diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:53:06 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:53:06 -0700 |
| commit | cdb8bf6572ed4ff73b735af63e41f3e1bfa088d6 (patch) | |
| tree | edbd25e5b5210e0fd33db0e81bd213c4eb2b76e1 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 18340-8.txt | 8381 | ||||
| -rw-r--r-- | 18340-8.zip | bin | 0 -> 149670 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18340-h.zip | bin | 0 -> 159774 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18340-h/18340-h.htm | 8454 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
7 files changed, 16851 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18340-8.txt b/18340-8.txt new file mode 100644 index 0000000..e32e42b --- /dev/null +++ b/18340-8.txt @@ -0,0 +1,8381 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'ami Fritz, by Erckmann-Chatrian + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'ami Fritz + +Author: Erckmann-Chatrian + +Release Date: May 7, 2006 [EBook #18340] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMI FRITZ *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + +ERCKMANN-CHATRIAN + +L'AMI FRITZ + +(1864) + +Table des matières + +I. +II. +III. +IV. +V. +VI. +VII. +VIII. +IX. +X. +XI. +XII. +XIII. +XIV. +XV. +XVI. +XVII. +XVIII. + + + + +I + + +Lorsque Zacharias Kobus, juge de paix à Hunebourg, mourut en 1832, son +fils Fritz Kobus, se voyant à la tête d'une belle maison sur la place +des Acacias, d'une bonne ferme dans la vallée de Meisenthâl, et de pas +mal d'écus placés sur solides hypothèques, essuya ses larmes, et se dit +avec l'Ecclésiaste: «Vanité des vanités, tout est vanité! Quel avantage +a l'homme des travaux qu'il fait sur la terre? Une génération passe et +l'autre vient; le soleil se lève et se couche aujourd'hui comme hier; le +vent souffle au nord, puis il souffle au midi: les fleuves vont à la +mer, et la mer n'en est pas remplie; toutes choses travaillent plus que +l'homme ne saurait dire; l'oeil n'est jamais rassasié de voir, ni +l'oreille d'entendre: on oublie les choses passées, on oubliera celles +qui viennent:--le mieux est de ne rien faire... pour n'avoir rien à se +reprocher!» + +C'est ainsi que raisonna Fritz Kobus en ce jour. + +Et le lendemain, voyant qu'il avait bien raisonné la veille, il se dit +encore: + +«Tu te lèveras le matin, entre sept et huit heures, et la vieille Katel +t'apportera ton déjeuner, que tu choisiras toi-même, selon ton goût. +Ensuite tu pourras aller, soit au Casino lire le journal, soit faire un +tour aux champs, pour te mettre en appétit. À midi, tu reviendras dîner; +après le dîner, tu vérifieras tes comptes, tu recevras tes rentes, tu +feras tes marchés. Le soir, après souper, tu iras à la brasserie du +_Grand-Cerf_, faire quelques parties de _youker_ ou de _rams_ avec les +premiers venus. Tu fumeras des pipes, tu videras des chopes, et tu seras +l'homme le plus heureux du monde. Tâche d'avoir toujours la tête froide, +le ventre libre et les pieds chauds: c'est le précepte de la sagesse. Et +surtout, évite ces trois choses: de devenir trop gras, de prendre des +actions industrielles et de te marier. Avec cela, Kobus, j'ose te +prédire que tu deviendras vieux comme Mathusalem; ceux qui te suivront +diront: "C'était un homme d'esprit, un homme de bon sens, un joyeux +compère!" Que peux-tu désirer de plus, quand le roi Salomon déclare +lui-même que l'accident qui frappe l'homme, et celui qui frappe la bête +sont un seul et même accident; que la mort de l'un est la même mort que +celle de l'autre, et qu'ils ont tous deux le même souffle!... Puisqu'il +en est ainsi, pensa Kobus, tâchons au moins de profiter de notre +souffle, pendant qu'il nous est permis de souffler.» + +Or, durant quinze ans, Fritz Kobus suivit exactement la règle qu'il +s'était tracée d'avance; sa vieille servante Katel, la meilleure +cuisinière de Hunebourg, lui servit toujours les morceaux qu'il aimait +le plus, apprêtés de la façon qu'il voulait; il eut toujours la +meilleure choucroute, le meilleur jambon, les meilleures andouilles et +le meilleur vin du pays; il prit régulièrement ses cinq chopes de +_bockbier_ à la brasserie du _Grand-Cerf_; il lut régulièrement le même +journal à la même heure; il fit régulièrement ses parties de _youker_ et +de _rams_, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre. + +Tout changeait autour de lui, Fritz Kobus seul ne changeait pas; tous +ses anciens camarades montaient en grade, et Kobus ne leur portait pas +envie; au contraire, lisait-il dans son journal que Yéri-Hans venait +d'être nommé capitaine de housards, à cause de son courage; que Frantz +Sépel venait d'inventer une machine pour filer le chanvre à moitié prix; +que Pétrus venait d'obtenir une chaire de métaphysique à Munich; que +Nickel Bischof venait d'être décoré de l'ordre du Mérite pour ses belles +poésies, aussitôt il se réjouissait et disait: «Voyez comme ces +gaillards-là se donnent de la peine: les uns se font casser bras et +jambes pour me garder mon bien; les autres font des inventions pour +m'obtenir les choses à bon marché; les autres suent sang et eau pour +écrire des poésies et me faire passer un bon quart d'heure quand je +m'ennuie.... Ha! ha! ha! les bons enfants!» + +Et les grosses joues de Kobus se relevaient, sa grande bouche se fendait +jusqu'aux oreilles, son large nez s'épatait de satisfaction; il poussait +un éclat de rire qui n'en finissait plus. + +Du reste, ayant toujours eu soin de prendre un exercice modéré, Fritz se +portait de mieux en mieux; sa fortune s'augmentait raisonnablement, +parce qu'il n'achetait pas d'actions et ne voulait pas s'enrichir d'un +seul coup. Il était exempt de tous les soucis de la famille, étant resté +garçon; tout le secondait, tout le satisfaisait, tout le réjouissait; +c'était un exemple vivant de la bonne humeur que vous procurent le bon +sens et la sagesse humaine, et naturellement il avait des amis, ayant +des écus. + +On ne pouvait être plus content que Fritz, mais ce n'était pas tout à +fait sans peine, car je vous laisse à penser les propositions de mariage +innombrables qu'il avait dû refuser durant ces quinze ans; je vous +laisse à penser toutes les veuves et toutes les jeunes filles qui +avaient voulu se dévouer à son bonheur; toutes les ruses des bonnes +mères de famille qui, de mois en mois et d'année en année, avaient +essayé de l'attirer dans leur maison, et de le faire se décider en +faveur de Charlotte ou de Gretchen; non, ce n'est pas sans peine que +Kobus avait sauvé sa liberté de cette conspiration universelle. + +Il y avait surtout le vieux rabbin, David Sichel--le plus grand +arrangeur de mariages qu'on ait jamais vu dans ce bas monde--, il y +avait surtout ce vieux rabbin qui s'acharnait à vouloir marier Fritz. On +aurait dit que son honneur était engagé dans le succès de l'affaire. Et +le pire, c'est que Kobus aimait beaucoup ce vieux David; il l'aimait +pour l'avoir vu, dès son enfance assis du matin au soir chez le juge de +paix, son respectable père; pour l'avoir entendu nasiller, discuter et +crier autour de son berceau; pour avoir sauté sur ses vieilles cuisses +maigres, en lui tirant la barbiche; pour avoir appris le _yudisch_[1] de +sa propre bouche; pour s'être amusé dans la cour de la vieille +synagogue, et enfin pour avoir dîné tout petit dans la tente de +feuillage que David Sichel dressait chez lui, comme tous les fils +d'Israël, au jour de la fête des Tabernacles. + + [Note 1: Patois composé d'allemand et d'hébreu.] + +Tous ces souvenirs se mêlaient et se confondaient dans l'esprit de Fritz +avec les plus beaux jours de son enfance; aussi n'avait-il pas de plus +grand plaisir que de voir, de près ou de loin, le profil du vieux +_rebbe_[2], avec son chapeau râpé penché sur le derrière de la tête, son +bonnet de coton noir tiré sur la nuque, sa vieille capote verte, au +grand collet graisseux remontant jusque par-dessus les oreilles, son nez +crochu barbouillé de tabac, sa barbiche grise, ses longues jambes +maigres, revêtues de bas noirs formant de larges plis, comme autour de +manches à balai, et ses souliers ronds à boucles de cuivre. Oui, cette +bonne figure jaune, pleine de finesse et de bonhomie, avait le privilège +d'égayer Kobus plus que toute autre à Hunebourg, et du plus loin qu'il +l'apercevait dans la rue, il lui criait d'un accent nasillard, imitant +le geste et la voix du vieux rebbe: + +«Hé! hé! vieux _posché-isroel_[3], comment ça va-t-il? Arrive donc que +je te fasse goûter mon kirschenwasser.» + + [Note 2: Rabbin.] + + [Note 3: Mauvais juif.] + +Quoique David Sichel eût plus de soixante-dix ans, et que Fritz n'en eût +guère que trente-six, ils se tutoyaient et ne pouvaient se passer l'un +de l'autre. + +Le vieux rebbe s'approchait donc, en agitant la tête d'un air grotesque, +et psalmodiant: + +«_Schaude..., schaude..._[4], tu ne changeras donc jamais, tu seras donc +toujours le même fou que j'ai connu, que j'ai fait sauter sur mes +genoux, et qui voulait m'arracher la barbe? Kobus, il y a dans toi +l'esprit de ton père: c'était un vieux braque, qui voulait connaître le +Talmud et les prophètes mieux que moi, et qui se moquait des choses +saintes, comme un véritable païen! S'il n'avait pas été le meilleur +homme du monde, et s'il n'avait pas rendu des jugements, à son tribunal, +aussi beaux que ceux de Salomon, il aurait mérité d'être pendu! Toi, tu +lui ressembles, tu es un _épikaures_[5]; aussi je te pardonne, il faut +que je te pardonne.» + + [Note 4: Braque.] + + [Note 5: Épicurien.] + +Alors Fritz se mettait à rire aux larmes; ils montaient ensemble prendre +un verre de Kirschenwasser, que le vieux rabbin ne dédaignait pas. Ils +causaient en _yudisch_ des affaires de la ville, du prix des blés, du +bétail et de tout. Quelquefois David avait besoin d'argent, et Kobus lui +avançait d'assez fortes sommes sans intérêt. Bref, il aimait le vieux +rebbe, il l'aimait beaucoup, et David Sichel, après sa femme Sourlé et +ses deux garçons Isidore et Nathan, n'avait pas de meilleur ami que +Fritz; mais il abusait de son amitié pour vouloir le marier. + +À peine étaient-ils assis depuis vingt minutes en face l'un de +l'autre--causant d'affaires, et se regardant avec ce plaisir que deux +amis éprouvent toujours à se voir, à s'entendre, à s'exprimer +ouvertement sans arrière-pensée, ce qu'on ne peut jamais faire avec des +étrangers--à peine étaient-ils ainsi, et dans un de ces moments où la +conversation sur les affaires du jour s'épuise, que la physionomie du +vieux rebbe prenait un caractère rêveur, puis s'animait tout à coup d'un +reflet étrange, et qu'il s'écriait: + +«Kobus, connais-tu la jeune veuve du conseiller Roemer? Sais-tu que +c'est une jolie femme, oui, une jolie femme! Elle a de beaux yeux, cette +jeune veuve, elle est aussi très aimable. Sais-tu qu'avant-hier, comme +je passais devant sa maison, dans la rue de l'Arsenal, voilà qu'elle se +penche à la fenêtre et me dit: "Hé! c'est monsieur le rabbin Sichel; que +j'ai de plaisir à vous voir, mon cher monsieur Sichel!" Alors, Kobus, +moi tout surpris, je m'arrête et je lui réponds en souriant: "Comment un +vieux bonhomme tel que David Sichel peut-il charmer d'aussi beaux yeux, +madame Roemer? Non, non, cela n'est pas possible, je vois que c'est par +bonté d'âme que vous dites ces choses!" Et vraiment, Kobus, elle est +bonne et gracieuse, et puis elle a de l'esprit; elle est, selon les +paroles du Cantique des cantiques, comme la rose de Sârron et le muguet +des vallées», disait le vieux rabbin en s'animant de plus en plus. + +Mais, voyant Fritz sourire, il s'interrompait en balançant la tête, et +s'écriait: + +«Tu ris... il faut toujours que tu ries! Est-ce une manière de +converser, cela? Voyons, n'est-elle pas ce que je dis... ai-je raison? + +--Elle est encore mille fois plus belle, répondait Kobus; seulement +raconte-moi le reste, elle t'a fait entrer chez elle, n'est-ce pas... +elle veut se remarier? + +--Oui. + +--Ah! bon, ça fait la vingt-troisième.... + +--La vingt-troisième que tu refuses de ma propre main, Kobus? + +--C'est vrai, David, avec chagrin, avec grand chagrin; je voudrais me +marier pour te faire plaisir, mais tu sais....» Alors le vieux rebbe se +fâchait. + +«Oui, disait-il, je sais que tu es un gros égoïste, un homme qui ne +pense qu'à boire et à manger, et qui se fait des idées extraordinaires +de sa grandeur. Eh bien! tu as tort, Fritz Kobus; oui, tu as tort de +refuser des personnes honnêtes, les meilleurs partis de Hunebourg, car +tu deviens vieux; encore trois ou quatre ans, et tu auras des cheveux +gris. Alors tu m'appelleras, tu diras: "David, cherche-moi une femme, +cours, n'en vois-tu pas une qui me convienne." Mais il ne sera plus +temps, maudit _schaude_, qui ris de tout! Cette veuve est encore bien +bonne de vouloir de toi!» + +Plus le vieux rabbin se fâchait, plus Fritz riait. + +«C'est cette manière de rire, criait David en se levant et balançant ses +deux mains près de ses oreilles, c'est cette manière de rire que je ne +peux pas voir: voilà ce qui me fâche! ne faut-il pas être fou pour rire +de cette façon?» + +Et s'arrêtant: + +«Kobus, disait-il en faisant une grimace de dépit, avec ta façon de +rire, tu me feras sauver de ta maison. Tu ne peux donc pas être grave +une fois, une seule fois dans ta vie? + +--Allons, _posché-isroel_, disait Fritz à son tour, assieds-toi, vidons +encore un petit verre de ce vieux kirsch. + +--Que ce kirschenwasser me soit poison, disait le vieux rebbe fort +dépité, si je reviens encore une fois chez toi! ta façon de rire est +tellement bête, tellement bête, que ça me tourne sur le coeur.» + +Et la tête roide, il descendait l'escalier en criant: «C'est la dernière +fois, Kobus, la dernière fois! + +--Bah! disait Fritz, penché sur la rampe et les joues épanouies de +plaisir, tu reviendras demain. + +--Jamais!... + +--Demain, David; tu sais, la bouteille est encore à moitié pleine.» + +Le vieux rabbin remontait la rue à grands pas, marmottant dans sa barbe +grise, et Fritz, heureux comme un roi, renfermait la bouteille dans +l'armoire et se disait: + +«Ça fait la vingt-troisième! Ah! vieux _posché-isroel_, m'as-tu fait du +bon sang!» + +Le lendemain ou le surlendemain, David revenait à l'appel de Kobus; ils +se rasseyaient à la même table, et de ce qui s'était passé la veille, il +n'en était plus question. + + + + +II + + +Un jour, vers la fin du mois d'avril, Fritz Kobus s'était levé de grand +matin, pour ouvrir ses fenêtres sur la place des Acacias, puis il +s'était recouché dans son lit bien chaud, la couverture autour des +épaules, le duvet sur les jambes, et regardait la lumière rouge à +travers ses paupières, en bâillant avec une véritable satisfaction. Il +songeait à différentes choses, et, de temps en temps, entrouvrait les +yeux pour voir s'il était bien éveillé. + +Dehors il faisait un de ces temps clairs de la fonte des neiges, où les +nuages s'en vont, où le toit en face, les petites lucarnes miroitantes, +la pointe des arbres, enfin tout vous paraît brillant; où l'on se croit +redevenu plus jeune, parce qu'une sève nouvelle court dans vos membres, +et que vous revoyez des choses cachées depuis cinq mois: le pot de +fleurs de la voisine, le chat qui se remet en route sur les gouttières, +les moineaux criards qui recommencent leurs batailles. + +De petits coups de vent tiède soulevaient les rideaux de Fritz et les +laissaient retomber; puis, aussitôt après, le souffle de la montagne, +refroidi par les glaces qui s'écoulent lentement à l'ombre des ravines, +remplissait de nouveau la chambre. + +On entendait au loin, dans la rue, les commères rire entre elles, en +chassant à grands coups de balai la neige fondante le long des rigoles, +les chiens aboyer d'une voix plus claire, et les poules caqueter dans la +cour. + +Enfin, c'était le printemps. + +Kobus, à force de rêver, avait fini par se rendormir, quand le son d'un +violon, pénétrant et doux comme la voix d'un ami que vous entendez vous +dire après une longue absence: «Me voilà, c'est moi!» le tira de son +sommeil, et lui fit venir les larmes aux yeux. Il respirait à peine pour +mieux entendre. + +C'était le violon du bohémien Iôsef, qui chantait, accompagné d'un autre +violon et d'une contrebasse; il chantait dans sa chambre derrière ses +rideaux bleus, et disait: + +«C'est moi, Kobus, c'est moi, ton vieil ami! Je te reviens avec le +printemps, avec le beau soleil...--Écoute, Kobus, les abeilles +bourdonnent autour des premières fleurs, les premières feuilles +murmurent, la première alouette gazouille dans le ciel bleu, la première +caille court dans les sillons.--Et je reviens t'embrasser!--Maintenant, +Kobus, les misères de l'hiver sont oubliées.--Maintenant, je vais encore +courir de village en village joyeusement, dans la poussière des chemins, +ou sous la pluie chaude des orages.--Mais je n'ai pas voulu passer sans +te voir, Kobus, je viens te chanter mon chant d'amour, mon premier salut +au printemps.» + +Tout cela le violon de Iôsef le disait, et bien d'autres choses encore, +plus profondes: de ces choses qui vous rappellent les vieux souvenirs de +la jeunesse, et qui sont pour nous... pour nous seuls. Aussi le joyeux +Kobus en pleurait d'attendrissement. + +Enfin, tout doucement, il écarta les rideaux de son lit, pendant que la +musique allait toujours, plus grave et plus touchante, et il vit les +trois bohémiens sur le seuil de la chambre, et la vieille Katel +derrière, sous la porte. Il vit Iôsef, grand, maigre, jaune, déguenillé +comme toujours, le menton allongé sur le violon avec sentiment, l'archet +frémissant sur les cordes avec amour, les paupières baissées, ses grands +cheveux noirs, laineux--recouverts du large feutre en loques--, tombant +sur ses épaules comme la toison d'un mérinos, et ses narines aplaties +sur sa grosse lèvre bleuâtre retroussée. + +Il le vit ainsi, l'âme perdue dans sa musique; et, près de lui, Kopel le +bossu, noir comme un corbeau, ses longs doigts osseux, couleur de +bronze, écarquillés sur les cordes de la basse, le genou rapiécé en +avant et le soulier en lambeaux sur le plancher; et, plus loin, le jeune +Andrès, ses grands yeux noirs entourés de blanc, levés au plafond d'un +air d'extase. + +Fritz vit ces choses avec une émotion inexprimable. + +Et maintenant, il faut que je vous dise pourquoi Iôsef venait lui faire +de la musique au printemps, et pourquoi cela l'attendrissait. + +Bien longtemps avant, un soir de Noël, Kobus se trouvait à la brasserie +du _Grand-Cerf_. Il y avait trois pieds de neige dehors. Dans la grande +salle, pleine de fumée grise, autour du grand fourneau de fonte, les +fumeurs se tenaient debout; tantôt l'un, tantôt l'autre s'écartait un +peu vers la table, pour vider sa chope, puis revenait se chauffer en +silence. + +On ne songeait à rien, quand un bohémien entra, les pieds nus dans des +souliers troués; il grelottait, et se mit à jouer d'un air mélancolique. +Fritz trouva sa musique très belle: c'était comme un rayon de soleil à +travers les nuages gris de l'hiver. + +Mais derrière le bohémien, près de la porte, se tenait dans l'ombre le +wachtman Foux, avec sa tête de loup à l'affût, les oreilles droites, le +museau pointu, les yeux luisants, Kobus comprit que les papiers du +bohémien n'étaient pas en règle, et que Foux l'attendait à la sortie +pour le conduire au violon. + +C'est pourquoi, se sentant indigné, il s'avança vers le bohémien, lui +mit un _thaler_ dans la main, et, le prenant bras dessus bras dessous, +lui dit: + +«Je te retiens pour cette nuit de Noël; arrive!» + +Ils sortirent donc au milieu de l'étonnement universel, et plus d'un +pensa: «Ce Kobus est fou d'aller bras dessus bras dessous avec un +bohémien; c'est un grand original.» + +Foux, lui, les suivait en frôlant les murs. Le bohémien avait peur +d'être arrêté, mais Fritz lui dit: + +«Ne crains rien, il n'osera pas te prendre.» + +Il le conduisit dans sa propre maison, où la table était dressée pour la +fête du _Christ-Kind_: l'arbre de Noël au milieu, sur la nappe blanche; +et, tout autour, le pâté, les _küchlen_ saupoudrés de sucre blanc, le +_kougelhof_ aux raisins de caisse, rangés dans un ordre convenable. +Trois bouteilles de vieux bordeaux chauffaient dans des serviettes, sur +le fourneau de porcelaine à plaque de marbre. + +«Katel, va chercher un autre couvert, dit Kobus, en secouant la neige de +ses pieds; je célèbre ce soir la naissance du Sauveur avec ce brave +garçon, et si quelqu'un vient le réclamer... gare!» + +La servante ayant obéi, le pauvre bohémien prit place, tout émerveillé +de ces choses. Les verres furent remplis jusqu'au bord, et Fritz +s'écria: + +«À la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le véritable Dieu des +bons coeurs!» + +Dans le même instant Foux entrait. Sa surprise fut grande de voir le +zigeiner assis à table avec le maître de la maison. Au lieu de parler +haut, il dit seulement: + +«Je vous souhaite une bonne nuit de Noël, monsieur Kobus. + +--C'est bien; veux-tu prendre un verre de vin avec nous? + +--Merci, je ne bois jamais dans le service. Mais connaissez-vous cet +homme, monsieur Kobus? + +--Je le connais, et j'en réponds. + +--Alors ses papiers sont en règle?» Fritz n'en put entendre davantage, +ses grosses joues pâlissaient de colère: il se leva, prit rudement le +wachtman au collet, et le jeta dehors en criant: «Cela t'apprendra à +entrer chez un honnête homme, la nuit de Noël!» + +Puis, il vint se rasseoir, et, comme le bohémien tremblait: + +«Ne crains rien, lui dit-il, tu es chez Fritz Kobus. Bois, mange en +paix, si tu veux me faire plaisir.» Il lui fit boire du vin de Bordeaux; +et, sachant que Foux guettait toujours dans la rue, malgré la neige, il +dit à Katel de préparer un bon lit à cet homme pour la nuit; de lui +donner le lendemain des souliers et de vieux habits, et de ne pas le +renvoyer sans avoir eu soin de lui mettre encore un bon morceau dans la +poche. Foux attendit jusqu'au dernier coup de la messe, puis il se +retira; et le bohémien, qui n'était autre que Iôsef, étant parti de +bonne heure, il ne fut plus question de cette affaire. Kobus lui-même +l'avait oubliée, quand, aux premiers jours du printemps de l'année +suivante, étant au lit un beau matin, il entendit à la porte de sa +chambre une douce musique: c'était la pauvre alouette qu'il avait sauvée +dans les neiges, et qui venait le remercier au premier rayon de soleil. + +Depuis, tous les ans Iôsef revenait à la même époque, tantôt seul, +tantôt avec un ou deux de ses camarades, et Fritz le recevait comme un +frère. + +Donc Kobus revit ce jour-là son vieil ami le bohémien, ainsi que je +viens de vous le raconter; et quand la basse ronflante se tut, quand +Iôsef, lançant son dernier coup d'archet, leva les yeux, il lui tendit +les bras derrière les rideaux en s'écriant: «Iôsef!» + +Alors le bohémien vint l'embrasser, riant en montrant ses dents +blanches, et disant: + +«Tu vois, je ne t'oublie pas... la première chanson de l'alouette est +pour toi! + +--Oui... et c'est pourtant la dixième année!» s'écria Kobus. Ils se +tenaient les mains et se regardaient, les yeux pleins de larmes. Et +comme les deux autres attendaient gravement, Fritz partit d'un éclat de +rire, et dit: «Iôsef, passe-moi mon pantalon.» Le bohémien ayant obéi, +il tira de sa poche deux _thalers_. «Voici pour vous autres, dit-il à +Kopel et à Andrès; vous pouvez aller dîner aux _Trois-Pigeons_, Iôsef +dîne avec moi.» Puis, sautant de son lit, tout en s'habillant il ajouta: + +«Est-ce que tu as déjà fait ton tour dans les brasseries, Iôsef? + +--Non, Kobus. + +--Eh bien! dépêche-toi d'y aller; car, à midi juste la table sera mise. +Nous allons encore une fois nous faire du bon sang. Ha! ha! ha! le +printemps est revenu; maintenant, il s'agit de bien le commencer. Katel! +Katel! + +--Alors je m'en vais tout de suite, dit Iôsef. + +--Oui, mon vieux; mais n'oublie pas midi.» Le bohémien et ses deux +camarades descendirent l'escalier, et Fritz, regardant sa vieille +servante, lui dit avec un sourire de satisfaction: «Eh bien, Katel, +voici le printemps.... Nous allons faire une petite noce.... Mais attends +un peu: commençons par inviter les amis.» + +Et se penchant à la fenêtre, il se mit à crier: + +«Ludwig! Ludwig!» + +Un bambin passait justement, c'était Ludwig, le fils du tisserand +Koffel, sa tignasse blonde ébouriffée et les pieds nus dans l'eau de +neige. Il s'arrêta le nez en l'air. + +«Monte!» lui cria Kobus. + +L'enfant se dépêcha d'obéir et s'arrêta sur le seuil, les yeux en +dessous, se grattant la nuque d'un air embarrassé. + +«Avance donc... écoute! Tiens, voilà d'abord deux _groschen_.» + +Ludwig prit les deux _groschen_ et les fourra dans la poche de son +pantalon de toile, en se passant la manche sous le nez, comme pour dire: + +«C'est bon!» + +«Tu vas courir chez Frédéric Schoultz, dans la rue du Plat-d'Étain, et +chez M. le percepteur Hâan, à l'hôtel de _la Cigogne..._ tu m'entends? + +Ludwig inclina brusquement la tête. + +«Tu leur diras que Fritz Kobus les invite à dîner pour midi juste. + +--Oui, monsieur Kobus. + +--Attends donc, il faut que tu ailles aussi chez le vieux rebbe David, +et que tu lui dises que je l'attends vers une heure, pour le café. +Maintenant, dépêche-toi!» + +Le petit descendit l'escalier quatre à quatre; Kobus, de la fenêtre, le +regarda quelques instants remonter la rue bourbeuse, sautant par-dessus +les ruisseaux comme un chat. La vieille servante attendait toujours. + +«Écoute, Katel, lui dit Fritz en se retournant, tu vas aller au marché +tout de suite. Tu choisiras ce que tu trouveras de plus beau en fait de +poisson et de gibier. S'il y a des primeurs, tu les achèteras, à +n'importe quel prix: l'essentiel est que tout soit bon! Je me charge de +dresser la table et de monter les bouteilles, ainsi ne t'occupe que de +ta cuisine. Mais dépêche-toi, car je suis sûr que le professeur Speck et +tous les autres gourmands de la ville sont déjà sur place, à marchander +les morceaux les plus délicats. + + + + +III + + +Après le départ de Katel, Fritz entra dans la cuisine allumer une +chandelle, car il voulait passer l'inspection de sa cave, et choisir +quelques vieilles bouteilles de vin, pour célébrer la fête du printemps. + +Sa grosse figure exprimait le contentement intérieur; il revoyait déjà +les beaux jours se suivre à la file jusqu'en automne: la fête des +asperges, les parties de quilles au _Panier-Fleuri_, hors de Hunebourg; +les parties de pêche avec Christel, son fermier de Meisenthâl, la +descente du Losser en bateau, sous les ombres tremblotantes des grands +ormes en demi-voûte de la rive; et puis Christel, l'épervier sur +l'épaule, lui disant: «Halte!» près de la source aux truites, et tout à +coup déployant son filet en rond, comme une immense toile d'araignée, +sur l'eau dormante, et le retirant tout frétillant de poissons dorés. Il +revoyait cela d'avance, et bien d'autres choses: le départ pour la +chasse au bois de hêtres, près de Katzenbach; le char-à-bancs tout plein +de joyeux compères, les hautes guêtres de cuir bien bouclées aux jambes, +la gibecière au dos sur la blouse grise, la gourde et le sac à poudre +sur la hanche, les fusils doubles entre les genoux dans la paille: tout +cela pêle-mêle. Les chiens, attachés derrière, jappant, hurlant, se +démenant; et lui, près du timon, conduisant la voiture jusqu'à la maison +du garde Roedig, et les laissant partir, pour veiller à la cuisine, +faire frire les petits oignons et rafraîchir le vin dans les cuveaux. +Puis le retour des chasseurs à la nuit, les uns la gibecière vide, les +autres soufflant dans la trompe. Tous ces beaux jours lui passaient +devant les yeux en allumant la chandelle: les moissons, la cueillette du +houblon, les vendanges, et il poussait de petits éclats de rire: «Hé! +hé! hé! ça va bien... ça va bien!» + +Enfin il descendit, la main devant sa lumière, le trousseau de clefs +dans sa poche, un panier au bras. + +En bas, sous l'escalier, il ouvrit la cave, une vieille cave bien sèche, +les murs couverts de salpêtre brillant comme le cristal, la cave des +Kobus depuis cent cinquante ans, où le grand grand-père Nicolas avait +fait venir pour la première fois du _markobrunner_, en 1715, et qui +depuis, grâce à Dieu, s'était augmentée d'année en année, par la sage +prévoyance des autres Kobus. + +Il l'ouvrit, les yeux écarquillés de plaisir, et se vit en face des deux +lucarnes bleues qui donnent sur la place des Acacias. Il passa lentement +près des petits fûts cerclés de fer, rangés sur de grosses poutres le +long des murs; et, les contemplant, il se disait: + +«Ce _gleiszeller_ est de huit ans, c'est moi-même qui l'ai acheté à la +côte; maintenant il doit avoir assez déposé, il est temps de le mettre +en bouteilles. Dans huit jours, je préviendrai le tonnelier Schweyer, et +nous commencerons ensemble. Et ce _steinberg-_là est de onze ans; il a +fait une maladie, il a filé, mais ce doit être passé... nous verrons ça +bientôt. Ah! voici mon _forstheimer_ de l'année dernière, que j'ai collé +au blanc d'oeuf; il faudra pourtant que je l'examine; mais aujourd'hui +je ne veux pas me gâter la bouche; demain, après-demain, il sera temps.» + +Et, songeant à ces choses, Kobus avançait toujours rêveur et grave. + +Au premier tournant, et comme il allait entrer dans la seconde cave, sa +vraie cave, la cave des bouteilles, il s'arrêta pour moucher la +chandelle, ce qu'il fit avec les doigts, ayant oublié les mouchettes; +et, après avoir posé le pied sur le lumignon, il s'avança le dos courbé, +sous une petite voûte taillée dans le roc, et, tout au bout de ce boyau, +il ouvrit une seconde porte, fermée d'un énorme cadenas; l'ayant +poussée, il se redressa tout joyeux, en s'écriant: + +«Ah! ah! nous y sommes!» + +Et sa voix retentit sous la haute voûte grise. + +En même temps, un chat noir grimpait au mur et se retournait dans la +lucarne, les yeux verts brillants, avant de se sauver vers la rue du +_Coin-Brûlé_. + +Cette cave, la plus saine de Hunebourg, était en partie creusée dans le +roc, et, pour le surplus, construite d'énormes pierres de taille; elle +n'était pas bien grande, ayant au plus vingt pieds de profondeur sur +quinze de large; mais elle était haute, partagée en deux par un lattis +solide, et fermée d'une porte également en lattis. Tout le long +s'étendaient des rayons, et sur ces rayons étaient couchées des +bouteilles dans un ordre admirable. Il y en avait de toutes les années, +depuis 1780 jusqu'en 1840. La lumière des trois soupiraux, se brisant +dans le lattis, faisait étinceler le fond des bouteilles d'une façon +agréable et pittoresque. + +Kobus entra. + +Il avait apporté un panier d'osier à compartiments carrés, une bouteille +tenant dans chaque case; il posa ce panier à terre, et, la chandelle +haute, il se mit à passer le long des rayons. La vue de tous ces bons +vins, les uns au cachet bleu, les autres à la capsule de plomb, +l'attendrit, et au bout d'un instant il s'écria: + +«Si les pauvres vieux qui, depuis cinquante ans, ont, avec tant de +sagesse et de prévoyance, mis de côté ces bons vins, s'ils revenaient, +je suis sûr qu'ils seraient contents de me voir suivre leur exemple, et +qu'ils me trouveraient digne de leur avoir succédé dans ce bas monde. +Oui, tous seraient contents! car ces trois rayons-là c'est moi-même qui +les ai remplis, et, j'ose dire, avec discernement: j'ai toujours eu soin +de me transporter moi-même dans la vigne et de traiter avec les +vignerons en face de la cuvée. Et, pour les soins de la cave, je ne me +suis pas épargné non plus. Aussi, ces vins-là, s'ils sont plus jeunes +que les autres, ne sont pas d'une qualité inférieure; ils vieilliront et +remplaceront dignement les anciens. C'est ainsi que se maintiennent les +bonnes traditions, et qu'il y a toujours, non seulement du bon, mais du +meilleur dans les mêmes familles. + +«Oui, si le vieux Nicolas Kobus, le grand-père Frantz-Sépel, et mon +propre père Zacharias, pouvaient revenir et goûter ces vins, ils +seraient satisfaits de leur petit-fils; ils reconnaîtraient en lui la +même sagesse et les mêmes vertus qu'en eux-mêmes. Malheureusement ils ne +peuvent pas revenir, c'est fini! Il faut que je les remplace en tout et +pour tout. C'est triste tout de même! des gens si prudents, de si bons +vivants, penser qu'ils ne peuvent seulement plus goûter un verre de leur +vin, et se réjouir en louant le Seigneur de ses grâces! Enfin, c'est +comme cela; le même accident nous arrivera tôt ou tard, et voilà +pourquoi nous devons profiter des bonnes choses pendant que nous y +sommes!» + +Après ces réflexions mélancoliques, Kobus choisit les vins qu'il voulait +boire en ce jour, et cela le remit de bonne humeur. + +«Nous commencerons, se dit-il, par des vins de France, que mon digne +grand-père Frantz-Sépel estimait plus que tous les autres. Il n'avait +peut-être pas tout à fait tort, car ce vieux bordeaux est bien ce qu'il +y a de mieux pour se faire un bon fond d'estomac. Oui, prenons d'abord +ces six bouteilles de bordeaux; ce sera un joli commencement. Et +là-dessus, trois bouteilles de _rudesheim_, que mon pauvre père aimait +tant!... mettons-en quatre en souvenir de lui. Cela fait déjà dix. Mais +pour les deux autres, celles de la fin, il faut quelque chose de choisi, +du plus vieux, quelque chose qui nous fasse chanter.... Attendez, +attendez, que je vous examine ça de près.» + +Alors Kobus se courbant, remua doucement la paille du rayon d'en bas, +et, sur les vieilles étiquettes, il lisait: _Markobrunner de +1780.--Affenthâl de 1804.--Johannisberg des capucins_, sans date. + +«Ah! ah! _Johannisberg des capucins_!» fit-il en se redressant et +claquant de la langue. + +Il leva la bouteille couverte de poussière et la posa dans le panier +avec recueillement. + +«Je connais ça!» dit-il. + +Et durant plus d'une minute, il se prit à songer aux capucins de +Hunebourg, qui s'étaient sauvés en 1792, lors de l'arrivée de Custine, +abandonnant leurs caves, que les Français avaient mises au pillage, et +dont le grand-père Frantz avait recueilli deux ou trois cents +bouteilles. C'était un vin jaune d'or, tellement délicat, qu'en le +buvant il vous semblait sentir comme un parfum oriental se fondre dans +votre bouche. + +Kobus, se rappelant cela, fut content. Et, sans compléter le panier, il +se dit: + +«En voilà bien assez: encore une bouteille de _capucin_, et nous +roulerions sous la table. Il faut user, comme le répétait sans cesse mon +vertueux père, mais il ne faut pas abuser.» + +Alors, plaçant avec précaution le panier hors du lattis, il referma +soigneusement la porte, y remit le cadenas et reprit le chemin de la +première cave. En passant, il compléta le panier avec une bouteille de +vieux rhum, qui se trouvait à part, dans une sorte d'armoire enfoncée +entre deux piliers de la voûte basse; et enfin il remonta, s'arrêtant +chaque fois pour cadenasser les portes. + +En arrivant près du vestibule, il entendit déjà le remue-ménage des +casseroles et le pétillement du feu dans la cuisine: Katel était revenue +du marché, tout était en train, cela lui fit plaisir. + +Il monta donc, et, s'arrêtant dans l'allée, sur le seuil de la cuisine +flamboyante, il s'écria: + +«Voici les bouteilles! À cette heure, Katel, j'espère que tu vas te +dépasser, que tu nous feras un dîner... mais un dîner.... + +--Soyez donc tranquille, monsieur, répondit la vieille cuisinière, qui +n'aimait pas les recommandations, est-ce que vous avez jamais été +mécontent de moi depuis vingt ans? + +--Non, Katel, non, au contraire; mais tu sais, on peut faire bien, très +bien, et tout à fait bien. + +--Je ferai ce que je pourrai, dit la vieille, on ne peut pas en demander +davantage.» + +Kobus voyant alors sur la table deux gelinottes, un superbe brochet +arrondi dans le cuveau, de petites truites pour la friture, un superbe +pâté de foie gras, pensa que tout irait bien. + +«C'est bon, c'est bon, fit-il en s'en allant, cela marchera, ah! ah! ah! +nous allons rire.» + +Au lieu d'entrer dans la salle à manger ordinaire, il prit la petite +allée à droite, et devant une haute porte il déposa son panier, mit une +clef dans la serrure et ouvrit: c'était la chambre de gala des Kobus; on +ne dînait là que dans les grandes circonstances. Les persiennes des +trois hautes fenêtres au fond étaient fermées; le jour grisâtre laissait +voir dans l'ombre de vieux meubles, des fauteuils jaunes, une cheminée +de marbre blanc, et, le long des murs, de grands cadres couverts de +percale blanche. + +Fritz ouvrit d'abord les fenêtres et poussa les persiennes pour donner +de l'air. + +Cette salle, boisée de vieux chêne, avait quelque chose de solennel et +de digne; on comprenait au premier coup d'oeil, qu'on devait bien manger +là-dedans de père en fils. + +Fritz retira les voiles des portraits: c'étaient les portraits de +Nicolas Kobus, conseiller à la cour de l'électeur Frédéric-Wilhelm, en +l'an de grâce 1715. M. le conseiller portait l'immense perruque Louis +XIV, l'habit marron à larges manches relevées jusqu'aux coudes, et le +jabot de fines dentelles; sa figure était large, carrée et digne. Un +autre portrait représentait Frantz-Sépel Kobus, enseigne dans le +régiment de dragons de Leiningen, avec l'uniforme bleu-de-ciel à +brandebourgs d'argent, l'écharpe blanche au bras gauche, les cheveux +poudrés et le tricorne penché sur l'oreille; il avait alors vingt ans au +plus, et paraissait frais comme un bouton d'églantine. Un troisième +portrait représentait Zacharias Kobus, le juge de paix, en habit noir +carré; il tenait à la main sa tabatière et portait la perruque à queue +de rat. + +Ces trois portraits, de même grandeur, étaient de larges et solides +peintures; on voyait que les Kobus avaient toujours eu de quoi payer +grassement les artistes chargés de transmettre leur effigie à la +postérité. Fritz avait avec chacun d'eux un grand air de ressemblance, +c'est-à-dire les yeux bleus, le nez épaté, le menton rond frappé d'une +fossette, la bouche bien fendue et l'air content de vivre. + +Enfin, à droite, contre le mur, en face de la cheminée, était le +portrait d'une femme, la grand-mère de Kobus, fraîche, riante, la bouche +entrouverte pour laisser voir les plus belles dents blanches qu'il soit +possible de se figurer, les cheveux relevés en forme de navire, et la +robe de velours bleu-de-ciel bordée de rose. + +D'après cette peinture, le grand-père Frantz-Sépel avait dû faire bien +des envieux, et l'on s'étonnait que son petit-fils eût si peu de goût +pour le mariage. + +Tous ces portraits, entourés de cadres à grosses moulures dorées, +produisaient un bel effet sur le fond brun de la haute salle. + +Au-dessus de la porte, on voyait une sorte de moulure représentant +l'Amour emporté sur un char par trois colombes. Enfin tous les meubles, +les hautes portes d'armoires, la vieille chiffonnière en bois de rose, +le buffet à larges panneaux sculptés, la table ovale à jambes torses, et +jusqu'au parquet de chêne, palmé alternativement jaune et noir, tout +annonçait la bonne figure que les Kobus faisaient à Hunebourg depuis +cent cinquante ans. + +Fritz, après avoir ouvert les persiennes, poussa la table à roulettes au +milieu de la salle, puis il ouvrit deux armoires, de ces hautes armoires +à doubles battants, pratiquées dans les boiseries, et descendant du +plafond jusque sur le parquet. Dans l'une était le linge de table, aussi +beau qu'il soit possible de le désirer, sur une infinité de rayons; dans +l'autre, la vaisselle, de cette magnifique porcelaine de vieux Saxe, +fleuronnée, moulée et dorée: les piles d'assiettes en bas, les services +de toute sorte, les soupières rebondies, les tasses, les sucriers +au-dessus; puis l'argenterie ordinaire dans une corbeille. + +Kobus choisit une belle nappe damassée, et l'étendit sur la table +soigneusement, passant une main dessus pour en effacer les plis, et +faisant aux coins de gros noeuds, pour les empêcher de balayer le +plancher. Il fit cela lentement, gravement, avec amour. Après quoi il +prit une pile d'assiettes plates et la posa sur la cheminée, puis une +autre d'assiettes creuses. Il fit de même d'un plateau de verres de +cristal, taillés à gros diamants, de ces verres lourds où le vin rouge a +les reflets sombres du rubis, et le vin jaune ceux de la topaze. + +Enfin il déposa les couverts sur la table, régulièrement, l'un en face +de l'autre; il plia les serviettes dessus avec soin, en bateau et en +bonnet d'évêque, se plaçant tantôt à droite, tantôt à gauche, pour juger +de la symétrie. + +En se livrant à cette occupation, sa bonne grosse figure avait un air de +recueillement inexprimable, ses lèvres se serraient, ses sourcils se +fronçaient: + +«C'est cela, se disait-il à voix basse, le grand Frédéric Schoultz du +côté des fenêtres, le dos à la lumière, le percepteur Christian Hâan en +face de lui, Iôsef de ce côté, et moi de celui-ci: ce sera bien... c'est +bien comme cela; quand la porte s'ouvrira, je verrai tout d'avance, je +saurai ce qu'on va servir, je pourrai faire signe à Katel d'approcher ou +d'attendre; c'est très bien. Maintenant les verres: à droite, celui du +bordeaux pour commencer; au milieu, celui du _rudesheim_, et ensuite +celui du _johannisberg des capucins_. Toute chose doit venir en ordre et +selon son temps; l'huilier sur la cheminée, le sel et le poivre sur la +table, rien ne manque plus, et j'ose me flatter.... Ah! le vin! comme il +fait déjà chaud, nous le mettrons rafraîchir dans un baquet sous la +pompe, excepté le bordeaux qui doit se boire tiède; je vais prévenir +Katel.--Et maintenant à mon tour, il faut que je me rase, que je me +change, que je mette ma belle redingote marron.--Ça va, Kobus, ah! ah! +ah! quelle fête du printemps.... Et dehors donc, il fait un soleil +superbe!--Hé! le grand Frédéric se promène déjà sur la place; il n'y a +plus une minute à perdre!» + +Fritz sortit; en passant devant la cuisine, il avertit Katel de faire +chauffer le bordeaux et rafraîchir les autres vins; il était radieux et +entra dans sa chambre en chantant tout bas: «Tra, ri, ro, l'été vient +encore une fois... yoû! yoû!» + +La bonne odeur de la soupe aux écrevisses remplissait toute la maison, +et la grande Frentzel, la cuisinière du _Boeuf-Rouge_, avertie d'avance, +entrait alors pour veiller au service, car la vieille Katel ne pouvait +être à la fois dans la cuisine et dans la salle à manger. + +La demie sonnait alors à l'église Saint-Landolphe, et les convives ne +pouvaient tarder à paraître. + + + + +IV + + +Est-il rien de plus agréable en ce bas monde que de s'asseoir, avec +trois ou quatre vieux camarades, devant une table bien servie, dans +l'antique salle à manger de ses pères; et là, de s'attacher gravement la +serviette au menton, de plonger la cuiller dans une bonne soupe aux +queues d'écrevisses, qui embaume, et de passer les assiettes en disant: +«Goûtez-moi cela, mes amis, vous m'en donnerez des nouvelles.» + +Qu'on est heureux de commencer un pareil dîner, les fenêtres ouvertes +sur le ciel bleu du printemps ou de l'automne. + +Et quand vous prenez le grand couteau à manche de corne pour découper +des tranches de gigot fondantes, ou la truelle d'argent pour diviser +tout du long avec délicatesse un magnifique brochet à la gelée, la +gueule pleine de persil, avec quel air de recueillement les autres vous +regardent! + +Puis quand vous saisissez derrière votre chaise, dans la cuvette, une +autre bouteille, et que vous la placez entre vos genoux pour en tirer le +bouchon sans secousse, comme ils rient en pensant: «Qu'est-ce qui va +venir à cette heure?» + +Ah! je vous le dis, c'est un grand plaisir de traiter ses vieux amis, et +de penser: «Cela recommencera de la sorte d'année en année, jusqu'à ce +que le Seigneur Dieu nous fasse signe de venir, et que nous dormions en +paix dans le sein d'Abraham.» + +Et quand, à la cinquième ou sixième bouteille, les figures s'animent, +quand les uns éprouvent tout à coup le besoin de louer le Seigneur, qui +nous comble de ses bénédictions, et les autres de célébrer la gloire de +la vieille Allemagne, ses jambons, ses pâtés et ses nobles vins; quand +Kasper s'attendrit et demande pardon à Michel de lui avoir gardé +rancune, sans que Michel s'en soit jamais douté; et que Christian, la +tête penchée sur l'épaule, rit tout bas en songeant au père Bischoff, +mort depuis dix ans, et qu'il avait oublié; quand d'autres parlent de +chasse, d'autres de musique, tous ensemble, en s'arrêtant de temps en +temps pour éclater de rire: c'est alors que la chose devient tout à fait +réjouissante, et que le paradis, le vrai paradis, est sur la terre. + +Eh bien! tel était précisément l'état des choses chez Fritz Kobus, vers +une heure de l'après-midi: le vieux vin avait produit son effet. + +Le grand Frédéric Schoultz, ancien secrétaire du père Kobus, et ancien +sergent de la landwehr, en 1814, avec sa grande redingote bleue, sa +perruque ficelée en queue de rat, ses longs bras et ses longues jambes, +son dos plat et son nez pointu, se démenait d'une façon étrange, pour +raconter comment il était réchappé de la campagne de France, dans +certain village d'Alsace, où il avait fait le mort pendant que deux +paysans lui retiraient ses bottes. Il serrait les lèvres, écarquillait +les yeux, et criait, en ouvrant les mains comme s'il avait encore été +dans la même position critique: «Je ne bougeais pas!» Je pensais: «Si tu +bouges, ils sont capables de te planter leur fourche dans le dos!» + +Il racontait cet événement au gros percepteur Hâan, qui semblait +l'écouter, son ventre arrondi comme un bouvreuil, la face pourpre, la +cravate lâchée, ses gros yeux voilés de douces larmes, et qui riait en +songeant à la prochaine ouverture de la chasse. De temps en temps il se +rengorgeait, comme pour dire quelque chose; mais il se recouchait +lentement au dos de son fauteuil, sa main grasse, chargée de bagues, sur +la table à côté de son verre. + +Iôsef avait l'air grave, sa figure cuivrée exprimait la contemplation +intérieure; il avait rejeté ses grands cheveux laineux loin de ses +tempes, et son oeil noir se perdait dans l'azur du ciel, au haut des +grandes fenêtres. + +Kobus, lui, riait tellement en écoutant le grand Frédéric, que son nez +épaté couvrait la moitié de sa figure, mais il n'éclatait pas, quoique +ses joues relevées eussent l'apparence d'un masque de comédie. + +«Allons, buvons, disait-il, encore un coup! la bouteille est encore à +moitié pleine.» + +Et les autres buvaient, la bouteille passait de main en main. + +C'est en ce moment que le vieux David Sichel entra, et l'on peut +s'imaginer les cris d'enthousiasme qui l'accueillirent: + +«Hé! David!... Voici David!... À la bonne heure!... il arrive!» + +Le vieux rabbin promenant un regard sardonique sur les tartes découpées, +sur les pâtés effondrés et les bouteilles vides, comprit aussitôt à quel +diapason était montée la fête; il sourit dans sa barbiche. + +«Hé! David, il était temps, s'écria Kobus tout joyeux, encore dix +minutes, et je t'envoyais chercher par les gendarmes: nous t'attendons +depuis une demi-heure. + +--Dans tous les cas, ce n'est pas au milieu des gémissements de +Babylone, fit le vieux rebbe d'un ton moqueur. + +--Il ne manquerait que cela! dit Kobus en lui faisant place. Allons, +prends une chaise, vieux, assieds-toi. Quel dommage que tu ne puisses +pas goûter de ce pâté, il est délicieux! + +--Oui, s'écria le grand Frédéric, mais c'est _treife_[6], il n'y a pas +moyen; le Seigneur a fait les jambons, les andouilles et les saucisses +pour nous autres. + + [Note 6: Déclaré impur par la loi de Moïse.] + +--Et les indigestions aussi, dit David en riant tout bas. Combien de +fois ton père, Johann Schoultz, ne m'a-t-il pas répété la même chose: +c'est une plaisanterie de ta famille qui passe de père en fils, comme la +perruque à queue de rat et la culotte de velours à deux boucles. Tout +cela n'empêche pas que si ton père avait moins aimé le jambon, les +saucisses et les andouilles, il serait encore frais et solide comme moi. +Mais vous autres, _schaude_, vous ne voulez rien entendre, et tantôt +l'un, tantôt l'autre se fait prendre comme les rats dans les ratières, +par amour du lard. + +--Voyez-vous, le vieux _posché-isroel_ qui prétend avoir peur des +indigestions, s'écria Kobus, comme si ce n'était pas la loi de Moïse qui +lui défende la chose. + +--Tais-toi, interrompit David en nasillant, je dis cela pour ceux qui ne +comprendraient pas de meilleures raisons; mais celle-là doit vous +suffire; elle est très bonne pour un sergent de landwehr qui se laisse +tirer les bottes dans une mare d'Alsace; les indigestions sont aussi +dangereuses que les coups de fourche.» + +Alors un immense éclat de rire s'éleva de tous côtés, et le grand +Frédéric levant le doigt, dit: + +«David, je te rattraperai plus tard!» + +Mais il ne savait que répondre, et le vieux rabbin riait de bon coeur +avec les autres. + +La grande Frentzel, de l'auberge du _Boeuf-Rouge_, après avoir +débarrassé la table, arrivait alors de la cuisine avec un plateau chargé +de tasses, et Katel suivait, portant sur un autre plateau la cafetière +et les liqueurs. + +Le vieux rebbe prit place entre Kobus et Iôsef. Frédéric Schoultz tira +gravement de la poche de sa redingote une grosse pipe d'Ulm, et Fritz +alla chercher dans l'armoire une boîte de cigares. + +Mais Katel venait à peine de sortir, et la porte restait encore ouverte, +qu'une petite voix fraîche et gaie s'écriait dans la cuisine: + +«Hé! bonjour, mademoiselle Katel; mon Dieu, que vous avez donc un grand +dîner! toute la ville en parle. + +--Chut!» fit la vieille servante. Et la porte se referma. Toutes les +oreilles s'étaient dressées dans la salle, et le gros percepteur Hâan +dit: «Tiens! quelle jolie voix! Avez-vous entendu? Hé! hé! hé! ce gueux +de Kobus, voyez-vous ça! + +--Katel.... Katel!» s'écria Kobus en se retournant tout étonné. + +La porte de la cuisine se rouvrit. + +«Est-ce qu'on a oublié quelque chose, monsieur? demanda Katel. + +--Non, mais qui donc est dehors? + +--C'est la petite Sûzel, vous savez, la fille de Christel, votre fermier +de Meisenthâl? Elle apporte des oeufs et du beurre frais. + +--Ah! c'est la petite Sûzel, tiens! tiens!... Eh bien, qu'elle entre; +voilà plus de cinq mois que je ne l'ai vue.» + +Katel se retourna: «Sûzel, monsieur demande que tu entres. + +--Ah! mon Dieu, mademoiselle Katel, moi qui ne suis pas habillée? + +--Sûzel, cria Kobus, arrive donc!» Alors une petite fille blonde et +rose, de seize à dix-sept ans, fraîche comme un bouton d'églantine, les +yeux bleus, le petit nez droit aux narines délicates, les lèvres +gracieusement arrondies, en petite jupe de laine blanche et casaquin de +toile bleue, parut sur le seuil, la tête baissée, toute honteuse. Tous +les amis la regardaient d'un air d'admiration, et Kobus parut comme +surpris de la voir. + +«Que te voilà devenue grande, Sûzel! dit-il. Mais avance donc, n'aie pas +peur, on ne veut pas te manger. + +--Ah! je sais bien, fit la petite; mais c'est que je ne suis pas +habillée, monsieur Kobus. + +--Habillée! s'écria Hâan, est-ce que les jolies filles ne sont pas +toujours assez bien habillées!» + +Alors Fritz, se retournant, dit en hochant la tête et haussant les +épaules: + +«Hâan! Hâan! une enfant... une véritable enfant! Allons, Sûzel, viens +prendre le café avec nous; Katel, apporte une tasse pour la petite. + +--Oh! monsieur Kobus, je n'oserai jamais! + +--Bah! bah! Katel, dépêche-toi.» Lorsque la vieille servante revint avec +une tasse, Sûzel, rouge jusqu'aux oreilles, était assise, toute droite +sur le bord de sa chaise, entre Kobus et le vieux rebbe. + +«Eh bien, qu'est-ce qu'on fait à la ferme, Sûzel? Le père Christel va +toujours bien? + +--Oh! oui, monsieur, Dieu merci, fit la petite, il va toujours bien; il +m'a chargée de bien des compliments pour vous, et la mère aussi. + +--À la bonne heure, ça me fait plaisir. Vous avez eu beaucoup de neige +cette année? + +--Deux pieds autour de la ferme pendant trois mois, et il n'a fallu que +huit jours pour la fondre. + +--Alors les semailles ont été bien couvertes. + +--Oui, monsieur Kobus. Tout pousse, la terre est déjà verte jusqu'au +creux des sillons. + +--C'est bien. Mais bois donc, Sûzel, tu n'aimes peut-être pas le café? +Si tu veux un verre de vin? + +--Oh non! j'aime bien le café, monsieur Kobus.» Le vieux rebbe regardait +la petite d'un air tendre et paternel; il voulut sucrer lui-même son +café, disant: «Ça, c'est une bonne petite fille, oui, une bonne petite +fille, mais elle est un peu trop craintive. Allons, Sûzel, bois un petit +coup, cela te donnera du courage. + +--Merci, monsieur David», répondit la petite à voix basse. Et le vieux +rebbe se redressa content, la regardant d'un air tendre tremper ses +lèvres roses dans la tasse. + +Tous regardaient avec un véritable plaisir, cette jolie fille, si douce +et si timide; Iôsef lui-même souriait. Il y avait en elle comme un +parfum des champs; une bonne odeur de printemps et de grand air, quelque +chose de riant et de doux, comme le babillement de l'alouette au-dessus +des blés; en la regardant, il vous semblait être en pleine campagne, +dans la vieille ferme, après la fonte des neiges. + +«Alors, tout reverdit là-bas, reprit Fritz; est-ce qu'on a commencé le +jardinage? + +--Oui, monsieur Kobus; la terre est encore un peu fraîche, mais, depuis +ces huit jours de soleil, tout vient; dans une quinzaine nous aurons de +petits radis. Ah! le père voudrait bien vous voir; nous avons tous le +temps long après vous, nous attendons tous les jours; le père aurait +bien des choses à vous dire. La Blanchette a fait veau la semaine +dernière, et le petit vient bien; c'est une génisse blanche. + +--Une génisse blanche, ah! tant mieux. + +--Oui, les blanches donnent plus de lait, et puis c'est aussi plus joli +que les autres.» Il y eut un silence. Kobus, voyant que la petite avait +bu son café, et qu'elle était tout embarrassée, lui dit: + +«Allons, mon enfant, je suis bien content de t'avoir vue; mais puisque +tu es si gênée avec nous, va voir la vieille Katel qui t'attend; elle te +mettra un bon morceau de pâté dans ton panier, tu m'entends, tu lui +diras ça, et une bouteille de bon vin pour le père Christel. + +--Merci, monsieur Kobus», dit la petite en se levant bien vite. Elle fit +une jolie révérence pour se sauver. + +«N'oublie pas de dire là-bas que j'arriverai dans la quinzaine au plus +tard, lui cria Fritz. + +--Non, monsieur, je n'oublierai rien; on sera bien content.» + +Elle s'échappa comme une oiseau de sa cage, et le vieux David, les yeux +pétillants de joie, s'écria: + +«Voilà ce qu'on peut appeler une jolie fille, et qui fera bientôt une +bonne petite femme de ménage, je l'espère. + +--Une bonne petite femme de ménage, j'en étais sûr, s'écria Kobus en +riant aux éclats; le vieux _posché-isroel_ ne peut voir une fille ou un +garçon sans songer aussitôt à les marier. Ha! ha! ha! + +--Eh bien, oui! s'écria le vieux rebbe, la barbiche hérissée, oui, j'ai +dit et je répète: une bonne petite femme de ménage! Quel mal y a-t-il à +cela? Dans deux ans, cette petite Sûzel peut être mariée, elle peut même +avoir un petit poupon rose dans les bras. + +--Allons, tais-toi, tu radotes. + +--Je radote... c'est toi qui radotes, _épicaures_; pour tout le reste, +tu parais avoir assez de bon sens, mais sur le chapitre du mariage, tu +es un véritable fou. + +--Bon, maintenant c'est moi qui suis le fou, et David Sichel l'homme +raisonnable. Quelle diable d'idée possède le vieux rebbe, de vouloir +marier tout le monde? + +--N'est-ce pas la destination de l'homme et de la femme? Est-ce que Dieu +n'a pas dit dès le commencement: "Allez, croissez et multipliez!" Est-ce +que ce n'est pas une folie que de vouloir aller contre Dieu, de vouloir +vivre...» + +Mais alors Fritz se mit tellement à rire, que le vieux rebbe en devint +tout pâle d'indignation: + +«Tu ris, fit-il en se contenant, c'est facile de rire. Quand tu ferais +"ha! ha! ha! hé! hé! hé! hi! hi! hi!" jusqu'à la fin des siècles, cela +prouverait grand-chose, n'est-ce pas? Si seulement une fois tu voulais +raisonner avec moi, comme je t'aplatirais! Mais tu ris, tu ouvres ta +grande bouche: "ha! ha! ha!" ton nez s'étend sur tes joues comme une +tache d'huile, et tu crois m'avoir vaincu. Ce n'est pas cela, Kobus, ce +n'est pas ainsi qu'on raisonne.» + +En parlant, le vieux rebbe faisait des gestes si comiques, il imitait la +façon de rire de Kobus avec des grimaces si grotesques, que toute la +salle ne put y tenir, et que Fritz lui-même dut se serrer l'estomac pour +ne pas éclater. + +«Non, ce n'est pas ça, poursuivit David avec une vivacité singulière. Tu +ne penses pas, tu n'as jamais réfléchi. + +--Moi, je ne fais que cela, dit Kobus en essuyant ses grosses joues, où +serpentaient les larmes; si je ris, c'est à cause de tes idées étranges. +Tu me crois aussi par trop innocent. Voilà quinze ans que je vis +tranquille avec ma vieille Katel, que j'ai tout arrangé chez moi pour +être à mon aise; quand je veux me promener, je me promène; quand je veux +m'asseoir et dormir, je m'assois et je dors; quand je veux prendre une +chope, je la prends; si l'idée me passe par la tête d'inviter trois, +quatre, cinq amis, je les invite. Et tu voudrais me faire changer tout +cela! tu voudrais m'amener une femme, qui bouleverserait tout de fond en +comble! Franchement, David, c'est trop fort! + +--Tu crois donc, Kobus, que tout ira de même jusqu'à la fin? +Détrompe-toi, garçon, l'âge arrive, et, d'après le train que tu mènes, +je prévois que ton gros orteil t'avertira bientôt que la plaisanterie a +duré trop longtemps. Alors, tu voudras bien avoir une femme! + +--J'aurai Katel. + +--Ta vieille Katel a fait son temps comme moi. Tu seras forcé de prendre +une autre servante qui te grugera, qui te volera, Kobus, pendant que tu +seras en train de soupirer dans ton fauteuil, avec la goutte au pied. + +--Bah! interrompit Fritz, si la chose arrive... alors comme alors, il +sera temps d'aviser. En attendant, je suis heureux, parfaitement +heureux. Si je prenais maintenant une femme, et je me suppose de la +chance, je suppose que ma femme soit excellente, bonne ménagère et tout +ce qui s'ensuit, eh bien, David, il ne faudrait pas moins la mener +promener de temps en temps, la conduire au bal de M. le bourgmestre ou +de Mme la sous-préfète; il faudrait changer mes habitudes, je ne +pourrais plus aller le chapeau sur l'oreille, ou sur la nuque, la +cravate un peu débraillée, il faudrait renoncer à la pipe... ce serait +l'abomination de la désolation, je tremble rien que d'y penser. Tu vois +que je raisonne mes petites affaires aussi bien qu'un vieux rebbe qui +prêche à la synagogue. Avant tout, tâchons d'être heureux. + +--Tu raisonnes mal, Kobus. + +--Comment! je raisonne mal. Est-ce que le bonheur n'est pas notre but à +tous? + +--Non, ce n'est pas notre but, sans cela, nous serions tous heureux: on +ne verrait pas tant de misérables; Dieu nous aurait donné les moyens de +remplir notre but, il n'aurait eu qu'à le vouloir.... Ainsi, Kobus, il +veut que les oiseaux volent, et les oiseaux ont des ailes; il veut que +les poissons nagent, et les poissons ont des nageoires; il veut que les +arbres fruitiers portent des fruits en leur saison, et ils portent des +fruits; chaque être reçoit les moyens d'atteindre son but. Et puisque +l'homme n'a pas de moyens pour être heureux, puisque peut-être en ce +moment, sur toute la terre, il n'y a pas un seul homme heureux, ayant +les moyens de rester toujours heureux, cela prouve que Dieu ne le veut +pas. + +--Et qu'est-ce qu'il veut donc, David? + +--Il veut que nous méritions le bonheur, et cela fait une grande +différence, Kobus; car pour mériter le bonheur, soit dans ce bas monde, +soit dans un autre, il faut commencer par remplir ses devoirs, et le +premier de ces devoirs, c'est de se créer une famille, d'avoir une femme +et des enfants, d'élever d'honnêtes gens, et de transmettre à d'autres +le dépôt de la vie qui nous a été confié. + +--Il a de drôles d'idées tout de même, ce vieux rebbe, dit alors +Frédéric Schoultz en remplissant sa tasse de kirschenwasser, on croirait +qu'il pense ce qu'il dit. + +--Mes idées ne sont pas drôles, répondit David gravement, elles sont +justes. Si ton père le boulanger avait raisonné comme toi, s'il avait +voulu se débarrasser de tous les tracas et mener une vie inutile aux +autres, et si le père Zacharias Kobus avait eu la même façon de voir, +vous ne seriez pas là, le nez rouge et le ventre à table, à vous +goberger aux dépens de leur travail. Vous pouvez rire du vieux rebbe, +mais il a la satisfaction de vous dire au moins ce qu'il pense. Ces +anciens-là plaisantaient aussi quelquefois; seulement pour les choses +sérieuses ils raisonnaient sérieusement, et je vous dis qu'ils se +connaissaient mieux en bonheur que vous. Te rappelles-tu, Kobus, ton +père, le vieux Zacharias, si grave à son tribunal, te rappelles-tu quand +il revenait à la maison, entre onze heures et midi, son grand carton +sous le bras, et qu'il te voyait de loin jouer sur la porte, comme sa +figure changeait, comme il se mettait à sourire en lui-même, on aurait +dit qu'un rayon de soleil descendait sur lui. Et quand, dans cette même +chambre où nous sommes, il te faisait sauter sur ses genoux, et que tu +disais mille sottises, comme à l'ordinaire, était-il heureux le pauvre +homme! Va donc chercher dans ta cave ta meilleure bouteille de vin, et +pose-la devant toi, nous verrons si tu ris comme lui, si ton coeur saute +de plaisir, si tes yeux brillent, et si tu te mets à chanter l'air des +_Trois houzards_, comme il le chantait pour te réjouir! + +--David, s'écria Fritz tout attendri, parlons d'autre chose! + +--Non! tous vos plaisirs de garçon, tout votre vieux vin que vous buvez +entre vous, toutes vos plaisanteries, tout cela n'est rien... c'est de +la misère auprès du bonheur de la famille; c'est là que vous êtes +vraiment heureux, parce que vous êtes aimé; c'est là que vous louez le +Seigneur de ses bénédictions. Mais vous ne comprenez pas ces choses; je +vous dis ce que je pense de plus vrai, de plus juste, et vous ne +m'écoutez pas.» + +En parlant ainsi, le vieux rebbe semblait tout ému; le gros percepteur +Hâan le regardait, les yeux écarquillés, et Iôsef, de temps en temps +murmurait des paroles confuses. + +«Que penses-tu de cela, Iôsef? dit à la fin Kobus au bohémien. + +--Je pense comme le rebbe David, dit-il, mais je ne peux pas me marier, +puisque j'aime le grand air, et que mes petits pourraient mourir sur la +route.» + +Fritz était devenu rêveur. «Oui, il ne parle pas mal, pour un vieux +_posché-isroel_, fit-il en riant; mais je m'en tiens à mon idée, je suis +garçon et je resterai garçon. + +--Toi! s'écria David. Eh bien! écoute ceci, Kobus; je n'ai jamais fait +le prophète, mais, aujourd'hui, je te prédis que tu te marieras. + +--Que je me marierai, ha! ha! ha! David, tu ne me connais pas encore. + +--Tu te marieras! s'écria le vieux rebbe, en nasillant d'un air +ironique, tu te marieras! + +--Je parierais que non. + +--Ne parie pas, Kobus, tu perdrais. + +--Eh bien, si... je te parie... voyons... je te parie mon coin de vigne +du Sonneberg; tu sais, ce petit clos qui produit de si bon vin blanc, +mon meilleur vin, et que tu connais, rebbe, je te le parie.... + +--Contre quoi? + +--Contre rien du tout. + +--Et moi j'accepte, fit David, ceux-ci sont témoins que j'accepte! Je +boirai ce bon vin qui ne me coûtera rien, et, après moi, mes deux +garçons en boiront aussi, hé! hé! hé! + +--Sois tranquille, David, fit Kobus en se levant, ce vin-là ne vous +montera jamais à la tête. + +--C'est bon, c'est bon, j'accepte; voici ma main, Fritz. + +--Et voici la mienne, rebbe.» + +Kobus alors, se tournant, demanda: + +«Est-ce que nous n'irons pas nous rafraîchir au _Grand-Cerf_? + +--Oui, allons à la brasserie, s'écrièrent les autres, cela finira bien +notre journée. Dieu de Dieu! quel dîner nous venons de faire.» + +Tous se levèrent et prirent leurs chapeaux; le gros percepteur Hâan et +le grand Frédéric Schoultz marchaient en avant, Kobus et Iôsef ensuite, +et le vieux David Sichel tout joyeux derrière. Ils remontèrent bras +dessus, bras dessous la rue des Capucins, et entrèrent à la brasserie du +_Grand-Cerf_, en face des vieilles halles. + + + + +V + + +Le lendemain vers neuf heures, Fritz Kobus, assis au bord de son lit +d'un air mélancolique, mettait lentement ses bottes et se faisait à +lui-même la morale: + +«Nous avons bu trop de bière hier soir, se disait-il en se grattant +derrière les oreilles; c'est une boisson qui vous ruine la santé. +J'aurais mieux fait de prendre une bouteille de plus, et quatre ou cinq +chopes de moins.» + +Puis élevant la voix: + +«Katel! Katel!» s'écria-t-il. + +La vieille servante parut sur le seuil, et, le voyant bâiller, les yeux +rouges et la tignasse ébouriffée: + +«Hé! hé! hé! fit-elle; vous avez mal aux cheveux, monsieur Kobus? + +--Oui, c'est cette bière qui en est cause; si l'on m'y rattrape!... + +--Ah! vous dites toujours la même chose, fit la vieille en riant. + +--Qu'est-ce que tu pourrais bien me préparer pour me remettre? reprit +Fritz. + +--Voulez-vous du thé? + +--Du thé! Parle-moi d'une bonne soupe aux oignons, à la bonne heure; et +puis, attends.... + +--Une oreille de veau à la vinaigrette? + +--Oui, c'est cela, une oreille à la vinaigrette. Quelle mauvaise idée on +a de prendre tant de bière! Enfin, puisque c'est fait, n'en parlons +plus. Dépêche-toi, Katel, j'arrive.» + +Katel rentra dans sa cuisine en riant, et Kobus, au bout d'un quart +d'heure, finit de se laver, de se peigner et de s'habiller. Il pouvait à +peine lever les bras et les jambes. Enfin, il passa sa capote, et entra +dans la salle s'asseoir devant une bonne soupe aux oignons, qui lui fit +du bien. Il mangea son oreille à la vinaigrette, et but un bon coup de +_forstheimer_ par là-dessus, ce qui lui rendit courage. Il avait +pourtant encore la tête un peu lourde, et regardait le beau soleil qui +s'étendait sur les vitres. + +«Quelle boisson pernicieuse que la bière! dit-il, on aurait dû tordre le +cou de ce Gambrinus, lorsqu'il s'avisa de faire bouillir de l'orge avec +du houblon. C'est une chose contraire à la nature de mêler le doux et +l'amer; les hommes sont fous d'avaler un pareil poison. Mais la fumée +est cause de tout; si l'on pouvait renoncer à la pipe, on se moquerait +de la chope. Enfin, voilà.--Katel! + +--Quoi, monsieur? + +--Je sors, je vais prendre l'air; il faut que je fasse un grand tour. + +--Mais vous reviendrez à midi? + +--Oui, je pense. Dans tous les cas, si je ne suis pas rentré pour une +heure, tu lèveras la table, c'est que j'aurai poussé jusque dans quelque +village aux environs.» + +Tout en disant cela, Fritz se coiffait de son feutre; il prenait sa +canne à pomme d'ivoire au coin de la cheminée, et descendait dans le +vestibule. + +Katel ôtait la nappe en riant et se disait: «Demain, sa première visite, +après dîner, sera pour le _Grand-Cerf_. Voilà pourtant comme sont les +hommes, ils ne peuvent jamais se corriger.» + +Une fois dehors, Kobus remonta gravement la rue de Hildebrandt. Le temps +était magnifique; toutes les fenêtres s'ouvraient au printemps. + +«Eh! bonjour, monsieur Kobus, voici les beaux jours, lui criaient les +commères. + +--Oui, Berbel... oui, Catherine, cela promet», disait-il. Les enfants +dansaient, sautaient et criaient sur toutes les portes; on ne pouvait +rien voir de plus joyeux. Fritz, après être sorti de la ville par la +vieille porte de Hildebrandt, où les femmes étendaient déjà leur linge +et leurs robes rouges au soleil le long des anciens remparts, Fritz +monta sur le talus de l'avancée. Les dernières neiges fondaient à +l'ombre des chemins couverts, et, tout autour de la ville, aussi loin +que pouvaient s'étendre les regards, on ne voyait que de jeunes pousses +d'un vert tendre sur les haies, sur les arbres des vergers et les allées +de peupliers, le long de la Lauter. Au loin, bien loin, les montagnes +bleues des Vosges conservaient à leur sommet quelques plaques blanches +presque imperceptibles, et par là-dessus s'étendait le ciel immense, où +voguaient de légers nuages dans l'infini. Kobus, voyant ces choses, fut +véritablement heureux, et portant la vue au loin, il pensa: «Si j'étais +là-bas, sur la côte des Genêts, je n'aurais plus qu'une demi-lieue pour +être à ma ferme de Meisenthâl; je pourrais causer avec le vieux Christel +de mes affaires, et je verrais les semailles et la génisse blanche dont +me parlait Sûzel hier soir.» + +Comme il regardait ainsi, tout rêveur, une bande de ramiers passait bien +haut au-dessus de la côte lointaine, se dirigeant vers la grande forêt +de hêtres. + +Fritz, les yeux pleins de lumière, les suivit du regard, jusqu'à ce +qu'ils eussent disparu dans les profondeurs sans bornes; et tout +aussitôt, il résolut d'aller à Meisenthâl. + +Le vieux jardinier Bosser passait justement dans l'avancée, la houe sur +l'épaule. + +«Hé! père Bosser!» lui cria-t-il. + +L'autre leva le nez. + +«Faites-moi donc le plaisir, puisque vous entrez en ville, de prévenir +Katel que je vais à Meisenthâl, et que je ne rentrerai pas avant six ou +sept heures. + +--C'est bon, monsieur Kobus, c'est bon, je m'en charge. + +--Oui, vous me rendrez service.» Bosser s'éloigna, et Fritz prit à +gauche le sentier qui descend dans la vallée des Ablettes, derrière le +Postthâl, et qui remonte en face, à la côte des Genêts. Ce sentier était +déjà sec, mais des milliers de petits filets d'eau de neige se +croisaient au-dessous dans la grande prairie du Gresselthal, et +brillaient au soleil comme des veines d'argent. Kobus, en remontant la +côte en face, aperçut deux ou trois couples de tourterelles des bois, +qui filaient deux à deux le long des roches grises de la Houpe, et se +becquetaient sur les corniches, la queue en éventail. C'était un plaisir +de les voir glisser dans l'air, sans bruit, on aurait dit qu'elles +n'avaient pas besoin de remuer les ailes: l'amour les portait; elles ne +se quittaient pas et tourbillonnaient tantôt dans l'ombre des roches, +tantôt en pleine lumière, comme des bouquets de fleurs qui tomberaient +du ciel en frémissant. Il faudrait être sans coeur pour ne pas aimer ces +jolis oiseaux. Fritz, le dos appuyé à sa canne, les regarda longtemps; +il ne les avait jamais si bien vues se becqueter, car les tourterelles +des bois sont très sauvages. Elles finirent par l'apercevoir et +s'éloignèrent. Alors il se remit à marcher tout pensif, et vers onze +heures il était sur la côte des Genêts. + +De là, Hunebourg avec ses vieilles rues tortueuses, son église, sa +fontaine Saint-Arbogast, sa caserne de cavalerie, ses trois vieilles +portes décrépites où pendent le lierre et la mousse, était comme peinte +en bleu sur la côte en face; toutes les petites fenêtres et les lucarnes +sur les toits lançaient des éclairs. La trompette des hussards, sonnant +le rappel, s'entendait comme le bourdonnement d'une guêpe. Par la porte +de Hildebrandt s'avançait comme une file de fourmis; Kobus se rappela +que la veille était morte la sage-femme Lehnel: c'était son enterrement! + +Après avoir vu ces choses, il se mit à traverser le plateau d'un bon +pas; et le sentier sablonneux commençait à descendre, lorsque tout à +coup le grand toit de tuiles grises de la ferme, avec les deux autres +toits plus petits du hangar et du pigeonnier, apparurent au-dessous de +lui, dans le creux du vallon de Meisenthâl, tout au pied de la côte. + +C'était une vieille ferme, bâtie à l'ancienne mode, avec une grande cour +carrée entourée d'un petit mur de pierres sèches, la fontaine au milieu +de la cour, le guévoir devant l'auge verdâtre, les étables et les +écuries à droite, les granges et le pigeonnier surmonté d'une tourelle +en pointe, à gauche, le corps de logis au milieu. Derrière, se +trouvaient la distillerie, la buanderie, le pressoir, le poulailler et +les réduits à porcs: tout cela, vieux de cent cinquante ans, car c'était +le grand-père Nicolas Kobus qui l'avait bâtie. Mais dix arpents de +prairies naturelles, vingt-cinq de terres labourables, tout le tour de +la côte couvert d'arbres fruitiers, et, dans un coin au soleil, un +hectare de vignes en plein rapport, donnaient à cette ferme une grande +valeur et de beaux revenus. + +Tout en descendant le sentier en zigzag. Fritz regardait la petite Sûzel +faire la lessive à la fontaine, les pigeons tourbillonnaient par volées +de dix à douze autour du pigeonnier; et le père Christel, sa grande +_cougie_[7] au poing, ramenant les boeufs de l'abreuvoir. Cet ensemble +champêtre le réjouissait; il écoutait avec une raisonnable satisfaction +la voix du chien Mopsel résonner avec les coups de battoir dans la +vallée silencieuse, et les mugissements des boeufs se prolonger jusque +dans la forêt de hêtres en face, où restaient encore quelques plaques de +neige jaunâtre au pied des arbres. + + [Note 7: Fouet.] + +Mais ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'était la petite Sûzel, +courbée sur sa planchette, savonnant le linge, le battant et le tordant +à tour de bras, comme une bonne petite ménagère. Chaque fois qu'elle +levait son battoir tout luisant d'eau de savon, le soleil brillant +dessus, envoyait un éclair jusqu'au bout de la côte. + +Fritz, jetant par hasard un coup d'oeil dans le fond de la gorge, où la +Lauter serpente au milieu des prairies, vit, à la pointe d'un vieux +chêne, un busard qui observait les pigeons tourbillonnant autour de la +ferme. Il le mit en joue avec sa canne; aussitôt l'oiseau partit, jetant +un miaulement sauvage dans la vallée, et tous les pigeons, à ce cri de +guerre, se replièrent comme un éventail dans le colombier. + +Alors Kobus, riant en lui-même, repartit en trottant dans le sentier, +jusqu'à ce qu'une petite voix claire se mît à crier: + +«M. Kobus!... voici M. Kobus!» C'était Sûzel qui venait de l'apercevoir +et qui s'élançait sous le hangar pour appeler son père. Il atteignait à +peine le chemin des voitures, au pied de la côte, que le vieux fermier +anabaptiste, avec son large collier de barbe, son chapeau de crin, sa +camisole de laine grise garnie d'agrafes de laiton, venait à sa +rencontre, la figure épanouie, et s'écriait d'un ton joyeux: «Soyez le +bienvenu, monsieur Kobus, soyez le bienvenu. Vous nous faites un grand +plaisir en ce jour; nous n'espérions pas vous voir si tôt. Que le ciel +soit loué de vous voir décidé pour aujourd'hui. + +--Oui, Christel, c'est moi, dit Fritz en donnant une poignée de main au +brave homme; l'idée de venir m'a pris tout à coup, et me voilà. Hé! Hé! +hé! je vois avec satisfaction que vous avez toujours bonne mine, père +Christel. + +--Oui, le ciel nous a conservé la santé, monsieur Kobus; c'est le plus +grand bien que nous puissions souhaiter; qu'il en soit béni! Mais tenez, +voici ma femme que la petite est allée prévenir.» + +En effet, la bonne mère Orchel, grosse et grasse, avec sa coiffe de +taffetas noir, son tablier blanc et ses gros bras ronds sortant des +manches de chemise, accourait aussi, la petite Sûzel derrière elle. + +«Ah! Seigneur Dieu! c'est vous, monsieur Kobus, disait la bonne femme +toute riante; de si bonne heure? Ah! quelle bonne surprise vous nous +faites. + +--Oui, mère Orchel. Tout ce que je vois me réjouit. J'ai donné un coup +d'oeil sur les vergers, tout pousse à souhait; et j'ai vu tout à l'heure +le bétail qui rentrait de l'abreuvoir, il m'a paru en bon état. + +--Oui, oui, tout est bien», dit la grosse fermière. On voyait qu'elle +avait envie d'embrasser Kobus, et la petite Sûzel paraissait aussi bien +heureuse. Deux garçons de labour, en blouse, sortaient alors avec la +charrue attelée; ils levèrent leur bonnet en criant: «Bonjour, monsieur +Kobus! + +--Bonjour, Johan; bonjour, Kasper», dit-il tout joyeux. Il s'était +approché de la vieille ferme, dont la façade était couverte d'un lattis, +où grimpaient jusque sous le toit six ou sept gros ceps de vigne noueux; +mais les bourgeons se montraient à peine. À droite de la petite porte +ronde se trouvait un banc de pierre. Plus loin, sous le toit du hangar, +qui s'avançait en auvent jusqu'à douze pieds du sol, étaient entassés +pêle-mêle les herses, les charrues, le hache-paille, les scies et les +échelles. On y voyait aussi, contre la porte de la grange, une grande +trouble à pêcher, et au-dessus, entre les poutres du hangar, pendaient +des bottes de paille, où des nichées de pierrots avaient élu domicile. +Le chien Mopsel, un petit chien de berger à poils gris de fer, grosse +moustache et queue traînante, venait se frotter à la jambe de Fritz, qui +lui passait la main sur la tête. + +C'est ainsi qu'au milieu des éclats de rire et des joyeux propos +qu'inspirait à tous l'arrivée de ce bon Kobus, ils entrèrent ensemble +dans l'allée, puis dans la chambre commune de la ferme, une grande salle +blanchie à la chaux, haute de huit à neuf pieds, et le plafond rayé de +poutres brunes. Trois fenêtres, à vitres octogones, s'ouvraient sur la +vallée; une autre petite, derrière, prenait jour sur la côte; le long +des fenêtres s'étendait une longue table de hêtre, les jambes en X, avec +un banc de chaque côté; derrière la porte, à gauche, se dressait le +fourneau de fonte en pyramide, et sur la table se trouvaient cinq ou six +petits gobelets et la cruche de grès à fleurs bleues; de vieilles images +de saints, enluminées de vermillon et encadrées de noir, complétaient +l'ameublement de cette pièce. + +«Monsieur, dit Christel, vous dînerez ici, n'est-ce pas? + +--Cela va sans dire. + +--Bon. Tu sais, Orchel, ce qu'aime M. Kobus? + +--Oui, sois tranquille; nous avons justement fait la pâte ce matin. + +--Alors, asseyons-nous. Êtes-vous fatigué, monsieur Kobus? Voulez-vous +changer de souliers, mettre mes sabots? + +--Vous plaisantez, Christel; j'ai fait ces deux petites lieues sans m'en +apercevoir. + +--Allons, tant mieux. Mais tu ne dis rien à M. Kobus, Sûzel? + +--Que veux-tu que je lui dise? Il voit bien que je suis là, et que nous +avons tous du plaisir à le recevoir chez nous. + +--Elle a raison, père Christel. Nous avons assez causé hier, nous deux; +elle m'a raconté tout ce qui se passe ici. Je suis content d'elle: c'est +une bonne petite fille. Mais puisque nous y sommes, et que la mère +Orchel nous apprête des _noudels_, savez-vous ce que nous allons faire +en attendant? Allons voir un peu les champs, le verger, le jardin; il y +a si longtemps que je n'étais sorti, que cette petite course n'a fait +que me dégourdir les jambes. + +--Avec plaisir, monsieur Kobus. Sûzel, tu peux aider ta mère; nous +reviendrons dans une heure.» + +Alors Fritz et le père Christel sortirent, et comme ils reprenaient le +chemin de la cour, Kobus, en passant, vit le reflet de la flamme au fond +de la cuisine. La fermière pétrissait déjà la pâte sur l'évier. + +«Dans une heure, monsieur Kobus! lui cria-t-elle. + +--Oui, mère Orchel, oui, dans une heure.» Et ils sortirent. + +«Nous avons beaucoup pressé de fruits cet hiver, dit Christel; cela nous +fait au moins dix mesures de cidre et vingt de poiré. C'est une boisson +plus rafraîchissante que le vin, pendant les moissons. + +--Et plus saine que la bière, ajouta Kobus. On n'a pas besoin de la +fortifier, ni de l'étendre d'eau, c'est une boisson naturelle.» + +Ils longeaient alors le mur de la distillerie; Fritz jeta les yeux à +l'intérieur par une lucarne. «Et des pommes de terre, Christel, en +avez-vous distillé? + +--Non, monsieur, vous savez que l'année dernière elles n'ont pas donné; +il faut attendre une récolte abondante, pour que cela vaille la peine. + +--C'est juste. Tiens, il me semble que vous avez plus de poules que +l'année dernière, et de plus belles? + +--Ah! ça, monsieur Kobus, ce sont des cochinchinoises. Depuis deux ans, +il y en a beaucoup dans le pays; j'en avais vu chez Daniel Stenger, à la +ferme de Lauterbach, et j'ai voulu en avoir. C'est une espèce +magnifique, mais il faudra voir si ces cochinchinoises sont bonnes +pondeuses.» + +Ils étaient devant la grille de la basse-cour, et des quantités de +poules grandes et petites, des huppées et des pattues, un coq superbe à +l'oeil roux au milieu, se tenaient là dans l'ombre, regardant, écoutant +et se peignant du bec. Quelques canards se trouvaient aussi dans le +nombre. + +«Sûzel! Sûzel!» cria le fermier. + +La petite parut aussitôt. + +«Quoi, mon père? + +--Mais ouvre donc aux poules, qu'elles prennent l'air et que les canards +aillent à l'eau; il sera temps de les enfermer quand il y aura de +l'herbe, et qu'elles iront tout déterrer au jardin.» + +Sûzel s'empressa d'ouvrir, et Christel se mit à descendre la prairie, +Fritz derrière lui. À cent pas de la rivière, et comme le terrain +devenait humide, l'anabaptiste fit halte, et dit: + +«Voyez, monsieur Kobus, depuis six ans cette pente ne produisait que des +osiers et des flèches d'eau, il y avait à peine de quoi paître une +vache; eh bien! cet hiver, nous nous sommes mis à niveler, et maintenant +toute l'eau suit sa pente à la rivière. Que le soleil donne quinze +jours, ce sera sec, et nous sèmerons là ce que nous voudrons: du trèfle, +du sainfoin, de la luzerne; je vous réponds que le fourrage sera bon. + +--Voilà ce que j'appelle une fameuse idée, dit Fritz. + +--Oui, monsieur, mais il faut que je vous parle d'une autre chose; quand +nous reviendrons à la ferme, et que nous serons à l'endroit où la +rivière fait un coude, je vous expliquerai cela, vous le comprendrez +mieux.» + +Ils continuèrent à se promener ainsi autour de la vallée jusque vers +midi. Christel exposait à Kobus ses intentions. + +«Ici, disait-il, je planterai des pommes de terre; là, nous sèmerons du +blé; après le trèfle, c'est un bon assolement.» + +Fritz n'y comprenait rien; mais il avait l'air de s'y entendre, et le +vieux fermier était heureux de parler des choses qui l'intéressaient le +plus. + +La chaleur devenait grande. À force de marcher dans ces terres grasses, +labourées profondément, et qui vous laissaient à chaque pas une motte au +talon, Kobus avait fini par sentir la sueur lui couler le long du dos; +et comme ils étaient au haut de la côte, en train de reprendre haleine, +cet immense bourdonnement des insectes, qui sortent de terre aux +premiers beaux jours, se fit entendre pour la première fois à ses +oreilles. + +«Écoutez, Christel, dit-il, quelle musique... hein! C'est tout de même +étonnant, cette vie qui sort de terre sous la forme de chenilles, de +hannetons, de mouches, et qui remplit l'air du jour au lendemain; c'est +quelque chose de grand! + +--Oui, c'est même trop grand, dit l'anabaptiste. Si nous n'avions pas le +bonheur d'avoir des moineaux, des pinsons, des hirondelles et des +centaines d'autres petits oiseaux, comme les chardonnerets et les +fauvettes, pour exterminer toute cette vermine, nous serions perdus, +monsieur Kobus: les hannetons, les chenilles et les sauterelles nous +mangeraient tout! Heureusement, le Seigneur vient à notre aide. On +devrait défendre la chasse des petits oiseaux; moi, j'ai toujours +défendu de dénicher les moineaux de la ferme; ça nous pille beaucoup de +grain, mais ça nous en sauve encore plus. + +--Oui, reprit Fritz, voilà comment tout marche dans ce bas monde: les +insectes dévorent les plantes, les oiseaux dévorent les insectes, et +nous mangeons les oiseaux avec le reste. Depuis le commencement, les +choses ont été arrangées pour que nous mangions tout: nous avons +trente-deux dents pour cela; les unes pointues, les autres tranchantes, +et les autres, ce qu'on appelle les grosses dents, pour écraser. Cela +prouve que nous sommes les rois de la terre. + +--Mais écoutez, Christel!... qu'est-ce que c'est? + +--Ça, c'est la grosse cloche de Hunebourg qui sonne midi, le son entre +là-bas dans la vallée, près de la roche des Tourterelles.» + +Ils se mirent à redescendre, et, sur le bord de la rivière, à cent pas +de la ferme, l'anabaptiste, s'arrêtant de nouveau dit: + +«Monsieur Kobus, voici l'idée dont je vous parlais tout à l'heure. Voyez +comme la rivière est basse ici; tous les ans, à la fonte des neiges, ou +quand il tombe une grande averse en été, la rivière déborde; elle avance +de cent pas au moins dans ce coin; si vous étiez arrivé la semaine +dernière, vous l'auriez vu plein d'écume; maintenant encore la terre est +très humide. + +«Eh bien! j'ai pensé que si l'on creusait de cinq ou six pieds dans ce +tournant, ça nous donnerait d'abord deux ou trois cents tombereaux de +terre grasse, qui formeraient un bon engrais pour la côte, car il n'y a +rien de mieux que de mêler la terre glaise à la terre de chaux. Ensuite, +en bâtissant un petit mur bien solide du côté de la rivière, nous +aurions le meilleur réservoir qu'on puisse souhaiter pour tenir de la +truite, du barbeau, de la tanche, et toutes les espèces de la Lauter. +L'eau entrerait par une écluse grillée, et sortirait par une claie bien +serrée de l'autre côté: les poissons seraient là dans l'eau vive comme +chez eux, et l'on n'aurait qu'à jeter le filet pour en prendre ce qu'on +voudrait. + +«Au lieu que maintenant, surtout depuis que l'horloger de Hunebourg et +ses deux fils viennent pêcher toute la sainte journée, et qu'ils +emportent tous les soirs des truites plein leurs sacs, il n'y a plus +moyen d'en avoir. Que pensez-vous de cela, monsieur Kobus, vous qui +aimez le poisson d'eau courante? Toutes les semaines, Sûzel vous en +porterait avec le beurre, les oeufs et le reste. + +--Ça, dit Fritz, la bouche pleine d'admiration, c'est une idée +magnifique. Christel, vous êtes un homme rempli de bon sens. Depuis +longtemps j'aurais dû penser à ce réservoir, car j'aime beaucoup la +truite. Oui, vous avez raison. Tiens, tiens, c'est tout à fait juste! +Pas plus tard que demain nous commencerons, entendez-vous, Christel? Ce +soir, je vais à Hunebourg chercher des ouvriers, des tombereaux et des +brouettes. Il faut que l'architecte Lang arrive, pour que la chose soit +faite en règle. Et, l'affaire terminée, nous sèmerons là-dedans des +truites, des perches, des barbeaux, comme on sème des choux, des raves +et des carottes dans son jardin.» + +Kobus partit alors d'un grand éclat de rire, et le vieil anabaptiste +parut heureux de le voir approuver son plan. Tout en regagnant la ferme, +Fritz disait: + +«Je vais m'établir chez vous, Christel, huit, dix, quinze jours, pour +surveiller et pousser ce travail. Je veux tout voir de mes propres yeux. +Il faudra, du côté de la rivière, un mur solide, de bonne chaux et de +bonnes fondations; nous aurons aussi besoin de sable et de gravier pour +le fond du réservoir, car les poissons d'eau courante veulent du +gravier. Enfin nous établirons cela pour durer longtemps.» + +Ils entraient alors dans la grande cour en face du hangar; Sûzel se +trouvait sur la porte. + +«Est-ce que ta mère nous attend? lui demanda le vieil anabaptiste. + +--Pas encore; elle est seulement en train de dresser la table. + +--Bon! nous avons le temps de voir les écuries.» Il traversa la cour et +ouvrit la lucarne. Kobus regarda l'étable blanchie à la chaux et pavée +de moellons, une rigole au milieu en pente douce, les boeufs et les +vaches à la file dans l'ombre. Comme tous ces bons animaux tournaient la +tête vers la lumière, le père Christel dit: «Ces deux grands boeufs, sur +le devant, sont à l'engrais depuis trois mois; le boucher juif, Isaac +Schmoûle, en a envie; il est déjà venu deux ou trois fois. Les six +autres nous suffiront cette année pour le labour. Mais voyez ce petit +noir, monsieur, il est magnifique, et c'est bien dommage que nous +n'ayons pas la paire. J'ai déjà couru tout le pays pour en trouver un +pareil. Quant aux vaches, ce sont les mêmes que l'année dernière. Roesel +est fraîche à lait; je veux lui laisser nourrir sa petite génisse +blanche. + +--C'est bon, fit Kobus, je vois que tout est bien. Maintenant, allons +dîner, je me sens une pointe d'appétit.» + + + + +VI + + +L'idée du réservoir aux poissons avait enthousiasmé Fritz. À peine le +dîner terminé, vers une heure, il se remettait en marche pour Hunebourg. +Et le lendemain il revenait avec une voiture de pioches, de pelles et de +brouettes, quelques ouvriers de la carrière des Trois-Fontaines et +l'architecte Lang, qui devait tracer le plan de l'ouvrage. + +On descendit aussitôt à la rivière, on examina le terrain. Lang, son +mètre au poing, prit les mesures; il discuta l'entreprise avec le père +Christel, et Kobus planta lui-même les piquets. Finalement, lorsqu'on se +trouva d'accord sur la chose et le prix, les ouvriers se mirent à +l'oeuvre. + +Lang avait cette année-là sa grande entreprise du pont de pierre sur la +Lauter, entre Hunebourg et Biewerkirch; il ne put donc surveiller les +travaux; mais Fritz, installé chez l'anabaptiste, dans la belle chambre +du premier, se chargea de ce soin. + +Ses deux fenêtres s'ouvraient sur le toit du hangar; il n'avait pas même +besoin de se lever, pour voir où l'ouvrage en était, car de son lit il +découvrait d'un coup d'oeil la rivière, le verger en face et la côte +au-dessus. C'était comme fait exprès pour lui. + +Au petit jour, quand le coq lançait son cri dans la vallée encore toute +grise, et qu'au loin, bien loin, les échos du Bichelberg lui répondaient +dans le silence; quand Mopsel se retournait dans sa niche, après avoir +lancé deux ou trois aboiements; quand la haute grive faisait entendre sa +première note dans les bois sonores; puis, quand tout se taisait de +nouveau quelques secondes, et que les feuilles se mettaient à +frissonner--sans que l'on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer, +elles aussi, le père de la lumière et de la vie--, et qu'une sorte de +pâleur s'étendait dans le ciel, alors Kobus s'éveillait; il avait +entendu ces choses avant d'ouvrir les yeux et regardait. + +Tout était encore sombre autour de lui, mais en bas, dans l'allée, le +garçon de labour marchait d'un pas pesant; il entrait dans la grange et +ouvrait la lucarne du fenil, sur l'écurie, pour donner le fourrage aux +bêtes. Les chaînes remuaient, les boeufs mugissaient tout bas, comme +endormis, les sabots allaient et venaient. + +Bientôt après, la mère Orchel descendait dans la cuisine; Fritz, tout en +écoutant la bonne femme allumer du feu et remuer les casseroles, +écartait ses rideaux et voyait les petites fenêtres grises se découper +en noir sur l'horizon pâle. + +Quelquefois un nuage, léger comme un écheveau de pourpre, indiquait que +le soleil allait paraître entre les deux côtes en face, dans dix +minutes, un quart d'heure. + +Mais déjà la ferme était pleine de bruit: dans la cour, le coq, les +poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait. Dans la +cuisine, les casseroles tintaient, le feu pétillait, les portes +s'ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors sous le +hangar. On entendait trotter au loin les ouvriers arrivant du +Bichelberg. + +Puis, tout à coup tout devenait blanc: c'était lui... le soleil, qui +venait enfin de paraître. Il était là, rouge, étincelant comme de l'or. +Fritz, le regardant monter entre les deux côtes, pensait: «Dieu est +grand.» + +Et plus bas, voyant les ouvriers piocher, traîner la brouette, il se +disait: «Ça va bien!» + +Il entendait aussi la petite Sûzel monter et descendre l'escalier en +trottant comme une perdrix, déposer ses souliers cirés à la porte, et +faire doucement, pour ne pas l'éveiller. Il souriait en lui-même, +surtout quand le chien Mopsel se mettait à aboyer dans la cour, et qu'il +entendait la petite lui crier d'une voix étouffée: «Chut! chut! Ah! le +gueux, il est capable d'éveiller M. Kobus!» + +«C'est étonnant, pensait-il, comme cette petite prend soin de moi; elle +devine tout ce qui peut me faire plaisir: à force de _damfnoudels_, j'en +avais assez; j'aurais voulu des oeufs à la coque, elle m'en a fait sans +que j'aie dit un mot; ensuite j'avais assez d'oeufs, elle m'a fait des +côtelettes aux fines herbes.... C'est une enfant pleine de bon sens; +cette petite Sûzel m'étonne!» + +Et, songeant à ces choses, il s'habillait et descendait; les gens de la +ferme avaient fini leur repas du matin; ils attachaient la charrue, et +se mettaient en route. + +La petite nappe blanche était mise au bout de la table, le couvert, la +chopine de vin et la grosse carafe d'eau fraîche dessus, toute +scintillante de gouttelettes. Les fenêtres de la salle, ouvertes sur la +vallée, laissaient entrer par bouffées les âpres parfums des bois. + +En ce moment le père Christel arrivait déjà quelquefois de la côte, la +blouse trempée de rosée et les souliers chargés de glèbe jaune. + +«Eh bien, monsieur Kobus, s'écriait le brave homme, comment ça va-t-il +ce matin? + +--Mais, très bien, père Christel; je me plais de plus en plus ici, je +suis comme un coq en pâte, votre petite Sûzel ne me laisse manquer de +rien.» + +Si Sûzel se trouvait là, aussitôt elle rougissait et se sauvait bien +vite, et le vieil anabaptiste disait: «Vous faites trop d'éloges à cette +enfant, monsieur Kobus; vous la rendrez orgueilleuse d'elle-même. + +--Bah! bah! il faut bien l'encourager, que diable; c'est tout à fait une +bonne petite femme de ménage: elle fera la satisfaction de vos vieux +jours, père Christel. + +--Dieu le veuille, monsieur Kobus, Dieu le veuille, pour son bonheur et +pour le nôtre!» + +Ils déjeunaient alors ensemble, puis allaient voir les travaux, qui +marchaient très bien et prenaient une belle tournure. Après cela, le +fermier retournait aux champs, et Fritz rentrait fumer une bonne pipe +dans sa chambre, les deux coudes au bord de sa fenêtre, sous le toit, +regardant travailler les ouvriers, les gens de la ferme aller et venir, +mener le bétail à la rivière, piocher le jardin, la mère Orchel semer +des haricots, et Sûzel entrer dans l'étable avec un petit cuveau de +sapin bien propre, pour traire les vaches, ce qu'elle faisait le matin +vers sept heures, et le soir à huit heures après le souper. + +Souvent alors il descendait, afin de jouir de ce spectacle, car il avait +fini par prendre goût au bétail, et c'était un véritable plaisir pour +lui, de voir ces bonnes vaches, calmes et paisibles, se retourner à +l'approche de la petite Sûzel, avec leurs museaux roses ou bleuâtres, et +se mettre à mugir en choeur comme pour la saluer. + +«Allons, Schwartz, allons, Horni... retournez-vous.... Laissez-moi +passer!» leur criait Sûzel en les poussant de sa petite main potelée. + +Ils ne la quittaient pas de l'oeil, tant ils l'aimaient; et quand, +assise sur son tabouret de bois à trois pieds, elle se mettait à traire, +la grande Blanche ou la petite Roesel se retournaient sans cesse pour +lui donner un coup de langue, ce qui la fâchait plus qu'on ne peut dire. + +«Je n'en viendrai jamais à bout, c'est fini!», s'écriait-elle. + +Et Fritz, regardant cela par la lucarne, riait de bon coeur. + +Quelquefois, l'après-midi, il détachait la nacelle et descendait +jusqu'aux roches grises de la forêt de bouleaux. Il jetait le filet sur +ces fonds de sable; mais rarement il prenait quelque chose, et, toujours +en ramant pour remonter le courant jusqu'à la ferme, il pensait: + +«Ah! quelle bonne idée nous avons eue de creuser un réservoir; d'un seul +coup de filet, je vais avoir plus de poisson que je n'en prendrais en +quinze jours dans la rivière.» + +Ainsi s'écoulait le temps à la ferme, et Kobus s'étonnait de regretter +si peu sa cave, sa cuisine, sa vieille Katel et la bière du +_Grand-Cerf_, dont il s'était fait une habitude depuis quinze ans. + +«Je ne pense pas plus à tout cela, se disait-il parfois le soir, que si +ces choses n'avaient jamais existé. J'aurais du plaisir à voir le vieux +rebbe David, le grand Frédéric Schoultz, le percepteur Hâan, c'est vrai; +je ferais volontiers le soir une partie de _youker_ avec eux, mais je +m'en passe très bien, il me semble même que je me porte mieux, que j'ai +les jambes plus dégourdies et meilleur appétit; cela vient du grand air. +Quand je retournerai là-bas, je vais avoir une mine de chanoine, +fraîche, rose, joufflue; on ne verra plus mes yeux, tant j'engraisse, +ha! ha! ha!» + +Un jour, Sûzel ayant eu l'idée de chercher en ville une poitrine de veau +bien grasse, de la farcir de petits oignons hachés et de jaunes d'oeufs, +et d'ajouter à ce dîner des beignets d'une sorte particulière, +saupoudrés de cannelle et de sucre, Fritz trouva cela de si bon goût, +qu'ayant appris que Sûzel avait seule préparé ces friandises, il ne put +s'empêcher de dire à l'anabaptiste, après le repas: + +«Écoutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le bon sens +et l'esprit. Où diable Sûzel peut-elle avoir appris tant de choses? Cela +doit être naturel. + +--Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c'est naturel: les uns +naissent avec des qualités; et les autres n'en ont pas, malheureusement +pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple, est très bon pour aboyer +contre les gens; mais si quelqu'un voulait en faire un chien de chasse, +il ne serait plus bon à rien. Notre enfant, monsieur Kobus, est née pour +conduire un ménage; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le +beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma femme. +On n'a jamais eu besoin de lui dire: "Sûzel, il faut s'y prendre de +telle manière." C'est venu tout seul, voilà ce que j'appelle une vraie +femme de ménage, dans deux ou trois ans, bien entendu, car, maintenant, +elle n'est pas encore assez forte pour les grands travaux; mais ce sera +une vraie femme de ménage; elle a reçu le don du Seigneur, elle fait ces +choses avec plaisir. + +«Quand on est forcé de porter son chien à la chasse, disait le vieux +garde Froelig, cela va mal; les vrais chiens de chasse y vont tout +seuls, on n'a pas besoin de leur dire: "Ça, c'est un moineau, ça une +caille ou une perdrix;" ils ne tombent jamais en arrêt devant une motte +de terre comme devant un lièvre. Mopsel, lui, ne ferait pas la +différence. Mais quant à Sûzel, j'ose dire qu'elle est née pour tout ce +qui regarde la maison. + +--C'est positif, dit Fritz. Mais le don de la cuisine, voyez-vous, est +une véritable bénédiction. On peut rouir le chanvre, filer, laver, tout +ce que vous voudrez, avec des bras, des jambes et de la bonne volonté; +mais distinguer une sauce d'une autre, et savoir les appliquer à propos, +voilà quelque chose de rare. Aussi j'estime plus ces beignets que tout +le reste; et pour les faire aussi bons, je soutiens qu'il faut mille +fois plus de talent que pour filer et blanchir cinquante aunes de toile. + +--C'est possible, monsieur Kobus; vous êtes plus fort sur ces articles +que moi. + +--Oui, Christel, et je suis si content de ces beignets, que je voudrais +savoir comment elle s'y est prise pour les faire. + +--Eh! nous n'avons qu'à l'appeler, dit le vieux fermier, elle nous +expliquera cela.--Sûzel! Sûzel!» + +Sûzel était justement en train de battre le beurre dans la cuisine, le +tablier blanc à bavette serré à la taille, agrafé sur la nuque, et +remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue à son joli menton +rose. Des centaines de petites taches blanches mouchetaient ses bras +dodus et ses joues; il y en avait jusque dans ses cheveux, tant elle +mettait d'ardeur à son ouvrage. + +C'est ainsi qu'elle entra toute animée, demandant: «Quoi donc, mon +père?» + +Et Fritz, la voyant fraîche et souriante, ses grands yeux bleus +écarquillés d'un air naïf, et sa petite bouche entrouverte laissant +apercevoir de jolies dents blanches, Fritz ne put s'empêcher de faire la +réflexion qu'elle était appétissante comme une assiette de fraises à la +crème. + +«Qu'est-ce qu'il y a, mon père? fit-elle de sa petite voix gaie: vous +m'avez appelée? + +--Oui, voici M. Kobus qui trouve tes beignets si bons qu'il voudrait +bien en connaître la recette.» + +Sûzel devint toute rouge de plaisir. «Oh! monsieur Kobus veut rire de +moi. + +--Non, Sûzel, ces beignets sont délicieux; comment les as-tu faits, +voyons? + +--Oh! monsieur Kobus, ça n'est pas difficile, j'ai mis... mais, si vous +voulez, j'écrirai cela... vous pourriez oublier. + +--Comment! elle sait écrire, père Christel? + +--Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le vieil +anabaptiste. + +--Diable... diable... voyez-vous cela... mais c'est une vraie +ménagère.... Je n'oserai plus la tutoyer tout à l'heure.... Eh bien, +Sûzel, c'est convenu, tu écriras la recette.» + +Alors Sûzel, heureuse comme une petite reine, rentra dans la cuisine, et +Kobus alluma sa pipe en attendant le café. + +Les travaux du réservoir se terminèrent le lendemain de ce jour, vers +cinq heures. Il avait trente mètres de long sur vingt de large, un mur +solide l'entourait; mais avant de poser les grilles commandées au +Klingenthal, il fallait attendre que la maçonnerie fût bien sèche. + +Les ouvriers partirent donc la pioche et la pelle sur l'épaule; et +Fritz, le même soir, pendant le souper, déclara qu'il retournerait le +lendemain à Hunebourg. Cette décision attrista tout le monde. + +«Vous allez partir au plus beau moment de l'année, dit l'anabaptiste. +Encore deux ou trois jours et les noisettes auront leurs pompons, les +sureaux et les lilas auront leurs grappes, tous les genêts de la côte +seront fleuris, on ne trouvera que des violettes à l'ombre des haies. + +--Et, dit la mère Orchel, Sûzel qui pensait vous servir de petits radis +un de ces jours. + +--Que voulez-vous, répondit Fritz, je ne demanderais pas mieux que de +rester; mais j'ai de l'argent à recevoir, des quittances à donner; j'ai +peut-être des lettres qui m'attendent. Et puis, dans une quinzaine, je +reviendrai poser les grilles; alors je verrai tout ce que vous me dites. + +--Enfin, puisqu'il le faut, dit le fermier, n'en parlons plus; mais +c'est fâcheux tout de même. + +--Sans doute, Christel, je le regrette aussi.» La petite Sûzel ne dit +rien, mais elle paraissait toute triste, et ce soir-là Kobus, fumant +comme d'habitude sa pipe à sa fenêtre, avant de se coucher, ne +l'entendit pas chanter de sa jolie voix de fauvette, en lavant la +vaisselle. Le ciel, à droite vers Hunebourg, était rouge comme une +braise, tandis que les coteaux en face, à l'autre bout de l'horizon, +passaient des teintes d'azur au violet sombre, et finissaient par +disparaître dans l'abîme. + +La rivière, au fond de la vallée, fourmillait de poussière d'or; et les +saules, avec leurs longues feuilles pendantes, les joncs avec leurs +flèches aiguës, les osiers et les trembles, papillotant à la brise, se +dessinaient en larges hachures noires sur ce fond lumineux. Un oiseau +des marais, quelque martin-pêcheur sans doute, jetait de seconde en +seconde dans le silence son cri bizarre. Puis tout se tut, et Fritz se +coucha. + +Le lendemain, à huit heures, il avait déjeuné, et debout, le bâton à la +main devant la ferme avec le vieil anabaptiste et la mère Orchel, il +allait partir. + +«Mais où donc est Sûzel, s'écria-t-il, je ne l'ai pas encore vue ce +matin? + +--Elle doit être à l'étable ou dans la cour, dit la fermière. + +--Eh bien! allez la chercher; je ne puis quitter le Meisenthâl sans lui +dire adieu.» Orchel entra dans la maison, et quelques instants après +Sûzel paraissait, toute rouge. + +«Hé! Sûzel, arrive donc, lui cria Kobus, il faut que je te remercie; je +suis très content de toi, tu m'as bien traité. Et pour te prouver ma +satisfaction, tiens, voici un _goulden_, dont tu feras ce que tu +voudras.» + +Mais Sûzel, au lieu d'être joyeuse à ce cadeau, parut toute confuse. +«Merci, monsieur Kobus», dit-elle. Et comme Fritz insistait, disant: +«Prends donc cela. Sûzel, tu l'as bien gagné.» Elle, détournant la tête, +se prit à fondre en larmes. «Qu'est-ce que cela signifie? dit alors le +père Christel; pourquoi pleures-tu? + +--Je ne sais pas, mon père», fit-elle en sanglotant. Et Kobus de son +côté pensa: «Cette petite est fière, elle croit que je la traite comme +une servante, cela lui fait de la peine.» + +C'est pourquoi, remettant le _goulden_ dans sa poche, il dit: + +«Écoute, Sûzel, je t'achèterai moi-même quelque chose, cela vaudra +mieux. Seulement, il faut que tu me donnes la main; sans cela, je +croirais que tu es fâchée contre moi.» + +Alors Sûzel, sa jolie figure cachée dans son tablier, et la tête penchée +en arrière sur l'épaule, lui tendit la main; et quand Fritz l'eut +serrée, elle rentra dans l'allée en courant. + +«Les enfants ont de drôles d'idées, dit l'anabaptiste. Tenez, elle a cru +que vous vouliez la payer des choses qu'elle a faites de bon coeur. + +--Oui, dit Kobus, je suis bien fâché de l'avoir chagrinée. + +--Hé! s'écria la mère Orchel, elle est aussi trop orgueilleuse. Cette +petite nous fera de grands chagrins. + +--Allons, calmez-vous, mère Orchel, dit Fritz en riant; il vaut mieux +être un peu trop fier que pas assez, croyez-moi, surtout pour les +filles. Et, maintenant, au revoir!» + +Il se mit en route avec Christel, qui l'accompagna jusque sur la côte; +ils se séparèrent près des roches, et Kobus poursuivit seul sa route +d'un bon pas vers Hunebourg. + + + + +VII + + +Malgré tout le plaisir qu'avait eu Fritz à la ferme, ce n'est pas sans +une vive satisfaction qu'il découvrit Hunebourg sur la côte en face. +Autant tout était humide dans la vallée le jour de son départ, autant +alors tout était sec et clair. La grande prairie de Finckmath s'étendait +comme un immense tapis de verdure des glacis jusqu'au ruisseau des +Ablettes, et, tout au haut, les grands fumiers de cavalerie du Postthâl, +les petits jardins des vétérans, entourés de haies vives, et les vieux +remparts moussus, produisaient un effet superbe. + +Il voyait aussi, derrière les acacias en boule de la petite place, près +de l'hôtel de ville, la façade blanche de sa maison; et la distance ne +l'empêchait pas de reconnaître que les fenêtres étaient ouvertes pour +donner de l'air. + +Tout en marchant, il se représentait la brasserie du _Grand-Cerf_, avec +sa cour au fond entourée de platanes; les petites tables au-dessous, +encombrées de monde, les chopes débordant de mousse. Il se revoyait dans +sa chambre, en manches de chemise, les pantalons serrés aux hanches, les +pieds dans ses pantoufles, et se disait tout joyeux: + +«On n'est pourtant jamais mieux que chez soi, dans ses vieux habits et +ses vieilles habitudes. J'ai passé quinze jours agréables au Meisenthâl, +c'est vrai; mais s'il avait fallu rester encore, j'aurais trouvé le +temps long. Nous allons donc recommencer nos discussions, le vieux David +Sichel et moi; nous allons nous remettre à nos bonnes parties de _youker_ +avec Frédéric Schoultz, le percepteur Hâan, Speck et les autres. Voilà +ce qui me convient le mieux. Quand je suis assis en face de ma table, +pour dîner ou pour régler un compte, tout est dans l'ordre naturel. +Partout ailleurs je puis être assez content, mais jamais aussi calme, +aussi paisible que dans mon bon vieux Hunebourg.» + +Au bout d'une demi-heure, tout en rêvant de la sorte, il avait parcouru +le sentier de la Finckmath, et passait derrière les fumiers du Postthâl +pour entrer en ville. + +«Qu'est-ce que la vieille Katel va me dire? pensait-il. Elle va me +dévider son chapelet; elle va me reprocher une si longue absence.» + +Et tout en allongeant le pas sous la porte de Hildebrandt, il souriait +et regardait en passant les portes et les fenêtres ouvertes dans la +grande rue tortueuse: le ferblantier Schwartz, taillant son fer-blanc, +les besicles sur son petit nez camard et les yeux écarquillés; le +tourneur Sporte faisant siffler sa roue et dévidant ses ételles en +rubans sans fin; le tisserand Koffel, tout petit et tout jaune, devant +son métier, lançant sa navette avec un bruit de ferraille interminable; +le forgeron Nickel ferrant le cheval du gendarme Hierthès, à la porte de +sa forge, et le tonnelier Schweyer enfonçant les douves de ses tonnes à +grands coups de maillet, au fond de sa voûte retentissante. + +Tous ces bruits, ce mouvement, cette lumière blanche sur les toits, +cette ombre dans la rue; le passage de tous ces gens qui le saluaient +d'un air particulier, comme pour dire: «Voilà M. Kobus de retour; il +faut que je me dépêche de raconter cette nouvelle à ma femme»; les +enfants criant en choeur à l'école: «B-A, BA, B-E, BE»; et les commères +réunies par cinq ou six devant leur porte, tricotant, babillant comme +des pies, pelant des pommes de terre, et lui criant, en se fourrant +l'aiguille derrière l'oreille: «Hé! c'est vous, monsieur Kobus; qu'il y +a longtemps qu'on ne vous a vu!» tout cela le réjouissait et le +remettait dans son assiette ordinaire. + +«Je vais me changer en arrivant, se disait-il, et puis j'irai prendre +une chope à la brasserie du _Grand-Cerf_.» + +Dans ces agréables pensées il tournait au coin de la mairie, et +traversait la place des Acacias, où se promenaient gravement les anciens +capitaines en retraite, chauffant leurs rhumatismes au soleil, et sept +ou huit officiers de hussards, roides dans leurs uniformes comme des +soldats de bois. + +Mais il n'avait pas encore gravi les cinq ou six marches en péristyle de +sa maison, que la vieille Katel criait déjà dans le vestibule: + +«Voici M. Kobus! + +--Oui... oui... c'est moi, fit-il en montant quatre à quatre. + +--Ah! monsieur Kobus, s'écria la vieille en joignant les mains, quelles +inquiétudes vous m'avez données! + +--Comment, Katel, est-ce que je ne t'avais pas prévenue, en venant +chercher les ouvriers, que je serais absent quelques jours? + +--Oui, monsieur, mais c'est égal... d'être seule à la maison... de faire +la cuisine pour une seule personne.... + +--Sans doute... sans doute... je comprends ça... je me suis dérangé; +mais une fois tous les quinze ans, ce n'est pas trop. Allons, me voilà +revenu... tu vas faire la cuisine pour nous deux. Et maintenant, Katel, +laisse-moi, il faut que je me change, je suis tout en sueur. + +--Oui, monsieur, dépêchez-vous, on attrape si vite un coup d'air.» + +Fritz entra dans sa chambre, et refermant la porte, il s'écria: «Nous y +voilà donc!» Il n'était plus le même homme. Tout en tirant les rideaux, +en se lavant, en changeant de linge et d'habits, il riait et se disait: + +«Hé! hé! Hé! je vais donc me refaire du bon sang, je vais donc pouvoir +rire encore! Ces boeufs, ces vaches, ces poules de la ferme m'avaient +rendu mélancolique.» + +Et le grand Schoultz, le percepteur Hâan, le vieux rebbe David, la +brasserie du _Grand-Cerf_, la vieille cour de la synagogue, la halle, la +place du marché, toute la ville lui repassait devant les yeux, comme des +figures de lanterne magique. + +Enfin, au bout de vingt minutes, frais, dispos, joyeux, il ressortit, +son large feutre sur l'oreille, la face épanouie, et dit à Katel en +passant: + +«Je sors, je vais faire un tour en ville. + +--Oui, monsieur... mais vous reviendrez? + +--Sois tranquille, sois tranquille; au coup de midi je serai à table.» +Et il descendit dans la rue en se demandant: + +«Où vais-je aller? à la brasserie? il n'y a personne avant midi. Allons +voir le vieux David, oui, allons chez le vieux rebbe. C'est drôle, rien +que de penser à lui, mon ventre en galope. Il faut que je le mette en +colère; il faut que je lui dise quelque chose pour le fâcher, cela me +secouera la rate, et j'en dînerai mieux.» + +Dans cette agréable perspective, il descendit la rue des Capucins +jusqu'à la cour de la synagogue, où l'on entrait par une antique porte +cochère. Tout le monde traversait alors cette cour, pour descendre par +le petit escalier en face, dans la rue des Juifs. C'était vieux comme +Hunebourg; on ne voyait là-dedans que de grandes ombres grises, de +hautes bâtisses décrépites, sillonnées de chêneaux rouillés; et toute la +Judée pendait aux lucarnes d'alentour, jusqu'à la cime des airs, ses bas +troués, ses vieux jupons crasseux, ses culottes rapiécées, son linge +filandreux. À tous les soupiraux apparaissaient des têtes branlantes, +des bouches édentées, des nez et des mentons en carnaval: on aurait dit +que ces gens arrivaient de Ninive, de Babylone, ou qu'ils étaient +réchappés de la captivité d'Égypte, tant ils paraissaient vieux. + +Les eaux grasses des ménages suintaient le long des murs, et, pour dire +la vérité, cela ne sentait pas bon. + +À la porte de la cour se trouvait un mendiant chrétien, assis sur ses +deux jambes croisées; il avait la barbe longue de trois semaines, toute +grise, les cheveux plats, et les favoris en canon de pistolet; c'était +un ancien soldat de l'Empire: on l'appelait _der Frantzoze_.[8] + + [Note 8: Le Français.] + +Le vieux David demeurait au fond avec sa femme, la vieille Sourlé, toute +ronde et toute grasse, mais d'une graisse jaunâtre, les joues entourées +de grosses rides en demi-cercle; son nez était camard, ses yeux très +bruns, et sa bouche ornée de petites rides en étoile, comme un trou. + +Elle portait un bandeau sur le front, selon la loi de Moïse, pour cacher +ses cheveux, afin de ne pas séduire les étrangers. Du reste elle avait +bon coeur, et le vieux David se faisait un plaisir de la proclamer le +modèle accompli de son sexe. + +Fritz mit un _groschen_ dans la sébile du _Frantzoze_; il avait allumé +sa pipe, et fumait à grosses bouffées pour traverser le cloaque. En face +du petit escalier, dont chaque marche est creusée comme la pierre d'une +gargouille, il fit halte, se pencha de côté dans une petite fenêtre +ronde, à ras de terre, et vit le rabbin au fond d'une grande chambre +enfumée, assis devant une table de vieux chêne, les deux coudes sur un +gros bouquin à tranche rouge, et son front ridé entre ses mains. + +La figure du vieux David, dans cette attitude réfléchie, et sous cette +lumière grise, ne manquait pas d'un grand caractère; il y avait dans +l'ensemble de ses traits quelque chose de l'esprit rêveur et +contemplatif du dromadaire, ce qui se retrouve du reste chez toutes les +races orientales. + +«Il lit le Talmud», se dit Fritz. + +Puis, descendant deux marches, il ouvrit la porte en s'écriant: + +«Tu es donc toujours enfoncé dans la joie et les prophètes, vieux +_posché-isroel_? + +--Ah! c'est toi, _schaude_! fit le vieux rabbin, dont la figure prit +aussitôt une expression de joie intérieure, en même temps que d'ironie +fine, quoique pleine de bonhomie; tu n'as donc pu te passer de moi plus +longtemps, tu t'ennuyais et tu es content de me voir? + +--Oui, c'est toujours avec un nouveau plaisir que je te revois, fit +Kobus en riant; c'est un grand plaisir pour moi de me trouver en face +d'un véritable croyant, un petit-fils du vertueux Jacob, qui dépouilla +son frère.... + +--Halte! s'écria le rebbe, halte! tes plaisanteries sur ce chapitre ne +peuvent aller. Tu es un _épicaures_ sans foi ni loi. J'aimerais mieux +soutenir une discussion en règle contre deux cents prêtres, cinquante +évêques et le pape lui-même, que contre toi. Du moins, ces gens sont +forcés d'admettre les textes, de reconnaître qu'Abraham, Jacob, David et +tous les prophètes étaient d'honnêtes gens; mais toi, maudit _schaude_, +tu nies tout, tu rejettes tout, tu déclares que tous nos patriarches +étaient des gueux; tu es pire que la peste, on ne peut rien t'opposer, +et c'est pourquoi, Kobus, je t'en prie, laissons cela. C'est très +mauvais de ta part de m'attaquer sur des choses où j'aurais en quelque +sorte honte de me défendre... envoie-moi plutôt le curé.» + +Alors Fritz partit d'un immense éclat de rire, et, s'étant assis, il +s'écria: + +«Rebbe, je t'aime, tu es le meilleur homme et le plus réjouissant que je +connaisse. Puisque tu as honte de défendre Abraham, parlons d'autre +chose. + +--Il n'y pas besoin d'être défendu, s'écria David, il se défend assez +lui-même. + +--Oui, il serait difficile de lui faire du mal maintenant, dit Fritz; +enfin, enfin, laissons cela. Mais dis donc, David, je m'invite à prendre +un verre de kirschenwasser chez toi; je sais que tu en as de très bon.» + +Cette proposition dérida tout à fait le vieux rabbin, qui n'aimait +réellement pas discuter avec Kobus de choses religieuses. Il se leva +souriant, ouvrit la porte de la cuisine, et dit à la bonne vieille +Sourlé, qui pétrissait justement la pâte d'un _schaled_.[9] + + [Note 9: Gâteau juif.] + +«Sourlé, donne-moi les clefs de l'armoire; mon ami Kobus est là qui veut +prendre un verre de kirschenwasser. + +--Bonjour, monsieur Kobus! s'écria la bonne femme; je ne peux pas venir, +j'ai de la pâte jusqu'aux coudes.» + +Fritz s'était levé; il regardait dans la petite cuisine toute sombre, +éclairée par un vitrail de plomb, la bonne vieille qui pétrissait, +tandis que David lui tirait les clefs de la poche. + +«Ne vous dérangez pas, Sourlé, dit-il, ne vous dérangez pas.» + +David revint, referma la cuisine et ouvrit la porte d'un petit placard, +où se trouvaient le kirschenwasser et trois petits verres; il les +apporta sur la table, heureux de pouvoir offrir quelque chose à Kobus. +Celui-ci, voyant ce sentiment, s'écria que le kirsch était délicieux. + +«Tu en as de meilleur, fit le vieux rebbe en goûtant. + +--Non, non, David, peut-être d'aussi bon, mais pas de meilleur. + +--En veux-tu encore un verre? + +--Merci, il ne faut pas abuser des bonnes choses, comme disait mon père; +je reviendrai.» Alors, ils étaient réconciliés. Le vieux rebbe reprit en +plissant les yeux avec malice: + +«Et qu'est-ce que tu as fait là-bas, _schaude_? Je me suis laissé dire +que tu as fais de grosses dépenses, pour creuser un réservoir à +poissons. Est-ce vrai? + +--C'est vrai, David. + +--Ah! s'écria le vieux rebbe, cela ne m'étonne pas; quand il s'agit de +manger et de boire, tu ne connais plus la dépense.» + +Et, hochant la tête, il dit sur un ton nasillard: «Tu seras toujours le +même!» Fritz souriait. «Écoute, David, fit-il, dans six à sept mois +d'ici, lorsque le poisson sera rare, et que tu auras fais ton tour sur +le marché, le nez long d'une aune, sans rien trouver de bon...--car, +vieux, tu aimes aussi les bons morceaux, tu as beau hocher la tête, tu +es de la race des chats, et le poisson te plaît.... + +--Mais, Kobus, Kobus! s'écria David, vas-tu maintenant me faire passer +pour un _épicaures_ de ton espèce? Sans doute, j'aime mieux un beau +brochet qu'une queue de vache sur mon assiette, cela va sans dire; je ne +serais pas un homme si j'avais d'autres idées; mais je n'y pense pas +d'avance, Sourlé s'occupe de ces choses. + +--Ta! ta! ta! fit Kobus; quand, dans six mois, je t'enverrai des plats +de truites, avec des bouteilles de _forstheimer_, à la fête de +_Simres-Thora_[10], nous verrons, nous verrons si tu me reprocheras mon +réservoir.» + + [Note 10: Fête de réjouissance en mémoire de la promulgation de la + Loi au peuple juif.] + +David sourit. «Le Seigneur, dit-il, a tout bien fait; aux uns il donne +la prudence, aux autres la sobriété. Tu es prudent; je ne te reproche +pas ta prudence, c'est un don de Dieu, et quand les truites viendront, +elles seront les bienvenues. + +--Amen!» s'écria Fritz. Et tous deux se mirent à rire de bon coeur. +Cependant Kobus voulait faire enrager le vieux rebbe. + +Tout à coup, il lui dit: + +«Et les femmes, David, les femmes? Est-ce que tu ne m'en as pas trouvé +une? la vingt-quatrième! Tu dois être pressé de gagner ma vigne du +Sonneberg. Je serais curieux de la connaître, la vingt-quatrième.» + +Avant de répondre, David Sichel prit un air grave: + +«Kobus, dit-il, je me rappelle une vieille histoire, dont chacun peut +faire son profit. Avant d'être des ânes, disait cette histoire, les ânes +étaient des chevaux; ils avaient le jarret solide, la tête petite, les +oreilles courtes et du crin à la queue, au lieu d'une touffe de poils. +Or, il advint qu'un de ces chevaux, le grand-grand-père de tous les +ânes, se trouvant un jour dans l'herbe jusqu'au ventre, se dit à +lui-même: "Cette herbe est trop grossière pour moi; ce qu'il me faut, +c'est de la fine fleur, tellement délicate qu'aucun autre cheval n'en +ait encore goûté de pareille." Il sortit de ce pâturage, à la recherche +de sa fine fleur. Plus loin, il trouva des herbes plus grossières que +celles qu'il venait de quitter; il s'en indigna. Plus loin, au bord d'un +marais, il trouva des flèches d'eau et marcha dessus. Puis il fit le +tour du marais, entra dans un pays aride, toujours à la recherche de sa +fine fleur; mais il ne trouva même plus de mousse. Il eut faim, il +regarda de tous côté, vit des chardons dans un creux... et les mangea de +bon appétit. Alors ses oreilles poussèrent; il eut une touffe de poils à +la queue, il voulut hennir, et se mit à braire; c'était le premier des +ânes!» + +Fritz, au lieu de rire de cette histoire, en fut vexé sans savoir +pourquoi. + +«Et s'il n'avait pas mangé de chardons? dit-il. + +--Alors, il aurait été moins qu'un âne vivant, il aurait été un âne +mort. + +--Tout cela ne signifie rien, David. + +--Non; seulement, il vaut mieux se marier jeune que de prendre sa +servante pour femme, comme font tous les vieux garçons. Crois-moi.... + +--Va t'en au diable! s'écria Kobus en se levant. Voici midi qui sonne, +je n'ai pas le temps de te répondre.» David l'accompagna jusque sur le +seuil, riant en lui-même. Et comme ils se séparaient: + +«Écoute, Kobus, fit-il d'un air fin, tu n'as pas voulu des femmes que je +t'ai présentées, tu n'as peut-être pas eu tort. Mais bientôt tu t'en +chercheras une toi-même. + +--_Posché-isroel_, répondit Kobus, _posché-isroel_!» Il haussa les +épaules, joignit les mains d'un air de pitié, et s'en alla. «David, +criait Sourlé dans la cuisine, le dîner est prêt, mets donc la table.» +Mais le vieux rebbe, ses yeux fins plissés d'un air ironique, suivit +Fritz du regard jusque hors la porte cochère; puis il rentra, riant tout +bas de ce qui venait d'arriver. + + + + +VIII + + +Après midi, Kobus se rendit à la brasserie du _Grand-Cerf_, et retrouva +là ses vieux camarades, Frédéric Schoultz, Hâan et les autres, en train +de faire leur partie de _youker_, comme tous les jours, de une à deux +heures, depuis le 1er janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre. + +Naturellement ils se mirent tous à crier: «Hé! Kobus.... Voici Kobus!» + +Et chacun s'empressa de lui faire place; lui, tout en riant et jubilant, +distribuait des poignées de main à droite et à gauche. Il finit par +s'asseoir au bout de la table, en face des fenêtres. La petite Lotchen, +le tablier blanc en éventail sur sa jupe rouge, vint déposer une chope +devant lui; il la prit, la leva gravement entre son oeil et la lumière, +pour en admirer la belle couleur d'ambre jaune, souffla la mousse du +bord, et but avec recueillement, les yeux à demi fermés. Après quoi il +dit: «Elle est bonne!» et se pencha sur l'épaule du grand Frédéric, pour +voir les cartes qu'il venait de lever. + +C'est ainsi qu'il rentra simplement dans ses habitudes. + +«Du trèfle! du carreau! Coupez l'as! criait Schoultz. + +--C'est moi qui donne», faisait Hâan en ramassant les cartes. + +Les verres cliquetaient, les canettes tintaient, et Fritz ne songeait +pas plus alors au vallon de Meisenthâl qu'au Grand Turc; il croyait +n'avoir jamais quitté Hunebourg. + +À deux heures entra M. le professeur Speck, avec ses larges souliers +carrés au bout de ses grandes jambes maigres, sa longue redingote marron +et son nez tourné à la friandise. Il se découvrit d'un air solennel, et +dit: + +«J'ai l'honneur d'annoncer à la compagnie que les cigognes sont +arrivées.» + +Aussitôt les échos de la brasserie répétèrent dans tous les coins: «Les +cigognes sont arrivées! les cigognes sont arrivées!» + +Il se fit un grand tumulte; chacun quittait sa chope à moitié vide, pour +aller voir les cigognes. En moins d'une minute, il y avait plus de cent +personnes, le nez en l'air, devant le _Grand-Cerf_. + +Tout au haut de l'église, une cigogne, debout sur son échasse, ses ailes +noires repliées au-dessus de sa queue blanche, le grand bec roux incliné +d'un air mélancolique, faisait l'admiration de toute la ville. Le mâle +tourbillonnait autour et cherchait à se poser sur la roue, où pendaient +encore quelques brins de paille. + +Le rebbe David venait aussi d'arriver, et, regardant, son vieux chapeau +penché sur la nuque, il s'écriait: + +«Elles arrivent de Jérusalem!... Elles se sont reposées sur les +pyramides d'Égypte.... Elles ont traversé les mers.» + +Tout le long de la rue, devant la halle, on ne voyait que des commères, +de vieux papas et des enfants, le cou replié, dans une sorte d'extase. +Quelques vieilles disaient en s'essuyant les yeux: «Nous les avons +encore revues une fois.» + +Kobus, en regardant tous ces braves gens, leurs mines attendries, et +leurs attitudes émerveillées, pensait: «C'est drôle... comme il faut peu +de chose pour amuser le monde.» + +Et la figure émue du vieux rabbin surtout le mettait de bonne humeur. + +«Eh bien, rebbe, eh bien, lui dit-il, ça te paraît donc bien beau?» + +Alors, l'autre, abaissant les yeux et le voyant rire, s'écria: + +«Tu n'as donc pas d'entrailles? Tu ne vois donc partout que des sujets +de moquerie? Tu ne sens donc rien? + +--Ne crie pas si haut, _schaude_, tout le monde nous regarde. + +--Et s'il me plaît de crier haut! S'il me plaît de te dire tes vérités! +S'il me plaît...» + +Heureusement les cigognes, après un instant de repos, venaient de se +remettre en route pour faire le tour de la ville, et prendre possession +des nuages de Hunebourg; et toute la place, transportée d'enthousiasme, +poussait un cri d'admiration. + +Les deux oiseaux, comme pour répondre à ce salut, tout en planant, +faisaient claquer leur bec, et une troupe d'enfants les suivaient dans +la rue des Capucins, criant: «Tra, ri, ro, l'été vient encore une fois! +You, you, l'été vient encore une fois!» + +Kobus alors rentra dans la brasserie avec les autres; et, jusqu'à sept +heures, il ne fut plus question que du retour des cigognes, et de la +protection qu'elles étendent sur les villes où elles nichent; sans +parler d'une foule d'autres services particuliers à Hunebourg, comme +d'exterminer les crapauds, les couleuvres et les lézards, dont les vieux +fossés seraient infestés sans elles, et non seulement les fossés, mais +encore les deux rives de la Lauter, où l'on ne verrait que des reptiles, +si ces oiseaux n'étaient pas envoyés du Ciel pour détruire la vermine +des champs. + +David Sichel étant aussi entré, Fritz, pour se moquer de lui, se mit à +soutenir que les juifs avaient l'habitude de tuer les cigognes et de les +manger à la Pâque avec l'agneau pascal, et que cette habitude avait +causé jadis la grande plaie d'Égypte, où l'on voyait des grenouilles en +si grand nombre qu'elles entraient par les fenêtres, et qu'il vous en +tombait même par les cheminées; de sorte que les Pharaons se trouvèrent +d'autre moyen pour se débarrasser de ce fléau, que de chasser les fils +d'Abraham du pays. + +Cette explication exaspéra tellement le vieux rebbe, qu'il déclara que +Kobus méritait d'être pendu. + +Alors Fritz fut vengé de l'apologue de l'âne et des chardons; de douces +larmes coulèrent sur ses joues. Et ce qui mit le comble à ce triomphe, +c'est que le grand Frédéric Schoultz, Hâan et le professeur Speck +s'écrièrent qu'il fallait rétablir la paix, que deux vieux amis comme +David et Kobus ne pouvaient rester fâchés à propos des cigognes. + +Ils proposèrent à Fritz de rétracter son explication, moyennant quoi +David serait forcé de l'embrasser. Il y consentit; alors David et lui +s'embrassèrent avec attendrissement; et le vieux rebbe pleurait, disant: +«Que sans le défaut qu'il avait de rire à tort et à travers, Kobus +serait le meilleur homme du monde.» + +Je vous laisse à penser le bon sang que se faisait l'ami Fritz de toute +cette histoire. Il ne cessa d'en rire qu'à minuit, et, même plus tard il +se réveillait de temps en temps pour rire encore: + +«On irait bien loin, pensait-il, pour trouver d'aussi braves gens qu'à +Hunebourg. Ce pauvre rebbe David est-il honnête dans sa croyance! Et le +grand Frédéric, quelle bonne tête de cheval! Et Hâan, comme il glousse +bien! Quel bonheur de vivre dans un pareil endroit!» + +Le lendemain, huit heures, il dormait encore comme un bienheureux, +lorsqu'une sorte de grincement bizarre l'éveilla. Il prêta l'oreille, et +reconnut que le rémouleur Higuebic était venu s'établir, comme tous les +vendredis, au coin de sa maison, pour repasser les couteaux et les +ciseaux de la ville, chose qui l'ennuya beaucoup, car il avait encore +sommeil. + +À chaque instant, le babillage des commères venait interrompre le +sifflement de la roue; puis c'était le caniche qui grondait, puis l'âne +qui se mettait à braire, puis une discussion qui s'engageait sur le prix +du repassage; puis autre chose. + +«Que le diable t'emporte! pensait Kobus. Est-ce que le bourgmestre ne +devrait pas défendre ces choses-là? Le dernier paysan peut dormir à son +aise, et de bons bourgeois sont éveillés à huit heures, par la +négligence de l'autorité.» + +Tout à coup Higuebic se mit à crier d'une voix nasillarde: + +«Couteaux, ciseaux à repasser!» + +Alors il n'y tint plus et se leva furieux. + +«Il faudra que je parle de cela, se dit-il; je porterai l'affaire devant +la justice de paix. Ce Higuebic finirait par croire que le coin de ma +maison est à lui; depuis quarante-cinq ans qu'il nous ennuie tous, mon +grand-père et moi, c'est assez; il est temps que cela finisse!» + +Ainsi rêvait Kobus en s'habillant; l'habitude de dormir à la ferme, sans +autre bruit que le murmure du feuillage, l'avait gâté. Mais après le +déjeuner il ne songeait plus à cette misère. L'idée lui vint de mettre +en bouteilles deux tonnes de vin du Rhin qu'il avait achetées l'automne +précédent. Il envoya Katel chercher le tonnelier, et se revêtit d'une +grosse camisole de laine grise, qu'il mettait pour vaquer aux soins de +la cave. + +Le père Schweyer arriva, son tablier de cuir aux genoux, le maillet à la +ceinture, la tarière sous le bras, et sa grosse figure épanouie. + +«Eh bien, monsieur Kobus, eh bien! fit-il, nous allons donc commencer +aujourd'hui? + +--Oui, père Schweyer, il est temps, le _markobrunner_ est en fût depuis +quinze mois, et le _steinberg_ depuis six ans. + +--Bon... et les bouteilles? + +--Elles sont rincées et égouttées depuis trois semaines. + +--Oh! pour les soins à donner au noble vin, dit Schweyer, les Kobus s'y +entendent de père en fils; nous n'avons donc plus qu'à descendre? + +--Oui, descendons.» Fritz alluma une chandelle dans la cuisine; il prit +une anse du panier à bouteilles, Schweyer empoigna l'autre, et ils +descendirent à la cave. Arrivés au bas, le vieux tonnelier s'écria: +«Quelle cave, comme tout est sec ici! Houm! houm! Quel son clair! Ah! +monsieur Kobus, je l'ai dit cent fois, vous avez la meilleure cave de la +ville.» Puis s'approchant d'une tonne, et la frappant du doigt: «Voici +le _markobrunner_, n'est-ce pas? + +--Oui; et celui-là, c'est le _steinberg_. + +--Bon, bon, nous allons lui dire deux mots.» Alors se courbant, la +tarière au creux de l'estomac, il perça la tonne de _markobrunner_, et +poussa lestement le robinet dans l'ouverture. Après quoi Kobus lui passa +une bouteille, qu'il emplit et qu'il boucha; Fritz enduisit le bouchon +de cire bleue et posa le cachet. L'opération se poursuivit de la sorte, +à la grande satisfaction de Kobus et de Schweyer. + +«Hé! hé! hé! faisaient-ils de temps en temps, reposons-nous. + +--Oui, et buvons un coup», disait Fritz. Alors, prenant le petit gobelet +sur la bonde, ils se rafraîchissaient d'un verre de cet excellent vin, +et se remettaient ensuite à l'ouvrage. Toutes les précédentes fois, +Kobus, après deux ou trois verres, se mettait à chanter d'une voix +terriblement forte, de vieux airs qui lui passaient par la tête, tels +que le _Miserere, l'Hymne de Gambrinus_, ou la chanson des _Trois +Hussards_. + +«Cela résonne comme dans une cathédrale, faisait-il en riant. + +--Oui, disait Schweyer, vous chantez bien; c'est dommage que vous n'ayez +pas été de notre grande société chorale de Johannisberg; on n'aurait +entendu que vous.» + +Il se mettait alors à raconter comme, de son temps il existait une +société de tonneliers, amateurs de musique, dans le pays de Nassau; que, +dans cette société, on ne chantait qu'avec accompagnement de tonnes, de +tonneaux et de brocs; que les canettes et les chopes faisaient le fifre, +et que les foudres formaient la basse; qu'on n'avait jamais rien entendu +d'aussi moelleux et d'aussi touchant; que les filles des maîtres +tonneliers distribuaient des prix à ceux qui se distinguaient, et que +lui, Schweyer, avait reçu deux grappes et une coupe d'argent, à cause de +sa manière harmonieuse de taper sur une tonne de cinquante-trois +mesures. + +Il disait cela tout ému de ses souvenirs, et Fritz avait peine à ne pas +éclater de rire. + +Il racontait encore beaucoup d'autres choses curieuses, et célébrait la +cave du grand-duc de Nassau, «laquelle, disait-il, possède des vins +précieux, dont la date se perd dans la nuit des temps». + +C'est ainsi que le vieux Schweyer égayait le travail. Ces propos joyeux +n'empêchaient pas les bouteilles de se remplir, de se cacheter et de se +mettre en place; au contraire, cela se faisait avec plus de mesure et +d'entrain. + +Kobus avait l'habitude d'encourager Schweyer, lorsque sa gaieté venait +de se ralentir, soit en lui lançant quelque bon mot, ou bien en le +remettant sur la piste de ses histoires. Mais, en ce jour, le vieux +tonnelier crut remarquer qu'il était préoccupé de pensées étrangères. + +Deux ou trois fois il essaya de chanter; mais, après quelques +ronflements, il se taisait, regardant un chat s'enfuir par la lucarne, +un enfant qui se penchait curieusement pour voir ce qui se passait dans +la cave, ou bien écoutant les sifflements de la pierre du rémouleur, les +aboiements de son caniche, ou telle autre chose semblable. + +Son esprit n'était pas dans la cave, et Schweyer, naturellement discret, +ne voulut pas interrompre ses réflexions. + +Les choses continuèrent ainsi trois ou quatre jours. + +Chaque soir Fritz allait à son ordinaire faire quelques parties de +_youker_ au _Grand-Cerf_. Là, ses camarades remarquaient également une +préoccupation étrange en lui; il oubliait de jouer à son tour. + +«Allons donc, Kobus, allons donc, c'est à toi!» lui criait le grand +Frédéric. + +Alors il jetait sa carte au hasard, et naturellement il perdait. + +«Je n'ai pas de chance», se disait-il en rentrant. + +Comme Schweyer avait de l'ouvrage à la maison, il ne pouvait venir que +deux ou trois heures par jour, le matin ou le soir, de sorte que +l'affaire traînait en longueur, et même elle se termina d'une façon +singulière. + +En mettant le _steinberg_ en perce, le vieux tonnelier s'attendait à ce +que Kobus allait, comme toujours, emplir le gobelet et le lui présenter. +Or Fritz, par distraction, oublia cette partie importante du cérémonial. + +Schweyer en fut indigné. + +«Il me fait boire de sa piquette, se dit-il; mais quand le vin est de +qualité supérieure, il le trouve trop bon pour moi.» + +Cette réflexion le mit de mauvaise humeur, et quelques instants après, +comme il était baissé, Kobus ayant laissé tomber deux gouttes de cire +sur ses mains, sa colère éclata: + +«Monsieur Kobus, dit-il en se levant, je crois que vous devenez fou! +Dans le temps, vous chantiez le _Miserere_, et je ne voulais rien dire, +quoique ce fût une offense contre notre sainte religion, et surtout à +l'égard d'un vieillard de mon âge; vous aviez l'air de m'ouvrir en +quelque sorte les portes de la tombe, et c'était abominable quand on +considère que je ne vous avais rien fait. D'ailleurs, la vieillesse +n'est pas crime; chacun désire devenir vieux; vous le deviendrez +peut-être, monsieur Kobus, et vous comprendrez alors votre indignité. +Maintenant, vous me faites tomber de la cire sur les mains par malice. + +--Comment, par malice? s'écria Fritz stupéfait. + +--Oui, par malice; vous riez de tout!... Même en ce moment, vous avez +envie de rire; mais je ne veux pas être votre _hans-wurst_[11], +entendez-vous? C'est la dernière fois que je travaille avec un braque de +votre espèce.» + + [Note 11: Polichinelle allemand.] + +Ce disant, Schweyer détacha son tablier, prit sa tarière, et gravit +l'escalier. + +La véritable raison de sa colère, ce n'étaient ni le _Miserere_, ni les +gouttes de cire, c'était l'oubli du _steinberg_. + +Kobus, qui ne manquait pas de finesse, comprit très bien le vrai motif +de sa colère, mais il ne regretta pas moins sa maladresse et son oubli +des vieux usages, car tous les tonneliers du monde ont le droit de boire +un bon coup du vin qu'ils mettent en bouteilles, et si le maître est là, +son devoir est de l'offrir. + +«Où diable ai-je la tête depuis quelque temps? se dit-il. Je suis +toujours à rêvasser, à bâiller, à m'ennuyer; rien ne me manque, et j'ai +des absences; c'est étonnant... il faudra que je me surveille.» + +Cependant, comme il n'y avait pas moyen de faire revenir Schweyer, il +finit de mettre son vin en bouteille lui-même, et les choses en +restèrent là. + + + + +IX + + +Les mardis et les vendredis matin, jours de marché, Kobus avait +l'habitude de fumer des pipes à sa fenêtre, en regardant les ménagères +de Hunebourg aller et venir, d'un air affairé, entre les longues rangées +de paniers, de hottes, de cages d'osier, de baraques, de poteries et de +charrettes alignées sur la place des Acacias. C'étaient, en quelque +sorte, ses jours de grand spectacle; toutes ces rumeurs, ces mille +attitudes d'acheteurs et de vendeurs débattant leur prix, criant, se +disputant, le réjouissaient plus qu'on ne saurait le dire. + +Apercevait-il de loin quelque belle pièce, aussitôt il appelait Katel et +lui disait: + +«Vois-tu, là-bas, ce chapelet de grives ou de mésanges? vois-tu ce grand +lièvre roux, au troisième banc de la dernière rangée? Va voir.» + +Katel sortait; il suivait avec intérêt la marche de la discussion; et la +vieille servante revenait-elle avec les mésanges, les grives ou le +lièvre, il se disait: «Nous les avons!» + +Or, un matin, il se trouvait là, tout rêveur contre son habitude, +bâillant dans ses mains et regardant avec indifférence. Rien n'excitait +son envie; le mouvement, les allées et les venues de tout ce monde lui +paraissaient quelque chose de monotone. Parfois il se dressait, et +regardant la côte de Genêts tout au loin, il se disait: «Quel beau coup +de soleil là-bas, sur le Meisenthâl.» + +Mille idées lui passaient par la tête: il entendait mugir le bétail, il +voyait la petite Sûzel, en manches de chemise, le petit cuveau de sapin +à la main, se glisser sous le hangar et entrer dans l'étable, Mopsel sur +ses talons, et le vieil anabaptiste monter gravement la côte. Ces +souvenirs l'attendrissaient. + +«Le mur du réservoir doit être sec maintenant, pensait-il; bientôt, il +faudra poser le grillage.» + +En ce moment, et comme il se perdait au milieu de ces réflexions, Katel +entra: + +«Monsieur, dit-elle, voici quelque chose que j'ai trouvé dans votre +capote d'hiver.» + +C'était un papier; il le prit et l'ouvrit. + +«Tiens! tiens! fit-il avec une sorte d'émotion, la recette des beignets! +Comment ai-je pu oublier cela depuis trois semaines? Décidément je n'ai +plus la tête à moi!» + +Et regardant la vieille servante: + +«C'est une recette pour faire des beignets, mais des beignets délicieux! +s'écria-t-il comme attendri. Devine un peu, Katel, qui m'a donné cette +recette? + +--La grande Frentzel du _Boeuf-Rouge_. + +--Frentzel, allons donc! Est-ce qu'elle est capable d'inventer quelque +chose, et surtout des beignets pareils? Non... c'est la petite Sûzel, la +fille de l'anabaptiste. + +--Oh! dit Katel, cela ne m'étonne pas, cette petite est remplie de +bonnes idées. + +--Oui, elle est au-dessus de son âge. Tu vas me faire de ces beignets, +Katel. Tu suivras la recette exactement, entends-tu, sans cela tout +serait manqué. + +--Soyez tranquille, monsieur, soyez tranquille, je vais vous soigner +cela.» + +Katel sortit, et Fritz, bourrant une pipe avec soin, se remit à la +fenêtre. Alors, tout avait changé sous ses yeux; les figures, les mines, +les discours, les cris des uns et des autres: c'était comme un coup de +soleil sur la place. + +Et rêvant encore à la ferme, il se prit à songer que le séjour des +villes n'est vraiment agréable qu'en hiver; qu'il fait bon aussi changer +de nourriture quelquefois, car la même cuisine, à la longue, devient +insipide. Il se rappela que les bons oeufs frais et le fromage blanc, +chez l'anabaptiste, lui faisaient plus de plaisir au déjeuner, que tous +les petits plats de Katel. + +«Si je n'avais pas besoin, en quelque sorte, de faire ma partie de +_youker_, de prendre mes chopes, de voir David, Frédéric Schoultz et le +gros Hâan, se dit-il, j'aimerais bien passer six semaines ou deux mois +de l'année à Meisenthâl. Mais il ne faut pas y songer, mes plaisirs et +mes affaires sont ici: c'est fâcheux qu'on ne puisse pas avoir toutes +les satisfactions ensemble.» + +Ces pensées s'enchaînaient dans son esprit. Enfin, onze heures ayant +sonné, la vieille servante vint dresser la table. «Eh bien! Katel, lui +dit-il en se retournant, et mes beignets? + +--Vous avez raison, monsieur, ils sont tout ce qu'on peut appeler de +plus délicat. + +--Tu les as réussis? + +--J'ai suivi la recette; cela ne pouvait pas manquer. + +--Puisqu'ils sont réussis, dit Kobus, tout doit aller ensemble, je +descends à la cave chercher une bouteille de _forstheimer_.» + +Il sortait son trousseau à la main, quand une idée le fit revenir; il +demanda: + +«Et la recette? + +--Je l'ai dans ma poche, monsieur. + +--Eh bien, il ne faut pas la perdre; donne que je la mette dans le +secrétaire; nous serons contents de la retrouver.» Et, déployant le +papier, il se mit à le relire. + +«C'est qu'elle écrit joliment bien, fit-il; une écriture ronde, comme +moulée! Elle est extraordinaire, cette petite Sûzel, sais-tu? + +--Oui, monsieur, elle est pleine d'esprit. Si vous l'entendiez à la +cuisine, quand elle vient, elle a toujours quelque chose pour vous faire +rire. + +--Tiens! tiens! moi qui la croyais un peu triste. + +--Triste! ah bien oui! + +--Et qu'est-ce qu'elle dit donc? demanda Kobus, dont la large figure +s'épatait d'aise, en pensant que la petite était gaie. + +--Qu'est-ce que je sais? Rien que d'avoir passé sur la place, elle a +tout vu, et elle vous raconte la mine de chacun mais d'un air si +drôle.... + +--Je parie qu'elle s'est aussi moquée de moi, s'écria Fritz. + +--Oh! pour cela, jamais, monsieur; du grand Frédéric Schoultz, je ne dis +pas, mais de vous.... + +--Ha! ha! ha! interrompit Kobus, elle s'est moquée de Schoultz! Elle le +trouve un peu bête, n'est-ce pas? + +--Oh! non, pas justement; je ne peux pas me rappeler... vous +comprenez.... + +--C'est bon, Katel, c'est bon», dit-il en s'en allant tout joyeux. + +Et jusqu'au bas de l'escalier, la vieille servante l'entendit rire tout +haut en répétant: «Cette petite Sûzel me fait du bon sang.» + +Quand il revint, la table était mise et le potage servi. Il déboucha sa +bouteille, se mit la serviette au menton d'un air de satisfaction +profonde, se retroussa les manches et dîna de bon appétit. + +Katel vint servir les beignets avant le dessert. Alors, remplissant son +verre, il dit: «Nous allons voir cela.» La vieille servante restait près +de la table, pour entendre son jugement. Il prit donc un beignet, et le +goûta d'abord sans rien dire; puis un autre, puis un troisième; enfin, +se retournant, il prononça ces paroles avec poids et mesure: + +«Les beignets sont excellents, Katel, excellents! Il est facile de +reconnaître que tu as suivi la recette aussi bien que possible. Et +cependant, écoute bien ceci--ce n'est pas un reproche que je veux te +faire,--mais ceux de la ferme étaient meilleurs; ils avaient quelque +chose de plus fin, de plus délicat, une espèce de parfum +particulier,--fit-il en levant le doigt,--je ne peux pas t'expliquer +cela; c'était moins fort, si tu veux, mais beaucoup plus agréable. + +--J'ai peut-être mis trop de cannelle? + +--Non, non, c'est bien, c'est très bien; mais cette petite Sûzel, +vois-tu, a l'inspiration des beignets, comme toi l'inspiration de la +dinde farcie aux châtaignes. + +--C'est bien possible, monsieur. + +--C'est positif. J'aurais tort de ne pas trouver ces beignets délicieux; +mais au-dessus des meilleures choses, il y a ce que le professeur Speck +appelle "l'idéal"; cela veut dire quelque chose de poétique, de.... + +--Oui, monsieur, je comprends, fit Katel: par exemple, comme les +saucisses de la mère Hâfen, que personne ne pouvait réussir aussi bien +qu'elle, à cause des trois clous de girofles qui manquaient. + +--Non, ce n'est pas mon idée; rien n'y manque, et malgré tout....» Il +allait en dire plus, lorsque la porte s'ouvrit et que le vieux rabbin +entra: «Hé! c'est toi, David, s'écria-t-il; arrive donc, et tâche +d'expliquer à Katel ce qu'il faut entendre par "l'idéal".» + +David, à ces mots, fronça le sourcil. «Tu veux te moquer de moi? fit-il. + +--Non, c'est très sérieux; dis à Katel pourquoi vous regrettiez tous les +carottes et les oignons d'Égypte.... + +--Écoute, Kobus, s'écria le vieux rebbe, j'arrive, et voilà que tu +commences tout de suite par m'attaquer sur les choses saintes; ce n'est +pas beau. + +--Tu prends tout de travers, _posché-isroel_. Assieds-toi, et, puisque +tu ne veux pas que je parle des oignons d'Égypte, qu'il n'en soit plus +question. Mais si tu n'étais pas juif.... + +--Allons, je vois bien que tu veux me chasser. + +--Mais non, je dis seulement que si tu n'étais pas juif, tu pourrais +manger de ces beignets, et que tu serais forcé de reconnaître qu'ils +valent mille fois mieux que la manne, qui tombait du ciel pour vous +purger de la lèpre, et des autres maladies que vous aviez attrapées chez +les infidèles. + +--Ah! maintenant, je m'en vais; c'est aussi trop fort!» Katel sortit, et +Kobus, retenant le vieux rebbe par la manche, ajouta: + +«Voyons donc, que diable! assieds-toi. J'éprouve un véritable chagrin. + +--Quel chagrin? + +--De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et goûter +ces beignets: quelque chose d'extraordinaire!» David s'assit en riant à +son tour. + +«Tu les a inventés, n'est-ce pas? dit-il. Tu fais toujours des +inventions pareilles. + +--Non, rebbe, non; ce n'est ni moi ni Katel. Je serais fier d'avoir +inventé ces beignets, mais rendons à César ce qui est à César: l'honneur +en revient à la petite Sûzel... tu sais, la fille de l'anabaptiste? + +--Ah! dit le vieux rebbe, en attachant sur Kobus son oeil gris; tiens! +tiens! et tu les trouves si bons? + +--Délicieux, David! + +--Hé! hé! hé! oui... cette petite est capable de tout... même de +satisfaire un gourmand de ton espèce.» + +Puis, changeant de ton: + +«Cette petite Sûzel m'a plu d'abord, dit-il; elle est intelligente. Dans +trois ou quatre ans; elle connaîtra la cuisine comme ta vieille Katel; +elle conduira son mari par le bout du nez; et, si c'est un homme +d'esprit, lui-même reconnaîtra que c'était le plus grand bonheur qui pût +lui arriver. + +--Ah! ha! ha! cette fois, David, je suis d'accord avec toi, fit Kobus, +tu ne dis rien de trop. C'est étonnant que le père Christel et la mère +Orchel, qui n'ont pas quatre idées dans la tête, aient mis ce joli petit +être au monde. Sais-tu qu'elle conduit déjà tout à la ferme? + +--Qu'est-ce que je disais? s'écria David, j'en étais sûr! Vois-tu, +Kobus, quand une femme a de l'esprit, qu'elle n'est point glorieuse, +qu'elle ne cherche pas à rabaisser son mari pour s'élever elle-même, +tout de suite elle se rend maîtresse; on est heureux, en quelque sorte, +de lui obéir.» + +En ce moment, je ne sais quelle idée passa par la tête de Fritz; il +observa le vieux rebbe du coin de l'oeil et dit: «Elle fait très bien +les beignets, mais quant au reste.... + +--Et moi, s'écria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave fermier +qui l'épousera, et que ce fermier-là deviendra riche et sera très +heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas mal de temps, je +crois m'y connaître; je sais tout de suite ce qu'elles sont et ce +qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce qu'elles vaudront. Eh bien, +cette petite Sûzel m'a plu, et je suis content d'apprendre qu'elle fasse +si bien les beignets.» + +Fritz était devenu rêveur. Tout à coup il demanda: «Dis donc, +_posché-isroel_, pourquoi donc es-tu venu me voir à midi; ce n'est pas +ton heure. + +--Ah! c'est juste; il faut que tu me prêtes deux cents florins. + +--Deux cents florins? oh! oh! fit Kobus d'un air moitié sérieux et +moitié railleur, d'un seul coup, rebbe? + +--D'un seul coup. + +--Et pour toi? + +--C'est pour moi si tu veux, car je m'engage seul de te rembourser la +somme, mais c'est pour rendre service à quelqu'un. + +--À qui, David? + +--Tu connais le père Hertzberg, le colporteur, eh bien, sa fille est +demandée en mariage par le fils Salomon; deux braves enfants, fit le +vieux rebbe en joignant les mains d'un air attendri; seulement, tu +comprends, il faut une petite dot, et Hertzberg est venu me trouver.... + +--Tu seras donc toujours le même? interrompit Fritz, non content de tes +propres dettes, il faut que tu te mettes sur le dos celles des autres? + +--Mais Kobus! mais Kobus! s'écria David d'une voix perçante et +pathétique, le nez courbé et les yeux tournés en louchant vers le sol, +si tu voyais ces chers enfants! Comment leur refuser le bonheur de la +vie? Et d'ailleurs le père Hertzberg est solide, il me remboursera dans +un an ou deux, au plus tard. + +--Tu le veux, dit Fritz en se levant, soit; mais écoute: tu payeras des +intérêts cette fois, cinq pour cent. Je veux bien te prêter sans +intérêt, mais aux autres.... + +--Eh! mon Dieu, qui te dit le contraire, fit David, pourvu que ces +pauvres enfants soient heureux! le père me rendra les cinq pour cent.» + +Kobus ouvrit son secrétaire, compta deux cents florins sur la table, +pendant que le vieux rebbe regardait avec impatience; puis il sortit le +papier, l'écritoire, la plume, et dit: + +«Allons, David vérifie le compte. + +--C'est inutile, j'ai regardé et tu comptes bien. + +--Non, non, compte!» Alors le vieux rebbe compta, fourrant les piles +dans la grande poche de sa culotte, avec une satisfaction visible. +«Maintenant, assieds-toi là, et fais mon billet à cinq pour cent. Et +souviens-toi si tu n'es pas content de mes plaisanteries, je puis te +mener loin avec ce morceau de papier.» David, souriant de bonheur, se +mit à écrire. Fritz regardait par-dessus son épaule, et, le voyant près +de marquer les cinq pour cent: «Halte! fit-il, vieux _posché-isroel_, +halte! + +--Tu en veux six? + +--Ni six, ni cinq. Est-ce que nous ne sommes pas de vieux amis? Mais tu +ne comprends rien à la plaisanterie; il faut toujours être grave avec +toi, comme un âne qu'on étrille.» + +Le vieux rebbe alors se leva, lui serra la main et dit tout attendri: +«Merci, Kobus.» Puis il s'en alla. + +«Brave homme! faisait Fritz en le voyant remonter la rue, le dos courbé +et la main sur sa poche; le voilà qui court chez l'autre, comme s'il +s'agissait de son propre bonheur; il voit les enfants heureux, et rit +tout bas, une larme dans l'oeil.» + +Sur cette réflexion, il prit sa canne et sortit pour aller lire son +journal. + + + + +X + + +Deux ou trois jours après, un soir, au casino, on causait par hasard des +anciens temps. Le gros percepteur Hâan célébrait les moeurs d'autrefois; +les promenades en traîneau, l'hiver; le bon papa Christian, dans sa +houppelande doublée de renard et ses grosses bottes fourrées d'agneau, +le bonnet de loutre tiré sur les oreilles, et les gants jusqu'aux +coudes, conduisant toute sa famille à la cime du Rothalps, admirer les +bois couverts de givre; et les jeunes gens de la ville suivant à cheval +la promenade, et jetant à la dérobée un regard d'amour sur la jolie +couvée de jeunes filles, enveloppées de leurs pèlerines, le petit nez +rose enfoui dans le minon de cygne plus blanc que la neige. + +«Ah! le bon temps, disait-il. Bientôt après, toute la ville apprenait +que le jeune conseiller Lobstein, ou M. le tabellion Müntz, était fiancé +avec la petite Lochten, la jolie Rosa, ou la grande Wilhelmine; et +c'était au milieu des neiges que l'amour avait pris naissance, sous +l'oeil même des parents. D'autres fois on se réunissait dans la +Madame-Hüte[12], en pleine foire tous les rangs se confondaient: la +noblesse, la bourgeoisie, le peuple. On ne s'inquiétait pas de savoir si +vous étiez comte ou baron, mais bon valseur. Allez donc trouver un +abandon pareil de nos jours! Depuis qu'on fait tant de nouveau noble, +ils ont toujours peur qu'on les confonde avec la populace.» + + [Note 12: Salle de danse.] + +Hâan vantait aussi les petits concerts, la bonne musique de chambre +élégante et naïve des vieux temps, à laquelle on a substitué le fracas +des grandes ouvertures, et la mélodie sombre des symphonies. + +Rien qu'à l'entendre, il vous semblait voir le vieux conseiller +Baumgarten, en perruque poudrée à la frimas et grand habit carré, le +violoncelle appuyé contre la jambe et l'archet en équerre sur les +cordes, Mlle Séraphia Schmidt au clavecin, entre les deux candélabres, +les violons penchés tout autour, l'oeil sur le cahier, et plus loin, le +cercle des amis dans l'ombre. + +Ces images touchaient tout le monde, et le grand Schoultz lui-même, se +balançant sur sa chaise, un de ses genoux pointus entre les mains et les +yeux au plafond, s'écriait: + +«Oui, oui, ces temps sont loin de nous! C'est vrai, nous vieillissons.... +Quels souvenirs tu nous rappelles, Hâan, quels souvenirs! Tout cela ne +nous fait pas jeunes.» + +Kobus, en retournant chez lui par la rue des Capucins, avait la tête +pleine des idées de Hâan: + +«Il a raison, se disait-il, nous avons vu ces choses qui nous paraissent +reculées d'un siècle.» + +Et regardant les étoiles, qui tremblotaient dans le ciel immense, il +pensait: + +«Tout cela reste en place, tout cela revient aux mêmes époques; il n'y a +que nous qui changions. Quelle terrible aventure de changer un peu tous +les jours, sans qu'on s'en aperçoive. De sorte qu'à la fin du compte, on +est tout gris, tout ratatiné, et qu'on produit aux yeux du nouveau monde +qui passe l'effet de ces vieilles défroques, ou de ces respectables +perruques dont parlait Hâan tout à l'heure. On a beau faire, il faut que +cela nous arrive comme aux autres.» + +Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'étant couché, ces +idées le suivirent encore quelque temps, puis il s'endormit. + +Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur le +vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'était un petit meuble en +bois de rose, à pieds grêles, terminés en poire, et qui n'avait que cinq +octaves. Depuis trente ans il restait là; Katel y déposait ses assiettes +avant le dîner, et Kobus y jetait ses habits. À force de le voir, il n'y +pensait plus; mais alors il lui sembla le retrouver après une longue +absence. Il s'habilla tout rêveur; puis, regardant par la fenêtre, il +vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au marché. +S'approchant aussitôt du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur +ses touches jaunes: un son grêle s'échappa du petit meuble, et le bon +Kobus, en moins d'une seconde, revit les trente années qui venaient de +s'écouler. Il se rappela Mme Kobus, sa mère, une femme jeune encore, à +la figure longue et pâle, jouant du clavecin; M. Kobus, le juge de paix, +assis auprès d'elle, son tricorne au bâton de la chaise, écoutant, et +lui, Fritz; tout petit, assis à terre avec le cheval de carton, criant: +«Hue! hue!» pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait: «Chut!» +Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d'autres choses encore. + +Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le _Troubadour_ et +l'antique romance du _Croisé_. + +«Je n'aurais jamais cru me rappeler une seule note, se dit-il; c'est +étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l'accord; il me semble l'avoir +entendu hier.» + +En se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur caisse: _Le +Siège de Prague, La Cenerentola_, l'ouverture de _La Vestale_ et puis +les vieilles romances d'amour, de petits airs gais, mais toujours de +l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui pleure; rien en deçà, rien +au-delà! + +Kobus, deux ou trois mois avant, n'aurait pas manqué de se faire du bon +sang, avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et ces Arthurs au +plumet noir; il avait lu jadis _Werther_, et s'était tenu les côtes tout +le long de l'histoire; mais maintenant, il trouva cela fort beau. + +«Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis +couplets: + +_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_ + +«Comme c'est simple, comme c'est naturel! + +_«Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_ + +«À la bonne heure! voilà de la poésie; cela dit des choses profondes, +dans un langage naïf. Et la musique!» + +Il se mit à jouer en chantant: + +_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_ + +Il ne se lassait pas de répéter la vieille romance, et cela durait bien +depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit s'entendit à la porte; +quelqu'un frappait. + +«Voici David, se dit-il, en refermant bien vite le clavecin; c'est lui +qui rirait, s'il m'entendait chanter _Rosette_!» + +Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il alla +lui-même ouvrir. Mais qu'on juge de sa surprise en apercevant la petite +Sûzel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son +fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait là derrière la porte. + +«Eh! c'est toi, Sûzel! fit-il comme émerveillé. + +--Oui, monsieur Kobus, dit la petite; depuis longtemps j'attends Mlle +Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j'ai pensé qu'il +fallait tout de même faire ma commission avant de partir. + +--Quelle commission donc, Sûzel? + +--Mon père m'envoie vous prévenir que les grilles sont arrivées, et +qu'on n'attend que vous pour les mettre. + +--Comment! il t'envoie exprès pour cela? + +--Oh! j'ai encore à dire au juif Schmoûle, qu'il doit venir chercher les +boeufs, s'il ne veut pas payer la nourriture. + +--Ah! les boeufs sont vendus? + +--Oui, monsieur Kobus, trois cent cinquante florins. + +--C'est un bon prix. Mais entre donc, Sûzel, tu n'as pas besoin de te +gêner. + +--Oh! je ne me gêne pas. + +--Si, si... tu te gênes, je le vois bien, sans cela tu serais entrée +tout de suite. Tiens, assieds-toi là.» + +Il lui avançait une chaise, et rouvrait le clavecin d'un air de +satisfaction extraordinaire: + +«Et tout le monde se porte bien là-bas, le père Christel, la mère +Orchel? + +--Tout le monde, monsieur Kobus, Dieu merci. Nous serions bien contents +si vous pouviez venir. + +--Je viendrai, Sûzel; demain ou après, bien sûr, j'irai vous voir.» +Fritz avait alors une grande envie de jouer devant Sûzel; il la +regardait en souriant et finit par lui dire: + +«Je jouais tout à l'heure de vieux airs, et je chantais. Tu m'as +peut-être entendu de la cuisine; ça t'a bien fait rire, n'est-ce pas? + +--Oh! monsieur Kobus, au contraire, ça me rendait toute triste; la belle +musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette +belle musique. + +--Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te +réjouir.» + +Il était heureux de montrer son talent à Sûzel, et commença _La Reine de +Prusse_. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin à l'autre, il +marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite +dans le miroir en face, en se pinçant les lèvres comme il arrive +lorsqu'on a peur de faire de fausses notes. On aurait dit qu'il jouait +devant toute la ville. Sûzel, elle, ses grands yeux bleus écarquillés +d'admiration, et sa petite bouche rose entrouverte, semblait en extase. + +Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout content de +lui-même: + +«Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau! + +--Bah! fit-il, ça, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre quelque +chose de magnifique, _Le Siège de Prague_; on entend rouler les canons; +écoute un peu.» + +Il se mit alors à jouer _Le Siège de Prague_ avec un enthousiasme +extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait jusque dans +ses petites jambes. Et quand Kobus entendait la petite Sûzel soupirer +tout bas: «Oh! que c'est beau!» cela lui donnait une ardeur, mais une +ardeur vraiment incroyable; il ne se sentait plus de bonheur. + +Après _Le Siège de Prague_, il joua _La Cenerentola_; après _La +Cenerentola_, la grande ouverture de _La Vestale_; et puis, comme il ne +savait plus que jouer, et que Sûzel disait toujours: «Oh! que c'est +beau, monsieur Kobus! Oh! quelle belle musique vous faites!» il s'écria: + +«Oui, c'est beau; mais si je n'étais pas enrhumé, je te chanterais +quelque chose, et c'est alors que tu verrais, Sûzel! Mais c'est égal, je +vais essayer tout de même; seulement je suis enrhumé, c'est dommage.» + +Et tout en parlant de la sorte, il se mit à chanter d'une voix aussi +claire qu'un coq qui s'éveille au milieu de ses poules: + +_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_ + +Il balançait la tête lentement, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et +chaque fois qu'il arrivait à la fin d'un couplet, pendant une demi-heure +il répétait d'un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le +nez en l'air, et en se balançant comme un malheureux: + +_«Donne-moi ton coeur, «Donne-moi ton coeur.... «Ou je vas mourir... ou +je vas mourir. «Je vas mourir... mourir... mourir!...»_ + +De sorte qu'à la fin, la sueur lui coulait sur la figure. + +Sûzel, toute rouge, et comme honteuse d'une pareille chanson, se +penchait sans oser le regarder; et Kobus s'étant retourné pour lui +entendre dire: «Que c'est beau! que c'est beau!» il la vit ainsi +soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baissés. + +Alors lui-même, se regardant par hasard dans le miroir, s'aperçut qu'il +devenait pourpre, et ne sachant que faire dans une circonstance aussi +surprenante, il passa les doigts du haut en bas et du bas en haut du +clavecin, en soufflant dans ses joues et criant: «Prrouh! prrouh!» les +cheveux droits sur la tête. + +Au même instant, Katel refermait la porte de la cuisine, il l'entendit, +et, se levant, il se mit à crier: «Katel! Katel!» d'une voix d'homme qui +se noie. + +Katel entra: + +«Ah! c'est bon, fit-il. Tiens... voilà Sûzel qui t'attend depuis une +heure.» + +Et comme Sûzel alors levait sur lui ses grands yeux troublés, il ajouta: + +«Oui, nous avons fait de la musique... ce sont de vieux airs... ça ne +vaut pas le diable!... Enfin, enfin, j'ai fait comme j'ai pu.... On ne +saurait tirer une bonne mouture d'un mauvais sac.» + +Sûzel avait repris son panier et s'en allait avec Katel, disant: +«Bonjour, monsieur Kobus!» d'une voix si douce, qu'il ne sut que +répondre, et resta plus d'une minute comme enraciné au milieu de la +salle, regardant vers la porte, tout effaré; puis il se prit à dire: + +«Voilà de belles affaires, Kobus! tu viens de te distinguer sur cette +maudite patraque.... Oui... oui... c'est du beau... tu peux t'en +vanter... ça te va bien à ton âge. Que le diable soit de la musique! +S'il m'arrive encore de jouer seulement _Père Capucin_, je veux qu'on me +torde le cou!» + +Alors il prit sa canne et son chapeau sans attendre le déjeuner, et +sortit faire un tour sur les remparts, pour réfléchir à son aise sur les +choses surprenantes qui venaient de s'accomplir. + + + + +XI + + +On peut s'imaginer les réflexions que fit Kobus sur les remparts. Il se +promenait derrière la Manutention, la tête penchée, la canne sous le +bras, regardant à droite et à gauche, si personne ne venait. Il lui +semblait que chacun allait découvrir son état au premier coup d'oeil. + +«Un vieux garçon de trente-six ans amoureux d'une petite fille de +dix-sept, quelle chose ridicule! se disait-il. Voilà donc d'où venaient +tes ennuis, Fritz, tes distractions et tes rêveries depuis trois +semaines! voilà pourquoi tu perdais toujours à la brasserie, pourquoi tu +n'avais plus la tête à toi dans la cave, pourquoi tu bâillais à ta +fenêtre comme un âne, en regardant le marché. Peut-on être aussi bête à +ton âge? + +«Encore, si c'était de la veuve Windling ou de la grande Salomé Roedig +que tu sois amoureux, cela pourrait aller. Il vaudrait mieux te pendre +mille fois, que de te marier avec l'une d'elles; mais au moins, aux yeux +des gens, un pareil mariage serait raisonnable. Mais être amoureux de la +petite Sûzel, la fille de ton propre fermier, une enfant, une véritable +enfant, qui n'est ni de ton rang, ni de ta condition, et dont tu +pourrais être le père, c'est trop fort! C'est tout à fait contre nature, +ça n'a pas même le sens commun. Si par malheur quelqu'un s'en doutait, +tu n'oserais plus te montrer au _Grand-Cerf_, au Casino, nulle part. +C'est alors qu'on se moquerait de toi, Fritz, de toi qui t'es tant moqué +des autres. Ce serait l'abomination de la désolation; le vieux David +lui-même, malgré son amour du mariage, te rirait au nez; il t'en ferait +des apologues! il t'en ferait! + +«Allons, allons, c'est encore un grand bonheur que personne ne sache +rien, et que tu te sois aperçu de la chose à temps. Il faut étouffer +tout cela, déraciner bien vite cette mauvaise herbe de ton jardin. Tu +seras peut-être un peu triste trois ou quatre jours, mais le bon sens te +reviendra. Le vieux vin te consolera, tu donneras des dîners, tu feras +des tours aux environs dans la voiture de Hâan. Et justement, avant-hier +il m'engageait, pour la centième fois, à l'accompagner en perception. +C'est cela, nous causerons, nous rirons, nous nous ferons du bon sang, +et dans une quinzaine tout sera fini.» + +Deux hussards s'approchaient alors, bras dessus bras dessous avec leurs +amoureuses. Kobus les vit venir de loin, sur le bastion de l'hôpital, et +descendit dans la rue des Ferrailles, pour retourner à la maison. + +«Je vais commencer par écrire au père Christel de poser le grillage, se +dit-il, et de remplir le réservoir lui-même. Si l'on me rattrape à +retourner au Meisenthâl, ce sera dans la semaine des quatre jeudis.» + +Lorsqu'il rentra, Katel dressait la table. Sûzel était partie depuis +longtemps. Fritz ouvrit son secrétaire, écrivit au père Christel qu'il +ne pouvait pas venir, et qu'il le chargeait de poser le grillage +lui-même; puis il cacheta la lettre, s'assit à table et dîna sans rien +dire. + +Après le dîner, il ressortit vers une heure et se rendit chez Hâan, qui +demeurait à _l'Hôtel de la Cigogne_, en face des halles. Hâan était dans +son petit bureau rempli de tabac, la pipe aux lèvres; il préparait des +sacs et serrait dans un fourreau de cuir, de grands registres reliés en +veau. Son garçon Gaysse l'aidait: + +«Hé, Kobus! s'écria-t-il, d'où me vient ta visite? Je ne te vois pas +souvent ici. + +--Tu m'as dit, avant-hier, que tu partais en tournée, répondit Fritz en +s'asseyant au coin de la table. + +--Oui, demain matin, à cinq heures; la voiture est commandée. Tiens, +regarde! je viens justement de préparer mon livre à souches et mes sacs. +J'en aurai pour sept ou huit jours. + +--Eh bien, je t'accompagne. + +--Tu m'accompagnes! s'écria Hâan d'une voix joyeuse, en frappant de ses +grosses mains carrées sur la table. Enfin, enfin, tu finis par te +décider une fois, ça n'est pas malheureux.... Ha! ha! ha!» + +Et, plein d'enthousiasme, il jeta son petit bonnet de soie noire de +côté, s'ébouriffa les cheveux sur sa grosse tête rouge à demi chauve, et +se mit à crier: + +«À la bonne heure!... à la bonne heure!... Nous allons nous faire du bon +sang! + +--Oui, le temps m'a paru favorable, dit Fritz. + +--Un temps magnifique, s'écria Hâan, en écartant les rideaux derrière +son fauteuil, un temps d'or, un temps comme on n'en a pas vu depuis dix +ans. Nous partirons demain au petit jour, nous courrons le pays... c'est +décidé... mais ne va pas te dédire! + +--Sois tranquille. + +--Ah! ma foi, s'écria le gros homme, tu ne pouvais pas me faire un plus +grand plaisir. + +--Gaysse! Gaysse! + +--Monsieur! + +--Ma capote! tenez... pendez ma robe de chambre derrière la porte. Vous +fermerez le bureau, et vous donnerez la clef à la mère Lehr. Nous allons +au _Grand-Cerf_, Kobus? + +--Oui, prendre des chopes; il n'y a pas de bonne bière en route. + +--Pourquoi pas? À Hackmatt, elle est bonne. + +--Alors, tu n'as plus rien à préparer, Hâan? + +--Non, tout est prêt. Ah! dis donc, si tu voulais mettre deux ou trois +chemises et des bas dans ma valise. + +--J'aurai la mienne. + +--Eh bien, en route!» s'écria Hâan, en prenant son bras. Ils sortirent, +et le gros percepteur se mit à énumérer les villages qu'ils auraient à +voir, dans la plaine et dans la montagne: «Dans la plaine, à Hackmatt, à +Mittelbronn, à Lixheim, c'est tout pays protestant, tous gens riches, +bien établis, belles maisons, bons vins, bonne table, bon lit. Nous +serons comme des coqs en pâte les six premiers jours; pas de difficulté +pour la perception, les sommes du roi sont prêtes d'avance. Et +seulement, à la fin, nous aurons un petit coin de pays, le Wildland, une +espèce de désert, où l'on ne voit que des croix sur la route, et où les +voyageurs tirent la langue d'une aune; mais ne crains rien, nous ne +mourrons pas de faim, tout de même.» + +Fritz écoutait en riant, et c'est ainsi qu'ils entrèrent à la brasserie +du _Grand-Cerf_. Là, les choses se passèrent comme toujours: on joua, on +but des chopes, et, vers sept heures, chacun retourna chez soi pour +souper. + +Kobus, en traversant sa petite allée, entra dans la cuisine, selon son +habitude, pour voir ce que Katel lui préparait. Il vit la vieille +servante assise au coin de l'âtre, sur un tabouret de bois, un torchon +sur les genoux, en train de graisser ses souliers de fatigue. + +«Qu'est-ce que tu fais donc là? dit-il. + +--Je graisse vos gros souliers pour aller à la ferme, puisque vous +partez demain ou après. + +--C'est inutile, dit Fritz, je n'irai pas; j'ai d'autres affaires. + +--Vous n'irez pas? fit Katel toute surprise; c'est le père Christel, +Sûzel et tout le monde, qui vont avoir de la peine, monsieur! + +--Bah! ils se sont passés de moi jusqu'à présent, et j'espère, avec +l'aide de Dieu, qu'ils s'en passeront encore. J'accompagne Hâan dans sa +tournée, pour régler quelques comptes. Et, puisque je me le rappelle +maintenant, il y a une lettre sur la cheminée pour Christel; tu enverras +demain le petit Yéri la porter, et ce soir, tu mettras dans ma valise +trois chemises et tout ce qu'il faut pour rester quelques jours dehors. + +--C'est bon, monsieur.» Kobus entra dans la salle à manger, tout fier de +sa résolution, et ayant soupé d'assez bon appétit, il se coucha, pour +être prêt à partir de grand matin. + +Il était à peine cinq heures, et le soleil commençait à poindre au +milieu des grandes vapeurs du Losser, lorsque Fritz Kobus et son ami +Hâan, accroupis dans un vieux char à bancs tressé d'osier, en forme de +corbeille, à l'ancienne mode du pays, sortirent au grand trot par la +porte de Hildebrandt, et se mirent à rouler sur la route de Hunebourg à +Michelsberg. + +Hâan avait sa grande houppelande de castorine et son bonnet de renard à +longs poils, la queue flottant sur le dos, Kobus, sa belle capote bleue, +son gilet de velours à carreaux verts et rouges, et son large feutre +noir. + +Quelques vieilles le balai à la main, les regardaient passer en disant: +«Ils vont ramasser l'argent des villages; ça prouve qu'il est temps +d'apprêter notre magot; la note des portes et fenêtres va venir. Quel +gueux que ce Hâan! Penser que tout le monde doit s'échiner pour lui, +qu'il n'en a jamais assez, et que la gendarmerie le soutient!» + +Puis elles se remettaient à balayer de mauvaise humeur. + +Une fois hors de l'avancée, Hâan et Kobus se trouvèrent dans les +brouillards de la rivière. + +«Il fait joliment frais ce matin, dit Kobus. + +--Ha! ha! ha! répondit Hâan en claquant du fouet, je t'en avais bien +prévenu hier. Il fallait mettre ta camisole de laine; maintenant, +allonge-toi dans la paille, mon vieux, allonge-toi. + +--Hue! Foux, hue! + +--Je vais fumer une pipe, dit Kobus, cela me réchauffera.» Il battit le +briquet, tira sa grande pipe de porcelaine d'une poche de côté, et se +mit à fumer gravement. + +Le cheval, une grande haridelle de Mecklembourg, trottait les quatre +fers en l'air, les arbres suivaient les arbres, les broussailles les +broussailles. Hâan ayant déposé le fouet dans un coin, sous son coude, +fumait aussi tout rêveur, comme il arrive au milieu des brouillards, où +l'on ne voit pas les choses clairement. + +Le soleil jaune avait de la peine à dissiper ces masses de brume, le +Losser grondait derrière le talus de la route; il était blanc comme du +lait, et malgré son bruit sourd, il semblait dormir sous les grands +saules. + +Parfois, à l'approche de la voiture, un martin-pêcheur jetait son cri +perçant et filait; puis, une alouette se mettait à gazouiller quelques +notes. En regardant bien, on voyait ses ailes grises s'agiter en accent +circonflexe à quelques pieds au-dessus des champs, mais elle +redescendait au bout d'une seconde, et l'on n'entendait plus que le +bourdonnement de la rivière et le frémissement des peupliers. + +Kobus éprouvait alors un véritable bien-être; il se réjouissait et se +glorifiait de la résolution qu'il avait prise d'échapper à Sûzel par une +fuite héroïque; cela lui semblait le comble de la sagesse humaine. + +«Combien d'autres, pensait-il, se seraient endormis dans ces guirlandes +de roses, qui t'entouraient de plus en plus, et qui, finalement, +n'auraient été que de bonnes cordes, semblables à celles que la +vertueuse Dalila tressait pour Samson! Oui, oui, Kobus, tu peux +remercier le Ciel de ta chance; te voilà libre encore une fois comme un +oiseau dans l'air; et, par la suite des temps, jusqu'au sein de la +vieillesse, tu pourras célébrer ton départ de Hunebourg, à la façon des +Hébreux, qui se rappelaient toujours avec attendrissement les vases d'or +et d'argent de l'Égypte; ils abandonnèrent les choux, les raves et les +oignons de leur ménage, pour sauver le tabernacle; tu suis leur exemple, +et le vieux Sichel lui-même serait émerveillé de ta rare prudence.» + +Toutes ces pensées, et mille autres non moins judicieuses, passaient par +la tête de Fritz; il se croyait hors de tout péril, et respirait l'air +du printemps dans une douce sécurité. Mais le Seigneur-Dieu, sans doute +fatigué de sa présomption naturelle, avait résolu de lui faire vérifier +la sagesse de ce proverbe: «Cache-toi, fuis, dérobe-toi sur les monts et +dans la plaine, au fond des bois ou dans un puits, je te découvre et ma +main est sur toi!» + +À la Steinbach, près du grand moulin, ils rencontrèrent un baptême qui +se rendaient à l'église Saint-Blaise: le petit poupon rose sur +l'oreiller blanc, la sage-femme, fière avec son grand bonnet de +dentelle, et les autres gais comme des pinsons--à Hoheim, une paire de +vieux qui célébraient la cinquantaine dans un pré; ils dansaient au +milieu de tout le village; le ménétrier, debout sur une tonne soufflait +dans sa clarinette, ses grosses joues rouges gonflées jusqu'aux +oreilles, le nez pourpre et les yeux à fleur de tête; on riait, on +trinquait; le vin, la bière, le kirschenwasser coulaient sur les tables; +chacun battait la mesure; les deux vieux les bras en l'air, valsaient la +face riante; et les bambins, réunis autour d'eux, poussaient des cris de +joie qui montaient jusqu'au ciel. À Frankenthâl, une noce montait les +marches de l'église, le garçon d'honneur en tête, la poitrine couverte +d'un bouquet en pyramide, le chapeau garni de rubans de mille couleurs, +puis les jeunes mariés tout attendris, les vieux papas riant dans leur +barbe grise, les grosses mères épanouies de satisfaction. + +C'était merveilleux de voir ces choses, et cela vous donnait à penser +plus qu'on ne peut dire. + +Ailleurs, de jeunes garçons et de jeunes filles de quinze à seize ans +cueillaient des violettes le long des haies, au bord de la route; on +voyait à leurs yeux luisants qu'ils s'aimeraient plus tard. Ailleurs, +c'était un conscrit que sa fiancée accompagnait sur la route, un petit +paquet sous le bras; de loin, on les entendait qui se juraient l'un à +l'autre de s'attendre.--Toujours, toujours cette vieille histoire de +l'amour, sous mille et mille formes différentes; on aurait dit que le +diable lui-même s'en mêlait. + +C'était justement cette saison du printemps où les coeurs s'éveillent, +où tout renaît, où la vie s'embellit, où tout nous invite au bonheur, où +le Ciel fait des promesses innombrables à ceux qui s'aiment! Partout +Kobus rencontrait quelque spectacle de ce genre, pour lui rappeler +Sûzel, et chaque fois il rougissait, il rêvait, il se grattait l'oreille +et soupirait. Il se disait en lui-même: «Que les gens sont bêtes de se +marier! Plus on voyage et plus on reconnaît que les trois quarts des +hommes ont perdu la tête, et que dans chaque ville, cinq ou six vieux +garçons ont seuls conservé le sens commun. Oui, c'est positif... la +sagesse n'est pas à la portée de tout le monde, on doit se féliciter +beaucoup d'être du petit nombre des élus.» + +Arrivaient-ils dans un village, tandis que Hâan s'occupait de sa +perception, qu'il recevait l'argent du roi et délivrait des quittances, +l'ami Fritz s'ennuyait; ses rêveries touchant la petite Sûzel +augmentaient, et finalement, pour se distraire, il sortait de l'auberge +et descendait la grande rue, regardant à droite et à gauche les vieilles +maisons avec leurs poutrelles sculptées, leurs escaliers extérieurs, +leurs galeries de bois vermoulu, leurs pignons couverts de lierre, leurs +petits jardins enclos de palissades, leurs basses-cours, et, derrière +tout cela, les grands noyers, les hauts marronniers dont le feuillage +éclatant moutonnait au-dessus des toits. L'air plein de lumière +éblouissante, les petites ruelles où se promenaient des régiments de +poules et de canards barbotant et caquetant; les petites fenêtres à +vitres hexagones, ternies de poussière grise ou nacrées par la lune; les +hirondelles, commençant leur nid de terre à l'angle des fenêtres, et +filant comme des flèches à travers les rues; les enfants, tout blonds, +tressant la corde de leur fouet; les vieilles, au fond des petites +cuisines sombres, aux marches concassées, regardant d'un air de +bienveillance; les filles, curieuses, se penchant aussi pour voir: tout +passait devant ses yeux sans pouvoir le distraire. + +Il allait, regardant et regardé, songeant toujours à Sûzel, à sa +collerette, à son petit bonnet, à ses beaux cheveux, à ses bras dodus; +puis au jour où le vieux David l'avait fait asseoir à table entre eux +deux; au son de sa voix, quand elle baissait les yeux, et ensuite à ses +beignets, ou bien encore aux petites taches de crème qu'elle avait +certain jour à la ferme; enfin à tout:--il revoyait tout cela sans le +vouloir! + +C'est ainsi que, le nez en l'air, les mains dans ses poches, il arrivait +au bout du village, dans quelque sillon de blé, dans un sentier qui +filait entre des champs de seigle ou de pommes de terre. Alors la caille +chantait l'amour, la perdrix appelait son mâle, l'alouette célébrait +dans les nuages le bonheur d'être mère; derrière, dans les ruelles +lointaines, le coq lançait son cri de triomphe; les tièdes bouffées de +la brise portaient, semaient partout les graines innombrables qui +doivent féconder la terre: l'amour, toujours l'amour! Et, par-dessus tout +cela, le soleil splendide, le père de tous les vivants, avec sa large +barbe fauve et ses longs bras d'or, embrassant et bénissant tout ce qui +respire! Ah! quelle persécution abominable! Faut-il être malheureux pour +rencontrer partout, partout la même idée, la même pensée et les mêmes +ennuis! Allez donc vous débarrasser d'une espèce de teigne qui vous suit +partout, et qui vous cuit d'autant plus qu'on se remue. Dieu du ciel, à +quoi pourtant les hommes sont exposés! + +«C'est bien étonnant, se disait le pauvre Kobus, que je ne sois pas +libre de penser à ce qui me plaît, et d'oublier ce qui ne me convient +pas. Comment! toutes les idées d'ordre, de bon sens et de prévoyance, +sont abolies dans ma cervelle, lorsque je vois des oiseaux qui se +becquettent, des papillons qui se poursuivent, de véritables +enfantillages, des choses qui n'ont pas le sens commun! Et je songe à +Sûzel, je radote en moi-même, je me trouve malheureux, quand rien ne me +manque, quand je mange bien et que je bois bien! Allons, allons, Fritz, +c'est trop fort; secoue cela, fais-toi donc une raison!» + +C'est comme s'il avait voulu raisonner contre la goutte et le mal de +dents. + +Le pire de tout, quand il marchait ainsi dans les petits sentiers, c'est +qu'il lui semblait entendre le vieux David nasiller à son oreille: «Hé! +Kobus, il faut y passer... tu feras comme les autres.... Hé! hé! hé! Je +te le dis, Fritz, ton heure est proche! + +--Que le diable t'emporte!» pensait-il. + +Mais, d'autres fois, avec une résignation douloureuse et mélancolique: + +«Peut-être, Fritz, se disait-il en lui-même, peut-être qu'à tout prendre +les hommes sont faits pour se marier... puisque tout le monde se marie. +Des gens mal intentionnés, poussant les choses encore plus loin, +pourraient même soutenir que les vieux garçons ne sont pas les sages, +mais au contraire les fous de la création, et qu'en y regardant de près, +ils se comportent comme les frelons de la ruche.» + +Ces idées n'étaient que des éclairs qui l'ennuyaient beaucoup; il en +détournait la vue, et s'indignait contre les gens capables d'avoir +d'autres théories que celles de la paix, du calme et du repos, dont il +avait fait la base de son existence. Et chaque fois qu'une idée pareille +lui traversait la tête, il se hâtait de répondre: + +«Quand notre bonheur ne dépend plus de nous, mais du caprice d'une +femme, alors tout est perdu; mieux vaudrait se pendre que d'entrer dans +une pareille galère!» + +Enfin, au bout de toutes ces excursions, entendant au loin, du milieu +des champs, l'horloge du village, il revenait émerveillé de la rapidité +du temps. + +«Hé, te voilà! lui criait le gros percepteur: je suis en train de +terminer mes comptes; tiens, assieds-toi, c'est l'affaire de dix +minutes.» + +La table était couverte de piles de florins et de thalers, qui +grelottaient à la moindre secousse. Hâan, courbé sur son registre, +faisait son addition. Puis, la face épanouie, il laissait tomber les +piles d'écus dans un sac d'une aune, qu'il ficelait avec soin, et +déposait à terre près d'une pile d'autres. Enfin, quand tout était +réglé, les comptes vérifiés et les rentrées abondantes, il se retournait +tout joyeux, et ne manquait pas de s'écrier: + +«Regarde, voilà l'argent des armées du roi! En faut-il de ce gueux +d'argent pour payer les armées de Sa Majesté, ses conseillers, et tout +ce qui s'ensuit, ha! ha! ha! Il faut que la terre sue de l'or et les +gens aussi. Quand donc diminuera-t-on les gros bonnets, pour soulager le +pauvre monde? Ça ne m'a pas l'air d'être de sitôt, Kobus, car les gros +bonnets sont ceux que Sa Majesté consulterait d'abord sur l'affaire.» + +Alors il se prenait le ventre à deux mains pour rire à son aise, et +s'écriait: + +«Quelle farce! quelle farce! Mais tout cela ne nous regarde pas, je suis +en règle. Que prends-tu? + +--Rien, Hâan, je n'ai envie de rien. + +--Bah! cassons une croûte pendant qu'on attellera le cheval; un verre de +vin vous fait toujours voir les choses en beau. Quand on a des idées +mélancoliques, Fritz, il faut changer les verres de ses lunettes, et +regarder l'univers par le fond d'une bouteille de _gleiszeller_ ou +d'_umstein.»_ + +Il sortait pour faire atteler le cheval et solder le compte de +l'auberge; puis il venait prendre un verre avec Kobus; et, tout étant +terminé, les sacs rangés dans la caisse du char à bancs garnie de tôle, +il claquait du fouet, et se mettait en route pour un autre village. + +Voilà comment l'ami Fritz passait le temps en route; ce n'était pas +toujours gaiement, comme on voit. Son remède ne produisait pas tous les +heureux effets qu'il en avait attendus, bien s'en faut. + +Mais ce qui l'ennuyait encore plus que tout le reste, c'était le soir, +dans ces vieilles auberges de village, silencieuses après neuf heures, +où pas un bruit ne s'entend, parce que tout le monde est couché, c'était +d'être seul avec Hâan après souper, sans avoir même la ressource de +faire sa partie de _youker_, ou de vider des chopes, attendu que les +cartes manquaient, et que la bière tournait au vinaigre. Alors ils se +grisaient ensemble avec du _schnaps_ ou du vin d'Ekersthâl. Mais Fritz, +depuis sa fuite de Hunebourg, avait le vin singulièrement triste et +tendre; même ce petit verjus, qui ferait danser des chèvres, lui +tournait les idées à la mélancolie. Il racontait de vieilles histoires: +l'histoire du mariage de son grand-père Nicklausse, avec sa grand-mère +Gorgel, ou l'aventure de son grand-oncle Séraphion Kobus, conseiller +intime de la grande faisanderie de l'électeur Hans-Peter XVII, lequel +grand-oncle était tombé subitement amoureux, vers l'âge de soixante-dix +ans, d'une certaine danseuse française, venue de l'Opéra, et nommée Rosa +Fon Pompon; de sorte que Séraphion l'accompagnait finalement à toutes +les foires et sur tous les théâtres, pour avoir le bonheur de l'admirer. + +Fritz s'étendait en long et en large sur ces choses, et Hâan, qui +dormait aux trois quarts, bâillait de temps en temps dans sa main, en +disant d'une voix nasillarde: «Est-ce possible? est-ce possible?» Ou +bien il l'interrompait par un gros éclat de rire, sans savoir pourquoi, +en bégayant: + +«Hé! hé! Hé! il se passe des choses drôles dans ce monde! Va, Kobus, va +toujours, je t'écoute. Mais je pensais tout à l'heure à cet animal de +Schoultz, qui s'est laissé tirer les bottes par des paysans, dans une +mare.» + +Fritz reprenait son histoire sentimentale, et c'est ainsi que venait +l'heure de dormir. + +Une fois dans leur chambre à deux lits, la caisse entre eux, et le +verrou tiré, Kobus se rappelait encore de nouveaux détails sur la +passion malheureuse du grand-oncle Séraphion et le mauvais caractère de +Mlle Rosa Fon Pompon; il se mettait à les raconter, jusqu'à ce qu'il +entendît le gros Hâan ronfler comme une trompette, ce qui le forçait de +se finir l'histoire à lui-même--et c'était toujours par un mariage. + + + + +XII + + +L'ami Kobus, roulant un matin par un chemin très difficile dans la +vallée du Rhéethal, tandis que Hâan conduisait avec prudence, et +veillait à ne pas verser dans les trous, l'ami Kobus se fit des +réflexions amères sur la vanité des vanités de la sagesse; il était fort +triste, et se disait en lui-même: + +«À quoi te sert-il maintenant, Fritz, d'avoir eu soin de te tenir la +tête froide, le ventre libre et les pieds chauds durant vingt ans? +Malgré ta grande prudence, un être faible a troublé ton repos d'un seul +de ses regards. À quoi te sert-il de te sauver loin de ta demeure, +puisque cette folle pensée te suit partout, et que tu ne peux l'éviter +nulle part? À quoi t'a servi d'amasser, par ta prévoyance judicieuse, +des vins exquis et tout ce qui peut satisfaire le goût et l'odorat, non +seulement d'un homme, mais de plusieurs, durant des années, puisqu'il ne +t'est plus même permis de boire un verre de vin sans t'exposer à radoter +comme une vieille laveuse, et à raconter des histoires qui te rendraient +la fable de David, de Schoultz, de Hâan et de tout le pays, si l'on +savait pourquoi tu les racontes? Ainsi, toute consolation t'est +refusée!» + +Et songeant à ces choses, il s'écriait en lui-même, avec le roi Salomon: + +«J'ai dit en mon coeur: Allons, que je t'éprouve maintenant par la joie; +jouis des biens de la terre! Mais voilà que c'était aussi vanité. J'ai +recherché en mon coeur le moyen de me traiter délicatement, et que mon +coeur cependant suivît la sagesse. Je me suis bâti des maisons, je me +suis planté des jardins et des vignes, je me suis creusé des réservoirs +et j'y ai semé des poissons délicieux; je me suis amassé des richesses, +je me suis agrandi; et ayant considéré tous ces ouvrages, voilà que tout +était vanité! Puisqu'il m'arrive aujourd'hui comme à l'insensé, pourquoi +donc ai-je été plus sage? Cette petite Sûzel m'ennuie plus qu'il n'est +possible de le dire, et pourtant mon âme se complaît en elle! Moi et mon +coeur, nous nous sommes tournés de tous côtés, pour examiner et +rechercher la sagesse, et nous n'avons trouvé que le mal de la folie, de +l'imbécillité et de l'imprudence. Nous avons trouvé cette jeune fille, +dont le sourire est comme un filet et le regard un lien: n'est-ce point +de la folie? Pourquoi donc ne s'est-elle pas dérangé le pied, le jour de +son voyage à Hunebourg? Pourquoi l'ai-je vue dans la joie du festin, et, +plus tard, dans les plaisirs de la musique? Pourquoi ces choses +sont-elles arrivées de la sorte et non autrement? Et maintenant, Fritz, +pourquoi ne peux-tu te détacher de ces vanités?» + +Il suait à grosses gouttes, et rêvait dans une désolation inexprimable. +Mais ce qui l'ennuyait encore le plus, c'était de voir Hâan tirer la +bouteille de la paille, et de l'entendre dire: + +«Allons, Kobus, bois un bon coup! Quelle chaleur au fond de ces vallées! + +--Merci, faisait-il, je n'ai pas soif.» Car il avait peur de recommencer +l'histoire des amours de tous ses ancêtres, et surtout de finir par +raconter les siennes. + +«Comment! tu n'as pas soif? s'écriait Hâan, c'est impossible; voyons! + +--Non, non, j'ai là quelque chose de lourd, faisait-il en se posant la +main sur l'estomac avec une grimace. + +--Cela vient de ce que nous n'avons pas assez bu hier soir; nous avons +été nous coucher trop tôt, disait le gros percepteur; bois un coup, et +cela te remettra. + +--Non, merci. + +--Tu ne veux pas? tu as tort.» Alors Hâan levait le coude, et Fritz +voyait son cou se gonfler et se dégonfler d'un air de satisfaction +incroyable. Puis le gros homme exhalait un soupir, tapait sur le +bouchon, et mettait la bouteille entre ses jambes en disant: «Ça fait du +bien. + +--Hue, Foux, hue! + +--Quel matérialiste que ce Hâan, se disait Fritz, il ne pense qu'à boire +et à manger! + +--Kobus, reprenait l'autre gravement, tu couves une maladie; prends +garde! Voilà deux jours que tu ne bois plus, c'est mauvais signe. Tu +maigris; les hommes gras qui deviennent maigres, et les hommes maigres +qui deviennent gras, c'est dangereux. + +--Que le diable t'emporte!» pensait Fritz, et parfois l'idée lui passait +par la tête que Hâan se doutait de quelque chose; alors, tout rouge, il +l'observait du coin de l'oeil, mais il était si paisible que le doute se +dissipait. + +Enfin, au bout de deux heures, ayant franchi la côte, ils atteignirent +un chemin uni, sablonneux, au fond de la vallée, et Hâan, indiquant de +son fouet une centaine de masures décrépites sur la montagne en face, à +mi-côte, et dominées par une chapelle tout au haut dans les nuages, dit +d'un air mélancolique: + +«Voilà Wildland, le pays dont je t'ai parlé à Hunebourg, voici deux +ex-voto suspendus à cet arbre, et là-bas, un autre en forme de chapelle, +dans le creux de cette roche, nous allons en rencontrer maintenant à +chaque pas; c'est la misère des misères: pas une route, pas un chemin +vicinal en bon état, mais des ex-voto partout! Et penser que ces gens-là +se font dire des messes aussitôt qu'ils peuvent réunir quatre sous, et +que le pauvre Hâan est forcé de crier, de taper sur la table, et de +s'époumoner comme un malheureux pour obtenir l'argent du roi! Tu me +croiras si tu veux, Kobus, mais cela me saigne le coeur d'arriver ici +pour demander de l'argent, pour faire vendre des baraques de quatre +_kreutzer_ et des meubles de deux _pfenning_.» + +Ce disant, Hâan fouetta Foux, qui se mit à galoper. + +Le village était alors à deux ou trois cents pas au-dessus d'eux, autour +d'une gorge profonde et rapide, en fer à cheval. + +Le chemin creux où montait la voiture, encombré de sable, de pierres, de +gravier, et creusé d'ornières profondes par les lourdes charrettes du +pays, attelées de boeufs et de vaches, était tellement étroit que +l'essieu portait quelquefois des deux côtés sur le roc. + +Naturellement Foux avait repris sa marche haletante, et seulement un +quart d'heure après, ils arrivaient au niveau des deux premières +chaumières, véritables baraques, hautes de quinze à vingt pieds, le +pignon sur la vallée, la porte et les deux lucarnes sur le chemin. Une +femme, sa tignasse rousse enfouie dans une cornette d'indienne, la face +creuse, le cou long, creusé d'une sorte de goulot, qui partait de la +mâchoire inférieure jusqu'à la poitrine, l'oeil fixe et hagard, le nez +pointu, se tenait sur le seuil de la première hutte, regardant vers la +voiture. + +Devant la porte de l'autre cassine, en face, était assis un enfant de +trois ans, tout nu, sauf un lambeau de chemise qui lui pendait des +épaules sur les cuisses; il était brun de peau, jaune de cheveux, et +regardait d'un air curieux et doux. + +Fritz observait ce spectacle étrange. La rue fangeuse descendant en +écharpe dans le village, les granges pleines de paille, les hangars, les +lucarnes ternes, les petites portes ouvertes, les toits effondrés: tout +cela confus, entassé dans un étroit espace, se découpait pêle-mêle sur +le fond verdoyant des forêts de sapins. + +La voiture suivit le chemin à travers les fumiers, et un petit +chien-loup noir, la queue en panache, vint aboyer contre Foux. Les gens +alors se montrèrent aussi sur le seuil de leurs chaumières, vieux et +jeunes, en bleus sales et pantalons de toile, la poitrine nue, la +chemise débraillée. + +À cinquante pas dans le village, apparut l'église à gauche, bien propre, +bien blanche, les vitraux neufs, riante et pimpante au milieu de cette +misère; le cimetière, avec ses petites croix, en faisait le tour. + +«Nous y sommes», dit Hâan. + +La voiture venait de s'arrêter dans un creux, au coin d'une maison +peinte en jaune, la plus belle du village, après celle de M. le curé. +Elle avait un étage, et cinq fenêtres sur la façade, trois en haut, deux +en bas. La porte s'ouvrait de côté sous une espèce de hangar. Dans ce +hangar étaient entassés des fagots, une scie, une hache et des coins; +plus bas, descendaient en pente deux ou trois grosses pierres plates, +déversant l'eau du toit dans le chemin où stationnait le char à bancs. + +Fritz et Hâan n'eurent qu'à enjamber l'échelle de la voiture, pour +mettre le pied sur ces pierres. Un petit homme, au nez de pie tourné à +la friandise, les cheveux blond filasse aplatis sur le front, et les +yeux bleu faïence, venait de s'avancer sur la porte, et disait: + +«Hé! Hé! Hé! monsieur Hâan, vous arrivez deux jours plus tôt que l'année +dernière. + +--C'est vrai, Schnéegans, répondit le gros percepteur; mais je vous ai +fait prévenir. Vous avez, bien sûr, ordonné les publications? + +--Oui, monsieur Hâan, le _beutel_[13] est en route depuis ce matin; +écoutez... le voilà qui tambourine justement sur la place.» + + [Note 13: L'appariteur.] + +En effet, le roulement d'un tambour fêlé bourdonnait alors sur la place +du village. Kobus s'étant retourné, vit, près de la fontaine, un grand +gaillard en blouse, le chapeau à claque sur la nuque, la corne au milieu +du dos, le nez rouge, les joues creuses, la caisse sur la cuisse, qui +tambourinait, et finit par crier d'une voix glapissante, tandis qu'une +foule de gens écoutaient aux lucarnes d'alentour: + +«Faisons savoir que M. l'_einnehmer_[14] Hâan est à l'auberge du +_Cheval-Noir_, pour attendre les contribuables qui n'ont pas encore +payé, et qu'il attendra jusqu'à deux heures; après quoi, ceux qui ne +seront pas venus, devront aller à Hunebourg dans la quinzaine, s'ils +n'aiment mieux recevoir le _steuerbôt_[15].» + + [Note 14: Le percepteur.] + + [Note 15: Le porteur de contraintes.] + +Sur ce, le _beutel_ remonta la rue, en continuant ses roulements, et +Hâan ayant pris ses registres, entra dans la salle de l'auberge; Kobus +le suivait. Ils gravirent un escalier de bois, et trouvèrent en haut une +chambre semblable à celle du bas, seulement plus claire, et garnie de +deux lits en alcôve si hauts qu'il fallait une chaise pour y monter. À +droite se trouvait une table carrée. Deux ou trois chaises de bois dans +l'angle des fenêtres, un vieux baromètre accroché derrière la porte, et, +tout autour des murs blanchis à la chaux, les portraits de saint Maclof, +de saint Iéronimus et de la Sainte Vierge, magnifiquement enluminés, +complétaient l'ameublement de cette salle. + +«Enfin, dit le gros percepteur en s'asseyant avec un soupir, nous y +voilà! Tu vas voir quelque chose de curieux, Fritz.» + +Il ouvrait ses registres et dévissait son encrier. Kobus, debout devant +une fenêtre, regardait par-dessus les toits des maisons en face, +l'immense vallée bleuâtre: les prairies au fond, dans la gorge, avant +les prairies, les vergers remplis d'arbres fruitiers, les petits jardins +entourés de palissades vermoulues ou de haies vives, et, tout autour, +les sombres forêts de sapins; cela lui rappelait sa ferme de Meisenthâl! + +Bientôt un grand tumulte se fit entendre au-dessous, dans la salle: tout +le village, hommes et femmes, envahissait alors l'auberge. Au même +instant, Schnéegans entrait, portant une bouteille de vin blanc et deux +verres, qu'il déposa sur la table: + +«Est-ce qu'il faut tous les faire monter à la fois? demanda-t-il. + +--Non, l'un après l'autre, chacun à l'appel, répondit Hâan en emplissant +les verres. Allons, bois un coup, Fritz! Nous n'aurons pas besoin +d'ouvrir le grand sac aujourd'hui; je suis sûr qu'ils ont encore fait du +bien à l'église.» + +Et, se penchant sur la rampe, il cria: + +«Frantz Laër!» + +Aussitôt, un pas lourd fit crier l'escalier, pendant que le percepteur +venait se rasseoir, et un grand gaillard en blouse bleue, coiffé d'un +large feutre noir, entra. Sa figure longue, osseuse et jaune, semblait +impassible. Il s'arrêta sur le seuil. + +«Frantz Laër, lui dit Hâan, vous devez neuf florins d'arriéré et quatre +florins de courant.» + +L'autre leva sa blouse, mit la main dans la poche de son pantalon +jusqu'au coude, et posa sur la table huit florins en disant: + +«Voilà! + +--Comment, voilà! Qu'est-ce que cela signifie? vous devez treize +florins. + +--Je ne peux pas donner plus; ma petite a fait sa première communion, il +y a huit jours; ça m'a coûté beaucoup; j'ai aussi donné quatre florins +pour le manteau neuf de saint Maclof. + +--Le manteau neuf de saint Maclof? + +--Oui, la commune a acheté un manteau neuf, tout ce qu'il y a de beau, +avec des broderies d'or, pour saint Maclof, notre patron. + +--Ah! très bien, fit Hâan, en regardant Kobus du coin de l'oeil, il +fallait dire cela tout de suite; du moment que vous avez acheté un +manteau neuf pour saint Maclof.... Tâchez seulement qu'il n'ait pas +besoin d'autre chose l'année prochaine. Je dis donc:--Reçu huit +florins.» + +Hâan écrivit la quittance et la remit à Laër en disant: + +«Reste cinq florins à payer dans les trois mois, ou je serai forcé de +recourir aux grands moyens.» + +Le paysan sortit, et Hâan dit à Fritz: + +«Voilà le meilleur du village, il est adjoint; tu peux juger des +autres.» + +Puis il cria de sa place: + +«Joseph Besme!» + +Un contribuable parut, un vieux bûcheron qui paya quatre florins sur +douze; puis un autre, qui paya six florins sur dix-sept; puis un autre, +deux florins sur treize, ainsi de suite: ils avaient tous donné pour le +beau manteau de saint Maclof, et chacun d'eux avait un frère, une soeur, +un enfant dans le purgatoire, qui demandait des messes; les femmes +gémissaient, levaient les mains au ciel, invoquant la Sainte Vierge; les +hommes restaient calmes. + +Finalement, cinq ou six se suivirent sans rien payer; et Hâan furieux, +s'élançant à la porte, se mit à crier d'une voix de tempête: + +«Montez, montez tous, gueusards! montez ensemble!» + +Il se fit un grand tumulte dans l'escalier. Hâan reprit sa place, et +Kobus, à côté de lui, regarda vers la porte les gens qui entraient. En +deux minutes, la moitié de la salle fut pleine de monde, hommes, femmes +et jeunes filles, en blouse, en veste, en jupe rapiécée; tous secs, +maigres, déguenillés, de véritables têtes de chevaux: le front étroit, +les pommettes saillantes, le nez long, les yeux ternes, l'air +impassible. + +Quelques-uns, plus fiers, affectaient une espèce d'indifférence +hautaine, leur grand feutre penché sur le dos, les deux poings dans les +poches de leur veste, la cuisse en avant et les coudes en équerre. Deux +ou trois vieilles, hagardes, l'oeil allumé de colère et le mépris sur la +lèvre; des jeunes filles pâles, les cheveux couleur filasse; d'autres, +petites, le nez retroussé, brunes comme la myrtille sauvage, se +poussaient du coude, chuchotaient entre elles, et se dressaient sur la +pointe des pieds pour voir. + +Le percepteur, la face pourpre, ses trois cheveux roussâtres debout sur +sa grosse tête chauve, attendait que tout le monde fût en place, +affectant de lire dans son registre. Enfin, il se retourna brusquement, +et demanda si quelqu'un voulait encore payer. + +Une vieille femme vint apporter douze kreutzers; tous les autres +restèrent immobiles. + +Alors Hâan, se retournant de nouveau, s'écria: + +«Je me suis laissé dire que vous avez acheté un beau manteau neuf au +patron de votre village; et comme les trois quarts d'entre vous n'ont +pas de chemise à se mettre sur le dos, je pensais que le bienheureux +saint Maclof, pour vous remercier de votre bonne idée, viendrait +m'apporter lui-même l'argent de vos contributions. Tenez, mes sacs +étaient déjà prêts, cela me réjouissait d'avance; mais personne n'est +venu: le roi peut attendre longtemps, s'il espère que les saints du +calendrier lui rempliront ses caisses! + +«Je voudrais pourtant savoir ce que le grand saint Maclof a fait dans +votre intention, et les services qu'il vous a rendus; pour que vous lui +donniez tout votre argent. + +«Est-ce qu'il vous a fait un chemin, pour emmener votre bois, votre +bétail et vos légumes en ville? Est-ce qu'il paye les gendarmes qui +mettent un peu d'ordre par ici? Est-ce que saint Maclof vous empêcherait +de vous voler, de vous piller et de vous assommer les uns et les autres, +si la force publique n'était pas là? + +«N'est-ce pas une abomination de laisser toutes les charges au roi, de +se moquer, comme vous, de celui qui paye les armées pour défendre la +patrie allemande, les ambassadeurs pour représenter noblement la vieille +Allemagne, les architectes, les ingénieurs, les ouvriers qui couvrent le +pays de canaux, de routes, de ponts, d'édifices de toute sorte qui font +l'honneur et la gloire de notre race; les _steuerbôt_, les +fonctionnaires, les gendarmes qui permettent à chacun de conserver ce +qu'il a; les juges qui rendent la justice, selon nos vieilles lois, nos +anciens usages et nos droits écrits?... N'est-ce pas abominable que de +ne pas songer à le payer, à l'aider comme d'honnêtes gens, et de porter +tous vos kreutzers à saint Maclof, à Lalla-Roumpfel, à tous ces saints +que personne ne connaît ni d'Ève ni d'Adam, dont il n'est pas dit un mot +dans les saintes Écritures, et qui, de plus, vous mangent pour le moins +cinquante jours de l'année, sans compter vos cinquante-deux dimanches? + +«Croyez-vous donc que cela puisse durer éternellement? ne voyez-vous pas +que c'est contraire au bon sens, à la justice... à tout? + +«Si vous aviez un peu de coeur, est-ce que vous ne prendriez pas en +considération les services que vous rend notre gracieux souverain, le +père de ses sujets, celui qui vous met le pain à la bouche? Vous n'avez +donc pas de honte de porter tous vos deniers à saint Maclof, tandis que +moi, j'attends ici que vous payiez vos dettes envers l'État? + +«Écoutez! si le roi n'était pas si bon, si rempli de patience, depuis +longtemps il aurait fait vendre vos bicoques, et nous verrions si les +saints du calendrier vous en rebâtiraient d'autres. + +«Mais, puisque vous l'admirez tant, ce grand saint Maclof, pourquoi ne +faites-vous donc pas comme lui, pourquoi n'abandonnez-vous pas vos +femmes et vos enfants, pourquoi n'allez-vous pas, avec un sac sur le +dos, à travers le monde, vivre de croûtes de pain et d'aumônes? Ce +serait naturel de suivre son exemple! D'autres viendraient cultiver vos +terres en friche, et se mettre en état de remplir leurs obligations +envers le souverain. + +«Regardez un peu seulement autour de vous, ceux de Schnéemath, de +Hackmath, d'Ourmath, et d'ailleurs, qui rendent à César ce qui revient à +César, et à Dieu ce qui revient à Dieu, selon les divines paroles de +Notre-Seigneur Jésus-Christ. Regardez-les, ce sont de bons chrétiens; +ils travaillent, et n'inventent pas tous les jours de nouvelles fêtes, +pour avoir un prétexte de croupir dans la paresse, et de dépenser leur +argent au cabaret. Ils n'achètent pas de manteaux brodés d'or; ils +aiment mieux acheter des souliers à leurs enfants, tandis que vous +autres, vous allez nu-pieds comme de vrais sauvages. + +«Cinquante fêtes par an, pour mille personnes, font cinquante mille +journées de travail perdues! Si vous êtes pauvres, misérables, si vous +ne pouvez pas payer le roi, c'est aux saints du calendrier que la gloire +en revient. + +«Je vous dis ces choses parce qu'il n'y a rien dans le monde de plus +ennuyeux que de venir ici tous les trois mois, pour remplir son devoir, +et de trouver des gueux--misérables et nus par leur propre faute--qui +ont encore l'air de vous regarder comme un Antéchrist, lorsqu'on leur +demande ce qui est dû au souverain dans tous les pays chrétiens, et même +chez des sauvages comme les Turcs et les Chinois. Tout l'univers paye +des contributions, pour avoir de l'ordre et de la liberté dans le +travail; vous seuls, vous donnez tout à saint Maclof, et, Dieu merci, +chacun peut voir en vous regardant, de quelle manière il vous +récompense! + +«Maintenant, je vous préviens d'une chose: ceux qui n'auront pas payé +d'ici huit jours, on leur enverra le _steuerbôt_. La patience de Sa +Majesté est longue, mais elle a des bornes. + +«J'ai parlé:--allez-vous-en, et souvenez-vous de ce que Hâan vient de +vous dire: le _steuerbôt_ arrivera pour sûr.» + +Alors ils se retirèrent en masse sans répondre. + +Fritz était stupéfait de l'éloquence de son camarade; quand les derniers +contribuables eurent disparu dans l'escalier, il lui dit: + +«Écoute, Hâan, tu viens de parler comme un véritable orateur; mais, +entre nous, tu es trop dur avec ces malheureux. + +--Trop dur! s'écria le percepteur, en levant sa grosse tête ébouriffée. + +--Oui, tu ne comprends rien au sentiment... à la vie du sentiment.... + +--À la vie du sentiment? fit Hâan. Ah! ça! dis donc, tu veux te moquer +de moi, Fritz.... Ha! ha! ha! je ne donne pas là-dedans comme le vieux +rebbe Sichel... ta mine grave ne me trompe pas... je te connais!... + +--Et je te dis, moi, s'écria Kobus, qu'il est injuste de reprocher à ces +paysans de croire à quelque chose, et surtout de leur en faire un crime. +L'homme n'est pas seulement sur la terre pour amasser de l'argent et +pour s'emplir le ventre.... Ces pauvres gens, avec leur foi naïve et +leurs pommes de terre, sont peut-être plus heureux que toi, avec tes +omelettes, tes andouilles et ton bon vin. + +--Hé! Hé! farceur, dit Hâan, en lui posant la main sur l'épaule, parle +donc un peu pour deux; il me semble que nous n'avons vécu ni l'un ni +l'autre d'ex-voto et de pommes de terre jusqu'à présent, et j'espère que +cela ne nous arrivera pas de sitôt. Ah! c'est comme cela que tu veux te +moquer de ton vieux Hâan. En voilà des idées et des théories d'un +nouveau genre!» + +Tout en discutant, ils se disposaient à descendre, lorsqu'un faible +bruit s'entendit près de la porte. Ils se retournèrent et virent debout, +contre le mur, une jeune fille de seize à dix-sept ans, les yeux +baissés. Elle était pâle et frêle; sa robe de toile grise, recouverte de +grosses pièces, s'affaissait contre ses hanches; de beaux cheveux blonds +encadraient ses tempes; elle avait les pieds nus, et je ne sais quelle +lointaine ressemblance remplit aussitôt Kobus d'une pitié attendrie, +telle qu'il n'en avait jamais éprouvée: il lui sembla voir la petite +Sûzel, mais défaite, malade, tremblante, épuisée par la grande misère. +Son coeur se fondit, une sorte de froid s'étendit le long de ses joues. + +Hâan, lui, regardait la jeune fille d'un air de mauvaise humeur. + +«Que veux-tu? dit-il brusquement, les registres sont fermés, les +perceptions finies; vous viendrez tous payer à Hunebourg. + +--Monsieur le percepteur, répondit la pauvre enfant après un instant de +silence, je viens pour ma grand-mère Ewig. Depuis cinq mois, elle ne +peut plus se lever de son lit. Nous avons eu de grands malheurs; mon +père a été pris sous sa _schlitt_[16] à la Kholplatz, l'hiver dernier... +il est mort.... Ça nous a coûté beaucoup pour le repos de son âme.» + + [Note 16: Traîneau.] + +Hâan qui commençait à s'attendrir, regarda Fritz d'un oeil indigné. «Tu +l'entends, semblait-il dire, toujours saint Maclof!» + +Puis, élevant la voix: «Ce sont des malheurs qui peuvent arriver à tout +le monde, répondit-il; j'en suis fâché, mais quand je me présente à la +caisse générale, on ne me demande pas si les gens sont heureux ou +malheureux; on me demande combien d'argent j'apporte; et lorsqu'il n'y +en a pas assez, il faut que j'en ajoute de ma propre poche. Ta +grand-mère doit huit florins; j'ai payé pour elle l'année dernière, cela +ne peut pas durer toujours.» + +La pauvre petite était devenue toute triste, on voyait qu'elle avait +envie de pleurer. + +«Voyons, reprit Hâan, tu venais me dire qu'il n'y a rien, n'est-ce pas? +que ta grand-mère n'a pas le sou; pour me dire cela, tu pouvais rester +chez vous, je le savais déjà.» + +Alors, sans lever les yeux, elle avança la main doucement et l'ouvrit, +et l'on vit un florin dedans. + +«Nous avons vendu notre chèvre... pour payer quelque chose...», dit-elle +d'une voix brisée. + +Kobus tourna la tête vers la fenêtre; son coeur grelottait. + +«Des à-comptes, fit Hâan, toujours des à-comptes! encore, si la chose en +valait la peine.» + +Cependant, il rouvrit son registre en disant: + +«Allons, viens!» + +La petite s'approcha; mais Fritz, se penchant sur l'épaule du percepteur +qui écrivait, lui dit à voix basse: + +«Bah! laisse cela. + +--Quoi? fit Hâan en le regardant stupéfait. + +--Efface tout! + +--Comment... efface? + +--Oui! + +--Reprends ton argent», dit Kobus à l'enfant. Et tout bas, à l'oreille +de Hâan, il ajouta: «C'est moi qui paye! + +--Les huit florins? + +--Oui.» + +Hâan déposa sa plume; il semblait rêveur, et, regardant la jeune fille, +il lui dit d'un ton grave: + +«Voici M. Kobus, de Hunebourg, qui paye pour vous. Tu diras cela à ta +grand-mère. Ce n'est pas saint Maclof qui paye, c'est M. Kobus, un homme +sérieux, raisonnable, qui fait cela par bon coeur.» + +La petite leva les yeux, et Fritz vit qu'ils étaient d'un bleu doux, +comme ceux de Sûzel, et pleins de larmes. Elle avait déjà posé son +florin sur la table; il le prit, fouilla dans sa poche et en mit cinq ou +six avec, en disant: + +«Tiens, mon enfant, tâchez de ravoir votre chèvre, ou d'en acheter une +autre aussi bonne. Tu peux t'en aller maintenant.» + +Mais elle ne bougeait pas; c'est pourquoi Hâan, devinant sa pensée, dit: + +«Tu veux remercier monsieur, n'est-ce pas?» + +Elle inclina la tête en silence. + +«C'est bon, c'est bon! fit-il. Naturellement nous savons ce que tu dois +penser; c'est un bienfait du Ciel qui vous arrive. Tenez-vous au courant +maintenant. Ce n'est pas grand-chose de mettre deux sous de côté par +semaine, pour avoir la conscience tranquille. Va, ta grand-mère sera +contente.» + +La petite, regardant Kobus encore une fois, avec un sentiment de +reconnaissance inexprimable, sortit et descendit l'escalier. Fritz, tout +troublé, s'était approché de la fenêtre; il vit la pauvre enfant se +mettre à courir en remontant la rue, on aurait dit qu'elle avait des +ailes. + +«Voilà nos affaires terminées, reprit Hâan; maintenant en route!» + +En se retournant, Kobus le vit qui descendait déjà, les registres sous +le bras et son gros dos arrondi. Il s'essuya les yeux, et descendit à +son tour. + +«Hé! leur cria Schnéegans en bas dans la grande salle, vous ne dînez pas +avant de partir, monsieur le percepteur? + +--Est-ce que tu as faim, Kobus? demanda Hâan. + +--Non. + +--Ni moi non plus; vous pouvez servir votre dîner à saint Maclof! Chaque +fois que je viens dans ce gueux de pays, je suis comme éreinté durant +quinze jours; tout cela me bouleverse. Attelez le cheval, Schnéegans, +c'est tout ce qu'on vous demande.» + +L'aubergiste sortit. Hâan et Fritz, sur la porte, le regardèrent tirer +le cheval de l'écurie et le mettre à la voiture. Kobus monta. Hâan régla +la note, prit les rênes et le fouet, et les voilà partis comme ils +étaient venus. + +Il pouvait être alors deux heures. Tous les gens du village, devant +leurs baraques, les regardaient passer, sans qu'un seul eût l'idée de +lever son chapeau. + +Ils rentrèrent dans le chemin creux de la côte. Les ombres +s'allongeaient alors du haut de la roche de Saint-Maclof jusque dans la +vallée; l'autre côté de la montagne était éblouissant de lumière. Hâan +paraissait rêveur; Fritz penchait la tête, s'abandonnant pour la +première fois aux sentiments de tendresse et d'amour qui, depuis quelque +temps, faisaient invasion dans son âme. Il fermait les yeux, et voyait +passer devant ses paupières rouges, tantôt l'image de Sûzel, tantôt +celle de la pauvre enfant de Wildland. Le percepteur, très attentif à +conduire au milieu des roches et des ornières, ne disait mot. + +À cinq heures, la voiture roulait dans le chemin sablonneux de +Tiefenbach. Hâan, regardant alors Kobus, le vit comme assoupi, la tête +ballottant doucement sur l'épaule; il alluma sa grosse pipe et laissa +courir. Une demi-lieue plus loin, pour couper au court, il mit pied à +terre, et, conduisant Foux par la bride, il prit le chemin escarpé du +Tannewald. Fritz resta sur le siège; il ne dormait pas, comme le croyait +son camarade, et s'abandonnait à ses rêves... jamais il n'avait tant +rêvé de sa vie. + +Cependant la nuit descendait sur les bois, le fond des vallées +s'emplissait de ténèbres; mais les plus hautes cimes rayonnaient encore. + +Après une bonne heure de marche ascendante, où Foux et Hâan s'arrêtaient +de temps en temps pour reprendre haleine, la voiture atteignit enfin le +plateau. Il ne restait plus qu'à traverser la forêt pour découvrir +Hunebourg. + +Le percepteur, qui malgré son gros ventre avait marché vigoureusement, +mit alors le pied sur le timon, et, claquant du fouet, il enfonça sa +large croupe dans le coussin de cuir. + +«Allons! hop! hop!» s'écria-t-il. + +Et Foux repartit dans le chemin des coupes, en trottant comme s'il n'eût +pas déjà fait trois fortes lieues de montagne. + +Ah! la belle vue, le beau coucher de soleil, quand, au sortir des +vallées, vous découvrez tout à coup la lumière pourpre du soir, à +travers les hauts panaches des bouleaux effilés dans le ciel, et que les +mille parfums des bois voltigent autour de vous, embaumant l'air de leur +haleine odorante! + +La voiture suivait la lisière de la forêt; parfois tout était sombre, +les branches des grands arbres descendaient en voûte; parfois un coin de +ciel rouge apparaissait derrière les mille plantes jaillissant des +fourrés; puis tout se cachait de nouveau, les broussailles défilaient, +et le soleil descendait toujours: on le voyait chaque fois, au fond des +percées lumineuses, d'un degré plus bas. Bientôt les pointes des hautes +herbes se découpèrent sur sa face de bon vivant, une véritable face de +Silène, pourpre et couronnée de pampres. Enfin il disparut, et de longs +voiles d'or l'enveloppèrent dans les abîmes. Les teintes grises de la +nuit envahirent le ciel; quelques étoiles tremblotaient déjà au-dessus +des sombres massifs de la forêt, dans les profondeurs de l'infini. + +À cette heure, la rêverie de Kobus devint plus grande encore et plus +intime; il écoutait les roues tourner dans le sable, le pied du cheval +heurter un caillou, quelques petits oiseaux filer à l'approche de la +voiture. Cela durait depuis longtemps, lorsque Hâan s'aperçut qu'une +courroie était lâchée; il fit halte et descendit. Fritz entrouvrit les +yeux pour voir ce qui se passait: la lune se levait, le sentier était +plein de lumière blanche. + +Et comme le percepteur serrait la boucle de la courroie, tout à coup des +faneuses et des faucheurs, qui se rendaient chez eux après le travail, +se mirent à chanter ensemble le vieux _lied_: + +«_Quand je pense à ma bien-aimée!»_ + +Le silence de la nuit était grand, mais il parut grandir encore, et les +forêts elles-mêmes semblèrent prêter l'oreille à ces voix graves et +douces, confondues dans un sentiment d'amour. + +Ces gens ne devaient pas être très loin; on entendait leurs pas sur la +lisière du bois; ils marchaient en cadence. + +Hâan et Kobus avaient entendu cent fois le vieux _lied_; mais alors, il +leur sembla si beau, si bien en rapport avec l'heure silencieuse, qu'ils +l'écoutèrent dans une sorte de ravissement poétique. Mais Fritz +éprouvait une bien autre émotion que celle de Hâan: parmi ces voix s'en +trouvait une, douce, haute, pénétrante, qui commençait toujours le +couplet et finissait la dernière, comme un soupir du ciel. Il croyait +reconnaître cette voix fraîche, tendre, amoureuse, et son coeur tout +entier était dans son oreille. + +Au bout d'un instant, Hâan, qui tenait Foux par la bride, pour +l'empêcher de secouer la tête, dit: + +«Comme c'est juste! C'est pourtant ainsi que chantent les enfants de la +vieille Allemagne. Allez donc ailleurs.... + +--Chut!» fit Kobus. Le vieux _lied_ recommençait en s'éloignant, et la +même voix s'élevait toujours plus haute, plus touchante que les autres; +à la fin, un frémissement de feuillage la couvrit. + +«C'est beau, ces vieilles chansons, dit le percepteur en remontant sur +la voiture. + +--Mais où sommes-nous donc? lui demanda Fritz tout pâle. + +--Près de la roche des Tourterelles, à vingt minutes au-dessus de ta +ferme, répondit Hâan en se rasseyant et fouettant le cheval, qui +repartit.» + +«C'était la voix de Sûzel, pensa Kobus, je le savais bien!» + +Une fois hors du bois, Foux se mit à galoper: il sentait l'écurie. Hâan, +tout joyeux de prendre sa chope le soir, parlait des talents de la +vieille Allemagne, des vieux _lieds_, des anciens minnesingers. Kobus ne +l'écoutait pas, sa pensée était ailleurs; ils avaient déjà dépassé la +porte de Hildebrandt, les lumières, brillant dans toutes les maisons de +la grande rue, avaient frappé ses yeux sans qu'il les vit, lorsque la +voiture s'arrêta. + +«Eh bien! vieux, tu peux descendre, te voilà devant ta porte», lui dit +Hâan. + +Il regarda et descendit. + +«Bonsoir, Kobus! cria le percepteur. + +--Bonne nuit», dit-il en montant l'escalier tout pensif. Ce soir-là, sa +vieille Katel, heureuse de le revoir, voulut mettre toute la cuisine en +feu, pour célébrer son retour, mais il n'avait pas faim. + +«Non, dit-il, laisse cela; j'ai bien dîné... j'ai sommeil.» + +Il alla se coucher. + +Ainsi, ce bon vivant, ce gros gourmand, ce fin gourmet de Kobus se +nourrissait alors d'une tranche de jambon le matin, et d'un vieux _lied_ +le soir; il était bien changé! + + + + +XIII + + +Dieu sait à quelle heure Fritz s'endormit cette nuit-là; mais il faisait +grand jour lorsque Katel entra dans sa chambre et qu'elle vit les +persiennes fermées. + +«C'est toi, Katel? dit-il en se détirant les bras, qu'est-ce qui se +passe? + +--Le père Christel vient vous voir, monsieur; il attend depuis une +demi-heure. + +--Ah! le père Christel est là; eh bien! qu'il entre; entrez donc, +Christel. + +--Katel, pousse les volets. + +--Eh! bonjour, bonjour, père Christel, tiens, tiens, c'est vous!» fit-il +en serrant les deux mains du vieil anabaptiste, debout devant son lit, +avec sa barbe grisonnante et son grand feutre noir. + +Il le regardait, la face épanouie; Christel était tout étonné d'un +accueil si enthousiaste. + +«Oui, monsieur Kobus, dit-il en souriant, j'arrive de la ferme pour vous +apporter un petit panier de cerises.... Vous savez, de ces cerises +croquantes du cerisier derrière le hangar, que vous avez planté +vous-même, il y a douze ans.» + +Alors Fritz vit sur la table une corbeille de cerises, rangées et +serrées avec soin dans de grandes feuilles de fraisier qui pendaient +tout autour; elles étaient si fraîches, si appétissantes et si belles, +qu'il en fut émerveillé: + +«Ah! c'est bon, c'est bon! oui, j'aime beaucoup ces cerises-là! +s'écria-t-il. Comment! vous avez pensé à moi, père Christel? + +--C'est la petite Sûzel, répondit le fermier; elle n'avait pas de cesse +et pas de repos. Tous les jours elle allait voir le cerisier, et disait: +"Quand vous irez à Hunebourg, mon père, si les cerises sont mûres; vous +savez que M. Kobus les aime!" Enfin, hier soir, je lui ai dit: "J'irai +demain!" et, ce matin, au petit jour, elle a pris l'échelle et elle est +allée les cueillir.» + +Fritz, à chaque parole du père Christel, sentait comme un baume +rafraîchissant s'étendre dans tout son corps. Il aurait voulu embrasser +le brave homme, mais il se contint, et s'écria: + +«Katel, apporte donc ces cerises par ici, que je les goûte!» + +Et Katel les ayant apportées, il les admira d'abord; il lui semblait +voir Sûzel étendre ces feuilles vertes au fond de la corbeille, puis +déposer les cerises dessus, ce qui lui procurait une satisfaction +intérieure, et même un attendrissement qu'on ne pourrait croire. Enfin, +il les goûta, les savourant lentement et avalant les noyaux. + +«Comme c'est frais! disait-il, comme c'est ferme, ces cerises qui +viennent de l'arbre! On n'en trouve pas de pareilles sur le marché; +c'est encore plein de rosée, et ça conserve tout son goût naturel, toute +sa force et toute sa vie.» + +Christel le regardait d'un air joyeux. «Vous aimez bien les cerises? +fit-il. + +--Oui, c'est mon bonheur. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous.» + +Il posa la corbeille sur le lit, entre ses genoux, et, tout en causant, +il prenait de temps en temps une cerise et la savourait, les yeux comme +troubles de plaisir. + +«Ainsi, père Christel, reprit-il, tout le monde se porte bien chez vous, +la mère Orchel? + +--Très bien, monsieur Kobus. + +--Et Sûzel aussi! + +--Oui, Dieu merci, tout va bien. Depuis quelques jours Sûzel paraît +seulement un peu triste; je la croyais malade, mais c'est l'âge qui fait +cela, monsieur Kobus, les enfants deviennent rêveurs à cet âge.» + +Fritz se rappelant la scène du clavecin, devint tout rouge et dit en +toussant: + +«C'est bon... oui... oui.... Tiens, Katel, mets ces cerises dans +l'armoire, je serais capable de les manger toutes avant le dîner. Faites +excuse, père Christel, il faut que je m'habille. + +--Ne vous gênez pas, monsieur Kobus, ne vous gênez pas.» + +Tout en s'habillant, Fritz reprit: + +«Mais vous n'arrivez pas de Meisenthâl seulement pour m'apporter des +cerises? + +--Ah non! j'ai d'autres affaires en ville. Vous savez, quand vous êtes +venu la dernière fois à la ferme, je vous ai montré deux boeufs à +l'engrais. Quelques jours après votre départ, Schmoûle les a achetés; +nous sommes tombés d'accord à trois cent cinquante florins. Il devait +les prendre le 1er juin, ou me payer un florin pour chaque jour de +retard. Mais voilà bientôt trois semaines qu'il me laisse ces bêtes à +l'écurie. Sûzel est allée lui dire que cela m'ennuyait beaucoup; et +comme il ne répondait pas, je l'ai fait assigner devant le juge de paix. +Il n'a pas nié d'avoir acheté les boeufs; mais il a dit que rien n'était +convenu pour la livraison, ni sur le prix des jours de retard; et comme +le juge n'avait pas d'autre preuve, il a déféré le serment à Schmoûle, +qui doit le prêter aujourd'hui à dix heures, entre les mains du vieux +rebbe David Sichel, car les juifs ont leur manière de prêter serment. + +--Ah bon! fit Kobus, qui venait de mettre sa capote et décrochait son +feutre; voici bientôt dix heures, je vous accompagne chez David, et, +aussitôt après, nous reviendrons dîner, vous dînez avec moi? + +--Oh! monsieur Kobus, j'ai mes chevaux à l'auberge du _Boeuf-Rouge_. + +--Bah! Bah! vous dînerez avec moi. Katel, tu nous feras un bon dîner. +J'ai du plaisir à vous voir, Christel.» Ils sortirent. Tout en marchant, +Fritz se disait en lui-même: + +«N'est-ce pas étonnant! Ce matin, je rêvais de Sûzel, et voilà que son +père m'apporte des cerises qu'elle a cueillies pour moi; c'est +merveilleux, merveilleux!» + +Et la joie intérieure rayonnait sur sa figure, il reconnaissait en ces +choses le doigt de Dieu. + +Quelques instants après, ils arrivèrent dans la cour de l'antique +synagogue. Le vieux mendiant _Frantzoze_ était là, sa sébile de bois sur +les genoux; Kobus, dans son ravissement, y jeta un florin, et le père +Christel pensa qu'il était généreux et bon. + +_Frantzoze_ leva sur lui des yeux tout surpris; mais il ne le regardait +pas, il marchait la tête haute et riante, et s'abandonnait au bonheur +d'avoir près de lui le père de la petite Sûzel: c'était comme un souffle +du Meisenthâl dans ces hautes bâtisses sombres, un vrai rayon du ciel. + +Comme pourtant les hommes ont des idées étranges; ce vieil anabaptiste, +qui, deux ou trois mois avant, lui produisait l'effet d'un honnête +paysan, et rien de plus, à cette heure, il l'aimait, il lui trouvait de +l'esprit, et bien d'autres qualités qu'il n'avait pas reconnues +jusqu'alors; il prenait fait et cause pour lui et s'indignait contre +Schmoûle. + +Cependant le vieux rebbe David, debout à sa fenêtre ouverte, attendait +déjà Christel, Schmoûle et le greffier de la justice de paix. La vue de +Kobus lui fit plaisir. + +«Hé! te voilà, _schaude_, s'écria-t-il de loin; depuis huit jours on ne +te voit plus. + +--Oui, David, c'est moi, dit Fritz en s'arrêtant à la fenêtre; je +t'amène Christel, mon fermier, un brave homme, et dont je réponds comme +de moi-même; il est incapable d'avancer ce qui n'est pas.... + +--Bon, bon, interrompit David, je le connais depuis longtemps. Entrez, +entrez, les autres ne peuvent tarder à venir: voici dix heures qui +sonnent.» + +Le vieux David était dans sa grande capote brune, luisante aux coudes; +une calotte de velours noir coiffait le derrière de son crâne chauve, +quelques cheveux gris voltigeaient autour; sa figure maigre et jaune, +plissée de petites rides innombrables, avait un caractère rêveur, comme +au jour du _Kipour_[17]. + + [Note 17: Journée de jeûne et d'expiation chez les juifs.] + +«Tu ne t'habilles donc pas? lui demanda Fritz. + +--Non, c'est inutile. Asseyez-vous.» Ils s'assirent. La vieille Sourlé +regarda par la porte de la cuisine entrouverte, et dit: «Bonjour, +monsieur Kobus. + +--Bonjour, Sourlé, bonjour. Vous n'entrez pas? + +--Tout à l'heure, fit-elle, je viendrai. + +--Je n'ai pas besoin de te dire, David, reprit Fritz, que pour moi +Christel a raison, et que j'en répondrais sur ma propre tête. + +--Bon! je sais tout cela, dit le vieux rebbe, et je sais aussi que +Schmoûle est fin, très fin, trop fin même. Mais ne causons pas de ces +choses; j'ai reçu la signification depuis trois jours, j'ai réfléchi sur +cette affaire, et... tenez, les voici!» + +Schmoûle, avec son grand nez en bec de vautour, ses cheveux d'un roux +ardent, la petite blouse serrée aux reins par une corde, et la casquette +plate sur les yeux, traversait alors la cour d'un air insouciant. +Derrière lui marchait le secrétaire Schwân, le chapeau en tuyau de poêle +tout droit sur sa grosse figure bourgeonnée, et le registre sous le +bras. Une minute après, ils entrèrent dans la salle. David leur dit +gravement: + +«Asseyez-vous, messieurs.» + +Puis il alla lui-même rouvrir la porte, que Schwân avait fermée par +mégarde, et dit: + +«Les prestations de serment doivent être publiques.» + +Il prit dans un placard une grosse Bible, à couvercle de bois, les +tranches rouges, et les pages usées par le pouce. Il l'ouvrit sur la +table et s'assit dans son grand fauteuil de cuir. Il y avait alors +quelque chose de grave dans toute sa personne, et de méditatif. Les +autres attendaient. Pendant qu'il feuilletait le livre, Sourlé entra, et +se tint debout derrière le fauteuil. Un ou deux passants, arrêtés sur +l'escalier sombre de la rue des Juifs, regardaient d'un air curieux. + +Le silence durait depuis quelques minutes, et chacun avait eu le temps +de réfléchir, lorsque David, levant la tête et posant la main sur le +livre, dit: + +«M. le juge de paix Richter a déféré le serment à Isaac Schmoûle, +marchand de bétail, sur cette question: "Est-il vrai qu'il a été convenu +entre Isaac Schmoûle et Hans Christel, que Schmoûle viendrait prendre, +dans la huitaine, une paire de boeufs achetés par lui le 22 mai dernier, +et que, faute de venir, il payerait à Christel, pour chaque jour de +retard, un florin comme dédommagement de la nourriture des boeufs?" +Est-ce cela? + +--C'est cela, dirent Schmoûle et l'anabaptiste ensemble. + +--Il ne s'agit donc plus que de savoir si Schmoûle consent à prêter +serment. + +--Je suis venu pour ça, dit Schmoûle tranquillement, et je suis prêt. + +--Un instant, interrompit le vieux rebbe en levant la main, un instant! +Mon devoir, avant de recevoir un acte pareil, l'un des plus saints, des +plus sacrés de notre religion, est d'en rappeler l'importance à +Schmoûle.» + +Alors, d'une voix grave, il se mit à lire: «Tu ne prendras point le nom +de l'Éternel, ton Dieu, en vain. Tu ne diras point de faux témoignage!» + +Puis, plus loin, il lut encore du même ton solennel: + +«Quand il sera question de quelque chose où il y ait doute, touchant un +boeuf ou un âne, ou un menu bétail, ou un habit, ou toute autre chose, +la cause des deux parties sera portée devant le juge, et le serment de +l'Éternel interviendra entre les deux parties.» + +Schmoûle, en cet instant, voulut parler; mais, pour la seconde fois, +David lui fit signe de se taire, et dit: + +«"Tu ne prendras point le nom de l'Éternel ton Dieu en vain, tu ne +porteras point de faux témoignage!" Ce sont deux commandements de Dieu +que tout le peuple d'Israël entendit parmi les tonnerres et les éclairs, +tremblant et se tenant au loin dans le désert de Sinaï. + +«Et voici maintenant ce que l'Éternel dit à celui qui viole ses +commandements: + +«Si tu n'obéis pas à la voix de l'Éternel ton Dieu, pour prendre garde à +ce que je te prescris aujourd'hui, les cieux qui sont sur ta tête seront +d'airain, et la terre qui est sous tes pieds sera de fer. + +«L'Éternel te donnera, au lieu de pluie, de la poussière et de la +cendre; l'Éternel te frappera, toi et ta postérité, de plaies étranges, +de plaies grandes et de durée, de maladies malignes et de durée. + +«L'étranger montera au-dessus de toi fort haut, et tu descendras fort +bas; il te prêtera, et tu ne lui prêteras point. + +«L'Éternel enverra sur toi la malédiction et la ruine de toutes les +choses où tu mettras la main et que tu feras, jusqu'à ce que tu sois +détruit. Tes filles et tes fils seront livrés à l'étranger, et tes yeux +le verront et se consumeront tout le jour en regardant vers eux, et ta +main n'aura aucune force pour les délivrer. + +«Ta vie sera comme pendante devant toi, et tu seras dans l'effroi nuit +et jour. Tu diras le matin: Qui me fera voir le soir? Et le soir, tu +diras: Qui me fera voir le matin? + +«Et toutes ces malédictions t'arriveront et te poursuivront, et +reposeront sur toi, jusqu'à ce que tu sois exterminé, parce que tu +n'auras pas obéi à la voix de l'Éternel ton Dieu, pour garder ses +commandements et ses statuts qu'il t'a donnés! + +«Ce sont ici les paroles de l'Éternel!» reprit David en levant la tête. + +Il regardait Schmoûle, qui restait les yeux fixés sur la Bible, et +paraissait rêver profondément. + +«Maintenant, Schmoûle, poursuivit-il, tu vas prêter serment sur ce +livre, en présence de l'Éternel qui t'écoute; tu vas jurer qu'il n'a +rien été convenu entre Christel et toi, ni pour le délai, ni pour les +jours de retard, ni pour le prix de la nourriture des boeufs pendant ces +jours. Mais garde-toi de prendre des détours dans ton coeur, pour +t'autoriser à jurer, si tu n'es pas sûr de la vérité de ton serment; +garde-toi de te dire, par exemple, en toi-même: "Ce Christel m'a fait +tort, il m'a causé des pertes, il m'a empêché de gagner dans telle +circonstance." Ou bien: "Il a fait tort à mon père, à mes proches, et je +rentre ainsi dans ce qui me serait revenu naturellement." Ou bien: "Les +paroles de notre convention avaient un double sens, il me plaît à moi de +les tourner dans le sens qui me convient; elles n'étaient pas assez +claires, et je puis les nier." Ou bien: "Ce Christel m'a pris trop cher, +ses boeufs valent moins que le prix convenu, et je reste de cette façon +dans la vraie justice, qui veut que la marchandise et le prix soient +égaux, comme les deux côtés d'une balance." Ou bien encore: +"Aujourd'hui, je n'ai pas la somme entière, plus tard je réparerai le +dommage", ou toute autre pensée de ce genre. + +«Non, tous ces détours ne trompent point l'oeil de l'Éternel; ce n'est +point dans ces pensées, ni dans d'autres semblables que tu dois jurer, +ce n'est pas d'après ton propre esprit, qui peut être entraîné vers le +mal par l'intérêt, qu'il faut prêter serment, _ce n'est pas sur ta +pensée, c'est sur la mienne qu'il faut te régler_; et tu ne peux rien +ajouter ni rien retrancher, par ruse ou autrement, à ce que je pense. + +«Donc, moi David Sichel, j'ai cette pensée simple et claire:--Schmoûle +a-t-il promis un florin à Christel pour la nourriture des boeufs qu'il a +achetés, et, pour chaque jour de retard après la huitaine, l'a-t-il +promis? S'il ne l'a pas promis à Christel, qu'il pose la main sur le +livre de la loi, et qu'il dise: "Je jure non! je n'ai rien promis!" +Schmoûle, approche, étends la main, et jure!» + +Mais Schmoûle, levant alors les yeux, dit: + +«Trente florins ne sont pas une somme pour prêter un serment pareil. +Puisque Christel est sûr que j'ai promis--moi, je ne me rappelle pas +bien--je les payerai, et j'espère que nous resterons bons amis. Plus +tard, il me fera regagner cela, car ses boeufs sont réellement trop +chers. Enfin, ce qui est dû est dû, et jamais Schmoûle ne prêtera +serment pour une somme encore dix fois plus forte, à moins d'être tout à +fait sûr.» + +Alors David, regardant Kobus d'un oeil extrêmement fin, répondit: + +«Et tu feras bien, Schmoûle; dans le doute, il vaut mieux s'abstenir.» + +Le greffier avait inscrit le refus du serment, il se leva, salua +l'assemblée et sortit avec Schmoûle, qui, sur le seuil, se retourna et +dit d'un ton brusque: + +«Je viendrai prendre les boeufs demain à huit heures, et je payerai. + +--C'est bon», répondit Christel en inclinant la tête. Quand ils furent +seuls, le vieux rebbe se mit à sourire. «Schmoûle est fin, dit-il, mais +nos vieux talmudistes étaient encore plus fins que lui; je savais bien +qu'il n'irait pas jusqu'au bout: voilà pourquoi je ne me suis pas +habillé. + +--Eh! s'écria Fritz, oui, je le vois, vous avez du bon tout de même dans +la religion. + +--Tais-toi, _épicaures_, répondit David en refermant la porte et +reportant la Bible dans l'armoire; sans nous, vous seriez tous des +païens, c'est par nous que vous pensez depuis deux mille ans; vous +n'avez rien inventé, rien découvert. Réfléchis seulement un peu combien +de fois vous vous êtes divisés et combattus depuis ces deux mille ans, +combien de sectes et de religions vous avez formées! Nous, nous sommes +toujours les mêmes depuis Moïse, nous sommes toujours les fils de +l'Éternel, vous êtes les fils du temps et de l'orgueil; avec le moindre +intérêt on vous fait changer d'opinion, et nous, pauvres misérables, +tout l'univers réuni n'a pu nous faire abandonner une seule de nos lois. + +--Ces paroles montrent bien l'orgueil de la race, dit Fritz; jusqu'à +présent, je te croyais un homme modeste en ses pensées, mais je vois +maintenant que tu respires l'orgueil dans le fond de ton âme. + +--Et pourquoi serais-je modeste? s'écria David en nasillant. Si +l'Éternel nous a choisis, n'est-ce point parce que nous valons mieux que +vous? + +--Tiens, tais-toi, fit Kobus en riant, cette vanité m'effraye; je serais +capable de me fâcher. + +--Fâche-toi donc à ton aise, dit le vieux rebbe, il ne faut pas te +gêner. + +--Non, j'aime mieux t'inviter à prendre le café chez moi, vers une +heure; nous causerons, nous rirons, et ensuite nous irons goûter la +bière de mars; cela te convient-il? + +--Soit, fit David, j'y consens, le chardon gagne toujours à fréquenter +la rose.» + +Kobus allait s'écrier: «Ah! décidément, c'est trop fort!» mais il +s'arrêta et dit avec finesse: «C'est moi qui suis la rose!» + +Alors tous trois ne purent s'empêcher de rire. Christel et Fritz +sortirent bras dessus bras dessous, se disant entre eux: «Est-il fin ce +rebbe David! Il a toujours quelque vieux proverbe qui vient à propos +pour vous réjouir. C'est un brave homme.» Tout se passant comme il avait +été convenu: Christel et Kobus dînèrent ensemble, David vint au dessert +prendre le café, puis ils se rendirent à la brasserie du _Grand-Cerf_. +Fritz était dans un état de jubilation extraordinaire, non seulement +parce qu'il marchait entre son vieil ami David et le père de Sûzel, mais +encore parce qu'il avait une bouteille de _steinberg_ dans la tête, sans +parler du bordeaux et du kirschenwasser. Il voyait les choses de ce bas +monde comme à travers un rayon de soleil: sa face charnue était pourpre, +et ses grosses lèvres se retroussaient par un joyeux sourire. Aussi quel +enthousiasme éclata lorsqu'il parut ainsi sous la toile grise en auvent, +à la porte du _Grand-Cerf_. + +«Le voilà! le voilà! criait-on de tous les côtés, la chope haute, voici +Kobus!» + +Et lui, riant, répétait: + +«Oui, le voilà! ha! ha! ha!» + +Il entrait dans les bancs et donnait des poignées de main à tous ses +vieux camarades. + +Durant les huit jours qui venaient de se passer, on se demandait +partout: + +«Qu'est-il devenu? quand le reverrons-nous? + +Et le vieux Krautheimer se désolait, car toutes ses pratiques trouvaient +la bière mauvaise. + +Enfin, il s'assit au milieu de la jubilation universelle, et fit asseoir +le père Christel à sa droite. David alla regarder Frédéric Schoultz, le +gros Hâan, Speck et cinq ou six autres qui faisaient une partie de +_rams_ à deux kreutzers la marque. + +On se mit à boire de cette fameuse bière de mars, qui vous monte au nez +comme le vin de Champagne. En face, à la brasserie des _Deux-Clefs_, les +hussards de Frédéric-Wilhelm buvaient de la bière en cruchons, les +bouchons partaient comme des coups de pistolets; on se saluait d'un côté +de la rue à l'autre, car les bourgeois de Hunebourg sont toujours bien +avec les militaires, sans frayer pourtant ensemble, ni les recevoir dans +leurs familles, chose toujours dangereuse. + +À chaque instant le père Christel disait: + +«Il est temps que je parte, monsieur Kobus; faites excuse, je devrais +déjà être depuis deux heures à la ferme. + +--Bah! s'écria Fritz en lui posant la main sur l'épaule, ceci n'arrive +pas tous les jours, père Christel; il faut bien de temps en temps +s'égayer et se dégourdir l'esprit. Allons, encore une chope!» + +Et le vieil anabaptiste, un peu gris, se rasseyait en pensant: «Cela +fera la sixième! Pourvu que je ne verse pas en route!» + +Puis il disait: «Mais, monsieur Kobus, qu'est-ce que pensera ma femme si +je rentre à moitié gris? Jamais elle ne m'aura vu dans cet état! + +--Bah! bah! le grand air dissipe tout, père Christel, et puis vous +n'aurez qu'à dire: "M. Kobus l'a voulu!" Sûzel prendra votre défense. + +--Ça, c'est vrai, s'écriait alors Christel en riant, c'est vrai: tout ce +que dit et fait M. Kobus est bien! Allons, encore une chope!» + +Et la chope arrivait, elle se vidait; la servante en apportait une +autre, ainsi de suite. + +Or, sur le coup de trois heures, à l'église Saint-Sylvestre, et comme on +ne pensait à rien, une troupe d'enfants tourna le coin de l'auberge du +_Cygne_, en courant vers la porte de Landau; puis quelques soldats +parurent, portant un de leurs camarades sur un brancard; puis d'autres +enfants en foule; c'était un roulement de pas sur le pavé, qui +s'entendait au loin. + +Tout le monde se penchait aux fenêtres et sortait des maisons pour voir. +Les soldats remontaient la rue de la Forge, du côté de l'hôpital, et +devaient passer devant la brasserie du _Grand-Cerf_. + +Aussitôt les parties furent abandonnées; on se dressa sur les bancs: +Hâan, Schoultz, David, Kobus, les servantes, Krautheimer, enfin tous les +assistants. D'autres accouraient de la salle, et l'on se disait à voix +basse: «C'est un duel! c'est un duel!» + +Cependant le brancard approchait lentement; deux hommes le portaient; +c'était une civière pour sortir le fumier des écuries de la caserne de +cavalerie; le soldat couché dessus, les jambes pendant entre les bras du +brancard, la tête de côté sur sa veste roulée, était extrêmement pâle; +il avait les yeux fermés, les lèvres entrouvertes et le devant de la +chemise plein de sang. Derrière venaient les témoins, un vieux hussard à +sourcils jaunâtres et grosses moustaches rousses en paraphe sur ses +joues brunes; il portait le sabre du blessé sous le bras, le baudrier +jeté sur l'épaule, et semblait tout à fait calme. L'autre, plus jeune et +tout blond, était comme abattu, il tenait le shako; puis arrivaient deux +sous-officiers, se retournant à chaque pas, comme indignés de voir tout +ce monde. + +Quelques hussards, devant la brasserie des _Deux-Clefs,_ criaient au +vieux qui portait le sabre: «Rappel! eh! Rappel!» C'était sans doute +leur maître d'armes; mais il ne répondit pas et ne tourna même pas la +tête. + +Au passage des deux derniers, Frédéric Schoultz, en sa qualité d'ancien +sergent de la landwehr, s'écria du haut de sa chaise: + +«Hé! camarades... camarades!» Un d'eux s'arrêta. «Qu'est-ce qui se passe +donc, camarade? + +--Ça, mon ancien, c'est un coup de sabre en l'honneur de Mlle Grédel, la +cuisinière du _Boeuf-Rouge_. + +--Ah! + +--Oui! un coup de pointe en riposte et sans parade; elle est venue trop +tard. + +--Et le coup a porté? + +--À deux lignes au-dessous du téton droit.» Schoultz allongea la lèvre; +il semblait tout fier de recevoir une réponse. On écoutait, penchés +autour d'eux. «Un vilain coup, fit-il, j'ai vu ça dans la campagne de +France.» Mais le hussard, voyant ses camarades entrer dans la ruelle de +l'hôpital, porta la main à son oreille et dit: «Faites excuse!» Alors il +rejoignit sa troupe, et Schoultz promenant un regard satisfait sur +l'assistance, se rassit en disant: «Quand on est soldat, il faut tirer +le sabre; ce n'est pas comme les bourgeois qui s'assomment à coups de +poing.» Il avait l'air de dire: «Voilà ce que j'ai fait cent fois!» Et +plus d'un l'admirait. Mais d'autres, en grand nombre, gens raisonnables +et pacifiques, murmuraient entre eux: «Est-il possible que des hommes se +tuent pour une cuisinière! C'est tout à fait contre nature. Cette Grédel +méritait d'être chassée de la ville, à cause des passions funestes +qu'elle excite entre les hussards.» + +Fritz ne disait rien, il semblait méditatif, et ses yeux brillaient d'un +éclat singulier. Mais le vieux rebbe, à son tour, s'étant mis à dire: +«Voilà comment des êtres créés par Dieu se massacrent pour des choses de +rien!» Tout à coup il s'emporta d'une façon étrange. + +«Qu'appelles-tu des choses de rien, David? s'écria-t-il d'une voix +retentissante. L'amour n'a-t-il pas inspiré, dans tous les temps et dans +tous les lieux, les plus belles actions et les plus hautes pensées? +N'est-il pas le souffle de l'Éternel lui-même, le principe de la vie, de +l'enthousiasme, du courage et du dévouement? Il t'appartient bien de +profaner ainsi la source de notre bonheur et de la gloire du genre +humain. Ôte l'amour à l'homme, que lui reste-t-il? l'égoïsme, l'avarice, +l'ivrognerie, l'ennui et les plus misérables instincts; que fera-t-il de +grand, que dira-t-il de beau? Rien, il ne songera qu'à se remplir la +panse!» + +Tous les assistants s'étaient retournés ébahis de son emportement; Hâan +le regardait de ses gros yeux par-dessus l'épaule de Schoultz, qui +lui-même se tordait le cou pour voir si c'était bien Kobus qui parlait, +car il ne pouvait en croire ses oreilles. + +Mais Fritz ne faisait nulle attention à ces choses. + +«Voyons, David, reprit-il en s'animant de plus en plus, quand le grand +Homérus, le poète des poètes, nous montre les héros de la Grèce qui s'en +vont par centaines sur leurs petits bateaux pour réclamer une belle +femme qui s'est sauvée de chez eux, traversent les mers et s'exterminent +pendant dix ans avec ceux d'Asie pour la ravoir, crois-tu qu'il ait +inventé cela? Crois-tu que ce n'était pas la vérité qu'il disait? Et +s'il est le plus grand des poètes, n'est-ce pas parce qu'il a célébré la +plus grande chose et la plus sublime qui soit sous le ciel: l'amour! Et +si l'on appelle le chant de votre roi Salomon, _Le Cantique des +cantiques_, n'est-ce pas aussi parce qu'il chante l'amour, plus noble, +plus grand, plus profond que tout le reste dans le coeur de l'homme? +Quand il dit dans ce _Cantique des cantiques_: "Ma bien aimée, tu es +belle comme la voûte des étoiles, agréable comme Jérusalem, redoutable +comme des armées qui marchent, leurs enseignes déployées." Est-ce qu'il +ne veut pas dire que rien n'est plus beau, plus invincible et plus doux +que l'amour? Et tous vos prophètes n'ont-ils pas dit la même chose? Et +depuis le Christ, l'amour n'a-t-il pas converti les peuples barbares? +n'est-ce pas avec un simple ruban rose, qu'il faisait d'une espèce +sauvage un chevalier? + +«Si de nos jours tout est moins grand, moins beau, moins noble +qu'autrefois, n'est-ce pas parce que les hommes ne connaissent plus +l'amour véritable, et qu'ils se marient pour de l'argent? Eh bien! moi, +David, entends-tu, je dis et soutiens que l'amour vrai, l'amour pur est +la seule chose qui change le coeur de l'homme, la seule qui l'élève et +qui mérite qu'on donne sa vie pour elle. Je trouve que ces hommes ont +bien fait de se battre puisque chacun ne pouvait renoncer à son amour, +sans s'en reconnaître lui-même indigne. + +--Hé! s'écria Hâan à l'autre table, comment peux-tu parler de cela, toi? +Tu n'as jamais été amoureux; tu raisonnes de ces choses comme un aveugle +des couleurs.» + +Fritz, à cette apostrophe, resta tout interdit; il regarda Hâan d'un +oeil terne, ayant l'air de vouloir lui répondre, et bredouilla quelques +mots confus en avalant sa chope. + +Plusieurs alors se mirent à rire. Aussitôt Kobus, relevant sa grosse +tête, dont les cheveux s'ébouriffaient comme s'ils eussent été vivants, +s'écria d'un air étrange: + +«C'est vrai, je n'ai jamais été amoureux! Mais si j'avais eu le bonheur +de l'être, je me serais fait massacrer plutôt que de renoncer à mon +amoureuse, ou j'aurais exterminé l'autre. + +--Oh! oh! fit Hâan d'un ton un peu moqueur, en battant les cartes, oh! +Kobus, tu n'aurais pas été si féroce. + +--Pas si féroce! dit-il les deux mains écarquillées. Nous sommes deux +vieux amis, n'est-ce pas, Hâan? Eh bien! si j'étais amoureux, et si tu +me paraissais seulement convoiter par la pensée celle que j'aurais +choisie... je t'étranglerais!» + +En disant cela, ses yeux étaient rouges, il n'avait pas l'air de +plaisanter; les autres non plus ne riaient pas. + +«Et, ajouta-t-il en levant le doigt, je voudrais que toute la ville et +le pays à la ronde eussent un grand respect pour mon amoureuse; quand +même elle ne serait pas de mon rang, de ma condition et de ma fortune: +le moindre blâme sur elle deviendrait la cause d'une terrible bataille. + +--Alors, dit Hâan, Dieu fasse que tu ne tombes jamais amoureux, car tous +les hussards de Frédéric-Wilhelm ne sont pas morts, plus d'un courrait +la chance de mourir si ton amoureuse était jolie.» + +Les sourcils de Fritz tressaillirent. «C'est possible, fit-il en se +rasseyant, car il s'était dressé. Moi je serais fier, je serais glorieux +de me battre pour une si belle cause! N'ai-je pas raison, Christel? + +--Tout à fait, monsieur Kobus, dit l'anabaptiste un peu gris; notre +religion est une religion de paix, mais dans le temps, lorsque j'étais +amoureux d'Orchel, oui, Dieu me le pardonne! j'aurais été capable de me +battre à coups de faux pour l'avoir. Grâce au Ciel, il n'a pas fallu +répandre de sang; j'aime bien mieux n'avoir rien à me reprocher.» + +Fritz voyant que tout le monde l'observait, comprit l'imprudence qu'il +venait de commettre. Le vieux rebbe David surtout ne le quittait pas de +l'oeil, et semblait vouloir lire au fond de son âme. Quelques instants +après, le père Christel s'étant écrié pour la vingtième fois: + +«Mais, monsieur Kobus, il se fait tard, on m'attend; Orchel et Sûzel +doivent être inquiètes.» + +Il lui répondit enfin: + +«Oui, maintenant il est temps; je vais vous reconduire à la voiture.» + +C'était un prétexte qu'il prenait pour se retirer. L'anabaptiste se leva +donc, disant: + +«Oh! si vous aimez mieux rester, je trouverai bien le chemin de +l'auberge tout seul. + +--Non, je vous accompagne.» Ils sortirent du banc et traversèrent la +place. Le vieux David partit presque aussitôt qu'eux. Fritz, ayant mis +le père Christel en route, rentra chez lui prudemment. Ce jour-là, au +moment de se coucher, Sourlé, voyant le vieux rebbe murmurer des paroles +confuses, cela lui parut étrange. + +«Qu'as-tu donc, David, lui demanda-t-elle, je te vois parler tout bas +depuis le souper, à quoi penses-tu? + +--C'est bon, c'est bon, fit-il en se tirant la couverture sur la +barbiche, je rêve à ces paroles du prophète: "J'ai été jaloux pour Héva +d'une grande jalousie!" et à celles-ci: "En ces temps arriveront des +choses extraordinaires, des choses nouvelles et heureuses!" + +--Pourvu que ce soit à nous qu'il ait songé en disant cela, répliqua +Sourlé. + +--_Amen_, fit le vieux rebbe; tout vient à point à qui sait attendre. +Dormons en paix!» + + + + +XIV + + +Kobus aurait dû se repentir le lendemain, de ses discours inconsidérés à +la brasserie du _Grand-Cerf_; il aurait dû même en être désolé, car, peu +de jours avant, s'étant aperçu que le vin lui déliait la langue, et +qu'il trahissait les pensées secrètes de son âme, il s'était dit: «La +vigne est un plant de Gomorrhe; ses grappes sont pleines de fiel, et ses +pépins sont amers; tu ne boiras plus le jus de la treille.» + +Voilà ce qu'il s'était dit; mais le coeur de l'homme est entre les mains +de l'Éternel, il en fait ce qu'il lui plaît: il le tourne au nord, il le +tourne au midi. C'est pourquoi Fritz, en s'éveillant, ne songea même +point à ce qui s'était passé à la brasserie. + +Sa première pensée fut que Sûzel était agréable en sa personne; il se +mit à la contempler en lui-même, croyant entendre sa voix et voir son +sourire. + +Il se rappela l'enfant pauvre de Wildland, et s'applaudit de l'avoir +secourue, à cause de sa ressemblance avec la fille de l'anabaptiste; il +se rappela aussi le chant de Sûzel au milieu des faneuses et des +faucheurs; et cette voix douce, qui s'élevait comme un soupir dans la +nuit, lui sembla celle d'un ange du ciel. + +Tout ce qui s'était accompli depuis le premier jour du printemps lui +revint en mémoire comme un rêve: il revit Sûzel paraître au milieu de +ses amis Hâan, Schoultz, David et Iôsef, simple et modeste, les yeux +baissés, pour embellir la dernière heure du festin; il la revit à la +ferme, avec sa petite jupe de laine bleue, lavant le linge de la +famille, et, plus tard, assise auprès de lui, toute timide et +tremblante, tandis qu'il chantait, et que le clavecin accompagnait d'un +ton nasillard le vieil air: + +_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_ + +Et songeant à ces choses avec attendrissement, son plus grand désir +était de revoir Sûzel. + +«Je vais aller au Meisenthâl, se disait-il; oui, je partirai après le +déjeuner... il faut absolument que je la revoie!» + +Ainsi s'accomplissaient les paroles du rebbe David à sa femme: «En ces +temps arriveront des choses extraordinaires!» + +Ces paroles se rapportaient au changement de Kobus, et montraient aussi +la grande finesse du vieux rabbin. + +Tout en mettant ses bas, l'idée revint à Fritz, que le père Christel lui +avait dit la veille que Sûzel irait à la fête de Bischem, aider sa +grand-mère à faire la tarte. Alors il ouvrit de grands yeux, et se dit +au bout d'un instant: + +«Sûzel doit être déjà partie; la fête de Bischem, qui tombe le jour de +la Saint-Pierre, est pour demain dimanche.» + +Cela le rendit tout méditatif. + +Katel vint servir le déjeuner; il mangea d'assez bon appétit, et, +aussitôt après, se coiffant de son large feutre, il sortit faire un tour +sur la place, où se promenaient d'habitude le gros Hâan et le grand +Schoultz, entre neuf et dix heures. Mais ils ne s'y trouvaient pas, et +Fritz en fut contrarié, car il avait résolu de les emmener avec lui, le +lendemain, à la fête de Bischem. + +«Si j'y vais tout seul, pensait-il, après ce que j'ai dit hier à la +brasserie, on pourrait bien se douter de quelque chose; les gens sont si +malins, et surtout les vieilles, qui s'inquiètent tant de ce qui ne les +regarde pas! Il faut que j'emmène deux ou trois camarades, alors ce sera +une partie de plaisir pour manger du pâté de veau et boire du petit vin +blanc, une simple distraction à la monotonie de l'existence.» + +Il monta donc sur les remparts, et fit le tour de la ville, pour voir ce +que Hâan et Schoultz étaient devenus; mais il ne les vit pas dans les +rues, et supposa qu'ils devaient se trouver dehors, à faire une partie +de quilles au _Panier-Fleuri_, chez le père Baumgarten, au bord du +Losser. + +Sur cette pensée, Fritz s'avança jusque près de la porte de Hildebrandt, +et, regardant du côté du bouchon, qui se trouve à une demi-portée de +canon de Hunebourg, il crut remarquer en effet des figures derrière les +grands saules. + +Alors, tout joyeux, il descendit du talus, passa sous la porte, et se +mit en route, en suivant le sentier de la rivière. Au bout d'un quart +d'heure, il entendait déjà les grands éclats de rire de Hâan, et la voix +forte de Schoultz criant: «Deux! pas de chance!...» + +Et, se penchant sur le feuillage, il découvrit devant la +maisonnette--dont la grande toiture descendait sur le verger à deux ou +trois pieds du sol, tandis que la façade blanche était tapissée d'un +magnifique cep de vigne--il découvrit ses deux camarades en manches de +chemise, leurs habits jetés sur les haies, et deux autres, le secrétaire +de la mairie, Hitzig, sa perruque posée sur sa canne fichée en terre, et +le professeur Speck, tous les quatre en train d'abattre des quilles au +bout du treillage d'osier qui longe le pignon. + +Le gros Hâan se tenait solidement établi, la boule sous le nez, la face +pourpre, les yeux à fleur de tête, les lèvres serrées et ses trois +cheveux droits sur la nuque comme des baguettes: il visait! Schoultz et +le vieux secrétaire regardaient à demi courbés, abaissant l'épaule et se +balançant, les mains croisées sur le dos; le petit Sépel Baumgarten, +plus loin, à l'autre bout, redressait les quilles. + +Enfin Hâan, après avoir bien calculé, laissa descendre son gros bras en +demi-cercle, et la boule partit en décrivant une courbe imposante. + +Aussitôt de grands cris s'élevèrent: «Cinq!» et Schoultz se baissa pour +ramasser une boule, tandis que le secrétaire prenait Hâan par le bras et +lui parlait, levant le doigt d'un geste rapide, sans doute pour lui +démontrer une faute qu'il avait commise. Mais Hâan ne l'écoutait pas et +regardait vers les quilles; puis il alla se rasseoir au bout du banc, +sous la charmille transparente, et remplit son verre gravement. + +Cette petite scène champêtre réjouit Fritz. + +«Les voilà dans la joie, pensa-t-il; c'est bon, je vais leur poser la +chose avec finesse, cela marchera tout seul.» + +Il s'avança donc. + +Le grand Frédéric Schoultz, maigre, décharné, après avoir bien balancé +sa boule, venait de la lancer; elle roulait comme un lièvre qui déboule +dans les broussailles, et Schoultz, les bras en l'air, s'écriait: _«Der +Koenig_! _der Koenig_![18]» lorsque Fritz, arrêté derrière lui, partit +d'un éclat de rire, en disant: + +«Ah! le beau coup! approche, que je te mette une couronne sur la tête.» + + [Note 18: La maîtresse quille.] + +Tous les autres se retournant alors, s'écrièrent: + +«Kobus! à la bonne heure... à la bonne heure... on le voit donc une fois +par ici! + +--Kobus, dit Hâan, tu vas entrer dans la partie; nous avons commandé une +bonne friture, et ma foi, il faut que tu la payes! + +--Hé! dit Fritz en riant, je ne demande pas mieux; je ne suis pas de +force, mais c'est égal, j'essayerai de vous battre tout de même. + +--Bon! s'écria Schoultz, ma partie était en train; j'en ai quinze, on te +les donne! Cela te convient-il? + +--Soit, dit Kobus, en ôtant sa capote et ramassant une boule; je suis +curieux de savoir si je n'ai pas oublié depuis l'année dernière. + +--Père Baumgarten! criait le professeur Speck, père Baumgarten!» +L'aubergiste parut. + +«Apportez un verre pour M. Kobus, et une autre bouteille. Est-ce que la +friture avance? + +--Oui, monsieur Speck. + +--Vous la ferez plus forte, puisque nous sommes un de plus.» + +Baumgarten, le dos courbé comme un furet, rentra chez lui en trottinant; +et dans le même instant Fritz lançait sa boule avec tant de force, +qu'elle tombait comme une bombe de l'autre côté du jeu, dans le verger +de la poste aux chevaux. + +Je vous laisse à penser la joie des autres; ils se balançaient sur leurs +bancs, les jambes en l'air, et riaient tellement que Hâan dut ouvrir +plusieurs boutons de sa culotte pour ne pas étouffer. + +Enfin, la friture arriva, une magnifique friture de goujons tout +croustillants et scintillants de graisse, comme la rosée matinale sur +l'herbe, et répandant une odeur délicieuse. + +Fritz avait perdu la partie; Hâan, lui frappant sur l'épaule, s'écria +tout joyeux: + +«Tu es fort, Kobus, tu es très fort! Prends seulement garde, une autre +fois, de ne pas défoncer le ciel, du côté de Landau.» + +Alors ils s'assirent, en manches de chemise, autour de la petite table +moisie. On se mit à l'oeuvre. Tout en riant, chacun se dépêchait de +prendre sa bonne part de la friture; les fourchettes d'étain allaient et +venaient comme la navette d'un tisserand; les mâchoires galopaient, +l'ombre de la charmille tremblotait sur les figures animées, sur le +grand plat fleuronné, sur les gobelets moulés à facettes et sur la haute +bouteille jaune, où pétillait le vin blanc du pays. + +Près de la table, sur sa queue en panache était assis Mélac, un petit +chien-loup appartenant au _Panier-Fleuri_, blanc comme la neige, le nez +noir comme une châtaigne brûlée, l'oreille droite et l'oeil luisant. +Tantôt l'un, tantôt l'autre, lui jetait une bouchée de pain ou une queue +de poisson, qu'il happait au vol. + +C'était un joli coup d'oeil. + +«Ma foi, dit Fritz, je suis content d'être venu ce matin, je m'ennuyais, +je ne savais que faire; d'aller toujours à la brasserie, c'est +terriblement monotone. + +--Hé! s'écria Hâan, si tu trouves la brasserie monotone, toi, ce n'est +pas ta faute, car, Dieu merci! tu peux te vanter de t'y faire du bon +sang; tu t'es joliment moqué du monde, hier, avec tes citations du +_Cantique des cantiques_. Ha! ha! ha! + +--Maintenant, ajouta le grand Schoultz en levant sa fourchette, nous +connaissons cet homme grave: quand il est sérieux, il faut rire, et +quand il rit, il faut se défier.» + +Fritz se mit à rire de bon coeur. «Ah! vous avez donc éventé la mèche, +fit-il, moi qui croyais.... + +--Kobus, interrompit Hâan, nous te connaissons depuis longtemps, ce +n'est pas à nous qu'il faut essayer d'en faire accroire. Mais, pour en +revenir à ce que tu disais tout à l'heure, il est malheureusement vrai +que cette vie de brasserie peut nous jouer un mauvais tour. Si l'on voit +tant d'hommes gras avant l'âge, des êtres asthmatiques, boursouflés et +poussifs, des goutteux, des graveleux, des hydropiques par centaines, +cela vient de la bière de Francfort, de Strasbourg, de Munich, ou de +partout ailleurs; car la bière contient trop d'eau, elle rend l'estomac +paresseux, et quand l'estomac est paresseux, cela gagne tous les +membres. + +--C'est très vrai, monsieur Hâan, dit alors le professeur Speck, mieux +vaut boire deux bouteilles de bon vin, qu'une seule chope de bière; +elles contiennent moins d'eau, et, par suite, disposent moins à la +gravelle: l'eau dépose des graviers dans la vessie, chacun sait cela; +et, d'un autre côté, la graisse résulte également de l'eau. L'homme qui +ne boit que du vin a donc la chance de rester maigre très longtemps, et +la maigreur n'est pas aussi difficile à porter que l'obésité. + +--Certainement, monsieur Speck, certainement, répondit Hâan, quand on +veut engraisser le bétail, on lui fait boire de l'eau avec du son: si on +lui faisait boire du vin il n'engraisserait jamais. Mais, outre cela, ce +qu'il faut à l'homme, c'est du mouvement; le mouvement entretient nos +articulations en bon état, de sorte qu'on ne ressemble pas à ces +charrettes qui crient chaque fois que les roues tournent; chose fort +désagréable. Nos anciens, doués d'une grande prévoyance, pour éviter cet +inconvénient, avaient le jeu de quilles, les mâts de cocagne, les +courses en sac, les parties de patins et de glissades, sans compter la +danse, la chasse et la pêche; maintenant, les jeux de cartes de toute +sorte ont prévalu, voilà pourquoi l'espèce dégénère. + +--Oui, c'est déplorable, s'écria Fritz en vidant son gobelet, +déplorable! Je me rappelle que, dans mon enfance, tous les bons +bourgeois allaient aux fêtes de villages avec leurs femmes et leurs +enfants; maintenant on croupit chez soi, c'est un événement quand on +sort de la ville. Aux fêtes de village, on chantait, on dansait, on +tirait à la cible, on changeait d'air; aussi nos anciens vivaient cent +ans; ils avaient les oreilles rouges, et ne connaissaient pas les +infirmités de la vieillesse. Quel dommage que toutes ces fêtes soient +abandonnées! + +--Ah! cela, s'écria Hâan, très fort sur les vieilles moeurs, cela, +Kobus, résulte de l'extension des voies de communication. Autrefois, +quand les routes étaient rares, quand il n'existait pas de chemins +vicinaux, on ne voyait pas circuler tant de commis voyageurs, pour +offrir dans chaque village, les uns leur poivre et leur cannelle, les +autres leurs étrilles et leurs brosses, les autres leurs étoffes de +toutes sortes. Vous n'aviez pas à votre porte l'épicier, le +quincaillier, le marchand de drap. On attendait, dans chaque famille, +telle fête pour faire les provisions du ménage. Aussi les fêtes étaient +plus riches et plus belles, les marchands étant sûrs de vendre, +arrivaient de fort loin. C'était le bon temps des foires de Francfort, +de Leipzig, de Hambourg, en Allemagne; de Liège et de Gand, dans les +Flandres; de Beaucaire, en France. Aujourd'hui, la foire est +perpétuelle, et jusque dans nos plus petits villages, on trouve de tout +pour son argent. Chaque chose a son bon et mauvais côté; nous pouvons +regretter les courses en sac et le tir au mouton, sans blâmer les +progrès naturels du commerce. + +--Tout cela n'empêche pas que nous sommes des ânes de croupir au même +endroit, répliqua Fritz, lorsque nous pourrions nous amuser, boire de +bon vin, danser, rire et nous goberger de toutes les façons. S'il +fallait aller à Beaucaire ou dans les Flandres, on pourrait trouver que +c'est un peu loin; mais quand on a tout près de soi des fêtes agréables, +et tout à fait dans les vieilles moeurs, il me semble qu'on ferait bien +d'y aller. + +--Où cela? s'écria Hâan. + +--Mais à Hartzwiller, à Rorbach, à Klingenthal. Et tenez, sans aller si +loin, je me rappelle que mon père me conduisait tous les ans à la fête +de Bischem, et qu'on servait là des pâtés délicieux... délicieux!» + +Il se baisait le bout des doigts; Hâan le regardait comme émerveillé. + +«Et qu'on y mangeait des écrevisses grosses comme le poing, +poursuivit-il, des écrevisses beaucoup meilleures que celles du Losser, +et qu'on y buvait du petit vin blanc très... très passable; ce n'était +pas du _johannisberg_, ni du _steinberg_, sans doute, mais cela vous +réjouissait le coeur tout de même! + +--Eh! s'écria Hâan, pourquoi ne nous as-tu pas dit cela depuis +longtemps; nous aurions été là! Parbleu, tu as raison, tout à fait +raison. + +--Que voulez-vous, je n'y ai pas pensé! + +--Et quand arrive cette fête? demanda Schoultz. + +--Attends, attends, c'est le jour de la Saint-Pierre. + +--Mais, s'écria Hâan, c'est demain! + +--Ma foi, je crois que oui, dit Fritz. Comme cela se rencontre! Voyons, +êtes-vous décidés, nous irons à Bischem? + +--Cela va sans dire! cela va sans dire! s'écrièrent Hâan et Schoultz. + +--Et ces messieurs?» Speck et Hitzig s'excusèrent sur leurs fonctions. +«Eh bien, nous irons nous trois, dit Fritz en se levant. + +Oui, j'ai toujours gardé le meilleur souvenir des écrevisses, du pâté et +du petit vin blanc de Bischem. + +--Il nous faut une voiture? fit observer Hâan. + +--C'est bon, c'est bon, répondit Kobus en payant la note, je me charge +de tout.» + +Quelques instants après, ces bons vivants étaient en route pour +Hunebourg, et on pouvait les entendre d'une demi-lieue célébrer les +pâtés de village, les _kougelhof_ et les _küchlen_, qu'ils disaient leur +rappeler le bon temps de leur enfance. L'un parlait de sa tante, l'autre +de sa grand-mère; on aurait dit qu'ils allaient les revoir et les faire +ressusciter, en buvant du petit vin à la fête de Bischem. + +C'est ainsi que l'ami Fritz eut la satisfaction de pouvoir rencontrer +Sûzel, sans donner l'éveil à personne. + + + + +XV + + +On peut se figurer si Kobus était content. Des idées de magnificence et +de grandeur se débattaient alors dans sa tête; il voulait voir Sûzel, et +se montrer à elle dans une splendeur inaccoutumée; il voulait en quelque +sorte l'éblouir; il ne trouvait rien d'assez beau pour la frapper +d'admiration. + +Dans un temps ordinaire, il aurait loué la voiture et la vieille rosse +d'un Baptiste Krômer pour faire le voyage; mais alors, cela lui parut +indigne de Kobus. Immédiatement après le dîner, il prit sa canne +derrière la porte et se rendit à la poste aux chevaux, sur la route de +Kaiserslautern, chez maître Johann Fânen, lequel avait dix chaises de +poste sous ses hangars, et quatre-vingts chevaux dans ses écuries. + +Fânen était un homme de soixante ans, propriétaire des grandes prairies +qui longent le Losser, un homme riche et pourtant simple dans ses +moeurs; gros, court, revêtu d'une souquenille de toile, coiffé d'un +large chapeau de crin, ayant la barbe longue de huit jours toute +grisonnante, et ses joues rondes et jaunes sillonnées de grosses rides +circulaires. + +C'est ainsi que le trouva Fritz, en train de faire étriller des chevaux +dans la cour de la poste. + +Fânen, le reconnaissant de loin, vint à sa rencontre jusqu'à la porte +cochère, et, levant son chapeau, le salua disant: + +«Hé! bonjour, monsieur Kobus; qu'est-ce qui me procure le plaisir et +l'honneur de votre visite? + +--Monsieur Fânen, répondit Fritz en souriant, j'ai résolu de faire une +partie de plaisir à la fête de Bischem, avec mes amis Hâan et Schoultz. +Toutes les voitures de la ville sont en route, à cause de la rentrée des +foins; il n'y a pas moyen de trouver un char à bancs. Ma foi, me suis-je +dit, allons voir M. Fânen, et prenons une voiture de poste; vingt ou +trente florins ne sont pas la mort d'un homme, et quand on veut +s'amuser, il faut faire les choses grandement. Voilà mon caractère.» + +Le maître de poste trouva ce raisonnement très juste. «Monsieur Kobus, +dit-il, vous faites bien, et je vous approuve; quand j'étais jeune, +j'aimais à rouler rondement et à mon aise; maintenant je suis vieux, +mais j'ai toujours les mêmes idées: ces idées sont bonnes, quand on a le +moyen de les avoir comme vous et moi.» Il conduisit Fritz sous son +hangar. Là se trouvaient des calèches à la nouvelle mode de Paris, +légères comme des plumes, ornées d'écussons, et si belles, si +gracieuses, qu'on aurait pu les mettre dans un salon, comme des meubles +remarquables par leur élégance. Kobus les trouva fort jolies; et malgré +cela, un goût naturel pour la somptuosité cossue lui fit choisir une +grande berline rembourrée de soie intérieurement, un peu lourde, il est +vrai, mais que Fânen lui dit être la voiture des personnages de +distinction. Il la choisit donc, et alors le maître de poste +l'introduisit dans ses vastes écuries. Sous un plafond blanchi à la +chaux, long de cent vingt pas, large de soixante, et soutenu par douze +piliers en coeur de chêne, étaient rangés sur deux lignes, et séparés +l'un de l'autre par des barrières, soixante chevaux, gris, noirs, bruns, +pommelés, la croupe ronde et luisante, la queue nouée en flot, le jarret +solide, la tête haute; les uns hennissant et piétinant, les autres +tirant le fourrage du râtelier, d'autres se tournant à demi pour voir. +La lumière, arrivant du fond par deux hautes fenêtres, éclairait cette +écurie de longues traînées d'or. Les grandes ombres des piliers +s'allongeaient sur le pavé, propre comme un parquet, sonore comme un +roc. Cet ensemble avait quelque chose de vraiment beau, et même de +grand. + +Les garçons d'écurie étrillaient et bouchonnaient: un postillon, en +petite veste bleue brodée d'argent, son chapeau de toile cirée sur la +nuque, conduisait un cheval vers la porte; il allait sans doute partir +en estafette. + +Le père Fânen et Fritz passèrent lentement derrière les chevaux. + +«Il vous en faut deux, dit le maître de poste, choisissez.» + +Kobus, après avoir passé son inspection, choisit deux vigoureux roussins +gris pommelés, qui devaient aller comme le vent. Puis il entra dans le +bureau avec M. Fânen, et tirant de sa poche une longue bourse de soie +verte à glands d'or, il solda de suite le compte, disant qu'il voulait +avoir la voiture à sa porte le lendemain vers neuf heures, et demandant +pour postillon le vieux Zimmer, qui avait conduit autrefois l'empereur +Napoléon Ier. + +Cela fait, entendu, arrêté, le père Fânen le reconduisit jusque hors la +cour; ils se serrèrent la main, et Fritz, satisfait, se remit en route +vers la ville. + +Tout en marchant, il se figurait la surprise de Sûzel, du vieux Christel +et de tout Bischem, lorsqu'on les verrait arriver, claquant du fouet et +sonnant du cor. Cela lui procurait une sorte d'attendrissement étrange, +surtout en songeant à l'admiration de la petite Sûzel. + +Le temps ne lui durait pas. Comme il se rapprochait ainsi de Hunebourg, +tout rêveur, le vieux rebbe David, revêtu de sa belle capote marron, et +Sourlé, coiffée de son magnifique bonnet de tulle à larges rubans +jaunes, attirèrent ses regards dans le petit sentier qui longe les +jardins au pied des glacis. C'était leur habitude de faire un tour hors +de la ville tous les jours de sabbat; ils se promenaient bras dessus +bras dessous, comme de jeunes amoureux, et chaque fois David disait à sa +femme: + +«Sourlé, quand je vois cette verdure, ces blés qui se balancent, et +cette rivière qui coule lentement, cela me rend jeune, il me semble +encore te promener comme à vingt ans, et je loue le Seigneur de ses +grâces.» + +Alors la bonne vieille était heureuse, car David parlait sincèrement et +sans flatterie. + +Le rebbe avait aussi vu Fritz par-dessus la haie, quand il fut à +l'entrée des chemins couverts, il lui cria: + +«Kobus!... Kobus!... arrive donc ici!» + +Mais Fritz, craignant que le vieux rabbin ne voulût se moquer de son +discours à la brasserie du _Grand-Cerf_, poursuivit son chemin en +hochant la tête. + +«Une autre fois, David, une autre fois, dit-il, je suis pressé.» + +Et le rebbe souriant avec finesse dans sa barbiche, pensa: + +«Sauve-toi, je te rattraperai tout de même.» + +Enfin Kobus rentra chez lui vers quatre heures. Quoique les fenêtres +fussent ouvertes, il faisait très chaud, et ce n'est pas sans un +véritable bonheur qu'il se débarrassa de sa capote. + +«Maintenant, nous allons choisir nos habits et notre linge, se disait-il +tout joyeux, en tirant les clefs du secrétaire. Il faut que Sûzel soit +émerveillée, il faut que j'efface les plus beaux garçons de Bischem, et +qu'elle rêve de moi. Dieu du ciel, viens à mon aide, que j'éblouisse +tout le monde!» + +Il ouvrit les trois grands placards, qui descendaient du plafond +jusqu'au parquet. Mme Kobus la mère, et la grand-mère Nicklausse avaient +eu l'amour du beau linge, comme le père et le grand-père avaient eu +l'amour du bon vin. On peut se figurer, d'après cela, quelle quantité de +nappes damassées, de serviettes à filets rouges, de mouchoirs, de +chemises et de pièces de toile se trouvaient entassés là-dedans; c'était +incroyable. La vieille Katel passait la moitié de son temps à plier et +déplier tout cela pour renouveler l'air; à le saupoudrer de réséda, de +lavande et de mille autres odeurs, pour en écarter les mites. On voyait +même tout au haut, pendus par le bec, deux martins-pêcheurs au plumage +vert et or, et tout desséchés: ces oiseaux ont la réputation d'écarter +les insectes. + +L'une des armoires était pleine d'antiques défroques, de tricornes à +cocarde, de perruques, d'habits de peluche à boutons d'argent larges +comme des cymbales, de cannes à pomme d'or et d'ivoire, de boîtes à +poudre, avec leurs gros pinceaux de cygne; cela remontait au grand-père +Nicklausse, rien n'était changé; ces braves gens auraient pu revenir et +se rhabiller au goût du dernier siècle, sans s'apercevoir de leur long +sommeil. + +Dans l'autre compartiment se trouvaient les vêtements de Fritz. Tous les +ans, il se faisait prendre mesure d'un habillement complet, par le +tailleur Herculès Schneider, de Landau; il ne mettait jamais ces habits, +mais c'était une satisfaction pour lui de se dire: «Je serais à la mode +comme le gros Hâan si je voulais, heureusement j'aime mieux ma vieille +capote; chacun son goût.» + +Fritz se mit donc à contempler tout cela dans un grand ravissement. +L'idée lui vint que Sûzel pourrait avoir le goût du beau linge, comme la +mère et la grand-mère Kobus; qu'alors elle augmenterait les trésors du +ménage, qu'elle aurait le trousseau de clefs, et qu'elle serait en +extase matin et soir devant ces armoires. + +Cette idée l'attendrit, et il souhaita que les choses fussent ainsi, car +l'amour du bon vin et du beau linge fait les bons ménages. + +Mais, pour le moment il s'agissait de trouver la plus belle chemise, le +plus beau mouchoir, la plus belle paire de bas et les plus beaux habits. +Voilà le difficile. + +Après avoir longtemps regardé, Kobus, fort embarrassé, s'écria: + +«Katel! Katel!» + +La vieille servante, qui tricotait dans la cuisine, ouvrit la porte. + +«Entre donc, Katel, lui dit Fritz, je suis dans un grand embarras: Hâan +et Schoultz veulent absolument que j'aille avec eux à la fête de +Bischem; ils m'ont tant prié, que j'ai fini par accepter. Mais à cette +fête arrivent des centaines de Prussiens, des juges, des officiers, un +tas de gens glorieux, mis à la dernière mode de France, et qui nous +regardent par-dessus l'épaule, nous autres Bavarois. Comment m'habiller? +Je ne connais rien à ces choses-là, moi, ce n'est pas mon affaire.» + +Les petits yeux de Katel se plissèrent; elle était heureuse de voir +qu'on avait besoin d'elle dans une circonstance aussi grave, et déposant +son tricot sur la table, elle dit: + +«Vous avez bien raison de m'appeler, monsieur. Dieu merci, ce ne sera +pas la première fois que j'aurai donné des conseils pour se bien vêtir +selon le temps et les personnes. M. le juge de paix, votre père, avait +coutume de m'appeler quand il allait en visite de cérémonie; c'est moi +qui lui disais: "Sauf votre respect, monsieur le juge, il vous manque +encore ceci ou cela." Et c'était toujours juste; chacun devait +reconnaître en ville, que, pour la belle et bonne tenue, M. Kobus +n'avait pas son pareil. + +--Bon! bon! je te crois, dit Fritz, et je suis content de savoir cela, +quoique les modes soient bien changées depuis. + +--Les modes peuvent changer tant qu'on voudra, répondit Katel en +approchant l'échelle de l'armoire, le bon sens ne change jamais. Nous +allons d'abord vous chercher une chemise. C'est dommage qu'on ne porte +plus de culotte, car vous avez la jambe bien faite, comme monsieur votre +père; et la perruque vous aurait aussi bien convenu, une belle perruque +poudrée à la française; c'était magnifique! Mais aujourd'hui les gens +comme il faut et les paysans sont tous pareils. Il faudra pourtant que +les vieilles modes reviennent tôt ou tard, pour faire la différence; on +ne s'y reconnaît plus!» + +Katel était alors sur l'échelle, et choisissait une chemise avec soin. +Fritz, en bas, attendait en silence. Elle redescendit enfin, portant une +chemise et un mouchoir sur ses mains étendues d'un air de vénération; et +les déposant sur la table, elle dit: + +«Voici d'abord le principal; nous verrons si vos Prussiens ont des +chemises et des mouchoirs pareils. Ceci, monsieur Kobus, étaient les +chemises et les mouchoirs de grande cérémonie de M. le juge de paix. +Regardez-moi la finesse de cette toile, et la magnificence de ce jabot à +six rangées de dentelles; et ces manchettes, les plus belles qu'on ait +jamais vues à Hunebourg; regardez ces oiseaux à longues queues et ces +feuilles brodées dans les jours, quel travail, seigneur Dieu, quel +travail!» + +Fritz, qui ne s'était jamais plus occupé de choses semblables que des +habitants de la lune, passait les doigts sur les dentelles, et les +contemplait d'un air d'extase, tandis que la vieille servante, les mains +croisées sur son tablier, exprimait tout haut son enthousiasme: + +«Peut-on croire, monsieur, que des mains de femmes aient fait cela! +disait-elle, n'est-ce pas merveilleux? + +--Oui c'est beau! répondait Kobus, songeant à l'effet qu'il allait +produire sur la petite Sûzel avec ce superbe jabot étalé sur l'estomac, +et ces manchettes autour des poignets; crois-tu, Katel, que beaucoup de +personnes soient capables d'apprécier un tel ouvrage? + +--Beaucoup de personnes! D'abord toutes les femmes, monsieur, toutes; +quand elles auraient gardé les oies jusqu'à cinquante ans, toutes savent +ce qui est riche, ce qui est beau, ce qui convient. Un homme avec une +chemise pareille, quand ce serait le plus grand imbécile du monde, +aurait la place d'honneur dans leur esprit; et c'est juste, car s'il +manquait de bon sens, ses parents en auraient eu pour lui.» + +Fritz partit d'un éclat de rire: + +«Ha! ha! ha! tu as de drôles d'idées, Katel, fit-il; mais c'est égal, je +crois que tu n'as pas tout à fait tort. Maintenant il nous faudrait des +bas. + +--Tenez, les voici, monsieur, des bas de soie; voyez comme c'est souple, +moelleux! Mme Kobus elle-même, les a tricotés avec des aiguilles aussi +fines que des cheveux: c'était un grand travail. Maintenant on fait tout +au métier, aussi quels bas! On a bien raison de les cacher sous des +pantalons.» + +Ainsi s'exprima la vieille servante, et Kobus, de plus en plus joyeux, +s'écria: + +--Allons, allons, tout cela prend une assez bonne tournure; et si nous +avons des habits un peu passables, je commence à croire que les +Prussiens auront tort de se moquer de nous. + +--Mais, au nom du Ciel, dit Katel, ne me parlez donc pas toujours de vos +Prussiens! de pauvres diables qui n'ont pas dix thalers en poche, et qui +se mettent tout sur le dos, pour avoir l'air de quelque chose. Nous +sommes d'autres gens! nous savons où reposer notre tête le soir, et ce +n'est pas sur un caillou, Dieu merci! Et nous savons aussi où trouver +une bouteille de bon vin, quand il nous plaît d'en boire une. Nous +sommes des gens connus, établis; quand on parle de M. Kobus, on sait que +sa ferme est à Meisenthâl, son bois de hêtres à Michelsberg.... + +--Sans doute, sans doute; mais ce sont de beaux hommes ces officiers +prussiens, avec leurs grandes moustaches, et plus d'une jeune fille, en +les voyant.... + +--Ne croyez donc pas les filles si bêtes, interrompit Katel, qui tirait +alors de l'armoire plusieurs habits, et les étalait sur la commode; les +filles savent aussi faire la différence d'un oiseau qui passe dans le +ciel, et d'un autre qui tourne à la broche; le plus grand nombre aiment +à se tenir au coin du feu, et celles qui regardent les Prussiens, ne +valent pas la peine qu'on s'en occupe. Mais tenez, voici vos habits, il +n'en manque pas.» + +Fritz se mit à contempler sa garde-robe; et, au bout d'un instant, il +dit: «Cette capote à collet de velours noir me donne dans l'oeil, Katel. + +--Que pensez-vous, monsieur? s'écria la vieille en joignant les mains, +une capote pour aller avec une chemise à jabot! + +--Et pourquoi pas? l'étoffe en est magnifique. + +--Vous voulez être habillé, monsieur? + +--Sans doute. + +--Eh bien, prenez donc cet habit bleu de ciel, qui n'a jamais été mis. +Regardez!» Elle découvrait les boutons dorés, encore garnis de leur +papier de soie: + +«Je ne me connais pas de nouvelles modes; mais cet habit m'a l'air beau; +c'est simple, bien découpé, c'est aussi léger pour la saison, et puis le +bleu de ciel va bien aux blonds. Il me semble, monsieur, que cet habit +vous irait tout à fait bien. + +--Voyons», dit Kobus. Il mit l'habit. «C'est magnifique.... Regardez-vous +un peu. + +--Et derrière, Katel? + +--Derrière, il est admirable, monsieur, il vous fait une taille de jeune +homme.» + +Fritz, qui se regardait dans la glace, rougit de plaisir. «Est-ce vrai? + +--C'est tout à fait sûr, monsieur, je ne l'aurais jamais cru; ce sont +vos grosses capotes qui vous donnent dix ans de plus, c'est étonnant.» + +Elle lui passait la main sur le dos: «Pas un pli!» Kobus, pirouettant +alors sur les talons, s'écria: «Je prends cet habit. Maintenant un +gilet, là tu comprends, quelque chose de superbe, dans le genre de +celui-ci, mais plus de rouge.» Katel ne put s'empêcher de rire: + +«Vous êtes donc comme les paysans du Kokesberg, qui se mettent du rouge +depuis le menton jusqu'aux cuisses! du rouge avec un habit bleu ciel, +mais on en rirait jusqu'au fond de la Prusse, et cette fois les +Prussiens auraient raison. + +--Que faut-il donc mettre? demanda Fritz, riant lui-même de sa première +idée. + +--Un gilet blanc, monsieur, une cravate blanche brodée, votre beau +pantalon noisette. Tenez, regardez vous-même.» Elle disposait tout à +l'angle de la commode: + +«Toutes ces couleurs sont faites l'une pour l'autre, elles vont bien +ensemble; vous serez léger, vous pourrez danser, si cela vous plaît, +vous aurez dix ans de moins. Comment! vous ne voyez pas cela? Il faut +qu'une pauvre vieille comme moi vous dise ce qui vous convient!» + +Elle se prit à rire, et Kobus, la regardant avec surprise, dit: + +«C'est vrai. Je pense si rarement aux habits.... + +--Et c'est votre tort, monsieur; l'habit vous fait un homme. Il faut +encore que je cire vos bottes fines, et vous serez tout à fait beau; +toutes les filles tomberont amoureuses de vous. + +--Oh! s'écria Fritz, tu veux rire? + +--Non, depuis que j'ai vu votre vraie taille, ça m'a changé les idées, +hé! hé! hé! mais il faudra bien serrer votre boucle. Et dites donc, +monsieur, si vous alliez trouver à cette fête une jolie fille qui vous +plaise bien, et que finalement... hé! hé! hé!» + +Elle riait de sa bouche édentée en le regardant, et lui, tout rouge, ne +savait que répondre. «Et toi, fit-il à la fin, que dirais-tu? + +--Je serais contente. + +--Mais tu ne serais plus la maîtresse à la maison. + +--Eh! mon Dieu, la maîtresse de tout faire, de tout surveiller, de tout +conserver. Ah! qu'il nous en vienne seulement, qu'il nous en vienne une +jeune maîtresse, bonne et laborieuse, qui me soulage de tout cela, je +serai bien heureuse, pourvu qu'on me laisse bercer les petits enfants. + +--Alors, tu ne serais pas fâchée, là, sérieusement! + +--Au contraire! Comment voulez-vous... tous les jours je me sens plus +roide, mes jambes ne vont plus; cela ne peut pas durer toujours. J'ai +soixante-quatre ans, monsieur, soixante-quatre ans bien sonnés.... + +--Bah! tu te fais plus vieille que tu n'es, dit Fritz--intérieurement +satisfait de ce désir, qui s'accordait si bien avec le sien--; je ne +t'ai jamais vue plus vive, plus alerte. + +--Oh! vous n'y regardez pas de près. + +--Enfin, dit-il en riant, le principal, c'est que tout soit en ordre +pour demain.» + +Il examina de nouveau son bel habit, son gilet blanc, sa cravate à coins +brodés, son pantalon noisette et sa chemise à jabot. Puis, regardant +Katel qui attendait. + +«C'est tout? fit-il. + +--Oui, monsieur. + +--Eh bien! maintenant, je vais boire une bonne chope. + +--Et moi, préparer le souper.» Il décrocha sa grosse pipe d'écume de la +muraille, et sortit en sifflant comme un merle. Katel rentra dans la +cuisine. + + + + +XVI + + +Le lendemain, dès huit heures et demie, le grand Schoultz, tout +fringant, vêtu de nankin des pieds à la tête, la petite canne de baleine +à la main, et la casquette de chasse en cuir bouilli carrément plantée +sur sa longue figure brune un peu vineuse, montait l'escalier de Kobus +quatre à quatre. Hâan, en petite redingote verte, gilet de velours noir +à fleurs jaunes tout chargé de breloques, et coiffé d'un magnifique +castor blanc à longs poils, le suivait lentement, sa main grassouillette +sur la rampe, et faisant craquer ses escarpins à chaque pas. Ils +semblaient joyeux, et s'attendaient sans doute à trouver leur ami Kobus +en capote grise et pantalon couleur de rouille, comme d'habitude. + +«Eh bien, Katel, s'écria Schoultz, regardant dans la cuisine +entrouverte. Eh bien! est-il prêt? + +--Entrez, messieurs, entrez», dit la vieille servante en souriant. + +Ils traversèrent l'allée et restèrent stupéfaits sur le seuil de la +grande salle; Fritz était là, devant la glace, vêtu comme un mirliflore: +il avait la taille cambrée dans son habit bleu de ciel, la jambe tendue +et comme dessinée en parafe dans son pantalon noisette, le menton rose, +frais, luisant, l'oreille rouge, les cheveux arrondis sur la nuque, et +les gants beurre frais boutonnés avec soin sous des manchettes à trois +rangs de dentelles. Enfin c'était un véritable Cupidon qui lance des +flèches. + +«Oh! oh! oh! s'écria Hâan, oh! oh! oh! Kobus.... Kobus!...» + +Et sa voix se renflait, de plus en plus ébahie. + +Schoultz, lui, ne disait rien; il restait le cou tendu, les mains +appuyées sur sa petite canne; finalement, il dit aussi: + +«Ça, c'est une trahison, Fritz, tu veux nous faire passer pour tes +domestiques.... Cela ne peut pas aller... je m'y oppose.» + +Alors Kobus, se retournant, les yeux troubles d'attendrissement, car il +pensait à la petite Sûzel, demanda: + +«Vous trouvez donc que cela me va bien? + +--C'est-à-dire, s'écria Hâan, que tu nous écrases, que tu nous anéantis! +Je voudrais bien savoir pourquoi tu nous as tendu ce guet-apens. + +--Hé! fit Kobus en riant, c'est à cause des Prussiens. + +--Comment! à cause des Prussiens? + +--Sans doute; ne savez-vous pas que des centaines de Prussiens vont à la +fête de Bischem; des gens glorieux, mis à la dernière mode, et qui nous +regardent de haut en bas, nous autres Bavarois. + +--Ma foi non, je n'en savais rien, dit Hâan. + +--Et moi, s'écria Schoultz, si je l'avais su, j'aurais mis mon habit de +landwehr, cela m'aurait mieux posé qu'une camisole de nankin; on aurait +vu notre esprit national... un représentant de l'armée. + +--Bah! tu n'es pas mal comme cela», dit Fritz. Ils se regardaient tous +les trois dans la glace, et se trouvaient fort bien, chacun à part soi; +de sorte que Hâan s'écria: + +«Toute réflexion faite, Kobus a raison; s'il nous avait prévenus, nous +serions mieux; mais cela ne nous empêchera pas de faire assez bonne +figure.» + +Schoultz ajouta: + +«Moi, voyez-vous, je suis en négligé; je vais à Bischem sans prétention, +pour voir, pour m'amuser.... + +--Et nous donc? dit Hâan. + +--Oui, mais je suis plus dans la circonstance; un habit de nankin est +toujours plus simple, plus naturel à la fête que des jabots et des +dentelles.» + +Se retournant alors, ils virent sur la table une bouteille de +_forstheimer_, trois verres et une assiette de biscuits. + +Fritz jetait un dernier regard sur sa cravate, dont le flot avait été +fait avec art par Katel, et trouvait que tout était bien. + +«Buvons! dit-il, la voiture ne peut tarder à venir.» + +Ils s'assirent, et Schoultz, en buvant un verre de vin, dit +judicieusement: + +«Tout serait très bien; mais d'arriver là-bas, habillé comme vous êtes, +sur un vieux char à bancs et des bottes de paille, vous reconnaîtrez que +ce n'est pas très distingué; cela jure, c'est même un peu vulgaire. + +--Eh! s'écria le gros percepteur, si l'on voulait tout au mieux, on +irait en blouse sur un âne. On sait bien que des gentilshommes +campagnards n'ont pas toujours leur équipage sous la main. Ils se +rendent à la fête en passant; est-ce qu'on se gêne pour aller rire?» + +Ils causaient ainsi depuis vingt minutes, et Fritz, voyant l'heure +approcher à la pendule, prêtait de temps en temps l'oreille. Tout à coup +il dit: + +«Voici la voiture!» + +Les deux autres écoutèrent, et n'entendirent, au bout de quelques +secondes, qu'un roulement lointain, accompagné de grands coups de fouet. + +«Ce n'est pas cela, dit Hâan; c'est une voiture de poste qui roule sur +la grande route.» + +Mais le roulement se rapprochait, et Kobus souriait. Enfin la voiture +déboucha dans la rue, et les coups de fouet retentirent comme des +pétards sur la place des Acacias, avec le piétinement des chevaux et le +frémissement du pavé. + +Alors tous trois se levèrent, et, se penchant à la fenêtre, ils virent +la berline que Fritz avait louée, s'approchant au trot, et le vieux +postillon Zimmer, avec sa grosse perruque de chanvre tressée autour des +oreilles, son gilet blanc, sa veste brodée d'argent, sa culotte de daim +et ses grosses bottes remontant au-dessus des genoux, qui regardait en +l'air en claquant du fouet à tour de bras. + +«En route!» s'écria Kobus. + +Il se coiffa de son feutre, tandis que les deux autres se regardaient +ébahis; ils ne pouvaient croire que la berline fût pour eux, et +seulement lorsqu'elle s'arrêta devant la porte, Hâan partit d'un immense +éclat de rire, et se mit à crier. + +«À la bonne heure, à la bonne heure! Kobus fait les choses en grand, ha! +ha! ha! la bonne farce!» + +Ils descendirent, suivis de la vieille servante qui souriait; et Zimmer, +les voyant approcher dans le vestibule, se tourna sur son cheval, +disant: + +«À la minute, monsieur Kobus, vous voyez, à la minute. + +--Oui, c'est bon, Zimmer, répondit Fritz en ouvrant la berline. Allons, +montez, vous autres. Est-ce que l'on ne peut pas rabattre le manteau! + +--Pardon, monsieur Kobus, vous n'avez qu'à tourner le bouton, cela +descend tout seul.» + +Ils montèrent donc, heureux comme des princes. Fritz s'assit et rabattit +la capote. Il était à droite, Hâan à gauche, Schoultz au milieu. + +Plus de cent personnes les regardaient sur les portes et le long des +fenêtres, car les voitures de poste ne passent pas d'habitude par la rue +des Acacias, elles suivent la grande route; c'était quelque chose de +nouveau d'en voir une sur la place. + +Je vous laisse à penser la satisfaction de Schoultz et de Hâan. + +«Ah! s'écria Schoultz en se tâtant les poches, ma pipe est restée sur la +table. + +--Nous avons des cigares», dit Fritz en leur passant des cigares qu'ils +allumèrent aussitôt, et qu'ils se mirent à fumer, renversés sur leur +siège, les jambes croisées, le nez en l'air et le bras arrondi derrière +la tête. + +Katel paraissait aussi contente qu'eux. + +«Y sommes-nous, monsieur Kobus? demanda Zimmer. + +--Oui, en route, et doucement, dit-il, doucement jusqu'à la porte de +Hildebrandt.» + +Zimmer, alors, claquant du fouet, tira les rênes, et les chevaux +repartirent au petit trot, pendant que le vieux postillon embouchait son +cornet et faisait retentir l'air de ses fanfares. + +Katel, sur le seuil, les suivit du regard jusqu'au détour de la rue. +C'est ainsi qu'ils traversèrent Hunebourg d'un bout à l'autre; le pavé +résonnait au loin, les fenêtres se remplissaient de figures ébahies, et +eux, nonchalamment renversés comme de grands seigneurs, ils fumaient +sans tourner la tête, et semblaient n'avoir fait autre chose toute leur +vie que rouler en chaise de poste. + +Enfin, au frémissement du pavé succéda le bruit moins fort de la route; +ils passèrent sous la porte de Hildebrandt, et Zimmer, remettant son cor +en sautoir, reprit son fouet. Deux minutes après, ils filaient comme le +vent sur la route de Bischem: les chevaux bondissaient, la queue +flottante, le clic-clac du fouet s'entendait au loin sur la campagne; +les peupliers, les champs, les prés, les buissons, tout courait le long +de la route. + +Fritz, la face épanouie et les yeux au ciel, rêvait à Sûzel. Il la +voyait d'avance, et, rien qu'à cette pensée, ses yeux se remplissaient +de larmes. + +«Va-t-elle être étonnée de me voir! pensait-il. Se doute-t-elle de +quelque chose? Non, mais bientôt elle saura tout.... Il faut que tout se +sache!» + +Le gros Hâan fumait gravement, et Schoultz avait posé sa casquette +derrière lui, dans les plis du manteau, pour écarter ses longs cheveux +grisonnants, où passait la brise. + +«Moi, disait Hâan, voilà comment je comprends les voyages! Ne me parlez +pas de ces vieilles pataches, de ces vieux paniers à salade qui vous +éreintent, j'en ai par-dessus le dos; mais aller ainsi, c'est autre +chose. Tu le croiras si tu veux, Kobus, il ne me faudrait pas quinze +jours pour m'habituer à ce genre de voitures. + +--Ha! ha! ha! criait Schoultz, je le crois bien, tu n'es pas difficile.» + +Fritz rêvait. + +«Pour combien de temps en avons-nous? demandait-il à Zimmer. + +--Pour deux heures, monsieur.» Alors il pensait: «Pourvu qu'elle soit +là-bas, pourvu que le vieux Christel ne se soit pas ravisé?» + +Cette crainte l'assombrissait; mais, un instant après, la confiance lui +revenait, un flot de sang lui colorait les joues. + +«Elle est là, pensait-il, j'en suis sûr. C'est impossible autrement.» + +Et tandis que Hâan et Schoultz se laissaient bercer, qu'ils +s'étendaient, riant en eux-mêmes, et laissant filer la fumée tout +doucement de leurs lèvres, pour mieux la savourer, lui se dressait à +chaque seconde, regardant en tous sens, et trouvant que les chevaux +n'allaient pas assez vite. + +Deux ou trois villages passèrent en une heure, puis deux autres encore, +et enfin la berline descendit au vallon d'Altenbruck. Kobus se rappela +tout de suite que Bischem était sur l'autre versant de la côte. Le temps +de monter au pas lui parut bien long; mais enfin ils s'avancèrent sur le +plateau, et Zimmer, claquant du fouet, s'écria: + +«Voici Bischem!» + +En effet, ils découvrirent presque au même instant l'antique bourgade +autour de la vallée en face; sa grande rue tortueuse, ses façades +décrépites sillonnées de poutrelles sculptées, ses galeries de planches, +ses escaliers extérieurs, ses portes cochères, où sont clouées des +chouettes déplumées, ses toits de tuile, d'ardoise et de bardeaux, +rappelant les guerres des margraves, des landgraves, des Armléders, des +Suédois, des républicains; tout cela bâti, brûlé, rebâti vingt fois de +siècle en siècle: une maison à droite du temps de Hoche, une autre à +gauche du temps de Mélas, une autre plus loin du temps de Barberousse. + +Et les grands tricornes, les bavolets à deux pièces, les gilets rouges, +les corsets à bretelles, allant, venant, se retournant et regardant; les +chiens accourant, les oies et les poules se dispersant avec des cris qui +n'en finissaient plus: voilà ce qu'ils virent, tandis que la berline +descendait au triple galop la grande rue, et que Zimmer, le coude en +équerre, sonnait une fanfare à réveiller les morts. + +Hâan et Schoultz observaient ces choses et jouissaient de l'admiration +universelle. Ils virent au détour d'une rue, sur la place des +Deux-Boucs, l'antique fontaine, la Madame-Hütte en planches de sapin, +les baraques des marchands, et la foule tourbillonnante: cela passa +comme l'éclair. Plus loin, ils aperçurent la vieille église Saint-Ulrich +et ses deux hautes tours carrées, surmontées de la calotte d'ardoises, +avec leurs grandes baies en plein centre du temps de Charlemagne. Les +cloches sonnaient à pleine volée, c'était la fin de l'office; la foule +descendait les marches du péristyle, regardant ébahie: tout cela +disparut aussi d'un bond. + +Fritz, lui, n'avait qu'une idée: «Où est-elle?» + +À chaque maison il se penchait, comme si la petite Sûzel eût dû paraître +à la même seconde. Sur chaque balcon, à chaque escalier, à chaque +fenêtre, devant chaque porte, qu'elle fût ronde ou carrée, entourée d'un +cep de vigne ou toute nue, il arrêtait un regard, pensant: «Si elle +était là!» + +Et quelque figure de jeune fille se dessinait-elle dans l'ombre d'une +allée, derrière une vitre, au fond d'une chambre, il l'avait vue! il +aurait reconnu un ruban de Sûzel au vol. Mais il ne la vit nulle part, +et finalement la berline déboucha sur la place des Vieilles-Boucheries, +en face du _Mouton-d'Or_. + +Fritz se rappela tout de suite la vieille auberge; c'est là que +s'arrêtait son père vingt-cinq ans avant. Il reconnut la grande porte +cochère ouverte sur la cour au pavé concassé, la galerie de bois aux +piliers massifs, les douze fenêtres à persiennes vertes, la petite porte +voûtée et ses marches usées. + +Quelques minutes plus tôt, cette vue aurait éveillé mille souvenirs +attendrissants dans son âme, mais en ce moment il craignait de ne pas +voir la petite Sûzel, et cela le désolait. + +L'auberge devait être encombrée de monde; car à peine la voiture +eut-elle paru sur la place, qu'un grand nombre de figures se penchèrent +aux fenêtres, des figures prussiennes à casquettes plates et grosses +moustaches, et d'autres aussi. Deux chevaux étaient attachés aux anneaux +de la porte; leurs maîtres regardaient de l'allée. + +Dès que la berline se fut arrêtée, le vieil aubergiste Loerich, grand, +calme et digne, sa tête blanche coiffée du bonnet de coton, vint abattre +le marchepied d'un air solennel, et dit: + +«Si messeigneurs veulent se donner la peine de descendre...» + +Alors Fritz s'écria: + +«Comment, père Loerich, vous ne me reconnaissez pas?» + +Et le vieillard se mit à le regarder, tout surpris. + +«Ah! mon cher monsieur Kobus, dit-il au bout d'un instant, comme vous +ressemblez à votre père! pardonnez-moi, j'aurais dû vous reconnaître.» + +Fritz descendit en riant, et répondit: + +«Père Loerich, il n'y a pas de mal, vingt ans changent un homme. Je vous +présente mon feld-maréchal Schoultz, et mon premier ministre Hâan; nous +voyageons incognito.» + +Ceux des fenêtres ne purent s'empêcher de sourire, surtout les +Prussiens, ce qui vexa Schoultz. + +«Feld-maréchal, dit-il, je le serais aussi bien que beaucoup d'autres; +j'ordonnerais l'assaut ou la bataille, et je regarderais de loin avec +calme.» + +Hâan était de trop bonne humeur pour se fâcher. + +«À quelle heure le dîner? demanda-t-il. + +--À midi, monsieur.» Ils entrèrent dans le vestibule, pendant que Zimmer +dételait ses chevaux et les conduisait à l'écurie. Le vestibule +s'ouvrait au fond sur un jardin; à gauche était la cuisine: on entendait +le tic-tac du tournebroche, le pétillement du feu, l'agitation des +casseroles. Les servantes traversaient l'allée en courant, portant l'une +des assiettes, l'autre des verres; le sommelier remontait de la cave +avec un panier de vin. + +«Il nous faut une chambre, dit Fritz à l'aubergiste, je voudrais celle +de Hoche. + +--Impossible, monsieur Kobus, elle est prise, les Prussiens l'ont +retenue. + +--Eh bien, donnez-nous la voisine.» Le père Loerich les précéda dans le +grand escalier. Schoultz ayant entendu parler de la chambre du général +Hoche, voulut savoir ce que c'était. «La voici, monsieur, dit +l'aubergiste en ouvrant une grande salle au premier. C'est là que les +généraux républicains ont tenu conseil le 23 décembre 1793, trois jours +avant l'attaque des lignes de Wissembourg. Tenez, Hoche était là.» Il +montrait le grand fourneau de fonte dans une niche ovale, à droite. +«Vous l'avez vu? + +--Oui, monsieur, je m'en souviens comme d'hier; j'avais quinze ans. Les +Français campaient autour du village, les généraux ne dormaient ni jour +ni nuit. Mon père me fit monter un soir, en me disant: "Regarde bien!" +Les généraux français, avec leur écharpe tricolore autour des reins, +leurs grands chapeaux à cornes en travers de la tête, et leurs sabres +traînants, se promenaient dans cette chambre. + +«À chaque instant des officiers, tout couverts de neige, venaient +prendre leurs ordres. Comme tout le monde parlait de Hoche, j'aurais +bien voulu le connaître, et je me glissai contre le mur, regardant, le +nez en l'air, ces grands hommes qui faisaient tant de bruit dans la +maison. + +«Alors mon père, qui venait aussi d'entrer, me tira par ma manche, tout +pâle, et me dit à l'oreille: "Il est près de toi!" Je me retournai donc, +et je vis Hoche debout devant le poêle, les mains derrière le dos et la +tête penchée en avant. Il n'avait l'air de rien auprès des autres +généraux, avec son habit bleu à large collet rabattu et ses bottes à +éperons de fer. + +Il me semble encore le voir, c'était un homme de taille moyenne, brun, +la figure assez longue; ses grands cheveux, partagés sur le front, lui +pendaient sur les joues; il rêvait au milieu de ce vacarme, rien ne +pouvait le distraire. Cette nuit même, à onze heures, les Français +partirent; on n'en vit plus un seul le lendemain dans le village, ni +dans les environs. Cinq ou six jours après, le bruit se répandit que la +bataille avait eu lieu, et que les Impériaux étaient en déroute. C'est +peut-être là que Hoche a ruminé son coup.» + +Le père Loerich racontait cela simplement, et les autres écoutaient +émerveillés. Il les conduisit ensuite dans la chambre voisine, leur +demandant s'ils voulaient être servis chez eux; mais ils préférèrent +manger à la table d'hôte. + +Ils redescendirent donc. + +La grande salle était pleine de monde: trois ou quatre voyageurs, leurs +valises sur des chaises, attendaient la patache pour se rendre à Landau; +des officiers prussiens se promenaient deux à deux, de long en large; +quelques marchands forains mangeaient dans une pièce voisine; des +bourgeois étaient assis à la grande table, déjà couverte de sa nappe, de +ses carafes étincelantes et de ses assiettes bien alignées. + +À chaque instant, de nouveaux venus paraissaient sur le seuil. Ils +jetaient un coup d'oeil dans la salle, puis s'en allaient, ou bien +entraient. + +Fritz fit apporter une bouteille de _rudesheim_ en attendant le dîner. +Il regardait d'un air ennuyé la magnifique tapisserie bleu indigo et +jaune d'ocre, représentant la Suisse et ses glaciers, Guillaume Tell +visant la pomme sur la tête de son fils, puis repoussant du pied, dans +le lac, la barque de Gessler. Il songeait toujours à Sûzel. + +Hâan et Schoultz trouvaient le vin bon. + +En ce moment un chant s'éleva dehors, et presque aussitôt les vitres +furent obscurcies par l'ombre d'une grande voiture, puis d'une autre qui +la suivait. + +Tout le monde se mit aux fenêtres. + +C'étaient des paysans qui partaient pour l'Amérique. Leurs voitures +étaient chargées de vieilles armoires, de bois de lit, de matelas, de +chaises, de commodes. De grandes toiles, étendues sur des cerceaux, +couvraient le tout. Sous ces toiles, de petits enfants assis sur des +bottes de paille, et de pauvres vieilles toutes décrépites, les cheveux +blancs comme du lin, regardaient d'un air calme; tandis que cinq ou six +rosses, la croupe couverte de peaux de chien, tiraient lentement. +Derrière arrivaient les hommes, les femmes, et trois vieillards, les +reins courbés, la tête nue, appuyés sur des bâtons. Ils chantaient en +coeur: + +_Quelle est la patrie allemande? Quelle est la patrie allemande?_ + +Et les vieux répondaient: _Amerika_! _Amerika_[19]! + + [Note 19: L'Amérique! l'Amérique!] + +Les officiers prussiens se disaient entre eux: «On devrait arrêter ces +gens-là!» + +Hâan, entendant ces propos, ne put s'empêcher de répondre d'un ton +ironique: + +«Ils disent que la Prusse est la patrie allemande; on devrait leur +tordre le cou!» + +Les officiers prussiens le regardèrent d'un oeil louche; mais il n'avait +pas peur, et Schoultz lui-même relevait le front d'un air digne. + +Kobus venait de se lever tranquillement et de sortir, comme pour +s'informer de quelque chose à la cuisine. Au bout d'un quart d'heure, +Hâan et Schoultz, ne le voyant pas rentrer, s'en étonnèrent beaucoup, +d'autant plus qu'on apportait les soupières, et que tout le monde +prenait place à table. + +Fritz s'était souvenu qu'au fond de la ruelle des Oies, derrière +Bischem, vivaient deux ou trois familles d'anabaptistes, et que son père +avait l'habitude de s'arrêter à leur porte, pour charger un sac de +pruneaux secs en retournant à Hunebourg. Et, songeant que Sûzel pouvait +être chez eux, il était descendu sans rien dire dans le jardin du +_Mouton-d'Or_, et du jardin dans la petite allée des Houx, qui longe le +village. + +Il courait dans cette allée comme un lièvre, tant la fureur de revoir +Sûzel le possédait. C'est lui qui se serait étonné, trois mois avant, +s'il avait pu se voir en cet état! + +Enfin, apercevant le grand toit de tuiles grises des anabaptistes +par-dessus les vergers, il se glissa tout doucement le long des haies, +jusqu'auprès de la cour, et là, fort heureusement, il découvrit entre le +grand fumier carré et la façade décrépite tapissée de lierre, la voiture +du père Christel, ce qui lui gonfla le coeur de satisfaction. + +«Elle y est! se dit-il, c'est bon... c'est bon! Maintenant je la +reverrai, coûte que coûte; il faudrait rester ici trois jours, que cela +me serait bien égal!» + +Il ne pouvait rassasier ses yeux de voir cette voiture. Tout à coup +Mopsel s'élança de l'allée, aboyant comme aboient les chiens lorsqu'ils +retrouvent une vieille connaissance. Alors il n'eut que le temps de +s'échapper dans la ruelle, le dos courbé derrière les haies, comme un +voleur; car, malgré sa joie, il éprouvait une sorte de honte à faire de +pareilles démarches: il en était heureux et tout confus à la fois. + +«Si l'on te voyait, se disait-il; si l'on savait ce que tu fais, Dieu de +Dieu! comme on rirait de toi, Fritz! Mais c'est égal, tout va bien; tu +peux te vanter d'avoir de la chance.» + +Il prit les mêmes détours qu'il avait faits en venant, pour retourner au +_Mouton-d'Or_. On était au second service quand il entra dans la salle. +Hâan et Schoultz avaient eu soin de lui garder une place entre eux. + +«Où diable es-tu donc allé? lui demanda Hâan. + +--J'ai voulu voir le docteur Rubeneck, un ami de mon père, dit-il en +s'attachant la serviette au menton; mais je viens d'apprendre qu'il est +mort depuis deux ans.» + +Il se mit ensuite à manger de bon appétit; et comme on venait de servir +une superbe anguille à la moutarde, le gros Hâan ne jugea pas à propos +de faire d'autres questions. + +Pendant tout le dîner, Fritz, la face épanouie, ne fit que se dire en +lui-même: «Elle est ici!» + +Ses gros yeux à fleur de tête se plissaient parfois d'un air tendre, +puis s'ouvraient tout grands, comme ceux d'un chat qui rêve en regardant +un moucheron tourbillonner au soleil. + +Il buvait et mangeait avec enthousiasme, sans même s'en apercevoir. + +Dehors le temps était superbe; la grande rue bourdonnait au loin de +chants joyeux, de nasillements de trompettes de bois et d'éclats de +rire; les gens en habit de fête, le chapeau garni de fleurs et les +bonnets éblouissants de rubans, montaient bras dessus bras dessous vers +la place des Deux-Boucs. Et tantôt l'un, tantôt l'autre des convives se +levait, jetait sa serviette au dos de sa chaise et sortait se mêler à la +foule. + +À deux heures, Hâan, Schoultz, Kobus et deux ou trois officiers +prussiens restaient seuls à table, en face du dessert et des bouteilles +vides. + +En ce moment, Fritz fut éveillé de son rêve par les sons éclatants de la +trompette et du cor, annonçant que la danse était en train. + +«Sûzel est peut-être déjà là-bas?» pensa-t-il. + +Et, frappant sur la table du manche de son couteau, il s'écria d'une +voix retentissante: + +«Père Loerich! père Loerich!» + +Le vieil aubergiste parut. + +Alors Fritz, souriant avec finesse, demanda: + +«Avez-vous encore de ce petit vin blanc, vous savez, de ce petit vin qui +pétille et que M. le juge de paix Kobus aimait! + +--Oui, nous en avons encore, répondit l'aubergiste du même ton joyeux. + +--Eh bien! apportez-nous-en deux bouteilles, fit-il en clignant des +yeux. Ce vin-là me plaisait, je ne serais pas fâché de le faire goûter à +mes amis.» + +Le père Loerich sortit, et quelques instants après il rentrait, tenant +sous chaque bras une bouteille solidement encapuchonnée et ficelée de +fil d'archal. Il avait aussi des pincettes pour forcer le fil, et trois +verres minces, étincelants, en forme de cornet, sur un plateau. + +Hâan et Schoultz comprirent alors quel était ce petit vin et se +regardèrent l'un l'autre en souriant. + +«Hé! hé! Hé! fit Hâan, ce Kobus a parfois de bonnes plaisanteries; il +appelle cela du petit vin!» + +Et Schoultz, observant les Prussiens du coin de l'oeil, ajouta: + +«Oui, du petit vin de France; ce n'est pas la première fois que nous en +buvons; mais là-bas, en Champagne, on faisait sauter le cou des +bouteilles avec le sabre.» + +En disant ces choses il retroussait le coin de ses petites moustaches +grisonnantes, et se mettait la casquette sur l'oreille. + +Le bouchon partit au plafond comme un coup de pistolet, les verres +furent remplis de la rosée céleste. «À la santé de l'ami Fritz!» s'écria +Schoultz en levant son verre. Et la rosée céleste fila d'un trait dans +son long cou de cigogne. + +Hâan et Fritz avaient imité son geste; trois fois de suite ils firent le +même mouvement, en s'extasiant sur le bouquet du petit vin. + +Les Prussiens se levèrent alors d'un air digne et sortirent. + +Kobus, crochetant la seconde bouteille, dit: + +«Schoultz, tu te vantes pourtant quelquefois d'une façon indigne; je +voudrais bien savoir si ton bataillon de landwehr a dépassé la petite +forteresse de Phalsbourg en Lorraine, et si vous avez bu là-bas autre +chose que du vin blanc d'Alsace? + +--Bah! laisse donc, s'écria Schoultz, avec ces Prussiens, est-ce qu'il +faut se gêner? Je représente ici l'armée bavaroise, et tout ce que je +puis te dire, c'est que si nous avions trouvé du vin de Champagne en +route, j'en aurais bu ma bonne part. Est-ce qu'on peut me reprocher à +moi d'être tombé dans un pays stérile? N'est-ce pas la faute du +feld-maréchal Schwartzenberg, qui nous sacrifiait, nous autres, pour +engraisser ses Autrichiens? Ne me parle pas de cela, Kobus, rien que d'y +penser, j'en frémis encore: durant deux étapes nous n'avons trouvé que +des sapins, et finalement un tas de gueux qui nous assommaient à coups +de pierres du haut de leurs rochers, des va-nu-pieds, de véritables +sauvages: je te réponds qu'il était plus agréable d'avaler de bon vin en +Champagne, que de se battre contre ces enragés montagnards de la chaîne +des Vosges! + +--Allons, calme-toi, dit Hâan en riant, nous sommes de ton avis, quoique +des milliers d'Autrichiens, et de Prussiens aient laissé leurs os en +Champagne. + +--Qui sait? nous buvons peut-être en ce moment la quintessence d'un +caporal _schlague_!», s'écria Fritz. + +Tous trois se prirent à rire comme des bienheureux; heureux; ils étaient +à moitié gris. + +«Ha! ha! ha! maintenant à la danse, dit Kobus en se levant. + +--À la danse!» répétèrent les autres. Ils vidèrent leurs verres debout +et sortirent enfin, vacillant un peu, et riant si fort que tout le monde +se retournait dans la grande rue pour les voir. Schoultz levait ses +grands jambes de sauterelle jusqu'au menton, et les bras en l'air: «Je +défie la Prusse, s'écriait-il d'un ton de _Hans-Wurst_, je défie tous +les Prussiens, depuis le caporal _schlague_ jusqu'au feld-maréchal!» Et +Hâan, le nez rouge comme un coquelicot, les joues vermeilles, ses yeux +pleins de douces larmes, bégayait: «Schoultz! Schoultz! au nom du Ciel, +modère ton ardeur belliqueuse; ne nous attire pas sur les bras l'armée +de Frédéric-Wilhelm; nous sommes des gens de paix, des hommes d'ordre, +respectons la concorde de notre vieille Allemagne. + +--Non! non! je les défie tous, s'écriait Schoultz; qu'ils se présentent; +on verra ce que vaut un ancien sergent de l'armée bavaroise: Vive la +patrie allemande!» + +Plus d'un Prussien riait dans ses longues moustaches en les voyant +passer. Fritz songeant qu'il allait revoir la petite Sûzel, était dans +un état de béatitude inexprimable. «Toutes les jeunes filles sont à la +_Madame-Hütte_, se disait-il, surtout le premier jour de la fête: Sûzel +est là!» + +Cette pensée l'élevait au septième ciel; il se délectait en lui-même et +saluait les gens d'un air attendri. Mais une fois sur la place des +Deux-Boucs, quand il vit le drapeau flotter sur la baraque et qu'il +reconnut aux dernières notes d'un _hopser_, le coup d'archet de son ami +Iôsef, alors il éprouva l'enivrement de la joie, et, traînant ses +camarades, il se mit à crier: + +«C'est la troupe de Iôsef!... C'est la troupe de Iôsef!... Maintenant il +faut reconnaître que le Seigneur Dieu nous favorise!» + +Lorsqu'ils arrivèrent à la porte de la Hütte, le _hopser_ finissait, les +gens sortaient, le trombone, la clarinette et le fifre s'accordaient +pour une autre danse; la grosse caisse rendait un dernier grondement +dans la baraque sonore. + +Ils entrèrent, et les estrades tapissées de jeunes filles, de vieux +papas, de grands-mères, les guirlandes de chêne, de hêtre et de mousse, +suspendues autour des piliers, s'offrirent à leurs regards. + +L'animation était grande; les danseurs reconduisaient leurs danseuses. +Fritz, apercevant de loin la grosse toison de son ami Iôsef au milieu de +l'orchestre olivâtre, ne se possédait plus d'enthousiasme, et les deux +mains en l'air, agitant son feutre, il criait: + +«Iôsef! Iôsef!» + +Tandis que la foule se dressait à droite et à gauche, et se penchait +pour voir quel bon vivant était capable de pousser des cris pareils. +Mais quand on vit Hâan, Schoultz et Kobus s'avancer riant, jubilant, la +face pourpre et se dandinant au bras l'un de l'autre, comme il arrive +après boire, un immense éclat de rire retentit dans la baraque, car +chacun pensait: «Voilà des gaillards qui se portent bien et qui viennent +de bien dîner.» + +Cependant Iôsef avait tourné la tête, et reconnaissant de loin Kobus, il +étendait les bras en croix, l'archet dans une main et le violon dans +l'autre. C'est ainsi qu'il descendit de l'estrade, pendant que Fritz +montait; ils s'embrassèrent à mi-chemin, et tout le monde fut +émerveillé. + +«Qui diable cela peut-il être? disait-on. Un homme si magnifique qui se +laisse embrasser par le bohémien...» + +Et Bockel, Andrès, tout l'orchestre penché sur la rampe, applaudissait à +ce spectacle. + +Enfin Iôsef, se redressant, leva son archet et dit: + +«Écoutez! voici M. Kobus, de Hunebourg, mon ami, qui va danser un +_treieleins_ avec ses deux camarades. Quelqu'un s'oppose-t-il à cela? + +--Non, non, qu'il danse! cria-t-on de tous les coins. + +--Alors, dit Iôsef, je vais donc jouer une valse, la valse de Iôsef +Almâni, composée en rêvant à celui qui l'a secouru un jour de grande +détresse. Cette valse, Kobus, personne ne l'a jamais entendue jusqu'à ce +moment, excepté Bockel, Andrès et les arbres du Tannewald; choisis-toi +donc une belle danseuse selon ton coeur; et vous, Hâan et Schoultz, +choisissez également les vôtres: personne que vous ne dansera la valse +d'Almâni.» + +Fritz s'étant retourné sur les marches de l'estrade, promena ses regards +autour de la salle, et il eut peur un instant de ne pas trouver Sûzel. +Les belles filles ne manquaient pas: des noires et des brunes, des +rousses et des blondes, toutes se redressaient, regardant vers Kobus, et +rougissant lorsqu'il arrêtait la vue sur elles; car c'est un grand +honneur d'être choisie par un si bel homme, surtout pour danser le +_treieleins_. Mais Fritz ne les voyait pas rougir; il ne les voyait pas +se redresser comme les hussards de Frédéric-Wilhelm à la parade, +effaçant leurs épaules et se mettant la bouche en coeur; il ne voyait +pas cette brillante fleur de jeunesse épanouie sous ses regards; ce +qu'il cherchait c'était une toute petite _vergissmeinnicht_, la petite +fleur bleue des souvenirs d'amour. + +Longtemps il la chercha, de plus en plus inquiet; enfin il la découvrit +au loin, cachée derrière une guirlande de chêne tombant du pilier à +droite de la porte. Sûzel, à demi effacée derrière cette guirlande, +inclinait la tête sous les grosses feuilles vertes, et regardait +timidement, à la fois craintive et désireuse d'être vue. + +Elle n'avait que ses beaux cheveux blonds tombant en longues nattes sur +ses épaules pour toute parure; un fichu de soie bleue voilait sa gorge +naissante; un petit corset de velours, à bretelles blanches, dessinait +sa taille gracieuse; et près d'elle se tenait, droite comme un I, la +grand-mère Annah, ses cheveux gris fourrés sous le béguin noir, et les +bras pendants. Ces gens n'étaient pas venus pour danser, ils étaient +venus pour voir, et se tenaient au dernier rang de la foule. + +Les joues de Fritz s'animèrent; il descendit de l'estrade et traversa la +hutte au milieu de l'attention générale. Sûzel, le voyant venir, devint +toute pâle et dut s'appuyer contre le pilier; elle n'osait plus le +regarder. Il monta quatre marches, écarta la guirlande, et lui prit la +main en disant tout bas: + +«Sûzel, veux-tu danser avec moi le _treieleins_?» + +Elle alors, levant ses grands yeux bleus comme en rêve, de pâle qu'elle +était, devint toute rouge: + +«Oh! oui, monsieur Kobus!» fit-elle en regardant la grand-mère. + +La vieille inclina la tête au bout d'une seconde, et dit: «C'est bien... +tu peux danser.» Car elle connaissait Fritz, pour l'avoir vu venir à +Bischem dans le temps, avec son père. + +Ils descendirent donc dans la salle. Les valets de danse, le chapeau de +paille couvert de banderoles, faisaient le tour de la baraque au pied de +la rampe, agitant d'un air joyeux leurs martinets de rubans, pour faire +reculer le monde. Hâan et Schoultz se promenaient encore, à la recherche +de leurs danseuses; Iôsef, debout devant son pupitre, attendait; Bockel, +sa contrebasse contre la jambe tendue, et Andrès, son violon sous le +bras, se tenaient à ses côtés; ils devaient seuls l'accompagner. + +La petite Sûzel, au bras de Fritz au milieu de cette foule, jetait des +regards furtifs, pleins de ravissement intérieur et de trouble; chacun +admirait les longues nattes de ses cheveux, tombant derrière elle +jusqu'au bas de sa petite jupe bleu clair bordée de velours, ses petits +souliers ronds, dont les rubans de soie noire montaient en se croisant +autour de ses bras d'une blancheur éblouissante; ses lèvres roses, son +menton arrondi, son cou flexible et gracieux. + +Plus d'une belle fille l'observait d'un oeil sévère, cherchant quelque +chose à reprendre, tandis que son joli bras, nu jusqu'au coude suivant +la mode du pays, reposait sur le bras de Fritz avec une grâce naïve; +mais deux ou trois vieilles, les yeux plissés, souriaient dans leurs +rides et disaient sans se gêner: «Il a bien choisi!» + +Kobus, entendant cela, se retournait vers elles avec satisfaction. Il +aurait voulu dire aussi quelque galanterie à Sûzel; mais rien ne lui +venait à l'esprit: il était trop heureux. + +Enfin Hâan tira du troisième banc à gauche une femme haute de six pieds, +noire de cheveux, avec un nez en bec d'aigle et des yeux perçants, +laquelle se leva toute droite et sortit d'un air majestueux. Il aimait +ce genre de femmes; c'était la fille du bourgmestre. Hâan semblait tout +glorieux de son choix; il se redressait en arrangeant son jabot, et la +grande fille, qui le dépassait de la moitié de la tête, avait l'air de +le conduire. + +Au même instant, Schoultz amenait une petite femme rondelette, du plus +beau roux qu'il soit possible de voir, mais gaie, souriante, et qui lui +sauta brusquement au coude, comme pour l'empêcher de s'échapper. + +Ils prirent donc leurs distances, pour se promener autour de la salle, +comme cela se fait d'habitude. À peine avaient-ils achevé le premier +tour, que Iôsef s'écria: + +«Kobus, y es-tu?» + +Pour toute réponse, Fritz prit Sûzel à la taille du bras gauche, et lui +tenant la main en l'air, à l'ancienne mode galante du XVIIIe siècle, il +l'enleva comme une plume. Iôsef commença sa valse par trois coups +d'archet. On comprit aussitôt que ce serait quelque chose d'étrange; la +valse des esprits de l'air, le soir, quand on ne voit plus au loin sur +la plaine qu'une ligne d'or, que les feuilles se taisent, que les +insectes descendent, et que le chantre de la nuit prélude par trois +notes: la première grave, la seconde tendre, et la troisième si pleine +d'enthousiasme qu'au loin le silence s'établit pour entendre. + +Ainsi débuta Iôsef, ayant bien des fois, dans sa vie errante, pris des +leçons du chantre de la nuit, le coude dans la mousse, l'oreille dans la +main, et les yeux fermés, perdu dans les ravissements célestes. Et +s'animant ensuite, comme le grand maître aux ailes frémissantes, qui +laisse tomber chaque soir, autour du nid où repose sa bien-aimée, plus +de notes mélodieuses que la rosée ne laisse tomber de perles sur l'herbe +des vallons, sa valse commença rapide, folle, étincelante: les esprits +de l'air se mirent en route, entraînant Fritz et Sûzel, Hâan et la fille +du bourgmestre, Schoultz et sa danseuse dans des tourbillons sans fin. +Bockel soupirait la basse lointaine des torrents, et le grand Andrès +marquait la mesure de traits rapides et joyeux, comme des cris +d'hirondelles fendant l'air; car si l'inspiration vient du ciel et ne +connaît que sa fantaisie, l'ordre et la mesure doivent régner sur la +terre! + +Et maintenant, représentez-vous les cercles amoureux de la valse qui +s'enlacent, les pieds qui voltigent, les robes qui flottent et +s'arrondissent en éventail; Fritz, qui tient la petite Sûzel dans ses +bras, qui lui lève la main avec grâce, qui la regarde enivré, +tourbillonnant tantôt comme le vent et tantôt se balançant en cadence, +souriant, rêvant, la contemplant encore, puis s'élançant avec une +nouvelle ardeur; tandis qu'à son tour, les reins cambrés, ses deux +longues tresses flottant comme des ailes, et sa charmante petite tête +rejetée en arrière, elle le regarde en extase, et que ses petits pieds +effleurent à peine le sol. + +Le gros Hâan, les deux mains sur les épaules de sa grande danseuse, tout +en galopant, se balançant et frappant du talon, la contemplait de bas en +haut d'un air d'admiration profonde; elle, avec son grand nez, +tourbillonnait comme une girouette. + +Schoultz, à demi courbé, ses grandes jambes pliées, tenait sa petite +rousse sous les bras, et tournait, tournait, tournait sans interruption +avec une régularité merveilleuse, comme une bobine dans son dévidoir; il +arrivait si juste à la mesure, que tout le monde en était ravi. + +Mais c'est Fritz et la petite Sûzel qui faisaient l'admiration +universelle, à cause de leur grâce et de leur air bienheureux. Ils +n'étaient plus sur la terre, ils se berçaient dans le ciel; cette +musique qui chantait, qui riait, qui célébrait le bonheur, +l'enthousiasme, l'amour, semblait avoir été faite pour eux: toute la +salle les contemplait, et eux ne voyaient plus qu'eux-mêmes. On les +trouvait si beaux que parfois un murmure d'admiration courait dans la +Madame Hütte; on aurait dit que tout allait éclater; mais le bonheur +d'entendre la valse forçait les gens de se taire. Ce n'est qu'au moment +où Hâan, devenu comme fou d'enthousiasme en contemplant la grande fille +du bourgmestre, se dressa sur la pointe des pieds et la fit pirouetter +deux fois en criant d'une voix retentissante: «_You_!» et qu'il retomba +d'aplomb après ce tour de force; et qu'au même instant Schoultz levant +sa jambe droite, la fit passer, sans manquer la mesure, au-dessus de la +tête de sa petite rousse, et que d'une voix rauque, en tournant comme un +véritable possédé, il se mit à crier: _«You! you! you! you! you! you!»_ +ce n'est qu'à ce moment que l'admiration éclata par des trépignements et +des cris qui firent trembler la baraque. + +Jamais, jamais on n'avait vu danser si bien; l'enthousiasme dura plus de +cinq minutes; et quand il finit par s'apaiser, on entendit avec +satisfaction la valse des esprits de l'air reprendre le dessus, comme le +chant du rossignol après un coup de vent dans les bois. + +Alors Schoultz et Hâan n'en pouvait plus; la sueur leur coulait le long +des joues; ils se promenaient, l'un la main sur l'épaule de sa danseuse, +l'autre portant en quelque sorte la sienne pendue au bras. + +Sûzel et Fritz tournaient toujours: les cris, les trépignements de la +foule ne leur avaient rien fait; et quand Iôsef, lui-même épuisé, jeta +de son violon le dernier soupir d'amour, ils s'arrêtèrent juste en face +du père Christel et d'un autre vieil anabaptiste qui venaient d'entrer +dans la salle, et qui les regardaient comme émerveillés. + +«Hé! c'est vous, père Christel, s'écria Fritz tout joyeux; vous le +voyez, Sûzel et moi nous dansons ensemble. + +--C'est beaucoup d'honneur pour nous, monsieur Kobus, répondit le +fermier en souriant, beaucoup d'honneur; mais la petite s'y connaît +donc? Je croyais qu'elle n'avait jamais fait un tour de valse. + +--Père Christel, Sûzel est un papillon, une véritable petite fée; elle a +des ailes!» + +Sûzel se tenait à son bras, les yeux baissés, les joues rouges; et le +père Christel, la regardant d'un air heureux, lui demanda: + +«Mais, Sûzel, qui donc t'a montré la danse? Cela m'étonne! + +--Mayel et moi, dit la petite, nous faisons quelquefois deux ou trois +tours dans la cuisine pour nous amuser.» + +Alors les gens penchés autour d'eux se mirent à rire, et l'autre +anabaptiste s'écria: + +«Christel, à quoi penses-tu donc?... Est-ce que les filles ont besoin +d'apprendre à valser?... est-ce que cela ne leur vient pas tout seul? +Ha! ha! ha!» + +Fritz, sachant que Sûzel n'avait jamais dansé qu'avec lui, sentait comme +de bonnes odeurs lui monter au nez; il aurait voulu chanter, mais se +contenant: + +«Tout cela, dit-il, n'est que le commencement de la fête. C'est +maintenant que nous allons nous en donner! Vous resterez avec nous, père +Christel; Hâan et Schoultz sont aussi là-bas, nous allons danser +jusqu'au soir, et nous souperons ensemble au _Mouton-d'Or_. + +--Ça, dit Christel, sauf votre respect, monsieur Kobus, et malgré tout +le plaisir que j'aurais à rester, je ne puis le prendre sur moi; il faut +que je parte... et je venais justement chercher Sûzel. + +--Chercher Sûzel? + +--Oui, monsieur Kobus. + +--Et pourquoi? + +--Parce que l'ouvrage presse à la maison; nous sommes au temps des +récoltes... le vent peut tourner du jour au lendemain. C'est déjà +beaucoup d'avoir perdu deux jours dans cette saison; mais je ne m'en +fais pas de reproche, car il est dit: "Honore ton père et ta mère!" Et +de venir voir sa mère deux ou trois fois l'an, ce n'est pas trop. +Maintenant, il faut partir. Et puis, la semaine dernière, à Hunebourg, +vous m'avez tellement réjoui, que je ne suis rentré que vers dix heures. +Si je restais, ma femme croirait que je prends de mauvaises habitudes; +elle serait inquiète.» + +Fritz était tout déconcerté. Ne sachant que répondre, il prit Christel +par le bras, et le conduisit dehors, ainsi que Sûzel; l'autre +anabaptiste les suivait. + +«Père Christel, reprit-il en le tenant par une agrafe de sa souquenille, +vous n'avez pas tout à fait tort en ce qui vous concerne; mais à quoi +bon emmener Sûzel? Vous pourriez bien me la confier; l'occasion de +prendre un peu de plaisir n'arrive pas si souvent, que diable! + +--Hé, mon Dieu, je vous la confierais avec plaisir! s'écria le fermier +en levant les mains; elle serait avec vous comme avec son propre père, +monsieur Kobus; seulement, ce serait une perte pour nous. On ne peut pas +laisser les ouvriers seuls... ma femme fait la cuisine, moi, je conduis +la voiture.... Si le temps changeait, qui sait quand nous rentrerions les +foins? Et puis, nous avons une affaire de famille à terminer, une +affaire très sérieuse.» + +En disant cela, il regardait l'autre anabaptiste, qui inclina gravement +la tête. + +«Monsieur Kobus, je vous en prie, ne nous retenez pas, vous auriez +réellement tort; n'est-ce pas, Sûzel?» + +Sûzel ne répondit pas; elle regardait à terre, et l'on voyait bien +qu'elle aurait voulu rester. + +Fritz comprit qu'en insistant davantage, il pourrait donner l'éveil à +tout le monde; c'est pourquoi prenant son parti, tout à coup il s'écria +d'un ton assez joyeux: + +«Eh bien donc, puisque c'est impossible, n'en parlons plus. Mais au +moins vous prendrez un verre de vin avec nous au _Mouton-d'Or_. + +--Oh! quant à cela, monsieur Kobus, ce n'est pas de refus. Je m'en vais +de suite avec Sûzel embrasser la grand-mère, et, dans un quart d'heure, +notre voiture s'arrêtera devant l'auberge. + +--Bon, allez!» Fritz serra doucement la main de Sûzel, qui paraissait +bien triste, et, les regardant traverser la place, il rentra dans la +Madame Hütte. Hâan et Schoultz, après avoir reconduit leurs danseuses, +étaient montés sur l'estrade; il les rejoignit: «Tu vas charger Andrès +de diriger ton orchestre, dit-il à Iôsef, et tu viendras prendre +quelques verres de bon vin avec nous.» Le bohémien ne demandait pas +mieux. Andrès s'étant mis au pupitre, ils sortirent tous quatre, bras +dessus bras dessous. À l'auberge du _Mouton-d'Or_, Fritz fit servir un +dessert dans la grande salle alors déserte, et le père Loerich descendit +à la cave chercher trois bouteilles de champagne, qu'on mit à rafraîchir +dans une cuvette d'eau de source. Cela fait, on s'installa près des +fenêtres, et presque aussitôt le char à bancs de l'anabaptiste parut au +bout de la rue. Christel était assis devant, et Sûzel derrière sur une +botte de paille, au milieu des _kougelhof_ et des tartes de toute sorte, +qu'on rapporte toujours de la fête. Fritz, voyant Sûzel, se dépêcha de +casser le fil de fer d'une bouteille, et au moment où la voiture +s'arrêtait, il se dressa devant la fenêtre, et laissa partir le bouchon +comme un pétard, en s'écriant: + +«À la plus gentille danseuse du _treieleins_!» + +On peut se figurer si la petite Sûzel fut heureuse; c'était comme un +coup de pistolet qu'on lâche à la noce. Christel riait de bon coeur et +pensait: «Ce bon monsieur Kobus est un peu gris, il ne faut pas s'en +étonner un jour de fête!» + +Et entrant dans la chambre, il leva son feutre en disant: + +«Ça, ce doit être du champagne, dont j'ai souvent entendu parler, de ce +vin de France qui tourne la tête à ces hommes batailleurs, et les porte +à faire la guerre contre tout le monde! Est-ce que je me trompe? + +--Non, père Christel, non; asseyez-vous, répondit Fritz. Tiens, Sûzel, +voici ta chaise à côté de moi. Prends un de ces verres. + +--À la santé de ma danseuse!» Tous les amis frappèrent sur la table en +criant: _«Das soll gülden_[20]!» Et, levant le coude, ils claquèrent de +la langue, comme une bande de grives à la cueillette des myrtilles. +Sûzel, elle, trempait ses lèvres roses dans la mousse, ses deux grands +yeux levés sur Kobus, et disait tout bas: «Oh! que c'est bon! ce n'est +pas du vin, c'est bien meilleur!» Elle était rouge comme une framboise, +et Fritz, heureux comme un roi, se redressait sur sa chaise. «Hum! hum! +faisait-il en se rengorgeant; oui, oui, ce n'est pas mauvais.» Il aurait +donné tous les vins de France et d'Allemagne pour danser encore une fois +le _treieleins_. + + [Note 20: Ceci doit compter.] + +Comme les idées d'un homme changent en trois mois! + +Christel, assis en face de la fenêtre, son grand chapeau sur la nuque, +la face rayonnante, le coude sur la table et le fouet entre les genoux, +regardait le magnifique soleil au-dehors; et, tout en songeant à ses +récoltes, il disait: + +«Oui... oui... c'est un bon vin!» + +Il ne faisait pas attention à Kobus et à Sûzel, qui se souriaient l'un +l'autre comme deux enfants, sans rien dire, heureux de se voir. Mais +Iôsef les contemplait d'un air rêveur. + +Schoultz remplit de nouveau les verres en s'écriant: + +«On a beau dire, ces Français ont de bonnes choses chez eux! Quel +dommage que leur Champagne, leur Bourgogne et leur Bordelais ne soient +pas sur la rive droite du Rhin! + +--Schoultz, dit Hâan gravement, tu ne sais pas ce que tu demandes; songe +que si ces pays étaient chez nous, ils viendraient les prendre. Ce +serait bien une autre extermination que pour leur Liberté et leur +Égalité: ce serait la fin du monde! car le vin est quelque chose de +solide, et ces Français, qui parlent sans cesse de grands principes, +d'idées sublimes, de sentiments nobles, tiennent au solide. Pendant que +les Anglais veulent toujours protéger le genre humain, et qu'ils ont +l'air de ne pas s'inquiéter de leur sucre, de leur poivre, de leur +coton, les Français, eux, ont toujours rectifié une ligne; tantôt elle +penche trop à droite, tantôt trop à gauche: ils appellent cela leurs +limites naturelles. + +«Quant aux gras pâturages, aux vignobles, aux prés, aux forêts qui se +trouvent entre ces lignes, c'est le moindre de leurs soucis: ils +tiennent seulement à leurs idées de justice et de géométrie. Dieu nous +préserve d'avoir un morceau de Champagne en Saxe ou dans le +Mecklembourg, leurs limites naturelles passeraient bientôt de ce +côté-là! Achetons-leur plutôt quelques bouteilles de bon vin, et +conservons notre équilibre, la vieille Allemagne aime la tranquillité, +elle a donc inventé l'équilibre. Au nom du Ciel, Schoultz, ne faisons +pas de voeux téméraires!» + +Ainsi s'exprima Hâan avec éloquence, et Schoultz, vidant son verre +brusquement, lui répondit: + +«Tu parles comme un être pacifique, et moi comme un guerrier: chacun +selon son goût et sa profession.» + +Il fronça le sourcil en décoiffant une seconde bouteille de vin. + +Christel, Iôsef, Fritz et Sûzel ne faisaient nulle attention à ces +discours. + +«Quel temps magnifique! s'écriait Christel comme se parlant à lui-même; +voici bientôt un mois que nous n'avons pas eu de pluie, et chaque soir +de la rosée en abondance; c'est une véritable bénédiction du Ciel.» + +Iôsef remplissait les verres. + +«Depuis l'an 22, reprit le vieux fermier, je ne me rappelle pas avoir vu +d'aussi beau temps pour la rentrée des foins. Et cette année-là le vin +fut aussi très bon, c'était un vin tendre; il y eut pleine récolte et +pleines vendanges. + +--Tu t'es bien amusée, Sûzel? demandait Fritz. + +--Oh! oui, monsieur Kobus, faisait la petite, je ne me suis jamais tant +amusée qu'aujourd'hui.... Je m'en souviendrai longtemps!» + +Elle regardait Fritz, dont les yeux étaient troubles. «Allons, encore un +verre», disait-il. Et en versant il lui touchait la main, ce qui la +faisait frissonner des pieds à la tête. «Aimes-tu le _treieleins_, +Sûzel? + +--C'est la plus belle danse, monsieur Kobus, comment ne l'aimerais-je +pas! Et puis, avec une si belle musique!... Ah! que cette musique était +belle! + +--Tu l'entends, Iôsef, murmurait Fritz. + +--Oui, oui, répondait le bohémien tout bas, je l'entends, Kobus, ça me +fait plaisir... je suis content!» + +Il regardait Fritz jusqu'au fond de l'âme, et Kobus se trouvait +tellement heureux qu'il ne savait que dire. + +Cependant les trois bouteilles étaient vides; Fritz, se tournant vers +l'aubergiste, lui dit: «Père Loerich, encore deux autres!» + +Mais alors Christel se réveillant, s'écria: + +«Monsieur Kobus, monsieur Kobus, à quoi pensez-vous donc? Je serais +capable de verser!... non... non... voici cinq heures et demie, il est +temps de se mettre en route. + +--Puisque vous le voulez, père Christel, ce sera pour une autre fois. Ce +vin-là ne vous plaît donc pas? + +--Au contraire, monsieur Kobus, il me plaît beaucoup, mais sa douceur +est pleine de force. Je pourrais me tromper de chemin, hé! hé! hé! + +--Allons, Sûzel, nous partons!» Sûzel se leva tout émue, et Fritz la +retenant par le bras, lui fourra le dessert dans les poches de son +tablier: les macarons, les amandes, enfin tout. + +«Oh! monsieur Kobus, faisait-elle de sa petite voix douce, c'est assez. + +--Croque-moi cela, lui disait-il; tu as de belles dents, Sûzel, c'est +pour croquer de ces bonnes choses que le Seigneur les a faites. Et nous +boirons encore de ce bon petit vin blanc, puisqu'il te plaît. + +--Oh! mon Dieu... où voulez-vous donc que j'en boive? un vin si cher! +faisait-elle. + +--C'est bon... c'est bon... je sais ce que je dis, murmurait-il; +tu verras que nous en boirons!» + +Et le père Christel, un peu gris, les regardait, se disant en lui-même: + +«Ce bon monsieur Kobus, quel brave homme! Ah! le Seigneur a bien raison +de répandre ses bénédictions sur des gens pareils: c'est comme la rosée +du ciel, chacun en a sa part.» + +Enfin tout le monde sortit, Fritz en tête, le bras de Sûzel sous le +sien, disant: + +«Il faut bien que je reconduise ma danseuse.» + +En bas, près de la voiture, il prit Sûzel sous les bras en s'écriant: +«Hop! Sûzel!» Et la plaça comme une plume sur la paille, qu'il se mit à +relever autour d'elle. + +«Enfonce bien tes petits pieds, disait-il, les soirées sont fraîches.» +Puis, sans attendre de réponse, il alla droit à Christel et lui serra la +main vigoureusement: «Bon voyage, père Christel, dit-il, bon voyage! + +--Amusez-vous bien, messieurs», répondit le vieux fermier en s'asseyant +près du timon. + +Sûzel était devenue toute pâle; Fritz lui prit la main, et, le doigt +levé: + +«Nous boirons encore du bon petit vin blanc!» dit-il, ce qui la fit +sourire. + +Christel allongea son coup de fouet et les chevaux partirent au galop. +Hâan et Schoultz étaient rentrés dans l'auberge. Fritz et Iôsef, debout +sur le seuil, regardaient la voiture; Fritz surtout ne la quittait pas +des yeux; elle allait disparaître au détour de la grande rue, quand +Sûzel tourna vivement la tête. + +Alors Kobus entourant Iôsef de ses deux bras, se mit à l'embrasser les +larmes aux yeux. + +«Oui... oui, faisait le bohémien d'une voix douce et profonde, c'est bon +d'embrasser un vieil ami! Mais celle qu'on aime et qui vous aime... ah! +Fritz... c'est encore autre chose!» + +Kobus comprit que Iôsef avait tout deviné! Il aurait voulu répandre des +larmes; mais, tout à coup, il se mit à sauter en criant: + +«Allons, mon vieux, allons, il faut rire... il faut s'amuser.... En route +pour la Madame Hütte! Ah! le beau soleil!» + +Zimmer, le postillon, se tenait debout sous la porte cochère, la figure +pourpre; Kobus, lui remit deux florins: + +«Allez boire un bon coup, Zimmer, lui dit-il, faites-vous du bon sang! +Nous partirons après souper, vers neuf heures. + +--C'est bon, monsieur Kobus, la voiture sera prête. Nous irons comme un +éclair.» + +Puis, les regardant s'éloigner bras dessus bras dessous, le vieux +postillon sourit d'un air de bonne humeur et entra dans le cabaret de +_l'Ours-Noir_, en face. + + + + +XVII + + +Le lendemain Fritz se leva dans une heureuse disposition d'esprit; il +avait rêvé toute la nuit de Sûzel et se proposait d'aller passer six +semaines au Meisenthâl, pour la voir à son aise. + +«Que Hâan, Schoultz et le vieux David rient tant qu'ils voudront, +pensait-il, moi, je vais tranquillement là-bas; il faut que je voie la +petite, et si les choses doivent aller plus loin, eh bien! à la grâce de +Dieu: ce qui doit arriver arrive!» + +En déjeunant il se représentait d'avance le sentier du Postthâl, la +roche des Tourterelles, la côte des Genêts, la ferme; puis l'étonnement +de Christel, la joie de Sûzel, et tout cela le réjouissait. Il aurait +voulu chanter comme Salomon: «Te voilà, ma belle amie, ma parfaite; tes +yeux sont comme ceux des colombes!» Enfin il se coiffa de son feutre et +prit son bâton, plein d'ardeur. + +Mais comme il sortait prévenir Katel de ne pas l'attendre le soir ni le +lendemain, qu'est-ce qu'il vit? La mère Orchel au bas de l'escalier; +elle montait lentement, le dos arrondi et son casaquin de toile bleue +sur le bras, comme il arrive aux gens qui viennent de marcher vite à la +chaleur. + +Je vous laisse à penser sa surprise, lui qui partait justement pour la +ferme. + +«Comment, c'est vous, mère Orchel? s'écria-t-il; qu'est-ce qui vous +amène de si grand matin?» + +Katel s'avançait en même temps sur le seuil de la cuisine, et disait: + +«Eh! bonjour, Orchel, Seigneur, que vous avez marché vite! vous êtes +tout en nage. + +--C'est vrai, Katel, répondit la bonne femme en reprenant haleine, je me +suis dépêchée.» + +Et se tournant vers Fritz: + +«J'arrive pour l'affaire dont Christel vous a parlé hier à la fête de +Bischem, monsieur Kobus. Je suis partie de bonne heure. C'est une grande +affaire; Christel ne veut rien décider sans vous. + +--Mais, dit Fritz, je ne sais pas ce dont il s'agit. Christel m'a +seulement dit qu'il avait une affaire de famille qui le forçait de +retourner au Meisenthâl, et, naturellement, je ne lui en ai pas demandé +davantage. + +--Voilà pourquoi je viens, monsieur Kobus. + +--Eh bien! entrez, asseyez-vous, mère Orchel, dit-il en rouvrant la +porte, vous déjeunerez ensuite. + +--Oh! je vous remercie, monsieur Kobus, j'ai déjeuné avant de partir.» + +Orchel entra donc dans la chambre et s'assit au coin de la table, en +mettant son gros bonnet rond qui pendait à son coude; elle fourra ses +cheveux dessous avec soin, puis arrangea son casaquin sur ses genoux. +Fritz la regardait tout intrigué; il finit par s'asseoir en face d'elle +en disant: + +«Christel et Sûzel sont bien arrivés hier soir? + +--Très bien, monsieur Kobus, très bien; à huit heures, ils étaient à la +maison.» + +Enfin, ayant tout arrangé, elle commença, les mains jointes et la tête +penchée, comme une commère qui raconte quelque chose à sa voisine: + +«Vous saurez d'abord, Monsieur Kobus, que nous avons un cousin à +Bischem, un anabaptiste comme nous, et qui s'appelle Hans-Christian +Pelsly; c'est le petit-fils de Frentzel-Débora Rupert, la propre soeur +de Anna-Christina-Carolina Rupert, la grand-mère de Christel, du côté +des femmes. De sorte que nous sommes cousins. + +--C'est très bien, fit Kobus, se demandant où tout cela devait les +mener. + +--Oui, dit-elle, Hans-Christian est notre cousin; Christel m'a raconté +que vous l'avez vu hier à Bischem. C'est un homme de bien, il a de +bonnes terres du côté de Biewerkirch, et un garçon qui s'appelle Jacob, +un brave garçon, monsieur Kobus, rangé, soigneux, et qui maintenant +approche de ses vingt-six ans: personne n'a jamais rien entendu dire sur +son compte.» + +Fritz était devenu fort grave: «Où diable veut-elle en venir avec son +Jacob? se dit-il tout inquiet. + +--Sûzel, reprit la fermière, n'est pas loin de ses dix-huit ans; c'est +en octobre, après les vendanges, qu'elle est venue au monde; ça fait +qu'elle aura dix-huit ans dans cinq mois; c'est un bon âge pour se +marier.» + +Les joues de Fritz tressaillirent, un frisson passa dans ses cheveux, et +je ne sais quelle angoisse inexprimable lui serra le coeur. + +Mais la grosse fermière, calme et paisible de sa nature, ne vit rien et +continua tranquillement: + +«Je me suis aussi mariée à dix-huit ans, monsieur Kobus; cela ne m'a pas +empêchée de bien me porter, Dieu merci! + +«Pelsly, connaissant nos biens, avait pensé depuis la Saint-Michel à +Sûzel pour son garçon. Mais avant de rien dire et de rien faire, il est +venu lui-même, comme pour acheter notre petit boeuf. Il a passé la +journée de la Saint-Jean chez nous; il a bien regardé Sûzel, il a vu +qu'elle n'avait pas de défauts, qu'elle n'était ni bossue, ni boiteuse, +ni contrefaite d'aucune manière; qu'elle s'entendait à toute sorte +d'ouvrages, et qu'elle aimait le travail. + +«Alors il a dit à Christel de venir à la fête de Bischem, et Christel a +vu hier le garçon; il s'appelle Jacob, il est grand et bien bâti, +laborieux; c'est tout ce que nous pouvons souhaiter de mieux pour Sûzel. +Pelsly a donc demandé hier Sûzel en mariage pour son fils.» + +Depuis quelques instants Fritz n'entendait plus; ses joies, ses +espérances, ses rêves d'amour, tout s'envolait; la tête lui tournait. Il +était comme une chandelle des prés, dont un coup de vent disperse le +duvet dans les airs, et qui reste seule, nue, désolée, avec son pauvre +lumignon. + +La mère Orchel, qui ne se doutait de rien, tira le coin de son mouchoir +de sa poche, et baissant la tête, se moucha; puis elle reprit: + +«Nous avons causé de cela toute la nuit, Christel et moi. C'est un beau +mariage pour Sûzel, et Christel a dit: "Tout est bien; seulement, M. +Kobus est un homme si bon, qui nous aime tant, et qui nous a rendu de si +grands services, que nous serions de véritables ingrats, si nous +terminions une pareille affaire sans le consulter. Je ne peux pas aller +moi-même à Hunebourg aujourd'hui, puisque nous avons cinq voitures de +loin à rentrer; mais toi, tu partiras tout de suite après le déjeuner, +et tu seras encore de retour avant onze heures, pour préparer le dîner +de nos gens." Voilà ce que m'a dit Christel. Nous espérons tous les deux +que cela vous conviendra, surtout quand vous aurez vu le garçon; +Christel veut le faire venir exprès pour vous l'amener. Et si vous êtes +content de lui, eh bien! nous ferons le mariage; je pense que vous serez +aussi de la noce: vous ne pouvez nous refuser cet honneur.» + +Ces mots de «noce», de «mariage», de «garçon», bourdonnaient aux +oreilles de Fritz. + +Orchel, après avoir fini son histoire, étonnée de ne recevoir aucune +réponse, lui demanda: + +«Qu'est-ce que vous pensez de cela, monsieur Kobus? + +--De quoi? fit-il. + +--De ce mariage.» + +Alors il passa lentement la main sur son front, où brillaient des +gouttes de sueur, et la mère Orchel, surprise de sa pâleur, lui dit: + +«Vous avez quelque chose, monsieur Kobus? + +--Non, ce n'est rien», fit-il en se levant. + +L'idée qu'un autre allait épouser Sûzel lui déchirait le coeur. Il +voulait aller prendre un verre d'eau pour se remettre; mais cette +secousse était trop forte, ses genoux tremblaient, et comme il étendait +la main pour saisir la carafe, il s'affaissa et tomba sur le plancher +tout de son long. + +C'est alors que la mère Orchel fit entendre des cris: + +«Katel! Katel! votre monsieur se trouve mal! Seigneur, ayez pitié de +nous!» + +Et Katel donc, lorsqu'elle entra tout effarée, et qu'elle vit ce pauvre +Fritz étendu là, pâle comme un mort, c'est elle qui leva les mains au +ciel, criant: + +«Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre maître! Comment cela s'est-il fait, +Orchel? Je ne l'ai jamais vu dans cet état! + +--Je ne sais pas, mademoiselle Katel; nous étions tranquillement à +causer de Sûzel... il a voulu se lever pour prendre un verre d'eau, et +il est tombé! + +--Ah! mon Dieu! mon Dieu pourvu que ce ne soit pas un coup de sang!» + +Et les deux pauvres femmes, criant, gémissant et se désolant, le +soulevèrent, l'une par les épaules, l'autre par les pieds, et le +déposèrent sur son lit. + +Voilà pourtant à quelles extrémités peut nous porter l'amour! Un homme +si raisonnable, un homme qui s'était si bien arrangé pour être +tranquille toute sa vie, un homme qui voyait les choses de si loin, qui +s'était pourvu de si bon vin avec sagesse, et qui semblait n'avoir rien +à craindre ni du ciel ni de la terre... voilà où le regard d'une simple +enfant, d'une petite fille sans ruse et sans malice l'avait réduit! +Qu'on dise encore après cela que l'amour est la plus douce, la plus +agréable des passions. + +Mais on pourrait faire des réflexions judicieuses sur ce chapitre +jusqu'à la fin des siècles; c'est pourquoi, plutôt que de commencer, +j'aime mieux laisser chacun tirer de là les conclusions qui lui plairont +davantage. + +Orchel et Katel se désolaient donc et ne savaient plus où donner de la +tête. Mais Katel, dans les grandes circonstances, montrait ce qu'elle +était. + +«Orchel, dit-elle en défaisant la cravate de son maître, descendez tout +de suite sur la place des Acacias; vous verrez, à droite de l'église, +une ruelle, et, à gauche de la ruelle, une rangée de palissades vertes +sur un petit mur. C'est là que demeure le docteur Kipert; il doit être +en train de tailler ses oeillets et ses rosiers, comme tous les jours. +Vous lui direz que M. Kobus est malade et qu'on l'attend. + +--C'est bien», fit la grosse fermière en ouvrant la porte; elle sortit, +et Katel, après avoir ôté les souliers de Fritz, courut dans la cuisine +faire chauffer de l'eau; car, pour tous les remèdes, il est bon d'avoir +de l'eau chaude. + +Tandis qu'elle se livrait à ce soin, et que le feu se remettait à +pétiller sur l'âtre, Orchel revint: + +«Le voici, mademoiselle Katel!» dit-elle, tout essoufflée. + +Et presque aussitôt, le docteur, un petit homme maigre en tricot de +laine verte, la culotte de nankin tirée par les bretelles dans la raie +du dos, les cinq ou six mèches de ses cheveux gris tombant en touffes +autour de son front rouge, parut dans l'allée, sans rien dire, et entra +tout de suite dans la chambre. + +Orchel et Katel le suivaient. Il regarda d'abord Fritz, puis il prit le +pouls, les yeux fixés au pied du lit, comme un vieux chien de chasse en +arrêt devant une caille, et au bout d'une minute il dit: «Ce n'est rien, +le coeur galope, mais le pouls est égal... ce n'est pas dangereux.... Il +lui faut une potion calmante, voilà tout.» + +Seulement alors la vieille servante se mit à sangloter dans son tablier. +Kipert se retournant, demanda: + +«Qu'est-il donc arrivé? mademoiselle Katel. + +--Rien, fit la grosse fermière; nous causions tranquillement quand il +est tombé.» + +Le vieux médecin, regardant de nouveau Kobus, dit: + +«Il n'a rien... une émotion... une idée! Allons... du calme... ne le +dérangez pas... il reviendra tout seul. Je vais faire préparer la potion +moi-même chez Harwich.» + +Mais comme il allait sortir et jetait un dernier regard au malade, Fritz +ouvrit les yeux. + +«C'est moi, monsieur Kobus, dit-il en revenant; vous avez quelque +chose... un chagrin... une douleur... n'est-ce pas?» + +Fritz referma les yeux, et Kipert vit deux larmes dans les coins. + +«Votre maître a des chagrins», dit-il à Katel tout bas. Dans le même +instant Kobus murmurait: «Le rebbe!... le vieux rebbe! + +--Vous voulez voir le vieux David?» + +Il inclina la tête. + +«Allons, c'est bon! le danger est passé, dit Kipert en souriant. Il +arrive des choses drôles dans ce monde.» Et, sans s'arrêter davantage, +il sortit. + +Katel, à l'une des fenêtres, criait déjà: «Yéri! Yéri!» Et le petit Yéri +Koffel, le fils du tisserand, levait son nez barbouillé dans la rue. + +«Cours chercher le vieux rebbe Sichel, cours; dis-lui qu'il arrive tout +de suite.» + +L'enfant se mettait en route, lorsqu'il s'arrêta criant: + +«Le voici!» + +Katel regardant dans la rue, vit le rebbe David, son chapeau sur la +nuque, sa longue capote flottant sur ses maigres mollets, qui venait la +chemise ouverte, tenant sa cravate à la main, et courant aussi vite que +ses vieilles jambes pouvaient aller. + +On savait déjà dans toute la ville que M. Kobus avait une attaque. Qu'on +se figure l'émotion de David à cette nouvelle; il ne s'était pas donné +le temps de boutonner ses habits, et venait dans une désolation +inexprimable. + +«Puisque ce n'est rien, dit la mère Orchel, je peux m'en aller.... Je +reviendrai demain ou après, savoir la réponse de M. Kobus. + +--Oui, vous pouvez partir», lui répondit Katel en la reconduisant. + +La fermière descendit, et se croisa au pied de l'escalier avec le vieux +rebbe qui montait. David, voyant Katel dans l'ombre de l'allée, se mit à +bredouiller tout bas: «Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?... Il +est malade... il est tombé, Kobus!» + +On entendait les battements de son coeur. + +«Oui, entrez, dit la vieille servante; il demande après vous.» + +Alors il entra tout pâle, sur la pointe de ses gros souliers, allongeant +le cou et regardant de loin, d'un air tellement effrayé que cela faisait +de la peine à voir. «Kobus! Kobus!» fit-il tout bas d'une voix douce, +comme lorsqu'on parle à un petit enfant. + +Fritz ouvrit les yeux. + +«Tu es malade, Kobus, reprit le vieux rebbe, toujours de la même voix +tremblante; il est arrivé quelque chose?» + +Fritz, les yeux humides, regarda vers Katel, et David comprit aussitôt +ce qu'il voulait dire: + +«Tu veux me parler seul? fit-il. + +--Oui», murmura Kobus. + +Katel sortit le tablier sur la figure, et David se penchant demanda: + +«Tu as quelque chose... tu es malade?...» + +Fritz, sans répondre, lui entoura le cou de ses deux bras, et ils +s'embrassèrent: + +«Je suis bien malheureux! dit-il. + +--Toi malheureux? + +--Oui, le plus malheureux des hommes. + +--Ne dis pas cela, fit le vieux David, ne dis pas cela... tu me déchires +le coeur! Que t'est-il donc arrivé? + +--Tu ne te moqueras pas de moi, David... je t'ai bien manqué... j'ai +souvent ri de toi... je n'ai pas eu les égards que je devais au plus +vieil ami de mon père.... Tu ne te moqueras pas de moi n'est-ce pas? + +--Mais, Kobus, au nom du Ciel! s'écria le vieux rebbe prêt à fondre en +larmes, ne parle pas de ces choses.... Tu ne m'as jamais fait que du +plaisir... tu ne m'as jamais chagriné... au contraire... au contraire.... +Ça me réjouissait de te voir rire... dis-moi seulement.... + +--Tu me promets de ne pas te moquer de moi? + +--Me moquer de toi! ai-je donc si mauvais coeur, de me moquer des +chagrins véritables de mon meilleur ami? Ah! Kobus!» + +Alors Fritz éclata: + +«C'était ma seule joie, David; je ne pensais plus qu'à elle... et voilà +qu'on la donne à un autre! + +--Qui donc... qui donc? + +--Sûzel, fit-il en sanglotant. + +--La petite Sûzel... la fille de ton fermier?... tu l'aimes? + +--Oui! + +--Ah!... fit le vieux rebbe en se redressant, les yeux écarquillés +d'admiration, c'est la petite Sûzel, il aime la petite Sûzel!... +Tiens... tiens... tiens... j'aurais dû m'en douter!... Mais je ne vois +pas de mal à cela, Kobus... cette petite est très gentille.... C'est ce +qu'il te faut... tu seras heureux, très heureux avec elle.... + +--Ils veulent la donner à un autre! interrompit Fritz désespéré. + +--À qui? + +--À un anabaptiste. + +--Qui est-ce qui t'a dit cela? + +--La mère Orchel... tout à l'heure... elle est venue exprès...» + +«Ah! ah! bon... maintenant je comprends: elle est venue lui dire cela +tout simplement, sans se douter de rien... et il s'est trouvé mal.... +Bon, c'est clair... c'est tout naturel.» + +Ainsi se parlait David, en faisant deux ou trois tours dans la chambre, +les mains sur le dos. + +Puis, s'arrêtant au pied du lit: + +«Mais si tu l'aimes, s'écria-t-il, Sûzel doit le savoir... tu n'as pas +manqué de le lui dire. + +--Je n'ai pas osé. + +--Tu n'as pas osé!... C'est égal, elle le sait. Cette petite est pleine +d'esprit... elle a vu cela d'abord.... Elle doit être contente de te +plaire, car tu n'es pas le premier anabaptiste venu, toi.... Tu +représentes quelque chose de comme il faut; je te dis que cette petite +doit être flattée, qu'elle doit s'estimer heureuse de penser qu'un +monsieur de la ville a jeté les yeux sur elle, un beau garçon, frais, +bien nourri, riant, et même majestueux, quand il a sa redingote noire, +et ses chaînes d'or sur le ventre; je soutiens qu'elle doit t'aimer plus +que tous les anabaptistes du monde. Est-ce que le vieux rebbe Sichel ne +connaît pas les femmes? Tout cela tombe sous le bon sens! Mais, dis +donc, as-tu seulement demandé si elle consent à prendre l'autre? + +--Je n'y ai pas pensé; j'avais comme une meule qui me tournait dans la +tête. + +--Hé! s'écria David en haussant les épaules avec une grimace bizarre, la +tête penchée et les mains jointes d'un air de pitié profonde, comment, +tu n'y as pas pensé! Et tu te désoles, et tu tombes le nez à terre, tu +cries, tu pleures! Voilà... voilà bien les amoureux! Attends, attends, +si la mère Orchel est encore là, tu vas voir!» + +Il ouvrit la porte en criant dans l'allée: «Katel, est-ce que la mère +Orchel est là? + +--Non, monsieur David.» + +Alors il referma. Fritz semblait un peu remis de sa désolation. + +«David, fit-il, tu me rends la vie. + +--Allons, _schaude_, dit le vieux rebbe, lève-toi, remets tes souliers +et laisse-moi faire. Nous allons ensemble là-bas, demander Sûzel en +mariage. Mais peux-tu te tenir sur tes jambes? + +--Ah! pour aller demander Sûzel, s'écria Fritz, je marcherais jusqu'au +bout du monde! + +--Hé! hé! hé! fit le vieux Sichel, dont tous les traits se +contractèrent, et dont les petits yeux se plissaient, hé! hé! hé! quelle +peur tu m'as faite!... J'ai pourtant traversé la ville comme cela; c'est +encore bien heureux que je n'aie pas oublié de mettre ma culotte.» + +Il riait en boutonnant son gilet de finette et sa grosse capote verte. +Mais Fritz n'osait pas encore rire, il remettait ses souliers, tout pâle +d'inquiétude; puis il se coiffa de son feutre et prit son bâton, en +disant d'une voix émue: + +«Maintenant, David, je suis prêt; que le Seigneur nous soit en aide! + +--_Amen_!» répondit le vieux rebbe. + +Ils sortirent. + +Katel, de la cuisine, avait entendu quelque chose, et, les voyant +passer, elle ne dit rien, s'étonnant et se réjouissant de ces événements +étranges. Il traversèrent la ville, perdus dans leurs réflexions, sans +s'apercevoir que les gens les regardaient avec surprise. Une fois +dehors, le grand air rétablit Fritz, et, tout en descendant le sentier +du Postthâl, il se mit à raconter les choses qui s'étaient accomplies +depuis trois mois: la manière dont il s'était aperçu de son amour pour +Sûzel; comment il avait voulu s'en distraire; comment il avait entrepris +un voyage avec Hâan; mais que cette idée le suivait partout, qu'il ne +pouvait plus prendre un verre de vin sans radoter d'amour; et, +finalement, comment il s'était abandonné lui-même à la grâce de Dieu. + +David, la tête penchée, tout en trottant, riait dans sa barbiche grise, +et, de temps en temps, clignant des yeux: + +«Hé! hé! hé! faisait-il, je te le disais bien, Kobus, je te le disais +bien, on ne peut résister! Vous étiez donc à faire de la musique, et tu +chantais, _Rosette, si bien faite..._ Et puis?» + +Fritz poursuivait son histoire. + +«C'est bien ça... c'est bien ça, reprenait le vieux David, hé! hé! hé! +Ça te persécutait... c'était plus fort que toi. Oui... oui... je me +figure tout cela comme si j'y étais. Alors donc, à la brasserie du +_Grand-Cerf_, tu défiais le monde et tu célébrais l'amour.... Va, va +toujours, j'aime à t'entendre parler de cela.» + +Et Fritz, heureux de causer de ces choses, continuait son histoire. Il +ne s'interrompait de temps en temps que pour s'écrier: + +--Crois-tu sérieusement qu'elle m'aime, David? + +--Oui... oui... elle t'aime, faisait le vieux rebbe, les yeux plissés. + +--En es-tu bien sûr? + +--Hé! hé! hé! ça va sans dire.... Mais alors donc, à Bischem, vous avez +eu le bonheur de danser le _treieleins_ ensemble. Tu devais être bien +heureux, Kobus? + +--Oh!» s'écriait Fritz. + +Et tout l'enthousiasme du _treieleins_ lui remontait à la tête. Jamais +le vieux Sichel n'avait été plus content; il aurait écouté Kobus +raconter la même chose durant un siècle, sans se fatiguer; et, parfois, +il remplissait les silences par quelque réflexion tirée de la Bible, +comme: «Je t'ai réveillé sous un pommier, là où ta mère t'a enfanté, là +où t'a enfanté celle qui t'a donné le jour.» Ou bien: «Beaucoup d'eau ne +pourrait pas éteindre cet amour-là, et les fleuves mêmes ne le +pourraient pas noyer.» Ou bien encore: «Tu m'as ravi le coeur par l'un +de tes yeux; tu m'as ravi le coeur par un des grains de ton collier.» + +Fritz trouvait ces réflexions très belles. Pour la troisième fois, il +rentrait dans de nouveaux détails, lorsque le rebbe, s'arrêtant au coin +du bois, près de la roche des Tourterelles, à dix minutes de la ferme, +lui dit: + +«Voici le Meisenthâl. Tu me raconteras le reste plus tard. Maintenant, +je vais descendre, et toi, tu m'attendras ici. + +--Comment! il faut que je reste ici? demanda Kobus. + +--Oui, c'est une affaire délicate; je serai sans doute forcé de +parlementer avec ces gens; qui sait? ils ont peut-être fait des +promesses à l'anabaptiste. Il vaut mieux que tu n'y sois pas. Reste ici, +je vais descendre seul; si les choses vont bien, tu me verras reparaître +au coin du hangar; je lèverai mon mouchoir, et tu sauras ce que cela +veut dire.» + +Fritz, malgré sa grande impatience, dut reconnaître que ces raisons +étaient bonnes. Il fit donc halte sur la lisière du bois, et David +descendit, en trottinant comme un vieux lièvre dans les bruyères, la +tête penchée et le bâton de Kobus, qu'il avait pris, en avant. + +Il pouvait être alors une heure; le soleil, dans toute sa force, +chauffait le Meisenthâl, et brillait sur la rivière à perte de vue. Pas +un souffle n'agitait l'air, pas un grillon n'élevait son cri monotone; +les oiseaux dormaient la tête sous l'aile, et, seulement de loin en +loin, les boeufs de Christel, couchés à l'ombre du pignon, les genoux +ployés sous le ventre, étendaient un mugissement solennel dans la vallée +silencieuse. + +On peut s'imaginer les réflexions de Fritz, après le départ du vieux +rebbe. Il le suivit des yeux jusque près de la ferme. Au-delà des +bruyères, David prit le sentier sablonneux qui tourne à l'ombre des +pommiers, au pied de la côte. Kobus ne voyait plus que son chapeau +s'avancer derrière le talus; puis il le vit longer les étables, et au +même instant les aboiements de Mopsel retentirent au loin comme les +jappements d'un bébé de Nuremberg. David alors se pencha, le bâton +devant lui, et Mopsel, ébouriffé, redoubla ses cris. Enfin, le vieux +rebbe disparut à l'angle de la ferme. + +C'est alors que le temps parut long à Fritz, au milieu de ce grand +silence. Il lui semblait que cela n'en finirait plus. Les minutes se +suivaient depuis un quart d'heure, lorsqu'il y eut un éclair dans la +basse-cour; il crut que c'était le mouchoir de David et tressaillit; +mais c'était la petite fenêtre de la cuisine qui venait de tourner au +soleil, la servante Mayel vidait son baquet de pelures au-dehors; +quelques cris de poules et de canards s'entendirent, et le temps parut +s'allonger de nouveau. + +Kobus se forgeait mille idées; il croyait voir Christel et Orchel +refuser... le vieux rebbe supplier.... Que sais-je? Ces pensées se +pressaient tellement, qu'il en perdait la tête. + +Enfin, David reparut au coin de l'étable; il n'agitait rien, et Fritz, +le regardant, sentit ses genoux trembler. Le vieux rebbe, au bout d'un +instant, fourra la main dans la poche de sa longue capote jusqu'au +coude; il en tira son mouchoir, se moucha comme si de rien n'était, et, +finalement, levant le mouchoir, il l'agita. Aussitôt Kobus partit, ses +jambes galopaient toutes seules: c'était un véritable cerf. En moins de +cinq minutes il fut près de la ferme; David, les joues plissées de rides +innombrables et les yeux pétillants, le reçut par un sourire: + +«Hé! hé! hé! fit-il tout bas, ça va bien... ça va bien.... On +t'accepte... attends donc... écoute!» + +Fritz ne l'écoutait plus; il courait à la porte, et le rebbe le suivait +tout réjoui de son ardeur. Cinq ou six journaliers en blouse, coiffés du +chapeau de paille, allaient repartir pour l'ouvrage; les uns remettaient +les boeufs sous le joug garni de feuilles, les autres, la fourche ou le +râteau sur l'épaule, regardaient. Ces gens tournèrent la tête et dirent: + +«Bonjour, monsieur Kobus!» + +Mais il passa sans les entendre, et entra dans l'allée comme effaré, +puis dans la grande salle, suivi du vieux David, qui se frottait les +mains et riait dans sa barbiche. + +On venait de dîner; les grandes écuelles de faïence rouge, les +fourchettes d'étain, et les cruches de grès étaient encore sur la table. +Christel, assis au bout, son chapeau sur la nuque, regardait ébahi; la +mère Orchel, avec sa grosse face rouge, se tenait debout sous la porte +de la cuisine, la bouche béante; et la petite Sûzel, assise dans le +vieux fauteuil de cuir, entre le grand fourneau de fonte et la vieille +horloge, qui battait sa cadence éternelle, Sûzel, en manches de chemise, +et petit corset de toile bleue, était là, sa douce figure cachée dans +son tablier sur les genoux. On ne voyait que son joli cou bruni par le +soleil, et ses bras repliés. + +Fritz, à cette vue, voulut parler; mais il ne put dire un mot, et c'est +le père Christel qui commença: + +«Monsieur Kobus! s'écria-t-il d'un accent de stupéfaction profonde, ce +que le rebbe David vient de nous dire est-il possible: vous aimez Sûzel +et vous nous la demandez en mariage? il faut que vous me le disiez +vous-même, sans cela nous ne pourrons jamais le croire. + +--Père Christel, répondit alors Fritz avec une sorte d'éloquence, si +vous ne m'accordez pas la main de Sûzel, ou si Sûzel ne m'aime pas, je +ne puis plus vivre; je n'ai jamais aimé que Sûzel et je ne veux jamais +aimer qu'elle. Si Sûzel m'aime, et si vous me l'accordez, je serai le +plus heureux des hommes, et je ferai tout aussi pour la rendre +heureuse.» + +Christel et Orchel se regardèrent comme confondus, et Sûzel se mit à +sangloter; si c'était de bonheur, on ne pouvait le savoir, mais elle +pleurait comme une Madeleine. + +«Père Christel, reprit Fritz, vous tenez ma vie entre vos mains.... + +--Mais, monsieur Kobus, s'écria le vieux fermier d'une voix forte et les +bras étendus, c'est avec bonheur que nous vous accordons notre enfant en +mariage. Quel honneur plus grand pourrait nous arriver en ce monde, que +d'avoir pour gendre un homme tel que vous? Seulement, je vous en prie, +monsieur Kobus, réfléchissez... réfléchissez bien à ce que nous sommes +et à ce que vous êtes.... Réfléchissez que vous êtes d'un autre rang que +nous; que nous sommes des gens de travail, des gens ordinaires, et que +vous êtes d'une famille distinguée depuis longtemps non seulement par la +fortune, mais encore par l'estime que vos ancêtres et vous-même avez +méritée. Réfléchissez à tout cela... que vous n'ayez pas à vous repentir +plus tard... et que nous n'ayons pas non plus la douleur de penser que +vous êtes malheureux par notre faute. Vous en savez plus que nous, +monsieur Kobus, nous sommes de pauvres gens sans instruction; +réfléchissez donc pour nous tous ensemble! + +--Voilà un honnête homme!» pensa le vieux rebbe. + +Et Fritz dit avec attendrissement: + +«Si Sûzel m'aime, tout sera bien! Si par malheur elle ne m'aime pas, la +fortune, le rang, la considération du monde, tout n'est plus rien pour +moi! J'ai réfléchi, et je ne demande que l'amour de Sûzel. + +--Eh bien! donc, s'écria Christel, que la volonté du Seigneur +s'accomplisse. Sûzel, tu viens de l'entendre, réponds toi-même. Quant à +nous, que pouvons-nous désirer de plus pour ton bonheur? Sûzel, aimes-tu +M. Kobus?» + +Mais Sûzel ne répondait pas, elle sanglotait plus fort. + +Cependant, à la fin, Fritz s'étant écrié d'une voix tremblante: + +«Sûzel, tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses de répondre?» + +Tout à coup, se levant comme une désespérée, elle vint se jeter dans ses +bras en s'écriant: + +«Oh! si, je vous aime!» + +Et elle pleura, tandis que Fritz la pressait sur son coeur, et que de +grosses larmes coulaient sur ses joues. + +Tous les assistants pleuraient avec eux: Mayel, son balai à la main, +regardait, le cou tendu, dans l'embrasure de la cuisine; et, tout autour +des fenêtres, à cinq ou six pas, on apercevait des figures curieuses, +les yeux écarquillés, se penchant pour voir et pour entendre. + +Enfin le vieux rebbe se moucha, et dit: + +«C'est bon... c'est bon.... Aimez-vous... aimez-vous!» + +Et il allait sans doute ajouter quelque sentence, lorsque tout à coup +Fritz, poussant un cri de triomphe, passa la main autour de la taille de +Sûzel, et se mit à valser avec elle, en criant: + +«You! houpsa, Sûzel! You! you! you! you! you!» + +Alors tous ces gens qui pleuraient se mirent à rire, et la petite Sûzel, +souriant à travers ses larmes, cacha sa jolie figure dans le sein de +Kobus. + +La joie se peignait sur tous les visages; on aurait dit un de ces +magnifiques coups de soleil, qui suivent les chaudes averses du +printemps. + +Deux grosses filles, avec leurs immenses chapeaux de paille en parasol, +la figure pourpre et les yeux écarquillés, s'étaient enhardies jusqu'à +venir croiser leurs bras au bord d'une fenêtre, regardant et riant de +bon coeur. Derrière elles, tous les autres se penchaient l'oreille +tendue. + +Orchel, qui venait de sortir en essuyant ses joues avec son tablier, +reparut apportant une bouteille et des verres: + +«Voici la bouteille de vin que vous nous avez envoyée par Sûzel, il y a +trois mois, dit-elle à Fritz; je la gardais pour la fête de Christel; +mais nous pouvons bien la boire aujourd'hui.» + +On entendit au même instant le fouet claquer dehors, et Zaphéri, le +garçon de ferme, s'écrier: «En route!» + +Les fenêtres se dégarnirent, et comme l'anabaptiste remplissait les +verres, le vieux rebbe tout joyeux, lui dit: + +«Eh bien! Christel, à quand les noces?» + +Ces paroles rendirent Sûzel et Fritz attentifs. + +«Hé! qu'en penses-tu, Orchel? demanda le fermier à sa femme. + +--Quand M. Kobus voudra, répondit la grosse mère en s'asseyant. + +--À votre santé, mes enfants! dit Christel. Moi, je pense qu'après la +rentrée des foins...» + +Fritz regarda le vieux rebbe, qui dit: + +«Écoutez, Christel, les foins sont une bonne chose, mais le bonheur vaut +encore mieux. Je représente le père de Kobus, dont j'ai été le meilleur +ami.... Eh bien! moi, je dis que nous devons fixer cela d'ici huit jours, +juste le temps des publications. À quoi bon faire languir ces braves +enfants? À quoi bon attendre davantage? N'est-ce pas ce que tu penses, +Kobus? + +--Comme Sûzel voudra, je voudrai», dit-il en la regardant. + +Elle, baissant les yeux, pencha la tête contre l'épaule de Fritz sans +répondre. + +«Qu'il en soit donc fait ainsi, dit Christel. + +--Oui, répondit David, c'est le meilleur, et vous viendrez +demain à Hunebourg, dresser le contrat.» + +Alors on but, et le vieux rebbe, souriant, ajouta: + +«J'ai fait bien des mariages dans ma vie; mais celui-ci me cause plus de +plaisir que les autres, et j'en suis fier. Je suis venu chez vous, +Christel, comme le serviteur d'Abraham, Éléazar, chez Laban: cette +affaire est procédée de l'Éternel. + +--Bénissons la volonté de l'Éternel», répondirent Christel et Orchel +d'une seule voix. + +Et depuis cet instant, il fut entendu que le contrat serait fait le +lendemain à Hunebourg, et que le mariage aurait lieu huit jours après. + + + + +XVIII + + +Or, le bruit de ces événements se répandit le soir même à Hunebourg, et +toute la ville en fut étonnée; chacun se disait: «Comment se fait-il que +M. Kobus, cet homme riche, cet homme considérable, épouse une simple +fille des champs, la fille de son propre fermier, lui qui, depuis quinze +ans, a refusé tant de beaux partis?» + +On s'arrêtait au milieu des rues pour se raconter cette nouvelle +étrange; on en parlait sur le seuil des maisons, dans les chambres et +jusqu'au fond des cours; l'étonnement ne finissait pas. + +C'est ainsi que Schoultz, Hâan, Speck et les autres amis de Fritz +apprirent ces choses merveilleuses; et le lendemain, réunis à la +brasserie du _Grand-Cerf_, ils en causaient entre eux, disant: «Que +c'est une grande folie de se marier avec une femme d'une condition +inférieure à la nôtre, que de là résultent les ennuis et les jalousies +de toute sorte. Qu'il vaut mieux ne pas se marier du tout. Qu'on ne voit +pas un seul mari sur la terre aussi content, aussi riant, aussi bien +portant que les vieux garçons.» + +«Oui, s'écriait Schoultz, indigné de n'avoir pas été prévenu par Kobus, +maintenant nous ne verrons plus le gros Fritz; il va vivre dans sa +coquille, et tâcher de retirer ses cornes à l'intérieur. Voilà comme +l'âge alourdit les hommes; quand ils sont devenus faibles, une simple +fille des champs les dompte et les conduit avec une faveur rose. Il n'y +a que les vieux militaires qui résistent! C'est ainsi que nous verrons +le bon Kobus, et nous pouvons bien lui dire: "Adieu, adieu, repose en +paix!" comme lorsqu'on enterre le Mardi gras.» + +Hâan regardait sous la table, tout rêveur, et vidait les cendres de sa +grosse pipe entre ses genoux. Mais comme à force de parler, on avait +fini par reprendre haleine, il dit à son tour: + +«Le mariage est la fin de la joie, et, pour ma part, j'aimerais mieux me +fourrer la tête dans un fagot d'épines que de me mettre cette corde au +cou. Malgré cela, puisque notre ami Kobus s'est converti, chacun doit +avouer que sa petite Sûzel était bien digne d'accomplir un tel miracle; +pour la gentillesse, l'esprit, le bon sens, je ne connais qu'une seule +personne qui lui soit comparable, et même supérieure, car elle a plus de +dignité dans le port: c'est la fille du bourgmestre de Bischem, une +femme superbe, avec laquelle j'ai dansé le _treieleins_.» + +Alors Schoultz s'écria «que ni Sûzel, ni la fille du bourgmestre +n'étaient dignes de dénouer les cordons des souliers de la petite femme +rousse qu'il avait choisie»; et la discussion, s'animant de plus en +plus, continua de la sorte jusqu'à minuit, moment où le wachtman vint +prévenir ces messieurs que la conférence était close provisoirement. + +Le même jour, on dressait le contrat de mariage chez Fritz. Comme le +tabellion Müntz venait d'inscrire les biens de Kobus, et que Sûzel, +elle, n'avait rien à mettre en ménage que les charmes de la jeunesse et +de l'amour, le vieux David, se penchant derrière le notaire, lui dit: + +«Mettez que le rebbe David Sichel donne à Sûzel, en dot, les trois +arpents de vigne du Sonneberg, lesquels produisent le meilleur vin du +pays. Mettez cela, Müntz.» + +Fritz, s'étant redressé tout surpris, car ces trois arpents lui +appartenaient, le vieux rebbe levant le doigt, dit en souriant: + +«Rappelle-toi, Kobus, rappelle-toi notre discussion sur le mariage, à la +fin du dîner, il y a trois mois, dans cette chambre!» + +Alors Fritz se rappela leur pari: + +«C'est vrai, dit-il en rougissant, ces trois arpents de vigne sont à +David, il me les a gagnés; mais puisqu'il les donne à Sûzel, je les +accepte pour elle. Seulement, ajoutez qu'il s'en réserve la jouissance; +je veux qu'il puisse en boire le vin jusqu'à l'âge avancé de son +grand-père Mathusalem, c'est indispensable à mon bonheur. Et mettez +aussi, Müntz, que Sûzel apporte en dot la ferme de Meisenthâl, que je +lui donne en signe d'amour; Christel et Orchel la cultiveront pour leurs +enfants, cela leur fera plus de plaisir.» + +C'est ainsi que fut écrit le contrat de mariage. + +Et quant au reste, quant à l'arrivée de Iôsef Almâni, de Bockel et +d'Andrès, accourant de quinze lieues, faire de la musique à la noce de +leur ami Kobus; quant au festin, ordonné par la vieille Katel, selon +toutes les règles de son art, avec le concours de la cuisinière du +_Boeuf-Rouge_; quant à la grâce naïve de Sûzel, à la joie de Fritz, à la +dignité de Hâan et de Schoultz, ses garçons d'honneur, à la belle +allocution de M. le pasteur Diemer, au grand bal, que le vieux rebbe +David ouvrit lui-même avec Sûzel au milieu des applaudissements +universels; quant à l'enthousiasme de Iôsef, jouant du violon d'une +façon tellement extraordinaire que la moitié de Hunebourg se tint sur la +place des Acacias pour l'entendre, jusqu'à deux heures du matin, quant à +tout cela, ce serait une histoire aussi longue que la première. + +Qu'il vous suffise donc de savoir qu'environ quinze jours après son +mariage, Fritz réunit tous ses amis à dîner, dans la même salle où Sûzel +était venue s'asseoir au milieu d'eux, trois mois avant, et qu'il +déclara hautement, que le vieux rebbe avait eu raison de dire: «qu'en +dehors de l'amour tout n'est que vanité; qu'il n'existe rien de +comparable, et que le mariage avec la femme qu'on aime est le paradis +sur terre!» + +Et David Sichel, alors tout ému, prononça cette belle sentence, qu'il +avait lue dans un livre hébraïque, et qu'il trouvait sublime, +quoiqu'elle ne fût pas du Vieux Testament: + +«Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres. Quiconque aime les +autres, connaît Dieu. Celui qui ne les aime pas, ne connaît pas Dieu, +car Dieu est amour!» + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'ami Fritz, by Erckmann-Chatrian + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMI FRITZ *** + +***** This file should be named 18340-8.txt or 18340-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/4/18340/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18340-8.zip b/18340-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b95fec5 --- /dev/null +++ b/18340-8.zip diff --git a/18340-h.zip b/18340-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..56dec4b --- /dev/null +++ b/18340-h.zip diff --git a/18340-h/18340-h.htm b/18340-h/18340-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3c5afd3 --- /dev/null +++ b/18340-h/18340-h.htm @@ -0,0 +1,8454 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of L'ami Fritz, by Erckmann-Chatrian + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of L'ami Fritz, by Erckmann-Chatrian + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'ami Fritz + +Author: Erckmann-Chatrian + +Release Date: May 7, 2006 [EBook #18340] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMI FRITZ *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + + +<h1>ERCKMANN-CHATRIAN</h1> + +<h1>L'AMI FRITZ</h1> + +<h3>(1864)</h3> +<hr style="width: 65%;" /> + +<table summary="table"> +<tr><td> +<a name="table" id="table"></a><b>Table des matières: </b> +<a href="#I"><b>I,</b></a> +<a href="#II"><b>II,</b></a> +<a href="#III"><b>III,</b></a> +<a href="#IV"><b>IV,</b></a> +<a href="#V"><b>V,</b></a> +<a href="#VI"><b>VI,</b></a> +<a href="#VII"><b>VII,</b></a> +<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a> +<a href="#IX"><b>IX,</b></a> +<a href="#X"><b>X,</b></a> +<a href="#XI"><b>XI,</b></a> +<a href="#XII"><b>XII,</b></a> +<a href="#XIII"><b>XIII,</b></a> +<a href="#XIV"><b>XIV,</b></a> +<a href="#XV"><b>XV,</b></a> +<a href="#XVI"><b>XVI,</b></a> +<a href="#XVII"><b>XVII,</b></a> +<a href="#XVIII"><b>XVIII</b></a> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + + +<p>Lorsque Zacharias Kobus, juge de paix à Hunebourg, mourut en 1832, son +fils Fritz Kobus, se voyant à la tête d'une belle maison sur la place +des Acacias, d'une bonne ferme dans la vallée de Meisenthâl, et de pas +mal d'écus placés sur solides hypothèques, essuya ses larmes, et se dit +avec l'Ecclésiaste: «Vanité des vanités, tout est vanité! Quel avantage +a l'homme des travaux qu'il fait sur la terre? Une génération passe et +l'autre vient; le soleil se lève et se couche aujourd'hui comme hier; le +vent souffle au nord, puis il souffle au midi: les fleuves vont à la +mer, et la mer n'en est pas remplie; toutes choses travaillent plus que +l'homme ne saurait dire; l'œil n'est jamais rassasié de voir, ni +l'oreille d'entendre: on oublie les choses passées, on oubliera celles +qui viennent:—le mieux est de ne rien faire... pour n'avoir rien à se +reprocher!»</p> + +<p>C'est ainsi que raisonna Fritz Kobus en ce jour.</p> + +<p>Et le lendemain, voyant qu'il avait bien raisonné la veille, il se dit +encore:</p> + +<p>«Tu te lèveras le matin, entre sept et huit heures, et la vieille Katel +t'apportera ton déjeuner, que tu choisiras toi-même, selon ton goût. +Ensuite tu pourras aller, soit au Casino lire le journal, soit faire un +tour aux champs, pour te mettre en appétit. À midi, tu reviendras dîner; +après le dîner, tu vérifieras tes comptes, tu recevras tes rentes, tu +feras tes marchés. Le soir, après souper, tu iras à la brasserie du +<i>Grand-Cerf</i>, faire quelques parties de <i>youker</i> ou de <i>rams</i> avec les +premiers venus. Tu fumeras des pipes, tu videras des chopes, et tu seras +l'homme le plus heureux du monde. Tâche d'avoir toujours la tête froide, +le ventre libre et les pieds chauds: c'est le précepte de la sagesse. Et +surtout, évite ces trois choses: de devenir trop gras, de prendre des +actions industrielles et de te marier. Avec cela, Kobus, j'ose te +prédire que tu deviendras vieux comme Mathusalem; ceux qui te suivront +diront: "C'était un homme d'esprit, un homme de bon sens, un joyeux +compère!" Que peux-tu désirer de plus, quand le roi Salomon déclare +lui-même que l'accident qui frappe l'homme, et celui qui frappe la bête +sont un seul et même accident; que la mort de l'un est la même mort que +celle de l'autre, et qu'ils ont tous deux le même souffle!... Puisqu'il +en est ainsi, pensa Kobus, tâchons au moins de profiter de notre +souffle, pendant qu'il nous est permis de souffler.»</p> + +<p>Or, durant quinze ans, Fritz Kobus suivit exactement la règle qu'il +s'était tracée d'avance; sa vieille servante Katel, la meilleure +cuisinière de Hunebourg, lui servit toujours les morceaux qu'il aimait +le plus, apprêtés de la façon qu'il voulait; il eut toujours la +meilleure choucroute, le meilleur jambon, les meilleures andouilles et +le meilleur vin du pays; il prit régulièrement ses cinq chopes de +<i>bockbier</i> à la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>; il lut régulièrement le même +journal à la même heure; il fit régulièrement ses parties de <i>youker</i> et +de <i>rams</i>, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre.</p> + +<p>Tout changeait autour de lui, Fritz Kobus seul ne changeait pas; tous +ses anciens camarades montaient en grade, et Kobus ne leur portait pas +envie; au contraire, lisait-il dans son journal que Yéri-Hans venait +d'être nommé capitaine de housards, à cause de son courage; que Frantz +Sépel venait d'inventer une machine pour filer le chanvre à moitié prix; +que Pétrus venait d'obtenir une chaire de métaphysique à Munich; que +Nickel Bischof venait d'être décoré de l'ordre du Mérite pour ses belles +poésies, aussitôt il se réjouissait et disait: «Voyez comme ces +gaillards-là se donnent de la peine: les uns se font casser bras et +jambes pour me garder mon bien; les autres font des inventions pour +m'obtenir les choses à bon marché; les autres suent sang et eau pour +écrire des poésies et me faire passer un bon quart d'heure quand je +m'ennuie.... Ha! ha! ha! les bons enfants!»</p> + +<p>Et les grosses joues de Kobus se relevaient, sa grande bouche se fendait +jusqu'aux oreilles, son large nez s'épatait de satisfaction; il poussait +un éclat de rire qui n'en finissait plus.</p> + +<p>Du reste, ayant toujours eu soin de prendre un exercice modéré, Fritz se +portait de mieux en mieux; sa fortune s'augmentait raisonnablement, +parce qu'il n'achetait pas d'actions et ne voulait pas s'enrichir d'un +seul coup. Il était exempt de tous les soucis de la famille, étant resté +garçon; tout le secondait, tout le satisfaisait, tout le réjouissait; +c'était un exemple vivant de la bonne humeur que vous procurent le bon +sens et la sagesse humaine, et naturellement il avait des amis, ayant +des écus.</p> + +<p>On ne pouvait être plus content que Fritz, mais ce n'était pas tout à +fait sans peine, car je vous laisse à penser les propositions de mariage +innombrables qu'il avait dû refuser durant ces quinze ans; je vous +laisse à penser toutes les veuves et toutes les jeunes filles qui +avaient voulu se dévouer à son bonheur; toutes les ruses des bonnes +mères de famille qui, de mois en mois et d'année en année, avaient +essayé de l'attirer dans leur maison, et de le faire se décider en +faveur de Charlotte ou de Gretchen; non, ce n'est pas sans peine que +Kobus avait sauvé sa liberté de cette conspiration universelle.</p> + +<p>Il y avait surtout le vieux rabbin, David Sichel—le plus grand +arrangeur de mariages qu'on ait jamais vu dans ce bas monde—, il y +avait surtout ce vieux rabbin qui s'acharnait à vouloir marier Fritz. On +aurait dit que son honneur était engagé dans le succès de l'affaire. Et +le pire, c'est que Kobus aimait beaucoup ce vieux David; il l'aimait +pour l'avoir vu, dès son enfance assis du matin au soir chez le juge de +paix, son respectable père; pour l'avoir entendu nasiller, discuter et +crier autour de son berceau; pour avoir sauté sur ses vieilles cuisses +maigres, en lui tirant la barbiche; pour avoir appris le <i>yudisch</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> de +sa propre bouche; pour s'être amusé dans la cour de la vieille +synagogue, et enfin pour avoir dîné tout petit dans la tente de +feuillage que David Sichel dressait chez lui, comme tous les fils +d'Israël, au jour de la fête des Tabernacles.</p> + +<p>Tous ces souvenirs se mêlaient et se confondaient dans l'esprit de Fritz +avec les plus beaux jours de son enfance; aussi n'avait-il pas de plus +grand plaisir que de voir, de près ou de loin, le profil du vieux +<i>rebbe</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, avec son chapeau râpé penché sur le derrière de la tête, son +bonnet de coton noir tiré sur la nuque, sa vieille capote verte, au +grand collet graisseux remontant jusque par-dessus les oreilles, son nez +crochu barbouillé de tabac, sa barbiche grise, ses longues jambes +maigres, revêtues de bas noirs formant de larges plis, comme autour de +manches à balai, et ses souliers ronds à boucles de cuivre. Oui, cette +bonne figure jaune, pleine de finesse et de bonhomie, avait le privilège +d'égayer Kobus plus que toute autre à Hunebourg, et du plus loin qu'il +l'apercevait dans la rue, il lui criait d'un accent nasillard, imitant +le geste et la voix du vieux rebbe:</p> + +<p>«Hé! hé! vieux <i>posché-isroel</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, comment ça va-t-il? Arrive donc que +je te fasse goûter mon kirschenwasser.»</p> + +<p>Quoique David Sichel eût plus de soixante-dix ans, et que Fritz n'en eût +guère que trente-six, ils se tutoyaient et ne pouvaient se passer l'un +de l'autre.</p> + +<p>Le vieux rebbe s'approchait donc, en agitant la tête d'un air grotesque, +et psalmodiant:</p> + +<p>«<i>Schaude..., schaude...</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, tu ne changeras donc jamais, tu seras donc +toujours le même fou que j'ai connu, que j'ai fait sauter sur mes +genoux, et qui voulait m'arracher la barbe? Kobus, il y a dans toi +l'esprit de ton père: c'était un vieux braque, qui voulait connaître le +Talmud et les prophètes mieux que moi, et qui se moquait des choses +saintes, comme un véritable païen! S'il n'avait pas été le meilleur +homme du monde, et s'il n'avait pas rendu des jugements, à son tribunal, +aussi beaux que ceux de Salomon, il aurait mérité d'être pendu! Toi, tu +lui ressembles, tu es un <i>épikaures</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>; aussi je te pardonne, il faut +que je te pardonne.»</p> + +<p>Alors Fritz se mettait à rire aux larmes; ils montaient ensemble prendre +un verre de Kirschenwasser, que le vieux rabbin ne dédaignait pas. Ils +causaient en <i>yudisch</i> des affaires de la ville, du prix des blés, du +bétail et de tout. Quelquefois David avait besoin d'argent, et Kobus lui +avançait d'assez fortes sommes sans intérêt. Bref, il aimait le vieux +rebbe, il l'aimait beaucoup, et David Sichel, après sa femme Sourlé et +ses deux garçons Isidore et Nathan, n'avait pas de meilleur ami que +Fritz; mais il abusait de son amitié pour vouloir le marier.</p> + +<p>À peine étaient-ils assis depuis vingt minutes en face l'un de +l'autre—causant d'affaires, et se regardant avec ce plaisir que deux +amis éprouvent toujours à se voir, à s'entendre, à s'exprimer +ouvertement sans arrière-pensée, ce qu'on ne peut jamais faire avec des +étrangers—à peine étaient-ils ainsi, et dans un de ces moments où la +conversation sur les affaires du jour s'épuise, que la physionomie du +vieux rebbe prenait un caractère rêveur, puis s'animait tout à coup d'un +reflet étrange, et qu'il s'écriait:</p> + +<p>«Kobus, connais-tu la jeune veuve du conseiller Roemer? Sais-tu que +c'est une jolie femme, oui, une jolie femme! Elle a de beaux yeux, cette +jeune veuve, elle est aussi très aimable. Sais-tu qu'avant-hier, comme +je passais devant sa maison, dans la rue de l'Arsenal, voilà qu'elle se +penche à la fenêtre et me dit: "Hé! c'est monsieur le rabbin Sichel; que +j'ai de plaisir à vous voir, mon cher monsieur Sichel!" Alors, Kobus, +moi tout surpris, je m'arrête et je lui réponds en souriant: "Comment un +vieux bonhomme tel que David Sichel peut-il charmer d'aussi beaux yeux, +madame Roemer? Non, non, cela n'est pas possible, je vois que c'est par +bonté d'âme que vous dites ces choses!" Et vraiment, Kobus, elle est +bonne et gracieuse, et puis elle a de l'esprit; elle est, selon les +paroles du Cantique des cantiques, comme la rose de Sârron et le muguet +des vallées», disait le vieux rabbin en s'animant de plus en plus.</p> + +<p>Mais, voyant Fritz sourire, il s'interrompait en balançant la tête, et +s'écriait:</p> + +<p>«Tu ris... il faut toujours que tu ries! Est-ce une manière de +converser, cela? Voyons, n'est-elle pas ce que je dis... ai-je raison?</p> + +<p>—Elle est encore mille fois plus belle, répondait Kobus; seulement +raconte-moi le reste, elle t'a fait entrer chez elle, n'est-ce pas... +elle veut se remarier?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ah! bon, ça fait la vingt-troisième....</p> + +<p>—La vingt-troisième que tu refuses de ma propre main, Kobus?</p> + +<p>—C'est vrai, David, avec chagrin, avec grand chagrin; je voudrais me +marier pour te faire plaisir, mais tu sais....» Alors le vieux rebbe se +fâchait.</p> + +<p>«Oui, disait-il, je sais que tu es un gros égoïste, un homme qui ne +pense qu'à boire et à manger, et qui se fait des idées extraordinaires +de sa grandeur. Eh bien! tu as tort, Fritz Kobus; oui, tu as tort de +refuser des personnes honnêtes, les meilleurs partis de Hunebourg, car +tu deviens vieux; encore trois ou quatre ans, et tu auras des cheveux +gris. Alors tu m'appelleras, tu diras: "David, cherche-moi une femme, +cours, n'en vois-tu pas une qui me convienne." Mais il ne sera plus +temps, maudit <i>schaude</i>, qui ris de tout! Cette veuve est encore bien +bonne de vouloir de toi!»</p> + +<p>Plus le vieux rabbin se fâchait, plus Fritz riait.</p> + +<p>«C'est cette manière de rire, criait David en se levant et balançant ses +deux mains près de ses oreilles, c'est cette manière de rire que je ne +peux pas voir: voilà ce qui me fâche! ne faut-il pas être fou pour rire +de cette façon?»</p> + +<p>Et s'arrêtant:</p> + +<p>«Kobus, disait-il en faisant une grimace de dépit, avec ta façon de +rire, tu me feras sauver de ta maison. Tu ne peux donc pas être grave +une fois, une seule fois dans ta vie?</p> + +<p>—Allons, <i>posché-isroel</i>, disait Fritz à son tour, assieds-toi, vidons +encore un petit verre de ce vieux kirsch.</p> + +<p>—Que ce kirschenwasser me soit poison, disait le vieux rebbe fort +dépité, si je reviens encore une fois chez toi! ta façon de rire est +tellement bête, tellement bête, que ça me tourne sur le cœur.»</p> + +<p>Et la tête roide, il descendait l'escalier en criant: «C'est la dernière +fois, Kobus, la dernière fois!</p> + +<p>—Bah! disait Fritz, penché sur la rampe et les joues épanouies de +plaisir, tu reviendras demain.</p> + +<p>—Jamais!...</p> + +<p>—Demain, David; tu sais, la bouteille est encore à moitié pleine.»</p> + +<p>Le vieux rabbin remontait la rue à grands pas, marmottant dans sa barbe +grise, et Fritz, heureux comme un roi, renfermait la bouteille dans +l'armoire et se disait:</p> + +<p>«Ça fait la vingt-troisième! Ah! vieux <i>posché-isroel</i>, m'as-tu fait du +bon sang!»</p> + +<p>Le lendemain ou le surlendemain, David revenait à l'appel de Kobus; ils +se rasseyaient à la même table, et de ce qui s'était passé la veille, il +n'en était plus question.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + + +<p>Un jour, vers la fin du mois d'avril, Fritz Kobus s'était levé de grand +matin, pour ouvrir ses fenêtres sur la place des Acacias, puis il +s'était recouché dans son lit bien chaud, la couverture autour des +épaules, le duvet sur les jambes, et regardait la lumière rouge à +travers ses paupières, en bâillant avec une véritable satisfaction. Il +songeait à différentes choses, et, de temps en temps, entrouvrait les +yeux pour voir s'il était bien éveillé.</p> + +<p>Dehors il faisait un de ces temps clairs de la fonte des neiges, où les +nuages s'en vont, où le toit en face, les petites lucarnes miroitantes, +la pointe des arbres, enfin tout vous paraît brillant; où l'on se croit +redevenu plus jeune, parce qu'une sève nouvelle court dans vos membres, +et que vous revoyez des choses cachées depuis cinq mois: le pot de +fleurs de la voisine, le chat qui se remet en route sur les gouttières, +les moineaux criards qui recommencent leurs batailles.</p> + +<p>De petits coups de vent tiède soulevaient les rideaux de Fritz et les +laissaient retomber; puis, aussitôt après, le souffle de la montagne, +refroidi par les glaces qui s'écoulent lentement à l'ombre des ravines, +remplissait de nouveau la chambre.</p> + +<p>On entendait au loin, dans la rue, les commères rire entre elles, en +chassant à grands coups de balai la neige fondante le long des rigoles, +les chiens aboyer d'une voix plus claire, et les poules caqueter dans la +cour.</p> + +<p>Enfin, c'était le printemps.</p> + +<p>Kobus, à force de rêver, avait fini par se rendormir, quand le son d'un +violon, pénétrant et doux comme la voix d'un ami que vous entendez vous +dire après une longue absence: «Me voilà, c'est moi!» le tira de son +sommeil, et lui fit venir les larmes aux yeux. Il respirait à peine pour +mieux entendre.</p> + +<p>C'était le violon du bohémien Iôsef, qui chantait, accompagné d'un autre +violon et d'une contrebasse; il chantait dans sa chambre derrière ses +rideaux bleus, et disait:</p> + +<p>«C'est moi, Kobus, c'est moi, ton vieil ami! Je te reviens avec le +printemps, avec le beau soleil...—Écoute, Kobus, les abeilles +bourdonnent autour des premières fleurs, les premières feuilles +murmurent, la première alouette gazouille dans le ciel bleu, la première +caille court dans les sillons.—Et je reviens t'embrasser!—Maintenant, +Kobus, les misères de l'hiver sont oubliées.—Maintenant, je vais encore +courir de village en village joyeusement, dans la poussière des chemins, +ou sous la pluie chaude des orages.—Mais je n'ai pas voulu passer sans +te voir, Kobus, je viens te chanter mon chant d'amour, mon premier salut +au printemps.»</p> + +<p>Tout cela le violon de Iôsef le disait, et bien d'autres choses encore, +plus profondes: de ces choses qui vous rappellent les vieux souvenirs de +la jeunesse, et qui sont pour nous... pour nous seuls. Aussi le joyeux +Kobus en pleurait d'attendrissement.</p> + +<p>Enfin, tout doucement, il écarta les rideaux de son lit, pendant que la +musique allait toujours, plus grave et plus touchante, et il vit les +trois bohémiens sur le seuil de la chambre, et la vieille Katel +derrière, sous la porte. Il vit Iôsef, grand, maigre, jaune, déguenillé +comme toujours, le menton allongé sur le violon avec sentiment, l'archet +frémissant sur les cordes avec amour, les paupières baissées, ses grands +cheveux noirs, laineux—recouverts du large feutre en loques—, tombant +sur ses épaules comme la toison d'un mérinos, et ses narines aplaties +sur sa grosse lèvre bleuâtre retroussée.</p> + +<p>Il le vit ainsi, l'âme perdue dans sa musique; et, près de lui, Kopel le +bossu, noir comme un corbeau, ses longs doigts osseux, couleur de +bronze, écarquillés sur les cordes de la basse, le genou rapiécé en +avant et le soulier en lambeaux sur le plancher; et, plus loin, le jeune +Andrès, ses grands yeux noirs entourés de blanc, levés au plafond d'un +air d'extase.</p> + +<p>Fritz vit ces choses avec une émotion inexprimable.</p> + +<p>Et maintenant, il faut que je vous dise pourquoi Iôsef venait lui faire +de la musique au printemps, et pourquoi cela l'attendrissait.</p> + +<p>Bien longtemps avant, un soir de Noël, Kobus se trouvait à la brasserie +du <i>Grand-Cerf</i>. Il y avait trois pieds de neige dehors. Dans la grande +salle, pleine de fumée grise, autour du grand fourneau de fonte, les +fumeurs se tenaient debout; tantôt l'un, tantôt l'autre s'écartait un +peu vers la table, pour vider sa chope, puis revenait se chauffer en +silence.</p> + +<p>On ne songeait à rien, quand un bohémien entra, les pieds nus dans des +souliers troués; il grelottait, et se mit à jouer d'un air mélancolique. +Fritz trouva sa musique très belle: c'était comme un rayon de soleil à +travers les nuages gris de l'hiver.</p> + +<p>Mais derrière le bohémien, près de la porte, se tenait dans l'ombre le +wachtman Foux, avec sa tête de loup à l'affût, les oreilles droites, le +museau pointu, les yeux luisants, Kobus comprit que les papiers du +bohémien n'étaient pas en règle, et que Foux l'attendait à la sortie +pour le conduire au violon.</p> + +<p>C'est pourquoi, se sentant indigné, il s'avança vers le bohémien, lui +mit un <i>thaler</i> dans la main, et, le prenant bras dessus bras dessous, +lui dit:</p> + +<p>«Je te retiens pour cette nuit de Noël; arrive!»</p> + +<p>Ils sortirent donc au milieu de l'étonnement universel, et plus d'un +pensa: «Ce Kobus est fou d'aller bras dessus bras dessous avec un +bohémien; c'est un grand original.»</p> + +<p>Foux, lui, les suivait en frôlant les murs. Le bohémien avait peur +d'être arrêté, mais Fritz lui dit:</p> + +<p>«Ne crains rien, il n'osera pas te prendre.»</p> + +<p>Il le conduisit dans sa propre maison, où la table était dressée pour la +fête du <i>Christ-Kind</i>: l'arbre de Noël au milieu, sur la nappe blanche; +et, tout autour, le pâté, les <i>küchlen</i> saupoudrés de sucre blanc, le +<i>kougelhof</i> aux raisins de caisse, rangés dans un ordre convenable. +Trois bouteilles de vieux bordeaux chauffaient dans des serviettes, sur +le fourneau de porcelaine à plaque de marbre.</p> + +<p>«Katel, va chercher un autre couvert, dit Kobus, en secouant la neige de +ses pieds; je célèbre ce soir la naissance du Sauveur avec ce brave +garçon, et si quelqu'un vient le réclamer... gare!»</p> + +<p>La servante ayant obéi, le pauvre bohémien prit place, tout émerveillé +de ces choses. Les verres furent remplis jusqu'au bord, et Fritz +s'écria:</p> + +<p>«À la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le véritable Dieu des +bons cœurs!»</p> + +<p>Dans le même instant Foux entrait. Sa surprise fut grande de voir le +zigeiner assis à table avec le maître de la maison. Au lieu de parler +haut, il dit seulement:</p> + +<p>«Je vous souhaite une bonne nuit de Noël, monsieur Kobus.</p> + +<p>—C'est bien; veux-tu prendre un verre de vin avec nous?</p> + +<p>—Merci, je ne bois jamais dans le service. Mais connaissez-vous cet +homme, monsieur Kobus?</p> + +<p>—Je le connais, et j'en réponds.</p> + +<p>—Alors ses papiers sont en règle?» Fritz n'en put entendre davantage, +ses grosses joues pâlissaient de colère: il se leva, prit rudement le +wachtman au collet, et le jeta dehors en criant: «Cela t'apprendra à +entrer chez un honnête homme, la nuit de Noël!»</p> + +<p>Puis, il vint se rasseoir, et, comme le bohémien tremblait:</p> + +<p>«Ne crains rien, lui dit-il, tu es chez Fritz Kobus. Bois, mange en +paix, si tu veux me faire plaisir.» Il lui fit boire du vin de Bordeaux; +et, sachant que Foux guettait toujours dans la rue, malgré la neige, il +dit à Katel de préparer un bon lit à cet homme pour la nuit; de lui +donner le lendemain des souliers et de vieux habits, et de ne pas le +renvoyer sans avoir eu soin de lui mettre encore un bon morceau dans la +poche. Foux attendit jusqu'au dernier coup de la messe, puis il se +retira; et le bohémien, qui n'était autre que Iôsef, étant parti de +bonne heure, il ne fut plus question de cette affaire. Kobus lui-même +l'avait oubliée, quand, aux premiers jours du printemps de l'année +suivante, étant au lit un beau matin, il entendit à la porte de sa +chambre une douce musique: c'était la pauvre alouette qu'il avait sauvée +dans les neiges, et qui venait le remercier au premier rayon de soleil.</p> + +<p>Depuis, tous les ans Iôsef revenait à la même époque, tantôt seul, +tantôt avec un ou deux de ses camarades, et Fritz le recevait comme un +frère.</p> + +<p>Donc Kobus revit ce jour-là son vieil ami le bohémien, ainsi que je +viens de vous le raconter; et quand la basse ronflante se tut, quand +Iôsef, lançant son dernier coup d'archet, leva les yeux, il lui tendit +les bras derrière les rideaux en s'écriant: «Iôsef!»</p> + +<p>Alors le bohémien vint l'embrasser, riant en montrant ses dents +blanches, et disant:</p> + +<p>«Tu vois, je ne t'oublie pas... la première chanson de l'alouette est +pour toi!</p> + +<p>—Oui... et c'est pourtant la dixième année!» s'écria Kobus. Ils se +tenaient les mains et se regardaient, les yeux pleins de larmes. Et +comme les deux autres attendaient gravement, Fritz partit d'un éclat de +rire, et dit: «Iôsef, passe-moi mon pantalon.» Le bohémien ayant obéi, +il tira de sa poche deux <i>thalers</i>. «Voici pour vous autres, dit-il à +Kopel et à Andrès; vous pouvez aller dîner aux <i>Trois-Pigeons</i>, Iôsef +dîne avec moi.» Puis, sautant de son lit, tout en s'habillant il ajouta:</p> + +<p>«Est-ce que tu as déjà fait ton tour dans les brasseries, Iôsef?</p> + +<p>—Non, Kobus.</p> + +<p>—Eh bien! dépêche-toi d'y aller; car, à midi juste la table sera mise. +Nous allons encore une fois nous faire du bon sang. Ha! ha! ha! le +printemps est revenu; maintenant, il s'agit de bien le commencer. Katel! +Katel!</p> + +<p>—Alors je m'en vais tout de suite, dit Iôsef.</p> + +<p>—Oui, mon vieux; mais n'oublie pas midi.» Le bohémien et ses deux +camarades descendirent l'escalier, et Fritz, regardant sa vieille +servante, lui dit avec un sourire de satisfaction: «Eh bien, Katel, +voici le printemps.... Nous allons faire une petite noce.... Mais attends +un peu: commençons par inviter les amis.»</p> + +<p>Et se penchant à la fenêtre, il se mit à crier:</p> + +<p>«Ludwig! Ludwig!»</p> + +<p>Un bambin passait justement, c'était Ludwig, le fils du tisserand +Koffel, sa tignasse blonde ébouriffée et les pieds nus dans l'eau de +neige. Il s'arrêta le nez en l'air.</p> + +<p>«Monte!» lui cria Kobus.</p> + +<p>L'enfant se dépêcha d'obéir et s'arrêta sur le seuil, les yeux en +dessous, se grattant la nuque d'un air embarrassé.</p> + +<p>«Avance donc... écoute! Tiens, voilà d'abord deux <i>groschen</i>.»</p> + +<p>Ludwig prit les deux <i>groschen</i> et les fourra dans la poche de son +pantalon de toile, en se passant la manche sous le nez, comme pour dire:</p> + +<p>«C'est bon!»</p> + +<p>«Tu vas courir chez Frédéric Schoultz, dans la rue du Plat-d'Étain, et +chez M. le percepteur Hâan, à l'hôtel de <i>la Cigogne...</i> tu m'entends?</p> + +<p>Ludwig inclina brusquement la tête.</p> + +<p>«Tu leur diras que Fritz Kobus les invite à dîner pour midi juste.</p> + +<p>—Oui, monsieur Kobus.</p> + +<p>—Attends donc, il faut que tu ailles aussi chez le vieux rebbe David, +et que tu lui dises que je l'attends vers une heure, pour le café. +Maintenant, dépêche-toi!»</p> + +<p>Le petit descendit l'escalier quatre à quatre; Kobus, de la fenêtre, le +regarda quelques instants remonter la rue bourbeuse, sautant par-dessus +les ruisseaux comme un chat. La vieille servante attendait toujours.</p> + +<p>«Écoute, Katel, lui dit Fritz en se retournant, tu vas aller au marché +tout de suite. Tu choisiras ce que tu trouveras de plus beau en fait de +poisson et de gibier. S'il y a des primeurs, tu les achèteras, à +n'importe quel prix: l'essentiel est que tout soit bon! Je me charge de +dresser la table et de monter les bouteilles, ainsi ne t'occupe que de +ta cuisine. Mais dépêche-toi, car je suis sûr que le professeur Speck et +tous les autres gourmands de la ville sont déjà sur place, à marchander +les morceaux les plus délicats.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2> + + +<p>Après le départ de Katel, Fritz entra dans la cuisine allumer une +chandelle, car il voulait passer l'inspection de sa cave, et choisir +quelques vieilles bouteilles de vin, pour célébrer la fête du printemps.</p> + +<p>Sa grosse figure exprimait le contentement intérieur; il revoyait déjà +les beaux jours se suivre à la file jusqu'en automne: la fête des +asperges, les parties de quilles au <i>Panier-Fleuri</i>, hors de Hunebourg; +les parties de pêche avec Christel, son fermier de Meisenthâl, la +descente du Losser en bateau, sous les ombres tremblotantes des grands +ormes en demi-voûte de la rive; et puis Christel, l'épervier sur +l'épaule, lui disant: «Halte!» près de la source aux truites, et tout à +coup déployant son filet en rond, comme une immense toile d'araignée, +sur l'eau dormante, et le retirant tout frétillant de poissons dorés. Il +revoyait cela d'avance, et bien d'autres choses: le départ pour la +chasse au bois de hêtres, près de Katzenbach; le char-à-bancs tout plein +de joyeux compères, les hautes guêtres de cuir bien bouclées aux jambes, +la gibecière au dos sur la blouse grise, la gourde et le sac à poudre +sur la hanche, les fusils doubles entre les genoux dans la paille: tout +cela pêle-mêle. Les chiens, attachés derrière, jappant, hurlant, se +démenant; et lui, près du timon, conduisant la voiture jusqu'à la maison +du garde Roedig, et les laissant partir, pour veiller à la cuisine, +faire frire les petits oignons et rafraîchir le vin dans les cuveaux. +Puis le retour des chasseurs à la nuit, les uns la gibecière vide, les +autres soufflant dans la trompe. Tous ces beaux jours lui passaient +devant les yeux en allumant la chandelle: les moissons, la cueillette du +houblon, les vendanges, et il poussait de petits éclats de rire: «Hé! +hé! hé! ça va bien... ça va bien!»</p> + +<p>Enfin il descendit, la main devant sa lumière, le trousseau de clefs +dans sa poche, un panier au bras.</p> + +<p>En bas, sous l'escalier, il ouvrit la cave, une vieille cave bien sèche, +les murs couverts de salpêtre brillant comme le cristal, la cave des +Kobus depuis cent cinquante ans, où le grand grand-père Nicolas avait +fait venir pour la première fois du <i>markobrunner</i>, en 1715, et qui +depuis, grâce à Dieu, s'était augmentée d'année en année, par la sage +prévoyance des autres Kobus.</p> + +<p>Il l'ouvrit, les yeux écarquillés de plaisir, et se vit en face des deux +lucarnes bleues qui donnent sur la place des Acacias. Il passa lentement +près des petits fûts cerclés de fer, rangés sur de grosses poutres le +long des murs; et, les contemplant, il se disait:</p> + +<p>«Ce <i>gleiszeller</i> est de huit ans, c'est moi-même qui l'ai acheté à la +côte; maintenant il doit avoir assez déposé, il est temps de le mettre +en bouteilles. Dans huit jours, je préviendrai le tonnelier Schweyer, et +nous commencerons ensemble. Et ce <i>steinberg-</i>là est de onze ans; il a +fait une maladie, il a filé, mais ce doit être passé... nous verrons ça +bientôt. Ah! voici mon <i>forstheimer</i> de l'année dernière, que j'ai collé +au blanc d'œuf; il faudra pourtant que je l'examine; mais aujourd'hui +je ne veux pas me gâter la bouche; demain, après-demain, il sera temps.»</p> + +<p>Et, songeant à ces choses, Kobus avançait toujours rêveur et grave.</p> + +<p>Au premier tournant, et comme il allait entrer dans la seconde cave, sa +vraie cave, la cave des bouteilles, il s'arrêta pour moucher la +chandelle, ce qu'il fit avec les doigts, ayant oublié les mouchettes; +et, après avoir posé le pied sur le lumignon, il s'avança le dos courbé, +sous une petite voûte taillée dans le roc, et, tout au bout de ce boyau, +il ouvrit une seconde porte, fermée d'un énorme cadenas; l'ayant +poussée, il se redressa tout joyeux, en s'écriant:</p> + +<p>«Ah! ah! nous y sommes!»</p> + +<p>Et sa voix retentit sous la haute voûte grise.</p> + +<p>En même temps, un chat noir grimpait au mur et se retournait dans la +lucarne, les yeux verts brillants, avant de se sauver vers la rue du +<i>Coin-Brûlé</i>.</p> + +<p>Cette cave, la plus saine de Hunebourg, était en partie creusée dans le +roc, et, pour le surplus, construite d'énormes pierres de taille; elle +n'était pas bien grande, ayant au plus vingt pieds de profondeur sur +quinze de large; mais elle était haute, partagée en deux par un lattis +solide, et fermée d'une porte également en lattis. Tout le long +s'étendaient des rayons, et sur ces rayons étaient couchées des +bouteilles dans un ordre admirable. Il y en avait de toutes les années, +depuis 1780 jusqu'en 1840. La lumière des trois soupiraux, se brisant +dans le lattis, faisait étinceler le fond des bouteilles d'une façon +agréable et pittoresque.</p> + +<p>Kobus entra.</p> + +<p>Il avait apporté un panier d'osier à compartiments carrés, une bouteille +tenant dans chaque case; il posa ce panier à terre, et, la chandelle +haute, il se mit à passer le long des rayons. La vue de tous ces bons +vins, les uns au cachet bleu, les autres à la capsule de plomb, +l'attendrit, et au bout d'un instant il s'écria:</p> + +<p>«Si les pauvres vieux qui, depuis cinquante ans, ont, avec tant de +sagesse et de prévoyance, mis de côté ces bons vins, s'ils revenaient, +je suis sûr qu'ils seraient contents de me voir suivre leur exemple, et +qu'ils me trouveraient digne de leur avoir succédé dans ce bas monde. +Oui, tous seraient contents! car ces trois rayons-là c'est moi-même qui +les ai remplis, et, j'ose dire, avec discernement: j'ai toujours eu soin +de me transporter moi-même dans la vigne et de traiter avec les +vignerons en face de la cuvée. Et, pour les soins de la cave, je ne me +suis pas épargné non plus. Aussi, ces vins-là, s'ils sont plus jeunes +que les autres, ne sont pas d'une qualité inférieure; ils vieilliront et +remplaceront dignement les anciens. C'est ainsi que se maintiennent les +bonnes traditions, et qu'il y a toujours, non seulement du bon, mais du +meilleur dans les mêmes familles.</p> + +<p>«Oui, si le vieux Nicolas Kobus, le grand-père Frantz-Sépel, et mon +propre père Zacharias, pouvaient revenir et goûter ces vins, ils +seraient satisfaits de leur petit-fils; ils reconnaîtraient en lui la +même sagesse et les mêmes vertus qu'en eux-mêmes. Malheureusement ils ne +peuvent pas revenir, c'est fini! Il faut que je les remplace en tout et +pour tout. C'est triste tout de même! des gens si prudents, de si bons +vivants, penser qu'ils ne peuvent seulement plus goûter un verre de leur +vin, et se réjouir en louant le Seigneur de ses grâces! Enfin, c'est +comme cela; le même accident nous arrivera tôt ou tard, et voilà +pourquoi nous devons profiter des bonnes choses pendant que nous y +sommes!»</p> + +<p>Après ces réflexions mélancoliques, Kobus choisit les vins qu'il voulait +boire en ce jour, et cela le remit de bonne humeur.</p> + +<p>«Nous commencerons, se dit-il, par des vins de France, que mon digne +grand-père Frantz-Sépel estimait plus que tous les autres. Il n'avait +peut-être pas tout à fait tort, car ce vieux bordeaux est bien ce qu'il +y a de mieux pour se faire un bon fond d'estomac. Oui, prenons d'abord +ces six bouteilles de bordeaux; ce sera un joli commencement. Et +là-dessus, trois bouteilles de <i>rudesheim</i>, que mon pauvre père aimait +tant!... mettons-en quatre en souvenir de lui. Cela fait déjà dix. Mais +pour les deux autres, celles de la fin, il faut quelque chose de choisi, +du plus vieux, quelque chose qui nous fasse chanter.... Attendez, +attendez, que je vous examine ça de près.»</p> + +<p>Alors Kobus se courbant, remua doucement la paille du rayon d'en bas, +et, sur les vieilles étiquettes, il lisait: <i>Markobrunner de +1780.—Affenthâl de 1804.—Johannisberg des capucins</i>, sans date.</p> + +<p>«Ah! ah! <i>Johannisberg des capucins</i>!» fit-il en se redressant et +claquant de la langue.</p> + +<p>Il leva la bouteille couverte de poussière et la posa dans le panier +avec recueillement.</p> + +<p>«Je connais ça!» dit-il.</p> + +<p>Et durant plus d'une minute, il se prit à songer aux capucins de +Hunebourg, qui s'étaient sauvés en 1792, lors de l'arrivée de Custine, +abandonnant leurs caves, que les Français avaient mises au pillage, et +dont le grand-père Frantz avait recueilli deux ou trois cents +bouteilles. C'était un vin jaune d'or, tellement délicat, qu'en le +buvant il vous semblait sentir comme un parfum oriental se fondre dans +votre bouche.</p> + +<p>Kobus, se rappelant cela, fut content. Et, sans compléter le panier, il +se dit:</p> + +<p>«En voilà bien assez: encore une bouteille de <i>capucin</i>, et nous +roulerions sous la table. Il faut user, comme le répétait sans cesse mon +vertueux père, mais il ne faut pas abuser.»</p> + +<p>Alors, plaçant avec précaution le panier hors du lattis, il referma +soigneusement la porte, y remit le cadenas et reprit le chemin de la +première cave. En passant, il compléta le panier avec une bouteille de +vieux rhum, qui se trouvait à part, dans une sorte d'armoire enfoncée +entre deux piliers de la voûte basse; et enfin il remonta, s'arrêtant +chaque fois pour cadenasser les portes.</p> + +<p>En arrivant près du vestibule, il entendit déjà le remue-ménage des +casseroles et le pétillement du feu dans la cuisine: Katel était revenue +du marché, tout était en train, cela lui fit plaisir.</p> + +<p>Il monta donc, et, s'arrêtant dans l'allée, sur le seuil de la cuisine +flamboyante, il s'écria:</p> + +<p>«Voici les bouteilles! À cette heure, Katel, j'espère que tu vas te +dépasser, que tu nous feras un dîner... mais un dîner....</p> + +<p>—Soyez donc tranquille, monsieur, répondit la vieille cuisinière, qui +n'aimait pas les recommandations, est-ce que vous avez jamais été +mécontent de moi depuis vingt ans?</p> + +<p>—Non, Katel, non, au contraire; mais tu sais, on peut faire bien, très +bien, et tout à fait bien.</p> + +<p>—Je ferai ce que je pourrai, dit la vieille, on ne peut pas en demander +davantage.»</p> + +<p>Kobus voyant alors sur la table deux gelinottes, un superbe brochet +arrondi dans le cuveau, de petites truites pour la friture, un superbe +pâté de foie gras, pensa que tout irait bien.</p> + +<p>«C'est bon, c'est bon, fit-il en s'en allant, cela marchera, ah! ah! ah! +nous allons rire.»</p> + +<p>Au lieu d'entrer dans la salle à manger ordinaire, il prit la petite +allée à droite, et devant une haute porte il déposa son panier, mit une +clef dans la serrure et ouvrit: c'était la chambre de gala des Kobus; on +ne dînait là que dans les grandes circonstances. Les persiennes des +trois hautes fenêtres au fond étaient fermées; le jour grisâtre laissait +voir dans l'ombre de vieux meubles, des fauteuils jaunes, une cheminée +de marbre blanc, et, le long des murs, de grands cadres couverts de +percale blanche.</p> + +<p>Fritz ouvrit d'abord les fenêtres et poussa les persiennes pour donner +de l'air.</p> + +<p>Cette salle, boisée de vieux chêne, avait quelque chose de solennel et +de digne; on comprenait au premier coup d'œil, qu'on devait bien manger +là-dedans de père en fils.</p> + +<p>Fritz retira les voiles des portraits: c'étaient les portraits de +Nicolas Kobus, conseiller à la cour de l'électeur Frédéric-Wilhelm, en +l'an de grâce 1715. M. le conseiller portait l'immense perruque Louis +XIV, l'habit marron à larges manches relevées jusqu'aux coudes, et le +jabot de fines dentelles; sa figure était large, carrée et digne. Un +autre portrait représentait Frantz-Sépel Kobus, enseigne dans le +régiment de dragons de Leiningen, avec l'uniforme bleu-de-ciel à +brandebourgs d'argent, l'écharpe blanche au bras gauche, les cheveux +poudrés et le tricorne penché sur l'oreille; il avait alors vingt ans au +plus, et paraissait frais comme un bouton d'églantine. Un troisième +portrait représentait Zacharias Kobus, le juge de paix, en habit noir +carré; il tenait à la main sa tabatière et portait la perruque à queue +de rat.</p> + +<p>Ces trois portraits, de même grandeur, étaient de larges et solides +peintures; on voyait que les Kobus avaient toujours eu de quoi payer +grassement les artistes chargés de transmettre leur effigie à la +postérité. Fritz avait avec chacun d'eux un grand air de ressemblance, +c'est-à-dire les yeux bleus, le nez épaté, le menton rond frappé d'une +fossette, la bouche bien fendue et l'air content de vivre.</p> + +<p>Enfin, à droite, contre le mur, en face de la cheminée, était le +portrait d'une femme, la grand-mère de Kobus, fraîche, riante, la bouche +entrouverte pour laisser voir les plus belles dents blanches qu'il soit +possible de se figurer, les cheveux relevés en forme de navire, et la +robe de velours bleu-de-ciel bordée de rose.</p> + +<p>D'après cette peinture, le grand-père Frantz-Sépel avait dû faire bien +des envieux, et l'on s'étonnait que son petit-fils eût si peu de goût +pour le mariage.</p> + +<p>Tous ces portraits, entourés de cadres à grosses moulures dorées, +produisaient un bel effet sur le fond brun de la haute salle.</p> + +<p>Au-dessus de la porte, on voyait une sorte de moulure représentant +l'Amour emporté sur un char par trois colombes. Enfin tous les meubles, +les hautes portes d'armoires, la vieille chiffonnière en bois de rose, +le buffet à larges panneaux sculptés, la table ovale à jambes torses, et +jusqu'au parquet de chêne, palmé alternativement jaune et noir, tout +annonçait la bonne figure que les Kobus faisaient à Hunebourg depuis +cent cinquante ans.</p> + +<p>Fritz, après avoir ouvert les persiennes, poussa la table à roulettes au +milieu de la salle, puis il ouvrit deux armoires, de ces hautes armoires +à doubles battants, pratiquées dans les boiseries, et descendant du +plafond jusque sur le parquet. Dans l'une était le linge de table, aussi +beau qu'il soit possible de le désirer, sur une infinité de rayons; dans +l'autre, la vaisselle, de cette magnifique porcelaine de vieux Saxe, +fleuronnée, moulée et dorée: les piles d'assiettes en bas, les services +de toute sorte, les soupières rebondies, les tasses, les sucriers +au-dessus; puis l'argenterie ordinaire dans une corbeille.</p> + +<p>Kobus choisit une belle nappe damassée, et l'étendit sur la table +soigneusement, passant une main dessus pour en effacer les plis, et +faisant aux coins de gros nœuds, pour les empêcher de balayer le +plancher. Il fit cela lentement, gravement, avec amour. Après quoi il +prit une pile d'assiettes plates et la posa sur la cheminée, puis une +autre d'assiettes creuses. Il fit de même d'un plateau de verres de +cristal, taillés à gros diamants, de ces verres lourds où le vin rouge a +les reflets sombres du rubis, et le vin jaune ceux de la topaze.</p> + +<p>Enfin il déposa les couverts sur la table, régulièrement, l'un en face +de l'autre; il plia les serviettes dessus avec soin, en bateau et en +bonnet d'évêque, se plaçant tantôt à droite, tantôt à gauche, pour juger +de la symétrie.</p> + +<p>En se livrant à cette occupation, sa bonne grosse figure avait un air de +recueillement inexprimable, ses lèvres se serraient, ses sourcils se +fronçaient:</p> + +<p>«C'est cela, se disait-il à voix basse, le grand Frédéric Schoultz du +côté des fenêtres, le dos à la lumière, le percepteur Christian Hâan en +face de lui, Iôsef de ce côté, et moi de celui-ci: ce sera bien... c'est +bien comme cela; quand la porte s'ouvrira, je verrai tout d'avance, je +saurai ce qu'on va servir, je pourrai faire signe à Katel d'approcher ou +d'attendre; c'est très bien. Maintenant les verres: à droite, celui du +bordeaux pour commencer; au milieu, celui du <i>rudesheim</i>, et ensuite +celui du <i>johannisberg des capucins</i>. Toute chose doit venir en ordre et +selon son temps; l'huilier sur la cheminée, le sel et le poivre sur la +table, rien ne manque plus, et j'ose me flatter.... Ah! le vin! comme il +fait déjà chaud, nous le mettrons rafraîchir dans un baquet sous la +pompe, excepté le bordeaux qui doit se boire tiède; je vais prévenir +Katel.—Et maintenant à mon tour, il faut que je me rase, que je me +change, que je mette ma belle redingote marron.—Ça va, Kobus, ah! ah! +ah! quelle fête du printemps.... Et dehors donc, il fait un soleil +superbe!—Hé! le grand Frédéric se promène déjà sur la place; il n'y a +plus une minute à perdre!»</p> + +<p>Fritz sortit; en passant devant la cuisine, il avertit Katel de faire +chauffer le bordeaux et rafraîchir les autres vins; il était radieux et +entra dans sa chambre en chantant tout bas: «Tra, ri, ro, l'été vient +encore une fois... yoû! yoû!»</p> + +<p>La bonne odeur de la soupe aux écrevisses remplissait toute la maison, +et la grande Frentzel, la cuisinière du <i>Bœuf-Rouge</i>, avertie d'avance, +entrait alors pour veiller au service, car la vieille Katel ne pouvait +être à la fois dans la cuisine et dans la salle à manger.</p> + +<p>La demie sonnait alors à l'église Saint-Landolphe, et les convives ne +pouvaient tarder à paraître.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2> + + +<p>Est-il rien de plus agréable en ce bas monde que de s'asseoir, avec +trois ou quatre vieux camarades, devant une table bien servie, dans +l'antique salle à manger de ses pères; et là, de s'attacher gravement la +serviette au menton, de plonger la cuiller dans une bonne soupe aux +queues d'écrevisses, qui embaume, et de passer les assiettes en disant: +«Goûtez-moi cela, mes amis, vous m'en donnerez des nouvelles.»</p> + +<p>Qu'on est heureux de commencer un pareil dîner, les fenêtres ouvertes +sur le ciel bleu du printemps ou de l'automne.</p> + +<p>Et quand vous prenez le grand couteau à manche de corne pour découper +des tranches de gigot fondantes, ou la truelle d'argent pour diviser +tout du long avec délicatesse un magnifique brochet à la gelée, la +gueule pleine de persil, avec quel air de recueillement les autres vous +regardent!</p> + +<p>Puis quand vous saisissez derrière votre chaise, dans la cuvette, une +autre bouteille, et que vous la placez entre vos genoux pour en tirer le +bouchon sans secousse, comme ils rient en pensant: «Qu'est-ce qui va +venir à cette heure?»</p> + +<p>Ah! je vous le dis, c'est un grand plaisir de traiter ses vieux amis, et +de penser: «Cela recommencera de la sorte d'année en année, jusqu'à ce +que le Seigneur Dieu nous fasse signe de venir, et que nous dormions en +paix dans le sein d'Abraham.»</p> + +<p>Et quand, à la cinquième ou sixième bouteille, les figures s'animent, +quand les uns éprouvent tout à coup le besoin de louer le Seigneur, qui +nous comble de ses bénédictions, et les autres de célébrer la gloire de +la vieille Allemagne, ses jambons, ses pâtés et ses nobles vins; quand +Kasper s'attendrit et demande pardon à Michel de lui avoir gardé +rancune, sans que Michel s'en soit jamais douté; et que Christian, la +tête penchée sur l'épaule, rit tout bas en songeant au père Bischoff, +mort depuis dix ans, et qu'il avait oublié; quand d'autres parlent de +chasse, d'autres de musique, tous ensemble, en s'arrêtant de temps en +temps pour éclater de rire: c'est alors que la chose devient tout à fait +réjouissante, et que le paradis, le vrai paradis, est sur la terre.</p> + +<p>Eh bien! tel était précisément l'état des choses chez Fritz Kobus, vers +une heure de l'après-midi: le vieux vin avait produit son effet.</p> + +<p>Le grand Frédéric Schoultz, ancien secrétaire du père Kobus, et ancien +sergent de la landwehr, en 1814, avec sa grande redingote bleue, sa +perruque ficelée en queue de rat, ses longs bras et ses longues jambes, +son dos plat et son nez pointu, se démenait d'une façon étrange, pour +raconter comment il était réchappé de la campagne de France, dans +certain village d'Alsace, où il avait fait le mort pendant que deux +paysans lui retiraient ses bottes. Il serrait les lèvres, écarquillait +les yeux, et criait, en ouvrant les mains comme s'il avait encore été +dans la même position critique: «Je ne bougeais pas!» Je pensais: «Si tu +bouges, ils sont capables de te planter leur fourche dans le dos!»</p> + +<p>Il racontait cet événement au gros percepteur Hâan, qui semblait +l'écouter, son ventre arrondi comme un bouvreuil, la face pourpre, la +cravate lâchée, ses gros yeux voilés de douces larmes, et qui riait en +songeant à la prochaine ouverture de la chasse. De temps en temps il se +rengorgeait, comme pour dire quelque chose; mais il se recouchait +lentement au dos de son fauteuil, sa main grasse, chargée de bagues, sur +la table à côté de son verre.</p> + +<p>Iôsef avait l'air grave, sa figure cuivrée exprimait la contemplation +intérieure; il avait rejeté ses grands cheveux laineux loin de ses +tempes, et son œil noir se perdait dans l'azur du ciel, au haut des +grandes fenêtres.</p> + +<p>Kobus, lui, riait tellement en écoutant le grand Frédéric, que son nez +épaté couvrait la moitié de sa figure, mais il n'éclatait pas, quoique +ses joues relevées eussent l'apparence d'un masque de comédie.</p> + +<p>«Allons, buvons, disait-il, encore un coup! la bouteille est encore à +moitié pleine.»</p> + +<p>Et les autres buvaient, la bouteille passait de main en main.</p> + +<p>C'est en ce moment que le vieux David Sichel entra, et l'on peut +s'imaginer les cris d'enthousiasme qui l'accueillirent:</p> + +<p>«Hé! David!... Voici David!... À la bonne heure!... il arrive!»</p> + +<p>Le vieux rabbin promenant un regard sardonique sur les tartes découpées, +sur les pâtés effondrés et les bouteilles vides, comprit aussitôt à quel +diapason était montée la fête; il sourit dans sa barbiche.</p> + +<p>«Hé! David, il était temps, s'écria Kobus tout joyeux, encore dix +minutes, et je t'envoyais chercher par les gendarmes: nous t'attendons +depuis une demi-heure.</p> + +<p>—Dans tous les cas, ce n'est pas au milieu des gémissements de +Babylone, fit le vieux rebbe d'un ton moqueur.</p> + +<p>—Il ne manquerait que cela! dit Kobus en lui faisant place. Allons, +prends une chaise, vieux, assieds-toi. Quel dommage que tu ne puisses +pas goûter de ce pâté, il est délicieux!</p> + +<p>—Oui, s'écria le grand Frédéric, mais c'est <i>treife</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, il n'y a pas +moyen; le Seigneur a fait les jambons, les andouilles et les saucisses +pour nous autres.</p> + +<p>—Et les indigestions aussi, dit David en riant tout bas. Combien de +fois ton père, Johann Schoultz, ne m'a-t-il pas répété la même chose: +c'est une plaisanterie de ta famille qui passe de père en fils, comme la +perruque à queue de rat et la culotte de velours à deux boucles. Tout +cela n'empêche pas que si ton père avait moins aimé le jambon, les +saucisses et les andouilles, il serait encore frais et solide comme moi. +Mais vous autres, <i>schaude</i>, vous ne voulez rien entendre, et tantôt +l'un, tantôt l'autre se fait prendre comme les rats dans les ratières, +par amour du lard.</p> + +<p>—Voyez-vous, le vieux <i>posché-isroel</i> qui prétend avoir peur des +indigestions, s'écria Kobus, comme si ce n'était pas la loi de Moïse qui +lui défende la chose.</p> + +<p>—Tais-toi, interrompit David en nasillant, je dis cela pour ceux qui ne +comprendraient pas de meilleures raisons; mais celle-là doit vous +suffire; elle est très bonne pour un sergent de landwehr qui se laisse +tirer les bottes dans une mare d'Alsace; les indigestions sont aussi +dangereuses que les coups de fourche.»</p> + +<p>Alors un immense éclat de rire s'éleva de tous côtés, et le grand +Frédéric levant le doigt, dit:</p> + +<p>«David, je te rattraperai plus tard!»</p> + +<p>Mais il ne savait que répondre, et le vieux rabbin riait de bon cœur +avec les autres.</p> + +<p>La grande Frentzel, de l'auberge du <i>Bœuf-Rouge</i>, après avoir +débarrassé la table, arrivait alors de la cuisine avec un plateau chargé +de tasses, et Katel suivait, portant sur un autre plateau la cafetière +et les liqueurs.</p> + +<p>Le vieux rebbe prit place entre Kobus et Iôsef. Frédéric Schoultz tira +gravement de la poche de sa redingote une grosse pipe d'Ulm, et Fritz +alla chercher dans l'armoire une boîte de cigares.</p> + +<p>Mais Katel venait à peine de sortir, et la porte restait encore ouverte, +qu'une petite voix fraîche et gaie s'écriait dans la cuisine:</p> + +<p>«Hé! bonjour, mademoiselle Katel; mon Dieu, que vous avez donc un grand +dîner! toute la ville en parle.</p> + +<p>—Chut!» fit la vieille servante. Et la porte se referma. Toutes les +oreilles s'étaient dressées dans la salle, et le gros percepteur Hâan +dit: «Tiens! quelle jolie voix! Avez-vous entendu? Hé! hé! hé! ce gueux +de Kobus, voyez-vous ça!</p> + +<p>—Katel.... Katel!» s'écria Kobus en se retournant tout étonné.</p> + +<p>La porte de la cuisine se rouvrit.</p> + +<p>«Est-ce qu'on a oublié quelque chose, monsieur? demanda Katel.</p> + +<p>—Non, mais qui donc est dehors?</p> + +<p>—C'est la petite Sûzel, vous savez, la fille de Christel, votre fermier +de Meisenthâl? Elle apporte des œufs et du beurre frais.</p> + +<p>—Ah! c'est la petite Sûzel, tiens! tiens!... Eh bien, qu'elle entre; +voilà plus de cinq mois que je ne l'ai vue.»</p> + +<p>Katel se retourna: «Sûzel, monsieur demande que tu entres.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, mademoiselle Katel, moi qui ne suis pas habillée?</p> + +<p>—Sûzel, cria Kobus, arrive donc!» Alors une petite fille blonde et +rose, de seize à dix-sept ans, fraîche comme un bouton d'églantine, les +yeux bleus, le petit nez droit aux narines délicates, les lèvres +gracieusement arrondies, en petite jupe de laine blanche et casaquin de +toile bleue, parut sur le seuil, la tête baissée, toute honteuse. Tous +les amis la regardaient d'un air d'admiration, et Kobus parut comme +surpris de la voir.</p> + +<p>«Que te voilà devenue grande, Sûzel! dit-il. Mais avance donc, n'aie pas +peur, on ne veut pas te manger.</p> + +<p>—Ah! je sais bien, fit la petite; mais c'est que je ne suis pas +habillée, monsieur Kobus.</p> + +<p>—Habillée! s'écria Hâan, est-ce que les jolies filles ne sont pas +toujours assez bien habillées!»</p> + +<p>Alors Fritz, se retournant, dit en hochant la tête et haussant les +épaules:</p> + +<p>«Hâan! Hâan! une enfant... une véritable enfant! Allons, Sûzel, viens +prendre le café avec nous; Katel, apporte une tasse pour la petite.</p> + +<p>—Oh! monsieur Kobus, je n'oserai jamais!</p> + +<p>—Bah! bah! Katel, dépêche-toi.» Lorsque la vieille servante revint avec +une tasse, Sûzel, rouge jusqu'aux oreilles, était assise, toute droite +sur le bord de sa chaise, entre Kobus et le vieux rebbe.</p> + +<p>«Eh bien, qu'est-ce qu'on fait à la ferme, Sûzel? Le père Christel va +toujours bien?</p> + +<p>—Oh! oui, monsieur, Dieu merci, fit la petite, il va toujours bien; il +m'a chargée de bien des compliments pour vous, et la mère aussi.</p> + +<p>—À la bonne heure, ça me fait plaisir. Vous avez eu beaucoup de neige +cette année?</p> + +<p>—Deux pieds autour de la ferme pendant trois mois, et il n'a fallu que +huit jours pour la fondre.</p> + +<p>—Alors les semailles ont été bien couvertes.</p> + +<p>—Oui, monsieur Kobus. Tout pousse, la terre est déjà verte jusqu'au +creux des sillons.</p> + +<p>—C'est bien. Mais bois donc, Sûzel, tu n'aimes peut-être pas le café? +Si tu veux un verre de vin?</p> + +<p>—Oh non! j'aime bien le café, monsieur Kobus.» Le vieux rebbe regardait +la petite d'un air tendre et paternel; il voulut sucrer lui-même son +café, disant: «Ça, c'est une bonne petite fille, oui, une bonne petite +fille, mais elle est un peu trop craintive. Allons, Sûzel, bois un petit +coup, cela te donnera du courage.</p> + +<p>—Merci, monsieur David», répondit la petite à voix basse. Et le vieux +rebbe se redressa content, la regardant d'un air tendre tremper ses +lèvres roses dans la tasse.</p> + +<p>Tous regardaient avec un véritable plaisir, cette jolie fille, si douce +et si timide; Iôsef lui-même souriait. Il y avait en elle comme un +parfum des champs; une bonne odeur de printemps et de grand air, quelque +chose de riant et de doux, comme le babillement de l'alouette au-dessus +des blés; en la regardant, il vous semblait être en pleine campagne, +dans la vieille ferme, après la fonte des neiges.</p> + +<p>«Alors, tout reverdit là-bas, reprit Fritz; est-ce qu'on a commencé le +jardinage?</p> + +<p>—Oui, monsieur Kobus; la terre est encore un peu fraîche, mais, depuis +ces huit jours de soleil, tout vient; dans une quinzaine nous aurons de +petits radis. Ah! le père voudrait bien vous voir; nous avons tous le +temps long après vous, nous attendons tous les jours; le père aurait +bien des choses à vous dire. La Blanchette a fait veau la semaine +dernière, et le petit vient bien; c'est une génisse blanche.</p> + +<p>—Une génisse blanche, ah! tant mieux.</p> + +<p>—Oui, les blanches donnent plus de lait, et puis c'est aussi plus joli +que les autres.» Il y eut un silence. Kobus, voyant que la petite avait +bu son café, et qu'elle était tout embarrassée, lui dit:</p> + +<p>«Allons, mon enfant, je suis bien content de t'avoir vue; mais puisque +tu es si gênée avec nous, va voir la vieille Katel qui t'attend; elle te +mettra un bon morceau de pâté dans ton panier, tu m'entends, tu lui +diras ça, et une bouteille de bon vin pour le père Christel.</p> + +<p>—Merci, monsieur Kobus», dit la petite en se levant bien vite. Elle fit +une jolie révérence pour se sauver.</p> + +<p>«N'oublie pas de dire là-bas que j'arriverai dans la quinzaine au plus +tard, lui cria Fritz.</p> + +<p>—Non, monsieur, je n'oublierai rien; on sera bien content.»</p> + +<p>Elle s'échappa comme une oiseau de sa cage, et le vieux David, les yeux +pétillants de joie, s'écria:</p> + +<p>«Voilà ce qu'on peut appeler une jolie fille, et qui fera bientôt une +bonne petite femme de ménage, je l'espère.</p> + +<p>—Une bonne petite femme de ménage, j'en étais sûr, s'écria Kobus en +riant aux éclats; le vieux <i>posché-isroel</i> ne peut voir une fille ou un +garçon sans songer aussitôt à les marier. Ha! ha! ha!</p> + +<p>—Eh bien, oui! s'écria le vieux rebbe, la barbiche hérissée, oui, j'ai +dit et je répète: une bonne petite femme de ménage! Quel mal y a-t-il à +cela? Dans deux ans, cette petite Sûzel peut être mariée, elle peut même +avoir un petit poupon rose dans les bras.</p> + +<p>—Allons, tais-toi, tu radotes.</p> + +<p>—Je radote... c'est toi qui radotes, <i>épicaures</i>; pour tout le reste, +tu parais avoir assez de bon sens, mais sur le chapitre du mariage, tu +es un véritable fou.</p> + +<p>—Bon, maintenant c'est moi qui suis le fou, et David Sichel l'homme +raisonnable. Quelle diable d'idée possède le vieux rebbe, de vouloir +marier tout le monde?</p> + +<p>—N'est-ce pas la destination de l'homme et de la femme? Est-ce que Dieu +n'a pas dit dès le commencement: "Allez, croissez et multipliez!" Est-ce +que ce n'est pas une folie que de vouloir aller contre Dieu, de vouloir +vivre...»</p> + +<p>Mais alors Fritz se mit tellement à rire, que le vieux rebbe en devint +tout pâle d'indignation:</p> + +<p>«Tu ris, fit-il en se contenant, c'est facile de rire. Quand tu ferais +"ha! ha! ha! hé! hé! hé! hi! hi! hi!" jusqu'à la fin des siècles, cela +prouverait grand-chose, n'est-ce pas? Si seulement une fois tu voulais +raisonner avec moi, comme je t'aplatirais! Mais tu ris, tu ouvres ta +grande bouche: "ha! ha! ha!" ton nez s'étend sur tes joues comme une +tache d'huile, et tu crois m'avoir vaincu. Ce n'est pas cela, Kobus, ce +n'est pas ainsi qu'on raisonne.»</p> + +<p>En parlant, le vieux rebbe faisait des gestes si comiques, il imitait la +façon de rire de Kobus avec des grimaces si grotesques, que toute la +salle ne put y tenir, et que Fritz lui-même dut se serrer l'estomac pour +ne pas éclater.</p> + +<p>«Non, ce n'est pas ça, poursuivit David avec une vivacité singulière. Tu +ne penses pas, tu n'as jamais réfléchi.</p> + +<p>—Moi, je ne fais que cela, dit Kobus en essuyant ses grosses joues, où +serpentaient les larmes; si je ris, c'est à cause de tes idées étranges. +Tu me crois aussi par trop innocent. Voilà quinze ans que je vis +tranquille avec ma vieille Katel, que j'ai tout arrangé chez moi pour +être à mon aise; quand je veux me promener, je me promène; quand je veux +m'asseoir et dormir, je m'assois et je dors; quand je veux prendre une +chope, je la prends; si l'idée me passe par la tête d'inviter trois, +quatre, cinq amis, je les invite. Et tu voudrais me faire changer tout +cela! tu voudrais m'amener une femme, qui bouleverserait tout de fond en +comble! Franchement, David, c'est trop fort!</p> + +<p>—Tu crois donc, Kobus, que tout ira de même jusqu'à la fin? +Détrompe-toi, garçon, l'âge arrive, et, d'après le train que tu mènes, +je prévois que ton gros orteil t'avertira bientôt que la plaisanterie a +duré trop longtemps. Alors, tu voudras bien avoir une femme!</p> + +<p>—J'aurai Katel.</p> + +<p>—Ta vieille Katel a fait son temps comme moi. Tu seras forcé de prendre +une autre servante qui te grugera, qui te volera, Kobus, pendant que tu +seras en train de soupirer dans ton fauteuil, avec la goutte au pied.</p> + +<p>—Bah! interrompit Fritz, si la chose arrive... alors comme alors, il +sera temps d'aviser. En attendant, je suis heureux, parfaitement +heureux. Si je prenais maintenant une femme, et je me suppose de la +chance, je suppose que ma femme soit excellente, bonne ménagère et tout +ce qui s'ensuit, eh bien, David, il ne faudrait pas moins la mener +promener de temps en temps, la conduire au bal de M. le bourgmestre ou +de Mme la sous-préfète; il faudrait changer mes habitudes, je ne +pourrais plus aller le chapeau sur l'oreille, ou sur la nuque, la +cravate un peu débraillée, il faudrait renoncer à la pipe... ce serait +l'abomination de la désolation, je tremble rien que d'y penser. Tu vois +que je raisonne mes petites affaires aussi bien qu'un vieux rebbe qui +prêche à la synagogue. Avant tout, tâchons d'être heureux.</p> + +<p>—Tu raisonnes mal, Kobus.</p> + +<p>—Comment! je raisonne mal. Est-ce que le bonheur n'est pas notre but à +tous?</p> + +<p>—Non, ce n'est pas notre but, sans cela, nous serions tous heureux: on +ne verrait pas tant de misérables; Dieu nous aurait donné les moyens de +remplir notre but, il n'aurait eu qu'à le vouloir.... Ainsi, Kobus, il +veut que les oiseaux volent, et les oiseaux ont des ailes; il veut que +les poissons nagent, et les poissons ont des nageoires; il veut que les +arbres fruitiers portent des fruits en leur saison, et ils portent des +fruits; chaque être reçoit les moyens d'atteindre son but. Et puisque +l'homme n'a pas de moyens pour être heureux, puisque peut-être en ce +moment, sur toute la terre, il n'y a pas un seul homme heureux, ayant +les moyens de rester toujours heureux, cela prouve que Dieu ne le veut +pas.</p> + +<p>—Et qu'est-ce qu'il veut donc, David?</p> + +<p>—Il veut que nous méritions le bonheur, et cela fait une grande +différence, Kobus; car pour mériter le bonheur, soit dans ce bas monde, +soit dans un autre, il faut commencer par remplir ses devoirs, et le +premier de ces devoirs, c'est de se créer une famille, d'avoir une femme +et des enfants, d'élever d'honnêtes gens, et de transmettre à d'autres +le dépôt de la vie qui nous a été confié.</p> + +<p>—Il a de drôles d'idées tout de même, ce vieux rebbe, dit alors +Frédéric Schoultz en remplissant sa tasse de kirschenwasser, on croirait +qu'il pense ce qu'il dit.</p> + +<p>—Mes idées ne sont pas drôles, répondit David gravement, elles sont +justes. Si ton père le boulanger avait raisonné comme toi, s'il avait +voulu se débarrasser de tous les tracas et mener une vie inutile aux +autres, et si le père Zacharias Kobus avait eu la même façon de voir, +vous ne seriez pas là, le nez rouge et le ventre à table, à vous +goberger aux dépens de leur travail. Vous pouvez rire du vieux rebbe, +mais il a la satisfaction de vous dire au moins ce qu'il pense. Ces +anciens-là plaisantaient aussi quelquefois; seulement pour les choses +sérieuses ils raisonnaient sérieusement, et je vous dis qu'ils se +connaissaient mieux en bonheur que vous. Te rappelles-tu, Kobus, ton +père, le vieux Zacharias, si grave à son tribunal, te rappelles-tu quand +il revenait à la maison, entre onze heures et midi, son grand carton +sous le bras, et qu'il te voyait de loin jouer sur la porte, comme sa +figure changeait, comme il se mettait à sourire en lui-même, on aurait +dit qu'un rayon de soleil descendait sur lui. Et quand, dans cette même +chambre où nous sommes, il te faisait sauter sur ses genoux, et que tu +disais mille sottises, comme à l'ordinaire, était-il heureux le pauvre +homme! Va donc chercher dans ta cave ta meilleure bouteille de vin, et +pose-la devant toi, nous verrons si tu ris comme lui, si ton cœur saute +de plaisir, si tes yeux brillent, et si tu te mets à chanter l'air des +<i>Trois houzards</i>, comme il le chantait pour te réjouir!</p> + +<p>—David, s'écria Fritz tout attendri, parlons d'autre chose!</p> + +<p>—Non! tous vos plaisirs de garçon, tout votre vieux vin que vous buvez +entre vous, toutes vos plaisanteries, tout cela n'est rien... c'est de +la misère auprès du bonheur de la famille; c'est là que vous êtes +vraiment heureux, parce que vous êtes aimé; c'est là que vous louez le +Seigneur de ses bénédictions. Mais vous ne comprenez pas ces choses; je +vous dis ce que je pense de plus vrai, de plus juste, et vous ne +m'écoutez pas.»</p> + +<p>En parlant ainsi, le vieux rebbe semblait tout ému; le gros percepteur +Hâan le regardait, les yeux écarquillés, et Iôsef, de temps en temps +murmurait des paroles confuses.</p> + +<p>«Que penses-tu de cela, Iôsef? dit à la fin Kobus au bohémien.</p> + +<p>—Je pense comme le rebbe David, dit-il, mais je ne peux pas me marier, +puisque j'aime le grand air, et que mes petits pourraient mourir sur la +route.»</p> + +<p>Fritz était devenu rêveur. «Oui, il ne parle pas mal, pour un vieux +<i>posché-isroel</i>, fit-il en riant; mais je m'en tiens à mon idée, je suis +garçon et je resterai garçon.</p> + +<p>—Toi! s'écria David. Eh bien! écoute ceci, Kobus; je n'ai jamais fait +le prophète, mais, aujourd'hui, je te prédis que tu te marieras.</p> + +<p>—Que je me marierai, ha! ha! ha! David, tu ne me connais pas encore.</p> + +<p>—Tu te marieras! s'écria le vieux rebbe, en nasillant d'un air +ironique, tu te marieras!</p> + +<p>—Je parierais que non.</p> + +<p>—Ne parie pas, Kobus, tu perdrais.</p> + +<p>—Eh bien, si... je te parie... voyons... je te parie mon coin de vigne +du Sonneberg; tu sais, ce petit clos qui produit de si bon vin blanc, +mon meilleur vin, et que tu connais, rebbe, je te le parie....</p> + +<p>—Contre quoi?</p> + +<p>—Contre rien du tout.</p> + +<p>—Et moi j'accepte, fit David, ceux-ci sont témoins que j'accepte! Je +boirai ce bon vin qui ne me coûtera rien, et, après moi, mes deux +garçons en boiront aussi, hé! hé! hé!</p> + +<p>—Sois tranquille, David, fit Kobus en se levant, ce vin-là ne vous +montera jamais à la tête.</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, j'accepte; voici ma main, Fritz.</p> + +<p>—Et voici la mienne, rebbe.»</p> + +<p>Kobus alors, se tournant, demanda:</p> + +<p>«Est-ce que nous n'irons pas nous rafraîchir au <i>Grand-Cerf</i>?</p> + +<p>—Oui, allons à la brasserie, s'écrièrent les autres, cela finira bien +notre journée. Dieu de Dieu! quel dîner nous venons de faire.»</p> + +<p>Tous se levèrent et prirent leurs chapeaux; le gros percepteur Hâan et +le grand Frédéric Schoultz marchaient en avant, Kobus et Iôsef ensuite, +et le vieux David Sichel tout joyeux derrière. Ils remontèrent bras +dessus, bras dessous la rue des Capucins, et entrèrent à la brasserie du +<i>Grand-Cerf</i>, en face des vieilles halles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2> + + +<p>Le lendemain vers neuf heures, Fritz Kobus, assis au bord de son lit +d'un air mélancolique, mettait lentement ses bottes et se faisait à +lui-même la morale:</p> + +<p>«Nous avons bu trop de bière hier soir, se disait-il en se grattant +derrière les oreilles; c'est une boisson qui vous ruine la santé. +J'aurais mieux fait de prendre une bouteille de plus, et quatre ou cinq +chopes de moins.»</p> + +<p>Puis élevant la voix:</p> + +<p>«Katel! Katel!» s'écria-t-il.</p> + +<p>La vieille servante parut sur le seuil, et, le voyant bâiller, les yeux +rouges et la tignasse ébouriffée:</p> + +<p>«Hé! hé! hé! fit-elle; vous avez mal aux cheveux, monsieur Kobus?</p> + +<p>—Oui, c'est cette bière qui en est cause; si l'on m'y rattrape!...</p> + +<p>—Ah! vous dites toujours la même chose, fit la vieille en riant.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu pourrais bien me préparer pour me remettre? reprit +Fritz.</p> + +<p>—Voulez-vous du thé?</p> + +<p>—Du thé! Parle-moi d'une bonne soupe aux oignons, à la bonne heure; et +puis, attends....</p> + +<p>—Une oreille de veau à la vinaigrette?</p> + +<p>—Oui, c'est cela, une oreille à la vinaigrette. Quelle mauvaise idée on +a de prendre tant de bière! Enfin, puisque c'est fait, n'en parlons +plus. Dépêche-toi, Katel, j'arrive.»</p> + +<p>Katel rentra dans sa cuisine en riant, et Kobus, au bout d'un quart +d'heure, finit de se laver, de se peigner et de s'habiller. Il pouvait à +peine lever les bras et les jambes. Enfin, il passa sa capote, et entra +dans la salle s'asseoir devant une bonne soupe aux oignons, qui lui fit +du bien. Il mangea son oreille à la vinaigrette, et but un bon coup de +<i>forstheimer</i> par là-dessus, ce qui lui rendit courage. Il avait +pourtant encore la tête un peu lourde, et regardait le beau soleil qui +s'étendait sur les vitres.</p> + +<p>«Quelle boisson pernicieuse que la bière! dit-il, on aurait dû tordre le +cou de ce Gambrinus, lorsqu'il s'avisa de faire bouillir de l'orge avec +du houblon. C'est une chose contraire à la nature de mêler le doux et +l'amer; les hommes sont fous d'avaler un pareil poison. Mais la fumée +est cause de tout; si l'on pouvait renoncer à la pipe, on se moquerait +de la chope. Enfin, voilà.—Katel!</p> + +<p>—Quoi, monsieur?</p> + +<p>—Je sors, je vais prendre l'air; il faut que je fasse un grand tour.</p> + +<p>—Mais vous reviendrez à midi?</p> + +<p>—Oui, je pense. Dans tous les cas, si je ne suis pas rentré pour une +heure, tu lèveras la table, c'est que j'aurai poussé jusque dans quelque +village aux environs.»</p> + +<p>Tout en disant cela, Fritz se coiffait de son feutre; il prenait sa +canne à pomme d'ivoire au coin de la cheminée, et descendait dans le +vestibule.</p> + +<p>Katel ôtait la nappe en riant et se disait: «Demain, sa première visite, +après dîner, sera pour le <i>Grand-Cerf</i>. Voilà pourtant comme sont les +hommes, ils ne peuvent jamais se corriger.»</p> + +<p>Une fois dehors, Kobus remonta gravement la rue de Hildebrandt. Le temps +était magnifique; toutes les fenêtres s'ouvraient au printemps.</p> + +<p>«Eh! bonjour, monsieur Kobus, voici les beaux jours, lui criaient les +commères.</p> + +<p>—Oui, Berbel... oui, Catherine, cela promet», disait-il. Les enfants +dansaient, sautaient et criaient sur toutes les portes; on ne pouvait +rien voir de plus joyeux. Fritz, après être sorti de la ville par la +vieille porte de Hildebrandt, où les femmes étendaient déjà leur linge +et leurs robes rouges au soleil le long des anciens remparts, Fritz +monta sur le talus de l'avancée. Les dernières neiges fondaient à +l'ombre des chemins couverts, et, tout autour de la ville, aussi loin +que pouvaient s'étendre les regards, on ne voyait que de jeunes pousses +d'un vert tendre sur les haies, sur les arbres des vergers et les allées +de peupliers, le long de la Lauter. Au loin, bien loin, les montagnes +bleues des Vosges conservaient à leur sommet quelques plaques blanches +presque imperceptibles, et par là-dessus s'étendait le ciel immense, où +voguaient de légers nuages dans l'infini. Kobus, voyant ces choses, fut +véritablement heureux, et portant la vue au loin, il pensa: «Si j'étais +là-bas, sur la côte des Genêts, je n'aurais plus qu'une demi-lieue pour +être à ma ferme de Meisenthâl; je pourrais causer avec le vieux Christel +de mes affaires, et je verrais les semailles et la génisse blanche dont +me parlait Sûzel hier soir.»</p> + +<p>Comme il regardait ainsi, tout rêveur, une bande de ramiers passait bien +haut au-dessus de la côte lointaine, se dirigeant vers la grande forêt +de hêtres.</p> + +<p>Fritz, les yeux pleins de lumière, les suivit du regard, jusqu'à ce +qu'ils eussent disparu dans les profondeurs sans bornes; et tout +aussitôt, il résolut d'aller à Meisenthâl.</p> + +<p>Le vieux jardinier Bosser passait justement dans l'avancée, la houe sur +l'épaule.</p> + +<p>«Hé! père Bosser!» lui cria-t-il.</p> + +<p>L'autre leva le nez.</p> + +<p>«Faites-moi donc le plaisir, puisque vous entrez en ville, de prévenir +Katel que je vais à Meisenthâl, et que je ne rentrerai pas avant six ou +sept heures.</p> + +<p>—C'est bon, monsieur Kobus, c'est bon, je m'en charge.</p> + +<p>—Oui, vous me rendrez service.» Bosser s'éloigna, et Fritz prit à +gauche le sentier qui descend dans la vallée des Ablettes, derrière le +Postthâl, et qui remonte en face, à la côte des Genêts. Ce sentier était +déjà sec, mais des milliers de petits filets d'eau de neige se +croisaient au-dessous dans la grande prairie du Gresselthal, et +brillaient au soleil comme des veines d'argent. Kobus, en remontant la +côte en face, aperçut deux ou trois couples de tourterelles des bois, +qui filaient deux à deux le long des roches grises de la Houpe, et se +becquetaient sur les corniches, la queue en éventail. C'était un plaisir +de les voir glisser dans l'air, sans bruit, on aurait dit qu'elles +n'avaient pas besoin de remuer les ailes: l'amour les portait; elles ne +se quittaient pas et tourbillonnaient tantôt dans l'ombre des roches, +tantôt en pleine lumière, comme des bouquets de fleurs qui tomberaient +du ciel en frémissant. Il faudrait être sans cœur pour ne pas aimer ces +jolis oiseaux. Fritz, le dos appuyé à sa canne, les regarda longtemps; +il ne les avait jamais si bien vues se becqueter, car les tourterelles +des bois sont très sauvages. Elles finirent par l'apercevoir et +s'éloignèrent. Alors il se remit à marcher tout pensif, et vers onze +heures il était sur la côte des Genêts.</p> + +<p>De là, Hunebourg avec ses vieilles rues tortueuses, son église, sa +fontaine Saint-Arbogast, sa caserne de cavalerie, ses trois vieilles +portes décrépites où pendent le lierre et la mousse, était comme peinte +en bleu sur la côte en face; toutes les petites fenêtres et les lucarnes +sur les toits lançaient des éclairs. La trompette des hussards, sonnant +le rappel, s'entendait comme le bourdonnement d'une guêpe. Par la porte +de Hildebrandt s'avançait comme une file de fourmis; Kobus se rappela +que la veille était morte la sage-femme Lehnel: c'était son enterrement!</p> + +<p>Après avoir vu ces choses, il se mit à traverser le plateau d'un bon +pas; et le sentier sablonneux commençait à descendre, lorsque tout à +coup le grand toit de tuiles grises de la ferme, avec les deux autres +toits plus petits du hangar et du pigeonnier, apparurent au-dessous de +lui, dans le creux du vallon de Meisenthâl, tout au pied de la côte.</p> + +<p>C'était une vieille ferme, bâtie à l'ancienne mode, avec une grande cour +carrée entourée d'un petit mur de pierres sèches, la fontaine au milieu +de la cour, le guévoir devant l'auge verdâtre, les étables et les +écuries à droite, les granges et le pigeonnier surmonté d'une tourelle +en pointe, à gauche, le corps de logis au milieu. Derrière, se +trouvaient la distillerie, la buanderie, le pressoir, le poulailler et +les réduits à porcs: tout cela, vieux de cent cinquante ans, car c'était +le grand-père Nicolas Kobus qui l'avait bâtie. Mais dix arpents de +prairies naturelles, vingt-cinq de terres labourables, tout le tour de +la côte couvert d'arbres fruitiers, et, dans un coin au soleil, un +hectare de vignes en plein rapport, donnaient à cette ferme une grande +valeur et de beaux revenus.</p> + +<p>Tout en descendant le sentier en zigzag. Fritz regardait la petite Sûzel +faire la lessive à la fontaine, les pigeons tourbillonnaient par volées +de dix à douze autour du pigeonnier; et le père Christel, sa grande +<i>cougie</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> au poing, ramenant les bœufs de l'abreuvoir. Cet ensemble +champêtre le réjouissait; il écoutait avec une raisonnable satisfaction +la voix du chien Mopsel résonner avec les coups de battoir dans la +vallée silencieuse, et les mugissements des bœufs se prolonger jusque +dans la forêt de hêtres en face, où restaient encore quelques plaques de +neige jaunâtre au pied des arbres.</p> + +<p>Mais ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'était la petite Sûzel, +courbée sur sa planchette, savonnant le linge, le battant et le tordant +à tour de bras, comme une bonne petite ménagère. Chaque fois qu'elle +levait son battoir tout luisant d'eau de savon, le soleil brillant +dessus, envoyait un éclair jusqu'au bout de la côte.</p> + +<p>Fritz, jetant par hasard un coup d'œil dans le fond de la gorge, où la +Lauter serpente au milieu des prairies, vit, à la pointe d'un vieux +chêne, un busard qui observait les pigeons tourbillonnant autour de la +ferme. Il le mit en joue avec sa canne; aussitôt l'oiseau partit, jetant +un miaulement sauvage dans la vallée, et tous les pigeons, à ce cri de +guerre, se replièrent comme un éventail dans le colombier.</p> + +<p>Alors Kobus, riant en lui-même, repartit en trottant dans le sentier, +jusqu'à ce qu'une petite voix claire se mît à crier:</p> + +<p>«M. Kobus!... voici M. Kobus!» C'était Sûzel qui venait de l'apercevoir +et qui s'élançait sous le hangar pour appeler son père. Il atteignait à +peine le chemin des voitures, au pied de la côte, que le vieux fermier +anabaptiste, avec son large collier de barbe, son chapeau de crin, sa +camisole de laine grise garnie d'agrafes de laiton, venait à sa +rencontre, la figure épanouie, et s'écriait d'un ton joyeux: «Soyez le +bienvenu, monsieur Kobus, soyez le bienvenu. Vous nous faites un grand +plaisir en ce jour; nous n'espérions pas vous voir si tôt. Que le ciel +soit loué de vous voir décidé pour aujourd'hui.</p> + +<p>—Oui, Christel, c'est moi, dit Fritz en donnant une poignée de main au +brave homme; l'idée de venir m'a pris tout à coup, et me voilà. Hé! Hé! +hé! je vois avec satisfaction que vous avez toujours bonne mine, père +Christel.</p> + +<p>—Oui, le ciel nous a conservé la santé, monsieur Kobus; c'est le plus +grand bien que nous puissions souhaiter; qu'il en soit béni! Mais tenez, +voici ma femme que la petite est allée prévenir.»</p> + +<p>En effet, la bonne mère Orchel, grosse et grasse, avec sa coiffe de +taffetas noir, son tablier blanc et ses gros bras ronds sortant des +manches de chemise, accourait aussi, la petite Sûzel derrière elle.</p> + +<p>«Ah! Seigneur Dieu! c'est vous, monsieur Kobus, disait la bonne femme +toute riante; de si bonne heure? Ah! quelle bonne surprise vous nous +faites.</p> + +<p>—Oui, mère Orchel. Tout ce que je vois me réjouit. J'ai donné un coup +d'œil sur les vergers, tout pousse à souhait; et j'ai vu tout à l'heure +le bétail qui rentrait de l'abreuvoir, il m'a paru en bon état.</p> + +<p>—Oui, oui, tout est bien», dit la grosse fermière. On voyait qu'elle +avait envie d'embrasser Kobus, et la petite Sûzel paraissait aussi bien +heureuse. Deux garçons de labour, en blouse, sortaient alors avec la +charrue attelée; ils levèrent leur bonnet en criant: «Bonjour, monsieur +Kobus!</p> + +<p>—Bonjour, Johan; bonjour, Kasper», dit-il tout joyeux. Il s'était +approché de la vieille ferme, dont la façade était couverte d'un lattis, +où grimpaient jusque sous le toit six ou sept gros ceps de vigne noueux; +mais les bourgeons se montraient à peine. À droite de la petite porte +ronde se trouvait un banc de pierre. Plus loin, sous le toit du hangar, +qui s'avançait en auvent jusqu'à douze pieds du sol, étaient entassés +pêle-mêle les herses, les charrues, le hache-paille, les scies et les +échelles. On y voyait aussi, contre la porte de la grange, une grande +trouble à pêcher, et au-dessus, entre les poutres du hangar, pendaient +des bottes de paille, où des nichées de pierrots avaient élu domicile. +Le chien Mopsel, un petit chien de berger à poils gris de fer, grosse +moustache et queue traînante, venait se frotter à la jambe de Fritz, qui +lui passait la main sur la tête.</p> + +<p>C'est ainsi qu'au milieu des éclats de rire et des joyeux propos +qu'inspirait à tous l'arrivée de ce bon Kobus, ils entrèrent ensemble +dans l'allée, puis dans la chambre commune de la ferme, une grande salle +blanchie à la chaux, haute de huit à neuf pieds, et le plafond rayé de +poutres brunes. Trois fenêtres, à vitres octogones, s'ouvraient sur la +vallée; une autre petite, derrière, prenait jour sur la côte; le long +des fenêtres s'étendait une longue table de hêtre, les jambes en X, avec +un banc de chaque côté; derrière la porte, à gauche, se dressait le +fourneau de fonte en pyramide, et sur la table se trouvaient cinq ou six +petits gobelets et la cruche de grès à fleurs bleues; de vieilles images +de saints, enluminées de vermillon et encadrées de noir, complétaient +l'ameublement de cette pièce.</p> + +<p>«Monsieur, dit Christel, vous dînerez ici, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Cela va sans dire.</p> + +<p>—Bon. Tu sais, Orchel, ce qu'aime M. Kobus?</p> + +<p>—Oui, sois tranquille; nous avons justement fait la pâte ce matin.</p> + +<p>—Alors, asseyons-nous. Êtes-vous fatigué, monsieur Kobus? Voulez-vous +changer de souliers, mettre mes sabots?</p> + +<p>—Vous plaisantez, Christel; j'ai fait ces deux petites lieues sans m'en +apercevoir.</p> + +<p>—Allons, tant mieux. Mais tu ne dis rien à M. Kobus, Sûzel?</p> + +<p>—Que veux-tu que je lui dise? Il voit bien que je suis là, et que nous +avons tous du plaisir à le recevoir chez nous.</p> + +<p>—Elle a raison, père Christel. Nous avons assez causé hier, nous deux; +elle m'a raconté tout ce qui se passe ici. Je suis content d'elle: c'est +une bonne petite fille. Mais puisque nous y sommes, et que la mère +Orchel nous apprête des <i>noudels</i>, savez-vous ce que nous allons faire +en attendant? Allons voir un peu les champs, le verger, le jardin; il y +a si longtemps que je n'étais sorti, que cette petite course n'a fait +que me dégourdir les jambes.</p> + +<p>—Avec plaisir, monsieur Kobus. Sûzel, tu peux aider ta mère; nous +reviendrons dans une heure.»</p> + +<p>Alors Fritz et le père Christel sortirent, et comme ils reprenaient le +chemin de la cour, Kobus, en passant, vit le reflet de la flamme au fond +de la cuisine. La fermière pétrissait déjà la pâte sur l'évier.</p> + +<p>«Dans une heure, monsieur Kobus! lui cria-t-elle.</p> + +<p>—Oui, mère Orchel, oui, dans une heure.» Et ils sortirent.</p> + +<p>«Nous avons beaucoup pressé de fruits cet hiver, dit Christel; cela nous +fait au moins dix mesures de cidre et vingt de poiré. C'est une boisson +plus rafraîchissante que le vin, pendant les moissons.</p> + +<p>—Et plus saine que la bière, ajouta Kobus. On n'a pas besoin de la +fortifier, ni de l'étendre d'eau, c'est une boisson naturelle.»</p> + +<p>Ils longeaient alors le mur de la distillerie; Fritz jeta les yeux à +l'intérieur par une lucarne. «Et des pommes de terre, Christel, en +avez-vous distillé?</p> + +<p>—Non, monsieur, vous savez que l'année dernière elles n'ont pas donné; +il faut attendre une récolte abondante, pour que cela vaille la peine.</p> + +<p>—C'est juste. Tiens, il me semble que vous avez plus de poules que +l'année dernière, et de plus belles?</p> + +<p>—Ah! ça, monsieur Kobus, ce sont des cochinchinoises. Depuis deux ans, +il y en a beaucoup dans le pays; j'en avais vu chez Daniel Stenger, à la +ferme de Lauterbach, et j'ai voulu en avoir. C'est une espèce +magnifique, mais il faudra voir si ces cochinchinoises sont bonnes +pondeuses.»</p> + +<p>Ils étaient devant la grille de la basse-cour, et des quantités de +poules grandes et petites, des huppées et des pattues, un coq superbe à +l'œil roux au milieu, se tenaient là dans l'ombre, regardant, écoutant +et se peignant du bec. Quelques canards se trouvaient aussi dans le +nombre.</p> + +<p>«Sûzel! Sûzel!» cria le fermier.</p> + +<p>La petite parut aussitôt.</p> + +<p>«Quoi, mon père?</p> + +<p>—Mais ouvre donc aux poules, qu'elles prennent l'air et que les canards +aillent à l'eau; il sera temps de les enfermer quand il y aura de +l'herbe, et qu'elles iront tout déterrer au jardin.»</p> + +<p>Sûzel s'empressa d'ouvrir, et Christel se mit à descendre la prairie, +Fritz derrière lui. À cent pas de la rivière, et comme le terrain +devenait humide, l'anabaptiste fit halte, et dit:</p> + +<p>«Voyez, monsieur Kobus, depuis six ans cette pente ne produisait que des +osiers et des flèches d'eau, il y avait à peine de quoi paître une +vache; eh bien! cet hiver, nous nous sommes mis à niveler, et maintenant +toute l'eau suit sa pente à la rivière. Que le soleil donne quinze +jours, ce sera sec, et nous sèmerons là ce que nous voudrons: du trèfle, +du sainfoin, de la luzerne; je vous réponds que le fourrage sera bon.</p> + +<p>—Voilà ce que j'appelle une fameuse idée, dit Fritz.</p> + +<p>—Oui, monsieur, mais il faut que je vous parle d'une autre chose; quand +nous reviendrons à la ferme, et que nous serons à l'endroit où la +rivière fait un coude, je vous expliquerai cela, vous le comprendrez +mieux.»</p> + +<p>Ils continuèrent à se promener ainsi autour de la vallée jusque vers +midi. Christel exposait à Kobus ses intentions.</p> + +<p>«Ici, disait-il, je planterai des pommes de terre; là, nous sèmerons du +blé; après le trèfle, c'est un bon assolement.»</p> + +<p>Fritz n'y comprenait rien; mais il avait l'air de s'y entendre, et le +vieux fermier était heureux de parler des choses qui l'intéressaient le +plus.</p> + +<p>La chaleur devenait grande. À force de marcher dans ces terres grasses, +labourées profondément, et qui vous laissaient à chaque pas une motte au +talon, Kobus avait fini par sentir la sueur lui couler le long du dos; +et comme ils étaient au haut de la côte, en train de reprendre haleine, +cet immense bourdonnement des insectes, qui sortent de terre aux +premiers beaux jours, se fit entendre pour la première fois à ses +oreilles.</p> + +<p>«Écoutez, Christel, dit-il, quelle musique... hein! C'est tout de même +étonnant, cette vie qui sort de terre sous la forme de chenilles, de +hannetons, de mouches, et qui remplit l'air du jour au lendemain; c'est +quelque chose de grand!</p> + +<p>—Oui, c'est même trop grand, dit l'anabaptiste. Si nous n'avions pas le +bonheur d'avoir des moineaux, des pinsons, des hirondelles et des +centaines d'autres petits oiseaux, comme les chardonnerets et les +fauvettes, pour exterminer toute cette vermine, nous serions perdus, +monsieur Kobus: les hannetons, les chenilles et les sauterelles nous +mangeraient tout! Heureusement, le Seigneur vient à notre aide. On +devrait défendre la chasse des petits oiseaux; moi, j'ai toujours +défendu de dénicher les moineaux de la ferme; ça nous pille beaucoup de +grain, mais ça nous en sauve encore plus.</p> + +<p>—Oui, reprit Fritz, voilà comment tout marche dans ce bas monde: les +insectes dévorent les plantes, les oiseaux dévorent les insectes, et +nous mangeons les oiseaux avec le reste. Depuis le commencement, les +choses ont été arrangées pour que nous mangions tout: nous avons +trente-deux dents pour cela; les unes pointues, les autres tranchantes, +et les autres, ce qu'on appelle les grosses dents, pour écraser. Cela +prouve que nous sommes les rois de la terre.</p> + +<p>—Mais écoutez, Christel!... qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—Ça, c'est la grosse cloche de Hunebourg qui sonne midi, le son entre +là-bas dans la vallée, près de la roche des Tourterelles.»</p> + +<p>Ils se mirent à redescendre, et, sur le bord de la rivière, à cent pas +de la ferme, l'anabaptiste, s'arrêtant de nouveau dit:</p> + +<p>«Monsieur Kobus, voici l'idée dont je vous parlais tout à l'heure. Voyez +comme la rivière est basse ici; tous les ans, à la fonte des neiges, ou +quand il tombe une grande averse en été, la rivière déborde; elle avance +de cent pas au moins dans ce coin; si vous étiez arrivé la semaine +dernière, vous l'auriez vu plein d'écume; maintenant encore la terre est +très humide.</p> + +<p>«Eh bien! j'ai pensé que si l'on creusait de cinq ou six pieds dans ce +tournant, ça nous donnerait d'abord deux ou trois cents tombereaux de +terre grasse, qui formeraient un bon engrais pour la côte, car il n'y a +rien de mieux que de mêler la terre glaise à la terre de chaux. Ensuite, +en bâtissant un petit mur bien solide du côté de la rivière, nous +aurions le meilleur réservoir qu'on puisse souhaiter pour tenir de la +truite, du barbeau, de la tanche, et toutes les espèces de la Lauter. +L'eau entrerait par une écluse grillée, et sortirait par une claie bien +serrée de l'autre côté: les poissons seraient là dans l'eau vive comme +chez eux, et l'on n'aurait qu'à jeter le filet pour en prendre ce qu'on +voudrait.</p> + +<p>«Au lieu que maintenant, surtout depuis que l'horloger de Hunebourg et +ses deux fils viennent pêcher toute la sainte journée, et qu'ils +emportent tous les soirs des truites plein leurs sacs, il n'y a plus +moyen d'en avoir. Que pensez-vous de cela, monsieur Kobus, vous qui +aimez le poisson d'eau courante? Toutes les semaines, Sûzel vous en +porterait avec le beurre, les œufs et le reste.</p> + +<p>—Ça, dit Fritz, la bouche pleine d'admiration, c'est une idée +magnifique. Christel, vous êtes un homme rempli de bon sens. Depuis +longtemps j'aurais dû penser à ce réservoir, car j'aime beaucoup la +truite. Oui, vous avez raison. Tiens, tiens, c'est tout à fait juste! +Pas plus tard que demain nous commencerons, entendez-vous, Christel? Ce +soir, je vais à Hunebourg chercher des ouvriers, des tombereaux et des +brouettes. Il faut que l'architecte Lang arrive, pour que la chose soit +faite en règle. Et, l'affaire terminée, nous sèmerons là-dedans des +truites, des perches, des barbeaux, comme on sème des choux, des raves +et des carottes dans son jardin.»</p> + +<p>Kobus partit alors d'un grand éclat de rire, et le vieil anabaptiste +parut heureux de le voir approuver son plan. Tout en regagnant la ferme, +Fritz disait:</p> + +<p>«Je vais m'établir chez vous, Christel, huit, dix, quinze jours, pour +surveiller et pousser ce travail. Je veux tout voir de mes propres yeux. +Il faudra, du côté de la rivière, un mur solide, de bonne chaux et de +bonnes fondations; nous aurons aussi besoin de sable et de gravier pour +le fond du réservoir, car les poissons d'eau courante veulent du +gravier. Enfin nous établirons cela pour durer longtemps.»</p> + +<p>Ils entraient alors dans la grande cour en face du hangar; Sûzel se +trouvait sur la porte.</p> + +<p>«Est-ce que ta mère nous attend? lui demanda le vieil anabaptiste.</p> + +<p>—Pas encore; elle est seulement en train de dresser la table.</p> + +<p>—Bon! nous avons le temps de voir les écuries.» Il traversa la cour et +ouvrit la lucarne. Kobus regarda l'étable blanchie à la chaux et pavée +de moellons, une rigole au milieu en pente douce, les bœufs et les +vaches à la file dans l'ombre. Comme tous ces bons animaux tournaient la +tête vers la lumière, le père Christel dit: «Ces deux grands bœufs, sur +le devant, sont à l'engrais depuis trois mois; le boucher juif, Isaac +Schmoûle, en a envie; il est déjà venu deux ou trois fois. Les six +autres nous suffiront cette année pour le labour. Mais voyez ce petit +noir, monsieur, il est magnifique, et c'est bien dommage que nous +n'ayons pas la paire. J'ai déjà couru tout le pays pour en trouver un +pareil. Quant aux vaches, ce sont les mêmes que l'année dernière. Roesel +est fraîche à lait; je veux lui laisser nourrir sa petite génisse +blanche.</p> + +<p>—C'est bon, fit Kobus, je vois que tout est bien. Maintenant, allons +dîner, je me sens une pointe d'appétit.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2> + + +<p>L'idée du réservoir aux poissons avait enthousiasmé Fritz. À peine le +dîner terminé, vers une heure, il se remettait en marche pour Hunebourg. +Et le lendemain il revenait avec une voiture de pioches, de pelles et de +brouettes, quelques ouvriers de la carrière des Trois-Fontaines et +l'architecte Lang, qui devait tracer le plan de l'ouvrage.</p> + +<p>On descendit aussitôt à la rivière, on examina le terrain. Lang, son +mètre au poing, prit les mesures; il discuta l'entreprise avec le père +Christel, et Kobus planta lui-même les piquets. Finalement, lorsqu'on se +trouva d'accord sur la chose et le prix, les ouvriers se mirent à +l'œuvre.</p> + +<p>Lang avait cette année-là sa grande entreprise du pont de pierre sur la +Lauter, entre Hunebourg et Biewerkirch; il ne put donc surveiller les +travaux; mais Fritz, installé chez l'anabaptiste, dans la belle chambre +du premier, se chargea de ce soin.</p> + +<p>Ses deux fenêtres s'ouvraient sur le toit du hangar; il n'avait pas même +besoin de se lever, pour voir où l'ouvrage en était, car de son lit il +découvrait d'un coup d'œil la rivière, le verger en face et la côte +au-dessus. C'était comme fait exprès pour lui.</p> + +<p>Au petit jour, quand le coq lançait son cri dans la vallée encore toute +grise, et qu'au loin, bien loin, les échos du Bichelberg lui répondaient +dans le silence; quand Mopsel se retournait dans sa niche, après avoir +lancé deux ou trois aboiements; quand la haute grive faisait entendre sa +première note dans les bois sonores; puis, quand tout se taisait de +nouveau quelques secondes, et que les feuilles se mettaient à +frissonner—sans que l'on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer, +elles aussi, le père de la lumière et de la vie—, et qu'une sorte de +pâleur s'étendait dans le ciel, alors Kobus s'éveillait; il avait +entendu ces choses avant d'ouvrir les yeux et regardait.</p> + +<p>Tout était encore sombre autour de lui, mais en bas, dans l'allée, le +garçon de labour marchait d'un pas pesant; il entrait dans la grange et +ouvrait la lucarne du fenil, sur l'écurie, pour donner le fourrage aux +bêtes. Les chaînes remuaient, les bœufs mugissaient tout bas, comme +endormis, les sabots allaient et venaient.</p> + +<p>Bientôt après, la mère Orchel descendait dans la cuisine; Fritz, tout en +écoutant la bonne femme allumer du feu et remuer les casseroles, +écartait ses rideaux et voyait les petites fenêtres grises se découper +en noir sur l'horizon pâle.</p> + +<p>Quelquefois un nuage, léger comme un écheveau de pourpre, indiquait que +le soleil allait paraître entre les deux côtes en face, dans dix +minutes, un quart d'heure.</p> + +<p>Mais déjà la ferme était pleine de bruit: dans la cour, le coq, les +poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait. Dans la +cuisine, les casseroles tintaient, le feu pétillait, les portes +s'ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors sous le +hangar. On entendait trotter au loin les ouvriers arrivant du +Bichelberg.</p> + +<p>Puis, tout à coup tout devenait blanc: c'était lui... le soleil, qui +venait enfin de paraître. Il était là, rouge, étincelant comme de l'or. +Fritz, le regardant monter entre les deux côtes, pensait: «Dieu est +grand.»</p> + +<p>Et plus bas, voyant les ouvriers piocher, traîner la brouette, il se +disait: «Ça va bien!»</p> + +<p>Il entendait aussi la petite Sûzel monter et descendre l'escalier en +trottant comme une perdrix, déposer ses souliers cirés à la porte, et +faire doucement, pour ne pas l'éveiller. Il souriait en lui-même, +surtout quand le chien Mopsel se mettait à aboyer dans la cour, et qu'il +entendait la petite lui crier d'une voix étouffée: «Chut! chut! Ah! le +gueux, il est capable d'éveiller M. Kobus!»</p> + +<p>«C'est étonnant, pensait-il, comme cette petite prend soin de moi; elle +devine tout ce qui peut me faire plaisir: à force de <i>damfnoudels</i>, j'en +avais assez; j'aurais voulu des œufs à la coque, elle m'en a fait sans +que j'aie dit un mot; ensuite j'avais assez d'œufs, elle m'a fait des +côtelettes aux fines herbes.... C'est une enfant pleine de bon sens; +cette petite Sûzel m'étonne!»</p> + +<p>Et, songeant à ces choses, il s'habillait et descendait; les gens de la +ferme avaient fini leur repas du matin; ils attachaient la charrue, et +se mettaient en route.</p> + +<p>La petite nappe blanche était mise au bout de la table, le couvert, la +chopine de vin et la grosse carafe d'eau fraîche dessus, toute +scintillante de gouttelettes. Les fenêtres de la salle, ouvertes sur la +vallée, laissaient entrer par bouffées les âpres parfums des bois.</p> + +<p>En ce moment le père Christel arrivait déjà quelquefois de la côte, la +blouse trempée de rosée et les souliers chargés de glèbe jaune.</p> + +<p>«Eh bien, monsieur Kobus, s'écriait le brave homme, comment ça va-t-il +ce matin?</p> + +<p>—Mais, très bien, père Christel; je me plais de plus en plus ici, je +suis comme un coq en pâte, votre petite Sûzel ne me laisse manquer de +rien.»</p> + +<p>Si Sûzel se trouvait là, aussitôt elle rougissait et se sauvait bien +vite, et le vieil anabaptiste disait: «Vous faites trop d'éloges à cette +enfant, monsieur Kobus; vous la rendrez orgueilleuse d'elle-même.</p> + +<p>—Bah! bah! il faut bien l'encourager, que diable; c'est tout à fait une +bonne petite femme de ménage: elle fera la satisfaction de vos vieux +jours, père Christel.</p> + +<p>—Dieu le veuille, monsieur Kobus, Dieu le veuille, pour son bonheur et +pour le nôtre!»</p> + +<p>Ils déjeunaient alors ensemble, puis allaient voir les travaux, qui +marchaient très bien et prenaient une belle tournure. Après cela, le +fermier retournait aux champs, et Fritz rentrait fumer une bonne pipe +dans sa chambre, les deux coudes au bord de sa fenêtre, sous le toit, +regardant travailler les ouvriers, les gens de la ferme aller et venir, +mener le bétail à la rivière, piocher le jardin, la mère Orchel semer +des haricots, et Sûzel entrer dans l'étable avec un petit cuveau de +sapin bien propre, pour traire les vaches, ce qu'elle faisait le matin +vers sept heures, et le soir à huit heures après le souper.</p> + +<p>Souvent alors il descendait, afin de jouir de ce spectacle, car il avait +fini par prendre goût au bétail, et c'était un véritable plaisir pour +lui, de voir ces bonnes vaches, calmes et paisibles, se retourner à +l'approche de la petite Sûzel, avec leurs museaux roses ou bleuâtres, et +se mettre à mugir en chœur comme pour la saluer.</p> + +<p>«Allons, Schwartz, allons, Horni... retournez-vous.... Laissez-moi +passer!» leur criait Sûzel en les poussant de sa petite main potelée.</p> + +<p>Ils ne la quittaient pas de l'œil, tant ils l'aimaient; et quand, +assise sur son tabouret de bois à trois pieds, elle se mettait à traire, +la grande Blanche ou la petite Roesel se retournaient sans cesse pour +lui donner un coup de langue, ce qui la fâchait plus qu'on ne peut dire.</p> + +<p>«Je n'en viendrai jamais à bout, c'est fini!», s'écriait-elle.</p> + +<p>Et Fritz, regardant cela par la lucarne, riait de bon cœur.</p> + +<p>Quelquefois, l'après-midi, il détachait la nacelle et descendait +jusqu'aux roches grises de la forêt de bouleaux. Il jetait le filet sur +ces fonds de sable; mais rarement il prenait quelque chose, et, toujours +en ramant pour remonter le courant jusqu'à la ferme, il pensait:</p> + +<p>«Ah! quelle bonne idée nous avons eue de creuser un réservoir; d'un seul +coup de filet, je vais avoir plus de poisson que je n'en prendrais en +quinze jours dans la rivière.»</p> + +<p>Ainsi s'écoulait le temps à la ferme, et Kobus s'étonnait de regretter +si peu sa cave, sa cuisine, sa vieille Katel et la bière du +<i>Grand-Cerf</i>, dont il s'était fait une habitude depuis quinze ans.</p> + +<p>«Je ne pense pas plus à tout cela, se disait-il parfois le soir, que si +ces choses n'avaient jamais existé. J'aurais du plaisir à voir le vieux +rebbe David, le grand Frédéric Schoultz, le percepteur Hâan, c'est vrai; +je ferais volontiers le soir une partie de <i>youker</i> avec eux, mais je +m'en passe très bien, il me semble même que je me porte mieux, que j'ai +les jambes plus dégourdies et meilleur appétit; cela vient du grand air. +Quand je retournerai là-bas, je vais avoir une mine de chanoine, +fraîche, rose, joufflue; on ne verra plus mes yeux, tant j'engraisse, +ha! ha! ha!»</p> + +<p>Un jour, Sûzel ayant eu l'idée de chercher en ville une poitrine de veau +bien grasse, de la farcir de petits oignons hachés et de jaunes d'œufs, +et d'ajouter à ce dîner des beignets d'une sorte particulière, +saupoudrés de cannelle et de sucre, Fritz trouva cela de si bon goût, +qu'ayant appris que Sûzel avait seule préparé ces friandises, il ne put +s'empêcher de dire à l'anabaptiste, après le repas:</p> + +<p>«Écoutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le bon sens +et l'esprit. Où diable Sûzel peut-elle avoir appris tant de choses? Cela +doit être naturel.</p> + +<p>—Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c'est naturel: les uns +naissent avec des qualités; et les autres n'en ont pas, malheureusement +pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple, est très bon pour aboyer +contre les gens; mais si quelqu'un voulait en faire un chien de chasse, +il ne serait plus bon à rien. Notre enfant, monsieur Kobus, est née pour +conduire un ménage; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le +beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma femme. +On n'a jamais eu besoin de lui dire: "Sûzel, il faut s'y prendre de +telle manière." C'est venu tout seul, voilà ce que j'appelle une vraie +femme de ménage, dans deux ou trois ans, bien entendu, car, maintenant, +elle n'est pas encore assez forte pour les grands travaux; mais ce sera +une vraie femme de ménage; elle a reçu le don du Seigneur, elle fait ces +choses avec plaisir.</p> + +<p>«Quand on est forcé de porter son chien à la chasse, disait le vieux +garde Froelig, cela va mal; les vrais chiens de chasse y vont tout +seuls, on n'a pas besoin de leur dire: "Ça, c'est un moineau, ça une +caille ou une perdrix;" ils ne tombent jamais en arrêt devant une motte +de terre comme devant un lièvre. Mopsel, lui, ne ferait pas la +différence. Mais quant à Sûzel, j'ose dire qu'elle est née pour tout ce +qui regarde la maison.</p> + +<p>—C'est positif, dit Fritz. Mais le don de la cuisine, voyez-vous, est +une véritable bénédiction. On peut rouir le chanvre, filer, laver, tout +ce que vous voudrez, avec des bras, des jambes et de la bonne volonté; +mais distinguer une sauce d'une autre, et savoir les appliquer à propos, +voilà quelque chose de rare. Aussi j'estime plus ces beignets que tout +le reste; et pour les faire aussi bons, je soutiens qu'il faut mille +fois plus de talent que pour filer et blanchir cinquante aunes de toile.</p> + +<p>—C'est possible, monsieur Kobus; vous êtes plus fort sur ces articles +que moi.</p> + +<p>—Oui, Christel, et je suis si content de ces beignets, que je voudrais +savoir comment elle s'y est prise pour les faire.</p> + +<p>—Eh! nous n'avons qu'à l'appeler, dit le vieux fermier, elle nous +expliquera cela.—Sûzel! Sûzel!»</p> + +<p>Sûzel était justement en train de battre le beurre dans la cuisine, le +tablier blanc à bavette serré à la taille, agrafé sur la nuque, et +remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue à son joli menton +rose. Des centaines de petites taches blanches mouchetaient ses bras +dodus et ses joues; il y en avait jusque dans ses cheveux, tant elle +mettait d'ardeur à son ouvrage.</p> + +<p>C'est ainsi qu'elle entra toute animée, demandant: «Quoi donc, mon +père?»</p> + +<p>Et Fritz, la voyant fraîche et souriante, ses grands yeux bleus +écarquillés d'un air naïf, et sa petite bouche entrouverte laissant +apercevoir de jolies dents blanches, Fritz ne put s'empêcher de faire la +réflexion qu'elle était appétissante comme une assiette de fraises à la +crème.</p> + +<p>«Qu'est-ce qu'il y a, mon père? fit-elle de sa petite voix gaie: vous +m'avez appelée?</p> + +<p>—Oui, voici M. Kobus qui trouve tes beignets si bons qu'il voudrait +bien en connaître la recette.»</p> + +<p>Sûzel devint toute rouge de plaisir. «Oh! monsieur Kobus veut rire de +moi.</p> + +<p>—Non, Sûzel, ces beignets sont délicieux; comment les as-tu faits, +voyons?</p> + +<p>—Oh! monsieur Kobus, ça n'est pas difficile, j'ai mis... mais, si vous +voulez, j'écrirai cela... vous pourriez oublier.</p> + +<p>—Comment! elle sait écrire, père Christel?</p> + +<p>—Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le vieil +anabaptiste.</p> + +<p>—Diable... diable... voyez-vous cela... mais c'est une vraie +ménagère.... Je n'oserai plus la tutoyer tout à l'heure.... Eh bien, +Sûzel, c'est convenu, tu écriras la recette.»</p> + +<p>Alors Sûzel, heureuse comme une petite reine, rentra dans la cuisine, et +Kobus alluma sa pipe en attendant le café.</p> + +<p>Les travaux du réservoir se terminèrent le lendemain de ce jour, vers +cinq heures. Il avait trente mètres de long sur vingt de large, un mur +solide l'entourait; mais avant de poser les grilles commandées au +Klingenthal, il fallait attendre que la maçonnerie fût bien sèche.</p> + +<p>Les ouvriers partirent donc la pioche et la pelle sur l'épaule; et +Fritz, le même soir, pendant le souper, déclara qu'il retournerait le +lendemain à Hunebourg. Cette décision attrista tout le monde.</p> + +<p>«Vous allez partir au plus beau moment de l'année, dit l'anabaptiste. +Encore deux ou trois jours et les noisettes auront leurs pompons, les +sureaux et les lilas auront leurs grappes, tous les genêts de la côte +seront fleuris, on ne trouvera que des violettes à l'ombre des haies.</p> + +<p>—Et, dit la mère Orchel, Sûzel qui pensait vous servir de petits radis +un de ces jours.</p> + +<p>—Que voulez-vous, répondit Fritz, je ne demanderais pas mieux que de +rester; mais j'ai de l'argent à recevoir, des quittances à donner; j'ai +peut-être des lettres qui m'attendent. Et puis, dans une quinzaine, je +reviendrai poser les grilles; alors je verrai tout ce que vous me dites.</p> + +<p>—Enfin, puisqu'il le faut, dit le fermier, n'en parlons plus; mais +c'est fâcheux tout de même.</p> + +<p>—Sans doute, Christel, je le regrette aussi.» La petite Sûzel ne dit +rien, mais elle paraissait toute triste, et ce soir-là Kobus, fumant +comme d'habitude sa pipe à sa fenêtre, avant de se coucher, ne +l'entendit pas chanter de sa jolie voix de fauvette, en lavant la +vaisselle. Le ciel, à droite vers Hunebourg, était rouge comme une +braise, tandis que les coteaux en face, à l'autre bout de l'horizon, +passaient des teintes d'azur au violet sombre, et finissaient par +disparaître dans l'abîme.</p> + +<p>La rivière, au fond de la vallée, fourmillait de poussière d'or; et les +saules, avec leurs longues feuilles pendantes, les joncs avec leurs +flèches aiguës, les osiers et les trembles, papillotant à la brise, se +dessinaient en larges hachures noires sur ce fond lumineux. Un oiseau +des marais, quelque martin-pêcheur sans doute, jetait de seconde en +seconde dans le silence son cri bizarre. Puis tout se tut, et Fritz se +coucha.</p> + +<p>Le lendemain, à huit heures, il avait déjeuné, et debout, le bâton à la +main devant la ferme avec le vieil anabaptiste et la mère Orchel, il +allait partir.</p> + +<p>«Mais où donc est Sûzel, s'écria-t-il, je ne l'ai pas encore vue ce +matin?</p> + +<p>—Elle doit être à l'étable ou dans la cour, dit la fermière.</p> + +<p>—Eh bien! allez la chercher; je ne puis quitter le Meisenthâl sans lui +dire adieu.» Orchel entra dans la maison, et quelques instants après +Sûzel paraissait, toute rouge.</p> + +<p>«Hé! Sûzel, arrive donc, lui cria Kobus, il faut que je te remercie; je +suis très content de toi, tu m'as bien traité. Et pour te prouver ma +satisfaction, tiens, voici un <i>goulden</i>, dont tu feras ce que tu +voudras.»</p> + +<p>Mais Sûzel, au lieu d'être joyeuse à ce cadeau, parut toute confuse. +«Merci, monsieur Kobus», dit-elle. Et comme Fritz insistait, disant: +«Prends donc cela. Sûzel, tu l'as bien gagné.» Elle, détournant la tête, +se prit à fondre en larmes. «Qu'est-ce que cela signifie? dit alors le +père Christel; pourquoi pleures-tu?</p> + +<p>—Je ne sais pas, mon père», fit-elle en sanglotant. Et Kobus de son +côté pensa: «Cette petite est fière, elle croit que je la traite comme +une servante, cela lui fait de la peine.»</p> + +<p>C'est pourquoi, remettant le <i>goulden</i> dans sa poche, il dit:</p> + +<p>«Écoute, Sûzel, je t'achèterai moi-même quelque chose, cela vaudra +mieux. Seulement, il faut que tu me donnes la main; sans cela, je +croirais que tu es fâchée contre moi.»</p> + +<p>Alors Sûzel, sa jolie figure cachée dans son tablier, et la tête penchée +en arrière sur l'épaule, lui tendit la main; et quand Fritz l'eut +serrée, elle rentra dans l'allée en courant.</p> + +<p>«Les enfants ont de drôles d'idées, dit l'anabaptiste. Tenez, elle a cru +que vous vouliez la payer des choses qu'elle a faites de bon cœur.</p> + +<p>—Oui, dit Kobus, je suis bien fâché de l'avoir chagrinée.</p> + +<p>—Hé! s'écria la mère Orchel, elle est aussi trop orgueilleuse. Cette +petite nous fera de grands chagrins.</p> + +<p>—Allons, calmez-vous, mère Orchel, dit Fritz en riant; il vaut mieux +être un peu trop fier que pas assez, croyez-moi, surtout pour les +filles. Et, maintenant, au revoir!»</p> + +<p>Il se mit en route avec Christel, qui l'accompagna jusque sur la côte; +ils se séparèrent près des roches, et Kobus poursuivit seul sa route +d'un bon pas vers Hunebourg.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2> + + +<p>Malgré tout le plaisir qu'avait eu Fritz à la ferme, ce n'est pas sans +une vive satisfaction qu'il découvrit Hunebourg sur la côte en face. +Autant tout était humide dans la vallée le jour de son départ, autant +alors tout était sec et clair. La grande prairie de Finckmath s'étendait +comme un immense tapis de verdure des glacis jusqu'au ruisseau des +Ablettes, et, tout au haut, les grands fumiers de cavalerie du Postthâl, +les petits jardins des vétérans, entourés de haies vives, et les vieux +remparts moussus, produisaient un effet superbe.</p> + +<p>Il voyait aussi, derrière les acacias en boule de la petite place, près +de l'hôtel de ville, la façade blanche de sa maison; et la distance ne +l'empêchait pas de reconnaître que les fenêtres étaient ouvertes pour +donner de l'air.</p> + +<p>Tout en marchant, il se représentait la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>, avec +sa cour au fond entourée de platanes; les petites tables au-dessous, +encombrées de monde, les chopes débordant de mousse. Il se revoyait dans +sa chambre, en manches de chemise, les pantalons serrés aux hanches, les +pieds dans ses pantoufles, et se disait tout joyeux:</p> + +<p>«On n'est pourtant jamais mieux que chez soi, dans ses vieux habits et +ses vieilles habitudes. J'ai passé quinze jours agréables au Meisenthâl, +c'est vrai; mais s'il avait fallu rester encore, j'aurais trouvé le +temps long. Nous allons donc recommencer nos discussions, le vieux David +Sichel et moi; nous allons nous remettre à nos bonnes parties de <i>youker</i> +avec Frédéric Schoultz, le percepteur Hâan, Speck et les autres. Voilà +ce qui me convient le mieux. Quand je suis assis en face de ma table, +pour dîner ou pour régler un compte, tout est dans l'ordre naturel. +Partout ailleurs je puis être assez content, mais jamais aussi calme, +aussi paisible que dans mon bon vieux Hunebourg.»</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure, tout en rêvant de la sorte, il avait parcouru +le sentier de la Finckmath, et passait derrière les fumiers du Postthâl +pour entrer en ville.</p> + +<p>«Qu'est-ce que la vieille Katel va me dire? pensait-il. Elle va me +dévider son chapelet; elle va me reprocher une si longue absence.»</p> + +<p>Et tout en allongeant le pas sous la porte de Hildebrandt, il souriait +et regardait en passant les portes et les fenêtres ouvertes dans la +grande rue tortueuse: le ferblantier Schwartz, taillant son fer-blanc, +les besicles sur son petit nez camard et les yeux écarquillés; le +tourneur Sporte faisant siffler sa roue et dévidant ses ételles en +rubans sans fin; le tisserand Koffel, tout petit et tout jaune, devant +son métier, lançant sa navette avec un bruit de ferraille interminable; +le forgeron Nickel ferrant le cheval du gendarme Hierthès, à la porte de +sa forge, et le tonnelier Schweyer enfonçant les douves de ses tonnes à +grands coups de maillet, au fond de sa voûte retentissante.</p> + +<p>Tous ces bruits, ce mouvement, cette lumière blanche sur les toits, +cette ombre dans la rue; le passage de tous ces gens qui le saluaient +d'un air particulier, comme pour dire: «Voilà M. Kobus de retour; il +faut que je me dépêche de raconter cette nouvelle à ma femme»; les +enfants criant en chœur à l'école: «B-A, BA, B-E, BE»; et les commères +réunies par cinq ou six devant leur porte, tricotant, babillant comme +des pies, pelant des pommes de terre, et lui criant, en se fourrant +l'aiguille derrière l'oreille: «Hé! c'est vous, monsieur Kobus; qu'il y +a longtemps qu'on ne vous a vu!» tout cela le réjouissait et le +remettait dans son assiette ordinaire.</p> + +<p>«Je vais me changer en arrivant, se disait-il, et puis j'irai prendre +une chope à la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>.»</p> + +<p>Dans ces agréables pensées il tournait au coin de la mairie, et +traversait la place des Acacias, où se promenaient gravement les anciens +capitaines en retraite, chauffant leurs rhumatismes au soleil, et sept +ou huit officiers de hussards, roides dans leurs uniformes comme des +soldats de bois.</p> + +<p>Mais il n'avait pas encore gravi les cinq ou six marches en péristyle de +sa maison, que la vieille Katel criait déjà dans le vestibule:</p> + +<p>«Voici M. Kobus!</p> + +<p>—Oui... oui... c'est moi, fit-il en montant quatre à quatre.</p> + +<p>—Ah! monsieur Kobus, s'écria la vieille en joignant les mains, quelles +inquiétudes vous m'avez données!</p> + +<p>—Comment, Katel, est-ce que je ne t'avais pas prévenue, en venant +chercher les ouvriers, que je serais absent quelques jours?</p> + +<p>—Oui, monsieur, mais c'est égal... d'être seule à la maison... de faire +la cuisine pour une seule personne....</p> + +<p>—Sans doute... sans doute... je comprends ça... je me suis dérangé; +mais une fois tous les quinze ans, ce n'est pas trop. Allons, me voilà +revenu... tu vas faire la cuisine pour nous deux. Et maintenant, Katel, +laisse-moi, il faut que je me change, je suis tout en sueur.</p> + +<p>—Oui, monsieur, dépêchez-vous, on attrape si vite un coup d'air.»</p> + +<p>Fritz entra dans sa chambre, et refermant la porte, il s'écria: «Nous y +voilà donc!» Il n'était plus le même homme. Tout en tirant les rideaux, +en se lavant, en changeant de linge et d'habits, il riait et se disait:</p> + +<p>«Hé! hé! Hé! je vais donc me refaire du bon sang, je vais donc pouvoir +rire encore! Ces bœufs, ces vaches, ces poules de la ferme m'avaient +rendu mélancolique.»</p> + +<p>Et le grand Schoultz, le percepteur Hâan, le vieux rebbe David, la +brasserie du <i>Grand-Cerf</i>, la vieille cour de la synagogue, la halle, la +place du marché, toute la ville lui repassait devant les yeux, comme des +figures de lanterne magique.</p> + +<p>Enfin, au bout de vingt minutes, frais, dispos, joyeux, il ressortit, +son large feutre sur l'oreille, la face épanouie, et dit à Katel en +passant:</p> + +<p>«Je sors, je vais faire un tour en ville.</p> + +<p>—Oui, monsieur... mais vous reviendrez?</p> + +<p>—Sois tranquille, sois tranquille; au coup de midi je serai à table.» +Et il descendit dans la rue en se demandant:</p> + +<p>«Où vais-je aller? à la brasserie? il n'y a personne avant midi. Allons +voir le vieux David, oui, allons chez le vieux rebbe. C'est drôle, rien +que de penser à lui, mon ventre en galope. Il faut que je le mette en +colère; il faut que je lui dise quelque chose pour le fâcher, cela me +secouera la rate, et j'en dînerai mieux.»</p> + +<p>Dans cette agréable perspective, il descendit la rue des Capucins +jusqu'à la cour de la synagogue, où l'on entrait par une antique porte +cochère. Tout le monde traversait alors cette cour, pour descendre par +le petit escalier en face, dans la rue des Juifs. C'était vieux comme +Hunebourg; on ne voyait là-dedans que de grandes ombres grises, de +hautes bâtisses décrépites, sillonnées de chêneaux rouillés; et toute la +Judée pendait aux lucarnes d'alentour, jusqu'à la cime des airs, ses bas +troués, ses vieux jupons crasseux, ses culottes rapiécées, son linge +filandreux. À tous les soupiraux apparaissaient des têtes branlantes, +des bouches édentées, des nez et des mentons en carnaval: on aurait dit +que ces gens arrivaient de Ninive, de Babylone, ou qu'ils étaient +réchappés de la captivité d'Égypte, tant ils paraissaient vieux.</p> + +<p>Les eaux grasses des ménages suintaient le long des murs, et, pour dire +la vérité, cela ne sentait pas bon.</p> + +<p>À la porte de la cour se trouvait un mendiant chrétien, assis sur ses +deux jambes croisées; il avait la barbe longue de trois semaines, toute +grise, les cheveux plats, et les favoris en canon de pistolet; c'était +un ancien soldat de l'Empire: on l'appelait <i>der Frantzoze</i>.<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a></p> + +<p>Le vieux David demeurait au fond avec sa femme, la vieille Sourlé, toute +ronde et toute grasse, mais d'une graisse jaunâtre, les joues entourées +de grosses rides en demi-cercle; son nez était camard, ses yeux très +bruns, et sa bouche ornée de petites rides en étoile, comme un trou.</p> + +<p>Elle portait un bandeau sur le front, selon la loi de Moïse, pour cacher +ses cheveux, afin de ne pas séduire les étrangers. Du reste elle avait +bon cœur, et le vieux David se faisait un plaisir de la proclamer le +modèle accompli de son sexe.</p> + +<p>Fritz mit un <i>groschen</i> dans la sébile du <i>Frantzoze</i>; il avait allumé +sa pipe, et fumait à grosses bouffées pour traverser le cloaque. En face +du petit escalier, dont chaque marche est creusée comme la pierre d'une +gargouille, il fit halte, se pencha de côté dans une petite fenêtre +ronde, à ras de terre, et vit le rabbin au fond d'une grande chambre +enfumée, assis devant une table de vieux chêne, les deux coudes sur un +gros bouquin à tranche rouge, et son front ridé entre ses mains.</p> + +<p>La figure du vieux David, dans cette attitude réfléchie, et sous cette +lumière grise, ne manquait pas d'un grand caractère; il y avait dans +l'ensemble de ses traits quelque chose de l'esprit rêveur et +contemplatif du dromadaire, ce qui se retrouve du reste chez toutes les +races orientales.</p> + +<p>«Il lit le Talmud», se dit Fritz.</p> + +<p>Puis, descendant deux marches, il ouvrit la porte en s'écriant:</p> + +<p>«Tu es donc toujours enfoncé dans la joie et les prophètes, vieux +<i>posché-isroel</i>?</p> + +<p>—Ah! c'est toi, <i>schaude</i>! fit le vieux rabbin, dont la figure prit +aussitôt une expression de joie intérieure, en même temps que d'ironie +fine, quoique pleine de bonhomie; tu n'as donc pu te passer de moi plus +longtemps, tu t'ennuyais et tu es content de me voir?</p> + +<p>—Oui, c'est toujours avec un nouveau plaisir que je te revois, fit +Kobus en riant; c'est un grand plaisir pour moi de me trouver en face +d'un véritable croyant, un petit-fils du vertueux Jacob, qui dépouilla +son frère....</p> + +<p>—Halte! s'écria le rebbe, halte! tes plaisanteries sur ce chapitre ne +peuvent aller. Tu es un <i>épicaures</i> sans foi ni loi. J'aimerais mieux +soutenir une discussion en règle contre deux cents prêtres, cinquante +évêques et le pape lui-même, que contre toi. Du moins, ces gens sont +forcés d'admettre les textes, de reconnaître qu'Abraham, Jacob, David et +tous les prophètes étaient d'honnêtes gens; mais toi, maudit <i>schaude</i>, +tu nies tout, tu rejettes tout, tu déclares que tous nos patriarches +étaient des gueux; tu es pire que la peste, on ne peut rien t'opposer, +et c'est pourquoi, Kobus, je t'en prie, laissons cela. C'est très +mauvais de ta part de m'attaquer sur des choses où j'aurais en quelque +sorte honte de me défendre... envoie-moi plutôt le curé.»</p> + +<p>Alors Fritz partit d'un immense éclat de rire, et, s'étant assis, il +s'écria:</p> + +<p>«Rebbe, je t'aime, tu es le meilleur homme et le plus réjouissant que je +connaisse. Puisque tu as honte de défendre Abraham, parlons d'autre +chose.</p> + +<p>—Il n'y pas besoin d'être défendu, s'écria David, il se défend assez +lui-même.</p> + +<p>—Oui, il serait difficile de lui faire du mal maintenant, dit Fritz; +enfin, enfin, laissons cela. Mais dis donc, David, je m'invite à prendre +un verre de kirschenwasser chez toi; je sais que tu en as de très bon.»</p> + +<p>Cette proposition dérida tout à fait le vieux rabbin, qui n'aimait +réellement pas discuter avec Kobus de choses religieuses. Il se leva +souriant, ouvrit la porte de la cuisine, et dit à la bonne vieille +Sourlé, qui pétrissait justement la pâte d'un <i>schaled</i>.<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a></p> + +<p>«Sourlé, donne-moi les clefs de l'armoire; mon ami Kobus est là qui veut +prendre un verre de kirschenwasser.</p> + +<p>—Bonjour, monsieur Kobus! s'écria la bonne femme; je ne peux pas venir, +j'ai de la pâte jusqu'aux coudes.»</p> + +<p>Fritz s'était levé; il regardait dans la petite cuisine toute sombre, +éclairée par un vitrail de plomb, la bonne vieille qui pétrissait, +tandis que David lui tirait les clefs de la poche.</p> + +<p>«Ne vous dérangez pas, Sourlé, dit-il, ne vous dérangez pas.»</p> + +<p>David revint, referma la cuisine et ouvrit la porte d'un petit placard, +où se trouvaient le kirschenwasser et trois petits verres; il les +apporta sur la table, heureux de pouvoir offrir quelque chose à Kobus. +Celui-ci, voyant ce sentiment, s'écria que le kirsch était délicieux.</p> + +<p>«Tu en as de meilleur, fit le vieux rebbe en goûtant.</p> + +<p>—Non, non, David, peut-être d'aussi bon, mais pas de meilleur.</p> + +<p>—En veux-tu encore un verre?</p> + +<p>—Merci, il ne faut pas abuser des bonnes choses, comme disait mon père; +je reviendrai.» Alors, ils étaient réconciliés. Le vieux rebbe reprit en +plissant les yeux avec malice:</p> + +<p>«Et qu'est-ce que tu as fait là-bas, <i>schaude</i>? Je me suis laissé dire +que tu as fais de grosses dépenses, pour creuser un réservoir à +poissons. Est-ce vrai?</p> + +<p>—C'est vrai, David.</p> + +<p>—Ah! s'écria le vieux rebbe, cela ne m'étonne pas; quand il s'agit de +manger et de boire, tu ne connais plus la dépense.»</p> + +<p>Et, hochant la tête, il dit sur un ton nasillard: «Tu seras toujours le +même!» Fritz souriait. «Écoute, David, fit-il, dans six à sept mois +d'ici, lorsque le poisson sera rare, et que tu auras fais ton tour sur +le marché, le nez long d'une aune, sans rien trouver de bon...—car, +vieux, tu aimes aussi les bons morceaux, tu as beau hocher la tête, tu +es de la race des chats, et le poisson te plaît....</p> + +<p>—Mais, Kobus, Kobus! s'écria David, vas-tu maintenant me faire passer +pour un <i>épicaures</i> de ton espèce? Sans doute, j'aime mieux un beau +brochet qu'une queue de vache sur mon assiette, cela va sans dire; je ne +serais pas un homme si j'avais d'autres idées; mais je n'y pense pas +d'avance, Sourlé s'occupe de ces choses.</p> + +<p>—Ta! ta! ta! fit Kobus; quand, dans six mois, je t'enverrai des plats +de truites, avec des bouteilles de <i>forstheimer</i>, à la fête de +<i>Simres-Thora</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, nous verrons, nous verrons si tu me reprocheras mon +réservoir.»</p> + +<p>David sourit. «Le Seigneur, dit-il, a tout bien fait; aux uns il donne +la prudence, aux autres la sobriété. Tu es prudent; je ne te reproche +pas ta prudence, c'est un don de Dieu, et quand les truites viendront, +elles seront les bienvenues.</p> + +<p>—Amen!» s'écria Fritz. Et tous deux se mirent à rire de bon cœur. +Cependant Kobus voulait faire enrager le vieux rebbe.</p> + +<p>Tout à coup, il lui dit:</p> + +<p>«Et les femmes, David, les femmes? Est-ce que tu ne m'en as pas trouvé +une? la vingt-quatrième! Tu dois être pressé de gagner ma vigne du +Sonneberg. Je serais curieux de la connaître, la vingt-quatrième.»</p> + +<p>Avant de répondre, David Sichel prit un air grave:</p> + +<p>«Kobus, dit-il, je me rappelle une vieille histoire, dont chacun peut +faire son profit. Avant d'être des ânes, disait cette histoire, les ânes +étaient des chevaux; ils avaient le jarret solide, la tête petite, les +oreilles courtes et du crin à la queue, au lieu d'une touffe de poils. +Or, il advint qu'un de ces chevaux, le grand-grand-père de tous les +ânes, se trouvant un jour dans l'herbe jusqu'au ventre, se dit à +lui-même: "Cette herbe est trop grossière pour moi; ce qu'il me faut, +c'est de la fine fleur, tellement délicate qu'aucun autre cheval n'en +ait encore goûté de pareille." Il sortit de ce pâturage, à la recherche +de sa fine fleur. Plus loin, il trouva des herbes plus grossières que +celles qu'il venait de quitter; il s'en indigna. Plus loin, au bord d'un +marais, il trouva des flèches d'eau et marcha dessus. Puis il fit le +tour du marais, entra dans un pays aride, toujours à la recherche de sa +fine fleur; mais il ne trouva même plus de mousse. Il eut faim, il +regarda de tous côté, vit des chardons dans un creux... et les mangea de +bon appétit. Alors ses oreilles poussèrent; il eut une touffe de poils à +la queue, il voulut hennir, et se mit à braire; c'était le premier des +ânes!»</p> + +<p>Fritz, au lieu de rire de cette histoire, en fut vexé sans savoir +pourquoi.</p> + +<p>«Et s'il n'avait pas mangé de chardons? dit-il.</p> + +<p>—Alors, il aurait été moins qu'un âne vivant, il aurait été un âne +mort.</p> + +<p>—Tout cela ne signifie rien, David.</p> + +<p>—Non; seulement, il vaut mieux se marier jeune que de prendre sa +servante pour femme, comme font tous les vieux garçons. Crois-moi....</p> + +<p>—Va t'en au diable! s'écria Kobus en se levant. Voici midi qui sonne, +je n'ai pas le temps de te répondre.» David l'accompagna jusque sur le +seuil, riant en lui-même. Et comme ils se séparaient:</p> + +<p>«Écoute, Kobus, fit-il d'un air fin, tu n'as pas voulu des femmes que je +t'ai présentées, tu n'as peut-être pas eu tort. Mais bientôt tu t'en +chercheras une toi-même.</p> + +<p>—<i>Posché-isroel</i>, répondit Kobus, <i>posché-isroel</i>!» Il haussa les +épaules, joignit les mains d'un air de pitié, et s'en alla. «David, +criait Sourlé dans la cuisine, le dîner est prêt, mets donc la table.» +Mais le vieux rebbe, ses yeux fins plissés d'un air ironique, suivit +Fritz du regard jusque hors la porte cochère; puis il rentra, riant tout +bas de ce qui venait d'arriver.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2> + + +<p>Après midi, Kobus se rendit à la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>, et retrouva +là ses vieux camarades, Frédéric Schoultz, Hâan et les autres, en train +de faire leur partie de <i>youker</i>, comme tous les jours, de une à deux +heures, depuis le 1<sup>er</sup> janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre.</p> + +<p>Naturellement ils se mirent tous à crier: «Hé! Kobus.... Voici Kobus!»</p> + +<p>Et chacun s'empressa de lui faire place; lui, tout en riant et jubilant, +distribuait des poignées de main à droite et à gauche. Il finit par +s'asseoir au bout de la table, en face des fenêtres. La petite Lotchen, +le tablier blanc en éventail sur sa jupe rouge, vint déposer une chope +devant lui; il la prit, la leva gravement entre son œil et la lumière, +pour en admirer la belle couleur d'ambre jaune, souffla la mousse du +bord, et but avec recueillement, les yeux à demi fermés. Après quoi il +dit: «Elle est bonne!» et se pencha sur l'épaule du grand Frédéric, pour +voir les cartes qu'il venait de lever.</p> + +<p>C'est ainsi qu'il rentra simplement dans ses habitudes.</p> + +<p>«Du trèfle! du carreau! Coupez l'as! criait Schoultz.</p> + +<p>—C'est moi qui donne», faisait Hâan en ramassant les cartes.</p> + +<p>Les verres cliquetaient, les canettes tintaient, et Fritz ne songeait +pas plus alors au vallon de Meisenthâl qu'au Grand Turc; il croyait +n'avoir jamais quitté Hunebourg.</p> + +<p>À deux heures entra M. le professeur Speck, avec ses larges souliers +carrés au bout de ses grandes jambes maigres, sa longue redingote marron +et son nez tourné à la friandise. Il se découvrit d'un air solennel, et +dit:</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'annoncer à la compagnie que les cigognes sont +arrivées.»</p> + +<p>Aussitôt les échos de la brasserie répétèrent dans tous les coins: «Les +cigognes sont arrivées! les cigognes sont arrivées!»</p> + +<p>Il se fit un grand tumulte; chacun quittait sa chope à moitié vide, pour +aller voir les cigognes. En moins d'une minute, il y avait plus de cent +personnes, le nez en l'air, devant le <i>Grand-Cerf</i>.</p> + +<p>Tout au haut de l'église, une cigogne, debout sur son échasse, ses ailes +noires repliées au-dessus de sa queue blanche, le grand bec roux incliné +d'un air mélancolique, faisait l'admiration de toute la ville. Le mâle +tourbillonnait autour et cherchait à se poser sur la roue, où pendaient +encore quelques brins de paille.</p> + +<p>Le rebbe David venait aussi d'arriver, et, regardant, son vieux chapeau +penché sur la nuque, il s'écriait:</p> + +<p>«Elles arrivent de Jérusalem!... Elles se sont reposées sur les +pyramides d'Égypte.... Elles ont traversé les mers.»</p> + +<p>Tout le long de la rue, devant la halle, on ne voyait que des commères, +de vieux papas et des enfants, le cou replié, dans une sorte d'extase. +Quelques vieilles disaient en s'essuyant les yeux: «Nous les avons +encore revues une fois.»</p> + +<p>Kobus, en regardant tous ces braves gens, leurs mines attendries, et +leurs attitudes émerveillées, pensait: «C'est drôle... comme il faut peu +de chose pour amuser le monde.»</p> + +<p>Et la figure émue du vieux rabbin surtout le mettait de bonne humeur.</p> + +<p>«Eh bien, rebbe, eh bien, lui dit-il, ça te paraît donc bien beau?»</p> + +<p>Alors, l'autre, abaissant les yeux et le voyant rire, s'écria:</p> + +<p>«Tu n'as donc pas d'entrailles? Tu ne vois donc partout que des sujets +de moquerie? Tu ne sens donc rien?</p> + +<p>—Ne crie pas si haut, <i>schaude</i>, tout le monde nous regarde.</p> + +<p>—Et s'il me plaît de crier haut! S'il me plaît de te dire tes vérités! +S'il me plaît...»</p> + +<p>Heureusement les cigognes, après un instant de repos, venaient de se +remettre en route pour faire le tour de la ville, et prendre possession +des nuages de Hunebourg; et toute la place, transportée d'enthousiasme, +poussait un cri d'admiration.</p> + +<p>Les deux oiseaux, comme pour répondre à ce salut, tout en planant, +faisaient claquer leur bec, et une troupe d'enfants les suivaient dans +la rue des Capucins, criant: «Tra, ri, ro, l'été vient encore une fois! +You, you, l'été vient encore une fois!»</p> + +<p>Kobus alors rentra dans la brasserie avec les autres; et, jusqu'à sept +heures, il ne fut plus question que du retour des cigognes, et de la +protection qu'elles étendent sur les villes où elles nichent; sans +parler d'une foule d'autres services particuliers à Hunebourg, comme +d'exterminer les crapauds, les couleuvres et les lézards, dont les vieux +fossés seraient infestés sans elles, et non seulement les fossés, mais +encore les deux rives de la Lauter, où l'on ne verrait que des reptiles, +si ces oiseaux n'étaient pas envoyés du Ciel pour détruire la vermine +des champs.</p> + +<p>David Sichel étant aussi entré, Fritz, pour se moquer de lui, se mit à +soutenir que les juifs avaient l'habitude de tuer les cigognes et de les +manger à la Pâque avec l'agneau pascal, et que cette habitude avait +causé jadis la grande plaie d'Égypte, où l'on voyait des grenouilles en +si grand nombre qu'elles entraient par les fenêtres, et qu'il vous en +tombait même par les cheminées; de sorte que les Pharaons se trouvèrent +d'autre moyen pour se débarrasser de ce fléau, que de chasser les fils +d'Abraham du pays.</p> + +<p>Cette explication exaspéra tellement le vieux rebbe, qu'il déclara que +Kobus méritait d'être pendu.</p> + +<p>Alors Fritz fut vengé de l'apologue de l'âne et des chardons; de douces +larmes coulèrent sur ses joues. Et ce qui mit le comble à ce triomphe, +c'est que le grand Frédéric Schoultz, Hâan et le professeur Speck +s'écrièrent qu'il fallait rétablir la paix, que deux vieux amis comme +David et Kobus ne pouvaient rester fâchés à propos des cigognes.</p> + +<p>Ils proposèrent à Fritz de rétracter son explication, moyennant quoi +David serait forcé de l'embrasser. Il y consentit; alors David et lui +s'embrassèrent avec attendrissement; et le vieux rebbe pleurait, disant: +«Que sans le défaut qu'il avait de rire à tort et à travers, Kobus +serait le meilleur homme du monde.»</p> + +<p>Je vous laisse à penser le bon sang que se faisait l'ami Fritz de toute +cette histoire. Il ne cessa d'en rire qu'à minuit, et, même plus tard il +se réveillait de temps en temps pour rire encore:</p> + +<p>«On irait bien loin, pensait-il, pour trouver d'aussi braves gens qu'à +Hunebourg. Ce pauvre rebbe David est-il honnête dans sa croyance! Et le +grand Frédéric, quelle bonne tête de cheval! Et Hâan, comme il glousse +bien! Quel bonheur de vivre dans un pareil endroit!»</p> + +<p>Le lendemain, huit heures, il dormait encore comme un bienheureux, +lorsqu'une sorte de grincement bizarre l'éveilla. Il prêta l'oreille, et +reconnut que le rémouleur Higuebic était venu s'établir, comme tous les +vendredis, au coin de sa maison, pour repasser les couteaux et les +ciseaux de la ville, chose qui l'ennuya beaucoup, car il avait encore +sommeil.</p> + +<p>À chaque instant, le babillage des commères venait interrompre le +sifflement de la roue; puis c'était le caniche qui grondait, puis l'âne +qui se mettait à braire, puis une discussion qui s'engageait sur le prix +du repassage; puis autre chose.</p> + +<p>«Que le diable t'emporte! pensait Kobus. Est-ce que le bourgmestre ne +devrait pas défendre ces choses-là? Le dernier paysan peut dormir à son +aise, et de bons bourgeois sont éveillés à huit heures, par la +négligence de l'autorité.»</p> + +<p>Tout à coup Higuebic se mit à crier d'une voix nasillarde:</p> + +<p>«Couteaux, ciseaux à repasser!»</p> + +<p>Alors il n'y tint plus et se leva furieux.</p> + +<p>«Il faudra que je parle de cela, se dit-il; je porterai l'affaire devant +la justice de paix. Ce Higuebic finirait par croire que le coin de ma +maison est à lui; depuis quarante-cinq ans qu'il nous ennuie tous, mon +grand-père et moi, c'est assez; il est temps que cela finisse!»</p> + +<p>Ainsi rêvait Kobus en s'habillant; l'habitude de dormir à la ferme, sans +autre bruit que le murmure du feuillage, l'avait gâté. Mais après le +déjeuner il ne songeait plus à cette misère. L'idée lui vint de mettre +en bouteilles deux tonnes de vin du Rhin qu'il avait achetées l'automne +précédent. Il envoya Katel chercher le tonnelier, et se revêtit d'une +grosse camisole de laine grise, qu'il mettait pour vaquer aux soins de +la cave.</p> + +<p>Le père Schweyer arriva, son tablier de cuir aux genoux, le maillet à la +ceinture, la tarière sous le bras, et sa grosse figure épanouie.</p> + +<p>«Eh bien, monsieur Kobus, eh bien! fit-il, nous allons donc commencer +aujourd'hui?</p> + +<p>—Oui, père Schweyer, il est temps, le <i>markobrunner</i> est en fût depuis +quinze mois, et le <i>steinberg</i> depuis six ans.</p> + +<p>—Bon... et les bouteilles?</p> + +<p>—Elles sont rincées et égouttées depuis trois semaines.</p> + +<p>—Oh! pour les soins à donner au noble vin, dit Schweyer, les Kobus s'y +entendent de père en fils; nous n'avons donc plus qu'à descendre?</p> + +<p>—Oui, descendons.» Fritz alluma une chandelle dans la cuisine; il prit +une anse du panier à bouteilles, Schweyer empoigna l'autre, et ils +descendirent à la cave. Arrivés au bas, le vieux tonnelier s'écria: +«Quelle cave, comme tout est sec ici! Houm! houm! Quel son clair! Ah! +monsieur Kobus, je l'ai dit cent fois, vous avez la meilleure cave de la +ville.» Puis s'approchant d'une tonne, et la frappant du doigt: «Voici +le <i>markobrunner</i>, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui; et celui-là, c'est le <i>steinberg</i>.</p> + +<p>—Bon, bon, nous allons lui dire deux mots.» Alors se courbant, la +tarière au creux de l'estomac, il perça la tonne de <i>markobrunner</i>, et +poussa lestement le robinet dans l'ouverture. Après quoi Kobus lui passa +une bouteille, qu'il emplit et qu'il boucha; Fritz enduisit le bouchon +de cire bleue et posa le cachet. L'opération se poursuivit de la sorte, +à la grande satisfaction de Kobus et de Schweyer.</p> + +<p>«Hé! hé! hé! faisaient-ils de temps en temps, reposons-nous.</p> + +<p>—Oui, et buvons un coup», disait Fritz. Alors, prenant le petit gobelet +sur la bonde, ils se rafraîchissaient d'un verre de cet excellent vin, +et se remettaient ensuite à l'ouvrage. Toutes les précédentes fois, +Kobus, après deux ou trois verres, se mettait à chanter d'une voix +terriblement forte, de vieux airs qui lui passaient par la tête, tels +que le <i>Miserere, l'Hymne de Gambrinus</i>, ou la chanson des <i>Trois +Hussards</i>.</p> + +<p>«Cela résonne comme dans une cathédrale, faisait-il en riant.</p> + +<p>—Oui, disait Schweyer, vous chantez bien; c'est dommage que vous n'ayez +pas été de notre grande société chorale de Johannisberg; on n'aurait +entendu que vous.»</p> + +<p>Il se mettait alors à raconter comme, de son temps il existait une +société de tonneliers, amateurs de musique, dans le pays de Nassau; que, +dans cette société, on ne chantait qu'avec accompagnement de tonnes, de +tonneaux et de brocs; que les canettes et les chopes faisaient le fifre, +et que les foudres formaient la basse; qu'on n'avait jamais rien entendu +d'aussi moelleux et d'aussi touchant; que les filles des maîtres +tonneliers distribuaient des prix à ceux qui se distinguaient, et que +lui, Schweyer, avait reçu deux grappes et une coupe d'argent, à cause de +sa manière harmonieuse de taper sur une tonne de cinquante-trois +mesures.</p> + +<p>Il disait cela tout ému de ses souvenirs, et Fritz avait peine à ne pas +éclater de rire.</p> + +<p>Il racontait encore beaucoup d'autres choses curieuses, et célébrait la +cave du grand-duc de Nassau, «laquelle, disait-il, possède des vins +précieux, dont la date se perd dans la nuit des temps».</p> + +<p>C'est ainsi que le vieux Schweyer égayait le travail. Ces propos joyeux +n'empêchaient pas les bouteilles de se remplir, de se cacheter et de se +mettre en place; au contraire, cela se faisait avec plus de mesure et +d'entrain.</p> + +<p>Kobus avait l'habitude d'encourager Schweyer, lorsque sa gaieté venait +de se ralentir, soit en lui lançant quelque bon mot, ou bien en le +remettant sur la piste de ses histoires. Mais, en ce jour, le vieux +tonnelier crut remarquer qu'il était préoccupé de pensées étrangères.</p> + +<p>Deux ou trois fois il essaya de chanter; mais, après quelques +ronflements, il se taisait, regardant un chat s'enfuir par la lucarne, +un enfant qui se penchait curieusement pour voir ce qui se passait dans +la cave, ou bien écoutant les sifflements de la pierre du rémouleur, les +aboiements de son caniche, ou telle autre chose semblable.</p> + +<p>Son esprit n'était pas dans la cave, et Schweyer, naturellement discret, +ne voulut pas interrompre ses réflexions.</p> + +<p>Les choses continuèrent ainsi trois ou quatre jours.</p> + +<p>Chaque soir Fritz allait à son ordinaire faire quelques parties de +<i>youker</i> au <i>Grand-Cerf</i>. Là, ses camarades remarquaient également une +préoccupation étrange en lui; il oubliait de jouer à son tour.</p> + +<p>«Allons donc, Kobus, allons donc, c'est à toi!» lui criait le grand +Frédéric.</p> + +<p>Alors il jetait sa carte au hasard, et naturellement il perdait.</p> + +<p>«Je n'ai pas de chance», se disait-il en rentrant.</p> + +<p>Comme Schweyer avait de l'ouvrage à la maison, il ne pouvait venir que +deux ou trois heures par jour, le matin ou le soir, de sorte que +l'affaire traînait en longueur, et même elle se termina d'une façon +singulière.</p> + +<p>En mettant le <i>steinberg</i> en perce, le vieux tonnelier s'attendait à ce +que Kobus allait, comme toujours, emplir le gobelet et le lui présenter. +Or Fritz, par distraction, oublia cette partie importante du cérémonial.</p> + +<p>Schweyer en fut indigné.</p> + +<p>«Il me fait boire de sa piquette, se dit-il; mais quand le vin est de +qualité supérieure, il le trouve trop bon pour moi.»</p> + +<p>Cette réflexion le mit de mauvaise humeur, et quelques instants après, +comme il était baissé, Kobus ayant laissé tomber deux gouttes de cire +sur ses mains, sa colère éclata:</p> + +<p>«Monsieur Kobus, dit-il en se levant, je crois que vous devenez fou! +Dans le temps, vous chantiez le <i>Miserere</i>, et je ne voulais rien dire, +quoique ce fût une offense contre notre sainte religion, et surtout à +l'égard d'un vieillard de mon âge; vous aviez l'air de m'ouvrir en +quelque sorte les portes de la tombe, et c'était abominable quand on +considère que je ne vous avais rien fait. D'ailleurs, la vieillesse +n'est pas crime; chacun désire devenir vieux; vous le deviendrez +peut-être, monsieur Kobus, et vous comprendrez alors votre indignité. +Maintenant, vous me faites tomber de la cire sur les mains par malice.</p> + +<p>—Comment, par malice? s'écria Fritz stupéfait.</p> + +<p>—Oui, par malice; vous riez de tout!... Même en ce moment, vous avez +envie de rire; mais je ne veux pas être votre <i>hans-wurst</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, +entendez-vous? C'est la dernière fois que je travaille avec un braque de +votre espèce.»</p> + +<p>Ce disant, Schweyer détacha son tablier, prit sa tarière, et gravit +l'escalier.</p> + +<p>La véritable raison de sa colère, ce n'étaient ni le <i>Miserere</i>, ni les +gouttes de cire, c'était l'oubli du <i>steinberg</i>.</p> + +<p>Kobus, qui ne manquait pas de finesse, comprit très bien le vrai motif +de sa colère, mais il ne regretta pas moins sa maladresse et son oubli +des vieux usages, car tous les tonneliers du monde ont le droit de boire +un bon coup du vin qu'ils mettent en bouteilles, et si le maître est là, +son devoir est de l'offrir.</p> + +<p>«Où diable ai-je la tête depuis quelque temps? se dit-il. Je suis +toujours à rêvasser, à bâiller, à m'ennuyer; rien ne me manque, et j'ai +des absences; c'est étonnant... il faudra que je me surveille.»</p> + +<p>Cependant, comme il n'y avait pas moyen de faire revenir Schweyer, il +finit de mettre son vin en bouteille lui-même, et les choses en +restèrent là.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2> + + +<p>Les mardis et les vendredis matin, jours de marché, Kobus avait +l'habitude de fumer des pipes à sa fenêtre, en regardant les ménagères +de Hunebourg aller et venir, d'un air affairé, entre les longues rangées +de paniers, de hottes, de cages d'osier, de baraques, de poteries et de +charrettes alignées sur la place des Acacias. C'étaient, en quelque +sorte, ses jours de grand spectacle; toutes ces rumeurs, ces mille +attitudes d'acheteurs et de vendeurs débattant leur prix, criant, se +disputant, le réjouissaient plus qu'on ne saurait le dire.</p> + +<p>Apercevait-il de loin quelque belle pièce, aussitôt il appelait Katel et +lui disait:</p> + +<p>«Vois-tu, là-bas, ce chapelet de grives ou de mésanges? vois-tu ce grand +lièvre roux, au troisième banc de la dernière rangée? Va voir.»</p> + +<p>Katel sortait; il suivait avec intérêt la marche de la discussion; et la +vieille servante revenait-elle avec les mésanges, les grives ou le +lièvre, il se disait: «Nous les avons!»</p> + +<p>Or, un matin, il se trouvait là, tout rêveur contre son habitude, +bâillant dans ses mains et regardant avec indifférence. Rien n'excitait +son envie; le mouvement, les allées et les venues de tout ce monde lui +paraissaient quelque chose de monotone. Parfois il se dressait, et +regardant la côte de Genêts tout au loin, il se disait: «Quel beau coup +de soleil là-bas, sur le Meisenthâl.»</p> + +<p>Mille idées lui passaient par la tête: il entendait mugir le bétail, il +voyait la petite Sûzel, en manches de chemise, le petit cuveau de sapin +à la main, se glisser sous le hangar et entrer dans l'étable, Mopsel sur +ses talons, et le vieil anabaptiste monter gravement la côte. Ces +souvenirs l'attendrissaient.</p> + +<p>«Le mur du réservoir doit être sec maintenant, pensait-il; bientôt, il +faudra poser le grillage.»</p> + +<p>En ce moment, et comme il se perdait au milieu de ces réflexions, Katel +entra:</p> + +<p>«Monsieur, dit-elle, voici quelque chose que j'ai trouvé dans votre +capote d'hiver.»</p> + +<p>C'était un papier; il le prit et l'ouvrit.</p> + +<p>«Tiens! tiens! fit-il avec une sorte d'émotion, la recette des beignets! +Comment ai-je pu oublier cela depuis trois semaines? Décidément je n'ai +plus la tête à moi!»</p> + +<p>Et regardant la vieille servante:</p> + +<p>«C'est une recette pour faire des beignets, mais des beignets délicieux! +s'écria-t-il comme attendri. Devine un peu, Katel, qui m'a donné cette +recette?</p> + +<p>—La grande Frentzel du <i>Bœuf-Rouge</i>.</p> + +<p>—Frentzel, allons donc! Est-ce qu'elle est capable d'inventer quelque +chose, et surtout des beignets pareils? Non... c'est la petite Sûzel, la +fille de l'anabaptiste.</p> + +<p>—Oh! dit Katel, cela ne m'étonne pas, cette petite est remplie de +bonnes idées.</p> + +<p>—Oui, elle est au-dessus de son âge. Tu vas me faire de ces beignets, +Katel. Tu suivras la recette exactement, entends-tu, sans cela tout +serait manqué.</p> + +<p>—Soyez tranquille, monsieur, soyez tranquille, je vais vous soigner +cela.»</p> + +<p>Katel sortit, et Fritz, bourrant une pipe avec soin, se remit à la +fenêtre. Alors, tout avait changé sous ses yeux; les figures, les mines, +les discours, les cris des uns et des autres: c'était comme un coup de +soleil sur la place.</p> + +<p>Et rêvant encore à la ferme, il se prit à songer que le séjour des +villes n'est vraiment agréable qu'en hiver; qu'il fait bon aussi changer +de nourriture quelquefois, car la même cuisine, à la longue, devient +insipide. Il se rappela que les bons œufs frais et le fromage blanc, +chez l'anabaptiste, lui faisaient plus de plaisir au déjeuner, que tous +les petits plats de Katel.</p> + +<p>«Si je n'avais pas besoin, en quelque sorte, de faire ma partie de +<i>youker</i>, de prendre mes chopes, de voir David, Frédéric Schoultz et le +gros Hâan, se dit-il, j'aimerais bien passer six semaines ou deux mois +de l'année à Meisenthâl. Mais il ne faut pas y songer, mes plaisirs et +mes affaires sont ici: c'est fâcheux qu'on ne puisse pas avoir toutes +les satisfactions ensemble.»</p> + +<p>Ces pensées s'enchaînaient dans son esprit. Enfin, onze heures ayant +sonné, la vieille servante vint dresser la table. «Eh bien! Katel, lui +dit-il en se retournant, et mes beignets?</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur, ils sont tout ce qu'on peut appeler de +plus délicat.</p> + +<p>—Tu les as réussis?</p> + +<p>—J'ai suivi la recette; cela ne pouvait pas manquer.</p> + +<p>—Puisqu'ils sont réussis, dit Kobus, tout doit aller ensemble, je +descends à la cave chercher une bouteille de <i>forstheimer</i>.»</p> + +<p>Il sortait son trousseau à la main, quand une idée le fit revenir; il +demanda:</p> + +<p>«Et la recette?</p> + +<p>—Je l'ai dans ma poche, monsieur.</p> + +<p>—Eh bien, il ne faut pas la perdre; donne que je la mette dans le +secrétaire; nous serons contents de la retrouver.» Et, déployant le +papier, il se mit à le relire.</p> + +<p>«C'est qu'elle écrit joliment bien, fit-il; une écriture ronde, comme +moulée! Elle est extraordinaire, cette petite Sûzel, sais-tu?</p> + +<p>—Oui, monsieur, elle est pleine d'esprit. Si vous l'entendiez à la +cuisine, quand elle vient, elle a toujours quelque chose pour vous faire +rire.</p> + +<p>—Tiens! tiens! moi qui la croyais un peu triste.</p> + +<p>—Triste! ah bien oui!</p> + +<p>—Et qu'est-ce qu'elle dit donc? demanda Kobus, dont la large figure +s'épatait d'aise, en pensant que la petite était gaie.</p> + +<p>—Qu'est-ce que je sais? Rien que d'avoir passé sur la place, elle a +tout vu, et elle vous raconte la mine de chacun mais d'un air si +drôle....</p> + +<p>—Je parie qu'elle s'est aussi moquée de moi, s'écria Fritz.</p> + +<p>—Oh! pour cela, jamais, monsieur; du grand Frédéric Schoultz, je ne dis +pas, mais de vous....</p> + +<p>—Ha! ha! ha! interrompit Kobus, elle s'est moquée de Schoultz! Elle le +trouve un peu bête, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! non, pas justement; je ne peux pas me rappeler... vous +comprenez....</p> + +<p>—C'est bon, Katel, c'est bon», dit-il en s'en allant tout joyeux.</p> + +<p>Et jusqu'au bas de l'escalier, la vieille servante l'entendit rire tout +haut en répétant: «Cette petite Sûzel me fait du bon sang.»</p> + +<p>Quand il revint, la table était mise et le potage servi. Il déboucha sa +bouteille, se mit la serviette au menton d'un air de satisfaction +profonde, se retroussa les manches et dîna de bon appétit.</p> + +<p>Katel vint servir les beignets avant le dessert. Alors, remplissant son +verre, il dit: «Nous allons voir cela.» La vieille servante restait près +de la table, pour entendre son jugement. Il prit donc un beignet, et le +goûta d'abord sans rien dire; puis un autre, puis un troisième; enfin, +se retournant, il prononça ces paroles avec poids et mesure:</p> + +<p>«Les beignets sont excellents, Katel, excellents! Il est facile de +reconnaître que tu as suivi la recette aussi bien que possible. Et +cependant, écoute bien ceci—ce n'est pas un reproche que je veux te +faire,—mais ceux de la ferme étaient meilleurs; ils avaient quelque +chose de plus fin, de plus délicat, une espèce de parfum +particulier,—fit-il en levant le doigt,—je ne peux pas t'expliquer +cela; c'était moins fort, si tu veux, mais beaucoup plus agréable.</p> + +<p>—J'ai peut-être mis trop de cannelle?</p> + +<p>—Non, non, c'est bien, c'est très bien; mais cette petite Sûzel, +vois-tu, a l'inspiration des beignets, comme toi l'inspiration de la +dinde farcie aux châtaignes.</p> + +<p>—C'est bien possible, monsieur.</p> + +<p>—C'est positif. J'aurais tort de ne pas trouver ces beignets délicieux; +mais au-dessus des meilleures choses, il y a ce que le professeur Speck +appelle "l'idéal"; cela veut dire quelque chose de poétique, de....</p> + +<p>—Oui, monsieur, je comprends, fit Katel: par exemple, comme les +saucisses de la mère Hâfen, que personne ne pouvait réussir aussi bien +qu'elle, à cause des trois clous de girofles qui manquaient.</p> + +<p>—Non, ce n'est pas mon idée; rien n'y manque, et malgré tout....» Il +allait en dire plus, lorsque la porte s'ouvrit et que le vieux rabbin +entra: «Hé! c'est toi, David, s'écria-t-il; arrive donc, et tâche +d'expliquer à Katel ce qu'il faut entendre par "l'idéal".»</p> + +<p>David, à ces mots, fronça le sourcil. «Tu veux te moquer de moi? fit-il.</p> + +<p>—Non, c'est très sérieux; dis à Katel pourquoi vous regrettiez tous les +carottes et les oignons d'Égypte....</p> + +<p>—Écoute, Kobus, s'écria le vieux rebbe, j'arrive, et voilà que tu +commences tout de suite par m'attaquer sur les choses saintes; ce n'est +pas beau.</p> + +<p>—Tu prends tout de travers, <i>posché-isroel</i>. Assieds-toi, et, puisque +tu ne veux pas que je parle des oignons d'Égypte, qu'il n'en soit plus +question. Mais si tu n'étais pas juif....</p> + +<p>—Allons, je vois bien que tu veux me chasser.</p> + +<p>—Mais non, je dis seulement que si tu n'étais pas juif, tu pourrais +manger de ces beignets, et que tu serais forcé de reconnaître qu'ils +valent mille fois mieux que la manne, qui tombait du ciel pour vous +purger de la lèpre, et des autres maladies que vous aviez attrapées chez +les infidèles.</p> + +<p>—Ah! maintenant, je m'en vais; c'est aussi trop fort!» Katel sortit, et +Kobus, retenant le vieux rebbe par la manche, ajouta:</p> + +<p>«Voyons donc, que diable! assieds-toi. J'éprouve un véritable chagrin.</p> + +<p>—Quel chagrin?</p> + +<p>—De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et goûter +ces beignets: quelque chose d'extraordinaire!» David s'assit en riant à +son tour.</p> + +<p>«Tu les a inventés, n'est-ce pas? dit-il. Tu fais toujours des +inventions pareilles.</p> + +<p>—Non, rebbe, non; ce n'est ni moi ni Katel. Je serais fier d'avoir +inventé ces beignets, mais rendons à César ce qui est à César: l'honneur +en revient à la petite Sûzel... tu sais, la fille de l'anabaptiste?</p> + +<p>—Ah! dit le vieux rebbe, en attachant sur Kobus son œil gris; tiens! +tiens! et tu les trouves si bons?</p> + +<p>—Délicieux, David!</p> + +<p>—Hé! hé! hé! oui... cette petite est capable de tout... même de +satisfaire un gourmand de ton espèce.»</p> + +<p>Puis, changeant de ton:</p> + +<p>«Cette petite Sûzel m'a plu d'abord, dit-il; elle est intelligente. Dans +trois ou quatre ans; elle connaîtra la cuisine comme ta vieille Katel; +elle conduira son mari par le bout du nez; et, si c'est un homme +d'esprit, lui-même reconnaîtra que c'était le plus grand bonheur qui pût +lui arriver.</p> + +<p>—Ah! ha! ha! cette fois, David, je suis d'accord avec toi, fit Kobus, +tu ne dis rien de trop. C'est étonnant que le père Christel et la mère +Orchel, qui n'ont pas quatre idées dans la tête, aient mis ce joli petit +être au monde. Sais-tu qu'elle conduit déjà tout à la ferme?</p> + +<p>—Qu'est-ce que je disais? s'écria David, j'en étais sûr! Vois-tu, +Kobus, quand une femme a de l'esprit, qu'elle n'est point glorieuse, +qu'elle ne cherche pas à rabaisser son mari pour s'élever elle-même, +tout de suite elle se rend maîtresse; on est heureux, en quelque sorte, +de lui obéir.»</p> + +<p>En ce moment, je ne sais quelle idée passa par la tête de Fritz; il +observa le vieux rebbe du coin de l'œil et dit: «Elle fait très bien +les beignets, mais quant au reste....</p> + +<p>—Et moi, s'écria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave fermier +qui l'épousera, et que ce fermier-là deviendra riche et sera très +heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas mal de temps, je +crois m'y connaître; je sais tout de suite ce qu'elles sont et ce +qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce qu'elles vaudront. Eh bien, +cette petite Sûzel m'a plu, et je suis content d'apprendre qu'elle fasse +si bien les beignets.»</p> + +<p>Fritz était devenu rêveur. Tout à coup il demanda: «Dis donc, +<i>posché-isroel</i>, pourquoi donc es-tu venu me voir à midi; ce n'est pas +ton heure.</p> + +<p>—Ah! c'est juste; il faut que tu me prêtes deux cents florins.</p> + +<p>—Deux cents florins? oh! oh! fit Kobus d'un air moitié sérieux et +moitié railleur, d'un seul coup, rebbe?</p> + +<p>—D'un seul coup.</p> + +<p>—Et pour toi?</p> + +<p>—C'est pour moi si tu veux, car je m'engage seul de te rembourser la +somme, mais c'est pour rendre service à quelqu'un.</p> + +<p>—À qui, David?</p> + +<p>—Tu connais le père Hertzberg, le colporteur, eh bien, sa fille est +demandée en mariage par le fils Salomon; deux braves enfants, fit le +vieux rebbe en joignant les mains d'un air attendri; seulement, tu +comprends, il faut une petite dot, et Hertzberg est venu me trouver....</p> + +<p>—Tu seras donc toujours le même? interrompit Fritz, non content de tes +propres dettes, il faut que tu te mettes sur le dos celles des autres?</p> + +<p>—Mais Kobus! mais Kobus! s'écria David d'une voix perçante et +pathétique, le nez courbé et les yeux tournés en louchant vers le sol, +si tu voyais ces chers enfants! Comment leur refuser le bonheur de la +vie? Et d'ailleurs le père Hertzberg est solide, il me remboursera dans +un an ou deux, au plus tard.</p> + +<p>—Tu le veux, dit Fritz en se levant, soit; mais écoute: tu payeras des +intérêts cette fois, cinq pour cent. Je veux bien te prêter sans +intérêt, mais aux autres....</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, qui te dit le contraire, fit David, pourvu que ces +pauvres enfants soient heureux! le père me rendra les cinq pour cent.»</p> + +<p>Kobus ouvrit son secrétaire, compta deux cents florins sur la table, +pendant que le vieux rebbe regardait avec impatience; puis il sortit le +papier, l'écritoire, la plume, et dit:</p> + +<p>«Allons, David vérifie le compte.</p> + +<p>—C'est inutile, j'ai regardé et tu comptes bien.</p> + +<p>—Non, non, compte!» Alors le vieux rebbe compta, fourrant les piles +dans la grande poche de sa culotte, avec une satisfaction visible. +«Maintenant, assieds-toi là, et fais mon billet à cinq pour cent. Et +souviens-toi si tu n'es pas content de mes plaisanteries, je puis te +mener loin avec ce morceau de papier.» David, souriant de bonheur, se +mit à écrire. Fritz regardait par-dessus son épaule, et, le voyant près +de marquer les cinq pour cent: «Halte! fit-il, vieux <i>posché-isroel</i>, +halte!</p> + +<p>—Tu en veux six?</p> + +<p>—Ni six, ni cinq. Est-ce que nous ne sommes pas de vieux amis? Mais tu +ne comprends rien à la plaisanterie; il faut toujours être grave avec +toi, comme un âne qu'on étrille.»</p> + +<p>Le vieux rebbe alors se leva, lui serra la main et dit tout attendri: +«Merci, Kobus.» Puis il s'en alla.</p> + +<p>«Brave homme! faisait Fritz en le voyant remonter la rue, le dos courbé +et la main sur sa poche; le voilà qui court chez l'autre, comme s'il +s'agissait de son propre bonheur; il voit les enfants heureux, et rit +tout bas, une larme dans l'œil.»</p> + +<p>Sur cette réflexion, il prit sa canne et sortit pour aller lire son +journal.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2> + + +<p>Deux ou trois jours après, un soir, au casino, on causait par hasard des +anciens temps. Le gros percepteur Hâan célébrait les mœurs d'autrefois; +les promenades en traîneau, l'hiver; le bon papa Christian, dans sa +houppelande doublée de renard et ses grosses bottes fourrées d'agneau, +le bonnet de loutre tiré sur les oreilles, et les gants jusqu'aux +coudes, conduisant toute sa famille à la cime du Rothalps, admirer les +bois couverts de givre; et les jeunes gens de la ville suivant à cheval +la promenade, et jetant à la dérobée un regard d'amour sur la jolie +couvée de jeunes filles, enveloppées de leurs pèlerines, le petit nez +rose enfoui dans le minon de cygne plus blanc que la neige.</p> + +<p>«Ah! le bon temps, disait-il. Bientôt après, toute la ville apprenait +que le jeune conseiller Lobstein, ou M. le tabellion Müntz, était fiancé +avec la petite Lochten, la jolie Rosa, ou la grande Wilhelmine; et +c'était au milieu des neiges que l'amour avait pris naissance, sous +l'œil même des parents. D'autres fois on se réunissait dans la +Madame-Hüte<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, en pleine foire tous les rangs se confondaient: la +noblesse, la bourgeoisie, le peuple. On ne s'inquiétait pas de savoir si +vous étiez comte ou baron, mais bon valseur. Allez donc trouver un +abandon pareil de nos jours! Depuis qu'on fait tant de nouveau noble, +ils ont toujours peur qu'on les confonde avec la populace.»</p> + +<p>Hâan vantait aussi les petits concerts, la bonne musique de chambre +élégante et naïve des vieux temps, à laquelle on a substitué le fracas +des grandes ouvertures, et la mélodie sombre des symphonies.</p> + +<p>Rien qu'à l'entendre, il vous semblait voir le vieux conseiller +Baumgarten, en perruque poudrée à la frimas et grand habit carré, le +violoncelle appuyé contre la jambe et l'archet en équerre sur les +cordes, Mlle Séraphia Schmidt au clavecin, entre les deux candélabres, +les violons penchés tout autour, l'œil sur le cahier, et plus loin, le +cercle des amis dans l'ombre.</p> + +<p>Ces images touchaient tout le monde, et le grand Schoultz lui-même, se +balançant sur sa chaise, un de ses genoux pointus entre les mains et les +yeux au plafond, s'écriait:</p> + +<p>«Oui, oui, ces temps sont loin de nous! C'est vrai, nous vieillissons.... +Quels souvenirs tu nous rappelles, Hâan, quels souvenirs! Tout cela ne +nous fait pas jeunes.»</p> + +<p>Kobus, en retournant chez lui par la rue des Capucins, avait la tête +pleine des idées de Hâan:</p> + +<p>«Il a raison, se disait-il, nous avons vu ces choses qui nous paraissent +reculées d'un siècle.»</p> + +<p>Et regardant les étoiles, qui tremblotaient dans le ciel immense, il +pensait:</p> + +<p>«Tout cela reste en place, tout cela revient aux mêmes époques; il n'y a +que nous qui changions. Quelle terrible aventure de changer un peu tous +les jours, sans qu'on s'en aperçoive. De sorte qu'à la fin du compte, on +est tout gris, tout ratatiné, et qu'on produit aux yeux du nouveau monde +qui passe l'effet de ces vieilles défroques, ou de ces respectables +perruques dont parlait Hâan tout à l'heure. On a beau faire, il faut que +cela nous arrive comme aux autres.»</p> + +<p>Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'étant couché, ces +idées le suivirent encore quelque temps, puis il s'endormit.</p> + +<p>Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur le +vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'était un petit meuble en +bois de rose, à pieds grêles, terminés en poire, et qui n'avait que cinq +octaves. Depuis trente ans il restait là; Katel y déposait ses assiettes +avant le dîner, et Kobus y jetait ses habits. À force de le voir, il n'y +pensait plus; mais alors il lui sembla le retrouver après une longue +absence. Il s'habilla tout rêveur; puis, regardant par la fenêtre, il +vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au marché. +S'approchant aussitôt du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur +ses touches jaunes: un son grêle s'échappa du petit meuble, et le bon +Kobus, en moins d'une seconde, revit les trente années qui venaient de +s'écouler. Il se rappela Mme Kobus, sa mère, une femme jeune encore, à +la figure longue et pâle, jouant du clavecin; M. Kobus, le juge de paix, +assis auprès d'elle, son tricorne au bâton de la chaise, écoutant, et +lui, Fritz; tout petit, assis à terre avec le cheval de carton, criant: +«Hue! hue!» pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait: «Chut!» +Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d'autres choses encore.</p> + +<p>Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le <i>Troubadour</i> et +l'antique romance du <i>Croisé</i>.</p> + +<p>«Je n'aurais jamais cru me rappeler une seule note, se dit-il; c'est +étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l'accord; il me semble l'avoir +entendu hier.»</p> + +<p>En se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur caisse: <i>Le +Siège de Prague, La Cenerentola</i>, l'ouverture de <i>La Vestale</i> et puis +les vieilles romances d'amour, de petits airs gais, mais toujours de +l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui pleure; rien en deçà, rien +au-delà!</p> + +<p>Kobus, deux ou trois mois avant, n'aurait pas manqué de se faire du bon +sang, avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et ces Arthurs au +plumet noir; il avait lu jadis <i>Werther</i>, et s'était tenu les côtes tout +le long de l'histoire; mais maintenant, il trouva cela fort beau.</p> + +<p>«Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis +couplets:</p> + +<p><i>«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»</i></p> + +<p>«Comme c'est simple, comme c'est naturel!</p> + +<p><i>«Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»</i></p> + +<p>«À la bonne heure! voilà de la poésie; cela dit des choses profondes, +dans un langage naïf. Et la musique!»</p> + +<p>Il se mit à jouer en chantant:</p> + +<p><i>«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»</i></p> + +<p>Il ne se lassait pas de répéter la vieille romance, et cela durait bien +depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit s'entendit à la porte; +quelqu'un frappait.</p> + +<p>«Voici David, se dit-il, en refermant bien vite le clavecin; c'est lui +qui rirait, s'il m'entendait chanter <i>Rosette</i>!»</p> + +<p>Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il alla +lui-même ouvrir. Mais qu'on juge de sa surprise en apercevant la petite +Sûzel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son +fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait là derrière la porte.</p> + +<p>«Eh! c'est toi, Sûzel! fit-il comme émerveillé.</p> + +<p>—Oui, monsieur Kobus, dit la petite; depuis longtemps j'attends Mlle +Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j'ai pensé qu'il +fallait tout de même faire ma commission avant de partir.</p> + +<p>—Quelle commission donc, Sûzel?</p> + +<p>—Mon père m'envoie vous prévenir que les grilles sont arrivées, et +qu'on n'attend que vous pour les mettre.</p> + +<p>—Comment! il t'envoie exprès pour cela?</p> + +<p>—Oh! j'ai encore à dire au juif Schmoûle, qu'il doit venir chercher les +bœufs, s'il ne veut pas payer la nourriture.</p> + +<p>—Ah! les bœufs sont vendus?</p> + +<p>—Oui, monsieur Kobus, trois cent cinquante florins.</p> + +<p>—C'est un bon prix. Mais entre donc, Sûzel, tu n'as pas besoin de te +gêner.</p> + +<p>—Oh! je ne me gêne pas.</p> + +<p>—Si, si... tu te gênes, je le vois bien, sans cela tu serais entrée +tout de suite. Tiens, assieds-toi là.»</p> + +<p>Il lui avançait une chaise, et rouvrait le clavecin d'un air de +satisfaction extraordinaire:</p> + +<p>«Et tout le monde se porte bien là-bas, le père Christel, la mère +Orchel?</p> + +<p>—Tout le monde, monsieur Kobus, Dieu merci. Nous serions bien contents +si vous pouviez venir.</p> + +<p>—Je viendrai, Sûzel; demain ou après, bien sûr, j'irai vous voir.» +Fritz avait alors une grande envie de jouer devant Sûzel; il la +regardait en souriant et finit par lui dire:</p> + +<p>«Je jouais tout à l'heure de vieux airs, et je chantais. Tu m'as +peut-être entendu de la cuisine; ça t'a bien fait rire, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! monsieur Kobus, au contraire, ça me rendait toute triste; la belle +musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette +belle musique.</p> + +<p>—Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te +réjouir.»</p> + +<p>Il était heureux de montrer son talent à Sûzel, et commença <i>La Reine de +Prusse</i>. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin à l'autre, il +marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite +dans le miroir en face, en se pinçant les lèvres comme il arrive +lorsqu'on a peur de faire de fausses notes. On aurait dit qu'il jouait +devant toute la ville. Sûzel, elle, ses grands yeux bleus écarquillés +d'admiration, et sa petite bouche rose entrouverte, semblait en extase.</p> + +<p>Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout content de +lui-même:</p> + +<p>«Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau!</p> + +<p>—Bah! fit-il, ça, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre quelque +chose de magnifique, <i>Le Siège de Prague</i>; on entend rouler les canons; +écoute un peu.»</p> + +<p>Il se mit alors à jouer <i>Le Siège de Prague</i> avec un enthousiasme +extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait jusque dans +ses petites jambes. Et quand Kobus entendait la petite Sûzel soupirer +tout bas: «Oh! que c'est beau!» cela lui donnait une ardeur, mais une +ardeur vraiment incroyable; il ne se sentait plus de bonheur.</p> + +<p>Après <i>Le Siège de Prague</i>, il joua <i>La Cenerentola</i>; après <i>La +Cenerentola</i>, la grande ouverture de <i>La Vestale</i>; et puis, comme il ne +savait plus que jouer, et que Sûzel disait toujours: «Oh! que c'est +beau, monsieur Kobus! Oh! quelle belle musique vous faites!» il s'écria:</p> + +<p>«Oui, c'est beau; mais si je n'étais pas enrhumé, je te chanterais +quelque chose, et c'est alors que tu verrais, Sûzel! Mais c'est égal, je +vais essayer tout de même; seulement je suis enrhumé, c'est dommage.»</p> + +<p>Et tout en parlant de la sorte, il se mit à chanter d'une voix aussi +claire qu'un coq qui s'éveille au milieu de ses poules:</p> + +<p><i>«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»</i></p> + +<p>Il balançait la tête lentement, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et +chaque fois qu'il arrivait à la fin d'un couplet, pendant une demi-heure +il répétait d'un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le +nez en l'air, et en se balançant comme un malheureux:</p> + +<p><i>«Donne-moi ton cœur, «Donne-moi ton cœur.... «Ou je vas mourir... ou +je vas mourir. «Je vas mourir... mourir... mourir!...»</i></p> + +<p>De sorte qu'à la fin, la sueur lui coulait sur la figure.</p> + +<p>Sûzel, toute rouge, et comme honteuse d'une pareille chanson, se +penchait sans oser le regarder; et Kobus s'étant retourné pour lui +entendre dire: «Que c'est beau! que c'est beau!» il la vit ainsi +soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baissés.</p> + +<p>Alors lui-même, se regardant par hasard dans le miroir, s'aperçut qu'il +devenait pourpre, et ne sachant que faire dans une circonstance aussi +surprenante, il passa les doigts du haut en bas et du bas en haut du +clavecin, en soufflant dans ses joues et criant: «Prrouh! prrouh!» les +cheveux droits sur la tête.</p> + +<p>Au même instant, Katel refermait la porte de la cuisine, il l'entendit, +et, se levant, il se mit à crier: «Katel! Katel!» d'une voix d'homme qui +se noie.</p> + +<p>Katel entra:</p> + +<p>«Ah! c'est bon, fit-il. Tiens... voilà Sûzel qui t'attend depuis une +heure.»</p> + +<p>Et comme Sûzel alors levait sur lui ses grands yeux troublés, il ajouta:</p> + +<p>«Oui, nous avons fait de la musique... ce sont de vieux airs... ça ne +vaut pas le diable!... Enfin, enfin, j'ai fait comme j'ai pu.... On ne +saurait tirer une bonne mouture d'un mauvais sac.»</p> + +<p>Sûzel avait repris son panier et s'en allait avec Katel, disant: +«Bonjour, monsieur Kobus!» d'une voix si douce, qu'il ne sut que +répondre, et resta plus d'une minute comme enraciné au milieu de la +salle, regardant vers la porte, tout effaré; puis il se prit à dire:</p> + +<p>«Voilà de belles affaires, Kobus! tu viens de te distinguer sur cette +maudite patraque.... Oui... oui... c'est du beau... tu peux t'en +vanter... ça te va bien à ton âge. Que le diable soit de la musique! +S'il m'arrive encore de jouer seulement <i>Père Capucin</i>, je veux qu'on me +torde le cou!»</p> + +<p>Alors il prit sa canne et son chapeau sans attendre le déjeuner, et +sortit faire un tour sur les remparts, pour réfléchir à son aise sur les +choses surprenantes qui venaient de s'accomplir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2> + + +<p>On peut s'imaginer les réflexions que fit Kobus sur les remparts. Il se +promenait derrière la Manutention, la tête penchée, la canne sous le +bras, regardant à droite et à gauche, si personne ne venait. Il lui +semblait que chacun allait découvrir son état au premier coup d'œil.</p> + +<p>«Un vieux garçon de trente-six ans amoureux d'une petite fille de +dix-sept, quelle chose ridicule! se disait-il. Voilà donc d'où venaient +tes ennuis, Fritz, tes distractions et tes rêveries depuis trois +semaines! voilà pourquoi tu perdais toujours à la brasserie, pourquoi tu +n'avais plus la tête à toi dans la cave, pourquoi tu bâillais à ta +fenêtre comme un âne, en regardant le marché. Peut-on être aussi bête à +ton âge?</p> + +<p>«Encore, si c'était de la veuve Windling ou de la grande Salomé Roedig +que tu sois amoureux, cela pourrait aller. Il vaudrait mieux te pendre +mille fois, que de te marier avec l'une d'elles; mais au moins, aux yeux +des gens, un pareil mariage serait raisonnable. Mais être amoureux de la +petite Sûzel, la fille de ton propre fermier, une enfant, une véritable +enfant, qui n'est ni de ton rang, ni de ta condition, et dont tu +pourrais être le père, c'est trop fort! C'est tout à fait contre nature, +ça n'a pas même le sens commun. Si par malheur quelqu'un s'en doutait, +tu n'oserais plus te montrer au <i>Grand-Cerf</i>, au Casino, nulle part. +C'est alors qu'on se moquerait de toi, Fritz, de toi qui t'es tant moqué +des autres. Ce serait l'abomination de la désolation; le vieux David +lui-même, malgré son amour du mariage, te rirait au nez; il t'en ferait +des apologues! il t'en ferait!</p> + +<p>«Allons, allons, c'est encore un grand bonheur que personne ne sache +rien, et que tu te sois aperçu de la chose à temps. Il faut étouffer +tout cela, déraciner bien vite cette mauvaise herbe de ton jardin. Tu +seras peut-être un peu triste trois ou quatre jours, mais le bon sens te +reviendra. Le vieux vin te consolera, tu donneras des dîners, tu feras +des tours aux environs dans la voiture de Hâan. Et justement, avant-hier +il m'engageait, pour la centième fois, à l'accompagner en perception. +C'est cela, nous causerons, nous rirons, nous nous ferons du bon sang, +et dans une quinzaine tout sera fini.»</p> + +<p>Deux hussards s'approchaient alors, bras dessus bras dessous avec leurs +amoureuses. Kobus les vit venir de loin, sur le bastion de l'hôpital, et +descendit dans la rue des Ferrailles, pour retourner à la maison.</p> + +<p>«Je vais commencer par écrire au père Christel de poser le grillage, se +dit-il, et de remplir le réservoir lui-même. Si l'on me rattrape à +retourner au Meisenthâl, ce sera dans la semaine des quatre jeudis.»</p> + +<p>Lorsqu'il rentra, Katel dressait la table. Sûzel était partie depuis +longtemps. Fritz ouvrit son secrétaire, écrivit au père Christel qu'il +ne pouvait pas venir, et qu'il le chargeait de poser le grillage +lui-même; puis il cacheta la lettre, s'assit à table et dîna sans rien +dire.</p> + +<p>Après le dîner, il ressortit vers une heure et se rendit chez Hâan, qui +demeurait à <i>l'Hôtel de la Cigogne</i>, en face des halles. Hâan était dans +son petit bureau rempli de tabac, la pipe aux lèvres; il préparait des +sacs et serrait dans un fourreau de cuir, de grands registres reliés en +veau. Son garçon Gaysse l'aidait:</p> + +<p>«Hé, Kobus! s'écria-t-il, d'où me vient ta visite? Je ne te vois pas +souvent ici.</p> + +<p>—Tu m'as dit, avant-hier, que tu partais en tournée, répondit Fritz en +s'asseyant au coin de la table.</p> + +<p>—Oui, demain matin, à cinq heures; la voiture est commandée. Tiens, +regarde! je viens justement de préparer mon livre à souches et mes sacs. +J'en aurai pour sept ou huit jours.</p> + +<p>—Eh bien, je t'accompagne.</p> + +<p>—Tu m'accompagnes! s'écria Hâan d'une voix joyeuse, en frappant de ses +grosses mains carrées sur la table. Enfin, enfin, tu finis par te +décider une fois, ça n'est pas malheureux.... Ha! ha! ha!»</p> + +<p>Et, plein d'enthousiasme, il jeta son petit bonnet de soie noire de +côté, s'ébouriffa les cheveux sur sa grosse tête rouge à demi chauve, et +se mit à crier:</p> + +<p>«À la bonne heure!... à la bonne heure!... Nous allons nous faire du bon +sang!</p> + +<p>—Oui, le temps m'a paru favorable, dit Fritz.</p> + +<p>—Un temps magnifique, s'écria Hâan, en écartant les rideaux derrière +son fauteuil, un temps d'or, un temps comme on n'en a pas vu depuis dix +ans. Nous partirons demain au petit jour, nous courrons le pays... c'est +décidé... mais ne va pas te dédire!</p> + +<p>—Sois tranquille.</p> + +<p>—Ah! ma foi, s'écria le gros homme, tu ne pouvais pas me faire un plus +grand plaisir.</p> + +<p>—Gaysse! Gaysse!</p> + +<p>—Monsieur!</p> + +<p>—Ma capote! tenez... pendez ma robe de chambre derrière la porte. Vous +fermerez le bureau, et vous donnerez la clef à la mère Lehr. Nous allons +au <i>Grand-Cerf</i>, Kobus?</p> + +<p>—Oui, prendre des chopes; il n'y a pas de bonne bière en route.</p> + +<p>—Pourquoi pas? À Hackmatt, elle est bonne.</p> + +<p>—Alors, tu n'as plus rien à préparer, Hâan?</p> + +<p>—Non, tout est prêt. Ah! dis donc, si tu voulais mettre deux ou trois +chemises et des bas dans ma valise.</p> + +<p>—J'aurai la mienne.</p> + +<p>—Eh bien, en route!» s'écria Hâan, en prenant son bras. Ils sortirent, +et le gros percepteur se mit à énumérer les villages qu'ils auraient à +voir, dans la plaine et dans la montagne: «Dans la plaine, à Hackmatt, à +Mittelbronn, à Lixheim, c'est tout pays protestant, tous gens riches, +bien établis, belles maisons, bons vins, bonne table, bon lit. Nous +serons comme des coqs en pâte les six premiers jours; pas de difficulté +pour la perception, les sommes du roi sont prêtes d'avance. Et +seulement, à la fin, nous aurons un petit coin de pays, le Wildland, une +espèce de désert, où l'on ne voit que des croix sur la route, et où les +voyageurs tirent la langue d'une aune; mais ne crains rien, nous ne +mourrons pas de faim, tout de même.»</p> + +<p>Fritz écoutait en riant, et c'est ainsi qu'ils entrèrent à la brasserie +du <i>Grand-Cerf</i>. Là, les choses se passèrent comme toujours: on joua, on +but des chopes, et, vers sept heures, chacun retourna chez soi pour +souper.</p> + +<p>Kobus, en traversant sa petite allée, entra dans la cuisine, selon son +habitude, pour voir ce que Katel lui préparait. Il vit la vieille +servante assise au coin de l'âtre, sur un tabouret de bois, un torchon +sur les genoux, en train de graisser ses souliers de fatigue.</p> + +<p>«Qu'est-ce que tu fais donc là? dit-il.</p> + +<p>—Je graisse vos gros souliers pour aller à la ferme, puisque vous +partez demain ou après.</p> + +<p>—C'est inutile, dit Fritz, je n'irai pas; j'ai d'autres affaires.</p> + +<p>—Vous n'irez pas? fit Katel toute surprise; c'est le père Christel, +Sûzel et tout le monde, qui vont avoir de la peine, monsieur!</p> + +<p>—Bah! ils se sont passés de moi jusqu'à présent, et j'espère, avec +l'aide de Dieu, qu'ils s'en passeront encore. J'accompagne Hâan dans sa +tournée, pour régler quelques comptes. Et, puisque je me le rappelle +maintenant, il y a une lettre sur la cheminée pour Christel; tu enverras +demain le petit Yéri la porter, et ce soir, tu mettras dans ma valise +trois chemises et tout ce qu'il faut pour rester quelques jours dehors.</p> + +<p>—C'est bon, monsieur.» Kobus entra dans la salle à manger, tout fier de +sa résolution, et ayant soupé d'assez bon appétit, il se coucha, pour +être prêt à partir de grand matin.</p> + +<p>Il était à peine cinq heures, et le soleil commençait à poindre au +milieu des grandes vapeurs du Losser, lorsque Fritz Kobus et son ami +Hâan, accroupis dans un vieux char à bancs tressé d'osier, en forme de +corbeille, à l'ancienne mode du pays, sortirent au grand trot par la +porte de Hildebrandt, et se mirent à rouler sur la route de Hunebourg à +Michelsberg.</p> + +<p>Hâan avait sa grande houppelande de castorine et son bonnet de renard à +longs poils, la queue flottant sur le dos, Kobus, sa belle capote bleue, +son gilet de velours à carreaux verts et rouges, et son large feutre +noir.</p> + +<p>Quelques vieilles le balai à la main, les regardaient passer en disant: +«Ils vont ramasser l'argent des villages; ça prouve qu'il est temps +d'apprêter notre magot; la note des portes et fenêtres va venir. Quel +gueux que ce Hâan! Penser que tout le monde doit s'échiner pour lui, +qu'il n'en a jamais assez, et que la gendarmerie le soutient!»</p> + +<p>Puis elles se remettaient à balayer de mauvaise humeur.</p> + +<p>Une fois hors de l'avancée, Hâan et Kobus se trouvèrent dans les +brouillards de la rivière.</p> + +<p>«Il fait joliment frais ce matin, dit Kobus.</p> + +<p>—Ha! ha! ha! répondit Hâan en claquant du fouet, je t'en avais bien +prévenu hier. Il fallait mettre ta camisole de laine; maintenant, +allonge-toi dans la paille, mon vieux, allonge-toi.</p> + +<p>—Hue! Foux, hue!</p> + +<p>—Je vais fumer une pipe, dit Kobus, cela me réchauffera.» Il battit le +briquet, tira sa grande pipe de porcelaine d'une poche de côté, et se +mit à fumer gravement.</p> + +<p>Le cheval, une grande haridelle de Mecklembourg, trottait les quatre +fers en l'air, les arbres suivaient les arbres, les broussailles les +broussailles. Hâan ayant déposé le fouet dans un coin, sous son coude, +fumait aussi tout rêveur, comme il arrive au milieu des brouillards, où +l'on ne voit pas les choses clairement.</p> + +<p>Le soleil jaune avait de la peine à dissiper ces masses de brume, le +Losser grondait derrière le talus de la route; il était blanc comme du +lait, et malgré son bruit sourd, il semblait dormir sous les grands +saules.</p> + +<p>Parfois, à l'approche de la voiture, un martin-pêcheur jetait son cri +perçant et filait; puis, une alouette se mettait à gazouiller quelques +notes. En regardant bien, on voyait ses ailes grises s'agiter en accent +circonflexe à quelques pieds au-dessus des champs, mais elle +redescendait au bout d'une seconde, et l'on n'entendait plus que le +bourdonnement de la rivière et le frémissement des peupliers.</p> + +<p>Kobus éprouvait alors un véritable bien-être; il se réjouissait et se +glorifiait de la résolution qu'il avait prise d'échapper à Sûzel par une +fuite héroïque; cela lui semblait le comble de la sagesse humaine.</p> + +<p>«Combien d'autres, pensait-il, se seraient endormis dans ces guirlandes +de roses, qui t'entouraient de plus en plus, et qui, finalement, +n'auraient été que de bonnes cordes, semblables à celles que la +vertueuse Dalila tressait pour Samson! Oui, oui, Kobus, tu peux +remercier le Ciel de ta chance; te voilà libre encore une fois comme un +oiseau dans l'air; et, par la suite des temps, jusqu'au sein de la +vieillesse, tu pourras célébrer ton départ de Hunebourg, à la façon des +Hébreux, qui se rappelaient toujours avec attendrissement les vases d'or +et d'argent de l'Égypte; ils abandonnèrent les choux, les raves et les +oignons de leur ménage, pour sauver le tabernacle; tu suis leur exemple, +et le vieux Sichel lui-même serait émerveillé de ta rare prudence.»</p> + +<p>Toutes ces pensées, et mille autres non moins judicieuses, passaient par +la tête de Fritz; il se croyait hors de tout péril, et respirait l'air +du printemps dans une douce sécurité. Mais le Seigneur-Dieu, sans doute +fatigué de sa présomption naturelle, avait résolu de lui faire vérifier +la sagesse de ce proverbe: «Cache-toi, fuis, dérobe-toi sur les monts et +dans la plaine, au fond des bois ou dans un puits, je te découvre et ma +main est sur toi!»</p> + +<p>À la Steinbach, près du grand moulin, ils rencontrèrent un baptême qui +se rendaient à l'église Saint-Blaise: le petit poupon rose sur +l'oreiller blanc, la sage-femme, fière avec son grand bonnet de +dentelle, et les autres gais comme des pinsons—à Hoheim, une paire de +vieux qui célébraient la cinquantaine dans un pré; ils dansaient au +milieu de tout le village; le ménétrier, debout sur une tonne soufflait +dans sa clarinette, ses grosses joues rouges gonflées jusqu'aux +oreilles, le nez pourpre et les yeux à fleur de tête; on riait, on +trinquait; le vin, la bière, le kirschenwasser coulaient sur les tables; +chacun battait la mesure; les deux vieux les bras en l'air, valsaient la +face riante; et les bambins, réunis autour d'eux, poussaient des cris de +joie qui montaient jusqu'au ciel. À Frankenthâl, une noce montait les +marches de l'église, le garçon d'honneur en tête, la poitrine couverte +d'un bouquet en pyramide, le chapeau garni de rubans de mille couleurs, +puis les jeunes mariés tout attendris, les vieux papas riant dans leur +barbe grise, les grosses mères épanouies de satisfaction.</p> + +<p>C'était merveilleux de voir ces choses, et cela vous donnait à penser +plus qu'on ne peut dire.</p> + +<p>Ailleurs, de jeunes garçons et de jeunes filles de quinze à seize ans +cueillaient des violettes le long des haies, au bord de la route; on +voyait à leurs yeux luisants qu'ils s'aimeraient plus tard. Ailleurs, +c'était un conscrit que sa fiancée accompagnait sur la route, un petit +paquet sous le bras; de loin, on les entendait qui se juraient l'un à +l'autre de s'attendre.—Toujours, toujours cette vieille histoire de +l'amour, sous mille et mille formes différentes; on aurait dit que le +diable lui-même s'en mêlait.</p> + +<p>C'était justement cette saison du printemps où les cœurs s'éveillent, +où tout renaît, où la vie s'embellit, où tout nous invite au bonheur, où +le Ciel fait des promesses innombrables à ceux qui s'aiment! Partout +Kobus rencontrait quelque spectacle de ce genre, pour lui rappeler +Sûzel, et chaque fois il rougissait, il rêvait, il se grattait l'oreille +et soupirait. Il se disait en lui-même: «Que les gens sont bêtes de se +marier! Plus on voyage et plus on reconnaît que les trois quarts des +hommes ont perdu la tête, et que dans chaque ville, cinq ou six vieux +garçons ont seuls conservé le sens commun. Oui, c'est positif... la +sagesse n'est pas à la portée de tout le monde, on doit se féliciter +beaucoup d'être du petit nombre des élus.»</p> + +<p>Arrivaient-ils dans un village, tandis que Hâan s'occupait de sa +perception, qu'il recevait l'argent du roi et délivrait des quittances, +l'ami Fritz s'ennuyait; ses rêveries touchant la petite Sûzel +augmentaient, et finalement, pour se distraire, il sortait de l'auberge +et descendait la grande rue, regardant à droite et à gauche les vieilles +maisons avec leurs poutrelles sculptées, leurs escaliers extérieurs, +leurs galeries de bois vermoulu, leurs pignons couverts de lierre, leurs +petits jardins enclos de palissades, leurs basses-cours, et, derrière +tout cela, les grands noyers, les hauts marronniers dont le feuillage +éclatant moutonnait au-dessus des toits. L'air plein de lumière +éblouissante, les petites ruelles où se promenaient des régiments de +poules et de canards barbotant et caquetant; les petites fenêtres à +vitres hexagones, ternies de poussière grise ou nacrées par la lune; les +hirondelles, commençant leur nid de terre à l'angle des fenêtres, et +filant comme des flèches à travers les rues; les enfants, tout blonds, +tressant la corde de leur fouet; les vieilles, au fond des petites +cuisines sombres, aux marches concassées, regardant d'un air de +bienveillance; les filles, curieuses, se penchant aussi pour voir: tout +passait devant ses yeux sans pouvoir le distraire.</p> + +<p>Il allait, regardant et regardé, songeant toujours à Sûzel, à sa +collerette, à son petit bonnet, à ses beaux cheveux, à ses bras dodus; +puis au jour où le vieux David l'avait fait asseoir à table entre eux +deux; au son de sa voix, quand elle baissait les yeux, et ensuite à ses +beignets, ou bien encore aux petites taches de crème qu'elle avait +certain jour à la ferme; enfin à tout:—il revoyait tout cela sans le +vouloir!</p> + +<p>C'est ainsi que, le nez en l'air, les mains dans ses poches, il arrivait +au bout du village, dans quelque sillon de blé, dans un sentier qui +filait entre des champs de seigle ou de pommes de terre. Alors la caille +chantait l'amour, la perdrix appelait son mâle, l'alouette célébrait +dans les nuages le bonheur d'être mère; derrière, dans les ruelles +lointaines, le coq lançait son cri de triomphe; les tièdes bouffées de +la brise portaient, semaient partout les graines innombrables qui +doivent féconder la terre: l'amour, toujours l'amour! Et, par-dessus tout +cela, le soleil splendide, le père de tous les vivants, avec sa large +barbe fauve et ses longs bras d'or, embrassant et bénissant tout ce qui +respire! Ah! quelle persécution abominable! Faut-il être malheureux pour +rencontrer partout, partout la même idée, la même pensée et les mêmes +ennuis! Allez donc vous débarrasser d'une espèce de teigne qui vous suit +partout, et qui vous cuit d'autant plus qu'on se remue. Dieu du ciel, à +quoi pourtant les hommes sont exposés!</p> + +<p>«C'est bien étonnant, se disait le pauvre Kobus, que je ne sois pas +libre de penser à ce qui me plaît, et d'oublier ce qui ne me convient +pas. Comment! toutes les idées d'ordre, de bon sens et de prévoyance, +sont abolies dans ma cervelle, lorsque je vois des oiseaux qui se +becquettent, des papillons qui se poursuivent, de véritables +enfantillages, des choses qui n'ont pas le sens commun! Et je songe à +Sûzel, je radote en moi-même, je me trouve malheureux, quand rien ne me +manque, quand je mange bien et que je bois bien! Allons, allons, Fritz, +c'est trop fort; secoue cela, fais-toi donc une raison!»</p> + +<p>C'est comme s'il avait voulu raisonner contre la goutte et le mal de +dents.</p> + +<p>Le pire de tout, quand il marchait ainsi dans les petits sentiers, c'est +qu'il lui semblait entendre le vieux David nasiller à son oreille: «Hé! +Kobus, il faut y passer... tu feras comme les autres.... Hé! hé! hé! Je +te le dis, Fritz, ton heure est proche!</p> + +<p>—Que le diable t'emporte!» pensait-il.</p> + +<p>Mais, d'autres fois, avec une résignation douloureuse et mélancolique:</p> + +<p>«Peut-être, Fritz, se disait-il en lui-même, peut-être qu'à tout prendre +les hommes sont faits pour se marier... puisque tout le monde se marie. +Des gens mal intentionnés, poussant les choses encore plus loin, +pourraient même soutenir que les vieux garçons ne sont pas les sages, +mais au contraire les fous de la création, et qu'en y regardant de près, +ils se comportent comme les frelons de la ruche.»</p> + +<p>Ces idées n'étaient que des éclairs qui l'ennuyaient beaucoup; il en +détournait la vue, et s'indignait contre les gens capables d'avoir +d'autres théories que celles de la paix, du calme et du repos, dont il +avait fait la base de son existence. Et chaque fois qu'une idée pareille +lui traversait la tête, il se hâtait de répondre:</p> + +<p>«Quand notre bonheur ne dépend plus de nous, mais du caprice d'une +femme, alors tout est perdu; mieux vaudrait se pendre que d'entrer dans +une pareille galère!»</p> + +<p>Enfin, au bout de toutes ces excursions, entendant au loin, du milieu +des champs, l'horloge du village, il revenait émerveillé de la rapidité +du temps.</p> + +<p>«Hé, te voilà! lui criait le gros percepteur: je suis en train de +terminer mes comptes; tiens, assieds-toi, c'est l'affaire de dix +minutes.»</p> + +<p>La table était couverte de piles de florins et de thalers, qui +grelottaient à la moindre secousse. Hâan, courbé sur son registre, +faisait son addition. Puis, la face épanouie, il laissait tomber les +piles d'écus dans un sac d'une aune, qu'il ficelait avec soin, et +déposait à terre près d'une pile d'autres. Enfin, quand tout était +réglé, les comptes vérifiés et les rentrées abondantes, il se retournait +tout joyeux, et ne manquait pas de s'écrier:</p> + +<p>«Regarde, voilà l'argent des armées du roi! En faut-il de ce gueux +d'argent pour payer les armées de Sa Majesté, ses conseillers, et tout +ce qui s'ensuit, ha! ha! ha! Il faut que la terre sue de l'or et les +gens aussi. Quand donc diminuera-t-on les gros bonnets, pour soulager le +pauvre monde? Ça ne m'a pas l'air d'être de sitôt, Kobus, car les gros +bonnets sont ceux que Sa Majesté consulterait d'abord sur l'affaire.»</p> + +<p>Alors il se prenait le ventre à deux mains pour rire à son aise, et +s'écriait:</p> + +<p>«Quelle farce! quelle farce! Mais tout cela ne nous regarde pas, je suis +en règle. Que prends-tu?</p> + +<p>—Rien, Hâan, je n'ai envie de rien.</p> + +<p>—Bah! cassons une croûte pendant qu'on attellera le cheval; un verre de +vin vous fait toujours voir les choses en beau. Quand on a des idées +mélancoliques, Fritz, il faut changer les verres de ses lunettes, et +regarder l'univers par le fond d'une bouteille de <i>gleiszeller</i> ou +d'<i>umstein.»</i></p> + +<p>Il sortait pour faire atteler le cheval et solder le compte de +l'auberge; puis il venait prendre un verre avec Kobus; et, tout étant +terminé, les sacs rangés dans la caisse du char à bancs garnie de tôle, +il claquait du fouet, et se mettait en route pour un autre village.</p> + +<p>Voilà comment l'ami Fritz passait le temps en route; ce n'était pas +toujours gaiement, comme on voit. Son remède ne produisait pas tous les +heureux effets qu'il en avait attendus, bien s'en faut.</p> + +<p>Mais ce qui l'ennuyait encore plus que tout le reste, c'était le soir, +dans ces vieilles auberges de village, silencieuses après neuf heures, +où pas un bruit ne s'entend, parce que tout le monde est couché, c'était +d'être seul avec Hâan après souper, sans avoir même la ressource de +faire sa partie de <i>youker</i>, ou de vider des chopes, attendu que les +cartes manquaient, et que la bière tournait au vinaigre. Alors ils se +grisaient ensemble avec du <i>schnaps</i> ou du vin d'Ekersthâl. Mais Fritz, +depuis sa fuite de Hunebourg, avait le vin singulièrement triste et +tendre; même ce petit verjus, qui ferait danser des chèvres, lui +tournait les idées à la mélancolie. Il racontait de vieilles histoires: +l'histoire du mariage de son grand-père Nicklausse, avec sa grand-mère +Gorgel, ou l'aventure de son grand-oncle Séraphion Kobus, conseiller +intime de la grande faisanderie de l'électeur Hans-Peter XVII, lequel +grand-oncle était tombé subitement amoureux, vers l'âge de soixante-dix +ans, d'une certaine danseuse française, venue de l'Opéra, et nommée Rosa +Fon Pompon; de sorte que Séraphion l'accompagnait finalement à toutes +les foires et sur tous les théâtres, pour avoir le bonheur de l'admirer.</p> + +<p>Fritz s'étendait en long et en large sur ces choses, et Hâan, qui +dormait aux trois quarts, bâillait de temps en temps dans sa main, en +disant d'une voix nasillarde: «Est-ce possible? est-ce possible?» Ou +bien il l'interrompait par un gros éclat de rire, sans savoir pourquoi, +en bégayant:</p> + +<p>«Hé! hé! Hé! il se passe des choses drôles dans ce monde! Va, Kobus, va +toujours, je t'écoute. Mais je pensais tout à l'heure à cet animal de +Schoultz, qui s'est laissé tirer les bottes par des paysans, dans une +mare.»</p> + +<p>Fritz reprenait son histoire sentimentale, et c'est ainsi que venait +l'heure de dormir.</p> + +<p>Une fois dans leur chambre à deux lits, la caisse entre eux, et le +verrou tiré, Kobus se rappelait encore de nouveaux détails sur la +passion malheureuse du grand-oncle Séraphion et le mauvais caractère de +Mlle Rosa Fon Pompon; il se mettait à les raconter, jusqu'à ce qu'il +entendît le gros Hâan ronfler comme une trompette, ce qui le forçait de +se finir l'histoire à lui-même—et c'était toujours par un mariage.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2> + + +<p>L'ami Kobus, roulant un matin par un chemin très difficile dans la +vallée du Rhéethal, tandis que Hâan conduisait avec prudence, et +veillait à ne pas verser dans les trous, l'ami Kobus se fit des +réflexions amères sur la vanité des vanités de la sagesse; il était fort +triste, et se disait en lui-même:</p> + +<p>«À quoi te sert-il maintenant, Fritz, d'avoir eu soin de te tenir la +tête froide, le ventre libre et les pieds chauds durant vingt ans? +Malgré ta grande prudence, un être faible a troublé ton repos d'un seul +de ses regards. À quoi te sert-il de te sauver loin de ta demeure, +puisque cette folle pensée te suit partout, et que tu ne peux l'éviter +nulle part? À quoi t'a servi d'amasser, par ta prévoyance judicieuse, +des vins exquis et tout ce qui peut satisfaire le goût et l'odorat, non +seulement d'un homme, mais de plusieurs, durant des années, puisqu'il ne +t'est plus même permis de boire un verre de vin sans t'exposer à radoter +comme une vieille laveuse, et à raconter des histoires qui te rendraient +la fable de David, de Schoultz, de Hâan et de tout le pays, si l'on +savait pourquoi tu les racontes? Ainsi, toute consolation t'est +refusée!»</p> + +<p>Et songeant à ces choses, il s'écriait en lui-même, avec le roi Salomon:</p> + +<p>«J'ai dit en mon cœur: Allons, que je t'éprouve maintenant par la joie; +jouis des biens de la terre! Mais voilà que c'était aussi vanité. J'ai +recherché en mon cœur le moyen de me traiter délicatement, et que mon +cœur cependant suivît la sagesse. Je me suis bâti des maisons, je me +suis planté des jardins et des vignes, je me suis creusé des réservoirs +et j'y ai semé des poissons délicieux; je me suis amassé des richesses, +je me suis agrandi; et ayant considéré tous ces ouvrages, voilà que tout +était vanité! Puisqu'il m'arrive aujourd'hui comme à l'insensé, pourquoi +donc ai-je été plus sage? Cette petite Sûzel m'ennuie plus qu'il n'est +possible de le dire, et pourtant mon âme se complaît en elle! Moi et mon +cœur, nous nous sommes tournés de tous côtés, pour examiner et +rechercher la sagesse, et nous n'avons trouvé que le mal de la folie, de +l'imbécillité et de l'imprudence. Nous avons trouvé cette jeune fille, +dont le sourire est comme un filet et le regard un lien: n'est-ce point +de la folie? Pourquoi donc ne s'est-elle pas dérangé le pied, le jour de +son voyage à Hunebourg? Pourquoi l'ai-je vue dans la joie du festin, et, +plus tard, dans les plaisirs de la musique? Pourquoi ces choses +sont-elles arrivées de la sorte et non autrement? Et maintenant, Fritz, +pourquoi ne peux-tu te détacher de ces vanités?»</p> + +<p>Il suait à grosses gouttes, et rêvait dans une désolation inexprimable. +Mais ce qui l'ennuyait encore le plus, c'était de voir Hâan tirer la +bouteille de la paille, et de l'entendre dire:</p> + +<p>«Allons, Kobus, bois un bon coup! Quelle chaleur au fond de ces vallées!</p> + +<p>—Merci, faisait-il, je n'ai pas soif.» Car il avait peur de recommencer +l'histoire des amours de tous ses ancêtres, et surtout de finir par +raconter les siennes.</p> + +<p>«Comment! tu n'as pas soif? s'écriait Hâan, c'est impossible; voyons!</p> + +<p>—Non, non, j'ai là quelque chose de lourd, faisait-il en se posant la +main sur l'estomac avec une grimace.</p> + +<p>—Cela vient de ce que nous n'avons pas assez bu hier soir; nous avons +été nous coucher trop tôt, disait le gros percepteur; bois un coup, et +cela te remettra.</p> + +<p>—Non, merci.</p> + +<p>—Tu ne veux pas? tu as tort.» Alors Hâan levait le coude, et Fritz +voyait son cou se gonfler et se dégonfler d'un air de satisfaction +incroyable. Puis le gros homme exhalait un soupir, tapait sur le +bouchon, et mettait la bouteille entre ses jambes en disant: «Ça fait du +bien.</p> + +<p>—Hue, Foux, hue!</p> + +<p>—Quel matérialiste que ce Hâan, se disait Fritz, il ne pense qu'à boire +et à manger!</p> + +<p>—Kobus, reprenait l'autre gravement, tu couves une maladie; prends +garde! Voilà deux jours que tu ne bois plus, c'est mauvais signe. Tu +maigris; les hommes gras qui deviennent maigres, et les hommes maigres +qui deviennent gras, c'est dangereux.</p> + +<p>—Que le diable t'emporte!» pensait Fritz, et parfois l'idée lui passait +par la tête que Hâan se doutait de quelque chose; alors, tout rouge, il +l'observait du coin de l'œil, mais il était si paisible que le doute se +dissipait.</p> + +<p>Enfin, au bout de deux heures, ayant franchi la côte, ils atteignirent +un chemin uni, sablonneux, au fond de la vallée, et Hâan, indiquant de +son fouet une centaine de masures décrépites sur la montagne en face, à +mi-côte, et dominées par une chapelle tout au haut dans les nuages, dit +d'un air mélancolique:</p> + +<p>«Voilà Wildland, le pays dont je t'ai parlé à Hunebourg, voici deux +ex-voto suspendus à cet arbre, et là-bas, un autre en forme de chapelle, +dans le creux de cette roche, nous allons en rencontrer maintenant à +chaque pas; c'est la misère des misères: pas une route, pas un chemin +vicinal en bon état, mais des ex-voto partout! Et penser que ces gens-là +se font dire des messes aussitôt qu'ils peuvent réunir quatre sous, et +que le pauvre Hâan est forcé de crier, de taper sur la table, et de +s'époumoner comme un malheureux pour obtenir l'argent du roi! Tu me +croiras si tu veux, Kobus, mais cela me saigne le cœur d'arriver ici +pour demander de l'argent, pour faire vendre des baraques de quatre +<i>kreutzer</i> et des meubles de deux <i>pfenning</i>.»</p> + +<p>Ce disant, Hâan fouetta Foux, qui se mit à galoper.</p> + +<p>Le village était alors à deux ou trois cents pas au-dessus d'eux, autour +d'une gorge profonde et rapide, en fer à cheval.</p> + +<p>Le chemin creux où montait la voiture, encombré de sable, de pierres, de +gravier, et creusé d'ornières profondes par les lourdes charrettes du +pays, attelées de bœufs et de vaches, était tellement étroit que +l'essieu portait quelquefois des deux côtés sur le roc.</p> + +<p>Naturellement Foux avait repris sa marche haletante, et seulement un +quart d'heure après, ils arrivaient au niveau des deux premières +chaumières, véritables baraques, hautes de quinze à vingt pieds, le +pignon sur la vallée, la porte et les deux lucarnes sur le chemin. Une +femme, sa tignasse rousse enfouie dans une cornette d'indienne, la face +creuse, le cou long, creusé d'une sorte de goulot, qui partait de la +mâchoire inférieure jusqu'à la poitrine, l'œil fixe et hagard, le nez +pointu, se tenait sur le seuil de la première hutte, regardant vers la +voiture.</p> + +<p>Devant la porte de l'autre cassine, en face, était assis un enfant de +trois ans, tout nu, sauf un lambeau de chemise qui lui pendait des +épaules sur les cuisses; il était brun de peau, jaune de cheveux, et +regardait d'un air curieux et doux.</p> + +<p>Fritz observait ce spectacle étrange. La rue fangeuse descendant en +écharpe dans le village, les granges pleines de paille, les hangars, les +lucarnes ternes, les petites portes ouvertes, les toits effondrés: tout +cela confus, entassé dans un étroit espace, se découpait pêle-mêle sur +le fond verdoyant des forêts de sapins.</p> + +<p>La voiture suivit le chemin à travers les fumiers, et un petit +chien-loup noir, la queue en panache, vint aboyer contre Foux. Les gens +alors se montrèrent aussi sur le seuil de leurs chaumières, vieux et +jeunes, en bleus sales et pantalons de toile, la poitrine nue, la +chemise débraillée.</p> + +<p>À cinquante pas dans le village, apparut l'église à gauche, bien propre, +bien blanche, les vitraux neufs, riante et pimpante au milieu de cette +misère; le cimetière, avec ses petites croix, en faisait le tour.</p> + +<p>«Nous y sommes», dit Hâan.</p> + +<p>La voiture venait de s'arrêter dans un creux, au coin d'une maison +peinte en jaune, la plus belle du village, après celle de M. le curé. +Elle avait un étage, et cinq fenêtres sur la façade, trois en haut, deux +en bas. La porte s'ouvrait de côté sous une espèce de hangar. Dans ce +hangar étaient entassés des fagots, une scie, une hache et des coins; +plus bas, descendaient en pente deux ou trois grosses pierres plates, +déversant l'eau du toit dans le chemin où stationnait le char à bancs.</p> + +<p>Fritz et Hâan n'eurent qu'à enjamber l'échelle de la voiture, pour +mettre le pied sur ces pierres. Un petit homme, au nez de pie tourné à +la friandise, les cheveux blond filasse aplatis sur le front, et les +yeux bleu faïence, venait de s'avancer sur la porte, et disait:</p> + +<p>«Hé! Hé! Hé! monsieur Hâan, vous arrivez deux jours plus tôt que l'année +dernière.</p> + +<p>—C'est vrai, Schnéegans, répondit le gros percepteur; mais je vous ai +fait prévenir. Vous avez, bien sûr, ordonné les publications?</p> + +<p>—Oui, monsieur Hâan, le <i>beutel</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> est en route depuis ce matin; +écoutez... le voilà qui tambourine justement sur la place.»</p> + +<p>En effet, le roulement d'un tambour fêlé bourdonnait alors sur la place +du village. Kobus s'étant retourné, vit, près de la fontaine, un grand +gaillard en blouse, le chapeau à claque sur la nuque, la corne au milieu +du dos, le nez rouge, les joues creuses, la caisse sur la cuisse, qui +tambourinait, et finit par crier d'une voix glapissante, tandis qu'une +foule de gens écoutaient aux lucarnes d'alentour:</p> + +<p>«Faisons savoir que M. l'<i>einnehmer</i><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> Hâan est à l'auberge du +<i>Cheval-Noir</i>, pour attendre les contribuables qui n'ont pas encore +payé, et qu'il attendra jusqu'à deux heures; après quoi, ceux qui ne +seront pas venus, devront aller à Hunebourg dans la quinzaine, s'ils +n'aiment mieux recevoir le <i>steuerbôt</i><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.»</p> + +<p>Sur ce, le <i>beutel</i> remonta la rue, en continuant ses roulements, et +Hâan ayant pris ses registres, entra dans la salle de l'auberge; Kobus +le suivait. Ils gravirent un escalier de bois, et trouvèrent en haut une +chambre semblable à celle du bas, seulement plus claire, et garnie de +deux lits en alcôve si hauts qu'il fallait une chaise pour y monter. À +droite se trouvait une table carrée. Deux ou trois chaises de bois dans +l'angle des fenêtres, un vieux baromètre accroché derrière la porte, et, +tout autour des murs blanchis à la chaux, les portraits de saint Maclof, +de saint Iéronimus et de la Sainte Vierge, magnifiquement enluminés, +complétaient l'ameublement de cette salle.</p> + +<p>«Enfin, dit le gros percepteur en s'asseyant avec un soupir, nous y +voilà! Tu vas voir quelque chose de curieux, Fritz.»</p> + +<p>Il ouvrait ses registres et dévissait son encrier. Kobus, debout devant +une fenêtre, regardait par-dessus les toits des maisons en face, +l'immense vallée bleuâtre: les prairies au fond, dans la gorge, avant +les prairies, les vergers remplis d'arbres fruitiers, les petits jardins +entourés de palissades vermoulues ou de haies vives, et, tout autour, +les sombres forêts de sapins; cela lui rappelait sa ferme de Meisenthâl!</p> + +<p>Bientôt un grand tumulte se fit entendre au-dessous, dans la salle: tout +le village, hommes et femmes, envahissait alors l'auberge. Au même +instant, Schnéegans entrait, portant une bouteille de vin blanc et deux +verres, qu'il déposa sur la table:</p> + +<p>«Est-ce qu'il faut tous les faire monter à la fois? demanda-t-il.</p> + +<p>—Non, l'un après l'autre, chacun à l'appel, répondit Hâan en emplissant +les verres. Allons, bois un coup, Fritz! Nous n'aurons pas besoin +d'ouvrir le grand sac aujourd'hui; je suis sûr qu'ils ont encore fait du +bien à l'église.»</p> + +<p>Et, se penchant sur la rampe, il cria:</p> + +<p>«Frantz Laër!»</p> + +<p>Aussitôt, un pas lourd fit crier l'escalier, pendant que le percepteur +venait se rasseoir, et un grand gaillard en blouse bleue, coiffé d'un +large feutre noir, entra. Sa figure longue, osseuse et jaune, semblait +impassible. Il s'arrêta sur le seuil.</p> + +<p>«Frantz Laër, lui dit Hâan, vous devez neuf florins d'arriéré et quatre +florins de courant.»</p> + +<p>L'autre leva sa blouse, mit la main dans la poche de son pantalon +jusqu'au coude, et posa sur la table huit florins en disant:</p> + +<p>«Voilà!</p> + +<p>—Comment, voilà! Qu'est-ce que cela signifie? vous devez treize +florins.</p> + +<p>—Je ne peux pas donner plus; ma petite a fait sa première communion, il +y a huit jours; ça m'a coûté beaucoup; j'ai aussi donné quatre florins +pour le manteau neuf de saint Maclof.</p> + +<p>—Le manteau neuf de saint Maclof?</p> + +<p>—Oui, la commune a acheté un manteau neuf, tout ce qu'il y a de beau, +avec des broderies d'or, pour saint Maclof, notre patron.</p> + +<p>—Ah! très bien, fit Hâan, en regardant Kobus du coin de l'œil, il +fallait dire cela tout de suite; du moment que vous avez acheté un +manteau neuf pour saint Maclof.... Tâchez seulement qu'il n'ait pas +besoin d'autre chose l'année prochaine. Je dis donc:—Reçu huit +florins.»</p> + +<p>Hâan écrivit la quittance et la remit à Laër en disant:</p> + +<p>«Reste cinq florins à payer dans les trois mois, ou je serai forcé de +recourir aux grands moyens.»</p> + +<p>Le paysan sortit, et Hâan dit à Fritz:</p> + +<p>«Voilà le meilleur du village, il est adjoint; tu peux juger des +autres.»</p> + +<p>Puis il cria de sa place:</p> + +<p>«Joseph Besme!»</p> + +<p>Un contribuable parut, un vieux bûcheron qui paya quatre florins sur +douze; puis un autre, qui paya six florins sur dix-sept; puis un autre, +deux florins sur treize, ainsi de suite: ils avaient tous donné pour le +beau manteau de saint Maclof, et chacun d'eux avait un frère, une sœur, +un enfant dans le purgatoire, qui demandait des messes; les femmes +gémissaient, levaient les mains au ciel, invoquant la Sainte Vierge; les +hommes restaient calmes.</p> + +<p>Finalement, cinq ou six se suivirent sans rien payer; et Hâan furieux, +s'élançant à la porte, se mit à crier d'une voix de tempête:</p> + +<p>«Montez, montez tous, gueusards! montez ensemble!»</p> + +<p>Il se fit un grand tumulte dans l'escalier. Hâan reprit sa place, et +Kobus, à côté de lui, regarda vers la porte les gens qui entraient. En +deux minutes, la moitié de la salle fut pleine de monde, hommes, femmes +et jeunes filles, en blouse, en veste, en jupe rapiécée; tous secs, +maigres, déguenillés, de véritables têtes de chevaux: le front étroit, +les pommettes saillantes, le nez long, les yeux ternes, l'air +impassible.</p> + +<p>Quelques-uns, plus fiers, affectaient une espèce d'indifférence +hautaine, leur grand feutre penché sur le dos, les deux poings dans les +poches de leur veste, la cuisse en avant et les coudes en équerre. Deux +ou trois vieilles, hagardes, l'œil allumé de colère et le mépris sur la +lèvre; des jeunes filles pâles, les cheveux couleur filasse; d'autres, +petites, le nez retroussé, brunes comme la myrtille sauvage, se +poussaient du coude, chuchotaient entre elles, et se dressaient sur la +pointe des pieds pour voir.</p> + +<p>Le percepteur, la face pourpre, ses trois cheveux roussâtres debout sur +sa grosse tête chauve, attendait que tout le monde fût en place, +affectant de lire dans son registre. Enfin, il se retourna brusquement, +et demanda si quelqu'un voulait encore payer.</p> + +<p>Une vieille femme vint apporter douze kreutzers; tous les autres +restèrent immobiles.</p> + +<p>Alors Hâan, se retournant de nouveau, s'écria:</p> + +<p>«Je me suis laissé dire que vous avez acheté un beau manteau neuf au +patron de votre village; et comme les trois quarts d'entre vous n'ont +pas de chemise à se mettre sur le dos, je pensais que le bienheureux +saint Maclof, pour vous remercier de votre bonne idée, viendrait +m'apporter lui-même l'argent de vos contributions. Tenez, mes sacs +étaient déjà prêts, cela me réjouissait d'avance; mais personne n'est +venu: le roi peut attendre longtemps, s'il espère que les saints du +calendrier lui rempliront ses caisses!</p> + +<p>«Je voudrais pourtant savoir ce que le grand saint Maclof a fait dans +votre intention, et les services qu'il vous a rendus; pour que vous lui +donniez tout votre argent.</p> + +<p>«Est-ce qu'il vous a fait un chemin, pour emmener votre bois, votre +bétail et vos légumes en ville? Est-ce qu'il paye les gendarmes qui +mettent un peu d'ordre par ici? Est-ce que saint Maclof vous empêcherait +de vous voler, de vous piller et de vous assommer les uns et les autres, +si la force publique n'était pas là?</p> + +<p>«N'est-ce pas une abomination de laisser toutes les charges au roi, de +se moquer, comme vous, de celui qui paye les armées pour défendre la +patrie allemande, les ambassadeurs pour représenter noblement la vieille +Allemagne, les architectes, les ingénieurs, les ouvriers qui couvrent le +pays de canaux, de routes, de ponts, d'édifices de toute sorte qui font +l'honneur et la gloire de notre race; les <i>steuerbôt</i>, les +fonctionnaires, les gendarmes qui permettent à chacun de conserver ce +qu'il a; les juges qui rendent la justice, selon nos vieilles lois, nos +anciens usages et nos droits écrits?... N'est-ce pas abominable que de +ne pas songer à le payer, à l'aider comme d'honnêtes gens, et de porter +tous vos kreutzers à saint Maclof, à Lalla-Roumpfel, à tous ces saints +que personne ne connaît ni d'Ève ni d'Adam, dont il n'est pas dit un mot +dans les saintes Écritures, et qui, de plus, vous mangent pour le moins +cinquante jours de l'année, sans compter vos cinquante-deux dimanches?</p> + +<p>«Croyez-vous donc que cela puisse durer éternellement? ne voyez-vous pas +que c'est contraire au bon sens, à la justice... à tout?</p> + +<p>«Si vous aviez un peu de cœur, est-ce que vous ne prendriez pas en +considération les services que vous rend notre gracieux souverain, le +père de ses sujets, celui qui vous met le pain à la bouche? Vous n'avez +donc pas de honte de porter tous vos deniers à saint Maclof, tandis que +moi, j'attends ici que vous payiez vos dettes envers l'État?</p> + +<p>«Écoutez! si le roi n'était pas si bon, si rempli de patience, depuis +longtemps il aurait fait vendre vos bicoques, et nous verrions si les +saints du calendrier vous en rebâtiraient d'autres.</p> + +<p>«Mais, puisque vous l'admirez tant, ce grand saint Maclof, pourquoi ne +faites-vous donc pas comme lui, pourquoi n'abandonnez-vous pas vos +femmes et vos enfants, pourquoi n'allez-vous pas, avec un sac sur le +dos, à travers le monde, vivre de croûtes de pain et d'aumônes? Ce +serait naturel de suivre son exemple! D'autres viendraient cultiver vos +terres en friche, et se mettre en état de remplir leurs obligations +envers le souverain.</p> + +<p>«Regardez un peu seulement autour de vous, ceux de Schnéemath, de +Hackmath, d'Ourmath, et d'ailleurs, qui rendent à César ce qui revient à +César, et à Dieu ce qui revient à Dieu, selon les divines paroles de +Notre-Seigneur Jésus-Christ. Regardez-les, ce sont de bons chrétiens; +ils travaillent, et n'inventent pas tous les jours de nouvelles fêtes, +pour avoir un prétexte de croupir dans la paresse, et de dépenser leur +argent au cabaret. Ils n'achètent pas de manteaux brodés d'or; ils +aiment mieux acheter des souliers à leurs enfants, tandis que vous +autres, vous allez nu-pieds comme de vrais sauvages.</p> + +<p>«Cinquante fêtes par an, pour mille personnes, font cinquante mille +journées de travail perdues! Si vous êtes pauvres, misérables, si vous +ne pouvez pas payer le roi, c'est aux saints du calendrier que la gloire +en revient.</p> + +<p>«Je vous dis ces choses parce qu'il n'y a rien dans le monde de plus +ennuyeux que de venir ici tous les trois mois, pour remplir son devoir, +et de trouver des gueux—misérables et nus par leur propre faute—qui +ont encore l'air de vous regarder comme un Antéchrist, lorsqu'on leur +demande ce qui est dû au souverain dans tous les pays chrétiens, et même +chez des sauvages comme les Turcs et les Chinois. Tout l'univers paye +des contributions, pour avoir de l'ordre et de la liberté dans le +travail; vous seuls, vous donnez tout à saint Maclof, et, Dieu merci, +chacun peut voir en vous regardant, de quelle manière il vous +récompense!</p> + +<p>«Maintenant, je vous préviens d'une chose: ceux qui n'auront pas payé +d'ici huit jours, on leur enverra le <i>steuerbôt</i>. La patience de Sa +Majesté est longue, mais elle a des bornes.</p> + +<p>«J'ai parlé:—allez-vous-en, et souvenez-vous de ce que Hâan vient de +vous dire: le <i>steuerbôt</i> arrivera pour sûr.»</p> + +<p>Alors ils se retirèrent en masse sans répondre.</p> + +<p>Fritz était stupéfait de l'éloquence de son camarade; quand les derniers +contribuables eurent disparu dans l'escalier, il lui dit:</p> + +<p>«Écoute, Hâan, tu viens de parler comme un véritable orateur; mais, +entre nous, tu es trop dur avec ces malheureux.</p> + +<p>—Trop dur! s'écria le percepteur, en levant sa grosse tête ébouriffée.</p> + +<p>—Oui, tu ne comprends rien au sentiment... à la vie du sentiment....</p> + +<p>—À la vie du sentiment? fit Hâan. Ah! ça! dis donc, tu veux te moquer +de moi, Fritz.... Ha! ha! ha! je ne donne pas là-dedans comme le vieux +rebbe Sichel... ta mine grave ne me trompe pas... je te connais!...</p> + +<p>—Et je te dis, moi, s'écria Kobus, qu'il est injuste de reprocher à ces +paysans de croire à quelque chose, et surtout de leur en faire un crime. +L'homme n'est pas seulement sur la terre pour amasser de l'argent et +pour s'emplir le ventre.... Ces pauvres gens, avec leur foi naïve et +leurs pommes de terre, sont peut-être plus heureux que toi, avec tes +omelettes, tes andouilles et ton bon vin.</p> + +<p>—Hé! Hé! farceur, dit Hâan, en lui posant la main sur l'épaule, parle +donc un peu pour deux; il me semble que nous n'avons vécu ni l'un ni +l'autre d'ex-voto et de pommes de terre jusqu'à présent, et j'espère que +cela ne nous arrivera pas de sitôt. Ah! c'est comme cela que tu veux te +moquer de ton vieux Hâan. En voilà des idées et des théories d'un +nouveau genre!»</p> + +<p>Tout en discutant, ils se disposaient à descendre, lorsqu'un faible +bruit s'entendit près de la porte. Ils se retournèrent et virent debout, +contre le mur, une jeune fille de seize à dix-sept ans, les yeux +baissés. Elle était pâle et frêle; sa robe de toile grise, recouverte de +grosses pièces, s'affaissait contre ses hanches; de beaux cheveux blonds +encadraient ses tempes; elle avait les pieds nus, et je ne sais quelle +lointaine ressemblance remplit aussitôt Kobus d'une pitié attendrie, +telle qu'il n'en avait jamais éprouvée: il lui sembla voir la petite +Sûzel, mais défaite, malade, tremblante, épuisée par la grande misère. +Son cœur se fondit, une sorte de froid s'étendit le long de ses joues.</p> + +<p>Hâan, lui, regardait la jeune fille d'un air de mauvaise humeur.</p> + +<p>«Que veux-tu? dit-il brusquement, les registres sont fermés, les +perceptions finies; vous viendrez tous payer à Hunebourg.</p> + +<p>—Monsieur le percepteur, répondit la pauvre enfant après un instant de +silence, je viens pour ma grand-mère Ewig. Depuis cinq mois, elle ne +peut plus se lever de son lit. Nous avons eu de grands malheurs; mon +père a été pris sous sa <i>schlitt</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> à la Kholplatz, l'hiver dernier... +il est mort.... Ça nous a coûté beaucoup pour le repos de son âme.»</p> + +<p>Hâan qui commençait à s'attendrir, regarda Fritz d'un œil indigné. «Tu +l'entends, semblait-il dire, toujours saint Maclof!»</p> + +<p>Puis, élevant la voix: «Ce sont des malheurs qui peuvent arriver à tout +le monde, répondit-il; j'en suis fâché, mais quand je me présente à la +caisse générale, on ne me demande pas si les gens sont heureux ou +malheureux; on me demande combien d'argent j'apporte; et lorsqu'il n'y +en a pas assez, il faut que j'en ajoute de ma propre poche. Ta +grand-mère doit huit florins; j'ai payé pour elle l'année dernière, cela +ne peut pas durer toujours.»</p> + +<p>La pauvre petite était devenue toute triste, on voyait qu'elle avait +envie de pleurer.</p> + +<p>«Voyons, reprit Hâan, tu venais me dire qu'il n'y a rien, n'est-ce pas? +que ta grand-mère n'a pas le sou; pour me dire cela, tu pouvais rester +chez vous, je le savais déjà.»</p> + +<p>Alors, sans lever les yeux, elle avança la main doucement et l'ouvrit, +et l'on vit un florin dedans.</p> + +<p>«Nous avons vendu notre chèvre... pour payer quelque chose...», dit-elle +d'une voix brisée.</p> + +<p>Kobus tourna la tête vers la fenêtre; son cœur grelottait.</p> + +<p>«Des à-comptes, fit Hâan, toujours des à-comptes! encore, si la chose en +valait la peine.»</p> + +<p>Cependant, il rouvrit son registre en disant:</p> + +<p>«Allons, viens!»</p> + +<p>La petite s'approcha; mais Fritz, se penchant sur l'épaule du percepteur +qui écrivait, lui dit à voix basse:</p> + +<p>«Bah! laisse cela.</p> + +<p>—Quoi? fit Hâan en le regardant stupéfait.</p> + +<p>—Efface tout!</p> + +<p>—Comment... efface?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Reprends ton argent», dit Kobus à l'enfant. Et tout bas, à l'oreille +de Hâan, il ajouta: «C'est moi qui paye!</p> + +<p>—Les huit florins?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Hâan déposa sa plume; il semblait rêveur, et, regardant la jeune fille, +il lui dit d'un ton grave:</p> + +<p>«Voici M. Kobus, de Hunebourg, qui paye pour vous. Tu diras cela à ta +grand-mère. Ce n'est pas saint Maclof qui paye, c'est M. Kobus, un homme +sérieux, raisonnable, qui fait cela par bon cœur.»</p> + +<p>La petite leva les yeux, et Fritz vit qu'ils étaient d'un bleu doux, +comme ceux de Sûzel, et pleins de larmes. Elle avait déjà posé son +florin sur la table; il le prit, fouilla dans sa poche et en mit cinq ou +six avec, en disant:</p> + +<p>«Tiens, mon enfant, tâchez de ravoir votre chèvre, ou d'en acheter une +autre aussi bonne. Tu peux t'en aller maintenant.»</p> + +<p>Mais elle ne bougeait pas; c'est pourquoi Hâan, devinant sa pensée, dit:</p> + +<p>«Tu veux remercier monsieur, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Elle inclina la tête en silence.</p> + +<p>«C'est bon, c'est bon! fit-il. Naturellement nous savons ce que tu dois +penser; c'est un bienfait du Ciel qui vous arrive. Tenez-vous au courant +maintenant. Ce n'est pas grand-chose de mettre deux sous de côté par +semaine, pour avoir la conscience tranquille. Va, ta grand-mère sera +contente.»</p> + +<p>La petite, regardant Kobus encore une fois, avec un sentiment de +reconnaissance inexprimable, sortit et descendit l'escalier. Fritz, tout +troublé, s'était approché de la fenêtre; il vit la pauvre enfant se +mettre à courir en remontant la rue, on aurait dit qu'elle avait des +ailes.</p> + +<p>«Voilà nos affaires terminées, reprit Hâan; maintenant en route!»</p> + +<p>En se retournant, Kobus le vit qui descendait déjà, les registres sous +le bras et son gros dos arrondi. Il s'essuya les yeux, et descendit à +son tour.</p> + +<p>«Hé! leur cria Schnéegans en bas dans la grande salle, vous ne dînez pas +avant de partir, monsieur le percepteur?</p> + +<p>—Est-ce que tu as faim, Kobus? demanda Hâan.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ni moi non plus; vous pouvez servir votre dîner à saint Maclof! Chaque +fois que je viens dans ce gueux de pays, je suis comme éreinté durant +quinze jours; tout cela me bouleverse. Attelez le cheval, Schnéegans, +c'est tout ce qu'on vous demande.»</p> + +<p>L'aubergiste sortit. Hâan et Fritz, sur la porte, le regardèrent tirer +le cheval de l'écurie et le mettre à la voiture. Kobus monta. Hâan régla +la note, prit les rênes et le fouet, et les voilà partis comme ils +étaient venus.</p> + +<p>Il pouvait être alors deux heures. Tous les gens du village, devant +leurs baraques, les regardaient passer, sans qu'un seul eût l'idée de +lever son chapeau.</p> + +<p>Ils rentrèrent dans le chemin creux de la côte. Les ombres +s'allongeaient alors du haut de la roche de Saint-Maclof jusque dans la +vallée; l'autre côté de la montagne était éblouissant de lumière. Hâan +paraissait rêveur; Fritz penchait la tête, s'abandonnant pour la +première fois aux sentiments de tendresse et d'amour qui, depuis quelque +temps, faisaient invasion dans son âme. Il fermait les yeux, et voyait +passer devant ses paupières rouges, tantôt l'image de Sûzel, tantôt +celle de la pauvre enfant de Wildland. Le percepteur, très attentif à +conduire au milieu des roches et des ornières, ne disait mot.</p> + +<p>À cinq heures, la voiture roulait dans le chemin sablonneux de +Tiefenbach. Hâan, regardant alors Kobus, le vit comme assoupi, la tête +ballottant doucement sur l'épaule; il alluma sa grosse pipe et laissa +courir. Une demi-lieue plus loin, pour couper au court, il mit pied à +terre, et, conduisant Foux par la bride, il prit le chemin escarpé du +Tannewald. Fritz resta sur le siège; il ne dormait pas, comme le croyait +son camarade, et s'abandonnait à ses rêves... jamais il n'avait tant +rêvé de sa vie.</p> + +<p>Cependant la nuit descendait sur les bois, le fond des vallées +s'emplissait de ténèbres; mais les plus hautes cimes rayonnaient encore.</p> + +<p>Après une bonne heure de marche ascendante, où Foux et Hâan s'arrêtaient +de temps en temps pour reprendre haleine, la voiture atteignit enfin le +plateau. Il ne restait plus qu'à traverser la forêt pour découvrir +Hunebourg.</p> + +<p>Le percepteur, qui malgré son gros ventre avait marché vigoureusement, +mit alors le pied sur le timon, et, claquant du fouet, il enfonça sa +large croupe dans le coussin de cuir.</p> + +<p>«Allons! hop! hop!» s'écria-t-il.</p> + +<p>Et Foux repartit dans le chemin des coupes, en trottant comme s'il n'eût +pas déjà fait trois fortes lieues de montagne.</p> + +<p>Ah! la belle vue, le beau coucher de soleil, quand, au sortir des +vallées, vous découvrez tout à coup la lumière pourpre du soir, à +travers les hauts panaches des bouleaux effilés dans le ciel, et que les +mille parfums des bois voltigent autour de vous, embaumant l'air de leur +haleine odorante!</p> + +<p>La voiture suivait la lisière de la forêt; parfois tout était sombre, +les branches des grands arbres descendaient en voûte; parfois un coin de +ciel rouge apparaissait derrière les mille plantes jaillissant des +fourrés; puis tout se cachait de nouveau, les broussailles défilaient, +et le soleil descendait toujours: on le voyait chaque fois, au fond des +percées lumineuses, d'un degré plus bas. Bientôt les pointes des hautes +herbes se découpèrent sur sa face de bon vivant, une véritable face de +Silène, pourpre et couronnée de pampres. Enfin il disparut, et de longs +voiles d'or l'enveloppèrent dans les abîmes. Les teintes grises de la +nuit envahirent le ciel; quelques étoiles tremblotaient déjà au-dessus +des sombres massifs de la forêt, dans les profondeurs de l'infini.</p> + +<p>À cette heure, la rêverie de Kobus devint plus grande encore et plus +intime; il écoutait les roues tourner dans le sable, le pied du cheval +heurter un caillou, quelques petits oiseaux filer à l'approche de la +voiture. Cela durait depuis longtemps, lorsque Hâan s'aperçut qu'une +courroie était lâchée; il fit halte et descendit. Fritz entrouvrit les +yeux pour voir ce qui se passait: la lune se levait, le sentier était +plein de lumière blanche.</p> + +<p>Et comme le percepteur serrait la boucle de la courroie, tout à coup des +faneuses et des faucheurs, qui se rendaient chez eux après le travail, +se mirent à chanter ensemble le vieux <i>lied</i>:</p> + +<p>«<i>Quand je pense à ma bien-aimée!»</i></p> + +<p>Le silence de la nuit était grand, mais il parut grandir encore, et les +forêts elles-mêmes semblèrent prêter l'oreille à ces voix graves et +douces, confondues dans un sentiment d'amour.</p> + +<p>Ces gens ne devaient pas être très loin; on entendait leurs pas sur la +lisière du bois; ils marchaient en cadence.</p> + +<p>Hâan et Kobus avaient entendu cent fois le vieux <i>lied</i>; mais alors, il +leur sembla si beau, si bien en rapport avec l'heure silencieuse, qu'ils +l'écoutèrent dans une sorte de ravissement poétique. Mais Fritz +éprouvait une bien autre émotion que celle de Hâan: parmi ces voix s'en +trouvait une, douce, haute, pénétrante, qui commençait toujours le +couplet et finissait la dernière, comme un soupir du ciel. Il croyait +reconnaître cette voix fraîche, tendre, amoureuse, et son cœur tout +entier était dans son oreille.</p> + +<p>Au bout d'un instant, Hâan, qui tenait Foux par la bride, pour +l'empêcher de secouer la tête, dit:</p> + +<p>«Comme c'est juste! C'est pourtant ainsi que chantent les enfants de la +vieille Allemagne. Allez donc ailleurs....</p> + +<p>—Chut!» fit Kobus. Le vieux <i>lied</i> recommençait en s'éloignant, et la +même voix s'élevait toujours plus haute, plus touchante que les autres; +à la fin, un frémissement de feuillage la couvrit.</p> + +<p>«C'est beau, ces vieilles chansons, dit le percepteur en remontant sur +la voiture.</p> + +<p>—Mais où sommes-nous donc? lui demanda Fritz tout pâle.</p> + +<p>—Près de la roche des Tourterelles, à vingt minutes au-dessus de ta +ferme, répondit Hâan en se rasseyant et fouettant le cheval, qui +repartit.»</p> + +<p>«C'était la voix de Sûzel, pensa Kobus, je le savais bien!»</p> + +<p>Une fois hors du bois, Foux se mit à galoper: il sentait l'écurie. Hâan, +tout joyeux de prendre sa chope le soir, parlait des talents de la +vieille Allemagne, des vieux <i>lieds</i>, des anciens minnesingers. Kobus ne +l'écoutait pas, sa pensée était ailleurs; ils avaient déjà dépassé la +porte de Hildebrandt, les lumières, brillant dans toutes les maisons de +la grande rue, avaient frappé ses yeux sans qu'il les vit, lorsque la +voiture s'arrêta.</p> + +<p>«Eh bien! vieux, tu peux descendre, te voilà devant ta porte», lui dit +Hâan.</p> + +<p>Il regarda et descendit.</p> + +<p>«Bonsoir, Kobus! cria le percepteur.</p> + +<p>—Bonne nuit», dit-il en montant l'escalier tout pensif. Ce soir-là, sa +vieille Katel, heureuse de le revoir, voulut mettre toute la cuisine en +feu, pour célébrer son retour, mais il n'avait pas faim.</p> + +<p>«Non, dit-il, laisse cela; j'ai bien dîné... j'ai sommeil.»</p> + +<p>Il alla se coucher.</p> + +<p>Ainsi, ce bon vivant, ce gros gourmand, ce fin gourmet de Kobus se +nourrissait alors d'une tranche de jambon le matin, et d'un vieux <i>lied</i> +le soir; il était bien changé!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2> + + +<p>Dieu sait à quelle heure Fritz s'endormit cette nuit-là; mais il faisait +grand jour lorsque Katel entra dans sa chambre et qu'elle vit les +persiennes fermées.</p> + +<p>«C'est toi, Katel? dit-il en se détirant les bras, qu'est-ce qui se +passe?</p> + +<p>—Le père Christel vient vous voir, monsieur; il attend depuis une +demi-heure.</p> + +<p>—Ah! le père Christel est là; eh bien! qu'il entre; entrez donc, +Christel.</p> + +<p>—Katel, pousse les volets.</p> + +<p>—Eh! bonjour, bonjour, père Christel, tiens, tiens, c'est vous!» fit-il +en serrant les deux mains du vieil anabaptiste, debout devant son lit, +avec sa barbe grisonnante et son grand feutre noir.</p> + +<p>Il le regardait, la face épanouie; Christel était tout étonné d'un +accueil si enthousiaste.</p> + +<p>«Oui, monsieur Kobus, dit-il en souriant, j'arrive de la ferme pour vous +apporter un petit panier de cerises.... Vous savez, de ces cerises +croquantes du cerisier derrière le hangar, que vous avez planté +vous-même, il y a douze ans.»</p> + +<p>Alors Fritz vit sur la table une corbeille de cerises, rangées et +serrées avec soin dans de grandes feuilles de fraisier qui pendaient +tout autour; elles étaient si fraîches, si appétissantes et si belles, +qu'il en fut émerveillé:</p> + +<p>«Ah! c'est bon, c'est bon! oui, j'aime beaucoup ces cerises-là! +s'écria-t-il. Comment! vous avez pensé à moi, père Christel?</p> + +<p>—C'est la petite Sûzel, répondit le fermier; elle n'avait pas de cesse +et pas de repos. Tous les jours elle allait voir le cerisier, et disait: +"Quand vous irez à Hunebourg, mon père, si les cerises sont mûres; vous +savez que M. Kobus les aime!" Enfin, hier soir, je lui ai dit: "J'irai +demain!" et, ce matin, au petit jour, elle a pris l'échelle et elle est +allée les cueillir.»</p> + +<p>Fritz, à chaque parole du père Christel, sentait comme un baume +rafraîchissant s'étendre dans tout son corps. Il aurait voulu embrasser +le brave homme, mais il se contint, et s'écria:</p> + +<p>«Katel, apporte donc ces cerises par ici, que je les goûte!»</p> + +<p>Et Katel les ayant apportées, il les admira d'abord; il lui semblait +voir Sûzel étendre ces feuilles vertes au fond de la corbeille, puis +déposer les cerises dessus, ce qui lui procurait une satisfaction +intérieure, et même un attendrissement qu'on ne pourrait croire. Enfin, +il les goûta, les savourant lentement et avalant les noyaux.</p> + +<p>«Comme c'est frais! disait-il, comme c'est ferme, ces cerises qui +viennent de l'arbre! On n'en trouve pas de pareilles sur le marché; +c'est encore plein de rosée, et ça conserve tout son goût naturel, toute +sa force et toute sa vie.»</p> + +<p>Christel le regardait d'un air joyeux. «Vous aimez bien les cerises? +fit-il.</p> + +<p>—Oui, c'est mon bonheur. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous.»</p> + +<p>Il posa la corbeille sur le lit, entre ses genoux, et, tout en causant, +il prenait de temps en temps une cerise et la savourait, les yeux comme +troubles de plaisir.</p> + +<p>«Ainsi, père Christel, reprit-il, tout le monde se porte bien chez vous, +la mère Orchel?</p> + +<p>—Très bien, monsieur Kobus.</p> + +<p>—Et Sûzel aussi!</p> + +<p>—Oui, Dieu merci, tout va bien. Depuis quelques jours Sûzel paraît +seulement un peu triste; je la croyais malade, mais c'est l'âge qui fait +cela, monsieur Kobus, les enfants deviennent rêveurs à cet âge.»</p> + +<p>Fritz se rappelant la scène du clavecin, devint tout rouge et dit en +toussant:</p> + +<p>«C'est bon... oui... oui.... Tiens, Katel, mets ces cerises dans +l'armoire, je serais capable de les manger toutes avant le dîner. Faites +excuse, père Christel, il faut que je m'habille.</p> + +<p>—Ne vous gênez pas, monsieur Kobus, ne vous gênez pas.»</p> + +<p>Tout en s'habillant, Fritz reprit:</p> + +<p>«Mais vous n'arrivez pas de Meisenthâl seulement pour m'apporter des +cerises?</p> + +<p>—Ah non! j'ai d'autres affaires en ville. Vous savez, quand vous êtes +venu la dernière fois à la ferme, je vous ai montré deux bœufs à +l'engrais. Quelques jours après votre départ, Schmoûle les a achetés; +nous sommes tombés d'accord à trois cent cinquante florins. Il devait +les prendre le 1<sup>er</sup> juin, ou me payer un florin pour chaque jour de +retard. Mais voilà bientôt trois semaines qu'il me laisse ces bêtes à +l'écurie. Sûzel est allée lui dire que cela m'ennuyait beaucoup; et +comme il ne répondait pas, je l'ai fait assigner devant le juge de paix. +Il n'a pas nié d'avoir acheté les bœufs; mais il a dit que rien n'était +convenu pour la livraison, ni sur le prix des jours de retard; et comme +le juge n'avait pas d'autre preuve, il a déféré le serment à Schmoûle, +qui doit le prêter aujourd'hui à dix heures, entre les mains du vieux +rebbe David Sichel, car les juifs ont leur manière de prêter serment.</p> + +<p>—Ah bon! fit Kobus, qui venait de mettre sa capote et décrochait son +feutre; voici bientôt dix heures, je vous accompagne chez David, et, +aussitôt après, nous reviendrons dîner, vous dînez avec moi?</p> + +<p>—Oh! monsieur Kobus, j'ai mes chevaux à l'auberge du <i>Bœuf-Rouge</i>.</p> + +<p>—Bah! Bah! vous dînerez avec moi. Katel, tu nous feras un bon dîner. +J'ai du plaisir à vous voir, Christel.» Ils sortirent. Tout en marchant, +Fritz se disait en lui-même:</p> + +<p>«N'est-ce pas étonnant! Ce matin, je rêvais de Sûzel, et voilà que son +père m'apporte des cerises qu'elle a cueillies pour moi; c'est +merveilleux, merveilleux!»</p> + +<p>Et la joie intérieure rayonnait sur sa figure, il reconnaissait en ces +choses le doigt de Dieu.</p> + +<p>Quelques instants après, ils arrivèrent dans la cour de l'antique +synagogue. Le vieux mendiant <i>Frantzoze</i> était là, sa sébile de bois sur +les genoux; Kobus, dans son ravissement, y jeta un florin, et le père +Christel pensa qu'il était généreux et bon.</p> + +<p><i>Frantzoze</i> leva sur lui des yeux tout surpris; mais il ne le regardait +pas, il marchait la tête haute et riante, et s'abandonnait au bonheur +d'avoir près de lui le père de la petite Sûzel: c'était comme un souffle +du Meisenthâl dans ces hautes bâtisses sombres, un vrai rayon du ciel.</p> + +<p>Comme pourtant les hommes ont des idées étranges; ce vieil anabaptiste, +qui, deux ou trois mois avant, lui produisait l'effet d'un honnête +paysan, et rien de plus, à cette heure, il l'aimait, il lui trouvait de +l'esprit, et bien d'autres qualités qu'il n'avait pas reconnues +jusqu'alors; il prenait fait et cause pour lui et s'indignait contre +Schmoûle.</p> + +<p>Cependant le vieux rebbe David, debout à sa fenêtre ouverte, attendait +déjà Christel, Schmoûle et le greffier de la justice de paix. La vue de +Kobus lui fit plaisir.</p> + +<p>«Hé! te voilà, <i>schaude</i>, s'écria-t-il de loin; depuis huit jours on ne +te voit plus.</p> + +<p>—Oui, David, c'est moi, dit Fritz en s'arrêtant à la fenêtre; je +t'amène Christel, mon fermier, un brave homme, et dont je réponds comme +de moi-même; il est incapable d'avancer ce qui n'est pas....</p> + +<p>—Bon, bon, interrompit David, je le connais depuis longtemps. Entrez, +entrez, les autres ne peuvent tarder à venir: voici dix heures qui +sonnent.»</p> + +<p>Le vieux David était dans sa grande capote brune, luisante aux coudes; +une calotte de velours noir coiffait le derrière de son crâne chauve, +quelques cheveux gris voltigeaient autour; sa figure maigre et jaune, +plissée de petites rides innombrables, avait un caractère rêveur, comme +au jour du <i>Kipour</i><a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> + +<p>«Tu ne t'habilles donc pas? lui demanda Fritz.</p> + +<p>—Non, c'est inutile. Asseyez-vous.» Ils s'assirent. La vieille Sourlé +regarda par la porte de la cuisine entrouverte, et dit: «Bonjour, +monsieur Kobus.</p> + +<p>—Bonjour, Sourlé, bonjour. Vous n'entrez pas?</p> + +<p>—Tout à l'heure, fit-elle, je viendrai.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de te dire, David, reprit Fritz, que pour moi +Christel a raison, et que j'en répondrais sur ma propre tête.</p> + +<p>—Bon! je sais tout cela, dit le vieux rebbe, et je sais aussi que +Schmoûle est fin, très fin, trop fin même. Mais ne causons pas de ces +choses; j'ai reçu la signification depuis trois jours, j'ai réfléchi sur +cette affaire, et... tenez, les voici!»</p> + +<p>Schmoûle, avec son grand nez en bec de vautour, ses cheveux d'un roux +ardent, la petite blouse serrée aux reins par une corde, et la casquette +plate sur les yeux, traversait alors la cour d'un air insouciant. +Derrière lui marchait le secrétaire Schwân, le chapeau en tuyau de poêle +tout droit sur sa grosse figure bourgeonnée, et le registre sous le +bras. Une minute après, ils entrèrent dans la salle. David leur dit +gravement:</p> + +<p>«Asseyez-vous, messieurs.»</p> + +<p>Puis il alla lui-même rouvrir la porte, que Schwân avait fermée par +mégarde, et dit:</p> + +<p>«Les prestations de serment doivent être publiques.»</p> + +<p>Il prit dans un placard une grosse Bible, à couvercle de bois, les +tranches rouges, et les pages usées par le pouce. Il l'ouvrit sur la +table et s'assit dans son grand fauteuil de cuir. Il y avait alors +quelque chose de grave dans toute sa personne, et de méditatif. Les +autres attendaient. Pendant qu'il feuilletait le livre, Sourlé entra, et +se tint debout derrière le fauteuil. Un ou deux passants, arrêtés sur +l'escalier sombre de la rue des Juifs, regardaient d'un air curieux.</p> + +<p>Le silence durait depuis quelques minutes, et chacun avait eu le temps +de réfléchir, lorsque David, levant la tête et posant la main sur le +livre, dit:</p> + +<p>«M. le juge de paix Richter a déféré le serment à Isaac Schmoûle, +marchand de bétail, sur cette question: "Est-il vrai qu'il a été convenu +entre Isaac Schmoûle et Hans Christel, que Schmoûle viendrait prendre, +dans la huitaine, une paire de bœufs achetés par lui le 22 mai dernier, +et que, faute de venir, il payerait à Christel, pour chaque jour de +retard, un florin comme dédommagement de la nourriture des bœufs?" +Est-ce cela?</p> + +<p>—C'est cela, dirent Schmoûle et l'anabaptiste ensemble.</p> + +<p>—Il ne s'agit donc plus que de savoir si Schmoûle consent à prêter +serment.</p> + +<p>—Je suis venu pour ça, dit Schmoûle tranquillement, et je suis prêt.</p> + +<p>—Un instant, interrompit le vieux rebbe en levant la main, un instant! +Mon devoir, avant de recevoir un acte pareil, l'un des plus saints, des +plus sacrés de notre religion, est d'en rappeler l'importance à +Schmoûle.»</p> + +<p>Alors, d'une voix grave, il se mit à lire: «Tu ne prendras point le nom +de l'Éternel, ton Dieu, en vain. Tu ne diras point de faux témoignage!»</p> + +<p>Puis, plus loin, il lut encore du même ton solennel:</p> + +<p>«Quand il sera question de quelque chose où il y ait doute, touchant un +bœuf ou un âne, ou un menu bétail, ou un habit, ou toute autre chose, +la cause des deux parties sera portée devant le juge, et le serment de +l'Éternel interviendra entre les deux parties.»</p> + +<p>Schmoûle, en cet instant, voulut parler; mais, pour la seconde fois, +David lui fit signe de se taire, et dit:</p> + +<p>«"Tu ne prendras point le nom de l'Éternel ton Dieu en vain, tu ne +porteras point de faux témoignage!" Ce sont deux commandements de Dieu +que tout le peuple d'Israël entendit parmi les tonnerres et les éclairs, +tremblant et se tenant au loin dans le désert de Sinaï.</p> + +<p>«Et voici maintenant ce que l'Éternel dit à celui qui viole ses +commandements:</p> + +<p>«Si tu n'obéis pas à la voix de l'Éternel ton Dieu, pour prendre garde à +ce que je te prescris aujourd'hui, les cieux qui sont sur ta tête seront +d'airain, et la terre qui est sous tes pieds sera de fer.</p> + +<p>«L'Éternel te donnera, au lieu de pluie, de la poussière et de la +cendre; l'Éternel te frappera, toi et ta postérité, de plaies étranges, +de plaies grandes et de durée, de maladies malignes et de durée.</p> + +<p>«L'étranger montera au-dessus de toi fort haut, et tu descendras fort +bas; il te prêtera, et tu ne lui prêteras point.</p> + +<p>«L'Éternel enverra sur toi la malédiction et la ruine de toutes les +choses où tu mettras la main et que tu feras, jusqu'à ce que tu sois +détruit. Tes filles et tes fils seront livrés à l'étranger, et tes yeux +le verront et se consumeront tout le jour en regardant vers eux, et ta +main n'aura aucune force pour les délivrer.</p> + +<p>«Ta vie sera comme pendante devant toi, et tu seras dans l'effroi nuit +et jour. Tu diras le matin: Qui me fera voir le soir? Et le soir, tu +diras: Qui me fera voir le matin?</p> + +<p>«Et toutes ces malédictions t'arriveront et te poursuivront, et +reposeront sur toi, jusqu'à ce que tu sois exterminé, parce que tu +n'auras pas obéi à la voix de l'Éternel ton Dieu, pour garder ses +commandements et ses statuts qu'il t'a donnés!</p> + +<p>«Ce sont ici les paroles de l'Éternel!» reprit David en levant la tête.</p> + +<p>Il regardait Schmoûle, qui restait les yeux fixés sur la Bible, et +paraissait rêver profondément.</p> + +<p>«Maintenant, Schmoûle, poursuivit-il, tu vas prêter serment sur ce +livre, en présence de l'Éternel qui t'écoute; tu vas jurer qu'il n'a +rien été convenu entre Christel et toi, ni pour le délai, ni pour les +jours de retard, ni pour le prix de la nourriture des bœufs pendant ces +jours. Mais garde-toi de prendre des détours dans ton cœur, pour +t'autoriser à jurer, si tu n'es pas sûr de la vérité de ton serment; +garde-toi de te dire, par exemple, en toi-même: "Ce Christel m'a fait +tort, il m'a causé des pertes, il m'a empêché de gagner dans telle +circonstance." Ou bien: "Il a fait tort à mon père, à mes proches, et je +rentre ainsi dans ce qui me serait revenu naturellement." Ou bien: "Les +paroles de notre convention avaient un double sens, il me plaît à moi de +les tourner dans le sens qui me convient; elles n'étaient pas assez +claires, et je puis les nier." Ou bien: "Ce Christel m'a pris trop cher, +ses bœufs valent moins que le prix convenu, et je reste de cette façon +dans la vraie justice, qui veut que la marchandise et le prix soient +égaux, comme les deux côtés d'une balance." Ou bien encore: +"Aujourd'hui, je n'ai pas la somme entière, plus tard je réparerai le +dommage", ou toute autre pensée de ce genre.</p> + +<p>«Non, tous ces détours ne trompent point l'œil de l'Éternel; ce n'est +point dans ces pensées, ni dans d'autres semblables que tu dois jurer, +ce n'est pas d'après ton propre esprit, qui peut être entraîné vers le +mal par l'intérêt, qu'il faut prêter serment, <i>ce n'est pas sur ta +pensée, c'est sur la mienne qu'il faut te régler</i>; et tu ne peux rien +ajouter ni rien retrancher, par ruse ou autrement, à ce que je pense.</p> + +<p>«Donc, moi David Sichel, j'ai cette pensée simple et claire:—Schmoûle +a-t-il promis un florin à Christel pour la nourriture des bœufs qu'il a +achetés, et, pour chaque jour de retard après la huitaine, l'a-t-il +promis? S'il ne l'a pas promis à Christel, qu'il pose la main sur le +livre de la loi, et qu'il dise: "Je jure non! je n'ai rien promis!" +Schmoûle, approche, étends la main, et jure!»</p> + +<p>Mais Schmoûle, levant alors les yeux, dit:</p> + +<p>«Trente florins ne sont pas une somme pour prêter un serment pareil. +Puisque Christel est sûr que j'ai promis—moi, je ne me rappelle pas +bien—je les payerai, et j'espère que nous resterons bons amis. Plus +tard, il me fera regagner cela, car ses bœufs sont réellement trop +chers. Enfin, ce qui est dû est dû, et jamais Schmoûle ne prêtera +serment pour une somme encore dix fois plus forte, à moins d'être tout à +fait sûr.»</p> + +<p>Alors David, regardant Kobus d'un œil extrêmement fin, répondit:</p> + +<p>«Et tu feras bien, Schmoûle; dans le doute, il vaut mieux s'abstenir.»</p> + +<p>Le greffier avait inscrit le refus du serment, il se leva, salua +l'assemblée et sortit avec Schmoûle, qui, sur le seuil, se retourna et +dit d'un ton brusque:</p> + +<p>«Je viendrai prendre les bœufs demain à huit heures, et je payerai.</p> + +<p>—C'est bon», répondit Christel en inclinant la tête. Quand ils furent +seuls, le vieux rebbe se mit à sourire. «Schmoûle est fin, dit-il, mais +nos vieux talmudistes étaient encore plus fins que lui; je savais bien +qu'il n'irait pas jusqu'au bout: voilà pourquoi je ne me suis pas +habillé.</p> + +<p>—Eh! s'écria Fritz, oui, je le vois, vous avez du bon tout de même dans +la religion.</p> + +<p>—Tais-toi, <i>épicaures</i>, répondit David en refermant la porte et +reportant la Bible dans l'armoire; sans nous, vous seriez tous des +païens, c'est par nous que vous pensez depuis deux mille ans; vous +n'avez rien inventé, rien découvert. Réfléchis seulement un peu combien +de fois vous vous êtes divisés et combattus depuis ces deux mille ans, +combien de sectes et de religions vous avez formées! Nous, nous sommes +toujours les mêmes depuis Moïse, nous sommes toujours les fils de +l'Éternel, vous êtes les fils du temps et de l'orgueil; avec le moindre +intérêt on vous fait changer d'opinion, et nous, pauvres misérables, +tout l'univers réuni n'a pu nous faire abandonner une seule de nos lois.</p> + +<p>—Ces paroles montrent bien l'orgueil de la race, dit Fritz; jusqu'à +présent, je te croyais un homme modeste en ses pensées, mais je vois +maintenant que tu respires l'orgueil dans le fond de ton âme.</p> + +<p>—Et pourquoi serais-je modeste? s'écria David en nasillant. Si +l'Éternel nous a choisis, n'est-ce point parce que nous valons mieux que +vous?</p> + +<p>—Tiens, tais-toi, fit Kobus en riant, cette vanité m'effraye; je serais +capable de me fâcher.</p> + +<p>—Fâche-toi donc à ton aise, dit le vieux rebbe, il ne faut pas te +gêner.</p> + +<p>—Non, j'aime mieux t'inviter à prendre le café chez moi, vers une +heure; nous causerons, nous rirons, et ensuite nous irons goûter la +bière de mars; cela te convient-il?</p> + +<p>—Soit, fit David, j'y consens, le chardon gagne toujours à fréquenter +la rose.»</p> + +<p>Kobus allait s'écrier: «Ah! décidément, c'est trop fort!» mais il +s'arrêta et dit avec finesse: «C'est moi qui suis la rose!»</p> + +<p>Alors tous trois ne purent s'empêcher de rire. Christel et Fritz +sortirent bras dessus bras dessous, se disant entre eux: «Est-il fin ce +rebbe David! Il a toujours quelque vieux proverbe qui vient à propos +pour vous réjouir. C'est un brave homme.» Tout se passant comme il avait +été convenu: Christel et Kobus dînèrent ensemble, David vint au dessert +prendre le café, puis ils se rendirent à la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>. +Fritz était dans un état de jubilation extraordinaire, non seulement +parce qu'il marchait entre son vieil ami David et le père de Sûzel, mais +encore parce qu'il avait une bouteille de <i>steinberg</i> dans la tête, sans +parler du bordeaux et du kirschenwasser. Il voyait les choses de ce bas +monde comme à travers un rayon de soleil: sa face charnue était pourpre, +et ses grosses lèvres se retroussaient par un joyeux sourire. Aussi quel +enthousiasme éclata lorsqu'il parut ainsi sous la toile grise en auvent, +à la porte du <i>Grand-Cerf</i>.</p> + +<p>«Le voilà! le voilà! criait-on de tous les côtés, la chope haute, voici +Kobus!»</p> + +<p>Et lui, riant, répétait:</p> + +<p>«Oui, le voilà! ha! ha! ha!»</p> + +<p>Il entrait dans les bancs et donnait des poignées de main à tous ses +vieux camarades.</p> + +<p>Durant les huit jours qui venaient de se passer, on se demandait +partout:</p> + +<p>«Qu'est-il devenu? quand le reverrons-nous?</p> + +<p>Et le vieux Krautheimer se désolait, car toutes ses pratiques trouvaient +la bière mauvaise.</p> + +<p>Enfin, il s'assit au milieu de la jubilation universelle, et fit asseoir +le père Christel à sa droite. David alla regarder Frédéric Schoultz, le +gros Hâan, Speck et cinq ou six autres qui faisaient une partie de +<i>rams</i> à deux kreutzers la marque.</p> + +<p>On se mit à boire de cette fameuse bière de mars, qui vous monte au nez +comme le vin de Champagne. En face, à la brasserie des <i>Deux-Clefs</i>, les +hussards de Frédéric-Wilhelm buvaient de la bière en cruchons, les +bouchons partaient comme des coups de pistolets; on se saluait d'un côté +de la rue à l'autre, car les bourgeois de Hunebourg sont toujours bien +avec les militaires, sans frayer pourtant ensemble, ni les recevoir dans +leurs familles, chose toujours dangereuse.</p> + +<p>À chaque instant le père Christel disait:</p> + +<p>«Il est temps que je parte, monsieur Kobus; faites excuse, je devrais +déjà être depuis deux heures à la ferme.</p> + +<p>—Bah! s'écria Fritz en lui posant la main sur l'épaule, ceci n'arrive +pas tous les jours, père Christel; il faut bien de temps en temps +s'égayer et se dégourdir l'esprit. Allons, encore une chope!»</p> + +<p>Et le vieil anabaptiste, un peu gris, se rasseyait en pensant: «Cela +fera la sixième! Pourvu que je ne verse pas en route!»</p> + +<p>Puis il disait: «Mais, monsieur Kobus, qu'est-ce que pensera ma femme si +je rentre à moitié gris? Jamais elle ne m'aura vu dans cet état!</p> + +<p>—Bah! bah! le grand air dissipe tout, père Christel, et puis vous +n'aurez qu'à dire: "M. Kobus l'a voulu!" Sûzel prendra votre défense.</p> + +<p>—Ça, c'est vrai, s'écriait alors Christel en riant, c'est vrai: tout ce +que dit et fait M. Kobus est bien! Allons, encore une chope!»</p> + +<p>Et la chope arrivait, elle se vidait; la servante en apportait une +autre, ainsi de suite.</p> + +<p>Or, sur le coup de trois heures, à l'église Saint-Sylvestre, et comme on +ne pensait à rien, une troupe d'enfants tourna le coin de l'auberge du +<i>Cygne</i>, en courant vers la porte de Landau; puis quelques soldats +parurent, portant un de leurs camarades sur un brancard; puis d'autres +enfants en foule; c'était un roulement de pas sur le pavé, qui +s'entendait au loin.</p> + +<p>Tout le monde se penchait aux fenêtres et sortait des maisons pour voir. +Les soldats remontaient la rue de la Forge, du côté de l'hôpital, et +devaient passer devant la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>.</p> + +<p>Aussitôt les parties furent abandonnées; on se dressa sur les bancs: +Hâan, Schoultz, David, Kobus, les servantes, Krautheimer, enfin tous les +assistants. D'autres accouraient de la salle, et l'on se disait à voix +basse: «C'est un duel! c'est un duel!»</p> + +<p>Cependant le brancard approchait lentement; deux hommes le portaient; +c'était une civière pour sortir le fumier des écuries de la caserne de +cavalerie; le soldat couché dessus, les jambes pendant entre les bras du +brancard, la tête de côté sur sa veste roulée, était extrêmement pâle; +il avait les yeux fermés, les lèvres entrouvertes et le devant de la +chemise plein de sang. Derrière venaient les témoins, un vieux hussard à +sourcils jaunâtres et grosses moustaches rousses en paraphe sur ses +joues brunes; il portait le sabre du blessé sous le bras, le baudrier +jeté sur l'épaule, et semblait tout à fait calme. L'autre, plus jeune et +tout blond, était comme abattu, il tenait le shako; puis arrivaient deux +sous-officiers, se retournant à chaque pas, comme indignés de voir tout +ce monde.</p> + +<p>Quelques hussards, devant la brasserie des <i>Deux-Clefs,</i> criaient au +vieux qui portait le sabre: «Rappel! eh! Rappel!» C'était sans doute +leur maître d'armes; mais il ne répondit pas et ne tourna même pas la +tête.</p> + +<p>Au passage des deux derniers, Frédéric Schoultz, en sa qualité d'ancien +sergent de la landwehr, s'écria du haut de sa chaise:</p> + +<p>«Hé! camarades... camarades!» Un d'eux s'arrêta. «Qu'est-ce qui se passe +donc, camarade?</p> + +<p>—Ça, mon ancien, c'est un coup de sabre en l'honneur de Mlle Grédel, la +cuisinière du <i>Bœuf-Rouge</i>.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Oui! un coup de pointe en riposte et sans parade; elle est venue trop +tard.</p> + +<p>—Et le coup a porté?</p> + +<p>—À deux lignes au-dessous du téton droit.» Schoultz allongea la lèvre; +il semblait tout fier de recevoir une réponse. On écoutait, penchés +autour d'eux. «Un vilain coup, fit-il, j'ai vu ça dans la campagne de +France.» Mais le hussard, voyant ses camarades entrer dans la ruelle de +l'hôpital, porta la main à son oreille et dit: «Faites excuse!» Alors il +rejoignit sa troupe, et Schoultz promenant un regard satisfait sur +l'assistance, se rassit en disant: «Quand on est soldat, il faut tirer +le sabre; ce n'est pas comme les bourgeois qui s'assomment à coups de +poing.» Il avait l'air de dire: «Voilà ce que j'ai fait cent fois!» Et +plus d'un l'admirait. Mais d'autres, en grand nombre, gens raisonnables +et pacifiques, murmuraient entre eux: «Est-il possible que des hommes se +tuent pour une cuisinière! C'est tout à fait contre nature. Cette Grédel +méritait d'être chassée de la ville, à cause des passions funestes +qu'elle excite entre les hussards.»</p> + +<p>Fritz ne disait rien, il semblait méditatif, et ses yeux brillaient d'un +éclat singulier. Mais le vieux rebbe, à son tour, s'étant mis à dire: +«Voilà comment des êtres créés par Dieu se massacrent pour des choses de +rien!» Tout à coup il s'emporta d'une façon étrange.</p> + +<p>«Qu'appelles-tu des choses de rien, David? s'écria-t-il d'une voix +retentissante. L'amour n'a-t-il pas inspiré, dans tous les temps et dans +tous les lieux, les plus belles actions et les plus hautes pensées? +N'est-il pas le souffle de l'Éternel lui-même, le principe de la vie, de +l'enthousiasme, du courage et du dévouement? Il t'appartient bien de +profaner ainsi la source de notre bonheur et de la gloire du genre +humain. Ôte l'amour à l'homme, que lui reste-t-il? l'égoïsme, l'avarice, +l'ivrognerie, l'ennui et les plus misérables instincts; que fera-t-il de +grand, que dira-t-il de beau? Rien, il ne songera qu'à se remplir la +panse!»</p> + +<p>Tous les assistants s'étaient retournés ébahis de son emportement; Hâan +le regardait de ses gros yeux par-dessus l'épaule de Schoultz, qui +lui-même se tordait le cou pour voir si c'était bien Kobus qui parlait, +car il ne pouvait en croire ses oreilles.</p> + +<p>Mais Fritz ne faisait nulle attention à ces choses.</p> + +<p>«Voyons, David, reprit-il en s'animant de plus en plus, quand le grand +Homérus, le poète des poètes, nous montre les héros de la Grèce qui s'en +vont par centaines sur leurs petits bateaux pour réclamer une belle +femme qui s'est sauvée de chez eux, traversent les mers et s'exterminent +pendant dix ans avec ceux d'Asie pour la ravoir, crois-tu qu'il ait +inventé cela? Crois-tu que ce n'était pas la vérité qu'il disait? Et +s'il est le plus grand des poètes, n'est-ce pas parce qu'il a célébré la +plus grande chose et la plus sublime qui soit sous le ciel: l'amour! Et +si l'on appelle le chant de votre roi Salomon, <i>Le Cantique des +cantiques</i>, n'est-ce pas aussi parce qu'il chante l'amour, plus noble, +plus grand, plus profond que tout le reste dans le cœur de l'homme? +Quand il dit dans ce <i>Cantique des cantiques</i>: "Ma bien aimée, tu es +belle comme la voûte des étoiles, agréable comme Jérusalem, redoutable +comme des armées qui marchent, leurs enseignes déployées." Est-ce qu'il +ne veut pas dire que rien n'est plus beau, plus invincible et plus doux +que l'amour? Et tous vos prophètes n'ont-ils pas dit la même chose? Et +depuis le Christ, l'amour n'a-t-il pas converti les peuples barbares? +n'est-ce pas avec un simple ruban rose, qu'il faisait d'une espèce +sauvage un chevalier?</p> + +<p>«Si de nos jours tout est moins grand, moins beau, moins noble +qu'autrefois, n'est-ce pas parce que les hommes ne connaissent plus +l'amour véritable, et qu'ils se marient pour de l'argent? Eh bien! moi, +David, entends-tu, je dis et soutiens que l'amour vrai, l'amour pur est +la seule chose qui change le cœur de l'homme, la seule qui l'élève et +qui mérite qu'on donne sa vie pour elle. Je trouve que ces hommes ont +bien fait de se battre puisque chacun ne pouvait renoncer à son amour, +sans s'en reconnaître lui-même indigne.</p> + +<p>—Hé! s'écria Hâan à l'autre table, comment peux-tu parler de cela, toi? +Tu n'as jamais été amoureux; tu raisonnes de ces choses comme un aveugle +des couleurs.»</p> + +<p>Fritz, à cette apostrophe, resta tout interdit; il regarda Hâan d'un +œil terne, ayant l'air de vouloir lui répondre, et bredouilla quelques +mots confus en avalant sa chope.</p> + +<p>Plusieurs alors se mirent à rire. Aussitôt Kobus, relevant sa grosse +tête, dont les cheveux s'ébouriffaient comme s'ils eussent été vivants, +s'écria d'un air étrange:</p> + +<p>«C'est vrai, je n'ai jamais été amoureux! Mais si j'avais eu le bonheur +de l'être, je me serais fait massacrer plutôt que de renoncer à mon +amoureuse, ou j'aurais exterminé l'autre.</p> + +<p>—Oh! oh! fit Hâan d'un ton un peu moqueur, en battant les cartes, oh! +Kobus, tu n'aurais pas été si féroce.</p> + +<p>—Pas si féroce! dit-il les deux mains écarquillées. Nous sommes deux +vieux amis, n'est-ce pas, Hâan? Eh bien! si j'étais amoureux, et si tu +me paraissais seulement convoiter par la pensée celle que j'aurais +choisie... je t'étranglerais!»</p> + +<p>En disant cela, ses yeux étaient rouges, il n'avait pas l'air de +plaisanter; les autres non plus ne riaient pas.</p> + +<p>«Et, ajouta-t-il en levant le doigt, je voudrais que toute la ville et +le pays à la ronde eussent un grand respect pour mon amoureuse; quand +même elle ne serait pas de mon rang, de ma condition et de ma fortune: +le moindre blâme sur elle deviendrait la cause d'une terrible bataille.</p> + +<p>—Alors, dit Hâan, Dieu fasse que tu ne tombes jamais amoureux, car tous +les hussards de Frédéric-Wilhelm ne sont pas morts, plus d'un courrait +la chance de mourir si ton amoureuse était jolie.»</p> + +<p>Les sourcils de Fritz tressaillirent. «C'est possible, fit-il en se +rasseyant, car il s'était dressé. Moi je serais fier, je serais glorieux +de me battre pour une si belle cause! N'ai-je pas raison, Christel?</p> + +<p>—Tout à fait, monsieur Kobus, dit l'anabaptiste un peu gris; notre +religion est une religion de paix, mais dans le temps, lorsque j'étais +amoureux d'Orchel, oui, Dieu me le pardonne! j'aurais été capable de me +battre à coups de faux pour l'avoir. Grâce au Ciel, il n'a pas fallu +répandre de sang; j'aime bien mieux n'avoir rien à me reprocher.»</p> + +<p>Fritz voyant que tout le monde l'observait, comprit l'imprudence qu'il +venait de commettre. Le vieux rebbe David surtout ne le quittait pas de +l'œil, et semblait vouloir lire au fond de son âme. Quelques instants +après, le père Christel s'étant écrié pour la vingtième fois:</p> + +<p>«Mais, monsieur Kobus, il se fait tard, on m'attend; Orchel et Sûzel +doivent être inquiètes.»</p> + +<p>Il lui répondit enfin:</p> + +<p>«Oui, maintenant il est temps; je vais vous reconduire à la voiture.»</p> + +<p>C'était un prétexte qu'il prenait pour se retirer. L'anabaptiste se leva +donc, disant:</p> + +<p>«Oh! si vous aimez mieux rester, je trouverai bien le chemin de +l'auberge tout seul.</p> + +<p>—Non, je vous accompagne.» Ils sortirent du banc et traversèrent la +place. Le vieux David partit presque aussitôt qu'eux. Fritz, ayant mis +le père Christel en route, rentra chez lui prudemment. Ce jour-là, au +moment de se coucher, Sourlé, voyant le vieux rebbe murmurer des paroles +confuses, cela lui parut étrange.</p> + +<p>«Qu'as-tu donc, David, lui demanda-t-elle, je te vois parler tout bas +depuis le souper, à quoi penses-tu?</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, fit-il en se tirant la couverture sur la +barbiche, je rêve à ces paroles du prophète: "J'ai été jaloux pour Héva +d'une grande jalousie!" et à celles-ci: "En ces temps arriveront des +choses extraordinaires, des choses nouvelles et heureuses!"</p> + +<p>—Pourvu que ce soit à nous qu'il ait songé en disant cela, répliqua +Sourlé.</p> + +<p>—<i>Amen</i>, fit le vieux rebbe; tout vient à point à qui sait attendre. +Dormons en paix!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2> + + +<p>Kobus aurait dû se repentir le lendemain, de ses discours inconsidérés à +la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>; il aurait dû même en être désolé, car, peu +de jours avant, s'étant aperçu que le vin lui déliait la langue, et +qu'il trahissait les pensées secrètes de son âme, il s'était dit: «La +vigne est un plant de Gomorrhe; ses grappes sont pleines de fiel, et ses +pépins sont amers; tu ne boiras plus le jus de la treille.»</p> + +<p>Voilà ce qu'il s'était dit; mais le cœur de l'homme est entre les mains +de l'Éternel, il en fait ce qu'il lui plaît: il le tourne au nord, il le +tourne au midi. C'est pourquoi Fritz, en s'éveillant, ne songea même +point à ce qui s'était passé à la brasserie.</p> + +<p>Sa première pensée fut que Sûzel était agréable en sa personne; il se +mit à la contempler en lui-même, croyant entendre sa voix et voir son +sourire.</p> + +<p>Il se rappela l'enfant pauvre de Wildland, et s'applaudit de l'avoir +secourue, à cause de sa ressemblance avec la fille de l'anabaptiste; il +se rappela aussi le chant de Sûzel au milieu des faneuses et des +faucheurs; et cette voix douce, qui s'élevait comme un soupir dans la +nuit, lui sembla celle d'un ange du ciel.</p> + +<p>Tout ce qui s'était accompli depuis le premier jour du printemps lui +revint en mémoire comme un rêve: il revit Sûzel paraître au milieu de +ses amis Hâan, Schoultz, David et Iôsef, simple et modeste, les yeux +baissés, pour embellir la dernière heure du festin; il la revit à la +ferme, avec sa petite jupe de laine bleue, lavant le linge de la +famille, et, plus tard, assise auprès de lui, toute timide et +tremblante, tandis qu'il chantait, et que le clavecin accompagnait d'un +ton nasillard le vieil air:</p> + +<p><i>«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»</i></p> + +<p>Et songeant à ces choses avec attendrissement, son plus grand désir +était de revoir Sûzel.</p> + +<p>«Je vais aller au Meisenthâl, se disait-il; oui, je partirai après le +déjeuner... il faut absolument que je la revoie!»</p> + +<p>Ainsi s'accomplissaient les paroles du rebbe David à sa femme: «En ces +temps arriveront des choses extraordinaires!»</p> + +<p>Ces paroles se rapportaient au changement de Kobus, et montraient aussi +la grande finesse du vieux rabbin.</p> + +<p>Tout en mettant ses bas, l'idée revint à Fritz, que le père Christel lui +avait dit la veille que Sûzel irait à la fête de Bischem, aider sa +grand-mère à faire la tarte. Alors il ouvrit de grands yeux, et se dit +au bout d'un instant:</p> + +<p>«Sûzel doit être déjà partie; la fête de Bischem, qui tombe le jour de +la Saint-Pierre, est pour demain dimanche.»</p> + +<p>Cela le rendit tout méditatif.</p> + +<p>Katel vint servir le déjeuner; il mangea d'assez bon appétit, et, +aussitôt après, se coiffant de son large feutre, il sortit faire un tour +sur la place, où se promenaient d'habitude le gros Hâan et le grand +Schoultz, entre neuf et dix heures. Mais ils ne s'y trouvaient pas, et +Fritz en fut contrarié, car il avait résolu de les emmener avec lui, le +lendemain, à la fête de Bischem.</p> + +<p>«Si j'y vais tout seul, pensait-il, après ce que j'ai dit hier à la +brasserie, on pourrait bien se douter de quelque chose; les gens sont si +malins, et surtout les vieilles, qui s'inquiètent tant de ce qui ne les +regarde pas! Il faut que j'emmène deux ou trois camarades, alors ce sera +une partie de plaisir pour manger du pâté de veau et boire du petit vin +blanc, une simple distraction à la monotonie de l'existence.»</p> + +<p>Il monta donc sur les remparts, et fit le tour de la ville, pour voir ce +que Hâan et Schoultz étaient devenus; mais il ne les vit pas dans les +rues, et supposa qu'ils devaient se trouver dehors, à faire une partie +de quilles au <i>Panier-Fleuri</i>, chez le père Baumgarten, au bord du +Losser.</p> + +<p>Sur cette pensée, Fritz s'avança jusque près de la porte de Hildebrandt, +et, regardant du côté du bouchon, qui se trouve à une demi-portée de +canon de Hunebourg, il crut remarquer en effet des figures derrière les +grands saules.</p> + +<p>Alors, tout joyeux, il descendit du talus, passa sous la porte, et se +mit en route, en suivant le sentier de la rivière. Au bout d'un quart +d'heure, il entendait déjà les grands éclats de rire de Hâan, et la voix +forte de Schoultz criant: «Deux! pas de chance!...»</p> + +<p>Et, se penchant sur le feuillage, il découvrit devant la +maisonnette—dont la grande toiture descendait sur le verger à deux ou +trois pieds du sol, tandis que la façade blanche était tapissée d'un +magnifique cep de vigne—il découvrit ses deux camarades en manches de +chemise, leurs habits jetés sur les haies, et deux autres, le secrétaire +de la mairie, Hitzig, sa perruque posée sur sa canne fichée en terre, et +le professeur Speck, tous les quatre en train d'abattre des quilles au +bout du treillage d'osier qui longe le pignon.</p> + +<p>Le gros Hâan se tenait solidement établi, la boule sous le nez, la face +pourpre, les yeux à fleur de tête, les lèvres serrées et ses trois +cheveux droits sur la nuque comme des baguettes: il visait! Schoultz et +le vieux secrétaire regardaient à demi courbés, abaissant l'épaule et se +balançant, les mains croisées sur le dos; le petit Sépel Baumgarten, +plus loin, à l'autre bout, redressait les quilles.</p> + +<p>Enfin Hâan, après avoir bien calculé, laissa descendre son gros bras en +demi-cercle, et la boule partit en décrivant une courbe imposante.</p> + +<p>Aussitôt de grands cris s'élevèrent: «Cinq!» et Schoultz se baissa pour +ramasser une boule, tandis que le secrétaire prenait Hâan par le bras et +lui parlait, levant le doigt d'un geste rapide, sans doute pour lui +démontrer une faute qu'il avait commise. Mais Hâan ne l'écoutait pas et +regardait vers les quilles; puis il alla se rasseoir au bout du banc, +sous la charmille transparente, et remplit son verre gravement.</p> + +<p>Cette petite scène champêtre réjouit Fritz.</p> + +<p>«Les voilà dans la joie, pensa-t-il; c'est bon, je vais leur poser la +chose avec finesse, cela marchera tout seul.»</p> + +<p>Il s'avança donc.</p> + +<p>Le grand Frédéric Schoultz, maigre, décharné, après avoir bien balancé +sa boule, venait de la lancer; elle roulait comme un lièvre qui déboule +dans les broussailles, et Schoultz, les bras en l'air, s'écriait: <i>«Der +Koenig</i>! <i>der Koenig</i>!<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>» lorsque Fritz, arrêté derrière lui, partit +d'un éclat de rire, en disant:</p> + +<p>«Ah! le beau coup! approche, que je te mette une couronne sur la tête.»</p> + +<p>Tous les autres se retournant alors, s'écrièrent:</p> + +<p>«Kobus! à la bonne heure... à la bonne heure... on le voit donc une fois +par ici!</p> + +<p>—Kobus, dit Hâan, tu vas entrer dans la partie; nous avons commandé une +bonne friture, et ma foi, il faut que tu la payes!</p> + +<p>—Hé! dit Fritz en riant, je ne demande pas mieux; je ne suis pas de +force, mais c'est égal, j'essayerai de vous battre tout de même.</p> + +<p>—Bon! s'écria Schoultz, ma partie était en train; j'en ai quinze, on te +les donne! Cela te convient-il?</p> + +<p>—Soit, dit Kobus, en ôtant sa capote et ramassant une boule; je suis +curieux de savoir si je n'ai pas oublié depuis l'année dernière.</p> + +<p>—Père Baumgarten! criait le professeur Speck, père Baumgarten!» +L'aubergiste parut.</p> + +<p>«Apportez un verre pour M. Kobus, et une autre bouteille. Est-ce que la +friture avance?</p> + +<p>—Oui, monsieur Speck.</p> + +<p>—Vous la ferez plus forte, puisque nous sommes un de plus.»</p> + +<p>Baumgarten, le dos courbé comme un furet, rentra chez lui en trottinant; +et dans le même instant Fritz lançait sa boule avec tant de force, +qu'elle tombait comme une bombe de l'autre côté du jeu, dans le verger +de la poste aux chevaux.</p> + +<p>Je vous laisse à penser la joie des autres; ils se balançaient sur leurs +bancs, les jambes en l'air, et riaient tellement que Hâan dut ouvrir +plusieurs boutons de sa culotte pour ne pas étouffer.</p> + +<p>Enfin, la friture arriva, une magnifique friture de goujons tout +croustillants et scintillants de graisse, comme la rosée matinale sur +l'herbe, et répandant une odeur délicieuse.</p> + +<p>Fritz avait perdu la partie; Hâan, lui frappant sur l'épaule, s'écria +tout joyeux:</p> + +<p>«Tu es fort, Kobus, tu es très fort! Prends seulement garde, une autre +fois, de ne pas défoncer le ciel, du côté de Landau.»</p> + +<p>Alors ils s'assirent, en manches de chemise, autour de la petite table +moisie. On se mit à l'œuvre. Tout en riant, chacun se dépêchait de +prendre sa bonne part de la friture; les fourchettes d'étain allaient et +venaient comme la navette d'un tisserand; les mâchoires galopaient, +l'ombre de la charmille tremblotait sur les figures animées, sur le +grand plat fleuronné, sur les gobelets moulés à facettes et sur la haute +bouteille jaune, où pétillait le vin blanc du pays.</p> + +<p>Près de la table, sur sa queue en panache était assis Mélac, un petit +chien-loup appartenant au <i>Panier-Fleuri</i>, blanc comme la neige, le nez +noir comme une châtaigne brûlée, l'oreille droite et l'œil luisant. +Tantôt l'un, tantôt l'autre, lui jetait une bouchée de pain ou une queue +de poisson, qu'il happait au vol.</p> + +<p>C'était un joli coup d'œil.</p> + +<p>«Ma foi, dit Fritz, je suis content d'être venu ce matin, je m'ennuyais, +je ne savais que faire; d'aller toujours à la brasserie, c'est +terriblement monotone.</p> + +<p>—Hé! s'écria Hâan, si tu trouves la brasserie monotone, toi, ce n'est +pas ta faute, car, Dieu merci! tu peux te vanter de t'y faire du bon +sang; tu t'es joliment moqué du monde, hier, avec tes citations du +<i>Cantique des cantiques</i>. Ha! ha! ha!</p> + +<p>—Maintenant, ajouta le grand Schoultz en levant sa fourchette, nous +connaissons cet homme grave: quand il est sérieux, il faut rire, et +quand il rit, il faut se défier.»</p> + +<p>Fritz se mit à rire de bon cœur. «Ah! vous avez donc éventé la mèche, +fit-il, moi qui croyais....</p> + +<p>—Kobus, interrompit Hâan, nous te connaissons depuis longtemps, ce +n'est pas à nous qu'il faut essayer d'en faire accroire. Mais, pour en +revenir à ce que tu disais tout à l'heure, il est malheureusement vrai +que cette vie de brasserie peut nous jouer un mauvais tour. Si l'on voit +tant d'hommes gras avant l'âge, des êtres asthmatiques, boursouflés et +poussifs, des goutteux, des graveleux, des hydropiques par centaines, +cela vient de la bière de Francfort, de Strasbourg, de Munich, ou de +partout ailleurs; car la bière contient trop d'eau, elle rend l'estomac +paresseux, et quand l'estomac est paresseux, cela gagne tous les +membres.</p> + +<p>—C'est très vrai, monsieur Hâan, dit alors le professeur Speck, mieux +vaut boire deux bouteilles de bon vin, qu'une seule chope de bière; +elles contiennent moins d'eau, et, par suite, disposent moins à la +gravelle: l'eau dépose des graviers dans la vessie, chacun sait cela; +et, d'un autre côté, la graisse résulte également de l'eau. L'homme qui +ne boit que du vin a donc la chance de rester maigre très longtemps, et +la maigreur n'est pas aussi difficile à porter que l'obésité.</p> + +<p>—Certainement, monsieur Speck, certainement, répondit Hâan, quand on +veut engraisser le bétail, on lui fait boire de l'eau avec du son: si on +lui faisait boire du vin il n'engraisserait jamais. Mais, outre cela, ce +qu'il faut à l'homme, c'est du mouvement; le mouvement entretient nos +articulations en bon état, de sorte qu'on ne ressemble pas à ces +charrettes qui crient chaque fois que les roues tournent; chose fort +désagréable. Nos anciens, doués d'une grande prévoyance, pour éviter cet +inconvénient, avaient le jeu de quilles, les mâts de cocagne, les +courses en sac, les parties de patins et de glissades, sans compter la +danse, la chasse et la pêche; maintenant, les jeux de cartes de toute +sorte ont prévalu, voilà pourquoi l'espèce dégénère.</p> + +<p>—Oui, c'est déplorable, s'écria Fritz en vidant son gobelet, +déplorable! Je me rappelle que, dans mon enfance, tous les bons +bourgeois allaient aux fêtes de villages avec leurs femmes et leurs +enfants; maintenant on croupit chez soi, c'est un événement quand on +sort de la ville. Aux fêtes de village, on chantait, on dansait, on +tirait à la cible, on changeait d'air; aussi nos anciens vivaient cent +ans; ils avaient les oreilles rouges, et ne connaissaient pas les +infirmités de la vieillesse. Quel dommage que toutes ces fêtes soient +abandonnées!</p> + +<p>—Ah! cela, s'écria Hâan, très fort sur les vieilles mœurs, cela, +Kobus, résulte de l'extension des voies de communication. Autrefois, +quand les routes étaient rares, quand il n'existait pas de chemins +vicinaux, on ne voyait pas circuler tant de commis voyageurs, pour +offrir dans chaque village, les uns leur poivre et leur cannelle, les +autres leurs étrilles et leurs brosses, les autres leurs étoffes de +toutes sortes. Vous n'aviez pas à votre porte l'épicier, le +quincaillier, le marchand de drap. On attendait, dans chaque famille, +telle fête pour faire les provisions du ménage. Aussi les fêtes étaient +plus riches et plus belles, les marchands étant sûrs de vendre, +arrivaient de fort loin. C'était le bon temps des foires de Francfort, +de Leipzig, de Hambourg, en Allemagne; de Liège et de Gand, dans les +Flandres; de Beaucaire, en France. Aujourd'hui, la foire est +perpétuelle, et jusque dans nos plus petits villages, on trouve de tout +pour son argent. Chaque chose a son bon et mauvais côté; nous pouvons +regretter les courses en sac et le tir au mouton, sans blâmer les +progrès naturels du commerce.</p> + +<p>—Tout cela n'empêche pas que nous sommes des ânes de croupir au même +endroit, répliqua Fritz, lorsque nous pourrions nous amuser, boire de +bon vin, danser, rire et nous goberger de toutes les façons. S'il +fallait aller à Beaucaire ou dans les Flandres, on pourrait trouver que +c'est un peu loin; mais quand on a tout près de soi des fêtes agréables, +et tout à fait dans les vieilles mœurs, il me semble qu'on ferait bien +d'y aller.</p> + +<p>—Où cela? s'écria Hâan.</p> + +<p>—Mais à Hartzwiller, à Rorbach, à Klingenthal. Et tenez, sans aller si +loin, je me rappelle que mon père me conduisait tous les ans à la fête +de Bischem, et qu'on servait là des pâtés délicieux... délicieux!»</p> + +<p>Il se baisait le bout des doigts; Hâan le regardait comme émerveillé.</p> + +<p>«Et qu'on y mangeait des écrevisses grosses comme le poing, +poursuivit-il, des écrevisses beaucoup meilleures que celles du Losser, +et qu'on y buvait du petit vin blanc très... très passable; ce n'était +pas du <i>johannisberg</i>, ni du <i>steinberg</i>, sans doute, mais cela vous +réjouissait le cœur tout de même!</p> + +<p>—Eh! s'écria Hâan, pourquoi ne nous as-tu pas dit cela depuis +longtemps; nous aurions été là! Parbleu, tu as raison, tout à fait +raison.</p> + +<p>—Que voulez-vous, je n'y ai pas pensé!</p> + +<p>—Et quand arrive cette fête? demanda Schoultz.</p> + +<p>—Attends, attends, c'est le jour de la Saint-Pierre.</p> + +<p>—Mais, s'écria Hâan, c'est demain!</p> + +<p>—Ma foi, je crois que oui, dit Fritz. Comme cela se rencontre! Voyons, +êtes-vous décidés, nous irons à Bischem?</p> + +<p>—Cela va sans dire! cela va sans dire! s'écrièrent Hâan et Schoultz.</p> + +<p>—Et ces messieurs?» Speck et Hitzig s'excusèrent sur leurs fonctions. +«Eh bien, nous irons nous trois, dit Fritz en se levant.</p> + +<p>Oui, j'ai toujours gardé le meilleur souvenir des écrevisses, du pâté et +du petit vin blanc de Bischem.</p> + +<p>—Il nous faut une voiture? fit observer Hâan.</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, répondit Kobus en payant la note, je me charge +de tout.»</p> + +<p>Quelques instants après, ces bons vivants étaient en route pour +Hunebourg, et on pouvait les entendre d'une demi-lieue célébrer les +pâtés de village, les <i>kougelhof</i> et les <i>küchlen</i>, qu'ils disaient leur +rappeler le bon temps de leur enfance. L'un parlait de sa tante, l'autre +de sa grand-mère; on aurait dit qu'ils allaient les revoir et les faire +ressusciter, en buvant du petit vin à la fête de Bischem.</p> + +<p>C'est ainsi que l'ami Fritz eut la satisfaction de pouvoir rencontrer +Sûzel, sans donner l'éveil à personne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2> + + +<p>On peut se figurer si Kobus était content. Des idées de magnificence et +de grandeur se débattaient alors dans sa tête; il voulait voir Sûzel, et +se montrer à elle dans une splendeur inaccoutumée; il voulait en quelque +sorte l'éblouir; il ne trouvait rien d'assez beau pour la frapper +d'admiration.</p> + +<p>Dans un temps ordinaire, il aurait loué la voiture et la vieille rosse +d'un Baptiste Krômer pour faire le voyage; mais alors, cela lui parut +indigne de Kobus. Immédiatement après le dîner, il prit sa canne +derrière la porte et se rendit à la poste aux chevaux, sur la route de +Kaiserslautern, chez maître Johann Fânen, lequel avait dix chaises de +poste sous ses hangars, et quatre-vingts chevaux dans ses écuries.</p> + +<p>Fânen était un homme de soixante ans, propriétaire des grandes prairies +qui longent le Losser, un homme riche et pourtant simple dans ses +mœurs; gros, court, revêtu d'une souquenille de toile, coiffé d'un +large chapeau de crin, ayant la barbe longue de huit jours toute +grisonnante, et ses joues rondes et jaunes sillonnées de grosses rides +circulaires.</p> + +<p>C'est ainsi que le trouva Fritz, en train de faire étriller des chevaux +dans la cour de la poste.</p> + +<p>Fânen, le reconnaissant de loin, vint à sa rencontre jusqu'à la porte +cochère, et, levant son chapeau, le salua disant:</p> + +<p>«Hé! bonjour, monsieur Kobus; qu'est-ce qui me procure le plaisir et +l'honneur de votre visite?</p> + +<p>—Monsieur Fânen, répondit Fritz en souriant, j'ai résolu de faire une +partie de plaisir à la fête de Bischem, avec mes amis Hâan et Schoultz. +Toutes les voitures de la ville sont en route, à cause de la rentrée des +foins; il n'y a pas moyen de trouver un char à bancs. Ma foi, me suis-je +dit, allons voir M. Fânen, et prenons une voiture de poste; vingt ou +trente florins ne sont pas la mort d'un homme, et quand on veut +s'amuser, il faut faire les choses grandement. Voilà mon caractère.»</p> + +<p>Le maître de poste trouva ce raisonnement très juste. «Monsieur Kobus, +dit-il, vous faites bien, et je vous approuve; quand j'étais jeune, +j'aimais à rouler rondement et à mon aise; maintenant je suis vieux, +mais j'ai toujours les mêmes idées: ces idées sont bonnes, quand on a le +moyen de les avoir comme vous et moi.» Il conduisit Fritz sous son +hangar. Là se trouvaient des calèches à la nouvelle mode de Paris, +légères comme des plumes, ornées d'écussons, et si belles, si +gracieuses, qu'on aurait pu les mettre dans un salon, comme des meubles +remarquables par leur élégance. Kobus les trouva fort jolies; et malgré +cela, un goût naturel pour la somptuosité cossue lui fit choisir une +grande berline rembourrée de soie intérieurement, un peu lourde, il est +vrai, mais que Fânen lui dit être la voiture des personnages de +distinction. Il la choisit donc, et alors le maître de poste +l'introduisit dans ses vastes écuries. Sous un plafond blanchi à la +chaux, long de cent vingt pas, large de soixante, et soutenu par douze +piliers en cœur de chêne, étaient rangés sur deux lignes, et séparés +l'un de l'autre par des barrières, soixante chevaux, gris, noirs, bruns, +pommelés, la croupe ronde et luisante, la queue nouée en flot, le jarret +solide, la tête haute; les uns hennissant et piétinant, les autres +tirant le fourrage du râtelier, d'autres se tournant à demi pour voir. +La lumière, arrivant du fond par deux hautes fenêtres, éclairait cette +écurie de longues traînées d'or. Les grandes ombres des piliers +s'allongeaient sur le pavé, propre comme un parquet, sonore comme un +roc. Cet ensemble avait quelque chose de vraiment beau, et même de +grand.</p> + +<p>Les garçons d'écurie étrillaient et bouchonnaient: un postillon, en +petite veste bleue brodée d'argent, son chapeau de toile cirée sur la +nuque, conduisait un cheval vers la porte; il allait sans doute partir +en estafette.</p> + +<p>Le père Fânen et Fritz passèrent lentement derrière les chevaux.</p> + +<p>«Il vous en faut deux, dit le maître de poste, choisissez.»</p> + +<p>Kobus, après avoir passé son inspection, choisit deux vigoureux roussins +gris pommelés, qui devaient aller comme le vent. Puis il entra dans le +bureau avec M. Fânen, et tirant de sa poche une longue bourse de soie +verte à glands d'or, il solda de suite le compte, disant qu'il voulait +avoir la voiture à sa porte le lendemain vers neuf heures, et demandant +pour postillon le vieux Zimmer, qui avait conduit autrefois l'empereur +Napoléon I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Cela fait, entendu, arrêté, le père Fânen le reconduisit jusque hors la +cour; ils se serrèrent la main, et Fritz, satisfait, se remit en route +vers la ville.</p> + +<p>Tout en marchant, il se figurait la surprise de Sûzel, du vieux Christel +et de tout Bischem, lorsqu'on les verrait arriver, claquant du fouet et +sonnant du cor. Cela lui procurait une sorte d'attendrissement étrange, +surtout en songeant à l'admiration de la petite Sûzel.</p> + +<p>Le temps ne lui durait pas. Comme il se rapprochait ainsi de Hunebourg, +tout rêveur, le vieux rebbe David, revêtu de sa belle capote marron, et +Sourlé, coiffée de son magnifique bonnet de tulle à larges rubans +jaunes, attirèrent ses regards dans le petit sentier qui longe les +jardins au pied des glacis. C'était leur habitude de faire un tour hors +de la ville tous les jours de sabbat; ils se promenaient bras dessus +bras dessous, comme de jeunes amoureux, et chaque fois David disait à sa +femme:</p> + +<p>«Sourlé, quand je vois cette verdure, ces blés qui se balancent, et +cette rivière qui coule lentement, cela me rend jeune, il me semble +encore te promener comme à vingt ans, et je loue le Seigneur de ses +grâces.»</p> + +<p>Alors la bonne vieille était heureuse, car David parlait sincèrement et +sans flatterie.</p> + +<p>Le rebbe avait aussi vu Fritz par-dessus la haie, quand il fut à +l'entrée des chemins couverts, il lui cria:</p> + +<p>«Kobus!... Kobus!... arrive donc ici!»</p> + +<p>Mais Fritz, craignant que le vieux rabbin ne voulût se moquer de son +discours à la brasserie du <i>Grand-Cerf</i>, poursuivit son chemin en +hochant la tête.</p> + +<p>«Une autre fois, David, une autre fois, dit-il, je suis pressé.»</p> + +<p>Et le rebbe souriant avec finesse dans sa barbiche, pensa:</p> + +<p>«Sauve-toi, je te rattraperai tout de même.»</p> + +<p>Enfin Kobus rentra chez lui vers quatre heures. Quoique les fenêtres +fussent ouvertes, il faisait très chaud, et ce n'est pas sans un +véritable bonheur qu'il se débarrassa de sa capote.</p> + +<p>«Maintenant, nous allons choisir nos habits et notre linge, se disait-il +tout joyeux, en tirant les clefs du secrétaire. Il faut que Sûzel soit +émerveillée, il faut que j'efface les plus beaux garçons de Bischem, et +qu'elle rêve de moi. Dieu du ciel, viens à mon aide, que j'éblouisse +tout le monde!»</p> + +<p>Il ouvrit les trois grands placards, qui descendaient du plafond +jusqu'au parquet. Mme Kobus la mère, et la grand-mère Nicklausse avaient +eu l'amour du beau linge, comme le père et le grand-père avaient eu +l'amour du bon vin. On peut se figurer, d'après cela, quelle quantité de +nappes damassées, de serviettes à filets rouges, de mouchoirs, de +chemises et de pièces de toile se trouvaient entassés là-dedans; c'était +incroyable. La vieille Katel passait la moitié de son temps à plier et +déplier tout cela pour renouveler l'air; à le saupoudrer de réséda, de +lavande et de mille autres odeurs, pour en écarter les mites. On voyait +même tout au haut, pendus par le bec, deux martins-pêcheurs au plumage +vert et or, et tout desséchés: ces oiseaux ont la réputation d'écarter +les insectes.</p> + +<p>L'une des armoires était pleine d'antiques défroques, de tricornes à +cocarde, de perruques, d'habits de peluche à boutons d'argent larges +comme des cymbales, de cannes à pomme d'or et d'ivoire, de boîtes à +poudre, avec leurs gros pinceaux de cygne; cela remontait au grand-père +Nicklausse, rien n'était changé; ces braves gens auraient pu revenir et +se rhabiller au goût du dernier siècle, sans s'apercevoir de leur long +sommeil.</p> + +<p>Dans l'autre compartiment se trouvaient les vêtements de Fritz. Tous les +ans, il se faisait prendre mesure d'un habillement complet, par le +tailleur Herculès Schneider, de Landau; il ne mettait jamais ces habits, +mais c'était une satisfaction pour lui de se dire: «Je serais à la mode +comme le gros Hâan si je voulais, heureusement j'aime mieux ma vieille +capote; chacun son goût.»</p> + +<p>Fritz se mit donc à contempler tout cela dans un grand ravissement. +L'idée lui vint que Sûzel pourrait avoir le goût du beau linge, comme la +mère et la grand-mère Kobus; qu'alors elle augmenterait les trésors du +ménage, qu'elle aurait le trousseau de clefs, et qu'elle serait en +extase matin et soir devant ces armoires.</p> + +<p>Cette idée l'attendrit, et il souhaita que les choses fussent ainsi, car +l'amour du bon vin et du beau linge fait les bons ménages.</p> + +<p>Mais, pour le moment il s'agissait de trouver la plus belle chemise, le +plus beau mouchoir, la plus belle paire de bas et les plus beaux habits. +Voilà le difficile.</p> + +<p>Après avoir longtemps regardé, Kobus, fort embarrassé, s'écria:</p> + +<p>«Katel! Katel!»</p> + +<p>La vieille servante, qui tricotait dans la cuisine, ouvrit la porte.</p> + +<p>«Entre donc, Katel, lui dit Fritz, je suis dans un grand embarras: Hâan +et Schoultz veulent absolument que j'aille avec eux à la fête de +Bischem; ils m'ont tant prié, que j'ai fini par accepter. Mais à cette +fête arrivent des centaines de Prussiens, des juges, des officiers, un +tas de gens glorieux, mis à la dernière mode de France, et qui nous +regardent par-dessus l'épaule, nous autres Bavarois. Comment m'habiller? +Je ne connais rien à ces choses-là, moi, ce n'est pas mon affaire.»</p> + +<p>Les petits yeux de Katel se plissèrent; elle était heureuse de voir +qu'on avait besoin d'elle dans une circonstance aussi grave, et déposant +son tricot sur la table, elle dit:</p> + +<p>«Vous avez bien raison de m'appeler, monsieur. Dieu merci, ce ne sera +pas la première fois que j'aurai donné des conseils pour se bien vêtir +selon le temps et les personnes. M. le juge de paix, votre père, avait +coutume de m'appeler quand il allait en visite de cérémonie; c'est moi +qui lui disais: "Sauf votre respect, monsieur le juge, il vous manque +encore ceci ou cela." Et c'était toujours juste; chacun devait +reconnaître en ville, que, pour la belle et bonne tenue, M. Kobus +n'avait pas son pareil.</p> + +<p>—Bon! bon! je te crois, dit Fritz, et je suis content de savoir cela, +quoique les modes soient bien changées depuis.</p> + +<p>—Les modes peuvent changer tant qu'on voudra, répondit Katel en +approchant l'échelle de l'armoire, le bon sens ne change jamais. Nous +allons d'abord vous chercher une chemise. C'est dommage qu'on ne porte +plus de culotte, car vous avez la jambe bien faite, comme monsieur votre +père; et la perruque vous aurait aussi bien convenu, une belle perruque +poudrée à la française; c'était magnifique! Mais aujourd'hui les gens +comme il faut et les paysans sont tous pareils. Il faudra pourtant que +les vieilles modes reviennent tôt ou tard, pour faire la différence; on +ne s'y reconnaît plus!»</p> + +<p>Katel était alors sur l'échelle, et choisissait une chemise avec soin. +Fritz, en bas, attendait en silence. Elle redescendit enfin, portant une +chemise et un mouchoir sur ses mains étendues d'un air de vénération; et +les déposant sur la table, elle dit:</p> + +<p>«Voici d'abord le principal; nous verrons si vos Prussiens ont des +chemises et des mouchoirs pareils. Ceci, monsieur Kobus, étaient les +chemises et les mouchoirs de grande cérémonie de M. le juge de paix. +Regardez-moi la finesse de cette toile, et la magnificence de ce jabot à +six rangées de dentelles; et ces manchettes, les plus belles qu'on ait +jamais vues à Hunebourg; regardez ces oiseaux à longues queues et ces +feuilles brodées dans les jours, quel travail, seigneur Dieu, quel +travail!»</p> + +<p>Fritz, qui ne s'était jamais plus occupé de choses semblables que des +habitants de la lune, passait les doigts sur les dentelles, et les +contemplait d'un air d'extase, tandis que la vieille servante, les mains +croisées sur son tablier, exprimait tout haut son enthousiasme:</p> + +<p>«Peut-on croire, monsieur, que des mains de femmes aient fait cela! +disait-elle, n'est-ce pas merveilleux?</p> + +<p>—Oui c'est beau! répondait Kobus, songeant à l'effet qu'il allait +produire sur la petite Sûzel avec ce superbe jabot étalé sur l'estomac, +et ces manchettes autour des poignets; crois-tu, Katel, que beaucoup de +personnes soient capables d'apprécier un tel ouvrage?</p> + +<p>—Beaucoup de personnes! D'abord toutes les femmes, monsieur, toutes; +quand elles auraient gardé les oies jusqu'à cinquante ans, toutes savent +ce qui est riche, ce qui est beau, ce qui convient. Un homme avec une +chemise pareille, quand ce serait le plus grand imbécile du monde, +aurait la place d'honneur dans leur esprit; et c'est juste, car s'il +manquait de bon sens, ses parents en auraient eu pour lui.»</p> + +<p>Fritz partit d'un éclat de rire:</p> + +<p>«Ha! ha! ha! tu as de drôles d'idées, Katel, fit-il; mais c'est égal, je +crois que tu n'as pas tout à fait tort. Maintenant il nous faudrait des +bas.</p> + +<p>—Tenez, les voici, monsieur, des bas de soie; voyez comme c'est souple, +moelleux! Mme Kobus elle-même, les a tricotés avec des aiguilles aussi +fines que des cheveux: c'était un grand travail. Maintenant on fait tout +au métier, aussi quels bas! On a bien raison de les cacher sous des +pantalons.»</p> + +<p>Ainsi s'exprima la vieille servante, et Kobus, de plus en plus joyeux, +s'écria:</p> + +<p>—Allons, allons, tout cela prend une assez bonne tournure; et si nous +avons des habits un peu passables, je commence à croire que les +Prussiens auront tort de se moquer de nous.</p> + +<p>—Mais, au nom du Ciel, dit Katel, ne me parlez donc pas toujours de vos +Prussiens! de pauvres diables qui n'ont pas dix thalers en poche, et qui +se mettent tout sur le dos, pour avoir l'air de quelque chose. Nous +sommes d'autres gens! nous savons où reposer notre tête le soir, et ce +n'est pas sur un caillou, Dieu merci! Et nous savons aussi où trouver +une bouteille de bon vin, quand il nous plaît d'en boire une. Nous +sommes des gens connus, établis; quand on parle de M. Kobus, on sait que +sa ferme est à Meisenthâl, son bois de hêtres à Michelsberg....</p> + +<p>—Sans doute, sans doute; mais ce sont de beaux hommes ces officiers +prussiens, avec leurs grandes moustaches, et plus d'une jeune fille, en +les voyant....</p> + +<p>—Ne croyez donc pas les filles si bêtes, interrompit Katel, qui tirait +alors de l'armoire plusieurs habits, et les étalait sur la commode; les +filles savent aussi faire la différence d'un oiseau qui passe dans le +ciel, et d'un autre qui tourne à la broche; le plus grand nombre aiment +à se tenir au coin du feu, et celles qui regardent les Prussiens, ne +valent pas la peine qu'on s'en occupe. Mais tenez, voici vos habits, il +n'en manque pas.»</p> + +<p>Fritz se mit à contempler sa garde-robe; et, au bout d'un instant, il +dit: «Cette capote à collet de velours noir me donne dans l'œil, Katel.</p> + +<p>—Que pensez-vous, monsieur? s'écria la vieille en joignant les mains, +une capote pour aller avec une chemise à jabot!</p> + +<p>—Et pourquoi pas? l'étoffe en est magnifique.</p> + +<p>—Vous voulez être habillé, monsieur?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Eh bien, prenez donc cet habit bleu de ciel, qui n'a jamais été mis. +Regardez!» Elle découvrait les boutons dorés, encore garnis de leur +papier de soie:</p> + +<p>«Je ne me connais pas de nouvelles modes; mais cet habit m'a l'air beau; +c'est simple, bien découpé, c'est aussi léger pour la saison, et puis le +bleu de ciel va bien aux blonds. Il me semble, monsieur, que cet habit +vous irait tout à fait bien.</p> + +<p>—Voyons», dit Kobus. Il mit l'habit. «C'est magnifique.... Regardez-vous +un peu.</p> + +<p>—Et derrière, Katel?</p> + +<p>—Derrière, il est admirable, monsieur, il vous fait une taille de jeune +homme.»</p> + +<p>Fritz, qui se regardait dans la glace, rougit de plaisir. «Est-ce vrai?</p> + +<p>—C'est tout à fait sûr, monsieur, je ne l'aurais jamais cru; ce sont +vos grosses capotes qui vous donnent dix ans de plus, c'est étonnant.»</p> + +<p>Elle lui passait la main sur le dos: «Pas un pli!» Kobus, pirouettant +alors sur les talons, s'écria: «Je prends cet habit. Maintenant un +gilet, là tu comprends, quelque chose de superbe, dans le genre de +celui-ci, mais plus de rouge.» Katel ne put s'empêcher de rire:</p> + +<p>«Vous êtes donc comme les paysans du Kokesberg, qui se mettent du rouge +depuis le menton jusqu'aux cuisses! du rouge avec un habit bleu ciel, +mais on en rirait jusqu'au fond de la Prusse, et cette fois les +Prussiens auraient raison.</p> + +<p>—Que faut-il donc mettre? demanda Fritz, riant lui-même de sa première +idée.</p> + +<p>—Un gilet blanc, monsieur, une cravate blanche brodée, votre beau +pantalon noisette. Tenez, regardez vous-même.» Elle disposait tout à +l'angle de la commode:</p> + +<p>«Toutes ces couleurs sont faites l'une pour l'autre, elles vont bien +ensemble; vous serez léger, vous pourrez danser, si cela vous plaît, +vous aurez dix ans de moins. Comment! vous ne voyez pas cela? Il faut +qu'une pauvre vieille comme moi vous dise ce qui vous convient!»</p> + +<p>Elle se prit à rire, et Kobus, la regardant avec surprise, dit:</p> + +<p>«C'est vrai. Je pense si rarement aux habits....</p> + +<p>—Et c'est votre tort, monsieur; l'habit vous fait un homme. Il faut +encore que je cire vos bottes fines, et vous serez tout à fait beau; +toutes les filles tomberont amoureuses de vous.</p> + +<p>—Oh! s'écria Fritz, tu veux rire?</p> + +<p>—Non, depuis que j'ai vu votre vraie taille, ça m'a changé les idées, +hé! hé! hé! mais il faudra bien serrer votre boucle. Et dites donc, +monsieur, si vous alliez trouver à cette fête une jolie fille qui vous +plaise bien, et que finalement... hé! hé! hé!»</p> + +<p>Elle riait de sa bouche édentée en le regardant, et lui, tout rouge, ne +savait que répondre. «Et toi, fit-il à la fin, que dirais-tu?</p> + +<p>—Je serais contente.</p> + +<p>—Mais tu ne serais plus la maîtresse à la maison.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, la maîtresse de tout faire, de tout surveiller, de tout +conserver. Ah! qu'il nous en vienne seulement, qu'il nous en vienne une +jeune maîtresse, bonne et laborieuse, qui me soulage de tout cela, je +serai bien heureuse, pourvu qu'on me laisse bercer les petits enfants.</p> + +<p>—Alors, tu ne serais pas fâchée, là, sérieusement!</p> + +<p>—Au contraire! Comment voulez-vous... tous les jours je me sens plus +roide, mes jambes ne vont plus; cela ne peut pas durer toujours. J'ai +soixante-quatre ans, monsieur, soixante-quatre ans bien sonnés....</p> + +<p>—Bah! tu te fais plus vieille que tu n'es, dit Fritz—intérieurement +satisfait de ce désir, qui s'accordait si bien avec le sien—; je ne +t'ai jamais vue plus vive, plus alerte.</p> + +<p>—Oh! vous n'y regardez pas de près.</p> + +<p>—Enfin, dit-il en riant, le principal, c'est que tout soit en ordre +pour demain.»</p> + +<p>Il examina de nouveau son bel habit, son gilet blanc, sa cravate à coins +brodés, son pantalon noisette et sa chemise à jabot. Puis, regardant +Katel qui attendait.</p> + +<p>«C'est tout? fit-il.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Eh bien! maintenant, je vais boire une bonne chope.</p> + +<p>—Et moi, préparer le souper.» Il décrocha sa grosse pipe d'écume de la +muraille, et sortit en sifflant comme un merle. Katel rentra dans la +cuisine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2> + + +<p>Le lendemain, dès huit heures et demie, le grand Schoultz, tout +fringant, vêtu de nankin des pieds à la tête, la petite canne de baleine +à la main, et la casquette de chasse en cuir bouilli carrément plantée +sur sa longue figure brune un peu vineuse, montait l'escalier de Kobus +quatre à quatre. Hâan, en petite redingote verte, gilet de velours noir +à fleurs jaunes tout chargé de breloques, et coiffé d'un magnifique +castor blanc à longs poils, le suivait lentement, sa main grassouillette +sur la rampe, et faisant craquer ses escarpins à chaque pas. Ils +semblaient joyeux, et s'attendaient sans doute à trouver leur ami Kobus +en capote grise et pantalon couleur de rouille, comme d'habitude.</p> + +<p>«Eh bien, Katel, s'écria Schoultz, regardant dans la cuisine +entrouverte. Eh bien! est-il prêt?</p> + +<p>—Entrez, messieurs, entrez», dit la vieille servante en souriant.</p> + +<p>Ils traversèrent l'allée et restèrent stupéfaits sur le seuil de la +grande salle; Fritz était là, devant la glace, vêtu comme un mirliflore: +il avait la taille cambrée dans son habit bleu de ciel, la jambe tendue +et comme dessinée en parafe dans son pantalon noisette, le menton rose, +frais, luisant, l'oreille rouge, les cheveux arrondis sur la nuque, et +les gants beurre frais boutonnés avec soin sous des manchettes à trois +rangs de dentelles. Enfin c'était un véritable Cupidon qui lance des +flèches.</p> + +<p>«Oh! oh! oh! s'écria Hâan, oh! oh! oh! Kobus.... Kobus!...»</p> + +<p>Et sa voix se renflait, de plus en plus ébahie.</p> + +<p>Schoultz, lui, ne disait rien; il restait le cou tendu, les mains +appuyées sur sa petite canne; finalement, il dit aussi:</p> + +<p>«Ça, c'est une trahison, Fritz, tu veux nous faire passer pour tes +domestiques.... Cela ne peut pas aller... je m'y oppose.»</p> + +<p>Alors Kobus, se retournant, les yeux troubles d'attendrissement, car il +pensait à la petite Sûzel, demanda:</p> + +<p>«Vous trouvez donc que cela me va bien?</p> + +<p>—C'est-à-dire, s'écria Hâan, que tu nous écrases, que tu nous anéantis! +Je voudrais bien savoir pourquoi tu nous as tendu ce guet-apens.</p> + +<p>—Hé! fit Kobus en riant, c'est à cause des Prussiens.</p> + +<p>—Comment! à cause des Prussiens?</p> + +<p>—Sans doute; ne savez-vous pas que des centaines de Prussiens vont à la +fête de Bischem; des gens glorieux, mis à la dernière mode, et qui nous +regardent de haut en bas, nous autres Bavarois.</p> + +<p>—Ma foi non, je n'en savais rien, dit Hâan.</p> + +<p>—Et moi, s'écria Schoultz, si je l'avais su, j'aurais mis mon habit de +landwehr, cela m'aurait mieux posé qu'une camisole de nankin; on aurait +vu notre esprit national... un représentant de l'armée.</p> + +<p>—Bah! tu n'es pas mal comme cela», dit Fritz. Ils se regardaient tous +les trois dans la glace, et se trouvaient fort bien, chacun à part soi; +de sorte que Hâan s'écria:</p> + +<p>«Toute réflexion faite, Kobus a raison; s'il nous avait prévenus, nous +serions mieux; mais cela ne nous empêchera pas de faire assez bonne +figure.»</p> + +<p>Schoultz ajouta:</p> + +<p>«Moi, voyez-vous, je suis en négligé; je vais à Bischem sans prétention, +pour voir, pour m'amuser....</p> + +<p>—Et nous donc? dit Hâan.</p> + +<p>—Oui, mais je suis plus dans la circonstance; un habit de nankin est +toujours plus simple, plus naturel à la fête que des jabots et des +dentelles.»</p> + +<p>Se retournant alors, ils virent sur la table une bouteille de +<i>forstheimer</i>, trois verres et une assiette de biscuits.</p> + +<p>Fritz jetait un dernier regard sur sa cravate, dont le flot avait été +fait avec art par Katel, et trouvait que tout était bien.</p> + +<p>«Buvons! dit-il, la voiture ne peut tarder à venir.»</p> + +<p>Ils s'assirent, et Schoultz, en buvant un verre de vin, dit +judicieusement:</p> + +<p>«Tout serait très bien; mais d'arriver là-bas, habillé comme vous êtes, +sur un vieux char à bancs et des bottes de paille, vous reconnaîtrez que +ce n'est pas très distingué; cela jure, c'est même un peu vulgaire.</p> + +<p>—Eh! s'écria le gros percepteur, si l'on voulait tout au mieux, on +irait en blouse sur un âne. On sait bien que des gentilshommes +campagnards n'ont pas toujours leur équipage sous la main. Ils se +rendent à la fête en passant; est-ce qu'on se gêne pour aller rire?»</p> + +<p>Ils causaient ainsi depuis vingt minutes, et Fritz, voyant l'heure +approcher à la pendule, prêtait de temps en temps l'oreille. Tout à coup +il dit:</p> + +<p>«Voici la voiture!»</p> + +<p>Les deux autres écoutèrent, et n'entendirent, au bout de quelques +secondes, qu'un roulement lointain, accompagné de grands coups de fouet.</p> + +<p>«Ce n'est pas cela, dit Hâan; c'est une voiture de poste qui roule sur +la grande route.»</p> + +<p>Mais le roulement se rapprochait, et Kobus souriait. Enfin la voiture +déboucha dans la rue, et les coups de fouet retentirent comme des +pétards sur la place des Acacias, avec le piétinement des chevaux et le +frémissement du pavé.</p> + +<p>Alors tous trois se levèrent, et, se penchant à la fenêtre, ils virent +la berline que Fritz avait louée, s'approchant au trot, et le vieux +postillon Zimmer, avec sa grosse perruque de chanvre tressée autour des +oreilles, son gilet blanc, sa veste brodée d'argent, sa culotte de daim +et ses grosses bottes remontant au-dessus des genoux, qui regardait en +l'air en claquant du fouet à tour de bras.</p> + +<p>«En route!» s'écria Kobus.</p> + +<p>Il se coiffa de son feutre, tandis que les deux autres se regardaient +ébahis; ils ne pouvaient croire que la berline fût pour eux, et +seulement lorsqu'elle s'arrêta devant la porte, Hâan partit d'un immense +éclat de rire, et se mit à crier.</p> + +<p>«À la bonne heure, à la bonne heure! Kobus fait les choses en grand, ha! +ha! ha! la bonne farce!»</p> + +<p>Ils descendirent, suivis de la vieille servante qui souriait; et Zimmer, +les voyant approcher dans le vestibule, se tourna sur son cheval, +disant:</p> + +<p>«À la minute, monsieur Kobus, vous voyez, à la minute.</p> + +<p>—Oui, c'est bon, Zimmer, répondit Fritz en ouvrant la berline. Allons, +montez, vous autres. Est-ce que l'on ne peut pas rabattre le manteau!</p> + +<p>—Pardon, monsieur Kobus, vous n'avez qu'à tourner le bouton, cela +descend tout seul.»</p> + +<p>Ils montèrent donc, heureux comme des princes. Fritz s'assit et rabattit +la capote. Il était à droite, Hâan à gauche, Schoultz au milieu.</p> + +<p>Plus de cent personnes les regardaient sur les portes et le long des +fenêtres, car les voitures de poste ne passent pas d'habitude par la rue +des Acacias, elles suivent la grande route; c'était quelque chose de +nouveau d'en voir une sur la place.</p> + +<p>Je vous laisse à penser la satisfaction de Schoultz et de Hâan.</p> + +<p>«Ah! s'écria Schoultz en se tâtant les poches, ma pipe est restée sur la +table.</p> + +<p>—Nous avons des cigares», dit Fritz en leur passant des cigares qu'ils +allumèrent aussitôt, et qu'ils se mirent à fumer, renversés sur leur +siège, les jambes croisées, le nez en l'air et le bras arrondi derrière +la tête.</p> + +<p>Katel paraissait aussi contente qu'eux.</p> + +<p>«Y sommes-nous, monsieur Kobus? demanda Zimmer.</p> + +<p>—Oui, en route, et doucement, dit-il, doucement jusqu'à la porte de +Hildebrandt.»</p> + +<p>Zimmer, alors, claquant du fouet, tira les rênes, et les chevaux +repartirent au petit trot, pendant que le vieux postillon embouchait son +cornet et faisait retentir l'air de ses fanfares.</p> + +<p>Katel, sur le seuil, les suivit du regard jusqu'au détour de la rue. +C'est ainsi qu'ils traversèrent Hunebourg d'un bout à l'autre; le pavé +résonnait au loin, les fenêtres se remplissaient de figures ébahies, et +eux, nonchalamment renversés comme de grands seigneurs, ils fumaient +sans tourner la tête, et semblaient n'avoir fait autre chose toute leur +vie que rouler en chaise de poste.</p> + +<p>Enfin, au frémissement du pavé succéda le bruit moins fort de la route; +ils passèrent sous la porte de Hildebrandt, et Zimmer, remettant son cor +en sautoir, reprit son fouet. Deux minutes après, ils filaient comme le +vent sur la route de Bischem: les chevaux bondissaient, la queue +flottante, le clic-clac du fouet s'entendait au loin sur la campagne; +les peupliers, les champs, les prés, les buissons, tout courait le long +de la route.</p> + +<p>Fritz, la face épanouie et les yeux au ciel, rêvait à Sûzel. Il la +voyait d'avance, et, rien qu'à cette pensée, ses yeux se remplissaient +de larmes.</p> + +<p>«Va-t-elle être étonnée de me voir! pensait-il. Se doute-t-elle de +quelque chose? Non, mais bientôt elle saura tout.... Il faut que tout se +sache!»</p> + +<p>Le gros Hâan fumait gravement, et Schoultz avait posé sa casquette +derrière lui, dans les plis du manteau, pour écarter ses longs cheveux +grisonnants, où passait la brise.</p> + +<p>«Moi, disait Hâan, voilà comment je comprends les voyages! Ne me parlez +pas de ces vieilles pataches, de ces vieux paniers à salade qui vous +éreintent, j'en ai par-dessus le dos; mais aller ainsi, c'est autre +chose. Tu le croiras si tu veux, Kobus, il ne me faudrait pas quinze +jours pour m'habituer à ce genre de voitures.</p> + +<p>—Ha! ha! ha! criait Schoultz, je le crois bien, tu n'es pas difficile.»</p> + +<p>Fritz rêvait.</p> + +<p>«Pour combien de temps en avons-nous? demandait-il à Zimmer.</p> + +<p>—Pour deux heures, monsieur.» Alors il pensait: «Pourvu qu'elle soit +là-bas, pourvu que le vieux Christel ne se soit pas ravisé?»</p> + +<p>Cette crainte l'assombrissait; mais, un instant après, la confiance lui +revenait, un flot de sang lui colorait les joues.</p> + +<p>«Elle est là, pensait-il, j'en suis sûr. C'est impossible autrement.»</p> + +<p>Et tandis que Hâan et Schoultz se laissaient bercer, qu'ils +s'étendaient, riant en eux-mêmes, et laissant filer la fumée tout +doucement de leurs lèvres, pour mieux la savourer, lui se dressait à +chaque seconde, regardant en tous sens, et trouvant que les chevaux +n'allaient pas assez vite.</p> + +<p>Deux ou trois villages passèrent en une heure, puis deux autres encore, +et enfin la berline descendit au vallon d'Altenbruck. Kobus se rappela +tout de suite que Bischem était sur l'autre versant de la côte. Le temps +de monter au pas lui parut bien long; mais enfin ils s'avancèrent sur le +plateau, et Zimmer, claquant du fouet, s'écria:</p> + +<p>«Voici Bischem!»</p> + +<p>En effet, ils découvrirent presque au même instant l'antique bourgade +autour de la vallée en face; sa grande rue tortueuse, ses façades +décrépites sillonnées de poutrelles sculptées, ses galeries de planches, +ses escaliers extérieurs, ses portes cochères, où sont clouées des +chouettes déplumées, ses toits de tuile, d'ardoise et de bardeaux, +rappelant les guerres des margraves, des landgraves, des Armléders, des +Suédois, des républicains; tout cela bâti, brûlé, rebâti vingt fois de +siècle en siècle: une maison à droite du temps de Hoche, une autre à +gauche du temps de Mélas, une autre plus loin du temps de Barberousse.</p> + +<p>Et les grands tricornes, les bavolets à deux pièces, les gilets rouges, +les corsets à bretelles, allant, venant, se retournant et regardant; les +chiens accourant, les oies et les poules se dispersant avec des cris qui +n'en finissaient plus: voilà ce qu'ils virent, tandis que la berline +descendait au triple galop la grande rue, et que Zimmer, le coude en +équerre, sonnait une fanfare à réveiller les morts.</p> + +<p>Hâan et Schoultz observaient ces choses et jouissaient de l'admiration +universelle. Ils virent au détour d'une rue, sur la place des +Deux-Boucs, l'antique fontaine, la Madame-Hütte en planches de sapin, +les baraques des marchands, et la foule tourbillonnante: cela passa +comme l'éclair. Plus loin, ils aperçurent la vieille église Saint-Ulrich +et ses deux hautes tours carrées, surmontées de la calotte d'ardoises, +avec leurs grandes baies en plein centre du temps de Charlemagne. Les +cloches sonnaient à pleine volée, c'était la fin de l'office; la foule +descendait les marches du péristyle, regardant ébahie: tout cela +disparut aussi d'un bond.</p> + +<p>Fritz, lui, n'avait qu'une idée: «Où est-elle?»</p> + +<p>À chaque maison il se penchait, comme si la petite Sûzel eût dû paraître +à la même seconde. Sur chaque balcon, à chaque escalier, à chaque +fenêtre, devant chaque porte, qu'elle fût ronde ou carrée, entourée d'un +cep de vigne ou toute nue, il arrêtait un regard, pensant: «Si elle +était là!»</p> + +<p>Et quelque figure de jeune fille se dessinait-elle dans l'ombre d'une +allée, derrière une vitre, au fond d'une chambre, il l'avait vue! il +aurait reconnu un ruban de Sûzel au vol. Mais il ne la vit nulle part, +et finalement la berline déboucha sur la place des Vieilles-Boucheries, +en face du <i>Mouton-d'Or</i>.</p> + +<p>Fritz se rappela tout de suite la vieille auberge; c'est là que +s'arrêtait son père vingt-cinq ans avant. Il reconnut la grande porte +cochère ouverte sur la cour au pavé concassé, la galerie de bois aux +piliers massifs, les douze fenêtres à persiennes vertes, la petite porte +voûtée et ses marches usées.</p> + +<p>Quelques minutes plus tôt, cette vue aurait éveillé mille souvenirs +attendrissants dans son âme, mais en ce moment il craignait de ne pas +voir la petite Sûzel, et cela le désolait.</p> + +<p>L'auberge devait être encombrée de monde; car à peine la voiture +eut-elle paru sur la place, qu'un grand nombre de figures se penchèrent +aux fenêtres, des figures prussiennes à casquettes plates et grosses +moustaches, et d'autres aussi. Deux chevaux étaient attachés aux anneaux +de la porte; leurs maîtres regardaient de l'allée.</p> + +<p>Dès que la berline se fut arrêtée, le vieil aubergiste Loerich, grand, +calme et digne, sa tête blanche coiffée du bonnet de coton, vint abattre +le marchepied d'un air solennel, et dit:</p> + +<p>«Si messeigneurs veulent se donner la peine de descendre...»</p> + +<p>Alors Fritz s'écria:</p> + +<p>«Comment, père Loerich, vous ne me reconnaissez pas?»</p> + +<p>Et le vieillard se mit à le regarder, tout surpris.</p> + +<p>«Ah! mon cher monsieur Kobus, dit-il au bout d'un instant, comme vous +ressemblez à votre père! pardonnez-moi, j'aurais dû vous reconnaître.»</p> + +<p>Fritz descendit en riant, et répondit:</p> + +<p>«Père Loerich, il n'y a pas de mal, vingt ans changent un homme. Je vous +présente mon feld-maréchal Schoultz, et mon premier ministre Hâan; nous +voyageons incognito.»</p> + +<p>Ceux des fenêtres ne purent s'empêcher de sourire, surtout les +Prussiens, ce qui vexa Schoultz.</p> + +<p>«Feld-maréchal, dit-il, je le serais aussi bien que beaucoup d'autres; +j'ordonnerais l'assaut ou la bataille, et je regarderais de loin avec +calme.»</p> + +<p>Hâan était de trop bonne humeur pour se fâcher.</p> + +<p>«À quelle heure le dîner? demanda-t-il.</p> + +<p>—À midi, monsieur.» Ils entrèrent dans le vestibule, pendant que Zimmer +dételait ses chevaux et les conduisait à l'écurie. Le vestibule +s'ouvrait au fond sur un jardin; à gauche était la cuisine: on entendait +le tic-tac du tournebroche, le pétillement du feu, l'agitation des +casseroles. Les servantes traversaient l'allée en courant, portant l'une +des assiettes, l'autre des verres; le sommelier remontait de la cave +avec un panier de vin.</p> + +<p>«Il nous faut une chambre, dit Fritz à l'aubergiste, je voudrais celle +de Hoche.</p> + +<p>—Impossible, monsieur Kobus, elle est prise, les Prussiens l'ont +retenue.</p> + +<p>—Eh bien, donnez-nous la voisine.» Le père Loerich les précéda dans le +grand escalier. Schoultz ayant entendu parler de la chambre du général +Hoche, voulut savoir ce que c'était. «La voici, monsieur, dit +l'aubergiste en ouvrant une grande salle au premier. C'est là que les +généraux républicains ont tenu conseil le 23 décembre 1793, trois jours +avant l'attaque des lignes de Wissembourg. Tenez, Hoche était là.» Il +montrait le grand fourneau de fonte dans une niche ovale, à droite. +«Vous l'avez vu?</p> + +<p>—Oui, monsieur, je m'en souviens comme d'hier; j'avais quinze ans. Les +Français campaient autour du village, les généraux ne dormaient ni jour +ni nuit. Mon père me fit monter un soir, en me disant: "Regarde bien!" +Les généraux français, avec leur écharpe tricolore autour des reins, +leurs grands chapeaux à cornes en travers de la tête, et leurs sabres +traînants, se promenaient dans cette chambre.</p> + +<p>«À chaque instant des officiers, tout couverts de neige, venaient +prendre leurs ordres. Comme tout le monde parlait de Hoche, j'aurais +bien voulu le connaître, et je me glissai contre le mur, regardant, le +nez en l'air, ces grands hommes qui faisaient tant de bruit dans la +maison.</p> + +<p>«Alors mon père, qui venait aussi d'entrer, me tira par ma manche, tout +pâle, et me dit à l'oreille: "Il est près de toi!" Je me retournai donc, +et je vis Hoche debout devant le poêle, les mains derrière le dos et la +tête penchée en avant. Il n'avait l'air de rien auprès des autres +généraux, avec son habit bleu à large collet rabattu et ses bottes à +éperons de fer.</p> + +<p>Il me semble encore le voir, c'était un homme de taille moyenne, brun, +la figure assez longue; ses grands cheveux, partagés sur le front, lui +pendaient sur les joues; il rêvait au milieu de ce vacarme, rien ne +pouvait le distraire. Cette nuit même, à onze heures, les Français +partirent; on n'en vit plus un seul le lendemain dans le village, ni +dans les environs. Cinq ou six jours après, le bruit se répandit que la +bataille avait eu lieu, et que les Impériaux étaient en déroute. C'est +peut-être là que Hoche a ruminé son coup.»</p> + +<p>Le père Loerich racontait cela simplement, et les autres écoutaient +émerveillés. Il les conduisit ensuite dans la chambre voisine, leur +demandant s'ils voulaient être servis chez eux; mais ils préférèrent +manger à la table d'hôte.</p> + +<p>Ils redescendirent donc.</p> + +<p>La grande salle était pleine de monde: trois ou quatre voyageurs, leurs +valises sur des chaises, attendaient la patache pour se rendre à Landau; +des officiers prussiens se promenaient deux à deux, de long en large; +quelques marchands forains mangeaient dans une pièce voisine; des +bourgeois étaient assis à la grande table, déjà couverte de sa nappe, de +ses carafes étincelantes et de ses assiettes bien alignées.</p> + +<p>À chaque instant, de nouveaux venus paraissaient sur le seuil. Ils +jetaient un coup d'œil dans la salle, puis s'en allaient, ou bien +entraient.</p> + +<p>Fritz fit apporter une bouteille de <i>rudesheim</i> en attendant le dîner. +Il regardait d'un air ennuyé la magnifique tapisserie bleu indigo et +jaune d'ocre, représentant la Suisse et ses glaciers, Guillaume Tell +visant la pomme sur la tête de son fils, puis repoussant du pied, dans +le lac, la barque de Gessler. Il songeait toujours à Sûzel.</p> + +<p>Hâan et Schoultz trouvaient le vin bon.</p> + +<p>En ce moment un chant s'éleva dehors, et presque aussitôt les vitres +furent obscurcies par l'ombre d'une grande voiture, puis d'une autre qui +la suivait.</p> + +<p>Tout le monde se mit aux fenêtres.</p> + +<p>C'étaient des paysans qui partaient pour l'Amérique. Leurs voitures +étaient chargées de vieilles armoires, de bois de lit, de matelas, de +chaises, de commodes. De grandes toiles, étendues sur des cerceaux, +couvraient le tout. Sous ces toiles, de petits enfants assis sur des +bottes de paille, et de pauvres vieilles toutes décrépites, les cheveux +blancs comme du lin, regardaient d'un air calme; tandis que cinq ou six +rosses, la croupe couverte de peaux de chien, tiraient lentement. +Derrière arrivaient les hommes, les femmes, et trois vieillards, les +reins courbés, la tête nue, appuyés sur des bâtons. Ils chantaient en +cœur:</p> + +<p><i>Quelle est la patrie allemande? Quelle est la patrie allemande?</i></p> + +<p>Et les vieux répondaient: <i>Amerika</i>! <i>Amerika</i><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>!</p> + +<p>Les officiers prussiens se disaient entre eux: «On devrait arrêter ces +gens-là!»</p> + +<p>Hâan, entendant ces propos, ne put s'empêcher de répondre d'un ton +ironique:</p> + +<p>«Ils disent que la Prusse est la patrie allemande; on devrait leur +tordre le cou!»</p> + +<p>Les officiers prussiens le regardèrent d'un œil louche; mais il n'avait +pas peur, et Schoultz lui-même relevait le front d'un air digne.</p> + +<p>Kobus venait de se lever tranquillement et de sortir, comme pour +s'informer de quelque chose à la cuisine. Au bout d'un quart d'heure, +Hâan et Schoultz, ne le voyant pas rentrer, s'en étonnèrent beaucoup, +d'autant plus qu'on apportait les soupières, et que tout le monde +prenait place à table.</p> + +<p>Fritz s'était souvenu qu'au fond de la ruelle des Oies, derrière +Bischem, vivaient deux ou trois familles d'anabaptistes, et que son père +avait l'habitude de s'arrêter à leur porte, pour charger un sac de +pruneaux secs en retournant à Hunebourg. Et, songeant que Sûzel pouvait +être chez eux, il était descendu sans rien dire dans le jardin du +<i>Mouton-d'Or</i>, et du jardin dans la petite allée des Houx, qui longe le +village.</p> + +<p>Il courait dans cette allée comme un lièvre, tant la fureur de revoir +Sûzel le possédait. C'est lui qui se serait étonné, trois mois avant, +s'il avait pu se voir en cet état!</p> + +<p>Enfin, apercevant le grand toit de tuiles grises des anabaptistes +par-dessus les vergers, il se glissa tout doucement le long des haies, +jusqu'auprès de la cour, et là, fort heureusement, il découvrit entre le +grand fumier carré et la façade décrépite tapissée de lierre, la voiture +du père Christel, ce qui lui gonfla le cœur de satisfaction.</p> + +<p>«Elle y est! se dit-il, c'est bon... c'est bon! Maintenant je la +reverrai, coûte que coûte; il faudrait rester ici trois jours, que cela +me serait bien égal!»</p> + +<p>Il ne pouvait rassasier ses yeux de voir cette voiture. Tout à coup +Mopsel s'élança de l'allée, aboyant comme aboient les chiens lorsqu'ils +retrouvent une vieille connaissance. Alors il n'eut que le temps de +s'échapper dans la ruelle, le dos courbé derrière les haies, comme un +voleur; car, malgré sa joie, il éprouvait une sorte de honte à faire de +pareilles démarches: il en était heureux et tout confus à la fois.</p> + +<p>«Si l'on te voyait, se disait-il; si l'on savait ce que tu fais, Dieu de +Dieu! comme on rirait de toi, Fritz! Mais c'est égal, tout va bien; tu +peux te vanter d'avoir de la chance.»</p> + +<p>Il prit les mêmes détours qu'il avait faits en venant, pour retourner au +<i>Mouton-d'Or</i>. On était au second service quand il entra dans la salle. +Hâan et Schoultz avaient eu soin de lui garder une place entre eux.</p> + +<p>«Où diable es-tu donc allé? lui demanda Hâan.</p> + +<p>—J'ai voulu voir le docteur Rubeneck, un ami de mon père, dit-il en +s'attachant la serviette au menton; mais je viens d'apprendre qu'il est +mort depuis deux ans.»</p> + +<p>Il se mit ensuite à manger de bon appétit; et comme on venait de servir +une superbe anguille à la moutarde, le gros Hâan ne jugea pas à propos +de faire d'autres questions.</p> + +<p>Pendant tout le dîner, Fritz, la face épanouie, ne fit que se dire en +lui-même: «Elle est ici!»</p> + +<p>Ses gros yeux à fleur de tête se plissaient parfois d'un air tendre, +puis s'ouvraient tout grands, comme ceux d'un chat qui rêve en regardant +un moucheron tourbillonner au soleil.</p> + +<p>Il buvait et mangeait avec enthousiasme, sans même s'en apercevoir.</p> + +<p>Dehors le temps était superbe; la grande rue bourdonnait au loin de +chants joyeux, de nasillements de trompettes de bois et d'éclats de +rire; les gens en habit de fête, le chapeau garni de fleurs et les +bonnets éblouissants de rubans, montaient bras dessus bras dessous vers +la place des Deux-Boucs. Et tantôt l'un, tantôt l'autre des convives se +levait, jetait sa serviette au dos de sa chaise et sortait se mêler à la +foule.</p> + +<p>À deux heures, Hâan, Schoultz, Kobus et deux ou trois officiers +prussiens restaient seuls à table, en face du dessert et des bouteilles +vides.</p> + +<p>En ce moment, Fritz fut éveillé de son rêve par les sons éclatants de la +trompette et du cor, annonçant que la danse était en train.</p> + +<p>«Sûzel est peut-être déjà là-bas?» pensa-t-il.</p> + +<p>Et, frappant sur la table du manche de son couteau, il s'écria d'une +voix retentissante:</p> + +<p>«Père Loerich! père Loerich!»</p> + +<p>Le vieil aubergiste parut.</p> + +<p>Alors Fritz, souriant avec finesse, demanda:</p> + +<p>«Avez-vous encore de ce petit vin blanc, vous savez, de ce petit vin qui +pétille et que M. le juge de paix Kobus aimait!</p> + +<p>—Oui, nous en avons encore, répondit l'aubergiste du même ton joyeux.</p> + +<p>—Eh bien! apportez-nous-en deux bouteilles, fit-il en clignant des +yeux. Ce vin-là me plaisait, je ne serais pas fâché de le faire goûter à +mes amis.»</p> + +<p>Le père Loerich sortit, et quelques instants après il rentrait, tenant +sous chaque bras une bouteille solidement encapuchonnée et ficelée de +fil d'archal. Il avait aussi des pincettes pour forcer le fil, et trois +verres minces, étincelants, en forme de cornet, sur un plateau.</p> + +<p>Hâan et Schoultz comprirent alors quel était ce petit vin et se +regardèrent l'un l'autre en souriant.</p> + +<p>«Hé! hé! Hé! fit Hâan, ce Kobus a parfois de bonnes plaisanteries; il +appelle cela du petit vin!»</p> + +<p>Et Schoultz, observant les Prussiens du coin de l'œil, ajouta:</p> + +<p>«Oui, du petit vin de France; ce n'est pas la première fois que nous en +buvons; mais là-bas, en Champagne, on faisait sauter le cou des +bouteilles avec le sabre.»</p> + +<p>En disant ces choses il retroussait le coin de ses petites moustaches +grisonnantes, et se mettait la casquette sur l'oreille.</p> + +<p>Le bouchon partit au plafond comme un coup de pistolet, les verres +furent remplis de la rosée céleste. «À la santé de l'ami Fritz!» s'écria +Schoultz en levant son verre. Et la rosée céleste fila d'un trait dans +son long cou de cigogne.</p> + +<p>Hâan et Fritz avaient imité son geste; trois fois de suite ils firent le +même mouvement, en s'extasiant sur le bouquet du petit vin.</p> + +<p>Les Prussiens se levèrent alors d'un air digne et sortirent.</p> + +<p>Kobus, crochetant la seconde bouteille, dit:</p> + +<p>«Schoultz, tu te vantes pourtant quelquefois d'une façon indigne; je +voudrais bien savoir si ton bataillon de landwehr a dépassé la petite +forteresse de Phalsbourg en Lorraine, et si vous avez bu là-bas autre +chose que du vin blanc d'Alsace?</p> + +<p>—Bah! laisse donc, s'écria Schoultz, avec ces Prussiens, est-ce qu'il +faut se gêner? Je représente ici l'armée bavaroise, et tout ce que je +puis te dire, c'est que si nous avions trouvé du vin de Champagne en +route, j'en aurais bu ma bonne part. Est-ce qu'on peut me reprocher à +moi d'être tombé dans un pays stérile? N'est-ce pas la faute du +feld-maréchal Schwartzenberg, qui nous sacrifiait, nous autres, pour +engraisser ses Autrichiens? Ne me parle pas de cela, Kobus, rien que d'y +penser, j'en frémis encore: durant deux étapes nous n'avons trouvé que +des sapins, et finalement un tas de gueux qui nous assommaient à coups +de pierres du haut de leurs rochers, des va-nu-pieds, de véritables +sauvages: je te réponds qu'il était plus agréable d'avaler de bon vin en +Champagne, que de se battre contre ces enragés montagnards de la chaîne +des Vosges!</p> + +<p>—Allons, calme-toi, dit Hâan en riant, nous sommes de ton avis, quoique +des milliers d'Autrichiens, et de Prussiens aient laissé leurs os en +Champagne.</p> + +<p>—Qui sait? nous buvons peut-être en ce moment la quintessence d'un +caporal <i>schlague</i>!», s'écria Fritz.</p> + +<p>Tous trois se prirent à rire comme des bienheureux; heureux; ils étaient +à moitié gris.</p> + +<p>«Ha! ha! ha! maintenant à la danse, dit Kobus en se levant.</p> + +<p>—À la danse!» répétèrent les autres. Ils vidèrent leurs verres debout +et sortirent enfin, vacillant un peu, et riant si fort que tout le monde +se retournait dans la grande rue pour les voir. Schoultz levait ses +grands jambes de sauterelle jusqu'au menton, et les bras en l'air: «Je +défie la Prusse, s'écriait-il d'un ton de <i>Hans-Wurst</i>, je défie tous +les Prussiens, depuis le caporal <i>schlague</i> jusqu'au feld-maréchal!» Et +Hâan, le nez rouge comme un coquelicot, les joues vermeilles, ses yeux +pleins de douces larmes, bégayait: «Schoultz! Schoultz! au nom du Ciel, +modère ton ardeur belliqueuse; ne nous attire pas sur les bras l'armée +de Frédéric-Wilhelm; nous sommes des gens de paix, des hommes d'ordre, +respectons la concorde de notre vieille Allemagne.</p> + +<p>—Non! non! je les défie tous, s'écriait Schoultz; qu'ils se présentent; +on verra ce que vaut un ancien sergent de l'armée bavaroise: Vive la +patrie allemande!»</p> + +<p>Plus d'un Prussien riait dans ses longues moustaches en les voyant +passer. Fritz songeant qu'il allait revoir la petite Sûzel, était dans +un état de béatitude inexprimable. «Toutes les jeunes filles sont à la +<i>Madame-Hütte</i>, se disait-il, surtout le premier jour de la fête: Sûzel +est là!»</p> + +<p>Cette pensée l'élevait au septième ciel; il se délectait en lui-même et +saluait les gens d'un air attendri. Mais une fois sur la place des +Deux-Boucs, quand il vit le drapeau flotter sur la baraque et qu'il +reconnut aux dernières notes d'un <i>hopser</i>, le coup d'archet de son ami +Iôsef, alors il éprouva l'enivrement de la joie, et, traînant ses +camarades, il se mit à crier:</p> + +<p>«C'est la troupe de Iôsef!... C'est la troupe de Iôsef!... Maintenant il +faut reconnaître que le Seigneur Dieu nous favorise!»</p> + +<p>Lorsqu'ils arrivèrent à la porte de la Hütte, le <i>hopser</i> finissait, les +gens sortaient, le trombone, la clarinette et le fifre s'accordaient +pour une autre danse; la grosse caisse rendait un dernier grondement +dans la baraque sonore.</p> + +<p>Ils entrèrent, et les estrades tapissées de jeunes filles, de vieux +papas, de grands-mères, les guirlandes de chêne, de hêtre et de mousse, +suspendues autour des piliers, s'offrirent à leurs regards.</p> + +<p>L'animation était grande; les danseurs reconduisaient leurs danseuses. +Fritz, apercevant de loin la grosse toison de son ami Iôsef au milieu de +l'orchestre olivâtre, ne se possédait plus d'enthousiasme, et les deux +mains en l'air, agitant son feutre, il criait:</p> + +<p>«Iôsef! Iôsef!»</p> + +<p>Tandis que la foule se dressait à droite et à gauche, et se penchait +pour voir quel bon vivant était capable de pousser des cris pareils. +Mais quand on vit Hâan, Schoultz et Kobus s'avancer riant, jubilant, la +face pourpre et se dandinant au bras l'un de l'autre, comme il arrive +après boire, un immense éclat de rire retentit dans la baraque, car +chacun pensait: «Voilà des gaillards qui se portent bien et qui viennent +de bien dîner.»</p> + +<p>Cependant Iôsef avait tourné la tête, et reconnaissant de loin Kobus, il +étendait les bras en croix, l'archet dans une main et le violon dans +l'autre. C'est ainsi qu'il descendit de l'estrade, pendant que Fritz +montait; ils s'embrassèrent à mi-chemin, et tout le monde fut +émerveillé.</p> + +<p>«Qui diable cela peut-il être? disait-on. Un homme si magnifique qui se +laisse embrasser par le bohémien...»</p> + +<p>Et Bockel, Andrès, tout l'orchestre penché sur la rampe, applaudissait à +ce spectacle.</p> + +<p>Enfin Iôsef, se redressant, leva son archet et dit:</p> + +<p>«Écoutez! voici M. Kobus, de Hunebourg, mon ami, qui va danser un +<i>treieleins</i> avec ses deux camarades. Quelqu'un s'oppose-t-il à cela?</p> + +<p>—Non, non, qu'il danse! cria-t-on de tous les coins.</p> + +<p>—Alors, dit Iôsef, je vais donc jouer une valse, la valse de Iôsef +Almâni, composée en rêvant à celui qui l'a secouru un jour de grande +détresse. Cette valse, Kobus, personne ne l'a jamais entendue jusqu'à ce +moment, excepté Bockel, Andrès et les arbres du Tannewald; choisis-toi +donc une belle danseuse selon ton cœur; et vous, Hâan et Schoultz, +choisissez également les vôtres: personne que vous ne dansera la valse +d'Almâni.»</p> + +<p>Fritz s'étant retourné sur les marches de l'estrade, promena ses regards +autour de la salle, et il eut peur un instant de ne pas trouver Sûzel. +Les belles filles ne manquaient pas: des noires et des brunes, des +rousses et des blondes, toutes se redressaient, regardant vers Kobus, et +rougissant lorsqu'il arrêtait la vue sur elles; car c'est un grand +honneur d'être choisie par un si bel homme, surtout pour danser le +<i>treieleins</i>. Mais Fritz ne les voyait pas rougir; il ne les voyait pas +se redresser comme les hussards de Frédéric-Wilhelm à la parade, +effaçant leurs épaules et se mettant la bouche en cœur; il ne voyait +pas cette brillante fleur de jeunesse épanouie sous ses regards; ce +qu'il cherchait c'était une toute petite <i>vergissmeinnicht</i>, la petite +fleur bleue des souvenirs d'amour.</p> + +<p>Longtemps il la chercha, de plus en plus inquiet; enfin il la découvrit +au loin, cachée derrière une guirlande de chêne tombant du pilier à +droite de la porte. Sûzel, à demi effacée derrière cette guirlande, +inclinait la tête sous les grosses feuilles vertes, et regardait +timidement, à la fois craintive et désireuse d'être vue.</p> + +<p>Elle n'avait que ses beaux cheveux blonds tombant en longues nattes sur +ses épaules pour toute parure; un fichu de soie bleue voilait sa gorge +naissante; un petit corset de velours, à bretelles blanches, dessinait +sa taille gracieuse; et près d'elle se tenait, droite comme un I, la +grand-mère Annah, ses cheveux gris fourrés sous le béguin noir, et les +bras pendants. Ces gens n'étaient pas venus pour danser, ils étaient +venus pour voir, et se tenaient au dernier rang de la foule.</p> + +<p>Les joues de Fritz s'animèrent; il descendit de l'estrade et traversa la +hutte au milieu de l'attention générale. Sûzel, le voyant venir, devint +toute pâle et dut s'appuyer contre le pilier; elle n'osait plus le +regarder. Il monta quatre marches, écarta la guirlande, et lui prit la +main en disant tout bas:</p> + +<p>«Sûzel, veux-tu danser avec moi le <i>treieleins</i>?»</p> + +<p>Elle alors, levant ses grands yeux bleus comme en rêve, de pâle qu'elle +était, devint toute rouge:</p> + +<p>«Oh! oui, monsieur Kobus!» fit-elle en regardant la grand-mère.</p> + +<p>La vieille inclina la tête au bout d'une seconde, et dit: «C'est bien... +tu peux danser.» Car elle connaissait Fritz, pour l'avoir vu venir à +Bischem dans le temps, avec son père.</p> + +<p>Ils descendirent donc dans la salle. Les valets de danse, le chapeau de +paille couvert de banderoles, faisaient le tour de la baraque au pied de +la rampe, agitant d'un air joyeux leurs martinets de rubans, pour faire +reculer le monde. Hâan et Schoultz se promenaient encore, à la recherche +de leurs danseuses; Iôsef, debout devant son pupitre, attendait; Bockel, +sa contrebasse contre la jambe tendue, et Andrès, son violon sous le +bras, se tenaient à ses côtés; ils devaient seuls l'accompagner.</p> + +<p>La petite Sûzel, au bras de Fritz au milieu de cette foule, jetait des +regards furtifs, pleins de ravissement intérieur et de trouble; chacun +admirait les longues nattes de ses cheveux, tombant derrière elle +jusqu'au bas de sa petite jupe bleu clair bordée de velours, ses petits +souliers ronds, dont les rubans de soie noire montaient en se croisant +autour de ses bras d'une blancheur éblouissante; ses lèvres roses, son +menton arrondi, son cou flexible et gracieux.</p> + +<p>Plus d'une belle fille l'observait d'un œil sévère, cherchant quelque +chose à reprendre, tandis que son joli bras, nu jusqu'au coude suivant +la mode du pays, reposait sur le bras de Fritz avec une grâce naïve; +mais deux ou trois vieilles, les yeux plissés, souriaient dans leurs +rides et disaient sans se gêner: «Il a bien choisi!»</p> + +<p>Kobus, entendant cela, se retournait vers elles avec satisfaction. Il +aurait voulu dire aussi quelque galanterie à Sûzel; mais rien ne lui +venait à l'esprit: il était trop heureux.</p> + +<p>Enfin Hâan tira du troisième banc à gauche une femme haute de six pieds, +noire de cheveux, avec un nez en bec d'aigle et des yeux perçants, +laquelle se leva toute droite et sortit d'un air majestueux. Il aimait +ce genre de femmes; c'était la fille du bourgmestre. Hâan semblait tout +glorieux de son choix; il se redressait en arrangeant son jabot, et la +grande fille, qui le dépassait de la moitié de la tête, avait l'air de +le conduire.</p> + +<p>Au même instant, Schoultz amenait une petite femme rondelette, du plus +beau roux qu'il soit possible de voir, mais gaie, souriante, et qui lui +sauta brusquement au coude, comme pour l'empêcher de s'échapper.</p> + +<p>Ils prirent donc leurs distances, pour se promener autour de la salle, +comme cela se fait d'habitude. À peine avaient-ils achevé le premier +tour, que Iôsef s'écria:</p> + +<p>«Kobus, y es-tu?»</p> + +<p>Pour toute réponse, Fritz prit Sûzel à la taille du bras gauche, et lui +tenant la main en l'air, à l'ancienne mode galante du XVIIIe siècle, il +l'enleva comme une plume. Iôsef commença sa valse par trois coups +d'archet. On comprit aussitôt que ce serait quelque chose d'étrange; la +valse des esprits de l'air, le soir, quand on ne voit plus au loin sur +la plaine qu'une ligne d'or, que les feuilles se taisent, que les +insectes descendent, et que le chantre de la nuit prélude par trois +notes: la première grave, la seconde tendre, et la troisième si pleine +d'enthousiasme qu'au loin le silence s'établit pour entendre.</p> + +<p>Ainsi débuta Iôsef, ayant bien des fois, dans sa vie errante, pris des +leçons du chantre de la nuit, le coude dans la mousse, l'oreille dans la +main, et les yeux fermés, perdu dans les ravissements célestes. Et +s'animant ensuite, comme le grand maître aux ailes frémissantes, qui +laisse tomber chaque soir, autour du nid où repose sa bien-aimée, plus +de notes mélodieuses que la rosée ne laisse tomber de perles sur l'herbe +des vallons, sa valse commença rapide, folle, étincelante: les esprits +de l'air se mirent en route, entraînant Fritz et Sûzel, Hâan et la fille +du bourgmestre, Schoultz et sa danseuse dans des tourbillons sans fin. +Bockel soupirait la basse lointaine des torrents, et le grand Andrès +marquait la mesure de traits rapides et joyeux, comme des cris +d'hirondelles fendant l'air; car si l'inspiration vient du ciel et ne +connaît que sa fantaisie, l'ordre et la mesure doivent régner sur la +terre!</p> + +<p>Et maintenant, représentez-vous les cercles amoureux de la valse qui +s'enlacent, les pieds qui voltigent, les robes qui flottent et +s'arrondissent en éventail; Fritz, qui tient la petite Sûzel dans ses +bras, qui lui lève la main avec grâce, qui la regarde enivré, +tourbillonnant tantôt comme le vent et tantôt se balançant en cadence, +souriant, rêvant, la contemplant encore, puis s'élançant avec une +nouvelle ardeur; tandis qu'à son tour, les reins cambrés, ses deux +longues tresses flottant comme des ailes, et sa charmante petite tête +rejetée en arrière, elle le regarde en extase, et que ses petits pieds +effleurent à peine le sol.</p> + +<p>Le gros Hâan, les deux mains sur les épaules de sa grande danseuse, tout +en galopant, se balançant et frappant du talon, la contemplait de bas en +haut d'un air d'admiration profonde; elle, avec son grand nez, +tourbillonnait comme une girouette.</p> + +<p>Schoultz, à demi courbé, ses grandes jambes pliées, tenait sa petite +rousse sous les bras, et tournait, tournait, tournait sans interruption +avec une régularité merveilleuse, comme une bobine dans son dévidoir; il +arrivait si juste à la mesure, que tout le monde en était ravi.</p> + +<p>Mais c'est Fritz et la petite Sûzel qui faisaient l'admiration +universelle, à cause de leur grâce et de leur air bienheureux. Ils +n'étaient plus sur la terre, ils se berçaient dans le ciel; cette +musique qui chantait, qui riait, qui célébrait le bonheur, +l'enthousiasme, l'amour, semblait avoir été faite pour eux: toute la +salle les contemplait, et eux ne voyaient plus qu'eux-mêmes. On les +trouvait si beaux que parfois un murmure d'admiration courait dans la +Madame Hütte; on aurait dit que tout allait éclater; mais le bonheur +d'entendre la valse forçait les gens de se taire. Ce n'est qu'au moment +où Hâan, devenu comme fou d'enthousiasme en contemplant la grande fille +du bourgmestre, se dressa sur la pointe des pieds et la fit pirouetter +deux fois en criant d'une voix retentissante: «<i>You</i>!» et qu'il retomba +d'aplomb après ce tour de force; et qu'au même instant Schoultz levant +sa jambe droite, la fit passer, sans manquer la mesure, au-dessus de la +tête de sa petite rousse, et que d'une voix rauque, en tournant comme un +véritable possédé, il se mit à crier: <i>«You! you! you! you! you! you!»</i> +ce n'est qu'à ce moment que l'admiration éclata par des trépignements et +des cris qui firent trembler la baraque.</p> + +<p>Jamais, jamais on n'avait vu danser si bien; l'enthousiasme dura plus de +cinq minutes; et quand il finit par s'apaiser, on entendit avec +satisfaction la valse des esprits de l'air reprendre le dessus, comme le +chant du rossignol après un coup de vent dans les bois.</p> + +<p>Alors Schoultz et Hâan n'en pouvait plus; la sueur leur coulait le long +des joues; ils se promenaient, l'un la main sur l'épaule de sa danseuse, +l'autre portant en quelque sorte la sienne pendue au bras.</p> + +<p>Sûzel et Fritz tournaient toujours: les cris, les trépignements de la +foule ne leur avaient rien fait; et quand Iôsef, lui-même épuisé, jeta +de son violon le dernier soupir d'amour, ils s'arrêtèrent juste en face +du père Christel et d'un autre vieil anabaptiste qui venaient d'entrer +dans la salle, et qui les regardaient comme émerveillés.</p> + +<p>«Hé! c'est vous, père Christel, s'écria Fritz tout joyeux; vous le +voyez, Sûzel et moi nous dansons ensemble.</p> + +<p>—C'est beaucoup d'honneur pour nous, monsieur Kobus, répondit le +fermier en souriant, beaucoup d'honneur; mais la petite s'y connaît +donc? Je croyais qu'elle n'avait jamais fait un tour de valse.</p> + +<p>—Père Christel, Sûzel est un papillon, une véritable petite fée; elle a +des ailes!»</p> + +<p>Sûzel se tenait à son bras, les yeux baissés, les joues rouges; et le +père Christel, la regardant d'un air heureux, lui demanda:</p> + +<p>«Mais, Sûzel, qui donc t'a montré la danse? Cela m'étonne!</p> + +<p>—Mayel et moi, dit la petite, nous faisons quelquefois deux ou trois +tours dans la cuisine pour nous amuser.»</p> + +<p>Alors les gens penchés autour d'eux se mirent à rire, et l'autre +anabaptiste s'écria:</p> + +<p>«Christel, à quoi penses-tu donc?... Est-ce que les filles ont besoin +d'apprendre à valser?... est-ce que cela ne leur vient pas tout seul? +Ha! ha! ha!»</p> + +<p>Fritz, sachant que Sûzel n'avait jamais dansé qu'avec lui, sentait comme +de bonnes odeurs lui monter au nez; il aurait voulu chanter, mais se +contenant:</p> + +<p>«Tout cela, dit-il, n'est que le commencement de la fête. C'est +maintenant que nous allons nous en donner! Vous resterez avec nous, père +Christel; Hâan et Schoultz sont aussi là-bas, nous allons danser +jusqu'au soir, et nous souperons ensemble au <i>Mouton-d'Or</i>.</p> + +<p>—Ça, dit Christel, sauf votre respect, monsieur Kobus, et malgré tout +le plaisir que j'aurais à rester, je ne puis le prendre sur moi; il faut +que je parte... et je venais justement chercher Sûzel.</p> + +<p>—Chercher Sûzel?</p> + +<p>—Oui, monsieur Kobus.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que l'ouvrage presse à la maison; nous sommes au temps des +récoltes... le vent peut tourner du jour au lendemain. C'est déjà +beaucoup d'avoir perdu deux jours dans cette saison; mais je ne m'en +fais pas de reproche, car il est dit: "Honore ton père et ta mère!" Et +de venir voir sa mère deux ou trois fois l'an, ce n'est pas trop. +Maintenant, il faut partir. Et puis, la semaine dernière, à Hunebourg, +vous m'avez tellement réjoui, que je ne suis rentré que vers dix heures. +Si je restais, ma femme croirait que je prends de mauvaises habitudes; +elle serait inquiète.»</p> + +<p>Fritz était tout déconcerté. Ne sachant que répondre, il prit Christel +par le bras, et le conduisit dehors, ainsi que Sûzel; l'autre +anabaptiste les suivait.</p> + +<p>«Père Christel, reprit-il en le tenant par une agrafe de sa souquenille, +vous n'avez pas tout à fait tort en ce qui vous concerne; mais à quoi +bon emmener Sûzel? Vous pourriez bien me la confier; l'occasion de +prendre un peu de plaisir n'arrive pas si souvent, que diable!</p> + +<p>—Hé, mon Dieu, je vous la confierais avec plaisir! s'écria le fermier +en levant les mains; elle serait avec vous comme avec son propre père, +monsieur Kobus; seulement, ce serait une perte pour nous. On ne peut pas +laisser les ouvriers seuls... ma femme fait la cuisine, moi, je conduis +la voiture.... Si le temps changeait, qui sait quand nous rentrerions les +foins? Et puis, nous avons une affaire de famille à terminer, une +affaire très sérieuse.»</p> + +<p>En disant cela, il regardait l'autre anabaptiste, qui inclina gravement +la tête.</p> + +<p>«Monsieur Kobus, je vous en prie, ne nous retenez pas, vous auriez +réellement tort; n'est-ce pas, Sûzel?»</p> + +<p>Sûzel ne répondit pas; elle regardait à terre, et l'on voyait bien +qu'elle aurait voulu rester.</p> + +<p>Fritz comprit qu'en insistant davantage, il pourrait donner l'éveil à +tout le monde; c'est pourquoi prenant son parti, tout à coup il s'écria +d'un ton assez joyeux:</p> + +<p>«Eh bien donc, puisque c'est impossible, n'en parlons plus. Mais au +moins vous prendrez un verre de vin avec nous au <i>Mouton-d'Or</i>.</p> + +<p>—Oh! quant à cela, monsieur Kobus, ce n'est pas de refus. Je m'en vais +de suite avec Sûzel embrasser la grand-mère, et, dans un quart d'heure, +notre voiture s'arrêtera devant l'auberge.</p> + +<p>—Bon, allez!» Fritz serra doucement la main de Sûzel, qui paraissait +bien triste, et, les regardant traverser la place, il rentra dans la +Madame Hütte. Hâan et Schoultz, après avoir reconduit leurs danseuses, +étaient montés sur l'estrade; il les rejoignit: «Tu vas charger Andrès +de diriger ton orchestre, dit-il à Iôsef, et tu viendras prendre +quelques verres de bon vin avec nous.» Le bohémien ne demandait pas +mieux. Andrès s'étant mis au pupitre, ils sortirent tous quatre, bras +dessus bras dessous. À l'auberge du <i>Mouton-d'Or</i>, Fritz fit servir un +dessert dans la grande salle alors déserte, et le père Loerich descendit +à la cave chercher trois bouteilles de champagne, qu'on mit à rafraîchir +dans une cuvette d'eau de source. Cela fait, on s'installa près des +fenêtres, et presque aussitôt le char à bancs de l'anabaptiste parut au +bout de la rue. Christel était assis devant, et Sûzel derrière sur une +botte de paille, au milieu des <i>kougelhof</i> et des tartes de toute sorte, +qu'on rapporte toujours de la fête. Fritz, voyant Sûzel, se dépêcha de +casser le fil de fer d'une bouteille, et au moment où la voiture +s'arrêtait, il se dressa devant la fenêtre, et laissa partir le bouchon +comme un pétard, en s'écriant:</p> + +<p>«À la plus gentille danseuse du <i>treieleins</i>!»</p> + +<p>On peut se figurer si la petite Sûzel fut heureuse; c'était comme un +coup de pistolet qu'on lâche à la noce. Christel riait de bon cœur et +pensait: «Ce bon monsieur Kobus est un peu gris, il ne faut pas s'en +étonner un jour de fête!»</p> + +<p>Et entrant dans la chambre, il leva son feutre en disant:</p> + +<p>«Ça, ce doit être du champagne, dont j'ai souvent entendu parler, de ce +vin de France qui tourne la tête à ces hommes batailleurs, et les porte +à faire la guerre contre tout le monde! Est-ce que je me trompe?</p> + +<p>—Non, père Christel, non; asseyez-vous, répondit Fritz. Tiens, Sûzel, +voici ta chaise à côté de moi. Prends un de ces verres.</p> + +<p>—À la santé de ma danseuse!» Tous les amis frappèrent sur la table en +criant: <i>«Das soll gülden</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>!» Et, levant le coude, ils claquèrent de +la langue, comme une bande de grives à la cueillette des myrtilles. +Sûzel, elle, trempait ses lèvres roses dans la mousse, ses deux grands +yeux levés sur Kobus, et disait tout bas: «Oh! que c'est bon! ce n'est +pas du vin, c'est bien meilleur!» Elle était rouge comme une framboise, +et Fritz, heureux comme un roi, se redressait sur sa chaise. «Hum! hum! +faisait-il en se rengorgeant; oui, oui, ce n'est pas mauvais.» Il aurait +donné tous les vins de France et d'Allemagne pour danser encore une fois +le <i>treieleins</i>.</p> + +<p>Comme les idées d'un homme changent en trois mois!</p> + +<p>Christel, assis en face de la fenêtre, son grand chapeau sur la nuque, +la face rayonnante, le coude sur la table et le fouet entre les genoux, +regardait le magnifique soleil au-dehors; et, tout en songeant à ses +récoltes, il disait:</p> + +<p>«Oui... oui... c'est un bon vin!»</p> + +<p>Il ne faisait pas attention à Kobus et à Sûzel, qui se souriaient l'un +l'autre comme deux enfants, sans rien dire, heureux de se voir. Mais +Iôsef les contemplait d'un air rêveur.</p> + +<p>Schoultz remplit de nouveau les verres en s'écriant:</p> + +<p>«On a beau dire, ces Français ont de bonnes choses chez eux! Quel +dommage que leur Champagne, leur Bourgogne et leur Bordelais ne soient +pas sur la rive droite du Rhin!</p> + +<p>—Schoultz, dit Hâan gravement, tu ne sais pas ce que tu demandes; songe +que si ces pays étaient chez nous, ils viendraient les prendre. Ce +serait bien une autre extermination que pour leur Liberté et leur +Égalité: ce serait la fin du monde! car le vin est quelque chose de +solide, et ces Français, qui parlent sans cesse de grands principes, +d'idées sublimes, de sentiments nobles, tiennent au solide. Pendant que +les Anglais veulent toujours protéger le genre humain, et qu'ils ont +l'air de ne pas s'inquiéter de leur sucre, de leur poivre, de leur +coton, les Français, eux, ont toujours rectifié une ligne; tantôt elle +penche trop à droite, tantôt trop à gauche: ils appellent cela leurs +limites naturelles.</p> + +<p>«Quant aux gras pâturages, aux vignobles, aux prés, aux forêts qui se +trouvent entre ces lignes, c'est le moindre de leurs soucis: ils +tiennent seulement à leurs idées de justice et de géométrie. Dieu nous +préserve d'avoir un morceau de Champagne en Saxe ou dans le +Mecklembourg, leurs limites naturelles passeraient bientôt de ce +côté-là! Achetons-leur plutôt quelques bouteilles de bon vin, et +conservons notre équilibre, la vieille Allemagne aime la tranquillité, +elle a donc inventé l'équilibre. Au nom du Ciel, Schoultz, ne faisons +pas de vœux téméraires!»</p> + +<p>Ainsi s'exprima Hâan avec éloquence, et Schoultz, vidant son verre +brusquement, lui répondit:</p> + +<p>«Tu parles comme un être pacifique, et moi comme un guerrier: chacun +selon son goût et sa profession.»</p> + +<p>Il fronça le sourcil en décoiffant une seconde bouteille de vin.</p> + +<p>Christel, Iôsef, Fritz et Sûzel ne faisaient nulle attention à ces +discours.</p> + +<p>«Quel temps magnifique! s'écriait Christel comme se parlant à lui-même; +voici bientôt un mois que nous n'avons pas eu de pluie, et chaque soir +de la rosée en abondance; c'est une véritable bénédiction du Ciel.»</p> + +<p>Iôsef remplissait les verres.</p> + +<p>«Depuis l'an 22, reprit le vieux fermier, je ne me rappelle pas avoir vu +d'aussi beau temps pour la rentrée des foins. Et cette année-là le vin +fut aussi très bon, c'était un vin tendre; il y eut pleine récolte et +pleines vendanges.</p> + +<p>—Tu t'es bien amusée, Sûzel? demandait Fritz.</p> + +<p>—Oh! oui, monsieur Kobus, faisait la petite, je ne me suis jamais tant +amusée qu'aujourd'hui.... Je m'en souviendrai longtemps!»</p> + +<p>Elle regardait Fritz, dont les yeux étaient troubles. «Allons, encore un +verre», disait-il. Et en versant il lui touchait la main, ce qui la +faisait frissonner des pieds à la tête. «Aimes-tu le <i>treieleins</i>, +Sûzel?</p> + +<p>—C'est la plus belle danse, monsieur Kobus, comment ne l'aimerais-je +pas! Et puis, avec une si belle musique!... Ah! que cette musique était +belle!</p> + +<p>—Tu l'entends, Iôsef, murmurait Fritz.</p> + +<p>—Oui, oui, répondait le bohémien tout bas, je l'entends, Kobus, ça me +fait plaisir... je suis content!»</p> + +<p>Il regardait Fritz jusqu'au fond de l'âme, et Kobus se trouvait +tellement heureux qu'il ne savait que dire.</p> + +<p>Cependant les trois bouteilles étaient vides; Fritz, se tournant vers +l'aubergiste, lui dit: «Père Loerich, encore deux autres!»</p> + +<p>Mais alors Christel se réveillant, s'écria:</p> + +<p>«Monsieur Kobus, monsieur Kobus, à quoi pensez-vous donc? Je serais +capable de verser!... non... non... voici cinq heures et demie, il est +temps de se mettre en route.</p> + +<p>—Puisque vous le voulez, père Christel, ce sera pour une autre fois. Ce +vin-là ne vous plaît donc pas?</p> + +<p>—Au contraire, monsieur Kobus, il me plaît beaucoup, mais sa douceur +est pleine de force. Je pourrais me tromper de chemin, hé! hé! hé!</p> + +<p>—Allons, Sûzel, nous partons!» Sûzel se leva tout émue, et Fritz la +retenant par le bras, lui fourra le dessert dans les poches de son +tablier: les macarons, les amandes, enfin tout.</p> + +<p>«Oh! monsieur Kobus, faisait-elle de sa petite voix douce, c'est assez.</p> + +<p>—Croque-moi cela, lui disait-il; tu as de belles dents, Sûzel, c'est +pour croquer de ces bonnes choses que le Seigneur les a faites. Et nous +boirons encore de ce bon petit vin blanc, puisqu'il te plaît.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu... où voulez-vous donc que j'en boive? un vin si cher! +faisait-elle.</p> + +<p>—C'est bon... c'est bon... je sais ce que je dis, murmurait-il; +tu verras que nous en boirons!»</p> + +<p>Et le père Christel, un peu gris, les regardait, se disant en lui-même:</p> + +<p>«Ce bon monsieur Kobus, quel brave homme! Ah! le Seigneur a bien raison +de répandre ses bénédictions sur des gens pareils: c'est comme la rosée +du ciel, chacun en a sa part.»</p> + +<p>Enfin tout le monde sortit, Fritz en tête, le bras de Sûzel sous le +sien, disant:</p> + +<p>«Il faut bien que je reconduise ma danseuse.»</p> + +<p>En bas, près de la voiture, il prit Sûzel sous les bras en s'écriant: +«Hop! Sûzel!» Et la plaça comme une plume sur la paille, qu'il se mit à +relever autour d'elle.</p> + +<p>«Enfonce bien tes petits pieds, disait-il, les soirées sont fraîches.» +Puis, sans attendre de réponse, il alla droit à Christel et lui serra la +main vigoureusement: «Bon voyage, père Christel, dit-il, bon voyage!</p> + +<p>—Amusez-vous bien, messieurs», répondit le vieux fermier en s'asseyant +près du timon.</p> + +<p>Sûzel était devenue toute pâle; Fritz lui prit la main, et, le doigt +levé:</p> + +<p>«Nous boirons encore du bon petit vin blanc!» dit-il, ce qui la fit +sourire.</p> + +<p>Christel allongea son coup de fouet et les chevaux partirent au galop. +Hâan et Schoultz étaient rentrés dans l'auberge. Fritz et Iôsef, debout +sur le seuil, regardaient la voiture; Fritz surtout ne la quittait pas +des yeux; elle allait disparaître au détour de la grande rue, quand +Sûzel tourna vivement la tête.</p> + +<p>Alors Kobus entourant Iôsef de ses deux bras, se mit à l'embrasser les +larmes aux yeux.</p> + +<p>«Oui... oui, faisait le bohémien d'une voix douce et profonde, c'est bon +d'embrasser un vieil ami! Mais celle qu'on aime et qui vous aime... ah! +Fritz... c'est encore autre chose!»</p> + +<p>Kobus comprit que Iôsef avait tout deviné! Il aurait voulu répandre des +larmes; mais, tout à coup, il se mit à sauter en criant:</p> + +<p>«Allons, mon vieux, allons, il faut rire... il faut s'amuser.... En route +pour la Madame Hütte! Ah! le beau soleil!»</p> + +<p>Zimmer, le postillon, se tenait debout sous la porte cochère, la figure +pourpre; Kobus, lui remit deux florins:</p> + +<p>«Allez boire un bon coup, Zimmer, lui dit-il, faites-vous du bon sang! +Nous partirons après souper, vers neuf heures.</p> + +<p>—C'est bon, monsieur Kobus, la voiture sera prête. Nous irons comme un +éclair.»</p> + +<p>Puis, les regardant s'éloigner bras dessus bras dessous, le vieux +postillon sourit d'un air de bonne humeur et entra dans le cabaret de +<i>l'Ours-Noir</i>, en face.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2> + + +<p>Le lendemain Fritz se leva dans une heureuse disposition d'esprit; il +avait rêvé toute la nuit de Sûzel et se proposait d'aller passer six +semaines au Meisenthâl, pour la voir à son aise.</p> + +<p>«Que Hâan, Schoultz et le vieux David rient tant qu'ils voudront, +pensait-il, moi, je vais tranquillement là-bas; il faut que je voie la +petite, et si les choses doivent aller plus loin, eh bien! à la grâce de +Dieu: ce qui doit arriver arrive!»</p> + +<p>En déjeunant il se représentait d'avance le sentier du Postthâl, la +roche des Tourterelles, la côte des Genêts, la ferme; puis l'étonnement +de Christel, la joie de Sûzel, et tout cela le réjouissait. Il aurait +voulu chanter comme Salomon: «Te voilà, ma belle amie, ma parfaite; tes +yeux sont comme ceux des colombes!» Enfin il se coiffa de son feutre et +prit son bâton, plein d'ardeur.</p> + +<p>Mais comme il sortait prévenir Katel de ne pas l'attendre le soir ni le +lendemain, qu'est-ce qu'il vit? La mère Orchel au bas de l'escalier; +elle montait lentement, le dos arrondi et son casaquin de toile bleue +sur le bras, comme il arrive aux gens qui viennent de marcher vite à la +chaleur.</p> + +<p>Je vous laisse à penser sa surprise, lui qui partait justement pour la +ferme.</p> + +<p>«Comment, c'est vous, mère Orchel? s'écria-t-il; qu'est-ce qui vous +amène de si grand matin?»</p> + +<p>Katel s'avançait en même temps sur le seuil de la cuisine, et disait:</p> + +<p>«Eh! bonjour, Orchel, Seigneur, que vous avez marché vite! vous êtes +tout en nage.</p> + +<p>—C'est vrai, Katel, répondit la bonne femme en reprenant haleine, je me +suis dépêchée.»</p> + +<p>Et se tournant vers Fritz:</p> + +<p>«J'arrive pour l'affaire dont Christel vous a parlé hier à la fête de +Bischem, monsieur Kobus. Je suis partie de bonne heure. C'est une grande +affaire; Christel ne veut rien décider sans vous.</p> + +<p>—Mais, dit Fritz, je ne sais pas ce dont il s'agit. Christel m'a +seulement dit qu'il avait une affaire de famille qui le forçait de +retourner au Meisenthâl, et, naturellement, je ne lui en ai pas demandé +davantage.</p> + +<p>—Voilà pourquoi je viens, monsieur Kobus.</p> + +<p>—Eh bien! entrez, asseyez-vous, mère Orchel, dit-il en rouvrant la +porte, vous déjeunerez ensuite.</p> + +<p>—Oh! je vous remercie, monsieur Kobus, j'ai déjeuné avant de partir.»</p> + +<p>Orchel entra donc dans la chambre et s'assit au coin de la table, en +mettant son gros bonnet rond qui pendait à son coude; elle fourra ses +cheveux dessous avec soin, puis arrangea son casaquin sur ses genoux. +Fritz la regardait tout intrigué; il finit par s'asseoir en face d'elle +en disant:</p> + +<p>«Christel et Sûzel sont bien arrivés hier soir?</p> + +<p>—Très bien, monsieur Kobus, très bien; à huit heures, ils étaient à la +maison.»</p> + +<p>Enfin, ayant tout arrangé, elle commença, les mains jointes et la tête +penchée, comme une commère qui raconte quelque chose à sa voisine:</p> + +<p>«Vous saurez d'abord, Monsieur Kobus, que nous avons un cousin à +Bischem, un anabaptiste comme nous, et qui s'appelle Hans-Christian +Pelsly; c'est le petit-fils de Frentzel-Débora Rupert, la propre sœur +de Anna-Christina-Carolina Rupert, la grand-mère de Christel, du côté +des femmes. De sorte que nous sommes cousins.</p> + +<p>—C'est très bien, fit Kobus, se demandant où tout cela devait les +mener.</p> + +<p>—Oui, dit-elle, Hans-Christian est notre cousin; Christel m'a raconté +que vous l'avez vu hier à Bischem. C'est un homme de bien, il a de +bonnes terres du côté de Biewerkirch, et un garçon qui s'appelle Jacob, +un brave garçon, monsieur Kobus, rangé, soigneux, et qui maintenant +approche de ses vingt-six ans: personne n'a jamais rien entendu dire sur +son compte.»</p> + +<p>Fritz était devenu fort grave: «Où diable veut-elle en venir avec son +Jacob? se dit-il tout inquiet.</p> + +<p>—Sûzel, reprit la fermière, n'est pas loin de ses dix-huit ans; c'est +en octobre, après les vendanges, qu'elle est venue au monde; ça fait +qu'elle aura dix-huit ans dans cinq mois; c'est un bon âge pour se +marier.»</p> + +<p>Les joues de Fritz tressaillirent, un frisson passa dans ses cheveux, et +je ne sais quelle angoisse inexprimable lui serra le cœur.</p> + +<p>Mais la grosse fermière, calme et paisible de sa nature, ne vit rien et +continua tranquillement:</p> + +<p>«Je me suis aussi mariée à dix-huit ans, monsieur Kobus; cela ne m'a pas +empêchée de bien me porter, Dieu merci!</p> + +<p>«Pelsly, connaissant nos biens, avait pensé depuis la Saint-Michel à +Sûzel pour son garçon. Mais avant de rien dire et de rien faire, il est +venu lui-même, comme pour acheter notre petit bœuf. Il a passé la +journée de la Saint-Jean chez nous; il a bien regardé Sûzel, il a vu +qu'elle n'avait pas de défauts, qu'elle n'était ni bossue, ni boiteuse, +ni contrefaite d'aucune manière; qu'elle s'entendait à toute sorte +d'ouvrages, et qu'elle aimait le travail.</p> + +<p>«Alors il a dit à Christel de venir à la fête de Bischem, et Christel a +vu hier le garçon; il s'appelle Jacob, il est grand et bien bâti, +laborieux; c'est tout ce que nous pouvons souhaiter de mieux pour Sûzel. +Pelsly a donc demandé hier Sûzel en mariage pour son fils.»</p> + +<p>Depuis quelques instants Fritz n'entendait plus; ses joies, ses +espérances, ses rêves d'amour, tout s'envolait; la tête lui tournait. Il +était comme une chandelle des prés, dont un coup de vent disperse le +duvet dans les airs, et qui reste seule, nue, désolée, avec son pauvre +lumignon.</p> + +<p>La mère Orchel, qui ne se doutait de rien, tira le coin de son mouchoir +de sa poche, et baissant la tête, se moucha; puis elle reprit:</p> + +<p>«Nous avons causé de cela toute la nuit, Christel et moi. C'est un beau +mariage pour Sûzel, et Christel a dit: "Tout est bien; seulement, M. +Kobus est un homme si bon, qui nous aime tant, et qui nous a rendu de si +grands services, que nous serions de véritables ingrats, si nous +terminions une pareille affaire sans le consulter. Je ne peux pas aller +moi-même à Hunebourg aujourd'hui, puisque nous avons cinq voitures de +loin à rentrer; mais toi, tu partiras tout de suite après le déjeuner, +et tu seras encore de retour avant onze heures, pour préparer le dîner +de nos gens." Voilà ce que m'a dit Christel. Nous espérons tous les deux +que cela vous conviendra, surtout quand vous aurez vu le garçon; +Christel veut le faire venir exprès pour vous l'amener. Et si vous êtes +content de lui, eh bien! nous ferons le mariage; je pense que vous serez +aussi de la noce: vous ne pouvez nous refuser cet honneur.»</p> + +<p>Ces mots de «noce», de «mariage», de «garçon», bourdonnaient aux +oreilles de Fritz.</p> + +<p>Orchel, après avoir fini son histoire, étonnée de ne recevoir aucune +réponse, lui demanda:</p> + +<p>«Qu'est-ce que vous pensez de cela, monsieur Kobus?</p> + +<p>—De quoi? fit-il.</p> + +<p>—De ce mariage.»</p> + +<p>Alors il passa lentement la main sur son front, où brillaient des +gouttes de sueur, et la mère Orchel, surprise de sa pâleur, lui dit:</p> + +<p>«Vous avez quelque chose, monsieur Kobus?</p> + +<p>—Non, ce n'est rien», fit-il en se levant.</p> + +<p>L'idée qu'un autre allait épouser Sûzel lui déchirait le cœur. Il +voulait aller prendre un verre d'eau pour se remettre; mais cette +secousse était trop forte, ses genoux tremblaient, et comme il étendait +la main pour saisir la carafe, il s'affaissa et tomba sur le plancher +tout de son long.</p> + +<p>C'est alors que la mère Orchel fit entendre des cris:</p> + +<p>«Katel! Katel! votre monsieur se trouve mal! Seigneur, ayez pitié de +nous!»</p> + +<p>Et Katel donc, lorsqu'elle entra tout effarée, et qu'elle vit ce pauvre +Fritz étendu là, pâle comme un mort, c'est elle qui leva les mains au +ciel, criant:</p> + +<p>«Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre maître! Comment cela s'est-il fait, +Orchel? Je ne l'ai jamais vu dans cet état!</p> + +<p>—Je ne sais pas, mademoiselle Katel; nous étions tranquillement à +causer de Sûzel... il a voulu se lever pour prendre un verre d'eau, et +il est tombé!</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! mon Dieu pourvu que ce ne soit pas un coup de sang!»</p> + +<p>Et les deux pauvres femmes, criant, gémissant et se désolant, le +soulevèrent, l'une par les épaules, l'autre par les pieds, et le +déposèrent sur son lit.</p> + +<p>Voilà pourtant à quelles extrémités peut nous porter l'amour! Un homme +si raisonnable, un homme qui s'était si bien arrangé pour être +tranquille toute sa vie, un homme qui voyait les choses de si loin, qui +s'était pourvu de si bon vin avec sagesse, et qui semblait n'avoir rien +à craindre ni du ciel ni de la terre... voilà où le regard d'une simple +enfant, d'une petite fille sans ruse et sans malice l'avait réduit! +Qu'on dise encore après cela que l'amour est la plus douce, la plus +agréable des passions.</p> + +<p>Mais on pourrait faire des réflexions judicieuses sur ce chapitre +jusqu'à la fin des siècles; c'est pourquoi, plutôt que de commencer, +j'aime mieux laisser chacun tirer de là les conclusions qui lui plairont +davantage.</p> + +<p>Orchel et Katel se désolaient donc et ne savaient plus où donner de la +tête. Mais Katel, dans les grandes circonstances, montrait ce qu'elle +était.</p> + +<p>«Orchel, dit-elle en défaisant la cravate de son maître, descendez tout +de suite sur la place des Acacias; vous verrez, à droite de l'église, +une ruelle, et, à gauche de la ruelle, une rangée de palissades vertes +sur un petit mur. C'est là que demeure le docteur Kipert; il doit être +en train de tailler ses œillets et ses rosiers, comme tous les jours. +Vous lui direz que M. Kobus est malade et qu'on l'attend.</p> + +<p>—C'est bien», fit la grosse fermière en ouvrant la porte; elle sortit, +et Katel, après avoir ôté les souliers de Fritz, courut dans la cuisine +faire chauffer de l'eau; car, pour tous les remèdes, il est bon d'avoir +de l'eau chaude.</p> + +<p>Tandis qu'elle se livrait à ce soin, et que le feu se remettait à +pétiller sur l'âtre, Orchel revint:</p> + +<p>«Le voici, mademoiselle Katel!» dit-elle, tout essoufflée.</p> + +<p>Et presque aussitôt, le docteur, un petit homme maigre en tricot de +laine verte, la culotte de nankin tirée par les bretelles dans la raie +du dos, les cinq ou six mèches de ses cheveux gris tombant en touffes +autour de son front rouge, parut dans l'allée, sans rien dire, et entra +tout de suite dans la chambre.</p> + +<p>Orchel et Katel le suivaient. Il regarda d'abord Fritz, puis il prit le +pouls, les yeux fixés au pied du lit, comme un vieux chien de chasse en +arrêt devant une caille, et au bout d'une minute il dit: «Ce n'est rien, +le cœur galope, mais le pouls est égal... ce n'est pas dangereux.... Il +lui faut une potion calmante, voilà tout.»</p> + +<p>Seulement alors la vieille servante se mit à sangloter dans son tablier. +Kipert se retournant, demanda:</p> + +<p>«Qu'est-il donc arrivé? mademoiselle Katel.</p> + +<p>—Rien, fit la grosse fermière; nous causions tranquillement quand il +est tombé.»</p> + +<p>Le vieux médecin, regardant de nouveau Kobus, dit:</p> + +<p>«Il n'a rien... une émotion... une idée! Allons... du calme... ne le +dérangez pas... il reviendra tout seul. Je vais faire préparer la potion +moi-même chez Harwich.»</p> + +<p>Mais comme il allait sortir et jetait un dernier regard au malade, Fritz +ouvrit les yeux.</p> + +<p>«C'est moi, monsieur Kobus, dit-il en revenant; vous avez quelque +chose... un chagrin... une douleur... n'est-ce pas?»</p> + +<p>Fritz referma les yeux, et Kipert vit deux larmes dans les coins.</p> + +<p>«Votre maître a des chagrins», dit-il à Katel tout bas. Dans le même +instant Kobus murmurait: «Le rebbe!... le vieux rebbe!</p> + +<p>—Vous voulez voir le vieux David?»</p> + +<p>Il inclina la tête.</p> + +<p>«Allons, c'est bon! le danger est passé, dit Kipert en souriant. Il +arrive des choses drôles dans ce monde.» Et, sans s'arrêter davantage, +il sortit.</p> + +<p>Katel, à l'une des fenêtres, criait déjà: «Yéri! Yéri!» Et le petit Yéri +Koffel, le fils du tisserand, levait son nez barbouillé dans la rue.</p> + +<p>«Cours chercher le vieux rebbe Sichel, cours; dis-lui qu'il arrive tout +de suite.»</p> + +<p>L'enfant se mettait en route, lorsqu'il s'arrêta criant:</p> + +<p>«Le voici!»</p> + +<p>Katel regardant dans la rue, vit le rebbe David, son chapeau sur la +nuque, sa longue capote flottant sur ses maigres mollets, qui venait la +chemise ouverte, tenant sa cravate à la main, et courant aussi vite que +ses vieilles jambes pouvaient aller.</p> + +<p>On savait déjà dans toute la ville que M. Kobus avait une attaque. Qu'on +se figure l'émotion de David à cette nouvelle; il ne s'était pas donné +le temps de boutonner ses habits, et venait dans une désolation +inexprimable.</p> + +<p>«Puisque ce n'est rien, dit la mère Orchel, je peux m'en aller.... Je +reviendrai demain ou après, savoir la réponse de M. Kobus.</p> + +<p>—Oui, vous pouvez partir», lui répondit Katel en la reconduisant.</p> + +<p>La fermière descendit, et se croisa au pied de l'escalier avec le vieux +rebbe qui montait. David, voyant Katel dans l'ombre de l'allée, se mit à +bredouiller tout bas: «Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?... Il +est malade... il est tombé, Kobus!»</p> + +<p>On entendait les battements de son cœur.</p> + +<p>«Oui, entrez, dit la vieille servante; il demande après vous.»</p> + +<p>Alors il entra tout pâle, sur la pointe de ses gros souliers, allongeant +le cou et regardant de loin, d'un air tellement effrayé que cela faisait +de la peine à voir. «Kobus! Kobus!» fit-il tout bas d'une voix douce, +comme lorsqu'on parle à un petit enfant.</p> + +<p>Fritz ouvrit les yeux.</p> + +<p>«Tu es malade, Kobus, reprit le vieux rebbe, toujours de la même voix +tremblante; il est arrivé quelque chose?»</p> + +<p>Fritz, les yeux humides, regarda vers Katel, et David comprit aussitôt +ce qu'il voulait dire:</p> + +<p>«Tu veux me parler seul? fit-il.</p> + +<p>—Oui», murmura Kobus.</p> + +<p>Katel sortit le tablier sur la figure, et David se penchant demanda:</p> + +<p>«Tu as quelque chose... tu es malade?...»</p> + +<p>Fritz, sans répondre, lui entoura le cou de ses deux bras, et ils +s'embrassèrent:</p> + +<p>«Je suis bien malheureux! dit-il.</p> + +<p>—Toi malheureux?</p> + +<p>—Oui, le plus malheureux des hommes.</p> + +<p>—Ne dis pas cela, fit le vieux David, ne dis pas cela... tu me déchires +le cœur! Que t'est-il donc arrivé?</p> + +<p>—Tu ne te moqueras pas de moi, David... je t'ai bien manqué... j'ai +souvent ri de toi... je n'ai pas eu les égards que je devais au plus +vieil ami de mon père.... Tu ne te moqueras pas de moi n'est-ce pas?</p> + +<p>—Mais, Kobus, au nom du Ciel! s'écria le vieux rebbe prêt à fondre en +larmes, ne parle pas de ces choses.... Tu ne m'as jamais fait que du +plaisir... tu ne m'as jamais chagriné... au contraire... au contraire.... +Ça me réjouissait de te voir rire... dis-moi seulement....</p> + +<p>—Tu me promets de ne pas te moquer de moi?</p> + +<p>—Me moquer de toi! ai-je donc si mauvais cœur, de me moquer des +chagrins véritables de mon meilleur ami? Ah! Kobus!»</p> + +<p>Alors Fritz éclata:</p> + +<p>«C'était ma seule joie, David; je ne pensais plus qu'à elle... et voilà +qu'on la donne à un autre!</p> + +<p>—Qui donc... qui donc?</p> + +<p>—Sûzel, fit-il en sanglotant.</p> + +<p>—La petite Sûzel... la fille de ton fermier?... tu l'aimes?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Ah!... fit le vieux rebbe en se redressant, les yeux écarquillés +d'admiration, c'est la petite Sûzel, il aime la petite Sûzel!... +Tiens... tiens... tiens... j'aurais dû m'en douter!... Mais je ne vois +pas de mal à cela, Kobus... cette petite est très gentille.... C'est ce +qu'il te faut... tu seras heureux, très heureux avec elle....</p> + +<p>—Ils veulent la donner à un autre! interrompit Fritz désespéré.</p> + +<p>—À qui?</p> + +<p>—À un anabaptiste.</p> + +<p>—Qui est-ce qui t'a dit cela?</p> + +<p>—La mère Orchel... tout à l'heure... elle est venue exprès...»</p> + +<p>«Ah! ah! bon... maintenant je comprends: elle est venue lui dire cela +tout simplement, sans se douter de rien... et il s'est trouvé mal.... +Bon, c'est clair... c'est tout naturel.»</p> + +<p>Ainsi se parlait David, en faisant deux ou trois tours dans la chambre, +les mains sur le dos.</p> + +<p>Puis, s'arrêtant au pied du lit:</p> + +<p>«Mais si tu l'aimes, s'écria-t-il, Sûzel doit le savoir... tu n'as pas +manqué de le lui dire.</p> + +<p>—Je n'ai pas osé.</p> + +<p>—Tu n'as pas osé!... C'est égal, elle le sait. Cette petite est pleine +d'esprit... elle a vu cela d'abord.... Elle doit être contente de te +plaire, car tu n'es pas le premier anabaptiste venu, toi.... Tu +représentes quelque chose de comme il faut; je te dis que cette petite +doit être flattée, qu'elle doit s'estimer heureuse de penser qu'un +monsieur de la ville a jeté les yeux sur elle, un beau garçon, frais, +bien nourri, riant, et même majestueux, quand il a sa redingote noire, +et ses chaînes d'or sur le ventre; je soutiens qu'elle doit t'aimer plus +que tous les anabaptistes du monde. Est-ce que le vieux rebbe Sichel ne +connaît pas les femmes? Tout cela tombe sous le bon sens! Mais, dis +donc, as-tu seulement demandé si elle consent à prendre l'autre?</p> + +<p>—Je n'y ai pas pensé; j'avais comme une meule qui me tournait dans la +tête.</p> + +<p>—Hé! s'écria David en haussant les épaules avec une grimace bizarre, la +tête penchée et les mains jointes d'un air de pitié profonde, comment, +tu n'y as pas pensé! Et tu te désoles, et tu tombes le nez à terre, tu +cries, tu pleures! Voilà... voilà bien les amoureux! Attends, attends, +si la mère Orchel est encore là, tu vas voir!»</p> + +<p>Il ouvrit la porte en criant dans l'allée: «Katel, est-ce que la mère +Orchel est là?</p> + +<p>—Non, monsieur David.»</p> + +<p>Alors il referma. Fritz semblait un peu remis de sa désolation.</p> + +<p>«David, fit-il, tu me rends la vie.</p> + +<p>—Allons, <i>schaude</i>, dit le vieux rebbe, lève-toi, remets tes souliers +et laisse-moi faire. Nous allons ensemble là-bas, demander Sûzel en +mariage. Mais peux-tu te tenir sur tes jambes?</p> + +<p>—Ah! pour aller demander Sûzel, s'écria Fritz, je marcherais jusqu'au +bout du monde!</p> + +<p>—Hé! hé! hé! fit le vieux Sichel, dont tous les traits se +contractèrent, et dont les petits yeux se plissaient, hé! hé! hé! quelle +peur tu m'as faite!... J'ai pourtant traversé la ville comme cela; c'est +encore bien heureux que je n'aie pas oublié de mettre ma culotte.»</p> + +<p>Il riait en boutonnant son gilet de finette et sa grosse capote verte. +Mais Fritz n'osait pas encore rire, il remettait ses souliers, tout pâle +d'inquiétude; puis il se coiffa de son feutre et prit son bâton, en +disant d'une voix émue:</p> + +<p>«Maintenant, David, je suis prêt; que le Seigneur nous soit en aide!</p> + +<p>—<i>Amen</i>!» répondit le vieux rebbe.</p> + +<p>Ils sortirent.</p> + +<p>Katel, de la cuisine, avait entendu quelque chose, et, les voyant +passer, elle ne dit rien, s'étonnant et se réjouissant de ces événements +étranges. Il traversèrent la ville, perdus dans leurs réflexions, sans +s'apercevoir que les gens les regardaient avec surprise. Une fois +dehors, le grand air rétablit Fritz, et, tout en descendant le sentier +du Postthâl, il se mit à raconter les choses qui s'étaient accomplies +depuis trois mois: la manière dont il s'était aperçu de son amour pour +Sûzel; comment il avait voulu s'en distraire; comment il avait entrepris +un voyage avec Hâan; mais que cette idée le suivait partout, qu'il ne +pouvait plus prendre un verre de vin sans radoter d'amour; et, +finalement, comment il s'était abandonné lui-même à la grâce de Dieu.</p> + +<p>David, la tête penchée, tout en trottant, riait dans sa barbiche grise, +et, de temps en temps, clignant des yeux:</p> + +<p>«Hé! hé! hé! faisait-il, je te le disais bien, Kobus, je te le disais +bien, on ne peut résister! Vous étiez donc à faire de la musique, et tu +chantais, <i>Rosette, si bien faite...</i> Et puis?»</p> + +<p>Fritz poursuivait son histoire.</p> + +<p>«C'est bien ça... c'est bien ça, reprenait le vieux David, hé! hé! hé! +Ça te persécutait... c'était plus fort que toi. Oui... oui... je me +figure tout cela comme si j'y étais. Alors donc, à la brasserie du +<i>Grand-Cerf</i>, tu défiais le monde et tu célébrais l'amour.... Va, va +toujours, j'aime à t'entendre parler de cela.»</p> + +<p>Et Fritz, heureux de causer de ces choses, continuait son histoire. Il +ne s'interrompait de temps en temps que pour s'écrier:</p> + +<p>—Crois-tu sérieusement qu'elle m'aime, David?</p> + +<p>—Oui... oui... elle t'aime, faisait le vieux rebbe, les yeux plissés.</p> + +<p>—En es-tu bien sûr?</p> + +<p>—Hé! hé! hé! ça va sans dire.... Mais alors donc, à Bischem, vous avez +eu le bonheur de danser le <i>treieleins</i> ensemble. Tu devais être bien +heureux, Kobus?</p> + +<p>—Oh!» s'écriait Fritz.</p> + +<p>Et tout l'enthousiasme du <i>treieleins</i> lui remontait à la tête. Jamais +le vieux Sichel n'avait été plus content; il aurait écouté Kobus +raconter la même chose durant un siècle, sans se fatiguer; et, parfois, +il remplissait les silences par quelque réflexion tirée de la Bible, +comme: «Je t'ai réveillé sous un pommier, là où ta mère t'a enfanté, là +où t'a enfanté celle qui t'a donné le jour.» Ou bien: «Beaucoup d'eau ne +pourrait pas éteindre cet amour-là, et les fleuves mêmes ne le +pourraient pas noyer.» Ou bien encore: «Tu m'as ravi le cœur par l'un +de tes yeux; tu m'as ravi le cœur par un des grains de ton collier.»</p> + +<p>Fritz trouvait ces réflexions très belles. Pour la troisième fois, il +rentrait dans de nouveaux détails, lorsque le rebbe, s'arrêtant au coin +du bois, près de la roche des Tourterelles, à dix minutes de la ferme, +lui dit:</p> + +<p>«Voici le Meisenthâl. Tu me raconteras le reste plus tard. Maintenant, +je vais descendre, et toi, tu m'attendras ici.</p> + +<p>—Comment! il faut que je reste ici? demanda Kobus.</p> + +<p>—Oui, c'est une affaire délicate; je serai sans doute forcé de +parlementer avec ces gens; qui sait? ils ont peut-être fait des +promesses à l'anabaptiste. Il vaut mieux que tu n'y sois pas. Reste ici, +je vais descendre seul; si les choses vont bien, tu me verras reparaître +au coin du hangar; je lèverai mon mouchoir, et tu sauras ce que cela +veut dire.»</p> + +<p>Fritz, malgré sa grande impatience, dut reconnaître que ces raisons +étaient bonnes. Il fit donc halte sur la lisière du bois, et David +descendit, en trottinant comme un vieux lièvre dans les bruyères, la +tête penchée et le bâton de Kobus, qu'il avait pris, en avant.</p> + +<p>Il pouvait être alors une heure; le soleil, dans toute sa force, +chauffait le Meisenthâl, et brillait sur la rivière à perte de vue. Pas +un souffle n'agitait l'air, pas un grillon n'élevait son cri monotone; +les oiseaux dormaient la tête sous l'aile, et, seulement de loin en +loin, les bœufs de Christel, couchés à l'ombre du pignon, les genoux +ployés sous le ventre, étendaient un mugissement solennel dans la vallée +silencieuse.</p> + +<p>On peut s'imaginer les réflexions de Fritz, après le départ du vieux +rebbe. Il le suivit des yeux jusque près de la ferme. Au-delà des +bruyères, David prit le sentier sablonneux qui tourne à l'ombre des +pommiers, au pied de la côte. Kobus ne voyait plus que son chapeau +s'avancer derrière le talus; puis il le vit longer les étables, et au +même instant les aboiements de Mopsel retentirent au loin comme les +jappements d'un bébé de Nuremberg. David alors se pencha, le bâton +devant lui, et Mopsel, ébouriffé, redoubla ses cris. Enfin, le vieux +rebbe disparut à l'angle de la ferme.</p> + +<p>C'est alors que le temps parut long à Fritz, au milieu de ce grand +silence. Il lui semblait que cela n'en finirait plus. Les minutes se +suivaient depuis un quart d'heure, lorsqu'il y eut un éclair dans la +basse-cour; il crut que c'était le mouchoir de David et tressaillit; +mais c'était la petite fenêtre de la cuisine qui venait de tourner au +soleil, la servante Mayel vidait son baquet de pelures au-dehors; +quelques cris de poules et de canards s'entendirent, et le temps parut +s'allonger de nouveau.</p> + +<p>Kobus se forgeait mille idées; il croyait voir Christel et Orchel +refuser... le vieux rebbe supplier.... Que sais-je? Ces pensées se +pressaient tellement, qu'il en perdait la tête.</p> + +<p>Enfin, David reparut au coin de l'étable; il n'agitait rien, et Fritz, +le regardant, sentit ses genoux trembler. Le vieux rebbe, au bout d'un +instant, fourra la main dans la poche de sa longue capote jusqu'au +coude; il en tira son mouchoir, se moucha comme si de rien n'était, et, +finalement, levant le mouchoir, il l'agita. Aussitôt Kobus partit, ses +jambes galopaient toutes seules: c'était un véritable cerf. En moins de +cinq minutes il fut près de la ferme; David, les joues plissées de rides +innombrables et les yeux pétillants, le reçut par un sourire:</p> + +<p>«Hé! hé! hé! fit-il tout bas, ça va bien... ça va bien.... On +t'accepte... attends donc... écoute!»</p> + +<p>Fritz ne l'écoutait plus; il courait à la porte, et le rebbe le suivait +tout réjoui de son ardeur. Cinq ou six journaliers en blouse, coiffés du +chapeau de paille, allaient repartir pour l'ouvrage; les uns remettaient +les bœufs sous le joug garni de feuilles, les autres, la fourche ou le +râteau sur l'épaule, regardaient. Ces gens tournèrent la tête et dirent:</p> + +<p>«Bonjour, monsieur Kobus!»</p> + +<p>Mais il passa sans les entendre, et entra dans l'allée comme effaré, +puis dans la grande salle, suivi du vieux David, qui se frottait les +mains et riait dans sa barbiche.</p> + +<p>On venait de dîner; les grandes écuelles de faïence rouge, les +fourchettes d'étain, et les cruches de grès étaient encore sur la table. +Christel, assis au bout, son chapeau sur la nuque, regardait ébahi; la +mère Orchel, avec sa grosse face rouge, se tenait debout sous la porte +de la cuisine, la bouche béante; et la petite Sûzel, assise dans le +vieux fauteuil de cuir, entre le grand fourneau de fonte et la vieille +horloge, qui battait sa cadence éternelle, Sûzel, en manches de chemise, +et petit corset de toile bleue, était là, sa douce figure cachée dans +son tablier sur les genoux. On ne voyait que son joli cou bruni par le +soleil, et ses bras repliés.</p> + +<p>Fritz, à cette vue, voulut parler; mais il ne put dire un mot, et c'est +le père Christel qui commença:</p> + +<p>«Monsieur Kobus! s'écria-t-il d'un accent de stupéfaction profonde, ce +que le rebbe David vient de nous dire est-il possible: vous aimez Sûzel +et vous nous la demandez en mariage? il faut que vous me le disiez +vous-même, sans cela nous ne pourrons jamais le croire.</p> + +<p>—Père Christel, répondit alors Fritz avec une sorte d'éloquence, si +vous ne m'accordez pas la main de Sûzel, ou si Sûzel ne m'aime pas, je +ne puis plus vivre; je n'ai jamais aimé que Sûzel et je ne veux jamais +aimer qu'elle. Si Sûzel m'aime, et si vous me l'accordez, je serai le +plus heureux des hommes, et je ferai tout aussi pour la rendre +heureuse.»</p> + +<p>Christel et Orchel se regardèrent comme confondus, et Sûzel se mit à +sangloter; si c'était de bonheur, on ne pouvait le savoir, mais elle +pleurait comme une Madeleine.</p> + +<p>«Père Christel, reprit Fritz, vous tenez ma vie entre vos mains....</p> + +<p>—Mais, monsieur Kobus, s'écria le vieux fermier d'une voix forte et les +bras étendus, c'est avec bonheur que nous vous accordons notre enfant en +mariage. Quel honneur plus grand pourrait nous arriver en ce monde, que +d'avoir pour gendre un homme tel que vous? Seulement, je vous en prie, +monsieur Kobus, réfléchissez... réfléchissez bien à ce que nous sommes +et à ce que vous êtes.... Réfléchissez que vous êtes d'un autre rang que +nous; que nous sommes des gens de travail, des gens ordinaires, et que +vous êtes d'une famille distinguée depuis longtemps non seulement par la +fortune, mais encore par l'estime que vos ancêtres et vous-même avez +méritée. Réfléchissez à tout cela... que vous n'ayez pas à vous repentir +plus tard... et que nous n'ayons pas non plus la douleur de penser que +vous êtes malheureux par notre faute. Vous en savez plus que nous, +monsieur Kobus, nous sommes de pauvres gens sans instruction; +réfléchissez donc pour nous tous ensemble!</p> + +<p>—Voilà un honnête homme!» pensa le vieux rebbe.</p> + +<p>Et Fritz dit avec attendrissement:</p> + +<p>«Si Sûzel m'aime, tout sera bien! Si par malheur elle ne m'aime pas, la +fortune, le rang, la considération du monde, tout n'est plus rien pour +moi! J'ai réfléchi, et je ne demande que l'amour de Sûzel.</p> + +<p>—Eh bien! donc, s'écria Christel, que la volonté du Seigneur +s'accomplisse. Sûzel, tu viens de l'entendre, réponds toi-même. Quant à +nous, que pouvons-nous désirer de plus pour ton bonheur? Sûzel, aimes-tu +M. Kobus?»</p> + +<p>Mais Sûzel ne répondait pas, elle sanglotait plus fort.</p> + +<p>Cependant, à la fin, Fritz s'étant écrié d'une voix tremblante:</p> + +<p>«Sûzel, tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses de répondre?»</p> + +<p>Tout à coup, se levant comme une désespérée, elle vint se jeter dans ses +bras en s'écriant:</p> + +<p>«Oh! si, je vous aime!»</p> + +<p>Et elle pleura, tandis que Fritz la pressait sur son cœur, et que de +grosses larmes coulaient sur ses joues.</p> + +<p>Tous les assistants pleuraient avec eux: Mayel, son balai à la main, +regardait, le cou tendu, dans l'embrasure de la cuisine; et, tout autour +des fenêtres, à cinq ou six pas, on apercevait des figures curieuses, +les yeux écarquillés, se penchant pour voir et pour entendre.</p> + +<p>Enfin le vieux rebbe se moucha, et dit:</p> + +<p>«C'est bon... c'est bon.... Aimez-vous... aimez-vous!»</p> + +<p>Et il allait sans doute ajouter quelque sentence, lorsque tout à coup +Fritz, poussant un cri de triomphe, passa la main autour de la taille de +Sûzel, et se mit à valser avec elle, en criant:</p> + +<p>«You! houpsa, Sûzel! You! you! you! you! you!»</p> + +<p>Alors tous ces gens qui pleuraient se mirent à rire, et la petite Sûzel, +souriant à travers ses larmes, cacha sa jolie figure dans le sein de +Kobus.</p> + +<p>La joie se peignait sur tous les visages; on aurait dit un de ces +magnifiques coups de soleil, qui suivent les chaudes averses du +printemps.</p> + +<p>Deux grosses filles, avec leurs immenses chapeaux de paille en parasol, +la figure pourpre et les yeux écarquillés, s'étaient enhardies jusqu'à +venir croiser leurs bras au bord d'une fenêtre, regardant et riant de +bon cœur. Derrière elles, tous les autres se penchaient l'oreille +tendue.</p> + +<p>Orchel, qui venait de sortir en essuyant ses joues avec son tablier, +reparut apportant une bouteille et des verres:</p> + +<p>«Voici la bouteille de vin que vous nous avez envoyée par Sûzel, il y a +trois mois, dit-elle à Fritz; je la gardais pour la fête de Christel; +mais nous pouvons bien la boire aujourd'hui.»</p> + +<p>On entendit au même instant le fouet claquer dehors, et Zaphéri, le +garçon de ferme, s'écrier: «En route!»</p> + +<p>Les fenêtres se dégarnirent, et comme l'anabaptiste remplissait les +verres, le vieux rebbe tout joyeux, lui dit:</p> + +<p>«Eh bien! Christel, à quand les noces?»</p> + +<p>Ces paroles rendirent Sûzel et Fritz attentifs.</p> + +<p>«Hé! qu'en penses-tu, Orchel? demanda le fermier à sa femme.</p> + +<p>—Quand M. Kobus voudra, répondit la grosse mère en s'asseyant.</p> + +<p>—À votre santé, mes enfants! dit Christel. Moi, je pense qu'après la +rentrée des foins...»</p> + +<p>Fritz regarda le vieux rebbe, qui dit:</p> + +<p>«Écoutez, Christel, les foins sont une bonne chose, mais le bonheur vaut +encore mieux. Je représente le père de Kobus, dont j'ai été le meilleur +ami.... Eh bien! moi, je dis que nous devons fixer cela d'ici huit jours, +juste le temps des publications. À quoi bon faire languir ces braves +enfants? À quoi bon attendre davantage? N'est-ce pas ce que tu penses, +Kobus?</p> + +<p>—Comme Sûzel voudra, je voudrai», dit-il en la regardant.</p> + +<p>Elle, baissant les yeux, pencha la tête contre l'épaule de Fritz sans +répondre.</p> + +<p>«Qu'il en soit donc fait ainsi, dit Christel.</p> + +<p>—Oui, répondit David, c'est le meilleur, et vous viendrez +demain à Hunebourg, dresser le contrat.»</p> + +<p>Alors on but, et le vieux rebbe, souriant, ajouta:</p> + +<p>«J'ai fait bien des mariages dans ma vie; mais celui-ci me cause plus de +plaisir que les autres, et j'en suis fier. Je suis venu chez vous, +Christel, comme le serviteur d'Abraham, Éléazar, chez Laban: cette +affaire est procédée de l'Éternel.</p> + +<p>—Bénissons la volonté de l'Éternel», répondirent Christel et Orchel +d'une seule voix.</p> + +<p>Et depuis cet instant, il fut entendu que le contrat serait fait le +lendemain à Hunebourg, et que le mariage aurait lieu huit jours après.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2> + + +<p>Or, le bruit de ces événements se répandit le soir même à Hunebourg, et +toute la ville en fut étonnée; chacun se disait: «Comment se fait-il que +M. Kobus, cet homme riche, cet homme considérable, épouse une simple +fille des champs, la fille de son propre fermier, lui qui, depuis quinze +ans, a refusé tant de beaux partis?»</p> + +<p>On s'arrêtait au milieu des rues pour se raconter cette nouvelle +étrange; on en parlait sur le seuil des maisons, dans les chambres et +jusqu'au fond des cours; l'étonnement ne finissait pas.</p> + +<p>C'est ainsi que Schoultz, Hâan, Speck et les autres amis de Fritz +apprirent ces choses merveilleuses; et le lendemain, réunis à la +brasserie du <i>Grand-Cerf</i>, ils en causaient entre eux, disant: «Que +c'est une grande folie de se marier avec une femme d'une condition +inférieure à la nôtre, que de là résultent les ennuis et les jalousies +de toute sorte. Qu'il vaut mieux ne pas se marier du tout. Qu'on ne voit +pas un seul mari sur la terre aussi content, aussi riant, aussi bien +portant que les vieux garçons.»</p> + +<p>«Oui, s'écriait Schoultz, indigné de n'avoir pas été prévenu par Kobus, +maintenant nous ne verrons plus le gros Fritz; il va vivre dans sa +coquille, et tâcher de retirer ses cornes à l'intérieur. Voilà comme +l'âge alourdit les hommes; quand ils sont devenus faibles, une simple +fille des champs les dompte et les conduit avec une faveur rose. Il n'y +a que les vieux militaires qui résistent! C'est ainsi que nous verrons +le bon Kobus, et nous pouvons bien lui dire: "Adieu, adieu, repose en +paix!" comme lorsqu'on enterre le Mardi gras.»</p> + +<p>Hâan regardait sous la table, tout rêveur, et vidait les cendres de sa +grosse pipe entre ses genoux. Mais comme à force de parler, on avait +fini par reprendre haleine, il dit à son tour:</p> + +<p>«Le mariage est la fin de la joie, et, pour ma part, j'aimerais mieux me +fourrer la tête dans un fagot d'épines que de me mettre cette corde au +cou. Malgré cela, puisque notre ami Kobus s'est converti, chacun doit +avouer que sa petite Sûzel était bien digne d'accomplir un tel miracle; +pour la gentillesse, l'esprit, le bon sens, je ne connais qu'une seule +personne qui lui soit comparable, et même supérieure, car elle a plus de +dignité dans le port: c'est la fille du bourgmestre de Bischem, une +femme superbe, avec laquelle j'ai dansé le <i>treieleins</i>.»</p> + +<p>Alors Schoultz s'écria «que ni Sûzel, ni la fille du bourgmestre +n'étaient dignes de dénouer les cordons des souliers de la petite femme +rousse qu'il avait choisie»; et la discussion, s'animant de plus en +plus, continua de la sorte jusqu'à minuit, moment où le wachtman vint +prévenir ces messieurs que la conférence était close provisoirement.</p> + +<p>Le même jour, on dressait le contrat de mariage chez Fritz. Comme le +tabellion Müntz venait d'inscrire les biens de Kobus, et que Sûzel, +elle, n'avait rien à mettre en ménage que les charmes de la jeunesse et +de l'amour, le vieux David, se penchant derrière le notaire, lui dit:</p> + +<p>«Mettez que le rebbe David Sichel donne à Sûzel, en dot, les trois +arpents de vigne du Sonneberg, lesquels produisent le meilleur vin du +pays. Mettez cela, Müntz.»</p> + +<p>Fritz, s'étant redressé tout surpris, car ces trois arpents lui +appartenaient, le vieux rebbe levant le doigt, dit en souriant:</p> + +<p>«Rappelle-toi, Kobus, rappelle-toi notre discussion sur le mariage, à la +fin du dîner, il y a trois mois, dans cette chambre!»</p> + +<p>Alors Fritz se rappela leur pari:</p> + +<p>«C'est vrai, dit-il en rougissant, ces trois arpents de vigne sont à +David, il me les a gagnés; mais puisqu'il les donne à Sûzel, je les +accepte pour elle. Seulement, ajoutez qu'il s'en réserve la jouissance; +je veux qu'il puisse en boire le vin jusqu'à l'âge avancé de son +grand-père Mathusalem, c'est indispensable à mon bonheur. Et mettez +aussi, Müntz, que Sûzel apporte en dot la ferme de Meisenthâl, que je +lui donne en signe d'amour; Christel et Orchel la cultiveront pour leurs +enfants, cela leur fera plus de plaisir.»</p> + +<p>C'est ainsi que fut écrit le contrat de mariage.</p> + +<p>Et quant au reste, quant à l'arrivée de Iôsef Almâni, de Bockel et +d'Andrès, accourant de quinze lieues, faire de la musique à la noce de +leur ami Kobus; quant au festin, ordonné par la vieille Katel, selon +toutes les règles de son art, avec le concours de la cuisinière du +<i>Bœuf-Rouge</i>; quant à la grâce naïve de Sûzel, à la joie de Fritz, à la +dignité de Hâan et de Schoultz, ses garçons d'honneur, à la belle +allocution de M. le pasteur Diemer, au grand bal, que le vieux rebbe +David ouvrit lui-même avec Sûzel au milieu des applaudissements +universels; quant à l'enthousiasme de Iôsef, jouant du violon d'une +façon tellement extraordinaire que la moitié de Hunebourg se tint sur la +place des Acacias pour l'entendre, jusqu'à deux heures du matin, quant à +tout cela, ce serait une histoire aussi longue que la première.</p> + +<p>Qu'il vous suffise donc de savoir qu'environ quinze jours après son +mariage, Fritz réunit tous ses amis à dîner, dans la même salle où Sûzel +était venue s'asseoir au milieu d'eux, trois mois avant, et qu'il +déclara hautement, que le vieux rebbe avait eu raison de dire: «qu'en +dehors de l'amour tout n'est que vanité; qu'il n'existe rien de +comparable, et que le mariage avec la femme qu'on aime est le paradis +sur terre!»</p> + +<p>Et David Sichel, alors tout ému, prononça cette belle sentence, qu'il +avait lue dans un livre hébraïque, et qu'il trouvait sublime, +quoiqu'elle ne fût pas du Vieux Testament:</p> + +<p>«Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres. Quiconque aime les +autres, connaît Dieu. Celui qui ne les aime pas, ne connaît pas Dieu, +car Dieu est amour!»</p> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3>Notes:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Patois composé d'allemand et d'hébreu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Rabbin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Mauvais juif.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Braque.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Épicurien.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Déclaré impur par la loi de Moïse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Fouet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Le Français.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Gâteau juif.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Fête de réjouissance en mémoire de la promulgation de la Loi au +peuple juif.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Polichinelle allemand.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Salle de danse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> L'appariteur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Le percepteur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Le porteur de contraintes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Traîneau.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Journée de jeûne et d'expiation chez les juifs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> La maîtresse quille.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> L'Amérique! l'Amérique!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Ceci doit compter.</p></div> +<hr style="width: 65%;" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'ami Fritz, by Erckmann-Chatrian + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMI FRITZ *** + +***** This file should be named 18340-h.htm or 18340-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/4/18340/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..052d2fb --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #18340 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18340) |
