summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:53:06 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:53:06 -0700
commitcdb8bf6572ed4ff73b735af63e41f3e1bfa088d6 (patch)
treeedbd25e5b5210e0fd33db0e81bd213c4eb2b76e1
initial commit of ebook 18340HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--18340-8.txt8381
-rw-r--r--18340-8.zipbin0 -> 149670 bytes
-rw-r--r--18340-h.zipbin0 -> 159774 bytes
-rw-r--r--18340-h/18340-h.htm8454
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 16851 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/18340-8.txt b/18340-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..e32e42b
--- /dev/null
+++ b/18340-8.txt
@@ -0,0 +1,8381 @@
+The Project Gutenberg EBook of L'ami Fritz, by Erckmann-Chatrian
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'ami Fritz
+
+Author: Erckmann-Chatrian
+
+Release Date: May 7, 2006 [EBook #18340]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMI FRITZ ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+ERCKMANN-CHATRIAN
+
+L'AMI FRITZ
+
+(1864)
+
+Table des matières
+
+I.
+II.
+III.
+IV.
+V.
+VI.
+VII.
+VIII.
+IX.
+X.
+XI.
+XII.
+XIII.
+XIV.
+XV.
+XVI.
+XVII.
+XVIII.
+
+
+
+
+I
+
+
+Lorsque Zacharias Kobus, juge de paix à Hunebourg, mourut en 1832, son
+fils Fritz Kobus, se voyant à la tête d'une belle maison sur la place
+des Acacias, d'une bonne ferme dans la vallée de Meisenthâl, et de pas
+mal d'écus placés sur solides hypothèques, essuya ses larmes, et se dit
+avec l'Ecclésiaste: «Vanité des vanités, tout est vanité! Quel avantage
+a l'homme des travaux qu'il fait sur la terre? Une génération passe et
+l'autre vient; le soleil se lève et se couche aujourd'hui comme hier; le
+vent souffle au nord, puis il souffle au midi: les fleuves vont à la
+mer, et la mer n'en est pas remplie; toutes choses travaillent plus que
+l'homme ne saurait dire; l'oeil n'est jamais rassasié de voir, ni
+l'oreille d'entendre: on oublie les choses passées, on oubliera celles
+qui viennent:--le mieux est de ne rien faire... pour n'avoir rien à se
+reprocher!»
+
+C'est ainsi que raisonna Fritz Kobus en ce jour.
+
+Et le lendemain, voyant qu'il avait bien raisonné la veille, il se dit
+encore:
+
+«Tu te lèveras le matin, entre sept et huit heures, et la vieille Katel
+t'apportera ton déjeuner, que tu choisiras toi-même, selon ton goût.
+Ensuite tu pourras aller, soit au Casino lire le journal, soit faire un
+tour aux champs, pour te mettre en appétit. À midi, tu reviendras dîner;
+après le dîner, tu vérifieras tes comptes, tu recevras tes rentes, tu
+feras tes marchés. Le soir, après souper, tu iras à la brasserie du
+_Grand-Cerf_, faire quelques parties de _youker_ ou de _rams_ avec les
+premiers venus. Tu fumeras des pipes, tu videras des chopes, et tu seras
+l'homme le plus heureux du monde. Tâche d'avoir toujours la tête froide,
+le ventre libre et les pieds chauds: c'est le précepte de la sagesse. Et
+surtout, évite ces trois choses: de devenir trop gras, de prendre des
+actions industrielles et de te marier. Avec cela, Kobus, j'ose te
+prédire que tu deviendras vieux comme Mathusalem; ceux qui te suivront
+diront: "C'était un homme d'esprit, un homme de bon sens, un joyeux
+compère!" Que peux-tu désirer de plus, quand le roi Salomon déclare
+lui-même que l'accident qui frappe l'homme, et celui qui frappe la bête
+sont un seul et même accident; que la mort de l'un est la même mort que
+celle de l'autre, et qu'ils ont tous deux le même souffle!... Puisqu'il
+en est ainsi, pensa Kobus, tâchons au moins de profiter de notre
+souffle, pendant qu'il nous est permis de souffler.»
+
+Or, durant quinze ans, Fritz Kobus suivit exactement la règle qu'il
+s'était tracée d'avance; sa vieille servante Katel, la meilleure
+cuisinière de Hunebourg, lui servit toujours les morceaux qu'il aimait
+le plus, apprêtés de la façon qu'il voulait; il eut toujours la
+meilleure choucroute, le meilleur jambon, les meilleures andouilles et
+le meilleur vin du pays; il prit régulièrement ses cinq chopes de
+_bockbier_ à la brasserie du _Grand-Cerf_; il lut régulièrement le même
+journal à la même heure; il fit régulièrement ses parties de _youker_ et
+de _rams_, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre.
+
+Tout changeait autour de lui, Fritz Kobus seul ne changeait pas; tous
+ses anciens camarades montaient en grade, et Kobus ne leur portait pas
+envie; au contraire, lisait-il dans son journal que Yéri-Hans venait
+d'être nommé capitaine de housards, à cause de son courage; que Frantz
+Sépel venait d'inventer une machine pour filer le chanvre à moitié prix;
+que Pétrus venait d'obtenir une chaire de métaphysique à Munich; que
+Nickel Bischof venait d'être décoré de l'ordre du Mérite pour ses belles
+poésies, aussitôt il se réjouissait et disait: «Voyez comme ces
+gaillards-là se donnent de la peine: les uns se font casser bras et
+jambes pour me garder mon bien; les autres font des inventions pour
+m'obtenir les choses à bon marché; les autres suent sang et eau pour
+écrire des poésies et me faire passer un bon quart d'heure quand je
+m'ennuie.... Ha! ha! ha! les bons enfants!»
+
+Et les grosses joues de Kobus se relevaient, sa grande bouche se fendait
+jusqu'aux oreilles, son large nez s'épatait de satisfaction; il poussait
+un éclat de rire qui n'en finissait plus.
+
+Du reste, ayant toujours eu soin de prendre un exercice modéré, Fritz se
+portait de mieux en mieux; sa fortune s'augmentait raisonnablement,
+parce qu'il n'achetait pas d'actions et ne voulait pas s'enrichir d'un
+seul coup. Il était exempt de tous les soucis de la famille, étant resté
+garçon; tout le secondait, tout le satisfaisait, tout le réjouissait;
+c'était un exemple vivant de la bonne humeur que vous procurent le bon
+sens et la sagesse humaine, et naturellement il avait des amis, ayant
+des écus.
+
+On ne pouvait être plus content que Fritz, mais ce n'était pas tout à
+fait sans peine, car je vous laisse à penser les propositions de mariage
+innombrables qu'il avait dû refuser durant ces quinze ans; je vous
+laisse à penser toutes les veuves et toutes les jeunes filles qui
+avaient voulu se dévouer à son bonheur; toutes les ruses des bonnes
+mères de famille qui, de mois en mois et d'année en année, avaient
+essayé de l'attirer dans leur maison, et de le faire se décider en
+faveur de Charlotte ou de Gretchen; non, ce n'est pas sans peine que
+Kobus avait sauvé sa liberté de cette conspiration universelle.
+
+Il y avait surtout le vieux rabbin, David Sichel--le plus grand
+arrangeur de mariages qu'on ait jamais vu dans ce bas monde--, il y
+avait surtout ce vieux rabbin qui s'acharnait à vouloir marier Fritz. On
+aurait dit que son honneur était engagé dans le succès de l'affaire. Et
+le pire, c'est que Kobus aimait beaucoup ce vieux David; il l'aimait
+pour l'avoir vu, dès son enfance assis du matin au soir chez le juge de
+paix, son respectable père; pour l'avoir entendu nasiller, discuter et
+crier autour de son berceau; pour avoir sauté sur ses vieilles cuisses
+maigres, en lui tirant la barbiche; pour avoir appris le _yudisch_[1] de
+sa propre bouche; pour s'être amusé dans la cour de la vieille
+synagogue, et enfin pour avoir dîné tout petit dans la tente de
+feuillage que David Sichel dressait chez lui, comme tous les fils
+d'Israël, au jour de la fête des Tabernacles.
+
+ [Note 1: Patois composé d'allemand et d'hébreu.]
+
+Tous ces souvenirs se mêlaient et se confondaient dans l'esprit de Fritz
+avec les plus beaux jours de son enfance; aussi n'avait-il pas de plus
+grand plaisir que de voir, de près ou de loin, le profil du vieux
+_rebbe_[2], avec son chapeau râpé penché sur le derrière de la tête, son
+bonnet de coton noir tiré sur la nuque, sa vieille capote verte, au
+grand collet graisseux remontant jusque par-dessus les oreilles, son nez
+crochu barbouillé de tabac, sa barbiche grise, ses longues jambes
+maigres, revêtues de bas noirs formant de larges plis, comme autour de
+manches à balai, et ses souliers ronds à boucles de cuivre. Oui, cette
+bonne figure jaune, pleine de finesse et de bonhomie, avait le privilège
+d'égayer Kobus plus que toute autre à Hunebourg, et du plus loin qu'il
+l'apercevait dans la rue, il lui criait d'un accent nasillard, imitant
+le geste et la voix du vieux rebbe:
+
+«Hé! hé! vieux _posché-isroel_[3], comment ça va-t-il? Arrive donc que
+je te fasse goûter mon kirschenwasser.»
+
+ [Note 2: Rabbin.]
+
+ [Note 3: Mauvais juif.]
+
+Quoique David Sichel eût plus de soixante-dix ans, et que Fritz n'en eût
+guère que trente-six, ils se tutoyaient et ne pouvaient se passer l'un
+de l'autre.
+
+Le vieux rebbe s'approchait donc, en agitant la tête d'un air grotesque,
+et psalmodiant:
+
+«_Schaude..., schaude..._[4], tu ne changeras donc jamais, tu seras donc
+toujours le même fou que j'ai connu, que j'ai fait sauter sur mes
+genoux, et qui voulait m'arracher la barbe? Kobus, il y a dans toi
+l'esprit de ton père: c'était un vieux braque, qui voulait connaître le
+Talmud et les prophètes mieux que moi, et qui se moquait des choses
+saintes, comme un véritable païen! S'il n'avait pas été le meilleur
+homme du monde, et s'il n'avait pas rendu des jugements, à son tribunal,
+aussi beaux que ceux de Salomon, il aurait mérité d'être pendu! Toi, tu
+lui ressembles, tu es un _épikaures_[5]; aussi je te pardonne, il faut
+que je te pardonne.»
+
+ [Note 4: Braque.]
+
+ [Note 5: Épicurien.]
+
+Alors Fritz se mettait à rire aux larmes; ils montaient ensemble prendre
+un verre de Kirschenwasser, que le vieux rabbin ne dédaignait pas. Ils
+causaient en _yudisch_ des affaires de la ville, du prix des blés, du
+bétail et de tout. Quelquefois David avait besoin d'argent, et Kobus lui
+avançait d'assez fortes sommes sans intérêt. Bref, il aimait le vieux
+rebbe, il l'aimait beaucoup, et David Sichel, après sa femme Sourlé et
+ses deux garçons Isidore et Nathan, n'avait pas de meilleur ami que
+Fritz; mais il abusait de son amitié pour vouloir le marier.
+
+À peine étaient-ils assis depuis vingt minutes en face l'un de
+l'autre--causant d'affaires, et se regardant avec ce plaisir que deux
+amis éprouvent toujours à se voir, à s'entendre, à s'exprimer
+ouvertement sans arrière-pensée, ce qu'on ne peut jamais faire avec des
+étrangers--à peine étaient-ils ainsi, et dans un de ces moments où la
+conversation sur les affaires du jour s'épuise, que la physionomie du
+vieux rebbe prenait un caractère rêveur, puis s'animait tout à coup d'un
+reflet étrange, et qu'il s'écriait:
+
+«Kobus, connais-tu la jeune veuve du conseiller Roemer? Sais-tu que
+c'est une jolie femme, oui, une jolie femme! Elle a de beaux yeux, cette
+jeune veuve, elle est aussi très aimable. Sais-tu qu'avant-hier, comme
+je passais devant sa maison, dans la rue de l'Arsenal, voilà qu'elle se
+penche à la fenêtre et me dit: "Hé! c'est monsieur le rabbin Sichel; que
+j'ai de plaisir à vous voir, mon cher monsieur Sichel!" Alors, Kobus,
+moi tout surpris, je m'arrête et je lui réponds en souriant: "Comment un
+vieux bonhomme tel que David Sichel peut-il charmer d'aussi beaux yeux,
+madame Roemer? Non, non, cela n'est pas possible, je vois que c'est par
+bonté d'âme que vous dites ces choses!" Et vraiment, Kobus, elle est
+bonne et gracieuse, et puis elle a de l'esprit; elle est, selon les
+paroles du Cantique des cantiques, comme la rose de Sârron et le muguet
+des vallées», disait le vieux rabbin en s'animant de plus en plus.
+
+Mais, voyant Fritz sourire, il s'interrompait en balançant la tête, et
+s'écriait:
+
+«Tu ris... il faut toujours que tu ries! Est-ce une manière de
+converser, cela? Voyons, n'est-elle pas ce que je dis... ai-je raison?
+
+--Elle est encore mille fois plus belle, répondait Kobus; seulement
+raconte-moi le reste, elle t'a fait entrer chez elle, n'est-ce pas...
+elle veut se remarier?
+
+--Oui.
+
+--Ah! bon, ça fait la vingt-troisième....
+
+--La vingt-troisième que tu refuses de ma propre main, Kobus?
+
+--C'est vrai, David, avec chagrin, avec grand chagrin; je voudrais me
+marier pour te faire plaisir, mais tu sais....» Alors le vieux rebbe se
+fâchait.
+
+«Oui, disait-il, je sais que tu es un gros égoïste, un homme qui ne
+pense qu'à boire et à manger, et qui se fait des idées extraordinaires
+de sa grandeur. Eh bien! tu as tort, Fritz Kobus; oui, tu as tort de
+refuser des personnes honnêtes, les meilleurs partis de Hunebourg, car
+tu deviens vieux; encore trois ou quatre ans, et tu auras des cheveux
+gris. Alors tu m'appelleras, tu diras: "David, cherche-moi une femme,
+cours, n'en vois-tu pas une qui me convienne." Mais il ne sera plus
+temps, maudit _schaude_, qui ris de tout! Cette veuve est encore bien
+bonne de vouloir de toi!»
+
+Plus le vieux rabbin se fâchait, plus Fritz riait.
+
+«C'est cette manière de rire, criait David en se levant et balançant ses
+deux mains près de ses oreilles, c'est cette manière de rire que je ne
+peux pas voir: voilà ce qui me fâche! ne faut-il pas être fou pour rire
+de cette façon?»
+
+Et s'arrêtant:
+
+«Kobus, disait-il en faisant une grimace de dépit, avec ta façon de
+rire, tu me feras sauver de ta maison. Tu ne peux donc pas être grave
+une fois, une seule fois dans ta vie?
+
+--Allons, _posché-isroel_, disait Fritz à son tour, assieds-toi, vidons
+encore un petit verre de ce vieux kirsch.
+
+--Que ce kirschenwasser me soit poison, disait le vieux rebbe fort
+dépité, si je reviens encore une fois chez toi! ta façon de rire est
+tellement bête, tellement bête, que ça me tourne sur le coeur.»
+
+Et la tête roide, il descendait l'escalier en criant: «C'est la dernière
+fois, Kobus, la dernière fois!
+
+--Bah! disait Fritz, penché sur la rampe et les joues épanouies de
+plaisir, tu reviendras demain.
+
+--Jamais!...
+
+--Demain, David; tu sais, la bouteille est encore à moitié pleine.»
+
+Le vieux rabbin remontait la rue à grands pas, marmottant dans sa barbe
+grise, et Fritz, heureux comme un roi, renfermait la bouteille dans
+l'armoire et se disait:
+
+«Ça fait la vingt-troisième! Ah! vieux _posché-isroel_, m'as-tu fait du
+bon sang!»
+
+Le lendemain ou le surlendemain, David revenait à l'appel de Kobus; ils
+se rasseyaient à la même table, et de ce qui s'était passé la veille, il
+n'en était plus question.
+
+
+
+
+II
+
+
+Un jour, vers la fin du mois d'avril, Fritz Kobus s'était levé de grand
+matin, pour ouvrir ses fenêtres sur la place des Acacias, puis il
+s'était recouché dans son lit bien chaud, la couverture autour des
+épaules, le duvet sur les jambes, et regardait la lumière rouge à
+travers ses paupières, en bâillant avec une véritable satisfaction. Il
+songeait à différentes choses, et, de temps en temps, entrouvrait les
+yeux pour voir s'il était bien éveillé.
+
+Dehors il faisait un de ces temps clairs de la fonte des neiges, où les
+nuages s'en vont, où le toit en face, les petites lucarnes miroitantes,
+la pointe des arbres, enfin tout vous paraît brillant; où l'on se croit
+redevenu plus jeune, parce qu'une sève nouvelle court dans vos membres,
+et que vous revoyez des choses cachées depuis cinq mois: le pot de
+fleurs de la voisine, le chat qui se remet en route sur les gouttières,
+les moineaux criards qui recommencent leurs batailles.
+
+De petits coups de vent tiède soulevaient les rideaux de Fritz et les
+laissaient retomber; puis, aussitôt après, le souffle de la montagne,
+refroidi par les glaces qui s'écoulent lentement à l'ombre des ravines,
+remplissait de nouveau la chambre.
+
+On entendait au loin, dans la rue, les commères rire entre elles, en
+chassant à grands coups de balai la neige fondante le long des rigoles,
+les chiens aboyer d'une voix plus claire, et les poules caqueter dans la
+cour.
+
+Enfin, c'était le printemps.
+
+Kobus, à force de rêver, avait fini par se rendormir, quand le son d'un
+violon, pénétrant et doux comme la voix d'un ami que vous entendez vous
+dire après une longue absence: «Me voilà, c'est moi!» le tira de son
+sommeil, et lui fit venir les larmes aux yeux. Il respirait à peine pour
+mieux entendre.
+
+C'était le violon du bohémien Iôsef, qui chantait, accompagné d'un autre
+violon et d'une contrebasse; il chantait dans sa chambre derrière ses
+rideaux bleus, et disait:
+
+«C'est moi, Kobus, c'est moi, ton vieil ami! Je te reviens avec le
+printemps, avec le beau soleil...--Écoute, Kobus, les abeilles
+bourdonnent autour des premières fleurs, les premières feuilles
+murmurent, la première alouette gazouille dans le ciel bleu, la première
+caille court dans les sillons.--Et je reviens t'embrasser!--Maintenant,
+Kobus, les misères de l'hiver sont oubliées.--Maintenant, je vais encore
+courir de village en village joyeusement, dans la poussière des chemins,
+ou sous la pluie chaude des orages.--Mais je n'ai pas voulu passer sans
+te voir, Kobus, je viens te chanter mon chant d'amour, mon premier salut
+au printemps.»
+
+Tout cela le violon de Iôsef le disait, et bien d'autres choses encore,
+plus profondes: de ces choses qui vous rappellent les vieux souvenirs de
+la jeunesse, et qui sont pour nous... pour nous seuls. Aussi le joyeux
+Kobus en pleurait d'attendrissement.
+
+Enfin, tout doucement, il écarta les rideaux de son lit, pendant que la
+musique allait toujours, plus grave et plus touchante, et il vit les
+trois bohémiens sur le seuil de la chambre, et la vieille Katel
+derrière, sous la porte. Il vit Iôsef, grand, maigre, jaune, déguenillé
+comme toujours, le menton allongé sur le violon avec sentiment, l'archet
+frémissant sur les cordes avec amour, les paupières baissées, ses grands
+cheveux noirs, laineux--recouverts du large feutre en loques--, tombant
+sur ses épaules comme la toison d'un mérinos, et ses narines aplaties
+sur sa grosse lèvre bleuâtre retroussée.
+
+Il le vit ainsi, l'âme perdue dans sa musique; et, près de lui, Kopel le
+bossu, noir comme un corbeau, ses longs doigts osseux, couleur de
+bronze, écarquillés sur les cordes de la basse, le genou rapiécé en
+avant et le soulier en lambeaux sur le plancher; et, plus loin, le jeune
+Andrès, ses grands yeux noirs entourés de blanc, levés au plafond d'un
+air d'extase.
+
+Fritz vit ces choses avec une émotion inexprimable.
+
+Et maintenant, il faut que je vous dise pourquoi Iôsef venait lui faire
+de la musique au printemps, et pourquoi cela l'attendrissait.
+
+Bien longtemps avant, un soir de Noël, Kobus se trouvait à la brasserie
+du _Grand-Cerf_. Il y avait trois pieds de neige dehors. Dans la grande
+salle, pleine de fumée grise, autour du grand fourneau de fonte, les
+fumeurs se tenaient debout; tantôt l'un, tantôt l'autre s'écartait un
+peu vers la table, pour vider sa chope, puis revenait se chauffer en
+silence.
+
+On ne songeait à rien, quand un bohémien entra, les pieds nus dans des
+souliers troués; il grelottait, et se mit à jouer d'un air mélancolique.
+Fritz trouva sa musique très belle: c'était comme un rayon de soleil à
+travers les nuages gris de l'hiver.
+
+Mais derrière le bohémien, près de la porte, se tenait dans l'ombre le
+wachtman Foux, avec sa tête de loup à l'affût, les oreilles droites, le
+museau pointu, les yeux luisants, Kobus comprit que les papiers du
+bohémien n'étaient pas en règle, et que Foux l'attendait à la sortie
+pour le conduire au violon.
+
+C'est pourquoi, se sentant indigné, il s'avança vers le bohémien, lui
+mit un _thaler_ dans la main, et, le prenant bras dessus bras dessous,
+lui dit:
+
+«Je te retiens pour cette nuit de Noël; arrive!»
+
+Ils sortirent donc au milieu de l'étonnement universel, et plus d'un
+pensa: «Ce Kobus est fou d'aller bras dessus bras dessous avec un
+bohémien; c'est un grand original.»
+
+Foux, lui, les suivait en frôlant les murs. Le bohémien avait peur
+d'être arrêté, mais Fritz lui dit:
+
+«Ne crains rien, il n'osera pas te prendre.»
+
+Il le conduisit dans sa propre maison, où la table était dressée pour la
+fête du _Christ-Kind_: l'arbre de Noël au milieu, sur la nappe blanche;
+et, tout autour, le pâté, les _küchlen_ saupoudrés de sucre blanc, le
+_kougelhof_ aux raisins de caisse, rangés dans un ordre convenable.
+Trois bouteilles de vieux bordeaux chauffaient dans des serviettes, sur
+le fourneau de porcelaine à plaque de marbre.
+
+«Katel, va chercher un autre couvert, dit Kobus, en secouant la neige de
+ses pieds; je célèbre ce soir la naissance du Sauveur avec ce brave
+garçon, et si quelqu'un vient le réclamer... gare!»
+
+La servante ayant obéi, le pauvre bohémien prit place, tout émerveillé
+de ces choses. Les verres furent remplis jusqu'au bord, et Fritz
+s'écria:
+
+«À la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le véritable Dieu des
+bons coeurs!»
+
+Dans le même instant Foux entrait. Sa surprise fut grande de voir le
+zigeiner assis à table avec le maître de la maison. Au lieu de parler
+haut, il dit seulement:
+
+«Je vous souhaite une bonne nuit de Noël, monsieur Kobus.
+
+--C'est bien; veux-tu prendre un verre de vin avec nous?
+
+--Merci, je ne bois jamais dans le service. Mais connaissez-vous cet
+homme, monsieur Kobus?
+
+--Je le connais, et j'en réponds.
+
+--Alors ses papiers sont en règle?» Fritz n'en put entendre davantage,
+ses grosses joues pâlissaient de colère: il se leva, prit rudement le
+wachtman au collet, et le jeta dehors en criant: «Cela t'apprendra à
+entrer chez un honnête homme, la nuit de Noël!»
+
+Puis, il vint se rasseoir, et, comme le bohémien tremblait:
+
+«Ne crains rien, lui dit-il, tu es chez Fritz Kobus. Bois, mange en
+paix, si tu veux me faire plaisir.» Il lui fit boire du vin de Bordeaux;
+et, sachant que Foux guettait toujours dans la rue, malgré la neige, il
+dit à Katel de préparer un bon lit à cet homme pour la nuit; de lui
+donner le lendemain des souliers et de vieux habits, et de ne pas le
+renvoyer sans avoir eu soin de lui mettre encore un bon morceau dans la
+poche. Foux attendit jusqu'au dernier coup de la messe, puis il se
+retira; et le bohémien, qui n'était autre que Iôsef, étant parti de
+bonne heure, il ne fut plus question de cette affaire. Kobus lui-même
+l'avait oubliée, quand, aux premiers jours du printemps de l'année
+suivante, étant au lit un beau matin, il entendit à la porte de sa
+chambre une douce musique: c'était la pauvre alouette qu'il avait sauvée
+dans les neiges, et qui venait le remercier au premier rayon de soleil.
+
+Depuis, tous les ans Iôsef revenait à la même époque, tantôt seul,
+tantôt avec un ou deux de ses camarades, et Fritz le recevait comme un
+frère.
+
+Donc Kobus revit ce jour-là son vieil ami le bohémien, ainsi que je
+viens de vous le raconter; et quand la basse ronflante se tut, quand
+Iôsef, lançant son dernier coup d'archet, leva les yeux, il lui tendit
+les bras derrière les rideaux en s'écriant: «Iôsef!»
+
+Alors le bohémien vint l'embrasser, riant en montrant ses dents
+blanches, et disant:
+
+«Tu vois, je ne t'oublie pas... la première chanson de l'alouette est
+pour toi!
+
+--Oui... et c'est pourtant la dixième année!» s'écria Kobus. Ils se
+tenaient les mains et se regardaient, les yeux pleins de larmes. Et
+comme les deux autres attendaient gravement, Fritz partit d'un éclat de
+rire, et dit: «Iôsef, passe-moi mon pantalon.» Le bohémien ayant obéi,
+il tira de sa poche deux _thalers_. «Voici pour vous autres, dit-il à
+Kopel et à Andrès; vous pouvez aller dîner aux _Trois-Pigeons_, Iôsef
+dîne avec moi.» Puis, sautant de son lit, tout en s'habillant il ajouta:
+
+«Est-ce que tu as déjà fait ton tour dans les brasseries, Iôsef?
+
+--Non, Kobus.
+
+--Eh bien! dépêche-toi d'y aller; car, à midi juste la table sera mise.
+Nous allons encore une fois nous faire du bon sang. Ha! ha! ha! le
+printemps est revenu; maintenant, il s'agit de bien le commencer. Katel!
+Katel!
+
+--Alors je m'en vais tout de suite, dit Iôsef.
+
+--Oui, mon vieux; mais n'oublie pas midi.» Le bohémien et ses deux
+camarades descendirent l'escalier, et Fritz, regardant sa vieille
+servante, lui dit avec un sourire de satisfaction: «Eh bien, Katel,
+voici le printemps.... Nous allons faire une petite noce.... Mais attends
+un peu: commençons par inviter les amis.»
+
+Et se penchant à la fenêtre, il se mit à crier:
+
+«Ludwig! Ludwig!»
+
+Un bambin passait justement, c'était Ludwig, le fils du tisserand
+Koffel, sa tignasse blonde ébouriffée et les pieds nus dans l'eau de
+neige. Il s'arrêta le nez en l'air.
+
+«Monte!» lui cria Kobus.
+
+L'enfant se dépêcha d'obéir et s'arrêta sur le seuil, les yeux en
+dessous, se grattant la nuque d'un air embarrassé.
+
+«Avance donc... écoute! Tiens, voilà d'abord deux _groschen_.»
+
+Ludwig prit les deux _groschen_ et les fourra dans la poche de son
+pantalon de toile, en se passant la manche sous le nez, comme pour dire:
+
+«C'est bon!»
+
+«Tu vas courir chez Frédéric Schoultz, dans la rue du Plat-d'Étain, et
+chez M. le percepteur Hâan, à l'hôtel de _la Cigogne..._ tu m'entends?
+
+Ludwig inclina brusquement la tête.
+
+«Tu leur diras que Fritz Kobus les invite à dîner pour midi juste.
+
+--Oui, monsieur Kobus.
+
+--Attends donc, il faut que tu ailles aussi chez le vieux rebbe David,
+et que tu lui dises que je l'attends vers une heure, pour le café.
+Maintenant, dépêche-toi!»
+
+Le petit descendit l'escalier quatre à quatre; Kobus, de la fenêtre, le
+regarda quelques instants remonter la rue bourbeuse, sautant par-dessus
+les ruisseaux comme un chat. La vieille servante attendait toujours.
+
+«Écoute, Katel, lui dit Fritz en se retournant, tu vas aller au marché
+tout de suite. Tu choisiras ce que tu trouveras de plus beau en fait de
+poisson et de gibier. S'il y a des primeurs, tu les achèteras, à
+n'importe quel prix: l'essentiel est que tout soit bon! Je me charge de
+dresser la table et de monter les bouteilles, ainsi ne t'occupe que de
+ta cuisine. Mais dépêche-toi, car je suis sûr que le professeur Speck et
+tous les autres gourmands de la ville sont déjà sur place, à marchander
+les morceaux les plus délicats.
+
+
+
+
+III
+
+
+Après le départ de Katel, Fritz entra dans la cuisine allumer une
+chandelle, car il voulait passer l'inspection de sa cave, et choisir
+quelques vieilles bouteilles de vin, pour célébrer la fête du printemps.
+
+Sa grosse figure exprimait le contentement intérieur; il revoyait déjà
+les beaux jours se suivre à la file jusqu'en automne: la fête des
+asperges, les parties de quilles au _Panier-Fleuri_, hors de Hunebourg;
+les parties de pêche avec Christel, son fermier de Meisenthâl, la
+descente du Losser en bateau, sous les ombres tremblotantes des grands
+ormes en demi-voûte de la rive; et puis Christel, l'épervier sur
+l'épaule, lui disant: «Halte!» près de la source aux truites, et tout à
+coup déployant son filet en rond, comme une immense toile d'araignée,
+sur l'eau dormante, et le retirant tout frétillant de poissons dorés. Il
+revoyait cela d'avance, et bien d'autres choses: le départ pour la
+chasse au bois de hêtres, près de Katzenbach; le char-à-bancs tout plein
+de joyeux compères, les hautes guêtres de cuir bien bouclées aux jambes,
+la gibecière au dos sur la blouse grise, la gourde et le sac à poudre
+sur la hanche, les fusils doubles entre les genoux dans la paille: tout
+cela pêle-mêle. Les chiens, attachés derrière, jappant, hurlant, se
+démenant; et lui, près du timon, conduisant la voiture jusqu'à la maison
+du garde Roedig, et les laissant partir, pour veiller à la cuisine,
+faire frire les petits oignons et rafraîchir le vin dans les cuveaux.
+Puis le retour des chasseurs à la nuit, les uns la gibecière vide, les
+autres soufflant dans la trompe. Tous ces beaux jours lui passaient
+devant les yeux en allumant la chandelle: les moissons, la cueillette du
+houblon, les vendanges, et il poussait de petits éclats de rire: «Hé!
+hé! hé! ça va bien... ça va bien!»
+
+Enfin il descendit, la main devant sa lumière, le trousseau de clefs
+dans sa poche, un panier au bras.
+
+En bas, sous l'escalier, il ouvrit la cave, une vieille cave bien sèche,
+les murs couverts de salpêtre brillant comme le cristal, la cave des
+Kobus depuis cent cinquante ans, où le grand grand-père Nicolas avait
+fait venir pour la première fois du _markobrunner_, en 1715, et qui
+depuis, grâce à Dieu, s'était augmentée d'année en année, par la sage
+prévoyance des autres Kobus.
+
+Il l'ouvrit, les yeux écarquillés de plaisir, et se vit en face des deux
+lucarnes bleues qui donnent sur la place des Acacias. Il passa lentement
+près des petits fûts cerclés de fer, rangés sur de grosses poutres le
+long des murs; et, les contemplant, il se disait:
+
+«Ce _gleiszeller_ est de huit ans, c'est moi-même qui l'ai acheté à la
+côte; maintenant il doit avoir assez déposé, il est temps de le mettre
+en bouteilles. Dans huit jours, je préviendrai le tonnelier Schweyer, et
+nous commencerons ensemble. Et ce _steinberg-_là est de onze ans; il a
+fait une maladie, il a filé, mais ce doit être passé... nous verrons ça
+bientôt. Ah! voici mon _forstheimer_ de l'année dernière, que j'ai collé
+au blanc d'oeuf; il faudra pourtant que je l'examine; mais aujourd'hui
+je ne veux pas me gâter la bouche; demain, après-demain, il sera temps.»
+
+Et, songeant à ces choses, Kobus avançait toujours rêveur et grave.
+
+Au premier tournant, et comme il allait entrer dans la seconde cave, sa
+vraie cave, la cave des bouteilles, il s'arrêta pour moucher la
+chandelle, ce qu'il fit avec les doigts, ayant oublié les mouchettes;
+et, après avoir posé le pied sur le lumignon, il s'avança le dos courbé,
+sous une petite voûte taillée dans le roc, et, tout au bout de ce boyau,
+il ouvrit une seconde porte, fermée d'un énorme cadenas; l'ayant
+poussée, il se redressa tout joyeux, en s'écriant:
+
+«Ah! ah! nous y sommes!»
+
+Et sa voix retentit sous la haute voûte grise.
+
+En même temps, un chat noir grimpait au mur et se retournait dans la
+lucarne, les yeux verts brillants, avant de se sauver vers la rue du
+_Coin-Brûlé_.
+
+Cette cave, la plus saine de Hunebourg, était en partie creusée dans le
+roc, et, pour le surplus, construite d'énormes pierres de taille; elle
+n'était pas bien grande, ayant au plus vingt pieds de profondeur sur
+quinze de large; mais elle était haute, partagée en deux par un lattis
+solide, et fermée d'une porte également en lattis. Tout le long
+s'étendaient des rayons, et sur ces rayons étaient couchées des
+bouteilles dans un ordre admirable. Il y en avait de toutes les années,
+depuis 1780 jusqu'en 1840. La lumière des trois soupiraux, se brisant
+dans le lattis, faisait étinceler le fond des bouteilles d'une façon
+agréable et pittoresque.
+
+Kobus entra.
+
+Il avait apporté un panier d'osier à compartiments carrés, une bouteille
+tenant dans chaque case; il posa ce panier à terre, et, la chandelle
+haute, il se mit à passer le long des rayons. La vue de tous ces bons
+vins, les uns au cachet bleu, les autres à la capsule de plomb,
+l'attendrit, et au bout d'un instant il s'écria:
+
+«Si les pauvres vieux qui, depuis cinquante ans, ont, avec tant de
+sagesse et de prévoyance, mis de côté ces bons vins, s'ils revenaient,
+je suis sûr qu'ils seraient contents de me voir suivre leur exemple, et
+qu'ils me trouveraient digne de leur avoir succédé dans ce bas monde.
+Oui, tous seraient contents! car ces trois rayons-là c'est moi-même qui
+les ai remplis, et, j'ose dire, avec discernement: j'ai toujours eu soin
+de me transporter moi-même dans la vigne et de traiter avec les
+vignerons en face de la cuvée. Et, pour les soins de la cave, je ne me
+suis pas épargné non plus. Aussi, ces vins-là, s'ils sont plus jeunes
+que les autres, ne sont pas d'une qualité inférieure; ils vieilliront et
+remplaceront dignement les anciens. C'est ainsi que se maintiennent les
+bonnes traditions, et qu'il y a toujours, non seulement du bon, mais du
+meilleur dans les mêmes familles.
+
+«Oui, si le vieux Nicolas Kobus, le grand-père Frantz-Sépel, et mon
+propre père Zacharias, pouvaient revenir et goûter ces vins, ils
+seraient satisfaits de leur petit-fils; ils reconnaîtraient en lui la
+même sagesse et les mêmes vertus qu'en eux-mêmes. Malheureusement ils ne
+peuvent pas revenir, c'est fini! Il faut que je les remplace en tout et
+pour tout. C'est triste tout de même! des gens si prudents, de si bons
+vivants, penser qu'ils ne peuvent seulement plus goûter un verre de leur
+vin, et se réjouir en louant le Seigneur de ses grâces! Enfin, c'est
+comme cela; le même accident nous arrivera tôt ou tard, et voilà
+pourquoi nous devons profiter des bonnes choses pendant que nous y
+sommes!»
+
+Après ces réflexions mélancoliques, Kobus choisit les vins qu'il voulait
+boire en ce jour, et cela le remit de bonne humeur.
+
+«Nous commencerons, se dit-il, par des vins de France, que mon digne
+grand-père Frantz-Sépel estimait plus que tous les autres. Il n'avait
+peut-être pas tout à fait tort, car ce vieux bordeaux est bien ce qu'il
+y a de mieux pour se faire un bon fond d'estomac. Oui, prenons d'abord
+ces six bouteilles de bordeaux; ce sera un joli commencement. Et
+là-dessus, trois bouteilles de _rudesheim_, que mon pauvre père aimait
+tant!... mettons-en quatre en souvenir de lui. Cela fait déjà dix. Mais
+pour les deux autres, celles de la fin, il faut quelque chose de choisi,
+du plus vieux, quelque chose qui nous fasse chanter.... Attendez,
+attendez, que je vous examine ça de près.»
+
+Alors Kobus se courbant, remua doucement la paille du rayon d'en bas,
+et, sur les vieilles étiquettes, il lisait: _Markobrunner de
+1780.--Affenthâl de 1804.--Johannisberg des capucins_, sans date.
+
+«Ah! ah! _Johannisberg des capucins_!» fit-il en se redressant et
+claquant de la langue.
+
+Il leva la bouteille couverte de poussière et la posa dans le panier
+avec recueillement.
+
+«Je connais ça!» dit-il.
+
+Et durant plus d'une minute, il se prit à songer aux capucins de
+Hunebourg, qui s'étaient sauvés en 1792, lors de l'arrivée de Custine,
+abandonnant leurs caves, que les Français avaient mises au pillage, et
+dont le grand-père Frantz avait recueilli deux ou trois cents
+bouteilles. C'était un vin jaune d'or, tellement délicat, qu'en le
+buvant il vous semblait sentir comme un parfum oriental se fondre dans
+votre bouche.
+
+Kobus, se rappelant cela, fut content. Et, sans compléter le panier, il
+se dit:
+
+«En voilà bien assez: encore une bouteille de _capucin_, et nous
+roulerions sous la table. Il faut user, comme le répétait sans cesse mon
+vertueux père, mais il ne faut pas abuser.»
+
+Alors, plaçant avec précaution le panier hors du lattis, il referma
+soigneusement la porte, y remit le cadenas et reprit le chemin de la
+première cave. En passant, il compléta le panier avec une bouteille de
+vieux rhum, qui se trouvait à part, dans une sorte d'armoire enfoncée
+entre deux piliers de la voûte basse; et enfin il remonta, s'arrêtant
+chaque fois pour cadenasser les portes.
+
+En arrivant près du vestibule, il entendit déjà le remue-ménage des
+casseroles et le pétillement du feu dans la cuisine: Katel était revenue
+du marché, tout était en train, cela lui fit plaisir.
+
+Il monta donc, et, s'arrêtant dans l'allée, sur le seuil de la cuisine
+flamboyante, il s'écria:
+
+«Voici les bouteilles! À cette heure, Katel, j'espère que tu vas te
+dépasser, que tu nous feras un dîner... mais un dîner....
+
+--Soyez donc tranquille, monsieur, répondit la vieille cuisinière, qui
+n'aimait pas les recommandations, est-ce que vous avez jamais été
+mécontent de moi depuis vingt ans?
+
+--Non, Katel, non, au contraire; mais tu sais, on peut faire bien, très
+bien, et tout à fait bien.
+
+--Je ferai ce que je pourrai, dit la vieille, on ne peut pas en demander
+davantage.»
+
+Kobus voyant alors sur la table deux gelinottes, un superbe brochet
+arrondi dans le cuveau, de petites truites pour la friture, un superbe
+pâté de foie gras, pensa que tout irait bien.
+
+«C'est bon, c'est bon, fit-il en s'en allant, cela marchera, ah! ah! ah!
+nous allons rire.»
+
+Au lieu d'entrer dans la salle à manger ordinaire, il prit la petite
+allée à droite, et devant une haute porte il déposa son panier, mit une
+clef dans la serrure et ouvrit: c'était la chambre de gala des Kobus; on
+ne dînait là que dans les grandes circonstances. Les persiennes des
+trois hautes fenêtres au fond étaient fermées; le jour grisâtre laissait
+voir dans l'ombre de vieux meubles, des fauteuils jaunes, une cheminée
+de marbre blanc, et, le long des murs, de grands cadres couverts de
+percale blanche.
+
+Fritz ouvrit d'abord les fenêtres et poussa les persiennes pour donner
+de l'air.
+
+Cette salle, boisée de vieux chêne, avait quelque chose de solennel et
+de digne; on comprenait au premier coup d'oeil, qu'on devait bien manger
+là-dedans de père en fils.
+
+Fritz retira les voiles des portraits: c'étaient les portraits de
+Nicolas Kobus, conseiller à la cour de l'électeur Frédéric-Wilhelm, en
+l'an de grâce 1715. M. le conseiller portait l'immense perruque Louis
+XIV, l'habit marron à larges manches relevées jusqu'aux coudes, et le
+jabot de fines dentelles; sa figure était large, carrée et digne. Un
+autre portrait représentait Frantz-Sépel Kobus, enseigne dans le
+régiment de dragons de Leiningen, avec l'uniforme bleu-de-ciel à
+brandebourgs d'argent, l'écharpe blanche au bras gauche, les cheveux
+poudrés et le tricorne penché sur l'oreille; il avait alors vingt ans au
+plus, et paraissait frais comme un bouton d'églantine. Un troisième
+portrait représentait Zacharias Kobus, le juge de paix, en habit noir
+carré; il tenait à la main sa tabatière et portait la perruque à queue
+de rat.
+
+Ces trois portraits, de même grandeur, étaient de larges et solides
+peintures; on voyait que les Kobus avaient toujours eu de quoi payer
+grassement les artistes chargés de transmettre leur effigie à la
+postérité. Fritz avait avec chacun d'eux un grand air de ressemblance,
+c'est-à-dire les yeux bleus, le nez épaté, le menton rond frappé d'une
+fossette, la bouche bien fendue et l'air content de vivre.
+
+Enfin, à droite, contre le mur, en face de la cheminée, était le
+portrait d'une femme, la grand-mère de Kobus, fraîche, riante, la bouche
+entrouverte pour laisser voir les plus belles dents blanches qu'il soit
+possible de se figurer, les cheveux relevés en forme de navire, et la
+robe de velours bleu-de-ciel bordée de rose.
+
+D'après cette peinture, le grand-père Frantz-Sépel avait dû faire bien
+des envieux, et l'on s'étonnait que son petit-fils eût si peu de goût
+pour le mariage.
+
+Tous ces portraits, entourés de cadres à grosses moulures dorées,
+produisaient un bel effet sur le fond brun de la haute salle.
+
+Au-dessus de la porte, on voyait une sorte de moulure représentant
+l'Amour emporté sur un char par trois colombes. Enfin tous les meubles,
+les hautes portes d'armoires, la vieille chiffonnière en bois de rose,
+le buffet à larges panneaux sculptés, la table ovale à jambes torses, et
+jusqu'au parquet de chêne, palmé alternativement jaune et noir, tout
+annonçait la bonne figure que les Kobus faisaient à Hunebourg depuis
+cent cinquante ans.
+
+Fritz, après avoir ouvert les persiennes, poussa la table à roulettes au
+milieu de la salle, puis il ouvrit deux armoires, de ces hautes armoires
+à doubles battants, pratiquées dans les boiseries, et descendant du
+plafond jusque sur le parquet. Dans l'une était le linge de table, aussi
+beau qu'il soit possible de le désirer, sur une infinité de rayons; dans
+l'autre, la vaisselle, de cette magnifique porcelaine de vieux Saxe,
+fleuronnée, moulée et dorée: les piles d'assiettes en bas, les services
+de toute sorte, les soupières rebondies, les tasses, les sucriers
+au-dessus; puis l'argenterie ordinaire dans une corbeille.
+
+Kobus choisit une belle nappe damassée, et l'étendit sur la table
+soigneusement, passant une main dessus pour en effacer les plis, et
+faisant aux coins de gros noeuds, pour les empêcher de balayer le
+plancher. Il fit cela lentement, gravement, avec amour. Après quoi il
+prit une pile d'assiettes plates et la posa sur la cheminée, puis une
+autre d'assiettes creuses. Il fit de même d'un plateau de verres de
+cristal, taillés à gros diamants, de ces verres lourds où le vin rouge a
+les reflets sombres du rubis, et le vin jaune ceux de la topaze.
+
+Enfin il déposa les couverts sur la table, régulièrement, l'un en face
+de l'autre; il plia les serviettes dessus avec soin, en bateau et en
+bonnet d'évêque, se plaçant tantôt à droite, tantôt à gauche, pour juger
+de la symétrie.
+
+En se livrant à cette occupation, sa bonne grosse figure avait un air de
+recueillement inexprimable, ses lèvres se serraient, ses sourcils se
+fronçaient:
+
+«C'est cela, se disait-il à voix basse, le grand Frédéric Schoultz du
+côté des fenêtres, le dos à la lumière, le percepteur Christian Hâan en
+face de lui, Iôsef de ce côté, et moi de celui-ci: ce sera bien... c'est
+bien comme cela; quand la porte s'ouvrira, je verrai tout d'avance, je
+saurai ce qu'on va servir, je pourrai faire signe à Katel d'approcher ou
+d'attendre; c'est très bien. Maintenant les verres: à droite, celui du
+bordeaux pour commencer; au milieu, celui du _rudesheim_, et ensuite
+celui du _johannisberg des capucins_. Toute chose doit venir en ordre et
+selon son temps; l'huilier sur la cheminée, le sel et le poivre sur la
+table, rien ne manque plus, et j'ose me flatter.... Ah! le vin! comme il
+fait déjà chaud, nous le mettrons rafraîchir dans un baquet sous la
+pompe, excepté le bordeaux qui doit se boire tiède; je vais prévenir
+Katel.--Et maintenant à mon tour, il faut que je me rase, que je me
+change, que je mette ma belle redingote marron.--Ça va, Kobus, ah! ah!
+ah! quelle fête du printemps.... Et dehors donc, il fait un soleil
+superbe!--Hé! le grand Frédéric se promène déjà sur la place; il n'y a
+plus une minute à perdre!»
+
+Fritz sortit; en passant devant la cuisine, il avertit Katel de faire
+chauffer le bordeaux et rafraîchir les autres vins; il était radieux et
+entra dans sa chambre en chantant tout bas: «Tra, ri, ro, l'été vient
+encore une fois... yoû! yoû!»
+
+La bonne odeur de la soupe aux écrevisses remplissait toute la maison,
+et la grande Frentzel, la cuisinière du _Boeuf-Rouge_, avertie d'avance,
+entrait alors pour veiller au service, car la vieille Katel ne pouvait
+être à la fois dans la cuisine et dans la salle à manger.
+
+La demie sonnait alors à l'église Saint-Landolphe, et les convives ne
+pouvaient tarder à paraître.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Est-il rien de plus agréable en ce bas monde que de s'asseoir, avec
+trois ou quatre vieux camarades, devant une table bien servie, dans
+l'antique salle à manger de ses pères; et là, de s'attacher gravement la
+serviette au menton, de plonger la cuiller dans une bonne soupe aux
+queues d'écrevisses, qui embaume, et de passer les assiettes en disant:
+«Goûtez-moi cela, mes amis, vous m'en donnerez des nouvelles.»
+
+Qu'on est heureux de commencer un pareil dîner, les fenêtres ouvertes
+sur le ciel bleu du printemps ou de l'automne.
+
+Et quand vous prenez le grand couteau à manche de corne pour découper
+des tranches de gigot fondantes, ou la truelle d'argent pour diviser
+tout du long avec délicatesse un magnifique brochet à la gelée, la
+gueule pleine de persil, avec quel air de recueillement les autres vous
+regardent!
+
+Puis quand vous saisissez derrière votre chaise, dans la cuvette, une
+autre bouteille, et que vous la placez entre vos genoux pour en tirer le
+bouchon sans secousse, comme ils rient en pensant: «Qu'est-ce qui va
+venir à cette heure?»
+
+Ah! je vous le dis, c'est un grand plaisir de traiter ses vieux amis, et
+de penser: «Cela recommencera de la sorte d'année en année, jusqu'à ce
+que le Seigneur Dieu nous fasse signe de venir, et que nous dormions en
+paix dans le sein d'Abraham.»
+
+Et quand, à la cinquième ou sixième bouteille, les figures s'animent,
+quand les uns éprouvent tout à coup le besoin de louer le Seigneur, qui
+nous comble de ses bénédictions, et les autres de célébrer la gloire de
+la vieille Allemagne, ses jambons, ses pâtés et ses nobles vins; quand
+Kasper s'attendrit et demande pardon à Michel de lui avoir gardé
+rancune, sans que Michel s'en soit jamais douté; et que Christian, la
+tête penchée sur l'épaule, rit tout bas en songeant au père Bischoff,
+mort depuis dix ans, et qu'il avait oublié; quand d'autres parlent de
+chasse, d'autres de musique, tous ensemble, en s'arrêtant de temps en
+temps pour éclater de rire: c'est alors que la chose devient tout à fait
+réjouissante, et que le paradis, le vrai paradis, est sur la terre.
+
+Eh bien! tel était précisément l'état des choses chez Fritz Kobus, vers
+une heure de l'après-midi: le vieux vin avait produit son effet.
+
+Le grand Frédéric Schoultz, ancien secrétaire du père Kobus, et ancien
+sergent de la landwehr, en 1814, avec sa grande redingote bleue, sa
+perruque ficelée en queue de rat, ses longs bras et ses longues jambes,
+son dos plat et son nez pointu, se démenait d'une façon étrange, pour
+raconter comment il était réchappé de la campagne de France, dans
+certain village d'Alsace, où il avait fait le mort pendant que deux
+paysans lui retiraient ses bottes. Il serrait les lèvres, écarquillait
+les yeux, et criait, en ouvrant les mains comme s'il avait encore été
+dans la même position critique: «Je ne bougeais pas!» Je pensais: «Si tu
+bouges, ils sont capables de te planter leur fourche dans le dos!»
+
+Il racontait cet événement au gros percepteur Hâan, qui semblait
+l'écouter, son ventre arrondi comme un bouvreuil, la face pourpre, la
+cravate lâchée, ses gros yeux voilés de douces larmes, et qui riait en
+songeant à la prochaine ouverture de la chasse. De temps en temps il se
+rengorgeait, comme pour dire quelque chose; mais il se recouchait
+lentement au dos de son fauteuil, sa main grasse, chargée de bagues, sur
+la table à côté de son verre.
+
+Iôsef avait l'air grave, sa figure cuivrée exprimait la contemplation
+intérieure; il avait rejeté ses grands cheveux laineux loin de ses
+tempes, et son oeil noir se perdait dans l'azur du ciel, au haut des
+grandes fenêtres.
+
+Kobus, lui, riait tellement en écoutant le grand Frédéric, que son nez
+épaté couvrait la moitié de sa figure, mais il n'éclatait pas, quoique
+ses joues relevées eussent l'apparence d'un masque de comédie.
+
+«Allons, buvons, disait-il, encore un coup! la bouteille est encore à
+moitié pleine.»
+
+Et les autres buvaient, la bouteille passait de main en main.
+
+C'est en ce moment que le vieux David Sichel entra, et l'on peut
+s'imaginer les cris d'enthousiasme qui l'accueillirent:
+
+«Hé! David!... Voici David!... À la bonne heure!... il arrive!»
+
+Le vieux rabbin promenant un regard sardonique sur les tartes découpées,
+sur les pâtés effondrés et les bouteilles vides, comprit aussitôt à quel
+diapason était montée la fête; il sourit dans sa barbiche.
+
+«Hé! David, il était temps, s'écria Kobus tout joyeux, encore dix
+minutes, et je t'envoyais chercher par les gendarmes: nous t'attendons
+depuis une demi-heure.
+
+--Dans tous les cas, ce n'est pas au milieu des gémissements de
+Babylone, fit le vieux rebbe d'un ton moqueur.
+
+--Il ne manquerait que cela! dit Kobus en lui faisant place. Allons,
+prends une chaise, vieux, assieds-toi. Quel dommage que tu ne puisses
+pas goûter de ce pâté, il est délicieux!
+
+--Oui, s'écria le grand Frédéric, mais c'est _treife_[6], il n'y a pas
+moyen; le Seigneur a fait les jambons, les andouilles et les saucisses
+pour nous autres.
+
+ [Note 6: Déclaré impur par la loi de Moïse.]
+
+--Et les indigestions aussi, dit David en riant tout bas. Combien de
+fois ton père, Johann Schoultz, ne m'a-t-il pas répété la même chose:
+c'est une plaisanterie de ta famille qui passe de père en fils, comme la
+perruque à queue de rat et la culotte de velours à deux boucles. Tout
+cela n'empêche pas que si ton père avait moins aimé le jambon, les
+saucisses et les andouilles, il serait encore frais et solide comme moi.
+Mais vous autres, _schaude_, vous ne voulez rien entendre, et tantôt
+l'un, tantôt l'autre se fait prendre comme les rats dans les ratières,
+par amour du lard.
+
+--Voyez-vous, le vieux _posché-isroel_ qui prétend avoir peur des
+indigestions, s'écria Kobus, comme si ce n'était pas la loi de Moïse qui
+lui défende la chose.
+
+--Tais-toi, interrompit David en nasillant, je dis cela pour ceux qui ne
+comprendraient pas de meilleures raisons; mais celle-là doit vous
+suffire; elle est très bonne pour un sergent de landwehr qui se laisse
+tirer les bottes dans une mare d'Alsace; les indigestions sont aussi
+dangereuses que les coups de fourche.»
+
+Alors un immense éclat de rire s'éleva de tous côtés, et le grand
+Frédéric levant le doigt, dit:
+
+«David, je te rattraperai plus tard!»
+
+Mais il ne savait que répondre, et le vieux rabbin riait de bon coeur
+avec les autres.
+
+La grande Frentzel, de l'auberge du _Boeuf-Rouge_, après avoir
+débarrassé la table, arrivait alors de la cuisine avec un plateau chargé
+de tasses, et Katel suivait, portant sur un autre plateau la cafetière
+et les liqueurs.
+
+Le vieux rebbe prit place entre Kobus et Iôsef. Frédéric Schoultz tira
+gravement de la poche de sa redingote une grosse pipe d'Ulm, et Fritz
+alla chercher dans l'armoire une boîte de cigares.
+
+Mais Katel venait à peine de sortir, et la porte restait encore ouverte,
+qu'une petite voix fraîche et gaie s'écriait dans la cuisine:
+
+«Hé! bonjour, mademoiselle Katel; mon Dieu, que vous avez donc un grand
+dîner! toute la ville en parle.
+
+--Chut!» fit la vieille servante. Et la porte se referma. Toutes les
+oreilles s'étaient dressées dans la salle, et le gros percepteur Hâan
+dit: «Tiens! quelle jolie voix! Avez-vous entendu? Hé! hé! hé! ce gueux
+de Kobus, voyez-vous ça!
+
+--Katel.... Katel!» s'écria Kobus en se retournant tout étonné.
+
+La porte de la cuisine se rouvrit.
+
+«Est-ce qu'on a oublié quelque chose, monsieur? demanda Katel.
+
+--Non, mais qui donc est dehors?
+
+--C'est la petite Sûzel, vous savez, la fille de Christel, votre fermier
+de Meisenthâl? Elle apporte des oeufs et du beurre frais.
+
+--Ah! c'est la petite Sûzel, tiens! tiens!... Eh bien, qu'elle entre;
+voilà plus de cinq mois que je ne l'ai vue.»
+
+Katel se retourna: «Sûzel, monsieur demande que tu entres.
+
+--Ah! mon Dieu, mademoiselle Katel, moi qui ne suis pas habillée?
+
+--Sûzel, cria Kobus, arrive donc!» Alors une petite fille blonde et
+rose, de seize à dix-sept ans, fraîche comme un bouton d'églantine, les
+yeux bleus, le petit nez droit aux narines délicates, les lèvres
+gracieusement arrondies, en petite jupe de laine blanche et casaquin de
+toile bleue, parut sur le seuil, la tête baissée, toute honteuse. Tous
+les amis la regardaient d'un air d'admiration, et Kobus parut comme
+surpris de la voir.
+
+«Que te voilà devenue grande, Sûzel! dit-il. Mais avance donc, n'aie pas
+peur, on ne veut pas te manger.
+
+--Ah! je sais bien, fit la petite; mais c'est que je ne suis pas
+habillée, monsieur Kobus.
+
+--Habillée! s'écria Hâan, est-ce que les jolies filles ne sont pas
+toujours assez bien habillées!»
+
+Alors Fritz, se retournant, dit en hochant la tête et haussant les
+épaules:
+
+«Hâan! Hâan! une enfant... une véritable enfant! Allons, Sûzel, viens
+prendre le café avec nous; Katel, apporte une tasse pour la petite.
+
+--Oh! monsieur Kobus, je n'oserai jamais!
+
+--Bah! bah! Katel, dépêche-toi.» Lorsque la vieille servante revint avec
+une tasse, Sûzel, rouge jusqu'aux oreilles, était assise, toute droite
+sur le bord de sa chaise, entre Kobus et le vieux rebbe.
+
+«Eh bien, qu'est-ce qu'on fait à la ferme, Sûzel? Le père Christel va
+toujours bien?
+
+--Oh! oui, monsieur, Dieu merci, fit la petite, il va toujours bien; il
+m'a chargée de bien des compliments pour vous, et la mère aussi.
+
+--À la bonne heure, ça me fait plaisir. Vous avez eu beaucoup de neige
+cette année?
+
+--Deux pieds autour de la ferme pendant trois mois, et il n'a fallu que
+huit jours pour la fondre.
+
+--Alors les semailles ont été bien couvertes.
+
+--Oui, monsieur Kobus. Tout pousse, la terre est déjà verte jusqu'au
+creux des sillons.
+
+--C'est bien. Mais bois donc, Sûzel, tu n'aimes peut-être pas le café?
+Si tu veux un verre de vin?
+
+--Oh non! j'aime bien le café, monsieur Kobus.» Le vieux rebbe regardait
+la petite d'un air tendre et paternel; il voulut sucrer lui-même son
+café, disant: «Ça, c'est une bonne petite fille, oui, une bonne petite
+fille, mais elle est un peu trop craintive. Allons, Sûzel, bois un petit
+coup, cela te donnera du courage.
+
+--Merci, monsieur David», répondit la petite à voix basse. Et le vieux
+rebbe se redressa content, la regardant d'un air tendre tremper ses
+lèvres roses dans la tasse.
+
+Tous regardaient avec un véritable plaisir, cette jolie fille, si douce
+et si timide; Iôsef lui-même souriait. Il y avait en elle comme un
+parfum des champs; une bonne odeur de printemps et de grand air, quelque
+chose de riant et de doux, comme le babillement de l'alouette au-dessus
+des blés; en la regardant, il vous semblait être en pleine campagne,
+dans la vieille ferme, après la fonte des neiges.
+
+«Alors, tout reverdit là-bas, reprit Fritz; est-ce qu'on a commencé le
+jardinage?
+
+--Oui, monsieur Kobus; la terre est encore un peu fraîche, mais, depuis
+ces huit jours de soleil, tout vient; dans une quinzaine nous aurons de
+petits radis. Ah! le père voudrait bien vous voir; nous avons tous le
+temps long après vous, nous attendons tous les jours; le père aurait
+bien des choses à vous dire. La Blanchette a fait veau la semaine
+dernière, et le petit vient bien; c'est une génisse blanche.
+
+--Une génisse blanche, ah! tant mieux.
+
+--Oui, les blanches donnent plus de lait, et puis c'est aussi plus joli
+que les autres.» Il y eut un silence. Kobus, voyant que la petite avait
+bu son café, et qu'elle était tout embarrassée, lui dit:
+
+«Allons, mon enfant, je suis bien content de t'avoir vue; mais puisque
+tu es si gênée avec nous, va voir la vieille Katel qui t'attend; elle te
+mettra un bon morceau de pâté dans ton panier, tu m'entends, tu lui
+diras ça, et une bouteille de bon vin pour le père Christel.
+
+--Merci, monsieur Kobus», dit la petite en se levant bien vite. Elle fit
+une jolie révérence pour se sauver.
+
+«N'oublie pas de dire là-bas que j'arriverai dans la quinzaine au plus
+tard, lui cria Fritz.
+
+--Non, monsieur, je n'oublierai rien; on sera bien content.»
+
+Elle s'échappa comme une oiseau de sa cage, et le vieux David, les yeux
+pétillants de joie, s'écria:
+
+«Voilà ce qu'on peut appeler une jolie fille, et qui fera bientôt une
+bonne petite femme de ménage, je l'espère.
+
+--Une bonne petite femme de ménage, j'en étais sûr, s'écria Kobus en
+riant aux éclats; le vieux _posché-isroel_ ne peut voir une fille ou un
+garçon sans songer aussitôt à les marier. Ha! ha! ha!
+
+--Eh bien, oui! s'écria le vieux rebbe, la barbiche hérissée, oui, j'ai
+dit et je répète: une bonne petite femme de ménage! Quel mal y a-t-il à
+cela? Dans deux ans, cette petite Sûzel peut être mariée, elle peut même
+avoir un petit poupon rose dans les bras.
+
+--Allons, tais-toi, tu radotes.
+
+--Je radote... c'est toi qui radotes, _épicaures_; pour tout le reste,
+tu parais avoir assez de bon sens, mais sur le chapitre du mariage, tu
+es un véritable fou.
+
+--Bon, maintenant c'est moi qui suis le fou, et David Sichel l'homme
+raisonnable. Quelle diable d'idée possède le vieux rebbe, de vouloir
+marier tout le monde?
+
+--N'est-ce pas la destination de l'homme et de la femme? Est-ce que Dieu
+n'a pas dit dès le commencement: "Allez, croissez et multipliez!" Est-ce
+que ce n'est pas une folie que de vouloir aller contre Dieu, de vouloir
+vivre...»
+
+Mais alors Fritz se mit tellement à rire, que le vieux rebbe en devint
+tout pâle d'indignation:
+
+«Tu ris, fit-il en se contenant, c'est facile de rire. Quand tu ferais
+"ha! ha! ha! hé! hé! hé! hi! hi! hi!" jusqu'à la fin des siècles, cela
+prouverait grand-chose, n'est-ce pas? Si seulement une fois tu voulais
+raisonner avec moi, comme je t'aplatirais! Mais tu ris, tu ouvres ta
+grande bouche: "ha! ha! ha!" ton nez s'étend sur tes joues comme une
+tache d'huile, et tu crois m'avoir vaincu. Ce n'est pas cela, Kobus, ce
+n'est pas ainsi qu'on raisonne.»
+
+En parlant, le vieux rebbe faisait des gestes si comiques, il imitait la
+façon de rire de Kobus avec des grimaces si grotesques, que toute la
+salle ne put y tenir, et que Fritz lui-même dut se serrer l'estomac pour
+ne pas éclater.
+
+«Non, ce n'est pas ça, poursuivit David avec une vivacité singulière. Tu
+ne penses pas, tu n'as jamais réfléchi.
+
+--Moi, je ne fais que cela, dit Kobus en essuyant ses grosses joues, où
+serpentaient les larmes; si je ris, c'est à cause de tes idées étranges.
+Tu me crois aussi par trop innocent. Voilà quinze ans que je vis
+tranquille avec ma vieille Katel, que j'ai tout arrangé chez moi pour
+être à mon aise; quand je veux me promener, je me promène; quand je veux
+m'asseoir et dormir, je m'assois et je dors; quand je veux prendre une
+chope, je la prends; si l'idée me passe par la tête d'inviter trois,
+quatre, cinq amis, je les invite. Et tu voudrais me faire changer tout
+cela! tu voudrais m'amener une femme, qui bouleverserait tout de fond en
+comble! Franchement, David, c'est trop fort!
+
+--Tu crois donc, Kobus, que tout ira de même jusqu'à la fin?
+Détrompe-toi, garçon, l'âge arrive, et, d'après le train que tu mènes,
+je prévois que ton gros orteil t'avertira bientôt que la plaisanterie a
+duré trop longtemps. Alors, tu voudras bien avoir une femme!
+
+--J'aurai Katel.
+
+--Ta vieille Katel a fait son temps comme moi. Tu seras forcé de prendre
+une autre servante qui te grugera, qui te volera, Kobus, pendant que tu
+seras en train de soupirer dans ton fauteuil, avec la goutte au pied.
+
+--Bah! interrompit Fritz, si la chose arrive... alors comme alors, il
+sera temps d'aviser. En attendant, je suis heureux, parfaitement
+heureux. Si je prenais maintenant une femme, et je me suppose de la
+chance, je suppose que ma femme soit excellente, bonne ménagère et tout
+ce qui s'ensuit, eh bien, David, il ne faudrait pas moins la mener
+promener de temps en temps, la conduire au bal de M. le bourgmestre ou
+de Mme la sous-préfète; il faudrait changer mes habitudes, je ne
+pourrais plus aller le chapeau sur l'oreille, ou sur la nuque, la
+cravate un peu débraillée, il faudrait renoncer à la pipe... ce serait
+l'abomination de la désolation, je tremble rien que d'y penser. Tu vois
+que je raisonne mes petites affaires aussi bien qu'un vieux rebbe qui
+prêche à la synagogue. Avant tout, tâchons d'être heureux.
+
+--Tu raisonnes mal, Kobus.
+
+--Comment! je raisonne mal. Est-ce que le bonheur n'est pas notre but à
+tous?
+
+--Non, ce n'est pas notre but, sans cela, nous serions tous heureux: on
+ne verrait pas tant de misérables; Dieu nous aurait donné les moyens de
+remplir notre but, il n'aurait eu qu'à le vouloir.... Ainsi, Kobus, il
+veut que les oiseaux volent, et les oiseaux ont des ailes; il veut que
+les poissons nagent, et les poissons ont des nageoires; il veut que les
+arbres fruitiers portent des fruits en leur saison, et ils portent des
+fruits; chaque être reçoit les moyens d'atteindre son but. Et puisque
+l'homme n'a pas de moyens pour être heureux, puisque peut-être en ce
+moment, sur toute la terre, il n'y a pas un seul homme heureux, ayant
+les moyens de rester toujours heureux, cela prouve que Dieu ne le veut
+pas.
+
+--Et qu'est-ce qu'il veut donc, David?
+
+--Il veut que nous méritions le bonheur, et cela fait une grande
+différence, Kobus; car pour mériter le bonheur, soit dans ce bas monde,
+soit dans un autre, il faut commencer par remplir ses devoirs, et le
+premier de ces devoirs, c'est de se créer une famille, d'avoir une femme
+et des enfants, d'élever d'honnêtes gens, et de transmettre à d'autres
+le dépôt de la vie qui nous a été confié.
+
+--Il a de drôles d'idées tout de même, ce vieux rebbe, dit alors
+Frédéric Schoultz en remplissant sa tasse de kirschenwasser, on croirait
+qu'il pense ce qu'il dit.
+
+--Mes idées ne sont pas drôles, répondit David gravement, elles sont
+justes. Si ton père le boulanger avait raisonné comme toi, s'il avait
+voulu se débarrasser de tous les tracas et mener une vie inutile aux
+autres, et si le père Zacharias Kobus avait eu la même façon de voir,
+vous ne seriez pas là, le nez rouge et le ventre à table, à vous
+goberger aux dépens de leur travail. Vous pouvez rire du vieux rebbe,
+mais il a la satisfaction de vous dire au moins ce qu'il pense. Ces
+anciens-là plaisantaient aussi quelquefois; seulement pour les choses
+sérieuses ils raisonnaient sérieusement, et je vous dis qu'ils se
+connaissaient mieux en bonheur que vous. Te rappelles-tu, Kobus, ton
+père, le vieux Zacharias, si grave à son tribunal, te rappelles-tu quand
+il revenait à la maison, entre onze heures et midi, son grand carton
+sous le bras, et qu'il te voyait de loin jouer sur la porte, comme sa
+figure changeait, comme il se mettait à sourire en lui-même, on aurait
+dit qu'un rayon de soleil descendait sur lui. Et quand, dans cette même
+chambre où nous sommes, il te faisait sauter sur ses genoux, et que tu
+disais mille sottises, comme à l'ordinaire, était-il heureux le pauvre
+homme! Va donc chercher dans ta cave ta meilleure bouteille de vin, et
+pose-la devant toi, nous verrons si tu ris comme lui, si ton coeur saute
+de plaisir, si tes yeux brillent, et si tu te mets à chanter l'air des
+_Trois houzards_, comme il le chantait pour te réjouir!
+
+--David, s'écria Fritz tout attendri, parlons d'autre chose!
+
+--Non! tous vos plaisirs de garçon, tout votre vieux vin que vous buvez
+entre vous, toutes vos plaisanteries, tout cela n'est rien... c'est de
+la misère auprès du bonheur de la famille; c'est là que vous êtes
+vraiment heureux, parce que vous êtes aimé; c'est là que vous louez le
+Seigneur de ses bénédictions. Mais vous ne comprenez pas ces choses; je
+vous dis ce que je pense de plus vrai, de plus juste, et vous ne
+m'écoutez pas.»
+
+En parlant ainsi, le vieux rebbe semblait tout ému; le gros percepteur
+Hâan le regardait, les yeux écarquillés, et Iôsef, de temps en temps
+murmurait des paroles confuses.
+
+«Que penses-tu de cela, Iôsef? dit à la fin Kobus au bohémien.
+
+--Je pense comme le rebbe David, dit-il, mais je ne peux pas me marier,
+puisque j'aime le grand air, et que mes petits pourraient mourir sur la
+route.»
+
+Fritz était devenu rêveur. «Oui, il ne parle pas mal, pour un vieux
+_posché-isroel_, fit-il en riant; mais je m'en tiens à mon idée, je suis
+garçon et je resterai garçon.
+
+--Toi! s'écria David. Eh bien! écoute ceci, Kobus; je n'ai jamais fait
+le prophète, mais, aujourd'hui, je te prédis que tu te marieras.
+
+--Que je me marierai, ha! ha! ha! David, tu ne me connais pas encore.
+
+--Tu te marieras! s'écria le vieux rebbe, en nasillant d'un air
+ironique, tu te marieras!
+
+--Je parierais que non.
+
+--Ne parie pas, Kobus, tu perdrais.
+
+--Eh bien, si... je te parie... voyons... je te parie mon coin de vigne
+du Sonneberg; tu sais, ce petit clos qui produit de si bon vin blanc,
+mon meilleur vin, et que tu connais, rebbe, je te le parie....
+
+--Contre quoi?
+
+--Contre rien du tout.
+
+--Et moi j'accepte, fit David, ceux-ci sont témoins que j'accepte! Je
+boirai ce bon vin qui ne me coûtera rien, et, après moi, mes deux
+garçons en boiront aussi, hé! hé! hé!
+
+--Sois tranquille, David, fit Kobus en se levant, ce vin-là ne vous
+montera jamais à la tête.
+
+--C'est bon, c'est bon, j'accepte; voici ma main, Fritz.
+
+--Et voici la mienne, rebbe.»
+
+Kobus alors, se tournant, demanda:
+
+«Est-ce que nous n'irons pas nous rafraîchir au _Grand-Cerf_?
+
+--Oui, allons à la brasserie, s'écrièrent les autres, cela finira bien
+notre journée. Dieu de Dieu! quel dîner nous venons de faire.»
+
+Tous se levèrent et prirent leurs chapeaux; le gros percepteur Hâan et
+le grand Frédéric Schoultz marchaient en avant, Kobus et Iôsef ensuite,
+et le vieux David Sichel tout joyeux derrière. Ils remontèrent bras
+dessus, bras dessous la rue des Capucins, et entrèrent à la brasserie du
+_Grand-Cerf_, en face des vieilles halles.
+
+
+
+
+V
+
+
+Le lendemain vers neuf heures, Fritz Kobus, assis au bord de son lit
+d'un air mélancolique, mettait lentement ses bottes et se faisait à
+lui-même la morale:
+
+«Nous avons bu trop de bière hier soir, se disait-il en se grattant
+derrière les oreilles; c'est une boisson qui vous ruine la santé.
+J'aurais mieux fait de prendre une bouteille de plus, et quatre ou cinq
+chopes de moins.»
+
+Puis élevant la voix:
+
+«Katel! Katel!» s'écria-t-il.
+
+La vieille servante parut sur le seuil, et, le voyant bâiller, les yeux
+rouges et la tignasse ébouriffée:
+
+«Hé! hé! hé! fit-elle; vous avez mal aux cheveux, monsieur Kobus?
+
+--Oui, c'est cette bière qui en est cause; si l'on m'y rattrape!...
+
+--Ah! vous dites toujours la même chose, fit la vieille en riant.
+
+--Qu'est-ce que tu pourrais bien me préparer pour me remettre? reprit
+Fritz.
+
+--Voulez-vous du thé?
+
+--Du thé! Parle-moi d'une bonne soupe aux oignons, à la bonne heure; et
+puis, attends....
+
+--Une oreille de veau à la vinaigrette?
+
+--Oui, c'est cela, une oreille à la vinaigrette. Quelle mauvaise idée on
+a de prendre tant de bière! Enfin, puisque c'est fait, n'en parlons
+plus. Dépêche-toi, Katel, j'arrive.»
+
+Katel rentra dans sa cuisine en riant, et Kobus, au bout d'un quart
+d'heure, finit de se laver, de se peigner et de s'habiller. Il pouvait à
+peine lever les bras et les jambes. Enfin, il passa sa capote, et entra
+dans la salle s'asseoir devant une bonne soupe aux oignons, qui lui fit
+du bien. Il mangea son oreille à la vinaigrette, et but un bon coup de
+_forstheimer_ par là-dessus, ce qui lui rendit courage. Il avait
+pourtant encore la tête un peu lourde, et regardait le beau soleil qui
+s'étendait sur les vitres.
+
+«Quelle boisson pernicieuse que la bière! dit-il, on aurait dû tordre le
+cou de ce Gambrinus, lorsqu'il s'avisa de faire bouillir de l'orge avec
+du houblon. C'est une chose contraire à la nature de mêler le doux et
+l'amer; les hommes sont fous d'avaler un pareil poison. Mais la fumée
+est cause de tout; si l'on pouvait renoncer à la pipe, on se moquerait
+de la chope. Enfin, voilà.--Katel!
+
+--Quoi, monsieur?
+
+--Je sors, je vais prendre l'air; il faut que je fasse un grand tour.
+
+--Mais vous reviendrez à midi?
+
+--Oui, je pense. Dans tous les cas, si je ne suis pas rentré pour une
+heure, tu lèveras la table, c'est que j'aurai poussé jusque dans quelque
+village aux environs.»
+
+Tout en disant cela, Fritz se coiffait de son feutre; il prenait sa
+canne à pomme d'ivoire au coin de la cheminée, et descendait dans le
+vestibule.
+
+Katel ôtait la nappe en riant et se disait: «Demain, sa première visite,
+après dîner, sera pour le _Grand-Cerf_. Voilà pourtant comme sont les
+hommes, ils ne peuvent jamais se corriger.»
+
+Une fois dehors, Kobus remonta gravement la rue de Hildebrandt. Le temps
+était magnifique; toutes les fenêtres s'ouvraient au printemps.
+
+«Eh! bonjour, monsieur Kobus, voici les beaux jours, lui criaient les
+commères.
+
+--Oui, Berbel... oui, Catherine, cela promet», disait-il. Les enfants
+dansaient, sautaient et criaient sur toutes les portes; on ne pouvait
+rien voir de plus joyeux. Fritz, après être sorti de la ville par la
+vieille porte de Hildebrandt, où les femmes étendaient déjà leur linge
+et leurs robes rouges au soleil le long des anciens remparts, Fritz
+monta sur le talus de l'avancée. Les dernières neiges fondaient à
+l'ombre des chemins couverts, et, tout autour de la ville, aussi loin
+que pouvaient s'étendre les regards, on ne voyait que de jeunes pousses
+d'un vert tendre sur les haies, sur les arbres des vergers et les allées
+de peupliers, le long de la Lauter. Au loin, bien loin, les montagnes
+bleues des Vosges conservaient à leur sommet quelques plaques blanches
+presque imperceptibles, et par là-dessus s'étendait le ciel immense, où
+voguaient de légers nuages dans l'infini. Kobus, voyant ces choses, fut
+véritablement heureux, et portant la vue au loin, il pensa: «Si j'étais
+là-bas, sur la côte des Genêts, je n'aurais plus qu'une demi-lieue pour
+être à ma ferme de Meisenthâl; je pourrais causer avec le vieux Christel
+de mes affaires, et je verrais les semailles et la génisse blanche dont
+me parlait Sûzel hier soir.»
+
+Comme il regardait ainsi, tout rêveur, une bande de ramiers passait bien
+haut au-dessus de la côte lointaine, se dirigeant vers la grande forêt
+de hêtres.
+
+Fritz, les yeux pleins de lumière, les suivit du regard, jusqu'à ce
+qu'ils eussent disparu dans les profondeurs sans bornes; et tout
+aussitôt, il résolut d'aller à Meisenthâl.
+
+Le vieux jardinier Bosser passait justement dans l'avancée, la houe sur
+l'épaule.
+
+«Hé! père Bosser!» lui cria-t-il.
+
+L'autre leva le nez.
+
+«Faites-moi donc le plaisir, puisque vous entrez en ville, de prévenir
+Katel que je vais à Meisenthâl, et que je ne rentrerai pas avant six ou
+sept heures.
+
+--C'est bon, monsieur Kobus, c'est bon, je m'en charge.
+
+--Oui, vous me rendrez service.» Bosser s'éloigna, et Fritz prit à
+gauche le sentier qui descend dans la vallée des Ablettes, derrière le
+Postthâl, et qui remonte en face, à la côte des Genêts. Ce sentier était
+déjà sec, mais des milliers de petits filets d'eau de neige se
+croisaient au-dessous dans la grande prairie du Gresselthal, et
+brillaient au soleil comme des veines d'argent. Kobus, en remontant la
+côte en face, aperçut deux ou trois couples de tourterelles des bois,
+qui filaient deux à deux le long des roches grises de la Houpe, et se
+becquetaient sur les corniches, la queue en éventail. C'était un plaisir
+de les voir glisser dans l'air, sans bruit, on aurait dit qu'elles
+n'avaient pas besoin de remuer les ailes: l'amour les portait; elles ne
+se quittaient pas et tourbillonnaient tantôt dans l'ombre des roches,
+tantôt en pleine lumière, comme des bouquets de fleurs qui tomberaient
+du ciel en frémissant. Il faudrait être sans coeur pour ne pas aimer ces
+jolis oiseaux. Fritz, le dos appuyé à sa canne, les regarda longtemps;
+il ne les avait jamais si bien vues se becqueter, car les tourterelles
+des bois sont très sauvages. Elles finirent par l'apercevoir et
+s'éloignèrent. Alors il se remit à marcher tout pensif, et vers onze
+heures il était sur la côte des Genêts.
+
+De là, Hunebourg avec ses vieilles rues tortueuses, son église, sa
+fontaine Saint-Arbogast, sa caserne de cavalerie, ses trois vieilles
+portes décrépites où pendent le lierre et la mousse, était comme peinte
+en bleu sur la côte en face; toutes les petites fenêtres et les lucarnes
+sur les toits lançaient des éclairs. La trompette des hussards, sonnant
+le rappel, s'entendait comme le bourdonnement d'une guêpe. Par la porte
+de Hildebrandt s'avançait comme une file de fourmis; Kobus se rappela
+que la veille était morte la sage-femme Lehnel: c'était son enterrement!
+
+Après avoir vu ces choses, il se mit à traverser le plateau d'un bon
+pas; et le sentier sablonneux commençait à descendre, lorsque tout à
+coup le grand toit de tuiles grises de la ferme, avec les deux autres
+toits plus petits du hangar et du pigeonnier, apparurent au-dessous de
+lui, dans le creux du vallon de Meisenthâl, tout au pied de la côte.
+
+C'était une vieille ferme, bâtie à l'ancienne mode, avec une grande cour
+carrée entourée d'un petit mur de pierres sèches, la fontaine au milieu
+de la cour, le guévoir devant l'auge verdâtre, les étables et les
+écuries à droite, les granges et le pigeonnier surmonté d'une tourelle
+en pointe, à gauche, le corps de logis au milieu. Derrière, se
+trouvaient la distillerie, la buanderie, le pressoir, le poulailler et
+les réduits à porcs: tout cela, vieux de cent cinquante ans, car c'était
+le grand-père Nicolas Kobus qui l'avait bâtie. Mais dix arpents de
+prairies naturelles, vingt-cinq de terres labourables, tout le tour de
+la côte couvert d'arbres fruitiers, et, dans un coin au soleil, un
+hectare de vignes en plein rapport, donnaient à cette ferme une grande
+valeur et de beaux revenus.
+
+Tout en descendant le sentier en zigzag. Fritz regardait la petite Sûzel
+faire la lessive à la fontaine, les pigeons tourbillonnaient par volées
+de dix à douze autour du pigeonnier; et le père Christel, sa grande
+_cougie_[7] au poing, ramenant les boeufs de l'abreuvoir. Cet ensemble
+champêtre le réjouissait; il écoutait avec une raisonnable satisfaction
+la voix du chien Mopsel résonner avec les coups de battoir dans la
+vallée silencieuse, et les mugissements des boeufs se prolonger jusque
+dans la forêt de hêtres en face, où restaient encore quelques plaques de
+neige jaunâtre au pied des arbres.
+
+ [Note 7: Fouet.]
+
+Mais ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'était la petite Sûzel,
+courbée sur sa planchette, savonnant le linge, le battant et le tordant
+à tour de bras, comme une bonne petite ménagère. Chaque fois qu'elle
+levait son battoir tout luisant d'eau de savon, le soleil brillant
+dessus, envoyait un éclair jusqu'au bout de la côte.
+
+Fritz, jetant par hasard un coup d'oeil dans le fond de la gorge, où la
+Lauter serpente au milieu des prairies, vit, à la pointe d'un vieux
+chêne, un busard qui observait les pigeons tourbillonnant autour de la
+ferme. Il le mit en joue avec sa canne; aussitôt l'oiseau partit, jetant
+un miaulement sauvage dans la vallée, et tous les pigeons, à ce cri de
+guerre, se replièrent comme un éventail dans le colombier.
+
+Alors Kobus, riant en lui-même, repartit en trottant dans le sentier,
+jusqu'à ce qu'une petite voix claire se mît à crier:
+
+«M. Kobus!... voici M. Kobus!» C'était Sûzel qui venait de l'apercevoir
+et qui s'élançait sous le hangar pour appeler son père. Il atteignait à
+peine le chemin des voitures, au pied de la côte, que le vieux fermier
+anabaptiste, avec son large collier de barbe, son chapeau de crin, sa
+camisole de laine grise garnie d'agrafes de laiton, venait à sa
+rencontre, la figure épanouie, et s'écriait d'un ton joyeux: «Soyez le
+bienvenu, monsieur Kobus, soyez le bienvenu. Vous nous faites un grand
+plaisir en ce jour; nous n'espérions pas vous voir si tôt. Que le ciel
+soit loué de vous voir décidé pour aujourd'hui.
+
+--Oui, Christel, c'est moi, dit Fritz en donnant une poignée de main au
+brave homme; l'idée de venir m'a pris tout à coup, et me voilà. Hé! Hé!
+hé! je vois avec satisfaction que vous avez toujours bonne mine, père
+Christel.
+
+--Oui, le ciel nous a conservé la santé, monsieur Kobus; c'est le plus
+grand bien que nous puissions souhaiter; qu'il en soit béni! Mais tenez,
+voici ma femme que la petite est allée prévenir.»
+
+En effet, la bonne mère Orchel, grosse et grasse, avec sa coiffe de
+taffetas noir, son tablier blanc et ses gros bras ronds sortant des
+manches de chemise, accourait aussi, la petite Sûzel derrière elle.
+
+«Ah! Seigneur Dieu! c'est vous, monsieur Kobus, disait la bonne femme
+toute riante; de si bonne heure? Ah! quelle bonne surprise vous nous
+faites.
+
+--Oui, mère Orchel. Tout ce que je vois me réjouit. J'ai donné un coup
+d'oeil sur les vergers, tout pousse à souhait; et j'ai vu tout à l'heure
+le bétail qui rentrait de l'abreuvoir, il m'a paru en bon état.
+
+--Oui, oui, tout est bien», dit la grosse fermière. On voyait qu'elle
+avait envie d'embrasser Kobus, et la petite Sûzel paraissait aussi bien
+heureuse. Deux garçons de labour, en blouse, sortaient alors avec la
+charrue attelée; ils levèrent leur bonnet en criant: «Bonjour, monsieur
+Kobus!
+
+--Bonjour, Johan; bonjour, Kasper», dit-il tout joyeux. Il s'était
+approché de la vieille ferme, dont la façade était couverte d'un lattis,
+où grimpaient jusque sous le toit six ou sept gros ceps de vigne noueux;
+mais les bourgeons se montraient à peine. À droite de la petite porte
+ronde se trouvait un banc de pierre. Plus loin, sous le toit du hangar,
+qui s'avançait en auvent jusqu'à douze pieds du sol, étaient entassés
+pêle-mêle les herses, les charrues, le hache-paille, les scies et les
+échelles. On y voyait aussi, contre la porte de la grange, une grande
+trouble à pêcher, et au-dessus, entre les poutres du hangar, pendaient
+des bottes de paille, où des nichées de pierrots avaient élu domicile.
+Le chien Mopsel, un petit chien de berger à poils gris de fer, grosse
+moustache et queue traînante, venait se frotter à la jambe de Fritz, qui
+lui passait la main sur la tête.
+
+C'est ainsi qu'au milieu des éclats de rire et des joyeux propos
+qu'inspirait à tous l'arrivée de ce bon Kobus, ils entrèrent ensemble
+dans l'allée, puis dans la chambre commune de la ferme, une grande salle
+blanchie à la chaux, haute de huit à neuf pieds, et le plafond rayé de
+poutres brunes. Trois fenêtres, à vitres octogones, s'ouvraient sur la
+vallée; une autre petite, derrière, prenait jour sur la côte; le long
+des fenêtres s'étendait une longue table de hêtre, les jambes en X, avec
+un banc de chaque côté; derrière la porte, à gauche, se dressait le
+fourneau de fonte en pyramide, et sur la table se trouvaient cinq ou six
+petits gobelets et la cruche de grès à fleurs bleues; de vieilles images
+de saints, enluminées de vermillon et encadrées de noir, complétaient
+l'ameublement de cette pièce.
+
+«Monsieur, dit Christel, vous dînerez ici, n'est-ce pas?
+
+--Cela va sans dire.
+
+--Bon. Tu sais, Orchel, ce qu'aime M. Kobus?
+
+--Oui, sois tranquille; nous avons justement fait la pâte ce matin.
+
+--Alors, asseyons-nous. Êtes-vous fatigué, monsieur Kobus? Voulez-vous
+changer de souliers, mettre mes sabots?
+
+--Vous plaisantez, Christel; j'ai fait ces deux petites lieues sans m'en
+apercevoir.
+
+--Allons, tant mieux. Mais tu ne dis rien à M. Kobus, Sûzel?
+
+--Que veux-tu que je lui dise? Il voit bien que je suis là, et que nous
+avons tous du plaisir à le recevoir chez nous.
+
+--Elle a raison, père Christel. Nous avons assez causé hier, nous deux;
+elle m'a raconté tout ce qui se passe ici. Je suis content d'elle: c'est
+une bonne petite fille. Mais puisque nous y sommes, et que la mère
+Orchel nous apprête des _noudels_, savez-vous ce que nous allons faire
+en attendant? Allons voir un peu les champs, le verger, le jardin; il y
+a si longtemps que je n'étais sorti, que cette petite course n'a fait
+que me dégourdir les jambes.
+
+--Avec plaisir, monsieur Kobus. Sûzel, tu peux aider ta mère; nous
+reviendrons dans une heure.»
+
+Alors Fritz et le père Christel sortirent, et comme ils reprenaient le
+chemin de la cour, Kobus, en passant, vit le reflet de la flamme au fond
+de la cuisine. La fermière pétrissait déjà la pâte sur l'évier.
+
+«Dans une heure, monsieur Kobus! lui cria-t-elle.
+
+--Oui, mère Orchel, oui, dans une heure.» Et ils sortirent.
+
+«Nous avons beaucoup pressé de fruits cet hiver, dit Christel; cela nous
+fait au moins dix mesures de cidre et vingt de poiré. C'est une boisson
+plus rafraîchissante que le vin, pendant les moissons.
+
+--Et plus saine que la bière, ajouta Kobus. On n'a pas besoin de la
+fortifier, ni de l'étendre d'eau, c'est une boisson naturelle.»
+
+Ils longeaient alors le mur de la distillerie; Fritz jeta les yeux à
+l'intérieur par une lucarne. «Et des pommes de terre, Christel, en
+avez-vous distillé?
+
+--Non, monsieur, vous savez que l'année dernière elles n'ont pas donné;
+il faut attendre une récolte abondante, pour que cela vaille la peine.
+
+--C'est juste. Tiens, il me semble que vous avez plus de poules que
+l'année dernière, et de plus belles?
+
+--Ah! ça, monsieur Kobus, ce sont des cochinchinoises. Depuis deux ans,
+il y en a beaucoup dans le pays; j'en avais vu chez Daniel Stenger, à la
+ferme de Lauterbach, et j'ai voulu en avoir. C'est une espèce
+magnifique, mais il faudra voir si ces cochinchinoises sont bonnes
+pondeuses.»
+
+Ils étaient devant la grille de la basse-cour, et des quantités de
+poules grandes et petites, des huppées et des pattues, un coq superbe à
+l'oeil roux au milieu, se tenaient là dans l'ombre, regardant, écoutant
+et se peignant du bec. Quelques canards se trouvaient aussi dans le
+nombre.
+
+«Sûzel! Sûzel!» cria le fermier.
+
+La petite parut aussitôt.
+
+«Quoi, mon père?
+
+--Mais ouvre donc aux poules, qu'elles prennent l'air et que les canards
+aillent à l'eau; il sera temps de les enfermer quand il y aura de
+l'herbe, et qu'elles iront tout déterrer au jardin.»
+
+Sûzel s'empressa d'ouvrir, et Christel se mit à descendre la prairie,
+Fritz derrière lui. À cent pas de la rivière, et comme le terrain
+devenait humide, l'anabaptiste fit halte, et dit:
+
+«Voyez, monsieur Kobus, depuis six ans cette pente ne produisait que des
+osiers et des flèches d'eau, il y avait à peine de quoi paître une
+vache; eh bien! cet hiver, nous nous sommes mis à niveler, et maintenant
+toute l'eau suit sa pente à la rivière. Que le soleil donne quinze
+jours, ce sera sec, et nous sèmerons là ce que nous voudrons: du trèfle,
+du sainfoin, de la luzerne; je vous réponds que le fourrage sera bon.
+
+--Voilà ce que j'appelle une fameuse idée, dit Fritz.
+
+--Oui, monsieur, mais il faut que je vous parle d'une autre chose; quand
+nous reviendrons à la ferme, et que nous serons à l'endroit où la
+rivière fait un coude, je vous expliquerai cela, vous le comprendrez
+mieux.»
+
+Ils continuèrent à se promener ainsi autour de la vallée jusque vers
+midi. Christel exposait à Kobus ses intentions.
+
+«Ici, disait-il, je planterai des pommes de terre; là, nous sèmerons du
+blé; après le trèfle, c'est un bon assolement.»
+
+Fritz n'y comprenait rien; mais il avait l'air de s'y entendre, et le
+vieux fermier était heureux de parler des choses qui l'intéressaient le
+plus.
+
+La chaleur devenait grande. À force de marcher dans ces terres grasses,
+labourées profondément, et qui vous laissaient à chaque pas une motte au
+talon, Kobus avait fini par sentir la sueur lui couler le long du dos;
+et comme ils étaient au haut de la côte, en train de reprendre haleine,
+cet immense bourdonnement des insectes, qui sortent de terre aux
+premiers beaux jours, se fit entendre pour la première fois à ses
+oreilles.
+
+«Écoutez, Christel, dit-il, quelle musique... hein! C'est tout de même
+étonnant, cette vie qui sort de terre sous la forme de chenilles, de
+hannetons, de mouches, et qui remplit l'air du jour au lendemain; c'est
+quelque chose de grand!
+
+--Oui, c'est même trop grand, dit l'anabaptiste. Si nous n'avions pas le
+bonheur d'avoir des moineaux, des pinsons, des hirondelles et des
+centaines d'autres petits oiseaux, comme les chardonnerets et les
+fauvettes, pour exterminer toute cette vermine, nous serions perdus,
+monsieur Kobus: les hannetons, les chenilles et les sauterelles nous
+mangeraient tout! Heureusement, le Seigneur vient à notre aide. On
+devrait défendre la chasse des petits oiseaux; moi, j'ai toujours
+défendu de dénicher les moineaux de la ferme; ça nous pille beaucoup de
+grain, mais ça nous en sauve encore plus.
+
+--Oui, reprit Fritz, voilà comment tout marche dans ce bas monde: les
+insectes dévorent les plantes, les oiseaux dévorent les insectes, et
+nous mangeons les oiseaux avec le reste. Depuis le commencement, les
+choses ont été arrangées pour que nous mangions tout: nous avons
+trente-deux dents pour cela; les unes pointues, les autres tranchantes,
+et les autres, ce qu'on appelle les grosses dents, pour écraser. Cela
+prouve que nous sommes les rois de la terre.
+
+--Mais écoutez, Christel!... qu'est-ce que c'est?
+
+--Ça, c'est la grosse cloche de Hunebourg qui sonne midi, le son entre
+là-bas dans la vallée, près de la roche des Tourterelles.»
+
+Ils se mirent à redescendre, et, sur le bord de la rivière, à cent pas
+de la ferme, l'anabaptiste, s'arrêtant de nouveau dit:
+
+«Monsieur Kobus, voici l'idée dont je vous parlais tout à l'heure. Voyez
+comme la rivière est basse ici; tous les ans, à la fonte des neiges, ou
+quand il tombe une grande averse en été, la rivière déborde; elle avance
+de cent pas au moins dans ce coin; si vous étiez arrivé la semaine
+dernière, vous l'auriez vu plein d'écume; maintenant encore la terre est
+très humide.
+
+«Eh bien! j'ai pensé que si l'on creusait de cinq ou six pieds dans ce
+tournant, ça nous donnerait d'abord deux ou trois cents tombereaux de
+terre grasse, qui formeraient un bon engrais pour la côte, car il n'y a
+rien de mieux que de mêler la terre glaise à la terre de chaux. Ensuite,
+en bâtissant un petit mur bien solide du côté de la rivière, nous
+aurions le meilleur réservoir qu'on puisse souhaiter pour tenir de la
+truite, du barbeau, de la tanche, et toutes les espèces de la Lauter.
+L'eau entrerait par une écluse grillée, et sortirait par une claie bien
+serrée de l'autre côté: les poissons seraient là dans l'eau vive comme
+chez eux, et l'on n'aurait qu'à jeter le filet pour en prendre ce qu'on
+voudrait.
+
+«Au lieu que maintenant, surtout depuis que l'horloger de Hunebourg et
+ses deux fils viennent pêcher toute la sainte journée, et qu'ils
+emportent tous les soirs des truites plein leurs sacs, il n'y a plus
+moyen d'en avoir. Que pensez-vous de cela, monsieur Kobus, vous qui
+aimez le poisson d'eau courante? Toutes les semaines, Sûzel vous en
+porterait avec le beurre, les oeufs et le reste.
+
+--Ça, dit Fritz, la bouche pleine d'admiration, c'est une idée
+magnifique. Christel, vous êtes un homme rempli de bon sens. Depuis
+longtemps j'aurais dû penser à ce réservoir, car j'aime beaucoup la
+truite. Oui, vous avez raison. Tiens, tiens, c'est tout à fait juste!
+Pas plus tard que demain nous commencerons, entendez-vous, Christel? Ce
+soir, je vais à Hunebourg chercher des ouvriers, des tombereaux et des
+brouettes. Il faut que l'architecte Lang arrive, pour que la chose soit
+faite en règle. Et, l'affaire terminée, nous sèmerons là-dedans des
+truites, des perches, des barbeaux, comme on sème des choux, des raves
+et des carottes dans son jardin.»
+
+Kobus partit alors d'un grand éclat de rire, et le vieil anabaptiste
+parut heureux de le voir approuver son plan. Tout en regagnant la ferme,
+Fritz disait:
+
+«Je vais m'établir chez vous, Christel, huit, dix, quinze jours, pour
+surveiller et pousser ce travail. Je veux tout voir de mes propres yeux.
+Il faudra, du côté de la rivière, un mur solide, de bonne chaux et de
+bonnes fondations; nous aurons aussi besoin de sable et de gravier pour
+le fond du réservoir, car les poissons d'eau courante veulent du
+gravier. Enfin nous établirons cela pour durer longtemps.»
+
+Ils entraient alors dans la grande cour en face du hangar; Sûzel se
+trouvait sur la porte.
+
+«Est-ce que ta mère nous attend? lui demanda le vieil anabaptiste.
+
+--Pas encore; elle est seulement en train de dresser la table.
+
+--Bon! nous avons le temps de voir les écuries.» Il traversa la cour et
+ouvrit la lucarne. Kobus regarda l'étable blanchie à la chaux et pavée
+de moellons, une rigole au milieu en pente douce, les boeufs et les
+vaches à la file dans l'ombre. Comme tous ces bons animaux tournaient la
+tête vers la lumière, le père Christel dit: «Ces deux grands boeufs, sur
+le devant, sont à l'engrais depuis trois mois; le boucher juif, Isaac
+Schmoûle, en a envie; il est déjà venu deux ou trois fois. Les six
+autres nous suffiront cette année pour le labour. Mais voyez ce petit
+noir, monsieur, il est magnifique, et c'est bien dommage que nous
+n'ayons pas la paire. J'ai déjà couru tout le pays pour en trouver un
+pareil. Quant aux vaches, ce sont les mêmes que l'année dernière. Roesel
+est fraîche à lait; je veux lui laisser nourrir sa petite génisse
+blanche.
+
+--C'est bon, fit Kobus, je vois que tout est bien. Maintenant, allons
+dîner, je me sens une pointe d'appétit.»
+
+
+
+
+VI
+
+
+L'idée du réservoir aux poissons avait enthousiasmé Fritz. À peine le
+dîner terminé, vers une heure, il se remettait en marche pour Hunebourg.
+Et le lendemain il revenait avec une voiture de pioches, de pelles et de
+brouettes, quelques ouvriers de la carrière des Trois-Fontaines et
+l'architecte Lang, qui devait tracer le plan de l'ouvrage.
+
+On descendit aussitôt à la rivière, on examina le terrain. Lang, son
+mètre au poing, prit les mesures; il discuta l'entreprise avec le père
+Christel, et Kobus planta lui-même les piquets. Finalement, lorsqu'on se
+trouva d'accord sur la chose et le prix, les ouvriers se mirent à
+l'oeuvre.
+
+Lang avait cette année-là sa grande entreprise du pont de pierre sur la
+Lauter, entre Hunebourg et Biewerkirch; il ne put donc surveiller les
+travaux; mais Fritz, installé chez l'anabaptiste, dans la belle chambre
+du premier, se chargea de ce soin.
+
+Ses deux fenêtres s'ouvraient sur le toit du hangar; il n'avait pas même
+besoin de se lever, pour voir où l'ouvrage en était, car de son lit il
+découvrait d'un coup d'oeil la rivière, le verger en face et la côte
+au-dessus. C'était comme fait exprès pour lui.
+
+Au petit jour, quand le coq lançait son cri dans la vallée encore toute
+grise, et qu'au loin, bien loin, les échos du Bichelberg lui répondaient
+dans le silence; quand Mopsel se retournait dans sa niche, après avoir
+lancé deux ou trois aboiements; quand la haute grive faisait entendre sa
+première note dans les bois sonores; puis, quand tout se taisait de
+nouveau quelques secondes, et que les feuilles se mettaient à
+frissonner--sans que l'on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer,
+elles aussi, le père de la lumière et de la vie--, et qu'une sorte de
+pâleur s'étendait dans le ciel, alors Kobus s'éveillait; il avait
+entendu ces choses avant d'ouvrir les yeux et regardait.
+
+Tout était encore sombre autour de lui, mais en bas, dans l'allée, le
+garçon de labour marchait d'un pas pesant; il entrait dans la grange et
+ouvrait la lucarne du fenil, sur l'écurie, pour donner le fourrage aux
+bêtes. Les chaînes remuaient, les boeufs mugissaient tout bas, comme
+endormis, les sabots allaient et venaient.
+
+Bientôt après, la mère Orchel descendait dans la cuisine; Fritz, tout en
+écoutant la bonne femme allumer du feu et remuer les casseroles,
+écartait ses rideaux et voyait les petites fenêtres grises se découper
+en noir sur l'horizon pâle.
+
+Quelquefois un nuage, léger comme un écheveau de pourpre, indiquait que
+le soleil allait paraître entre les deux côtes en face, dans dix
+minutes, un quart d'heure.
+
+Mais déjà la ferme était pleine de bruit: dans la cour, le coq, les
+poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait. Dans la
+cuisine, les casseroles tintaient, le feu pétillait, les portes
+s'ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors sous le
+hangar. On entendait trotter au loin les ouvriers arrivant du
+Bichelberg.
+
+Puis, tout à coup tout devenait blanc: c'était lui... le soleil, qui
+venait enfin de paraître. Il était là, rouge, étincelant comme de l'or.
+Fritz, le regardant monter entre les deux côtes, pensait: «Dieu est
+grand.»
+
+Et plus bas, voyant les ouvriers piocher, traîner la brouette, il se
+disait: «Ça va bien!»
+
+Il entendait aussi la petite Sûzel monter et descendre l'escalier en
+trottant comme une perdrix, déposer ses souliers cirés à la porte, et
+faire doucement, pour ne pas l'éveiller. Il souriait en lui-même,
+surtout quand le chien Mopsel se mettait à aboyer dans la cour, et qu'il
+entendait la petite lui crier d'une voix étouffée: «Chut! chut! Ah! le
+gueux, il est capable d'éveiller M. Kobus!»
+
+«C'est étonnant, pensait-il, comme cette petite prend soin de moi; elle
+devine tout ce qui peut me faire plaisir: à force de _damfnoudels_, j'en
+avais assez; j'aurais voulu des oeufs à la coque, elle m'en a fait sans
+que j'aie dit un mot; ensuite j'avais assez d'oeufs, elle m'a fait des
+côtelettes aux fines herbes.... C'est une enfant pleine de bon sens;
+cette petite Sûzel m'étonne!»
+
+Et, songeant à ces choses, il s'habillait et descendait; les gens de la
+ferme avaient fini leur repas du matin; ils attachaient la charrue, et
+se mettaient en route.
+
+La petite nappe blanche était mise au bout de la table, le couvert, la
+chopine de vin et la grosse carafe d'eau fraîche dessus, toute
+scintillante de gouttelettes. Les fenêtres de la salle, ouvertes sur la
+vallée, laissaient entrer par bouffées les âpres parfums des bois.
+
+En ce moment le père Christel arrivait déjà quelquefois de la côte, la
+blouse trempée de rosée et les souliers chargés de glèbe jaune.
+
+«Eh bien, monsieur Kobus, s'écriait le brave homme, comment ça va-t-il
+ce matin?
+
+--Mais, très bien, père Christel; je me plais de plus en plus ici, je
+suis comme un coq en pâte, votre petite Sûzel ne me laisse manquer de
+rien.»
+
+Si Sûzel se trouvait là, aussitôt elle rougissait et se sauvait bien
+vite, et le vieil anabaptiste disait: «Vous faites trop d'éloges à cette
+enfant, monsieur Kobus; vous la rendrez orgueilleuse d'elle-même.
+
+--Bah! bah! il faut bien l'encourager, que diable; c'est tout à fait une
+bonne petite femme de ménage: elle fera la satisfaction de vos vieux
+jours, père Christel.
+
+--Dieu le veuille, monsieur Kobus, Dieu le veuille, pour son bonheur et
+pour le nôtre!»
+
+Ils déjeunaient alors ensemble, puis allaient voir les travaux, qui
+marchaient très bien et prenaient une belle tournure. Après cela, le
+fermier retournait aux champs, et Fritz rentrait fumer une bonne pipe
+dans sa chambre, les deux coudes au bord de sa fenêtre, sous le toit,
+regardant travailler les ouvriers, les gens de la ferme aller et venir,
+mener le bétail à la rivière, piocher le jardin, la mère Orchel semer
+des haricots, et Sûzel entrer dans l'étable avec un petit cuveau de
+sapin bien propre, pour traire les vaches, ce qu'elle faisait le matin
+vers sept heures, et le soir à huit heures après le souper.
+
+Souvent alors il descendait, afin de jouir de ce spectacle, car il avait
+fini par prendre goût au bétail, et c'était un véritable plaisir pour
+lui, de voir ces bonnes vaches, calmes et paisibles, se retourner à
+l'approche de la petite Sûzel, avec leurs museaux roses ou bleuâtres, et
+se mettre à mugir en choeur comme pour la saluer.
+
+«Allons, Schwartz, allons, Horni... retournez-vous.... Laissez-moi
+passer!» leur criait Sûzel en les poussant de sa petite main potelée.
+
+Ils ne la quittaient pas de l'oeil, tant ils l'aimaient; et quand,
+assise sur son tabouret de bois à trois pieds, elle se mettait à traire,
+la grande Blanche ou la petite Roesel se retournaient sans cesse pour
+lui donner un coup de langue, ce qui la fâchait plus qu'on ne peut dire.
+
+«Je n'en viendrai jamais à bout, c'est fini!», s'écriait-elle.
+
+Et Fritz, regardant cela par la lucarne, riait de bon coeur.
+
+Quelquefois, l'après-midi, il détachait la nacelle et descendait
+jusqu'aux roches grises de la forêt de bouleaux. Il jetait le filet sur
+ces fonds de sable; mais rarement il prenait quelque chose, et, toujours
+en ramant pour remonter le courant jusqu'à la ferme, il pensait:
+
+«Ah! quelle bonne idée nous avons eue de creuser un réservoir; d'un seul
+coup de filet, je vais avoir plus de poisson que je n'en prendrais en
+quinze jours dans la rivière.»
+
+Ainsi s'écoulait le temps à la ferme, et Kobus s'étonnait de regretter
+si peu sa cave, sa cuisine, sa vieille Katel et la bière du
+_Grand-Cerf_, dont il s'était fait une habitude depuis quinze ans.
+
+«Je ne pense pas plus à tout cela, se disait-il parfois le soir, que si
+ces choses n'avaient jamais existé. J'aurais du plaisir à voir le vieux
+rebbe David, le grand Frédéric Schoultz, le percepteur Hâan, c'est vrai;
+je ferais volontiers le soir une partie de _youker_ avec eux, mais je
+m'en passe très bien, il me semble même que je me porte mieux, que j'ai
+les jambes plus dégourdies et meilleur appétit; cela vient du grand air.
+Quand je retournerai là-bas, je vais avoir une mine de chanoine,
+fraîche, rose, joufflue; on ne verra plus mes yeux, tant j'engraisse,
+ha! ha! ha!»
+
+Un jour, Sûzel ayant eu l'idée de chercher en ville une poitrine de veau
+bien grasse, de la farcir de petits oignons hachés et de jaunes d'oeufs,
+et d'ajouter à ce dîner des beignets d'une sorte particulière,
+saupoudrés de cannelle et de sucre, Fritz trouva cela de si bon goût,
+qu'ayant appris que Sûzel avait seule préparé ces friandises, il ne put
+s'empêcher de dire à l'anabaptiste, après le repas:
+
+«Écoutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le bon sens
+et l'esprit. Où diable Sûzel peut-elle avoir appris tant de choses? Cela
+doit être naturel.
+
+--Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c'est naturel: les uns
+naissent avec des qualités; et les autres n'en ont pas, malheureusement
+pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple, est très bon pour aboyer
+contre les gens; mais si quelqu'un voulait en faire un chien de chasse,
+il ne serait plus bon à rien. Notre enfant, monsieur Kobus, est née pour
+conduire un ménage; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le
+beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma femme.
+On n'a jamais eu besoin de lui dire: "Sûzel, il faut s'y prendre de
+telle manière." C'est venu tout seul, voilà ce que j'appelle une vraie
+femme de ménage, dans deux ou trois ans, bien entendu, car, maintenant,
+elle n'est pas encore assez forte pour les grands travaux; mais ce sera
+une vraie femme de ménage; elle a reçu le don du Seigneur, elle fait ces
+choses avec plaisir.
+
+«Quand on est forcé de porter son chien à la chasse, disait le vieux
+garde Froelig, cela va mal; les vrais chiens de chasse y vont tout
+seuls, on n'a pas besoin de leur dire: "Ça, c'est un moineau, ça une
+caille ou une perdrix;" ils ne tombent jamais en arrêt devant une motte
+de terre comme devant un lièvre. Mopsel, lui, ne ferait pas la
+différence. Mais quant à Sûzel, j'ose dire qu'elle est née pour tout ce
+qui regarde la maison.
+
+--C'est positif, dit Fritz. Mais le don de la cuisine, voyez-vous, est
+une véritable bénédiction. On peut rouir le chanvre, filer, laver, tout
+ce que vous voudrez, avec des bras, des jambes et de la bonne volonté;
+mais distinguer une sauce d'une autre, et savoir les appliquer à propos,
+voilà quelque chose de rare. Aussi j'estime plus ces beignets que tout
+le reste; et pour les faire aussi bons, je soutiens qu'il faut mille
+fois plus de talent que pour filer et blanchir cinquante aunes de toile.
+
+--C'est possible, monsieur Kobus; vous êtes plus fort sur ces articles
+que moi.
+
+--Oui, Christel, et je suis si content de ces beignets, que je voudrais
+savoir comment elle s'y est prise pour les faire.
+
+--Eh! nous n'avons qu'à l'appeler, dit le vieux fermier, elle nous
+expliquera cela.--Sûzel! Sûzel!»
+
+Sûzel était justement en train de battre le beurre dans la cuisine, le
+tablier blanc à bavette serré à la taille, agrafé sur la nuque, et
+remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue à son joli menton
+rose. Des centaines de petites taches blanches mouchetaient ses bras
+dodus et ses joues; il y en avait jusque dans ses cheveux, tant elle
+mettait d'ardeur à son ouvrage.
+
+C'est ainsi qu'elle entra toute animée, demandant: «Quoi donc, mon
+père?»
+
+Et Fritz, la voyant fraîche et souriante, ses grands yeux bleus
+écarquillés d'un air naïf, et sa petite bouche entrouverte laissant
+apercevoir de jolies dents blanches, Fritz ne put s'empêcher de faire la
+réflexion qu'elle était appétissante comme une assiette de fraises à la
+crème.
+
+«Qu'est-ce qu'il y a, mon père? fit-elle de sa petite voix gaie: vous
+m'avez appelée?
+
+--Oui, voici M. Kobus qui trouve tes beignets si bons qu'il voudrait
+bien en connaître la recette.»
+
+Sûzel devint toute rouge de plaisir. «Oh! monsieur Kobus veut rire de
+moi.
+
+--Non, Sûzel, ces beignets sont délicieux; comment les as-tu faits,
+voyons?
+
+--Oh! monsieur Kobus, ça n'est pas difficile, j'ai mis... mais, si vous
+voulez, j'écrirai cela... vous pourriez oublier.
+
+--Comment! elle sait écrire, père Christel?
+
+--Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le vieil
+anabaptiste.
+
+--Diable... diable... voyez-vous cela... mais c'est une vraie
+ménagère.... Je n'oserai plus la tutoyer tout à l'heure.... Eh bien,
+Sûzel, c'est convenu, tu écriras la recette.»
+
+Alors Sûzel, heureuse comme une petite reine, rentra dans la cuisine, et
+Kobus alluma sa pipe en attendant le café.
+
+Les travaux du réservoir se terminèrent le lendemain de ce jour, vers
+cinq heures. Il avait trente mètres de long sur vingt de large, un mur
+solide l'entourait; mais avant de poser les grilles commandées au
+Klingenthal, il fallait attendre que la maçonnerie fût bien sèche.
+
+Les ouvriers partirent donc la pioche et la pelle sur l'épaule; et
+Fritz, le même soir, pendant le souper, déclara qu'il retournerait le
+lendemain à Hunebourg. Cette décision attrista tout le monde.
+
+«Vous allez partir au plus beau moment de l'année, dit l'anabaptiste.
+Encore deux ou trois jours et les noisettes auront leurs pompons, les
+sureaux et les lilas auront leurs grappes, tous les genêts de la côte
+seront fleuris, on ne trouvera que des violettes à l'ombre des haies.
+
+--Et, dit la mère Orchel, Sûzel qui pensait vous servir de petits radis
+un de ces jours.
+
+--Que voulez-vous, répondit Fritz, je ne demanderais pas mieux que de
+rester; mais j'ai de l'argent à recevoir, des quittances à donner; j'ai
+peut-être des lettres qui m'attendent. Et puis, dans une quinzaine, je
+reviendrai poser les grilles; alors je verrai tout ce que vous me dites.
+
+--Enfin, puisqu'il le faut, dit le fermier, n'en parlons plus; mais
+c'est fâcheux tout de même.
+
+--Sans doute, Christel, je le regrette aussi.» La petite Sûzel ne dit
+rien, mais elle paraissait toute triste, et ce soir-là Kobus, fumant
+comme d'habitude sa pipe à sa fenêtre, avant de se coucher, ne
+l'entendit pas chanter de sa jolie voix de fauvette, en lavant la
+vaisselle. Le ciel, à droite vers Hunebourg, était rouge comme une
+braise, tandis que les coteaux en face, à l'autre bout de l'horizon,
+passaient des teintes d'azur au violet sombre, et finissaient par
+disparaître dans l'abîme.
+
+La rivière, au fond de la vallée, fourmillait de poussière d'or; et les
+saules, avec leurs longues feuilles pendantes, les joncs avec leurs
+flèches aiguës, les osiers et les trembles, papillotant à la brise, se
+dessinaient en larges hachures noires sur ce fond lumineux. Un oiseau
+des marais, quelque martin-pêcheur sans doute, jetait de seconde en
+seconde dans le silence son cri bizarre. Puis tout se tut, et Fritz se
+coucha.
+
+Le lendemain, à huit heures, il avait déjeuné, et debout, le bâton à la
+main devant la ferme avec le vieil anabaptiste et la mère Orchel, il
+allait partir.
+
+«Mais où donc est Sûzel, s'écria-t-il, je ne l'ai pas encore vue ce
+matin?
+
+--Elle doit être à l'étable ou dans la cour, dit la fermière.
+
+--Eh bien! allez la chercher; je ne puis quitter le Meisenthâl sans lui
+dire adieu.» Orchel entra dans la maison, et quelques instants après
+Sûzel paraissait, toute rouge.
+
+«Hé! Sûzel, arrive donc, lui cria Kobus, il faut que je te remercie; je
+suis très content de toi, tu m'as bien traité. Et pour te prouver ma
+satisfaction, tiens, voici un _goulden_, dont tu feras ce que tu
+voudras.»
+
+Mais Sûzel, au lieu d'être joyeuse à ce cadeau, parut toute confuse.
+«Merci, monsieur Kobus», dit-elle. Et comme Fritz insistait, disant:
+«Prends donc cela. Sûzel, tu l'as bien gagné.» Elle, détournant la tête,
+se prit à fondre en larmes. «Qu'est-ce que cela signifie? dit alors le
+père Christel; pourquoi pleures-tu?
+
+--Je ne sais pas, mon père», fit-elle en sanglotant. Et Kobus de son
+côté pensa: «Cette petite est fière, elle croit que je la traite comme
+une servante, cela lui fait de la peine.»
+
+C'est pourquoi, remettant le _goulden_ dans sa poche, il dit:
+
+«Écoute, Sûzel, je t'achèterai moi-même quelque chose, cela vaudra
+mieux. Seulement, il faut que tu me donnes la main; sans cela, je
+croirais que tu es fâchée contre moi.»
+
+Alors Sûzel, sa jolie figure cachée dans son tablier, et la tête penchée
+en arrière sur l'épaule, lui tendit la main; et quand Fritz l'eut
+serrée, elle rentra dans l'allée en courant.
+
+«Les enfants ont de drôles d'idées, dit l'anabaptiste. Tenez, elle a cru
+que vous vouliez la payer des choses qu'elle a faites de bon coeur.
+
+--Oui, dit Kobus, je suis bien fâché de l'avoir chagrinée.
+
+--Hé! s'écria la mère Orchel, elle est aussi trop orgueilleuse. Cette
+petite nous fera de grands chagrins.
+
+--Allons, calmez-vous, mère Orchel, dit Fritz en riant; il vaut mieux
+être un peu trop fier que pas assez, croyez-moi, surtout pour les
+filles. Et, maintenant, au revoir!»
+
+Il se mit en route avec Christel, qui l'accompagna jusque sur la côte;
+ils se séparèrent près des roches, et Kobus poursuivit seul sa route
+d'un bon pas vers Hunebourg.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Malgré tout le plaisir qu'avait eu Fritz à la ferme, ce n'est pas sans
+une vive satisfaction qu'il découvrit Hunebourg sur la côte en face.
+Autant tout était humide dans la vallée le jour de son départ, autant
+alors tout était sec et clair. La grande prairie de Finckmath s'étendait
+comme un immense tapis de verdure des glacis jusqu'au ruisseau des
+Ablettes, et, tout au haut, les grands fumiers de cavalerie du Postthâl,
+les petits jardins des vétérans, entourés de haies vives, et les vieux
+remparts moussus, produisaient un effet superbe.
+
+Il voyait aussi, derrière les acacias en boule de la petite place, près
+de l'hôtel de ville, la façade blanche de sa maison; et la distance ne
+l'empêchait pas de reconnaître que les fenêtres étaient ouvertes pour
+donner de l'air.
+
+Tout en marchant, il se représentait la brasserie du _Grand-Cerf_, avec
+sa cour au fond entourée de platanes; les petites tables au-dessous,
+encombrées de monde, les chopes débordant de mousse. Il se revoyait dans
+sa chambre, en manches de chemise, les pantalons serrés aux hanches, les
+pieds dans ses pantoufles, et se disait tout joyeux:
+
+«On n'est pourtant jamais mieux que chez soi, dans ses vieux habits et
+ses vieilles habitudes. J'ai passé quinze jours agréables au Meisenthâl,
+c'est vrai; mais s'il avait fallu rester encore, j'aurais trouvé le
+temps long. Nous allons donc recommencer nos discussions, le vieux David
+Sichel et moi; nous allons nous remettre à nos bonnes parties de _youker_
+avec Frédéric Schoultz, le percepteur Hâan, Speck et les autres. Voilà
+ce qui me convient le mieux. Quand je suis assis en face de ma table,
+pour dîner ou pour régler un compte, tout est dans l'ordre naturel.
+Partout ailleurs je puis être assez content, mais jamais aussi calme,
+aussi paisible que dans mon bon vieux Hunebourg.»
+
+Au bout d'une demi-heure, tout en rêvant de la sorte, il avait parcouru
+le sentier de la Finckmath, et passait derrière les fumiers du Postthâl
+pour entrer en ville.
+
+«Qu'est-ce que la vieille Katel va me dire? pensait-il. Elle va me
+dévider son chapelet; elle va me reprocher une si longue absence.»
+
+Et tout en allongeant le pas sous la porte de Hildebrandt, il souriait
+et regardait en passant les portes et les fenêtres ouvertes dans la
+grande rue tortueuse: le ferblantier Schwartz, taillant son fer-blanc,
+les besicles sur son petit nez camard et les yeux écarquillés; le
+tourneur Sporte faisant siffler sa roue et dévidant ses ételles en
+rubans sans fin; le tisserand Koffel, tout petit et tout jaune, devant
+son métier, lançant sa navette avec un bruit de ferraille interminable;
+le forgeron Nickel ferrant le cheval du gendarme Hierthès, à la porte de
+sa forge, et le tonnelier Schweyer enfonçant les douves de ses tonnes à
+grands coups de maillet, au fond de sa voûte retentissante.
+
+Tous ces bruits, ce mouvement, cette lumière blanche sur les toits,
+cette ombre dans la rue; le passage de tous ces gens qui le saluaient
+d'un air particulier, comme pour dire: «Voilà M. Kobus de retour; il
+faut que je me dépêche de raconter cette nouvelle à ma femme»; les
+enfants criant en choeur à l'école: «B-A, BA, B-E, BE»; et les commères
+réunies par cinq ou six devant leur porte, tricotant, babillant comme
+des pies, pelant des pommes de terre, et lui criant, en se fourrant
+l'aiguille derrière l'oreille: «Hé! c'est vous, monsieur Kobus; qu'il y
+a longtemps qu'on ne vous a vu!» tout cela le réjouissait et le
+remettait dans son assiette ordinaire.
+
+«Je vais me changer en arrivant, se disait-il, et puis j'irai prendre
+une chope à la brasserie du _Grand-Cerf_.»
+
+Dans ces agréables pensées il tournait au coin de la mairie, et
+traversait la place des Acacias, où se promenaient gravement les anciens
+capitaines en retraite, chauffant leurs rhumatismes au soleil, et sept
+ou huit officiers de hussards, roides dans leurs uniformes comme des
+soldats de bois.
+
+Mais il n'avait pas encore gravi les cinq ou six marches en péristyle de
+sa maison, que la vieille Katel criait déjà dans le vestibule:
+
+«Voici M. Kobus!
+
+--Oui... oui... c'est moi, fit-il en montant quatre à quatre.
+
+--Ah! monsieur Kobus, s'écria la vieille en joignant les mains, quelles
+inquiétudes vous m'avez données!
+
+--Comment, Katel, est-ce que je ne t'avais pas prévenue, en venant
+chercher les ouvriers, que je serais absent quelques jours?
+
+--Oui, monsieur, mais c'est égal... d'être seule à la maison... de faire
+la cuisine pour une seule personne....
+
+--Sans doute... sans doute... je comprends ça... je me suis dérangé;
+mais une fois tous les quinze ans, ce n'est pas trop. Allons, me voilà
+revenu... tu vas faire la cuisine pour nous deux. Et maintenant, Katel,
+laisse-moi, il faut que je me change, je suis tout en sueur.
+
+--Oui, monsieur, dépêchez-vous, on attrape si vite un coup d'air.»
+
+Fritz entra dans sa chambre, et refermant la porte, il s'écria: «Nous y
+voilà donc!» Il n'était plus le même homme. Tout en tirant les rideaux,
+en se lavant, en changeant de linge et d'habits, il riait et se disait:
+
+«Hé! hé! Hé! je vais donc me refaire du bon sang, je vais donc pouvoir
+rire encore! Ces boeufs, ces vaches, ces poules de la ferme m'avaient
+rendu mélancolique.»
+
+Et le grand Schoultz, le percepteur Hâan, le vieux rebbe David, la
+brasserie du _Grand-Cerf_, la vieille cour de la synagogue, la halle, la
+place du marché, toute la ville lui repassait devant les yeux, comme des
+figures de lanterne magique.
+
+Enfin, au bout de vingt minutes, frais, dispos, joyeux, il ressortit,
+son large feutre sur l'oreille, la face épanouie, et dit à Katel en
+passant:
+
+«Je sors, je vais faire un tour en ville.
+
+--Oui, monsieur... mais vous reviendrez?
+
+--Sois tranquille, sois tranquille; au coup de midi je serai à table.»
+Et il descendit dans la rue en se demandant:
+
+«Où vais-je aller? à la brasserie? il n'y a personne avant midi. Allons
+voir le vieux David, oui, allons chez le vieux rebbe. C'est drôle, rien
+que de penser à lui, mon ventre en galope. Il faut que je le mette en
+colère; il faut que je lui dise quelque chose pour le fâcher, cela me
+secouera la rate, et j'en dînerai mieux.»
+
+Dans cette agréable perspective, il descendit la rue des Capucins
+jusqu'à la cour de la synagogue, où l'on entrait par une antique porte
+cochère. Tout le monde traversait alors cette cour, pour descendre par
+le petit escalier en face, dans la rue des Juifs. C'était vieux comme
+Hunebourg; on ne voyait là-dedans que de grandes ombres grises, de
+hautes bâtisses décrépites, sillonnées de chêneaux rouillés; et toute la
+Judée pendait aux lucarnes d'alentour, jusqu'à la cime des airs, ses bas
+troués, ses vieux jupons crasseux, ses culottes rapiécées, son linge
+filandreux. À tous les soupiraux apparaissaient des têtes branlantes,
+des bouches édentées, des nez et des mentons en carnaval: on aurait dit
+que ces gens arrivaient de Ninive, de Babylone, ou qu'ils étaient
+réchappés de la captivité d'Égypte, tant ils paraissaient vieux.
+
+Les eaux grasses des ménages suintaient le long des murs, et, pour dire
+la vérité, cela ne sentait pas bon.
+
+À la porte de la cour se trouvait un mendiant chrétien, assis sur ses
+deux jambes croisées; il avait la barbe longue de trois semaines, toute
+grise, les cheveux plats, et les favoris en canon de pistolet; c'était
+un ancien soldat de l'Empire: on l'appelait _der Frantzoze_.[8]
+
+ [Note 8: Le Français.]
+
+Le vieux David demeurait au fond avec sa femme, la vieille Sourlé, toute
+ronde et toute grasse, mais d'une graisse jaunâtre, les joues entourées
+de grosses rides en demi-cercle; son nez était camard, ses yeux très
+bruns, et sa bouche ornée de petites rides en étoile, comme un trou.
+
+Elle portait un bandeau sur le front, selon la loi de Moïse, pour cacher
+ses cheveux, afin de ne pas séduire les étrangers. Du reste elle avait
+bon coeur, et le vieux David se faisait un plaisir de la proclamer le
+modèle accompli de son sexe.
+
+Fritz mit un _groschen_ dans la sébile du _Frantzoze_; il avait allumé
+sa pipe, et fumait à grosses bouffées pour traverser le cloaque. En face
+du petit escalier, dont chaque marche est creusée comme la pierre d'une
+gargouille, il fit halte, se pencha de côté dans une petite fenêtre
+ronde, à ras de terre, et vit le rabbin au fond d'une grande chambre
+enfumée, assis devant une table de vieux chêne, les deux coudes sur un
+gros bouquin à tranche rouge, et son front ridé entre ses mains.
+
+La figure du vieux David, dans cette attitude réfléchie, et sous cette
+lumière grise, ne manquait pas d'un grand caractère; il y avait dans
+l'ensemble de ses traits quelque chose de l'esprit rêveur et
+contemplatif du dromadaire, ce qui se retrouve du reste chez toutes les
+races orientales.
+
+«Il lit le Talmud», se dit Fritz.
+
+Puis, descendant deux marches, il ouvrit la porte en s'écriant:
+
+«Tu es donc toujours enfoncé dans la joie et les prophètes, vieux
+_posché-isroel_?
+
+--Ah! c'est toi, _schaude_! fit le vieux rabbin, dont la figure prit
+aussitôt une expression de joie intérieure, en même temps que d'ironie
+fine, quoique pleine de bonhomie; tu n'as donc pu te passer de moi plus
+longtemps, tu t'ennuyais et tu es content de me voir?
+
+--Oui, c'est toujours avec un nouveau plaisir que je te revois, fit
+Kobus en riant; c'est un grand plaisir pour moi de me trouver en face
+d'un véritable croyant, un petit-fils du vertueux Jacob, qui dépouilla
+son frère....
+
+--Halte! s'écria le rebbe, halte! tes plaisanteries sur ce chapitre ne
+peuvent aller. Tu es un _épicaures_ sans foi ni loi. J'aimerais mieux
+soutenir une discussion en règle contre deux cents prêtres, cinquante
+évêques et le pape lui-même, que contre toi. Du moins, ces gens sont
+forcés d'admettre les textes, de reconnaître qu'Abraham, Jacob, David et
+tous les prophètes étaient d'honnêtes gens; mais toi, maudit _schaude_,
+tu nies tout, tu rejettes tout, tu déclares que tous nos patriarches
+étaient des gueux; tu es pire que la peste, on ne peut rien t'opposer,
+et c'est pourquoi, Kobus, je t'en prie, laissons cela. C'est très
+mauvais de ta part de m'attaquer sur des choses où j'aurais en quelque
+sorte honte de me défendre... envoie-moi plutôt le curé.»
+
+Alors Fritz partit d'un immense éclat de rire, et, s'étant assis, il
+s'écria:
+
+«Rebbe, je t'aime, tu es le meilleur homme et le plus réjouissant que je
+connaisse. Puisque tu as honte de défendre Abraham, parlons d'autre
+chose.
+
+--Il n'y pas besoin d'être défendu, s'écria David, il se défend assez
+lui-même.
+
+--Oui, il serait difficile de lui faire du mal maintenant, dit Fritz;
+enfin, enfin, laissons cela. Mais dis donc, David, je m'invite à prendre
+un verre de kirschenwasser chez toi; je sais que tu en as de très bon.»
+
+Cette proposition dérida tout à fait le vieux rabbin, qui n'aimait
+réellement pas discuter avec Kobus de choses religieuses. Il se leva
+souriant, ouvrit la porte de la cuisine, et dit à la bonne vieille
+Sourlé, qui pétrissait justement la pâte d'un _schaled_.[9]
+
+ [Note 9: Gâteau juif.]
+
+«Sourlé, donne-moi les clefs de l'armoire; mon ami Kobus est là qui veut
+prendre un verre de kirschenwasser.
+
+--Bonjour, monsieur Kobus! s'écria la bonne femme; je ne peux pas venir,
+j'ai de la pâte jusqu'aux coudes.»
+
+Fritz s'était levé; il regardait dans la petite cuisine toute sombre,
+éclairée par un vitrail de plomb, la bonne vieille qui pétrissait,
+tandis que David lui tirait les clefs de la poche.
+
+«Ne vous dérangez pas, Sourlé, dit-il, ne vous dérangez pas.»
+
+David revint, referma la cuisine et ouvrit la porte d'un petit placard,
+où se trouvaient le kirschenwasser et trois petits verres; il les
+apporta sur la table, heureux de pouvoir offrir quelque chose à Kobus.
+Celui-ci, voyant ce sentiment, s'écria que le kirsch était délicieux.
+
+«Tu en as de meilleur, fit le vieux rebbe en goûtant.
+
+--Non, non, David, peut-être d'aussi bon, mais pas de meilleur.
+
+--En veux-tu encore un verre?
+
+--Merci, il ne faut pas abuser des bonnes choses, comme disait mon père;
+je reviendrai.» Alors, ils étaient réconciliés. Le vieux rebbe reprit en
+plissant les yeux avec malice:
+
+«Et qu'est-ce que tu as fait là-bas, _schaude_? Je me suis laissé dire
+que tu as fais de grosses dépenses, pour creuser un réservoir à
+poissons. Est-ce vrai?
+
+--C'est vrai, David.
+
+--Ah! s'écria le vieux rebbe, cela ne m'étonne pas; quand il s'agit de
+manger et de boire, tu ne connais plus la dépense.»
+
+Et, hochant la tête, il dit sur un ton nasillard: «Tu seras toujours le
+même!» Fritz souriait. «Écoute, David, fit-il, dans six à sept mois
+d'ici, lorsque le poisson sera rare, et que tu auras fais ton tour sur
+le marché, le nez long d'une aune, sans rien trouver de bon...--car,
+vieux, tu aimes aussi les bons morceaux, tu as beau hocher la tête, tu
+es de la race des chats, et le poisson te plaît....
+
+--Mais, Kobus, Kobus! s'écria David, vas-tu maintenant me faire passer
+pour un _épicaures_ de ton espèce? Sans doute, j'aime mieux un beau
+brochet qu'une queue de vache sur mon assiette, cela va sans dire; je ne
+serais pas un homme si j'avais d'autres idées; mais je n'y pense pas
+d'avance, Sourlé s'occupe de ces choses.
+
+--Ta! ta! ta! fit Kobus; quand, dans six mois, je t'enverrai des plats
+de truites, avec des bouteilles de _forstheimer_, à la fête de
+_Simres-Thora_[10], nous verrons, nous verrons si tu me reprocheras mon
+réservoir.»
+
+ [Note 10: Fête de réjouissance en mémoire de la promulgation de la
+ Loi au peuple juif.]
+
+David sourit. «Le Seigneur, dit-il, a tout bien fait; aux uns il donne
+la prudence, aux autres la sobriété. Tu es prudent; je ne te reproche
+pas ta prudence, c'est un don de Dieu, et quand les truites viendront,
+elles seront les bienvenues.
+
+--Amen!» s'écria Fritz. Et tous deux se mirent à rire de bon coeur.
+Cependant Kobus voulait faire enrager le vieux rebbe.
+
+Tout à coup, il lui dit:
+
+«Et les femmes, David, les femmes? Est-ce que tu ne m'en as pas trouvé
+une? la vingt-quatrième! Tu dois être pressé de gagner ma vigne du
+Sonneberg. Je serais curieux de la connaître, la vingt-quatrième.»
+
+Avant de répondre, David Sichel prit un air grave:
+
+«Kobus, dit-il, je me rappelle une vieille histoire, dont chacun peut
+faire son profit. Avant d'être des ânes, disait cette histoire, les ânes
+étaient des chevaux; ils avaient le jarret solide, la tête petite, les
+oreilles courtes et du crin à la queue, au lieu d'une touffe de poils.
+Or, il advint qu'un de ces chevaux, le grand-grand-père de tous les
+ânes, se trouvant un jour dans l'herbe jusqu'au ventre, se dit à
+lui-même: "Cette herbe est trop grossière pour moi; ce qu'il me faut,
+c'est de la fine fleur, tellement délicate qu'aucun autre cheval n'en
+ait encore goûté de pareille." Il sortit de ce pâturage, à la recherche
+de sa fine fleur. Plus loin, il trouva des herbes plus grossières que
+celles qu'il venait de quitter; il s'en indigna. Plus loin, au bord d'un
+marais, il trouva des flèches d'eau et marcha dessus. Puis il fit le
+tour du marais, entra dans un pays aride, toujours à la recherche de sa
+fine fleur; mais il ne trouva même plus de mousse. Il eut faim, il
+regarda de tous côté, vit des chardons dans un creux... et les mangea de
+bon appétit. Alors ses oreilles poussèrent; il eut une touffe de poils à
+la queue, il voulut hennir, et se mit à braire; c'était le premier des
+ânes!»
+
+Fritz, au lieu de rire de cette histoire, en fut vexé sans savoir
+pourquoi.
+
+«Et s'il n'avait pas mangé de chardons? dit-il.
+
+--Alors, il aurait été moins qu'un âne vivant, il aurait été un âne
+mort.
+
+--Tout cela ne signifie rien, David.
+
+--Non; seulement, il vaut mieux se marier jeune que de prendre sa
+servante pour femme, comme font tous les vieux garçons. Crois-moi....
+
+--Va t'en au diable! s'écria Kobus en se levant. Voici midi qui sonne,
+je n'ai pas le temps de te répondre.» David l'accompagna jusque sur le
+seuil, riant en lui-même. Et comme ils se séparaient:
+
+«Écoute, Kobus, fit-il d'un air fin, tu n'as pas voulu des femmes que je
+t'ai présentées, tu n'as peut-être pas eu tort. Mais bientôt tu t'en
+chercheras une toi-même.
+
+--_Posché-isroel_, répondit Kobus, _posché-isroel_!» Il haussa les
+épaules, joignit les mains d'un air de pitié, et s'en alla. «David,
+criait Sourlé dans la cuisine, le dîner est prêt, mets donc la table.»
+Mais le vieux rebbe, ses yeux fins plissés d'un air ironique, suivit
+Fritz du regard jusque hors la porte cochère; puis il rentra, riant tout
+bas de ce qui venait d'arriver.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Après midi, Kobus se rendit à la brasserie du _Grand-Cerf_, et retrouva
+là ses vieux camarades, Frédéric Schoultz, Hâan et les autres, en train
+de faire leur partie de _youker_, comme tous les jours, de une à deux
+heures, depuis le 1er janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre.
+
+Naturellement ils se mirent tous à crier: «Hé! Kobus.... Voici Kobus!»
+
+Et chacun s'empressa de lui faire place; lui, tout en riant et jubilant,
+distribuait des poignées de main à droite et à gauche. Il finit par
+s'asseoir au bout de la table, en face des fenêtres. La petite Lotchen,
+le tablier blanc en éventail sur sa jupe rouge, vint déposer une chope
+devant lui; il la prit, la leva gravement entre son oeil et la lumière,
+pour en admirer la belle couleur d'ambre jaune, souffla la mousse du
+bord, et but avec recueillement, les yeux à demi fermés. Après quoi il
+dit: «Elle est bonne!» et se pencha sur l'épaule du grand Frédéric, pour
+voir les cartes qu'il venait de lever.
+
+C'est ainsi qu'il rentra simplement dans ses habitudes.
+
+«Du trèfle! du carreau! Coupez l'as! criait Schoultz.
+
+--C'est moi qui donne», faisait Hâan en ramassant les cartes.
+
+Les verres cliquetaient, les canettes tintaient, et Fritz ne songeait
+pas plus alors au vallon de Meisenthâl qu'au Grand Turc; il croyait
+n'avoir jamais quitté Hunebourg.
+
+À deux heures entra M. le professeur Speck, avec ses larges souliers
+carrés au bout de ses grandes jambes maigres, sa longue redingote marron
+et son nez tourné à la friandise. Il se découvrit d'un air solennel, et
+dit:
+
+«J'ai l'honneur d'annoncer à la compagnie que les cigognes sont
+arrivées.»
+
+Aussitôt les échos de la brasserie répétèrent dans tous les coins: «Les
+cigognes sont arrivées! les cigognes sont arrivées!»
+
+Il se fit un grand tumulte; chacun quittait sa chope à moitié vide, pour
+aller voir les cigognes. En moins d'une minute, il y avait plus de cent
+personnes, le nez en l'air, devant le _Grand-Cerf_.
+
+Tout au haut de l'église, une cigogne, debout sur son échasse, ses ailes
+noires repliées au-dessus de sa queue blanche, le grand bec roux incliné
+d'un air mélancolique, faisait l'admiration de toute la ville. Le mâle
+tourbillonnait autour et cherchait à se poser sur la roue, où pendaient
+encore quelques brins de paille.
+
+Le rebbe David venait aussi d'arriver, et, regardant, son vieux chapeau
+penché sur la nuque, il s'écriait:
+
+«Elles arrivent de Jérusalem!... Elles se sont reposées sur les
+pyramides d'Égypte.... Elles ont traversé les mers.»
+
+Tout le long de la rue, devant la halle, on ne voyait que des commères,
+de vieux papas et des enfants, le cou replié, dans une sorte d'extase.
+Quelques vieilles disaient en s'essuyant les yeux: «Nous les avons
+encore revues une fois.»
+
+Kobus, en regardant tous ces braves gens, leurs mines attendries, et
+leurs attitudes émerveillées, pensait: «C'est drôle... comme il faut peu
+de chose pour amuser le monde.»
+
+Et la figure émue du vieux rabbin surtout le mettait de bonne humeur.
+
+«Eh bien, rebbe, eh bien, lui dit-il, ça te paraît donc bien beau?»
+
+Alors, l'autre, abaissant les yeux et le voyant rire, s'écria:
+
+«Tu n'as donc pas d'entrailles? Tu ne vois donc partout que des sujets
+de moquerie? Tu ne sens donc rien?
+
+--Ne crie pas si haut, _schaude_, tout le monde nous regarde.
+
+--Et s'il me plaît de crier haut! S'il me plaît de te dire tes vérités!
+S'il me plaît...»
+
+Heureusement les cigognes, après un instant de repos, venaient de se
+remettre en route pour faire le tour de la ville, et prendre possession
+des nuages de Hunebourg; et toute la place, transportée d'enthousiasme,
+poussait un cri d'admiration.
+
+Les deux oiseaux, comme pour répondre à ce salut, tout en planant,
+faisaient claquer leur bec, et une troupe d'enfants les suivaient dans
+la rue des Capucins, criant: «Tra, ri, ro, l'été vient encore une fois!
+You, you, l'été vient encore une fois!»
+
+Kobus alors rentra dans la brasserie avec les autres; et, jusqu'à sept
+heures, il ne fut plus question que du retour des cigognes, et de la
+protection qu'elles étendent sur les villes où elles nichent; sans
+parler d'une foule d'autres services particuliers à Hunebourg, comme
+d'exterminer les crapauds, les couleuvres et les lézards, dont les vieux
+fossés seraient infestés sans elles, et non seulement les fossés, mais
+encore les deux rives de la Lauter, où l'on ne verrait que des reptiles,
+si ces oiseaux n'étaient pas envoyés du Ciel pour détruire la vermine
+des champs.
+
+David Sichel étant aussi entré, Fritz, pour se moquer de lui, se mit à
+soutenir que les juifs avaient l'habitude de tuer les cigognes et de les
+manger à la Pâque avec l'agneau pascal, et que cette habitude avait
+causé jadis la grande plaie d'Égypte, où l'on voyait des grenouilles en
+si grand nombre qu'elles entraient par les fenêtres, et qu'il vous en
+tombait même par les cheminées; de sorte que les Pharaons se trouvèrent
+d'autre moyen pour se débarrasser de ce fléau, que de chasser les fils
+d'Abraham du pays.
+
+Cette explication exaspéra tellement le vieux rebbe, qu'il déclara que
+Kobus méritait d'être pendu.
+
+Alors Fritz fut vengé de l'apologue de l'âne et des chardons; de douces
+larmes coulèrent sur ses joues. Et ce qui mit le comble à ce triomphe,
+c'est que le grand Frédéric Schoultz, Hâan et le professeur Speck
+s'écrièrent qu'il fallait rétablir la paix, que deux vieux amis comme
+David et Kobus ne pouvaient rester fâchés à propos des cigognes.
+
+Ils proposèrent à Fritz de rétracter son explication, moyennant quoi
+David serait forcé de l'embrasser. Il y consentit; alors David et lui
+s'embrassèrent avec attendrissement; et le vieux rebbe pleurait, disant:
+«Que sans le défaut qu'il avait de rire à tort et à travers, Kobus
+serait le meilleur homme du monde.»
+
+Je vous laisse à penser le bon sang que se faisait l'ami Fritz de toute
+cette histoire. Il ne cessa d'en rire qu'à minuit, et, même plus tard il
+se réveillait de temps en temps pour rire encore:
+
+«On irait bien loin, pensait-il, pour trouver d'aussi braves gens qu'à
+Hunebourg. Ce pauvre rebbe David est-il honnête dans sa croyance! Et le
+grand Frédéric, quelle bonne tête de cheval! Et Hâan, comme il glousse
+bien! Quel bonheur de vivre dans un pareil endroit!»
+
+Le lendemain, huit heures, il dormait encore comme un bienheureux,
+lorsqu'une sorte de grincement bizarre l'éveilla. Il prêta l'oreille, et
+reconnut que le rémouleur Higuebic était venu s'établir, comme tous les
+vendredis, au coin de sa maison, pour repasser les couteaux et les
+ciseaux de la ville, chose qui l'ennuya beaucoup, car il avait encore
+sommeil.
+
+À chaque instant, le babillage des commères venait interrompre le
+sifflement de la roue; puis c'était le caniche qui grondait, puis l'âne
+qui se mettait à braire, puis une discussion qui s'engageait sur le prix
+du repassage; puis autre chose.
+
+«Que le diable t'emporte! pensait Kobus. Est-ce que le bourgmestre ne
+devrait pas défendre ces choses-là? Le dernier paysan peut dormir à son
+aise, et de bons bourgeois sont éveillés à huit heures, par la
+négligence de l'autorité.»
+
+Tout à coup Higuebic se mit à crier d'une voix nasillarde:
+
+«Couteaux, ciseaux à repasser!»
+
+Alors il n'y tint plus et se leva furieux.
+
+«Il faudra que je parle de cela, se dit-il; je porterai l'affaire devant
+la justice de paix. Ce Higuebic finirait par croire que le coin de ma
+maison est à lui; depuis quarante-cinq ans qu'il nous ennuie tous, mon
+grand-père et moi, c'est assez; il est temps que cela finisse!»
+
+Ainsi rêvait Kobus en s'habillant; l'habitude de dormir à la ferme, sans
+autre bruit que le murmure du feuillage, l'avait gâté. Mais après le
+déjeuner il ne songeait plus à cette misère. L'idée lui vint de mettre
+en bouteilles deux tonnes de vin du Rhin qu'il avait achetées l'automne
+précédent. Il envoya Katel chercher le tonnelier, et se revêtit d'une
+grosse camisole de laine grise, qu'il mettait pour vaquer aux soins de
+la cave.
+
+Le père Schweyer arriva, son tablier de cuir aux genoux, le maillet à la
+ceinture, la tarière sous le bras, et sa grosse figure épanouie.
+
+«Eh bien, monsieur Kobus, eh bien! fit-il, nous allons donc commencer
+aujourd'hui?
+
+--Oui, père Schweyer, il est temps, le _markobrunner_ est en fût depuis
+quinze mois, et le _steinberg_ depuis six ans.
+
+--Bon... et les bouteilles?
+
+--Elles sont rincées et égouttées depuis trois semaines.
+
+--Oh! pour les soins à donner au noble vin, dit Schweyer, les Kobus s'y
+entendent de père en fils; nous n'avons donc plus qu'à descendre?
+
+--Oui, descendons.» Fritz alluma une chandelle dans la cuisine; il prit
+une anse du panier à bouteilles, Schweyer empoigna l'autre, et ils
+descendirent à la cave. Arrivés au bas, le vieux tonnelier s'écria:
+«Quelle cave, comme tout est sec ici! Houm! houm! Quel son clair! Ah!
+monsieur Kobus, je l'ai dit cent fois, vous avez la meilleure cave de la
+ville.» Puis s'approchant d'une tonne, et la frappant du doigt: «Voici
+le _markobrunner_, n'est-ce pas?
+
+--Oui; et celui-là, c'est le _steinberg_.
+
+--Bon, bon, nous allons lui dire deux mots.» Alors se courbant, la
+tarière au creux de l'estomac, il perça la tonne de _markobrunner_, et
+poussa lestement le robinet dans l'ouverture. Après quoi Kobus lui passa
+une bouteille, qu'il emplit et qu'il boucha; Fritz enduisit le bouchon
+de cire bleue et posa le cachet. L'opération se poursuivit de la sorte,
+à la grande satisfaction de Kobus et de Schweyer.
+
+«Hé! hé! hé! faisaient-ils de temps en temps, reposons-nous.
+
+--Oui, et buvons un coup», disait Fritz. Alors, prenant le petit gobelet
+sur la bonde, ils se rafraîchissaient d'un verre de cet excellent vin,
+et se remettaient ensuite à l'ouvrage. Toutes les précédentes fois,
+Kobus, après deux ou trois verres, se mettait à chanter d'une voix
+terriblement forte, de vieux airs qui lui passaient par la tête, tels
+que le _Miserere, l'Hymne de Gambrinus_, ou la chanson des _Trois
+Hussards_.
+
+«Cela résonne comme dans une cathédrale, faisait-il en riant.
+
+--Oui, disait Schweyer, vous chantez bien; c'est dommage que vous n'ayez
+pas été de notre grande société chorale de Johannisberg; on n'aurait
+entendu que vous.»
+
+Il se mettait alors à raconter comme, de son temps il existait une
+société de tonneliers, amateurs de musique, dans le pays de Nassau; que,
+dans cette société, on ne chantait qu'avec accompagnement de tonnes, de
+tonneaux et de brocs; que les canettes et les chopes faisaient le fifre,
+et que les foudres formaient la basse; qu'on n'avait jamais rien entendu
+d'aussi moelleux et d'aussi touchant; que les filles des maîtres
+tonneliers distribuaient des prix à ceux qui se distinguaient, et que
+lui, Schweyer, avait reçu deux grappes et une coupe d'argent, à cause de
+sa manière harmonieuse de taper sur une tonne de cinquante-trois
+mesures.
+
+Il disait cela tout ému de ses souvenirs, et Fritz avait peine à ne pas
+éclater de rire.
+
+Il racontait encore beaucoup d'autres choses curieuses, et célébrait la
+cave du grand-duc de Nassau, «laquelle, disait-il, possède des vins
+précieux, dont la date se perd dans la nuit des temps».
+
+C'est ainsi que le vieux Schweyer égayait le travail. Ces propos joyeux
+n'empêchaient pas les bouteilles de se remplir, de se cacheter et de se
+mettre en place; au contraire, cela se faisait avec plus de mesure et
+d'entrain.
+
+Kobus avait l'habitude d'encourager Schweyer, lorsque sa gaieté venait
+de se ralentir, soit en lui lançant quelque bon mot, ou bien en le
+remettant sur la piste de ses histoires. Mais, en ce jour, le vieux
+tonnelier crut remarquer qu'il était préoccupé de pensées étrangères.
+
+Deux ou trois fois il essaya de chanter; mais, après quelques
+ronflements, il se taisait, regardant un chat s'enfuir par la lucarne,
+un enfant qui se penchait curieusement pour voir ce qui se passait dans
+la cave, ou bien écoutant les sifflements de la pierre du rémouleur, les
+aboiements de son caniche, ou telle autre chose semblable.
+
+Son esprit n'était pas dans la cave, et Schweyer, naturellement discret,
+ne voulut pas interrompre ses réflexions.
+
+Les choses continuèrent ainsi trois ou quatre jours.
+
+Chaque soir Fritz allait à son ordinaire faire quelques parties de
+_youker_ au _Grand-Cerf_. Là, ses camarades remarquaient également une
+préoccupation étrange en lui; il oubliait de jouer à son tour.
+
+«Allons donc, Kobus, allons donc, c'est à toi!» lui criait le grand
+Frédéric.
+
+Alors il jetait sa carte au hasard, et naturellement il perdait.
+
+«Je n'ai pas de chance», se disait-il en rentrant.
+
+Comme Schweyer avait de l'ouvrage à la maison, il ne pouvait venir que
+deux ou trois heures par jour, le matin ou le soir, de sorte que
+l'affaire traînait en longueur, et même elle se termina d'une façon
+singulière.
+
+En mettant le _steinberg_ en perce, le vieux tonnelier s'attendait à ce
+que Kobus allait, comme toujours, emplir le gobelet et le lui présenter.
+Or Fritz, par distraction, oublia cette partie importante du cérémonial.
+
+Schweyer en fut indigné.
+
+«Il me fait boire de sa piquette, se dit-il; mais quand le vin est de
+qualité supérieure, il le trouve trop bon pour moi.»
+
+Cette réflexion le mit de mauvaise humeur, et quelques instants après,
+comme il était baissé, Kobus ayant laissé tomber deux gouttes de cire
+sur ses mains, sa colère éclata:
+
+«Monsieur Kobus, dit-il en se levant, je crois que vous devenez fou!
+Dans le temps, vous chantiez le _Miserere_, et je ne voulais rien dire,
+quoique ce fût une offense contre notre sainte religion, et surtout à
+l'égard d'un vieillard de mon âge; vous aviez l'air de m'ouvrir en
+quelque sorte les portes de la tombe, et c'était abominable quand on
+considère que je ne vous avais rien fait. D'ailleurs, la vieillesse
+n'est pas crime; chacun désire devenir vieux; vous le deviendrez
+peut-être, monsieur Kobus, et vous comprendrez alors votre indignité.
+Maintenant, vous me faites tomber de la cire sur les mains par malice.
+
+--Comment, par malice? s'écria Fritz stupéfait.
+
+--Oui, par malice; vous riez de tout!... Même en ce moment, vous avez
+envie de rire; mais je ne veux pas être votre _hans-wurst_[11],
+entendez-vous? C'est la dernière fois que je travaille avec un braque de
+votre espèce.»
+
+ [Note 11: Polichinelle allemand.]
+
+Ce disant, Schweyer détacha son tablier, prit sa tarière, et gravit
+l'escalier.
+
+La véritable raison de sa colère, ce n'étaient ni le _Miserere_, ni les
+gouttes de cire, c'était l'oubli du _steinberg_.
+
+Kobus, qui ne manquait pas de finesse, comprit très bien le vrai motif
+de sa colère, mais il ne regretta pas moins sa maladresse et son oubli
+des vieux usages, car tous les tonneliers du monde ont le droit de boire
+un bon coup du vin qu'ils mettent en bouteilles, et si le maître est là,
+son devoir est de l'offrir.
+
+«Où diable ai-je la tête depuis quelque temps? se dit-il. Je suis
+toujours à rêvasser, à bâiller, à m'ennuyer; rien ne me manque, et j'ai
+des absences; c'est étonnant... il faudra que je me surveille.»
+
+Cependant, comme il n'y avait pas moyen de faire revenir Schweyer, il
+finit de mettre son vin en bouteille lui-même, et les choses en
+restèrent là.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Les mardis et les vendredis matin, jours de marché, Kobus avait
+l'habitude de fumer des pipes à sa fenêtre, en regardant les ménagères
+de Hunebourg aller et venir, d'un air affairé, entre les longues rangées
+de paniers, de hottes, de cages d'osier, de baraques, de poteries et de
+charrettes alignées sur la place des Acacias. C'étaient, en quelque
+sorte, ses jours de grand spectacle; toutes ces rumeurs, ces mille
+attitudes d'acheteurs et de vendeurs débattant leur prix, criant, se
+disputant, le réjouissaient plus qu'on ne saurait le dire.
+
+Apercevait-il de loin quelque belle pièce, aussitôt il appelait Katel et
+lui disait:
+
+«Vois-tu, là-bas, ce chapelet de grives ou de mésanges? vois-tu ce grand
+lièvre roux, au troisième banc de la dernière rangée? Va voir.»
+
+Katel sortait; il suivait avec intérêt la marche de la discussion; et la
+vieille servante revenait-elle avec les mésanges, les grives ou le
+lièvre, il se disait: «Nous les avons!»
+
+Or, un matin, il se trouvait là, tout rêveur contre son habitude,
+bâillant dans ses mains et regardant avec indifférence. Rien n'excitait
+son envie; le mouvement, les allées et les venues de tout ce monde lui
+paraissaient quelque chose de monotone. Parfois il se dressait, et
+regardant la côte de Genêts tout au loin, il se disait: «Quel beau coup
+de soleil là-bas, sur le Meisenthâl.»
+
+Mille idées lui passaient par la tête: il entendait mugir le bétail, il
+voyait la petite Sûzel, en manches de chemise, le petit cuveau de sapin
+à la main, se glisser sous le hangar et entrer dans l'étable, Mopsel sur
+ses talons, et le vieil anabaptiste monter gravement la côte. Ces
+souvenirs l'attendrissaient.
+
+«Le mur du réservoir doit être sec maintenant, pensait-il; bientôt, il
+faudra poser le grillage.»
+
+En ce moment, et comme il se perdait au milieu de ces réflexions, Katel
+entra:
+
+«Monsieur, dit-elle, voici quelque chose que j'ai trouvé dans votre
+capote d'hiver.»
+
+C'était un papier; il le prit et l'ouvrit.
+
+«Tiens! tiens! fit-il avec une sorte d'émotion, la recette des beignets!
+Comment ai-je pu oublier cela depuis trois semaines? Décidément je n'ai
+plus la tête à moi!»
+
+Et regardant la vieille servante:
+
+«C'est une recette pour faire des beignets, mais des beignets délicieux!
+s'écria-t-il comme attendri. Devine un peu, Katel, qui m'a donné cette
+recette?
+
+--La grande Frentzel du _Boeuf-Rouge_.
+
+--Frentzel, allons donc! Est-ce qu'elle est capable d'inventer quelque
+chose, et surtout des beignets pareils? Non... c'est la petite Sûzel, la
+fille de l'anabaptiste.
+
+--Oh! dit Katel, cela ne m'étonne pas, cette petite est remplie de
+bonnes idées.
+
+--Oui, elle est au-dessus de son âge. Tu vas me faire de ces beignets,
+Katel. Tu suivras la recette exactement, entends-tu, sans cela tout
+serait manqué.
+
+--Soyez tranquille, monsieur, soyez tranquille, je vais vous soigner
+cela.»
+
+Katel sortit, et Fritz, bourrant une pipe avec soin, se remit à la
+fenêtre. Alors, tout avait changé sous ses yeux; les figures, les mines,
+les discours, les cris des uns et des autres: c'était comme un coup de
+soleil sur la place.
+
+Et rêvant encore à la ferme, il se prit à songer que le séjour des
+villes n'est vraiment agréable qu'en hiver; qu'il fait bon aussi changer
+de nourriture quelquefois, car la même cuisine, à la longue, devient
+insipide. Il se rappela que les bons oeufs frais et le fromage blanc,
+chez l'anabaptiste, lui faisaient plus de plaisir au déjeuner, que tous
+les petits plats de Katel.
+
+«Si je n'avais pas besoin, en quelque sorte, de faire ma partie de
+_youker_, de prendre mes chopes, de voir David, Frédéric Schoultz et le
+gros Hâan, se dit-il, j'aimerais bien passer six semaines ou deux mois
+de l'année à Meisenthâl. Mais il ne faut pas y songer, mes plaisirs et
+mes affaires sont ici: c'est fâcheux qu'on ne puisse pas avoir toutes
+les satisfactions ensemble.»
+
+Ces pensées s'enchaînaient dans son esprit. Enfin, onze heures ayant
+sonné, la vieille servante vint dresser la table. «Eh bien! Katel, lui
+dit-il en se retournant, et mes beignets?
+
+--Vous avez raison, monsieur, ils sont tout ce qu'on peut appeler de
+plus délicat.
+
+--Tu les as réussis?
+
+--J'ai suivi la recette; cela ne pouvait pas manquer.
+
+--Puisqu'ils sont réussis, dit Kobus, tout doit aller ensemble, je
+descends à la cave chercher une bouteille de _forstheimer_.»
+
+Il sortait son trousseau à la main, quand une idée le fit revenir; il
+demanda:
+
+«Et la recette?
+
+--Je l'ai dans ma poche, monsieur.
+
+--Eh bien, il ne faut pas la perdre; donne que je la mette dans le
+secrétaire; nous serons contents de la retrouver.» Et, déployant le
+papier, il se mit à le relire.
+
+«C'est qu'elle écrit joliment bien, fit-il; une écriture ronde, comme
+moulée! Elle est extraordinaire, cette petite Sûzel, sais-tu?
+
+--Oui, monsieur, elle est pleine d'esprit. Si vous l'entendiez à la
+cuisine, quand elle vient, elle a toujours quelque chose pour vous faire
+rire.
+
+--Tiens! tiens! moi qui la croyais un peu triste.
+
+--Triste! ah bien oui!
+
+--Et qu'est-ce qu'elle dit donc? demanda Kobus, dont la large figure
+s'épatait d'aise, en pensant que la petite était gaie.
+
+--Qu'est-ce que je sais? Rien que d'avoir passé sur la place, elle a
+tout vu, et elle vous raconte la mine de chacun mais d'un air si
+drôle....
+
+--Je parie qu'elle s'est aussi moquée de moi, s'écria Fritz.
+
+--Oh! pour cela, jamais, monsieur; du grand Frédéric Schoultz, je ne dis
+pas, mais de vous....
+
+--Ha! ha! ha! interrompit Kobus, elle s'est moquée de Schoultz! Elle le
+trouve un peu bête, n'est-ce pas?
+
+--Oh! non, pas justement; je ne peux pas me rappeler... vous
+comprenez....
+
+--C'est bon, Katel, c'est bon», dit-il en s'en allant tout joyeux.
+
+Et jusqu'au bas de l'escalier, la vieille servante l'entendit rire tout
+haut en répétant: «Cette petite Sûzel me fait du bon sang.»
+
+Quand il revint, la table était mise et le potage servi. Il déboucha sa
+bouteille, se mit la serviette au menton d'un air de satisfaction
+profonde, se retroussa les manches et dîna de bon appétit.
+
+Katel vint servir les beignets avant le dessert. Alors, remplissant son
+verre, il dit: «Nous allons voir cela.» La vieille servante restait près
+de la table, pour entendre son jugement. Il prit donc un beignet, et le
+goûta d'abord sans rien dire; puis un autre, puis un troisième; enfin,
+se retournant, il prononça ces paroles avec poids et mesure:
+
+«Les beignets sont excellents, Katel, excellents! Il est facile de
+reconnaître que tu as suivi la recette aussi bien que possible. Et
+cependant, écoute bien ceci--ce n'est pas un reproche que je veux te
+faire,--mais ceux de la ferme étaient meilleurs; ils avaient quelque
+chose de plus fin, de plus délicat, une espèce de parfum
+particulier,--fit-il en levant le doigt,--je ne peux pas t'expliquer
+cela; c'était moins fort, si tu veux, mais beaucoup plus agréable.
+
+--J'ai peut-être mis trop de cannelle?
+
+--Non, non, c'est bien, c'est très bien; mais cette petite Sûzel,
+vois-tu, a l'inspiration des beignets, comme toi l'inspiration de la
+dinde farcie aux châtaignes.
+
+--C'est bien possible, monsieur.
+
+--C'est positif. J'aurais tort de ne pas trouver ces beignets délicieux;
+mais au-dessus des meilleures choses, il y a ce que le professeur Speck
+appelle "l'idéal"; cela veut dire quelque chose de poétique, de....
+
+--Oui, monsieur, je comprends, fit Katel: par exemple, comme les
+saucisses de la mère Hâfen, que personne ne pouvait réussir aussi bien
+qu'elle, à cause des trois clous de girofles qui manquaient.
+
+--Non, ce n'est pas mon idée; rien n'y manque, et malgré tout....» Il
+allait en dire plus, lorsque la porte s'ouvrit et que le vieux rabbin
+entra: «Hé! c'est toi, David, s'écria-t-il; arrive donc, et tâche
+d'expliquer à Katel ce qu'il faut entendre par "l'idéal".»
+
+David, à ces mots, fronça le sourcil. «Tu veux te moquer de moi? fit-il.
+
+--Non, c'est très sérieux; dis à Katel pourquoi vous regrettiez tous les
+carottes et les oignons d'Égypte....
+
+--Écoute, Kobus, s'écria le vieux rebbe, j'arrive, et voilà que tu
+commences tout de suite par m'attaquer sur les choses saintes; ce n'est
+pas beau.
+
+--Tu prends tout de travers, _posché-isroel_. Assieds-toi, et, puisque
+tu ne veux pas que je parle des oignons d'Égypte, qu'il n'en soit plus
+question. Mais si tu n'étais pas juif....
+
+--Allons, je vois bien que tu veux me chasser.
+
+--Mais non, je dis seulement que si tu n'étais pas juif, tu pourrais
+manger de ces beignets, et que tu serais forcé de reconnaître qu'ils
+valent mille fois mieux que la manne, qui tombait du ciel pour vous
+purger de la lèpre, et des autres maladies que vous aviez attrapées chez
+les infidèles.
+
+--Ah! maintenant, je m'en vais; c'est aussi trop fort!» Katel sortit, et
+Kobus, retenant le vieux rebbe par la manche, ajouta:
+
+«Voyons donc, que diable! assieds-toi. J'éprouve un véritable chagrin.
+
+--Quel chagrin?
+
+--De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et goûter
+ces beignets: quelque chose d'extraordinaire!» David s'assit en riant à
+son tour.
+
+«Tu les a inventés, n'est-ce pas? dit-il. Tu fais toujours des
+inventions pareilles.
+
+--Non, rebbe, non; ce n'est ni moi ni Katel. Je serais fier d'avoir
+inventé ces beignets, mais rendons à César ce qui est à César: l'honneur
+en revient à la petite Sûzel... tu sais, la fille de l'anabaptiste?
+
+--Ah! dit le vieux rebbe, en attachant sur Kobus son oeil gris; tiens!
+tiens! et tu les trouves si bons?
+
+--Délicieux, David!
+
+--Hé! hé! hé! oui... cette petite est capable de tout... même de
+satisfaire un gourmand de ton espèce.»
+
+Puis, changeant de ton:
+
+«Cette petite Sûzel m'a plu d'abord, dit-il; elle est intelligente. Dans
+trois ou quatre ans; elle connaîtra la cuisine comme ta vieille Katel;
+elle conduira son mari par le bout du nez; et, si c'est un homme
+d'esprit, lui-même reconnaîtra que c'était le plus grand bonheur qui pût
+lui arriver.
+
+--Ah! ha! ha! cette fois, David, je suis d'accord avec toi, fit Kobus,
+tu ne dis rien de trop. C'est étonnant que le père Christel et la mère
+Orchel, qui n'ont pas quatre idées dans la tête, aient mis ce joli petit
+être au monde. Sais-tu qu'elle conduit déjà tout à la ferme?
+
+--Qu'est-ce que je disais? s'écria David, j'en étais sûr! Vois-tu,
+Kobus, quand une femme a de l'esprit, qu'elle n'est point glorieuse,
+qu'elle ne cherche pas à rabaisser son mari pour s'élever elle-même,
+tout de suite elle se rend maîtresse; on est heureux, en quelque sorte,
+de lui obéir.»
+
+En ce moment, je ne sais quelle idée passa par la tête de Fritz; il
+observa le vieux rebbe du coin de l'oeil et dit: «Elle fait très bien
+les beignets, mais quant au reste....
+
+--Et moi, s'écria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave fermier
+qui l'épousera, et que ce fermier-là deviendra riche et sera très
+heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas mal de temps, je
+crois m'y connaître; je sais tout de suite ce qu'elles sont et ce
+qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce qu'elles vaudront. Eh bien,
+cette petite Sûzel m'a plu, et je suis content d'apprendre qu'elle fasse
+si bien les beignets.»
+
+Fritz était devenu rêveur. Tout à coup il demanda: «Dis donc,
+_posché-isroel_, pourquoi donc es-tu venu me voir à midi; ce n'est pas
+ton heure.
+
+--Ah! c'est juste; il faut que tu me prêtes deux cents florins.
+
+--Deux cents florins? oh! oh! fit Kobus d'un air moitié sérieux et
+moitié railleur, d'un seul coup, rebbe?
+
+--D'un seul coup.
+
+--Et pour toi?
+
+--C'est pour moi si tu veux, car je m'engage seul de te rembourser la
+somme, mais c'est pour rendre service à quelqu'un.
+
+--À qui, David?
+
+--Tu connais le père Hertzberg, le colporteur, eh bien, sa fille est
+demandée en mariage par le fils Salomon; deux braves enfants, fit le
+vieux rebbe en joignant les mains d'un air attendri; seulement, tu
+comprends, il faut une petite dot, et Hertzberg est venu me trouver....
+
+--Tu seras donc toujours le même? interrompit Fritz, non content de tes
+propres dettes, il faut que tu te mettes sur le dos celles des autres?
+
+--Mais Kobus! mais Kobus! s'écria David d'une voix perçante et
+pathétique, le nez courbé et les yeux tournés en louchant vers le sol,
+si tu voyais ces chers enfants! Comment leur refuser le bonheur de la
+vie? Et d'ailleurs le père Hertzberg est solide, il me remboursera dans
+un an ou deux, au plus tard.
+
+--Tu le veux, dit Fritz en se levant, soit; mais écoute: tu payeras des
+intérêts cette fois, cinq pour cent. Je veux bien te prêter sans
+intérêt, mais aux autres....
+
+--Eh! mon Dieu, qui te dit le contraire, fit David, pourvu que ces
+pauvres enfants soient heureux! le père me rendra les cinq pour cent.»
+
+Kobus ouvrit son secrétaire, compta deux cents florins sur la table,
+pendant que le vieux rebbe regardait avec impatience; puis il sortit le
+papier, l'écritoire, la plume, et dit:
+
+«Allons, David vérifie le compte.
+
+--C'est inutile, j'ai regardé et tu comptes bien.
+
+--Non, non, compte!» Alors le vieux rebbe compta, fourrant les piles
+dans la grande poche de sa culotte, avec une satisfaction visible.
+«Maintenant, assieds-toi là, et fais mon billet à cinq pour cent. Et
+souviens-toi si tu n'es pas content de mes plaisanteries, je puis te
+mener loin avec ce morceau de papier.» David, souriant de bonheur, se
+mit à écrire. Fritz regardait par-dessus son épaule, et, le voyant près
+de marquer les cinq pour cent: «Halte! fit-il, vieux _posché-isroel_,
+halte!
+
+--Tu en veux six?
+
+--Ni six, ni cinq. Est-ce que nous ne sommes pas de vieux amis? Mais tu
+ne comprends rien à la plaisanterie; il faut toujours être grave avec
+toi, comme un âne qu'on étrille.»
+
+Le vieux rebbe alors se leva, lui serra la main et dit tout attendri:
+«Merci, Kobus.» Puis il s'en alla.
+
+«Brave homme! faisait Fritz en le voyant remonter la rue, le dos courbé
+et la main sur sa poche; le voilà qui court chez l'autre, comme s'il
+s'agissait de son propre bonheur; il voit les enfants heureux, et rit
+tout bas, une larme dans l'oeil.»
+
+Sur cette réflexion, il prit sa canne et sortit pour aller lire son
+journal.
+
+
+
+
+X
+
+
+Deux ou trois jours après, un soir, au casino, on causait par hasard des
+anciens temps. Le gros percepteur Hâan célébrait les moeurs d'autrefois;
+les promenades en traîneau, l'hiver; le bon papa Christian, dans sa
+houppelande doublée de renard et ses grosses bottes fourrées d'agneau,
+le bonnet de loutre tiré sur les oreilles, et les gants jusqu'aux
+coudes, conduisant toute sa famille à la cime du Rothalps, admirer les
+bois couverts de givre; et les jeunes gens de la ville suivant à cheval
+la promenade, et jetant à la dérobée un regard d'amour sur la jolie
+couvée de jeunes filles, enveloppées de leurs pèlerines, le petit nez
+rose enfoui dans le minon de cygne plus blanc que la neige.
+
+«Ah! le bon temps, disait-il. Bientôt après, toute la ville apprenait
+que le jeune conseiller Lobstein, ou M. le tabellion Müntz, était fiancé
+avec la petite Lochten, la jolie Rosa, ou la grande Wilhelmine; et
+c'était au milieu des neiges que l'amour avait pris naissance, sous
+l'oeil même des parents. D'autres fois on se réunissait dans la
+Madame-Hüte[12], en pleine foire tous les rangs se confondaient: la
+noblesse, la bourgeoisie, le peuple. On ne s'inquiétait pas de savoir si
+vous étiez comte ou baron, mais bon valseur. Allez donc trouver un
+abandon pareil de nos jours! Depuis qu'on fait tant de nouveau noble,
+ils ont toujours peur qu'on les confonde avec la populace.»
+
+ [Note 12: Salle de danse.]
+
+Hâan vantait aussi les petits concerts, la bonne musique de chambre
+élégante et naïve des vieux temps, à laquelle on a substitué le fracas
+des grandes ouvertures, et la mélodie sombre des symphonies.
+
+Rien qu'à l'entendre, il vous semblait voir le vieux conseiller
+Baumgarten, en perruque poudrée à la frimas et grand habit carré, le
+violoncelle appuyé contre la jambe et l'archet en équerre sur les
+cordes, Mlle Séraphia Schmidt au clavecin, entre les deux candélabres,
+les violons penchés tout autour, l'oeil sur le cahier, et plus loin, le
+cercle des amis dans l'ombre.
+
+Ces images touchaient tout le monde, et le grand Schoultz lui-même, se
+balançant sur sa chaise, un de ses genoux pointus entre les mains et les
+yeux au plafond, s'écriait:
+
+«Oui, oui, ces temps sont loin de nous! C'est vrai, nous vieillissons....
+Quels souvenirs tu nous rappelles, Hâan, quels souvenirs! Tout cela ne
+nous fait pas jeunes.»
+
+Kobus, en retournant chez lui par la rue des Capucins, avait la tête
+pleine des idées de Hâan:
+
+«Il a raison, se disait-il, nous avons vu ces choses qui nous paraissent
+reculées d'un siècle.»
+
+Et regardant les étoiles, qui tremblotaient dans le ciel immense, il
+pensait:
+
+«Tout cela reste en place, tout cela revient aux mêmes époques; il n'y a
+que nous qui changions. Quelle terrible aventure de changer un peu tous
+les jours, sans qu'on s'en aperçoive. De sorte qu'à la fin du compte, on
+est tout gris, tout ratatiné, et qu'on produit aux yeux du nouveau monde
+qui passe l'effet de ces vieilles défroques, ou de ces respectables
+perruques dont parlait Hâan tout à l'heure. On a beau faire, il faut que
+cela nous arrive comme aux autres.»
+
+Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'étant couché, ces
+idées le suivirent encore quelque temps, puis il s'endormit.
+
+Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur le
+vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'était un petit meuble en
+bois de rose, à pieds grêles, terminés en poire, et qui n'avait que cinq
+octaves. Depuis trente ans il restait là; Katel y déposait ses assiettes
+avant le dîner, et Kobus y jetait ses habits. À force de le voir, il n'y
+pensait plus; mais alors il lui sembla le retrouver après une longue
+absence. Il s'habilla tout rêveur; puis, regardant par la fenêtre, il
+vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au marché.
+S'approchant aussitôt du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur
+ses touches jaunes: un son grêle s'échappa du petit meuble, et le bon
+Kobus, en moins d'une seconde, revit les trente années qui venaient de
+s'écouler. Il se rappela Mme Kobus, sa mère, une femme jeune encore, à
+la figure longue et pâle, jouant du clavecin; M. Kobus, le juge de paix,
+assis auprès d'elle, son tricorne au bâton de la chaise, écoutant, et
+lui, Fritz; tout petit, assis à terre avec le cheval de carton, criant:
+«Hue! hue!» pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait: «Chut!»
+Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d'autres choses encore.
+
+Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le _Troubadour_ et
+l'antique romance du _Croisé_.
+
+«Je n'aurais jamais cru me rappeler une seule note, se dit-il; c'est
+étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l'accord; il me semble l'avoir
+entendu hier.»
+
+En se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur caisse: _Le
+Siège de Prague, La Cenerentola_, l'ouverture de _La Vestale_ et puis
+les vieilles romances d'amour, de petits airs gais, mais toujours de
+l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui pleure; rien en deçà, rien
+au-delà!
+
+Kobus, deux ou trois mois avant, n'aurait pas manqué de se faire du bon
+sang, avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et ces Arthurs au
+plumet noir; il avait lu jadis _Werther_, et s'était tenu les côtes tout
+le long de l'histoire; mais maintenant, il trouva cela fort beau.
+
+«Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis
+couplets:
+
+_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_
+
+«Comme c'est simple, comme c'est naturel!
+
+_«Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_
+
+«À la bonne heure! voilà de la poésie; cela dit des choses profondes,
+dans un langage naïf. Et la musique!»
+
+Il se mit à jouer en chantant:
+
+_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_
+
+Il ne se lassait pas de répéter la vieille romance, et cela durait bien
+depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit s'entendit à la porte;
+quelqu'un frappait.
+
+«Voici David, se dit-il, en refermant bien vite le clavecin; c'est lui
+qui rirait, s'il m'entendait chanter _Rosette_!»
+
+Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il alla
+lui-même ouvrir. Mais qu'on juge de sa surprise en apercevant la petite
+Sûzel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son
+fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait là derrière la porte.
+
+«Eh! c'est toi, Sûzel! fit-il comme émerveillé.
+
+--Oui, monsieur Kobus, dit la petite; depuis longtemps j'attends Mlle
+Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j'ai pensé qu'il
+fallait tout de même faire ma commission avant de partir.
+
+--Quelle commission donc, Sûzel?
+
+--Mon père m'envoie vous prévenir que les grilles sont arrivées, et
+qu'on n'attend que vous pour les mettre.
+
+--Comment! il t'envoie exprès pour cela?
+
+--Oh! j'ai encore à dire au juif Schmoûle, qu'il doit venir chercher les
+boeufs, s'il ne veut pas payer la nourriture.
+
+--Ah! les boeufs sont vendus?
+
+--Oui, monsieur Kobus, trois cent cinquante florins.
+
+--C'est un bon prix. Mais entre donc, Sûzel, tu n'as pas besoin de te
+gêner.
+
+--Oh! je ne me gêne pas.
+
+--Si, si... tu te gênes, je le vois bien, sans cela tu serais entrée
+tout de suite. Tiens, assieds-toi là.»
+
+Il lui avançait une chaise, et rouvrait le clavecin d'un air de
+satisfaction extraordinaire:
+
+«Et tout le monde se porte bien là-bas, le père Christel, la mère
+Orchel?
+
+--Tout le monde, monsieur Kobus, Dieu merci. Nous serions bien contents
+si vous pouviez venir.
+
+--Je viendrai, Sûzel; demain ou après, bien sûr, j'irai vous voir.»
+Fritz avait alors une grande envie de jouer devant Sûzel; il la
+regardait en souriant et finit par lui dire:
+
+«Je jouais tout à l'heure de vieux airs, et je chantais. Tu m'as
+peut-être entendu de la cuisine; ça t'a bien fait rire, n'est-ce pas?
+
+--Oh! monsieur Kobus, au contraire, ça me rendait toute triste; la belle
+musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette
+belle musique.
+
+--Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te
+réjouir.»
+
+Il était heureux de montrer son talent à Sûzel, et commença _La Reine de
+Prusse_. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin à l'autre, il
+marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite
+dans le miroir en face, en se pinçant les lèvres comme il arrive
+lorsqu'on a peur de faire de fausses notes. On aurait dit qu'il jouait
+devant toute la ville. Sûzel, elle, ses grands yeux bleus écarquillés
+d'admiration, et sa petite bouche rose entrouverte, semblait en extase.
+
+Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout content de
+lui-même:
+
+«Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau!
+
+--Bah! fit-il, ça, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre quelque
+chose de magnifique, _Le Siège de Prague_; on entend rouler les canons;
+écoute un peu.»
+
+Il se mit alors à jouer _Le Siège de Prague_ avec un enthousiasme
+extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait jusque dans
+ses petites jambes. Et quand Kobus entendait la petite Sûzel soupirer
+tout bas: «Oh! que c'est beau!» cela lui donnait une ardeur, mais une
+ardeur vraiment incroyable; il ne se sentait plus de bonheur.
+
+Après _Le Siège de Prague_, il joua _La Cenerentola_; après _La
+Cenerentola_, la grande ouverture de _La Vestale_; et puis, comme il ne
+savait plus que jouer, et que Sûzel disait toujours: «Oh! que c'est
+beau, monsieur Kobus! Oh! quelle belle musique vous faites!» il s'écria:
+
+«Oui, c'est beau; mais si je n'étais pas enrhumé, je te chanterais
+quelque chose, et c'est alors que tu verrais, Sûzel! Mais c'est égal, je
+vais essayer tout de même; seulement je suis enrhumé, c'est dommage.»
+
+Et tout en parlant de la sorte, il se mit à chanter d'une voix aussi
+claire qu'un coq qui s'éveille au milieu de ses poules:
+
+_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_
+
+Il balançait la tête lentement, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et
+chaque fois qu'il arrivait à la fin d'un couplet, pendant une demi-heure
+il répétait d'un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le
+nez en l'air, et en se balançant comme un malheureux:
+
+_«Donne-moi ton coeur, «Donne-moi ton coeur.... «Ou je vas mourir... ou
+je vas mourir. «Je vas mourir... mourir... mourir!...»_
+
+De sorte qu'à la fin, la sueur lui coulait sur la figure.
+
+Sûzel, toute rouge, et comme honteuse d'une pareille chanson, se
+penchait sans oser le regarder; et Kobus s'étant retourné pour lui
+entendre dire: «Que c'est beau! que c'est beau!» il la vit ainsi
+soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baissés.
+
+Alors lui-même, se regardant par hasard dans le miroir, s'aperçut qu'il
+devenait pourpre, et ne sachant que faire dans une circonstance aussi
+surprenante, il passa les doigts du haut en bas et du bas en haut du
+clavecin, en soufflant dans ses joues et criant: «Prrouh! prrouh!» les
+cheveux droits sur la tête.
+
+Au même instant, Katel refermait la porte de la cuisine, il l'entendit,
+et, se levant, il se mit à crier: «Katel! Katel!» d'une voix d'homme qui
+se noie.
+
+Katel entra:
+
+«Ah! c'est bon, fit-il. Tiens... voilà Sûzel qui t'attend depuis une
+heure.»
+
+Et comme Sûzel alors levait sur lui ses grands yeux troublés, il ajouta:
+
+«Oui, nous avons fait de la musique... ce sont de vieux airs... ça ne
+vaut pas le diable!... Enfin, enfin, j'ai fait comme j'ai pu.... On ne
+saurait tirer une bonne mouture d'un mauvais sac.»
+
+Sûzel avait repris son panier et s'en allait avec Katel, disant:
+«Bonjour, monsieur Kobus!» d'une voix si douce, qu'il ne sut que
+répondre, et resta plus d'une minute comme enraciné au milieu de la
+salle, regardant vers la porte, tout effaré; puis il se prit à dire:
+
+«Voilà de belles affaires, Kobus! tu viens de te distinguer sur cette
+maudite patraque.... Oui... oui... c'est du beau... tu peux t'en
+vanter... ça te va bien à ton âge. Que le diable soit de la musique!
+S'il m'arrive encore de jouer seulement _Père Capucin_, je veux qu'on me
+torde le cou!»
+
+Alors il prit sa canne et son chapeau sans attendre le déjeuner, et
+sortit faire un tour sur les remparts, pour réfléchir à son aise sur les
+choses surprenantes qui venaient de s'accomplir.
+
+
+
+
+XI
+
+
+On peut s'imaginer les réflexions que fit Kobus sur les remparts. Il se
+promenait derrière la Manutention, la tête penchée, la canne sous le
+bras, regardant à droite et à gauche, si personne ne venait. Il lui
+semblait que chacun allait découvrir son état au premier coup d'oeil.
+
+«Un vieux garçon de trente-six ans amoureux d'une petite fille de
+dix-sept, quelle chose ridicule! se disait-il. Voilà donc d'où venaient
+tes ennuis, Fritz, tes distractions et tes rêveries depuis trois
+semaines! voilà pourquoi tu perdais toujours à la brasserie, pourquoi tu
+n'avais plus la tête à toi dans la cave, pourquoi tu bâillais à ta
+fenêtre comme un âne, en regardant le marché. Peut-on être aussi bête à
+ton âge?
+
+«Encore, si c'était de la veuve Windling ou de la grande Salomé Roedig
+que tu sois amoureux, cela pourrait aller. Il vaudrait mieux te pendre
+mille fois, que de te marier avec l'une d'elles; mais au moins, aux yeux
+des gens, un pareil mariage serait raisonnable. Mais être amoureux de la
+petite Sûzel, la fille de ton propre fermier, une enfant, une véritable
+enfant, qui n'est ni de ton rang, ni de ta condition, et dont tu
+pourrais être le père, c'est trop fort! C'est tout à fait contre nature,
+ça n'a pas même le sens commun. Si par malheur quelqu'un s'en doutait,
+tu n'oserais plus te montrer au _Grand-Cerf_, au Casino, nulle part.
+C'est alors qu'on se moquerait de toi, Fritz, de toi qui t'es tant moqué
+des autres. Ce serait l'abomination de la désolation; le vieux David
+lui-même, malgré son amour du mariage, te rirait au nez; il t'en ferait
+des apologues! il t'en ferait!
+
+«Allons, allons, c'est encore un grand bonheur que personne ne sache
+rien, et que tu te sois aperçu de la chose à temps. Il faut étouffer
+tout cela, déraciner bien vite cette mauvaise herbe de ton jardin. Tu
+seras peut-être un peu triste trois ou quatre jours, mais le bon sens te
+reviendra. Le vieux vin te consolera, tu donneras des dîners, tu feras
+des tours aux environs dans la voiture de Hâan. Et justement, avant-hier
+il m'engageait, pour la centième fois, à l'accompagner en perception.
+C'est cela, nous causerons, nous rirons, nous nous ferons du bon sang,
+et dans une quinzaine tout sera fini.»
+
+Deux hussards s'approchaient alors, bras dessus bras dessous avec leurs
+amoureuses. Kobus les vit venir de loin, sur le bastion de l'hôpital, et
+descendit dans la rue des Ferrailles, pour retourner à la maison.
+
+«Je vais commencer par écrire au père Christel de poser le grillage, se
+dit-il, et de remplir le réservoir lui-même. Si l'on me rattrape à
+retourner au Meisenthâl, ce sera dans la semaine des quatre jeudis.»
+
+Lorsqu'il rentra, Katel dressait la table. Sûzel était partie depuis
+longtemps. Fritz ouvrit son secrétaire, écrivit au père Christel qu'il
+ne pouvait pas venir, et qu'il le chargeait de poser le grillage
+lui-même; puis il cacheta la lettre, s'assit à table et dîna sans rien
+dire.
+
+Après le dîner, il ressortit vers une heure et se rendit chez Hâan, qui
+demeurait à _l'Hôtel de la Cigogne_, en face des halles. Hâan était dans
+son petit bureau rempli de tabac, la pipe aux lèvres; il préparait des
+sacs et serrait dans un fourreau de cuir, de grands registres reliés en
+veau. Son garçon Gaysse l'aidait:
+
+«Hé, Kobus! s'écria-t-il, d'où me vient ta visite? Je ne te vois pas
+souvent ici.
+
+--Tu m'as dit, avant-hier, que tu partais en tournée, répondit Fritz en
+s'asseyant au coin de la table.
+
+--Oui, demain matin, à cinq heures; la voiture est commandée. Tiens,
+regarde! je viens justement de préparer mon livre à souches et mes sacs.
+J'en aurai pour sept ou huit jours.
+
+--Eh bien, je t'accompagne.
+
+--Tu m'accompagnes! s'écria Hâan d'une voix joyeuse, en frappant de ses
+grosses mains carrées sur la table. Enfin, enfin, tu finis par te
+décider une fois, ça n'est pas malheureux.... Ha! ha! ha!»
+
+Et, plein d'enthousiasme, il jeta son petit bonnet de soie noire de
+côté, s'ébouriffa les cheveux sur sa grosse tête rouge à demi chauve, et
+se mit à crier:
+
+«À la bonne heure!... à la bonne heure!... Nous allons nous faire du bon
+sang!
+
+--Oui, le temps m'a paru favorable, dit Fritz.
+
+--Un temps magnifique, s'écria Hâan, en écartant les rideaux derrière
+son fauteuil, un temps d'or, un temps comme on n'en a pas vu depuis dix
+ans. Nous partirons demain au petit jour, nous courrons le pays... c'est
+décidé... mais ne va pas te dédire!
+
+--Sois tranquille.
+
+--Ah! ma foi, s'écria le gros homme, tu ne pouvais pas me faire un plus
+grand plaisir.
+
+--Gaysse! Gaysse!
+
+--Monsieur!
+
+--Ma capote! tenez... pendez ma robe de chambre derrière la porte. Vous
+fermerez le bureau, et vous donnerez la clef à la mère Lehr. Nous allons
+au _Grand-Cerf_, Kobus?
+
+--Oui, prendre des chopes; il n'y a pas de bonne bière en route.
+
+--Pourquoi pas? À Hackmatt, elle est bonne.
+
+--Alors, tu n'as plus rien à préparer, Hâan?
+
+--Non, tout est prêt. Ah! dis donc, si tu voulais mettre deux ou trois
+chemises et des bas dans ma valise.
+
+--J'aurai la mienne.
+
+--Eh bien, en route!» s'écria Hâan, en prenant son bras. Ils sortirent,
+et le gros percepteur se mit à énumérer les villages qu'ils auraient à
+voir, dans la plaine et dans la montagne: «Dans la plaine, à Hackmatt, à
+Mittelbronn, à Lixheim, c'est tout pays protestant, tous gens riches,
+bien établis, belles maisons, bons vins, bonne table, bon lit. Nous
+serons comme des coqs en pâte les six premiers jours; pas de difficulté
+pour la perception, les sommes du roi sont prêtes d'avance. Et
+seulement, à la fin, nous aurons un petit coin de pays, le Wildland, une
+espèce de désert, où l'on ne voit que des croix sur la route, et où les
+voyageurs tirent la langue d'une aune; mais ne crains rien, nous ne
+mourrons pas de faim, tout de même.»
+
+Fritz écoutait en riant, et c'est ainsi qu'ils entrèrent à la brasserie
+du _Grand-Cerf_. Là, les choses se passèrent comme toujours: on joua, on
+but des chopes, et, vers sept heures, chacun retourna chez soi pour
+souper.
+
+Kobus, en traversant sa petite allée, entra dans la cuisine, selon son
+habitude, pour voir ce que Katel lui préparait. Il vit la vieille
+servante assise au coin de l'âtre, sur un tabouret de bois, un torchon
+sur les genoux, en train de graisser ses souliers de fatigue.
+
+«Qu'est-ce que tu fais donc là? dit-il.
+
+--Je graisse vos gros souliers pour aller à la ferme, puisque vous
+partez demain ou après.
+
+--C'est inutile, dit Fritz, je n'irai pas; j'ai d'autres affaires.
+
+--Vous n'irez pas? fit Katel toute surprise; c'est le père Christel,
+Sûzel et tout le monde, qui vont avoir de la peine, monsieur!
+
+--Bah! ils se sont passés de moi jusqu'à présent, et j'espère, avec
+l'aide de Dieu, qu'ils s'en passeront encore. J'accompagne Hâan dans sa
+tournée, pour régler quelques comptes. Et, puisque je me le rappelle
+maintenant, il y a une lettre sur la cheminée pour Christel; tu enverras
+demain le petit Yéri la porter, et ce soir, tu mettras dans ma valise
+trois chemises et tout ce qu'il faut pour rester quelques jours dehors.
+
+--C'est bon, monsieur.» Kobus entra dans la salle à manger, tout fier de
+sa résolution, et ayant soupé d'assez bon appétit, il se coucha, pour
+être prêt à partir de grand matin.
+
+Il était à peine cinq heures, et le soleil commençait à poindre au
+milieu des grandes vapeurs du Losser, lorsque Fritz Kobus et son ami
+Hâan, accroupis dans un vieux char à bancs tressé d'osier, en forme de
+corbeille, à l'ancienne mode du pays, sortirent au grand trot par la
+porte de Hildebrandt, et se mirent à rouler sur la route de Hunebourg à
+Michelsberg.
+
+Hâan avait sa grande houppelande de castorine et son bonnet de renard à
+longs poils, la queue flottant sur le dos, Kobus, sa belle capote bleue,
+son gilet de velours à carreaux verts et rouges, et son large feutre
+noir.
+
+Quelques vieilles le balai à la main, les regardaient passer en disant:
+«Ils vont ramasser l'argent des villages; ça prouve qu'il est temps
+d'apprêter notre magot; la note des portes et fenêtres va venir. Quel
+gueux que ce Hâan! Penser que tout le monde doit s'échiner pour lui,
+qu'il n'en a jamais assez, et que la gendarmerie le soutient!»
+
+Puis elles se remettaient à balayer de mauvaise humeur.
+
+Une fois hors de l'avancée, Hâan et Kobus se trouvèrent dans les
+brouillards de la rivière.
+
+«Il fait joliment frais ce matin, dit Kobus.
+
+--Ha! ha! ha! répondit Hâan en claquant du fouet, je t'en avais bien
+prévenu hier. Il fallait mettre ta camisole de laine; maintenant,
+allonge-toi dans la paille, mon vieux, allonge-toi.
+
+--Hue! Foux, hue!
+
+--Je vais fumer une pipe, dit Kobus, cela me réchauffera.» Il battit le
+briquet, tira sa grande pipe de porcelaine d'une poche de côté, et se
+mit à fumer gravement.
+
+Le cheval, une grande haridelle de Mecklembourg, trottait les quatre
+fers en l'air, les arbres suivaient les arbres, les broussailles les
+broussailles. Hâan ayant déposé le fouet dans un coin, sous son coude,
+fumait aussi tout rêveur, comme il arrive au milieu des brouillards, où
+l'on ne voit pas les choses clairement.
+
+Le soleil jaune avait de la peine à dissiper ces masses de brume, le
+Losser grondait derrière le talus de la route; il était blanc comme du
+lait, et malgré son bruit sourd, il semblait dormir sous les grands
+saules.
+
+Parfois, à l'approche de la voiture, un martin-pêcheur jetait son cri
+perçant et filait; puis, une alouette se mettait à gazouiller quelques
+notes. En regardant bien, on voyait ses ailes grises s'agiter en accent
+circonflexe à quelques pieds au-dessus des champs, mais elle
+redescendait au bout d'une seconde, et l'on n'entendait plus que le
+bourdonnement de la rivière et le frémissement des peupliers.
+
+Kobus éprouvait alors un véritable bien-être; il se réjouissait et se
+glorifiait de la résolution qu'il avait prise d'échapper à Sûzel par une
+fuite héroïque; cela lui semblait le comble de la sagesse humaine.
+
+«Combien d'autres, pensait-il, se seraient endormis dans ces guirlandes
+de roses, qui t'entouraient de plus en plus, et qui, finalement,
+n'auraient été que de bonnes cordes, semblables à celles que la
+vertueuse Dalila tressait pour Samson! Oui, oui, Kobus, tu peux
+remercier le Ciel de ta chance; te voilà libre encore une fois comme un
+oiseau dans l'air; et, par la suite des temps, jusqu'au sein de la
+vieillesse, tu pourras célébrer ton départ de Hunebourg, à la façon des
+Hébreux, qui se rappelaient toujours avec attendrissement les vases d'or
+et d'argent de l'Égypte; ils abandonnèrent les choux, les raves et les
+oignons de leur ménage, pour sauver le tabernacle; tu suis leur exemple,
+et le vieux Sichel lui-même serait émerveillé de ta rare prudence.»
+
+Toutes ces pensées, et mille autres non moins judicieuses, passaient par
+la tête de Fritz; il se croyait hors de tout péril, et respirait l'air
+du printemps dans une douce sécurité. Mais le Seigneur-Dieu, sans doute
+fatigué de sa présomption naturelle, avait résolu de lui faire vérifier
+la sagesse de ce proverbe: «Cache-toi, fuis, dérobe-toi sur les monts et
+dans la plaine, au fond des bois ou dans un puits, je te découvre et ma
+main est sur toi!»
+
+À la Steinbach, près du grand moulin, ils rencontrèrent un baptême qui
+se rendaient à l'église Saint-Blaise: le petit poupon rose sur
+l'oreiller blanc, la sage-femme, fière avec son grand bonnet de
+dentelle, et les autres gais comme des pinsons--à Hoheim, une paire de
+vieux qui célébraient la cinquantaine dans un pré; ils dansaient au
+milieu de tout le village; le ménétrier, debout sur une tonne soufflait
+dans sa clarinette, ses grosses joues rouges gonflées jusqu'aux
+oreilles, le nez pourpre et les yeux à fleur de tête; on riait, on
+trinquait; le vin, la bière, le kirschenwasser coulaient sur les tables;
+chacun battait la mesure; les deux vieux les bras en l'air, valsaient la
+face riante; et les bambins, réunis autour d'eux, poussaient des cris de
+joie qui montaient jusqu'au ciel. À Frankenthâl, une noce montait les
+marches de l'église, le garçon d'honneur en tête, la poitrine couverte
+d'un bouquet en pyramide, le chapeau garni de rubans de mille couleurs,
+puis les jeunes mariés tout attendris, les vieux papas riant dans leur
+barbe grise, les grosses mères épanouies de satisfaction.
+
+C'était merveilleux de voir ces choses, et cela vous donnait à penser
+plus qu'on ne peut dire.
+
+Ailleurs, de jeunes garçons et de jeunes filles de quinze à seize ans
+cueillaient des violettes le long des haies, au bord de la route; on
+voyait à leurs yeux luisants qu'ils s'aimeraient plus tard. Ailleurs,
+c'était un conscrit que sa fiancée accompagnait sur la route, un petit
+paquet sous le bras; de loin, on les entendait qui se juraient l'un à
+l'autre de s'attendre.--Toujours, toujours cette vieille histoire de
+l'amour, sous mille et mille formes différentes; on aurait dit que le
+diable lui-même s'en mêlait.
+
+C'était justement cette saison du printemps où les coeurs s'éveillent,
+où tout renaît, où la vie s'embellit, où tout nous invite au bonheur, où
+le Ciel fait des promesses innombrables à ceux qui s'aiment! Partout
+Kobus rencontrait quelque spectacle de ce genre, pour lui rappeler
+Sûzel, et chaque fois il rougissait, il rêvait, il se grattait l'oreille
+et soupirait. Il se disait en lui-même: «Que les gens sont bêtes de se
+marier! Plus on voyage et plus on reconnaît que les trois quarts des
+hommes ont perdu la tête, et que dans chaque ville, cinq ou six vieux
+garçons ont seuls conservé le sens commun. Oui, c'est positif... la
+sagesse n'est pas à la portée de tout le monde, on doit se féliciter
+beaucoup d'être du petit nombre des élus.»
+
+Arrivaient-ils dans un village, tandis que Hâan s'occupait de sa
+perception, qu'il recevait l'argent du roi et délivrait des quittances,
+l'ami Fritz s'ennuyait; ses rêveries touchant la petite Sûzel
+augmentaient, et finalement, pour se distraire, il sortait de l'auberge
+et descendait la grande rue, regardant à droite et à gauche les vieilles
+maisons avec leurs poutrelles sculptées, leurs escaliers extérieurs,
+leurs galeries de bois vermoulu, leurs pignons couverts de lierre, leurs
+petits jardins enclos de palissades, leurs basses-cours, et, derrière
+tout cela, les grands noyers, les hauts marronniers dont le feuillage
+éclatant moutonnait au-dessus des toits. L'air plein de lumière
+éblouissante, les petites ruelles où se promenaient des régiments de
+poules et de canards barbotant et caquetant; les petites fenêtres à
+vitres hexagones, ternies de poussière grise ou nacrées par la lune; les
+hirondelles, commençant leur nid de terre à l'angle des fenêtres, et
+filant comme des flèches à travers les rues; les enfants, tout blonds,
+tressant la corde de leur fouet; les vieilles, au fond des petites
+cuisines sombres, aux marches concassées, regardant d'un air de
+bienveillance; les filles, curieuses, se penchant aussi pour voir: tout
+passait devant ses yeux sans pouvoir le distraire.
+
+Il allait, regardant et regardé, songeant toujours à Sûzel, à sa
+collerette, à son petit bonnet, à ses beaux cheveux, à ses bras dodus;
+puis au jour où le vieux David l'avait fait asseoir à table entre eux
+deux; au son de sa voix, quand elle baissait les yeux, et ensuite à ses
+beignets, ou bien encore aux petites taches de crème qu'elle avait
+certain jour à la ferme; enfin à tout:--il revoyait tout cela sans le
+vouloir!
+
+C'est ainsi que, le nez en l'air, les mains dans ses poches, il arrivait
+au bout du village, dans quelque sillon de blé, dans un sentier qui
+filait entre des champs de seigle ou de pommes de terre. Alors la caille
+chantait l'amour, la perdrix appelait son mâle, l'alouette célébrait
+dans les nuages le bonheur d'être mère; derrière, dans les ruelles
+lointaines, le coq lançait son cri de triomphe; les tièdes bouffées de
+la brise portaient, semaient partout les graines innombrables qui
+doivent féconder la terre: l'amour, toujours l'amour! Et, par-dessus tout
+cela, le soleil splendide, le père de tous les vivants, avec sa large
+barbe fauve et ses longs bras d'or, embrassant et bénissant tout ce qui
+respire! Ah! quelle persécution abominable! Faut-il être malheureux pour
+rencontrer partout, partout la même idée, la même pensée et les mêmes
+ennuis! Allez donc vous débarrasser d'une espèce de teigne qui vous suit
+partout, et qui vous cuit d'autant plus qu'on se remue. Dieu du ciel, à
+quoi pourtant les hommes sont exposés!
+
+«C'est bien étonnant, se disait le pauvre Kobus, que je ne sois pas
+libre de penser à ce qui me plaît, et d'oublier ce qui ne me convient
+pas. Comment! toutes les idées d'ordre, de bon sens et de prévoyance,
+sont abolies dans ma cervelle, lorsque je vois des oiseaux qui se
+becquettent, des papillons qui se poursuivent, de véritables
+enfantillages, des choses qui n'ont pas le sens commun! Et je songe à
+Sûzel, je radote en moi-même, je me trouve malheureux, quand rien ne me
+manque, quand je mange bien et que je bois bien! Allons, allons, Fritz,
+c'est trop fort; secoue cela, fais-toi donc une raison!»
+
+C'est comme s'il avait voulu raisonner contre la goutte et le mal de
+dents.
+
+Le pire de tout, quand il marchait ainsi dans les petits sentiers, c'est
+qu'il lui semblait entendre le vieux David nasiller à son oreille: «Hé!
+Kobus, il faut y passer... tu feras comme les autres.... Hé! hé! hé! Je
+te le dis, Fritz, ton heure est proche!
+
+--Que le diable t'emporte!» pensait-il.
+
+Mais, d'autres fois, avec une résignation douloureuse et mélancolique:
+
+«Peut-être, Fritz, se disait-il en lui-même, peut-être qu'à tout prendre
+les hommes sont faits pour se marier... puisque tout le monde se marie.
+Des gens mal intentionnés, poussant les choses encore plus loin,
+pourraient même soutenir que les vieux garçons ne sont pas les sages,
+mais au contraire les fous de la création, et qu'en y regardant de près,
+ils se comportent comme les frelons de la ruche.»
+
+Ces idées n'étaient que des éclairs qui l'ennuyaient beaucoup; il en
+détournait la vue, et s'indignait contre les gens capables d'avoir
+d'autres théories que celles de la paix, du calme et du repos, dont il
+avait fait la base de son existence. Et chaque fois qu'une idée pareille
+lui traversait la tête, il se hâtait de répondre:
+
+«Quand notre bonheur ne dépend plus de nous, mais du caprice d'une
+femme, alors tout est perdu; mieux vaudrait se pendre que d'entrer dans
+une pareille galère!»
+
+Enfin, au bout de toutes ces excursions, entendant au loin, du milieu
+des champs, l'horloge du village, il revenait émerveillé de la rapidité
+du temps.
+
+«Hé, te voilà! lui criait le gros percepteur: je suis en train de
+terminer mes comptes; tiens, assieds-toi, c'est l'affaire de dix
+minutes.»
+
+La table était couverte de piles de florins et de thalers, qui
+grelottaient à la moindre secousse. Hâan, courbé sur son registre,
+faisait son addition. Puis, la face épanouie, il laissait tomber les
+piles d'écus dans un sac d'une aune, qu'il ficelait avec soin, et
+déposait à terre près d'une pile d'autres. Enfin, quand tout était
+réglé, les comptes vérifiés et les rentrées abondantes, il se retournait
+tout joyeux, et ne manquait pas de s'écrier:
+
+«Regarde, voilà l'argent des armées du roi! En faut-il de ce gueux
+d'argent pour payer les armées de Sa Majesté, ses conseillers, et tout
+ce qui s'ensuit, ha! ha! ha! Il faut que la terre sue de l'or et les
+gens aussi. Quand donc diminuera-t-on les gros bonnets, pour soulager le
+pauvre monde? Ça ne m'a pas l'air d'être de sitôt, Kobus, car les gros
+bonnets sont ceux que Sa Majesté consulterait d'abord sur l'affaire.»
+
+Alors il se prenait le ventre à deux mains pour rire à son aise, et
+s'écriait:
+
+«Quelle farce! quelle farce! Mais tout cela ne nous regarde pas, je suis
+en règle. Que prends-tu?
+
+--Rien, Hâan, je n'ai envie de rien.
+
+--Bah! cassons une croûte pendant qu'on attellera le cheval; un verre de
+vin vous fait toujours voir les choses en beau. Quand on a des idées
+mélancoliques, Fritz, il faut changer les verres de ses lunettes, et
+regarder l'univers par le fond d'une bouteille de _gleiszeller_ ou
+d'_umstein.»_
+
+Il sortait pour faire atteler le cheval et solder le compte de
+l'auberge; puis il venait prendre un verre avec Kobus; et, tout étant
+terminé, les sacs rangés dans la caisse du char à bancs garnie de tôle,
+il claquait du fouet, et se mettait en route pour un autre village.
+
+Voilà comment l'ami Fritz passait le temps en route; ce n'était pas
+toujours gaiement, comme on voit. Son remède ne produisait pas tous les
+heureux effets qu'il en avait attendus, bien s'en faut.
+
+Mais ce qui l'ennuyait encore plus que tout le reste, c'était le soir,
+dans ces vieilles auberges de village, silencieuses après neuf heures,
+où pas un bruit ne s'entend, parce que tout le monde est couché, c'était
+d'être seul avec Hâan après souper, sans avoir même la ressource de
+faire sa partie de _youker_, ou de vider des chopes, attendu que les
+cartes manquaient, et que la bière tournait au vinaigre. Alors ils se
+grisaient ensemble avec du _schnaps_ ou du vin d'Ekersthâl. Mais Fritz,
+depuis sa fuite de Hunebourg, avait le vin singulièrement triste et
+tendre; même ce petit verjus, qui ferait danser des chèvres, lui
+tournait les idées à la mélancolie. Il racontait de vieilles histoires:
+l'histoire du mariage de son grand-père Nicklausse, avec sa grand-mère
+Gorgel, ou l'aventure de son grand-oncle Séraphion Kobus, conseiller
+intime de la grande faisanderie de l'électeur Hans-Peter XVII, lequel
+grand-oncle était tombé subitement amoureux, vers l'âge de soixante-dix
+ans, d'une certaine danseuse française, venue de l'Opéra, et nommée Rosa
+Fon Pompon; de sorte que Séraphion l'accompagnait finalement à toutes
+les foires et sur tous les théâtres, pour avoir le bonheur de l'admirer.
+
+Fritz s'étendait en long et en large sur ces choses, et Hâan, qui
+dormait aux trois quarts, bâillait de temps en temps dans sa main, en
+disant d'une voix nasillarde: «Est-ce possible? est-ce possible?» Ou
+bien il l'interrompait par un gros éclat de rire, sans savoir pourquoi,
+en bégayant:
+
+«Hé! hé! Hé! il se passe des choses drôles dans ce monde! Va, Kobus, va
+toujours, je t'écoute. Mais je pensais tout à l'heure à cet animal de
+Schoultz, qui s'est laissé tirer les bottes par des paysans, dans une
+mare.»
+
+Fritz reprenait son histoire sentimentale, et c'est ainsi que venait
+l'heure de dormir.
+
+Une fois dans leur chambre à deux lits, la caisse entre eux, et le
+verrou tiré, Kobus se rappelait encore de nouveaux détails sur la
+passion malheureuse du grand-oncle Séraphion et le mauvais caractère de
+Mlle Rosa Fon Pompon; il se mettait à les raconter, jusqu'à ce qu'il
+entendît le gros Hâan ronfler comme une trompette, ce qui le forçait de
+se finir l'histoire à lui-même--et c'était toujours par un mariage.
+
+
+
+
+XII
+
+
+L'ami Kobus, roulant un matin par un chemin très difficile dans la
+vallée du Rhéethal, tandis que Hâan conduisait avec prudence, et
+veillait à ne pas verser dans les trous, l'ami Kobus se fit des
+réflexions amères sur la vanité des vanités de la sagesse; il était fort
+triste, et se disait en lui-même:
+
+«À quoi te sert-il maintenant, Fritz, d'avoir eu soin de te tenir la
+tête froide, le ventre libre et les pieds chauds durant vingt ans?
+Malgré ta grande prudence, un être faible a troublé ton repos d'un seul
+de ses regards. À quoi te sert-il de te sauver loin de ta demeure,
+puisque cette folle pensée te suit partout, et que tu ne peux l'éviter
+nulle part? À quoi t'a servi d'amasser, par ta prévoyance judicieuse,
+des vins exquis et tout ce qui peut satisfaire le goût et l'odorat, non
+seulement d'un homme, mais de plusieurs, durant des années, puisqu'il ne
+t'est plus même permis de boire un verre de vin sans t'exposer à radoter
+comme une vieille laveuse, et à raconter des histoires qui te rendraient
+la fable de David, de Schoultz, de Hâan et de tout le pays, si l'on
+savait pourquoi tu les racontes? Ainsi, toute consolation t'est
+refusée!»
+
+Et songeant à ces choses, il s'écriait en lui-même, avec le roi Salomon:
+
+«J'ai dit en mon coeur: Allons, que je t'éprouve maintenant par la joie;
+jouis des biens de la terre! Mais voilà que c'était aussi vanité. J'ai
+recherché en mon coeur le moyen de me traiter délicatement, et que mon
+coeur cependant suivît la sagesse. Je me suis bâti des maisons, je me
+suis planté des jardins et des vignes, je me suis creusé des réservoirs
+et j'y ai semé des poissons délicieux; je me suis amassé des richesses,
+je me suis agrandi; et ayant considéré tous ces ouvrages, voilà que tout
+était vanité! Puisqu'il m'arrive aujourd'hui comme à l'insensé, pourquoi
+donc ai-je été plus sage? Cette petite Sûzel m'ennuie plus qu'il n'est
+possible de le dire, et pourtant mon âme se complaît en elle! Moi et mon
+coeur, nous nous sommes tournés de tous côtés, pour examiner et
+rechercher la sagesse, et nous n'avons trouvé que le mal de la folie, de
+l'imbécillité et de l'imprudence. Nous avons trouvé cette jeune fille,
+dont le sourire est comme un filet et le regard un lien: n'est-ce point
+de la folie? Pourquoi donc ne s'est-elle pas dérangé le pied, le jour de
+son voyage à Hunebourg? Pourquoi l'ai-je vue dans la joie du festin, et,
+plus tard, dans les plaisirs de la musique? Pourquoi ces choses
+sont-elles arrivées de la sorte et non autrement? Et maintenant, Fritz,
+pourquoi ne peux-tu te détacher de ces vanités?»
+
+Il suait à grosses gouttes, et rêvait dans une désolation inexprimable.
+Mais ce qui l'ennuyait encore le plus, c'était de voir Hâan tirer la
+bouteille de la paille, et de l'entendre dire:
+
+«Allons, Kobus, bois un bon coup! Quelle chaleur au fond de ces vallées!
+
+--Merci, faisait-il, je n'ai pas soif.» Car il avait peur de recommencer
+l'histoire des amours de tous ses ancêtres, et surtout de finir par
+raconter les siennes.
+
+«Comment! tu n'as pas soif? s'écriait Hâan, c'est impossible; voyons!
+
+--Non, non, j'ai là quelque chose de lourd, faisait-il en se posant la
+main sur l'estomac avec une grimace.
+
+--Cela vient de ce que nous n'avons pas assez bu hier soir; nous avons
+été nous coucher trop tôt, disait le gros percepteur; bois un coup, et
+cela te remettra.
+
+--Non, merci.
+
+--Tu ne veux pas? tu as tort.» Alors Hâan levait le coude, et Fritz
+voyait son cou se gonfler et se dégonfler d'un air de satisfaction
+incroyable. Puis le gros homme exhalait un soupir, tapait sur le
+bouchon, et mettait la bouteille entre ses jambes en disant: «Ça fait du
+bien.
+
+--Hue, Foux, hue!
+
+--Quel matérialiste que ce Hâan, se disait Fritz, il ne pense qu'à boire
+et à manger!
+
+--Kobus, reprenait l'autre gravement, tu couves une maladie; prends
+garde! Voilà deux jours que tu ne bois plus, c'est mauvais signe. Tu
+maigris; les hommes gras qui deviennent maigres, et les hommes maigres
+qui deviennent gras, c'est dangereux.
+
+--Que le diable t'emporte!» pensait Fritz, et parfois l'idée lui passait
+par la tête que Hâan se doutait de quelque chose; alors, tout rouge, il
+l'observait du coin de l'oeil, mais il était si paisible que le doute se
+dissipait.
+
+Enfin, au bout de deux heures, ayant franchi la côte, ils atteignirent
+un chemin uni, sablonneux, au fond de la vallée, et Hâan, indiquant de
+son fouet une centaine de masures décrépites sur la montagne en face, à
+mi-côte, et dominées par une chapelle tout au haut dans les nuages, dit
+d'un air mélancolique:
+
+«Voilà Wildland, le pays dont je t'ai parlé à Hunebourg, voici deux
+ex-voto suspendus à cet arbre, et là-bas, un autre en forme de chapelle,
+dans le creux de cette roche, nous allons en rencontrer maintenant à
+chaque pas; c'est la misère des misères: pas une route, pas un chemin
+vicinal en bon état, mais des ex-voto partout! Et penser que ces gens-là
+se font dire des messes aussitôt qu'ils peuvent réunir quatre sous, et
+que le pauvre Hâan est forcé de crier, de taper sur la table, et de
+s'époumoner comme un malheureux pour obtenir l'argent du roi! Tu me
+croiras si tu veux, Kobus, mais cela me saigne le coeur d'arriver ici
+pour demander de l'argent, pour faire vendre des baraques de quatre
+_kreutzer_ et des meubles de deux _pfenning_.»
+
+Ce disant, Hâan fouetta Foux, qui se mit à galoper.
+
+Le village était alors à deux ou trois cents pas au-dessus d'eux, autour
+d'une gorge profonde et rapide, en fer à cheval.
+
+Le chemin creux où montait la voiture, encombré de sable, de pierres, de
+gravier, et creusé d'ornières profondes par les lourdes charrettes du
+pays, attelées de boeufs et de vaches, était tellement étroit que
+l'essieu portait quelquefois des deux côtés sur le roc.
+
+Naturellement Foux avait repris sa marche haletante, et seulement un
+quart d'heure après, ils arrivaient au niveau des deux premières
+chaumières, véritables baraques, hautes de quinze à vingt pieds, le
+pignon sur la vallée, la porte et les deux lucarnes sur le chemin. Une
+femme, sa tignasse rousse enfouie dans une cornette d'indienne, la face
+creuse, le cou long, creusé d'une sorte de goulot, qui partait de la
+mâchoire inférieure jusqu'à la poitrine, l'oeil fixe et hagard, le nez
+pointu, se tenait sur le seuil de la première hutte, regardant vers la
+voiture.
+
+Devant la porte de l'autre cassine, en face, était assis un enfant de
+trois ans, tout nu, sauf un lambeau de chemise qui lui pendait des
+épaules sur les cuisses; il était brun de peau, jaune de cheveux, et
+regardait d'un air curieux et doux.
+
+Fritz observait ce spectacle étrange. La rue fangeuse descendant en
+écharpe dans le village, les granges pleines de paille, les hangars, les
+lucarnes ternes, les petites portes ouvertes, les toits effondrés: tout
+cela confus, entassé dans un étroit espace, se découpait pêle-mêle sur
+le fond verdoyant des forêts de sapins.
+
+La voiture suivit le chemin à travers les fumiers, et un petit
+chien-loup noir, la queue en panache, vint aboyer contre Foux. Les gens
+alors se montrèrent aussi sur le seuil de leurs chaumières, vieux et
+jeunes, en bleus sales et pantalons de toile, la poitrine nue, la
+chemise débraillée.
+
+À cinquante pas dans le village, apparut l'église à gauche, bien propre,
+bien blanche, les vitraux neufs, riante et pimpante au milieu de cette
+misère; le cimetière, avec ses petites croix, en faisait le tour.
+
+«Nous y sommes», dit Hâan.
+
+La voiture venait de s'arrêter dans un creux, au coin d'une maison
+peinte en jaune, la plus belle du village, après celle de M. le curé.
+Elle avait un étage, et cinq fenêtres sur la façade, trois en haut, deux
+en bas. La porte s'ouvrait de côté sous une espèce de hangar. Dans ce
+hangar étaient entassés des fagots, une scie, une hache et des coins;
+plus bas, descendaient en pente deux ou trois grosses pierres plates,
+déversant l'eau du toit dans le chemin où stationnait le char à bancs.
+
+Fritz et Hâan n'eurent qu'à enjamber l'échelle de la voiture, pour
+mettre le pied sur ces pierres. Un petit homme, au nez de pie tourné à
+la friandise, les cheveux blond filasse aplatis sur le front, et les
+yeux bleu faïence, venait de s'avancer sur la porte, et disait:
+
+«Hé! Hé! Hé! monsieur Hâan, vous arrivez deux jours plus tôt que l'année
+dernière.
+
+--C'est vrai, Schnéegans, répondit le gros percepteur; mais je vous ai
+fait prévenir. Vous avez, bien sûr, ordonné les publications?
+
+--Oui, monsieur Hâan, le _beutel_[13] est en route depuis ce matin;
+écoutez... le voilà qui tambourine justement sur la place.»
+
+ [Note 13: L'appariteur.]
+
+En effet, le roulement d'un tambour fêlé bourdonnait alors sur la place
+du village. Kobus s'étant retourné, vit, près de la fontaine, un grand
+gaillard en blouse, le chapeau à claque sur la nuque, la corne au milieu
+du dos, le nez rouge, les joues creuses, la caisse sur la cuisse, qui
+tambourinait, et finit par crier d'une voix glapissante, tandis qu'une
+foule de gens écoutaient aux lucarnes d'alentour:
+
+«Faisons savoir que M. l'_einnehmer_[14] Hâan est à l'auberge du
+_Cheval-Noir_, pour attendre les contribuables qui n'ont pas encore
+payé, et qu'il attendra jusqu'à deux heures; après quoi, ceux qui ne
+seront pas venus, devront aller à Hunebourg dans la quinzaine, s'ils
+n'aiment mieux recevoir le _steuerbôt_[15].»
+
+ [Note 14: Le percepteur.]
+
+ [Note 15: Le porteur de contraintes.]
+
+Sur ce, le _beutel_ remonta la rue, en continuant ses roulements, et
+Hâan ayant pris ses registres, entra dans la salle de l'auberge; Kobus
+le suivait. Ils gravirent un escalier de bois, et trouvèrent en haut une
+chambre semblable à celle du bas, seulement plus claire, et garnie de
+deux lits en alcôve si hauts qu'il fallait une chaise pour y monter. À
+droite se trouvait une table carrée. Deux ou trois chaises de bois dans
+l'angle des fenêtres, un vieux baromètre accroché derrière la porte, et,
+tout autour des murs blanchis à la chaux, les portraits de saint Maclof,
+de saint Iéronimus et de la Sainte Vierge, magnifiquement enluminés,
+complétaient l'ameublement de cette salle.
+
+«Enfin, dit le gros percepteur en s'asseyant avec un soupir, nous y
+voilà! Tu vas voir quelque chose de curieux, Fritz.»
+
+Il ouvrait ses registres et dévissait son encrier. Kobus, debout devant
+une fenêtre, regardait par-dessus les toits des maisons en face,
+l'immense vallée bleuâtre: les prairies au fond, dans la gorge, avant
+les prairies, les vergers remplis d'arbres fruitiers, les petits jardins
+entourés de palissades vermoulues ou de haies vives, et, tout autour,
+les sombres forêts de sapins; cela lui rappelait sa ferme de Meisenthâl!
+
+Bientôt un grand tumulte se fit entendre au-dessous, dans la salle: tout
+le village, hommes et femmes, envahissait alors l'auberge. Au même
+instant, Schnéegans entrait, portant une bouteille de vin blanc et deux
+verres, qu'il déposa sur la table:
+
+«Est-ce qu'il faut tous les faire monter à la fois? demanda-t-il.
+
+--Non, l'un après l'autre, chacun à l'appel, répondit Hâan en emplissant
+les verres. Allons, bois un coup, Fritz! Nous n'aurons pas besoin
+d'ouvrir le grand sac aujourd'hui; je suis sûr qu'ils ont encore fait du
+bien à l'église.»
+
+Et, se penchant sur la rampe, il cria:
+
+«Frantz Laër!»
+
+Aussitôt, un pas lourd fit crier l'escalier, pendant que le percepteur
+venait se rasseoir, et un grand gaillard en blouse bleue, coiffé d'un
+large feutre noir, entra. Sa figure longue, osseuse et jaune, semblait
+impassible. Il s'arrêta sur le seuil.
+
+«Frantz Laër, lui dit Hâan, vous devez neuf florins d'arriéré et quatre
+florins de courant.»
+
+L'autre leva sa blouse, mit la main dans la poche de son pantalon
+jusqu'au coude, et posa sur la table huit florins en disant:
+
+«Voilà!
+
+--Comment, voilà! Qu'est-ce que cela signifie? vous devez treize
+florins.
+
+--Je ne peux pas donner plus; ma petite a fait sa première communion, il
+y a huit jours; ça m'a coûté beaucoup; j'ai aussi donné quatre florins
+pour le manteau neuf de saint Maclof.
+
+--Le manteau neuf de saint Maclof?
+
+--Oui, la commune a acheté un manteau neuf, tout ce qu'il y a de beau,
+avec des broderies d'or, pour saint Maclof, notre patron.
+
+--Ah! très bien, fit Hâan, en regardant Kobus du coin de l'oeil, il
+fallait dire cela tout de suite; du moment que vous avez acheté un
+manteau neuf pour saint Maclof.... Tâchez seulement qu'il n'ait pas
+besoin d'autre chose l'année prochaine. Je dis donc:--Reçu huit
+florins.»
+
+Hâan écrivit la quittance et la remit à Laër en disant:
+
+«Reste cinq florins à payer dans les trois mois, ou je serai forcé de
+recourir aux grands moyens.»
+
+Le paysan sortit, et Hâan dit à Fritz:
+
+«Voilà le meilleur du village, il est adjoint; tu peux juger des
+autres.»
+
+Puis il cria de sa place:
+
+«Joseph Besme!»
+
+Un contribuable parut, un vieux bûcheron qui paya quatre florins sur
+douze; puis un autre, qui paya six florins sur dix-sept; puis un autre,
+deux florins sur treize, ainsi de suite: ils avaient tous donné pour le
+beau manteau de saint Maclof, et chacun d'eux avait un frère, une soeur,
+un enfant dans le purgatoire, qui demandait des messes; les femmes
+gémissaient, levaient les mains au ciel, invoquant la Sainte Vierge; les
+hommes restaient calmes.
+
+Finalement, cinq ou six se suivirent sans rien payer; et Hâan furieux,
+s'élançant à la porte, se mit à crier d'une voix de tempête:
+
+«Montez, montez tous, gueusards! montez ensemble!»
+
+Il se fit un grand tumulte dans l'escalier. Hâan reprit sa place, et
+Kobus, à côté de lui, regarda vers la porte les gens qui entraient. En
+deux minutes, la moitié de la salle fut pleine de monde, hommes, femmes
+et jeunes filles, en blouse, en veste, en jupe rapiécée; tous secs,
+maigres, déguenillés, de véritables têtes de chevaux: le front étroit,
+les pommettes saillantes, le nez long, les yeux ternes, l'air
+impassible.
+
+Quelques-uns, plus fiers, affectaient une espèce d'indifférence
+hautaine, leur grand feutre penché sur le dos, les deux poings dans les
+poches de leur veste, la cuisse en avant et les coudes en équerre. Deux
+ou trois vieilles, hagardes, l'oeil allumé de colère et le mépris sur la
+lèvre; des jeunes filles pâles, les cheveux couleur filasse; d'autres,
+petites, le nez retroussé, brunes comme la myrtille sauvage, se
+poussaient du coude, chuchotaient entre elles, et se dressaient sur la
+pointe des pieds pour voir.
+
+Le percepteur, la face pourpre, ses trois cheveux roussâtres debout sur
+sa grosse tête chauve, attendait que tout le monde fût en place,
+affectant de lire dans son registre. Enfin, il se retourna brusquement,
+et demanda si quelqu'un voulait encore payer.
+
+Une vieille femme vint apporter douze kreutzers; tous les autres
+restèrent immobiles.
+
+Alors Hâan, se retournant de nouveau, s'écria:
+
+«Je me suis laissé dire que vous avez acheté un beau manteau neuf au
+patron de votre village; et comme les trois quarts d'entre vous n'ont
+pas de chemise à se mettre sur le dos, je pensais que le bienheureux
+saint Maclof, pour vous remercier de votre bonne idée, viendrait
+m'apporter lui-même l'argent de vos contributions. Tenez, mes sacs
+étaient déjà prêts, cela me réjouissait d'avance; mais personne n'est
+venu: le roi peut attendre longtemps, s'il espère que les saints du
+calendrier lui rempliront ses caisses!
+
+«Je voudrais pourtant savoir ce que le grand saint Maclof a fait dans
+votre intention, et les services qu'il vous a rendus; pour que vous lui
+donniez tout votre argent.
+
+«Est-ce qu'il vous a fait un chemin, pour emmener votre bois, votre
+bétail et vos légumes en ville? Est-ce qu'il paye les gendarmes qui
+mettent un peu d'ordre par ici? Est-ce que saint Maclof vous empêcherait
+de vous voler, de vous piller et de vous assommer les uns et les autres,
+si la force publique n'était pas là?
+
+«N'est-ce pas une abomination de laisser toutes les charges au roi, de
+se moquer, comme vous, de celui qui paye les armées pour défendre la
+patrie allemande, les ambassadeurs pour représenter noblement la vieille
+Allemagne, les architectes, les ingénieurs, les ouvriers qui couvrent le
+pays de canaux, de routes, de ponts, d'édifices de toute sorte qui font
+l'honneur et la gloire de notre race; les _steuerbôt_, les
+fonctionnaires, les gendarmes qui permettent à chacun de conserver ce
+qu'il a; les juges qui rendent la justice, selon nos vieilles lois, nos
+anciens usages et nos droits écrits?... N'est-ce pas abominable que de
+ne pas songer à le payer, à l'aider comme d'honnêtes gens, et de porter
+tous vos kreutzers à saint Maclof, à Lalla-Roumpfel, à tous ces saints
+que personne ne connaît ni d'Ève ni d'Adam, dont il n'est pas dit un mot
+dans les saintes Écritures, et qui, de plus, vous mangent pour le moins
+cinquante jours de l'année, sans compter vos cinquante-deux dimanches?
+
+«Croyez-vous donc que cela puisse durer éternellement? ne voyez-vous pas
+que c'est contraire au bon sens, à la justice... à tout?
+
+«Si vous aviez un peu de coeur, est-ce que vous ne prendriez pas en
+considération les services que vous rend notre gracieux souverain, le
+père de ses sujets, celui qui vous met le pain à la bouche? Vous n'avez
+donc pas de honte de porter tous vos deniers à saint Maclof, tandis que
+moi, j'attends ici que vous payiez vos dettes envers l'État?
+
+«Écoutez! si le roi n'était pas si bon, si rempli de patience, depuis
+longtemps il aurait fait vendre vos bicoques, et nous verrions si les
+saints du calendrier vous en rebâtiraient d'autres.
+
+«Mais, puisque vous l'admirez tant, ce grand saint Maclof, pourquoi ne
+faites-vous donc pas comme lui, pourquoi n'abandonnez-vous pas vos
+femmes et vos enfants, pourquoi n'allez-vous pas, avec un sac sur le
+dos, à travers le monde, vivre de croûtes de pain et d'aumônes? Ce
+serait naturel de suivre son exemple! D'autres viendraient cultiver vos
+terres en friche, et se mettre en état de remplir leurs obligations
+envers le souverain.
+
+«Regardez un peu seulement autour de vous, ceux de Schnéemath, de
+Hackmath, d'Ourmath, et d'ailleurs, qui rendent à César ce qui revient à
+César, et à Dieu ce qui revient à Dieu, selon les divines paroles de
+Notre-Seigneur Jésus-Christ. Regardez-les, ce sont de bons chrétiens;
+ils travaillent, et n'inventent pas tous les jours de nouvelles fêtes,
+pour avoir un prétexte de croupir dans la paresse, et de dépenser leur
+argent au cabaret. Ils n'achètent pas de manteaux brodés d'or; ils
+aiment mieux acheter des souliers à leurs enfants, tandis que vous
+autres, vous allez nu-pieds comme de vrais sauvages.
+
+«Cinquante fêtes par an, pour mille personnes, font cinquante mille
+journées de travail perdues! Si vous êtes pauvres, misérables, si vous
+ne pouvez pas payer le roi, c'est aux saints du calendrier que la gloire
+en revient.
+
+«Je vous dis ces choses parce qu'il n'y a rien dans le monde de plus
+ennuyeux que de venir ici tous les trois mois, pour remplir son devoir,
+et de trouver des gueux--misérables et nus par leur propre faute--qui
+ont encore l'air de vous regarder comme un Antéchrist, lorsqu'on leur
+demande ce qui est dû au souverain dans tous les pays chrétiens, et même
+chez des sauvages comme les Turcs et les Chinois. Tout l'univers paye
+des contributions, pour avoir de l'ordre et de la liberté dans le
+travail; vous seuls, vous donnez tout à saint Maclof, et, Dieu merci,
+chacun peut voir en vous regardant, de quelle manière il vous
+récompense!
+
+«Maintenant, je vous préviens d'une chose: ceux qui n'auront pas payé
+d'ici huit jours, on leur enverra le _steuerbôt_. La patience de Sa
+Majesté est longue, mais elle a des bornes.
+
+«J'ai parlé:--allez-vous-en, et souvenez-vous de ce que Hâan vient de
+vous dire: le _steuerbôt_ arrivera pour sûr.»
+
+Alors ils se retirèrent en masse sans répondre.
+
+Fritz était stupéfait de l'éloquence de son camarade; quand les derniers
+contribuables eurent disparu dans l'escalier, il lui dit:
+
+«Écoute, Hâan, tu viens de parler comme un véritable orateur; mais,
+entre nous, tu es trop dur avec ces malheureux.
+
+--Trop dur! s'écria le percepteur, en levant sa grosse tête ébouriffée.
+
+--Oui, tu ne comprends rien au sentiment... à la vie du sentiment....
+
+--À la vie du sentiment? fit Hâan. Ah! ça! dis donc, tu veux te moquer
+de moi, Fritz.... Ha! ha! ha! je ne donne pas là-dedans comme le vieux
+rebbe Sichel... ta mine grave ne me trompe pas... je te connais!...
+
+--Et je te dis, moi, s'écria Kobus, qu'il est injuste de reprocher à ces
+paysans de croire à quelque chose, et surtout de leur en faire un crime.
+L'homme n'est pas seulement sur la terre pour amasser de l'argent et
+pour s'emplir le ventre.... Ces pauvres gens, avec leur foi naïve et
+leurs pommes de terre, sont peut-être plus heureux que toi, avec tes
+omelettes, tes andouilles et ton bon vin.
+
+--Hé! Hé! farceur, dit Hâan, en lui posant la main sur l'épaule, parle
+donc un peu pour deux; il me semble que nous n'avons vécu ni l'un ni
+l'autre d'ex-voto et de pommes de terre jusqu'à présent, et j'espère que
+cela ne nous arrivera pas de sitôt. Ah! c'est comme cela que tu veux te
+moquer de ton vieux Hâan. En voilà des idées et des théories d'un
+nouveau genre!»
+
+Tout en discutant, ils se disposaient à descendre, lorsqu'un faible
+bruit s'entendit près de la porte. Ils se retournèrent et virent debout,
+contre le mur, une jeune fille de seize à dix-sept ans, les yeux
+baissés. Elle était pâle et frêle; sa robe de toile grise, recouverte de
+grosses pièces, s'affaissait contre ses hanches; de beaux cheveux blonds
+encadraient ses tempes; elle avait les pieds nus, et je ne sais quelle
+lointaine ressemblance remplit aussitôt Kobus d'une pitié attendrie,
+telle qu'il n'en avait jamais éprouvée: il lui sembla voir la petite
+Sûzel, mais défaite, malade, tremblante, épuisée par la grande misère.
+Son coeur se fondit, une sorte de froid s'étendit le long de ses joues.
+
+Hâan, lui, regardait la jeune fille d'un air de mauvaise humeur.
+
+«Que veux-tu? dit-il brusquement, les registres sont fermés, les
+perceptions finies; vous viendrez tous payer à Hunebourg.
+
+--Monsieur le percepteur, répondit la pauvre enfant après un instant de
+silence, je viens pour ma grand-mère Ewig. Depuis cinq mois, elle ne
+peut plus se lever de son lit. Nous avons eu de grands malheurs; mon
+père a été pris sous sa _schlitt_[16] à la Kholplatz, l'hiver dernier...
+il est mort.... Ça nous a coûté beaucoup pour le repos de son âme.»
+
+ [Note 16: Traîneau.]
+
+Hâan qui commençait à s'attendrir, regarda Fritz d'un oeil indigné. «Tu
+l'entends, semblait-il dire, toujours saint Maclof!»
+
+Puis, élevant la voix: «Ce sont des malheurs qui peuvent arriver à tout
+le monde, répondit-il; j'en suis fâché, mais quand je me présente à la
+caisse générale, on ne me demande pas si les gens sont heureux ou
+malheureux; on me demande combien d'argent j'apporte; et lorsqu'il n'y
+en a pas assez, il faut que j'en ajoute de ma propre poche. Ta
+grand-mère doit huit florins; j'ai payé pour elle l'année dernière, cela
+ne peut pas durer toujours.»
+
+La pauvre petite était devenue toute triste, on voyait qu'elle avait
+envie de pleurer.
+
+«Voyons, reprit Hâan, tu venais me dire qu'il n'y a rien, n'est-ce pas?
+que ta grand-mère n'a pas le sou; pour me dire cela, tu pouvais rester
+chez vous, je le savais déjà.»
+
+Alors, sans lever les yeux, elle avança la main doucement et l'ouvrit,
+et l'on vit un florin dedans.
+
+«Nous avons vendu notre chèvre... pour payer quelque chose...», dit-elle
+d'une voix brisée.
+
+Kobus tourna la tête vers la fenêtre; son coeur grelottait.
+
+«Des à-comptes, fit Hâan, toujours des à-comptes! encore, si la chose en
+valait la peine.»
+
+Cependant, il rouvrit son registre en disant:
+
+«Allons, viens!»
+
+La petite s'approcha; mais Fritz, se penchant sur l'épaule du percepteur
+qui écrivait, lui dit à voix basse:
+
+«Bah! laisse cela.
+
+--Quoi? fit Hâan en le regardant stupéfait.
+
+--Efface tout!
+
+--Comment... efface?
+
+--Oui!
+
+--Reprends ton argent», dit Kobus à l'enfant. Et tout bas, à l'oreille
+de Hâan, il ajouta: «C'est moi qui paye!
+
+--Les huit florins?
+
+--Oui.»
+
+Hâan déposa sa plume; il semblait rêveur, et, regardant la jeune fille,
+il lui dit d'un ton grave:
+
+«Voici M. Kobus, de Hunebourg, qui paye pour vous. Tu diras cela à ta
+grand-mère. Ce n'est pas saint Maclof qui paye, c'est M. Kobus, un homme
+sérieux, raisonnable, qui fait cela par bon coeur.»
+
+La petite leva les yeux, et Fritz vit qu'ils étaient d'un bleu doux,
+comme ceux de Sûzel, et pleins de larmes. Elle avait déjà posé son
+florin sur la table; il le prit, fouilla dans sa poche et en mit cinq ou
+six avec, en disant:
+
+«Tiens, mon enfant, tâchez de ravoir votre chèvre, ou d'en acheter une
+autre aussi bonne. Tu peux t'en aller maintenant.»
+
+Mais elle ne bougeait pas; c'est pourquoi Hâan, devinant sa pensée, dit:
+
+«Tu veux remercier monsieur, n'est-ce pas?»
+
+Elle inclina la tête en silence.
+
+«C'est bon, c'est bon! fit-il. Naturellement nous savons ce que tu dois
+penser; c'est un bienfait du Ciel qui vous arrive. Tenez-vous au courant
+maintenant. Ce n'est pas grand-chose de mettre deux sous de côté par
+semaine, pour avoir la conscience tranquille. Va, ta grand-mère sera
+contente.»
+
+La petite, regardant Kobus encore une fois, avec un sentiment de
+reconnaissance inexprimable, sortit et descendit l'escalier. Fritz, tout
+troublé, s'était approché de la fenêtre; il vit la pauvre enfant se
+mettre à courir en remontant la rue, on aurait dit qu'elle avait des
+ailes.
+
+«Voilà nos affaires terminées, reprit Hâan; maintenant en route!»
+
+En se retournant, Kobus le vit qui descendait déjà, les registres sous
+le bras et son gros dos arrondi. Il s'essuya les yeux, et descendit à
+son tour.
+
+«Hé! leur cria Schnéegans en bas dans la grande salle, vous ne dînez pas
+avant de partir, monsieur le percepteur?
+
+--Est-ce que tu as faim, Kobus? demanda Hâan.
+
+--Non.
+
+--Ni moi non plus; vous pouvez servir votre dîner à saint Maclof! Chaque
+fois que je viens dans ce gueux de pays, je suis comme éreinté durant
+quinze jours; tout cela me bouleverse. Attelez le cheval, Schnéegans,
+c'est tout ce qu'on vous demande.»
+
+L'aubergiste sortit. Hâan et Fritz, sur la porte, le regardèrent tirer
+le cheval de l'écurie et le mettre à la voiture. Kobus monta. Hâan régla
+la note, prit les rênes et le fouet, et les voilà partis comme ils
+étaient venus.
+
+Il pouvait être alors deux heures. Tous les gens du village, devant
+leurs baraques, les regardaient passer, sans qu'un seul eût l'idée de
+lever son chapeau.
+
+Ils rentrèrent dans le chemin creux de la côte. Les ombres
+s'allongeaient alors du haut de la roche de Saint-Maclof jusque dans la
+vallée; l'autre côté de la montagne était éblouissant de lumière. Hâan
+paraissait rêveur; Fritz penchait la tête, s'abandonnant pour la
+première fois aux sentiments de tendresse et d'amour qui, depuis quelque
+temps, faisaient invasion dans son âme. Il fermait les yeux, et voyait
+passer devant ses paupières rouges, tantôt l'image de Sûzel, tantôt
+celle de la pauvre enfant de Wildland. Le percepteur, très attentif à
+conduire au milieu des roches et des ornières, ne disait mot.
+
+À cinq heures, la voiture roulait dans le chemin sablonneux de
+Tiefenbach. Hâan, regardant alors Kobus, le vit comme assoupi, la tête
+ballottant doucement sur l'épaule; il alluma sa grosse pipe et laissa
+courir. Une demi-lieue plus loin, pour couper au court, il mit pied à
+terre, et, conduisant Foux par la bride, il prit le chemin escarpé du
+Tannewald. Fritz resta sur le siège; il ne dormait pas, comme le croyait
+son camarade, et s'abandonnait à ses rêves... jamais il n'avait tant
+rêvé de sa vie.
+
+Cependant la nuit descendait sur les bois, le fond des vallées
+s'emplissait de ténèbres; mais les plus hautes cimes rayonnaient encore.
+
+Après une bonne heure de marche ascendante, où Foux et Hâan s'arrêtaient
+de temps en temps pour reprendre haleine, la voiture atteignit enfin le
+plateau. Il ne restait plus qu'à traverser la forêt pour découvrir
+Hunebourg.
+
+Le percepteur, qui malgré son gros ventre avait marché vigoureusement,
+mit alors le pied sur le timon, et, claquant du fouet, il enfonça sa
+large croupe dans le coussin de cuir.
+
+«Allons! hop! hop!» s'écria-t-il.
+
+Et Foux repartit dans le chemin des coupes, en trottant comme s'il n'eût
+pas déjà fait trois fortes lieues de montagne.
+
+Ah! la belle vue, le beau coucher de soleil, quand, au sortir des
+vallées, vous découvrez tout à coup la lumière pourpre du soir, à
+travers les hauts panaches des bouleaux effilés dans le ciel, et que les
+mille parfums des bois voltigent autour de vous, embaumant l'air de leur
+haleine odorante!
+
+La voiture suivait la lisière de la forêt; parfois tout était sombre,
+les branches des grands arbres descendaient en voûte; parfois un coin de
+ciel rouge apparaissait derrière les mille plantes jaillissant des
+fourrés; puis tout se cachait de nouveau, les broussailles défilaient,
+et le soleil descendait toujours: on le voyait chaque fois, au fond des
+percées lumineuses, d'un degré plus bas. Bientôt les pointes des hautes
+herbes se découpèrent sur sa face de bon vivant, une véritable face de
+Silène, pourpre et couronnée de pampres. Enfin il disparut, et de longs
+voiles d'or l'enveloppèrent dans les abîmes. Les teintes grises de la
+nuit envahirent le ciel; quelques étoiles tremblotaient déjà au-dessus
+des sombres massifs de la forêt, dans les profondeurs de l'infini.
+
+À cette heure, la rêverie de Kobus devint plus grande encore et plus
+intime; il écoutait les roues tourner dans le sable, le pied du cheval
+heurter un caillou, quelques petits oiseaux filer à l'approche de la
+voiture. Cela durait depuis longtemps, lorsque Hâan s'aperçut qu'une
+courroie était lâchée; il fit halte et descendit. Fritz entrouvrit les
+yeux pour voir ce qui se passait: la lune se levait, le sentier était
+plein de lumière blanche.
+
+Et comme le percepteur serrait la boucle de la courroie, tout à coup des
+faneuses et des faucheurs, qui se rendaient chez eux après le travail,
+se mirent à chanter ensemble le vieux _lied_:
+
+«_Quand je pense à ma bien-aimée!»_
+
+Le silence de la nuit était grand, mais il parut grandir encore, et les
+forêts elles-mêmes semblèrent prêter l'oreille à ces voix graves et
+douces, confondues dans un sentiment d'amour.
+
+Ces gens ne devaient pas être très loin; on entendait leurs pas sur la
+lisière du bois; ils marchaient en cadence.
+
+Hâan et Kobus avaient entendu cent fois le vieux _lied_; mais alors, il
+leur sembla si beau, si bien en rapport avec l'heure silencieuse, qu'ils
+l'écoutèrent dans une sorte de ravissement poétique. Mais Fritz
+éprouvait une bien autre émotion que celle de Hâan: parmi ces voix s'en
+trouvait une, douce, haute, pénétrante, qui commençait toujours le
+couplet et finissait la dernière, comme un soupir du ciel. Il croyait
+reconnaître cette voix fraîche, tendre, amoureuse, et son coeur tout
+entier était dans son oreille.
+
+Au bout d'un instant, Hâan, qui tenait Foux par la bride, pour
+l'empêcher de secouer la tête, dit:
+
+«Comme c'est juste! C'est pourtant ainsi que chantent les enfants de la
+vieille Allemagne. Allez donc ailleurs....
+
+--Chut!» fit Kobus. Le vieux _lied_ recommençait en s'éloignant, et la
+même voix s'élevait toujours plus haute, plus touchante que les autres;
+à la fin, un frémissement de feuillage la couvrit.
+
+«C'est beau, ces vieilles chansons, dit le percepteur en remontant sur
+la voiture.
+
+--Mais où sommes-nous donc? lui demanda Fritz tout pâle.
+
+--Près de la roche des Tourterelles, à vingt minutes au-dessus de ta
+ferme, répondit Hâan en se rasseyant et fouettant le cheval, qui
+repartit.»
+
+«C'était la voix de Sûzel, pensa Kobus, je le savais bien!»
+
+Une fois hors du bois, Foux se mit à galoper: il sentait l'écurie. Hâan,
+tout joyeux de prendre sa chope le soir, parlait des talents de la
+vieille Allemagne, des vieux _lieds_, des anciens minnesingers. Kobus ne
+l'écoutait pas, sa pensée était ailleurs; ils avaient déjà dépassé la
+porte de Hildebrandt, les lumières, brillant dans toutes les maisons de
+la grande rue, avaient frappé ses yeux sans qu'il les vit, lorsque la
+voiture s'arrêta.
+
+«Eh bien! vieux, tu peux descendre, te voilà devant ta porte», lui dit
+Hâan.
+
+Il regarda et descendit.
+
+«Bonsoir, Kobus! cria le percepteur.
+
+--Bonne nuit», dit-il en montant l'escalier tout pensif. Ce soir-là, sa
+vieille Katel, heureuse de le revoir, voulut mettre toute la cuisine en
+feu, pour célébrer son retour, mais il n'avait pas faim.
+
+«Non, dit-il, laisse cela; j'ai bien dîné... j'ai sommeil.»
+
+Il alla se coucher.
+
+Ainsi, ce bon vivant, ce gros gourmand, ce fin gourmet de Kobus se
+nourrissait alors d'une tranche de jambon le matin, et d'un vieux _lied_
+le soir; il était bien changé!
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Dieu sait à quelle heure Fritz s'endormit cette nuit-là; mais il faisait
+grand jour lorsque Katel entra dans sa chambre et qu'elle vit les
+persiennes fermées.
+
+«C'est toi, Katel? dit-il en se détirant les bras, qu'est-ce qui se
+passe?
+
+--Le père Christel vient vous voir, monsieur; il attend depuis une
+demi-heure.
+
+--Ah! le père Christel est là; eh bien! qu'il entre; entrez donc,
+Christel.
+
+--Katel, pousse les volets.
+
+--Eh! bonjour, bonjour, père Christel, tiens, tiens, c'est vous!» fit-il
+en serrant les deux mains du vieil anabaptiste, debout devant son lit,
+avec sa barbe grisonnante et son grand feutre noir.
+
+Il le regardait, la face épanouie; Christel était tout étonné d'un
+accueil si enthousiaste.
+
+«Oui, monsieur Kobus, dit-il en souriant, j'arrive de la ferme pour vous
+apporter un petit panier de cerises.... Vous savez, de ces cerises
+croquantes du cerisier derrière le hangar, que vous avez planté
+vous-même, il y a douze ans.»
+
+Alors Fritz vit sur la table une corbeille de cerises, rangées et
+serrées avec soin dans de grandes feuilles de fraisier qui pendaient
+tout autour; elles étaient si fraîches, si appétissantes et si belles,
+qu'il en fut émerveillé:
+
+«Ah! c'est bon, c'est bon! oui, j'aime beaucoup ces cerises-là!
+s'écria-t-il. Comment! vous avez pensé à moi, père Christel?
+
+--C'est la petite Sûzel, répondit le fermier; elle n'avait pas de cesse
+et pas de repos. Tous les jours elle allait voir le cerisier, et disait:
+"Quand vous irez à Hunebourg, mon père, si les cerises sont mûres; vous
+savez que M. Kobus les aime!" Enfin, hier soir, je lui ai dit: "J'irai
+demain!" et, ce matin, au petit jour, elle a pris l'échelle et elle est
+allée les cueillir.»
+
+Fritz, à chaque parole du père Christel, sentait comme un baume
+rafraîchissant s'étendre dans tout son corps. Il aurait voulu embrasser
+le brave homme, mais il se contint, et s'écria:
+
+«Katel, apporte donc ces cerises par ici, que je les goûte!»
+
+Et Katel les ayant apportées, il les admira d'abord; il lui semblait
+voir Sûzel étendre ces feuilles vertes au fond de la corbeille, puis
+déposer les cerises dessus, ce qui lui procurait une satisfaction
+intérieure, et même un attendrissement qu'on ne pourrait croire. Enfin,
+il les goûta, les savourant lentement et avalant les noyaux.
+
+«Comme c'est frais! disait-il, comme c'est ferme, ces cerises qui
+viennent de l'arbre! On n'en trouve pas de pareilles sur le marché;
+c'est encore plein de rosée, et ça conserve tout son goût naturel, toute
+sa force et toute sa vie.»
+
+Christel le regardait d'un air joyeux. «Vous aimez bien les cerises?
+fit-il.
+
+--Oui, c'est mon bonheur. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous.»
+
+Il posa la corbeille sur le lit, entre ses genoux, et, tout en causant,
+il prenait de temps en temps une cerise et la savourait, les yeux comme
+troubles de plaisir.
+
+«Ainsi, père Christel, reprit-il, tout le monde se porte bien chez vous,
+la mère Orchel?
+
+--Très bien, monsieur Kobus.
+
+--Et Sûzel aussi!
+
+--Oui, Dieu merci, tout va bien. Depuis quelques jours Sûzel paraît
+seulement un peu triste; je la croyais malade, mais c'est l'âge qui fait
+cela, monsieur Kobus, les enfants deviennent rêveurs à cet âge.»
+
+Fritz se rappelant la scène du clavecin, devint tout rouge et dit en
+toussant:
+
+«C'est bon... oui... oui.... Tiens, Katel, mets ces cerises dans
+l'armoire, je serais capable de les manger toutes avant le dîner. Faites
+excuse, père Christel, il faut que je m'habille.
+
+--Ne vous gênez pas, monsieur Kobus, ne vous gênez pas.»
+
+Tout en s'habillant, Fritz reprit:
+
+«Mais vous n'arrivez pas de Meisenthâl seulement pour m'apporter des
+cerises?
+
+--Ah non! j'ai d'autres affaires en ville. Vous savez, quand vous êtes
+venu la dernière fois à la ferme, je vous ai montré deux boeufs à
+l'engrais. Quelques jours après votre départ, Schmoûle les a achetés;
+nous sommes tombés d'accord à trois cent cinquante florins. Il devait
+les prendre le 1er juin, ou me payer un florin pour chaque jour de
+retard. Mais voilà bientôt trois semaines qu'il me laisse ces bêtes à
+l'écurie. Sûzel est allée lui dire que cela m'ennuyait beaucoup; et
+comme il ne répondait pas, je l'ai fait assigner devant le juge de paix.
+Il n'a pas nié d'avoir acheté les boeufs; mais il a dit que rien n'était
+convenu pour la livraison, ni sur le prix des jours de retard; et comme
+le juge n'avait pas d'autre preuve, il a déféré le serment à Schmoûle,
+qui doit le prêter aujourd'hui à dix heures, entre les mains du vieux
+rebbe David Sichel, car les juifs ont leur manière de prêter serment.
+
+--Ah bon! fit Kobus, qui venait de mettre sa capote et décrochait son
+feutre; voici bientôt dix heures, je vous accompagne chez David, et,
+aussitôt après, nous reviendrons dîner, vous dînez avec moi?
+
+--Oh! monsieur Kobus, j'ai mes chevaux à l'auberge du _Boeuf-Rouge_.
+
+--Bah! Bah! vous dînerez avec moi. Katel, tu nous feras un bon dîner.
+J'ai du plaisir à vous voir, Christel.» Ils sortirent. Tout en marchant,
+Fritz se disait en lui-même:
+
+«N'est-ce pas étonnant! Ce matin, je rêvais de Sûzel, et voilà que son
+père m'apporte des cerises qu'elle a cueillies pour moi; c'est
+merveilleux, merveilleux!»
+
+Et la joie intérieure rayonnait sur sa figure, il reconnaissait en ces
+choses le doigt de Dieu.
+
+Quelques instants après, ils arrivèrent dans la cour de l'antique
+synagogue. Le vieux mendiant _Frantzoze_ était là, sa sébile de bois sur
+les genoux; Kobus, dans son ravissement, y jeta un florin, et le père
+Christel pensa qu'il était généreux et bon.
+
+_Frantzoze_ leva sur lui des yeux tout surpris; mais il ne le regardait
+pas, il marchait la tête haute et riante, et s'abandonnait au bonheur
+d'avoir près de lui le père de la petite Sûzel: c'était comme un souffle
+du Meisenthâl dans ces hautes bâtisses sombres, un vrai rayon du ciel.
+
+Comme pourtant les hommes ont des idées étranges; ce vieil anabaptiste,
+qui, deux ou trois mois avant, lui produisait l'effet d'un honnête
+paysan, et rien de plus, à cette heure, il l'aimait, il lui trouvait de
+l'esprit, et bien d'autres qualités qu'il n'avait pas reconnues
+jusqu'alors; il prenait fait et cause pour lui et s'indignait contre
+Schmoûle.
+
+Cependant le vieux rebbe David, debout à sa fenêtre ouverte, attendait
+déjà Christel, Schmoûle et le greffier de la justice de paix. La vue de
+Kobus lui fit plaisir.
+
+«Hé! te voilà, _schaude_, s'écria-t-il de loin; depuis huit jours on ne
+te voit plus.
+
+--Oui, David, c'est moi, dit Fritz en s'arrêtant à la fenêtre; je
+t'amène Christel, mon fermier, un brave homme, et dont je réponds comme
+de moi-même; il est incapable d'avancer ce qui n'est pas....
+
+--Bon, bon, interrompit David, je le connais depuis longtemps. Entrez,
+entrez, les autres ne peuvent tarder à venir: voici dix heures qui
+sonnent.»
+
+Le vieux David était dans sa grande capote brune, luisante aux coudes;
+une calotte de velours noir coiffait le derrière de son crâne chauve,
+quelques cheveux gris voltigeaient autour; sa figure maigre et jaune,
+plissée de petites rides innombrables, avait un caractère rêveur, comme
+au jour du _Kipour_[17].
+
+ [Note 17: Journée de jeûne et d'expiation chez les juifs.]
+
+«Tu ne t'habilles donc pas? lui demanda Fritz.
+
+--Non, c'est inutile. Asseyez-vous.» Ils s'assirent. La vieille Sourlé
+regarda par la porte de la cuisine entrouverte, et dit: «Bonjour,
+monsieur Kobus.
+
+--Bonjour, Sourlé, bonjour. Vous n'entrez pas?
+
+--Tout à l'heure, fit-elle, je viendrai.
+
+--Je n'ai pas besoin de te dire, David, reprit Fritz, que pour moi
+Christel a raison, et que j'en répondrais sur ma propre tête.
+
+--Bon! je sais tout cela, dit le vieux rebbe, et je sais aussi que
+Schmoûle est fin, très fin, trop fin même. Mais ne causons pas de ces
+choses; j'ai reçu la signification depuis trois jours, j'ai réfléchi sur
+cette affaire, et... tenez, les voici!»
+
+Schmoûle, avec son grand nez en bec de vautour, ses cheveux d'un roux
+ardent, la petite blouse serrée aux reins par une corde, et la casquette
+plate sur les yeux, traversait alors la cour d'un air insouciant.
+Derrière lui marchait le secrétaire Schwân, le chapeau en tuyau de poêle
+tout droit sur sa grosse figure bourgeonnée, et le registre sous le
+bras. Une minute après, ils entrèrent dans la salle. David leur dit
+gravement:
+
+«Asseyez-vous, messieurs.»
+
+Puis il alla lui-même rouvrir la porte, que Schwân avait fermée par
+mégarde, et dit:
+
+«Les prestations de serment doivent être publiques.»
+
+Il prit dans un placard une grosse Bible, à couvercle de bois, les
+tranches rouges, et les pages usées par le pouce. Il l'ouvrit sur la
+table et s'assit dans son grand fauteuil de cuir. Il y avait alors
+quelque chose de grave dans toute sa personne, et de méditatif. Les
+autres attendaient. Pendant qu'il feuilletait le livre, Sourlé entra, et
+se tint debout derrière le fauteuil. Un ou deux passants, arrêtés sur
+l'escalier sombre de la rue des Juifs, regardaient d'un air curieux.
+
+Le silence durait depuis quelques minutes, et chacun avait eu le temps
+de réfléchir, lorsque David, levant la tête et posant la main sur le
+livre, dit:
+
+«M. le juge de paix Richter a déféré le serment à Isaac Schmoûle,
+marchand de bétail, sur cette question: "Est-il vrai qu'il a été convenu
+entre Isaac Schmoûle et Hans Christel, que Schmoûle viendrait prendre,
+dans la huitaine, une paire de boeufs achetés par lui le 22 mai dernier,
+et que, faute de venir, il payerait à Christel, pour chaque jour de
+retard, un florin comme dédommagement de la nourriture des boeufs?"
+Est-ce cela?
+
+--C'est cela, dirent Schmoûle et l'anabaptiste ensemble.
+
+--Il ne s'agit donc plus que de savoir si Schmoûle consent à prêter
+serment.
+
+--Je suis venu pour ça, dit Schmoûle tranquillement, et je suis prêt.
+
+--Un instant, interrompit le vieux rebbe en levant la main, un instant!
+Mon devoir, avant de recevoir un acte pareil, l'un des plus saints, des
+plus sacrés de notre religion, est d'en rappeler l'importance à
+Schmoûle.»
+
+Alors, d'une voix grave, il se mit à lire: «Tu ne prendras point le nom
+de l'Éternel, ton Dieu, en vain. Tu ne diras point de faux témoignage!»
+
+Puis, plus loin, il lut encore du même ton solennel:
+
+«Quand il sera question de quelque chose où il y ait doute, touchant un
+boeuf ou un âne, ou un menu bétail, ou un habit, ou toute autre chose,
+la cause des deux parties sera portée devant le juge, et le serment de
+l'Éternel interviendra entre les deux parties.»
+
+Schmoûle, en cet instant, voulut parler; mais, pour la seconde fois,
+David lui fit signe de se taire, et dit:
+
+«"Tu ne prendras point le nom de l'Éternel ton Dieu en vain, tu ne
+porteras point de faux témoignage!" Ce sont deux commandements de Dieu
+que tout le peuple d'Israël entendit parmi les tonnerres et les éclairs,
+tremblant et se tenant au loin dans le désert de Sinaï.
+
+«Et voici maintenant ce que l'Éternel dit à celui qui viole ses
+commandements:
+
+«Si tu n'obéis pas à la voix de l'Éternel ton Dieu, pour prendre garde à
+ce que je te prescris aujourd'hui, les cieux qui sont sur ta tête seront
+d'airain, et la terre qui est sous tes pieds sera de fer.
+
+«L'Éternel te donnera, au lieu de pluie, de la poussière et de la
+cendre; l'Éternel te frappera, toi et ta postérité, de plaies étranges,
+de plaies grandes et de durée, de maladies malignes et de durée.
+
+«L'étranger montera au-dessus de toi fort haut, et tu descendras fort
+bas; il te prêtera, et tu ne lui prêteras point.
+
+«L'Éternel enverra sur toi la malédiction et la ruine de toutes les
+choses où tu mettras la main et que tu feras, jusqu'à ce que tu sois
+détruit. Tes filles et tes fils seront livrés à l'étranger, et tes yeux
+le verront et se consumeront tout le jour en regardant vers eux, et ta
+main n'aura aucune force pour les délivrer.
+
+«Ta vie sera comme pendante devant toi, et tu seras dans l'effroi nuit
+et jour. Tu diras le matin: Qui me fera voir le soir? Et le soir, tu
+diras: Qui me fera voir le matin?
+
+«Et toutes ces malédictions t'arriveront et te poursuivront, et
+reposeront sur toi, jusqu'à ce que tu sois exterminé, parce que tu
+n'auras pas obéi à la voix de l'Éternel ton Dieu, pour garder ses
+commandements et ses statuts qu'il t'a donnés!
+
+«Ce sont ici les paroles de l'Éternel!» reprit David en levant la tête.
+
+Il regardait Schmoûle, qui restait les yeux fixés sur la Bible, et
+paraissait rêver profondément.
+
+«Maintenant, Schmoûle, poursuivit-il, tu vas prêter serment sur ce
+livre, en présence de l'Éternel qui t'écoute; tu vas jurer qu'il n'a
+rien été convenu entre Christel et toi, ni pour le délai, ni pour les
+jours de retard, ni pour le prix de la nourriture des boeufs pendant ces
+jours. Mais garde-toi de prendre des détours dans ton coeur, pour
+t'autoriser à jurer, si tu n'es pas sûr de la vérité de ton serment;
+garde-toi de te dire, par exemple, en toi-même: "Ce Christel m'a fait
+tort, il m'a causé des pertes, il m'a empêché de gagner dans telle
+circonstance." Ou bien: "Il a fait tort à mon père, à mes proches, et je
+rentre ainsi dans ce qui me serait revenu naturellement." Ou bien: "Les
+paroles de notre convention avaient un double sens, il me plaît à moi de
+les tourner dans le sens qui me convient; elles n'étaient pas assez
+claires, et je puis les nier." Ou bien: "Ce Christel m'a pris trop cher,
+ses boeufs valent moins que le prix convenu, et je reste de cette façon
+dans la vraie justice, qui veut que la marchandise et le prix soient
+égaux, comme les deux côtés d'une balance." Ou bien encore:
+"Aujourd'hui, je n'ai pas la somme entière, plus tard je réparerai le
+dommage", ou toute autre pensée de ce genre.
+
+«Non, tous ces détours ne trompent point l'oeil de l'Éternel; ce n'est
+point dans ces pensées, ni dans d'autres semblables que tu dois jurer,
+ce n'est pas d'après ton propre esprit, qui peut être entraîné vers le
+mal par l'intérêt, qu'il faut prêter serment, _ce n'est pas sur ta
+pensée, c'est sur la mienne qu'il faut te régler_; et tu ne peux rien
+ajouter ni rien retrancher, par ruse ou autrement, à ce que je pense.
+
+«Donc, moi David Sichel, j'ai cette pensée simple et claire:--Schmoûle
+a-t-il promis un florin à Christel pour la nourriture des boeufs qu'il a
+achetés, et, pour chaque jour de retard après la huitaine, l'a-t-il
+promis? S'il ne l'a pas promis à Christel, qu'il pose la main sur le
+livre de la loi, et qu'il dise: "Je jure non! je n'ai rien promis!"
+Schmoûle, approche, étends la main, et jure!»
+
+Mais Schmoûle, levant alors les yeux, dit:
+
+«Trente florins ne sont pas une somme pour prêter un serment pareil.
+Puisque Christel est sûr que j'ai promis--moi, je ne me rappelle pas
+bien--je les payerai, et j'espère que nous resterons bons amis. Plus
+tard, il me fera regagner cela, car ses boeufs sont réellement trop
+chers. Enfin, ce qui est dû est dû, et jamais Schmoûle ne prêtera
+serment pour une somme encore dix fois plus forte, à moins d'être tout à
+fait sûr.»
+
+Alors David, regardant Kobus d'un oeil extrêmement fin, répondit:
+
+«Et tu feras bien, Schmoûle; dans le doute, il vaut mieux s'abstenir.»
+
+Le greffier avait inscrit le refus du serment, il se leva, salua
+l'assemblée et sortit avec Schmoûle, qui, sur le seuil, se retourna et
+dit d'un ton brusque:
+
+«Je viendrai prendre les boeufs demain à huit heures, et je payerai.
+
+--C'est bon», répondit Christel en inclinant la tête. Quand ils furent
+seuls, le vieux rebbe se mit à sourire. «Schmoûle est fin, dit-il, mais
+nos vieux talmudistes étaient encore plus fins que lui; je savais bien
+qu'il n'irait pas jusqu'au bout: voilà pourquoi je ne me suis pas
+habillé.
+
+--Eh! s'écria Fritz, oui, je le vois, vous avez du bon tout de même dans
+la religion.
+
+--Tais-toi, _épicaures_, répondit David en refermant la porte et
+reportant la Bible dans l'armoire; sans nous, vous seriez tous des
+païens, c'est par nous que vous pensez depuis deux mille ans; vous
+n'avez rien inventé, rien découvert. Réfléchis seulement un peu combien
+de fois vous vous êtes divisés et combattus depuis ces deux mille ans,
+combien de sectes et de religions vous avez formées! Nous, nous sommes
+toujours les mêmes depuis Moïse, nous sommes toujours les fils de
+l'Éternel, vous êtes les fils du temps et de l'orgueil; avec le moindre
+intérêt on vous fait changer d'opinion, et nous, pauvres misérables,
+tout l'univers réuni n'a pu nous faire abandonner une seule de nos lois.
+
+--Ces paroles montrent bien l'orgueil de la race, dit Fritz; jusqu'à
+présent, je te croyais un homme modeste en ses pensées, mais je vois
+maintenant que tu respires l'orgueil dans le fond de ton âme.
+
+--Et pourquoi serais-je modeste? s'écria David en nasillant. Si
+l'Éternel nous a choisis, n'est-ce point parce que nous valons mieux que
+vous?
+
+--Tiens, tais-toi, fit Kobus en riant, cette vanité m'effraye; je serais
+capable de me fâcher.
+
+--Fâche-toi donc à ton aise, dit le vieux rebbe, il ne faut pas te
+gêner.
+
+--Non, j'aime mieux t'inviter à prendre le café chez moi, vers une
+heure; nous causerons, nous rirons, et ensuite nous irons goûter la
+bière de mars; cela te convient-il?
+
+--Soit, fit David, j'y consens, le chardon gagne toujours à fréquenter
+la rose.»
+
+Kobus allait s'écrier: «Ah! décidément, c'est trop fort!» mais il
+s'arrêta et dit avec finesse: «C'est moi qui suis la rose!»
+
+Alors tous trois ne purent s'empêcher de rire. Christel et Fritz
+sortirent bras dessus bras dessous, se disant entre eux: «Est-il fin ce
+rebbe David! Il a toujours quelque vieux proverbe qui vient à propos
+pour vous réjouir. C'est un brave homme.» Tout se passant comme il avait
+été convenu: Christel et Kobus dînèrent ensemble, David vint au dessert
+prendre le café, puis ils se rendirent à la brasserie du _Grand-Cerf_.
+Fritz était dans un état de jubilation extraordinaire, non seulement
+parce qu'il marchait entre son vieil ami David et le père de Sûzel, mais
+encore parce qu'il avait une bouteille de _steinberg_ dans la tête, sans
+parler du bordeaux et du kirschenwasser. Il voyait les choses de ce bas
+monde comme à travers un rayon de soleil: sa face charnue était pourpre,
+et ses grosses lèvres se retroussaient par un joyeux sourire. Aussi quel
+enthousiasme éclata lorsqu'il parut ainsi sous la toile grise en auvent,
+à la porte du _Grand-Cerf_.
+
+«Le voilà! le voilà! criait-on de tous les côtés, la chope haute, voici
+Kobus!»
+
+Et lui, riant, répétait:
+
+«Oui, le voilà! ha! ha! ha!»
+
+Il entrait dans les bancs et donnait des poignées de main à tous ses
+vieux camarades.
+
+Durant les huit jours qui venaient de se passer, on se demandait
+partout:
+
+«Qu'est-il devenu? quand le reverrons-nous?
+
+Et le vieux Krautheimer se désolait, car toutes ses pratiques trouvaient
+la bière mauvaise.
+
+Enfin, il s'assit au milieu de la jubilation universelle, et fit asseoir
+le père Christel à sa droite. David alla regarder Frédéric Schoultz, le
+gros Hâan, Speck et cinq ou six autres qui faisaient une partie de
+_rams_ à deux kreutzers la marque.
+
+On se mit à boire de cette fameuse bière de mars, qui vous monte au nez
+comme le vin de Champagne. En face, à la brasserie des _Deux-Clefs_, les
+hussards de Frédéric-Wilhelm buvaient de la bière en cruchons, les
+bouchons partaient comme des coups de pistolets; on se saluait d'un côté
+de la rue à l'autre, car les bourgeois de Hunebourg sont toujours bien
+avec les militaires, sans frayer pourtant ensemble, ni les recevoir dans
+leurs familles, chose toujours dangereuse.
+
+À chaque instant le père Christel disait:
+
+«Il est temps que je parte, monsieur Kobus; faites excuse, je devrais
+déjà être depuis deux heures à la ferme.
+
+--Bah! s'écria Fritz en lui posant la main sur l'épaule, ceci n'arrive
+pas tous les jours, père Christel; il faut bien de temps en temps
+s'égayer et se dégourdir l'esprit. Allons, encore une chope!»
+
+Et le vieil anabaptiste, un peu gris, se rasseyait en pensant: «Cela
+fera la sixième! Pourvu que je ne verse pas en route!»
+
+Puis il disait: «Mais, monsieur Kobus, qu'est-ce que pensera ma femme si
+je rentre à moitié gris? Jamais elle ne m'aura vu dans cet état!
+
+--Bah! bah! le grand air dissipe tout, père Christel, et puis vous
+n'aurez qu'à dire: "M. Kobus l'a voulu!" Sûzel prendra votre défense.
+
+--Ça, c'est vrai, s'écriait alors Christel en riant, c'est vrai: tout ce
+que dit et fait M. Kobus est bien! Allons, encore une chope!»
+
+Et la chope arrivait, elle se vidait; la servante en apportait une
+autre, ainsi de suite.
+
+Or, sur le coup de trois heures, à l'église Saint-Sylvestre, et comme on
+ne pensait à rien, une troupe d'enfants tourna le coin de l'auberge du
+_Cygne_, en courant vers la porte de Landau; puis quelques soldats
+parurent, portant un de leurs camarades sur un brancard; puis d'autres
+enfants en foule; c'était un roulement de pas sur le pavé, qui
+s'entendait au loin.
+
+Tout le monde se penchait aux fenêtres et sortait des maisons pour voir.
+Les soldats remontaient la rue de la Forge, du côté de l'hôpital, et
+devaient passer devant la brasserie du _Grand-Cerf_.
+
+Aussitôt les parties furent abandonnées; on se dressa sur les bancs:
+Hâan, Schoultz, David, Kobus, les servantes, Krautheimer, enfin tous les
+assistants. D'autres accouraient de la salle, et l'on se disait à voix
+basse: «C'est un duel! c'est un duel!»
+
+Cependant le brancard approchait lentement; deux hommes le portaient;
+c'était une civière pour sortir le fumier des écuries de la caserne de
+cavalerie; le soldat couché dessus, les jambes pendant entre les bras du
+brancard, la tête de côté sur sa veste roulée, était extrêmement pâle;
+il avait les yeux fermés, les lèvres entrouvertes et le devant de la
+chemise plein de sang. Derrière venaient les témoins, un vieux hussard à
+sourcils jaunâtres et grosses moustaches rousses en paraphe sur ses
+joues brunes; il portait le sabre du blessé sous le bras, le baudrier
+jeté sur l'épaule, et semblait tout à fait calme. L'autre, plus jeune et
+tout blond, était comme abattu, il tenait le shako; puis arrivaient deux
+sous-officiers, se retournant à chaque pas, comme indignés de voir tout
+ce monde.
+
+Quelques hussards, devant la brasserie des _Deux-Clefs,_ criaient au
+vieux qui portait le sabre: «Rappel! eh! Rappel!» C'était sans doute
+leur maître d'armes; mais il ne répondit pas et ne tourna même pas la
+tête.
+
+Au passage des deux derniers, Frédéric Schoultz, en sa qualité d'ancien
+sergent de la landwehr, s'écria du haut de sa chaise:
+
+«Hé! camarades... camarades!» Un d'eux s'arrêta. «Qu'est-ce qui se passe
+donc, camarade?
+
+--Ça, mon ancien, c'est un coup de sabre en l'honneur de Mlle Grédel, la
+cuisinière du _Boeuf-Rouge_.
+
+--Ah!
+
+--Oui! un coup de pointe en riposte et sans parade; elle est venue trop
+tard.
+
+--Et le coup a porté?
+
+--À deux lignes au-dessous du téton droit.» Schoultz allongea la lèvre;
+il semblait tout fier de recevoir une réponse. On écoutait, penchés
+autour d'eux. «Un vilain coup, fit-il, j'ai vu ça dans la campagne de
+France.» Mais le hussard, voyant ses camarades entrer dans la ruelle de
+l'hôpital, porta la main à son oreille et dit: «Faites excuse!» Alors il
+rejoignit sa troupe, et Schoultz promenant un regard satisfait sur
+l'assistance, se rassit en disant: «Quand on est soldat, il faut tirer
+le sabre; ce n'est pas comme les bourgeois qui s'assomment à coups de
+poing.» Il avait l'air de dire: «Voilà ce que j'ai fait cent fois!» Et
+plus d'un l'admirait. Mais d'autres, en grand nombre, gens raisonnables
+et pacifiques, murmuraient entre eux: «Est-il possible que des hommes se
+tuent pour une cuisinière! C'est tout à fait contre nature. Cette Grédel
+méritait d'être chassée de la ville, à cause des passions funestes
+qu'elle excite entre les hussards.»
+
+Fritz ne disait rien, il semblait méditatif, et ses yeux brillaient d'un
+éclat singulier. Mais le vieux rebbe, à son tour, s'étant mis à dire:
+«Voilà comment des êtres créés par Dieu se massacrent pour des choses de
+rien!» Tout à coup il s'emporta d'une façon étrange.
+
+«Qu'appelles-tu des choses de rien, David? s'écria-t-il d'une voix
+retentissante. L'amour n'a-t-il pas inspiré, dans tous les temps et dans
+tous les lieux, les plus belles actions et les plus hautes pensées?
+N'est-il pas le souffle de l'Éternel lui-même, le principe de la vie, de
+l'enthousiasme, du courage et du dévouement? Il t'appartient bien de
+profaner ainsi la source de notre bonheur et de la gloire du genre
+humain. Ôte l'amour à l'homme, que lui reste-t-il? l'égoïsme, l'avarice,
+l'ivrognerie, l'ennui et les plus misérables instincts; que fera-t-il de
+grand, que dira-t-il de beau? Rien, il ne songera qu'à se remplir la
+panse!»
+
+Tous les assistants s'étaient retournés ébahis de son emportement; Hâan
+le regardait de ses gros yeux par-dessus l'épaule de Schoultz, qui
+lui-même se tordait le cou pour voir si c'était bien Kobus qui parlait,
+car il ne pouvait en croire ses oreilles.
+
+Mais Fritz ne faisait nulle attention à ces choses.
+
+«Voyons, David, reprit-il en s'animant de plus en plus, quand le grand
+Homérus, le poète des poètes, nous montre les héros de la Grèce qui s'en
+vont par centaines sur leurs petits bateaux pour réclamer une belle
+femme qui s'est sauvée de chez eux, traversent les mers et s'exterminent
+pendant dix ans avec ceux d'Asie pour la ravoir, crois-tu qu'il ait
+inventé cela? Crois-tu que ce n'était pas la vérité qu'il disait? Et
+s'il est le plus grand des poètes, n'est-ce pas parce qu'il a célébré la
+plus grande chose et la plus sublime qui soit sous le ciel: l'amour! Et
+si l'on appelle le chant de votre roi Salomon, _Le Cantique des
+cantiques_, n'est-ce pas aussi parce qu'il chante l'amour, plus noble,
+plus grand, plus profond que tout le reste dans le coeur de l'homme?
+Quand il dit dans ce _Cantique des cantiques_: "Ma bien aimée, tu es
+belle comme la voûte des étoiles, agréable comme Jérusalem, redoutable
+comme des armées qui marchent, leurs enseignes déployées." Est-ce qu'il
+ne veut pas dire que rien n'est plus beau, plus invincible et plus doux
+que l'amour? Et tous vos prophètes n'ont-ils pas dit la même chose? Et
+depuis le Christ, l'amour n'a-t-il pas converti les peuples barbares?
+n'est-ce pas avec un simple ruban rose, qu'il faisait d'une espèce
+sauvage un chevalier?
+
+«Si de nos jours tout est moins grand, moins beau, moins noble
+qu'autrefois, n'est-ce pas parce que les hommes ne connaissent plus
+l'amour véritable, et qu'ils se marient pour de l'argent? Eh bien! moi,
+David, entends-tu, je dis et soutiens que l'amour vrai, l'amour pur est
+la seule chose qui change le coeur de l'homme, la seule qui l'élève et
+qui mérite qu'on donne sa vie pour elle. Je trouve que ces hommes ont
+bien fait de se battre puisque chacun ne pouvait renoncer à son amour,
+sans s'en reconnaître lui-même indigne.
+
+--Hé! s'écria Hâan à l'autre table, comment peux-tu parler de cela, toi?
+Tu n'as jamais été amoureux; tu raisonnes de ces choses comme un aveugle
+des couleurs.»
+
+Fritz, à cette apostrophe, resta tout interdit; il regarda Hâan d'un
+oeil terne, ayant l'air de vouloir lui répondre, et bredouilla quelques
+mots confus en avalant sa chope.
+
+Plusieurs alors se mirent à rire. Aussitôt Kobus, relevant sa grosse
+tête, dont les cheveux s'ébouriffaient comme s'ils eussent été vivants,
+s'écria d'un air étrange:
+
+«C'est vrai, je n'ai jamais été amoureux! Mais si j'avais eu le bonheur
+de l'être, je me serais fait massacrer plutôt que de renoncer à mon
+amoureuse, ou j'aurais exterminé l'autre.
+
+--Oh! oh! fit Hâan d'un ton un peu moqueur, en battant les cartes, oh!
+Kobus, tu n'aurais pas été si féroce.
+
+--Pas si féroce! dit-il les deux mains écarquillées. Nous sommes deux
+vieux amis, n'est-ce pas, Hâan? Eh bien! si j'étais amoureux, et si tu
+me paraissais seulement convoiter par la pensée celle que j'aurais
+choisie... je t'étranglerais!»
+
+En disant cela, ses yeux étaient rouges, il n'avait pas l'air de
+plaisanter; les autres non plus ne riaient pas.
+
+«Et, ajouta-t-il en levant le doigt, je voudrais que toute la ville et
+le pays à la ronde eussent un grand respect pour mon amoureuse; quand
+même elle ne serait pas de mon rang, de ma condition et de ma fortune:
+le moindre blâme sur elle deviendrait la cause d'une terrible bataille.
+
+--Alors, dit Hâan, Dieu fasse que tu ne tombes jamais amoureux, car tous
+les hussards de Frédéric-Wilhelm ne sont pas morts, plus d'un courrait
+la chance de mourir si ton amoureuse était jolie.»
+
+Les sourcils de Fritz tressaillirent. «C'est possible, fit-il en se
+rasseyant, car il s'était dressé. Moi je serais fier, je serais glorieux
+de me battre pour une si belle cause! N'ai-je pas raison, Christel?
+
+--Tout à fait, monsieur Kobus, dit l'anabaptiste un peu gris; notre
+religion est une religion de paix, mais dans le temps, lorsque j'étais
+amoureux d'Orchel, oui, Dieu me le pardonne! j'aurais été capable de me
+battre à coups de faux pour l'avoir. Grâce au Ciel, il n'a pas fallu
+répandre de sang; j'aime bien mieux n'avoir rien à me reprocher.»
+
+Fritz voyant que tout le monde l'observait, comprit l'imprudence qu'il
+venait de commettre. Le vieux rebbe David surtout ne le quittait pas de
+l'oeil, et semblait vouloir lire au fond de son âme. Quelques instants
+après, le père Christel s'étant écrié pour la vingtième fois:
+
+«Mais, monsieur Kobus, il se fait tard, on m'attend; Orchel et Sûzel
+doivent être inquiètes.»
+
+Il lui répondit enfin:
+
+«Oui, maintenant il est temps; je vais vous reconduire à la voiture.»
+
+C'était un prétexte qu'il prenait pour se retirer. L'anabaptiste se leva
+donc, disant:
+
+«Oh! si vous aimez mieux rester, je trouverai bien le chemin de
+l'auberge tout seul.
+
+--Non, je vous accompagne.» Ils sortirent du banc et traversèrent la
+place. Le vieux David partit presque aussitôt qu'eux. Fritz, ayant mis
+le père Christel en route, rentra chez lui prudemment. Ce jour-là, au
+moment de se coucher, Sourlé, voyant le vieux rebbe murmurer des paroles
+confuses, cela lui parut étrange.
+
+«Qu'as-tu donc, David, lui demanda-t-elle, je te vois parler tout bas
+depuis le souper, à quoi penses-tu?
+
+--C'est bon, c'est bon, fit-il en se tirant la couverture sur la
+barbiche, je rêve à ces paroles du prophète: "J'ai été jaloux pour Héva
+d'une grande jalousie!" et à celles-ci: "En ces temps arriveront des
+choses extraordinaires, des choses nouvelles et heureuses!"
+
+--Pourvu que ce soit à nous qu'il ait songé en disant cela, répliqua
+Sourlé.
+
+--_Amen_, fit le vieux rebbe; tout vient à point à qui sait attendre.
+Dormons en paix!»
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Kobus aurait dû se repentir le lendemain, de ses discours inconsidérés à
+la brasserie du _Grand-Cerf_; il aurait dû même en être désolé, car, peu
+de jours avant, s'étant aperçu que le vin lui déliait la langue, et
+qu'il trahissait les pensées secrètes de son âme, il s'était dit: «La
+vigne est un plant de Gomorrhe; ses grappes sont pleines de fiel, et ses
+pépins sont amers; tu ne boiras plus le jus de la treille.»
+
+Voilà ce qu'il s'était dit; mais le coeur de l'homme est entre les mains
+de l'Éternel, il en fait ce qu'il lui plaît: il le tourne au nord, il le
+tourne au midi. C'est pourquoi Fritz, en s'éveillant, ne songea même
+point à ce qui s'était passé à la brasserie.
+
+Sa première pensée fut que Sûzel était agréable en sa personne; il se
+mit à la contempler en lui-même, croyant entendre sa voix et voir son
+sourire.
+
+Il se rappela l'enfant pauvre de Wildland, et s'applaudit de l'avoir
+secourue, à cause de sa ressemblance avec la fille de l'anabaptiste; il
+se rappela aussi le chant de Sûzel au milieu des faneuses et des
+faucheurs; et cette voix douce, qui s'élevait comme un soupir dans la
+nuit, lui sembla celle d'un ange du ciel.
+
+Tout ce qui s'était accompli depuis le premier jour du printemps lui
+revint en mémoire comme un rêve: il revit Sûzel paraître au milieu de
+ses amis Hâan, Schoultz, David et Iôsef, simple et modeste, les yeux
+baissés, pour embellir la dernière heure du festin; il la revit à la
+ferme, avec sa petite jupe de laine bleue, lavant le linge de la
+famille, et, plus tard, assise auprès de lui, toute timide et
+tremblante, tandis qu'il chantait, et que le clavecin accompagnait d'un
+ton nasillard le vieil air:
+
+_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_
+
+Et songeant à ces choses avec attendrissement, son plus grand désir
+était de revoir Sûzel.
+
+«Je vais aller au Meisenthâl, se disait-il; oui, je partirai après le
+déjeuner... il faut absolument que je la revoie!»
+
+Ainsi s'accomplissaient les paroles du rebbe David à sa femme: «En ces
+temps arriveront des choses extraordinaires!»
+
+Ces paroles se rapportaient au changement de Kobus, et montraient aussi
+la grande finesse du vieux rabbin.
+
+Tout en mettant ses bas, l'idée revint à Fritz, que le père Christel lui
+avait dit la veille que Sûzel irait à la fête de Bischem, aider sa
+grand-mère à faire la tarte. Alors il ouvrit de grands yeux, et se dit
+au bout d'un instant:
+
+«Sûzel doit être déjà partie; la fête de Bischem, qui tombe le jour de
+la Saint-Pierre, est pour demain dimanche.»
+
+Cela le rendit tout méditatif.
+
+Katel vint servir le déjeuner; il mangea d'assez bon appétit, et,
+aussitôt après, se coiffant de son large feutre, il sortit faire un tour
+sur la place, où se promenaient d'habitude le gros Hâan et le grand
+Schoultz, entre neuf et dix heures. Mais ils ne s'y trouvaient pas, et
+Fritz en fut contrarié, car il avait résolu de les emmener avec lui, le
+lendemain, à la fête de Bischem.
+
+«Si j'y vais tout seul, pensait-il, après ce que j'ai dit hier à la
+brasserie, on pourrait bien se douter de quelque chose; les gens sont si
+malins, et surtout les vieilles, qui s'inquiètent tant de ce qui ne les
+regarde pas! Il faut que j'emmène deux ou trois camarades, alors ce sera
+une partie de plaisir pour manger du pâté de veau et boire du petit vin
+blanc, une simple distraction à la monotonie de l'existence.»
+
+Il monta donc sur les remparts, et fit le tour de la ville, pour voir ce
+que Hâan et Schoultz étaient devenus; mais il ne les vit pas dans les
+rues, et supposa qu'ils devaient se trouver dehors, à faire une partie
+de quilles au _Panier-Fleuri_, chez le père Baumgarten, au bord du
+Losser.
+
+Sur cette pensée, Fritz s'avança jusque près de la porte de Hildebrandt,
+et, regardant du côté du bouchon, qui se trouve à une demi-portée de
+canon de Hunebourg, il crut remarquer en effet des figures derrière les
+grands saules.
+
+Alors, tout joyeux, il descendit du talus, passa sous la porte, et se
+mit en route, en suivant le sentier de la rivière. Au bout d'un quart
+d'heure, il entendait déjà les grands éclats de rire de Hâan, et la voix
+forte de Schoultz criant: «Deux! pas de chance!...»
+
+Et, se penchant sur le feuillage, il découvrit devant la
+maisonnette--dont la grande toiture descendait sur le verger à deux ou
+trois pieds du sol, tandis que la façade blanche était tapissée d'un
+magnifique cep de vigne--il découvrit ses deux camarades en manches de
+chemise, leurs habits jetés sur les haies, et deux autres, le secrétaire
+de la mairie, Hitzig, sa perruque posée sur sa canne fichée en terre, et
+le professeur Speck, tous les quatre en train d'abattre des quilles au
+bout du treillage d'osier qui longe le pignon.
+
+Le gros Hâan se tenait solidement établi, la boule sous le nez, la face
+pourpre, les yeux à fleur de tête, les lèvres serrées et ses trois
+cheveux droits sur la nuque comme des baguettes: il visait! Schoultz et
+le vieux secrétaire regardaient à demi courbés, abaissant l'épaule et se
+balançant, les mains croisées sur le dos; le petit Sépel Baumgarten,
+plus loin, à l'autre bout, redressait les quilles.
+
+Enfin Hâan, après avoir bien calculé, laissa descendre son gros bras en
+demi-cercle, et la boule partit en décrivant une courbe imposante.
+
+Aussitôt de grands cris s'élevèrent: «Cinq!» et Schoultz se baissa pour
+ramasser une boule, tandis que le secrétaire prenait Hâan par le bras et
+lui parlait, levant le doigt d'un geste rapide, sans doute pour lui
+démontrer une faute qu'il avait commise. Mais Hâan ne l'écoutait pas et
+regardait vers les quilles; puis il alla se rasseoir au bout du banc,
+sous la charmille transparente, et remplit son verre gravement.
+
+Cette petite scène champêtre réjouit Fritz.
+
+«Les voilà dans la joie, pensa-t-il; c'est bon, je vais leur poser la
+chose avec finesse, cela marchera tout seul.»
+
+Il s'avança donc.
+
+Le grand Frédéric Schoultz, maigre, décharné, après avoir bien balancé
+sa boule, venait de la lancer; elle roulait comme un lièvre qui déboule
+dans les broussailles, et Schoultz, les bras en l'air, s'écriait: _«Der
+Koenig_! _der Koenig_![18]» lorsque Fritz, arrêté derrière lui, partit
+d'un éclat de rire, en disant:
+
+«Ah! le beau coup! approche, que je te mette une couronne sur la tête.»
+
+ [Note 18: La maîtresse quille.]
+
+Tous les autres se retournant alors, s'écrièrent:
+
+«Kobus! à la bonne heure... à la bonne heure... on le voit donc une fois
+par ici!
+
+--Kobus, dit Hâan, tu vas entrer dans la partie; nous avons commandé une
+bonne friture, et ma foi, il faut que tu la payes!
+
+--Hé! dit Fritz en riant, je ne demande pas mieux; je ne suis pas de
+force, mais c'est égal, j'essayerai de vous battre tout de même.
+
+--Bon! s'écria Schoultz, ma partie était en train; j'en ai quinze, on te
+les donne! Cela te convient-il?
+
+--Soit, dit Kobus, en ôtant sa capote et ramassant une boule; je suis
+curieux de savoir si je n'ai pas oublié depuis l'année dernière.
+
+--Père Baumgarten! criait le professeur Speck, père Baumgarten!»
+L'aubergiste parut.
+
+«Apportez un verre pour M. Kobus, et une autre bouteille. Est-ce que la
+friture avance?
+
+--Oui, monsieur Speck.
+
+--Vous la ferez plus forte, puisque nous sommes un de plus.»
+
+Baumgarten, le dos courbé comme un furet, rentra chez lui en trottinant;
+et dans le même instant Fritz lançait sa boule avec tant de force,
+qu'elle tombait comme une bombe de l'autre côté du jeu, dans le verger
+de la poste aux chevaux.
+
+Je vous laisse à penser la joie des autres; ils se balançaient sur leurs
+bancs, les jambes en l'air, et riaient tellement que Hâan dut ouvrir
+plusieurs boutons de sa culotte pour ne pas étouffer.
+
+Enfin, la friture arriva, une magnifique friture de goujons tout
+croustillants et scintillants de graisse, comme la rosée matinale sur
+l'herbe, et répandant une odeur délicieuse.
+
+Fritz avait perdu la partie; Hâan, lui frappant sur l'épaule, s'écria
+tout joyeux:
+
+«Tu es fort, Kobus, tu es très fort! Prends seulement garde, une autre
+fois, de ne pas défoncer le ciel, du côté de Landau.»
+
+Alors ils s'assirent, en manches de chemise, autour de la petite table
+moisie. On se mit à l'oeuvre. Tout en riant, chacun se dépêchait de
+prendre sa bonne part de la friture; les fourchettes d'étain allaient et
+venaient comme la navette d'un tisserand; les mâchoires galopaient,
+l'ombre de la charmille tremblotait sur les figures animées, sur le
+grand plat fleuronné, sur les gobelets moulés à facettes et sur la haute
+bouteille jaune, où pétillait le vin blanc du pays.
+
+Près de la table, sur sa queue en panache était assis Mélac, un petit
+chien-loup appartenant au _Panier-Fleuri_, blanc comme la neige, le nez
+noir comme une châtaigne brûlée, l'oreille droite et l'oeil luisant.
+Tantôt l'un, tantôt l'autre, lui jetait une bouchée de pain ou une queue
+de poisson, qu'il happait au vol.
+
+C'était un joli coup d'oeil.
+
+«Ma foi, dit Fritz, je suis content d'être venu ce matin, je m'ennuyais,
+je ne savais que faire; d'aller toujours à la brasserie, c'est
+terriblement monotone.
+
+--Hé! s'écria Hâan, si tu trouves la brasserie monotone, toi, ce n'est
+pas ta faute, car, Dieu merci! tu peux te vanter de t'y faire du bon
+sang; tu t'es joliment moqué du monde, hier, avec tes citations du
+_Cantique des cantiques_. Ha! ha! ha!
+
+--Maintenant, ajouta le grand Schoultz en levant sa fourchette, nous
+connaissons cet homme grave: quand il est sérieux, il faut rire, et
+quand il rit, il faut se défier.»
+
+Fritz se mit à rire de bon coeur. «Ah! vous avez donc éventé la mèche,
+fit-il, moi qui croyais....
+
+--Kobus, interrompit Hâan, nous te connaissons depuis longtemps, ce
+n'est pas à nous qu'il faut essayer d'en faire accroire. Mais, pour en
+revenir à ce que tu disais tout à l'heure, il est malheureusement vrai
+que cette vie de brasserie peut nous jouer un mauvais tour. Si l'on voit
+tant d'hommes gras avant l'âge, des êtres asthmatiques, boursouflés et
+poussifs, des goutteux, des graveleux, des hydropiques par centaines,
+cela vient de la bière de Francfort, de Strasbourg, de Munich, ou de
+partout ailleurs; car la bière contient trop d'eau, elle rend l'estomac
+paresseux, et quand l'estomac est paresseux, cela gagne tous les
+membres.
+
+--C'est très vrai, monsieur Hâan, dit alors le professeur Speck, mieux
+vaut boire deux bouteilles de bon vin, qu'une seule chope de bière;
+elles contiennent moins d'eau, et, par suite, disposent moins à la
+gravelle: l'eau dépose des graviers dans la vessie, chacun sait cela;
+et, d'un autre côté, la graisse résulte également de l'eau. L'homme qui
+ne boit que du vin a donc la chance de rester maigre très longtemps, et
+la maigreur n'est pas aussi difficile à porter que l'obésité.
+
+--Certainement, monsieur Speck, certainement, répondit Hâan, quand on
+veut engraisser le bétail, on lui fait boire de l'eau avec du son: si on
+lui faisait boire du vin il n'engraisserait jamais. Mais, outre cela, ce
+qu'il faut à l'homme, c'est du mouvement; le mouvement entretient nos
+articulations en bon état, de sorte qu'on ne ressemble pas à ces
+charrettes qui crient chaque fois que les roues tournent; chose fort
+désagréable. Nos anciens, doués d'une grande prévoyance, pour éviter cet
+inconvénient, avaient le jeu de quilles, les mâts de cocagne, les
+courses en sac, les parties de patins et de glissades, sans compter la
+danse, la chasse et la pêche; maintenant, les jeux de cartes de toute
+sorte ont prévalu, voilà pourquoi l'espèce dégénère.
+
+--Oui, c'est déplorable, s'écria Fritz en vidant son gobelet,
+déplorable! Je me rappelle que, dans mon enfance, tous les bons
+bourgeois allaient aux fêtes de villages avec leurs femmes et leurs
+enfants; maintenant on croupit chez soi, c'est un événement quand on
+sort de la ville. Aux fêtes de village, on chantait, on dansait, on
+tirait à la cible, on changeait d'air; aussi nos anciens vivaient cent
+ans; ils avaient les oreilles rouges, et ne connaissaient pas les
+infirmités de la vieillesse. Quel dommage que toutes ces fêtes soient
+abandonnées!
+
+--Ah! cela, s'écria Hâan, très fort sur les vieilles moeurs, cela,
+Kobus, résulte de l'extension des voies de communication. Autrefois,
+quand les routes étaient rares, quand il n'existait pas de chemins
+vicinaux, on ne voyait pas circuler tant de commis voyageurs, pour
+offrir dans chaque village, les uns leur poivre et leur cannelle, les
+autres leurs étrilles et leurs brosses, les autres leurs étoffes de
+toutes sortes. Vous n'aviez pas à votre porte l'épicier, le
+quincaillier, le marchand de drap. On attendait, dans chaque famille,
+telle fête pour faire les provisions du ménage. Aussi les fêtes étaient
+plus riches et plus belles, les marchands étant sûrs de vendre,
+arrivaient de fort loin. C'était le bon temps des foires de Francfort,
+de Leipzig, de Hambourg, en Allemagne; de Liège et de Gand, dans les
+Flandres; de Beaucaire, en France. Aujourd'hui, la foire est
+perpétuelle, et jusque dans nos plus petits villages, on trouve de tout
+pour son argent. Chaque chose a son bon et mauvais côté; nous pouvons
+regretter les courses en sac et le tir au mouton, sans blâmer les
+progrès naturels du commerce.
+
+--Tout cela n'empêche pas que nous sommes des ânes de croupir au même
+endroit, répliqua Fritz, lorsque nous pourrions nous amuser, boire de
+bon vin, danser, rire et nous goberger de toutes les façons. S'il
+fallait aller à Beaucaire ou dans les Flandres, on pourrait trouver que
+c'est un peu loin; mais quand on a tout près de soi des fêtes agréables,
+et tout à fait dans les vieilles moeurs, il me semble qu'on ferait bien
+d'y aller.
+
+--Où cela? s'écria Hâan.
+
+--Mais à Hartzwiller, à Rorbach, à Klingenthal. Et tenez, sans aller si
+loin, je me rappelle que mon père me conduisait tous les ans à la fête
+de Bischem, et qu'on servait là des pâtés délicieux... délicieux!»
+
+Il se baisait le bout des doigts; Hâan le regardait comme émerveillé.
+
+«Et qu'on y mangeait des écrevisses grosses comme le poing,
+poursuivit-il, des écrevisses beaucoup meilleures que celles du Losser,
+et qu'on y buvait du petit vin blanc très... très passable; ce n'était
+pas du _johannisberg_, ni du _steinberg_, sans doute, mais cela vous
+réjouissait le coeur tout de même!
+
+--Eh! s'écria Hâan, pourquoi ne nous as-tu pas dit cela depuis
+longtemps; nous aurions été là! Parbleu, tu as raison, tout à fait
+raison.
+
+--Que voulez-vous, je n'y ai pas pensé!
+
+--Et quand arrive cette fête? demanda Schoultz.
+
+--Attends, attends, c'est le jour de la Saint-Pierre.
+
+--Mais, s'écria Hâan, c'est demain!
+
+--Ma foi, je crois que oui, dit Fritz. Comme cela se rencontre! Voyons,
+êtes-vous décidés, nous irons à Bischem?
+
+--Cela va sans dire! cela va sans dire! s'écrièrent Hâan et Schoultz.
+
+--Et ces messieurs?» Speck et Hitzig s'excusèrent sur leurs fonctions.
+«Eh bien, nous irons nous trois, dit Fritz en se levant.
+
+Oui, j'ai toujours gardé le meilleur souvenir des écrevisses, du pâté et
+du petit vin blanc de Bischem.
+
+--Il nous faut une voiture? fit observer Hâan.
+
+--C'est bon, c'est bon, répondit Kobus en payant la note, je me charge
+de tout.»
+
+Quelques instants après, ces bons vivants étaient en route pour
+Hunebourg, et on pouvait les entendre d'une demi-lieue célébrer les
+pâtés de village, les _kougelhof_ et les _küchlen_, qu'ils disaient leur
+rappeler le bon temps de leur enfance. L'un parlait de sa tante, l'autre
+de sa grand-mère; on aurait dit qu'ils allaient les revoir et les faire
+ressusciter, en buvant du petit vin à la fête de Bischem.
+
+C'est ainsi que l'ami Fritz eut la satisfaction de pouvoir rencontrer
+Sûzel, sans donner l'éveil à personne.
+
+
+
+
+XV
+
+
+On peut se figurer si Kobus était content. Des idées de magnificence et
+de grandeur se débattaient alors dans sa tête; il voulait voir Sûzel, et
+se montrer à elle dans une splendeur inaccoutumée; il voulait en quelque
+sorte l'éblouir; il ne trouvait rien d'assez beau pour la frapper
+d'admiration.
+
+Dans un temps ordinaire, il aurait loué la voiture et la vieille rosse
+d'un Baptiste Krômer pour faire le voyage; mais alors, cela lui parut
+indigne de Kobus. Immédiatement après le dîner, il prit sa canne
+derrière la porte et se rendit à la poste aux chevaux, sur la route de
+Kaiserslautern, chez maître Johann Fânen, lequel avait dix chaises de
+poste sous ses hangars, et quatre-vingts chevaux dans ses écuries.
+
+Fânen était un homme de soixante ans, propriétaire des grandes prairies
+qui longent le Losser, un homme riche et pourtant simple dans ses
+moeurs; gros, court, revêtu d'une souquenille de toile, coiffé d'un
+large chapeau de crin, ayant la barbe longue de huit jours toute
+grisonnante, et ses joues rondes et jaunes sillonnées de grosses rides
+circulaires.
+
+C'est ainsi que le trouva Fritz, en train de faire étriller des chevaux
+dans la cour de la poste.
+
+Fânen, le reconnaissant de loin, vint à sa rencontre jusqu'à la porte
+cochère, et, levant son chapeau, le salua disant:
+
+«Hé! bonjour, monsieur Kobus; qu'est-ce qui me procure le plaisir et
+l'honneur de votre visite?
+
+--Monsieur Fânen, répondit Fritz en souriant, j'ai résolu de faire une
+partie de plaisir à la fête de Bischem, avec mes amis Hâan et Schoultz.
+Toutes les voitures de la ville sont en route, à cause de la rentrée des
+foins; il n'y a pas moyen de trouver un char à bancs. Ma foi, me suis-je
+dit, allons voir M. Fânen, et prenons une voiture de poste; vingt ou
+trente florins ne sont pas la mort d'un homme, et quand on veut
+s'amuser, il faut faire les choses grandement. Voilà mon caractère.»
+
+Le maître de poste trouva ce raisonnement très juste. «Monsieur Kobus,
+dit-il, vous faites bien, et je vous approuve; quand j'étais jeune,
+j'aimais à rouler rondement et à mon aise; maintenant je suis vieux,
+mais j'ai toujours les mêmes idées: ces idées sont bonnes, quand on a le
+moyen de les avoir comme vous et moi.» Il conduisit Fritz sous son
+hangar. Là se trouvaient des calèches à la nouvelle mode de Paris,
+légères comme des plumes, ornées d'écussons, et si belles, si
+gracieuses, qu'on aurait pu les mettre dans un salon, comme des meubles
+remarquables par leur élégance. Kobus les trouva fort jolies; et malgré
+cela, un goût naturel pour la somptuosité cossue lui fit choisir une
+grande berline rembourrée de soie intérieurement, un peu lourde, il est
+vrai, mais que Fânen lui dit être la voiture des personnages de
+distinction. Il la choisit donc, et alors le maître de poste
+l'introduisit dans ses vastes écuries. Sous un plafond blanchi à la
+chaux, long de cent vingt pas, large de soixante, et soutenu par douze
+piliers en coeur de chêne, étaient rangés sur deux lignes, et séparés
+l'un de l'autre par des barrières, soixante chevaux, gris, noirs, bruns,
+pommelés, la croupe ronde et luisante, la queue nouée en flot, le jarret
+solide, la tête haute; les uns hennissant et piétinant, les autres
+tirant le fourrage du râtelier, d'autres se tournant à demi pour voir.
+La lumière, arrivant du fond par deux hautes fenêtres, éclairait cette
+écurie de longues traînées d'or. Les grandes ombres des piliers
+s'allongeaient sur le pavé, propre comme un parquet, sonore comme un
+roc. Cet ensemble avait quelque chose de vraiment beau, et même de
+grand.
+
+Les garçons d'écurie étrillaient et bouchonnaient: un postillon, en
+petite veste bleue brodée d'argent, son chapeau de toile cirée sur la
+nuque, conduisait un cheval vers la porte; il allait sans doute partir
+en estafette.
+
+Le père Fânen et Fritz passèrent lentement derrière les chevaux.
+
+«Il vous en faut deux, dit le maître de poste, choisissez.»
+
+Kobus, après avoir passé son inspection, choisit deux vigoureux roussins
+gris pommelés, qui devaient aller comme le vent. Puis il entra dans le
+bureau avec M. Fânen, et tirant de sa poche une longue bourse de soie
+verte à glands d'or, il solda de suite le compte, disant qu'il voulait
+avoir la voiture à sa porte le lendemain vers neuf heures, et demandant
+pour postillon le vieux Zimmer, qui avait conduit autrefois l'empereur
+Napoléon Ier.
+
+Cela fait, entendu, arrêté, le père Fânen le reconduisit jusque hors la
+cour; ils se serrèrent la main, et Fritz, satisfait, se remit en route
+vers la ville.
+
+Tout en marchant, il se figurait la surprise de Sûzel, du vieux Christel
+et de tout Bischem, lorsqu'on les verrait arriver, claquant du fouet et
+sonnant du cor. Cela lui procurait une sorte d'attendrissement étrange,
+surtout en songeant à l'admiration de la petite Sûzel.
+
+Le temps ne lui durait pas. Comme il se rapprochait ainsi de Hunebourg,
+tout rêveur, le vieux rebbe David, revêtu de sa belle capote marron, et
+Sourlé, coiffée de son magnifique bonnet de tulle à larges rubans
+jaunes, attirèrent ses regards dans le petit sentier qui longe les
+jardins au pied des glacis. C'était leur habitude de faire un tour hors
+de la ville tous les jours de sabbat; ils se promenaient bras dessus
+bras dessous, comme de jeunes amoureux, et chaque fois David disait à sa
+femme:
+
+«Sourlé, quand je vois cette verdure, ces blés qui se balancent, et
+cette rivière qui coule lentement, cela me rend jeune, il me semble
+encore te promener comme à vingt ans, et je loue le Seigneur de ses
+grâces.»
+
+Alors la bonne vieille était heureuse, car David parlait sincèrement et
+sans flatterie.
+
+Le rebbe avait aussi vu Fritz par-dessus la haie, quand il fut à
+l'entrée des chemins couverts, il lui cria:
+
+«Kobus!... Kobus!... arrive donc ici!»
+
+Mais Fritz, craignant que le vieux rabbin ne voulût se moquer de son
+discours à la brasserie du _Grand-Cerf_, poursuivit son chemin en
+hochant la tête.
+
+«Une autre fois, David, une autre fois, dit-il, je suis pressé.»
+
+Et le rebbe souriant avec finesse dans sa barbiche, pensa:
+
+«Sauve-toi, je te rattraperai tout de même.»
+
+Enfin Kobus rentra chez lui vers quatre heures. Quoique les fenêtres
+fussent ouvertes, il faisait très chaud, et ce n'est pas sans un
+véritable bonheur qu'il se débarrassa de sa capote.
+
+«Maintenant, nous allons choisir nos habits et notre linge, se disait-il
+tout joyeux, en tirant les clefs du secrétaire. Il faut que Sûzel soit
+émerveillée, il faut que j'efface les plus beaux garçons de Bischem, et
+qu'elle rêve de moi. Dieu du ciel, viens à mon aide, que j'éblouisse
+tout le monde!»
+
+Il ouvrit les trois grands placards, qui descendaient du plafond
+jusqu'au parquet. Mme Kobus la mère, et la grand-mère Nicklausse avaient
+eu l'amour du beau linge, comme le père et le grand-père avaient eu
+l'amour du bon vin. On peut se figurer, d'après cela, quelle quantité de
+nappes damassées, de serviettes à filets rouges, de mouchoirs, de
+chemises et de pièces de toile se trouvaient entassés là-dedans; c'était
+incroyable. La vieille Katel passait la moitié de son temps à plier et
+déplier tout cela pour renouveler l'air; à le saupoudrer de réséda, de
+lavande et de mille autres odeurs, pour en écarter les mites. On voyait
+même tout au haut, pendus par le bec, deux martins-pêcheurs au plumage
+vert et or, et tout desséchés: ces oiseaux ont la réputation d'écarter
+les insectes.
+
+L'une des armoires était pleine d'antiques défroques, de tricornes à
+cocarde, de perruques, d'habits de peluche à boutons d'argent larges
+comme des cymbales, de cannes à pomme d'or et d'ivoire, de boîtes à
+poudre, avec leurs gros pinceaux de cygne; cela remontait au grand-père
+Nicklausse, rien n'était changé; ces braves gens auraient pu revenir et
+se rhabiller au goût du dernier siècle, sans s'apercevoir de leur long
+sommeil.
+
+Dans l'autre compartiment se trouvaient les vêtements de Fritz. Tous les
+ans, il se faisait prendre mesure d'un habillement complet, par le
+tailleur Herculès Schneider, de Landau; il ne mettait jamais ces habits,
+mais c'était une satisfaction pour lui de se dire: «Je serais à la mode
+comme le gros Hâan si je voulais, heureusement j'aime mieux ma vieille
+capote; chacun son goût.»
+
+Fritz se mit donc à contempler tout cela dans un grand ravissement.
+L'idée lui vint que Sûzel pourrait avoir le goût du beau linge, comme la
+mère et la grand-mère Kobus; qu'alors elle augmenterait les trésors du
+ménage, qu'elle aurait le trousseau de clefs, et qu'elle serait en
+extase matin et soir devant ces armoires.
+
+Cette idée l'attendrit, et il souhaita que les choses fussent ainsi, car
+l'amour du bon vin et du beau linge fait les bons ménages.
+
+Mais, pour le moment il s'agissait de trouver la plus belle chemise, le
+plus beau mouchoir, la plus belle paire de bas et les plus beaux habits.
+Voilà le difficile.
+
+Après avoir longtemps regardé, Kobus, fort embarrassé, s'écria:
+
+«Katel! Katel!»
+
+La vieille servante, qui tricotait dans la cuisine, ouvrit la porte.
+
+«Entre donc, Katel, lui dit Fritz, je suis dans un grand embarras: Hâan
+et Schoultz veulent absolument que j'aille avec eux à la fête de
+Bischem; ils m'ont tant prié, que j'ai fini par accepter. Mais à cette
+fête arrivent des centaines de Prussiens, des juges, des officiers, un
+tas de gens glorieux, mis à la dernière mode de France, et qui nous
+regardent par-dessus l'épaule, nous autres Bavarois. Comment m'habiller?
+Je ne connais rien à ces choses-là, moi, ce n'est pas mon affaire.»
+
+Les petits yeux de Katel se plissèrent; elle était heureuse de voir
+qu'on avait besoin d'elle dans une circonstance aussi grave, et déposant
+son tricot sur la table, elle dit:
+
+«Vous avez bien raison de m'appeler, monsieur. Dieu merci, ce ne sera
+pas la première fois que j'aurai donné des conseils pour se bien vêtir
+selon le temps et les personnes. M. le juge de paix, votre père, avait
+coutume de m'appeler quand il allait en visite de cérémonie; c'est moi
+qui lui disais: "Sauf votre respect, monsieur le juge, il vous manque
+encore ceci ou cela." Et c'était toujours juste; chacun devait
+reconnaître en ville, que, pour la belle et bonne tenue, M. Kobus
+n'avait pas son pareil.
+
+--Bon! bon! je te crois, dit Fritz, et je suis content de savoir cela,
+quoique les modes soient bien changées depuis.
+
+--Les modes peuvent changer tant qu'on voudra, répondit Katel en
+approchant l'échelle de l'armoire, le bon sens ne change jamais. Nous
+allons d'abord vous chercher une chemise. C'est dommage qu'on ne porte
+plus de culotte, car vous avez la jambe bien faite, comme monsieur votre
+père; et la perruque vous aurait aussi bien convenu, une belle perruque
+poudrée à la française; c'était magnifique! Mais aujourd'hui les gens
+comme il faut et les paysans sont tous pareils. Il faudra pourtant que
+les vieilles modes reviennent tôt ou tard, pour faire la différence; on
+ne s'y reconnaît plus!»
+
+Katel était alors sur l'échelle, et choisissait une chemise avec soin.
+Fritz, en bas, attendait en silence. Elle redescendit enfin, portant une
+chemise et un mouchoir sur ses mains étendues d'un air de vénération; et
+les déposant sur la table, elle dit:
+
+«Voici d'abord le principal; nous verrons si vos Prussiens ont des
+chemises et des mouchoirs pareils. Ceci, monsieur Kobus, étaient les
+chemises et les mouchoirs de grande cérémonie de M. le juge de paix.
+Regardez-moi la finesse de cette toile, et la magnificence de ce jabot à
+six rangées de dentelles; et ces manchettes, les plus belles qu'on ait
+jamais vues à Hunebourg; regardez ces oiseaux à longues queues et ces
+feuilles brodées dans les jours, quel travail, seigneur Dieu, quel
+travail!»
+
+Fritz, qui ne s'était jamais plus occupé de choses semblables que des
+habitants de la lune, passait les doigts sur les dentelles, et les
+contemplait d'un air d'extase, tandis que la vieille servante, les mains
+croisées sur son tablier, exprimait tout haut son enthousiasme:
+
+«Peut-on croire, monsieur, que des mains de femmes aient fait cela!
+disait-elle, n'est-ce pas merveilleux?
+
+--Oui c'est beau! répondait Kobus, songeant à l'effet qu'il allait
+produire sur la petite Sûzel avec ce superbe jabot étalé sur l'estomac,
+et ces manchettes autour des poignets; crois-tu, Katel, que beaucoup de
+personnes soient capables d'apprécier un tel ouvrage?
+
+--Beaucoup de personnes! D'abord toutes les femmes, monsieur, toutes;
+quand elles auraient gardé les oies jusqu'à cinquante ans, toutes savent
+ce qui est riche, ce qui est beau, ce qui convient. Un homme avec une
+chemise pareille, quand ce serait le plus grand imbécile du monde,
+aurait la place d'honneur dans leur esprit; et c'est juste, car s'il
+manquait de bon sens, ses parents en auraient eu pour lui.»
+
+Fritz partit d'un éclat de rire:
+
+«Ha! ha! ha! tu as de drôles d'idées, Katel, fit-il; mais c'est égal, je
+crois que tu n'as pas tout à fait tort. Maintenant il nous faudrait des
+bas.
+
+--Tenez, les voici, monsieur, des bas de soie; voyez comme c'est souple,
+moelleux! Mme Kobus elle-même, les a tricotés avec des aiguilles aussi
+fines que des cheveux: c'était un grand travail. Maintenant on fait tout
+au métier, aussi quels bas! On a bien raison de les cacher sous des
+pantalons.»
+
+Ainsi s'exprima la vieille servante, et Kobus, de plus en plus joyeux,
+s'écria:
+
+--Allons, allons, tout cela prend une assez bonne tournure; et si nous
+avons des habits un peu passables, je commence à croire que les
+Prussiens auront tort de se moquer de nous.
+
+--Mais, au nom du Ciel, dit Katel, ne me parlez donc pas toujours de vos
+Prussiens! de pauvres diables qui n'ont pas dix thalers en poche, et qui
+se mettent tout sur le dos, pour avoir l'air de quelque chose. Nous
+sommes d'autres gens! nous savons où reposer notre tête le soir, et ce
+n'est pas sur un caillou, Dieu merci! Et nous savons aussi où trouver
+une bouteille de bon vin, quand il nous plaît d'en boire une. Nous
+sommes des gens connus, établis; quand on parle de M. Kobus, on sait que
+sa ferme est à Meisenthâl, son bois de hêtres à Michelsberg....
+
+--Sans doute, sans doute; mais ce sont de beaux hommes ces officiers
+prussiens, avec leurs grandes moustaches, et plus d'une jeune fille, en
+les voyant....
+
+--Ne croyez donc pas les filles si bêtes, interrompit Katel, qui tirait
+alors de l'armoire plusieurs habits, et les étalait sur la commode; les
+filles savent aussi faire la différence d'un oiseau qui passe dans le
+ciel, et d'un autre qui tourne à la broche; le plus grand nombre aiment
+à se tenir au coin du feu, et celles qui regardent les Prussiens, ne
+valent pas la peine qu'on s'en occupe. Mais tenez, voici vos habits, il
+n'en manque pas.»
+
+Fritz se mit à contempler sa garde-robe; et, au bout d'un instant, il
+dit: «Cette capote à collet de velours noir me donne dans l'oeil, Katel.
+
+--Que pensez-vous, monsieur? s'écria la vieille en joignant les mains,
+une capote pour aller avec une chemise à jabot!
+
+--Et pourquoi pas? l'étoffe en est magnifique.
+
+--Vous voulez être habillé, monsieur?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien, prenez donc cet habit bleu de ciel, qui n'a jamais été mis.
+Regardez!» Elle découvrait les boutons dorés, encore garnis de leur
+papier de soie:
+
+«Je ne me connais pas de nouvelles modes; mais cet habit m'a l'air beau;
+c'est simple, bien découpé, c'est aussi léger pour la saison, et puis le
+bleu de ciel va bien aux blonds. Il me semble, monsieur, que cet habit
+vous irait tout à fait bien.
+
+--Voyons», dit Kobus. Il mit l'habit. «C'est magnifique.... Regardez-vous
+un peu.
+
+--Et derrière, Katel?
+
+--Derrière, il est admirable, monsieur, il vous fait une taille de jeune
+homme.»
+
+Fritz, qui se regardait dans la glace, rougit de plaisir. «Est-ce vrai?
+
+--C'est tout à fait sûr, monsieur, je ne l'aurais jamais cru; ce sont
+vos grosses capotes qui vous donnent dix ans de plus, c'est étonnant.»
+
+Elle lui passait la main sur le dos: «Pas un pli!» Kobus, pirouettant
+alors sur les talons, s'écria: «Je prends cet habit. Maintenant un
+gilet, là tu comprends, quelque chose de superbe, dans le genre de
+celui-ci, mais plus de rouge.» Katel ne put s'empêcher de rire:
+
+«Vous êtes donc comme les paysans du Kokesberg, qui se mettent du rouge
+depuis le menton jusqu'aux cuisses! du rouge avec un habit bleu ciel,
+mais on en rirait jusqu'au fond de la Prusse, et cette fois les
+Prussiens auraient raison.
+
+--Que faut-il donc mettre? demanda Fritz, riant lui-même de sa première
+idée.
+
+--Un gilet blanc, monsieur, une cravate blanche brodée, votre beau
+pantalon noisette. Tenez, regardez vous-même.» Elle disposait tout à
+l'angle de la commode:
+
+«Toutes ces couleurs sont faites l'une pour l'autre, elles vont bien
+ensemble; vous serez léger, vous pourrez danser, si cela vous plaît,
+vous aurez dix ans de moins. Comment! vous ne voyez pas cela? Il faut
+qu'une pauvre vieille comme moi vous dise ce qui vous convient!»
+
+Elle se prit à rire, et Kobus, la regardant avec surprise, dit:
+
+«C'est vrai. Je pense si rarement aux habits....
+
+--Et c'est votre tort, monsieur; l'habit vous fait un homme. Il faut
+encore que je cire vos bottes fines, et vous serez tout à fait beau;
+toutes les filles tomberont amoureuses de vous.
+
+--Oh! s'écria Fritz, tu veux rire?
+
+--Non, depuis que j'ai vu votre vraie taille, ça m'a changé les idées,
+hé! hé! hé! mais il faudra bien serrer votre boucle. Et dites donc,
+monsieur, si vous alliez trouver à cette fête une jolie fille qui vous
+plaise bien, et que finalement... hé! hé! hé!»
+
+Elle riait de sa bouche édentée en le regardant, et lui, tout rouge, ne
+savait que répondre. «Et toi, fit-il à la fin, que dirais-tu?
+
+--Je serais contente.
+
+--Mais tu ne serais plus la maîtresse à la maison.
+
+--Eh! mon Dieu, la maîtresse de tout faire, de tout surveiller, de tout
+conserver. Ah! qu'il nous en vienne seulement, qu'il nous en vienne une
+jeune maîtresse, bonne et laborieuse, qui me soulage de tout cela, je
+serai bien heureuse, pourvu qu'on me laisse bercer les petits enfants.
+
+--Alors, tu ne serais pas fâchée, là, sérieusement!
+
+--Au contraire! Comment voulez-vous... tous les jours je me sens plus
+roide, mes jambes ne vont plus; cela ne peut pas durer toujours. J'ai
+soixante-quatre ans, monsieur, soixante-quatre ans bien sonnés....
+
+--Bah! tu te fais plus vieille que tu n'es, dit Fritz--intérieurement
+satisfait de ce désir, qui s'accordait si bien avec le sien--; je ne
+t'ai jamais vue plus vive, plus alerte.
+
+--Oh! vous n'y regardez pas de près.
+
+--Enfin, dit-il en riant, le principal, c'est que tout soit en ordre
+pour demain.»
+
+Il examina de nouveau son bel habit, son gilet blanc, sa cravate à coins
+brodés, son pantalon noisette et sa chemise à jabot. Puis, regardant
+Katel qui attendait.
+
+«C'est tout? fit-il.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Eh bien! maintenant, je vais boire une bonne chope.
+
+--Et moi, préparer le souper.» Il décrocha sa grosse pipe d'écume de la
+muraille, et sortit en sifflant comme un merle. Katel rentra dans la
+cuisine.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Le lendemain, dès huit heures et demie, le grand Schoultz, tout
+fringant, vêtu de nankin des pieds à la tête, la petite canne de baleine
+à la main, et la casquette de chasse en cuir bouilli carrément plantée
+sur sa longue figure brune un peu vineuse, montait l'escalier de Kobus
+quatre à quatre. Hâan, en petite redingote verte, gilet de velours noir
+à fleurs jaunes tout chargé de breloques, et coiffé d'un magnifique
+castor blanc à longs poils, le suivait lentement, sa main grassouillette
+sur la rampe, et faisant craquer ses escarpins à chaque pas. Ils
+semblaient joyeux, et s'attendaient sans doute à trouver leur ami Kobus
+en capote grise et pantalon couleur de rouille, comme d'habitude.
+
+«Eh bien, Katel, s'écria Schoultz, regardant dans la cuisine
+entrouverte. Eh bien! est-il prêt?
+
+--Entrez, messieurs, entrez», dit la vieille servante en souriant.
+
+Ils traversèrent l'allée et restèrent stupéfaits sur le seuil de la
+grande salle; Fritz était là, devant la glace, vêtu comme un mirliflore:
+il avait la taille cambrée dans son habit bleu de ciel, la jambe tendue
+et comme dessinée en parafe dans son pantalon noisette, le menton rose,
+frais, luisant, l'oreille rouge, les cheveux arrondis sur la nuque, et
+les gants beurre frais boutonnés avec soin sous des manchettes à trois
+rangs de dentelles. Enfin c'était un véritable Cupidon qui lance des
+flèches.
+
+«Oh! oh! oh! s'écria Hâan, oh! oh! oh! Kobus.... Kobus!...»
+
+Et sa voix se renflait, de plus en plus ébahie.
+
+Schoultz, lui, ne disait rien; il restait le cou tendu, les mains
+appuyées sur sa petite canne; finalement, il dit aussi:
+
+«Ça, c'est une trahison, Fritz, tu veux nous faire passer pour tes
+domestiques.... Cela ne peut pas aller... je m'y oppose.»
+
+Alors Kobus, se retournant, les yeux troubles d'attendrissement, car il
+pensait à la petite Sûzel, demanda:
+
+«Vous trouvez donc que cela me va bien?
+
+--C'est-à-dire, s'écria Hâan, que tu nous écrases, que tu nous anéantis!
+Je voudrais bien savoir pourquoi tu nous as tendu ce guet-apens.
+
+--Hé! fit Kobus en riant, c'est à cause des Prussiens.
+
+--Comment! à cause des Prussiens?
+
+--Sans doute; ne savez-vous pas que des centaines de Prussiens vont à la
+fête de Bischem; des gens glorieux, mis à la dernière mode, et qui nous
+regardent de haut en bas, nous autres Bavarois.
+
+--Ma foi non, je n'en savais rien, dit Hâan.
+
+--Et moi, s'écria Schoultz, si je l'avais su, j'aurais mis mon habit de
+landwehr, cela m'aurait mieux posé qu'une camisole de nankin; on aurait
+vu notre esprit national... un représentant de l'armée.
+
+--Bah! tu n'es pas mal comme cela», dit Fritz. Ils se regardaient tous
+les trois dans la glace, et se trouvaient fort bien, chacun à part soi;
+de sorte que Hâan s'écria:
+
+«Toute réflexion faite, Kobus a raison; s'il nous avait prévenus, nous
+serions mieux; mais cela ne nous empêchera pas de faire assez bonne
+figure.»
+
+Schoultz ajouta:
+
+«Moi, voyez-vous, je suis en négligé; je vais à Bischem sans prétention,
+pour voir, pour m'amuser....
+
+--Et nous donc? dit Hâan.
+
+--Oui, mais je suis plus dans la circonstance; un habit de nankin est
+toujours plus simple, plus naturel à la fête que des jabots et des
+dentelles.»
+
+Se retournant alors, ils virent sur la table une bouteille de
+_forstheimer_, trois verres et une assiette de biscuits.
+
+Fritz jetait un dernier regard sur sa cravate, dont le flot avait été
+fait avec art par Katel, et trouvait que tout était bien.
+
+«Buvons! dit-il, la voiture ne peut tarder à venir.»
+
+Ils s'assirent, et Schoultz, en buvant un verre de vin, dit
+judicieusement:
+
+«Tout serait très bien; mais d'arriver là-bas, habillé comme vous êtes,
+sur un vieux char à bancs et des bottes de paille, vous reconnaîtrez que
+ce n'est pas très distingué; cela jure, c'est même un peu vulgaire.
+
+--Eh! s'écria le gros percepteur, si l'on voulait tout au mieux, on
+irait en blouse sur un âne. On sait bien que des gentilshommes
+campagnards n'ont pas toujours leur équipage sous la main. Ils se
+rendent à la fête en passant; est-ce qu'on se gêne pour aller rire?»
+
+Ils causaient ainsi depuis vingt minutes, et Fritz, voyant l'heure
+approcher à la pendule, prêtait de temps en temps l'oreille. Tout à coup
+il dit:
+
+«Voici la voiture!»
+
+Les deux autres écoutèrent, et n'entendirent, au bout de quelques
+secondes, qu'un roulement lointain, accompagné de grands coups de fouet.
+
+«Ce n'est pas cela, dit Hâan; c'est une voiture de poste qui roule sur
+la grande route.»
+
+Mais le roulement se rapprochait, et Kobus souriait. Enfin la voiture
+déboucha dans la rue, et les coups de fouet retentirent comme des
+pétards sur la place des Acacias, avec le piétinement des chevaux et le
+frémissement du pavé.
+
+Alors tous trois se levèrent, et, se penchant à la fenêtre, ils virent
+la berline que Fritz avait louée, s'approchant au trot, et le vieux
+postillon Zimmer, avec sa grosse perruque de chanvre tressée autour des
+oreilles, son gilet blanc, sa veste brodée d'argent, sa culotte de daim
+et ses grosses bottes remontant au-dessus des genoux, qui regardait en
+l'air en claquant du fouet à tour de bras.
+
+«En route!» s'écria Kobus.
+
+Il se coiffa de son feutre, tandis que les deux autres se regardaient
+ébahis; ils ne pouvaient croire que la berline fût pour eux, et
+seulement lorsqu'elle s'arrêta devant la porte, Hâan partit d'un immense
+éclat de rire, et se mit à crier.
+
+«À la bonne heure, à la bonne heure! Kobus fait les choses en grand, ha!
+ha! ha! la bonne farce!»
+
+Ils descendirent, suivis de la vieille servante qui souriait; et Zimmer,
+les voyant approcher dans le vestibule, se tourna sur son cheval,
+disant:
+
+«À la minute, monsieur Kobus, vous voyez, à la minute.
+
+--Oui, c'est bon, Zimmer, répondit Fritz en ouvrant la berline. Allons,
+montez, vous autres. Est-ce que l'on ne peut pas rabattre le manteau!
+
+--Pardon, monsieur Kobus, vous n'avez qu'à tourner le bouton, cela
+descend tout seul.»
+
+Ils montèrent donc, heureux comme des princes. Fritz s'assit et rabattit
+la capote. Il était à droite, Hâan à gauche, Schoultz au milieu.
+
+Plus de cent personnes les regardaient sur les portes et le long des
+fenêtres, car les voitures de poste ne passent pas d'habitude par la rue
+des Acacias, elles suivent la grande route; c'était quelque chose de
+nouveau d'en voir une sur la place.
+
+Je vous laisse à penser la satisfaction de Schoultz et de Hâan.
+
+«Ah! s'écria Schoultz en se tâtant les poches, ma pipe est restée sur la
+table.
+
+--Nous avons des cigares», dit Fritz en leur passant des cigares qu'ils
+allumèrent aussitôt, et qu'ils se mirent à fumer, renversés sur leur
+siège, les jambes croisées, le nez en l'air et le bras arrondi derrière
+la tête.
+
+Katel paraissait aussi contente qu'eux.
+
+«Y sommes-nous, monsieur Kobus? demanda Zimmer.
+
+--Oui, en route, et doucement, dit-il, doucement jusqu'à la porte de
+Hildebrandt.»
+
+Zimmer, alors, claquant du fouet, tira les rênes, et les chevaux
+repartirent au petit trot, pendant que le vieux postillon embouchait son
+cornet et faisait retentir l'air de ses fanfares.
+
+Katel, sur le seuil, les suivit du regard jusqu'au détour de la rue.
+C'est ainsi qu'ils traversèrent Hunebourg d'un bout à l'autre; le pavé
+résonnait au loin, les fenêtres se remplissaient de figures ébahies, et
+eux, nonchalamment renversés comme de grands seigneurs, ils fumaient
+sans tourner la tête, et semblaient n'avoir fait autre chose toute leur
+vie que rouler en chaise de poste.
+
+Enfin, au frémissement du pavé succéda le bruit moins fort de la route;
+ils passèrent sous la porte de Hildebrandt, et Zimmer, remettant son cor
+en sautoir, reprit son fouet. Deux minutes après, ils filaient comme le
+vent sur la route de Bischem: les chevaux bondissaient, la queue
+flottante, le clic-clac du fouet s'entendait au loin sur la campagne;
+les peupliers, les champs, les prés, les buissons, tout courait le long
+de la route.
+
+Fritz, la face épanouie et les yeux au ciel, rêvait à Sûzel. Il la
+voyait d'avance, et, rien qu'à cette pensée, ses yeux se remplissaient
+de larmes.
+
+«Va-t-elle être étonnée de me voir! pensait-il. Se doute-t-elle de
+quelque chose? Non, mais bientôt elle saura tout.... Il faut que tout se
+sache!»
+
+Le gros Hâan fumait gravement, et Schoultz avait posé sa casquette
+derrière lui, dans les plis du manteau, pour écarter ses longs cheveux
+grisonnants, où passait la brise.
+
+«Moi, disait Hâan, voilà comment je comprends les voyages! Ne me parlez
+pas de ces vieilles pataches, de ces vieux paniers à salade qui vous
+éreintent, j'en ai par-dessus le dos; mais aller ainsi, c'est autre
+chose. Tu le croiras si tu veux, Kobus, il ne me faudrait pas quinze
+jours pour m'habituer à ce genre de voitures.
+
+--Ha! ha! ha! criait Schoultz, je le crois bien, tu n'es pas difficile.»
+
+Fritz rêvait.
+
+«Pour combien de temps en avons-nous? demandait-il à Zimmer.
+
+--Pour deux heures, monsieur.» Alors il pensait: «Pourvu qu'elle soit
+là-bas, pourvu que le vieux Christel ne se soit pas ravisé?»
+
+Cette crainte l'assombrissait; mais, un instant après, la confiance lui
+revenait, un flot de sang lui colorait les joues.
+
+«Elle est là, pensait-il, j'en suis sûr. C'est impossible autrement.»
+
+Et tandis que Hâan et Schoultz se laissaient bercer, qu'ils
+s'étendaient, riant en eux-mêmes, et laissant filer la fumée tout
+doucement de leurs lèvres, pour mieux la savourer, lui se dressait à
+chaque seconde, regardant en tous sens, et trouvant que les chevaux
+n'allaient pas assez vite.
+
+Deux ou trois villages passèrent en une heure, puis deux autres encore,
+et enfin la berline descendit au vallon d'Altenbruck. Kobus se rappela
+tout de suite que Bischem était sur l'autre versant de la côte. Le temps
+de monter au pas lui parut bien long; mais enfin ils s'avancèrent sur le
+plateau, et Zimmer, claquant du fouet, s'écria:
+
+«Voici Bischem!»
+
+En effet, ils découvrirent presque au même instant l'antique bourgade
+autour de la vallée en face; sa grande rue tortueuse, ses façades
+décrépites sillonnées de poutrelles sculptées, ses galeries de planches,
+ses escaliers extérieurs, ses portes cochères, où sont clouées des
+chouettes déplumées, ses toits de tuile, d'ardoise et de bardeaux,
+rappelant les guerres des margraves, des landgraves, des Armléders, des
+Suédois, des républicains; tout cela bâti, brûlé, rebâti vingt fois de
+siècle en siècle: une maison à droite du temps de Hoche, une autre à
+gauche du temps de Mélas, une autre plus loin du temps de Barberousse.
+
+Et les grands tricornes, les bavolets à deux pièces, les gilets rouges,
+les corsets à bretelles, allant, venant, se retournant et regardant; les
+chiens accourant, les oies et les poules se dispersant avec des cris qui
+n'en finissaient plus: voilà ce qu'ils virent, tandis que la berline
+descendait au triple galop la grande rue, et que Zimmer, le coude en
+équerre, sonnait une fanfare à réveiller les morts.
+
+Hâan et Schoultz observaient ces choses et jouissaient de l'admiration
+universelle. Ils virent au détour d'une rue, sur la place des
+Deux-Boucs, l'antique fontaine, la Madame-Hütte en planches de sapin,
+les baraques des marchands, et la foule tourbillonnante: cela passa
+comme l'éclair. Plus loin, ils aperçurent la vieille église Saint-Ulrich
+et ses deux hautes tours carrées, surmontées de la calotte d'ardoises,
+avec leurs grandes baies en plein centre du temps de Charlemagne. Les
+cloches sonnaient à pleine volée, c'était la fin de l'office; la foule
+descendait les marches du péristyle, regardant ébahie: tout cela
+disparut aussi d'un bond.
+
+Fritz, lui, n'avait qu'une idée: «Où est-elle?»
+
+À chaque maison il se penchait, comme si la petite Sûzel eût dû paraître
+à la même seconde. Sur chaque balcon, à chaque escalier, à chaque
+fenêtre, devant chaque porte, qu'elle fût ronde ou carrée, entourée d'un
+cep de vigne ou toute nue, il arrêtait un regard, pensant: «Si elle
+était là!»
+
+Et quelque figure de jeune fille se dessinait-elle dans l'ombre d'une
+allée, derrière une vitre, au fond d'une chambre, il l'avait vue! il
+aurait reconnu un ruban de Sûzel au vol. Mais il ne la vit nulle part,
+et finalement la berline déboucha sur la place des Vieilles-Boucheries,
+en face du _Mouton-d'Or_.
+
+Fritz se rappela tout de suite la vieille auberge; c'est là que
+s'arrêtait son père vingt-cinq ans avant. Il reconnut la grande porte
+cochère ouverte sur la cour au pavé concassé, la galerie de bois aux
+piliers massifs, les douze fenêtres à persiennes vertes, la petite porte
+voûtée et ses marches usées.
+
+Quelques minutes plus tôt, cette vue aurait éveillé mille souvenirs
+attendrissants dans son âme, mais en ce moment il craignait de ne pas
+voir la petite Sûzel, et cela le désolait.
+
+L'auberge devait être encombrée de monde; car à peine la voiture
+eut-elle paru sur la place, qu'un grand nombre de figures se penchèrent
+aux fenêtres, des figures prussiennes à casquettes plates et grosses
+moustaches, et d'autres aussi. Deux chevaux étaient attachés aux anneaux
+de la porte; leurs maîtres regardaient de l'allée.
+
+Dès que la berline se fut arrêtée, le vieil aubergiste Loerich, grand,
+calme et digne, sa tête blanche coiffée du bonnet de coton, vint abattre
+le marchepied d'un air solennel, et dit:
+
+«Si messeigneurs veulent se donner la peine de descendre...»
+
+Alors Fritz s'écria:
+
+«Comment, père Loerich, vous ne me reconnaissez pas?»
+
+Et le vieillard se mit à le regarder, tout surpris.
+
+«Ah! mon cher monsieur Kobus, dit-il au bout d'un instant, comme vous
+ressemblez à votre père! pardonnez-moi, j'aurais dû vous reconnaître.»
+
+Fritz descendit en riant, et répondit:
+
+«Père Loerich, il n'y a pas de mal, vingt ans changent un homme. Je vous
+présente mon feld-maréchal Schoultz, et mon premier ministre Hâan; nous
+voyageons incognito.»
+
+Ceux des fenêtres ne purent s'empêcher de sourire, surtout les
+Prussiens, ce qui vexa Schoultz.
+
+«Feld-maréchal, dit-il, je le serais aussi bien que beaucoup d'autres;
+j'ordonnerais l'assaut ou la bataille, et je regarderais de loin avec
+calme.»
+
+Hâan était de trop bonne humeur pour se fâcher.
+
+«À quelle heure le dîner? demanda-t-il.
+
+--À midi, monsieur.» Ils entrèrent dans le vestibule, pendant que Zimmer
+dételait ses chevaux et les conduisait à l'écurie. Le vestibule
+s'ouvrait au fond sur un jardin; à gauche était la cuisine: on entendait
+le tic-tac du tournebroche, le pétillement du feu, l'agitation des
+casseroles. Les servantes traversaient l'allée en courant, portant l'une
+des assiettes, l'autre des verres; le sommelier remontait de la cave
+avec un panier de vin.
+
+«Il nous faut une chambre, dit Fritz à l'aubergiste, je voudrais celle
+de Hoche.
+
+--Impossible, monsieur Kobus, elle est prise, les Prussiens l'ont
+retenue.
+
+--Eh bien, donnez-nous la voisine.» Le père Loerich les précéda dans le
+grand escalier. Schoultz ayant entendu parler de la chambre du général
+Hoche, voulut savoir ce que c'était. «La voici, monsieur, dit
+l'aubergiste en ouvrant une grande salle au premier. C'est là que les
+généraux républicains ont tenu conseil le 23 décembre 1793, trois jours
+avant l'attaque des lignes de Wissembourg. Tenez, Hoche était là.» Il
+montrait le grand fourneau de fonte dans une niche ovale, à droite.
+«Vous l'avez vu?
+
+--Oui, monsieur, je m'en souviens comme d'hier; j'avais quinze ans. Les
+Français campaient autour du village, les généraux ne dormaient ni jour
+ni nuit. Mon père me fit monter un soir, en me disant: "Regarde bien!"
+Les généraux français, avec leur écharpe tricolore autour des reins,
+leurs grands chapeaux à cornes en travers de la tête, et leurs sabres
+traînants, se promenaient dans cette chambre.
+
+«À chaque instant des officiers, tout couverts de neige, venaient
+prendre leurs ordres. Comme tout le monde parlait de Hoche, j'aurais
+bien voulu le connaître, et je me glissai contre le mur, regardant, le
+nez en l'air, ces grands hommes qui faisaient tant de bruit dans la
+maison.
+
+«Alors mon père, qui venait aussi d'entrer, me tira par ma manche, tout
+pâle, et me dit à l'oreille: "Il est près de toi!" Je me retournai donc,
+et je vis Hoche debout devant le poêle, les mains derrière le dos et la
+tête penchée en avant. Il n'avait l'air de rien auprès des autres
+généraux, avec son habit bleu à large collet rabattu et ses bottes à
+éperons de fer.
+
+Il me semble encore le voir, c'était un homme de taille moyenne, brun,
+la figure assez longue; ses grands cheveux, partagés sur le front, lui
+pendaient sur les joues; il rêvait au milieu de ce vacarme, rien ne
+pouvait le distraire. Cette nuit même, à onze heures, les Français
+partirent; on n'en vit plus un seul le lendemain dans le village, ni
+dans les environs. Cinq ou six jours après, le bruit se répandit que la
+bataille avait eu lieu, et que les Impériaux étaient en déroute. C'est
+peut-être là que Hoche a ruminé son coup.»
+
+Le père Loerich racontait cela simplement, et les autres écoutaient
+émerveillés. Il les conduisit ensuite dans la chambre voisine, leur
+demandant s'ils voulaient être servis chez eux; mais ils préférèrent
+manger à la table d'hôte.
+
+Ils redescendirent donc.
+
+La grande salle était pleine de monde: trois ou quatre voyageurs, leurs
+valises sur des chaises, attendaient la patache pour se rendre à Landau;
+des officiers prussiens se promenaient deux à deux, de long en large;
+quelques marchands forains mangeaient dans une pièce voisine; des
+bourgeois étaient assis à la grande table, déjà couverte de sa nappe, de
+ses carafes étincelantes et de ses assiettes bien alignées.
+
+À chaque instant, de nouveaux venus paraissaient sur le seuil. Ils
+jetaient un coup d'oeil dans la salle, puis s'en allaient, ou bien
+entraient.
+
+Fritz fit apporter une bouteille de _rudesheim_ en attendant le dîner.
+Il regardait d'un air ennuyé la magnifique tapisserie bleu indigo et
+jaune d'ocre, représentant la Suisse et ses glaciers, Guillaume Tell
+visant la pomme sur la tête de son fils, puis repoussant du pied, dans
+le lac, la barque de Gessler. Il songeait toujours à Sûzel.
+
+Hâan et Schoultz trouvaient le vin bon.
+
+En ce moment un chant s'éleva dehors, et presque aussitôt les vitres
+furent obscurcies par l'ombre d'une grande voiture, puis d'une autre qui
+la suivait.
+
+Tout le monde se mit aux fenêtres.
+
+C'étaient des paysans qui partaient pour l'Amérique. Leurs voitures
+étaient chargées de vieilles armoires, de bois de lit, de matelas, de
+chaises, de commodes. De grandes toiles, étendues sur des cerceaux,
+couvraient le tout. Sous ces toiles, de petits enfants assis sur des
+bottes de paille, et de pauvres vieilles toutes décrépites, les cheveux
+blancs comme du lin, regardaient d'un air calme; tandis que cinq ou six
+rosses, la croupe couverte de peaux de chien, tiraient lentement.
+Derrière arrivaient les hommes, les femmes, et trois vieillards, les
+reins courbés, la tête nue, appuyés sur des bâtons. Ils chantaient en
+coeur:
+
+_Quelle est la patrie allemande? Quelle est la patrie allemande?_
+
+Et les vieux répondaient: _Amerika_! _Amerika_[19]!
+
+ [Note 19: L'Amérique! l'Amérique!]
+
+Les officiers prussiens se disaient entre eux: «On devrait arrêter ces
+gens-là!»
+
+Hâan, entendant ces propos, ne put s'empêcher de répondre d'un ton
+ironique:
+
+«Ils disent que la Prusse est la patrie allemande; on devrait leur
+tordre le cou!»
+
+Les officiers prussiens le regardèrent d'un oeil louche; mais il n'avait
+pas peur, et Schoultz lui-même relevait le front d'un air digne.
+
+Kobus venait de se lever tranquillement et de sortir, comme pour
+s'informer de quelque chose à la cuisine. Au bout d'un quart d'heure,
+Hâan et Schoultz, ne le voyant pas rentrer, s'en étonnèrent beaucoup,
+d'autant plus qu'on apportait les soupières, et que tout le monde
+prenait place à table.
+
+Fritz s'était souvenu qu'au fond de la ruelle des Oies, derrière
+Bischem, vivaient deux ou trois familles d'anabaptistes, et que son père
+avait l'habitude de s'arrêter à leur porte, pour charger un sac de
+pruneaux secs en retournant à Hunebourg. Et, songeant que Sûzel pouvait
+être chez eux, il était descendu sans rien dire dans le jardin du
+_Mouton-d'Or_, et du jardin dans la petite allée des Houx, qui longe le
+village.
+
+Il courait dans cette allée comme un lièvre, tant la fureur de revoir
+Sûzel le possédait. C'est lui qui se serait étonné, trois mois avant,
+s'il avait pu se voir en cet état!
+
+Enfin, apercevant le grand toit de tuiles grises des anabaptistes
+par-dessus les vergers, il se glissa tout doucement le long des haies,
+jusqu'auprès de la cour, et là, fort heureusement, il découvrit entre le
+grand fumier carré et la façade décrépite tapissée de lierre, la voiture
+du père Christel, ce qui lui gonfla le coeur de satisfaction.
+
+«Elle y est! se dit-il, c'est bon... c'est bon! Maintenant je la
+reverrai, coûte que coûte; il faudrait rester ici trois jours, que cela
+me serait bien égal!»
+
+Il ne pouvait rassasier ses yeux de voir cette voiture. Tout à coup
+Mopsel s'élança de l'allée, aboyant comme aboient les chiens lorsqu'ils
+retrouvent une vieille connaissance. Alors il n'eut que le temps de
+s'échapper dans la ruelle, le dos courbé derrière les haies, comme un
+voleur; car, malgré sa joie, il éprouvait une sorte de honte à faire de
+pareilles démarches: il en était heureux et tout confus à la fois.
+
+«Si l'on te voyait, se disait-il; si l'on savait ce que tu fais, Dieu de
+Dieu! comme on rirait de toi, Fritz! Mais c'est égal, tout va bien; tu
+peux te vanter d'avoir de la chance.»
+
+Il prit les mêmes détours qu'il avait faits en venant, pour retourner au
+_Mouton-d'Or_. On était au second service quand il entra dans la salle.
+Hâan et Schoultz avaient eu soin de lui garder une place entre eux.
+
+«Où diable es-tu donc allé? lui demanda Hâan.
+
+--J'ai voulu voir le docteur Rubeneck, un ami de mon père, dit-il en
+s'attachant la serviette au menton; mais je viens d'apprendre qu'il est
+mort depuis deux ans.»
+
+Il se mit ensuite à manger de bon appétit; et comme on venait de servir
+une superbe anguille à la moutarde, le gros Hâan ne jugea pas à propos
+de faire d'autres questions.
+
+Pendant tout le dîner, Fritz, la face épanouie, ne fit que se dire en
+lui-même: «Elle est ici!»
+
+Ses gros yeux à fleur de tête se plissaient parfois d'un air tendre,
+puis s'ouvraient tout grands, comme ceux d'un chat qui rêve en regardant
+un moucheron tourbillonner au soleil.
+
+Il buvait et mangeait avec enthousiasme, sans même s'en apercevoir.
+
+Dehors le temps était superbe; la grande rue bourdonnait au loin de
+chants joyeux, de nasillements de trompettes de bois et d'éclats de
+rire; les gens en habit de fête, le chapeau garni de fleurs et les
+bonnets éblouissants de rubans, montaient bras dessus bras dessous vers
+la place des Deux-Boucs. Et tantôt l'un, tantôt l'autre des convives se
+levait, jetait sa serviette au dos de sa chaise et sortait se mêler à la
+foule.
+
+À deux heures, Hâan, Schoultz, Kobus et deux ou trois officiers
+prussiens restaient seuls à table, en face du dessert et des bouteilles
+vides.
+
+En ce moment, Fritz fut éveillé de son rêve par les sons éclatants de la
+trompette et du cor, annonçant que la danse était en train.
+
+«Sûzel est peut-être déjà là-bas?» pensa-t-il.
+
+Et, frappant sur la table du manche de son couteau, il s'écria d'une
+voix retentissante:
+
+«Père Loerich! père Loerich!»
+
+Le vieil aubergiste parut.
+
+Alors Fritz, souriant avec finesse, demanda:
+
+«Avez-vous encore de ce petit vin blanc, vous savez, de ce petit vin qui
+pétille et que M. le juge de paix Kobus aimait!
+
+--Oui, nous en avons encore, répondit l'aubergiste du même ton joyeux.
+
+--Eh bien! apportez-nous-en deux bouteilles, fit-il en clignant des
+yeux. Ce vin-là me plaisait, je ne serais pas fâché de le faire goûter à
+mes amis.»
+
+Le père Loerich sortit, et quelques instants après il rentrait, tenant
+sous chaque bras une bouteille solidement encapuchonnée et ficelée de
+fil d'archal. Il avait aussi des pincettes pour forcer le fil, et trois
+verres minces, étincelants, en forme de cornet, sur un plateau.
+
+Hâan et Schoultz comprirent alors quel était ce petit vin et se
+regardèrent l'un l'autre en souriant.
+
+«Hé! hé! Hé! fit Hâan, ce Kobus a parfois de bonnes plaisanteries; il
+appelle cela du petit vin!»
+
+Et Schoultz, observant les Prussiens du coin de l'oeil, ajouta:
+
+«Oui, du petit vin de France; ce n'est pas la première fois que nous en
+buvons; mais là-bas, en Champagne, on faisait sauter le cou des
+bouteilles avec le sabre.»
+
+En disant ces choses il retroussait le coin de ses petites moustaches
+grisonnantes, et se mettait la casquette sur l'oreille.
+
+Le bouchon partit au plafond comme un coup de pistolet, les verres
+furent remplis de la rosée céleste. «À la santé de l'ami Fritz!» s'écria
+Schoultz en levant son verre. Et la rosée céleste fila d'un trait dans
+son long cou de cigogne.
+
+Hâan et Fritz avaient imité son geste; trois fois de suite ils firent le
+même mouvement, en s'extasiant sur le bouquet du petit vin.
+
+Les Prussiens se levèrent alors d'un air digne et sortirent.
+
+Kobus, crochetant la seconde bouteille, dit:
+
+«Schoultz, tu te vantes pourtant quelquefois d'une façon indigne; je
+voudrais bien savoir si ton bataillon de landwehr a dépassé la petite
+forteresse de Phalsbourg en Lorraine, et si vous avez bu là-bas autre
+chose que du vin blanc d'Alsace?
+
+--Bah! laisse donc, s'écria Schoultz, avec ces Prussiens, est-ce qu'il
+faut se gêner? Je représente ici l'armée bavaroise, et tout ce que je
+puis te dire, c'est que si nous avions trouvé du vin de Champagne en
+route, j'en aurais bu ma bonne part. Est-ce qu'on peut me reprocher à
+moi d'être tombé dans un pays stérile? N'est-ce pas la faute du
+feld-maréchal Schwartzenberg, qui nous sacrifiait, nous autres, pour
+engraisser ses Autrichiens? Ne me parle pas de cela, Kobus, rien que d'y
+penser, j'en frémis encore: durant deux étapes nous n'avons trouvé que
+des sapins, et finalement un tas de gueux qui nous assommaient à coups
+de pierres du haut de leurs rochers, des va-nu-pieds, de véritables
+sauvages: je te réponds qu'il était plus agréable d'avaler de bon vin en
+Champagne, que de se battre contre ces enragés montagnards de la chaîne
+des Vosges!
+
+--Allons, calme-toi, dit Hâan en riant, nous sommes de ton avis, quoique
+des milliers d'Autrichiens, et de Prussiens aient laissé leurs os en
+Champagne.
+
+--Qui sait? nous buvons peut-être en ce moment la quintessence d'un
+caporal _schlague_!», s'écria Fritz.
+
+Tous trois se prirent à rire comme des bienheureux; heureux; ils étaient
+à moitié gris.
+
+«Ha! ha! ha! maintenant à la danse, dit Kobus en se levant.
+
+--À la danse!» répétèrent les autres. Ils vidèrent leurs verres debout
+et sortirent enfin, vacillant un peu, et riant si fort que tout le monde
+se retournait dans la grande rue pour les voir. Schoultz levait ses
+grands jambes de sauterelle jusqu'au menton, et les bras en l'air: «Je
+défie la Prusse, s'écriait-il d'un ton de _Hans-Wurst_, je défie tous
+les Prussiens, depuis le caporal _schlague_ jusqu'au feld-maréchal!» Et
+Hâan, le nez rouge comme un coquelicot, les joues vermeilles, ses yeux
+pleins de douces larmes, bégayait: «Schoultz! Schoultz! au nom du Ciel,
+modère ton ardeur belliqueuse; ne nous attire pas sur les bras l'armée
+de Frédéric-Wilhelm; nous sommes des gens de paix, des hommes d'ordre,
+respectons la concorde de notre vieille Allemagne.
+
+--Non! non! je les défie tous, s'écriait Schoultz; qu'ils se présentent;
+on verra ce que vaut un ancien sergent de l'armée bavaroise: Vive la
+patrie allemande!»
+
+Plus d'un Prussien riait dans ses longues moustaches en les voyant
+passer. Fritz songeant qu'il allait revoir la petite Sûzel, était dans
+un état de béatitude inexprimable. «Toutes les jeunes filles sont à la
+_Madame-Hütte_, se disait-il, surtout le premier jour de la fête: Sûzel
+est là!»
+
+Cette pensée l'élevait au septième ciel; il se délectait en lui-même et
+saluait les gens d'un air attendri. Mais une fois sur la place des
+Deux-Boucs, quand il vit le drapeau flotter sur la baraque et qu'il
+reconnut aux dernières notes d'un _hopser_, le coup d'archet de son ami
+Iôsef, alors il éprouva l'enivrement de la joie, et, traînant ses
+camarades, il se mit à crier:
+
+«C'est la troupe de Iôsef!... C'est la troupe de Iôsef!... Maintenant il
+faut reconnaître que le Seigneur Dieu nous favorise!»
+
+Lorsqu'ils arrivèrent à la porte de la Hütte, le _hopser_ finissait, les
+gens sortaient, le trombone, la clarinette et le fifre s'accordaient
+pour une autre danse; la grosse caisse rendait un dernier grondement
+dans la baraque sonore.
+
+Ils entrèrent, et les estrades tapissées de jeunes filles, de vieux
+papas, de grands-mères, les guirlandes de chêne, de hêtre et de mousse,
+suspendues autour des piliers, s'offrirent à leurs regards.
+
+L'animation était grande; les danseurs reconduisaient leurs danseuses.
+Fritz, apercevant de loin la grosse toison de son ami Iôsef au milieu de
+l'orchestre olivâtre, ne se possédait plus d'enthousiasme, et les deux
+mains en l'air, agitant son feutre, il criait:
+
+«Iôsef! Iôsef!»
+
+Tandis que la foule se dressait à droite et à gauche, et se penchait
+pour voir quel bon vivant était capable de pousser des cris pareils.
+Mais quand on vit Hâan, Schoultz et Kobus s'avancer riant, jubilant, la
+face pourpre et se dandinant au bras l'un de l'autre, comme il arrive
+après boire, un immense éclat de rire retentit dans la baraque, car
+chacun pensait: «Voilà des gaillards qui se portent bien et qui viennent
+de bien dîner.»
+
+Cependant Iôsef avait tourné la tête, et reconnaissant de loin Kobus, il
+étendait les bras en croix, l'archet dans une main et le violon dans
+l'autre. C'est ainsi qu'il descendit de l'estrade, pendant que Fritz
+montait; ils s'embrassèrent à mi-chemin, et tout le monde fut
+émerveillé.
+
+«Qui diable cela peut-il être? disait-on. Un homme si magnifique qui se
+laisse embrasser par le bohémien...»
+
+Et Bockel, Andrès, tout l'orchestre penché sur la rampe, applaudissait à
+ce spectacle.
+
+Enfin Iôsef, se redressant, leva son archet et dit:
+
+«Écoutez! voici M. Kobus, de Hunebourg, mon ami, qui va danser un
+_treieleins_ avec ses deux camarades. Quelqu'un s'oppose-t-il à cela?
+
+--Non, non, qu'il danse! cria-t-on de tous les coins.
+
+--Alors, dit Iôsef, je vais donc jouer une valse, la valse de Iôsef
+Almâni, composée en rêvant à celui qui l'a secouru un jour de grande
+détresse. Cette valse, Kobus, personne ne l'a jamais entendue jusqu'à ce
+moment, excepté Bockel, Andrès et les arbres du Tannewald; choisis-toi
+donc une belle danseuse selon ton coeur; et vous, Hâan et Schoultz,
+choisissez également les vôtres: personne que vous ne dansera la valse
+d'Almâni.»
+
+Fritz s'étant retourné sur les marches de l'estrade, promena ses regards
+autour de la salle, et il eut peur un instant de ne pas trouver Sûzel.
+Les belles filles ne manquaient pas: des noires et des brunes, des
+rousses et des blondes, toutes se redressaient, regardant vers Kobus, et
+rougissant lorsqu'il arrêtait la vue sur elles; car c'est un grand
+honneur d'être choisie par un si bel homme, surtout pour danser le
+_treieleins_. Mais Fritz ne les voyait pas rougir; il ne les voyait pas
+se redresser comme les hussards de Frédéric-Wilhelm à la parade,
+effaçant leurs épaules et se mettant la bouche en coeur; il ne voyait
+pas cette brillante fleur de jeunesse épanouie sous ses regards; ce
+qu'il cherchait c'était une toute petite _vergissmeinnicht_, la petite
+fleur bleue des souvenirs d'amour.
+
+Longtemps il la chercha, de plus en plus inquiet; enfin il la découvrit
+au loin, cachée derrière une guirlande de chêne tombant du pilier à
+droite de la porte. Sûzel, à demi effacée derrière cette guirlande,
+inclinait la tête sous les grosses feuilles vertes, et regardait
+timidement, à la fois craintive et désireuse d'être vue.
+
+Elle n'avait que ses beaux cheveux blonds tombant en longues nattes sur
+ses épaules pour toute parure; un fichu de soie bleue voilait sa gorge
+naissante; un petit corset de velours, à bretelles blanches, dessinait
+sa taille gracieuse; et près d'elle se tenait, droite comme un I, la
+grand-mère Annah, ses cheveux gris fourrés sous le béguin noir, et les
+bras pendants. Ces gens n'étaient pas venus pour danser, ils étaient
+venus pour voir, et se tenaient au dernier rang de la foule.
+
+Les joues de Fritz s'animèrent; il descendit de l'estrade et traversa la
+hutte au milieu de l'attention générale. Sûzel, le voyant venir, devint
+toute pâle et dut s'appuyer contre le pilier; elle n'osait plus le
+regarder. Il monta quatre marches, écarta la guirlande, et lui prit la
+main en disant tout bas:
+
+«Sûzel, veux-tu danser avec moi le _treieleins_?»
+
+Elle alors, levant ses grands yeux bleus comme en rêve, de pâle qu'elle
+était, devint toute rouge:
+
+«Oh! oui, monsieur Kobus!» fit-elle en regardant la grand-mère.
+
+La vieille inclina la tête au bout d'une seconde, et dit: «C'est bien...
+tu peux danser.» Car elle connaissait Fritz, pour l'avoir vu venir à
+Bischem dans le temps, avec son père.
+
+Ils descendirent donc dans la salle. Les valets de danse, le chapeau de
+paille couvert de banderoles, faisaient le tour de la baraque au pied de
+la rampe, agitant d'un air joyeux leurs martinets de rubans, pour faire
+reculer le monde. Hâan et Schoultz se promenaient encore, à la recherche
+de leurs danseuses; Iôsef, debout devant son pupitre, attendait; Bockel,
+sa contrebasse contre la jambe tendue, et Andrès, son violon sous le
+bras, se tenaient à ses côtés; ils devaient seuls l'accompagner.
+
+La petite Sûzel, au bras de Fritz au milieu de cette foule, jetait des
+regards furtifs, pleins de ravissement intérieur et de trouble; chacun
+admirait les longues nattes de ses cheveux, tombant derrière elle
+jusqu'au bas de sa petite jupe bleu clair bordée de velours, ses petits
+souliers ronds, dont les rubans de soie noire montaient en se croisant
+autour de ses bras d'une blancheur éblouissante; ses lèvres roses, son
+menton arrondi, son cou flexible et gracieux.
+
+Plus d'une belle fille l'observait d'un oeil sévère, cherchant quelque
+chose à reprendre, tandis que son joli bras, nu jusqu'au coude suivant
+la mode du pays, reposait sur le bras de Fritz avec une grâce naïve;
+mais deux ou trois vieilles, les yeux plissés, souriaient dans leurs
+rides et disaient sans se gêner: «Il a bien choisi!»
+
+Kobus, entendant cela, se retournait vers elles avec satisfaction. Il
+aurait voulu dire aussi quelque galanterie à Sûzel; mais rien ne lui
+venait à l'esprit: il était trop heureux.
+
+Enfin Hâan tira du troisième banc à gauche une femme haute de six pieds,
+noire de cheveux, avec un nez en bec d'aigle et des yeux perçants,
+laquelle se leva toute droite et sortit d'un air majestueux. Il aimait
+ce genre de femmes; c'était la fille du bourgmestre. Hâan semblait tout
+glorieux de son choix; il se redressait en arrangeant son jabot, et la
+grande fille, qui le dépassait de la moitié de la tête, avait l'air de
+le conduire.
+
+Au même instant, Schoultz amenait une petite femme rondelette, du plus
+beau roux qu'il soit possible de voir, mais gaie, souriante, et qui lui
+sauta brusquement au coude, comme pour l'empêcher de s'échapper.
+
+Ils prirent donc leurs distances, pour se promener autour de la salle,
+comme cela se fait d'habitude. À peine avaient-ils achevé le premier
+tour, que Iôsef s'écria:
+
+«Kobus, y es-tu?»
+
+Pour toute réponse, Fritz prit Sûzel à la taille du bras gauche, et lui
+tenant la main en l'air, à l'ancienne mode galante du XVIIIe siècle, il
+l'enleva comme une plume. Iôsef commença sa valse par trois coups
+d'archet. On comprit aussitôt que ce serait quelque chose d'étrange; la
+valse des esprits de l'air, le soir, quand on ne voit plus au loin sur
+la plaine qu'une ligne d'or, que les feuilles se taisent, que les
+insectes descendent, et que le chantre de la nuit prélude par trois
+notes: la première grave, la seconde tendre, et la troisième si pleine
+d'enthousiasme qu'au loin le silence s'établit pour entendre.
+
+Ainsi débuta Iôsef, ayant bien des fois, dans sa vie errante, pris des
+leçons du chantre de la nuit, le coude dans la mousse, l'oreille dans la
+main, et les yeux fermés, perdu dans les ravissements célestes. Et
+s'animant ensuite, comme le grand maître aux ailes frémissantes, qui
+laisse tomber chaque soir, autour du nid où repose sa bien-aimée, plus
+de notes mélodieuses que la rosée ne laisse tomber de perles sur l'herbe
+des vallons, sa valse commença rapide, folle, étincelante: les esprits
+de l'air se mirent en route, entraînant Fritz et Sûzel, Hâan et la fille
+du bourgmestre, Schoultz et sa danseuse dans des tourbillons sans fin.
+Bockel soupirait la basse lointaine des torrents, et le grand Andrès
+marquait la mesure de traits rapides et joyeux, comme des cris
+d'hirondelles fendant l'air; car si l'inspiration vient du ciel et ne
+connaît que sa fantaisie, l'ordre et la mesure doivent régner sur la
+terre!
+
+Et maintenant, représentez-vous les cercles amoureux de la valse qui
+s'enlacent, les pieds qui voltigent, les robes qui flottent et
+s'arrondissent en éventail; Fritz, qui tient la petite Sûzel dans ses
+bras, qui lui lève la main avec grâce, qui la regarde enivré,
+tourbillonnant tantôt comme le vent et tantôt se balançant en cadence,
+souriant, rêvant, la contemplant encore, puis s'élançant avec une
+nouvelle ardeur; tandis qu'à son tour, les reins cambrés, ses deux
+longues tresses flottant comme des ailes, et sa charmante petite tête
+rejetée en arrière, elle le regarde en extase, et que ses petits pieds
+effleurent à peine le sol.
+
+Le gros Hâan, les deux mains sur les épaules de sa grande danseuse, tout
+en galopant, se balançant et frappant du talon, la contemplait de bas en
+haut d'un air d'admiration profonde; elle, avec son grand nez,
+tourbillonnait comme une girouette.
+
+Schoultz, à demi courbé, ses grandes jambes pliées, tenait sa petite
+rousse sous les bras, et tournait, tournait, tournait sans interruption
+avec une régularité merveilleuse, comme une bobine dans son dévidoir; il
+arrivait si juste à la mesure, que tout le monde en était ravi.
+
+Mais c'est Fritz et la petite Sûzel qui faisaient l'admiration
+universelle, à cause de leur grâce et de leur air bienheureux. Ils
+n'étaient plus sur la terre, ils se berçaient dans le ciel; cette
+musique qui chantait, qui riait, qui célébrait le bonheur,
+l'enthousiasme, l'amour, semblait avoir été faite pour eux: toute la
+salle les contemplait, et eux ne voyaient plus qu'eux-mêmes. On les
+trouvait si beaux que parfois un murmure d'admiration courait dans la
+Madame Hütte; on aurait dit que tout allait éclater; mais le bonheur
+d'entendre la valse forçait les gens de se taire. Ce n'est qu'au moment
+où Hâan, devenu comme fou d'enthousiasme en contemplant la grande fille
+du bourgmestre, se dressa sur la pointe des pieds et la fit pirouetter
+deux fois en criant d'une voix retentissante: «_You_!» et qu'il retomba
+d'aplomb après ce tour de force; et qu'au même instant Schoultz levant
+sa jambe droite, la fit passer, sans manquer la mesure, au-dessus de la
+tête de sa petite rousse, et que d'une voix rauque, en tournant comme un
+véritable possédé, il se mit à crier: _«You! you! you! you! you! you!»_
+ce n'est qu'à ce moment que l'admiration éclata par des trépignements et
+des cris qui firent trembler la baraque.
+
+Jamais, jamais on n'avait vu danser si bien; l'enthousiasme dura plus de
+cinq minutes; et quand il finit par s'apaiser, on entendit avec
+satisfaction la valse des esprits de l'air reprendre le dessus, comme le
+chant du rossignol après un coup de vent dans les bois.
+
+Alors Schoultz et Hâan n'en pouvait plus; la sueur leur coulait le long
+des joues; ils se promenaient, l'un la main sur l'épaule de sa danseuse,
+l'autre portant en quelque sorte la sienne pendue au bras.
+
+Sûzel et Fritz tournaient toujours: les cris, les trépignements de la
+foule ne leur avaient rien fait; et quand Iôsef, lui-même épuisé, jeta
+de son violon le dernier soupir d'amour, ils s'arrêtèrent juste en face
+du père Christel et d'un autre vieil anabaptiste qui venaient d'entrer
+dans la salle, et qui les regardaient comme émerveillés.
+
+«Hé! c'est vous, père Christel, s'écria Fritz tout joyeux; vous le
+voyez, Sûzel et moi nous dansons ensemble.
+
+--C'est beaucoup d'honneur pour nous, monsieur Kobus, répondit le
+fermier en souriant, beaucoup d'honneur; mais la petite s'y connaît
+donc? Je croyais qu'elle n'avait jamais fait un tour de valse.
+
+--Père Christel, Sûzel est un papillon, une véritable petite fée; elle a
+des ailes!»
+
+Sûzel se tenait à son bras, les yeux baissés, les joues rouges; et le
+père Christel, la regardant d'un air heureux, lui demanda:
+
+«Mais, Sûzel, qui donc t'a montré la danse? Cela m'étonne!
+
+--Mayel et moi, dit la petite, nous faisons quelquefois deux ou trois
+tours dans la cuisine pour nous amuser.»
+
+Alors les gens penchés autour d'eux se mirent à rire, et l'autre
+anabaptiste s'écria:
+
+«Christel, à quoi penses-tu donc?... Est-ce que les filles ont besoin
+d'apprendre à valser?... est-ce que cela ne leur vient pas tout seul?
+Ha! ha! ha!»
+
+Fritz, sachant que Sûzel n'avait jamais dansé qu'avec lui, sentait comme
+de bonnes odeurs lui monter au nez; il aurait voulu chanter, mais se
+contenant:
+
+«Tout cela, dit-il, n'est que le commencement de la fête. C'est
+maintenant que nous allons nous en donner! Vous resterez avec nous, père
+Christel; Hâan et Schoultz sont aussi là-bas, nous allons danser
+jusqu'au soir, et nous souperons ensemble au _Mouton-d'Or_.
+
+--Ça, dit Christel, sauf votre respect, monsieur Kobus, et malgré tout
+le plaisir que j'aurais à rester, je ne puis le prendre sur moi; il faut
+que je parte... et je venais justement chercher Sûzel.
+
+--Chercher Sûzel?
+
+--Oui, monsieur Kobus.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que l'ouvrage presse à la maison; nous sommes au temps des
+récoltes... le vent peut tourner du jour au lendemain. C'est déjà
+beaucoup d'avoir perdu deux jours dans cette saison; mais je ne m'en
+fais pas de reproche, car il est dit: "Honore ton père et ta mère!" Et
+de venir voir sa mère deux ou trois fois l'an, ce n'est pas trop.
+Maintenant, il faut partir. Et puis, la semaine dernière, à Hunebourg,
+vous m'avez tellement réjoui, que je ne suis rentré que vers dix heures.
+Si je restais, ma femme croirait que je prends de mauvaises habitudes;
+elle serait inquiète.»
+
+Fritz était tout déconcerté. Ne sachant que répondre, il prit Christel
+par le bras, et le conduisit dehors, ainsi que Sûzel; l'autre
+anabaptiste les suivait.
+
+«Père Christel, reprit-il en le tenant par une agrafe de sa souquenille,
+vous n'avez pas tout à fait tort en ce qui vous concerne; mais à quoi
+bon emmener Sûzel? Vous pourriez bien me la confier; l'occasion de
+prendre un peu de plaisir n'arrive pas si souvent, que diable!
+
+--Hé, mon Dieu, je vous la confierais avec plaisir! s'écria le fermier
+en levant les mains; elle serait avec vous comme avec son propre père,
+monsieur Kobus; seulement, ce serait une perte pour nous. On ne peut pas
+laisser les ouvriers seuls... ma femme fait la cuisine, moi, je conduis
+la voiture.... Si le temps changeait, qui sait quand nous rentrerions les
+foins? Et puis, nous avons une affaire de famille à terminer, une
+affaire très sérieuse.»
+
+En disant cela, il regardait l'autre anabaptiste, qui inclina gravement
+la tête.
+
+«Monsieur Kobus, je vous en prie, ne nous retenez pas, vous auriez
+réellement tort; n'est-ce pas, Sûzel?»
+
+Sûzel ne répondit pas; elle regardait à terre, et l'on voyait bien
+qu'elle aurait voulu rester.
+
+Fritz comprit qu'en insistant davantage, il pourrait donner l'éveil à
+tout le monde; c'est pourquoi prenant son parti, tout à coup il s'écria
+d'un ton assez joyeux:
+
+«Eh bien donc, puisque c'est impossible, n'en parlons plus. Mais au
+moins vous prendrez un verre de vin avec nous au _Mouton-d'Or_.
+
+--Oh! quant à cela, monsieur Kobus, ce n'est pas de refus. Je m'en vais
+de suite avec Sûzel embrasser la grand-mère, et, dans un quart d'heure,
+notre voiture s'arrêtera devant l'auberge.
+
+--Bon, allez!» Fritz serra doucement la main de Sûzel, qui paraissait
+bien triste, et, les regardant traverser la place, il rentra dans la
+Madame Hütte. Hâan et Schoultz, après avoir reconduit leurs danseuses,
+étaient montés sur l'estrade; il les rejoignit: «Tu vas charger Andrès
+de diriger ton orchestre, dit-il à Iôsef, et tu viendras prendre
+quelques verres de bon vin avec nous.» Le bohémien ne demandait pas
+mieux. Andrès s'étant mis au pupitre, ils sortirent tous quatre, bras
+dessus bras dessous. À l'auberge du _Mouton-d'Or_, Fritz fit servir un
+dessert dans la grande salle alors déserte, et le père Loerich descendit
+à la cave chercher trois bouteilles de champagne, qu'on mit à rafraîchir
+dans une cuvette d'eau de source. Cela fait, on s'installa près des
+fenêtres, et presque aussitôt le char à bancs de l'anabaptiste parut au
+bout de la rue. Christel était assis devant, et Sûzel derrière sur une
+botte de paille, au milieu des _kougelhof_ et des tartes de toute sorte,
+qu'on rapporte toujours de la fête. Fritz, voyant Sûzel, se dépêcha de
+casser le fil de fer d'une bouteille, et au moment où la voiture
+s'arrêtait, il se dressa devant la fenêtre, et laissa partir le bouchon
+comme un pétard, en s'écriant:
+
+«À la plus gentille danseuse du _treieleins_!»
+
+On peut se figurer si la petite Sûzel fut heureuse; c'était comme un
+coup de pistolet qu'on lâche à la noce. Christel riait de bon coeur et
+pensait: «Ce bon monsieur Kobus est un peu gris, il ne faut pas s'en
+étonner un jour de fête!»
+
+Et entrant dans la chambre, il leva son feutre en disant:
+
+«Ça, ce doit être du champagne, dont j'ai souvent entendu parler, de ce
+vin de France qui tourne la tête à ces hommes batailleurs, et les porte
+à faire la guerre contre tout le monde! Est-ce que je me trompe?
+
+--Non, père Christel, non; asseyez-vous, répondit Fritz. Tiens, Sûzel,
+voici ta chaise à côté de moi. Prends un de ces verres.
+
+--À la santé de ma danseuse!» Tous les amis frappèrent sur la table en
+criant: _«Das soll gülden_[20]!» Et, levant le coude, ils claquèrent de
+la langue, comme une bande de grives à la cueillette des myrtilles.
+Sûzel, elle, trempait ses lèvres roses dans la mousse, ses deux grands
+yeux levés sur Kobus, et disait tout bas: «Oh! que c'est bon! ce n'est
+pas du vin, c'est bien meilleur!» Elle était rouge comme une framboise,
+et Fritz, heureux comme un roi, se redressait sur sa chaise. «Hum! hum!
+faisait-il en se rengorgeant; oui, oui, ce n'est pas mauvais.» Il aurait
+donné tous les vins de France et d'Allemagne pour danser encore une fois
+le _treieleins_.
+
+ [Note 20: Ceci doit compter.]
+
+Comme les idées d'un homme changent en trois mois!
+
+Christel, assis en face de la fenêtre, son grand chapeau sur la nuque,
+la face rayonnante, le coude sur la table et le fouet entre les genoux,
+regardait le magnifique soleil au-dehors; et, tout en songeant à ses
+récoltes, il disait:
+
+«Oui... oui... c'est un bon vin!»
+
+Il ne faisait pas attention à Kobus et à Sûzel, qui se souriaient l'un
+l'autre comme deux enfants, sans rien dire, heureux de se voir. Mais
+Iôsef les contemplait d'un air rêveur.
+
+Schoultz remplit de nouveau les verres en s'écriant:
+
+«On a beau dire, ces Français ont de bonnes choses chez eux! Quel
+dommage que leur Champagne, leur Bourgogne et leur Bordelais ne soient
+pas sur la rive droite du Rhin!
+
+--Schoultz, dit Hâan gravement, tu ne sais pas ce que tu demandes; songe
+que si ces pays étaient chez nous, ils viendraient les prendre. Ce
+serait bien une autre extermination que pour leur Liberté et leur
+Égalité: ce serait la fin du monde! car le vin est quelque chose de
+solide, et ces Français, qui parlent sans cesse de grands principes,
+d'idées sublimes, de sentiments nobles, tiennent au solide. Pendant que
+les Anglais veulent toujours protéger le genre humain, et qu'ils ont
+l'air de ne pas s'inquiéter de leur sucre, de leur poivre, de leur
+coton, les Français, eux, ont toujours rectifié une ligne; tantôt elle
+penche trop à droite, tantôt trop à gauche: ils appellent cela leurs
+limites naturelles.
+
+«Quant aux gras pâturages, aux vignobles, aux prés, aux forêts qui se
+trouvent entre ces lignes, c'est le moindre de leurs soucis: ils
+tiennent seulement à leurs idées de justice et de géométrie. Dieu nous
+préserve d'avoir un morceau de Champagne en Saxe ou dans le
+Mecklembourg, leurs limites naturelles passeraient bientôt de ce
+côté-là! Achetons-leur plutôt quelques bouteilles de bon vin, et
+conservons notre équilibre, la vieille Allemagne aime la tranquillité,
+elle a donc inventé l'équilibre. Au nom du Ciel, Schoultz, ne faisons
+pas de voeux téméraires!»
+
+Ainsi s'exprima Hâan avec éloquence, et Schoultz, vidant son verre
+brusquement, lui répondit:
+
+«Tu parles comme un être pacifique, et moi comme un guerrier: chacun
+selon son goût et sa profession.»
+
+Il fronça le sourcil en décoiffant une seconde bouteille de vin.
+
+Christel, Iôsef, Fritz et Sûzel ne faisaient nulle attention à ces
+discours.
+
+«Quel temps magnifique! s'écriait Christel comme se parlant à lui-même;
+voici bientôt un mois que nous n'avons pas eu de pluie, et chaque soir
+de la rosée en abondance; c'est une véritable bénédiction du Ciel.»
+
+Iôsef remplissait les verres.
+
+«Depuis l'an 22, reprit le vieux fermier, je ne me rappelle pas avoir vu
+d'aussi beau temps pour la rentrée des foins. Et cette année-là le vin
+fut aussi très bon, c'était un vin tendre; il y eut pleine récolte et
+pleines vendanges.
+
+--Tu t'es bien amusée, Sûzel? demandait Fritz.
+
+--Oh! oui, monsieur Kobus, faisait la petite, je ne me suis jamais tant
+amusée qu'aujourd'hui.... Je m'en souviendrai longtemps!»
+
+Elle regardait Fritz, dont les yeux étaient troubles. «Allons, encore un
+verre», disait-il. Et en versant il lui touchait la main, ce qui la
+faisait frissonner des pieds à la tête. «Aimes-tu le _treieleins_,
+Sûzel?
+
+--C'est la plus belle danse, monsieur Kobus, comment ne l'aimerais-je
+pas! Et puis, avec une si belle musique!... Ah! que cette musique était
+belle!
+
+--Tu l'entends, Iôsef, murmurait Fritz.
+
+--Oui, oui, répondait le bohémien tout bas, je l'entends, Kobus, ça me
+fait plaisir... je suis content!»
+
+Il regardait Fritz jusqu'au fond de l'âme, et Kobus se trouvait
+tellement heureux qu'il ne savait que dire.
+
+Cependant les trois bouteilles étaient vides; Fritz, se tournant vers
+l'aubergiste, lui dit: «Père Loerich, encore deux autres!»
+
+Mais alors Christel se réveillant, s'écria:
+
+«Monsieur Kobus, monsieur Kobus, à quoi pensez-vous donc? Je serais
+capable de verser!... non... non... voici cinq heures et demie, il est
+temps de se mettre en route.
+
+--Puisque vous le voulez, père Christel, ce sera pour une autre fois. Ce
+vin-là ne vous plaît donc pas?
+
+--Au contraire, monsieur Kobus, il me plaît beaucoup, mais sa douceur
+est pleine de force. Je pourrais me tromper de chemin, hé! hé! hé!
+
+--Allons, Sûzel, nous partons!» Sûzel se leva tout émue, et Fritz la
+retenant par le bras, lui fourra le dessert dans les poches de son
+tablier: les macarons, les amandes, enfin tout.
+
+«Oh! monsieur Kobus, faisait-elle de sa petite voix douce, c'est assez.
+
+--Croque-moi cela, lui disait-il; tu as de belles dents, Sûzel, c'est
+pour croquer de ces bonnes choses que le Seigneur les a faites. Et nous
+boirons encore de ce bon petit vin blanc, puisqu'il te plaît.
+
+--Oh! mon Dieu... où voulez-vous donc que j'en boive? un vin si cher!
+faisait-elle.
+
+--C'est bon... c'est bon... je sais ce que je dis, murmurait-il;
+tu verras que nous en boirons!»
+
+Et le père Christel, un peu gris, les regardait, se disant en lui-même:
+
+«Ce bon monsieur Kobus, quel brave homme! Ah! le Seigneur a bien raison
+de répandre ses bénédictions sur des gens pareils: c'est comme la rosée
+du ciel, chacun en a sa part.»
+
+Enfin tout le monde sortit, Fritz en tête, le bras de Sûzel sous le
+sien, disant:
+
+«Il faut bien que je reconduise ma danseuse.»
+
+En bas, près de la voiture, il prit Sûzel sous les bras en s'écriant:
+«Hop! Sûzel!» Et la plaça comme une plume sur la paille, qu'il se mit à
+relever autour d'elle.
+
+«Enfonce bien tes petits pieds, disait-il, les soirées sont fraîches.»
+Puis, sans attendre de réponse, il alla droit à Christel et lui serra la
+main vigoureusement: «Bon voyage, père Christel, dit-il, bon voyage!
+
+--Amusez-vous bien, messieurs», répondit le vieux fermier en s'asseyant
+près du timon.
+
+Sûzel était devenue toute pâle; Fritz lui prit la main, et, le doigt
+levé:
+
+«Nous boirons encore du bon petit vin blanc!» dit-il, ce qui la fit
+sourire.
+
+Christel allongea son coup de fouet et les chevaux partirent au galop.
+Hâan et Schoultz étaient rentrés dans l'auberge. Fritz et Iôsef, debout
+sur le seuil, regardaient la voiture; Fritz surtout ne la quittait pas
+des yeux; elle allait disparaître au détour de la grande rue, quand
+Sûzel tourna vivement la tête.
+
+Alors Kobus entourant Iôsef de ses deux bras, se mit à l'embrasser les
+larmes aux yeux.
+
+«Oui... oui, faisait le bohémien d'une voix douce et profonde, c'est bon
+d'embrasser un vieil ami! Mais celle qu'on aime et qui vous aime... ah!
+Fritz... c'est encore autre chose!»
+
+Kobus comprit que Iôsef avait tout deviné! Il aurait voulu répandre des
+larmes; mais, tout à coup, il se mit à sauter en criant:
+
+«Allons, mon vieux, allons, il faut rire... il faut s'amuser.... En route
+pour la Madame Hütte! Ah! le beau soleil!»
+
+Zimmer, le postillon, se tenait debout sous la porte cochère, la figure
+pourpre; Kobus, lui remit deux florins:
+
+«Allez boire un bon coup, Zimmer, lui dit-il, faites-vous du bon sang!
+Nous partirons après souper, vers neuf heures.
+
+--C'est bon, monsieur Kobus, la voiture sera prête. Nous irons comme un
+éclair.»
+
+Puis, les regardant s'éloigner bras dessus bras dessous, le vieux
+postillon sourit d'un air de bonne humeur et entra dans le cabaret de
+_l'Ours-Noir_, en face.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Le lendemain Fritz se leva dans une heureuse disposition d'esprit; il
+avait rêvé toute la nuit de Sûzel et se proposait d'aller passer six
+semaines au Meisenthâl, pour la voir à son aise.
+
+«Que Hâan, Schoultz et le vieux David rient tant qu'ils voudront,
+pensait-il, moi, je vais tranquillement là-bas; il faut que je voie la
+petite, et si les choses doivent aller plus loin, eh bien! à la grâce de
+Dieu: ce qui doit arriver arrive!»
+
+En déjeunant il se représentait d'avance le sentier du Postthâl, la
+roche des Tourterelles, la côte des Genêts, la ferme; puis l'étonnement
+de Christel, la joie de Sûzel, et tout cela le réjouissait. Il aurait
+voulu chanter comme Salomon: «Te voilà, ma belle amie, ma parfaite; tes
+yeux sont comme ceux des colombes!» Enfin il se coiffa de son feutre et
+prit son bâton, plein d'ardeur.
+
+Mais comme il sortait prévenir Katel de ne pas l'attendre le soir ni le
+lendemain, qu'est-ce qu'il vit? La mère Orchel au bas de l'escalier;
+elle montait lentement, le dos arrondi et son casaquin de toile bleue
+sur le bras, comme il arrive aux gens qui viennent de marcher vite à la
+chaleur.
+
+Je vous laisse à penser sa surprise, lui qui partait justement pour la
+ferme.
+
+«Comment, c'est vous, mère Orchel? s'écria-t-il; qu'est-ce qui vous
+amène de si grand matin?»
+
+Katel s'avançait en même temps sur le seuil de la cuisine, et disait:
+
+«Eh! bonjour, Orchel, Seigneur, que vous avez marché vite! vous êtes
+tout en nage.
+
+--C'est vrai, Katel, répondit la bonne femme en reprenant haleine, je me
+suis dépêchée.»
+
+Et se tournant vers Fritz:
+
+«J'arrive pour l'affaire dont Christel vous a parlé hier à la fête de
+Bischem, monsieur Kobus. Je suis partie de bonne heure. C'est une grande
+affaire; Christel ne veut rien décider sans vous.
+
+--Mais, dit Fritz, je ne sais pas ce dont il s'agit. Christel m'a
+seulement dit qu'il avait une affaire de famille qui le forçait de
+retourner au Meisenthâl, et, naturellement, je ne lui en ai pas demandé
+davantage.
+
+--Voilà pourquoi je viens, monsieur Kobus.
+
+--Eh bien! entrez, asseyez-vous, mère Orchel, dit-il en rouvrant la
+porte, vous déjeunerez ensuite.
+
+--Oh! je vous remercie, monsieur Kobus, j'ai déjeuné avant de partir.»
+
+Orchel entra donc dans la chambre et s'assit au coin de la table, en
+mettant son gros bonnet rond qui pendait à son coude; elle fourra ses
+cheveux dessous avec soin, puis arrangea son casaquin sur ses genoux.
+Fritz la regardait tout intrigué; il finit par s'asseoir en face d'elle
+en disant:
+
+«Christel et Sûzel sont bien arrivés hier soir?
+
+--Très bien, monsieur Kobus, très bien; à huit heures, ils étaient à la
+maison.»
+
+Enfin, ayant tout arrangé, elle commença, les mains jointes et la tête
+penchée, comme une commère qui raconte quelque chose à sa voisine:
+
+«Vous saurez d'abord, Monsieur Kobus, que nous avons un cousin à
+Bischem, un anabaptiste comme nous, et qui s'appelle Hans-Christian
+Pelsly; c'est le petit-fils de Frentzel-Débora Rupert, la propre soeur
+de Anna-Christina-Carolina Rupert, la grand-mère de Christel, du côté
+des femmes. De sorte que nous sommes cousins.
+
+--C'est très bien, fit Kobus, se demandant où tout cela devait les
+mener.
+
+--Oui, dit-elle, Hans-Christian est notre cousin; Christel m'a raconté
+que vous l'avez vu hier à Bischem. C'est un homme de bien, il a de
+bonnes terres du côté de Biewerkirch, et un garçon qui s'appelle Jacob,
+un brave garçon, monsieur Kobus, rangé, soigneux, et qui maintenant
+approche de ses vingt-six ans: personne n'a jamais rien entendu dire sur
+son compte.»
+
+Fritz était devenu fort grave: «Où diable veut-elle en venir avec son
+Jacob? se dit-il tout inquiet.
+
+--Sûzel, reprit la fermière, n'est pas loin de ses dix-huit ans; c'est
+en octobre, après les vendanges, qu'elle est venue au monde; ça fait
+qu'elle aura dix-huit ans dans cinq mois; c'est un bon âge pour se
+marier.»
+
+Les joues de Fritz tressaillirent, un frisson passa dans ses cheveux, et
+je ne sais quelle angoisse inexprimable lui serra le coeur.
+
+Mais la grosse fermière, calme et paisible de sa nature, ne vit rien et
+continua tranquillement:
+
+«Je me suis aussi mariée à dix-huit ans, monsieur Kobus; cela ne m'a pas
+empêchée de bien me porter, Dieu merci!
+
+«Pelsly, connaissant nos biens, avait pensé depuis la Saint-Michel à
+Sûzel pour son garçon. Mais avant de rien dire et de rien faire, il est
+venu lui-même, comme pour acheter notre petit boeuf. Il a passé la
+journée de la Saint-Jean chez nous; il a bien regardé Sûzel, il a vu
+qu'elle n'avait pas de défauts, qu'elle n'était ni bossue, ni boiteuse,
+ni contrefaite d'aucune manière; qu'elle s'entendait à toute sorte
+d'ouvrages, et qu'elle aimait le travail.
+
+«Alors il a dit à Christel de venir à la fête de Bischem, et Christel a
+vu hier le garçon; il s'appelle Jacob, il est grand et bien bâti,
+laborieux; c'est tout ce que nous pouvons souhaiter de mieux pour Sûzel.
+Pelsly a donc demandé hier Sûzel en mariage pour son fils.»
+
+Depuis quelques instants Fritz n'entendait plus; ses joies, ses
+espérances, ses rêves d'amour, tout s'envolait; la tête lui tournait. Il
+était comme une chandelle des prés, dont un coup de vent disperse le
+duvet dans les airs, et qui reste seule, nue, désolée, avec son pauvre
+lumignon.
+
+La mère Orchel, qui ne se doutait de rien, tira le coin de son mouchoir
+de sa poche, et baissant la tête, se moucha; puis elle reprit:
+
+«Nous avons causé de cela toute la nuit, Christel et moi. C'est un beau
+mariage pour Sûzel, et Christel a dit: "Tout est bien; seulement, M.
+Kobus est un homme si bon, qui nous aime tant, et qui nous a rendu de si
+grands services, que nous serions de véritables ingrats, si nous
+terminions une pareille affaire sans le consulter. Je ne peux pas aller
+moi-même à Hunebourg aujourd'hui, puisque nous avons cinq voitures de
+loin à rentrer; mais toi, tu partiras tout de suite après le déjeuner,
+et tu seras encore de retour avant onze heures, pour préparer le dîner
+de nos gens." Voilà ce que m'a dit Christel. Nous espérons tous les deux
+que cela vous conviendra, surtout quand vous aurez vu le garçon;
+Christel veut le faire venir exprès pour vous l'amener. Et si vous êtes
+content de lui, eh bien! nous ferons le mariage; je pense que vous serez
+aussi de la noce: vous ne pouvez nous refuser cet honneur.»
+
+Ces mots de «noce», de «mariage», de «garçon», bourdonnaient aux
+oreilles de Fritz.
+
+Orchel, après avoir fini son histoire, étonnée de ne recevoir aucune
+réponse, lui demanda:
+
+«Qu'est-ce que vous pensez de cela, monsieur Kobus?
+
+--De quoi? fit-il.
+
+--De ce mariage.»
+
+Alors il passa lentement la main sur son front, où brillaient des
+gouttes de sueur, et la mère Orchel, surprise de sa pâleur, lui dit:
+
+«Vous avez quelque chose, monsieur Kobus?
+
+--Non, ce n'est rien», fit-il en se levant.
+
+L'idée qu'un autre allait épouser Sûzel lui déchirait le coeur. Il
+voulait aller prendre un verre d'eau pour se remettre; mais cette
+secousse était trop forte, ses genoux tremblaient, et comme il étendait
+la main pour saisir la carafe, il s'affaissa et tomba sur le plancher
+tout de son long.
+
+C'est alors que la mère Orchel fit entendre des cris:
+
+«Katel! Katel! votre monsieur se trouve mal! Seigneur, ayez pitié de
+nous!»
+
+Et Katel donc, lorsqu'elle entra tout effarée, et qu'elle vit ce pauvre
+Fritz étendu là, pâle comme un mort, c'est elle qui leva les mains au
+ciel, criant:
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre maître! Comment cela s'est-il fait,
+Orchel? Je ne l'ai jamais vu dans cet état!
+
+--Je ne sais pas, mademoiselle Katel; nous étions tranquillement à
+causer de Sûzel... il a voulu se lever pour prendre un verre d'eau, et
+il est tombé!
+
+--Ah! mon Dieu! mon Dieu pourvu que ce ne soit pas un coup de sang!»
+
+Et les deux pauvres femmes, criant, gémissant et se désolant, le
+soulevèrent, l'une par les épaules, l'autre par les pieds, et le
+déposèrent sur son lit.
+
+Voilà pourtant à quelles extrémités peut nous porter l'amour! Un homme
+si raisonnable, un homme qui s'était si bien arrangé pour être
+tranquille toute sa vie, un homme qui voyait les choses de si loin, qui
+s'était pourvu de si bon vin avec sagesse, et qui semblait n'avoir rien
+à craindre ni du ciel ni de la terre... voilà où le regard d'une simple
+enfant, d'une petite fille sans ruse et sans malice l'avait réduit!
+Qu'on dise encore après cela que l'amour est la plus douce, la plus
+agréable des passions.
+
+Mais on pourrait faire des réflexions judicieuses sur ce chapitre
+jusqu'à la fin des siècles; c'est pourquoi, plutôt que de commencer,
+j'aime mieux laisser chacun tirer de là les conclusions qui lui plairont
+davantage.
+
+Orchel et Katel se désolaient donc et ne savaient plus où donner de la
+tête. Mais Katel, dans les grandes circonstances, montrait ce qu'elle
+était.
+
+«Orchel, dit-elle en défaisant la cravate de son maître, descendez tout
+de suite sur la place des Acacias; vous verrez, à droite de l'église,
+une ruelle, et, à gauche de la ruelle, une rangée de palissades vertes
+sur un petit mur. C'est là que demeure le docteur Kipert; il doit être
+en train de tailler ses oeillets et ses rosiers, comme tous les jours.
+Vous lui direz que M. Kobus est malade et qu'on l'attend.
+
+--C'est bien», fit la grosse fermière en ouvrant la porte; elle sortit,
+et Katel, après avoir ôté les souliers de Fritz, courut dans la cuisine
+faire chauffer de l'eau; car, pour tous les remèdes, il est bon d'avoir
+de l'eau chaude.
+
+Tandis qu'elle se livrait à ce soin, et que le feu se remettait à
+pétiller sur l'âtre, Orchel revint:
+
+«Le voici, mademoiselle Katel!» dit-elle, tout essoufflée.
+
+Et presque aussitôt, le docteur, un petit homme maigre en tricot de
+laine verte, la culotte de nankin tirée par les bretelles dans la raie
+du dos, les cinq ou six mèches de ses cheveux gris tombant en touffes
+autour de son front rouge, parut dans l'allée, sans rien dire, et entra
+tout de suite dans la chambre.
+
+Orchel et Katel le suivaient. Il regarda d'abord Fritz, puis il prit le
+pouls, les yeux fixés au pied du lit, comme un vieux chien de chasse en
+arrêt devant une caille, et au bout d'une minute il dit: «Ce n'est rien,
+le coeur galope, mais le pouls est égal... ce n'est pas dangereux.... Il
+lui faut une potion calmante, voilà tout.»
+
+Seulement alors la vieille servante se mit à sangloter dans son tablier.
+Kipert se retournant, demanda:
+
+«Qu'est-il donc arrivé? mademoiselle Katel.
+
+--Rien, fit la grosse fermière; nous causions tranquillement quand il
+est tombé.»
+
+Le vieux médecin, regardant de nouveau Kobus, dit:
+
+«Il n'a rien... une émotion... une idée! Allons... du calme... ne le
+dérangez pas... il reviendra tout seul. Je vais faire préparer la potion
+moi-même chez Harwich.»
+
+Mais comme il allait sortir et jetait un dernier regard au malade, Fritz
+ouvrit les yeux.
+
+«C'est moi, monsieur Kobus, dit-il en revenant; vous avez quelque
+chose... un chagrin... une douleur... n'est-ce pas?»
+
+Fritz referma les yeux, et Kipert vit deux larmes dans les coins.
+
+«Votre maître a des chagrins», dit-il à Katel tout bas. Dans le même
+instant Kobus murmurait: «Le rebbe!... le vieux rebbe!
+
+--Vous voulez voir le vieux David?»
+
+Il inclina la tête.
+
+«Allons, c'est bon! le danger est passé, dit Kipert en souriant. Il
+arrive des choses drôles dans ce monde.» Et, sans s'arrêter davantage,
+il sortit.
+
+Katel, à l'une des fenêtres, criait déjà: «Yéri! Yéri!» Et le petit Yéri
+Koffel, le fils du tisserand, levait son nez barbouillé dans la rue.
+
+«Cours chercher le vieux rebbe Sichel, cours; dis-lui qu'il arrive tout
+de suite.»
+
+L'enfant se mettait en route, lorsqu'il s'arrêta criant:
+
+«Le voici!»
+
+Katel regardant dans la rue, vit le rebbe David, son chapeau sur la
+nuque, sa longue capote flottant sur ses maigres mollets, qui venait la
+chemise ouverte, tenant sa cravate à la main, et courant aussi vite que
+ses vieilles jambes pouvaient aller.
+
+On savait déjà dans toute la ville que M. Kobus avait une attaque. Qu'on
+se figure l'émotion de David à cette nouvelle; il ne s'était pas donné
+le temps de boutonner ses habits, et venait dans une désolation
+inexprimable.
+
+«Puisque ce n'est rien, dit la mère Orchel, je peux m'en aller.... Je
+reviendrai demain ou après, savoir la réponse de M. Kobus.
+
+--Oui, vous pouvez partir», lui répondit Katel en la reconduisant.
+
+La fermière descendit, et se croisa au pied de l'escalier avec le vieux
+rebbe qui montait. David, voyant Katel dans l'ombre de l'allée, se mit à
+bredouiller tout bas: «Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?... Il
+est malade... il est tombé, Kobus!»
+
+On entendait les battements de son coeur.
+
+«Oui, entrez, dit la vieille servante; il demande après vous.»
+
+Alors il entra tout pâle, sur la pointe de ses gros souliers, allongeant
+le cou et regardant de loin, d'un air tellement effrayé que cela faisait
+de la peine à voir. «Kobus! Kobus!» fit-il tout bas d'une voix douce,
+comme lorsqu'on parle à un petit enfant.
+
+Fritz ouvrit les yeux.
+
+«Tu es malade, Kobus, reprit le vieux rebbe, toujours de la même voix
+tremblante; il est arrivé quelque chose?»
+
+Fritz, les yeux humides, regarda vers Katel, et David comprit aussitôt
+ce qu'il voulait dire:
+
+«Tu veux me parler seul? fit-il.
+
+--Oui», murmura Kobus.
+
+Katel sortit le tablier sur la figure, et David se penchant demanda:
+
+«Tu as quelque chose... tu es malade?...»
+
+Fritz, sans répondre, lui entoura le cou de ses deux bras, et ils
+s'embrassèrent:
+
+«Je suis bien malheureux! dit-il.
+
+--Toi malheureux?
+
+--Oui, le plus malheureux des hommes.
+
+--Ne dis pas cela, fit le vieux David, ne dis pas cela... tu me déchires
+le coeur! Que t'est-il donc arrivé?
+
+--Tu ne te moqueras pas de moi, David... je t'ai bien manqué... j'ai
+souvent ri de toi... je n'ai pas eu les égards que je devais au plus
+vieil ami de mon père.... Tu ne te moqueras pas de moi n'est-ce pas?
+
+--Mais, Kobus, au nom du Ciel! s'écria le vieux rebbe prêt à fondre en
+larmes, ne parle pas de ces choses.... Tu ne m'as jamais fait que du
+plaisir... tu ne m'as jamais chagriné... au contraire... au contraire....
+Ça me réjouissait de te voir rire... dis-moi seulement....
+
+--Tu me promets de ne pas te moquer de moi?
+
+--Me moquer de toi! ai-je donc si mauvais coeur, de me moquer des
+chagrins véritables de mon meilleur ami? Ah! Kobus!»
+
+Alors Fritz éclata:
+
+«C'était ma seule joie, David; je ne pensais plus qu'à elle... et voilà
+qu'on la donne à un autre!
+
+--Qui donc... qui donc?
+
+--Sûzel, fit-il en sanglotant.
+
+--La petite Sûzel... la fille de ton fermier?... tu l'aimes?
+
+--Oui!
+
+--Ah!... fit le vieux rebbe en se redressant, les yeux écarquillés
+d'admiration, c'est la petite Sûzel, il aime la petite Sûzel!...
+Tiens... tiens... tiens... j'aurais dû m'en douter!... Mais je ne vois
+pas de mal à cela, Kobus... cette petite est très gentille.... C'est ce
+qu'il te faut... tu seras heureux, très heureux avec elle....
+
+--Ils veulent la donner à un autre! interrompit Fritz désespéré.
+
+--À qui?
+
+--À un anabaptiste.
+
+--Qui est-ce qui t'a dit cela?
+
+--La mère Orchel... tout à l'heure... elle est venue exprès...»
+
+«Ah! ah! bon... maintenant je comprends: elle est venue lui dire cela
+tout simplement, sans se douter de rien... et il s'est trouvé mal....
+Bon, c'est clair... c'est tout naturel.»
+
+Ainsi se parlait David, en faisant deux ou trois tours dans la chambre,
+les mains sur le dos.
+
+Puis, s'arrêtant au pied du lit:
+
+«Mais si tu l'aimes, s'écria-t-il, Sûzel doit le savoir... tu n'as pas
+manqué de le lui dire.
+
+--Je n'ai pas osé.
+
+--Tu n'as pas osé!... C'est égal, elle le sait. Cette petite est pleine
+d'esprit... elle a vu cela d'abord.... Elle doit être contente de te
+plaire, car tu n'es pas le premier anabaptiste venu, toi.... Tu
+représentes quelque chose de comme il faut; je te dis que cette petite
+doit être flattée, qu'elle doit s'estimer heureuse de penser qu'un
+monsieur de la ville a jeté les yeux sur elle, un beau garçon, frais,
+bien nourri, riant, et même majestueux, quand il a sa redingote noire,
+et ses chaînes d'or sur le ventre; je soutiens qu'elle doit t'aimer plus
+que tous les anabaptistes du monde. Est-ce que le vieux rebbe Sichel ne
+connaît pas les femmes? Tout cela tombe sous le bon sens! Mais, dis
+donc, as-tu seulement demandé si elle consent à prendre l'autre?
+
+--Je n'y ai pas pensé; j'avais comme une meule qui me tournait dans la
+tête.
+
+--Hé! s'écria David en haussant les épaules avec une grimace bizarre, la
+tête penchée et les mains jointes d'un air de pitié profonde, comment,
+tu n'y as pas pensé! Et tu te désoles, et tu tombes le nez à terre, tu
+cries, tu pleures! Voilà... voilà bien les amoureux! Attends, attends,
+si la mère Orchel est encore là, tu vas voir!»
+
+Il ouvrit la porte en criant dans l'allée: «Katel, est-ce que la mère
+Orchel est là?
+
+--Non, monsieur David.»
+
+Alors il referma. Fritz semblait un peu remis de sa désolation.
+
+«David, fit-il, tu me rends la vie.
+
+--Allons, _schaude_, dit le vieux rebbe, lève-toi, remets tes souliers
+et laisse-moi faire. Nous allons ensemble là-bas, demander Sûzel en
+mariage. Mais peux-tu te tenir sur tes jambes?
+
+--Ah! pour aller demander Sûzel, s'écria Fritz, je marcherais jusqu'au
+bout du monde!
+
+--Hé! hé! hé! fit le vieux Sichel, dont tous les traits se
+contractèrent, et dont les petits yeux se plissaient, hé! hé! hé! quelle
+peur tu m'as faite!... J'ai pourtant traversé la ville comme cela; c'est
+encore bien heureux que je n'aie pas oublié de mettre ma culotte.»
+
+Il riait en boutonnant son gilet de finette et sa grosse capote verte.
+Mais Fritz n'osait pas encore rire, il remettait ses souliers, tout pâle
+d'inquiétude; puis il se coiffa de son feutre et prit son bâton, en
+disant d'une voix émue:
+
+«Maintenant, David, je suis prêt; que le Seigneur nous soit en aide!
+
+--_Amen_!» répondit le vieux rebbe.
+
+Ils sortirent.
+
+Katel, de la cuisine, avait entendu quelque chose, et, les voyant
+passer, elle ne dit rien, s'étonnant et se réjouissant de ces événements
+étranges. Il traversèrent la ville, perdus dans leurs réflexions, sans
+s'apercevoir que les gens les regardaient avec surprise. Une fois
+dehors, le grand air rétablit Fritz, et, tout en descendant le sentier
+du Postthâl, il se mit à raconter les choses qui s'étaient accomplies
+depuis trois mois: la manière dont il s'était aperçu de son amour pour
+Sûzel; comment il avait voulu s'en distraire; comment il avait entrepris
+un voyage avec Hâan; mais que cette idée le suivait partout, qu'il ne
+pouvait plus prendre un verre de vin sans radoter d'amour; et,
+finalement, comment il s'était abandonné lui-même à la grâce de Dieu.
+
+David, la tête penchée, tout en trottant, riait dans sa barbiche grise,
+et, de temps en temps, clignant des yeux:
+
+«Hé! hé! hé! faisait-il, je te le disais bien, Kobus, je te le disais
+bien, on ne peut résister! Vous étiez donc à faire de la musique, et tu
+chantais, _Rosette, si bien faite..._ Et puis?»
+
+Fritz poursuivait son histoire.
+
+«C'est bien ça... c'est bien ça, reprenait le vieux David, hé! hé! hé!
+Ça te persécutait... c'était plus fort que toi. Oui... oui... je me
+figure tout cela comme si j'y étais. Alors donc, à la brasserie du
+_Grand-Cerf_, tu défiais le monde et tu célébrais l'amour.... Va, va
+toujours, j'aime à t'entendre parler de cela.»
+
+Et Fritz, heureux de causer de ces choses, continuait son histoire. Il
+ne s'interrompait de temps en temps que pour s'écrier:
+
+--Crois-tu sérieusement qu'elle m'aime, David?
+
+--Oui... oui... elle t'aime, faisait le vieux rebbe, les yeux plissés.
+
+--En es-tu bien sûr?
+
+--Hé! hé! hé! ça va sans dire.... Mais alors donc, à Bischem, vous avez
+eu le bonheur de danser le _treieleins_ ensemble. Tu devais être bien
+heureux, Kobus?
+
+--Oh!» s'écriait Fritz.
+
+Et tout l'enthousiasme du _treieleins_ lui remontait à la tête. Jamais
+le vieux Sichel n'avait été plus content; il aurait écouté Kobus
+raconter la même chose durant un siècle, sans se fatiguer; et, parfois,
+il remplissait les silences par quelque réflexion tirée de la Bible,
+comme: «Je t'ai réveillé sous un pommier, là où ta mère t'a enfanté, là
+où t'a enfanté celle qui t'a donné le jour.» Ou bien: «Beaucoup d'eau ne
+pourrait pas éteindre cet amour-là, et les fleuves mêmes ne le
+pourraient pas noyer.» Ou bien encore: «Tu m'as ravi le coeur par l'un
+de tes yeux; tu m'as ravi le coeur par un des grains de ton collier.»
+
+Fritz trouvait ces réflexions très belles. Pour la troisième fois, il
+rentrait dans de nouveaux détails, lorsque le rebbe, s'arrêtant au coin
+du bois, près de la roche des Tourterelles, à dix minutes de la ferme,
+lui dit:
+
+«Voici le Meisenthâl. Tu me raconteras le reste plus tard. Maintenant,
+je vais descendre, et toi, tu m'attendras ici.
+
+--Comment! il faut que je reste ici? demanda Kobus.
+
+--Oui, c'est une affaire délicate; je serai sans doute forcé de
+parlementer avec ces gens; qui sait? ils ont peut-être fait des
+promesses à l'anabaptiste. Il vaut mieux que tu n'y sois pas. Reste ici,
+je vais descendre seul; si les choses vont bien, tu me verras reparaître
+au coin du hangar; je lèverai mon mouchoir, et tu sauras ce que cela
+veut dire.»
+
+Fritz, malgré sa grande impatience, dut reconnaître que ces raisons
+étaient bonnes. Il fit donc halte sur la lisière du bois, et David
+descendit, en trottinant comme un vieux lièvre dans les bruyères, la
+tête penchée et le bâton de Kobus, qu'il avait pris, en avant.
+
+Il pouvait être alors une heure; le soleil, dans toute sa force,
+chauffait le Meisenthâl, et brillait sur la rivière à perte de vue. Pas
+un souffle n'agitait l'air, pas un grillon n'élevait son cri monotone;
+les oiseaux dormaient la tête sous l'aile, et, seulement de loin en
+loin, les boeufs de Christel, couchés à l'ombre du pignon, les genoux
+ployés sous le ventre, étendaient un mugissement solennel dans la vallée
+silencieuse.
+
+On peut s'imaginer les réflexions de Fritz, après le départ du vieux
+rebbe. Il le suivit des yeux jusque près de la ferme. Au-delà des
+bruyères, David prit le sentier sablonneux qui tourne à l'ombre des
+pommiers, au pied de la côte. Kobus ne voyait plus que son chapeau
+s'avancer derrière le talus; puis il le vit longer les étables, et au
+même instant les aboiements de Mopsel retentirent au loin comme les
+jappements d'un bébé de Nuremberg. David alors se pencha, le bâton
+devant lui, et Mopsel, ébouriffé, redoubla ses cris. Enfin, le vieux
+rebbe disparut à l'angle de la ferme.
+
+C'est alors que le temps parut long à Fritz, au milieu de ce grand
+silence. Il lui semblait que cela n'en finirait plus. Les minutes se
+suivaient depuis un quart d'heure, lorsqu'il y eut un éclair dans la
+basse-cour; il crut que c'était le mouchoir de David et tressaillit;
+mais c'était la petite fenêtre de la cuisine qui venait de tourner au
+soleil, la servante Mayel vidait son baquet de pelures au-dehors;
+quelques cris de poules et de canards s'entendirent, et le temps parut
+s'allonger de nouveau.
+
+Kobus se forgeait mille idées; il croyait voir Christel et Orchel
+refuser... le vieux rebbe supplier.... Que sais-je? Ces pensées se
+pressaient tellement, qu'il en perdait la tête.
+
+Enfin, David reparut au coin de l'étable; il n'agitait rien, et Fritz,
+le regardant, sentit ses genoux trembler. Le vieux rebbe, au bout d'un
+instant, fourra la main dans la poche de sa longue capote jusqu'au
+coude; il en tira son mouchoir, se moucha comme si de rien n'était, et,
+finalement, levant le mouchoir, il l'agita. Aussitôt Kobus partit, ses
+jambes galopaient toutes seules: c'était un véritable cerf. En moins de
+cinq minutes il fut près de la ferme; David, les joues plissées de rides
+innombrables et les yeux pétillants, le reçut par un sourire:
+
+«Hé! hé! hé! fit-il tout bas, ça va bien... ça va bien.... On
+t'accepte... attends donc... écoute!»
+
+Fritz ne l'écoutait plus; il courait à la porte, et le rebbe le suivait
+tout réjoui de son ardeur. Cinq ou six journaliers en blouse, coiffés du
+chapeau de paille, allaient repartir pour l'ouvrage; les uns remettaient
+les boeufs sous le joug garni de feuilles, les autres, la fourche ou le
+râteau sur l'épaule, regardaient. Ces gens tournèrent la tête et dirent:
+
+«Bonjour, monsieur Kobus!»
+
+Mais il passa sans les entendre, et entra dans l'allée comme effaré,
+puis dans la grande salle, suivi du vieux David, qui se frottait les
+mains et riait dans sa barbiche.
+
+On venait de dîner; les grandes écuelles de faïence rouge, les
+fourchettes d'étain, et les cruches de grès étaient encore sur la table.
+Christel, assis au bout, son chapeau sur la nuque, regardait ébahi; la
+mère Orchel, avec sa grosse face rouge, se tenait debout sous la porte
+de la cuisine, la bouche béante; et la petite Sûzel, assise dans le
+vieux fauteuil de cuir, entre le grand fourneau de fonte et la vieille
+horloge, qui battait sa cadence éternelle, Sûzel, en manches de chemise,
+et petit corset de toile bleue, était là, sa douce figure cachée dans
+son tablier sur les genoux. On ne voyait que son joli cou bruni par le
+soleil, et ses bras repliés.
+
+Fritz, à cette vue, voulut parler; mais il ne put dire un mot, et c'est
+le père Christel qui commença:
+
+«Monsieur Kobus! s'écria-t-il d'un accent de stupéfaction profonde, ce
+que le rebbe David vient de nous dire est-il possible: vous aimez Sûzel
+et vous nous la demandez en mariage? il faut que vous me le disiez
+vous-même, sans cela nous ne pourrons jamais le croire.
+
+--Père Christel, répondit alors Fritz avec une sorte d'éloquence, si
+vous ne m'accordez pas la main de Sûzel, ou si Sûzel ne m'aime pas, je
+ne puis plus vivre; je n'ai jamais aimé que Sûzel et je ne veux jamais
+aimer qu'elle. Si Sûzel m'aime, et si vous me l'accordez, je serai le
+plus heureux des hommes, et je ferai tout aussi pour la rendre
+heureuse.»
+
+Christel et Orchel se regardèrent comme confondus, et Sûzel se mit à
+sangloter; si c'était de bonheur, on ne pouvait le savoir, mais elle
+pleurait comme une Madeleine.
+
+«Père Christel, reprit Fritz, vous tenez ma vie entre vos mains....
+
+--Mais, monsieur Kobus, s'écria le vieux fermier d'une voix forte et les
+bras étendus, c'est avec bonheur que nous vous accordons notre enfant en
+mariage. Quel honneur plus grand pourrait nous arriver en ce monde, que
+d'avoir pour gendre un homme tel que vous? Seulement, je vous en prie,
+monsieur Kobus, réfléchissez... réfléchissez bien à ce que nous sommes
+et à ce que vous êtes.... Réfléchissez que vous êtes d'un autre rang que
+nous; que nous sommes des gens de travail, des gens ordinaires, et que
+vous êtes d'une famille distinguée depuis longtemps non seulement par la
+fortune, mais encore par l'estime que vos ancêtres et vous-même avez
+méritée. Réfléchissez à tout cela... que vous n'ayez pas à vous repentir
+plus tard... et que nous n'ayons pas non plus la douleur de penser que
+vous êtes malheureux par notre faute. Vous en savez plus que nous,
+monsieur Kobus, nous sommes de pauvres gens sans instruction;
+réfléchissez donc pour nous tous ensemble!
+
+--Voilà un honnête homme!» pensa le vieux rebbe.
+
+Et Fritz dit avec attendrissement:
+
+«Si Sûzel m'aime, tout sera bien! Si par malheur elle ne m'aime pas, la
+fortune, le rang, la considération du monde, tout n'est plus rien pour
+moi! J'ai réfléchi, et je ne demande que l'amour de Sûzel.
+
+--Eh bien! donc, s'écria Christel, que la volonté du Seigneur
+s'accomplisse. Sûzel, tu viens de l'entendre, réponds toi-même. Quant à
+nous, que pouvons-nous désirer de plus pour ton bonheur? Sûzel, aimes-tu
+M. Kobus?»
+
+Mais Sûzel ne répondait pas, elle sanglotait plus fort.
+
+Cependant, à la fin, Fritz s'étant écrié d'une voix tremblante:
+
+«Sûzel, tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses de répondre?»
+
+Tout à coup, se levant comme une désespérée, elle vint se jeter dans ses
+bras en s'écriant:
+
+«Oh! si, je vous aime!»
+
+Et elle pleura, tandis que Fritz la pressait sur son coeur, et que de
+grosses larmes coulaient sur ses joues.
+
+Tous les assistants pleuraient avec eux: Mayel, son balai à la main,
+regardait, le cou tendu, dans l'embrasure de la cuisine; et, tout autour
+des fenêtres, à cinq ou six pas, on apercevait des figures curieuses,
+les yeux écarquillés, se penchant pour voir et pour entendre.
+
+Enfin le vieux rebbe se moucha, et dit:
+
+«C'est bon... c'est bon.... Aimez-vous... aimez-vous!»
+
+Et il allait sans doute ajouter quelque sentence, lorsque tout à coup
+Fritz, poussant un cri de triomphe, passa la main autour de la taille de
+Sûzel, et se mit à valser avec elle, en criant:
+
+«You! houpsa, Sûzel! You! you! you! you! you!»
+
+Alors tous ces gens qui pleuraient se mirent à rire, et la petite Sûzel,
+souriant à travers ses larmes, cacha sa jolie figure dans le sein de
+Kobus.
+
+La joie se peignait sur tous les visages; on aurait dit un de ces
+magnifiques coups de soleil, qui suivent les chaudes averses du
+printemps.
+
+Deux grosses filles, avec leurs immenses chapeaux de paille en parasol,
+la figure pourpre et les yeux écarquillés, s'étaient enhardies jusqu'à
+venir croiser leurs bras au bord d'une fenêtre, regardant et riant de
+bon coeur. Derrière elles, tous les autres se penchaient l'oreille
+tendue.
+
+Orchel, qui venait de sortir en essuyant ses joues avec son tablier,
+reparut apportant une bouteille et des verres:
+
+«Voici la bouteille de vin que vous nous avez envoyée par Sûzel, il y a
+trois mois, dit-elle à Fritz; je la gardais pour la fête de Christel;
+mais nous pouvons bien la boire aujourd'hui.»
+
+On entendit au même instant le fouet claquer dehors, et Zaphéri, le
+garçon de ferme, s'écrier: «En route!»
+
+Les fenêtres se dégarnirent, et comme l'anabaptiste remplissait les
+verres, le vieux rebbe tout joyeux, lui dit:
+
+«Eh bien! Christel, à quand les noces?»
+
+Ces paroles rendirent Sûzel et Fritz attentifs.
+
+«Hé! qu'en penses-tu, Orchel? demanda le fermier à sa femme.
+
+--Quand M. Kobus voudra, répondit la grosse mère en s'asseyant.
+
+--À votre santé, mes enfants! dit Christel. Moi, je pense qu'après la
+rentrée des foins...»
+
+Fritz regarda le vieux rebbe, qui dit:
+
+«Écoutez, Christel, les foins sont une bonne chose, mais le bonheur vaut
+encore mieux. Je représente le père de Kobus, dont j'ai été le meilleur
+ami.... Eh bien! moi, je dis que nous devons fixer cela d'ici huit jours,
+juste le temps des publications. À quoi bon faire languir ces braves
+enfants? À quoi bon attendre davantage? N'est-ce pas ce que tu penses,
+Kobus?
+
+--Comme Sûzel voudra, je voudrai», dit-il en la regardant.
+
+Elle, baissant les yeux, pencha la tête contre l'épaule de Fritz sans
+répondre.
+
+«Qu'il en soit donc fait ainsi, dit Christel.
+
+--Oui, répondit David, c'est le meilleur, et vous viendrez
+demain à Hunebourg, dresser le contrat.»
+
+Alors on but, et le vieux rebbe, souriant, ajouta:
+
+«J'ai fait bien des mariages dans ma vie; mais celui-ci me cause plus de
+plaisir que les autres, et j'en suis fier. Je suis venu chez vous,
+Christel, comme le serviteur d'Abraham, Éléazar, chez Laban: cette
+affaire est procédée de l'Éternel.
+
+--Bénissons la volonté de l'Éternel», répondirent Christel et Orchel
+d'une seule voix.
+
+Et depuis cet instant, il fut entendu que le contrat serait fait le
+lendemain à Hunebourg, et que le mariage aurait lieu huit jours après.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Or, le bruit de ces événements se répandit le soir même à Hunebourg, et
+toute la ville en fut étonnée; chacun se disait: «Comment se fait-il que
+M. Kobus, cet homme riche, cet homme considérable, épouse une simple
+fille des champs, la fille de son propre fermier, lui qui, depuis quinze
+ans, a refusé tant de beaux partis?»
+
+On s'arrêtait au milieu des rues pour se raconter cette nouvelle
+étrange; on en parlait sur le seuil des maisons, dans les chambres et
+jusqu'au fond des cours; l'étonnement ne finissait pas.
+
+C'est ainsi que Schoultz, Hâan, Speck et les autres amis de Fritz
+apprirent ces choses merveilleuses; et le lendemain, réunis à la
+brasserie du _Grand-Cerf_, ils en causaient entre eux, disant: «Que
+c'est une grande folie de se marier avec une femme d'une condition
+inférieure à la nôtre, que de là résultent les ennuis et les jalousies
+de toute sorte. Qu'il vaut mieux ne pas se marier du tout. Qu'on ne voit
+pas un seul mari sur la terre aussi content, aussi riant, aussi bien
+portant que les vieux garçons.»
+
+«Oui, s'écriait Schoultz, indigné de n'avoir pas été prévenu par Kobus,
+maintenant nous ne verrons plus le gros Fritz; il va vivre dans sa
+coquille, et tâcher de retirer ses cornes à l'intérieur. Voilà comme
+l'âge alourdit les hommes; quand ils sont devenus faibles, une simple
+fille des champs les dompte et les conduit avec une faveur rose. Il n'y
+a que les vieux militaires qui résistent! C'est ainsi que nous verrons
+le bon Kobus, et nous pouvons bien lui dire: "Adieu, adieu, repose en
+paix!" comme lorsqu'on enterre le Mardi gras.»
+
+Hâan regardait sous la table, tout rêveur, et vidait les cendres de sa
+grosse pipe entre ses genoux. Mais comme à force de parler, on avait
+fini par reprendre haleine, il dit à son tour:
+
+«Le mariage est la fin de la joie, et, pour ma part, j'aimerais mieux me
+fourrer la tête dans un fagot d'épines que de me mettre cette corde au
+cou. Malgré cela, puisque notre ami Kobus s'est converti, chacun doit
+avouer que sa petite Sûzel était bien digne d'accomplir un tel miracle;
+pour la gentillesse, l'esprit, le bon sens, je ne connais qu'une seule
+personne qui lui soit comparable, et même supérieure, car elle a plus de
+dignité dans le port: c'est la fille du bourgmestre de Bischem, une
+femme superbe, avec laquelle j'ai dansé le _treieleins_.»
+
+Alors Schoultz s'écria «que ni Sûzel, ni la fille du bourgmestre
+n'étaient dignes de dénouer les cordons des souliers de la petite femme
+rousse qu'il avait choisie»; et la discussion, s'animant de plus en
+plus, continua de la sorte jusqu'à minuit, moment où le wachtman vint
+prévenir ces messieurs que la conférence était close provisoirement.
+
+Le même jour, on dressait le contrat de mariage chez Fritz. Comme le
+tabellion Müntz venait d'inscrire les biens de Kobus, et que Sûzel,
+elle, n'avait rien à mettre en ménage que les charmes de la jeunesse et
+de l'amour, le vieux David, se penchant derrière le notaire, lui dit:
+
+«Mettez que le rebbe David Sichel donne à Sûzel, en dot, les trois
+arpents de vigne du Sonneberg, lesquels produisent le meilleur vin du
+pays. Mettez cela, Müntz.»
+
+Fritz, s'étant redressé tout surpris, car ces trois arpents lui
+appartenaient, le vieux rebbe levant le doigt, dit en souriant:
+
+«Rappelle-toi, Kobus, rappelle-toi notre discussion sur le mariage, à la
+fin du dîner, il y a trois mois, dans cette chambre!»
+
+Alors Fritz se rappela leur pari:
+
+«C'est vrai, dit-il en rougissant, ces trois arpents de vigne sont à
+David, il me les a gagnés; mais puisqu'il les donne à Sûzel, je les
+accepte pour elle. Seulement, ajoutez qu'il s'en réserve la jouissance;
+je veux qu'il puisse en boire le vin jusqu'à l'âge avancé de son
+grand-père Mathusalem, c'est indispensable à mon bonheur. Et mettez
+aussi, Müntz, que Sûzel apporte en dot la ferme de Meisenthâl, que je
+lui donne en signe d'amour; Christel et Orchel la cultiveront pour leurs
+enfants, cela leur fera plus de plaisir.»
+
+C'est ainsi que fut écrit le contrat de mariage.
+
+Et quant au reste, quant à l'arrivée de Iôsef Almâni, de Bockel et
+d'Andrès, accourant de quinze lieues, faire de la musique à la noce de
+leur ami Kobus; quant au festin, ordonné par la vieille Katel, selon
+toutes les règles de son art, avec le concours de la cuisinière du
+_Boeuf-Rouge_; quant à la grâce naïve de Sûzel, à la joie de Fritz, à la
+dignité de Hâan et de Schoultz, ses garçons d'honneur, à la belle
+allocution de M. le pasteur Diemer, au grand bal, que le vieux rebbe
+David ouvrit lui-même avec Sûzel au milieu des applaudissements
+universels; quant à l'enthousiasme de Iôsef, jouant du violon d'une
+façon tellement extraordinaire que la moitié de Hunebourg se tint sur la
+place des Acacias pour l'entendre, jusqu'à deux heures du matin, quant à
+tout cela, ce serait une histoire aussi longue que la première.
+
+Qu'il vous suffise donc de savoir qu'environ quinze jours après son
+mariage, Fritz réunit tous ses amis à dîner, dans la même salle où Sûzel
+était venue s'asseoir au milieu d'eux, trois mois avant, et qu'il
+déclara hautement, que le vieux rebbe avait eu raison de dire: «qu'en
+dehors de l'amour tout n'est que vanité; qu'il n'existe rien de
+comparable, et que le mariage avec la femme qu'on aime est le paradis
+sur terre!»
+
+Et David Sichel, alors tout ému, prononça cette belle sentence, qu'il
+avait lue dans un livre hébraïque, et qu'il trouvait sublime,
+quoiqu'elle ne fût pas du Vieux Testament:
+
+«Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres. Quiconque aime les
+autres, connaît Dieu. Celui qui ne les aime pas, ne connaît pas Dieu,
+car Dieu est amour!»
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'ami Fritz, by Erckmann-Chatrian
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMI FRITZ ***
+
+***** This file should be named 18340-8.txt or 18340-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/3/4/18340/
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
diff --git a/18340-8.zip b/18340-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..b95fec5
--- /dev/null
+++ b/18340-8.zip
Binary files differ
diff --git a/18340-h.zip b/18340-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..56dec4b
--- /dev/null
+++ b/18340-h.zip
Binary files differ
diff --git a/18340-h/18340-h.htm b/18340-h/18340-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..3c5afd3
--- /dev/null
+++ b/18340-h/18340-h.htm
@@ -0,0 +1,8454 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of L'ami Fritz, by Erckmann-Chatrian
+ </title>
+ <style type="text/css">
+/*<![CDATA[ XML blockout */
+<!--
+ p { margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+ text-indent: 2%;
+ }
+ h1,h2,h3 {
+ text-align: center;
+ clear: both;
+ }
+ hr { width: 33%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+ }
+ table {margin-left: auto; margin-right: auto;}
+ body{margin-left: 10%;
+ margin-right: 10%;
+ }
+ a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; }
+ .footnotes {border: dashed 1px;}
+ .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
+ .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
+ .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;}
+ // -->
+ /* XML end ]]>*/
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of L'ami Fritz, by Erckmann-Chatrian
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'ami Fritz
+
+Author: Erckmann-Chatrian
+
+Release Date: May 7, 2006 [EBook #18340]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMI FRITZ ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>ERCKMANN-CHATRIAN</h1>
+
+<h1>L'AMI FRITZ</h1>
+
+<h3>(1864)</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a name="table" id="table"></a><b>Table des mati&egrave;res: </b>
+<a href="#I"><b>I,</b></a>
+<a href="#II"><b>II,</b></a>
+<a href="#III"><b>III,</b></a>
+<a href="#IV"><b>IV,</b></a>
+<a href="#V"><b>V,</b></a>
+<a href="#VI"><b>VI,</b></a>
+<a href="#VII"><b>VII,</b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a>
+<a href="#IX"><b>IX,</b></a>
+<a href="#X"><b>X,</b></a>
+<a href="#XI"><b>XI,</b></a>
+<a href="#XII"><b>XII,</b></a>
+<a href="#XIII"><b>XIII,</b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV,</b></a>
+<a href="#XV"><b>XV,</b></a>
+<a href="#XVI"><b>XVI,</b></a>
+<a href="#XVII"><b>XVII,</b></a>
+<a href="#XVIII"><b>XVIII</b></a>
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+
+<p>Lorsque Zacharias Kobus, juge de paix &agrave; Hunebourg, mourut en 1832, son
+fils Fritz Kobus, se voyant &agrave; la t&ecirc;te d'une belle maison sur la place
+des Acacias, d'une bonne ferme dans la vall&eacute;e de Meisenth&acirc;l, et de pas
+mal d'&eacute;cus plac&eacute;s sur solides hypoth&egrave;ques, essuya ses larmes, et se dit
+avec l'Eccl&eacute;siaste: &laquo;Vanit&eacute; des vanit&eacute;s, tout est vanit&eacute;! Quel avantage
+a l'homme des travaux qu'il fait sur la terre? Une g&eacute;n&eacute;ration passe et
+l'autre vient; le soleil se l&egrave;ve et se couche aujourd'hui comme hier; le
+vent souffle au nord, puis il souffle au midi: les fleuves vont &agrave; la
+mer, et la mer n'en est pas remplie; toutes choses travaillent plus que
+l'homme ne saurait dire; l'&oelig;il n'est jamais rassasi&eacute; de voir, ni
+l'oreille d'entendre: on oublie les choses pass&eacute;es, on oubliera celles
+qui viennent:&mdash;le mieux est de ne rien faire... pour n'avoir rien &agrave; se
+reprocher!&raquo;</p>
+
+<p>C'est ainsi que raisonna Fritz Kobus en ce jour.</p>
+
+<p>Et le lendemain, voyant qu'il avait bien raisonn&eacute; la veille, il se dit
+encore:</p>
+
+<p>&laquo;Tu te l&egrave;veras le matin, entre sept et huit heures, et la vieille Katel
+t'apportera ton d&eacute;jeuner, que tu choisiras toi-m&ecirc;me, selon ton go&ucirc;t.
+Ensuite tu pourras aller, soit au Casino lire le journal, soit faire un
+tour aux champs, pour te mettre en app&eacute;tit. &Agrave; midi, tu reviendras d&icirc;ner;
+apr&egrave;s le d&icirc;ner, tu v&eacute;rifieras tes comptes, tu recevras tes rentes, tu
+feras tes march&eacute;s. Le soir, apr&egrave;s souper, tu iras &agrave; la brasserie du
+<i>Grand-Cerf</i>, faire quelques parties de <i>youker</i> ou de <i>rams</i> avec les
+premiers venus. Tu fumeras des pipes, tu videras des chopes, et tu seras
+l'homme le plus heureux du monde. T&acirc;che d'avoir toujours la t&ecirc;te froide,
+le ventre libre et les pieds chauds: c'est le pr&eacute;cepte de la sagesse. Et
+surtout, &eacute;vite ces trois choses: de devenir trop gras, de prendre des
+actions industrielles et de te marier. Avec cela, Kobus, j'ose te
+pr&eacute;dire que tu deviendras vieux comme Mathusalem; ceux qui te suivront
+diront: "C'&eacute;tait un homme d'esprit, un homme de bon sens, un joyeux
+comp&egrave;re!" Que peux-tu d&eacute;sirer de plus, quand le roi Salomon d&eacute;clare
+lui-m&ecirc;me que l'accident qui frappe l'homme, et celui qui frappe la b&ecirc;te
+sont un seul et m&ecirc;me accident; que la mort de l'un est la m&ecirc;me mort que
+celle de l'autre, et qu'ils ont tous deux le m&ecirc;me souffle!... Puisqu'il
+en est ainsi, pensa Kobus, t&acirc;chons au moins de profiter de notre
+souffle, pendant qu'il nous est permis de souffler.&raquo;</p>
+
+<p>Or, durant quinze ans, Fritz Kobus suivit exactement la r&egrave;gle qu'il
+s'&eacute;tait trac&eacute;e d'avance; sa vieille servante Katel, la meilleure
+cuisini&egrave;re de Hunebourg, lui servit toujours les morceaux qu'il aimait
+le plus, appr&ecirc;t&eacute;s de la fa&ccedil;on qu'il voulait; il eut toujours la
+meilleure choucroute, le meilleur jambon, les meilleures andouilles et
+le meilleur vin du pays; il prit r&eacute;guli&egrave;rement ses cinq chopes de
+<i>bockbier</i> &agrave; la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>; il lut r&eacute;guli&egrave;rement le m&ecirc;me
+journal &agrave; la m&ecirc;me heure; il fit r&eacute;guli&egrave;rement ses parties de <i>youker</i> et
+de <i>rams</i>, tant&ocirc;t avec l'un, tant&ocirc;t avec l'autre.</p>
+
+<p>Tout changeait autour de lui, Fritz Kobus seul ne changeait pas; tous
+ses anciens camarades montaient en grade, et Kobus ne leur portait pas
+envie; au contraire, lisait-il dans son journal que Y&eacute;ri-Hans venait
+d'&ecirc;tre nomm&eacute; capitaine de housards, &agrave; cause de son courage; que Frantz
+S&eacute;pel venait d'inventer une machine pour filer le chanvre &agrave; moiti&eacute; prix;
+que P&eacute;trus venait d'obtenir une chaire de m&eacute;taphysique &agrave; Munich; que
+Nickel Bischof venait d'&ecirc;tre d&eacute;cor&eacute; de l'ordre du M&eacute;rite pour ses belles
+po&eacute;sies, aussit&ocirc;t il se r&eacute;jouissait et disait: &laquo;Voyez comme ces
+gaillards-l&agrave; se donnent de la peine: les uns se font casser bras et
+jambes pour me garder mon bien; les autres font des inventions pour
+m'obtenir les choses &agrave; bon march&eacute;; les autres suent sang et eau pour
+&eacute;crire des po&eacute;sies et me faire passer un bon quart d'heure quand je
+m'ennuie.... Ha! ha! ha! les bons enfants!&raquo;</p>
+
+<p>Et les grosses joues de Kobus se relevaient, sa grande bouche se fendait
+jusqu'aux oreilles, son large nez s'&eacute;patait de satisfaction; il poussait
+un &eacute;clat de rire qui n'en finissait plus.</p>
+
+<p>Du reste, ayant toujours eu soin de prendre un exercice mod&eacute;r&eacute;, Fritz se
+portait de mieux en mieux; sa fortune s'augmentait raisonnablement,
+parce qu'il n'achetait pas d'actions et ne voulait pas s'enrichir d'un
+seul coup. Il &eacute;tait exempt de tous les soucis de la famille, &eacute;tant rest&eacute;
+gar&ccedil;on; tout le secondait, tout le satisfaisait, tout le r&eacute;jouissait;
+c'&eacute;tait un exemple vivant de la bonne humeur que vous procurent le bon
+sens et la sagesse humaine, et naturellement il avait des amis, ayant
+des &eacute;cus.</p>
+
+<p>On ne pouvait &ecirc;tre plus content que Fritz, mais ce n'&eacute;tait pas tout &agrave;
+fait sans peine, car je vous laisse &agrave; penser les propositions de mariage
+innombrables qu'il avait d&ucirc; refuser durant ces quinze ans; je vous
+laisse &agrave; penser toutes les veuves et toutes les jeunes filles qui
+avaient voulu se d&eacute;vouer &agrave; son bonheur; toutes les ruses des bonnes
+m&egrave;res de famille qui, de mois en mois et d'ann&eacute;e en ann&eacute;e, avaient
+essay&eacute; de l'attirer dans leur maison, et de le faire se d&eacute;cider en
+faveur de Charlotte ou de Gretchen; non, ce n'est pas sans peine que
+Kobus avait sauv&eacute; sa libert&eacute; de cette conspiration universelle.</p>
+
+<p>Il y avait surtout le vieux rabbin, David Sichel&mdash;le plus grand
+arrangeur de mariages qu'on ait jamais vu dans ce bas monde&mdash;, il y
+avait surtout ce vieux rabbin qui s'acharnait &agrave; vouloir marier Fritz. On
+aurait dit que son honneur &eacute;tait engag&eacute; dans le succ&egrave;s de l'affaire. Et
+le pire, c'est que Kobus aimait beaucoup ce vieux David; il l'aimait
+pour l'avoir vu, d&egrave;s son enfance assis du matin au soir chez le juge de
+paix, son respectable p&egrave;re; pour l'avoir entendu nasiller, discuter et
+crier autour de son berceau; pour avoir saut&eacute; sur ses vieilles cuisses
+maigres, en lui tirant la barbiche; pour avoir appris le <i>yudisch</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> de
+sa propre bouche; pour s'&ecirc;tre amus&eacute; dans la cour de la vieille
+synagogue, et enfin pour avoir d&icirc;n&eacute; tout petit dans la tente de
+feuillage que David Sichel dressait chez lui, comme tous les fils
+d'Isra&euml;l, au jour de la f&ecirc;te des Tabernacles.</p>
+
+<p>Tous ces souvenirs se m&ecirc;laient et se confondaient dans l'esprit de Fritz
+avec les plus beaux jours de son enfance; aussi n'avait-il pas de plus
+grand plaisir que de voir, de pr&egrave;s ou de loin, le profil du vieux
+<i>rebbe</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, avec son chapeau r&acirc;p&eacute; pench&eacute; sur le derri&egrave;re de la t&ecirc;te, son
+bonnet de coton noir tir&eacute; sur la nuque, sa vieille capote verte, au
+grand collet graisseux remontant jusque par-dessus les oreilles, son nez
+crochu barbouill&eacute; de tabac, sa barbiche grise, ses longues jambes
+maigres, rev&ecirc;tues de bas noirs formant de larges plis, comme autour de
+manches &agrave; balai, et ses souliers ronds &agrave; boucles de cuivre. Oui, cette
+bonne figure jaune, pleine de finesse et de bonhomie, avait le privil&egrave;ge
+d'&eacute;gayer Kobus plus que toute autre &agrave; Hunebourg, et du plus loin qu'il
+l'apercevait dans la rue, il lui criait d'un accent nasillard, imitant
+le geste et la voix du vieux rebbe:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! h&eacute;! vieux <i>posch&eacute;-isroel</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, comment &ccedil;a va-t-il? Arrive donc que
+je te fasse go&ucirc;ter mon kirschenwasser.&raquo;</p>
+
+<p>Quoique David Sichel e&ucirc;t plus de soixante-dix ans, et que Fritz n'en e&ucirc;t
+gu&egrave;re que trente-six, ils se tutoyaient et ne pouvaient se passer l'un
+de l'autre.</p>
+
+<p>Le vieux rebbe s'approchait donc, en agitant la t&ecirc;te d'un air grotesque,
+et psalmodiant:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Schaude..., schaude...</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, tu ne changeras donc jamais, tu seras donc
+toujours le m&ecirc;me fou que j'ai connu, que j'ai fait sauter sur mes
+genoux, et qui voulait m'arracher la barbe? Kobus, il y a dans toi
+l'esprit de ton p&egrave;re: c'&eacute;tait un vieux braque, qui voulait conna&icirc;tre le
+Talmud et les proph&egrave;tes mieux que moi, et qui se moquait des choses
+saintes, comme un v&eacute;ritable pa&iuml;en! S'il n'avait pas &eacute;t&eacute; le meilleur
+homme du monde, et s'il n'avait pas rendu des jugements, &agrave; son tribunal,
+aussi beaux que ceux de Salomon, il aurait m&eacute;rit&eacute; d'&ecirc;tre pendu! Toi, tu
+lui ressembles, tu es un <i>&eacute;pikaures</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>; aussi je te pardonne, il faut
+que je te pardonne.&raquo;</p>
+
+<p>Alors Fritz se mettait &agrave; rire aux larmes; ils montaient ensemble prendre
+un verre de Kirschenwasser, que le vieux rabbin ne d&eacute;daignait pas. Ils
+causaient en <i>yudisch</i> des affaires de la ville, du prix des bl&eacute;s, du
+b&eacute;tail et de tout. Quelquefois David avait besoin d'argent, et Kobus lui
+avan&ccedil;ait d'assez fortes sommes sans int&eacute;r&ecirc;t. Bref, il aimait le vieux
+rebbe, il l'aimait beaucoup, et David Sichel, apr&egrave;s sa femme Sourl&eacute; et
+ses deux gar&ccedil;ons Isidore et Nathan, n'avait pas de meilleur ami que
+Fritz; mais il abusait de son amiti&eacute; pour vouloir le marier.</p>
+
+<p>&Agrave; peine &eacute;taient-ils assis depuis vingt minutes en face l'un de
+l'autre&mdash;causant d'affaires, et se regardant avec ce plaisir que deux
+amis &eacute;prouvent toujours &agrave; se voir, &agrave; s'entendre, &agrave; s'exprimer
+ouvertement sans arri&egrave;re-pens&eacute;e, ce qu'on ne peut jamais faire avec des
+&eacute;trangers&mdash;&agrave; peine &eacute;taient-ils ainsi, et dans un de ces moments o&ugrave; la
+conversation sur les affaires du jour s'&eacute;puise, que la physionomie du
+vieux rebbe prenait un caract&egrave;re r&ecirc;veur, puis s'animait tout &agrave; coup d'un
+reflet &eacute;trange, et qu'il s'&eacute;criait:</p>
+
+<p>&laquo;Kobus, connais-tu la jeune veuve du conseiller Roemer? Sais-tu que
+c'est une jolie femme, oui, une jolie femme! Elle a de beaux yeux, cette
+jeune veuve, elle est aussi tr&egrave;s aimable. Sais-tu qu'avant-hier, comme
+je passais devant sa maison, dans la rue de l'Arsenal, voil&agrave; qu'elle se
+penche &agrave; la fen&ecirc;tre et me dit: "H&eacute;! c'est monsieur le rabbin Sichel; que
+j'ai de plaisir &agrave; vous voir, mon cher monsieur Sichel!" Alors, Kobus,
+moi tout surpris, je m'arr&ecirc;te et je lui r&eacute;ponds en souriant: "Comment un
+vieux bonhomme tel que David Sichel peut-il charmer d'aussi beaux yeux,
+madame Roemer? Non, non, cela n'est pas possible, je vois que c'est par
+bont&eacute; d'&acirc;me que vous dites ces choses!" Et vraiment, Kobus, elle est
+bonne et gracieuse, et puis elle a de l'esprit; elle est, selon les
+paroles du Cantique des cantiques, comme la rose de S&acirc;rron et le muguet
+des vall&eacute;es&raquo;, disait le vieux rabbin en s'animant de plus en plus.</p>
+
+<p>Mais, voyant Fritz sourire, il s'interrompait en balan&ccedil;ant la t&ecirc;te, et
+s'&eacute;criait:</p>
+
+<p>&laquo;Tu ris... il faut toujours que tu ries! Est-ce une mani&egrave;re de
+converser, cela? Voyons, n'est-elle pas ce que je dis... ai-je raison?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est encore mille fois plus belle, r&eacute;pondait Kobus; seulement
+raconte-moi le reste, elle t'a fait entrer chez elle, n'est-ce pas...
+elle veut se remarier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon, &ccedil;a fait la vingt-troisi&egrave;me....</p>
+
+<p>&mdash;La vingt-troisi&egrave;me que tu refuses de ma propre main, Kobus?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, David, avec chagrin, avec grand chagrin; je voudrais me
+marier pour te faire plaisir, mais tu sais....&raquo; Alors le vieux rebbe se
+f&acirc;chait.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, disait-il, je sais que tu es un gros &eacute;go&iuml;ste, un homme qui ne
+pense qu'&agrave; boire et &agrave; manger, et qui se fait des id&eacute;es extraordinaires
+de sa grandeur. Eh bien! tu as tort, Fritz Kobus; oui, tu as tort de
+refuser des personnes honn&ecirc;tes, les meilleurs partis de Hunebourg, car
+tu deviens vieux; encore trois ou quatre ans, et tu auras des cheveux
+gris. Alors tu m'appelleras, tu diras: "David, cherche-moi une femme,
+cours, n'en vois-tu pas une qui me convienne." Mais il ne sera plus
+temps, maudit <i>schaude</i>, qui ris de tout! Cette veuve est encore bien
+bonne de vouloir de toi!&raquo;</p>
+
+<p>Plus le vieux rabbin se f&acirc;chait, plus Fritz riait.</p>
+
+<p>&laquo;C'est cette mani&egrave;re de rire, criait David en se levant et balan&ccedil;ant ses
+deux mains pr&egrave;s de ses oreilles, c'est cette mani&egrave;re de rire que je ne
+peux pas voir: voil&agrave; ce qui me f&acirc;che! ne faut-il pas &ecirc;tre fou pour rire
+de cette fa&ccedil;on?&raquo;</p>
+
+<p>Et s'arr&ecirc;tant:</p>
+
+<p>&laquo;Kobus, disait-il en faisant une grimace de d&eacute;pit, avec ta fa&ccedil;on de
+rire, tu me feras sauver de ta maison. Tu ne peux donc pas &ecirc;tre grave
+une fois, une seule fois dans ta vie?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, <i>posch&eacute;-isroel</i>, disait Fritz &agrave; son tour, assieds-toi, vidons
+encore un petit verre de ce vieux kirsch.</p>
+
+<p>&mdash;Que ce kirschenwasser me soit poison, disait le vieux rebbe fort
+d&eacute;pit&eacute;, si je reviens encore une fois chez toi! ta fa&ccedil;on de rire est
+tellement b&ecirc;te, tellement b&ecirc;te, que &ccedil;a me tourne sur le c&oelig;ur.&raquo;</p>
+
+<p>Et la t&ecirc;te roide, il descendait l'escalier en criant: &laquo;C'est la derni&egrave;re
+fois, Kobus, la derni&egrave;re fois!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! disait Fritz, pench&eacute; sur la rampe et les joues &eacute;panouies de
+plaisir, tu reviendras demain.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;Demain, David; tu sais, la bouteille est encore &agrave; moiti&eacute; pleine.&raquo;</p>
+
+<p>Le vieux rabbin remontait la rue &agrave; grands pas, marmottant dans sa barbe
+grise, et Fritz, heureux comme un roi, renfermait la bouteille dans
+l'armoire et se disait:</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a fait la vingt-troisi&egrave;me! Ah! vieux <i>posch&eacute;-isroel</i>, m'as-tu fait du
+bon sang!&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain ou le surlendemain, David revenait &agrave; l'appel de Kobus; ils
+se rasseyaient &agrave; la m&ecirc;me table, et de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; la veille, il
+n'en &eacute;tait plus question.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+
+<p>Un jour, vers la fin du mois d'avril, Fritz Kobus s'&eacute;tait lev&eacute; de grand
+matin, pour ouvrir ses fen&ecirc;tres sur la place des Acacias, puis il
+s'&eacute;tait recouch&eacute; dans son lit bien chaud, la couverture autour des
+&eacute;paules, le duvet sur les jambes, et regardait la lumi&egrave;re rouge &agrave;
+travers ses paupi&egrave;res, en b&acirc;illant avec une v&eacute;ritable satisfaction. Il
+songeait &agrave; diff&eacute;rentes choses, et, de temps en temps, entrouvrait les
+yeux pour voir s'il &eacute;tait bien &eacute;veill&eacute;.</p>
+
+<p>Dehors il faisait un de ces temps clairs de la fonte des neiges, o&ugrave; les
+nuages s'en vont, o&ugrave; le toit en face, les petites lucarnes miroitantes,
+la pointe des arbres, enfin tout vous para&icirc;t brillant; o&ugrave; l'on se croit
+redevenu plus jeune, parce qu'une s&egrave;ve nouvelle court dans vos membres,
+et que vous revoyez des choses cach&eacute;es depuis cinq mois: le pot de
+fleurs de la voisine, le chat qui se remet en route sur les goutti&egrave;res,
+les moineaux criards qui recommencent leurs batailles.</p>
+
+<p>De petits coups de vent ti&egrave;de soulevaient les rideaux de Fritz et les
+laissaient retomber; puis, aussit&ocirc;t apr&egrave;s, le souffle de la montagne,
+refroidi par les glaces qui s'&eacute;coulent lentement &agrave; l'ombre des ravines,
+remplissait de nouveau la chambre.</p>
+
+<p>On entendait au loin, dans la rue, les comm&egrave;res rire entre elles, en
+chassant &agrave; grands coups de balai la neige fondante le long des rigoles,
+les chiens aboyer d'une voix plus claire, et les poules caqueter dans la
+cour.</p>
+
+<p>Enfin, c'&eacute;tait le printemps.</p>
+
+<p>Kobus, &agrave; force de r&ecirc;ver, avait fini par se rendormir, quand le son d'un
+violon, p&eacute;n&eacute;trant et doux comme la voix d'un ami que vous entendez vous
+dire apr&egrave;s une longue absence: &laquo;Me voil&agrave;, c'est moi!&raquo; le tira de son
+sommeil, et lui fit venir les larmes aux yeux. Il respirait &agrave; peine pour
+mieux entendre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le violon du boh&eacute;mien I&ocirc;sef, qui chantait, accompagn&eacute; d'un autre
+violon et d'une contrebasse; il chantait dans sa chambre derri&egrave;re ses
+rideaux bleus, et disait:</p>
+
+<p>&laquo;C'est moi, Kobus, c'est moi, ton vieil ami! Je te reviens avec le
+printemps, avec le beau soleil...&mdash;&Eacute;coute, Kobus, les abeilles
+bourdonnent autour des premi&egrave;res fleurs, les premi&egrave;res feuilles
+murmurent, la premi&egrave;re alouette gazouille dans le ciel bleu, la premi&egrave;re
+caille court dans les sillons.&mdash;Et je reviens t'embrasser!&mdash;Maintenant,
+Kobus, les mis&egrave;res de l'hiver sont oubli&eacute;es.&mdash;Maintenant, je vais encore
+courir de village en village joyeusement, dans la poussi&egrave;re des chemins,
+ou sous la pluie chaude des orages.&mdash;Mais je n'ai pas voulu passer sans
+te voir, Kobus, je viens te chanter mon chant d'amour, mon premier salut
+au printemps.&raquo;</p>
+
+<p>Tout cela le violon de I&ocirc;sef le disait, et bien d'autres choses encore,
+plus profondes: de ces choses qui vous rappellent les vieux souvenirs de
+la jeunesse, et qui sont pour nous... pour nous seuls. Aussi le joyeux
+Kobus en pleurait d'attendrissement.</p>
+
+<p>Enfin, tout doucement, il &eacute;carta les rideaux de son lit, pendant que la
+musique allait toujours, plus grave et plus touchante, et il vit les
+trois boh&eacute;miens sur le seuil de la chambre, et la vieille Katel
+derri&egrave;re, sous la porte. Il vit I&ocirc;sef, grand, maigre, jaune, d&eacute;guenill&eacute;
+comme toujours, le menton allong&eacute; sur le violon avec sentiment, l'archet
+fr&eacute;missant sur les cordes avec amour, les paupi&egrave;res baiss&eacute;es, ses grands
+cheveux noirs, laineux&mdash;recouverts du large feutre en loques&mdash;, tombant
+sur ses &eacute;paules comme la toison d'un m&eacute;rinos, et ses narines aplaties
+sur sa grosse l&egrave;vre bleu&acirc;tre retrouss&eacute;e.</p>
+
+<p>Il le vit ainsi, l'&acirc;me perdue dans sa musique; et, pr&egrave;s de lui, Kopel le
+bossu, noir comme un corbeau, ses longs doigts osseux, couleur de
+bronze, &eacute;carquill&eacute;s sur les cordes de la basse, le genou rapi&eacute;c&eacute; en
+avant et le soulier en lambeaux sur le plancher; et, plus loin, le jeune
+Andr&egrave;s, ses grands yeux noirs entour&eacute;s de blanc, lev&eacute;s au plafond d'un
+air d'extase.</p>
+
+<p>Fritz vit ces choses avec une &eacute;motion inexprimable.</p>
+
+<p>Et maintenant, il faut que je vous dise pourquoi I&ocirc;sef venait lui faire
+de la musique au printemps, et pourquoi cela l'attendrissait.</p>
+
+<p>Bien longtemps avant, un soir de No&euml;l, Kobus se trouvait &agrave; la brasserie
+du <i>Grand-Cerf</i>. Il y avait trois pieds de neige dehors. Dans la grande
+salle, pleine de fum&eacute;e grise, autour du grand fourneau de fonte, les
+fumeurs se tenaient debout; tant&ocirc;t l'un, tant&ocirc;t l'autre s'&eacute;cartait un
+peu vers la table, pour vider sa chope, puis revenait se chauffer en
+silence.</p>
+
+<p>On ne songeait &agrave; rien, quand un boh&eacute;mien entra, les pieds nus dans des
+souliers trou&eacute;s; il grelottait, et se mit &agrave; jouer d'un air m&eacute;lancolique.
+Fritz trouva sa musique tr&egrave;s belle: c'&eacute;tait comme un rayon de soleil &agrave;
+travers les nuages gris de l'hiver.</p>
+
+<p>Mais derri&egrave;re le boh&eacute;mien, pr&egrave;s de la porte, se tenait dans l'ombre le
+wachtman Foux, avec sa t&ecirc;te de loup &agrave; l'aff&ucirc;t, les oreilles droites, le
+museau pointu, les yeux luisants, Kobus comprit que les papiers du
+boh&eacute;mien n'&eacute;taient pas en r&egrave;gle, et que Foux l'attendait &agrave; la sortie
+pour le conduire au violon.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, se sentant indign&eacute;, il s'avan&ccedil;a vers le boh&eacute;mien, lui
+mit un <i>thaler</i> dans la main, et, le prenant bras dessus bras dessous,
+lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Je te retiens pour cette nuit de No&euml;l; arrive!&raquo;</p>
+
+<p>Ils sortirent donc au milieu de l'&eacute;tonnement universel, et plus d'un
+pensa: &laquo;Ce Kobus est fou d'aller bras dessus bras dessous avec un
+boh&eacute;mien; c'est un grand original.&raquo;</p>
+
+<p>Foux, lui, les suivait en fr&ocirc;lant les murs. Le boh&eacute;mien avait peur
+d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;, mais Fritz lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Ne crains rien, il n'osera pas te prendre.&raquo;</p>
+
+<p>Il le conduisit dans sa propre maison, o&ugrave; la table &eacute;tait dress&eacute;e pour la
+f&ecirc;te du <i>Christ-Kind</i>: l'arbre de No&euml;l au milieu, sur la nappe blanche;
+et, tout autour, le p&acirc;t&eacute;, les <i>k&uuml;chlen</i> saupoudr&eacute;s de sucre blanc, le
+<i>kougelhof</i> aux raisins de caisse, rang&eacute;s dans un ordre convenable.
+Trois bouteilles de vieux bordeaux chauffaient dans des serviettes, sur
+le fourneau de porcelaine &agrave; plaque de marbre.</p>
+
+<p>&laquo;Katel, va chercher un autre couvert, dit Kobus, en secouant la neige de
+ses pieds; je c&eacute;l&egrave;bre ce soir la naissance du Sauveur avec ce brave
+gar&ccedil;on, et si quelqu'un vient le r&eacute;clamer... gare!&raquo;</p>
+
+<p>La servante ayant ob&eacute;i, le pauvre boh&eacute;mien prit place, tout &eacute;merveill&eacute;
+de ces choses. Les verres furent remplis jusqu'au bord, et Fritz
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la naissance de Notre-Seigneur J&eacute;sus-Christ, le v&eacute;ritable Dieu des
+bons c&oelig;urs!&raquo;</p>
+
+<p>Dans le m&ecirc;me instant Foux entrait. Sa surprise fut grande de voir le
+zigeiner assis &agrave; table avec le ma&icirc;tre de la maison. Au lieu de parler
+haut, il dit seulement:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous souhaite une bonne nuit de No&euml;l, monsieur Kobus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; veux-tu prendre un verre de vin avec nous?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, je ne bois jamais dans le service. Mais connaissez-vous cet
+homme, monsieur Kobus?</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais, et j'en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ses papiers sont en r&egrave;gle?&raquo; Fritz n'en put entendre davantage,
+ses grosses joues p&acirc;lissaient de col&egrave;re: il se leva, prit rudement le
+wachtman au collet, et le jeta dehors en criant: &laquo;Cela t'apprendra &agrave;
+entrer chez un honn&ecirc;te homme, la nuit de No&euml;l!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, il vint se rasseoir, et, comme le boh&eacute;mien tremblait:</p>
+
+<p>&laquo;Ne crains rien, lui dit-il, tu es chez Fritz Kobus. Bois, mange en
+paix, si tu veux me faire plaisir.&raquo; Il lui fit boire du vin de Bordeaux;
+et, sachant que Foux guettait toujours dans la rue, malgr&eacute; la neige, il
+dit &agrave; Katel de pr&eacute;parer un bon lit &agrave; cet homme pour la nuit; de lui
+donner le lendemain des souliers et de vieux habits, et de ne pas le
+renvoyer sans avoir eu soin de lui mettre encore un bon morceau dans la
+poche. Foux attendit jusqu'au dernier coup de la messe, puis il se
+retira; et le boh&eacute;mien, qui n'&eacute;tait autre que I&ocirc;sef, &eacute;tant parti de
+bonne heure, il ne fut plus question de cette affaire. Kobus lui-m&ecirc;me
+l'avait oubli&eacute;e, quand, aux premiers jours du printemps de l'ann&eacute;e
+suivante, &eacute;tant au lit un beau matin, il entendit &agrave; la porte de sa
+chambre une douce musique: c'&eacute;tait la pauvre alouette qu'il avait sauv&eacute;e
+dans les neiges, et qui venait le remercier au premier rayon de soleil.</p>
+
+<p>Depuis, tous les ans I&ocirc;sef revenait &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque, tant&ocirc;t seul,
+tant&ocirc;t avec un ou deux de ses camarades, et Fritz le recevait comme un
+fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Donc Kobus revit ce jour-l&agrave; son vieil ami le boh&eacute;mien, ainsi que je
+viens de vous le raconter; et quand la basse ronflante se tut, quand
+I&ocirc;sef, lan&ccedil;ant son dernier coup d'archet, leva les yeux, il lui tendit
+les bras derri&egrave;re les rideaux en s'&eacute;criant: &laquo;I&ocirc;sef!&raquo;</p>
+
+<p>Alors le boh&eacute;mien vint l'embrasser, riant en montrant ses dents
+blanches, et disant:</p>
+
+<p>&laquo;Tu vois, je ne t'oublie pas... la premi&egrave;re chanson de l'alouette est
+pour toi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et c'est pourtant la dixi&egrave;me ann&eacute;e!&raquo; s'&eacute;cria Kobus. Ils se
+tenaient les mains et se regardaient, les yeux pleins de larmes. Et
+comme les deux autres attendaient gravement, Fritz partit d'un &eacute;clat de
+rire, et dit: &laquo;I&ocirc;sef, passe-moi mon pantalon.&raquo; Le boh&eacute;mien ayant ob&eacute;i,
+il tira de sa poche deux <i>thalers</i>. &laquo;Voici pour vous autres, dit-il &agrave;
+Kopel et &agrave; Andr&egrave;s; vous pouvez aller d&icirc;ner aux <i>Trois-Pigeons</i>, I&ocirc;sef
+d&icirc;ne avec moi.&raquo; Puis, sautant de son lit, tout en s'habillant il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que tu as d&eacute;j&agrave; fait ton tour dans les brasseries, I&ocirc;sef?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Kobus.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! d&eacute;p&ecirc;che-toi d'y aller; car, &agrave; midi juste la table sera mise.
+Nous allons encore une fois nous faire du bon sang. Ha! ha! ha! le
+printemps est revenu; maintenant, il s'agit de bien le commencer. Katel!
+Katel!</p>
+
+<p>&mdash;Alors je m'en vais tout de suite, dit I&ocirc;sef.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon vieux; mais n'oublie pas midi.&raquo; Le boh&eacute;mien et ses deux
+camarades descendirent l'escalier, et Fritz, regardant sa vieille
+servante, lui dit avec un sourire de satisfaction: &laquo;Eh bien, Katel,
+voici le printemps.... Nous allons faire une petite noce.... Mais attends
+un peu: commen&ccedil;ons par inviter les amis.&raquo;</p>
+
+<p>Et se penchant &agrave; la fen&ecirc;tre, il se mit &agrave; crier:</p>
+
+<p>&laquo;Ludwig! Ludwig!&raquo;</p>
+
+<p>Un bambin passait justement, c'&eacute;tait Ludwig, le fils du tisserand
+Koffel, sa tignasse blonde &eacute;bouriff&eacute;e et les pieds nus dans l'eau de
+neige. Il s'arr&ecirc;ta le nez en l'air.</p>
+
+<p>&laquo;Monte!&raquo; lui cria Kobus.</p>
+
+<p>L'enfant se d&eacute;p&ecirc;cha d'ob&eacute;ir et s'arr&ecirc;ta sur le seuil, les yeux en
+dessous, se grattant la nuque d'un air embarrass&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Avance donc... &eacute;coute! Tiens, voil&agrave; d'abord deux <i>groschen</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Ludwig prit les deux <i>groschen</i> et les fourra dans la poche de son
+pantalon de toile, en se passant la manche sous le nez, comme pour dire:</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Tu vas courir chez Fr&eacute;d&eacute;ric Schoultz, dans la rue du Plat-d'&Eacute;tain, et
+chez M. le percepteur H&acirc;an, &agrave; l'h&ocirc;tel de <i>la Cigogne...</i> tu m'entends?</p>
+
+<p>Ludwig inclina brusquement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Tu leur diras que Fritz Kobus les invite &agrave; d&icirc;ner pour midi juste.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Kobus.</p>
+
+<p>&mdash;Attends donc, il faut que tu ailles aussi chez le vieux rebbe David,
+et que tu lui dises que je l'attends vers une heure, pour le caf&eacute;.
+Maintenant, d&eacute;p&ecirc;che-toi!&raquo;</p>
+
+<p>Le petit descendit l'escalier quatre &agrave; quatre; Kobus, de la fen&ecirc;tre, le
+regarda quelques instants remonter la rue bourbeuse, sautant par-dessus
+les ruisseaux comme un chat. La vieille servante attendait toujours.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, Katel, lui dit Fritz en se retournant, tu vas aller au march&eacute;
+tout de suite. Tu choisiras ce que tu trouveras de plus beau en fait de
+poisson et de gibier. S'il y a des primeurs, tu les ach&egrave;teras, &agrave;
+n'importe quel prix: l'essentiel est que tout soit bon! Je me charge de
+dresser la table et de monter les bouteilles, ainsi ne t'occupe que de
+ta cuisine. Mais d&eacute;p&ecirc;che-toi, car je suis s&ucirc;r que le professeur Speck et
+tous les autres gourmands de la ville sont d&eacute;j&agrave; sur place, &agrave; marchander
+les morceaux les plus d&eacute;licats.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part de Katel, Fritz entra dans la cuisine allumer une
+chandelle, car il voulait passer l'inspection de sa cave, et choisir
+quelques vieilles bouteilles de vin, pour c&eacute;l&eacute;brer la f&ecirc;te du printemps.</p>
+
+<p>Sa grosse figure exprimait le contentement int&eacute;rieur; il revoyait d&eacute;j&agrave;
+les beaux jours se suivre &agrave; la file jusqu'en automne: la f&ecirc;te des
+asperges, les parties de quilles au <i>Panier-Fleuri</i>, hors de Hunebourg;
+les parties de p&ecirc;che avec Christel, son fermier de Meisenth&acirc;l, la
+descente du Losser en bateau, sous les ombres tremblotantes des grands
+ormes en demi-vo&ucirc;te de la rive; et puis Christel, l'&eacute;pervier sur
+l'&eacute;paule, lui disant: &laquo;Halte!&raquo; pr&egrave;s de la source aux truites, et tout &agrave;
+coup d&eacute;ployant son filet en rond, comme une immense toile d'araign&eacute;e,
+sur l'eau dormante, et le retirant tout fr&eacute;tillant de poissons dor&eacute;s. Il
+revoyait cela d'avance, et bien d'autres choses: le d&eacute;part pour la
+chasse au bois de h&ecirc;tres, pr&egrave;s de Katzenbach; le char-&agrave;-bancs tout plein
+de joyeux comp&egrave;res, les hautes gu&ecirc;tres de cuir bien boucl&eacute;es aux jambes,
+la gibeci&egrave;re au dos sur la blouse grise, la gourde et le sac &agrave; poudre
+sur la hanche, les fusils doubles entre les genoux dans la paille: tout
+cela p&ecirc;le-m&ecirc;le. Les chiens, attach&eacute;s derri&egrave;re, jappant, hurlant, se
+d&eacute;menant; et lui, pr&egrave;s du timon, conduisant la voiture jusqu'&agrave; la maison
+du garde Roedig, et les laissant partir, pour veiller &agrave; la cuisine,
+faire frire les petits oignons et rafra&icirc;chir le vin dans les cuveaux.
+Puis le retour des chasseurs &agrave; la nuit, les uns la gibeci&egrave;re vide, les
+autres soufflant dans la trompe. Tous ces beaux jours lui passaient
+devant les yeux en allumant la chandelle: les moissons, la cueillette du
+houblon, les vendanges, et il poussait de petits &eacute;clats de rire: &laquo;H&eacute;!
+h&eacute;! h&eacute;! &ccedil;a va bien... &ccedil;a va bien!&raquo;</p>
+
+<p>Enfin il descendit, la main devant sa lumi&egrave;re, le trousseau de clefs
+dans sa poche, un panier au bras.</p>
+
+<p>En bas, sous l'escalier, il ouvrit la cave, une vieille cave bien s&egrave;che,
+les murs couverts de salp&ecirc;tre brillant comme le cristal, la cave des
+Kobus depuis cent cinquante ans, o&ugrave; le grand grand-p&egrave;re Nicolas avait
+fait venir pour la premi&egrave;re fois du <i>markobrunner</i>, en 1715, et qui
+depuis, gr&acirc;ce &agrave; Dieu, s'&eacute;tait augment&eacute;e d'ann&eacute;e en ann&eacute;e, par la sage
+pr&eacute;voyance des autres Kobus.</p>
+
+<p>Il l'ouvrit, les yeux &eacute;carquill&eacute;s de plaisir, et se vit en face des deux
+lucarnes bleues qui donnent sur la place des Acacias. Il passa lentement
+pr&egrave;s des petits f&ucirc;ts cercl&eacute;s de fer, rang&eacute;s sur de grosses poutres le
+long des murs; et, les contemplant, il se disait:</p>
+
+<p>&laquo;Ce <i>gleiszeller</i> est de huit ans, c'est moi-m&ecirc;me qui l'ai achet&eacute; &agrave; la
+c&ocirc;te; maintenant il doit avoir assez d&eacute;pos&eacute;, il est temps de le mettre
+en bouteilles. Dans huit jours, je pr&eacute;viendrai le tonnelier Schweyer, et
+nous commencerons ensemble. Et ce <i>steinberg-</i>l&agrave; est de onze ans; il a
+fait une maladie, il a fil&eacute;, mais ce doit &ecirc;tre pass&eacute;... nous verrons &ccedil;a
+bient&ocirc;t. Ah! voici mon <i>forstheimer</i> de l'ann&eacute;e derni&egrave;re, que j'ai coll&eacute;
+au blanc d'&oelig;uf; il faudra pourtant que je l'examine; mais aujourd'hui
+je ne veux pas me g&acirc;ter la bouche; demain, apr&egrave;s-demain, il sera temps.&raquo;</p>
+
+<p>Et, songeant &agrave; ces choses, Kobus avan&ccedil;ait toujours r&ecirc;veur et grave.</p>
+
+<p>Au premier tournant, et comme il allait entrer dans la seconde cave, sa
+vraie cave, la cave des bouteilles, il s'arr&ecirc;ta pour moucher la
+chandelle, ce qu'il fit avec les doigts, ayant oubli&eacute; les mouchettes;
+et, apr&egrave;s avoir pos&eacute; le pied sur le lumignon, il s'avan&ccedil;a le dos courb&eacute;,
+sous une petite vo&ucirc;te taill&eacute;e dans le roc, et, tout au bout de ce boyau,
+il ouvrit une seconde porte, ferm&eacute;e d'un &eacute;norme cadenas; l'ayant
+pouss&eacute;e, il se redressa tout joyeux, en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! nous y sommes!&raquo;</p>
+
+<p>Et sa voix retentit sous la haute vo&ucirc;te grise.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, un chat noir grimpait au mur et se retournait dans la
+lucarne, les yeux verts brillants, avant de se sauver vers la rue du
+<i>Coin-Br&ucirc;l&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Cette cave, la plus saine de Hunebourg, &eacute;tait en partie creus&eacute;e dans le
+roc, et, pour le surplus, construite d'&eacute;normes pierres de taille; elle
+n'&eacute;tait pas bien grande, ayant au plus vingt pieds de profondeur sur
+quinze de large; mais elle &eacute;tait haute, partag&eacute;e en deux par un lattis
+solide, et ferm&eacute;e d'une porte &eacute;galement en lattis. Tout le long
+s'&eacute;tendaient des rayons, et sur ces rayons &eacute;taient couch&eacute;es des
+bouteilles dans un ordre admirable. Il y en avait de toutes les ann&eacute;es,
+depuis 1780 jusqu'en 1840. La lumi&egrave;re des trois soupiraux, se brisant
+dans le lattis, faisait &eacute;tinceler le fond des bouteilles d'une fa&ccedil;on
+agr&eacute;able et pittoresque.</p>
+
+<p>Kobus entra.</p>
+
+<p>Il avait apport&eacute; un panier d'osier &agrave; compartiments carr&eacute;s, une bouteille
+tenant dans chaque case; il posa ce panier &agrave; terre, et, la chandelle
+haute, il se mit &agrave; passer le long des rayons. La vue de tous ces bons
+vins, les uns au cachet bleu, les autres &agrave; la capsule de plomb,
+l'attendrit, et au bout d'un instant il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Si les pauvres vieux qui, depuis cinquante ans, ont, avec tant de
+sagesse et de pr&eacute;voyance, mis de c&ocirc;t&eacute; ces bons vins, s'ils revenaient,
+je suis s&ucirc;r qu'ils seraient contents de me voir suivre leur exemple, et
+qu'ils me trouveraient digne de leur avoir succ&eacute;d&eacute; dans ce bas monde.
+Oui, tous seraient contents! car ces trois rayons-l&agrave; c'est moi-m&ecirc;me qui
+les ai remplis, et, j'ose dire, avec discernement: j'ai toujours eu soin
+de me transporter moi-m&ecirc;me dans la vigne et de traiter avec les
+vignerons en face de la cuv&eacute;e. Et, pour les soins de la cave, je ne me
+suis pas &eacute;pargn&eacute; non plus. Aussi, ces vins-l&agrave;, s'ils sont plus jeunes
+que les autres, ne sont pas d'une qualit&eacute; inf&eacute;rieure; ils vieilliront et
+remplaceront dignement les anciens. C'est ainsi que se maintiennent les
+bonnes traditions, et qu'il y a toujours, non seulement du bon, mais du
+meilleur dans les m&ecirc;mes familles.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, si le vieux Nicolas Kobus, le grand-p&egrave;re Frantz-S&eacute;pel, et mon
+propre p&egrave;re Zacharias, pouvaient revenir et go&ucirc;ter ces vins, ils
+seraient satisfaits de leur petit-fils; ils reconna&icirc;traient en lui la
+m&ecirc;me sagesse et les m&ecirc;mes vertus qu'en eux-m&ecirc;mes. Malheureusement ils ne
+peuvent pas revenir, c'est fini! Il faut que je les remplace en tout et
+pour tout. C'est triste tout de m&ecirc;me! des gens si prudents, de si bons
+vivants, penser qu'ils ne peuvent seulement plus go&ucirc;ter un verre de leur
+vin, et se r&eacute;jouir en louant le Seigneur de ses gr&acirc;ces! Enfin, c'est
+comme cela; le m&ecirc;me accident nous arrivera t&ocirc;t ou tard, et voil&agrave;
+pourquoi nous devons profiter des bonnes choses pendant que nous y
+sommes!&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces r&eacute;flexions m&eacute;lancoliques, Kobus choisit les vins qu'il voulait
+boire en ce jour, et cela le remit de bonne humeur.</p>
+
+<p>&laquo;Nous commencerons, se dit-il, par des vins de France, que mon digne
+grand-p&egrave;re Frantz-S&eacute;pel estimait plus que tous les autres. Il n'avait
+peut-&ecirc;tre pas tout &agrave; fait tort, car ce vieux bordeaux est bien ce qu'il
+y a de mieux pour se faire un bon fond d'estomac. Oui, prenons d'abord
+ces six bouteilles de bordeaux; ce sera un joli commencement. Et
+l&agrave;-dessus, trois bouteilles de <i>rudesheim</i>, que mon pauvre p&egrave;re aimait
+tant!... mettons-en quatre en souvenir de lui. Cela fait d&eacute;j&agrave; dix. Mais
+pour les deux autres, celles de la fin, il faut quelque chose de choisi,
+du plus vieux, quelque chose qui nous fasse chanter.... Attendez,
+attendez, que je vous examine &ccedil;a de pr&egrave;s.&raquo;</p>
+
+<p>Alors Kobus se courbant, remua doucement la paille du rayon d'en bas,
+et, sur les vieilles &eacute;tiquettes, il lisait: <i>Markobrunner de
+1780.&mdash;Affenth&acirc;l de 1804.&mdash;Johannisberg des capucins</i>, sans date.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! <i>Johannisberg des capucins</i>!&raquo; fit-il en se redressant et
+claquant de la langue.</p>
+
+<p>Il leva la bouteille couverte de poussi&egrave;re et la posa dans le panier
+avec recueillement.</p>
+
+<p>&laquo;Je connais &ccedil;a!&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>Et durant plus d'une minute, il se prit &agrave; songer aux capucins de
+Hunebourg, qui s'&eacute;taient sauv&eacute;s en 1792, lors de l'arriv&eacute;e de Custine,
+abandonnant leurs caves, que les Fran&ccedil;ais avaient mises au pillage, et
+dont le grand-p&egrave;re Frantz avait recueilli deux ou trois cents
+bouteilles. C'&eacute;tait un vin jaune d'or, tellement d&eacute;licat, qu'en le
+buvant il vous semblait sentir comme un parfum oriental se fondre dans
+votre bouche.</p>
+
+<p>Kobus, se rappelant cela, fut content. Et, sans compl&eacute;ter le panier, il
+se dit:</p>
+
+<p>&laquo;En voil&agrave; bien assez: encore une bouteille de <i>capucin</i>, et nous
+roulerions sous la table. Il faut user, comme le r&eacute;p&eacute;tait sans cesse mon
+vertueux p&egrave;re, mais il ne faut pas abuser.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, pla&ccedil;ant avec pr&eacute;caution le panier hors du lattis, il referma
+soigneusement la porte, y remit le cadenas et reprit le chemin de la
+premi&egrave;re cave. En passant, il compl&eacute;ta le panier avec une bouteille de
+vieux rhum, qui se trouvait &agrave; part, dans une sorte d'armoire enfonc&eacute;e
+entre deux piliers de la vo&ucirc;te basse; et enfin il remonta, s'arr&ecirc;tant
+chaque fois pour cadenasser les portes.</p>
+
+<p>En arrivant pr&egrave;s du vestibule, il entendit d&eacute;j&agrave; le remue-m&eacute;nage des
+casseroles et le p&eacute;tillement du feu dans la cuisine: Katel &eacute;tait revenue
+du march&eacute;, tout &eacute;tait en train, cela lui fit plaisir.</p>
+
+<p>Il monta donc, et, s'arr&ecirc;tant dans l'all&eacute;e, sur le seuil de la cuisine
+flamboyante, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Voici les bouteilles! &Agrave; cette heure, Katel, j'esp&egrave;re que tu vas te
+d&eacute;passer, que tu nous feras un d&icirc;ner... mais un d&icirc;ner....</p>
+
+<p>&mdash;Soyez donc tranquille, monsieur, r&eacute;pondit la vieille cuisini&egrave;re, qui
+n'aimait pas les recommandations, est-ce que vous avez jamais &eacute;t&eacute;
+m&eacute;content de moi depuis vingt ans?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Katel, non, au contraire; mais tu sais, on peut faire bien, tr&egrave;s
+bien, et tout &agrave; fait bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que je pourrai, dit la vieille, on ne peut pas en demander
+davantage.&raquo;</p>
+
+<p>Kobus voyant alors sur la table deux gelinottes, un superbe brochet
+arrondi dans le cuveau, de petites truites pour la friture, un superbe
+p&acirc;t&eacute; de foie gras, pensa que tout irait bien.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon, c'est bon, fit-il en s'en allant, cela marchera, ah! ah! ah!
+nous allons rire.&raquo;</p>
+
+<p>Au lieu d'entrer dans la salle &agrave; manger ordinaire, il prit la petite
+all&eacute;e &agrave; droite, et devant une haute porte il d&eacute;posa son panier, mit une
+clef dans la serrure et ouvrit: c'&eacute;tait la chambre de gala des Kobus; on
+ne d&icirc;nait l&agrave; que dans les grandes circonstances. Les persiennes des
+trois hautes fen&ecirc;tres au fond &eacute;taient ferm&eacute;es; le jour gris&acirc;tre laissait
+voir dans l'ombre de vieux meubles, des fauteuils jaunes, une chemin&eacute;e
+de marbre blanc, et, le long des murs, de grands cadres couverts de
+percale blanche.</p>
+
+<p>Fritz ouvrit d'abord les fen&ecirc;tres et poussa les persiennes pour donner
+de l'air.</p>
+
+<p>Cette salle, bois&eacute;e de vieux ch&ecirc;ne, avait quelque chose de solennel et
+de digne; on comprenait au premier coup d'&oelig;il, qu'on devait bien manger
+l&agrave;-dedans de p&egrave;re en fils.</p>
+
+<p>Fritz retira les voiles des portraits: c'&eacute;taient les portraits de
+Nicolas Kobus, conseiller &agrave; la cour de l'&eacute;lecteur Fr&eacute;d&eacute;ric-Wilhelm, en
+l'an de gr&acirc;ce 1715. M. le conseiller portait l'immense perruque Louis
+XIV, l'habit marron &agrave; larges manches relev&eacute;es jusqu'aux coudes, et le
+jabot de fines dentelles; sa figure &eacute;tait large, carr&eacute;e et digne. Un
+autre portrait repr&eacute;sentait Frantz-S&eacute;pel Kobus, enseigne dans le
+r&eacute;giment de dragons de Leiningen, avec l'uniforme bleu-de-ciel &agrave;
+brandebourgs d'argent, l'&eacute;charpe blanche au bras gauche, les cheveux
+poudr&eacute;s et le tricorne pench&eacute; sur l'oreille; il avait alors vingt ans au
+plus, et paraissait frais comme un bouton d'&eacute;glantine. Un troisi&egrave;me
+portrait repr&eacute;sentait Zacharias Kobus, le juge de paix, en habit noir
+carr&eacute;; il tenait &agrave; la main sa tabati&egrave;re et portait la perruque &agrave; queue
+de rat.</p>
+
+<p>Ces trois portraits, de m&ecirc;me grandeur, &eacute;taient de larges et solides
+peintures; on voyait que les Kobus avaient toujours eu de quoi payer
+grassement les artistes charg&eacute;s de transmettre leur effigie &agrave; la
+post&eacute;rit&eacute;. Fritz avait avec chacun d'eux un grand air de ressemblance,
+c'est-&agrave;-dire les yeux bleus, le nez &eacute;pat&eacute;, le menton rond frapp&eacute; d'une
+fossette, la bouche bien fendue et l'air content de vivre.</p>
+
+<p>Enfin, &agrave; droite, contre le mur, en face de la chemin&eacute;e, &eacute;tait le
+portrait d'une femme, la grand-m&egrave;re de Kobus, fra&icirc;che, riante, la bouche
+entrouverte pour laisser voir les plus belles dents blanches qu'il soit
+possible de se figurer, les cheveux relev&eacute;s en forme de navire, et la
+robe de velours bleu-de-ciel bord&eacute;e de rose.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s cette peinture, le grand-p&egrave;re Frantz-S&eacute;pel avait d&ucirc; faire bien
+des envieux, et l'on s'&eacute;tonnait que son petit-fils e&ucirc;t si peu de go&ucirc;t
+pour le mariage.</p>
+
+<p>Tous ces portraits, entour&eacute;s de cadres &agrave; grosses moulures dor&eacute;es,
+produisaient un bel effet sur le fond brun de la haute salle.</p>
+
+<p>Au-dessus de la porte, on voyait une sorte de moulure repr&eacute;sentant
+l'Amour emport&eacute; sur un char par trois colombes. Enfin tous les meubles,
+les hautes portes d'armoires, la vieille chiffonni&egrave;re en bois de rose,
+le buffet &agrave; larges panneaux sculpt&eacute;s, la table ovale &agrave; jambes torses, et
+jusqu'au parquet de ch&ecirc;ne, palm&eacute; alternativement jaune et noir, tout
+annon&ccedil;ait la bonne figure que les Kobus faisaient &agrave; Hunebourg depuis
+cent cinquante ans.</p>
+
+<p>Fritz, apr&egrave;s avoir ouvert les persiennes, poussa la table &agrave; roulettes au
+milieu de la salle, puis il ouvrit deux armoires, de ces hautes armoires
+&agrave; doubles battants, pratiqu&eacute;es dans les boiseries, et descendant du
+plafond jusque sur le parquet. Dans l'une &eacute;tait le linge de table, aussi
+beau qu'il soit possible de le d&eacute;sirer, sur une infinit&eacute; de rayons; dans
+l'autre, la vaisselle, de cette magnifique porcelaine de vieux Saxe,
+fleuronn&eacute;e, moul&eacute;e et dor&eacute;e: les piles d'assiettes en bas, les services
+de toute sorte, les soupi&egrave;res rebondies, les tasses, les sucriers
+au-dessus; puis l'argenterie ordinaire dans une corbeille.</p>
+
+<p>Kobus choisit une belle nappe damass&eacute;e, et l'&eacute;tendit sur la table
+soigneusement, passant une main dessus pour en effacer les plis, et
+faisant aux coins de gros n&oelig;uds, pour les emp&ecirc;cher de balayer le
+plancher. Il fit cela lentement, gravement, avec amour. Apr&egrave;s quoi il
+prit une pile d'assiettes plates et la posa sur la chemin&eacute;e, puis une
+autre d'assiettes creuses. Il fit de m&ecirc;me d'un plateau de verres de
+cristal, taill&eacute;s &agrave; gros diamants, de ces verres lourds o&ugrave; le vin rouge a
+les reflets sombres du rubis, et le vin jaune ceux de la topaze.</p>
+
+<p>Enfin il d&eacute;posa les couverts sur la table, r&eacute;guli&egrave;rement, l'un en face
+de l'autre; il plia les serviettes dessus avec soin, en bateau et en
+bonnet d'&eacute;v&ecirc;que, se pla&ccedil;ant tant&ocirc;t &agrave; droite, tant&ocirc;t &agrave; gauche, pour juger
+de la sym&eacute;trie.</p>
+
+<p>En se livrant &agrave; cette occupation, sa bonne grosse figure avait un air de
+recueillement inexprimable, ses l&egrave;vres se serraient, ses sourcils se
+fron&ccedil;aient:</p>
+
+<p>&laquo;C'est cela, se disait-il &agrave; voix basse, le grand Fr&eacute;d&eacute;ric Schoultz du
+c&ocirc;t&eacute; des fen&ecirc;tres, le dos &agrave; la lumi&egrave;re, le percepteur Christian H&acirc;an en
+face de lui, I&ocirc;sef de ce c&ocirc;t&eacute;, et moi de celui-ci: ce sera bien... c'est
+bien comme cela; quand la porte s'ouvrira, je verrai tout d'avance, je
+saurai ce qu'on va servir, je pourrai faire signe &agrave; Katel d'approcher ou
+d'attendre; c'est tr&egrave;s bien. Maintenant les verres: &agrave; droite, celui du
+bordeaux pour commencer; au milieu, celui du <i>rudesheim</i>, et ensuite
+celui du <i>johannisberg des capucins</i>. Toute chose doit venir en ordre et
+selon son temps; l'huilier sur la chemin&eacute;e, le sel et le poivre sur la
+table, rien ne manque plus, et j'ose me flatter.... Ah! le vin! comme il
+fait d&eacute;j&agrave; chaud, nous le mettrons rafra&icirc;chir dans un baquet sous la
+pompe, except&eacute; le bordeaux qui doit se boire ti&egrave;de; je vais pr&eacute;venir
+Katel.&mdash;Et maintenant &agrave; mon tour, il faut que je me rase, que je me
+change, que je mette ma belle redingote marron.&mdash;&Ccedil;a va, Kobus, ah! ah!
+ah! quelle f&ecirc;te du printemps.... Et dehors donc, il fait un soleil
+superbe!&mdash;H&eacute;! le grand Fr&eacute;d&eacute;ric se prom&egrave;ne d&eacute;j&agrave; sur la place; il n'y a
+plus une minute &agrave; perdre!&raquo;</p>
+
+<p>Fritz sortit; en passant devant la cuisine, il avertit Katel de faire
+chauffer le bordeaux et rafra&icirc;chir les autres vins; il &eacute;tait radieux et
+entra dans sa chambre en chantant tout bas: &laquo;Tra, ri, ro, l'&eacute;t&eacute; vient
+encore une fois... yo&ucirc;! yo&ucirc;!&raquo;</p>
+
+<p>La bonne odeur de la soupe aux &eacute;crevisses remplissait toute la maison,
+et la grande Frentzel, la cuisini&egrave;re du <i>B&oelig;uf-Rouge</i>, avertie d'avance,
+entrait alors pour veiller au service, car la vieille Katel ne pouvait
+&ecirc;tre &agrave; la fois dans la cuisine et dans la salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>La demie sonnait alors &agrave; l'&eacute;glise Saint-Landolphe, et les convives ne
+pouvaient tarder &agrave; para&icirc;tre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+
+<p>Est-il rien de plus agr&eacute;able en ce bas monde que de s'asseoir, avec
+trois ou quatre vieux camarades, devant une table bien servie, dans
+l'antique salle &agrave; manger de ses p&egrave;res; et l&agrave;, de s'attacher gravement la
+serviette au menton, de plonger la cuiller dans une bonne soupe aux
+queues d'&eacute;crevisses, qui embaume, et de passer les assiettes en disant:
+&laquo;Go&ucirc;tez-moi cela, mes amis, vous m'en donnerez des nouvelles.&raquo;</p>
+
+<p>Qu'on est heureux de commencer un pareil d&icirc;ner, les fen&ecirc;tres ouvertes
+sur le ciel bleu du printemps ou de l'automne.</p>
+
+<p>Et quand vous prenez le grand couteau &agrave; manche de corne pour d&eacute;couper
+des tranches de gigot fondantes, ou la truelle d'argent pour diviser
+tout du long avec d&eacute;licatesse un magnifique brochet &agrave; la gel&eacute;e, la
+gueule pleine de persil, avec quel air de recueillement les autres vous
+regardent!</p>
+
+<p>Puis quand vous saisissez derri&egrave;re votre chaise, dans la cuvette, une
+autre bouteille, et que vous la placez entre vos genoux pour en tirer le
+bouchon sans secousse, comme ils rient en pensant: &laquo;Qu'est-ce qui va
+venir &agrave; cette heure?&raquo;</p>
+
+<p>Ah! je vous le dis, c'est un grand plaisir de traiter ses vieux amis, et
+de penser: &laquo;Cela recommencera de la sorte d'ann&eacute;e en ann&eacute;e, jusqu'&agrave; ce
+que le Seigneur Dieu nous fasse signe de venir, et que nous dormions en
+paix dans le sein d'Abraham.&raquo;</p>
+
+<p>Et quand, &agrave; la cinqui&egrave;me ou sixi&egrave;me bouteille, les figures s'animent,
+quand les uns &eacute;prouvent tout &agrave; coup le besoin de louer le Seigneur, qui
+nous comble de ses b&eacute;n&eacute;dictions, et les autres de c&eacute;l&eacute;brer la gloire de
+la vieille Allemagne, ses jambons, ses p&acirc;t&eacute;s et ses nobles vins; quand
+Kasper s'attendrit et demande pardon &agrave; Michel de lui avoir gard&eacute;
+rancune, sans que Michel s'en soit jamais dout&eacute;; et que Christian, la
+t&ecirc;te pench&eacute;e sur l'&eacute;paule, rit tout bas en songeant au p&egrave;re Bischoff,
+mort depuis dix ans, et qu'il avait oubli&eacute;; quand d'autres parlent de
+chasse, d'autres de musique, tous ensemble, en s'arr&ecirc;tant de temps en
+temps pour &eacute;clater de rire: c'est alors que la chose devient tout &agrave; fait
+r&eacute;jouissante, et que le paradis, le vrai paradis, est sur la terre.</p>
+
+<p>Eh bien! tel &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment l'&eacute;tat des choses chez Fritz Kobus, vers
+une heure de l'apr&egrave;s-midi: le vieux vin avait produit son effet.</p>
+
+<p>Le grand Fr&eacute;d&eacute;ric Schoultz, ancien secr&eacute;taire du p&egrave;re Kobus, et ancien
+sergent de la landwehr, en 1814, avec sa grande redingote bleue, sa
+perruque ficel&eacute;e en queue de rat, ses longs bras et ses longues jambes,
+son dos plat et son nez pointu, se d&eacute;menait d'une fa&ccedil;on &eacute;trange, pour
+raconter comment il &eacute;tait r&eacute;chapp&eacute; de la campagne de France, dans
+certain village d'Alsace, o&ugrave; il avait fait le mort pendant que deux
+paysans lui retiraient ses bottes. Il serrait les l&egrave;vres, &eacute;carquillait
+les yeux, et criait, en ouvrant les mains comme s'il avait encore &eacute;t&eacute;
+dans la m&ecirc;me position critique: &laquo;Je ne bougeais pas!&raquo; Je pensais: &laquo;Si tu
+bouges, ils sont capables de te planter leur fourche dans le dos!&raquo;</p>
+
+<p>Il racontait cet &eacute;v&eacute;nement au gros percepteur H&acirc;an, qui semblait
+l'&eacute;couter, son ventre arrondi comme un bouvreuil, la face pourpre, la
+cravate l&acirc;ch&eacute;e, ses gros yeux voil&eacute;s de douces larmes, et qui riait en
+songeant &agrave; la prochaine ouverture de la chasse. De temps en temps il se
+rengorgeait, comme pour dire quelque chose; mais il se recouchait
+lentement au dos de son fauteuil, sa main grasse, charg&eacute;e de bagues, sur
+la table &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son verre.</p>
+
+<p>I&ocirc;sef avait l'air grave, sa figure cuivr&eacute;e exprimait la contemplation
+int&eacute;rieure; il avait rejet&eacute; ses grands cheveux laineux loin de ses
+tempes, et son &oelig;il noir se perdait dans l'azur du ciel, au haut des
+grandes fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Kobus, lui, riait tellement en &eacute;coutant le grand Fr&eacute;d&eacute;ric, que son nez
+&eacute;pat&eacute; couvrait la moiti&eacute; de sa figure, mais il n'&eacute;clatait pas, quoique
+ses joues relev&eacute;es eussent l'apparence d'un masque de com&eacute;die.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, buvons, disait-il, encore un coup! la bouteille est encore &agrave;
+moiti&eacute; pleine.&raquo;</p>
+
+<p>Et les autres buvaient, la bouteille passait de main en main.</p>
+
+<p>C'est en ce moment que le vieux David Sichel entra, et l'on peut
+s'imaginer les cris d'enthousiasme qui l'accueillirent:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! David!... Voici David!... &Agrave; la bonne heure!... il arrive!&raquo;</p>
+
+<p>Le vieux rabbin promenant un regard sardonique sur les tartes d&eacute;coup&eacute;es,
+sur les p&acirc;t&eacute;s effondr&eacute;s et les bouteilles vides, comprit aussit&ocirc;t &agrave; quel
+diapason &eacute;tait mont&eacute;e la f&ecirc;te; il sourit dans sa barbiche.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! David, il &eacute;tait temps, s'&eacute;cria Kobus tout joyeux, encore dix
+minutes, et je t'envoyais chercher par les gendarmes: nous t'attendons
+depuis une demi-heure.</p>
+
+<p>&mdash;Dans tous les cas, ce n'est pas au milieu des g&eacute;missements de
+Babylone, fit le vieux rebbe d'un ton moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne manquerait que cela! dit Kobus en lui faisant place. Allons,
+prends une chaise, vieux, assieds-toi. Quel dommage que tu ne puisses
+pas go&ucirc;ter de ce p&acirc;t&eacute;, il est d&eacute;licieux!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'&eacute;cria le grand Fr&eacute;d&eacute;ric, mais c'est <i>treife</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, il n'y a pas
+moyen; le Seigneur a fait les jambons, les andouilles et les saucisses
+pour nous autres.</p>
+
+<p>&mdash;Et les indigestions aussi, dit David en riant tout bas. Combien de
+fois ton p&egrave;re, Johann Schoultz, ne m'a-t-il pas r&eacute;p&eacute;t&eacute; la m&ecirc;me chose:
+c'est une plaisanterie de ta famille qui passe de p&egrave;re en fils, comme la
+perruque &agrave; queue de rat et la culotte de velours &agrave; deux boucles. Tout
+cela n'emp&ecirc;che pas que si ton p&egrave;re avait moins aim&eacute; le jambon, les
+saucisses et les andouilles, il serait encore frais et solide comme moi.
+Mais vous autres, <i>schaude</i>, vous ne voulez rien entendre, et tant&ocirc;t
+l'un, tant&ocirc;t l'autre se fait prendre comme les rats dans les rati&egrave;res,
+par amour du lard.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, le vieux <i>posch&eacute;-isroel</i> qui pr&eacute;tend avoir peur des
+indigestions, s'&eacute;cria Kobus, comme si ce n'&eacute;tait pas la loi de Mo&iuml;se qui
+lui d&eacute;fende la chose.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, interrompit David en nasillant, je dis cela pour ceux qui ne
+comprendraient pas de meilleures raisons; mais celle-l&agrave; doit vous
+suffire; elle est tr&egrave;s bonne pour un sergent de landwehr qui se laisse
+tirer les bottes dans une mare d'Alsace; les indigestions sont aussi
+dangereuses que les coups de fourche.&raquo;</p>
+
+<p>Alors un immense &eacute;clat de rire s'&eacute;leva de tous c&ocirc;t&eacute;s, et le grand
+Fr&eacute;d&eacute;ric levant le doigt, dit:</p>
+
+<p>&laquo;David, je te rattraperai plus tard!&raquo;</p>
+
+<p>Mais il ne savait que r&eacute;pondre, et le vieux rabbin riait de bon c&oelig;ur
+avec les autres.</p>
+
+<p>La grande Frentzel, de l'auberge du <i>B&oelig;uf-Rouge</i>, apr&egrave;s avoir
+d&eacute;barrass&eacute; la table, arrivait alors de la cuisine avec un plateau charg&eacute;
+de tasses, et Katel suivait, portant sur un autre plateau la cafeti&egrave;re
+et les liqueurs.</p>
+
+<p>Le vieux rebbe prit place entre Kobus et I&ocirc;sef. Fr&eacute;d&eacute;ric Schoultz tira
+gravement de la poche de sa redingote une grosse pipe d'Ulm, et Fritz
+alla chercher dans l'armoire une bo&icirc;te de cigares.</p>
+
+<p>Mais Katel venait &agrave; peine de sortir, et la porte restait encore ouverte,
+qu'une petite voix fra&icirc;che et gaie s'&eacute;criait dans la cuisine:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! bonjour, mademoiselle Katel; mon Dieu, que vous avez donc un grand
+d&icirc;ner! toute la ville en parle.</p>
+
+<p>&mdash;Chut!&raquo; fit la vieille servante. Et la porte se referma. Toutes les
+oreilles s'&eacute;taient dress&eacute;es dans la salle, et le gros percepteur H&acirc;an
+dit: &laquo;Tiens! quelle jolie voix! Avez-vous entendu? H&eacute;! h&eacute;! h&eacute;! ce gueux
+de Kobus, voyez-vous &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;Katel.... Katel!&raquo; s'&eacute;cria Kobus en se retournant tout &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>La porte de la cuisine se rouvrit.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce qu'on a oubli&eacute; quelque chose, monsieur? demanda Katel.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais qui donc est dehors?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la petite S&ucirc;zel, vous savez, la fille de Christel, votre fermier
+de Meisenth&acirc;l? Elle apporte des &oelig;ufs et du beurre frais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est la petite S&ucirc;zel, tiens! tiens!... Eh bien, qu'elle entre;
+voil&agrave; plus de cinq mois que je ne l'ai vue.&raquo;</p>
+
+<p>Katel se retourna: &laquo;S&ucirc;zel, monsieur demande que tu entres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, mademoiselle Katel, moi qui ne suis pas habill&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;S&ucirc;zel, cria Kobus, arrive donc!&raquo; Alors une petite fille blonde et
+rose, de seize &agrave; dix-sept ans, fra&icirc;che comme un bouton d'&eacute;glantine, les
+yeux bleus, le petit nez droit aux narines d&eacute;licates, les l&egrave;vres
+gracieusement arrondies, en petite jupe de laine blanche et casaquin de
+toile bleue, parut sur le seuil, la t&ecirc;te baiss&eacute;e, toute honteuse. Tous
+les amis la regardaient d'un air d'admiration, et Kobus parut comme
+surpris de la voir.</p>
+
+<p>&laquo;Que te voil&agrave; devenue grande, S&ucirc;zel! dit-il. Mais avance donc, n'aie pas
+peur, on ne veut pas te manger.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je sais bien, fit la petite; mais c'est que je ne suis pas
+habill&eacute;e, monsieur Kobus.</p>
+
+<p>&mdash;Habill&eacute;e! s'&eacute;cria H&acirc;an, est-ce que les jolies filles ne sont pas
+toujours assez bien habill&eacute;es!&raquo;</p>
+
+<p>Alors Fritz, se retournant, dit en hochant la t&ecirc;te et haussant les
+&eacute;paules:</p>
+
+<p>&laquo;H&acirc;an! H&acirc;an! une enfant... une v&eacute;ritable enfant! Allons, S&ucirc;zel, viens
+prendre le caf&eacute; avec nous; Katel, apporte une tasse pour la petite.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Kobus, je n'oserai jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! Katel, d&eacute;p&ecirc;che-toi.&raquo; Lorsque la vieille servante revint avec
+une tasse, S&ucirc;zel, rouge jusqu'aux oreilles, &eacute;tait assise, toute droite
+sur le bord de sa chaise, entre Kobus et le vieux rebbe.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, qu'est-ce qu'on fait &agrave; la ferme, S&ucirc;zel? Le p&egrave;re Christel va
+toujours bien?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, monsieur, Dieu merci, fit la petite, il va toujours bien; il
+m'a charg&eacute;e de bien des compliments pour vous, et la m&egrave;re aussi.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure, &ccedil;a me fait plaisir. Vous avez eu beaucoup de neige
+cette ann&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Deux pieds autour de la ferme pendant trois mois, et il n'a fallu que
+huit jours pour la fondre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors les semailles ont &eacute;t&eacute; bien couvertes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Kobus. Tout pousse, la terre est d&eacute;j&agrave; verte jusqu'au
+creux des sillons.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Mais bois donc, S&ucirc;zel, tu n'aimes peut-&ecirc;tre pas le caf&eacute;?
+Si tu veux un verre de vin?</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! j'aime bien le caf&eacute;, monsieur Kobus.&raquo; Le vieux rebbe regardait
+la petite d'un air tendre et paternel; il voulut sucrer lui-m&ecirc;me son
+caf&eacute;, disant: &laquo;&Ccedil;a, c'est une bonne petite fille, oui, une bonne petite
+fille, mais elle est un peu trop craintive. Allons, S&ucirc;zel, bois un petit
+coup, cela te donnera du courage.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur David&raquo;, r&eacute;pondit la petite &agrave; voix basse. Et le vieux
+rebbe se redressa content, la regardant d'un air tendre tremper ses
+l&egrave;vres roses dans la tasse.</p>
+
+<p>Tous regardaient avec un v&eacute;ritable plaisir, cette jolie fille, si douce
+et si timide; I&ocirc;sef lui-m&ecirc;me souriait. Il y avait en elle comme un
+parfum des champs; une bonne odeur de printemps et de grand air, quelque
+chose de riant et de doux, comme le babillement de l'alouette au-dessus
+des bl&eacute;s; en la regardant, il vous semblait &ecirc;tre en pleine campagne,
+dans la vieille ferme, apr&egrave;s la fonte des neiges.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, tout reverdit l&agrave;-bas, reprit Fritz; est-ce qu'on a commenc&eacute; le
+jardinage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Kobus; la terre est encore un peu fra&icirc;che, mais, depuis
+ces huit jours de soleil, tout vient; dans une quinzaine nous aurons de
+petits radis. Ah! le p&egrave;re voudrait bien vous voir; nous avons tous le
+temps long apr&egrave;s vous, nous attendons tous les jours; le p&egrave;re aurait
+bien des choses &agrave; vous dire. La Blanchette a fait veau la semaine
+derni&egrave;re, et le petit vient bien; c'est une g&eacute;nisse blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Une g&eacute;nisse blanche, ah! tant mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les blanches donnent plus de lait, et puis c'est aussi plus joli
+que les autres.&raquo; Il y eut un silence. Kobus, voyant que la petite avait
+bu son caf&eacute;, et qu'elle &eacute;tait tout embarrass&eacute;e, lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, mon enfant, je suis bien content de t'avoir vue; mais puisque
+tu es si g&ecirc;n&eacute;e avec nous, va voir la vieille Katel qui t'attend; elle te
+mettra un bon morceau de p&acirc;t&eacute; dans ton panier, tu m'entends, tu lui
+diras &ccedil;a, et une bouteille de bon vin pour le p&egrave;re Christel.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur Kobus&raquo;, dit la petite en se levant bien vite. Elle fit
+une jolie r&eacute;v&eacute;rence pour se sauver.</p>
+
+<p>&laquo;N'oublie pas de dire l&agrave;-bas que j'arriverai dans la quinzaine au plus
+tard, lui cria Fritz.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, je n'oublierai rien; on sera bien content.&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;chappa comme une oiseau de sa cage, et le vieux David, les yeux
+p&eacute;tillants de joie, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; ce qu'on peut appeler une jolie fille, et qui fera bient&ocirc;t une
+bonne petite femme de m&eacute;nage, je l'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Une bonne petite femme de m&eacute;nage, j'en &eacute;tais s&ucirc;r, s'&eacute;cria Kobus en
+riant aux &eacute;clats; le vieux <i>posch&eacute;-isroel</i> ne peut voir une fille ou un
+gar&ccedil;on sans songer aussit&ocirc;t &agrave; les marier. Ha! ha! ha!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui! s'&eacute;cria le vieux rebbe, la barbiche h&eacute;riss&eacute;e, oui, j'ai
+dit et je r&eacute;p&egrave;te: une bonne petite femme de m&eacute;nage! Quel mal y a-t-il &agrave;
+cela? Dans deux ans, cette petite S&ucirc;zel peut &ecirc;tre mari&eacute;e, elle peut m&ecirc;me
+avoir un petit poupon rose dans les bras.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tais-toi, tu radotes.</p>
+
+<p>&mdash;Je radote... c'est toi qui radotes, <i>&eacute;picaures</i>; pour tout le reste,
+tu parais avoir assez de bon sens, mais sur le chapitre du mariage, tu
+es un v&eacute;ritable fou.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, maintenant c'est moi qui suis le fou, et David Sichel l'homme
+raisonnable. Quelle diable d'id&eacute;e poss&egrave;de le vieux rebbe, de vouloir
+marier tout le monde?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas la destination de l'homme et de la femme? Est-ce que Dieu
+n'a pas dit d&egrave;s le commencement: "Allez, croissez et multipliez!" Est-ce
+que ce n'est pas une folie que de vouloir aller contre Dieu, de vouloir
+vivre...&raquo;</p>
+
+<p>Mais alors Fritz se mit tellement &agrave; rire, que le vieux rebbe en devint
+tout p&acirc;le d'indignation:</p>
+
+<p>&laquo;Tu ris, fit-il en se contenant, c'est facile de rire. Quand tu ferais
+"ha! ha! ha! h&eacute;! h&eacute;! h&eacute;! hi! hi! hi!" jusqu'&agrave; la fin des si&egrave;cles, cela
+prouverait grand-chose, n'est-ce pas? Si seulement une fois tu voulais
+raisonner avec moi, comme je t'aplatirais! Mais tu ris, tu ouvres ta
+grande bouche: "ha! ha! ha!" ton nez s'&eacute;tend sur tes joues comme une
+tache d'huile, et tu crois m'avoir vaincu. Ce n'est pas cela, Kobus, ce
+n'est pas ainsi qu'on raisonne.&raquo;</p>
+
+<p>En parlant, le vieux rebbe faisait des gestes si comiques, il imitait la
+fa&ccedil;on de rire de Kobus avec des grimaces si grotesques, que toute la
+salle ne put y tenir, et que Fritz lui-m&ecirc;me dut se serrer l'estomac pour
+ne pas &eacute;clater.</p>
+
+<p>&laquo;Non, ce n'est pas &ccedil;a, poursuivit David avec une vivacit&eacute; singuli&egrave;re. Tu
+ne penses pas, tu n'as jamais r&eacute;fl&eacute;chi.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne fais que cela, dit Kobus en essuyant ses grosses joues, o&ugrave;
+serpentaient les larmes; si je ris, c'est &agrave; cause de tes id&eacute;es &eacute;tranges.
+Tu me crois aussi par trop innocent. Voil&agrave; quinze ans que je vis
+tranquille avec ma vieille Katel, que j'ai tout arrang&eacute; chez moi pour
+&ecirc;tre &agrave; mon aise; quand je veux me promener, je me prom&egrave;ne; quand je veux
+m'asseoir et dormir, je m'assois et je dors; quand je veux prendre une
+chope, je la prends; si l'id&eacute;e me passe par la t&ecirc;te d'inviter trois,
+quatre, cinq amis, je les invite. Et tu voudrais me faire changer tout
+cela! tu voudrais m'amener une femme, qui bouleverserait tout de fond en
+comble! Franchement, David, c'est trop fort!</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois donc, Kobus, que tout ira de m&ecirc;me jusqu'&agrave; la fin?
+D&eacute;trompe-toi, gar&ccedil;on, l'&acirc;ge arrive, et, d'apr&egrave;s le train que tu m&egrave;nes,
+je pr&eacute;vois que ton gros orteil t'avertira bient&ocirc;t que la plaisanterie a
+dur&eacute; trop longtemps. Alors, tu voudras bien avoir une femme!</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai Katel.</p>
+
+<p>&mdash;Ta vieille Katel a fait son temps comme moi. Tu seras forc&eacute; de prendre
+une autre servante qui te grugera, qui te volera, Kobus, pendant que tu
+seras en train de soupirer dans ton fauteuil, avec la goutte au pied.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! interrompit Fritz, si la chose arrive... alors comme alors, il
+sera temps d'aviser. En attendant, je suis heureux, parfaitement
+heureux. Si je prenais maintenant une femme, et je me suppose de la
+chance, je suppose que ma femme soit excellente, bonne m&eacute;nag&egrave;re et tout
+ce qui s'ensuit, eh bien, David, il ne faudrait pas moins la mener
+promener de temps en temps, la conduire au bal de M. le bourgmestre ou
+de Mme la sous-pr&eacute;f&egrave;te; il faudrait changer mes habitudes, je ne
+pourrais plus aller le chapeau sur l'oreille, ou sur la nuque, la
+cravate un peu d&eacute;braill&eacute;e, il faudrait renoncer &agrave; la pipe... ce serait
+l'abomination de la d&eacute;solation, je tremble rien que d'y penser. Tu vois
+que je raisonne mes petites affaires aussi bien qu'un vieux rebbe qui
+pr&ecirc;che &agrave; la synagogue. Avant tout, t&acirc;chons d'&ecirc;tre heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu raisonnes mal, Kobus.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! je raisonne mal. Est-ce que le bonheur n'est pas notre but &agrave;
+tous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas notre but, sans cela, nous serions tous heureux: on
+ne verrait pas tant de mis&eacute;rables; Dieu nous aurait donn&eacute; les moyens de
+remplir notre but, il n'aurait eu qu'&agrave; le vouloir.... Ainsi, Kobus, il
+veut que les oiseaux volent, et les oiseaux ont des ailes; il veut que
+les poissons nagent, et les poissons ont des nageoires; il veut que les
+arbres fruitiers portent des fruits en leur saison, et ils portent des
+fruits; chaque &ecirc;tre re&ccedil;oit les moyens d'atteindre son but. Et puisque
+l'homme n'a pas de moyens pour &ecirc;tre heureux, puisque peut-&ecirc;tre en ce
+moment, sur toute la terre, il n'y a pas un seul homme heureux, ayant
+les moyens de rester toujours heureux, cela prouve que Dieu ne le veut
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce qu'il veut donc, David?</p>
+
+<p>&mdash;Il veut que nous m&eacute;ritions le bonheur, et cela fait une grande
+diff&eacute;rence, Kobus; car pour m&eacute;riter le bonheur, soit dans ce bas monde,
+soit dans un autre, il faut commencer par remplir ses devoirs, et le
+premier de ces devoirs, c'est de se cr&eacute;er une famille, d'avoir une femme
+et des enfants, d'&eacute;lever d'honn&ecirc;tes gens, et de transmettre &agrave; d'autres
+le d&eacute;p&ocirc;t de la vie qui nous a &eacute;t&eacute; confi&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il a de dr&ocirc;les d'id&eacute;es tout de m&ecirc;me, ce vieux rebbe, dit alors
+Fr&eacute;d&eacute;ric Schoultz en remplissant sa tasse de kirschenwasser, on croirait
+qu'il pense ce qu'il dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mes id&eacute;es ne sont pas dr&ocirc;les, r&eacute;pondit David gravement, elles sont
+justes. Si ton p&egrave;re le boulanger avait raisonn&eacute; comme toi, s'il avait
+voulu se d&eacute;barrasser de tous les tracas et mener une vie inutile aux
+autres, et si le p&egrave;re Zacharias Kobus avait eu la m&ecirc;me fa&ccedil;on de voir,
+vous ne seriez pas l&agrave;, le nez rouge et le ventre &agrave; table, &agrave; vous
+goberger aux d&eacute;pens de leur travail. Vous pouvez rire du vieux rebbe,
+mais il a la satisfaction de vous dire au moins ce qu'il pense. Ces
+anciens-l&agrave; plaisantaient aussi quelquefois; seulement pour les choses
+s&eacute;rieuses ils raisonnaient s&eacute;rieusement, et je vous dis qu'ils se
+connaissaient mieux en bonheur que vous. Te rappelles-tu, Kobus, ton
+p&egrave;re, le vieux Zacharias, si grave &agrave; son tribunal, te rappelles-tu quand
+il revenait &agrave; la maison, entre onze heures et midi, son grand carton
+sous le bras, et qu'il te voyait de loin jouer sur la porte, comme sa
+figure changeait, comme il se mettait &agrave; sourire en lui-m&ecirc;me, on aurait
+dit qu'un rayon de soleil descendait sur lui. Et quand, dans cette m&ecirc;me
+chambre o&ugrave; nous sommes, il te faisait sauter sur ses genoux, et que tu
+disais mille sottises, comme &agrave; l'ordinaire, &eacute;tait-il heureux le pauvre
+homme! Va donc chercher dans ta cave ta meilleure bouteille de vin, et
+pose-la devant toi, nous verrons si tu ris comme lui, si ton c&oelig;ur saute
+de plaisir, si tes yeux brillent, et si tu te mets &agrave; chanter l'air des
+<i>Trois houzards</i>, comme il le chantait pour te r&eacute;jouir!</p>
+
+<p>&mdash;David, s'&eacute;cria Fritz tout attendri, parlons d'autre chose!</p>
+
+<p>&mdash;Non! tous vos plaisirs de gar&ccedil;on, tout votre vieux vin que vous buvez
+entre vous, toutes vos plaisanteries, tout cela n'est rien... c'est de
+la mis&egrave;re aupr&egrave;s du bonheur de la famille; c'est l&agrave; que vous &ecirc;tes
+vraiment heureux, parce que vous &ecirc;tes aim&eacute;; c'est l&agrave; que vous louez le
+Seigneur de ses b&eacute;n&eacute;dictions. Mais vous ne comprenez pas ces choses; je
+vous dis ce que je pense de plus vrai, de plus juste, et vous ne
+m'&eacute;coutez pas.&raquo;</p>
+
+<p>En parlant ainsi, le vieux rebbe semblait tout &eacute;mu; le gros percepteur
+H&acirc;an le regardait, les yeux &eacute;carquill&eacute;s, et I&ocirc;sef, de temps en temps
+murmurait des paroles confuses.</p>
+
+<p>&laquo;Que penses-tu de cela, I&ocirc;sef? dit &agrave; la fin Kobus au boh&eacute;mien.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense comme le rebbe David, dit-il, mais je ne peux pas me marier,
+puisque j'aime le grand air, et que mes petits pourraient mourir sur la
+route.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz &eacute;tait devenu r&ecirc;veur. &laquo;Oui, il ne parle pas mal, pour un vieux
+<i>posch&eacute;-isroel</i>, fit-il en riant; mais je m'en tiens &agrave; mon id&eacute;e, je suis
+gar&ccedil;on et je resterai gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Toi! s'&eacute;cria David. Eh bien! &eacute;coute ceci, Kobus; je n'ai jamais fait
+le proph&egrave;te, mais, aujourd'hui, je te pr&eacute;dis que tu te marieras.</p>
+
+<p>&mdash;Que je me marierai, ha! ha! ha! David, tu ne me connais pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te marieras! s'&eacute;cria le vieux rebbe, en nasillant d'un air
+ironique, tu te marieras!</p>
+
+<p>&mdash;Je parierais que non.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parie pas, Kobus, tu perdrais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si... je te parie... voyons... je te parie mon coin de vigne
+du Sonneberg; tu sais, ce petit clos qui produit de si bon vin blanc,
+mon meilleur vin, et que tu connais, rebbe, je te le parie....</p>
+
+<p>&mdash;Contre quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Contre rien du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi j'accepte, fit David, ceux-ci sont t&eacute;moins que j'accepte! Je
+boirai ce bon vin qui ne me co&ucirc;tera rien, et, apr&egrave;s moi, mes deux
+gar&ccedil;ons en boiront aussi, h&eacute;! h&eacute;! h&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, David, fit Kobus en se levant, ce vin-l&agrave; ne vous
+montera jamais &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, j'accepte; voici ma main, Fritz.</p>
+
+<p>&mdash;Et voici la mienne, rebbe.&raquo;</p>
+
+<p>Kobus alors, se tournant, demanda:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que nous n'irons pas nous rafra&icirc;chir au <i>Grand-Cerf</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, allons &agrave; la brasserie, s'&eacute;cri&egrave;rent les autres, cela finira bien
+notre journ&eacute;e. Dieu de Dieu! quel d&icirc;ner nous venons de faire.&raquo;</p>
+
+<p>Tous se lev&egrave;rent et prirent leurs chapeaux; le gros percepteur H&acirc;an et
+le grand Fr&eacute;d&eacute;ric Schoultz marchaient en avant, Kobus et I&ocirc;sef ensuite,
+et le vieux David Sichel tout joyeux derri&egrave;re. Ils remont&egrave;rent bras
+dessus, bras dessous la rue des Capucins, et entr&egrave;rent &agrave; la brasserie du
+<i>Grand-Cerf</i>, en face des vieilles halles.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain vers neuf heures, Fritz Kobus, assis au bord de son lit
+d'un air m&eacute;lancolique, mettait lentement ses bottes et se faisait &agrave;
+lui-m&ecirc;me la morale:</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons bu trop de bi&egrave;re hier soir, se disait-il en se grattant
+derri&egrave;re les oreilles; c'est une boisson qui vous ruine la sant&eacute;.
+J'aurais mieux fait de prendre une bouteille de plus, et quatre ou cinq
+chopes de moins.&raquo;</p>
+
+<p>Puis &eacute;levant la voix:</p>
+
+<p>&laquo;Katel! Katel!&raquo; s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>La vieille servante parut sur le seuil, et, le voyant b&acirc;iller, les yeux
+rouges et la tignasse &eacute;bouriff&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! h&eacute;! h&eacute;! fit-elle; vous avez mal aux cheveux, monsieur Kobus?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est cette bi&egrave;re qui en est cause; si l'on m'y rattrape!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous dites toujours la m&ecirc;me chose, fit la vieille en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu pourrais bien me pr&eacute;parer pour me remettre? reprit
+Fritz.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous du th&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Du th&eacute;! Parle-moi d'une bonne soupe aux oignons, &agrave; la bonne heure; et
+puis, attends....</p>
+
+<p>&mdash;Une oreille de veau &agrave; la vinaigrette?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est cela, une oreille &agrave; la vinaigrette. Quelle mauvaise id&eacute;e on
+a de prendre tant de bi&egrave;re! Enfin, puisque c'est fait, n'en parlons
+plus. D&eacute;p&ecirc;che-toi, Katel, j'arrive.&raquo;</p>
+
+<p>Katel rentra dans sa cuisine en riant, et Kobus, au bout d'un quart
+d'heure, finit de se laver, de se peigner et de s'habiller. Il pouvait &agrave;
+peine lever les bras et les jambes. Enfin, il passa sa capote, et entra
+dans la salle s'asseoir devant une bonne soupe aux oignons, qui lui fit
+du bien. Il mangea son oreille &agrave; la vinaigrette, et but un bon coup de
+<i>forstheimer</i> par l&agrave;-dessus, ce qui lui rendit courage. Il avait
+pourtant encore la t&ecirc;te un peu lourde, et regardait le beau soleil qui
+s'&eacute;tendait sur les vitres.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle boisson pernicieuse que la bi&egrave;re! dit-il, on aurait d&ucirc; tordre le
+cou de ce Gambrinus, lorsqu'il s'avisa de faire bouillir de l'orge avec
+du houblon. C'est une chose contraire &agrave; la nature de m&ecirc;ler le doux et
+l'amer; les hommes sont fous d'avaler un pareil poison. Mais la fum&eacute;e
+est cause de tout; si l'on pouvait renoncer &agrave; la pipe, on se moquerait
+de la chope. Enfin, voil&agrave;.&mdash;Katel!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je sors, je vais prendre l'air; il faut que je fasse un grand tour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous reviendrez &agrave; midi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je pense. Dans tous les cas, si je ne suis pas rentr&eacute; pour une
+heure, tu l&egrave;veras la table, c'est que j'aurai pouss&eacute; jusque dans quelque
+village aux environs.&raquo;</p>
+
+<p>Tout en disant cela, Fritz se coiffait de son feutre; il prenait sa
+canne &agrave; pomme d'ivoire au coin de la chemin&eacute;e, et descendait dans le
+vestibule.</p>
+
+<p>Katel &ocirc;tait la nappe en riant et se disait: &laquo;Demain, sa premi&egrave;re visite,
+apr&egrave;s d&icirc;ner, sera pour le <i>Grand-Cerf</i>. Voil&agrave; pourtant comme sont les
+hommes, ils ne peuvent jamais se corriger.&raquo;</p>
+
+<p>Une fois dehors, Kobus remonta gravement la rue de Hildebrandt. Le temps
+&eacute;tait magnifique; toutes les fen&ecirc;tres s'ouvraient au printemps.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! bonjour, monsieur Kobus, voici les beaux jours, lui criaient les
+comm&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Berbel... oui, Catherine, cela promet&raquo;, disait-il. Les enfants
+dansaient, sautaient et criaient sur toutes les portes; on ne pouvait
+rien voir de plus joyeux. Fritz, apr&egrave;s &ecirc;tre sorti de la ville par la
+vieille porte de Hildebrandt, o&ugrave; les femmes &eacute;tendaient d&eacute;j&agrave; leur linge
+et leurs robes rouges au soleil le long des anciens remparts, Fritz
+monta sur le talus de l'avanc&eacute;e. Les derni&egrave;res neiges fondaient &agrave;
+l'ombre des chemins couverts, et, tout autour de la ville, aussi loin
+que pouvaient s'&eacute;tendre les regards, on ne voyait que de jeunes pousses
+d'un vert tendre sur les haies, sur les arbres des vergers et les all&eacute;es
+de peupliers, le long de la Lauter. Au loin, bien loin, les montagnes
+bleues des Vosges conservaient &agrave; leur sommet quelques plaques blanches
+presque imperceptibles, et par l&agrave;-dessus s'&eacute;tendait le ciel immense, o&ugrave;
+voguaient de l&eacute;gers nuages dans l'infini. Kobus, voyant ces choses, fut
+v&eacute;ritablement heureux, et portant la vue au loin, il pensa: &laquo;Si j'&eacute;tais
+l&agrave;-bas, sur la c&ocirc;te des Gen&ecirc;ts, je n'aurais plus qu'une demi-lieue pour
+&ecirc;tre &agrave; ma ferme de Meisenth&acirc;l; je pourrais causer avec le vieux Christel
+de mes affaires, et je verrais les semailles et la g&eacute;nisse blanche dont
+me parlait S&ucirc;zel hier soir.&raquo;</p>
+
+<p>Comme il regardait ainsi, tout r&ecirc;veur, une bande de ramiers passait bien
+haut au-dessus de la c&ocirc;te lointaine, se dirigeant vers la grande for&ecirc;t
+de h&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Fritz, les yeux pleins de lumi&egrave;re, les suivit du regard, jusqu'&agrave; ce
+qu'ils eussent disparu dans les profondeurs sans bornes; et tout
+aussit&ocirc;t, il r&eacute;solut d'aller &agrave; Meisenth&acirc;l.</p>
+
+<p>Le vieux jardinier Bosser passait justement dans l'avanc&eacute;e, la houe sur
+l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! p&egrave;re Bosser!&raquo; lui cria-t-il.</p>
+
+<p>L'autre leva le nez.</p>
+
+<p>&laquo;Faites-moi donc le plaisir, puisque vous entrez en ville, de pr&eacute;venir
+Katel que je vais &agrave; Meisenth&acirc;l, et que je ne rentrerai pas avant six ou
+sept heures.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, monsieur Kobus, c'est bon, je m'en charge.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous me rendrez service.&raquo; Bosser s'&eacute;loigna, et Fritz prit &agrave;
+gauche le sentier qui descend dans la vall&eacute;e des Ablettes, derri&egrave;re le
+Postth&acirc;l, et qui remonte en face, &agrave; la c&ocirc;te des Gen&ecirc;ts. Ce sentier &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; sec, mais des milliers de petits filets d'eau de neige se
+croisaient au-dessous dans la grande prairie du Gresselthal, et
+brillaient au soleil comme des veines d'argent. Kobus, en remontant la
+c&ocirc;te en face, aper&ccedil;ut deux ou trois couples de tourterelles des bois,
+qui filaient deux &agrave; deux le long des roches grises de la Houpe, et se
+becquetaient sur les corniches, la queue en &eacute;ventail. C'&eacute;tait un plaisir
+de les voir glisser dans l'air, sans bruit, on aurait dit qu'elles
+n'avaient pas besoin de remuer les ailes: l'amour les portait; elles ne
+se quittaient pas et tourbillonnaient tant&ocirc;t dans l'ombre des roches,
+tant&ocirc;t en pleine lumi&egrave;re, comme des bouquets de fleurs qui tomberaient
+du ciel en fr&eacute;missant. Il faudrait &ecirc;tre sans c&oelig;ur pour ne pas aimer ces
+jolis oiseaux. Fritz, le dos appuy&eacute; &agrave; sa canne, les regarda longtemps;
+il ne les avait jamais si bien vues se becqueter, car les tourterelles
+des bois sont tr&egrave;s sauvages. Elles finirent par l'apercevoir et
+s'&eacute;loign&egrave;rent. Alors il se remit &agrave; marcher tout pensif, et vers onze
+heures il &eacute;tait sur la c&ocirc;te des Gen&ecirc;ts.</p>
+
+<p>De l&agrave;, Hunebourg avec ses vieilles rues tortueuses, son &eacute;glise, sa
+fontaine Saint-Arbogast, sa caserne de cavalerie, ses trois vieilles
+portes d&eacute;cr&eacute;pites o&ugrave; pendent le lierre et la mousse, &eacute;tait comme peinte
+en bleu sur la c&ocirc;te en face; toutes les petites fen&ecirc;tres et les lucarnes
+sur les toits lan&ccedil;aient des &eacute;clairs. La trompette des hussards, sonnant
+le rappel, s'entendait comme le bourdonnement d'une gu&ecirc;pe. Par la porte
+de Hildebrandt s'avan&ccedil;ait comme une file de fourmis; Kobus se rappela
+que la veille &eacute;tait morte la sage-femme Lehnel: c'&eacute;tait son enterrement!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir vu ces choses, il se mit &agrave; traverser le plateau d'un bon
+pas; et le sentier sablonneux commen&ccedil;ait &agrave; descendre, lorsque tout &agrave;
+coup le grand toit de tuiles grises de la ferme, avec les deux autres
+toits plus petits du hangar et du pigeonnier, apparurent au-dessous de
+lui, dans le creux du vallon de Meisenth&acirc;l, tout au pied de la c&ocirc;te.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une vieille ferme, b&acirc;tie &agrave; l'ancienne mode, avec une grande cour
+carr&eacute;e entour&eacute;e d'un petit mur de pierres s&egrave;ches, la fontaine au milieu
+de la cour, le gu&eacute;voir devant l'auge verd&acirc;tre, les &eacute;tables et les
+&eacute;curies &agrave; droite, les granges et le pigeonnier surmont&eacute; d'une tourelle
+en pointe, &agrave; gauche, le corps de logis au milieu. Derri&egrave;re, se
+trouvaient la distillerie, la buanderie, le pressoir, le poulailler et
+les r&eacute;duits &agrave; porcs: tout cela, vieux de cent cinquante ans, car c'&eacute;tait
+le grand-p&egrave;re Nicolas Kobus qui l'avait b&acirc;tie. Mais dix arpents de
+prairies naturelles, vingt-cinq de terres labourables, tout le tour de
+la c&ocirc;te couvert d'arbres fruitiers, et, dans un coin au soleil, un
+hectare de vignes en plein rapport, donnaient &agrave; cette ferme une grande
+valeur et de beaux revenus.</p>
+
+<p>Tout en descendant le sentier en zigzag. Fritz regardait la petite S&ucirc;zel
+faire la lessive &agrave; la fontaine, les pigeons tourbillonnaient par vol&eacute;es
+de dix &agrave; douze autour du pigeonnier; et le p&egrave;re Christel, sa grande
+<i>cougie</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> au poing, ramenant les b&oelig;ufs de l'abreuvoir. Cet ensemble
+champ&ecirc;tre le r&eacute;jouissait; il &eacute;coutait avec une raisonnable satisfaction
+la voix du chien Mopsel r&eacute;sonner avec les coups de battoir dans la
+vall&eacute;e silencieuse, et les mugissements des b&oelig;ufs se prolonger jusque
+dans la for&ecirc;t de h&ecirc;tres en face, o&ugrave; restaient encore quelques plaques de
+neige jaun&acirc;tre au pied des arbres.</p>
+
+<p>Mais ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'&eacute;tait la petite S&ucirc;zel,
+courb&eacute;e sur sa planchette, savonnant le linge, le battant et le tordant
+&agrave; tour de bras, comme une bonne petite m&eacute;nag&egrave;re. Chaque fois qu'elle
+levait son battoir tout luisant d'eau de savon, le soleil brillant
+dessus, envoyait un &eacute;clair jusqu'au bout de la c&ocirc;te.</p>
+
+<p>Fritz, jetant par hasard un coup d'&oelig;il dans le fond de la gorge, o&ugrave; la
+Lauter serpente au milieu des prairies, vit, &agrave; la pointe d'un vieux
+ch&ecirc;ne, un busard qui observait les pigeons tourbillonnant autour de la
+ferme. Il le mit en joue avec sa canne; aussit&ocirc;t l'oiseau partit, jetant
+un miaulement sauvage dans la vall&eacute;e, et tous les pigeons, &agrave; ce cri de
+guerre, se repli&egrave;rent comme un &eacute;ventail dans le colombier.</p>
+
+<p>Alors Kobus, riant en lui-m&ecirc;me, repartit en trottant dans le sentier,
+jusqu'&agrave; ce qu'une petite voix claire se m&icirc;t &agrave; crier:</p>
+
+<p>&laquo;M. Kobus!... voici M. Kobus!&raquo; C'&eacute;tait S&ucirc;zel qui venait de l'apercevoir
+et qui s'&eacute;lan&ccedil;ait sous le hangar pour appeler son p&egrave;re. Il atteignait &agrave;
+peine le chemin des voitures, au pied de la c&ocirc;te, que le vieux fermier
+anabaptiste, avec son large collier de barbe, son chapeau de crin, sa
+camisole de laine grise garnie d'agrafes de laiton, venait &agrave; sa
+rencontre, la figure &eacute;panouie, et s'&eacute;criait d'un ton joyeux: &laquo;Soyez le
+bienvenu, monsieur Kobus, soyez le bienvenu. Vous nous faites un grand
+plaisir en ce jour; nous n'esp&eacute;rions pas vous voir si t&ocirc;t. Que le ciel
+soit lou&eacute; de vous voir d&eacute;cid&eacute; pour aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Christel, c'est moi, dit Fritz en donnant une poign&eacute;e de main au
+brave homme; l'id&eacute;e de venir m'a pris tout &agrave; coup, et me voil&agrave;. H&eacute;! H&eacute;!
+h&eacute;! je vois avec satisfaction que vous avez toujours bonne mine, p&egrave;re
+Christel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le ciel nous a conserv&eacute; la sant&eacute;, monsieur Kobus; c'est le plus
+grand bien que nous puissions souhaiter; qu'il en soit b&eacute;ni! Mais tenez,
+voici ma femme que la petite est all&eacute;e pr&eacute;venir.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, la bonne m&egrave;re Orchel, grosse et grasse, avec sa coiffe de
+taffetas noir, son tablier blanc et ses gros bras ronds sortant des
+manches de chemise, accourait aussi, la petite S&ucirc;zel derri&egrave;re elle.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Seigneur Dieu! c'est vous, monsieur Kobus, disait la bonne femme
+toute riante; de si bonne heure? Ah! quelle bonne surprise vous nous
+faites.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, m&egrave;re Orchel. Tout ce que je vois me r&eacute;jouit. J'ai donn&eacute; un coup
+d'&oelig;il sur les vergers, tout pousse &agrave; souhait; et j'ai vu tout &agrave; l'heure
+le b&eacute;tail qui rentrait de l'abreuvoir, il m'a paru en bon &eacute;tat.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, tout est bien&raquo;, dit la grosse fermi&egrave;re. On voyait qu'elle
+avait envie d'embrasser Kobus, et la petite S&ucirc;zel paraissait aussi bien
+heureuse. Deux gar&ccedil;ons de labour, en blouse, sortaient alors avec la
+charrue attel&eacute;e; ils lev&egrave;rent leur bonnet en criant: &laquo;Bonjour, monsieur
+Kobus!</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Johan; bonjour, Kasper&raquo;, dit-il tout joyeux. Il s'&eacute;tait
+approch&eacute; de la vieille ferme, dont la fa&ccedil;ade &eacute;tait couverte d'un lattis,
+o&ugrave; grimpaient jusque sous le toit six ou sept gros ceps de vigne noueux;
+mais les bourgeons se montraient &agrave; peine. &Agrave; droite de la petite porte
+ronde se trouvait un banc de pierre. Plus loin, sous le toit du hangar,
+qui s'avan&ccedil;ait en auvent jusqu'&agrave; douze pieds du sol, &eacute;taient entass&eacute;s
+p&ecirc;le-m&ecirc;le les herses, les charrues, le hache-paille, les scies et les
+&eacute;chelles. On y voyait aussi, contre la porte de la grange, une grande
+trouble &agrave; p&ecirc;cher, et au-dessus, entre les poutres du hangar, pendaient
+des bottes de paille, o&ugrave; des nich&eacute;es de pierrots avaient &eacute;lu domicile.
+Le chien Mopsel, un petit chien de berger &agrave; poils gris de fer, grosse
+moustache et queue tra&icirc;nante, venait se frotter &agrave; la jambe de Fritz, qui
+lui passait la main sur la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'au milieu des &eacute;clats de rire et des joyeux propos
+qu'inspirait &agrave; tous l'arriv&eacute;e de ce bon Kobus, ils entr&egrave;rent ensemble
+dans l'all&eacute;e, puis dans la chambre commune de la ferme, une grande salle
+blanchie &agrave; la chaux, haute de huit &agrave; neuf pieds, et le plafond ray&eacute; de
+poutres brunes. Trois fen&ecirc;tres, &agrave; vitres octogones, s'ouvraient sur la
+vall&eacute;e; une autre petite, derri&egrave;re, prenait jour sur la c&ocirc;te; le long
+des fen&ecirc;tres s'&eacute;tendait une longue table de h&ecirc;tre, les jambes en X, avec
+un banc de chaque c&ocirc;t&eacute;; derri&egrave;re la porte, &agrave; gauche, se dressait le
+fourneau de fonte en pyramide, et sur la table se trouvaient cinq ou six
+petits gobelets et la cruche de gr&egrave;s &agrave; fleurs bleues; de vieilles images
+de saints, enlumin&eacute;es de vermillon et encadr&eacute;es de noir, compl&eacute;taient
+l'ameublement de cette pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit Christel, vous d&icirc;nerez ici, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Cela va sans dire.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Tu sais, Orchel, ce qu'aime M. Kobus?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sois tranquille; nous avons justement fait la p&acirc;te ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, asseyons-nous. &Ecirc;tes-vous fatigu&eacute;, monsieur Kobus? Voulez-vous
+changer de souliers, mettre mes sabots?</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez, Christel; j'ai fait ces deux petites lieues sans m'en
+apercevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tant mieux. Mais tu ne dis rien &agrave; M. Kobus, S&ucirc;zel?</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu que je lui dise? Il voit bien que je suis l&agrave;, et que nous
+avons tous du plaisir &agrave; le recevoir chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a raison, p&egrave;re Christel. Nous avons assez caus&eacute; hier, nous deux;
+elle m'a racont&eacute; tout ce qui se passe ici. Je suis content d'elle: c'est
+une bonne petite fille. Mais puisque nous y sommes, et que la m&egrave;re
+Orchel nous appr&ecirc;te des <i>noudels</i>, savez-vous ce que nous allons faire
+en attendant? Allons voir un peu les champs, le verger, le jardin; il y
+a si longtemps que je n'&eacute;tais sorti, que cette petite course n'a fait
+que me d&eacute;gourdir les jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, monsieur Kobus. S&ucirc;zel, tu peux aider ta m&egrave;re; nous
+reviendrons dans une heure.&raquo;</p>
+
+<p>Alors Fritz et le p&egrave;re Christel sortirent, et comme ils reprenaient le
+chemin de la cour, Kobus, en passant, vit le reflet de la flamme au fond
+de la cuisine. La fermi&egrave;re p&eacute;trissait d&eacute;j&agrave; la p&acirc;te sur l'&eacute;vier.</p>
+
+<p>&laquo;Dans une heure, monsieur Kobus! lui cria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, m&egrave;re Orchel, oui, dans une heure.&raquo; Et ils sortirent.</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons beaucoup press&eacute; de fruits cet hiver, dit Christel; cela nous
+fait au moins dix mesures de cidre et vingt de poir&eacute;. C'est une boisson
+plus rafra&icirc;chissante que le vin, pendant les moissons.</p>
+
+<p>&mdash;Et plus saine que la bi&egrave;re, ajouta Kobus. On n'a pas besoin de la
+fortifier, ni de l'&eacute;tendre d'eau, c'est une boisson naturelle.&raquo;</p>
+
+<p>Ils longeaient alors le mur de la distillerie; Fritz jeta les yeux &agrave;
+l'int&eacute;rieur par une lucarne. &laquo;Et des pommes de terre, Christel, en
+avez-vous distill&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, vous savez que l'ann&eacute;e derni&egrave;re elles n'ont pas donn&eacute;;
+il faut attendre une r&eacute;colte abondante, pour que cela vaille la peine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. Tiens, il me semble que vous avez plus de poules que
+l'ann&eacute;e derni&egrave;re, et de plus belles?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a, monsieur Kobus, ce sont des cochinchinoises. Depuis deux ans,
+il y en a beaucoup dans le pays; j'en avais vu chez Daniel Stenger, &agrave; la
+ferme de Lauterbach, et j'ai voulu en avoir. C'est une esp&egrave;ce
+magnifique, mais il faudra voir si ces cochinchinoises sont bonnes
+pondeuses.&raquo;</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient devant la grille de la basse-cour, et des quantit&eacute;s de
+poules grandes et petites, des hupp&eacute;es et des pattues, un coq superbe &agrave;
+l'&oelig;il roux au milieu, se tenaient l&agrave; dans l'ombre, regardant, &eacute;coutant
+et se peignant du bec. Quelques canards se trouvaient aussi dans le
+nombre.</p>
+
+<p>&laquo;S&ucirc;zel! S&ucirc;zel!&raquo; cria le fermier.</p>
+
+<p>La petite parut aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi, mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ouvre donc aux poules, qu'elles prennent l'air et que les canards
+aillent &agrave; l'eau; il sera temps de les enfermer quand il y aura de
+l'herbe, et qu'elles iront tout d&eacute;terrer au jardin.&raquo;</p>
+
+<p>S&ucirc;zel s'empressa d'ouvrir, et Christel se mit &agrave; descendre la prairie,
+Fritz derri&egrave;re lui. &Agrave; cent pas de la rivi&egrave;re, et comme le terrain
+devenait humide, l'anabaptiste fit halte, et dit:</p>
+
+<p>&laquo;Voyez, monsieur Kobus, depuis six ans cette pente ne produisait que des
+osiers et des fl&egrave;ches d'eau, il y avait &agrave; peine de quoi pa&icirc;tre une
+vache; eh bien! cet hiver, nous nous sommes mis &agrave; niveler, et maintenant
+toute l'eau suit sa pente &agrave; la rivi&egrave;re. Que le soleil donne quinze
+jours, ce sera sec, et nous s&egrave;merons l&agrave; ce que nous voudrons: du tr&egrave;fle,
+du sainfoin, de la luzerne; je vous r&eacute;ponds que le fourrage sera bon.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que j'appelle une fameuse id&eacute;e, dit Fritz.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, mais il faut que je vous parle d'une autre chose; quand
+nous reviendrons &agrave; la ferme, et que nous serons &agrave; l'endroit o&ugrave; la
+rivi&egrave;re fait un coude, je vous expliquerai cela, vous le comprendrez
+mieux.&raquo;</p>
+
+<p>Ils continu&egrave;rent &agrave; se promener ainsi autour de la vall&eacute;e jusque vers
+midi. Christel exposait &agrave; Kobus ses intentions.</p>
+
+<p>&laquo;Ici, disait-il, je planterai des pommes de terre; l&agrave;, nous s&egrave;merons du
+bl&eacute;; apr&egrave;s le tr&egrave;fle, c'est un bon assolement.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz n'y comprenait rien; mais il avait l'air de s'y entendre, et le
+vieux fermier &eacute;tait heureux de parler des choses qui l'int&eacute;ressaient le
+plus.</p>
+
+<p>La chaleur devenait grande. &Agrave; force de marcher dans ces terres grasses,
+labour&eacute;es profond&eacute;ment, et qui vous laissaient &agrave; chaque pas une motte au
+talon, Kobus avait fini par sentir la sueur lui couler le long du dos;
+et comme ils &eacute;taient au haut de la c&ocirc;te, en train de reprendre haleine,
+cet immense bourdonnement des insectes, qui sortent de terre aux
+premiers beaux jours, se fit entendre pour la premi&egrave;re fois &agrave; ses
+oreilles.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez, Christel, dit-il, quelle musique... hein! C'est tout de m&ecirc;me
+&eacute;tonnant, cette vie qui sort de terre sous la forme de chenilles, de
+hannetons, de mouches, et qui remplit l'air du jour au lendemain; c'est
+quelque chose de grand!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est m&ecirc;me trop grand, dit l'anabaptiste. Si nous n'avions pas le
+bonheur d'avoir des moineaux, des pinsons, des hirondelles et des
+centaines d'autres petits oiseaux, comme les chardonnerets et les
+fauvettes, pour exterminer toute cette vermine, nous serions perdus,
+monsieur Kobus: les hannetons, les chenilles et les sauterelles nous
+mangeraient tout! Heureusement, le Seigneur vient &agrave; notre aide. On
+devrait d&eacute;fendre la chasse des petits oiseaux; moi, j'ai toujours
+d&eacute;fendu de d&eacute;nicher les moineaux de la ferme; &ccedil;a nous pille beaucoup de
+grain, mais &ccedil;a nous en sauve encore plus.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Fritz, voil&agrave; comment tout marche dans ce bas monde: les
+insectes d&eacute;vorent les plantes, les oiseaux d&eacute;vorent les insectes, et
+nous mangeons les oiseaux avec le reste. Depuis le commencement, les
+choses ont &eacute;t&eacute; arrang&eacute;es pour que nous mangions tout: nous avons
+trente-deux dents pour cela; les unes pointues, les autres tranchantes,
+et les autres, ce qu'on appelle les grosses dents, pour &eacute;craser. Cela
+prouve que nous sommes les rois de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &eacute;coutez, Christel!... qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est la grosse cloche de Hunebourg qui sonne midi, le son entre
+l&agrave;-bas dans la vall&eacute;e, pr&egrave;s de la roche des Tourterelles.&raquo;</p>
+
+<p>Ils se mirent &agrave; redescendre, et, sur le bord de la rivi&egrave;re, &agrave; cent pas
+de la ferme, l'anabaptiste, s'arr&ecirc;tant de nouveau dit:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Kobus, voici l'id&eacute;e dont je vous parlais tout &agrave; l'heure. Voyez
+comme la rivi&egrave;re est basse ici; tous les ans, &agrave; la fonte des neiges, ou
+quand il tombe une grande averse en &eacute;t&eacute;, la rivi&egrave;re d&eacute;borde; elle avance
+de cent pas au moins dans ce coin; si vous &eacute;tiez arriv&eacute; la semaine
+derni&egrave;re, vous l'auriez vu plein d'&eacute;cume; maintenant encore la terre est
+tr&egrave;s humide.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! j'ai pens&eacute; que si l'on creusait de cinq ou six pieds dans ce
+tournant, &ccedil;a nous donnerait d'abord deux ou trois cents tombereaux de
+terre grasse, qui formeraient un bon engrais pour la c&ocirc;te, car il n'y a
+rien de mieux que de m&ecirc;ler la terre glaise &agrave; la terre de chaux. Ensuite,
+en b&acirc;tissant un petit mur bien solide du c&ocirc;t&eacute; de la rivi&egrave;re, nous
+aurions le meilleur r&eacute;servoir qu'on puisse souhaiter pour tenir de la
+truite, du barbeau, de la tanche, et toutes les esp&egrave;ces de la Lauter.
+L'eau entrerait par une &eacute;cluse grill&eacute;e, et sortirait par une claie bien
+serr&eacute;e de l'autre c&ocirc;t&eacute;: les poissons seraient l&agrave; dans l'eau vive comme
+chez eux, et l'on n'aurait qu'&agrave; jeter le filet pour en prendre ce qu'on
+voudrait.</p>
+
+<p>&laquo;Au lieu que maintenant, surtout depuis que l'horloger de Hunebourg et
+ses deux fils viennent p&ecirc;cher toute la sainte journ&eacute;e, et qu'ils
+emportent tous les soirs des truites plein leurs sacs, il n'y a plus
+moyen d'en avoir. Que pensez-vous de cela, monsieur Kobus, vous qui
+aimez le poisson d'eau courante? Toutes les semaines, S&ucirc;zel vous en
+porterait avec le beurre, les &oelig;ufs et le reste.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, dit Fritz, la bouche pleine d'admiration, c'est une id&eacute;e
+magnifique. Christel, vous &ecirc;tes un homme rempli de bon sens. Depuis
+longtemps j'aurais d&ucirc; penser &agrave; ce r&eacute;servoir, car j'aime beaucoup la
+truite. Oui, vous avez raison. Tiens, tiens, c'est tout &agrave; fait juste!
+Pas plus tard que demain nous commencerons, entendez-vous, Christel? Ce
+soir, je vais &agrave; Hunebourg chercher des ouvriers, des tombereaux et des
+brouettes. Il faut que l'architecte Lang arrive, pour que la chose soit
+faite en r&egrave;gle. Et, l'affaire termin&eacute;e, nous s&egrave;merons l&agrave;-dedans des
+truites, des perches, des barbeaux, comme on s&egrave;me des choux, des raves
+et des carottes dans son jardin.&raquo;</p>
+
+<p>Kobus partit alors d'un grand &eacute;clat de rire, et le vieil anabaptiste
+parut heureux de le voir approuver son plan. Tout en regagnant la ferme,
+Fritz disait:</p>
+
+<p>&laquo;Je vais m'&eacute;tablir chez vous, Christel, huit, dix, quinze jours, pour
+surveiller et pousser ce travail. Je veux tout voir de mes propres yeux.
+Il faudra, du c&ocirc;t&eacute; de la rivi&egrave;re, un mur solide, de bonne chaux et de
+bonnes fondations; nous aurons aussi besoin de sable et de gravier pour
+le fond du r&eacute;servoir, car les poissons d'eau courante veulent du
+gravier. Enfin nous &eacute;tablirons cela pour durer longtemps.&raquo;</p>
+
+<p>Ils entraient alors dans la grande cour en face du hangar; S&ucirc;zel se
+trouvait sur la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que ta m&egrave;re nous attend? lui demanda le vieil anabaptiste.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore; elle est seulement en train de dresser la table.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! nous avons le temps de voir les &eacute;curies.&raquo; Il traversa la cour et
+ouvrit la lucarne. Kobus regarda l'&eacute;table blanchie &agrave; la chaux et pav&eacute;e
+de moellons, une rigole au milieu en pente douce, les b&oelig;ufs et les
+vaches &agrave; la file dans l'ombre. Comme tous ces bons animaux tournaient la
+t&ecirc;te vers la lumi&egrave;re, le p&egrave;re Christel dit: &laquo;Ces deux grands b&oelig;ufs, sur
+le devant, sont &agrave; l'engrais depuis trois mois; le boucher juif, Isaac
+Schmo&ucirc;le, en a envie; il est d&eacute;j&agrave; venu deux ou trois fois. Les six
+autres nous suffiront cette ann&eacute;e pour le labour. Mais voyez ce petit
+noir, monsieur, il est magnifique, et c'est bien dommage que nous
+n'ayons pas la paire. J'ai d&eacute;j&agrave; couru tout le pays pour en trouver un
+pareil. Quant aux vaches, ce sont les m&ecirc;mes que l'ann&eacute;e derni&egrave;re. Roesel
+est fra&icirc;che &agrave; lait; je veux lui laisser nourrir sa petite g&eacute;nisse
+blanche.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, fit Kobus, je vois que tout est bien. Maintenant, allons
+d&icirc;ner, je me sens une pointe d'app&eacute;tit.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+
+<p>L'id&eacute;e du r&eacute;servoir aux poissons avait enthousiasm&eacute; Fritz. &Agrave; peine le
+d&icirc;ner termin&eacute;, vers une heure, il se remettait en marche pour Hunebourg.
+Et le lendemain il revenait avec une voiture de pioches, de pelles et de
+brouettes, quelques ouvriers de la carri&egrave;re des Trois-Fontaines et
+l'architecte Lang, qui devait tracer le plan de l'ouvrage.</p>
+
+<p>On descendit aussit&ocirc;t &agrave; la rivi&egrave;re, on examina le terrain. Lang, son
+m&egrave;tre au poing, prit les mesures; il discuta l'entreprise avec le p&egrave;re
+Christel, et Kobus planta lui-m&ecirc;me les piquets. Finalement, lorsqu'on se
+trouva d'accord sur la chose et le prix, les ouvriers se mirent &agrave;
+l'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Lang avait cette ann&eacute;e-l&agrave; sa grande entreprise du pont de pierre sur la
+Lauter, entre Hunebourg et Biewerkirch; il ne put donc surveiller les
+travaux; mais Fritz, install&eacute; chez l'anabaptiste, dans la belle chambre
+du premier, se chargea de ce soin.</p>
+
+<p>Ses deux fen&ecirc;tres s'ouvraient sur le toit du hangar; il n'avait pas m&ecirc;me
+besoin de se lever, pour voir o&ugrave; l'ouvrage en &eacute;tait, car de son lit il
+d&eacute;couvrait d'un coup d'&oelig;il la rivi&egrave;re, le verger en face et la c&ocirc;te
+au-dessus. C'&eacute;tait comme fait expr&egrave;s pour lui.</p>
+
+<p>Au petit jour, quand le coq lan&ccedil;ait son cri dans la vall&eacute;e encore toute
+grise, et qu'au loin, bien loin, les &eacute;chos du Bichelberg lui r&eacute;pondaient
+dans le silence; quand Mopsel se retournait dans sa niche, apr&egrave;s avoir
+lanc&eacute; deux ou trois aboiements; quand la haute grive faisait entendre sa
+premi&egrave;re note dans les bois sonores; puis, quand tout se taisait de
+nouveau quelques secondes, et que les feuilles se mettaient &agrave;
+frissonner&mdash;sans que l'on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer,
+elles aussi, le p&egrave;re de la lumi&egrave;re et de la vie&mdash;, et qu'une sorte de
+p&acirc;leur s'&eacute;tendait dans le ciel, alors Kobus s'&eacute;veillait; il avait
+entendu ces choses avant d'ouvrir les yeux et regardait.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait encore sombre autour de lui, mais en bas, dans l'all&eacute;e, le
+gar&ccedil;on de labour marchait d'un pas pesant; il entrait dans la grange et
+ouvrait la lucarne du fenil, sur l'&eacute;curie, pour donner le fourrage aux
+b&ecirc;tes. Les cha&icirc;nes remuaient, les b&oelig;ufs mugissaient tout bas, comme
+endormis, les sabots allaient et venaient.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apr&egrave;s, la m&egrave;re Orchel descendait dans la cuisine; Fritz, tout en
+&eacute;coutant la bonne femme allumer du feu et remuer les casseroles,
+&eacute;cartait ses rideaux et voyait les petites fen&ecirc;tres grises se d&eacute;couper
+en noir sur l'horizon p&acirc;le.</p>
+
+<p>Quelquefois un nuage, l&eacute;ger comme un &eacute;cheveau de pourpre, indiquait que
+le soleil allait para&icirc;tre entre les deux c&ocirc;tes en face, dans dix
+minutes, un quart d'heure.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; la ferme &eacute;tait pleine de bruit: dans la cour, le coq, les
+poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait. Dans la
+cuisine, les casseroles tintaient, le feu p&eacute;tillait, les portes
+s'ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors sous le
+hangar. On entendait trotter au loin les ouvriers arrivant du
+Bichelberg.</p>
+
+<p>Puis, tout &agrave; coup tout devenait blanc: c'&eacute;tait lui... le soleil, qui
+venait enfin de para&icirc;tre. Il &eacute;tait l&agrave;, rouge, &eacute;tincelant comme de l'or.
+Fritz, le regardant monter entre les deux c&ocirc;tes, pensait: &laquo;Dieu est
+grand.&raquo;</p>
+
+<p>Et plus bas, voyant les ouvriers piocher, tra&icirc;ner la brouette, il se
+disait: &laquo;&Ccedil;a va bien!&raquo;</p>
+
+<p>Il entendait aussi la petite S&ucirc;zel monter et descendre l'escalier en
+trottant comme une perdrix, d&eacute;poser ses souliers cir&eacute;s &agrave; la porte, et
+faire doucement, pour ne pas l'&eacute;veiller. Il souriait en lui-m&ecirc;me,
+surtout quand le chien Mopsel se mettait &agrave; aboyer dans la cour, et qu'il
+entendait la petite lui crier d'une voix &eacute;touff&eacute;e: &laquo;Chut! chut! Ah! le
+gueux, il est capable d'&eacute;veiller M. Kobus!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;C'est &eacute;tonnant, pensait-il, comme cette petite prend soin de moi; elle
+devine tout ce qui peut me faire plaisir: &agrave; force de <i>damfnoudels</i>, j'en
+avais assez; j'aurais voulu des &oelig;ufs &agrave; la coque, elle m'en a fait sans
+que j'aie dit un mot; ensuite j'avais assez d'&oelig;ufs, elle m'a fait des
+c&ocirc;telettes aux fines herbes.... C'est une enfant pleine de bon sens;
+cette petite S&ucirc;zel m'&eacute;tonne!&raquo;</p>
+
+<p>Et, songeant &agrave; ces choses, il s'habillait et descendait; les gens de la
+ferme avaient fini leur repas du matin; ils attachaient la charrue, et
+se mettaient en route.</p>
+
+<p>La petite nappe blanche &eacute;tait mise au bout de la table, le couvert, la
+chopine de vin et la grosse carafe d'eau fra&icirc;che dessus, toute
+scintillante de gouttelettes. Les fen&ecirc;tres de la salle, ouvertes sur la
+vall&eacute;e, laissaient entrer par bouff&eacute;es les &acirc;pres parfums des bois.</p>
+
+<p>En ce moment le p&egrave;re Christel arrivait d&eacute;j&agrave; quelquefois de la c&ocirc;te, la
+blouse tremp&eacute;e de ros&eacute;e et les souliers charg&eacute;s de gl&egrave;be jaune.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, monsieur Kobus, s'&eacute;criait le brave homme, comment &ccedil;a va-t-il
+ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, tr&egrave;s bien, p&egrave;re Christel; je me plais de plus en plus ici, je
+suis comme un coq en p&acirc;te, votre petite S&ucirc;zel ne me laisse manquer de
+rien.&raquo;</p>
+
+<p>Si S&ucirc;zel se trouvait l&agrave;, aussit&ocirc;t elle rougissait et se sauvait bien
+vite, et le vieil anabaptiste disait: &laquo;Vous faites trop d'&eacute;loges &agrave; cette
+enfant, monsieur Kobus; vous la rendrez orgueilleuse d'elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! il faut bien l'encourager, que diable; c'est tout &agrave; fait une
+bonne petite femme de m&eacute;nage: elle fera la satisfaction de vos vieux
+jours, p&egrave;re Christel.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le veuille, monsieur Kobus, Dieu le veuille, pour son bonheur et
+pour le n&ocirc;tre!&raquo;</p>
+
+<p>Ils d&eacute;jeunaient alors ensemble, puis allaient voir les travaux, qui
+marchaient tr&egrave;s bien et prenaient une belle tournure. Apr&egrave;s cela, le
+fermier retournait aux champs, et Fritz rentrait fumer une bonne pipe
+dans sa chambre, les deux coudes au bord de sa fen&ecirc;tre, sous le toit,
+regardant travailler les ouvriers, les gens de la ferme aller et venir,
+mener le b&eacute;tail &agrave; la rivi&egrave;re, piocher le jardin, la m&egrave;re Orchel semer
+des haricots, et S&ucirc;zel entrer dans l'&eacute;table avec un petit cuveau de
+sapin bien propre, pour traire les vaches, ce qu'elle faisait le matin
+vers sept heures, et le soir &agrave; huit heures apr&egrave;s le souper.</p>
+
+<p>Souvent alors il descendait, afin de jouir de ce spectacle, car il avait
+fini par prendre go&ucirc;t au b&eacute;tail, et c'&eacute;tait un v&eacute;ritable plaisir pour
+lui, de voir ces bonnes vaches, calmes et paisibles, se retourner &agrave;
+l'approche de la petite S&ucirc;zel, avec leurs museaux roses ou bleu&acirc;tres, et
+se mettre &agrave; mugir en ch&oelig;ur comme pour la saluer.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, Schwartz, allons, Horni... retournez-vous.... Laissez-moi
+passer!&raquo; leur criait S&ucirc;zel en les poussant de sa petite main potel&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils ne la quittaient pas de l'&oelig;il, tant ils l'aimaient; et quand,
+assise sur son tabouret de bois &agrave; trois pieds, elle se mettait &agrave; traire,
+la grande Blanche ou la petite Roesel se retournaient sans cesse pour
+lui donner un coup de langue, ce qui la f&acirc;chait plus qu'on ne peut dire.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'en viendrai jamais &agrave; bout, c'est fini!&raquo;, s'&eacute;criait-elle.</p>
+
+<p>Et Fritz, regardant cela par la lucarne, riait de bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Quelquefois, l'apr&egrave;s-midi, il d&eacute;tachait la nacelle et descendait
+jusqu'aux roches grises de la for&ecirc;t de bouleaux. Il jetait le filet sur
+ces fonds de sable; mais rarement il prenait quelque chose, et, toujours
+en ramant pour remonter le courant jusqu'&agrave; la ferme, il pensait:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! quelle bonne id&eacute;e nous avons eue de creuser un r&eacute;servoir; d'un seul
+coup de filet, je vais avoir plus de poisson que je n'en prendrais en
+quinze jours dans la rivi&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi s'&eacute;coulait le temps &agrave; la ferme, et Kobus s'&eacute;tonnait de regretter
+si peu sa cave, sa cuisine, sa vieille Katel et la bi&egrave;re du
+<i>Grand-Cerf</i>, dont il s'&eacute;tait fait une habitude depuis quinze ans.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne pense pas plus &agrave; tout cela, se disait-il parfois le soir, que si
+ces choses n'avaient jamais exist&eacute;. J'aurais du plaisir &agrave; voir le vieux
+rebbe David, le grand Fr&eacute;d&eacute;ric Schoultz, le percepteur H&acirc;an, c'est vrai;
+je ferais volontiers le soir une partie de <i>youker</i> avec eux, mais je
+m'en passe tr&egrave;s bien, il me semble m&ecirc;me que je me porte mieux, que j'ai
+les jambes plus d&eacute;gourdies et meilleur app&eacute;tit; cela vient du grand air.
+Quand je retournerai l&agrave;-bas, je vais avoir une mine de chanoine,
+fra&icirc;che, rose, joufflue; on ne verra plus mes yeux, tant j'engraisse,
+ha! ha! ha!&raquo;</p>
+
+<p>Un jour, S&ucirc;zel ayant eu l'id&eacute;e de chercher en ville une poitrine de veau
+bien grasse, de la farcir de petits oignons hach&eacute;s et de jaunes d'&oelig;ufs,
+et d'ajouter &agrave; ce d&icirc;ner des beignets d'une sorte particuli&egrave;re,
+saupoudr&eacute;s de cannelle et de sucre, Fritz trouva cela de si bon go&ucirc;t,
+qu'ayant appris que S&ucirc;zel avait seule pr&eacute;par&eacute; ces friandises, il ne put
+s'emp&ecirc;cher de dire &agrave; l'anabaptiste, apr&egrave;s le repas:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le bon sens
+et l'esprit. O&ugrave; diable S&ucirc;zel peut-elle avoir appris tant de choses? Cela
+doit &ecirc;tre naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c'est naturel: les uns
+naissent avec des qualit&eacute;s; et les autres n'en ont pas, malheureusement
+pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple, est tr&egrave;s bon pour aboyer
+contre les gens; mais si quelqu'un voulait en faire un chien de chasse,
+il ne serait plus bon &agrave; rien. Notre enfant, monsieur Kobus, est n&eacute;e pour
+conduire un m&eacute;nage; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le
+beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma femme.
+On n'a jamais eu besoin de lui dire: "S&ucirc;zel, il faut s'y prendre de
+telle mani&egrave;re." C'est venu tout seul, voil&agrave; ce que j'appelle une vraie
+femme de m&eacute;nage, dans deux ou trois ans, bien entendu, car, maintenant,
+elle n'est pas encore assez forte pour les grands travaux; mais ce sera
+une vraie femme de m&eacute;nage; elle a re&ccedil;u le don du Seigneur, elle fait ces
+choses avec plaisir.</p>
+
+<p>&laquo;Quand on est forc&eacute; de porter son chien &agrave; la chasse, disait le vieux
+garde Froelig, cela va mal; les vrais chiens de chasse y vont tout
+seuls, on n'a pas besoin de leur dire: "&Ccedil;a, c'est un moineau, &ccedil;a une
+caille ou une perdrix;" ils ne tombent jamais en arr&ecirc;t devant une motte
+de terre comme devant un li&egrave;vre. Mopsel, lui, ne ferait pas la
+diff&eacute;rence. Mais quant &agrave; S&ucirc;zel, j'ose dire qu'elle est n&eacute;e pour tout ce
+qui regarde la maison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est positif, dit Fritz. Mais le don de la cuisine, voyez-vous, est
+une v&eacute;ritable b&eacute;n&eacute;diction. On peut rouir le chanvre, filer, laver, tout
+ce que vous voudrez, avec des bras, des jambes et de la bonne volont&eacute;;
+mais distinguer une sauce d'une autre, et savoir les appliquer &agrave; propos,
+voil&agrave; quelque chose de rare. Aussi j'estime plus ces beignets que tout
+le reste; et pour les faire aussi bons, je soutiens qu'il faut mille
+fois plus de talent que pour filer et blanchir cinquante aunes de toile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, monsieur Kobus; vous &ecirc;tes plus fort sur ces articles
+que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Christel, et je suis si content de ces beignets, que je voudrais
+savoir comment elle s'y est prise pour les faire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! nous n'avons qu'&agrave; l'appeler, dit le vieux fermier, elle nous
+expliquera cela.&mdash;S&ucirc;zel! S&ucirc;zel!&raquo;</p>
+
+<p>S&ucirc;zel &eacute;tait justement en train de battre le beurre dans la cuisine, le
+tablier blanc &agrave; bavette serr&eacute; &agrave; la taille, agraf&eacute; sur la nuque, et
+remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue &agrave; son joli menton
+rose. Des centaines de petites taches blanches mouchetaient ses bras
+dodus et ses joues; il y en avait jusque dans ses cheveux, tant elle
+mettait d'ardeur &agrave; son ouvrage.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'elle entra toute anim&eacute;e, demandant: &laquo;Quoi donc, mon
+p&egrave;re?&raquo;</p>
+
+<p>Et Fritz, la voyant fra&icirc;che et souriante, ses grands yeux bleus
+&eacute;carquill&eacute;s d'un air na&iuml;f, et sa petite bouche entrouverte laissant
+apercevoir de jolies dents blanches, Fritz ne put s'emp&ecirc;cher de faire la
+r&eacute;flexion qu'elle &eacute;tait app&eacute;tissante comme une assiette de fraises &agrave; la
+cr&egrave;me.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce qu'il y a, mon p&egrave;re? fit-elle de sa petite voix gaie: vous
+m'avez appel&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, voici M. Kobus qui trouve tes beignets si bons qu'il voudrait
+bien en conna&icirc;tre la recette.&raquo;</p>
+
+<p>S&ucirc;zel devint toute rouge de plaisir. &laquo;Oh! monsieur Kobus veut rire de
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, S&ucirc;zel, ces beignets sont d&eacute;licieux; comment les as-tu faits,
+voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Kobus, &ccedil;a n'est pas difficile, j'ai mis... mais, si vous
+voulez, j'&eacute;crirai cela... vous pourriez oublier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! elle sait &eacute;crire, p&egrave;re Christel?</p>
+
+<p>&mdash;Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le vieil
+anabaptiste.</p>
+
+<p>&mdash;Diable... diable... voyez-vous cela... mais c'est une vraie
+m&eacute;nag&egrave;re.... Je n'oserai plus la tutoyer tout &agrave; l'heure.... Eh bien,
+S&ucirc;zel, c'est convenu, tu &eacute;criras la recette.&raquo;</p>
+
+<p>Alors S&ucirc;zel, heureuse comme une petite reine, rentra dans la cuisine, et
+Kobus alluma sa pipe en attendant le caf&eacute;.</p>
+
+<p>Les travaux du r&eacute;servoir se termin&egrave;rent le lendemain de ce jour, vers
+cinq heures. Il avait trente m&egrave;tres de long sur vingt de large, un mur
+solide l'entourait; mais avant de poser les grilles command&eacute;es au
+Klingenthal, il fallait attendre que la ma&ccedil;onnerie f&ucirc;t bien s&egrave;che.</p>
+
+<p>Les ouvriers partirent donc la pioche et la pelle sur l'&eacute;paule; et
+Fritz, le m&ecirc;me soir, pendant le souper, d&eacute;clara qu'il retournerait le
+lendemain &agrave; Hunebourg. Cette d&eacute;cision attrista tout le monde.</p>
+
+<p>&laquo;Vous allez partir au plus beau moment de l'ann&eacute;e, dit l'anabaptiste.
+Encore deux ou trois jours et les noisettes auront leurs pompons, les
+sureaux et les lilas auront leurs grappes, tous les gen&ecirc;ts de la c&ocirc;te
+seront fleuris, on ne trouvera que des violettes &agrave; l'ombre des haies.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dit la m&egrave;re Orchel, S&ucirc;zel qui pensait vous servir de petits radis
+un de ces jours.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, r&eacute;pondit Fritz, je ne demanderais pas mieux que de
+rester; mais j'ai de l'argent &agrave; recevoir, des quittances &agrave; donner; j'ai
+peut-&ecirc;tre des lettres qui m'attendent. Et puis, dans une quinzaine, je
+reviendrai poser les grilles; alors je verrai tout ce que vous me dites.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, puisqu'il le faut, dit le fermier, n'en parlons plus; mais
+c'est f&acirc;cheux tout de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, Christel, je le regrette aussi.&raquo; La petite S&ucirc;zel ne dit
+rien, mais elle paraissait toute triste, et ce soir-l&agrave; Kobus, fumant
+comme d'habitude sa pipe &agrave; sa fen&ecirc;tre, avant de se coucher, ne
+l'entendit pas chanter de sa jolie voix de fauvette, en lavant la
+vaisselle. Le ciel, &agrave; droite vers Hunebourg, &eacute;tait rouge comme une
+braise, tandis que les coteaux en face, &agrave; l'autre bout de l'horizon,
+passaient des teintes d'azur au violet sombre, et finissaient par
+dispara&icirc;tre dans l'ab&icirc;me.</p>
+
+<p>La rivi&egrave;re, au fond de la vall&eacute;e, fourmillait de poussi&egrave;re d'or; et les
+saules, avec leurs longues feuilles pendantes, les joncs avec leurs
+fl&egrave;ches aigu&euml;s, les osiers et les trembles, papillotant &agrave; la brise, se
+dessinaient en larges hachures noires sur ce fond lumineux. Un oiseau
+des marais, quelque martin-p&ecirc;cheur sans doute, jetait de seconde en
+seconde dans le silence son cri bizarre. Puis tout se tut, et Fritz se
+coucha.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; huit heures, il avait d&eacute;jeun&eacute;, et debout, le b&acirc;ton &agrave; la
+main devant la ferme avec le vieil anabaptiste et la m&egrave;re Orchel, il
+allait partir.</p>
+
+<p>&laquo;Mais o&ugrave; donc est S&ucirc;zel, s'&eacute;cria-t-il, je ne l'ai pas encore vue ce
+matin?</p>
+
+<p>&mdash;Elle doit &ecirc;tre &agrave; l'&eacute;table ou dans la cour, dit la fermi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! allez la chercher; je ne puis quitter le Meisenth&acirc;l sans lui
+dire adieu.&raquo; Orchel entra dans la maison, et quelques instants apr&egrave;s
+S&ucirc;zel paraissait, toute rouge.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! S&ucirc;zel, arrive donc, lui cria Kobus, il faut que je te remercie; je
+suis tr&egrave;s content de toi, tu m'as bien trait&eacute;. Et pour te prouver ma
+satisfaction, tiens, voici un <i>goulden</i>, dont tu feras ce que tu
+voudras.&raquo;</p>
+
+<p>Mais S&ucirc;zel, au lieu d'&ecirc;tre joyeuse &agrave; ce cadeau, parut toute confuse.
+&laquo;Merci, monsieur Kobus&raquo;, dit-elle. Et comme Fritz insistait, disant:
+&laquo;Prends donc cela. S&ucirc;zel, tu l'as bien gagn&eacute;.&raquo; Elle, d&eacute;tournant la t&ecirc;te,
+se prit &agrave; fondre en larmes. &laquo;Qu'est-ce que cela signifie? dit alors le
+p&egrave;re Christel; pourquoi pleures-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, mon p&egrave;re&raquo;, fit-elle en sanglotant. Et Kobus de son
+c&ocirc;t&eacute; pensa: &laquo;Cette petite est fi&egrave;re, elle croit que je la traite comme
+une servante, cela lui fait de la peine.&raquo;</p>
+
+<p>C'est pourquoi, remettant le <i>goulden</i> dans sa poche, il dit:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, S&ucirc;zel, je t'ach&egrave;terai moi-m&ecirc;me quelque chose, cela vaudra
+mieux. Seulement, il faut que tu me donnes la main; sans cela, je
+croirais que tu es f&acirc;ch&eacute;e contre moi.&raquo;</p>
+
+<p>Alors S&ucirc;zel, sa jolie figure cach&eacute;e dans son tablier, et la t&ecirc;te pench&eacute;e
+en arri&egrave;re sur l'&eacute;paule, lui tendit la main; et quand Fritz l'eut
+serr&eacute;e, elle rentra dans l'all&eacute;e en courant.</p>
+
+<p>&laquo;Les enfants ont de dr&ocirc;les d'id&eacute;es, dit l'anabaptiste. Tenez, elle a cru
+que vous vouliez la payer des choses qu'elle a faites de bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Kobus, je suis bien f&acirc;ch&eacute; de l'avoir chagrin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! s'&eacute;cria la m&egrave;re Orchel, elle est aussi trop orgueilleuse. Cette
+petite nous fera de grands chagrins.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, calmez-vous, m&egrave;re Orchel, dit Fritz en riant; il vaut mieux
+&ecirc;tre un peu trop fier que pas assez, croyez-moi, surtout pour les
+filles. Et, maintenant, au revoir!&raquo;</p>
+
+<p>Il se mit en route avec Christel, qui l'accompagna jusque sur la c&ocirc;te;
+ils se s&eacute;par&egrave;rent pr&egrave;s des roches, et Kobus poursuivit seul sa route
+d'un bon pas vers Hunebourg.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+
+<p>Malgr&eacute; tout le plaisir qu'avait eu Fritz &agrave; la ferme, ce n'est pas sans
+une vive satisfaction qu'il d&eacute;couvrit Hunebourg sur la c&ocirc;te en face.
+Autant tout &eacute;tait humide dans la vall&eacute;e le jour de son d&eacute;part, autant
+alors tout &eacute;tait sec et clair. La grande prairie de Finckmath s'&eacute;tendait
+comme un immense tapis de verdure des glacis jusqu'au ruisseau des
+Ablettes, et, tout au haut, les grands fumiers de cavalerie du Postth&acirc;l,
+les petits jardins des v&eacute;t&eacute;rans, entour&eacute;s de haies vives, et les vieux
+remparts moussus, produisaient un effet superbe.</p>
+
+<p>Il voyait aussi, derri&egrave;re les acacias en boule de la petite place, pr&egrave;s
+de l'h&ocirc;tel de ville, la fa&ccedil;ade blanche de sa maison; et la distance ne
+l'emp&ecirc;chait pas de reconna&icirc;tre que les fen&ecirc;tres &eacute;taient ouvertes pour
+donner de l'air.</p>
+
+<p>Tout en marchant, il se repr&eacute;sentait la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>, avec
+sa cour au fond entour&eacute;e de platanes; les petites tables au-dessous,
+encombr&eacute;es de monde, les chopes d&eacute;bordant de mousse. Il se revoyait dans
+sa chambre, en manches de chemise, les pantalons serr&eacute;s aux hanches, les
+pieds dans ses pantoufles, et se disait tout joyeux:</p>
+
+<p>&laquo;On n'est pourtant jamais mieux que chez soi, dans ses vieux habits et
+ses vieilles habitudes. J'ai pass&eacute; quinze jours agr&eacute;ables au Meisenth&acirc;l,
+c'est vrai; mais s'il avait fallu rester encore, j'aurais trouv&eacute; le
+temps long. Nous allons donc recommencer nos discussions, le vieux David
+Sichel et moi; nous allons nous remettre &agrave; nos bonnes parties de <i>youker</i>
+avec Fr&eacute;d&eacute;ric Schoultz, le percepteur H&acirc;an, Speck et les autres. Voil&agrave;
+ce qui me convient le mieux. Quand je suis assis en face de ma table,
+pour d&icirc;ner ou pour r&eacute;gler un compte, tout est dans l'ordre naturel.
+Partout ailleurs je puis &ecirc;tre assez content, mais jamais aussi calme,
+aussi paisible que dans mon bon vieux Hunebourg.&raquo;</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure, tout en r&ecirc;vant de la sorte, il avait parcouru
+le sentier de la Finckmath, et passait derri&egrave;re les fumiers du Postth&acirc;l
+pour entrer en ville.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que la vieille Katel va me dire? pensait-il. Elle va me
+d&eacute;vider son chapelet; elle va me reprocher une si longue absence.&raquo;</p>
+
+<p>Et tout en allongeant le pas sous la porte de Hildebrandt, il souriait
+et regardait en passant les portes et les fen&ecirc;tres ouvertes dans la
+grande rue tortueuse: le ferblantier Schwartz, taillant son fer-blanc,
+les besicles sur son petit nez camard et les yeux &eacute;carquill&eacute;s; le
+tourneur Sporte faisant siffler sa roue et d&eacute;vidant ses &eacute;telles en
+rubans sans fin; le tisserand Koffel, tout petit et tout jaune, devant
+son m&eacute;tier, lan&ccedil;ant sa navette avec un bruit de ferraille interminable;
+le forgeron Nickel ferrant le cheval du gendarme Hierth&egrave;s, &agrave; la porte de
+sa forge, et le tonnelier Schweyer enfon&ccedil;ant les douves de ses tonnes &agrave;
+grands coups de maillet, au fond de sa vo&ucirc;te retentissante.</p>
+
+<p>Tous ces bruits, ce mouvement, cette lumi&egrave;re blanche sur les toits,
+cette ombre dans la rue; le passage de tous ces gens qui le saluaient
+d'un air particulier, comme pour dire: &laquo;Voil&agrave; M. Kobus de retour; il
+faut que je me d&eacute;p&ecirc;che de raconter cette nouvelle &agrave; ma femme&raquo;; les
+enfants criant en ch&oelig;ur &agrave; l'&eacute;cole: &laquo;B-A, BA, B-E, BE&raquo;; et les comm&egrave;res
+r&eacute;unies par cinq ou six devant leur porte, tricotant, babillant comme
+des pies, pelant des pommes de terre, et lui criant, en se fourrant
+l'aiguille derri&egrave;re l'oreille: &laquo;H&eacute;! c'est vous, monsieur Kobus; qu'il y
+a longtemps qu'on ne vous a vu!&raquo; tout cela le r&eacute;jouissait et le
+remettait dans son assiette ordinaire.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais me changer en arrivant, se disait-il, et puis j'irai prendre
+une chope &agrave; la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Dans ces agr&eacute;ables pens&eacute;es il tournait au coin de la mairie, et
+traversait la place des Acacias, o&ugrave; se promenaient gravement les anciens
+capitaines en retraite, chauffant leurs rhumatismes au soleil, et sept
+ou huit officiers de hussards, roides dans leurs uniformes comme des
+soldats de bois.</p>
+
+<p>Mais il n'avait pas encore gravi les cinq ou six marches en p&eacute;ristyle de
+sa maison, que la vieille Katel criait d&eacute;j&agrave; dans le vestibule:</p>
+
+<p>&laquo;Voici M. Kobus!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... c'est moi, fit-il en montant quatre &agrave; quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Kobus, s'&eacute;cria la vieille en joignant les mains, quelles
+inqui&eacute;tudes vous m'avez donn&eacute;es!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Katel, est-ce que je ne t'avais pas pr&eacute;venue, en venant
+chercher les ouvriers, que je serais absent quelques jours?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, mais c'est &eacute;gal... d'&ecirc;tre seule &agrave; la maison... de faire
+la cuisine pour une seule personne....</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... sans doute... je comprends &ccedil;a... je me suis d&eacute;rang&eacute;;
+mais une fois tous les quinze ans, ce n'est pas trop. Allons, me voil&agrave;
+revenu... tu vas faire la cuisine pour nous deux. Et maintenant, Katel,
+laisse-moi, il faut que je me change, je suis tout en sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, d&eacute;p&ecirc;chez-vous, on attrape si vite un coup d'air.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz entra dans sa chambre, et refermant la porte, il s'&eacute;cria: &laquo;Nous y
+voil&agrave; donc!&raquo; Il n'&eacute;tait plus le m&ecirc;me homme. Tout en tirant les rideaux,
+en se lavant, en changeant de linge et d'habits, il riait et se disait:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! h&eacute;! H&eacute;! je vais donc me refaire du bon sang, je vais donc pouvoir
+rire encore! Ces b&oelig;ufs, ces vaches, ces poules de la ferme m'avaient
+rendu m&eacute;lancolique.&raquo;</p>
+
+<p>Et le grand Schoultz, le percepteur H&acirc;an, le vieux rebbe David, la
+brasserie du <i>Grand-Cerf</i>, la vieille cour de la synagogue, la halle, la
+place du march&eacute;, toute la ville lui repassait devant les yeux, comme des
+figures de lanterne magique.</p>
+
+<p>Enfin, au bout de vingt minutes, frais, dispos, joyeux, il ressortit,
+son large feutre sur l'oreille, la face &eacute;panouie, et dit &agrave; Katel en
+passant:</p>
+
+<p>&laquo;Je sors, je vais faire un tour en ville.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur... mais vous reviendrez?</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, sois tranquille; au coup de midi je serai &agrave; table.&raquo;
+Et il descendit dans la rue en se demandant:</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; vais-je aller? &agrave; la brasserie? il n'y a personne avant midi. Allons
+voir le vieux David, oui, allons chez le vieux rebbe. C'est dr&ocirc;le, rien
+que de penser &agrave; lui, mon ventre en galope. Il faut que je le mette en
+col&egrave;re; il faut que je lui dise quelque chose pour le f&acirc;cher, cela me
+secouera la rate, et j'en d&icirc;nerai mieux.&raquo;</p>
+
+<p>Dans cette agr&eacute;able perspective, il descendit la rue des Capucins
+jusqu'&agrave; la cour de la synagogue, o&ugrave; l'on entrait par une antique porte
+coch&egrave;re. Tout le monde traversait alors cette cour, pour descendre par
+le petit escalier en face, dans la rue des Juifs. C'&eacute;tait vieux comme
+Hunebourg; on ne voyait l&agrave;-dedans que de grandes ombres grises, de
+hautes b&acirc;tisses d&eacute;cr&eacute;pites, sillonn&eacute;es de ch&ecirc;neaux rouill&eacute;s; et toute la
+Jud&eacute;e pendait aux lucarnes d'alentour, jusqu'&agrave; la cime des airs, ses bas
+trou&eacute;s, ses vieux jupons crasseux, ses culottes rapi&eacute;c&eacute;es, son linge
+filandreux. &Agrave; tous les soupiraux apparaissaient des t&ecirc;tes branlantes,
+des bouches &eacute;dent&eacute;es, des nez et des mentons en carnaval: on aurait dit
+que ces gens arrivaient de Ninive, de Babylone, ou qu'ils &eacute;taient
+r&eacute;chapp&eacute;s de la captivit&eacute; d'&Eacute;gypte, tant ils paraissaient vieux.</p>
+
+<p>Les eaux grasses des m&eacute;nages suintaient le long des murs, et, pour dire
+la v&eacute;rit&eacute;, cela ne sentait pas bon.</p>
+
+<p>&Agrave; la porte de la cour se trouvait un mendiant chr&eacute;tien, assis sur ses
+deux jambes crois&eacute;es; il avait la barbe longue de trois semaines, toute
+grise, les cheveux plats, et les favoris en canon de pistolet; c'&eacute;tait
+un ancien soldat de l'Empire: on l'appelait <i>der Frantzoze</i>.<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a></p>
+
+<p>Le vieux David demeurait au fond avec sa femme, la vieille Sourl&eacute;, toute
+ronde et toute grasse, mais d'une graisse jaun&acirc;tre, les joues entour&eacute;es
+de grosses rides en demi-cercle; son nez &eacute;tait camard, ses yeux tr&egrave;s
+bruns, et sa bouche orn&eacute;e de petites rides en &eacute;toile, comme un trou.</p>
+
+<p>Elle portait un bandeau sur le front, selon la loi de Mo&iuml;se, pour cacher
+ses cheveux, afin de ne pas s&eacute;duire les &eacute;trangers. Du reste elle avait
+bon c&oelig;ur, et le vieux David se faisait un plaisir de la proclamer le
+mod&egrave;le accompli de son sexe.</p>
+
+<p>Fritz mit un <i>groschen</i> dans la s&eacute;bile du <i>Frantzoze</i>; il avait allum&eacute;
+sa pipe, et fumait &agrave; grosses bouff&eacute;es pour traverser le cloaque. En face
+du petit escalier, dont chaque marche est creus&eacute;e comme la pierre d'une
+gargouille, il fit halte, se pencha de c&ocirc;t&eacute; dans une petite fen&ecirc;tre
+ronde, &agrave; ras de terre, et vit le rabbin au fond d'une grande chambre
+enfum&eacute;e, assis devant une table de vieux ch&ecirc;ne, les deux coudes sur un
+gros bouquin &agrave; tranche rouge, et son front rid&eacute; entre ses mains.</p>
+
+<p>La figure du vieux David, dans cette attitude r&eacute;fl&eacute;chie, et sous cette
+lumi&egrave;re grise, ne manquait pas d'un grand caract&egrave;re; il y avait dans
+l'ensemble de ses traits quelque chose de l'esprit r&ecirc;veur et
+contemplatif du dromadaire, ce qui se retrouve du reste chez toutes les
+races orientales.</p>
+
+<p>&laquo;Il lit le Talmud&raquo;, se dit Fritz.</p>
+
+<p>Puis, descendant deux marches, il ouvrit la porte en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&laquo;Tu es donc toujours enfonc&eacute; dans la joie et les proph&egrave;tes, vieux
+<i>posch&eacute;-isroel</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, <i>schaude</i>! fit le vieux rabbin, dont la figure prit
+aussit&ocirc;t une expression de joie int&eacute;rieure, en m&ecirc;me temps que d'ironie
+fine, quoique pleine de bonhomie; tu n'as donc pu te passer de moi plus
+longtemps, tu t'ennuyais et tu es content de me voir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est toujours avec un nouveau plaisir que je te revois, fit
+Kobus en riant; c'est un grand plaisir pour moi de me trouver en face
+d'un v&eacute;ritable croyant, un petit-fils du vertueux Jacob, qui d&eacute;pouilla
+son fr&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Halte! s'&eacute;cria le rebbe, halte! tes plaisanteries sur ce chapitre ne
+peuvent aller. Tu es un <i>&eacute;picaures</i> sans foi ni loi. J'aimerais mieux
+soutenir une discussion en r&egrave;gle contre deux cents pr&ecirc;tres, cinquante
+&eacute;v&ecirc;ques et le pape lui-m&ecirc;me, que contre toi. Du moins, ces gens sont
+forc&eacute;s d'admettre les textes, de reconna&icirc;tre qu'Abraham, Jacob, David et
+tous les proph&egrave;tes &eacute;taient d'honn&ecirc;tes gens; mais toi, maudit <i>schaude</i>,
+tu nies tout, tu rejettes tout, tu d&eacute;clares que tous nos patriarches
+&eacute;taient des gueux; tu es pire que la peste, on ne peut rien t'opposer,
+et c'est pourquoi, Kobus, je t'en prie, laissons cela. C'est tr&egrave;s
+mauvais de ta part de m'attaquer sur des choses o&ugrave; j'aurais en quelque
+sorte honte de me d&eacute;fendre... envoie-moi plut&ocirc;t le cur&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Alors Fritz partit d'un immense &eacute;clat de rire, et, s'&eacute;tant assis, il
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Rebbe, je t'aime, tu es le meilleur homme et le plus r&eacute;jouissant que je
+connaisse. Puisque tu as honte de d&eacute;fendre Abraham, parlons d'autre
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y pas besoin d'&ecirc;tre d&eacute;fendu, s'&eacute;cria David, il se d&eacute;fend assez
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il serait difficile de lui faire du mal maintenant, dit Fritz;
+enfin, enfin, laissons cela. Mais dis donc, David, je m'invite &agrave; prendre
+un verre de kirschenwasser chez toi; je sais que tu en as de tr&egrave;s bon.&raquo;</p>
+
+<p>Cette proposition d&eacute;rida tout &agrave; fait le vieux rabbin, qui n'aimait
+r&eacute;ellement pas discuter avec Kobus de choses religieuses. Il se leva
+souriant, ouvrit la porte de la cuisine, et dit &agrave; la bonne vieille
+Sourl&eacute;, qui p&eacute;trissait justement la p&acirc;te d'un <i>schaled</i>.<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a></p>
+
+<p>&laquo;Sourl&eacute;, donne-moi les clefs de l'armoire; mon ami Kobus est l&agrave; qui veut
+prendre un verre de kirschenwasser.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur Kobus! s'&eacute;cria la bonne femme; je ne peux pas venir,
+j'ai de la p&acirc;te jusqu'aux coudes.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz s'&eacute;tait lev&eacute;; il regardait dans la petite cuisine toute sombre,
+&eacute;clair&eacute;e par un vitrail de plomb, la bonne vieille qui p&eacute;trissait,
+tandis que David lui tirait les clefs de la poche.</p>
+
+<p>&laquo;Ne vous d&eacute;rangez pas, Sourl&eacute;, dit-il, ne vous d&eacute;rangez pas.&raquo;</p>
+
+<p>David revint, referma la cuisine et ouvrit la porte d'un petit placard,
+o&ugrave; se trouvaient le kirschenwasser et trois petits verres; il les
+apporta sur la table, heureux de pouvoir offrir quelque chose &agrave; Kobus.
+Celui-ci, voyant ce sentiment, s'&eacute;cria que le kirsch &eacute;tait d&eacute;licieux.</p>
+
+<p>&laquo;Tu en as de meilleur, fit le vieux rebbe en go&ucirc;tant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, David, peut-&ecirc;tre d'aussi bon, mais pas de meilleur.</p>
+
+<p>&mdash;En veux-tu encore un verre?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, il ne faut pas abuser des bonnes choses, comme disait mon p&egrave;re;
+je reviendrai.&raquo; Alors, ils &eacute;taient r&eacute;concili&eacute;s. Le vieux rebbe reprit en
+plissant les yeux avec malice:</p>
+
+<p>&laquo;Et qu'est-ce que tu as fait l&agrave;-bas, <i>schaude</i>? Je me suis laiss&eacute; dire
+que tu as fais de grosses d&eacute;penses, pour creuser un r&eacute;servoir &agrave;
+poissons. Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, David.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria le vieux rebbe, cela ne m'&eacute;tonne pas; quand il s'agit de
+manger et de boire, tu ne connais plus la d&eacute;pense.&raquo;</p>
+
+<p>Et, hochant la t&ecirc;te, il dit sur un ton nasillard: &laquo;Tu seras toujours le
+m&ecirc;me!&raquo; Fritz souriait. &laquo;&Eacute;coute, David, fit-il, dans six &agrave; sept mois
+d'ici, lorsque le poisson sera rare, et que tu auras fais ton tour sur
+le march&eacute;, le nez long d'une aune, sans rien trouver de bon...&mdash;car,
+vieux, tu aimes aussi les bons morceaux, tu as beau hocher la t&ecirc;te, tu
+es de la race des chats, et le poisson te pla&icirc;t....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Kobus, Kobus! s'&eacute;cria David, vas-tu maintenant me faire passer
+pour un <i>&eacute;picaures</i> de ton esp&egrave;ce? Sans doute, j'aime mieux un beau
+brochet qu'une queue de vache sur mon assiette, cela va sans dire; je ne
+serais pas un homme si j'avais d'autres id&eacute;es; mais je n'y pense pas
+d'avance, Sourl&eacute; s'occupe de ces choses.</p>
+
+<p>&mdash;Ta! ta! ta! fit Kobus; quand, dans six mois, je t'enverrai des plats
+de truites, avec des bouteilles de <i>forstheimer</i>, &agrave; la f&ecirc;te de
+<i>Simres-Thora</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, nous verrons, nous verrons si tu me reprocheras mon
+r&eacute;servoir.&raquo;</p>
+
+<p>David sourit. &laquo;Le Seigneur, dit-il, a tout bien fait; aux uns il donne
+la prudence, aux autres la sobri&eacute;t&eacute;. Tu es prudent; je ne te reproche
+pas ta prudence, c'est un don de Dieu, et quand les truites viendront,
+elles seront les bienvenues.</p>
+
+<p>&mdash;Amen!&raquo; s'&eacute;cria Fritz. Et tous deux se mirent &agrave; rire de bon c&oelig;ur.
+Cependant Kobus voulait faire enrager le vieux rebbe.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, il lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Et les femmes, David, les femmes? Est-ce que tu ne m'en as pas trouv&eacute;
+une? la vingt-quatri&egrave;me! Tu dois &ecirc;tre press&eacute; de gagner ma vigne du
+Sonneberg. Je serais curieux de la conna&icirc;tre, la vingt-quatri&egrave;me.&raquo;</p>
+
+<p>Avant de r&eacute;pondre, David Sichel prit un air grave:</p>
+
+<p>&laquo;Kobus, dit-il, je me rappelle une vieille histoire, dont chacun peut
+faire son profit. Avant d'&ecirc;tre des &acirc;nes, disait cette histoire, les &acirc;nes
+&eacute;taient des chevaux; ils avaient le jarret solide, la t&ecirc;te petite, les
+oreilles courtes et du crin &agrave; la queue, au lieu d'une touffe de poils.
+Or, il advint qu'un de ces chevaux, le grand-grand-p&egrave;re de tous les
+&acirc;nes, se trouvant un jour dans l'herbe jusqu'au ventre, se dit &agrave;
+lui-m&ecirc;me: "Cette herbe est trop grossi&egrave;re pour moi; ce qu'il me faut,
+c'est de la fine fleur, tellement d&eacute;licate qu'aucun autre cheval n'en
+ait encore go&ucirc;t&eacute; de pareille." Il sortit de ce p&acirc;turage, &agrave; la recherche
+de sa fine fleur. Plus loin, il trouva des herbes plus grossi&egrave;res que
+celles qu'il venait de quitter; il s'en indigna. Plus loin, au bord d'un
+marais, il trouva des fl&egrave;ches d'eau et marcha dessus. Puis il fit le
+tour du marais, entra dans un pays aride, toujours &agrave; la recherche de sa
+fine fleur; mais il ne trouva m&ecirc;me plus de mousse. Il eut faim, il
+regarda de tous c&ocirc;t&eacute;, vit des chardons dans un creux... et les mangea de
+bon app&eacute;tit. Alors ses oreilles pouss&egrave;rent; il eut une touffe de poils &agrave;
+la queue, il voulut hennir, et se mit &agrave; braire; c'&eacute;tait le premier des
+&acirc;nes!&raquo;</p>
+
+<p>Fritz, au lieu de rire de cette histoire, en fut vex&eacute; sans savoir
+pourquoi.</p>
+
+<p>&laquo;Et s'il n'avait pas mang&eacute; de chardons? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il aurait &eacute;t&eacute; moins qu'un &acirc;ne vivant, il aurait &eacute;t&eacute; un &acirc;ne
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela ne signifie rien, David.</p>
+
+<p>&mdash;Non; seulement, il vaut mieux se marier jeune que de prendre sa
+servante pour femme, comme font tous les vieux gar&ccedil;ons. Crois-moi....</p>
+
+<p>&mdash;Va t'en au diable! s'&eacute;cria Kobus en se levant. Voici midi qui sonne,
+je n'ai pas le temps de te r&eacute;pondre.&raquo; David l'accompagna jusque sur le
+seuil, riant en lui-m&ecirc;me. Et comme ils se s&eacute;paraient:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, Kobus, fit-il d'un air fin, tu n'as pas voulu des femmes que je
+t'ai pr&eacute;sent&eacute;es, tu n'as peut-&ecirc;tre pas eu tort. Mais bient&ocirc;t tu t'en
+chercheras une toi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Posch&eacute;-isroel</i>, r&eacute;pondit Kobus, <i>posch&eacute;-isroel</i>!&raquo; Il haussa les
+&eacute;paules, joignit les mains d'un air de piti&eacute;, et s'en alla. &laquo;David,
+criait Sourl&eacute; dans la cuisine, le d&icirc;ner est pr&ecirc;t, mets donc la table.&raquo;
+Mais le vieux rebbe, ses yeux fins pliss&eacute;s d'un air ironique, suivit
+Fritz du regard jusque hors la porte coch&egrave;re; puis il rentra, riant tout
+bas de ce qui venait d'arriver.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+
+<p>Apr&egrave;s midi, Kobus se rendit &agrave; la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>, et retrouva
+l&agrave; ses vieux camarades, Fr&eacute;d&eacute;ric Schoultz, H&acirc;an et les autres, en train
+de faire leur partie de <i>youker</i>, comme tous les jours, de une &agrave; deux
+heures, depuis le 1<sup>er</sup> janvier jusqu'&agrave; la Saint-Sylvestre.</p>
+
+<p>Naturellement ils se mirent tous &agrave; crier: &laquo;H&eacute;! Kobus.... Voici Kobus!&raquo;</p>
+
+<p>Et chacun s'empressa de lui faire place; lui, tout en riant et jubilant,
+distribuait des poign&eacute;es de main &agrave; droite et &agrave; gauche. Il finit par
+s'asseoir au bout de la table, en face des fen&ecirc;tres. La petite Lotchen,
+le tablier blanc en &eacute;ventail sur sa jupe rouge, vint d&eacute;poser une chope
+devant lui; il la prit, la leva gravement entre son &oelig;il et la lumi&egrave;re,
+pour en admirer la belle couleur d'ambre jaune, souffla la mousse du
+bord, et but avec recueillement, les yeux &agrave; demi ferm&eacute;s. Apr&egrave;s quoi il
+dit: &laquo;Elle est bonne!&raquo; et se pencha sur l'&eacute;paule du grand Fr&eacute;d&eacute;ric, pour
+voir les cartes qu'il venait de lever.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il rentra simplement dans ses habitudes.</p>
+
+<p>&laquo;Du tr&egrave;fle! du carreau! Coupez l'as! criait Schoultz.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui donne&raquo;, faisait H&acirc;an en ramassant les cartes.</p>
+
+<p>Les verres cliquetaient, les canettes tintaient, et Fritz ne songeait
+pas plus alors au vallon de Meisenth&acirc;l qu'au Grand Turc; il croyait
+n'avoir jamais quitt&eacute; Hunebourg.</p>
+
+<p>&Agrave; deux heures entra M. le professeur Speck, avec ses larges souliers
+carr&eacute;s au bout de ses grandes jambes maigres, sa longue redingote marron
+et son nez tourn&eacute; &agrave; la friandise. Il se d&eacute;couvrit d'un air solennel, et
+dit:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai l'honneur d'annoncer &agrave; la compagnie que les cigognes sont
+arriv&eacute;es.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t les &eacute;chos de la brasserie r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent dans tous les coins: &laquo;Les
+cigognes sont arriv&eacute;es! les cigognes sont arriv&eacute;es!&raquo;</p>
+
+<p>Il se fit un grand tumulte; chacun quittait sa chope &agrave; moiti&eacute; vide, pour
+aller voir les cigognes. En moins d'une minute, il y avait plus de cent
+personnes, le nez en l'air, devant le <i>Grand-Cerf</i>.</p>
+
+<p>Tout au haut de l'&eacute;glise, une cigogne, debout sur son &eacute;chasse, ses ailes
+noires repli&eacute;es au-dessus de sa queue blanche, le grand bec roux inclin&eacute;
+d'un air m&eacute;lancolique, faisait l'admiration de toute la ville. Le m&acirc;le
+tourbillonnait autour et cherchait &agrave; se poser sur la roue, o&ugrave; pendaient
+encore quelques brins de paille.</p>
+
+<p>Le rebbe David venait aussi d'arriver, et, regardant, son vieux chapeau
+pench&eacute; sur la nuque, il s'&eacute;criait:</p>
+
+<p>&laquo;Elles arrivent de J&eacute;rusalem!... Elles se sont repos&eacute;es sur les
+pyramides d'&Eacute;gypte.... Elles ont travers&eacute; les mers.&raquo;</p>
+
+<p>Tout le long de la rue, devant la halle, on ne voyait que des comm&egrave;res,
+de vieux papas et des enfants, le cou repli&eacute;, dans une sorte d'extase.
+Quelques vieilles disaient en s'essuyant les yeux: &laquo;Nous les avons
+encore revues une fois.&raquo;</p>
+
+<p>Kobus, en regardant tous ces braves gens, leurs mines attendries, et
+leurs attitudes &eacute;merveill&eacute;es, pensait: &laquo;C'est dr&ocirc;le... comme il faut peu
+de chose pour amuser le monde.&raquo;</p>
+
+<p>Et la figure &eacute;mue du vieux rabbin surtout le mettait de bonne humeur.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, rebbe, eh bien, lui dit-il, &ccedil;a te para&icirc;t donc bien beau?&raquo;</p>
+
+<p>Alors, l'autre, abaissant les yeux et le voyant rire, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Tu n'as donc pas d'entrailles? Tu ne vois donc partout que des sujets
+de moquerie? Tu ne sens donc rien?</p>
+
+<p>&mdash;Ne crie pas si haut, <i>schaude</i>, tout le monde nous regarde.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il me pla&icirc;t de crier haut! S'il me pla&icirc;t de te dire tes v&eacute;rit&eacute;s!
+S'il me pla&icirc;t...&raquo;</p>
+
+<p>Heureusement les cigognes, apr&egrave;s un instant de repos, venaient de se
+remettre en route pour faire le tour de la ville, et prendre possession
+des nuages de Hunebourg; et toute la place, transport&eacute;e d'enthousiasme,
+poussait un cri d'admiration.</p>
+
+<p>Les deux oiseaux, comme pour r&eacute;pondre &agrave; ce salut, tout en planant,
+faisaient claquer leur bec, et une troupe d'enfants les suivaient dans
+la rue des Capucins, criant: &laquo;Tra, ri, ro, l'&eacute;t&eacute; vient encore une fois!
+You, you, l'&eacute;t&eacute; vient encore une fois!&raquo;</p>
+
+<p>Kobus alors rentra dans la brasserie avec les autres; et, jusqu'&agrave; sept
+heures, il ne fut plus question que du retour des cigognes, et de la
+protection qu'elles &eacute;tendent sur les villes o&ugrave; elles nichent; sans
+parler d'une foule d'autres services particuliers &agrave; Hunebourg, comme
+d'exterminer les crapauds, les couleuvres et les l&eacute;zards, dont les vieux
+foss&eacute;s seraient infest&eacute;s sans elles, et non seulement les foss&eacute;s, mais
+encore les deux rives de la Lauter, o&ugrave; l'on ne verrait que des reptiles,
+si ces oiseaux n'&eacute;taient pas envoy&eacute;s du Ciel pour d&eacute;truire la vermine
+des champs.</p>
+
+<p>David Sichel &eacute;tant aussi entr&eacute;, Fritz, pour se moquer de lui, se mit &agrave;
+soutenir que les juifs avaient l'habitude de tuer les cigognes et de les
+manger &agrave; la P&acirc;que avec l'agneau pascal, et que cette habitude avait
+caus&eacute; jadis la grande plaie d'&Eacute;gypte, o&ugrave; l'on voyait des grenouilles en
+si grand nombre qu'elles entraient par les fen&ecirc;tres, et qu'il vous en
+tombait m&ecirc;me par les chemin&eacute;es; de sorte que les Pharaons se trouv&egrave;rent
+d'autre moyen pour se d&eacute;barrasser de ce fl&eacute;au, que de chasser les fils
+d'Abraham du pays.</p>
+
+<p>Cette explication exasp&eacute;ra tellement le vieux rebbe, qu'il d&eacute;clara que
+Kobus m&eacute;ritait d'&ecirc;tre pendu.</p>
+
+<p>Alors Fritz fut veng&eacute; de l'apologue de l'&acirc;ne et des chardons; de douces
+larmes coul&egrave;rent sur ses joues. Et ce qui mit le comble &agrave; ce triomphe,
+c'est que le grand Fr&eacute;d&eacute;ric Schoultz, H&acirc;an et le professeur Speck
+s'&eacute;cri&egrave;rent qu'il fallait r&eacute;tablir la paix, que deux vieux amis comme
+David et Kobus ne pouvaient rester f&acirc;ch&eacute;s &agrave; propos des cigognes.</p>
+
+<p>Ils propos&egrave;rent &agrave; Fritz de r&eacute;tracter son explication, moyennant quoi
+David serait forc&eacute; de l'embrasser. Il y consentit; alors David et lui
+s'embrass&egrave;rent avec attendrissement; et le vieux rebbe pleurait, disant:
+&laquo;Que sans le d&eacute;faut qu'il avait de rire &agrave; tort et &agrave; travers, Kobus
+serait le meilleur homme du monde.&raquo;</p>
+
+<p>Je vous laisse &agrave; penser le bon sang que se faisait l'ami Fritz de toute
+cette histoire. Il ne cessa d'en rire qu'&agrave; minuit, et, m&ecirc;me plus tard il
+se r&eacute;veillait de temps en temps pour rire encore:</p>
+
+<p>&laquo;On irait bien loin, pensait-il, pour trouver d'aussi braves gens qu'&agrave;
+Hunebourg. Ce pauvre rebbe David est-il honn&ecirc;te dans sa croyance! Et le
+grand Fr&eacute;d&eacute;ric, quelle bonne t&ecirc;te de cheval! Et H&acirc;an, comme il glousse
+bien! Quel bonheur de vivre dans un pareil endroit!&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain, huit heures, il dormait encore comme un bienheureux,
+lorsqu'une sorte de grincement bizarre l'&eacute;veilla. Il pr&ecirc;ta l'oreille, et
+reconnut que le r&eacute;mouleur Higuebic &eacute;tait venu s'&eacute;tablir, comme tous les
+vendredis, au coin de sa maison, pour repasser les couteaux et les
+ciseaux de la ville, chose qui l'ennuya beaucoup, car il avait encore
+sommeil.</p>
+
+<p>&Agrave; chaque instant, le babillage des comm&egrave;res venait interrompre le
+sifflement de la roue; puis c'&eacute;tait le caniche qui grondait, puis l'&acirc;ne
+qui se mettait &agrave; braire, puis une discussion qui s'engageait sur le prix
+du repassage; puis autre chose.</p>
+
+<p>&laquo;Que le diable t'emporte! pensait Kobus. Est-ce que le bourgmestre ne
+devrait pas d&eacute;fendre ces choses-l&agrave;? Le dernier paysan peut dormir &agrave; son
+aise, et de bons bourgeois sont &eacute;veill&eacute;s &agrave; huit heures, par la
+n&eacute;gligence de l'autorit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Higuebic se mit &agrave; crier d'une voix nasillarde:</p>
+
+<p>&laquo;Couteaux, ciseaux &agrave; repasser!&raquo;</p>
+
+<p>Alors il n'y tint plus et se leva furieux.</p>
+
+<p>&laquo;Il faudra que je parle de cela, se dit-il; je porterai l'affaire devant
+la justice de paix. Ce Higuebic finirait par croire que le coin de ma
+maison est &agrave; lui; depuis quarante-cinq ans qu'il nous ennuie tous, mon
+grand-p&egrave;re et moi, c'est assez; il est temps que cela finisse!&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi r&ecirc;vait Kobus en s'habillant; l'habitude de dormir &agrave; la ferme, sans
+autre bruit que le murmure du feuillage, l'avait g&acirc;t&eacute;. Mais apr&egrave;s le
+d&eacute;jeuner il ne songeait plus &agrave; cette mis&egrave;re. L'id&eacute;e lui vint de mettre
+en bouteilles deux tonnes de vin du Rhin qu'il avait achet&eacute;es l'automne
+pr&eacute;c&eacute;dent. Il envoya Katel chercher le tonnelier, et se rev&ecirc;tit d'une
+grosse camisole de laine grise, qu'il mettait pour vaquer aux soins de
+la cave.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Schweyer arriva, son tablier de cuir aux genoux, le maillet &agrave; la
+ceinture, la tari&egrave;re sous le bras, et sa grosse figure &eacute;panouie.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, monsieur Kobus, eh bien! fit-il, nous allons donc commencer
+aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, p&egrave;re Schweyer, il est temps, le <i>markobrunner</i> est en f&ucirc;t depuis
+quinze mois, et le <i>steinberg</i> depuis six ans.</p>
+
+<p>&mdash;Bon... et les bouteilles?</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont rinc&eacute;es et &eacute;goutt&eacute;es depuis trois semaines.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour les soins &agrave; donner au noble vin, dit Schweyer, les Kobus s'y
+entendent de p&egrave;re en fils; nous n'avons donc plus qu'&agrave; descendre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, descendons.&raquo; Fritz alluma une chandelle dans la cuisine; il prit
+une anse du panier &agrave; bouteilles, Schweyer empoigna l'autre, et ils
+descendirent &agrave; la cave. Arriv&eacute;s au bas, le vieux tonnelier s'&eacute;cria:
+&laquo;Quelle cave, comme tout est sec ici! Houm! houm! Quel son clair! Ah!
+monsieur Kobus, je l'ai dit cent fois, vous avez la meilleure cave de la
+ville.&raquo; Puis s'approchant d'une tonne, et la frappant du doigt: &laquo;Voici
+le <i>markobrunner</i>, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; et celui-l&agrave;, c'est le <i>steinberg</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, nous allons lui dire deux mots.&raquo; Alors se courbant, la
+tari&egrave;re au creux de l'estomac, il per&ccedil;a la tonne de <i>markobrunner</i>, et
+poussa lestement le robinet dans l'ouverture. Apr&egrave;s quoi Kobus lui passa
+une bouteille, qu'il emplit et qu'il boucha; Fritz enduisit le bouchon
+de cire bleue et posa le cachet. L'op&eacute;ration se poursuivit de la sorte,
+&agrave; la grande satisfaction de Kobus et de Schweyer.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! h&eacute;! h&eacute;! faisaient-ils de temps en temps, reposons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et buvons un coup&raquo;, disait Fritz. Alors, prenant le petit gobelet
+sur la bonde, ils se rafra&icirc;chissaient d'un verre de cet excellent vin,
+et se remettaient ensuite &agrave; l'ouvrage. Toutes les pr&eacute;c&eacute;dentes fois,
+Kobus, apr&egrave;s deux ou trois verres, se mettait &agrave; chanter d'une voix
+terriblement forte, de vieux airs qui lui passaient par la t&ecirc;te, tels
+que le <i>Miserere, l'Hymne de Gambrinus</i>, ou la chanson des <i>Trois
+Hussards</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Cela r&eacute;sonne comme dans une cath&eacute;drale, faisait-il en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, disait Schweyer, vous chantez bien; c'est dommage que vous n'ayez
+pas &eacute;t&eacute; de notre grande soci&eacute;t&eacute; chorale de Johannisberg; on n'aurait
+entendu que vous.&raquo;</p>
+
+<p>Il se mettait alors &agrave; raconter comme, de son temps il existait une
+soci&eacute;t&eacute; de tonneliers, amateurs de musique, dans le pays de Nassau; que,
+dans cette soci&eacute;t&eacute;, on ne chantait qu'avec accompagnement de tonnes, de
+tonneaux et de brocs; que les canettes et les chopes faisaient le fifre,
+et que les foudres formaient la basse; qu'on n'avait jamais rien entendu
+d'aussi moelleux et d'aussi touchant; que les filles des ma&icirc;tres
+tonneliers distribuaient des prix &agrave; ceux qui se distinguaient, et que
+lui, Schweyer, avait re&ccedil;u deux grappes et une coupe d'argent, &agrave; cause de
+sa mani&egrave;re harmonieuse de taper sur une tonne de cinquante-trois
+mesures.</p>
+
+<p>Il disait cela tout &eacute;mu de ses souvenirs, et Fritz avait peine &agrave; ne pas
+&eacute;clater de rire.</p>
+
+<p>Il racontait encore beaucoup d'autres choses curieuses, et c&eacute;l&eacute;brait la
+cave du grand-duc de Nassau, &laquo;laquelle, disait-il, poss&egrave;de des vins
+pr&eacute;cieux, dont la date se perd dans la nuit des temps&raquo;.</p>
+
+<p>C'est ainsi que le vieux Schweyer &eacute;gayait le travail. Ces propos joyeux
+n'emp&ecirc;chaient pas les bouteilles de se remplir, de se cacheter et de se
+mettre en place; au contraire, cela se faisait avec plus de mesure et
+d'entrain.</p>
+
+<p>Kobus avait l'habitude d'encourager Schweyer, lorsque sa gaiet&eacute; venait
+de se ralentir, soit en lui lan&ccedil;ant quelque bon mot, ou bien en le
+remettant sur la piste de ses histoires. Mais, en ce jour, le vieux
+tonnelier crut remarquer qu'il &eacute;tait pr&eacute;occup&eacute; de pens&eacute;es &eacute;trang&egrave;res.</p>
+
+<p>Deux ou trois fois il essaya de chanter; mais, apr&egrave;s quelques
+ronflements, il se taisait, regardant un chat s'enfuir par la lucarne,
+un enfant qui se penchait curieusement pour voir ce qui se passait dans
+la cave, ou bien &eacute;coutant les sifflements de la pierre du r&eacute;mouleur, les
+aboiements de son caniche, ou telle autre chose semblable.</p>
+
+<p>Son esprit n'&eacute;tait pas dans la cave, et Schweyer, naturellement discret,
+ne voulut pas interrompre ses r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>Les choses continu&egrave;rent ainsi trois ou quatre jours.</p>
+
+<p>Chaque soir Fritz allait &agrave; son ordinaire faire quelques parties de
+<i>youker</i> au <i>Grand-Cerf</i>. L&agrave;, ses camarades remarquaient &eacute;galement une
+pr&eacute;occupation &eacute;trange en lui; il oubliait de jouer &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&laquo;Allons donc, Kobus, allons donc, c'est &agrave; toi!&raquo; lui criait le grand
+Fr&eacute;d&eacute;ric.</p>
+
+<p>Alors il jetait sa carte au hasard, et naturellement il perdait.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai pas de chance&raquo;, se disait-il en rentrant.</p>
+
+<p>Comme Schweyer avait de l'ouvrage &agrave; la maison, il ne pouvait venir que
+deux ou trois heures par jour, le matin ou le soir, de sorte que
+l'affaire tra&icirc;nait en longueur, et m&ecirc;me elle se termina d'une fa&ccedil;on
+singuli&egrave;re.</p>
+
+<p>En mettant le <i>steinberg</i> en perce, le vieux tonnelier s'attendait &agrave; ce
+que Kobus allait, comme toujours, emplir le gobelet et le lui pr&eacute;senter.
+Or Fritz, par distraction, oublia cette partie importante du c&eacute;r&eacute;monial.</p>
+
+<p>Schweyer en fut indign&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Il me fait boire de sa piquette, se dit-il; mais quand le vin est de
+qualit&eacute; sup&eacute;rieure, il le trouve trop bon pour moi.&raquo;</p>
+
+<p>Cette r&eacute;flexion le mit de mauvaise humeur, et quelques instants apr&egrave;s,
+comme il &eacute;tait baiss&eacute;, Kobus ayant laiss&eacute; tomber deux gouttes de cire
+sur ses mains, sa col&egrave;re &eacute;clata:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Kobus, dit-il en se levant, je crois que vous devenez fou!
+Dans le temps, vous chantiez le <i>Miserere</i>, et je ne voulais rien dire,
+quoique ce f&ucirc;t une offense contre notre sainte religion, et surtout &agrave;
+l'&eacute;gard d'un vieillard de mon &acirc;ge; vous aviez l'air de m'ouvrir en
+quelque sorte les portes de la tombe, et c'&eacute;tait abominable quand on
+consid&egrave;re que je ne vous avais rien fait. D'ailleurs, la vieillesse
+n'est pas crime; chacun d&eacute;sire devenir vieux; vous le deviendrez
+peut-&ecirc;tre, monsieur Kobus, et vous comprendrez alors votre indignit&eacute;.
+Maintenant, vous me faites tomber de la cire sur les mains par malice.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, par malice? s'&eacute;cria Fritz stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, par malice; vous riez de tout!... M&ecirc;me en ce moment, vous avez
+envie de rire; mais je ne veux pas &ecirc;tre votre <i>hans-wurst</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>,
+entendez-vous? C'est la derni&egrave;re fois que je travaille avec un braque de
+votre esp&egrave;ce.&raquo;</p>
+
+<p>Ce disant, Schweyer d&eacute;tacha son tablier, prit sa tari&egrave;re, et gravit
+l'escalier.</p>
+
+<p>La v&eacute;ritable raison de sa col&egrave;re, ce n'&eacute;taient ni le <i>Miserere</i>, ni les
+gouttes de cire, c'&eacute;tait l'oubli du <i>steinberg</i>.</p>
+
+<p>Kobus, qui ne manquait pas de finesse, comprit tr&egrave;s bien le vrai motif
+de sa col&egrave;re, mais il ne regretta pas moins sa maladresse et son oubli
+des vieux usages, car tous les tonneliers du monde ont le droit de boire
+un bon coup du vin qu'ils mettent en bouteilles, et si le ma&icirc;tre est l&agrave;,
+son devoir est de l'offrir.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; diable ai-je la t&ecirc;te depuis quelque temps? se dit-il. Je suis
+toujours &agrave; r&ecirc;vasser, &agrave; b&acirc;iller, &agrave; m'ennuyer; rien ne me manque, et j'ai
+des absences; c'est &eacute;tonnant... il faudra que je me surveille.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, comme il n'y avait pas moyen de faire revenir Schweyer, il
+finit de mettre son vin en bouteille lui-m&ecirc;me, et les choses en
+rest&egrave;rent l&agrave;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+
+<p>Les mardis et les vendredis matin, jours de march&eacute;, Kobus avait
+l'habitude de fumer des pipes &agrave; sa fen&ecirc;tre, en regardant les m&eacute;nag&egrave;res
+de Hunebourg aller et venir, d'un air affair&eacute;, entre les longues rang&eacute;es
+de paniers, de hottes, de cages d'osier, de baraques, de poteries et de
+charrettes align&eacute;es sur la place des Acacias. C'&eacute;taient, en quelque
+sorte, ses jours de grand spectacle; toutes ces rumeurs, ces mille
+attitudes d'acheteurs et de vendeurs d&eacute;battant leur prix, criant, se
+disputant, le r&eacute;jouissaient plus qu'on ne saurait le dire.</p>
+
+<p>Apercevait-il de loin quelque belle pi&egrave;ce, aussit&ocirc;t il appelait Katel et
+lui disait:</p>
+
+<p>&laquo;Vois-tu, l&agrave;-bas, ce chapelet de grives ou de m&eacute;sanges? vois-tu ce grand
+li&egrave;vre roux, au troisi&egrave;me banc de la derni&egrave;re rang&eacute;e? Va voir.&raquo;</p>
+
+<p>Katel sortait; il suivait avec int&eacute;r&ecirc;t la marche de la discussion; et la
+vieille servante revenait-elle avec les m&eacute;sanges, les grives ou le
+li&egrave;vre, il se disait: &laquo;Nous les avons!&raquo;</p>
+
+<p>Or, un matin, il se trouvait l&agrave;, tout r&ecirc;veur contre son habitude,
+b&acirc;illant dans ses mains et regardant avec indiff&eacute;rence. Rien n'excitait
+son envie; le mouvement, les all&eacute;es et les venues de tout ce monde lui
+paraissaient quelque chose de monotone. Parfois il se dressait, et
+regardant la c&ocirc;te de Gen&ecirc;ts tout au loin, il se disait: &laquo;Quel beau coup
+de soleil l&agrave;-bas, sur le Meisenth&acirc;l.&raquo;</p>
+
+<p>Mille id&eacute;es lui passaient par la t&ecirc;te: il entendait mugir le b&eacute;tail, il
+voyait la petite S&ucirc;zel, en manches de chemise, le petit cuveau de sapin
+&agrave; la main, se glisser sous le hangar et entrer dans l'&eacute;table, Mopsel sur
+ses talons, et le vieil anabaptiste monter gravement la c&ocirc;te. Ces
+souvenirs l'attendrissaient.</p>
+
+<p>&laquo;Le mur du r&eacute;servoir doit &ecirc;tre sec maintenant, pensait-il; bient&ocirc;t, il
+faudra poser le grillage.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, et comme il se perdait au milieu de ces r&eacute;flexions, Katel
+entra:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-elle, voici quelque chose que j'ai trouv&eacute; dans votre
+capote d'hiver.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un papier; il le prit et l'ouvrit.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! tiens! fit-il avec une sorte d'&eacute;motion, la recette des beignets!
+Comment ai-je pu oublier cela depuis trois semaines? D&eacute;cid&eacute;ment je n'ai
+plus la t&ecirc;te &agrave; moi!&raquo;</p>
+
+<p>Et regardant la vieille servante:</p>
+
+<p>&laquo;C'est une recette pour faire des beignets, mais des beignets d&eacute;licieux!
+s'&eacute;cria-t-il comme attendri. Devine un peu, Katel, qui m'a donn&eacute; cette
+recette?</p>
+
+<p>&mdash;La grande Frentzel du <i>B&oelig;uf-Rouge</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Frentzel, allons donc! Est-ce qu'elle est capable d'inventer quelque
+chose, et surtout des beignets pareils? Non... c'est la petite S&ucirc;zel, la
+fille de l'anabaptiste.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Katel, cela ne m'&eacute;tonne pas, cette petite est remplie de
+bonnes id&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle est au-dessus de son &acirc;ge. Tu vas me faire de ces beignets,
+Katel. Tu suivras la recette exactement, entends-tu, sans cela tout
+serait manqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, monsieur, soyez tranquille, je vais vous soigner
+cela.&raquo;</p>
+
+<p>Katel sortit, et Fritz, bourrant une pipe avec soin, se remit &agrave; la
+fen&ecirc;tre. Alors, tout avait chang&eacute; sous ses yeux; les figures, les mines,
+les discours, les cris des uns et des autres: c'&eacute;tait comme un coup de
+soleil sur la place.</p>
+
+<p>Et r&ecirc;vant encore &agrave; la ferme, il se prit &agrave; songer que le s&eacute;jour des
+villes n'est vraiment agr&eacute;able qu'en hiver; qu'il fait bon aussi changer
+de nourriture quelquefois, car la m&ecirc;me cuisine, &agrave; la longue, devient
+insipide. Il se rappela que les bons &oelig;ufs frais et le fromage blanc,
+chez l'anabaptiste, lui faisaient plus de plaisir au d&eacute;jeuner, que tous
+les petits plats de Katel.</p>
+
+<p>&laquo;Si je n'avais pas besoin, en quelque sorte, de faire ma partie de
+<i>youker</i>, de prendre mes chopes, de voir David, Fr&eacute;d&eacute;ric Schoultz et le
+gros H&acirc;an, se dit-il, j'aimerais bien passer six semaines ou deux mois
+de l'ann&eacute;e &agrave; Meisenth&acirc;l. Mais il ne faut pas y songer, mes plaisirs et
+mes affaires sont ici: c'est f&acirc;cheux qu'on ne puisse pas avoir toutes
+les satisfactions ensemble.&raquo;</p>
+
+<p>Ces pens&eacute;es s'encha&icirc;naient dans son esprit. Enfin, onze heures ayant
+sonn&eacute;, la vieille servante vint dresser la table. &laquo;Eh bien! Katel, lui
+dit-il en se retournant, et mes beignets?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur, ils sont tout ce qu'on peut appeler de
+plus d&eacute;licat.</p>
+
+<p>&mdash;Tu les as r&eacute;ussis?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai suivi la recette; cela ne pouvait pas manquer.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'ils sont r&eacute;ussis, dit Kobus, tout doit aller ensemble, je
+descends &agrave; la cave chercher une bouteille de <i>forstheimer</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Il sortait son trousseau &agrave; la main, quand une id&eacute;e le fit revenir; il
+demanda:</p>
+
+<p>&laquo;Et la recette?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai dans ma poche, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il ne faut pas la perdre; donne que je la mette dans le
+secr&eacute;taire; nous serons contents de la retrouver.&raquo; Et, d&eacute;ployant le
+papier, il se mit &agrave; le relire.</p>
+
+<p>&laquo;C'est qu'elle &eacute;crit joliment bien, fit-il; une &eacute;criture ronde, comme
+moul&eacute;e! Elle est extraordinaire, cette petite S&ucirc;zel, sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, elle est pleine d'esprit. Si vous l'entendiez &agrave; la
+cuisine, quand elle vient, elle a toujours quelque chose pour vous faire
+rire.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! moi qui la croyais un peu triste.</p>
+
+<p>&mdash;Triste! ah bien oui!</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce qu'elle dit donc? demanda Kobus, dont la large figure
+s'&eacute;patait d'aise, en pensant que la petite &eacute;tait gaie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je sais? Rien que d'avoir pass&eacute; sur la place, elle a
+tout vu, et elle vous raconte la mine de chacun mais d'un air si
+dr&ocirc;le....</p>
+
+<p>&mdash;Je parie qu'elle s'est aussi moqu&eacute;e de moi, s'&eacute;cria Fritz.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, jamais, monsieur; du grand Fr&eacute;d&eacute;ric Schoultz, je ne dis
+pas, mais de vous....</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ha! interrompit Kobus, elle s'est moqu&eacute;e de Schoultz! Elle le
+trouve un peu b&ecirc;te, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, pas justement; je ne peux pas me rappeler... vous
+comprenez....</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, Katel, c'est bon&raquo;, dit-il en s'en allant tout joyeux.</p>
+
+<p>Et jusqu'au bas de l'escalier, la vieille servante l'entendit rire tout
+haut en r&eacute;p&eacute;tant: &laquo;Cette petite S&ucirc;zel me fait du bon sang.&raquo;</p>
+
+<p>Quand il revint, la table &eacute;tait mise et le potage servi. Il d&eacute;boucha sa
+bouteille, se mit la serviette au menton d'un air de satisfaction
+profonde, se retroussa les manches et d&icirc;na de bon app&eacute;tit.</p>
+
+<p>Katel vint servir les beignets avant le dessert. Alors, remplissant son
+verre, il dit: &laquo;Nous allons voir cela.&raquo; La vieille servante restait pr&egrave;s
+de la table, pour entendre son jugement. Il prit donc un beignet, et le
+go&ucirc;ta d'abord sans rien dire; puis un autre, puis un troisi&egrave;me; enfin,
+se retournant, il pronon&ccedil;a ces paroles avec poids et mesure:</p>
+
+<p>&laquo;Les beignets sont excellents, Katel, excellents! Il est facile de
+reconna&icirc;tre que tu as suivi la recette aussi bien que possible. Et
+cependant, &eacute;coute bien ceci&mdash;ce n'est pas un reproche que je veux te
+faire,&mdash;mais ceux de la ferme &eacute;taient meilleurs; ils avaient quelque
+chose de plus fin, de plus d&eacute;licat, une esp&egrave;ce de parfum
+particulier,&mdash;fit-il en levant le doigt,&mdash;je ne peux pas t'expliquer
+cela; c'&eacute;tait moins fort, si tu veux, mais beaucoup plus agr&eacute;able.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peut-&ecirc;tre mis trop de cannelle?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, c'est bien, c'est tr&egrave;s bien; mais cette petite S&ucirc;zel,
+vois-tu, a l'inspiration des beignets, comme toi l'inspiration de la
+dinde farcie aux ch&acirc;taignes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien possible, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est positif. J'aurais tort de ne pas trouver ces beignets d&eacute;licieux;
+mais au-dessus des meilleures choses, il y a ce que le professeur Speck
+appelle "l'id&eacute;al"; cela veut dire quelque chose de po&eacute;tique, de....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, je comprends, fit Katel: par exemple, comme les
+saucisses de la m&egrave;re H&acirc;fen, que personne ne pouvait r&eacute;ussir aussi bien
+qu'elle, &agrave; cause des trois clous de girofles qui manquaient.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas mon id&eacute;e; rien n'y manque, et malgr&eacute; tout....&raquo; Il
+allait en dire plus, lorsque la porte s'ouvrit et que le vieux rabbin
+entra: &laquo;H&eacute;! c'est toi, David, s'&eacute;cria-t-il; arrive donc, et t&acirc;che
+d'expliquer &agrave; Katel ce qu'il faut entendre par "l'id&eacute;al".&raquo;</p>
+
+<p>David, &agrave; ces mots, fron&ccedil;a le sourcil. &laquo;Tu veux te moquer de moi? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est tr&egrave;s s&eacute;rieux; dis &agrave; Katel pourquoi vous regrettiez tous les
+carottes et les oignons d'&Eacute;gypte....</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, Kobus, s'&eacute;cria le vieux rebbe, j'arrive, et voil&agrave; que tu
+commences tout de suite par m'attaquer sur les choses saintes; ce n'est
+pas beau.</p>
+
+<p>&mdash;Tu prends tout de travers, <i>posch&eacute;-isroel</i>. Assieds-toi, et, puisque
+tu ne veux pas que je parle des oignons d'&Eacute;gypte, qu'il n'en soit plus
+question. Mais si tu n'&eacute;tais pas juif....</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je vois bien que tu veux me chasser.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je dis seulement que si tu n'&eacute;tais pas juif, tu pourrais
+manger de ces beignets, et que tu serais forc&eacute; de reconna&icirc;tre qu'ils
+valent mille fois mieux que la manne, qui tombait du ciel pour vous
+purger de la l&egrave;pre, et des autres maladies que vous aviez attrap&eacute;es chez
+les infid&egrave;les.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maintenant, je m'en vais; c'est aussi trop fort!&raquo; Katel sortit, et
+Kobus, retenant le vieux rebbe par la manche, ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons donc, que diable! assieds-toi. J'&eacute;prouve un v&eacute;ritable chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Quel chagrin?</p>
+
+<p>&mdash;De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et go&ucirc;ter
+ces beignets: quelque chose d'extraordinaire!&raquo; David s'assit en riant &agrave;
+son tour.</p>
+
+<p>&laquo;Tu les a invent&eacute;s, n'est-ce pas? dit-il. Tu fais toujours des
+inventions pareilles.</p>
+
+<p>&mdash;Non, rebbe, non; ce n'est ni moi ni Katel. Je serais fier d'avoir
+invent&eacute; ces beignets, mais rendons &agrave; C&eacute;sar ce qui est &agrave; C&eacute;sar: l'honneur
+en revient &agrave; la petite S&ucirc;zel... tu sais, la fille de l'anabaptiste?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le vieux rebbe, en attachant sur Kobus son &oelig;il gris; tiens!
+tiens! et tu les trouves si bons?</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;licieux, David!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! h&eacute;! h&eacute;! oui... cette petite est capable de tout... m&ecirc;me de
+satisfaire un gourmand de ton esp&egrave;ce.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, changeant de ton:</p>
+
+<p>&laquo;Cette petite S&ucirc;zel m'a plu d'abord, dit-il; elle est intelligente. Dans
+trois ou quatre ans; elle conna&icirc;tra la cuisine comme ta vieille Katel;
+elle conduira son mari par le bout du nez; et, si c'est un homme
+d'esprit, lui-m&ecirc;me reconna&icirc;tra que c'&eacute;tait le plus grand bonheur qui p&ucirc;t
+lui arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ha! ha! cette fois, David, je suis d'accord avec toi, fit Kobus,
+tu ne dis rien de trop. C'est &eacute;tonnant que le p&egrave;re Christel et la m&egrave;re
+Orchel, qui n'ont pas quatre id&eacute;es dans la t&ecirc;te, aient mis ce joli petit
+&ecirc;tre au monde. Sais-tu qu'elle conduit d&eacute;j&agrave; tout &agrave; la ferme?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je disais? s'&eacute;cria David, j'en &eacute;tais s&ucirc;r! Vois-tu,
+Kobus, quand une femme a de l'esprit, qu'elle n'est point glorieuse,
+qu'elle ne cherche pas &agrave; rabaisser son mari pour s'&eacute;lever elle-m&ecirc;me,
+tout de suite elle se rend ma&icirc;tresse; on est heureux, en quelque sorte,
+de lui ob&eacute;ir.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, je ne sais quelle id&eacute;e passa par la t&ecirc;te de Fritz; il
+observa le vieux rebbe du coin de l'&oelig;il et dit: &laquo;Elle fait tr&egrave;s bien
+les beignets, mais quant au reste....</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, s'&eacute;cria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave fermier
+qui l'&eacute;pousera, et que ce fermier-l&agrave; deviendra riche et sera tr&egrave;s
+heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas mal de temps, je
+crois m'y conna&icirc;tre; je sais tout de suite ce qu'elles sont et ce
+qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce qu'elles vaudront. Eh bien,
+cette petite S&ucirc;zel m'a plu, et je suis content d'apprendre qu'elle fasse
+si bien les beignets.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz &eacute;tait devenu r&ecirc;veur. Tout &agrave; coup il demanda: &laquo;Dis donc,
+<i>posch&eacute;-isroel</i>, pourquoi donc es-tu venu me voir &agrave; midi; ce n'est pas
+ton heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est juste; il faut que tu me pr&ecirc;tes deux cents florins.</p>
+
+<p>&mdash;Deux cents florins? oh! oh! fit Kobus d'un air moiti&eacute; s&eacute;rieux et
+moiti&eacute; railleur, d'un seul coup, rebbe?</p>
+
+<p>&mdash;D'un seul coup.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour toi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour moi si tu veux, car je m'engage seul de te rembourser la
+somme, mais c'est pour rendre service &agrave; quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui, David?</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais le p&egrave;re Hertzberg, le colporteur, eh bien, sa fille est
+demand&eacute;e en mariage par le fils Salomon; deux braves enfants, fit le
+vieux rebbe en joignant les mains d'un air attendri; seulement, tu
+comprends, il faut une petite dot, et Hertzberg est venu me trouver....</p>
+
+<p>&mdash;Tu seras donc toujours le m&ecirc;me? interrompit Fritz, non content de tes
+propres dettes, il faut que tu te mettes sur le dos celles des autres?</p>
+
+<p>&mdash;Mais Kobus! mais Kobus! s'&eacute;cria David d'une voix per&ccedil;ante et
+path&eacute;tique, le nez courb&eacute; et les yeux tourn&eacute;s en louchant vers le sol,
+si tu voyais ces chers enfants! Comment leur refuser le bonheur de la
+vie? Et d'ailleurs le p&egrave;re Hertzberg est solide, il me remboursera dans
+un an ou deux, au plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le veux, dit Fritz en se levant, soit; mais &eacute;coute: tu payeras des
+int&eacute;r&ecirc;ts cette fois, cinq pour cent. Je veux bien te pr&ecirc;ter sans
+int&eacute;r&ecirc;t, mais aux autres....</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, qui te dit le contraire, fit David, pourvu que ces
+pauvres enfants soient heureux! le p&egrave;re me rendra les cinq pour cent.&raquo;</p>
+
+<p>Kobus ouvrit son secr&eacute;taire, compta deux cents florins sur la table,
+pendant que le vieux rebbe regardait avec impatience; puis il sortit le
+papier, l'&eacute;critoire, la plume, et dit:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, David v&eacute;rifie le compte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, j'ai regard&eacute; et tu comptes bien.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, compte!&raquo; Alors le vieux rebbe compta, fourrant les piles
+dans la grande poche de sa culotte, avec une satisfaction visible.
+&laquo;Maintenant, assieds-toi l&agrave;, et fais mon billet &agrave; cinq pour cent. Et
+souviens-toi si tu n'es pas content de mes plaisanteries, je puis te
+mener loin avec ce morceau de papier.&raquo; David, souriant de bonheur, se
+mit &agrave; &eacute;crire. Fritz regardait par-dessus son &eacute;paule, et, le voyant pr&egrave;s
+de marquer les cinq pour cent: &laquo;Halte! fit-il, vieux <i>posch&eacute;-isroel</i>,
+halte!</p>
+
+<p>&mdash;Tu en veux six?</p>
+
+<p>&mdash;Ni six, ni cinq. Est-ce que nous ne sommes pas de vieux amis? Mais tu
+ne comprends rien &agrave; la plaisanterie; il faut toujours &ecirc;tre grave avec
+toi, comme un &acirc;ne qu'on &eacute;trille.&raquo;</p>
+
+<p>Le vieux rebbe alors se leva, lui serra la main et dit tout attendri:
+&laquo;Merci, Kobus.&raquo; Puis il s'en alla.</p>
+
+<p>&laquo;Brave homme! faisait Fritz en le voyant remonter la rue, le dos courb&eacute;
+et la main sur sa poche; le voil&agrave; qui court chez l'autre, comme s'il
+s'agissait de son propre bonheur; il voit les enfants heureux, et rit
+tout bas, une larme dans l'&oelig;il.&raquo;</p>
+
+<p>Sur cette r&eacute;flexion, il prit sa canne et sortit pour aller lire son
+journal.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+
+<p>Deux ou trois jours apr&egrave;s, un soir, au casino, on causait par hasard des
+anciens temps. Le gros percepteur H&acirc;an c&eacute;l&eacute;brait les m&oelig;urs d'autrefois;
+les promenades en tra&icirc;neau, l'hiver; le bon papa Christian, dans sa
+houppelande doubl&eacute;e de renard et ses grosses bottes fourr&eacute;es d'agneau,
+le bonnet de loutre tir&eacute; sur les oreilles, et les gants jusqu'aux
+coudes, conduisant toute sa famille &agrave; la cime du Rothalps, admirer les
+bois couverts de givre; et les jeunes gens de la ville suivant &agrave; cheval
+la promenade, et jetant &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e un regard d'amour sur la jolie
+couv&eacute;e de jeunes filles, envelopp&eacute;es de leurs p&egrave;lerines, le petit nez
+rose enfoui dans le minon de cygne plus blanc que la neige.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! le bon temps, disait-il. Bient&ocirc;t apr&egrave;s, toute la ville apprenait
+que le jeune conseiller Lobstein, ou M. le tabellion M&uuml;ntz, &eacute;tait fianc&eacute;
+avec la petite Lochten, la jolie Rosa, ou la grande Wilhelmine; et
+c'&eacute;tait au milieu des neiges que l'amour avait pris naissance, sous
+l'&oelig;il m&ecirc;me des parents. D'autres fois on se r&eacute;unissait dans la
+Madame-H&uuml;te<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, en pleine foire tous les rangs se confondaient: la
+noblesse, la bourgeoisie, le peuple. On ne s'inqui&eacute;tait pas de savoir si
+vous &eacute;tiez comte ou baron, mais bon valseur. Allez donc trouver un
+abandon pareil de nos jours! Depuis qu'on fait tant de nouveau noble,
+ils ont toujours peur qu'on les confonde avec la populace.&raquo;</p>
+
+<p>H&acirc;an vantait aussi les petits concerts, la bonne musique de chambre
+&eacute;l&eacute;gante et na&iuml;ve des vieux temps, &agrave; laquelle on a substitu&eacute; le fracas
+des grandes ouvertures, et la m&eacute;lodie sombre des symphonies.</p>
+
+<p>Rien qu'&agrave; l'entendre, il vous semblait voir le vieux conseiller
+Baumgarten, en perruque poudr&eacute;e &agrave; la frimas et grand habit carr&eacute;, le
+violoncelle appuy&eacute; contre la jambe et l'archet en &eacute;querre sur les
+cordes, Mlle S&eacute;raphia Schmidt au clavecin, entre les deux cand&eacute;labres,
+les violons pench&eacute;s tout autour, l'&oelig;il sur le cahier, et plus loin, le
+cercle des amis dans l'ombre.</p>
+
+<p>Ces images touchaient tout le monde, et le grand Schoultz lui-m&ecirc;me, se
+balan&ccedil;ant sur sa chaise, un de ses genoux pointus entre les mains et les
+yeux au plafond, s'&eacute;criait:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, ces temps sont loin de nous! C'est vrai, nous vieillissons....
+Quels souvenirs tu nous rappelles, H&acirc;an, quels souvenirs! Tout cela ne
+nous fait pas jeunes.&raquo;</p>
+
+<p>Kobus, en retournant chez lui par la rue des Capucins, avait la t&ecirc;te
+pleine des id&eacute;es de H&acirc;an:</p>
+
+<p>&laquo;Il a raison, se disait-il, nous avons vu ces choses qui nous paraissent
+recul&eacute;es d'un si&egrave;cle.&raquo;</p>
+
+<p>Et regardant les &eacute;toiles, qui tremblotaient dans le ciel immense, il
+pensait:</p>
+
+<p>&laquo;Tout cela reste en place, tout cela revient aux m&ecirc;mes &eacute;poques; il n'y a
+que nous qui changions. Quelle terrible aventure de changer un peu tous
+les jours, sans qu'on s'en aper&ccedil;oive. De sorte qu'&agrave; la fin du compte, on
+est tout gris, tout ratatin&eacute;, et qu'on produit aux yeux du nouveau monde
+qui passe l'effet de ces vieilles d&eacute;froques, ou de ces respectables
+perruques dont parlait H&acirc;an tout &agrave; l'heure. On a beau faire, il faut que
+cela nous arrive comme aux autres.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi r&ecirc;vait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'&eacute;tant couch&eacute;, ces
+id&eacute;es le suivirent encore quelque temps, puis il s'endormit.</p>
+
+<p>Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tomb&egrave;rent sur le
+vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'&eacute;tait un petit meuble en
+bois de rose, &agrave; pieds gr&ecirc;les, termin&eacute;s en poire, et qui n'avait que cinq
+octaves. Depuis trente ans il restait l&agrave;; Katel y d&eacute;posait ses assiettes
+avant le d&icirc;ner, et Kobus y jetait ses habits. &Agrave; force de le voir, il n'y
+pensait plus; mais alors il lui sembla le retrouver apr&egrave;s une longue
+absence. Il s'habilla tout r&ecirc;veur; puis, regardant par la fen&ecirc;tre, il
+vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au march&eacute;.
+S'approchant aussit&ocirc;t du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur
+ses touches jaunes: un son gr&ecirc;le s'&eacute;chappa du petit meuble, et le bon
+Kobus, en moins d'une seconde, revit les trente ann&eacute;es qui venaient de
+s'&eacute;couler. Il se rappela Mme Kobus, sa m&egrave;re, une femme jeune encore, &agrave;
+la figure longue et p&acirc;le, jouant du clavecin; M. Kobus, le juge de paix,
+assis aupr&egrave;s d'elle, son tricorne au b&acirc;ton de la chaise, &eacute;coutant, et
+lui, Fritz; tout petit, assis &agrave; terre avec le cheval de carton, criant:
+&laquo;Hue! hue!&raquo; pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait: &laquo;Chut!&raquo;
+Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d'autres choses encore.</p>
+
+<p>Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le <i>Troubadour</i> et
+l'antique romance du <i>Crois&eacute;</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'aurais jamais cru me rappeler une seule note, se dit-il; c'est
+&eacute;tonnant comme ce vieux clavecin a gard&eacute; l'accord; il me semble l'avoir
+entendu hier.&raquo;</p>
+
+<p>En se baissant, il se mit &agrave; tirer les vieux cahiers de leur caisse: <i>Le
+Si&egrave;ge de Prague, La Cenerentola</i>, l'ouverture de <i>La Vestale</i> et puis
+les vieilles romances d'amour, de petits airs gais, mais toujours de
+l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui pleure; rien en de&ccedil;&agrave;, rien
+au-del&agrave;!</p>
+
+<p>Kobus, deux ou trois mois avant, n'aurait pas manqu&eacute; de se faire du bon
+sang, avec tous ces Lucas aux jarreti&egrave;res roses, et ces Arthurs au
+plumet noir; il avait lu jadis <i>Werther</i>, et s'&eacute;tait tenu les c&ocirc;tes tout
+le long de l'histoire; mais maintenant, il trouva cela fort beau.</p>
+
+<p>&laquo;H&acirc;an a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis
+couplets:</p>
+
+<p><i>&laquo;Rosette, &laquo;Si bien faite, &laquo;Donne-moi ton c&oelig;ur, ou je vas mourir!&raquo;</i></p>
+
+<p>&laquo;Comme c'est simple, comme c'est naturel!</p>
+
+<p><i>&laquo;Donne-moi ton c&oelig;ur, ou je vas mourir!&raquo;</i></p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la bonne heure! voil&agrave; de la po&eacute;sie; cela dit des choses profondes,
+dans un langage na&iuml;f. Et la musique!&raquo;</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; jouer en chantant:</p>
+
+<p><i>&laquo;Rosette, &laquo;Si bien faite, &laquo;Donne-moi ton c&oelig;ur, ou je vas mourir!&raquo;</i></p>
+
+<p>Il ne se lassait pas de r&eacute;p&eacute;ter la vieille romance, et cela durait bien
+depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit s'entendit &agrave; la porte;
+quelqu'un frappait.</p>
+
+<p>&laquo;Voici David, se dit-il, en refermant bien vite le clavecin; c'est lui
+qui rirait, s'il m'entendait chanter <i>Rosette</i>!&raquo;</p>
+
+<p>Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il alla
+lui-m&ecirc;me ouvrir. Mais qu'on juge de sa surprise en apercevant la petite
+S&ucirc;zel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son
+fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait l&agrave; derri&egrave;re la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! c'est toi, S&ucirc;zel! fit-il comme &eacute;merveill&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Kobus, dit la petite; depuis longtemps j'attends Mlle
+Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j'ai pens&eacute; qu'il
+fallait tout de m&ecirc;me faire ma commission avant de partir.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle commission donc, S&ucirc;zel?</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re m'envoie vous pr&eacute;venir que les grilles sont arriv&eacute;es, et
+qu'on n'attend que vous pour les mettre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! il t'envoie expr&egrave;s pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai encore &agrave; dire au juif Schmo&ucirc;le, qu'il doit venir chercher les
+b&oelig;ufs, s'il ne veut pas payer la nourriture.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les b&oelig;ufs sont vendus?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Kobus, trois cent cinquante florins.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un bon prix. Mais entre donc, S&ucirc;zel, tu n'as pas besoin de te
+g&ecirc;ner.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne me g&ecirc;ne pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si... tu te g&ecirc;nes, je le vois bien, sans cela tu serais entr&eacute;e
+tout de suite. Tiens, assieds-toi l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Il lui avan&ccedil;ait une chaise, et rouvrait le clavecin d'un air de
+satisfaction extraordinaire:</p>
+
+<p>&laquo;Et tout le monde se porte bien l&agrave;-bas, le p&egrave;re Christel, la m&egrave;re
+Orchel?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde, monsieur Kobus, Dieu merci. Nous serions bien contents
+si vous pouviez venir.</p>
+
+<p>&mdash;Je viendrai, S&ucirc;zel; demain ou apr&egrave;s, bien s&ucirc;r, j'irai vous voir.&raquo;
+Fritz avait alors une grande envie de jouer devant S&ucirc;zel; il la
+regardait en souriant et finit par lui dire:</p>
+
+<p>&laquo;Je jouais tout &agrave; l'heure de vieux airs, et je chantais. Tu m'as
+peut-&ecirc;tre entendu de la cuisine; &ccedil;a t'a bien fait rire, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Kobus, au contraire, &ccedil;a me rendait toute triste; la belle
+musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette
+belle musique.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te
+r&eacute;jouir.&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait heureux de montrer son talent &agrave; S&ucirc;zel, et commen&ccedil;a <i>La Reine de
+Prusse</i>. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin &agrave; l'autre, il
+marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite
+dans le miroir en face, en se pin&ccedil;ant les l&egrave;vres comme il arrive
+lorsqu'on a peur de faire de fausses notes. On aurait dit qu'il jouait
+devant toute la ville. S&ucirc;zel, elle, ses grands yeux bleus &eacute;carquill&eacute;s
+d'admiration, et sa petite bouche rose entrouverte, semblait en extase.</p>
+
+<p>Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout content de
+lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit-il, &ccedil;a, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre quelque
+chose de magnifique, <i>Le Si&egrave;ge de Prague</i>; on entend rouler les canons;
+&eacute;coute un peu.&raquo;</p>
+
+<p>Il se mit alors &agrave; jouer <i>Le Si&egrave;ge de Prague</i> avec un enthousiasme
+extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait jusque dans
+ses petites jambes. Et quand Kobus entendait la petite S&ucirc;zel soupirer
+tout bas: &laquo;Oh! que c'est beau!&raquo; cela lui donnait une ardeur, mais une
+ardeur vraiment incroyable; il ne se sentait plus de bonheur.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s <i>Le Si&egrave;ge de Prague</i>, il joua <i>La Cenerentola</i>; apr&egrave;s <i>La
+Cenerentola</i>, la grande ouverture de <i>La Vestale</i>; et puis, comme il ne
+savait plus que jouer, et que S&ucirc;zel disait toujours: &laquo;Oh! que c'est
+beau, monsieur Kobus! Oh! quelle belle musique vous faites!&raquo; il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, c'est beau; mais si je n'&eacute;tais pas enrhum&eacute;, je te chanterais
+quelque chose, et c'est alors que tu verrais, S&ucirc;zel! Mais c'est &eacute;gal, je
+vais essayer tout de m&ecirc;me; seulement je suis enrhum&eacute;, c'est dommage.&raquo;</p>
+
+<p>Et tout en parlant de la sorte, il se mit &agrave; chanter d'une voix aussi
+claire qu'un coq qui s'&eacute;veille au milieu de ses poules:</p>
+
+<p><i>&laquo;Rosette, &laquo;Si bien faite, &laquo;Donne-moi ton c&oelig;ur, ou je vas mourir!&raquo;</i></p>
+
+<p>Il balan&ccedil;ait la t&ecirc;te lentement, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et
+chaque fois qu'il arrivait &agrave; la fin d'un couplet, pendant une demi-heure
+il r&eacute;p&eacute;tait d'un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le
+nez en l'air, et en se balan&ccedil;ant comme un malheureux:</p>
+
+<p><i>&laquo;Donne-moi ton c&oelig;ur, &laquo;Donne-moi ton c&oelig;ur.... &laquo;Ou je vas mourir... ou
+je vas mourir. &laquo;Je vas mourir... mourir... mourir!...&raquo;</i></p>
+
+<p>De sorte qu'&agrave; la fin, la sueur lui coulait sur la figure.</p>
+
+<p>S&ucirc;zel, toute rouge, et comme honteuse d'une pareille chanson, se
+penchait sans oser le regarder; et Kobus s'&eacute;tant retourn&eacute; pour lui
+entendre dire: &laquo;Que c'est beau! que c'est beau!&raquo; il la vit ainsi
+soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baiss&eacute;s.</p>
+
+<p>Alors lui-m&ecirc;me, se regardant par hasard dans le miroir, s'aper&ccedil;ut qu'il
+devenait pourpre, et ne sachant que faire dans une circonstance aussi
+surprenante, il passa les doigts du haut en bas et du bas en haut du
+clavecin, en soufflant dans ses joues et criant: &laquo;Prrouh! prrouh!&raquo; les
+cheveux droits sur la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, Katel refermait la porte de la cuisine, il l'entendit,
+et, se levant, il se mit &agrave; crier: &laquo;Katel! Katel!&raquo; d'une voix d'homme qui
+se noie.</p>
+
+<p>Katel entra:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est bon, fit-il. Tiens... voil&agrave; S&ucirc;zel qui t'attend depuis une
+heure.&raquo;</p>
+
+<p>Et comme S&ucirc;zel alors levait sur lui ses grands yeux troubl&eacute;s, il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, nous avons fait de la musique... ce sont de vieux airs... &ccedil;a ne
+vaut pas le diable!... Enfin, enfin, j'ai fait comme j'ai pu.... On ne
+saurait tirer une bonne mouture d'un mauvais sac.&raquo;</p>
+
+<p>S&ucirc;zel avait repris son panier et s'en allait avec Katel, disant:
+&laquo;Bonjour, monsieur Kobus!&raquo; d'une voix si douce, qu'il ne sut que
+r&eacute;pondre, et resta plus d'une minute comme enracin&eacute; au milieu de la
+salle, regardant vers la porte, tout effar&eacute;; puis il se prit &agrave; dire:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; de belles affaires, Kobus! tu viens de te distinguer sur cette
+maudite patraque.... Oui... oui... c'est du beau... tu peux t'en
+vanter... &ccedil;a te va bien &agrave; ton &acirc;ge. Que le diable soit de la musique!
+S'il m'arrive encore de jouer seulement <i>P&egrave;re Capucin</i>, je veux qu'on me
+torde le cou!&raquo;</p>
+
+<p>Alors il prit sa canne et son chapeau sans attendre le d&eacute;jeuner, et
+sortit faire un tour sur les remparts, pour r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; son aise sur les
+choses surprenantes qui venaient de s'accomplir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+
+<p>On peut s'imaginer les r&eacute;flexions que fit Kobus sur les remparts. Il se
+promenait derri&egrave;re la Manutention, la t&ecirc;te pench&eacute;e, la canne sous le
+bras, regardant &agrave; droite et &agrave; gauche, si personne ne venait. Il lui
+semblait que chacun allait d&eacute;couvrir son &eacute;tat au premier coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&laquo;Un vieux gar&ccedil;on de trente-six ans amoureux d'une petite fille de
+dix-sept, quelle chose ridicule! se disait-il. Voil&agrave; donc d'o&ugrave; venaient
+tes ennuis, Fritz, tes distractions et tes r&ecirc;veries depuis trois
+semaines! voil&agrave; pourquoi tu perdais toujours &agrave; la brasserie, pourquoi tu
+n'avais plus la t&ecirc;te &agrave; toi dans la cave, pourquoi tu b&acirc;illais &agrave; ta
+fen&ecirc;tre comme un &acirc;ne, en regardant le march&eacute;. Peut-on &ecirc;tre aussi b&ecirc;te &agrave;
+ton &acirc;ge?</p>
+
+<p>&laquo;Encore, si c'&eacute;tait de la veuve Windling ou de la grande Salom&eacute; Roedig
+que tu sois amoureux, cela pourrait aller. Il vaudrait mieux te pendre
+mille fois, que de te marier avec l'une d'elles; mais au moins, aux yeux
+des gens, un pareil mariage serait raisonnable. Mais &ecirc;tre amoureux de la
+petite S&ucirc;zel, la fille de ton propre fermier, une enfant, une v&eacute;ritable
+enfant, qui n'est ni de ton rang, ni de ta condition, et dont tu
+pourrais &ecirc;tre le p&egrave;re, c'est trop fort! C'est tout &agrave; fait contre nature,
+&ccedil;a n'a pas m&ecirc;me le sens commun. Si par malheur quelqu'un s'en doutait,
+tu n'oserais plus te montrer au <i>Grand-Cerf</i>, au Casino, nulle part.
+C'est alors qu'on se moquerait de toi, Fritz, de toi qui t'es tant moqu&eacute;
+des autres. Ce serait l'abomination de la d&eacute;solation; le vieux David
+lui-m&ecirc;me, malgr&eacute; son amour du mariage, te rirait au nez; il t'en ferait
+des apologues! il t'en ferait!</p>
+
+<p>&laquo;Allons, allons, c'est encore un grand bonheur que personne ne sache
+rien, et que tu te sois aper&ccedil;u de la chose &agrave; temps. Il faut &eacute;touffer
+tout cela, d&eacute;raciner bien vite cette mauvaise herbe de ton jardin. Tu
+seras peut-&ecirc;tre un peu triste trois ou quatre jours, mais le bon sens te
+reviendra. Le vieux vin te consolera, tu donneras des d&icirc;ners, tu feras
+des tours aux environs dans la voiture de H&acirc;an. Et justement, avant-hier
+il m'engageait, pour la centi&egrave;me fois, &agrave; l'accompagner en perception.
+C'est cela, nous causerons, nous rirons, nous nous ferons du bon sang,
+et dans une quinzaine tout sera fini.&raquo;</p>
+
+<p>Deux hussards s'approchaient alors, bras dessus bras dessous avec leurs
+amoureuses. Kobus les vit venir de loin, sur le bastion de l'h&ocirc;pital, et
+descendit dans la rue des Ferrailles, pour retourner &agrave; la maison.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais commencer par &eacute;crire au p&egrave;re Christel de poser le grillage, se
+dit-il, et de remplir le r&eacute;servoir lui-m&ecirc;me. Si l'on me rattrape &agrave;
+retourner au Meisenth&acirc;l, ce sera dans la semaine des quatre jeudis.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsqu'il rentra, Katel dressait la table. S&ucirc;zel &eacute;tait partie depuis
+longtemps. Fritz ouvrit son secr&eacute;taire, &eacute;crivit au p&egrave;re Christel qu'il
+ne pouvait pas venir, et qu'il le chargeait de poser le grillage
+lui-m&ecirc;me; puis il cacheta la lettre, s'assit &agrave; table et d&icirc;na sans rien
+dire.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner, il ressortit vers une heure et se rendit chez H&acirc;an, qui
+demeurait &agrave; <i>l'H&ocirc;tel de la Cigogne</i>, en face des halles. H&acirc;an &eacute;tait dans
+son petit bureau rempli de tabac, la pipe aux l&egrave;vres; il pr&eacute;parait des
+sacs et serrait dans un fourreau de cuir, de grands registres reli&eacute;s en
+veau. Son gar&ccedil;on Gaysse l'aidait:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;, Kobus! s'&eacute;cria-t-il, d'o&ugrave; me vient ta visite? Je ne te vois pas
+souvent ici.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as dit, avant-hier, que tu partais en tourn&eacute;e, r&eacute;pondit Fritz en
+s'asseyant au coin de la table.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, demain matin, &agrave; cinq heures; la voiture est command&eacute;e. Tiens,
+regarde! je viens justement de pr&eacute;parer mon livre &agrave; souches et mes sacs.
+J'en aurai pour sept ou huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je t'accompagne.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'accompagnes! s'&eacute;cria H&acirc;an d'une voix joyeuse, en frappant de ses
+grosses mains carr&eacute;es sur la table. Enfin, enfin, tu finis par te
+d&eacute;cider une fois, &ccedil;a n'est pas malheureux.... Ha! ha! ha!&raquo;</p>
+
+<p>Et, plein d'enthousiasme, il jeta son petit bonnet de soie noire de
+c&ocirc;t&eacute;, s'&eacute;bouriffa les cheveux sur sa grosse t&ecirc;te rouge &agrave; demi chauve, et
+se mit &agrave; crier:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la bonne heure!... &agrave; la bonne heure!... Nous allons nous faire du bon
+sang!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le temps m'a paru favorable, dit Fritz.</p>
+
+<p>&mdash;Un temps magnifique, s'&eacute;cria H&acirc;an, en &eacute;cartant les rideaux derri&egrave;re
+son fauteuil, un temps d'or, un temps comme on n'en a pas vu depuis dix
+ans. Nous partirons demain au petit jour, nous courrons le pays... c'est
+d&eacute;cid&eacute;... mais ne va pas te d&eacute;dire!</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma foi, s'&eacute;cria le gros homme, tu ne pouvais pas me faire un plus
+grand plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Gaysse! Gaysse!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Ma capote! tenez... pendez ma robe de chambre derri&egrave;re la porte. Vous
+fermerez le bureau, et vous donnerez la clef &agrave; la m&egrave;re Lehr. Nous allons
+au <i>Grand-Cerf</i>, Kobus?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, prendre des chopes; il n'y a pas de bonne bi&egrave;re en route.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? &Agrave; Hackmatt, elle est bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu n'as plus rien &agrave; pr&eacute;parer, H&acirc;an?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tout est pr&ecirc;t. Ah! dis donc, si tu voulais mettre deux ou trois
+chemises et des bas dans ma valise.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, en route!&raquo; s'&eacute;cria H&acirc;an, en prenant son bras. Ils sortirent,
+et le gros percepteur se mit &agrave; &eacute;num&eacute;rer les villages qu'ils auraient &agrave;
+voir, dans la plaine et dans la montagne: &laquo;Dans la plaine, &agrave; Hackmatt, &agrave;
+Mittelbronn, &agrave; Lixheim, c'est tout pays protestant, tous gens riches,
+bien &eacute;tablis, belles maisons, bons vins, bonne table, bon lit. Nous
+serons comme des coqs en p&acirc;te les six premiers jours; pas de difficult&eacute;
+pour la perception, les sommes du roi sont pr&ecirc;tes d'avance. Et
+seulement, &agrave; la fin, nous aurons un petit coin de pays, le Wildland, une
+esp&egrave;ce de d&eacute;sert, o&ugrave; l'on ne voit que des croix sur la route, et o&ugrave; les
+voyageurs tirent la langue d'une aune; mais ne crains rien, nous ne
+mourrons pas de faim, tout de m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz &eacute;coutait en riant, et c'est ainsi qu'ils entr&egrave;rent &agrave; la brasserie
+du <i>Grand-Cerf</i>. L&agrave;, les choses se pass&egrave;rent comme toujours: on joua, on
+but des chopes, et, vers sept heures, chacun retourna chez soi pour
+souper.</p>
+
+<p>Kobus, en traversant sa petite all&eacute;e, entra dans la cuisine, selon son
+habitude, pour voir ce que Katel lui pr&eacute;parait. Il vit la vieille
+servante assise au coin de l'&acirc;tre, sur un tabouret de bois, un torchon
+sur les genoux, en train de graisser ses souliers de fatigue.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que tu fais donc l&agrave;? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je graisse vos gros souliers pour aller &agrave; la ferme, puisque vous
+partez demain ou apr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, dit Fritz, je n'irai pas; j'ai d'autres affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'irez pas? fit Katel toute surprise; c'est le p&egrave;re Christel,
+S&ucirc;zel et tout le monde, qui vont avoir de la peine, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ils se sont pass&eacute;s de moi jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, et j'esp&egrave;re, avec
+l'aide de Dieu, qu'ils s'en passeront encore. J'accompagne H&acirc;an dans sa
+tourn&eacute;e, pour r&eacute;gler quelques comptes. Et, puisque je me le rappelle
+maintenant, il y a une lettre sur la chemin&eacute;e pour Christel; tu enverras
+demain le petit Y&eacute;ri la porter, et ce soir, tu mettras dans ma valise
+trois chemises et tout ce qu'il faut pour rester quelques jours dehors.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, monsieur.&raquo; Kobus entra dans la salle &agrave; manger, tout fier de
+sa r&eacute;solution, et ayant soup&eacute; d'assez bon app&eacute;tit, il se coucha, pour
+&ecirc;tre pr&ecirc;t &agrave; partir de grand matin.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &agrave; peine cinq heures, et le soleil commen&ccedil;ait &agrave; poindre au
+milieu des grandes vapeurs du Losser, lorsque Fritz Kobus et son ami
+H&acirc;an, accroupis dans un vieux char &agrave; bancs tress&eacute; d'osier, en forme de
+corbeille, &agrave; l'ancienne mode du pays, sortirent au grand trot par la
+porte de Hildebrandt, et se mirent &agrave; rouler sur la route de Hunebourg &agrave;
+Michelsberg.</p>
+
+<p>H&acirc;an avait sa grande houppelande de castorine et son bonnet de renard &agrave;
+longs poils, la queue flottant sur le dos, Kobus, sa belle capote bleue,
+son gilet de velours &agrave; carreaux verts et rouges, et son large feutre
+noir.</p>
+
+<p>Quelques vieilles le balai &agrave; la main, les regardaient passer en disant:
+&laquo;Ils vont ramasser l'argent des villages; &ccedil;a prouve qu'il est temps
+d'appr&ecirc;ter notre magot; la note des portes et fen&ecirc;tres va venir. Quel
+gueux que ce H&acirc;an! Penser que tout le monde doit s'&eacute;chiner pour lui,
+qu'il n'en a jamais assez, et que la gendarmerie le soutient!&raquo;</p>
+
+<p>Puis elles se remettaient &agrave; balayer de mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Une fois hors de l'avanc&eacute;e, H&acirc;an et Kobus se trouv&egrave;rent dans les
+brouillards de la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Il fait joliment frais ce matin, dit Kobus.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ha! r&eacute;pondit H&acirc;an en claquant du fouet, je t'en avais bien
+pr&eacute;venu hier. Il fallait mettre ta camisole de laine; maintenant,
+allonge-toi dans la paille, mon vieux, allonge-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Hue! Foux, hue!</p>
+
+<p>&mdash;Je vais fumer une pipe, dit Kobus, cela me r&eacute;chauffera.&raquo; Il battit le
+briquet, tira sa grande pipe de porcelaine d'une poche de c&ocirc;t&eacute;, et se
+mit &agrave; fumer gravement.</p>
+
+<p>Le cheval, une grande haridelle de Mecklembourg, trottait les quatre
+fers en l'air, les arbres suivaient les arbres, les broussailles les
+broussailles. H&acirc;an ayant d&eacute;pos&eacute; le fouet dans un coin, sous son coude,
+fumait aussi tout r&ecirc;veur, comme il arrive au milieu des brouillards, o&ugrave;
+l'on ne voit pas les choses clairement.</p>
+
+<p>Le soleil jaune avait de la peine &agrave; dissiper ces masses de brume, le
+Losser grondait derri&egrave;re le talus de la route; il &eacute;tait blanc comme du
+lait, et malgr&eacute; son bruit sourd, il semblait dormir sous les grands
+saules.</p>
+
+<p>Parfois, &agrave; l'approche de la voiture, un martin-p&ecirc;cheur jetait son cri
+per&ccedil;ant et filait; puis, une alouette se mettait &agrave; gazouiller quelques
+notes. En regardant bien, on voyait ses ailes grises s'agiter en accent
+circonflexe &agrave; quelques pieds au-dessus des champs, mais elle
+redescendait au bout d'une seconde, et l'on n'entendait plus que le
+bourdonnement de la rivi&egrave;re et le fr&eacute;missement des peupliers.</p>
+
+<p>Kobus &eacute;prouvait alors un v&eacute;ritable bien-&ecirc;tre; il se r&eacute;jouissait et se
+glorifiait de la r&eacute;solution qu'il avait prise d'&eacute;chapper &agrave; S&ucirc;zel par une
+fuite h&eacute;ro&iuml;que; cela lui semblait le comble de la sagesse humaine.</p>
+
+<p>&laquo;Combien d'autres, pensait-il, se seraient endormis dans ces guirlandes
+de roses, qui t'entouraient de plus en plus, et qui, finalement,
+n'auraient &eacute;t&eacute; que de bonnes cordes, semblables &agrave; celles que la
+vertueuse Dalila tressait pour Samson! Oui, oui, Kobus, tu peux
+remercier le Ciel de ta chance; te voil&agrave; libre encore une fois comme un
+oiseau dans l'air; et, par la suite des temps, jusqu'au sein de la
+vieillesse, tu pourras c&eacute;l&eacute;brer ton d&eacute;part de Hunebourg, &agrave; la fa&ccedil;on des
+H&eacute;breux, qui se rappelaient toujours avec attendrissement les vases d'or
+et d'argent de l'&Eacute;gypte; ils abandonn&egrave;rent les choux, les raves et les
+oignons de leur m&eacute;nage, pour sauver le tabernacle; tu suis leur exemple,
+et le vieux Sichel lui-m&ecirc;me serait &eacute;merveill&eacute; de ta rare prudence.&raquo;</p>
+
+<p>Toutes ces pens&eacute;es, et mille autres non moins judicieuses, passaient par
+la t&ecirc;te de Fritz; il se croyait hors de tout p&eacute;ril, et respirait l'air
+du printemps dans une douce s&eacute;curit&eacute;. Mais le Seigneur-Dieu, sans doute
+fatigu&eacute; de sa pr&eacute;somption naturelle, avait r&eacute;solu de lui faire v&eacute;rifier
+la sagesse de ce proverbe: &laquo;Cache-toi, fuis, d&eacute;robe-toi sur les monts et
+dans la plaine, au fond des bois ou dans un puits, je te d&eacute;couvre et ma
+main est sur toi!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; la Steinbach, pr&egrave;s du grand moulin, ils rencontr&egrave;rent un bapt&ecirc;me qui
+se rendaient &agrave; l'&eacute;glise Saint-Blaise: le petit poupon rose sur
+l'oreiller blanc, la sage-femme, fi&egrave;re avec son grand bonnet de
+dentelle, et les autres gais comme des pinsons&mdash;&agrave; Hoheim, une paire de
+vieux qui c&eacute;l&eacute;braient la cinquantaine dans un pr&eacute;; ils dansaient au
+milieu de tout le village; le m&eacute;n&eacute;trier, debout sur une tonne soufflait
+dans sa clarinette, ses grosses joues rouges gonfl&eacute;es jusqu'aux
+oreilles, le nez pourpre et les yeux &agrave; fleur de t&ecirc;te; on riait, on
+trinquait; le vin, la bi&egrave;re, le kirschenwasser coulaient sur les tables;
+chacun battait la mesure; les deux vieux les bras en l'air, valsaient la
+face riante; et les bambins, r&eacute;unis autour d'eux, poussaient des cris de
+joie qui montaient jusqu'au ciel. &Agrave; Frankenth&acirc;l, une noce montait les
+marches de l'&eacute;glise, le gar&ccedil;on d'honneur en t&ecirc;te, la poitrine couverte
+d'un bouquet en pyramide, le chapeau garni de rubans de mille couleurs,
+puis les jeunes mari&eacute;s tout attendris, les vieux papas riant dans leur
+barbe grise, les grosses m&egrave;res &eacute;panouies de satisfaction.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait merveilleux de voir ces choses, et cela vous donnait &agrave; penser
+plus qu'on ne peut dire.</p>
+
+<p>Ailleurs, de jeunes gar&ccedil;ons et de jeunes filles de quinze &agrave; seize ans
+cueillaient des violettes le long des haies, au bord de la route; on
+voyait &agrave; leurs yeux luisants qu'ils s'aimeraient plus tard. Ailleurs,
+c'&eacute;tait un conscrit que sa fianc&eacute;e accompagnait sur la route, un petit
+paquet sous le bras; de loin, on les entendait qui se juraient l'un &agrave;
+l'autre de s'attendre.&mdash;Toujours, toujours cette vieille histoire de
+l'amour, sous mille et mille formes diff&eacute;rentes; on aurait dit que le
+diable lui-m&ecirc;me s'en m&ecirc;lait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait justement cette saison du printemps o&ugrave; les c&oelig;urs s'&eacute;veillent,
+o&ugrave; tout rena&icirc;t, o&ugrave; la vie s'embellit, o&ugrave; tout nous invite au bonheur, o&ugrave;
+le Ciel fait des promesses innombrables &agrave; ceux qui s'aiment! Partout
+Kobus rencontrait quelque spectacle de ce genre, pour lui rappeler
+S&ucirc;zel, et chaque fois il rougissait, il r&ecirc;vait, il se grattait l'oreille
+et soupirait. Il se disait en lui-m&ecirc;me: &laquo;Que les gens sont b&ecirc;tes de se
+marier! Plus on voyage et plus on reconna&icirc;t que les trois quarts des
+hommes ont perdu la t&ecirc;te, et que dans chaque ville, cinq ou six vieux
+gar&ccedil;ons ont seuls conserv&eacute; le sens commun. Oui, c'est positif... la
+sagesse n'est pas &agrave; la port&eacute;e de tout le monde, on doit se f&eacute;liciter
+beaucoup d'&ecirc;tre du petit nombre des &eacute;lus.&raquo;</p>
+
+<p>Arrivaient-ils dans un village, tandis que H&acirc;an s'occupait de sa
+perception, qu'il recevait l'argent du roi et d&eacute;livrait des quittances,
+l'ami Fritz s'ennuyait; ses r&ecirc;veries touchant la petite S&ucirc;zel
+augmentaient, et finalement, pour se distraire, il sortait de l'auberge
+et descendait la grande rue, regardant &agrave; droite et &agrave; gauche les vieilles
+maisons avec leurs poutrelles sculpt&eacute;es, leurs escaliers ext&eacute;rieurs,
+leurs galeries de bois vermoulu, leurs pignons couverts de lierre, leurs
+petits jardins enclos de palissades, leurs basses-cours, et, derri&egrave;re
+tout cela, les grands noyers, les hauts marronniers dont le feuillage
+&eacute;clatant moutonnait au-dessus des toits. L'air plein de lumi&egrave;re
+&eacute;blouissante, les petites ruelles o&ugrave; se promenaient des r&eacute;giments de
+poules et de canards barbotant et caquetant; les petites fen&ecirc;tres &agrave;
+vitres hexagones, ternies de poussi&egrave;re grise ou nacr&eacute;es par la lune; les
+hirondelles, commen&ccedil;ant leur nid de terre &agrave; l'angle des fen&ecirc;tres, et
+filant comme des fl&egrave;ches &agrave; travers les rues; les enfants, tout blonds,
+tressant la corde de leur fouet; les vieilles, au fond des petites
+cuisines sombres, aux marches concass&eacute;es, regardant d'un air de
+bienveillance; les filles, curieuses, se penchant aussi pour voir: tout
+passait devant ses yeux sans pouvoir le distraire.</p>
+
+<p>Il allait, regardant et regard&eacute;, songeant toujours &agrave; S&ucirc;zel, &agrave; sa
+collerette, &agrave; son petit bonnet, &agrave; ses beaux cheveux, &agrave; ses bras dodus;
+puis au jour o&ugrave; le vieux David l'avait fait asseoir &agrave; table entre eux
+deux; au son de sa voix, quand elle baissait les yeux, et ensuite &agrave; ses
+beignets, ou bien encore aux petites taches de cr&egrave;me qu'elle avait
+certain jour &agrave; la ferme; enfin &agrave; tout:&mdash;il revoyait tout cela sans le
+vouloir!</p>
+
+<p>C'est ainsi que, le nez en l'air, les mains dans ses poches, il arrivait
+au bout du village, dans quelque sillon de bl&eacute;, dans un sentier qui
+filait entre des champs de seigle ou de pommes de terre. Alors la caille
+chantait l'amour, la perdrix appelait son m&acirc;le, l'alouette c&eacute;l&eacute;brait
+dans les nuages le bonheur d'&ecirc;tre m&egrave;re; derri&egrave;re, dans les ruelles
+lointaines, le coq lan&ccedil;ait son cri de triomphe; les ti&egrave;des bouff&eacute;es de
+la brise portaient, semaient partout les graines innombrables qui
+doivent f&eacute;conder la terre: l'amour, toujours l'amour! Et, par-dessus tout
+cela, le soleil splendide, le p&egrave;re de tous les vivants, avec sa large
+barbe fauve et ses longs bras d'or, embrassant et b&eacute;nissant tout ce qui
+respire! Ah! quelle pers&eacute;cution abominable! Faut-il &ecirc;tre malheureux pour
+rencontrer partout, partout la m&ecirc;me id&eacute;e, la m&ecirc;me pens&eacute;e et les m&ecirc;mes
+ennuis! Allez donc vous d&eacute;barrasser d'une esp&egrave;ce de teigne qui vous suit
+partout, et qui vous cuit d'autant plus qu'on se remue. Dieu du ciel, &agrave;
+quoi pourtant les hommes sont expos&eacute;s!</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien &eacute;tonnant, se disait le pauvre Kobus, que je ne sois pas
+libre de penser &agrave; ce qui me pla&icirc;t, et d'oublier ce qui ne me convient
+pas. Comment! toutes les id&eacute;es d'ordre, de bon sens et de pr&eacute;voyance,
+sont abolies dans ma cervelle, lorsque je vois des oiseaux qui se
+becquettent, des papillons qui se poursuivent, de v&eacute;ritables
+enfantillages, des choses qui n'ont pas le sens commun! Et je songe &agrave;
+S&ucirc;zel, je radote en moi-m&ecirc;me, je me trouve malheureux, quand rien ne me
+manque, quand je mange bien et que je bois bien! Allons, allons, Fritz,
+c'est trop fort; secoue cela, fais-toi donc une raison!&raquo;</p>
+
+<p>C'est comme s'il avait voulu raisonner contre la goutte et le mal de
+dents.</p>
+
+<p>Le pire de tout, quand il marchait ainsi dans les petits sentiers, c'est
+qu'il lui semblait entendre le vieux David nasiller &agrave; son oreille: &laquo;H&eacute;!
+Kobus, il faut y passer... tu feras comme les autres.... H&eacute;! h&eacute;! h&eacute;! Je
+te le dis, Fritz, ton heure est proche!</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable t'emporte!&raquo; pensait-il.</p>
+
+<p>Mais, d'autres fois, avec une r&eacute;signation douloureuse et m&eacute;lancolique:</p>
+
+<p>&laquo;Peut-&ecirc;tre, Fritz, se disait-il en lui-m&ecirc;me, peut-&ecirc;tre qu'&agrave; tout prendre
+les hommes sont faits pour se marier... puisque tout le monde se marie.
+Des gens mal intentionn&eacute;s, poussant les choses encore plus loin,
+pourraient m&ecirc;me soutenir que les vieux gar&ccedil;ons ne sont pas les sages,
+mais au contraire les fous de la cr&eacute;ation, et qu'en y regardant de pr&egrave;s,
+ils se comportent comme les frelons de la ruche.&raquo;</p>
+
+<p>Ces id&eacute;es n'&eacute;taient que des &eacute;clairs qui l'ennuyaient beaucoup; il en
+d&eacute;tournait la vue, et s'indignait contre les gens capables d'avoir
+d'autres th&eacute;ories que celles de la paix, du calme et du repos, dont il
+avait fait la base de son existence. Et chaque fois qu'une id&eacute;e pareille
+lui traversait la t&ecirc;te, il se h&acirc;tait de r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&laquo;Quand notre bonheur ne d&eacute;pend plus de nous, mais du caprice d'une
+femme, alors tout est perdu; mieux vaudrait se pendre que d'entrer dans
+une pareille gal&egrave;re!&raquo;</p>
+
+<p>Enfin, au bout de toutes ces excursions, entendant au loin, du milieu
+des champs, l'horloge du village, il revenait &eacute;merveill&eacute; de la rapidit&eacute;
+du temps.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;, te voil&agrave;! lui criait le gros percepteur: je suis en train de
+terminer mes comptes; tiens, assieds-toi, c'est l'affaire de dix
+minutes.&raquo;</p>
+
+<p>La table &eacute;tait couverte de piles de florins et de thalers, qui
+grelottaient &agrave; la moindre secousse. H&acirc;an, courb&eacute; sur son registre,
+faisait son addition. Puis, la face &eacute;panouie, il laissait tomber les
+piles d'&eacute;cus dans un sac d'une aune, qu'il ficelait avec soin, et
+d&eacute;posait &agrave; terre pr&egrave;s d'une pile d'autres. Enfin, quand tout &eacute;tait
+r&eacute;gl&eacute;, les comptes v&eacute;rifi&eacute;s et les rentr&eacute;es abondantes, il se retournait
+tout joyeux, et ne manquait pas de s'&eacute;crier:</p>
+
+<p>&laquo;Regarde, voil&agrave; l'argent des arm&eacute;es du roi! En faut-il de ce gueux
+d'argent pour payer les arm&eacute;es de Sa Majest&eacute;, ses conseillers, et tout
+ce qui s'ensuit, ha! ha! ha! Il faut que la terre sue de l'or et les
+gens aussi. Quand donc diminuera-t-on les gros bonnets, pour soulager le
+pauvre monde? &Ccedil;a ne m'a pas l'air d'&ecirc;tre de sit&ocirc;t, Kobus, car les gros
+bonnets sont ceux que Sa Majest&eacute; consulterait d'abord sur l'affaire.&raquo;</p>
+
+<p>Alors il se prenait le ventre &agrave; deux mains pour rire &agrave; son aise, et
+s'&eacute;criait:</p>
+
+<p>&laquo;Quelle farce! quelle farce! Mais tout cela ne nous regarde pas, je suis
+en r&egrave;gle. Que prends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, H&acirc;an, je n'ai envie de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! cassons une cro&ucirc;te pendant qu'on attellera le cheval; un verre de
+vin vous fait toujours voir les choses en beau. Quand on a des id&eacute;es
+m&eacute;lancoliques, Fritz, il faut changer les verres de ses lunettes, et
+regarder l'univers par le fond d'une bouteille de <i>gleiszeller</i> ou
+d'<i>umstein.&raquo;</i></p>
+
+<p>Il sortait pour faire atteler le cheval et solder le compte de
+l'auberge; puis il venait prendre un verre avec Kobus; et, tout &eacute;tant
+termin&eacute;, les sacs rang&eacute;s dans la caisse du char &agrave; bancs garnie de t&ocirc;le,
+il claquait du fouet, et se mettait en route pour un autre village.</p>
+
+<p>Voil&agrave; comment l'ami Fritz passait le temps en route; ce n'&eacute;tait pas
+toujours gaiement, comme on voit. Son rem&egrave;de ne produisait pas tous les
+heureux effets qu'il en avait attendus, bien s'en faut.</p>
+
+<p>Mais ce qui l'ennuyait encore plus que tout le reste, c'&eacute;tait le soir,
+dans ces vieilles auberges de village, silencieuses apr&egrave;s neuf heures,
+o&ugrave; pas un bruit ne s'entend, parce que tout le monde est couch&eacute;, c'&eacute;tait
+d'&ecirc;tre seul avec H&acirc;an apr&egrave;s souper, sans avoir m&ecirc;me la ressource de
+faire sa partie de <i>youker</i>, ou de vider des chopes, attendu que les
+cartes manquaient, et que la bi&egrave;re tournait au vinaigre. Alors ils se
+grisaient ensemble avec du <i>schnaps</i> ou du vin d'Ekersth&acirc;l. Mais Fritz,
+depuis sa fuite de Hunebourg, avait le vin singuli&egrave;rement triste et
+tendre; m&ecirc;me ce petit verjus, qui ferait danser des ch&egrave;vres, lui
+tournait les id&eacute;es &agrave; la m&eacute;lancolie. Il racontait de vieilles histoires:
+l'histoire du mariage de son grand-p&egrave;re Nicklausse, avec sa grand-m&egrave;re
+Gorgel, ou l'aventure de son grand-oncle S&eacute;raphion Kobus, conseiller
+intime de la grande faisanderie de l'&eacute;lecteur Hans-Peter XVII, lequel
+grand-oncle &eacute;tait tomb&eacute; subitement amoureux, vers l'&acirc;ge de soixante-dix
+ans, d'une certaine danseuse fran&ccedil;aise, venue de l'Op&eacute;ra, et nomm&eacute;e Rosa
+Fon Pompon; de sorte que S&eacute;raphion l'accompagnait finalement &agrave; toutes
+les foires et sur tous les th&eacute;&acirc;tres, pour avoir le bonheur de l'admirer.</p>
+
+<p>Fritz s'&eacute;tendait en long et en large sur ces choses, et H&acirc;an, qui
+dormait aux trois quarts, b&acirc;illait de temps en temps dans sa main, en
+disant d'une voix nasillarde: &laquo;Est-ce possible? est-ce possible?&raquo; Ou
+bien il l'interrompait par un gros &eacute;clat de rire, sans savoir pourquoi,
+en b&eacute;gayant:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! h&eacute;! H&eacute;! il se passe des choses dr&ocirc;les dans ce monde! Va, Kobus, va
+toujours, je t'&eacute;coute. Mais je pensais tout &agrave; l'heure &agrave; cet animal de
+Schoultz, qui s'est laiss&eacute; tirer les bottes par des paysans, dans une
+mare.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz reprenait son histoire sentimentale, et c'est ainsi que venait
+l'heure de dormir.</p>
+
+<p>Une fois dans leur chambre &agrave; deux lits, la caisse entre eux, et le
+verrou tir&eacute;, Kobus se rappelait encore de nouveaux d&eacute;tails sur la
+passion malheureuse du grand-oncle S&eacute;raphion et le mauvais caract&egrave;re de
+Mlle Rosa Fon Pompon; il se mettait &agrave; les raconter, jusqu'&agrave; ce qu'il
+entend&icirc;t le gros H&acirc;an ronfler comme une trompette, ce qui le for&ccedil;ait de
+se finir l'histoire &agrave; lui-m&ecirc;me&mdash;et c'&eacute;tait toujours par un mariage.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+
+<p>L'ami Kobus, roulant un matin par un chemin tr&egrave;s difficile dans la
+vall&eacute;e du Rh&eacute;ethal, tandis que H&acirc;an conduisait avec prudence, et
+veillait &agrave; ne pas verser dans les trous, l'ami Kobus se fit des
+r&eacute;flexions am&egrave;res sur la vanit&eacute; des vanit&eacute;s de la sagesse; il &eacute;tait fort
+triste, et se disait en lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; quoi te sert-il maintenant, Fritz, d'avoir eu soin de te tenir la
+t&ecirc;te froide, le ventre libre et les pieds chauds durant vingt ans?
+Malgr&eacute; ta grande prudence, un &ecirc;tre faible a troubl&eacute; ton repos d'un seul
+de ses regards. &Agrave; quoi te sert-il de te sauver loin de ta demeure,
+puisque cette folle pens&eacute;e te suit partout, et que tu ne peux l'&eacute;viter
+nulle part? &Agrave; quoi t'a servi d'amasser, par ta pr&eacute;voyance judicieuse,
+des vins exquis et tout ce qui peut satisfaire le go&ucirc;t et l'odorat, non
+seulement d'un homme, mais de plusieurs, durant des ann&eacute;es, puisqu'il ne
+t'est plus m&ecirc;me permis de boire un verre de vin sans t'exposer &agrave; radoter
+comme une vieille laveuse, et &agrave; raconter des histoires qui te rendraient
+la fable de David, de Schoultz, de H&acirc;an et de tout le pays, si l'on
+savait pourquoi tu les racontes? Ainsi, toute consolation t'est
+refus&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>Et songeant &agrave; ces choses, il s'&eacute;criait en lui-m&ecirc;me, avec le roi Salomon:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai dit en mon c&oelig;ur: Allons, que je t'&eacute;prouve maintenant par la joie;
+jouis des biens de la terre! Mais voil&agrave; que c'&eacute;tait aussi vanit&eacute;. J'ai
+recherch&eacute; en mon c&oelig;ur le moyen de me traiter d&eacute;licatement, et que mon
+c&oelig;ur cependant suiv&icirc;t la sagesse. Je me suis b&acirc;ti des maisons, je me
+suis plant&eacute; des jardins et des vignes, je me suis creus&eacute; des r&eacute;servoirs
+et j'y ai sem&eacute; des poissons d&eacute;licieux; je me suis amass&eacute; des richesses,
+je me suis agrandi; et ayant consid&eacute;r&eacute; tous ces ouvrages, voil&agrave; que tout
+&eacute;tait vanit&eacute;! Puisqu'il m'arrive aujourd'hui comme &agrave; l'insens&eacute;, pourquoi
+donc ai-je &eacute;t&eacute; plus sage? Cette petite S&ucirc;zel m'ennuie plus qu'il n'est
+possible de le dire, et pourtant mon &acirc;me se compla&icirc;t en elle! Moi et mon
+c&oelig;ur, nous nous sommes tourn&eacute;s de tous c&ocirc;t&eacute;s, pour examiner et
+rechercher la sagesse, et nous n'avons trouv&eacute; que le mal de la folie, de
+l'imb&eacute;cillit&eacute; et de l'imprudence. Nous avons trouv&eacute; cette jeune fille,
+dont le sourire est comme un filet et le regard un lien: n'est-ce point
+de la folie? Pourquoi donc ne s'est-elle pas d&eacute;rang&eacute; le pied, le jour de
+son voyage &agrave; Hunebourg? Pourquoi l'ai-je vue dans la joie du festin, et,
+plus tard, dans les plaisirs de la musique? Pourquoi ces choses
+sont-elles arriv&eacute;es de la sorte et non autrement? Et maintenant, Fritz,
+pourquoi ne peux-tu te d&eacute;tacher de ces vanit&eacute;s?&raquo;</p>
+
+<p>Il suait &agrave; grosses gouttes, et r&ecirc;vait dans une d&eacute;solation inexprimable.
+Mais ce qui l'ennuyait encore le plus, c'&eacute;tait de voir H&acirc;an tirer la
+bouteille de la paille, et de l'entendre dire:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, Kobus, bois un bon coup! Quelle chaleur au fond de ces vall&eacute;es!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, faisait-il, je n'ai pas soif.&raquo; Car il avait peur de recommencer
+l'histoire des amours de tous ses anc&ecirc;tres, et surtout de finir par
+raconter les siennes.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! tu n'as pas soif? s'&eacute;criait H&acirc;an, c'est impossible; voyons!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, j'ai l&agrave; quelque chose de lourd, faisait-il en se posant la
+main sur l'estomac avec une grimace.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vient de ce que nous n'avons pas assez bu hier soir; nous avons
+&eacute;t&eacute; nous coucher trop t&ocirc;t, disait le gros percepteur; bois un coup, et
+cela te remettra.</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas? tu as tort.&raquo; Alors H&acirc;an levait le coude, et Fritz
+voyait son cou se gonfler et se d&eacute;gonfler d'un air de satisfaction
+incroyable. Puis le gros homme exhalait un soupir, tapait sur le
+bouchon, et mettait la bouteille entre ses jambes en disant: &laquo;&Ccedil;a fait du
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Hue, Foux, hue!</p>
+
+<p>&mdash;Quel mat&eacute;rialiste que ce H&acirc;an, se disait Fritz, il ne pense qu'&agrave; boire
+et &agrave; manger!</p>
+
+<p>&mdash;Kobus, reprenait l'autre gravement, tu couves une maladie; prends
+garde! Voil&agrave; deux jours que tu ne bois plus, c'est mauvais signe. Tu
+maigris; les hommes gras qui deviennent maigres, et les hommes maigres
+qui deviennent gras, c'est dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable t'emporte!&raquo; pensait Fritz, et parfois l'id&eacute;e lui passait
+par la t&ecirc;te que H&acirc;an se doutait de quelque chose; alors, tout rouge, il
+l'observait du coin de l'&oelig;il, mais il &eacute;tait si paisible que le doute se
+dissipait.</p>
+
+<p>Enfin, au bout de deux heures, ayant franchi la c&ocirc;te, ils atteignirent
+un chemin uni, sablonneux, au fond de la vall&eacute;e, et H&acirc;an, indiquant de
+son fouet une centaine de masures d&eacute;cr&eacute;pites sur la montagne en face, &agrave;
+mi-c&ocirc;te, et domin&eacute;es par une chapelle tout au haut dans les nuages, dit
+d'un air m&eacute;lancolique:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; Wildland, le pays dont je t'ai parl&eacute; &agrave; Hunebourg, voici deux
+ex-voto suspendus &agrave; cet arbre, et l&agrave;-bas, un autre en forme de chapelle,
+dans le creux de cette roche, nous allons en rencontrer maintenant &agrave;
+chaque pas; c'est la mis&egrave;re des mis&egrave;res: pas une route, pas un chemin
+vicinal en bon &eacute;tat, mais des ex-voto partout! Et penser que ces gens-l&agrave;
+se font dire des messes aussit&ocirc;t qu'ils peuvent r&eacute;unir quatre sous, et
+que le pauvre H&acirc;an est forc&eacute; de crier, de taper sur la table, et de
+s'&eacute;poumoner comme un malheureux pour obtenir l'argent du roi! Tu me
+croiras si tu veux, Kobus, mais cela me saigne le c&oelig;ur d'arriver ici
+pour demander de l'argent, pour faire vendre des baraques de quatre
+<i>kreutzer</i> et des meubles de deux <i>pfenning</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Ce disant, H&acirc;an fouetta Foux, qui se mit &agrave; galoper.</p>
+
+<p>Le village &eacute;tait alors &agrave; deux ou trois cents pas au-dessus d'eux, autour
+d'une gorge profonde et rapide, en fer &agrave; cheval.</p>
+
+<p>Le chemin creux o&ugrave; montait la voiture, encombr&eacute; de sable, de pierres, de
+gravier, et creus&eacute; d'orni&egrave;res profondes par les lourdes charrettes du
+pays, attel&eacute;es de b&oelig;ufs et de vaches, &eacute;tait tellement &eacute;troit que
+l'essieu portait quelquefois des deux c&ocirc;t&eacute;s sur le roc.</p>
+
+<p>Naturellement Foux avait repris sa marche haletante, et seulement un
+quart d'heure apr&egrave;s, ils arrivaient au niveau des deux premi&egrave;res
+chaumi&egrave;res, v&eacute;ritables baraques, hautes de quinze &agrave; vingt pieds, le
+pignon sur la vall&eacute;e, la porte et les deux lucarnes sur le chemin. Une
+femme, sa tignasse rousse enfouie dans une cornette d'indienne, la face
+creuse, le cou long, creus&eacute; d'une sorte de goulot, qui partait de la
+m&acirc;choire inf&eacute;rieure jusqu'&agrave; la poitrine, l'&oelig;il fixe et hagard, le nez
+pointu, se tenait sur le seuil de la premi&egrave;re hutte, regardant vers la
+voiture.</p>
+
+<p>Devant la porte de l'autre cassine, en face, &eacute;tait assis un enfant de
+trois ans, tout nu, sauf un lambeau de chemise qui lui pendait des
+&eacute;paules sur les cuisses; il &eacute;tait brun de peau, jaune de cheveux, et
+regardait d'un air curieux et doux.</p>
+
+<p>Fritz observait ce spectacle &eacute;trange. La rue fangeuse descendant en
+&eacute;charpe dans le village, les granges pleines de paille, les hangars, les
+lucarnes ternes, les petites portes ouvertes, les toits effondr&eacute;s: tout
+cela confus, entass&eacute; dans un &eacute;troit espace, se d&eacute;coupait p&ecirc;le-m&ecirc;le sur
+le fond verdoyant des for&ecirc;ts de sapins.</p>
+
+<p>La voiture suivit le chemin &agrave; travers les fumiers, et un petit
+chien-loup noir, la queue en panache, vint aboyer contre Foux. Les gens
+alors se montr&egrave;rent aussi sur le seuil de leurs chaumi&egrave;res, vieux et
+jeunes, en bleus sales et pantalons de toile, la poitrine nue, la
+chemise d&eacute;braill&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; cinquante pas dans le village, apparut l'&eacute;glise &agrave; gauche, bien propre,
+bien blanche, les vitraux neufs, riante et pimpante au milieu de cette
+mis&egrave;re; le cimeti&egrave;re, avec ses petites croix, en faisait le tour.</p>
+
+<p>&laquo;Nous y sommes&raquo;, dit H&acirc;an.</p>
+
+<p>La voiture venait de s'arr&ecirc;ter dans un creux, au coin d'une maison
+peinte en jaune, la plus belle du village, apr&egrave;s celle de M. le cur&eacute;.
+Elle avait un &eacute;tage, et cinq fen&ecirc;tres sur la fa&ccedil;ade, trois en haut, deux
+en bas. La porte s'ouvrait de c&ocirc;t&eacute; sous une esp&egrave;ce de hangar. Dans ce
+hangar &eacute;taient entass&eacute;s des fagots, une scie, une hache et des coins;
+plus bas, descendaient en pente deux ou trois grosses pierres plates,
+d&eacute;versant l'eau du toit dans le chemin o&ugrave; stationnait le char &agrave; bancs.</p>
+
+<p>Fritz et H&acirc;an n'eurent qu'&agrave; enjamber l'&eacute;chelle de la voiture, pour
+mettre le pied sur ces pierres. Un petit homme, au nez de pie tourn&eacute; &agrave;
+la friandise, les cheveux blond filasse aplatis sur le front, et les
+yeux bleu fa&iuml;ence, venait de s'avancer sur la porte, et disait:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! H&eacute;! H&eacute;! monsieur H&acirc;an, vous arrivez deux jours plus t&ocirc;t que l'ann&eacute;e
+derni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, Schn&eacute;egans, r&eacute;pondit le gros percepteur; mais je vous ai
+fait pr&eacute;venir. Vous avez, bien s&ucirc;r, ordonn&eacute; les publications?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur H&acirc;an, le <i>beutel</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> est en route depuis ce matin;
+&eacute;coutez... le voil&agrave; qui tambourine justement sur la place.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, le roulement d'un tambour f&ecirc;l&eacute; bourdonnait alors sur la place
+du village. Kobus s'&eacute;tant retourn&eacute;, vit, pr&egrave;s de la fontaine, un grand
+gaillard en blouse, le chapeau &agrave; claque sur la nuque, la corne au milieu
+du dos, le nez rouge, les joues creuses, la caisse sur la cuisse, qui
+tambourinait, et finit par crier d'une voix glapissante, tandis qu'une
+foule de gens &eacute;coutaient aux lucarnes d'alentour:</p>
+
+<p>&laquo;Faisons savoir que M. l'<i>einnehmer</i><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> H&acirc;an est &agrave; l'auberge du
+<i>Cheval-Noir</i>, pour attendre les contribuables qui n'ont pas encore
+pay&eacute;, et qu'il attendra jusqu'&agrave; deux heures; apr&egrave;s quoi, ceux qui ne
+seront pas venus, devront aller &agrave; Hunebourg dans la quinzaine, s'ils
+n'aiment mieux recevoir le <i>steuerb&ocirc;t</i><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Sur ce, le <i>beutel</i> remonta la rue, en continuant ses roulements, et
+H&acirc;an ayant pris ses registres, entra dans la salle de l'auberge; Kobus
+le suivait. Ils gravirent un escalier de bois, et trouv&egrave;rent en haut une
+chambre semblable &agrave; celle du bas, seulement plus claire, et garnie de
+deux lits en alc&ocirc;ve si hauts qu'il fallait une chaise pour y monter. &Agrave;
+droite se trouvait une table carr&eacute;e. Deux ou trois chaises de bois dans
+l'angle des fen&ecirc;tres, un vieux barom&egrave;tre accroch&eacute; derri&egrave;re la porte, et,
+tout autour des murs blanchis &agrave; la chaux, les portraits de saint Maclof,
+de saint I&eacute;ronimus et de la Sainte Vierge, magnifiquement enlumin&eacute;s,
+compl&eacute;taient l'ameublement de cette salle.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, dit le gros percepteur en s'asseyant avec un soupir, nous y
+voil&agrave;! Tu vas voir quelque chose de curieux, Fritz.&raquo;</p>
+
+<p>Il ouvrait ses registres et d&eacute;vissait son encrier. Kobus, debout devant
+une fen&ecirc;tre, regardait par-dessus les toits des maisons en face,
+l'immense vall&eacute;e bleu&acirc;tre: les prairies au fond, dans la gorge, avant
+les prairies, les vergers remplis d'arbres fruitiers, les petits jardins
+entour&eacute;s de palissades vermoulues ou de haies vives, et, tout autour,
+les sombres for&ecirc;ts de sapins; cela lui rappelait sa ferme de Meisenth&acirc;l!</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t un grand tumulte se fit entendre au-dessous, dans la salle: tout
+le village, hommes et femmes, envahissait alors l'auberge. Au m&ecirc;me
+instant, Schn&eacute;egans entrait, portant une bouteille de vin blanc et deux
+verres, qu'il d&eacute;posa sur la table:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce qu'il faut tous les faire monter &agrave; la fois? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, l'un apr&egrave;s l'autre, chacun &agrave; l'appel, r&eacute;pondit H&acirc;an en emplissant
+les verres. Allons, bois un coup, Fritz! Nous n'aurons pas besoin
+d'ouvrir le grand sac aujourd'hui; je suis s&ucirc;r qu'ils ont encore fait du
+bien &agrave; l'&eacute;glise.&raquo;</p>
+
+<p>Et, se penchant sur la rampe, il cria:</p>
+
+<p>&laquo;Frantz La&euml;r!&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, un pas lourd fit crier l'escalier, pendant que le percepteur
+venait se rasseoir, et un grand gaillard en blouse bleue, coiff&eacute; d'un
+large feutre noir, entra. Sa figure longue, osseuse et jaune, semblait
+impassible. Il s'arr&ecirc;ta sur le seuil.</p>
+
+<p>&laquo;Frantz La&euml;r, lui dit H&acirc;an, vous devez neuf florins d'arri&eacute;r&eacute; et quatre
+florins de courant.&raquo;</p>
+
+<p>L'autre leva sa blouse, mit la main dans la poche de son pantalon
+jusqu'au coude, et posa sur la table huit florins en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, voil&agrave;! Qu'est-ce que cela signifie? vous devez treize
+florins.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas donner plus; ma petite a fait sa premi&egrave;re communion, il
+y a huit jours; &ccedil;a m'a co&ucirc;t&eacute; beaucoup; j'ai aussi donn&eacute; quatre florins
+pour le manteau neuf de saint Maclof.</p>
+
+<p>&mdash;Le manteau neuf de saint Maclof?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la commune a achet&eacute; un manteau neuf, tout ce qu'il y a de beau,
+avec des broderies d'or, pour saint Maclof, notre patron.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tr&egrave;s bien, fit H&acirc;an, en regardant Kobus du coin de l'&oelig;il, il
+fallait dire cela tout de suite; du moment que vous avez achet&eacute; un
+manteau neuf pour saint Maclof.... T&acirc;chez seulement qu'il n'ait pas
+besoin d'autre chose l'ann&eacute;e prochaine. Je dis donc:&mdash;Re&ccedil;u huit
+florins.&raquo;</p>
+
+<p>H&acirc;an &eacute;crivit la quittance et la remit &agrave; La&euml;r en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Reste cinq florins &agrave; payer dans les trois mois, ou je serai forc&eacute; de
+recourir aux grands moyens.&raquo;</p>
+
+<p>Le paysan sortit, et H&acirc;an dit &agrave; Fritz:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; le meilleur du village, il est adjoint; tu peux juger des
+autres.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il cria de sa place:</p>
+
+<p>&laquo;Joseph Besme!&raquo;</p>
+
+<p>Un contribuable parut, un vieux b&ucirc;cheron qui paya quatre florins sur
+douze; puis un autre, qui paya six florins sur dix-sept; puis un autre,
+deux florins sur treize, ainsi de suite: ils avaient tous donn&eacute; pour le
+beau manteau de saint Maclof, et chacun d'eux avait un fr&egrave;re, une s&oelig;ur,
+un enfant dans le purgatoire, qui demandait des messes; les femmes
+g&eacute;missaient, levaient les mains au ciel, invoquant la Sainte Vierge; les
+hommes restaient calmes.</p>
+
+<p>Finalement, cinq ou six se suivirent sans rien payer; et H&acirc;an furieux,
+s'&eacute;lan&ccedil;ant &agrave; la porte, se mit &agrave; crier d'une voix de temp&ecirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;Montez, montez tous, gueusards! montez ensemble!&raquo;</p>
+
+<p>Il se fit un grand tumulte dans l'escalier. H&acirc;an reprit sa place, et
+Kobus, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, regarda vers la porte les gens qui entraient. En
+deux minutes, la moiti&eacute; de la salle fut pleine de monde, hommes, femmes
+et jeunes filles, en blouse, en veste, en jupe rapi&eacute;c&eacute;e; tous secs,
+maigres, d&eacute;guenill&eacute;s, de v&eacute;ritables t&ecirc;tes de chevaux: le front &eacute;troit,
+les pommettes saillantes, le nez long, les yeux ternes, l'air
+impassible.</p>
+
+<p>Quelques-uns, plus fiers, affectaient une esp&egrave;ce d'indiff&eacute;rence
+hautaine, leur grand feutre pench&eacute; sur le dos, les deux poings dans les
+poches de leur veste, la cuisse en avant et les coudes en &eacute;querre. Deux
+ou trois vieilles, hagardes, l'&oelig;il allum&eacute; de col&egrave;re et le m&eacute;pris sur la
+l&egrave;vre; des jeunes filles p&acirc;les, les cheveux couleur filasse; d'autres,
+petites, le nez retrouss&eacute;, brunes comme la myrtille sauvage, se
+poussaient du coude, chuchotaient entre elles, et se dressaient sur la
+pointe des pieds pour voir.</p>
+
+<p>Le percepteur, la face pourpre, ses trois cheveux rouss&acirc;tres debout sur
+sa grosse t&ecirc;te chauve, attendait que tout le monde f&ucirc;t en place,
+affectant de lire dans son registre. Enfin, il se retourna brusquement,
+et demanda si quelqu'un voulait encore payer.</p>
+
+<p>Une vieille femme vint apporter douze kreutzers; tous les autres
+rest&egrave;rent immobiles.</p>
+
+<p>Alors H&acirc;an, se retournant de nouveau, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Je me suis laiss&eacute; dire que vous avez achet&eacute; un beau manteau neuf au
+patron de votre village; et comme les trois quarts d'entre vous n'ont
+pas de chemise &agrave; se mettre sur le dos, je pensais que le bienheureux
+saint Maclof, pour vous remercier de votre bonne id&eacute;e, viendrait
+m'apporter lui-m&ecirc;me l'argent de vos contributions. Tenez, mes sacs
+&eacute;taient d&eacute;j&agrave; pr&ecirc;ts, cela me r&eacute;jouissait d'avance; mais personne n'est
+venu: le roi peut attendre longtemps, s'il esp&egrave;re que les saints du
+calendrier lui rempliront ses caisses!</p>
+
+<p>&laquo;Je voudrais pourtant savoir ce que le grand saint Maclof a fait dans
+votre intention, et les services qu'il vous a rendus; pour que vous lui
+donniez tout votre argent.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce qu'il vous a fait un chemin, pour emmener votre bois, votre
+b&eacute;tail et vos l&eacute;gumes en ville? Est-ce qu'il paye les gendarmes qui
+mettent un peu d'ordre par ici? Est-ce que saint Maclof vous emp&ecirc;cherait
+de vous voler, de vous piller et de vous assommer les uns et les autres,
+si la force publique n'&eacute;tait pas l&agrave;?</p>
+
+<p>&laquo;N'est-ce pas une abomination de laisser toutes les charges au roi, de
+se moquer, comme vous, de celui qui paye les arm&eacute;es pour d&eacute;fendre la
+patrie allemande, les ambassadeurs pour repr&eacute;senter noblement la vieille
+Allemagne, les architectes, les ing&eacute;nieurs, les ouvriers qui couvrent le
+pays de canaux, de routes, de ponts, d'&eacute;difices de toute sorte qui font
+l'honneur et la gloire de notre race; les <i>steuerb&ocirc;t</i>, les
+fonctionnaires, les gendarmes qui permettent &agrave; chacun de conserver ce
+qu'il a; les juges qui rendent la justice, selon nos vieilles lois, nos
+anciens usages et nos droits &eacute;crits?... N'est-ce pas abominable que de
+ne pas songer &agrave; le payer, &agrave; l'aider comme d'honn&ecirc;tes gens, et de porter
+tous vos kreutzers &agrave; saint Maclof, &agrave; Lalla-Roumpfel, &agrave; tous ces saints
+que personne ne conna&icirc;t ni d'&Egrave;ve ni d'Adam, dont il n'est pas dit un mot
+dans les saintes &Eacute;critures, et qui, de plus, vous mangent pour le moins
+cinquante jours de l'ann&eacute;e, sans compter vos cinquante-deux dimanches?</p>
+
+<p>&laquo;Croyez-vous donc que cela puisse durer &eacute;ternellement? ne voyez-vous pas
+que c'est contraire au bon sens, &agrave; la justice... &agrave; tout?</p>
+
+<p>&laquo;Si vous aviez un peu de c&oelig;ur, est-ce que vous ne prendriez pas en
+consid&eacute;ration les services que vous rend notre gracieux souverain, le
+p&egrave;re de ses sujets, celui qui vous met le pain &agrave; la bouche? Vous n'avez
+donc pas de honte de porter tous vos deniers &agrave; saint Maclof, tandis que
+moi, j'attends ici que vous payiez vos dettes envers l'&Eacute;tat?</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez! si le roi n'&eacute;tait pas si bon, si rempli de patience, depuis
+longtemps il aurait fait vendre vos bicoques, et nous verrions si les
+saints du calendrier vous en reb&acirc;tiraient d'autres.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, puisque vous l'admirez tant, ce grand saint Maclof, pourquoi ne
+faites-vous donc pas comme lui, pourquoi n'abandonnez-vous pas vos
+femmes et vos enfants, pourquoi n'allez-vous pas, avec un sac sur le
+dos, &agrave; travers le monde, vivre de cro&ucirc;tes de pain et d'aum&ocirc;nes? Ce
+serait naturel de suivre son exemple! D'autres viendraient cultiver vos
+terres en friche, et se mettre en &eacute;tat de remplir leurs obligations
+envers le souverain.</p>
+
+<p>&laquo;Regardez un peu seulement autour de vous, ceux de Schn&eacute;emath, de
+Hackmath, d'Ourmath, et d'ailleurs, qui rendent &agrave; C&eacute;sar ce qui revient &agrave;
+C&eacute;sar, et &agrave; Dieu ce qui revient &agrave; Dieu, selon les divines paroles de
+Notre-Seigneur J&eacute;sus-Christ. Regardez-les, ce sont de bons chr&eacute;tiens;
+ils travaillent, et n'inventent pas tous les jours de nouvelles f&ecirc;tes,
+pour avoir un pr&eacute;texte de croupir dans la paresse, et de d&eacute;penser leur
+argent au cabaret. Ils n'ach&egrave;tent pas de manteaux brod&eacute;s d'or; ils
+aiment mieux acheter des souliers &agrave; leurs enfants, tandis que vous
+autres, vous allez nu-pieds comme de vrais sauvages.</p>
+
+<p>&laquo;Cinquante f&ecirc;tes par an, pour mille personnes, font cinquante mille
+journ&eacute;es de travail perdues! Si vous &ecirc;tes pauvres, mis&eacute;rables, si vous
+ne pouvez pas payer le roi, c'est aux saints du calendrier que la gloire
+en revient.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous dis ces choses parce qu'il n'y a rien dans le monde de plus
+ennuyeux que de venir ici tous les trois mois, pour remplir son devoir,
+et de trouver des gueux&mdash;mis&eacute;rables et nus par leur propre faute&mdash;qui
+ont encore l'air de vous regarder comme un Ant&eacute;christ, lorsqu'on leur
+demande ce qui est d&ucirc; au souverain dans tous les pays chr&eacute;tiens, et m&ecirc;me
+chez des sauvages comme les Turcs et les Chinois. Tout l'univers paye
+des contributions, pour avoir de l'ordre et de la libert&eacute; dans le
+travail; vous seuls, vous donnez tout &agrave; saint Maclof, et, Dieu merci,
+chacun peut voir en vous regardant, de quelle mani&egrave;re il vous
+r&eacute;compense!</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, je vous pr&eacute;viens d'une chose: ceux qui n'auront pas pay&eacute;
+d'ici huit jours, on leur enverra le <i>steuerb&ocirc;t</i>. La patience de Sa
+Majest&eacute; est longue, mais elle a des bornes.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai parl&eacute;:&mdash;allez-vous-en, et souvenez-vous de ce que H&acirc;an vient de
+vous dire: le <i>steuerb&ocirc;t</i> arrivera pour s&ucirc;r.&raquo;</p>
+
+<p>Alors ils se retir&egrave;rent en masse sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Fritz &eacute;tait stup&eacute;fait de l'&eacute;loquence de son camarade; quand les derniers
+contribuables eurent disparu dans l'escalier, il lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, H&acirc;an, tu viens de parler comme un v&eacute;ritable orateur; mais,
+entre nous, tu es trop dur avec ces malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Trop dur! s'&eacute;cria le percepteur, en levant sa grosse t&ecirc;te &eacute;bouriff&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu ne comprends rien au sentiment... &agrave; la vie du sentiment....</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la vie du sentiment? fit H&acirc;an. Ah! &ccedil;a! dis donc, tu veux te moquer
+de moi, Fritz.... Ha! ha! ha! je ne donne pas l&agrave;-dedans comme le vieux
+rebbe Sichel... ta mine grave ne me trompe pas... je te connais!...</p>
+
+<p>&mdash;Et je te dis, moi, s'&eacute;cria Kobus, qu'il est injuste de reprocher &agrave; ces
+paysans de croire &agrave; quelque chose, et surtout de leur en faire un crime.
+L'homme n'est pas seulement sur la terre pour amasser de l'argent et
+pour s'emplir le ventre.... Ces pauvres gens, avec leur foi na&iuml;ve et
+leurs pommes de terre, sont peut-&ecirc;tre plus heureux que toi, avec tes
+omelettes, tes andouilles et ton bon vin.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! H&eacute;! farceur, dit H&acirc;an, en lui posant la main sur l'&eacute;paule, parle
+donc un peu pour deux; il me semble que nous n'avons v&eacute;cu ni l'un ni
+l'autre d'ex-voto et de pommes de terre jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, et j'esp&egrave;re que
+cela ne nous arrivera pas de sit&ocirc;t. Ah! c'est comme cela que tu veux te
+moquer de ton vieux H&acirc;an. En voil&agrave; des id&eacute;es et des th&eacute;ories d'un
+nouveau genre!&raquo;</p>
+
+<p>Tout en discutant, ils se disposaient &agrave; descendre, lorsqu'un faible
+bruit s'entendit pr&egrave;s de la porte. Ils se retourn&egrave;rent et virent debout,
+contre le mur, une jeune fille de seize &agrave; dix-sept ans, les yeux
+baiss&eacute;s. Elle &eacute;tait p&acirc;le et fr&ecirc;le; sa robe de toile grise, recouverte de
+grosses pi&egrave;ces, s'affaissait contre ses hanches; de beaux cheveux blonds
+encadraient ses tempes; elle avait les pieds nus, et je ne sais quelle
+lointaine ressemblance remplit aussit&ocirc;t Kobus d'une piti&eacute; attendrie,
+telle qu'il n'en avait jamais &eacute;prouv&eacute;e: il lui sembla voir la petite
+S&ucirc;zel, mais d&eacute;faite, malade, tremblante, &eacute;puis&eacute;e par la grande mis&egrave;re.
+Son c&oelig;ur se fondit, une sorte de froid s'&eacute;tendit le long de ses joues.</p>
+
+<p>H&acirc;an, lui, regardait la jeune fille d'un air de mauvaise humeur.</p>
+
+<p>&laquo;Que veux-tu? dit-il brusquement, les registres sont ferm&eacute;s, les
+perceptions finies; vous viendrez tous payer &agrave; Hunebourg.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le percepteur, r&eacute;pondit la pauvre enfant apr&egrave;s un instant de
+silence, je viens pour ma grand-m&egrave;re Ewig. Depuis cinq mois, elle ne
+peut plus se lever de son lit. Nous avons eu de grands malheurs; mon
+p&egrave;re a &eacute;t&eacute; pris sous sa <i>schlitt</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> &agrave; la Kholplatz, l'hiver dernier...
+il est mort.... &Ccedil;a nous a co&ucirc;t&eacute; beaucoup pour le repos de son &acirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>H&acirc;an qui commen&ccedil;ait &agrave; s'attendrir, regarda Fritz d'un &oelig;il indign&eacute;. &laquo;Tu
+l'entends, semblait-il dire, toujours saint Maclof!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, &eacute;levant la voix: &laquo;Ce sont des malheurs qui peuvent arriver &agrave; tout
+le monde, r&eacute;pondit-il; j'en suis f&acirc;ch&eacute;, mais quand je me pr&eacute;sente &agrave; la
+caisse g&eacute;n&eacute;rale, on ne me demande pas si les gens sont heureux ou
+malheureux; on me demande combien d'argent j'apporte; et lorsqu'il n'y
+en a pas assez, il faut que j'en ajoute de ma propre poche. Ta
+grand-m&egrave;re doit huit florins; j'ai pay&eacute; pour elle l'ann&eacute;e derni&egrave;re, cela
+ne peut pas durer toujours.&raquo;</p>
+
+<p>La pauvre petite &eacute;tait devenue toute triste, on voyait qu'elle avait
+envie de pleurer.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, reprit H&acirc;an, tu venais me dire qu'il n'y a rien, n'est-ce pas?
+que ta grand-m&egrave;re n'a pas le sou; pour me dire cela, tu pouvais rester
+chez vous, je le savais d&eacute;j&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, sans lever les yeux, elle avan&ccedil;a la main doucement et l'ouvrit,
+et l'on vit un florin dedans.</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons vendu notre ch&egrave;vre... pour payer quelque chose...&raquo;, dit-elle
+d'une voix bris&eacute;e.</p>
+
+<p>Kobus tourna la t&ecirc;te vers la fen&ecirc;tre; son c&oelig;ur grelottait.</p>
+
+<p>&laquo;Des &agrave;-comptes, fit H&acirc;an, toujours des &agrave;-comptes! encore, si la chose en
+valait la peine.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, il rouvrit son registre en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, viens!&raquo;</p>
+
+<p>La petite s'approcha; mais Fritz, se penchant sur l'&eacute;paule du percepteur
+qui &eacute;crivait, lui dit &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&laquo;Bah! laisse cela.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? fit H&acirc;an en le regardant stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;Efface tout!</p>
+
+<p>&mdash;Comment... efface?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Reprends ton argent&raquo;, dit Kobus &agrave; l'enfant. Et tout bas, &agrave; l'oreille
+de H&acirc;an, il ajouta: &laquo;C'est moi qui paye!</p>
+
+<p>&mdash;Les huit florins?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>H&acirc;an d&eacute;posa sa plume; il semblait r&ecirc;veur, et, regardant la jeune fille,
+il lui dit d'un ton grave:</p>
+
+<p>&laquo;Voici M. Kobus, de Hunebourg, qui paye pour vous. Tu diras cela &agrave; ta
+grand-m&egrave;re. Ce n'est pas saint Maclof qui paye, c'est M. Kobus, un homme
+s&eacute;rieux, raisonnable, qui fait cela par bon c&oelig;ur.&raquo;</p>
+
+<p>La petite leva les yeux, et Fritz vit qu'ils &eacute;taient d'un bleu doux,
+comme ceux de S&ucirc;zel, et pleins de larmes. Elle avait d&eacute;j&agrave; pos&eacute; son
+florin sur la table; il le prit, fouilla dans sa poche et en mit cinq ou
+six avec, en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, mon enfant, t&acirc;chez de ravoir votre ch&egrave;vre, ou d'en acheter une
+autre aussi bonne. Tu peux t'en aller maintenant.&raquo;</p>
+
+<p>Mais elle ne bougeait pas; c'est pourquoi H&acirc;an, devinant sa pens&eacute;e, dit:</p>
+
+<p>&laquo;Tu veux remercier monsieur, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>Elle inclina la t&ecirc;te en silence.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon, c'est bon! fit-il. Naturellement nous savons ce que tu dois
+penser; c'est un bienfait du Ciel qui vous arrive. Tenez-vous au courant
+maintenant. Ce n'est pas grand-chose de mettre deux sous de c&ocirc;t&eacute; par
+semaine, pour avoir la conscience tranquille. Va, ta grand-m&egrave;re sera
+contente.&raquo;</p>
+
+<p>La petite, regardant Kobus encore une fois, avec un sentiment de
+reconnaissance inexprimable, sortit et descendit l'escalier. Fritz, tout
+troubl&eacute;, s'&eacute;tait approch&eacute; de la fen&ecirc;tre; il vit la pauvre enfant se
+mettre &agrave; courir en remontant la rue, on aurait dit qu'elle avait des
+ailes.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; nos affaires termin&eacute;es, reprit H&acirc;an; maintenant en route!&raquo;</p>
+
+<p>En se retournant, Kobus le vit qui descendait d&eacute;j&agrave;, les registres sous
+le bras et son gros dos arrondi. Il s'essuya les yeux, et descendit &agrave;
+son tour.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! leur cria Schn&eacute;egans en bas dans la grande salle, vous ne d&icirc;nez pas
+avant de partir, monsieur le percepteur?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as faim, Kobus? demanda H&acirc;an.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus; vous pouvez servir votre d&icirc;ner &agrave; saint Maclof! Chaque
+fois que je viens dans ce gueux de pays, je suis comme &eacute;reint&eacute; durant
+quinze jours; tout cela me bouleverse. Attelez le cheval, Schn&eacute;egans,
+c'est tout ce qu'on vous demande.&raquo;</p>
+
+<p>L'aubergiste sortit. H&acirc;an et Fritz, sur la porte, le regard&egrave;rent tirer
+le cheval de l'&eacute;curie et le mettre &agrave; la voiture. Kobus monta. H&acirc;an r&eacute;gla
+la note, prit les r&ecirc;nes et le fouet, et les voil&agrave; partis comme ils
+&eacute;taient venus.</p>
+
+<p>Il pouvait &ecirc;tre alors deux heures. Tous les gens du village, devant
+leurs baraques, les regardaient passer, sans qu'un seul e&ucirc;t l'id&eacute;e de
+lever son chapeau.</p>
+
+<p>Ils rentr&egrave;rent dans le chemin creux de la c&ocirc;te. Les ombres
+s'allongeaient alors du haut de la roche de Saint-Maclof jusque dans la
+vall&eacute;e; l'autre c&ocirc;t&eacute; de la montagne &eacute;tait &eacute;blouissant de lumi&egrave;re. H&acirc;an
+paraissait r&ecirc;veur; Fritz penchait la t&ecirc;te, s'abandonnant pour la
+premi&egrave;re fois aux sentiments de tendresse et d'amour qui, depuis quelque
+temps, faisaient invasion dans son &acirc;me. Il fermait les yeux, et voyait
+passer devant ses paupi&egrave;res rouges, tant&ocirc;t l'image de S&ucirc;zel, tant&ocirc;t
+celle de la pauvre enfant de Wildland. Le percepteur, tr&egrave;s attentif &agrave;
+conduire au milieu des roches et des orni&egrave;res, ne disait mot.</p>
+
+<p>&Agrave; cinq heures, la voiture roulait dans le chemin sablonneux de
+Tiefenbach. H&acirc;an, regardant alors Kobus, le vit comme assoupi, la t&ecirc;te
+ballottant doucement sur l'&eacute;paule; il alluma sa grosse pipe et laissa
+courir. Une demi-lieue plus loin, pour couper au court, il mit pied &agrave;
+terre, et, conduisant Foux par la bride, il prit le chemin escarp&eacute; du
+Tannewald. Fritz resta sur le si&egrave;ge; il ne dormait pas, comme le croyait
+son camarade, et s'abandonnait &agrave; ses r&ecirc;ves... jamais il n'avait tant
+r&ecirc;v&eacute; de sa vie.</p>
+
+<p>Cependant la nuit descendait sur les bois, le fond des vall&eacute;es
+s'emplissait de t&eacute;n&egrave;bres; mais les plus hautes cimes rayonnaient encore.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une bonne heure de marche ascendante, o&ugrave; Foux et H&acirc;an s'arr&ecirc;taient
+de temps en temps pour reprendre haleine, la voiture atteignit enfin le
+plateau. Il ne restait plus qu'&agrave; traverser la for&ecirc;t pour d&eacute;couvrir
+Hunebourg.</p>
+
+<p>Le percepteur, qui malgr&eacute; son gros ventre avait march&eacute; vigoureusement,
+mit alors le pied sur le timon, et, claquant du fouet, il enfon&ccedil;a sa
+large croupe dans le coussin de cuir.</p>
+
+<p>&laquo;Allons! hop! hop!&raquo; s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Et Foux repartit dans le chemin des coupes, en trottant comme s'il n'e&ucirc;t
+pas d&eacute;j&agrave; fait trois fortes lieues de montagne.</p>
+
+<p>Ah! la belle vue, le beau coucher de soleil, quand, au sortir des
+vall&eacute;es, vous d&eacute;couvrez tout &agrave; coup la lumi&egrave;re pourpre du soir, &agrave;
+travers les hauts panaches des bouleaux effil&eacute;s dans le ciel, et que les
+mille parfums des bois voltigent autour de vous, embaumant l'air de leur
+haleine odorante!</p>
+
+<p>La voiture suivait la lisi&egrave;re de la for&ecirc;t; parfois tout &eacute;tait sombre,
+les branches des grands arbres descendaient en vo&ucirc;te; parfois un coin de
+ciel rouge apparaissait derri&egrave;re les mille plantes jaillissant des
+fourr&eacute;s; puis tout se cachait de nouveau, les broussailles d&eacute;filaient,
+et le soleil descendait toujours: on le voyait chaque fois, au fond des
+perc&eacute;es lumineuses, d'un degr&eacute; plus bas. Bient&ocirc;t les pointes des hautes
+herbes se d&eacute;coup&egrave;rent sur sa face de bon vivant, une v&eacute;ritable face de
+Sil&egrave;ne, pourpre et couronn&eacute;e de pampres. Enfin il disparut, et de longs
+voiles d'or l'envelopp&egrave;rent dans les ab&icirc;mes. Les teintes grises de la
+nuit envahirent le ciel; quelques &eacute;toiles tremblotaient d&eacute;j&agrave; au-dessus
+des sombres massifs de la for&ecirc;t, dans les profondeurs de l'infini.</p>
+
+<p>&Agrave; cette heure, la r&ecirc;verie de Kobus devint plus grande encore et plus
+intime; il &eacute;coutait les roues tourner dans le sable, le pied du cheval
+heurter un caillou, quelques petits oiseaux filer &agrave; l'approche de la
+voiture. Cela durait depuis longtemps, lorsque H&acirc;an s'aper&ccedil;ut qu'une
+courroie &eacute;tait l&acirc;ch&eacute;e; il fit halte et descendit. Fritz entrouvrit les
+yeux pour voir ce qui se passait: la lune se levait, le sentier &eacute;tait
+plein de lumi&egrave;re blanche.</p>
+
+<p>Et comme le percepteur serrait la boucle de la courroie, tout &agrave; coup des
+faneuses et des faucheurs, qui se rendaient chez eux apr&egrave;s le travail,
+se mirent &agrave; chanter ensemble le vieux <i>lied</i>:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Quand je pense &agrave; ma bien-aim&eacute;e!&raquo;</i></p>
+
+<p>Le silence de la nuit &eacute;tait grand, mais il parut grandir encore, et les
+for&ecirc;ts elles-m&ecirc;mes sembl&egrave;rent pr&ecirc;ter l'oreille &agrave; ces voix graves et
+douces, confondues dans un sentiment d'amour.</p>
+
+<p>Ces gens ne devaient pas &ecirc;tre tr&egrave;s loin; on entendait leurs pas sur la
+lisi&egrave;re du bois; ils marchaient en cadence.</p>
+
+<p>H&acirc;an et Kobus avaient entendu cent fois le vieux <i>lied</i>; mais alors, il
+leur sembla si beau, si bien en rapport avec l'heure silencieuse, qu'ils
+l'&eacute;cout&egrave;rent dans une sorte de ravissement po&eacute;tique. Mais Fritz
+&eacute;prouvait une bien autre &eacute;motion que celle de H&acirc;an: parmi ces voix s'en
+trouvait une, douce, haute, p&eacute;n&eacute;trante, qui commen&ccedil;ait toujours le
+couplet et finissait la derni&egrave;re, comme un soupir du ciel. Il croyait
+reconna&icirc;tre cette voix fra&icirc;che, tendre, amoureuse, et son c&oelig;ur tout
+entier &eacute;tait dans son oreille.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, H&acirc;an, qui tenait Foux par la bride, pour
+l'emp&ecirc;cher de secouer la t&ecirc;te, dit:</p>
+
+<p>&laquo;Comme c'est juste! C'est pourtant ainsi que chantent les enfants de la
+vieille Allemagne. Allez donc ailleurs....</p>
+
+<p>&mdash;Chut!&raquo; fit Kobus. Le vieux <i>lied</i> recommen&ccedil;ait en s'&eacute;loignant, et la
+m&ecirc;me voix s'&eacute;levait toujours plus haute, plus touchante que les autres;
+&agrave; la fin, un fr&eacute;missement de feuillage la couvrit.</p>
+
+<p>&laquo;C'est beau, ces vieilles chansons, dit le percepteur en remontant sur
+la voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; sommes-nous donc? lui demanda Fritz tout p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&egrave;s de la roche des Tourterelles, &agrave; vingt minutes au-dessus de ta
+ferme, r&eacute;pondit H&acirc;an en se rasseyant et fouettant le cheval, qui
+repartit.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait la voix de S&ucirc;zel, pensa Kobus, je le savais bien!&raquo;</p>
+
+<p>Une fois hors du bois, Foux se mit &agrave; galoper: il sentait l'&eacute;curie. H&acirc;an,
+tout joyeux de prendre sa chope le soir, parlait des talents de la
+vieille Allemagne, des vieux <i>lieds</i>, des anciens minnesingers. Kobus ne
+l'&eacute;coutait pas, sa pens&eacute;e &eacute;tait ailleurs; ils avaient d&eacute;j&agrave; d&eacute;pass&eacute; la
+porte de Hildebrandt, les lumi&egrave;res, brillant dans toutes les maisons de
+la grande rue, avaient frapp&eacute; ses yeux sans qu'il les vit, lorsque la
+voiture s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! vieux, tu peux descendre, te voil&agrave; devant ta porte&raquo;, lui dit
+H&acirc;an.</p>
+
+<p>Il regarda et descendit.</p>
+
+<p>&laquo;Bonsoir, Kobus! cria le percepteur.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit&raquo;, dit-il en montant l'escalier tout pensif. Ce soir-l&agrave;, sa
+vieille Katel, heureuse de le revoir, voulut mettre toute la cuisine en
+feu, pour c&eacute;l&eacute;brer son retour, mais il n'avait pas faim.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit-il, laisse cela; j'ai bien d&icirc;n&eacute;... j'ai sommeil.&raquo;</p>
+
+<p>Il alla se coucher.</p>
+
+<p>Ainsi, ce bon vivant, ce gros gourmand, ce fin gourmet de Kobus se
+nourrissait alors d'une tranche de jambon le matin, et d'un vieux <i>lied</i>
+le soir; il &eacute;tait bien chang&eacute;!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2>
+
+
+<p>Dieu sait &agrave; quelle heure Fritz s'endormit cette nuit-l&agrave;; mais il faisait
+grand jour lorsque Katel entra dans sa chambre et qu'elle vit les
+persiennes ferm&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;C'est toi, Katel? dit-il en se d&eacute;tirant les bras, qu'est-ce qui se
+passe?</p>
+
+<p>&mdash;Le p&egrave;re Christel vient vous voir, monsieur; il attend depuis une
+demi-heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le p&egrave;re Christel est l&agrave;; eh bien! qu'il entre; entrez donc,
+Christel.</p>
+
+<p>&mdash;Katel, pousse les volets.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bonjour, bonjour, p&egrave;re Christel, tiens, tiens, c'est vous!&raquo; fit-il
+en serrant les deux mains du vieil anabaptiste, debout devant son lit,
+avec sa barbe grisonnante et son grand feutre noir.</p>
+
+<p>Il le regardait, la face &eacute;panouie; Christel &eacute;tait tout &eacute;tonn&eacute; d'un
+accueil si enthousiaste.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, monsieur Kobus, dit-il en souriant, j'arrive de la ferme pour vous
+apporter un petit panier de cerises.... Vous savez, de ces cerises
+croquantes du cerisier derri&egrave;re le hangar, que vous avez plant&eacute;
+vous-m&ecirc;me, il y a douze ans.&raquo;</p>
+
+<p>Alors Fritz vit sur la table une corbeille de cerises, rang&eacute;es et
+serr&eacute;es avec soin dans de grandes feuilles de fraisier qui pendaient
+tout autour; elles &eacute;taient si fra&icirc;ches, si app&eacute;tissantes et si belles,
+qu'il en fut &eacute;merveill&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est bon, c'est bon! oui, j'aime beaucoup ces cerises-l&agrave;!
+s'&eacute;cria-t-il. Comment! vous avez pens&eacute; &agrave; moi, p&egrave;re Christel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la petite S&ucirc;zel, r&eacute;pondit le fermier; elle n'avait pas de cesse
+et pas de repos. Tous les jours elle allait voir le cerisier, et disait:
+"Quand vous irez &agrave; Hunebourg, mon p&egrave;re, si les cerises sont m&ucirc;res; vous
+savez que M. Kobus les aime!" Enfin, hier soir, je lui ai dit: "J'irai
+demain!" et, ce matin, au petit jour, elle a pris l'&eacute;chelle et elle est
+all&eacute;e les cueillir.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz, &agrave; chaque parole du p&egrave;re Christel, sentait comme un baume
+rafra&icirc;chissant s'&eacute;tendre dans tout son corps. Il aurait voulu embrasser
+le brave homme, mais il se contint, et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Katel, apporte donc ces cerises par ici, que je les go&ucirc;te!&raquo;</p>
+
+<p>Et Katel les ayant apport&eacute;es, il les admira d'abord; il lui semblait
+voir S&ucirc;zel &eacute;tendre ces feuilles vertes au fond de la corbeille, puis
+d&eacute;poser les cerises dessus, ce qui lui procurait une satisfaction
+int&eacute;rieure, et m&ecirc;me un attendrissement qu'on ne pourrait croire. Enfin,
+il les go&ucirc;ta, les savourant lentement et avalant les noyaux.</p>
+
+<p>&laquo;Comme c'est frais! disait-il, comme c'est ferme, ces cerises qui
+viennent de l'arbre! On n'en trouve pas de pareilles sur le march&eacute;;
+c'est encore plein de ros&eacute;e, et &ccedil;a conserve tout son go&ucirc;t naturel, toute
+sa force et toute sa vie.&raquo;</p>
+
+<p>Christel le regardait d'un air joyeux. &laquo;Vous aimez bien les cerises?
+fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est mon bonheur. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous.&raquo;</p>
+
+<p>Il posa la corbeille sur le lit, entre ses genoux, et, tout en causant,
+il prenait de temps en temps une cerise et la savourait, les yeux comme
+troubles de plaisir.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, p&egrave;re Christel, reprit-il, tout le monde se porte bien chez vous,
+la m&egrave;re Orchel?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, monsieur Kobus.</p>
+
+<p>&mdash;Et S&ucirc;zel aussi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Dieu merci, tout va bien. Depuis quelques jours S&ucirc;zel para&icirc;t
+seulement un peu triste; je la croyais malade, mais c'est l'&acirc;ge qui fait
+cela, monsieur Kobus, les enfants deviennent r&ecirc;veurs &agrave; cet &acirc;ge.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz se rappelant la sc&egrave;ne du clavecin, devint tout rouge et dit en
+toussant:</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon... oui... oui.... Tiens, Katel, mets ces cerises dans
+l'armoire, je serais capable de les manger toutes avant le d&icirc;ner. Faites
+excuse, p&egrave;re Christel, il faut que je m'habille.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous g&ecirc;nez pas, monsieur Kobus, ne vous g&ecirc;nez pas.&raquo;</p>
+
+<p>Tout en s'habillant, Fritz reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Mais vous n'arrivez pas de Meisenth&acirc;l seulement pour m'apporter des
+cerises?</p>
+
+<p>&mdash;Ah non! j'ai d'autres affaires en ville. Vous savez, quand vous &ecirc;tes
+venu la derni&egrave;re fois &agrave; la ferme, je vous ai montr&eacute; deux b&oelig;ufs &agrave;
+l'engrais. Quelques jours apr&egrave;s votre d&eacute;part, Schmo&ucirc;le les a achet&eacute;s;
+nous sommes tomb&eacute;s d'accord &agrave; trois cent cinquante florins. Il devait
+les prendre le 1<sup>er</sup> juin, ou me payer un florin pour chaque jour de
+retard. Mais voil&agrave; bient&ocirc;t trois semaines qu'il me laisse ces b&ecirc;tes &agrave;
+l'&eacute;curie. S&ucirc;zel est all&eacute;e lui dire que cela m'ennuyait beaucoup; et
+comme il ne r&eacute;pondait pas, je l'ai fait assigner devant le juge de paix.
+Il n'a pas ni&eacute; d'avoir achet&eacute; les b&oelig;ufs; mais il a dit que rien n'&eacute;tait
+convenu pour la livraison, ni sur le prix des jours de retard; et comme
+le juge n'avait pas d'autre preuve, il a d&eacute;f&eacute;r&eacute; le serment &agrave; Schmo&ucirc;le,
+qui doit le pr&ecirc;ter aujourd'hui &agrave; dix heures, entre les mains du vieux
+rebbe David Sichel, car les juifs ont leur mani&egrave;re de pr&ecirc;ter serment.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bon! fit Kobus, qui venait de mettre sa capote et d&eacute;crochait son
+feutre; voici bient&ocirc;t dix heures, je vous accompagne chez David, et,
+aussit&ocirc;t apr&egrave;s, nous reviendrons d&icirc;ner, vous d&icirc;nez avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Kobus, j'ai mes chevaux &agrave; l'auberge du <i>B&oelig;uf-Rouge</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Bah! vous d&icirc;nerez avec moi. Katel, tu nous feras un bon d&icirc;ner.
+J'ai du plaisir &agrave; vous voir, Christel.&raquo; Ils sortirent. Tout en marchant,
+Fritz se disait en lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&laquo;N'est-ce pas &eacute;tonnant! Ce matin, je r&ecirc;vais de S&ucirc;zel, et voil&agrave; que son
+p&egrave;re m'apporte des cerises qu'elle a cueillies pour moi; c'est
+merveilleux, merveilleux!&raquo;</p>
+
+<p>Et la joie int&eacute;rieure rayonnait sur sa figure, il reconnaissait en ces
+choses le doigt de Dieu.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, ils arriv&egrave;rent dans la cour de l'antique
+synagogue. Le vieux mendiant <i>Frantzoze</i> &eacute;tait l&agrave;, sa s&eacute;bile de bois sur
+les genoux; Kobus, dans son ravissement, y jeta un florin, et le p&egrave;re
+Christel pensa qu'il &eacute;tait g&eacute;n&eacute;reux et bon.</p>
+
+<p><i>Frantzoze</i> leva sur lui des yeux tout surpris; mais il ne le regardait
+pas, il marchait la t&ecirc;te haute et riante, et s'abandonnait au bonheur
+d'avoir pr&egrave;s de lui le p&egrave;re de la petite S&ucirc;zel: c'&eacute;tait comme un souffle
+du Meisenth&acirc;l dans ces hautes b&acirc;tisses sombres, un vrai rayon du ciel.</p>
+
+<p>Comme pourtant les hommes ont des id&eacute;es &eacute;tranges; ce vieil anabaptiste,
+qui, deux ou trois mois avant, lui produisait l'effet d'un honn&ecirc;te
+paysan, et rien de plus, &agrave; cette heure, il l'aimait, il lui trouvait de
+l'esprit, et bien d'autres qualit&eacute;s qu'il n'avait pas reconnues
+jusqu'alors; il prenait fait et cause pour lui et s'indignait contre
+Schmo&ucirc;le.</p>
+
+<p>Cependant le vieux rebbe David, debout &agrave; sa fen&ecirc;tre ouverte, attendait
+d&eacute;j&agrave; Christel, Schmo&ucirc;le et le greffier de la justice de paix. La vue de
+Kobus lui fit plaisir.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! te voil&agrave;, <i>schaude</i>, s'&eacute;cria-t-il de loin; depuis huit jours on ne
+te voit plus.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, David, c'est moi, dit Fritz en s'arr&ecirc;tant &agrave; la fen&ecirc;tre; je
+t'am&egrave;ne Christel, mon fermier, un brave homme, et dont je r&eacute;ponds comme
+de moi-m&ecirc;me; il est incapable d'avancer ce qui n'est pas....</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, interrompit David, je le connais depuis longtemps. Entrez,
+entrez, les autres ne peuvent tarder &agrave; venir: voici dix heures qui
+sonnent.&raquo;</p>
+
+<p>Le vieux David &eacute;tait dans sa grande capote brune, luisante aux coudes;
+une calotte de velours noir coiffait le derri&egrave;re de son cr&acirc;ne chauve,
+quelques cheveux gris voltigeaient autour; sa figure maigre et jaune,
+pliss&eacute;e de petites rides innombrables, avait un caract&egrave;re r&ecirc;veur, comme
+au jour du <i>Kipour</i><a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Tu ne t'habilles donc pas? lui demanda Fritz.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est inutile. Asseyez-vous.&raquo; Ils s'assirent. La vieille Sourl&eacute;
+regarda par la porte de la cuisine entrouverte, et dit: &laquo;Bonjour,
+monsieur Kobus.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Sourl&eacute;, bonjour. Vous n'entrez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, fit-elle, je viendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de te dire, David, reprit Fritz, que pour moi
+Christel a raison, et que j'en r&eacute;pondrais sur ma propre t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je sais tout cela, dit le vieux rebbe, et je sais aussi que
+Schmo&ucirc;le est fin, tr&egrave;s fin, trop fin m&ecirc;me. Mais ne causons pas de ces
+choses; j'ai re&ccedil;u la signification depuis trois jours, j'ai r&eacute;fl&eacute;chi sur
+cette affaire, et... tenez, les voici!&raquo;</p>
+
+<p>Schmo&ucirc;le, avec son grand nez en bec de vautour, ses cheveux d'un roux
+ardent, la petite blouse serr&eacute;e aux reins par une corde, et la casquette
+plate sur les yeux, traversait alors la cour d'un air insouciant.
+Derri&egrave;re lui marchait le secr&eacute;taire Schw&acirc;n, le chapeau en tuyau de po&ecirc;le
+tout droit sur sa grosse figure bourgeonn&eacute;e, et le registre sous le
+bras. Une minute apr&egrave;s, ils entr&egrave;rent dans la salle. David leur dit
+gravement:</p>
+
+<p>&laquo;Asseyez-vous, messieurs.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il alla lui-m&ecirc;me rouvrir la porte, que Schw&acirc;n avait ferm&eacute;e par
+m&eacute;garde, et dit:</p>
+
+<p>&laquo;Les prestations de serment doivent &ecirc;tre publiques.&raquo;</p>
+
+<p>Il prit dans un placard une grosse Bible, &agrave; couvercle de bois, les
+tranches rouges, et les pages us&eacute;es par le pouce. Il l'ouvrit sur la
+table et s'assit dans son grand fauteuil de cuir. Il y avait alors
+quelque chose de grave dans toute sa personne, et de m&eacute;ditatif. Les
+autres attendaient. Pendant qu'il feuilletait le livre, Sourl&eacute; entra, et
+se tint debout derri&egrave;re le fauteuil. Un ou deux passants, arr&ecirc;t&eacute;s sur
+l'escalier sombre de la rue des Juifs, regardaient d'un air curieux.</p>
+
+<p>Le silence durait depuis quelques minutes, et chacun avait eu le temps
+de r&eacute;fl&eacute;chir, lorsque David, levant la t&ecirc;te et posant la main sur le
+livre, dit:</p>
+
+<p>&laquo;M. le juge de paix Richter a d&eacute;f&eacute;r&eacute; le serment &agrave; Isaac Schmo&ucirc;le,
+marchand de b&eacute;tail, sur cette question: "Est-il vrai qu'il a &eacute;t&eacute; convenu
+entre Isaac Schmo&ucirc;le et Hans Christel, que Schmo&ucirc;le viendrait prendre,
+dans la huitaine, une paire de b&oelig;ufs achet&eacute;s par lui le 22 mai dernier,
+et que, faute de venir, il payerait &agrave; Christel, pour chaque jour de
+retard, un florin comme d&eacute;dommagement de la nourriture des b&oelig;ufs?"
+Est-ce cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, dirent Schmo&ucirc;le et l'anabaptiste ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit donc plus que de savoir si Schmo&ucirc;le consent &agrave; pr&ecirc;ter
+serment.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu pour &ccedil;a, dit Schmo&ucirc;le tranquillement, et je suis pr&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, interrompit le vieux rebbe en levant la main, un instant!
+Mon devoir, avant de recevoir un acte pareil, l'un des plus saints, des
+plus sacr&eacute;s de notre religion, est d'en rappeler l'importance &agrave;
+Schmo&ucirc;le.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, d'une voix grave, il se mit &agrave; lire: &laquo;Tu ne prendras point le nom
+de l'&Eacute;ternel, ton Dieu, en vain. Tu ne diras point de faux t&eacute;moignage!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, plus loin, il lut encore du m&ecirc;me ton solennel:</p>
+
+<p>&laquo;Quand il sera question de quelque chose o&ugrave; il y ait doute, touchant un
+b&oelig;uf ou un &acirc;ne, ou un menu b&eacute;tail, ou un habit, ou toute autre chose,
+la cause des deux parties sera port&eacute;e devant le juge, et le serment de
+l'&Eacute;ternel interviendra entre les deux parties.&raquo;</p>
+
+<p>Schmo&ucirc;le, en cet instant, voulut parler; mais, pour la seconde fois,
+David lui fit signe de se taire, et dit:</p>
+
+<p>&laquo;"Tu ne prendras point le nom de l'&Eacute;ternel ton Dieu en vain, tu ne
+porteras point de faux t&eacute;moignage!" Ce sont deux commandements de Dieu
+que tout le peuple d'Isra&euml;l entendit parmi les tonnerres et les &eacute;clairs,
+tremblant et se tenant au loin dans le d&eacute;sert de Sina&iuml;.</p>
+
+<p>&laquo;Et voici maintenant ce que l'&Eacute;ternel dit &agrave; celui qui viole ses
+commandements:</p>
+
+<p>&laquo;Si tu n'ob&eacute;is pas &agrave; la voix de l'&Eacute;ternel ton Dieu, pour prendre garde &agrave;
+ce que je te prescris aujourd'hui, les cieux qui sont sur ta t&ecirc;te seront
+d'airain, et la terre qui est sous tes pieds sera de fer.</p>
+
+<p>&laquo;L'&Eacute;ternel te donnera, au lieu de pluie, de la poussi&egrave;re et de la
+cendre; l'&Eacute;ternel te frappera, toi et ta post&eacute;rit&eacute;, de plaies &eacute;tranges,
+de plaies grandes et de dur&eacute;e, de maladies malignes et de dur&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;L'&eacute;tranger montera au-dessus de toi fort haut, et tu descendras fort
+bas; il te pr&ecirc;tera, et tu ne lui pr&ecirc;teras point.</p>
+
+<p>&laquo;L'&Eacute;ternel enverra sur toi la mal&eacute;diction et la ruine de toutes les
+choses o&ugrave; tu mettras la main et que tu feras, jusqu'&agrave; ce que tu sois
+d&eacute;truit. Tes filles et tes fils seront livr&eacute;s &agrave; l'&eacute;tranger, et tes yeux
+le verront et se consumeront tout le jour en regardant vers eux, et ta
+main n'aura aucune force pour les d&eacute;livrer.</p>
+
+<p>&laquo;Ta vie sera comme pendante devant toi, et tu seras dans l'effroi nuit
+et jour. Tu diras le matin: Qui me fera voir le soir? Et le soir, tu
+diras: Qui me fera voir le matin?</p>
+
+<p>&laquo;Et toutes ces mal&eacute;dictions t'arriveront et te poursuivront, et
+reposeront sur toi, jusqu'&agrave; ce que tu sois extermin&eacute;, parce que tu
+n'auras pas ob&eacute;i &agrave; la voix de l'&Eacute;ternel ton Dieu, pour garder ses
+commandements et ses statuts qu'il t'a donn&eacute;s!</p>
+
+<p>&laquo;Ce sont ici les paroles de l'&Eacute;ternel!&raquo; reprit David en levant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Il regardait Schmo&ucirc;le, qui restait les yeux fix&eacute;s sur la Bible, et
+paraissait r&ecirc;ver profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, Schmo&ucirc;le, poursuivit-il, tu vas pr&ecirc;ter serment sur ce
+livre, en pr&eacute;sence de l'&Eacute;ternel qui t'&eacute;coute; tu vas jurer qu'il n'a
+rien &eacute;t&eacute; convenu entre Christel et toi, ni pour le d&eacute;lai, ni pour les
+jours de retard, ni pour le prix de la nourriture des b&oelig;ufs pendant ces
+jours. Mais garde-toi de prendre des d&eacute;tours dans ton c&oelig;ur, pour
+t'autoriser &agrave; jurer, si tu n'es pas s&ucirc;r de la v&eacute;rit&eacute; de ton serment;
+garde-toi de te dire, par exemple, en toi-m&ecirc;me: "Ce Christel m'a fait
+tort, il m'a caus&eacute; des pertes, il m'a emp&ecirc;ch&eacute; de gagner dans telle
+circonstance." Ou bien: "Il a fait tort &agrave; mon p&egrave;re, &agrave; mes proches, et je
+rentre ainsi dans ce qui me serait revenu naturellement." Ou bien: "Les
+paroles de notre convention avaient un double sens, il me pla&icirc;t &agrave; moi de
+les tourner dans le sens qui me convient; elles n'&eacute;taient pas assez
+claires, et je puis les nier." Ou bien: "Ce Christel m'a pris trop cher,
+ses b&oelig;ufs valent moins que le prix convenu, et je reste de cette fa&ccedil;on
+dans la vraie justice, qui veut que la marchandise et le prix soient
+&eacute;gaux, comme les deux c&ocirc;t&eacute;s d'une balance." Ou bien encore:
+"Aujourd'hui, je n'ai pas la somme enti&egrave;re, plus tard je r&eacute;parerai le
+dommage", ou toute autre pens&eacute;e de ce genre.</p>
+
+<p>&laquo;Non, tous ces d&eacute;tours ne trompent point l'&oelig;il de l'&Eacute;ternel; ce n'est
+point dans ces pens&eacute;es, ni dans d'autres semblables que tu dois jurer,
+ce n'est pas d'apr&egrave;s ton propre esprit, qui peut &ecirc;tre entra&icirc;n&eacute; vers le
+mal par l'int&eacute;r&ecirc;t, qu'il faut pr&ecirc;ter serment, <i>ce n'est pas sur ta
+pens&eacute;e, c'est sur la mienne qu'il faut te r&eacute;gler</i>; et tu ne peux rien
+ajouter ni rien retrancher, par ruse ou autrement, &agrave; ce que je pense.</p>
+
+<p>&laquo;Donc, moi David Sichel, j'ai cette pens&eacute;e simple et claire:&mdash;Schmo&ucirc;le
+a-t-il promis un florin &agrave; Christel pour la nourriture des b&oelig;ufs qu'il a
+achet&eacute;s, et, pour chaque jour de retard apr&egrave;s la huitaine, l'a-t-il
+promis? S'il ne l'a pas promis &agrave; Christel, qu'il pose la main sur le
+livre de la loi, et qu'il dise: "Je jure non! je n'ai rien promis!"
+Schmo&ucirc;le, approche, &eacute;tends la main, et jure!&raquo;</p>
+
+<p>Mais Schmo&ucirc;le, levant alors les yeux, dit:</p>
+
+<p>&laquo;Trente florins ne sont pas une somme pour pr&ecirc;ter un serment pareil.
+Puisque Christel est s&ucirc;r que j'ai promis&mdash;moi, je ne me rappelle pas
+bien&mdash;je les payerai, et j'esp&egrave;re que nous resterons bons amis. Plus
+tard, il me fera regagner cela, car ses b&oelig;ufs sont r&eacute;ellement trop
+chers. Enfin, ce qui est d&ucirc; est d&ucirc;, et jamais Schmo&ucirc;le ne pr&ecirc;tera
+serment pour une somme encore dix fois plus forte, &agrave; moins d'&ecirc;tre tout &agrave;
+fait s&ucirc;r.&raquo;</p>
+
+<p>Alors David, regardant Kobus d'un &oelig;il extr&ecirc;mement fin, r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Et tu feras bien, Schmo&ucirc;le; dans le doute, il vaut mieux s'abstenir.&raquo;</p>
+
+<p>Le greffier avait inscrit le refus du serment, il se leva, salua
+l'assembl&eacute;e et sortit avec Schmo&ucirc;le, qui, sur le seuil, se retourna et
+dit d'un ton brusque:</p>
+
+<p>&laquo;Je viendrai prendre les b&oelig;ufs demain &agrave; huit heures, et je payerai.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon&raquo;, r&eacute;pondit Christel en inclinant la t&ecirc;te. Quand ils furent
+seuls, le vieux rebbe se mit &agrave; sourire. &laquo;Schmo&ucirc;le est fin, dit-il, mais
+nos vieux talmudistes &eacute;taient encore plus fins que lui; je savais bien
+qu'il n'irait pas jusqu'au bout: voil&agrave; pourquoi je ne me suis pas
+habill&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! s'&eacute;cria Fritz, oui, je le vois, vous avez du bon tout de m&ecirc;me dans
+la religion.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, <i>&eacute;picaures</i>, r&eacute;pondit David en refermant la porte et
+reportant la Bible dans l'armoire; sans nous, vous seriez tous des
+pa&iuml;ens, c'est par nous que vous pensez depuis deux mille ans; vous
+n'avez rien invent&eacute;, rien d&eacute;couvert. R&eacute;fl&eacute;chis seulement un peu combien
+de fois vous vous &ecirc;tes divis&eacute;s et combattus depuis ces deux mille ans,
+combien de sectes et de religions vous avez form&eacute;es! Nous, nous sommes
+toujours les m&ecirc;mes depuis Mo&iuml;se, nous sommes toujours les fils de
+l'&Eacute;ternel, vous &ecirc;tes les fils du temps et de l'orgueil; avec le moindre
+int&eacute;r&ecirc;t on vous fait changer d'opinion, et nous, pauvres mis&eacute;rables,
+tout l'univers r&eacute;uni n'a pu nous faire abandonner une seule de nos lois.</p>
+
+<p>&mdash;Ces paroles montrent bien l'orgueil de la race, dit Fritz; jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent, je te croyais un homme modeste en ses pens&eacute;es, mais je vois
+maintenant que tu respires l'orgueil dans le fond de ton &acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi serais-je modeste? s'&eacute;cria David en nasillant. Si
+l'&Eacute;ternel nous a choisis, n'est-ce point parce que nous valons mieux que
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tais-toi, fit Kobus en riant, cette vanit&eacute; m'effraye; je serais
+capable de me f&acirc;cher.</p>
+
+<p>&mdash;F&acirc;che-toi donc &agrave; ton aise, dit le vieux rebbe, il ne faut pas te
+g&ecirc;ner.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'aime mieux t'inviter &agrave; prendre le caf&eacute; chez moi, vers une
+heure; nous causerons, nous rirons, et ensuite nous irons go&ucirc;ter la
+bi&egrave;re de mars; cela te convient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Soit, fit David, j'y consens, le chardon gagne toujours &agrave; fr&eacute;quenter
+la rose.&raquo;</p>
+
+<p>Kobus allait s'&eacute;crier: &laquo;Ah! d&eacute;cid&eacute;ment, c'est trop fort!&raquo; mais il
+s'arr&ecirc;ta et dit avec finesse: &laquo;C'est moi qui suis la rose!&raquo;</p>
+
+<p>Alors tous trois ne purent s'emp&ecirc;cher de rire. Christel et Fritz
+sortirent bras dessus bras dessous, se disant entre eux: &laquo;Est-il fin ce
+rebbe David! Il a toujours quelque vieux proverbe qui vient &agrave; propos
+pour vous r&eacute;jouir. C'est un brave homme.&raquo; Tout se passant comme il avait
+&eacute;t&eacute; convenu: Christel et Kobus d&icirc;n&egrave;rent ensemble, David vint au dessert
+prendre le caf&eacute;, puis ils se rendirent &agrave; la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>.
+Fritz &eacute;tait dans un &eacute;tat de jubilation extraordinaire, non seulement
+parce qu'il marchait entre son vieil ami David et le p&egrave;re de S&ucirc;zel, mais
+encore parce qu'il avait une bouteille de <i>steinberg</i> dans la t&ecirc;te, sans
+parler du bordeaux et du kirschenwasser. Il voyait les choses de ce bas
+monde comme &agrave; travers un rayon de soleil: sa face charnue &eacute;tait pourpre,
+et ses grosses l&egrave;vres se retroussaient par un joyeux sourire. Aussi quel
+enthousiasme &eacute;clata lorsqu'il parut ainsi sous la toile grise en auvent,
+&agrave; la porte du <i>Grand-Cerf</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Le voil&agrave;! le voil&agrave;! criait-on de tous les c&ocirc;t&eacute;s, la chope haute, voici
+Kobus!&raquo;</p>
+
+<p>Et lui, riant, r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, le voil&agrave;! ha! ha! ha!&raquo;</p>
+
+<p>Il entrait dans les bancs et donnait des poign&eacute;es de main &agrave; tous ses
+vieux camarades.</p>
+
+<p>Durant les huit jours qui venaient de se passer, on se demandait
+partout:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-il devenu? quand le reverrons-nous?</p>
+
+<p>Et le vieux Krautheimer se d&eacute;solait, car toutes ses pratiques trouvaient
+la bi&egrave;re mauvaise.</p>
+
+<p>Enfin, il s'assit au milieu de la jubilation universelle, et fit asseoir
+le p&egrave;re Christel &agrave; sa droite. David alla regarder Fr&eacute;d&eacute;ric Schoultz, le
+gros H&acirc;an, Speck et cinq ou six autres qui faisaient une partie de
+<i>rams</i> &agrave; deux kreutzers la marque.</p>
+
+<p>On se mit &agrave; boire de cette fameuse bi&egrave;re de mars, qui vous monte au nez
+comme le vin de Champagne. En face, &agrave; la brasserie des <i>Deux-Clefs</i>, les
+hussards de Fr&eacute;d&eacute;ric-Wilhelm buvaient de la bi&egrave;re en cruchons, les
+bouchons partaient comme des coups de pistolets; on se saluait d'un c&ocirc;t&eacute;
+de la rue &agrave; l'autre, car les bourgeois de Hunebourg sont toujours bien
+avec les militaires, sans frayer pourtant ensemble, ni les recevoir dans
+leurs familles, chose toujours dangereuse.</p>
+
+<p>&Agrave; chaque instant le p&egrave;re Christel disait:</p>
+
+<p>&laquo;Il est temps que je parte, monsieur Kobus; faites excuse, je devrais
+d&eacute;j&agrave; &ecirc;tre depuis deux heures &agrave; la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! s'&eacute;cria Fritz en lui posant la main sur l'&eacute;paule, ceci n'arrive
+pas tous les jours, p&egrave;re Christel; il faut bien de temps en temps
+s'&eacute;gayer et se d&eacute;gourdir l'esprit. Allons, encore une chope!&raquo;</p>
+
+<p>Et le vieil anabaptiste, un peu gris, se rasseyait en pensant: &laquo;Cela
+fera la sixi&egrave;me! Pourvu que je ne verse pas en route!&raquo;</p>
+
+<p>Puis il disait: &laquo;Mais, monsieur Kobus, qu'est-ce que pensera ma femme si
+je rentre &agrave; moiti&eacute; gris? Jamais elle ne m'aura vu dans cet &eacute;tat!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! le grand air dissipe tout, p&egrave;re Christel, et puis vous
+n'aurez qu'&agrave; dire: "M. Kobus l'a voulu!" S&ucirc;zel prendra votre d&eacute;fense.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est vrai, s'&eacute;criait alors Christel en riant, c'est vrai: tout ce
+que dit et fait M. Kobus est bien! Allons, encore une chope!&raquo;</p>
+
+<p>Et la chope arrivait, elle se vidait; la servante en apportait une
+autre, ainsi de suite.</p>
+
+<p>Or, sur le coup de trois heures, &agrave; l'&eacute;glise Saint-Sylvestre, et comme on
+ne pensait &agrave; rien, une troupe d'enfants tourna le coin de l'auberge du
+<i>Cygne</i>, en courant vers la porte de Landau; puis quelques soldats
+parurent, portant un de leurs camarades sur un brancard; puis d'autres
+enfants en foule; c'&eacute;tait un roulement de pas sur le pav&eacute;, qui
+s'entendait au loin.</p>
+
+<p>Tout le monde se penchait aux fen&ecirc;tres et sortait des maisons pour voir.
+Les soldats remontaient la rue de la Forge, du c&ocirc;t&eacute; de l'h&ocirc;pital, et
+devaient passer devant la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t les parties furent abandonn&eacute;es; on se dressa sur les bancs:
+H&acirc;an, Schoultz, David, Kobus, les servantes, Krautheimer, enfin tous les
+assistants. D'autres accouraient de la salle, et l'on se disait &agrave; voix
+basse: &laquo;C'est un duel! c'est un duel!&raquo;</p>
+
+<p>Cependant le brancard approchait lentement; deux hommes le portaient;
+c'&eacute;tait une civi&egrave;re pour sortir le fumier des &eacute;curies de la caserne de
+cavalerie; le soldat couch&eacute; dessus, les jambes pendant entre les bras du
+brancard, la t&ecirc;te de c&ocirc;t&eacute; sur sa veste roul&eacute;e, &eacute;tait extr&ecirc;mement p&acirc;le;
+il avait les yeux ferm&eacute;s, les l&egrave;vres entrouvertes et le devant de la
+chemise plein de sang. Derri&egrave;re venaient les t&eacute;moins, un vieux hussard &agrave;
+sourcils jaun&acirc;tres et grosses moustaches rousses en paraphe sur ses
+joues brunes; il portait le sabre du bless&eacute; sous le bras, le baudrier
+jet&eacute; sur l'&eacute;paule, et semblait tout &agrave; fait calme. L'autre, plus jeune et
+tout blond, &eacute;tait comme abattu, il tenait le shako; puis arrivaient deux
+sous-officiers, se retournant &agrave; chaque pas, comme indign&eacute;s de voir tout
+ce monde.</p>
+
+<p>Quelques hussards, devant la brasserie des <i>Deux-Clefs,</i> criaient au
+vieux qui portait le sabre: &laquo;Rappel! eh! Rappel!&raquo; C'&eacute;tait sans doute
+leur ma&icirc;tre d'armes; mais il ne r&eacute;pondit pas et ne tourna m&ecirc;me pas la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Au passage des deux derniers, Fr&eacute;d&eacute;ric Schoultz, en sa qualit&eacute; d'ancien
+sergent de la landwehr, s'&eacute;cria du haut de sa chaise:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! camarades... camarades!&raquo; Un d'eux s'arr&ecirc;ta. &laquo;Qu'est-ce qui se passe
+donc, camarade?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, mon ancien, c'est un coup de sabre en l'honneur de Mlle Gr&eacute;del, la
+cuisini&egrave;re du <i>B&oelig;uf-Rouge</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! un coup de pointe en riposte et sans parade; elle est venue trop
+tard.</p>
+
+<p>&mdash;Et le coup a port&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; deux lignes au-dessous du t&eacute;ton droit.&raquo; Schoultz allongea la l&egrave;vre;
+il semblait tout fier de recevoir une r&eacute;ponse. On &eacute;coutait, pench&eacute;s
+autour d'eux. &laquo;Un vilain coup, fit-il, j'ai vu &ccedil;a dans la campagne de
+France.&raquo; Mais le hussard, voyant ses camarades entrer dans la ruelle de
+l'h&ocirc;pital, porta la main &agrave; son oreille et dit: &laquo;Faites excuse!&raquo; Alors il
+rejoignit sa troupe, et Schoultz promenant un regard satisfait sur
+l'assistance, se rassit en disant: &laquo;Quand on est soldat, il faut tirer
+le sabre; ce n'est pas comme les bourgeois qui s'assomment &agrave; coups de
+poing.&raquo; Il avait l'air de dire: &laquo;Voil&agrave; ce que j'ai fait cent fois!&raquo; Et
+plus d'un l'admirait. Mais d'autres, en grand nombre, gens raisonnables
+et pacifiques, murmuraient entre eux: &laquo;Est-il possible que des hommes se
+tuent pour une cuisini&egrave;re! C'est tout &agrave; fait contre nature. Cette Gr&eacute;del
+m&eacute;ritait d'&ecirc;tre chass&eacute;e de la ville, &agrave; cause des passions funestes
+qu'elle excite entre les hussards.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz ne disait rien, il semblait m&eacute;ditatif, et ses yeux brillaient d'un
+&eacute;clat singulier. Mais le vieux rebbe, &agrave; son tour, s'&eacute;tant mis &agrave; dire:
+&laquo;Voil&agrave; comment des &ecirc;tres cr&eacute;&eacute;s par Dieu se massacrent pour des choses de
+rien!&raquo; Tout &agrave; coup il s'emporta d'une fa&ccedil;on &eacute;trange.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'appelles-tu des choses de rien, David? s'&eacute;cria-t-il d'une voix
+retentissante. L'amour n'a-t-il pas inspir&eacute;, dans tous les temps et dans
+tous les lieux, les plus belles actions et les plus hautes pens&eacute;es?
+N'est-il pas le souffle de l'&Eacute;ternel lui-m&ecirc;me, le principe de la vie, de
+l'enthousiasme, du courage et du d&eacute;vouement? Il t'appartient bien de
+profaner ainsi la source de notre bonheur et de la gloire du genre
+humain. &Ocirc;te l'amour &agrave; l'homme, que lui reste-t-il? l'&eacute;go&iuml;sme, l'avarice,
+l'ivrognerie, l'ennui et les plus mis&eacute;rables instincts; que fera-t-il de
+grand, que dira-t-il de beau? Rien, il ne songera qu'&agrave; se remplir la
+panse!&raquo;</p>
+
+<p>Tous les assistants s'&eacute;taient retourn&eacute;s &eacute;bahis de son emportement; H&acirc;an
+le regardait de ses gros yeux par-dessus l'&eacute;paule de Schoultz, qui
+lui-m&ecirc;me se tordait le cou pour voir si c'&eacute;tait bien Kobus qui parlait,
+car il ne pouvait en croire ses oreilles.</p>
+
+<p>Mais Fritz ne faisait nulle attention &agrave; ces choses.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, David, reprit-il en s'animant de plus en plus, quand le grand
+Hom&eacute;rus, le po&egrave;te des po&egrave;tes, nous montre les h&eacute;ros de la Gr&egrave;ce qui s'en
+vont par centaines sur leurs petits bateaux pour r&eacute;clamer une belle
+femme qui s'est sauv&eacute;e de chez eux, traversent les mers et s'exterminent
+pendant dix ans avec ceux d'Asie pour la ravoir, crois-tu qu'il ait
+invent&eacute; cela? Crois-tu que ce n'&eacute;tait pas la v&eacute;rit&eacute; qu'il disait? Et
+s'il est le plus grand des po&egrave;tes, n'est-ce pas parce qu'il a c&eacute;l&eacute;br&eacute; la
+plus grande chose et la plus sublime qui soit sous le ciel: l'amour! Et
+si l'on appelle le chant de votre roi Salomon, <i>Le Cantique des
+cantiques</i>, n'est-ce pas aussi parce qu'il chante l'amour, plus noble,
+plus grand, plus profond que tout le reste dans le c&oelig;ur de l'homme?
+Quand il dit dans ce <i>Cantique des cantiques</i>: "Ma bien aim&eacute;e, tu es
+belle comme la vo&ucirc;te des &eacute;toiles, agr&eacute;able comme J&eacute;rusalem, redoutable
+comme des arm&eacute;es qui marchent, leurs enseignes d&eacute;ploy&eacute;es." Est-ce qu'il
+ne veut pas dire que rien n'est plus beau, plus invincible et plus doux
+que l'amour? Et tous vos proph&egrave;tes n'ont-ils pas dit la m&ecirc;me chose? Et
+depuis le Christ, l'amour n'a-t-il pas converti les peuples barbares?
+n'est-ce pas avec un simple ruban rose, qu'il faisait d'une esp&egrave;ce
+sauvage un chevalier?</p>
+
+<p>&laquo;Si de nos jours tout est moins grand, moins beau, moins noble
+qu'autrefois, n'est-ce pas parce que les hommes ne connaissent plus
+l'amour v&eacute;ritable, et qu'ils se marient pour de l'argent? Eh bien! moi,
+David, entends-tu, je dis et soutiens que l'amour vrai, l'amour pur est
+la seule chose qui change le c&oelig;ur de l'homme, la seule qui l'&eacute;l&egrave;ve et
+qui m&eacute;rite qu'on donne sa vie pour elle. Je trouve que ces hommes ont
+bien fait de se battre puisque chacun ne pouvait renoncer &agrave; son amour,
+sans s'en reconna&icirc;tre lui-m&ecirc;me indigne.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! s'&eacute;cria H&acirc;an &agrave; l'autre table, comment peux-tu parler de cela, toi?
+Tu n'as jamais &eacute;t&eacute; amoureux; tu raisonnes de ces choses comme un aveugle
+des couleurs.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz, &agrave; cette apostrophe, resta tout interdit; il regarda H&acirc;an d'un
+&oelig;il terne, ayant l'air de vouloir lui r&eacute;pondre, et bredouilla quelques
+mots confus en avalant sa chope.</p>
+
+<p>Plusieurs alors se mirent &agrave; rire. Aussit&ocirc;t Kobus, relevant sa grosse
+t&ecirc;te, dont les cheveux s'&eacute;bouriffaient comme s'ils eussent &eacute;t&eacute; vivants,
+s'&eacute;cria d'un air &eacute;trange:</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai, je n'ai jamais &eacute;t&eacute; amoureux! Mais si j'avais eu le bonheur
+de l'&ecirc;tre, je me serais fait massacrer plut&ocirc;t que de renoncer &agrave; mon
+amoureuse, ou j'aurais extermin&eacute; l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit H&acirc;an d'un ton un peu moqueur, en battant les cartes, oh!
+Kobus, tu n'aurais pas &eacute;t&eacute; si f&eacute;roce.</p>
+
+<p>&mdash;Pas si f&eacute;roce! dit-il les deux mains &eacute;carquill&eacute;es. Nous sommes deux
+vieux amis, n'est-ce pas, H&acirc;an? Eh bien! si j'&eacute;tais amoureux, et si tu
+me paraissais seulement convoiter par la pens&eacute;e celle que j'aurais
+choisie... je t'&eacute;tranglerais!&raquo;</p>
+
+<p>En disant cela, ses yeux &eacute;taient rouges, il n'avait pas l'air de
+plaisanter; les autres non plus ne riaient pas.</p>
+
+<p>&laquo;Et, ajouta-t-il en levant le doigt, je voudrais que toute la ville et
+le pays &agrave; la ronde eussent un grand respect pour mon amoureuse; quand
+m&ecirc;me elle ne serait pas de mon rang, de ma condition et de ma fortune:
+le moindre bl&acirc;me sur elle deviendrait la cause d'une terrible bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit H&acirc;an, Dieu fasse que tu ne tombes jamais amoureux, car tous
+les hussards de Fr&eacute;d&eacute;ric-Wilhelm ne sont pas morts, plus d'un courrait
+la chance de mourir si ton amoureuse &eacute;tait jolie.&raquo;</p>
+
+<p>Les sourcils de Fritz tressaillirent. &laquo;C'est possible, fit-il en se
+rasseyant, car il s'&eacute;tait dress&eacute;. Moi je serais fier, je serais glorieux
+de me battre pour une si belle cause! N'ai-je pas raison, Christel?</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; fait, monsieur Kobus, dit l'anabaptiste un peu gris; notre
+religion est une religion de paix, mais dans le temps, lorsque j'&eacute;tais
+amoureux d'Orchel, oui, Dieu me le pardonne! j'aurais &eacute;t&eacute; capable de me
+battre &agrave; coups de faux pour l'avoir. Gr&acirc;ce au Ciel, il n'a pas fallu
+r&eacute;pandre de sang; j'aime bien mieux n'avoir rien &agrave; me reprocher.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz voyant que tout le monde l'observait, comprit l'imprudence qu'il
+venait de commettre. Le vieux rebbe David surtout ne le quittait pas de
+l'&oelig;il, et semblait vouloir lire au fond de son &acirc;me. Quelques instants
+apr&egrave;s, le p&egrave;re Christel s'&eacute;tant &eacute;cri&eacute; pour la vingti&egrave;me fois:</p>
+
+<p>&laquo;Mais, monsieur Kobus, il se fait tard, on m'attend; Orchel et S&ucirc;zel
+doivent &ecirc;tre inqui&egrave;tes.&raquo;</p>
+
+<p>Il lui r&eacute;pondit enfin:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, maintenant il est temps; je vais vous reconduire &agrave; la voiture.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un pr&eacute;texte qu'il prenait pour se retirer. L'anabaptiste se leva
+donc, disant:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! si vous aimez mieux rester, je trouverai bien le chemin de
+l'auberge tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous accompagne.&raquo; Ils sortirent du banc et travers&egrave;rent la
+place. Le vieux David partit presque aussit&ocirc;t qu'eux. Fritz, ayant mis
+le p&egrave;re Christel en route, rentra chez lui prudemment. Ce jour-l&agrave;, au
+moment de se coucher, Sourl&eacute;, voyant le vieux rebbe murmurer des paroles
+confuses, cela lui parut &eacute;trange.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'as-tu donc, David, lui demanda-t-elle, je te vois parler tout bas
+depuis le souper, &agrave; quoi penses-tu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, fit-il en se tirant la couverture sur la
+barbiche, je r&ecirc;ve &agrave; ces paroles du proph&egrave;te: "J'ai &eacute;t&eacute; jaloux pour H&eacute;va
+d'une grande jalousie!" et &agrave; celles-ci: "En ces temps arriveront des
+choses extraordinaires, des choses nouvelles et heureuses!"</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu que ce soit &agrave; nous qu'il ait song&eacute; en disant cela, r&eacute;pliqua
+Sourl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen</i>, fit le vieux rebbe; tout vient &agrave; point &agrave; qui sait attendre.
+Dormons en paix!&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2>
+
+
+<p>Kobus aurait d&ucirc; se repentir le lendemain, de ses discours inconsid&eacute;r&eacute;s &agrave;
+la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>; il aurait d&ucirc; m&ecirc;me en &ecirc;tre d&eacute;sol&eacute;, car, peu
+de jours avant, s'&eacute;tant aper&ccedil;u que le vin lui d&eacute;liait la langue, et
+qu'il trahissait les pens&eacute;es secr&egrave;tes de son &acirc;me, il s'&eacute;tait dit: &laquo;La
+vigne est un plant de Gomorrhe; ses grappes sont pleines de fiel, et ses
+p&eacute;pins sont amers; tu ne boiras plus le jus de la treille.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce qu'il s'&eacute;tait dit; mais le c&oelig;ur de l'homme est entre les mains
+de l'&Eacute;ternel, il en fait ce qu'il lui pla&icirc;t: il le tourne au nord, il le
+tourne au midi. C'est pourquoi Fritz, en s'&eacute;veillant, ne songea m&ecirc;me
+point &agrave; ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; &agrave; la brasserie.</p>
+
+<p>Sa premi&egrave;re pens&eacute;e fut que S&ucirc;zel &eacute;tait agr&eacute;able en sa personne; il se
+mit &agrave; la contempler en lui-m&ecirc;me, croyant entendre sa voix et voir son
+sourire.</p>
+
+<p>Il se rappela l'enfant pauvre de Wildland, et s'applaudit de l'avoir
+secourue, &agrave; cause de sa ressemblance avec la fille de l'anabaptiste; il
+se rappela aussi le chant de S&ucirc;zel au milieu des faneuses et des
+faucheurs; et cette voix douce, qui s'&eacute;levait comme un soupir dans la
+nuit, lui sembla celle d'un ange du ciel.</p>
+
+<p>Tout ce qui s'&eacute;tait accompli depuis le premier jour du printemps lui
+revint en m&eacute;moire comme un r&ecirc;ve: il revit S&ucirc;zel para&icirc;tre au milieu de
+ses amis H&acirc;an, Schoultz, David et I&ocirc;sef, simple et modeste, les yeux
+baiss&eacute;s, pour embellir la derni&egrave;re heure du festin; il la revit &agrave; la
+ferme, avec sa petite jupe de laine bleue, lavant le linge de la
+famille, et, plus tard, assise aupr&egrave;s de lui, toute timide et
+tremblante, tandis qu'il chantait, et que le clavecin accompagnait d'un
+ton nasillard le vieil air:</p>
+
+<p><i>&laquo;Rosette, &laquo;Si bien faite, &laquo;Donne-moi ton c&oelig;ur, ou je vas mourir!&raquo;</i></p>
+
+<p>Et songeant &agrave; ces choses avec attendrissement, son plus grand d&eacute;sir
+&eacute;tait de revoir S&ucirc;zel.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais aller au Meisenth&acirc;l, se disait-il; oui, je partirai apr&egrave;s le
+d&eacute;jeuner... il faut absolument que je la revoie!&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi s'accomplissaient les paroles du rebbe David &agrave; sa femme: &laquo;En ces
+temps arriveront des choses extraordinaires!&raquo;</p>
+
+<p>Ces paroles se rapportaient au changement de Kobus, et montraient aussi
+la grande finesse du vieux rabbin.</p>
+
+<p>Tout en mettant ses bas, l'id&eacute;e revint &agrave; Fritz, que le p&egrave;re Christel lui
+avait dit la veille que S&ucirc;zel irait &agrave; la f&ecirc;te de Bischem, aider sa
+grand-m&egrave;re &agrave; faire la tarte. Alors il ouvrit de grands yeux, et se dit
+au bout d'un instant:</p>
+
+<p>&laquo;S&ucirc;zel doit &ecirc;tre d&eacute;j&agrave; partie; la f&ecirc;te de Bischem, qui tombe le jour de
+la Saint-Pierre, est pour demain dimanche.&raquo;</p>
+
+<p>Cela le rendit tout m&eacute;ditatif.</p>
+
+<p>Katel vint servir le d&eacute;jeuner; il mangea d'assez bon app&eacute;tit, et,
+aussit&ocirc;t apr&egrave;s, se coiffant de son large feutre, il sortit faire un tour
+sur la place, o&ugrave; se promenaient d'habitude le gros H&acirc;an et le grand
+Schoultz, entre neuf et dix heures. Mais ils ne s'y trouvaient pas, et
+Fritz en fut contrari&eacute;, car il avait r&eacute;solu de les emmener avec lui, le
+lendemain, &agrave; la f&ecirc;te de Bischem.</p>
+
+<p>&laquo;Si j'y vais tout seul, pensait-il, apr&egrave;s ce que j'ai dit hier &agrave; la
+brasserie, on pourrait bien se douter de quelque chose; les gens sont si
+malins, et surtout les vieilles, qui s'inqui&egrave;tent tant de ce qui ne les
+regarde pas! Il faut que j'emm&egrave;ne deux ou trois camarades, alors ce sera
+une partie de plaisir pour manger du p&acirc;t&eacute; de veau et boire du petit vin
+blanc, une simple distraction &agrave; la monotonie de l'existence.&raquo;</p>
+
+<p>Il monta donc sur les remparts, et fit le tour de la ville, pour voir ce
+que H&acirc;an et Schoultz &eacute;taient devenus; mais il ne les vit pas dans les
+rues, et supposa qu'ils devaient se trouver dehors, &agrave; faire une partie
+de quilles au <i>Panier-Fleuri</i>, chez le p&egrave;re Baumgarten, au bord du
+Losser.</p>
+
+<p>Sur cette pens&eacute;e, Fritz s'avan&ccedil;a jusque pr&egrave;s de la porte de Hildebrandt,
+et, regardant du c&ocirc;t&eacute; du bouchon, qui se trouve &agrave; une demi-port&eacute;e de
+canon de Hunebourg, il crut remarquer en effet des figures derri&egrave;re les
+grands saules.</p>
+
+<p>Alors, tout joyeux, il descendit du talus, passa sous la porte, et se
+mit en route, en suivant le sentier de la rivi&egrave;re. Au bout d'un quart
+d'heure, il entendait d&eacute;j&agrave; les grands &eacute;clats de rire de H&acirc;an, et la voix
+forte de Schoultz criant: &laquo;Deux! pas de chance!...&raquo;</p>
+
+<p>Et, se penchant sur le feuillage, il d&eacute;couvrit devant la
+maisonnette&mdash;dont la grande toiture descendait sur le verger &agrave; deux ou
+trois pieds du sol, tandis que la fa&ccedil;ade blanche &eacute;tait tapiss&eacute;e d'un
+magnifique cep de vigne&mdash;il d&eacute;couvrit ses deux camarades en manches de
+chemise, leurs habits jet&eacute;s sur les haies, et deux autres, le secr&eacute;taire
+de la mairie, Hitzig, sa perruque pos&eacute;e sur sa canne fich&eacute;e en terre, et
+le professeur Speck, tous les quatre en train d'abattre des quilles au
+bout du treillage d'osier qui longe le pignon.</p>
+
+<p>Le gros H&acirc;an se tenait solidement &eacute;tabli, la boule sous le nez, la face
+pourpre, les yeux &agrave; fleur de t&ecirc;te, les l&egrave;vres serr&eacute;es et ses trois
+cheveux droits sur la nuque comme des baguettes: il visait! Schoultz et
+le vieux secr&eacute;taire regardaient &agrave; demi courb&eacute;s, abaissant l'&eacute;paule et se
+balan&ccedil;ant, les mains crois&eacute;es sur le dos; le petit S&eacute;pel Baumgarten,
+plus loin, &agrave; l'autre bout, redressait les quilles.</p>
+
+<p>Enfin H&acirc;an, apr&egrave;s avoir bien calcul&eacute;, laissa descendre son gros bras en
+demi-cercle, et la boule partit en d&eacute;crivant une courbe imposante.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t de grands cris s'&eacute;lev&egrave;rent: &laquo;Cinq!&raquo; et Schoultz se baissa pour
+ramasser une boule, tandis que le secr&eacute;taire prenait H&acirc;an par le bras et
+lui parlait, levant le doigt d'un geste rapide, sans doute pour lui
+d&eacute;montrer une faute qu'il avait commise. Mais H&acirc;an ne l'&eacute;coutait pas et
+regardait vers les quilles; puis il alla se rasseoir au bout du banc,
+sous la charmille transparente, et remplit son verre gravement.</p>
+
+<p>Cette petite sc&egrave;ne champ&ecirc;tre r&eacute;jouit Fritz.</p>
+
+<p>&laquo;Les voil&agrave; dans la joie, pensa-t-il; c'est bon, je vais leur poser la
+chose avec finesse, cela marchera tout seul.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;a donc.</p>
+
+<p>Le grand Fr&eacute;d&eacute;ric Schoultz, maigre, d&eacute;charn&eacute;, apr&egrave;s avoir bien balanc&eacute;
+sa boule, venait de la lancer; elle roulait comme un li&egrave;vre qui d&eacute;boule
+dans les broussailles, et Schoultz, les bras en l'air, s'&eacute;criait: <i>&laquo;Der
+Koenig</i>! <i>der Koenig</i>!<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>&raquo; lorsque Fritz, arr&ecirc;t&eacute; derri&egrave;re lui, partit
+d'un &eacute;clat de rire, en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! le beau coup! approche, que je te mette une couronne sur la t&ecirc;te.&raquo;</p>
+
+<p>Tous les autres se retournant alors, s'&eacute;cri&egrave;rent:</p>
+
+<p>&laquo;Kobus! &agrave; la bonne heure... &agrave; la bonne heure... on le voit donc une fois
+par ici!</p>
+
+<p>&mdash;Kobus, dit H&acirc;an, tu vas entrer dans la partie; nous avons command&eacute; une
+bonne friture, et ma foi, il faut que tu la payes!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! dit Fritz en riant, je ne demande pas mieux; je ne suis pas de
+force, mais c'est &eacute;gal, j'essayerai de vous battre tout de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! s'&eacute;cria Schoultz, ma partie &eacute;tait en train; j'en ai quinze, on te
+les donne! Cela te convient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Kobus, en &ocirc;tant sa capote et ramassant une boule; je suis
+curieux de savoir si je n'ai pas oubli&eacute; depuis l'ann&eacute;e derni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Baumgarten! criait le professeur Speck, p&egrave;re Baumgarten!&raquo;
+L'aubergiste parut.</p>
+
+<p>&laquo;Apportez un verre pour M. Kobus, et une autre bouteille. Est-ce que la
+friture avance?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Speck.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la ferez plus forte, puisque nous sommes un de plus.&raquo;</p>
+
+<p>Baumgarten, le dos courb&eacute; comme un furet, rentra chez lui en trottinant;
+et dans le m&ecirc;me instant Fritz lan&ccedil;ait sa boule avec tant de force,
+qu'elle tombait comme une bombe de l'autre c&ocirc;t&eacute; du jeu, dans le verger
+de la poste aux chevaux.</p>
+
+<p>Je vous laisse &agrave; penser la joie des autres; ils se balan&ccedil;aient sur leurs
+bancs, les jambes en l'air, et riaient tellement que H&acirc;an dut ouvrir
+plusieurs boutons de sa culotte pour ne pas &eacute;touffer.</p>
+
+<p>Enfin, la friture arriva, une magnifique friture de goujons tout
+croustillants et scintillants de graisse, comme la ros&eacute;e matinale sur
+l'herbe, et r&eacute;pandant une odeur d&eacute;licieuse.</p>
+
+<p>Fritz avait perdu la partie; H&acirc;an, lui frappant sur l'&eacute;paule, s'&eacute;cria
+tout joyeux:</p>
+
+<p>&laquo;Tu es fort, Kobus, tu es tr&egrave;s fort! Prends seulement garde, une autre
+fois, de ne pas d&eacute;foncer le ciel, du c&ocirc;t&eacute; de Landau.&raquo;</p>
+
+<p>Alors ils s'assirent, en manches de chemise, autour de la petite table
+moisie. On se mit &agrave; l'&oelig;uvre. Tout en riant, chacun se d&eacute;p&ecirc;chait de
+prendre sa bonne part de la friture; les fourchettes d'&eacute;tain allaient et
+venaient comme la navette d'un tisserand; les m&acirc;choires galopaient,
+l'ombre de la charmille tremblotait sur les figures anim&eacute;es, sur le
+grand plat fleuronn&eacute;, sur les gobelets moul&eacute;s &agrave; facettes et sur la haute
+bouteille jaune, o&ugrave; p&eacute;tillait le vin blanc du pays.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de la table, sur sa queue en panache &eacute;tait assis M&eacute;lac, un petit
+chien-loup appartenant au <i>Panier-Fleuri</i>, blanc comme la neige, le nez
+noir comme une ch&acirc;taigne br&ucirc;l&eacute;e, l'oreille droite et l'&oelig;il luisant.
+Tant&ocirc;t l'un, tant&ocirc;t l'autre, lui jetait une bouch&eacute;e de pain ou une queue
+de poisson, qu'il happait au vol.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un joli coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi, dit Fritz, je suis content d'&ecirc;tre venu ce matin, je m'ennuyais,
+je ne savais que faire; d'aller toujours &agrave; la brasserie, c'est
+terriblement monotone.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! s'&eacute;cria H&acirc;an, si tu trouves la brasserie monotone, toi, ce n'est
+pas ta faute, car, Dieu merci! tu peux te vanter de t'y faire du bon
+sang; tu t'es joliment moqu&eacute; du monde, hier, avec tes citations du
+<i>Cantique des cantiques</i>. Ha! ha! ha!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ajouta le grand Schoultz en levant sa fourchette, nous
+connaissons cet homme grave: quand il est s&eacute;rieux, il faut rire, et
+quand il rit, il faut se d&eacute;fier.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz se mit &agrave; rire de bon c&oelig;ur. &laquo;Ah! vous avez donc &eacute;vent&eacute; la m&egrave;che,
+fit-il, moi qui croyais....</p>
+
+<p>&mdash;Kobus, interrompit H&acirc;an, nous te connaissons depuis longtemps, ce
+n'est pas &agrave; nous qu'il faut essayer d'en faire accroire. Mais, pour en
+revenir &agrave; ce que tu disais tout &agrave; l'heure, il est malheureusement vrai
+que cette vie de brasserie peut nous jouer un mauvais tour. Si l'on voit
+tant d'hommes gras avant l'&acirc;ge, des &ecirc;tres asthmatiques, boursoufl&eacute;s et
+poussifs, des goutteux, des graveleux, des hydropiques par centaines,
+cela vient de la bi&egrave;re de Francfort, de Strasbourg, de Munich, ou de
+partout ailleurs; car la bi&egrave;re contient trop d'eau, elle rend l'estomac
+paresseux, et quand l'estomac est paresseux, cela gagne tous les
+membres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s vrai, monsieur H&acirc;an, dit alors le professeur Speck, mieux
+vaut boire deux bouteilles de bon vin, qu'une seule chope de bi&egrave;re;
+elles contiennent moins d'eau, et, par suite, disposent moins &agrave; la
+gravelle: l'eau d&eacute;pose des graviers dans la vessie, chacun sait cela;
+et, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, la graisse r&eacute;sulte &eacute;galement de l'eau. L'homme qui
+ne boit que du vin a donc la chance de rester maigre tr&egrave;s longtemps, et
+la maigreur n'est pas aussi difficile &agrave; porter que l'ob&eacute;sit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monsieur Speck, certainement, r&eacute;pondit H&acirc;an, quand on
+veut engraisser le b&eacute;tail, on lui fait boire de l'eau avec du son: si on
+lui faisait boire du vin il n'engraisserait jamais. Mais, outre cela, ce
+qu'il faut &agrave; l'homme, c'est du mouvement; le mouvement entretient nos
+articulations en bon &eacute;tat, de sorte qu'on ne ressemble pas &agrave; ces
+charrettes qui crient chaque fois que les roues tournent; chose fort
+d&eacute;sagr&eacute;able. Nos anciens, dou&eacute;s d'une grande pr&eacute;voyance, pour &eacute;viter cet
+inconv&eacute;nient, avaient le jeu de quilles, les m&acirc;ts de cocagne, les
+courses en sac, les parties de patins et de glissades, sans compter la
+danse, la chasse et la p&ecirc;che; maintenant, les jeux de cartes de toute
+sorte ont pr&eacute;valu, voil&agrave; pourquoi l'esp&egrave;ce d&eacute;g&eacute;n&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est d&eacute;plorable, s'&eacute;cria Fritz en vidant son gobelet,
+d&eacute;plorable! Je me rappelle que, dans mon enfance, tous les bons
+bourgeois allaient aux f&ecirc;tes de villages avec leurs femmes et leurs
+enfants; maintenant on croupit chez soi, c'est un &eacute;v&eacute;nement quand on
+sort de la ville. Aux f&ecirc;tes de village, on chantait, on dansait, on
+tirait &agrave; la cible, on changeait d'air; aussi nos anciens vivaient cent
+ans; ils avaient les oreilles rouges, et ne connaissaient pas les
+infirmit&eacute;s de la vieillesse. Quel dommage que toutes ces f&ecirc;tes soient
+abandonn&eacute;es!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela, s'&eacute;cria H&acirc;an, tr&egrave;s fort sur les vieilles m&oelig;urs, cela,
+Kobus, r&eacute;sulte de l'extension des voies de communication. Autrefois,
+quand les routes &eacute;taient rares, quand il n'existait pas de chemins
+vicinaux, on ne voyait pas circuler tant de commis voyageurs, pour
+offrir dans chaque village, les uns leur poivre et leur cannelle, les
+autres leurs &eacute;trilles et leurs brosses, les autres leurs &eacute;toffes de
+toutes sortes. Vous n'aviez pas &agrave; votre porte l'&eacute;picier, le
+quincaillier, le marchand de drap. On attendait, dans chaque famille,
+telle f&ecirc;te pour faire les provisions du m&eacute;nage. Aussi les f&ecirc;tes &eacute;taient
+plus riches et plus belles, les marchands &eacute;tant s&ucirc;rs de vendre,
+arrivaient de fort loin. C'&eacute;tait le bon temps des foires de Francfort,
+de Leipzig, de Hambourg, en Allemagne; de Li&egrave;ge et de Gand, dans les
+Flandres; de Beaucaire, en France. Aujourd'hui, la foire est
+perp&eacute;tuelle, et jusque dans nos plus petits villages, on trouve de tout
+pour son argent. Chaque chose a son bon et mauvais c&ocirc;t&eacute;; nous pouvons
+regretter les courses en sac et le tir au mouton, sans bl&acirc;mer les
+progr&egrave;s naturels du commerce.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela n'emp&ecirc;che pas que nous sommes des &acirc;nes de croupir au m&ecirc;me
+endroit, r&eacute;pliqua Fritz, lorsque nous pourrions nous amuser, boire de
+bon vin, danser, rire et nous goberger de toutes les fa&ccedil;ons. S'il
+fallait aller &agrave; Beaucaire ou dans les Flandres, on pourrait trouver que
+c'est un peu loin; mais quand on a tout pr&egrave;s de soi des f&ecirc;tes agr&eacute;ables,
+et tout &agrave; fait dans les vieilles m&oelig;urs, il me semble qu'on ferait bien
+d'y aller.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela? s'&eacute;cria H&acirc;an.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; Hartzwiller, &agrave; Rorbach, &agrave; Klingenthal. Et tenez, sans aller si
+loin, je me rappelle que mon p&egrave;re me conduisait tous les ans &agrave; la f&ecirc;te
+de Bischem, et qu'on servait l&agrave; des p&acirc;t&eacute;s d&eacute;licieux... d&eacute;licieux!&raquo;</p>
+
+<p>Il se baisait le bout des doigts; H&acirc;an le regardait comme &eacute;merveill&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Et qu'on y mangeait des &eacute;crevisses grosses comme le poing,
+poursuivit-il, des &eacute;crevisses beaucoup meilleures que celles du Losser,
+et qu'on y buvait du petit vin blanc tr&egrave;s... tr&egrave;s passable; ce n'&eacute;tait
+pas du <i>johannisberg</i>, ni du <i>steinberg</i>, sans doute, mais cela vous
+r&eacute;jouissait le c&oelig;ur tout de m&ecirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! s'&eacute;cria H&acirc;an, pourquoi ne nous as-tu pas dit cela depuis
+longtemps; nous aurions &eacute;t&eacute; l&agrave;! Parbleu, tu as raison, tout &agrave; fait
+raison.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, je n'y ai pas pens&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Et quand arrive cette f&ecirc;te? demanda Schoultz.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, attends, c'est le jour de la Saint-Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'&eacute;cria H&acirc;an, c'est demain!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je crois que oui, dit Fritz. Comme cela se rencontre! Voyons,
+&ecirc;tes-vous d&eacute;cid&eacute;s, nous irons &agrave; Bischem?</p>
+
+<p>&mdash;Cela va sans dire! cela va sans dire! s'&eacute;cri&egrave;rent H&acirc;an et Schoultz.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces messieurs?&raquo; Speck et Hitzig s'excus&egrave;rent sur leurs fonctions.
+&laquo;Eh bien, nous irons nous trois, dit Fritz en se levant.</p>
+
+<p>Oui, j'ai toujours gard&eacute; le meilleur souvenir des &eacute;crevisses, du p&acirc;t&eacute; et
+du petit vin blanc de Bischem.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous faut une voiture? fit observer H&acirc;an.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, r&eacute;pondit Kobus en payant la note, je me charge
+de tout.&raquo;</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, ces bons vivants &eacute;taient en route pour
+Hunebourg, et on pouvait les entendre d'une demi-lieue c&eacute;l&eacute;brer les
+p&acirc;t&eacute;s de village, les <i>kougelhof</i> et les <i>k&uuml;chlen</i>, qu'ils disaient leur
+rappeler le bon temps de leur enfance. L'un parlait de sa tante, l'autre
+de sa grand-m&egrave;re; on aurait dit qu'ils allaient les revoir et les faire
+ressusciter, en buvant du petit vin &agrave; la f&ecirc;te de Bischem.</p>
+
+<p>C'est ainsi que l'ami Fritz eut la satisfaction de pouvoir rencontrer
+S&ucirc;zel, sans donner l'&eacute;veil &agrave; personne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2>
+
+
+<p>On peut se figurer si Kobus &eacute;tait content. Des id&eacute;es de magnificence et
+de grandeur se d&eacute;battaient alors dans sa t&ecirc;te; il voulait voir S&ucirc;zel, et
+se montrer &agrave; elle dans une splendeur inaccoutum&eacute;e; il voulait en quelque
+sorte l'&eacute;blouir; il ne trouvait rien d'assez beau pour la frapper
+d'admiration.</p>
+
+<p>Dans un temps ordinaire, il aurait lou&eacute; la voiture et la vieille rosse
+d'un Baptiste Kr&ocirc;mer pour faire le voyage; mais alors, cela lui parut
+indigne de Kobus. Imm&eacute;diatement apr&egrave;s le d&icirc;ner, il prit sa canne
+derri&egrave;re la porte et se rendit &agrave; la poste aux chevaux, sur la route de
+Kaiserslautern, chez ma&icirc;tre Johann F&acirc;nen, lequel avait dix chaises de
+poste sous ses hangars, et quatre-vingts chevaux dans ses &eacute;curies.</p>
+
+<p>F&acirc;nen &eacute;tait un homme de soixante ans, propri&eacute;taire des grandes prairies
+qui longent le Losser, un homme riche et pourtant simple dans ses
+m&oelig;urs; gros, court, rev&ecirc;tu d'une souquenille de toile, coiff&eacute; d'un
+large chapeau de crin, ayant la barbe longue de huit jours toute
+grisonnante, et ses joues rondes et jaunes sillonn&eacute;es de grosses rides
+circulaires.</p>
+
+<p>C'est ainsi que le trouva Fritz, en train de faire &eacute;triller des chevaux
+dans la cour de la poste.</p>
+
+<p>F&acirc;nen, le reconnaissant de loin, vint &agrave; sa rencontre jusqu'&agrave; la porte
+coch&egrave;re, et, levant son chapeau, le salua disant:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! bonjour, monsieur Kobus; qu'est-ce qui me procure le plaisir et
+l'honneur de votre visite?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur F&acirc;nen, r&eacute;pondit Fritz en souriant, j'ai r&eacute;solu de faire une
+partie de plaisir &agrave; la f&ecirc;te de Bischem, avec mes amis H&acirc;an et Schoultz.
+Toutes les voitures de la ville sont en route, &agrave; cause de la rentr&eacute;e des
+foins; il n'y a pas moyen de trouver un char &agrave; bancs. Ma foi, me suis-je
+dit, allons voir M. F&acirc;nen, et prenons une voiture de poste; vingt ou
+trente florins ne sont pas la mort d'un homme, et quand on veut
+s'amuser, il faut faire les choses grandement. Voil&agrave; mon caract&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre de poste trouva ce raisonnement tr&egrave;s juste. &laquo;Monsieur Kobus,
+dit-il, vous faites bien, et je vous approuve; quand j'&eacute;tais jeune,
+j'aimais &agrave; rouler rondement et &agrave; mon aise; maintenant je suis vieux,
+mais j'ai toujours les m&ecirc;mes id&eacute;es: ces id&eacute;es sont bonnes, quand on a le
+moyen de les avoir comme vous et moi.&raquo; Il conduisit Fritz sous son
+hangar. L&agrave; se trouvaient des cal&egrave;ches &agrave; la nouvelle mode de Paris,
+l&eacute;g&egrave;res comme des plumes, orn&eacute;es d'&eacute;cussons, et si belles, si
+gracieuses, qu'on aurait pu les mettre dans un salon, comme des meubles
+remarquables par leur &eacute;l&eacute;gance. Kobus les trouva fort jolies; et malgr&eacute;
+cela, un go&ucirc;t naturel pour la somptuosit&eacute; cossue lui fit choisir une
+grande berline rembourr&eacute;e de soie int&eacute;rieurement, un peu lourde, il est
+vrai, mais que F&acirc;nen lui dit &ecirc;tre la voiture des personnages de
+distinction. Il la choisit donc, et alors le ma&icirc;tre de poste
+l'introduisit dans ses vastes &eacute;curies. Sous un plafond blanchi &agrave; la
+chaux, long de cent vingt pas, large de soixante, et soutenu par douze
+piliers en c&oelig;ur de ch&ecirc;ne, &eacute;taient rang&eacute;s sur deux lignes, et s&eacute;par&eacute;s
+l'un de l'autre par des barri&egrave;res, soixante chevaux, gris, noirs, bruns,
+pommel&eacute;s, la croupe ronde et luisante, la queue nou&eacute;e en flot, le jarret
+solide, la t&ecirc;te haute; les uns hennissant et pi&eacute;tinant, les autres
+tirant le fourrage du r&acirc;telier, d'autres se tournant &agrave; demi pour voir.
+La lumi&egrave;re, arrivant du fond par deux hautes fen&ecirc;tres, &eacute;clairait cette
+&eacute;curie de longues tra&icirc;n&eacute;es d'or. Les grandes ombres des piliers
+s'allongeaient sur le pav&eacute;, propre comme un parquet, sonore comme un
+roc. Cet ensemble avait quelque chose de vraiment beau, et m&ecirc;me de
+grand.</p>
+
+<p>Les gar&ccedil;ons d'&eacute;curie &eacute;trillaient et bouchonnaient: un postillon, en
+petite veste bleue brod&eacute;e d'argent, son chapeau de toile cir&eacute;e sur la
+nuque, conduisait un cheval vers la porte; il allait sans doute partir
+en estafette.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re F&acirc;nen et Fritz pass&egrave;rent lentement derri&egrave;re les chevaux.</p>
+
+<p>&laquo;Il vous en faut deux, dit le ma&icirc;tre de poste, choisissez.&raquo;</p>
+
+<p>Kobus, apr&egrave;s avoir pass&eacute; son inspection, choisit deux vigoureux roussins
+gris pommel&eacute;s, qui devaient aller comme le vent. Puis il entra dans le
+bureau avec M. F&acirc;nen, et tirant de sa poche une longue bourse de soie
+verte &agrave; glands d'or, il solda de suite le compte, disant qu'il voulait
+avoir la voiture &agrave; sa porte le lendemain vers neuf heures, et demandant
+pour postillon le vieux Zimmer, qui avait conduit autrefois l'empereur
+Napol&eacute;on I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Cela fait, entendu, arr&ecirc;t&eacute;, le p&egrave;re F&acirc;nen le reconduisit jusque hors la
+cour; ils se serr&egrave;rent la main, et Fritz, satisfait, se remit en route
+vers la ville.</p>
+
+<p>Tout en marchant, il se figurait la surprise de S&ucirc;zel, du vieux Christel
+et de tout Bischem, lorsqu'on les verrait arriver, claquant du fouet et
+sonnant du cor. Cela lui procurait une sorte d'attendrissement &eacute;trange,
+surtout en songeant &agrave; l'admiration de la petite S&ucirc;zel.</p>
+
+<p>Le temps ne lui durait pas. Comme il se rapprochait ainsi de Hunebourg,
+tout r&ecirc;veur, le vieux rebbe David, rev&ecirc;tu de sa belle capote marron, et
+Sourl&eacute;, coiff&eacute;e de son magnifique bonnet de tulle &agrave; larges rubans
+jaunes, attir&egrave;rent ses regards dans le petit sentier qui longe les
+jardins au pied des glacis. C'&eacute;tait leur habitude de faire un tour hors
+de la ville tous les jours de sabbat; ils se promenaient bras dessus
+bras dessous, comme de jeunes amoureux, et chaque fois David disait &agrave; sa
+femme:</p>
+
+<p>&laquo;Sourl&eacute;, quand je vois cette verdure, ces bl&eacute;s qui se balancent, et
+cette rivi&egrave;re qui coule lentement, cela me rend jeune, il me semble
+encore te promener comme &agrave; vingt ans, et je loue le Seigneur de ses
+gr&acirc;ces.&raquo;</p>
+
+<p>Alors la bonne vieille &eacute;tait heureuse, car David parlait sinc&egrave;rement et
+sans flatterie.</p>
+
+<p>Le rebbe avait aussi vu Fritz par-dessus la haie, quand il fut &agrave;
+l'entr&eacute;e des chemins couverts, il lui cria:</p>
+
+<p>&laquo;Kobus!... Kobus!... arrive donc ici!&raquo;</p>
+
+<p>Mais Fritz, craignant que le vieux rabbin ne voul&ucirc;t se moquer de son
+discours &agrave; la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>, poursuivit son chemin en
+hochant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Une autre fois, David, une autre fois, dit-il, je suis press&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Et le rebbe souriant avec finesse dans sa barbiche, pensa:</p>
+
+<p>&laquo;Sauve-toi, je te rattraperai tout de m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin Kobus rentra chez lui vers quatre heures. Quoique les fen&ecirc;tres
+fussent ouvertes, il faisait tr&egrave;s chaud, et ce n'est pas sans un
+v&eacute;ritable bonheur qu'il se d&eacute;barrassa de sa capote.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, nous allons choisir nos habits et notre linge, se disait-il
+tout joyeux, en tirant les clefs du secr&eacute;taire. Il faut que S&ucirc;zel soit
+&eacute;merveill&eacute;e, il faut que j'efface les plus beaux gar&ccedil;ons de Bischem, et
+qu'elle r&ecirc;ve de moi. Dieu du ciel, viens &agrave; mon aide, que j'&eacute;blouisse
+tout le monde!&raquo;</p>
+
+<p>Il ouvrit les trois grands placards, qui descendaient du plafond
+jusqu'au parquet. Mme Kobus la m&egrave;re, et la grand-m&egrave;re Nicklausse avaient
+eu l'amour du beau linge, comme le p&egrave;re et le grand-p&egrave;re avaient eu
+l'amour du bon vin. On peut se figurer, d'apr&egrave;s cela, quelle quantit&eacute; de
+nappes damass&eacute;es, de serviettes &agrave; filets rouges, de mouchoirs, de
+chemises et de pi&egrave;ces de toile se trouvaient entass&eacute;s l&agrave;-dedans; c'&eacute;tait
+incroyable. La vieille Katel passait la moiti&eacute; de son temps &agrave; plier et
+d&eacute;plier tout cela pour renouveler l'air; &agrave; le saupoudrer de r&eacute;s&eacute;da, de
+lavande et de mille autres odeurs, pour en &eacute;carter les mites. On voyait
+m&ecirc;me tout au haut, pendus par le bec, deux martins-p&ecirc;cheurs au plumage
+vert et or, et tout dess&eacute;ch&eacute;s: ces oiseaux ont la r&eacute;putation d'&eacute;carter
+les insectes.</p>
+
+<p>L'une des armoires &eacute;tait pleine d'antiques d&eacute;froques, de tricornes &agrave;
+cocarde, de perruques, d'habits de peluche &agrave; boutons d'argent larges
+comme des cymbales, de cannes &agrave; pomme d'or et d'ivoire, de bo&icirc;tes &agrave;
+poudre, avec leurs gros pinceaux de cygne; cela remontait au grand-p&egrave;re
+Nicklausse, rien n'&eacute;tait chang&eacute;; ces braves gens auraient pu revenir et
+se rhabiller au go&ucirc;t du dernier si&egrave;cle, sans s'apercevoir de leur long
+sommeil.</p>
+
+<p>Dans l'autre compartiment se trouvaient les v&ecirc;tements de Fritz. Tous les
+ans, il se faisait prendre mesure d'un habillement complet, par le
+tailleur Hercul&egrave;s Schneider, de Landau; il ne mettait jamais ces habits,
+mais c'&eacute;tait une satisfaction pour lui de se dire: &laquo;Je serais &agrave; la mode
+comme le gros H&acirc;an si je voulais, heureusement j'aime mieux ma vieille
+capote; chacun son go&ucirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz se mit donc &agrave; contempler tout cela dans un grand ravissement.
+L'id&eacute;e lui vint que S&ucirc;zel pourrait avoir le go&ucirc;t du beau linge, comme la
+m&egrave;re et la grand-m&egrave;re Kobus; qu'alors elle augmenterait les tr&eacute;sors du
+m&eacute;nage, qu'elle aurait le trousseau de clefs, et qu'elle serait en
+extase matin et soir devant ces armoires.</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e l'attendrit, et il souhaita que les choses fussent ainsi, car
+l'amour du bon vin et du beau linge fait les bons m&eacute;nages.</p>
+
+<p>Mais, pour le moment il s'agissait de trouver la plus belle chemise, le
+plus beau mouchoir, la plus belle paire de bas et les plus beaux habits.
+Voil&agrave; le difficile.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir longtemps regard&eacute;, Kobus, fort embarrass&eacute;, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Katel! Katel!&raquo;</p>
+
+<p>La vieille servante, qui tricotait dans la cuisine, ouvrit la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Entre donc, Katel, lui dit Fritz, je suis dans un grand embarras: H&acirc;an
+et Schoultz veulent absolument que j'aille avec eux &agrave; la f&ecirc;te de
+Bischem; ils m'ont tant pri&eacute;, que j'ai fini par accepter. Mais &agrave; cette
+f&ecirc;te arrivent des centaines de Prussiens, des juges, des officiers, un
+tas de gens glorieux, mis &agrave; la derni&egrave;re mode de France, et qui nous
+regardent par-dessus l'&eacute;paule, nous autres Bavarois. Comment m'habiller?
+Je ne connais rien &agrave; ces choses-l&agrave;, moi, ce n'est pas mon affaire.&raquo;</p>
+
+<p>Les petits yeux de Katel se pliss&egrave;rent; elle &eacute;tait heureuse de voir
+qu'on avait besoin d'elle dans une circonstance aussi grave, et d&eacute;posant
+son tricot sur la table, elle dit:</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez bien raison de m'appeler, monsieur. Dieu merci, ce ne sera
+pas la premi&egrave;re fois que j'aurai donn&eacute; des conseils pour se bien v&ecirc;tir
+selon le temps et les personnes. M. le juge de paix, votre p&egrave;re, avait
+coutume de m'appeler quand il allait en visite de c&eacute;r&eacute;monie; c'est moi
+qui lui disais: "Sauf votre respect, monsieur le juge, il vous manque
+encore ceci ou cela." Et c'&eacute;tait toujours juste; chacun devait
+reconna&icirc;tre en ville, que, pour la belle et bonne tenue, M. Kobus
+n'avait pas son pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! je te crois, dit Fritz, et je suis content de savoir cela,
+quoique les modes soient bien chang&eacute;es depuis.</p>
+
+<p>&mdash;Les modes peuvent changer tant qu'on voudra, r&eacute;pondit Katel en
+approchant l'&eacute;chelle de l'armoire, le bon sens ne change jamais. Nous
+allons d'abord vous chercher une chemise. C'est dommage qu'on ne porte
+plus de culotte, car vous avez la jambe bien faite, comme monsieur votre
+p&egrave;re; et la perruque vous aurait aussi bien convenu, une belle perruque
+poudr&eacute;e &agrave; la fran&ccedil;aise; c'&eacute;tait magnifique! Mais aujourd'hui les gens
+comme il faut et les paysans sont tous pareils. Il faudra pourtant que
+les vieilles modes reviennent t&ocirc;t ou tard, pour faire la diff&eacute;rence; on
+ne s'y reconna&icirc;t plus!&raquo;</p>
+
+<p>Katel &eacute;tait alors sur l'&eacute;chelle, et choisissait une chemise avec soin.
+Fritz, en bas, attendait en silence. Elle redescendit enfin, portant une
+chemise et un mouchoir sur ses mains &eacute;tendues d'un air de v&eacute;n&eacute;ration; et
+les d&eacute;posant sur la table, elle dit:</p>
+
+<p>&laquo;Voici d'abord le principal; nous verrons si vos Prussiens ont des
+chemises et des mouchoirs pareils. Ceci, monsieur Kobus, &eacute;taient les
+chemises et les mouchoirs de grande c&eacute;r&eacute;monie de M. le juge de paix.
+Regardez-moi la finesse de cette toile, et la magnificence de ce jabot &agrave;
+six rang&eacute;es de dentelles; et ces manchettes, les plus belles qu'on ait
+jamais vues &agrave; Hunebourg; regardez ces oiseaux &agrave; longues queues et ces
+feuilles brod&eacute;es dans les jours, quel travail, seigneur Dieu, quel
+travail!&raquo;</p>
+
+<p>Fritz, qui ne s'&eacute;tait jamais plus occup&eacute; de choses semblables que des
+habitants de la lune, passait les doigts sur les dentelles, et les
+contemplait d'un air d'extase, tandis que la vieille servante, les mains
+crois&eacute;es sur son tablier, exprimait tout haut son enthousiasme:</p>
+
+<p>&laquo;Peut-on croire, monsieur, que des mains de femmes aient fait cela!
+disait-elle, n'est-ce pas merveilleux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui c'est beau! r&eacute;pondait Kobus, songeant &agrave; l'effet qu'il allait
+produire sur la petite S&ucirc;zel avec ce superbe jabot &eacute;tal&eacute; sur l'estomac,
+et ces manchettes autour des poignets; crois-tu, Katel, que beaucoup de
+personnes soient capables d'appr&eacute;cier un tel ouvrage?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup de personnes! D'abord toutes les femmes, monsieur, toutes;
+quand elles auraient gard&eacute; les oies jusqu'&agrave; cinquante ans, toutes savent
+ce qui est riche, ce qui est beau, ce qui convient. Un homme avec une
+chemise pareille, quand ce serait le plus grand imb&eacute;cile du monde,
+aurait la place d'honneur dans leur esprit; et c'est juste, car s'il
+manquait de bon sens, ses parents en auraient eu pour lui.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz partit d'un &eacute;clat de rire:</p>
+
+<p>&laquo;Ha! ha! ha! tu as de dr&ocirc;les d'id&eacute;es, Katel, fit-il; mais c'est &eacute;gal, je
+crois que tu n'as pas tout &agrave; fait tort. Maintenant il nous faudrait des
+bas.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, les voici, monsieur, des bas de soie; voyez comme c'est souple,
+moelleux! Mme Kobus elle-m&ecirc;me, les a tricot&eacute;s avec des aiguilles aussi
+fines que des cheveux: c'&eacute;tait un grand travail. Maintenant on fait tout
+au m&eacute;tier, aussi quels bas! On a bien raison de les cacher sous des
+pantalons.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi s'exprima la vieille servante, et Kobus, de plus en plus joyeux,
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, tout cela prend une assez bonne tournure; et si nous
+avons des habits un peu passables, je commence &agrave; croire que les
+Prussiens auront tort de se moquer de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, au nom du Ciel, dit Katel, ne me parlez donc pas toujours de vos
+Prussiens! de pauvres diables qui n'ont pas dix thalers en poche, et qui
+se mettent tout sur le dos, pour avoir l'air de quelque chose. Nous
+sommes d'autres gens! nous savons o&ugrave; reposer notre t&ecirc;te le soir, et ce
+n'est pas sur un caillou, Dieu merci! Et nous savons aussi o&ugrave; trouver
+une bouteille de bon vin, quand il nous pla&icirc;t d'en boire une. Nous
+sommes des gens connus, &eacute;tablis; quand on parle de M. Kobus, on sait que
+sa ferme est &agrave; Meisenth&acirc;l, son bois de h&ecirc;tres &agrave; Michelsberg....</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute; mais ce sont de beaux hommes ces officiers
+prussiens, avec leurs grandes moustaches, et plus d'une jeune fille, en
+les voyant....</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez donc pas les filles si b&ecirc;tes, interrompit Katel, qui tirait
+alors de l'armoire plusieurs habits, et les &eacute;talait sur la commode; les
+filles savent aussi faire la diff&eacute;rence d'un oiseau qui passe dans le
+ciel, et d'un autre qui tourne &agrave; la broche; le plus grand nombre aiment
+&agrave; se tenir au coin du feu, et celles qui regardent les Prussiens, ne
+valent pas la peine qu'on s'en occupe. Mais tenez, voici vos habits, il
+n'en manque pas.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz se mit &agrave; contempler sa garde-robe; et, au bout d'un instant, il
+dit: &laquo;Cette capote &agrave; collet de velours noir me donne dans l'&oelig;il, Katel.</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous, monsieur? s'&eacute;cria la vieille en joignant les mains,
+une capote pour aller avec une chemise &agrave; jabot!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas? l'&eacute;toffe en est magnifique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez &ecirc;tre habill&eacute;, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, prenez donc cet habit bleu de ciel, qui n'a jamais &eacute;t&eacute; mis.
+Regardez!&raquo; Elle d&eacute;couvrait les boutons dor&eacute;s, encore garnis de leur
+papier de soie:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne me connais pas de nouvelles modes; mais cet habit m'a l'air beau;
+c'est simple, bien d&eacute;coup&eacute;, c'est aussi l&eacute;ger pour la saison, et puis le
+bleu de ciel va bien aux blonds. Il me semble, monsieur, que cet habit
+vous irait tout &agrave; fait bien.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons&raquo;, dit Kobus. Il mit l'habit. &laquo;C'est magnifique.... Regardez-vous
+un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Et derri&egrave;re, Katel?</p>
+
+<p>&mdash;Derri&egrave;re, il est admirable, monsieur, il vous fait une taille de jeune
+homme.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz, qui se regardait dans la glace, rougit de plaisir. &laquo;Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout &agrave; fait s&ucirc;r, monsieur, je ne l'aurais jamais cru; ce sont
+vos grosses capotes qui vous donnent dix ans de plus, c'est &eacute;tonnant.&raquo;</p>
+
+<p>Elle lui passait la main sur le dos: &laquo;Pas un pli!&raquo; Kobus, pirouettant
+alors sur les talons, s'&eacute;cria: &laquo;Je prends cet habit. Maintenant un
+gilet, l&agrave; tu comprends, quelque chose de superbe, dans le genre de
+celui-ci, mais plus de rouge.&raquo; Katel ne put s'emp&ecirc;cher de rire:</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes donc comme les paysans du Kokesberg, qui se mettent du rouge
+depuis le menton jusqu'aux cuisses! du rouge avec un habit bleu ciel,
+mais on en rirait jusqu'au fond de la Prusse, et cette fois les
+Prussiens auraient raison.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il donc mettre? demanda Fritz, riant lui-m&ecirc;me de sa premi&egrave;re
+id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Un gilet blanc, monsieur, une cravate blanche brod&eacute;e, votre beau
+pantalon noisette. Tenez, regardez vous-m&ecirc;me.&raquo; Elle disposait tout &agrave;
+l'angle de la commode:</p>
+
+<p>&laquo;Toutes ces couleurs sont faites l'une pour l'autre, elles vont bien
+ensemble; vous serez l&eacute;ger, vous pourrez danser, si cela vous pla&icirc;t,
+vous aurez dix ans de moins. Comment! vous ne voyez pas cela? Il faut
+qu'une pauvre vieille comme moi vous dise ce qui vous convient!&raquo;</p>
+
+<p>Elle se prit &agrave; rire, et Kobus, la regardant avec surprise, dit:</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai. Je pense si rarement aux habits....</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est votre tort, monsieur; l'habit vous fait un homme. Il faut
+encore que je cire vos bottes fines, et vous serez tout &agrave; fait beau;
+toutes les filles tomberont amoureuses de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria Fritz, tu veux rire?</p>
+
+<p>&mdash;Non, depuis que j'ai vu votre vraie taille, &ccedil;a m'a chang&eacute; les id&eacute;es,
+h&eacute;! h&eacute;! h&eacute;! mais il faudra bien serrer votre boucle. Et dites donc,
+monsieur, si vous alliez trouver &agrave; cette f&ecirc;te une jolie fille qui vous
+plaise bien, et que finalement... h&eacute;! h&eacute;! h&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Elle riait de sa bouche &eacute;dent&eacute;e en le regardant, et lui, tout rouge, ne
+savait que r&eacute;pondre. &laquo;Et toi, fit-il &agrave; la fin, que dirais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je serais contente.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne serais plus la ma&icirc;tresse &agrave; la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, la ma&icirc;tresse de tout faire, de tout surveiller, de tout
+conserver. Ah! qu'il nous en vienne seulement, qu'il nous en vienne une
+jeune ma&icirc;tresse, bonne et laborieuse, qui me soulage de tout cela, je
+serai bien heureuse, pourvu qu'on me laisse bercer les petits enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu ne serais pas f&acirc;ch&eacute;e, l&agrave;, s&eacute;rieusement!</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire! Comment voulez-vous... tous les jours je me sens plus
+roide, mes jambes ne vont plus; cela ne peut pas durer toujours. J'ai
+soixante-quatre ans, monsieur, soixante-quatre ans bien sonn&eacute;s....</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu te fais plus vieille que tu n'es, dit Fritz&mdash;int&eacute;rieurement
+satisfait de ce d&eacute;sir, qui s'accordait si bien avec le sien&mdash;; je ne
+t'ai jamais vue plus vive, plus alerte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous n'y regardez pas de pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit-il en riant, le principal, c'est que tout soit en ordre
+pour demain.&raquo;</p>
+
+<p>Il examina de nouveau son bel habit, son gilet blanc, sa cravate &agrave; coins
+brod&eacute;s, son pantalon noisette et sa chemise &agrave; jabot. Puis, regardant
+Katel qui attendait.</p>
+
+<p>&laquo;C'est tout? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! maintenant, je vais boire une bonne chope.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, pr&eacute;parer le souper.&raquo; Il d&eacute;crocha sa grosse pipe d'&eacute;cume de la
+muraille, et sortit en sifflant comme un merle. Katel rentra dans la
+cuisine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain, d&egrave;s huit heures et demie, le grand Schoultz, tout
+fringant, v&ecirc;tu de nankin des pieds &agrave; la t&ecirc;te, la petite canne de baleine
+&agrave; la main, et la casquette de chasse en cuir bouilli carr&eacute;ment plant&eacute;e
+sur sa longue figure brune un peu vineuse, montait l'escalier de Kobus
+quatre &agrave; quatre. H&acirc;an, en petite redingote verte, gilet de velours noir
+&agrave; fleurs jaunes tout charg&eacute; de breloques, et coiff&eacute; d'un magnifique
+castor blanc &agrave; longs poils, le suivait lentement, sa main grassouillette
+sur la rampe, et faisant craquer ses escarpins &agrave; chaque pas. Ils
+semblaient joyeux, et s'attendaient sans doute &agrave; trouver leur ami Kobus
+en capote grise et pantalon couleur de rouille, comme d'habitude.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, Katel, s'&eacute;cria Schoultz, regardant dans la cuisine
+entrouverte. Eh bien! est-il pr&ecirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, messieurs, entrez&raquo;, dit la vieille servante en souriant.</p>
+
+<p>Ils travers&egrave;rent l'all&eacute;e et rest&egrave;rent stup&eacute;faits sur le seuil de la
+grande salle; Fritz &eacute;tait l&agrave;, devant la glace, v&ecirc;tu comme un mirliflore:
+il avait la taille cambr&eacute;e dans son habit bleu de ciel, la jambe tendue
+et comme dessin&eacute;e en parafe dans son pantalon noisette, le menton rose,
+frais, luisant, l'oreille rouge, les cheveux arrondis sur la nuque, et
+les gants beurre frais boutonn&eacute;s avec soin sous des manchettes &agrave; trois
+rangs de dentelles. Enfin c'&eacute;tait un v&eacute;ritable Cupidon qui lance des
+fl&egrave;ches.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oh! oh! s'&eacute;cria H&acirc;an, oh! oh! oh! Kobus.... Kobus!...&raquo;</p>
+
+<p>Et sa voix se renflait, de plus en plus &eacute;bahie.</p>
+
+<p>Schoultz, lui, ne disait rien; il restait le cou tendu, les mains
+appuy&eacute;es sur sa petite canne; finalement, il dit aussi:</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a, c'est une trahison, Fritz, tu veux nous faire passer pour tes
+domestiques.... Cela ne peut pas aller... je m'y oppose.&raquo;</p>
+
+<p>Alors Kobus, se retournant, les yeux troubles d'attendrissement, car il
+pensait &agrave; la petite S&ucirc;zel, demanda:</p>
+
+<p>&laquo;Vous trouvez donc que cela me va bien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, s'&eacute;cria H&acirc;an, que tu nous &eacute;crases, que tu nous an&eacute;antis!
+Je voudrais bien savoir pourquoi tu nous as tendu ce guet-apens.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! fit Kobus en riant, c'est &agrave; cause des Prussiens.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! &agrave; cause des Prussiens?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; ne savez-vous pas que des centaines de Prussiens vont &agrave; la
+f&ecirc;te de Bischem; des gens glorieux, mis &agrave; la derni&egrave;re mode, et qui nous
+regardent de haut en bas, nous autres Bavarois.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non, je n'en savais rien, dit H&acirc;an.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, s'&eacute;cria Schoultz, si je l'avais su, j'aurais mis mon habit de
+landwehr, cela m'aurait mieux pos&eacute; qu'une camisole de nankin; on aurait
+vu notre esprit national... un repr&eacute;sentant de l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu n'es pas mal comme cela&raquo;, dit Fritz. Ils se regardaient tous
+les trois dans la glace, et se trouvaient fort bien, chacun &agrave; part soi;
+de sorte que H&acirc;an s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Toute r&eacute;flexion faite, Kobus a raison; s'il nous avait pr&eacute;venus, nous
+serions mieux; mais cela ne nous emp&ecirc;chera pas de faire assez bonne
+figure.&raquo;</p>
+
+<p>Schoultz ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Moi, voyez-vous, je suis en n&eacute;glig&eacute;; je vais &agrave; Bischem sans pr&eacute;tention,
+pour voir, pour m'amuser....</p>
+
+<p>&mdash;Et nous donc? dit H&acirc;an.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je suis plus dans la circonstance; un habit de nankin est
+toujours plus simple, plus naturel &agrave; la f&ecirc;te que des jabots et des
+dentelles.&raquo;</p>
+
+<p>Se retournant alors, ils virent sur la table une bouteille de
+<i>forstheimer</i>, trois verres et une assiette de biscuits.</p>
+
+<p>Fritz jetait un dernier regard sur sa cravate, dont le flot avait &eacute;t&eacute;
+fait avec art par Katel, et trouvait que tout &eacute;tait bien.</p>
+
+<p>&laquo;Buvons! dit-il, la voiture ne peut tarder &agrave; venir.&raquo;</p>
+
+<p>Ils s'assirent, et Schoultz, en buvant un verre de vin, dit
+judicieusement:</p>
+
+<p>&laquo;Tout serait tr&egrave;s bien; mais d'arriver l&agrave;-bas, habill&eacute; comme vous &ecirc;tes,
+sur un vieux char &agrave; bancs et des bottes de paille, vous reconna&icirc;trez que
+ce n'est pas tr&egrave;s distingu&eacute;; cela jure, c'est m&ecirc;me un peu vulgaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! s'&eacute;cria le gros percepteur, si l'on voulait tout au mieux, on
+irait en blouse sur un &acirc;ne. On sait bien que des gentilshommes
+campagnards n'ont pas toujours leur &eacute;quipage sous la main. Ils se
+rendent &agrave; la f&ecirc;te en passant; est-ce qu'on se g&ecirc;ne pour aller rire?&raquo;</p>
+
+<p>Ils causaient ainsi depuis vingt minutes, et Fritz, voyant l'heure
+approcher &agrave; la pendule, pr&ecirc;tait de temps en temps l'oreille. Tout &agrave; coup
+il dit:</p>
+
+<p>&laquo;Voici la voiture!&raquo;</p>
+
+<p>Les deux autres &eacute;cout&egrave;rent, et n'entendirent, au bout de quelques
+secondes, qu'un roulement lointain, accompagn&eacute; de grands coups de fouet.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas cela, dit H&acirc;an; c'est une voiture de poste qui roule sur
+la grande route.&raquo;</p>
+
+<p>Mais le roulement se rapprochait, et Kobus souriait. Enfin la voiture
+d&eacute;boucha dans la rue, et les coups de fouet retentirent comme des
+p&eacute;tards sur la place des Acacias, avec le pi&eacute;tinement des chevaux et le
+fr&eacute;missement du pav&eacute;.</p>
+
+<p>Alors tous trois se lev&egrave;rent, et, se penchant &agrave; la fen&ecirc;tre, ils virent
+la berline que Fritz avait lou&eacute;e, s'approchant au trot, et le vieux
+postillon Zimmer, avec sa grosse perruque de chanvre tress&eacute;e autour des
+oreilles, son gilet blanc, sa veste brod&eacute;e d'argent, sa culotte de daim
+et ses grosses bottes remontant au-dessus des genoux, qui regardait en
+l'air en claquant du fouet &agrave; tour de bras.</p>
+
+<p>&laquo;En route!&raquo; s'&eacute;cria Kobus.</p>
+
+<p>Il se coiffa de son feutre, tandis que les deux autres se regardaient
+&eacute;bahis; ils ne pouvaient croire que la berline f&ucirc;t pour eux, et
+seulement lorsqu'elle s'arr&ecirc;ta devant la porte, H&acirc;an partit d'un immense
+&eacute;clat de rire, et se mit &agrave; crier.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la bonne heure, &agrave; la bonne heure! Kobus fait les choses en grand, ha!
+ha! ha! la bonne farce!&raquo;</p>
+
+<p>Ils descendirent, suivis de la vieille servante qui souriait; et Zimmer,
+les voyant approcher dans le vestibule, se tourna sur son cheval,
+disant:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la minute, monsieur Kobus, vous voyez, &agrave; la minute.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bon, Zimmer, r&eacute;pondit Fritz en ouvrant la berline. Allons,
+montez, vous autres. Est-ce que l'on ne peut pas rabattre le manteau!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur Kobus, vous n'avez qu'&agrave; tourner le bouton, cela
+descend tout seul.&raquo;</p>
+
+<p>Ils mont&egrave;rent donc, heureux comme des princes. Fritz s'assit et rabattit
+la capote. Il &eacute;tait &agrave; droite, H&acirc;an &agrave; gauche, Schoultz au milieu.</p>
+
+<p>Plus de cent personnes les regardaient sur les portes et le long des
+fen&ecirc;tres, car les voitures de poste ne passent pas d'habitude par la rue
+des Acacias, elles suivent la grande route; c'&eacute;tait quelque chose de
+nouveau d'en voir une sur la place.</p>
+
+<p>Je vous laisse &agrave; penser la satisfaction de Schoultz et de H&acirc;an.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! s'&eacute;cria Schoultz en se t&acirc;tant les poches, ma pipe est rest&eacute;e sur la
+table.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons des cigares&raquo;, dit Fritz en leur passant des cigares qu'ils
+allum&egrave;rent aussit&ocirc;t, et qu'ils se mirent &agrave; fumer, renvers&eacute;s sur leur
+si&egrave;ge, les jambes crois&eacute;es, le nez en l'air et le bras arrondi derri&egrave;re
+la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Katel paraissait aussi contente qu'eux.</p>
+
+<p>&laquo;Y sommes-nous, monsieur Kobus? demanda Zimmer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en route, et doucement, dit-il, doucement jusqu'&agrave; la porte de
+Hildebrandt.&raquo;</p>
+
+<p>Zimmer, alors, claquant du fouet, tira les r&ecirc;nes, et les chevaux
+repartirent au petit trot, pendant que le vieux postillon embouchait son
+cornet et faisait retentir l'air de ses fanfares.</p>
+
+<p>Katel, sur le seuil, les suivit du regard jusqu'au d&eacute;tour de la rue.
+C'est ainsi qu'ils travers&egrave;rent Hunebourg d'un bout &agrave; l'autre; le pav&eacute;
+r&eacute;sonnait au loin, les fen&ecirc;tres se remplissaient de figures &eacute;bahies, et
+eux, nonchalamment renvers&eacute;s comme de grands seigneurs, ils fumaient
+sans tourner la t&ecirc;te, et semblaient n'avoir fait autre chose toute leur
+vie que rouler en chaise de poste.</p>
+
+<p>Enfin, au fr&eacute;missement du pav&eacute; succ&eacute;da le bruit moins fort de la route;
+ils pass&egrave;rent sous la porte de Hildebrandt, et Zimmer, remettant son cor
+en sautoir, reprit son fouet. Deux minutes apr&egrave;s, ils filaient comme le
+vent sur la route de Bischem: les chevaux bondissaient, la queue
+flottante, le clic-clac du fouet s'entendait au loin sur la campagne;
+les peupliers, les champs, les pr&eacute;s, les buissons, tout courait le long
+de la route.</p>
+
+<p>Fritz, la face &eacute;panouie et les yeux au ciel, r&ecirc;vait &agrave; S&ucirc;zel. Il la
+voyait d'avance, et, rien qu'&agrave; cette pens&eacute;e, ses yeux se remplissaient
+de larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Va-t-elle &ecirc;tre &eacute;tonn&eacute;e de me voir! pensait-il. Se doute-t-elle de
+quelque chose? Non, mais bient&ocirc;t elle saura tout.... Il faut que tout se
+sache!&raquo;</p>
+
+<p>Le gros H&acirc;an fumait gravement, et Schoultz avait pos&eacute; sa casquette
+derri&egrave;re lui, dans les plis du manteau, pour &eacute;carter ses longs cheveux
+grisonnants, o&ugrave; passait la brise.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, disait H&acirc;an, voil&agrave; comment je comprends les voyages! Ne me parlez
+pas de ces vieilles pataches, de ces vieux paniers &agrave; salade qui vous
+&eacute;reintent, j'en ai par-dessus le dos; mais aller ainsi, c'est autre
+chose. Tu le croiras si tu veux, Kobus, il ne me faudrait pas quinze
+jours pour m'habituer &agrave; ce genre de voitures.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ha! criait Schoultz, je le crois bien, tu n'es pas difficile.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz r&ecirc;vait.</p>
+
+<p>&laquo;Pour combien de temps en avons-nous? demandait-il &agrave; Zimmer.</p>
+
+<p>&mdash;Pour deux heures, monsieur.&raquo; Alors il pensait: &laquo;Pourvu qu'elle soit
+l&agrave;-bas, pourvu que le vieux Christel ne se soit pas ravis&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Cette crainte l'assombrissait; mais, un instant apr&egrave;s, la confiance lui
+revenait, un flot de sang lui colorait les joues.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est l&agrave;, pensait-il, j'en suis s&ucirc;r. C'est impossible autrement.&raquo;</p>
+
+<p>Et tandis que H&acirc;an et Schoultz se laissaient bercer, qu'ils
+s'&eacute;tendaient, riant en eux-m&ecirc;mes, et laissant filer la fum&eacute;e tout
+doucement de leurs l&egrave;vres, pour mieux la savourer, lui se dressait &agrave;
+chaque seconde, regardant en tous sens, et trouvant que les chevaux
+n'allaient pas assez vite.</p>
+
+<p>Deux ou trois villages pass&egrave;rent en une heure, puis deux autres encore,
+et enfin la berline descendit au vallon d'Altenbruck. Kobus se rappela
+tout de suite que Bischem &eacute;tait sur l'autre versant de la c&ocirc;te. Le temps
+de monter au pas lui parut bien long; mais enfin ils s'avanc&egrave;rent sur le
+plateau, et Zimmer, claquant du fouet, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Voici Bischem!&raquo;</p>
+
+<p>En effet, ils d&eacute;couvrirent presque au m&ecirc;me instant l'antique bourgade
+autour de la vall&eacute;e en face; sa grande rue tortueuse, ses fa&ccedil;ades
+d&eacute;cr&eacute;pites sillonn&eacute;es de poutrelles sculpt&eacute;es, ses galeries de planches,
+ses escaliers ext&eacute;rieurs, ses portes coch&egrave;res, o&ugrave; sont clou&eacute;es des
+chouettes d&eacute;plum&eacute;es, ses toits de tuile, d'ardoise et de bardeaux,
+rappelant les guerres des margraves, des landgraves, des Arml&eacute;ders, des
+Su&eacute;dois, des r&eacute;publicains; tout cela b&acirc;ti, br&ucirc;l&eacute;, reb&acirc;ti vingt fois de
+si&egrave;cle en si&egrave;cle: une maison &agrave; droite du temps de Hoche, une autre &agrave;
+gauche du temps de M&eacute;las, une autre plus loin du temps de Barberousse.</p>
+
+<p>Et les grands tricornes, les bavolets &agrave; deux pi&egrave;ces, les gilets rouges,
+les corsets &agrave; bretelles, allant, venant, se retournant et regardant; les
+chiens accourant, les oies et les poules se dispersant avec des cris qui
+n'en finissaient plus: voil&agrave; ce qu'ils virent, tandis que la berline
+descendait au triple galop la grande rue, et que Zimmer, le coude en
+&eacute;querre, sonnait une fanfare &agrave; r&eacute;veiller les morts.</p>
+
+<p>H&acirc;an et Schoultz observaient ces choses et jouissaient de l'admiration
+universelle. Ils virent au d&eacute;tour d'une rue, sur la place des
+Deux-Boucs, l'antique fontaine, la Madame-H&uuml;tte en planches de sapin,
+les baraques des marchands, et la foule tourbillonnante: cela passa
+comme l'&eacute;clair. Plus loin, ils aper&ccedil;urent la vieille &eacute;glise Saint-Ulrich
+et ses deux hautes tours carr&eacute;es, surmont&eacute;es de la calotte d'ardoises,
+avec leurs grandes baies en plein centre du temps de Charlemagne. Les
+cloches sonnaient &agrave; pleine vol&eacute;e, c'&eacute;tait la fin de l'office; la foule
+descendait les marches du p&eacute;ristyle, regardant &eacute;bahie: tout cela
+disparut aussi d'un bond.</p>
+
+<p>Fritz, lui, n'avait qu'une id&eacute;e: &laquo;O&ugrave; est-elle?&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; chaque maison il se penchait, comme si la petite S&ucirc;zel e&ucirc;t d&ucirc; para&icirc;tre
+&agrave; la m&ecirc;me seconde. Sur chaque balcon, &agrave; chaque escalier, &agrave; chaque
+fen&ecirc;tre, devant chaque porte, qu'elle f&ucirc;t ronde ou carr&eacute;e, entour&eacute;e d'un
+cep de vigne ou toute nue, il arr&ecirc;tait un regard, pensant: &laquo;Si elle
+&eacute;tait l&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>Et quelque figure de jeune fille se dessinait-elle dans l'ombre d'une
+all&eacute;e, derri&egrave;re une vitre, au fond d'une chambre, il l'avait vue! il
+aurait reconnu un ruban de S&ucirc;zel au vol. Mais il ne la vit nulle part,
+et finalement la berline d&eacute;boucha sur la place des Vieilles-Boucheries,
+en face du <i>Mouton-d'Or</i>.</p>
+
+<p>Fritz se rappela tout de suite la vieille auberge; c'est l&agrave; que
+s'arr&ecirc;tait son p&egrave;re vingt-cinq ans avant. Il reconnut la grande porte
+coch&egrave;re ouverte sur la cour au pav&eacute; concass&eacute;, la galerie de bois aux
+piliers massifs, les douze fen&ecirc;tres &agrave; persiennes vertes, la petite porte
+vo&ucirc;t&eacute;e et ses marches us&eacute;es.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus t&ocirc;t, cette vue aurait &eacute;veill&eacute; mille souvenirs
+attendrissants dans son &acirc;me, mais en ce moment il craignait de ne pas
+voir la petite S&ucirc;zel, et cela le d&eacute;solait.</p>
+
+<p>L'auberge devait &ecirc;tre encombr&eacute;e de monde; car &agrave; peine la voiture
+eut-elle paru sur la place, qu'un grand nombre de figures se pench&egrave;rent
+aux fen&ecirc;tres, des figures prussiennes &agrave; casquettes plates et grosses
+moustaches, et d'autres aussi. Deux chevaux &eacute;taient attach&eacute;s aux anneaux
+de la porte; leurs ma&icirc;tres regardaient de l'all&eacute;e.</p>
+
+<p>D&egrave;s que la berline se fut arr&ecirc;t&eacute;e, le vieil aubergiste Loerich, grand,
+calme et digne, sa t&ecirc;te blanche coiff&eacute;e du bonnet de coton, vint abattre
+le marchepied d'un air solennel, et dit:</p>
+
+<p>&laquo;Si messeigneurs veulent se donner la peine de descendre...&raquo;</p>
+
+<p>Alors Fritz s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Comment, p&egrave;re Loerich, vous ne me reconnaissez pas?&raquo;</p>
+
+<p>Et le vieillard se mit &agrave; le regarder, tout surpris.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon cher monsieur Kobus, dit-il au bout d'un instant, comme vous
+ressemblez &agrave; votre p&egrave;re! pardonnez-moi, j'aurais d&ucirc; vous reconna&icirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz descendit en riant, et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;P&egrave;re Loerich, il n'y a pas de mal, vingt ans changent un homme. Je vous
+pr&eacute;sente mon feld-mar&eacute;chal Schoultz, et mon premier ministre H&acirc;an; nous
+voyageons incognito.&raquo;</p>
+
+<p>Ceux des fen&ecirc;tres ne purent s'emp&ecirc;cher de sourire, surtout les
+Prussiens, ce qui vexa Schoultz.</p>
+
+<p>&laquo;Feld-mar&eacute;chal, dit-il, je le serais aussi bien que beaucoup d'autres;
+j'ordonnerais l'assaut ou la bataille, et je regarderais de loin avec
+calme.&raquo;</p>
+
+<p>H&acirc;an &eacute;tait de trop bonne humeur pour se f&acirc;cher.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; quelle heure le d&icirc;ner? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; midi, monsieur.&raquo; Ils entr&egrave;rent dans le vestibule, pendant que Zimmer
+d&eacute;telait ses chevaux et les conduisait &agrave; l'&eacute;curie. Le vestibule
+s'ouvrait au fond sur un jardin; &agrave; gauche &eacute;tait la cuisine: on entendait
+le tic-tac du tournebroche, le p&eacute;tillement du feu, l'agitation des
+casseroles. Les servantes traversaient l'all&eacute;e en courant, portant l'une
+des assiettes, l'autre des verres; le sommelier remontait de la cave
+avec un panier de vin.</p>
+
+<p>&laquo;Il nous faut une chambre, dit Fritz &agrave; l'aubergiste, je voudrais celle
+de Hoche.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, monsieur Kobus, elle est prise, les Prussiens l'ont
+retenue.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, donnez-nous la voisine.&raquo; Le p&egrave;re Loerich les pr&eacute;c&eacute;da dans le
+grand escalier. Schoultz ayant entendu parler de la chambre du g&eacute;n&eacute;ral
+Hoche, voulut savoir ce que c'&eacute;tait. &laquo;La voici, monsieur, dit
+l'aubergiste en ouvrant une grande salle au premier. C'est l&agrave; que les
+g&eacute;n&eacute;raux r&eacute;publicains ont tenu conseil le 23 d&eacute;cembre 1793, trois jours
+avant l'attaque des lignes de Wissembourg. Tenez, Hoche &eacute;tait l&agrave;.&raquo; Il
+montrait le grand fourneau de fonte dans une niche ovale, &agrave; droite.
+&laquo;Vous l'avez vu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, je m'en souviens comme d'hier; j'avais quinze ans. Les
+Fran&ccedil;ais campaient autour du village, les g&eacute;n&eacute;raux ne dormaient ni jour
+ni nuit. Mon p&egrave;re me fit monter un soir, en me disant: "Regarde bien!"
+Les g&eacute;n&eacute;raux fran&ccedil;ais, avec leur &eacute;charpe tricolore autour des reins,
+leurs grands chapeaux &agrave; cornes en travers de la t&ecirc;te, et leurs sabres
+tra&icirc;nants, se promenaient dans cette chambre.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; chaque instant des officiers, tout couverts de neige, venaient
+prendre leurs ordres. Comme tout le monde parlait de Hoche, j'aurais
+bien voulu le conna&icirc;tre, et je me glissai contre le mur, regardant, le
+nez en l'air, ces grands hommes qui faisaient tant de bruit dans la
+maison.</p>
+
+<p>&laquo;Alors mon p&egrave;re, qui venait aussi d'entrer, me tira par ma manche, tout
+p&acirc;le, et me dit &agrave; l'oreille: "Il est pr&egrave;s de toi!" Je me retournai donc,
+et je vis Hoche debout devant le po&ecirc;le, les mains derri&egrave;re le dos et la
+t&ecirc;te pench&eacute;e en avant. Il n'avait l'air de rien aupr&egrave;s des autres
+g&eacute;n&eacute;raux, avec son habit bleu &agrave; large collet rabattu et ses bottes &agrave;
+&eacute;perons de fer.</p>
+
+<p>Il me semble encore le voir, c'&eacute;tait un homme de taille moyenne, brun,
+la figure assez longue; ses grands cheveux, partag&eacute;s sur le front, lui
+pendaient sur les joues; il r&ecirc;vait au milieu de ce vacarme, rien ne
+pouvait le distraire. Cette nuit m&ecirc;me, &agrave; onze heures, les Fran&ccedil;ais
+partirent; on n'en vit plus un seul le lendemain dans le village, ni
+dans les environs. Cinq ou six jours apr&egrave;s, le bruit se r&eacute;pandit que la
+bataille avait eu lieu, et que les Imp&eacute;riaux &eacute;taient en d&eacute;route. C'est
+peut-&ecirc;tre l&agrave; que Hoche a rumin&eacute; son coup.&raquo;</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Loerich racontait cela simplement, et les autres &eacute;coutaient
+&eacute;merveill&eacute;s. Il les conduisit ensuite dans la chambre voisine, leur
+demandant s'ils voulaient &ecirc;tre servis chez eux; mais ils pr&eacute;f&eacute;r&egrave;rent
+manger &agrave; la table d'h&ocirc;te.</p>
+
+<p>Ils redescendirent donc.</p>
+
+<p>La grande salle &eacute;tait pleine de monde: trois ou quatre voyageurs, leurs
+valises sur des chaises, attendaient la patache pour se rendre &agrave; Landau;
+des officiers prussiens se promenaient deux &agrave; deux, de long en large;
+quelques marchands forains mangeaient dans une pi&egrave;ce voisine; des
+bourgeois &eacute;taient assis &agrave; la grande table, d&eacute;j&agrave; couverte de sa nappe, de
+ses carafes &eacute;tincelantes et de ses assiettes bien align&eacute;es.</p>
+
+<p>&Agrave; chaque instant, de nouveaux venus paraissaient sur le seuil. Ils
+jetaient un coup d'&oelig;il dans la salle, puis s'en allaient, ou bien
+entraient.</p>
+
+<p>Fritz fit apporter une bouteille de <i>rudesheim</i> en attendant le d&icirc;ner.
+Il regardait d'un air ennuy&eacute; la magnifique tapisserie bleu indigo et
+jaune d'ocre, repr&eacute;sentant la Suisse et ses glaciers, Guillaume Tell
+visant la pomme sur la t&ecirc;te de son fils, puis repoussant du pied, dans
+le lac, la barque de Gessler. Il songeait toujours &agrave; S&ucirc;zel.</p>
+
+<p>H&acirc;an et Schoultz trouvaient le vin bon.</p>
+
+<p>En ce moment un chant s'&eacute;leva dehors, et presque aussit&ocirc;t les vitres
+furent obscurcies par l'ombre d'une grande voiture, puis d'une autre qui
+la suivait.</p>
+
+<p>Tout le monde se mit aux fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient des paysans qui partaient pour l'Am&eacute;rique. Leurs voitures
+&eacute;taient charg&eacute;es de vieilles armoires, de bois de lit, de matelas, de
+chaises, de commodes. De grandes toiles, &eacute;tendues sur des cerceaux,
+couvraient le tout. Sous ces toiles, de petits enfants assis sur des
+bottes de paille, et de pauvres vieilles toutes d&eacute;cr&eacute;pites, les cheveux
+blancs comme du lin, regardaient d'un air calme; tandis que cinq ou six
+rosses, la croupe couverte de peaux de chien, tiraient lentement.
+Derri&egrave;re arrivaient les hommes, les femmes, et trois vieillards, les
+reins courb&eacute;s, la t&ecirc;te nue, appuy&eacute;s sur des b&acirc;tons. Ils chantaient en
+c&oelig;ur:</p>
+
+<p><i>Quelle est la patrie allemande? Quelle est la patrie allemande?</i></p>
+
+<p>Et les vieux r&eacute;pondaient: <i>Amerika</i>! <i>Amerika</i><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>!</p>
+
+<p>Les officiers prussiens se disaient entre eux: &laquo;On devrait arr&ecirc;ter ces
+gens-l&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>H&acirc;an, entendant ces propos, ne put s'emp&ecirc;cher de r&eacute;pondre d'un ton
+ironique:</p>
+
+<p>&laquo;Ils disent que la Prusse est la patrie allemande; on devrait leur
+tordre le cou!&raquo;</p>
+
+<p>Les officiers prussiens le regard&egrave;rent d'un &oelig;il louche; mais il n'avait
+pas peur, et Schoultz lui-m&ecirc;me relevait le front d'un air digne.</p>
+
+<p>Kobus venait de se lever tranquillement et de sortir, comme pour
+s'informer de quelque chose &agrave; la cuisine. Au bout d'un quart d'heure,
+H&acirc;an et Schoultz, ne le voyant pas rentrer, s'en &eacute;tonn&egrave;rent beaucoup,
+d'autant plus qu'on apportait les soupi&egrave;res, et que tout le monde
+prenait place &agrave; table.</p>
+
+<p>Fritz s'&eacute;tait souvenu qu'au fond de la ruelle des Oies, derri&egrave;re
+Bischem, vivaient deux ou trois familles d'anabaptistes, et que son p&egrave;re
+avait l'habitude de s'arr&ecirc;ter &agrave; leur porte, pour charger un sac de
+pruneaux secs en retournant &agrave; Hunebourg. Et, songeant que S&ucirc;zel pouvait
+&ecirc;tre chez eux, il &eacute;tait descendu sans rien dire dans le jardin du
+<i>Mouton-d'Or</i>, et du jardin dans la petite all&eacute;e des Houx, qui longe le
+village.</p>
+
+<p>Il courait dans cette all&eacute;e comme un li&egrave;vre, tant la fureur de revoir
+S&ucirc;zel le poss&eacute;dait. C'est lui qui se serait &eacute;tonn&eacute;, trois mois avant,
+s'il avait pu se voir en cet &eacute;tat!</p>
+
+<p>Enfin, apercevant le grand toit de tuiles grises des anabaptistes
+par-dessus les vergers, il se glissa tout doucement le long des haies,
+jusqu'aupr&egrave;s de la cour, et l&agrave;, fort heureusement, il d&eacute;couvrit entre le
+grand fumier carr&eacute; et la fa&ccedil;ade d&eacute;cr&eacute;pite tapiss&eacute;e de lierre, la voiture
+du p&egrave;re Christel, ce qui lui gonfla le c&oelig;ur de satisfaction.</p>
+
+<p>&laquo;Elle y est! se dit-il, c'est bon... c'est bon! Maintenant je la
+reverrai, co&ucirc;te que co&ucirc;te; il faudrait rester ici trois jours, que cela
+me serait bien &eacute;gal!&raquo;</p>
+
+<p>Il ne pouvait rassasier ses yeux de voir cette voiture. Tout &agrave; coup
+Mopsel s'&eacute;lan&ccedil;a de l'all&eacute;e, aboyant comme aboient les chiens lorsqu'ils
+retrouvent une vieille connaissance. Alors il n'eut que le temps de
+s'&eacute;chapper dans la ruelle, le dos courb&eacute; derri&egrave;re les haies, comme un
+voleur; car, malgr&eacute; sa joie, il &eacute;prouvait une sorte de honte &agrave; faire de
+pareilles d&eacute;marches: il en &eacute;tait heureux et tout confus &agrave; la fois.</p>
+
+<p>&laquo;Si l'on te voyait, se disait-il; si l'on savait ce que tu fais, Dieu de
+Dieu! comme on rirait de toi, Fritz! Mais c'est &eacute;gal, tout va bien; tu
+peux te vanter d'avoir de la chance.&raquo;</p>
+
+<p>Il prit les m&ecirc;mes d&eacute;tours qu'il avait faits en venant, pour retourner au
+<i>Mouton-d'Or</i>. On &eacute;tait au second service quand il entra dans la salle.
+H&acirc;an et Schoultz avaient eu soin de lui garder une place entre eux.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; diable es-tu donc all&eacute;? lui demanda H&acirc;an.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu voir le docteur Rubeneck, un ami de mon p&egrave;re, dit-il en
+s'attachant la serviette au menton; mais je viens d'apprendre qu'il est
+mort depuis deux ans.&raquo;</p>
+
+<p>Il se mit ensuite &agrave; manger de bon app&eacute;tit; et comme on venait de servir
+une superbe anguille &agrave; la moutarde, le gros H&acirc;an ne jugea pas &agrave; propos
+de faire d'autres questions.</p>
+
+<p>Pendant tout le d&icirc;ner, Fritz, la face &eacute;panouie, ne fit que se dire en
+lui-m&ecirc;me: &laquo;Elle est ici!&raquo;</p>
+
+<p>Ses gros yeux &agrave; fleur de t&ecirc;te se plissaient parfois d'un air tendre,
+puis s'ouvraient tout grands, comme ceux d'un chat qui r&ecirc;ve en regardant
+un moucheron tourbillonner au soleil.</p>
+
+<p>Il buvait et mangeait avec enthousiasme, sans m&ecirc;me s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Dehors le temps &eacute;tait superbe; la grande rue bourdonnait au loin de
+chants joyeux, de nasillements de trompettes de bois et d'&eacute;clats de
+rire; les gens en habit de f&ecirc;te, le chapeau garni de fleurs et les
+bonnets &eacute;blouissants de rubans, montaient bras dessus bras dessous vers
+la place des Deux-Boucs. Et tant&ocirc;t l'un, tant&ocirc;t l'autre des convives se
+levait, jetait sa serviette au dos de sa chaise et sortait se m&ecirc;ler &agrave; la
+foule.</p>
+
+<p>&Agrave; deux heures, H&acirc;an, Schoultz, Kobus et deux ou trois officiers
+prussiens restaient seuls &agrave; table, en face du dessert et des bouteilles
+vides.</p>
+
+<p>En ce moment, Fritz fut &eacute;veill&eacute; de son r&ecirc;ve par les sons &eacute;clatants de la
+trompette et du cor, annon&ccedil;ant que la danse &eacute;tait en train.</p>
+
+<p>&laquo;S&ucirc;zel est peut-&ecirc;tre d&eacute;j&agrave; l&agrave;-bas?&raquo; pensa-t-il.</p>
+
+<p>Et, frappant sur la table du manche de son couteau, il s'&eacute;cria d'une
+voix retentissante:</p>
+
+<p>&laquo;P&egrave;re Loerich! p&egrave;re Loerich!&raquo;</p>
+
+<p>Le vieil aubergiste parut.</p>
+
+<p>Alors Fritz, souriant avec finesse, demanda:</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous encore de ce petit vin blanc, vous savez, de ce petit vin qui
+p&eacute;tille et que M. le juge de paix Kobus aimait!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous en avons encore, r&eacute;pondit l'aubergiste du m&ecirc;me ton joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! apportez-nous-en deux bouteilles, fit-il en clignant des
+yeux. Ce vin-l&agrave; me plaisait, je ne serais pas f&acirc;ch&eacute; de le faire go&ucirc;ter &agrave;
+mes amis.&raquo;</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Loerich sortit, et quelques instants apr&egrave;s il rentrait, tenant
+sous chaque bras une bouteille solidement encapuchonn&eacute;e et ficel&eacute;e de
+fil d'archal. Il avait aussi des pincettes pour forcer le fil, et trois
+verres minces, &eacute;tincelants, en forme de cornet, sur un plateau.</p>
+
+<p>H&acirc;an et Schoultz comprirent alors quel &eacute;tait ce petit vin et se
+regard&egrave;rent l'un l'autre en souriant.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! h&eacute;! H&eacute;! fit H&acirc;an, ce Kobus a parfois de bonnes plaisanteries; il
+appelle cela du petit vin!&raquo;</p>
+
+<p>Et Schoultz, observant les Prussiens du coin de l'&oelig;il, ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, du petit vin de France; ce n'est pas la premi&egrave;re fois que nous en
+buvons; mais l&agrave;-bas, en Champagne, on faisait sauter le cou des
+bouteilles avec le sabre.&raquo;</p>
+
+<p>En disant ces choses il retroussait le coin de ses petites moustaches
+grisonnantes, et se mettait la casquette sur l'oreille.</p>
+
+<p>Le bouchon partit au plafond comme un coup de pistolet, les verres
+furent remplis de la ros&eacute;e c&eacute;leste. &laquo;&Agrave; la sant&eacute; de l'ami Fritz!&raquo; s'&eacute;cria
+Schoultz en levant son verre. Et la ros&eacute;e c&eacute;leste fila d'un trait dans
+son long cou de cigogne.</p>
+
+<p>H&acirc;an et Fritz avaient imit&eacute; son geste; trois fois de suite ils firent le
+m&ecirc;me mouvement, en s'extasiant sur le bouquet du petit vin.</p>
+
+<p>Les Prussiens se lev&egrave;rent alors d'un air digne et sortirent.</p>
+
+<p>Kobus, crochetant la seconde bouteille, dit:</p>
+
+<p>&laquo;Schoultz, tu te vantes pourtant quelquefois d'une fa&ccedil;on indigne; je
+voudrais bien savoir si ton bataillon de landwehr a d&eacute;pass&eacute; la petite
+forteresse de Phalsbourg en Lorraine, et si vous avez bu l&agrave;-bas autre
+chose que du vin blanc d'Alsace?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! laisse donc, s'&eacute;cria Schoultz, avec ces Prussiens, est-ce qu'il
+faut se g&ecirc;ner? Je repr&eacute;sente ici l'arm&eacute;e bavaroise, et tout ce que je
+puis te dire, c'est que si nous avions trouv&eacute; du vin de Champagne en
+route, j'en aurais bu ma bonne part. Est-ce qu'on peut me reprocher &agrave;
+moi d'&ecirc;tre tomb&eacute; dans un pays st&eacute;rile? N'est-ce pas la faute du
+feld-mar&eacute;chal Schwartzenberg, qui nous sacrifiait, nous autres, pour
+engraisser ses Autrichiens? Ne me parle pas de cela, Kobus, rien que d'y
+penser, j'en fr&eacute;mis encore: durant deux &eacute;tapes nous n'avons trouv&eacute; que
+des sapins, et finalement un tas de gueux qui nous assommaient &agrave; coups
+de pierres du haut de leurs rochers, des va-nu-pieds, de v&eacute;ritables
+sauvages: je te r&eacute;ponds qu'il &eacute;tait plus agr&eacute;able d'avaler de bon vin en
+Champagne, que de se battre contre ces enrag&eacute;s montagnards de la cha&icirc;ne
+des Vosges!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, calme-toi, dit H&acirc;an en riant, nous sommes de ton avis, quoique
+des milliers d'Autrichiens, et de Prussiens aient laiss&eacute; leurs os en
+Champagne.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? nous buvons peut-&ecirc;tre en ce moment la quintessence d'un
+caporal <i>schlague</i>!&raquo;, s'&eacute;cria Fritz.</p>
+
+<p>Tous trois se prirent &agrave; rire comme des bienheureux; heureux; ils &eacute;taient
+&agrave; moiti&eacute; gris.</p>
+
+<p>&laquo;Ha! ha! ha! maintenant &agrave; la danse, dit Kobus en se levant.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la danse!&raquo; r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent les autres. Ils vid&egrave;rent leurs verres debout
+et sortirent enfin, vacillant un peu, et riant si fort que tout le monde
+se retournait dans la grande rue pour les voir. Schoultz levait ses
+grands jambes de sauterelle jusqu'au menton, et les bras en l'air: &laquo;Je
+d&eacute;fie la Prusse, s'&eacute;criait-il d'un ton de <i>Hans-Wurst</i>, je d&eacute;fie tous
+les Prussiens, depuis le caporal <i>schlague</i> jusqu'au feld-mar&eacute;chal!&raquo; Et
+H&acirc;an, le nez rouge comme un coquelicot, les joues vermeilles, ses yeux
+pleins de douces larmes, b&eacute;gayait: &laquo;Schoultz! Schoultz! au nom du Ciel,
+mod&egrave;re ton ardeur belliqueuse; ne nous attire pas sur les bras l'arm&eacute;e
+de Fr&eacute;d&eacute;ric-Wilhelm; nous sommes des gens de paix, des hommes d'ordre,
+respectons la concorde de notre vieille Allemagne.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! je les d&eacute;fie tous, s'&eacute;criait Schoultz; qu'ils se pr&eacute;sentent;
+on verra ce que vaut un ancien sergent de l'arm&eacute;e bavaroise: Vive la
+patrie allemande!&raquo;</p>
+
+<p>Plus d'un Prussien riait dans ses longues moustaches en les voyant
+passer. Fritz songeant qu'il allait revoir la petite S&ucirc;zel, &eacute;tait dans
+un &eacute;tat de b&eacute;atitude inexprimable. &laquo;Toutes les jeunes filles sont &agrave; la
+<i>Madame-H&uuml;tte</i>, se disait-il, surtout le premier jour de la f&ecirc;te: S&ucirc;zel
+est l&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e l'&eacute;levait au septi&egrave;me ciel; il se d&eacute;lectait en lui-m&ecirc;me et
+saluait les gens d'un air attendri. Mais une fois sur la place des
+Deux-Boucs, quand il vit le drapeau flotter sur la baraque et qu'il
+reconnut aux derni&egrave;res notes d'un <i>hopser</i>, le coup d'archet de son ami
+I&ocirc;sef, alors il &eacute;prouva l'enivrement de la joie, et, tra&icirc;nant ses
+camarades, il se mit &agrave; crier:</p>
+
+<p>&laquo;C'est la troupe de I&ocirc;sef!... C'est la troupe de I&ocirc;sef!... Maintenant il
+faut reconna&icirc;tre que le Seigneur Dieu nous favorise!&raquo;</p>
+
+<p>Lorsqu'ils arriv&egrave;rent &agrave; la porte de la H&uuml;tte, le <i>hopser</i> finissait, les
+gens sortaient, le trombone, la clarinette et le fifre s'accordaient
+pour une autre danse; la grosse caisse rendait un dernier grondement
+dans la baraque sonore.</p>
+
+<p>Ils entr&egrave;rent, et les estrades tapiss&eacute;es de jeunes filles, de vieux
+papas, de grands-m&egrave;res, les guirlandes de ch&ecirc;ne, de h&ecirc;tre et de mousse,
+suspendues autour des piliers, s'offrirent &agrave; leurs regards.</p>
+
+<p>L'animation &eacute;tait grande; les danseurs reconduisaient leurs danseuses.
+Fritz, apercevant de loin la grosse toison de son ami I&ocirc;sef au milieu de
+l'orchestre oliv&acirc;tre, ne se poss&eacute;dait plus d'enthousiasme, et les deux
+mains en l'air, agitant son feutre, il criait:</p>
+
+<p>&laquo;I&ocirc;sef! I&ocirc;sef!&raquo;</p>
+
+<p>Tandis que la foule se dressait &agrave; droite et &agrave; gauche, et se penchait
+pour voir quel bon vivant &eacute;tait capable de pousser des cris pareils.
+Mais quand on vit H&acirc;an, Schoultz et Kobus s'avancer riant, jubilant, la
+face pourpre et se dandinant au bras l'un de l'autre, comme il arrive
+apr&egrave;s boire, un immense &eacute;clat de rire retentit dans la baraque, car
+chacun pensait: &laquo;Voil&agrave; des gaillards qui se portent bien et qui viennent
+de bien d&icirc;ner.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant I&ocirc;sef avait tourn&eacute; la t&ecirc;te, et reconnaissant de loin Kobus, il
+&eacute;tendait les bras en croix, l'archet dans une main et le violon dans
+l'autre. C'est ainsi qu'il descendit de l'estrade, pendant que Fritz
+montait; ils s'embrass&egrave;rent &agrave; mi-chemin, et tout le monde fut
+&eacute;merveill&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Qui diable cela peut-il &ecirc;tre? disait-on. Un homme si magnifique qui se
+laisse embrasser par le boh&eacute;mien...&raquo;</p>
+
+<p>Et Bockel, Andr&egrave;s, tout l'orchestre pench&eacute; sur la rampe, applaudissait &agrave;
+ce spectacle.</p>
+
+<p>Enfin I&ocirc;sef, se redressant, leva son archet et dit:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez! voici M. Kobus, de Hunebourg, mon ami, qui va danser un
+<i>treieleins</i> avec ses deux camarades. Quelqu'un s'oppose-t-il &agrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, qu'il danse! cria-t-on de tous les coins.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit I&ocirc;sef, je vais donc jouer une valse, la valse de I&ocirc;sef
+Alm&acirc;ni, compos&eacute;e en r&ecirc;vant &agrave; celui qui l'a secouru un jour de grande
+d&eacute;tresse. Cette valse, Kobus, personne ne l'a jamais entendue jusqu'&agrave; ce
+moment, except&eacute; Bockel, Andr&egrave;s et les arbres du Tannewald; choisis-toi
+donc une belle danseuse selon ton c&oelig;ur; et vous, H&acirc;an et Schoultz,
+choisissez &eacute;galement les v&ocirc;tres: personne que vous ne dansera la valse
+d'Alm&acirc;ni.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz s'&eacute;tant retourn&eacute; sur les marches de l'estrade, promena ses regards
+autour de la salle, et il eut peur un instant de ne pas trouver S&ucirc;zel.
+Les belles filles ne manquaient pas: des noires et des brunes, des
+rousses et des blondes, toutes se redressaient, regardant vers Kobus, et
+rougissant lorsqu'il arr&ecirc;tait la vue sur elles; car c'est un grand
+honneur d'&ecirc;tre choisie par un si bel homme, surtout pour danser le
+<i>treieleins</i>. Mais Fritz ne les voyait pas rougir; il ne les voyait pas
+se redresser comme les hussards de Fr&eacute;d&eacute;ric-Wilhelm &agrave; la parade,
+effa&ccedil;ant leurs &eacute;paules et se mettant la bouche en c&oelig;ur; il ne voyait
+pas cette brillante fleur de jeunesse &eacute;panouie sous ses regards; ce
+qu'il cherchait c'&eacute;tait une toute petite <i>vergissmeinnicht</i>, la petite
+fleur bleue des souvenirs d'amour.</p>
+
+<p>Longtemps il la chercha, de plus en plus inquiet; enfin il la d&eacute;couvrit
+au loin, cach&eacute;e derri&egrave;re une guirlande de ch&ecirc;ne tombant du pilier &agrave;
+droite de la porte. S&ucirc;zel, &agrave; demi effac&eacute;e derri&egrave;re cette guirlande,
+inclinait la t&ecirc;te sous les grosses feuilles vertes, et regardait
+timidement, &agrave; la fois craintive et d&eacute;sireuse d'&ecirc;tre vue.</p>
+
+<p>Elle n'avait que ses beaux cheveux blonds tombant en longues nattes sur
+ses &eacute;paules pour toute parure; un fichu de soie bleue voilait sa gorge
+naissante; un petit corset de velours, &agrave; bretelles blanches, dessinait
+sa taille gracieuse; et pr&egrave;s d'elle se tenait, droite comme un I, la
+grand-m&egrave;re Annah, ses cheveux gris fourr&eacute;s sous le b&eacute;guin noir, et les
+bras pendants. Ces gens n'&eacute;taient pas venus pour danser, ils &eacute;taient
+venus pour voir, et se tenaient au dernier rang de la foule.</p>
+
+<p>Les joues de Fritz s'anim&egrave;rent; il descendit de l'estrade et traversa la
+hutte au milieu de l'attention g&eacute;n&eacute;rale. S&ucirc;zel, le voyant venir, devint
+toute p&acirc;le et dut s'appuyer contre le pilier; elle n'osait plus le
+regarder. Il monta quatre marches, &eacute;carta la guirlande, et lui prit la
+main en disant tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;S&ucirc;zel, veux-tu danser avec moi le <i>treieleins</i>?&raquo;</p>
+
+<p>Elle alors, levant ses grands yeux bleus comme en r&ecirc;ve, de p&acirc;le qu'elle
+&eacute;tait, devint toute rouge:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oui, monsieur Kobus!&raquo; fit-elle en regardant la grand-m&egrave;re.</p>
+
+<p>La vieille inclina la t&ecirc;te au bout d'une seconde, et dit: &laquo;C'est bien...
+tu peux danser.&raquo; Car elle connaissait Fritz, pour l'avoir vu venir &agrave;
+Bischem dans le temps, avec son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Ils descendirent donc dans la salle. Les valets de danse, le chapeau de
+paille couvert de banderoles, faisaient le tour de la baraque au pied de
+la rampe, agitant d'un air joyeux leurs martinets de rubans, pour faire
+reculer le monde. H&acirc;an et Schoultz se promenaient encore, &agrave; la recherche
+de leurs danseuses; I&ocirc;sef, debout devant son pupitre, attendait; Bockel,
+sa contrebasse contre la jambe tendue, et Andr&egrave;s, son violon sous le
+bras, se tenaient &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s; ils devaient seuls l'accompagner.</p>
+
+<p>La petite S&ucirc;zel, au bras de Fritz au milieu de cette foule, jetait des
+regards furtifs, pleins de ravissement int&eacute;rieur et de trouble; chacun
+admirait les longues nattes de ses cheveux, tombant derri&egrave;re elle
+jusqu'au bas de sa petite jupe bleu clair bord&eacute;e de velours, ses petits
+souliers ronds, dont les rubans de soie noire montaient en se croisant
+autour de ses bras d'une blancheur &eacute;blouissante; ses l&egrave;vres roses, son
+menton arrondi, son cou flexible et gracieux.</p>
+
+<p>Plus d'une belle fille l'observait d'un &oelig;il s&eacute;v&egrave;re, cherchant quelque
+chose &agrave; reprendre, tandis que son joli bras, nu jusqu'au coude suivant
+la mode du pays, reposait sur le bras de Fritz avec une gr&acirc;ce na&iuml;ve;
+mais deux ou trois vieilles, les yeux pliss&eacute;s, souriaient dans leurs
+rides et disaient sans se g&ecirc;ner: &laquo;Il a bien choisi!&raquo;</p>
+
+<p>Kobus, entendant cela, se retournait vers elles avec satisfaction. Il
+aurait voulu dire aussi quelque galanterie &agrave; S&ucirc;zel; mais rien ne lui
+venait &agrave; l'esprit: il &eacute;tait trop heureux.</p>
+
+<p>Enfin H&acirc;an tira du troisi&egrave;me banc &agrave; gauche une femme haute de six pieds,
+noire de cheveux, avec un nez en bec d'aigle et des yeux per&ccedil;ants,
+laquelle se leva toute droite et sortit d'un air majestueux. Il aimait
+ce genre de femmes; c'&eacute;tait la fille du bourgmestre. H&acirc;an semblait tout
+glorieux de son choix; il se redressait en arrangeant son jabot, et la
+grande fille, qui le d&eacute;passait de la moiti&eacute; de la t&ecirc;te, avait l'air de
+le conduire.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, Schoultz amenait une petite femme rondelette, du plus
+beau roux qu'il soit possible de voir, mais gaie, souriante, et qui lui
+sauta brusquement au coude, comme pour l'emp&ecirc;cher de s'&eacute;chapper.</p>
+
+<p>Ils prirent donc leurs distances, pour se promener autour de la salle,
+comme cela se fait d'habitude. &Agrave; peine avaient-ils achev&eacute; le premier
+tour, que I&ocirc;sef s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Kobus, y es-tu?&raquo;</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse, Fritz prit S&ucirc;zel &agrave; la taille du bras gauche, et lui
+tenant la main en l'air, &agrave; l'ancienne mode galante du XVIIIe si&egrave;cle, il
+l'enleva comme une plume. I&ocirc;sef commen&ccedil;a sa valse par trois coups
+d'archet. On comprit aussit&ocirc;t que ce serait quelque chose d'&eacute;trange; la
+valse des esprits de l'air, le soir, quand on ne voit plus au loin sur
+la plaine qu'une ligne d'or, que les feuilles se taisent, que les
+insectes descendent, et que le chantre de la nuit pr&eacute;lude par trois
+notes: la premi&egrave;re grave, la seconde tendre, et la troisi&egrave;me si pleine
+d'enthousiasme qu'au loin le silence s'&eacute;tablit pour entendre.</p>
+
+<p>Ainsi d&eacute;buta I&ocirc;sef, ayant bien des fois, dans sa vie errante, pris des
+le&ccedil;ons du chantre de la nuit, le coude dans la mousse, l'oreille dans la
+main, et les yeux ferm&eacute;s, perdu dans les ravissements c&eacute;lestes. Et
+s'animant ensuite, comme le grand ma&icirc;tre aux ailes fr&eacute;missantes, qui
+laisse tomber chaque soir, autour du nid o&ugrave; repose sa bien-aim&eacute;e, plus
+de notes m&eacute;lodieuses que la ros&eacute;e ne laisse tomber de perles sur l'herbe
+des vallons, sa valse commen&ccedil;a rapide, folle, &eacute;tincelante: les esprits
+de l'air se mirent en route, entra&icirc;nant Fritz et S&ucirc;zel, H&acirc;an et la fille
+du bourgmestre, Schoultz et sa danseuse dans des tourbillons sans fin.
+Bockel soupirait la basse lointaine des torrents, et le grand Andr&egrave;s
+marquait la mesure de traits rapides et joyeux, comme des cris
+d'hirondelles fendant l'air; car si l'inspiration vient du ciel et ne
+conna&icirc;t que sa fantaisie, l'ordre et la mesure doivent r&eacute;gner sur la
+terre!</p>
+
+<p>Et maintenant, repr&eacute;sentez-vous les cercles amoureux de la valse qui
+s'enlacent, les pieds qui voltigent, les robes qui flottent et
+s'arrondissent en &eacute;ventail; Fritz, qui tient la petite S&ucirc;zel dans ses
+bras, qui lui l&egrave;ve la main avec gr&acirc;ce, qui la regarde enivr&eacute;,
+tourbillonnant tant&ocirc;t comme le vent et tant&ocirc;t se balan&ccedil;ant en cadence,
+souriant, r&ecirc;vant, la contemplant encore, puis s'&eacute;lan&ccedil;ant avec une
+nouvelle ardeur; tandis qu'&agrave; son tour, les reins cambr&eacute;s, ses deux
+longues tresses flottant comme des ailes, et sa charmante petite t&ecirc;te
+rejet&eacute;e en arri&egrave;re, elle le regarde en extase, et que ses petits pieds
+effleurent &agrave; peine le sol.</p>
+
+<p>Le gros H&acirc;an, les deux mains sur les &eacute;paules de sa grande danseuse, tout
+en galopant, se balan&ccedil;ant et frappant du talon, la contemplait de bas en
+haut d'un air d'admiration profonde; elle, avec son grand nez,
+tourbillonnait comme une girouette.</p>
+
+<p>Schoultz, &agrave; demi courb&eacute;, ses grandes jambes pli&eacute;es, tenait sa petite
+rousse sous les bras, et tournait, tournait, tournait sans interruption
+avec une r&eacute;gularit&eacute; merveilleuse, comme une bobine dans son d&eacute;vidoir; il
+arrivait si juste &agrave; la mesure, que tout le monde en &eacute;tait ravi.</p>
+
+<p>Mais c'est Fritz et la petite S&ucirc;zel qui faisaient l'admiration
+universelle, &agrave; cause de leur gr&acirc;ce et de leur air bienheureux. Ils
+n'&eacute;taient plus sur la terre, ils se ber&ccedil;aient dans le ciel; cette
+musique qui chantait, qui riait, qui c&eacute;l&eacute;brait le bonheur,
+l'enthousiasme, l'amour, semblait avoir &eacute;t&eacute; faite pour eux: toute la
+salle les contemplait, et eux ne voyaient plus qu'eux-m&ecirc;mes. On les
+trouvait si beaux que parfois un murmure d'admiration courait dans la
+Madame H&uuml;tte; on aurait dit que tout allait &eacute;clater; mais le bonheur
+d'entendre la valse for&ccedil;ait les gens de se taire. Ce n'est qu'au moment
+o&ugrave; H&acirc;an, devenu comme fou d'enthousiasme en contemplant la grande fille
+du bourgmestre, se dressa sur la pointe des pieds et la fit pirouetter
+deux fois en criant d'une voix retentissante: &laquo;<i>You</i>!&raquo; et qu'il retomba
+d'aplomb apr&egrave;s ce tour de force; et qu'au m&ecirc;me instant Schoultz levant
+sa jambe droite, la fit passer, sans manquer la mesure, au-dessus de la
+t&ecirc;te de sa petite rousse, et que d'une voix rauque, en tournant comme un
+v&eacute;ritable poss&eacute;d&eacute;, il se mit &agrave; crier: <i>&laquo;You! you! you! you! you! you!&raquo;</i>
+ce n'est qu'&agrave; ce moment que l'admiration &eacute;clata par des tr&eacute;pignements et
+des cris qui firent trembler la baraque.</p>
+
+<p>Jamais, jamais on n'avait vu danser si bien; l'enthousiasme dura plus de
+cinq minutes; et quand il finit par s'apaiser, on entendit avec
+satisfaction la valse des esprits de l'air reprendre le dessus, comme le
+chant du rossignol apr&egrave;s un coup de vent dans les bois.</p>
+
+<p>Alors Schoultz et H&acirc;an n'en pouvait plus; la sueur leur coulait le long
+des joues; ils se promenaient, l'un la main sur l'&eacute;paule de sa danseuse,
+l'autre portant en quelque sorte la sienne pendue au bras.</p>
+
+<p>S&ucirc;zel et Fritz tournaient toujours: les cris, les tr&eacute;pignements de la
+foule ne leur avaient rien fait; et quand I&ocirc;sef, lui-m&ecirc;me &eacute;puis&eacute;, jeta
+de son violon le dernier soupir d'amour, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent juste en face
+du p&egrave;re Christel et d'un autre vieil anabaptiste qui venaient d'entrer
+dans la salle, et qui les regardaient comme &eacute;merveill&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! c'est vous, p&egrave;re Christel, s'&eacute;cria Fritz tout joyeux; vous le
+voyez, S&ucirc;zel et moi nous dansons ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup d'honneur pour nous, monsieur Kobus, r&eacute;pondit le
+fermier en souriant, beaucoup d'honneur; mais la petite s'y conna&icirc;t
+donc? Je croyais qu'elle n'avait jamais fait un tour de valse.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Christel, S&ucirc;zel est un papillon, une v&eacute;ritable petite f&eacute;e; elle a
+des ailes!&raquo;</p>
+
+<p>S&ucirc;zel se tenait &agrave; son bras, les yeux baiss&eacute;s, les joues rouges; et le
+p&egrave;re Christel, la regardant d'un air heureux, lui demanda:</p>
+
+<p>&laquo;Mais, S&ucirc;zel, qui donc t'a montr&eacute; la danse? Cela m'&eacute;tonne!</p>
+
+<p>&mdash;Mayel et moi, dit la petite, nous faisons quelquefois deux ou trois
+tours dans la cuisine pour nous amuser.&raquo;</p>
+
+<p>Alors les gens pench&eacute;s autour d'eux se mirent &agrave; rire, et l'autre
+anabaptiste s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Christel, &agrave; quoi penses-tu donc?... Est-ce que les filles ont besoin
+d'apprendre &agrave; valser?... est-ce que cela ne leur vient pas tout seul?
+Ha! ha! ha!&raquo;</p>
+
+<p>Fritz, sachant que S&ucirc;zel n'avait jamais dans&eacute; qu'avec lui, sentait comme
+de bonnes odeurs lui monter au nez; il aurait voulu chanter, mais se
+contenant:</p>
+
+<p>&laquo;Tout cela, dit-il, n'est que le commencement de la f&ecirc;te. C'est
+maintenant que nous allons nous en donner! Vous resterez avec nous, p&egrave;re
+Christel; H&acirc;an et Schoultz sont aussi l&agrave;-bas, nous allons danser
+jusqu'au soir, et nous souperons ensemble au <i>Mouton-d'Or</i>.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, dit Christel, sauf votre respect, monsieur Kobus, et malgr&eacute; tout
+le plaisir que j'aurais &agrave; rester, je ne puis le prendre sur moi; il faut
+que je parte... et je venais justement chercher S&ucirc;zel.</p>
+
+<p>&mdash;Chercher S&ucirc;zel?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Kobus.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que l'ouvrage presse &agrave; la maison; nous sommes au temps des
+r&eacute;coltes... le vent peut tourner du jour au lendemain. C'est d&eacute;j&agrave;
+beaucoup d'avoir perdu deux jours dans cette saison; mais je ne m'en
+fais pas de reproche, car il est dit: "Honore ton p&egrave;re et ta m&egrave;re!" Et
+de venir voir sa m&egrave;re deux ou trois fois l'an, ce n'est pas trop.
+Maintenant, il faut partir. Et puis, la semaine derni&egrave;re, &agrave; Hunebourg,
+vous m'avez tellement r&eacute;joui, que je ne suis rentr&eacute; que vers dix heures.
+Si je restais, ma femme croirait que je prends de mauvaises habitudes;
+elle serait inqui&egrave;te.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz &eacute;tait tout d&eacute;concert&eacute;. Ne sachant que r&eacute;pondre, il prit Christel
+par le bras, et le conduisit dehors, ainsi que S&ucirc;zel; l'autre
+anabaptiste les suivait.</p>
+
+<p>&laquo;P&egrave;re Christel, reprit-il en le tenant par une agrafe de sa souquenille,
+vous n'avez pas tout &agrave; fait tort en ce qui vous concerne; mais &agrave; quoi
+bon emmener S&ucirc;zel? Vous pourriez bien me la confier; l'occasion de
+prendre un peu de plaisir n'arrive pas si souvent, que diable!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;, mon Dieu, je vous la confierais avec plaisir! s'&eacute;cria le fermier
+en levant les mains; elle serait avec vous comme avec son propre p&egrave;re,
+monsieur Kobus; seulement, ce serait une perte pour nous. On ne peut pas
+laisser les ouvriers seuls... ma femme fait la cuisine, moi, je conduis
+la voiture.... Si le temps changeait, qui sait quand nous rentrerions les
+foins? Et puis, nous avons une affaire de famille &agrave; terminer, une
+affaire tr&egrave;s s&eacute;rieuse.&raquo;</p>
+
+<p>En disant cela, il regardait l'autre anabaptiste, qui inclina gravement
+la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Kobus, je vous en prie, ne nous retenez pas, vous auriez
+r&eacute;ellement tort; n'est-ce pas, S&ucirc;zel?&raquo;</p>
+
+<p>S&ucirc;zel ne r&eacute;pondit pas; elle regardait &agrave; terre, et l'on voyait bien
+qu'elle aurait voulu rester.</p>
+
+<p>Fritz comprit qu'en insistant davantage, il pourrait donner l'&eacute;veil &agrave;
+tout le monde; c'est pourquoi prenant son parti, tout &agrave; coup il s'&eacute;cria
+d'un ton assez joyeux:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien donc, puisque c'est impossible, n'en parlons plus. Mais au
+moins vous prendrez un verre de vin avec nous au <i>Mouton-d'Or</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant &agrave; cela, monsieur Kobus, ce n'est pas de refus. Je m'en vais
+de suite avec S&ucirc;zel embrasser la grand-m&egrave;re, et, dans un quart d'heure,
+notre voiture s'arr&ecirc;tera devant l'auberge.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, allez!&raquo; Fritz serra doucement la main de S&ucirc;zel, qui paraissait
+bien triste, et, les regardant traverser la place, il rentra dans la
+Madame H&uuml;tte. H&acirc;an et Schoultz, apr&egrave;s avoir reconduit leurs danseuses,
+&eacute;taient mont&eacute;s sur l'estrade; il les rejoignit: &laquo;Tu vas charger Andr&egrave;s
+de diriger ton orchestre, dit-il &agrave; I&ocirc;sef, et tu viendras prendre
+quelques verres de bon vin avec nous.&raquo; Le boh&eacute;mien ne demandait pas
+mieux. Andr&egrave;s s'&eacute;tant mis au pupitre, ils sortirent tous quatre, bras
+dessus bras dessous. &Agrave; l'auberge du <i>Mouton-d'Or</i>, Fritz fit servir un
+dessert dans la grande salle alors d&eacute;serte, et le p&egrave;re Loerich descendit
+&agrave; la cave chercher trois bouteilles de champagne, qu'on mit &agrave; rafra&icirc;chir
+dans une cuvette d'eau de source. Cela fait, on s'installa pr&egrave;s des
+fen&ecirc;tres, et presque aussit&ocirc;t le char &agrave; bancs de l'anabaptiste parut au
+bout de la rue. Christel &eacute;tait assis devant, et S&ucirc;zel derri&egrave;re sur une
+botte de paille, au milieu des <i>kougelhof</i> et des tartes de toute sorte,
+qu'on rapporte toujours de la f&ecirc;te. Fritz, voyant S&ucirc;zel, se d&eacute;p&ecirc;cha de
+casser le fil de fer d'une bouteille, et au moment o&ugrave; la voiture
+s'arr&ecirc;tait, il se dressa devant la fen&ecirc;tre, et laissa partir le bouchon
+comme un p&eacute;tard, en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la plus gentille danseuse du <i>treieleins</i>!&raquo;</p>
+
+<p>On peut se figurer si la petite S&ucirc;zel fut heureuse; c'&eacute;tait comme un
+coup de pistolet qu'on l&acirc;che &agrave; la noce. Christel riait de bon c&oelig;ur et
+pensait: &laquo;Ce bon monsieur Kobus est un peu gris, il ne faut pas s'en
+&eacute;tonner un jour de f&ecirc;te!&raquo;</p>
+
+<p>Et entrant dans la chambre, il leva son feutre en disant:</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a, ce doit &ecirc;tre du champagne, dont j'ai souvent entendu parler, de ce
+vin de France qui tourne la t&ecirc;te &agrave; ces hommes batailleurs, et les porte
+&agrave; faire la guerre contre tout le monde! Est-ce que je me trompe?</p>
+
+<p>&mdash;Non, p&egrave;re Christel, non; asseyez-vous, r&eacute;pondit Fritz. Tiens, S&ucirc;zel,
+voici ta chaise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi. Prends un de ces verres.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la sant&eacute; de ma danseuse!&raquo; Tous les amis frapp&egrave;rent sur la table en
+criant: <i>&laquo;Das soll g&uuml;lden</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>!&raquo; Et, levant le coude, ils claqu&egrave;rent de
+la langue, comme une bande de grives &agrave; la cueillette des myrtilles.
+S&ucirc;zel, elle, trempait ses l&egrave;vres roses dans la mousse, ses deux grands
+yeux lev&eacute;s sur Kobus, et disait tout bas: &laquo;Oh! que c'est bon! ce n'est
+pas du vin, c'est bien meilleur!&raquo; Elle &eacute;tait rouge comme une framboise,
+et Fritz, heureux comme un roi, se redressait sur sa chaise. &laquo;Hum! hum!
+faisait-il en se rengorgeant; oui, oui, ce n'est pas mauvais.&raquo; Il aurait
+donn&eacute; tous les vins de France et d'Allemagne pour danser encore une fois
+le <i>treieleins</i>.</p>
+
+<p>Comme les id&eacute;es d'un homme changent en trois mois!</p>
+
+<p>Christel, assis en face de la fen&ecirc;tre, son grand chapeau sur la nuque,
+la face rayonnante, le coude sur la table et le fouet entre les genoux,
+regardait le magnifique soleil au-dehors; et, tout en songeant &agrave; ses
+r&eacute;coltes, il disait:</p>
+
+<p>&laquo;Oui... oui... c'est un bon vin!&raquo;</p>
+
+<p>Il ne faisait pas attention &agrave; Kobus et &agrave; S&ucirc;zel, qui se souriaient l'un
+l'autre comme deux enfants, sans rien dire, heureux de se voir. Mais
+I&ocirc;sef les contemplait d'un air r&ecirc;veur.</p>
+
+<p>Schoultz remplit de nouveau les verres en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&laquo;On a beau dire, ces Fran&ccedil;ais ont de bonnes choses chez eux! Quel
+dommage que leur Champagne, leur Bourgogne et leur Bordelais ne soient
+pas sur la rive droite du Rhin!</p>
+
+<p>&mdash;Schoultz, dit H&acirc;an gravement, tu ne sais pas ce que tu demandes; songe
+que si ces pays &eacute;taient chez nous, ils viendraient les prendre. Ce
+serait bien une autre extermination que pour leur Libert&eacute; et leur
+&Eacute;galit&eacute;: ce serait la fin du monde! car le vin est quelque chose de
+solide, et ces Fran&ccedil;ais, qui parlent sans cesse de grands principes,
+d'id&eacute;es sublimes, de sentiments nobles, tiennent au solide. Pendant que
+les Anglais veulent toujours prot&eacute;ger le genre humain, et qu'ils ont
+l'air de ne pas s'inqui&eacute;ter de leur sucre, de leur poivre, de leur
+coton, les Fran&ccedil;ais, eux, ont toujours rectifi&eacute; une ligne; tant&ocirc;t elle
+penche trop &agrave; droite, tant&ocirc;t trop &agrave; gauche: ils appellent cela leurs
+limites naturelles.</p>
+
+<p>&laquo;Quant aux gras p&acirc;turages, aux vignobles, aux pr&eacute;s, aux for&ecirc;ts qui se
+trouvent entre ces lignes, c'est le moindre de leurs soucis: ils
+tiennent seulement &agrave; leurs id&eacute;es de justice et de g&eacute;om&eacute;trie. Dieu nous
+pr&eacute;serve d'avoir un morceau de Champagne en Saxe ou dans le
+Mecklembourg, leurs limites naturelles passeraient bient&ocirc;t de ce
+c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;! Achetons-leur plut&ocirc;t quelques bouteilles de bon vin, et
+conservons notre &eacute;quilibre, la vieille Allemagne aime la tranquillit&eacute;,
+elle a donc invent&eacute; l'&eacute;quilibre. Au nom du Ciel, Schoultz, ne faisons
+pas de v&oelig;ux t&eacute;m&eacute;raires!&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi s'exprima H&acirc;an avec &eacute;loquence, et Schoultz, vidant son verre
+brusquement, lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Tu parles comme un &ecirc;tre pacifique, et moi comme un guerrier: chacun
+selon son go&ucirc;t et sa profession.&raquo;</p>
+
+<p>Il fron&ccedil;a le sourcil en d&eacute;coiffant une seconde bouteille de vin.</p>
+
+<p>Christel, I&ocirc;sef, Fritz et S&ucirc;zel ne faisaient nulle attention &agrave; ces
+discours.</p>
+
+<p>&laquo;Quel temps magnifique! s'&eacute;criait Christel comme se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me;
+voici bient&ocirc;t un mois que nous n'avons pas eu de pluie, et chaque soir
+de la ros&eacute;e en abondance; c'est une v&eacute;ritable b&eacute;n&eacute;diction du Ciel.&raquo;</p>
+
+<p>I&ocirc;sef remplissait les verres.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis l'an 22, reprit le vieux fermier, je ne me rappelle pas avoir vu
+d'aussi beau temps pour la rentr&eacute;e des foins. Et cette ann&eacute;e-l&agrave; le vin
+fut aussi tr&egrave;s bon, c'&eacute;tait un vin tendre; il y eut pleine r&eacute;colte et
+pleines vendanges.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'es bien amus&eacute;e, S&ucirc;zel? demandait Fritz.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, monsieur Kobus, faisait la petite, je ne me suis jamais tant
+amus&eacute;e qu'aujourd'hui.... Je m'en souviendrai longtemps!&raquo;</p>
+
+<p>Elle regardait Fritz, dont les yeux &eacute;taient troubles. &laquo;Allons, encore un
+verre&raquo;, disait-il. Et en versant il lui touchait la main, ce qui la
+faisait frissonner des pieds &agrave; la t&ecirc;te. &laquo;Aimes-tu le <i>treieleins</i>,
+S&ucirc;zel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la plus belle danse, monsieur Kobus, comment ne l'aimerais-je
+pas! Et puis, avec une si belle musique!... Ah! que cette musique &eacute;tait
+belle!</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'entends, I&ocirc;sef, murmurait Fritz.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, r&eacute;pondait le boh&eacute;mien tout bas, je l'entends, Kobus, &ccedil;a me
+fait plaisir... je suis content!&raquo;</p>
+
+<p>Il regardait Fritz jusqu'au fond de l'&acirc;me, et Kobus se trouvait
+tellement heureux qu'il ne savait que dire.</p>
+
+<p>Cependant les trois bouteilles &eacute;taient vides; Fritz, se tournant vers
+l'aubergiste, lui dit: &laquo;P&egrave;re Loerich, encore deux autres!&raquo;</p>
+
+<p>Mais alors Christel se r&eacute;veillant, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Kobus, monsieur Kobus, &agrave; quoi pensez-vous donc? Je serais
+capable de verser!... non... non... voici cinq heures et demie, il est
+temps de se mettre en route.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous le voulez, p&egrave;re Christel, ce sera pour une autre fois. Ce
+vin-l&agrave; ne vous pla&icirc;t donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, monsieur Kobus, il me pla&icirc;t beaucoup, mais sa douceur
+est pleine de force. Je pourrais me tromper de chemin, h&eacute;! h&eacute;! h&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, S&ucirc;zel, nous partons!&raquo; S&ucirc;zel se leva tout &eacute;mue, et Fritz la
+retenant par le bras, lui fourra le dessert dans les poches de son
+tablier: les macarons, les amandes, enfin tout.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! monsieur Kobus, faisait-elle de sa petite voix douce, c'est assez.</p>
+
+<p>&mdash;Croque-moi cela, lui disait-il; tu as de belles dents, S&ucirc;zel, c'est
+pour croquer de ces bonnes choses que le Seigneur les a faites. Et nous
+boirons encore de ce bon petit vin blanc, puisqu'il te pla&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu... o&ugrave; voulez-vous donc que j'en boive? un vin si cher!
+faisait-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon... c'est bon... je sais ce que je dis, murmurait-il;
+tu verras que nous en boirons!&raquo;</p>
+
+<p>Et le p&egrave;re Christel, un peu gris, les regardait, se disant en lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&laquo;Ce bon monsieur Kobus, quel brave homme! Ah! le Seigneur a bien raison
+de r&eacute;pandre ses b&eacute;n&eacute;dictions sur des gens pareils: c'est comme la ros&eacute;e
+du ciel, chacun en a sa part.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin tout le monde sortit, Fritz en t&ecirc;te, le bras de S&ucirc;zel sous le
+sien, disant:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut bien que je reconduise ma danseuse.&raquo;</p>
+
+<p>En bas, pr&egrave;s de la voiture, il prit S&ucirc;zel sous les bras en s'&eacute;criant:
+&laquo;Hop! S&ucirc;zel!&raquo; Et la pla&ccedil;a comme une plume sur la paille, qu'il se mit &agrave;
+relever autour d'elle.</p>
+
+<p>&laquo;Enfonce bien tes petits pieds, disait-il, les soir&eacute;es sont fra&icirc;ches.&raquo;
+Puis, sans attendre de r&eacute;ponse, il alla droit &agrave; Christel et lui serra la
+main vigoureusement: &laquo;Bon voyage, p&egrave;re Christel, dit-il, bon voyage!</p>
+
+<p>&mdash;Amusez-vous bien, messieurs&raquo;, r&eacute;pondit le vieux fermier en s'asseyant
+pr&egrave;s du timon.</p>
+
+<p>S&ucirc;zel &eacute;tait devenue toute p&acirc;le; Fritz lui prit la main, et, le doigt
+lev&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Nous boirons encore du bon petit vin blanc!&raquo; dit-il, ce qui la fit
+sourire.</p>
+
+<p>Christel allongea son coup de fouet et les chevaux partirent au galop.
+H&acirc;an et Schoultz &eacute;taient rentr&eacute;s dans l'auberge. Fritz et I&ocirc;sef, debout
+sur le seuil, regardaient la voiture; Fritz surtout ne la quittait pas
+des yeux; elle allait dispara&icirc;tre au d&eacute;tour de la grande rue, quand
+S&ucirc;zel tourna vivement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Alors Kobus entourant I&ocirc;sef de ses deux bras, se mit &agrave; l'embrasser les
+larmes aux yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Oui... oui, faisait le boh&eacute;mien d'une voix douce et profonde, c'est bon
+d'embrasser un vieil ami! Mais celle qu'on aime et qui vous aime... ah!
+Fritz... c'est encore autre chose!&raquo;</p>
+
+<p>Kobus comprit que I&ocirc;sef avait tout devin&eacute;! Il aurait voulu r&eacute;pandre des
+larmes; mais, tout &agrave; coup, il se mit &agrave; sauter en criant:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, mon vieux, allons, il faut rire... il faut s'amuser.... En route
+pour la Madame H&uuml;tte! Ah! le beau soleil!&raquo;</p>
+
+<p>Zimmer, le postillon, se tenait debout sous la porte coch&egrave;re, la figure
+pourpre; Kobus, lui remit deux florins:</p>
+
+<p>&laquo;Allez boire un bon coup, Zimmer, lui dit-il, faites-vous du bon sang!
+Nous partirons apr&egrave;s souper, vers neuf heures.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, monsieur Kobus, la voiture sera pr&ecirc;te. Nous irons comme un
+&eacute;clair.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, les regardant s'&eacute;loigner bras dessus bras dessous, le vieux
+postillon sourit d'un air de bonne humeur et entra dans le cabaret de
+<i>l'Ours-Noir</i>, en face.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain Fritz se leva dans une heureuse disposition d'esprit; il
+avait r&ecirc;v&eacute; toute la nuit de S&ucirc;zel et se proposait d'aller passer six
+semaines au Meisenth&acirc;l, pour la voir &agrave; son aise.</p>
+
+<p>&laquo;Que H&acirc;an, Schoultz et le vieux David rient tant qu'ils voudront,
+pensait-il, moi, je vais tranquillement l&agrave;-bas; il faut que je voie la
+petite, et si les choses doivent aller plus loin, eh bien! &agrave; la gr&acirc;ce de
+Dieu: ce qui doit arriver arrive!&raquo;</p>
+
+<p>En d&eacute;jeunant il se repr&eacute;sentait d'avance le sentier du Postth&acirc;l, la
+roche des Tourterelles, la c&ocirc;te des Gen&ecirc;ts, la ferme; puis l'&eacute;tonnement
+de Christel, la joie de S&ucirc;zel, et tout cela le r&eacute;jouissait. Il aurait
+voulu chanter comme Salomon: &laquo;Te voil&agrave;, ma belle amie, ma parfaite; tes
+yeux sont comme ceux des colombes!&raquo; Enfin il se coiffa de son feutre et
+prit son b&acirc;ton, plein d'ardeur.</p>
+
+<p>Mais comme il sortait pr&eacute;venir Katel de ne pas l'attendre le soir ni le
+lendemain, qu'est-ce qu'il vit? La m&egrave;re Orchel au bas de l'escalier;
+elle montait lentement, le dos arrondi et son casaquin de toile bleue
+sur le bras, comme il arrive aux gens qui viennent de marcher vite &agrave; la
+chaleur.</p>
+
+<p>Je vous laisse &agrave; penser sa surprise, lui qui partait justement pour la
+ferme.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, c'est vous, m&egrave;re Orchel? s'&eacute;cria-t-il; qu'est-ce qui vous
+am&egrave;ne de si grand matin?&raquo;</p>
+
+<p>Katel s'avan&ccedil;ait en m&ecirc;me temps sur le seuil de la cuisine, et disait:</p>
+
+<p>&laquo;Eh! bonjour, Orchel, Seigneur, que vous avez march&eacute; vite! vous &ecirc;tes
+tout en nage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, Katel, r&eacute;pondit la bonne femme en reprenant haleine, je me
+suis d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Et se tournant vers Fritz:</p>
+
+<p>&laquo;J'arrive pour l'affaire dont Christel vous a parl&eacute; hier &agrave; la f&ecirc;te de
+Bischem, monsieur Kobus. Je suis partie de bonne heure. C'est une grande
+affaire; Christel ne veut rien d&eacute;cider sans vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Fritz, je ne sais pas ce dont il s'agit. Christel m'a
+seulement dit qu'il avait une affaire de famille qui le for&ccedil;ait de
+retourner au Meisenth&acirc;l, et, naturellement, je ne lui en ai pas demand&eacute;
+davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; pourquoi je viens, monsieur Kobus.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! entrez, asseyez-vous, m&egrave;re Orchel, dit-il en rouvrant la
+porte, vous d&eacute;jeunerez ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous remercie, monsieur Kobus, j'ai d&eacute;jeun&eacute; avant de partir.&raquo;</p>
+
+<p>Orchel entra donc dans la chambre et s'assit au coin de la table, en
+mettant son gros bonnet rond qui pendait &agrave; son coude; elle fourra ses
+cheveux dessous avec soin, puis arrangea son casaquin sur ses genoux.
+Fritz la regardait tout intrigu&eacute;; il finit par s'asseoir en face d'elle
+en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Christel et S&ucirc;zel sont bien arriv&eacute;s hier soir?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, monsieur Kobus, tr&egrave;s bien; &agrave; huit heures, ils &eacute;taient &agrave; la
+maison.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin, ayant tout arrang&eacute;, elle commen&ccedil;a, les mains jointes et la t&ecirc;te
+pench&eacute;e, comme une comm&egrave;re qui raconte quelque chose &agrave; sa voisine:</p>
+
+<p>&laquo;Vous saurez d'abord, Monsieur Kobus, que nous avons un cousin &agrave;
+Bischem, un anabaptiste comme nous, et qui s'appelle Hans-Christian
+Pelsly; c'est le petit-fils de Frentzel-D&eacute;bora Rupert, la propre s&oelig;ur
+de Anna-Christina-Carolina Rupert, la grand-m&egrave;re de Christel, du c&ocirc;t&eacute;
+des femmes. De sorte que nous sommes cousins.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s bien, fit Kobus, se demandant o&ugrave; tout cela devait les
+mener.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle, Hans-Christian est notre cousin; Christel m'a racont&eacute;
+que vous l'avez vu hier &agrave; Bischem. C'est un homme de bien, il a de
+bonnes terres du c&ocirc;t&eacute; de Biewerkirch, et un gar&ccedil;on qui s'appelle Jacob,
+un brave gar&ccedil;on, monsieur Kobus, rang&eacute;, soigneux, et qui maintenant
+approche de ses vingt-six ans: personne n'a jamais rien entendu dire sur
+son compte.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz &eacute;tait devenu fort grave: &laquo;O&ugrave; diable veut-elle en venir avec son
+Jacob? se dit-il tout inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;S&ucirc;zel, reprit la fermi&egrave;re, n'est pas loin de ses dix-huit ans; c'est
+en octobre, apr&egrave;s les vendanges, qu'elle est venue au monde; &ccedil;a fait
+qu'elle aura dix-huit ans dans cinq mois; c'est un bon &acirc;ge pour se
+marier.&raquo;</p>
+
+<p>Les joues de Fritz tressaillirent, un frisson passa dans ses cheveux, et
+je ne sais quelle angoisse inexprimable lui serra le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Mais la grosse fermi&egrave;re, calme et paisible de sa nature, ne vit rien et
+continua tranquillement:</p>
+
+<p>&laquo;Je me suis aussi mari&eacute;e &agrave; dix-huit ans, monsieur Kobus; cela ne m'a pas
+emp&ecirc;ch&eacute;e de bien me porter, Dieu merci!</p>
+
+<p>&laquo;Pelsly, connaissant nos biens, avait pens&eacute; depuis la Saint-Michel &agrave;
+S&ucirc;zel pour son gar&ccedil;on. Mais avant de rien dire et de rien faire, il est
+venu lui-m&ecirc;me, comme pour acheter notre petit b&oelig;uf. Il a pass&eacute; la
+journ&eacute;e de la Saint-Jean chez nous; il a bien regard&eacute; S&ucirc;zel, il a vu
+qu'elle n'avait pas de d&eacute;fauts, qu'elle n'&eacute;tait ni bossue, ni boiteuse,
+ni contrefaite d'aucune mani&egrave;re; qu'elle s'entendait &agrave; toute sorte
+d'ouvrages, et qu'elle aimait le travail.</p>
+
+<p>&laquo;Alors il a dit &agrave; Christel de venir &agrave; la f&ecirc;te de Bischem, et Christel a
+vu hier le gar&ccedil;on; il s'appelle Jacob, il est grand et bien b&acirc;ti,
+laborieux; c'est tout ce que nous pouvons souhaiter de mieux pour S&ucirc;zel.
+Pelsly a donc demand&eacute; hier S&ucirc;zel en mariage pour son fils.&raquo;</p>
+
+<p>Depuis quelques instants Fritz n'entendait plus; ses joies, ses
+esp&eacute;rances, ses r&ecirc;ves d'amour, tout s'envolait; la t&ecirc;te lui tournait. Il
+&eacute;tait comme une chandelle des pr&eacute;s, dont un coup de vent disperse le
+duvet dans les airs, et qui reste seule, nue, d&eacute;sol&eacute;e, avec son pauvre
+lumignon.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Orchel, qui ne se doutait de rien, tira le coin de son mouchoir
+de sa poche, et baissant la t&ecirc;te, se moucha; puis elle reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons caus&eacute; de cela toute la nuit, Christel et moi. C'est un beau
+mariage pour S&ucirc;zel, et Christel a dit: "Tout est bien; seulement, M.
+Kobus est un homme si bon, qui nous aime tant, et qui nous a rendu de si
+grands services, que nous serions de v&eacute;ritables ingrats, si nous
+terminions une pareille affaire sans le consulter. Je ne peux pas aller
+moi-m&ecirc;me &agrave; Hunebourg aujourd'hui, puisque nous avons cinq voitures de
+loin &agrave; rentrer; mais toi, tu partiras tout de suite apr&egrave;s le d&eacute;jeuner,
+et tu seras encore de retour avant onze heures, pour pr&eacute;parer le d&icirc;ner
+de nos gens." Voil&agrave; ce que m'a dit Christel. Nous esp&eacute;rons tous les deux
+que cela vous conviendra, surtout quand vous aurez vu le gar&ccedil;on;
+Christel veut le faire venir expr&egrave;s pour vous l'amener. Et si vous &ecirc;tes
+content de lui, eh bien! nous ferons le mariage; je pense que vous serez
+aussi de la noce: vous ne pouvez nous refuser cet honneur.&raquo;</p>
+
+<p>Ces mots de &laquo;noce&raquo;, de &laquo;mariage&raquo;, de &laquo;gar&ccedil;on&raquo;, bourdonnaient aux
+oreilles de Fritz.</p>
+
+<p>Orchel, apr&egrave;s avoir fini son histoire, &eacute;tonn&eacute;e de ne recevoir aucune
+r&eacute;ponse, lui demanda:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que vous pensez de cela, monsieur Kobus?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;De ce mariage.&raquo;</p>
+
+<p>Alors il passa lentement la main sur son front, o&ugrave; brillaient des
+gouttes de sueur, et la m&egrave;re Orchel, surprise de sa p&acirc;leur, lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez quelque chose, monsieur Kobus?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est rien&raquo;, fit-il en se levant.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e qu'un autre allait &eacute;pouser S&ucirc;zel lui d&eacute;chirait le c&oelig;ur. Il
+voulait aller prendre un verre d'eau pour se remettre; mais cette
+secousse &eacute;tait trop forte, ses genoux tremblaient, et comme il &eacute;tendait
+la main pour saisir la carafe, il s'affaissa et tomba sur le plancher
+tout de son long.</p>
+
+<p>C'est alors que la m&egrave;re Orchel fit entendre des cris:</p>
+
+<p>&laquo;Katel! Katel! votre monsieur se trouve mal! Seigneur, ayez piti&eacute; de
+nous!&raquo;</p>
+
+<p>Et Katel donc, lorsqu'elle entra tout effar&eacute;e, et qu'elle vit ce pauvre
+Fritz &eacute;tendu l&agrave;, p&acirc;le comme un mort, c'est elle qui leva les mains au
+ciel, criant:</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre ma&icirc;tre! Comment cela s'est-il fait,
+Orchel? Je ne l'ai jamais vu dans cet &eacute;tat!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, mademoiselle Katel; nous &eacute;tions tranquillement &agrave;
+causer de S&ucirc;zel... il a voulu se lever pour prendre un verre d'eau, et
+il est tomb&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! mon Dieu pourvu que ce ne soit pas un coup de sang!&raquo;</p>
+
+<p>Et les deux pauvres femmes, criant, g&eacute;missant et se d&eacute;solant, le
+soulev&egrave;rent, l'une par les &eacute;paules, l'autre par les pieds, et le
+d&eacute;pos&egrave;rent sur son lit.</p>
+
+<p>Voil&agrave; pourtant &agrave; quelles extr&eacute;mit&eacute;s peut nous porter l'amour! Un homme
+si raisonnable, un homme qui s'&eacute;tait si bien arrang&eacute; pour &ecirc;tre
+tranquille toute sa vie, un homme qui voyait les choses de si loin, qui
+s'&eacute;tait pourvu de si bon vin avec sagesse, et qui semblait n'avoir rien
+&agrave; craindre ni du ciel ni de la terre... voil&agrave; o&ugrave; le regard d'une simple
+enfant, d'une petite fille sans ruse et sans malice l'avait r&eacute;duit!
+Qu'on dise encore apr&egrave;s cela que l'amour est la plus douce, la plus
+agr&eacute;able des passions.</p>
+
+<p>Mais on pourrait faire des r&eacute;flexions judicieuses sur ce chapitre
+jusqu'&agrave; la fin des si&egrave;cles; c'est pourquoi, plut&ocirc;t que de commencer,
+j'aime mieux laisser chacun tirer de l&agrave; les conclusions qui lui plairont
+davantage.</p>
+
+<p>Orchel et Katel se d&eacute;solaient donc et ne savaient plus o&ugrave; donner de la
+t&ecirc;te. Mais Katel, dans les grandes circonstances, montrait ce qu'elle
+&eacute;tait.</p>
+
+<p>&laquo;Orchel, dit-elle en d&eacute;faisant la cravate de son ma&icirc;tre, descendez tout
+de suite sur la place des Acacias; vous verrez, &agrave; droite de l'&eacute;glise,
+une ruelle, et, &agrave; gauche de la ruelle, une rang&eacute;e de palissades vertes
+sur un petit mur. C'est l&agrave; que demeure le docteur Kipert; il doit &ecirc;tre
+en train de tailler ses &oelig;illets et ses rosiers, comme tous les jours.
+Vous lui direz que M. Kobus est malade et qu'on l'attend.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien&raquo;, fit la grosse fermi&egrave;re en ouvrant la porte; elle sortit,
+et Katel, apr&egrave;s avoir &ocirc;t&eacute; les souliers de Fritz, courut dans la cuisine
+faire chauffer de l'eau; car, pour tous les rem&egrave;des, il est bon d'avoir
+de l'eau chaude.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle se livrait &agrave; ce soin, et que le feu se remettait &agrave;
+p&eacute;tiller sur l'&acirc;tre, Orchel revint:</p>
+
+<p>&laquo;Le voici, mademoiselle Katel!&raquo; dit-elle, tout essouffl&eacute;e.</p>
+
+<p>Et presque aussit&ocirc;t, le docteur, un petit homme maigre en tricot de
+laine verte, la culotte de nankin tir&eacute;e par les bretelles dans la raie
+du dos, les cinq ou six m&egrave;ches de ses cheveux gris tombant en touffes
+autour de son front rouge, parut dans l'all&eacute;e, sans rien dire, et entra
+tout de suite dans la chambre.</p>
+
+<p>Orchel et Katel le suivaient. Il regarda d'abord Fritz, puis il prit le
+pouls, les yeux fix&eacute;s au pied du lit, comme un vieux chien de chasse en
+arr&ecirc;t devant une caille, et au bout d'une minute il dit: &laquo;Ce n'est rien,
+le c&oelig;ur galope, mais le pouls est &eacute;gal... ce n'est pas dangereux.... Il
+lui faut une potion calmante, voil&agrave; tout.&raquo;</p>
+
+<p>Seulement alors la vieille servante se mit &agrave; sangloter dans son tablier.
+Kipert se retournant, demanda:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-il donc arriv&eacute;? mademoiselle Katel.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, fit la grosse fermi&egrave;re; nous causions tranquillement quand il
+est tomb&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Le vieux m&eacute;decin, regardant de nouveau Kobus, dit:</p>
+
+<p>&laquo;Il n'a rien... une &eacute;motion... une id&eacute;e! Allons... du calme... ne le
+d&eacute;rangez pas... il reviendra tout seul. Je vais faire pr&eacute;parer la potion
+moi-m&ecirc;me chez Harwich.&raquo;</p>
+
+<p>Mais comme il allait sortir et jetait un dernier regard au malade, Fritz
+ouvrit les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;C'est moi, monsieur Kobus, dit-il en revenant; vous avez quelque
+chose... un chagrin... une douleur... n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>Fritz referma les yeux, et Kipert vit deux larmes dans les coins.</p>
+
+<p>&laquo;Votre ma&icirc;tre a des chagrins&raquo;, dit-il &agrave; Katel tout bas. Dans le m&ecirc;me
+instant Kobus murmurait: &laquo;Le rebbe!... le vieux rebbe!</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez voir le vieux David?&raquo;</p>
+
+<p>Il inclina la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, c'est bon! le danger est pass&eacute;, dit Kipert en souriant. Il
+arrive des choses dr&ocirc;les dans ce monde.&raquo; Et, sans s'arr&ecirc;ter davantage,
+il sortit.</p>
+
+<p>Katel, &agrave; l'une des fen&ecirc;tres, criait d&eacute;j&agrave;: &laquo;Y&eacute;ri! Y&eacute;ri!&raquo; Et le petit Y&eacute;ri
+Koffel, le fils du tisserand, levait son nez barbouill&eacute; dans la rue.</p>
+
+<p>&laquo;Cours chercher le vieux rebbe Sichel, cours; dis-lui qu'il arrive tout
+de suite.&raquo;</p>
+
+<p>L'enfant se mettait en route, lorsqu'il s'arr&ecirc;ta criant:</p>
+
+<p>&laquo;Le voici!&raquo;</p>
+
+<p>Katel regardant dans la rue, vit le rebbe David, son chapeau sur la
+nuque, sa longue capote flottant sur ses maigres mollets, qui venait la
+chemise ouverte, tenant sa cravate &agrave; la main, et courant aussi vite que
+ses vieilles jambes pouvaient aller.</p>
+
+<p>On savait d&eacute;j&agrave; dans toute la ville que M. Kobus avait une attaque. Qu'on
+se figure l'&eacute;motion de David &agrave; cette nouvelle; il ne s'&eacute;tait pas donn&eacute;
+le temps de boutonner ses habits, et venait dans une d&eacute;solation
+inexprimable.</p>
+
+<p>&laquo;Puisque ce n'est rien, dit la m&egrave;re Orchel, je peux m'en aller.... Je
+reviendrai demain ou apr&egrave;s, savoir la r&eacute;ponse de M. Kobus.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous pouvez partir&raquo;, lui r&eacute;pondit Katel en la reconduisant.</p>
+
+<p>La fermi&egrave;re descendit, et se croisa au pied de l'escalier avec le vieux
+rebbe qui montait. David, voyant Katel dans l'ombre de l'all&eacute;e, se mit &agrave;
+bredouiller tout bas: &laquo;Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?... Il
+est malade... il est tomb&eacute;, Kobus!&raquo;</p>
+
+<p>On entendait les battements de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, entrez, dit la vieille servante; il demande apr&egrave;s vous.&raquo;</p>
+
+<p>Alors il entra tout p&acirc;le, sur la pointe de ses gros souliers, allongeant
+le cou et regardant de loin, d'un air tellement effray&eacute; que cela faisait
+de la peine &agrave; voir. &laquo;Kobus! Kobus!&raquo; fit-il tout bas d'une voix douce,
+comme lorsqu'on parle &agrave; un petit enfant.</p>
+
+<p>Fritz ouvrit les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Tu es malade, Kobus, reprit le vieux rebbe, toujours de la m&ecirc;me voix
+tremblante; il est arriv&eacute; quelque chose?&raquo;</p>
+
+<p>Fritz, les yeux humides, regarda vers Katel, et David comprit aussit&ocirc;t
+ce qu'il voulait dire:</p>
+
+<p>&laquo;Tu veux me parler seul? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui&raquo;, murmura Kobus.</p>
+
+<p>Katel sortit le tablier sur la figure, et David se penchant demanda:</p>
+
+<p>&laquo;Tu as quelque chose... tu es malade?...&raquo;</p>
+
+<p>Fritz, sans r&eacute;pondre, lui entoura le cou de ses deux bras, et ils
+s'embrass&egrave;rent:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis bien malheureux! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Toi malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le plus malheureux des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis pas cela, fit le vieux David, ne dis pas cela... tu me d&eacute;chires
+le c&oelig;ur! Que t'est-il donc arriv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te moqueras pas de moi, David... je t'ai bien manqu&eacute;... j'ai
+souvent ri de toi... je n'ai pas eu les &eacute;gards que je devais au plus
+vieil ami de mon p&egrave;re.... Tu ne te moqueras pas de moi n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Kobus, au nom du Ciel! s'&eacute;cria le vieux rebbe pr&ecirc;t &agrave; fondre en
+larmes, ne parle pas de ces choses.... Tu ne m'as jamais fait que du
+plaisir... tu ne m'as jamais chagrin&eacute;... au contraire... au contraire....
+&Ccedil;a me r&eacute;jouissait de te voir rire... dis-moi seulement....</p>
+
+<p>&mdash;Tu me promets de ne pas te moquer de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Me moquer de toi! ai-je donc si mauvais c&oelig;ur, de me moquer des
+chagrins v&eacute;ritables de mon meilleur ami? Ah! Kobus!&raquo;</p>
+
+<p>Alors Fritz &eacute;clata:</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait ma seule joie, David; je ne pensais plus qu'&agrave; elle... et voil&agrave;
+qu'on la donne &agrave; un autre!</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc... qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;S&ucirc;zel, fit-il en sanglotant.</p>
+
+<p>&mdash;La petite S&ucirc;zel... la fille de ton fermier?... tu l'aimes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit le vieux rebbe en se redressant, les yeux &eacute;carquill&eacute;s
+d'admiration, c'est la petite S&ucirc;zel, il aime la petite S&ucirc;zel!...
+Tiens... tiens... tiens... j'aurais d&ucirc; m'en douter!... Mais je ne vois
+pas de mal &agrave; cela, Kobus... cette petite est tr&egrave;s gentille.... C'est ce
+qu'il te faut... tu seras heureux, tr&egrave;s heureux avec elle....</p>
+
+<p>&mdash;Ils veulent la donner &agrave; un autre! interrompit Fritz d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; un anabaptiste.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui t'a dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;La m&egrave;re Orchel... tout &agrave; l'heure... elle est venue expr&egrave;s...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! bon... maintenant je comprends: elle est venue lui dire cela
+tout simplement, sans se douter de rien... et il s'est trouv&eacute; mal....
+Bon, c'est clair... c'est tout naturel.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi se parlait David, en faisant deux ou trois tours dans la chambre,
+les mains sur le dos.</p>
+
+<p>Puis, s'arr&ecirc;tant au pied du lit:</p>
+
+<p>&laquo;Mais si tu l'aimes, s'&eacute;cria-t-il, S&ucirc;zel doit le savoir... tu n'as pas
+manqu&eacute; de le lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas os&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas os&eacute;!... C'est &eacute;gal, elle le sait. Cette petite est pleine
+d'esprit... elle a vu cela d'abord.... Elle doit &ecirc;tre contente de te
+plaire, car tu n'es pas le premier anabaptiste venu, toi.... Tu
+repr&eacute;sentes quelque chose de comme il faut; je te dis que cette petite
+doit &ecirc;tre flatt&eacute;e, qu'elle doit s'estimer heureuse de penser qu'un
+monsieur de la ville a jet&eacute; les yeux sur elle, un beau gar&ccedil;on, frais,
+bien nourri, riant, et m&ecirc;me majestueux, quand il a sa redingote noire,
+et ses cha&icirc;nes d'or sur le ventre; je soutiens qu'elle doit t'aimer plus
+que tous les anabaptistes du monde. Est-ce que le vieux rebbe Sichel ne
+conna&icirc;t pas les femmes? Tout cela tombe sous le bon sens! Mais, dis
+donc, as-tu seulement demand&eacute; si elle consent &agrave; prendre l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y ai pas pens&eacute;; j'avais comme une meule qui me tournait dans la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! s'&eacute;cria David en haussant les &eacute;paules avec une grimace bizarre, la
+t&ecirc;te pench&eacute;e et les mains jointes d'un air de piti&eacute; profonde, comment,
+tu n'y as pas pens&eacute;! Et tu te d&eacute;soles, et tu tombes le nez &agrave; terre, tu
+cries, tu pleures! Voil&agrave;... voil&agrave; bien les amoureux! Attends, attends,
+si la m&egrave;re Orchel est encore l&agrave;, tu vas voir!&raquo;</p>
+
+<p>Il ouvrit la porte en criant dans l'all&eacute;e: &laquo;Katel, est-ce que la m&egrave;re
+Orchel est l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur David.&raquo;</p>
+
+<p>Alors il referma. Fritz semblait un peu remis de sa d&eacute;solation.</p>
+
+<p>&laquo;David, fit-il, tu me rends la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, <i>schaude</i>, dit le vieux rebbe, l&egrave;ve-toi, remets tes souliers
+et laisse-moi faire. Nous allons ensemble l&agrave;-bas, demander S&ucirc;zel en
+mariage. Mais peux-tu te tenir sur tes jambes?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour aller demander S&ucirc;zel, s'&eacute;cria Fritz, je marcherais jusqu'au
+bout du monde!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! h&eacute;! h&eacute;! fit le vieux Sichel, dont tous les traits se
+contract&egrave;rent, et dont les petits yeux se plissaient, h&eacute;! h&eacute;! h&eacute;! quelle
+peur tu m'as faite!... J'ai pourtant travers&eacute; la ville comme cela; c'est
+encore bien heureux que je n'aie pas oubli&eacute; de mettre ma culotte.&raquo;</p>
+
+<p>Il riait en boutonnant son gilet de finette et sa grosse capote verte.
+Mais Fritz n'osait pas encore rire, il remettait ses souliers, tout p&acirc;le
+d'inqui&eacute;tude; puis il se coiffa de son feutre et prit son b&acirc;ton, en
+disant d'une voix &eacute;mue:</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, David, je suis pr&ecirc;t; que le Seigneur nous soit en aide!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen</i>!&raquo; r&eacute;pondit le vieux rebbe.</p>
+
+<p>Ils sortirent.</p>
+
+<p>Katel, de la cuisine, avait entendu quelque chose, et, les voyant
+passer, elle ne dit rien, s'&eacute;tonnant et se r&eacute;jouissant de ces &eacute;v&eacute;nements
+&eacute;tranges. Il travers&egrave;rent la ville, perdus dans leurs r&eacute;flexions, sans
+s'apercevoir que les gens les regardaient avec surprise. Une fois
+dehors, le grand air r&eacute;tablit Fritz, et, tout en descendant le sentier
+du Postth&acirc;l, il se mit &agrave; raconter les choses qui s'&eacute;taient accomplies
+depuis trois mois: la mani&egrave;re dont il s'&eacute;tait aper&ccedil;u de son amour pour
+S&ucirc;zel; comment il avait voulu s'en distraire; comment il avait entrepris
+un voyage avec H&acirc;an; mais que cette id&eacute;e le suivait partout, qu'il ne
+pouvait plus prendre un verre de vin sans radoter d'amour; et,
+finalement, comment il s'&eacute;tait abandonn&eacute; lui-m&ecirc;me &agrave; la gr&acirc;ce de Dieu.</p>
+
+<p>David, la t&ecirc;te pench&eacute;e, tout en trottant, riait dans sa barbiche grise,
+et, de temps en temps, clignant des yeux:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! h&eacute;! h&eacute;! faisait-il, je te le disais bien, Kobus, je te le disais
+bien, on ne peut r&eacute;sister! Vous &eacute;tiez donc &agrave; faire de la musique, et tu
+chantais, <i>Rosette, si bien faite...</i> Et puis?&raquo;</p>
+
+<p>Fritz poursuivait son histoire.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien &ccedil;a... c'est bien &ccedil;a, reprenait le vieux David, h&eacute;! h&eacute;! h&eacute;!
+&Ccedil;a te pers&eacute;cutait... c'&eacute;tait plus fort que toi. Oui... oui... je me
+figure tout cela comme si j'y &eacute;tais. Alors donc, &agrave; la brasserie du
+<i>Grand-Cerf</i>, tu d&eacute;fiais le monde et tu c&eacute;l&eacute;brais l'amour.... Va, va
+toujours, j'aime &agrave; t'entendre parler de cela.&raquo;</p>
+
+<p>Et Fritz, heureux de causer de ces choses, continuait son histoire. Il
+ne s'interrompait de temps en temps que pour s'&eacute;crier:</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu s&eacute;rieusement qu'elle m'aime, David?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... elle t'aime, faisait le vieux rebbe, les yeux pliss&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;En es-tu bien s&ucirc;r?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! h&eacute;! h&eacute;! &ccedil;a va sans dire.... Mais alors donc, &agrave; Bischem, vous avez
+eu le bonheur de danser le <i>treieleins</i> ensemble. Tu devais &ecirc;tre bien
+heureux, Kobus?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!&raquo; s'&eacute;criait Fritz.</p>
+
+<p>Et tout l'enthousiasme du <i>treieleins</i> lui remontait &agrave; la t&ecirc;te. Jamais
+le vieux Sichel n'avait &eacute;t&eacute; plus content; il aurait &eacute;cout&eacute; Kobus
+raconter la m&ecirc;me chose durant un si&egrave;cle, sans se fatiguer; et, parfois,
+il remplissait les silences par quelque r&eacute;flexion tir&eacute;e de la Bible,
+comme: &laquo;Je t'ai r&eacute;veill&eacute; sous un pommier, l&agrave; o&ugrave; ta m&egrave;re t'a enfant&eacute;, l&agrave;
+o&ugrave; t'a enfant&eacute; celle qui t'a donn&eacute; le jour.&raquo; Ou bien: &laquo;Beaucoup d'eau ne
+pourrait pas &eacute;teindre cet amour-l&agrave;, et les fleuves m&ecirc;mes ne le
+pourraient pas noyer.&raquo; Ou bien encore: &laquo;Tu m'as ravi le c&oelig;ur par l'un
+de tes yeux; tu m'as ravi le c&oelig;ur par un des grains de ton collier.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz trouvait ces r&eacute;flexions tr&egrave;s belles. Pour la troisi&egrave;me fois, il
+rentrait dans de nouveaux d&eacute;tails, lorsque le rebbe, s'arr&ecirc;tant au coin
+du bois, pr&egrave;s de la roche des Tourterelles, &agrave; dix minutes de la ferme,
+lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Voici le Meisenth&acirc;l. Tu me raconteras le reste plus tard. Maintenant,
+je vais descendre, et toi, tu m'attendras ici.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! il faut que je reste ici? demanda Kobus.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est une affaire d&eacute;licate; je serai sans doute forc&eacute; de
+parlementer avec ces gens; qui sait? ils ont peut-&ecirc;tre fait des
+promesses &agrave; l'anabaptiste. Il vaut mieux que tu n'y sois pas. Reste ici,
+je vais descendre seul; si les choses vont bien, tu me verras repara&icirc;tre
+au coin du hangar; je l&egrave;verai mon mouchoir, et tu sauras ce que cela
+veut dire.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz, malgr&eacute; sa grande impatience, dut reconna&icirc;tre que ces raisons
+&eacute;taient bonnes. Il fit donc halte sur la lisi&egrave;re du bois, et David
+descendit, en trottinant comme un vieux li&egrave;vre dans les bruy&egrave;res, la
+t&ecirc;te pench&eacute;e et le b&acirc;ton de Kobus, qu'il avait pris, en avant.</p>
+
+<p>Il pouvait &ecirc;tre alors une heure; le soleil, dans toute sa force,
+chauffait le Meisenth&acirc;l, et brillait sur la rivi&egrave;re &agrave; perte de vue. Pas
+un souffle n'agitait l'air, pas un grillon n'&eacute;levait son cri monotone;
+les oiseaux dormaient la t&ecirc;te sous l'aile, et, seulement de loin en
+loin, les b&oelig;ufs de Christel, couch&eacute;s &agrave; l'ombre du pignon, les genoux
+ploy&eacute;s sous le ventre, &eacute;tendaient un mugissement solennel dans la vall&eacute;e
+silencieuse.</p>
+
+<p>On peut s'imaginer les r&eacute;flexions de Fritz, apr&egrave;s le d&eacute;part du vieux
+rebbe. Il le suivit des yeux jusque pr&egrave;s de la ferme. Au-del&agrave; des
+bruy&egrave;res, David prit le sentier sablonneux qui tourne &agrave; l'ombre des
+pommiers, au pied de la c&ocirc;te. Kobus ne voyait plus que son chapeau
+s'avancer derri&egrave;re le talus; puis il le vit longer les &eacute;tables, et au
+m&ecirc;me instant les aboiements de Mopsel retentirent au loin comme les
+jappements d'un b&eacute;b&eacute; de Nuremberg. David alors se pencha, le b&acirc;ton
+devant lui, et Mopsel, &eacute;bouriff&eacute;, redoubla ses cris. Enfin, le vieux
+rebbe disparut &agrave; l'angle de la ferme.</p>
+
+<p>C'est alors que le temps parut long &agrave; Fritz, au milieu de ce grand
+silence. Il lui semblait que cela n'en finirait plus. Les minutes se
+suivaient depuis un quart d'heure, lorsqu'il y eut un &eacute;clair dans la
+basse-cour; il crut que c'&eacute;tait le mouchoir de David et tressaillit;
+mais c'&eacute;tait la petite fen&ecirc;tre de la cuisine qui venait de tourner au
+soleil, la servante Mayel vidait son baquet de pelures au-dehors;
+quelques cris de poules et de canards s'entendirent, et le temps parut
+s'allonger de nouveau.</p>
+
+<p>Kobus se forgeait mille id&eacute;es; il croyait voir Christel et Orchel
+refuser... le vieux rebbe supplier.... Que sais-je? Ces pens&eacute;es se
+pressaient tellement, qu'il en perdait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Enfin, David reparut au coin de l'&eacute;table; il n'agitait rien, et Fritz,
+le regardant, sentit ses genoux trembler. Le vieux rebbe, au bout d'un
+instant, fourra la main dans la poche de sa longue capote jusqu'au
+coude; il en tira son mouchoir, se moucha comme si de rien n'&eacute;tait, et,
+finalement, levant le mouchoir, il l'agita. Aussit&ocirc;t Kobus partit, ses
+jambes galopaient toutes seules: c'&eacute;tait un v&eacute;ritable cerf. En moins de
+cinq minutes il fut pr&egrave;s de la ferme; David, les joues pliss&eacute;es de rides
+innombrables et les yeux p&eacute;tillants, le re&ccedil;ut par un sourire:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! h&eacute;! h&eacute;! fit-il tout bas, &ccedil;a va bien... &ccedil;a va bien.... On
+t'accepte... attends donc... &eacute;coute!&raquo;</p>
+
+<p>Fritz ne l'&eacute;coutait plus; il courait &agrave; la porte, et le rebbe le suivait
+tout r&eacute;joui de son ardeur. Cinq ou six journaliers en blouse, coiff&eacute;s du
+chapeau de paille, allaient repartir pour l'ouvrage; les uns remettaient
+les b&oelig;ufs sous le joug garni de feuilles, les autres, la fourche ou le
+r&acirc;teau sur l'&eacute;paule, regardaient. Ces gens tourn&egrave;rent la t&ecirc;te et dirent:</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, monsieur Kobus!&raquo;</p>
+
+<p>Mais il passa sans les entendre, et entra dans l'all&eacute;e comme effar&eacute;,
+puis dans la grande salle, suivi du vieux David, qui se frottait les
+mains et riait dans sa barbiche.</p>
+
+<p>On venait de d&icirc;ner; les grandes &eacute;cuelles de fa&iuml;ence rouge, les
+fourchettes d'&eacute;tain, et les cruches de gr&egrave;s &eacute;taient encore sur la table.
+Christel, assis au bout, son chapeau sur la nuque, regardait &eacute;bahi; la
+m&egrave;re Orchel, avec sa grosse face rouge, se tenait debout sous la porte
+de la cuisine, la bouche b&eacute;ante; et la petite S&ucirc;zel, assise dans le
+vieux fauteuil de cuir, entre le grand fourneau de fonte et la vieille
+horloge, qui battait sa cadence &eacute;ternelle, S&ucirc;zel, en manches de chemise,
+et petit corset de toile bleue, &eacute;tait l&agrave;, sa douce figure cach&eacute;e dans
+son tablier sur les genoux. On ne voyait que son joli cou bruni par le
+soleil, et ses bras repli&eacute;s.</p>
+
+<p>Fritz, &agrave; cette vue, voulut parler; mais il ne put dire un mot, et c'est
+le p&egrave;re Christel qui commen&ccedil;a:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Kobus! s'&eacute;cria-t-il d'un accent de stup&eacute;faction profonde, ce
+que le rebbe David vient de nous dire est-il possible: vous aimez S&ucirc;zel
+et vous nous la demandez en mariage? il faut que vous me le disiez
+vous-m&ecirc;me, sans cela nous ne pourrons jamais le croire.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Christel, r&eacute;pondit alors Fritz avec une sorte d'&eacute;loquence, si
+vous ne m'accordez pas la main de S&ucirc;zel, ou si S&ucirc;zel ne m'aime pas, je
+ne puis plus vivre; je n'ai jamais aim&eacute; que S&ucirc;zel et je ne veux jamais
+aimer qu'elle. Si S&ucirc;zel m'aime, et si vous me l'accordez, je serai le
+plus heureux des hommes, et je ferai tout aussi pour la rendre
+heureuse.&raquo;</p>
+
+<p>Christel et Orchel se regard&egrave;rent comme confondus, et S&ucirc;zel se mit &agrave;
+sangloter; si c'&eacute;tait de bonheur, on ne pouvait le savoir, mais elle
+pleurait comme une Madeleine.</p>
+
+<p>&laquo;P&egrave;re Christel, reprit Fritz, vous tenez ma vie entre vos mains....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur Kobus, s'&eacute;cria le vieux fermier d'une voix forte et les
+bras &eacute;tendus, c'est avec bonheur que nous vous accordons notre enfant en
+mariage. Quel honneur plus grand pourrait nous arriver en ce monde, que
+d'avoir pour gendre un homme tel que vous? Seulement, je vous en prie,
+monsieur Kobus, r&eacute;fl&eacute;chissez... r&eacute;fl&eacute;chissez bien &agrave; ce que nous sommes
+et &agrave; ce que vous &ecirc;tes.... R&eacute;fl&eacute;chissez que vous &ecirc;tes d'un autre rang que
+nous; que nous sommes des gens de travail, des gens ordinaires, et que
+vous &ecirc;tes d'une famille distingu&eacute;e depuis longtemps non seulement par la
+fortune, mais encore par l'estime que vos anc&ecirc;tres et vous-m&ecirc;me avez
+m&eacute;rit&eacute;e. R&eacute;fl&eacute;chissez &agrave; tout cela... que vous n'ayez pas &agrave; vous repentir
+plus tard... et que nous n'ayons pas non plus la douleur de penser que
+vous &ecirc;tes malheureux par notre faute. Vous en savez plus que nous,
+monsieur Kobus, nous sommes de pauvres gens sans instruction;
+r&eacute;fl&eacute;chissez donc pour nous tous ensemble!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un honn&ecirc;te homme!&raquo; pensa le vieux rebbe.</p>
+
+<p>Et Fritz dit avec attendrissement:</p>
+
+<p>&laquo;Si S&ucirc;zel m'aime, tout sera bien! Si par malheur elle ne m'aime pas, la
+fortune, le rang, la consid&eacute;ration du monde, tout n'est plus rien pour
+moi! J'ai r&eacute;fl&eacute;chi, et je ne demande que l'amour de S&ucirc;zel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! donc, s'&eacute;cria Christel, que la volont&eacute; du Seigneur
+s'accomplisse. S&ucirc;zel, tu viens de l'entendre, r&eacute;ponds toi-m&ecirc;me. Quant &agrave;
+nous, que pouvons-nous d&eacute;sirer de plus pour ton bonheur? S&ucirc;zel, aimes-tu
+M. Kobus?&raquo;</p>
+
+<p>Mais S&ucirc;zel ne r&eacute;pondait pas, elle sanglotait plus fort.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; la fin, Fritz s'&eacute;tant &eacute;cri&eacute; d'une voix tremblante:</p>
+
+<p>&laquo;S&ucirc;zel, tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses de r&eacute;pondre?&raquo;</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, se levant comme une d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, elle vint se jeter dans ses
+bras en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! si, je vous aime!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle pleura, tandis que Fritz la pressait sur son c&oelig;ur, et que de
+grosses larmes coulaient sur ses joues.</p>
+
+<p>Tous les assistants pleuraient avec eux: Mayel, son balai &agrave; la main,
+regardait, le cou tendu, dans l'embrasure de la cuisine; et, tout autour
+des fen&ecirc;tres, &agrave; cinq ou six pas, on apercevait des figures curieuses,
+les yeux &eacute;carquill&eacute;s, se penchant pour voir et pour entendre.</p>
+
+<p>Enfin le vieux rebbe se moucha, et dit:</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon... c'est bon.... Aimez-vous... aimez-vous!&raquo;</p>
+
+<p>Et il allait sans doute ajouter quelque sentence, lorsque tout &agrave; coup
+Fritz, poussant un cri de triomphe, passa la main autour de la taille de
+S&ucirc;zel, et se mit &agrave; valser avec elle, en criant:</p>
+
+<p>&laquo;You! houpsa, S&ucirc;zel! You! you! you! you! you!&raquo;</p>
+
+<p>Alors tous ces gens qui pleuraient se mirent &agrave; rire, et la petite S&ucirc;zel,
+souriant &agrave; travers ses larmes, cacha sa jolie figure dans le sein de
+Kobus.</p>
+
+<p>La joie se peignait sur tous les visages; on aurait dit un de ces
+magnifiques coups de soleil, qui suivent les chaudes averses du
+printemps.</p>
+
+<p>Deux grosses filles, avec leurs immenses chapeaux de paille en parasol,
+la figure pourpre et les yeux &eacute;carquill&eacute;s, s'&eacute;taient enhardies jusqu'&agrave;
+venir croiser leurs bras au bord d'une fen&ecirc;tre, regardant et riant de
+bon c&oelig;ur. Derri&egrave;re elles, tous les autres se penchaient l'oreille
+tendue.</p>
+
+<p>Orchel, qui venait de sortir en essuyant ses joues avec son tablier,
+reparut apportant une bouteille et des verres:</p>
+
+<p>&laquo;Voici la bouteille de vin que vous nous avez envoy&eacute;e par S&ucirc;zel, il y a
+trois mois, dit-elle &agrave; Fritz; je la gardais pour la f&ecirc;te de Christel;
+mais nous pouvons bien la boire aujourd'hui.&raquo;</p>
+
+<p>On entendit au m&ecirc;me instant le fouet claquer dehors, et Zaph&eacute;ri, le
+gar&ccedil;on de ferme, s'&eacute;crier: &laquo;En route!&raquo;</p>
+
+<p>Les fen&ecirc;tres se d&eacute;garnirent, et comme l'anabaptiste remplissait les
+verres, le vieux rebbe tout joyeux, lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! Christel, &agrave; quand les noces?&raquo;</p>
+
+<p>Ces paroles rendirent S&ucirc;zel et Fritz attentifs.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! qu'en penses-tu, Orchel? demanda le fermier &agrave; sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Quand M. Kobus voudra, r&eacute;pondit la grosse m&egrave;re en s'asseyant.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; votre sant&eacute;, mes enfants! dit Christel. Moi, je pense qu'apr&egrave;s la
+rentr&eacute;e des foins...&raquo;</p>
+
+<p>Fritz regarda le vieux rebbe, qui dit:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez, Christel, les foins sont une bonne chose, mais le bonheur vaut
+encore mieux. Je repr&eacute;sente le p&egrave;re de Kobus, dont j'ai &eacute;t&eacute; le meilleur
+ami.... Eh bien! moi, je dis que nous devons fixer cela d'ici huit jours,
+juste le temps des publications. &Agrave; quoi bon faire languir ces braves
+enfants? &Agrave; quoi bon attendre davantage? N'est-ce pas ce que tu penses,
+Kobus?</p>
+
+<p>&mdash;Comme S&ucirc;zel voudra, je voudrai&raquo;, dit-il en la regardant.</p>
+
+<p>Elle, baissant les yeux, pencha la t&ecirc;te contre l'&eacute;paule de Fritz sans
+r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'il en soit donc fait ainsi, dit Christel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit David, c'est le meilleur, et vous viendrez
+demain &agrave; Hunebourg, dresser le contrat.&raquo;</p>
+
+<p>Alors on but, et le vieux rebbe, souriant, ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai fait bien des mariages dans ma vie; mais celui-ci me cause plus de
+plaisir que les autres, et j'en suis fier. Je suis venu chez vous,
+Christel, comme le serviteur d'Abraham, &Eacute;l&eacute;azar, chez Laban: cette
+affaire est proc&eacute;d&eacute;e de l'&Eacute;ternel.</p>
+
+<p>&mdash;B&eacute;nissons la volont&eacute; de l'&Eacute;ternel&raquo;, r&eacute;pondirent Christel et Orchel
+d'une seule voix.</p>
+
+<p>Et depuis cet instant, il fut entendu que le contrat serait fait le
+lendemain &agrave; Hunebourg, et que le mariage aurait lieu huit jours apr&egrave;s.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2>
+
+
+<p>Or, le bruit de ces &eacute;v&eacute;nements se r&eacute;pandit le soir m&ecirc;me &agrave; Hunebourg, et
+toute la ville en fut &eacute;tonn&eacute;e; chacun se disait: &laquo;Comment se fait-il que
+M. Kobus, cet homme riche, cet homme consid&eacute;rable, &eacute;pouse une simple
+fille des champs, la fille de son propre fermier, lui qui, depuis quinze
+ans, a refus&eacute; tant de beaux partis?&raquo;</p>
+
+<p>On s'arr&ecirc;tait au milieu des rues pour se raconter cette nouvelle
+&eacute;trange; on en parlait sur le seuil des maisons, dans les chambres et
+jusqu'au fond des cours; l'&eacute;tonnement ne finissait pas.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Schoultz, H&acirc;an, Speck et les autres amis de Fritz
+apprirent ces choses merveilleuses; et le lendemain, r&eacute;unis &agrave; la
+brasserie du <i>Grand-Cerf</i>, ils en causaient entre eux, disant: &laquo;Que
+c'est une grande folie de se marier avec une femme d'une condition
+inf&eacute;rieure &agrave; la n&ocirc;tre, que de l&agrave; r&eacute;sultent les ennuis et les jalousies
+de toute sorte. Qu'il vaut mieux ne pas se marier du tout. Qu'on ne voit
+pas un seul mari sur la terre aussi content, aussi riant, aussi bien
+portant que les vieux gar&ccedil;ons.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oui, s'&eacute;criait Schoultz, indign&eacute; de n'avoir pas &eacute;t&eacute; pr&eacute;venu par Kobus,
+maintenant nous ne verrons plus le gros Fritz; il va vivre dans sa
+coquille, et t&acirc;cher de retirer ses cornes &agrave; l'int&eacute;rieur. Voil&agrave; comme
+l'&acirc;ge alourdit les hommes; quand ils sont devenus faibles, une simple
+fille des champs les dompte et les conduit avec une faveur rose. Il n'y
+a que les vieux militaires qui r&eacute;sistent! C'est ainsi que nous verrons
+le bon Kobus, et nous pouvons bien lui dire: "Adieu, adieu, repose en
+paix!" comme lorsqu'on enterre le Mardi gras.&raquo;</p>
+
+<p>H&acirc;an regardait sous la table, tout r&ecirc;veur, et vidait les cendres de sa
+grosse pipe entre ses genoux. Mais comme &agrave; force de parler, on avait
+fini par reprendre haleine, il dit &agrave; son tour:</p>
+
+<p>&laquo;Le mariage est la fin de la joie, et, pour ma part, j'aimerais mieux me
+fourrer la t&ecirc;te dans un fagot d'&eacute;pines que de me mettre cette corde au
+cou. Malgr&eacute; cela, puisque notre ami Kobus s'est converti, chacun doit
+avouer que sa petite S&ucirc;zel &eacute;tait bien digne d'accomplir un tel miracle;
+pour la gentillesse, l'esprit, le bon sens, je ne connais qu'une seule
+personne qui lui soit comparable, et m&ecirc;me sup&eacute;rieure, car elle a plus de
+dignit&eacute; dans le port: c'est la fille du bourgmestre de Bischem, une
+femme superbe, avec laquelle j'ai dans&eacute; le <i>treieleins</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Alors Schoultz s'&eacute;cria &laquo;que ni S&ucirc;zel, ni la fille du bourgmestre
+n'&eacute;taient dignes de d&eacute;nouer les cordons des souliers de la petite femme
+rousse qu'il avait choisie&raquo;; et la discussion, s'animant de plus en
+plus, continua de la sorte jusqu'&agrave; minuit, moment o&ugrave; le wachtman vint
+pr&eacute;venir ces messieurs que la conf&eacute;rence &eacute;tait close provisoirement.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me jour, on dressait le contrat de mariage chez Fritz. Comme le
+tabellion M&uuml;ntz venait d'inscrire les biens de Kobus, et que S&ucirc;zel,
+elle, n'avait rien &agrave; mettre en m&eacute;nage que les charmes de la jeunesse et
+de l'amour, le vieux David, se penchant derri&egrave;re le notaire, lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Mettez que le rebbe David Sichel donne &agrave; S&ucirc;zel, en dot, les trois
+arpents de vigne du Sonneberg, lesquels produisent le meilleur vin du
+pays. Mettez cela, M&uuml;ntz.&raquo;</p>
+
+<p>Fritz, s'&eacute;tant redress&eacute; tout surpris, car ces trois arpents lui
+appartenaient, le vieux rebbe levant le doigt, dit en souriant:</p>
+
+<p>&laquo;Rappelle-toi, Kobus, rappelle-toi notre discussion sur le mariage, &agrave; la
+fin du d&icirc;ner, il y a trois mois, dans cette chambre!&raquo;</p>
+
+<p>Alors Fritz se rappela leur pari:</p>
+
+<p>&laquo;C'est vrai, dit-il en rougissant, ces trois arpents de vigne sont &agrave;
+David, il me les a gagn&eacute;s; mais puisqu'il les donne &agrave; S&ucirc;zel, je les
+accepte pour elle. Seulement, ajoutez qu'il s'en r&eacute;serve la jouissance;
+je veux qu'il puisse en boire le vin jusqu'&agrave; l'&acirc;ge avanc&eacute; de son
+grand-p&egrave;re Mathusalem, c'est indispensable &agrave; mon bonheur. Et mettez
+aussi, M&uuml;ntz, que S&ucirc;zel apporte en dot la ferme de Meisenth&acirc;l, que je
+lui donne en signe d'amour; Christel et Orchel la cultiveront pour leurs
+enfants, cela leur fera plus de plaisir.&raquo;</p>
+
+<p>C'est ainsi que fut &eacute;crit le contrat de mariage.</p>
+
+<p>Et quant au reste, quant &agrave; l'arriv&eacute;e de I&ocirc;sef Alm&acirc;ni, de Bockel et
+d'Andr&egrave;s, accourant de quinze lieues, faire de la musique &agrave; la noce de
+leur ami Kobus; quant au festin, ordonn&eacute; par la vieille Katel, selon
+toutes les r&egrave;gles de son art, avec le concours de la cuisini&egrave;re du
+<i>B&oelig;uf-Rouge</i>; quant &agrave; la gr&acirc;ce na&iuml;ve de S&ucirc;zel, &agrave; la joie de Fritz, &agrave; la
+dignit&eacute; de H&acirc;an et de Schoultz, ses gar&ccedil;ons d'honneur, &agrave; la belle
+allocution de M. le pasteur Diemer, au grand bal, que le vieux rebbe
+David ouvrit lui-m&ecirc;me avec S&ucirc;zel au milieu des applaudissements
+universels; quant &agrave; l'enthousiasme de I&ocirc;sef, jouant du violon d'une
+fa&ccedil;on tellement extraordinaire que la moiti&eacute; de Hunebourg se tint sur la
+place des Acacias pour l'entendre, jusqu'&agrave; deux heures du matin, quant &agrave;
+tout cela, ce serait une histoire aussi longue que la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Qu'il vous suffise donc de savoir qu'environ quinze jours apr&egrave;s son
+mariage, Fritz r&eacute;unit tous ses amis &agrave; d&icirc;ner, dans la m&ecirc;me salle o&ugrave; S&ucirc;zel
+&eacute;tait venue s'asseoir au milieu d'eux, trois mois avant, et qu'il
+d&eacute;clara hautement, que le vieux rebbe avait eu raison de dire: &laquo;qu'en
+dehors de l'amour tout n'est que vanit&eacute;; qu'il n'existe rien de
+comparable, et que le mariage avec la femme qu'on aime est le paradis
+sur terre!&raquo;</p>
+
+<p>Et David Sichel, alors tout &eacute;mu, pronon&ccedil;a cette belle sentence, qu'il
+avait lue dans un livre h&eacute;bra&iuml;que, et qu'il trouvait sublime,
+quoiqu'elle ne f&ucirc;t pas du Vieux Testament:</p>
+
+<p>&laquo;Mes bien-aim&eacute;s, aimons-nous les uns les autres. Quiconque aime les
+autres, conna&icirc;t Dieu. Celui qui ne les aime pas, ne conna&icirc;t pas Dieu,
+car Dieu est amour!&raquo;</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3>Notes:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Patois compos&eacute; d'allemand et d'h&eacute;breu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Rabbin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Mauvais juif.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Braque.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> &Eacute;picurien.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> D&eacute;clar&eacute; impur par la loi de Mo&iuml;se.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Fouet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Le Fran&ccedil;ais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> G&acirc;teau juif.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> F&ecirc;te de r&eacute;jouissance en m&eacute;moire de la promulgation de la Loi au
+peuple juif.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Polichinelle allemand.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Salle de danse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> L'appariteur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Le percepteur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Le porteur de contraintes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Tra&icirc;neau.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Journ&eacute;e de je&ucirc;ne et d'expiation chez les juifs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> La ma&icirc;tresse quille.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> L'Am&eacute;rique! l'Am&eacute;rique!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Ceci doit compter.</p></div>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'ami Fritz, by Erckmann-Chatrian
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMI FRITZ ***
+
+***** This file should be named 18340-h.htm or 18340-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/3/4/18340/
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..052d2fb
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #18340 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18340)