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+ The Project Gutenberg eBook of Acté, by Alexandre Dumas
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Acté, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Acté
+
+Author: Alexandre Dumas
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+Release Date: May 5, 2006 [EBook #18321]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTÉ ***
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+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+<h1>Alexandre Dumas</h1>
+<h1>ACT&Eacute;</h1>
+<h3>(1839)</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a name="table" id="table"></a><h3>Table des mati&egrave;res</h3>
+<a href="#Preface"><b>Pr&eacute;face</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_I"><b>Chapitre I</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_II"><b>Chapitre II</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_III"><b>Chapitre III</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IV"><b>Chapitre IV</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_V"><b>Chapitre V</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VI"><b>Chapitre VI</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VII"><b>Chapitre VII</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIII"><b>Chapitre VIII</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IX"><b>Chapitre IX</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_X"><b>Chapitre X</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XI"><b>Chapitre XI</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XII"><b>Chapitre XII</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIII"><b>Chapitre XIII</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIV"><b>Chapitre XIV</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XV"><b>Chapitre XV</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVI"><b>Chapitre XVI</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVII"><b>Chapitre XVII</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVIII"><b>Chapitre XVIII</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIX"><b>Chapitre XIX</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Preface" id="Preface"></a><a href="#table">Pr&eacute;face</a></h2>
+
+<p><i>R&eacute;sum&eacute;</i></p>
+
+
+<p>&Eacute;crit en 1839, ce roman peu connu est l'une des rares fictions de Dumas
+se situant dans l'antiquit&eacute; (avec, bien entendu, Isaac Laquedem, son
+grand roman inachev&eacute;). Act&eacute; est une jeune Corinthienne qui devient la
+ma&icirc;tresse de l'empereur N&eacute;ron. Son histoire permet &agrave; l'&eacute;crivain
+d'&eacute;voquer le r&egrave;gne du cruel empereur, en une fresque impressionnante....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_I" id="Chapitre_I"></a><a href="#table">Chapitre I</a></h2>
+
+
+<p>Le 7 du mois de mai, que les Grecs appellent tharg&eacute;lion, l'an 57 du
+Christ et 810 de la fondation de Rome, une jeune fille de quinze &agrave; seize
+ans, grande, belle et rapide comme la Diane chasseresse, sortait de
+Corinthe par la porte occidentale, et descendait vers la plage: arriv&eacute;e
+&agrave; une petite prairie, bord&eacute;e d'un c&ocirc;t&eacute; par un bois d'oliviers, et de
+l'autre par un ruisseau ombrag&eacute; d'orangers et de lauriers-roses, elle
+s'arr&ecirc;ta et se mit &agrave; chercher des fleurs. Un instant elle balan&ccedil;a entre
+les violettes et les gla&iuml;euls que lui offrait l'ombrage des arbres de
+Minerve, et les narcisses et les nymph&eacute;as qui s'&eacute;levaient sur les bords
+du petit fleuve ou flottaient &agrave; sa surface; mais bient&ocirc;t elle se d&eacute;cida
+pour ceux-ci, et, bondissant comme un jeune faon, elle courut vers le
+ruisseau.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;e sur ses rives, elle s'arr&ecirc;ta; la rapidit&eacute; de sa course avait
+d&eacute;nou&eacute; ses longs cheveux; elle se mit &agrave; genoux au bord de l'eau, se
+regarda dans le courant, et sourit en se voyant si belle. C'&eacute;tait en
+effet une des plus ravissantes vierges de l'Acha&iuml;e, aux yeux noirs et
+voluptueux, au nez ionien et aux l&egrave;vres de corail; son corps, qui avait
+&agrave; la fois la fermet&eacute; du marbre et la souplesse du roseau, semblait une
+statue de Phidias anim&eacute;e par Prom&eacute;th&eacute;e; ses pieds seuls, visiblement
+trop petits pour porter le poids de sa taille, paraissaient
+disproportionn&eacute;s avec elle, et eussent &eacute;t&eacute; un d&eacute;faut, si l'on pouvait
+songer &agrave; reprocher &agrave; une jeune fille une semblable imperfection: si bien
+que la nymphe Pyr&egrave;ne, qui lui pr&ecirc;tait le miroir de ses larmes, toute
+femme qu'elle &eacute;tait, ne put se refuser &agrave; reproduire son image dans toute
+sa gr&acirc;ce et dans toute sa puret&eacute;. Apr&egrave;s un instant de contemplation
+muette, la jeune fille s&eacute;para ses cheveux en trois parties, fit deux
+nattes de ceux qui descendaient le long des tempes, les r&eacute;unit sur le
+sommet de la t&ecirc;te, les fixa par une couronne de laurier-rose et de
+fleurs d'oranger qu'elle tressa &agrave; l'instant m&ecirc;me; et laissant flotter
+ceux qui, retombaient par derri&egrave;re, comme la crini&egrave;re du casque de
+Pallas, elle se pencha sur l'eau pour &eacute;tancher la soif qui l'avait
+attir&eacute;e vers cette partie de la prairie, mais qui, toute pressante
+qu'elle &eacute;tait, avait cependant c&eacute;d&eacute; &agrave; un besoin plus pressant encore,
+celui de s'assurer qu'elle &eacute;tait toujours la plus belle des filles de
+Corinthe. Alors la r&eacute;alit&eacute; et l'image se rapproch&egrave;rent insensiblement
+l'une de l'autre; on e&ucirc;t dit deux s&oelig;urs, une nymphe et une na&iuml;ade,
+qu'un doux embrassement allait unir: leurs l&egrave;vres se touch&egrave;rent dans un
+bain humide, l'eau fr&eacute;mit, et une l&eacute;g&egrave;re brise, passant dans les airs
+comme un souffle de volupt&eacute;, fit pleuvoir sur le fleuve une neige rose
+et odorante que le courant emporta vers la mer.</p>
+
+<p>En se relevant, la jeune fille porta les yeux sur le golfe, et resta un
+instant immobile de curiosit&eacute;: une gal&egrave;re &agrave; deux rangs de rames, &agrave; la
+car&egrave;ne dor&eacute;e et aux voiles de pourpre, s'avan&ccedil;ait vers la plage, pouss&eacute;e
+par le vent qui venait de D&eacute;los; quoiqu'elle f&ucirc;t encore &eacute;loign&eacute;e d'un
+quart de mille, on entendait les matelots qui chantaient un ch&oelig;ur &agrave;
+Neptune: La jeune fille reconnut le mode phrygien, qui &eacute;tait consacr&eacute;
+aux hymnes religieux; seulement, au lieu des voix rudes des mariniers de
+Calydon ou de C&eacute;phalonie, les notes qui arrivaient jusqu'&agrave; elle, quoique
+dispers&eacute;es et affaiblies par la brise, &eacute;taient savantes et douces &agrave;
+l'&eacute;gal de celles que chantaient les pr&ecirc;tresses d'Apollon. Attir&eacute;e par
+cette m&eacute;lodie, la jeune Corinthienne se leva, brisa quelques branches
+d'oranger et de laurier-rose destin&eacute;es &agrave; faire une seconde couronne
+qu'elle comptait d&eacute;poser &agrave; son retour dans le temple de Flore, &agrave;
+laquelle le mois de mai &eacute;tait consacr&eacute;; puis d'un pas lent, curieux et
+craintif &agrave; la fois, elle s'avan&ccedil;a vers le bord de la mer, tressant les
+branches odorantes qu'elle avait rompues au bord du ruisseau.</p>
+
+<p>Cependant la bir&egrave;me s'&eacute;tait rapproch&eacute;e, et maintenant la jeune fille
+pouvait non seulement entendre les voix, mais encore distinguer la
+figure des musiciens: le chant se composait d'une invocation &agrave; Neptune,
+chant&eacute;e par un seul coryph&eacute;e avec une reprise en ch&oelig;ur, d'une mesure si
+douce et si balanc&eacute;e, qu'elle imitait le mouvement r&eacute;gulier des matelots
+se courbant sur leurs rames et des rames retombant &agrave; la mer. Celui qui
+chantait seul, et qui paraissait le ma&icirc;tre du b&acirc;timent, se tenait debout
+&agrave; la proue et s'accompagnait d'une cythare &agrave; trois cordes, pareille &agrave;
+celle que les statuaires mettent aux mains d'Euterpe, la muse de
+l'harmonie: &agrave; ses pieds &eacute;tait couch&eacute;, couvert d'une longue robe
+asiatique, un esclave dont le v&ecirc;tement appartenait &eacute;galement aux deux
+sexes; de sorte que la jeune fille ne put distinguer si c'&eacute;tait un homme
+ou une femme, et, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de leurs bancs, les rameurs m&eacute;lodieux &eacute;taient
+debout et battaient des mains en mesure, remerciant Neptune du vent
+favorable qui leur faisait ce repos.</p>
+
+<p>Ce spectacle, qui deux si&egrave;cles auparavant aurait &agrave; peine attir&eacute;
+l'attention d'un enfant cherchant des coquillages parmi les sables de la
+mer, excita au plus haut degr&eacute; l'&eacute;tonnement de la jeune fille. Corinthe
+n'&eacute;tait plus &agrave; cette heure ce qu'elle avait &eacute;t&eacute; du temps de Sylla: la
+rivale et la s&oelig;ur d'Ath&egrave;nes. Prise d'assaut l'an de Rome 608 par le
+consul Mummius, elle avait vu ses citoyens pass&eacute;s au fil de l'&eacute;p&eacute;e, ses
+femmes et ses enfants vendus comme esclaves, ses maisons br&ucirc;l&eacute;es, ses
+murailles d&eacute;truites, ses statues envoy&eacute;es &agrave; Rome, et ses tableaux, de
+l'un desquels Attale avait offert un million de sesterces, servir de
+tapis &agrave; ces soldats romains que Polybe trouva jouant aux d&eacute;s sur le
+chef-d'&oelig;uvre d'Aristide. Reb&acirc;tie quatre-vingts ans apr&egrave;s par Jules
+C&eacute;sar, qui releva ses murailles et y envoya une colonie romaine, elle
+s'&eacute;tait reprise &agrave; la vie, mais &eacute;tait loin encore d'avoir retrouv&eacute; son
+ancienne splendeur. Cependant le proconsul romain, pour lui rendre
+quelque importance, avait annonc&eacute;, pour le 10 du mois de mai et les
+jours suivants, des jeux n&eacute;m&eacute;ens, isthmiques et floraux, o&ugrave; il devait
+couronner le plus fort athl&egrave;te, le plus adroit cocher et le plus habile
+chanteur. Il en r&eacute;sultait que depuis quelques jours une foule
+d'&eacute;trangers de toutes nations se dirigeaient vers la capitale de
+l'Acha&iuml;e, attir&eacute;s soit par la curiosit&eacute;, soit par le d&eacute;sir de remporter
+les prix: ce qui rendait momentan&eacute;ment &agrave; la ville, faible encore du sang
+et des richesses perdus, l'&eacute;clat et le bruit de ses anciens jours. Les
+uns &eacute;taient arriv&eacute;s sur des chars, les autres sur des chevaux; d'autres,
+enfin, sur des b&acirc;timents qu'ils avaient lou&eacute;s ou fait construire; mais
+aucun de ces derniers n'&eacute;tait entr&eacute; dans le port sur un aussi riche
+navire que celui qui, en ce moment touchait la plage que se disput&egrave;rent
+autrefois dans leur amour pour elle Apollon et Neptune.</p>
+
+<p>&Agrave; peine eut-on tir&eacute; la bir&egrave;me sur le sable, que les matelots appuy&egrave;rent
+&agrave; sa proue un escalier en bois de citronnier incrust&eacute; d'argent et
+d'airain, et que le chanteur, jetant sa cythare sur ses &eacute;paules,
+descendit, s'appuyant sur l'esclave que nous avons vu couch&eacute; &agrave; ses
+pieds. Le premier &eacute;tait un beau jeune homme de vingt-sept &agrave; vingt-huit
+ans, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, &agrave; la barbe dor&eacute;e: il &eacute;tait v&ecirc;tu
+d'une tunique de pourpre, d'une clamyde bleue &eacute;toil&eacute;e d'or, et portait
+autour du cou, nou&eacute;e par devant, une &eacute;charpe dont les bouts flottants
+retombaient jusqu'&agrave; sa ceinture. Le second paraissait plus jeune de dix
+ann&eacute;es &agrave; peu pr&egrave;s. C'&eacute;tait un enfant touchant &agrave; peine &agrave; l'adolescence, &agrave;
+la d&eacute;marche lente, et &agrave; l'air triste et souffrant; cependant la
+fra&icirc;cheur de ses joues e&ucirc;t fait honte au teint d'une femme, la peau
+ros&eacute;e et transparente aurait pu le disputer en finesse avec celle des
+plus voluptueuses filles de la molle Ath&egrave;nes, et sa main blanche et
+potel&eacute;e semblait, par sa forme et par sa faiblesse, bien plus destin&eacute;e &agrave;
+tourner un fuseau ou &agrave; tirer une aiguille, qu'&agrave; porter l'&eacute;p&eacute;e ou le
+javelot, attributs de l'homme et du guerrier. Il &eacute;tait, comme nous
+l'avons dit, v&ecirc;tu d'une robe blanche, brod&eacute;e de palmes d'or, qui
+descendait au-dessous du genou; ses cheveux flottants tombaient sur ses
+&eacute;paules d&eacute;couvertes, et, soutenu par une cha&icirc;ne d'or, un petit miroir
+entour&eacute; de perles pendait &agrave; son cou.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il allait toucher la terre, son compagnon l'arr&ecirc;ta
+vivement; l'adolescent tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il ma&icirc;tre? dit-il d'une voix douce et craintive.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que tu allais toucher le rivage du pied gauche, et que par
+cette imprudence tu nous exposais &agrave; perdre tout le fruit de mes calculs,
+gr&acirc;ce auxquels nous sommes arriv&eacute;s le jour des nones, qui est de bon
+augure.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, ma&icirc;tre, dit l'adolescent; et il toucha la plage du pied
+droit; son compagnon en fit autant.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tranger, dit, s'adressant au plus &acirc;g&eacute; des deux voyageurs, la jeune
+fille qui avait entendu ces paroles prononc&eacute;es dans le dialecte ionien,
+la terre de la Gr&egrave;ce, de quelque pied qu'on la touche, est propice &agrave;
+quiconque l'aborde avec des intentions amies: c'est la terre des amours,
+de la po&eacute;sie et des combats; elle a des couronnes pour les amants, pour
+les po&egrave;tes et pour les guerriers. Qui que tu sois, &eacute;tranger, accepte
+celle-ci en attendant celle que tu viens chercher, sans doute.</p>
+
+<p>Le jeune homme prit vivement et mit sur sa t&ecirc;te la couronne que lui
+pr&eacute;sentait la Corinthienne.</p>
+
+<p>&mdash;Les dieux nous sont propices, s'&eacute;cria-t-il. Regarde, Sporus,
+l'oranger, ce pommier des Hesp&eacute;rides, dont les fruits d'or ont donn&eacute; la
+victoire &agrave; Hippom&egrave;ne, en ralentissant la course d'Atalante, et le
+laurier-rose, l'arbre cher &agrave; Apollon. Comment t'appelles-tu, proph&eacute;tesse
+de bonheur?</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme Act&eacute;, r&eacute;pondit en rougissant la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Act&eacute;! s'&eacute;cria le plus &acirc;g&eacute; des deux voyageurs. Entends-tu, Sporus?
+Nouveau pr&eacute;sage: Act&eacute;, c'est-&agrave;-dire la rive. Ainsi la terre de Corinthe
+m'attendait pour me couronner.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y-a-t-il l&agrave; d'&eacute;tonnant? n'es-tu pas pr&eacute;destin&eacute;, Lucius, r&eacute;pondit
+l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne me trompe, demanda timidement la jeune fille, tu viens pour
+disputer un des prix offerts aux vainqueurs par le proconsul romain.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as re&ccedil;u le talent de la divination en m&ecirc;me temps que le don de la
+beaut&eacute;, dit Lucius.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans doute tu as quelque parent dans la ville?</p>
+
+<p>&mdash;Toute ma famille est &agrave; Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque ami, peut-&ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Mon seul ami est celui que tu vois, et, comme moi, il est &eacute;tranger &agrave;
+Corinthe.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque connaissance, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune.</p>
+
+<p>&mdash;Notre maison est grande, et mon p&egrave;re est hospitalier, continua la
+jeune fille; Lucius daignera-t-il nous donner la pr&eacute;f&eacute;rence? nous
+prierons Castor et Pollux de lui &ecirc;tre favorables.</p>
+
+<p>&mdash;Ne serais-tu pas leur s&oelig;ur H&eacute;l&egrave;ne, jeune fille? interrompit Lucius en
+souriant. On dit qu'elle aimait &agrave; se baigner dans une fontaine qui ne
+doit pas &ecirc;tre bien loin d'ici. Cette fontaine avait sans doute le don de
+prolonger la vie et de conserver la beaut&eacute;. C'est un secret que V&eacute;nus
+aura r&eacute;v&eacute;l&eacute; &agrave; P&acirc;ris, et que P&acirc;ris t'aura confi&eacute;. S'il en est ainsi,
+conduis-moi &agrave; cette fontaine, belle Act&eacute;: car, maintenant que je t'ai
+vue, je voudrais vivre &eacute;ternellement, afin de te voir toujours.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! je ne suis point une d&eacute;esse, r&eacute;pondit Act&eacute;, et la source
+d'H&eacute;l&egrave;ne n'a point ce merveilleux privil&egrave;ge; au reste, tu ne t'es pas
+tromp&eacute; sur sa situation, la voil&agrave; &agrave; quelques pas de nous, qui se
+pr&eacute;cipite &agrave; la mer du haut d'un rocher.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ce temple qui s'&eacute;l&egrave;ve pr&egrave;s d'elle est celui de Neptune?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et cette all&eacute;e bord&eacute;e de pins m&egrave;ne au stade. Autrefois, dit-on,
+en face de chaque arbre s'&eacute;levait une statue; mais Mummius les a
+enlev&eacute;es, et elles ont &agrave; tout jamais quitt&eacute; ma patrie pour la tienne.
+Veux-tu prendre cette all&eacute;e, Lucius, continua en souriant la jeune
+fille, elle conduit &agrave; la maison de mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Que penses-tu de cette offre, Sporus? dit le jeune homme, changeant de
+dialecte et parlant la langue latine.</p>
+
+<p>&mdash;Que ta fortune ne t'a pas donn&eacute; le droit de douter de ta constance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fions-nous donc &agrave; elle cette fois encore, car jamais elle ne
+s'est pr&eacute;sent&eacute;e sous une forme plus entra&icirc;nante et plus enchanteresse.</p>
+
+<p>Alors, changeant d'idiome et revenant au dialecte ionien, qu'il parlait
+avec la plus grande puret&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Conduis-nous, jeune fille, dit Lucius, car nous sommes pr&ecirc;ts &agrave; te
+suivre; et toi, Sporus, recommande &agrave; Lybicus de veiller sur Phoeb&eacute;.</p>
+
+<p>Act&eacute; marcha la premi&egrave;re, tandis que l'enfant, pour ob&eacute;ir &agrave; l'ordre de
+son ma&icirc;tre, remontait sur le navire. Arriv&eacute; au stade, elle s'arr&ecirc;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Vois, dit-elle &agrave; Lucius, voici le gymnase. Il est tout pr&ecirc;t et sabl&eacute;,
+car c'est apr&egrave;s-demain que les jeux commencent, et ils commencent par la
+lutte. &Agrave; droite, de l'autre c&ocirc;t&eacute; du ruisseau, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de cette
+all&eacute;e de pins, voici l'hippodrome; le second jour, comme tu le sais,
+sera consacr&eacute; &agrave; la course des chars. Puis enfin, &agrave; moiti&eacute; chemin de la
+colline dans la direction de la citadelle, voici le th&eacute;&acirc;tre o&ugrave; se
+disputera le prix du chant: quelle est celle des trois couronnes que
+compte disputer Lucius?</p>
+
+<p>&mdash;Toutes trois, Act&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es ambitieux, jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Le nombre trois pla&icirc;t aux dieux, dit Sporus qui venait de rejoindre
+son compagnon, et les voyageurs, guid&eacute;s par leur belle h&ocirc;tesse,
+continu&egrave;rent leur chemin.</p>
+
+<p>En arrivant pr&egrave;s de la ville, Lucius s'arr&ecirc;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cette fontaine, dit-il, et quels sont ces bas-reliefs
+bris&eacute;s? Ils me paraissent du plus beau temps de la Gr&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fontaine est celle de Pyr&egrave;ne, dit Act&eacute;; sa fille fut tu&eacute;e par
+Diane &agrave; cet endroit m&ecirc;me, et la d&eacute;esse, voyant la douleur de la m&egrave;re, la
+changea en fontaine sur le corps m&ecirc;me de l'enfant qu'elle pleurait.
+Quant aux bas reliefs, ils sont de Lysippe, &eacute;l&egrave;ve de Phidias.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde donc, Sporus, s'&eacute;cria avec enthousiasme le jeune homme &agrave; la
+lyre; regarde, quel mod&egrave;le! quelle expression! c'est le combat d'Ulysse
+contre les amants de P&eacute;n&eacute;lope, n'est-ce pas? Vois donc comme cet homme
+bless&eacute; meurt bien, comme il se tord, comme il souffre; le trait l'a
+atteint au dessous du c&oelig;ur: quelques lignes plus haut, il n'y avait
+point d'agonie. Oh! le sculpteur &eacute;tait un habile homme, et qui savait
+son m&eacute;tier. Je ferai transporter ce marbre &agrave; Rome ou &agrave; Naples, je veux
+l'avoir dans mon atrium. Je n'ai jamais vu d'homme vivant mourir avec
+plus de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un des restes de notre ancienne splendeur, dit Act&eacute;. La ville en
+est jalouse et fi&egrave;re, et, comme une m&egrave;re qui a perdu ses plus beaux
+enfants, elle tient &agrave; ceux qui lui restent. Je doute, Lucius, que tu
+sois assez riche pour acheter ce d&eacute;bris.</p>
+
+<p>&mdash;Acheter! r&eacute;pondit Lucius avec une expression ind&eacute;finissable de d&eacute;dain;
+&agrave; quoi bon acheter, lorsque je puis prendre? Si je veux ce marbre, je
+l'aurai, quand bien m&ecirc;me Corinthe tout enti&egrave;re dirait non.</p>
+
+<p>Sporus serra la main de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moins cependant, continua celui-ci, que la belle Act&eacute; ne me dise
+qu'elle d&eacute;sire que ce marbre demeure dans sa patrie.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends aussi peu ton pouvoir que le mien, Lucius, mais je ne
+t'en remercie pas moins. Laisse-nous nos d&eacute;bris, Romain, et n'ach&egrave;ve pas
+l'ouvrage de tes p&egrave;res. Ils venaient en vainqueurs, eux: tu viens en
+ami, toi; ce qui fut de leur part une barbarie serait de la tienne un
+sacril&egrave;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, jeune fille, dit Lucius: car je commence &agrave; m'apercevoir
+qu'il y a &agrave; Corinthe des choses plus pr&eacute;cieuses &agrave; prendre que le
+bas-relief de Lysippe, qui, &agrave; tout consid&eacute;rer, n'est que du marbre.
+Lorsque P&acirc;ris vint &agrave; Lac&eacute;d&eacute;mone, ce ne fut point la statue de Minerve ou
+de Diane qu'il enleva, mais bien H&eacute;l&egrave;ne, la plus belle des Spartiates.</p>
+
+<p>Act&eacute; baissa les yeux sous le regard ardent de Lucius, et, continuant son
+chemin, elle entra dans la ville: les deux Romains la suivirent.</p>
+
+<p>Corinthe avait repris l'activit&eacute; de ses anciens jours. L'annonce des
+jeux qui devaient y &ecirc;tre c&eacute;l&eacute;br&eacute;s avait attir&eacute; des concurrents, non
+seulement de toutes les parties de la Gr&egrave;ce, mais encore de la Sicile,
+de l'&Eacute;gypte et de l'Asie. Chaque maison avait son h&ocirc;te, et les nouveaux
+arrivants auraient eu grande peine &agrave; trouver un g&icirc;te, si Mercure, le
+dieu des voyageurs, n'e&ucirc;t conduit au devant d'eux l'hospitali&egrave;re jeune
+fille. Ils travers&egrave;rent, toujours guid&eacute;s par elle, le march&eacute; de la
+ville, o&ugrave; &eacute;taient &eacute;tal&eacute;s p&ecirc;le-m&ecirc;le le papyrus et le lin d'&Eacute;gypte,
+l'ivoire de la Libye, les cuirs de Cyr&egrave;ne, l'encens et la myrrhe de la
+Syrie, les tapis de Carthage, les dattes de la Ph&eacute;nicie, la pourpre de
+Tyr, les esclaves de la Phrygie, les chevaux de S&eacute;linonte, les &eacute;p&eacute;es des
+Celtib&egrave;res, et le corail et l'escarboucle des Gaulois. Puis, continuant
+leur chemin, ils travers&egrave;rent la place o&ugrave; s'&eacute;levait autrefois une statue
+de Minerve, chef-d'&oelig;uvre de Phidias, et que, par v&eacute;n&eacute;ration pour
+l'ancien ma&icirc;tre, on n'avait point remplac&eacute;e; prirent une des rues qui
+venaient y aboutir, et, quelques pas plus loin, s'arr&ecirc;t&egrave;rent devant un
+vieillard debout sur le seuil de sa maison.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, dit Act&eacute;, voici un h&ocirc;te que Jupiter vous envoie; je l'ai
+rencontr&eacute; au moment o&ugrave; il d&eacute;barquait, et je lui ai offert l'hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Sois le bienvenu, jeune homme &agrave; la barbe d'or, r&eacute;pondit Amycl&egrave;s: et,
+poussant d'une main la porte de sa maison, il tendit l'autre &agrave; Lucius.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_II" id="Chapitre_II"></a><a href="#table">Chapitre II</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain du jour o&ugrave; la porte d'Amycl&egrave;s s'&eacute;tait ouverte pour Lucius,
+le jeune Romain, Act&eacute; et son p&egrave;re, r&eacute;unis dans le triclinium, autour
+d'une table pr&egrave;s d'&ecirc;tre servie, se pr&eacute;paraient &agrave; tirer aux d&eacute;s la
+royaut&eacute; du festin. Le vieillard et la jeune fille avaient voulu la
+d&eacute;cerner &agrave; l'&eacute;tranger; mais leur h&ocirc;te, soit superstition, soit respect,
+avait refus&eacute; la couronne: on apporta en cons&eacute;quence les tali, et l'on
+remit le cornet au vieillard, qui fit le coup d'Hercule. Act&eacute; jeta les
+d&eacute;s &agrave; son tour, et leur combinaison produisit le coup du char; enfin
+elle passa le cornet au jeune Romain, qui le prit avec une inqui&eacute;tude
+visible, le secoua longtemps, le renversa en tremblant sur la table, et
+poussa un cri de joie en regardant le r&eacute;sultat produit: il avait amen&eacute;
+le coup de V&eacute;nus, qui l'emporte sur tous les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Vois, Sporus, s'&eacute;cria-t-il en idiome latin, vois, d&eacute;cid&eacute;ment les dieux
+sont pour nous, et Jupiter n'oublie pas qu'il est le chef de ma race: le
+coup d'Hercule, le coup du char et le coup de V&eacute;nus, y a-t-il plus
+heureuse combinaison pour un homme qui vient disputer les prix de la
+lutte, de la course et du chant, et &agrave; la rigueur le dernier ne me
+promet-il pas un double triomphe?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es n&eacute; dans un jour heureux, r&eacute;pondit l'enfant, et le soleil t'a
+touch&eacute; avant que tu touchasses la terre: cette fois comme toujours tu
+triompheras de tous tes concurrents.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! il y eu une &eacute;poque, r&eacute;pondit en soupirant le vieillard,
+adoptant la langue que parlait l'&eacute;tranger, o&ugrave; la Gr&egrave;ce t'aurait offert
+des adversaires dignes de te disputer la victoire: mais nous ne sommes
+plus au temps o&ugrave; Milon le Crotoniate fut couronn&eacute; six fois aux jeux
+pythiens, et o&ugrave; l'Ath&eacute;nien Alcibiade envoyait sept chars aux jeux
+olympiques, et remportait quatre prix. La Gr&egrave;ce avec sa libert&eacute; a perdu
+ses arts et sa force, et Rome, &agrave; compter de Cic&eacute;ron, nous a envoy&eacute; tous
+ses enfants pour nous enlever toutes nos palmes. Que Jupiter, dont tu te
+vantes de descendre, te prot&egrave;ge donc, jeune homme! car apr&egrave;s l'honneur
+de voir remporter la victoire par un de mes concitoyens, le plus grand
+plaisir que je puisse &eacute;prouver est de la voir favoriser mon h&ocirc;te:
+apporte donc les couronnes de fleurs, ma fille, en attendant les
+couronnes de laurier.</p>
+
+<p>Act&eacute; sortit et rentra presque aussit&ocirc;t avec une couronne de myrte et de
+safran pour Lucius, une couronne d'ache et de lierre pour son p&egrave;re, et
+une couronne de lis et de roses pour elle: outre celles-l&agrave;, un jeune
+esclave en apporta d'autres plus grandes, que les convives se pass&egrave;rent
+autour du cou. Alors Act&eacute; s'assit sur le lit de droite, Lucius se coucha
+&agrave; la place consulaire, et le vieillard, debout au milieu de sa fille et
+de son h&ocirc;te, fit une libation de vin et une pri&egrave;re aux dieux, puis il se
+coucha &agrave; son tour, en disant au jeune Romain:</p>
+
+<p>&mdash;Tu le vois, mon fils, nous sommes dans les conditions prescrites,
+puisque le nombre des convives, si l'on en croit un de nos po&egrave;tes, ne
+doit pas &ecirc;tre au-dessous de celui des Gr&acirc;ces, et ne doit pas d&eacute;passer
+celui des Muses. Esclaves, servez la premi&egrave;re table.</p>
+
+<p>On apporta un plateau tout garni; les serviteurs se tinrent pr&ecirc;ts &agrave;
+ob&eacute;ir au premier geste, Sporus se coucha aux pieds de son ma&icirc;tre, lui
+offrant ses longs cheveux pour essuyer ses mains, et le scissor commen&ccedil;a
+ses fonctions.</p>
+
+<p>Au commencement du second service, et lorsque l'app&eacute;tit des convives
+commen&ccedil;a de s'apaiser, le vieillard fixa les yeux sur son h&ocirc;te, et,
+apr&egrave;s avoir regard&eacute; quelque temps, avec l'expression bienveillante de la
+vieillesse, la belle figure de Lucius, &agrave; qui ses cheveux blonds et sa
+barbe dor&eacute;e donnaient une expression &eacute;trange:</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens de Rome? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re, r&eacute;pondit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Directement?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis embarqu&eacute; au port d'Ostie.</p>
+
+<p>&mdash;Les dieux veillaient toujours sur le divin empereur et sur sa m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Et C&eacute;sar pr&eacute;parait-il quelque exp&eacute;dition guerri&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun peuple n'est r&eacute;volt&eacute; dans ce moment. C&eacute;sar, ma&icirc;tre du monde, lui
+a donn&eacute; la paix pendant laquelle fleurissent les arts: il a ferm&eacute; le
+temple de Janus, puis il a pris sa lyre pour rendre gr&acirc;ce aux dieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et ne craint-il pas que pendant qu'il chante d'autres ne r&egrave;gnent?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Lucius en fron&ccedil;ant le sourcil, en Gr&egrave;ce aussi l'on dit donc
+que C&eacute;sar est un enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais on craint qu'il ne tarde encore longtemps &agrave; devenir un
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais qu'il avait pris la robe virile aux fun&eacute;railles de
+Britannicus?</p>
+
+<p>&mdash;Britannicus &eacute;tait depuis longtemps condamn&eacute; par Agrippine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais c'est C&eacute;sar qui l'a tu&eacute;, je vous en r&eacute;ponds, moi; n'est-ce
+pas Sporus?</p>
+
+<p>L'enfant leva la t&ecirc;te et sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Il a assassin&eacute; son fr&egrave;re! s'&eacute;cria Act&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il a rendu au fils la mort que la m&egrave;re avait voulu lui donner. Ne
+sais-tu donc pas, jeune fille, alors demande-le &agrave; ton p&egrave;re qui para&icirc;t
+savant en ces sortes de choses, que Messaline envoya un soldat pour tuer
+N&eacute;ron dans son berceau, et que le soldat allait frapper, lorsque deux
+serpents sont sortis du lit de l'enfant et ont mis en fuite le
+centurion?... Non, non, rassure-toi, mon p&egrave;re, N&eacute;ron n'est point un
+imb&eacute;cile comme Claudius, un fou comme Caligula, un l&acirc;che comme Tib&egrave;re,
+ni un histrion comme Auguste.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit le vieillard effray&eacute;, fais-tu attention que tu insultes
+des dieux?</p>
+
+<p>&mdash;Plaisants dieux, par Hercule! s'&eacute;cria Lucius; plaisant dieu qu'Octave
+qui avait peur du chaud, peur du froid, peur du tonnerre; qui vint
+d'Apollonie et se pr&eacute;senta aux vieilles l&eacute;gions de C&eacute;sar en boitant
+comme Vulcain; plaisant dieu dont la main &eacute;tait si faible qu'elle ne
+pouvait parfois supporter le poids de sa plume; qui a v&eacute;cu sans oser
+&ecirc;tre une fois empereur, et qui est mort en demandant s'il avait bien
+jou&eacute; son r&ocirc;le! Plaisant dieu que Tib&egrave;re, avec son Olympe de Capr&eacute;e, dont
+il n'osait pas sortir, et o&ugrave; il se tenait comme un pirate sur un
+vaisseau &agrave; l'ancre, ayant &agrave; sa droite Trasylle qui dirigeait son &acirc;me, et
+&agrave; sa gauche Charicl&egrave;s qui gouvernait son corps; qui, poss&eacute;dant le monde,
+sur lequel il pouvait &eacute;tendre ses ailes comme un aigle, se retira dans
+le creux d'un rocher comme un hibou! Plaisant dieu que Caligula, &agrave; qui
+un breuvage avait tourn&eacute; la t&ecirc;te, et qui se crut aussi grand que Xerc&egrave;s
+parce qu'il avait jet&eacute; un pont de Pouzzoles &agrave; Ba&iuml;a, et aussi puissant
+que Jupiter parce qu'il imitait le bruit de la foudre en faisant rouler
+un char de bronze sur un pont d'airain; qui se disait le fianc&eacute; de la
+lune, et que Ch&eacute;rea et Sabinus ont envoy&eacute; de vingt coups d'&eacute;p&eacute;e
+consommer son mariage au ciel! Plaisant dieu que Claude qu'on a trouv&eacute;
+derri&egrave;re une tapisserie quand on le cherchait sur un tr&ocirc;ne; esclave et
+jouet de ses quatre &eacute;pouses, qui signait le contrat de mariage de
+Messaline, sa femme, avec Silius son affranchi! Plaisant dieu dont les
+genoux ployaient &agrave; chaque pas, dont la bouche &eacute;cumait &agrave; chaque parole,
+qui b&eacute;gayait de la langue et qui tremblait de la t&ecirc;te! Plaisant dieu qui
+v&eacute;cut m&eacute;pris&eacute; sans savoir se faire craindre, et qui mourut pour avoir
+mang&eacute; des champignons cueillis par Halotus, &eacute;pluch&eacute;s par Agrippine, et
+assaisonn&eacute;s par Locuste! Ah, les plaisants dieux encore une fois, et
+quelle noble figure ils doivent faire dans l'Olympe, pr&egrave;s d'Hercule, le
+porte-massue, pr&egrave;s de Castor, le conducteur de chars, et pr&egrave;s d'Apollon,
+le ma&icirc;tre de la lyre!</p>
+
+<p>Quelques instants de silence succ&eacute;d&egrave;rent &agrave; cette brusque et sacril&egrave;ge
+sortie. Amycl&egrave;s et Act&eacute; regardaient leur h&ocirc;te avec &eacute;tonnement, et la
+conversation interrompue n'avait point encore repris son cours,
+lorsqu'un esclave entra, annon&ccedil;ant un messager de la part de Cneus
+Lentulus, le proconsul: le vieillard demanda si le messager s'adressait
+&agrave; lui ou &agrave; son h&ocirc;te. L'esclave r&eacute;pondit qu'il l'ignorait; le licteur fut
+introduit.</p>
+
+<p>Il venait pour l'&eacute;tranger: le proconsul avait appris l'arriv&eacute;e d'un
+navire dans le port, il savait que le ma&icirc;tre de ce navire avait
+intention de disputer les prix, et il lui faisait donner l'ordre de
+venir inscrire son nom au palais pr&eacute;fectoral, et d&eacute;clarer &agrave; laquelle des
+trois couronnes il aspirait. Le vieillard et Act&eacute; se lev&egrave;rent pour
+recevoir les ordres du proconsul; Lucius les &eacute;couta couch&eacute;.</p>
+
+<p>Lorsque le licteur eut fini, Lucius tira de sa poitrine des tablettes
+d'ivoire enduites de cire, &eacute;crivit sur une des feuilles quelques lignes
+avec un stylet, appuya le chaton de sa bague au-dessous, et remit la
+r&eacute;ponse au licteur, en lui donnant l'ordre de la porter &agrave; Lentulus. Le
+licteur &eacute;tonn&eacute; h&eacute;sita; Lucius fit un geste imp&eacute;ratif; le soldat
+s'inclina et sortit. Alors Lucius fit claquer ses doigts pour appeler
+son esclave, tendit sa coupe que l'&eacute;chanson remplit de vin, en but une
+partie &agrave; la prosp&eacute;rit&eacute; de son h&ocirc;te et de sa fille, et donna le reste &agrave;
+Sporus.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune homme, dit le vieillard, en interrompant le silence, tu te dis
+Romain, et cependant j'ai peine &agrave; le croire: si tu avais v&eacute;cu dans la
+ville imp&eacute;riale, tu aurais appris &agrave; mieux ob&eacute;ir aux ordres des
+repr&eacute;sentants de C&eacute;sar: le proconsul est ici ma&icirc;tre aussi absolu et
+aussi respect&eacute; que Claudius N&eacute;ron l'est &agrave; Rome.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu oubli&eacute; que les dieux au commencement du repas m'ont fait
+momentan&eacute;ment l'&eacute;gal de l'empereur, en m'&eacute;lisant roi du festin? Et quand
+as-tu vu un roi descendre de son tr&ocirc;ne pour se rendre aux ordres d'un
+proconsul?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc refus&eacute;? dit Act&eacute; avec effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais j'ai &eacute;crit &agrave; Lentulus que, s'il &eacute;tait curieux de savoir mon
+nom, et dans quel but j'&eacute;tais venu &agrave; Corinthe, il n'avait qu'&agrave; venir le
+demander lui m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crois qu'il viendra? s'&eacute;cria le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, r&eacute;pondit Lucius.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, dans ma maison?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, dit Lucius.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave; qui frappe &agrave; la porte: je reconnais le bruit des faisceaux.
+Fais ouvrir, mon p&egrave;re, et laisse-nous seuls.</p>
+
+<p>Le vieillard et sa fille se lev&egrave;rent &eacute;tonn&eacute;s et all&egrave;rent eux-m&ecirc;mes &agrave; la
+porte; Lucius resta couch&eacute;.</p>
+
+<p>Il ne s'&eacute;tait point tromp&eacute;: c'&eacute;tait Lentulus lui-m&ecirc;me; son front humide
+de sueur indiquait quelle promptitude il avait mise &agrave; se rendre &agrave;
+l'invitation de l'&eacute;tranger: il demanda d'une voix rapide et alt&eacute;r&eacute;e o&ugrave;
+&eacute;tait le noble Lucius, et, d&egrave;s qu'on lui eut indiqu&eacute; la chambre, il mit
+bas sa toge et entra dans le triclinium, qui se referma sur lui et dont
+les licteurs gard&egrave;rent aussit&ocirc;t la porte.</p>
+
+<p>Nul ne sut ce qui se passa dans cette entrevue. Au bout d'un
+quart-d'heure seulement le consul sortit, et Lucius vint rejoindre
+Amycl&egrave;s et Act&eacute; sous le p&eacute;ristyle o&ugrave; ils se promenaient; sa figure &eacute;tait
+calme et souriante.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, lui dit-il, la soir&eacute;e est belle, ne voudrais-tu pas
+accompagner ton h&ocirc;te jusqu'&agrave; la citadelle, d'o&ugrave; l'on dit qu'on embrasse
+une vue magnifique? puis je suis curieux de savoir si l'on a ex&eacute;cut&eacute; les
+ordres de C&eacute;sar, qui, lorsqu'il a su que des jeux devaient &ecirc;tre c&eacute;l&eacute;br&eacute;s
+&agrave; Corinthe, a renvoy&eacute; l'ancienne statue de V&eacute;nus, afin qu'elle f&ucirc;t
+propice aux Romains qui viendraient vous disputer les couronnes.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! mon fils, r&eacute;pondit Amycl&egrave;s, je suis maintenant trop vieux pour
+servir de guide dans la montagne; mais voici Act&eacute;, qui est l&eacute;g&egrave;re comme
+une nymphe, et qui t'accompagnera.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon p&egrave;re, je n'avais point demand&eacute; cette faveur de peur que
+V&eacute;nus ne f&ucirc;t jalouse, et ne se venge&acirc;t sur moi de la beaut&eacute; de ta fille:
+mais tu me l'offres, j'aurai le courage de l'accepter.</p>
+
+<p>Act&eacute; sourit en rougissant, et, sur un signe de son p&egrave;re, elle courut
+chercher un voile et revint aussi chastement drap&eacute;e qu'une matrone
+romaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur a-t-elle fait quelque v&oelig;u, dit Lucius, ou bien, sans que je
+le sache, serait-elle pr&ecirc;tresse de Minerve, de Diane ou de Vesta?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon fils, dit le vieillard en prenant le Romain par le bras et en
+le tirant &agrave; l'&eacute;cart; mais Corinthe est la ville des courtisanes, tu le
+sais: en m&eacute;moire de ce que leur intercession a sauv&eacute; la ville de
+l'invasion de Xerc&egrave;s, nous les avons fait peindre dans un tableau, comme
+les Ath&eacute;niens les portraits de leurs capitaines apr&egrave;s la bataille de
+Marathon; depuis lors, nous craignons tellement d'en manquer, que nous
+en faisons acheter &agrave; Byzance, dans les &icirc;les de l'Archipel et jusqu'en
+Sicile. On les reconna&icirc;t &agrave; leur visage et &agrave; leur sein d&eacute;couvert.
+Rassure-toi, Act&eacute; n'est point une pr&ecirc;tresse de Minerve, de Diane ni de
+Vesta; mais elle craint d'&ecirc;tre prise pour une adoratrice de V&eacute;nus. Puis,
+haussant la voix: Allez, mes enfants, va ma fille, continua le
+vieillard, et, du haut de la colline, rappelle &agrave; notre h&ocirc;te, en lui
+montrant les lieux qui les gardent, tous les vieux souvenirs de la
+Gr&egrave;ce: le seul bien qui reste &agrave; l'esclave et que ne peuvent lui arracher
+ses ma&icirc;tres, c'est la m&eacute;moire du temps o&ugrave; il &eacute;tait libre.</p>
+
+<p>Lucius et Act&eacute; se mirent en route, et en peu d'instants le Romain et la
+jeune fille eurent atteint la porte du nord, et s'engag&egrave;rent dans le
+chemin qui conduit &agrave; la citadelle. Quoiqu'&agrave; vol d'oiseau elle par&ucirc;t &agrave;
+cinq cents pas &agrave; peine de la ville, il se repliait en tant de mani&egrave;res,
+qu'ils furent pr&egrave;s d'une heure &agrave; le parcourir. Deux fois sur la route
+Act&eacute; s'arr&ecirc;ta: la premi&egrave;re, pour montrer &agrave; Lucius le tombeau des enfants
+de M&eacute;d&eacute;e; la seconde, pour lui faire remarquer la place o&ugrave; Bell&eacute;rophon
+re&ccedil;ut des mains de Minerve le cheval P&eacute;gase; enfin ils arriv&egrave;rent &agrave; la
+citadelle, et, &agrave; l'entr&eacute;e d'un temple qui y attenait, Lucius reconnut la
+statue de V&eacute;nus couverte d'armes brillantes, ayant &agrave; sa droite celle de
+l'Amour, et &agrave; sa gauche celle du Soleil, le premier dieu qu'on ait ador&eacute;
+&agrave; Corinthe: Lucius se prosterna et fit sa pri&egrave;re.</p>
+
+<p>Cet acte de religion accompli, les deux jeunes gens prirent un sentier
+qui traversait le bois sacr&eacute; et conduisait au sommet de la colline. La
+soir&eacute;e &eacute;tait superbe, le ciel pur et la mer tranquille. La Corinthienne
+marchait devant, pareille &agrave; V&eacute;nus conduisant &Eacute;n&eacute;e sur la route de
+Carthage; et Lucius, qui venait derri&egrave;re elle, s'avan&ccedil;ait au travers
+d'un air embaum&eacute; des parfums de sa chevelure; de temps en temps elle se
+retournait, et comme, en sortant de la ville, elle avait rabattu son
+voile sur ses &eacute;paules, le Romain d&eacute;vorait de ses yeux ardents cette t&ecirc;te
+charmante &agrave; laquelle la marche donnait une animation nouvelle, et ce
+sein qu'il voyait haleter &agrave; travers la l&eacute;g&egrave;re tunique qui le recouvrait.
+&Agrave; mesure qu'ils montaient, le panorama prenait de l'&eacute;tendue. Enfin &agrave;
+l'endroit le plus &eacute;lev&eacute; de la colline, Act&eacute; s'arr&ecirc;ta sous un m&ucirc;rier, et,
+s'appuyant contre lui pour reprendre haleine:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes arriv&eacute;s, dit-elle &agrave; Lucius; que dites-vous de cette vue?
+ne vaut-elle pas celle de Naples?</p>
+
+<p>Le Romain s'approcha d'elle sans lui r&eacute;pondre, passa, pour s'appuyer,
+son bras dans une des branches de l'arbre, et au lieu de regarder le
+paysage, fixa sur Act&eacute; des yeux si brillants d'amour, que la jeune
+fille, se sentant rougir, se h&acirc;ta de parler pour cacher son trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez du c&ocirc;t&eacute; de l'orient, dit-elle; malgr&eacute; le cr&eacute;puscule qui commence
+&agrave; s'&eacute;tendre, voici la citadelle d'Ath&egrave;nes, pareille &agrave; un point blanc, et
+le promontoire de Sunium, qui se d&eacute;coupe sur l'azur des flots comme le
+fer d'une lance; plus pr&egrave;s de nous, au milieu de la mer Saronique, cette
+&icirc;le que vous voyez, et qui a la forme d'un fer de cheval, c'est
+Salamine, o&ugrave; combattit Eschyle et o&ugrave; fut battu Xerc&egrave;s; au-dessous, vers
+le midi, dans la direction de Corinthe, et &agrave; deux cents stades d'ici &agrave;
+peu pr&egrave;s, vous pouvez apercevoir N&eacute;m&eacute;e et la for&ecirc;t dans laquelle Hercule
+tua le lion dont il porta toujours la d&eacute;pouille comme un troph&eacute;e de sa
+victoire; plus loin, au pied de cette cha&icirc;ne de montagnes qui borne
+l'horizon, est &Eacute;pidaure, ch&egrave;re &agrave; Esculape; et, derri&egrave;re elle, Argos, la
+patrie du roi des rois; &agrave; l'occident, noy&eacute;es dans les flots d'or du
+soleil couchant, au bout des riches plaines de Sycione, au-del&agrave; de cette
+ligne bleue que forme la mer, comme des vapeurs flottantes sur le ciel,
+apercevez-vous Samos et Ithaque? Et maintenant tournez le dos &agrave; Corinthe
+et regardez vers le nord: voici, &agrave; notre droite, le Cyth&eacute;ron o&ugrave; fut
+expos&eacute; Oedipe; &agrave; notre gauche Leuctres o&ugrave; &Eacute;paminondas battit les
+Lac&eacute;d&eacute;moniens; et, en face de nous, Plat&eacute;e o&ugrave; Aristide et Pausanias,
+vainquirent les Perses; puis, au milieu, et &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de cette
+cha&icirc;ne de montagnes qui court de Attique en &Eacute;tolie, l'H&eacute;licon, couvert
+de pins, de myrtes et de lauriers, et le Parnasse avec ses deux sommets
+tout blancs de neige, entre lesquels coule la fontaine Castalie, qui a
+re&ccedil;u des Muses le don de donner l'esprit portique &agrave; ceux qui boivent de
+ses eaux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Lucius, ton pays est la terre des grands souvenirs: il est
+malheureux que tous ses enfants ne les conservent pas avec une religion
+pareille &agrave; la tienne, jeune fille; mais console-toi, si la Gr&egrave;ce n'est
+plus reine par la force, elle l'est toujours par la beaut&eacute;, et cette
+royaut&eacute;-l&agrave; est la plus douce et la plus puissante.</p>
+
+<p>Act&eacute; porta la main &agrave; son voile; mais Lucius arr&ecirc;ta sa main. La
+Corinthienne tressaillit, et cependant n'eut point le courage de la
+retirer: quelque chose comme un nuage passa devant ses yeux, et, sentant
+ses genoux faiblir, elle s'appuya contre le tronc du m&ucirc;rier.</p>
+
+<p>On en &eacute;tait &agrave; cette heure charmante qui n'est d&eacute;j&agrave; plus le jour et point
+encore la nuit: le cr&eacute;puscule, &eacute;tendu sur toute la partie orientale de
+l'horizon, couvrait l'Archipel et l'Attique; tandis que du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;,
+la mer Ionienne, roulant des vagues de feu, et le ciel des nuages d'or,
+semblaient n'&ecirc;tre s&eacute;par&eacute;s l'un de l'autre que par le soleil qui,
+semblable &agrave; un grand bouclier rougi &agrave; la forge, commen&ccedil;ait d'&eacute;teindre
+dans l'eau son extr&eacute;mit&eacute; inf&eacute;rieure. On entendait encore bourdonner la
+ville comme une ruche: mais tous les bruits de la plaine et de la
+montagne mouraient les uns apr&egrave;s les autres; de temps en temps seulement
+le chant aigu d'un p&acirc;tre retentissait du c&ocirc;t&eacute; de Cyth&eacute;ron, ou le cri
+d'un matelot tirant sa barque sur la plage montait de la mer Saronique
+ou du golfe de Crissa. Les insectes de la nuit commen&ccedil;aient &agrave; chanter
+sous l'herbe, et les lucioles, r&eacute;pandues par milliers dans l'air ti&egrave;de
+du soir, brillaient comme les &eacute;tincelles d'un foyer invisible. On
+sentait que la nature, fatigu&eacute;e de ses travaux du jour, se laissait
+aller peu &agrave; peu au sommeil, et que dans quelques instants tout se
+tairait pour ne pas troubler son voluptueux repos.</p>
+
+<p>Les jeunes gens eux-m&ecirc;mes, c&eacute;dant &agrave; cette impression religieuse,
+gardaient le silence, lorsqu'on entendit du c&ocirc;t&eacute; du port de L&eacute;ch&eacute;e un
+cri si &eacute;trange, qu'Act&eacute; frissonna. Le Romain, de son c&ocirc;t&eacute;, tourna
+vivement la t&ecirc;te, et ses yeux se port&egrave;rent directement sur sa bir&egrave;me
+qu'on apercevait sur la plage, pareille &agrave; un coquillage d'or. Par un
+sentiment de crainte instinctif, la jeune fille se releva et fil un
+mouvement pour reprendre le chemin de la ville; mais Lucius l'arr&ecirc;ta:
+elle c&eacute;da sans rien dire, et, comme vaincue par une puissance
+sup&eacute;rieure, s'appuya de nouveau contre l'arbre ou plut&ocirc;t contre le bras
+que Lucius avait pass&eacute;, sans qu'elle s'en aper&ccedil;&ucirc;t, autour de sa taille,
+et, laissant tomber sa t&ecirc;te en arri&egrave;re, elle regarda le ciel les yeux &agrave;
+demi ferm&eacute;s et la bouche &agrave; demi close. Lucius la contemplait
+amoureusement dans cette pose charmante, et, quoiqu'elle sent&icirc;t les yeux
+du Romain l'envelopper de leurs rayons ardents, elle n'avait pas la
+force de s'y soustraire, lorsqu'un second cri, plus rapproch&eacute; et plus
+terrible, traversa cet air doux et calme, et vint r&eacute;veiller Act&eacute; de son
+extase.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyons, Lucius, s'&eacute;cria-t-elle avec effroi, fuyons! il y a quelque
+b&ecirc;te f&eacute;roce qui erre dans la montagne; fuyons. Nous n'avons que le bois
+sacr&eacute; &agrave; traverser, et nous sommes au temple de V&eacute;nus ou &agrave; la citadelle.
+Viens, Lucius, viens.</p>
+
+<p>Lucius sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Act&eacute; craint-elle quelque chose, dit-il, lorsqu'elle est pr&egrave;s de moi?
+Quant &agrave; moi, je sens que pour Act&eacute; je braverais tous les monstres qu'ont
+vaincus Th&eacute;s&eacute;e, Hercule et Cadmus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sais-tu quel est ce bruit? dit la jeune fille tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; r&eacute;pondit en souriant Lucius, oui, c'est le rauquement du tigre.</p>
+
+<p>&mdash;Jupiter! s'&eacute;cria Act&eacute; en se jetant dans les bras du Romain; Jupiter,
+prot&egrave;ge-nous!</p>
+
+<p>En effet, un troisi&egrave;me cri, plus rapproch&eacute; et plus mena&ccedil;ant que les deux
+premiers, venait de traverser l'espace; Lucius y r&eacute;pondit par un cri &agrave;
+peu pr&egrave;s pareil. Presqu'au m&ecirc;me moment une tigresse bondissante sortit
+du bois sacr&eacute;, s'arr&ecirc;ta, se dressant sur ses pattes de derri&egrave;re comme
+ind&eacute;cise du chemin; Lucius fit entendre un sifflement particulier, la
+tigresse s'&eacute;lan&ccedil;a, franchissant myrtes, ch&ecirc;nes-verts et lauriers-roses,
+comme un chien fait de la bruy&egrave;re, et se dirigea vers lui, rugissante de
+joie. Tout &agrave; coup le Romain sentit peser &agrave; son bras la jeune
+Corinthienne: elle &eacute;tait renvers&eacute;e, &eacute;vanouie et mourante de terreur.</p>
+
+<p>Lorsqu'Act&eacute; revint &agrave; elle, elle &eacute;tait dans les bras de Lucius, et la
+tigresse, couch&eacute;e &agrave; leurs pieds, &eacute;tendait c&acirc;linement sur les genoux de
+son ma&icirc;tre sa t&ecirc;te terrible dont les yeux brillaient comme des
+escarboucles. &Agrave; cette vue, la jeune fille se rejeta dans les bras de son
+amant, moiti&eacute; par terreur, moiti&eacute; par honte, tout en &eacute;tendant la main
+vers sa ceinture d&eacute;nou&eacute;e, jet&eacute;e &agrave; quelques pieds d'elle. Lucius vit
+cette derni&egrave;re tentative de la pudeur, et, d&eacute;tachant le collier d'or
+massif qui entourait le cou de la tigresse, et auquel pendait encore un
+anneau de la cha&icirc;ne qu'elle avait bris&eacute;e, il l'agrafa autour de la
+taille mince et flexible de sa jeune amie; puis, ramassant la ceinture
+qu'il avait furtivement d&eacute;nou&eacute;e, il attacha un bout du ruban au cou de
+la tigresse, et remit l'autre entre les doigts tremblants d'Act&eacute;; alors,
+se levant tous deux, ils redescendirent silencieusement vers la ville,
+Act&eacute; s'appuyant d'une main sur l'&eacute;paule de Lucius, et de l'autre
+conduisant, encha&icirc;n&eacute;e et docile, la tigresse qui lui avait fait si
+grande peur.</p>
+
+<p>&Agrave; l'entr&eacute;e de la ville, ils rencontr&egrave;rent l'esclave nubien charg&eacute; de
+veiller sur Phoeb&eacute;; il l'avait suivie dans la campagne, et l'avait
+perdue de vue au moment o&ugrave; l'animal, ayant retrouv&eacute; la trace de son
+ma&icirc;tre, s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de la citadelle. En apercevant Lucius, il
+se mit &agrave; genoux, baissant la t&ecirc;te et attendant le ch&acirc;timent qu'il
+croyait avoir m&eacute;rit&eacute;; mais Lucius &eacute;tait trop heureux en ce moment pour
+&ecirc;tre cruel: d'ailleurs Act&eacute; le regardait en joignant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Rel&egrave;ve-toi, Lybicus, dit le Romain: pour cette fois je te pardonne;
+mais d&eacute;sormais veille mieux sur Phoeb&eacute;: tu es cause que cette belle
+nymphe a eu si grande peur qu'elle a pens&eacute; en mourir. Allons, mon
+Ariane, remettez votre tigresse &agrave; son gardien; je vous en attellerai une
+couple &agrave; un char d'or et d'ivoire, et je vous ferai passer au milieu
+d'un peuple qui vous adorera comme une d&eacute;esse.... C'est bien, Phoeb&eacute;,
+c'est bien. Adieu....</p>
+
+<p>Mais la tigresse ne voulut point s'en aller ainsi: elle s'arr&ecirc;ta devant
+Lucius, se dressa contre lui, et, posant ses deux pattes de devant sur
+ses &eacute;paules, elle le caressa de sa langue en poussant de petits
+rugissements d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit Lucius &agrave; demi-voix; oui, vous &ecirc;tes une noble b&ecirc;te; et
+quand nous serons de retour &agrave; Rome, je vous donnerai &agrave; d&eacute;vorer une belle
+esclave chr&eacute;tienne avec ses deux enfants. Allez, Phoeb&eacute;, allez.</p>
+
+<p>La tigresse ob&eacute;it comme si elle comprenait cette sanglante promesse, et
+elle suivit Lybicus, mais non sans se retourner vingt fois encore du
+c&ocirc;t&eacute; de son ma&icirc;tre; et ce ne fut que lorsqu'il eut disparu avec Act&eacute;,
+p&acirc;le et tremblante, derri&egrave;re la porte de la ville, qu'elle se d&eacute;cida &agrave;
+regagner sans opposition la cage dor&eacute;e qu'elle habitait &agrave; bord du
+navire.</p>
+
+<p>Sous le vestibule de son h&ocirc;te, Lucius trouva l'esclave cubiculaire: il
+l'attendait pour le conduire &agrave; sa chambre. Le jeune Romain serra la main
+d'Act&eacute;, et suivit l'esclave qui le pr&eacute;c&eacute;dait avec une lampe. Quant &agrave; la
+belle Corinthienne, elle alla, selon son habitude, baiser le front du
+vieillard qui, la voyant si p&acirc;le et si agit&eacute;e, lui demanda quelle
+crainte la tourmentait.</p>
+
+<p>Alors elle lui raconta la terreur que lui avait faite Phoeb&eacute;, et comment
+ce terrible animal ob&eacute;issait au moindre signe de Lucius.</p>
+
+<p>Le vieillard resta un instant pensif; puis avec inqui&eacute;tude:</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc cet l'homme, dit-il, qui joue avec les tigres, qui
+commande aux proconsuls, et qui blasph&egrave;me les dieux!</p>
+
+<p>Act&eacute; approcha ses l&egrave;vres froides et p&acirc;les du front de son p&egrave;re; mais &agrave;
+peine osa-t-elle les poser sur les cheveux blancs du vieillard: elle se
+retira dans sa chambre, et, tout &eacute;perdue, ne sachant si ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute; &eacute;tait un songe ou une r&eacute;alit&eacute;, elle porta les mains sur elle-m&ecirc;me
+pour s'assurer qu'elle &eacute;tait bien &eacute;veill&eacute;e. Alors elle sentit sous ses
+doigts le cercle d'or qui avait remplac&eacute; sa ceinture virginale, et,
+s'approchant de la lampe, elle lut sur le collier ces mots qui
+r&eacute;pondaient si directement &agrave; sa pens&eacute;e: J'appartiens &agrave; Lucius.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_III" id="Chapitre_III"></a><a href="#table">Chapitre III</a></h2>
+
+
+<p>La nuit se passa en sacrifices: les temples furent orn&eacute;s de festons
+comme pour les grandes f&ecirc;tes de la patrie; et aussit&ocirc;t les c&eacute;r&eacute;monies
+sacr&eacute;es achev&eacute;es, quoiqu'il f&ucirc;t &agrave; peine une heure du matin, la foule se
+pr&eacute;cipita vers le gymnase, tant &eacute;tait grand l'empressement de revoir les
+jeux qui rappelaient les vieux et beaux jours de la Gr&egrave;ce.</p>
+
+<p>Amycl&egrave;s &eacute;tait l'un des huit juges &eacute;lus: en cette qualit&eacute;, il avait sa
+place r&eacute;serv&eacute;e en face de celle du proconsul romain: il n'arriva donc
+qu'au moment o&ugrave; les jeux allaient commencer. Il trouva &agrave; la porte Sporus
+qui venait y rejoindre son ma&icirc;tre, et &agrave; qui les gardes refusaient
+l'entr&eacute;e, parce qu'&agrave; son teint blanc, &agrave; ses mains d&eacute;licates, &agrave; sa
+d&eacute;marche indolente, ils le prenaient pour une femme. Or, une ancienne
+loi remise en vigueur condamnait &agrave; &ecirc;tre pr&eacute;cipit&eacute;e d'un rocher toute
+femme qui assisterait aux exercices de la course et de la lutte, o&ugrave; les
+athl&egrave;tes combattaient nus. Le vieillard r&eacute;pondit de Sporus, et l'enfant,
+arr&ecirc;t&eacute; un instant, put rejoindre son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Le gymnase &eacute;tait pareil &agrave; une ruche: outre les premiers arriv&eacute;s, assis
+sur les gradins et press&eacute;s les uns contre les autres, tout espace &eacute;tait
+rempli. Les vomitoires semblaient ferm&eacute;s d'une muraille de t&ecirc;tes; le
+couronnement de l'&eacute;difice &eacute;tait surmont&eacute; de tout un rang de spectateurs
+debout, se soutenant les uns aux autres, et dont le seul point d'appui
+&eacute;tait, de dix pieds en dix pieds, les poutres dor&eacute;es auxquelles se
+tendait le velarium: et cependant beaucoup bourdonnaient encore comme
+des abeilles aux portes de cet immense vaisseau, dans lequel venait non
+seulement de dispara&icirc;tre la population de Corinthe, mais encore les
+d&eacute;put&eacute;s du monde entier qui accouraient &agrave; ces f&ecirc;tes. Quant aux femmes,
+on les voyait de loin aux portes et sur les murailles de la ville, o&ugrave;
+elles attendaient que f&ucirc;t proclam&eacute; le nom du vainqueur.</p>
+
+<p>&Agrave; peine Amycl&egrave;s fut-il assis, que, le nombre des juges se trouvant
+complet, le proconsul se leva et annon&ccedil;a, au nom de C&eacute;sar N&eacute;ron,
+empereur de Rome et ma&icirc;tre du monde, que les jeux &eacute;taient ouverts. De
+grands cris et de grands applaudissements accueillirent ses paroles, et
+tous les yeux se tourn&egrave;rent vers le portique o&ugrave; attendaient les
+lutteurs. Sept jeunes gens en sortirent et s'avanc&egrave;rent vers la tribune
+du proconsul. Deux des lutteurs seulement &eacute;taient de Corinthe; et parmi
+les cinq autres il y avait un Th&eacute;bain, un Syracusain, un Sybarite et
+deux Romains.</p>
+
+<p>Les deux Corinthiens &eacute;taient deux fr&egrave;res jumeaux; ils s'avanc&egrave;rent les
+bras entrelac&eacute;s, v&ecirc;tus d'une tunique pareille, et si semblables l'un &agrave;
+l'autre de taille, de tournure et de visage, que tout le cirque battit
+des mains &agrave; l'aspect de ces deux M&eacute;nechmes. Le Th&eacute;bain &eacute;tait un jeune
+berger qui, gardant ses troupeaux pr&egrave;s du mont Cyth&eacute;ron, en avait vu
+descendre un ours, s'&eacute;tait jet&eacute; au-devant de lui, et, sans armes contre
+ce terrible antagoniste, s'&eacute;tait pris corps &agrave; corps avec lui et l'avait
+&eacute;touff&eacute; dans la lutte. En souvenir de cette victoire, il s'&eacute;tait couvert
+les &eacute;paules de la peau de l'animal vaincu, dont la t&ecirc;te, lui servant de
+casque, encadrait de ses dents blanches son visage bruni par le soleil.
+Le Syracusain avait donn&eacute; de sa force une preuve non moins
+extraordinaire. Un jour que ses compatriotes faisaient un sacrifice &agrave;
+Jupiter, le taureau, mal frapp&eacute; par le sacrificateur, s'&eacute;lan&ccedil;a au milieu
+de la foule, tout couronn&eacute; de fleurs, tout par&eacute; de ses bandelettes, et
+il avait d&eacute;j&agrave; &eacute;cras&eacute; sous ses pieds plusieurs personnes, lorsque le
+Syracusain le saisit par les cornes, et, levant l'une et baissant
+l'autre, le fit tomber sur le flanc et le maintint sous lui, comme un
+athl&egrave;te vaincu, jusqu'au moment o&ugrave; un soldat lui enfon&ccedil;a son &eacute;p&eacute;e dans
+la gorge. Enfin, le jeune Sybarite, qui avait lui-m&ecirc;me ignor&eacute; longtemps
+sa force, en avait re&ccedil;u la r&eacute;v&eacute;lation d'une mani&egrave;re non moins fortuite.
+Couch&eacute; avec ses amis sur des lits de pourpre, autour d'une table
+somptueuse, il avait tout &agrave; coup entendu des cris: un char, emport&eacute; par
+deux chevaux fougueux, allait se briser au premier angle de la rue; dans
+ce char &eacute;tait sa ma&icirc;tresse: il s'&eacute;lan&ccedil;a par la fen&ecirc;tre, saisit le char
+par derri&egrave;re; les chevaux arr&ecirc;t&eacute;s tout &agrave; coup se cabr&egrave;rent, l'un des
+deux tomba renvers&eacute;, et le jeune homme re&ccedil;ut dans ses bras sa ma&icirc;tresse
+&eacute;vanouie, mais sans blessure. Quant aux deux Romains, l'un &eacute;tait un
+athl&egrave;te de profession, connu par de grands triomphes; l'autre &eacute;tait
+Lucius.</p>
+
+<p>Les juges mirent sept bulletins dans une urne. Deux de ces bulletins
+&eacute;taient marqu&eacute;s d'un A, deux d'un B, deux d'un C, enfin le dernier d'un
+D. Le sort devait donc former trois couples, et laisser un septi&egrave;me
+athl&egrave;te pour combattre avec les vainqueurs. Le proconsul m&ecirc;la lui-m&ecirc;me
+les bulletins, puis les sept combattants s'avanc&egrave;rent, en prirent chacun
+un, le d&eacute;pos&egrave;rent entre les mains du pr&eacute;sident des jeux; celui-ci les
+ouvrit les uns apr&egrave;s les autres et les appareilla. Le hasard voulut que
+les deux Corinthiens eussent chacun un A, le Th&eacute;bain et le Syracusain
+chacun un B, le Sybarite et l'athl&egrave;te les deux C, et Lucius le D.</p>
+
+<p>Les athl&egrave;tes, ignorant encore dans quel ordre le sort les avait d&eacute;sign&eacute;s
+pour combattre, se d&eacute;shabill&egrave;rent, &agrave; l'exception de Lucius qui, devant
+entrer en lice le dernier, resta envelopp&eacute; de son manteau. Le proconsul
+appela les deux A; aussit&ocirc;t les deux fr&egrave;res s'&eacute;lanc&egrave;rent du portique et
+se trouv&egrave;rent en face l'un de l'autre, la surprise leur arracha un cri
+auquel l'assembl&eacute;e r&eacute;pondit par un murmure d'&eacute;tonnement; puis ils
+rest&egrave;rent un instant immobiles et h&eacute;sitants. Mais ce moment n'eut que la
+dur&eacute;e d'un &eacute;clair, car ils se jet&egrave;rent aussit&ocirc;t dans les bras l'un de
+l'autre; l'amphith&eacute;&acirc;tre &eacute;clata tout entier dans un unanime
+applaudissement, et, au bruit de cet hommage rendu &agrave; l'amour fraternel,
+les deux beaux jeunes gens se recul&egrave;rent en souriant pour laisser le
+champ libre &agrave; leurs rivaux, et, pareils &agrave; Castor et Pollux, appuy&eacute;s au
+bras l'un de l'autre, d'acteurs qu'ils croyaient &ecirc;tre, ils devinrent
+spectateurs.</p>
+
+<p>Ceux qui devaient figurer les seconds se trouv&egrave;rent alors &ecirc;tre les
+premiers; le Th&eacute;bain et le Syracusain s'avanc&egrave;rent donc &agrave; leur tour; le
+vainqueur d'ours et le dompteur de taureaux se mesur&egrave;rent des yeux, puis
+s'&eacute;lanc&egrave;rent l'un sur l'autre. Un instant, leurs deux corps r&eacute;unis et
+embo&icirc;t&eacute;s eurent l'aspect d'un tronc noueux et informe, capricieusement
+model&eacute; par la nature, qui tout &agrave; coup roula d&eacute;racin&eacute; comme par un coup
+de foudre. Pendant quelques secondes on ne put, au milieu de la
+poussi&egrave;re, rien distinguer, tant les chances paraissaient &eacute;gales pour
+tous deux, et si rapidement chacun des athl&egrave;tes se retrouvait tant&ocirc;t
+dessus, tant&ocirc;t dessous; enfin le Th&eacute;bain finit par maintenir son genou
+sur la poitrine du Syracusain, et lui entourant la gorge de ses deux
+mains comme d'un anneau de fer, il le serra avec une telle violence que
+celui-ci fut oblig&eacute; de lever la main, en signe qu'il s'avouait vaincu.
+Des applaudissements unanimes, qui prouvaient avec quel enthousiasme les
+Grecs assistaient &agrave; ce spectacle, salu&egrave;rent le d&eacute;nouement de ce premier
+combat: et ce fut &agrave; leur bruit trois fois renaissant que le vainqueur
+vint se placer sous la loge du proconsul, et que son antagoniste,
+humili&eacute;, rentra sous le portique, d'o&ugrave; sortit aussit&ocirc;t la derni&egrave;re
+couple de combattants, qui se composait du Sybarite et de l'athl&egrave;te.</p>
+
+<p>Ce fut une chose curieuse &agrave; voir, lorsqu'ils eurent d&eacute;pouill&eacute; leurs
+v&ecirc;tements, et tandis que les esclaves les frottaient d'huile, que ces
+deux hommes d'une nature oppos&eacute;e et offrant les deux plus beaux types de
+l'antiquit&eacute;, celui de l'Hercule et celui de l'Antino&uuml;s: l'athl&egrave;te avec
+ses cheveux courts et ses membres bruns et musculeux, le Sybarite avec
+ses longs anneaux ondoyants et son corps blanc et arrondi. Les Grecs,
+ces grands adorateurs de la beaut&eacute; physique, ces religieux sectateurs de
+la forme, ces ma&icirc;tres en toute perfection, laiss&egrave;rent &eacute;chapper un
+murmure d'admiration qui fit en m&ecirc;me temps relever la t&ecirc;te aux deux
+adversaires. Leurs regards pleins d'orgueil se crois&egrave;rent comme deux
+&eacute;clairs, et, sans attendre ni l'un ni l'autre que cette op&eacute;ration
+pr&eacute;paratoire f&ucirc;t compl&egrave;tement achev&eacute;e, ils s'arrach&egrave;rent aux mains de
+leurs esclaves et s'avanc&egrave;rent au devant l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s &agrave; la distance de trois ou quatre pas, ils se regard&egrave;rent avec
+une nouvelle attention, et chacun sans doute reconnut dans son
+adversaire un rival digne de lui, car les yeux de l'un prirent
+l'expression de la d&eacute;fiance, et les yeux de l'autre celle de la ruse.
+Enfin, d'un mouvement spontan&eacute; et pareil, ils se saisirent chacun par
+les bras, appuy&egrave;rent leurs fronts l'un contre l'autre, et, pareils &agrave;
+deux taureaux qui luttent, tent&egrave;rent le premier essai de leur force en
+essayant de se faire reculer. Mais tous deux rest&egrave;rent debout et
+immobiles &agrave; leur place, pareils &agrave; des statues dont la vie ne serait
+indiqu&eacute;e que par le gonflement progressif des muscles qui semblaient
+pr&ecirc;ts de se briser. Apr&egrave;s une minute d'immobilit&eacute;, tous deux se
+rejet&egrave;rent en arri&egrave;re, secouant leurs t&ecirc;tes inond&eacute;es de sueur, et
+respirant avec bruit, comme des plongeurs qui reviennent &agrave; la surface de
+l'eau.</p>
+
+<p>Ce moment d'intervalle fut court; les deux ennemis en vinrent de nouveau
+aux mains, et cette fois ils se saisirent &agrave; bras le corps; mais, soit
+ignorance de ce genre de combat, soit conviction de sa force, le
+Sybarite donna l'avantage &agrave; son adversaire en se laissant saisir sous
+les bras; l'athl&egrave;te l'enleva aussit&ocirc;t, et lui fit perdre terre.
+Cependant, ployant sous le poids, il fit en chancelant trois pas en
+arri&egrave;re, et, dans ce mouvement, le Sybarite &eacute;tant parvenu &agrave; toucher le
+sol du pied, il reprit toutes ses forces, et l'athl&egrave;te, d&eacute;j&agrave; &eacute;branl&eacute;,
+tomba dessous; mais &agrave; peine eut-on le temps de lui voir toucher le sol,
+qu'avec une force et une agilit&eacute; surnaturelles il se retrouva debout, de
+sorte que le Sybarite ne se releva que le second.</p>
+
+<p>Il n'y avait ni vainqueur ni vaincu; aussi les deux adversaires
+recommenc&egrave;rent-ils la lutte avec un nouvel acharnement et au milieu d'un
+silence profond. On e&ucirc;t dit que les trente mille spectateurs &eacute;taient de
+pierre comme les degr&eacute;s sur lesquels ils &eacute;taient assis. De temps en
+temps seulement, lorsque la fortune favorisait l'un des lutteurs, on
+entendait un murmure sourd et rapide s'&eacute;chapper des poitrines, et un
+l&eacute;ger mouvement faisait onduler toute cette foule, comme des &eacute;pis sur
+lesquels glisse un souffle d'air. Enfin, une seconde fois les lutteurs
+perdirent pied et roul&egrave;rent dans l'ar&egrave;ne; mais cette fois ce fut
+l'athl&egrave;te qui se trouva dessus: et cependant ce n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; qu'un faible
+avantage, s'il n'e&ucirc;t joint &agrave; sa force tous les principes d'adresse de
+son art. Gr&acirc;ce &agrave; eux, il maintint le Sybarite dans la position dont
+lui-m&ecirc;me s'&eacute;tait si promptement tir&eacute;. Comme un serpent qui &eacute;touffe et
+broie sa proie avant de la d&eacute;vorer, il entrela&ccedil;a ses jambes et ses bras
+aux jambes et aux bras de son adversaire avec une telle habilet&eacute;, qu'il
+parvint &agrave; suspendre tous ses mouvements; et alors, lui appuyant le front
+contre le front, il le contraignit de toucher la terre du derri&egrave;re de la
+t&ecirc;te: ce qui &eacute;quivalait pour les juges &agrave; l'aveu de la d&eacute;faite. De grands
+cris retentirent, de grands applaudissements se firent entendre; mais,
+quoique vaincu, certes, le Sybarite put en prendre sa part. Sa d&eacute;faite
+avait touch&eacute; de si pr&egrave;s &agrave; la victoire, que nul n'eut l'id&eacute;e de lui en
+faire une honte; aussi se retira-t-il lentement sous le portique, sans
+rougeur et sans embarras, ayant perdu la couronne, et voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>Restaient donc deux vainqueurs, et Lucius qui n'avait pas lutt&eacute; et
+devait lutter contre tous deux. Les yeux se tourn&egrave;rent vers le Romain
+qui, calme et impassible pendant les combats pr&eacute;c&eacute;dents, les avait
+suivis du regard, appuy&eacute; contre une colonne et envelopp&eacute; de son manteau.
+C'est alors seulement qu'on remarqua sa figure douce et eff&eacute;min&eacute;e, ses
+longs cheveux blonds, et la l&eacute;g&egrave;re barbe dor&eacute;e qui lui couvrait &agrave; peine
+le bas du visage. Chacun sourit en voyant ce faible adversaire qui
+venait avec tant d'imprudence disputer la palme au vigoureux Th&eacute;bain et
+&agrave; l'habile athl&egrave;te. Lucius s'aper&ccedil;ut de ce sentiment g&eacute;n&eacute;ral au murmure
+qui courait par toute l'assembl&eacute;e; et, sans s'en inqui&eacute;ter ni daigner y
+r&eacute;pondre, il fit quelques pas en avant et laissa tomber son manteau.
+Alors on vit, supportant cette t&ecirc;te apollonienne, un cou vigoureux et
+des &eacute;paules puissantes; et, chose plus bizarre encore, tout ce corps
+blanc, dont la peau e&ucirc;t fait honte &agrave; une jeune fille de Circassie,
+mouchet&eacute; de taches brunes pareilles &agrave; celles qui couvrent la fourrure
+fauve de la panth&egrave;re. Le Th&eacute;bain regarda insoucieusement ce nouvel
+ennemi; mais l'athl&egrave;te, visiblement &eacute;tonn&eacute;, recula de quelques pas. En
+ce moment Sporus parut et versa sur les &eacute;paules de son ma&icirc;tre un flacon
+d'huile parfum&eacute;e qu'il lui &eacute;tendit par tout le corps &agrave; l'aide d'un
+morceau de pourpre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au Th&eacute;bain &agrave; lutter le premier; il fit donc un pas vers Lucius,
+exprimant son impatience de ce que ses pr&eacute;paratifs duraient si
+longtemps; mais Lucius &eacute;tendit la main, de l'air du commandement pour
+indiquer qu'il n'&eacute;tait pas pr&ecirc;t, et la voix du proconsul fit entendre
+aussit&ocirc;t ce mot: Attends. Cependant le jeune Romain &eacute;tait couvert
+d'huile, et il ne lui restait plus qu'&agrave; se rouler dans la poussi&egrave;re du
+cirque, ainsi que c'&eacute;tait l'habitude de le faire; mais, au lieu de cela,
+il mit un genou en terre, et Sporus lui vida sur les &eacute;paules un sac
+rempli de sable recueilli sur les rives du Chrysorrhoas et qui &eacute;tait
+m&ecirc;l&eacute; de paillettes d'or. Cette derni&egrave;re pr&eacute;paration achev&eacute;e, Lucius se
+releva et ouvrit les deux bras, en signe qu'il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; lutter.</p>
+
+<p>Le Th&eacute;bain s'avan&ccedil;a plein de confiance, et Lucius l'attendit avec
+tranquillit&eacute;; mais &agrave; peine les mains rudes de son adversaire
+eurent-elles effleur&eacute; son &eacute;paule, qu'un &eacute;clair terrible passa dans ses
+yeux, et qu'il jeta un cri pareil &agrave; un rugissement. En m&ecirc;me temps, il se
+laissa tomber sur un genou, et enveloppa de ses bras robustes les flancs
+du berger, au-dessous des c&ocirc;tes et au-dessus des hanches; puis, nouant
+en quelque sorte ses mains derri&egrave;re le dos de son adversaire, il lui
+pressa le ventre contre sa poitrine, et tout &agrave; coup il se releva tenant
+le colosse entre ses bras. Cette action fut si rapide et si adroitement
+ex&eacute;cut&eacute;e, que le Th&eacute;bain n'eut ni le temps ni la force de s'y opposer,
+et se trouva enlev&eacute; du sol, d&eacute;passant de la t&ecirc;te la t&ecirc;te de son
+adversaire, et battant l'air de ses bras qui ne trouvaient rien &agrave;
+saisir. Alors les Grecs virent se renouveler la lutte d'Hercule et
+d'Ant&eacute;e: le Th&eacute;bain appuya ses mains aux &eacute;paules de Lucius, et, se
+raidissant de toute la force de ses bras, il essaya de rompre la cha&icirc;ne
+terrible qui l'&eacute;touffait, mais tous ses efforts furent inutiles; en vain
+enveloppa-t-il &agrave; son tour les reins de son adversaire de ses deux jambes
+comme d'un double serpent, cette fois ce fut Laocoon qui ma&icirc;trisa le
+reptile: plus les efforts du Th&eacute;bain redoublaient, plus Lucius semblait
+serrer le lien dont il l'avait garrott&eacute;; et, immobile &agrave; la m&ecirc;me place,
+sans un seul mouvement apparent, la t&ecirc;te entre les pectoraux de son
+ennemi, comme pour &eacute;couter sa respiration &eacute;touff&eacute;e, pressant toujours
+davantage, comme si sa force croissante devait atteindre &agrave; un degr&eacute;
+surhumain, il resta ainsi plusieurs minutes, pendant lesquelles on vit
+le Th&eacute;bain donner les signes visibles et successifs de l'agonie. D'abord
+une sueur mortelle coula de son front sur son corps, lavant la poussi&egrave;re
+qui le couvrait; puis son visage devint pourpre, sa poitrine r&acirc;la, ses
+jambes se d&eacute;tach&egrave;rent du corps de son adversaire, ses bras et sa t&ecirc;te se
+renvers&egrave;rent en arri&egrave;re, enfin un flot de sang jaillit imp&eacute;tueusement de
+son nez et de sa bouche. Alors Lucius ouvrit les bras, et le Th&eacute;bain
+&eacute;vanoui tomba comme une masse &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>Aucun cri de joie, aucun applaudissement n'accueillit cette victoire; la
+foule, oppress&eacute;e, resta muette et silencieuse. Cependant il n'y avait
+rien &agrave; dire: tout s'&eacute;tait pass&eacute; dans les r&egrave;gles de la lutte, aucun coup
+n'avait &eacute;t&eacute; port&eacute;, et Lucius avait franchement et loyalement vaincu son
+adversaire. Mais, pour ne point se manifester par des acclamations,
+l'int&eacute;r&ecirc;t que les assistants prenaient &agrave; ce spectacle n'en &eacute;tait pas
+moins grand. Aussi, lorsque les esclaves eurent enlev&eacute; le vaincu
+toujours &eacute;vanoui, les regards qui l'avaient suivi se report&egrave;rent
+aussit&ocirc;t sur l'athl&egrave;te qui, par la force et l'habilet&eacute; qu'il avait
+montr&eacute;es dans le combat pr&eacute;c&eacute;dent, promettait &agrave; Lucius un adversaire
+redoutable. Mais l'attente g&eacute;n&eacute;rale fut &eacute;trangement tromp&eacute;e, car au
+moment o&ugrave; Lucius se pr&eacute;parait pour une seconde lutte, l'athl&egrave;te s'avan&ccedil;a
+vers lui d'un air respectueux, et, mettant un genou en terre, il leva la
+main en signe qu'il s'avouait vaincu. Lucius parut regarder cette action
+et voir cet hommage sans aucun &eacute;tonnement; car, sans tendre la main &agrave;
+l'athl&egrave;te, sans le relever, il jeta circulairement les yeux autour de
+lui, comme pour demander &agrave; cette foule &eacute;tonn&eacute;e s'il &eacute;tait dans ses rangs
+un homme qui os&acirc;t lui contester sa victoire. Mais nul ne fit un geste,
+nul ne pronon&ccedil;a une parole, et ce fut au milieu du plus profond silence
+que Lucius s'avan&ccedil;a vers l'estrade du proconsul, qui lui tendit la
+couronne. En ce moment seulement, quelques applaudissements &eacute;clat&egrave;rent;
+mais il fut facile de reconna&icirc;tre, dans ceux qui donnaient cette marque
+d'approbation, les matelots du b&acirc;timent qui avait transport&eacute; Lucius.</p>
+
+<p>Et cependant le sentiment qui dominait cette foule n'&eacute;tait point
+d&eacute;favorable au jeune Romain: c'&eacute;tait comme une terreur superstitieuse
+qui s'&eacute;tait r&eacute;pandue sur cette assembl&eacute;e. Cette force surnaturelle,
+r&eacute;unie &agrave; tant de jeunesse, rappelait les prodiges des &acirc;ges h&eacute;ro&iuml;ques;
+les noms de Th&eacute;s&eacute;e, de Piritho&uuml;s, se trouvaient sur toutes les l&egrave;vres;
+et, sans que nul e&ucirc;t communiqu&eacute; sa pens&eacute;e, chacun &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; croire &agrave;
+la pr&eacute;sence d'un demi-dieu. Enfin, cet hommage public, cet aveu anticip&eacute;
+de sa d&eacute;faite, cet abaissement de l'esclave devant le ma&icirc;tre, achevaient
+de donner quelque consistance &agrave; cette pens&eacute;e. Aussi, lorsque le
+vainqueur sortit du cirque, s'appuyant d'un c&ocirc;t&eacute; sur le bras d'Amycl&egrave;s,
+et de l'autre laissant tomber sa main sur l'&eacute;paule de Sporus, toute
+cette foule le suivit jusqu'&agrave; la porte de son h&ocirc;te, curieuse, press&eacute;e,
+mais en m&ecirc;me temps si muette et si craintive, qu'on e&ucirc;t, certes dit,
+bien plut&ocirc;t un convoi fun&eacute;raire qu'une pompe triomphale.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; aux portes de la ville les jeunes filles et les femmes qui
+n'avaient pu assister au combat attendaient le vainqueur, des branches
+de laurier &agrave; la main. Lucius chercha des yeux Act&eacute; au milieu de ses
+compagnes; mais, soit honte, soit crainte, Act&eacute; &eacute;tait absente, et il la
+chercha vainement. Alors il doubla le pas, esp&eacute;rant que la jeune
+Corinthienne l'attendait au seuil de la porte qu'elle lui avait ouverte
+la veille; il traversa cette place qu'il avait travers&eacute;e avec elle, prit
+la rue par laquelle elle l'avait guid&eacute;; mais aucune couronne, aucun
+feston n'ornaient la porte hospitali&egrave;re. Lucius en franchit rapidement
+le seuil, et s'&eacute;lan&ccedil;a dans le vestibule, laissant bien loin derri&egrave;re lui
+le vieillard; le vestibule &eacute;tait vide, mais par la porte qui donnait sur
+le parterre, il aper&ccedil;ut la jeune fille &agrave; genoux devant une statue de
+Diane, blanche et immobile comme le marbre qu'elle tenait embrass&eacute;;
+alors il s'avan&ccedil;a doucement derri&egrave;re elle, et lui posa sur la t&ecirc;te la
+couronne qu'il venait de remporter. Act&eacute; jeta un cri, se retourna
+vivement vers Lucius, et les yeux ardents et fiers du jeune Romain lui
+annonc&egrave;rent, mieux encore que la couronne qui roula &agrave; ses pieds, que son
+h&ocirc;te avait remport&eacute; la premi&egrave;re des trois palmes qu'il venait disputer &agrave;
+la Gr&egrave;ce.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IV" id="Chapitre_IV"></a><a href="#table">Chapitre IV</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain, d&egrave;s le matin, Corinthe tout enti&egrave;re sembla rev&ecirc;tir ses
+habits de f&ecirc;te. Les courses de chars, sans &ecirc;tre les jeux les plus
+antiques, &eacute;taient les plus solennels; ils se c&eacute;l&eacute;braient en pr&eacute;sence des
+images des dieux; et, r&eacute;unies pendant la nuit dans le temple de Jupiter
+qui s'&eacute;levait pr&egrave;s de la porte de L&eacute;ch&eacute;e, c'est-&agrave;-dire vers la partie
+orientale de la ville, les statues sacr&eacute;es devaient traverser la cit&eacute;
+dans toute sa longueur, pour aller gagner le cirque qui s'&eacute;levait sur le
+versant oppos&eacute;, et en vue du port de Crissa. &Agrave; dix heures du matin,
+c'est-&agrave;-dire vers la quatri&egrave;me heure du jour, selon la division romaine,
+le cort&egrave;ge se mit en route. Le proconsul Lentulus marchait le premier,
+mont&eacute; sur un char et portant le costume de triomphateur; puis, derri&egrave;re
+lui, venait une troupe de jeunes gens de quatorze ou quinze ans, tous
+fils de chevaliers, mont&eacute;s sur de magnifiques chevaux orn&eacute;s de housses
+d'&eacute;carlate et d'or; puis, derri&egrave;re les jeunes gens, les concurrents au
+prix de la journ&eacute;e; et en t&ecirc;te, comme vainqueur de la veille, v&ecirc;tu d'une
+tunique verte, Lucius, sur un char d'or et d'ivoire, menant avec des
+r&ecirc;nes de pourpre un magnifique quadrige blanc. Sur sa t&ecirc;te, o&ugrave; l'on
+cherchait en vain la couronne de la lutte, brillait un cercle radiant
+pareil &agrave; celui dont les peintres ceignent le front du soleil; et, pour
+ajouter encore &agrave; sa ressemblance avec ce dieu, sa barbe &eacute;tait sem&eacute;e de
+poudre d'or. Derri&egrave;re lui marchait un jeune Grec de la Thessalie, fier
+et beau comme Achille, v&ecirc;tu d'une tunique jaune, et conduisant un char
+de bronze attel&eacute; de quatre chevaux noirs. Les deux derniers &eacute;taient,
+l'un un Ath&eacute;nien qui pr&eacute;tendait descendre d'Alcibiade, et l'autre un
+Syrien, au teint br&ucirc;l&eacute; par le soleil. Le premier s'avan&ccedil;ait couvert
+d'une tunique bleue, et laissant flotter au vent ses longs cheveux noirs
+et parfum&eacute;s; le second &eacute;tait v&ecirc;tu d'une esp&egrave;ce de robe blanche nou&eacute;e &agrave;
+la taille par une ceinture perse, et, comme les fils d'lsma&euml;l, il avait
+la t&ecirc;te ceinte d'un turban blanc, aussi &eacute;clatant que la neige qui brille
+au sommet du Sina&iuml;.</p>
+
+<p>Puis venaient, pr&eacute;c&eacute;dant les statues des dieux, une troupe de harpistes
+et de joueurs de fl&ucirc;te, d&eacute;guis&eacute;s en satyres et en sil&egrave;nes, auxquels
+&eacute;taient m&ecirc;l&eacute;s les ministres subalternes du culte des douze grands dieux,
+portant des coffres et des vases remplis de parfums, et des cassolettes
+d'or et d'argent o&ugrave; fumaient les aromates les plus pr&eacute;cieux; enfin, dans
+des liti&egrave;res ferm&eacute;es et terminant la marche, &eacute;taient plac&eacute;es, couch&eacute;es
+ou debout, les images divines, tra&icirc;n&eacute;es par de magnifiques chevaux, et
+escort&eacute;es par des chevaliers et des patriciens. Ce cort&egrave;ge, qui avait &agrave;
+traverser la ville dans presque toute sa largeur, d&eacute;filait entre un
+double rang, de maisons couvertes de tableaux, d&eacute;cor&eacute;es de statues, ou
+tendues de tapisseries. Arriv&eacute; devant la porte d'Amycl&egrave;s, Lucius se
+retourna pour chercher Act&eacute;; et, sous un des pans du voile de pourpre
+&eacute;tendu devant la fa&ccedil;ade de la maison, il aper&ccedil;ut, rougissante et
+craintive, la t&ecirc;te de la jeune fille orn&eacute;e de la couronne que la veille
+il avait laiss&eacute; rouler &agrave; ses pieds. Act&eacute;, surprise, laissa retomber la
+tapisserie; mais, &agrave; travers le voile qui la cachait, elle entendit la
+voix du jeune Romain qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Viens au-devant de mon retour, &ocirc; ma belle h&ocirc;tesse! et je changerai ta
+couronne d'olivier en une couronne d'or.</p>
+
+<p>Vers le milieu du jour, le cort&egrave;ge atteignit l'entr&eacute;e du cirque. C'&eacute;tait
+un immense b&acirc;timent de deux mille pieds de long sur huit cents de large.
+Divis&eacute;e par une muraille haute de six pieds, qui s'&eacute;tendait dans toute
+sa longueur, moins, &agrave; chaque extr&eacute;mit&eacute;, le passage pour quatre chars,
+cette spina &eacute;tait couronn&eacute;e, dans toute son &eacute;tendue, d'autels, de
+temples, de pi&eacute;destaux vides qui, pour cette solennit&eacute; seulement,
+attendaient les statues des dieux. L'un des bouts du cirque &eacute;tait occup&eacute;
+par les carceres ou &eacute;curies, l'autre par les gradins; &agrave; chaque extr&eacute;mit&eacute;
+de la muraille se trouvaient trois bornes plac&eacute;es en triangle, qu'il
+fallait doubler sept fois pour accomplir la course voulue.</p>
+
+<p>Les cochers, comme ou l'a vu, avaient pris les livr&eacute;es des diff&eacute;rentes
+factions qui, &agrave; cette heure, divisaient Rome, et, comme de grands paris
+avait &eacute;t&eacute; &eacute;tablis d'avance, les parieurs avaient adopt&eacute; les couleurs de
+ceux des agitatores qui, par leur bonne mine, la race de leurs chevaux,
+ou leurs triomphes pass&eacute;s, leur avaient inspir&eacute; le plus de confiance.
+Presque tous les gradins du cirque &eacute;taient donc couverts de spectateurs
+qui, &agrave; l'enthousiasme qu'inspiraient habituellement ces sortes de jeux,
+joignaient encore l'int&eacute;r&ecirc;t personnel qu'ils prenaient &agrave; leurs clients.
+Les femmes elles-m&ecirc;mes avaient adopt&eacute; les divers partis, et on les
+reconnaissait &agrave; leurs ceintures et &agrave; leurs voiles assortis aux couleurs
+que portaient les quatre coureurs. Aussi, lorsqu'on entendit s'approcher
+le cort&egrave;ge, un mouvement &eacute;trange, et qui sembla agiter d'un frisson
+&eacute;lectrique la multitude, fit-elle bouillonner toute cette mer humaine,
+dont les t&ecirc;tes semblaient des vagues anim&eacute;es et bruyantes; et d&egrave;s que
+les portes furent ouvertes, le peu d'intervalle qui restait libre fut-il
+combl&eacute; par les flots de nouveaux spectateurs qui vinrent comme un flux
+battre les murs du colosse de pierre. Aussi &agrave; peine le quart des curieux
+qui accompagnaient le cort&egrave;ge put-il entrer, et l'on vit toute cette
+foule, repouss&eacute;e par la garde du proconsul, cherchant tous les points
+&eacute;lev&eacute;s qui lui permettaient de dominer le cirque, s'attacher aux
+branches des arbres, se suspendre aux cr&eacute;neaux des remparts, et
+couronner de ses fleurons vivants les terrasses des maisons les plus
+rapproch&eacute;es.</p>
+
+<p>&Agrave; peine chacun avait-il pris sa place, que la porte principale s'ouvrit,
+et que Lentulus, apparaissant &agrave; l'entr&eacute;e du cirque, fit tout &agrave; coup
+succ&eacute;der le silence profond de la curiosit&eacute; &agrave; l'agitation bruyante de
+l'attente. Soit confiance dans Lucius, d&eacute;j&agrave; vainqueur la veille, soit
+flatterie pour le divin empereur Claudius N&eacute;ron, qui prot&eacute;geait &agrave; Rome
+la faction verte &agrave; laquelle il se faisait honneur d'appartenir, le
+proconsul, au lieu de la robe de pourpre, portait une tunique de cette
+couleur. Il fit lentement le tour du cirque, conduisant apr&egrave;s lui les
+images des dieux, toujours pr&eacute;c&eacute;d&eacute;es des musiciens qui ne cess&egrave;rent de
+jouer que lorsqu'elles furent couch&eacute;es sur leurs pulcinaria ou dress&eacute;es
+sur leurs pi&eacute;destaux. Alors Lentulus donna le signal en jetant au milieu
+du cirque une pi&egrave;ce de laine blanche. Aussit&ocirc;t un h&eacute;raut, mont&eacute; &agrave; nu sur
+un cheval sans frein, et v&ecirc;tu en Mercure, s'&eacute;lan&ccedil;a dans l'ar&egrave;ne, et,
+sans descendre de cheval, enlevant la nappe avec une des ailes de son
+caduc&eacute;e, il fit au galop le tour de la grille int&eacute;rieure, en l'agitant
+comme un &eacute;tendard; puis, arriv&eacute; aux carc&egrave;res, il lan&ccedil;a caduc&eacute;e et nappe
+par-dessus les murs derri&egrave;re lesquels, attendaient les &eacute;quipages. &Agrave; ce
+signal, les portes des carc&egrave;res s'ouvrirent, et les quatre concurrents
+parurent.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant leurs noms furent jet&eacute;s dans une corbeille, car le sort
+devait d&eacute;signer les rangs, afin que les plus &eacute;loign&eacute;s de la spina
+n'eussent &agrave; se plaindre que du hasard qui leur assignait un plus grand
+cercle &agrave; parcourir. L'ordre dans lequel les noms seraient tir&eacute;s devait
+assigner &agrave; chacun le rang qu'il occuperait.</p>
+
+<p>Le proconsul m&ecirc;la les noms &eacute;crits sur un papier roul&eacute;, les tira et les
+ouvrit les uns apr&egrave;s les autres: le premier qu'il proclama fut celui du
+Syrien au turban blanc; il quitta aussit&ocirc;t sa place et alla se ranger
+pr&egrave;s de la muraille, de mani&egrave;re &agrave; ce que l'essieu de son char se trouv&acirc;t
+parall&egrave;le &agrave; une ligne tir&eacute;e &agrave; la craie sur le sable. Le second fut celui
+de l'Ath&eacute;nien &agrave; la tunique bleue; il alla se ranger pr&egrave;s de son
+concurrent. Le troisi&egrave;me fut celui du Thessalien au v&ecirc;tement jaune.
+Enfin, le dernier fut celui de Lucius, &agrave; qui la fortune avait d&eacute;sign&eacute; la
+place la plus d&eacute;savantageuse, comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; jalouse d&eacute;j&agrave; de sa
+victoire de la veille. Les deux derniers nomm&eacute;s all&egrave;rent se placer
+aussit&ocirc;t pr&egrave;s de leurs adversaires. Alors de jeunes esclaves pass&egrave;rent
+entre les chars, tressant les crins des chevaux avec des rubans de la
+couleur de la livr&eacute;e de leur ma&icirc;tre, et faisaient, pour affermir leur
+courage, flotter de petits &eacute;tendards devant les yeux de ces nobles
+animaux, tandis que des aligneurs, tendant une cha&icirc;ne attach&eacute;e &agrave; deux
+anneaux, amenaient les quatre quadriges sur une ligne exactement
+parall&egrave;le.</p>
+
+<p>Il y eut alors un instant d'attente tumultueuse; les paris redoubl&egrave;rent,
+des enjeux nouveaux furent propos&eacute;s et accept&eacute;s, de confuses paroles se
+crois&egrave;rent; puis tout &agrave; coup on entendit la trompette, et, au m&ecirc;me
+instant, tout se tut; les spectateurs debout s'assirent, et cette mer,
+tout &agrave; l'heure si tumultueuse et si agit&eacute;e, aplanit sa surface, et prit
+l'aspect d'une prairie en pente &eacute;maill&eacute;e de mille couleurs. Au dernier
+son de l'instrument, la cha&icirc;ne tomba, et les quatre chars partirent,
+emport&eacute;s de toute la vitesse des chevaux.</p>
+
+<p>Deux tours s'accomplirent pendant lesquels les adversaires gard&egrave;rent, &agrave;
+peu de chose pr&egrave;s, leurs rangs respectifs; cependant, les qualit&eacute;s des
+chevaux commenc&egrave;rent &agrave; se faire jour aux yeux des spectateurs exerc&eacute;s.
+Le Syrien retenait avec peine ses coursiers &agrave; la t&ecirc;te forte et aux
+membres gr&ecirc;les, habitu&eacute;s aux courses vagabondes du d&eacute;sert, et que, de
+sauvages qu'ils &eacute;taient, il avait, &agrave; force de patience et d'art,
+assouplis et fa&ccedil;onn&eacute;s au joug; et l'on sentait que, lorsqu'il leur
+donnerait toute libert&eacute;, ils l'emporteraient aussi rapides que le
+simoun, qu'ils avaient souvent devanc&eacute; dans ces vastes plaines de sables
+qui s'&eacute;tendent du pied des monts de Juda aux rives du lac Asphalle.
+L'Ath&eacute;nien avait fait venir les siens de Thrace; mais, voluptueux et
+fier comme le h&eacute;ros dont il se vantait de descendre, il avait laiss&eacute; &agrave;
+ses esclaves le soin de leur &eacute;ducation, et l'on sentait que son
+attelage, guid&eacute; par une main et excit&eacute; par une voix qui leur &eacute;taient
+inconnues, le seconderait mal dans un moment dangereux. Le Thessalien,
+au contraire, semblait &ecirc;tre l'&acirc;me de ses coursiers d'&Eacute;lide, qu'il avait
+nourris de sa main et exerc&eacute;s cent fois aux lieux m&ecirc;me o&ugrave; Achille
+dressait les siens, entre le P&eacute;n&eacute;us et l'&Eacute;nip&eacute;e. Quant &agrave; Lucius, certes,
+il avait retrouv&eacute; la race de ces chevaux de la Mysie dont parle Virgile,
+et dont les m&egrave;res &eacute;taient f&eacute;cond&eacute;es par le vent; car, quoiqu'il e&ucirc;t le
+plus grand espace &agrave; parcourir, sans aucun effort, sans les retenir ni
+les presser, en les abandonnant &agrave; un galop qui semblait &ecirc;tre leur allure
+ordinaire, il maintenait son rang, et avait m&ecirc;me plut&ocirc;t gagn&eacute; que perdu.</p>
+
+<p>Au troisi&egrave;me tour, les avantages r&eacute;els o&ugrave; fictifs &eacute;taient plus
+clairement dessin&eacute;s: l'Ath&eacute;nien avait gagn&eacute; sur le Thessalien, le plus
+avanc&eacute; de ses concurrents, la longueur de deux lances; le Syrien,
+retenant de toutes ses forces ses chevaux arabes, s'&eacute;tait laiss&eacute;
+d&eacute;passer, s&ucirc;r de reprendre ses avantages; enfin, Lucius, tranquille et
+calme comme le dieu dont il semblait &ecirc;tre la statue, paraissait assister
+&agrave; une lutte &eacute;trang&egrave;re, et dans laquelle il n'aurait eu aucun int&eacute;r&ecirc;t
+particulier, tant sa figure &eacute;tait souriante et son geste dessin&eacute; selon
+les r&egrave;gles les plus exactes de l'&eacute;l&eacute;gance mimique.</p>
+
+<p>Au quatri&egrave;me tour, un incident d&eacute;tourna l'attention des trois
+concurrents pour la fixer plus sp&eacute;cialement sur Lucius: son fouet, qui
+&eacute;tait fait d'une lani&egrave;re de peau de rhinoc&eacute;ros, incrust&eacute;e d'or,
+s'&eacute;chappa de sa main et tomba; aussit&ocirc;t Lucius arr&ecirc;ta tranquillement son
+quadrige, s'&eacute;lan&ccedil;a dans l'ar&egrave;ne, ramassa le fouet qu'on aurait pu croire
+jusqu'alors un instrument inutile, et, remontant sur son char, se trouva
+d&eacute;pass&eacute; de trente pas &agrave; peu pr&egrave;s par ses adversaires. Si court qu'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; cet instant, il avait port&eacute; un coup terrible aux int&eacute;r&ecirc;ts et aux
+esp&eacute;rances de la faction verte; mais leur crainte disparut aussi
+rapidement que la lueur d'un &eacute;clair: Lucius se pencha vers ses chevaux,
+et, sans se servir du fouet, sans les animer du geste, il se contenta de
+faire entendre un sifflement particulier; aussit&ocirc;t ils partirent comme
+s'ils avaient les ailes de P&eacute;gase, et, avant que le quatri&egrave;me tour f&ucirc;t
+achev&eacute;, Lucius avait, au milieu des cris et des applaudissements, repris
+sa place accoutum&eacute;e.</p>
+
+<p>Au cinqui&egrave;me tour, l'Ath&eacute;nien n'&eacute;tait plus ma&icirc;tre de ses chevaux
+emport&eacute;s de toute la vitesse de leur course; il avait laiss&eacute; loin
+derri&egrave;re lui ses rivaux: mais cet avantage factice ne trompait personne,
+et ne pouvait le tromper lui-m&ecirc;me: aussi le voyait-on, &agrave; chaque instant,
+se retourner avec inqui&eacute;tude, et, prenant toutes les ressources de sa
+position m&ecirc;me, au lieu d'essayer de retenir ses chevaux d&eacute;j&agrave; fatigu&eacute;s,
+il les excitait encore de son fouet &agrave; triple lani&egrave;re, les appelant par
+leurs noms, et esp&eacute;rant que, avant qu'ils ne fussent fatigu&eacute;s, il aurait
+gagn&eacute; assez de terrain pour ne pouvoir &ecirc;tre rejoint par les
+retardataires; il sentait si bien, au reste, le peu de puissance qu'il
+effor&ccedil;ait sur son attelage, que, quoiqu'il p&ucirc;t se rapprocher de la
+spina, et par cons&eacute;quent diminuer l'espace &agrave; parcourir, il ne l'essaya
+point, de peur de se briser &agrave; la borne, et se maintint &agrave; la m&ecirc;me
+distance que le sort lui avait assign&eacute;e au moment du d&eacute;part.</p>
+
+<p>Deux tours seulement restaient &agrave; faire, et, &agrave; l'agitation des
+spectateurs et des combattants, on sentait que l'on approchait du
+d&eacute;nouement. Les parieurs bleus, que repr&eacute;sentait l'Ath&eacute;nien,
+paraissaient visiblement inquiets de leur victoire momentan&eacute;e, et lui
+criaient de mod&eacute;rer ses chevaux, mais ces animaux, prenant ces cris pour
+des signes d'excitation, redoublaient de vitesse, et, ruisselant de
+sueur, ils indiquaient qu'ils ne tarderaient pas &agrave; &eacute;puiser le reste de
+leurs forces.</p>
+
+<p>Ce fut dans ce moment que le Syrien l&acirc;cha les r&ecirc;nes de ses coursiers, et
+que les fils du d&eacute;sert abandonn&eacute;s &agrave; eux-m&ecirc;mes commenc&egrave;rent &agrave; s'emparer
+de l'espace. Le Thessalien resta un instant &eacute;tonn&eacute; de la rapidit&eacute; qui
+les entra&icirc;nait, mais aussit&ocirc;t, faisant entendre sa voix &agrave; ses fid&egrave;les
+compagnons, il s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; son tour comme emport&eacute; par un tourbillon.
+Quant &agrave; Lucius, il se contenta de faire entendre le sifflement avec
+lequel il avait d&eacute;j&agrave; excit&eacute; les siens, et, sans qu'ils parussent
+d&eacute;ployer encore toute leur force, il se maintint &agrave; son rang.</p>
+
+<p>Cependant l'Ath&eacute;nien avait vu, comme une temp&ecirc;te fondre sur lui les deux
+rivaux que le sort avait plac&eacute;s &agrave; sa droite et &agrave; sa gauche; il comprit
+qu'il &eacute;tait perdu s'il laissait, entre la spina et lui, l'espace d'un
+char: il se rapprocha en cons&eacute;quence de la muraille assez &agrave; temps pour
+emp&ecirc;cher le Syrien de la c&ocirc;toyer; celui-ci, alors appuya ses chevaux &agrave;
+droite, essayant de passer entre l'Ath&eacute;nien et le Thessalien; mais
+l'espace &eacute;tait trop &eacute;troit. D'un coup d'&oelig;il rapide il vit que le char
+du Thessalien &eacute;tait plus l&eacute;ger et moins solide que le sien, et, prenant
+&agrave; l'instant son parti, il se dirigea obliquement sur lui, et, poussant
+roue contre roue, il brisa l'essieu et renversa char et cocher sur
+l'ar&egrave;ne.</p>
+
+<p>Si habilement ex&eacute;cut&eacute;e qu'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; cette man&oelig;uvre, si rapide qu'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+le choc, et la chute qu'il avait occasionn&eacute;e, le Syrien n'en avait pas
+moins &eacute;t&eacute; momentan&eacute;ment retard&eacute;; mais il reprit aussit&ocirc;t son avantage,
+et l'Ath&eacute;nien vit arriver presqu'en m&ecirc;me temps que lui, au sixi&egrave;me tour,
+les deux rivaux qu'il avait si longtemps laiss&eacute;s en arri&egrave;re. Avant
+d'avoir accompli la sixi&egrave;me partie de cette derni&egrave;re r&eacute;volution, il
+&eacute;tait rejoint et presque aussit&ocirc;t d&eacute;pass&eacute;. La question se trouva donc
+d&egrave;s-lors pendante entre le cocher blanc et le cocher vert, entre l'Arabe
+et le Romain.</p>
+
+<p>Alors on vit un spectacle magnifique: la course de ces huit chevaux
+&eacute;tait si rapide et si &eacute;gale, qu'on e&ucirc;t pu croire qu'ils &eacute;taient attel&eacute;s
+de front; un nuage les enveloppait comme un orage, et comme on entend le
+bruissement du tonnerre, comme on voit l'&eacute;clair sillonner la nue, de
+m&ecirc;me on entendait le bruissement des roues, de m&ecirc;me il semblait, au
+milieu du tourbillon, distinguer la flamme que soufflaient les chevaux
+Le cirque tout entier &eacute;tait debout, les parieurs agitaient les voiles et
+les manteaux verts et blancs, et ceux m&ecirc;mes qui avaient perdu ayant
+adopt&eacute; les couleurs bleue et jaune du Thessalien et du fils d'Ath&egrave;nes,
+oubliant leur d&eacute;faite r&eacute;cente, excitaient les deux adversaires par leurs
+cris et leurs applaudissements. Enfin, il parut que le Syrien allait
+l'emporter, car ses chevaux d&eacute;pass&egrave;rent d'une t&ecirc;te ceux de son
+adversaire, mais au m&ecirc;me moment, et comme s'il n'e&ucirc;t attendu que ce
+signal, Lucius, d'un seul coup de fouet, tra&ccedil;a une ligne sanglante sur
+les croupes de son quadrige; les nobles animaux hennirent d'&eacute;tonnement
+et de douleur; puis, d'un m&ecirc;me &eacute;lan, s'&eacute;lan&ccedil;ant comme l'aigle, comme la
+fl&egrave;che, comme la foudre, ils d&eacute;pass&egrave;rent le Syrien vaincu, accomplirent
+la carri&egrave;re, exig&eacute;e, et, le laissant plus de cinquante pas en arri&egrave;re,
+vinrent s'arr&ecirc;ter au but, ayant fourni la course voulue, c'est-&agrave;-dire
+sept fois le tour de l'ar&egrave;ne.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t de grands cris retentirent avec une admiration qui allait
+jusqu'&agrave; la fr&eacute;n&eacute;sie. Ce jeune Romain inconnu, vainqueur &agrave; la lutte de la
+veille, vainqueur &agrave; la course d'aujourd'hui, c'&eacute;tait Th&eacute;s&eacute;e, c'&eacute;tait
+Castor, c'&eacute;tait Apollon peut-&ecirc;tre qui une fois encore redescendait sur
+la terre; mais &agrave; coup s&ucirc;r c'&eacute;tait un favori des dieux; et lui, pendant
+ce temps, comme accoutum&eacute; &agrave; de pareils triomphes, s'&eacute;lan&ccedil;a l&eacute;g&egrave;rement de
+son char sur la spina, monta quelques degr&eacute;s qui le conduisirent &agrave; un
+pi&eacute;destal, o&ugrave; il s'exposa aux regards des spectateurs, tandis qu'un
+h&eacute;raut proclamait son nom et sa victoire, et que le proconsul Lentulus,
+descendant de son si&egrave;ge, venait lui mettre dans la main une palme
+d'Idurn&eacute;e, et lui ceignait la t&ecirc;te d'une couronne &agrave; feuilles d'or et
+d'argent, entrelac&eacute;es de bandelettes de pourpre. Quant au prix monnay&eacute;
+qu'on lui apportait en esp&egrave;ces d'or dans un vase d'airain, Lucius le
+remit au proconsul pour qu'il f&ucirc;t distribu&eacute; de sa part aux vieillards
+pauvres et aux orphelins.</p>
+
+<p>Puis aussit&ocirc;t il fit un signe &agrave; Sporus, qui accourut rapidement &agrave; lui,
+tenant en ses mains une colombe qu'il avait prise le matin dans la
+voli&egrave;re d'Act&eacute;. Lucius passa autour du cou de l'oiseau de V&eacute;nus une
+bandelette de pourpre &agrave; laquelle &eacute;taient li&eacute;es deux feuilles de la
+couronne d'or et l&acirc;cha le messager de victoire qui prit rapidement son
+vol vers la partie de la ville o&ugrave; s'&eacute;levait la maison d'Amycl&egrave;s.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_V" id="Chapitre_V"></a><a href="#table">Chapitre V</a></h2>
+
+
+<p>Les deux victoires successives de Lucius, et les circonstances bizarres
+qui les avaient accompagn&eacute;es, avaient produit, comme nous l'avons dit,
+une impression profonde sur l'esprit des spectateurs: la Gr&egrave;ce avait &eacute;t&eacute;
+autrefois la terre aim&eacute;e des dieux; Apollon, exil&eacute; du ciel, s'&eacute;tait fait
+berger et avait gard&eacute; les troupeaux d'Adm&egrave;te, roi de Thessalie; V&eacute;nus,
+n&eacute;e au sein des flots, et pouss&eacute;e par les Tritons vers la plage la plus
+voisine, avait abord&eacute; pr&egrave;s de H&eacute;los, et, libre de se choisir les lieux
+de son culte, avait pr&eacute;f&eacute;r&eacute; Gnide, Paphos, Idalie et Cyth&egrave;re, &agrave; tous les
+autres pays du monde. Enfin, les Arcadiens, disputant aux Cr&eacute;tois
+l'honneur d'&ecirc;tre les compatriotes du roi des dieux, faisaient na&icirc;tre
+Jupiter sur le mont Lyc&eacute;e, et cette pr&eacute;tention, f&ucirc;t-elle fausse, il
+&eacute;tait certain du moins que, lorsqu'il lui fallut choisir un empire,
+enfant au souvenir pieux, il posa son tr&ocirc;ne au sommet de l'Olympe. H&eacute;
+bien, tous ces souvenirs des &acirc;ges fabuleux s'&eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;s, gr&acirc;ce
+&agrave; Lucius, &agrave; l'imagination po&eacute;tique de ce peuple que les Romains avaient
+d&eacute;sh&eacute;rit&eacute; de son avenir, mais n'avaient pu d&eacute;pouiller de son pass&eacute;:
+aussi les concurrents qui s'&eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;s pour lui disputer le prix
+du chant se retir&egrave;rent-ils en voyant le mauvais destin de ceux qui lui
+avaient disput&eacute; la palme de la lutte et de la course. On se rappelait le
+sort de Marsyas luttant avec Apollon, et des Pi&eacute;rides d&eacute;fiant les Muses.
+Lucius resta donc seul des cinq concurrents qui s'&eacute;taient fait inscrire:
+mais il n'en fut pas moins d&eacute;cid&eacute; par le proconsul que la f&ecirc;te aurait
+lieu au jour et &agrave; l'heure dits.</p>
+
+<p>Le sujet choisi par Lucius int&eacute;ressait vivement les Corinthiens: c'&eacute;tait
+un po&egrave;me sur M&eacute;d&eacute;e, que l'on attribuait &agrave; l'empereur C&eacute;sar N&eacute;ron
+lui-m&ecirc;me; on sait que cette magicienne, conduite &agrave; Corinthe par Jason
+qui l'avait enlev&eacute;e, et abandonn&eacute;e par lui dans cette ville, avait
+d&eacute;pos&eacute; au pied des autels ses deux fils, les mettant sous la garde des
+dieux, tandis qu'elle empoisonnait sa rivale avec une tunique semblable
+&agrave; celle de Nessus. Mais les Corinthiens, &eacute;pouvant&eacute;s du crime de la m&egrave;re,
+avaient arrach&eacute; les enfants du temple, et les avaient &eacute;cras&eacute;s &agrave; coups de
+pierres. Ce sacril&egrave;ge ne resta point impuni; les dieux veng&egrave;rent leur
+majest&eacute; outrag&eacute;e, et une maladie &eacute;pid&eacute;mique vint frapper alors tous les
+enfants des Corinthiens. Cependant, comme plus de quinze si&egrave;cles
+s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s depuis cette &eacute;poque, les descendants des meurtriers
+niaient le crime de leurs p&egrave;res. Mais une f&ecirc;te institu&eacute;e tous les ans le
+jour du massacre des deux victimes, l'habitude de faire porter aux
+enfants une robe noire, et de leur raser la t&ecirc;te jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de cinq
+ans, en signe d'expiation, &eacute;tait une preuve &eacute;vidente que la terrible
+v&eacute;rit&eacute; l'avait emport&eacute; sur toutes les d&eacute;n&eacute;gations; il est donc facile de
+comprendre combien cette circonstance ajoutait &agrave; la curiosit&eacute; des
+assistants.</p>
+
+<p>Aussi comme la multitude qui avait afflu&eacute; &agrave; Corinthe ne pouvait se
+placer tout enti&egrave;re dans ce th&eacute;&acirc;tre qui, beaucoup plus petit que le
+stade et l'hippodrome, ne contenait que vingt mille spectateurs, on
+avait distribu&eacute; aux plus nobles des Corinthiens et aux plus
+consid&eacute;rables des &eacute;trangers, de petites tablettes d'ivoire sur
+lesquelles &eacute;taient grav&eacute;s des num&eacute;ros qui correspondaient &agrave; d'autres
+chiffres creus&eacute;s sur les gradins. Des d&eacute;signateurs, plac&eacute;s de
+pr&eacute;cinctions en pr&eacute;cinctions, &eacute;taient charg&eacute;s de faire asseoir tout le
+monde, et de veiller &agrave; ce que nul n'usurp&acirc;t les places d&eacute;sign&eacute;es; aussi,
+malgr&eacute; la foule qui se pressait au dehors, tout se passa-t-il avec la
+plus grande r&eacute;gularit&eacute;.</p>
+
+<p>Pour amortir le soleil du mois de mai, le th&eacute;&acirc;tre &eacute;tait couvert d'un
+immense velarium: c'&eacute;tait un voile azur&eacute;, compos&eacute; d'un tissu de soie
+parsem&eacute; d'&eacute;toiles d'or, et au centre duquel, dans un cercle radieux, on
+voyait N&eacute;ron en costume de triomphateur et mont&eacute; sur un char tra&icirc;n&eacute; par
+quatre chevaux. Malgr&eacute; l'ombre dont cette esp&egrave;ce de tente couvrait le
+th&eacute;&acirc;tre, la chaleur &eacute;tait si grande que beaucoup de jeunes gens tenaient
+&agrave; la main de grands &eacute;ventails de plume de paon, avec lesquels ils
+rafra&icirc;chissaient les femmes plut&ocirc;t couch&eacute;es qu'assises sur des coussins
+de pourpre, ou des tapis de Perse, que des esclaves avaient plac&eacute;s
+d'avance sur les gradins qui leur &eacute;taient r&eacute;serv&eacute;s. Parmi ces femmes, on
+voyait Act&eacute; qui, n'osant porter les couronnes que lui avait vou&eacute;es le
+vainqueur, s'&eacute;tait coiff&eacute;e entrem&ecirc;lant &agrave; ses cheveux les deux feuilles
+d'or apport&eacute;es par la colombe. Seulement, au lieu d'une cour de jeunes
+gens fol&acirc;trant aupr&egrave;s d'elle, comme autour de la plupart des femmes
+pr&eacute;sentes au spectacle, elle avait son p&egrave;re, dont la belle figure grave,
+mais en m&ecirc;me temps souriante, indiquait l'int&eacute;r&ecirc;t qu'il prenait aux
+triomphes de son h&ocirc;te, ainsi que la fiert&eacute; qu'il en avait ressentie.
+C'&eacute;tait lui qui, confiant dans la fortune de Lucius, avait d&eacute;termin&eacute; sa
+fille &agrave; venir, certain que cette fois encore ils assisteraient &agrave; une
+victoire.</p>
+
+<p>L'heure annonc&eacute;e pour le spectacle approchait et chacun &eacute;tait dans
+l'attente la plus vive et la plus curieuse, lorsqu'un bruissement pareil
+&agrave; celui du tonnerre retentit, et qu'une l&eacute;g&egrave;re pluie tomba sur les
+spectateurs et rafra&icirc;chit l'atmosph&egrave;re qu'elle embauma. Tous les
+assistants battirent des mains, car ce tonnerre, produit par deux hommes
+qui roulaient derri&egrave;re la sc&egrave;ne des cailloux dans un vase d'airain,
+&eacute;tant celui de Claudius Pulcher, annon&ccedil;ait que le spectacle allait
+commencer; quant &agrave; cette pluie, ce n'&eacute;tait autre chose qu'une ros&eacute;e de
+parfums, compos&eacute;e d'une infusion de safran de Cilicie, qui s'&eacute;chappait
+par jets des statues qui couronnaient le pourtour du th&eacute;&acirc;tre. Un moment
+apr&egrave;s la toile s'abaissa, et Lucius parut la lyre &agrave; la main, ayant &agrave; sa
+gauche l'histrion P&acirc;ris charg&eacute; de faire les gestes pendant qu'il
+chantait, et derri&egrave;re lui le ch&oelig;ur, conduit par le chor&egrave;ge, dirig&eacute; par
+un joueur de fl&ucirc;te et r&eacute;gl&eacute; par un mime.</p>
+
+<p>Aux premi&egrave;res notes que laissa tomber le jeune Romain il fut facile de
+reconna&icirc;tre un chanteur habile et exerc&eacute;; car, au lieu d'entamer &agrave;
+l'instant m&ecirc;me son sujet, il le fit pr&eacute;c&eacute;der d'une esp&egrave;ce de gamme
+contenant deux octaves et une quinte, c'est-&agrave;-dire la plus grande
+&eacute;tendue de voix humaine que l'on e&ucirc;t entendue depuis Timoth&eacute;e; puis ce
+pr&eacute;lude achev&eacute; avec autant de facilit&eacute; que de justesse, il entra dans
+son sujet.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, comme nous l'avons dit, les aventures de M&eacute;d&eacute;e, la femme &agrave; la
+ravissante beaut&eacute;, la magicienne aux terribles enchantements. En ma&icirc;tre
+habile dans l'art sc&eacute;nique, l'empereur Claudius C&eacute;sar N&eacute;ron avait pris
+la fable au moment o&ugrave; Jason, mont&eacute; sur son beau navire Argo, aborde aux
+rives de la Colchide, et rencontre M&eacute;d&eacute;e, la fille du roi Aet&egrave;s,
+cueillant des fleurs sur la rive. &Agrave; ce premier chant, Act&eacute; tressaillit:
+c'est ainsi qu'elle avait vu arriver Lucius; elle aussi cueillait des
+fleurs lorsque la bir&egrave;me aux flancs d'or toucha la plage de Corinthe, et
+elle reconnut dans les demandes de Jason, et dans les r&eacute;ponses de M&eacute;d&eacute;e,
+les propres paroles &eacute;chang&eacute;es entre elle et le jeune Romain.</p>
+
+<p>En ce moment, et comme si pour de si doux sentiments il fallait une
+harmonie particuli&egrave;re, Sporus, profitant d'une interruption faite par le
+ch&oelig;ur, s'avan&ccedil;a, tenant une lyre mont&eacute;e sur le mode ionien,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; onze cordes: cet instrument &eacute;tait pareil &agrave; celui dont
+Thimot&eacute;e fit retentir les sons aux oreilles des Lac&eacute;d&eacute;moniens, et que
+les &eacute;phores jug&egrave;rent si dangereusement eff&eacute;min&eacute;, qu'ils d&eacute;clar&egrave;rent que
+le chanteur avait bless&eacute; la majest&eacute; de l'ancienne musique, et tent&eacute; de
+corrompre les jeunes Spartiates. Il est vrai que les Lac&eacute;d&eacute;moniens
+avaient rendu ce d&eacute;cret vers le temps de la bataille d'Aegos-Potamos,
+qui les rendit ma&icirc;tres d'Ath&egrave;nes.</p>
+
+<p>Or, quatre si&egrave;cles s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s depuis cette &eacute;poque; Sparte &eacute;tait
+au niveau de l'herbe, Ath&egrave;nes &eacute;tait l'esclave de Rome, la Gr&egrave;ce &eacute;tait
+r&eacute;duite au rang de province; la pr&eacute;diction d'Euripide s'&eacute;tait accomplie,
+et, au lieu de faire retrancher par l'ex&eacute;cuteur des d&eacute;crets publics
+quatre cordes &agrave; la lyre corruptrice, Lucius fut applaudi avec un
+enthousiasme qui tenait de la fureur! Quand &agrave; Act&eacute;, elle &eacute;coutait sans
+voix et sans haleine; car il lui semblait que c'&eacute;tait sa propre histoire
+que son amant avait commenc&eacute; de raconter.</p>
+
+<p>En effet, comme Jason, Lucius venait enlever un prix merveilleux, et
+d&eacute;j&agrave; deux tentatives couronn&eacute;es de succ&egrave;s avaient annonc&eacute; que, comme
+Jason, il serait vainqueur; mais, pour c&eacute;l&eacute;brer la victoire, il fallait
+une autre lyre que celle sur laquelle il avait chant&eacute; l'amour. Aussi du
+moment o&ugrave;, apr&egrave;s avoir rencontr&eacute; M&eacute;d&eacute;e au temple d'H&eacute;cate, il a obtenu
+de sa belle ma&icirc;tresse l'aide de son art magique, et les trois talismans
+qui doivent l'aider &agrave; surmonter les obstacles terribles qui s'opposent &agrave;
+la conqu&ecirc;te de la toison, c'est sur une lyre lydienne, lyre aux tons
+tant&ocirc;t graves et tant&ocirc;t per&ccedil;ants, qu'il entreprend sa conqu&ecirc;te: c'est
+alors qu'Act&eacute; fr&eacute;mit de tout son corps: car elle ne peut dans son esprit
+s&eacute;parer Jason de Lucius: elle suit le h&eacute;ros, frott&eacute; des sucs magiques
+qui le rendent invuln&eacute;rable, dans la premi&egrave;re enceinte o&ugrave; se pr&eacute;sentent
+&agrave; lui deux taureaux vulcaniens, &agrave; la taille colossale, aux pieds et aux
+cornes d'airain, et &agrave; la bouche qui vomit le feu; mais &agrave; peine Jason les
+a-t-il touch&eacute;s du fouet enchant&eacute;, qu'ils se laissent tranquillement
+attacher &agrave; une charrue de diamant, et que l'h&eacute;ro&iuml;que laboureur d&eacute;friche
+les quatre arpents consacr&eacute;s &agrave; Mars. De l&agrave;, il passe dans la seconde
+enceinte, et Act&eacute; l'y suit: &agrave; peine y est-il, qu'un serpent gigantesque
+dresse sa t&ecirc;te au milieu d'un bois d'oliviers et de lauriers-roses qui
+lui sert de retraite, et s'avance en sifflant contre le h&eacute;ros. Alors une
+lutte terrible commence, mais Jason est invuln&eacute;rable, le serpent brise
+ses dents en vaines morsures, il s'&eacute;puise inutilement &agrave; le presser dans
+ses replis, tandis qu'au contraire chaque coup de l'&eacute;p&eacute;e de Jason lui
+fait de profondes blessures: bient&ocirc;t c'est le monstre qui recule, et
+Jason qui attaque: c'est le reptile qui fuit, et l'homme qui le presse;
+il entre dans une caverne &eacute;troite et obscure: Jason, rampant comme lui,
+y entre derri&egrave;re lui, puis ressort bient&ocirc;t tenant &agrave; la main la t&ecirc;te de
+son adversaire; alors il revient au champ qu'il a labour&eacute;, et, dans les
+profondes rides que le soc de sa charrue a trac&eacute;es au fond de la terre,
+il s&egrave;me les dents du monstre. Aussit&ocirc;t du sillon magique surgit vivante
+et belliqueuse une race d'hommes arm&eacute;s qui se pr&eacute;cipitent sur lui. Mais
+Jason n'a qu'&agrave; jeter au milieu d'eux le caillou que lui a donn&eacute; M&eacute;d&eacute;e,
+pour que ces hommes tournent leurs armes les uns contre les autres et,
+occup&eacute;s de s'entretuer le laissent p&eacute;n&eacute;trer jusqu'&agrave; la troisi&egrave;me
+enceinte, au milieu de laquelle s'&eacute;l&egrave;ve l'arbre au tronc d'argent, au
+feuillage d'&eacute;meraude, et aux fruits de rubis, aux branches duquel pend
+la toison d'or, d&eacute;pouille du b&eacute;lier Phryxus. Mais un dernier ennemi
+reste plus terrible et plus difficile &agrave; vaincre qu'aucun de ceux qu'a
+d&eacute;j&agrave; combattus Jason: c'est un dragon gigantesque, aux ailes d&eacute;mesur&eacute;es,
+couvert d'&eacute;cailles de diamant, qui le rendent aussi invuln&eacute;rable que
+celui qui l'attaque: aussi avec ce dernier antagoniste les armes
+sont-elles diff&eacute;rentes; c'est une coupe d'or pleine de lait que Jason
+pose &agrave; terre, et o&ugrave; le monstre vient boire un breuvage soporifique qui
+am&egrave;ne un sommeil profond, pendant lequel l'aventureux fils d'&Eacute;son enl&egrave;ve
+la toison d'or. Alors Lucius reprend la lyre ionienne, car M&eacute;d&eacute;e attend
+le vainqueur, et il faut que Jason trouve des paroles d'amour assez
+puissantes pour d&eacute;terminer sa ma&icirc;tresse &agrave; quitter p&egrave;re et patrie, et &agrave;
+le suivre sur les flots. La lutte est longue et douloureuse, mais enfin
+l'amour l'emporte: M&eacute;d&eacute;e, tremblante et demi-nue, quitte son vieux p&egrave;re
+pendant son sommeil; mais, arriv&eacute;e aux portes du palais, une derni&egrave;re
+fois elle veut revoir encore celui qui lui a donn&eacute; le jour: elle
+retourne, le pied timide, la respiration suspendue, elle entre dans la
+chambre du vieillard, s'approche du lit, se penche sur son front, pose
+un baiser d'adieu &eacute;ternel sur ses cheveux blancs, jette un cri
+sanglotant que le vieillard prend pour la voix d'un songe, et revient se
+jeter dans les bras de son amant, qui l'attend au port et qui l'emporte
+&eacute;vanouie dans ce vaisseau merveilleux construit par Minerve elle-m&ecirc;me
+sur les chantiers d'Iolchos, et sous la quille duquel les flots se
+courbent ob&eacute;issants; si bien qu'en revenant &agrave; elle, M&eacute;d&eacute;e voit les rives
+paternelles d&eacute;cro&icirc;tre &agrave; l'horizon, et quitte l'Asie pour l'Europe, le
+p&egrave;re pour l'&eacute;poux, le pass&eacute; pour l'avenir.</p>
+
+<p>Cette seconde partie du po&egrave;me avait &eacute;t&eacute; chant&eacute;e avec tant de passion et
+d'entra&icirc;nement par Lucius, que toutes les femmes &eacute;coutaient avec une
+&eacute;motion puissante: Act&eacute; surtout, comme M&eacute;d&eacute;e, prise du frisson ardent de
+l'amour, l'&oelig;il fixe, la bouche sans voix, la poitrine sans haleine,
+croyait &eacute;couter sa propre histoire, assister &agrave; sa vie dont un art
+magique lui repr&eacute;sentait le pass&eacute; et l'avenir. Aussi au moment o&ugrave; M&eacute;d&eacute;e
+pose ses l&egrave;vres sur les cheveux blancs d'Aet&egrave;s et laisse &eacute;chapper de son
+c&oelig;ur bris&eacute; le dernier sanglot de l'amour filial &agrave; l'agonie, Act&eacute; se
+serra contre Amycl&egrave;s, et, p&acirc;lissante et &eacute;perdue, elle appuya sa t&ecirc;te sur
+l'&eacute;paule du vieillard. Quand &agrave; Lucius, son triomphe &eacute;tait complet: &agrave; la
+premi&egrave;re interruption du po&egrave;me, il avait &eacute;t&eacute; applaudi avec fureur; cette
+fois c'&eacute;taient des cris et des tr&eacute;pignements, et lui seul put faire
+taire, en reprenant la troisi&egrave;me partie de son drame, les clameurs
+d'enthousiasme que lui-m&ecirc;me avait excit&eacute;es.</p>
+
+<p>Cette fois encore il changea de lyre, car ce n'&eacute;tait plus l'amour
+virginal ou voluptueux qu'il avait &agrave; peindre; ce n'&eacute;tait plus le
+triomphe de l'amant et du guerrier, c'&eacute;taient l'ingratitude de l'homme,
+les transports jaloux de la femme: c'&eacute;tait l'amour furieux, d&eacute;lirant,
+fr&eacute;n&eacute;tique; l'amour vengeur et homicide, et alors le mode dorien seul
+pouvait exprimer toutes ses souffrances et toutes ses fureurs.</p>
+
+<p>M&eacute;d&eacute;e vogue sur le vaisseau magique, elle aborde en Ph&eacute;acie, touche &agrave;
+Iolchos pour payer une dette filiale au p&egrave;re de Jason, en le
+rajeunissant; puis elle aborde &agrave; Corinthe, o&ugrave; son amant l'abandonne pour
+&eacute;pouser Creuse, fille du roi d'&Eacute;pire. C'est alors que la femme jalouse
+remplace la ma&icirc;tresse d&eacute;vou&eacute;e. Elle enduit une robe d'un poison
+d&eacute;vorant, et l'envoie &agrave; la fianc&eacute;e qui s'en enveloppe sans d&eacute;fiance;
+puis, pendant qu'elle expire au milieu des tortures et aux yeux de Jason
+infid&egrave;le, fr&eacute;n&eacute;tique et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, pour que la m&egrave;re ne conserve aucun
+souvenir de l'amante, elle &eacute;gorge elle-m&ecirc;me ses deux fils et dispara&icirc;t
+sur un char tra&icirc;n&eacute; par des dragons volants.</p>
+
+<p>&Agrave; cet endroit du po&egrave;me, qui flattait l'orgueil des Corinthiens en
+rejetant, comme l'avait d&eacute;j&agrave; fait Euripide, l'assassinat des enfants sur
+leur m&egrave;re, les applaudissements et les bravos firent place &agrave; des cris et
+&agrave; des tr&eacute;pignements, au milieu desquels &eacute;clatait la voix bruyante des
+castagnettes, instruments destin&eacute;s &agrave; exprimer au th&eacute;&acirc;tre le dernier
+degr&eacute; d'enthousiasme. Alors ce ne fut plus seulement la couronne
+d'olivier pr&eacute;par&eacute;e par le proconsul qui fut d&eacute;cern&eacute;e au chanteur
+merveilleux, ce fut une pluie de fleurs et de guirlandes que les femmes
+arrachaient de leur t&ecirc;te, et jetaient fr&eacute;n&eacute;tiquement sur le th&eacute;&acirc;tre. Un
+instant on e&ucirc;t pu craindre que Lucius ne f&ucirc;t &eacute;touff&eacute; sous les couronnes,
+comme l'avait &eacute;t&eacute; Tarpe&iuml;a sous les boucliers sabins; d'autant plus
+qu'immobile et en apparence insensible &agrave; ce triomphe inou&iuml;, il cherchait
+des yeux, au milieu de ces femmes, celle-l&agrave; surtout aux yeux de laquelle
+il &eacute;tait jaloux de triompher. Enfin, il l'aper&ccedil;ut &agrave; demi morte aux bras
+du vieillard, et, seule au milieu de ces belles Corinthiennes, ayant
+encore sur la t&ecirc;te sa parure de fleurs. Alors il la regarda avec des
+yeux si tendres, il &eacute;tendit vers elle des bras si suppliants, qu'Act&eacute;
+porta sa main &agrave; sa couronne, la d&eacute;tacha de son front, mais manquant de
+force pour l'envoyer jusqu'&agrave; son amant, la laissa tomber au milieu de
+l'orchestre, et se jeta en pleurant dans les bras de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le lendemain, au point du jour, la bir&egrave;me d'or flottait sur les eaux
+bleues du golfe de Corinthe, l&eacute;g&egrave;re et magique comme le navire Argo;
+comme lui elle emportait une autre M&eacute;d&eacute;e, infid&egrave;le &agrave; son p&egrave;re et &agrave; son
+pays: c'&eacute;tait Act&eacute; soutenue par Lucius, et qui, p&acirc;le et debout sur le
+couronnement de la poupe, regardait, &agrave; travers un voile, s'abaisser
+graduellement les montagnes du Cyth&eacute;ron, &agrave; la base desquelles s'appuie
+Corinthe. Immobile, l'&oelig;il fixe et la bouche entrouverte, elle resta
+ainsi tant qu'elle put voir la ville couronnant la colline, et la
+citadelle dominant la ville. Puis, lorsque la ville, la premi&egrave;re, eut
+disparu derri&egrave;re les vagues, lorsque la citadelle, point blanc perdu
+dans l'espace, balanc&eacute; quelque temps encore au sommet des flots, se fut
+effac&eacute; comme un alcyon qui plonge dans la mer, un soupir, o&ugrave;
+s'&eacute;puis&egrave;rent toutes les forces de son &acirc;me, s'&eacute;chappa de sa poitrine, ses
+genoux faiblirent, et elle tomba &eacute;vanouie aux pieds de Lucius.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VI" id="Chapitre_VI"></a><a href="#table">Chapitre VI</a></h2>
+
+
+<p>Lorsque la jeune fugitive rouvrit les yeux, elle se trouva dans la
+chambre principale du navire; Lucius &eacute;tait assis pr&egrave;s de son lit et
+soutenait sa t&ecirc;te p&acirc;le et &eacute;chevel&eacute;e, tandis que, dans un coin,
+tranquille et douce comme une gazelle, dormait la tigresse roul&eacute;e sur un
+tapis de pourpre brod&eacute; d'or. Il &eacute;tait nuit, et &agrave; travers l'ouverture du
+plafond on pouvait apercevoir le beau ciel bleu de l'Ionie tout parsem&eacute;
+d'&eacute;toiles. La bir&egrave;me flottait si doucement, qu'on e&ucirc;t dit un immense
+berceau que la mer complaisante balan&ccedil;ait comme fait une nourrice de la
+couche de son enfant; enfin, toute la nature assoupie &eacute;tait si calme et
+si pure, qu'Act&eacute; fut tent&eacute;e de croire un instant qu'elle avait fait un
+r&ecirc;ve, et qu'elle reposait encore sous le voile virginal de ses jeunes
+ann&eacute;es; mais Lucius, attentif &agrave; son moindre mouvement, s'&eacute;tant aper&ccedil;u de
+son r&eacute;veil, fit claquer ses doigts, et aussit&ocirc;t une jeune et belle
+esclave entra, tenant &agrave; la main une baguette de cire br&ucirc;lante, avec
+laquelle elle alluma la lampe d'or soutenue par le cand&eacute;labre de bronze
+qui s'&eacute;levait au pied du lit. Du moment o&ugrave; la jeune fille &eacute;tait entr&eacute;e,
+l'&oelig;il d'Act&eacute; s'&eacute;tait fix&eacute; sur elle et l'avait suivie avec une attention
+croissante: c'est que cette esclave qu'elle voyait pour la premi&egrave;re fois
+ne lui &eacute;tait cependant pas inconnue; ses traits &eacute;veillaient m&ecirc;me dans sa
+m&eacute;moire des souvenirs r&eacute;cents, et pourtant il lui &eacute;tait impossible
+d'appliquer un nom &agrave; ce jeune et m&eacute;lancolique visage; tant de pens&eacute;es
+diff&eacute;rentes se heurtaient dans la t&ecirc;te de la pauvre enfant, que, ne
+pouvant en porter le poids, elle ferma les yeux et laissa retomber son
+front sur le coussin de son lit. Lucius alors, pensant qu'elle voulait
+dormir, fit signe &agrave; l'esclave de veiller sur son sommeil, et sortit de
+la chambre. L'esclave, rest&eacute;e seule avec Act&eacute;, la regarda un instant
+avec une expression de tristesse ind&eacute;finissable, puis enfin, se couchant
+sur le tapis de pourpre o&ugrave; &eacute;tait &eacute;tendue Phoeb&eacute;, elle se fit un coussin
+de l'&eacute;paule de la tigresse, qui, d&eacute;rang&eacute;e dans son sommeil, ouvrit &agrave;
+moiti&eacute; un &oelig;il &eacute;tincelant et f&eacute;roce, mais qui, reconnaissant une amie,
+au lieu de la punir de tant d'audace, effleura deux ou trois fois sa
+main d&eacute;licate du bout de sa langue sanguinolente, et se recoucha avec
+nonchalance, poussant un soupir qui ressemblait &agrave; un rugissement.</p>
+
+<p>En ce moment une harmonie d&eacute;licieuse s'&eacute;leva des flancs du navire:
+c'&eacute;tait ce m&ecirc;me ch&oelig;ur qu'Act&eacute; avait d&eacute;j&agrave; entendu lorsque la bir&egrave;me
+aborda au port de Corinthe; mais cette fois la solitude et le silence de
+la nuit lui donnaient plus de charmes et plus de myst&egrave;re encore: bient&ocirc;t
+aux voix r&eacute;unies succ&eacute;da une seule voix. Lucius chantait une pri&egrave;re &agrave;
+Neptune, et Act&eacute; reconnut ces sons vibrants qui la veille au th&eacute;&acirc;tre
+avaient &eacute;t&eacute; r&eacute;veiller les cordes les plus secr&egrave;tes de son &acirc;me: c'&eacute;taient
+des accents si sonores et si m&eacute;lodieux, qu'on e&ucirc;t pu croire que les
+syr&egrave;nes du cap Palinure &eacute;taient venues au devant du vaisseau du nouvel
+Ulysse. Act&eacute;, soumise tout enti&egrave;re &agrave; la puissance de cette musique
+enchant&eacute;e, rouvrit ses paupi&egrave;res lass&eacute;es, et l'&oelig;il fix&eacute; sur les &eacute;toiles
+du ciel, elle oublia peu &agrave; peu ses remords et ses douceurs pour ne plus
+penser qu'&agrave; son amour. Depuis longtemps d&eacute;j&agrave; les derni&egrave;res vibrations de
+la lyre et les derni&egrave;res cadences de la voix s'&eacute;taient &eacute;teintes
+lentement, et comme emport&eacute;es sur les ailes des g&eacute;nies de l'air,
+qu'Act&eacute;, tout enti&egrave;re &agrave; cette m&eacute;lodie, &eacute;coutait encore; enfin, elle
+baissa les yeux, et pour la seconde fois son regard rencontra celui de
+la jeune fille. Comme sa ma&icirc;tresse, l'esclave semblait &ecirc;tre sous
+l'empire d'un charme; enfin, les regards des deux femmes se crois&egrave;rent,
+et plus que jamais Act&eacute; fut convaincue que ce n'&eacute;tait pas la premi&egrave;re
+fois que cet &oelig;il triste laissait tomber sur elle son rayon lumineux et
+rapide. Act&eacute; fit un signe de la main, l'esclave se leva: toutes deux
+rest&egrave;rent un instant sans parler; enfin, Act&eacute; rompit la premi&egrave;re le
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ton nom, jeune fille? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Sabina, r&eacute;pondit l'esclave, et ce seul mot fit tressaillir celle qui
+l'interrogeait; car, ainsi que le visage, cette voix ne lui &eacute;tait pas
+&eacute;trang&egrave;re; cependant le nom qu'elle avait prononc&eacute; n'&eacute;veillait en elle
+aucun souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est ta patrie? continua Act&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai quitt&eacute;e si jeune que je n'en ai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ton ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Hier j'&eacute;tais &agrave; Lucius, aujourd'hui je suis &agrave; Act&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui appartiens depuis longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que je me connais.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans doute tu lui es d&eacute;vou&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Comme la fille &agrave; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, viens t'asseoir pr&egrave;s de moi, et parlons de lui.</p>
+
+<p>Sabina ob&eacute;it, mais avec une r&eacute;pugnance visible; Act&eacute;, attribuant cette
+h&eacute;sitation &agrave; la crainte, lui prit la main pour la rassurer: la main de
+l'esclave &eacute;tait froide comme le marbre; cependant, c&eacute;dant au mouvement
+d'attraction de sa ma&icirc;tresse, elle se laissa plut&ocirc;t tomber qu'elle ne
+s'assit dans le fauteuil que celle-ci lui avait d&eacute;sign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'ai-je point d&eacute;j&agrave; vue? continua Act&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, balbutia l'esclave.</p>
+
+<p>&mdash;Au stade, au cirque, au th&eacute;&acirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point quitt&eacute; la bir&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'as pas assist&eacute; aux triomphes de Lucius. J'y suis habitu&eacute;e.</p>
+
+<p>Un nouveau silence succ&eacute;da &agrave; ces demandes et &agrave; ces r&eacute;ponses &eacute;chang&eacute;es
+d'une part avec une curiosit&eacute; croissante, de l'autre avec une r&eacute;pugnance
+marqu&eacute;e. Ce sentiment &eacute;tait si visible, qu'Act&eacute; ne put s'y tromper.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute Sabina, lui dit-elle, je vois combien il t'en co&ucirc;te de changer
+de ma&icirc;tre: je dirai &agrave; Lucius que tu ne veux pas le quitter.</p>
+
+<p>&mdash;N'en fais rien, s'&eacute;cria l'esclave tremblante, quand Lucius ordonne, il
+faut lui ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>&mdash;Sa col&egrave;re est donc bien &agrave; craindre? continua Act&eacute; en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Terrible! r&eacute;pondit l'esclave avec une telle expression de crainte,
+qu'Act&eacute; frissonna malgr&eacute; elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, reprit-elle, ceux qui l'entourent paraissent l'aimer: ce
+jeune Sporus!</p>
+
+<p>&mdash;Sporus! murmura l'esclave.</p>
+
+<p>En ce moment Act&eacute; s'arr&ecirc;ta; ses souvenirs lui revinrent; c'&eacute;tait &agrave;
+Sporus que ressemblait Sabina, et cette ressemblance &eacute;tait si parfaite,
+qu'&eacute;tonn&eacute;e de ne l'avoir pas d&eacute;couverte plus t&ocirc;t, elle saisit les deux
+mains de la jeune fille, et, la regardant en face:</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu Sporus? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon fr&egrave;re, balbutia l'enfant....</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il est rest&eacute; &agrave; Corinthe.</p>
+
+<p>En ce moment la porte se rouvrit: le jeune Romain parut, et Act&eacute;, qui
+tenait encore les deux mains de Sabina entre les siennes, sentit un
+frisson courir dans les veines de sa nouvelle esclave: Lucius fixa son
+&oelig;il bleu et per&ccedil;ant sur le groupe &eacute;trange qui s'offrait &agrave; sa vue, puis,
+apr&egrave;s un instant de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Ma bien-aim&eacute;e Act&eacute;, lui dit-il, ne veux-tu pas profiter de l'aurore
+qui se l&egrave;ve pour venir respirer l'air pur du matin?</p>
+
+<p>Il y avait au fond de cette voix, toute calme et douce qu'elle &eacute;tait &agrave;
+sa surface, quelque chose de vibrant et de m&eacute;tallique, si on peut le
+dire, qu'Act&eacute; remarqua pour la premi&egrave;re fois: aussi un sentiment
+instinctif qui ressemblait &agrave; la terreur p&eacute;n&eacute;tra-t-il si profond&eacute;ment
+dans son &acirc;me, qu'elle prit cette question pour un commandement, et qu'au
+lieu de r&eacute;pondre elle ob&eacute;it; mais ses forces ne second&egrave;rent pas sa
+volont&eacute;, et elle serait tomb&eacute;e, si Lucius ne se f&ucirc;t &eacute;lanc&eacute; vers elle, et
+ne l'e&ucirc;t soutenue. Elle se sentit enlever alors entre les bras de son
+amant, avec la m&ecirc;me facilit&eacute; qu'un aigle e&ucirc;t fait d'une colombe, et,
+tremblante, sans se rendre compte du motif de son effroi, elle se laissa
+emporter, muette et fermant les yeux, comme si cette course e&ucirc;t d&ucirc;
+aboutir &agrave; un pr&eacute;cipice.</p>
+
+<p>En arrivant sur le pont du b&acirc;timent, elle se sentit rena&icirc;tre, tant la
+brise &eacute;tait pure et parfum&eacute;e: d'ailleurs elle n'&eacute;tait plus dans les bras
+de Lucius; aussi prit-elle le courage de rouvrir les yeux; en effet,
+elle &eacute;tait couch&eacute;e sur le couronnement de la poupe, dans un filet &agrave;
+mailles d'or, arr&ecirc;t&eacute; d'un c&ocirc;t&eacute; au m&acirc;t et de l'autre &agrave; une petite colonne
+sculpt&eacute;e qui semblait destin&eacute;e &agrave; servir de support: Lucius, adoss&eacute; au
+m&acirc;t, &eacute;tait debout &agrave; cot&eacute; d'elle.</p>
+
+<p>Pendant la nuit, le vaisseau, favoris&eacute; par le vent, &eacute;tait sorti du golfe
+de Corinthe, et, doublant le cap d'Elis avait pass&eacute; entre Hiacynthe et
+C&eacute;phalonie: le soleil semblait se lever derri&egrave;re ces deux &icirc;les, et ses
+premiers rayons illuminaient la cr&ecirc;te des montagnes qui les s&eacute;parent en
+deux parties, si bien que le versant occidental &eacute;tait encore plong&eacute; dans
+l'ombre. Act&eacute; ignorait compl&egrave;tement o&ugrave; elle &eacute;tait de sorte que, se
+retournant vers Lucius:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce encore la Gr&egrave;ce? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Lucius, et ce parfum qui vient &agrave; nous comme un dernier adieu,
+c'est celui des roses de Same et des orangers de Hiacynthe: il n'y a pas
+d'hiver pour ces deux s&oelig;urs jumelles, qui s'&eacute;panouissent au soleil
+comme des corbeilles de fleurs. Ma belle Act&eacute; veut-elle que je lui fasse
+b&acirc;tir un palais dans chacune de ces &icirc;les?</p>
+
+<p>&mdash;Lucius, dit Act&eacute;, tu m'effraies parfois en me faisant des promesses
+qu'un Dieu seul pourrait tenir: qui es-tu donc, et que me caches-tu!
+es-tu Jupiter Tonnant? et crains-tu, en m'apparaissant dans ta
+splendeur, que ta foudre ne me d&eacute;vore comme elle a fait de S&eacute;mel&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, r&eacute;pondit Lucius en souriant; je ne suis rien qu'un
+pauvre chanteur, &agrave; qui un oncle a laiss&eacute; toute sa fortune, &agrave; la
+condition que je porterais son nom; ma seule puissance est dans mon
+amour, Act&eacute;, mais je sens que, soutenu par lui, j'entreprendrais les
+douze travaux d'Hercule.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'aimes donc? demanda la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon &acirc;me! dit Lucius.</p>
+
+<p>Et le Romain pronon&ccedil;a ces paroles avec un accent si puissant et si vrai,
+que sa ma&icirc;tresse tendit les deux mains au ciel comme pour le remercier
+de son bonheur: car, dans ce moment, elle avait oubli&eacute; tout: et regrets
+et remords s'effa&ccedil;aient de son &acirc;me, comme &agrave; ses yeux sa patrie qui
+disparaissait &agrave; l'horizon.</p>
+
+<p>Ils vogu&egrave;rent ainsi pendant six jours, sous un ciel bleu, sur une mer
+bleue; le septi&egrave;me, ils aper&ccedil;urent, vers la proue du vaisseau, la ville
+de Lecri, b&acirc;tie par les soldats d'Ajax. Alors, doublant le promontoire
+d'Hercule, ils entr&egrave;rent dans le d&eacute;troit de Sicile, laissant &agrave; leur
+gauche Messine, l'ancienne Zancl&eacute;, au port recourb&eacute; comme une faux; &agrave;
+leur droite Rh&eacute;gium, &agrave; qui Denis le Tyran fit demander une femme, et qui
+lui offrit la fille du bourreau; puis, naviguant directement entre la
+bouillante Charybde et l'aboyante Scylla, ils salu&egrave;rent d'un dernier
+adieu les flots d'Ionie, et entr&egrave;rent dans la mer Tyrrh&eacute;nienne, &eacute;clair&eacute;e
+par le volcan de Strongyle, phare &eacute;ternel de la M&eacute;diterran&eacute;e. Cinq jours
+encore ils vogu&egrave;rent, tant&ocirc;t &agrave; la voile, tant&ocirc;t &agrave; la rame, voyant
+s'&eacute;lever successivement devant eux Helea, pr&egrave;s de laquelle on
+distinguait encore les ruines du tombeau de Palinure; Poestum et ses
+trois temples, Capr&eacute;e et ses douze palais. Puis enfin ils entr&egrave;rent dans
+le golfe magnifique au fond duquel s'&eacute;levait Neapolis, cette belle fille
+grecque, esclave affranchie par Rome, nonchalamment couch&eacute;e au pied de
+son V&eacute;suve fumant, ayant &agrave; sa droite Herculanum, Pomp&eacute;i et Stabbia qui,
+vingt ans plus tard devaient dispara&icirc;tre dans leur tombe de lave; et &agrave;
+sa gauche, Put&eacute;oli et son pont gigantesque, Ba&iuml;a tant crainte par
+Properce, et Baules, que devait bient&ocirc;t rendre c&eacute;l&egrave;bre le parricide de
+N&eacute;ron.</p>
+
+<p>&Agrave; peine Lucius fut-il en vue de la ville, qu'il fit changer les voiles
+blanches de sa bir&egrave;me contre des voiles de pourpre, et orner son mat
+d'une branche de laurier: sans doute, ce signal &eacute;tait convenu et
+annon&ccedil;ait la victoire, car, &agrave; peine fut-il arbor&eacute;, qu'un grand mouvement
+parut s'effectuer sur le rivage, et que le peuple se pr&eacute;cipita au devant
+du vaisseau olympique; il entra dans la rade au bruit des instruments,
+aux chants des matelots, et aux applaudissements de la multitude. Un
+char attel&eacute; de quatre chevaux blancs attendait Lucius; il y monta,
+rev&ecirc;tu d'une robe de pourpre, drap&eacute; d'une chlamyde bleue &eacute;toil&eacute;e d'or,
+portant au front la couronne olympique qui &eacute;tait d'olivier, et &agrave; la main
+la couronne pythique qui &eacute;tait de laurier. Puis on fit une br&egrave;che aux
+murs de la ville, et le triomphateur y entra comme un conqu&eacute;rant.</p>
+
+<p>Pendant toute la route, ce furent de pareilles f&ecirc;tes et de semblables
+honneurs. &Agrave; Fondi, un vieillard de soixante-cinq ans, dont la famille
+&eacute;tait aussi ancienne que Rome, et qui, apr&egrave;s la guerre d'Afrique, avait
+obtenu l'ovation et trois sacerdoces, lui avait fait pr&eacute;parer des jeux
+splendides et venait lui-m&ecirc;me au devant de lui pour les lui offrir.
+Cette d&eacute;marche de la part d'un homme si consid&eacute;rable parut faire grande
+sensation parmi la suite de Lucius, qui s'augmentait de moment en
+moment: c'est qu'on racontait d'&eacute;tranges choses sur ce vieillard. Un de
+ses a&iuml;eux faisait un sacrifice, lorsqu'un aigle s'abattit sur la
+victime, lui arracha les entrailles et les emporta sur un ch&ecirc;ne. Il lui
+fut pr&eacute;dit alors qu'un de ses descendants serait empereur, et ce
+descendant, disait-on, c'&eacute;tait Galba; car un jour qu'il &eacute;tait venu, avec
+plusieurs jeunes gar&ccedil;ons de son &acirc;ge, saluer Octave, celui-ci, frapp&eacute;
+d'une esp&egrave;ce de double vue momentan&eacute;e, lui avait pass&eacute; la main sur la
+joue en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Et toi aussi, mon enfant, tu essaieras de notre puissance.</p>
+
+<p>Livie l'aimait au point qu'elle lui laissa en mourant cinquante millions
+de sesterces; mais comme la somme &eacute;tait en chiffres, Tib&egrave;re la r&eacute;duisit
+&agrave; cinq cent mille; et peut-&ecirc;tre la haine du vieil empereur, qui savait
+la pr&eacute;diction de l'oracle, ne se serait-elle pas born&eacute;e l&agrave;, si
+Thrasylle, son astrologue, ne lui avait dit que c'&eacute;tait dans sa
+vieillesse seulement que Galba devait r&eacute;gner.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vive donc! avait-il r&eacute;pondu alors, car cela ne m'importe pas.</p>
+
+<p>En effet, Tib&egrave;re &eacute;tait mort; Caligula et Claude avaient occup&eacute; le tr&ocirc;ne;
+C&eacute;sar N&eacute;ron &eacute;tait empereur; Galba avait soixante-cinq ans, et rien
+n'annon&ccedil;ait qu'il touch&acirc;t &agrave; la supr&ecirc;me puissance. Cependant, comme les
+successeurs de Tib&egrave;re, plus rapproch&eacute;s du moment de la pr&eacute;diction,
+pouvaient ne pas avoir la m&ecirc;me insouciance que lui, Galba portait
+habituellement, m&ecirc;me pendant son sommeil, un poignard suspendu au cou
+par une cha&icirc;ne, et ne sortait jamais sans emporter avec lui un million
+de sesterces en or, pour le cas o&ugrave; il lui faudrait fuir des licteurs ou
+gagner des assassins.</p>
+
+<p>Le vainqueur passa deux jours chez Galba, au milieu des f&ecirc;tes et des
+triomphes; et l&agrave; Act&eacute; fut t&eacute;moin d'une pr&eacute;caution qu'elle n'avait jamais
+vu prendre &agrave; Lucius, et dont elle ne pouvait se rendre compte: des
+soldats, qui &eacute;taient venus au devant du triomphateur pour lui servir
+d'escorte, veillaient la nuit dans les appartements qui entouraient sa
+chambre, et, avant de se coucher, son amant prenait le soin &eacute;trange de
+mettre son &eacute;p&eacute;e sous le chevet de son lit. Act&eacute; n'osait l'interroger;
+mais elle sentait instinctivement que quelque p&eacute;ril le mena&ccedil;ait: aussi
+le priait-elle instamment chaque matin de partir; enfin, le troisi&egrave;me
+jour, il quitta Fondi, et, continuant sa route triomphale &agrave; travers les
+villes dont il &eacute;br&eacute;chait les murailles, il parvint enfin, avec un
+cort&egrave;ge qui ressemblait plut&ocirc;t &agrave; l'arm&eacute;e d'un satrape qu'&agrave; la suite d'un
+simple vainqueur, &agrave; la montagne d'Albano. Arriv&eacute;e au sommet, Act&eacute; jeta
+un cri de surprise et d'admiration: elle venait, au bout de la voie
+Appia, de d&eacute;couvrir Rome dans toute son &eacute;tendue et toute sa splendeur.</p>
+
+<p>C'est qu'en effet Rome se pr&eacute;sentait aux regards de la jeune Grecque
+sous son plus magnifique aspect. La voie Appienne &eacute;tait surnomm&eacute;e la
+reine des routes, comme &eacute;tant la plus belle et la plus importante, car,
+partant de la mer Tyrrh&eacute;nienne, elle franchissait les Apennins,
+traversait la Calabre, et allait aboutir &agrave; la mer Adriatique. Depuis
+Albano jusqu'&agrave; Rome, elle servait de promenade publique, et, selon
+l'habitude des anciens qui ne voyaient dans la mort qu'un repos, et qui
+cherchaient pour leurs cendres les endroits les plus pittoresques et les
+plus fr&eacute;quent&eacute;s, elle &eacute;tait bord&eacute;e de chaque c&ocirc;t&eacute; de magnifiques
+tombeaux, parmi lesquels, pour son antiquit&eacute;, on r&eacute;putait celui
+d'Ascagne; pour son souvenir h&eacute;ro&iuml;que, on honorait celui des Horaces, et
+pour sa magnificence imp&eacute;riale, on citait celui de C&eacute;cilia M&eacute;tella.</p>
+
+<p>Or, ce jour-l&agrave;, toute cette magnifique route &eacute;tait couverte de curieux
+venant au devant de Lucius: les uns montant de brillants &eacute;quipages
+attel&eacute;s de mules d'Espagne, aux harnais de pourpre; les autres couch&eacute;s
+dans des liti&egrave;res que portaient huit esclaves v&ecirc;tus de magnifiques
+penulae et qu'accompagnaient des coureurs aux robes retrouss&eacute;es: ceux-ci
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s de cavaliers numides qui soulevaient la poussi&egrave;re et &eacute;cartaient
+la foule sur leur passage: ceux-l&agrave; lan&ccedil;aient devant eux une troupe de
+chiens molosses aux colliers &agrave; clous d'argent. &Agrave; peine les premiers
+eurent-ils aper&ccedil;u le vainqueur, que leurs cris, r&eacute;p&eacute;t&eacute;s de bouche en
+bouche, vol&egrave;rent vers les murs de la ville. Au m&ecirc;me instant, et sur
+l'ordre d'un cavalier qui partit au galop, les promeneurs se rang&egrave;rent
+aux deux c&ocirc;t&eacute;s de la voie qui, large de trente-six pieds, offrit un
+passage facile au quadrige triomphant qui continua de s'avancer vers la
+ville. Un mille &agrave; peu pr&egrave;s avant la porte, un escadron de cavaliers,
+compos&eacute; de cinq cents hommes, attendait le cort&egrave;ge et se mit &agrave; sa t&ecirc;te.
+Ils n'avaient pas fait cinquante pas, qu'Act&eacute; s'aper&ccedil;ut que les chevaux
+&eacute;taient ferr&eacute;s en argent, et que les fers, mal assur&eacute;s, se d&eacute;tachaient
+et roulaient sur le pav&eacute;, de sorte que le peuple, pour les ramasser, se
+pr&eacute;cipitait avidement sous les pieds de ces animaux, au risque d'&ecirc;tre
+&eacute;cras&eacute; par eux. Arriv&eacute; aux portes de la ville, le char victorieux y
+entra au milieu des acclamations fr&eacute;n&eacute;tiques de la multitude. Act&eacute; ne
+comprenait rien &agrave; cette ivresse, et cependant se laissait entra&icirc;ner par
+elle. Elle entendait m&ecirc;ler le nom de C&eacute;sar &agrave; celui de Lucius. Elle
+passait sous des arcs de triomphe, au milieu de rues jonch&eacute;es de fleurs
+et embaum&eacute;es d'encens. &Agrave; chaque carrefour, des sacrificateurs immolaient
+des victimes aux autels des Lares de la patrie. Elle traversait les plus
+magnifiques quartiers de la ville; le grand cirque dont on avait abattu
+trois arcades, le Velabre et le Forum; enfin, joignant la voie Sacr&eacute;e,
+le cort&egrave;ge commen&ccedil;a de gravir le Capitole et ne s'arr&ecirc;ta qu'en face du
+temple de Jupiter.</p>
+
+<p>Alors Lucius descendit de son char et monta les escaliers qui
+conduisaient au temple. Les Flamines l'attendaient aux portes, et
+l'accompagn&egrave;rent jusqu'au pied de la statue. Arriv&eacute; l&agrave;, il d&eacute;posa les
+troph&eacute;es de sa victoire sur les genoux du dieu, et, prenant un stylet,
+il &eacute;crivit, sur une plaque d'or massif que lui pr&eacute;senta le grand-pr&ecirc;tre,
+l'inscription suivante:</p>
+
+<p>Lucius-Domitius-Claudius N&eacute;ron, vainqueur &agrave; la lutte, &agrave; la course et au
+chant, a consacr&eacute; ces trois couronnes &agrave; Jupiter, tr&egrave;s bon et tr&egrave;s grand.</p>
+
+<p>Au milieu des acclamations qui s'&eacute;lev&egrave;rent aussit&ocirc;t de tous c&ocirc;t&eacute;s, un
+cri de terreur se fit entendre: Act&eacute; venait de reconna&icirc;tre que le pauvre
+chanteur qu'elle avait suivi comme amant n'&eacute;tait autre que C&eacute;sar
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VII" id="Chapitre_VII"></a><a href="#table">Chapitre VII</a></h2>
+
+
+<p>Cependant, au milieu de l'ivresse de son triomphe, l'empereur n'avait
+point oubli&eacute; Act&eacute;. La jeune Grecque n'&eacute;tait point encore revenue de la
+surprise m&ecirc;l&eacute;e d'&eacute;pouvante que lui avaient caus&eacute;e le nom et le titre de
+son amant, lorsqu'elle vit s'approcher d'elle deux esclaves liburniens
+qui, de la part de N&eacute;ron, l'invit&egrave;rent respectueusement &agrave; les suivre.
+Act&eacute; ob&eacute;it machinalement, ignorant o&ugrave; on la conduisait, ne pensant pas
+m&ecirc;me &agrave; le demander, tant elle &eacute;tait ab&icirc;m&eacute;e dans cette id&eacute;e terrible
+qu'elle &eacute;tait la ma&icirc;tresse de cet homme dont elle n'avait jamais entendu
+prononcer le nom qu'avec terreur. Au bas du Capitole, entre le
+Tabularium et le temple de la Concorde, elle trouva une liti&egrave;re
+magnifique port&eacute;e par six esclaves &eacute;gyptiens la poitrine orn&eacute;e de
+plaques d'argent poli en forme de croissant, les bras et les jambes
+entour&eacute;s d'anneaux du m&ecirc;me m&eacute;tal, et, assise pr&egrave;s de la liti&egrave;re, Sabina,
+qu'elle avait perdue un instant de vue au milieu du triomphe, et qu'elle
+retrouvait l&agrave; justement comme pour compl&eacute;ter tous ses souvenirs. Act&eacute;
+monta dans la liti&egrave;re, s'y coucha sur des coussins de soie et s'avan&ccedil;a
+vers le Palatin, accompagn&eacute;e par Sabina qui, la suivant &agrave; pied, marchait
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle et dirigeait sur sa ma&icirc;tresse l'ombre d'un grand &eacute;ventail
+en plumes de paon, fix&eacute; au bout d'un roseau des Indes. Pendant trois
+cents pas &agrave; peu pr&egrave;s, la liti&egrave;re suivit sur la voie Sacr&eacute;e le m&ecirc;me
+chemin qu'Act&eacute; avait parcouru &agrave; la suite de C&eacute;sar; puis bient&ocirc;t, prenant
+&agrave; droite, elle passa entre le temple de Phoeb&eacute; et celui de
+Jupiter-Stator, monta quelques degr&eacute;s qui conduisaient au Palatin, puis,
+arriv&eacute;e sur le magnifique plateau qui couronne la montagne, elle la
+c&ocirc;toya un instant du c&ocirc;t&eacute; qui dominait la rue Suburanne et la Via-Nova;
+enfin, arriv&eacute;e en face de la fontaine Juturne, elle s'arr&ecirc;ta sur le
+seuil d'une petite maison isol&eacute;e, et aussit&ocirc;t les deux Liburniens
+apport&egrave;rent &agrave; chaque c&ocirc;t&eacute; de la liti&egrave;re un marche-pied couvert d'un
+tapis de pourpre; afin que celle que l'empereur venait de leur donner
+pour ma&icirc;tresse ne pr&icirc;t pas m&ecirc;me la peine d'indiquer d'un signe le c&ocirc;t&eacute;
+par lequel elle d&eacute;sirait de descendre.</p>
+
+<p>Act&eacute; &eacute;tait attendue, car la porte s'ouvrit &agrave; son approche, et,
+lorsqu'elle l'eut franchie, se referma derri&egrave;re elle sans qu'elle v&icirc;t la
+personne charg&eacute;e des fonctions de ianitor. Sabina l'accompagnait seule,
+et, sans doute pensant qu'apr&egrave;s une route longue et fatigante le premier
+d&eacute;sir de sa ma&icirc;tresse devait &ecirc;tre celui de se mettre au bain, elle la
+conduisit &agrave; l'apodyterium, chambre que l'on appelait ainsi d'un verbe
+grec qui signifie d&eacute;pouiller; mais, arriv&eacute;e l&agrave;, Act&eacute;, tout &eacute;mue et toute
+pr&eacute;occup&eacute;e encore de cette fatalit&eacute; &eacute;trange qui l'avait entra&icirc;n&eacute;e &agrave; la
+suite du ma&icirc;tre du monde, s'assit sur le banc qui r&eacute;gnait &agrave; l'entour de
+la salle, en faisant &agrave; Sabina signe d'attendre un instant. &Agrave; peine
+&eacute;tait-elle plong&eacute;e dans ses r&ecirc;veries, que, comme si le ma&icirc;tre invisible
+et puissant qu'elle s'&eacute;tait choisi avait craint qu'elle ne s'y
+abandonn&acirc;t, une musique douce et sonore se fit entendre, sans qu'on p&ucirc;t
+pr&eacute;ciser l'endroit d'o&ugrave; elle partait: en effet, les musiciens &eacute;taient
+dispos&eacute;s de mani&egrave;re que toute la chambre f&ucirc;t ceinte d'harmonie. Sans
+doute N&eacute;ron, qui avait remarqu&eacute; l'influence que prenaient sur la jeune
+Grecque ces sons myst&eacute;rieux, dont plusieurs fois dans la travers&eacute;e il
+avait &eacute;t&eacute; &agrave; m&ecirc;me de suivre les effets, avait ordonn&eacute; d'avance cette
+distraction &agrave; des souvenirs dont il d&eacute;sirait de combattre la puissance.
+Si telle avait &eacute;t&eacute; sa pens&eacute;e, il ne fut point tromp&eacute; dans son attente;
+car &agrave; peine la jeune fille eut-elle entendu ces accords, qu'elle releva
+doucement la t&ecirc;te, que les pleurs qui coulaient sur ses joues
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent, et qu'une derni&egrave;re larme, s'&eacute;chappant de ses yeux, trembla
+un instant au bout de ses longs cils comme une goutte de ros&eacute;e aux
+pistils d'une fleur, et, comme la ros&eacute;e aux rayons du soleil, sembla
+bient&ocirc;t se s&eacute;cher au feu du regard qu'elle avait obscurci; en m&ecirc;me
+temps, une vive teinte de pourpre reparut sur ses l&egrave;vres p&acirc;lies et
+entrouvertes comme pour un sourire ou pour un baiser.</p>
+
+<p>Alors Sabina s'approcha de sa ma&icirc;tresse, qui, au lieu de se d&eacute;fendre
+davantage, l'aida elle-m&ecirc;me &agrave; d&eacute;tacher ses v&ecirc;tements qui, les uns apr&egrave;s
+les autres, tomb&egrave;rent &agrave; ses pieds, la laissant nue et rougissante, comme
+la V&eacute;nus pudique: c'&eacute;tait une beaut&eacute; si parfaite et si virginale qui
+venait de se d&eacute;voiler, que l'esclave elle-m&ecirc;me sembla rester en extase
+devant elle, et que, lorsqu'Act&eacute;, pour s'avancer vers la seconde
+chambre, posa la main sur son &eacute;paule nue, elle la sentit fr&eacute;mir par tout
+le corps et vit les joues p&acirc;les de Sabina se couvrir &agrave; l'instant de
+rougeur, comme si une flamme l'e&ucirc;t touch&eacute;e. &Agrave; cette vue, Act&eacute; s'arr&ecirc;ta,
+craignant d'avoir fait mal &agrave; sa jeune suivante; mais celle-ci, devinant
+le motif de son h&eacute;sitation, lui saisit aussit&ocirc;t la main qu'elle avait
+soulev&eacute;e, et, l'appuyant de nouveau sur son &eacute;paule, elle entra avec elle
+dans le tepidarium.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une vaste chambre carr&eacute;e, au milieu de laquelle s'&eacute;tendait un
+bassin d'eau ti&egrave;de pareil &agrave; un lac; de jeunes esclaves, la t&ecirc;te
+couronn&eacute;e du roseaux, de narcisses et de nymph&eacute;as, se jouaient &agrave; sa
+surface comme une troupe de na&iuml;ades, et &agrave; peine eurent-elles aper&ccedil;u
+Act&eacute;, qu'elles pouss&egrave;rent vers le bord le plus proche d'elle une conque
+d'ivoire incrust&eacute;e de corail et de nacre. C'&eacute;tait une suite
+d'enchantements si rapides, qu'Act&eacute; s'y laissait aller comme &agrave; un songe.
+Elle s'assit donc sur cette barque fragile, et, en un instant, comme
+V&eacute;nus entour&eacute;e de sa cour marine, elle se trouva au milieu de l'eau.</p>
+
+<p>Alors cette d&eacute;licieuse musique qui l'avait d&eacute;j&agrave; charm&eacute;e se fit entendre
+de nouveau; bient&ocirc;t les voix des na&iuml;adesse m&ecirc;l&egrave;rent &agrave; ces accents: elles
+disaient la fable d'Hylas allant puiser de l'eau sur les rivages de la
+Troade, et, comme les nymphes du fleuve Ascanius appelaient le favori
+d'Hercule du geste et de la voix, elles tendaient les bras &agrave; Act&eacute;, et
+l'invitaient, en chantant, &agrave; descendre au milieu d'elles. Les jeux de
+l'onde &eacute;taient familiers &agrave; la jeune Grecque; mille fois avec ses
+compagnes elle avait travers&eacute; &agrave; la nage le golfe de Corinthe; aussi
+s'&eacute;lan&ccedil;a-t-elle sans h&eacute;sitation au milieu de cette mer ti&egrave;de et
+parfum&eacute;e, o&ugrave; ses esclaves la re&ccedil;urent comme leur reine.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient toutes des jeunes filles choisies parmi les plus belles; les
+unes avaient &eacute;t&eacute; enlev&eacute;es au Caucase, les autres &agrave; la Gaule; celles-ci
+venaient de l'Inde, celles-l&agrave; d'Espagne; et cependant, au milieu de
+cette troupe d'&eacute;lite choisie par l'amour pour la volupt&eacute;, Act&eacute; semblait
+une d&eacute;esse. Au bout d'un instant, lorsqu'elle eut gliss&eacute; sur la surface
+de l'eau comme une syr&egrave;ne, lorsqu'elle eut plong&eacute; comme une na&iuml;ade,
+lorsqu'elle se fut roul&eacute;e dans ce lac factice, avec la souplesse et la
+gr&acirc;ce d'un serpent, elle s'aper&ccedil;ut que Sabina manquait &agrave; sa cour marine,
+et, la cherchant des yeux, elle l'aper&ccedil;ut assise et se cachant la t&ecirc;te
+dans sa rica. Famili&egrave;re et rieuse comme un enfant, elle l'appela: Sabina
+tressaillit et souleva le manteau qui lui voilait le visage; alors, avec
+des rires d'une expression &eacute;trange et qu'Act&eacute; ne put comprendre, d'une
+voix folle et railleuse, ces femmes appel&egrave;rent toutes ensembles Sabina,
+sortant &agrave; moiti&eacute; de l'eau pour l'inviter du geste &agrave; venir les joindre.
+Un instant la jeune esclave parut pr&ecirc;te &agrave; ob&eacute;ir &agrave; cet appel; quelque
+chose de bizarre se passait dans son &acirc;me: ses yeux &eacute;taient ardents, sa
+figure br&ucirc;lante; et cependant des larmes coulaient de ses paupi&egrave;res et
+se s&eacute;chaient sur ses joues; mais, au lieu de c&eacute;der &agrave; ce qui &eacute;tait
+visiblement son d&eacute;sir, Sabina s'&eacute;lan&ccedil;a vers la porte, comme pour se
+soustraire &agrave; cette voluptueuse magie; ce mouvement ne fut pas si rapide,
+cependant, qu'Act&eacute; n'e&ucirc;t le temps de sortir de l'eau et de lui barrer le
+passage au milieu des rires de toutes les esclaves; alors Sabina parut
+pr&egrave;s de s'&eacute;vanouir; ses genoux trembl&egrave;rent, une sueur froide coula de
+son front, enfin, elle p&acirc;lit si visiblement, qu'Act&eacute;, craignant qu'elle
+ne tomb&acirc;t, &eacute;tendit les bras vers elle et la re&ccedil;ut sur sa poitrine nue;
+mais aussit&ocirc;t elle la repoussa en jetant un l&eacute;ger cri de douleur. Dans
+le paroxysme &eacute;trange dont l'esclave &eacute;tait agit&eacute;e, sa bouche avait touch&eacute;
+l'&eacute;paule de sa ma&icirc;tresse et y avait imprim&eacute; une ardente morsure; puis
+aussit&ocirc;t, &eacute;pouvant&eacute;e de ce qu'elle avait fait, elle s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute;e hors
+de la chambre.</p>
+
+<p>Au cri pouss&eacute; par Act&eacute;, les esclaves &eacute;taient accourues et s'&eacute;taient
+group&eacute;es autour de leur ma&icirc;tresse; mais celle-ci, tremblant que Sabina
+ne f&ucirc;t punie, avait &eacute;t&eacute; la premi&egrave;re &agrave; renfermer sa douleur, et essuyait,
+en s'effor&ccedil;ant de sourire, une ou deux gouttes de sang qui roulaient sur
+sa poitrine, pareilles &agrave; du corail liquide: l'accident &eacute;tait du reste
+trop l&eacute;ger pour causer &agrave; Act&eacute; une autre impression que celle de
+l'&eacute;tonnement; aussi s'avan&ccedil;a-t-elle vers la chambre voisine o&ugrave; devait se
+compl&eacute;ter le bain, et qu'on appelait le caldarium.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une petite salle circulaire, entour&eacute;e de gradins et garnie tout
+&agrave; l'entour de niches &eacute;troites contenant chacune un si&egrave;ge; un r&eacute;servoir
+d'eau bouillante occupait le milieu de la chambre et formait une vapeur
+aussi &eacute;paisse que celle qui, le matin, court &agrave; la surface d'un lac;
+seulement, ce brouillard enflamm&eacute; &eacute;tait &eacute;chauff&eacute; encore par un fourneau
+ext&eacute;rieur, dont les flammes circulaient dans des tuyaux qui
+enveloppaient le caldarium de leurs bras rougis, et couraient le long
+des parois ext&eacute;rieures, comme le lierre contre une muraille.</p>
+
+<p>Lorsqu'Act&eacute;, qui n'avait point encore l'habitude de ces bains connus et
+pratiqu&eacute;s &agrave; Rome seulement, entra dans cette chambre, elle fut tellement
+saisie par les flots de la vapeur qui roulaient comme des nuages,
+qu'haletante et sans voix, elle &eacute;tendit les bras et voulut appeler au
+secours; mais elle ne put que jeter des cris inarticul&eacute;s et &eacute;clater en
+sanglots; elle tenta alors de s'&eacute;lancer vers la porte; mais retenue dans
+les bras de ses esclaves, elle se renversa en arri&egrave;re en faisant signe
+qu'elle &eacute;touffait. Aussit&ocirc;t une de ses femmes tira une cha&icirc;ne, et un
+bouclier d'or qui fermait le plafond s'ouvrit comme une soupape et
+laissa p&eacute;n&eacute;trer un courant d'air ext&eacute;rieur au milieu de cette atmosph&egrave;re
+qui allait cesser d'&ecirc;tre respirable: ce fut la vie; Act&eacute; sentit sa
+poitrine se dilater, une faiblesse douce et pleine de langueur s'empara
+d'elle; elle se laissa conduire vers un des si&egrave;ges et s'assit,
+commen&ccedil;ant d&eacute;j&agrave; &agrave; supporter avec plus de force cette temp&eacute;rature
+incandescente, qui semblait, au lieu du sang, faire courir dans les
+veines une flamme liquide; enfin, la vapeur devint de nouveau si &eacute;paisse
+et si br&ucirc;lante, que l'on fut oblig&eacute; d'avoir recours une seconde fois au
+bouclier d'or, et avec l'air ext&eacute;rieur descendit sur les baigneuses un
+tel sentiment de bien-&ecirc;tre, que la jeune Grecque commen&ccedil;a &agrave; comprendre
+le fanatisme des dames romaines pour ce genre de bain qui, jusqu'alors,
+lui avait &eacute;t&eacute; inconnu, et qu'elle avait commenc&eacute; par regarder comme un
+supplice. Au bout d'un instant la vapeur avait repris de nouveau son
+intensit&eacute;; mais cette fois, au lieu de lui ouvrir un passage, on la
+laissa se condenser au point qu'Act&eacute; se sentit de nouveau pr&egrave;s de
+d&eacute;faillir; alors deux de ses femmes s'approch&egrave;rent avec un manteau de
+laine &eacute;carlate dont elles lui envelopp&egrave;rent enti&egrave;rement le corps, et, la
+soulevant dans leurs bras &agrave; moiti&eacute; &eacute;vanouie, elles la transport&egrave;rent sur
+un lit de repos plac&eacute; dans une chambre chauff&eacute;e &agrave; une temp&eacute;rature
+ordinaire.</p>
+
+<p>L&agrave; commen&ccedil;a pour Act&eacute; une nouvelle op&eacute;ration aussi &eacute;trange, mais d&eacute;j&agrave;
+moins impr&eacute;vue et moins douloureuse que celle du caldarium! Ce fut le
+massage, cette voluptueuse habitude que les Orientaux ont emprunt&eacute;e aux
+Romains et conserv&eacute;e jusqu'&agrave; nos jours. Deux nouvelles esclaves, habiles
+&agrave; cet exercice, commenc&egrave;rent &agrave; la presser et &agrave; la p&eacute;trir jusqu'&agrave; ce que
+ses membres fussent devenus souples et flexibles; alors elles lui firent
+craquer les unes apr&egrave;s les autres toutes les articulations, sans douleur
+et sans effort; apr&egrave;s quoi, prenant dans de petites ampoules de corne de
+rhinoc&eacute;ros de l'huile et des essences parfum&eacute;es, elles lui en frott&egrave;rent
+tout le corps, puis elles l'essuy&egrave;rent d'abord avec une laine fine,
+ensuite avec la mousseline la plus douce d'&Eacute;gypte, et enfin avec des
+peaux de cygnes dont on avait arrach&eacute; les plumes, et auxquelles on
+n'avait laiss&eacute; que le duvet.</p>
+
+<p>Pendant tout le temps qu'avait dur&eacute; ce compl&eacute;ment de sa toilette, Act&eacute;
+&eacute;tait rest&eacute;e les yeux &agrave; demi-ferm&eacute;s, plong&eacute;e dans une extase
+langoureuse, sans voix et sans pens&eacute;es, en proie &agrave; une somnolence douce
+et bizarre, qui lui laissait seulement la force de sentir une pl&eacute;nitude
+d'existence inconnue jusqu'alors. Non seulement sa poitrine s'&eacute;tait
+dilat&eacute;e, mais encore &agrave; chaque aspiration il lui semblait que la vie
+affluait en elle par tous les pores. C'&eacute;tait une impression physique si,
+puissante et si absolue, que non seulement elle put effacer les
+souvenirs pass&eacute;s, mais encore combattre les douleurs pr&eacute;sentes: dans une
+pareille situation, il &eacute;tait impossible de croire au malheur, et la vie
+se pr&eacute;sentait &agrave; l'esprit de la jeune fille comme une suite d'&eacute;motions
+douces et charmantes, &eacute;chelonn&eacute;es sans formes palpables dans un horizon
+vague et merveilleux!</p>
+
+<p>Au milieu de ce demi-sommeil magn&eacute;tique, de cette r&ecirc;verie sans pens&eacute;es,
+Act&eacute; entendit s'ouvrir une porte de la chambre au fond de laquelle elle
+&eacute;tait couch&eacute;e; mais comme, dans l'&eacute;tat bizarre o&ugrave; elle se trouvait, tout
+mouvement lui semblait une fatigue, elle ne se retourna m&ecirc;me point,
+pensant que c'&eacute;tait quelqu'une de ses esclaves qui entrait; elle demeura
+donc les yeux &agrave; demi-ouverts, &eacute;coutant venir vers son lit des pas lents
+et mesur&eacute;s, dont chacun, chose &eacute;trange, paraissait, &agrave; mesure qu'ils
+s'approchaient, retentir en elle-m&ecirc;me; alors elle fit avec effort un
+mouvement de t&ecirc;te, et dirigeant son regard du c&ocirc;t&eacute; du bruit, elle vit
+s'avancer, majestueuse et lente, une femme enti&egrave;rement rev&ecirc;tue du
+costume des matrones romaines, et couverte d'une longue stole qui
+descendait de sa t&ecirc;te jusqu'&agrave; ses talons: arriv&eacute;e pr&egrave;s du lit, cette
+esp&egrave;ce d'apparition s'arr&ecirc;ta, et la jeune fille sentit se fixer sur elle
+un regard profond et investigateur, auquel, comme &agrave; celui d'une
+devineresse, il lui e&ucirc;t sembl&eacute; impossible de rien cacher. La femme
+inconnue la regarda ainsi un instant en silence, puis d'une voix basse,
+mais sonore cependant, et dont chaque parole p&eacute;n&eacute;trait, comme la lame
+glac&eacute;e d'un poignard, jusqu'au c&oelig;ur de celle &agrave; qui elle s'adressait:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es, lui dit-elle, la jeune Corinthienne qui as quitt&eacute; ta patrie et
+ton p&egrave;re pour suivre l'empereur, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Toute la vie d'Act&eacute;, bonheur et d&eacute;sespoir, pass&eacute; et avenir, &eacute;tait
+renferm&eacute;e dans ces quelques paroles, de sorte qu'elle se sentit inonder
+tout &agrave; coup comme d'un flux de souvenirs; son existence de jeune fille
+cueillant des fleurs sur les rives de la fontaine Pyr&egrave;ne; le d&eacute;sespoir
+de son vieux p&egrave;re lorsque le lendemain des jeux il l'avait appel&eacute;e en
+vain; son arriv&eacute;e &agrave; Rome o&ugrave; s'&eacute;tait r&eacute;v&eacute;l&eacute; &agrave; elle le terrible secret que
+lui avait cach&eacute; jusque-l&agrave; son imp&eacute;rial amant; tout cela reparut vivant
+derri&egrave;re le voile enchant&eacute; que soulevait le bras glac&eacute; de cette femme.
+Act&eacute; jeta un cri, et couvrant sa figure avec ses deux mains:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui, s'&eacute;cria-t-elle avec des sanglots, oui, je suis cette
+malheureuse!...</p>
+
+<p>Un moment de silence succ&eacute;da &agrave; cette demande et &agrave; cette r&eacute;ponse, moment
+pendant lequel Act&eacute; n'osa point rouvrir les yeux, car elle devinait que
+le regard dominateur de cette femme continuait de peser sur elle: enfin,
+elle sentit que l'inconnue lui prenait la main dont elle s'&eacute;tait voil&eacute;
+le visage, et croyant deviner dans son &eacute;treinte, toute froide et
+ind&eacute;cise qu'elle &eacute;tait, plus de piti&eacute; que de menace, elle se hasarda &agrave;
+soulever sa paupi&egrave;re mouill&eacute;e de larmes. La femme inconnue la regardait
+toujours.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, continua-t-elle avec ce m&ecirc;me accent sonore, mais cependant
+plus doux, le destin a d'&eacute;tranges myst&egrave;res; il remet parfois aux mains
+d'un enfant le bonheur ou l'adversit&eacute; d'un empire: au lieu d'&ecirc;tre
+envoy&eacute;e par la col&egrave;re des dieux, peut-&ecirc;tre es-tu choisie par leur
+cl&eacute;mence.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria Act&eacute;, je suis coupable, mais coupable d'amour et voil&agrave;
+tout; je n'ai pas dans le c&oelig;ur un sentiment mauvais! et ne pouvant plus
+&ecirc;tre heureuse, je voudrais du moins voir tout le monde heureux!... Mais
+je suis bien isol&eacute;e, bien faible et bien impuissante. Indique-moi ce que
+je puis faire et je le ferai!...</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, connais-tu celui auquel tu as confi&eacute; ta destin&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis ce matin seulement je sais que Lucius et N&eacute;ron ne sont qu'un
+m&ecirc;me homme, et que mon amant est l'empereur. Fille de la Gr&egrave;ce antique,
+j'ai &eacute;t&eacute; s&eacute;duite par la beaut&eacute;, par l'adresse, par la m&eacute;lodie. J'ai
+suivi le vainqueur des jeux; j'ignorais que ce f&ucirc;t le ma&icirc;tre du
+monde!...</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, reprit l'&eacute;trang&egrave;re avec un regard plus fixe et une voix
+plus vibrante encore, tu sais que c'est N&eacute;ron; mais sais-tu ce que c'est
+que N&eacute;ron?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; habitu&eacute;e &agrave; le regarder comme un dieu, r&eacute;pondit Act&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, continua l'inconnue en s'asseyant, je vais te dire ce qu'il
+est, car c'est bien le moins que la ma&icirc;tresse connaisse l'amant, et
+l'esclave le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Que vais-je entendre? murmura la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Lucius &eacute;tait n&eacute; loin du tr&ocirc;ne: il s'en rapprocha par une alliance, il
+y monta par un crime.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne fut pas lui qui le commit, s'&eacute;cria Act&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut lui qui en profita, r&eacute;pondit froidement l'inconnue. D'ailleurs,
+la temp&ecirc;te qui avait abattu l'arbre avait respect&eacute; le rejeton. Mais le
+fils alla bient&ocirc;t rejoindre le p&egrave;re: Britannicus se coucha pr&egrave;s de
+Claude, et cette fois-ci, ce fut bien N&eacute;ron qui fut le meurtrier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! qui peut dire cela? s'&eacute;cria Act&eacute;; qui peut porter cette terrible
+accusation?</p>
+
+<p>&mdash;Tu doutes, jeune fille? continua la femme inconnue, sans que son
+accent change&acirc;t d'expression, veux-tu savoir comment la chose se fit? Je
+vais te le dire. Un jour que, dans une chambre voisine de celle o&ugrave; se
+tenait la cour d'Agrippine, N&eacute;ron jouait avec de jeunes enfants, et que
+parmi ceux-ci jouait aussi Britannicus, il lui ordonna d'entrer dans la
+chambre du repas et de chanter des vers aux convives, croyant intimider
+l'enfant et lui attirer les rires et les hu&eacute;es de ses courtisans.
+Britannicus re&ccedil;ut l'ordre et y ob&eacute;it: il entra v&ecirc;tu de blanc dans la
+salle du triclinium, et, s'avan&ccedil;ant p&acirc;le et triste au milieu de l'orgie,
+d'uns voix &eacute;mue et les larmes dans les yeux, il chanta ces vers
+qu'Ennius, notre vieux po&egrave;te, met dans la bouche d'Astyanax:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;O mon p&egrave;re! &ocirc; ma patrie! &ocirc; maison de Priam! palais superbe! temple
+aux gonds retentissants! aux lambris resplendissants d'or et
+d'ivoire!... je vous ai vus tomber sous une main barbare, je vous ai vus
+devenir la proie des flammes!&raquo; et soudain le rire s'arr&ecirc;ta pour faire
+place aux larmes, et, si effront&eacute;e que f&ucirc;t l'orgie, elle se tut devant
+l'innocence et la douleur. Alors tout fut dit pour Britannicus. Il y
+avait dans les prisons de Rome une empoisonneuse c&eacute;l&egrave;bre et renomm&eacute;e
+pour ses crimes; N&eacute;ron fit venir le tribun Pollio Julius qui &eacute;tait
+charg&eacute; de la garder, car il h&eacute;sitait encore, lui empereur, &agrave; parler &agrave;
+cette femme. Le lendemain Pollio Julius lui apporta le poison, qui fut
+vers&eacute; dans la coupe de Britannicus par ses instituteurs eux-m&ecirc;mes; mais,
+soit crainte, soit piti&eacute;, les meurtriers avaient recul&eacute; devant le crime:
+le breuvage ne fut pas mortel: alors N&eacute;ron l'empereur, entends-tu bien!
+N&eacute;ron le dieu, comme tu l'appelais tout &agrave; l'heure, fit venir les
+empoisonneurs dans son palais, dans sa chambre, devant l'autel des dieux
+protecteurs du foyer, et l&agrave;, l&agrave;, il fit composer le poison. On l'essaya
+sur un bouc qui v&eacute;cut encore cinq heures, pendant lesquelles on fit
+cuire et r&eacute;duire la potion, puis on la fit avaler &agrave; un sanglier qui
+expira &agrave; l'instant m&ecirc;me!... Alors N&eacute;ron passa dans le bain, se parfuma,
+et mit une robe blanche; puis il vint s'asseoir, le sourire sur les
+l&egrave;vres, &agrave; la table voisine de celle o&ugrave; d&icirc;nait Britannicus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, interrompit Act&eacute; d'une voix tremblante, mais si Britannicus fut
+r&eacute;ellement empoisonn&eacute;, comment se fait-il que l'esclave d&eacute;gustateur
+n'&eacute;prouva point les effets du poison? Britannicus, dit-on, &eacute;tait atteint
+d'&eacute;pilepsie depuis son enfance, et peut-&ecirc;tre qu'un de ces acc&egrave;s....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, voil&agrave; ce que dit N&eacute;ron!... et c'est en ceci qu'&eacute;clata son
+infernale prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toutes les boissons, tous les mets que touchait Britannicus
+&eacute;taient d&eacute;gust&eacute;s auparavant; mais on lui pr&eacute;senta un breuvage si chaud
+que l'esclave put bien le go&ucirc;ter, mais que l'enfant ne put le boire;
+alors on versa de l'eau froide dans le verre, et c'est dans cette eau
+froide qu'&eacute;tait le poison. Oh! poison rapide et habilement pr&eacute;par&eacute;, car
+Britannicus, sans jeter un cri, sans pousser une plainte, ferma les yeux
+et se renversa en arri&egrave;re. Quelques imprudents s'enfuirent!... mais les
+plus adroits demeur&egrave;rent, tremblants et p&acirc;les, et devinant tout. Quant &agrave;
+N&eacute;ron, qui chantait &agrave; ce moment, il se pencha sur son lit, et, regardant
+Britannicus:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, dit-il, dans un instant la vue et le sentiment lui
+reviendront. Et il continua de chanter. Et cependant, il avait pourvu
+d'avance aux appr&ecirc;ts fun&eacute;raires, un b&ucirc;cher &eacute;tait dress&eacute; dans le
+Champ-de-Mars; et, la m&ecirc;me nuit, le cadavre, tout marbr&eacute; de taches
+violettes, y fut port&eacute;. Mais, comme si les dieux refusaient d'&ecirc;tre
+complices du fratricide, trois fois la pluie qui tombait par torrents
+&eacute;teignit le b&ucirc;cher! Alors N&eacute;ron fit couvrir le corps de poix et de
+r&eacute;sine; une quatri&egrave;me tentative fut faite, et cette fois le feu, en
+consumant le cadavre, sembla porter au ciel, sur une colonne ardente,
+l'esprit irrit&eacute; de Britannicus!</p>
+
+<p>&mdash;Mais Burrhus! mais S&eacute;n&egrave;que!... s'&eacute;cria Act&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Burrhus! S&eacute;n&egrave;que! reprit avec amertume la femme inconnue; on leur mit
+de l'argent plein les mains, de l'or plein la bouche, et ils se
+turent!...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! h&eacute;las! murmura Act&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;De ce jour, continua celle &agrave; qui tous ces secrets terribles semblaient
+&ecirc;tre familiers, de ce jour N&eacute;ron fut le noble fils des Aenobarbus, le
+digne descendant de cette race &agrave; la barbe de cuivre, au visage de fer et
+au c&oelig;ur de plomb: de ce jour, il r&eacute;pudia Octavie, &agrave; qui il devait
+l'empire, l'exila dans la Campanie, o&ugrave; il la fit garder &agrave; vue, et, livr&eacute;
+enti&egrave;rement aux cochers, aux histrions et aux courtisanes, il commen&ccedil;a
+cette vie de d&eacute;bauches et d'orgies qui depuis deux ans &eacute;pouvante Rome.
+Car celui que tu aimes, jeune fille, ton beau vainqueur olympique, celui
+que tout le monde appelle son empereur, celui que les courtisans adorent
+comme un dieu, lorsque la nuit est venue, sort de son palais d&eacute;guis&eacute; en
+esclave, et, la t&ecirc;te coiff&eacute;e d'un bonnet d'affranchi, court, soit au
+pont Milvius, soit dans quelque taverne de la Suburrane, et l&agrave;, au
+milieu des libertins et des prostitu&eacute;es, des portefaix, des bateleurs,
+au son des cymbales d'un pr&ecirc;tre de Cyb&egrave;le ou de la fl&ucirc;te d'une
+courtisane, le divin C&eacute;sar chante ses exploits guerriers et amoureux;
+puis, &agrave; la t&ecirc;te de cette troupe chaude de vin et de luxure, parcourt les
+rues de la ville, insultant les femmes, frappant les passants, pillant
+les maisons, jusqu'&agrave; ce qu'il rentre enfin au palais d'or, rapportant
+parfois sur son visage les traces honteuses qu'y a laiss&eacute;es le b&acirc;ton
+inf&acirc;me de quelque vengeur inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! impossible! s'&eacute;cria Act&eacute;, tu le calomnies!</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, jeune fille, je dis &agrave; peine la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment ne te punit-il pas de r&eacute;v&eacute;ler de pareils secrets?</p>
+
+<p>&mdash;Cela pourra bien m'arriver un jour, et je m'y attends.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi alors t'exposes-tu ainsi &agrave; sa vengeance?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis peut-&ecirc;tre la seule qui ne puisse pas la fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Sa m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Agrippine! s'&eacute;cria Act&eacute;, s'&eacute;lan&ccedil;ant hors du lit et tombant &agrave; genoux,
+Agrippine! la fille de Germanicus!... s&oelig;ur, veuve et m&egrave;re
+d'empereurs!... Agrippine debout devant moi, pauvre fille de la
+Gr&egrave;ce!... Oh! que me veux-tu?... Parle, commande, et je t'ob&eacute;irai... &Agrave;
+moins cependant que tu ne m'ordonnes de cesser de l'aimer! car, malgr&eacute;
+tout ce que tu m'as dit, je l'aime toujours.... Mais alors je puis,
+sinon t'ob&eacute;ir encore, du moins mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, enfant, reprit Agrippine, continue d'aimer C&eacute;sar de cet
+amour immense et d&eacute;vou&eacute; que tu avais pour Lucius, car c'est dans cet
+amour qu'est tout mon espoir, car il ne faut rien moins que la puret&eacute; de
+l'une pour combattre la corruption de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;De l'autre! s'&eacute;cria la jeune fille avec terreur. C&eacute;sar en aime-t-il
+donc une autre?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ignores cela, enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! savais-je quelque chose!... Quand j'ai suivi Lucius, me suis-je
+inform&eacute;e de C&eacute;sar? Que me faisait l'empereur, &agrave; moi? C'&eacute;tait un simple
+artiste que j'aimais, &agrave; qui j'offrais ma vie, croyant qu'il pouvait me
+donner la sienne! Mais quelle est donc cette femme?...</p>
+
+<p>&mdash;Une fille qui a reni&eacute; son p&egrave;re, une &eacute;pouse qui a trahi son &eacute;poux!...
+une femme fatalement belle, &agrave; qui les dieux ont tout donn&eacute;, except&eacute; un
+c&oelig;ur: Sabina Poppaea.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui, j'ai entendu prononcer ce nom. J'ai entendu raconter
+cette histoire, quand j'ignorais qu'elle deviendrait la mienne. Mon
+p&egrave;re, ne sachant pas que j'&eacute;tais l&agrave;, la disait tout bas &agrave; un autre
+vieillard, et ils en rougissaient tous deux! Cette femme n'avait-elle
+pas quitt&eacute; Crispinus, son &eacute;poux, pour suivre Othon, son amant?... Et
+son amant, &agrave; la suite d'un d&icirc;ner, ne la vendit-il pas &agrave; C&eacute;sar pour le
+gouvernement de la Lusitanie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! c'est cela! s'&eacute;cria Agrippine.</p>
+
+<p>&mdash;Et il l'aime!... il l'aime encore! murmura douloureusement Act&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Agrippine, avec l'accent de la haine oui, il l'aime
+encore, oui, il l'aime toujours, car il y a l&agrave;-dessous quelque myst&egrave;re,
+quelque philtre, quelque hippomane maudit, comme celui qui fut donn&eacute; par
+C&eacute;sonie &agrave; Caligula!...</p>
+
+<p>&mdash;Justes dieux! s'&eacute;cria Act&eacute;, suis-je assez punie? suis-je assez
+malheureuse!...</p>
+
+<p>&mdash;Moins malheureuse et moins punie que moi, reprit Agrippine, car tu
+&eacute;tais libre de ne pas le prendre pour amant, et moi, les dieux me l'ont
+impos&eacute; pour fils. Eh bien! comprends-tu maintenant ce qui te reste &agrave;
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; m'&eacute;loigner de lui, &agrave; ne plus le revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Garde-t'en bien, enfant. On dit qu'il t'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Le dit-on? est-ce vrai? le croyez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez b&eacute;nie!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il faut donner une volont&eacute;, un but, un r&eacute;sultat &agrave; cet amour;
+il faut &eacute;loigner de lui ce g&eacute;nie infernal qui le perd, et tu sauveras
+Rome, l'empereur, et peut-&ecirc;tre moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Toi-m&ecirc;me. Crois-tu donc qu'il oserait...?</p>
+
+<p>&mdash;N&eacute;ron ose tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis insuffisante &agrave; un tel projet, moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es peut-&ecirc;tre la seule femme assez pure pour l'accomplir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non! mieux vaut que je parte!... que je ne le revoie jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Le divin empereur fait demander Act&eacute;, dit d'une voix douce un jeune
+esclave qui venait d'ouvrir la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Sporus! s'&eacute;cria Act&eacute; avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Sporus! murmura Agrippine en se couvrant la t&ecirc;te de sa stole.</p>
+
+<p>&mdash;C&eacute;sar attend, reprit l'esclave apr&egrave;s un moment de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc! dit Agrippine.</p>
+
+<p>&mdash;Je te suis, dit Act&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIII" id="Chapitre_VIII"></a><a href="#table">Chapitre VIII</a></h2>
+
+
+<p>Act&eacute; prit un voile et un manteau, et suivit Sporus. Apr&egrave;s quelques
+d&eacute;tours dans le palais, que celle qui l'habitait n'avait pas encore eu
+le temps de parcourir, son conducteur ouvrit une porte avec une clef
+d'or, qu'il remit ensuite &agrave; la jeune Grecque, afin qu'elle p&ucirc;t revenir
+seule; et ils se trouv&egrave;rent dans les jardins de la maison dor&eacute;e.</p>
+
+<p>Act&eacute; se crut hors de la ville, tant l'horizon &eacute;tait &eacute;tendu et
+magnifique. &Agrave; travers les arbres, elle apercevait une pi&egrave;ce d'eau grande
+comme un lac; et, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de ce lac, au-dessus d'arbres touffus,
+dans un lointain bleu&acirc;tre, argent&eacute;e par la lumi&egrave;re de la lune, la
+colonnade d'un palais. L'air &eacute;tait pur, pas un nuage ne tachait l'azur
+limpide du ciel; le lac semblait un vaste miroir, et les derniers bruits
+de Rome pr&egrave;s de s'endormir s'&eacute;teignaient dans l'espace. Sporus et la
+jeune fille, v&ecirc;tus de blanc tous deux, et marchant en silence au milieu
+de ce paysage splendide, semblaient deux ombres errantes dans les
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Aux bords du lac et sur les vastes pelouses qui
+bordaient les for&ecirc;ts, paissaient, comme dans les solitudes de l'Afrique
+des troupeaux de gazelles sauvages; tandis que sur des ruines factices,
+qui leur rappelaient celles de leur antique patrie, de longs oiseaux
+blancs, aux ailes de flamme, se tenaient gravement debout et immobiles
+comme des sentinelles, et, comme des sentinelles, faisaient entendre de
+temps en temps et &agrave; intervalles &eacute;gaux un cri rauque et monotone. Arriv&eacute;
+au bord du lac, Sporus descendit dans une barque et fit signe &agrave; Act&eacute; de
+le suivre; puis, d&eacute;ployant une petite voile de pourpre, ils commenc&egrave;rent
+&agrave; glisser, comme par magie, sur cette eau &agrave; la surface de laquelle
+venaient &eacute;tinceler les &eacute;cailles d'or des poissons les plus rares de la
+mer des Indes. Cette navigation nocturne rappela &agrave; Act&eacute; son voyage sur
+la mer d'Ionie; et, les yeux fix&eacute;s sur l'esclave, elle s'&eacute;tonnait de
+nouveau de cette merveilleuse ressemblance entre le fr&egrave;re et la s&oelig;ur,
+qui l'avait d&eacute;j&agrave; frapp&eacute;e dans Sabina, et qui la frappait de nouveau dans
+Sporus. Quant au jeune homme, ses yeux baiss&eacute;s et timides semblaient
+fuir ceux de son ancienne h&ocirc;tesse; et, pilote silencieux, il dirigeait
+la barque sans laisser &eacute;chapper une seule parole. Enfin Act&eacute; rompit la
+premi&egrave;re le silence, et d'une voix qui, quelque douce qu'elle f&ucirc;t, fit
+tressaillir celui auquel elle s'adressait:</p>
+
+<p>&mdash;Sabina m'avait dit que tu &eacute;tais rest&eacute; &agrave; Corinthe, Sporus, lui
+dit-elle; Sabina m'avait donc tromp&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Sabina t'avait dit la v&eacute;rit&eacute;, ma&icirc;tresse, r&eacute;pondit l'esclave; mais je
+n'ai pu demeurer longtemps &eacute;loign&eacute; de Lucius. Un vaisseau faisait voile
+pour la Calabre, je m'y suis embarqu&eacute;; et comme, au lieu de tourner par
+le d&eacute;troit de Messine, il a abord&eacute; directement &agrave; Brindes, j'ai suivi la
+voie Appienne, et, quoique parti deux jours apr&egrave;s l'empereur, je suis
+arriv&eacute; en m&ecirc;me temps que lui &agrave; Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Et Sabina a sans doute &eacute;t&eacute; bien heureuse de te revoir; car vous devez
+vous aimer beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, dit Sporus, car non seulement nous sommes fr&egrave;re et
+s&oelig;ur, mais encore jumeaux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dis &agrave; Sabina que je veux lui parler et qu'elle vienne me
+trouver demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;Sabina n'est plus &agrave; Rome, r&eacute;pondit Sporus.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi l'a-t-elle quitt&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Telle &eacute;tait la volont&eacute; du divin C&eacute;sar.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; est-elle all&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>Il y avait dans la voix de l'esclave, toute respectueuse qu'elle &eacute;tait,
+un accent d'h&eacute;sitation et de g&ecirc;ne qui emp&ecirc;cha Act&eacute; de lui faire de
+nouvelles questions; d'ailleurs, au m&ecirc;me moment, la barque touchait le
+bord du lac, et Sporus, apr&egrave;s l'avoir tir&eacute;e sur le rivage, et voyant
+Act&eacute; descendue &agrave; terre, s'&eacute;tait remis en marche. La jeune Grecque le
+suivit de nouveau, silencieuse, mais pressant le pas, car elle entrait
+en ce moment sous un bois de pins et de sycomores, dont les branches
+touffues rendaient la nuit si &eacute;paisse, que, quoiqu'elle s&ucirc;t parfaitement
+qu'elle n'avait aucune aide &agrave; attendre de son conducteur, un mouvement
+instinctif de crainte la rapprochait de lui. En effet, depuis quelques
+instants, un bruit plaintif, qui semblait sortir des entrailles de la
+terre, &eacute;tait, &agrave; de courts intervalles, parvenu jusqu'&agrave; elle, enfin cri
+distinct et humainement articul&eacute; se fit entendre: la jeune fille
+tressaillit, et, mettant la main avec effroi sur l'&eacute;paule de Sporus:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est ceci? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, r&eacute;pondit l'esclave.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cependant il m'a sembl&eacute; entendre... continua Act&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Un g&eacute;missement. Oui, nous passons pr&egrave;s des prisons.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces prisonniers, quels sont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des chr&eacute;tiens r&eacute;serv&eacute;s au cirque.</p>
+
+<p>Act&eacute; continua sa route en pressant le pas; car, en passant devant un
+soupirail, elle venait effectivement de reconna&icirc;tre les notes les plus
+plaintives et les plus douloureuses de la voix humaine, et, quoique ces
+chr&eacute;tiens lui eussent &eacute;t&eacute; pr&eacute;sent&eacute;s, toutes les fois qu'elle en
+entendait parler, comme une secte coupable et impie, se livrant &agrave; toutes
+sortes de d&eacute;bauches et de crimes, elle &eacute;prouvait cette douleur
+sympathique que l'on ressent, fussent-ils coupables, pour ceux qui
+doivent mourir d'une mort affreuse. Elle se h&acirc;ta donc de sortir du bois
+fatal, et, arriv&eacute;e sur sa lisi&egrave;re, elle vit le palais illumin&eacute;, elle
+entendit le bruit des instruments, et, la lumi&egrave;re et la m&eacute;lodie
+succ&eacute;dant aux t&eacute;n&egrave;bres et aux plaintes, elle entra d'un pied plus s&ucirc;r,
+et cependant moins rapide, sous le vestibule.</p>
+
+<p>L&agrave;, Act&eacute; s'arr&ecirc;ta un instant, &eacute;blouie. Jamais, dans ses songes,
+l'imagination f&eacute;erique d'un enfant n'aurait pu r&ecirc;ver une telle
+magnificence. Ce vestibule, tout resplendissant de bronze, d'ivoire et
+d'or, &eacute;tait si vaste, qu'une triple rang&eacute;e de colonnes l'entourait,
+composant des portiques de mille pas de longueur, et si &eacute;lev&eacute;s, qu'au
+milieu &eacute;tait plac&eacute;e une statue haute de cent vingt pieds, sculpt&eacute;e par
+Z&eacute;nodore, et repr&eacute;sentant le divin empereur debout et dans l'attitude
+d'un dieu. Act&eacute; passa en frissonnant pr&egrave;s de cette statue. Qu'&eacute;tait-ce
+donc que le pouvoir effroyable de cet homme qui se faisait sculpter des
+images trois fois plus hautes que celles du Jupiter Olympien; qui avait
+pour ses promenades des jardins et des &eacute;tangs qui ressemblaient &agrave; des
+for&ecirc;ts et des lacs; et pour ses d&eacute;lassements et ses plaisirs des captifs
+qu'on jetait aux tigres et aux lions? Dans ce palais, toutes les lois de
+la vie humaine &eacute;taient interverties; un geste, un signe, un coup d'&oelig;il
+de cet homme, et tout &eacute;tait dit: un individu, une famille, un peuple
+disparaissaient de la surface de la terre, et cela sans qu'un souffle
+s'oppos&acirc;t &agrave; l'ex&eacute;cution de cette volont&eacute;, sans qu'on entend&icirc;t une autre
+plainte que les cris de ceux qui mouraient, sans que rien f&ucirc;t &eacute;branl&eacute;
+dans l'ordre de la nature, sans que le soleil se voil&acirc;t, sans que la
+foudre annon&ccedil;&acirc;t qu'il y e&ucirc;t un ciel au dessus des hommes, des dieux au
+dessus des empereurs!</p>
+
+<p>Ce fut donc avec un sentiment de crainte profonde et terrible qu'Act&eacute;
+monta l'escalier qui conduisait &agrave; l'appartement de Lucius; et cette
+impression avait pris un tel degr&eacute; de force, qu'arriv&eacute;e &agrave; la porte, et
+au moment o&ugrave; Sporus allait en tourner la cl&eacute;, elle l'arr&ecirc;ta, lui posant
+une main sur l'&eacute;paule et appuyant l'autre sur son propre c&oelig;ur, dont les
+battements l'&eacute;touffaient. Enfin, apr&egrave;s un instant d'h&eacute;sitation, elle fit
+signe &agrave; Sporus d'ouvrir la porte; l'esclave ob&eacute;it, et au bout de
+l'appartement elle aper&ccedil;ut Lucius v&ecirc;tu d'une simple tunique blanche,
+couronn&eacute; d'une branche d'olivier, et &agrave; demi couch&eacute; sur un lit de repos.
+Alors tout souvenir triste s'effa&ccedil;a de sa m&eacute;moire. Elle avait cru que
+quelque changement avait d&ucirc; se faire dans cet homme depuis qu'elle le
+savait ma&icirc;tre du monde: mais d'un seul regard elle avait reconnu Lucius,
+le beau jeune homme &agrave; la barbe d'or qu'elle avait guid&eacute; &agrave; la maison de
+son p&egrave;re; elle avait retrouv&eacute; son vainqueur olympique: C&eacute;sar avait
+disparu. Elle voulut courir &agrave; lui; mais &agrave; moiti&eacute; chemin la force lui
+manqua: elle tomba sur un genou, en tendant les mains vers son amant et
+murmurant &agrave; peine:</p>
+
+<p>&mdash;Lucius... toujours Lucius... n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, ma belle Corinthienne, sois tranquille! r&eacute;pondit C&eacute;sar d'une
+voix douce et en lui faisant signe de venir &agrave; lui: Lucius toujours!
+N'est-ce pas sous ce nom que tu m'as aim&eacute;, aim&eacute; pour moi, et non pour
+mon empire et pour ma couronne, comme toutes celles qui m'entourent?...
+Viens, mon Act&eacute;, l&egrave;ve-toi! le monde &agrave; mes pieds, mais toi dans mes bras!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le savais bien, moi! s'&eacute;cria Act&eacute; en se jetant au cou de son
+amant; je le savais bien qu'il n'&eacute;tait pas vrai que mon Lucius f&ucirc;t
+m&eacute;chant!...</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;chant! dit Lucius.... Et qui t'a d&eacute;j&agrave; dit cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, interrompit Act&eacute;, pardon! Mais on croit parfois que le lion,
+qui est noble et courageux comme toi, et qui est roi parmi les animaux
+comme toi empereur parmi les hommes, on croit parfois que le lion est
+cruel, parce qu'ignorant sa force il tue avec une caresse. O mon lion,
+prends garde &agrave; ta gazelle!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, Act&eacute;, r&eacute;pondit en souriant C&eacute;sar: le lion ne se
+souvient de ses ongles et de ses dents que pour ceux qui veulent lutter
+contre lui.... Tiens, tu vois, il se couche &agrave; tes pieds comme un agneau.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi n'est-ce pas Lucius que je crains. Oh! pour moi, Lucius, c'est
+mon h&ocirc;te et mon amant, c'est celui qui m'a enlev&eacute;e &agrave; ma patrie et &agrave; mon
+p&egrave;re, et qui doit me rendre en amour ce qu'il m'a ravi en puret&eacute;; mais
+celui que je crains....</p>
+
+<p>Elle h&eacute;sita: Lucius lui fit un signe d'encouragement.</p>
+
+<p>&laquo;C'est C&eacute;sar, qui a exil&eacute; Octavie... c'est N&eacute;ron, le futur mari de
+Popp&eacute;e!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vu ma m&egrave;re! s'&eacute;cria Lucius se relevant d'un bond et regardant
+Act&eacute; en face; tu as vu ma m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura en tremblant la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua N&eacute;ron avec amertume; et c'est elle qui t'a dit que
+j'&eacute;tais cruel, n'est-ce pas? que j'&eacute;touffais en embrassant, n'est-ce
+pas? que je n'avais de Jupiter que la foudre qui d&eacute;vore? C'est elle qui
+t'a parl&eacute; de cette Octavie qu'elle prot&egrave;ge et que je hais; qu'elle m'a
+mise malgr&eacute; moi entre les bras et que j'en ai repouss&eacute;e avec tant de
+peine!... dont l'amour st&eacute;rile n'a jamais eu pour moi que des caresses
+patientes et forc&eacute;es!... Ah! l'on se trompe, et l'on a tort, si l'on
+croit obtenir quelque chose de moi en me fatiguant de pri&egrave;res ou de
+menaces. J'avais bien voulu oublier cette femme, la derni&egrave;re d'une race
+maudite! Qu'on ne m'en fasse donc pas souvenir!..</p>
+
+<p>Lucius avait &agrave; peine achev&eacute; ces paroles, qu'il fut effray&eacute; de
+l'impression qu'elles avaient produite. Act&eacute;, les l&egrave;vres p&acirc;les, la t&ecirc;te
+en arri&egrave;re, les yeux pleins de larmes, &eacute;tait renvers&eacute;e sur le dossier du
+lit, tremblante sous une col&egrave;re dont elle entendait la premi&egrave;re
+explosion. En effet, cette voix si douce, qui d'abord avait &eacute;t&eacute; toucher
+les fibres les plus secr&egrave;tes de son c&oelig;ur, avait pris en un instant une
+expression terrible et fatale, et ces yeux, dans lesquels elle n'avait
+jusqu'alors lu que l'amour, lan&ccedil;aient ces &eacute;clairs terribles devant
+lesquels Rome se voilait le visage.</p>
+
+<p>&mdash;O mon p&egrave;re! mon p&egrave;re! s'&eacute;cria Act&eacute; en sanglots; &ocirc; mon p&egrave;re, pardonne
+moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car Agrippine t'aura dit que tu serais assez punie de ton amour
+par mon amour; elle t'aura d&eacute;couvert quelle esp&egrave;ce de b&ecirc;te f&eacute;roce tu
+aimais; elle t'aura racont&eacute; la mort de Britannicus! celle de Julius
+Montanus! que sais-je encore? mais elle se sera bien gard&eacute;e de te dire
+que l'un voulait me prendre le tr&ocirc;ne, et que l'autre m'avait frapp&eacute; d'un
+b&acirc;ton au visage. Je le con&ccedil;ois: c'est une vie si pure que celle de ma
+m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Lucius! Lucius! s'&eacute;cria Act&eacute;, tais-toi; au nom des dieux, tais-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! continua N&eacute;ron, elle t'a mise de moiti&eacute; dans nos secrets de
+famille. H&eacute; bien! &eacute;coute le reste. Cette femme, qui me reproche la mort
+d'un enfant et d'un mis&eacute;rable, fut exil&eacute;e pour ses d&eacute;sordres par
+Caligula, son fr&egrave;re, qui n'&eacute;tait pas un ma&icirc;tre s&eacute;v&egrave;re en fait de m&oelig;urs,
+cependant! Rappel&eacute;e de l'exil lorsque Claude monta sur le tr&ocirc;ne, elle
+devint la femme de Crispus Passienus, patricien, d'illustre famille, qui
+eut l'imprudence de lui l&eacute;guer ses immenses richesses, et qu'elle fit
+assassiner, voyant qu'il tardait &agrave; mourir. Alors commen&ccedil;a la lutte entre
+elle et Messaline. Messaline succomba. Claude fut le prix de la
+victoire. Agrippine devint la ma&icirc;tresse de son oncle; ce fut alors
+qu'elle con&ccedil;ut le projet de r&eacute;gner sous mon nom. Octavie, la fille de
+l'empereur, &eacute;tait fianc&eacute;e &agrave; Silanus. Elle arracha Silanus du pied des
+autels; elle trouva de faux t&eacute;moins qui l'accus&egrave;rent d'inceste. Silanus
+se tua, et Octavie fut veuve. On la poussa dans mes bras toute
+pleurante, et il me fallut la prendre, le c&oelig;ur plein d'un autre amour!
+Bient&ocirc;t une femme essaya de lui enlever son imb&eacute;cile amant. Les t&eacute;moins
+qui avaient accus&eacute; Silanus d'inceste accus&egrave;rent Lollia Paulina de magie,
+et Lollia Paulina, qui passait pour la plus belle femme de son temps,
+que Caligula avait &eacute;pous&eacute;e &agrave; la mani&egrave;re de Romulus et d'Auguste, et
+montr&eacute;e aux Romains portant dans une seule parure pour quarante millions
+de sesterces, d'&eacute;meraudes et de perles, mourut lentement dans les
+tortures. Alors rien ne la s&eacute;para plus du tr&ocirc;ne. La ni&egrave;ce &eacute;pousa
+l'oncle. Je fus adopt&eacute; par Claude, et le s&eacute;nat d&eacute;cerna &agrave; Agrippine le
+titre d'Auguste. Attends, ce n'est pas tout, continua N&eacute;ron &eacute;cartant les
+mains d'Act&eacute; qui essayait de se boucher les oreilles afin de ne pas
+entendre ce fils qui accusait sa m&egrave;re. Il arriva un jour que Claude
+condamna &agrave; mort une femme adult&egrave;re. Ce jugement fit trembler Agrippine
+et Pallas. Le lendemain l'empereur d&icirc;nait au Capitole avec des pr&ecirc;tres.
+Son d&eacute;gustateur, Halotus, lui servit un plat de champignons pr&eacute;par&eacute;s par
+Locuste; et comme la dose n'&eacute;tait pas assez forte, et que l'empereur,
+renvers&eacute; sur le lit du festin, se d&eacute;battait contre l'agonie, X&eacute;nophon,
+son m&eacute;decin, sous pr&eacute;texte de lui faire rejeter le mets fatal, lui
+introduisit dans la gorge une plume empoisonn&eacute;e, et, pour la troisi&egrave;me
+fois, Agrippine se trouva veuve. Elle avait pass&eacute; sous silence toute
+cette premi&egrave;re partie de son histoire, n'est-ce pas? et elle l'avait
+commenc&eacute;e au moment o&ugrave; elle me mit sur le tr&ocirc;ne, croyant r&eacute;gner en mon
+nom, croyant &ecirc;tre le corps et moi l'ombre, la r&eacute;alit&eacute; et moi le fant&ocirc;me;
+et cela effectivement dura instant ainsi; elle eut une garde
+pr&eacute;torienne, elle pr&eacute;sida le s&eacute;nat, elle rendit des arr&ecirc;ts, fit
+condamner &agrave; mort l'affranchi Narcisse, empoisonner le proconsul Julius
+Silanus. Puis un jour qu'en voyant tant de supplices, je me plaignais de
+ce qu'elle ne me laissait rien &agrave; faire, elle me dit que j'en faisais
+trop encore pour un &eacute;tranger, pour un enfant adoptif, et qu'heureusement
+elle et les dieux avaient conserv&eacute; les jours de Britannicus!... Je te le
+jure, quand elle me dit cela, je ne pensais pas plus &agrave; cet enfant que je
+ne pensais aujourd'hui &agrave; Octavie; et cette menace, et non le poison que
+je lui donnai, fut le v&eacute;ritable coup dont il mourut!... Aussi mon crime
+ne fut pas d'avoir &eacute;t&eacute; meurtrier, mais de vouloir &ecirc;tre empereur!... Ce
+fut alors, prends patience, j'ai fini, ce fut alors, &eacute;coute bien cela,
+jeune fille chaste et pure jusqu'au milieu de ton amour! ce fut alors
+qu'elle essaya de reprendre sur moi, comme ma&icirc;tresse, l'ascendant
+qu'elle avait perdu sur moi, comme m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tais-toi! s'&eacute;cria Act&eacute; &eacute;pouvant&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu me parlais d'Octavie et de Popp&eacute;e, et tu ne te doutais pas que
+tu avais une troisi&egrave;me rivale.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, tais-toi!...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce ne fut pas dans le silence de la nuit, dans l'ombre solitaire et
+myst&eacute;rieuse d'une chambre &eacute;cart&eacute;e qu'elle vint &agrave; moi avec cette
+intention; non, ce fut dans un repas, au milieu d'une orgie, en face de
+ma cour: S&eacute;n&egrave;que y &eacute;tait, Burrhus y &eacute;tait, P&acirc;ris et Phaon y &eacute;taient; ils
+y &eacute;taient tous. Elle s'avan&ccedil;a couronn&eacute;e de fleurs et &agrave; demi nue, au
+milieu des chants et des lumi&egrave;res. Et ce fut alors qu'effray&eacute;s de ces
+projets et de sa beaut&eacute;&mdash;car elle est belle!&mdash;ses ennemis pouss&egrave;rent
+Popp&eacute;e entre elle et moi. Eh bien! que dis-tu de ma m&egrave;re, Act&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Infamie! infamie! murmura la jeune fille en couvrant de ses mains son
+visage rouge de honte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n'est-ce pas une singuli&egrave;re race que la n&ocirc;tre? Aussi, ne nous
+jugeant pas dignes d'&ecirc;tre hommes, on nous fait dieux! Mon oncle &eacute;touffa
+son tuteur avec un oreiller, et son beau-p&egrave;re dans un bain. Mon p&egrave;re, au
+milieu du Forum, creva avec une baguette l'&oelig;il d'un chevalier; sur la
+voie Appienne, il &eacute;crasa sous les roues de son char un jeune Romain qui
+ne se rangeait pas assez vite; et &agrave; table, un jour, pr&egrave;s du jeune C&eacute;sar
+qu'il avait accompagn&eacute; en Orient, il poignarda, avec le couteau qui lui
+servait &agrave; d&eacute;couper, son affranchi qui refusait de boire. Ma m&egrave;re, je
+t'ai dit ce qu'elle avait fait: elle a tu&eacute; Passi&eacute;nus, elle a tu&eacute;
+Silanus, elle a tu&eacute; Lollia Paulina, elle a tu&eacute; Claude, et moi, moi le
+dernier, moi avec qui s'&eacute;teindra le nom, si j'&eacute;tais empereur juste au
+lieu d'&ecirc;tre fils pieux, moi, je tuerais ma m&egrave;re!...</p>
+
+<p>Act&eacute; poussa un cri terrible et tomba &agrave; genoux, les bras &eacute;tendus vers
+C&eacute;sar.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que fais-tu? continua N&eacute;ron en souriant avec une expression
+&eacute;trange, tu prends au s&eacute;rieux ce qui n'est qu'une plaisanterie; quelques
+vers qui me sont rest&eacute;s dans l'esprit depuis la derni&egrave;re fois que j'ai
+chant&eacute; Oreste, et qui se seront m&ecirc;l&eacute;s &agrave; ma prose. Allons donc,
+rassure-toi, folle enfant que tu es; d'ailleurs es-tu venue pour prier
+et pour craindre? T'ai-je envoy&eacute; chercher pour que tu te meurtrisses les
+genoux, et que tu te tordes les bras. Voyons, relevons-nous: est-ce que
+je suis C&eacute;sar? est-ce que je suis N&eacute;ron? est-ce qu'Agrippine est ma
+m&egrave;re? Tu as r&ecirc;v&eacute; tout cela, ma belle Corinthienne: je suis Lucius,
+l'athl&egrave;te, le conducteur de char, le chanteur &agrave; la lyre dor&eacute;e, &agrave; la voix
+tendre, et voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! r&eacute;pondit Act&eacute; en appuyant sa t&ecirc;te sur l'&eacute;paule de Lucius, oh! le
+fait est qu'il y a des moments o&ugrave; je croirais que je suis sous l'empire
+d'un songe, et que je vais me r&eacute;veiller dans la maison de mon p&egrave;re, si
+je ne sentais au fond du c&oelig;ur la r&eacute;alit&eacute; de mon amour. O Lucius!
+Lucius! ne te joue pas ainsi de moi; ne vois-tu pas que je suis
+suspendue par un fil au-dessus des gouffres de l'enfer; prends piti&eacute; de
+ma faiblesse; ne me rends pas folle.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'o&ugrave; viennent ces craintes et ces angoisses? Ma belle H&eacute;l&egrave;ne
+a-t-elle &agrave; se plaindre de son P&acirc;ris! Le palais qu'elle habite n'est-il
+point assez magnifique? nous lui en ferons b&acirc;tir un autre dont les
+colonnes seront d'argent et les chapiteaux d'or? Les esclaves qui la
+servent lui ont-ils manqu&eacute; de respect? elle a sur eux droit de vie et de
+mort. Que veut-elle? que d&eacute;sire-t-elle? et tout ce qu'un homme, tout ce
+qu'un empereur, tout ce qu'un dieu peut accorder, qu'elle le demande,
+elle l'obtiendra!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais que tu es tout-puissant; je crois que tu m'aimes,
+j'esp&egrave;re que tout ce que je te demanderai, tu me le donneras: tout,
+except&eacute; ce repos de l'&acirc;me, cette conviction intime que Lucius est &agrave; moi
+comme je suis &agrave; Lucius. Il y a maintenant tout un c&ocirc;t&eacute; de ta personne,
+toute une partie de ta vie, qui m'&eacute;chappe, qui s'enveloppe d'ombre, et
+qui se perd dans la nuit. C'est Rome, c'est l'empire, c'est le monde qui
+te r&eacute;clame! et tu n'es &agrave; moi que par le point o&ugrave; je te touche. Tu as des
+secrets; tu as des haines que je ne puis partager, des amours que je ne
+dois pas conna&icirc;tre. Au milieu de nos &eacute;panchements les plus tendres, de
+nos entretiens les plus doux, de nos heures les plus intimes, une porte
+s'ouvrira, comme cette porte s'ouvre en ce moment, et un affranchi &agrave; la
+figure impassible te fera un signe myst&eacute;rieux, auquel je ne pourrai,
+auquel je ne devrai rien comprendre. Tiens. Voil&agrave; mon apprentissage qui
+commence.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu! Anic&eacute;tus, dit N&eacute;ron.</p>
+
+<p>&mdash;Celle que le divin C&eacute;sar a fait demander est l&agrave;, qui l'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-lui que j'y vais, reprit l'empereur.</p>
+
+<p>L'affranchi sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien? r&eacute;pondit Act&eacute; en le regardant tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi, dit N&eacute;ron.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme est l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Et je t'ai senti tressaillir quand on l'a annonc&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ne tressaille-t-on que d'amour?</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme, Lucius!...</p>
+
+<p>&mdash;Parle...j'attends.</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cette femme....</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme s'appelle Popp&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, r&eacute;pondit N&eacute;ron, cette femme s'appelle Locuste.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IX" id="Chapitre_IX"></a><a href="#table">Chapitre IX</a></h2>
+
+
+<p>N&eacute;ron se leva et suivit l'affranchi; apr&egrave;s quelques d&eacute;tours dans des
+corridors secrets qui n'&eacute;taient connus que de l'empereur et de ses plus
+fid&egrave;les esclaves, ils entr&egrave;rent dans une petite chambre sans fen&ecirc;tres
+dans laquelle le jour et l'air p&eacute;n&eacute;traient par le haut. Encore cette
+ouverture &eacute;tait-elle moins faite pour &eacute;clairer l'appartement que pour en
+laisser &eacute;chapper la vapeur, qui, dans certains moments, s'exhalait des
+r&eacute;chauds de bronze, refroidis &agrave; cette heure, mais sur lesquels le
+charbon pr&eacute;par&eacute; n'attendait que l'&eacute;tincelle et le souffle, ces deux
+grands moteurs de toute vie et de toute lumi&egrave;re. Autour de la chambre
+&eacute;taient rang&eacute;s des instruments de gr&egrave;s et de verre aux formes allong&eacute;es
+et &eacute;tranges, qui semblaient model&eacute;s par quelque ouvrier capricieux, sur
+de vagues souvenirs d'oiseaux bizarres ou de poissons inconnus; des
+vases de diff&eacute;rentes tailles, et ferm&eacute;s soigneusement de couvercles sur
+lesquels l'&oelig;il &eacute;tonn&eacute; cherchait &agrave; lire des caract&egrave;res de convention qui
+n'appartenaient &agrave; aucune langue, &eacute;taient rang&eacute;s sur des tablettes
+circulaires, et ceignaient le laboratoire magique comme ces bandelettes
+myst&eacute;rieuses qui serrent la taille des momies, et au-dessus d'eux
+pendaient &agrave; des clous d'or des plantes s&egrave;ches, ou vertes encore, selon
+qu'elles devaient &ecirc;tre employ&eacute;es en feuilles fra&icirc;ches ou en poussi&egrave;re;
+la plupart de ces plantes avaient &eacute;t&eacute; cueillies aux &eacute;poques recommand&eacute;es
+par les mages, c'est-&agrave;-dire au commencement de la canicule, &agrave; cette
+&eacute;poque pr&eacute;cise et rapide de l'ann&eacute;e o&ugrave; le magicien ne pouvait &ecirc;tre vu ni
+de la lune ni du soleil. Il y avait dans ces vases les pr&eacute;parations les
+plus rares et les plus pr&eacute;cieuses: les uns contenaient des pommades qui
+rendaient invincible et qui &eacute;taient compos&eacute;es &agrave; grands frais et &agrave;
+grand-peine, avec la t&ecirc;te et la queue d'un serpent ail&eacute;, des poils
+arrach&eacute;s au front d'un tigre, de la moelle de lion, et de l'&eacute;cume d'un
+cheval vainqueur; les autres renfermaient, amulette puissante pour
+l'accomplissement de tous les v&oelig;ux, du sang de basilic, qu'on appelait
+aussi sang de Saturne; enfin, il y en avait qu'on n'e&ucirc;t pu payer en les
+&eacute;changeant contre leur poids en diamants, et dans lesquels &eacute;taient
+scell&eacute;es quelques parcelles de ce parfum, si rare que Julius C&eacute;sar seul,
+disait-on, avait pu s'en procurer, et que l'on trouvait dans l'or apyr&eacute;,
+c'est-&agrave;-dire qui n'a point encore &eacute;t&eacute; mis &agrave; l'&eacute;preuve du feu. Il y avait
+parmi ces plantes des couronnes d'h&eacute;nocrysos, cette fleur qui donne la
+faveur et la gloire, et des touffes de verveines d&eacute;racin&eacute;es de la main
+gauche, et dont on avait fait s&eacute;cher s&eacute;par&eacute;ment, &agrave; l'ombre, les
+feuilles, la tige et les racines; celle-ci &eacute;tait pour la joie et le
+plaisir, car en arrosant le triclinium avec de l'eau dans laquelle on en
+avait fait infuser quelques feuilles, il n'y avait pas de convive si
+morose, de philosophe si s&eacute;v&egrave;re, qui ne se livr&acirc;t bient&ocirc;t &agrave; la plus
+folle gaiet&eacute;.</p>
+
+<p>Une femme v&ecirc;tue de noir, la robe relev&eacute;e d'un c&ocirc;t&eacute; et &agrave; la hauteur du
+genou par une escarboucle, la main gauche arm&eacute;e d'une baguette de
+coudrier arbre qui servait &agrave; d&eacute;couvrir les tr&eacute;sors, attendait N&eacute;ron dans
+cette chambre; elle &eacute;tait assise et plong&eacute;e dans une si profonde
+r&ecirc;verie, que l'entr&eacute;e de l'empereur ne put la tirer de sa pr&eacute;occupation;
+N&eacute;ron s'approcha d'elle, et, &agrave; mesure qu'il s'approchait, sa figure
+prenait une singuli&egrave;re expression de crainte, de r&eacute;pugnance et de
+m&eacute;pris. Arriv&eacute; pr&egrave;s d'elle, il fit un signe &agrave; Anic&eacute;tus, et celui-ci
+toucha de la main l'&eacute;paule de la femme, qui releva lentement la t&ecirc;te, et
+la secoua pour &eacute;carter ses cheveux, qui, retombant libres, sans peignes
+et sans bandelettes, lui couvraient comme un voile le devant du visage
+chaque fois qu'elle baissait le front; alors on put voir la figure de la
+magicienne: c'&eacute;tait celle d'une femme de trente-cinq &agrave; trente-sept ans,
+qui avait &eacute;t&eacute; belle, mais qui &eacute;tait fl&eacute;trie avant l'&acirc;ge par l'insomnie,
+par la d&eacute;bauche et par le remords peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Ce fut elle qui adressa la premi&egrave;re la parole &agrave; N&eacute;ron, sans se lever, et
+sans faire d'autre mouvement que celui des l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veux-tu encore? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, lui dit N&eacute;ron, te souviens-tu du pass&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Demande &agrave; Th&eacute;s&eacute;e s'il se souvient de l'enfer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais o&ugrave; je t'ai prise, dans une prison infecte, o&ugrave; tu agonisais
+lentement, au milieu de la boue o&ugrave; tu &eacute;tais couch&eacute;e, et des reptiles qui
+passaient sur tes mains et sur ton visage.</p>
+
+<p>&mdash;Il faisait si froid que je ne les sentais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais o&ugrave; je t'ai laiss&eacute;e, dans une maison que je t'ai fait b&acirc;tir et
+que je t'ai orn&eacute;e comme pour une ma&icirc;tresse; on appelait ton industrie un
+crime, je l'ai appel&eacute;e un art; on poursuivait tes complices, je t'ai
+donn&eacute; des &eacute;l&egrave;ves.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je t'ai rendu en &eacute;change la moiti&eacute; de la puissance de
+Jupiter.... J'ai mis &agrave; tes ordres&mdash;la Mort&mdash;cette fille aveugle et sourde
+du Sommeil et de la Nuit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien je vois que tu te rappelles; je t'ai envoy&eacute; chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc doit mourir?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, il faut que tu le devines, car je ne puis te le dire.
+C'est un ennemi trop puissant et trop dangereux pour que je confie son
+nom &agrave; la statue m&ecirc;me du Silence; seulement, prends garde: car il ne faut
+pas que le poison tarde, comme pour Claude, ou &eacute;choue &agrave; un premier essai
+comme sur Britannicus; il faut qu'il tue &agrave; l'instant, sans laisser le
+temps &agrave; celui o&ugrave; &agrave; celle qu'il frappera d'articuler une parole ou de
+faire un geste; enfin, il me faut un poison pareil &agrave; celui que nous
+pr&eacute;par&acirc;mes dans ce lieu m&ecirc;me, et dont nous f&icirc;mes l'essai sur un
+sanglier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Locuste, s'il ne s'agit que de pr&eacute;parer ce poison et un plus
+terrible encore, rien de plus facile; mais lorsque je te donnai celui
+dont tu me parles, je savais pour qui je me mettais &agrave; l'&oelig;uvre: c'&eacute;tait
+pour un enfant sans d&eacute;fiance, et je pouvais r&eacute;pondre du r&eacute;sultat; mais
+il y a des gens sur lesquels le poison, comme sur Mithridate, n'a plus
+aucune puissance: car ils ont peu &agrave; peu habitu&eacute; leur estomac &agrave; supporter
+les sucs les plus v&eacute;n&eacute;neux et les poudres les plus mortelles: si par
+malheur mon art allait se heurter &agrave; l'une de ces organisations de fer,
+le poison manquerait son effet, et tu dirais que je t'ai tromp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et, continua N&eacute;ron, je te replongerais dans ce cachot, et je te
+redonnerais pour gardien ton ancien ge&ocirc;lier, Pollio Julius: voil&agrave; ce que
+je ferais, r&eacute;fl&eacute;chis donc.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi le nom de la victime, et je te r&eacute;pondrai.</p>
+
+<p>&mdash;Une seconde fois, je ne puis ni ne veux te le dire, n'as-tu pas des
+combinaisons pour trouver l'inconnu? des sortil&egrave;ges qui te font
+appara&icirc;tre des fant&ocirc;mes voil&eacute;s que tu interroges et qui te r&eacute;pondent?
+Cherche et interroge: je ne veux rien te dire, mais je ne t'emp&ecirc;che pas
+de deviner.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis rien faire ici.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas prisonni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Dans deux heures je reviendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Je pr&eacute;f&egrave;re te suivre.</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me au mont Esquilin?</p>
+
+<p>&mdash;Partout.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu viendras seul?</p>
+
+<p>&mdash;Seul, s'il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Viens donc.</p>
+
+<p>N&eacute;ron fit signe &agrave; Anic&eacute;tus de se retirer, et suivit Locuste hors de la
+maison dor&eacute;e, ayant pour toute arme apparente son &eacute;p&eacute;e; il est vrai que
+quelques uns ont dit qu'il portait nuit et jour sur la peau une cuirasse
+d'&eacute;cailles qui lui d&eacute;fendait toute la poitrine, et qui &eacute;tait si
+habilement faite, qu'elle se pliait &agrave; tous les mouvements du corps,
+quoiqu'elle f&ucirc;t &agrave; l'&eacute;preuve des armes les mieux tremp&eacute;es et du bras le
+plus vigoureux.</p>
+
+<p>Ils suivirent les rues sombres de Rome, sans esclave qui les &eacute;clair&acirc;t,
+jusqu'au V&eacute;labre, o&ugrave; &eacute;tait situ&eacute;e la maison de Locuste. La magicienne
+frappa trois coups, et une vieille femme, qui l'aidait parfois dans ses
+enchantements, vint ouvrir et se rangea en souriant pour laisser passer
+le beau jeune homme qui venait sans doute commander quelque philtre:
+Locuste poussa la porte de son laboratoire, et, y entrant la premi&egrave;re,
+elle fit signe &agrave; C&eacute;sar de la suivre.</p>
+
+<p>Alors un singulier m&eacute;lange d'objets hideux et oppos&eacute;s s'offrit aux yeux
+de l'empereur: des momies &eacute;gyptiennes et des squelettes &eacute;trusques
+&eacute;taient dress&eacute;s le long des murs; des crocodiles et des poissons aux
+formes bizarres pendaient au plafond, soutenus par des fils de fer
+invisibles: des figures de cire de diff&eacute;rentes grandeurs et &agrave; diverses
+ressemblances &eacute;taient pos&eacute;es sur des pi&eacute;destaux, avec des aiguilles ou
+des poignards dans le c&oelig;ur. Au milieu de tous ces appareils diff&eacute;rents
+voletait sans bruit un hibou effray&eacute;, qui, chaque fois qu'il se posait,
+faisait luire ses yeux comme deux charbons ardents, et claquer son bec
+en signe de terreur; dans un coin de la chambre, une brebis noire b&ecirc;lait
+tristement comme si elle e&ucirc;t devin&eacute; le sort qui l'attendait. Bient&ocirc;t, au
+milieu de ces bruits divers, N&eacute;ron distingua des plaintes; il regarda
+alors avec attention autour de lui, et, vers le milieu de l'appartement,
+il aper&ccedil;ut &agrave; fleur de terre un objet dont il ne put d'abord distinguer
+la forme: c'&eacute;tait une t&ecirc;te humaine, mais sans corps, quoique ses yeux
+parussent vivants; autour de son cou &eacute;tait enroul&eacute; un serpent, dont la
+langue noire et mouvante se dirigeait de temps en temps avec inqui&eacute;tude
+du c&ocirc;t&eacute; de l'empereur, et se replongeait bient&ocirc;t dans une jatte de lait;
+autour de cette t&ecirc;te on avait plac&eacute;, comme autour de Tantale, des mets
+et des fruits, de sorte qu'il semblait que c'&eacute;tait un supplice, un
+sacril&egrave;ge, ou une d&eacute;rision. Au reste, au bout d'un instant, l'empereur
+n'eut plus de doutes: c'&eacute;tait bien cette t&ecirc;te qui se plaignait.</p>
+
+<p>Cependant Locuste commen&ccedil;ait son op&eacute;ration magique. Apr&egrave;s avoir arros&eacute;
+toute la maison avec de l'eau du lac Averne, elle alluma un feu compos&eacute;
+de branches de sycomore et de cypr&egrave;s arrach&eacute;s sur des tombeaux, y jeta
+des plumes de chouette tremp&eacute;es dans du sang de crapaud, et y ajouta des
+herbes cueillies &agrave; Iolchos et en Ib&eacute;rie. Alors elle s'accroupit devant
+ce feu en murmurant des paroles inintelligibles; puis, lorsqu'il
+commen&ccedil;a de s'&eacute;teindre, elle regarda autour d'elle comme pour chercher
+quelque chose que ses yeux ne rencontr&egrave;rent point d'abord: alors elle
+fit entendre un sifflement particulier, qui fit dresser la t&ecirc;te au
+serpent; au bout d'un instant elle siffla une seconde fois, et le
+reptile se d&eacute;roula lentement; enfin, un troisi&egrave;me coup de sifflet se fit
+entendre, et, comme forc&eacute; d'ob&eacute;ir &agrave; cet appel, l'animal ob&eacute;issant, mais
+craintif, rampa lentement vers elle. Alors elle le saisit par le cou et
+lui approcha la t&ecirc;te de la flamme: aussit&ocirc;t tout son corps se roula
+autour du bras de la magicienne, et &agrave; son tour il poussa des sifflements
+de douleur; mais elle l'approcha toujours davantage du foyer, jusqu'&agrave; ce
+que sa gueule se blanch&icirc;t d'une esp&egrave;ce d'&eacute;cume: trois ou quatre gouttes
+de cette bave tomb&egrave;rent sur les cendres, c'&eacute;tait probablement tout ce
+que voulait Locuste, car elle l&acirc;cha aussit&ocirc;t le reptile, qui s'enfuit
+avec rapidit&eacute;, rampa comme un lierre autour de la jambe d'un squelette,
+et se r&eacute;fugia dans les cavit&eacute;s de la poitrine, o&ugrave;, pendant quelque temps
+encore, on put lui voir agiter les restes de sa souffrance &agrave; travers les
+ossements qui l'entouraient comme une cage.</p>
+
+<p>Alors Locuste recueillit ces cendres et ces braises ardentes dans une
+serviette d'amiante, prit la brebis noire par une corde qui lui pendait
+au cou, et, ayant achev&eacute; sans doute ce qu'elle avait &agrave; faire chez elle,
+elle se retourna vers N&eacute;ron, qui avait regard&eacute; toutes ces choses avec
+l'impassibilit&eacute; d'une statue, et lui demanda s'il &eacute;tait toujours dans
+l'intention de l'accompagner au mont Esquilin. N&eacute;ron lui r&eacute;pondit par un
+signe de t&ecirc;te: Locuste sortit, et l'empereur marcha derri&egrave;re elle; au
+moment o&ugrave; il refermait la porte, il entendit une voix qui demandait
+piti&eacute; avec un accent si douloureux, qu'il en fut &eacute;mu et voulut arr&ecirc;ter
+Locuste; mais celle-ci r&eacute;pondit que le moindre retard lui ferait manquer
+sa conjuration, et que, si l'empereur ne l'accompagnait &agrave; l'instant
+m&ecirc;me, elle serait forc&eacute;e d'aller seule, ou de remettre l'entreprise au
+lendemain. N&eacute;ron repoussa la porte et se h&acirc;ta de la suivre; au reste,
+comme il n'&eacute;tait pas &eacute;tranger aux myst&egrave;res de la divination, il avait &agrave;
+peu pr&egrave;s reconnu la pr&eacute;paration dont il s'agissait. Cette t&ecirc;te &eacute;tait
+celle d'un enfant enterr&eacute; jusqu'au cou, que Locuste laissait mourir de
+faim &agrave; la vue de mets plac&eacute;s hors de sa port&eacute;e, afin de faire apr&egrave;s sa
+mort, avec la moelle de ses os et son c&oelig;ur dess&eacute;ch&eacute; par la col&egrave;re, un
+de ces philtres amoureux ou de ces breuvages amatoires que les riches
+libertins de Rome ou les ma&icirc;tresses des empereurs payaient quelquefois
+d'un prix avec lequel ils eussent achet&eacute; une province.</p>
+
+<p>N&eacute;ron et Locuste, pareils &agrave; deux ombres, suivirent quelque temps les
+rues tortueuses du V&eacute;labre; puis ils s'engag&egrave;rent silencieux et rapides
+derri&egrave;re la muraille du grand cirque, et gagn&egrave;rent le pied du mont
+Esquilin; en ce moment la lune, &agrave; son premier quartier, se leva derri&egrave;re
+sa cime, et sur l'azur argent&eacute; du ciel se d&eacute;tach&egrave;rent les croix
+nombreuses auxquelles &eacute;taient clou&eacute;s les corps des voleurs, des
+meurtriers et des chr&eacute;tiens, confondus ensemble dans un m&ecirc;me supplice.
+L'empereur crut d'abord que c'&eacute;tait &agrave; quelques-uns de ces cadavres que
+l'empoisonneuse avait affaire; mais elle passa au milieu d'eux sans
+s'arr&ecirc;ter, et, faisant signe &agrave; N&eacute;ron de l'attendre, elle alla
+s'agenouiller sur un petit tertre, et se mit, comme une hy&egrave;ne, &agrave;
+fouiller la terre d'une fosse avec ses ongles: alors dans l'excavation
+qu'elle venait de creuser elle versa les cendres br&ucirc;lantes qu'elle avait
+emport&eacute;es de chez elle, et au milieu desquelles un souffle de la brise
+fit en passant briller quelques &eacute;tincelles; puis, prenant la brebis
+noire amen&eacute;e dans ce but, elle lui ouvrit avec les dents l'art&egrave;re du
+cou, et &eacute;teignit le feu avec son sang. En ce moment la lune se voila,
+comme pour ne pas assister &agrave; de pareils sacril&egrave;ges; mais malgr&eacute;
+l'obscurit&eacute; qui se r&eacute;pandit aussit&ocirc;t sur la montagne, N&eacute;ron vit se
+dresser devant la devineresse une ombre avec laquelle elle s'entretint
+pendant quelques instants; il se rappela alors que c'&eacute;tait vers cet
+endroit qu'avait &eacute;t&eacute; enterr&eacute;e, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; &eacute;trangl&eacute;e pour ses
+assassinats, la magicienne Canidie, dont parlent Horace et Ovide, et il
+n'eut plus de doute que ce ne f&ucirc;t son fant&ocirc;me maudit que Locuste
+interrogeait en ce moment. Au bout d'un instant l'ombre sembla rentrer
+en terre, la lune se d&eacute;gagea du nuage qui l'obscurcissait, et N&eacute;ron vit
+revenir &agrave; lui Locuste p&acirc;le et tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit l'empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Tout mon art serait inutile, murmura Locuste.</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu plus de poisons mortels?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, mais elle a des antidotes souverains.</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais donc celle que j'ai condamn&eacute;e? reprit N&eacute;ron.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ta m&egrave;re, r&eacute;pondit Locuste.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dit froidement l'empereur; alors je trouverai quelqu'autre
+moyen.</p>
+
+<p>Et tous deux alors descendirent de la montagne maudite, et se perdirent
+dans les rues sombres et d&eacute;sertes qui conduisent au V&eacute;labre et au
+Palatin.</p>
+
+<p>Le lendemain, Act&eacute; re&ccedil;ut de son amant une lettre qui l'invitait &agrave; partir
+pour Ba&iuml;a et &agrave; y attendre l'empereur, qui allait y c&eacute;l&eacute;brer avec
+Agrippine les f&ecirc;tes de Minerve.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_X" id="Chapitre_X"></a><a href="#table">Chapitre X</a></h2>
+
+
+<p>Huit jours s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s depuis la sc&egrave;ne que nous avons racont&eacute;e
+dans notre pr&eacute;c&eacute;dent chapitre. Il &eacute;tait dix heures du soir. La lune, qui
+venait de para&icirc;tre &agrave; l'horizon, s'&eacute;levait lentement derri&egrave;re le V&eacute;suve,
+et projetait ses rayons sur toute la c&ocirc;te de Naples. &Agrave; sa lumi&egrave;re pure
+et brillante resplendissait le golfe de Pouzzoles, que traversait de sa
+ligne sombre le pont insens&eacute; que fit, pour accomplir la pr&eacute;diction de
+l'astrologue Thrasylle, jeter de l'une &agrave; l'autre de ses rives le
+troisi&egrave;me C&eacute;sar, Ca&iuml;us Caligula. Sur ses bords et dans toute l'&eacute;tendue
+du croissant immense qu'il forme depuis la pointe de Pausilippe jusqu'&agrave;
+celle du cap Mis&egrave;ne, on voyait dispara&icirc;tre les unes apr&egrave;s les autres,
+comme des &eacute;toiles qui s'&eacute;teignent au ciel, les lumi&egrave;res des villes, des
+villages et des palais dispers&eacute;s, sur sa plage et se mirant dans ces
+ondes rivales des eaux bleues de la Cyr&eacute;na&iuml;que. Pendant quelques temps
+encore, au milieu du silence, on vit glisser, une flamme &agrave; sa proue,
+quelque barque attard&eacute;e, regagnant, &agrave; l'aide de sa voile triangulaire ou
+de sa double rame, le port d'Oenarie, de Procita ou de Ba&iuml;es. Puis la
+derni&egrave;re de ces barques disparut &agrave; son tour, et le golfe se serait d&egrave;s
+lors trouv&eacute; enti&egrave;rement d&eacute;sert et silencieux, sans quelques b&acirc;timents
+flottant sur l'eau et encha&icirc;n&eacute;s &agrave; la rive, en face des jardins
+d'Hortensius, entre la villa de Julius C&eacute;sar et le palais de Bauli.</p>
+
+<p>Une heure se passa ainsi, pendant laquelle la nuit devint plus calme et
+plus sereine encore de l'absence de tout bruit et de toute vapeur
+terrestre. Aucun nuage ne tachait le ciel, pur comme la mer; aucun flot
+ne ridait la mer qui r&eacute;fl&eacute;chissait le ciel. La lune, continuant sa
+course au milieu d'un azur limpide, semblait s'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;e un instant
+au-dessus du golfe, comme au dessus d'un miroir. Les derni&egrave;res lumi&egrave;res
+de Pouzzoles s'&eacute;taient &eacute;teintes, et seul, le phare du cap de Mis&egrave;ne
+flamboyait encore &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de son promontoire, comme une torche &agrave;
+la main d'un g&eacute;ant. C'&eacute;tait une de ces nuits voluptueuses o&ugrave; Naples, la
+belle fille de la Gr&egrave;ce, livre aux vents sa chevelure d'orangers, et aux
+flots son sein de marbre. De temps en temps passait dans l'air un de ces
+soupirs myst&eacute;rieux que la terre endormie pousse vers le ciel, et &agrave;
+l'horizon oriental, la fum&eacute;e blanche du V&eacute;suve montait au milieu d'une
+atmosph&egrave;re si calme, qu'elle semblait une colonne d'alb&acirc;tre, d&eacute;bris
+gigantesque de quelque Babel disparue. Tout &agrave; coup, au milieu de ce
+silence et de cette obscurit&eacute;, les matelots couch&eacute;s dans les barques du
+rivage virent, &agrave; travers les arbres qui voilaient &agrave; moiti&eacute; le palais de
+Bauli, &eacute;tinceler des torches ardentes. Ils entendirent des voix joyeuses
+qui s'approchaient de leur c&ocirc;t&eacute;; et bient&ocirc;t, d'un bois d'orangers et de
+lauriers-roses qui bordait la rive, ils virent d&eacute;boucher se dirigeant
+vers eux, le cort&egrave;ge qui &eacute;clatait ainsi en bruit et en lumi&egrave;res.
+Aussit&ocirc;t celui qui paraissait le commandant du plus grand des vaisseaux,
+qui &eacute;tait une trir&egrave;me magnifiquement dor&eacute;e et toute couronn&eacute;e de fleurs,
+fit &eacute;tendre, sur le pont qui joignait son navire &agrave; la plage, un tapis de
+pourpre, et, s'&eacute;lan&ccedil;ant &agrave; terre, il attendit dans l'attitude du respect
+et de la crainte. En effet, celui qui, marchant &agrave; la t&ecirc;te de ce cort&egrave;ge,
+s'avan&ccedil;ait vers les vaisseaux, &eacute;tait C&eacute;sar N&eacute;ron lui-m&ecirc;me. Il
+s'approchait, accompagn&eacute; d'Agrippine, et pour cette fois, chose &eacute;trange
+et rare depuis la mort de Britannicus, la m&egrave;re s'appuyait au bras du
+fils, et, tous deux, le visage souriant et &eacute;changeant des paroles amies,
+paraissaient &ecirc;tre dans la plus parfaite intelligence. Arriv&eacute; pr&egrave;s de la
+trir&egrave;me, le cort&egrave;ge s'arr&ecirc;ta; et, en face de toute la cour, N&eacute;ron, les
+yeux mouill&eacute;s de larmes, pressa sa m&egrave;re contre son c&oelig;ur, couvrant de
+baisers son visage et son cou, comme s'il avait peine &agrave; se s&eacute;parer
+d'elle; puis enfin, la laissant pour ainsi dire &eacute;chapper de ses bras, et
+se retournant vers le commandant du vaisseau:</p>
+
+<p>&mdash;Anic&eacute;tus, lui dit-il, sur ta t&ecirc;te, je te recommande ma m&egrave;re!</p>
+
+<p>Agrippine traversa le pont et monta sur la trir&egrave;me, qui s'&eacute;loigna
+lentement de la rive, mettant le cap entre Ba&iuml;es et Pouzzoles; mais pour
+cela N&eacute;ron n'abandonna point la place; quelque temps encore il demeura
+debout et saluant sa m&egrave;re de la voix et du geste, &agrave; l'endroit o&ugrave; il
+avait pris cong&eacute; d'elle, tandis qu'Agrippine, de son c&ocirc;t&eacute;, lui renvoyait
+ses adieux. Enfin le b&acirc;timent commen&ccedil;ant &agrave; se trouver hors de la port&eacute;e
+de sa voix, N&eacute;ron retourna vers Bauli, et Agrippine descendit dans la
+chambre qui lui avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; peine &eacute;tait-elle couch&eacute;e sur le lit de pourpre pr&eacute;par&eacute; pour elle,
+qu'une tapisserie se souleva, et qu'une jeune fille, p&acirc;le et tremblante,
+vint se jeter &agrave; ses pieds en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;O ma m&egrave;re! ma m&egrave;re! sauve-moi!</p>
+
+<p>Agrippine tressaillit d'abord de surprise et de crainte; puis,
+reconnaissant la belle Grecque:</p>
+
+<p>&mdash;Act&eacute;! dit-elle avec &eacute;tonnement, en lui tendant la main, toi ici! dans
+mon navire! et me demandant protection.... Et de qui faut-il que je te
+sauve, toi qui es assez puissante pour me rendre l'amiti&eacute; de mon fils?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de lui, de moi, de mon amour... de cette cour qui m'&eacute;pouvante, de
+ce monde si &eacute;trange et si nouveau pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, r&eacute;pondit Agrippine, tu as disparu au milieu du d&icirc;ner; N&eacute;ron
+t'a demand&eacute;e, t'a fait chercher, pourquoi donc as-tu fui ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? tu le demandes? &eacute;tait-il possible &agrave; une femme... pardon!...
+de rester au milieu d'une pareille orgie, qui e&ucirc;t fait rougir nos
+pr&ecirc;tresses de V&eacute;nus elles-m&ecirc;mes! O ma m&egrave;re!... n'as-tu pas entendu ces
+chants? n'as-tu pas vu ces courtisanes nues... ces bateleurs dont chaque
+geste &eacute;tait une honte, moins encore pour eux que pour ceux qui les
+regardaient? Oh! je n'ai pu supporter un pareil spectacle, j'ai fui dans
+les jardins. Mais l&agrave;, c'&eacute;tait autre chose... ces jardins &eacute;taient peupl&eacute;s
+comme les bois antiques; chaque fontaine &eacute;tait habit&eacute;e par quelque
+nymphe impudique; chaque buisson cachait quelque satyre d&eacute;bauch&eacute;... et,
+le croirais tu, ma m&egrave;re? parmi ces hommes et ces femmes, j'ai reconnu
+des matrones et des chevaliers... alors j'ai fui les jardins comme
+j'avais fui la table.... Une porte &eacute;tait ouverte qui donnait sur la mer,
+je me suis &eacute;lanc&eacute;e sur le rivage... j'ai vu la trir&egrave;me, je l'ai
+reconnue; j'ai cri&eacute; que j'&eacute;tais de ta suite et que je venais t'attendre;
+alors on m'a re&ccedil;ue; et, au milieu de ces matelots, de ces soldats, de
+ces hommes grossiers, j'ai respir&eacute; plus &agrave; l'aise et plus tranquille,
+qu'&agrave; cette table de N&eacute;ron qu'entourait cependant toute la noblesse de
+Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! et qu'attends-tu de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Un asile dans ta maison du lac Lucrin, une place parmi tes esclaves,
+un voile assez &eacute;pais pour couvrir la rougeur de mon front.</p>
+
+<p>&mdash;Ne veux-tu donc plus revoir l'empereur?</p>
+
+<p>&mdash;O ma m&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu donc le laisser errant au hasard, comme un vaisseau perdu, sur
+cette mer de d&eacute;bauches?</p>
+
+<p>&mdash;O ma m&egrave;re! si je l'aimais moins, peut-&ecirc;tre pourrais-je demeurer pr&egrave;s
+de lui; mais comment veux-tu que je voie l&agrave;, devant moi, d'autres femmes
+aim&eacute;es comme je suis aim&eacute;e, ou plut&ocirc;t comme j'ai cru l'&ecirc;tre. C'est
+impossible; je ne puis pas avoir tant donn&eacute; pour n'obtenir que si peu.
+Au milieu de ce monde perdu, je me perdrais; parmi ces femmes, je
+deviendrais ce que sont ces femmes; j'aurais aussi un poignard &agrave; ma
+ceinture, du poison dans quelque bague, puis un jour....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, Acerronie? interrompit Agrippine en s'adressant &agrave; une
+jeune esclave qui entrait en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je parler, ma&icirc;tresse? r&eacute;pondit celle-ci d'une voix alt&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Parle.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; crois-tu aller?</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; ma villa du lac Lucrin, ce me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous avons commenc&eacute; par nous diriger de ce c&ocirc;t&eacute; mais au bout d'un
+instant le vaisseau a chang&eacute; de route, et nous voguons vers la pleine
+mer.</p>
+
+<p>&mdash;Vers la pleine mer! s'&eacute;cria Agrippine.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde, dit l'esclave en tirant un rideau qui couvrait une fen&ecirc;tre
+regarde, le phare du cap devrait &ecirc;tre bien loin derri&egrave;re nous, et le
+voici &agrave; notre droite; au lieu de nous approcher de Pouzzoles, nous nous
+en &eacute;loignons &agrave; toutes voiles.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, s'&eacute;cria Agrippine, que signifie cela? Gallus! Gallus!... Un
+jeune chevalier romain parut &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Gallus, reprit Agrippine, dites &agrave; Anic&eacute;tus que je veux lui parler:
+Gallus sortit suivi d'Acerronie. Justes dieux! voil&agrave; le phare qui
+s'&eacute;teint comme par enchantement, continua-t-elle.... Act&eacute;, Act&eacute;, il se
+pr&eacute;pare quelque chose d'inf&acirc;me sans doute. Oh! l'on m'avait pr&eacute;venue de
+ne pas venir &agrave; Bauli, mais je n'ai rien voulu croire... insens&eacute;e! Eh
+bien! Gallus?</p>
+
+<p>&mdash;Anic&eacute;tus ne peut se rendre &agrave; tes ordres; il fait mettre les chaloupes
+&agrave; la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais donc aller le trouver moi-m&ecirc;me.... Ah!... quel est ce bruit
+au-dessus de nous? Par Jupiter! nous sommes condamn&eacute;es, et voil&agrave; le
+vaisseau qui se brise!!!</p>
+
+<p>En effet, Agrippine avait &agrave; peine prononc&eacute; ces paroles en se jetant dans
+les bras d'Act&eacute;, que le plancher qui s'&eacute;tendait au-dessus de leur t&ecirc;te
+s'ab&icirc;ma avec un bruit affreux. Les deux femmes se crurent perdues; mais,
+par un hasard &eacute;trange, le dais qui couvrait le lit &eacute;tait si profond&eacute;ment
+et si solidement scell&eacute; dans les bordages, qu'il soutint le poids du
+plafond, dont l'extr&eacute;mit&eacute; oppos&eacute;e venait d'&eacute;craser dans sa chute le
+jeune chevalier romain qui se trouvait debout &agrave; l'entr&eacute;e de la chambre.
+Quant &agrave; Agrippine et &agrave; Act&eacute;, elles se trouv&egrave;rent dans l'angle vide
+qu'avait form&eacute; le plancher toujours maintenu par le dais. Au m&ecirc;me
+moment, de grands cris retentirent sur tout le b&acirc;timent; un bruit sourd
+se fit entendre dans les profondeurs du vaisseau, et les deux femmes le
+sentirent aussit&ocirc;t trembler et g&eacute;mir sous leurs pieds. En effet,
+plusieurs planches de la quille venaient de s'ouvrir, et la mer,
+envahissant la car&egrave;ne par la br&egrave;che b&eacute;ante, battait d&eacute;j&agrave; la porte de la
+chambre. Agrippine en un instant devina tout. La mort avait &eacute;t&eacute; plac&eacute;e &agrave;
+la fois sur sa t&ecirc;te et sous ses pieds. Elle regarda autour d'elle, vit
+le plafond pr&egrave;s de l'&eacute;craser, l'eau pr&egrave;s de l'engloutir: la fen&ecirc;tre par
+laquelle elle avait regard&eacute; lorsque s'&eacute;tait &eacute;teint le phare de Mis&egrave;ne
+&eacute;tait ouverte: c'&eacute;tait la seule voie de salut: elle entra&icirc;na Act&eacute; vers
+cette fen&ecirc;tre en faisant signe de se taire avec ce geste prompt et
+imp&eacute;ratif qui indique qu'il y va de la vie, et toutes deux, sans
+regarder derri&egrave;re elles, sans h&eacute;sitation, sans retard, se pr&eacute;cipit&egrave;rent
+en se tenant embrass&eacute;es. Au m&ecirc;me instant il leur sembla qu'elles &eacute;taient
+attir&eacute;es par une puissance infernale dans les ab&icirc;mes les plus profonds
+de la mer; le vaisseau s'engloutissait en tournoyant, et elles
+descendaient avec lui dans le tourbillon qu'il creusait; elles
+s'enfonc&egrave;rent ainsi pendant quelques secondes qui leur parurent un
+si&egrave;cle: enfin le mouvement d'attraction s'arr&ecirc;ta: elles sentirent
+qu'elles cessaient de descendre, puis bient&ocirc;t qu'elles remontaient, puis
+enfin, &agrave; demi &eacute;vanouies, elles revinrent &agrave; la surface de l'eau. En ce
+moment elles virent comme &agrave; travers un voile une troisi&egrave;me t&ecirc;te qui
+reparaissait aupr&egrave;s des barques; elles entendirent comme dans un songe
+une voix qui criait: Je suis Agrippine, je suis la m&egrave;re de C&eacute;sar,
+sauvez-moi! Act&eacute; &agrave; son tour voulait crier pour appeler &agrave; l'aide; mais
+elle se sentit de nouveau entra&icirc;ner par Agrippine, et sa voix
+inarticul&eacute;e ne jeta qu'un son confus. Lorsqu'elles reparurent, elles
+&eacute;taient presque hors de port&eacute;e de la vue, et cependant Agrippine lui
+montra d'une main, tandis qu'elle nageait de l'autre, une rame qui se
+levait et qui brisait en retombant la t&ecirc;te d'Acerronie, assez insens&eacute;e
+pour avoir cru se sauver en criant aux meurtriers d'Agrippine qu'elle
+&eacute;tait la m&egrave;re de C&eacute;sar.</p>
+
+<p>Les deux fugitives alors continu&egrave;rent de fendre l'eau en silence, se
+dirigeant vers la c&ocirc;te, tandis qu'Anic&eacute;tus, croyant sa mission de mort
+accomplie, ramait du c&ocirc;t&eacute; de Bauli, o&ugrave; l'attendait l'empereur. Le ciel
+&eacute;tait toujours pur et la mer &eacute;tait redevenue calme; cependant la
+distance &eacute;tait si grande de l'endroit o&ugrave; Agrippine et Act&eacute; s'&eacute;taient
+pr&eacute;cipit&eacute;es &agrave; l'eau, jusqu'&agrave; la c&ocirc;te o&ugrave; elles esp&eacute;raient atteindre,
+qu'apr&egrave;s avoir nag&eacute; pendant plus d'une demi-heure, elles se trouvaient
+encore &agrave; une demi-lieue de la terre. Pour surcro&icirc;t de d&eacute;tresse,
+Agrippine, dans sa chute, s'&eacute;tait bless&eacute;e &agrave; l'&eacute;paule; elle sentait son
+bras droit s'engourdir, de sorte qu'elle n'avait &eacute;chapp&eacute; &agrave; un premier
+danger que pour retomber dans un second plus terrible et plus certain
+encore. Act&eacute; s'aper&ccedil;ut bient&ocirc;t qu'elle ne nageait plus qu'avec peine, et
+quoique pas une plainte ne sort&icirc;t de sa bouche, elle devina, &agrave;
+l'oppression de sa poitrine, qu'elle avait besoin de secours. Passant
+aussit&ocirc;t du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;, elle lui prit le bras, lui donna son cou pour
+point d'appui, et continua de s'avancer, soutenant Agrippine fatigu&eacute;e,
+qui la suppliait en vain de se sauver seule, et de la laisser mourir.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, N&eacute;ron &eacute;tait rentr&eacute; dans le palais de Bauli, et,
+reprenant &agrave; table la place qu'il avait quitt&eacute;e un instant, il avait fait
+venir de nouvelles courtisanes, de nouveaux bateleurs, avait ordonn&eacute; que
+le festin continu&acirc;t, et se faisant apporter sa lyre, il chantait le
+si&egrave;ge de Troie. Cependant, de temps en temps, il tressaillait, et tout &agrave;
+coup un frisson lui passait dans les veines, une sueur froide gla&ccedil;ait
+son front; car tant&ocirc;t il croyait entendre le dernier cri de sa m&egrave;re,
+tant&ocirc;t il lui semblait que le g&eacute;nie de la mort, traversant cette
+atmosph&egrave;re chaude et embaum&eacute;e, lui effleurait le front du bout de
+l'aile. Enfin, apr&egrave;s deux heures de cette veille fi&eacute;vreuse, un esclave
+entra, s'avan&ccedil;a vers N&eacute;ron, et lui dit &agrave; l'oreille un mot que personne
+n'entendit, mais qui le fit p&acirc;lir; aussit&ocirc;t, laissant tomber sa lyre et
+arrachant sa couronne, il s'&eacute;lan&ccedil;a hors de la salle du festin, sans dire
+&agrave; personne le sujet de cette subite terreur, et laissant ses convives
+libres de se retirer ou de continuer l'orgie. Mais le trouble de
+l'empereur avait &eacute;t&eacute; trop visible, et sa sortie trop brusque, pour que
+les courtisans n'eussent pas devin&eacute; qu'il venait de se passer quelque
+chose de terrible; aussi chacun s'empressa d'imiter l'exemple du ma&icirc;tre,
+et quelques minutes apr&egrave;s son d&eacute;part, cette salle tout &agrave; l'heure si
+pleine, si bruyante et si anim&eacute;e, &eacute;tait vide et silencieuse comme un
+tombeau profan&eacute;.</p>
+
+<p>N&eacute;ron s'&eacute;tait retir&eacute; dans sa chambre et avait fait appeler Anic&eacute;tus.
+Celui-ci, en abordant au port, avait rendu compte de sa mission &agrave;
+l'empereur, et l'empereur, s&ucirc;r de sa fid&eacute;lit&eacute;, n'avait con&ccedil;u aucun doute
+sur la v&eacute;racit&eacute; de son r&eacute;cit. Son &eacute;tonnement fut donc grand, quand, le
+voyant entrer N&eacute;ron s'&eacute;lan&ccedil;a sur lui on s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Que me disais-tu donc qu'elle &eacute;tait morte? Il y a en bas un messager
+qui vient de sa part!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il faut qu'il arrive de l'enfer, r&eacute;pondit Anic&eacute;tus; car j'ai vu
+le plafond s'&eacute;crouler et le vaisseau s'engloutir, car j'ai entendu une
+voix crier: Je suis Agrippine, la m&egrave;re de C&eacute;sar; et j'ai vu se lever et
+retomber la rame qui a bris&eacute; la t&ecirc;te de celle qui appelait si
+imprudemment &agrave; son secours!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu t'es tromp&eacute;: c'est Acerronie qui est morte, et c'est ma
+m&egrave;re qui est sauv&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Qui dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;L'affranchi Ag&eacute;rinus.</p>
+
+<p>&mdash;L'as-tu vu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Que va faire le divin empereur?</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je compter sur toi?</p>
+
+<p>&mdash;Ma vie est &agrave; C&eacute;sar.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! entre dans ce cabinet, et, lorsque j'appellerai au secours,
+entre vivement, arr&ecirc;te Ag&eacute;rinus, et dis que tu lui as vu lever sur moi
+le poignard.</p>
+
+<p>&mdash;Tes d&eacute;sirs sont des ordres, r&eacute;pondit Anic&eacute;tus en s'inclinant et en
+entrant dans le cabinet.</p>
+
+<p>N&eacute;ron resta seul, prit un miroir, et, voyant que son visage &eacute;tait
+d&eacute;fait, il en effa&ccedil;a la p&acirc;leur avec du rouge; puis, assemblant les ondes
+de ses cheveux et les plis de sa toge, comme s'il allait monter sur un
+th&eacute;&acirc;tre, il se coucha dans une pose &eacute;tudi&eacute;e, pour attendre le messager
+d'Agrippine.</p>
+
+<p>Il venait dire &agrave; N&eacute;ron que sa m&egrave;re &eacute;tait sauv&eacute;e; il lui raconta donc le
+double accident de la trir&egrave;me, que C&eacute;sar &eacute;couta comme s'il l'ignorait;
+puis il ajouta que l'auguste Agrippine avait &eacute;t&eacute; recueillie par une
+barque au moment o&ugrave;, perdant toutes ses forces, elle n'avait plus
+d'espoir que dans l'assistance des dieux.... Cette barque l'avait
+conduite du golfe de Pouzzoles dans le lac Lucrin, par le canal qu'avait
+fait creuser Claudius; puis des bords du lac Lucrin elle s'&eacute;tait fait
+porter en liti&egrave;re &agrave; sa villa, d'o&ugrave;, aussit&ocirc;t arriv&eacute;e, elle envoyait dire
+&agrave; son fils que les dieux l'avaient prise sous leur garde, le conjurant,
+quelque d&eacute;sir qu'il e&ucirc;t de la voir, de diff&eacute;rer sa visite, car elle
+avait besoin de repos pour le moment. N&eacute;ron l'&eacute;couta jusqu'au bout
+jouant la terreur, la surprise et la joie, selon ce que disait le
+narrateur; puis, lorsqu'il eut su ce qu'il voulait savoir, c'est-&agrave;-dire
+le lieu o&ugrave; s'&eacute;tait retir&eacute;e sa m&egrave;re, accomplissant aussit&ocirc;t le projet
+qu'il avait form&eacute; &agrave; la h&acirc;te, il jeta une &eacute;p&eacute;e nue entre les jambes du
+messager en appelant du secours: aussit&ocirc;t Anic&eacute;tus s'&eacute;lan&ccedil;a de son
+cabinet, saisit l'envoy&eacute; d'Agrippine, et, ramassant le glaive qui se
+trouvait &agrave; ses pieds avant qu'il eut eu le temps de nier l'attentat
+qu'on lui imputait, il le remit aux mains du chef des pr&eacute;toriens,
+accouru avec sa garde &agrave; la voix de l'empereur, et s'&eacute;lan&ccedil;a dans les
+corridors du palais en criant que N&eacute;ron venait de manquer d'&ecirc;tre
+assassin&eacute; par ordre de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Pendant que ces choses se passaient &agrave; Bauli, Agrippine, comme nous
+l'avons dit, avait &eacute;t&eacute; sauv&eacute;e par une barque de p&ecirc;cheur qui rentrait
+tardivement au port; mais, au moment de joindre cette barque, ignorant
+si la col&egrave;re de N&eacute;ron n'allait pas la poursuivre &agrave; sa villa du lac
+Lucrin, et ne voulant pas entra&icirc;ner dans sa perte la jeune fille &agrave; qui
+elle devait la vie, elle avait demand&eacute; &agrave; Act&eacute; si elle se sentait assez
+de forces pour gagner le rivage que l'on commen&ccedil;ait &agrave; apercevoir &agrave; la
+ligne sombre de ses collines qui semblaient, comme une d&eacute;coupure,
+s&eacute;parer le ciel de la mer; Act&eacute;, devinant le motif qui faisait agir la
+m&egrave;re de l'empereur, avait insist&eacute; pour la suivre; mais celle-ci lui
+avait ordonn&eacute; positivement de la quitter, lui promettant de la rappeler
+pr&egrave;s d'elle si elle n'avait rien &agrave; craindre; Act&eacute; avait ob&eacute;i, et
+Agrippine, inaper&ccedil;ue jusqu'alors, poussant un cri de d&eacute;tresse, avait
+appel&eacute; &agrave; elle la barque paresseuse, tandis qu'Act&eacute; s'&eacute;loignait
+invisible, blanche et l&eacute;g&egrave;re &agrave; surface du golfe, et pareille &agrave; un cygne
+qui cache sa t&ecirc;te dans l'eau.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; mesure qu'Agrippine s'avan&ccedil;ait vers la plage, la plage
+semblait s'&eacute;veiller &agrave; ses yeux et &agrave; ses oreilles: elle voyait des
+lumi&egrave;res insens&eacute;es courir le long du bord, et le vent apportait des
+clameurs dont son inqui&eacute;tude cherchait &agrave; deviner le sens: c'est
+qu'Anic&eacute;tus, en rentrant au port de Bauli, avait r&eacute;pandu le bruit du
+naufrage et de la mort de la m&egrave;re de l'empereur, et qu'aussit&ocirc;t ses
+esclaves, ses clients et ses amis, s'&eacute;taient r&eacute;pandus sur le rivage,
+dans l'espoir qu'elle regagnerait le bord vivante, ou que du moins la
+mer pousserait son cadavre &agrave; la rive: aussi, d&egrave;s qu'au travers de
+l'obscurit&eacute; une voile blanche fut aper&ccedil;ue, toute la foule se pr&eacute;cipita
+vers le point o&ugrave; elle allait aborder, et d&egrave;s qu'on eut reconnu que la
+barque portait Agrippine, toutes ces clameurs fun&egrave;bres se chang&egrave;rent en
+cris de joie: de sorte que la m&egrave;re de C&eacute;sar, condamn&eacute;e d'un c&ocirc;t&eacute; du
+golfe, mettait pied &agrave; terre de l'autre avec toutes les acclamations d'un
+retour et tous les honneurs d'un triomphe, et ce fut port&eacute;e dans les
+bras de ses serviteurs et escort&eacute;e de toute une population &eacute;mue par cet
+&eacute;v&eacute;nement et r&eacute;veill&eacute;e au milieu de son sommeil, qu'elle rentra dans sa
+villa imp&eacute;riale, dont les portes se referm&egrave;rent &agrave; l'instant derri&egrave;re
+elle; mais tous les habitants de la rive, depuis Pouzzoles jusqu'&agrave; Ba&iuml;a,
+n'en rest&egrave;rent pas moins debout, et la curiosit&eacute; de ceux qui arrivaient,
+se m&ecirc;lant &agrave; l'agitation de ceux qui avaient accompagn&eacute; Agrippine depuis
+la mer, de nouveaux cris de joie et d'amour retentirent, demandant &agrave;
+voir celle &agrave; qui le s&eacute;nat, sur un ordre de l'empereur, avait d&eacute;f&eacute;r&eacute; le
+titre d'Auguste.</p>
+
+<p>Cependant Agrippine, retir&eacute;e au plus profond de ses appartements, loin
+de se rendre &agrave; ces transports, en &eacute;prouvait une terreur plus grande,
+toute popularit&eacute; &eacute;tant un crime &agrave; la cour de N&eacute;ron; &agrave; plus forte raison
+quand cette popularit&eacute; s'attachait &agrave; une t&ecirc;te proscrite. &Agrave; peine rentr&eacute;e
+dans sa chambre, elle avait fait venir son affranchi Ag&eacute;rinus, le seul
+homme sur lequel elle cr&ucirc;t pouvoir compter; elle l'avait charg&eacute; d'aller
+porter &agrave; N&eacute;ron le message que nous l'avons vu accomplir: puis, ce
+premier soin rempli, elle avait song&eacute; &agrave; ses blessures, et, apr&egrave;s y avoir
+fait mettre le premier appareil, &eacute;loignant toutes ses femmes, elle
+s'&eacute;tait couch&eacute;e, la t&ecirc;te envelopp&eacute;e du manteau qui couvrait son lit,
+tout enti&egrave;re &agrave; des r&eacute;flexions terribles, &eacute;coutant les clameurs du
+dehors, qui de moment en moment devenaient plus bruyantes; tout &agrave; coup
+ces mille voix se turent, les clameurs s'&eacute;teignirent comme par
+enchantement, les lueurs des torches qui venaient trembler aux fen&ecirc;tres
+comme le reflet d'un incendie s'effac&egrave;rent; la nuit reprit son
+obscurit&eacute;, et le silence son myst&egrave;re. Agrippine sentit un tremblement
+mortel courir par tout son corps et une sueur froide lui monter au
+front, car elle devinait que ce n'&eacute;tait pas sans cause que cette foule
+s'&eacute;tait tue, et que ces lumi&egrave;res s'&eacute;taient &eacute;teintes. En effet, au bout
+d'un instant, le bruit d'une troupe arm&eacute;e qui entrait dans une cour
+ext&eacute;rieure se fit entendre, puis des pas de plus en plus distincts
+s'approch&egrave;rent retentissant de corridor en corridor et de chambre en
+chambre. Agrippine &eacute;coutait ce bruit mena&ccedil;ant, appuy&eacute;e sur son coude,
+haletante, mais immobile, car, n'ayant pas l'espoir de la fuite, elle
+n'en avait pas m&ecirc;me l'intention: enfin la porte de sa chambre s'ouvrit.
+Alors, rappelant &agrave; elle tout son courage, elle se retourna, p&acirc;le, mais
+r&eacute;solue, et elle aper&ccedil;ut sur le seuil l'affranchi Anic&eacute;tus, et derri&egrave;re
+lui le t&eacute;trarque Herculeus, et Olaritus, centurion de marine; &agrave; l'aspect
+d'Anic&eacute;tus qu'elle savait le confident, et parfois l'ex&eacute;cuteur de N&eacute;ron,
+elle comprit que c'en &eacute;tait fait, et, renon&ccedil;ant &agrave; toute plainte comme &agrave;
+toute supplication:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu viens en messager, dit-elle, annonce &agrave; mon fils mon
+r&eacute;tablissement; si tu viens en bourreau, fais ton office.</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse, Anic&eacute;tus tira son &eacute;p&eacute;e, s'approcha du lit, et, pour
+toute pri&egrave;re, Agrippine, levant avec une impudeur sublime le drap qui la
+couvrait, ne dit au meurtrier que ces deux mots:</p>
+
+<p>&mdash;Feri ventrem!</p>
+
+<p>Le meurtrier ob&eacute;it, et la m&egrave;re mourut sans autre paroles que cette
+mal&eacute;diction &agrave; ses entrailles pour avoir port&eacute; un pareil fils.</p>
+
+<p>Cependant Act&eacute;, en quittant Agrippine, avait continu&eacute; de s'avancer vers
+la rive; mais, comme elle en approchait, elle avait vu luire les torches
+et avait entendu des cris: ignorant ce que voulaient dire ces clameurs
+et ces lumi&egrave;res, et se sentant encore quelque force, elle avait r&eacute;solu
+de ne prendre terre que de l'autre c&ocirc;t&eacute; de Pouzzoles. En cons&eacute;quence, et
+pour &ecirc;tre encore plus cach&eacute;e aux regards elle avait suivi le pont de
+Caligula, nageant dans la ligne sombre qu'il projetait sur la mer, et
+s'attachant de temps en temps au pilotis sur lequel il &eacute;tait b&acirc;ti, afin
+de prendre quelque repos; arriv&eacute;e &agrave; trois cents pas de son extr&eacute;mit&eacute; &agrave;
+peu pr&egrave;s, elle avait vu luire le casque d'une sentinelle, et avait de
+nouveau repris le large, quoique sa poitrine haletante et ses bras
+lass&eacute;s lui indiquassent le besoin instant qu'elle avait d'atteindre
+promptement la plage. Elle l'aper&ccedil;ut enfin, et telle qu'elle la
+d&eacute;sirait, basse, obscure et solitaire, tandis qu'arrivaient encore
+jusqu'&agrave; elle la lumi&egrave;re des torches et les cris de joie qui venaient de
+Ba&iuml;a; au reste, cette lumi&egrave;re et ces cris commen&ccedil;aient &agrave; cesser d'&ecirc;tre
+distincts, cette plage elle-m&ecirc;me, qu'un instant auparavant elle avait
+vue, disparaissait maintenant dans le nuage qui couvrait ses yeux, et au
+travers duquel passaient des &eacute;clairs sanglants; un bruissement tintait &agrave;
+ses oreilles, incessamment augment&eacute;, comme si des monstres marins
+l'eussent accompagn&eacute; en battant la mer de leurs nageoires; elle voulut
+crier, sa bouche se remplit d'eau, et une vague passa par dessus sa
+t&ecirc;te. Act&eacute; se sentit perdue si elle ne rappelait toutes ses forces; par
+un mouvement convulsif, elle sortit la moiti&eacute; du corps de l'&eacute;l&eacute;ment qui
+l'oppressait, et dans ce mouvement, tout rapide qu'il fut, elle eut le
+temps de remplir sa poitrine d'air; la terre d'ailleurs qu'elle avait
+entrevue lui semblait sensiblement rapproch&eacute;e; elle continua donc de
+nager, mais bient&ocirc;t tous les sympt&ocirc;mes de l'engourdissement vinrent de
+nouveau s'emparer d'elle, et des pens&eacute;es confuses et inou&iuml;es
+commenc&egrave;rent &agrave; se heurter dans son esprit: en quelques minutes, et
+confus&eacute;ment, elle revit tout ce qui lui &eacute;tait cher, et sa vie enti&egrave;re
+repassa devant ses yeux; elle croyait distinguer un vieillard lui
+tendant les bras et l'appelant de la rive, tandis qu'une force inconnue
+paralysait ses membres et semblait l'attirer dans les profondeurs du
+golfe. Puis c'&eacute;tait l'orgie qui brillait de toutes ses lueurs, et ses
+chants qui r&eacute;sonnaient &agrave; ses oreilles. N&eacute;ron, assis, tenait sa lyre; ses
+favoris applaudissaient aux chants obsc&egrave;nes, et des courtisanes
+entraient, dont les danses lascives effrayaient la pudeur de la jeune
+fille. Alors elle voulait fuir comme elle avait fait, mais ses pieds
+&eacute;taient encha&icirc;n&eacute;s avec des guirlandes de fleurs; pourtant, au fond du
+corridor qui conduisait &agrave; la salle du festin, elle revoyait ce vieillard
+qui l'appelait du geste. Ce vieillard avait autour du front comme un
+rayon brillant qui illuminait son visage au milieu de l'ombre. Il lui
+faisait signe de venir &agrave; lui, et elle comprenait qu'elle &eacute;tait sauv&eacute;e si
+elle y venait. Enfin, toutes ces lumi&egrave;res s'&eacute;teignirent, tout ce bruit
+se tut, elle sentit qu'elle s'enfon&ccedil;ait de nouveau, et jeta un cri. Un
+autre cri parut lui r&eacute;pondre, mais aussit&ocirc;t l'eau passa par dessus sa
+t&ecirc;te, comme un linceul, et tout devint incertain en elle, jusqu'au
+sentiment de l'existence; il lui parut qu'on l'emportait pendant son
+sommeil, et qu'on la faisait rouler au penchant d'une montagne, jusqu'&agrave;
+ce qu'arriv&eacute;e au bas, elle se heurt&acirc;t &agrave; une pierre, ce fut une douleur
+sourde comme celle qu'on &eacute;prouve pendant un &eacute;vanouissement, puis elle ne
+sentit plus rien qu'une impression glac&eacute;e, qui monta lentement vers le
+c&oelig;ur, et qui, lorsqu'il l'eut atteint, lui enleva tout, jusqu'&agrave; la
+conscience de la vie.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle revint &agrave; elle, le jour n'avait point encore paru; elle &eacute;tait
+sur la plage, envelopp&eacute;e dans un large manteau et un homme &agrave; genoux
+soutenait sa t&ecirc;te ruisselante et &eacute;chevel&eacute;e; elle leva les yeux vers
+celui qui lui portait du secours, et, chose &eacute;trange, elle crut
+reconna&icirc;tre le vieillard de son agonie. C'&eacute;tait la m&ecirc;me figure douce,
+v&eacute;n&eacute;rable et calme, de sorte qu'il lui semblait qu'elle continuait son
+r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>&mdash;O mon p&egrave;re, murmura-t-elle, tu m'as appel&eacute;e &agrave; toi, et je suis
+venue&mdash;me voil&agrave;&mdash;tu m'as sauv&eacute; la vie; comment te nommes-tu, que je
+b&eacute;nisse ton nom?</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme Paul, dit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui es-tu? continua la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ap&ocirc;tre du Christ, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te comprends pas, reprit doucement Act&eacute;, mais n'importe, j'ai
+confiance en toi comme dans un p&egrave;re: conduis-moi o&ugrave; tu voudras, je suis
+pr&ecirc;te &agrave; te suivre.</p>
+
+<p>Le vieillard se leva et marcha devant elle.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XI" id="Chapitre_XI"></a><a href="#table">Chapitre XI</a></h2>
+
+
+<p>N&eacute;ron passa le reste de la nuit dans l'insomnie et dans la crainte: il
+tremblait qu'Anic&eacute;tus ne put rejoindre sa m&egrave;re, car il pensait qu'elle
+n'avait fait que s'arr&ecirc;ter un instant &agrave; sa villa, et que ce qu'elle lui
+avait dit de sa souffrance et de sa faiblesse n'&eacute;tait qu'un moyen de
+gagner du temps, et de partir librement pour Rome: il la voyait d&eacute;j&agrave;
+entrer r&eacute;solue et hautaine dans sa capitale, invoquant le peuple, armant
+les esclaves, soulevant l'arm&eacute;e, et se faisant ouvrir les portes du
+s&eacute;nat, pour demander justice de son naufrage, de ses blessures et de ses
+amis assassin&eacute;s. &Agrave; chaque bruit, il tremblait comme un enfant; car,
+malgr&eacute; ses mauvais traitements envers elle, il n'avait pas cess&eacute; un
+instant de craindre sa m&egrave;re: il savait de quoi elle &eacute;tait capable, et ce
+qu'elle pouvait faire contre lui par ce qu'elle avait fait pour lui: ce
+ne fut qu'&agrave; sept heures du matin qu'un esclave d'Anic&eacute;tus arriva au
+palais de Bauli, et ayant demand&eacute; d'&ecirc;tre introduit pr&egrave;s de l'empereur,
+s'agenouilla devant lui, et lui remit son propre anneau qu'il avait
+donn&eacute; &agrave; l'assassin en signe de toute-puissance, et qu'il lui renvoyait
+selon leur convention sanglante, comme preuve que le meurtre &eacute;tait
+accompli: alors N&eacute;ron se leva plein de joie, s'&eacute;criant qu'il ne r&eacute;gnait
+que de cette heure et qu'il devait l'empire &agrave; Anic&eacute;tus.</p>
+
+<p>Cependant il jugea qu'il &eacute;tait important de prendre les devants sur la
+renomm&eacute;e, et de donner le change &agrave; la mort de sa m&egrave;re. Il fit &eacute;crire &agrave;
+l'instant &agrave; Rome qu'on avait surpris dans sa chambre, et arm&eacute; d'un
+poignard pour l'assassiner, Ag&eacute;rinus, l'affranchi et le confident
+d'Agrippine, et qu'alors, apprenant que son complot avait &eacute;chou&eacute;, et
+craignant la vengeance du s&eacute;nat, elle s'&eacute;tait punie elle-m&ecirc;me du crime
+quelle m&eacute;ditait: il ajoutait que depuis longtemps elle avait form&eacute; le
+dessein de lui enlever l'empire, et qu'elle s'&eacute;tait vant&eacute;e que,
+l'empereur mort, elle ferait jurer au peuple, aux pr&eacute;toriens et au
+s&eacute;nat, ob&eacute;issance &agrave; une femme; il disait que les exils des personnes les
+plus distingu&eacute;es &eacute;taient son ouvrage, et comme preuve il rappelait
+Valerius Capito et Licinius Gabolus, anciens pr&eacute;teurs, ainsi que
+Calpurnia, femme du premier rang, et Junia Calvina, s&oelig;ur de Silanus,
+l'ancien fianc&eacute; d'Octavie. Il parlait aussi de son naufrage comme d'une
+vengeance des dieux, calomniant le ciel et mentant &agrave; la terre: au reste
+ce fut S&eacute;n&egrave;que qui &eacute;crivit cette &eacute;p&icirc;tre, car, pour N&eacute;ron, il tremblait
+tellement, qu'il ne put que la signer.</p>
+
+<p>Mais, ce premier moment pass&eacute;, il songea, en com&eacute;dien habile, &agrave; jouer la
+douleur comme un r&ocirc;le: il essuya le rouge dont ses joues &eacute;taient encore
+couvertes, d&eacute;noua ses cheveux qui retomb&egrave;rent &eacute;pars sur ses &eacute;paules, et,
+substituant un habit de couleur sombre &agrave; la tunique blanche du festin,
+il descendit et se montra aux pr&eacute;toriens, aux courtisans, et m&ecirc;me &agrave; ses
+esclaves, comme accabl&eacute; du coup qui venait de le frapper.</p>
+
+<p>Alors il parla d'aller lui-m&ecirc;me voir une derni&egrave;re fois sa m&egrave;re; il se
+fit amener une barque &agrave; l'endroit o&ugrave;, la veille, il avait pris cong&eacute;
+d'elle avec de si tendres d&eacute;monstrations: il traversa le golfe o&ugrave; il
+avait essay&eacute; de l'engloutir, il aborda au rivage qui l'avait vue
+aborder, bless&eacute;e et mourante; puis il s'avan&ccedil;a vers la villa o&ugrave; venait
+de s'achever la sc&egrave;ne de ce grand drame: quelques courtisans, Burrhus,
+S&eacute;n&egrave;que et Sporus, l'accompagnaient en silence, essayant de lire sur son
+visage l'expression qu'ils devaient donner au leur; il avait adopt&eacute;
+celle d'une profonde tristesse, et, tous en entrant &agrave; sa suite dans la
+cour o&ugrave; les soldats avaient fait leur premi&egrave;re halte, semblaient comme
+lui avoir perdu une m&egrave;re.</p>
+
+<p>N&eacute;ron monta l'escalier d'un pas grave et lent, comme il convient au fils
+pieux qui s'approche du cadavre de celle qui lui a donn&eacute; la vie. Puis,
+arriv&eacute; au corridor qui conduisait &agrave; la chambre, il fit un signe de la
+main pour que ceux qui l'accompagnaient s'arr&ecirc;tassent, ne gardant avec
+lui que Sporus, comme s'il e&ucirc;t craint de s'abandonner &agrave; la douleur
+devant des hommes; arriv&eacute; &agrave; la porte, il s'arr&ecirc;ta un instant, s'appuya
+contre le mur, et se couvrit le visage de son manteau comme pour cacher
+ses larmes, mais en effet pour essuyer la sueur qui lui coulait sur le
+front; puis, apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation, il ouvrit la porte d'un
+mouvement rapide et r&eacute;solu, et entra dans la chambre.</p>
+
+<p>Agrippine &eacute;tait toujours sur son lit. Sans doute le meurtrier avait
+effac&eacute; les traces de l'agonie, car on e&ucirc;t dit qu'elle dormait: le
+manteau &eacute;tait rejet&eacute; sur elle, et laissait &agrave; d&eacute;couvert seulement la
+t&ecirc;te, une partie de la poitrine et les bras, auxquels la p&acirc;leur de la
+mort donnait l'apparence froide et bleu&acirc;tre d'un marbre; N&eacute;ron s'arr&ecirc;ta
+au pied du lit, toujours suivi par Sporus, dont les yeux, plus
+impassibles encore que ceux de son ma&icirc;tre, semblaient regarder avec une
+indiff&eacute;rente curiosit&eacute; une statue renvers&eacute;e de sa base; au bout d'un
+instant la figure du parricide s'&eacute;claira; tous ses doutes &eacute;taient
+&eacute;vanouis, toutes ses craintes &eacute;taient pass&eacute;es: le tr&ocirc;ne, le monde,
+l'avenir lui appartenaient enfin &agrave; lui seul; il allait r&eacute;gner libre et
+sans entraves, Agrippine &eacute;tait bien morte: puis &agrave; ce sentiment succ&eacute;da
+une impression &eacute;trange: ses yeux, fix&eacute;s sur le bras qui l'avait serr&eacute;
+contre son c&oelig;ur, et sur le sein qui l'avait nourri, s'allum&egrave;rent d'un
+d&eacute;sir secret; il porta la main au manteau qui couvrait sa m&egrave;re, et le
+leva lentement de mani&egrave;re &agrave; d&eacute;couvrir enti&egrave;rement le cadavre, qui resta
+nu. Alors il le parcourut d'un regard cynique, puis avec un regret
+inf&acirc;me et incestueux:</p>
+
+<p>&mdash;Sporus, dit-il, je ne savais pas qu'elle f&ucirc;t si belle.</p>
+
+<p>Cependant le jour &eacute;tait venu et avait rendu le golfe &agrave; sa vie
+accoutum&eacute;e; chacun avait repris ses travaux habituels. Le bruit de la
+mort d'Agrippine s'&eacute;tait r&eacute;pandu, et une inqui&eacute;tude sourde r&eacute;gnait sur
+toute cette plage, qui n'en &eacute;tait pas moins couverte, comme d'habitude,
+de marchands, de p&ecirc;cheurs et de d&eacute;s&oelig;uvr&eacute;s; on parlait tout haut du
+p&eacute;ril auquel avait &eacute;chapp&eacute; l'empereur; on rendait gr&acirc;ce aux dieux quand
+on croyait pouvoir &ecirc;tre entendu, puis on passait sans tourner la t&ecirc;te &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; d'un b&ucirc;cher qu'un affranchi nomm&eacute; Munster, aid&eacute; de quelques
+esclaves, dressait le long du chemin de Mis&egrave;ne, pr&egrave;s de la villa du
+dictateur Julius C&eacute;sar; mais tout ce bruit, cette inqui&eacute;tude, cette
+rumeur, n'arrivaient pas jusqu'&agrave; la retraite o&ugrave; Paul avait conduit Act&eacute;.
+C'&eacute;tait une petite maison isol&eacute;e qui s'&eacute;levait sur la pointe du
+promontoire qui regarde Nisida, et qui &eacute;tait habit&eacute;e par une famille de
+p&ecirc;cheurs. Quoique le vieillard parut &eacute;tranger dans cette famille, il y
+exer&ccedil;ait une autorit&eacute; visible; cependant l'ob&eacute;issance qu'on paraissait
+avoir pour ses moindres d&eacute;sirs n'&eacute;tait point servile, mais respectueuse:
+c'&eacute;tait celle des enfants pour le p&egrave;re, des serviteurs pour le
+patriarche, des disciples pour l'ap&ocirc;tre.</p>
+
+<p>Le premier besoin d'Act&eacute; &eacute;tait celui du repos; pleine de confiance dans
+son protecteur, et sentant qu'&agrave; compter de ce jour quelqu'un veillait
+sur elle, elle avait c&eacute;d&eacute; aux instances du vieillard et s'&eacute;tait
+endormie. Quant &agrave; lui, il s'&eacute;tait assis pr&egrave;s d'elle, comme un p&egrave;re au
+chevet de son enfant, et, le regard fix&eacute; au ciel, il s'&eacute;tait peu &agrave; peu
+absorb&eacute; dans une contemplation profonde, de sorte que, lorsque la jeune
+fille rouvrit les yeux, elle n'eut pas besoin de chercher son
+protecteur; et quoique son c&oelig;ur f&ucirc;t bris&eacute; par les mille souvenirs qui
+lui revenaient au r&eacute;veil, elle lui sourit tristement en lui tendant la
+main:</p>
+
+<p>&mdash;Tu souffres? dit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime, r&eacute;pondit la jeune fille.</p>
+
+<p>Il se fit un silence d'un instant, puis Paul reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Que d&eacute;sires-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Une retraite o&ugrave; je puisse penser &agrave; lui et pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Te sens-tu la force de me suivre?</p>
+
+<p>&mdash;Partons, dit Act&eacute;, en faisant un mouvement pour se lever.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible en ce moment, ma fille; si tu es fugitive, moi je suis
+proscrit; nous ne pouvons voyager que pendant les t&eacute;n&egrave;bres. Es-tu
+d&eacute;cid&eacute;e &agrave; partir ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Une marche longue et fatiguante ne t'effraie pas, toi si fr&ecirc;le et si
+d&eacute;licate?</p>
+
+<p>&mdash;Les jeunes filles de mon pays sont habitu&eacute;es &agrave; suivre les biches &agrave; la
+course dans les for&ecirc;ts les plus &eacute;paisses et sur les montagnes les plus
+&eacute;lev&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Timoth&eacute;e, dit le vieillard en se retournant, appelle Silas.</p>
+
+<p>Le p&ecirc;cheur prit le manteau brun de Paul, le fixa au bout d'un b&acirc;ton,
+sortit &agrave; la porte de sa cabane, et enfon&ccedil;a le b&acirc;ton dans la terre.</p>
+
+<p>Ce signal ne tarda point &agrave; &ecirc;tre aper&ccedil;u, car, au bout d'un instant, un
+homme descendit de la montagne de Nisida sur la plage, monta dans une
+petite barque, et, la d&eacute;tachant du bord, il commen&ccedil;a de franchir &agrave; force
+de rames l'espace qui s&eacute;pare l'&icirc;le du promontoire: la travers&eacute;e ne fut
+pas longue; au bout d'un quart-d'heure &agrave; peu pr&egrave;s, il toucha la rive &agrave;
+cent pas de la maison o&ugrave; il &eacute;tait attendu, et cinq minutes apr&egrave;s il
+parut sur le seuil de la porte. Cette apparition fit tressaillir Act&eacute;;
+elle n'avait rien vu de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;: elle regardait Bauli.</p>
+
+<p>Le nouvel arriv&eacute;, qu'&agrave; son teint cuivr&eacute;, au turban qui ceignait sa t&ecirc;te,
+et &agrave; la finesse de ses formes, on reconnaissait pour un enfant de
+l'Arabie, s'avan&ccedil;a respectueusement, et salua Paul dans une langue
+inconnue. Paul alors lui dit dans cette m&ecirc;me langue quelques paroles o&ugrave;
+la bienveillance de l'ami se joignait &agrave; l'autorit&eacute; du ma&icirc;tre: Silas,
+pour toute r&eacute;ponse, fixa plus solidement ses sandales &agrave; ses pieds, serra
+ses reins avec une corde, prit un b&acirc;ton de voyage, s'agenouilla devant
+Paul, qui lui donna sa b&eacute;n&eacute;diction, et sortit.</p>
+
+<p>Act&eacute; regardait Paul avec &eacute;tonnement. Quel &eacute;tait ce vieillard au
+commandement doux et ferme &agrave; la fois, qui &eacute;tait ob&eacute;i comme un roi et
+respect&eacute; comme un p&egrave;re? Le peu qu'elle &eacute;tait rest&eacute;e &agrave; la cour de N&eacute;ron
+lui avait montr&eacute; la servilit&eacute; sous toutes les formes, mais la servilit&eacute;
+basse et craintive, fille de la terreur, et non l'empressement, fils du
+respect. Y avait-il deux empereurs dans le monde, et celui qui se
+cachait &eacute;tait-il plus puissant sans tr&eacute;sors, sans esclaves et sans
+arm&eacute;e, que l'autre avec les richesses de la terre, ses cent vingt
+millions de sujets, et deux cent mille soldats. Ces id&eacute;es s'&eacute;taient
+succ&eacute;d&eacute;es dans la t&ecirc;te d'Act&eacute; avec une si grande rapidit&eacute;, et s'y
+&eacute;taient fix&eacute;es avec une telle conviction, qu'elle se retourna vers Paul,
+et que, joignant les mains avec la m&ecirc;me crainte et avec le m&ecirc;me respect
+qu'elle avait vu manifester &agrave; tout ce qui approchait ce saint vieillard:</p>
+
+<p>&mdash;O seigneur! lui dit-elle, qui es-tu donc, pour que chacun t'ob&eacute;isse
+sans para&icirc;tre te craindre?</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai dit, ma fille, je m'appelle Paul, et je suis ap&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est ce qu'un ap&ocirc;tre? r&eacute;pondit Act&eacute;: est-ce un orateur comme
+D&eacute;mosth&egrave;nes? est-ce un philosophe comme S&eacute;n&egrave;que? Chez nous l'&eacute;loquence
+est repr&eacute;sent&eacute;e avec des cha&icirc;nes d'or qui lui sortent de la bouche.
+Encha&icirc;nes-tu les hommes avec ta parole?</p>
+
+<p>&mdash;Je porte la parole qui d&eacute;lie et non celle qui encha&icirc;ne, r&eacute;pondit Paul
+en souriant; et, loin de dire aux hommes qu'ils sont esclaves, je suis
+venu dire aux esclaves qu'ils &eacute;taient libres.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; que je ne te comprends plus, et cependant tu parles ma langue
+maternelle comme si tu &eacute;tais Grec.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rest&eacute; six mois &agrave; Ath&egrave;nes et un an et demi Corinthe.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Corinthe, murmura la jeune fille en cachant sa t&ecirc;te entre ses mains,
+et y a-t-il longtemps de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a cinq ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et que faisais-tu &agrave; Corinthe?</p>
+
+<p>&mdash;Pendant la semaine, je travaillais &agrave; faire des tentes pour les
+soldats, les matelots et les voyageurs, car je ne voulais pas &ecirc;tre &agrave;
+charge &agrave; l'h&ocirc;te g&eacute;n&eacute;reux qui m'avait re&ccedil;u; puis, les jours de sabbat, je
+pr&ecirc;chais dans la synagogue, recommandant la modestie aux femmes, la
+tol&eacute;rance aux hommes, et &agrave; tous les vertus &eacute;vang&eacute;liques.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je me rappelle maintenant avoir entendu parler de toi, dit
+Act&eacute;; ne logeais-tu pas pr&egrave;s de ta synagogue des Juifs, dans la maison
+d'un noble vieillard nomm&eacute; Titus Justus?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le connaissais? s'&eacute;cria Paul avec une joie visible.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait l'ami de mon p&egrave;re, r&eacute;pondit Act&eacute;; oui, oui, je me rappelle
+maintenant: les Juifs te d&eacute;nonc&egrave;rent, ils te men&egrave;rent &agrave; Gallion, qui
+&eacute;tait proconsul d'Achaie et fr&egrave;re de S&eacute;n&egrave;que; mon p&egrave;re me conduisit &agrave; la
+porte comme tu passais, et me dit: &laquo;Regarde, ma fille, voil&agrave; un juste.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et comment s'appelait ton p&egrave;re? comment t'appelles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re s'appelait Amycl&egrave;s, et je m'appelle Act&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je me rappelle &agrave; mon tour, ce nom ne m'est pas inconnu. Mais
+comment as-tu quitt&eacute; ton p&egrave;re? Pourquoi as-tu abandonn&eacute; ta patrie? D'o&ugrave;
+vient que je t'ai trouv&eacute;e seule et mourante sur une plage? Dis-moi tout
+cela, mon enfant, ma fille, et, si tu n'as plus de patrie, je t'en
+offrirai une; si tu n'as plus de p&egrave;re, je t'en rendrai un.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! jamais, jamais! je n'oserai te raconter!...</p>
+
+<p>&mdash;Cette confession est donc bien terrible?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je mourrais de honte &agrave; la moiti&eacute; du r&eacute;cit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! donc, c'est &agrave; moi de m'humilier pour que tu t'&eacute;l&egrave;ves, je vais
+te dire qui je suis, pour que tu me dises qui tu es; je vais te
+confesser mes crimes pour que tu m'avoues tes fautes.</p>
+
+<p>&mdash;Vos crimes!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes crimes; je les ai expi&eacute;s, gr&acirc;ce au Ciel, et le Seigneur m'a
+pardonn&eacute;, je l'esp&egrave;re!... &Eacute;coute-moi, mon enfant, car je vais te dire
+des choses dont tu n'as aucune id&eacute;e, que tu comprendras un jour, et que
+tu adoreras, quand tu les auras comprises.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis n&eacute; &agrave; Tarse en Cilicie; le d&eacute;vouement de ma ville natale &agrave;
+Auguste avait valu &agrave; ses habitants le titre de citoyens romains, de
+sorte que mes parents d&eacute;j&agrave; riches jouissaient, outre leurs richesses,
+des avantages attach&eacute;s au rang que leur avait accord&eacute; l'empereur: c'est
+l&agrave; que j'&eacute;tudiai les lettres grecques, qui florissaient chez nous &agrave;
+l'&eacute;gal d'Ath&egrave;nes. Puis mon p&egrave;re, qui &eacute;tait juif et de la secte
+pharisienne, m'envoya &eacute;tudier &agrave; J&eacute;rusalem, sous Gamaliel, savant et
+s&eacute;v&egrave;re docteur dans la loi de Mo&iuml;se. Alors je ne m'appelais pas Paul,
+mais Sa&uuml;l.</p>
+
+<p>&laquo;Il y avait vers ce temps &agrave; J&eacute;rusalem un jeune homme plus &acirc;g&eacute; que moi de
+deux ans: on le nommait J&eacute;sus, c'est-&agrave;-dire sauveur, et l'on racontait
+de merveilleuses choses sur sa naissance. Un ange &eacute;tait apparu &agrave; sa
+m&egrave;re, l'avait salu&eacute;e au nom de Dieu, et lui avait annonc&eacute; qu'elle &eacute;tait
+&eacute;lue entre toutes les femmes pour enfanter le Messie; quelque temps
+apr&egrave;s, cette jeune fille avait &eacute;pous&eacute; un vieillard nomm&eacute; Joseph, qui,
+s'&eacute;tant aper&ccedil;u qu'elle &eacute;tait enceinte, et ne voulant pas la d&eacute;shonorer,
+avait r&eacute;solu de la renvoyer secr&egrave;tement &agrave; sa famille. Mais lorsqu'il
+&eacute;tait dans cette pens&eacute;e, le m&ecirc;me ange du Seigneur qui avait apparu &agrave;
+Marie lui apparut &agrave; son tour et lui dit: Joseph, fils de David, ne
+craignez pas de prendre avec vous Marie, votre femme, car ce qui est n&eacute;
+dans elle a &eacute;t&eacute; form&eacute; par le Saint-Esprit. Vers ce m&ecirc;me temps on publia
+un &eacute;dit de C&eacute;sar Auguste pour faire le d&eacute;nombrement de tous les
+habitants de toute la terre: ce fut le premier d&eacute;nombrement qui se fit
+par Cyr&eacute;nus, gouverneur de Syrie, et comme tous allaient se faire
+enregistrer chacun dans sa ville, Joseph partit aussi de la ville de
+Nazareth, qui est en Galil&eacute;e, et vint en Jud&eacute;e, &agrave; la ville de David,
+appel&eacute;e Bethl&eacute;em, pour se faire enregistrer avec Marie, son &eacute;pouse; mais
+pendant qu'ils &eacute;taient l&agrave;, il arriva que le temps auquel elle devait
+accoucher s'accomplit: elle enfanta son fils premier-n&eacute;, et l'ayant
+emmaillot&eacute;, elle le coucha dans une cr&egrave;che, parce qu'il n'y avait point
+de place pour eux dans l'h&ocirc;tellerie. Or, il y avait dans les environs
+des bergers qui passaient la nuit dans les champs veillant tour &agrave; tour &agrave;
+la garde de leur troupeau: tout &agrave; coup un ange du Seigneur se pr&eacute;senta &agrave;
+eux; une lumi&egrave;re divine les environna, ce qui les remplit d'une extr&ecirc;me
+crainte: alors l'ange leur dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ne craignez rien, car je viens vous apporter une nouvelle qui sera
+pour tout le peuple le sujet d'une grande joie: c'est qu'aujourd'hui,
+dans la ville de David, il vous est n&eacute; un sauveur qui est le Christ.</p>
+
+<p>&laquo;C'est que Dieu avait regard&eacute; la terre, et il avait pens&eacute; que les temps
+pr&eacute;par&eacute;s par sa sagesse &eacute;taient venus. Le monde entier, ou du moins tout
+ce que la science pa&iuml;enne connaissait du monde, ob&eacute;issait &agrave; un seul
+pouvoir. Tyr et Sidon s'&eacute;taient &eacute;croul&eacute;s &agrave; la parole du proph&egrave;te;
+Carthage &eacute;tait ras&eacute;e au niveau de ses sables, la Gr&egrave;ce conquise, les
+Gaules vaincues, Alexandrie br&ucirc;l&eacute;e; un seul homme commandait &agrave; cent
+provinces par la voix de ses proconsuls, et partout on sentait la pointe
+du glaive dont la poign&eacute;e &eacute;tait &agrave; Rome. Cependant, malgr&eacute; sa puissance
+apparente, l'&eacute;difice pa&iuml;en craquait sur sa base d'argile: un malaise
+inconnu et universel annon&ccedil;ait que le vieux monde &eacute;tait malade au c&oelig;ur,
+qu'une crise &eacute;tait imminente, et que des choses nouvelles et inconnues
+allaient &eacute;clater: c'est qu'il n'y avait plus de justice parce qu'il y
+avait trop de pouvoir; c'est qu'il n'y avait plus d'hommes, parce qu'il
+y avait trop d'esclaves; c'est qu'il n'y avait plus de religion, parce
+qu'il y avait trop de dieux. Or, comme je te l'ai dit, au moment o&ugrave;
+j'arrivai &agrave; J&eacute;rusalem, un homme m'y avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute;, qui disait aux
+puissants: Ne faites que ce qui vous a &eacute;t&eacute; ordonn&eacute;, et rien au-del&agrave;. Aux
+riches: Que celui qui a deux v&ecirc;tements en donne un &agrave; celui qui n'en a
+point. Aux ma&icirc;tres: Il n'y a ni premier ni dernier, le royaume de la
+terre est aux forts, mais le royaume des cieux est aux faibles. Et &agrave;
+tous: Les dieux que vous adorez sont de faux dieux, il n'y a qu'un Dieu
+unique et tout-puissant qui a cr&eacute;e le monde, et ce Dieu est mon p&egrave;re,
+car c'est moi qui suis le Messie qui vous a &eacute;t&eacute; promis par les
+&Eacute;critures.</p>
+
+<p>&laquo;Aveugle et sourd que j'&eacute;tais alors, je fermai les yeux et les oreilles,
+ou plut&ocirc;t l'envie m'aveugla; puis vint la haine, qui me perdit. Voici &agrave;
+quelle occasion je devins le pers&eacute;cuteur ardent de l'homme-Dieu, dont je
+suis aujourd'hui l'indigne mais fid&egrave;le ap&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Un jour que nous avions p&ecirc;ch&eacute;, Pierre et moi, toute la journ&eacute;e
+inutilement, sur l'ancien lac de G&eacute;n&eacute;sareth, aujourd'hui appel&eacute; de
+Tib&eacute;riade, J&eacute;sus vint au bord du lac, pouss&eacute; par la foule du peuple qui
+voulait entendre sa parole: la barque de Pierre se trouvant la plus
+proche du rivage, ou Pierre &eacute;tant meilleur que moi, J&eacute;sus monta sur sa
+barque, et s'y &eacute;tant assis, il continua d'enseigner la foule qui
+l'&eacute;coutait du rivage; puis, lorsqu'il eut cess&eacute; de parler, il dit &agrave;
+Pierre:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Avancez en pleine eau et jetez vos filets pour p&ecirc;cher.</p>
+
+<p>&laquo;Pierre lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ma&icirc;tre, nous avons travaill&eacute; toute la nuit sans rien prendre, comment
+donc serions-nous plus heureux maintenant?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Faites ce que je vous dis, continua J&eacute;sus.</p>
+
+<p>&laquo;Et Pierre ayant jet&eacute; son filet, il prit une si grande quantit&eacute; de
+poissons, que peu s'en fallut que son filet ne romp&icirc;t, et alors il en
+remplit tellement sa barque, qu'elle faillit en couler &agrave; fond. Aussit&ocirc;t
+Pierre, Jacques et Jean, fils de &Eacute;bed&eacute;e, qui &eacute;taient dans la barque avec
+lui, se jet&egrave;rent &agrave; ses genoux, reconnaissant qu'il y avait l&agrave; un
+miracle; mais J&eacute;sus leur dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Rassurez-vous, votre t&acirc;che est finie comme p&ecirc;cheurs de poissons;
+votre emploi d&eacute;sormais sera de prendre les hommes; et, descendant au
+rivage, il les emmena apr&egrave;s lui.</p>
+
+<p>&laquo;Rest&eacute; seul je me dis: pourquoi ne prendrais-je pas aussi des poissons
+l&agrave; o&ugrave; les autres en ont pris; j'allai o&ugrave; ils avaient &eacute;t&eacute;, je jetai dix
+fois mes filets &agrave; la m&ecirc;me place o&ugrave; ils avaient jet&eacute; les leurs, et je
+retirai dix fois mes filets vides. Alors au lieu de me dire: Cet homme
+est vraiment ce qu'il dit &ecirc;tre, c'est-&agrave;-dire l'envoy&eacute; de Dieu, je me
+dis: Cet homme est sans doute un magicien qui conna&icirc;t des charmes, et je
+me sentis prendre le c&oelig;ur d'une grande envie contre lui.</p>
+
+<p>&laquo;Mais comme vers ces temps il quitta J&eacute;rusalem pour aller pr&ecirc;cher par
+toute la Jud&eacute;e, ce sentiment s'effa&ccedil;a peu &agrave; peu, et j'avais oubli&eacute; celui
+qui me l'avait inspir&eacute;, lorsqu'un jour que nous vendions comme
+d'habitude dans le temple, nous entend&icirc;mes dire que J&eacute;sus revenait, plus
+glorifi&eacute; qu'il n'avait jamais &eacute;t&eacute;: il avait gu&eacute;ri un paralytique dans le
+d&eacute;sert, il avait rendu la vue &agrave; un aveugle &agrave; J&eacute;richo, et il avait
+ressuscit&eacute; un jeune homme &agrave; Na&iuml;m. Aussi, partout o&ugrave; il passait les
+peuples &eacute;tendaient leurs manteaux sur son chemin, et ses disciples
+l'accompagnaient, transport&eacute;s de joie, portant des palmes et louant le
+Seigneur &agrave; haute voix pour toutes les merveilles qu'ils avaient vues.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut au milieu de ce cort&egrave;ge qu'il s'avan&ccedil;a vers le temple; mais
+voyant qu'il &eacute;tait encombr&eacute; de vendeurs et d'acheteurs, il commen&ccedil;a &agrave;
+nous chasser tous en disant:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il est &eacute;crit que ma maison est une maison de pri&egrave;res, et vous en avez
+fait une caverne de voleurs.</p>
+
+<p>&laquo;Nous voul&ucirc;mes r&eacute;sister d'abord, mais nous v&icirc;mes bient&ocirc;t que ce serait
+inutile, et qu'il n'y avait aucun moyen de rien faire contre cet homme,
+parce que tout le peuple &eacute;tait comme suspendu &agrave; ses l&egrave;vres en admiration
+de ce qu'il disait. Alors mon ancienne inimiti&eacute; contre J&eacute;sus se
+r&eacute;veilla, augment&eacute;e de ma col&egrave;re nouvelle; mon envie devint de la haine.</p>
+
+<p>&laquo;Quelques temps apr&egrave;s j'appris que, le soir m&ecirc;me de la P&acirc;ques qu'il
+avait faite avec ses disciples, J&eacute;sus avait &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;, selon l'ordre du
+grand-pr&ecirc;tre, par une troupe de gens arm&eacute;s que guidait Judas, son
+disciple; puis, qu'il avait &eacute;t&eacute; conduit &agrave; Pilate, qui, ayant connu qu'il
+&eacute;tait de Nazareth, l'avait renvoy&eacute; &agrave; H&eacute;rode, dans la juridiction duquel
+&eacute;tait la Galil&eacute;e. Mais H&eacute;rode, n'ayant rien trouv&eacute; contre lui, si ce
+n'est qu'il se disait roi des Juifs, le renvoya &agrave; Pilate, qui, ayant
+fait venir les princes des pr&ecirc;tres, les s&eacute;nateurs et le peuple, leur
+dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous m'avez pr&eacute;sent&eacute; cet homme comme portant le peuple &agrave; la r&eacute;volte,
+mais ni H&eacute;rode ni moi de l'avons trouv&eacute; coupable des crimes dont vous
+l'accusez: donc, comme il n'a rien fait qui m&eacute;rite la peine de mort, je
+vais le faire ch&acirc;tier et le renvoyer.</p>
+
+<p>&laquo;Mais tout le peuple se mit &agrave; crier:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est aujourd'hui la f&ecirc;te de P&acirc;ques, et vous devez nous d&eacute;livrer un
+criminel: faites mourir celui-ci, et nous donnez Barrabas.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et moi, interrompit le vieillard d'une voix &eacute;touff&eacute;e, moi j'&eacute;tais
+parmi le peuple, et je criais avec lui de toute la force de ma haine:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Faites mourir celui-ci et nous donnez Barrabas.</p>
+
+<p>&laquo;Pilate parla de nouveau &agrave; la foule demandant la vie de J&eacute;sus; mais la
+foule r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Crucifiez-le, crucifiez-le.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et moi, continua le vieillard en se frappant la poitrine, j'&eacute;tais une
+des voix de cette foule, et je criais de toute la force de ma voix:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Crucifiez-le, crucifiez-le.</p>
+
+<p>&laquo;Si bien que Pilate ordonna que Barrabas serait mis en libert&eacute;, et
+abandonna J&eacute;sus &agrave; la volont&eacute; de ses bourreaux!...</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! h&eacute;las! dit le vieillard en se prosternant la face contre terre,
+h&eacute;las! Seigneur, pardonnez-moi; Seigneur, je vous suivis au Calvaire;
+Seigneur, je vous vis clouer les pieds et les mains; Seigneur, je vous
+vis percer le c&ocirc;t&eacute;; Seigneur, je vous vis boire le fiel; Seigneur, je
+vis le ciel se couvrir de t&eacute;n&egrave;bres, je vis le soleil s'obscurcir, je vis
+le voile du temple se d&eacute;chirer par le milieu; Seigneur, je vous entendis
+jeter un grand cri en disant: Mon p&egrave;re, je remets mon &acirc;me entre vos
+mains; Seigneur, &agrave; votre voix je sentis trembler la terre jusqu'en ses
+fondements!... Ou plut&ocirc;t je ne vis rien, je n'entendis rien, car, je
+vous l'ai dit, Seigneur, j'&eacute;tais aveugle, j'&eacute;tais sourd.... Seigneur,
+Seigneur, pardonnez-moi; c'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma tr&egrave;s
+grande faute.</p>
+
+<p>Et le vieillard demeura quelque temps le front dans la poudre, priant et
+g&eacute;missant tout bas, tandis qu'Act&eacute; le regardait, muette et les mains
+jointes, surprise de ce remords et de cette humilit&eacute; chez un homme
+qu'elle croyait si puissant!...</p>
+
+<p>Enfin il se releva et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout encore, &ocirc; ma fille. Ma haine pour les disciples
+succ&eacute;da &agrave; ma haine pour le proph&egrave;te. Les ap&ocirc;tres, occup&eacute;s du minist&egrave;re
+de la parole, avaient choisi sept diacres pour la distribution des
+aum&ocirc;nes: le peuple se souleva contre un de ses diacres, nomm&eacute; Etienne,
+et le for&ccedil;a de compara&icirc;tre au conseil, o&ugrave; de faux t&eacute;moins l'accus&egrave;rent
+d'avoir prof&eacute;r&eacute; des blasph&egrave;mes contre Dieu, Mo&iuml;se et sa loi. Etienne fut
+condamn&eacute;; aussit&ocirc;t ses ennemis se jet&egrave;rent sur lui, le tra&icirc;n&egrave;rent hors
+de J&eacute;rusalem, pour le lapider selon la loi contre les blasph&eacute;mateurs.
+J'&eacute;tais parmi ceux qui avaient demand&eacute; la mort du premier martyr: je ne
+jetai point de pierres contre lui, mais je gardai les manteaux de ceux
+qui lui en jetaient. Sans doute j'eus part aux pri&egrave;res du saint
+condamn&eacute;, lorsqu'il s'&eacute;cria, dans cette impr&eacute;cation sublime, inconnue
+jusqu'&agrave; J&eacute;sus-Christ: Seigneur, Seigneur ne leur imputez pas ce p&eacute;ch&eacute;,
+car ils ne savent ce qu'ils font!</p>
+
+<p>&laquo;Cependant si le moment de la gr&acirc;ce n'&eacute;tait point arriv&eacute; il approchait
+du moins &agrave; grands pas. Les chefs de la synagogue, voyant mon ardeur &agrave;
+poursuivre la jeune &Eacute;glise, m'envoy&egrave;rent en Syrie pour rechercher les
+nouveaux chr&eacute;tiens et les ramener &agrave; J&eacute;rusalem. Je suivis les bords du
+Jourdain depuis la rivi&egrave;re Jaher jusqu'&agrave; Capharna&uuml;m. Je revis les rives
+du lac de G&eacute;n&eacute;sareth, o&ugrave; avait eu lieu la p&ecirc;che miraculeuse; enfin
+j'atteignis &agrave; la cha&icirc;ne d'Hermon, toujours pers&eacute;v&eacute;rant dans ma
+vengeance, lorsqu'en arrivant au haut d'une montagne de laquelle on
+d&eacute;couvre la plaine de Damas et les vingt-sept rivi&egrave;res qui l'arrosent,
+tout &agrave; coup je fus environn&eacute; et frapp&eacute; d'une lumi&egrave;re du ciel: alors je
+tombai comme tombe un homme mort, et j'entendis une voix qui me disait:
+Sa&uuml;l! Sa&uuml;l! pourquoi me pers&eacute;cutez vous?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Seigneur, dis-je en tremblant, qui &ecirc;tes-vous, et que me voulez-vous?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je suis, r&eacute;pondit la voix, J&eacute;sus, que vous pers&eacute;cutez, et je veux
+vous employer &agrave; propager ma parole, vous qui jusqu'ici avez essay&eacute; de
+l'&eacute;touffer.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Seigneur, continuai-je plus tremblant et plus effray&eacute; encore
+qu'auparavant, Seigneur, que faut-il que je fasse?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Levez-vous et entrez dans la ville, et l'on vous dira l&agrave; ce que vous
+avez &agrave; faire.</p>
+
+<p>&laquo;Et les gens qui m'accompagnaient &eacute;taient presque aussi &eacute;pouvant&eacute;s que
+moi, car une voix puissante frappait leurs oreilles, et ils ne voyaient
+personne; enfin, n'entendant plus rien, je me levai et j'ouvris les
+yeux: mais il me sembla qu'&agrave; cette lumi&egrave;re &eacute;clatante avait succ&eacute;d&eacute; la
+nuit la plus obscure. J'&eacute;tais aveugle: j'&eacute;tendis donc les bras et je
+dis:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Conduisez-moi, car je n'y vois plus.</p>
+
+<p>&laquo;Alors un de mes serviteurs me prit par la main et me conduisit &agrave; Damas,
+o&ugrave; je restai trois jours sans voir, sans boire et sans manger.</p>
+
+<p>&laquo;Puis, le troisi&egrave;me jour, il me sembla qu'un homme s'avan&ccedil;ait vers moi,
+que je ne connaissais pas, et que cependant je savais s'appeler Ananie;
+au m&ecirc;me instant je sentis qu'on m'imposait les mains, et une voix me
+dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Sa&uuml;l, mon fr&egrave;re, le Seigneur J&eacute;sus, qui vous est apparu dans le
+chemin par o&ugrave; vous veniez, m'a envoy&eacute; afin que vous recouvriez la vue,
+et que vous soyez rempli du Saint-Esprit. Aussit&ocirc;t il me tomba des yeux
+comme des &eacute;cailles, et je vis. Alors, tombant &agrave; genoux, je demandai le
+bapt&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis lors, aussi ardent dans ma foi que j'avais &eacute;t&eacute; acharn&eacute; dans ma
+haine, j'ai travers&eacute; la Jud&eacute;e depuis Sidon jusqu'&agrave; Arad, et du mont Seir
+au torrent de Besor; j'ai parcouru l'Asie, la Bithynie, la Mac&eacute;doine;
+j'ai vu Ath&egrave;nes et Corinthe, j'ai touch&eacute; &agrave; Malte, j'ai abord&eacute; &agrave;
+Syracuse, et de l&agrave;, c&ocirc;toyant la Sicile, j'entrai dans le port de
+Pouzzoles, o&ugrave; je suis depuis quinze jours, attendant des lettres de
+Rome, qui me sont arriv&eacute;es hier; ces lettres sont &eacute;crites par mes fr&egrave;res
+qui m'appellent pr&egrave;s d'eux. Le jour du triomphe est arriv&eacute;, et Dieu nous
+pr&eacute;pare la route; car, tandis qu'il envoie l'esp&eacute;rance au peuple, il
+envoie la folie aux empereurs, afin de saper le vieux monde par sa base
+et par son sommet. Ce n'est pas le hasard, mais la Providence qui a
+distribu&eacute; la terreur &agrave; Tib&egrave;re, l'imb&eacute;cillit&eacute; &agrave; Claude, et la folie &agrave;
+N&eacute;ron. De pareils empereurs font douter des dieux qu'ils adorent: aussi,
+dieux et empereurs tomberont-ils ensemble, les uns m&eacute;pris&eacute;s et les
+autres maudits.</p>
+
+<p>&mdash;O mon p&egrave;re! s'&eacute;cria Act&eacute;... arr&ecirc;tez... ayez piti&eacute; de moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qu'as-tu affaire &agrave; ces hommes de sang? r&eacute;pondit Paul &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, continua la jeune fille en se cachant la t&ecirc;te dans ses
+mains, tu m'as racont&eacute; ton histoire et tu me demandes la mienne; la
+mienne est courte, terrible et criminelle: je suis la ma&icirc;tresse de
+C&eacute;sar!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois l&agrave; qu'une faute, mon enfant, r&eacute;pondit Paul en s'approchant
+d'elle avec int&eacute;r&ecirc;t et curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je l'aime, s'&eacute;cria Act&eacute;; je l'aime plus que jamais je n'aimerai
+ni homme sur la terre ni dieux dans le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! h&eacute;las! murmura le vieillard, voil&agrave; o&ugrave; est le crime</p>
+
+<p>Et, s'agenouillant dans un coin de la cabane, il se mit &agrave; prier.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XII" id="Chapitre_XII"></a><a href="#table">Chapitre XII</a></h2>
+
+
+<p>Lorsque la nuit fut venue, Paul ceignit &agrave; son tour ses reins, assura ses
+sandales, prit son b&acirc;ton, et se retourna vers Act&eacute;: elle &eacute;tait pr&ecirc;te, et
+r&eacute;solue &agrave; fuir. O&ugrave; allait-elle? peu lui importait! elle s'&eacute;loignait de
+N&eacute;ron; et, dans ce moment, l'horreur et la crainte qu'elle avait
+&eacute;prouv&eacute;es la veille, la poussaient encore &agrave; accomplir ce projet; mais
+elle sentait elle-m&ecirc;me que si elle tardait d'un jour, que si elle
+revoyait cet homme qui avait pris sur son c&oelig;ur une si puissante
+influence, tout &eacute;tait fini; qu'elle n'aurait plus de courage et de
+forces que pour l'aimer, malgr&eacute; tout et contre tout, et que sa vie
+inconnue irait encore se perdre dans cette vie puissante et agit&eacute;e,
+comme un ruisseau dans l'Oc&eacute;an; car, pour elle, chose &eacute;trange, son amant
+&eacute;tait toujours Lucius, et jamais N&eacute;ron: le vainqueur des jeux olympiques
+&eacute;tait un autre homme que l'empereur, et son existence se partageait en
+deux phases bien distinctes: l'une qui &eacute;tait son amour pour Lucius, et
+dont elle sentait toute la r&eacute;alit&eacute;; l'autre, qui &eacute;tait l'amour de N&eacute;ron
+pour elle, et qui lui semblait un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>En sortant de la cabane, ses yeux se port&egrave;rent sur le golfe, t&eacute;moin la
+veille de la terrible catastrophe que nous avons racont&eacute;e: l'eau &eacute;tait
+calme, l'air &eacute;tait pur, la lune &eacute;clairait le ciel, et le phare de Mis&egrave;ne
+la terre; de sorte qu'on voyait l'autre c&ocirc;t&eacute; du golfe aussi bien que
+dans un jour d'occident. Act&eacute; aper&ccedil;ut la masse sombre des arbres qui
+environnaient Bauli, et, pensant que c'&eacute;tait l&agrave; qu'&eacute;tait Lucius, elle
+s'arr&ecirc;ta en soupirant. Paul attendit un instant; puis, faisant quelques
+pas vers elle, il lui dit d'une voix compatissante:</p>
+
+<p>&mdash;Ne viens-tu pas, ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;O mon p&egrave;re! dit Act&eacute;, n'osant avouer au vieillard les sentiments qui
+la retenaient, hier, j'ai quitt&eacute; N&eacute;ron avec Agrippine sa m&egrave;re; le
+b&acirc;timent que nous montions a fait naufrage, nous nous sommes sauv&eacute;es en
+nageant toutes deux, et je l'ai perdue au moment qu'une barque la
+recueillait. Je voudrais bien ne pas abandonner cette plage sans savoir
+ce qu'elle est devenue.</p>
+
+<p>Paul &eacute;tendit la main dans la direction de la villa de Julius C&eacute;sar, et
+montrant &agrave; Act&eacute; une grande lueur qui s'&eacute;levait entre ce b&acirc;timent et le
+chemin de Mis&egrave;ne:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu cette flamme? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je la vois, r&eacute;pondit Act&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! continua le vieillard, cette flamme est celle de son b&ucirc;cher.</p>
+
+<p>Et, comme s'il e&ucirc;t compris que ce peu de mots r&eacute;pondaient &agrave; toutes les
+pens&eacute;es de la jeune femme, il se remit en route. En effet, Act&eacute; le
+suivit aussit&ocirc;t sans prononcer une parole, sans pousser un soupir.</p>
+
+<p>Ils c&ocirc;toy&egrave;rent la mer pendant quelque temps, travers&egrave;rent Pouzzoles;
+puis ils prirent le chemin de Naples. Arriv&eacute;s &agrave; une demi-lieue de la
+ville, ils la laiss&egrave;rent &agrave; droite, et all&egrave;rent par un sentier rejoindre
+la route de Capoue. Vers une heure du matin, ils aper&ccedil;urent Atella, et
+bient&ocirc;t, sur la route, un homme debout qui semblait les attendre:
+c'&eacute;tait Silas, l'envoy&eacute; de Paul. Le vieillard &eacute;changea avec lui quelques
+mots; Silas prit &agrave; travers champs, Paul et Act&eacute; le suivirent, et ils
+arriv&egrave;rent &agrave; une petite maison isol&eacute;e, o&ugrave; ils &eacute;taient attendus, car au
+premier coup que frappa Silas la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Toute la famille, y compris les serviteurs, &eacute;tait rassembl&eacute;e dans un
+atrium &eacute;l&eacute;gant, et paraissait attendre. Aussi, &agrave; peine le vieillard
+eut-il paru sur le seuil, que chacun s'agenouilla. Paul &eacute;tendit les
+mains sur eux et les b&eacute;nit; puis, la ma&icirc;tresse de la maison le conduisit
+au triclinium, et avant le souper, qui &eacute;tait servi et qui attendait,
+elle voulut elle-m&ecirc;me laver les pieds du voyageur. Quant &agrave; Act&eacute;,
+&eacute;trang&egrave;re &agrave; cette religion nouvelle, tout enti&egrave;re aux mille pens&eacute;es qui
+lui brisaient le c&oelig;ur, elle demanda &agrave; se retirer. Aussit&ocirc;t, une belle
+jeune fille de quinze ou seize ans, voil&eacute;e comme une vestale, marcha
+devant elle et la conduisit &agrave; sa propre chambre, o&ugrave;, un instant apr&egrave;s,
+elle revint lui apportant sa part du repas de la famille.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait un sujet d'&eacute;tonnement pour Act&eacute;; elle n'avait jamais entendu
+parler des chr&eacute;tiens chez son p&egrave;re que comme d'une secte d'id&eacute;ologues
+insens&eacute;s qui venait augmenter le nombre de toutes ces petites &eacute;coles
+syst&eacute;matiques o&ugrave; se discutaient le dogme de Pythagore, la morale de
+Socrate, la philosophie d'&Eacute;picure ou les th&eacute;ories de Platon; et, &agrave; la
+cour de C&eacute;sar, que comme d'une race impie livr&eacute;e aux plus affreuses
+superstitions et aux plus inf&acirc;mes d&eacute;bauches, bonne &agrave; jeter au peuple,
+lorsque le peuple demandait une expiation; bonne &agrave; jeter aux lions,
+lorsque les grands demandaient une f&ecirc;te. Il n'y avait qu'un jour qu'elle
+avait &eacute;t&eacute; secourue par Paul; il n'y avait qu'un jour qu'elle voyait des
+chr&eacute;tiens, et cependant ce peu d'heures avait suffi pour d&eacute;truire toute
+cette fausse opinion que la philosophie grecque et la haine imp&eacute;riale
+avaient pu lui donner. Ce qu'elle avait surtout compris dans la secte
+nouvelle, c'&eacute;tait le d&eacute;vouement, car le d&eacute;vouement est presque toujours,
+quelles que soient sa croyance et sa foi, la vertu dominante de la femme
+qui aime; de sorte qu'elle s'&eacute;tait laiss&eacute; prendre d'une sympathie
+instinctive &agrave; cette religion qui commandait aux puissants la protection
+envers les faibles, aux riches la charit&eacute; envers les pauvres, et aux
+martyrs la pri&egrave;re pour leurs bourreaux.</p>
+
+<p>Le soir, &agrave; la m&ecirc;me heure qu'elle &eacute;tait partie la veille, elle se remit
+en chemin. Cette fois, la route fut plus longue les voyageurs laiss&egrave;rent
+&agrave; leur droite Capoue, qu'une faute d'Annibal a illustr&eacute;e &agrave; l'&eacute;gal d'une
+victoire; puis ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur les rives du Volturne. &Agrave; peine y
+&eacute;taient-ils, qu'une barque sortit d'une petite anse, conduite par un
+batelier, et s'approcha d'eux. Arriv&eacute;s sur le bord, Paul et l'inconnu
+&eacute;chang&egrave;rent un signe de reconnaissance: le vieillard et Act&eacute;
+descendirent dans la barque.</p>
+
+<p>D&eacute;pos&eacute; sur l'autre rive, Paul tendit une pi&egrave;ce de monnaie au batelier;
+mais celui-ci, tombant &agrave; genoux, baisa en silence le bas du manteau de
+l'ap&ocirc;tre, et resta humili&eacute; et priant dans cette posture encore longtemps
+apr&egrave;s que celui auquel il venait de donner cette marque de respect se
+fut &eacute;loign&eacute; de lui. Vers les trois heures, un homme, assis sur une de
+ces pierres que les Romains pla&ccedil;aient aux revers des routes pour aider
+les voyageurs &agrave; remonter sur leurs chevaux, se leva &agrave; leur approche:
+c'&eacute;tait leur silencieux et vigilant courrier, qui les attendait comme la
+veille pour les guider vers leur asile du soir. Cette fois, ce n'&eacute;tait
+plus une maison &eacute;l&eacute;gante, comme celle de la veille, qui les attendait:
+c'&eacute;tait une pauvre chaumi&egrave;re; ce n'&eacute;tait pas un souper splendide, servi
+dans un triclinium de marbre, c'&eacute;tait la moiti&eacute; d'un pain tremp&eacute; de
+larmes, c'&eacute;tait le n&eacute;cessaire du pauvre, offert avec le m&ecirc;me respect que
+le superflu du riche.</p>
+
+<p>Un homme les re&ccedil;ut: il avait au front le stigmate des esclaves, un
+collier de fer au cou, deux cercles de fer aux jambes; c'&eacute;tait le berger
+d'une riche villa; il menait pa&icirc;tre des milliers des brebis appartenant
+&agrave; un ma&icirc;tre dur et avare, et il n'avait pas une peau de mouton &agrave; jeter
+sur ses &eacute;paules; il avait plac&eacute; sur une table un pain, pr&egrave;s de ce pain
+un de ces vases de gr&egrave;s, &agrave; la mati&egrave;re commune, mais &agrave; la forme
+charmante; puis il avait &eacute;tendu dans un coin de la chambre un lit de
+foug&egrave;res et de roseaux; et en faisant cela sans doute cet homme avait
+fait plus aux yeux du Seigneur que n'aurait pu faire le riche avec la
+plus splendide hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>Paul s'assit &agrave; table, et Act&eacute; pr&egrave;s de lui; puis leur h&ocirc;te, ayant fait ce
+qu'il avait pu pour eux, entra dans une chambre &agrave; c&ocirc;t&eacute;, et bient&ocirc;t ils
+entendirent &agrave; travers la porte mal ferm&eacute;e des plaintes et des sanglots.
+Act&eacute; posa sa main sur le bras de Paul:</p>
+
+<p>&mdash;N'entendez-vous pas, mon p&egrave;re? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma fille, r&eacute;pondit le vieillard, on pleure ici des larmes am&egrave;res,
+mais celui qui afflige peut consoler.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s leur h&ocirc;te rentra, et alla s'asseoir, sans dire un mot,
+dans un coin de la chambre; puis, appuyant ses coudes sur ses genoux, il
+laissa tomber sa t&ecirc;te entre ses mains.</p>
+
+<p>Act&eacute;, le voyant si triste et si accabl&eacute;, alla s'agenouiller pr&egrave;s de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Esclave, lui dit-elle tout bas, pourquoi ne t'adresses-tu pas &agrave; cet
+homme? peut-&ecirc;tre aurait-il quelque rem&egrave;de &agrave; ton affliction, quelque
+consolation &agrave; ta douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, lui r&eacute;pondit l'esclave, mais notre affliction et notre douleur
+ne sont pas de celles qu'on gu&eacute;rit avec des paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Homme de peu de foi, dit Paul en se levant, pourquoi doutes-tu? ne
+sais tu pas les miracles du Christ?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais le Christ est mort, s'&eacute;cria l'esclave en secouant la t&ecirc;te;
+les Juifs lui ont mis les bras en croix, et il est maintenant au ciel, &agrave;
+la droite de son p&egrave;re. B&eacute;ni soit son nom!</p>
+
+<p>&mdash;Ne sais-tu pas, reprit Paul, qu'il a l&eacute;gu&eacute; son pouvoir &agrave; ses ap&ocirc;tres?</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, mon pauvre enfant! dit le p&egrave;re, &eacute;clatant en sanglots, et
+sans r&eacute;pondre au vieillard.</p>
+
+<p>Un g&eacute;missement sourd, qui se fit entendre dans la chambre &agrave; c&ocirc;t&eacute;,
+s'&eacute;veilla comme un &eacute;cho &agrave; cette explosion de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;O mon p&egrave;re! dit Act&eacute; en revenant vers Paul, si vous pouvez quelque
+chose pour ces malheureux, faites ce que vous pouvez, je vous en
+supplie; car quoique j'ignore la cause de leur d&eacute;sespoir, il me d&eacute;chire
+l'&acirc;me; demandez-lui donc ce qu'il a, peut-&ecirc;tre vous r&eacute;pondra-t-il, &agrave;
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il a, je le sais, dit le vieillard: il manque de foi.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment voulez-vous que je croie, dit l'afflig&eacute;? Comment
+voulez-vous que j'esp&egrave;re? Toute ma vie jusqu'aujourd'hui n'a &eacute;t&eacute; qu'une
+douleur: esclave et fils d'esclave, je n'ai jamais eu une heure de joie;
+enfant, je n'&eacute;tais pas m&ecirc;me libre au sein de ma m&egrave;re; jeune homme, il
+m'a fallu travailler incessamment sous la verge et sous le fouet; p&egrave;re
+et &eacute;poux, on me retient chaque jour la moiti&eacute; du pain qui serait
+n&eacute;cessaire &agrave; ma femme et &agrave; mon enfant! &agrave; mon enfant qui, atteint jusque
+dans le ventre de sa m&egrave;re par les coups dont ils l'ont accabl&eacute;e pendant
+sa grossesse, est venu au monde maudit, estropi&eacute;, muet! mon enfant, que
+nous aimions, tout frapp&eacute; de la col&egrave;re c&eacute;leste qu'il &eacute;tait, et que nous
+esp&eacute;rions voir &eacute;chapper &agrave; son sort par son malheur m&ecirc;me! Eh bien! non,
+c'&eacute;tait trop de bonheur! son ma&icirc;tre l'a vendu hier &agrave; un de ces hommes
+qui font trafic de chair; qui estiment ce que peut rapporter chaque
+infirmit&eacute;; qui s'enrichissent &agrave; faire mendier pour eux sur la place de
+Rome des malheureux dont chaque soir ils rouvrent les plaies ou brisent
+les membres; et demain, demain! on nous l'arrache pour le livrer &agrave; cette
+torture; lui, pauvre innocent, qui n'aura pas m&ecirc;me une voix pour se
+plaindre, pour nous appeler &agrave; son secours et pour maudire ses
+bourreaux!...</p>
+
+<p>&mdash;Et si Dieu gu&eacute;rissait ton enfant? dit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, on nous le laisserait, s'&eacute;cria le p&egrave;re, car ce qu'ils
+vendent et ach&egrave;tent, ces mis&eacute;rables, c'est sa mis&egrave;re et son infortune,
+ses jambes bris&eacute;es, sa langue muette; s'il marchait et s'il parlait, ce
+serait un enfant comme tous les enfants, et il n'aurait de valeur que
+lorsqu'il deviendrait un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre cette porte, dit Paul.</p>
+
+<p>L'esclave se leva, l'&oelig;il fixe et le visage &eacute;tonn&eacute;, plein de doute et
+d'espoir &agrave; la fois, et s'approchant de la porte, il ob&eacute;it &agrave; l'ordre que
+venait de lui donner le vieillard. Le regard d'Act&eacute;, tout voil&eacute; de
+larmes qu'il &eacute;tait, put alors p&eacute;n&eacute;trer dans la seconde chambre; il y
+avait, comme dans la premi&egrave;re, un lit de paille; sur cette paille, un
+enfant de quatre ou cinq ans &eacute;tait assis, souriant avec insouciance, et
+jouant avec quelques fleurs, tandis que, pr&egrave;s de lui, la face contre
+terre, raidie et immobile, une femme &eacute;tait couch&eacute;e, les mains enfonc&eacute;es
+dans ses cheveux, et pareille &agrave; une statue du D&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>La figure de l'ap&ocirc;tre prit &agrave; ce spectacle une expression sublime de
+confiance et de foi: ses yeux se lev&egrave;rent vers le ciel, fixes et
+ardents, comme s'ils p&eacute;n&eacute;traient jusqu'au tr&ocirc;ne du Saint des saints; un
+rayon de lumi&egrave;re se joua autour de ses cheveux blancs comme une aur&eacute;ole,
+et, sans quitter sa place, sans faire un pas, il &eacute;tendit lentement et
+gravement la main vers l'enfant, et dit ces seules paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Dieu vivant qui a cr&eacute;&eacute; le ciel et la terre, l&egrave;ve-toi et
+parle!</p>
+
+<p>Et l'enfant se leva et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! Seigneur! que votre saint nom soit b&eacute;ni!</p>
+
+<p>La m&egrave;re bondit en jetant un cri, le p&egrave;re tomba &agrave; genoux: l'enfant &eacute;tait
+sauv&eacute;.</p>
+
+<p>Et Paul ferma la porte sur eux en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une famille d'esclaves dont le bonheur ferait envie &agrave; une
+famille d'empereur.</p>
+
+<p>La nuit suivante, ils continu&egrave;rent leur route, et ils arriv&egrave;rent &agrave;
+Fondi; ainsi, pendant tout ce voyage nocturne et myst&eacute;rieux, Act&eacute;
+revoyait, les uns apr&egrave;s les autres, les lieux qu'elle avait parcourus
+avec N&eacute;ron lors de son triomphe; c'&eacute;tait &agrave; Fondi qu'ils avaient &eacute;t&eacute; si
+splendidement re&ccedil;us par Galba, ce vieillard &agrave; qui les oracles
+promettaient la couronne; sa vue avait rappel&eacute; cette pr&eacute;diction &agrave;
+l'empereur, qui l'avait oubli&eacute;e, gr&acirc;ce &agrave; l'obscurit&eacute; dans laquelle le
+futur C&eacute;sar affectait de vivre, de sorte qu'&agrave; peine arriv&eacute; &agrave; Rome, son
+premier soin avait &eacute;t&eacute; de l'&eacute;loigner de l'Italie; en cons&eacute;quence, Galba
+avait re&ccedil;u le commandement de l'Espagne, et il &eacute;tait parti aussit&ocirc;t,
+plus empress&eacute; peut-&ecirc;tre encore de s'&eacute;loigner de l'empereur, que
+l'empereur n'&eacute;tait empress&eacute; lui-m&ecirc;me &agrave; l'&eacute;loigner de l'empire.</p>
+
+<p>Avant de partir, il avait affranchi ses esclaves les plus fid&egrave;les, et ce
+fut chez l'un de ces affranchis, converti &agrave; la foi chr&eacute;tienne, que Silas
+pr&eacute;para le g&icirc;te du vieillard et de la jeune fille. Cet esclave avait &eacute;t&eacute;
+jardinier du verger de Galba, et il avait re&ccedil;u en don, le jour de son
+affranchissement, la petite maison qu'il habitait dans les jardins de
+son ma&icirc;tre: des fen&ecirc;tres de cette humble cabane, Act&eacute; voyait, &agrave; la
+clart&eacute; de la lune, la magnifique villa o&ugrave; elle avait log&eacute; avec Lucius.
+L'un de ces deux voyages &eacute;tait pour elle un r&ecirc;ve; que de choses &eacute;tranges
+elle avait apprises! que d'illusions elle avait touch&eacute;es du doigt, et
+qui s'&eacute;taient envol&eacute;es! que de douleurs, qu'elle croyait alors ne
+pouvoir pas m&ecirc;me exister, et qui s'&eacute;taient r&eacute;alis&eacute;es depuis cette
+&eacute;poque! Comme tout avait chang&eacute; pour elle; comme ces jardins fleuris o&ugrave;
+elle croyait marcher encore s'&eacute;taient s&eacute;ch&eacute;s et fl&eacute;tris; comme dans sa
+vie aride et solitaire son amour seul &eacute;tait rest&eacute; vivant, toujours
+nouveau, toujours le m&ecirc;me, toujours debout et in&eacute;branlable comme une
+pyramide au milieu du d&eacute;sert!</p>
+
+<p>Trois jours, ou plut&ocirc;t trois nuits encore, ils continu&egrave;rent leur route;
+se cachant lorsque la lumi&egrave;re paraissait, et reprenant leur voyage d&egrave;s
+que l'ombre descendait du ciel, toujours pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s par Silas, et
+s'arr&ecirc;tant toujours chez de nouveaux adeptes, car d&eacute;j&agrave; la foi commen&ccedil;ait
+&agrave; compter, surtout parmi les esclaves et le peuple, un grand nombre de
+n&eacute;ophytes: enfin le troisi&egrave;me soir ils partirent de Velletri, cette
+ancienne capitale des Volsques qui avait donn&eacute; la mort &agrave; Coriolan et le
+jour &agrave; Auguste; et, comme la lune s'&eacute;levait sur l'horizon, ils
+arriv&egrave;rent au sommet de la montagne d'Albano. Cette fois Silas ne les
+avait pas quitt&eacute;s; seulement il marchait devant eux &agrave; la distance de
+trois &agrave; quatre cents pas. Mais, parvenu au tombeau d'Ascagne, il
+s'arr&ecirc;ta, attendant qu'ils le rejoignissent, et, &eacute;tendant la main vers
+l'horizon, o&ugrave; brillaient une multitude de lumi&egrave;res, et d'o&ugrave; venait un
+grand murmure, il ne dit que ce mot qui annon&ccedil;ait au vieillard et &agrave; la
+jeune fille qu'ils touchaient au terme de leur voyage:</p>
+
+<p>&mdash;Rome!...</p>
+
+<p>Paul se jeta &agrave; genoux, remerciant le Seigneur de l'avoir conduit, apr&egrave;s
+tant de dangers, au terme de son voyage et au but qui lui &eacute;tait promis.
+Quant &agrave; Act&eacute;, elle s'appuya contre le s&eacute;pulcre pour ne pas tomber, tant
+il y avait de souvenirs doux et cruels dans le nom de cette ville, &agrave;
+cette place d'o&ugrave; elle l'avait aper&ccedil;ue pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>&mdash;O mon p&egrave;re! dit la jeune fille, je t'ai suivi sans te demander o&ugrave; nous
+allions; mais si j'avais su que ce f&ucirc;t &agrave; Rome... oh! je crois que je
+n'en aurais pas eu le courage.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point &agrave; Rome que nous allons, r&eacute;pondit le vieillard en se
+relevant: puis aussit&ocirc;t, comme un groupe de cavaliers s'approchait,
+suivant la voie Appienne, Silas quitta la route et prit &agrave; droite au
+travers de la plaine: Paul et Act&eacute; le suivirent.</p>
+
+<p>Ils commenc&egrave;rent alors &agrave; s'avancer entre la voie Latine et la voie
+Appienne, &eacute;vitant m&ecirc;me de suivre aucune des routes qui partaient de la
+premi&egrave;re, et conduisaient l'une &agrave; Marina pr&egrave;s du lac d'Albano, et
+l'autre au temple de Neptune, pr&egrave;s d'Antium. Au bout de deux heures de
+chemin, et apr&egrave;s avoir laiss&eacute; &agrave; droite le temple de la Fortune f&eacute;minine,
+et &agrave; gauche celui de Mercure, ils entr&egrave;rent dans la vall&eacute;e d'&Eacute;g&eacute;rie,
+suivirent quelque temps les bords du petit fleuve Almon, puis, prenant &agrave;
+droite, et s'avan&ccedil;ant au milieu de quartiers de rochers qui semblaient
+avoir &eacute;t&eacute; d&eacute;tach&eacute;s de la montagne par quelque tremblement de terre, ils
+se trouv&egrave;rent tout &agrave; coup &agrave; l'entr&eacute;e d'une caverne.</p>
+
+<p>Silas y entra aussit&ocirc;t, en invitant d'une voix basse les voyageurs &agrave; le
+suivre; mais Act&eacute; tressaillit malgr&eacute; elle &agrave; l'aspect inattendu de cette
+ouverture sombre qui semblait la gueule d'un monstre pr&ecirc;t &agrave; la d&eacute;vorer.
+Paul sentit son bras se poser sur le sien comme pour l'arr&ecirc;ter; il
+comprit sa terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, ma fille, lui dit-il, le Seigneur est avec nous.</p>
+
+<p>Act&eacute; poussa un soupir, jeta un dernier regard sur ce ciel tout parsem&eacute;
+d'&eacute;toiles qu'elle allait perdre de vue, puis s'enfon&ccedil;a avec le vieillard
+sous la vo&ucirc;te qui s'offrait &agrave; elle.</p>
+
+<p>Au bout de quelques pas hasard&eacute;s dans une obscurit&eacute; si compl&egrave;te que la
+voix seule de Silas servait de guide &agrave; ceux qui le suivaient, il
+s'arr&ecirc;ta au pied d'un des piliers massifs qui soutenaient la vo&ucirc;te, et,
+frappant deux cailloux l'un contre l'autre, il en fit jaillir quelques
+&eacute;tincelles qui enflamm&egrave;rent un linge souffr&eacute; puis, tirant une torche
+cach&eacute;e dans l'excavation d'un rocher:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus de danger &agrave; cette heure, dit-il, et tous les soldats de
+N&eacute;ron seraient &agrave; notre poursuite qu'ils ne nous rejoindraient pas
+maintenant.</p>
+
+<p>Act&eacute; jeta les yeux autour d'elle, et d'abord ses regards ne
+distingu&egrave;rent rien: la torche, encore vacillante &agrave; cause de l'air
+ext&eacute;rieur dont les courants se croisaient sous ces vo&ucirc;tes, ne jetait que
+des lueurs rapides et mourantes comme de p&acirc;les &eacute;clairs, de sorte que les
+objets frapp&eacute;s momentan&eacute;ment de lumi&egrave;re rentraient dans l'obscurit&eacute;,
+sans qu'on e&ucirc;t le temps de distinguer leur forme et leur couleur; peu &agrave;
+peu cependant les yeux s'habitu&egrave;rent &agrave; cette r&eacute;verb&eacute;ration, la flamme de
+la torche devint moins mouvante, un plus grand cercle s'&eacute;claira, et les
+voyageurs purent distinguer jusqu'au plafond sombre de ces immenses
+vo&ucirc;tes: enfin, aucun air ne p&eacute;n&eacute;trant plus jusqu'&agrave; eux, la clart&eacute; devint
+plus fixe et plus &eacute;tendue; tant&ocirc;t ils marchaient resserr&eacute;s comme entre
+deux murailles, tant&ocirc;t ils entraient dans un immense carrefour de
+pierres, aux cavit&eacute;s profondes, dans lesquelles allait mourir la clart&eacute;
+de la torche qui illuminait d'un reflet d&eacute;croissant les angles des
+piliers blancs et immobiles comme des spectres. Il y avait dans cette
+marche nocturne; dans le bruit des pas qui, si l&eacute;ger qu'il f&ucirc;t, &eacute;tait
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; par un &eacute;cho fun&egrave;bre, dans ce manque d'air, auquel la poitrine
+n'&eacute;tait point encore habitu&eacute;e, quelque chose de triste et de saisissant
+qui oppressait le c&oelig;ur d'Act&eacute; comme une douleur. Tout &agrave; coup elle
+s'arr&ecirc;ta en frissonnant, appuyant une de ses mains sur le bras de Paul,
+et lui montrant de l'autre une rang&eacute;e de cercueils qui garnissaient une
+des parois de la muraille; en m&ecirc;me temps, et &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de ces
+sombres avenues, ils virent passer des femmes v&ecirc;tues de blanc, pareilles
+&agrave; des fant&ocirc;mes, portant des torches, et qui toutes se dirigeaient vers
+un centre commun. Bient&ocirc;t ils entendirent, en avan&ccedil;ant toujours, une
+harmonie pure, qui semblait un ch&oelig;ur d'anges, et qui flottait
+m&eacute;lodieusement sous ces arcades sonores. De place en place, des lampes
+fix&eacute;es aux piliers commen&ccedil;aient d'indiquer la route; les cercueils
+devenaient plus fr&eacute;quents, les ombres plus nombreuses, les chants plus
+distincts; c'est qu'ils approchaient de la ville souterraine, et ses
+alentours commen&ccedil;aient &agrave; se peupler de morts et de vivants. De temps &agrave;
+autre, on trouvait sem&eacute;s sur la terre des bleuets et des roses qui
+s'&eacute;taient d&eacute;tach&eacute;s de quelque couronne, et qui se fanaient tristement
+loin de l'air et du soleil. Act&eacute; ramassait ces pauvres fleurs, filles du
+jour et de la lumi&egrave;re comme elle, &eacute;tonn&eacute;es de se trouver comme elle
+ensevelies vivantes dans un tombeau, et elle les r&eacute;unissait l'une &agrave;
+l'autre et en faisait un bouquet p&acirc;le et inodore, comme des d&eacute;bris d'un
+bonheur pass&eacute; on se fait une esp&eacute;rance pour l'avenir. Enfin, au d&eacute;tour
+d'une des mille routes de ce labyrinthe, ils d&eacute;couvrirent un large
+emplacement taill&eacute; sur le mod&egrave;le d'une basilique souterraine, &eacute;clair&eacute;e
+par des lampes et des torches, et rempli d'une population tout enti&egrave;re
+d'hommes, de femmes et d'enfants. Une troupe de jeunes filles couvertes
+de longs voiles blancs faisaient retentir les vo&ucirc;tes de ces cantiques
+qu'Act&eacute; avait entendus; un pr&ecirc;tre s'avan&ccedil;ait &agrave; travers la foule
+inclin&eacute;e, et s'appr&ecirc;tait &agrave; c&eacute;l&eacute;brer les myst&egrave;res, lorsqu'en approchant
+de l'autel il s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup, et, se retournant vers son auditoire
+&eacute;tonn&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a ici, s'&eacute;cria-t-il avec une inspiration respectueuse, un plus
+digne que moi de vous r&eacute;p&eacute;ter la parole de Dieu, car il l'a entendue de
+la bouche de son fils. Paul, approche-toi et b&eacute;nis tes fr&egrave;res.</p>
+
+<p>Et tout le peuple &agrave; qui l'ap&ocirc;tre &eacute;tait promis depuis longtemps, tomba &agrave;
+genoux; Act&eacute;, toute pa&iuml;enne qu'elle &eacute;tait, fit comme le peuple, et le
+futur martyr monta &agrave; l'autel. Ils &eacute;taient dans les Catacombes!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIII" id="Chapitre_XIII"></a><a href="#table">Chapitre XIII</a></h2>
+
+
+<p>C'&eacute;tait une ville tout enti&egrave;re sous une autre ville.</p>
+
+<p>La terre, les peuples et les hommes ont une existence pareille: la terre
+a ses cataclysmes, les peuples leurs r&eacute;volutions, l'homme ses maladies;
+tous ont une enfance, une virilit&eacute; et une vieillesse; leur &acirc;ge diff&egrave;re
+dans sa dur&eacute;e, et voil&agrave; tout; l'une compte par mille ans, les autres par
+si&egrave;cles, les derniers par jours.</p>
+
+<p>Dans cette p&eacute;riode qui leur est accord&eacute;e, il y a pour chacun des &eacute;poques
+de transition pendant lesquelles s'accomplissent des choses inou&iuml;es,
+qui, tout en se rattachant au pass&eacute; et en pr&eacute;parant l'avenir, se
+r&eacute;v&egrave;lent &agrave; l'investigation de la science sous le titre d'accidents de la
+nature, tandis qu'elles brillent &agrave; l'&oelig;il de la foi comme des
+pr&eacute;parations de la Providence. Or, Rome &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; une de ces
+&eacute;poques myst&eacute;rieuses, et elle commen&ccedil;ait &agrave; &eacute;prouver de ces fr&eacute;missements
+&eacute;tranges qui accompagnent la naissance ou la chute des empires: elle
+sentait tressaillir en elle l'enfant inconnu qu'elle devait mettre au
+jour, et qui d&eacute;j&agrave; s'agitait sourdement dans ses vastes entrailles; un
+malaise mortel la tourmentait, et, comme un fi&eacute;vreux qui ne peut trouver
+ni sommeil ni repos, elle consumait les derni&egrave;res ann&eacute;es de sa vie
+pa&iuml;enne, tant&ocirc;t en acc&egrave;s de d&eacute;lire, tant&ocirc;t en intervalles d'abattement:
+c'est que, comme nous l'avons dit, au dessous de la civilisation
+superficielle et ext&eacute;rieure qui s'agitait &agrave; la surface de la terre,
+s'&eacute;tait gliss&eacute; un principe nouveau, souterrain et invisible, portant
+avec lui la destruction et la reconstruction, la mort et la vie, les
+t&eacute;n&egrave;bres et la lumi&egrave;re. Aussi tous les jours s'accomplissaient au dessus
+d'elle, au dessous d'elle, autour d'elle, de ces &eacute;v&eacute;nements
+inexplicables &agrave; son aveuglement, et que ses po&egrave;tes racontent comme des
+prodiges. C'&eacute;taient des bruits souterrains et bizarres que l'on
+attribuait aux divinit&eacute;s de l'enfer; c'&eacute;taient des disparitions subites
+d'hommes, de femmes, de familles tout enti&egrave;res; c'&eacute;taient des
+apparitions de gens que l'on croyait morts, et qui sortaient tout &agrave; coup
+du royaume des ombres pour menacer et pour pr&eacute;dire. C'est que le feu
+souterrain qui &eacute;chauffait cet immense creuset y faisait bouillonner,
+comme de l'or et du plomb, toutes les passions bonnes et mauvaises;
+seulement l'or se pr&eacute;cipitait et le plomb restait &agrave; la surface. Les
+Catacombes &eacute;taient le r&eacute;cipient myst&eacute;rieux o&ugrave; s'amassait goutte &agrave; goutte
+le tr&eacute;sor de l'avenir.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient, comme on le sait, de vastes carri&egrave;res abandonn&eacute;es: Rome tout
+enti&egrave;re, avec ses maisons, ses palais, ses th&eacute;&acirc;tres, ses bains, ses
+cirques, ses aqueducs, en &eacute;tait sortie pierre &agrave; pierre; c'&eacute;taient les
+flancs qui avaient enfant&eacute; la ville de Romulus et de Scipion; mais, &agrave;
+compter d'Octave, et du jour o&ugrave; le marbre avait succ&eacute;d&eacute; &agrave; la pierre, les
+&eacute;chos de ces vastes galeries avaient cess&eacute; de retentir des pas des
+travailleurs. Le travertin &eacute;tait devenu trop vulgaire, et les empereurs
+avaient fait demander &agrave; Babylone son porphyre, &agrave; Th&egrave;bes son granit, et &agrave;
+Corinthe son airain: les cavernes immenses qui s'&eacute;tendaient au dessous
+de Rome &eacute;taient donc rest&eacute;es abandonn&eacute;es, d&eacute;sertes et oubli&eacute;es, lorsque,
+lentement et avec myst&egrave;re, le christianisme naissant les repeupla:
+d'abord elles furent un temple, puis un asile, puis une cit&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; Act&eacute; et le vieillard y descendirent, ce n'&eacute;tait encore
+qu'un asile: tout ce qui &eacute;tait esclave, tout ce qui &eacute;tait malheureux,
+tout ce qui &eacute;tait proscrit, &eacute;tait s&ucirc;r d'y trouver un refuge, des
+consolations et une tombe; aussi des familles tout enti&egrave;res s'y &eacute;taient
+abrit&eacute;es dans l'ombre, et d&eacute;j&agrave; les adeptes de la foi nouvelle se
+comptaient par milliers; mais au milieu de la foule immense qui couvrait
+la surface de Rome, nul n'avait pens&eacute; &agrave; remarquer cette infiltration
+souterraine, qui n'&eacute;tait pas assez consid&eacute;rable pour appara&icirc;tre &agrave; la
+superficie de la soci&eacute;t&eacute; et faire baisser le niveau de la population.</p>
+
+<p>Qu'on ne croie pas cependant que la vie des premiers chr&eacute;tiens ne f&ucirc;t
+occup&eacute;e qu'&agrave; se soustraire aux pers&eacute;cutions qui commen&ccedil;aient &agrave; na&icirc;tre;
+elle se rattachait par la sympathie, par la pi&eacute;t&eacute;, par le courage, &agrave;
+tous les &eacute;v&eacute;nements qui mena&ccedil;aient les fr&egrave;res qu'une n&eacute;cessit&eacute;
+quelconque avait retenus dans les murailles de la ville pa&iuml;enne.</p>
+
+<p>Souvent, lorsqu'un danger apparaissait, le n&eacute;ophyte de la cit&eacute;
+sup&eacute;rieure sentait monter jusqu'&agrave; lui une aide inattendue; une trappe
+invisible s'ouvrait sous ses pieds et se refermait sur sa t&ecirc;te; la porte
+de son cachot tournait myst&eacute;rieusement sur ses gonds, et le ge&ocirc;lier
+fuyait avec la victime; ou bien lorsque la col&egrave;re &eacute;tait si prompte que,
+semblable &agrave; la foudre, elle avait frapp&eacute; en m&ecirc;me temps que l'&eacute;clair
+avait paru; lorsque le n&eacute;ophyte &eacute;tait devenu martyr, soit qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+&eacute;trangl&eacute; dans la prison de Tullus, soit que sa t&ecirc;te f&ucirc;t tomb&eacute;e sur la
+place publique, soit qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pr&eacute;cipit&eacute; du haut de la roche
+Tarp&eacute;ienne, soit enfin qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mis en croix sur le mont Esquilin;
+profitant des t&eacute;n&egrave;bres de la nuit, quelques vieillards prudents,
+quelques jeunes gens aventureux, et parfois m&ecirc;me quelques femmes
+timides, gravissant par des sentiers d&eacute;tourn&eacute;s la montagne maudite o&ugrave;
+l'on jetait les cadavres des condamn&eacute;s, afin qu'ils y fussent d&eacute;vor&eacute;s
+par les b&ecirc;tes f&eacute;roces et les oiseaux de proie, allaient enlever les
+corps mutil&eacute;s, et les apportaient religieusement dans les Catacombes, o&ugrave;
+d'objets de haine et d'ex&eacute;cration qu'ils avaient &eacute;t&eacute; pour leurs
+pers&eacute;cuteurs, ils devenaient un objet d'adoration, de respect pour leurs
+fr&egrave;res, qui s'exhortaient l'un l'autre &agrave; vivre et &agrave; mourir, comme l'&eacute;lu
+qui les avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s au ciel avait v&eacute;cu et &eacute;tait mort sur la terre.</p>
+
+<p>Souvent il arrivait aussi que la mort, lasse de frapper au soleil,
+venait choisir quelque victime dans les Catacombes; dans ce cas, ce
+n'&eacute;tait pas une m&egrave;re, un fils, une &eacute;pouse, qui perdait un p&egrave;re ou un
+mari: c'&eacute;tait une famille tout enti&egrave;re qui pleurait un enfant; alors on
+le couchait dans son linceul; si c'&eacute;tait une jeune fille, on la
+couronnait de roses: si c'&eacute;tait un homme ou un vieillard, on lui mettait
+une palme &agrave; la main, le pr&ecirc;tre disait sur lui les pri&egrave;res des morts;
+puis on l'&eacute;tendait doucement dans la tombe de pierre, creus&eacute;e d'avance,
+et o&ugrave; il allait dormir dans l'attente de la r&eacute;surrection &eacute;ternelle:
+c'&eacute;taient l&agrave; les cercueils qu'Act&eacute; avait vus en entrant pour la premi&egrave;re
+fois sous ces vo&ucirc;tes inconnues; alors ils lui avaient inspir&eacute; une
+terreur profonde qui bient&ocirc;t se changea en m&eacute;lancolie: la jeune fille,
+encore pa&iuml;enne par le c&oelig;ur, mais d&eacute;j&agrave; chr&eacute;tienne par l'&acirc;me, s'arr&ecirc;tait
+quelquefois des heures enti&egrave;res devant ces tombes, o&ugrave; une m&egrave;re, une
+&eacute;pouse, ou une fille d&eacute;sol&eacute;es, avaient grav&eacute;, &agrave; la pointe du couteau, le
+nom de la personne aim&eacute;e, et quelque symbole religieux, quelque
+inscription sainte, qui exprimaient leur douleur ou leur esp&eacute;rance. Sur
+presque tous, c'&eacute;tait une croix, embl&egrave;me de r&eacute;signation pour les hommes,
+auxquels elle racontait les souffrances d'un Dieu; puis encore le
+chandelier aux sept branches qui br&ucirc;lait dans le temple de J&eacute;rusalem, ou
+bien la colombe de l'arche, douce messag&egrave;re de mis&eacute;ricorde, qui rapporte
+&agrave; la terre la branche d'olivier qu'elle a &eacute;t&eacute; cueillir dans les jardins
+du ciel.</p>
+
+<p>Mais d'autres fois aussi, ses souvenirs de bonheur revenaient plus vifs
+et plus puissants dans le c&oelig;ur d'Act&eacute;: alors elle &eacute;piait les rayons du
+jour et elle &eacute;coutait les bruits de la terre; alors elle allait
+s'asseoir seule et isol&eacute;e, adoss&eacute;e &agrave; quelque pilier massif, et, les
+mains crois&eacute;es, le front appuy&eacute; sur les genoux, couverte d'un long
+voile, elle e&ucirc;t sembl&eacute;, &agrave; ceux qui passaient pr&egrave;s d'elle, une statue
+assise sur un tombeau, si parfois on n'e&ucirc;t pas entendu un soupir sortir
+de sa bouche, si l'on n'e&ucirc;t pas vu courir par tout son corps un
+fr&eacute;missement de douleur. Alors, Paul, qui seul savait ce qui se passait
+dans cette &acirc;me, Paul, qui avait vu le Christ pardonner &agrave; la Madeleine,
+s'en remettait au temps et &agrave; Dieu de fermer cette blessure, et, la
+voyant ainsi muette et immobile, disait aux plus pures des jeunes
+vierges:</p>
+
+<p>&mdash;Priez pour cette femme, afin que le Seigneur lui pardonne et qu'elle
+soit un jour une des v&ocirc;tres, et qu'&agrave; son tour elle prie avec vous; les
+jeunes filles ob&eacute;issaient, et, soit que leurs pri&egrave;res montassent au
+ciel, soit que les pleurs adoucissent l'amertume de la douleur, on
+voyait bient&ocirc;t la jeune Grecque rejoindre ses jeunes compagnes, le
+sourire sur les l&egrave;vres et les larmes dans les yeux.</p>
+
+<p>Cependant, tandis que les chr&eacute;tiens cach&eacute;s dans les Catacombes vivaient
+de cette vie de charit&eacute;, de pros&eacute;lytisme et d'attente, les &eacute;v&eacute;nements se
+pressaient au-dessus de leur t&ecirc;te: le monde pa&iuml;en tout entier chancelait
+comme un homme ivre, et N&eacute;ron, prince du festin et roi de l'orgie, se
+gorgeait de plaisirs, de vin et de sang. La mort d'Agrippine avait bris&eacute;
+le dernier frein qui pouvait le retenir encore par cette crainte
+d'enfant que le jeune homme garde pour sa m&egrave;re; mais du moment o&ugrave; la
+flamme du b&ucirc;cher s'&eacute;tait &eacute;teinte, toute pudeur, toute conscience, tout
+remords avaient paru s'&eacute;teindre avec elle. Il avait voulu rester &agrave;
+Bauli; car, aux sentiments g&eacute;n&eacute;reux disparus avait succ&eacute;d&eacute; la crainte,
+et N&eacute;ron, quelque m&eacute;pris qu'il e&ucirc;t des hommes, quelque impi&eacute;t&eacute; qu'il
+profess&acirc;t pour les dieux, ne pouvait penser qu'un pareil crime ne
+soul&egrave;verait pas contre lui la haine des uns et la col&egrave;re des autres; il
+demeurait donc loin de Naples et de Rome, attendant les nouvelles que
+lui rapporteraient ses courriers; mais il avait dout&eacute; &agrave; tort de la
+bassesse du s&eacute;nat, et bient&ocirc;t une d&eacute;putation des patriciens et des
+chevaliers vint le f&eacute;liciter d'avoir &eacute;chapp&eacute; &agrave; ce p&eacute;ril nouveau et
+impr&eacute;vu, et lui annoncer que non seulement Rome, mais toutes les villes
+de l'empire, encombraient les temples de leurs envoy&eacute;s et t&eacute;moignaient
+leur joie par des sacrifices. Quant aux dieux, s'il faut en croire
+Tacite, qui pourrait bien leur avoir pr&ecirc;t&eacute; un peu de son rigorisme et de
+sa s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, ils furent moins faciles: &agrave; d&eacute;faut du remords, ils
+envoy&egrave;rent l'insomnie au parricide, et pendant cette insomnie il
+entendait le retentissement d'une trompette sur le sommet des coteaux
+voisins, et des cris lamentables, inconnus et sans cause, arrivaient
+jusqu'&agrave; lui, venant du c&ocirc;t&eacute; du tombeau de sa m&egrave;re. En cons&eacute;quence, il
+&eacute;tait reparti pour Naples.</p>
+
+<p>L&agrave; il avait retrouv&eacute; Popp&eacute;e, et avec elle la haine contre Octavie, cette
+malheureuse s&oelig;ur de Britannicus, pauvre enfant qui, arrach&eacute;e &agrave; celui
+qu'elle aimait avec une puret&eacute; de vierge, avait &eacute;t&eacute; pouss&eacute;e par
+Agrippine dans les bras de N&eacute;ron; pauvre &eacute;pouse dont le deuil avait
+commenc&eacute; le jour des noces, qui n'entra dans la maison conjugale que
+pour y voir mourir, empoisonn&eacute;s, son p&egrave;re et son fr&egrave;re, que pour y
+lutter vainement contre une ma&icirc;tresse plus puissante, et qui, loin de
+Rome, restait &agrave; vingt ans exil&eacute;e dans l'&icirc;le de Pandataire: d&eacute;j&agrave; s&eacute;par&eacute;e
+de la vie par le pressentiment de la mort, et n'ayant pour toute cour
+que des centurions et des soldats, cour terrible, aux regards
+incessamment tourn&eacute;s vers Rome, et qui n'attendait qu'un ordre, un
+geste, un signe, pour que chaque flatteur devint un bourreau. H&eacute; bien!
+c'&eacute;tait cette vie, toute isol&eacute;e, malheureuse et ignor&eacute;e qu'elle &eacute;tait,
+qui tourmentait encore Popp&eacute;e au milieu de ses splendeurs adult&egrave;res et
+de son pouvoir sans bornes: car la beaut&eacute;, la jeunesse et les malheurs
+d'Octavie l'avaient faite populaire: les Romains la plaignaient
+instinctivement, et par ce sentiment naturel &agrave; l'homme qui s'apitoie
+devant la faiblesse qui souffre; mais cet int&eacute;r&ecirc;t lui-m&ecirc;me pouvait
+contribuer &agrave; la perdre, et jamais &agrave; la sauver, car il &eacute;tait plus tendre
+que fort, et pareil &agrave; celui qu'on &eacute;prouve pour une gazelle bless&eacute;e ou
+pour une fleur bris&eacute;e sur sa tige.</p>
+
+<p>Aussi N&eacute;ron, malgr&eacute; son indiff&eacute;rence pour Octavie et les instances de
+Popp&eacute;e, h&eacute;sitait-il &agrave; frapper. Il y a de ces crimes si inutiles, que
+l'homme le plus cruel h&eacute;site &agrave; les commettre, car ce que le coupable
+couronn&eacute; craint, ce n'est pas le remords, mais c'est le manque d'excuse.
+La courtisane comprit donc ce qui retenait l'empereur, car, sachant que
+ce n'&eacute;tait ni l'amour ni la piti&eacute;, elle se mit en qu&ecirc;te de la v&eacute;ritable
+cause, et ne tarda point &agrave; la deviner; aussi un jour une s&eacute;dition
+&eacute;clata, le nom d'Octavie fut prononc&eacute; avec des cris qui demandaient son
+retour; les statues de Popp&eacute;e furent renvers&eacute;es et tra&icirc;n&eacute;es dans la
+boue; puis vint une troupe d'hommes arm&eacute;s de fouets, qui dispersa les
+rebelles et repla&ccedil;a les effigies de Popp&eacute;e sur leurs pi&eacute;destaux: ce
+soul&egrave;vement avait dur&eacute; une heure, et co&ucirc;t&eacute; un million; ce n'&eacute;tait pas
+payer trop cher la t&ecirc;te d'une rivale.</p>
+
+<p>Car cette d&eacute;monstration c'&eacute;tait tout ce qu'il fallait &agrave; Popp&eacute;e. Popp&eacute;e
+&eacute;tait &agrave; Rome, elle accourut &agrave; Naples: elle fuyait les assassins pay&eacute;s
+par Octavie, disait-elle; elle &eacute;tait ravissante de frayeur, elle se jeta
+aux genoux de N&eacute;ron. N&eacute;ron envoya l'ordre &agrave; Octavie de se donner la
+mort.</p>
+
+<p>En vain la pauvre exil&eacute;e offrit-elle de se r&eacute;duire aux titres de veuve
+et de s&oelig;ur; en vain invoqua-t-elle le nom des Germanicus, leurs a&iuml;eux
+communs, celui d'Agrippine qui, tant qu'elle avait v&eacute;cu elle-m&ecirc;me, avait
+veill&eacute; sur ses jours; tout fut inutile, et comme elle h&eacute;sitait &agrave; ob&eacute;ir,
+et qu'elle n'osait se frapper elle-m&ecirc;me, on lui lia les bras, on lui
+ouvrit les quatre veines, puis on lui coupa toutes les autres art&egrave;res,
+car le sang, glac&eacute; par la peur, tardait &agrave; couler, et, comme il ne venait
+pas encore, on l'&eacute;touffa &agrave; la vapeur d'un bain bouillant. Enfin, pour
+qu'elle ne dout&acirc;t pas du meurtre, de peur qu'elle n'e&ucirc;t l'id&eacute;e qu'on
+avait substitu&eacute; une victime vulgaire &agrave; la victime imp&eacute;riale, on s&eacute;para
+la t&ecirc;te du corps, et on la porta &agrave; Popp&eacute;e qui la posa sur ses genoux,
+lui rouvrit les paupi&egrave;res, et qui croyant peut-&ecirc;tre voir une menace dans
+ce regard atone et glac&eacute;, lui enfon&ccedil;a dans les yeux les &eacute;pingles d'or
+qui retenaient sa chevelure.</p>
+
+<p>Enfin N&eacute;ron revint &agrave; Rome, et sa folie et sa dissolution furent port&eacute;es
+&agrave; leur comble: il y eut des jeux o&ugrave; des s&eacute;nateurs combattirent &agrave; la
+place des gladiateurs, des combats de chant, o&ugrave; l'on punit de mort ceux
+qui n'applaudissaient pas; un incendie qui br&ucirc;la la moiti&eacute; de Rome, et
+que N&eacute;ron regarda en battant des mains et en chantant sur une lyre:
+enfin, Popp&eacute;e comprit qu'il &eacute;tait temps de retenir celui qu'elle avait
+excit&eacute;; que des plaisirs si inou&iuml;s et si monstrueux nuisaient &agrave; son
+influence toute bas&eacute;e sur les plaisirs. Sous le pr&eacute;texte de sa
+grossesse, elle refusa d'aller au th&eacute;&acirc;tre un jour que N&eacute;ron devait y
+chanter: ce refus blessa l'artiste, il parla en empereur, Popp&eacute;e r&eacute;sista
+en favorite, et N&eacute;ron, impatient&eacute;, la tua d'un coup de pied.</p>
+
+<p>Alors N&eacute;ron pronon&ccedil;a son &eacute;loge &agrave; la tribune, et, ne pouvant la louer sur
+ses vertus, il la loua sur sa beaut&eacute;: puis il commanda lui-m&ecirc;me les
+obs&egrave;ques, ne voulant pas que le corps f&ucirc;t br&ucirc;l&eacute;, mais embaum&eacute; &agrave; la
+mani&egrave;re des rois d'Orient; et Pline le naturaliste assure que l'Arabie
+en un an ne produit pas autant d'encens et de myrrhe qu'en consomma
+l'empereur pour les divines fun&eacute;railles de celle qui ferrait ses mules
+avec de l'or, et &eacute;puisait tous les jours pour ses bains le lait de 500
+&acirc;nesses.</p>
+
+<p>Les larmes des mauvais rois retombent sur les peuples en pluie de sang;
+N&eacute;ron accusa les chr&eacute;tiens de ses propres crimes, et une nouvelle
+pers&eacute;cution commen&ccedil;a, plus terrible encore que les pr&eacute;c&eacute;dentes.</p>
+
+<p>Alors le z&egrave;le des cat&eacute;chum&egrave;nes redoubla avec le danger: chaque jour
+c'&eacute;taient de nouvelles veuves et de nouveaux orphelins &agrave; consoler;
+chaque nuit c'&eacute;taient de nouveaux corps &agrave; soustraire aux b&ecirc;tes f&eacute;roces
+et aux oiseaux de proie. Enfin, N&eacute;ron s'aper&ccedil;ut qu'on lui volait ses
+cadavres: il mit une garde autour du mont Esquilin, et une nuit que
+quelques chr&eacute;tiens, conduits par Paul, venaient, comme d'habitude,
+remplir leur mission sainte, une troupe de soldats cach&eacute;s dans un ravin
+de la montagne tomba sur eux &agrave; l'improviste et les fit prisonniers, &agrave;
+l'exception d'un seul: celui-l&agrave;, c'&eacute;tait Silas.</p>
+
+<p>Il courut aux Catacombes, et arriva comme les fid&egrave;les se rassemblaient
+pour la pri&egrave;re. Il leur annon&ccedil;a la nouvelle fatale, et tous tomb&egrave;rent &agrave;
+genoux pour implorer le Seigneur. Act&eacute; seule resta debout, car le Dieu
+des chr&eacute;tiens n'&eacute;tait pas encore son Dieu. Quelques-uns cri&egrave;rent &agrave;
+l'impi&eacute;t&eacute; et &agrave; l'ingratitude; mais Act&eacute; &eacute;tendit le bras sur la foule
+pour r&eacute;clamer le silence, et, lorsqu'elle fut ob&eacute;ie:</p>
+
+<p>&mdash;Demain, dit-elle, j'irai &agrave; Rome, et je t&acirc;cherai de le sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Silas, j'y retourne ce soir pour mourir avec lui, si tu ne
+r&eacute;ussis pas.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIV" id="Chapitre_XIV"></a><a href="#table">Chapitre XIV</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain matin, Act&eacute;, selon sa promesse, sortit des Catacombes et
+prit le chemin de Rome; elle &eacute;tait seule et &agrave; pied, v&ecirc;tue d'une longue
+stole qui tombait de son cou &agrave; ses pieds, et couverte d'un voile qui lui
+cachait le visage; dans sa ceinture, elle avait pass&eacute; un poignard court
+et aigu, car elle craignait d'&ecirc;tre insult&eacute;e par quelque chevalier ivre
+ou quelque soldat brutal: puis, si elle ne r&eacute;ussissait pas dans son
+entreprise, si elle n'obtenait pas la gr&acirc;ce de Paul, qu'elle venait
+solliciter, elle demanderait &agrave; le voir et lui donnerait cette arme, afin
+qu'il &eacute;chapp&acirc;t &agrave; un supplice terrible et honteux. C'&eacute;tait donc encore,
+comme on le voit, la jeune fille de l'Acha&iuml;e, n&eacute;e pour &ecirc;tre pr&ecirc;tresse de
+Diane et de Minerve, nourrie dans les id&eacute;es et dans les exemples pa&iuml;ens,
+se rappelant toujours Annibal buvant le poison, Caton s'ouvrant les
+entrailles, et Brutus se jetant sur son &eacute;p&eacute;e; elle ignorait que la
+religion nouvelle d&eacute;fendait le suicide et glorifiait le martyre, et que
+ce qui &eacute;tait une honte aux yeux des gentils &eacute;tait une apoth&eacute;ose aux
+regards des fid&egrave;les.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;e &agrave; quelques pas de la porte M&eacute;troni, au-del&agrave; de laquelle se
+poursuivait dans Rome m&ecirc;me la vall&eacute;e d'&Eacute;g&eacute;rie, qu'elle avait suivie
+depuis les Catacombes, elle sentit ses genoux faiblir et son c&oelig;ur
+battre avec tant de violence, qu'elle fut contrainte, pour ne pas
+tomber, de s'appuyer contre un arbre; elle allait revoir celui qu'elle
+n'avait pas revu depuis la terrible soir&eacute;e des f&ecirc;tes de Minerve.
+Retrouverait-elle Lucius ou N&eacute;ron, le vainqueur des jeux olympiques ou
+l'empereur, un amant ou un juge? Quant &agrave; elle, elle sentait que cette
+esp&egrave;ce d'engourdissement dans lequel &eacute;tait tomb&eacute; son c&oelig;ur, pendant ce
+long s&eacute;jour dans les Catacombes, tenait au froid, au silence et aux
+t&eacute;n&egrave;bres de cette demeure, et qu'il se reprenait &agrave; la vie en retrouvant
+le jour et la lumi&egrave;re, et s'&eacute;panouissait de nouveau &agrave; l'amour comme une
+fleur au soleil.</p>
+
+<p>Au reste, comme nous l'avons dit, tout ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; &agrave; la surface
+de la terre avait eu un &eacute;cho dans les Catacombes, mais &eacute;cho fugitif,
+&eacute;loign&eacute;, trompeur; Act&eacute; avait donc appris l'assassinat d'Octavie et la
+mort de Popp&eacute;e; mais tous ces d&eacute;tails inf&acirc;mes que les historiens nous
+ont transmis &eacute;taient encore enferm&eacute;s dans un cercle de bourreaux et de
+courtisans, au-del&agrave; duquel n'avaient transpir&eacute; que de sourdes rumeurs et
+des r&eacute;cits tronqu&eacute;s: la mort seule des rois arrache le voile qui couvre
+leur vie, et ce n'est que lorsque Dieu a fait de leur majest&eacute; un cadavre
+impuissant, que la v&eacute;rit&eacute;, exil&eacute;e de leur palais, revient s'asseoir sur
+leur tombe. Tout ce qu'Act&eacute; savait, c'est que l'empereur n'avait plus ni
+femme ni ma&icirc;tresse, et qu'une esp&eacute;rance sourde lui disait qu'il avait
+peut-&ecirc;tre gard&eacute; dans un coin de son c&oelig;ur le souvenir de cet amour qui,
+&agrave; elle, &eacute;tait toute son &acirc;me.</p>
+
+<p>Elle se remit donc promptement et franchit la porte de la ville: c'&eacute;tait
+par une belle et chaude matin&eacute;e de juillet, le XV des Calendes, jour
+d&eacute;sign&eacute; parmi les jours heureux. C'&eacute;tait &agrave; la deuxi&egrave;me heure du matin,
+qui correspond chez nous &agrave; la septi&egrave;me heure, d&eacute;sign&eacute;e parmi les heures
+heureuses aussi. Soit que cette co&iuml;ncidence de dates propices conduis&icirc;t
+chacun &agrave; l'accomplissement de ses affaires ou de ses plaisirs, soit
+qu'une f&ecirc;te promise attir&acirc;t la foule, soit qu'un spectacle inattendu f&ucirc;t
+venu tirer le peuple de ses occupations journali&egrave;res et matinales, les
+rues &eacute;taient encombr&eacute;es de promeneurs qui presque tous se dirigeaient
+vers le Forum.</p>
+
+<p>Act&eacute; les suivit. C'&eacute;tait le chemin du Palatin, et c'&eacute;tait au Palatin
+qu'elle comptait trouver N&eacute;ron. Tout enti&egrave;re au sentiment que lui
+inspirait cette prochaine entrevue, elle marchait sans voir et sans
+entendre, c&ocirc;toyant la longue rue qui s'&eacute;tendait entre le Coello et
+l'Aventin, et qui &eacute;tait tapiss&eacute;e d'&eacute;toffes pr&eacute;cieuses et jonch&eacute;e de
+fleurs comme dans les solennit&eacute;s publiques; en arrivant &agrave; l'angle du
+Palatin, elle vit les dieux de la patrie rev&ecirc;tus de leurs v&ecirc;tements de
+f&ecirc;te, et le front ceint de leurs couronnes de gazon, de ch&ecirc;ne et de
+laurier; elle prit alors &agrave; droite, et bient&ocirc;t se trouva sur la voie
+Sacr&eacute;e, o&ugrave; elle avait pass&eacute; en triomphe lors de sa premi&egrave;re entr&eacute;e &agrave;
+Rome. La foule devenait de plus en plus nombreuse et press&eacute;e, elle se
+dirigeait vers le Capitole o&ugrave; semblait se pr&eacute;parer quelque splendide
+solennit&eacute;; mais qu'importait &agrave; Act&eacute; ce qui se passait au Capitole,
+c'&eacute;tait Lucius qu'elle cherchait. Lucius habitait la maison dor&eacute;e;
+aussi, arriv&eacute;e &agrave; la hauteur du temple de R&eacute;mus et de Romulus, elle prit
+&agrave; gauche, passa rapidement entre les temples de Phoeb&eacute; et de Jupiter
+Stator, monta l'escalier qui conduisait au Palatin, et se trouva sous le
+vestibule de la maison dor&eacute;e.</p>
+
+<p>L&agrave; commen&ccedil;a pour elle la premi&egrave;re r&eacute;v&eacute;lation de la sc&egrave;ne &eacute;trange qui
+allait se passer sous ses yeux. Un lit magnifique &eacute;tait dress&eacute; en face
+de la porte de l'atrium, il &eacute;tait recouvert de pourpre tyrienne broch&eacute;e
+d'or, &eacute;lev&eacute; sur un pi&eacute;destal d'ivoire incrust&eacute; d'&eacute;caille, et drap&eacute;
+d'&eacute;toffes attaliques, qui l'abritaient comme une tente. Act&eacute; fr&eacute;mit de
+tout son corps, une sueur froide s'amassa sur son front, un nuage passa
+devant ses yeux; ce lit, expos&eacute; aux regards de la multitude, c'&eacute;tait un
+lit nuptial; cependant elle voulut douter; elle s'approcha d'un esclave
+et lui demanda quel &eacute;tait ce lit, et l'esclave r&eacute;pondit que c'&eacute;tait
+celui de N&eacute;ron qui se mariait &agrave; cette heure au temple de Jupiter
+Capitolin.</p>
+
+<p>Alors il se fit dans l'&acirc;me de la jeune fille un terrible et soudain
+retour vers la passion insens&eacute;e qui l'avait perdue: elle oublia tout,
+les Catacombes qui lui avaient donn&eacute; un asile, les chr&eacute;tiens qui avaient
+mis leur espoir en elle, et le danger de Paul qui l'avait sauv&eacute;e et
+qu'elle &eacute;tait venue pour sauver &agrave; son tour: elle porta la main &agrave; ce
+poignard qu'elle avait pris comme une d&eacute;fense &agrave; la pudeur ou une
+ressource contre la honte, et, bondissante et le c&oelig;ur plein de
+jalousie, elle descendit l'escalier, et s'&eacute;lan&ccedil;a vers le Capitole pour
+voir la nouvelle rivale qui, au moment o&ugrave; elle allait le reprendre
+peut-&ecirc;tre, lui enlevait le c&oelig;ur de son amant. La foule &eacute;tait immense,
+et cependant avec cette puissance que donne une passion r&eacute;elle, elle s'y
+ouvrit un passage, car il &eacute;tait facile de voir, quoique sa rica lui
+cach&acirc;t enti&egrave;rement le visage, que cette femme au pas ferme et rapide
+marchait vers un but important et ne permettait pas qu'on l'arr&ecirc;t&acirc;t dans
+sa route. Elle suivit ainsi la voie Sacr&eacute;e, jusqu'au point o&ugrave; elle
+bifurquait sous l'arc de Scipion, et, prenant le chemin le plus court,
+c'est-&agrave;-dire celui qui passait entre les prisons publiques et le temple
+de la Concorde, elle entra d'un pas ferme dans le temple de Jupiter
+Capitolin. Alors, au pied de la statue du dieu, entour&eacute;s des dix t&eacute;moins
+exig&eacute;s par la loi, et qui &eacute;taient choisis parmi les plus nobles
+patriciens, assis chacun sur un si&egrave;ge recouvert de la toison d'une
+brebis qui avait servi de victime, elle vit les fianc&eacute;s, la t&ecirc;te voil&eacute;e,
+de sorte que d'abord elle ne put reconna&icirc;tre quelle &eacute;tait cette femme;
+mais au m&ecirc;me instant le grand pontife, assist&eacute; du flamine de Jupiter,
+apr&egrave;s avoir fait une libation de lait et de vin miell&eacute;, s'avan&ccedil;a vers
+l'empereur et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Lucius Domitius Claudius N&eacute;ron, je te donne Sabina; sois son &eacute;poux,
+son ami, son tuteur et son p&egrave;re; je te fais ma&icirc;tre de tous ses biens et
+je les confie &agrave; ta bonne foi.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il mit la main de la femme dans celle de l'&eacute;poux, et
+releva son voile pour que chacun p&ucirc;t saluer la nouvelle imp&eacute;ratrice.
+Alors, Act&eacute;, qui avait dout&eacute; tant qu'elle n'avait entendu que le nom,
+fut forc&eacute; de croire enfin, lorsqu'elle vit le visage. C'&eacute;tait bien la
+jeune fille du vaisseau et du bain, c'&eacute;tait bien Sabina, la s&oelig;ur de
+Sporus. &Agrave; la face des dieux et des hommes, l'empereur &eacute;pousait une
+esclave!...</p>
+
+<p>Alors Act&eacute; se rendit compte du sentiment &eacute;trange qu'elle avait toujours
+ressenti pour cet &ecirc;tre myst&eacute;rieux: c'&eacute;tait une r&eacute;pulsion
+pressentimentale, c'&eacute;tait une de ces haines instinctives, comme les
+femmes en ont pour les femmes qui doivent &ecirc;tre leurs rivales un jour.
+N&eacute;ron &eacute;pousait cette jeune fille qu'il lui avait donn&eacute;e, qui l'avait
+servie, qui avait &eacute;t&eacute; son esclave&mdash;qui d&eacute;j&agrave; peut-&ecirc;tre alors partageait
+avec elle l'amour de son amant&mdash;sur laquelle elle avait eu droit de vie
+et de mort, et qu'elle n'avait pas &eacute;touff&eacute;e entre ses mains comme un
+serpent qui devait un jour lui d&eacute;vorer le c&oelig;ur. Oh! cela &eacute;tait
+impossible: elle reporta une seconde fois sur elle ses yeux pleins de
+doute; mais le pr&ecirc;tre ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;, c'&eacute;tait bien Sabina, Sabina
+en costume de mari&eacute;e, rev&ecirc;tue de la tunique blanche unie, et orn&eacute;e de
+bandelettes, la taille serr&eacute;e par la ceinture de laine de brebis dont la
+rupture &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e &agrave; son &eacute;poux, les cheveux travers&eacute;s par le javelot
+d'or qui rappelait l'enl&egrave;vement des Sabines, et les &eacute;paules couvertes du
+voile couleur de flamme, ornement nuptial que la fianc&eacute;e ne porte qu'un
+jour, et qui fut de tous temps choisi comme un heureux pr&eacute;sage, parce
+qu'il est la parure habituelle de la femme du flamine, &agrave; qui les lois
+interdisent le divorce.</p>
+
+<p>En ce moment les mari&eacute;s se relev&egrave;rent et sortirent du temple: ils
+&eacute;taient attendus &agrave; la porte par des chevaliers romains portant les
+quatre divinit&eacute;s protectrices des mariages: et par quatre femmes de la
+premi&egrave;re noblesse de Rome portant chacune une torche en bois de pin.
+Tigellin les attendait sur le seuil avec la dot de la nouvelle &eacute;pouse.
+N&eacute;ron la re&ccedil;ut, mit sur la t&ecirc;te de Sabina la couronne, et sur ses
+&eacute;paules le manteau des imp&eacute;ratrices, puis il monta avec elle dans une
+liti&egrave;re splendide et d&eacute;couverte, l'embrassant aux yeux de tous et aux
+applaudissements du peuple, parmi lesquels on distinguait les voix
+courtisanesques des Grecs qui, dans leur langage fait pour la flatterie,
+osaient &eacute;mettre des v&oelig;ux pour la f&eacute;condit&eacute; de cette &eacute;trange union.</p>
+
+<p>Act&eacute; les suivit, croyant qu'ils allaient rentrer &agrave; la maison dor&eacute;e;
+mais, en arrivant au bas du Capitole, ils tourn&egrave;rent par le Vicus
+Tuscus, travers&egrave;rent le V&eacute;labre, gagn&egrave;rent le quartier d'Argil&egrave;te, et
+entr&egrave;rent dans le Champ-de-Mars par la porte triomphale. C'est ainsi
+qu'aux f&ecirc;tes sigillaires de Rome, N&eacute;ron voulait montrer au peuple sa
+nouvelle imp&eacute;ratrice. Aussi la conduisit-il au forum Olitorium, au
+th&eacute;&acirc;tre de Pomp&eacute;e, aux portiques d'Octavie. Act&eacute; les suivit partout,
+sans les perdre un instant des yeux, aux march&eacute;s, aux temples, aux
+promenades. Un d&icirc;ner magnifique &eacute;tait offert &agrave; la colline des Jardins.
+Elle se tint debout contre un arbre pendant tout le temps que dura le
+d&icirc;ner. Ils revinrent par le forum de C&eacute;sar, o&ugrave; le s&eacute;nat les attendait
+pour les complimenter. Elle &eacute;couta la harangue, appuy&eacute;e &agrave; la statue du
+dictateur; tout le jour se passa ainsi, car ce ne fut que vers le soir
+qu'ils reprirent le chemin du palais; et tout le jour Act&eacute; demeura
+debout, sans prendre de nourriture, sans penser ni &agrave; la fatigue ni &agrave; la
+faim, soutenue par le feu de la jalousie qui br&ucirc;lait son c&oelig;ur, et qui
+courait par toutes ses veines. Ils rentr&egrave;rent enfin &agrave; la maison dor&eacute;e,
+Act&eacute; y entra avec eux: c'&eacute;tait chose facile, toutes les portes en
+&eacute;taient ouvertes, car N&eacute;ron, au contraire de Tib&egrave;re, ne craignait pas le
+peuple. Il y a plus, ses prodigalit&eacute;s, ses jeux, ses spectacles, sa
+cruaut&eacute; m&ecirc;me, qui ne frappait que des t&ecirc;tes &eacute;lev&eacute;es ou des ennemis des
+croyances pa&iuml;ennes, l'avaient fait aimer de la foule, et aujourd'hui
+encore c'est peut-&ecirc;tre, &agrave; Rome, l'empereur dont le nom est rest&eacute; le plus
+populaire.</p>
+
+<p>Act&eacute; connaissait l'int&eacute;rieur du palais pour l'avoir parcouru avec
+Lucius; son v&ecirc;tement et son voile blanc lui donnaient l'apparence d'une
+des jeunes compagnes de Sabina; nul ne fit donc attention &agrave; elle, et
+tandis que l'empereur et l'imp&eacute;ratrice passaient dans le triclinium pour
+y faire la coena, elle se glissa dans la chambre nuptiale, o&ugrave; le lit
+avait &eacute;t&eacute; report&eacute;, et se cacha derri&egrave;re un de ses rideaux.</p>
+
+<p>Elle resta l&agrave; deux heures, immobile, muette, sans que son souffle fit
+vaciller l'&eacute;toffe flottante qui pendait devant elle; pourquoi &eacute;tait-elle
+venue, elle n'en savait rien; mais pendant ces deux heures, sa main ne
+quitta pas le manche de son poignard. Enfin, elle entendit un l&eacute;ger
+bruit, des pas de femmes s'approchaient dans le corridor, la porte
+s'ouvrit, et Sabina, conduite par une matrone romaine, d'une des
+premi&egrave;res et des plus anciennes familles, nomm&eacute;e Calvia Crispinella, et
+qui lui servait de m&egrave;re, comme Tigellin lui avait servi de p&egrave;re, entra
+dans la chambre, avec son v&ecirc;tement de noces, except&eacute; la ceinture de
+laine, que N&eacute;ron avait rompue pendant le repas pour que Calvia p&ucirc;t &ocirc;ter
+la toilette de la mari&eacute;e; elle commen&ccedil;a par d&eacute;nouer les fausses nattes
+tress&eacute;es sur le haut de sa t&ecirc;te en forme de tour, et ses cheveux
+retomb&egrave;rent sur ses &eacute;paules; puis elle lui &ocirc;ta le flammeum; enfin, elle
+d&eacute;tacha la robe, de sorte que la jeune fille resta avec une simple
+tunique, et, chose &eacute;trange, &agrave; mesure que ces diff&eacute;rents ornements
+&eacute;taient enlev&eacute;s, une m&eacute;tamorphose inou&iuml;e semblait s'op&eacute;rer aux regards
+d'Act&eacute;: Sabina disparaissait pour faire place &agrave; Sporus, tel qu'Act&eacute;
+l'avait vu descendre du navire et marcher aupr&egrave;s de Lucius, avec sa
+tunique flottante, ses bras nus, ses longs cheveux. &Eacute;tait-ce un r&ecirc;ve,
+une r&eacute;alit&eacute;? Le fr&egrave;re et la s&oelig;ur ne faisaient-ils qu'un? Act&eacute;
+devenait-elle insens&eacute;e? Les fonctions de Calvia &eacute;taient achev&eacute;es, elle
+s'inclina devant son &eacute;trange imp&eacute;ratrice. L'&ecirc;tre androgyne, quel qu'il
+f&ucirc;t, la remercia, et la jeune Grecque reconnut la voix de Sporus aussi
+bien que celle de Sabina; enfin Calvia sortit. La nouvelle mari&eacute;e resta
+seule, regarda de tous les c&ocirc;t&eacute;s, et croyant n'&ecirc;tre vue ni entendue de
+personne, elle laissa tomber ses mains avec abattement et poussa un
+soupir, tandis que deux larmes coulaient de ses yeux; puis, avec un
+sentiment de d&eacute;go&ucirc;t profond, elle s'approcha du lit; mais au moment o&ugrave;
+elle mettait le pied sur la premi&egrave;re marche, elle recula &eacute;pouvant&eacute;e en
+jetant un grand cri: elle avait aper&ccedil;u, encadr&eacute;e dans les rideaux de
+pourpre, la figure p&acirc;le de la jeune Corinthienne, qui, se voyant
+d&eacute;couverte, et sentant que sa rivale allait lui &eacute;chapper, bondit jusqu'&agrave;
+elle comme une tigresse; mais l'&ecirc;tre qu'elle poursuivait &eacute;tait trop
+faible pour fuir ou pour se d&eacute;fendre; il tomba &agrave; genoux, &eacute;tendant les
+bras vers elle, et tremblant sous la lame du poignard qui brillait dans
+sa main; puis un rayon d'espoir passa tout &agrave; coup dans ses yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce toi Act&eacute;? est-ce toi? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est moi, r&eacute;pondit la jeune fille.... C'est moi, c'est Act&eacute;.
+Mais toi, qui es-tu? Es-tu Sabina? es-tu Sporus? es-tu un homme? es-tu
+une femme?.. R&eacute;ponds, parle mais parle donc!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! h&eacute;las! s'&eacute;cria l'eunuque en tombant &eacute;vanoui aux pieds d'Act&eacute;,
+h&eacute;las! je ne suis ni l'un ni l'autre.</p>
+
+<p>Act&eacute;, stup&eacute;faite, laissa &eacute;chapper son poignard.</p>
+
+<p>En ce moment la porte s'ouvrit, et plusieurs hommes entr&egrave;rent
+pr&eacute;cipitamment. C'&eacute;taient des esclaves qui venaient apporter autour du
+lit les statues des dieux protecteurs du mariage. Ils virent Sporus
+&eacute;vanoui, une femme &eacute;chevel&eacute;e, p&acirc;le et les yeux hagards, pench&eacute;e sur lui,
+et un poignard &agrave; terre: ils devin&egrave;rent tout, s'empar&egrave;rent d'Act&eacute;, et la
+conduisirent dans les prisons du palais, pr&egrave;s desquelles elle &eacute;tait
+pass&eacute;e pendant cette douce nuit o&ugrave; Lucius l'avait fait demander, et d'o&ugrave;
+elle avait entendu sortir de si plaintifs g&eacute;missements.</p>
+
+<p>Elle y retrouva Paul et Silas.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'attendais, dit Paul &agrave; Act&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;O mon p&egrave;re! s'&eacute;cria la jeune Corinthienne, j'&eacute;tais venue &agrave; Rome pour
+te sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Et, ne pouvant me sauver, tu veux mourir avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, dit la jeune fille avec honte, non, je t'ai oubli&eacute;; non,
+je suis indigne que tu m'appelles ta fille. Je suis une malheureuse
+insens&eacute;e qui ne m&eacute;rite ni piti&eacute; ni pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes donc toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne l'aime plus, mon p&egrave;re, car il est impossible que je l'aime
+encore: seulement, comme je te l'ai dit, je suis folle; oh! qui me
+tirera de ma folie! Il n'y a pas d'homme sur la terre, il n'y a pas de
+Dieu au ciel assez puissant pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Rappelle-toi l'enfant de l'esclave: celui qui gu&eacute;rit le corps peut
+gu&eacute;rir l'&acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais l'enfant de l'esclave avait l'innocence &agrave; d&eacute;faut de la foi;
+moi, je n'ai pas encore la foi, et je n'ai plus l'innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, r&eacute;pondit l'ap&ocirc;tre, tout n'est pas perdu, s'il te reste le
+repentir?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! h&eacute;las! murmura Act&eacute; avec l'accent du doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! approche ici, dit Paul en s'asseyant dans un angle du cachot;
+viens, je veux te parler de ton p&egrave;re.</p>
+
+<p>Act&eacute; tomba &agrave; genoux, la t&ecirc;te sur l'&eacute;paule du vieillard, et toute la nuit
+l'ap&ocirc;tre l'exhorta. Act&eacute; ne lui r&eacute;pondit que par des sanglots; mais le
+matin elle &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; recevoir le bapt&ecirc;me.</p>
+
+<p>Presque tous les captifs enferm&eacute;s avec Paul et Silas &eacute;taient des
+chr&eacute;tiens des Catacombes; depuis deux ans qu'Act&eacute; habitait parmi eux,
+ils avaient eu le temps d'appr&eacute;cier les vertus de celle dont ils
+ignoraient les fautes; or, des pri&egrave;res avaient &eacute;t&eacute; adress&eacute;es toute la
+nuit &agrave; Dieu pour qu'il laiss&acirc;t tomber un rayon de foi sur la pauvre
+pa&iuml;enne: ce fut donc une d&eacute;claration solennelle que celle de l'ap&ocirc;tre,
+lorsqu'il annon&ccedil;a &agrave; haute voix que le Seigneur allait compter une
+servante de plus.</p>
+
+<p>Paul n'avait point laiss&eacute; ignorer &agrave; Act&eacute; l'&eacute;tendue des sacrifices
+qu'allait lui imposer son nouveau titre: le premier &eacute;tait celui de son
+amour, et le second peut-&ecirc;tre celui de sa vie; tous les jours on venait
+chercher au hasard dans cette prison quelque victime pour les expiations
+ou les f&ecirc;tes; beaucoup alors se pr&eacute;sentaient ayant h&acirc;te du martyre, et
+l'on prenait aveugl&eacute;ment et sans choix: tout corps qui pouvait souffrir
+et assurer de sa souffrance &eacute;tant bon &agrave; mettre en croix ou &agrave; jeter &agrave;
+l'amphith&eacute;&acirc;tre; une abjuration en pareille circonstance n'&eacute;tait donc pas
+seulement une c&eacute;r&eacute;monie religieuse: c'&eacute;tait un d&eacute;vouement mortel.</p>
+
+<p>Act&eacute; pensait donc que le danger lui-m&ecirc;me rach&egrave;terait son peu de science
+dans la foi nouvelle: elle avait vu assez des deux religions pour
+maudire l'une et b&eacute;nir l'autre; tous les exemples criminels lui &eacute;taient
+venus des gentils, tous les spectacles de vertu lui avaient &eacute;t&eacute; donn&eacute;s
+par des chr&eacute;tiens; puis, encore plus que tout cela, la certitude qu'elle
+ne pouvait vivre avec N&eacute;ron lui faisait-elle d&eacute;sirer de mourir avec
+Paul.</p>
+
+<p>Ce fut donc avec une ardeur qui, aux yeux du Seigneur lui tint sans
+doute lieu de foi, qu'au milieu du cercle des prisonniers &agrave; genoux elle
+s'agenouilla elle-m&ecirc;me sous le rayon de jour qui descendait par un
+soupirail, &agrave; travers les barreaux duquel elle entrevoyait le ciel. Paul
+&eacute;tait debout derri&egrave;re elle, les mains &eacute;lev&eacute;es et priant, et Silas,
+inclin&eacute;, tenait l'eau sainte dans laquelle trempait le buis b&eacute;ni. En ce
+moment, et comme Act&eacute; achevait l'acte des ap&ocirc;tres, ce credo antique qui,
+de nos jours encore et sans alt&eacute;ration, est rest&eacute; le symbole de la foi,
+la porte s'ouvrit avec un grand fracas: des soldats parurent, conduits
+par Anic&eacute;tus, qui, frapp&eacute; par le spectacle &eacute;trange qui s'offrait &agrave; sa
+vue, car tous &eacute;taient demeur&eacute;s &agrave; genoux et priant, s'arr&ecirc;ta immobile et
+silencieux sur le seuil:</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? lui dit Paul interrogeant le premier celui qui venait
+tant&ocirc;t comme juge, tant&ocirc;t comme bourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux cette jeune fille, r&eacute;pondit Anic&eacute;tus en montrant Act&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne te suivra pas, reprit Paul, car tu n'as aucun droit sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune fille appartient &agrave; C&eacute;sar! s'&eacute;cria Anic&eacute;tus.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, r&eacute;pondit Paul en pronon&ccedil;ant les paroles consacr&eacute;es et
+en versant l'eau sainte sur la t&ecirc;te de la n&eacute;ophyte, cette jeune fille
+appartient &agrave; Dieu!...</p>
+
+<p>Act&eacute; jeta un cri et s'&eacute;vanouit, car elle sentit que Paul avait dit vrai,
+et que ces paroles qu'il avait prononc&eacute;es venaient &agrave; tout jamais la
+s&eacute;parer de N&eacute;ron.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est donc toi que je conduirai &agrave; l'empereur &agrave; sa place, dit
+Anic&eacute;tus en faisant signe aux soldats de s'emparer de Paul.</p>
+
+<p>&mdash;Fais comme tu voudras, dit l'ap&ocirc;tre, je suis pr&ecirc;t &agrave; te suivre; je sais
+que le temps est venu d'aller rendre compte au ciel de ma mission sur la
+terre.</p>
+
+<p>Paul, conduit devant C&eacute;sar, fut condamn&eacute; &agrave; &ecirc;tre mis en croix; mais il
+appela de ce jugement comme citoyen romain, et ses droits ayant &eacute;t&eacute;
+reconnus comme habitant de Tarse en Cilicie, il eut le jour m&ecirc;me la t&ecirc;te
+tranch&eacute;e sur le Forum.</p>
+
+<p>C&eacute;sar assista &agrave; cette ex&eacute;cution, et comme le peuple, qui avait compt&eacute;
+sur un supplice plus long, faisait entendre quelques murmures,
+l'empereur lui promit pour les prochaines ides de mars un pr&eacute;sent de
+gladiateurs.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour c&eacute;l&eacute;brer le troisi&egrave;me anniversaire de la mort du dictateur
+Julius C&eacute;sar.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XV" id="Chapitre_XV"></a><a href="#table">Chapitre XV</a></h2>
+
+
+<p>N&eacute;ron avait touch&eacute; juste: cette promesse calma &agrave; l'instant les murmures;
+parmi tous les spectacles dont ses &eacute;diles, ses pr&eacute;teurs et ses C&eacute;sars le
+gorgeaient, ceux dont le peuple &eacute;tait plus avide &eacute;taient les chasses
+d'animaux et les pr&eacute;sents de gladiateurs. Autrefois ces deux spectacles
+&eacute;taient distincts; mais Pomp&eacute;e avait eu l'id&eacute;e de les r&eacute;unir en faisant
+combattre pour la premi&egrave;re fois, pendant son second consulat, &agrave;
+l'occasion de la d&eacute;dicace du temple de V&eacute;nus victorieuse, vingt
+&eacute;l&eacute;phants sauvages contre des G&eacute;tules arm&eacute;s de javelots: il est vrai que
+longtemps auparavant, si l'on en croit Tite-Live, on avait tu&eacute; pour un
+seul jour cent quarante-deux &eacute;l&eacute;phants dans le cirque; mais ces
+&eacute;l&eacute;phants, pris dans une bataille contre les Carthaginois, et que Rome
+pauvre et prudente alors ne voulait ni nourrir ni donner aux alli&eacute;s,
+avaient &eacute;t&eacute; &eacute;gorg&eacute;s &agrave; coups de javelots et de fl&egrave;ches par les
+spectateurs des gradins: quatre-vingts ans plus tard, l'an 523 de Rome,
+Scipion Nasica et P. Lentulus avaient fait descendre dans le cirque
+soixante-trois panth&egrave;res d'Afrique, et l'on croyait les Romains blas&eacute;s
+sur ce genre de f&ecirc;te, lorsque Segurus, transportant le spectacle sur un
+autre &eacute;l&eacute;ment, avait rempli d'eau l'amphith&eacute;&acirc;tre, et dans cette mer
+factice, l&acirc;cha quinze hippopotames et vingt-trois crocodiles; Sylla,
+pr&eacute;teur, avait donn&eacute; une chasse de cent lions &agrave; crini&egrave;re: le grand
+Pomp&eacute;e une de trois cent quinze; et Julius C&eacute;sar une de quatre cents;
+enfin Auguste, qui avait gard&eacute; d'Octave un arri&egrave;re-go&ucirc;t de sang, avait
+fait tuer dans les f&ecirc;tes qu'il avait donn&eacute;es tant en son nom qu'en celui
+de son petit-fils, environ trois mille cinq cents lions, tigres et
+panth&egrave;res; et il n'y eut pas jusqu'&agrave; un certain P. Servilius, de la vie
+duquel on n'a retenu que ce souvenir, qui donna une f&ecirc;te o&ugrave; l'on tua
+trois cents ours et autant de panth&egrave;res et de lions amen&eacute;s des d&eacute;serts
+de l'Afrique: plus tard ce luxe n'eut plus de frein, et Titus fit dans
+une seule chasse &eacute;gorger jusqu'&agrave; cinq mille b&ecirc;tes f&eacute;roces de toute
+esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Mais de tous, celui qui jusqu'alors avait donn&eacute; les f&ecirc;tes les plus
+riches et les plus vari&eacute;es &eacute;tait N&eacute;ron: outre les imp&ocirc;ts d'argent
+impos&eacute;s aux provinces conquises, il avait tax&eacute; le Nil et le d&eacute;sert, et
+l'eau et le sable lui fournissaient leur d&icirc;me de lions, de tigres, de
+panth&egrave;res et de crocodiles: quant aux gladiateurs, les prisonniers de
+guerre et les chr&eacute;tiens les avaient avantageusement et &eacute;conomiquement
+remplac&eacute;s: ils manquaient bien de l'adresse que donnait aux premiers
+l'&eacute;tude de leur art, mais ils avaient pour eux le courage et
+l'exaltation, qui ajoutaient une po&eacute;sie et une forme nouvelle &agrave; leur
+agonie: c'&eacute;tait tout ce qu'il fallait pour r&eacute;chauffer la curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>Rome tout enti&egrave;re se pr&eacute;cipita donc dans le cirque: cette fois on avait
+puis&eacute; &agrave; pleines mains dans le d&eacute;sert et dans les prisons: il y avait
+assez de b&ecirc;tes f&eacute;roces et de victimes pour que la f&ecirc;te dur&acirc;t tout le
+jour et toute la nuit: d'ailleurs l'empereur avait promis d'&eacute;clairer le
+cirque d'une mani&egrave;re nouvelle: aussi fut-il re&ccedil;u par d'unanimes
+acclamations: cette fois il &eacute;tait v&ecirc;tu en Apollon, et portait, comme le
+dieu pythien, un arc et des fl&egrave;ches: car dans les intervalles des
+combats il devait donner des preuves de son adresse; quelques arbres
+avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;racin&eacute;s de la for&ecirc;t d'Albano, transport&eacute;s &agrave; Rome et
+replant&eacute;s dans le cirque, avec leurs branches et leurs feuilles, et sur
+ces arbres des paons et des faisans apprivois&eacute;s, &eacute;talant leur plumage
+d'azur et d'or, offraient un but aux fl&egrave;ches de l'empereur: il arrivait
+aussi que parfois C&eacute;sar prenait en piti&eacute; quelque bestiaire bless&eacute;, ou en
+haine quelque animal qui faisait mal son m&eacute;tier de bourreau: alors il
+prenait ou son arc ou ses javelots, et de sa place, de son tr&ocirc;ne, il
+donnait la mort &agrave; l'autre bout du cirque, pareil &agrave; Jupiter Foudroyant.</p>
+
+<p>&Agrave; peine l'empereur fut-il plac&eacute; que les gladiateurs arriv&egrave;rent sur des
+chars: ceux qui devaient commencer les combats &eacute;taient comme d'habitude
+achet&eacute;s &agrave; des ma&icirc;tres; mais comme la solennit&eacute; &eacute;tait grande, quelques
+jeunes patriciens s'&eacute;taient m&ecirc;l&eacute;s aux gladiateurs de profession pour
+faire leur cour &agrave; l'empereur; on disait m&ecirc;me que parmi ceux-ci deux
+nobles, que l'on savait ruin&eacute;s par leurs d&eacute;bauches, s'&eacute;taient lou&eacute;s,
+l'un pour la somme de deux cent cinquante, l'autre pour celle de trois
+cent mille sesterces.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; N&eacute;ron entra, les gladiateurs &eacute;taient dans l'ar&egrave;ne,
+attendant le signal et s'exer&ccedil;ant entre eux, comme si les combats qu'ils
+allaient se livrer &eacute;taient un simple jeu d'escrime. Mais &agrave; peine le mot
+l'empereur! l'empereur! eut-il retenti dans le cirque, et eut-on vu
+C&eacute;sar-Apollon s'asseoir sur son tr&ocirc;ne, en face des vestales, que les
+ma&icirc;tres des jeux entr&egrave;rent dans le cirque, tenant en main des armes
+&eacute;moulues qu'ils pr&eacute;sent&egrave;rent aux combattants, et que ceux-ci &eacute;chang&egrave;rent
+contre les armes &eacute;mouss&eacute;es avec lesquelles ils s'exer&ccedil;aient: puis ils
+d&eacute;fil&egrave;rent devant N&eacute;ron, &eacute;levant leurs &eacute;p&eacute;es vers lui, afin qu'il
+s'assur&acirc;t qu'elles &eacute;taient ac&eacute;r&eacute;es et tranchantes, ce qu'il pouvait
+faire en se baissant: sa loge n'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e que de neuf &agrave; dix pieds
+au-dessus de l'ar&egrave;ne.</p>
+
+<p>On pr&eacute;senta la liste des combattants &agrave; C&eacute;sar afin qu'il d&eacute;sign&acirc;t
+lui-m&ecirc;me l'ordre dans lequel ils devaient combattre: il d&eacute;cida que le
+r&eacute;tiaire et le mirmillon commenceraient; apr&egrave;s eux devaient venir deux
+dimach&egrave;res, puis deux andabates: alors pour clore cette premi&egrave;re s&eacute;ance
+qui devait finir &agrave; midi, deux chr&eacute;tiens, un homme et une femme, seraient
+donn&eacute;s &agrave; d&eacute;vorer aux b&ecirc;tes f&eacute;roces. Le peuple parut assez satisfait de
+ce premier programme, et au milieu des cris de vive N&eacute;ron! gloire &agrave;
+C&eacute;sar! fortune &agrave; l'empereur! les deux premiers gladiateurs entr&egrave;rent
+dans le cirque, chacun par une porte situ&eacute;e en face l'une de l'autre.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient, comme l'avait d&eacute;cid&eacute; C&eacute;sar, un mirmillon et un r&eacute;tiaire. Le
+premier qu'on appelait aussi s&eacute;cutor, parce qu'il lui arrivait plus
+souvent de poursuivre l'autre que d'en &ecirc;tre poursuivi, &eacute;tait v&ecirc;tu d'une
+tunique vert-clair &agrave; bandes transversales d'argent, serr&eacute;e autour du
+corps par une ceinture de cuivre cisel&eacute;e, dans laquelle brillaient des
+incrustations de corail: sa jambe droite &eacute;tait d&eacute;fendue par une bottine
+de bronze, un casque &agrave; visi&egrave;re pareil &agrave; celui des chevaliers du XIVe
+si&egrave;cle, surmont&eacute; d'un cimier repr&eacute;sentant une t&ecirc;te d'urus aux longues
+cornes, lui cachait tout le visage; il portait au bras gauche un grand
+bouclier rond, et &agrave; la main droite un javelot et une massue plomb&eacute;e:
+c'&eacute;tait l'armure et le costume des Gaulois.</p>
+
+<p>Le r&eacute;tiaire tenait de la main droite le filet auquel il devait son nom,
+et qui &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s pareil &agrave; celui que, de nos jours, les p&ecirc;cheurs
+d&eacute;signent sous celui d'&eacute;pervier, et de la gauche, d&eacute;fendue par un petit
+bouclier nomm&eacute; parme, un long trident au manche d'&eacute;rable et &agrave; la triple
+pointe d'acier: sa tunique &eacute;tait de drap bleu, ses cothurnes de cuir
+bleu, sa bottine de bronze dor&eacute;; son visage, au contraire de celui de
+son ennemi, &eacute;tait d&eacute;couvert, et sa t&ecirc;te n'avait d'autre protection qu'un
+long bonnet de laine bleue, auquel pendait un r&eacute;seau d'or.</p>
+
+<p>Les deux adversaires s'approch&egrave;rent l'un de l'autre, non pas en ligne
+droite, mais circulairement: le r&eacute;tiaire tenant son filet pr&eacute;par&eacute;, le
+mirmillon balan&ccedil;ant son javelot. Lorsque le r&eacute;tiaire se crut &agrave; port&eacute;e,
+il fit un bond rapide en avant, en m&ecirc;me temps qu'il lan&ccedil;a son filet en
+le d&eacute;veloppant; mais aucun de ses mouvements n'avait &eacute;chapp&eacute; au
+mirmillon, qui fit un bond pareil en arri&egrave;re; le filet tomba &agrave; ses
+pieds. Au m&ecirc;me moment, et avant que le r&eacute;tiaire e&ucirc;t eu le temps de se
+couvrir de son bouclier, le javelot partit de la main du mirmillon; mais
+son ennemi vit venir l'arme, et se baissa, pas si rapidement cependant
+que le trait qui devait l'atteindre &agrave; la poitrine n'emport&acirc;t son
+&eacute;l&eacute;gante coiffure.</p>
+
+<p>Alors le r&eacute;tiaire, quoique arm&eacute; de son trident, se mit &agrave; fuir, tra&icirc;nant
+apr&egrave;s lui son filet, car il ne pouvait se servir de son arme que pour
+tuer son ennemi prisonnier dans les mailles: le mirmillon s'&eacute;lan&ccedil;a
+aussit&ocirc;t &agrave; sa poursuite, mais sa course, retard&eacute;e par sa lourde massue
+et par la difficult&eacute; de voir &agrave; travers les petits trous qui formaient la
+visi&egrave;re de son casque, donna le temps au r&eacute;tiaire de pr&eacute;parer de nouveau
+son filet et de se retrouver en garde: aussit&ocirc;t la chose faite, il se
+remit en position, et le mirmillon en d&eacute;fense.</p>
+
+<p>Pendant sa course, le s&eacute;cutor avait ramass&eacute; son javelot, et pendu comme
+un troph&eacute;e &agrave; sa ceinture le bonnet de son adversaire: chaque combattant
+se retrouva donc avec ses armes; cette fois ce fut le mirmillon qui
+commen&ccedil;a: son javelot, lanc&eacute; une seconde fois de toute la force de son
+bras, alla frapper en plein dans le bouclier du r&eacute;tiaire, traversa la
+plaque de bronze qui le recouvrait, puis les sept lani&egrave;res de cuir
+repli&eacute;es les unes sur les autres, et alla effleurer sa poitrine: le
+peuple le crut bless&eacute; &agrave; mort, et de tous c&ocirc;t&eacute;s s'&eacute;lan&ccedil;a le cri: &laquo;Il en
+tient! il en tient!&raquo;</p>
+
+<p>Mais aussit&ocirc;t, le r&eacute;tiaire &eacute;cartant de sa poitrine son bouclier, o&ugrave;
+&eacute;tait rest&eacute; pendu le javelot, montra qu'il &eacute;tait &agrave; peine bless&eacute;; alors
+l'air retentit de cris de joie, car ce que craignaient avant tout les
+spectateurs, c'&eacute;taient les combats trop courts; aussi regardait-on avec
+m&eacute;pris, quoique la chose ne f&ucirc;t pas d&eacute;fendue, les gladiateurs qui
+frappaient &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Le mirmillon se mit &agrave; fuir, car sa massue, arme terrible lorsqu'il
+poursuivait le r&eacute;tiaire d&eacute;sarm&eacute; de son filet, lui devenait &agrave; peu pr&egrave;s
+inutile du moment o&ugrave; celui-ci le portait sur son &eacute;paule; car, en
+s'approchant assez pr&egrave;s de son adversaire pour le frapper, il lui
+donnait toute facilit&eacute; de l'envelopper de ses mailles mortelles. Alors
+commen&ccedil;a le spectacle d'une fuite dans toutes les r&egrave;gles, car la fuite
+&eacute;tait aussi un art; mais, dans l'une comme dans l'autre course, le
+mirmillon se trouvait emp&ecirc;ch&eacute; par son casque; bient&ocirc;t le r&eacute;tiaire se
+trouva si pr&egrave;s de lui, que des cris partirent pour avertir le Gaulois;
+celui-ci vit qu'il &eacute;tait perdu s'il ne se d&eacute;barrassait promptement de
+son casque qui lui &eacute;tait devenu inutile; il ouvrit, en courant toujours,
+l'agrafe de fer qui le maintenait ferm&eacute;, et l'arrachant de sa t&ecirc;te, il
+le jeta loin de lui. Alors on reconnut avec &eacute;tonnement dans le mirmillon
+un jeune homme d'une des plus nobles familles de Rome, nomm&eacute; Festus, qui
+avait pris ce casque &agrave; visi&egrave;re bien plus pour se d&eacute;guiser que pour se
+d&eacute;fendre; cette d&eacute;couverte redoubla l'int&eacute;r&ecirc;t que les spectateurs
+prenaient au combat.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors ce fut le jeune patricien qui gagna du terrain sur l'autre,
+qui, &agrave; son tour, se trouvait embarrass&eacute; de son bouclier perc&eacute; du
+javelot, qu'il n'avait pas voulu arracher de peur de rendre une arme &agrave;
+son ennemi; excit&eacute; par les cris des spectateurs et par la fuite continue
+de son adversaire, il jeta loin de lui le bouclier et le trait, et se
+retrouva libre de ses mouvements; mais alors, soit que le mirmillon vit
+dans cette action une imprudence qui &eacute;galisait de nouveau le combat,
+soit qu'il f&ucirc;t las de fuir, il s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup, faisant tourner sa
+massue autour de sa t&ecirc;te; le r&eacute;tiaire, de son c&ocirc;t&eacute;, pr&eacute;para son arme;
+mais, avant qu'il f&ucirc;t &agrave; port&eacute;e de son ennemi, la massue, lanc&eacute;e en
+sifflant comme la poutre d'une catapulte, alla frapper le r&eacute;tiaire au
+milieu de la poitrine; celui-ci chancela un instant, puis tomba, abattu
+et couvert lui-m&ecirc;me des mailles de son propre filet. Festus alors
+s'&eacute;lan&ccedil;a sur le bouclier, en arracha le javelot, et d'un seul bond se
+retrouvant pr&egrave;s de son ennemi, lui posa le fer de son arme sur la gorge,
+et interrogea le peuple pour savoir s'il devait le tuer ou lui faire
+gr&acirc;ce. Toutes les mains alors s'&eacute;lev&egrave;rent, les unes rapproch&eacute;es, les
+autres isol&eacute;es, en renversant le pouce; mais comme il &eacute;tait impossible
+au milieu de cette foule de distinguer la majorit&eacute;, le cri: Aux
+vestales! aux vestales! se fit entendre: c'&eacute;tait l'appel en cas de
+doute. Festus se retourna donc vers le podium; les douze vestales se
+lev&egrave;rent: huit avaient le pouce renvers&eacute;: la majorit&eacute; &eacute;tait pour la
+mort; en cons&eacute;quence, le r&eacute;tiaire prit lui-m&ecirc;me la pointe du fer,
+l'appuya sur sa gorge, cria une derni&egrave;re fois: C&eacute;sar est Dieu! et
+sentit, sans pousser une plainte, le javelot de Festus lui ouvrir
+l'art&egrave;re du cou et p&eacute;n&eacute;trer jusqu'&agrave; sa poitrine.</p>
+
+<p>Le peuple alors battit des mains au vainqueur et au vaincu, car l'un
+avait tu&eacute; avec adresse et l'autre &eacute;tait mort avec gr&acirc;ce. Festus fit le
+tour de l'amphith&eacute;&acirc;tre pour recevoir les applaudissements, et sortit par
+une porte tandis que l'on emportait par l'autre le corps de son ennemi.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t un esclave entra avec un r&acirc;teau, retourna le sable pour effacer
+la trace du sang, et deux nouveaux combattants parurent dans la lice:
+c'&eacute;taient deux dimach&egrave;res.</p>
+
+<p>Les dimach&egrave;res &eacute;taient les raffin&eacute;s du si&egrave;cle de N&eacute;ron sans casque, sans
+cuirasse, sans bouclier, sans ocr&eacute;a, ils combattaient, une &eacute;p&eacute;e de
+chaque main, comme faisaient nos cavaliers de la Fronde dans leurs duels
+&agrave; la dague et au poignard; aussi ces combats &eacute;taient-ils regard&eacute;s comme
+le triomphe de l'art, et quelquefois les champions n'&eacute;taient autres que
+les ma&icirc;tres d'escrime eux-m&ecirc;mes. Cette fois, c'&eacute;tait un professeur et
+son &eacute;l&egrave;ve; l'&eacute;colier avait si bien profit&eacute; des le&ccedil;ons, qu'il venait
+attaquer le ma&icirc;tre avec ses propres feintes; quelques mauvais
+traitements qu'il en avait re&ccedil;us avaient depuis longtemps fait germer
+une haine vivace au plus profond de son c&oelig;ur; mais il l'avait
+dissimul&eacute;e &agrave; tous les yeux; et dans l'intention de se venger un jour, il
+avait continu&eacute; ses exercices journaliers, et fini par surprendre tous
+les secrets de la profession. Ce fut donc pour des spectateurs aussi
+artistes une chose curieuse &agrave; voir que ces deux hommes qui, pour la
+premi&egrave;re fois, allaient substituer &agrave; leurs jeux fictifs un combat r&eacute;el,
+et changer leurs armes &eacute;mouss&eacute;es contre des lames ac&eacute;r&eacute;es et
+tranchantes. Aussi leur apparition fut-elle salu&eacute;e par une triple salve
+d'applaudissements, qui cess&egrave;rent, aussit&ocirc;t que le ma&icirc;tre des jeux eut
+donn&eacute; le signal sur un geste de l'empereur, pour faire place au plus
+profond silence.</p>
+
+<p>Les adversaires s'avanc&egrave;rent l'un contre l'autre, anim&eacute;s de cette haine
+profonde qu'inspire toute rivalit&eacute;; mais cependant cette haine, qui
+jaillissait en &eacute;clairs de leurs yeux, donnait une nouvelle
+circonspection &agrave; l'attaque et &agrave; la d&eacute;fense, car c'&eacute;tait non seulement
+leurs vies qu'ils jouaient, mais encore la r&eacute;putation que l'un poss&eacute;dait
+depuis longtemps, et que l'autre venait d'acqu&eacute;rir.</p>
+
+<p>Enfin leurs &eacute;p&eacute;es se touch&egrave;rent; deux serpents qui jouent, deux &eacute;clairs
+qui se croisent, sont plus faciles &agrave; suivre dans leur flamboyante
+rapidit&eacute; que ne l'&eacute;tait le mouvement de l'&eacute;p&eacute;e qu'ils tenaient de la
+main droite et avec laquelle ils s'attaquaient, tandis que de la gauche
+ils paraient comme avec un bouclier. Passant successivement de l'attaque
+&agrave; la d&eacute;fense, et avec une r&eacute;gularit&eacute; merveilleuse, l'&eacute;l&egrave;ve fit d'abord
+reculer le ma&icirc;tre jusqu'au pied du tr&ocirc;ne o&ugrave; &eacute;tait l'empereur, et le
+ma&icirc;tre &agrave; son tour fit reculer l'&eacute;l&egrave;ve jusqu'au podium, o&ugrave; si&eacute;geaient les
+vestales; puis ils revinrent au milieu du cirque, sains et saufs tous
+deux, quoique vingt fois la pointe de chaque &eacute;p&eacute;e se f&ucirc;t approch&eacute;e assez
+pr&egrave;s de la poitrine pour d&eacute;chirer la tunique sous laquelle elle
+cherchait le c&oelig;ur; enfin le plus jeune des deux fit un bond en arri&egrave;re;
+les spectateurs cri&egrave;rent: il en tient! Mais aussit&ocirc;t, quoique le sang
+coul&acirc;t par le bas de sa tunique, le long d'une de ses cuisses, il revint
+au combat, plus acharn&eacute; qu'auparavant, et au bout de deux passes, ce fut
+le ma&icirc;tre &agrave; son tour qui indiqua, par un mouvement imperceptible &agrave; des
+yeux moins exerc&eacute;s que ceux qui le regardaient, que la froide sensation
+du fer venait de passer dans ses veines; mais cette fois aucun cri ne se
+fit entendre: l'extr&ecirc;me curiosit&eacute; est muette; on n'entendait, &agrave; quelques
+coups habilement port&eacute;s ou par&eacute;s, que ce fr&eacute;missement sourd qui indique
+&agrave; l'acteur que si le public ne l'applaudit pas, ce n'est pas faute de
+l'appr&eacute;cier, mais au contraire pour ne pas l'interrompre dans son jeu.
+Aussi chacun des combattants redoublait-il d'ardeur, et les &eacute;p&eacute;es
+continu&egrave;rent-elles de voltiger avec la m&ecirc;me v&eacute;locit&eacute;, si bien que cette
+singuli&egrave;re lutte mena&ccedil;ait de n'avoir pas d'autre fin que l'&eacute;puisement
+des forces, lorsque le ma&icirc;tre, en reculant devant l'&eacute;l&egrave;ve, glissa et
+tomba tout &agrave; coup: son pied avait port&eacute; sur la terre fra&icirc;che de sang;
+l'&eacute;l&egrave;ve, profitant de cet avantage que lui donnait le hasard, se
+pr&eacute;cipita sur lui; mais au grand &eacute;tonnement des spectateurs, on ne les
+vit se relever ni l'un ni l'autre; le peuple tout entier se leva en
+joignant les deux mains et en criant: Gr&acirc;ce! libert&eacute;! mais aucun des
+deux combattants ne r&eacute;pondit. Le ma&icirc;tre des jeux entra alors dans le
+cirque, apportant de la part de l'empereur les palmes de victoire et les
+baguettes de libert&eacute;; mais il &eacute;tait trop tard, les champions &eacute;taient
+d&eacute;j&agrave;, sinon victorieux, du moins libres: ils s'&eacute;taient enferr&eacute;s l'un
+l'autre, et tu&eacute;s tous deux.</p>
+
+<p>Aux dimach&egrave;res devaient succ&eacute;der, comme nous l'avons dit, les andabates;
+sans doute on les avait inscrits imm&eacute;diatement apr&egrave;s les dimach&egrave;res pour
+r&eacute;jouir le peuple par un contraste; car &agrave; ces nouveaux gladiateurs l'art
+et l'adresse &eacute;taient compl&egrave;tement inutiles; ils allaient la t&ecirc;te
+enti&egrave;rement enferm&eacute;e dans un casque qui n'avait d'ouverture qu'&agrave; la
+place de la bouche pour les laisser respirer; et en face des oreilles
+pour qu'ils pussent entendre; ils combattaient donc en aveugles. Le
+peuple se r&eacute;jouissait fort, au reste, &agrave; ce terrible colin-maillard o&ugrave;
+chaque coup portait, les adversaires n'ayant aucune armure d&eacute;fensive qui
+p&ucirc;t ni le repousser ni l'amortir.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; les nouvelles victimes, car ces malheureux ne m&eacute;ritaient
+pas le nom de combattants, &eacute;taient introduites dans l'ar&egrave;ne, au milieu
+des &eacute;clats de rire de la multitude, Anic&eacute;tus s'approcha de l'empereur et
+lui remit des lettres. N&eacute;ron les lut avec une grande inqui&eacute;tude, et &agrave; la
+derni&egrave;re une alt&eacute;ration profonde se peignit sur son visage. Il resta un
+instant pensif, puis, se levant tout &agrave; coup, il s'&eacute;lan&ccedil;a hors du cirque
+en faisant signe de continuer les jeux malgr&eacute; son absence; cette
+circonstance, qui n'&eacute;tait pas nouvelle, car souvent des affaires
+pressantes appelaient inopin&eacute;ment, au milieu d'une f&ecirc;te, les C&eacute;sars au
+forum, au s&eacute;nat ou au palatin, loin d'avoir un r&eacute;sultat f&acirc;cheux pour les
+plaisirs des spectateurs, leur donnait au contraire une nouvelle
+libert&eacute;, car n'&eacute;tant plus emp&ecirc;ch&eacute; par la pr&eacute;sence de l'empereur, le
+peuple devenait alors v&eacute;ritablement roi: les jeux comme l'avait ordonn&eacute;
+N&eacute;ron, continu&egrave;rent donc d'avoir leur cours, quoique C&eacute;sar ne f&ucirc;t plus
+l&agrave; pour y pr&eacute;sider.</p>
+
+<p>Les deux champions se mirent donc en marche pour se rejoindre,
+traversant le cirque dans sa largeur; &agrave; mesure qu'ils s'approchaient
+l'un de l'autre, on les voyait, substituant le sens de l'ou&iuml;e &agrave; celui de
+la vue, essayer d'&eacute;couter le danger qu'ils ne pouvaient voir; mais on
+comprend combien une pareille appr&eacute;ciation &eacute;tait trompeuse: aussi
+&eacute;taient-ils encore loin l'un de l'autre qu'ils agitaient d&eacute;j&agrave; leurs
+&eacute;p&eacute;es, qui ne frappaient encore que l'air; enfin excit&eacute;s par ces cris:
+En avant, en avant! &agrave; droite! &agrave; gauche! ils s'avanc&egrave;rent avec plus de
+hardiesse; mais, se d&eacute;passant sans se toucher, ils finirent par se
+tourner le dos en continuant de se menacer. Aussit&ocirc;t les &eacute;clats de rire
+et les hu&eacute;es des spectateurs devinrent tels qu'ils s'aper&ccedil;urent de ce
+qu'ils venaient de faire; et, se retournant d'un m&ecirc;me mouvement, ils se
+retrouv&egrave;rent en face l'un de l'autre et &agrave; port&eacute;e: leurs &eacute;p&eacute;es se
+touch&egrave;rent, et en m&ecirc;me temps, frappant d'une mani&egrave;re diff&eacute;rente, l'un
+re&ccedil;ut un coup de pointe dans la cuisse droite, l'autre un coup d'estoc
+sur le bras gauche. Chaque bless&eacute; fit un mouvement, et les deux
+adversaires se trouv&egrave;rent de nouveau s&eacute;par&eacute;s, et ne sachant plus comment
+se rejoindre. Alors, l'un des deux se coucha &agrave; terre pour &eacute;couter le
+bruit des pas, et surprendre son ennemi, puis, comme il s'approchait,
+pareil &agrave; un serpent cach&eacute; qui darde sa langue, le gladiateur couch&eacute;
+atteignit son adversaire une seconde fois; celui-ci se sentant
+dangereusement bless&eacute;, fit un pas rapide en avant, heurta du pied le
+corps de son ennemi, et alla tomber &agrave; deux ou trois palmes de lui, mais,
+se relevant aussit&ocirc;t, il d&eacute;crivit avec son &eacute;p&eacute;e un cercle horizontal si
+rapide et si vigoureux que l'arme, rencontrant le cou de son adversaire
+&agrave; l'endroit o&ugrave; cessait de le prot&eacute;ger le casque, lui enleva la t&ecirc;te de
+dessus les &eacute;paules aussi habilement qu'e&ucirc;t pu le faire le bourreau; le
+tronc resta un instant debout, tandis que la t&ecirc;te, enferm&eacute;e dans son
+enveloppe de fer, roulait loin de lui, puis, faisant quelques pas
+stupides et insens&eacute;s, comme s'il cherchait apr&egrave;s elle, il tomba sur le
+sable qu'il inonda de sang. Aux cris du peuple, le gladiateur qui &eacute;tait
+rest&eacute; debout jugea que le coup qu'il venait de porter &eacute;tait mortel, mais
+il ne continua pas moins de se tenir en d&eacute;fense contre l'agonie de son
+adversaire. Alors un des ma&icirc;tres entra et lui ouvrit son casque, en
+criant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es libre et vainqueur.</p>
+
+<p>Il sortit alors par la porte qu'on appelait sana vivaria, parce que
+c'&eacute;tait par elle que quittaient le cirque les combattants &eacute;chapp&eacute;s &agrave; la
+mort, tandis qu'on emportait le cadavre dans le spoliaire, esp&egrave;ce de
+caverne situ&eacute;e sous les degr&eacute;s de l'amphith&eacute;&acirc;tre, o&ugrave; des m&eacute;decins
+attendaient les bless&eacute;s, et o&ugrave; deux hommes se promenaient, l'un habill&eacute;
+en Mercure et l'autre en Pluton: Mercure, afin de voir s'il &eacute;tait
+demeur&eacute; dans les corps, en apparence insensibles, quelque reste de
+vitalit&eacute;, les touchait avec un caduc&eacute;e rougi &agrave; la forge, tandis que
+Pluton assommait avec un maillet ceux que les m&eacute;decins jugeaient
+incapables de gu&eacute;rison.</p>
+
+<p>&Agrave; peine les andabates furent-ils sortis, qu'un grand tumulte r&eacute;gna dans
+le cirque; aux gladiateurs allaient succ&eacute;der les bestiaires, et ceux-l&agrave;
+&eacute;taient des chr&eacute;tiens, de sorte que toute la haine &eacute;tait pour les hommes
+et toute la sympathie pour les animaux. Cependant, quelle que fut
+l'impatience de la foule, force lui fut d'attendre que les esclaves
+eussent pass&eacute; les r&acirc;teaux sur le sable du cirque, mais cette op&eacute;ration
+fut h&acirc;t&eacute;e par les cris furieux qui s'&eacute;levaient de tous les points de
+l'amphith&eacute;&acirc;tre; enfin les esclaves se retir&egrave;rent, l'ar&egrave;ne resta un
+instant vide, et la multitude dans l'attente; enfin une porte s'ouvrit,
+et tous les regards se tourn&egrave;rent vers les nouvelles victimes qui
+allaient entrer.</p>
+
+<p>Ce fut d'abord une femme, v&ecirc;tue d'une robe blanche et couverte d'un
+voile blanc. On la conduisit vers un des arbres, et on l'y attacha par
+le milieu du corps; alors un des esclaves lui arracha son voile, et les
+spectateurs purent voir une figure d'une beaut&eacute; parfaite, p&acirc;le, mais
+r&eacute;sign&eacute;e: un long murmure se fit entendre. Malgr&eacute; son titre de
+chr&eacute;tienne, la jeune fille avait, d&egrave;s la premi&egrave;re vue, &eacute;mu l'&acirc;me de
+cette foule si impressionnable et si changeante. Pendant que tous les
+yeux &eacute;taient fix&eacute;s sur elle, une porte parall&egrave;le s'ouvrit, et un jeune
+homme entra: c'&eacute;tait l'habitude d'exposer ainsi aux b&ecirc;tes un chr&eacute;tien et
+une chr&eacute;tienne, en donnant &agrave; l'homme tous les moyens de d&eacute;fense, afin
+que le d&eacute;sir de retarder non seulement sa mort, mais encore celle de sa
+compagne, que l'on choisissait toujours s&oelig;ur, ma&icirc;tresse ou m&egrave;re,
+donnant au fils, &agrave; l'amant ou au fr&egrave;re un nouveau courage, prolonge&acirc;t un
+combat que les chr&eacute;tiens refusaient presque toujours pour le martyre,
+quoiqu'ils sussent que, s'ils triomphaient des trois premiers animaux
+qu'on l&acirc;chait contre eux, ils &eacute;taient sauv&eacute;s.</p>
+
+<p>En effet, quoique cet homme, dont au premier aspect il &eacute;tait facile de
+reconna&icirc;tre la vigueur et la souplesse, f&ucirc;t suivi de deux esclaves dont
+l'un portait une &eacute;p&eacute;e et deux javelots, et dont l'autre conduisait un
+coursier numide, il ne parut pas dispos&eacute; &agrave; donner au peuple le spectacle
+de la lutte qu'il attendait. Il s'avan&ccedil;a lentement dans le cirque,
+promena autour de lui un regard calme et assur&eacute;, puis, faisant signe de
+la main que le cheval et les armes &eacute;taient inutiles, il regarda le ciel,
+tomba &agrave; genoux et se mit &agrave; prier. Alors le peuple, tromp&eacute; dans son
+attente, commen&ccedil;a de menacer et de rugir: c'&eacute;tait un combat et non un
+martyre qu'il &eacute;tait venu voir, et les cris: &laquo;&Agrave; la croix! &agrave; la croix!&raquo; se
+firent entendre, car, supplice pour supplice, il pr&eacute;f&eacute;rait au moins
+celui dont l'agonie &eacute;tait la plus longue. Alors un rayon de joie
+ineffable apparut dans les yeux du jeune homme, et il &eacute;tendit les bras
+en signe d'actions de gr&acirc;ces, heureux qu'il &eacute;tait de mourir de la m&ecirc;me
+mort dont le Sauveur avait fait une apoth&eacute;ose: en ce moment il entendit
+un si profond soupir qu'il se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Silas! Silas!... murmura la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Act&eacute;! s'&eacute;cria le jeune homme en se relevant et en se pr&eacute;cipitant vers
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Silas, ayez piti&eacute; de moi, dit Act&eacute;; lorsque je vous ai reconnu, un
+espoir est entr&eacute; dans mon c&oelig;ur. Vous &ecirc;tes brave et fort, Silas, habitu&eacute;
+&agrave; lutter avec les habitants des for&ecirc;ts et les h&ocirc;tes du d&eacute;sert, peut-&ecirc;tre
+si vous eussiez combattu nous eussiez-vous sauv&eacute;s tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Et le martyre! interrompit Silas en montrant le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Et la douleur! dit Act&eacute; en laissant tomber sa t&ecirc;te sur sa poitrine.
+H&eacute;las! je ne suis pas comme toi n&eacute;e dans une ville sainte; je n'ai point
+entendu la parole de vie de la bouche de celui pour qui nous allons
+mourir: je suis une jeune fille de Corinthe, &eacute;lev&eacute;e dans la religion de
+mes anc&ecirc;tres; ma foi et ma croyance sont nouvelles, et le mot de martyre
+ne m'est connu que depuis hier; peut-&ecirc;tre aurais-je encore du courage
+pour moi-m&ecirc;me; mais, Silas, s'il me faut vous voir mourir devant moi de
+cette mort lente et cruelle, peut-&ecirc;tre n'en aurais-je pas pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, je combattrai, r&eacute;pondit Silas: car je suis toujours s&ucirc;r de
+retrouver plus tard la joie que vous m'enlevez aujourd'hui. Alors,
+faisant un signe de commandement aux esclaves: Mon cheval, mon &eacute;p&eacute;e et
+mes javelots! dit-il &agrave; haute voix et avec un geste d'empereur.</p>
+
+<p>Et la multitude se mit &agrave; battre des mains, car elle comprit &agrave; cette voix
+et &agrave; ce geste qu'elle allait voir une de ces luttes hercul&eacute;ennes comme
+il lui en fallait pour ranimer ses sensations blas&eacute;es par les combats
+ordinaires.</p>
+
+<p>Silas s'approcha d'abord du cheval; c'&eacute;tait comme lui un fils de
+l'Arabie; ces deux compatriotes se reconnurent; l'homme dit au cheval
+quelques paroles dans une langue &eacute;trang&egrave;re, et, comme si le noble animal
+les e&ucirc;t comprises, il r&eacute;pondit en hennissant. Alors Silas arracha du dos
+et de la bouche de son compagnon la selle et la bride que les Romains
+lui avaient impos&eacute;s en signe d'esclavage, et l'enfant du d&eacute;sert bondit
+en libert&eacute; autour de celui qui venait de la lui rendre.</p>
+
+<p>Pendant ce temps Silas se d&eacute;barrassait &agrave; son tour de ce que son costume
+avait de g&ecirc;nant, et, roulant son manteau rouge autour de son bras
+gauche, il resta avec sa tunique et son turban. Alors il ceignit son
+&eacute;p&eacute;e, prit ses javelots, appela son cheval qui ob&eacute;it, docile comme une
+gazelle et, s'&eacute;lan&ccedil;ant sur son dos, il fit, en se courbant sur le cou,
+et sans autre secours pour le diriger que celui de ses genoux et de sa
+voix, trois fois le tour de l'arbre o&ugrave; &eacute;tait encha&icirc;n&eacute;e Act&eacute;, pareil &agrave;
+Pers&eacute;e pr&ecirc;t &agrave; d&eacute;fendre Androm&egrave;de: l'orgueil de l'Arabe venait de
+reprendre le dessus sur l'humilit&eacute; du chr&eacute;tien.</p>
+
+<p>En ce moment une porte &agrave; deux battants s'ouvrit au dessous du podium, et
+un taureau de Cordoue, excit&eacute; par des esclaves, entra en mugissant dans
+le cirque; mais &agrave; peine y eut-il fait dix pas, qu'&eacute;pouvant&eacute; du grand
+jour, de la vue des spectateurs et des cris de la multitude, il plia sur
+ses jarrets de devant, abaissa sa t&ecirc;te jusque sur la terre, et,
+dirigeant sur Silas ses yeux stupides et f&eacute;roces, il commen&ccedil;a &agrave; se
+lancer, avec les pieds de devant, du sable sous le ventre, &agrave; &eacute;corcher le
+sol avec ses cornes, et &agrave; souffler la fum&eacute;e par ses naseaux. En ce
+moment un des ma&icirc;tres lui jeta un mannequin bourr&eacute; de paille et
+ressemblant &agrave; un homme, le taureau s'&eacute;lan&ccedil;a aussit&ocirc;t dessus et le foula
+aux pieds; mais au moment o&ugrave; il &eacute;tait le plus acharn&eacute; contre lui, un
+javelot partit en sifflant de la main de Silas, et alla s'enfoncer dans
+son &eacute;paule: le taureau poussa un rugissement de douleur, puis,
+abandonnant aussit&ocirc;t l'ennemi fictif pour l'adversaire r&eacute;el, il s'avan&ccedil;a
+sur le Syrien, rapide, la t&ecirc;te basse et, tra&icirc;nant sur le sable un sillon
+de sang. Mais celui-ci le laissa tranquillement s'approcher, puis,
+lorsqu'il ne fut plus qu'&agrave; quelques pas de lui, il fit faire, avec
+l'aide de la voix et des genoux, un bond de c&ocirc;t&eacute; &agrave; sa l&eacute;g&egrave;re monture, et
+tandis que le taureau passait, emport&eacute; par sa course, le second javelot
+alla cacher dans les flancs ses six pouces de fer: l'animal s'arr&ecirc;ta
+fr&eacute;missant sur ses quatre pieds, comme s'il allait tomber, puis, se
+retournant presque aussit&ocirc;t, il se rua sur le cheval et le cavalier;
+mais le cheval et le cavalier commenc&egrave;rent &agrave; fuir devant lui, comme
+emport&eacute;s par un tourbillon.</p>
+
+<p>Ils firent ainsi trois fois le tour de l'amphith&eacute;&acirc;tre, le taureau
+s'affaiblissant &agrave; chaque fois et perdant du terrain sur le cheval et sur
+le cavalier; enfin, au troisi&egrave;me tour il tomba sur ses genoux; mais
+presque aussit&ocirc;t se relevant, il poussa un mugissement terrible, et,
+comme s'il e&ucirc;t perdu l'espoir d'atteindre Silas, il regarda
+circulairement autour de lui, pour voir s'il ne trouverait pas quelque
+autre victime o&ugrave; &eacute;puiser sa col&egrave;re: c'est alors qu'il aper&ccedil;ut Act&eacute;. Il
+sembla douter un instant que ce f&ucirc;t un &ecirc;tre anim&eacute;, tant son immobilit&eacute;
+et sa p&acirc;leur lui donnaient l'aspect d'une statue, mais bient&ocirc;t, tendant
+le cou et les narines, il aspira l'air qui venait de son c&ocirc;t&eacute;. Aussit&ocirc;t,
+rassemblant toutes ses forces, il piqua droit sur elle: la jeune fille
+le vit venir, et poussa un cri de terreur; mais Silas veillait sur elle:
+ce fut lui &agrave; son tour qui s'&eacute;lan&ccedil;a vers le taureau, et le taureau qui
+sembla le fuir; mais en quelques &eacute;lans de son fid&egrave;le numide, il l'e&ucirc;t
+bient&ocirc;t rejoint: alors il sauta du dos de son cheval sur celui du
+taureau, et, tandis que du bras gauche il le saisissait par une corne et
+lui tordait le cou, de l'autre il lui plongeait son &eacute;p&eacute;e dans la gorge
+jusqu'&agrave; la poign&eacute;e; le taureau &eacute;gorg&eacute; tomba expirant &agrave; une demi-lance
+d'Act&eacute;, mais Act&eacute; avait ferm&eacute; les yeux, attendant la mort, et les
+applaudissements seuls du cirque lui apprirent la premi&egrave;re victoire de
+Silas.</p>
+
+<p>Trois esclaves entr&egrave;rent alors dans le cirque, deux conduisaient chacun
+un cheval qu'ils attel&egrave;rent au taureau afin de le tra&icirc;ner hors de
+l'amphith&eacute;&acirc;tre; le troisi&egrave;me tenait une coupe et une amphore; il emplit
+la coupe et la pr&eacute;senta au jeune Syrien; celui-ci y trempa ses l&egrave;vres &agrave;
+peine, et demanda d'autres armes: on lui apporta un arc, des fl&egrave;ches et
+un &eacute;pieu; puis tout le monde se h&acirc;ta de sortir, car au-dessous du tr&ocirc;ne
+que l'empereur avait laiss&eacute; vide, une grille se soulevait, et un lion de
+l'Atlas, sortant de sa loge, entrait majestueusement dans le cirque.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien le roi de la cr&eacute;ation, car, au rugissement dont il salua le
+jour, tous les spectateurs fr&eacute;mirent, et le coursier lui-m&ecirc;me, se
+d&eacute;fiant pour la premi&egrave;re fois de la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de ses pieds, r&eacute;pondit par
+un hennissement de terreur. Silas seul, habitu&eacute; &agrave; cette voix puissante
+pour l'avoir plus d'une fois entendue retentir dans les d&eacute;serts qui
+s'&eacute;tendent du lac Asphalte aux sources de Mo&iuml;se, se pr&eacute;para &agrave; la d&eacute;fense
+ou &agrave; l'attaque en s'abritant derri&egrave;re l'arbre le plus voisin de celui o&ugrave;
+&eacute;tait attach&eacute;e Act&eacute;, et en appr&ecirc;tant sur son arc la meilleure et la plus
+ac&eacute;r&eacute;e de ses fl&egrave;ches; pendant ce temps-l&agrave;, son noble et puissant ennemi
+s'avan&ccedil;ait avec lenteur et confiance, ne sachant pas ce qu'on attendait
+de lui, ridant les plis de sa large face, et balayant le sable de sa
+queue. Alors les ma&icirc;tres lui lanc&egrave;rent pour l'exciter des traits
+&eacute;mouss&eacute;s avec des banderoles de diff&eacute;rentes couleurs; mais lui,
+impassible et grave, continuait de s'avancer sans s'inqui&eacute;ter de ces
+agaceries, lorsque tout &agrave; coup, au milieu des baguettes inoffensives,
+une fl&egrave;che ac&eacute;r&eacute;e et sifflante passa comme un &eacute;clair, et vint s'enfoncer
+dans une de ses &eacute;paules. Alors il s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup avec plus
+d'&eacute;tonnement que de douleur, et comme ne pouvant comprendre qu'un &ecirc;tre
+humain f&ucirc;t assez hardi pour l'attaquer: il doutait encore de sa
+blessure; mais bient&ocirc;t ses yeux devinrent sanglants, sa gueule s'ouvrit,
+un rugissement grave et prolong&eacute;, pareil au bruissement du tonnerre,
+s'&eacute;chappa comme d'une caverne de la profondeur de sa poitrine; il saisit
+la fl&egrave;che fix&eacute;e dans la plaie, et la brisa entre ses dents; puis, jetant
+autour de lui un regard qui, malgr&eacute; la grille qui les prot&eacute;geait, fit
+reculer les spectateurs eux-m&ecirc;mes, il chercha un objet o&ugrave; faire tomber
+sa royale col&egrave;re: en ce moment il aper&ccedil;ut le coursier, fr&eacute;missant comme
+s'il sortait de l'eau glac&eacute;e, quoiqu'il f&ucirc;t couvert de sueur et d'&eacute;cume;
+et, cessant de rugir, pour pousser un cri court, aigu et r&eacute;it&eacute;r&eacute;, il fit
+un bond qui le rapprocha de vingt pas de la premi&egrave;re victime qu'il avait
+choisie.</p>
+
+<p>Alors commen&ccedil;a une seconde course plus merveilleuse encore que la
+premi&egrave;re; car l&agrave; il n'y avait plus m&ecirc;me la science de l'homme pour g&acirc;ter
+l'instinct des animaux; la force et la vitesse se trouv&egrave;rent aux prises
+dans toute leur sauvage &eacute;nergie, et les yeux de deux cent mille
+spectateurs se d&eacute;tourn&egrave;rent un instant des deux chr&eacute;tiens pour suivre
+autour de l'amphith&eacute;&acirc;tre cette chasse fantastique d'autant plus agr&eacute;able
+&agrave; la foule qu'elle &eacute;tait moins attendue: un second &eacute;lan avait rapproch&eacute;
+le lion du cheval, qui, accul&eacute; au fond du cirque, n'osant fuir ni &agrave;
+droite ni &agrave; gauche, s'&eacute;lan&ccedil;a par dessus la t&ecirc;te de son ennemi, qui se
+mit &agrave; le poursuivre par bonds in&eacute;gaux, h&eacute;rissant sa crini&egrave;re, et
+poussant de temps en temps des rauquements aigus auxquels le fugitif
+r&eacute;pondait par des hennissements d'&eacute;pouvante; trois fois on vit passer
+comme une ombre, comme une apparition, comme un coursier infernal
+&eacute;chapp&eacute; du char de Pluton, l'enfant rapide de la Numidie, et chaque
+fois, sans que le lion par&ucirc;t faire effort pour le suivre, on le vit se
+rapprocher de celui qu'il poursuivait jusqu'&agrave; ce qu'enfin, r&eacute;tr&eacute;cissant
+toujours le cercle, il se trouv&acirc;t courir parall&egrave;lement avec lui; enfin
+le cheval, voyant qu'il ne pouvait plus &eacute;chapper &agrave; son ennemi, se dressa
+tout debout le long de la grille, battant convulsivement l'air de ses
+pieds de devant; alors le lion s'approcha lentement, comme fait un
+vainqueur s&ucirc;r de sa victoire, s'arr&ecirc;tant de temps en temps pour rugir,
+secouer sa crini&egrave;re et d&eacute;chirer alternativement le sable de l'ar&egrave;ne avec
+chacune de ses griffes. Quant au malheureux coursier, fascin&eacute; comme le
+sont, dit-on, les daims et les gazelles &agrave; la vue du serpent, il tomba,
+se d&eacute;battant, et se roula sur le sable dans l'agonie de la terreur: en
+ce moment, une seconde fl&egrave;che partit de l'arc de Silas, et alla
+s'enfoncer profond&eacute;ment entre les c&ocirc;tes du lion: l'homme venait au
+secours du coursier et rappelait &agrave; lui la col&egrave;re qu'il avait d&eacute;tourn&eacute;e
+un instant de lui.</p>
+
+<p>Le lion se retourna, car il commen&ccedil;ait de comprendre qu'il y avait dans
+le cirque un ennemi plus terrible que celui qu'il venait d'abattre en le
+regardant; ce fut alors qu'il aper&ccedil;ut Silas qui venait de tirer de sa
+ceinture une troisi&egrave;me fl&egrave;che et la posait sur la corde de son arc; il
+s'arr&ecirc;ta un instant en face de l'homme, cet autre roi de la cr&eacute;ation.
+Cet instant suffit au Syrien pour envoyer &agrave; son ennemi un troisi&egrave;me
+messager de douleur, qui traversa la peau mouvante de sa face et alla
+s'enfoncer dans son cou; puis ce qui se passa alors fut rapide comme une
+vision: le lion s'&eacute;lan&ccedil;a sur l'homme, l'homme le re&ccedil;ut sur son &eacute;pieu.
+Puis l'homme et le lion roul&egrave;rent ensemble; on vit voler des lambeaux de
+chair, et les spectateurs les plus proches se sentirent mouiller d'une
+pluie de sang. Act&eacute; jeta un cri d'adieu &agrave; son fr&egrave;re: elle n'avait plus
+de d&eacute;fenseur, mais aussi elle n'avait plus d'ennemi: le lion n'avait
+surv&eacute;cu &agrave; l'homme que le temps n&eacute;cessaire &agrave; sa vengeance, l'agonie du
+bourreau avait commenc&eacute; comme celle de la victime finissait: quant au
+cheval, il &eacute;tait mort sans que le lion l'e&ucirc;t touch&eacute;.</p>
+
+<p>Les esclaves rentr&egrave;rent, et emport&egrave;rent, au milieu des cris, des
+applaudissements fr&eacute;n&eacute;tiques de la multitude, le cadavre de l'homme et
+des animaux.</p>
+
+<p>Alors tous les yeux se report&egrave;rent sur Act&eacute;, que la mort de Silas
+laissait sans d&eacute;fense. Tant qu'elle avait vu son fr&egrave;re vivant, elle
+avait esp&eacute;r&eacute; pour elle. Mais en le voyant tomber elle avait compris que
+tout &eacute;tait fini, et elle avait essay&eacute; de murmurer, pour lui qui &eacute;tait
+mort et pour elle qui allait mourir, des pri&egrave;res qui s'&eacute;teignaient en
+sons inarticul&eacute;s, sur ses l&egrave;vres p&acirc;les et muettes: au reste, contre
+l'habitude, il y avait sympathie pour elle dans cette foule, qui la
+reconnaissait &agrave; ses traits pour une Grecque; tandis qu'elle l'avait
+prise d'abord pour une juive. Les femmes, et les jeunes gens, qui
+surtout commen&ccedil;aient &agrave; murmurer, et quelques spectateurs, se levaient
+pour demander sa gr&acirc;ce, lorsque les cris: &laquo;Assis! assis!&raquo; se firent
+entendre des gradins sup&eacute;rieurs: une grille s'&eacute;tait lev&eacute;e, et une
+tigresse se glissait dans l'ar&egrave;ne.</p>
+
+<p>&Agrave; peine sortie de sa loge, elle se coucha &agrave; terre, regardant autour
+d'elle avec f&eacute;rocit&eacute;, mais sans inqui&eacute;tude et sans &eacute;tonnement; puis elle
+aspira l'air, et se mit &agrave; ramper comme un serpent vers l'endroit o&ugrave; le
+cheval s'&eacute;tait abattu: arriv&eacute;e l&agrave;, elle se dressa comme il avait fait
+contre la grille, flairant et mordant les barreaux qu'il avait touch&eacute;s,
+puis elle rugit doucement, interrogeant le fer, et le sable et l'air,
+sur la proie absente: alors des &eacute;manations de sang ti&egrave;de encore et de
+chair palpitante parvinrent jusqu'&agrave; elle, car les esclaves, cette fois,
+n'avaient pas pris la peine de retourner le sable: elle marcha droit &agrave;
+l'arbre contre lequel s'&eacute;tait livr&eacute; le combat de Silas et du lion, ne se
+d&eacute;tournant &agrave; droite et &agrave; gauche que pour ramasser des lambeaux de chair
+qu'avait fait voler autour de lui le noble animal qui l'avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e
+dans le cirque, enfin elle arriva &agrave; une flaque de sang que le sable
+n'avait point encore absorb&eacute;e, et elle se mit &agrave; boire comme un chien
+alt&eacute;r&eacute;, rugissant et s'animant &agrave; mesure qu'elle buvait: puis,
+lorsqu'elle eut fini, elle regarda de nouveau autour d'elle avec des
+yeux &eacute;tincelants, et ce fut alors seulement qu'elle aper&ccedil;ut Act&eacute;, qui,
+attach&eacute;e &agrave; l'arbre et les yeux ferm&eacute;s, attendait la mort sans oser la
+voir venir.</p>
+
+<p>Alors la tigresse se coucha &agrave; plat ventre, rampant d'une mani&egrave;re oblique
+vers sa victime, mais sans la perdre de vue; puis arriv&eacute;e &agrave; dix pas
+d'elle, elle se releva, aspira, le cou tendu et les naseaux ouverts,
+l'air qui venait de son c&ocirc;t&eacute;; alors d'un seul bond franchissant l'espace
+qui la s&eacute;parait encore de la jeune chr&eacute;tienne, elle retomba &agrave; ses pieds,
+et lorsque l'amphith&eacute;&acirc;tre tout entier, s'attendant &agrave; la voir mettre en
+pi&egrave;ces, jetait un cri de terreur dans lequel &eacute;clatait tout l'int&eacute;r&ecirc;t
+qu'avait inspir&eacute; la jeune fille &agrave; ces spectateurs qui &eacute;taient venus pour
+battre des mains &agrave; sa mort, la tigresse se coucha, douce et c&acirc;line comme
+une gazelle, poussant de petits cris de joie, et l&eacute;chant les pieds de
+son ancienne ma&icirc;tresse: &agrave; ces caresses inattendues Act&eacute; surprise rouvrit
+les yeux et reconnut Phoeb&eacute;, la favorite de N&eacute;ron.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t les cris de Gr&acirc;ce! gr&acirc;ce! retentirent de tous c&ocirc;t&eacute;s, car la
+multitude avait pris la reconnaissance de la tigresse et de la jeune
+fille pour un prodige; d'ailleurs Act&eacute; avait subi les trois &eacute;preuves
+voulues, et puisqu'elle &eacute;tait sauv&eacute;e, elle &eacute;tait libre: alors l'esprit
+changeant des spectateurs passa, par une de ces transitions si
+naturelles &agrave; la foule, de l'extr&ecirc;me cruaut&eacute; &agrave; l'extr&ecirc;me cl&eacute;mence. Les
+jeunes chevaliers jet&egrave;rent leurs cha&icirc;nes d'or, les femmes leurs
+couronnes de fleurs. Tous se lev&egrave;rent sur les gradins, appelant les
+esclaves pour qu'ils vinssent d&eacute;tacher la victime. &Agrave; ces cris, Lybicus,
+le noir gardien de Phoeb&eacute;, entra et coupa avec un poignard les liens de
+la jeune fille, qui tomba aussit&ocirc;t sur ses genoux: car ces liens &eacute;taient
+le seul appui qui soutenait debout son corps bris&eacute; par la terreur; mais
+Lybicus la releva, et, soutenant sa marche, il la conduisit, accompagn&eacute;e
+de Phoeb&eacute; qui la suivait comme un chien, vers la porte appel&eacute;e sana
+vivaria, parce que c'&eacute;tait par cette porte, comme nous l'avons dit d&eacute;j&agrave;,
+que sortaient les gladiateurs, les bestiaires et les condamn&eacute;s qui
+&eacute;chappaient au carnage: &agrave; l'autre seuil une foule immense l'attendait,
+car les h&eacute;rauts, descendant dans le cirque, venaient d'annoncer la
+suspension des jeux qui ne devaient reprendre qu'&agrave; cinq heures du soir;
+&agrave; son aspect elle &eacute;clata en applaudissements et voulut l'emporter en
+triomphe, mais Act&eacute; suppliante joignit les mains, et le peuple s'ouvrit
+devant elle, lui laissant le passage libre: alors elle gagna le temple
+de Diane, s'assit derri&egrave;re une colonne de la cella; elle y resta
+pleurante et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, car elle regrettait maintenant de n'&ecirc;tre pas
+morte en se voyant seule au monde, sans p&egrave;re, sans amant, sans
+protecteur et sans ami: car son p&egrave;re &eacute;tait perdu pour elle, son amant
+l'avait oubli&eacute;e, Paul et Silas &eacute;taient morts martyrs.</p>
+
+<p>Lorsque la nuit fut venue, elle se rappela qu'il lui restait une
+famille, et elle reprit seule et silencieuse le chemin des Catacombes.</p>
+
+<p>Le soir, &agrave; l'heure dite, l'amphith&eacute;&acirc;tre se rouvrit de nouveau:
+l'empereur reprit sa place sur le tr&ocirc;ne qui &eacute;tait rest&eacute; vide pendant une
+partie de la journ&eacute;e, et les f&ecirc;tes recommenc&egrave;rent; puis, lorsque l'ombre
+fut descendue, N&eacute;ron se souvint de la promesse qu'il avait faite au
+peuple de lui donner une chasse aux flambeaux: on attacha &agrave; douze
+poteaux de fer douze chr&eacute;tiens enduits de soufre et de r&eacute;sine, et l'on y
+mit le feu; puis l'on fit descendre dans le cirque de nouveaux lions et
+de nouveaux gladiateurs.</p>
+
+<p>Le lendemain, un bruit se r&eacute;pandit dans Rome, c'est que les lettres
+qu'avait re&ccedil;ues C&eacute;sar pendant le spectacle, et qui avaient paru lui
+faire une si profonde impression, annon&ccedil;aient la r&eacute;volte des l&eacute;gions de
+l'Espagne et des Gaules command&eacute;es par Galba et par Vindex.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVI" id="Chapitre_XVI"></a><a href="#table">Chapitre XVI</a></h2>
+
+
+<p>Trois mois apr&egrave;s les &eacute;v&eacute;nements que nous venons de raconter, &agrave; la fin
+d'un jour pluvieux et au commencement d'une nuit d'orage, cinq hommes
+sortis de la porte Nomentane s'avan&ccedil;aient &agrave; cheval sur la voie qui porte
+le m&ecirc;me nom: celui qui marchait le premier, et que par cons&eacute;quent on
+pouvait consid&eacute;rer comme le chef de la petite troupe, &eacute;tait pieds nus,
+portait une tunique bleue, et par dessus cette tunique un grand manteau
+de couleur sombre; quant &agrave; sa figure, soit pour la garantir de la pluie
+qui fouettait avec violence, soit pour la soustraire aux regards des
+curieux, elle &eacute;tait enti&egrave;rement couverte d'un voile; car, quoique, comme
+nous l'avons dit, la nuit f&ucirc;t affreuse, quoique les &eacute;clairs
+sillonnassent l'ombre, quoique le tonnerre retentit sans interruption,
+la terre semblait tellement occup&eacute;e de ses r&eacute;volutions, qu'elle avait
+oubli&eacute; celles du ciel. En effet, de grands cris populaires s'&eacute;levaient
+de la cit&eacute; imp&eacute;riale, pareils aux rumeurs de l'Oc&eacute;an pendant une
+temp&ecirc;te, et tandis que sur la route on rencontrait de cent pas en cent
+pas, soit des individus isol&eacute;s, soit des groupes dans le genre de celui
+que nous venons de d&eacute;crire; tandis qu'aux deux c&ocirc;t&eacute;s des voies Alaria et
+Nomentane, on voyait s'&eacute;lever les nombreuses tentes des soldats
+pr&eacute;toriens qui avaient abandonn&eacute; leurs casernes situ&eacute;es dans l'enceinte
+de Rome, et &eacute;taient venus chercher hors des murs de la ville un
+campement plus libre et plus difficile &agrave; surprendre. C'&eacute;tait, comme nous
+l'avons dit, une de ces nuits terribles o&ugrave; toutes les choses de la
+cr&eacute;ation prennent une voix pour se plaindre, tandis que les hommes se
+servent de la leur pour blasph&eacute;mer. Au reste l'on e&ucirc;t dit, &agrave; la terreur
+du chef de la cavalcade sur laquelle nous avons attir&eacute; l'attention de
+nos lecteurs, qu'il &eacute;tait le but vers lequel se dirigeait la double
+col&egrave;re des hommes et des dieux. En effet, au moment o&ugrave; il sortit de
+Rome, un souffle &eacute;trange avait pass&eacute; dans l'air, et au m&ecirc;me instant que
+les arbres en fr&eacute;missaient, la terre avait tressailli et les chevaux
+s'&eacute;taient abattus en hennissant, tandis que les maisons &eacute;parses dans la
+campagne oscillaient visiblement sur leur base. Cette commotion n'avait
+dur&eacute; que quelques secondes, mais elle avait couru de l'extr&eacute;mit&eacute; des
+Apennins &agrave; la base des Alpes, si bien que toute l'Italie en avait
+trembl&eacute;. Un instant apr&egrave;s, en traversant le pont jet&eacute; sur le Tibre, un
+des cavaliers fit remarquer &agrave; ses compagnons que l'eau, au lien de
+descendre &agrave; la mer, remontait en bouillonnant vers sa source, ce qui ne
+s'&eacute;tait vu encore que le jour o&ugrave; Julius C&eacute;sar avait &eacute;t&eacute; assassin&eacute;.
+Enfin, en arrivant au sommet d'une colline d'o&ugrave; l'on d&eacute;couvre Rome tout
+enti&egrave;re, et sur la cr&ecirc;te de laquelle un cypr&egrave;s aussi ancien que la ville
+s'&eacute;levait, v&eacute;n&eacute;rable et respect&eacute;, un coup de tonnerre s'&eacute;tait fait
+entendre, le ciel avait sembl&eacute; s'ouvrir, et la foudre, enveloppant les
+voyageurs d'une nu&eacute;e sulfureuse, avait &eacute;t&eacute; briser l'arbre s&eacute;culaire
+qu'avaient jusqu'alors respect&eacute; le temps et les r&eacute;volutions.</p>
+
+<p>&Agrave; chacun de ces pr&eacute;sages sinistres, l'homme voil&eacute; avait pouss&eacute; un
+g&eacute;missement sourd, et avait, malgr&eacute; les repr&eacute;sentations d'un de ses
+compagnons, mis son cheval &agrave; une allure un peu plus vive; de sorte que
+la petite troupe suivait alors au trot au milieu de la voie; &agrave; une
+demi-lieue de la ville &agrave; peu pr&egrave;s, elle rencontra une troupe de paysans
+qui, malgr&eacute; le temps affreux qu'il faisait, venaient joyeusement &agrave; Rome.
+Ils &eacute;taient par&eacute;s de leurs habits de f&ecirc;te et avaient sur la t&ecirc;te des
+bonnets d'affranchis, pour indiquer que de ce jour le peuple &eacute;tait
+libre. L'homme voil&eacute; voulut quitter le pav&eacute; et prendre &agrave; travers terre;
+son compagnon saisit son cheval par la bride, et le for&ccedil;a de continuer
+sa route. Lorsqu'ils arriv&egrave;rent pr&egrave;s des paysans, un d'eux leva son
+b&acirc;ton pour leur faire signe d'arr&ecirc;ter; les cavaliers ob&eacute;irent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de Rome? dit le paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le compagnon de l'homme voil&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Que disait-on d'Oenobarbus?</p>
+
+<p>L'homme voil&eacute; tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il s'&eacute;tait sauv&eacute;, r&eacute;pondit un des cavaliers.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quel c&ocirc;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Du c&ocirc;t&eacute; de Naples: il a &eacute;t&eacute; vu, dit-on, sur la voie Appienne.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dirent les paysans; et ils continu&egrave;rent leur route vers Rome,
+en criant: &laquo;Vive Galba! et mort &agrave; N&eacute;ron!&raquo;</p>
+
+<p>Ces cris en &eacute;veill&egrave;rent d'autres dans la plaine, et, des deux c&ocirc;t&eacute;s du
+camp, les voix des pr&eacute;toriens se firent entendre, chargeant C&eacute;sar
+d'affreuses impr&eacute;cations.</p>
+
+<p>La petite cavalcade continua son chemin; un quart de lieue plus loin
+elle rencontra une troupe de soldats.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous? dit un des hastati, en barrant le chemin avec sa lance.</p>
+
+<p>&mdash;Des partisans de Galba, qui cherchent N&eacute;ron, r&eacute;pondit un des
+cavaliers.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, meilleure chance que nous, dit le d&eacute;curion, car nous l'avons
+manqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'on nous avait dit qu'il devait passer sur cette route, et,
+voyant un homme qui courait au galop, nous avons cru que c'&eacute;tait lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et?...dit d'une voix tremblante l'homme voil&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous l'avons tu&eacute;, r&eacute;pondit le d&eacute;curion; ce n'est qu'en regardant le
+cadavre que nous nous sommes aper&ccedil;us que nous nous &eacute;tions tromp&eacute;s. Soyez
+plus heureux que nous, et que Jupiter vous prot&egrave;ge!</p>
+
+<p>L'homme voil&eacute; voulut de nouveau remettre son cheval au galop, mais ses
+compagnons l'arr&ecirc;t&egrave;rent. Il continua donc de suivre la route; mais au
+bout de cinq cents pas &agrave; peu pr&egrave;s son cheval butta contre un cadavre, et
+fit un &eacute;cart si violent que le voile qui lui couvrait le visage
+s'&eacute;carta. En ce moment passait un soldat pr&eacute;torien qui revenait en
+cong&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Salut, C&eacute;sar! dit le soldat. Il avait reconnu N&eacute;ron &agrave; la lueur d'un
+&eacute;clair.</p>
+
+<p>En effet, c'&eacute;tait N&eacute;ron lui-m&ecirc;me, qui venait de se heurter au cadavre de
+celui qu'on avait pris pour lui; N&eacute;ron, pour qui &agrave; cette heure tout
+&eacute;tait un motif d'&eacute;pouvante, jusqu'&agrave; cette marque de respect que lui
+donnait un v&eacute;t&eacute;ran; N&eacute;ron, qui, tomb&eacute; du faite de la puissance, par un
+de ces retours de fortune inou&iuml;s dont l'histoire de cette &eacute;poque offre
+plusieurs exemples, se voyait &agrave; son tour fugitif et proscrit, fuyant la
+mort qu'il n'avait le courage ni de se donner, ni de recevoir.</p>
+
+<p>Jetons maintenant les yeux en arri&egrave;re, et voyons par quelle suite
+d'&eacute;v&eacute;nements le ma&icirc;tre du monde avait &eacute;t&eacute; r&eacute;duit &agrave; cette extr&eacute;mit&eacute;.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps que l'empereur entrait au cirque, o&ugrave; il &eacute;tait salu&eacute; par
+les cris de Vive N&eacute;ron l'Olympique! vive N&eacute;ron Hercule! vive N&eacute;ron
+Apollon! vive Auguste, vainqueur de tous ses rivaux! gloire &agrave; cette voix
+divine! heureux ceux &agrave; qui il a &eacute;t&eacute; donn&eacute; d'entendre ses accents
+c&eacute;lestes! un courrier venant des Gaules franchissait au galop de son
+cheval ruisselant de sueur la porte Flaminienne, traversait le
+Champ-de-Mars, passait sous l'arc de Claude, longeait le Capitole,
+entrait au cirque, et remettait &agrave; la garde qui veillait &agrave; la loge de
+l'empereur les lettres qu'il apportait de si loin et en si grande h&acirc;te.
+Ce sont ces lettres qui, comme nous l'avons dit, avaient forc&eacute; C&eacute;sar de
+quitter le cirque; et, en effet, elles &eacute;taient d'une importance qui
+expliquait la disparition subite de C&eacute;sar.</p>
+
+<p>Elles annon&ccedil;aient la r&eacute;volte des Gaules.</p>
+
+<p>Il y a des &eacute;poques dans l'histoire du monde o&ugrave; l'on voit un empire qui
+semblait endormi d'un sommeil de mort, tressaillir tout &agrave; coup comme si,
+pour la premi&egrave;re fois, le g&eacute;nie de la libert&eacute; descendait du ciel pour
+illuminer ses songes; alors, quelle que soit son &eacute;tendue, la commotion
+&eacute;lectrique qui l'a fait frissonner s'&eacute;tend du nord au midi, de l'orient
+&agrave; l'occident, et court &agrave; des distances inou&iuml;es r&eacute;veiller des peuples qui
+n'ont aucune communication entre eux, mais qui, tous arriv&eacute;s au m&ecirc;me
+degr&eacute; de servitude, &eacute;prouvent le m&ecirc;me besoin d'affranchissement: alors,
+comme si quelque &eacute;clair leur avait port&eacute; le mot d'ordre de la temp&ecirc;te,
+on entend les m&ecirc;mes cris venir de vingt points oppos&eacute;s; tous demandant
+la m&ecirc;me chose dans des langues diff&eacute;rentes, c'est-&agrave;-dire que ce qui est
+ne soit plus. L'avenir sera-t-il meilleur que le pr&eacute;sent? Nul ne le
+sait, et peu importe, mais le pr&eacute;sent est si lourd, qu'il faut d'abord
+s'en d&eacute;barrasser, puis l'on transigera avec l'avenir.</p>
+
+<p>L'empire romain, jusqu'&agrave; ses limites les plus recul&eacute;es, en &eacute;tait arriv&eacute;
+&agrave; cette p&eacute;riode. Dans la Germanie inf&eacute;rieure, Fonte&iuml;us Capiton; dans les
+Gaules, Vindex; en Espagne, Galba; en Lusitanie, Othon; en Afrique,
+Claudius Macer, et en Syrie, Vespasien, formaient avec leurs l&eacute;gions un
+demi-cercle mena&ccedil;ant, qui n'attendait qu'un signe pour se resserrer sur
+la capitale. Seul, Virginius, dans la Germanie sup&eacute;rieure, &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;,
+quelque chose qui arriv&acirc;t, &agrave; rester fid&egrave;le, non pas &agrave; N&eacute;ron, mais &agrave; la
+patrie: il ne fallait donc qu'une &eacute;tincelle pour allumer un incendie. Ce
+fut Julius Vindex qui la fit jaillir.</p>
+
+<p>Ce pr&eacute;teur, originaire d'Aquitaine, issu de race royale, homme de c&oelig;ur
+et de t&ecirc;te, comprit que l'heure o&ugrave; la famille des C&eacute;sars devait
+s'&eacute;teindre &eacute;tait arriv&eacute;e. Sans ambition pour lui-m&ecirc;me, il jette les yeux
+autour de lui, afin de trouver l'homme &eacute;lu d'avance par la sympathie
+g&eacute;n&eacute;rale. &Agrave; sa droite, et de l'autre c&ocirc;t&eacute; des Pyr&eacute;n&eacute;es, &eacute;tait Sulpicius
+Galba, que ses victoires en Afrique et en Germanie avaient fait &agrave; la
+fois puissant sur le peuple et sur l'arm&eacute;e. Sulpicius Galba ha&iuml;ssait
+l'empereur, dont la crainte l'avait arrach&eacute; de sa villa de Fondi pour
+l'envoyer en Espagne comme exil&eacute; plut&ocirc;t que comme pr&eacute;teur. Sulpicius
+Galba &eacute;tait d&eacute;sign&eacute; d'avance et depuis longtemps par les traditions
+populaires et par les oracles divins comme devant porter la couronne.
+C'&eacute;tait l'homme qui convenait en tout point pour mettre &agrave; la t&ecirc;te d'une
+r&eacute;volte. Vindex lui envoya secr&egrave;tement des lettres qui contenaient tout
+le plan de l'entreprise, qui lui promettaient, &agrave; d&eacute;faut du concours des
+l&eacute;gions, l'appui de cent mille Gaulois, et qui le suppliaient, s'il ne
+voulait pas concourir &agrave; la chute de N&eacute;ron, de ne point se refuser du
+moins &agrave; la dignit&eacute; supr&ecirc;me qu'il n'avait point cherch&eacute;e, mais qui venait
+s'offrir &agrave; lui.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Galba, son caract&egrave;re ombrageux et irr&eacute;solu ne se d&eacute;mentit point
+en cette circonstance: il re&ccedil;ut les lettres, les br&ucirc;la pour en d&eacute;truire
+jusqu'&agrave; la moindre trace, mais les conserva toutes enti&egrave;res dans sa
+m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Vindex sentit que Galba voulait &ecirc;tre pouss&eacute;, il n'avait pas accept&eacute;
+l'alliance, mais il n'avait pas trahi celui qui la lui offrait: le
+silence &eacute;tait un consentement.</p>
+
+<p>Le moment &eacute;tait favorable: deux fois par an les Gaulois se r&eacute;unissaient
+en assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale, la s&eacute;ance se tenait &agrave; Clermont, Vindex entra dans
+la chambre des d&eacute;lib&eacute;rations.</p>
+
+<p>Au milieu de la civilisation, du luxe et de la corruption romaine,
+Vindex &eacute;tait rest&eacute; le Gaulois des anciens jours; il joignait &agrave; la
+r&eacute;solution froide et arr&ecirc;t&eacute;e des gens du Nord, la parole hardie et
+color&eacute;e des hommes du Midi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous d&eacute;lib&eacute;rez sur les affaires de la Gaule, dit-il, vous cherchez
+autour de vous la cause de nos maux: la cause est &agrave; Rome, le coupable,
+c'est Oenobarbus; c'est lui qui les uns apr&egrave;s les autres a an&eacute;anti tous
+nos droits, qui a r&eacute;duit nos plus riches provinces &agrave; la mis&egrave;re, qui a
+v&ecirc;tu nos plus nobles maisons de deuil; et le voil&agrave; maintenant, parce
+qu'il est le dernier de sa race, parce que seul rest&eacute; de la famille des
+C&eacute;sars, il ne craint ni rival ni vengeurs, le voil&agrave; qui l&acirc;che la bride &agrave;
+ses fureurs comme il le fait &agrave; ses coursiers, et qu'il se laisse
+emporter &agrave; ses passions, &eacute;crasant la t&ecirc;te de Rome et les membres des
+provinces sous les roues de son char. Je l'ai vu, continua-t-il, oui, je
+l'ai vu moi-m&ecirc;me, cet athl&egrave;te et ce chanteur imp&eacute;rial et couronn&eacute;, ivre
+&agrave; la fois et indigne de la gloire d'un gladiateur et d'un histrion.
+Pourquoi donc le d&eacute;corer des titres de C&eacute;sar, de prince et d'Auguste, de
+ces titres qu'avaient m&eacute;rit&eacute; le divin Auguste par ses vertus, le divin
+Tib&egrave;re par son g&eacute;nie, le divin Claude par ses bienfaits; lui, cet inf&acirc;me
+Oenobarbus, c'est Oedipe, c'est Oreste qu'il faut rappeler, puisqu'il se
+fait gloire de porter les noms d'inceste et de parricide. Jadis nos
+anc&ecirc;tres, guid&eacute;s par le seul besoin du changement et par l'app&acirc;t du
+gain, ont emport&eacute; Rome d'assaut.</p>
+
+<p>Cette fois c'est un motif plus noble et plus digne qui nous guidera sur
+la trace de nos anc&ecirc;tres; cette fois, dans le plateau de la balance, au
+lieu de l'&eacute;p&eacute;e de notre vieux Brenn, nous jetterons la libert&eacute; du monde,
+et cette fois ce ne sera pas le malheur, mais la f&eacute;licit&eacute; que nous
+apporterons aux vaincus.</p>
+
+<p>Vindex &eacute;tait brave, on savait que les paroles qui sortaient de sa bouche
+n'&eacute;taient point de vaines paroles. Aussi, de grands cris, de vifs
+applaudissements et de bruyantes acclamations accueillirent-ils son
+discours; chaque chef de Gaulois tira son &eacute;p&eacute;e, jura sur elle d'&ecirc;tre de
+retour dans un mois, avec une suite proportionn&eacute;e &agrave; sa fortune et &agrave; son
+rang, et se retira dans sa ville. Cette fois le masque &eacute;tait arrach&eacute; du
+visage, et le fourreau jet&eacute; loin de l'&eacute;p&eacute;e. Vindex &eacute;crivit une seconde
+fois &agrave; Galba.</p>
+
+<p>D&egrave;s son arriv&eacute;e en Espagne, Galba s'&eacute;tait fait une &eacute;tude de la
+popularit&eacute;. Jamais il ne s'&eacute;tait pr&ecirc;t&eacute; aux violences des procurateurs,
+et, ne pouvant emp&ecirc;cher leurs exactions, il plaignait tout haut leurs
+victimes. Jamais il ne disait de mal de N&eacute;ron, mais il laissait
+librement circuler des vers satyriques et des &eacute;pigrammes outrageantes
+contre l'empereur. Tout ce qui l'entourait avait devin&eacute; ses projets,
+mais jamais il ne les avait confi&eacute;s &agrave; personne. Le jour o&ugrave; il re&ccedil;ut le
+message de Vindex, il donna un grand d&icirc;ner &agrave; ses amis, et le soir, apr&egrave;s
+leur avoir annonc&eacute; la r&eacute;volte des Gaules, il leur communiqua la d&eacute;p&ecirc;che,
+sans l'accompagner d'aucun commentaire, les laissant libres par son
+silence d'approuver ou de d&eacute;sapprouver l'offre qui lui &eacute;tait faite. Ses
+amis restaient muets et irr&eacute;solus de cette lecture; mais l'un d'eux,
+nomm&eacute; T. Venius, plus d&eacute;termin&eacute; que les autres, se tourna de son c&ocirc;t&eacute;,
+et, le regardant en face:</p>
+
+<p>&mdash;Galba, lui dit-il, pourquoi d&eacute;lib&eacute;rer pour chercher si nous serons
+fid&egrave;les &agrave; N&eacute;ron, c'est d&eacute;j&agrave; lui &ecirc;tre infid&egrave;les; il faut ou accepter
+l'amiti&eacute; de Vindex, comme si N&eacute;ron &eacute;tait d&eacute;j&agrave; notre ennemi, ou l'accuser
+sur-le-champ, ou lui faire la guerre, et pourquoi? Parce qu'il veut que
+les Romains vous aient pour empereur plut&ocirc;t que N&eacute;ron pour tyran.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous rassemblerons si vous le voulez bien, r&eacute;pondit Galba, comme
+s'il n'avait point entendu la question, le cinq du mois prochain, &agrave;
+Carthage-la-Neuve, afin de donner la libert&eacute; &agrave; quelques esclaves.</p>
+
+<p>Les amis de Galba accept&egrave;rent le rendez-vous, et &agrave; tout hasard ils
+r&eacute;pandirent le bruit que cette convocation avait pour but de d&eacute;cider des
+destins de l'empire.</p>
+
+<p>Au jour dit, tout ce que l'Espagne comptait d'illustre en &eacute;trangers et
+en indig&egrave;nes &eacute;tait rassembl&eacute; au rendez-vous: chacun y venait dans un
+m&ecirc;me but, anim&eacute; d'un m&ecirc;me d&eacute;sir, poursuivant une m&ecirc;me vengeance. Galba
+monta sur son tribunal, et aussit&ocirc;t, d'un &eacute;lan unanime, toutes les voix
+le proclam&egrave;rent empereur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVII" id="Chapitre_XVII"></a><a href="#table">Chapitre XVII</a></h2>
+
+
+<p>Voil&agrave; ce que contenaient les lettres que N&eacute;ron avait re&ccedil;ues, et telles
+&eacute;taient les nouvelles qu'il avait apprises; en m&ecirc;me temps on lui dit que
+des proclamations de Vindex ont &eacute;t&eacute; distribu&eacute;es, et que quelques-unes
+d&eacute;j&agrave; sont parvenues &agrave; Rome; bient&ocirc;t une de ces proclamations tombe entre
+ses mains. Les titres d'incestueux, de parricide et de tyran, lui
+&eacute;taient prodigu&eacute;s, et cependant ce n'est point tout cela qui l'irrite et
+le blesse, il y est appel&eacute; Oenobarbus et trait&eacute; de mauvais chanteur: ce
+sont des outrages dont il faut que le s&eacute;nat le venge, et il &eacute;crit au
+s&eacute;nat. Pour repousser le reproche d'inhabilet&eacute; dans son art, venger le
+nom de ses a&iuml;eux, il fait promettre un million de sesterces &agrave; celui qui
+tuera Vindex, et retombe dans son insouciance et dans son apathie.</p>
+
+<p>Pendant ce temps la r&eacute;volte faisait des progr&egrave;s en Espagne et dans les
+Gaules; Galba s'&eacute;tait cr&eacute;&eacute; une garde de l'ordre &eacute;questre, et avait
+&eacute;tabli une esp&egrave;ce de s&eacute;nat. Quant &agrave; Vindex, &agrave; celui qui lui avait appris
+que sa t&ecirc;te &eacute;tait &agrave; prix, il avait r&eacute;pondu qu'il la laisserait prendre &agrave;
+celui qui lui apporterait celle de N&eacute;ron.</p>
+
+<p>Mais parmi tous ces g&eacute;n&eacute;raux, tous ces pr&eacute;fets, tous ces pr&eacute;teurs,
+d&eacute;vots &agrave; la nouvelle fortune, un seul &eacute;tait rest&eacute; fid&egrave;le, non par amour
+de N&eacute;ron, mais parce que, voyant dans Vindex un &eacute;tranger, et que,
+connaissant Galba pour un esprit faible et irr&eacute;solu, il craignit que
+Rome, si malheureuse qu'elle f&ucirc;t, n'e&ucirc;t encore &agrave; souffrir du changement:
+il marcha donc vers les Gaules avec ses l&eacute;gions, pour sauver &agrave; l'empire
+la honte d'ob&eacute;ir &agrave; un de ses anciens vainqueurs.</p>
+
+<p>Les chefs Gaulois avaient tenu leurs serments, commandant aux trois
+peuples les plus illustres et les plus puissants de la Gaule, les
+S&eacute;quanais, les Eduens et les Arverniens, ils s'&eacute;taient r&eacute;unis autour de
+Vindex: &agrave; leur tour les Viennois &eacute;taient venus les rejoindre, mais
+ceux-l&agrave; n'&eacute;taient pas unis comme les autres par l'amour de la patrie, ou
+le d&eacute;sir de leur libert&eacute;: ils venaient par haine des Lyonnais, qui
+&eacute;taient rest&eacute;s fid&egrave;les &agrave; N&eacute;ron. Virginius, de son c&ocirc;t&eacute;, avait autour de
+lui les l&eacute;gions de Germanie, les auxiliaires belges et la cavalerie
+batave; les deux arm&eacute;es s'avanc&egrave;rent au devant l'une de l'autre. Et ce
+dernier &eacute;tant arriv&eacute; devant Besan&ccedil;on, qui tenait pour Galba, en forma le
+si&egrave;ge; mais &agrave; peine les dispositions obsidionales &eacute;taient-elles prises,
+qu'une autre arm&eacute;e apparut &agrave; l'horizon: c'&eacute;tait celle de Vindex.</p>
+
+<p>Les Gaulois continu&egrave;rent de s'avancer vers les Romains qui les
+attendaient, et, se trouvant bient&ocirc;t &agrave; trois port&eacute;es de trait de
+ceux-ci, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent pour faire leurs dispositions de bataille;
+mais en ce moment un h&eacute;raut sortit des rangs de Vindex, et marcha vers
+Virginius: un quart-d'heure apr&egrave;s, la garde des deux chefs s'avan&ccedil;a
+entre les deux arm&eacute;es, une tente fut dress&eacute;e: chacun se rangea du c&ocirc;t&eacute;
+de son parti, Vindex et Virginius entr&egrave;rent dans cette tente.</p>
+
+<p>Nul n'assista &agrave; cette entrevue, cependant l'avis des historiens est que
+Vindex ayant d&eacute;velopp&eacute; sa politique &agrave; son ennemi, et lui ayant donn&eacute; la
+preuve qu'il agissait, non pas pour lui, mais pour Galba, Virginius, qui
+vit dans cette r&eacute;volution le bonheur de la patrie, se r&eacute;unit &agrave; celui
+qu'il &eacute;tait venu combattre: les deux chefs allaient donc se s&eacute;parer,
+mais pour se r&eacute;unir bient&ocirc;t et marcher de concert contre Rome, lorsque
+de grands cris se firent entendre &agrave; l'aile droite de l'arm&eacute;e. Une
+centurie &eacute;tant sortie de Besan&ccedil;on pour communiquer avec les Gaulois, et
+ces derniers ayant fait un mouvement pour la joindre, les soldats de
+Virginius se crurent attaqu&eacute;s, et n'&eacute;coutant qu'un premier mouvement,
+march&egrave;rent eux-m&ecirc;mes au devant d'eux: c'&eacute;tait l&agrave; la cause des cris que
+les deux chefs avaient entendus; ils se pr&eacute;cipit&egrave;rent chacun de son
+c&ocirc;t&eacute;, suppliant leurs soldats de s'arr&ecirc;ter: mais leurs pri&egrave;res furent
+couvertes par les clameurs que poussaient les Gaulois, en appuyant leurs
+boucliers &agrave; leurs l&egrave;vres; leurs signes furent pris pour des gestes
+d'encouragement: un de ces vertiges &eacute;tranges qui prennent parfois une
+arm&eacute;e, comme un homme, s'&eacute;tait empar&eacute; de toute cette multitude: et alors
+on vit un spectacle atroce, les soldats sans ordre de chef, sans place
+de bataille, pouss&eacute;s par un instinct de mort, soutenus par cette vieille
+haine des vaincus contre les vainqueurs, et des peuples conqu&eacute;rants
+contre les peuples conquis, se ru&egrave;rent l'un sur l'autre, se prirent
+corps &agrave; corps, comme des lions et des tigres dans un cirque. En deux
+heures de ce combat, les Gaulois avaient perdu vingt mille hommes, et
+les l&eacute;gions germaines et bataves seize mille: c'&eacute;tait le temps physique
+qu'il avait fallu pour tuer. Enfin les Gaulois recul&egrave;rent; mais la nuit
+&eacute;tant venue, les deux arm&eacute;es rest&egrave;rent en pr&eacute;sence: cependant cette
+premi&egrave;re d&eacute;faite avait abattu le courage des rebelles; ils profit&egrave;rent
+de la nuit pour se retirer: sur l'emplacement o&ugrave; les l&eacute;gions germaines
+croyaient les retrouver le lendemain matin, il ne restait plus qu'une
+tente, et sous cette tente le corps de Vindex, qui, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; que le
+hasard e&ucirc;t fait perdre &agrave; la libert&eacute; de si hautes esp&eacute;rances, s'&eacute;tait
+jet&eacute; sur son &eacute;p&eacute;e, qu'il croyait inutile, et s'&eacute;tait travers&eacute; le c&oelig;ur.
+Les premiers qui entr&egrave;rent sous sa tente frapp&egrave;rent le cadavre, et
+dirent qu'ils l'avaient tu&eacute;; mais au moment de la distribution de la
+r&eacute;compense que Virginius leur avait accord&eacute;e pour cette action, l'un
+d'eux ayant eu &agrave; se plaindre du partage d&eacute;non&ccedil;a tout, et l'on sut la
+v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Vers le m&ecirc;me temps, des &eacute;v&eacute;nements non moins favorables &agrave; l'empereur se
+passaient en Espagne; un des escadrons qui s'&eacute;taient r&eacute;volt&eacute;s, se
+repentant d'avoir rompu le serment de fid&eacute;lit&eacute;, avait voulu abandonner
+la cause de Galba, et n'&eacute;tait qu'&agrave; grand-peine rentr&eacute; sous ses ordres,
+de sorte que celui-ci, le jour m&ecirc;me o&ugrave; Vindex s'&eacute;tait tu&eacute;, avait manqu&eacute;
+d'&ecirc;tre assassin&eacute; dans une rue &eacute;troite, en se rendant au bain, par des
+esclaves que lui avait autrefois donn&eacute;s un affranchi de N&eacute;ron. Il &eacute;tait
+donc encore tout &eacute;mu du double danger lorsqu'il apprit la d&eacute;faite des
+Gaulois et la mort de Vindex: alors il crut tout perdu, et, au lieu de
+s'en remettre &agrave; la fortune audacieuse, il &eacute;couta les conseils de son
+caract&egrave;re timide, et se retira &agrave; Clunie, ville fortifi&eacute;e dont il
+s'occupa aussit&ocirc;t d'augmenter encore la d&eacute;fense: mais presque aussit&ocirc;t
+des pr&eacute;sages auxquels il n'y avait point &agrave; se tromper vinrent rendre &agrave;
+Galba le courage perdu. Au premier coup de pioche qu'il donna pour
+tracer une nouvelle ligne autour de la ville, un soldat trouva un anneau
+d'un travail antique et pr&eacute;cieux, dont la pierre repr&eacute;sentait une
+victoire et un troph&eacute;e. Ce premier retour du destin lui donna un sommeil
+plus calme qu'il ne l'esp&eacute;rait, et pendant ce sommeil, il vit en songe
+une petite statue de la Fortune, haute d'une coud&eacute;e, et &agrave; laquelle il
+rendait un culte particulier dans sa villa de Fondi, lui ayant vou&eacute; un
+sacrifice par mois et une veille annuelle. Elle sembla ouvrir sa porte,
+et lui dit que, fatigu&eacute;e d'attendre au seuil, elle suivrait enfin un
+autre, s'il ne se pressait de la recevoir. Puis, comme il se leva
+&eacute;branl&eacute; par ces deux augures, on lui annon&ccedil;a qu'un vaisseau charg&eacute;
+d'armes, sans passagers, matelots ni pilotes, venait d'aborder &agrave;
+Dertosa, ville situ&eacute;e sur l'&Egrave;bre, d&egrave;s lors il consid&eacute;ra sa cause comme
+juste et gagn&eacute;e, car il &eacute;tait visible qu'elle plaisait aux dieux.</p>
+
+<p>Quant &agrave; N&eacute;ron, il avait d'abord regard&eacute; ces nouvelles comme de peu
+d'importance, et s'en &eacute;tait m&ecirc;me r&eacute;joui, car il voyait sous le pr&eacute;texte
+du droit de guerre un moyen de lever un nouvel imp&ocirc;t: il s'&eacute;tait donc
+content&eacute; comme nous l'avons dit d'envoyer au s&eacute;nat les proclamations de
+Vindex, en demandant justice de l'homme qui le traitait de mauvais
+joueur de cythare. Puis il avait pour le soir convoqu&eacute; chez lui les
+principaux citoyens. Ceux-ci s'&eacute;taient empress&eacute;s de s'y rendre, pensant
+que cette r&eacute;union avait pour but de tenir conseil; mais N&eacute;ron se
+contenta de leur montrer un &agrave; un, et en discourant sur l'emploi et le
+m&eacute;rite de chaque pi&egrave;ce, des instruments de musique hydraulique d'une
+nouvelle esp&egrave;ce, et tout ce qu'il dit de la r&eacute;volte gauloise fut qu'il
+ferait porter tous ces instruments au th&eacute;&acirc;tre, si Vindex ne l'en
+emp&ecirc;chait.</p>
+
+<p>Le lendemain, de nouvelles lettres &eacute;tant arriv&eacute;es, qui annon&ccedil;aient que
+le nombre des Gaulois r&eacute;volt&eacute;s s'&eacute;levait &agrave; cent mille, N&eacute;ron pensa qu'il
+fallait enfin faire quelques pr&eacute;paratifs de guerre. Alors il les
+commanda &eacute;tranges et insens&eacute;s. Il fit amener des voitures au th&eacute;&acirc;tre et
+au palais, les fit charger d'instruments de musique au lieu
+d'instruments de guerre, cita les tribus urbaines pour recevoir les
+serments militaires; mais, voyant qu'aucun de ceux en &eacute;tat de porter les
+armes ne r&eacute;pondait, il exigea des ma&icirc;tres un certain nombre d'esclaves,
+et alla lui-m&ecirc;me dans les maisons choisir les plus forts et les plus
+robustes, prenant jusqu'aux &eacute;conomes et aux secr&eacute;taires: enfin il
+rassembla quatre cents courtisanes, auxquelles il fit couper les
+cheveux; il les arma de la hache et du bouclier des amazones, et les
+destina &agrave; remplacer pr&egrave;s de lui la garde c&eacute;sarienne. Puis, sortant de la
+salle &agrave; manger, apr&egrave;s son d&icirc;ner, appuy&eacute; sur les &eacute;paules de Sporus et de
+Phaon, il dit &agrave; ceux qui attendaient pour le voir, et qui paraissaient
+inquiets, qu'ils se rassurassent, attendu que d&egrave;s qu'il aurait touch&eacute; le
+sol de la province, et se serait montr&eacute; sans armes aux yeux des Gaulois,
+il n'aurait besoin que de verser quelques larmes, qu'aussit&ocirc;t les
+s&eacute;ditieux se repentiraient, et que d&egrave;s le lendemain on le verrait joyeux
+parmi les joyeux entonner une hymne de victoire, qu'il allait composer
+sur le champ.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, un nouveau courrier arriva des Gaules: celui-ci au
+moins apportait des nouvelles favorables: c'&eacute;tait la rencontre des
+l&eacute;gions romaines et des Gaulois, la d&eacute;faite des rebelles et la mort de
+Vindex. N&eacute;ron jeta de grands cris de joie, courant comme un fou dans les
+appartements et dans les jardins de la maison dor&eacute;e, ordonnant des f&ecirc;tes
+et des r&eacute;jouissances, annon&ccedil;ant qu'il chanterait le soir au th&eacute;&acirc;tre, et
+faisant inviter les principaux de la ville &agrave; un grand souper pour le
+lendemain.</p>
+
+<p>Effectivement, le soir N&eacute;ron se rendit au Gymnase, mais une &eacute;trange
+fermentation r&eacute;gnait dans Rome: en passant levant l'une de ses statues,
+il vit qu'on l'avait couverte l'un sac. Or, c'&eacute;tait dans un sac que l'on
+enfermait les parricides, puis on les jetait dans le Tibre avec un
+singe, un chat et une vip&egrave;re. Un peu plus loin une colonne portait ces
+mots &eacute;crits sur sa base: N&eacute;ron a tant chant&eacute;, qu'il a r&eacute;veill&eacute; les coqs.
+Un riche patricien propri&eacute;taire qui se trouvait sur la route de
+l'empereur, se disputait ou feignait de se disputer si haut avec ses
+esclaves, que N&eacute;ron s'informa de ce qui se passait; on vint alors lui
+dire que les esclaves de cet homme m&eacute;ritant une correction, il r&eacute;clamait
+un Vindex.</p>
+
+<p>Le spectacle commen&ccedil;a par une atellane o&ugrave; jouait l'acteur Eatus; le r&ocirc;le
+dont il &eacute;tait charg&eacute; commen&ccedil;ait par ces mots: Salut &agrave; mon p&egrave;re, salut &agrave;
+ma m&egrave;re. Au moment de les prononcer, il se tourna vers N&eacute;ron, et imita,
+en disant salut &agrave; mon p&egrave;re, l'action de boire, et en disant salut &agrave; ma
+m&egrave;re, l'action de nager. Cette sortie fut accueillie par d'unanimes
+applaudissements, car chacun y avait reconnu une allusion &agrave; la mort de
+Claude et &agrave; celle d'Agrippine; quant &agrave; N&eacute;ron, il se mit &agrave; rire et
+applaudit comme les autres, soit qu'il f&ucirc;t insensible &agrave; toute esp&egrave;ce de
+honte, soit de crainte que la vue de sa col&egrave;re n'excit&acirc;t davantage la
+raillerie, ou n'indispos&acirc;t le public contre lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Lorsque son tour fut arriv&eacute;, il quitta sa loge et entra sur le th&eacute;&acirc;tre;
+pendant le temps qu'il s'habillait pour para&icirc;tre, une &eacute;trange nouvelle
+se r&eacute;pandit dans la salle et circula parmi les spectateurs. Les lauriers
+de Livie &eacute;taient s&eacute;ch&eacute;s, et toutes les poules &eacute;taient mortes. Voici
+comment ces lauriers avaient &eacute;t&eacute; plant&eacute;s et comment les poules &eacute;taient
+devenues sacr&eacute;es:</p>
+
+<p>Dans le temps o&ugrave; Livie Drusille, qui par son mariage avec Octave re&ccedil;ut
+le nom d'Augusta, &eacute;tait promise &agrave; C&eacute;sar, un jour qu'elle &eacute;tait assise
+dans sa villa de Veies, un aigle du haut des airs laissa tomber sur ses
+genoux une poule blanche, qui non seulement &eacute;tait sans blessure, mais ne
+paraissait m&ecirc;me pas effray&eacute;e. Livie, &eacute;tonn&eacute;e, regardait et caressait
+l'oiseau, lorsqu'elle s'aper&ccedil;ut que la poule tenait au bec une branche
+de laurier. Alors elle consulta les aruspices, qui ordonn&egrave;rent de
+planter le laurier pour en obtenir des rejetons, et de nourrir la poule
+pour en avoir de la race. Livie ob&eacute;it. Une maison de plaisance des
+C&eacute;sars, situ&eacute;e sur la voie Flaminia, pr&egrave;s du Tibre, &agrave; neuf milles de
+Rome, fut choisie pour cette exp&eacute;rience, qui r&eacute;ussit au-del&agrave; de tout
+espoir. Il naquit une si grande quantit&eacute; de poussins, que la terre prit
+le nom d'ad Gallinas, et il poussa de si nombreux rejetons que le
+laurier fut bient&ocirc;t le centre d'une for&ecirc;t. Or, la for&ecirc;t &eacute;tait dess&eacute;ch&eacute;e
+jusqu'&agrave; ses racines, et tous les poussins &eacute;taient morts jusqu'au
+dernier.</p>
+
+<p>Alors l'empereur parut sur le th&eacute;&acirc;tre, mais il eut beau s'avancer
+humblement vers l'orchestre selon son habitude, et adresser une
+respectueuse allocution aux spectateurs, en leur disant qu'il ferait
+tout ce qu'il pourrait faire, mais que l'&eacute;v&eacute;nement d&eacute;pendait de la
+fortune, pas un applaudissement ne se fit entendre pour le soutenir. Il
+n'en commen&ccedil;a pas moins, mais intimid&eacute; et tremblant. Tout son r&ocirc;le fut
+&eacute;cout&eacute; au milieu du silence et sans un seul encouragement; puis, arriv&eacute;
+&agrave; ce vers:</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme, ma m&egrave;re et mon p&egrave;re demandent ma mort!</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois les applaudissements et les cris &eacute;clat&egrave;rent; mais
+cette fois il n'y avait pas &agrave; se tromper &agrave; leur expression. N&eacute;ron en
+comprit le vrai sens, et quitta rapidement le th&eacute;&acirc;tre; mais en
+descendant l'escalier ses pieds s'embarrass&egrave;rent dans sa robe trop
+longue, de sorte qu'il tomba et se blessa au visage: on le ramassa
+&eacute;vanoui.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; au palatin et revenu &agrave; lui, il s'enferma dans son cabinet, plein
+de terreur et de col&egrave;re. Alors il tira ses tablettes, et y tra&ccedil;a des
+projets &eacute;tranges qui n'avaient besoin que d'une signature pour devenir
+des ordres mortels. Ces projets &eacute;taient d'abandonner les Gaules au
+pillage des arm&eacute;es, d'empoisonner tout le s&eacute;nat en l'invitant &agrave; un
+festin, de br&ucirc;ler la ville, et de l&acirc;cher en m&ecirc;me temps toutes les b&ecirc;tes
+f&eacute;roces, afin que ce peuple ingrat qui ne l'avait applaudi que pour lui
+pr&eacute;sager sa mort ne p&ucirc;t pas se d&eacute;fendre des ravages du feu; puis,
+rassur&eacute; sur sa puissance par la conviction du mal qu'il pouvait faire
+encore, il se jeta sur son lit, et comme les dieux voulaient lui envoyer
+de nouveaux pr&eacute;sages, ils permirent qu'il s'endorm&icirc;t.</p>
+
+<p>Alors, lui qui ne r&ecirc;vait jamais r&ecirc;va qu'il &eacute;tait perdu pendant une
+temp&ecirc;te sur une mer furieuse, et qu'on lui arrachait des mains le
+gouvernail du navire qu'il dirigeait; puis, par une de ce ces
+transitions incoh&eacute;rentes, il se trouva tout &agrave; coup pr&egrave;s du th&eacute;&acirc;tre de
+Pomp&eacute;e, et les quatorze statues ex&eacute;cut&eacute;es par Coponius et repr&eacute;sentant
+les nations descendirent de leurs bases, et, tandis que celle qui se
+trouvait devant lui barrait le passage, les autres formaient un cercle
+et se rapprochaient graduellement jusqu'&agrave; ce qu'il se trouv&acirc;t enferm&eacute;
+entre leurs bras de marbre. &Agrave; grand peine il avait &eacute;chapp&eacute; &agrave; ces
+fant&ocirc;mes de pierre, et courait, p&acirc;le, haletant et sans voix, dans le
+Champ-de-Mars, lorsqu'en passant devant le mausol&eacute;e d'Auguste, les
+portes du tombeau s'ouvrirent d'elles-m&ecirc;mes, et une voix en sortit qui
+l'appela trois fois. Ce dernier songe brisa son sommeil, et il se
+r&eacute;veilla tremblant, les cheveux h&eacute;riss&eacute;s et le front ruisselant de
+sueur. Alors il appela, donna l'ordre qu'on lui amen&acirc;t Sporus, et le
+jeune homme demeura dans sa chambre le reste de la nuit.</p>
+
+<p>Avec le jour l'exc&egrave;s des terreurs nocturnes s'&eacute;vanouit; mais il lui
+resta une crainte vague qui le faisait tressaillir &agrave; chaque instant.
+Alors il fit conduire devant lui le courrier qui avait apport&eacute; la
+d&eacute;p&ecirc;che qui annon&ccedil;ait la mort de Vindex. C'&eacute;tait un cavalier batave qui
+&eacute;tait venu de la Germanie avec Virginius, et avait assist&eacute; &agrave; la
+bataille. N&eacute;ron lui fit r&eacute;p&eacute;ter plusieurs fois tous les d&eacute;tails du
+combat, et surtout ceux de la mort de Vindex; enfin il ne fut tranquille
+que lorsque le soldat lui jura par Jupiter qu'il avait vu de ses yeux le
+cadavre perc&eacute; de coups, et pr&ecirc;t pour la tombe. Alors il lui fit compter
+une somme de cent mille sesterces, et lui fit don de son propre anneau
+d'or.</p>
+
+<p>L'heure du d&icirc;ner arriva: les convives imp&eacute;riaux se rassembl&egrave;rent au
+Palatin; avant le repas, N&eacute;ron, comme d'habitude, les fit passer dans la
+salle de bain, et en sortant du bain des esclaves leur offrirent des
+toges blanches et des couronnes de fleurs. N&eacute;ron les attendait dans le
+triclinium, v&ecirc;tu de blanc comme eux, et la t&ecirc;te couronn&eacute;e, et l'on se
+coucha sur les lits au son d'une musique d&eacute;licieuse.</p>
+
+<p>Ce d&icirc;ner &eacute;tait servi non seulement avec toute la recherche, mais encore
+avec tout le luxe des repas romains: chaque convive avait un esclave
+couch&eacute; &agrave; ses pieds pour pr&eacute;venir ses moindres caprices, un parasite
+mangeait &agrave; une petite table isol&eacute;e et qui lui &eacute;tait enti&egrave;rement
+abandonn&eacute;e comme une victime, tandis qu'au fond sur une esp&egrave;ce de
+th&eacute;&acirc;tre, des danseuses gaditanes semblaient, par leur gr&acirc;ce et leur
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, ces divinit&eacute;s printani&egrave;res qui accompagnent au mois de mai
+Flore et &Eacute;phyre visitant leur royaume.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que ce d&icirc;ner s'avan&ccedil;a et que les convives s'&eacute;chauff&egrave;rent, le
+spectacle changea de caract&egrave;re, et de voluptueux devint lascif. Enfin,
+des funambules succ&eacute;d&egrave;rent aux danseuses, et alors commenc&egrave;rent ces jeux
+inou&iuml;s que la r&eacute;gence renouvela, dit-on, et qui avait &eacute;t&eacute; invent&eacute;s pour
+r&eacute;veiller les sens alanguis du vieux Tib&egrave;re. En m&ecirc;me temps N&eacute;ron prit
+une cithare, et se mit &agrave; r&eacute;citer des vers o&ugrave; Vindex &eacute;tait combl&eacute; de
+ridicule; il accompagnait ces chants de gestes bouffons; et gestes et
+chants &eacute;taient fr&eacute;n&eacute;tiquement applaudis des convives, lorsqu'un nouveau
+messager arriva, porteur de lettres d'Espagne. Ces lettres annon&ccedil;aient &agrave;
+la fois et la r&eacute;volte et la proclamation de Galba.</p>
+
+<p>N&eacute;ron relut plusieurs fois ces lettres, p&acirc;lissant davantage &agrave; chaque
+fois; alors saisissant deux vases qu'il aimait beaucoup, et qu'il
+appelait hom&eacute;riques parce que leurs sujets repr&eacute;sentaient des po&egrave;mes
+tir&eacute;s de l'Iliade, il les brisa comme s'ils eussent &eacute;t&eacute; de quelque
+mati&egrave;re commune; puis aussit&ocirc;t, se laissant tomber, il d&eacute;chira ses
+v&ecirc;tements, se frappa violemment la t&ecirc;te contre les lits du festin,
+disant qu'il souffrait des malheurs inou&iuml;s et inconnus puisqu'il perdait
+l'empire de son vivant; &agrave; ces cris sa nourrice Euglog&eacute; entra, le prit
+entre ses bras comme un enfant, et t&acirc;cha de le consoler; mais, comme un
+enfant, sa douleur s'augmenta des consolations qu'on lui donnait;
+bient&ocirc;t la col&egrave;re lui succ&eacute;da. Il se fit apporter un roseau et du
+papyrus pour &eacute;crire au chef des pr&eacute;toriens; puis, lorsque l'ordre fut
+sign&eacute;, il chercha sa bague pour le cacheter; mais, comme nous l'avons
+d&eacute;j&agrave; dit, il l'avait donn&eacute;e le matin m&ecirc;me au cavalier batave; il demanda
+alors ce sceau &agrave; Sporus qui lui pr&eacute;senta le sien; il l'appuya sur la
+cire sans le regarder, mais en le levant il s'aper&ccedil;ut que cet anneau
+repr&eacute;sentait la descente de Proserpine aux enfers. Ce dernier pr&eacute;sage,
+et dans un tel moment, lui parut le plus terrible de tous, et soit qu'il
+pens&acirc;t que Sporus lui e&ucirc;t pr&eacute;sent&eacute; cette bague avec intention, soit que
+dans la folie qui le poss&eacute;dait il ne reconnut pas ses amis les plus
+chers, lorsque Sporus s'approcha de lui pour s'informer de la cause de
+ce nouvel acc&egrave;s, il le frappa du poing au milieu du visage, et le jeune
+homme ensanglant&eacute; et &eacute;vanoui alla rouler au milieu des d&eacute;bris du repas.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t l'empereur, sans prendre cong&eacute; de ses convives, remonta dans sa
+chambre, et ordonna qu'on lui f&icirc;t venir Locuste.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVIII" id="Chapitre_XVIII"></a><a href="#table">Chapitre XVIII</a></h2>
+
+
+<p>Cette fois c'&eacute;tait pour lui-m&ecirc;me que l'empereur en appelait &agrave; la science
+de sa vieille amie. Ils pass&egrave;rent ensemble la nuit enti&egrave;re, et devant
+lui la magicienne composa un poison subtil, qu'elle avait combin&eacute; trois
+jours auparavant, et dont elle avait fait l'essai la veille. N&eacute;ron le
+renferma dans une bo&icirc;te d'or, et le cacha dans un meuble que lui avait
+donn&eacute; Sporus, et dont il n'y avait que lui et l'eunuque qui connussent
+le secret.</p>
+
+<p>Cependant le bruit de la r&eacute;volte de Galba s'&eacute;tait r&eacute;pandu avec une
+rapidit&eacute; effroyable. Cette fois ce n'&eacute;tait plus une menace lointaine,
+une entreprise d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e comme celle de Vindex. C'&eacute;tait l'attaque
+puissante et directe d'un patricien dont la race, toujours populaire &agrave;
+Rome, &eacute;tait &agrave; la fois illustre et ancienne, et qui prenait sur ses
+statues le titre de petit-fils de Quintus Catulus Capitolinus;
+c'est-&agrave;-dire du magistrat qui avait pass&eacute; pour le premier de son temps
+par son courage et sa vertu.</p>
+
+<p>&Agrave; ces bonnes dispositions pour Galba se joignaient de nouveaux griefs
+contre N&eacute;ron; pr&eacute;occup&eacute; de ses jeux et de ses courses et de ses chants,
+les ordres ordinaires qu'il devait donner en sa qualit&eacute; de pr&eacute;fet de
+l'annone, avaient &eacute;t&eacute; n&eacute;glig&eacute;s, de sorte que la flotte, qui devait
+apporter le bl&eacute; de Sicile et d'Alexandrie, &eacute;tait partie seulement &agrave;
+l'&eacute;poque o&ugrave; elle aurait d&ucirc; revenir; il en r&eacute;sultait qu'en peu de jours
+la chert&eacute; du grain &eacute;tait devenue excessive, puisque la famine lui avait
+succ&eacute;d&eacute;, et que Rome, mourante de faim comme un seul homme, et les yeux
+tourn&eacute;s vers le midi, courait tout enti&egrave;re aux bords du Tibre &agrave; chaque
+vaisseau qui remontait du port d'Ostie; or, le matin du jour o&ugrave; N&eacute;ron
+avait pass&eacute; la nuit avec Locuste, et le lendemain de celui o&ugrave; les
+nouvelles de la r&eacute;volte de Galba &eacute;taient arriv&eacute;es, le peuple m&eacute;content
+et affam&eacute; &eacute;tait rassembl&eacute; au Forum, lorsque l'on signala un b&acirc;timent.
+Tout le monde courut au port Oelius, croyant ce b&acirc;timent l'avant-garde
+de la flotte nourrici&egrave;re, et chacun se pr&eacute;cipita &agrave; bord avec des cris de
+joie. Le b&acirc;timent rapportait du sable d'Alexandrie pour les lutteurs de
+la cour; les murmures et les impr&eacute;cations &eacute;clat&egrave;rent hautement.</p>
+
+<p>Parmi les m&eacute;contents, un homme se faisait remarquer: c'&eacute;tait un
+affranchi de Galba, nomm&eacute; Icelus. La veille au soir il avait &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;;
+mais, pendant la nuit, une centaine d'hommes arm&eacute;s s'&eacute;taient port&eacute;s &agrave; la
+prison, et l'avaient d&eacute;livr&eacute;. Il reparaissait donc au milieu du peuple,
+fort de sa pers&eacute;cution momentan&eacute;e, et, profitant de cet avantage, il
+appelait les assistants &agrave; une r&eacute;volte ouverte; mais ceux-ci balan&ccedil;aient
+encore, par ce reste d'ob&eacute;issance &agrave; ce qui existe, dont on ne se rend
+pas compte, mais que les esprits vulgaires brisent si difficilement;
+lorsqu'un jeune homme, le visage cach&eacute; sous son pallium, passa pr&egrave;s de
+lui, et lui tendit un feuillet d&eacute;chir&eacute; d'une tablette. Icelus prit la
+plaque d'ivoire enduite de cire qu'on lui pr&eacute;sentait, et vit avec joie
+que le hasard venait &agrave; son secours, en lui livrant une preuve contre
+N&eacute;ron: cette tablette contenait le projet qu'avait arr&ecirc;t&eacute; l'empereur
+pendant la nuit qu'il avait pass&eacute;e avec Sporus, de br&ucirc;ler une seconde
+fois cette Rome qui se lassait d'applaudir &agrave; ses chants, et de l&acirc;cher
+les b&ecirc;tes f&eacute;roces pendant l'incendie, afin que les Romains ne pussent
+pas &eacute;teindre le feu. Icelus lut &agrave; haute voix les lignes &eacute;crites sur la
+tablette, et cependant on h&eacute;sitait &agrave; le croire, tant une pareille
+vengeance paraissait insens&eacute;e. Quelques personnes m&ecirc;me criaient que sans
+doute l'ordre que venait de lire Icelus &eacute;tait un ordre suppos&eacute;, lorsque
+Nymphidius Sabinus prit la tablette des mains de l'affranchi, et d&eacute;clara
+qu'il reconnaissait parfaitement, non seulement l'&eacute;criture de
+l'empereur, mais encore sa mani&egrave;re de raturer, d'effacer et
+d'intercaler. &Agrave; ceci, il n'y avait rien &agrave; r&eacute;pondre, Nymphidius Sabinus,
+comme pr&eacute;fet du pr&eacute;toire, ayant eu souvent l'occasion de recevoir des
+lettres autographes de N&eacute;ron.</p>
+
+<p>En ce moment plusieurs s&eacute;nateurs pass&egrave;rent en d&eacute;sordre et sans manteau;
+ils se rendaient au Capitole o&ugrave; ils &eacute;taient convoqu&eacute;s; le chef du s&eacute;nat
+ayant vu le matin m&ecirc;me une tablette pareille &agrave; celle que l'inconnu avait
+remise &agrave; Icelus, et sur laquelle &eacute;tait &eacute;crit le projet d&eacute;taill&eacute;
+d'inviter tous les s&eacute;nateurs &agrave; un grand repas et de les empoisonner tous
+ensemble et d'un seul coup, le peuple se mit &agrave; leur suite, et revint
+inonder le Forum, nombreux et press&eacute; comme des vagues, et semblable &agrave; un
+flux qui recouvre le port; puis, en attendant ce que le s&eacute;nat allait
+d&eacute;cider, il s'attaqua aux statues de N&eacute;ron, n'osant encore s'en prendre
+&agrave; lui-m&ecirc;me. Du haut de la terrasse du Palatin l'empereur vit les
+outrages auxquels ses effigies &eacute;taient soumises; alors il s'habilla de
+noir pour descendre vers le peuple et se pr&eacute;senter &agrave; lui en suppliant;
+mais au moment o&ugrave; il allait sortir, les cris de la foule avaient pris
+une telle expression de menace et de rage, qu'il rentra pr&eacute;cipitamment,
+se fit ouvrir une porte de derri&egrave;re, et se sauva dans les jardins de
+Servilius. Une fois &agrave; l'abri dans cette retraite que personne que ses
+confidents les plus intimes ne savait avoir &eacute;t&eacute; choisie par lui, il
+envoya Phaon au chef des pr&eacute;toriens.</p>
+
+<p>Mais l'agent de Galba avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; au camp l'agent de C&eacute;sar. Nymphidius
+Sabinus venait de promettre au nom du nouvel empereur sept mille cinq
+cents drachmes par t&ecirc;te, et &agrave; chaque soldat des arm&eacute;es qui seraient dans
+les provinces douze cent cinquante drachmes: le chef des pr&eacute;toriens
+r&eacute;pondit donc &agrave; Phaon que tout ce qu'il pouvait faire, c'&eacute;tait de donner
+pour la m&ecirc;me somme la pr&eacute;f&eacute;rence &agrave; N&eacute;ron. Phaon rapporta cette r&eacute;ponse &agrave;
+l'empereur; mais la somme demand&eacute;e s'&eacute;levait &agrave; deux cent
+quatre-vingt-cinq millions cent soixante-deux mille trois cents francs
+de notre monnaie, et le tr&eacute;sor &eacute;tait &eacute;puis&eacute; par des prodigalit&eacute;s
+insens&eacute;es, de sorte que l'empereur ne poss&eacute;dait pas la vingti&egrave;me partie
+de cette somme. Cependant N&eacute;ron ne d&eacute;sesp&eacute;rait point: la nuit
+approchait, et, avec l'aide de ses anciens amis, dont, gr&acirc;ce aux
+t&eacute;n&egrave;bres, il pouvait aller implorer l'assistance sans &ecirc;tre vu, il
+parviendrait peut-&ecirc;tre &agrave; rassembler cette somme.</p>
+
+<p>La nuit s'abaissa sur la ville pleine de tumulte et de lueurs: partout
+o&ugrave; il y avait un forum, une place, un carrefour, il y avait des groupes
+&eacute;clair&eacute;s par des torches. Au milieu de toute cette foule anim&eacute;e de tant
+de sentiments divers, les nouvelles les plus &eacute;tranges et les plus
+contradictoires circulaient comme si un aigle les secouait de ses ailes,
+et toutes obtenaient cr&eacute;ance, si insens&eacute;es et si incoh&eacute;rentes qu'elles
+fussent. Alors il s'&eacute;levait dans les airs des clart&eacute;s et des rumeurs
+qu'on e&ucirc;t prises de loin pour des &eacute;ruptions de volcans et des
+rugissements de b&ecirc;tes f&eacute;roces. Au milieu de tout ce tumulte, les
+pr&eacute;toriens quitt&egrave;rent leurs casernes et all&egrave;rent camper hors de Rome;
+partout o&ugrave; ils pass&egrave;rent le silence se r&eacute;tablit, car on ne savait encore
+pour qui ils &eacute;taient; mais &agrave; peine la foule les avait elle perdus de vue
+qu'elle se remettait &agrave; secouer ses torches et &agrave; hurler, d&eacute;sordonn&eacute;e et
+mena&ccedil;ante.</p>
+
+<p>Cependant, malgr&eacute; l'agitation de la ville, N&eacute;ron se hasarda &agrave; descendre,
+d&eacute;guis&eacute; sous les habits d'un homme du peuple, des jardins de Servilius,
+o&ugrave;, comme nous l'avons dit, il s'&eacute;tait retir&eacute; pendant toute la journ&eacute;e.
+Cette d&eacute;marche hasard&eacute;e lui &eacute;tait inspir&eacute;e par l'espoir de trouver une
+aide, sinon dans les bras, du moins dans la bourse de ses anciens
+compagnons de d&eacute;bauche; mais il eut beau se tra&icirc;ner de maison en maison,
+s'agenouiller en suppliant &agrave; toutes les portes et implorer comme un
+mendiant cette aum&ocirc;ne qui seule pouvait racheter sa vie; mais il eut
+beau appeler et g&eacute;mir, les c&oelig;urs rest&egrave;rent insensibles et les portes
+ferm&eacute;es. Alors, comme cette multitude lass&eacute;e des d&eacute;lais du s&eacute;nat
+commen&ccedil;ait de se faire entendre, N&eacute;ron comprit qu'il n'y avait pas un
+instant &agrave; perdre. Au lieu de retourner aux jardins de Servilius, il se
+dirigea vers le Palatin pour y prendre de l'or et quelques bijoux
+pr&eacute;cieux. Arriv&eacute; &agrave; la fontaine de Jupiter, il se glissa derri&egrave;re le
+temple de Vesta, parvint jusqu'&agrave; l'ombre que projetaient les murs du
+palais de Tib&egrave;re et de Caligula; gagna la porte qui s'&eacute;tait ouverte pour
+son arriv&eacute;e de Corinthe, traversa ces jardins magnifiques qu'il allait
+&ecirc;tre forc&eacute; d'abandonner pour les gr&egrave;ves d&eacute;sertes de la proscription,
+puis, rentrant dans la maison dor&eacute;e, il gagna sa chambre par des
+corridors secrets et obscurs: en y entrant il jeta un cri de surprise.</p>
+
+<p>Pendant son absence, les gardes du Palatin avaient pris la fuite,
+emportant avec eux tout ce qui s'&eacute;tait trouv&eacute; &agrave; leur port&eacute;e: couvertures
+attaliques, vases d'argent, meubles pr&eacute;cieux. N&eacute;ron courut au petit
+coffre o&ugrave; il avait renferm&eacute; le poison de Locuste, et ouvrit le tiroir;
+mais la bo&icirc;te d'or avait disparu, et avec elle la derni&egrave;re ressource
+contre la honte d'une mort publique et inf&acirc;me. Alors se sentant faible
+contre le danger, d&eacute;laiss&eacute; ou trahi par tout le monde, celui qui la
+veille encore &eacute;tait le ma&icirc;tre de la terre, se jeta la face contre le
+plancher, et se roula, appelant &agrave; son aide avec des cris insens&eacute;s. Trois
+personnes accoururent: c'&eacute;taient Sporus, Epaphrodite, son secr&eacute;taire, et
+Phaon, son affranchi.</p>
+
+<p>&Agrave; leur vue, N&eacute;ron se releva sur un genou et les regarda avec anxi&eacute;t&eacute;;
+puis, voyant &agrave; leurs visages tristes et abattus qu'il n'y avait plus
+d'espoir, il ordonna &agrave; Epaphrodite d'aller chercher le gladiateur
+Spiculus, ou tout autre qui voul&ucirc;t le tuer. Puis il commanda &agrave; Sporus et
+&agrave; Phaon qui restaient avec lui, d'entonner les lamentations que les
+femmes lou&eacute;es pour pleurer chantaient en accompagnant les fun&eacute;railles;
+ils n'avaient pas fini, qu'Epaphrodite rentra. Ni Spiculus, ni personne,
+n'avait voulu venir. Alors N&eacute;ron, qui avait rassembl&eacute; toutes ses forces,
+voyant que ce dernier moyen de mourir d'une mort prompte lui &eacute;chappait,
+laissa tomber les bras en s'&eacute;criant: H&eacute;las! h&eacute;las!... je n'ai donc ni
+ami ni ennemi; alors il voulut sortir du Palatin, courir vers le Tibre
+et s'y pr&eacute;cipiter. Mais Phaon l'arr&ecirc;ta en lui offrant sa maison de
+campagne, situ&eacute;e &agrave; quatre milles &agrave; peu pr&egrave;s de Rome, entre les voies
+Salaria et Nomentane. N&eacute;ron, se rattachant &agrave; cette derni&egrave;re esp&eacute;rance,
+accepte. Cinq chevaux sont pr&eacute;par&eacute;s; N&eacute;ron monte sur l'un d'eux, se
+voile le visage, et, suivi de Sporus, qui ne le quitte pas plus que son
+ombre, tandis que Phaon reste au Palatin pour lui faire parvenir des
+nouvelles, il traverse la ville tout enti&egrave;re, sort par la porte
+Nomentane, et suit la voie sur laquelle nous l'avons retrouv&eacute;, au moment
+o&ugrave; le salut du soldat qui l'avait reconnu avait mis le comble &agrave; sa
+terreur.</p>
+
+<p>Cependant la petite troupe &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; la hauteur de la villa de
+Phaon, situ&eacute;e o&ugrave; est aujourd'hui la Serpentara. Cette campagne, cach&eacute;e
+derri&egrave;re le mont Sacr&eacute;, pouvait offrir &agrave; N&eacute;ron une retraite momentan&eacute;e,
+assez isol&eacute;e pour qu'il e&ucirc;t au moins le temps de se d&eacute;cider &agrave; mourir, si
+toute chance de salut lui &eacute;chappait. Epaphrodite, qui connaissait le
+chemin, prit alors la t&ecirc;te de la cavalcade, et, se jetant &agrave; gauche,
+s'engagea dans la traverse; N&eacute;ron le suivit, puis les deux affranchis et
+Sporus form&egrave;rent l'arri&egrave;re-garde. Arriv&eacute;s &agrave; moiti&eacute; chemin, ils
+entendirent quelque bruit sur la route, quoiqu'ils ne pussent voir
+quelles &eacute;taient les personnes qui le causaient: cette obscurit&eacute; les
+servit eux-m&ecirc;mes. N&eacute;ron et Epaphrodite se jet&egrave;rent dans la campagne,
+tandis que Sporus et les deux affranchis continu&egrave;rent de c&ocirc;toyer le mont
+Sacr&eacute;. Ce bruit &eacute;tait caus&eacute; par une patrouille de nuit envoy&eacute;e &agrave; la
+recherche de l'empereur, et command&eacute;e par un centurion. Elle arr&ecirc;ta les
+trois voyageurs; mais, ne reconnaissant pas N&eacute;ron parmi eux, le
+centurion les laissa continuer leur route, apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute; quelques
+mots avec Sporus.</p>
+
+<p>Cependant l'empereur et Epaphrodite avaient &eacute;t&eacute; forc&eacute;s de mettre pied &agrave;
+terre, tant la plaine &eacute;tait sem&eacute;e de roches et de terrains &eacute;boul&eacute;s par
+la derni&egrave;re commotion qui s'&eacute;tait fait sentir au moment o&ugrave; la petite
+troupe avait quitt&eacute; Rome. Ils s'avanc&egrave;rent alors au travers des joncs et
+des &eacute;pines, qui mettaient en sang les pieds nus de N&eacute;ron, et d&eacute;chiraient
+son manteau. Enfin ils aper&ccedil;urent une masse noire dans l'ombre. Un chien
+de garde aboya, les suivant le long du mur int&eacute;rieur, tandis qu'eux
+c&ocirc;toyaient la paroi ext&eacute;rieure. Enfin ils arriv&egrave;rent &agrave; l'entr&eacute;e d'une
+carri&egrave;re attenante &agrave; la villa, et dont Phaon avait fait tirer du sable.
+L'ouverture en &eacute;tait basse et &eacute;troite. N&eacute;ron, press&eacute; par la peur, se mit
+&agrave; plat ventre, et se glissa dans l'int&eacute;rieur. Alors, de l'entr&eacute;e,
+Epaphrodite lui dit qu'il allait faire le tour des murs, p&eacute;n&eacute;trer dans
+la villa, et s'informer si l'empereur pouvait l'y suivre sans danger.
+Mais &agrave; peine Epaphrodite fut-il &eacute;loign&eacute;, que N&eacute;ron, se trouvant seul
+dans cette carri&egrave;re, fut saisi d'une terreur extr&ecirc;me; il lui semblait
+&ecirc;tre dans un s&eacute;pulcre dont la porte aurait &eacute;t&eacute; ferm&eacute;e sur lui tout
+vivant; il se h&acirc;ta donc d'en sortir afin de revoir le ciel et de
+respirer l'air. Arriv&eacute; au bord, il aper&ccedil;ut, &agrave; quelques pas de lui une
+mare. Quoique l'eau en f&ucirc;t stagnante, il avait une soif telle qu'il ne
+put r&eacute;sister &agrave; l'envie d'en boire. Alors, mettant son manteau sous ses
+pieds pour se garantir quelque peu des cailloux et des ronces; il se
+tra&icirc;na jusqu'&agrave; cette eau, en puisa quelques gouttes dans le creux de sa
+main, puis, regardant le ciel, et d'un ton de reproche:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; donc, dit-il, le dernier rafra&icirc;chissement de N&eacute;ron.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait depuis quelques instants assis morne et pensif au bord de cette
+mare, occup&eacute; d'arracher les &eacute;pines et les ronces qui &eacute;taient rest&eacute;es
+dans son manteau, lorsqu'il s'entendit appeler. Cette voix rompant le
+silence de la nuit, bien qu'elle e&ucirc;t une expression bienveillante, le
+fit tressaillir: il se retourna et aper&ccedil;ut &agrave; l'entr&eacute;e de la carri&egrave;re
+Epaphrodite, une torche &agrave; la main. Son secr&eacute;taire lui avait tenu parole,
+et, apr&egrave;s &ecirc;tre entr&eacute; par la porte principale de la villa, et avoir
+indiqu&eacute; aux affranchis la place o&ugrave; les attendait l'empereur, ils avaient
+d'un commun effort perc&eacute; un vieux mur, et pr&eacute;par&eacute; une ouverture qui lui
+permettait de passer de la carri&egrave;re dans la villa. N&eacute;ron s'empressa de
+suivre son guide avec tant de h&acirc;te qu'il oublia son manteau au bord de
+la mare. Alors il rentra dans la caverne, et de la caverne dans une
+petite chambre d'esclave n'ayant pour tous meubles qu'un matelas et une
+vieille couverture, et &eacute;clair&eacute;e par une mauvaise lampe de terre, qui
+faisait dans ce bouge s&eacute;pulcral et infect plus de fum&eacute;e que de lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>N&eacute;ron s'assit sur le matelas, le dos appuy&eacute; au mur; il avait faim et
+soif. Il demanda &agrave; boire et &agrave; manger. On lui apporta un peu de pain bis
+et un verre d'eau. Mais apr&egrave;s avoir go&ucirc;t&eacute; le pain, il le jeta loin de
+lui: puis il rendit l'eau en demandant qu'on la lui f&icirc;t ti&eacute;dir. Rest&eacute;
+seul, il laissa tomber sa t&ecirc;te sur ses genoux, et demeura quelques
+instants immobile et muet comme une statue de la Douleur: bient&ocirc;t la
+porte s'ouvrit. Croyant que c'&eacute;tait l'eau qu'on lui rapportait, N&eacute;ron
+releva la t&ecirc;te, et vit devant lui Sporus, tenant une lettre &agrave; la main.</p>
+
+<p>Il y avait sur la figure p&acirc;le de l'eunuque, habitu&eacute;e &agrave; exprimer
+l'abattement ou la tristesse, une expression si &eacute;trange de joie cruelle,
+que N&eacute;ron le regarda un instant, ne reconnaissant plus l'esclave docile
+de tous ses caprices dans le jeune homme qui s'approchait de lui. Arriv&eacute;
+&agrave; deux pas du lit, il tendit les bras et lui pr&eacute;senta le parchemin.
+N&eacute;ron, quoiqu'il ne comprit rien au sourire de Sporus, se douta qu'il
+contenait quelque fatale nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;De qui est cette lettre? dit-il sans faire aucun mouvement pour la
+prendre.</p>
+
+<p>&mdash;De Phaon, r&eacute;pondit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'annonce-t-elle? continua N&eacute;ron en p&acirc;lissant.</p>
+
+<p>&mdash;Que le s&eacute;nat t'a d&eacute;clar&eacute; ennemi de l'&Eacute;tat, et qu'on te cherche pour te
+conduire au supplice.</p>
+
+<p>&mdash;Au supplice! s'&eacute;cria N&eacute;ron en se soutenant sur un genou, au supplice!
+moi! moi, Claudius C&eacute;sar!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es plus Claudius C&eacute;sar, r&eacute;pondit froidement l'eunuque; tu es
+Domitius Oenobarbus, voil&agrave; tout, d&eacute;clar&eacute; tra&icirc;tre &agrave; la patrie et condamn&eacute;
+&agrave; mort!</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est le supplice des tra&icirc;tres &agrave; la patrie? dit N&eacute;ron.</p>
+
+<p>&mdash;On les d&eacute;pouille de leurs v&ecirc;tements, on leur serre le cou entre les
+branches d'une fourche, on les prom&egrave;ne aux forums, aux march&eacute;s et au
+Champ-de-Mars, puis on les frappe de verges jusqu'&agrave; ce qu'ils meurent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria N&eacute;ron en se dressant tout debout, je puis fuir encore,
+j'ai encore le temps de fuir, de gagner la for&ecirc;t de Larice et les marais
+de Minturnes; quelque vaisseau me recueillera, et je me cacherai en
+Sicile ou en &Eacute;gypte.</p>
+
+<p>&mdash;Fuir! dit Sporus, toujours p&acirc;le et froid comme un simulacre de marbre,
+fuir, et par o&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Par ici, s'&eacute;cria N&eacute;ron ouvrant la porte de la chambre et s'&eacute;lan&ccedil;ant
+vers la carri&egrave;re; puisque je suis entr&eacute; je puis sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais depuis que tu es entr&eacute;, dit Sporus, l'ouverture est
+rebouch&eacute;e, et, si bon athl&egrave;te que tu sois, je doute que tu puisses
+repousser seul le rocher qui la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Par Jupiter! c'est vrai! s'&eacute;cria N&eacute;ron, &eacute;puisant vainement ses forces
+pour essayer de soulever la pierre. Qui a ferm&eacute; cette caverne? qui a
+fait rouler ce rocher?</p>
+
+<p>&mdash;Moi et les affranchis, r&eacute;pondit Sporus.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi avez-vous fait cela? pourquoi m'avez-vous enferm&eacute; comme
+Cacus dans son antre?</p>
+
+<p>&mdash;Pour que tu y meures comme lui, dit Sporus avec une expression de
+haine &agrave; laquelle on n'aurait jamais cru sa voix douce capable
+d'atteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir! mourir! dit N&eacute;ron, se frappant la t&ecirc;te comme une b&ecirc;te fauve
+enferm&eacute;e et qui cherche une issue: mourir! Tout le monde veut donc que
+je meure? tout le monde m'abandonne donc?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Sporus, tout le monde veut que tu meures, mais tout le
+monde ne t'abandonne pas, puisque me voil&agrave;, puisque je viens mourir avec
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, murmura N&eacute;ron, se laissant de nouveau tomber sur le matelas;
+oui, c'est de la fid&eacute;lit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, C&eacute;sar, dit Sporus, croisant les bras et regardant N&eacute;ron
+qui mordait les coussins de son lit, tu te trompes, ce n'est pas de la
+fid&eacute;lit&eacute;, c'est mieux que cela, c'est de la vengeance.</p>
+
+<p>&mdash;De la vengeance! s'&eacute;cria N&eacute;ron, se retournant vivement, de la
+vengeance! Et que t'ai-je donc fait, Sporus.</p>
+
+<p>&mdash;Jupiter! il le demande! dit l'eunuque levant les deux bras au ciel; ce
+que tu m'as fait!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... murmura N&eacute;ron effray&eacute; et se reculant contre le mur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu m'as fait? r&eacute;pondit Sporus avan&ccedil;ant d'un pas vers lui et
+laissant retomber ses mains comme si les forces lui eussent manqu&eacute;; d'un
+enfant qui &eacute;tait n&eacute; pour devenir un homme, pour avoir sa part des
+sentiments de la terre et des joies du ciel, tu as fait un pauvre &ecirc;tre
+qui n'appartenait plus &agrave; rien, qui n'avait plus de droit &agrave; rien, qui
+n'avait plus d'espoir en rien. Tous les plaisirs et tous les bonheurs,
+je les ai vu passer devant moi, comme Tantale voit les fruits et l'eau
+sans pouvoir les atteindre, encha&icirc;n&eacute; que j'&eacute;tais &agrave; mon impuissance et &agrave;
+ma nullit&eacute;; et ce n'est pas tout, car si j'avais pu souffrir et pleurer
+sous des habits de deuil, en silence et dans la solitude, je te
+pardonnerais peut-&ecirc;tre; mais il m'a fallu rev&ecirc;tir la pourpre comme les
+puissants, sourire comme les heureux, vivre au milieu du monde comme
+ceux qui existent, moi, pauvre fant&ocirc;me, pauvre spectre, pauvre ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulais-tu de plus, dit N&eacute;ron tremblant; j'ai partag&eacute; avec
+toi mon or, mes plaisirs et ma puissance; tu as &eacute;t&eacute; de toutes mes f&ecirc;tes,
+tu as eu comme moi des courtisans et des flatteurs, et, quand je n'ai
+plus su que te donner, je t'ai donn&eacute; mon nom.</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave; justement ce qui fait que je te hais, C&eacute;sar. Si tu m'avais
+fait empoisonner comme Britannicus, si tu m'avais fait assassiner comme
+Agrippine, si tu m'avais fait ouvrir les veines comme &agrave; S&eacute;n&egrave;que,
+j'aurais pu te pardonner au moment de ma mort. Mais tu ne m'as trait&eacute; ni
+comme un homme, ni comme une femme; tu m'as trait&eacute; comme un jouet
+frivole dont tu pouvais faire tout ce que bon te semblait; comme une
+statue de marbre, aveugle, muette et sans c&oelig;ur. Ces faveurs dont tu
+parles, c'&eacute;taient des humiliations dor&eacute;es, et voil&agrave; tout; et plus tu me
+couvrais de honte, et plus tu m'&eacute;levais au-dessus des t&ecirc;tes, chacun
+pouvait mesurer mon infamie. Et ce n'est pas tout: avant-hier, quand je
+t'ai donn&eacute; cet anneau, quand tu pouvais me r&eacute;pondre par un coup de
+poignard, ce qui aurait fait croire au moins &agrave; tous ces hommes et &agrave;
+toutes ces femmes qui &eacute;taient l&agrave; que je valais la peine d'&ecirc;tre tu&eacute;, tu
+m'as frapp&eacute; du poing, comme un parasite, comme un esclave, comme un
+chien!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit N&eacute;ron, oui, j'ai eu tort. Pardonne-moi, mon bon Sporus!</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, continua Sporus, comme s'il n'avait pas entendu
+l'interruption de N&eacute;ron, cet &ecirc;tre sans nom, sans sexe, sans amis et sans
+c&oelig;ur; cet &ecirc;tre, quel qu'il f&ucirc;t, s'il ne pouvait faire le bien, pouvait
+au moins faire le mal; il pouvait, la nuit, entrer dans ta chambre, te
+voler tes tablettes qui condamnaient &agrave; mort le s&eacute;nat et le peuple, et
+les &eacute;parpiller, comme l'e&ucirc;t fait un vent d'orage, sur le Forum ou au
+Capitole, de mani&egrave;re &agrave; ce que tu n'eusses plus de gr&acirc;ce &agrave; attendre ni du
+peuple ni du s&eacute;nat. Il pouvait t'enlever la bo&icirc;te o&ugrave; &eacute;tait renferm&eacute; le
+poison de Locuste, afin de te livrer seul, sans d&eacute;fense et sans armes, &agrave;
+ceux qui te cherchent pour te faire subir une mort inf&acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes! s'&eacute;cria N&eacute;ron en tirant un poignard de dessous le
+coussin de son lit; tu te trompes, il me reste ce fer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Sporus, mais tu n'oseras pas t'en servir ni contre les
+autres, ni contre toi. Et cet exemple sera donn&eacute; au monde, gr&acirc;ce &agrave; un
+eunuque, d'un empereur expirant sous les verges et le fouet, apr&egrave;s avoir
+&eacute;t&eacute; promen&eacute; nu et la fourche au cou, par le forum et les march&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis bien cach&eacute; ici, ils ne me trouveront pas, dit N&eacute;ron.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; possible que tu leur &eacute;chappasses encore, si je
+n'eusses rencontr&eacute; un centurion et si je ne lui eusse dit o&ugrave; tu &eacute;tais. &Agrave;
+cette heure il frappe &agrave; la porte de la villa; C&eacute;sar, il va venir, il
+vient....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne l'attendrai pas, dit N&eacute;ron, mettant la pointe du poignard
+sur son c&oelig;ur; je me frapperai... je me tuerai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'oseras pas, dit Sporus.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, murmura en grec N&eacute;ron, comme cherchant avec la pointe de
+la lame une place o&ugrave; se tuer, mais h&eacute;sitant toujours &agrave; enfoncer le fer,
+cependant cela ne sied pas &agrave; N&eacute;ron de ne pas savoir mourir.... Oui, oui,
+j'ai v&eacute;cu honteusement et je meurs avec honte. O univers, univers, quel
+grand artiste tu vas perdre en me perdant....</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il s'arr&ecirc;ta, le coup tendu, les cheveux h&eacute;riss&eacute;s, le front
+couvert de sueur, &eacute;coutant un bruit nouveau qui venait de se faire
+entendre, et balbutia ce vers d'Hom&egrave;re:</p>
+
+<p>C'est le bruit des chevaux &agrave; la course rapide.</p>
+
+<p>En ce moment, Epaphrodite se pr&eacute;cipita dans la chambre. N&eacute;ron ne s'&eacute;tait
+pas tromp&eacute;, ce bruit &eacute;tait bien celui des cavaliers qui le
+poursuivaient, et qui, guid&eacute;s par les renseignements de Sporus, &eacute;taient
+venus droit &agrave; la villa. Il n'y avait donc pas un instant &agrave; perdre si
+l'empereur ne voulait pas tomber entre les mains de ses bourreaux. Alors
+N&eacute;ron parut prendre une r&eacute;solution d&eacute;cisive; il tira Epaphrodite &agrave; part,
+et lui fit jurer, par le Styx, de ne laisser sa t&ecirc;te au pouvoir de
+personne, et de br&ucirc;ler au plus t&ocirc;t son corps tout entier; puis, tirant
+son poignard de sa ceinture o&ugrave; il l'avait remis, il en posa la pointe
+contre son cou. En ce moment le bruit se fit entendre plus rapproch&eacute;,
+des voix retentirent avec un accent de menace. Epaphrodite vit que
+l'heure supr&ecirc;me &eacute;tait venue; il saisit la main de N&eacute;ron, et, appuyant le
+poignard contre sa gorge, il y enfon&ccedil;a la lame tout enti&egrave;re; puis, suivi
+de Sporus, il se pr&eacute;cipita dans la carri&egrave;re, refermant la porte de la
+chambre derri&egrave;re eux.</p>
+
+<p>N&eacute;ron poussa un cri terrible en arrachant et en jetant loin de lui
+l'arme mortelle, chancela un instant les yeux fixes et la poitrine
+haletante, tomba sur un genou, puis sur l'autre essaya de se soutenir
+encore sur un bras, tandis que le sang jaillissait de sa gorge &agrave; travers
+les doigts de son autre main, avec laquelle il cherchait &agrave; fermer sa
+blessure; enfin il regarda une derni&egrave;re fois autour de lui avec une
+expression de d&eacute;sespoir mortel, et, se voyant seul, il se laissa aller
+&eacute;tendu sur la terre en poussant un g&eacute;missement. En ce moment la porte
+s'ouvrit, et le centurion parut. En voyant l'empereur sans mouvement, il
+s'&eacute;lan&ccedil;a vers lui, et voulut &eacute;tancher le sang avec son manteau; mais
+N&eacute;ron, rappelant un reste de force, le repoussa, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce l&agrave; la foi que vous m'aviez jur&eacute;e, lui dit-il d'un ton de
+reproche; et il rendit le dernier soupir; seulement, chose &eacute;trange! ses
+yeux rest&egrave;rent fixes et ouverts.</p>
+
+<p>Alors tout fut dit. Les soldats qui avaient accompagn&eacute; le centurion
+entr&egrave;rent pour s'assurer que l'empereur avait cess&eacute; de vivre, et n'ayant
+plus de doute &agrave; cet &eacute;gard, ils retourn&egrave;rent &agrave; Rome pour y annoncer sa
+mort, de sorte que le cadavre de celui qui la veille encore &eacute;tait le
+ma&icirc;tre du monde demeura seul &eacute;tendu dans une boue sanglante, sans un
+esclave pour lui rendre le dernier devoir.</p>
+
+<p>Un jour entier s'&eacute;coula ainsi; le soir une femme entra, p&acirc;le, lente et
+grave. Elle avait obtenu d'Icelus, cet affranchi de Galba que nous avons
+vu exciter le peuple, et qui &eacute;tait devenu tout-puissant &agrave; Rome o&ugrave; l'on
+attendait son ma&icirc;tre, la permission de rendre le dernier devoir &agrave; N&eacute;ron.
+Elle le d&eacute;shabilla, lava le sang dont son corps &eacute;tait souill&eacute;,
+l'enveloppa d'un manteau blanc brod&eacute; d'or qu'il portait la derni&egrave;re fois
+qu'elle l'avait vu et qu'il lui avait donn&eacute;, puis le ramena &agrave; Rome dans
+un chariot couvert qu'elle avait fait conduire avec elle. L&agrave; elle lui
+fit des fun&eacute;railles modestes et qui ne d&eacute;pass&egrave;rent pas celles d'un
+simple citoyen, puis elle d&eacute;posa le cadavre dans le monument de
+Domitien, que du Champ-de-Mars on apercevait sur la colline des Jardins,
+et o&ugrave; d'avance N&eacute;ron s'&eacute;tait fait pr&eacute;parer une tombe de porphyre
+surmont&eacute;e d'un autel de marbre de Luna, et entour&eacute;e d'une balustrade de
+marbre de Thasos.</p>
+
+<p>Enfin ces derniers devoirs accomplis, elle resta un jour entier immobile
+et muette comme la statue de la Douleur, agenouill&eacute;e et priant &agrave; la t&ecirc;te
+de cette tombe.</p>
+
+<p>Puis, lorsque le soir fut venu, elle descendit lentement la colline des
+Jardins, reprit sans regarder derri&egrave;re elle le chemin de la vall&eacute;e
+&Eacute;g&eacute;rie, et rentra pour la derni&egrave;re fois dans les Catacombes.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Epaphrodite et &agrave; Sporus, on les retrouva morts et couch&eacute;s l'un
+pr&egrave;s de l'autre dans la carri&egrave;re. Entre eux &eacute;tait la bo&icirc;te d'or: ils
+avaient partag&eacute; en fr&egrave;res, et le poison pr&eacute;par&eacute; pour N&eacute;ron avait suffi &agrave;
+tous deux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIX" id="Chapitre_XIX"></a><a href="#table">Chapitre XIX</a></h2>
+
+
+<p>C'est ainsi que mourut N&eacute;ron dans la trente-deuxi&egrave;me ann&eacute;e de son &acirc;ge,
+et le jour m&ecirc;me o&ugrave; il avait fait autrefois p&eacute;rir Octavie. Cependant, ce
+tr&eacute;pas &eacute;trange et ignor&eacute;, ces fun&eacute;railles accomplies par une femme, sans
+que le corps, ainsi que c'&eacute;tait la coutume, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; expos&eacute;, laiss&egrave;rent
+de grands doutes au peuple romain, le plus superstitieux de tous les
+peuples. Beaucoup dirent que l'empereur avait gagn&eacute; le port d'Ostie,
+d'o&ugrave; un vaisseau l'avait transport&eacute; en Syrie, de sorte que l'on
+s'attendait &agrave; le voir repara&icirc;tre de jour en jour; et, tandis qu'une main
+inconnue pendant quinze ans encore orna religieusement sa tombe des
+fleurs du printemps et de l'&eacute;t&eacute;, il y en eut qui, tant&ocirc;t apportaient &agrave;
+la tribune aux harangues des images de N&eacute;ron repr&eacute;sent&eacute; en robe
+pr&eacute;texte; tant&ocirc;t qui venaient y lire des proclamations comme s'il vivait
+et comme s'il devait revenir puissant et arm&eacute; pour le malheur de ses
+ennemis. Enfin, vingt ans apr&egrave;s sa mort, et dans la jeunesse de Su&eacute;tone
+qui raconte ce fait, un homme d'une condition obscure, qui se vantait
+d'&ecirc;tre N&eacute;ron, parut chez les Parthes, et fut longtemps soutenu par ce
+peuple qui avait particuli&egrave;rement honor&eacute; la m&eacute;moire du dernier C&eacute;sar. Ce
+n'est pas tout: ces traditions pass&egrave;rent des pa&iuml;ens aux chr&eacute;tiens, et,
+appuy&eacute; sur quelques passages de saint Paul lui-m&ecirc;me, saint J&eacute;r&ocirc;me
+pr&eacute;senta N&eacute;ron comme l'Ante-Christ, ou du moins comme son pr&eacute;curseur.
+Sulpice S&eacute;v&egrave;re fait dire &agrave; saint Martin dans ses dialogues, qu'avant la
+fin du monde N&eacute;ron et l'Ante-Christ doivent para&icirc;tre, le premier dans
+l'Occident o&ugrave; il r&eacute;tablira le culte des idoles; le second dans l'Orient
+o&ugrave; il rel&egrave;vera le temple et la ville de J&eacute;rusalem pour y fixer le si&egrave;ge
+de son empire, jusqu'&agrave; ce qu'enfin l'Ante-Christ se fasse reconna&icirc;tre
+pour le Messie, d&eacute;clare la guerre &agrave; N&eacute;ron et le fasse p&eacute;rir. Enfin,
+saint Augustin assure, dans sa Cit&eacute; de Dieu, que, de son temps,
+c'est-&agrave;-dire au commencement du cinqui&egrave;me si&egrave;cle, beaucoup encore ne
+voulaient pas croire que N&eacute;ron f&ucirc;t mort, mais soutenaient au contraire
+qu'il &eacute;tait plein de vie et de col&egrave;re, cach&eacute; dans un lieu inaccessible,
+et conservant toute sa vigueur et sa cruaut&eacute; pour repara&icirc;tre de nouveau
+quelque jour et remonter sur le tr&ocirc;ne de l'empire.</p>
+
+<p>Aujourd'hui encore, parmi toute cette longue suite d'empereurs qui tour
+&agrave; tour sont venus ajouter un monument aux monuments de Rome, le plus
+populaire est N&eacute;ron. Il y a encore la maison de N&eacute;ron, les bains de
+N&eacute;ron, la tour de N&eacute;ron. &Agrave; Bauli, un vigneron m'a montr&eacute; sans h&eacute;siter la
+place o&ugrave; &eacute;tait situ&eacute;e la villa de N&eacute;ron. Au milieu du golfe de Ba&iuml;a, mes
+matelots se sont arr&ecirc;t&eacute;s juste &agrave; l'endroit o&ugrave; s'&eacute;tait ouverte la trir&egrave;me
+pr&eacute;par&eacute;e par N&eacute;ron, et, de retour &agrave; Rome, un paysan m'a conduit, en
+suivant la m&ecirc;me voie Nomentane qu'avait suivie N&eacute;ron dans sa fuite,
+droit &agrave; la Serpentara; et, dans quelques ruines &eacute;parses au milieu de
+cette magnifique plaine de Rome toute jonch&eacute;e de ruines, m'a forc&eacute; de
+reconna&icirc;tre la place de la villa o&ugrave; s'&eacute;tait poignard&eacute; l'empereur. Enfin,
+il n'y a pas jusqu'au voiturin que j'avais pris &agrave; Florence qui ne m'ait
+dit, dans son ignorante d&eacute;votion au souvenir du dernier C&eacute;sar, en me
+montrant une ruine plac&eacute;e &agrave; droite de la Stora &agrave; Rome:</p>
+
+<p>&mdash;Voici le tombeau de N&eacute;ron.</p>
+
+<p>Explique qui pourra maintenant l'oubli dans lequel sont tomb&eacute;s, aux
+m&ecirc;mes lieux, les noms de Titus et de Marc-Aur&egrave;le.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Acté, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTÉ ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+</body>
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