux pour en tirer le
+bouchon sans secousse, comme ils rient en pensant: «Qu'est-ce qui va
+venir à cette heure?»
+
+Ah! je vous le dis, c'est un grand plaisir de traiter ses vieux amis, et
+de penser: «Cela recommencera de la sorte d'année en année, jusqu'à ce
+que le Seigneur Dieu nous fasse signe de venir, et que nous dormions en
+paix dans le sein d'Abraham.»
+
+Et quand, à la cinquième ou sixième bouteille, les figures s'animent,
+quand les uns éprouvent tout à coup le besoin de louer le Seigneur, qui
+nous comble de ses bénédictions, et les autres de célébrer la gloire de
+la vieille Allemagne, ses jambons, ses pâtés et ses nobles vins; quand
+Kasper s'attendrit et demande pardon à Michel de lui avoir gardé
+rancune, sans que Michel s'en soit jamais douté; et que Christian, la
+tête penchée sur l'épaule, rit tout bas en songeant au père Bischoff,
+mort depuis dix ans, et qu'il avait oublié; quand d'autres parlent de
+chasse, d'autres de musique, tous ensemble, en s'arrêtant de temps en
+temps pour éclater de rire: c'est alors que la chose devient tout à fait
+réjouissante, et que le paradis, le vrai paradis, est sur la terre.
+
+Eh bien! tel était précisément l'état des choses chez Fritz Kobus, vers
+une heure de l'après-midi: le vieux vin avait produit son effet.
+
+Le grand Frédéric Schoultz, ancien secrétaire du père Kobus, et ancien
+sergent de la landwehr, en 1814, avec sa grande redingote bleue, sa
+perruque ficelée en queue de rat, ses longs bras et ses longues jambes,
+son dos plat et son nez pointu, se démenait d'une façon étrange, pour
+raconter comment il était réchappé de la campagne de France, dans
+certain village d'Alsace, où il avait fait le mort pendant que deux
+paysans lui retiraient ses bottes. Il serrait les lèvres, écarquillait
+les yeux, et criait, en ouvrant les mains comme s'il avait encore été
+dans la même position critique: «Je ne bougeais pas!» Je pensais: «Si tu
+bouges, ils sont capables de te planter leur fourche dans le dos!»
+
+Il racontait cet événement au gros percepteur Hâan, qui semblait
+l'écouter, son ventre arrondi comme un bouvreuil, la face pourpre, la
+cravate lâchée, ses gros yeux voilés de douces larmes, et qui riait en
+songeant à la prochaine ouverture de la chasse. De temps en temps il se
+rengorgeait, comme pour dire quelque chose; mais il se recouchait
+lentement au dos de son fauteuil, sa main grasse, chargée de bagues, sur
+la table à côté de son verre.
+
+Iôsef avait l'air grave, sa figure cuivrée exprimait la contemplation
+intérieure; il avait rejeté ses grands cheveux laineux loin de ses
+tempes, et son oeil noir se perdait dans l'azur du ciel, au haut des
+grandes fenêtres.
+
+Kobus, lui, riait tellement en écoutant le grand Frédéric, que son nez
+épaté couvrait la moitié de sa figure, mais il n'éclatait pas, quoique
+ses joues relevées eussent l'apparence d'un masque de comédie.
+
+«Allons, buvons, disait-il, encore un coup! la bouteille est encore à
+moitié pleine.»
+
+Et les autres buvaient, la bouteille passait de main en main.
+
+C'est en ce moment que le vieux David Sichel entra, et l'on peut
+s'imaginer les cris d'enthousiasme qui l'accueillirent:
+
+«Hé! David!... Voici David!... À la bonne heure!... il arrive!»
+
+Le vieux rabbin promenant un regard sardonique sur les tartes découpées,
+sur les pâtés effondrés et les bouteilles vides, comprit aussitôt à quel
+diapason était montée la fête; il sourit dans sa barbiche.
+
+«Hé! David, il était temps, s'écria Kobus tout joyeux, encore dix
+minutes, et je t'envoyais chercher par les gendarmes: nous t'attendons
+depuis une demi-heure.
+
+--Dans tous les cas, ce n'est pas au milieu des gémissements de
+Babylone, fit le vieux rebbe d'un ton moqueur.
+
+--Il ne manquerait que cela! dit Kobus en lui faisant place. Allons,
+prends une chaise, vieux, assieds-toi. Quel dommage que tu ne puisses
+pas goûter de ce pâté, il est délicieux!
+
+--Oui, s'écria le grand Frédéric, mais c'est _treife_[6], il n'y a pas
+moyen; le Seigneur a fait les jambons, les andouilles et les saucisses
+pour nous autres.
+
+ [Note 6: Déclaré impur par la loi de Moïse.]
+
+--Et les indigestions aussi, dit David en riant tout bas. Combien de
+fois ton père, Johann Schoultz, ne m'a-t-il pas répété la même chose:
+c'est une plaisanterie de ta famille qui passe de père en fils, comme la
+perruque à queue de rat et la culotte de velours à deux boucles. Tout
+cela n'empêche pas que si ton père avait moins aimé le jambon, les
+saucisses et les andouilles, il serait encore frais et solide comme moi.
+Mais vous autres, _schaude_, vous ne voulez rien entendre, et tantôt
+l'un, tantôt l'autre se fait prendre comme les rats dans les ratières,
+par amour du lard.
+
+--Voyez-vous, le vieux _posché-isroel_ qui prétend avoir peur des
+indigestions, s'écria Kobus, comme si ce n'était pas la loi de Moïse qui
+lui défende la chose.
+
+--Tais-toi, interrompit David en nasillant, je dis cela pour ceux qui ne
+comprendraient pas de meilleures raisons; mais celle-là doit vous
+suffire; elle est très bonne pour un sergent de landwehr qui se laisse
+tirer les bottes dans une mare d'Alsace; les indigestions sont aussi
+dangereuses que les coups de fourche.»
+
+Alors un immense éclat de rire s'éleva de tous côtés, et le grand
+Frédéric levant le doigt, dit:
+
+«David, je te rattraperai plus tard!»
+
+Mais il ne savait que répondre, et le vieux rabbin riait de bon coeur
+avec les autres.
+
+La grande Frentzel, de l'auberge du _Boeuf-Rouge_, après avoir
+débarrassé la table, arrivait alors de la cuisine avec un plateau chargé
+de tasses, et Katel suivait, portant sur un autre plateau la cafetière
+et les liqueurs.
+
+Le vieux rebbe prit place entre Kobus et Iôsef. Frédéric Schoultz tira
+gravement de la poche de sa redingote une grosse pipe d'Ulm, et Fritz
+alla chercher dans l'armoire une boîte de cigares.
+
+Mais Katel venait à peine de sortir, et la porte restait encore ouverte,
+qu'une petite voix fraîche et gaie s'écriait dans la cuisine:
+
+«Hé! bonjour, mademoiselle Katel; mon Dieu, que vous avez donc un grand
+dîner! toute la ville en parle.
+
+--Chut!» fit la vieille servante. Et la porte se referma. Toutes les
+oreilles s'étaient dressées dans la salle, et le gros percepteur Hâan
+dit: «Tiens! quelle jolie voix! Avez-vous entendu? Hé! hé! hé! ce gueux
+de Kobus, voyez-vous ça!
+
+--Katel.... Katel!» s'écria Kobus en se retournant tout étonné.
+
+La porte de la cuisine se rouvrit.
+
+«Est-ce qu'on a oublié quelque chose, monsieur? demanda Katel.
+
+--Non, mais qui donc est dehors?
+
+--C'est la petite Sûzel, vous savez, la fille de Christel, votre fermier
+de Meisenthâl? Elle apporte des oeufs et du beurre frais.
+
+--Ah! c'est la petite Sûzel, tiens! tiens!... Eh bien, qu'elle entre;
+voilà plus de cinq mois que je ne l'ai vue.»
+
+Katel se retourna: «Sûzel, monsieur demande que tu entres.
+
+--Ah! mon Dieu, mademoiselle Katel, moi qui ne suis pas habillée?
+
+--Sûzel, cria Kobus, arrive donc!» Alors une petite fille blonde et
+rose, de seize à dix-sept ans, fraîche comme un bouton d'églantine, les
+yeux bleus, le petit nez droit aux narines délicates, les lèvres
+gracieusement arrondies, en petite jupe de laine blanche et casaquin de
+toile bleue, parut sur le seuil, la tête baissée, toute honteuse. Tous
+les amis la regardaient d'un air d'admiration, et Kobus parut comme
+surpris de la voir.
+
+«Que te voilà devenue grande, Sûzel! dit-il. Mais avance donc, n'aie pas
+peur, on ne veut pas te manger.
+
+--Ah! je sais bien, fit la petite; mais c'est que je ne suis pas
+habillée, monsieur Kobus.
+
+--Habillée! s'écria Hâan, est-ce que les jolies filles ne sont pas
+toujours assez bien habillées!»
+
+Alors Fritz, se retournant, dit en hochant la tête et haussant les
+épaules:
+
+«Hâan! Hâan! une enfant... une véritable enfant! Allons, Sûzel, viens
+prendre le café avec nous; Katel, apporte une tasse pour la petite.
+
+--Oh! monsieur Kobus, je n'oserai jamais!
+
+--Bah! bah! Katel, dépêche-toi.» Lorsque la vieille servante revint avec
+une tasse, Sûzel, rouge jusqu'aux oreilles, était assise, toute droite
+sur le bord de sa chaise, entre Kobus et le vieux rebbe.
+
+«Eh bien, qu'est-ce qu'on fait à la ferme, Sûzel? Le père Christel va
+toujours bien?
+
+--Oh! oui, monsieur, Dieu merci, fit la petite, il va toujours bien; il
+m'a chargée de bien des compliments pour vous, et la mère aussi.
+
+--À la bonne heure, ça me fait plaisir. Vous avez eu beaucoup de neige
+cette année?
+
+--Deux pieds autour de la ferme pendant trois mois, et il n'a fallu que
+huit jours pour la fondre.
+
+--Alors les semailles ont été bien couvertes.
+
+--Oui, monsieur Kobus. Tout pousse, la terre est déjà verte jusqu'au
+creux des sillons.
+
+--C'est bien. Mais bois donc, Sûzel, tu n'aimes peut-être pas le café?
+Si tu veux un verre de vin?
+
+--Oh non! j'aime bien le café, monsieur Kobus.» Le vieux rebbe regardait
+la petite d'un air tendre et paternel; il voulut sucrer lui-même son
+café, disant: «Ça, c'est une bonne petite fille, oui, une bonne petite
+fille, mais elle est un peu trop craintive. Allons, Sûzel, bois un petit
+coup, cela te donnera du courage.
+
+--Merci, monsieur David», répondit la petite à voix basse. Et le vieux
+rebbe se redressa content, la regardant d'un air tendre tremper ses
+lèvres roses dans la tasse.
+
+Tous regardaient avec un véritable plaisir, cette jolie fille, si douce
+et si timide; Iôsef lui-même souriait. Il y avait en elle comme un
+parfum des champs; une bonne odeur de printemps et de grand air, quelque
+chose de riant et de doux, comme le babillement de l'alouette au-dessus
+des blés; en la regardant, il vous semblait être en pleine campagne,
+dans la vieille ferme, après la fonte des neiges.
+
+«Alors, tout reverdit là-bas, reprit Fritz; est-ce qu'on a commencé le
+jardinage?
+
+--Oui, monsieur Kobus; la terre est encore un peu fraîche, mais, depuis
+ces huit jours de soleil, tout vient; dans une quinzaine nous aurons de
+petits radis. Ah! le père voudrait bien vous voir; nous avons tous le
+temps long après vous, nous attendons tous les jours; le père aurait
+bien des choses à vous dire. La Blanchette a fait veau la semaine
+dernière, et le petit vient bien; c'est une génisse blanche.
+
+--Une génisse blanche, ah! tant mieux.
+
+--Oui, les blanches donnent plus de lait, et puis c'est aussi plus joli
+que les autres.» Il y eut un silence. Kobus, voyant que la petite avait
+bu son café, et qu'elle était tout embarrassée, lui dit:
+
+«Allons, mon enfant, je suis bien content de t'avoir vue; mais puisque
+tu es si gênée avec nous, va voir la vieille Katel qui t'attend; elle te
+mettra un bon morceau de pâté dans ton panier, tu m'entends, tu lui
+diras ça, et une bouteille de bon vin pour le père Christel.
+
+--Merci, monsieur Kobus», dit la petite en se levant bien vite. Elle fit
+une jolie révérence pour se sauver.
+
+«N'oublie pas de dire là-bas que j'arriverai dans la quinzaine au plus
+tard, lui cria Fritz.
+
+--Non, monsieur, je n'oublierai rien; on sera bien content.»
+
+Elle s'échappa comme une oiseau de sa cage, et le vieux David, les yeux
+pétillants de joie, s'écria:
+
+«Voilà ce qu'on peut appeler une jolie fille, et qui fera bientôt une
+bonne petite femme de ménage, je l'espère.
+
+--Une bonne petite femme de ménage, j'en étais sûr, s'écria Kobus en
+riant aux éclats; le vieux _posché-isroel_ ne peut voir une fille ou un
+garçon sans songer aussitôt à les marier. Ha! ha! ha!
+
+--Eh bien, oui! s'écria le vieux rebbe, la barbiche hérissée, oui, j'ai
+dit et je répète: une bonne petite femme de ménage! Quel mal y a-t-il à
+cela? Dans deux ans, cette petite Sûzel peut être mariée, elle peut même
+avoir un petit poupon rose dans les bras.
+
+--Allons, tais-toi, tu radotes.
+
+--Je radote... c'est toi qui radotes, _épicaures_; pour tout le reste,
+tu parais avoir assez de bon sens, mais sur le chapitre du mariage, tu
+es un véritable fou.
+
+--Bon, maintenant c'est moi qui suis le fou, et David Sichel l'homme
+raisonnable. Quelle diable d'idée possède le vieux rebbe, de vouloir
+marier tout le monde?
+
+--N'est-ce pas la destination de l'homme et de la femme? Est-ce que Dieu
+n'a pas dit dès le commencement: "Allez, croissez et multipliez!" Est-ce
+que ce n'est pas une folie que de vouloir aller contre Dieu, de vouloir
+vivre...»
+
+Mais alors Fritz se mit tellement à rire, que le vieux rebbe en devint
+tout pâle d'indignation:
+
+«Tu ris, fit-il en se contenant, c'est facile de rire. Quand tu ferais
+"ha! ha! ha! hé! hé! hé! hi! hi! hi!" jusqu'à la fin des siècles, cela
+prouverait grand-chose, n'est-ce pas? Si seulement une fois tu voulais
+raisonner avec moi, comme je t'aplatirais! Mais tu ris, tu ouvres ta
+grande bouche: "ha! ha! ha!" ton nez s'étend sur tes joues comme une
+tache d'huile, et tu crois m'avoir vaincu. Ce n'est pas cela, Kobus, ce
+n'est pas ainsi qu'on raisonne.»
+
+En parlant, le vieux rebbe faisait des gestes si comiques, il imitait la
+façon de rire de Kobus avec des grimaces si grotesques, que toute la
+salle ne put y tenir, et que Fritz lui-même dut se serrer l'estomac pour
+ne pas éclater.
+
+«Non, ce n'est pas ça, poursuivit David avec une vivacité singulière. Tu
+ne penses pas, tu n'as jamais réfléchi.
+
+--Moi, je ne fais que cela, dit Kobus en essuyant ses grosses joues, où
+serpentaient les larmes; si je ris, c'est à cause de tes idées étranges.
+Tu me crois aussi par trop innocent. Voilà quinze ans que je vis
+tranquille avec ma vieille Katel, que j'ai tout arrangé chez moi pour
+être à mon aise; quand je veux me promener, je me promène; quand je veux
+m'asseoir et dormir, je m'assois et je dors; quand je veux prendre une
+chope, je la prends; si l'idée me passe par la tête d'inviter trois,
+quatre, cinq amis, je les invite. Et tu voudrais me faire changer tout
+cela! tu voudrais m'amener une femme, qui bouleverserait tout de fond en
+comble! Franchement, David, c'est trop fort!
+
+--Tu crois donc, Kobus, que tout ira de même jusqu'à la fin?
+Détrompe-toi, garçon, l'âge arrive, et, d'après le train que tu mènes,
+je prévois que ton gros orteil t'avertira bientôt que la plaisanterie a
+duré trop longtemps. Alors, tu voudras bien avoir une femme!
+
+--J'aurai Katel.
+
+--Ta vieille Katel a fait son temps comme moi. Tu seras forcé de prendre
+une autre servante qui te grugera, qui te volera, Kobus, pendant que tu
+seras en train de soupirer dans ton fauteuil, avec la goutte au pied.
+
+--Bah! interrompit Fritz, si la chose arrive... alors comme alors, il
+sera temps d'aviser. En attendant, je suis heureux, parfaitement
+heureux. Si je prenais maintenant une femme, et je me suppose de la
+chance, je suppose que ma femme soit excellente, bonne ménagère et tout
+ce qui s'ensuit, eh bien, David, il ne faudrait pas moins la mener
+promener de temps en temps, la conduire au bal de M. le bourgmestre ou
+de Mme la sous-préfète; il faudrait changer mes habitudes, je ne
+pourrais plus aller le chapeau sur l'oreille, ou sur la nuque, la
+cravate un peu débraillée, il faudrait renoncer à la pipe... ce serait
+l'abomination de la désolation, je tremble rien que d'y penser. Tu vois
+que je raisonne mes petites affaires aussi bien qu'un vieux rebbe qui
+prêche à la synagogue. Avant tout, tâchons d'être heureux.
+
+--Tu raisonnes mal, Kobus.
+
+--Comment! je raisonne mal. Est-ce que le bonheur n'est pas notre but à
+tous?
+
+--Non, ce n'est pas notre but, sans cela, nous serions tous heureux: on
+ne verrait pas tant de misérables; Dieu nous aurait donné les moyens de
+remplir notre but, il n'aurait eu qu'à le vouloir.... Ainsi, Kobus, il
+veut que les oiseaux volent, et les oiseaux ont des ailes; il veut que
+les poissons nagent, et les poissons ont des nageoires; il veut que les
+arbres fruitiers portent des fruits en leur saison, et ils portent des
+fruits; chaque être reçoit les moyens d'atteindre son but. Et puisque
+l'homme n'a pas de moyens pour être heureux, puisque peut-être en ce
+moment, sur toute la terre, il n'y a pas un seul homme heureux, ayant
+les moyens de rester toujours heureux, cela prouve que Dieu ne le veut
+pas.
+
+--Et qu'est-ce qu'il veut donc, David?
+
+--Il veut que nous méritions le bonheur, et cela fait une grande
+différence, Kobus; car pour mériter le bonheur, soit dans ce bas monde,
+soit dans un autre, il faut commencer par remplir ses devoirs, et le
+premier de ces devoirs, c'est de se créer une famille, d'avoir une femme
+et des enfants, d'élever d'honnêtes gens, et de transmettre à d'autres
+le dépôt de la vie qui nous a été confié.
+
+--Il a de drôles d'idées tout de même, ce vieux rebbe, dit alors
+Frédéric Schoultz en remplissant sa tasse de kirschenwasser, on croirait
+qu'il pense ce qu'il dit.
+
+--Mes idées ne sont pas drôles, répondit David gravement, elles sont
+justes. Si ton père le boulanger avait raisonné comme toi, s'il avait
+voulu se débarrasser de tous les tracas et mener une vie inutile aux
+autres, et si le père Zacharias Kobus avait eu la même façon de voir,
+vous ne seriez pas là, le nez rouge et le ventre à table, à vous
+goberger aux dépens de leur travail. Vous pouvez rire du vieux rebbe,
+mais il a la satisfaction de vous dire au moins ce qu'il pense. Ces
+anciens-là plaisantaient aussi quelquefois; seulement pour les choses
+sérieuses ils raisonnaient sérieusement, et je vous dis qu'ils se
+connaissaient mieux en bonheur que vous. Te rappelles-tu, Kobus, ton
+père, le vieux Zacharias, si grave à son tribunal, te rappelles-tu quand
+il revenait à la maison, entre onze heures et midi, son grand carton
+sous le bras, et qu'il te voyait de loin jouer sur la porte, comme sa
+figure changeait, comme il se mettait à sourire en lui-même, on aurait
+dit qu'un rayon de soleil descendait sur lui. Et quand, dans cette même
+chambre où nous sommes, il te faisait sauter sur ses genoux, et que tu
+disais mille sottises, comme à l'ordinaire, était-il heureux le pauvre
+homme! Va donc chercher dans ta cave ta meilleure bouteille de vin, et
+pose-la devant toi, nous verrons si tu ris comme lui, si ton coeur saute
+de plaisir, si tes yeux brillent, et si tu te mets à chanter l'air des
+_Trois houzards_, comme il le chantait pour te réjouir!
+
+--David, s'écria Fritz tout attendri, parlons d'autre chose!
+
+--Non! tous vos plaisirs de garçon, tout votre vieux vin que vous buvez
+entre vous, toutes vos plaisanteries, tout cela n'est rien... c'est de
+la misère auprès du bonheur de la famille; c'est là que vous êtes
+vraiment heureux, parce que vous êtes aimé; c'est là que vous louez le
+Seigneur de ses bénédictions. Mais vous ne comprenez pas ces choses; je
+vous dis ce que je pense de plus vrai, de plus juste, et vous ne
+m'écoutez pas.»
+
+En parlant ainsi, le vieux rebbe semblait tout ému; le gros percepteur
+Hâan le regardait, les yeux écarquillés, et Iôsef, de temps en temps
+murmurait des paroles confuses.
+
+«Que penses-tu de cela, Iôsef? dit à la fin Kobus au bohémien.
+
+--Je pense comme le rebbe David, dit-il, mais je ne peux pas me marier,
+puisque j'aime le grand air, et que mes petits pourraient mourir sur la
+route.»
+
+Fritz était devenu rêveur. «Oui, il ne parle pas mal, pour un vieux
+_posché-isroel_, fit-il en riant; mais je m'en tiens à mon idée, je suis
+garçon et je resterai garçon.
+
+--Toi! s'écria David. Eh bien! écoute ceci, Kobus; je n'ai jamais fait
+le prophète, mais, aujourd'hui, je te prédis que tu te marieras.
+
+--Que je me marierai, ha! ha! ha! David, tu ne me connais pas encore.
+
+--Tu te marieras! s'écria le vieux rebbe, en nasillant d'un air
+ironique, tu te marieras!
+
+--Je parierais que non.
+
+--Ne parie pas, Kobus, tu perdrais.
+
+--Eh bien, si... je te parie... voyons... je te parie mon coin de vigne
+du Sonneberg; tu sais, ce petit clos qui produit de si bon vin blanc,
+mon meilleur vin, et que tu connais, rebbe, je te le parie....
+
+--Contre quoi?
+
+--Contre rien du tout.
+
+--Et moi j'accepte, fit David, ceux-ci sont témoins que j'accepte! Je
+boirai ce bon vin qui ne me coûtera rien, et, après moi, mes deux
+garçons en boiront aussi, hé! hé! hé!
+
+--Sois tranquille, David, fit Kobus en se levant, ce vin-là ne vous
+montera jamais à la tête.
+
+--C'est bon, c'est bon, j'accepte; voici ma main, Fritz.
+
+--Et voici la mienne, rebbe.»
+
+Kobus alors, se tournant, demanda:
+
+«Est-ce que nous n'irons pas nous rafraîchir au _Grand-Cerf_?
+
+--Oui, allons à la brasserie, s'écrièrent les autres, cela finira bien
+notre journée. Dieu de Dieu! quel dîner nous venons de faire.»
+
+Tous se levèrent et prirent leurs chapeaux; le gros percepteur Hâan et
+le grand Frédéric Schoultz marchaient en avant, Kobus et Iôsef ensuite,
+et le vieux David Sichel tout joyeux derrière. Ils remontèrent bras
+dessus, bras dessous la rue des Capucins, et entrèrent à la brasserie du
+_Grand-Cerf_, en face des vieilles halles.
+
+
+
+
+V
+
+
+Le lendemain vers neuf heures, Fritz Kobus, assis au bord de son lit
+d'un air mélancolique, mettait lentement ses bottes et se faisait à
+lui-même la morale:
+
+«Nous avons bu trop de bière hier soir, se disait-il en se grattant
+derrière les oreilles; c'est une boisson qui vous ruine la santé.
+J'aurais mieux fait de prendre une bouteille de plus, et quatre ou cinq
+chopes de moins.»
+
+Puis élevant la voix:
+
+«Katel! Katel!» s'écria-t-il.
+
+La vieille servante parut sur le seuil, et, le voyant bâiller, les yeux
+rouges et la tignasse ébouriffée:
+
+«Hé! hé! hé! fit-elle; vous avez mal aux cheveux, monsieur Kobus?
+
+--Oui, c'est cette bière qui en est cause; si l'on m'y rattrape!...
+
+--Ah! vous dites toujours la même chose, fit la vieille en riant.
+
+--Qu'est-ce que tu pourrais bien me préparer pour me remettre? reprit
+Fritz.
+
+--Voulez-vous du thé?
+
+--Du thé! Parle-moi d'une bonne soupe aux oignons, à la bonne heure; et
+puis, attends....
+
+--Une oreille de veau à la vinaigrette?
+
+--Oui, c'est cela, une oreille à la vinaigrette. Quelle mauvaise idée on
+a de prendre tant de bière! Enfin, puisque c'est fait, n'en parlons
+plus. Dépêche-toi, Katel, j'arrive.»
+
+Katel rentra dans sa cuisine en riant, et Kobus, au bout d'un quart
+d'heure, finit de se laver, de se peigner et de s'habiller. Il pouvait à
+peine lever les bras et les jambes. Enfin, il passa sa capote, et entra
+dans la salle s'asseoir devant une bonne soupe aux oignons, qui lui fit
+du bien. Il mangea son oreille à la vinaigrette, et but un bon coup de
+_forstheimer_ par là-dessus, ce qui lui rendit courage. Il avait
+pourtant encore la tête un peu lourde, et regardait le beau soleil qui
+s'étendait sur les vitres.
+
+«Quelle boisson pernicieuse que la bière! dit-il, on aurait dû tordre le
+cou de ce Gambrinus, lorsqu'il s'avisa de faire bouillir de l'orge avec
+du houblon. C'est une chose contraire à la nature de mêler le doux et
+l'amer; les hommes sont fous d'avaler un pareil poison. Mais la fumée
+est cause de tout; si l'on pouvait renoncer à la pipe, on se moquerait
+de la chope. Enfin, voilà.--Katel!
+
+--Quoi, monsieur?
+
+--Je sors, je vais prendre l'air; il faut que je fasse un grand tour.
+
+--Mais vous reviendrez à midi?
+
+--Oui, je pense. Dans tous les cas, si je ne suis pas rentré pour une
+heure, tu lèveras la table, c'est que j'aurai poussé jusque dans quelque
+village aux environs.»
+
+Tout en disant cela, Fritz se coiffait de son feutre; il prenait sa
+canne à pomme d'ivoire au coin de la cheminée, et descendait dans le
+vestibule.
+
+Katel ôtait la nappe en riant et se disait: «Demain, sa première visite,
+après dîner, sera pour le _Grand-Cerf_. Voilà pourtant comme sont les
+hommes, ils ne peuvent jamais se corriger.»
+
+Une fois dehors, Kobus remonta gravement la rue de Hildebrandt. Le temps
+était magnifique; toutes les fenêtres s'ouvraient au printemps.
+
+«Eh! bonjour, monsieur Kobus, voici les beaux jours, lui criaient les
+commères.
+
+--Oui, Berbel... oui, Catherine, cela promet», disait-il. Les enfants
+dansaient, sautaient et criaient sur toutes les portes; on ne pouvait
+rien voir de plus joyeux. Fritz, après être sorti de la ville par la
+vieille porte de Hildebrandt, où les femmes étendaient déjà leur linge
+et leurs robes rouges au soleil le long des anciens remparts, Fritz
+monta sur le talus de l'avancée. Les dernières neiges fondaient à
+l'ombre des chemins couverts, et, tout autour de la ville, aussi loin
+que pouvaient s'étendre les regards, on ne voyait que de jeunes pousses
+d'un vert tendre sur les haies, sur les arbres des vergers et les allées
+de peupliers, le long de la Lauter. Au loin, bien loin, les montagnes
+bleues des Vosges conservaient à leur sommet quelques plaques blanches
+presque imperceptibles, et par là-dessus s'étendait le ciel immense, où
+voguaient de légers nuages dans l'infini. Kobus, voyant ces choses, fut
+véritablement heureux, et portant la vue au loin, il pensa: «Si j'étais
+là-bas, sur la côte des Genêts, je n'aurais plus qu'une demi-lieue pour
+être à ma ferme de Meisenthâl; je pourrais causer avec le vieux Christel
+de mes affaires, et je verrais les semailles et la génisse blanche dont
+me parlait Sûzel hier soir.»
+
+Comme il regardait ainsi, tout rêveur, une bande de ramiers passait bien
+haut au-dessus de la côte lointaine, se dirigeant vers la grande forêt
+de hêtres.
+
+Fritz, les yeux pleins de lumière, les suivit du regard, jusqu'à ce
+qu'ils eussent disparu dans les profondeurs sans bornes; et tout
+aussitôt, il résolut d'aller à Meisenthâl.
+
+Le vieux jardinier Bosser passait justement dans l'avancée, la houe sur
+l'épaule.
+
+«Hé! père Bosser!» lui cria-t-il.
+
+L'autre leva le nez.
+
+«Faites-moi donc le plaisir, puisque vous entrez en ville, de prévenir
+Katel que je vais à Meisenthâl, et que je ne rentrerai pas avant six ou
+sept heures.
+
+--C'est bon, monsieur Kobus, c'est bon, je m'en charge.
+
+--Oui, vous me rendrez service.» Bosser s'éloigna, et Fritz prit à
+gauche le sentier qui descend dans la vallée des Ablettes, derrière le
+Postthâl, et qui remonte en face, à la côte des Genêts. Ce sentier était
+déjà sec, mais des milliers de petits filets d'eau de neige se
+croisaient au-dessous dans la grande prairie du Gresselthal, et
+brillaient au soleil comme des veines d'argent. Kobus, en remontant la
+côte en face, aperçut deux ou trois couples de tourterelles des bois,
+qui filaient deux à deux le long des roches grises de la Houpe, et se
+becquetaient sur les corniches, la queue en éventail. C'était un plaisir
+de les voir glisser dans l'air, sans bruit, on aurait dit qu'elles
+n'avaient pas besoin de remuer les ailes: l'amour les portait; elles ne
+se quittaient pas et tourbillonnaient tantôt dans l'ombre des roches,
+tantôt en pleine lumière, comme des bouquets de fleurs qui tomberaient
+du ciel en frémissant. Il faudrait être sans coeur pour ne pas aimer ces
+jolis oiseaux. Fritz, le dos appuyé à sa canne, les regarda longtemps;
+il ne les avait jamais si bien vues se becqueter, car les tourterelles
+des bois sont très sauvages. Elles finirent par l'apercevoir et
+s'éloignèrent. Alors il se remit à marcher tout pensif, et vers onze
+heures il était sur la côte des Genêts.
+
+De là, Hunebourg avec ses vieilles rues tortueuses, son église, sa
+fontaine Saint-Arbogast, sa caserne de cavalerie, ses trois vieilles
+portes décrépites où pendent le lierre et la mousse, était comme peinte
+en bleu sur la côte en face; toutes les petites fenêtres et les lucarnes
+sur les toits lançaient des éclairs. La trompette des hussards, sonnant
+le rappel, s'entendait comme le bourdonnement d'une guêpe. Par la porte
+de Hildebrandt s'avançait comme une file de fourmis; Kobus se rappela
+que la veille était morte la sage-femme Lehnel: c'était son enterrement!
+
+Après avoir vu ces choses, il se mit à traverser le plateau d'un bon
+pas; et le sentier sablonneux commençait à descendre, lorsque tout à
+coup le grand toit de tuiles grises de la ferme, avec les deux autres
+toits plus petits du hangar et du pigeonnier, apparurent au-dessous de
+lui, dans le creux du vallon de Meisenthâl, tout au pied de la côte.
+
+C'était une vieille ferme, bâtie à l'ancienne mode, avec une grande cour
+carrée entourée d'un petit mur de pierres sèches, la fontaine au milieu
+de la cour, le guévoir devant l'auge verdâtre, les étables et les
+écuries à droite, les granges et le pigeonnier surmonté d'une tourelle
+en pointe, à gauche, le corps de logis au milieu. Derrière, se
+trouvaient la distillerie, la buanderie, le pressoir, le poulailler et
+les réduits à porcs: tout cela, vieux de cent cinquante ans, car c'était
+le grand-père Nicolas Kobus qui l'avait bâtie. Mais dix arpents de
+prairies naturelles, vingt-cinq de terres labourables, tout le tour de
+la côte couvert d'arbres fruitiers, et, dans un coin au soleil, un
+hectare de vignes en plein rapport, donnaient à cette ferme une grande
+valeur et de beaux revenus.
+
+Tout en descendant le sentier en zigzag. Fritz regardait la petite Sûzel
+faire la lessive à la fontaine, les pigeons tourbillonnaient par volées
+de dix à douze autour du pigeonnier; et le père Christel, sa grande
+_cougie_[7] au poing, ramenant les boeufs de l'abreuvoir. Cet ensemble
+champêtre le réjouissait; il écoutait avec une raisonnable satisfaction
+la voix du chien Mopsel résonner avec les coups de battoir dans la
+vallée silencieuse, et les mugissements des boeufs se prolonger jusque
+dans la forêt de hêtres en face, où restaient encore quelques plaques de
+neige jaunâtre au pied des arbres.
+
+ [Note 7: Fouet.]
+
+Mais ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'était la petite Sûzel,
+courbée sur sa planchette, savonnant le linge, le battant et le tordant
+à tour de bras, comme une bonne petite ménagère. Chaque fois qu'elle
+levait son battoir tout luisant d'eau de savon, le soleil brillant
+dessus, envoyait un éclair jusqu'au bout de la côte.
+
+Fritz, jetant par hasard un coup d'oeil dans le fond de la gorge, où la
+Lauter serpente au milieu des prairies, vit, à la pointe d'un vieux
+chêne, un busard qui observait les pigeons tourbillonnant autour de la
+ferme. Il le mit en joue avec sa canne; aussitôt l'oiseau partit, jetant
+un miaulement sauvage dans la vallée, et tous les pigeons, à ce cri de
+guerre, se replièrent comme un éventail dans le colombier.
+
+Alors Kobus, riant en lui-même, repartit en trottant dans le sentier,
+jusqu'à ce qu'une petite voix claire se mît à crier:
+
+«M. Kobus!... voici M. Kobus!» C'était Sûzel qui venait de l'apercevoir
+et qui s'élançait sous le hangar pour appeler son père. Il atteignait à
+peine le chemin des voitures, au pied de la côte, que le vieux fermier
+anabaptiste, avec son large collier de barbe, son chapeau de crin, sa
+camisole de laine grise garnie d'agrafes de laiton, venait à sa
+rencontre, la figure épanouie, et s'écriait d'un ton joyeux: «Soyez le
+bienvenu, monsieur Kobus, soyez le bienvenu. Vous nous faites un grand
+plaisir en ce jour; nous n'espérions pas vous voir si tôt. Que le ciel
+soit loué de vous voir décidé pour aujourd'hui.
+
+--Oui, Christel, c'est moi, dit Fritz en donnant une poignée de main au
+brave homme; l'idée de venir m'a pris tout à coup, et me voilà. Hé! Hé!
+hé! je vois avec satisfaction que vous avez toujours bonne mine, père
+Christel.
+
+--Oui, le ciel nous a conservé la santé, monsieur Kobus; c'est le plus
+grand bien que nous puissions souhaiter; qu'il en soit béni! Mais tenez,
+voici ma femme que la petite est allée prévenir.»
+
+En effet, la bonne mère Orchel, grosse et grasse, avec sa coiffe de
+taffetas noir, son tablier blanc et ses gros bras ronds sortant des
+manches de chemise, accourait aussi, la petite Sûzel derrière elle.
+
+«Ah! Seigneur Dieu! c'est vous, monsieur Kobus, disait la bonne femme
+toute riante; de si bonne heure? Ah! quelle bonne surprise vous nous
+faites.
+
+--Oui, mère Orchel. Tout ce que je vois me réjouit. J'ai donné un coup
+d'oeil sur les vergers, tout pousse à souhait; et j'ai vu tout à l'heure
+le bétail qui rentrait de l'abreuvoir, il m'a paru en bon état.
+
+--Oui, oui, tout est bien», dit la grosse fermière. On voyait qu'elle
+avait envie d'embrasser Kobus, et la petite Sûzel paraissait aussi bien
+heureuse. Deux garçons de labour, en blouse, sortaient alors avec la
+charrue attelée; ils levèrent leur bonnet en criant: «Bonjour, monsieur
+Kobus!
+
+--Bonjour, Johan; bonjour, Kasper», dit-il tout joyeux. Il s'était
+approché de la vieille ferme, dont la façade était couverte d'un lattis,
+où grimpaient jusque sous le toit six ou sept gros ceps de vigne noueux;
+mais les bourgeons se montraient à peine. À droite de la petite porte
+ronde se trouvait un banc de pierre. Plus loin, sous le toit du hangar,
+qui s'avançait en auvent jusqu'à douze pieds du sol, étaient entassés
+pêle-mêle les herses, les charrues, le hache-paille, les scies et les
+échelles. On y voyait aussi, contre la porte de la grange, une grande
+trouble à pêcher, et au-dessus, entre les poutres du hangar, pendaient
+des bottes de paille, où des nichées de pierrots avaient élu domicile.
+Le chien Mopsel, un petit chien de berger à poils gris de fer, grosse
+moustache et queue traînante, venait se frotter à la jambe de Fritz, qui
+lui passait la main sur la tête.
+
+C'est ainsi qu'au milieu des éclats de rire et des joyeux propos
+qu'inspirait à tous l'arrivée de ce bon Kobus, ils entrèrent ensemble
+dans l'allée, puis dans la chambre commune de la ferme, une grande salle
+blanchie à la chaux, haute de huit à neuf pieds, et le plafond rayé de
+poutres brunes. Trois fenêtres, à vitres octogones, s'ouvraient sur la
+vallée; une autre petite, derrière, prenait jour sur la côte; le long
+des fenêtres s'étendait une longue table de hêtre, les jambes en X, avec
+un banc de chaque côté; derrière la porte, à gauche, se dressait le
+fourneau de fonte en pyramide, et sur la table se trouvaient cinq ou six
+petits gobelets et la cruche de grès à fleurs bleues; de vieilles images
+de saints, enluminées de vermillon et encadrées de noir, complétaient
+l'ameublement de cette pièce.
+
+«Monsieur, dit Christel, vous dînerez ici, n'est-ce pas?
+
+--Cela va sans dire.
+
+--Bon. Tu sais, Orchel, ce qu'aime M. Kobus?
+
+--Oui, sois tranquille; nous avons justement fait la pâte ce matin.
+
+--Alors, asseyons-nous. Êtes-vous fatigué, monsieur Kobus? Voulez-vous
+changer de souliers, mettre mes sabots?
+
+--Vous plaisantez, Christel; j'ai fait ces deux petites lieues sans m'en
+apercevoir.
+
+--Allons, tant mieux. Mais tu ne dis rien à M. Kobus, Sûzel?
+
+--Que veux-tu que je lui dise? Il voit bien que je suis là, et que nous
+avons tous du plaisir à le recevoir chez nous.
+
+--Elle a raison, père Christel. Nous avons assez causé hier, nous deux;
+elle m'a raconté tout ce qui se passe ici. Je suis content d'elle: c'est
+une bonne petite fille. Mais puisque nous y sommes, et que la mère
+Orchel nous apprête des _noudels_, savez-vous ce que nous allons faire
+en attendant? Allons voir un peu les champs, le verger, le jardin; il y
+a si longtemps que je n'étais sorti, que cette petite course n'a fait
+que me dégourdir les jambes.
+
+--Avec plaisir, monsieur Kobus. Sûzel, tu peux aider ta mère; nous
+reviendrons dans une heure.»
+
+Alors Fritz et le père Christel sortirent, et comme ils reprenaient le
+chemin de la cour, Kobus, en passant, vit le reflet de la flamme au fond
+de la cuisine. La fermière pétrissait déjà la pâte sur l'évier.
+
+«Dans une heure, monsieur Kobus! lui cria-t-elle.
+
+--Oui, mère Orchel, oui, dans une heure.» Et ils sortirent.
+
+«Nous avons beaucoup pressé de fruits cet hiver, dit Christel; cela nous
+fait au moins dix mesures de cidre et vingt de poiré. C'est une boisson
+plus rafraîchissante que le vin, pendant les moissons.
+
+--Et plus saine que la bière, ajouta Kobus. On n'a pas besoin de la
+fortifier, ni de l'étendre d'eau, c'est une boisson naturelle.»
+
+Ils longeaient alors le mur de la distillerie; Fritz jeta les yeux à
+l'intérieur par une lucarne. «Et des pommes de terre, Christel, en
+avez-vous distillé?
+
+--Non, monsieur, vous savez que l'année dernière elles n'ont pas donné;
+il faut attendre une récolte abondante, pour que cela vaille la peine.
+
+--C'est juste. Tiens, il me semble que vous avez plus de poules que
+l'année dernière, et de plus belles?
+
+--Ah! ça, monsieur Kobus, ce sont des cochinchinoises. Depuis deux ans,
+il y en a beaucoup dans le pays; j'en avais vu chez Daniel Stenger, à la
+ferme de Lauterbach, et j'ai voulu en avoir. C'est une espèce
+magnifique, mais il faudra voir si ces cochinchinoises sont bonnes
+pondeuses.»
+
+Ils étaient devant la grille de la basse-cour, et des quantités de
+poules grandes et petites, des huppées et des pattues, un coq superbe à
+l'oeil roux au milieu, se tenaient là dans l'ombre, regardant, écoutant
+et se peignant du bec. Quelques canards se trouvaient aussi dans le
+nombre.
+
+«Sûzel! Sûzel!» cria le fermier.
+
+La petite parut aussitôt.
+
+«Quoi, mon père?
+
+--Mais ouvre donc aux poules, qu'elles prennent l'air et que les canards
+aillent à l'eau; il sera temps de les enfermer quand il y aura de
+l'herbe, et qu'elles iront tout déterrer au jardin.»
+
+Sûzel s'empressa d'ouvrir, et Christel se mit à descendre la prairie,
+Fritz derrière lui. À cent pas de la rivière, et comme le terrain
+devenait humide, l'anabaptiste fit halte, et dit:
+
+«Voyez, monsieur Kobus, depuis six ans cette pente ne produisait que des
+osiers et des flèches d'eau, il y avait à peine de quoi paître une
+vache; eh bien! cet hiver, nous nous sommes mis à niveler, et maintenant
+toute l'eau suit sa pente à la rivière. Que le soleil donne quinze
+jours, ce sera sec, et nous sèmerons là ce que nous voudrons: du trèfle,
+du sainfoin, de la luzerne; je vous réponds que le fourrage sera bon.
+
+--Voilà ce que j'appelle une fameuse idée, dit Fritz.
+
+--Oui, monsieur, mais il faut que je vous parle d'une autre chose; quand
+nous reviendrons à la ferme, et que nous serons à l'endroit où la
+rivière fait un coude, je vous expliquerai cela, vous le comprendrez
+mieux.»
+
+Ils continuèrent à se promener ainsi autour de la vallée jusque vers
+midi. Christel exposait à Kobus ses intentions.
+
+«Ici, disait-il, je planterai des pommes de terre; là, nous sèmerons du
+blé; après le trèfle, c'est un bon assolement.»
+
+Fritz n'y comprenait rien; mais il avait l'air de s'y entendre, et le
+vieux fermier était heureux de parler des choses qui l'intéressaient le
+plus.
+
+La chaleur devenait grande. À force de marcher dans ces terres grasses,
+labourées profondément, et qui vous laissaient à chaque pas une motte au
+talon, Kobus avait fini par sentir la sueur lui couler le long du dos;
+et comme ils étaient au haut de la côte, en train de reprendre haleine,
+cet immense bourdonnement des insectes, qui sortent de terre aux
+premiers beaux jours, se fit entendre pour la première fois à ses
+oreilles.
+
+«Écoutez, Christel, dit-il, quelle musique... hein! C'est tout de même
+étonnant, cette vie qui sort de terre sous la forme de chenilles, de
+hannetons, de mouches, et qui remplit l'air du jour au lendemain; c'est
+quelque chose de grand!
+
+--Oui, c'est même trop grand, dit l'anabaptiste. Si nous n'avions pas le
+bonheur d'avoir des moineaux, des pinsons, des hirondelles et des
+centaines d'autres petits oiseaux, comme les chardonnerets et les
+fauvettes, pour exterminer toute cette vermine, nous serions perdus,
+monsieur Kobus: les hannetons, les chenilles et les sauterelles nous
+mangeraient tout! Heureusement, le Seigneur vient à notre aide. On
+devrait défendre la chasse des petits oiseaux; moi, j'ai toujours
+défendu de dénicher les moineaux de la ferme; ça nous pille beaucoup de
+grain, mais ça nous en sauve encore plus.
+
+--Oui, reprit Fritz, voilà comment tout marche dans ce bas monde: les
+insectes dévorent les plantes, les oiseaux dévorent les insectes, et
+nous mangeons les oiseaux avec le reste. Depuis le commencement, les
+choses ont été arrangées pour que nous mangions tout: nous avons
+trente-deux dents pour cela; les unes pointues, les autres tranchantes,
+et les autres, ce qu'on appelle les grosses dents, pour écraser. Cela
+prouve que nous sommes les rois de la terre.
+
+--Mais écoutez, Christel!... qu'est-ce que c'est?
+
+--Ça, c'est la grosse cloche de Hunebourg qui sonne midi, le son entre
+là-bas dans la vallée, près de la roche des Tourterelles.»
+
+Ils se mirent à redescendre, et, sur le bord de la rivière, à cent pas
+de la ferme, l'anabaptiste, s'arrêtant de nouveau dit:
+
+«Monsieur Kobus, voici l'idée dont je vous parlais tout à l'heure. Voyez
+comme la rivière est basse ici; tous les ans, à la fonte des neiges, ou
+quand il tombe une grande averse en été, la rivière déborde; elle avance
+de cent pas au moins dans ce coin; si vous étiez arrivé la semaine
+dernière, vous l'auriez vu plein d'écume; maintenant encore la terre est
+très humide.
+
+«Eh bien! j'ai pensé que si l'on creusait de cinq ou six pieds dans ce
+tournant, ça nous donnerait d'abord deux ou trois cents tombereaux de
+terre grasse, qui formeraient un bon engrais pour la côte, car il n'y a
+rien de mieux que de mêler la terre glaise à la terre de chaux. Ensuite,
+en bâtissant un petit mur bien solide du côté de la rivière, nous
+aurions le meilleur réservoir qu'on puisse souhaiter pour tenir de la
+truite, du barbeau, de la tanche, et toutes les espèces de la Lauter.
+L'eau entrerait par une écluse grillée, et sortirait par une claie bien
+serrée de l'autre côté: les poissons seraient là dans l'eau vive comme
+chez eux, et l'on n'aurait qu'à jeter le filet pour en prendre ce qu'on
+voudrait.
+
+«Au lieu que maintenant, surtout depuis que l'horloger de Hunebourg et
+ses deux fils viennent pêcher toute la sainte journée, et qu'ils
+emportent tous les soirs des truites plein leurs sacs, il n'y a plus
+moyen d'en avoir. Que pensez-vous de cela, monsieur Kobus, vous qui
+aimez le poisson d'eau courante? Toutes les semaines, Sûzel vous en
+porterait avec le beurre, les oeufs et le reste.
+
+--Ça, dit Fritz, la bouche pleine d'admiration, c'est une idée
+magnifique. Christel, vous êtes un homme rempli de bon sens. Depuis
+longtemps j'aurais dû penser à ce réservoir, car j'aime beaucoup la
+truite. Oui, vous avez raison. Tiens, tiens, c'est tout à fait juste!
+Pas plus tard que demain nous commencerons, entendez-vous, Christel? Ce
+soir, je vais à Hunebourg chercher des ouvriers, des tombereaux et des
+brouettes. Il faut que l'architecte Lang arrive, pour que la chose soit
+faite en règle. Et, l'affaire terminée, nous sèmerons là-dedans des
+truites, des perches, des barbeaux, comme on sème des choux, des raves
+et des carottes dans son jardin.»
+
+Kobus partit alors d'un grand éclat de rire, et le vieil anabaptiste
+parut heureux de le voir approuver son plan. Tout en regagnant la ferme,
+Fritz disait:
+
+«Je vais m'établir chez vous, Christel, huit, dix, quinze jours, pour
+surveiller et pousser ce travail. Je veux tout voir de mes propres yeux.
+Il faudra, du côté de la rivière, un mur solide, de bonne chaux et de
+bonnes fondations; nous aurons aussi besoin de sable et de gravier pour
+le fond du réservoir, car les poissons d'eau courante veulent du
+gravier. Enfin nous établirons cela pour durer longtemps.»
+
+Ils entraient alors dans la grande cour en face du hangar; Sûzel se
+trouvait sur la porte.
+
+«Est-ce que ta mère nous attend? lui demanda le vieil anabaptiste.
+
+--Pas encore; elle est seulement en train de dresser la table.
+
+--Bon! nous avons le temps de voir les écuries.» Il traversa la cour et
+ouvrit la lucarne. Kobus regarda l'étable blanchie à la chaux et pavée
+de moellons, une rigole au milieu en pente douce, les boeufs et les
+vaches à la file dans l'ombre. Comme tous ces bons animaux tournaient la
+tête vers la lumière, le père Christel dit: «Ces deux grands boeufs, sur
+le devant, sont à l'engrais depuis trois mois; le boucher juif, Isaac
+Schmoûle, en a envie; il est déjà venu deux ou trois fois. Les six
+autres nous suffiront cette année pour le labour. Mais voyez ce petit
+noir, monsieur, il est magnifique, et c'est bien dommage que nous
+n'ayons pas la paire. J'ai déjà couru tout le pays pour en trouver un
+pareil. Quant aux vaches, ce sont les mêmes que l'année dernière. Roesel
+est fraîche à lait; je veux lui laisser nourrir sa petite génisse
+blanche.
+
+--C'est bon, fit Kobus, je vois que tout est bien. Maintenant, allons
+dîner, je me sens une pointe d'appétit.»
+
+
+
+
+VI
+
+
+L'idée du réservoir aux poissons avait enthousiasmé Fritz. À peine le
+dîner terminé, vers une heure, il se remettait en marche pour Hunebourg.
+Et le lendemain il revenait avec une voiture de pioches, de pelles et de
+brouettes, quelques ouvriers de la carrière des Trois-Fontaines et
+l'architecte Lang, qui devait tracer le plan de l'ouvrage.
+
+On descendit aussitôt à la rivière, on examina le terrain. Lang, son
+mètre au poing, prit les mesures; il discuta l'entreprise avec le père
+Christel, et Kobus planta lui-même les piquets. Finalement, lorsqu'on se
+trouva d'accord sur la chose et le prix, les ouvriers se mirent à
+l'oeuvre.
+
+Lang avait cette année-là sa grande entreprise du pont de pierre sur la
+Lauter, entre Hunebourg et Biewerkirch; il ne put donc surveiller les
+travaux; mais Fritz, installé chez l'anabaptiste, dans la belle chambre
+du premier, se chargea de ce soin.
+
+Ses deux fenêtres s'ouvraient sur le toit du hangar; il n'avait pas même
+besoin de se lever, pour voir où l'ouvrage en était, car de son lit il
+découvrait d'un coup d'oeil la rivière, le verger en face et la côte
+au-dessus. C'était comme fait exprès pour lui.
+
+Au petit jour, quand le coq lançait son cri dans la vallée encore toute
+grise, et qu'au loin, bien loin, les échos du Bichelberg lui répondaient
+dans le silence; quand Mopsel se retournait dans sa niche, après avoir
+lancé deux ou trois aboiements; quand la haute grive faisait entendre sa
+première note dans les bois sonores; puis, quand tout se taisait de
+nouveau quelques secondes, et que les feuilles se mettaient à
+frissonner--sans que l'on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer,
+elles aussi, le père de la lumière et de la vie--, et qu'une sorte de
+pâleur s'étendait dans le ciel, alors Kobus s'éveillait; il avait
+entendu ces choses avant d'ouvrir les yeux et regardait.
+
+Tout était encore sombre autour de lui, mais en bas, dans l'allée, le
+garçon de labour marchait d'un pas pesant; il entrait dans la grange et
+ouvrait la lucarne du fenil, sur l'écurie, pour donner le fourrage aux
+bêtes. Les chaînes remuaient, les boeufs mugissaient tout bas, comme
+endormis, les sabots allaient et venaient.
+
+Bientôt après, la mère Orchel descendait dans la cuisine; Fritz, tout en
+écoutant la bonne femme allumer du feu et remuer les casseroles,
+écartait ses rideaux et voyait les petites fenêtres grises se découper
+en noir sur l'horizon pâle.
+
+Quelquefois un nuage, léger comme un écheveau de pourpre, indiquait que
+le soleil allait paraître entre les deux côtes en face, dans dix
+minutes, un quart d'heure.
+
+Mais déjà la ferme était pleine de bruit: dans la cour, le coq, les
+poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait. Dans la
+cuisine, les casseroles tintaient, le feu pétillait, les portes
+s'ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors sous le
+hangar. On entendait trotter au loin les ouvriers arrivant du
+Bichelberg.
+
+Puis, tout à coup tout devenait blanc: c'était lui... le soleil, qui
+venait enfin de paraître. Il était là, rouge, étincelant comme de l'or.
+Fritz, le regardant monter entre les deux côtes, pensait: «Dieu est
+grand.»
+
+Et plus bas, voyant les ouvriers piocher, traîner la brouette, il se
+disait: «Ça va bien!»
+
+Il entendait aussi la petite Sûzel monter et descendre l'escalier en
+trottant comme une perdrix, déposer ses souliers cirés à la porte, et
+faire doucement, pour ne pas l'éveiller. Il souriait en lui-même,
+surtout quand le chien Mopsel se mettait à aboyer dans la cour, et qu'il
+entendait la petite lui crier d'une voix étouffée: «Chut! chut! Ah! le
+gueux, il est capable d'éveiller M. Kobus!»
+
+«C'est étonnant, pensait-il, comme cette petite prend soin de moi; elle
+devine tout ce qui peut me faire plaisir: à force de _damfnoudels_, j'en
+avais assez; j'aurais voulu des oeufs à la coque, elle m'en a fait sans
+que j'aie dit un mot; ensuite j'avais assez d'oeufs, elle m'a fait des
+côtelettes aux fines herbes.... C'est une enfant pleine de bon sens;
+cette petite Sûzel m'étonne!»
+
+Et, songeant à ces choses, il s'habillait et descendait; les gens de la
+ferme avaient fini leur repas du matin; ils attachaient la charrue, et
+se mettaient en route.
+
+La petite nappe blanche était mise au bout de la table, le couvert, la
+chopine de vin et la grosse carafe d'eau fraîche dessus, toute
+scintillante de gouttelettes. Les fenêtres de la salle, ouvertes sur la
+vallée, laissaient entrer par bouffées les âpres parfums des bois.
+
+En ce moment le père Christel arrivait déjà quelquefois de la côte, la
+blouse trempée de rosée et les souliers chargés de glèbe jaune.
+
+«Eh bien, monsieur Kobus, s'écriait le brave homme, comment ça va-t-il
+ce matin?
+
+--Mais, très bien, père Christel; je me plais de plus en plus ici, je
+suis comme un coq en pâte, votre petite Sûzel ne me laisse manquer de
+rien.»
+
+Si Sûzel se trouvait là, aussitôt elle rougissait et se sauvait bien
+vite, et le vieil anabaptiste disait: «Vous faites trop d'éloges à cette
+enfant, monsieur Kobus; vous la rendrez orgueilleuse d'elle-même.
+
+--Bah! bah! il faut bien l'encourager, que diable; c'est tout à fait une
+bonne petite femme de ménage: elle fera la satisfaction de vos vieux
+jours, père Christel.
+
+--Dieu le veuille, monsieur Kobus, Dieu le veuille, pour son bonheur et
+pour le nôtre!»
+
+Ils déjeunaient alors ensemble, puis allaient voir les travaux, qui
+marchaient très bien et prenaient une belle tournure. Après cela, le
+fermier retournait aux champs, et Fritz rentrait fumer une bonne pipe
+dans sa chambre, les deux coudes au bord de sa fenêtre, sous le toit,
+regardant travailler les ouvriers, les gens de la ferme aller et venir,
+mener le bétail à la rivière, piocher le jardin, la mère Orchel semer
+des haricots, et Sûzel entrer dans l'étable avec un petit cuveau de
+sapin bien propre, pour traire les vaches, ce qu'elle faisait le matin
+vers sept heures, et le soir à huit heures après le souper.
+
+Souvent alors il descendait, afin de jouir de ce spectacle, car il avait
+fini par prendre goût au bétail, et c'était un véritable plaisir pour
+lui, de voir ces bonnes vaches, calmes et paisibles, se retourner à
+l'approche de la petite Sûzel, avec leurs museaux roses ou bleuâtres, et
+se mettre à mugir en choeur comme pour la saluer.
+
+«Allons, Schwartz, allons, Horni... retournez-vous.... Laissez-moi
+passer!» leur criait Sûzel en les poussant de sa petite main potelée.
+
+Ils ne la quittaient pas de l'oeil, tant ils l'aimaient; et quand,
+assise sur son tabouret de bois à trois pieds, elle se mettait à traire,
+la grande Blanche ou la petite Roesel se retournaient sans cesse pour
+lui donner un coup de langue, ce qui la fâchait plus qu'on ne peut dire.
+
+«Je n'en viendrai jamais à bout, c'est fini!», s'écriait-elle.
+
+Et Fritz, regardant cela par la lucarne, riait de bon coeur.
+
+Quelquefois, l'après-midi, il détachait la nacelle et descendait
+jusqu'aux roches grises de la forêt de bouleaux. Il jetait le filet sur
+ces fonds de sable; mais rarement il prenait quelque chose, et, toujours
+en ramant pour remonter le courant jusqu'à la ferme, il pensait:
+
+«Ah! quelle bonne idée nous avons eue de creuser un réservoir; d'un seul
+coup de filet, je vais avoir plus de poisson que je n'en prendrais en
+quinze jours dans la rivière.»
+
+Ainsi s'écoulait le temps à la ferme, et Kobus s'étonnait de regretter
+si peu sa cave, sa cuisine, sa vieille Katel et la bière du
+_Grand-Cerf_, dont il s'était fait une habitude depuis quinze ans.
+
+«Je ne pense pas plus à tout cela, se disait-il parfois le soir, que si
+ces choses n'avaient jamais existé. J'aurais du plaisir à voir le vieux
+rebbe David, le grand Frédéric Schoultz, le percepteur Hâan, c'est vrai;
+je ferais volontiers le soir une partie de _youker_ avec eux, mais je
+m'en passe très bien, il me semble même que je me porte mieux, que j'ai
+les jambes plus dégourdies et meilleur appétit; cela vient du grand air.
+Quand je retournerai là-bas, je vais avoir une mine de chanoine,
+fraîche, rose, joufflue; on ne verra plus mes yeux, tant j'engraisse,
+ha! ha! ha!»
+
+Un jour, Sûzel ayant eu l'idée de chercher en ville une poitrine de veau
+bien grasse, de la farcir de petits oignons hachés et de jaunes d'oeufs,
+et d'ajouter à ce dîner des beignets d'une sorte particulière,
+saupoudrés de cannelle et de sucre, Fritz trouva cela de si bon goût,
+qu'ayant appris que Sûzel avait seule préparé ces friandises, il ne put
+s'empêcher de dire à l'anabaptiste, après le repas:
+
+«Écoutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le bon sens
+et l'esprit. Où diable Sûzel peut-elle avoir appris tant de choses? Cela
+doit être naturel.
+
+--Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c'est naturel: les uns
+naissent avec des qualités; et les autres n'en ont pas, malheureusement
+pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple, est très bon pour aboyer
+contre les gens; mais si quelqu'un voulait en faire un chien de chasse,
+il ne serait plus bon à rien. Notre enfant, monsieur Kobus, est née pour
+conduire un ménage; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le
+beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma femme.
+On n'a jamais eu besoin de lui dire: "Sûzel, il faut s'y prendre de
+telle manière." C'est venu tout seul, voilà ce que j'appelle une vraie
+femme de ménage, dans deux ou trois ans, bien entendu, car, maintenant,
+elle n'est pas encore assez forte pour les grands travaux; mais ce sera
+une vraie femme de ménage; elle a reçu le don du Seigneur, elle fait ces
+choses avec plaisir.
+
+«Quand on est forcé de porter son chien à la chasse, disait le vieux
+garde Froelig, cela va mal; les vrais chiens de chasse y vont tout
+seuls, on n'a pas besoin de leur dire: "Ça, c'est un moineau, ça une
+caille ou une perdrix;" ils ne tombent jamais en arrêt devant une motte
+de terre comme devant un lièvre. Mopsel, lui, ne ferait pas la
+différence. Mais quant à Sûzel, j'ose dire qu'elle est née pour tout ce
+qui regarde la maison.
+
+--C'est positif, dit Fritz. Mais le don de la cuisine, voyez-vous, est
+une véritable bénédiction. On peut rouir le chanvre, filer, laver, tout
+ce que vous voudrez, avec des bras, des jambes et de la bonne volonté;
+mais distinguer une sauce d'une autre, et savoir les appliquer à propos,
+voilà quelque chose de rare. Aussi j'estime plus ces beignets que tout
+le reste; et pour les faire aussi bons, je soutiens qu'il faut mille
+fois plus de talent que pour filer et blanchir cinquante aunes de toile.
+
+--C'est possible, monsieur Kobus; vous êtes plus fort sur ces articles
+que moi.
+
+--Oui, Christel, et je suis si content de ces beignets, que je voudrais
+savoir comment elle s'y est prise pour les faire.
+
+--Eh! nous n'avons qu'à l'appeler, dit le vieux fermier, elle nous
+expliquera cela.--Sûzel! Sûzel!»
+
+Sûzel était justement en train de battre le beurre dans la cuisine, le
+tablier blanc à bavette serré à la taille, agrafé sur la nuque, et
+remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue à son joli menton
+rose. Des centaines de petites taches blanches mouchetaient ses bras
+dodus et ses joues; il y en avait jusque dans ses cheveux, tant elle
+mettait d'ardeur à son ouvrage.
+
+C'est ainsi qu'elle entra toute animée, demandant: «Quoi donc, mon
+père?»
+
+Et Fritz, la voyant fraîche et souriante, ses grands yeux bleus
+écarquillés d'un air naïf, et sa petite bouche entrouverte laissant
+apercevoir de jolies dents blanches, Fritz ne put s'empêcher de faire la
+réflexion qu'elle était appétissante comme une assiette de fraises à la
+crème.
+
+«Qu'est-ce qu'il y a, mon père? fit-elle de sa petite voix gaie: vous
+m'avez appelée?
+
+--Oui, voici M. Kobus qui trouve tes beignets si bons qu'il voudrait
+bien en connaître la recette.»
+
+Sûzel devint toute rouge de plaisir. «Oh! monsieur Kobus veut rire de
+moi.
+
+--Non, Sûzel, ces beignets sont délicieux; comment les as-tu faits,
+voyons?
+
+--Oh! monsieur Kobus, ça n'est pas difficile, j'ai mis... mais, si vous
+voulez, j'écrirai cela... vous pourriez oublier.
+
+--Comment! elle sait écrire, père Christel?
+
+--Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le vieil
+anabaptiste.
+
+--Diable... diable... voyez-vous cela... mais c'est une vraie
+ménagère.... Je n'oserai plus la tutoyer tout à l'heure.... Eh bien,
+Sûzel, c'est convenu, tu écriras la recette.»
+
+Alors Sûzel, heureuse comme une petite reine, rentra dans la cuisine, et
+Kobus alluma sa pipe en attendant le café.
+
+Les travaux du réservoir se terminèrent le lendemain de ce jour, vers
+cinq heures. Il avait trente mètres de long sur vingt de large, un mur
+solide l'entourait; mais avant de poser les grilles commandées au
+Klingenthal, il fallait attendre que la maçonnerie fût bien sèche.
+
+Les ouvriers partirent donc la pioche et la pelle sur l'épaule; et
+Fritz, le même soir, pendant le souper, déclara qu'il retournerait le
+lendemain à Hunebourg. Cette décision attrista tout le monde.
+
+«Vous allez partir au plus beau moment de l'année, dit l'anabaptiste.
+Encore deux ou trois jours et les noisettes auront leurs pompons, les
+sureaux et les lilas auront leurs grappes, tous les genêts de la côte
+seront fleuris, on ne trouvera que des violettes à l'ombre des haies.
+
+--Et, dit la mère Orchel, Sûzel qui pensait vous servir de petits radis
+un de ces jours.
+
+--Que voulez-vous, répondit Fritz, je ne demanderais pas mieux que de
+rester; mais j'ai de l'argent à recevoir, des quittances à donner; j'ai
+peut-être des lettres qui m'attendent. Et puis, dans une quinzaine, je
+reviendrai poser les grilles; alors je verrai tout ce que vous me dites.
+
+--Enfin, puisqu'il le faut, dit le fermier, n'en parlons plus; mais
+c'est fâcheux tout de même.
+
+--Sans doute, Christel, je le regrette aussi.» La petite Sûzel ne dit
+rien, mais elle paraissait toute triste, et ce soir-là Kobus, fumant
+comme d'habitude sa pipe à sa fenêtre, avant de se coucher, ne
+l'entendit pas chanter de sa jolie voix de fauvette, en lavant la
+vaisselle. Le ciel, à droite vers Hunebourg, était rouge comme une
+braise, tandis que les coteaux en face, à l'autre bout de l'horizon,
+passaient des teintes d'azur au violet sombre, et finissaient par
+disparaître dans l'abîme.
+
+La rivière, au fond de la vallée, fourmillait de poussière d'or; et les
+saules, avec leurs longues feuilles pendantes, les joncs avec leurs
+flèches aiguës, les osiers et les trembles, papillotant à la brise, se
+dessinaient en larges hachures noires sur ce fond lumineux. Un oiseau
+des marais, quelque martin-pêcheur sans doute, jetait de seconde en
+seconde dans le silence son cri bizarre. Puis tout se tut, et Fritz se
+coucha.
+
+Le lendemain, à huit heures, il avait déjeuné, et debout, le bâton à la
+main devant la ferme avec le vieil anabaptiste et la mère Orchel, il
+allait partir.
+
+«Mais où donc est Sûzel, s'écria-t-il, je ne l'ai pas encore vue ce
+matin?
+
+--Elle doit être à l'étable ou dans la cour, dit la fermière.
+
+--Eh bien! allez la chercher; je ne puis quitter le Meisenthâl sans lui
+dire adieu.» Orchel entra dans la maison, et quelques instants après
+Sûzel paraissait, toute rouge.
+
+«Hé! Sûzel, arrive donc, lui cria Kobus, il faut que je te remercie; je
+suis très content de toi, tu m'as bien traité. Et pour te prouver ma
+satisfaction, tiens, voici un _goulden_, dont tu feras ce que tu
+voudras.»
+
+Mais Sûzel, au lieu d'être joyeuse à ce cadeau, parut toute confuse.
+«Merci, monsieur Kobus», dit-elle. Et comme Fritz insistait, disant:
+«Prends donc cela. Sûzel, tu l'as bien gagné.» Elle, détournant la tête,
+se prit à fondre en larmes. «Qu'est-ce que cela signifie? dit alors le
+père Christel; pourquoi pleures-tu?
+
+--Je ne sais pas, mon père», fit-elle en sanglotant. Et Kobus de son
+côté pensa: «Cette petite est fière, elle croit que je la traite comme
+une servante, cela lui fait de la peine.»
+
+C'est pourquoi, remettant le _goulden_ dans sa poche, il dit:
+
+«Écoute, Sûzel, je t'achèterai moi-même quelque chose, cela vaudra
+mieux. Seulement, il faut que tu me donnes la main; sans cela, je
+croirais que tu es fâchée contre moi.»
+
+Alors Sûzel, sa jolie figure cachée dans son tablier, et la tête penchée
+en arrière sur l'épaule, lui tendit la main; et quand Fritz l'eut
+serrée, elle rentra dans l'allée en courant.
+
+«Les enfants ont de drôles d'idées, dit l'anabaptiste. Tenez, elle a cru
+que vous vouliez la payer des choses qu'elle a faites de bon coeur.
+
+--Oui, dit Kobus, je suis bien fâché de l'avoir chagrinée.
+
+--Hé! s'écria la mère Orchel, elle est aussi trop orgueilleuse. Cette
+petite nous fera de grands chagrins.
+
+--Allons, calmez-vous, mère Orchel, dit Fritz en riant; il vaut mieux
+être un peu trop fier que pas assez, croyez-moi, surtout pour les
+filles. Et, maintenant, au revoir!»
+
+Il se mit en route avec Christel, qui l'accompagna jusque sur la côte;
+ils se séparèrent près des roches, et Kobus poursuivit seul sa route
+d'un bon pas vers Hunebourg.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Malgré tout le plaisir qu'avait eu Fritz à la ferme, ce n'est pas sans
+une vive satisfaction qu'il découvrit Hunebourg sur la côte en face.
+Autant tout était humide dans la vallée le jour de son départ, autant
+alors tout était sec et clair. La grande prairie de Finckmath s'étendait
+comme un immense tapis de verdure des glacis jusqu'au ruisseau des
+Ablettes, et, tout au haut, les grands fumiers de cavalerie du Postthâl,
+les petits jardins des vétérans, entourés de haies vives, et les vieux
+remparts moussus, produisaient un effet superbe.
+
+Il voyait aussi, derrière les acacias en boule de la petite place, près
+de l'hôtel de ville, la façade blanche de sa maison; et la distance ne
+l'empêchait pas de reconnaître que les fenêtres étaient ouvertes pour
+donner de l'air.
+
+Tout en marchant, il se représentait la brasserie du _Grand-Cerf_, avec
+sa cour au fond entourée de platanes; les petites tables au-dessous,
+encombrées de monde, les chopes débordant de mousse. Il se revoyait dans
+sa chambre, en manches de chemise, les pantalons serrés aux hanches, les
+pieds dans ses pantoufles, et se disait tout joyeux:
+
+«On n'est pourtant jamais mieux que chez soi, dans ses vieux habits et
+ses vieilles habitudes. J'ai passé quinze jours agréables au Meisenthâl,
+c'est vrai; mais s'il avait fallu rester encore, j'aurais trouvé le
+temps long. Nous allons donc recommencer nos discussions, le vieux David
+Sichel et moi; nous allons nous remettre à nos bonnes parties de _youker_
+avec Frédéric Schoultz, le percepteur Hâan, Speck et les autres. Voilà
+ce qui me convient le mieux. Quand je suis assis en face de ma table,
+pour dîner ou pour régler un compte, tout est dans l'ordre naturel.
+Partout ailleurs je puis être assez content, mais jamais aussi calme,
+aussi paisible que dans mon bon vieux Hunebourg.»
+
+Au bout d'une demi-heure, tout en rêvant de la sorte, il avait parcouru
+le sentier de la Finckmath, et passait derrière les fumiers du Postthâl
+pour entrer en ville.
+
+«Qu'est-ce que la vieille Katel va me dire? pensait-il. Elle va me
+dévider son chapelet; elle va me reprocher une si longue absence.»
+
+Et tout en allongeant le pas sous la porte de Hildebrandt, il souriait
+et regardait en passant les portes et les fenêtres ouvertes dans la
+grande rue tortueuse: le ferblantier Schwartz, taillant son fer-blanc,
+les besicles sur son petit nez camard et les yeux écarquillés; le
+tourneur Sporte faisant siffler sa roue et dévidant ses ételles en
+rubans sans fin; le tisserand Koffel, tout petit et tout jaune, devant
+son métier, lançant sa navette avec un bruit de ferraille interminable;
+le forgeron Nickel ferrant le cheval du gendarme Hierthès, à la porte de
+sa forge, et le tonnelier Schweyer enfonçant les douves de ses tonnes à
+grands coups de maillet, au fond de sa voûte retentissante.
+
+Tous ces bruits, ce mouvement, cette lumière blanche sur les toits,
+cette ombre dans la rue; le passage de tous ces gens qui le saluaient
+d'un air particulier, comme pour dire: «Voilà M. Kobus de retour; il
+faut que je me dépêche de raconter cette nouvelle à ma femme»; les
+enfants criant en choeur à l'école: «B-A, BA, B-E, BE»; et les commères
+réunies par cinq ou six devant leur porte, tricotant, babillant comme
+des pies, pelant des pommes de terre, et lui criant, en se fourrant
+l'aiguille derrière l'oreille: «Hé! c'est vous, monsieur Kobus; qu'il y
+a longtemps qu'on ne vous a vu!» tout cela le réjouissait et le
+remettait dans son assiette ordinaire.
+
+«Je vais me changer en arrivant, se disait-il, et puis j'irai prendre
+une chope à la brasserie du _Grand-Cerf_.»
+
+Dans ces agréables pensées il tournait au coin de la mairie, et
+traversait la place des Acacias, où se promenaient gravement les anciens
+capitaines en retraite, chauffant leurs rhumatismes au soleil, et sept
+ou huit officiers de hussards, roides dans leurs uniformes comme des
+soldats de bois.
+
+Mais il n'avait pas encore gravi les cinq ou six marches en péristyle de
+sa maison, que la vieille Katel criait déjà dans le vestibule:
+
+«Voici M. Kobus!
+
+--Oui... oui... c'est moi, fit-il en montant quatre à quatre.
+
+--Ah! monsieur Kobus, s'écria la vieille en joignant les mains, quelles
+inquiétudes vous m'avez données!
+
+--Comment, Katel, est-ce que je ne t'avais pas prévenue, en venant
+chercher les ouvriers, que je serais absent quelques jours?
+
+--Oui, monsieur, mais c'est égal... d'être seule à la maison... de faire
+la cuisine pour une seule personne....
+
+--Sans doute... sans doute... je comprends ça... je me suis dérangé;
+mais une fois tous les quinze ans, ce n'est pas trop. Allons, me voilà
+revenu... tu vas faire la cuisine pour nous deux. Et maintenant, Katel,
+laisse-moi, il faut que je me change, je suis tout en sueur.
+
+--Oui, monsieur, dépêchez-vous, on attrape si vite un coup d'air.»
+
+Fritz entra dans sa chambre, et refermant la porte, il s'écria: «Nous y
+voilà donc!» Il n'était plus le même homme. Tout en tirant les rideaux,
+en se lavant, en changeant de linge et d'habits, il riait et se disait:
+
+«Hé! hé! Hé! je vais donc me refaire du bon sang, je vais donc pouvoir
+rire encore! Ces boeufs, ces vaches, ces poules de la ferme m'avaient
+rendu mélancolique.»
+
+Et le grand Schoultz, le percepteur Hâan, le vieux rebbe David, la
+brasserie du _Grand-Cerf_, la vieille cour de la synagogue, la halle, la
+place du marché, toute la ville lui repassait devant les yeux, comme des
+figures de lanterne magique.
+
+Enfin, au bout de vingt minutes, frais, dispos, joyeux, il ressortit,
+son large feutre sur l'oreille, la face épanouie, et dit à Katel en
+passant:
+
+«Je sors, je vais faire un tour en ville.
+
+--Oui, monsieur... mais vous reviendrez?
+
+--Sois tranquille, sois tranquille; au coup de midi je serai à table.»
+Et il descendit dans la rue en se demandant:
+
+«Où vais-je aller? à la brasserie? il n'y a personne avant midi. Allons
+voir le vieux David, oui, allons chez le vieux rebbe. C'est drôle, rien
+que de penser à lui, mon ventre en galope. Il faut que je le mette en
+colère; il faut que je lui dise quelque chose pour le fâcher, cela me
+secouera la rate, et j'en dînerai mieux.»
+
+Dans cette agréable perspective, il descendit la rue des Capucins
+jusqu'à la cour de la synagogue, où l'on entrait par une antique porte
+cochère. Tout le monde traversait alors cette cour, pour descendre par
+le petit escalier en face, dans la rue des Juifs. C'était vieux comme
+Hunebourg; on ne voyait là-dedans que de grandes ombres grises, de
+hautes bâtisses décrépites, sillonnées de chêneaux rouillés; et toute la
+Judée pendait aux lucarnes d'alentour, jusqu'à la cime des airs, ses bas
+troués, ses vieux jupons crasseux, ses culottes rapiécées, son linge
+filandreux. À tous les soupiraux apparaissaient des têtes branlantes,
+des bouches édentées, des nez et des mentons en carnaval: on aurait dit
+que ces gens arrivaient de Ninive, de Babylone, ou qu'ils étaient
+réchappés de la captivité d'Égypte, tant ils paraissaient vieux.
+
+Les eaux grasses des ménages suintaient le long des murs, et, pour dire
+la vérité, cela ne sentait pas bon.
+
+À la porte de la cour se trouvait un mendiant chrétien, assis sur ses
+deux jambes croisées; il avait la barbe longue de trois semaines, toute
+grise, les cheveux plats, et les favoris en canon de pistolet; c'était
+un ancien soldat de l'Empire: on l'appelait _der Frantzoze_.[8]
+
+ [Note 8: Le Français.]
+
+Le vieux David demeurait au fond avec sa femme, la vieille Sourlé, toute
+ronde et toute grasse, mais d'une graisse jaunâtre, les joues entourées
+de grosses rides en demi-cercle; son nez était camard, ses yeux très
+bruns, et sa bouche ornée de petites rides en étoile, comme un trou.
+
+Elle portait un bandeau sur le front, selon la loi de Moïse, pour cacher
+ses cheveux, afin de ne pas séduire les étrangers. Du reste elle avait
+bon coeur, et le vieux David se faisait un plaisir de la proclamer le
+modèle accompli de son sexe.
+
+Fritz mit un _groschen_ dans la sébile du _Frantzoze_; il avait allumé
+sa pipe, et fumait à grosses bouffées pour traverser le cloaque. En face
+du petit escalier, dont chaque marche est creusée comme la pierre d'une
+gargouille, il fit halte, se pencha de côté dans une petite fenêtre
+ronde, à ras de terre, et vit le rabbin au fond d'une grande chambre
+enfumée, assis devant une table de vieux chêne, les deux coudes sur un
+gros bouquin à tranche rouge, et son front ridé entre ses mains.
+
+La figure du vieux David, dans cette attitude réfléchie, et sous cette
+lumière grise, ne manquait pas d'un grand caractère; il y avait dans
+l'ensemble de ses traits quelque chose de l'esprit rêveur et
+contemplatif du dromadaire, ce qui se retrouve du reste chez toutes les
+races orientales.
+
+«Il lit le Talmud», se dit Fritz.
+
+Puis, descendant deux marches, il ouvrit la porte en s'écriant:
+
+«Tu es donc toujours enfoncé dans la joie et les prophètes, vieux
+_posché-isroel_?
+
+--Ah! c'est toi, _schaude_! fit le vieux rabbin, dont la figure prit
+aussitôt une expression de joie intérieure, en même temps que d'ironie
+fine, quoique pleine de bonhomie; tu n'as donc pu te passer de moi plus
+longtemps, tu t'ennuyais et tu es content de me voir?
+
+--Oui, c'est toujours avec un nouveau plaisir que je te revois, fit
+Kobus en riant; c'est un grand plaisir pour moi de me trouver en face
+d'un véritable croyant, un petit-fils du vertueux Jacob, qui dépouilla
+son frère....
+
+--Halte! s'écria le rebbe, halte! tes plaisanteries sur ce chapitre ne
+peuvent aller. Tu es un _épicaures_ sans foi ni loi. J'aimerais mieux
+soutenir une discussion en règle contre deux cents prêtres, cinquante
+évêques et le pape lui-même, que contre toi. Du moins, ces gens sont
+forcés d'admettre les textes, de reconnaître qu'Abraham, Jacob, David et
+tous les prophètes étaient d'honnêtes gens; mais toi, maudit _schaude_,
+tu nies tout, tu rejettes tout, tu déclares que tous nos patriarches
+étaient des gueux; tu es pire que la peste, on ne peut rien t'opposer,
+et c'est pourquoi, Kobus, je t'en prie, laissons cela. C'est très
+mauvais de ta part de m'attaquer sur des choses où j'aurais en quelque
+sorte honte de me défendre... envoie-moi plutôt le curé.»
+
+Alors Fritz partit d'un immense éclat de rire, et, s'étant assis, il
+s'écria:
+
+«Rebbe, je t'aime, tu es le meilleur homme et le plus réjouissant que je
+connaisse. Puisque tu as honte de défendre Abraham, parlons d'autre
+chose.
+
+--Il n'y pas besoin d'être défendu, s'écria David, il se défend assez
+lui-même.
+
+--Oui, il serait difficile de lui faire du mal maintenant, dit Fritz;
+enfin, enfin, laissons cela. Mais dis donc, David, je m'invite à prendre
+un verre de kirschenwasser chez toi; je sais que tu en as de très bon.»
+
+Cette proposition dérida tout à fait le vieux rabbin, qui n'aimait
+réellement pas discuter avec Kobus de choses religieuses. Il se leva
+souriant, ouvrit la porte de la cuisine, et dit à la bonne vieille
+Sourlé, qui pétrissait justement la pâte d'un _schaled_.[9]
+
+ [Note 9: Gâteau juif.]
+
+«Sourlé, donne-moi les clefs de l'armoire; mon ami Kobus est là qui veut
+prendre un verre de kirschenwasser.
+
+--Bonjour, monsieur Kobus! s'écria la bonne femme; je ne peux pas venir,
+j'ai de la pâte jusqu'aux coudes.»
+
+Fritz s'était levé; il regardait dans la petite cuisine toute sombre,
+éclairée par un vitrail de plomb, la bonne vieille qui pétrissait,
+tandis que David lui tirait les clefs de la poche.
+
+«Ne vous dérangez pas, Sourlé, dit-il, ne vous dérangez pas.»
+
+David revint, referma la cuisine et ouvrit la porte d'un petit placard,
+où se trouvaient le kirschenwasser et trois petits verres; il les
+apporta sur la table, heureux de pouvoir offrir quelque chose à Kobus.
+Celui-ci, voyant ce sentiment, s'écria que le kirsch était délicieux.
+
+«Tu en as de meilleur, fit le vieux rebbe en goûtant.
+
+--Non, non, David, peut-être d'aussi bon, mais pas de meilleur.
+
+--En veux-tu encore un verre?
+
+--Merci, il ne faut pas abuser des bonnes choses, comme disait mon père;
+je reviendrai.» Alors, ils étaient réconciliés. Le vieux rebbe reprit en
+plissant les yeux avec malice:
+
+«Et qu'est-ce que tu as fait là-bas, _schaude_? Je me suis laissé dire
+que tu as fais de grosses dépenses, pour creuser un réservoir à
+poissons. Est-ce vrai?
+
+--C'est vrai, David.
+
+--Ah! s'écria le vieux rebbe, cela ne m'étonne pas; quand il s'agit de
+manger et de boire, tu ne connais plus la dépense.»
+
+Et, hochant la tête, il dit sur un ton nasillard: «Tu seras toujours le
+même!» Fritz souriait. «Écoute, David, fit-il, dans six à sept mois
+d'ici, lorsque le poisson sera rare, et que tu auras fais ton tour sur
+le marché, le nez long d'une aune, sans rien trouver de bon...--car,
+vieux, tu aimes aussi les bons morceaux, tu as beau hocher la tête, tu
+es de la race des chats, et le poisson te plaît....
+
+--Mais, Kobus, Kobus! s'écria David, vas-tu maintenant me faire passer
+pour un _épicaures_ de ton espèce? Sans doute, j'aime mieux un beau
+brochet qu'une queue de vache sur mon assiette, cela va sans dire; je ne
+serais pas un homme si j'avais d'autres idées; mais je n'y pense pas
+d'avance, Sourlé s'occupe de ces choses.
+
+--Ta! ta! ta! fit Kobus; quand, dans six mois, je t'enverrai des plats
+de truites, avec des bouteilles de _forstheimer_, à la fête de
+_Simres-Thora_[10], nous verrons, nous verrons si tu me reprocheras mon
+réservoir.»
+
+ [Note 10: Fête de réjouissance en mémoire de la promulgation de la
+ Loi au peuple juif.]
+
+David sourit. «Le Seigneur, dit-il, a tout bien fait; aux uns il donne
+la prudence, aux autres la sobriété. Tu es prudent; je ne te reproche
+pas ta prudence, c'est un don de Dieu, et quand les truites viendront,
+elles seront les bienvenues.
+
+--Amen!» s'écria Fritz. Et tous deux se mirent à rire de bon coeur.
+Cependant Kobus voulait faire enrager le vieux rebbe.
+
+Tout à coup, il lui dit:
+
+«Et les femmes, David, les femmes? Est-ce que tu ne m'en as pas trouvé
+une? la vingt-quatrième! Tu dois être pressé de gagner ma vigne du
+Sonneberg. Je serais curieux de la connaître, la vingt-quatrième.»
+
+Avant de répondre, David Sichel prit un air grave:
+
+«Kobus, dit-il, je me rappelle une vieille histoire, dont chacun peut
+faire son profit. Avant d'être des ânes, disait cette histoire, les ânes
+étaient des chevaux; ils avaient le jarret solide, la tête petite, les
+oreilles courtes et du crin à la queue, au lieu d'une touffe de poils.
+Or, il advint qu'un de ces chevaux, le grand-grand-père de tous les
+ânes, se trouvant un jour dans l'herbe jusqu'au ventre, se dit à
+lui-même: "Cette herbe est trop grossière pour moi; ce qu'il me faut,
+c'est de la fine fleur, tellement délicate qu'aucun autre cheval n'en
+ait encore goûté de pareille." Il sortit de ce pâturage, à la recherche
+de sa fine fleur. Plus loin, il trouva des herbes plus grossières que
+celles qu'il venait de quitter; il s'en indigna. Plus loin, au bord d'un
+marais, il trouva des flèches d'eau et marcha dessus. Puis il fit le
+tour du marais, entra dans un pays aride, toujours à la recherche de sa
+fine fleur; mais il ne trouva même plus de mousse. Il eut faim, il
+regarda de tous côté, vit des chardons dans un creux... et les mangea de
+bon appétit. Alors ses oreilles poussèrent; il eut une touffe de poils à
+la queue, il voulut hennir, et se mit à braire; c'était le premier des
+ânes!»
+
+Fritz, au lieu de rire de cette histoire, en fut vexé sans savoir
+pourquoi.
+
+«Et s'il n'avait pas mangé de chardons? dit-il.
+
+--Alors, il aurait été moins qu'un âne vivant, il aurait été un âne
+mort.
+
+--Tout cela ne signifie rien, David.
+
+--Non; seulement, il vaut mieux se marier jeune que de prendre sa
+servante pour femme, comme font tous les vieux garçons. Crois-moi....
+
+--Va t'en au diable! s'écria Kobus en se levant. Voici midi qui sonne,
+je n'ai pas le temps de te répondre.» David l'accompagna jusque sur le
+seuil, riant en lui-même. Et comme ils se séparaient:
+
+«Écoute, Kobus, fit-il d'un air fin, tu n'as pas voulu des femmes que je
+t'ai présentées, tu n'as peut-être pas eu tort. Mais bientôt tu t'en
+chercheras une toi-même.
+
+--_Posché-isroel_, répondit Kobus, _posché-isroel_!» Il haussa les
+épaules, joignit les mains d'un air de pitié, et s'en alla. «David,
+criait Sourlé dans la cuisine, le dîner est prêt, mets donc la table.»
+Mais le vieux rebbe, ses yeux fins plissés d'un air ironique, suivit
+Fritz du regard jusque hors la porte cochère; puis il rentra, riant tout
+bas de ce qui venait d'arriver.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Après midi, Kobus se rendit à la brasserie du _Grand-Cerf_, et retrouva
+là ses vieux camarades, Frédéric Schoultz, Hâan et les autres, en train
+de faire leur partie de _youker_, comme tous les jours, de une à deux
+heures, depuis le 1er janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre.
+
+Naturellement ils se mirent tous à crier: «Hé! Kobus.... Voici Kobus!»
+
+Et chacun s'empressa de lui faire place; lui, tout en riant et jubilant,
+distribuait des poignées de main à droite et à gauche. Il finit par
+s'asseoir au bout de la table, en face des fenêtres. La petite Lotchen,
+le tablier blanc en éventail sur sa jupe rouge, vint déposer une chope
+devant lui; il la prit, la leva gravement entre son oeil et la lumière,
+pour en admirer la belle couleur d'ambre jaune, souffla la mousse du
+bord, et but avec recueillement, les yeux à demi fermés. Après quoi il
+dit: «Elle est bonne!» et se pencha sur l'épaule du grand Frédéric, pour
+voir les cartes qu'il venait de lever.
+
+C'est ainsi qu'il rentra simplement dans ses habitudes.
+
+«Du trèfle! du carreau! Coupez l'as! criait Schoultz.
+
+--C'est moi qui donne», faisait Hâan en ramassant les cartes.
+
+Les verres cliquetaient, les canettes tintaient, et Fritz ne songeait
+pas plus alors au vallon de Meisenthâl qu'au Grand Turc; il croyait
+n'avoir jamais quitté Hunebourg.
+
+À deux heures entra M. le professeur Speck, avec ses larges souliers
+carrés au bout de ses grandes jambes maigres, sa longue redingote marron
+et son nez tourné à la friandise. Il se découvrit d'un air solennel, et
+dit:
+
+«J'ai l'honneur d'annoncer à la compagnie que les cigognes sont
+arrivées.»
+
+Aussitôt les échos de la brasserie répétèrent dans tous les coins: «Les
+cigognes sont arrivées! les cigognes sont arrivées!»
+
+Il se fit un grand tumulte; chacun quittait sa chope à moitié vide, pour
+aller voir les cigognes. En moins d'une minute, il y avait plus de cent
+personnes, le nez en l'air, devant le _Grand-Cerf_.
+
+Tout au haut de l'église, une cigogne, debout sur son échasse, ses ailes
+noires repliées au-dessus de sa queue blanche, le grand bec roux incliné
+d'un air mélancolique, faisait l'admiration de toute la ville. Le mâle
+tourbillonnait autour et cherchait à se poser sur la roue, où pendaient
+encore quelques brins de paille.
+
+Le rebbe David venait aussi d'arriver, et, regardant, son vieux chapeau
+penché sur la nuque, il s'écriait:
+
+«Elles arrivent de Jérusalem!... Elles se sont reposées sur les
+pyramides d'Égypte.... Elles ont traversé les mers.»
+
+Tout le long de la rue, devant la halle, on ne voyait que des commères,
+de vieux papas et des enfants, le cou replié, dans une sorte d'extase.
+Quelques vieilles disaient en s'essuyant les yeux: «Nous les avons
+encore revues une fois.»
+
+Kobus, en regardant tous ces braves gens, leurs mines attendries, et
+leurs attitudes émerveillées, pensait: «C'est drôle... comme il faut peu
+de chose pour amuser le monde.»
+
+Et la figure émue du vieux rabbin surtout le mettait de bonne humeur.
+
+«Eh bien, rebbe, eh bien, lui dit-il, ça te paraît donc bien beau?»
+
+Alors, l'autre, abaissant les yeux et le voyant rire, s'écria:
+
+«Tu n'as donc pas d'entrailles? Tu ne vois donc partout que des sujets
+de moquerie? Tu ne sens donc rien?
+
+--Ne crie pas si haut, _schaude_, tout le monde nous regarde.
+
+--Et s'il me plaît de crier haut! S'il me plaît de te dire tes vérités!
+S'il me plaît...»
+
+Heureusement les cigognes, après un instant de repos, venaient de se
+remettre en route pour faire le tour de la ville, et prendre possession
+des nuages de Hunebourg; et toute la place, transportée d'enthousiasme,
+poussait un cri d'admiration.
+
+Les deux oiseaux, comme pour répondre à ce salut, tout en planant,
+faisaient claquer leur bec, et une troupe d'enfants les suivaient dans
+la rue des Capucins, criant: «Tra, ri, ro, l'été vient encore une fois!
+You, you, l'été vient encore une fois!»
+
+Kobus alors rentra dans la brasserie avec les autres; et, jusqu'à sept
+heures, il ne fut plus question que du retour des cigognes, et de la
+protection qu'elles étendent sur les villes où elles nichent; sans
+parler d'une foule d'autres services particuliers à Hunebourg, comme
+d'exterminer les crapauds, les couleuvres et les lézards, dont les vieux
+fossés seraient infestés sans elles, et non seulement les fossés, mais
+encore les deux rives de la Lauter, où l'on ne verrait que des reptiles,
+si ces oiseaux n'étaient pas envoyés du Ciel pour détruire la vermine
+des champs.
+
+David Sichel étant aussi entré, Fritz, pour se moquer de lui, se mit à
+soutenir que les juifs avaient l'habitude de tuer les cigognes et de les
+manger à la Pâque avec l'agneau pascal, et que cette habitude avait
+causé jadis la grande plaie d'Égypte, où l'on voyait des grenouilles en
+si grand nombre qu'elles entraient par les fenêtres, et qu'il vous en
+tombait même par les cheminées; de sorte que les Pharaons se trouvèrent
+d'autre moyen pour se débarrasser de ce fléau, que de chasser les fils
+d'Abraham du pays.
+
+Cette explication exaspéra tellement le vieux rebbe, qu'il déclara que
+Kobus méritait d'être pendu.
+
+Alors Fritz fut vengé de l'apologue de l'âne et des chardons; de douces
+larmes coulèrent sur ses joues. Et ce qui mit le comble à ce triomphe,
+c'est que le grand Frédéric Schoultz, Hâan et le professeur Speck
+s'écrièrent qu'il fallait rétablir la paix, que deux vieux amis comme
+David et Kobus ne pouvaient rester fâchés à propos des cigognes.
+
+Ils proposèrent à Fritz de rétracter son explication, moyennant quoi
+David serait forcé de l'embrasser. Il y consentit; alors David et lui
+s'embrassèrent avec attendrissement; et le vieux rebbe pleurait, disant:
+«Que sans le défaut qu'il avait de rire à tort et à travers, Kobus
+serait le meilleur homme du monde.»
+
+Je vous laisse à penser le bon sang que se faisait l'ami Fritz de toute
+cette histoire. Il ne cessa d'en rire qu'à minuit, et, même plus tard il
+se réveillait de temps en temps pour rire encore:
+
+«On irait bien loin, pensait-il, pour trouver d'aussi braves gens qu'à
+Hunebourg. Ce pauvre rebbe David est-il honnête dans sa croyance! Et le
+grand Frédéric, quelle bonne tête de cheval! Et Hâan, comme il glousse
+bien! Quel bonheur de vivre dans un pareil endroit!»
+
+Le lendemain, huit heures, il dormait encore comme un bienheureux,
+lorsqu'une sorte de grincement bizarre l'éveilla. Il prêta l'oreille, et
+reconnut que le rémouleur Higuebic était venu s'établir, comme tous les
+vendredis, au coin de sa maison, pour repasser les couteaux et les
+ciseaux de la ville, chose qui l'ennuya beaucoup, car il avait encore
+sommeil.
+
+À chaque instant, le babillage des commères venait interrompre le
+sifflement de la roue; puis c'était le caniche qui grondait, puis l'âne
+qui se mettait à braire, puis une discussion qui s'engageait sur le prix
+du repassage; puis autre chose.
+
+«Que le diable t'emporte! pensait Kobus. Est-ce que le bourgmestre ne
+devrait pas défendre ces choses-là? Le dernier paysan peut dormir à son
+aise, et de bons bourgeois sont éveillés à huit heures, par la
+négligence de l'autorité.»
+
+Tout à coup Higuebic se mit à crier d'une voix nasillarde:
+
+«Couteaux, ciseaux à repasser!»
+
+Alors il n'y tint plus et se leva furieux.
+
+«Il faudra que je parle de cela, se dit-il; je porterai l'affaire devant
+la justice de paix. Ce Higuebic finirait par croire que le coin de ma
+maison est à lui; depuis quarante-cinq ans qu'il nous ennuie tous, mon
+grand-père et moi, c'est assez; il est temps que cela finisse!»
+
+Ainsi rêvait Kobus en s'habillant; l'habitude de dormir à la ferme, sans
+autre bruit que le murmure du feuillage, l'avait gâté. Mais après le
+déjeuner il ne songeait plus à cette misère. L'idée lui vint de mettre
+en bouteilles deux tonnes de vin du Rhin qu'il avait achetées l'automne
+précédent. Il envoya Katel chercher le tonnelier, et se revêtit d'une
+grosse camisole de laine grise, qu'il mettait pour vaquer aux soins de
+la cave.
+
+Le père Schweyer arriva, son tablier de cuir aux genoux, le maillet à la
+ceinture, la tarière sous le bras, et sa grosse figure épanouie.
+
+«Eh bien, monsieur Kobus, eh bien! fit-il, nous allons donc commencer
+aujourd'hui?
+
+--Oui, père Schweyer, il est temps, le _markobrunner_ est en fût depuis
+quinze mois, et le _steinberg_ depuis six ans.
+
+--Bon... et les bouteilles?
+
+--Elles sont rincées et égouttées depuis trois semaines.
+
+--Oh! pour les soins à donner au noble vin, dit Schweyer, les Kobus s'y
+entendent de père en fils; nous n'avons donc plus qu'à descendre?
+
+--Oui, descendons.» Fritz alluma une chandelle dans la cuisine; il prit
+une anse du panier à bouteilles, Schweyer empoigna l'autre, et ils
+descendirent à la cave. Arrivés au bas, le vieux tonnelier s'écria:
+«Quelle cave, comme tout est sec ici! Houm! houm! Quel son clair! Ah!
+monsieur Kobus, je l'ai dit cent fois, vous avez la meilleure cave de la
+ville.» Puis s'approchant d'une tonne, et la frappant du doigt: «Voici
+le _markobrunner_, n'est-ce pas?
+
+--Oui; et celui-là, c'est le _steinberg_.
+
+--Bon, bon, nous allons lui dire deux mots.» Alors se courbant, la
+tarière au creux de l'estomac, il perça la tonne de _markobrunner_, et
+poussa lestement le robinet dans l'ouverture. Après quoi Kobus lui passa
+une bouteille, qu'il emplit et qu'il boucha; Fritz enduisit le bouchon
+de cire bleue et posa le cachet. L'opération se poursuivit de la sorte,
+à la grande satisfaction de Kobus et de Schweyer.
+
+«Hé! hé! hé! faisaient-ils de temps en temps, reposons-nous.
+
+--Oui, et buvons un coup», disait Fritz. Alors, prenant le petit gobelet
+sur la bonde, ils se rafraîchissaient d'un verre de cet excellent vin,
+et se remettaient ensuite à l'ouvrage. Toutes les précédentes fois,
+Kobus, après deux ou trois verres, se mettait à chanter d'une voix
+terriblement forte, de vieux airs qui lui passaient par la tête, tels
+que le _Miserere, l'Hymne de Gambrinus_, ou la chanson des _Trois
+Hussards_.
+
+«Cela résonne comme dans une cathédrale, faisait-il en riant.
+
+--Oui, disait Schweyer, vous chantez bien; c'est dommage que vous n'ayez
+pas été de notre grande société chorale de Johannisberg; on n'aurait
+entendu que vous.»
+
+Il se mettait alors à raconter comme, de son temps il existait une
+société de tonneliers, amateurs de musique, dans le pays de Nassau; que,
+dans cette société, on ne chantait qu'avec accompagnement de tonnes, de
+tonneaux et de brocs; que les canettes et les chopes faisaient le fifre,
+et que les foudres formaient la basse; qu'on n'avait jamais rien entendu
+d'aussi moelleux et d'aussi touchant; que les filles des maîtres
+tonneliers distribuaient des prix à ceux qui se distinguaient, et que
+lui, Schweyer, avait reçu deux grappes et une coupe d'argent, à cause de
+sa manière harmonieuse de taper sur une tonne de cinquante-trois
+mesures.
+
+Il disait cela tout ému de ses souvenirs, et Fritz avait peine à ne pas
+éclater de rire.
+
+Il racontait encore beaucoup d'autres choses curieuses, et célébrait la
+cave du grand-duc de Nassau, «laquelle, disait-il, possède des vins
+précieux, dont la date se perd dans la nuit des temps».
+
+C'est ainsi que le vieux Schweyer égayait le travail. Ces propos joyeux
+n'empêchaient pas les bouteilles de se remplir, de se cacheter et de se
+mettre en place; au contraire, cela se faisait avec plus de mesure et
+d'entrain.
+
+Kobus avait l'habitude d'encourager Schweyer, lorsque sa gaieté venait
+de se ralentir, soit en lui lançant quelque bon mot, ou bien en le
+remettant sur la piste de ses histoires. Mais, en ce jour, le vieux
+tonnelier crut remarquer qu'il était préoccupé de pensées étrangères.
+
+Deux ou trois fois il essaya de chanter; mais, après quelques
+ronflements, il se taisait, regardant un chat s'enfuir par la lucarne,
+un enfant qui se penchait curieusement pour voir ce qui se passait dans
+la cave, ou bien écoutant les sifflements de la pierre du rémouleur, les
+aboiements de son caniche, ou telle autre chose semblable.
+
+Son esprit n'était pas dans la cave, et Schweyer, naturellement discret,
+ne voulut pas interrompre ses réflexions.
+
+Les choses continuèrent ainsi trois ou quatre jours.
+
+Chaque soir Fritz allait à son ordinaire faire quelques parties de
+_youker_ au _Grand-Cerf_. Là, ses camarades remarquaient également une
+préoccupation étrange en lui; il oubliait de jouer à son tour.
+
+«Allons donc, Kobus, allons donc, c'est à toi!» lui criait le grand
+Frédéric.
+
+Alors il jetait sa carte au hasard, et naturellement il perdait.
+
+«Je n'ai pas de chance», se disait-il en rentrant.
+
+Comme Schweyer avait de l'ouvrage à la maison, il ne pouvait venir que
+deux ou trois heures par jour, le matin ou le soir, de sorte que
+l'affaire traînait en longueur, et même elle se termina d'une façon
+singulière.
+
+En mettant le _steinberg_ en perce, le vieux tonnelier s'attendait à ce
+que Kobus allait, comme toujours, emplir le gobelet et le lui présenter.
+Or Fritz, par distraction, oublia cette partie importante du cérémonial.
+
+Schweyer en fut indigné.
+
+«Il me fait boire de sa piquette, se dit-il; mais quand le vin est de
+qualité supérieure, il le trouve trop bon pour moi.»
+
+Cette réflexion le mit de mauvaise humeur, et quelques instants après,
+comme il était baissé, Kobus ayant laissé tomber deux gouttes de cire
+sur ses mains, sa colère éclata:
+
+«Monsieur Kobus, dit-il en se levant, je crois que vous devenez fou!
+Dans le temps, vous chantiez le _Miserere_, et je ne voulais rien dire,
+quoique ce fût une offense contre notre sainte religion, et surtout à
+l'égard d'un vieillard de mon âge; vous aviez l'air de m'ouvrir en
+quelque sorte les portes de la tombe, et c'était abominable quand on
+considère que je ne vous avais rien fait. D'ailleurs, la vieillesse
+n'est pas crime; chacun désire devenir vieux; vous le deviendrez
+peut-être, monsieur Kobus, et vous comprendrez alors votre indignité.
+Maintenant, vous me faites tomber de la cire sur les mains par malice.
+
+--Comment, par malice? s'écria Fritz stupéfait.
+
+--Oui, par malice; vous riez de tout!... Même en ce moment, vous avez
+envie de rire; mais je ne veux pas être votre _hans-wurst_[11],
+entendez-vous? C'est la dernière fois que je travaille avec un braque de
+votre espèce.»
+
+ [Note 11: Polichinelle allemand.]
+
+Ce disant, Schweyer détacha son tablier, prit sa tarière, et gravit
+l'escalier.
+
+La véritable raison de sa colère, ce n'étaient ni le _Miserere_, ni les
+gouttes de cire, c'était l'oubli du _steinberg_.
+
+Kobus, qui ne manquait pas de finesse, comprit très bien le vrai motif
+de sa colère, mais il ne regretta pas moins sa maladresse et son oubli
+des vieux usages, car tous les tonneliers du monde ont le droit de boire
+un bon coup du vin qu'ils mettent en bouteilles, et si le maître est là,
+son devoir est de l'offrir.
+
+«Où diable ai-je la tête depuis quelque temps? se dit-il. Je suis
+toujours à rêvasser, à bâiller, à m'ennuyer; rien ne me manque, et j'ai
+des absences; c'est étonnant... il faudra que je me surveille.»
+
+Cependant, comme il n'y avait pas moyen de faire revenir Schweyer, il
+finit de mettre son vin en bouteille lui-même, et les choses en
+restèrent là.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Les mardis et les vendredis matin, jours de marché, Kobus avait
+l'habitude de fumer des pipes à sa fenêtre, en regardant les ménagères
+de Hunebourg aller et venir, d'un air affairé, entre les longues rangées
+de paniers, de hottes, de cages d'osier, de baraques, de poteries et de
+charrettes alignées sur la place des Acacias. C'étaient, en quelque
+sorte, ses jours de grand spectacle; toutes ces rumeurs, ces mille
+attitudes d'acheteurs et de vendeurs débattant leur prix, criant, se
+disputant, le réjouissaient plus qu'on ne saurait le dire.
+
+Apercevait-il de loin quelque belle pièce, aussitôt il appelait Katel et
+lui disait:
+
+«Vois-tu, là-bas, ce chapelet de grives ou de mésanges? vois-tu ce grand
+lièvre roux, au troisième banc de la dernière rangée? Va voir.»
+
+Katel sortait; il suivait avec intérêt la marche de la discussion; et la
+vieille servante revenait-elle avec les mésanges, les grives ou le
+lièvre, il se disait: «Nous les avons!»
+
+Or, un matin, il se trouvait là, tout rêveur contre son habitude,
+bâillant dans ses mains et regardant avec indifférence. Rien n'excitait
+son envie; le mouvement, les allées et les venues de tout ce monde lui
+paraissaient quelque chose de monotone. Parfois il se dressait, et
+regardant la côte de Genêts tout au loin, il se disait: «Quel beau coup
+de soleil là-bas, sur le Meisenthâl.»
+
+Mille idées lui passaient par la tête: il entendait mugir le bétail, il
+voyait la petite Sûzel, en manches de chemise, le petit cuveau de sapin
+à la main, se glisser sous le hangar et entrer dans l'étable, Mopsel sur
+ses talons, et le vieil anabaptiste monter gravement la côte. Ces
+souvenirs l'attendrissaient.
+
+«Le mur du réservoir doit être sec maintenant, pensait-il; bientôt, il
+faudra poser le grillage.»
+
+En ce moment, et comme il se perdait au milieu de ces réflexions, Katel
+entra:
+
+«Monsieur, dit-elle, voici quelque chose que j'ai trouvé dans votre
+capote d'hiver.»
+
+C'était un papier; il le prit et l'ouvrit.
+
+«Tiens! tiens! fit-il avec une sorte d'émotion, la recette des beignets!
+Comment ai-je pu oublier cela depuis trois semaines? Décidément je n'ai
+plus la tête à moi!»
+
+Et regardant la vieille servante:
+
+«C'est une recette pour faire des beignets, mais des beignets délicieux!
+s'écria-t-il comme attendri. Devine un peu, Katel, qui m'a donné cette
+recette?
+
+--La grande Frentzel du _Boeuf-Rouge_.
+
+--Frentzel, allons donc! Est-ce qu'elle est capable d'inventer quelque
+chose, et surtout des beignets pareils? Non... c'est la petite Sûzel, la
+fille de l'anabaptiste.
+
+--Oh! dit Katel, cela ne m'étonne pas, cette petite est remplie de
+bonnes idées.
+
+--Oui, elle est au-dessus de son âge. Tu vas me faire de ces beignets,
+Katel. Tu suivras la recette exactement, entends-tu, sans cela tout
+serait manqué.
+
+--Soyez tranquille, monsieur, soyez tranquille, je vais vous soigner
+cela.»
+
+Katel sortit, et Fritz, bourrant une pipe avec soin, se remit à la
+fenêtre. Alors, tout avait changé sous ses yeux; les figures, les mines,
+les discours, les cris des uns et des autres: c'était comme un coup de
+soleil sur la place.
+
+Et rêvant encore à la ferme, il se prit à songer que le séjour des
+villes n'est vraiment agréable qu'en hiver; qu'il fait bon aussi changer
+de nourriture quelquefois, car la même cuisine, à la longue, devient
+insipide. Il se rappela que les bons oeufs frais et le fromage blanc,
+chez l'anabaptiste, lui faisaient plus de plaisir au déjeuner, que tous
+les petits plats de Katel.
+
+«Si je n'avais pas besoin, en quelque sorte, de faire ma partie de
+_youker_, de prendre mes chopes, de voir David, Frédéric Schoultz et le
+gros Hâan, se dit-il, j'aimerais bien passer six semaines ou deux mois
+de l'année à Meisenthâl. Mais il ne faut pas y songer, mes plaisirs et
+mes affaires sont ici: c'est fâcheux qu'on ne puisse pas avoir toutes
+les satisfactions ensemble.»
+
+Ces pensées s'enchaînaient dans son esprit. Enfin, onze heures ayant
+sonné, la vieille servante vint dresser la table. «Eh bien! Katel, lui
+dit-il en se retournant, et mes beignets?
+
+--Vous avez raison, monsieur, ils sont tout ce qu'on peut appeler de
+plus délicat.
+
+--Tu les as réussis?
+
+--J'ai suivi la recette; cela ne pouvait pas manquer.
+
+--Puisqu'ils sont réussis, dit Kobus, tout doit aller ensemble, je
+descends à la cave chercher une bouteille de _forstheimer_.»
+
+Il sortait son trousseau à la main, quand une idée le fit revenir; il
+demanda:
+
+«Et la recette?
+
+--Je l'ai dans ma poche, monsieur.
+
+--Eh bien, il ne faut pas la perdre; donne que je la mette dans le
+secrétaire; nous serons contents de la retrouver.» Et, déployant le
+papier, il se mit à le relire.
+
+«C'est qu'elle écrit joliment bien, fit-il; une écriture ronde, comme
+moulée! Elle est extraordinaire, cette petite Sûzel, sais-tu?
+
+--Oui, monsieur, elle est pleine d'esprit. Si vous l'entendiez à la
+cuisine, quand elle vient, elle a toujours quelque chose pour vous faire
+rire.
+
+--Tiens! tiens! moi qui la croyais un peu triste.
+
+--Triste! ah bien oui!
+
+--Et qu'est-ce qu'elle dit donc? demanda Kobus, dont la large figure
+s'épatait d'aise, en pensant que la petite était gaie.
+
+--Qu'est-ce que je sais? Rien que d'avoir passé sur la place, elle a
+tout vu, et elle vous raconte la mine de chacun mais d'un air si
+drôle....
+
+--Je parie qu'elle s'est aussi moquée de moi, s'écria Fritz.
+
+--Oh! pour cela, jamais, monsieur; du grand Frédéric Schoultz, je ne dis
+pas, mais de vous....
+
+--Ha! ha! ha! interrompit Kobus, elle s'est moquée de Schoultz! Elle le
+trouve un peu bête, n'est-ce pas?
+
+--Oh! non, pas justement; je ne peux pas me rappeler... vous
+comprenez....
+
+--C'est bon, Katel, c'est bon», dit-il en s'en allant tout joyeux.
+
+Et jusqu'au bas de l'escalier, la vieille servante l'entendit rire tout
+haut en répétant: «Cette petite Sûzel me fait du bon sang.»
+
+Quand il revint, la table était mise et le potage servi. Il déboucha sa
+bouteille, se mit la serviette au menton d'un air de satisfaction
+profonde, se retroussa les manches et dîna de bon appétit.
+
+Katel vint servir les beignets avant le dessert. Alors, remplissant son
+verre, il dit: «Nous allons voir cela.» La vieille servante restait près
+de la table, pour entendre son jugement. Il prit donc un beignet, et le
+goûta d'abord sans rien dire; puis un autre, puis un troisième; enfin,
+se retournant, il prononça ces paroles avec poids et mesure:
+
+«Les beignets sont excellents, Katel, excellents! Il est facile de
+reconnaître que tu as suivi la recette aussi bien que possible. Et
+cependant, écoute bien ceci--ce n'est pas un reproche que je veux te
+faire,--mais ceux de la ferme étaient meilleurs; ils avaient quelque
+chose de plus fin, de plus délicat, une espèce de parfum
+particulier,--fit-il en levant le doigt,--je ne peux pas t'expliquer
+cela; c'était moins fort, si tu veux, mais beaucoup plus agréable.
+
+--J'ai peut-être mis trop de cannelle?
+
+--Non, non, c'est bien, c'est très bien; mais cette petite Sûzel,
+vois-tu, a l'inspiration des beignets, comme toi l'inspiration de la
+dinde farcie aux châtaignes.
+
+--C'est bien possible, monsieur.
+
+--C'est positif. J'aurais tort de ne pas trouver ces beignets délicieux;
+mais au-dessus des meilleures choses, il y a ce que le professeur Speck
+appelle "l'idéal"; cela veut dire quelque chose de poétique, de....
+
+--Oui, monsieur, je comprends, fit Katel: par exemple, comme les
+saucisses de la mère Hâfen, que personne ne pouvait réussir aussi bien
+qu'elle, à cause des trois clous de girofles qui manquaient.
+
+--Non, ce n'est pas mon idée; rien n'y manque, et malgré tout....» Il
+allait en dire plus, lorsque la porte s'ouvrit et que le vieux rabbin
+entra: «Hé! c'est toi, David, s'écria-t-il; arrive donc, et tâche
+d'expliquer à Katel ce qu'il faut entendre par "l'idéal".»
+
+David, à ces mots, fronça le sourcil. «Tu veux te moquer de moi? fit-il.
+
+--Non, c'est très sérieux; dis à Katel pourquoi vous regrettiez tous les
+carottes et les oignons d'Égypte....
+
+--Écoute, Kobus, s'écria le vieux rebbe, j'arrive, et voilà que tu
+commences tout de suite par m'attaquer sur les choses saintes; ce n'est
+pas beau.
+
+--Tu prends tout de travers, _posché-isroel_. Assieds-toi, et, puisque
+tu ne veux pas que je parle des oignons d'Égypte, qu'il n'en soit plus
+question. Mais si tu n'étais pas juif....
+
+--Allons, je vois bien que tu veux me chasser.
+
+--Mais non, je dis seulement que si tu n'étais pas juif, tu pourrais
+manger de ces beignets, et que tu serais forcé de reconnaître qu'ils
+valent mille fois mieux que la manne, qui tombait du ciel pour vous
+purger de la lèpre, et des autres maladies que vous aviez attrapées chez
+les infidèles.
+
+--Ah! maintenant, je m'en vais; c'est aussi trop fort!» Katel sortit, et
+Kobus, retenant le vieux rebbe par la manche, ajouta:
+
+«Voyons donc, que diable! assieds-toi. J'éprouve un véritable chagrin.
+
+--Quel chagrin?
+
+--De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et goûter
+ces beignets: quelque chose d'extraordinaire!» David s'assit en riant à
+son tour.
+
+«Tu les a inventés, n'est-ce pas? dit-il. Tu fais toujours des
+inventions pareilles.
+
+--Non, rebbe, non; ce n'est ni moi ni Katel. Je serais fier d'avoir
+inventé ces beignets, mais rendons à César ce qui est à César: l'honneur
+en revient à la petite Sûzel... tu sais, la fille de l'anabaptiste?
+
+--Ah! dit le vieux rebbe, en attachant sur Kobus son oeil gris; tiens!
+tiens! et tu les trouves si bons?
+
+--Délicieux, David!
+
+--Hé! hé! hé! oui... cette petite est capable de tout... même de
+satisfaire un gourmand de ton espèce.»
+
+Puis, changeant de ton:
+
+«Cette petite Sûzel m'a plu d'abord, dit-il; elle est intelligente. Dans
+trois ou quatre ans; elle connaîtra la cuisine comme ta vieille Katel;
+elle conduira son mari par le bout du nez; et, si c'est un homme
+d'esprit, lui-même reconnaîtra que c'était le plus grand bonheur qui pût
+lui arriver.
+
+--Ah! ha! ha! cette fois, David, je suis d'accord avec toi, fit Kobus,
+tu ne dis rien de trop. C'est étonnant que le père Christel et la mère
+Orchel, qui n'ont pas quatre idées dans la tête, aient mis ce joli petit
+être au monde. Sais-tu qu'elle conduit déjà tout à la ferme?
+
+--Qu'est-ce que je disais? s'écria David, j'en étais sûr! Vois-tu,
+Kobus, quand une femme a de l'esprit, qu'elle n'est point glorieuse,
+qu'elle ne cherche pas à rabaisser son mari pour s'élever elle-même,
+tout de suite elle se rend maîtresse; on est heureux, en quelque sorte,
+de lui obéir.»
+
+En ce moment, je ne sais quelle idée passa par la tête de Fritz; il
+observa le vieux rebbe du coin de l'oeil et dit: «Elle fait très bien
+les beignets, mais quant au reste....
+
+--Et moi, s'écria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave fermier
+qui l'épousera, et que ce fermier-là deviendra riche et sera très
+heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas mal de temps, je
+crois m'y connaître; je sais tout de suite ce qu'elles sont et ce
+qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce qu'elles vaudront. Eh bien,
+cette petite Sûzel m'a plu, et je suis content d'apprendre qu'elle fasse
+si bien les beignets.»
+
+Fritz était devenu rêveur. Tout à coup il demanda: «Dis donc,
+_posché-isroel_, pourquoi donc es-tu venu me voir à midi; ce n'est pas
+ton heure.
+
+--Ah! c'est juste; il faut que tu me prêtes deux cents florins.
+
+--Deux cents florins? oh! oh! fit Kobus d'un air moitié sérieux et
+moitié railleur, d'un seul coup, rebbe?
+
+--D'un seul coup.
+
+--Et pour toi?
+
+--C'est pour moi si tu veux, car je m'engage seul de te rembourser la
+somme, mais c'est pour rendre service à quelqu'un.
+
+--À qui, David?
+
+--Tu connais le père Hertzberg, le colporteur, eh bien, sa fille est
+demandée en mariage par le fils Salomon; deux braves enfants, fit le
+vieux rebbe en joignant les mains d'un air attendri; seulement, tu
+comprends, il faut une petite dot, et Hertzberg est venu me trouver....
+
+--Tu seras donc toujours le même? interrompit Fritz, non content de tes
+propres dettes, il faut que tu te mettes sur le dos celles des autres?
+
+--Mais Kobus! mais Kobus! s'écria David d'une voix perçante et
+pathétique, le nez courbé et les yeux tournés en louchant vers le sol,
+si tu voyais ces chers enfants! Comment leur refuser le bonheur de la
+vie? Et d'ailleurs le père Hertzberg est solide, il me remboursera dans
+un an ou deux, au plus tard.
+
+--Tu le veux, dit Fritz en se levant, soit; mais écoute: tu payeras des
+intérêts cette fois, cinq pour cent. Je veux bien te prêter sans
+intérêt, mais aux autres....
+
+--Eh! mon Dieu, qui te dit le contraire, fit David, pourvu que ces
+pauvres enfants soient heureux! le père me rendra les cinq pour cent.»
+
+Kobus ouvrit son secrétaire, compta deux cents florins sur la table,
+pendant que le vieux rebbe regardait avec impatience; puis il sortit le
+papier, l'écritoire, la plume, et dit:
+
+«Allons, David vérifie le compte.
+
+--C'est inutile, j'ai regardé et tu comptes bien.
+
+--Non, non, compte!» Alors le vieux rebbe compta, fourrant les piles
+dans la grande poche de sa culotte, avec une satisfaction visible.
+«Maintenant, assieds-toi là, et fais mon billet à cinq pour cent. Et
+souviens-toi si tu n'es pas content de mes plaisanteries, je puis te
+mener loin avec ce morceau de papier.» David, souriant de bonheur, se
+mit à écrire. Fritz regardait par-dessus son épaule, et, le voyant près
+de marquer les cinq pour cent: «Halte! fit-il, vieux _posché-isroel_,
+halte!
+
+--Tu en veux six?
+
+--Ni six, ni cinq. Est-ce que nous ne sommes pas de vieux amis? Mais tu
+ne comprends rien à la plaisanterie; il faut toujours être grave avec
+toi, comme un âne qu'on étrille.»
+
+Le vieux rebbe alors se leva, lui serra la main et dit tout attendri:
+«Merci, Kobus.» Puis il s'en alla.
+
+«Brave homme! faisait Fritz en le voyant remonter la rue, le dos courbé
+et la main sur sa poche; le voilà qui court chez l'autre, comme s'il
+s'agissait de son propre bonheur; il voit les enfants heureux, et rit
+tout bas, une larme dans l'oeil.»
+
+Sur cette réflexion, il prit sa canne et sortit pour aller lire son
+journal.
+
+
+
+
+X
+
+
+Deux ou trois jours après, un soir, au casino, on causait par hasard des
+anciens temps. Le gros percepteur Hâan célébrait les moeurs d'autrefois;
+les promenades en traîneau, l'hiver; le bon papa Christian, dans sa
+houppelande doublée de renard et ses grosses bottes fourrées d'agneau,
+le bonnet de loutre tiré sur les oreilles, et les gants jusqu'aux
+coudes, conduisant toute sa famille à la cime du Rothalps, admirer les
+bois couverts de givre; et les jeunes gens de la ville suivant à cheval
+la promenade, et jetant à la dérobée un regard d'amour sur la jolie
+couvée de jeunes filles, enveloppées de leurs pèlerines, le petit nez
+rose enfoui dans le minon de cygne plus blanc que la neige.
+
+«Ah! le bon temps, disait-il. Bientôt après, toute la ville apprenait
+que le jeune conseiller Lobstein, ou M. le tabellion Müntz, était fiancé
+avec la petite Lochten, la jolie Rosa, ou la grande Wilhelmine; et
+c'était au milieu des neiges que l'amour avait pris naissance, sous
+l'oeil même des parents. D'autres fois on se réunissait dans la
+Madame-Hüte[12], en pleine foire tous les rangs se confondaient: la
+noblesse, la bourgeoisie, le peuple. On ne s'inquiétait pas de savoir si
+vous étiez comte ou baron, mais bon valseur. Allez donc trouver un
+abandon pareil de nos jours! Depuis qu'on fait tant de nouveau noble,
+ils ont toujours peur qu'on les confonde avec la populace.»
+
+ [Note 12: Salle de danse.]
+
+Hâan vantait aussi les petits concerts, la bonne musique de chambre
+élégante et naïve des vieux temps, à laquelle on a substitué le fracas
+des grandes ouvertures, et la mélodie sombre des symphonies.
+
+Rien qu'à l'entendre, il vous semblait voir le vieux conseiller
+Baumgarten, en perruque poudrée à la frimas et grand habit carré, le
+violoncelle appuyé contre la jambe et l'archet en équerre sur les
+cordes, Mlle Séraphia Schmidt au clavecin, entre les deux candélabres,
+les violons penchés tout autour, l'oeil sur le cahier, et plus loin, le
+cercle des amis dans l'ombre.
+
+Ces images touchaient tout le monde, et le grand Schoultz lui-même, se
+balançant sur sa chaise, un de ses genoux pointus entre les mains et les
+yeux au plafond, s'écriait:
+
+«Oui, oui, ces temps sont loin de nous! C'est vrai, nous vieillissons....
+Quels souvenirs tu nous rappelles, Hâan, quels souvenirs! Tout cela ne
+nous fait pas jeunes.»
+
+Kobus, en retournant chez lui par la rue des Capucins, avait la tête
+pleine des idées de Hâan:
+
+«Il a raison, se disait-il, nous avons vu ces choses qui nous paraissent
+reculées d'un siècle.»
+
+Et regardant les étoiles, qui tremblotaient dans le ciel immense, il
+pensait:
+
+«Tout cela reste en place, tout cela revient aux mêmes époques; il n'y a
+que nous qui changions. Quelle terrible aventure de changer un peu tous
+les jours, sans qu'on s'en aperçoive. De sorte qu'à la fin du compte, on
+est tout gris, tout ratatiné, et qu'on produit aux yeux du nouveau monde
+qui passe l'effet de ces vieilles défroques, ou de ces respectables
+perruques dont parlait Hâan tout à l'heure. On a beau faire, il faut que
+cela nous arrive comme aux autres.»
+
+Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'étant couché, ces
+idées le suivirent encore quelque temps, puis il s'endormit.
+
+Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur le
+vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'était un petit meuble en
+bois de rose, à pieds grêles, terminés en poire, et qui n'avait que cinq
+octaves. Depuis trente ans il restait là; Katel y déposait ses assiettes
+avant le dîner, et Kobus y jetait ses habits. À force de le voir, il n'y
+pensait plus; mais alors il lui sembla le retrouver après une longue
+absence. Il s'habilla tout rêveur; puis, regardant par la fenêtre, il
+vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au marché.
+S'approchant aussitôt du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur
+ses touches jaunes: un son grêle s'échappa du petit meuble, et le bon
+Kobus, en moins d'une seconde, revit les trente années qui venaient de
+s'écouler. Il se rappela Mme Kobus, sa mère, une femme jeune encore, à
+la figure longue et pâle, jouant du clavecin; M. Kobus, le juge de paix,
+assis auprès d'elle, son tricorne au bâton de la chaise, écoutant, et
+lui, Fritz; tout petit, assis à terre avec le cheval de carton, criant:
+«Hue! hue!» pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait: «Chut!»
+Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d'autres choses encore.
+
+Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le _Troubadour_ et
+l'antique romance du _Croisé_.
+
+«Je n'aurais jamais cru me rappeler une seule note, se dit-il; c'est
+étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l'accord; il me semble l'avoir
+entendu hier.»
+
+En se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur caisse: _Le
+Siège de Prague, La Cenerentola_, l'ouverture de _La Vestale_ et puis
+les vieilles romances d'amour, de petits airs gais, mais toujours de
+l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui pleure; rien en deçà, rien
+au-delà!
+
+Kobus, deux ou trois mois avant, n'aurait pas manqué de se faire du bon
+sang, avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et ces Arthurs au
+plumet noir; il avait lu jadis _Werther_, et s'était tenu les côtes tout
+le long de l'histoire; mais maintenant, il trouva cela fort beau.
+
+«Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis
+couplets:
+
+_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_
+
+«Comme c'est simple, comme c'est naturel!
+
+_«Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_
+
+«À la bonne heure! voilà de la poésie; cela dit des choses profondes,
+dans un langage naïf. Et la musique!»
+
+Il se mit à jouer en chantant:
+
+_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_
+
+Il ne se lassait pas de répéter la vieille romance, et cela durait bien
+depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit s'entendit à la porte;
+quelqu'un frappait.
+
+«Voici David, se dit-il, en refermant bien vite le clavecin; c'est lui
+qui rirait, s'il m'entendait chanter _Rosette_!»
+
+Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il alla
+lui-même ouvrir. Mais qu'on juge de sa surprise en apercevant la petite
+Sûzel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son
+fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait là derrière la porte.
+
+«Eh! c'est toi, Sûzel! fit-il comme émerveillé.
+
+--Oui, monsieur Kobus, dit la petite; depuis longtemps j'attends Mlle
+Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j'ai pensé qu'il
+fallait tout de même faire ma commission avant de partir.
+
+--Quelle commission donc, Sûzel?
+
+--Mon père m'envoie vous prévenir que les grilles sont arrivées, et
+qu'on n'attend que vous pour les mettre.
+
+--Comment! il t'envoie exprès pour cela?
+
+--Oh! j'ai encore à dire au juif Schmoûle, qu'il doit venir chercher les
+boeufs, s'il ne veut pas payer la nourriture.
+
+--Ah! les boeufs sont vendus?
+
+--Oui, monsieur Kobus, trois cent cinquante florins.
+
+--C'est un bon prix. Mais entre donc, Sûzel, tu n'as pas besoin de te
+gêner.
+
+--Oh! je ne me gêne pas.
+
+--Si, si... tu te gênes, je le vois bien, sans cela tu serais entrée
+tout de suite. Tiens, assieds-toi là.»
+
+Il lui avançait une chaise, et rouvrait le clavecin d'un air de
+satisfaction extraordinaire:
+
+«Et tout le monde se porte bien là-bas, le père Christel, la mère
+Orchel?
+
+--Tout le monde, monsieur Kobus, Dieu merci. Nous serions bien contents
+si vous pouviez venir.
+
+--Je viendrai, Sûzel; demain ou après, bien sûr, j'irai vous voir.»
+Fritz avait alors une grande envie de jouer devant Sûzel; il la
+regardait en souriant et finit par lui dire:
+
+«Je jouais tout à l'heure de vieux airs, et je chantais. Tu m'as
+peut-être entendu de la cuisine; ça t'a bien fait rire, n'est-ce pas?
+
+--Oh! monsieur Kobus, au contraire, ça me rendait toute triste; la belle
+musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette
+belle musique.
+
+--Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te
+réjouir.»
+
+Il était heureux de montrer son talent à Sûzel, et commença _La Reine de
+Prusse_. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin à l'autre, il
+marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite
+dans le miroir en face, en se pinçant les lèvres comme il arrive
+lorsqu'on a peur de faire de fausses notes. On aurait dit qu'il jouait
+devant toute la ville. Sûzel, elle, ses grands yeux bleus écarquillés
+d'admiration, et sa petite bouche rose entrouverte, semblait en extase.
+
+Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout content de
+lui-même:
+
+«Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau!
+
+--Bah! fit-il, ça, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre quelque
+chose de magnifique, _Le Siège de Prague_; on entend rouler les canons;
+écoute un peu.»
+
+Il se mit alors à jouer _Le Siège de Prague_ avec un enthousiasme
+extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait jusque dans
+ses petites jambes. Et quand Kobus entendait la petite Sûzel soupirer
+tout bas: «Oh! que c'est beau!» cela lui donnait une ardeur, mais une
+ardeur vraiment incroyable; il ne se sentait plus de bonheur.
+
+Après _Le Siège de Prague_, il joua _La Cenerentola_; après _La
+Cenerentola_, la grande ouverture de _La Vestale_; et puis, comme il ne
+savait plus que jouer, et que Sûzel disait toujours: «Oh! que c'est
+beau, monsieur Kobus! Oh! quelle belle musique vous faites!» il s'écria:
+
+«Oui, c'est beau; mais si je n'étais pas enrhumé, je te chanterais
+quelque chose, et c'est alors que tu verrais, Sûzel! Mais c'est égal, je
+vais essayer tout de même; seulement je suis enrhumé, c'est dommage.»
+
+Et tout en parlant de la sorte, il se mit à chanter d'une voix aussi
+claire qu'un coq qui s'éveille au milieu de ses poules:
+
+_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_
+
+Il balançait la tête lentement, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et
+chaque fois qu'il arrivait à la fin d'un couplet, pendant une demi-heure
+il répétait d'un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le
+nez en l'air, et en se balançant comme un malheureux:
+
+_«Donne-moi ton coeur, «Donne-moi ton coeur.... «Ou je vas mourir... ou
+je vas mourir. «Je vas mourir... mourir... mourir!...»_
+
+De sorte qu'à la fin, la sueur lui coulait sur la figure.
+
+Sûzel, toute rouge, et comme honteuse d'une pareille chanson, se
+penchait sans oser le regarder; et Kobus s'étant retourné pour lui
+entendre dire: «Que c'est beau! que c'est beau!» il la vit ainsi
+soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baissés.
+
+Alors lui-même, se regardant par hasard dans le miroir, s'aperçut qu'il
+devenait pourpre, et ne sachant que faire dans une circonstance aussi
+surprenante, il passa les doigts du haut en bas et du bas en haut du
+clavecin, en soufflant dans ses joues et criant: «Prrouh! prrouh!» les
+cheveux droits sur la tête.
+
+Au même instant, Katel refermait la porte de la cuisine, il l'entendit,
+et, se levant, il se mit à crier: «Katel! Katel!» d'une voix d'homme qui
+se noie.
+
+Katel entra:
+
+«Ah! c'est bon, fit-il. Tiens... voilà Sûzel qui t'attend depuis une
+heure.»
+
+Et comme Sûzel alors levait sur lui ses grands yeux troublés, il ajouta:
+
+«Oui, nous avons fait de la musique... ce sont de vieux airs... ça ne
+vaut pas le diable!... Enfin, enfin, j'ai fait comme j'ai pu.... On ne
+saurait tirer une bonne mouture d'un mauvais sac.»
+
+Sûzel avait repris son panier et s'en allait avec Katel, disant:
+«Bonjour, monsieur Kobus!» d'une voix si douce, qu'il ne sut que
+répondre, et resta plus d'une minute comme enraciné au milieu de la
+salle, regardant vers la porte, tout effaré; puis il se prit à dire:
+
+«Voilà de belles affaires, Kobus! tu viens de te distinguer sur cette
+maudite patraque.... Oui... oui... c'est du beau... tu peux t'en
+vanter... ça te va bien à ton âge. Que le diable soit de la musique!
+S'il m'arrive encore de jouer seulement _Père Capucin_, je veux qu'on me
+torde le cou!»
+
+Alors il prit sa canne et son chapeau sans attendre le déjeuner, et
+sortit faire un tour sur les remparts, pour réfléchir à son aise sur les
+choses surprenantes qui venaient de s'accomplir.
+
+
+
+
+XI
+
+
+On peut s'imaginer les réflexions que fit Kobus sur les remparts. Il se
+promenait derrière la Manutention, la tête penchée, la canne sous le
+bras, regardant à droite et à gauche, si personne ne venait. Il lui
+semblait que chacun allait découvrir son état au premier coup d'oeil.
+
+«Un vieux garçon de trente-six ans amoureux d'une petite fille de
+dix-sept, quelle chose ridicule! se disait-il. Voilà donc d'où venaient
+tes ennuis, Fritz, tes distractions et tes rêveries depuis trois
+semaines! voilà pourquoi tu perdais toujours à la brasserie, pourquoi tu
+n'avais plus la tête à toi dans la cave, pourquoi tu bâillais à ta
+fenêtre comme un âne, en regardant le marché. Peut-on être aussi bête à
+ton âge?
+
+«Encore, si c'était de la veuve Windling ou de la grande Salomé Roedig
+que tu sois amoureux, cela pourrait aller. Il vaudrait mieux te pendre
+mille fois, que de te marier avec l'une d'elles; mais au moins, aux yeux
+des gens, un pareil mariage serait raisonnable. Mais être amoureux de la
+petite Sûzel, la fille de ton propre fermier, une enfant, une véritable
+enfant, qui n'est ni de ton rang, ni de ta condition, et dont tu
+pourrais être le père, c'est trop fort! C'est tout à fait contre nature,
+ça n'a pas même le sens commun. Si par malheur quelqu'un s'en doutait,
+tu n'oserais plus te montrer au _Grand-Cerf_, au Casino, nulle part.
+C'est alors qu'on se moquerait de toi, Fritz, de toi qui t'es tant moqué
+des autres. Ce serait l'abomination de la désolation; le vieux David
+lui-même, malgré son amour du mariage, te rirait au nez; il t'en ferait
+des apologues! il t'en ferait!
+
+«Allons, allons, c'est encore un grand bonheur que personne ne sache
+rien, et que tu te sois aperçu de la chose à temps. Il faut étouffer
+tout cela, déraciner bien vite cette mauvaise herbe de ton jardin. Tu
+seras peut-être un peu triste trois ou quatre jours, mais le bon sens te
+reviendra. Le vieux vin te consolera, tu donneras des dîners, tu feras
+des tours aux environs dans la voiture de Hâan. Et justement, avant-hier
+il m'engageait, pour la centième fois, à l'accompagner en perception.
+C'est cela, nous causerons, nous rirons, nous nous ferons du bon sang,
+et dans une quinzaine tout sera fini.»
+
+Deux hussards s'approchaient alors, bras dessus bras dessous avec leurs
+amoureuses. Kobus les vit venir de loin, sur le bastion de l'hôpital, et
+descendit dans la rue des Ferrailles, pour retourner à la maison.
+
+«Je vais commencer par écrire au père Christel de poser le grillage, se
+dit-il, et de remplir le réservoir lui-même. Si l'on me rattrape à
+retourner au Meisenthâl, ce sera dans la semaine des quatre jeudis.»
+
+Lorsqu'il rentra, Katel dressait la table. Sûzel était partie depuis
+longtemps. Fritz ouvrit son secrétaire, écrivit au père Christel qu'il
+ne pouvait pas venir, et qu'il le chargeait de poser le grillage
+lui-même; puis il cacheta la lettre, s'assit à table et dîna sans rien
+dire.
+
+Après le dîner, il ressortit vers une heure et se rendit chez Hâan, qui
+demeurait à _l'Hôtel de la Cigogne_, en face des halles. Hâan était dans
+son petit bureau rempli de tabac, la pipe aux lèvres; il préparait des
+sacs et serrait dans un fourreau de cuir, de grands registres reliés en
+veau. Son garçon Gaysse l'aidait:
+
+«Hé, Kobus! s'écria-t-il, d'où me vient ta visite? Je ne te vois pas
+souvent ici.
+
+--Tu m'as dit, avant-hier, que tu partais en tournée, répondit Fritz en
+s'asseyant au coin de la table.
+
+--Oui, demain matin, à cinq heures; la voiture est commandée. Tiens,
+regarde! je viens justement de préparer mon livre à souches et mes sacs.
+J'en aurai pour sept ou huit jours.
+
+--Eh bien, je t'accompagne.
+
+--Tu m'accompagnes! s'écria Hâan d'une voix joyeuse, en frappant de ses
+grosses mains carrées sur la table. Enfin, enfin, tu finis par te
+décider une fois, ça n'est pas malheureux.... Ha! ha! ha!»
+
+Et, plein d'enthousiasme, il jeta son petit bonnet de soie noire de
+côté, s'ébouriffa les cheveux sur sa grosse tête rouge à demi chauve, et
+se mit à crier:
+
+«À la bonne heure!... à la bonne heure!... Nous allons nous faire du bon
+sang!
+
+--Oui, le temps m'a paru favorable, dit Fritz.
+
+--Un temps magnifique, s'écria Hâan, en écartant les rideaux derrière
+son fauteuil, un temps d'or, un temps comme on n'en a pas vu depuis dix
+ans. Nous partirons demain au petit jour, nous courrons le pays... c'est
+décidé... mais ne va pas te dédire!
+
+--Sois tranquille.
+
+--Ah! ma foi, s'écria le gros homme, tu ne pouvais pas me faire un plus
+grand plaisir.
+
+--Gaysse! Gaysse!
+
+--Monsieur!
+
+--Ma capote! tenez... pendez ma robe de chambre derrière la porte. Vous
+fermerez le bureau, et vous donnerez la clef à la mère Lehr. Nous allons
+au _Grand-Cerf_, Kobus?
+
+--Oui, prendre des chopes; il n'y a pas de bonne bière en route.
+
+--Pourquoi pas? À Hackmatt, elle est bonne.
+
+--Alors, tu n'as plus rien à préparer, Hâan?
+
+--Non, tout est prêt. Ah! dis donc, si tu voulais mettre deux ou trois
+chemises et des bas dans ma valise.
+
+--J'aurai la mienne.
+
+--Eh bien, en route!» s'écria Hâan, en prenant son bras. Ils sortirent,
+et le gros percepteur se mit à énumérer les villages qu'ils auraient à
+voir, dans la plaine et dans la montagne: «Dans la plaine, à Hackmatt, à
+Mittelbronn, à Lixheim, c'est tout pays protestant, tous gens riches,
+bien établis, belles maisons, bons vins, bonne table, bon lit. Nous
+serons comme des coqs en pâte les six premiers jours; pas de difficulté
+pour la perception, les sommes du roi sont prêtes d'avance. Et
+seulement, à la fin, nous aurons un petit coin de pays, le Wildland, une
+espèce de désert, où l'on ne voit que des croix sur la route, et où les
+voyageurs tirent la langue d'une aune; mais ne crains rien, nous ne
+mourrons pas de faim, tout de même.»
+
+Fritz écoutait en riant, et c'est ainsi qu'ils entrèrent à la brasserie
+du _Grand-Cerf_. Là, les choses se passèrent comme toujours: on joua, on
+but des chopes, et, vers sept heures, chacun retourna chez soi pour
+souper.
+
+Kobus, en traversant sa petite allée, entra dans la cuisine, selon son
+habitude, pour voir ce que Katel lui préparait. Il vit la vieille
+servante assise au coin de l'âtre, sur un tabouret de bois, un torchon
+sur les genoux, en train de graisser ses souliers de fatigue.
+
+«Qu'est-ce que tu fais donc là? dit-il.
+
+--Je graisse vos gros souliers pour aller à la ferme, puisque vous
+partez demain ou après.
+
+--C'est inutile, dit Fritz, je n'irai pas; j'ai d'autres affaires.
+
+--Vous n'irez pas? fit Katel toute surprise; c'est le père Christel,
+Sûzel et tout le monde, qui vont avoir de la peine, monsieur!
+
+--Bah! ils se sont passés de moi jusqu'à présent, et j'espère, avec
+l'aide de Dieu, qu'ils s'en passeront encore. J'accompagne Hâan dans sa
+tournée, pour régler quelques comptes. Et, puisque je me le rappelle
+maintenant, il y a une lettre sur la cheminée pour Christel; tu enverras
+demain le petit Yéri la porter, et ce soir, tu mettras dans ma valise
+trois chemises et tout ce qu'il faut pour rester quelques jours dehors.
+
+--C'est bon, monsieur.» Kobus entra dans la salle à manger, tout fier de
+sa résolution, et ayant soupé d'assez bon appétit, il se coucha, pour
+être prêt à partir de grand matin.
+
+Il était à peine cinq heures, et le soleil commençait à poindre au
+milieu des grandes vapeurs du Losser, lorsque Fritz Kobus et son ami
+Hâan, accroupis dans un vieux char à bancs tressé d'osier, en forme de
+corbeille, à l'ancienne mode du pays, sortirent au grand trot par la
+porte de Hildebrandt, et se mirent à rouler sur la route de Hunebourg à
+Michelsberg.
+
+Hâan avait sa grande houppelande de castorine et son bonnet de renard à
+longs poils, la queue flottant sur le dos, Kobus, sa belle capote bleue,
+son gilet de velours à carreaux verts et rouges, et son large feutre
+noir.
+
+Quelques vieilles le balai à la main, les regardaient passer en disant:
+«Ils vont ramasser l'argent des villages; ça prouve qu'il est temps
+d'apprêter notre magot; la note des portes et fenêtres va venir. Quel
+gueux que ce Hâan! Penser que tout le monde doit s'échiner pour lui,
+qu'il n'en a jamais assez, et que la gendarmerie le soutient!»
+
+Puis elles se remettaient à balayer de mauvaise humeur.
+
+Une fois hors de l'avancée, Hâan et Kobus se trouvèrent dans les
+brouillards de la rivière.
+
+«Il fait joliment frais ce matin, dit Kobus.
+
+--Ha! ha! ha! répondit Hâan en claquant du fouet, je t'en avais bien
+prévenu hier. Il fallait mettre ta camisole de laine; maintenant,
+allonge-toi dans la paille, mon vieux, allonge-toi.
+
+--Hue! Foux, hue!
+
+--Je vais fumer une pipe, dit Kobus, cela me réchauffera.» Il battit le
+briquet, tira sa grande pipe de porcelaine d'une poche de côté, et se
+mit à fumer gravement.
+
+Le cheval, une grande haridelle de Mecklembourg, trottait les quatre
+fers en l'air, les arbres suivaient les arbres, les broussailles les
+broussailles. Hâan ayant déposé le fouet dans un coin, sous son coude,
+fumait aussi tout rêveur, comme il arrive au milieu des brouillards, où
+l'on ne voit pas les choses clairement.
+
+Le soleil jaune avait de la peine à dissiper ces masses de brume, le
+Losser grondait derrière le talus de la route; il était blanc comme du
+lait, et malgré son bruit sourd, il semblait dormir sous les grands
+saules.
+
+Parfois, à l'approche de la voiture, un martin-pêcheur jetait son cri
+perçant et filait; puis, une alouette se mettait à gazouiller quelques
+notes. En regardant bien, on voyait ses ailes grises s'agiter en accent
+circonflexe à quelques pieds au-dessus des champs, mais elle
+redescendait au bout d'une seconde, et l'on n'entendait plus que le
+bourdonnement de la rivière et le frémissement des peupliers.
+
+Kobus éprouvait alors un véritable bien-être; il se réjouissait et se
+glorifiait de la résolution qu'il avait prise d'échapper à Sûzel par une
+fuite héroïque; cela lui semblait le comble de la sagesse humaine.
+
+«Combien d'autres, pensait-il, se seraient endormis dans ces guirlandes
+de roses, qui t'entouraient de plus en plus, et qui, finalement,
+n'auraient été que de bonnes cordes, semblables à celles que la
+vertueuse Dalila tressait pour Samson! Oui, oui, Kobus, tu peux
+remercier le Ciel de ta chance; te voilà libre encore une fois comme un
+oiseau dans l'air; et, par la suite des temps, jusqu'au sein de la
+vieillesse, tu pourras célébrer ton départ de Hunebourg, à la façon des
+Hébreux, qui se rappelaient toujours avec attendrissement les vases d'or
+et d'argent de l'Égypte; ils abandonnèrent les choux, les raves et les
+oignons de leur ménage, pour sauver le tabernacle; tu suis leur exemple,
+et le vieux Sichel lui-même serait émerveillé de ta rare prudence.»
+
+Toutes ces pensées, et mille autres non moins judicieuses, passaient par
+la tête de Fritz; il se croyait hors de tout péril, et respirait l'air
+du printemps dans une douce sécurité. Mais le Seigneur-Dieu, sans doute
+fatigué de sa présomption naturelle, avait résolu de lui faire vérifier
+la sagesse de ce proverbe: «Cache-toi, fuis, dérobe-toi sur les monts et
+dans la plaine, au fond des bois ou dans un puits, je te découvre et ma
+main est sur toi!»
+
+À la Steinbach, près du grand moulin, ils rencontrèrent un baptême qui
+se rendaient à l'église Saint-Blaise: le petit poupon rose sur
+l'oreiller blanc, la sage-femme, fière avec son grand bonnet de
+dentelle, et les autres gais comme des pinsons--à Hoheim, une paire de
+vieux qui célébraient la cinquantaine dans un pré; ils dansaient au
+milieu de tout le village; le ménétrier, debout sur une tonne soufflait
+dans sa clarinette, ses grosses joues rouges gonflées jusqu'aux
+oreilles, le nez pourpre et les yeux à fleur de tête; on riait, on
+trinquait; le vin, la bière, le kirschenwasser coulaient sur les tables;
+chacun battait la mesure; les deux vieux les bras en l'air, valsaient la
+face riante; et les bambins, réunis autour d'eux, poussaient des cris de
+joie qui montaient jusqu'au ciel. À Frankenthâl, une noce montait les
+marches de l'église, le garçon d'honneur en tête, la poitrine couverte
+d'un bouquet en pyramide, le chapeau garni de rubans de mille couleurs,
+puis les jeunes mariés tout attendris, les vieux papas riant dans leur
+barbe grise, les grosses mères épanouies de satisfaction.
+
+C'était merveilleux de voir ces choses, et cela vous donnait à penser
+plus qu'on ne peut dire.
+
+Ailleurs, de jeunes garçons et de jeunes filles de quinze à seize ans
+cueillaient des violettes le long des haies, au bord de la route; on
+voyait à leurs yeux luisants qu'ils s'aimeraient plus tard. Ailleurs,
+c'était un conscrit que sa fiancée accompagnait sur la route, un petit
+paquet sous le bras; de loin, on les entendait qui se juraient l'un à
+l'autre de s'attendre.--Toujours, toujours cette vieille histoire de
+l'amour, sous mille et mille formes différentes; on aurait dit que le
+diable lui-même s'en mêlait.
+
+C'était justement cette saison du printemps où les coeurs s'éveillent,
+où tout renaît, où la vie s'embellit, où tout nous invite au bonheur, où
+le Ciel fait des promesses innombrables à ceux qui s'aiment! Partout
+Kobus rencontrait quelque spectacle de ce genre, pour lui rappeler
+Sûzel, et chaque fois il rougissait, il rêvait, il se grattait l'oreille
+et soupirait. Il se disait en lui-même: «Que les gens sont bêtes de se
+marier! Plus on voyage et plus on reconnaît que les trois quarts des
+hommes ont perdu la tête, et que dans chaque ville, cinq ou six vieux
+garçons ont seuls conservé le sens commun. Oui, c'est positif... la
+sagesse n'est pas à la portée de tout le monde, on doit se féliciter
+beaucoup d'être du petit nombre des élus.»
+
+Arrivaient-ils dans un village, tandis que Hâan s'occupait de sa
+perception, qu'il recevait l'argent du roi et délivrait des quittances,
+l'ami Fritz s'ennuyait; ses rêveries touchant la petite Sûzel
+augmentaient, et finalement, pour se distraire, il sortait de l'auberge
+et descendait la grande rue, regardant à droite et à gauche les vieilles
+maisons avec leurs poutrelles sculptées, leurs escaliers extérieurs,
+leurs galeries de bois vermoulu, leurs pignons couverts de lierre, leurs
+petits jardins enclos de palissades, leurs basses-cours, et, derrière
+tout cela, les grands noyers, les hauts marronniers dont le feuillage
+éclatant moutonnait au-dessus des toits. L'air plein de lumière
+éblouissante, les petites ruelles où se promenaient des régiments de
+poules et de canards barbotant et caquetant; les petites fenêtres à
+vitres hexagones, ternies de poussière grise ou nacrées par la lune; les
+hirondelles, commençant leur nid de terre à l'angle des fenêtres, et
+filant comme des flèches à travers les rues; les enfants, tout blonds,
+tressant la corde de leur fouet; les vieilles, au fond des petites
+cuisines sombres, aux marches concassées, regardant d'un air de
+bienveillance; les filles, curieuses, se penchant aussi pour voir: tout
+passait devant ses yeux sans pouvoir le distraire.
+
+Il allait, regardant et regardé, songeant toujours à Sûzel, à sa
+collerette, à son petit bonnet, à ses beaux cheveux, à ses bras dodus;
+puis au jour où le vieux David l'avait fait asseoir à table entre eux
+deux; au son de sa voix, quand elle baissait les yeux, et ensuite à ses
+beignets, ou bien encore aux petites taches de crème qu'elle avait
+certain jour à la ferme; enfin à tout:--il revoyait tout cela sans le
+vouloir!
+
+C'est ainsi que, le nez en l'air, les mains dans ses poches, il arrivait
+au bout du village, dans quelque sillon de blé, dans un sentier qui
+filait entre des champs de seigle ou de pommes de terre. Alors la caille
+chantait l'amour, la perdrix appelait son mâle, l'alouette célébrait
+dans les nuages le bonheur d'être mère; derrière, dans les ruelles
+lointaines, le coq lançait son cri de triomphe; les tièdes bouffées de
+la brise portaient, semaient partout les graines innombrables qui
+doivent féconder la terre: l'amour, toujours l'amour! Et, par-dessus tout
+cela, le soleil splendide, le père de tous les vivants, avec sa large
+barbe fauve et ses longs bras d'or, embrassant et bénissant tout ce qui
+respire! Ah! quelle persécution abominable! Faut-il être malheureux pour
+rencontrer partout, partout la même idée, la même pensée et les mêmes
+ennuis! Allez donc vous débarrasser d'une espèce de teigne qui vous suit
+partout, et qui vous cuit d'autant plus qu'on se remue. Dieu du ciel, à
+quoi pourtant les hommes sont exposés!
+
+«C'est bien étonnant, se disait le pauvre Kobus, que je ne sois pas
+libre de penser à ce qui me plaît, et d'oublier ce qui ne me convient
+pas. Comment! toutes les idées d'ordre, de bon sens et de prévoyance,
+sont abolies dans ma cervelle, lorsque je vois des oiseaux qui se
+becquettent, des papillons qui se poursuivent, de véritables
+enfantillages, des choses qui n'ont pas le sens commun! Et je songe à
+Sûzel, je radote en moi-même, je me trouve malheureux, quand rien ne me
+manque, quand je mange bien et que je bois bien! Allons, allons, Fritz,
+c'est trop fort; secoue cela, fais-toi donc une raison!»
+
+C'est comme s'il avait voulu raisonner contre la goutte et le mal de
+dents.
+
+Le pire de tout, quand il marchait ainsi dans les petits sentiers, c'est
+qu'il lui semblait entendre le vieux David nasiller à son oreille: «Hé!
+Kobus, il faut y passer... tu feras comme les autres.... Hé! hé! hé! Je
+te le dis, Fritz, ton heure est proche!
+
+--Que le diable t'emporte!» pensait-il.
+
+Mais, d'autres fois, avec une résignation douloureuse et mélancolique:
+
+«Peut-être, Fritz, se disait-il en lui-même, peut-être qu'à tout prendre
+les hommes sont faits pour se marier... puisque tout le monde se marie.
+Des gens mal intentionnés, poussant les choses encore plus loin,
+pourraient même soutenir que les vieux garçons ne sont pas les sages,
+mais au contraire les fous de la création, et qu'en y regardant de près,
+ils se comportent comme les frelons de la ruche.»
+
+Ces idées n'étaient que des éclairs qui l'ennuyaient beaucoup; il en
+détournait la vue, et s'indignait contre les gens capables d'avoir
+d'autres théories que celles de la paix, du calme et du repos, dont il
+avait fait la base de son existence. Et chaque fois qu'une idée pareille
+lui traversait la tête, il se hâtait de répondre:
+
+«Quand notre bonheur ne dépend plus de nous, mais du caprice d'une
+femme, alors tout est perdu; mieux vaudrait se pendre que d'entrer dans
+une pareille galère!»
+
+Enfin, au bout de toutes ces excursions, entendant au loin, du milieu
+des champs, l'horloge du village, il revenait émerveillé de la rapidité
+du temps.
+
+«Hé, te voilà! lui criait le gros percepteur: je suis en train de
+terminer mes comptes; tiens, assieds-toi, c'est l'affaire de dix
+minutes.»
+
+La table était couverte de piles de florins et de thalers, qui
+grelottaient à la moindre secousse. Hâan, courbé sur son registre,
+faisait son addition. Puis, la face épanouie, il laissait tomber les
+piles d'écus dans un sac d'une aune, qu'il ficelait avec soin, et
+déposait à terre près d'une pile d'autres. Enfin, quand tout était
+réglé, les comptes vérifiés et les rentrées abondantes, il se retournait
+tout joyeux, et ne manquait pas de s'écrier:
+
+«Regarde, voilà l'argent des armées du roi! En faut-il de ce gueux
+d'argent pour payer les armées de Sa Majesté, ses conseillers, et tout
+ce qui s'ensuit, ha! ha! ha! Il faut que la terre sue de l'or et les
+gens aussi. Quand donc diminuera-t-on les gros bonnets, pour soulager le
+pauvre monde? Ça ne m'a pas l'air d'être de sitôt, Kobus, car les gros
+bonnets sont ceux que Sa Majesté consulterait d'abord sur l'affaire.»
+
+Alors il se prenait le ventre à deux mains pour rire à son aise, et
+s'écriait:
+
+«Quelle farce! quelle farce! Mais tout cela ne nous regarde pas, je suis
+en règle. Que prends-tu?
+
+--Rien, Hâan, je n'ai envie de rien.
+
+--Bah! cassons une croûte pendant qu'on attellera le cheval; un verre de
+vin vous fait toujours voir les choses en beau. Quand on a des idées
+mélancoliques, Fritz, il faut changer les verres de ses lunettes, et
+regarder l'univers par le fond d'une bouteille de _gleiszeller_ ou
+d'_umstein.»_
+
+Il sortait pour faire atteler le cheval et solder le compte de
+l'auberge; puis il venait prendre un verre avec Kobus; et, tout étant
+terminé, les sacs rangés dans la caisse du char à bancs garnie de tôle,
+il claquait du fouet, et se mettait en route pour un autre village.
+
+Voilà comment l'ami Fritz passait le temps en route; ce n'était pas
+toujours gaiement, comme on voit. Son remède ne produisait pas tous les
+heureux effets qu'il en avait attendus, bien s'en faut.
+
+Mais ce qui l'ennuyait encore plus que tout le reste, c'était le soir,
+dans ces vieilles auberges de village, silencieuses après neuf heures,
+où pas un bruit ne s'entend, parce que tout le monde est couché, c'était
+d'être seul avec Hâan après souper, sans avoir même la ressource de
+faire sa partie de _youker_, ou de vider des chopes, attendu que les
+cartes manquaient, et que la bière tournait au vinaigre. Alors ils se
+grisaient ensemble avec du _schnaps_ ou du vin d'Ekersthâl. Mais Fritz,
+depuis sa fuite de Hunebourg, avait le vin singulièrement triste et
+tendre; même ce petit verjus, qui ferait danser des chèvres, lui
+tournait les idées à la mélancolie. Il racontait de vieilles histoires:
+l'histoire du mariage de son grand-père Nicklausse, avec sa grand-mère
+Gorgel, ou l'aventure de son grand-oncle Séraphion Kobus, conseiller
+intime de la grande faisanderie de l'électeur Hans-Peter XVII, lequel
+grand-oncle était tombé subitement amoureux, vers l'âge de soixante-dix
+ans, d'une certaine danseuse française, venue de l'Opéra, et nommée Rosa
+Fon Pompon; de sorte que Séraphion l'accompagnait finalement à toutes
+les foires et sur tous les théâtres, pour avoir le bonheur de l'admirer.
+
+Fritz s'étendait en long et en large sur ces choses, et Hâan, qui
+dormait aux trois quarts, bâillait de temps en temps dans sa main, en
+disant d'une voix nasillarde: «Est-ce possible? est-ce possible?» Ou
+bien il l'interrompait par un gros éclat de rire, sans savoir pourquoi,
+en bégayant:
+
+«Hé! hé! Hé! il se passe des choses drôles dans ce monde! Va, Kobus, va
+toujours, je t'écoute. Mais je pensais tout à l'heure à cet animal de
+Schoultz, qui s'est laissé tirer les bottes par des paysans, dans une
+mare.»
+
+Fritz reprenait son histoire sentimentale, et c'est ainsi que venait
+l'heure de dormir.
+
+Une fois dans leur chambre à deux lits, la caisse entre eux, et le
+verrou tiré, Kobus se rappelait encore de nouveaux détails sur la
+passion malheureuse du grand-oncle Séraphion et le mauvais caractère de
+Mlle Rosa Fon Pompon; il se mettait à les raconter, jusqu'à ce qu'il
+entendît le gros Hâan ronfler comme une trompette, ce qui le forçait de
+se finir l'histoire à lui-même--et c'était toujours par un mariage.
+
+
+
+
+XII
+
+
+L'ami Kobus, roulant un matin par un chemin très difficile dans la
+vallée du Rhéethal, tandis que Hâan conduisait avec prudence, et
+veillait à ne pas verser dans les trous, l'ami Kobus se fit des
+réflexions amères sur la vanité des vanités de la sagesse; il était fort
+triste, et se disait en lui-même:
+
+«À quoi te sert-il maintenant, Fritz, d'avoir eu soin de te tenir la
+tête froide, le ventre libre et les pieds chauds durant vingt ans?
+Malgré ta grande prudence, un être faible a troublé ton repos d'un seul
+de ses regards. À quoi te sert-il de te sauver loin de ta demeure,
+puisque cette folle pensée te suit partout, et que tu ne peux l'éviter
+nulle part? À quoi t'a servi d'amasser, par ta prévoyance judicieuse,
+des vins exquis et tout ce qui peut satisfaire le goût et l'odorat, non
+seulement d'un homme, mais de plusieurs, durant des années, puisqu'il ne
+t'est plus même permis de boire un verre de vin sans t'exposer à radoter
+comme une vieille laveuse, et à raconter des histoires qui te rendraient
+la fable de David, de Schoultz, de Hâan et de tout le pays, si l'on
+savait pourquoi tu les racontes? Ainsi, toute consolation t'est
+refusée!»
+
+Et songeant à ces choses, il s'écriait en lui-même, avec le roi Salomon:
+
+«J'ai dit en mon coeur: Allons, que je t'éprouve maintenant par la joie;
+jouis des biens de la terre! Mais voilà que c'était aussi vanité. J'ai
+recherché en mon coeur le moyen de me traiter délicatement, et que mon
+coeur cependant suivît la sagesse. Je me suis bâti des maisons, je me
+suis planté des jardins et des vignes, je me suis creusé des réservoirs
+et j'y ai semé des poissons délicieux; je me suis amassé des richesses,
+je me suis agrandi; et ayant considéré tous ces ouvrages, voilà que tout
+était vanité! Puisqu'il m'arrive aujourd'hui comme à l'insensé, pourquoi
+donc ai-je été plus sage? Cette petite Sûzel m'ennuie plus qu'il n'est
+possible de le dire, et pourtant mon âme se complaît en elle! Moi et mon
+coeur, nous nous sommes tournés de tous côtés, pour examiner et
+rechercher la sagesse, et nous n'avons trouvé que le mal de la folie, de
+l'imbécillité et de l'imprudence. Nous avons trouvé cette jeune fille,
+dont le sourire est comme un filet et le regard un lien: n'est-ce point
+de la folie? Pourquoi donc ne s'est-elle pas dérangé le pied, le jour de
+son voyage à Hunebourg? Pourquoi l'ai-je vue dans la joie du festin, et,
+plus tard, dans les plaisirs de la musique? Pourquoi ces choses
+sont-elles arrivées de la sorte et non autrement? Et maintenant, Fritz,
+pourquoi ne peux-tu te détacher de ces vanités?»
+
+Il suait à grosses gouttes, et rêvait dans une désolation inexprimable.
+Mais ce qui l'ennuyait encore le plus, c'était de voir Hâan tirer la
+bouteille de la paille, et de l'entendre dire:
+
+«Allons, Kobus, bois un bon coup! Quelle chaleur au fond de ces vallées!
+
+--Merci, faisait-il, je n'ai pas soif.» Car il avait peur de recommencer
+l'histoire des amours de tous ses ancêtres, et surtout de finir par
+raconter les siennes.
+
+«Comment! tu n'as pas soif? s'écriait Hâan, c'est impossible; voyons!
+
+--Non, non, j'ai là quelque chose de lourd, faisait-il en se posant la
+main sur l'estomac avec une grimace.
+
+--Cela vient de ce que nous n'avons pas assez bu hier soir; nous avons
+été nous coucher trop tôt, disait le gros percepteur; bois un coup, et
+cela te remettra.
+
+--Non, merci.
+
+--Tu ne veux pas? tu as tort.» Alors Hâan levait le coude, et Fritz
+voyait son cou se gonfler et se dégonfler d'un air de satisfaction
+incroyable. Puis le gros homme exhalait un soupir, tapait sur le
+bouchon, et mettait la bouteille entre ses jambes en disant: «Ça fait du
+bien.
+
+--Hue, Foux, hue!
+
+--Quel matérialiste que ce Hâan, se disait Fritz, il ne pense qu'à boire
+et à manger!
+
+--Kobus, reprenait l'autre gravement, tu couves une maladie; prends
+garde! Voilà deux jours que tu ne bois plus, c'est mauvais signe. Tu
+maigris; les hommes gras qui deviennent maigres, et les hommes maigres
+qui deviennent gras, c'est dangereux.
+
+--Que le diable t'emporte!» pensait Fritz, et parfois l'idée lui passait
+par la tête que Hâan se doutait de quelque chose; alors, tout rouge, il
+l'observait du coin de l'oeil, mais il était si paisible que le doute se
+dissipait.
+
+Enfin, au bout de deux heures, ayant franchi la côte, ils atteignirent
+un chemin uni, sablonneux, au fond de la vallée, et Hâan, indiquant de
+son fouet une centaine de masures décrépites sur la montagne en face, à
+mi-côte, et dominées par une chapelle tout au haut dans les nuages, dit
+d'un air mélancolique:
+
+«Voilà Wildland, le pays dont je t'ai parlé à Hunebourg, voici deux
+ex-voto suspendus à cet arbre, et là-bas, un autre en forme de chapelle,
+dans le creux de cette roche, nous allons en rencontrer maintenant à
+chaque pas; c'est la misère des misères: pas une route, pas un chemin
+vicinal en bon état, mais des ex-voto partout! Et penser que ces gens-là
+se font dire des messes aussitôt qu'ils peuvent réunir quatre sous, et
+que le pauvre Hâan est forcé de crier, de taper sur la table, et de
+s'époumoner comme un malheureux pour obtenir l'argent du roi! Tu me
+croiras si tu veux, Kobus, mais cela me saigne le coeur d'arriver ici
+pour demander de l'argent, pour faire vendre des baraques de quatre
+_kreutzer_ et des meubles de deux _pfenning_.»
+
+Ce disant, Hâan fouetta Foux, qui se mit à galoper.
+
+Le village était alors à deux ou trois cents pas au-dessus d'eux, autour
+d'une gorge profonde et rapide, en fer à cheval.
+
+Le chemin creux où montait la voiture, encombré de sable, de pierres, de
+gravier, et creusé d'ornières profondes par les lourdes charrettes du
+pays, attelées de boeufs et de vaches, était tellement étroit que
+l'essieu portait quelquefois des deux côtés sur le roc.
+
+Naturellement Foux avait repris sa marche haletante, et seulement un
+quart d'heure après, ils arrivaient au niveau des deux premières
+chaumières, véritables baraques, hautes de quinze à vingt pieds, le
+pignon sur la vallée, la porte et les deux lucarnes sur le chemin. Une
+femme, sa tignasse rousse enfouie dans une cornette d'indienne, la face
+creuse, le cou long, creusé d'une sorte de goulot, qui partait de la
+mâchoire inférieure jusqu'à la poitrine, l'oeil fixe et hagard, le nez
+pointu, se tenait sur le seuil de la première hutte, regardant vers la
+voiture.
+
+Devant la porte de l'autre cassine, en face, était assis un enfant de
+trois ans, tout nu, sauf un lambeau de chemise qui lui pendait des
+épaules sur les cuisses; il était brun de peau, jaune de cheveux, et
+regardait d'un air curieux et doux.
+
+Fritz observait ce spectacle étrange. La rue fangeuse descendant en
+écharpe dans le village, les granges pleines de paille, les hangars, les
+lucarnes ternes, les petites portes ouvertes, les toits effondrés: tout
+cela confus, entassé dans un étroit espace, se découpait pêle-mêle sur
+le fond verdoyant des forêts de sapins.
+
+La voiture suivit le chemin à travers les fumiers, et un petit
+chien-loup noir, la queue en panache, vint aboyer contre Foux. Les gens
+alors se montrèrent aussi sur le seuil de leurs chaumières, vieux et
+jeunes, en bleus sales et pantalons de toile, la poitrine nue, la
+chemise débraillée.
+
+À cinquante pas dans le village, apparut l'église à gauche, bien propre,
+bien blanche, les vitraux neufs, riante et pimpante au milieu de cette
+misère; le cimetière, avec ses petites croix, en faisait le tour.
+
+«Nous y sommes», dit Hâan.
+
+La voiture venait de s'arrêter dans un creux, au coin d'une maison
+peinte en jaune, la plus belle du village, après celle de M. le curé.
+Elle avait un étage, et cinq fenêtres sur la façade, trois en haut, deux
+en bas. La porte s'ouvrait de côté sous une espèce de hangar. Dans ce
+hangar étaient entassés des fagots, une scie, une hache et des coins;
+plus bas, descendaient en pente deux ou trois grosses pierres plates,
+déversant l'eau du toit dans le chemin où stationnait le char à bancs.
+
+Fritz et Hâan n'eurent qu'à enjamber l'échelle de la voiture, pour
+mettre le pied sur ces pierres. Un petit homme, au nez de pie tourné à
+la friandise, les cheveux blond filasse aplatis sur le front, et les
+yeux bleu faïence, venait de s'avancer sur la porte, et disait:
+
+«Hé! Hé! Hé! monsieur Hâan, vous arrivez deux jours plus tôt que l'année
+dernière.
+
+--C'est vrai, Schnéegans, répondit le gros percepteur; mais je vous ai
+fait prévenir. Vous avez, bien sûr, ordonné les publications?
+
+--Oui, monsieur Hâan, le _beutel_[13] est en route depuis ce matin;
+écoutez... le voilà qui tambourine justement sur la place.»
+
+ [Note 13: L'appariteur.]
+
+En effet, le roulement d'un tambour fêlé bourdonnait alors sur la place
+du village. Kobus s'étant retourné, vit, près de la fontaine, un grand
+gaillard en blouse, le chapeau à claque sur la nuque, la corne au milieu
+du dos, le nez rouge, les joues creuses, la caisse sur la cuisse, qui
+tambourinait, et finit par crier d'une voix glapissante, tandis qu'une
+foule de gens écoutaient aux lucarnes d'alentour:
+
+«Faisons savoir que M. l'_einnehmer_[14] Hâan est à l'auberge du
+_Cheval-Noir_, pour attendre les contribuables qui n'ont pas encore
+payé, et qu'il attendra jusqu'à deux heures; après quoi, ceux qui ne
+seront pas venus, devront aller à Hunebourg dans la quinzaine, s'ils
+n'aiment mieux recevoir le _steuerbôt_[15].»
+
+ [Note 14: Le percepteur.]
+
+ [Note 15: Le porteur de contraintes.]
+
+Sur ce, le _beutel_ remonta la rue, en continuant ses roulements, et
+Hâan ayant pris ses registres, entra dans la salle de l'auberge; Kobus
+le suivait. Ils gravirent un escalier de bois, et trouvèrent en haut une
+chambre semblable à celle du bas, seulement plus claire, et garnie de
+deux lits en alcôve si hauts qu'il fallait une chaise pour y monter. À
+droite se trouvait une table carrée. Deux ou trois chaises de bois dans
+l'angle des fenêtres, un vieux baromètre accroché derrière la porte, et,
+tout autour des murs blanchis à la chaux, les portraits de saint Maclof,
+de saint Iéronimus et de la Sainte Vierge, magnifiquement enluminés,
+complétaient l'ameublement de cette salle.
+
+«Enfin, dit le gros percepteur en s'asseyant avec un soupir, nous y
+voilà! Tu vas voir quelque chose de curieux, Fritz.»
+
+Il ouvrait ses registres et dévissait son encrier. Kobus, debout devant
+une fenêtre, regardait par-dessus les toits des maisons en face,
+l'immense vallée bleuâtre: les prairies au fond, dans la gorge, avant
+les prairies, les vergers remplis d'arbres fruitiers, les petits jardins
+entourés de palissades vermoulues ou de haies vives, et, tout autour,
+les sombres forêts de sapins; cela lui rappelait sa ferme de Meisenthâl!
+
+Bientôt un grand tumulte se fit entendre au-dessous, dans la salle: tout
+le village, hommes et femmes, envahissait alors l'auberge. Au même
+instant, Schnéegans entrait, portant une bouteille de vin blanc et deux
+verres, qu'il déposa sur la table:
+
+«Est-ce qu'il faut tous les faire monter à la fois? demanda-t-il.
+
+--Non, l'un après l'autre, chacun à l'appel, répondit Hâan en emplissant
+les verres. Allons, bois un coup, Fritz! Nous n'aurons pas besoin
+d'ouvrir le grand sac aujourd'hui; je suis sûr qu'ils ont encore fait du
+bien à l'église.»
+
+Et, se penchant sur la rampe, il cria:
+
+«Frantz Laër!»
+
+Aussitôt, un pas lourd fit crier l'escalier, pendant que le percepteur
+venait se rasseoir, et un grand gaillard en blouse bleue, coiffé d'un
+large feutre noir, entra. Sa figure longue, osseuse et jaune, semblait
+impassible. Il s'arrêta sur le seuil.
+
+«Frantz Laër, lui dit Hâan, vous devez neuf florins d'arriéré et quatre
+florins de courant.»
+
+L'autre leva sa blouse, mit la main dans la poche de son pantalon
+jusqu'au coude, et posa sur la table huit florins en disant:
+
+«Voilà!
+
+--Comment, voilà! Qu'est-ce que cela signifie? vous devez treize
+florins.
+
+--Je ne peux pas donner plus; ma petite a fait sa première communion, il
+y a huit jours; ça m'a coûté beaucoup; j'ai aussi donné quatre florins
+pour le manteau neuf de saint Maclof.
+
+--Le manteau neuf de saint Maclof?
+
+--Oui, la commune a acheté un manteau neuf, tout ce qu'il y a de beau,
+avec des broderies d'or, pour saint Maclof, notre patron.
+
+--Ah! très bien, fit Hâan, en regardant Kobus du coin de l'oeil, il
+fallait dire cela tout de suite; du moment que vous avez acheté un
+manteau neuf pour saint Maclof.... Tâchez seulement qu'il n'ait pas
+besoin d'autre chose l'année prochaine. Je dis donc:--Reçu huit
+florins.»
+
+Hâan écrivit la quittance et la remit à Laër en disant:
+
+«Reste cinq florins à payer dans les trois mois, ou je serai forcé de
+recourir aux grands moyens.»
+
+Le paysan sortit, et Hâan dit à Fritz:
+
+«Voilà le meilleur du village, il est adjoint; tu peux juger des
+autres.»
+
+Puis il cria de sa place:
+
+«Joseph Besme!»
+
+Un contribuable parut, un vieux bûcheron qui paya quatre florins sur
+douze; puis un autre, qui paya six florins sur dix-sept; puis un autre,
+deux florins sur treize, ainsi de suite: ils avaient tous donné pour le
+beau manteau de saint Maclof, et chacun d'eux avait un frère, une soeur,
+un enfant dans le purgatoire, qui demandait des messes; les femmes
+gémissaient, levaient les mains au ciel, invoquant la Sainte Vierge; les
+hommes restaient calmes.
+
+Finalement, cinq ou six se suivirent sans rien payer; et Hâan furieux,
+s'élançant à la porte, se mit à crier d'une voix de tempête:
+
+«Montez, montez tous, gueusards! montez ensemble!»
+
+Il se fit un grand tumulte dans l'escalier. Hâan reprit sa place, et
+Kobus, à côté de lui, regarda vers la porte les gens qui entraient. En
+deux minutes, la moitié de la salle fut pleine de monde, hommes, femmes
+et jeunes filles, en blouse, en veste, en jupe rapiécée; tous secs,
+maigres, déguenillés, de véritables têtes de chevaux: le front étroit,
+les pommettes saillantes, le nez long, les yeux ternes, l'air
+impassible.
+
+Quelques-uns, plus fiers, affectaient une espèce d'indifférence
+hautaine, leur grand feutre penché sur le dos, les deux poings dans les
+poches de leur veste, la cuisse en avant et les coudes en équerre. Deux
+ou trois vieilles, hagardes, l'oeil allumé de colère et le mépris sur la
+lèvre; des jeunes filles pâles, les cheveux couleur filasse; d'autres,
+petites, le nez retroussé, brunes comme la myrtille sauvage, se
+poussaient du coude, chuchotaient entre elles, et se dressaient sur la
+pointe des pieds pour voir.
+
+Le percepteur, la face pourpre, ses trois cheveux roussâtres debout sur
+sa grosse tête chauve, attendait que tout le monde fût en place,
+affectant de lire dans son registre. Enfin, il se retourna brusquement,
+et demanda si quelqu'un voulait encore payer.
+
+Une vieille femme vint apporter douze kreutzers; tous les autres
+restèrent immobiles.
+
+Alors Hâan, se retournant de nouveau, s'écria:
+
+«Je me suis laissé dire que vous avez acheté un beau manteau neuf au
+patron de votre village; et comme les trois quarts d'entre vous n'ont
+pas de chemise à se mettre sur le dos, je pensais que le bienheureux
+saint Maclof, pour vous remercier de votre bonne idée, viendrait
+m'apporter lui-même l'argent de vos contributions. Tenez, mes sacs
+étaient déjà prêts, cela me réjouissait d'avance; mais personne n'est
+venu: le roi peut attendre longtemps, s'il espère que les saints du
+calendrier lui rempliront ses caisses!
+
+«Je voudrais pourtant savoir ce que le grand saint Maclof a fait dans
+votre intention, et les services qu'il vous a rendus; pour que vous lui
+donniez tout votre argent.
+
+«Est-ce qu'il vous a fait un chemin, pour emmener votre bois, votre
+bétail et vos légumes en ville? Est-ce qu'il paye les gendarmes qui
+mettent un peu d'ordre par ici? Est-ce que saint Maclof vous empêcherait
+de vous voler, de vous piller et de vous assommer les uns et les autres,
+si la force publique n'était pas là?
+
+«N'est-ce pas une abomination de laisser toutes les charges au roi, de
+se moquer, comme vous, de celui qui paye les armées pour défendre la
+patrie allemande, les ambassadeurs pour représenter noblement la vieille
+Allemagne, les architectes, les ingénieurs, les ouvriers qui couvrent le
+pays de canaux, de routes, de ponts, d'édifices de toute sorte qui font
+l'honneur et la gloire de notre race; les _steuerbôt_, les
+fonctionnaires, les gendarmes qui permettent à chacun de conserver ce
+qu'il a; les juges qui rendent la justice, selon nos vieilles lois, nos
+anciens usages et nos droits écrits?... N'est-ce pas abominable que de
+ne pas songer à le payer, à l'aider comme d'honnêtes gens, et de porter
+tous vos kreutzers à saint Maclof, à Lalla-Roumpfel, à tous ces saints
+que personne ne connaît ni d'Ève ni d'Adam, dont il n'est pas dit un mot
+dans les saintes Écritures, et qui, de plus, vous mangent pour le moins
+cinquante jours de l'année, sans compter vos cinquante-deux dimanches?
+
+«Croyez-vous donc que cela puisse durer éternellement? ne voyez-vous pas
+que c'est contraire au bon sens, à la justice... à tout?
+
+«Si vous aviez un peu de coeur, est-ce que vous ne prendriez pas en
+considération les services que vous rend notre gracieux souverain, le
+père de ses sujets, celui qui vous met le pain à la bouche? Vous n'avez
+donc pas de honte de porter tous vos deniers à saint Maclof, tandis que
+moi, j'attends ici que vous payiez vos dettes envers l'État?
+
+«Écoutez! si le roi n'était pas si bon, si rempli de patience, depuis
+longtemps il aurait fait vendre vos bicoques, et nous verrions si les
+saints du calendrier vous en rebâtiraient d'autres.
+
+«Mais, puisque vous l'admirez tant, ce grand saint Maclof, pourquoi ne
+faites-vous donc pas comme lui, pourquoi n'abandonnez-vous pas vos
+femmes et vos enfants, pourquoi n'allez-vous pas, avec un sac sur le
+dos, à travers le monde, vivre de croûtes de pain et d'aumônes? Ce
+serait naturel de suivre son exemple! D'autres viendraient cultiver vos
+terres en friche, et se mettre en état de remplir leurs obligations
+envers le souverain.
+
+«Regardez un peu seulement autour de vous, ceux de Schnéemath, de
+Hackmath, d'Ourmath, et d'ailleurs, qui rendent à César ce qui revient à
+César, et à Dieu ce qui revient à Dieu, selon les divines paroles de
+Notre-Seigneur Jésus-Christ. Regardez-les, ce sont de bons chrétiens;
+ils travaillent, et n'inventent pas tous les jours de nouvelles fêtes,
+pour avoir un prétexte de croupir dans la paresse, et de dépenser leur
+argent au cabaret. Ils n'achètent pas de manteaux brodés d'or; ils
+aiment mieux acheter des souliers à leurs enfants, tandis que vous
+autres, vous allez nu-pieds comme de vrais sauvages.
+
+«Cinquante fêtes par an, pour mille personnes, font cinquante mille
+journées de travail perdues! Si vous êtes pauvres, misérables, si vous
+ne pouvez pas payer le roi, c'est aux saints du calendrier que la gloire
+en revient.
+
+«Je vous dis ces choses parce qu'il n'y a rien dans le monde de plus
+ennuyeux que de venir ici tous les trois mois, pour remplir son devoir,
+et de trouver des gueux--misérables et nus par leur propre faute--qui
+ont encore l'air de vous regarder comme un Antéchrist, lorsqu'on leur
+demande ce qui est dû au souverain dans tous les pays chrétiens, et même
+chez des sauvages comme les Turcs et les Chinois. Tout l'univers paye
+des contributions, pour avoir de l'ordre et de la liberté dans le
+travail; vous seuls, vous donnez tout à saint Maclof, et, Dieu merci,
+chacun peut voir en vous regardant, de quelle manière il vous
+récompense!
+
+«Maintenant, je vous préviens d'une chose: ceux qui n'auront pas payé
+d'ici huit jours, on leur enverra le _steuerbôt_. La patience de Sa
+Majesté est longue, mais elle a des bornes.
+
+«J'ai parlé:--allez-vous-en, et souvenez-vous de ce que Hâan vient de
+vous dire: le _steuerbôt_ arrivera pour sûr.»
+
+Alors ils se retirèrent en masse sans répondre.
+
+Fritz était stupéfait de l'éloquence de son camarade; quand les derniers
+contribuables eurent disparu dans l'escalier, il lui dit:
+
+«Écoute, Hâan, tu viens de parler comme un véritable orateur; mais,
+entre nous, tu es trop dur avec ces malheureux.
+
+--Trop dur! s'écria le percepteur, en levant sa grosse tête ébouriffée.
+
+--Oui, tu ne comprends rien au sentiment... à la vie du sentiment....
+
+--À la vie du sentiment? fit Hâan. Ah! ça! dis donc, tu veux te moquer
+de moi, Fritz.... Ha! ha! ha! je ne donne pas là-dedans comme le vieux
+rebbe Sichel... ta mine grave ne me trompe pas... je te connais!...
+
+--Et je te dis, moi, s'écria Kobus, qu'il est injuste de reprocher à ces
+paysans de croire à quelque chose, et surtout de leur en faire un crime.
+L'homme n'est pas seulement sur la terre pour amasser de l'argent et
+pour s'emplir le ventre.... Ces pauvres gens, avec leur foi naïve et
+leurs pommes de terre, sont peut-être plus heureux que toi, avec tes
+omelettes, tes andouilles et ton bon vin.
+
+--Hé! Hé! farceur, dit Hâan, en lui posant la main sur l'épaule, parle
+donc un peu pour deux; il me semble que nous n'avons vécu ni l'un ni
+l'autre d'ex-voto et de pommes de terre jusqu'à présent, et j'espère que
+cela ne nous arrivera pas de sitôt. Ah! c'est comme cela que tu veux te
+moquer de ton vieux Hâan. En voilà des idées et des théories d'un
+nouveau genre!»
+
+Tout en discutant, ils se disposaient à descendre, lorsqu'un faible
+bruit s'entendit près de la porte. Ils se retournèrent et virent debout,
+contre le mur, une jeune fille de seize à dix-sept ans, les yeux
+baissés. Elle était pâle et frêle; sa robe de toile grise, recouverte de
+grosses pièces, s'affaissait contre ses hanches; de beaux cheveux blonds
+encadraient ses tempes; elle avait les pieds nus, et je ne sais quelle
+lointaine ressemblance remplit aussitôt Kobus d'une pitié attendrie,
+telle qu'il n'en avait jamais éprouvée: il lui sembla voir la petite
+Sûzel, mais défaite, malade, tremblante, épuisée par la grande misère.
+Son coeur se fondit, une sorte de froid s'étendit le long de ses joues.
+
+Hâan, lui, regardait la jeune fille d'un air de mauvaise humeur.
+
+«Que veux-tu? dit-il brusquement, les registres sont fermés, les
+perceptions finies; vous viendrez tous payer à Hunebourg.
+
+--Monsieur le percepteur, répondit la pauvre enfant après un instant de
+silence, je viens pour ma grand-mère Ewig. Depuis cinq mois, elle ne
+peut plus se lever de son lit. Nous avons eu de grands malheurs; mon
+père a été pris sous sa _schlitt_[16] à la Kholplatz, l'hiver dernier...
+il est mort.... Ça nous a coûté beaucoup pour le repos de son âme.»
+
+ [Note 16: Traîneau.]
+
+Hâan qui commençait à s'attendrir, regarda Fritz d'un oeil indigné. «Tu
+l'entends, semblait-il dire, toujours saint Maclof!»
+
+Puis, élevant la voix: «Ce sont des malheurs qui peuvent arriver à tout
+le monde, répondit-il; j'en suis fâché, mais quand je me présente à la
+caisse générale, on ne me demande pas si les gens sont heureux ou
+malheureux; on me demande combien d'argent j'apporte; et lorsqu'il n'y
+en a pas assez, il faut que j'en ajoute de ma propre poche. Ta
+grand-mère doit huit florins; j'ai payé pour elle l'année dernière, cela
+ne peut pas durer toujours.»
+
+La pauvre petite était devenue toute triste, on voyait qu'elle avait
+envie de pleurer.
+
+«Voyons, reprit Hâan, tu venais me dire qu'il n'y a rien, n'est-ce pas?
+que ta grand-mère n'a pas le sou; pour me dire cela, tu pouvais rester
+chez vous, je le savais déjà.»
+
+Alors, sans lever les yeux, elle avança la main doucement et l'ouvrit,
+et l'on vit un florin dedans.
+
+«Nous avons vendu notre chèvre... pour payer quelque chose...», dit-elle
+d'une voix brisée.
+
+Kobus tourna la tête vers la fenêtre; son coeur grelottait.
+
+«Des à-comptes, fit Hâan, toujours des à-comptes! encore, si la chose en
+valait la peine.»
+
+Cependant, il rouvrit son registre en disant:
+
+«Allons, viens!»
+
+La petite s'approcha; mais Fritz, se penchant sur l'épaule du percepteur
+qui écrivait, lui dit à voix basse:
+
+«Bah! laisse cela.
+
+--Quoi? fit Hâan en le regardant stupéfait.
+
+--Efface tout!
+
+--Comment... efface?
+
+--Oui!
+
+--Reprends ton argent», dit Kobus à l'enfant. Et tout bas, à l'oreille
+de Hâan, il ajouta: «C'est moi qui paye!
+
+--Les huit florins?
+
+--Oui.»
+
+Hâan déposa sa plume; il semblait rêveur, et, regardant la jeune fille,
+il lui dit d'un ton grave:
+
+«Voici M. Kobus, de Hunebourg, qui paye pour vous. Tu diras cela à ta
+grand-mère. Ce n'est pas saint Maclof qui paye, c'est M. Kobus, un homme
+sérieux, raisonnable, qui fait cela par bon coeur.»
+
+La petite leva les yeux, et Fritz vit qu'ils étaient d'un bleu doux,
+comme ceux de Sûzel, et pleins de larmes. Elle avait déjà posé son
+florin sur la table; il le prit, fouilla dans sa poche et en mit cinq ou
+six avec, en disant:
+
+«Tiens, mon enfant, tâchez de ravoir votre chèvre, ou d'en acheter une
+autre aussi bonne. Tu peux t'en aller maintenant.»
+
+Mais elle ne bougeait pas; c'est pourquoi Hâan, devinant sa pensée, dit:
+
+«Tu veux remercier monsieur, n'est-ce pas?»
+
+Elle inclina la tête en silence.
+
+«C'est bon, c'est bon! fit-il. Naturellement nous savons ce que tu dois
+penser; c'est un bienfait du Ciel qui vous arrive. Tenez-vous au courant
+maintenant. Ce n'est pas grand-chose de mettre deux sous de côté par
+semaine, pour avoir la conscience tranquille. Va, ta grand-mère sera
+contente.»
+
+La petite, regardant Kobus encore une fois, avec un sentiment de
+reconnaissance inexprimable, sortit et descendit l'escalier. Fritz, tout
+troublé, s'était approché de la fenêtre; il vit la pauvre enfant se
+mettre à courir en remontant la rue, on aurait dit qu'elle avait des
+ailes.
+
+«Voilà nos affaires terminées, reprit Hâan; maintenant en route!»
+
+En se retournant, Kobus le vit qui descendait déjà, les registres sous
+le bras et son gros dos arrondi. Il s'essuya les yeux, et descendit à
+son tour.
+
+«Hé! leur cria Schnéegans en bas dans la grande salle, vous ne dînez pas
+avant de partir, monsieur le percepteur?
+
+--Est-ce que tu as faim, Kobus? demanda Hâan.
+
+--Non.
+
+--Ni moi non plus; vous pouvez servir votre dîner à saint Maclof! Chaque
+fois que je viens dans ce gueux de pays, je suis comme éreinté durant
+quinze jours; tout cela me bouleverse. Attelez le cheval, Schnéegans,
+c'est tout ce qu'on vous demande.»
+
+L'aubergiste sortit. Hâan et Fritz, sur la porte, le regardèrent tirer
+le cheval de l'écurie et le mettre à la voiture. Kobus monta. Hâan régla
+la note, prit les rênes et le fouet, et les voilà partis comme ils
+étaient venus.
+
+Il pouvait être alors deux heures. Tous les gens du village, devant
+leurs baraques, les regardaient passer, sans qu'un seul eût l'idée de
+lever son chapeau.
+
+Ils rentrèrent dans le chemin creux de la côte. Les ombres
+s'allongeaient alors du haut de la roche de Saint-Maclof jusque dans la
+vallée; l'autre côté de la montagne était éblouissant de lumière. Hâan
+paraissait rêveur; Fritz penchait la tête, s'abandonnant pour la
+première fois aux sentiments de tendresse et d'amour qui, depuis quelque
+temps, faisaient invasion dans son âme. Il fermait les yeux, et voyait
+passer devant ses paupières rouges, tantôt l'image de Sûzel, tantôt
+celle de la pauvre enfant de Wildland. Le percepteur, très attentif à
+conduire au milieu des roches et des ornières, ne disait mot.
+
+À cinq heures, la voiture roulait dans le chemin sablonneux de
+Tiefenbach. Hâan, regardant alors Kobus, le vit comme assoupi, la tête
+ballottant doucement sur l'épaule; il alluma sa grosse pipe et laissa
+courir. Une demi-lieue plus loin, pour couper au court, il mit pied à
+terre, et, conduisant Foux par la bride, il prit le chemin escarpé du
+Tannewald. Fritz resta sur le siège; il ne dormait pas, comme le croyait
+son camarade, et s'abandonnait à ses rêves... jamais il n'avait tant
+rêvé de sa vie.
+
+Cependant la nuit descendait sur les bois, le fond des vallées
+s'emplissait de ténèbres; mais les plus hautes cimes rayonnaient encore.
+
+Après une bonne heure de marche ascendante, où Foux et Hâan s'arrêtaient
+de temps en temps pour reprendre haleine, la voiture atteignit enfin le
+plateau. Il ne restait plus qu'à traverser la forêt pour découvrir
+Hunebourg.
+
+Le percepteur, qui malgré son gros ventre avait marché vigoureusement,
+mit alors le pied sur le timon, et, claquant du fouet, il enfonça sa
+large croupe dans le coussin de cuir.
+
+«Allons! hop! hop!» s'écria-t-il.
+
+Et Foux repartit dans le chemin des coupes, en trottant comme s'il n'eût
+pas déjà fait trois fortes lieues de montagne.
+
+Ah! la belle vue, le beau coucher de soleil, quand, au sortir des
+vallées, vous découvrez tout à coup la lumière pourpre du soir, à
+travers les hauts panaches des bouleaux effilés dans le ciel, et que les
+mille parfums des bois voltigent autour de vous, embaumant l'air de leur
+haleine odorante!
+
+La voiture suivait la lisière de la forêt; parfois tout était sombre,
+les branches des grands arbres descendaient en voûte; parfois un coin de
+ciel rouge apparaissait derrière les mille plantes jaillissant des
+fourrés; puis tout se cachait de nouveau, les broussailles défilaient,
+et le soleil descendait toujours: on le voyait chaque fois, au fond des
+percées lumineuses, d'un degré plus bas. Bientôt les pointes des hautes
+herbes se découpèrent sur sa face de bon vivant, une véritable face de
+Silène, pourpre et couronnée de pampres. Enfin il disparut, et de longs
+voiles d'or l'enveloppèrent dans les abîmes. Les teintes grises de la
+nuit envahirent le ciel; quelques étoiles tremblotaient déjà au-dessus
+des sombres massifs de la forêt, dans les profondeurs de l'infini.
+
+À cette heure, la rêverie de Kobus devint plus grande encore et plus
+intime; il écoutait les roues tourner dans le sable, le pied du cheval
+heurter un caillou, quelques petits oiseaux filer à l'approche de la
+voiture. Cela durait depuis longtemps, lorsque Hâan s'aperçut qu'une
+courroie était lâchée; il fit halte et descendit. Fritz entrouvrit les
+yeux pour voir ce qui se passait: la lune se levait, le sentier était
+plein de lumière blanche.
+
+Et comme le percepteur serrait la boucle de la courroie, tout à coup des
+faneuses et des faucheurs, qui se rendaient chez eux après le travail,
+se mirent à chanter ensemble le vieux _lied_:
+
+«_Quand je pense à ma bien-aimée!»_
+
+Le silence de la nuit était grand, mais il parut grandir encore, et les
+forêts elles-mêmes semblèrent prêter l'oreille à ces voix graves et
+douces, confondues dans un sentiment d'amour.
+
+Ces gens ne devaient pas être très loin; on entendait leurs pas sur la
+lisière du bois; ils marchaient en cadence.
+
+Hâan et Kobus avaient entendu cent fois le vieux _lied_; mais alors, il
+leur sembla si beau, si bien en rapport avec l'heure silencieuse, qu'ils
+l'écoutèrent dans une sorte de ravissement poétique. Mais Fritz
+éprouvait une bien autre émotion que celle de Hâan: parmi ces voix s'en
+trouvait une, douce, haute, pénétrante, qui commençait toujours le
+couplet et finissait la dernière, comme un soupir du ciel. Il croyait
+reconnaître cette voix fraîche, tendre, amoureuse, et son coeur tout
+entier était dans son oreille.
+
+Au bout d'un instant, Hâan, qui tenait Foux par la bride, pour
+l'empêcher de secouer la tête, dit:
+
+«Comme c'est juste! C'est pourtant ainsi que chantent les enfants de la
+vieille Allemagne. Allez donc ailleurs....
+
+--Chut!» fit Kobus. Le vieux _lied_ recommençait en s'éloignant, et la
+même voix s'élevait toujours plus haute, plus touchante que les autres;
+à la fin, un frémissement de feuillage la couvrit.
+
+«C'est beau, ces vieilles chansons, dit le percepteur en remontant sur
+la voiture.
+
+--Mais où sommes-nous donc? lui demanda Fritz tout pâle.
+
+--Près de la roche des Tourterelles, à vingt minutes au-dessus de ta
+ferme, répondit Hâan en se rasseyant et fouettant le cheval, qui
+repartit.»
+
+«C'était la voix de Sûzel, pensa Kobus, je le savais bien!»
+
+Une fois hors du bois, Foux se mit à galoper: il sentait l'écurie. Hâan,
+tout joyeux de prendre sa chope le soir, parlait des talents de la
+vieille Allemagne, des vieux _lieds_, des anciens minnesingers. Kobus ne
+l'écoutait pas, sa pensée était ailleurs; ils avaient déjà dépassé la
+porte de Hildebrandt, les lumières, brillant dans toutes les maisons de
+la grande rue, avaient frappé ses yeux sans qu'il les vit, lorsque la
+voiture s'arrêta.
+
+«Eh bien! vieux, tu peux descendre, te voilà devant ta porte», lui dit
+Hâan.
+
+Il regarda et descendit.
+
+«Bonsoir, Kobus! cria le percepteur.
+
+--Bonne nuit», dit-il en montant l'escalier tout pensif. Ce soir-là, sa
+vieille Katel, heureuse de le revoir, voulut mettre toute la cuisine en
+feu, pour célébrer son retour, mais il n'avait pas faim.
+
+«Non, dit-il, laisse cela; j'ai bien dîné... j'ai sommeil.»
+
+Il alla se coucher.
+
+Ainsi, ce bon vivant, ce gros gourmand, ce fin gourmet de Kobus se
+nourrissait alors d'une tranche de jambon le matin, et d'un vieux _lied_
+le soir; il était bien changé!
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Dieu sait à quelle heure Fritz s'endormit cette nuit-là; mais il faisait
+grand jour lorsque Katel entra dans sa chambre et qu'elle vit les
+persiennes fermées.
+
+«C'est toi, Katel? dit-il en se détirant les bras, qu'est-ce qui se
+passe?
+
+--Le père Christel vient vous voir, monsieur; il attend depuis une
+demi-heure.
+
+--Ah! le père Christel est là; eh bien! qu'il entre; entrez donc,
+Christel.
+
+--Katel, pousse les volets.
+
+--Eh! bonjour, bonjour, père Christel, tiens, tiens, c'est vous!» fit-il
+en serrant les deux mains du vieil anabaptiste, debout devant son lit,
+avec sa barbe grisonnante et son grand feutre noir.
+
+Il le regardait, la face épanouie; Christel était tout étonné d'un
+accueil si enthousiaste.
+
+«Oui, monsieur Kobus, dit-il en souriant, j'arrive de la ferme pour vous
+apporter un petit panier de cerises.... Vous savez, de ces cerises
+croquantes du cerisier derrière le hangar, que vous avez planté
+vous-même, il y a douze ans.»
+
+Alors Fritz vit sur la table une corbeille de cerises, rangées et
+serrées avec soin dans de grandes feuilles de fraisier qui pendaient
+tout autour; elles étaient si fraîches, si appétissantes et si belles,
+qu'il en fut émerveillé:
+
+«Ah! c'est bon, c'est bon! oui, j'aime beaucoup ces cerises-là!
+s'écria-t-il. Comment! vous avez pensé à moi, père Christel?
+
+--C'est la petite Sûzel, répondit le fermier; elle n'avait pas de cesse
+et pas de repos. Tous les jours elle allait voir le cerisier, et disait:
+"Quand vous irez à Hunebourg, mon père, si les cerises sont mûres; vous
+savez que M. Kobus les aime!" Enfin, hier soir, je lui ai dit: "J'irai
+demain!" et, ce matin, au petit jour, elle a pris l'échelle et elle est
+allée les cueillir.»
+
+Fritz, à chaque parole du père Christel, sentait comme un baume
+rafraîchissant s'étendre dans tout son corps. Il aurait voulu embrasser
+le brave homme, mais il se contint, et s'écria:
+
+«Katel, apporte donc ces cerises par ici, que je les goûte!»
+
+Et Katel les ayant apportées, il les admira d'abord; il lui semblait
+voir Sûzel étendre ces feuilles vertes au fond de la corbeille, puis
+déposer les cerises dessus, ce qui lui procurait une satisfaction
+intérieure, et même un attendrissement qu'on ne pourrait croire. Enfin,
+il les goûta, les savourant lentement et avalant les noyaux.
+
+«Comme c'est frais! disait-il, comme c'est ferme, ces cerises qui
+viennent de l'arbre! On n'en trouve pas de pareilles sur le marché;
+c'est encore plein de rosée, et ça conserve tout son goût naturel, toute
+sa force et toute sa vie.»
+
+Christel le regardait d'un air joyeux. «Vous aimez bien les cerises?
+fit-il.
+
+--Oui, c'est mon bonheur. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous.»
+
+Il posa la corbeille sur le lit, entre ses genoux, et, tout en causant,
+il prenait de temps en temps une cerise et la savourait, les yeux comme
+troubles de plaisir.
+
+«Ainsi, père Christel, reprit-il, tout le monde se porte bien chez vous,
+la mère Orchel?
+
+--Très bien, monsieur Kobus.
+
+--Et Sûzel aussi!
+
+--Oui, Dieu merci, tout va bien. Depuis quelques jours Sûzel paraît
+seulement un peu triste; je la croyais malade, mais c'est l'âge qui fait
+cela, monsieur Kobus, les enfants deviennent rêveurs à cet âge.»
+
+Fritz se rappelant la scène du clavecin, devint tout rouge et dit en
+toussant:
+
+«C'est bon... oui... oui.... Tiens, Katel, mets ces cerises dans
+l'armoire, je serais capable de les manger toutes avant le dîner. Faites
+excuse, père Christel, il faut que je m'habille.
+
+--Ne vous gênez pas, monsieur Kobus, ne vous gênez pas.»
+
+Tout en s'habillant, Fritz reprit:
+
+«Mais vous n'arrivez pas de Meisenthâl seulement pour m'apporter des
+cerises?
+
+--Ah non! j'ai d'autres affaires en ville. Vous savez, quand vous êtes
+venu la dernière fois à la ferme, je vous ai montré deux boeufs à
+l'engrais. Quelques jours après votre départ, Schmoûle les a achetés;
+nous sommes tombés d'accord à trois cent cinquante florins. Il devait
+les prendre le 1er juin, ou me payer un florin pour chaque jour de
+retard. Mais voilà bientôt trois semaines qu'il me laisse ces bêtes à
+l'écurie. Sûzel est allée lui dire que cela m'ennuyait beaucoup; et
+comme il ne répondait pas, je l'ai fait assigner devant le juge de paix.
+Il n'a pas nié d'avoir acheté les boeufs; mais il a dit que rien n'était
+convenu pour la livraison, ni sur le prix des jours de retard; et comme
+le juge n'avait pas d'autre preuve, il a déféré le serment à Schmoûle,
+qui doit le prêter aujourd'hui à dix heures, entre les mains du vieux
+rebbe David Sichel, car les juifs ont leur manière de prêter serment.
+
+--Ah bon! fit Kobus, qui venait de mettre sa capote et décrochait son
+feutre; voici bientôt dix heures, je vous accompagne chez David, et,
+aussitôt après, nous reviendrons dîner, vous dînez avec moi?
+
+--Oh! monsieur Kobus, j'ai mes chevaux à l'auberge du _Boeuf-Rouge_.
+
+--Bah! Bah! vous dînerez avec moi. Katel, tu nous feras un bon dîner.
+J'ai du plaisir à vous voir, Christel.» Ils sortirent. Tout en marchant,
+Fritz se disait en lui-même:
+
+«N'est-ce pas étonnant! Ce matin, je rêvais de Sûzel, et voilà que son
+père m'apporte des cerises qu'elle a cueillies pour moi; c'est
+merveilleux, merveilleux!»
+
+Et la joie intérieure rayonnait sur sa figure, il reconnaissait en ces
+choses le doigt de Dieu.
+
+Quelques instants après, ils arrivèrent dans la cour de l'antique
+synagogue. Le vieux mendiant _Frantzoze_ était là, sa sébile de bois sur
+les genoux; Kobus, dans son ravissement, y jeta un florin, et le père
+Christel pensa qu'il était généreux et bon.
+
+_Frantzoze_ leva sur lui des yeux tout surpris; mais il ne le regardait
+pas, il marchait la tête haute et riante, et s'abandonnait au bonheur
+d'avoir près de lui le père de la petite Sûzel: c'était comme un souffle
+du Meisenthâl dans ces hautes bâtisses sombres, un vrai rayon du ciel.
+
+Comme pourtant les hommes ont des idées étranges; ce vieil anabaptiste,
+qui, deux ou trois mois avant, lui produisait l'effet d'un honnête
+paysan, et rien de plus, à cette heure, il l'aimait, il lui trouvait de
+l'esprit, et bien d'autres qualités qu'il n'avait pas reconnues
+jusqu'alors; il prenait fait et cause pour lui et s'indignait contre
+Schmoûle.
+
+Cependant le vieux rebbe David, debout à sa fenêtre ouverte, attendait
+déjà Christel, Schmoûle et le greffier de la justice de paix. La vue de
+Kobus lui fit plaisir.
+
+«Hé! te voilà, _schaude_, s'écria-t-il de loin; depuis huit jours on ne
+te voit plus.
+
+--Oui, David, c'est moi, dit Fritz en s'arrêtant à la fenêtre; je
+t'amène Christel, mon fermier, un brave homme, et dont je réponds comme
+de moi-même; il est incapable d'avancer ce qui n'est pas....
+
+--Bon, bon, interrompit David, je le connais depuis longtemps. Entrez,
+entrez, les autres ne peuvent tarder à venir: voici dix heures qui
+sonnent.»
+
+Le vieux David était dans sa grande capote brune, luisante aux coudes;
+une calotte de velours noir coiffait le derrière de son crâne chauve,
+quelques cheveux gris voltigeaient autour; sa figure maigre et jaune,
+plissée de petites rides innombrables, avait un caractère rêveur, comme
+au jour du _Kipour_[17].
+
+ [Note 17: Journée de jeûne et d'expiation chez les juifs.]
+
+«Tu ne t'habilles donc pas? lui demanda Fritz.
+
+--Non, c'est inutile. Asseyez-vous.» Ils s'assirent. La vieille Sourlé
+regarda par la porte de la cuisine entrouverte, et dit: «Bonjour,
+monsieur Kobus.
+
+--Bonjour, Sourlé, bonjour. Vous n'entrez pas?
+
+--Tout à l'heure, fit-elle, je viendrai.
+
+--Je n'ai pas besoin de te dire, David, reprit Fritz, que pour moi
+Christel a raison, et que j'en répondrais sur ma propre tête.
+
+--Bon! je sais tout cela, dit le vieux rebbe, et je sais aussi que
+Schmoûle est fin, très fin, trop fin même. Mais ne causons pas de ces
+choses; j'ai reçu la signification depuis trois jours, j'ai réfléchi sur
+cette affaire, et... tenez, les voici!»
+
+Schmoûle, avec son grand nez en bec de vautour, ses cheveux d'un roux
+ardent, la petite blouse serrée aux reins par une corde, et la casquette
+plate sur les yeux, traversait alors la cour d'un air insouciant.
+Derrière lui marchait le secrétaire Schwân, le chapeau en tuyau de poêle
+tout droit sur sa grosse figure bourgeonnée, et le registre sous le
+bras. Une minute après, ils entrèrent dans la salle. David leur dit
+gravement:
+
+«Asseyez-vous, messieurs.»
+
+Puis il alla lui-même rouvrir la porte, que Schwân avait fermée par
+mégarde, et dit:
+
+«Les prestations de serment doivent être publiques.»
+
+Il prit dans un placard une grosse Bible, à couvercle de bois, les
+tranches rouges, et les pages usées par le pouce. Il l'ouvrit sur la
+table et s'assit dans son grand fauteuil de cuir. Il y avait alors
+quelque chose de grave dans toute sa personne, et de méditatif. Les
+autres attendaient. Pendant qu'il feuilletait le livre, Sourlé entra, et
+se tint debout derrière le fauteuil. Un ou deux passants, arrêtés sur
+l'escalier sombre de la rue des Juifs, regardaient d'un air curieux.
+
+Le silence durait depuis quelques minutes, et chacun avait eu le temps
+de réfléchir, lorsque David, levant la tête et posant la main sur le
+livre, dit:
+
+«M. le juge de paix Richter a déféré le serment à Isaac Schmoûle,
+marchand de bétail, sur cette question: "Est-il vrai qu'il a été convenu
+entre Isaac Schmoûle et Hans Christel, que Schmoûle viendrait prendre,
+dans la huitaine, une paire de boeufs achetés par lui le 22 mai dernier,
+et que, faute de venir, il payerait à Christel, pour chaque jour de
+retard, un florin comme dédommagement de la nourriture des boeufs?"
+Est-ce cela?
+
+--C'est cela, dirent Schmoûle et l'anabaptiste ensemble.
+
+--Il ne s'agit donc plus que de savoir si Schmoûle consent à prêter
+serment.
+
+--Je suis venu pour ça, dit Schmoûle tranquillement, et je suis prêt.
+
+--Un instant, interrompit le vieux rebbe en levant la main, un instant!
+Mon devoir, avant de recevoir un acte pareil, l'un des plus saints, des
+plus sacrés de notre religion, est d'en rappeler l'importance à
+Schmoûle.»
+
+Alors, d'une voix grave, il se mit à lire: «Tu ne prendras point le nom
+de l'Éternel, ton Dieu, en vain. Tu ne diras point de faux témoignage!»
+
+Puis, plus loin, il lut encore du même ton solennel:
+
+«Quand il sera question de quelque chose où il y ait doute, touchant un
+boeuf ou un âne, ou un menu bétail, ou un habit, ou toute autre chose,
+la cause des deux parties sera portée devant le juge, et le serment de
+l'Éternel interviendra entre les deux parties.»
+
+Schmoûle, en cet instant, voulut parler; mais, pour la seconde fois,
+David lui fit signe de se taire, et dit:
+
+«"Tu ne prendras point le nom de l'Éternel ton Dieu en vain, tu ne
+porteras point de faux témoignage!" Ce sont deux commandements de Dieu
+que tout le peuple d'Israël entendit parmi les tonnerres et les éclairs,
+tremblant et se tenant au loin dans le désert de Sinaï.
+
+«Et voici maintenant ce que l'Éternel dit à celui qui viole ses
+commandements:
+
+«Si tu n'obéis pas à la voix de l'Éternel ton Dieu, pour prendre garde à
+ce que je te prescris aujourd'hui, les cieux qui sont sur ta tête seront
+d'airain, et la terre qui est sous tes pieds sera de fer.
+
+«L'Éternel te donnera, au lieu de pluie, de la poussière et de la
+cendre; l'Éternel te frappera, toi et ta postérité, de plaies étranges,
+de plaies grandes et de durée, de maladies malignes et de durée.
+
+«L'étranger montera au-dessus de toi fort haut, et tu descendras fort
+bas; il te prêtera, et tu ne lui prêteras point.
+
+«L'Éternel enverra sur toi la malédiction et la ruine de toutes les
+choses où tu mettras la main et que tu feras, jusqu'à ce que tu sois
+détruit. Tes filles et tes fils seront livrés à l'étranger, et tes yeux
+le verront et se consumeront tout le jour en regardant vers eux, et ta
+main n'aura aucune force pour les délivrer.
+
+«Ta vie sera comme pendante devant toi, et tu seras dans l'effroi nuit
+et jour. Tu diras le matin: Qui me fera voir le soir? Et le soir, tu
+diras: Qui me fera voir le matin?
+
+«Et toutes ces malédictions t'arriveront et te poursuivront, et
+reposeront sur toi, jusqu'à ce que tu sois exterminé, parce que tu
+n'auras pas obéi à la voix de l'Éternel ton Dieu, pour garder ses
+commandements et ses statuts qu'il t'a donnés!
+
+«Ce sont ici les paroles de l'Éternel!» reprit David en levant la tête.
+
+Il regardait Schmoûle, qui restait les yeux fixés sur la Bible, et
+paraissait rêver profondément.
+
+«Maintenant, Schmoûle, poursuivit-il, tu vas prêter serment sur ce
+livre, en présence de l'Éternel qui t'écoute; tu vas jurer qu'il n'a
+rien été convenu entre Christel et toi, ni pour le délai, ni pour les
+jours de retard, ni pour le prix de la nourriture des boeufs pendant ces
+jours. Mais garde-toi de prendre des détours dans ton coeur, pour
+t'autoriser à jurer, si tu n'es pas sûr de la vérité de ton serment;
+garde-toi de te dire, par exemple, en toi-même: "Ce Christel m'a fait
+tort, il m'a causé des pertes, il m'a empêché de gagner dans telle
+circonstance." Ou bien: "Il a fait tort à mon père, à mes proches, et je
+rentre ainsi dans ce qui me serait revenu naturellement." Ou bien: "Les
+paroles de notre convention avaient un double sens, il me plaît à moi de
+les tourner dans le sens qui me convient; elles n'étaient pas assez
+claires, et je puis les nier." Ou bien: "Ce Christel m'a pris trop cher,
+ses boeufs valent moins que le prix convenu, et je reste de cette façon
+dans la vraie justice, qui veut que la marchandise et le prix soient
+égaux, comme les deux côtés d'une balance." Ou bien encore:
+"Aujourd'hui, je n'ai pas la somme entière, plus tard je réparerai le
+dommage", ou toute autre pensée de ce genre.
+
+«Non, tous ces détours ne trompent point l'oeil de l'Éternel; ce n'est
+point dans ces pensées, ni dans d'autres semblables que tu dois jurer,
+ce n'est pas d'après ton propre esprit, qui peut être entraîné vers le
+mal par l'intérêt, qu'il faut prêter serment, _ce n'est pas sur ta
+pensée, c'est sur la mienne qu'il faut te régler_; et tu ne peux rien
+ajouter ni rien retrancher, par ruse ou autrement, à ce que je pense.
+
+«Donc, moi David Sichel, j'ai cette pensée simple et claire:--Schmoûle
+a-t-il promis un florin à Christel pour la nourriture des boeufs qu'il a
+achetés, et, pour chaque jour de retard après la huitaine, l'a-t-il
+promis? S'il ne l'a pas promis à Christel, qu'il pose la main sur le
+livre de la loi, et qu'il dise: "Je jure non! je n'ai rien promis!"
+Schmoûle, approche, étends la main, et jure!»
+
+Mais Schmoûle, levant alors les yeux, dit:
+
+«Trente florins ne sont pas une somme pour prêter un serment pareil.
+Puisque Christel est sûr que j'ai promis--moi, je ne me rappelle pas
+bien--je les payerai, et j'espère que nous resterons bons amis. Plus
+tard, il me fera regagner cela, car ses boeufs sont réellement trop
+chers. Enfin, ce qui est dû est dû, et jamais Schmoûle ne prêtera
+serment pour une somme encore dix fois plus forte, à moins d'être tout à
+fait sûr.»
+
+Alors David, regardant Kobus d'un oeil extrêmement fin, répondit:
+
+«Et tu feras bien, Schmoûle; dans le doute, il vaut mieux s'abstenir.»
+
+Le greffier avait inscrit le refus du serment, il se leva, salua
+l'assemblée et sortit avec Schmoûle, qui, sur le seuil, se retourna et
+dit d'un ton brusque:
+
+«Je viendrai prendre les boeufs demain à huit heures, et je payerai.
+
+--C'est bon», répondit Christel en inclinant la tête. Quand ils furent
+seuls, le vieux rebbe se mit à sourire. «Schmoûle est fin, dit-il, mais
+nos vieux talmudistes étaient encore plus fins que lui; je savais bien
+qu'il n'irait pas jusqu'au bout: voilà pourquoi je ne me suis pas
+habillé.
+
+--Eh! s'écria Fritz, oui, je le vois, vous avez du bon tout de même dans
+la religion.
+
+--Tais-toi, _épicaures_, répondit David en refermant la porte et
+reportant la Bible dans l'armoire; sans nous, vous seriez tous des
+païens, c'est par nous que vous pensez depuis deux mille ans; vous
+n'avez rien inventé, rien découvert. Réfléchis seulement un peu combien
+de fois vous vous êtes divisés et combattus depuis ces deux mille ans,
+combien de sectes et de religions vous avez formées! Nous, nous sommes
+toujours les mêmes depuis Moïse, nous sommes toujours les fils de
+l'Éternel, vous êtes les fils du temps et de l'orgueil; avec le moindre
+intérêt on vous fait changer d'opinion, et nous, pauvres misérables,
+tout l'univers réuni n'a pu nous faire abandonner une seule de nos lois.
+
+--Ces paroles montrent bien l'orgueil de la race, dit Fritz; jusqu'à
+présent, je te croyais un homme modeste en ses pensées, mais je vois
+maintenant que tu respires l'orgueil dans le fond de ton âme.
+
+--Et pourquoi serais-je modeste? s'écria David en nasillant. Si
+l'Éternel nous a choisis, n'est-ce point parce que nous valons mieux que
+vous?
+
+--Tiens, tais-toi, fit Kobus en riant, cette vanité m'effraye; je serais
+capable de me fâcher.
+
+--Fâche-toi donc à ton aise, dit le vieux rebbe, il ne faut pas te
+gêner.
+
+--Non, j'aime mieux t'inviter à prendre le café chez moi, vers une
+heure; nous causerons, nous rirons, et ensuite nous irons goûter la
+bière de mars; cela te convient-il?
+
+--Soit, fit David, j'y consens, le chardon gagne toujours à fréquenter
+la rose.»
+
+Kobus allait s'écrier: «Ah! décidément, c'est trop fort!» mais il
+s'arrêta et dit avec finesse: «C'est moi qui suis la rose!»
+
+Alors tous trois ne purent s'empêcher de rire. Christel et Fritz
+sortirent bras dessus bras dessous, se disant entre eux: «Est-il fin ce
+rebbe David! Il a toujours quelque vieux proverbe qui vient à propos
+pour vous réjouir. C'est un brave homme.» Tout se passant comme il avait
+été convenu: Christel et Kobus dînèrent ensemble, David vint au dessert
+prendre le café, puis ils se rendirent à la brasserie du _Grand-Cerf_.
+Fritz était dans un état de jubilation extraordinaire, non seulement
+parce qu'il marchait entre son vieil ami David et le père de Sûzel, mais
+encore parce qu'il avait une bouteille de _steinberg_ dans la tête, sans
+parler du bordeaux et du kirschenwasser. Il voyait les choses de ce bas
+monde comme à travers un rayon de soleil: sa face charnue était pourpre,
+et ses grosses lèvres se retroussaient par un joyeux sourire. Aussi quel
+enthousiasme éclata lorsqu'il parut ainsi sous la toile grise en auvent,
+à la porte du _Grand-Cerf_.
+
+«Le voilà! le voilà! criait-on de tous les côtés, la chope haute, voici
+Kobus!»
+
+Et lui, riant, répétait:
+
+«Oui, le voilà! ha! ha! ha!»
+
+Il entrait dans les bancs et donnait des poignées de main à tous ses
+vieux camarades.
+
+Durant les huit jours qui venaient de se passer, on se demandait
+partout:
+
+«Qu'est-il devenu? quand le reverrons-nous?
+
+Et le vieux Krautheimer se désolait, car toutes ses pratiques trouvaient
+la bière mauvaise.
+
+Enfin, il s'assit au milieu de la jubilation universelle, et fit asseoir
+le père Christel à sa droite. David alla regarder Frédéric Schoultz, le
+gros Hâan, Speck et cinq ou six autres qui faisaient une partie de
+_rams_ à deux kreutzers la marque.
+
+On se mit à boire de cette fameuse bière de mars, qui vous monte au nez
+comme le vin de Champagne. En face, à la brasserie des _Deux-Clefs_, les
+hussards de Frédéric-Wilhelm buvaient de la bière en cruchons, les
+bouchons partaient comme des coups de pistolets; on se saluait d'un côté
+de la rue à l'autre, car les bourgeois de Hunebourg sont toujours bien
+avec les militaires, sans frayer pourtant ensemble, ni les recevoir dans
+leurs familles, chose toujours dangereuse.
+
+À chaque instant le père Christel disait:
+
+«Il est temps que je parte, monsieur Kobus; faites excuse, je devrais
+déjà être depuis deux heures à la ferme.
+
+--Bah! s'écria Fritz en lui posant la main sur l'épaule, ceci n'arrive
+pas tous les jours, père Christel; il faut bien de temps en temps
+s'égayer et se dégourdir l'esprit. Allons, encore une chope!»
+
+Et le vieil anabaptiste, un peu gris, se rasseyait en pensant: «Cela
+fera la sixième! Pourvu que je ne verse pas en route!»
+
+Puis il disait: «Mais, monsieur Kobus, qu'est-ce que pensera ma femme si
+je rentre à moitié gris? Jamais elle ne m'aura vu dans cet état!
+
+--Bah! bah! le grand air dissipe tout, père Christel, et puis vous
+n'aurez qu'à dire: "M. Kobus l'a voulu!" Sûzel prendra votre défense.
+
+--Ça, c'est vrai, s'écriait alors Christel en riant, c'est vrai: tout ce
+que dit et fait M. Kobus est bien! Allons, encore une chope!»
+
+Et la chope arrivait, elle se vidait; la servante en apportait une
+autre, ainsi de suite.
+
+Or, sur le coup de trois heures, à l'église Saint-Sylvestre, et comme on
+ne pensait à rien, une troupe d'enfants tourna le coin de l'auberge du
+_Cygne_, en courant vers la porte de Landau; puis quelques soldats
+parurent, portant un de leurs camarades sur un brancard; puis d'autres
+enfants en foule; c'était un roulement de pas sur le pavé, qui
+s'entendait au loin.
+
+Tout le monde se penchait aux fenêtres et sortait des maisons pour voir.
+Les soldats remontaient la rue de la Forge, du côté de l'hôpital, et
+devaient passer devant la brasserie du _Grand-Cerf_.
+
+Aussitôt les parties furent abandonnées; on se dressa sur les bancs:
+Hâan, Schoultz, David, Kobus, les servantes, Krautheimer, enfin tous les
+assistants. D'autres accouraient de la salle, et l'on se disait à voix
+basse: «C'est un duel! c'est un duel!»
+
+Cependant le brancard approchait lentement; deux hommes le portaient;
+c'était une civière pour sortir le fumier des écuries de la caserne de
+cavalerie; le soldat couché dessus, les jambes pendant entre les bras du
+brancard, la tête de côté sur sa veste roulée, était extrêmement pâle;
+il avait les yeux fermés, les lèvres entrouvertes et le devant de la
+chemise plein de sang. Derrière venaient les témoins, un vieux hussard à
+sourcils jaunâtres et grosses moustaches rousses en paraphe sur ses
+joues brunes; il portait le sabre du blessé sous le bras, le baudrier
+jeté sur l'épaule, et semblait tout à fait calme. L'autre, plus jeune et
+tout blond, était comme abattu, il tenait le shako; puis arrivaient deux
+sous-officiers, se retournant à chaque pas, comme indignés de voir tout
+ce monde.
+
+Quelques hussards, devant la brasserie des _Deux-Clefs,_ criaient au
+vieux qui portait le sabre: «Rappel! eh! Rappel!» C'était sans doute
+leur maître d'armes; mais il ne répondit pas et ne tourna même pas la
+tête.
+
+Au passage des deux derniers, Frédéric Schoultz, en sa qualité d'ancien
+sergent de la landwehr, s'écria du haut de sa chaise:
+
+«Hé! camarades... camarades!» Un d'eux s'arrêta. «Qu'est-ce qui se passe
+donc, camarade?
+
+--Ça, mon ancien, c'est un coup de sabre en l'honneur de Mlle Grédel, la
+cuisinière du _Boeuf-Rouge_.
+
+--Ah!
+
+--Oui! un coup de pointe en riposte et sans parade; elle est venue trop
+tard.
+
+--Et le coup a porté?
+
+--À deux lignes au-dessous du téton droit.» Schoultz allongea la lèvre;
+il semblait tout fier de recevoir une réponse. On écoutait, penchés
+autour d'eux. «Un vilain coup, fit-il, j'ai vu ça dans la campagne de
+France.» Mais le hussard, voyant ses camarades entrer dans la ruelle de
+l'hôpital, porta la main à son oreille et dit: «Faites excuse!» Alors il
+rejoignit sa troupe, et Schoultz promenant un regard satisfait sur
+l'assistance, se rassit en disant: «Quand on est soldat, il faut tirer
+le sabre; ce n'est pas comme les bourgeois qui s'assomment à coups de
+poing.» Il avait l'air de dire: «Voilà ce que j'ai fait cent fois!» Et
+plus d'un l'admirait. Mais d'autres, en grand nombre, gens raisonnables
+et pacifiques, murmuraient entre eux: «Est-il possible que des hommes se
+tuent pour une cuisinière! C'est tout à fait contre nature. Cette Grédel
+méritait d'être chassée de la ville, à cause des passions funestes
+qu'elle excite entre les hussards.»
+
+Fritz ne disait rien, il semblait méditatif, et ses yeux brillaient d'un
+éclat singulier. Mais le vieux rebbe, à son tour, s'étant mis à dire:
+«Voilà comment des êtres créés par Dieu se massacrent pour des choses de
+rien!» Tout à coup il s'emporta d'une façon étrange.
+
+«Qu'appelles-tu des choses de rien, David? s'écria-t-il d'une voix
+retentissante. L'amour n'a-t-il pas inspiré, dans tous les temps et dans
+tous les lieux, les plus belles actions et les plus hautes pensées?
+N'est-il pas le souffle de l'Éternel lui-même, le principe de la vie, de
+l'enthousiasme, du courage et du dévouement? Il t'appartient bien de
+profaner ainsi la source de notre bonheur et de la gloire du genre
+humain. Ôte l'amour à l'homme, que lui reste-t-il? l'égoïsme, l'avarice,
+l'ivrognerie, l'ennui et les plus misérables instincts; que fera-t-il de
+grand, que dira-t-il de beau? Rien, il ne songera qu'à se remplir la
+panse!»
+
+Tous les assistants s'étaient retournés ébahis de son emportement; Hâan
+le regardait de ses gros yeux par-dessus l'épaule de Schoultz, qui
+lui-même se tordait le cou pour voir si c'était bien Kobus qui parlait,
+car il ne pouvait en croire ses oreilles.
+
+Mais Fritz ne faisait nulle attention à ces choses.
+
+«Voyons, David, reprit-il en s'animant de plus en plus, quand le grand
+Homérus, le poète des poètes, nous montre les héros de la Grèce qui s'en
+vont par centaines sur leurs petits bateaux pour réclamer une belle
+femme qui s'est sauvée de chez eux, traversent les mers et s'exterminent
+pendant dix ans avec ceux d'Asie pour la ravoir, crois-tu qu'il ait
+inventé cela? Crois-tu que ce n'était pas la vérité qu'il disait? Et
+s'il est le plus grand des poètes, n'est-ce pas parce qu'il a célébré la
+plus grande chose et la plus sublime qui soit sous le ciel: l'amour! Et
+si l'on appelle le chant de votre roi Salomon, _Le Cantique des
+cantiques_, n'est-ce pas aussi parce qu'il chante l'amour, plus noble,
+plus grand, plus profond que tout le reste dans le coeur de l'homme?
+Quand il dit dans ce _Cantique des cantiques_: "Ma bien aimée, tu es
+belle comme la voûte des étoiles, agréable comme Jérusalem, redoutable
+comme des armées qui marchent, leurs enseignes déployées." Est-ce qu'il
+ne veut pas dire que rien n'est plus beau, plus invincible et plus doux
+que l'amour? Et tous vos prophètes n'ont-ils pas dit la même chose? Et
+depuis le Christ, l'amour n'a-t-il pas converti les peuples barbares?
+n'est-ce pas avec un simple ruban rose, qu'il faisait d'une espèce
+sauvage un chevalier?
+
+«Si de nos jours tout est moins grand, moins beau, moins noble
+qu'autrefois, n'est-ce pas parce que les hommes ne connaissent plus
+l'amour véritable, et qu'ils se marient pour de l'argent? Eh bien! moi,
+David, entends-tu, je dis et soutiens que l'amour vrai, l'amour pur est
+la seule chose qui change le coeur de l'homme, la seule qui l'élève et
+qui mérite qu'on donne sa vie pour elle. Je trouve que ces hommes ont
+bien fait de se battre puisque chacun ne pouvait renoncer à son amour,
+sans s'en reconnaître lui-même indigne.
+
+--Hé! s'écria Hâan à l'autre table, comment peux-tu parler de cela, toi?
+Tu n'as jamais été amoureux; tu raisonnes de ces choses comme un aveugle
+des couleurs.»
+
+Fritz, à cette apostrophe, resta tout interdit; il regarda Hâan d'un
+oeil terne, ayant l'air de vouloir lui répondre, et bredouilla quelques
+mots confus en avalant sa chope.
+
+Plusieurs alors se mirent à rire. Aussitôt Kobus, relevant sa grosse
+tête, dont les cheveux s'ébouriffaient comme s'ils eussent été vivants,
+s'écria d'un air étrange:
+
+«C'est vrai, je n'ai jamais été amoureux! Mais si j'avais eu le bonheur
+de l'être, je me serais fait massacrer plutôt que de renoncer à mon
+amoureuse, ou j'aurais exterminé l'autre.
+
+--Oh! oh! fit Hâan d'un ton un peu moqueur, en battant les cartes, oh!
+Kobus, tu n'aurais pas été si féroce.
+
+--Pas si féroce! dit-il les deux mains écarquillées. Nous sommes deux
+vieux amis, n'est-ce pas, Hâan? Eh bien! si j'étais amoureux, et si tu
+me paraissais seulement convoiter par la pensée celle que j'aurais
+choisie... je t'étranglerais!»
+
+En disant cela, ses yeux étaient rouges, il n'avait pas l'air de
+plaisanter; les autres non plus ne riaient pas.
+
+«Et, ajouta-t-il en levant le doigt, je voudrais que toute la ville et
+le pays à la ronde eussent un grand respect pour mon amoureuse; quand
+même elle ne serait pas de mon rang, de ma condition et de ma fortune:
+le moindre blâme sur elle deviendrait la cause d'une terrible bataille.
+
+--Alors, dit Hâan, Dieu fasse que tu ne tombes jamais amoureux, car tous
+les hussards de Frédéric-Wilhelm ne sont pas morts, plus d'un courrait
+la chance de mourir si ton amoureuse était jolie.»
+
+Les sourcils de Fritz tressaillirent. «C'est possible, fit-il en se
+rasseyant, car il s'était dressé. Moi je serais fier, je serais glorieux
+de me battre pour une si belle cause! N'ai-je pas raison, Christel?
+
+--Tout à fait, monsieur Kobus, dit l'anabaptiste un peu gris; notre
+religion est une religion de paix, mais dans le temps, lorsque j'étais
+amoureux d'Orchel, oui, Dieu me le pardonne! j'aurais été capable de me
+battre à coups de faux pour l'avoir. Grâce au Ciel, il n'a pas fallu
+répandre de sang; j'aime bien mieux n'avoir rien à me reprocher.»
+
+Fritz voyant que tout le monde l'observait, comprit l'imprudence qu'il
+venait de commettre. Le vieux rebbe David surtout ne le quittait pas de
+l'oeil, et semblait vouloir lire au fond de son âme. Quelques instants
+après, le père Christel s'étant écrié pour la vingtième fois:
+
+«Mais, monsieur Kobus, il se fait tard, on m'attend; Orchel et Sûzel
+doivent être inquiètes.»
+
+Il lui répondit enfin:
+
+«Oui, maintenant il est temps; je vais vous reconduire à la voiture.»
+
+C'était un prétexte qu'il prenait pour se retirer. L'anabaptiste se leva
+donc, disant:
+
+«Oh! si vous aimez mieux rester, je trouverai bien le chemin de
+l'auberge tout seul.
+
+--Non, je vous accompagne.» Ils sortirent du banc et traversèrent la
+place. Le vieux David partit presque aussitôt qu'eux. Fritz, ayant mis
+le père Christel en route, rentra chez lui prudemment. Ce jour-là, au
+moment de se coucher, Sourlé, voyant le vieux rebbe murmurer des paroles
+confuses, cela lui parut étrange.
+
+«Qu'as-tu donc, David, lui demanda-t-elle, je te vois parler tout bas
+depuis le souper, à quoi penses-tu?
+
+--C'est bon, c'est bon, fit-il en se tirant la couverture sur la
+barbiche, je rêve à ces paroles du prophète: "J'ai été jaloux pour Héva
+d'une grande jalousie!" et à celles-ci: "En ces temps arriveront des
+choses extraordinaires, des choses nouvelles et heureuses!"
+
+--Pourvu que ce soit à nous qu'il ait songé en disant cela, répliqua
+Sourlé.
+
+--_Amen_, fit le vieux rebbe; tout vient à point à qui sait attendre.
+Dormons en paix!»
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Kobus aurait dû se repentir le lendemain, de ses discours inconsidérés à
+la brasserie du _Grand-Cerf_; il aurait dû même en être désolé, car, peu
+de jours avant, s'étant aperçu que le vin lui déliait la langue, et
+qu'il trahissait les pensées secrètes de son âme, il s'était dit: «La
+vigne est un plant de Gomorrhe; ses grappes sont pleines de fiel, et ses
+pépins sont amers; tu ne boiras plus le jus de la treille.»
+
+Voilà ce qu'il s'était dit; mais le coeur de l'homme est entre les mains
+de l'Éternel, il en fait ce qu'il lui plaît: il le tourne au nord, il le
+tourne au midi. C'est pourquoi Fritz, en s'éveillant, ne songea même
+point à ce qui s'était passé à la brasserie.
+
+Sa première pensée fut que Sûzel était agréable en sa personne; il se
+mit à la contempler en lui-même, croyant entendre sa voix et voir son
+sourire.
+
+Il se rappela l'enfant pauvre de Wildland, et s'applaudit de l'avoir
+secourue, à cause de sa ressemblance avec la fille de l'anabaptiste; il
+se rappela aussi le chant de Sûzel au milieu des faneuses et des
+faucheurs; et cette voix douce, qui s'élevait comme un soupir dans la
+nuit, lui sembla celle d'un ange du ciel.
+
+Tout ce qui s'était accompli depuis le premier jour du printemps lui
+revint en mémoire comme un rêve: il revit Sûzel paraître au milieu de
+ses amis Hâan, Schoultz, David et Iôsef, simple et modeste, les yeux
+baissés, pour embellir la dernière heure du festin; il la revit à la
+ferme, avec sa petite jupe de laine bleue, lavant le linge de la
+famille, et, plus tard, assise auprès de lui, toute timide et
+tremblante, tandis qu'il chantait, et que le clavecin accompagnait d'un
+ton nasillard le vieil air:
+
+_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_
+
+Et songeant à ces choses avec attendrissement, son plus grand désir
+était de revoir Sûzel.
+
+«Je vais aller au Meisenthâl, se disait-il; oui, je partirai après le
+déjeuner... il faut absolument que je la revoie!»
+
+Ainsi s'accomplissaient les paroles du rebbe David à sa femme: «En ces
+temps arriveront des choses extraordinaires!»
+
+Ces paroles se rapportaient au changement de Kobus, et montraient aussi
+la grande finesse du vieux rabbin.
+
+Tout en mettant ses bas, l'idée revint à Fritz, que le père Christel lui
+avait dit la veille que Sûzel irait à la fête de Bischem, aider sa
+grand-mère à faire la tarte. Alors il ouvrit de grands yeux, et se dit
+au bout d'un instant:
+
+«Sûzel doit être déjà partie; la fête de Bischem, qui tombe le jour de
+la Saint-Pierre, est pour demain dimanche.»
+
+Cela le rendit tout méditatif.
+
+Katel vint servir le déjeuner; il mangea d'assez bon appétit, et,
+aussitôt après, se coiffant de son large feutre, il sortit faire un tour
+sur la place, où se promenaient d'habitude le gros Hâan et le grand
+Schoultz, entre neuf et dix heures. Mais ils ne s'y trouvaient pas, et
+Fritz en fut contrarié, car il avait résolu de les emmener avec lui, le
+lendemain, à la fête de Bischem.
+
+«Si j'y vais tout seul, pensait-il, après ce que j'ai dit hier à la
+brasserie, on pourrait bien se douter de quelque chose; les gens sont si
+malins, et surtout les vieilles, qui s'inquiètent tant de ce qui ne les
+regarde pas! Il faut que j'emmène deux ou trois camarades, alors ce sera
+une partie de plaisir pour manger du pâté de veau et boire du petit vin
+blanc, une simple distraction à la monotonie de l'existence.»
+
+Il monta donc sur les remparts, et fit le tour de la ville, pour voir ce
+que Hâan et Schoultz étaient devenus; mais il ne les vit pas dans les
+rues, et supposa qu'ils devaient se trouver dehors, à faire une partie
+de quilles au _Panier-Fleuri_, chez le père Baumgarten, au bord du
+Losser.
+
+Sur cette pensée, Fritz s'avança jusque près de la porte de Hildebrandt,
+et, regardant du côté du bouchon, qui se trouve à une demi-portée de
+canon de Hunebourg, il crut remarquer en effet des figures derrière les
+grands saules.
+
+Alors, tout joyeux, il descendit du talus, passa sous la porte, et se
+mit en route, en suivant le sentier de la rivière. Au bout d'un quart
+d'heure, il entendait déjà les grands éclats de rire de Hâan, et la voix
+forte de Schoultz criant: «Deux! pas de chance!...»
+
+Et, se penchant sur le feuillage, il découvrit devant la
+maisonnette--dont la grande toiture descendait sur le verger à deux ou
+trois pieds du sol, tandis que la façade blanche était tapissée d'un
+magnifique cep de vigne--il découvrit ses deux camarades en manches de
+chemise, leurs habits jetés sur les haies, et deux autres, le secrétaire
+de la mairie, Hitzig, sa perruque posée sur sa canne fichée en terre, et
+le professeur Speck, tous les quatre en train d'abattre des quilles au
+bout du treillage d'osier qui longe le pignon.
+
+Le gros Hâan se tenait solidement établi, la boule sous le nez, la face
+pourpre, les yeux à fleur de tête, les lèvres serrées et ses trois
+cheveux droits sur la nuque comme des baguettes: il visait! Schoultz et
+le vieux secrétaire regardaient à demi courbés, abaissant l'épaule et se
+balançant, les mains croisées sur le dos; le petit Sépel Baumgarten,
+plus loin, à l'autre bout, redressait les quilles.
+
+Enfin Hâan, après avoir bien calculé, laissa descendre son gros bras en
+demi-cercle, et la boule partit en décrivant une courbe imposante.
+
+Aussitôt de grands cris s'élevèrent: «Cinq!» et Schoultz se baissa pour
+ramasser une boule, tandis que le secrétaire prenait Hâan par le bras et
+lui parlait, levant le doigt d'un geste rapide, sans doute pour lui
+démontrer une faute qu'il avait commise. Mais Hâan ne l'écoutait pas et
+regardait vers les quilles; puis il alla se rasseoir au bout du banc,
+sous la charmille transparente, et remplit son verre gravement.
+
+Cette petite scène champêtre réjouit Fritz.
+
+«Les voilà dans la joie, pensa-t-il; c'est bon, je vais leur poser la
+chose avec finesse, cela marchera tout seul.»
+
+Il s'avança donc.
+
+Le grand Frédéric Schoultz, maigre, décharné, après avoir bien balancé
+sa boule, venait de la lancer; elle roulait comme un lièvre qui déboule
+dans les broussailles, et Schoultz, les bras en l'air, s'écriait: _«Der
+Koenig_! _der Koenig_![18]» lorsque Fritz, arrêté derrière lui, partit
+d'un éclat de rire, en disant:
+
+«Ah! le beau coup! approche, que je te mette une couronne sur la tête.»
+
+ [Note 18: La maîtresse quille.]
+
+Tous les autres se retournant alors, s'écrièrent:
+
+«Kobus! à la bonne heure... à la bonne heure... on le voit donc une fois
+par ici!
+
+--Kobus, dit Hâan, tu vas entrer dans la partie; nous avons commandé une
+bonne friture, et ma foi, il faut que tu la payes!
+
+--Hé! dit Fritz en riant, je ne demande pas mieux; je ne suis pas de
+force, mais c'est égal, j'essayerai de vous battre tout de même.
+
+--Bon! s'écria Schoultz, ma partie était en train; j'en ai quinze, on te
+les donne! Cela te convient-il?
+
+--Soit, dit Kobus, en ôtant sa capote et ramassant une boule; je suis
+curieux de savoir si je n'ai pas oublié depuis l'année dernière.
+
+--Père Baumgarten! criait le professeur Speck, père Baumgarten!»
+L'aubergiste parut.
+
+«Apportez un verre pour M. Kobus, et une autre bouteille. Est-ce que la
+friture avance?
+
+--Oui, monsieur Speck.
+
+--Vous la ferez plus forte, puisque nous sommes un de plus.»
+
+Baumgarten, le dos courbé comme un furet, rentra chez lui en trottinant;
+et dans le même instant Fritz lançait sa boule avec tant de force,
+qu'elle tombait comme une bombe de l'autre côté du jeu, dans le verger
+de la poste aux chevaux.
+
+Je vous laisse à penser la joie des autres; ils se balançaient sur leurs
+bancs, les jambes en l'air, et riaient tellement que Hâan dut ouvrir
+plusieurs boutons de sa culotte pour ne pas étouffer.
+
+Enfin, la friture arriva, une magnifique friture de goujons tout
+croustillants et scintillants de graisse, comme la rosée matinale sur
+l'herbe, et répandant une odeur délicieuse.
+
+Fritz avait perdu la partie; Hâan, lui frappant sur l'épaule, s'écria
+tout joyeux:
+
+«Tu es fort, Kobus, tu es très fort! Prends seulement garde, une autre
+fois, de ne pas défoncer le ciel, du côté de Landau.»
+
+Alors ils s'assirent, en manches de chemise, autour de la petite table
+moisie. On se mit à l'oeuvre. Tout en riant, chacun se dépêchait de
+prendre sa bonne part de la friture; les fourchettes d'étain allaient et
+venaient comme la navette d'un tisserand; les mâchoires galopaient,
+l'ombre de la charmille tremblotait sur les figures animées, sur le
+grand plat fleuronné, sur les gobelets moulés à facettes et sur la haute
+bouteille jaune, où pétillait le vin blanc du pays.
+
+Près de la table, sur sa queue en panache était assis Mélac, un petit
+chien-loup appartenant au _Panier-Fleuri_, blanc comme la neige, le nez
+noir comme une châtaigne brûlée, l'oreille droite et l'oeil luisant.
+Tantôt l'un, tantôt l'autre, lui jetait une bouchée de pain ou une queue
+de poisson, qu'il happait au vol.
+
+C'était un joli coup d'oeil.
+
+«Ma foi, dit Fritz, je suis content d'être venu ce matin, je m'ennuyais,
+je ne savais que faire; d'aller toujours à la brasserie, c'est
+terriblement monotone.
+
+--Hé! s'écria Hâan, si tu trouves la brasserie monotone, toi, ce n'est
+pas ta faute, car, Dieu merci! tu peux te vanter de t'y faire du bon
+sang; tu t'es joliment moqué du monde, hier, avec tes citations du
+_Cantique des cantiques_. Ha! ha! ha!
+
+--Maintenant, ajouta le grand Schoultz en levant sa fourchette, nous
+connaissons cet homme grave: quand il est sérieux, il faut rire, et
+quand il rit, il faut se défier.»
+
+Fritz se mit à rire de bon coeur. «Ah! vous avez donc éventé la mèche,
+fit-il, moi qui croyais....
+
+--Kobus, interrompit Hâan, nous te connaissons depuis longtemps, ce
+n'est pas à nous qu'il faut essayer d'en faire accroire. Mais, pour en
+revenir à ce que tu disais tout à l'heure, il est malheureusement vrai
+que cette vie de brasserie peut nous jouer un mauvais tour. Si l'on voit
+tant d'hommes gras avant l'âge, des êtres asthmatiques, boursouflés et
+poussifs, des goutteux, des graveleux, des hydropiques par centaines,
+cela vient de la bière de Francfort, de Strasbourg, de Munich, ou de
+partout ailleurs; car la bière contient trop d'eau, elle rend l'estomac
+paresseux, et quand l'estomac est paresseux, cela gagne tous les
+membres.
+
+--C'est très vrai, monsieur Hâan, dit alors le professeur Speck, mieux
+vaut boire deux bouteilles de bon vin, qu'une seule chope de bière;
+elles contiennent moins d'eau, et, par suite, disposent moins à la
+gravelle: l'eau dépose des graviers dans la vessie, chacun sait cela;
+et, d'un autre côté, la graisse résulte également de l'eau. L'homme qui
+ne boit que du vin a donc la chance de rester maigre très longtemps, et
+la maigreur n'est pas aussi difficile à porter que l'obésité.
+
+--Certainement, monsieur Speck, certainement, répondit Hâan, quand on
+veut engraisser le bétail, on lui fait boire de l'eau avec du son: si on
+lui faisait boire du vin il n'engraisserait jamais. Mais, outre cela, ce
+qu'il faut à l'homme, c'est du mouvement; le mouvement entretient nos
+articulations en bon état, de sorte qu'on ne ressemble pas à ces
+charrettes qui crient chaque fois que les roues tournent; chose fort
+désagréable. Nos anciens, doués d'une grande prévoyance, pour éviter cet
+inconvénient, avaient le jeu de quilles, les mâts de cocagne, les
+courses en sac, les parties de patins et de glissades, sans compter la
+danse, la chasse et la pêche; maintenant, les jeux de cartes de toute
+sorte ont prévalu, voilà pourquoi l'espèce dégénère.
+
+--Oui, c'est déplorable, s'écria Fritz en vidant son gobelet,
+déplorable! Je me rappelle que, dans mon enfance, tous les bons
+bourgeois allaient aux fêtes de villages avec leurs femmes et leurs
+enfants; maintenant on croupit chez soi, c'est un événement quand on
+sort de la ville. Aux fêtes de village, on chantait, on dansait, on
+tirait à la cible, on changeait d'air; aussi nos anciens vivaient cent
+ans; ils avaient les oreilles rouges, et ne connaissaient pas les
+infirmités de la vieillesse. Quel dommage que toutes ces fêtes soient
+abandonnées!
+
+--Ah! cela, s'écria Hâan, très fort sur les vieilles moeurs, cela,
+Kobus, résulte de l'extension des voies de communication. Autrefois,
+quand les routes étaient rares, quand il n'existait pas de chemins
+vicinaux, on ne voyait pas circuler tant de commis voyageurs, pour
+offrir dans chaque village, les uns leur poivre et leur cannelle, les
+autres leurs étrilles et leurs brosses, les autres leurs étoffes de
+toutes sortes. Vous n'aviez pas à votre porte l'épicier, le
+quincaillier, le marchand de drap. On attendait, dans chaque famille,
+telle fête pour faire les provisions du ménage. Aussi les fêtes étaient
+plus riches et plus belles, les marchands étant sûrs de vendre,
+arrivaient de fort loin. C'était le bon temps des foires de Francfort,
+de Leipzig, de Hambourg, en Allemagne; de Liège et de Gand, dans les
+Flandres; de Beaucaire, en France. Aujourd'hui, la foire est
+perpétuelle, et jusque dans nos plus petits villages, on trouve de tout
+pour son argent. Chaque chose a son bon et mauvais côté; nous pouvons
+regretter les courses en sac et le tir au mouton, sans blâmer les
+progrès naturels du commerce.
+
+--Tout cela n'empêche pas que nous sommes des ânes de croupir au même
+endroit, répliqua Fritz, lorsque nous pourrions nous amuser, boire de
+bon vin, danser, rire et nous goberger de toutes les façons. S'il
+fallait aller à Beaucaire ou dans les Flandres, on pourrait trouver que
+c'est un peu loin; mais quand on a tout près de soi des fêtes agréables,
+et tout à fait dans les vieilles moeurs, il me semble qu'on ferait bien
+d'y aller.
+
+--Où cela? s'écria Hâan.
+
+--Mais à Hartzwiller, à Rorbach, à Klingenthal. Et tenez, sans aller si
+loin, je me rappelle que mon père me conduisait tous les ans à la fête
+de Bischem, et qu'on servait là des pâtés délicieux... délicieux!»
+
+Il se baisait le bout des doigts; Hâan le regardait comme émerveillé.
+
+«Et qu'on y mangeait des écrevisses grosses comme le poing,
+poursuivit-il, des écrevisses beaucoup meilleures que celles du Losser,
+et qu'on y buvait du petit vin blanc très... très passable; ce n'était
+pas du _johannisberg_, ni du _steinberg_, sans doute, mais cela vous
+réjouissait le coeur tout de même!
+
+--Eh! s'écria Hâan, pourquoi ne nous as-tu pas dit cela depuis
+longtemps; nous aurions été là! Parbleu, tu as raison, tout à fait
+raison.
+
+--Que voulez-vous, je n'y ai pas pensé!
+
+--Et quand arrive cette fête? demanda Schoultz.
+
+--Attends, attends, c'est le jour de la Saint-Pierre.
+
+--Mais, s'écria Hâan, c'est demain!
+
+--Ma foi, je crois que oui, dit Fritz. Comme cela se rencontre! Voyons,
+êtes-vous décidés, nous irons à Bischem?
+
+--Cela va sans dire! cela va sans dire! s'écrièrent Hâan et Schoultz.
+
+--Et ces messieurs?» Speck et Hitzig s'excusèrent sur leurs fonctions.
+«Eh bien, nous irons nous trois, dit Fritz en se levant.
+
+Oui, j'ai toujours gardé le meilleur souvenir des écrevisses, du pâté et
+du petit vin blanc de Bischem.
+
+--Il nous faut une voiture? fit observer Hâan.
+
+--C'est bon, c'est bon, répondit Kobus en payant la note, je me charge
+de tout.»
+
+Quelques instants après, ces bons vivants étaient en route pour
+Hunebourg, et on pouvait les entendre d'une demi-lieue célébrer les
+pâtés de village, les _kougelhof_ et les _küchlen_, qu'ils disaient leur
+rappeler le bon temps de leur enfance. L'un parlait de sa tante, l'autre
+de sa grand-mère; on aurait dit qu'ils allaient les revoir et les faire
+ressusciter, en buvant du petit vin à la fête de Bischem.
+
+C'est ainsi que l'ami Fritz eut la satisfaction de pouvoir rencontrer
+Sûzel, sans donner l'éveil à personne.
+
+
+
+
+XV
+
+
+On peut se figurer si Kobus était content. Des idées de magnificence et
+de grandeur se débattaient alors dans sa tête; il voulait voir Sûzel, et
+se montrer à elle dans une splendeur inaccoutumée; il voulait en quelque
+sorte l'éblouir; il ne trouvait rien d'assez beau pour la frapper
+d'admiration.
+
+Dans un temps ordinaire, il aurait loué la voiture et la vieille rosse
+d'un Baptiste Krômer pour faire le voyage; mais alors, cela lui parut
+indigne de Kobus. Immédiatement après le dîner, il prit sa canne
+derrière la porte et se rendit à la poste aux chevaux, sur la route de
+Kaiserslautern, chez maître Johann Fânen, lequel avait dix chaises de
+poste sous ses hangars, et quatre-vingts chevaux dans ses écuries.
+
+Fânen était un homme de soixante ans, propriétaire des grandes prairies
+qui longent le Losser, un homme riche et pourtant simple dans ses
+moeurs; gros, court, revêtu d'une souquenille de toile, coiffé d'un
+large chapeau de crin, ayant la barbe longue de huit jours toute
+grisonnante, et ses joues rondes et jaunes sillonnées de grosses rides
+circulaires.
+
+C'est ainsi que le trouva Fritz, en train de faire étriller des chevaux
+dans la cour de la poste.
+
+Fânen, le reconnaissant de loin, vint à sa rencontre jusqu'à la porte
+cochère, et, levant son chapeau, le salua disant:
+
+«Hé! bonjour, monsieur Kobus; qu'est-ce qui me procure le plaisir et
+l'honneur de votre visite?
+
+--Monsieur Fânen, répondit Fritz en souriant, j'ai résolu de faire une
+partie de plaisir à la fête de Bischem, avec mes amis Hâan et Schoultz.
+Toutes les voitures de la ville sont en route, à cause de la rentrée des
+foins; il n'y a pas moyen de trouver un char à bancs. Ma foi, me suis-je
+dit, allons voir M. Fânen, et prenons une voiture de poste; vingt ou
+trente florins ne sont pas la mort d'un homme, et quand on veut
+s'amuser, il faut faire les choses grandement. Voilà mon caractère.»
+
+Le maître de poste trouva ce raisonnement très juste. «Monsieur Kobus,
+dit-il, vous faites bien, et je vous approuve; quand j'étais jeune,
+j'aimais à rouler rondement et à mon aise; maintenant je suis vieux,
+mais j'ai toujours les mêmes idées: ces idées sont bonnes, quand on a le
+moyen de les avoir comme vous et moi.» Il conduisit Fritz sous son
+hangar. Là se trouvaient des calèches à la nouvelle mode de Paris,
+légères comme des plumes, ornées d'écussons, et si belles, si
+gracieuses, qu'on aurait pu les mettre dans un salon, comme des meubles
+remarquables par leur élégance. Kobus les trouva fort jolies; et malgré
+cela, un goût naturel pour la somptuosité cossue lui fit choisir une
+grande berline rembourrée de soie intérieurement, un peu lourde, il est
+vrai, mais que Fânen lui dit être la voiture des personnages de
+distinction. Il la choisit donc, et alors le maître de poste
+l'introduisit dans ses vastes écuries. Sous un plafond blanchi à la
+chaux, long de cent vingt pas, large de soixante, et soutenu par douze
+piliers en coeur de chêne, étaient rangés sur deux lignes, et séparés
+l'un de l'autre par des barrières, soixante chevaux, gris, noirs, bruns,
+pommelés, la croupe ronde et luisante, la queue nouée en flot, le jarret
+solide, la tête haute; les uns hennissant et piétinant, les autres
+tirant le fourrage du râtelier, d'autres se tournant à demi pour voir.
+La lumière, arrivant du fond par deux hautes fenêtres, éclairait cette
+écurie de longues traînées d'or. Les grandes ombres des piliers
+s'allongeaient sur le pavé, propre comme un parquet, sonore comme un
+roc. Cet ensemble avait quelque chose de vraiment beau, et même de
+grand.
+
+Les garçons d'écurie étrillaient et bouchonnaient: un postillon, en
+petite veste bleue brodée d'argent, son chapeau de toile cirée sur la
+nuque, conduisait un cheval vers la porte; il allait sans doute partir
+en estafette.
+
+Le père Fânen et Fritz passèrent lentement derrière les chevaux.
+
+«Il vous en faut deux, dit le maître de poste, choisissez.»
+
+Kobus, après avoir passé son inspection, choisit deux vigoureux roussins
+gris pommelés, qui devaient aller comme le vent. Puis il entra dans le
+bureau avec M. Fânen, et tirant de sa poche une longue bourse de soie
+verte à glands d'or, il solda de suite le compte, disant qu'il voulait
+avoir la voiture à sa porte le lendemain vers neuf heures, et demandant
+pour postillon le vieux Zimmer, qui avait conduit autrefois l'empereur
+Napoléon Ier.
+
+Cela fait, entendu, arrêté, le père Fânen le reconduisit jusque hors la
+cour; ils se serrèrent la main, et Fritz, satisfait, se remit en route
+vers la ville.
+
+Tout en marchant, il se figurait la surprise de Sûzel, du vieux Christel
+et de tout Bischem, lorsqu'on les verrait arriver, claquant du fouet et
+sonnant du cor. Cela lui procurait une sorte d'attendrissement étrange,
+surtout en songeant à l'admiration de la petite Sûzel.
+
+Le temps ne lui durait pas. Comme il se rapprochait ainsi de Hunebourg,
+tout rêveur, le vieux rebbe David, revêtu de sa belle capote marron, et
+Sourlé, coiffée de son magnifique bonnet de tulle à larges rubans
+jaunes, attirèrent ses regards dans le petit sentier qui longe les
+jardins au pied des glacis. C'était leur habitude de faire un tour hors
+de la ville tous les jours de sabbat; ils se promenaient bras dessus
+bras dessous, comme de jeunes amoureux, et chaque fois David disait à sa
+femme:
+
+«Sourlé, quand je vois cette verdure, ces blés qui se balancent, et
+cette rivière qui coule lentement, cela me rend jeune, il me semble
+encore te promener comme à vingt ans, et je loue le Seigneur de ses
+grâces.»
+
+Alors la bonne vieille était heureuse, car David parlait sincèrement et
+sans flatterie.
+
+Le rebbe avait aussi vu Fritz par-dessus la haie, quand il fut à
+l'entrée des chemins couverts, il lui cria:
+
+«Kobus!... Kobus!... arrive donc ici!»
+
+Mais Fritz, craignant que le vieux rabbin ne voulût se moquer de son
+discours à la brasserie du _Grand-Cerf_, poursuivit son chemin en
+hochant la tête.
+
+«Une autre fois, David, une autre fois, dit-il, je suis pressé.»
+
+Et le rebbe souriant avec finesse dans sa barbiche, pensa:
+
+«Sauve-toi, je te rattraperai tout de même.»
+
+Enfin Kobus rentra chez lui vers quatre heures. Quoique les fenêtres
+fussent ouvertes, il faisait très chaud, et ce n'est pas sans un
+véritable bonheur qu'il se débarrassa de sa capote.
+
+«Maintenant, nous allons choisir nos habits et notre linge, se disait-il
+tout joyeux, en tirant les clefs du secrétaire. Il faut que Sûzel soit
+émerveillée, il faut que j'efface les plus beaux garçons de Bischem, et
+qu'elle rêve de moi. Dieu du ciel, viens à mon aide, que j'éblouisse
+tout le monde!»
+
+Il ouvrit les trois grands placards, qui descendaient du plafond
+jusqu'au parquet. Mme Kobus la mère, et la grand-mère Nicklausse avaient
+eu l'amour du beau linge, comme le père et le grand-père avaient eu
+l'amour du bon vin. On peut se figurer, d'après cela, quelle quantité de
+nappes damassées, de serviettes à filets rouges, de mouchoirs, de
+chemises et de pièces de toile se trouvaient entassés là-dedans; c'était
+incroyable. La vieille Katel passait la moitié de son temps à plier et
+déplier tout cela pour renouveler l'air; à le saupoudrer de réséda, de
+lavande et de mille autres odeurs, pour en écarter les mites. On voyait
+même tout au haut, pendus par le bec, deux martins-pêcheurs au plumage
+vert et or, et tout desséchés: ces oiseaux ont la réputation d'écarter
+les insectes.
+
+L'une des armoires était pleine d'antiques défroques, de tricornes à
+cocarde, de perruques, d'habits de peluche à boutons d'argent larges
+comme des cymbales, de cannes à pomme d'or et d'ivoire, de boîtes à
+poudre, avec leurs gros pinceaux de cygne; cela remontait au grand-père
+Nicklausse, rien n'était changé; ces braves gens auraient pu revenir et
+se rhabiller au goût du dernier siècle, sans s'apercevoir de leur long
+sommeil.
+
+Dans l'autre compartiment se trouvaient les vêtements de Fritz. Tous les
+ans, il se faisait prendre mesure d'un habillement complet, par le
+tailleur Herculès Schneider, de Landau; il ne mettait jamais ces habits,
+mais c'était une satisfaction pour lui de se dire: «Je serais à la mode
+comme le gros Hâan si je voulais, heureusement j'aime mieux ma vieille
+capote; chacun son goût.»
+
+Fritz se mit donc à contempler tout cela dans un grand ravissement.
+L'idée lui vint que Sûzel pourrait avoir le goût du beau linge, comme la
+mère et la grand-mère Kobus; qu'alors elle augmenterait les trésors du
+ménage, qu'elle aurait le trousseau de clefs, et qu'elle serait en
+extase matin et soir devant ces armoires.
+
+Cette idée l'attendrit, et il souhaita que les choses fussent ainsi, car
+l'amour du bon vin et du beau linge fait les bons ménages.
+
+Mais, pour le moment il s'agissait de trouver la plus belle chemise, le
+plus beau mouchoir, la plus belle paire de bas et les plus beaux habits.
+Voilà le difficile.
+
+Après avoir longtemps regardé, Kobus, fort embarrassé, s'écria:
+
+«Katel! Katel!»
+
+La vieille servante, qui tricotait dans la cuisine, ouvrit la porte.
+
+«Entre donc, Katel, lui dit Fritz, je suis dans un grand embarras: Hâan
+et Schoultz veulent absolument que j'aille avec eux à la fête de
+Bischem; ils m'ont tant prié, que j'ai fini par accepter. Mais à cette
+fête arrivent des centaines de Prussiens, des juges, des officiers, un
+tas de gens glorieux, mis à la dernière mode de France, et qui nous
+regardent par-dessus l'épaule, nous autres Bavarois. Comment m'habiller?
+Je ne connais rien à ces choses-là, moi, ce n'est pas mon affaire.»
+
+Les petits yeux de Katel se plissèrent; elle était heureuse de voir
+qu'on avait besoin d'elle dans une circonstance aussi grave, et déposant
+son tricot sur la table, elle dit:
+
+«Vous avez bien raison de m'appeler, monsieur. Dieu merci, ce ne sera
+pas la première fois que j'aurai donné des conseils pour se bien vêtir
+selon le temps et les personnes. M. le juge de paix, votre père, avait
+coutume de m'appeler quand il allait en visite de cérémonie; c'est moi
+qui lui disais: "Sauf votre respect, monsieur le juge, il vous manque
+encore ceci ou cela." Et c'était toujours juste; chacun devait
+reconnaître en ville, que, pour la belle et bonne tenue, M. Kobus
+n'avait pas son pareil.
+
+--Bon! bon! je te crois, dit Fritz, et je suis content de savoir cela,
+quoique les modes soient bien changées depuis.
+
+--Les modes peuvent changer tant qu'on voudra, répondit Katel en
+approchant l'échelle de l'armoire, le bon sens ne change jamais. Nous
+allons d'abord vous chercher une chemise. C'est dommage qu'on ne porte
+plus de culotte, car vous avez la jambe bien faite, comme monsieur votre
+père; et la perruque vous aurait aussi bien convenu, une belle perruque
+poudrée à la française; c'était magnifique! Mais aujourd'hui les gens
+comme il faut et les paysans sont tous pareils. Il faudra pourtant que
+les vieilles modes reviennent tôt ou tard, pour faire la différence; on
+ne s'y reconnaît plus!»
+
+Katel était alors sur l'échelle, et choisissait une chemise avec soin.
+Fritz, en bas, attendait en silence. Elle redescendit enfin, portant une
+chemise et un mouchoir sur ses mains étendues d'un air de vénération; et
+les déposant sur la table, elle dit:
+
+«Voici d'abord le principal; nous verrons si vos Prussiens ont des
+chemises et des mouchoirs pareils. Ceci, monsieur Kobus, étaient les
+chemises et les mouchoirs de grande cérémonie de M. le juge de paix.
+Regardez-moi la finesse de cette toile, et la magnificence de ce jabot à
+six rangées de dentelles; et ces manchettes, les plus belles qu'on ait
+jamais vues à Hunebourg; regardez ces oiseaux à longues queues et ces
+feuilles brodées dans les jours, quel travail, seigneur Dieu, quel
+travail!»
+
+Fritz, qui ne s'était jamais plus occupé de choses semblables que des
+habitants de la lune, passait les doigts sur les dentelles, et les
+contemplait d'un air d'extase, tandis que la vieille servante, les mains
+croisées sur son tablier, exprimait tout haut son enthousiasme:
+
+«Peut-on croire, monsieur, que des mains de femmes aient fait cela!
+disait-elle, n'est-ce pas merveilleux?
+
+--Oui c'est beau! répondait Kobus, songeant à l'effet qu'il allait
+produire sur la petite Sûzel avec ce superbe jabot étalé sur l'estomac,
+et ces manchettes autour des poignets; crois-tu, Katel, que beaucoup de
+personnes soient capables d'apprécier un tel ouvrage?
+
+--Beaucoup de personnes! D'abord toutes les femmes, monsieur, toutes;
+quand elles auraient gardé les oies jusqu'à cinquante ans, toutes savent
+ce qui est riche, ce qui est beau, ce qui convient. Un homme avec une
+chemise pareille, quand ce serait le plus grand imbécile du monde,
+aurait la place d'honneur dans leur esprit; et c'est juste, car s'il
+manquait de bon sens, ses parents en auraient eu pour lui.»
+
+Fritz partit d'un éclat de rire:
+
+«Ha! ha! ha! tu as de drôles d'idées, Katel, fit-il; mais c'est égal, je
+crois que tu n'as pas tout à fait tort. Maintenant il nous faudrait des
+bas.
+
+--Tenez, les voici, monsieur, des bas de soie; voyez comme c'est souple,
+moelleux! Mme Kobus elle-même, les a tricotés avec des aiguilles aussi
+fines que des cheveux: c'était un grand travail. Maintenant on fait tout
+au métier, aussi quels bas! On a bien raison de les cacher sous des
+pantalons.»
+
+Ainsi s'exprima la vieille servante, et Kobus, de plus en plus joyeux,
+s'écria:
+
+--Allons, allons, tout cela prend une assez bonne tournure; et si nous
+avons des habits un peu passables, je commence à croire que les
+Prussiens auront tort de se moquer de nous.
+
+--Mais, au nom du Ciel, dit Katel, ne me parlez donc pas toujours de vos
+Prussiens! de pauvres diables qui n'ont pas dix thalers en poche, et qui
+se mettent tout sur le dos, pour avoir l'air de quelque chose. Nous
+sommes d'autres gens! nous savons où reposer notre tête le soir, et ce
+n'est pas sur un caillou, Dieu merci! Et nous savons aussi où trouver
+une bouteille de bon vin, quand il nous plaît d'en boire une. Nous
+sommes des gens connus, établis; quand on parle de M. Kobus, on sait que
+sa ferme est à Meisenthâl, son bois de hêtres à Michelsberg....
+
+--Sans doute, sans doute; mais ce sont de beaux hommes ces officiers
+prussiens, avec leurs grandes moustaches, et plus d'une jeune fille, en
+les voyant....
+
+--Ne croyez donc pas les filles si bêtes, interrompit Katel, qui tirait
+alors de l'armoire plusieurs habits, et les étalait sur la commode; les
+filles savent aussi faire la différence d'un oiseau qui passe dans le
+ciel, et d'un autre qui tourne à la broche; le plus grand nombre aiment
+à se tenir au coin du feu, et celles qui regardent les Prussiens, ne
+valent pas la peine qu'on s'en occupe. Mais tenez, voici vos habits, il
+n'en manque pas.»
+
+Fritz se mit à contempler sa garde-robe; et, au bout d'un instant, il
+dit: «Cette capote à collet de velours noir me donne dans l'oeil, Katel.
+
+--Que pensez-vous, monsieur? s'écria la vieille en joignant les mains,
+une capote pour aller avec une chemise à jabot!
+
+--Et pourquoi pas? l'étoffe en est magnifique.
+
+--Vous voulez être habillé, monsieur?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien, prenez donc cet habit bleu de ciel, qui n'a jamais été mis.
+Regardez!» Elle découvrait les boutons dorés, encore garnis de leur
+papier de soie:
+
+«Je ne me connais pas de nouvelles modes; mais cet habit m'a l'air beau;
+c'est simple, bien découpé, c'est aussi léger pour la saison, et puis le
+bleu de ciel va bien aux blonds. Il me semble, monsieur, que cet habit
+vous irait tout à fait bien.
+
+--Voyons», dit Kobus. Il mit l'habit. «C'est magnifique.... Regardez-vous
+un peu.
+
+--Et derrière, Katel?
+
+--Derrière, il est admirable, monsieur, il vous fait une taille de jeune
+homme.»
+
+Fritz, qui se regardait dans la glace, rougit de plaisir. «Est-ce vrai?
+
+--C'est tout à fait sûr, monsieur, je ne l'aurais jamais cru; ce sont
+vos grosses capotes qui vous donnent dix ans de plus, c'est étonnant.»
+
+Elle lui passait la main sur le dos: «Pas un pli!» Kobus, pirouettant
+alors sur les talons, s'écria: «Je prends cet habit. Maintenant un
+gilet, là tu comprends, quelque chose de superbe, dans le genre de
+celui-ci, mais plus de rouge.» Katel ne put s'empêcher de rire:
+
+«Vous êtes donc comme les paysans du Kokesberg, qui se mettent du rouge
+depuis le menton jusqu'aux cuisses! du rouge avec un habit bleu ciel,
+mais on en rirait jusqu'au fond de la Prusse, et cette fois les
+Prussiens auraient raison.
+
+--Que faut-il donc mettre? demanda Fritz, riant lui-même de sa première
+idée.
+
+--Un gilet blanc, monsieur, une cravate blanche brodée, votre beau
+pantalon noisette. Tenez, regardez vous-même.» Elle disposait tout à
+l'angle de la commode:
+
+«Toutes ces couleurs sont faites l'une pour l'autre, elles vont bien
+ensemble; vous serez léger, vous pourrez danser, si cela vous plaît,
+vous aurez dix ans de moins. Comment! vous ne voyez pas cela? Il faut
+qu'une pauvre vieille comme moi vous dise ce qui vous convient!»
+
+Elle se prit à rire, et Kobus, la regardant avec surprise, dit:
+
+«C'est vrai. Je pense si rarement aux habits....
+
+--Et c'est votre tort, monsieur; l'habit vous fait un homme. Il faut
+encore que je cire vos bottes fines, et vous serez tout à fait beau;
+toutes les filles tomberont amoureuses de vous.
+
+--Oh! s'écria Fritz, tu veux rire?
+
+--Non, depuis que j'ai vu votre vraie taille, ça m'a changé les idées,
+hé! hé! hé! mais il faudra bien serrer votre boucle. Et dites donc,
+monsieur, si vous alliez trouver à cette fête une jolie fille qui vous
+plaise bien, et que finalement... hé! hé! hé!»
+
+Elle riait de sa bouche édentée en le regardant, et lui, tout rouge, ne
+savait que répondre. «Et toi, fit-il à la fin, que dirais-tu?
+
+--Je serais contente.
+
+--Mais tu ne serais plus la maîtresse à la maison.
+
+--Eh! mon Dieu, la maîtresse de tout faire, de tout surveiller, de tout
+conserver. Ah! qu'il nous en vienne seulement, qu'il nous en vienne une
+jeune maîtresse, bonne et laborieuse, qui me soulage de tout cela, je
+serai bien heureuse, pourvu qu'on me laisse bercer les petits enfants.
+
+--Alors, tu ne serais pas fâchée, là, sérieusement!
+
+--Au contraire! Comment voulez-vous... tous les jours je me sens plus
+roide, mes jambes ne vont plus; cela ne peut pas durer toujours. J'ai
+soixante-quatre ans, monsieur, soixante-quatre ans bien sonnés....
+
+--Bah! tu te fais plus vieille que tu n'es, dit Fritz--intérieurement
+satisfait de ce désir, qui s'accordait si bien avec le sien--; je ne
+t'ai jamais vue plus vive, plus alerte.
+
+--Oh! vous n'y regardez pas de près.
+
+--Enfin, dit-il en riant, le principal, c'est que tout soit en ordre
+pour demain.»
+
+Il examina de nouveau son bel habit, son gilet blanc, sa cravate à coins
+brodés, son pantalon noisette et sa chemise à jabot. Puis, regardant
+Katel qui attendait.
+
+«C'est tout? fit-il.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Eh bien! maintenant, je vais boire une bonne chope.
+
+--Et moi, préparer le souper.» Il décrocha sa grosse pipe d'écume de la
+muraille, et sortit en sifflant comme un merle. Katel rentra dans la
+cuisine.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Le lendemain, dès huit heures et demie, le grand Schoultz, tout
+fringant, vêtu de nankin des pieds à la tête, la petite canne de baleine
+à la main, et la casquette de chasse en cuir bouilli carrément plantée
+sur sa longue figure brune un peu vineuse, montait l'escalier de Kobus
+quatre à quatre. Hâan, en petite redingote verte, gilet de velours noir
+à fleurs jaunes tout chargé de breloques, et coiffé d'un magnifique
+castor blanc à longs poils, le suivait lentement, sa main grassouillette
+sur la rampe, et faisant craquer ses escarpins à chaque pas. Ils
+semblaient joyeux, et s'attendaient sans doute à trouver leur ami Kobus
+en capote grise et pantalon couleur de rouille, comme d'habitude.
+
+«Eh bien, Katel, s'écria Schoultz, regardant dans la cuisine
+entrouverte. Eh bien! est-il prêt?
+
+--Entrez, messieurs, entrez», dit la vieille servante en souriant.
+
+Ils traversèrent l'allée et restèrent stupéfaits sur le seuil de la
+grande salle; Fritz était là, devant la glace, vêtu comme un mirliflore:
+il avait la taille cambrée dans son habit bleu de ciel, la jambe tendue
+et comme dessinée en parafe dans son pantalon noisette, le menton rose,
+frais, luisant, l'oreille rouge, les cheveux arrondis sur la nuque, et
+les gants beurre frais boutonnés avec soin sous des manchettes à trois
+rangs de dentelles. Enfin c'était un véritable Cupidon qui lance des
+flèches.
+
+«Oh! oh! oh! s'écria Hâan, oh! oh! oh! Kobus.... Kobus!...»
+
+Et sa voix se renflait, de plus en plus ébahie.
+
+Schoultz, lui, ne disait rien; il restait le cou tendu, les mains
+appuyées sur sa petite canne; finalement, il dit aussi:
+
+«Ça, c'est une trahison, Fritz, tu veux nous faire passer pour tes
+domestiques.... Cela ne peut pas aller... je m'y oppose.»
+
+Alors Kobus, se retournant, les yeux troubles d'attendrissement, car il
+pensait à la petite Sûzel, demanda:
+
+«Vous trouvez donc que cela me va bien?
+
+--C'est-à-dire, s'écria Hâan, que tu nous écrases, que tu nous anéantis!
+Je voudrais bien savoir pourquoi tu nous as tendu ce guet-apens.
+
+--Hé! fit Kobus en riant, c'est à cause des Prussiens.
+
+--Comment! à cause des Prussiens?
+
+--Sans doute; ne savez-vous pas que des centaines de Prussiens vont à la
+fête de Bischem; des gens glorieux, mis à la dernière mode, et qui nous
+regardent de haut en bas, nous autres Bavarois.
+
+--Ma foi non, je n'en savais rien, dit Hâan.
+
+--Et moi, s'écria Schoultz, si je l'avais su, j'aurais mis mon habit de
+landwehr, cela m'aurait mieux posé qu'une camisole de nankin; on aurait
+vu notre esprit national... un représentant de l'armée.
+
+--Bah! tu n'es pas mal comme cela», dit Fritz. Ils se regardaient tous
+les trois dans la glace, et se trouvaient fort bien, chacun à part soi;
+de sorte que Hâan s'écria:
+
+«Toute réflexion faite, Kobus a raison; s'il nous avait prévenus, nous
+serions mieux; mais cela ne nous empêchera pas de faire assez bonne
+figure.»
+
+Schoultz ajouta:
+
+«Moi, voyez-vous, je suis en négligé; je vais à Bischem sans prétention,
+pour voir, pour m'amuser....
+
+--Et nous donc? dit Hâan.
+
+--Oui, mais je suis plus dans la circonstance; un habit de nankin est
+toujours plus simple, plus naturel à la fête que des jabots et des
+dentelles.»
+
+Se retournant alors, ils virent sur la table une bouteille de
+_forstheimer_, trois verres et une assiette de biscuits.
+
+Fritz jetait un dernier regard sur sa cravate, dont le flot avait été
+fait avec art par Katel, et trouvait que tout était bien.
+
+«Buvons! dit-il, la voiture ne peut tarder à venir.»
+
+Ils s'assirent, et Schoultz, en buvant un verre de vin, dit
+judicieusement:
+
+«Tout serait très bien; mais d'arriver là-bas, habillé comme vous êtes,
+sur un vieux char à bancs et des bottes de paille, vous reconnaîtrez que
+ce n'est pas très distingué; cela jure, c'est même un peu vulgaire.
+
+--Eh! s'écria le gros percepteur, si l'on voulait tout au mieux, on
+irait en blouse sur un âne. On sait bien que des gentilshommes
+campagnards n'ont pas toujours leur équipage sous la main. Ils se
+rendent à la fête en passant; est-ce qu'on se gêne pour aller rire?»
+
+Ils causaient ainsi depuis vingt minutes, et Fritz, voyant l'heure
+approcher à la pendule, prêtait de temps en temps l'oreille. Tout à coup
+il dit:
+
+«Voici la voiture!»
+
+Les deux autres écoutèrent, et n'entendirent, au bout de quelques
+secondes, qu'un roulement lointain, accompagné de grands coups de fouet.
+
+«Ce n'est pas cela, dit Hâan; c'est une voiture de poste qui roule sur
+la grande route.»
+
+Mais le roulement se rapprochait, et Kobus souriait. Enfin la voiture
+déboucha dans la rue, et les coups de fouet retentirent comme des
+pétards sur la place des Acacias, avec le piétinement des chevaux et le
+frémissement du pavé.
+
+Alors tous trois se levèrent, et, se penchant à la fenêtre, ils virent
+la berline que Fritz avait louée, s'approchant au trot, et le vieux
+postillon Zimmer, avec sa grosse perruque de chanvre tressée autour des
+oreilles, son gilet blanc, sa veste brodée d'argent, sa culotte de daim
+et ses grosses bottes remontant au-dessus des genoux, qui regardait en
+l'air en claquant du fouet à tour de bras.
+
+«En route!» s'écria Kobus.
+
+Il se coiffa de son feutre, tandis que les deux autres se regardaient
+ébahis; ils ne pouvaient croire que la berline fût pour eux, et
+seulement lorsqu'elle s'arrêta devant la porte, Hâan partit d'un immense
+éclat de rire, et se mit à crier.
+
+«À la bonne heure, à la bonne heure! Kobus fait les choses en grand, ha!
+ha! ha! la bonne farce!»
+
+Ils descendirent, suivis de la vieille servante qui souriait; et Zimmer,
+les voyant approcher dans le vestibule, se tourna sur son cheval,
+disant:
+
+«À la minute, monsieur Kobus, vous voyez, à la minute.
+
+--Oui, c'est bon, Zimmer, répondit Fritz en ouvrant la berline. Allons,
+montez, vous autres. Est-ce que l'on ne peut pas rabattre le manteau!
+
+--Pardon, monsieur Kobus, vous n'avez qu'à tourner le bouton, cela
+descend tout seul.»
+
+Ils montèrent donc, heureux comme des princes. Fritz s'assit et rabattit
+la capote. Il était à droite, Hâan à gauche, Schoultz au milieu.
+
+Plus de cent personnes les regardaient sur les portes et le long des
+fenêtres, car les voitures de poste ne passent pas d'habitude par la rue
+des Acacias, elles suivent la grande route; c'était quelque chose de
+nouveau d'en voir une sur la place.
+
+Je vous laisse à penser la satisfaction de Schoultz et de Hâan.
+
+«Ah! s'écria Schoultz en se tâtant les poches, ma pipe est restée sur la
+table.
+
+--Nous avons des cigares», dit Fritz en leur passant des cigares qu'ils
+allumèrent aussitôt, et qu'ils se mirent à fumer, renversés sur leur
+siège, les jambes croisées, le nez en l'air et le bras arrondi derrière
+la tête.
+
+Katel paraissait aussi contente qu'eux.
+
+«Y sommes-nous, monsieur Kobus? demanda Zimmer.
+
+--Oui, en route, et doucement, dit-il, doucement jusqu'à la porte de
+Hildebrandt.»
+
+Zimmer, alors, claquant du fouet, tira les rênes, et les chevaux
+repartirent au petit trot, pendant que le vieux postillon embouchait son
+cornet et faisait retentir l'air de ses fanfares.
+
+Katel, sur le seuil, les suivit du regard jusqu'au détour de la rue.
+C'est ainsi qu'ils traversèrent Hunebourg d'un bout à l'autre; le pavé
+résonnait au loin, les fenêtres se remplissaient de figures ébahies, et
+eux, nonchalamment renversés comme de grands seigneurs, ils fumaient
+sans tourner la tête, et semblaient n'avoir fait autre chose toute leur
+vie que rouler en chaise de poste.
+
+Enfin, au frémissement du pavé succéda le bruit moins fort de la route;
+ils passèrent sous la porte de Hildebrandt, et Zimmer, remettant son cor
+en sautoir, reprit son fouet. Deux minutes après, ils filaient comme le
+vent sur la route de Bischem: les chevaux bondissaient, la queue
+flottante, le clic-clac du fouet s'entendait au loin sur la campagne;
+les peupliers, les champs, les prés, les buissons, tout courait le long
+de la route.
+
+Fritz, la face épanouie et les yeux au ciel, rêvait à Sûzel. Il la
+voyait d'avance, et, rien qu'à cette pensée, ses yeux se remplissaient
+de larmes.
+
+«Va-t-elle être étonnée de me voir! pensait-il. Se doute-t-elle de
+quelque chose? Non, mais bientôt elle saura tout.... Il faut que tout se
+sache!»
+
+Le gros Hâan fumait gravement, et Schoultz avait posé sa casquette
+derrière lui, dans les plis du manteau, pour écarter ses longs cheveux
+grisonnants, où passait la brise.
+
+«Moi, disait Hâan, voilà comment je comprends les voyages! Ne me parlez
+pas de ces vieilles pataches, de ces vieux paniers à salade qui vous
+éreintent, j'en ai par-dessus le dos; mais aller ainsi, c'est autre
+chose. Tu le croiras si tu veux, Kobus, il ne me faudrait pas quinze
+jours pour m'habituer à ce genre de voitures.
+
+--Ha! ha! ha! criait Schoultz, je le crois bien, tu n'es pas difficile.»
+
+Fritz rêvait.
+
+«Pour combien de temps en avons-nous? demandait-il à Zimmer.
+
+--Pour deux heures, monsieur.» Alors il pensait: «Pourvu qu'elle soit
+là-bas, pourvu que le vieux Christel ne se soit pas ravisé?»
+
+Cette crainte l'assombrissait; mais, un instant après, la confiance lui
+revenait, un flot de sang lui colorait les joues.
+
+«Elle est là, pensait-il, j'en suis sûr. C'est impossible autrement.»
+
+Et tandis que Hâan et Schoultz se laissaient bercer, qu'ils
+s'étendaient, riant en eux-mêmes, et laissant filer la fumée tout
+doucement de leurs lèvres, pour mieux la savourer, lui se dressait à
+chaque seconde, regardant en tous sens, et trouvant que les chevaux
+n'allaient pas assez vite.
+
+Deux ou trois villages passèrent en une heure, puis deux autres encore,
+et enfin la berline descendit au vallon d'Altenbruck. Kobus se rappela
+tout de suite que Bischem était sur l'autre versant de la côte. Le temps
+de monter au pas lui parut bien long; mais enfin ils s'avancèrent sur le
+plateau, et Zimmer, claquant du fouet, s'écria:
+
+«Voici Bischem!»
+
+En effet, ils découvrirent presque au même instant l'antique bourgade
+autour de la vallée en face; sa grande rue tortueuse, ses façades
+décrépites sillonnées de poutrelles sculptées, ses galeries de planches,
+ses escaliers extérieurs, ses portes cochères, où sont clouées des
+chouettes déplumées, ses toits de tuile, d'ardoise et de bardeaux,
+rappelant les guerres des margraves, des landgraves, des Armléders, des
+Suédois, des républicains; tout cela bâti, brûlé, rebâti vingt fois de
+siècle en siècle: une maison à droite du temps de Hoche, une autre à
+gauche du temps de Mélas, une autre plus loin du temps de Barberousse.
+
+Et les grands tricornes, les bavolets à deux pièces, les gilets rouges,
+les corsets à bretelles, allant, venant, se retournant et regardant; les
+chiens accourant, les oies et les poules se dispersant avec des cris qui
+n'en finissaient plus: voilà ce qu'ils virent, tandis que la berline
+descendait au triple galop la grande rue, et que Zimmer, le coude en
+équerre, sonnait une fanfare à réveiller les morts.
+
+Hâan et Schoultz observaient ces choses et jouissaient de l'admiration
+universelle. Ils virent au détour d'une rue, sur la place des
+Deux-Boucs, l'antique fontaine, la Madame-Hütte en planches de sapin,
+les baraques des marchands, et la foule tourbillonnante: cela passa
+comme l'éclair. Plus loin, ils aperçurent la vieille église Saint-Ulrich
+et ses deux hautes tours carrées, surmontées de la calotte d'ardoises,
+avec leurs grandes baies en plein centre du temps de Charlemagne. Les
+cloches sonnaient à pleine volée, c'était la fin de l'office; la foule
+descendait les marches du péristyle, regardant ébahie: tout cela
+disparut aussi d'un bond.
+
+Fritz, lui, n'avait qu'une idée: «Où est-elle?»
+
+À chaque maison il se penchait, comme si la petite Sûzel eût dû paraître
+à la même seconde. Sur chaque balcon, à chaque escalier, à chaque
+fenêtre, devant chaque porte, qu'elle fût ronde ou carrée, entourée d'un
+cep de vigne ou toute nue, il arrêtait un regard, pensant: «Si elle
+était là!»
+
+Et quelque figure de jeune fille se dessinait-elle dans l'ombre d'une
+allée, derrière une vitre, au fond d'une chambre, il l'avait vue! il
+aurait reconnu un ruban de Sûzel au vol. Mais il ne la vit nulle part,
+et finalement la berline déboucha sur la place des Vieilles-Boucheries,
+en face du _Mouton-d'Or_.
+
+Fritz se rappela tout de suite la vieille auberge; c'est là que
+s'arrêtait son père vingt-cinq ans avant. Il reconnut la grande porte
+cochère ouverte sur la cour au pavé concassé, la galerie de bois aux
+piliers massifs, les douze fenêtres à persiennes vertes, la petite porte
+voûtée et ses marches usées.
+
+Quelques minutes plus tôt, cette vue aurait éveillé mille souvenirs
+attendrissants dans son âme, mais en ce moment il craignait de ne pas
+voir la petite Sûzel, et cela le désolait.
+
+L'auberge devait être encombrée de monde; car à peine la voiture
+eut-elle paru sur la place, qu'un grand nombre de figures se penchèrent
+aux fenêtres, des figures prussiennes à casquettes plates et grosses
+moustaches, et d'autres aussi. Deux chevaux étaient attachés aux anneaux
+de la porte; leurs maîtres regardaient de l'allée.
+
+Dès que la berline se fut arrêtée, le vieil aubergiste Loerich, grand,
+calme et digne, sa tête blanche coiffée du bonnet de coton, vint abattre
+le marchepied d'un air solennel, et dit:
+
+«Si messeigneurs veulent se donner la peine de descendre...»
+
+Alors Fritz s'écria:
+
+«Comment, père Loerich, vous ne me reconnaissez pas?»
+
+Et le vieillard se mit à le regarder, tout surpris.
+
+«Ah! mon cher monsieur Kobus, dit-il au bout d'un instant, comme vous
+ressemblez à votre père! pardonnez-moi, j'aurais dû vous reconnaître.»
+
+Fritz descendit en riant, et répondit:
+
+«Père Loerich, il n'y a pas de mal, vingt ans changent un homme. Je vous
+présente mon feld-maréchal Schoultz, et mon premier ministre Hâan; nous
+voyageons incognito.»
+
+Ceux des fenêtres ne purent s'empêcher de sourire, surtout les
+Prussiens, ce qui vexa Schoultz.
+
+«Feld-maréchal, dit-il, je le serais aussi bien que beaucoup d'autres;
+j'ordonnerais l'assaut ou la bataille, et je regarderais de loin avec
+calme.»
+
+Hâan était de trop bonne humeur pour se fâcher.
+
+«À quelle heure le dîner? demanda-t-il.
+
+--À midi, monsieur.» Ils entrèrent dans le vestibule, pendant que Zimmer
+dételait ses chevaux et les conduisait à l'écurie. Le vestibule
+s'ouvrait au fond sur un jardin; à gauche était la cuisine: on entendait
+le tic-tac du tournebroche, le pétillement du feu, l'agitation des
+casseroles. Les servantes traversaient l'allée en courant, portant l'une
+des assiettes, l'autre des verres; le sommelier remontait de la cave
+avec un panier de vin.
+
+«Il nous faut une chambre, dit Fritz à l'aubergiste, je voudrais celle
+de Hoche.
+
+--Impossible, monsieur Kobus, elle est prise, les Prussiens l'ont
+retenue.
+
+--Eh bien, donnez-nous la voisine.» Le père Loerich les précéda dans le
+grand escalier. Schoultz ayant entendu parler de la chambre du général
+Hoche, voulut savoir ce que c'était. «La voici, monsieur, dit
+l'aubergiste en ouvrant une grande salle au premier. C'est là que les
+généraux républicains ont tenu conseil le 23 décembre 1793, trois jours
+avant l'attaque des lignes de Wissembourg. Tenez, Hoche était là.» Il
+montrait le grand fourneau de fonte dans une niche ovale, à droite.
+«Vous l'avez vu?
+
+--Oui, monsieur, je m'en souviens comme d'hier; j'avais quinze ans. Les
+Français campaient autour du village, les généraux ne dormaient ni jour
+ni nuit. Mon père me fit monter un soir, en me disant: "Regarde bien!"
+Les généraux français, avec leur écharpe tricolore autour des reins,
+leurs grands chapeaux à cornes en travers de la tête, et leurs sabres
+traînants, se promenaient dans cette chambre.
+
+«À chaque instant des officiers, tout couverts de neige, venaient
+prendre leurs ordres. Comme tout le monde parlait de Hoche, j'aurais
+bien voulu le connaître, et je me glissai contre le mur, regardant, le
+nez en l'air, ces grands hommes qui faisaient tant de bruit dans la
+maison.
+
+«Alors mon père, qui venait aussi d'entrer, me tira par ma manche, tout
+pâle, et me dit à l'oreille: "Il est près de toi!" Je me retournai donc,
+et je vis Hoche debout devant le poêle, les mains derrière le dos et la
+tête penchée en avant. Il n'avait l'air de rien auprès des autres
+généraux, avec son habit bleu à large collet rabattu et ses bottes à
+éperons de fer.
+
+Il me semble encore le voir, c'était un homme de taille moyenne, brun,
+la figure assez longue; ses grands cheveux, partagés sur le front, lui
+pendaient sur les joues; il rêvait au milieu de ce vacarme, rien ne
+pouvait le distraire. Cette nuit même, à onze heures, les Français
+partirent; on n'en vit plus un seul le lendemain dans le village, ni
+dans les environs. Cinq ou six jours après, le bruit se répandit que la
+bataille avait eu lieu, et que les Impériaux étaient en déroute. C'est
+peut-être là que Hoche a ruminé son coup.»
+
+Le père Loerich racontait cela simplement, et les autres écoutaient
+émerveillés. Il les conduisit ensuite dans la chambre voisine, leur
+demandant s'ils voulaient être servis chez eux; mais ils préférèrent
+manger à la table d'hôte.
+
+Ils redescendirent donc.
+
+La grande salle était pleine de monde: trois ou quatre voyageurs, leurs
+valises sur des chaises, attendaient la patache pour se rendre à Landau;
+des officiers prussiens se promenaient deux à deux, de long en large;
+quelques marchands forains mangeaient dans une pièce voisine; des
+bourgeois étaient assis à la grande table, déjà couverte de sa nappe, de
+ses carafes étincelantes et de ses assiettes bien alignées.
+
+À chaque instant, de nouveaux venus paraissaient sur le seuil. Ils
+jetaient un coup d'oeil dans la salle, puis s'en allaient, ou bien
+entraient.
+
+Fritz fit apporter une bouteille de _rudesheim_ en attendant le dîner.
+Il regardait d'un air ennuyé la magnifique tapisserie bleu indigo et
+jaune d'ocre, représentant la Suisse et ses glaciers, Guillaume Tell
+visant la pomme sur la tête de son fils, puis repoussant du pied, dans
+le lac, la barque de Gessler. Il songeait toujours à Sûzel.
+
+Hâan et Schoultz trouvaient le vin bon.
+
+En ce moment un chant s'éleva dehors, et presque aussitôt les vitres
+furent obscurcies par l'ombre d'une grande voiture, puis d'une autre qui
+la suivait.
+
+Tout le monde se mit aux fenêtres.
+
+C'étaient des paysans qui partaient pour l'Amérique. Leurs voitures
+étaient chargées de vieilles armoires, de bois de lit, de matelas, de
+chaises, de commodes. De grandes toiles, étendues sur des cerceaux,
+couvraient le tout. Sous ces toiles, de petits enfants assis sur des
+bottes de paille, et de pauvres vieilles toutes décrépites, les cheveux
+blancs comme du lin, regardaient d'un air calme; tandis que cinq ou six
+rosses, la croupe couverte de peaux de chien, tiraient lentement.
+Derrière arrivaient les hommes, les femmes, et trois vieillards, les
+reins courbés, la tête nue, appuyés sur des bâtons. Ils chantaient en
+coeur:
+
+_Quelle est la patrie allemande? Quelle est la patrie allemande?_
+
+Et les vieux répondaient: _Amerika_! _Amerika_[19]!
+
+ [Note 19: L'Amérique! l'Amérique!]
+
+Les officiers prussiens se disaient entre eux: «On devrait arrêter ces
+gens-là!»
+
+Hâan, entendant ces propos, ne put s'empêcher de répondre d'un ton
+ironique:
+
+«Ils disent que la Prusse est la patrie allemande; on devrait leur
+tordre le cou!»
+
+Les officiers prussiens le regardèrent d'un oeil louche; mais il n'avait
+pas peur, et Schoultz lui-même relevait le front d'un air digne.
+
+Kobus venait de se lever tranquillement et de sortir, comme pour
+s'informer de quelque chose à la cuisine. Au bout d'un quart d'heure,
+Hâan et Schoultz, ne le voyant pas rentrer, s'en étonnèrent beaucoup,
+d'autant plus qu'on apportait les soupières, et que tout le monde
+prenait place à table.
+
+Fritz s'était souvenu qu'au fond de la ruelle des Oies, derrière
+Bischem, vivaient deux ou trois familles d'anabaptistes, et que son père
+avait l'habitude de s'arrêter à leur porte, pour charger un sac de
+pruneaux secs en retournant à Hunebourg. Et, songeant que Sûzel pouvait
+être chez eux, il était descendu sans rien dire dans le jardin du
+_Mouton-d'Or_, et du jardin dans la petite allée des Houx, qui longe le
+village.
+
+Il courait dans cette allée comme un lièvre, tant la fureur de revoir
+Sûzel le possédait. C'est lui qui se serait étonné, trois mois avant,
+s'il avait pu se voir en cet état!
+
+Enfin, apercevant le grand toit de tuiles grises des anabaptistes
+par-dessus les vergers, il se glissa tout doucement le long des haies,
+jusqu'auprès de la cour, et là, fort heureusement, il découvrit entre le
+grand fumier carré et la façade décrépite tapissée de lierre, la voiture
+du père Christel, ce qui lui gonfla le coeur de satisfaction.
+
+«Elle y est! se dit-il, c'est bon... c'est bon! Maintenant je la
+reverrai, coûte que coûte; il faudrait rester ici trois jours, que cela
+me serait bien égal!»
+
+Il ne pouvait rassasier ses yeux de voir cette voiture. Tout à coup
+Mopsel s'élança de l'allée, aboyant comme aboient les chiens lorsqu'ils
+retrouvent une vieille connaissance. Alors il n'eut que le temps de
+s'échapper dans la ruelle, le dos courbé derrière les haies, comme un
+voleur; car, malgré sa joie, il éprouvait une sorte de honte à faire de
+pareilles démarches: il en était heureux et tout confus à la fois.
+
+«Si l'on te voyait, se disait-il; si l'on savait ce que tu fais, Dieu de
+Dieu! comme on rirait de toi, Fritz! Mais c'est égal, tout va bien; tu
+peux te vanter d'avoir de la chance.»
+
+Il prit les mêmes détours qu'il avait faits en venant, pour retourner au
+_Mouton-d'Or_. On était au second service quand il entra dans la salle.
+Hâan et Schoultz avaient eu soin de lui garder une place entre eux.
+
+«Où diable es-tu donc allé? lui demanda Hâan.
+
+--J'ai voulu voir le docteur Rubeneck, un ami de mon père, dit-il en
+s'attachant la serviette au menton; mais je viens d'apprendre qu'il est
+mort depuis deux ans.»
+
+Il se mit ensuite à manger de bon appétit; et comme on venait de servir
+une superbe anguille à la moutarde, le gros Hâan ne jugea pas à propos
+de faire d'autres questions.
+
+Pendant tout le dîner, Fritz, la face épanouie, ne fit que se dire en
+lui-même: «Elle est ici!»
+
+Ses gros yeux à fleur de tête se plissaient parfois d'un air tendre,
+puis s'ouvraient tout grands, comme ceux d'un chat qui rêve en regardant
+un moucheron tourbillonner au soleil.
+
+Il buvait et mangeait avec enthousiasme, sans même s'en apercevoir.
+
+Dehors le temps était superbe; la grande rue bourdonnait au loin de
+chants joyeux, de nasillements de trompettes de bois et d'éclats de
+rire; les gens en habit de fête, le chapeau garni de fleurs et les
+bonnets éblouissants de rubans, montaient bras dessus bras dessous vers
+la place des Deux-Boucs. Et tantôt l'un, tantôt l'autre des convives se
+levait, jetait sa serviette au dos de sa chaise et sortait se mêler à la
+foule.
+
+À deux heures, Hâan, Schoultz, Kobus et deux ou trois officiers
+prussiens restaient seuls à table, en face du dessert et des bouteilles
+vides.
+
+En ce moment, Fritz fut éveillé de son rêve par les sons éclatants de la
+trompette et du cor, annonçant que la danse était en train.
+
+«Sûzel est peut-être déjà là-bas?» pensa-t-il.
+
+Et, frappant sur la table du manche de son couteau, il s'écria d'une
+voix retentissante:
+
+«Père Loerich! père Loerich!»
+
+Le vieil aubergiste parut.
+
+Alors Fritz, souriant avec finesse, demanda:
+
+«Avez-vous encore de ce petit vin blanc, vous savez, de ce petit vin qui
+pétille et que M. le juge de paix Kobus aimait!
+
+--Oui, nous en avons encore, répondit l'aubergiste du même ton joyeux.
+
+--Eh bien! apportez-nous-en deux bouteilles, fit-il en clignant des
+yeux. Ce vin-là me plaisait, je ne serais pas fâché de le faire goûter à
+mes amis.»
+
+Le père Loerich sortit, et quelques instants après il rentrait, tenant
+sous chaque bras une bouteille solidement encapuchonnée et ficelée de
+fil d'archal. Il avait aussi des pincettes pour forcer le fil, et trois
+verres minces, étincelants, en forme de cornet, sur un plateau.
+
+Hâan et Schoultz comprirent alors quel était ce petit vin et se
+regardèrent l'un l'autre en souriant.
+
+«Hé! hé! Hé! fit Hâan, ce Kobus a parfois de bonnes plaisanteries; il
+appelle cela du petit vin!»
+
+Et Schoultz, observant les Prussiens du coin de l'oeil, ajouta:
+
+«Oui, du petit vin de France; ce n'est pas la première fois que nous en
+buvons; mais là-bas, en Champagne, on faisait sauter le cou des
+bouteilles avec le sabre.»
+
+En disant ces choses il retroussait le coin de ses petites moustaches
+grisonnantes, et se mettait la casquette sur l'oreille.
+
+Le bouchon partit au plafond comme un coup de pistolet, les verres
+furent remplis de la rosée céleste. «À la santé de l'ami Fritz!» s'écria
+Schoultz en levant son verre. Et la rosée céleste fila d'un trait dans
+son long cou de cigogne.
+
+Hâan et Fritz avaient imité son geste; trois fois de suite ils firent le
+même mouvement, en s'extasiant sur le bouquet du petit vin.
+
+Les Prussiens se levèrent alors d'un air digne et sortirent.
+
+Kobus, crochetant la seconde bouteille, dit:
+
+«Schoultz, tu te vantes pourtant quelquefois d'une façon indigne; je
+voudrais bien savoir si ton bataillon de landwehr a dépassé la petite
+forteresse de Phalsbourg en Lorraine, et si vous avez bu là-bas autre
+chose que du vin blanc d'Alsace?
+
+--Bah! laisse donc, s'écria Schoultz, avec ces Prussiens, est-ce qu'il
+faut se gêner? Je représente ici l'armée bavaroise, et tout ce que je
+puis te dire, c'est que si nous avions trouvé du vin de Champagne en
+route, j'en aurais bu ma bonne part. Est-ce qu'on peut me reprocher à
+moi d'être tombé dans un pays stérile? N'est-ce pas la faute du
+feld-maréchal Schwartzenberg, qui nous sacrifiait, nous autres, pour
+engraisser ses Autrichiens? Ne me parle pas de cela, Kobus, rien que d'y
+penser, j'en frémis encore: durant deux étapes nous n'avons trouvé que
+des sapins, et finalement un tas de gueux qui nous assommaient à coups
+de pierres du haut de leurs rochers, des va-nu-pieds, de véritables
+sauvages: je te réponds qu'il était plus agréable d'avaler de bon vin en
+Champagne, que de se battre contre ces enragés montagnards de la chaîne
+des Vosges!
+
+--Allons, calme-toi, dit Hâan en riant, nous sommes de ton avis, quoique
+des milliers d'Autrichiens, et de Prussiens aient laissé leurs os en
+Champagne.
+
+--Qui sait? nous buvons peut-être en ce moment la quintessence d'un
+caporal _schlague_!», s'écria Fritz.
+
+Tous trois se prirent à rire comme des bienheureux; heureux; ils étaient
+à moitié gris.
+
+«Ha! ha! ha! maintenant à la danse, dit Kobus en se levant.
+
+--À la danse!» répétèrent les autres. Ils vidèrent leurs verres debout
+et sortirent enfin, vacillant un peu, et riant si fort que tout le monde
+se retournait dans la grande rue pour les voir. Schoultz levait ses
+grands jambes de sauterelle jusqu'au menton, et les bras en l'air: «Je
+défie la Prusse, s'écriait-il d'un ton de _Hans-Wurst_, je défie tous
+les Prussiens, depuis le caporal _schlague_ jusqu'au feld-maréchal!» Et
+Hâan, le nez rouge comme un coquelicot, les joues vermeilles, ses yeux
+pleins de douces larmes, bégayait: «Schoultz! Schoultz! au nom du Ciel,
+modère ton ardeur belliqueuse; ne nous attire pas sur les bras l'armée
+de Frédéric-Wilhelm; nous sommes des gens de paix, des hommes d'ordre,
+respectons la concorde de notre vieille Allemagne.
+
+--Non! non! je les défie tous, s'écriait Schoultz; qu'ils se présentent;
+on verra ce que vaut un ancien sergent de l'armée bavaroise: Vive la
+patrie allemande!»
+
+Plus d'un Prussien riait dans ses longues moustaches en les voyant
+passer. Fritz songeant qu'il allait revoir la petite Sûzel, était dans
+un état de béatitude inexprimable. «Toutes les jeunes filles sont à la
+_Madame-Hütte_, se disait-il, surtout le premier jour de la fête: Sûzel
+est là!»
+
+Cette pensée l'élevait au septième ciel; il se délectait en lui-même et
+saluait les gens d'un air attendri. Mais une fois sur la place des
+Deux-Boucs, quand il vit le drapeau flotter sur la baraque et qu'il
+reconnut aux dernières notes d'un _hopser_, le coup d'archet de son ami
+Iôsef, alors il éprouva l'enivrement de la joie, et, traînant ses
+camarades, il se mit à crier:
+
+«C'est la troupe de Iôsef!... C'est la troupe de Iôsef!... Maintenant il
+faut reconnaître que le Seigneur Dieu nous favorise!»
+
+Lorsqu'ils arrivèrent à la porte de la Hütte, le _hopser_ finissait, les
+gens sortaient, le trombone, la clarinette et le fifre s'accordaient
+pour une autre danse; la grosse caisse rendait un dernier grondement
+dans la baraque sonore.
+
+Ils entrèrent, et les estrades tapissées de jeunes filles, de vieux
+papas, de grands-mères, les guirlandes de chêne, de hêtre et de mousse,
+suspendues autour des piliers, s'offrirent à leurs regards.
+
+L'animation était grande; les danseurs reconduisaient leurs danseuses.
+Fritz, apercevant de loin la grosse toison de son ami Iôsef au milieu de
+l'orchestre olivâtre, ne se possédait plus d'enthousiasme, et les deux
+mains en l'air, agitant son feutre, il criait:
+
+«Iôsef! Iôsef!»
+
+Tandis que la foule se dressait à droite et à gauche, et se penchait
+pour voir quel bon vivant était capable de pousser des cris pareils.
+Mais quand on vit Hâan, Schoultz et Kobus s'avancer riant, jubilant, la
+face pourpre et se dandinant au bras l'un de l'autre, comme il arrive
+après boire, un immense éclat de rire retentit dans la baraque, car
+chacun pensait: «Voilà des gaillards qui se portent bien et qui viennent
+de bien dîner.»
+
+Cependant Iôsef avait tourné la tête, et reconnaissant de loin Kobus, il
+étendait les bras en croix, l'archet dans une main et le violon dans
+l'autre. C'est ainsi qu'il descendit de l'estrade, pendant que Fritz
+montait; ils s'embrassèrent à mi-chemin, et tout le monde fut
+émerveillé.
+
+«Qui diable cela peut-il être? disait-on. Un homme si magnifique qui se
+laisse embrasser par le bohémien...»
+
+Et Bockel, Andrès, tout l'orchestre penché sur la rampe, applaudissait à
+ce spectacle.
+
+Enfin Iôsef, se redressant, leva son archet et dit:
+
+«Écoutez! voici M. Kobus, de Hunebourg, mon ami, qui va danser un
+_treieleins_ avec ses deux camarades. Quelqu'un s'oppose-t-il à cela?
+
+--Non, non, qu'il danse! cria-t-on de tous les coins.
+
+--Alors, dit Iôsef, je vais donc jouer une valse, la valse de Iôsef
+Almâni, composée en rêvant à celui qui l'a secouru un jour de grande
+détresse. Cette valse, Kobus, personne ne l'a jamais entendue jusqu'à ce
+moment, excepté Bockel, Andrès et les arbres du Tannewald; choisis-toi
+donc une belle danseuse selon ton coeur; et vous, Hâan et Schoultz,
+choisissez également les vôtres: personne que vous ne dansera la valse
+d'Almâni.»
+
+Fritz s'étant retourné sur les marches de l'estrade, promena ses regards
+autour de la salle, et il eut peur un instant de ne pas trouver Sûzel.
+Les belles filles ne manquaient pas: des noires et des brunes, des
+rousses et des blondes, toutes se redressaient, regardant vers Kobus, et
+rougissant lorsqu'il arrêtait la vue sur elles; car c'est un grand
+honneur d'être choisie par un si bel homme, surtout pour danser le
+_treieleins_. Mais Fritz ne les voyait pas rougir; il ne les voyait pas
+se redresser comme les hussards de Frédéric-Wilhelm à la parade,
+effaçant leurs épaules et se mettant la bouche en coeur; il ne voyait
+pas cette brillante fleur de jeunesse épanouie sous ses regards; ce
+qu'il cherchait c'était une toute petite _vergissmeinnicht_, la petite
+fleur bleue des souvenirs d'amour.
+
+Longtemps il la chercha, de plus en plus inquiet; enfin il la découvrit
+au loin, cachée derrière une guirlande de chêne tombant du pilier à
+droite de la porte. Sûzel, à demi effacée derrière cette guirlande,
+inclinait la tête sous les grosses feuilles vertes, et regardait
+timidement, à la fois craintive et désireuse d'être vue.
+
+Elle n'avait que ses beaux cheveux blonds tombant en longues nattes sur
+ses épaules pour toute parure; un fichu de soie bleue voilait sa gorge
+naissante; un petit corset de velours, à bretelles blanches, dessinait
+sa taille gracieuse; et près d'elle se tenait, droite comme un I, la
+grand-mère Annah, ses cheveux gris fourrés sous le béguin noir, et les
+bras pendants. Ces gens n'étaient pas venus pour danser, ils étaient
+venus pour voir, et se tenaient au dernier rang de la foule.
+
+Les joues de Fritz s'animèrent; il descendit de l'estrade et traversa la
+hutte au milieu de l'attention générale. Sûzel, le voyant venir, devint
+toute pâle et dut s'appuyer contre le pilier; elle n'osait plus le
+regarder. Il monta quatre marches, écarta la guirlande, et lui prit la
+main en disant tout bas:
+
+«Sûzel, veux-tu danser avec moi le _treieleins_?»
+
+Elle alors, levant ses grands yeux bleus comme en rêve, de pâle qu'elle
+était, devint toute rouge:
+
+«Oh! oui, monsieur Kobus!» fit-elle en regardant la grand-mère.
+
+La vieille inclina la tête au bout d'une seconde, et dit: «C'est bien...
+tu peux danser.» Car elle connaissait Fritz, pour l'avoir vu venir à
+Bischem dans le temps, avec son père.
+
+Ils descendirent donc dans la salle. Les valets de danse, le chapeau de
+paille couvert de banderoles, faisaient le tour de la baraque au pied de
+la rampe, agitant d'un air joyeux leurs martinets de rubans, pour faire
+reculer le monde. Hâan et Schoultz se promenaient encore, à la recherche
+de leurs danseuses; Iôsef, debout devant son pupitre, attendait; Bockel,
+sa contrebasse contre la jambe tendue, et Andrès, son violon sous le
+bras, se tenaient à ses côtés; ils devaient seuls l'accompagner.
+
+La petite Sûzel, au bras de Fritz au milieu de cette foule, jetait des
+regards furtifs, pleins de ravissement intérieur et de trouble; chacun
+admirait les longues nattes de ses cheveux, tombant derrière elle
+jusqu'au bas de sa petite jupe bleu clair bordée de velours, ses petits
+souliers ronds, dont les rubans de soie noire montaient en se croisant
+autour de ses bras d'une blancheur éblouissante; ses lèvres roses, son
+menton arrondi, son cou flexible et gracieux.
+
+Plus d'une belle fille l'observait d'un oeil sévère, cherchant quelque
+chose à reprendre, tandis que son joli bras, nu jusqu'au coude suivant
+la mode du pays, reposait sur le bras de Fritz avec une grâce naïve;
+mais deux ou trois vieilles, les yeux plissés, souriaient dans leurs
+rides et disaient sans se gêner: «Il a bien choisi!»
+
+Kobus, entendant cela, se retournait vers elles avec satisfaction. Il
+aurait voulu dire aussi quelque galanterie à Sûzel; mais rien ne lui
+venait à l'esprit: il était trop heureux.
+
+Enfin Hâan tira du troisième banc à gauche une femme haute de six pieds,
+noire de cheveux, avec un nez en bec d'aigle et des yeux perçants,
+laquelle se leva toute droite et sortit d'un air majestueux. Il aimait
+ce genre de femmes; c'était la fille du bourgmestre. Hâan semblait tout
+glorieux de son choix; il se redressait en arrangeant son jabot, et la
+grande fille, qui le dépassait de la moitié de la tête, avait l'air de
+le conduire.
+
+Au même instant, Schoultz amenait une petite femme rondelette, du plus
+beau roux qu'il soit possible de voir, mais gaie, souriante, et qui lui
+sauta brusquement au coude, comme pour l'empêcher de s'échapper.
+
+Ils prirent donc leurs distances, pour se promener autour de la salle,
+comme cela se fait d'habitude. À peine avaient-ils achevé le premier
+tour, que Iôsef s'écria:
+
+«Kobus, y es-tu?»
+
+Pour toute réponse, Fritz prit Sûzel à la taille du bras gauche, et lui
+tenant la main en l'air, à l'ancienne mode galante du XVIIIe siècle, il
+l'enleva comme une plume. Iôsef commença sa valse par trois coups
+d'archet. On comprit aussitôt que ce serait quelque chose d'étrange; la
+valse des esprits de l'air, le soir, quand on ne voit plus au loin sur
+la plaine qu'une ligne d'or, que les feuilles se taisent, que les
+insectes descendent, et que le chantre de la nuit prélude par trois
+notes: la première grave, la seconde tendre, et la troisième si pleine
+d'enthousiasme qu'au loin le silence s'établit pour entendre.
+
+Ainsi débuta Iôsef, ayant bien des fois, dans sa vie errante, pris des
+leçons du chantre de la nuit, le coude dans la mousse, l'oreille dans la
+main, et les yeux fermés, perdu dans les ravissements célestes. Et
+s'animant ensuite, comme le grand maître aux ailes frémissantes, qui
+laisse tomber chaque soir, autour du nid où repose sa bien-aimée, plus
+de notes mélodieuses que la rosée ne laisse tomber de perles sur l'herbe
+des vallons, sa valse commença rapide, folle, étincelante: les esprits
+de l'air se mirent en route, entraînant Fritz et Sûzel, Hâan et la fille
+du bourgmestre, Schoultz et sa danseuse dans des tourbillons sans fin.
+Bockel soupirait la basse lointaine des torrents, et le grand Andrès
+marquait la mesure de traits rapides et joyeux, comme des cris
+d'hirondelles fendant l'air; car si l'inspiration vient du ciel et ne
+connaît que sa fantaisie, l'ordre et la mesure doivent régner sur la
+terre!
+
+Et maintenant, représentez-vous les cercles amoureux de la valse qui
+s'enlacent, les pieds qui voltigent, les robes qui flottent et
+s'arrondissent en éventail; Fritz, qui tient la petite Sûzel dans ses
+bras, qui lui lève la main avec grâce, qui la regarde enivré,
+tourbillonnant tantôt comme le vent et tantôt se balançant en cadence,
+souriant, rêvant, la contemplant encore, puis s'élançant avec une
+nouvelle ardeur; tandis qu'à son tour, les reins cambrés, ses deux
+longues tresses flottant comme des ailes, et sa charmante petite tête
+rejetée en arrière, elle le regarde en extase, et que ses petits pieds
+effleurent à peine le sol.
+
+Le gros Hâan, les deux mains sur les épaules de sa grande danseuse, tout
+en galopant, se balançant et frappant du talon, la contemplait de bas en
+haut d'un air d'admiration profonde; elle, avec son grand nez,
+tourbillonnait comme une girouette.
+
+Schoultz, à demi courbé, ses grandes jambes pliées, tenait sa petite
+rousse sous les bras, et tournait, tournait, tournait sans interruption
+avec une régularité merveilleuse, comme une bobine dans son dévidoir; il
+arrivait si juste à la mesure, que tout le monde en était ravi.
+
+Mais c'est Fritz et la petite Sûzel qui faisaient l'admiration
+universelle, à cause de leur grâce et de leur air bienheureux. Ils
+n'étaient plus sur la terre, ils se berçaient dans le ciel; cette
+musique qui chantait, qui riait, qui célébrait le bonheur,
+l'enthousiasme, l'amour, semblait avoir été faite pour eux: toute la
+salle les contemplait, et eux ne voyaient plus qu'eux-mêmes. On les
+trouvait si beaux que parfois un murmure d'admiration courait dans la
+Madame Hütte; on aurait dit que tout allait éclater; mais le bonheur
+d'entendre la valse forçait les gens de se taire. Ce n'est qu'au moment
+où Hâan, devenu comme fou d'enthousiasme en contemplant la grande fille
+du bourgmestre, se dressa sur la pointe des pieds et la fit pirouetter
+deux fois en criant d'une voix retentissante: «_You_!» et qu'il retomba
+d'aplomb après ce tour de force; et qu'au même instant Schoultz levant
+sa jambe droite, la fit passer, sans manquer la mesure, au-dessus de la
+tête de sa petite rousse, et que d'une voix rauque, en tournant comme un
+véritable possédé, il se mit à crier: _«You! you! you! you! you! you!»_
+ce n'est qu'à ce moment que l'admiration éclata par des trépignements et
+des cris qui firent trembler la baraque.
+
+Jamais, jamais on n'avait vu danser si bien; l'enthousiasme dura plus de
+cinq minutes; et quand il finit par s'apaiser, on entendit avec
+satisfaction la valse des esprits de l'air reprendre le dessus, comme le
+chant du rossignol après un coup de vent dans les bois.
+
+Alors Schoultz et Hâan n'en pouvait plus; la sueur leur coulait le long
+des joues; ils se promenaient, l'un la main sur l'épaule de sa danseuse,
+l'autre portant en quelque sorte la sienne pendue au bras.
+
+Sûzel et Fritz tournaient toujours: les cris, les trépignements de la
+foule ne leur avaient rien fait; et quand Iôsef, lui-même épuisé, jeta
+de son violon le dernier soupir d'amour, ils s'arrêtèrent juste en face
+du père Christel et d'un autre vieil anabaptiste qui venaient d'entrer
+dans la salle, et qui les regardaient comme émerveillés.
+
+«Hé! c'est vous, père Christel, s'écria Fritz tout joyeux; vous le
+voyez, Sûzel et moi nous dansons ensemble.
+
+--C'est beaucoup d'honneur pour nous, monsieur Kobus, répondit le
+fermier en souriant, beaucoup d'honneur; mais la petite s'y connaît
+donc? Je croyais qu'elle n'avait jamais fait un tour de valse.
+
+--Père Christel, Sûzel est un papillon, une véritable petite fée; elle a
+des ailes!»
+
+Sûzel se tenait à son bras, les yeux baissés, les joues rouges; et le
+père Christel, la regardant d'un air heureux, lui demanda:
+
+«Mais, Sûzel, qui donc t'a montré la danse? Cela m'étonne!
+
+--Mayel et moi, dit la petite, nous faisons quelquefois deux ou trois
+tours dans la cuisine pour nous amuser.»
+
+Alors les gens penchés autour d'eux se mirent à rire, et l'autre
+anabaptiste s'écria:
+
+«Christel, à quoi penses-tu donc?... Est-ce que les filles ont besoin
+d'apprendre à valser?... est-ce que cela ne leur vient pas tout seul?
+Ha! ha! ha!»
+
+Fritz, sachant que Sûzel n'avait jamais dansé qu'avec lui, sentait comme
+de bonnes odeurs lui monter au nez; il aurait voulu chanter, mais se
+contenant:
+
+«Tout cela, dit-il, n'est que le commencement de la fête. C'est
+maintenant que nous allons nous en donner! Vous resterez avec nous, père
+Christel; Hâan et Schoultz sont aussi là-bas, nous allons danser
+jusqu'au soir, et nous souperons ensemble au _Mouton-d'Or_.
+
+--Ça, dit Christel, sauf votre respect, monsieur Kobus, et malgré tout
+le plaisir que j'aurais à rester, je ne puis le prendre sur moi; il faut
+que je parte... et je venais justement chercher Sûzel.
+
+--Chercher Sûzel?
+
+--Oui, monsieur Kobus.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que l'ouvrage presse à la maison; nous sommes au temps des
+récoltes... le vent peut tourner du jour au lendemain. C'est déjà
+beaucoup d'avoir perdu deux jours dans cette saison; mais je ne m'en
+fais pas de reproche, car il est dit: "Honore ton père et ta mère!" Et
+de venir voir sa mère deux ou trois fois l'an, ce n'est pas trop.
+Maintenant, il faut partir. Et puis, la semaine dernière, à Hunebourg,
+vous m'avez tellement réjoui, que je ne suis rentré que vers dix heures.
+Si je restais, ma femme croirait que je prends de mauvaises habitudes;
+elle serait inquiète.»
+
+Fritz était tout déconcerté. Ne sachant que répondre, il prit Christel
+par le bras, et le conduisit dehors, ainsi que Sûzel; l'autre
+anabaptiste les suivait.
+
+«Père Christel, reprit-il en le tenant par une agrafe de sa souquenille,
+vous n'avez pas tout à fait tort en ce qui vous concerne; mais à quoi
+bon emmener Sûzel? Vous pourriez bien me la confier; l'occasion de
+prendre un peu de plaisir n'arrive pas si souvent, que diable!
+
+--Hé, mon Dieu, je vous la confierais avec plaisir! s'écria le fermier
+en levant les mains; elle serait avec vous comme avec son propre père,
+monsieur Kobus; seulement, ce serait une perte pour nous. On ne peut pas
+laisser les ouvriers seuls... ma femme fait la cuisine, moi, je conduis
+la voiture.... Si le temps changeait, qui sait quand nous rentrerions les
+foins? Et puis, nous avons une affaire de famille à terminer, une
+affaire très sérieuse.»
+
+En disant cela, il regardait l'autre anabaptiste, qui inclina gravement
+la tête.
+
+«Monsieur Kobus, je vous en prie, ne nous retenez pas, vous auriez
+réellement tort; n'est-ce pas, Sûzel?»
+
+Sûzel ne répondit pas; elle regardait à terre, et l'on voyait bien
+qu'elle aurait voulu rester.
+
+Fritz comprit qu'en insistant davantage, il pourrait donner l'éveil à
+tout le monde; c'est pourquoi prenant son parti, tout à coup il s'écria
+d'un ton assez joyeux:
+
+«Eh bien donc, puisque c'est impossible, n'en parlons plus. Mais au
+moins vous prendrez un verre de vin avec nous au _Mouton-d'Or_.
+
+--Oh! quant à cela, monsieur Kobus, ce n'est pas de refus. Je m'en vais
+de suite avec Sûzel embrasser la grand-mère, et, dans un quart d'heure,
+notre voiture s'arrêtera devant l'auberge.
+
+--Bon, allez!» Fritz serra doucement la main de Sûzel, qui paraissait
+bien triste, et, les regardant traverser la place, il rentra dans la
+Madame Hütte. Hâan et Schoultz, après avoir reconduit leurs danseuses,
+étaient montés sur l'estrade; il les rejoignit: «Tu vas charger Andrès
+de diriger ton orchestre, dit-il à Iôsef, et tu viendras prendre
+quelques verres de bon vin avec nous.» Le bohémien ne demandait pas
+mieux. Andrès s'étant mis au pupitre, ils sortirent tous quatre, bras
+dessus bras dessous. À l'auberge du _Mouton-d'Or_, Fritz fit servir un
+dessert dans la grande salle alors déserte, et le père Loerich descendit
+à la cave chercher trois bouteilles de champagne, qu'on mit à rafraîchir
+dans une cuvette d'eau de source. Cela fait, on s'installa près des
+fenêtres, et presque aussitôt le char à bancs de l'anabaptiste parut au
+bout de la rue. Christel était assis devant, et Sûzel derrière sur une
+botte de paille, au milieu des _kougelhof_ et des tartes de toute sorte,
+qu'on rapporte toujours de la fête. Fritz, voyant Sûzel, se dépêcha de
+casser le fil de fer d'une bouteille, et au moment où la voiture
+s'arrêtait, il se dressa devant la fenêtre, et laissa partir le bouchon
+comme un pétard, en s'écriant:
+
+«À la plus gentille danseuse du _treieleins_!»
+
+On peut se figurer si la petite Sûzel fut heureuse; c'était comme un
+coup de pistolet qu'on lâche à la noce. Christel riait de bon coeur et
+pensait: «Ce bon monsieur Kobus est un peu gris, il ne faut pas s'en
+étonner un jour de fête!»
+
+Et entrant dans la chambre, il leva son feutre en disant:
+
+«Ça, ce doit être du champagne, dont j'ai souvent entendu parler, de ce
+vin de France qui tourne la tête à ces hommes batailleurs, et les porte
+à faire la guerre contre tout le monde! Est-ce que je me trompe?
+
+--Non, père Christel, non; asseyez-vous, répondit Fritz. Tiens, Sûzel,
+voici ta chaise à côté de moi. Prends un de ces verres.
+
+--À la santé de ma danseuse!» Tous les amis frappèrent sur la table en
+criant: _«Das soll gülden_[20]!» Et, levant le coude, ils claquèrent de
+la langue, comme une bande de grives à la cueillette des myrtilles.
+Sûzel, elle, trempait ses lèvres roses dans la mousse, ses deux grands
+yeux levés sur Kobus, et disait tout bas: «Oh! que c'est bon! ce n'est
+pas du vin, c'est bien meilleur!» Elle était rouge comme une framboise,
+et Fritz, heureux comme un roi, se redressait sur sa chaise. «Hum! hum!
+faisait-il en se rengorgeant; oui, oui, ce n'est pas mauvais.» Il aurait
+donné tous les vins de France et d'Allemagne pour danser encore une fois
+le _treieleins_.
+
+ [Note 20: Ceci doit compter.]
+
+Comme les idées d'un homme changent en trois mois!
+
+Christel, assis en face de la fenêtre, son grand chapeau sur la nuque,
+la face rayonnante, le coude sur la table et le fouet entre les genoux,
+regardait le magnifique soleil au-dehors; et, tout en songeant à ses
+récoltes, il disait:
+
+«Oui... oui... c'est un bon vin!»
+
+Il ne faisait pas attention à Kobus et à Sûzel, qui se souriaient l'un
+l'autre comme deux enfants, sans rien dire, heureux de se voir. Mais
+Iôsef les contemplait d'un air rêveur.
+
+Schoultz remplit de nouveau les verres en s'écriant:
+
+«On a beau dire, ces Français ont de bonnes choses chez eux! Quel
+dommage que leur Champagne, leur Bourgogne et leur Bordelais ne soient
+pas sur la rive droite du Rhin!
+
+--Schoultz, dit Hâan gravement, tu ne sais pas ce que tu demandes; songe
+que si ces pays étaient chez nous, ils viendraient les prendre. Ce
+serait bien une autre extermination que pour leur Liberté et leur
+Égalité: ce serait la fin du monde! car le vin est quelque chose de
+solide, et ces Français, qui parlent sans cesse de grands principes,
+d'idées sublimes, de sentiments nobles, tiennent au solide. Pendant que
+les Anglais veulent toujours protéger le genre humain, et qu'ils ont
+l'air de ne pas s'inquiéter de leur sucre, de leur poivre, de leur
+coton, les Français, eux, ont toujours rectifié une ligne; tantôt elle
+penche trop à droite, tantôt trop à gauche: ils appellent cela leurs
+limites naturelles.
+
+«Quant aux gras pâturages, aux vignobles, aux prés, aux forêts qui se
+trouvent entre ces lignes, c'est le moindre de leurs soucis: ils
+tiennent seulement à leurs idées de justice et de géométrie. Dieu nous
+préserve d'avoir un morceau de Champagne en Saxe ou dans le
+Mecklembourg, leurs limites naturelles passeraient bientôt de ce
+côté-là! Achetons-leur plutôt quelques bouteilles de bon vin, et
+conservons notre équilibre, la vieille Allemagne aime la tranquillité,
+elle a donc inventé l'équilibre. Au nom du Ciel, Schoultz, ne faisons
+pas de voeux téméraires!»
+
+Ainsi s'exprima Hâan avec éloquence, et Schoultz, vidant son verre
+brusquement, lui répondit:
+
+«Tu parles comme un être pacifique, et moi comme un guerrier: chacun
+selon son goût et sa profession.»
+
+Il fronça le sourcil en décoiffant une seconde bouteille de vin.
+
+Christel, Iôsef, Fritz et Sûzel ne faisaient nulle attention à ces
+discours.
+
+«Quel temps magnifique! s'écriait Christel comme se parlant à lui-même;
+voici bientôt un mois que nous n'avons pas eu de pluie, et chaque soir
+de la rosée en abondance; c'est une véritable bénédiction du Ciel.»
+
+Iôsef remplissait les verres.
+
+«Depuis l'an 22, reprit le vieux fermier, je ne me rappelle pas avoir vu
+d'aussi beau temps pour la rentrée des foins. Et cette année-là le vin
+fut aussi très bon, c'était un vin tendre; il y eut pleine récolte et
+pleines vendanges.
+
+--Tu t'es bien amusée, Sûzel? demandait Fritz.
+
+--Oh! oui, monsieur Kobus, faisait la petite, je ne me suis jamais tant
+amusée qu'aujourd'hui.... Je m'en souviendrai longtemps!»
+
+Elle regardait Fritz, dont les yeux étaient troubles. «Allons, encore un
+verre», disait-il. Et en versant il lui touchait la main, ce qui la
+faisait frissonner des pieds à la tête. «Aimes-tu le _treieleins_,
+Sûzel?
+
+--C'est la plus belle danse, monsieur Kobus, comment ne l'aimerais-je
+pas! Et puis, avec une si belle musique!... Ah! que cette musique était
+belle!
+
+--Tu l'entends, Iôsef, murmurait Fritz.
+
+--Oui, oui, répondait le bohémien tout bas, je l'entends, Kobus, ça me
+fait plaisir... je suis content!»
+
+Il regardait Fritz jusqu'au fond de l'âme, et Kobus se trouvait
+tellement heureux qu'il ne savait que dire.
+
+Cependant les trois bouteilles étaient vides; Fritz, se tournant vers
+l'aubergiste, lui dit: «Père Loerich, encore deux autres!»
+
+Mais alors Christel se réveillant, s'écria:
+
+«Monsieur Kobus, monsieur Kobus, à quoi pensez-vous donc? Je serais
+capable de verser!... non... non... voici cinq heures et demie, il est
+temps de se mettre en route.
+
+--Puisque vous le voulez, père Christel, ce sera pour une autre fois. Ce
+vin-là ne vous plaît donc pas?
+
+--Au contraire, monsieur Kobus, il me plaît beaucoup, mais sa douceur
+est pleine de force. Je pourrais me tromper de chemin, hé! hé! hé!
+
+--Allons, Sûzel, nous partons!» Sûzel se leva tout émue, et Fritz la
+retenant par le bras, lui fourra le dessert dans les poches de son
+tablier: les macarons, les amandes, enfin tout.
+
+«Oh! monsieur Kobus, faisait-elle de sa petite voix douce, c'est assez.
+
+--Croque-moi cela, lui disait-il; tu as de belles dents, Sûzel, c'est
+pour croquer de ces bonnes choses que le Seigneur les a faites. Et nous
+boirons encore de ce bon petit vin blanc, puisqu'il te plaît.
+
+--Oh! mon Dieu... où voulez-vous donc que j'en boive? un vin si cher!
+faisait-elle.
+
+--C'est bon... c'est bon... je sais ce que je dis, murmurait-il;
+tu verras que nous en boirons!»
+
+Et le père Christel, un peu gris, les regardait, se disant en lui-même:
+
+«Ce bon monsieur Kobus, quel brave homme! Ah! le Seigneur a bien raison
+de répandre ses bénédictions sur des gens pareils: c'est comme la rosée
+du ciel, chacun en a sa part.»
+
+Enfin tout le monde sortit, Fritz en tête, le bras de Sûzel sous le
+sien, disant:
+
+«Il faut bien que je reconduise ma danseuse.»
+
+En bas, près de la voiture, il prit Sûzel sous les bras en s'écriant:
+«Hop! Sûzel!» Et la plaça comme une plume sur la paille, qu'il se mit à
+relever autour d'elle.
+
+«Enfonce bien tes petits pieds, disait-il, les soirées sont fraîches.»
+Puis, sans attendre de réponse, il alla droit à Christel et lui serra la
+main vigoureusement: «Bon voyage, père Christel, dit-il, bon voyage!
+
+--Amusez-vous bien, messieurs», répondit le vieux fermier en s'asseyant
+près du timon.
+
+Sûzel était devenue toute pâle; Fritz lui prit la main, et, le doigt
+levé:
+
+«Nous boirons encore du bon petit vin blanc!» dit-il, ce qui la fit
+sourire.
+
+Christel allongea son coup de fouet et les chevaux partirent au galop.
+Hâan et Schoultz étaient rentrés dans l'auberge. Fritz et Iôsef, debout
+sur le seuil, regardaient la voiture; Fritz surtout ne la quittait pas
+des yeux; elle allait disparaître au détour de la grande rue, quand
+Sûzel tourna vivement la tête.
+
+Alors Kobus entourant Iôsef de ses deux bras, se mit à l'embrasser les
+larmes aux yeux.
+
+«Oui... oui, faisait le bohémien d'une voix douce et profonde, c'est bon
+d'embrasser un vieil ami! Mais celle qu'on aime et qui vous aime... ah!
+Fritz... c'est encore autre chose!»
+
+Kobus comprit que Iôsef avait tout deviné! Il aurait voulu répandre des
+larmes; mais, tout à coup, il se mit à sauter en criant:
+
+«Allons, mon vieux, allons, il faut rire... il faut s'amuser.... En route
+pour la Madame Hütte! Ah! le beau soleil!»
+
+Zimmer, le postillon, se tenait debout sous la porte cochère, la figure
+pourpre; Kobus, lui remit deux florins:
+
+«Allez boire un bon coup, Zimmer, lui dit-il, faites-vous du bon sang!
+Nous partirons après souper, vers neuf heures.
+
+--C'est bon, monsieur Kobus, la voiture sera prête. Nous irons comme un
+éclair.»
+
+Puis, les regardant s'éloigner bras dessus bras dessous, le vieux
+postillon sourit d'un air de bonne humeur et entra dans le cabaret de
+_l'Ours-Noir_, en face.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Le lendemain Fritz se leva dans une heureuse disposition d'esprit; il
+avait rêvé toute la nuit de Sûzel et se proposait d'aller passer six
+semaines au Meisenthâl, pour la voir à son aise.
+
+«Que Hâan, Schoultz et le vieux David rient tant qu'ils voudront,
+pensait-il, moi, je vais tranquillement là-bas; il faut que je voie la
+petite, et si les choses doivent aller plus loin, eh bien! à la grâce de
+Dieu: ce qui doit arriver arrive!»
+
+En déjeunant il se représentait d'avance le sentier du Postthâl, la
+roche des Tourterelles, la côte des Genêts, la ferme; puis l'étonnement
+de Christel, la joie de Sûzel, et tout cela le réjouissait. Il aurait
+voulu chanter comme Salomon: «Te voilà, ma belle amie, ma parfaite; tes
+yeux sont comme ceux des colombes!» Enfin il se coiffa de son feutre et
+prit son bâton, plein d'ardeur.
+
+Mais comme il sortait prévenir Katel de ne pas l'attendre le soir ni le
+lendemain, qu'est-ce qu'il vit? La mère Orchel au bas de l'escalier;
+elle montait lentement, le dos arrondi et son casaquin de toile bleue
+sur le bras, comme il arrive aux gens qui viennent de marcher vite à la
+chaleur.
+
+Je vous laisse à penser sa surprise, lui qui partait justement pour la
+ferme.
+
+«Comment, c'est vous, mère Orchel? s'écria-t-il; qu'est-ce qui vous
+amène de si grand matin?»
+
+Katel s'avançait en même temps sur le seuil de la cuisine, et disait:
+
+«Eh! bonjour, Orchel, Seigneur, que vous avez marché vite! vous êtes
+tout en nage.
+
+--C'est vrai, Katel, répondit la bonne femme en reprenant haleine, je me
+suis dépêchée.»
+
+Et se tournant vers Fritz:
+
+«J'arrive pour l'affaire dont Christel vous a parlé hier à la fête de
+Bischem, monsieur Kobus. Je suis partie de bonne heure. C'est une grande
+affaire; Christel ne veut rien décider sans vous.
+
+--Mais, dit Fritz, je ne sais pas ce dont il s'agit. Christel m'a
+seulement dit qu'il avait une affaire de famille qui le forçait de
+retourner au Meisenthâl, et, naturellement, je ne lui en ai pas demandé
+davantage.
+
+--Voilà pourquoi je viens, monsieur Kobus.
+
+--Eh bien! entrez, asseyez-vous, mère Orchel, dit-il en rouvrant la
+porte, vous déjeunerez ensuite.
+
+--Oh! je vous remercie, monsieur Kobus, j'ai déjeuné avant de partir.»
+
+Orchel entra donc dans la chambre et s'assit au coin de la table, en
+mettant son gros bonnet rond qui pendait à son coude; elle fourra ses
+cheveux dessous avec soin, puis arrangea son casaquin sur ses genoux.
+Fritz la regardait tout intrigué; il finit par s'asseoir en face d'elle
+en disant:
+
+«Christel et Sûzel sont bien arrivés hier soir?
+
+--Très bien, monsieur Kobus, très bien; à huit heures, ils étaient à la
+maison.»
+
+Enfin, ayant tout arrangé, elle commença, les mains jointes et la tête
+penchée, comme une commère qui raconte quelque chose à sa voisine:
+
+«Vous saurez d'abord, Monsieur Kobus, que nous avons un cousin à
+Bischem, un anabaptiste comme nous, et qui s'appelle Hans-Christian
+Pelsly; c'est le petit-fils de Frentzel-Débora Rupert, la propre soeur
+de Anna-Christina-Carolina Rupert, la grand-mère de Christel, du côté
+des femmes. De sorte que nous sommes cousins.
+
+--C'est très bien, fit Kobus, se demandant où tout cela devait les
+mener.
+
+--Oui, dit-elle, Hans-Christian est notre cousin; Christel m'a raconté
+que vous l'avez vu hier à Bischem. C'est un homme de bien, il a de
+bonnes terres du côté de Biewerkirch, et un garçon qui s'appelle Jacob,
+un brave garçon, monsieur Kobus, rangé, soigneux, et qui maintenant
+approche de ses vingt-six ans: personne n'a jamais rien entendu dire sur
+son compte.»
+
+Fritz était devenu fort grave: «Où diable veut-elle en venir avec son
+Jacob? se dit-il tout inquiet.
+
+--Sûzel, reprit la fermière, n'est pas loin de ses dix-huit ans; c'est
+en octobre, après les vendanges, qu'elle est venue au monde; ça fait
+qu'elle aura dix-huit ans dans cinq mois; c'est un bon âge pour se
+marier.»
+
+Les joues de Fritz tressaillirent, un frisson passa dans ses cheveux, et
+je ne sais quelle angoisse inexprimable lui serra le coeur.
+
+Mais la grosse fermière, calme et paisible de sa nature, ne vit rien et
+continua tranquillement:
+
+«Je me suis aussi mariée à dix-huit ans, monsieur Kobus; cela ne m'a pas
+empêchée de bien me porter, Dieu merci!
+
+«Pelsly, connaissant nos biens, avait pensé depuis la Saint-Michel à
+Sûzel pour son garçon. Mais avant de rien dire et de rien faire, il est
+venu lui-même, comme pour acheter notre petit boeuf. Il a passé la
+journée de la Saint-Jean chez nous; il a bien regardé Sûzel, il a vu
+qu'elle n'avait pas de défauts, qu'elle n'était ni bossue, ni boiteuse,
+ni contrefaite d'aucune manière; qu'elle s'entendait à toute sorte
+d'ouvrages, et qu'elle aimait le travail.
+
+«Alors il a dit à Christel de venir à la fête de Bischem, et Christel a
+vu hier le garçon; il s'appelle Jacob, il est grand et bien bâti,
+laborieux; c'est tout ce que nous pouvons souhaiter de mieux pour Sûzel.
+Pelsly a donc demandé hier Sûzel en mariage pour son fils.»
+
+Depuis quelques instants Fritz n'entendait plus; ses joies, ses
+espérances, ses rêves d'amour, tout s'envolait; la tête lui tournait. Il
+était comme une chandelle des prés, dont un coup de vent disperse le
+duvet dans les airs, et qui reste seule, nue, désolée, avec son pauvre
+lumignon.
+
+La mère Orchel, qui ne se doutait de rien, tira le coin de son mouchoir
+de sa poche, et baissant la tête, se moucha; puis elle reprit:
+
+«Nous avons causé de cela toute la nuit, Christel et moi. C'est un beau
+mariage pour Sûzel, et Christel a dit: "Tout est bien; seulement, M.
+Kobus est un homme si bon, qui nous aime tant, et qui nous a rendu de si
+grands services, que nous serions de véritables ingrats, si nous
+terminions une pareille affaire sans le consulter. Je ne peux pas aller
+moi-même à Hunebourg aujourd'hui, puisque nous avons cinq voitures de
+loin à rentrer; mais toi, tu partiras tout de suite après le déjeuner,
+et tu seras encore de retour avant onze heures, pour préparer le dîner
+de nos gens." Voilà ce que m'a dit Christel. Nous espérons tous les deux
+que cela vous conviendra, surtout quand vous aurez vu le garçon;
+Christel veut le faire venir exprès pour vous l'amener. Et si vous êtes
+content de lui, eh bien! nous ferons le mariage; je pense que vous serez
+aussi de la noce: vous ne pouvez nous refuser cet honneur.»
+
+Ces mots de «noce», de «mariage», de «garçon», bourdonnaient aux
+oreilles de Fritz.
+
+Orchel, après avoir fini son histoire, étonnée de ne recevoir aucune
+réponse, lui demanda:
+
+«Qu'est-ce que vous pensez de cela, monsieur Kobus?
+
+--De quoi? fit-il.
+
+--De ce mariage.»
+
+Alors il passa lentement la main sur son front, où brillaient des
+gouttes de sueur, et la mère Orchel, surprise de sa pâleur, lui dit:
+
+«Vous avez quelque chose, monsieur Kobus?
+
+--Non, ce n'est rien», fit-il en se levant.
+
+L'idée qu'un autre allait épouser Sûzel lui déchirait le coeur. Il
+voulait aller prendre un verre d'eau pour se remettre; mais cette
+secousse était trop forte, ses genoux tremblaient, et comme il étendait
+la main pour saisir la carafe, il s'affaissa et tomba sur le plancher
+tout de son long.
+
+C'est alors que la mère Orchel fit entendre des cris:
+
+«Katel! Katel! votre monsieur se trouve mal! Seigneur, ayez pitié de
+nous!»
+
+Et Katel donc, lorsqu'elle entra tout effarée, et qu'elle vit ce pauvre
+Fritz étendu là, pâle comme un mort, c'est elle qui leva les mains au
+ciel, criant:
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre maître! Comment cela s'est-il fait,
+Orchel? Je ne l'ai jamais vu dans cet état!
+
+--Je ne sais pas, mademoiselle Katel; nous étions tranquillement à
+causer de Sûzel... il a voulu se lever pour prendre un verre d'eau, et
+il est tombé!
+
+--Ah! mon Dieu! mon Dieu pourvu que ce ne soit pas un coup de sang!»
+
+Et les deux pauvres femmes, criant, gémissant et se désolant, le
+soulevèrent, l'une par les épaules, l'autre par les pieds, et le
+déposèrent sur son lit.
+
+Voilà pourtant à quelles extrémités peut nous porter l'amour! Un homme
+si raisonnable, un homme qui s'était si bien arrangé pour être
+tranquille toute sa vie, un homme qui voyait les choses de si loin, qui
+s'était pourvu de si bon vin avec sagesse, et qui semblait n'avoir rien
+à craindre ni du ciel ni de la terre... voilà où le regard d'une simple
+enfant, d'une petite fille sans ruse et sans malice l'avait réduit!
+Qu'on dise encore après cela que l'amour est la plus douce, la plus
+agréable des passions.
+
+Mais on pourrait faire des réflexions judicieuses sur ce chapitre
+jusqu'à la fin des siècles; c'est pourquoi, plutôt que de commencer,
+j'aime mieux laisser chacun tirer de là les conclusions qui lui plairont
+davantage.
+
+Orchel et Katel se désolaient donc et ne savaient plus où donner de la
+tête. Mais Katel, dans les grandes circonstances, montrait ce qu'elle
+était.
+
+«Orchel, dit-elle en défaisant la cravate de son maître, descendez tout
+de suite sur la place des Acacias; vous verrez, à droite de l'église,
+une ruelle, et, à gauche de la ruelle, une rangée de palissades vertes
+sur un petit mur. C'est là que demeure le docteur Kipert; il doit être
+en train de tailler ses oeillets et ses rosiers, comme tous les jours.
+Vous lui direz que M. Kobus est malade et qu'on l'attend.
+
+--C'est bien», fit la grosse fermière en ouvrant la porte; elle sortit,
+et Katel, après avoir ôté les souliers de Fritz, courut dans la cuisine
+faire chauffer de l'eau; car, pour tous les remèdes, il est bon d'avoir
+de l'eau chaude.
+
+Tandis qu'elle se livrait à ce soin, et que le feu se remettait à
+pétiller sur l'âtre, Orchel revint:
+
+«Le voici, mademoiselle Katel!» dit-elle, tout essoufflée.
+
+Et presque aussitôt, le docteur, un petit homme maigre en tricot de
+laine verte, la culotte de nankin tirée par les bretelles dans la raie
+du dos, les cinq ou six mèches de ses cheveux gris tombant en touffes
+autour de son front rouge, parut dans l'allée, sans rien dire, et entra
+tout de suite dans la chambre.
+
+Orchel et Katel le suivaient. Il regarda d'abord Fritz, puis il prit le
+pouls, les yeux fixés au pied du lit, comme un vieux chien de chasse en
+arrêt devant une caille, et au bout d'une minute il dit: «Ce n'est rien,
+le coeur galope, mais le pouls est égal... ce n'est pas dangereux.... Il
+lui faut une potion calmante, voilà tout.»
+
+Seulement alors la vieille servante se mit à sangloter dans son tablier.
+Kipert se retournant, demanda:
+
+«Qu'est-il donc arrivé? mademoiselle Katel.
+
+--Rien, fit la grosse fermière; nous causions tranquillement quand il
+est tombé.»
+
+Le vieux médecin, regardant de nouveau Kobus, dit:
+
+«Il n'a rien... une émotion... une idée! Allons... du calme... ne le
+dérangez pas... il reviendra tout seul. Je vais faire préparer la potion
+moi-même chez Harwich.»
+
+Mais comme il allait sortir et jetait un dernier regard au malade, Fritz
+ouvrit les yeux.
+
+«C'est moi, monsieur Kobus, dit-il en revenant; vous avez quelque
+chose... un chagrin... une douleur... n'est-ce pas?»
+
+Fritz referma les yeux, et Kipert vit deux larmes dans les coins.
+
+«Votre maître a des chagrins», dit-il à Katel tout bas. Dans le même
+instant Kobus murmurait: «Le rebbe!... le vieux rebbe!
+
+--Vous voulez voir le vieux David?»
+
+Il inclina la tête.
+
+«Allons, c'est bon! le danger est passé, dit Kipert en souriant. Il
+arrive des choses drôles dans ce monde.» Et, sans s'arrêter davantage,
+il sortit.
+
+Katel, à l'une des fenêtres, criait déjà: «Yéri! Yéri!» Et le petit Yéri
+Koffel, le fils du tisserand, levait son nez barbouillé dans la rue.
+
+«Cours chercher le vieux rebbe Sichel, cours; dis-lui qu'il arrive tout
+de suite.»
+
+L'enfant se mettait en route, lorsqu'il s'arrêta criant:
+
+«Le voici!»
+
+Katel regardant dans la rue, vit le rebbe David, son chapeau sur la
+nuque, sa longue capote flottant sur ses maigres mollets, qui venait la
+chemise ouverte, tenant sa cravate à la main, et courant aussi vite que
+ses vieilles jambes pouvaient aller.
+
+On savait déjà dans toute la ville que M. Kobus avait une attaque. Qu'on
+se figure l'émotion de David à cette nouvelle; il ne s'était pas donné
+le temps de boutonner ses habits, et venait dans une désolation
+inexprimable.
+
+«Puisque ce n'est rien, dit la mère Orchel, je peux m'en aller.... Je
+reviendrai demain ou après, savoir la réponse de M. Kobus.
+
+--Oui, vous pouvez partir», lui répondit Katel en la reconduisant.
+
+La fermière descendit, et se croisa au pied de l'escalier avec le vieux
+rebbe qui montait. David, voyant Katel dans l'ombre de l'allée, se mit à
+bredouiller tout bas: «Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?... Il
+est malade... il est tombé, Kobus!»
+
+On entendait les battements de son coeur.
+
+«Oui, entrez, dit la vieille servante; il demande après vous.»
+
+Alors il entra tout pâle, sur la pointe de ses gros souliers, allongeant
+le cou et regardant de loin, d'un air tellement effrayé que cela faisait
+de la peine à voir. «Kobus! Kobus!» fit-il tout bas d'une voix douce,
+comme lorsqu'on parle à un petit enfant.
+
+Fritz ouvrit les yeux.
+
+«Tu es malade, Kobus, reprit le vieux rebbe, toujours de la même voix
+tremblante; il est arrivé quelque chose?»
+
+Fritz, les yeux humides, regarda vers Katel, et David comprit aussitôt
+ce qu'il voulait dire:
+
+«Tu veux me parler seul? fit-il.
+
+--Oui», murmura Kobus.
+
+Katel sortit le tablier sur la figure, et David se penchant demanda:
+
+«Tu as quelque chose... tu es malade?...»
+
+Fritz, sans répondre, lui entoura le cou de ses deux bras, et ils
+s'embrassèrent:
+
+«Je suis bien malheureux! dit-il.
+
+--Toi malheureux?
+
+--Oui, le plus malheureux des hommes.
+
+--Ne dis pas cela, fit le vieux David, ne dis pas cela... tu me déchires
+le coeur! Que t'est-il donc arrivé?
+
+--Tu ne te moqueras pas de moi, David... je t'ai bien manqué... j'ai
+souvent ri de toi... je n'ai pas eu les égards que je devais au plus
+vieil ami de mon père.... Tu ne te moqueras pas de moi n'est-ce pas?
+
+--Mais, Kobus, au nom du Ciel! s'écria le vieux rebbe prêt à fondre en
+larmes, ne parle pas de ces choses.... Tu ne m'as jamais fait que du
+plaisir... tu ne m'as jamais chagriné... au contraire... au contraire....
+Ça me réjouissait de te voir rire... dis-moi seulement....
+
+--Tu me promets de ne pas te moquer de moi?
+
+--Me moquer de toi! ai-je donc si mauvais coeur, de me moquer des
+chagrins véritables de mon meilleur ami? Ah! Kobus!»
+
+Alors Fritz éclata:
+
+«C'était ma seule joie, David; je ne pensais plus qu'à elle... et voilà
+qu'on la donne à un autre!
+
+--Qui donc... qui donc?
+
+--Sûzel, fit-il en sanglotant.
+
+--La petite Sûzel... la fille de ton fermier?... tu l'aimes?
+
+--Oui!
+
+--Ah!... fit le vieux rebbe en se redressant, les yeux écarquillés
+d'admiration, c'est la petite Sûzel, il aime la petite Sûzel!...
+Tiens... tiens... tiens... j'aurais dû m'en douter!... Mais je ne vois
+pas de mal à cela, Kobus... cette petite est très gentille.... C'est ce
+qu'il te faut... tu seras heureux, très heureux avec elle....
+
+--Ils veulent la donner à un autre! interrompit Fritz désespéré.
+
+--À qui?
+
+--À un anabaptiste.
+
+--Qui est-ce qui t'a dit cela?
+
+--La mère Orchel... tout à l'heure... elle est venue exprès...»
+
+«Ah! ah! bon... maintenant je comprends: elle est venue lui dire cela
+tout simplement, sans se douter de rien... et il s'est trouvé mal....
+Bon, c'est clair... c'est tout naturel.»
+
+Ainsi se parlait David, en faisant deux ou trois tours dans la chambre,
+les mains sur le dos.
+
+Puis, s'arrêtant au pied du lit:
+
+«Mais si tu l'aimes, s'écria-t-il, Sûzel doit le savoir... tu n'as pas
+manqué de le lui dire.
+
+--Je n'ai pas osé.
+
+--Tu n'as pas osé!... C'est égal, elle le sait. Cette petite est pleine
+d'esprit... elle a vu cela d'abord.... Elle doit être contente de te
+plaire, car tu n'es pas le premier anabaptiste venu, toi.... Tu
+représentes quelque chose de comme il faut; je te dis que cette petite
+doit être flattée, qu'elle doit s'estimer heureuse de penser qu'un
+monsieur de la ville a jeté les yeux sur elle, un beau garçon, frais,
+bien nourri, riant, et même majestueux, quand il a sa redingote noire,
+et ses chaînes d'or sur le ventre; je soutiens qu'elle doit t'aimer plus
+que tous les anabaptistes du monde. Est-ce que le vieux rebbe Sichel ne
+connaît pas les femmes? Tout cela tombe sous le bon sens! Mais, dis
+donc, as-tu seulement demandé si elle consent à prendre l'autre?
+
+--Je n'y ai pas pensé; j'avais comme une meule qui me tournait dans la
+tête.
+
+--Hé! s'écria David en haussant les épaules avec une grimace bizarre, la
+tête penchée et les mains jointes d'un air de pitié profonde, comment,
+tu n'y as pas pensé! Et tu te désoles, et tu tombes le nez à terre, tu
+cries, tu pleures! Voilà... voilà bien les amoureux! Attends, attends,
+si la mère Orchel est encore là, tu vas voir!»
+
+Il ouvrit la porte en criant dans l'allée: «Katel, est-ce que la mère
+Orchel est là?
+
+--Non, monsieur David.»
+
+Alors il referma. Fritz semblait un peu remis de sa désolation.
+
+«David, fit-il, tu me rends la vie.
+
+--Allons, _schaude_, dit le vieux rebbe, lève-toi, remets tes souliers
+et laisse-moi faire. Nous allons ensemble là-bas, demander Sûzel en
+mariage. Mais peux-tu te tenir sur tes jambes?
+
+--Ah! pour aller demander Sûzel, s'écria Fritz, je marcherais jusqu'au
+bout du monde!
+
+--Hé! hé! hé! fit le vieux Sichel, dont tous les traits se
+contractèrent, et dont les petits yeux se plissaient, hé! hé! hé! quelle
+peur tu m'as faite!... J'ai pourtant traversé la ville comme cela; c'est
+encore bien heureux que je n'aie pas oublié de mettre ma culotte.»
+
+Il riait en boutonnant son gilet de finette et sa grosse capote verte.
+Mais Fritz n'osait pas encore rire, il remettait ses souliers, tout pâle
+d'inquiétude; puis il se coiffa de son feutre et prit son bâton, en
+disant d'une voix émue:
+
+«Maintenant, David, je suis prêt; que le Seigneur nous soit en aide!
+
+--_Amen_!» répondit le vieux rebbe.
+
+Ils sortirent.
+
+Katel, de la cuisine, avait entendu quelque chose, et, les voyant
+passer, elle ne dit rien, s'étonnant et se réjouissant de ces événements
+étranges. Il traversèrent la ville, perdus dans leurs réflexions, sans
+s'apercevoir que les gens les regardaient avec surprise. Une fois
+dehors, le grand air rétablit Fritz, et, tout en descendant le sentier
+du Postthâl, il se mit à raconter les choses qui s'étaient accomplies
+depuis trois mois: la manière dont il s'était aperçu de son amour pour
+Sûzel; comment il avait voulu s'en distraire; comment il avait entrepris
+un voyage avec Hâan; mais que cette idée le suivait partout, qu'il ne
+pouvait plus prendre un verre de vin sans radoter d'amour; et,
+finalement, comment il s'était abandonné lui-même à la grâce de Dieu.
+
+David, la tête penchée, tout en trottant, riait dans sa barbiche grise,
+et, de temps en temps, clignant des yeux:
+
+«Hé! hé! hé! faisait-il, je te le disais bien, Kobus, je te le disais
+bien, on ne peut résister! Vous étiez donc à faire de la musique, et tu
+chantais, _Rosette, si bien faite..._ Et puis?»
+
+Fritz poursuivait son histoire.
+
+«C'est bien ça... c'est bien ça, reprenait le vieux David, hé! hé! hé!
+Ça te persécutait... c'était plus fort que toi. Oui... oui... je me
+figure tout cela comme si j'y étais. Alors donc, à la brasserie du
+_Grand-Cerf_, tu défiais le monde et tu célébrais l'amour.... Va, va
+toujours, j'aime à t'entendre parler de cela.»
+
+Et Fritz, heureux de causer de ces choses, continuait son histoire. Il
+ne s'interrompait de temps en temps que pour s'écrier:
+
+--Crois-tu sérieusement qu'elle m'aime, David?
+
+--Oui... oui... elle t'aime, faisait le vieux rebbe, les yeux plissés.
+
+--En es-tu bien sûr?
+
+--Hé! hé! hé! ça va sans dire.... Mais alors donc, à Bischem, vous avez
+eu le bonheur de danser le _treieleins_ ensemble. Tu devais être bien
+heureux, Kobus?
+
+--Oh!» s'écriait Fritz.
+
+Et tout l'enthousiasme du _treieleins_ lui remontait à la tête. Jamais
+le vieux Sichel n'avait été plus content; il aurait écouté Kobus
+raconter la même chose durant un siècle, sans se fatiguer; et, parfois,
+il remplissait les silences par quelque réflexion tirée de la Bible,
+comme: «Je t'ai réveillé sous un pommier, là où ta mère t'a enfanté, là
+où t'a enfanté celle qui t'a donné le jour.» Ou bien: «Beaucoup d'eau ne
+pourrait pas éteindre cet amour-là, et les fleuves mêmes ne le
+pourraient pas noyer.» Ou bien encore: «Tu m'as ravi le coeur par l'un
+de tes yeux; tu m'as ravi le coeur par un des grains de ton collier.»
+
+Fritz trouvait ces réflexions très belles. Pour la troisième fois, il
+rentrait dans de nouveaux détails, lorsque le rebbe, s'arrêtant au coin
+du bois, près de la roche des Tourterelles, à dix minutes de la ferme,
+lui dit:
+
+«Voici le Meisenthâl. Tu me raconteras le reste plus tard. Maintenant,
+je vais descendre, et toi, tu m'attendras ici.
+
+--Comment! il faut que je reste ici? demanda Kobus.
+
+--Oui, c'est une affaire délicate; je serai sans doute forcé de
+parlementer avec ces gens; qui sait? ils ont peut-être fait des
+promesses à l'anabaptiste. Il vaut mieux que tu n'y sois pas. Reste ici,
+je vais descendre seul; si les choses vont bien, tu me verras reparaître
+au coin du hangar; je lèverai mon mouchoir, et tu sauras ce que cela
+veut dire.»
+
+Fritz, malgré sa grande impatience, dut reconnaître que ces raisons
+étaient bonnes. Il fit donc halte sur la lisière du bois, et David
+descendit, en trottinant comme un vieux lièvre dans les bruyères, la
+tête penchée et le bâton de Kobus, qu'il avait pris, en avant.
+
+Il pouvait être alors une heure; le soleil, dans toute sa force,
+chauffait le Meisenthâl, et brillait sur la rivière à perte de vue. Pas
+un souffle n'agitait l'air, pas un grillon n'élevait son cri monotone;
+les oiseaux dormaient la tête sous l'aile, et, seulement de loin en
+loin, les boeufs de Christel, couchés à l'ombre du pignon, les genoux
+ployés sous le ventre, étendaient un mugissement solennel dans la vallée
+silencieuse.
+
+On peut s'imaginer les réflexions de Fritz, après le départ du vieux
+rebbe. Il le suivit des yeux jusque près de la ferme. Au-delà des
+bruyères, David prit le sentier sablonneux qui tourne à l'ombre des
+pommiers, au pied de la côte. Kobus ne voyait plus que son chapeau
+s'avancer derrière le talus; puis il le vit longer les étables, et au
+même instant les aboiements de Mopsel retentirent au loin comme les
+jappements d'un bébé de Nuremberg. David alors se pencha, le bâton
+devant lui, et Mopsel, ébouriffé, redoubla ses cris. Enfin, le vieux
+rebbe disparut à l'angle de la ferme.
+
+C'est alors que le temps parut long à Fritz, au milieu de ce grand
+silence. Il lui semblait que cela n'en finirait plus. Les minutes se
+suivaient depuis un quart d'heure, lorsqu'il y eut un éclair dans la
+basse-cour; il crut que c'était le mouchoir de David et tressaillit;
+mais c'était la petite fenêtre de la cuisine qui venait de tourner au
+soleil, la servante Mayel vidait son baquet de pelures au-dehors;
+quelques cris de poules et de canards s'entendirent, et le temps parut
+s'allonger de nouveau.
+
+Kobus se forgeait mille idées; il croyait voir Christel et Orchel
+refuser... le vieux rebbe supplier.... Que sais-je? Ces pensées se
+pressaient tellement, qu'il en perdait la tête.
+
+Enfin, David reparut au coin de l'étable; il n'agitait rien, et Fritz,
+le regardant, sentit ses genoux trembler. Le vieux rebbe, au bout d'un
+instant, fourra la main dans la poche de sa longue capote jusqu'au
+coude; il en tira son mouchoir, se moucha comme si de rien n'était, et,
+finalement, levant le mouchoir, il l'agita. Aussitôt Kobus partit, ses
+jambes galopaient toutes seules: c'était un véritable cerf. En moins de
+cinq minutes il fut près de la ferme; David, les joues plissées de rides
+innombrables et les yeux pétillants, le reçut par un sourire:
+
+«Hé! hé! hé! fit-il tout bas, ça va bien... ça va bien.... On
+t'accepte... attends donc... écoute!»
+
+Fritz ne l'écoutait plus; il courait à la porte, et le rebbe le suivait
+tout réjoui de son ardeur. Cinq ou six journaliers en blouse, coiffés du
+chapeau de paille, allaient repartir pour l'ouvrage; les uns remettaient
+les boeufs sous le joug garni de feuilles, les autres, la fourche ou le
+râteau sur l'épaule, regardaient. Ces gens tournèrent la tête et dirent:
+
+«Bonjour, monsieur Kobus!»
+
+Mais il passa sans les entendre, et entra dans l'allée comme effaré,
+puis dans la grande salle, suivi du vieux David, qui se frottait les
+mains et riait dans sa barbiche.
+
+On venait de dîner; les grandes écuelles de faïence rouge, les
+fourchettes d'étain, et les cruches de grès étaient encore sur la table.
+Christel, assis au bout, son chapeau sur la nuque, regardait ébahi; la
+mère Orchel, avec sa grosse face rouge, se tenait debout sous la porte
+de la cuisine, la bouche béante; et la petite Sûzel, assise dans le
+vieux fauteuil de cuir, entre le grand fourneau de fonte et la vieille
+horloge, qui battait sa cadence éternelle, Sûzel, en manches de chemise,
+et petit corset de toile bleue, était là, sa douce figure cachée dans
+son tablier sur les genoux. On ne voyait que son joli cou bruni par le
+soleil, et ses bras repliés.
+
+Fritz, à cette vue, voulut parler; mais il ne put dire un mot, et c'est
+le père Christel qui commença:
+
+«Monsieur Kobus! s'écria-t-il d'un accent de stupéfaction profonde, ce
+que le rebbe David vient de nous dire est-il possible: vous aimez Sûzel
+et vous nous la demandez en mariage? il faut que vous me le disiez
+vous-même, sans cela nous ne pourrons jamais le croire.
+
+--Père Christel, répondit alors Fritz avec une sorte d'éloquence, si
+vous ne m'accordez pas la main de Sûzel, ou si Sûzel ne m'aime pas, je
+ne puis plus vivre; je n'ai jamais aimé que Sûzel et je ne veux jamais
+aimer qu'elle. Si Sûzel m'aime, et si vous me l'accordez, je serai le
+plus heureux des hommes, et je ferai tout aussi pour la rendre
+heureuse.»
+
+Christel et Orchel se regardèrent comme confondus, et Sûzel se mit à
+sangloter; si c'était de bonheur, on ne pouvait le savoir, mais elle
+pleurait comme une Madeleine.
+
+«Père Christel, reprit Fritz, vous tenez ma vie entre vos mains....
+
+--Mais, monsieur Kobus, s'écria le vieux fermier d'une voix forte et les
+bras étendus, c'est avec bonheur que nous vous accordons notre enfant en
+mariage. Quel honneur plus grand pourrait nous arriver en ce monde, que
+d'avoir pour gendre un homme tel que vous? Seulement, je vous en prie,
+monsieur Kobus, réfléchissez... réfléchissez bien à ce que nous sommes
+et à ce que vous êtes.... Réfléchissez que vous êtes d'un autre rang que
+nous; que nous sommes des gens de travail, des gens ordinaires, et que
+vous êtes d'une famille distinguée depuis longtemps non seulement par la
+fortune, mais encore par l'estime que vos ancêtres et vous-même avez
+méritée. Réfléchissez à tout cela... que vous n'ayez pas à vous repentir
+plus tard... et que nous n'ayons pas non plus la douleur de penser que
+vous êtes malheureux par notre faute. Vous en savez plus que nous,
+monsieur Kobus, nous sommes de pauvres gens sans instruction;
+réfléchissez donc pour nous tous ensemble!
+
+--Voilà un honnête homme!» pensa le vieux rebbe.
+
+Et Fritz dit avec attendrissement:
+
+«Si Sûzel m'aime, tout sera bien! Si par malheur elle ne m'aime pas, la
+fortune, le rang, la considération du monde, tout n'est plus rien pour
+moi! J'ai réfléchi, et je ne demande que l'amour de Sûzel.
+
+--Eh bien! donc, s'écria Christel, que la volonté du Seigneur
+s'accomplisse. Sûzel, tu viens de l'entendre, réponds toi-même. Quant à
+nous, que pouvons-nous désirer de plus pour ton bonheur? Sûzel, aimes-tu
+M. Kobus?»
+
+Mais Sûzel ne répondait pas, elle sanglotait plus fort.
+
+Cependant, à la fin, Fritz s'étant écrié d'une voix tremblante:
+
+«Sûzel, tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses de répondre?»
+
+Tout à coup, se levant comme une désespérée, elle vint se jeter dans ses
+bras en s'écriant:
+
+«Oh! si, je vous aime!»
+
+Et elle pleura, tandis que Fritz la pressait sur son coeur, et que de
+grosses larmes coulaient sur ses joues.
+
+Tous les assistants pleuraient avec eux: Mayel, son balai à la main,
+regardait, le cou tendu, dans l'embrasure de la cuisine; et, tout autour
+des fenêtres, à cinq ou six pas, on apercevait des figures curieuses,
+les yeux écarquillés, se penchant pour voir et pour entendre.
+
+Enfin le vieux rebbe se moucha, et dit:
+
+«C'est bon... c'est bon.... Aimez-vous... aimez-vous!»
+
+Et il allait sans doute ajouter quelque sentence, lorsque tout à coup
+Fritz, poussant un cri de triomphe, passa la main autour de la taille de
+Sûzel, et se mit à valser avec elle, en criant:
+
+«You! houpsa, Sûzel! You! you! you! you! you!»
+
+Alors tous ces gens qui pleuraient se mirent à rire, et la petite Sûzel,
+souriant à travers ses larmes, cacha sa jolie figure dans le sein de
+Kobus.
+
+La joie se peignait sur tous les visages; on aurait dit un de ces
+magnifiques coups de soleil, qui suivent les chaudes averses du
+printemps.
+
+Deux grosses filles, avec leurs immenses chapeaux de paille en parasol,
+la figure pourpre et les yeux écarquillés, s'étaient enhardies jusqu'à
+venir croiser leurs bras au bord d'une fenêtre, regardant et riant de
+bon coeur. Derrière elles, tous les autres se penchaient l'oreille
+tendue.
+
+Orchel, qui venait de sortir en essuyant ses joues avec son tablier,
+reparut apportant une bouteille et des verres:
+
+«Voici la bouteille de vin que vous nous avez envoyée par Sûzel, il y a
+trois mois, dit-elle à Fritz; je la gardais pour la fête de Christel;
+mais nous pouvons bien la boire aujourd'hui.»
+
+On entendit au même instant le fouet claquer dehors, et Zaphéri, le
+garçon de ferme, s'écrier: «En route!»
+
+Les fenêtres se dégarnirent, et comme l'anabaptiste remplissait les
+verres, le vieux rebbe tout joyeux, lui dit:
+
+«Eh bien! Christel, à quand les noces?»
+
+Ces paroles rendirent Sûzel et Fritz attentifs.
+
+«Hé! qu'en penses-tu, Orchel? demanda le fermier à sa femme.
+
+--Quand M. Kobus voudra, répondit la grosse mère en s'asseyant.
+
+--À votre santé, mes enfants! dit Christel. Moi, je pense qu'après la
+rentrée des foins...»
+
+Fritz regarda le vieux rebbe, qui dit:
+
+«Écoutez, Christel, les foins sont une bonne chose, mais le bonheur vaut
+encore mieux. Je représente le père de Kobus, dont j'ai été le meilleur
+ami.... Eh bien! moi, je dis que nous devons fixer cela d'ici huit jours,
+juste le temps des publications. À quoi bon faire languir ces braves
+enfants? À quoi bon attendre davantage? N'est-ce pas ce que tu penses,
+Kobus?
+
+--Comme Sûzel voudra, je voudrai», dit-il en la regardant.
+
+Elle, baissant les yeux, pencha la tête contre l'épaule de Fritz sans
+répondre.
+
+«Qu'il en soit donc fait ainsi, dit Christel.
+
+--Oui, répondit David, c'est le meilleur, et vous viendrez
+demain à Hunebourg, dresser le contrat.»
+
+Alors on but, et le vieux rebbe, souriant, ajouta:
+
+«J'ai fait bien des mariages dans ma vie; mais celui-ci me cause plus de
+plaisir que les autres, et j'en suis fier. Je suis venu chez vous,
+Christel, comme le serviteur d'Abraham, Éléazar, chez Laban: cette
+affaire est procédée de l'Éternel.
+
+--Bénissons la volonté de l'Éternel», répondirent Christel et Orchel
+d'une seule voix.
+
+Et depuis cet instant, il fut entendu que le contrat serait fait le
+lendemain à Hunebourg, et que le mariage aurait lieu huit jours après.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Or, le bruit de ces événements se répandit le soir même à Hunebourg, et
+toute la ville en fut étonnée; chacun se disait: «Comment se fait-il que
+M. Kobus, cet homme riche, cet homme considérable, épouse une simple
+fille des champs, la fille de son propre fermier, lui qui, depuis quinze
+ans, a refusé tant de beaux partis?»
+
+On s'arrêtait au milieu des rues pour se raconter cette nouvelle
+étrange; on en parlait sur le seuil des maisons, dans les chambres et
+jusqu'au fond des cours; l'étonnement ne finissait pas.
+
+C'est ainsi que Schoultz, Hâan, Speck et les autres amis de Fritz
+apprirent ces choses merveilleuses; et le lendemain, réunis à la
+brasserie du _Grand-Cerf_, ils en causaient entre eux, disant: «Que
+c'est une grande folie de se marier avec une femme d'une condition
+inférieure à la nôtre, que de là résultent les ennuis et les jalousies
+de toute sorte. Qu'il vaut mieux ne pas se marier du tout. Qu'on ne voit
+pas un seul mari sur la terre aussi content, aussi riant, aussi bien
+portant que les vieux garçons.»
+
+«Oui, s'écriait Schoultz, indigné de n'avoir pas été prévenu par Kobus,
+maintenant nous ne verrons plus le gros Fritz; il va vivre dans sa
+coquille, et tâcher de retirer ses cornes à l'intérieur. Voilà comme
+l'âge alourdit les hommes; quand ils sont devenus faibles, une simple
+fille des champs les dompte et les conduit avec une faveur rose. Il n'y
+a que les vieux militaires qui résistent! C'est ainsi que nous verrons
+le bon Kobus, et nous pouvons bien lui dire: "Adieu, adieu, repose en
+paix!" comme lorsqu'on enterre le Mardi gras.»
+
+Hâan regardait sous la table, tout rêveur, et vidait les cendres de sa
+grosse pipe entre ses genoux. Mais comme à force de parler, on avait
+fini par reprendre haleine, il dit à son tour:
+
+«Le mariage est la fin de la joie, et, pour ma part, j'aimerais mieux me
+fourrer la tête dans un fagot d'épines que de me mettre cette corde au
+cou. Malgré cela, puisque notre ami Kobus s'est converti, chacun doit
+avouer que sa petite Sûzel était bien digne d'accomplir un tel miracle;
+pour la gentillesse, l'esprit, le bon sens, je ne connais qu'une seule
+personne qui lui soit comparable, et même supérieure, car elle a plus de
+dignité dans le port: c'est la fille du bourgmestre de Bischem, une
+femme superbe, avec laquelle j'ai dansé le _treieleins_.»
+
+Alors Schoultz s'écria «que ni Sûzel, ni la fille du bourgmestre
+n'étaient dignes de dénouer les cordons des souliers de la petite femme
+rousse qu'il avait choisie»; et la discussion, s'animant de plus en
+plus, continua de la sorte jusqu'à minuit, moment où le wachtman vint
+prévenir ces messieurs que la conférence était close provisoirement.
+
+Le même jour, on dressait le contrat de mariage chez Fritz. Comme le
+tabellion Müntz venait d'inscrire les biens de Kobus, et que Sûzel,
+elle, n'avait rien à mettre en ménage que les charmes de la jeunesse et
+de l'amour, le vieux David, se penchant derrière le notaire, lui dit:
+
+«Mettez que le rebbe David Sichel donne à Sûzel, en dot, les trois
+arpents de vigne du Sonneberg, lesquels produisent le meilleur vin du
+pays. Mettez cela, Müntz.»
+
+Fritz, s'étant redressé tout surpris, car ces trois arpents lui
+appartenaient, le vieux rebbe levant le doigt, dit en souriant:
+
+«Rappelle-toi, Kobus, rappelle-toi notre discussion sur le mariage, à la
+fin du dîner, il y a trois mois, dans cette chambre!»
+
+Alors Fritz se rappela leur pari:
+
+«C'est vrai, dit-il en rougissant, ces trois arpents de vigne sont à
+David, il me les a gagnés; mais puisqu'il les donne à Sûzel, je les
+accepte pour elle. Seulement, ajoutez qu'il s'en réserve la jouissance;
+je veux qu'il puisse en boire le vin jusqu'à l'âge avancé de son
+grand-père Mathusalem, c'est indispensable à mon bonheur. Et mettez
+aussi, Müntz, que Sûzel apporte en dot la ferme de Meisenthâl, que je
+lui donne en signe d'amour; Christel et Orchel la cultiveront pour leurs
+enfants, cela leur fera plus de plaisir.»
+
+C'est ainsi que fut écrit le contrat de mariage.
+
+Et quant au reste, quant à l'arrivée de Iôsef Almâni, de Bockel et
+d'Andrès, accourant de quinze lieues, faire de la musique à la noce de
+leur ami Kobus; quant au festin, ordonné par la vieille Katel, selon
+toutes les règles de son art, avec le concours de la cuisinière du
+_Boeuf-Rouge_; quant à la grâce naïve de Sûzel, à la joie de Fritz, à la
+dignité de Hâan et de Schoultz, ses garçons d'honneur, à la belle
+allocution de M. le pasteur Diemer, au grand bal, que le vieux rebbe
+David ouvrit lui-même avec Sûzel au milieu des applaudissements
+universels; quant à l'enthousiasme de Iôsef, jouant du violon d'une
+façon tellement extraordinaire que la moitié de Hunebourg se tint sur la
+place des Acacias pour l'entendre, jusqu'à deux heures du matin, quant à
+tout cela, ce serait une histoire aussi longue que la première.
+
+Qu'il vous suffise donc de savoir qu'environ quinze jours après son
+mariage, Fritz réunit tous ses amis à dîner, dans la même salle où Sûzel
+était venue s'asseoir au milieu d'eux, trois mois avant, et qu'il
+déclara hautement, que le vieux rebbe avait eu raison de dire: «qu'en
+dehors de l'amour tout n'est que vanité; qu'il n'existe rien de
+comparable, et que le mariage avec la femme qu'on aime est le paradis
+sur terre!»
+
+Et David Sichel, alors tout ému, prononça cette belle sentence, qu'il
+avait lue dans un livre hébraïque, et qu'il trouvait sublime,
+quoiqu'elle ne fût pas du Vieux Testament:
+
+«Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres. Quiconque aime les
+autres, connaît Dieu. Celui qui ne les aime pas, ne connaît pas Dieu,
+car Dieu est amour!»
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'ami Fritz, by Erckmann-Chatrian
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMI FRITZ ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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